The Project Gutenberg EBook of Le Mariage de Loti, by Pierre Loti

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Le Mariage de Loti

Author: Pierre Loti

Posting Date: April 12, 2014 [EBook #7263]
Release Date: January, 2005
First Posted: April 2, 2003

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARIAGE DE LOTI ***




Produced by Walter Debeuf










Le Mariage de Loti

par Pierre Loti.



LE MARIAGE DE LOTI

"E hari te fau. E toro te faaro E no te taata."

_Le palmier crotra, Le corail s'tendra, Mais l'homme prira_.

(_Vieux dicton de la Polynsie_)



A Madame Sarah Bernhardt Juin 1878.

_Madame,

A vous qui brillez tout en haut, l'auteur trs obscur _d'Aziyad_ ddie
humblement ce rcit sauvage.

Il lui semble que votre nom laissera tomber sur ce livre un peu de son
grand charme potique.

L'auteur tait bien jeune lorsqu'il a crit ce livre; il le met  vos
pieds, Madame, en vous demandant beaucoup, beaucoup
d'indulgence.......................................................



PREMIRE PARTIE

I


PAR PLUMKET, AMI DE LOTI


Loti fut baptis le 25 janvier 1872,  l'ge de vingt-deux ans et onze
jours.

Lorsque la chose eut lieu, il tait environ une heure de l'aprs-midi,
 Londres et  Paris.

Il tait  peu prs minuit, en dessous, sur l'autre face de la boule
terrestre, dans les jardins de la feue reine Pomar, o la scne se
passait.

En Europe, c'tait une froide et triste journe d'hiver. En dessous dans
les jardins de la reine, c'tait le calme, l'nervante langueur d'une
nuit d't.

Cinq personnes assistaient  ce baptme de Loti, au milieu des mimosas
et des orangers, dans une atmosphre chaude et parfume, sous un ciel
tout constell d'toiles australes.

C'taient: Ariita, princesse du sang, Famana et Tria, suivantes de la
reine, Plumket et Loti, midshipmen de la marine de S.M. Britannique.

Loti, qui, jusqu' ce jour, s'tait appel Harry Grant, conserva ce nom,
tant sur les registres de l'tat civil que sur les rles de la marine
royale, mais l'appellation de Loti fut gnralement adopte par ses
amis.

La crmonie fut simple; elle s'acheva sans longs discours, ni grand
appareil.

Les trois Tahitiennes taient couronnes de fleurs naturelles, et vtues
de tuniques de mousseline rose,  tranes. Aprs avoir inutilement
essay de prononcer les noms barbares d'Harry Grant et de Plumket, dont
les sons durs rvoltaient leurs gosiers maoris, elles dcidrent de les
dsigner par les mots _Rmuna_ et _Loti_, qui sont deux noms de fleurs.

Toute la cour eut le lendemain communication de cette dcision, et
_Harry Grant_ n'exista plus en Ocanie, non plus que _Plumket_ son ami.

Il fut convenu en outre que les premires notes de la chanson indigne:
"Loti taman, etc..." chantes discrtement la nuit aux abords du
palais, signifieraient: "Rmuna est l, ou Loti, ou tous deux ensemble;
ils prient leurs amies de se rendre  leur appel, ou tout au moins de
venir sans bruit leur ouvrir la porte des
jardins...".........................................................






II

NOTE BIOGRAPHIQUE SUR RARAHU, DUE AUX SOUVENIRS DE PLUMKET


Rarahu naquit au mois de janvier 1858, dans l'le de Bora-Bora, situe
par 16 de latitude australe, et 154 de longitude ouest.

Au moment o commence cette histoire, elle venait d'accomplir sa
quatorzime anne.

C'tait une trs singulire petite fille, dont le charme pntrant et
sauvage s'exerait en dehors de toutes les rgles conventionnelles de
beaut qu'ont admises les peuples d'Europe.

Toute petite, elle avait t embarque par sa mre sur une longue
pirogue voile qui faisait route pour Tahiti. Elle n'avait conserv de
son le perdue que le souvenir du grand morne effrayant qui la
surplombe. La silhouette de ce gant de basalte, plant comme une borne
monstrueuse au milieu du Pacifique, tait reste dans sa tte, seule
image de sa patrie. Rarahu la reconnut plus tard, avec une motion
bizarre, dessine dans les albums de Loti; ce fait fortuit fut la cause
premire de son grand amour pour lui.





III

D'CONOMIE SOCIALE


La mre de Rarahu l'avait amene  Tahiti, la grande le, l'le de la
reine, pour l'offrir  une trs vieille femme du district d'Apir qui
tait sa parente loigne. Elle obissait ainsi  un usage ancien de la
race maorie, qui veut que les enfants restent rarement auprs de leur
vraie mre. Les mres adoptives, les pres adoptifs (_faa amu_) sont l-
bas les plus nombreux, et la famille s'y recrute au hasard. Cet change
traditionnel des enfants est l'une des originalits des moeurs
polynsiennes.





IV

HARRY GRANT (LOTI AVANT LE BAPTME), A SA SOEUR, A BRIGHTBURY, COMT DE
YORKSHIRE (ANGLETERRE)

"Rade de Tahiti, 20 janvier 1872.

"Ma soeur aime,

"Me voici devant cette le lointaine que chrissait notre frre, point
mystrieux qui fut longtemps le lieu des rves de mon enfance. Un dsir
trange d'y venir n'a pas peu contribu  me pousser vers ce mtier de
marin qui dj me fatigue et m'ennuie.

"Les annes ont pass et m'ont fait homme. Dj j'ai couru le monde, et
me voici enfin devant l'le rve. Mais je n'y trouve plus que tristesse
et amer dsenchantement.

"C'est bien Papeete, cependant; ce palais de la reine, l-bas, sous la
verdure, cette baie aux grands palmiers, ces hautes montagnes aux
silhouettes denteles, c'est bien tout cela qui tait connu. Tout cela,
depuis dix ans je l'avais vu, dans ces dessins jaunis par la mer,
potiss par l'norme distance, que nous envoyait Georges; c'est bien ce
coin du monde dont nous parlait avec amour notre frre qui n'est plus...

"C'est tout cela, avec le grand charme en moins, le charme des illusions
indfinies, des impressions vagues et fantastiques de l'enfance... Un
pays comme tous les autres, mon Dieu, et moi, Harry, qui me retrouve l,
le mme Harry qu' Brightbury, qu' Londres, qu'ailleurs, si bien qu'il
me semble n'avoir pas chang de place...

"Ce pays des rves, pour lui garder son prestige, j'aurais d ne pas le
toucher du doigt.

"Et puis ceux qui m'entourent m'ont gt mon Tahiti, en me le prsentant
 leur manire; ceux qui tranent partout leur personnalit banale,
leurs ides terre  terre, qui jettent sur toute posie leur bave
moqueuse, leur propre insensibilit, leur propre ineptie. La
civilisation y est trop venue aussi, notre sotte civilisation coloniale,
toutes nos conventions, toutes nos habitudes, tous nos vices, et la
sauvage posie s'en va, avec les coutumes et les traditions du pass...

........................................................................

"Tant est que, depuis trois jours que le _Rendeer_ a jet l'ancre devant
Papeete, ton frre Harry a gard le bord, le coeur serr, l'imagination
due.

........................................................................

"John, lui, n'est pas comme moi, et je crois que dj ce pays
l'enchante; depuis notre arrive je le vois  peine.

"Il est d'ailleurs toujours ce mme ami fidle et sans reproche, ce mme
bon et tendre frre, qui veille sur moi comme un ange gardien et que
j'aime de toute la force de mon coeur...

........................................................................





V


Rarahu tait une petite crature qui ne ressemblait  aucune autre, bien
qu'elle ft un type accompli de cette race _maorie_ qui peuple les
archipels polynsiens et passe pour une des plus belles du monde; race
distincte et mystrieuse, dont le provenance est inconnue.

Rarahu avait des yeux d'un noir roux, pleins d'une langueur exotique,
d'une douceur cline, comme celle des jeunes chats quand on les caresse;
ses cils taient si longs, si noirs qu'on les et pris pour des plumes
peintes. Son nez tait court et fin, comme celui de certaines figures
arabes; sa bouche, un peu plus paisse, un peu plus fendue que le type
classique, avait des coins profonds, d'un contour dlicieux. En riant,
elle dcouvrait jusqu'au fond des dents un peu larges, blanches comme de
l'mail blanc, dents que les annes n'avaient pas eu le temps de
beaucoup polir, et qui conservaient encore les stries lgres de
l'enfance. Ses cheveux, parfums au santal, taient longs, droits, un
peu rudes; ils tombaient en masses lourdes sur ses rondes paules nues.
Une mme teinte fauve tirant sur le rouge brique, celle des terres
cuites claires de la vieille Etrurie, tait rpandue sur tout son corps,
depuis le haut de son front jusqu'au bout de ses pieds.

Rarahu tait d'une petite taille, admirablement prise, admirablement
proportionne; sa poitrine tait pure et polie, ses bras avaient une
perfection antique.

Autour de ses chevilles, de lgers tatouages bleus, simulant des
bracelets; sur la lvre infrieure, trois petites raies bleues
transversales, imperceptibles, comme les femmes des Marquises; et, sur
le front, un tatouage plus ple, dessinant un diadme. Ce qui surtout en
elle caractrisait sa race, c'tait le rapprochement excessif de ses
yeux,  fleur de tte comme tous les yeux maoris; dans les moments o
elle tait rieuse et gaie, ce regard donnait  sa figure d'enfant une
finesse maligne de jeune ouistiti ; alors qu'elle tait srieuse ou
triste, il y avait quelque chose en elle qui ne pouvait se mieux dfinir
que par ces deux mots: une grce polynsienne.



VI


La cour de Pomar s'tait pare pour une demi-rception, le jour o je
mis pour la premire fois le pied sur le sol tahitien.--L'amiral
anglais du _Rendeer_ venait faire sa visite d'arrive  la souveraine
(une vieille connaissance  lui)--et j'tais all, en grande tenue de
service, accompagner l'amiral.

L'paisse verdure tamisait les rayons de l'ardent soleil de deux heures;
tout tait tranquille et dsert dans les avenues ombreuses dont
l'ensemble forme Papeete, la ville de la reine.--Les cases 
vrandas, dissmines dans les jardins, sous les grands arbres, sous les
grandes plantes tropicales,--semblaient, comme leurs habitants,
plonges dans le voluptueux assoupissement de la sieste.--Les abords
de la demeure royale taient aussi solitaires, aussi paisibles...

Un des fils de la reine,--sorte de colosse basan qui vint en habit
noir  notre rencontre, nous introduisit dans un salon aux volets
baisss, o une douzaine de femmes taient assises, immobiles et
silencieuses...

Au milieu de cet appartement, deux grands fauteuils dors taient placs
cte  cte.--Pomar, qui en occupait un, invita l'amiral  s'asseoir
dans le second, tandis qu'un interprte changeait entre ces deux
anciens amis des compliments officiels.

Cette femme, dont le nom tait ml jadis aux rves exotiques de mon
enfance, m'apparaissait vtue d'un long fourreau de soie rose, sous les
traits d'une vieille crature au teint cuivr,  la tte imprieuse et
dure.--Dans sa massive laideur de vieille femme, on pouvait dmler
encore quels avaient pu tre les attraits et le prestige de sa jeunesse,
dont les navigateurs d'autrefois nous ont transmis l'original souvenir.

Les femmes de sa suite avaient, dans cette pnombre d'un appartement
ferm, dans ce calme silence du jour tropical, un charme indfinissable.
--Elles taient belles presque toutes de la beaut tahitienne: des yeux
noirs, chargs de langueur, et le teint ambr des gitanos.--Leurs
cheveux dnous taient mls de fleurs naturelles et leurs robes de
gaze tranantes, libres  la taille, tombaient autour d'elles en longs
plis flottants.

C'tait sur la princesse Ariita surtout, que s'arrtaient
involontairement mes regards. Ariita  la figure douce, rflchie,
rveuse, avec de ples roses du Bengale, piques au hasard dans ses
cheveux noirs...





VII


Les compliments termins, l'amiral dit  la reine:

--Voici Harry Grant que je prsente  Votre Majest; il est le frre de
Georges Grant, un officier de marine, qui a vcu quatre ans dans votre
beau pays.

L'interprte avait  peine achev de traduire, que Pomar me tendit sa
main ride; un sourire bon enfant, qui n'avait plus rien d'officiel,
claire sa vieille figure:

--Le frre de Rouri! dit elle en dsignant mon frre par son nom
tahitien.--Il faudra revenir me voir...--Et elle ajouta en anglais:
"Welcome!" (Bienvenu!) ce qui parut une faveur toute spciale, la reine
ne parlant jamais d'autre langue que celle de son pays.

--"Welcome!" dit aussi la reine de Bora-Bora, qui me tendit la main, en
me montrant dans un sourire ses longues dents de cannibale...

Et je partis charm de cette trange cour...





VIII


Rarahu n'avait gure quitt depuis sa petite enfance la case de sa
vieille mre adoptive, qui habitait dans le district d'Apir, au bord du
ruisseau de Fataoua.

Ses occupations taient fort simples: la rverie, le bain, le bain
surtout:-le chant et les promenades sous bois, en compagnie de
Tiahoui, son insparable petite amie.--Rarahu et Tiahoui taient deux
insouciantes et rieuses petites cratures qui vivaient presque entire-

ment dans l'eau de leur ruisseau, o elles sautaient et s'battaient
comme deux poissons-volants.





IX


Il ne faudrait pas croire cependant que Rarahu ft sans rudition; elle
savait lire dans sa bible tahitienne, et crire, avec une grosse
criture trs ferme, les mots doux de la langue maorie; elle tait mme
trs forte sur l'orthographe conventionnelle fixe par les frres
Picpus,--lesquels ont fait, en caractres latins, un vocabulaire des
mots polynsiens.

Beaucoup de petites filles dans nos campagnes d'Europe sont moins
cultives assurment que cette enfant sauvage.--Mais il avait fallu
que cette instruction, prise  l'cole des missionnaires de Papeete, lui
et peu cot  acqurir, car elle tait fort paresseuse.





X


En tournant  droite dans les broussailles, quand on avait suivi depuis
une demi-heure le chemin d'Apir, on trouvait un large bassin naturel,
creus dans le roc vif.--Dans ce bassin, le ruisseau de Fataoua se
prcipitait en cascade, et versait une eau courante, d'une exquise
fracheur.

L, tout le jour, il y avait socit nombreuse; sur l'herbe, on trouvait
tendues les belles jeunes femmes de Papeete, qui passaient les chaudes
journes tropicales  causer, chanter, dormir, ou bien encore  nager et
 plonger, comme des dorades agiles.--Elles allaient  l'eau vtues de
leurs tuniques de mousseline, et les gardaient pour dormir, toutes
mouilles sur leur corps, comme autrefois les naades.

L, venaient souvent chercher fortune les marins de passage; l trnait
Ttouara la ngresse;--l se faisait  l'ombre une grande consommation
d'oranges et de goyaves.

Ttouara appartenait  la race des Kanaques noirs de la Mlansie.--Un
navire qui venait d'Europe l'avait un jour prise dans une le avoisinant
la Caldonie, et l'avait dpose  mille lieues de son pays,  Papeete,
o elle faisait l'effet d'une personne du Congo que l'on aurait gare
parmi des misses anglaises.

Ttouara avec une inpuisable belle humeur, une gat simiesque, une
impudeur absolue, entretenait autour d'elle le bruit et le mouvement.
Cette proprit de sa personne la rendait prcieuse  ses nonchalantes
compagnes; elle tait une des notabilits du ruisseau de Fataoua...





XI

PRSENTATION


Ce fut vers midi, un jour calme et brlant, que pour la premire fois de
ma vie j'aperus ma petite amie Rarahu. Les jeunes femmes tahitiennes,
habitues du ruisseau de Fataoua, accables de sommeil et de chaleur,
taient couches tout au bord, sur l'herbe, les pieds trempant dans
l'eau claire et frache.--L'ombre de l'paisse verdure descendait sur
nous, verticale et immobile;  de larges papillons d'un noir de velours,
marqus de grands yeux couleur scabieuse, volaient lentement, ou se
posaient sur nous, comme si leurs ailes soyeuses eussent t trop
lourdes pour les enlever; l'air tait charg de senteurs nervantes et
inconnues; tout doucement je m'abandonnais  cette molle existence, je
me laissais aller aux charmes de l'Ocanie...

Au fond du tableau, tout  coup des broussailles de mimosas et de
goyaviers s'ouvrirent, on entendit un lger bruit de feuilles qui se
froissent,--et deux petites filles parurent, examinant la situation
avec des mines de souris qui sortent de leurs trous.

Elles taient coiffes de couronnes de feuillage, qui garantissaient
leur tte contre l'ardeur du soleil; leurs reins taient serrs dans des
_pareos_ (pagnes) bleu fonc  grandes raies jaunes; leurs torses fauves
taient sveltes et nus; leurs cheveux noirs, longs et dnous... Point
d'Europens, point d'trangers, rien d'inquitant en vue... Les deux
petites, rassures, vinrent se coucher sous la cascade qui se mit 
s'parpiller plus bruyamment autour d'elles...

La plus jolie des deux tait Rarahu; l'autre Tiahoui, son amie et sa
confidente...

Alors Ttouara, prenant rudement mon bras, ma manche de drap bleu marine
sur laquelle brillait un galon d'or,--l'leva au-dessus des herbes
dans lesquelles j'tais enfoui,--et la leur montra avec une
intraduisible expression de bouffonnerie, en l'agitant comme un
pouvantail.

Les deux petites cratures, comme deux moineaux auxquels on montre un
babouin, se sauvrent terrifies,--et ce fut l notre prsentation,
notre premire entrevue...





XII


Les renseignements qui me furent sur-le-champ fournis par Ttouara se
rsumaient  peu prs  ceci:

--Ce sont deux petites sottes qui ne sont pas comme les autres, et ne
font rien comme nous toutes. La vieille Huamahine qui les garde est une
femme  principes, qui leur dfend de se commettre avec nous.

Elle, Ttouara, et t personnellement trs satisfaite si ces deux
filles se fussent laiss apprivoiser par moi; elle m'engageait trs
vivement  tenter cette aventure.

Pour les trouver, il suffisait, d'aprs ses indications, de suivre sous
les goyaviers un imperceptible sentier qui au bout de cent pas
conduisait  un bassin plus lev que le premier et moins frquent
aussi.--L, disait-elle, le ruisseau de Fataoua se rpandait encore
dans un creux de rocher qui semblait fait tout exprs pour le tte--
tte ou trois personnes intimes.--C'tait la salle de bain particulire
de Rarahu et de Tiahoui; on pouvait dire que l s'tait passe toute
leur enfance...


C'tait un recoin tranquille, au-dessus duquel faisaient vote de grands
arbres--pain aux paisses feuilles,--des mimosas, des goyaviers et de
fines sensitives. L'eau frache y bruissait sur de petits cailloux
polis; on y entendait de trs loin, et perdus en murmure confus, les
bruits du grand bassin, les rires des jeunes femmes et la voix de
crcelle de Ttouara.





XIII


.....................................................................

--Loti, me disait un mois plus tard la reine Pomar, de sa grosse voix
rauque--Loti, pourquoi n'pouserais-tu pas la petite Rarahu du
district d'Apir?... Cela serait beaucoup mieux, je t'assure, et te
poserait davantage dans le pays...

C'tait sous la vranda royale que m'tait faite cette question.--
J'tais allong sur une natte, et tenais en main cinq cartes que venait
de me servir mon amie Tria; en face de moi tait tendue ma bizarre
partenaire, la reine, qui apportait au jeu d'cart une passion extrme;
elle tait vtue d'un peignoir jaune  grandes fleurs noires, et fumait
une longue cigarette de pandanus, faite d'une seule feuille roule sur
elle-mme. Deux suivantes couronnes de jasmin marquaient nos points,
battaient nos cartes, et nous aidaient de leurs conseils, en se penchant
curieusement sur nos paules.

Au dehors, la pluie tombait, une de ces pluies torrentielles, tides,
parfumes, qu'amnent l-bas les orages d't; les grandes palmes des
cocotiers se couchaient sous l'onde, leurs nervures puissantes
ruisselaient d'eau. Les nuages amoncels formaient avec la montagne un
fond terriblement sombre et lourd; tout en haut de ce tableau
fantastique, on voyait percer dans le lointain la corne noire du morne
de Fataoua. Dans l'air taient suspendues des manations d'orage qui
troublaient le sens et l'imagination...

......................................................................

"pouser la petite Rarahu du district d'Apir." Cette proposition me
prenait au dpourvu, et me donnait beaucoup  rflchir...

.............................................................

Il allait sans dire que la reine, qui tait une personne trs
intelligente et sense, ne me proposait point un de ces mariages suivant
les lois europennes qui enchanent pour la vie. Elle tait pleine
d'indulgence pour les moeurs faciles de son pays, bien qu'elle
s'efforait souvent de les rendre plus correctes et plus conformes aux
principes chrtiens.

C'tait donc simplement un mariage tahitien qui m'tait offert. Je
n'avais pas de motif bien srieux pour rsister  ce dsir de la reine,
et la petite Rarahu du district d'Apir tait bien charmante...

Nanmoins, avec beaucoup d'embarras, j'allguai ma jeunesse.

J'tais d'ailleurs un peu sous la tutelle de l'amiral du _Rendeer_ qui
aurait pu voir d'un mauvais oeil cette union... Et puis un mariage est
une chose fort coteuse, mme en Ocanie... Et puis, et surtout, il y
avait l'ventualit d'un prochain dpart,--et laisser Rarahu dans les
larmes, en et t une consquence invitable, et assurment fort
cruelle.

Pomar sourit  toutes ces raisons, dont aucune sans doute ne l'avait
convaincue.

Apres un moment de silence, elle me proposa Famana, sa suivante, que
cette fois je refusai tout net.

Alors sa figure prit une expression de fine malice, et tout doucement
ses yeux se tournrent vers Ariita la princesse:

--Si je t'avais offert celle-ci, dit-elle, peut-tre aurais-tu accept
avec plus d'empressement, mon petit Loti?...

La vieille femme rvlait par ces mots qu'elle avait devin le troisime
et assurment le plus srieux des secrets de mon coeur.

Ariita baissa les yeux, et une nuance rose se rpandit sur ses joues
ambres; je sentis moi-mme que le sang me montait tumultueusement au
visage et le tonnerre se mit  rouler dans les profondeurs de la
montagne, comme un orchestre formidable soulignant la situation tendue
d'un mlodrame...

Pomar satisfaite de sa factie riait sous cape. Elle avait mis  profit
le trouble qu'elle venait d'occasionner pour marquer deux fois _t tn_
(l'homme), c'est--dire _le roi_...

Pomar, dont un des passe-temps favoris tait le jeu d'cart, tait
extraordinairement tricheuse, elle trichait mme aux soires
officielles, dans les parties intresses qu'elle jouait avec les
amiraux ou le gouverneur, et les quelques louis qu'elle y pouvait gagner
n'taient certes pour rien dans le plaisir qu'elle prouvait  rendre
capots ses partenaires...





XIV


Rarahu possdait deux robes de mousseline, l'une blanche, l'autre rose,
qu'elle mettait alternativement le dimanche par-dessus son _pareo_ bleu
et jaune, pour aller au temple des missionnaires protestants,  Papeete.
Ces jours-l, ses cheveux taient spars en deux longues nattes noires
trs paisses; de plus, elle piquait au-dessus de l'oreille ( l'endroit
o les vieux greffiers mettent leur plume) une large fleur d'hibiscus,
dont le rouge ardent donnait une pleur transparente  sa joue cuivre.

Elle restait peu de temps  Papeete aprs le service religieux, vitant
la socit des jeunes femmes, les choppes des Chinois marchands de th,
de gteau et de bire. Elle tait trs sage, et en donnant la main 
Tiahoui, elle rentrait  Apir pour se dshabiller.

Un petit sourire contenu, une petite moue discrte, taient les seuls
signes d'intelligence que m'envoyaient les deux petites filles, quand
par hasard nous nous rencontrions dans les avenues de Papeete...





XV


... Nous avions dj pass bien des heures ensemble, Rarahu et moi, au
bord du ruisseau de Fataoua, dans notre salle de bain sous les
goyaviers, quand Pomar me fit l'trange proposition d'un mariage.

Et, Pomar, qui savait tout ce qu'elle voulait savoir, connaissait cela
fort bien.

Bien longtemps j'avais hsit.--J'avais rsist de toutes mes forces,
--et cette situation singulire s'tait prolonge, au del de toute
vraisemblance, plusieurs jours durant: quand nous nous tentions sur
l'herbe pour faire ensemble le somme de midi, et que Rarahu entourait
mon corps de ses bras, nous nous endormions l'un prs de l'autre,  peu
prs comme deux frres.

C'tait une bien enfantine comdie que nous jouions l tous deux, et
personne assurment ne l'et souponne. Le sentiment "_qui fit hsiter
Faust au seuil de Marguerite_" prouv pour une fille de Tahiti, m'et
peut-tre fait sourire moi-mme, avec quelques annes de plus; il et
bien amus l'tat-major de _Rendeer_, en tout cas, et m'et combl de
ridicule aux yeux de
Ttouara...........................................................

Les vieux parents de Rarahu, que j'avais craint de dsoler d'abord,
avaient sur ces questions des ides tout  fait particulires qui en
Europe n'auraient point cours. Je n'avais pas tard  m'en apercevoir.

Ils s'taient dit qu'une grande fille de quatorze ans n'est plus une
enfant, et n'a pas t cre pour vivre seule... Elle n'allait pas se
prostituer  Papeete, et c'tait l tout ce qu'ils avaient exig de sa
sagesse.

Ils avaient jug que mieux valait Loti qu'un autre, Loti trs jeune
comme elle, qui leur paraissait doux et semblait l'aimer... et , aprs
rflexion, les deux vieillards avaient trouv que c'tait bien...

John lui-mme, mon bien-aim frre John, qui voyait tout avec ses yeux
si tonnamment purs, qui prouvait une surprise douloureuse quand on lui
contait mes promenades nocturnes en compagnie de Famana dans les
jardins de la reine,--John tait plein d'indulgence pour cette petite
fille qui l'avait charm.--Il aimait sa candeur d'enfant, et sa
grande affection pour moi; il tait dispos  tout pardonner  son frre
Harry, quand il s'agissait
d'elle.............................................................

Si bien que, quand la reine me proposa d'pouser la petite Rarahu du
district d'Apir, le mariage tahitien ne pouvait plus tre entre nous
deux qu'une formalit...





XVI


CHOSES DU PALAIS


Ariifait, le prince-poux, jouait  la cour de Pomar un rle politique
tout  fait effac.

La reine, qui tenait  donner aux Tahitiens une belle ligne royale,
avait choisi cet homme, parce qu'il tait le plus grand et le plus beau
qu'on et pu trouver dans ses archipels.--C'tait encore un magnifique
vieillard  cheveux blancs,  la taille majestueuse, au profil noble et
rgulier.

Mais il tait peu prsentable, et s'obstinait  se trop peu vtir; le
simple  pareo tahitien lui semblait suffisant; il n'avait jamais pu se
faire  l'habit noir.

De plus il se grisait souvent; aussi le montrait-on fort peu.



De ce mariage taient issus de vrais gants qui tous mouraient du mme
mal sans remdes, comme ces grandes plantes des tropiques qui poussent
en une saison et meurent  l'automne.

Tous mouraient de la poitrine, et la reine les voyait l'un aprs l'autre
partir, avec une inexprimable douleur.

L'an, Tamatoa, avait eu de la belle reine Mo sa femme, une petite
princesse dlicieusement jolie,--l'hritire prsomptive du trne de
Tahiti,--la petite Pomar V, sur laquelle se portait toute la
tendresse de la grand'mre Pomar IV.

Cette enfant, qui en 1872 avait six ans, laissait paratre dj les
symptmes du mal hrditaire, et plus d'une fois les yeux de l'aeule
s'taient remplis de larmes en la regardant.

Cette maladie prvue et cette mort certaine donnaient un charme de plus
 cette petite crature, la dernire des Pomar, la dernire des reines
des archipels tahitiens.--Elle tait aussi ravissante, aussi
capricieuse que peut l'tre une petite princesse malade que l'on ne
contrarie jamais. L'affection qu'elle montrait pour moi avait contribu
 m'attirer celle de la reine...





XVII


Pour arriver  parler le langage de Rarahu,--et  comprendre ses
penses,--mme les plus drles ou le plus profondes,--j'avais rsolu
d'apprendre la langue maorie.

Dans ce but, j'avais fait un jour  Papeete l'acquisition du
dictionnaire des frres Picpus,--vieux petit livre qui n'eut jamais
qu'une dition, et dont les rares exemplaires sont presque introuvables
aujourd'hui.

Ce fut ce livre qui le premier m'ouvrit sur la Polynsie d'tranges
perspectives,-tout un champ inexplor de rveries et d'tudes.





XVIII


Au premier abord je fus frapp de la grande quantit des mots mystiques
de la vieille religion maorie,--et puis de ces mots tristes,
effrayants, intraduisibles,--qui expriment l-bas les terreurs vagues
de la nuit,--les bruits mystrieux de la nature, les rves  peine
saisissables de l'imagination...

Il y avait d'abord _Taaroa_, le dieu suprieur des religions
polynsiennes.

Les desses: _Ruahine tahua_, desse des arts et de la prire.

_Ruahine auna_, desse de la sollicitude.

_Ruahine faaipu_, desse de la franchise.

_Ruahine nihonihoraroa_, desse de la dissension et du meurtre.

_Romatane_, le prtre qui admet les mes au ciel, ou les en exclut.

_Tutahoroa_, la route qui suivent les mes pour se rendre dans la nuit
ternelle.

_Tapaparaharaha_, la base du monde.

_Ihohoa_, les mnes, les revenants.

_Oroimatua ai aru nihonihororoa_, cadavre qui revient pour tuer et
manger les vivants.

_Tuitupapau_, prire  un mort de ne pas revenir.

_Tahurere_, prier un ami mort de nuire  un ennemi.

_Tii_, esprit malfaisant.

_Tahutahu_, enchanteur, sorcier.

_Mahoi_, l'essence, l'me d'un Dieu.

_Faa-fano_, dpart de l'me  la mort.

_Ao_, monde, univers, terre, ciel, bonheur, paradis, nuage, lumire,
principe, centre, coeur des choses.

_Po_, nuit, anciens temps, monde inconnu et tnbreux, enfers.

... Et des mots tels que ceux-ci, pris au hasard entre mille:

_Moana_, abmes de la mer ou du ciel.

_Tohureva_, prsage de mort.

_Natuaea_, vision confuse et trompeuse.

_Nupa nupa_, obscurit, agitation morale.

_Ruma-ruma_, tnbres, tristesses.

_Tarehua_, avoir les sens obscurcis, tre visionnaire.

_Tataraio_, tre ensorcel.

_Tunoo_, malfice.

_Ohiohio_, regard sinistre.

_Puhiairoto_, ennemi secret.

_Totoro ai po_, repas mystrieux dans les tnbres.

_Tetea_, personne ple, fantme.

_Oromatua_, crne d'un parent.

_Papaora_, odeur de cadavre.

_Taihitoa_, voix effrayante.

_Tai aru_, voix comme le bruit de la mer.

_Tururu_, bruit de bouche pour effrayer.

_Oniania_,  vertige, brise qui se lve.

_Tape tape_, limite touchant aux eaux profondes.

_Tahau_, blanchir  la rose.

_Rauhurupe_, vieux bananier; personne dcrpite.

_Tutai_, nues rouges  l'horizon.

_Nina_, chasser une ide triste; enterrer.

_Ata_, nuage; tige de fleur; messager; crpuscule.

_Ari_, profondeur; vide; vague de la mer...

..........................................................





XIX


... Rarahu possdait un chat d'une grande laideur, en qui se rsumaient
avant mon arrive ses plus chres affections.

Les chats sont btes de luxe en Ocanie, et pourtant leur race est l-
bas tout  fait manque.--Ceux qui arrivent d'Europe font souche, et
son fort recherchs.

Celui de Rarahu tait une grande bte efflanque, haute sur pattes, qui
passait ses jours  dormir le ventre au soleil, ou  manger des
languerottes bleues. Il s'appelait Turiri.--Ses oreilles droites
taient perces  leurs extrmits, et ornes de petits glands de soie,
suivant la mode des chats de Tahiti. Cette coiffure compltait d'une
manire trs comique ce minois de chat, dj fort extraordinaire par
lui-mme.

Il s'enhardissait jusqu' suivre sa matresse au bain, et passait de
longues heures avec nous, tendu dans des poses nonchalantes.

Rarahu lui prodiguait les noms les plus tendres,--tels que: _Ma petite
chose trs chrie_--et _mon petit coeur_ (ta u mea iti here rahi) et
(ta u mafatu iti).





XX


.................................................................

... Non, ceux-l qui ont vcu l-bas, au milieu des filles  demi
civilises de Papeete,--qui ont appris avec elles le tahitien facile
et btard de la plage et les moeurs de la ville colonise,--qui ne
voient dans Tahiti qu'une le o tout est fait pour le plaisir des sens
et la satisfaction des apptits matriels,--ceux-l ne comprennent
rien au charme de ce pays...

Ceux encore,--les plus nombreux sans contredit,--qui jettent sur
Tahiti un regard plus honnte et plus artiste,--qui y voient une terre
d'ternel printemps, toujours riante, potique,--pays de fleurs et de
belles jeunes femmes,--ceux-l encore ne comprennent pas... Le charme
de ce pays est ailleurs, et n'est pas saisissable pour tous...

Allez loin de Papeete, l o la civilisation n'est pas venue, l o se
retrouvent sous les minces cocotiers,--au bord des plages de corail,
--devant l'immense Ocan dsert,--les districts tahitiens, les
villages aux toits de pandanus.--Voyez ces peuplades immobiles et
rveuses;--voyez au pied des grands arbres ces groupes silencieux,
indolents et oisifs, qui semblent ne vivre que par le sentiment de la
contemplation... coutez le grand calme de cette nature, le bruissement
monotone et ternel des brisants de corail;--regardez ces sites
grandioses, ces mornes de basalte, ces forts suspendues aux montagnes
sombres, et tout cela, perdu au milieu de cette solitude majestueuse et
sans bornes: le
Pacifique.........................................................





XXI


... Le premier soir o Rarahu vint se mler aux jeunes femmes de
Papeete, tait un soir de grande fte.

La reine donnait un bal  l'tat-major d'une frgate, qui par hasard
passait...

Dans le salon tout ouvert, taient dj rangs les fonctionnaires
europens, les femmes de la cour, tout le personnel de la colonie, en
habits de gala.

En dehors, dans les jardins, c'tait un grand tumulte, une grande
confusion. Toutes les suivantes, toutes les jeunes femmes, en robe de
fte et couronnes de fleurs, organisaient une immense _upa-upa_. Elles
se prparaient  danser jusqu'au jour, pieds nus et au son du tam-tam,-
tandis que chez la reine, on allait danser au piano, en bottines de
satin.

Et les officiers qui avaient dj des amies au dedans et au dehors, dans
ces deux mondes de femmes, allaient de l'un  l'autre sans dtours, avec
le singulier laisser-aller qu'autorisent les moeurs tahitiennes...


La curiosit, la jalousie surtout avaient pouss Rarahu  cette sorte
d'escapade, depuis longtemps prmdite.--La jalousie, passion peu
commune en Ocanie, avait sourdement min son petit coeur sauvage.

Quand elle s'endormait seule au milieu de ce bois, couche en mme temps
que le soleil dans la case de ses vieux parents, elle se demandait ce
que pouvaient bien tre ces soires de Papeete que Loti son ami passait
avec Famana ou Tria, suivantes de la reine... Et puis il y avait cette
princesse Ariita, dans laquelle, avec son instinct de femme, elle avait
devin une rivale...


--"Ia ora na, Loti!" (Je te salue, Loti!) dit tout  coup derrire moi
une petite voix bien connue, qui semblait encore trop jeune et trop
frache pour tre mle au tumulte de cette fte.

Et je rpondis, tonn:

--"Ia ora na, Rarahu!" (Je te salue, Rarahu!)

C'tait bien elle, pourtant, la petite Rarahu, en robe blanche, et
donnant la main  Tiahoui. C'taient bien elles deux,--qui semblaient
intimides de se trouver dans ce milieu inusit, o tant de jeunes
femmes les regardaient. Elles m'abordaient avec de petites mines, demi-
souriantes, demi-pinces,--et il tait ais de voir que l'orage tait
dans l'air.

--Ne veux-tu pas te promener avec nous, Loti? Ici ne nous connais-tu
pas? Et ne sommes-nous pas autant que les autres bien habilles et
jolies?

Elles savaient bien qu'elles l'taient plus que les autres, au
contraire,--et, sans cette conviction, probablement elles n'eussent
point tent l'aventure.

--Allons plus prs, dit Rarahu; je veux voir  ce qu'_elles_ font dans
la maison de la reine.

Et tous trois, nous tenant par la main, au milieu des tuniques de
mousseline et des couronnes de fleurs, nous nous approchmes des
fentres ouvertes,--pour regarder ensemble cette chose singulire 
plus d'un titre: une rception chez la reine Pomar.

--Loti, demanda d'abord Tiahoui,--celles-ci, que font-elles?... Elle
montrait de la main un groupe de femmes lgrement bistres, et pares
de longues tuniques clatantes, qui taient assises avec des officiers
autour d'une table couverte d'un tapis vert. Elles remuaient des pices
d'or et de nombreux petits carrs de carton peint, qu'elles faisaient
glisser rapidement dans leurs doigts, tandis que leurs yeux noirs
conservaient leur impassible expression de clinerie et de nonchalance
exotique.

Tiahoui ignorait absolument les secrets du _poker_ et du _baccara_; elle
ne saisit que d'une manire imparfaite les explications que je pus lui
en donner.


Quand les premires notes du piano commencrent  rsonner dans
l'atmosphre chaude et sonore, le silence se fit et Rarahu couta en
extase... Jamais rien de semblable n'avait frapp son oreille; la
surprise et le ravissement dilataient ses yeux tranges. Le tam-tam
aussi s'tait tu, et derrire nous les groupes se serraient sans bruit:
--on n'entendait plus que le frlement des toffes lgres,

--le vol des grandes phalnes, qui venaient effleurer de leurs ailes la
flamme des bougies,--et le bruissement lointain du Pacifique.

Alors parut Ariita, appuye au bras d'un commandant anglais, et
s'apprtant  valser.

--Elle est trs belle, Loti, dit tout bas Rarahu.

--Trs belle, Rarahu, rpondis-je...

--Et tu vas aller  cette fte; et ton tour viendra de danser aussi
avec elle en la tenant dans tes bras, tandis que Rarahu rentrera toute
seule avec Tiahoui, tristement se coucher  Apir! En vrit non, Loti,
tu n'iras pas, dit-elle en s'exaltant tout  coup. Je suis venue pour te
chercher...

--Tu verras, Rarahu, comme le piano rsonnera bien sous mes doigts; tu
m'couteras jouer et jamais musique si douce n'aura frapp ton oreille.
Tu partiras ensuite parce que la nuit s'avance. Demain viendra vite, et
demain nous serons ensemble...

--Mon Dieu, non, Loti, tu n'iras pas, rpta-t-elle encore, de sa voix
d'enfant que la fureur faisait trembler...

Puis, avec une prestesse de jeune chatte nerveuse et courrouce, elle
arracha mes aiguillettes d'or, froissa mon col, et dchira du haut en
bas le plastron irrprochable de ma chemise britannique...

En effet, je ne pouvais plus, ainsi maltrait, me prsenter au bal de la
reine;--force me fut de faire contre fortune bon coeur, et, en riant,
de suivre Rarahu, dans les bois du district d'Apir...

Mais, quand nous fmes seuls dans la campagne, loin du bruit de la fte,
au milieu des bois et de l'obscurit, autour de moi je trouvai tout
absurde et maussade, le calme de la nuit, le ciel brillant d'toiles
inconnues, le parfum des plantes tahitiennes, tout, jusqu' la voix de
l'enfant dlicieuse qui marchait  mon ct... Je songeais  Ariita, en
longue tunique de satin bleu, valsant l-bas chez la reine, et un ardent
dsir m'attirait vers elle;--Rarahu avait ce soir-l fait fausse
route, en m'entranant dans la solitude.





XXII

LOTI A SA SOEUR A BRIGHTBURY


Papeete, 1872.

"Chre petite soeur,

"Me voil sous le charme, mois aussi--sous le charme de ce pays qui ne
ressemble  aucun autre.--Je crois que je le vois comme jadis le
voyait Georges,  travers le mme prisme enchanteur; depuis deux mois 
peine j'ai mis le pied dans cette le,--et dj je me suis laiss
captiver.--La dception des premiers jours est bien loin aujourd'hui,
et je crois que c'est ici, comme disait Mignon, que je voudrais vivre,
aimer et mourir...

"Six mois encore  passer dans ce pays, la dcision est prise depuis
hier par notre commandant, qui, lui aussi, se trouve mieux ici
qu'ailleurs; le _Rendeer_ ne partira pas avant octobre; d'ici l je me
serai fait entirement  cette existence doucement nervante, d'ici l
je serai devenu plus d' moiti indigne, et je crains qu' l'heure du
dpart il ne me faille terriblement souffrir...

"Je ne puis te dire tout ce que j'prouve d'impressions tranges, en
retrouvant  chaque pas mes souvenirs de douze ans... Petit garon, au
foyer de famille, je songeais  l'Ocanie;  travers le voile
fantastique de l'inconnu, je l'avais comprise et devine telle que je la
trouve aujourd'hui.--Tous ces sites taient DJA VUS, tous ces noms
taient connus, tous ces personnages sont bien ceux qui jadis hantaient
mes rves d'enfant, si bien que par instants c'est aujourd'hui que je
crois rver...

"Cherche, dans les papiers que nous a laisss Georges, une photographie
dj efface par le temps: une petite case au bord de la mer, btie aux
pieds de cocotiers gigantesques, et enfouie sous la verdure...--
C'tait la sienne.--Elle est encore l  sa place...

"On me l'a indique,--mais c'tait inutile,--tout seul je l'aurais
reconnue...

"Depuis son dpart, elle est reste vide; le vent de la mer et les
annes l'ont disjointe et meurtrie; les broussailles l'ont recouvertes,
la vanille l'a tapisse,--mais elle a conserv le nom tahitien de
Georges, on l'appelle encore _la case de Rouri_...

"La mmoire de Rouri est reste en honneur chez beaucoup d'indignes,-
-chez la reine surtout, par qui je suis aim et accueilli en souvenir
de lui.

"Tu avais les confidences de Georges, toi, ma soeur; tu savais sans
doute qu'une Tahitienne qu'il avait aime avait vcu prs de lui pendant
ses quatre annes d'exil...

"Et moi qui n'tais alors qu'un petit enfant, je devinais tout seul ce
que l'on ne me disait pas; je savais mme qu'elle lui crivait, j'avais
vu sur son bureau traner des lettres, crites dans une langue inconnue,
qu'aujourd'hui je commence  parler et  comprendre.

"Son nom tait Tamaha.--Elle habite prs d'ici, dans une le voisine,
et j'aimerais la voir.--J'ai souvent dsir rechercher sa trace--et
puis, au dernier moment j'hsite, un sentiment indfinissable, comme un
scrupule, m'arrte au moment de remuer cette cendre, et de fouiller dans
ce pass intime de mon frre, sur lequel la mort a jet son voile
sacr...



XXIII

CONOMIE SOCIALE ET PHILOSOPHIE


Le caractre des Tahitiens est un peu celui des petits enfants--Ils
sont capricieux fantasques,--boudeurs tout  coup et sans motif;--
foncirement honntes toujours,--et hospitaliers dans l'acception du
mot la plus complte...

Le caractre contemplatif est extraordinairement dvelopp chez eux; ils
sont sensibles aux aspects gais ou tristes de la nature, accessibles 
toutes les rveries de l'imagination...

La solitude des forts, les tnbres, les pouvantent, et ils les
peuplent sans cesse de fantmes et d'esprits.

Les bains nocturnes sont en honneur  Tahiti; au clair de lune, des
bandes de jeunes filles s'en vont dans les bois se plonger dans des
bassins naturels d'une dlicieuse fracheur.--C'est alors que ce
simple mot: "Toupapahou!" jet au milieu des baigneuses les met en fuite
comme des folles...--(_Toupapahou_ est le nom de ces fantmes tatous
qui sont la terreur de tous les Polynsiens,--mot trange, effrayant
en lui-mme et intraduisible...)

En Ocanie, le travail est chose inconnue.--Les forts produisent
d'elles-mmes tout ce qu'il faut pour nourrir ces peuplades
insouciantes; le fruit de l'arbre--pain, les bananes sauvages,
croissent pour tout le monde et suffisent  chacun.--Les annes
s'coulent pour les Tahitiens dans une oisivet absolue et une rverie
perptuelle,--et ces grands enfants ne se doutent pas que dans notre
belle Europe tant de pauvres gens s'puisent  gagner le pain du jour...





XXIV

UN NUAGE


... La bande insouciante et paresseuse tait au complet au bord du
ruisseau d'Apir, et Ttouara, qui tait en veine d'esprit, versait sur
nous tous,  demi endormis dans les herbes, des facties rabelaisiennes,
--tout en se bourrant de cocos et d'oranges.

On n'entendait gure que sa voix de crcelle, mle aux bruissements de
quelques cigales qui chantaient l leur chanson de midi,  l'heure mme
o, sur l'autre face de la boule du monde, mes amis d'autrefois
sortaient des thtres de Paris, transis et emmitoufls, dans le
brouillard glacial des nuits d'hiver...

La nature tait tranquille et nerve; une brise tide passait mollement
sur la cime des arbres, et une foule de petits ronds de soleil dansaient
gament sur nous, multiplis  l'infini par le tamisage lger des
goyaviers et des mimosas...

Nous vmes s'avancer tout  coup une personne vtue d'une tunique
tranante en gaze vert d'eau, avec de longs cheveux noirs soigneusement
natts, et, sur le front, une couronne de jasmin...

On voyait un peu,  travers la fine tunique, sa gorge pure de jeune
fille que n'avait jamais contrarie aucune entrave... On voyait aussi
qu'elle avait roul, autour de ses hanches, un _pareo_ somptueux, dont
les grandes fleurs blanches sur fond rouge transparaissaient sous la
gaze lgre...

Je n'avais jamais vu Rarahu si belle, ni se prenant autant au srieux...

Un grand succs d'admiration avait salu son entre... Le fait est
qu'elle tait bien jolie ainsi,--et que sa coquetterie embarrasse la
rendait encore plus charmante...

Confuse et intimide, elle tait venu  moi; puis, sur l'herbe, elle
s'tait assise  mon ct, et restait l immobile, les joues empourpres
sous leur bistre, les yeux baisss, comme une enfant coupable qui
tremble qu'on ne l'interroge et ne la confonde...

--Loti, tu fais trs bien les choses, disait-on dans la galerie...

Et les jeunes femmes auxquelles mon tonnement n'avait point chapp,
firent entendre dans les hautes herbes de petits clats de rire contenus
qui disaient une foule de mchantes choses;--Ttouara, fine et
impitoyable, pronona sur la belle robe de gaze ces astucieuses paroles:

--Elle est faite d'une _toffe chinoise!_

Et les clats de rire redoublrent;--il en partait de derrire tous
les goyaviers,--il en sortait de l'eau du ruisseau; il en venait de
partout,--et la pauvre petite Rarahu tait bien prs de fondre en
larmes...





XXV

TOUJOURS LE NUAGE


..."Elle est faite d'une _toffe chinoise!_" avait dit Ttouara...

Parole grosse de sous-entendus venimeux,--parole acre  triple
pointe, qui souvent me revenait en tte...

En vrit j'tais tout  fait tranger  cette robe de gaze verte... Ce
n'taient point non plus les vieux parents adoptifs de Rarahu,--
lesquels vivaient  moiti nus dans leur case de pandanus,--qui
s'taient lancs dans de telles prodigalits...

Et je demeurais plong dans mes rflexions...


Les marchands chinois de Papeete sont pour les Tahitiennes un objet de
dgot et d'horreur... Il n'est point de plus grande honte pour une
jeune femme que d'tre convaincue d'avoir cout les propos  galants de
l'un d'entre eux...

Mais les Chinois sont malins et sont riches;--et il est notoire que
plusieurs de ces personnages,  force de prsents et de pices blanches,
obtiennent des faveurs clandestines qui les ddommagent du mpris
public...

Je m'tais bien gard cependant de communiquer cet horrible soupon  
John, qui et charg d'anathmes ma petite amie Rarahu... J'eus le bon
got de ne faire ni reproche ni scandale,--me rservant seulement
d'observer et d'attendre...





XXVI

PERSISTANCE DU NUAGE


... Quand j'arrivai au ruisseau d'Apir,  notre salle de bain
particulire sous les goyaviers, il tait trois heures de l'aprs-midi,
heure inusite.

J'tais venu sans bruit... J'cartai les branches et je regardai...

La stupeur me cloua sur place...

Une chose horrible tait l dans ce lieu, que nous considrions comme
appartenant  nous seuls: un vieux Chinois tout nu, lavant dans notre
eau limpide son vilain corps jaune...

Il semblait chez lui et ne se drangeait nullement... Il avait relev sa
longue queue de cheveux gris natts, et l'avait roule en manire de
chignon de femme sur la pointe de son crne chauve... Complaisamment il
lavait dans notre ruisseau ses membres osseux qui semblaient enduits de
safran,--et le soleil l'clairait tout de mme, de sa lueur
discrtement voile par la verdure,--et l'eau frache et claire
bruissait tout de mme autour de lui,--avec autant de naturel et de
gat qu'elle et pu le faire pour nous...





XXVII


... J'observais, post derrire les branches... La curiosit me tenait
l attentif et immobile... Je m'tais condamn au spectacle de ce bain,
attendant avec anxit ce qui allait s'ensuivre...

Je n'attendis pas longtemps; un lger frlement de branches, un bruit de
voix douces, m'indiqua bientt que les deux petites filles arrivaient...

Le Chinois, qui les avait entendues aussi, se leva d'un bond, comme m
par un ressort... Soit pudeur, soit honte d'taler au soleil d'aussi
laides choses, il courut  ses vtements... Les nombreuses robes de
mousseline qui, superposes, composaient son costume,  pendaient  et
l, accroches aux branches des arbres.

Il avait eu le temps d'en passer deux ou trois, quand les petites
arrivrent.

Le chat de Rarahu, qui ouvrait la marche, fit un haut-le-corps trs
significatif en apercevant l'homme jaune, et rebroussa chemin d'un air
indign...

Tiahoui parut ensuite;--elle eut un temps d'arrt en portant la main 
son menton, et riant sous cape, comme une personne qui aperoit quelque
chose de trs drle...

Rarahu regarda par-dessus son paule, riant aussi... Aprs quoi toutes
deux s'avancrent rsolument, en disant d'un ton narquois:

--Ia ora na, Tseen-Lee!--Ia ora na tinito, mafatu meiti!

(Bonjour, Tseen-Lee,--bonjour, Chinois, mon petit coeur!)

Elles le connaissaient par son nom, et lui-mme avait appel Rarahu...
Il avait laiss retomber sa queue grisonnante avec un grand air de
coquetterie, et ses yeux de vieux lubrique tincelaient d'une hideuse
manire...





XXVIII


Il tira de ses poches une quantit de choses qu'il offrit aux deux
enfants: petites botes de poudres blanches ou roses,--petits
instruments compliqus pour la toilette, petites spatules d'argent pour
racler la langue, toutes choses dont il leur expliquait l'usage,--et
puis des bonbons chinois aussi,--des fruits confits au poivre et au
gingembre...

C'tait Rarahu surtout qui tait l'objet de ses attentions ardentes.--
Et les deux petites, en se faisant un peu prier, acceptaient tout de
mme avec accompagnement de moues ddaigneuses, et de grimaces de
ouistitis...

Il y eut un grand ruban rose, pour lequel Rarahu laissa embrasser son
paule nue...

Et puis Tseen-Lee voulut aller plus loin, et approcha ses lvres de
celles de ma petite amie,--laquelle s'enfuit  toutes jambes, suivie
de Tiahoui... Toutes deux disparurent sous bois comme des gazelles,
emportant leurs prsents  pleines mains-on les entendit de loin rire
encore  travers la verdure,--et Tseen-Lee, incapable de les
rejoindre, demeura  sa place, piteux et dcontenanc...





XXIX

LE NUAGE CRVE


... Le lendemain Rarahu, la tte appuye sur mes genoux, pleurait 
chaudes larmes...

Dans son coeur de pauvre petite croissant  l'aventure dans les bois,
les notions du bien et du mal taient restes imparfaites; on y trouvait
une foule d'ides baroques et incompltes venues toutes seules  l'ombre
des grands arbres.-Les sentiments frais et purs y dominaient pourtant,
et il s'y mlait aussi quelques donnes chrtiennes, puises au hasard
dans la Bible de ses vieux parents...

La coquetterie et la gourmandise l'avaient pousse hors du droit chemin,
mais j'tais sr, absolument sr qu'elle n'avait rien donn en change
de ces singuliers prsents, et le mal pouvait encore se rparer par des
larmes.

Elle comprenait que ce qu'elle avait fait tait fort mal; elle
comprenait surtout qu'elle m'avait caus de la peine,--et que John, le
srieux John, mon frre, dtournerait d'elle ses yeux bleus...

Elle avait tout avou, l'histoire de la robe de gaze verte, l'histoire
du pareo rouge.-Elle pleurait, la pauvre petite, de tout son coeur;
les sanglots oppressaient sa poitrine,--et Tiahoui pleurait aussi, de
voir pleurer son amie...

Ces larmes, les premires que Rarahu et verses de sa vie, produisirent
entre nous le rsultat qu'amnent souvent les larmes, elles nous firent
davantage nous aimer.-Dans le sentiment que j'prouvais pour elle, le
coeur prit une part plus large, et l'image d'Ariita s'effaa pour un
temps...

L'trange petite crature qui pleurait l sur mes genoux, dans la
solitude d'un bois d'Ocanie, m'apparaissait sous un aspect encore
inconnu; pour la premire fois elle me semblait _quelqu'un_, et je
commenais  souponner la femme adorable qu'elle et pu devenir, si
d'autres que ces deux vieillards sauvages eussent pris soin de sa jeune
tte...





XXX


A dater de ce jour, Rarahu considrant qu'elle n'tait plus une enfant,
cessa de se montrer la poitrine nue au soleil...

Mme les jours non fris, elle se mit  porter des robes et  natter
ses longs cheveux...





XXXI


..._Mata reva_ tait le nom que m'avait donn Rarahu, ne voulant point
de celui de Loti, qui me venait de Famana ou d'Ariita.--_Mata_, dans
le sens propre, veut dire: _oeil_; c'est d'aprs les yeux que les Maoris
dsignent les gens, et les noms qu'ils leur donnent sont gnralement
trs russis...

Plumket, par exemple, s'appelait _Mata pifar_ (oeil de chat); Brown,
_Mata ior_ (oeil de rat), et John, _Mata ninamu_ (oeil azur)...

Rarahu n'avait voulu pour moi aucune ressemblance d'animal;
l'appellation plus potique de _Mata reva_ tait celle qu'aprs bien des
hesitations elle avait choisie...

Je consultai le dictionnaire des vnrables frres Picpus,--et trouvai
ce qui suit:

_Reva_, firmament;--abme, profondeur;--mystre...





XXXII

JOURNAL DE LOTI


... Les heures, les jours, les mois, s'envolaient dans ce pays autrement
qu'ailleurs; le temps s'coulait sans laisser de traces, dans la
monotonie d'un ternel t.-Il semblait qu'on ft dans une atmosphre
de calme et d'immobilit, o les agitations du monde n'existaient
plus...

Oh! les heures dlicieuses, oh! les heures d't, douces et tides, que
nous passions l, chaque jour, au bord du ruisseau de Fataoua, dans ce
coin de bois, ombreux et ignor, qui fut le nid de Rarahu, et le nid de
Tiahoui.-Le ruisseau courait doucement sur les pierres polies,
entranant des peuplades de poissons microscopiques et de mouches d'eau.
-Le sol tait tapiss de fines gramines, de petites plantes dlicate,
d'o sortait une senteur pareille  celle de nos foins d'Europe pendant
le beau mois de juin, senteur exquise, rendue par ce seul mot tahitien:
"poumirirara", qui signifie: _une suave odeur d'herbes_. L'air tait
tout charg d'exhalaisons tropicales, o dominait le parfum des oranges
surchauffes dans les branches par le soleil du midi.-Rien ne
troublait le silence accablant de ces midi d'Ocanie. De petits lzards,
bleus comme des turquoises, que rassurait notre immobilit, circulaient
autour de nous, en compagnie des papillons noirs marqus de grands yeux
violets.  On n'entendait que de lgers bruits d'eau, des chants discrets
d'insectes, ou de temps en temps la chute d'une goyave trop mre, qui
s'crasait sur la terre avec un parfum de framboise...


... Et quand le journe s'avanait, quand le soleil plus bas jetait sur
les branches des arbres des lueurs plus dores, Rarahu s'en retournait
avec moi  sa case isole dans les bois.-Les deux vieillards ses
parents, fixes et graves, taient l toujours, accroupis devant leur
hutte de pandanus, et nous regardant venir.-Une sorte de sourire
mystique, une expression d'insouciante bienveillance clairait un
instant leurs figures teintes:

--Nous te saluons, Loti! Disaient-ils d'un voix gutturale;--ou bien:
"Nous te saluons, Mata reva!"

Et puis c'tait tout; il fallait se retirer, laissant entre eux deux ma
petite amie, qui me suivait des yeux en souriant et qui semblait une
personnification frache de la jeunesse  ct de ces deux sombres
momies polynsiennes...

C'tait l'heure du repas du soir. Le vieux Tahaaparu tendait ses longs
bras tatous jusqu' une pile de bois mort; il y prenait deux morceaux
de _bourao_ dessch, et les frottait l'un contre l'autre pour en
obtenir du feu,--Vieux procd de sauvage. Rarahu recevait la flamme
des mains du vieillard; elle allumait une gerbe de branches, et faisait
cuire dans la terre deux _maiors_, fruits de l'arbre--pain, qui
composaient le repas de la famille...

C'tait l'heure aussi o la bande des baigneuses du ruisseau de Fatoua
rejoignait Papeete, Ttouara en tte,--et j'avais pour m'en revenir
toujours compagnie joyeuse.

--Loti, disait Ttouara, n'oublie pas qu'on t'attend  la nuit dans le
jardin de la reine; Tria et Famana te font dire qu'elles comptent sur
toi pour les conduire prendre du th chez les Chinois,--et moi aussi,
j'en serais trs volontiers si tu veux...

Nous nous en revenions en chantant, par un chemin d'o la vue dominait
le grand Ocan bleu, clair des dernires lueurs du soleil couchant.

La nuit descendait sur Tahiti, transparente, toile. Rarahu s'endormait
dans ses bois; les grillons entonnaient sous l'herbe leur concert du
soir, les phalnes prenaient leur vol sous les grands arbres,--et les
suivantes commenaient  errer dans les jardins de la reine...





XXXIII


... Rarahu, qui suivait avec moi une des avenues ombrages de Papeete,
adressa un bonjour moiti amical, moiti railleur,--un peu terrifi
aussi,-- une crature baroque qui passait.

La grande femme sche, qui n'avait de la Tahitienne que le costume, y
rpondit avec une raideur pleine de dignit, et se retourna pour nous
regarder.

Rarahu vexe lui tira la langue,--aprs quoi elle me conta en riant
que cette vieille fille, _demi-blanche_, mtis efflanque d'Anglais et
de Maorie,--tait son ancien professeur,  l'cole de Papeete.

Un jour, la mtis avait dclar  son lve qu'elle fondait sur elle les
plus hautes esprances pour lui succder dans ce pontificat, en raison
de la grande facilit avec laquelle apprenait l'enfant.

Rarahu, saisie de terreur  la pense de cet avenir, avait tout d'une
traite pris sa course jusqu' Apir, quittant du coup la _haapiiraa_ (la
maison d'cole) pour n'y plus revenir...





XXXIV


... Je rentrai un matin  bord du _Rendeer_, rapportant cette nouvelle 
sensation que j'avais couch en compagnie de Tamatoa...

Tamatoa, fils an de la reine Pomar, mari de la reine Mo de l'le
Raata,--pre de la dlicieuse petite malade, Pomar V,--tait un
homme que l'on gardait enferm depuis quelques annes entre quatre
solides murailles, et qui tait encore l'effroi lgendaire du pays.

Dans son tat normal, Tamatoa, disait-on, n'tait pas plus mchant qu'un
autre,--mais il buvait,--et, quand il avait bu, il _voyait rouge_,
il lui fallait du sang.

C'tait un homme de trente ans, d'une taille prodigieuse et d'une force
herculenne; plusieurs hommes ensemble taient incapables de lui tenir
tte quand il tait dchan; il gorgeait sans motif, et les atrocits
commises par lui dpassaient toute imagination...

Pomar adorait pourtant ce fils colossal.-Le bruit courait mme dans
le palais que depuis quelque temps elle ouvrait la porte, et qu'on
l'avait vu la nuit rder dans les jardins.-Sa prsence causait parmi
les filles de la cour la mme terreur que celle d'une bte fauve, dont
on saurait, la nuit, la cage mal ferme.


Il y avait chez Pomar une salle consacre aux trangers, nuit et jour
ouverte; on y trouvait par terre des matelas recouverts de nattes
blanches et propres, qui servaient aux Tahitiens de passage, aux chefs
attards des districts, et quelquefois  moi-mme...


... Dans les jardins et dans les palais, tout le monde tait endormi
quand j'entrai dans la salle de refuge.

Je n'y trouvai qu'un seul personnage assis, accoud sur une table o
brlait une lampe d'huile de cocotier... C'tait un inconnu, d'une
taille et d'une envergure plus qu'humaines; une seule de ses mains et
broy un homme comme du verre.--Il avait d'paisses mchoires carres
de cannibale; sa tte norme tait dure et sauvage, ses yeux  demi
ferms avaient une expression de tristesse gare...

--"La ora na, Loti!" dit l'homme. (Je te salue, Loti!).

Je m'tais arrt  la porte...

Alors commena en tahitien, entre l'inconnu et moi, le dialogue suivant:

--... Comment sais-tu mon nom?

--Je sais que tu es Loti, le petit porte-aiguillettes de l'amiral 
cheveux blancs. Je t'ai souvent vu passer prs de moi la nuit. "Tu viens
pour dormir?...

--Et toi? tu es un chef, de quelque le?...

--Oui, je suis un grand chef.--Couche-toi dans le coin l-bas; tu y
trouveras la meilleure natte...

Quand je fus tendu et roul dans mon pareo je fermai les yeux,--juste
assez pour observer l'trange personnage qui s'tait lev avec
prcaution et se dirigeait vers moi.

En mme temps qu'il s'approchait, un lger bruit m'avait fait tourner la
tte du ct oppos, du ct de la porte o la vieille reine venait
d'apparatre; elle marchait cependant avec des prcautions infinies, sur
la pointe de ses pieds nus, mais les nattes criaient sous le poids de
son gros corps.

... Quand l'homme fut prs de moi, il prit une moustiquaire de
mousseline qu'il tendit avec soin au-dessus de ma tte, aprs quoi il
plaa une feuille de bananier devant sa lampe pour m'en cacher la
lumire, et retourna s'asseoir, la tte appuye sur ses deux mains.

Pomar qui nous avait observs anxieusement tous deux, cache dans
l'embrasure sombre, sembla satisfaite de son examen et disparut...

La reine ne venait jamais dans ces quartiers de sa demeure, et son
apparition, m'ayant confirm dans cette ide que mon compagnon tait
inquitant, m'ta toute envie de dormir.

Cependant l'inconnu ne bougeait plus; son regard tait redevenu vague et
atone; il avait oubli ma prsence... On entendait dans le lointain, des
femmes de la reine qui chantaient  deux parties un _himn_ des les
Pomotous.--Et puis la grosse voix du vieil Ariifait, le prince poux,
cria: "Mamou!--(silence!)--Te hora a horou ma piti!" (Silence! Il
est minuit!)... Et le silence se fit comme par enchantement...

Une heure aprs, l'ombre de la vieille reine apparut encore dans
l'embrasure de la porte.--La lampe s'teignait, et l'homme venait de
s'endormir...

J'en fit autant bientt, d'un sommeil lger toutefois, et quand, au
petit jour, je me levai pour partir, je vis qu'il n'avait pas chang de
place; sa tte seule s'tait affaisse, et reposait sur la table...

Je fis ma toilette au fond du jardin sous les mimosas, dans un ruisseau
d'eau frache;--aprs quoi j'allai sous la vranda saluer la reine et
la remercier de son hospitalit.

--"Haere mai, Loti, dit elle du plus loin qu'elle me vit, haere mai
parapara!" (Viens ici, Loti, et causons un peu!) Eh bien! t'a-t-il bien
reu?...

--Oui, dis-je.

Et je vis sa vieille figure s'panouir de plaisir quand je lui exprimai
ma reconnaissance pour les soins qu'il avait pris de moi...

--Sais-tu qui c'tait, dit-elle mystrieusement,--oh! ne le rpte
pas, mon petit Loti... c'tait Tamatoa!...

Quelques jours plus tard, Tamatoa fut officiellement relch,-- la
condition qu'il ne sortirait point du palais; j'eus plusieurs fois
l'occasion de lui parler et de lui donner des poignes de main...

Cela dura jusqu'au moment o, s'tant vad, il assassina une femme et
deux enfants dans le jardin du missionnaire protestant, et commit dans
une mme journe une srie d'horreurs sanguinaires qui ne pourraient
s'crire, mme en latin...





XXXV


... Qui peut dire o rside le charme d'un pays?... Qui trouvera ce
quelque chose d'intime et d'insaisissable que rien n'exprime dans les
langues humaines?

....................................................................

Il y a dans le charme tahitien beaucoup de cette tristesse trange qui
pse sur toutes ces les d'Ocanie,-l'isolement dans l'immensit du
Pacifique,--le vent de la mer,--le bruit des brisants,-l'ombre
paisse,--la voix rauque et triste des Maoris qui circulent en
chantant au milieu des tiges des cocotiers, tonnamment hautes, blanches
et grles...

On s'puise  chercher,  saisir,  exprimer...effort inutile,--ce
quelque chose s'chappe, et reste incompris...

J'ai crit sur Tahiti de longues pages; il y a l dedans des dtails
jusque sur l'aspect des moindres petites plantes--jusque sur la
physionomie des mousses...

Qu'on lise tout cela avec la meilleure volont du monde,--eh bien,
aprs, a-t-on compris?... Non assurment...

Aprs cela, a-t-on entendu, la nuit, sur ces plages de Polynsie toutes
blanches de corail,--a-t-on entendu, la nuit, partir du fond des bois
le son plaintif d'un _vivo_?... (flte de roseau) ou le beuglement
lointain des trompes en coquillage?





XXXVI

GASTRONOMIE


..."La chair des hommes blancs a got de banane mre..."

Ce renseignement me vient du vieux chef maori Hoatoaru, de l'le
Routoumah, dont la comptence en cette matire est indiscutable...





XXXVII


... Rarahu, dans un accs d'indignation, m'avait appel: _long lzard
sans pattes_,--et je n'avais pas trs bien compris tout d'abord...

Le serpent tant un animal tout  fait inconnu en Polynsie, la mtis
qui avait duqu Rarahu, pour lui expliquer sous quelle forme le diable
avait tent la premire femme, avait eu recours  cette priphrase.

Rarahu s'tait donc habitue  considrer cette varit de "long lzard
sans pattes" comme le plus mchante et la plus dangereuse de toutes les
cratures terrestres;--c'tait pour cela qu'elle m'avait lanc cette
insulte...

Elle tait jalouse encore, la pauvre petite Rarahu: elle souffrait de ce
que Loti ne voulait pas exclusivement lui appartenir.

Ces soires de Papeete, ces plaisirs des autres jeunes femmes, auxquels
ses vieux parents lui dfendaient de se mler, faisaient travailler son
imagination d'enfant.--Il y avait surtout ces ths qui se donnaient
chez les Chinois, et dont Ttouara lui rapportait des descriptions
fantastiques, ths auxquels Tria, Famana et quelques autres folles
filles de la suite de la reine, buvaient et s'enivraient.--Loti
assistait, y prsidait mme quelquefois, et cela confondait les ides de
Rarahu, qui ne comprenait plus.

...Quand elle m'eut bien injuri, elle pleura,--argument beaucoup
meilleur...

A partir de ce jour, on ne me vit gure plus aux soires de Papeete.--
Je demeurais plus tard dans les bois d'Apir, partageant mme
quelquefois le fruit de l'arbre--pain avec le vieux Tahaaparu.--La
tombe de la nuit tait triste, par exemple, dans cette solitude;--
mais cette tristesse avait son grand charme, et la voix de Rarahu avait
un son dlicieux le soir, sous la haute et sombre vote des arbres...--
Je restais jusqu' l'heure o les vieillards faisaient leur prire,--
prire dite dans une langue bizarre et sauvage, mais qui tait celle-l
mme que dans mon enfance on m'avait apprise.--"_Notre pre qui es aux
cieux..._", l'ternelle et sublime prire du Christ, rsonnait d'une
manire trangement mystrieuse, l, aux antipodes du vieux monde, dans
l'obscurit de ces bois, dans le silence de ces nuits, dite par la voix
lente et grave de ce vieillard fantme...





XXXVIII


...Il y avait quelque chose que Rarahu commenait  sentir dj, et
qu'elle devait sentir amrement plus tard,--quelque chose qu'elle
tait incapable de formuler dans son esprit d'une manire prcise,--et
surtout d'exprimer avec les mots de sa langue primitive.--Elle
comprenait vaguement qu'il devait y avoir des abmes dans le domaine
intellectuel, entre Loti et elle-mme, des mondes entiers d'ides et de
connaissances inconnues.--Elle saisissait dj la diffrence radicale
de nos races, de nos conceptions, de nos moindres sentiments: les
notions mme des choses les plus lmentaires de la vie diffraient
entre nous deux.--Loti qui s'habillait comme un Tahitien et parlait
son langage, demeurait pour elle un _paoupa_,--c'est--dire un de ces
hommes venus des pays fantastiques de par del les grandes mers,--un
de ces hommes qui depuis quelques annes apportaient dans l'immobile
Polynsie tant de changements inous, et de nouveauts imprvues...

Elle savait aussi que Loti repartirait bientt pour ne plus revenir,
retournant dans sa patrie lointaine... Elle n'avait aucune ide de ces
distances vertigineuses,--et Tahaaparu les comparait  celles qui
sparaient Fataoua de la lune ou des toiles...

Elle pensait ne reprsenter aux yeux de Loti,--enfant de guinze ans
qu'elle tait,--qu'une petite crature curieuse, jouet de passage qui
serait vite oubli...


Elle se trompait pourtant.--Loti commenait  s'apercevoir lui aussi
qu'il prouvait pour elle un sentiment qui n'tait plus banal.--Dj
il l'aimait un peu par le coeur...

Il se souvenait de son frre Georges,--de celui que les Tahitiens
appelaient Rouri, qui avait emport de ce pays d'ineffaables
souvenirs,--et il sentait qu'il en serait ainsi de lui-mme.--Il
semblait trs possible  Loti que cette aventure, commence au hasard
par un caprice de Ttouara, laisst des traces profondes et durables sur
sa vie tout entire...

Trs jeune encore, Loti avait t lanc dans les agitations de
l'existence europenne; de trs bonne heure il avait soulev le voile
qui cache aux enfants la scne du monde;--lanc brusquement,  seize
ans, dans le tourbillon de Londres et de Paris, il avait souffert  un
ge o d'ordinaire on commence  penser...

Loti tait revenu trs fatigu de cette campagne faite si matin dans la
vie,--et se croyait dj fort blas. Il avait t profondment coeur
et du,--parce que, avant de devenir un garon semblable aux autres
jeunes hommes, il avait commenc par tre un petit enfant pur et rveur,
lev dans la douce paix de la famille; lui aussi avait t un petit
sauvage, sur le coeur duquel s'inscrivaient dans l'isolement une foule
d'ides fraches et d'illusions radieuses.--Avant d'aller rver dans
les bois d'Ocanie, tout enfant il avait longtemps rv seul dans les
bois du Yorkshire...

Il y avait une foule d'affinits mystrieuses entre Loti et Rarahu, ns
aux deux extrmits du monde.--Tous deux avaient l'habitude de
l'isolement et de la contemplation, l'habitude des bois et des solitudes
de la nature; tous deux s'arrangeaient de passer de longues heures en
silence, tendus sur l'herbe et la mousse; tous deux aimaient
passionnment la rverie, la musique,--les beaux fruits, les fleurs et
l'eau frache...





XXXIX


...Il n'y avait pour le moment aucun nuage  notre horizon...

Encore cinq grands mois  passer ensemble... Il tait bien inutile de se
proccuper de l'avenir...





XL


On tait charm quand Rarahu chantait...

Quand elle chantait seule, elle avait dans la voix des notes si fraches
et si douces, que les oiseaux seuls ou les petits enfants en peuvent
produire de semblables.

Quand elle chantait en parties, elle brodait, par-dessus le chant des
autres, des variations extravagantes, prises dans les notes les plus
leves de la gamme,--trs compliques toujours et admirablement
justes...

Il y avait  Apir, comme dans tous les districts tahitiens, un choeur
appel _himn_, lequel fonctionnait rgulirement sous la conduite d'un
chef, et se faisait entendre dans toutes les ftes indignes.--Rarahu
en tait un des principaux sujets, et le dominait tout entier de sa voix
pure;--le choeur qui  l'accompagnait tait rauque et sombre; les
hommes surtout y mlaient des sons bas et mtalliques, sortes de
rugissements qui marquaient les _dominantes_ et semblaient plutt les
sons de quelque instrument sauvage que ceux de la voix humaine.--
L'ensemble avait une prcision  dpiter les choristes du Conservatoire,
et produisait le soir dans les bois des impressions qui ne se peuvent
dcrire...





XLI


...C'tait l'heure de la tombe du jour; j'tais seul au bord de la mer,
sur une plage du district d'Apir.--Dans ce lieu isol, j'attendais
Tamaha,--et j'prouvais un sentiment singulier  l'ide que cette
femme allait venir...

Une femme parut bientt, qui m'aperut sous les cocotiers et s'avana
vers moi... C'tait dj la nuit; quand elle fut tout prs, je
distinguai une horrible figure qui me regardait en riant, d'un rire de
sauvagesse:

--Tu es Tamaha? lui dis-je...

--Tamaha?... Non.--Je m'appelle Tevaruefaipotuaiahutu, du district
de Papetoa; je viens de pcher des porcelaines sur le rcif,  et du
corail rose.--Veux-tu m'en acheter?...

J'attendis encore l jusqu' minuit.--Je sus le lendemain qu'au petit
jour la vraie Tamaha tait repartie pour son le; ma commission n'avait
pas t faite; elle s'en tait alle sans se douter que pendant
plusieurs heures elle avait t attendue sur la plage par le frre de
Rouri...





XLII

LOTI A JOHN B., A BORD DU _RENDEER_


Taravao, 1872.

"Mon bon frre John,

"Le messager qui te portera cette lettre est charg en mme temps de te
remettre une foule de prsents que je t'envoie.--C'est d'abord un
plumet, en queues de phatons rouges, objet trs prcieux, don de mon
hte le chef de Tehaupoo; ensuite un collier  trois rangs de petites
coquilles blanches, don de la cheffesse,--et enfin deux touffes de
reva-reva,--qu'une grande dame du district de Papouriri avait mises
hier sur ma tte  la fte de Taravao.

"Je resterai quelques jours encore ici, chez le chef, qui tait un ami
de mon frre; j'userai jusqu'au bout de la permission de l'amiral.

"Il ne me manque que ta prsence, frre, pour tre absolument charm de
mon sjour  Taravao. Les environs de Papeete ne peuvent te donner une
ide de cette rgion ignore qui s'appelle la presqu'le de Taravao: un
coin paisible, ombreux, enchanteur,--des bois d'orangers gigantesques,
dont les fruits et les fleurs jonchent un sol dlicieux, tapiss
d'herbes fines et de pervenches roses...

"L-dessous sont dissmines quelques cases en bois de citronnier, o
vivent immobiles des Maoris d'autrefois; l-dessous on trouve la vieille
hospitalit indigne: des repas de fruits, sous des tendelets de verdure
tresse et de fleurs; de la musique, des unissons plaintifs de _vivo_ de
roseaux, des choeurs d'_himin_, des chants et des danses.

"J'habite seul une case isole, btie sur pilotis, au-dessus de la mer
et des coraux. De mon lit de nattes blanches, en me penchant un peu, je
vois s'agiter au-dessous de moi tout ce petit monde  part qui est le
monde du corail. Au milieu des rameaux blancs ou roses, dans les
branchages compliqus des madrpores, circulent des milliers de petits
poissons dont les couleurs ne peuvent se comparer qu' celles des
pierres prcieuses ou des colibris; des rouges de granium, des verts
chinois, des bleus qu'on ne saurait peindre,--et une foule de petits
tres bariols de toutes les nuances de l'arc-en-ciel,--ayant forme de
tout except forme de poisson... Le jour, aux heures tranquilles de la
sieste, absorb dans mes contemplations, j'admire tout cela qui est
presque inconnu, mme aux naturalistes et aux observateurs.

"La nuit, mon coeur se serre un peu dans cet isolement de Robinson.--
Quand le vent siffle au dehors, quand la mer fait entendre dans
l'obscurit sa grande voix sinistre, alors j'prouve comme une sorte
d'angoisse de la solitude, l,  la pointe la plus australe et la plus
perdue de cette le lointaine,--devant cette immensit du Pacifique,-
-immensit des immensits de la terre, qui s'en va tout droit jusqu'aux
rives mystrieuses du continent polaire.

"Dans une excursion de deux jours, en compagnie du chef de Tehaupoo,
j'ai vu ce lac de Varia qui inspire aux indignes une superstitieuse
frayeur.--Une nuit nous avons camp sur ses bords. C'est un site
trange que peu de gens ont contempl; de loin en loin quelques
Europens y viennent par curiosit; la route est longue et difficile,
les abords sauvages et dserts.--Figure-toi,  mille mtres de haut,
une mer morte, perdue dans les montagnes du centre;--tout autour, des
mornes hauts et svres dcoupant leurs silhouettes aigus dans le ciel
clair du soir.--Une eau froide et profonde, que rien n'anime, ni un
souffle de vent, ni un bruit, ni un tre vivant, ni seulement un
poisson...--"Autrefois, dit le chef de Tehaupoo, des Toupapahous d'une
race particulire descendaient la nuit des montagnes, et _battaient
l'eau de leurs grandes ailes d'albatros_."

"...Si tu vas chez le gouverneur,  la soire du mercredi, tu y verras
la princesse Ariita; dis-lui que je ne l'oublie point dans ma solitude,
et que j'espre la semaine prochaine danser avec elle au bal de la
reine.--Si, dans les jardins, tu rencontrais Famana ou Tria, tu
pourrais de ma part leur dire tout ce qui te passerait par la tte...

"Cher petit frre, fais-moi le plaisir d'aller au ruisseau de Fataoua,
donner de mes nouvelles  la petite Rarahu, d'Apir... Fais cela pour
moi, je t'en prie; tu es trop bon pour ne pas nous pardonner  tous
deux... Vrai, la pauvre petite, je te jure que je l'aime de tout mon
coeur..."





XLIII


... Rarahu ne connaissait pas du tout le dieu _Taaroa_, non plus que les
nombreuses desses de sa suite; elle n'avait mme jamais entendu parler
d'aucun de ces personnages de la mythologie polynsienne. La reine
Pomar seule, par respect pour les traditions de son pays, avait appris
les noms de ces divinits d'autrefois et conservait dans sa mmoire les
tranges lgendes des anciens temps...

... Mais tous ces mots bizarres de la langue polynsienne qui m'avaient
frapp, tous ces mots au sens vague ou mystique, sans quivalents dans
nos langues d'Europe, taient familiers  Rarahu qui les employait ou me
les expliquait avec une rare et singulire posie.

--Si tu restais plus souvent  Apir la nuit, me disait-elle, tu
apprendrais avec moi beaucoup plus vite une foule de mots que ces filles
qui vivent  Papeete ne savent pas... Quand nous _aurons eu peur
ensemble_, je t'enseignerai, en ce qui concerne les Toupapahous, des
choses trs effrayantes que tu ignores...

En effet, il est dans la langue maorie beaucoup de mots et d'images qui
ne deviennent intelligibles qu' la longue, quand on a vcu avec les
indignes, la nuit dans les bois, coutant gmir le vent et la mer,
l'oreille tendue  tous les bruits mystrieux de la nature.





XLIV


...On n'entend aucun chant d'oiseaux dans les bois tahitiens; les
oreilles des Maoris ignorent cette musique nave qui, dans d'autres
climats, remplit les bois de gat et de vie.

Sous cette ombre paisse, dans les lianes et les grandes fougres, rien
ne vole, rien ne bouge, c'est toujours le mme silence trange qui
semble rgner aussi dans l'imagination mlancolique des naturels.

On voit seulement planer dans les gorges,  d'effrayantes hauteurs, le
phaton, un petit oiseau blanc qui porte  la queue une longue plume
blanche ou rose.

Les chefs attachaient autrefois  leur coiffure une touffe de ces
plumes; aussi leur fallait-il beaucoup de temps et de persvrance pour
composer cet ornement aristocratique...





XLV

INQUALIFIABLE


... Il est certaines ncessits de notre triste nature humaine qui
semblent faites tout exprs pour nous rappeler combien nous sommes
imparfaits et matriels--ncessits auxquelles sont soumises les
reines comme les bergres,--"la garde qui veille aux barrires du
Louvre, etc..."

Lorsque la reine Pomar est aux prises avec ces situations pnibles,
trois femmes entrent  sa suite dans certain rduit mystrieux dissimul
sous les bananiers...

La premire de ces inities a mission de soutenir pendant l'opration la
lourde personne royale. La deuxime tient  la main des feuilles de
_bourao_, choisies soigneusement parmi les plus fraches et les plus
tendres... La troisime, qui commence son office lorsque les deux
premires ont achev le leur,--porte une fiole d'huile de cocotier
parfume au santal (_mono_), dont elle est charge d'oindre les parties
que le frottement des feuilles de bourao aurait pu momentanment irriter
ou endolorir...

La sance leve,--le cortge rentre gravement au palais...





XLVI


... Rarahu et Tiahoui s'taient invectives d'une manire extrmement
violente.--De leurs bouches fraches taient sorties pendant
plusieurs minutes, sans interruption ni embarras, les injures les plus
enfantines et les plus saugrenues,--les plus inconvenantes aussi (le
tahitien comme le latin "dans les mots bravant l'honntet").

C'tait la premire dispute entre les deux petites, et cela amusait
beaucoup la galerie; toutes les jeunes femmes tendues au bord du
ruisseau du Fataoua riaient  gorge dploye et les excitaient:

--Tu es heureux, Loti, disait Ttouara, c'est pour toi qu'on se
dispute!...

Le fait est que c'tait pour moi en effet; Rarahu avait eu un mouvement
de jalousie contre Tiahoui, et l tait l'origine de la discussion.

Comme deux chattes qui vont se rouler et s'gratigner, les deux petites
se regardaient blmes, immobiles, tremblantes de colre:

--_Tinito oufa!_ cria Tiahoui,  bout d'arguments, en faisant une
allusion sanglante  la belle robe de gaze verte (mignonne de Chinois)!

--_Oviri, Amutaata!_ (sauvagesse, cannibale)! riposta Rarahu qui savait
que son amie tait venue toute petite d'une des plus lointaines les
Pomotous,--et que si Tiahoui elle-mme n'tait point cannibale,
assurment on l'avait t dans sa famille.

Des deux cts l'injure avait port, et les deux petites, se prenant aux
cheveux, s'gratignrent et de mordirent.

On les spara; elles se mirent  pleurer, et puis, Rarahu s'tant jete
dans les bras de Tiahoui, toutes deux, qui s'adoraient, finirent par
s'embrasser de tout leur coeur...





XLVII


Tiahoui, dans son effusion, avait embrass Rarahu avec le nez,--
suivant une vieille habitude oublie de la race maorie,--habitude qui
lui tait revenue de son enfance et de son le barbare; elle avait
embrass son amie en posant son petit nez sur la joue ronde de Rarahu,
et en aspirant trs fort.

C'est ainsi, en reniflant, que s'embrassaient jadis les Maoris,-et le
baiser des lvres leur est venu d'Europe...

Et Rarahu, malgr ses larmes, eut encore en me regardant un sourire
d'intelligence comique, qui voulait dire  peu prs ceci:

--Vois-tu cette petite sauvage!... que j'avais bien raison, Loti, de
l'appeler ainsi!... mais je l'aime bien tout de mme!...

Et de toutes leurs forces les deux petites s'embrassaient, et, l'instant
d'aprs, tout tait oubli.





XLVIII


En suivant sous les minces cocotiers les blanches plages tahitiennes,--
sur quelque pointe solitaire regardant l'immensit bleue, en quelque
lieu choisi avec un got mlancolique par des hommes des gnrations
passes,--de loin en loin on rencontre les monticules funbres, les
grands tumulus de corail... Ce sont les _mara_, les spultures des
chefs d'autrefois; et l'histoire de ces morts qui dorment l-dessous se
perd dans le pass fabuleux et inconnu qui prcda la dcouverte des
archipels de la Polynsie.

--Dans toutes les les habites par les Maoris, les _mara_ se
retrouvent sur les plages. Les insulaires mystrieux de Rapa-Nui
ornaient ces tombeaux de statues gigantesques au masque horrible; les
Tahitiens y plantaient seulement des bouquets d'arbres de fer. L'arbre
de fer est le cyprs de l-bas, son feuillage est triste; le vent de la
mer a un sifflement particulier en passant dans ses branches rigides...
Ces tumulus rests blancs, malgr les annes, de la blancheur du corail,
et surmonts de grands  arbres noirs, voquent les souvenirs de la
terrible religion du pass; c'taient aussi les autels o les victimes
humaines taient immoles  la mmoire des morts.

--Tahiti, disait Pomar, tait la seule le o, mme dans les plus
anciens temps, les victimes n'taient pas manges aprs le sacrifice; on
faisait seulement le simulacre du repas macabre; les yeux, enlevs de
leurs orbites, taient mis ensemble sur un plat et servis  la reine,--
horrible prrogative de la souverainet. (_Recueilli de la bouche de
Pomar_.)





XLIX


Tahaaparu, le pre adoptif de Rarahu, exerait une industrie tellement
originale que dans notre Europe, si fconde en inventions de tous
genres, on n'a certes encore rien imagin de semblable.

Il tait fort vieux, ce qui en Ocanie n'est pas chose commune; de plus
il avait de la barbe et de la barbe blanche, objet des plus rares l-
bas. Aux les Marquises la barbe blanche est une denre presque
introuvable qui sert  fabriquer des ornements prcieux pour la coiffure
et les oreilles de certains chefs,--et quelques vieillards y sont
soigneusement entretenus et conservs pour l'exploitation en coupes
rgles de cette partie de leur personne.

Deux fois par an, le vieux Tahaaparu coupait la sienne, et l'expdiait
 Hivaoa, la plus barbare des les Marquises, o elle se vendait au prix
de l'or.





L


...Rarahu examinait avec beaucoup d'attention et de terreur une tte de
mort que je tenais sur mes genoux.

Nous tions assis tout en haut d'un tumulus de corail, au pied des
grands bois de fer. C'tait le soir, dans le district perdu de Papenoo;
le soleil plongeait lentement dans le grand Ocan vert, au milieu d'un
tonnant silence de la nature.

Ce soir-l, je regardais Rarahu avec plus de tendresse; c'tait la
veille d'un dpart; le _Rendeer_ allait s'loigner pour un temps, et
visiter au nord l'archipel des Marquises.

Rarahu, srieuse et recueillie, tait plonge dans une de ses rveries
d'enfant que je ne savais jamais qu'imparfaitement pntrer. Un moment
elle avait t illumine de lumire dore, et puis, le radieux soleil
s'tant abm dans la mer, elle se profilait maintenant en silhouette
svelte et gracieuse sur le ciel du couchant...

Rarahu n'avait jamais regard d'aussi prs cet objet lugubre qui tait
pos l sur mes genoux et qui, pour elle comme pour tous les
Polynsiens, tait un horrible pouvantail.

On voyait que cette chose sinistre veillait dans son esprit inculte une
foule d'ides nouvelles,--sans qu'elle pt leur donner une forme
prcise...

Cette tte devait tre fort ancienne; elle tait presque fossile,--et
teinte de cette nuance rouge que la terre de ce pays donne aux pierres
et aux ossements... La mort a perdu de son horreur quand elle remonte
aussi loin...

--Riaria! disait Rarahu... Riaria, mot tahitien qui ne se traduit
qu'imparfaitement par le mot _pouvantable_,--parce qu'il dsigne l-
bas cette terreur particulirement sombre qui vient des spectres ou des
morts...

--Qu'est-ce qui peut tant t'effrayer dans ce pauvre crne? demandai-je
 Rarahu...

Elle rpondit en montrant du doigt la bouche dente:

--C'est son rire, Loti; c'est son rire de Toupapahou...


... Il tait une heure trs avance de la nuit quand nous fmes de
retour  Apir, et Rarahu avait prouv tout le long du chemin des
frayeurs trs grandes... Dans ce pays o l'on n'a absolument rien 
redouter, ni des plantes, ni des btes, ni de hommes; o l'on peut
n'importe o s'endormir en plein air, seul et sans une arme, les
indignes ont peur de la nuit, et tremblent devant les fantmes...

Dans les lieux dcouverts, sur les plages, cela allait encore; Rarahu
tenait ma main serre dans la sienne, et chantait des _himn_ pour se
donner du courage...

Mais il y eut un certain grand bois de cocotiers qui fut trs pnible 
traverser...

Rarahu y marchait devant moi, en me donnant les deux mains par derrire,
--procd peu commode pour aller vite,--elle se sentait plus protge
ainsi, et plus sre de n'tre point tratreusement saisie aux cheveux
par la tte de mort couleur brique...

Il faisait une complte obscurit dans ce bois, et on y sentait une
bonne odeur rpandue par les plantes tahitiennes. Le sol tait jonch de
grandes palmes dessches qui craquaient sous nos pas. On entendait en
l'air ce bruit particulier aux bois de cocotiers, le son mtallique des
feuilles qui se froissent; on entendait derrire les arbres des rires de
Toupapahous; et  terre, c'tait un grouillement repoussant et horrible:
la fuite prcipite de toute une population de crabes bleus, qui  notre
approche se htaient de rentrer dans leurs demeures souterraines...





LI


...Le lendemain fut une journe d'adieux fort agite...

Le soir je comptais voir enfin Tamaha; elle tait revenue  Tahiti,
m'avait-on dit, et je lui avais fait donner rendez-vous par
l'intermdiaire d'une des suivantes de la reine, sur la plage de Farete
 la tombe de la nuit...

Quand,  l'heure fixe, j'arrivai dans ce lieu isol, j'aperu une femme
immobile qui semblait attendre, la tte couverte d'un pais voile
blanc...

Je m'approchai et j'appelai: Tamaha!--La femme voile me laissa
plusieurs fois rpter ce nom sans rpondre; elle dtournait la tte, et
riait sous les plis de la mousseline...

J'cartai le voile et dcouvris la figure connue de Famana, qui se
sauva en clatant de rire...

Famana ne me dit point quelle aventure amoureuse l'avait amene dans
cet endroit o elle tait vexe de m'avoir rencontr; elle n'avait
jamais entendu parler de Tamaha, et ne put me donner sur elle aucun
renseignement...

Force me fut de remettre  mon retour une tentative nouvelle pour la
voir; il semblait que cette femme ft un mythe, ou qu'une puissance
mystrieuse prit plaisir  nous loigner l'un de l'autre, nous rservant
pour plus tard une entrevue plus saisissante...

Nous partmes le lendemain matin un peu avant le jour; Tiahoui et Rarahu
vinrent  l'heure des dernires toiles m'accompagner jusqu' la
plage...

Rarahu pleura abondamment,--bien que la dure du voyage du _Rendeer_
ne dt pas dpasser un mois; elle avait le pressentiment peut-tre que
le temps dlicieux que nous venions de passer tous deux ne se
retrouverait plus...

L'idylle tait finie... Contre nos prvisions humaines, ces heures de
paix et de frais bonheur coules au bord du ruisseau de Fataoua, s'en
taient alles pour ne plus revenir...





DEUXIME PARTIE


I

HORS-D'OEUVRE NUKA-HIVIEN

(Qu'on peut se dispenser de lire, mais qui n'est pas trs long.)


Le nom seul de Nuka-Hiva entrane avec lui l'ide de pnitencier et de
dportation,--bien que rien ne justifie plus aujourd'hui cette ide
fcheuse. Depuis longues annes, les condamns ont quitt ce beau pays,
et l'inutile ruine.

Libre et sauvage jusqu'en 1842, cette le appartient depuis cette poque
 la France; entrane dans la chute de Tahiti, des les de la Socit
et des Pomotous, elle a perdu son indpendance en mme temps que ces
archipels abandonnaient volontairement la leur.

Taoha, capitale de l'le, renferme une douzaine d'Europens, le
gouverneur, le pilote, l'vque-missionnaire,--les frres,--quatre
soeurs qui tiennent une cole de petites filles,--et enfin quatre
gendarmes.

Au milieu de tout ce monde, la reine dpossde, dpouille de son
autorit, reoit du gouvernement une pension de six cents francs, plus
la ration des soldats pour elle et sa famille.

Les btiments baleiniers affectionnaient autrefois Taoha comme point
de relche, et ce pays tait expos  leurs vexations; des matelots
indisciplins se rpandaient dans les cases indignes et y faisaient un
grand tapage.

Aujourd'hui, grce  la prsence imposante des quatre gendarmes, ils
prfrent s'battre dans les les voisines.

Les insulaires de Nuka-Hiva taient nombreux autrefois, mais de rcentes
pidmies d'importation europenne les ont plus que dcims.

La beaut de leurs formes est clbre, et la race des les Marquises est
rpute une des plus belles du monde.

Il faut quelque temps nanmoins pour s'habituer  ces visages singuliers
et leur trouver du charme. Ces femmes, dont la taille est si gracieuse
et si parfaite, ont les traits durs, comme taills  coups de hache, et
leur genre de beaut est en dehors de toutes les rgles.

Elles ont adopt   Taoha les longues tuniques de mousseline en usage
 Tahiti; elles portent les cheveux  moiti courts, bouriffs, crps,
--et se parfument au santal.

Mais dans l'intrieur du pays, ces costumes fminins sont extrmement
simplifis...

Les hommes se contentent partout d'une mince ceinture, le tatouage leur
paraissant un vtement tout  fait convenable.

Aussi sont-ils tatous avec un soin et un art infinis;--mais, par une
fantaisie bizarre, ces dessins sont localiss sur une seule moiti du
corps, droite ou gauche,--tandis que l'autre moiti reste blanche, ou
peu s'en faut.

Des bandes d'un bleu sombre, qui traversent leur visage, leur donnent un
grand air de sauvagerie, en faisant trangement ressortir le blanc des
yeux et l'mail poli des dents.

Dans les les voisines, rarement en contact avec les Europens, toutes
les excentricits des coiffures en plumes sont encore en usage, ainsi
que les dents enfiles en longs colliers et les touffes de laine noire
attaches aux oreilles.

Taoha occupe le centre d'une baie profonde, encaisse dans de hautes
et abruptes montagnes aux formes capricieusement tourmentes.--Une
paisse verdure est jete sur tout ce pays comme un manteau splendide;
c'est dans toute l'le un mme fouillis d'arbres, d'essences utiles ou
prcieuses; et des milliers de cocotiers, haut perchs sur leurs tiges
flexibles, balancent perptuellement leurs ttes au-dessus de ces
forts.

Les cases, peu nombreuses dans la capitale, sont passablement
dissmines le long de l'avenue ombrage qui suit les contours de la
plage.

Derrire cette route charmante, mais unique, quelques sentiers boiss
conduisent  la montagne. L'intrieur de l'le, cependant, est tellement
enchevtr de forts et de rochers, que rarement on va voir ce qui s'y
passe,--et les communications entre les diffrentes baies se font par
mer, dans les embarcations des indignes.

C'est dans la montagne que sont perchs les vieux cimetires maoris,
objet d'effroi pour tous et rsidence des terribles Toupapahous...

Il y a peu de passants dans la rue de Taoha, les agitations
incessantes de notre existence europenne sont tout  fait inconnues 
Nuka-Hiva. Les indignes passent la plus grande partie du jour accroupis
devant leurs cases, dans une immobilit de sphinx. Comme les Tahitiens,
ils se nourrissent des fruits de leurs forts, et tout travail leur est
inutile... Si, de temps  autre, quelques-uns s'en vont encore pcher
par gourmandise, la plupart prfrent ne pas de donner cette peine.

Le _popo_, un de leurs mets raffins, est un barbare mlange de fruits,
de poissons et de crabes ferments en terre. Le fumet de cet aliment est
inqualifiable.

L'anthropophagie, qui rgne encore dans une le voisine, Hivaoa (ou la
Dominique), est oublie  Nuka-Hiva depuis plusieurs annes. Les efforts
des missionnaires ont amen cette heureuse modification des coutumes
nationales;  tout autre point de vue cependant, le christianisme
superficiel des indignes est rest sans action sur leur manire de
vivre, et la dissolution de leurs moeurs dpasse toute ide...

On trouve encore entre les mains des indignes plusieurs images de leur
dieu.

C'est un personnage  figure hideuse, semblable  un embryon humain.

La reine a quatre de ces horreurs, sculptes sur le manche de son
ventail.





II

PREMIRE LETTRE DE RARAHU A LOTI

(Apporte aux Marquises par un btiment baleinier.)


Apir, le 10 mai 1872

O Loti, mon grand ami, O mon petit poux chri, je te salue par le vrai
Dieu.

Mon coeur est trs triste de ce que tu es parti au loin, de ce que je ne
te vois plus.

Je te prie maintenant,  mon petit ami chri, quand cette lettre te
parviendra, de m'crire, pour me faire connatre tes penses, afin que
je sois contente. Il est arriv peut-tre que ta pense s'est dtourne
de moi, comme il arrive ici aux hommes, quand ils ont laiss leurs
femmes.

Il n'y a rien de neuf   Apir pour le moment, si ce n'est pourtant que
Turiri, mon petit chat trs aim, est fort malade, et sera peut-tre
absolument mort quand tu reviendras.

J'ai fini mon petit discours.

Je te salue,

RARAHU.





III

LA REINE VAKHU


... En suivant vers la gauche la rue de Taoha, on arrive, prs d'un
ruisseau limpide, aux quartiers de la reine.--Un figuier des Banians,
dvelopp dans des proportions gigantesques, tend son ombre triste sur
la case royale.--Dans les replis de ses racines, contournes comme des
reptiles, on trouve des femmes assises, vtues le plus souvent de
tuniques d'une couleur jaune d'or qui donne  leur teint l'aspect du
cuivre. Leur figure est d'une duret farouche; elles vous regardent
venir avec une expression de sauvage ironie.

Tout le jour assises dans un demi-sommeil, elles demeurent immobiles et
silencieuses comme des idoles...

C'est la cour de Nuka-Hiva, la reine Vakhu et ses suivantes.

Sous cette apparence peu engageante, ces femmes sont douces et
hospitalires; elles sont charmes si un tranger prend place prs
d'elles, et lui offrent toujours des cocos et des oranges.

lisabeth et Atria, deux suivantes qui parlent franais, vous adressent
alors, de la part de la reine, quelques questions saugrenues au sujet de
la dernire guerre d'Allemagne. Elles parlent fort, mais lentement, et
accentuent chaque mot d'une manire originale. Les batailles o plus de
milles hommes sont engags excitent leur sourire incrdule; la grandeur
de nos armes dpasse leurs conceptions...

L'entretien pourtant languit bientt; quelques phrases changes leur
suffisent, leur curiosit est satisfaite, et la rception termine, la
cour se modifie de nouveau, et, quoi que vous fassiez pour rveiller
l'attention, on ne prend plus garde  vous...


La demeure royale, leve par les soins du gouvernement franais, est
situe dans un recoin solitaire, entoure de cocotiers et de tamaris.

Mais au bord de la mer,  ct de cette habitation modeste, une autre
case, case d'apparat, construite avec tout le luxe indigne, rvle
encore l'lgance de cette architecture primitive.

Sur une estrade en larges galets noirs, de lourdes pices de magnifique
bois des les soutiennent la charpente. La vote et les murailles de
l'difice sont formes de branches de citronnier choisies entre mille,
droites et polies comme des joncs; tous ces bois sont lis entre eux par
des amarrages de cordes de diverses couleurs, disposs de manire 
former des dessins rguliers et compliqus.

L encore, la Cour, la reine et ses fils passent de longues heures
d'immobilit et de repos, en regardant scher leurs filets  l'ardeur du
soleil.

Les penses qui contractent le visage trange de la reine restent un
mystre pour tous, et le secret de ses ternelles rveries est
impntrable. Est-ce tristesse ou abrutissement? Songe-t-elle  quelque
chose, ou bien  rien? Regrette-t-elle son indpendance et la sauvagerie
qui s'en va, et son peuple qui dgnre et lui chappe?...

Atria, qui est son ombre et son chien, serait en position de la savoir:
peut-tre cette invitable fille nous l'apprendrait-elle, mais tout
porte  croire qu'elle ignore; il se peut mme qu'elle n'y ait jamais
song...


Vakhu consentit avec une bonne grce parfaite  poser pour plusieurs
ditions de son portrait; jamais modle plus calme ne se laissa examiner
plus  loisir.

Cette reine dchue, avec ses grands cheveux en crinire et son fier
silence, conserve encore une certaine grandeur...





IV

VAKHU A L'AGONIE


Un soir, au clair de la lune, comme je passais seul dans un sentier
bois qui mne  la montagne, les suivantes m'appelrent.

Depuis longtemps malade, leur souveraine, disaient-elles, s'en allait
mourir.

Elle avait reu l'extrme-onction de l'vque missionnaire.

Vakhu--tendue  terre--tordait ses bras tatous avec toutes les
marques de la plus vive souffrance; ses femmes, accroupies autour
d'elle, avec leurs grands cheveux bouriffs, poussaient des
gmissements et menaient deuil (suivant l'expression biblique qui
exprime parfaitement leur faon particulire de se lamenter).

On voit rarement dans notre monde civilis des scnes aussi
saisissantes; dans cette case nue, ignorante de tout l'appareil lugubre
qui ajoute en Europe aux horreurs de la mort, l'agonie de cette femme
rvlait une posie inconnue pleine d'une amre tristesse...

Le lendemain de grand matin, je quittais Nuka-Hiva pour n'y plus
revenir, et sans savoir si la souveraine tait alle rejoindre les vieux
rois tatous ses anctres.

Vakhu est la dernire des reines de Nuka-Hiva; autrefois paenne et
quelque peu cannibale, elle s'tait convertie au christianisme, et
l'approche de la mort ne lui causait aucune terreur...





V

FUNBRE


Notre absence avait dur juste un mois, le mois de mai 1872.

Il tait nuit close, lorsque le _Rendeer_ revint mouiller sur rade de
Papeete, le 1er juin,  huit heures du soir.

Quand je mis pied  terre dans l'le dlicieuse, une jeune femme qui
semblait m'attendre, sous l'ombre noire des bouraos, s'avana et dit:

--Loti, c'est toi?... Ne t'inquite pas de Rarahu; elle t'attend 
Apir o elle m'a charge de te ramener prs d'elle. Sa mre Huamahine
est morte la semaine passe; son pre Tahaaparu est mort ce matin, et
elle est reste auprs de lui avec les femmes d'Apir pour la veille
funbre.

"Nous t'attendions tous les jours, continua Tiahoui, et nous avions
souvent les yeux fixs sur l'horizon de la mer. Ce soir, au coucher du
soleil, ds qu'une voile blanche a paru au large, nous avons reconnu le
_Rendeer_; nous l'avons ensuite vu entrer par la passe de Tanoa, et
c'est alors que je suis venue ici pour t'attendre.

Nous suivmes la plage pour gagner la campagne. Nous marchions vite, par
des chemins dtremps; il tait tomb tout le jour une des dernires
grandes pluies de l'hivernage, et le vent chassait encore d'pais nuages
noirs.

Tiahoui m'apprit en route qu'elle s'tait marie depuis quinze jours
avec un jeune Tahitien nomm Tharo; elle avait quitt le district
d'Apir pour habiter avec son mari celui de Papuriri, situ  deux
jours de marche dans le sud-ouest. Tiahoui n'tait plus la petite fille
rieuse et lgre que j'avais connue. Elle causait gravement, on la
sentait plus femme et plus pose.

Nous fmes bientt dans les bois. Le ruisseau de Fataoua, grossi comme
un torrent, grondait sur les pierres; le vent secouait les branches
mouilles sur nos ttes, et nous couvrait de larges gouttes d'eau.

Une lumire apparut de loin, brillant sous bois, dans la case qui
renfermait la cadavre de Tahaaparu.

Cette case, qui avait abrit l'enfance de ma petite amie, tait ovale,
basse comme toutes les cases tahitiennes, et btie sur une estrade en
gros galets noirs. Les murailles en taient faites de branches minces de
bourao, places verticalement et laissant des vides entre elles, comme
les barreaux d'une cage. A travers, on distinguait des formes humaines
immobiles, dont la lampe agite par le vent dplaait les ombres
fantastiques.

Au moment o je franchissais le seuil funbre, Tiahoui me repoussa
brusquement  droite;--je n'avais pas vu les deux grands pieds du mort
qui dbordaient  gauche sur la porte;--j'avais failli les heurter,--
un frisson me parcourut le corps, et je dtournai la tte pour ne les
point voir.

Cinq ou six femmes taient l, assises en rang le long du mur--et, au
milieu d'elles, Rarahu fixant sur la porte un regard anxieux et
sombre...

Rarahu m'avait reconnu au seul bruit de mon pas; elle courut  moi et
m'entrana dehors...





VI


Nous nous tions embrasss longuement, en nous serrant dans nos bras
enlacs, et puis nous nous tions assis tous deux sur la mousse humide,
prs de la case o dormait ce cadavre. Elle ne songeait plus  avoir
peur, et nous causions tout bas, comme dans le voisinage des morts.

Rarahu tait seule au monde, bien seule. Elle avait dcid de quitter le
lendemain le toit de pandanus o ses vieux parents venaient de mourir.

--Loti, disait-elle, si bas que sa petite voix douce tait comme un
souffle  mon oreille, Loti, veux-tu que nous habitions ensemble une
case dans Papeete? Nous vivrons comme vivaient ton frre Rouri et
Tamaha, comme vivent plusieurs autres qui se trouvent trs heureux, et
auxquels la reine ni le gouverneur ne trouvent rien  redire. Je n'ai
plus que toi au monde et tu ne peux pas m'abandonner... Tu sais mme
qu'il y a des hommes de ton pays qui se sont trouvs si bien de cette
existence, qu'ils se sont faits Tahitiens pour ne plus partir...

Je savais cela fort bien; j'avais parfaitement conscience de ce charme
tout-puissant de volupt et de nonchalance; et c'est pour cela que je le
redoutais un peu...

Cependant, une  une, les femmes de la veille funbre taient sorties
sans bruit et s'en taient alles par le sentier d'Apir. Il se faisait
fort tard...

--Maintenant, rentrons, dit-elle...


Les longs pieds nus se voyaient du dehors; nous passmes devant, tous
deux, avec un mme frisson de frayeur. Il n'y avait plus auprs du mort
qu'une vieille femme accroupie, une parente, qui causait  demi-voix
avec elle-mme. Elle me souhaita le bonsoir  voix basse et me dit:

--"A parahi o!" (Assieds-toi!)

Alors je regardai ce vieillard, sur lequel tremblait la lueur indcise
d'une lampe indigne.--Ses yeux et sa bouche taient  demi ouverts;
sa barbe blanche avait d pousser depuis la mort, on et dit un lichen
sur de la pierre brune; ses longs bras tatous de bleu, qui avaient
depuis longtemps la rigidit de la momie, taient tendus droits de
chaque ct de son corps;--ce qui surtout tait saillant dans cette
tte morte, c'taient les traits caractristiques de la race
polynsienne, l'tranget maorie.--Tout le personnage tait le type
idal du Toupapahou...

Rarahu ayant suivi mon regard, ses yeux tombrent sur le mort; elle
frissonna et dtourna la tte.--La pauvre petite se raidissait contre
la terreur; elle voulait rester quand mme auprs de celui qui avait
entour de quelques soins son enfance.--Elle avait sincrement pleur
la vieille Huamahine, mais ce vieillard glac n'avait gure fait pour
elle que la _laisser crotre_; elle ne lui tait attache que par un
sentiment de respect et de devoir; son corps effrayant qui tait l ne
lui inspirait plus qu'une immense horreur...

... La vieille parente de Tahaaparu s'tait endormie.--La pluie
tombait, torrentielle, sur les arbres, sur le chaume du toit, avec des
bruits singuliers, des fracas de branches, des craquements lugubres.--
Les Toupapahous taient l dans le bois, se pressant autour de nous,
pour regarder par toutes les fentes de la muraille ce nouveau
personnage, qui depuis le matin tait des leurs. On s'attendait  toute
minute  voir entre les barreaux passer leurs mains blmes...

--Reste,  mon Loti, disait Rarahu... Si tu partais, demain je serais
morte de frayeur...


... Et je restai toute la nuit auprs d'elle, tenant sa main dans les
miennes; je restai auprs d'elle jusqu'au moment o les premires lueurs
du jour se mirent  filtrer  travers les barreaux de sa demeure.--
Elle avait fini par s'endormir, sa petite tte dlicieuse, amaigrie et
triste, appuye sur mon paule.--Je l'tendis tout doucement sur des
nattes, et m'en allai sans bruit...

Je savais que le matin les Toupapahous s'vanouissent, et qu' cette
heure je pouvais sans danger la quitter...





VII

INSTALLATION


... Non loin du palais, derrire les jardins de la reine, dans une des
avenues les plus vertes et les plus paisibles de Papeete, tait une
petite case frache et isole.--Elle tait btie au pied d'une touffe
de cocotiers si hauts, qu'on et dit l-dessous une habitation
lilliputienne.--Elle avait sur la rue une vranda que garnissaient des
guirlandes de vanille.--Derrire tait un enclos, fouillis de mimosas,
de lauriers-roses et d'hibiscus.--Des pervenches roses croissaient
tout alentour, fleurissaient sur les fentres et jusque dans les
appartements.--Tout le jour on tait  l'ombre dans ce recoin, et le
calme n'y tait jamais troubl.

L, huit jours aprs la mort de son pre adoptif, Rarahu vint s'tablir
avec moi.

C'tait son rve accompli.





VIII

MUO-FAR


Un beau soir de l'hiver austral,--le 12 juin 1872,--il y eut grande
rception chez nous: c'tait le _muo-far_ (la conscration du logis).-
-Nous donnions un grand _amurama_, un souper et un th.--Les convives
taient nombreux, et deux Chinois avaient t enrls pour la
circonstance, gens habiles  composer des ptisseries fines, au
gingembre,--et  construire des pices montes d'un aspect
fantastique.

Au nombre des invits taient d'abord John, mon frre John, qui passait
au milieu des ftes de l-bas comme une belle figure mystique,
inexplicable pour les Tahitiennes qui jamais ne trouvaient le chemin de
son coeur, ni le ct vulnrable de sa puret de nophyte.

Il y avait encore Plumket, dit Remuna,--le prince Touinvira, le plus
jeune fils de Pomar,--et deux autres initis du _Rendeer_.--Et puis
toute la bande de voluptueuse des suivantes de la cour, Famana, Tria,
Maramo, Raoura, Tarahu, Err, Taouna, jusqu' la noire Ttouara.

Rarahu avait oubli sa rancune de petite fille contre toutes ces femmes,
maintenant qu'elle allait en matresse leur faire les honneurs du logis;
--absolument comme Louis XII, roi de France, oublia les injures du duc
d'Orlans.

Aucun des invits ne manqua au rendez-vous, et le soir,  onze heures,
la case fut remplie de jeunes femmes en tunique de mousseline,
couronnes de fleurs, buvant gament du th, des sirops, de la bire,
croquant du sucre et des gteaux, et chantant des _himn_.

Dans le courant de la soire, il se produisit un incident bien
regrettable, au point de vue du dcorum anglais. Le grand chat de
Rarahu, apport le matin mme d'Apir et qu'on avait par prudence
enferm dans une armoire, fit une brusque apparition sur la table,
effar, poussant des cris de dsespoir, chavirant les tasses et sautant
aux vitres.

Sa petite matresse l'embrassa tendrement et le rintgra dans son
armoire.--L'incident fut clos de cette manire et, quelques jours plus
tard, ce mme Turiri, compltement apprivois, devint un chat citadin,
des mieux duqus et des plus sociables.


A ce souper sardanapalesque, Rarahu tait dj mconnaissable; elle
portait une toilette nouvelle, une belle tapa de mousseline blanche 
trane qui lui donnait fort grand air; elle faisait les honneurs de chez
elle avec aisance et grce,--s'embrouillant un peu par instants, et
rougissant aprs, mais toujours charmante.--On me complimentait sur
ma matresse; les femmes elles-mmes, Famana la premire, disaient:
"Merahi meneheneh!" (Qu'elle est jolie!) John tait un peu srieux, et
lui souriait tout de mme avec bienveillance.--Elle rayonnait de
bonheur; c'tait son entre dans le monde des jeunes femmes de Papeete,
entre brillante qui dpassait tout ce que son imagination d'enfant
avait pu concevoir et dsirer.

C'est ainsi que joyeusement elle franchit le pas fatal. Pauvre petite
plante sauvage, pousse dans les bois, elle venait de tomber comme bien
d'autres dans l'atmosphre malsaine et factice o elle allait languir et
se faner.





IX

JOURS ENCORE PAISIBLES


Nos jours s'coulaient trs doucement, au pied des normes cocotiers qui
ombrageaient notre demeure.

Se lever chaque matin, un peu aprs le soleil; franchir la barrire du
jardin de la reine; et l, dans le ruisseau du palais, sous les mimosas,
prendre un bain fort long,--qui avait un charme particulier, dans la
fracheur de ces matines si pures de Tahiti.

Ce bain se prolongeait d'ordinaire en causeries nonchalantes avec les
filles de la cour, et nous menait jusqu' l'heure du repas de midi.--
Le dner de Rarahu tait toujours trs frugal; comme autrefois  Apir,
elle se contentait des fruits cuits de l'arbre--pain, et de quelques
gteaux sucrs que les Chinois venaient chaque matin nous vendre.

Le sommeil occupait ensuite la plus grande partie de nos journes.--
Ceux-l qui ont habit sous les tropiques connaissent ce bien-tre
nervant du sommeil de midi.--Sous la vranda de notre demeure, nous
tendions des hamacs d'alos, et l nous passions de longues heures 
rver ou  dormir, au bruit assoupissant des cigales.

Dans l'aprs-midi, c'tait gnralement l'amie Tourahi que l'on voyait
arriver, pour jouer aux cartes avec Rarahu.--Rarahu, qui s'tait fait
initier aux mystres de l'cart, aimait passionnment, comme toutes les
Tahitiennes, ce jeu import d'Europe; et les deux jeunes femmes, assises
l'une devant l'autre sur une natte, passaient des heures, attentives et
srieuses, absolument captives par les trente-deux petites figures
peintes qui glissaient entre leurs doigts.

Nous avions aussi la pche au corail sur le rcif.--Rarahu
m'accompagnait souvent en pirogue dans ces excursions, o nous
fouillions l'eau tide et bleue,  la recherche de madrpores rares ou
de porcelaines.--Il y avait toujours dans notre jardin inculte, sous
les broussailles d'orangers et de gardnias, des coquilles qui
schaient, des coraux qui blanchissaient au soleil, mlant leur ramure
complique aux herbes et aux pervenches roses...

C'tait l cette vie exotique, tranquille et ensoleille, cette vie
tahitienne telle que jadis l'avait mene mon frre Rouri, telle que je
l'avais entrevue et dsire, dans ces tranges rves de mon enfance qui
me ramenaient sans cesse vers ces lointains pays du soleil.--Le temps
s'coulait, et tout doucement se tissaient autour de moi ces mille
petits fils inextricables, faits de tous les charmes de l'Ocanie, qui
forment  la longue des rseaux dangereux, des voiles sur le pass, la
patrie et la famille,--et finissent par si bien vous envelopper qu'on
ne s'chappe plus...


... Rarahu chantait beaucoup toujours. Elle se faisait diffrentes
petites voix d'oiseau, tantt stridentes, tantt douces comme des voix
de fauvettes, et qui montaient jusqu'aux plus extrmes de la gamme.--
Elle tait reste un des premiers sujets du choeur d'_himn_ d'Apir...

De son enfance passe dans les bois, elle avait conserv le sentiment
d'une posie contemplative et rveuse; elle traduisait ses conceptions
originales par des chants; elle composait des _himn_ dont le sens
vague et sauvage resterait inintelligible pour des Europens auxquels on
chercherait  les traduire.--Mais je trouvais  ces chants bizarres un
singulier charme de tristesse,--surtout quand ils s'levaient
doucement dans le grand silence des midis d'Ocanie...

Quand venait le soir, Rarahu s'occupait gnralement de prparer ses
couronnes de fleurs pour la nuit.--Mais rarement elle les composait
elle-mme; il y avait certains Chinois en renom qui savaient en
fabriquer de trs extraordinaires; avec des corolles et des feuilles de
vraies fleurs combines ensemble, ils arrivaient  produire des fleurs
nouvelles et fantastiques,--vraies fleurs de potiches, empreintes
d'une grce artificielle et chinoise...

Les fleurs de gardnia blanc,  l'odeur ambre, taient toujours
employes  profusion dans ces grandes couronnes singulires, qui
taient le principal luxe de Rarahu.

Un autre objet de parure, plus _habill_ que la simple couronne de
fleurs, tait la couronne de _piia_, faite d'une paille fine et blanche
comme la paille de riz, et tresse par les mains des Tahitiennes avec
une dlicatesse et un art infinis. Sur la couronne de piia, se posait le
_reva-reva_ (de _reva-reva_, flotter) qui compltait cette coiffure des
ftes, et s'ployait comme un nuage, au moindre souffle du vent...

Les reva-reva sont de grosses touffes de rubans transparents et
impalpables, d'une nuance d'or vert, que les Tahitiennes retirent du
coeur des cocotiers.

La nuit venue, quand Rarahu tait pare, et que ses grands cheveux
taient dnous, nous partions ensemble pour la promenade. Nous allions
circuler avec la foule devant les choppes illumines des marchands
chinois, dans la grande rue de Papeete, ou bien faire cercle au clair de
lune, autour des danseuses de _upa-upa_.

De bonne heure nous rentrions au logis, et Rarahu, qui se mlait
rarement aux plaisirs des autres jeunes femmes, tait rpute partout
pour une petite fille trs sage...

C'tait encore pour nous deux une poque de tranquille bonheur, et
cependant ce n'taient plus nos jours de paix profonde, d'insouciante
gat des bois de Fataoua...

C'tait quelque chose de plus troubl et de plus triste.--Je l'aimais
davantage, parce qu'elle tait seule au monde, parce que pour le peuple
de Papeete elle tait ma femme.--Les habitudes douces de la vie  deux
nous unissaient plus troitement chaque jour, et cependant cette vie qui
nous charmait n'avait point de lendemain possible, elle allait se
dnouer bientt par le dpart et la sparation...

... Sparation des sparations, qui mettrait entre nous les continents
et les mers, et l'paisseur effroyable du monde...





X


...Il avait t dcid que nous irions ensemble rendre une visite 
Tiahoui, dans son district lointain, et Rarahu depuis longtemps s'tait
promis une grande joie de ce voyage.

Un beau matin, par la route de Faaa, nous partmes  pied tous deux,
emportant sur l'paule notre lger bagage de Tahitiens: une chemise
blanche pour moi, deux pareos, et une tapa de mousseline rose pour
Rarahu...

On voyage dans cet heureux pays comme on et voyag aux temps de l'ge
d'or, si les voyages eussent t invents  cette poque recule...

Il n'est besoin d'emporter avec soi ni armes, ni provisions, ni argent;
l'hospitalit vous est offerte partout, cordiale et gratuite, et dans
toute l'le il n'existe d'autres animaux dangereux que quelques colons
europens; encore sont-ils fort rares, et  peu prs localiss dans la
ville de Papeete...

Notre premire tape fut  Papara, o nous arrivmes au coucher du
soleil, aprs une journe de marche; c'tait l'heure o les pcheurs
indignes revenaient du large dans leurs minces pirogues  balancier;
les femmes du district les attendaient groupes sur la plage, et nous
n'emes que l'embarras de choisir pour accepter un gte. L'une aprs
l'autre, les pirogues effiles abordaient sous les cocotiers; les
rameurs nus battaient l'eau tranquille  grands coups de pagayes, et
sonnaient bruyamment de leurs trompes en coquillage, comme des tritons
antiques; cela tait vivant et original, simple et primitif comme une
scne des premiers ges du monde...

Ds l'aube, le lendemain, nous nous remmes en route...

Le pays autour de nous devenait plus grandiose et plus sauvage.--Nous
suivions sur le flanc de la montagne un sentier unique, d'o la vue
dominait toute l'immensit de la mer;-- et l des lots bas,
couverts d'une vgtation invraisemblable; des pandanus  la physionomie
antdiluvienne; des bois qu'on et dit chapps de la priode teinte du
Lias.--Un ciel lourd et plomb comme celui des ges dtruits; un
soleil  demi voil, promenant sur le Grand Ocan morne de ples
tranes d'argent...

De loin en loin nous rencontrions, les huttes ovales aux toits de
chaume, et les graves Tahitiens, accroupis, occups  suivre dans un
demi-sommeil leurs rveries ternelles; des vieillards tatous, au
regard de sphinx,  l'immobilit de statue; je ne sais quoi d'trange et
de sauvage qui jetait l'imagination dans des rgions inconnues..

Destine mystrieuse que celle de ces peuplades polynsiennes, qui
semblent les restes oublis des races primitives; qui vivent l-bas
d'immobilit et de contemplation, qui s'teignent tout doucement au
contact des races civilises, et qu'un sicle prochain trouvera
probablement disparues.





XI


A mi-chemin de Papuriri, dans le district de Maraa, Rarahu eut un
moment de surprise et d'admiration...

Nous avons rencontr une grande grotte qui s'ouvrait sur le flanc de la
montagne comme une porte d'glise, et qui tait toute pleine de petits
oiseaux.--Une colonie de petites hirondelles grises avait, 
l'intrieur, tapiss de leurs nids les parois du rocher; elles
voltigeaient par centaines un peu surprises de notre visite, et
s'excitant les unes les autres  crier et  chanter.

Pour les Tahitiens d'autrefois ces petites cratures taient des
_varu_, des esprits, des mes de trpasss; pour Rarahu ce n'tait plus
qu'une famille nombreuse d'oiseaux; pour elle qui n'en avait jamais tant
vu, c'tait encore quelque chose de nouveau et de charmant, et
volontiers elle ft reste l, en extase,  les entendre,  les imiter.

Un pays idal  son avis et t un pays rempli d'oiseaux o tout le
jour, dans les branches, on les et entendus chanter.





XII


Un peu avant d'arriver sur les terres du district de Papuriri, nous
nous arrtmes dans un village bizarre construit par des sauvages
arrivs de la Mlansie; puis nous trouvmes sur le chemin Tharo et
Tiahoui qui venaient au-devant de nous. Leur joie de nous rencontrer fut
extrme et bruyante; les grandes manifestations entre amis qui se
retrouvent sont tout  fait dans le caractre tahitien.

Ces deux braves petits sauvages taient encore dans le premier quartier
de leur lune de miel, chose fort douce en Ocanie comme ailleurs; bien
gentils tous deux,--et hospitaliers dans la plus cordiale acception du
terme.

Leur case tait propre et soigne, classique d'ailleurs, dans ses
moindres dtails.--Nous y trouvmes un grand lit qui nous tait
prpar, recouvert de nattes blanches, et entour de rideaux indignes
faits de l'corce distendue et assouplie du mrier  papier.

On nous fit grande fte  Papuriri, et nous y passmes quelques
journes dlicieuses. Le soir par exemple c'tait triste, et dans
l'obscurit je sentais, quoi qu'on ft pour nous gayer, la solitude et
la sauvagerie de ce recoin de la terre. La nuit, quand on entendait au
loin le son plaintif des fltes de roseau, ou le bruit lugubre des
trompes en coquillage, j'avais conscience de l'effroyable distance de la
patrie, et un sentiment inconnu me serrait le coeur.

Il y eut chez Tiahoui des repas magnifiques en notre honneur, auxquels
tout le village tait convi: des menus trs particuliers, des petits
cochons rtis tout entiers sous l'herbe,--des fruits exquis au
dessert, et puis des danses, et de charmants choeurs d'_himn_.

J'avais fait le voyage en costume tahitien, pieds et jambes nus, vtu
simplement de la chemise blanche et du pareo national. Rien n'empchait
qu' certains moments je ne me prisse pour un indigne, et je me
surprenais  souhaiter parfois en tre rellement un; j'enviais le
tranquille bonheur de nos amis, Tiahoui et Tharo; dans ce milieu qui
tait le sien, Rarahu se retrouvait plus elle-mme, plus naturelle et
plus charmante;--la petite fille gaie et rieuse du ruisseau d'Apir
reparaissait avec toute sa navet dlicieuse, et pour la premire fois
je songeais qu'il pourrait y avoir un charme souverain  aller vivre
avec elle comme avec une petite pouse, dans quelque district bien
perdu, dans quelqu'une des les les plus lointaines et les plus ignores
des domaines de Pomar;-- tre oubli de tous et mort pour le monde;
-- la conserver l telle que je l'aimais, singulire et sauvage, avec
tout ce qu'il y avait en elle de fracheur et d'ignorance.





XIII


Ce fut une des belles poques de Papeete que l'anne 1872. Jamais on n'y
vit tant de ftes, de danses et d'_amuramas_.

Chaque soir, c'tait comme un vertige.--Quand la nuit tombait les
Tahitiennes se paraient de fleurs clatantes; les coups prcipits du
tambour les appelaient  la upa-upa,--toutes accouraient, les cheveux
dnous, le torse  peine couvert d'un tunique de mousseline,--et les
danses, affoles et lascives, duraient souvent jusqu'au matin.

Pomar se prtait  ces saturnales du pass, que certain gouverneur
essaya inutilement d'interdire: elles amusaient la petite princesse qui
s'en allait de jour en jour, quoi qu'on fit pour enrayer son mal, et
tous les expdients taient bons pour la distraire.

C'tait le plus souvent devant la terrasse du palais qu'avaient lieu ces
ftes, auxquelles se pressaient toutes les femmes de Papeete.--La
reine et les princesses sortaient de leur demeure, et venaient au clair
de la lune, en spectatrices nonchalantes, s'tendre sur des nattes.

Les Tahitiennes battaient des mains, et accompagnaient le tam-tam d'un
chant en choeur, rapide et frntique;--chacune d'elles  son tour
excutait une figure; le pas et la musique, lents au dbut,
s'acclraient bientt jusqu'au dlire, et, quand la danseuse puise
s'arrtait brusquement sur un grand coup de tambour, une autre
s'lanait  sa place, qui la surpassait en impudeur et en frnsie.

Les filles des Pomotous formaient d'autres groupes plus sauvages, et
rivalisaient avec celles de Tahiti. Coiffes d'extravagantes couronnes
de datura, bouriffes comme des folles, elles dansaient sur un rythme
plus saccad et plus bizarre,--mais d'une manire si charmante aussi,
qu'entre les deux on ne savait ce que l'on prfrait.

Rarahu aimait passionnment ces spectacles qui lui brlaient le sang,
mais elle ne dansait jamais. Elle se parait comme les autres jeunes
femmes, laissant tomber sur ses paules les masses lourdes de ses
cheveux, et se couronnait de fleurs rares, et puis, pendant des heures,
elle restait assise auprs de moi sur les marches du palais, captive et
silencieuse.

Nous partions la tte en feu; nous rentrions dans notre case, comme
griss de ce mouvement et de ce bruit, et accessibles  toutes sortes de
sensations tranges.

Ces soirs-l, il semblait que Rarahu ft une autre crature. La upa-upa
rveillait au fond de son me inculte le volupt fivreuse et la
sauvagerie.





XIV


Rarahu portait le costume du pays, les tuniques libres et sans taille
appeles _tapa_.--Les siennes, qui taient longues et tranantes,
avaient une lgance presque europenne.

Elle savait dj distinguer certaines coupes nouvelles de manches ou de
corsage, certaines faons laides ou gracieuses. Elle tait dj une
petite personne civilise et coquette.

Dans le jour, elle se coiffait d'un large chapeau en paille blanche et
fine de Tahiti, qu'elle mettait tout en avant sur ses yeux; sur le fond,
plat comme le fond d'un chapeau de marin, elle posait une couronne de
feuilles naturelles ou de fleurs.

Elle tait devenue plus ple,  l'ombre, en vivant de la vie citadine.
Sans le lger tatouage de son front, sur lequel les autres la raillaient
et que moi j'aimais, on et dit une jeune fille blanche.--Et
cependant, sous certains jours, il y avait sur sa peau des reflets
fauves, des teintes exotiques de cuivre rose,--qui rappelaient encore
la race maorie, soeur des races peau rouge de l'Amrique.

Dans le monde de Papeete, elle se posait et s'affirmait de plus en plus
comme la sage et indiscutable petite femme de Loti; et aux soires du
gouvernement, la reine me disait en me tendant la main:

--Loti, comment va Rarahu?

Dans la rue, on la remarquait quand elle passait; les nouveaux venus de
la colonie s'informaient de son nom;  premire vue mme, on tait
captiv par ce regard si expressif, par ce fin profil et ces admirables
cheveux.

Elle tait plus femme aussi, sa taille parfaite tait plus forme et
plus arrondie.--Mais ses yeux se cernaient par instants d'un cercle
bleutre, et une toute petite toux sche, comme celle des enfants de la
reine, soulevait de temps en temps sa poitrine.

Au moral, une grande et rapide transformation s'accomplissait en elle,
et j'avais peine  suivre l'volution de son intelligence.--Elle tait
assez civilise dj pour aimer quand je l'appelais "petite sauvage",--
pour comprendre que cela me charmait, et qu'elle ne gagnerait rien 
copier la manire des femmes blanches.

Elle lisait beaucoup dans sa Bible, et les promesses radieuses de
l'vangile lui causaient des extases; elle avait des heures de foi
ardente et mystique; son coeur tait rempli de contradictions, on y
trouvait les sentiments les plus opposs, confondus et ple-mle; elle
n'tait jamais deux jours de suite la mme crature.

Elle avait quinze ans  peine; ses notions sur toutes choses taient
fausses et enfantines; son extrme jeunesse donnait un grand charme 
toute cette incohrence de ses ides et de ses conceptions.

Dieu sait que, dans les limites de ma faible foi, je la dirigeais avec
amour vers tout ce qui me semblait bon et honnte. Dieu sait que jamais
un mot ni un doute de ma part ne venaient branler sa confiance nave
dans l'ternit et la rdemption, et bien qu'elle ne ft que ma
matresse, je la traitais un peu comme si elle et t ma femme.

Mon frre John passait une partie de ses journes auprs de nous;
quelques amis europens, du _Rendeer_ ou du personnel colonial franais,
nous visitaient souvent aussi, dans notre case paisible: on se trouvait
bien chez nous... La plupart d'entre eux n'entendaient pas le tahitien;
mais la petite voix douce et le frais sourire de Rarahu charmaient ceux
qui ne savaient pas comprendre son langage; tous l'aimaient et la
distinguaient comme une personnalit  part, ayant droit aux mmes
gards qu'une femme blanche.





XV


Depuis longtemps je pouvais couramment parler le _tahitien de la plage_
qui est au tahitien pur ce que le _petit-ngre_ est au franais;--mais
je commenais aussi  m'exprimer sans embarras au moyen des mots
corrects et des tournures bizarres d'autrefois, et Pomar consentait 
tenir de longues conversations avec moi. J'avais deux personnes 
m'aider dans l'tude de cette langue qui bientt ne se parlera plus:
Rarahu et la reine.

La reine, pendant nos longues parties d'cart, me reprenait avec
intrt, charme de me voir tudier et aimer cette langue destine 
disparatre.

Je trouvais plaisir  l'interroger sur les lgendes, les coutumes et les
traditions du pass... Elle parlait lentement, d'une voix basse et
rauque; je recueillais de sa bouche d'tranges rcits sur les temps
anciens, sur ces temps mystrieux et oublis que les Maoris appellent:
_la nuit_.

Le mot _po_, en tahitien, dsigne en mme temps la nuit, l'obscurit et
les poques lgendaires dont les vieillards ne se souviennent plus.





XVI

LA LGENDE DES POMOTOUS

(Raconte par la reine Pomar.)


"Les les _Pomotous_ (les de la nuit ou les soumises), nom que nous
avons chang aujourd'hui sur la demande de leurs chefs en celui de
_Tuamotous_ (les loignes), renferment encore aujourd'hui, tu le sais,
de pauvres cannibales.

"Elles furent peuples les dernires de toutes les les de nos
archipels. Des gnies de l'eau les gardaient jadis, et battaient si fort
la mer de leurs grandes ailes d'albatros que personne n'en pouvait
approcher. A une poque for recule, ils furent battus et dtruits par
le dieu Taaroa.

"C'est depuis leur dfaite que les premiers Maoris ont pu venir habiter
les Pomotous."





XVII

LGENDE DES LUNES


"La lgende ocanienne rapporte que jadis cinq lunes taient au ciel,
au-dessus du Grand Ocan. Elles avaient des visages humains, plus
accuss que la lune actuelle, et jetaient des malfices sur les premiers
hommes qui habitaient Tahiti; ceux qui levaient la tte pour les fixer
taient pris de folies tranges.--Le grand dieu Taaroa se mit  les
conjurer. Alors elles s'agitrent;--on les entendit chanter ensemble
dans l'immensit, avec de grandes voix lointaines et terribles; elles
chantaient des chants magiques en s'loignant de la terre; mais sous la
puissance de Taaroa, elles commencrent  trembler, furent prises de
vertige, et tombrent avec un bruit de tonnerre sur l'ocan qui s'ouvrit
en bouillonnant pour les recevoir.

"Ces cinq lunes en tombant formrent les les de Bora-Bora, Emeo,
Huahine, Raata et Toubouai-Manou."





XVIII


Le prince Tamatoa tait assis prs de moi sous la vranda du palais.
C'tait un peu avant les scnes atroces qui le firent enfermer de
nouveau dans la prison de Taravao. Il tenait sur ses genoux sa ple
petite fille, Pomar V, qu'il caressait doucement dans ses larges mains
terribles. Et la vieille reine les considrait tous deux, avec une
expression de tendresse infinie et d'inexprimable tristesse.

La petite princesse tait fort triste aussi; elle tenait  la main un
oiseau mort, et contemplait une cage vide avec des yeux pleins de
larmes.

C'tait un oiseau chanteur, bte peu connue  Tahiti, raret qu'on lui
avait rapporte d'Amrique, et dont la possession lui avait caus une
joie trs grande.

--Loti, dit-elle, _l'amiral  cheveux blancs_ nous a prvenus que ton
navire irait bientt  la terre de Californie (_i te fenua California_).

Quand tu reviendras de l-bas, je veux que tu m'apportes une trs grande
quantit d'oiseaux, une cage entirement pleine: et je les ferai
s'envoler dans les bois de Fataoua afin qu'il y ait, quand je serai
grande, dans notre pays comme dans les autres, des oiseaux qui
chantent...





XIX


Dans l'le de Tahiti, la vie est localise au bord de la mer, les
villages sont tous dissmins le long des plages, et le centre est
dsert.

Les zones intrieures sont inhabites et couvertes de forts profondes.
Ce sont des rgions sauvages, coupes par des remparts d'inaccessibles
montagnes et o rgne un ternel silence. Dans les valles trangement
encaisses du centre, la nature est sombre et imposante; de grands
mornes surplombent les forts, et des pics aigus se dressent dans l'air;
on est l comme au pied de cathdrales fantastiques, dont les flches
accrochent les nuages au passage; tous les petits nuages errants que le
vent aliz promne sur la grande mer sont arrts au vol; ils viennent
s'amonceler contre les parois de basalte, pour redescendre en rose, ou
retomber en ruisseaux et en cascades. Les pluies, les brumes paisses et
tides entretiennent dans les gorges une verdure d'une inaltrable
fracheur, des mousses inconnues et d'tonnantes fougres.

En sens inverse des cascades du bois de Boulogne et de Hyde-Park, la
cascade de Fataoua tombe l-bas, en dessous du vieux monde, troublant de
son grand bruit monotone cette nature si profondment calme et
silencieuse.

A environ mille mtres plus haut que la case abandonne de Huamahine et
Tahaaparu, en remontant le cours du ruisseau, dans les bois et les
rochers, on arrive  cette cascade clbre en Ocanie, que Tiahoui et
Rarahu m'avaient autrefois souvent fait visiter.

Nous n'y tions pas revenus depuis notre installation  Papeete, et nous
y fmes, en septembre, une excursion qui marqua dans nos souvenirs.

En passant, Rarahu voulut revoir d'abord la case de ses vieux parents
morts; elle entra, en me tenant par la main, sous le chaume dj
effondr de son ancienne demeure et regarda en silence les objets
familiers que le temps et les hommes avaient encore laisss  leur
place. Rien n'avait t drang dans cette case ouverte, depuis le jour
o en tait parti le corps de Tahaaparu. Les coffres de bois taient
encore l, avec les banquettes grossires, les nattes et la lampe
indigne pendue au mur; Rarahu n'avait emport avec elle que la grosse
Bible des deux vieillards.

Nous continumes notre route, nous enfonant dans la valle par des
sentiers touffus et ombreux, vrais sentiers de fort vierge encaisss
dans les rochers.

Au bout d'une heure de marche, nous entendmes prs de nous le bruit
sourd et puissant de la chute. Nous arrivions au fond de la gorge
obscure o le ruisseau de Fataoua, comme une grande gerbe argente, se
prcipite de trois cents mtres de haut dans le vide.

Au fond de ce gouffre, c'tait un vrai enchantement:

Des vgtations extravagantes s'enchevtraient  l'ombre, ruisselantes,
trempes par un dluge perptuel; le long des parois verticales et
noires, s'accrochaient des lianes, des fougres arborescentes, des
mousses et des capillaires exquises. L'eau de la cascade, miette,
pulvrise par sa chute, arrivait en pluie torrentielle, en masse
chevele et furieuse.

Elle se runissait ensuite en bouillonnant dans les bassins de roc vif,
qu'elle avait mis des sicles  creuser et  polir; et puis se reformait
en ruisseau, et continuait son chemin sous la verdure.

Une fine poussire d'eau tait rpandue comme un voile sur toute cette
nature; tout en haut apparaissaient le ciel, comme entrevu du fond d'un
puits, et la tte des grands mornes  moiti perdus dans des nuages
sombres.

Ce qui frappait surtout Rarahu, c'tait cette agitation ternelle, au
milieu de cette solitude tranquille: un grand bruit, et rien de vivant;
--rien que la matire inerte suivant depuis des ges incalculables
l'impulsion donne au commencement du monde.

Nous prmes  gauche par des sentiers de chvre qui montaient en
serpentant sur la montagne.

Nous marchions sous une paisse vote de feuillage; des arbres
sculaires dressaient autour de nous leurs troncs humides, verdtres,
polis comme d'normes piliers de marbre.--Les lianes s'enroulaient
partout, et les fougres arborescentes tendaient leurs larges parasols,
dcoups comme de fines dentelles. En montant encore, nous trouvmes des
buissons de rosiers, des fouillis de rosiers en fleurs.--Les roses du
Bengale de toutes les nuances s'panouissaient l-haut avec une
singulire profusion, et,  terre dans la mousse, c'taient des tapis
odorants de petites fraises des bois;--on et dit des jardins
enchants.

Rarahu n'tait jamais alle si loin; elle prouvait une terreur vague en
s'enfonant dans ces bois. Les paresseuses Tahitiennes ne s'aventurent
gure dans l'intrieur de leur le, qui leur est aussi inconnu que les
contres les plus lointaines; c'est  peine si les hommes visitent
quelquefois ces solitudes, pour y cueillir des bananes sauvages, ou y
couper des bois prcieux.

C'tait si beau cependant qu'elle tait ravie.

--Elle s'tait fait une couronne de roses, et dchirait gament sa robe
 toutes les branches du chemin.

Ce qui nous charmait le plus tout le long de notre route, c'taient ces
fougres toujours, qui talaient leurs immenses feuilles avec un luxe de
dcoupure et une fracheur de nuances incomparables.

Et nous continumes tout le jour  monter, vers des rgions solitaires
que ne traversait plus aucun sentier humain; devant nous s'ouvraient de
temps  autre des valles profondes, des dchirures noires et
tourmentes; l'air devenait de plus en plus vif, et nous rencontrions de
gros nuages, aux contours nets et accuss, qui semblaient dormir appuys
contre les mornes, les unes au-dessus de nos ttes, les autres sous nos
pieds.





XX


Le soir nous tions presque arrivs  la zone centrale de l'le
tahitienne: au-dessous de nous se dessinaient dans la transparence de
l'air tous les effondrements volcaniques, tous les reliefs des
montagnes;--de formidables artes de basalte partaient du cratre
central, et s'en allaient en rayonnant mourir sur les plages.--Autour
de tout cela l'immense ocan bleu; l'horizon mont si haut, que par une
commune illusion d'optique, toute cette masse d'eau produisait  nos
yeux un effet concave. La ligne des mers passait au-dessus des plus
hauts sommets; l'Oroena, le gant des montagnes tahitiennes, la dominait
seul de sa majestueuse tte sombre.--Tout autour de l'le, une
ceinture blanche et vaporeuse se dessinait sur la nappe bleue du
Pacifique: l'anneau des rcifs, la ligne des ternels brisants de
corail.

Tout au loin apparaissaient l'lot de Toubouaimanou et l'le de Moorea;
sur leurs pics bleutres, planaient de petits nuages colors de teintes
invraisemblables, qui taient comme suspendus dans l'immensit sans
bornes.

De si haut, nous observions, comme n'appartenant plus  la terre, tous
ces aspects grandioses de la nature ocanienne.--C'tait si
admirablement beau que nous restions tous deux en extase et sans rien
nous dire, assis l'un prs de l'autre sur les pierres.

--Loti, demanda Rarahu aprs un long silence, quelles sont tes penses?
(_E loti, e aho ta o manao iti?)

--Beaucoup de choses, rpondis-je, que toi tu ne peux pas comprendre.
Je pense,  ma petite amie, que sur ces mers lointaines sont dissmins
des archipels perdus; que ces archipels sont habits par une race
mystrieuse bientt destine  disparatre; que tu es une enfant de
cette race primitive;--que tout en haut d'une de ces les, loin des
cratures humaines, dans une complte solitude, moi, enfant du vieux
monde, n sur l'autre face de la terre, je suis l auprs de toi, et que
je t'aime.

"Vois-tu, Rarahu,  une poque bien recule, avant que les premiers
hommes fussent ns, la main terrible d'Atua fit jaillir de la mer ces
montagnes; l'le de Tahiti, aussi brlante que du fer rougi au feu,
s'leva comme une tempte, au milieu des flammes et de la fume.

"Les premires pluies qui vinrent rafrachir la terre aprs ces
pouvantes, tracrent ce chemin que le ruisseau de Fataoua suit encore
aujourd'hui dans les bois.--Tous ces grands aspects que tu vois sont
ternels; ils seront les mmes encore dans des centaines de sicles,
quand la race des Maoris aura depuis longtemps disparu, et ne sera plus
qu'un souvenir lointain conserv dans les livres du pass.

--Une chose me fait peur, dit-elle,  Loti, mon aim (e Loti, ta u
here); comment les premiers Maoris sont-ils venus ici, puisque
aujourd'hui mme ils n'ont pas de navires assez forts pour communiquer
avec les les situes en dehors de leurs archipels; comment ont-ils pu
venir de ce pays si loign o, d'aprs la Bible, fut cr le premier
homme? Notre race diffre tellement de la tienne que j'ai peur, quoi que
nous disent les missionnaires, que votre Dieu sauveur ne soit pas venu
pour nous et ne nous reconnaisse point.... . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le soleil, qui allait bientt se lever sur l'Europe pour une matine
d'automne, s'abaissait rapidement dans notre ciel; il jetait sur ces
tableaux gigantesques ses dernires lueurs dores.--Les gros nuages
qui dormaient sous nos pieds dans les gorges de basalte prenaient
d'extraordinaires teintes de cuivre;

-- l'horizon, l'le de Moorea s'panouissait comme une braise, avec
ses grands pics rougis,--blouissants de lumire.

Et puis tout cet incendie s'teignit par la base, et la nuit descendit,
rapide et sans crpuscule, et la Croix-du-Sud et toutes les toiles
australes s'allumrent dans le ciel profond.

--Loti, dit Rarahu,--ton pays,  quelle hauteur faudrait-il monter
pour l'apercevoir?...





XXI


... Quand l'obscurit fut venue, Rarahu eut peur, cela va sans dire...

Le silence de cette nuit ne ressemblait  rien de connu. Les brisants,
bien loin sous nos pieds, ne s'entendaient plus; pas mme un lger
craquement de branches, pas mme un bruissement de feuilles;
l'atmosphre tait immobile.--On ne peut trouver de silence semblable
que dans ces rgions dsertes, o les oiseaux mmes n'habitent pas...

Il y avait toujours autour de nous des silhouettes d'arbres et de
fougres, tout comme si nous eussions t en bas, dans des bois bien
connus de Fataoua;--mais on apercevait par chappes,  la lueur ple
qui tombait des toiles, la vertigineuse concavit bleutre de l'Ocan,
et on tait comme en proie au sublime de l'isolement et de l'immensit.


Tahiti est un des rares pays o l'on puisse impunment s'endormir dans
les bois, sur un lit de feuilles mortes et de fougres, avec un pareo
pour couverture.--C'est l ce que nous fmes bientt tous deux,--
aprs avoir toutefois choisi un lieu dcouvert, o aucune surprise ne
ft  redouter de la part des Toupapahous... Encore, ces sombres rdeurs
de la nuit qui hantent de prfrence les lieux o des tres humains ont
vcu, ne montent-ils gure aussi haut, dans les rgions presque vierges
o nous tions couchs...

Longtemps, je restai en contemplation du ciel. Des toiles et des
toiles... Des myriades d'toiles brillantes, dans l'tonnante
profondeur bleue; toutes les constellations invisibles  l'Europe,
tournant lentement autour de la Croix-du-Sud...

... Rarahu contemplait, elle aussi, les yeux grands ouverts et sans rien
dire; tour  tour elle me regardait en souriant ou regardait en l'air...
--Les grandes nbuleuses de l'hmisphre austral scintillaient comme
des taches de phosphore, laissant entre elles des espaces vides, de
grandes troues noires, o l'on n'apercevait plus aucune poussire
cosmique,--et qui donnaient  l'imagination une notion apocalyptique
et terrifiante de l'immensit vide...


Tout  coup, nous vmes une terrible masse noire qui descendait de
l'Oroena et se dirigeait lentement vers nous...--Elle avait des formes
extraordinaires, des aspects de cataclysme.--En un instant elle nous
enveloppa d'une obscurit si profonde, que nous cessmes de nous voir.
Une rafale passa dans l'air, nous couvrant de feuilles et de branches
mortes,--en mme temps qu'une pluie torrentielle nous inondait d'eau
glace...

A ttons, nous rencontrmes le tronc d'un gros arbre contre lequel nous
nous mmes  l'abri, bien serrs l'un contre l'autre,--tremblant de
froid tous deux,--et elle, de frayeur aussi un peu...

Quand cette grande onde fut passe, le jour se leva, chassant devant
lui les nuages et les fantmes.--En riant nous fmes scher nos
vtements au beau soleil, et, aprs un trs grand frugal repas tahitien,
nous commenmes  redescendre...





XXII


... Le soir, harasss de fatigue, et trs affams aussi, nous arrivions
au bas de Fataoua sans incident nouveau...

L se trouvaient deux jeunes hommes inconnus, qui revenaient des forts;
ils taient vtus du pareo national nou autour des reins; en passant
dans la zone des rosiers, ils s'taient fait de larges couronnes
semblables  celle de Rarahu, et portaient au bout de longs btons leur
rcolte sur leurs paules nues: de beaux fruits de l'arbre--pain, et
des bananes sauvages, rouges et vermeilles.

Nous fmes halte avec eux dans un bas-fond dlicieux, sous une vote
odorante de citronniers en fleurs.

La flamme jaillit bientt entre leurs mains, du frottement de deux
branches sches; un grand feu fut allum, et les fruits cuits sous
l'herbe nous constiturent un repas excellent dont les deux jeunes
hommes inconnus nous offrirent joyeusement la moiti, comme c'est l-bas
la coutume...

Rarahu avait rapport de cette expdition autant d'tonnements et
d'motions que d'un voyage en pays lointain.

Son intelligence d'enfant s'tait ouverte  une foule de conceptions
nouvelles,--sur l'immensit et sur la formation des races humaines,
sur le mystre de leurs destines...





XXIII


... Elles taient  Papeete deux lgantes personnes, Rarahu et son amie
Tourahi,--qui donnaient le ton aux jeunes femmes pour certaines
couleurs nouvelles d'toffes, certaines fleurs ou certaines coiffures.

Elles allaient gnralement pieds nus, les pauvres petites, et leur
luxe, qui consistait surtout en couronnes de roses naturelles, tait un
luxe bien modeste. Mais le charme et la jeunesse de leurs figures, la
perfection et la grce antique de leurs tailles, leur permettaient
encore, avec de si simples moyens, d'avoir l'air pares et d'tre
ravissantes.

Elles couraient souvent en mer, sur une mince pirogue  balancier
qu'elles menaient elles-mmes, et aimaient  venir en riant passer 
poupe du _Rendeer_.

Quand elles naviguaient  la voile, leur frle embarcation, couche par
le vent aliz, prenait des vitesses surprenantes,--et alors, debout
toutes deux, le regard anim, les cheveux flottants, elles glissaient
sur l'eau comme des visions.--Elles savaient, par des flexions habiles
de leur corps, maintenir l'quilibre de cette flche qui les emportait
si vite, en laissant derrire elles une longue trane d'cume
blanche...





XXIV

_Tahiti la dlicieuse, cette reine polynsienne, cette le d'Europe au
milieu de l'Ocan sauvage,--la perle et le diamant du cinquime
monde._ (Dumont D'Urville.)


La scne se passait chez la reine Pomar, en novembre 1872.

La cour, qui est le plus souvent pieds nus, tendue sur l'herbe frache
ou sur les nattes de pandanus, tait en fte ce soir-l, et en habits de
luxe.

J'tais assis au piano, et la partition de _l'Africaine_ tait ouverte
devant moi. Ce piano, arriv le matin, tait une innovation  la cour de
Tahiti; c'tait un instrument de prix qui avait des sons doux et
profonds,--comme des sons d'orgue ou de cloches lointaines,--et la
musique de Meyerbeer allait pour la premire fois tre entendue chez
Pomar.

Debout prs de moi, il y avait mon camarade  Randle, qui laissa plus
tard le mtier de marin pour celui de premier tnor dans les thtres
d'Amrique, et eut un instant de clbrit sous le nom de Randetti,
jusqu'au moment o, s'tant mis  boire, il mourut dans la misre.

Il tait alors dans toute la plnitude de sa voix et de son talent, et
je n'ai entendu nulle part de voix d'homme plus vibrante et plus
dlicieuse. Nous avons charm  nous deux bien des oreilles tahitiennes,
dans ce pays o la musique est si merveilleusement comprise par tous,
mme par les plus sauvages.


Au fond du salon--sous un portrait en pied d'elle-mme, o un artiste
de talent l'a peinte il y a quelque trente ans, belle et potise--
tait assise la vieille reine, sur son trne dor, capitonn de brocart
rouge. Elle tenait dans ses bras sa petite fille mourante, la petite
Pomar V, qui fixait sur moi ses grands yeux noirs, agrandis par la
fivre.

La vieille femme occupait toute la largeur de son sige par la masse
disgracieuse de sa personne. Elle tait vtue d'une tunique de velours
cramoisi; un bas de jambe nue s'emprisonnait tant bien que mal dans une
bottine de satin.

A ct du trne, tait un plateau rempli de cigarettes de pandanus.

Un interprte en habit noir se tenait debout prs de cette femme, qui
entendait le franais comme une Parisienne, et qui n'a jamais consenti 
en prononcer seulement un mot.

L'amiral, le gouverneur et les consuls taient assis prs de la reine.

Dans cette vieille figure ride, brune, carre, dure, il y avait encore
de la grandeur; il y avait surtout une immense tristesse,--tristesse
de voir la mort lui prendre l'un aprs l'autre tous ses enfants frapps
du mme mal incurable,--tristesse de voir son royaume, envahi par la
civilisation, s'en aller  la dbandade,--et son beau pays dgnrer
en lieu de prostitution...

Des fentres ouvertes donnaient sur les jardins;--on voyait par l
s'agiter plusieurs ttes couronnes de fleurs, qui s'approchaient pour
couter: toutes les suivantes de la cour, Famana, coiffe comme une
naade, de feuilles et de roseaux;--Thamana, couronne de fleurs de
datura; Tria, Raoura, Tapou, Err, Tara,--Tiahoui et Rarahu.

La partie du salon qui me faisait face tait entirement ouverte; la
muraille absente, remplace par une colonnade de bois des les, 
travers laquelle la campagne tahitienne apparaissait par une nuit
toile.

Au pied de ces colonnes, sur ce fond obscur et lointain, se dtachait
une banquette charge de toutes les femmes de la cour, cheffesses ou
princesses. Quatre torchres dores, d'un style pompadour, qui
s'tonnaient de se trouver en pareil lieu, les mettaient en pleine
lumire, et faisaient briller leurs toilettes, vraiment lgantes et
belles. Leurs pieds, naturellement petits, taient chausss ce soir dans
d'irrprochables bottines de satin.

C'tait d'abord la splendide Ariinoore, en tunique de satin cerise,
couronne de pia,--Ariinoore, qui refusa la main du lieutenant de
vaisseau franais M.., qui s'tait ruin pour la corbeille de mariage,-
-et la main de Kamhamha V, roi des les Sandwich.

A ct d'elle, Para, son insparable amie, type charmant de la
sauvagesse, avec son trange laideur ou son trange beaut,--tte 
manger du poisson cru et de la chair humaine,--singulire fille qui
vit au milieu des bois dans un district lointain,--qui possde
l'ducation d'une miss anglaise, et valse comme une Espagnole...

Titaa, qui charma le prince Alfred d'Angleterre, type unique de la
Tahitienne reste belle dans l'ge mr; constelle de perles fines, la
tte surcharge de reva-reva flottants.

Ses deux filles, rcemment dbarques d'une pension de Londres, dj
belles comme leur mre; des toilettes de bal europennes,  demi
dissimules, par condescendance pour les dsirs de la reine, sous des
tapas tahitiennes en gaze blanche.

La princesse Ariita, belle-fille de Pomar, avec sa douce figure,
rveuse et nave, fidle  sa coiffure de roses du Bengale naturelles,
piques dans ses cheveux dnous.

La reine de Bora-Bora, autre vieille sauvagesse aux dents aigus, en
robe de velours.

La reine Mo (_Mo_: sommeil ou mystre), en robe sombre, d'une beaut
rgulire et mystique, ses yeux tranges  demi ferms, avec une
expression de regard en dedans, comme les portraits d'autrefois.

Derrire ces groupes en pleine lumire, dans le profondeur transparente
des nuits d'Ocanie, les cimes des montagnes se dcoupant sur le ciel
toil; une touffe de bananiers dessinant leurs silhouettes
pittoresques, leurs immenses feuilles, leurs grappes de fruits
semblables  des girandoles termines par des fleurs noires.  Derrire
ces arbres, les grandes nbuleuses du ciel austral faisaient un amas de
lumire bleue, et la Croix-du-Sud brillait au milieu. Rien de plus
idalement tropical que ce dcor profond.

Dans l'air, ce parfum exquis de gardnias et d'orangers, qui se condense
le soir sous le feuillage pais; un grand silence, ml de bruissements
d'insectes sous les herbes; et cette sonorit particulire aux nuits
tahitiennes, qui prdispose  subir la puissance enchanteresse de la
musique.

Le morceau choisi tait celui o Vasco, enivr, se promne seul dans
l'le qu'il vient de dcouvrir, et admire cette nature inconnue;--
morceau o le matre a si parfaitement peint ce qu'il savait
d'intuition, les splendeurs lointaines de ces pays de verdure et de
lumire.--Et Randle, promenant ses yeux autour de lui, commena de sa
voix dlicieuse:

Pays merveilleux, Jardins fortuns.. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
.

Oh! paradis... sorti de l'onde.... . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . .

L'ombre de Meyerbeer dut cette nuit-l frmir de plaisir en entendant
ainsi,  l'autre bout du monde, interprter sa musique.





XXV


Vers la fin de l'anne, une grande fte fut annonce dans l'le de
Moorea,  l'occasion de la conscration du temple d'Afareahitu.

La reine Pomar manifesta  l'_amiral  cheveux blancs_ l'intention de
s'y rendre avec toute sa suite, le conviant lui-mme  la crmonie et
au grand banquet qui devait s'ensuivre.

L'amiral mit sa frgate  la disposition de la reine, et il fut convenu
que le _Rendeer_ appareillerait pour transporter l-bas toute la cour.


La suite de Pomar tait nombreuse, bruyante, pittoresque; elle s'tait
augmente pour la circonstance de deux ou trois cents jeunes femmes, qui
avaient fait de folles dpenses de _reva-reva_ et de fleurs.

Un beau matin pur de dcembre, le _Rendeer_ ayant dj largu ses
grandes voiles blanches, se vit pris d'assaut par toute cette foule
joyeuse.

J'avais eu mission d'aller, en grande tenue, chercher la reine au
palais.

Celle-ci, qui dsirait s'embarquer sans mise en scne, avait expdi en
avant toutes ses femmes,--et, en petit cortge intime, nous nous
acheminmes ensemble vers la plage, aux premiers rayons du soleil
levant.

La vieille reine en robe rouge ouvrait la marche en tenant par la main
sa petite-fille si chrie,--et nous suivions  deux pas, la princesse
Ariita, la reine Mo, la reine de Bora-Bora et moi.

C'est l un tableau que je retrouve souvent dans mes souvenirs... Les
femmes ont leurs heures de rayonnement,--et cette image d'Ariita
marchant auprs de moi sous les arbres exotiques, dans la grande lumire
matinale,--est celle que je revois encore, quand,  travers les
distances et les annes, je pense  elle...

Lorsque le canot d'honneur qui portait la reine et les princesses
accosta le _Rendeer_, les matelots de la frgate, rangs sur les vergues
suivant le crmonial d'usage, poussrent trois fois le cri de: "Vive
Pomar!" et vingt et un coups de canon firent retenir les tranquilles
plages de Tahiti.

Puis la reine et la cour entrrent dans les appartements de l'amiral, o
les attendait un lunch  leur got compos de bonbons et de fruits,--
le tout arros de vieux champagne rose.


Cependant les suivantes de toutes les classes s'taient rpandues dans
les diffrentes parties du navire, o elles menaient grand et joyeux
tapage, en lanant aux marins des oranges, des bananes et des fleurs.

Et Rarahu tait l aussi, embarque comme une petite personne de la
suite royale; Rarahu pensive et srieuse, au milieu de ce dbordement de
gat bruyante.--Pomar avait emmen avec elle les plus remarquables
choeurs d'_himn_ de ses districts, et Rarahu tant un des premiers
sujets du choeur d'Apir avait t  ce titre convie  la fte.

Ici une digression est ncessaire au sujet du _tiar miri_,--objet qui
n'a point d'quivalent dans les accessoires de toilette des femmes
europennes.

Ce _tiar_ est une sorte de dahlia vert que les femmes d'Ocanie se
plantent dans les cheveux, un peu au-dessus de l'oreille, les jours de
gala.--En examinant de prs cette fleur bizarre, on s'aperoit qu'elle
est factice; elle est monte sur une tige de jonc, et compose des
feuilles d'une toute petite plante parasite trs odorante, sorte de
lycopode rare qui pousse sur les branches de certains arbres des forts.

Les Chinois excellent dans l'art de monter des _tiars_ trs
artistiques, qu'ils vendent fort cher aux femmes de Papeete.

Le _tiar_ est particulirement l'ornement des ftes, des festins et des
danses; lorsqu'il est offert par une Tahitienne  un jeune homme, il a
le mme sens  peu prs que le mouchoir jet par le sultan  son
odalisque prfre.

Toutes les Tahitiennes avaient ce jour-l des _tiar_ dans les cheveux.

J'avais t mand par Ariita pour lui faire socit pendant ce lunch
officiel,--et la pauvre petite Rarahu, qui n'tait venue que pour moi,
m'attendit longtemps sur le pont, pleurant en silence de se voir ainsi
abandonne. Punition bien svre que je lui avais inflige l, pour un
caprice d'enfant qui durait depuis la veille et lui avait dj fait
verser des larmes.





XXVI


La traverse durait depuis deux heures, nous approchions de l'le de
Morea.

On faisait grand bruit au carr du _Rendeer_; une dizaine de jeune
femmes, choisies parmi les plus connues et les plus jolies, avaient t
convies  une collation que leur offraient les officiers.

Rarahu en mon absence avait accept d'y prendre part.--Elle tait l,
en compagnie de Tourahi et de quelques autres de ses amies; elle avait
essuy ses pleurs et riait aux clats.

Elle ne parlait point franais, comme la plupart des autres;--mais,
par signes et par monosyllabes, elle entretenait une conversation trs
anime avec ses voisins qui la trouvaient charmante.

Enfin,--ce qui tait le comble de la perfidie et de l'horreur,--au
dessert, elle avait avec mille grces offert son _tiar_  Plumkett.

Elle tait assez intelligente, il est vrai, pour savoir qu'elle tombait
bien, et que Plumkett ne voudrait pas comprendre.





XXVII


Comment peindre ce site enchanteur, la baie d'Afareahitu!

De grands mornes noirs aux aspects fantastiques; des forts paisses, de
mystrieux rideaux de cocotiers se penchant sur l'eau tranquille;--et,
sous les grands  arbres, quelques cases parses, parmi les orangers et
les lauriers-roses.

Au premier abord on et dit qu'il n'y avait personne dans ce pays
ombreux;--et pourtant toute la population de Moorea nous attendait l
silencieusement,  demi cache sous les votes de verdure.

On respirait dans ces bois une fracheur humide, une trange senteur de
mousse et de plantes exotiques; tous les choeurs d'_himn_ de Moorea
taient l, assis en ordre, au milieu des troncs  normes des arbres;
tous les chanteurs d'un mme district taient vtus d'une mme couleur,
--les uns de blanc, les autres de vert ou de rose; toutes les femmes
taient couronnes de fleurs,--tous les hommes, de feuilles et de
roseaux. Quelques groupes, plus timides ou plus sauvages, taient rests
dans la profondeur du bois, et nous regardaient de loin venir,  moiti
cachs derrire les arbres.

La reine quitta le _Rendeer_ avec le mme crmonial qu' l'arrive et
le bruit du canon se rpercuta au loin dans les montagnes.

Elle mit pied  terre, et s'avana conduite par l'amiral.--Nous
n'tions dj plus au temps o les indignes l'enlevaient dans leurs
bras, de peur que son pied ne touchait leur sol; la vieille coutume qui
voulait que tout territoire foul par le pied de la reine devint
proprit de la couronne, est depuis longtemps oublie en Ocanie.

Une vingtaine de lanciers  cheval, composant toute la garde d'honneur
de Pomar, taient rangs sur la plage pour nous recevoir.

Quand la reine parut, tous les choeurs d'_himn_ entonnrent ensemble
le traditionnel: _Ia ora na oe, Pomare vahine!_ (Salut  toi, reine
Pomar!) Et les bois retentirent d'une bruyante clameur.

On et cru mettre le pied dans quelque le enchante, qui se serait
veille soudain sous le coup d'une baguette magique.





XXVIII


Ce fut une longue crmonie que la conscration du temple d'Afareahitu.
Les missionnaires firent en tahitien de grands discours, et les _himn_
chantrent de joyeux cantiques  l'ternel.

Le temple tait bti en corail; le toit, en feuilles de pandanus, tait
soutenu par des pices de bois des les, que reliaient entre elles des
amarrages de diffrentes couleurs, rguliers et compliqus; c'tait le
vieux style des constructions maories.

Je vois encore ce tableau original: les portes du fond grandes ouvertes
sur la campagne, sur un dcor admirable de montagnes et de hauts
palmiers; auprs de la chaire du missionnaire, la reine en robe noire,
triste et recueillie, priant pour sa petite fille, avec sa vieille amie
la cheffesse de Papara.  Les femmes de sa suite, groupes autour d'elles
en robes blanches. Le temple tout rempli de ttes couvertes de fleurs,-
-et Rarahu, que j'avais laisse partir du _Rendeer_ comme une inconnue,
mle  cette foule...

Un grand silence se fit quand l'_himn_ d'Apir, qui avait t rserv
pour la fin, entonna ses cantiques--et je distinguai derrire moi la
voix frache de ma petite amie, qui dominait le choeur.--Sous
l'influence d'une exaltation religieuse ou passionne, elle excutait
avec frnsie ses variations les plus fantastiques; sa voix vibrait
comme un son de cristal dans le silence de ce temple o elle captivait
l'attention de tous.





XXIX


Aprs la crmonie, nous passmes dans la salle du banquet. C'tait en
plein air, au milieu des cocotiers, que les tables taient dresses sous
des tendelets de verdure.

Les tables pouvaient contenir cinq ou six cents personnes; les nappes
taient couvertes de feuilles dcoupes et de fleurs d'amarantes. Il y
avait une grande quantit de _pices montes_, composes par des Chinois
au moyen de troncs de bananiers et de diverses plantes extraordinaires.
A ct des mets europens, se trouvaient en grande abondance les mets
tahitiens: les ptes de fruits, les petits cochons rtis tout entiers
sous l'herbe, et les plats de chevrettes fermentes dans du lait. On
puisait diffrentes sauces dans de grandes pirogues qui en taient
remplies et que des porteurs avaient grand'peine  promener  la ronde.
Les chefs et les cheffesses venaient  tour de rle haranguer la reine 
tue-tte, avec des voix si retentissantes et une telle volubilit qu'on
les et crus possds. Ceux qui n'avaient point trouv de place  table
mangeaient debout, sur l'paule de ceux qui avaient pu s'asseoir;
c'tait un vacarme et une confusion indescriptibles...

Assis  la table des princesses, j'avais affect de ne point prendre
garde  Rarahu, qui tait perdue fort loin de moi, parmi les gens
d'Apir.





XXX


Quand la nuit descendit sur les bois d'Afareahitu, la reine rejoignit le
_Fareha_ du district o un logement lui tait prpar. L'_amiral 
cheveux blancs_ regagna la frgate, et la _upa-upa_ commena.

Toute pense religieuse, tout sentiment chrtien, s'taient envols avec
le jour; l'obscurit tide et voluptueuse redescendait sur l'le
sauvage; comme au temps o les premiers navigateurs l'avaient nomme la
nouvelle Cythre, tout tait redevenu sduction, trouble sensuel et
dsirs effrns.

Et j'avais suivi l'_amiral  cheveux blancs_, abandonnant Rarahu dans la
foule affole.





XXXI


A bord, quand je fus seul, je montai tristement sur le pont du
_Rendeer_. La frgate, le matin si anime, tait vide et silencieuse;
les mts et les vergues dcoupaient leurs grandes lignes sur le ciel de
la nuit; les toiles taient voiles, l'air calme et lourd, la mer
inerte.

Les mornes de Moorea dessinaient en noir sur l'eau leurs silhouettes
renverses; on voyait de loin les feux qui  terre clairaient le _upa-
upa_; des chants rauques et lubriques arrivaient en murmure confus,
accompagns  contre-temps par des coups de tam-tam.

J'prouvais un remords profond de l'avoir abandonne au milieu de cette
saturnale; une tristesse inquite me retenait l, les yeux fixs sur ces
feux de la plage; ces bruits qui venaient de terre me serraient le
coeur.

L'une aprs l'autre, toutes les heures de la nuit sonnrent  bord du
_Rendeer_, sans que le sommeil vnt mettre fin  mon trange rverie. Je
l'aimais bien, la pauvre petite; les Tahitiens disaient d'elle: "C'est
la petite femme de Loti." C'tait bien ma petite femme en effet; par le
coeur, par les sens, je l'aimais bien. Et, entre nous deux, il y avait
des abmes pourtant, de terribles barrires,  jamais fermes; elle
tait une petite sauvage; entre nous qui tions une mme chair, restait
la diffrence radicale des races, la divergence des notions premires de
toutes choses; si mes ides et mes conceptions taient souvent
impntrables pour elle, les siennes aussi l'taient pour moi; mon
enfance, ma patrie, ma famille et mon foyer, tout cela resterait
toujours pour elle l'incomprhensible et l'inconnu. Je me souvenais de
cette phrase qu'elle m'avait dite un jour: "J'ai peur que ce ne soit pas
le mme Dieu qui nous ait cres." En effet, nous tions enfants de deux
natures bien spares et bien diffrentes, et l'union de nos mes ne
pouvait tre que passagre, incomplte et tourmente.

Pauvre petite Rarahu, bientt, quand nous serons si loin l'un de
l'autre, tu vas redevenir et rester une petite fille maorie, ignorante
et sauvage, tu mourras dans l'le lointaine, seule et oublie,--et
Loti peut-tre ne le saura mme pas...


A l'horizon une ligne  peine visible commenait  se dessiner du ct
du large: c'tait l'le de Tahiti. Le ciel blanchissait  l'Orient; les
feux s'teignaient  terre, et les chants ne s'entendaient plus.

Je songeais que,  cette heure particulirement voluptueuse du matin,
Rarahu tait l, nerve par la danse, et livre  elle-mme. Et cette
pense me brlait comme un fer rouge.





XXXII


Dans l'aprs-midi, la reine et les princesses s'embarqurent de nouveau
pour retourner  Papeete. Quand elles eurent t reues avec les
honneurs d'usage, je restai les yeux fixs sur les canots nombreux,
pirogues et baleinires qui ramenaient leur suite; la foule s'tait
augmente encore d'une quantit de jeunes femmes de Moorea qui voulaient
prolonger la fte  Tahiti.

Enfin, je vis Rarahu; elle tait l, elle revenait aussi. Elle avait
chang sa tapa blanche pour une tapa rose, et mis des fleurs fraches
dans ses cheveux; on voyait plus nettement son tatouage sur son front
dcolor, et les cercles bleutres s'taient accentus sous ses yeux.

Sans doute elle tait reste  la upa-upa jusqu'au matin, mais elle
tait l, elle  revenait, et c'tait pour le moment tout ce que je
dsirais d'elle.





XXXIII


La traverse s'tait effectue par un beau temps calme.

C'tait le soir, le soleil venait de disparatre; le frgate glissait
sans bruit, en laissant derrire elles des ondulations lentes et molles
qui s'en allaient mourir au loin sur une mer unie comme un miroir. De
grands nuages sombres taient plaqus  et l dans le ciel, et
tranchaient violemment sur la teinte jaune ple du soir, dans une
tonnante transparence de l'atmosphre.

A l'arrire du _Rendeer_, un groupe de jeunes femmes se dtachait
gracieusement sur la mer et sur les paysages ocaniens. C'tait une
groupe dont la vue me causa un tonnement extrme: Ariita et Rarahu,
causant ensemble comme des amies; auprs d'elles, Maramo, Famana et
deux autres suivantes de la cour.

Il tait question d'un _himn_ compos par Rarahu, et qu'elles allaient
chanter ensemble.

En effet, elles entonnaient un chant nouveau en trois parties, Ariita,
Rarahu et Maramo.

La voix de Rarahu, qui dominait vibrante, disait nettement ces paroles,
dont aucune ne fut perdue pour moi:

--"Heahaa noa iho (e)! te tara no Paia (e)

--"Humble simplement mme le sommet du _Paia_ (le grand morne de Bora-
Bora).

i tou nei tai ia oe, tau hoa (e)! ehaha!...

auprs de ma ici douleur pour toi,  mon amant! hlas!...

--"Ua iriti hoi au (e)! i te tumu no te tiare,

--"Ai arrach aussi moi les racines du _tiar_ (la fleur des ftes,
c'est--dire: il n'y aura plus pour moi ni joie ni fte),

ei faaite i tau tai ai oe, tau hoa (e)! ehahe!...

pour faire connatre ma douleur pour toi,  mon amant! hlas!

--"Un taa tau hoa (e)! ei Farani te fenua,

--"Tu es parti, mon amant, pour de France la terre,

e neva oe to mata, aita e hio hoi au (e)! ehahe!..."

--tourneras en haut tes yeux, pas verrai de nouveau moi! hlas!..."


Traduction grossire:

--"Ma douleur pour toi et plus haute que le sommet du Paia,  mon
amant! hlas!...

--"J'ai arrach les racines du _tiar_ pour marquer ma douleur pour
toi,  mon amant! hlas!...

--"Tu es parti, mon bien-aim, vers la terre de France; tu lveras tes
yeux vers moi, mais je ne te verrai plus! hlas!..."


Ce chant qui vibrait tristement le soir sur l'immensit du Grand Ocan,
rpt avec un rythme trange par trois voix de femmes, est rest 
jamais grav dans ma mmoire comme l'un des plus poignants souvenirs que
m'ait laisss la Polynsie...





XXXIV


Il tait nuit close quand le cortge bruyant fit son entre dans
Papeete, au milieu d'un grand concours de peuple.

Au bout d'un instant nous nous retrouvmes marchant cte  cte, Rarahu
et moi, dans le sentier qui menait  notre demeure. Un mme sentiment
nous avait ramens tous deux sur cette route, o nous avancions sans
nous parler, comme deux enfants boudeurs qui ne savent plus comment
revenir l'un  l'autre.

Nous ouvrmes notre porte, et quand nous fmes entrs nous nous
regardmes...

J'attendais une scne, des reproches et des larmes. Au lieu de tout
cela, elle sourit en dtournant la tte, avec un imperceptible mouvement
d'paules, une expression inattendue de dsenchantement, d'amre
tristesse et d'ironie.

Ce sourire et ce mouvement en disaient autant qu'un bien long discours;
ils disaient d'une manire concise et frappante  peu prs ceci:

Je le savais bien, va, que je n'tais qu'une petite crature infrieure,
jouet de hasard que tu t'es donn. Pour vous autres, hommes blancs,
c'est tout ce que nous pouvons tre. Mais que gagnerais-je  me fcher?
Je suis seule au monde;  toi ou  un autre, qu'importe? J'tais ta
matresse; ici tait notre demeure: je sais que tu me dsires encore.
Mon Dieu, je reste et me voil!...

La petite fille nave avait fait de terribles progrs dans la science
des choses de la vie; l'enfant sauvage tait devenue plus forte que son
matre et le dominait.

Je la regardais en silence, avec surprise et tristesse; j'en avais une
immense piti. Et ce fut moi qui demandai grce et pardon, pleurant
presque et la couvrant de baisers.

Elle m'aimait encore, elle, comme on aimerait un tre surnaturel, que
l'on pourrait  peine saisir et comprendre.

Des jours doux et paisibles d'amour succdrent encore  cette aventure
d'Afareahitu; l'incident fut oubli, et le temps reprit son cours
nervant...





XXXV


Tiahoui, qui tait en visite  Papeete, tait descendue chez nous avec
deux autres jeunes femmes de ses _fetii_, de Papuriri.

Elle me prit  part un soir avec l'air grave qui prcde les entretiens
solennels, et nous allmes nous asseoir dans le jardin sous les
lauriers-roses.

Tiahoui tait une petite femme sage, plus srieuse que ne le sont
d'ordinaire les Tahitiennes; dans son district loign, elle avait suivi
avec admiration les instructions d'un missionnaire indigne: elle avait
la foi ardente d'une nophyte. Dans le coeur de Rarahu, o elle savait
lire comme dans un livre ouvert, elle avait vu d'tranges choses:

--Loti, dit-elle, Rarahu se perd  Papeete. Quand tu seras parti, que
va-t-elle devenir?

En effet, l'avenir de Rarahu tourmentait mon coeur; avec la diffrence
si complte de nos natures, je ne savais qu'imparfaitement saisir tout
ce qu'il y avait en elle de contradictions et d'garements. Je
comprenais pourtant qu'elle tait perdue, perdue de corps et d'me.
C'tait peut-tre pour moi un charme de plus, le charme de ceux qui vont
mourir, et plus que jamais je me sentais l'aimer...


Personne n'avait l'air plus doux ni plus paisible cependant, que ma
petite amie Rarahu; silencieuse presque toujours, calme et soumise, elle
n'avait plus jamais de ses colres d'enfant d'autrefois. Elle tait
gracieuse et prvenante pour tous. Quand on arrivait chez nous, et qu'on
la voyait l, assise  l'ombre de notre vranda, dans une pose heureuse
et nonchalante, souriant  tous du sourire mystique des Maoris, on et
dit que notre case et nos grands arbres abritaient tout un pome de
bonheur paisible et inaltrable.

Elle avait pour moi des instants de tendresse infinie; il semblait alors
qu'elle et besoin de se serrer contre son unique ami et soutien dans ce
monde; dans ces moments, la pense de mon dpart lui faisait verser des
larmes silencieuses, et je songeais encore  ce projet insens que
j'avais fait jadis, de rester pour toujours auprs d'elle.

Parfois elle prenait la vieille Bible qu'elle avait apporte d'Apir;
elle priait avec extase, et la foi ardente et nave rayonnait dans ses
yeux.

Mais souvent aussi elle s'isolait de moi et je retrouvais sur ses lvres
ce mme sourire de doute et de scepticisme qui avait paru pour la
premire fois le soir de notre retour d'Afareahitu. Elle semblait
regarder au loin, dans le vague, des choses mystrieuses; des ides
tranges lui revenaient de sa petite enfance sauvage; ses questions
inattendues sur des sujets singulirement profonds dnotaient le
drglement de son imagination, le cours tourment de ses ides.

Son sang maori lui brlait les veines; elle avait des jours de fivre et
de trouble profond, pendant lesquels il semblait qu'elle ne ft plus
elle-mme. Elle m'tait absolument fidle, dans le sens que les femmes
de Papeete donnent  ce mot, c'est--dire qu'elle tait sage et rserve
vis--vis des jeunes gens europens; mais je crus savoir qu'elle avait
de jeunes amants tahitiens. Je pardonnai, et feignis de ne pas voir;
elle n'tait pas tout  fait responsable, la pauvre petite, de sa nature
trangement ardente et passionne.

Physiquement elle n'avait encore aucun des signes qui en Europe
distinguent les jeunes filles malades de la poitrine: sa taille et sa
gorge taient arrondies et correctes comme celles des belles statues de
la Grce antique. Et cependant, la petite toux caractristique, pareille
 celle des enfants de la reine, devenait chez elle plus frquente, et
le cercle bleutre s'accentuait sous ses grands yeux.

Elle tait une petite personnification touchante et triste de la race
polynsienne, qui s'teint au contact de notre civilisation et de nos
vices, et ne sera plus bientt qu'un souvenir dans l'histoire
d'Ocanie...





XXXVI


Cependant le moment du dpart tait arriv, le _Rendeer_, s'en allait en
Californie, _i te fenua California_, comme disait la petite-fille de la
reine.

Ce n'tait pas le dpart dfinitif, il est vrai; au retour nous devions
nous arrter encore  _l'le dlicieuse_ un mois ou deux, en passant.
Sans cette certitude de revenir, il est probable qu' ce moment-l je ne
serais pas parti: la laisser pour toujours et t au-dessus de mes
forces, et m'et bris le coeur.

A l'approche du dpart, j'tais trangement obsd par la pense de
cette Tamaha, qui avait t la femme de mon frre Rouri. Il m'tait
extrmement pnible, je ne sais pourquoi, de partir sans la connatre,
et je m'en ouvris  la reine, en la priant de se charger de nous mnager
une entrevue.

Pomar parut prendre grand intrt  ma demande:

--Comment, Loti, dit-elle, tu veux la voir? Il t'en avait parl,
Rouri? Il ne l'avait donc point oublie?

Et la vieille reine sembla se recueillir dans de tristes souvenirs du
pass, retrouvant peut-tre dans sa mmoire l'oubli de quelques-uns,
qu'elle avait aims, et qui taient partis pour ne plus revenir.





XXXVII


C'tait le dernier soir du _Rendeer_...

Il rsultait des renseignements pris  la hte par la reine que Tamaha
tait depuis la veille  Tahiti;--et le chef des _muto_ du palais
avait t charg de lui porter l'ordre de se trouver  l'heure du
coucher du soleil sur la plage, en face du _Rendeer_.

A l'heure du rendez-vous, nous y fmes, Rarahu et moi.

Longtemps nous attendmes, et Tamaha ne vint pas;--je l'avais prvu.

Avec un singulier serrement de coeur, je voyais s'envoler ces derniers
moments de notre dernire soire.--J'attendais avec une inexplicable
anxit; j'aurais donn cher  cet instant pour voir cette crature,
dont j'avais rv dans mon enfance, et qui tait lie au lointain et
potique souvenir de Rouri; et j'avais le pressentiment qu'elle ne
paratrait point...

Nous avions demand des renseignements  des vieilles femmes qui
passaient:

--Elle est dans la grande rue, nous dirent-elles; emmenez avec vous
notre petite fille que voici, qui la connat et vous l'indiquera. Quand
vous l'aurez trouve, vous direz  notre enfant de rentrer au logis.





XXXVIII

DANS LA GRANDE RUE


La rue bruyante tait borde de magasins chinois; des marchands, qui
avaient de petits yeux en amande et de longues queues, vendaient  la
foule du th, des fruits et des gteaux.--Il y avait sous les vrandas
des talages de couronnes de fleurs, de couronnes de pandanus et de
_tiar_ qui embaumaient; les Tahitiennes circulaient en chantant;
quantit de petites lanternes  la mode du Cleste Empire clairaient
les choppes, ou bien pendaient aux branches touffues des arbres.

C'tait un des beaux soirs de Papeete; tout cela tait gai et surtout
original.--On sentait dans l'air un bizarre mlange d'odeurs chinoises
de santal et de mono, et de parfums suaves de gardnias ou d'orangers.

La soire s'avanait, et nous ne trouvions rien.--La petite Thamana,
notre guide, avait beau regarder toutes les femmes, elle n'en
reconnaissait aucune.--Le nom de Tamaha mme tait inconnu  toutes
celles que nous interrogions; nous passions et repassions au milieu de
tous ces groupes qui nous regardaient comme des gens ayant perdu
l'esprit.--Je me heurtais contre l'impossibilit de rencontrer un
mythe,--et chaque minute qui s'coulait augmentait ma tristesse
impatiente.

Aprs une heure de cette course, dans un endroit obscur, sous de grands
manguiers noirs,--la petite Thamana s'arrta tout  coup devant une
femme qui tait assise  terre, la tte dans ses mains et semblait
dormir.

--_Tra!_ cria-t-elle. (C'est celle-ci!)

Alors je m'approchai d'elle et me penchai curieusement pour la voir:

--Es-tu Tamaha?... demandai-je,--en tremblant qu'elle me rpondit
non!

--Oui! rpondit-elle immobile.

--Tu es Tamaha, la femme de Rouri?

--Oui, dit-elle encore, en levant la tte avec nonchalance,--c'est
moi, Tamaha, la femme de Rouri, le marin _dont les yeux sommeillent
(mata mo)_, c'est--dire: qui n'est plus...

--Et moi, je suis Loti, le frre de Rouri!--Suis-moi dans un lieu
plus cart o nous puissions causer ensemble.

--Toi?... son frre? dit-elle simplement, avec un peu de surprise,--
mais avec tant d'indiffrence que j'en restai confondu.

Et je regrettais dj d'tre venu remuer cette cendre, pour n'y trouver
que banalit et dsenchantement.

Pourtant elle s'tait leve pour me suivre.--Je les pris par la main
l'une et l'autre, Rarahu et Tamaha, et m'loignai avec elles de cette
foule tahitienne o personne ne m'intressait plus...





XXXIX

RVLATIONS


Dans un sentier solitaire o s'entendait encore le bruit lointain de la
foule,--sous l'ombre paisse des arbres, dans la nuit noire,--
Tamaha s'arrta et s'assit.

--Je suis fatigue, dit-elle avec une grande lassitude; Rarahu, dis-lui
de me parler ici, je n'irai pas plus loin;--c'est son frre, lui?...

A ce moment, une ide que je n'avais jamais eue me traversa l'esprit:

--N'as-tu pas d'enfants de Rouri?... lui demandai-je.

--Si, rpondit-elle, aprs une minute d'hsitation, mais d'une voix
assure pourtant;--si, deux!...

Il y eut un long silence, aprs cette rvlation inattendue. Une foule
de sentiments s'veillaient en moi, sentiments d'un genre inconnu,
impressions tristes et intraduisibles.

Il est de ces situations dont on ne peut rendre par des mots l'tranget
saisissante.--Le charme du lieu, les influences mystrieuses de la
nature, avivent ou transforment les motions ressenties, et on ne sait
plus, mme imparfaitement, les exprimer.





XL


Une heure aprs, Tamaha et moi nous quittions Papeete, qui dj s'tait
endormi; cette dernire soire du _Rendeer_ tait termine, et quantit
de marins du bord taient entrs dans les cases tahitiennes, entours de
bandes joyeuses de jeunes femmes. Un souffle plein de sduction et de
trouble sensuel passait sur ce pays, comme aprs les soirs de grandes
ftes.

Mais j'tais sous l'empire d'motions profondes, et j'avais pour
l'instant oubli jusqu' Rarahu...

Elle tait rentre seule, elle, et m'attendait en pleurant dans notre
chre petite case, o je devais, dans la nuit, revenir pour la dernire
fois.


Nous marchions cte  cte, Tamaha et moi; nous suivions d'un pas
rapide la plage ocanienne. La pluie tombait, la pluie tide des
tropiques; Tamaha insouciante et silencieuse laissait tremper la longue
tapa de mousseline blanche qui tranait derrire elle sur le sable.

On n'entendait dans ce calme de minuit que le bruit monotone de la mer,
qui brisait au large sur le corail.

Sur nos ttes, de grands palmiers penchaient leurs tiges flexibles; 
l'horizon les pics de l'le de Moorea se dessinaient lgrement au-
dessus de la nappe bleue du Pacifique,  la lueur indcise et embrume
de la lune.

Je regardais Tamaha, et je l'admirais; elle tait reste, malgr ses
trente ans, un type accompli de la beaut maorie. Ses cheveux noirs
tombaient en longues tresses sur sa robe blanche; sa couronne de roses
et de feuilles de pandanus lui donnait la nuit un air de reine ou de
desse.

Exprs, j'avais fait passer cette femme devant une case dj ancienne, 
moiti enfouie sous la verdure et les plantes grimpantes, celle qu'elle
avait d jadis habiter avec mon frre.

--Connais-tu cette case, Tamaha? lui demandai-je...

--Oui! rpondit-elle en s'animant pour la premire fois; oui, c'tait
celle-ci la case de Rouri!...





XLI


Nous nous dirigions tous deux,  cette heure dj avance de la nuit,
vers le district de Faaa, o Tamaha allait me montrer son plus jeune
fils Atario.

Avec une condescendance lgrement railleuse, elle s'tait prte 
cette fantaisie de ma part, fantaisie qu'avec ses ides tahitiennes elle
s'expliquait  peine.

Dans ce pays o la misre est inconnue et le travail inutile, o chacun
a sa place au soleil et  l'ombre, sa place dans l'eau et sa nourriture
dans les bois,--les enfants croissent comme les plantes, libres et
sans culture, l o le caprice de leurs parents les a placs. La famille
n'a pas cette cohsion que lui donne en Europe,  dfaut d'autre cause,
le besoin de lutter pour vivre.

Atario, l'enfant n depuis le dpart de Rouri, habitait le district de
Faaa; par suite de cet usage gnral d'adoption, il avait t confi aux
soins de _fetii_ (de parents) loigns de sa mre...

Et Tamaari, le fils an, celui qui, disait-elle, avait le front et les
grands yeux de Rouri (_te rae, te mata rahi_), habitait avec la vieille
mre de Tamaha, dans cette le de Moorea qui dcoupait l-bas  notre
horizon sa silhouette lointaine.

A mi-chemin de Faaa, nous vmes briller un feu dans un bois de
cocotiers. Tamaha me prit par la main, et m'emmena sous bois dans cette
direction, par un sentier connu d'elle.

Quand nous emes march quelques minutes dans l'obscurit, sous la vote
des grandes palmes mouilles de pluie, nous trouvmes un abri de chaume,
o deux vieilles femmes taient accroupies devant un feu de branches.
Sur quelques mots inintelligibles prononcs par Tamaha, les deux
vieilles se dressrent sur leurs pieds pour mieux me regarder, et
Tamaha elle-mme, approchant de mon visage un brandon enflamm, se mit
 m'examiner avec une extrme attention. C'tait la premire fois que
nous nous voyions tous deux en pleine lumire.

Quand elle eut termin son examen, elle sourit tristement. Sans doute
elle avait retrouv en moi les traits dj connus de Rouri,--les
ressemblances des frres sont frappantes pour les trangers,--mme
lorsqu'elles sont vagues et incompltes.

Moi, j'avais admir ses grands yeux, son beau profil rgulier, et ses
dents brillantes, rendues plus blanches encore par la nuance de cuivre
de son teint...

Nous continumes notre route en silence, et bientt nous apermes les
cases d'un district, mles aux masses noires des arbres.

--_Tera Faaa!_ (voici Faaa), dit-elle avec un sourire...

Tamaha me conduisit  la porte d'une case en bourao enfouie sous des
arbres-pain, des manguiers et des tamaris.

Tout le monde semblait profondment endormi  l'intrieur, et,  travers
les claies de la muraille, elle appela doucement pour se faire ouvrir.

Une lampe s'alluma et un vieillard au torse nu apparut sur la porte en
nous faisant signe d'entrer.

La case tait grande; c'tait une sorte de dortoir o taient couchs
des vieillards. La lampe indigne,  l'huile de cocotier, ne jetait
qu'un filet de lumire dans ce logis, et dessinait  peine toutes ces
formes humaines sur lesquelles passait le vent de la mer.

Tamaha se dirigea vers un lit de nattes, o elle prit un enfant qu'elle
m'apporta...

--... Mais non! dit-elle, quand elle fut prs de la lampe, je me
trompe, ce n'est pas lui!...

Elle le recoucha sur sa couchette, et elle se mit  examiner d'autres
lits o elle ne trouva point l'enfant qu'elle cherchait. Elle promenait
au bout d'une longue tige sa lampe fumeuse, et n'clairait que de
vieilles femmes peaux-rouges immobiles et rigides, roules dans des
_pareo_ d'un bleu sombre  grandes raies blanches; on les et prises
pour des momies roules dans des draps mortuaires...

Un clair d'inquitude passa dans les yeux velouts de Tamaha:

--Vieille Huahara, dit-elle, o donc est mon fils Atario?...

La vieille Huahara se souleva sur son coude dcharn, et fixa sur nous
son regard effar par le rveil:

--Ton fils n'est plus avec nous, Tamaha, dit-elle; il a t adopt par
ma soeur Tiatiara-honui (Araigne), qui habite  cinq cents pas d'ici,
au bout du bois de cocotiers...





XLII


Nous traversmes encore ce bois dans la nuit noire.

A la case de Tiatiara-honui, mme scne, mme crmonie de rveil,
semblable  une vocation de fantmes.

On veilla un enfant qu'on m'apporta. Le pauvre petit tombait de
sommeil; il tait nu. Je pris sa tte dans mes mains et l'approchai de
la lampe que tenait la vieille _Araigne_, soeur de Huahara. L'enfant,
bloui, fermait les yeux.

--Oui! celui-ci est bien Atario, dit de loin Tamaha qui tait reste 
la porte.

--C'est le fils de mon frre?... lui demandai-je d'une faon qui dut la
remuer jusqu'au fond du coeur.

--Oui, dit-elle, comprenant que la rponse tait solennelle, oui, c'est
le fils de ton frre Rouri!...

La vieille Tiatiara-honui apporta une robe rose pour l'habiller, mais
l'enfant s'tait rendormi entre mes mains; je l'embrassai doucement et
le recouchai sur na natte. Puis je fis signe  Tamaha de me suivre, et
nous reprmes le chemin de Papeete.

Tout cela s'tait pass comme dans un rve. J'avais  peine pris le
temps de le regarder, et cependant ses traits d'enfant s'taient gravs
dans ma mmoire, de mme que, la nuit, une image trs vive, qu'on a
perue un instant, persiste et reparat encore, aprs qu'on a ferm les
yeux.

J'tais singulirement troubl, et mes ides taient bouleverses;
j'avais perdu toute conscience du temps et de l'heure qu'il pouvait bien
tre.  Je tremblais de voir se lever le jour et d'arriver juste  temps
pour le dpart du _Rendeer_ sans pouvoir retourner dans ma chre petite
case, ni mme embrasser Rarahu que peut-tre je ne reverrais plus...





XLIII


Quand nous fmes dehors, Tamaha me demanda:

--Tu reviendras demain?

--Non, dis-je, je pars de grand matin pour la terre de Californie.

Un moment aprs, elle demanda avec timidit:

--Rouri t'avait parl de Tamaha?

Peu  peu Tamaha s'animait en parlant; peu  peu son coeur semblait
s'veiller d'un long sommeil.--Elle n'tait plus la mme crature,
insouciante et silencieuse; elle me questionnait d'une voix mue, sur
celui qu'elle appelait _Rouri_, et m'apparaissait enfin telle que je
l'avais dsire, conservant, avec un grand amour et une tristesse
profonde, le souvenir de mon frre...

Elle avait retenu sur ma famille et mon pays de minutieux dtails que
Rouri lui avait appris; elle savait encore jusqu'au nom d'enfant qu'on
me donnait jadis dans mon foyer chri; elle me le redit en souriant, et
me rappela en mme temps une histoire oublie de ma petite enfance. Je
ne puis dcrire l'effet que me produisirent ce nom et ces souvenirs,
conservs dans la mmoire de cette femme, et rpts l par elle, en
langue polynsienne...

Le ciel s'tait dgag; nous revenions par une nuit magnifique, et les
paysages tahitiens, clairs par la lune, au coeur de la nuit, dans le
grand silence de deux heures du matin, avaient un charme plein
d'enchantement et de mystre.

Je reconduisis Tamaha jusqu' la porte de la case qu'elle habitait 
Papeete.--Sa rsidence habituelle tait la case de sa vieille mre
Hapoto, au district de Taroa, dans l'le de Moorea.

En la quittant, je lui parlai de l'poque probable de mon retour, et
voulus lui faire promettre de se trouver alors  Papeete, avec ses deux
fils.--Tamaha promit par serment, mais, au nom de ses enfants, elle
tait redevenue sombre et bizarre; ses dernires rponses taient
incohrentes ou moqueuses, son coeur s'tait referm; en lui disant
adieu, je la vis telle que je devais la retrouver plus tard,
incomprhensible et sauvage...





XLIV


Il tait environ trois heures quand je rejoignis l'avenue tranquille o
Rarahu m'attendait; on sentait dj dans l'air la fracheur humide du
matin.--Rarahu, qui tait reste assise dans l'obscurit, jeta ses
bras autour de moi quand j'entrai.

Je lui contai cette nuit trange, en la priant de garder pour elle ces
confidences, pour que cette histoire depuis longtemps oublie ne
redevint pas la fable des femmes de Papeete.

C'tait notre dernire nuit... et les incertitudes du retour, et les
distances normes qui allaient nous sparer, jetaient sur toutes choses
un voile d'indicible tristesse... A cet instant des adieux, Rarahu se
montrait sous un jour suave et dlicieux; elle tait bien la petite
pouse de Loti; elle tait doucement touchante dans ses transports
d'amour et de larmes. Tout ce que l'affection pure et dsole, la
tendresse infinie, peuvent inspirer au coeur d'une petite fille
passionne de quinze ans, elle le disait dans sa langue maorie, avec des
expressions sauvages et des images tranges.





XLV


Les premires lueurs indcises du jour vinrent m'veiller aprs quelques
moments de sommeil.

Dans cette confusion, dans cette angoisse inexplique, qui est
particulire au rveil, je retrouvai mles ces ides: le dpart,
quitter l'le dlicieuse, abandonner pour toujours ma case sous les
grands arbres, et ma pauvre petite amie sauvage,--et puis, Tamaha et
ses fils,--ces nouveaux personnages  peine  entrevus la nuit, et qui
venaient encore,  la dernire heure, m'attacher  ce pays par des liens
nouveaux...

La triste lueur blanche du matin filtrait par mes fentres ouvertes...
Je contemplai un instant Rarahu endormie, et puis je l'veillai en
l'embrassant:

--... Ah! oui, Loti, dit-elle... c'est le jour, tu me rveilles, et il
faut partir.

Rarahu fit sa toilette en pleurant; elle passa sa plus belle tunique;
elle mit sur sa tte sa couronne fane et son _tiar_ de la veille, en
faisant le serment que jusqu' mon retour elle n'en aurait pas d'autres.

J'entr'ouvris la porte du jardin; je jetai un coup d'oeil d'adieu  nos
arbres,  nos fouillis de plantes; j'arrachai une branche de mimosas,
une touffe de pervenches roses,--et le chat nous suivit en miaulant,
comme jadis il nous suivait au ruisseau d'Apir...

Au jour naissant, ma petite pouse sauvage et moi, en nous donnant la
main, nous descendmes tristement  la plage, pour la dernire fois.

L, il y avait dj assistance nombreuse et silencieuse; toutes les
filles de la reine, toutes les jeunes femmes de Papeete, auxquelles le
_Rendeer_ enlevait des amis ou des amants, taient assises  terre;
quelques-unes pleuraient; les autres, immobiles, nous regardaient venir.

Rarahu s'assit au milieu d'elles sans verser une larme,--et le dernier
canot du _Rendeer_ m'emporta  bord...


Vers huit heures, le _Rendeer_ leva l'ancre au son du fifre.

Alors je vis Tamaha, qui, elle aussi, descendait  la plage pour me
voir partir, comme, douze ans auparavant, elle tait venue,  dix-sept
ans, voir partir Rouri qui ne revint plus.

Elle aperut Rarahu et s'assit prs d'elle.

C'tait une belle matine d'Ocanie, tide et tranquille; il n'y avait
pas un souffle dans l'atmosphre; cependant des nuages lourds
s'amoncelaient tout en haut dans les montagnes; ils formaient un grand
dme d'obscurit, au-dessous duquel le soleil du matin clairait en
plein la plage d'Ocanie, les cocotiers verts et les jeunes femmes en
robes blanches.

L'heure du dpart apportait son charme de tristesse  ce grand tableau
qui allait disparatre.





XLVI


Quand le groupe des Tahitiennes ne fut plus qu'une masse confuse, la
case abandonne de mon frre Rouri fut encore longtemps visible au bord
de la mer, et mes yeux restrent fixs sur ce point perdu dans les
arbres.

Les nuages qui couvraient les montagnes descendaient rapidement sur
Tahiti; ils s'abaissrent comme un rideau immense, sous lequel l'le
entire fut bientt enveloppe.--La pointe aigu du morne de Fataoua
parut encore dans une dchirure du ciel, et puis tout se perdit dans les
paisses masses sombres; un grand vent aliz se leva sur la mer, qui
devint verte et houleuse, et la pluie d'orage commena  tomber.

Alors je descendis tout au fond du _Rendeer_, dans ma cabine obscure; je
me jetai sur ma couchette de marin, en me couvrant du pareo bleu,
dchir par les pines des bois, que Rarahu portait autrefois pour
vtement dans son district d'Apir... Et tout le jour, je restai l
tendu,  ce bruit monotone d'un navire qui roule et qui marche,  ce
bruit triste des lames qui venaient l'une aprs l'autre battre la
muraille sourde du _Rendeer-... Tout le jour, plong dans cette sorte de
mditation triste, qui n'est ni la veille ni le sommeil, et o venaient
se confondre des tableaux d'Ocanie et des souvenirs lointains de mon
enfance.

Dans le demi-jour verdtre qui filtrait de la mer,  travers la lentille
paisse de mon sabord, se dessinaient les objets singuliers pars dans
ma chambre,--les coiffures de chefs ocaniens, les images
embryonnaires du dieu des Maoris, les idoles grimaantes, les branches
de palmier, les branches de corail, les branches quelconques arraches,
 la dernire heure, aux arbres de notre jardin, des couronnes fltries
et encore embaumes, de Rarahu ou d'Ariita,--et le dernier bouquet de
pervenches roses, coup  la porte de notre demeure.





XLVII


Un peu aprs le coucher du soleil, je devais prendre le quart, et je
montai sur la passerelle. Le grand air vif, la brise qui me fouettait le
visage, me ramenrent aux notions prcises de la vie relle, au
sentiment complet du dpart.

Celui que je remplaais pour le service de nuit, c'tait John B..., mon
cher frre John, dont l'affection douce et profonde tait depuis
longtemps mon grand recours dans les douleurs de la vie:

--Deux terres en vue, Harry, me dit John, en me _rendant le quart_;
elles sont l-bas derrire nous; et je n'ai pas besoin de te les nommer,
tu les connais...

Deux silhouettes lointaines, deux nuages  peine visibles  l'horizon:
l'le de Tahiti, et l'le de Moorea...


John resta prs de moi jusqu' une heure avance de la soire; je lui
contai ma soire de la veille, il savait seulement que j'avais fait la
nuit une longue course, que je lui cachais quelque chose de triste et
d'inattendu. J'avais perdu l'habitude des larmes, mais depuis la veille
j'avais besoin de pleurer; dans l'obscurit du banc de quart, personne
ne le vit que mon frre John: auprs de lui je pleurai l comme un
enfant.

La mer tait grosse, et le vent nous poussait rudement dans la nuit
noire. C'tait comme un rveil, un retour au dur mtier des marins,
aprs une anne d'un rve nervant et dlicieux, dans l'le la plus
voluptueuse de la terre...


...Deux silhouettes lointaines, deux nuages  peine visibles 
l'horizon: l'le de Tahiti et l'le de Moorea...

L'le de Tahiti, o Rarahu veille  cette heure en pleurant dans ma case
dserte,--dans ma chre petite case que battent la pluie et le vent de
la nuit,--et l'le de Moorea qu'habite Taamari, l'enfant qui a "le
front et les yeux de mon frre..."

Cet enfant qui est le fils an de la famille, qui ressemble  mon frre
Georges, quelque chose trange! c'est un petit sauvage, il s'appelle
Taamari; le foyer de la patrie lui sera toujours inconnu, et ma vieille
mre ne le verra jamais. Pourtant cette pense me cause une tristesse
douce, presque une impression consolante. Au moins, tout ce qui tait
Georges n'est pas fini, n'est pas mort avec lui...

Moi aussi, qui serai bientt peut-tre fauch par la mort dans quelque
pays lointain, jet dans le nant ou l'ternit, moi aussi, j'aimerais
revivre  Tahiti, revivre dans un enfant qui serait encore moi-mme, qui
serait mon sang ml  celui de Rarahu; je trouverais une joie trange
dans l'existence de ce lien suprme et mystrieux entre elle et moi,
dans l'existence d'un enfant maori, qui serait nous deux fondus dans une
mme crature...

Je ne croyais pas tant l'aimer, la pauvre petite. Je lui suis attach
d'une manire irrsistible et pour toujours; c'est maintenant surtout
que j'en ai conscience. Mon Dieu, que j'aimais ce pays d'Ocanie!  J'ai
deux patries maintenant, bien loignes l'une de l'autre, il est vrai;-
-mais je reviendrai dans celle-ci que je viens de quitter, et peut-tre
y finirai-je ma vie...





TROSIME PARTIE


I


Vingt jours plus tard, le _Rendeer_ fit  Honolulu, capitale des les
Sandwich, une relche fort gaie qui dura deux mois.

L, c'tait la race maorie arrive dj  un degr de civilisation
relative plus avanc qu' Tahiti.

Toute une cour trs luxueuse; un roi lpreux et dor; des ftes 
l'europenne, des ministres et des gnraux empanachs et lgrement
grotesques; tout un personnel drle, repoussoir multiple sur lequel se
dtachait la figure gracieuse de la reine Emma. Des dames de la suite
trs lgantes et pares. Des jeunes filles du mme sang que Rarahu
transformes en _misses_; des jeunes filles qui avaient son type, son
air un peu sauvage et ses grands cheveux,--mais qui faisaient venir de
France, par la voie des paquebots du Japon, leurs gants  plusieurs
boutons et leurs toilettes parisiennes.

Honolulu, une grande ville avec des tramways, un bizarre mlange de
population; des Hawaens tatous dans les rues, des commerants
amricains et des marchands chinois.

Un beau pays, une belle nature; une belle vgtation, rappelant de loin
celle de Tahiti, mais moins frache et moins puissante pourtant que
celle de l'le aux valles profondes et aux grandes fougres.

Encore la langue maorie, ou plutt un idiome dur, issu de la mme
origine; quelques mots cependant taient les mmes, et les indignes me
comprenaient encore. Je me sentis l moins loin de l'le chrie, que
plus tard, lorsque je fus sur la cte d'Amrique.





II


A San-Francisco de Californie, notre seconde relche, o nous arrivmes
aprs un mois de traverse, je trouvai cette premire lettre de Rarahu
qui m'attendait. (Elle avait t remise au consulat d'Angleterre par un
btiment amricain charg de nacre, qui avait quitt Tahiti quelques
jours aprs notre dpart.)

A Loti, homme porte-aiguillettes de l'amiral anglais du navire  vapeur
_Rendeer_.

O mon cher petit ami! O ma fleur parfume du soir! mon mal est grand
dans mon coeur de ne plus te voir...

O mon toile du matin! mes yeux se fondent dans les pleurs de ce que tu
ne reviens plus!...

. . . . . . . . . . .

Je te salue par le vrai Dieu, dans la foi chrtienne.

Ta petite amie,

RARAHU.

Je rpondis  Rarahu par une longue lettre, crite dans un tahitien
correct et classique,--qu'un btiment baleinier fut charg de lui
faire parvenir, par l'intermdiaire de la reine Pomar.

Je lui donnais l'assurance de mon retour pour les derniers mois de
l'anne, et la priais d'en informer Tamaha, en lui rappelant les
serments.





III

HORS-D'OEUVRE CHINOIS


Un souvenir saugrenu, qui n'a rien de commun avec ce qui prcde, encore
moins avec ce qui va suivre,--qui n'a avec cette histoire qu'un simple
lien chronologique, un rapport de dates:


La scne se passait  minuit,--en mai 1873,--dans un thtre du
quartier chinois de San-Francisco de Californie.

Vtus de costumes de circonstance, William et moi, nous avions gravement
pris place au parterre. Acteurs, spectateurs, machinistes,--tout le
monde tait chinois, except nous.

On tait  un moment pathtique d'un grand drame lyrique que nous ne
comprenions point. Les dames des galeries cachaient derrire leurs
ventails leurs tout petits yeux retrousss en amande, et minaudaient
sous le coup de leur motion comme des figurines de potiches. Les
artistes, revtus de costumes de l'poque des dynasties teintes,
poussaient des hurlements surprenants, inimaginables, avec des voix de
chats de gouttires;--l'orchestre, compos de gongs et de guitares,
faisait entendre des sons extravagants, des accords inous.

Effet de nuit. Les lumires taient baisses.--Devant nous, le public
du parterre,--un alignement de ttes rases, ornes d'impayables
queues que terminaient des tresses de soie.

Il nous vint une ide satanique,--dont l'excution rapide fut
favorise par la disposition des siges, l'obscurit, la tension des
esprits: attacher les queues deux  deux, et dguerpir...

O Confucius!...





IV


... La Californie, Quadra et Vancouver, l'Amrique russe... Six mois
d'expditions et d'aventures qui ne tiennent en rien  cette histoire.

Dans ces pays, on se sentait plus prs de l'Europe et dj bien loin de
l'Ocanie.

Tout ce pass tahitien semblait un rve, un rve auprs duquel la
ralit prsente n'intressait plus.

En septembre il fut fortement question de rentrer en Europe par
l'Australie et le Japon; "l'amiral  cheveux blancs" voulait traverser
l'ocan Pacifique dans l'hmisphre nord, en laissant  d'effroyables
distances dans le sud _l'le dlicieuse_.

Je ne pouvais rien contre ce projet, qui me mettait l'angoisse au
coeur... Rarahu avait d m'crire plusieurs lettres, mais la vie errante
que nous menions sur les ctes d'Amrique les empchait de me parvenir,
et je ne recevais plus rien d'elle...





V


... Dix mois ont pass.

Le _Rendeer_, parti le 1er novembre de San-Francisco, se dirige  toute
vitesse vers le sud. Il s'est engag depuis deux jours dans cette zone
qui spare les rgions tempres des rgions chaudes, et qui s'appelle:
_zone des calmes tropicaux_.

Hier, c'tait un calme morne, avec un ciel gris qui rappelait encore les
rgions tempres; l'air tait froid, un rideau de nuages immobiles et
tout d'une pice nous voilait le soleil.

Ce matin nous avons pass le tropique, et la mise en scne a brusquement
chang; c'est bien ce ciel tonnamment pur, cet air vif, tide,
dlicieux, de la rgion des alizs, et cette mer si bleue, asile des
poissons volants et des dorades.

Les plans sont changs, nous revenons en Europe par le sud de
l'Amrique, le cap Horn et l'ocan Atlantique; Tahiti est sur notre
route dans le Pacifique, et l'amiral a dcid qu'il s'y arrterait en
passant. Ce sera peu, rien qu'une relche de quelques jours, quand
aprs, tout sera fini pour jamais; mais quel bonheur d'arriver, surtout
aprs avoir craint de ne pas revenir!...

... J'tais accoud sur les bastingages, regardant la mer. Le vieux
docteur du _Rendeer_ s'approcha de moi, en me frappant doucement sur
l'paule:

--Eh bien, Loti, dit-il, je sais bien  quoi vous rvez: nous y serons
bientt, dans votre le, et mme nous allons si vite que ce sont, je
pense, vos amies tahitiennes qui nous tirent  elles...!

--Il est incontestable, docteur, rpondis-je, que si elles s'y
mettaient toutes...





VI


26 novembre 1873.


En mer.--Nous avons pass hier par un grand vent au milieu des les
Pomotous.

La brise tropicale souffle avec force, le ciel est nuageux.

A midi, la terre (Tahiti) par bbord devant.

C'est John qui l'a vue le premier; une forme indcise au milieu des
nuages: la pointe de Faaa.

Quelques minutes plus tard, les pics de Moorea se dessinent par tribord,
au-dessus d'une panne transparente.

Les poissons volants se lvent par centaines.

_L'le dlicieuse_ est l tout prs... Impression singulire, qui ne
peut se traduire...

Cependant la brise apporte dj les parfums tahitiens, des bouffes
d'orangers et de gardnias en fleurs.

Une masse norme de nuages pse sur toute l'le. On commence 
distinguer sous ce rideau sombre la verdure et les cocotiers. Les
montagnes dfilent rapidement: Papenoo, le grand morne de Mahna,
Fataoua, et puis la pointe Vnus, Fare-Ute, et la baie de Papeete.

J'avais peur d'une dsillusion, mais l'aspect de Papeete est enchanteur.
Toute cette verdure dore fait de loin un effet magique au soleil du
soir.

Il est sept heures quand nous arrivons au mouillage: personne sur la
plage,  nous regarder arriver. Quand je mets pied  terre il fait
nuit...

On est comme enivr de ce parfum tahitien qui se condense le soir sous
le feuillage pais... Cette ombre est enchanteresse. C'est un bonheur
trange de se retrouver dans ce pays...

... Je prends l'avenue qui mne au palais. Ce soir elle est dserte. Les
bouaros l'ont jonche de leurs grandes fleurs jaune ple et de leurs
feuilles mortes. Il fait sous ces arbres une obscurit profonde. Une
tristesse inquite, sans cause connue, me pntre peu  peu au milieu de
ce silence inattendu; on dirait que ce pays est mort...

J'approche de l'habitation de Pomar... Les filles de la reine sont l,
assises et silencieuses. Quel caprice bizarre a retenu l ces cratures
indolentes, qui en d'autres temps fussent venues joyeusement au-devant
de nous... Cependant elles se sont pares; elles ont mis de longues
tuniques blanches, et des fleurs dans leurs cheveux; elles attendent.

Une jeune femme qui se tient debout  l'cart, une forme plus svelte que
les autres, attire mon regard, et instinctivement je me dirige vers
elle.

--_Aue! Loti!_... dit-elle en me serrant de toutes ses forces dans ses
bras...

Et je rencontre dans l'obscurit les joues douces et les lvres fraches
de Rarahu...





VII


Rarahu et moi, nous passmes la soire  errer sans but dans les avenues
de Papeete ou dans les jardins de la reine; tantt nous marchions au
hasard dans les alles qui se prsentaient  nous; tantt nous nous
tendions sur l'herbe odorante, dans les fouillis pais des plantes...
Il est de ces heures d'ivresse qui passent et qu'on se rappelle ensuite
toute une vie;--ivresses du coeur, ivresses des sens sur lesquelles la
nature d'Ocanie jetait son charme indfinissable, et son trange
prestige.

Et pourtant nous tions tristes, tous deux, au milieu de ce bonheur de
nous revoir; tous deux nous sentions que c'tait la fin, que bientt nos
destines seraient spares pour jamais...

Rarahu avait chang; dans l'obscurit, je la sentais plus frle, et la
petite toux si redoute sortait souvent de sa poitrine. Le lendemain, au
jour, je vis sa figure plus ple et plus accentue; elle avait prs de
seize ans; elle tait toujours adorablement jeune et enfant; seulement
elle avait pris plus que jamais ce quelque chose qu'en Europe on est
convenu d'appeler _distinction_, elle avait dans sa petite physionomie
sauvage une distinction fine et suprme. Il semblait que son visage et
pris ce charme ultra-terrestre de ceux qui vont mourir...

Par une fantaisie bien inattendue, elle s'tait fait admettre au nombre
des suivantes du palais; elle avait prcisment demand d'tre au
service d'Ariita,  laquelle elle appartenait en ce moment, et qui
s'tait prise  beaucoup l'aimer. Dans ce milieu, elle avait puis
certaines notions de la vie des femmes europennes; elle avait appris,
surtout  mon intention, l'anglais qu'elle commenait presque  savoir;
elle le parlait avec un petit accent singulier, enfantin et naf; sa
voix semblait plus douce encore dans ces mots inusits, dont elle ne
pouvait pas prononcer les syllabes dures.

C'tait bizarre d'entendre ces phrases de la langue anglaise sortir de
la bouche de Rarahu; je l'coutais avec tonnement, il semblait que ce
ft une autre femme...

Nous passmes tous deux, en nous donnant la main comme autrefois, dans
la grande rue qui jadis tait pleine de mouvement et d'animation.

Mais, ce soir, plus de chants, plus de couronnes tales sous les
vrandas. L mme tout tait dsert. Je ne sais quel vent de tristesse,
depuis notre dpart, avait souffl sur Tahiti...


C'tait jour de rception chez le gouverneur franais; nous nous
approchmes de sa demeure. Par les fentres ouvertes, on plongeait dans
les salons clairs; il y avait l tous mes camarades du _Rendeer_, et
toutes les femmes de la cour; la reine Pomar, la reine Mo, et la
princesse Ariita. On se demanda plus d'une fois sans doute: "O donc
est Harry Grant?..." Et Ariita put rpondre avec son sourire
tranquille:

--Il est certainement avec Rarahu, qui est maintenant ma suivante pour
rire, et qui l'attendait depuis le coucher du soleil devant le jardin de
la reine.

Le fait est que Loti tait avec Rarahu, et que pour l'instant le reste
n'existait plus pour lui...


Une petite crature qu'on tenait sur les genoux dans le coin le plus
tranquille du salon, m'avait seule aperu et reconnu; sa voix d'enfant,
dj bien affaiblie et presque mourante, cria:

--_Ia ora na, Loti!_ (Je te salue, Loti!)

C'tait la petite princesse Pomar V, la fille adore de la vieille
reine.

J'embrassai par la fentre sa petite main qu'elle me tendait, et
l'incident passa inaperu du public...

Nous continumes  errer tous deux; nous n'avions plus de gte o nous
retirer ensemble; Rarahu tait influence comme moi par la tristesse des
choses, le silence et la nuit.

A minuit elle voulut rentrer au palais, pour faire son service auprs de
la reine et d'Ariita. Nous ouvrmes sans bruit la barrire du jardin et
nous avanmes avec prcaution pour examiner les lieux. C'est qu'il
fallait viter les regards du vieil Ariifait, le mari de la reine, qui
rde souvent le soir sous les vrandas de ses domaines.

Le palais s'levait isol, au fond du vaste enclos; sa masse blanche se
dessinait clairement  la faible clart des toiles; on n'entendait
nulle part aucun bruit. Au milieu de ce silence, le palais de Pomar
prenait ce mme aspect qu'il avait autrefois, quand je le voyais dans
mes rves d'enfance. Tout tait endormi  l'entour; Rarahu, rassure,
monta par le grand perron, en me disant adieu.

Je descendis  la plage, prendre mon canot pour rentrer  bord; tout ce
pays me semblait ce soir-l d'une tristesse dsole.

Pourtant c'tait une belle nuit tahitienne, et les toiles australes
resplendissaient...





VIII


Le lendemain Rarahu quitta le service d'Ariita qui ne s'y opposa point.

Notre case sous les grands cocotiers, qui tait reste dserte en mon
absence, se rouvrit pour nous. Le jardin tait plus fouillis que jamais,
et tout envahi par les herbes folles et les goyaviers; les pervenches
roses avaient pouss et fleuri jusque dans notre chambre... Nous
reprmes possession du logis abandonn avec une joie triste. Rarahu y
rapporta son vieux chat fidle, qui tait demeur son meilleur ami et
qui s'y retrouva en pays connu.... Et tout fut encore comme aux anciens
jours...





IX


Les oiseaux commands par la petite princesse m'avaient donn la plus
grande peine en route, la plus grande peine que des oiseaux puissent
donner.--Une vingtaine survivaient, sur trente qu'ils avaient t
d'abord, encore se trouvaient-ils trs fatigus de leur traverse,--
une vingtaine de petits tres dpeigns, gluants, piteux, qui avaient
t autrefois des pinsons, des linottes et des chardonnerets.--
Cependant ils furent agrs par l'enfant malade, dont les grands yeux
noirs s'clairrent  leur vue d'une joie trs vive.

--_Mea maitai!_ (C'est bien, dit-elle, c'est bien, Loti!)

Les oiseaux avaient conserv un de leurs plus grands charmes;--
dplums, souffreteux, ils chantaient tout de mme,--et la petite
reine les coutait avec ravissement.





X

Papeete, 28 novembre 1873.


A sept heures du matin,--heure dlicieuse entre toutes dans les pays
du soleil,--j'attendais, dans le jardin de la reine, Tamaha,  qui
j'avais fait donner rendez-vous.

De l'avis mme de Rarahu, Tamaha tait une incomprhensible crature
qu'elle avait  peine pu voir depuis mon dpart et qui ne lui avait
jamais donn que des rponses vagues ou incohrentes au sujet des
enfants de Rouri.

A l'heure dite, Tamaha parut en souriant, et vint s'asseoir prs de
moi. Pour la premire fois je voyais en plein jour cette femme qui,
l'anne prcdente, m'tait apparue d'une manire  moiti fantastique,
la nuit, et  l'instant du dpart.

--Me voici, Loti, dit-elle,--en allant au-devant de mes premires
questions,--mais mon fils Taamari n'est pas avec moi; deux fois
j'avais charg le chef de son district de l'amener ici; mais il a peur
de la mer, et il a refus de venir. Atario, lui, n'est plus  Tahiti; la
vieille Huahara l'a fait partir pour l'le de Raiata, o une de ses
soeurs dsirait un fils.

Je me heurtais encore contre l'impossible,--contre l'inertie et les
inexplicables bizarreries du caractre maori.

Tamaha souriait.--Je sentais qu'aucun reproche, aucune supplication
ne la toucheraient plus. Je savais que ni prires, ni menaces, ni
intervention de la reine ne pourraient obtenir que dans des dlais si
courts on me ft venir de si loin cet enfant que je voulais connatre.
Et je ne pouvais prendre mon parti de m'loigner pour toujours sans
l'avoir vu.

--Tamaha, dis-je aprs un moment de rflexion silencieuse, nous allons
partir ensemble pour l'le de Moorea. Tu ne peux pas refuser au frre de
Rouri de l'accompagner dans son voyage chez ta vieille mre, pour lui
montrer ton fils.

Et pourtant j'tais bien avare de ces quelques jours derniers passs 
Papeete, bien jaloux de ces dernires heures d'amour et d'trange
bonheur...





XI


Papeete, 29 novembre.

Encore le chant rapide, et le bruit et la frnsie de la _upa-upa_;
encore la foule des Tahitiennes devant le palais de Pomar; une dernire
grande fte au clair des toiles comme autrefois.

Assis sous la vranda de la reine, je tenais dans ma main la main
amaigrie de Rarahu, qui portait dans ses cheveux une profusion inusite
de fleurs et de feuillage. Prs de nous tait assise Tamaha, qui nous
contait sa vie d'autrefois, sa vie avec Rouri. Elle avait ses heures de
souvenir et de douce sensibilit; elle avait vers des larmes vraies, en
reconnaissant certain pareo bleu,--pauvre relique du pass que mon
frre avait jadis rapporte au foyer, et que moi j'avais trouv plaisir
 ramener en Ocanie.

Notre voyage  Moorea tait dcid en principe; il n'y avait plus que
les difficults matrielles qui en retardaient l'excution.





XII


1er dcembre 1873.

Le dpart pour Moorea s'organisa de grand matin sur la plage.

Le chef Tatari, qui rejoignait son le, donnait passage  Tamaha et 
moi sur la recommandation de la reine.--Il emmenait aussi deux jeunes
hommes de son district, et deux petites filles qui tenaient des chats en
laisse. Ce fut en face mme de la case abandonne de Rouri que nous
vnmes nous embarquer; le hasard avait amen ce rapprochement.

Ce n'tait pas sans grand'peine que ce voyage avait pu s'arranger,
l'amiral ne comprenait point quelle nouvelle fantaisie me prenait
d'aller courir dans cette le de Moorea, et, en raison du peu de temps
que le _Rendeer_ devait passer  Papeete, il m'avait pendant deux jours
refus l'autorisation de partir. De plus, les vents rgnants rendaient
les communications difficiles entre les deux pays, et la date de mon
retour  Tahiti restait problmatique.


On mettait  l'eau la baleinire de Tatari; les passagers apportaient
leur lger bagage et prenaient gament cong de leurs amis; nous allions
partir.

A la dernire minute, Tamaha, changeant brusquement d'ide, refusa de
me suivre; elle alla s'appuyer contre la case de Rouri, et, cachant sa
tte dans ses mains, elle se mit  pleurer.

Ni mes prires, ni les conseils de Tatari ne purent rien contre la
dcision inattendue de cette femme, et force nous fut de nous loigner
sans elle.





XIII


La traverse dura prs de quatre heures; au large, le vent tait fort et
la mer grosse, la baleinire se remplit d'eau.

Les deux chats passagers, fatigus de crier, s'taient couchs tout
mouills auprs des deux petites filles, qui ne donnaient plus signe de
vie.

Tout tremps, nous abordmes loin du point que nous voulions atteindre,
dans une baie voisine du district de Papetoa,--pays sauvage et
enchanteur, o nous tirmes la baleinire au sec sur le corail.


Il y avait trs loin, de ce lieu au district de Mataveri qu'habitaient
les parents de Tamaha et le fils de mon frre.

Le chef Tauro me donna pour guide son fils Tatari, et nous partmes
tous deux par un sentier  peine visible, sous une vote admirable de
palmiers et de pandanus.


De loin en loin nous traversions des villages btis sous bois, o les
indignes assis  l'ombre, immobiles et rveurs comme toujours, nous
regardaient passer.--Des jeunes filles se dtachaient des groupes, et
venaient en riant nous offrir des cocos ouverts et de l'eau frache.

A mi-chemin, nous fmes halte chez le vieux chef Tarapa, du district de
Tharosa. C'tait un grave vieillard  cheveux blancs, qui vint au-
devant de nous appuy sur l'paule d'une petite fille dlicieusement
jolie.

Jadis il avait vu l'Europe et la cour du roi Louis-Philippe. Il nous
conta ses impressions d'alors et ses tonnements; on et cru entendre le
vieux Chactas contant aux Natchez sa visite au Roi-Soleil.





XIV


Vers trois heures de l'aprs-midi, je fis mes adieux au chef Tarapa, et
continuai ma route.

Nous marchmes encore une heure environ, dans des sentiers sablonneux,
sur des terrains que Tatari me dit appartenir  la reine Pomar.

Puis nous arrivmes  une baie admirable, o des milliers de cocotiers
balanaient leur tte au vent de la mer.

On se sentait sous ces grands arbres aussi crass, aussi infime, qu'un
insecte microscopique circulant sous de grands roseaux.--Toutes ces
hautes tiges grles taient, comme le sol, d'une monotone couleur de
cendre; et, de loin en loin, un pandanus ou un laurier-rose charg de
fleurs jetait une nuance clatante sous cette immense colonnade grise.-
-La terre nue tait seme de dbris de madrpores, de palmes
dessches, de feuilles mortes.--La mer, d'un bleu fonc, dferlait
sur une plage de coraux briss d'une blancheur de neige;  l'horizon
apparaissait Tahiti,  demi perdu dans la vapeur, baign dans la grande
lumire tropicale.

Le vent sifflait tristement l-dessous, comme parmi des tuyaux d'orgues
gigantesques; ma tte s'emplissait de penses sombres, d'impressions
tranges,--et ces souvenirs de mon frre, que j'tais venu l
invoquer, revivaient comme ceux de mon enfance,  travers la nuit du
pass...





XV


--Voici, dit Tatari, les personnes de la famille de Tamaha; l'enfant
que tu cherches doit tre l, ainsi que sa vieille grand'mre Hapoto.

Nous apercevions en effet devant nous un groupe d'indignes assis 
l'ombre; c'taient des enfants et des femmes dont les silhouettes
obscures se profilaient sur la mer tincelante.

Mon coeur battait fort en approchant d'eux,  la pense que j'allais
voir cet enfant inconnu, dj aim,-pauvre petit sauvage, li  moi-
mme par les puissants liens du sang.

--Celui-ci est Loti, le frre de Rouri,--celle-ci est Hapoto, la
mre de Tamaha, dit Tatari en me montrant une vieille femme qui me
tendit sa main tatoue.

--Et voici Taamari, continua-t-il, en dsignant un enfant qui tait
assis  mes pieds.

J'avais pris dans mes bras avec amour cet enfant de mon frre;--je le
regardais, cherchant  reconnatre en lui les traits dj lointains de
Rouri. C'tait un dlicieux enfant, mais je retrouvais dans sa figure
ronde les traits seuls de sa mre, le regard noir et velout de Tamaha.

Il me semblait bien jeune aussi: dans ce pays, o les hommes et les
plantes poussent si vite, j'attendais un grand garon de treize ans, au
regard profond comme celui de Georges, et pour la premire fois un doute
amrement triste me traversa l'esprit...





XVI


Vrifier l'poque de la naissance de Taamari tait chose difficile,--
et j'interrogeai inutilement les femmes. L-bas o les saisons passent
inaperues, dans un ternel t, la notion des dates est incomplte,--
et les annes se comptent  peine.


--Cependant, dit Hapoto, on avait remis au chef des crits qui taient
comme les actes de naissance de tous les enfants de la famille,--et
ces papiers taient conservs dans le _farehau_ du district.

Une jeune fille,  ma prire, partit pour les chercher, au village de
Tehapeu, en demandant deux heures pour aller et revenir.


Ce site o nous tions avait quelque chose de magnifique et de terrible;
rien dans les pays d'Europe ne peut faire concevoir l'ide de ces
paysages de la Polynsie; ces splendeurs et cette tristesse ont t
cres pour d'autres imaginations que les ntres.

Derrire nous, les grands pics s'lanaient dans le ciel clair et
profond. Dans toute l'tendue de cette baie, dploye en cercle immense,
les cocotiers s'agitaient sur leurs grandes tiges; la puissante lumire
tropicale tincelait partout.--Le vent du large soufflait avec
violence, les feuilles mortes voltigeaient en tourbillons; la mer et le
corail faisaient grand bruit...


J'examinai ces gens qui m'entouraient; ils me semblaient diffrents de
ceux de Tahiti; leurs figures graves avaient une expression plus
sauvage.

L'esprit s'endort avec l'habitude des voyages; on se fait  tout,--aux
sites exotiques les plus singuliers, comme aux visages les plus extra-
ordinaires. A certaines heures pourtant, quand l'esprit s'veille et se
retrouve lui-mme, on est frapp tout  coup de l'tranget de ce qui
vous entoure.

Je regardais ces indignes comme des inconnus,--pntr pour la
premire fois des diffrences radicales de nos races, de nos ides et de
nos impressions; bien que je fusse vtu comme eux, et que je comprisse
leur langage, j'tais isol au milieu d'eux tous, autant que dans l'le
du monde la plus dserte.

Je sentais lourdement l'effroyable distance qui me sparait de ce petit
coin de la terre qui  est le mien, l'immensit de la mer, et ma profonde
solitude...

Je regardai Taamari et l'appelai prs de moi: il appuya familirement
sur mes genoux sa petite tte brune. Et je pensai  mon frre Georges
qui dormait  cette heure, du sommeil ternel, couch dans les
profondeurs de la mer, l-bas, sur la cte lointaine du Bengale.--Cet
enfant tait son fils, et une famille issue de notre sang se
perptuerait dans ces les perdues...

--Loti, dit en se levant la vieille Hapoto, viens te reposer dans ma
case, qui est  cinq cents pas d'ici sur l'autre plage. Tu y trouveras
de quoi manger et dormir; tu y verras mon fils Tharo, et vous
conviendrez ensemble des moyens de retourner  Tahiti, avec cet enfant
que tu veux emmener.





XVII


La case de la vieille Hapoto tait  quelques pas de la mer; c'tait la
classique case maorie, avec les vieux pavs de galets noirs, la muraille
 jours, et le toit de pandanus, repaire des scorpions et des cents-
pieds.--Des pices de bois massives soutenaient de grands lits d'une
forme antique, dont les rideaux taient faits de l'corce distendue et
assouplie du mrier  papier.--Une table grossire composait, avec ces
lits primitifs, tout l'ameublement du logis; mais sur cette table tait
pose une Bible tahitienne, qui venait rappeler au visiteur que la
religion du Christ tait en honneur dans cette chaumire perdue.


Tharo, le frre de Tamaha, tait un homme de vingt-cinq ans,  la
figure intelligente et douce; il avait conserv de mon frre un souvenir
ml de respect et d'affection, et me reut avec joie.

Il avait  sa disposition la baleinire du chef du district, et nous
convnmes de repartir pour Tahiti ds que le vent et l'tat de la mer
nous le permettraient.

J'avais dit que j'tais habitu  la nourriture indigne, et que je me
contenterais comme le reste de la famille des fruits de l'arbre--pain.
Mais la vieille Hapoto avait ordonn de grands prparatifs pour mon
repas du soir, qui devait tre un festin. On poursuivit plusieurs poules
pour les trangler, et on alluma sur l'herbe un grand feu, destin 
cuire pour moi le _feii_ et les fruits de l'arbre--pain.





XVIII


Cependant le temps s'coulait lentement. Il fallait plus d'une heure
encore avant que la jeune fille qui tait alle chercher les actes de
naissance des enfants de Tamaha pt revenir.

En l'attendant, je fis au bord de la mer, avec mes nouveaux amis, une
promenade qui m'a laiss un souvenir fantastique comme celui d'un rve.

Depuis cet endroit jusqu'au district d'Afareahitu vers lequel nous nous
dirigions, le pays n'est plus qu'une troite bande de terrain, longue et
sinueuse, resserre entre la mer et les mornes  pic,--au flanc
desquels sont accroches d'impntrables forts.

Autour de moi, tout semblait de plus en plus s'assombrir. Le soir,
l'isolement, la tristesse inquite qui me pntrait, prtaient  ces
paysages quelque chose de dsol.

C'taient toujours des cocotiers, des lauriers-roses en fleurs et des
pandanus, tout cela tonnamment haut et frle, et courb par le vent.
Les longues tiges des palmiers, penches en tous sens, portaient  et
l des touffes de lichen qui pendaient comme des chevelures grises.--
Et puis, sous nos pieds, toujours cette mme terre nue et cendre,
crible de trous de crabes.

Le sentier que nous suivions semblait abandonn: les crabes bleus
avaient tout envahi; ils fuyaient devant nous, avec ce bruit particulier
qu'ils font le soir.--La montagne tait dj pleine d'ombres.

Le grand Tharo marchait prs de moi, rveur et silencieux comme un
Maori, et je tenais par la main l'enfant de mon frre.

De temps  autre, la voix douce de Taamari s'levait au milieu de tous
les grands bruits monotones de la nature; ses questions d'enfant taient
incohrentes et singulires.--J'entendais cependant sans difficult le
langage de ce petit tre, que bien des gens qui parlent  Tahiti le
_dialecte de la plage_ n'eussent pas compris; il parlait la vieille
langue maorie  peu prs pure.


Nous vmes poindre sur la mer une pirogue voile, qui revenait
imprudemment de Tahiti; elle entra bientt dans les bassins intrieurs
du rcif, presque couche sous ce grand vent aliz.

Il en sortit quelques indignes, deux jeunes filles qui se mirent 
courir toutes mouilles, jetant au vent triste la note inattendue de
leurs clats de rire.

Il en sortit aussi un vieux Chinois en robe noire, qui s'arrta pour
caresser le petit Taamari, et tira de son sac des gteaux qu'il lui
donna.

Cette prvenance de ce vieux pour cet enfant, et son regard, me
donnrent une ide horrible...

Le jour baissait, les cocotiers s'agitaient au-dessus de nos ttes,
secouant sur nous leurs cent-pieds et leurs scorpions.--Il passait des
rafales qui courbaient ces grands arbres comme un champ de roseaux; les
feuilles mortes voltigeaient follement sur la terre nue...

Je fis cette rflexion naturelle, qu'il faudrait sans doute rester
plusieurs jours dans cette le avant qu'il ft possible  une pirogue de
prendre la mer; cela arrive frquemment entre Tahiti et Moorea.--Le
dpart du _Rendeer_ tait fix aux premiers jours de la semaine
suivante; mon absence ne le retarderait pas d'une heure,--et les
derniers moments que j'aurais pu passer avec Rarahu,--les derniers de
la vie, s'envoleraient ainsi loin d'elle.


Quand nous revnmes, la nuit tombait tout  fait.--Je n'avais prvu
cette nuit, ni l'impression sinistre que me causait son approche.

Je commenais  sentir aussi l'engourdissement et la soif de la fivre;
--les impressions si vives de cette journe l'avaient dtermine sans
doute, en mme temps qu'un grand excs de fatigue.

Nous nous assmes devant la case de la vieille Hapoto.

Il y avait l plusieurs jeunes filles couronnes de fleurs, qui taient
venues des cases voisines pour voir le _paoupa_ (l'tranger)--car il
en vient rarement dans ce district.

--Tiens! dit l'une d'elles, en s'approchant de moi,--c'est toi, Mata-
reva!...

Depuis longtemps je n'avais pas entendu prononcer ce nom que Rarahu
m'avait donn jadis et contre lequel avait prvalu celui de Loti.

Elle avait appris ce nom dans le district d'Apir, au bord du ruisseau
de Fataoua, o l'anne prcdente elle m'avait vu.


La nature et toutes choses prenaient pour moi des aspects tranges et
imprvus, sous l'influence de la fivre et de la nuit.--On entendait
dans les bois de la montagne le son plaintif et monotone des fltes de
roseau.

A quelques pas de l, sous un toit de chaume soutenu par des pieux de
bourao, on faisait la cuisine  mon intention.--Le vent balayait
terriblement cette cuisine; des hommes nus, avec de grands cheveux
bouriffs, taient accroupis l, comme des gnomes, autour d'une paisse
fume.--Le mot "Toupapahou!", prononc prs de moi, rsonnait
trangement  mes oreilles...





XIX


Cependant la jeune fille qui avait t envoye chez le chef du district
arriva,--et je pus encore lire  cette dernire lueur du jour les
quelques phrases tahitiennes qui rtablissaient la vrit par des dates:

Ua fanau o Taamari i te Tamaha, Est n le Taamari de la Tamaha, I te
mahana pae no Tiurai 1864... le jour cinq de juillet 1864... Ua fanau o
Atario i te Tamaha. Est n le Atario de la Tamaha, I te mahana piti no
Aote 1865... le jour deux de aot 1865...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
.

Un grand effondrement venait de se faire, un grand vide dans mon coeur,
--et je ne voulais pas voir, je ne voulais pas croire.--Chose
trange, je m'tais attach  l'ide de cette famille tahitienne,--et
ce vide qui se faisait l me causait une douleur mystrieuse et
profonde; c'tait quelque chose comme si mon frre perdu et t plong
plus avant et pour jamais dans le nant; tout ce qui tait lui
s'enfonait dans la nuit, c'tait comme s'il ft mort une seconde fois.
--Et il semblait que ces les fussent devenues subitement dsertes,--
que tout le charme de l'Ocanie ft mort du mme coup, et que rien ne
m'attacht plus  ce pays.

--Es-tu bien sr, disait d'une voix tremblante la mre de Tamaha,--
pauvre vieille femme  moiti sauvage,--es-tu bien sr, Loti, des
choses que tu viens nous dire?...

Je leur affirmai  tous ce mensonge.--Tamaha avait fait ce que fait
plus d'une incomprhensible Tahitienne; aprs le dpart de Rouri, elle
avait pris un autre amant europen; on ne voyage gure, entre le
district de Matavri et Papeete; elle avait pu tromper sa mre, son
frre et ses soeurs, en leur cachant pendant deux ans le dpart de celui
auquel ils l'avaient confie,--aprs quoi elle tait venue le pleurer
 Moorea.--Elle l'avait rellement pleur pourtant, et peut-tre
n'avait-elle aim que lui.

Le petit Taamari tait encore prs de moi, la tte appuye sur mes
genoux.--La vieille Hapoto le tira rudement par le bras.--Elle se
cacha la figure dans ses mains rides et couvertes de tatouages; un peu
aprs, je l'entendis pleurer...





XX


Je restai l longtemps assis, tenant toujours en main les papiers du
chef, et cherchant  rassembler mes ides embrouilles par la fivre.

Je m'tais laiss abuser comme un enfant naf par la parole de cette
femme; je maudissais cette crature, qui m'avait pouss dans cette le
dsole, tandis qu' Tahiti Rarahu m'attendait, et que le temps
irrparable s'envolait pour nous deux.

Les jeunes filles taient toujours l assises, avec leurs couronnes de
gardnias qui rpandaient leur parfum du soir; tous taient immobiles,
la tte tourne vers la fort, groups, comme pour s'unir contre
l'obscurit envahissante, contre la solitude et le voisinage des bois.

Le vent gmissait plus fort, il faisait froid et il faisait nuit...





XXI


Je fis peu d'honneur au souper qui m'tait offert, et, Tharo m'ayant
abandonn son lit, je m'tendis sur les nattes blanches, essayant du
sommeil pour calmer ma tte trouble.

Lui, Tharo, s'engageait  veiller jusqu'au jour, afin que rien ne
retardt notre dpart pour Tahiti, si, vers le matin, le vent venait 
s'apaiser.

La famille prit son repas du soir,--et tous s'tendirent
silencieusement sur leurs lits de chaume, rouls comme des momies
d'gypte dans leurs pareos sombres,--la nuque reposant  l'antique sur
des supports en bois de bambou.

La lampe d'huile de cocotier, tourmente par le vent, ne tarda pas 
mourir, et l'obscurit devint profonde.





XXII


Alors commena une nuit trange, toute remplie de visions fantastiques
et d'pouvante.

Les draperies d'corce de mrier voltigeaient autour de moi avec des
frlements d'ailes de chauves-souris, le terrible vent de la mer passait
sur ma tte. Je tremblais de froid sous mon pareo.--Je sentais toutes
les terreurs, toutes les angoisses des enfants abandonns...

O trouver en franais des mots qui traduisent quelque chose de cette
nuit polynsienne, de ces bruits dsols de la nature,--de ces grands
bois sonores, de cette solitude dans l'immensit de cet ocan,--de ces
forts remplies de sifflements et de rumeurs tranges, peuples de
fantmes;--les Toupapahous de la lgende ocanienne, courant dans les
bois avec des cris lamentables,--des visages bleus,--des dents
aigus et de grandes chevelures...

Vers minuit, j'entendis au dehors un bruit distinct de voix humaines qui
me fit du bien; et puis une main prit doucement la mienne:

C'tait Tharo qui venait voir si j'avais encore la fivre.

Je lui dis que j'avais aussi le dlire par instants, et d'tranges
visions,--et le priai de rester prs de moi. Ces choses sont
familires aux Maoris, et ne les tonnent jamais.

Il garda ma main dans la sienne, et sa prsence apporta du calme  mon
imagination.

Il arriva aussi que, la fivre suivant son cours, j'eus moins froid,--
et finis par m'endormir.





XXIII


A trois heures du matin, Tharo m'veilla.--A ce moment je me crus l-
bas,  Brightbury, couch dans ma chambre d'enfant, sous le toit bni de
la vieille maison paternelle; je crus entendre les vieux tilleuls de la
cour remuer sous ma fentre leurs branches moussues,--et le bruit
familier du ruisseau sous les peupliers...

Mais c'taient les grandes palmes des cocotiers qui se froissaient au
dehors,--et la mer qui rendait sa plainte ternelle sur les rcifs de
corail.

Tharo m'veillait pour partir; le temps s'tait calm, et on apprtait
la pirogue.

Quand je fus dehors, j'en prouvai du bien; mais j'avais la fivre
encore, et la tte me tournait un peu.

Les Maoris allaient et venaient sur la plage, apportant dans l'obscurit
les mts, les voiles et les pagayes.

Je m'tendis, puis, dans l'embarcation, et nous partmes.





XXIV


C'tait une nuit sans lune.--Cependant  la lueur diffuse des toiles
on distinguait nettement les forts suspendues au-dessus de nos ttes,-
-et les tiges blanches des grands cocotiers penchs.

Nous avions pris sous l'impulsion du vent une vitesse imprudente, au
moment de passer en pleine nuit la ceinture des rcifs; les Maoris
exprimaient tout bas leur frayeur, de courir ainsi par mauvais temps
dans l'obscurit.

La pirogue, en effet, toucha plusieurs fois sur le corail. Les
redoutables rameaux blancs corchrent sa quille avec un bruit sourd,
mais ils se brisrent, et nous passmes.

Au large, la brise tomba;--subitement le calme se fit. Ballotts par
une houle norme, dans une nuit profonde, nous n'avancions plus; il
fallut pagayer.

Cependant la fivre tait passe; j'avais pu me lever, et prendre en
main le gouvernail.--Je vis alors qu'une vieille femme tait tendue
au fond de la pirogue; c'tait Hapoto, qui nous avait suivis pour aller
parler  Tamaha.

Quand la mer se fut calme comme le vent, le jour tait prs de
paratre.

Nous apermes bientt les premires lueurs de l'aube;--et les hauts
pics de Moorea, qui dj s'loignaient, prirent une lgre teinte rose.

La vieille femme tendue  mes pieds tait immobile et semblait
vanouie; mais les Maoris respectaient ce sommeil voisin de la mort, que
lui avaient donn la fatigue et l'excs de la frayeur; ils parlaient bas
pour ne point la troubler.

Chacun de nous procda sans bruit  sa toilette, en se plongeant dans
l'eau de la mer.--Aprs quoi nous fmes des cigarettes de pandanus en
attendant le soleil.

Le lever du jour fut calme et splendide; tous les fantmes de la nuit
s'taient envols; je m'veillais de ces rves sinistres avec une intime
sensation de bien-tre physique.

Et bientt, quand j'aperus Tahiti, Papeete, la case de la reine, celle
de mon frre, au beau soleil du matin;--Moorea, non plus sombre et
fantastique, mais baigne de lumire, je vis combien j'aimais encore ce
pays, malgr ce vide qui venait de se faire pour moi, et ces liens du
sang qui n'existaient plus;--et je pris en courant le chemin de la
chre petite case o Rarahu m'attendait...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
.





XXV


... Le jour fix par la petite princesse pour lcher dans la campagne
les oiseaux chanteurs tait arriv.

Nous tions cinq personnes qui devions procder  cette importante
opration, et, une voiture partie de chez la reine nous ayant dposs 
l'entre des sentiers de Fataoua, nous nous enfonmes sous bois.

La petite Pomar qu'on nous avait confie marchait tout doucement entre
Rarahu et moi qui, tous deux, lui donnions la main; deux suivantes
venaient par derrire, portant sur un bton la cage et ses prcieux
habitants.

Ce fut dans un recoin dlicieux du bois de Fataoua, loin de toute
habitation humaine, que l'enfant dsira s'arrter.

C'tait le soir; le soleil dj trs bas ne pntrait plus gure sous
l'pais couvert de la fort; au-dessus de toute cette vgtation, il y
avait encore les grands mornes qui jetaient sur nous leurs ombres. Une
lumire bleutre, qui descendait d'en haut comme dans les caves, tombait
 terre sur un tapis de fougres fines et exquises; sous les grands
arbres s'talaient des citronniers tout blancs de fleurs.--On
entendait de loin dans l'air humide le bruit de la grande cascade;--
autrement, c'tait toujours ce silence des bois de la Polynsie,--
sombre pays enchant, auquel il semble qu'il manque la vie.

La petite-fille de Pomar, grave et srieuse, ouvrit elle-mme la porte
aux oiseaux,--et puis nous nous retirmes tous pour ne point troubler
ce dpart.

Mais les petites btes avaient l'air peu disposes  prendre la vole.
Celle qui la premire passa la tte  la porte,--une grosse linotte
sans queue,--parut examiner attentivement les lieux, et puis elle
rentra, effraye de ce silence et de cet air solennel,--pour dire aux
autres sans doute: "Vous vous trouverez mal dans ce pays; le Crateur
n'y avait point mis d'oiseaux; ces ombrages ne sont pas faits pour
nous."

Il fallut les prendre tous  la main pour les dcider  sortir, et quand
toute la bande fut dehors, sautillant de branche en branche d'un air
inquiet,--nous retournmes sur nos pas.

Il faisait dj presque nuit. Nous les entendmes derrire nous jusqu'au
moment o nous fmes hors des grands bois...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. .





XXVI


...Je ne puis exprimer l'effet trange que me produisait Rarahu
lorsqu'elle me parlait anglais. Elle avait conscience de cette
impression, et n'employait ce langage que lorsqu'elle tait sre de ce
qu'elle allait dire, et dsirait que j'en fusse particulirement frapp.
Sa voix avait alors une douceur indfinissable, un bizarre charme de
pntration et de tristesse; il y avait des mots, des phrases qu'elle
prononait bien;--et alors il semblait que ce ft une jeune fille de
ma race et de mon sang; il semblait que tout  coup cela nous rapprocht
l'un de l'autre, d'une manire mystrieuse et inattendue...

Elle voyait maintenant qu'il ne fallait plus songer  me garder auprs
d'elle, que ce projet d'autrefois tait abandonn comme un rve
d'enfant, que tout cela tait bien impossible et bien fini pour jamais.
Nos jours taient compts.--Tout au plus parlais-je de revenir, et
encore, elle n'y croyait pas. En mon absence, je ne sais ce qu'avait
fait la pauvre petite; on ne lui avait pas connu d'amants europens,
c'tait tout ce que j'avais dsir apprendre.--J'avais conserv au
moins sur son imagination une sorte de prestige que la sparation ne
m'avait pas enlev, et qu'aucun autre que moi n'avait pu avoir;  mon
retour, tout l'amour que peut donner une petite fille passionne de
seize ans, elle me l'avait prodigu sans mesure,--et pourtant, je le
voyais bien, en mme temps que nos derniers jours s'envolaient, Rarahu
s'loignait de moi; elle souriait toujours de son mme sourire
tranquille, mais je sentais que son coeur se remplissait d'amertume, de
dsenchantement, de sourde irritation, et de toutes les passions
effrnes des enfants sauvages.

Je l'aimais bien, mon Dieu, pourtant!

Quelle angoisse de la quitter, et de la quitter perdue...

--Oh! ma chre petite amie, lui disais-je,  ma bien-aime, tu seras
sage, aprs mon dpart. Et moi, je reviendrai si Dieu le permet. Tu
crois en Dieu, toi aussi; prie, au moins,--et nous nous reverrons
encore dans l'ternit.

"Pars, toi aussi, lui disais-je  genoux; va, loin de cette ville de
Papeete; va vivre avec Tiahoui, ta petite amie, dans un district loign
o ne viennent pas les Europens;--tu te marieras comme elle, tu auras
une famille comme les femmes chrtiennes; avec de petits enfants qui
t'appartiendront et que tu garderas prs de toi, tu seras heureuse...

Alors et toujours, ce mme incomprhensible sourire paraissait sur ses
lvres;--elle baissait la tte et ne rpondait plus.--Et je
comprenais bien qu'aprs mon dpart elle serait une des petites filles
les plus folles, et les plus perdues de Papeete.

Quelle angoisse c'tait, mon Dieu, quand, silencieuse et distraite,--
tout ce que je trouvais de suppliant et de passionn  lui dire,--elle
souriait de son mme sourire de sombre insouciance, de doute et
d'ironie...

Y a-t-il une souffrance comparable  celle-l: aimer, et sentir qu'on ne
vous coute plus?--que ce coeur qui vous appartenait se ferme, quoi
que vous fassiez?--que le ct sombre et inexplicable de sa nature
reprend sur lui sa force et ses droits?...

Et pourtant on aime de toute son me cette me qui vous chappe. Et
puis, la mort est l qui attend; elle va prendre bientt ce corps ador,
qui est la chair de votre chair. La mort sans rsurrection, sans espoir,
--puisque celle-l mme qui va mourir ne croit plus  rien de ce qui
sauve et fait revivre...

Si cette me tait tout  fait mauvaise et perdue, on en ferait le
sacrifice comme d'une chose impure... Mais, sentir qu'elle souffre,
savoir qu'elle a t douce, aimante, et pure!...--C'est comme un voile
de tnbres qui l'enveloppe,--une mort anticipe qui l'treint et qui
la glace. Peut-tre ne serait-il pas impossible de la sauver encore,--
mais il faut partir, s'en aller pour toujours,--et le temps passe et
on ne peut rien!...

Alors ce sont des transports d'amour, d'amour et de larmes;--on veut
s'enivrer  la dernire heure de tout ce qui va vous tre enlev sans
retour,--et prendre encore, avant la fin qui va venir, tout ce qu'on
peut arracher  la vie de joies dlirantes et de sensations
fivreuses...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
.





XXVII


...Nous cheminions, Rarahu et moi, en nous donnant la main, sur la route
d'Apir. C'tait l'avant-veille du dpart.

Il faisait une accablante chaleur d'orage.--L'air tait charg de
senteurs de goyaves mres; toutes les plantes taient nerves. De
jeunes cocotiers d'un jaune d'or dessinaient leurs palmes immobiles sur
un ciel noir et plomb; le morne de Fataoua montrait dans les nuages ses
cornes et ses dents; ces montagnes de basalte semblaient peser lourdes
et chaudes sur nos ttes, et oppresser nos penses comme nos sens.

Deux femmes, qui paraissaient nous attendre au bord du chemin, se
levrent  notre approche et s'avancrent vers nous.

L'une qui tait vieille, casse, tatoue entranait par la main l'autre,
qui tait encore belle et jeune;--c'tait Hapoto, et sa fille Tamaha.

--Loti, dit humblement la vieille femme, pardonne  Tamaha...

Tamaha souriait de son ternel sourire en baissant les yeux comme un
enfant pris en faute, mais qui n'a pas conscience du mal qu'il a fait et
n'en prouve aucun remords.

--Loti, dit Rarahu en anglais, Loti, pardonne-lui!

Je pardonnai  cette femme, et prit sa main qu'elle me tendait.--Il ne
nous est pas possible,  nous qui sommes ns sur l'autre face du monde,
de juger ou seulement de comprendre ces natures incompltes, si
diffrentes des ntres, chez qui le fond demeure mystrieux et sauvage,
et o l'on trouve pourtant,  certaines heures, tant de charme d'amour,
et d'exquise sensibilit.

Tamaha avait  me remettre un objet bien prcieux,--une relique
d'autrefois,--le pareo de Rouri que, sur sa demande, je lui avais
confi.

Elle l'avait blanchi et rpar avec un soin extrme. Elle parut mue
cependant, et une larme trembla dans ses yeux quand elle me remit ce
souvenir--qui allait retourner avec moi l-bas,  Brightbury d'o je
l'avais emport.





XXVIII


Dans une dernire visite que je fis  Pomar, je lui recommandai Rarahu.

--... Et quand mme, Loti, dit-elle, maintenant, qu'en ferais-tu?...

--Je reviendrai, rpondis-je en hsitant.

--Loti!... ton frre aussi devait revenir!... Vous dites tous cela,
continua-t-elle lentement, comme repassant ses propres souvenirs.--
Quand vous quittez mon pays, vous dites tous cela.--Mais la terre
britannique (_te funua piritania) est loin de la Polynsie; de tous ceux
que j'ai vus partir, il en est bien peu qui soient revenus...

"En tout cas, embrasse celle-ci, dit-elle en montrant sa petite-fille.-
-Car celle-ci, tu ne la retrouveras plus...





XXIX


Le soir, Rarahu et moi, nous tions assis sous la vranda de notre case;
on entendait partout dans l'herbe les bruits de cigales des soirs d't.
--Les branches non mondes des orangers et des hibiscus donnaient 
notre demeure un air d'abandon et de ruine; nous tions  moiti cachs
sous leurs masses capricieuses et touffues.

--Rarahu, disais-je, ne veux-tu plus croire au Dieu de ton enfance,
qu'autrefois tu savais prier avec amour?

--Quand l'homme est mort, rpondit lentement Rarahu, et enfoui sous la
terre, quelqu'un pourrait-il l'en faire sortir?

--Pourtant, dis-je encore, en me rattachant  certaines croyances
sombres qu'elle n'avait pas perdues,--pourtant tu as peur des
fantmes; tu sais bien qu' cette heure mme, autour de nous, dans ces
arbres, peut-tre il y en a...

--Ah! oui, dit-elle avec un frisson,--aprs, il y a peut-tre le
Toupapahou; aprs la mort, il y a le fantme qui, quelque temps, parat
encore, et rde incertain dans les bois;--mais je pense que le
Toupapahou s'teint aussi, quand,  la longue, il n'a plus de forme sous
la terre,--et qu'alors c'est la fin...

Je n'oublierai jamais cette voix frache d'enfant, prononant dans sa
langue douce et singulire d'aussi sombres choses...





XXX


C'tait le dernier jour...

Le soleil d'Ocanie s'tait lev aussi radieux qu' l'ordinaire sur
"Tahiti la dlicieuse";--ce que souffrent dans leur coeur les hommes
qui passent et disparaissent n'a rien de commun avec l'ternelle nature,
et n'entrave jamais ses ftes inconscientes.

Depuis le matin nous tions debout tous deux, et bien empresss.--Les
prparatifs du dpart apportent souvent une diversion heureuse  la
tristesse de ceux qui vont se quitter,--et ce cas tait le ntre...

Il nous fallait emballer le produit de toutes nos pches, de toutes nos
expditions sur les rcifs; tous nos coquillages, tous nos madrpores
rares, qui, en mon absence, avaient sch sur l'herbe du jardin, et
ressemblaient maintenant  de grands lichens fins et compliqus plus
blancs que de la neige.

Rarahu dployait une activit extrme, et faisait beaucoup d'ouvrage, ce
qui n'est point habituel aux femmes tahitiennes; tout ce mouvement
trompait sa douleur.--Je sentais bien que son coeur se dchirait en me
voyant partir; je la retrouvais elle-mme, et je reprenais un peu de
confiance et d'espoir...

Nous avions  emballer une quantit d'objets,--une foule de choses qui
eussent fait sourire beaucoup de gens: des branches des goyaviers
d'Apir, des branches des arbres de notre jardin, des morceaux de
l'corce des grands cocotiers qui ombrageaient notre case...

Plusieurs couronnes fanes de Rarahu,--toutes celles des derniers
jours,--faisaient aussi partie de mon bagage,--avec des gerbes de
fougres, et des gerbes de fleurs. Rarahu y ajoutait encore des touffes
de reva-reva, renfermes dans des botes de bois odorant, et de
dlicates couronnes en paille de pea, qu'elle avait fait tresser pour
moi.

Et tout cela emplissait des caisses en quantit, tout cela constituait
un train de dpart norme...





XXXI


Vers deux heures nous emes termin ces grands prparatifs. Rarahu mit
sa plus belle tapa de mousseline blanche, plaa des gardnias dans ses
cheveux dnous,--et nous sortmes de chez nous.

Je voulais avant de partir revoir une dernire fois Faaa, les grands
cocotiers et les grandes plages de corail; je voulais jeter un coup
d'oeil dernier sur tous ces paysages tahitiens; je voulais revoir Apir,
et me baigner encore avec ma petite amie dans le ruisseau de Fataoua; je
dsirais dire adieu  une foule d'amis indignes; je voulais voir tout
et tout le monde, je ne pouvais prendre mon parti de tout quitter... Et
l'heure passait, et nous ne savions plus auquel courir...

Ceux-l seuls qui ont d abandonner pour toujours des lieux et des tres
chris peuvent comprendre cette agitation du dpart, et cette tristesse
inquite, qui oppresse comme une souffrance physique...


Il tait dj tard quand nous arrivmes  Apir, au ruisseau de Fataoua.

Mais tout tait encore l comme dans le bon vieux temps; au bord de
l'eau, la socit tait nombreuse et choisie; il y avait toujours
Ttouara la ngresse, qui trnait au milieu de sa cour, et une foule de
jeunes femmes qui plongeaient et nageaient comme des poissons, avec la
plus insouciante gat du monde.

Nous passmes tous deux, nous donnant la main comme autrefois, et disant
doucement bonjour de droite et de gauche  tous ces visages connus et
amis. A notre approche les clats de rire avaient cess; la petite
figure douce et profondment srieuse de Rarahu, sa robe blanche
tranante comme celle d'une marie, son regard triste avaient impos le
silence...

Les Tahitiens comprennent tous les sentiments du coeur et respectent la
douleur. On savait que Rarahu tait la _petite femme de Loti_; on savait
que le sentiment qui nous unissait n'tait point une chose banale et
ordinaire;--on savait surtout qu'on nous voyait pour la dernire fois.


Nous tournmes  droite, par un troit sentier bien connu.--A quelques
pas plus loin, sous l'ombrage triste des goyaviers, tait ce bassin plus
isol o s'tait passe l'enfance de Rarahu, et qu'autrefois nous
considrions un peu comme notre proprit particulire.


Nous trouvmes l deux jeunes filles inconnues, trs belles, malgr la
duret farouche de leurs traits: elles taient vtues, l'une de rose,
l'autre de vert tendre; leurs cheveux aussi noirs que la nuit taient
crps comme ceux des femmes de Nuka-Hiva, dont elles avaient aussi
l'expression de sauvage ironie.

Assises sur des pierres, au milieu du ruisseau, les pieds baignant dans
l'eau vive, elles chantaient d'une voix rauque un air de l'archipel des
Marquises.

Elles se sauvrent en nous voyant paratre, et, comme nous l'avions
dsir, nous restmes seuls.





XXXII


Nous n'tions pas revenus l depuis le retour du _Rendeer_  Tahiti.--
En nous retrouvant dans ce petit recoin qui jadis tait  nous, nous
prouvmes une motion vive,--et aussi une sensation dlicieuse,
qu'aucun autre lieu au monde n'et t capable de nous causer.

Tout tait bien rest tel qu'autrefois, dans cet endroit o l'air avait
toujours la fracheur de l'eau courante; nous connaissions l toutes les
pierres, toutes les branches,--tout, jusqu'aux moindres mousses.--
Rien n'avait chang; c'taient bien ces mmes herbes et cette mme
odeur,--mlange de plantes aromatiques et de goyaves mres.

Nous suspendmes nos vtements aux branches,--et puis nous nous
assmes dans l'eau, savourant le plaisir de nous retrouver encore, et
pour la dernire fois, en pareo, au baisser du soleil, dans le ruisseau
de Fataoua.


Cette eau, claire, dlicieuse, arrivait de l'Oroena par la grande
cascade.--Le ruisseau courait sur de grosses pierres luisantes, entre
lesquelles sortaient les troncs frles des goyaviers.--Les branches de
ces arbustes se penchaient en vote au-dessus de nos ttes, et
dessinaient sur ce miroir lgrement agit les mille dcoupures de leur
feuillage.--Les fruits mrs tombaient dans l'eau; le ruisseau en
roulait; son lit tait sem de goyaves, d'oranges et de citrons.

Nous ne disions rien tous deux;--assis prs l'un de l'autre, nous
devinions mutuellement nos penses tristes, sans avoir besoin de
troubler ce silence pour nous les communiquer.

Les frles poissons et les tout petits lzards bleus se promenaient
aussi tranquillement que s'il n'y et eu l aucun tre humain; nous
tions tellement immobiles, que les _varos_, si craintifs, sortaient des
pierres et circulaient autour de nous.

Le soleil qui baissait dj,--le dernier soleil de mon dernier soir
d'Ocanie,--clairait certaines branches de lueurs chaudes et dores;
j'admirais toutes ces choses pour la dernire fois. Les sensitives
commenaient  replier pour la nuit leurs feuilles dlicates;--les
mimosas lgers, les goyaviers noirs, avaient dj pris leurs teintes du
soir,--et ce soir tait le dernier,--et demain, au lever du soleil,
j'allais partir pour toujours... Tout ce pays et ma petite amie bien-
aime allaient disparatre, comme s'vanouit le dcor de l'acte qui
vient de finir...

Celui-l tait un acte de ferie au milieu de ma vie,--mais il tait
fini sans retour!... Finis les rves, les motions douces, enivrantes,
ou poignantes de tristesse,--tout tait fini, tait mort...

Et je regardai Rarahu dont je tenais la main dans les miennes... De
grosses larmes coulaient sur ses joues; des larmes silencieuses, qui
tombaient presses, comme d'un vase trop plein...

--Loti, dit-elle, je suis  toi... je suis ta petite femme, n'est-ce
pas?... N'aie pas peur, je crois en Dieu; je prie, et je prierai... Va,
tout ce que tu m'as demand, je le ferai... Demain je quitterai Papeete
en mme temps que toi, et on ne m'y reverra plus... J'irai vivre avec
Tiahoui, je n'aurai point d'autre poux, et, jusqu' ce que je meure, je
prierai pour toi...

Alors les sanglots couprent les paroles de Rarahu, qui passa ses deux
bras autour de moi et appuya sa tte sur mes genoux... Je pleurai aussi,
mais des larmes douces;--j'avais retrouv ma petite amie, elle tait
brise, elle tait sauve. Je pouvais la quitter maintenant, puisque nos
destines nous sparaient d'une manire irrvocable et fatale; ce dpart
aurait moins d'amertume, moins d'angoisse dchirante; je pouvais m'en
aller au moins avec d'incertaines mais consolantes penses de retour,--
peut-tre aussi avec de vagues esprances dans l'ternit!. . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .





XXXIII


Le soir il y avait grand bal chez Pomar, bal d'adieu offert aux
officiers du _Rendeer_.--On devait danser jusqu' l'heure de
l'appareillage, que "l'amiral  cheveux blancs" avait fix pour le lever
du jour.

Et Rarahu et moi, nous avions dcid d'y assister.

Il y avait normment de monde  ce bal, pour un bal de Papeete; toutes
les Tahitiennes de la cour, quelques femmes europennes, tout ce
qu'avait pu fournir le personnel de la colonie, et puis tous les
officiers du _Rendeer_, et tous les fonctionnaires franais.

Rarahu naturellement n'tait point admise dans le salon de la fte;
mais, pendant que la foule dansait fivreusement la _upa-upa_ dans les
jardins, elle et quelques autres jeunes femmes dans une situation
semblable, privilgies de la reine, avaient t invites  prendre
place sous la vranda, sur une banquette d'o elles pouvaient, tout
aussi bien qu' l'intrieur, voir et tre vues.--Et avec le laisser-
aller tahitien, on trouvait tout naturel que je vinsse souvent
m'accouder  la fentre, pour causer avec ma petite amie.

En dansant je rencontrais constamment son regard grave; elle tait
claire comme une vision, par la lueur rouge des lampes, mle aux
rayons bleus de la lune; sa robe blanche et son collier de perles
brillaient sur le fond sombre du dehors.


Vers minuit, la reine m'appela d'un signe.--On emportait sa petite-
fille malade qui avait exig qu'on l'habillt pour ce bal.--La petite
Pomar avait voulu me dire adieu avant de se laisser endormir.


Malgr tout, ce bal tait triste; les officiers du _Rendeer_, qui
taient en majorit, y jetaient une impression de dpart et de
sparation contre laquelle on ne pouvait ragir.--Il y avait l de
jeunes hommes, qui allaient dire adieu  leurs matresses,  leur vie de
nonchalance et de plaisir; il y avait de vieux marins aussi, qui deux ou
trois fois dans le courant de leur existence taient venus  Tahiti, qui
savaient que maintenant leur carrire tait finie, et dont le coeur se
serrait en songeant qu'ils ne reviendraient plus...

La princesse Ariita vint  moi, plus anime que de coutume, et parlant
plus vite:

--La reine vous prie, Loti, dit-elle, de vous mettre au piano; de jouer
la valse la plus bruyante que vous pourrez, de la jouer trs vite; de la
continuer sans interruption par une autre danse,--et puis encore par
une troisime,--afin de ranimer un peu ce bal qui a l'air de mourir.

Je jouai avec fivre, en m'tourdissant moi-mme, tout ce que je trouvai
au hasard sur le piano.--Je russis pour une heure  ranimer le bal;
mais c'tait une animation factice,--et je ne pouvais pas plus
longtemps la soutenir.





XXXIV


Vers trois heures du matin, quand le salon fut vide, j'tais encore au
piano, jouant je ne sais quels airs insenss, accompagns dans le
lointain par la _upa-upa_ qui rlait au dehors.

J'tais seul avec la vieille reine, qui tait reste pensive et immobile
dans son grand fauteuil dor.--Elle avait l'air d'une idole incorrecte
et sombre, pare avec un luxe encore sauvage.

Le salon de Pomar avait cet aspect triste des fins de bal; un grand
dsordre, une grande salle vide; des bougies s'teignant dans les
torchres, tourmentes par le vent de la nuit.

La reine se leva pniblement, dans les plis de sa robe de velours
cramoisi.--Elle vit Rarahu qui se tenait prs de la porte, debout et
silencieuse.--Elle comprit et lui fit signe d'entrer.

Rarahu entra... timide, les yeux baisss, et s'approcha de la reine.--
Apparaissant aprs ce bal, dans cette salle dserte, dans ce silence,
avec sa longue trane de mousseline blanche, ses pieds nus, ses longs
cheveux flottants, sa couronne de gardnias blancs,--et ses yeux
agrandis par les larmes,--elle avait l'air d'une willi, d'une vision
dlicieuse de la nuit.

--Tu as  me parler, Loti, sans doute; tu veux me demander de veiller
sur elle, dit la vieille reine avec bienveillance. Mais c'est elle, je
le crains, qui ne le voudra pas...

--Madame, rpondis-je, elle va partir demain pour Papuriri, demander
l'hospitalit  Tiahoui son amie.--L-bas comme ici, je vous supplie
de ne pas l'abandonner. On ne la reverra plus  Papeete.

--Ah!... dit la reine, de sa grosse voix tonne, et visiblement
mue... C'est bien, cela, mon enfant; c'est bien...  Papeete tu aurais
t bien vite une petite fille perdue...

Nous pleurions tous les deux, ou pour mieux dire, tous les trois: la
vieille reine nous tenait les mains, et ses yeux d'ordinaire si durs se
mouillaient de larmes.

--Eh bien, mon enfant, dit-elle, il ne faut pas diffrer ce dpart.--
Si tes prparatifs, comme je le pense, ne sont pas longs  faire, veux-
tu partir ce matin mme, un peu aprs le soleil, vers sept heures, dans
la voiture qui emmnera ma belle-fille Mo? Mo s'en va  Atimaono,
prendre le navire qui doit la conduire dans sa possession de Raata.--
Vous coucherez la nuit prochaine  Maraa, et demain matin vous serez 
Papuriri, o, en passant, la voiture te dposera.

Rarahu sourit  travers ses larmes,  cette ide qui lui causait une
joie d'enfant, de partir avec la jeune reine de Raata.

Il y avait entre Rarahu et Mo une affinit mystrieuse;--trangement
malheureuses toutes deux, et brises, elles avaient le mme caractre,
les mmes allures et le mme genre de charme.


Rarahu rpondit qu'elle serait prte.--La pauvre petite en effet
n'avait gure  emporter que quelques robes de mousseline de diverses
couleurs,--et son fidle vieux chat gris...


Et nous prmes cong de Pomar, en serrant avec effusion et de tout
notre coeur ses vieilles mains royales.--La princesse Ariita, qui
avait reparu dans le salon, vint en tenue de bal nous accompagner
jusqu' la porte du jardin; elle disait  Rarahu pour la consoler des
choses aussi douces que si elle et t sa soeur... Et pour la dernire
fois nous descendmes  la plage...





XXXV


Il faisait nuit close encore.

Au bord de la mer, des groupes nombreux stationnaient; toutes les filles
de la cour, dans leurs toilettes de la veille au soir, avaient suivi les
officiers du _Rendeer_.--Si on n'et entendu quelques jeunes femmes
pleurer, on et dit plutt une fte qu'un dpart.

Et ce fut l que, un peu avant le jour, j'embrassai pour la dernire
fois ma petite amie.


En mme temps que le _Rendeer_ quittait l'le dlicieuse, la voiture qui
emportait Rarahu et Mo quittait Papeete,--et longtemps Rarahu put
voir, par les chappes des cocotiers,  travers les rideaux de verdure,
--le _Rendeer_ s'loigner sur l'immensit bleue. . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . .  . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . .





QUATRIME PARTIE

_"Aue! Aue! a munaiho te tiar iti tarona menehenehe!... "Aue! Aue! i
teienei ra, na maheahea!..." (Hlas! Hlas! autrefois elle tait jolie,
la petite fleur d'arum!... Hlas! Hlas! maintenant elle est fane!...)
(RARAHU)_


I


Quelques jours plus tard, le _Rendeer_, poursuivant sa route  travers
le Pacifique, passa en vue des mornes de Rapa, la plus australe des les
polynsiennes. Et puis cette dernire terre des Maoris disparut elle-
mme de notre grand horizon monotone,--et ce fut fini de l'Ocanie.

Aprs avoir relche au Chili, nous sortmes du Grand Ocan par le
dtroit de Magellan, pour rentrer en Europe par la Plata, le Brsil et
les Aores.





II


Un triste matin de mars, au lever incertain d'un jour brumeux, je revins
 Brightbury, frapper  la porte de ma maison chrie... On ne
m'attendait pas encore.

Je tombai dans les bras de ma vieille mre, qui tremblait d'motion et
de surprise.--Le bonheur et l'tonnement furent grands de me revoir.


Aprs les premiers moments, une impression de tristesse succde  la
joie; un serrement de coeur se mle au charme du retour: des annes ont
pass depuis le dpart; on regarde ceux que l'on chrit: le temps a
laiss sur eux ses traces,--on les trouve vieillis... Heureux encore,
s'il n'y a point de place vide au foyer!...

C'est triste une matine d'hiver dans nos climats du Nord,--surtout
quand on a la tte toute remplie des images ensoleilles des tropiques.
C'est triste, le jour ple, le ciel morne et sans rayons,--le froid
qu'on avait oubli,--les vieux arbres sans feuilles,--les tilleuls
humides et moussus,--et le lierre sur les pierres grises.

Pourtant, qu'on est bien au foyer!--quelle joie de les revoir tous, y
compris les vieux serviteurs qui ont veill sur votre enfance; de
retrouver les douces coutumes oublies, les bonnes soires d'hiver
d'autrefois, et comme, au coin du feu, l'Ocanie semble un rve
singulier!...

Le matin o je revins  Brightbury frapper  la porte de ma maison,
j'encombrais la rue de bagages, de colis et de caisses normes.

Tout ce dballage est une des distractions du retour. Les armes
sauvages, les dieux maoris, les coiffures de chefs polynsiens, les
coquilles et les madrpores, faisaient bizarre figure, en revoyant la
lumire dans ma vieille maison, sous le ciel britannique. J'prouvai
surtout une motion vive, en dballant les plantes sches, les
couronnes fanes, qui avaient conserv leur odeur exotique, et
embaumaient ma chambre d'un parfum d'Ocanie.





III


Quelques jours aprs mon retour on me remit une lettre couverte de
timbres amricains qui m'arrivait par la voie d'Overland.--L'adresse
tait mise de la main de mon ami Georges T., de Papeete, que les
Tahitiens appelaient Tatehau.

Sous l'enveloppe je trouvai deux pages de la grosse criture enfantine
et applique de Rarahu, qui m'envoyait son cri de douleur  travers les
mers.

_RARAHU A LOTI

Papuriri, le 15 janvier 1874.

Cher ami,  mon petit Loti,  mon petit poux chri,  toi ma seule
pense  Tahiti, je te salue par le vrai Dieux. Cette lettre te dira ma
tristesse pour toi.

Depuis le jour o tu es parti, rien ne donne la mesure de ma douleur.
Jamais ma pense ne t'oublie depuis ton dpart. O mon ami chri, voici
ma parole: ne pense pas que je me marierai; comment me marierais-je,
puisque c'est toi qui es mon poux. Reviens pour que nous restions
ensemble dans mon pays de Bora-Bora, pour que nous nous installions dans
mon pays de Bora-Bora--Ne reste pas si longtemps dans ton pays, et
sois-moi fidle.

Voici encore une parole: reviens  Bora-Bora; peu importe que tu n'aies
pas de richesses, je ne demande pas beaucoup, ne t'occupe pas de cela,
et reviens  Tahiti.

Ah! quel contentement d'tre ensemble, Ah! quelle joie de mon coeur
d'tre runie de nouveau  toi, ma pense, et mon amour de chaque jour.

Ah! cette pense chrie que tu sois mon poux. Ah! combien je dsire ton
corps pour manger beaucoup de toi!...

Voici une parole sur mon sjour  Papuriri: je suis sage, je reste bien
tranquille. Je me repose bien chez Tiahoui-femme, elle ne cesse d'tre
bonne pour moi-- mon petit ami (et mon grand chagrin) je te fais
savoir en finissant cette lettre, jamais maintenant je suis bien, je
suis retombe dans ce mal que tu savais sur moi cesser, ce mme mal, pas
un autre; et cette maladie, je la supporte avec patience, parce que tu
m'as oublie; si tu tais prs de moi, tu me soulagerais un peu...

Et maintenant, la Tiahoui et les siens te rappellent leur amiti pour
toi, et ses parents aussi et moi aussi; jamais tu ne seras oubli des
hommes de mon pays...

J'ai fini mon discours, je te salue, mon petit poux chri.

Je te salue  mon Loti, De Rarahu ta petite pouse,

RARAHU_

_J'ai donn cette lettre  Tatehau oeil-de-rat, je ne sais pas bien le
nom de l'endroit o je dois t'crire.

Je te salue, mon ami chri,

RARAHU._





IV

NOTE DE PLUMKETT


Loti crivit  Rarahu une longue lettre, dans laquelle il exprimait en
langue tahitienne son grand amour pour sa petite amie.--Il racontait,
d'une manire intelligible pour elle, au moyen d'expression et d'images
particulires, sa traverse de six mois sur le _Rendeer_; la tempte du
cap Horn, qui avait mis son navire en danger, et lui avait enlev
beaucoup de ses caisses remplies de souvenirs d'Ocanie.--Et puis il
lui parlait de son retour au foyer, de son pays et de sa mre,--et lui
disait que, malgr ces douces choses, il rvait de revenir encore dans
le Grand-Ocan, pour y retrouver son le bien-aime et sa petite pouse
sauvage.





V


RARAHU A LOTI (_Un an aprs_.)


_Papeete, le 3 dcembre 1874.

O mon petit ami chri,  mon cher objet de ma peine, je te salue par le
vrai Dieu.

Je suis bien pniblement tonne de ne pas recevoir de lettre de toi,
parce que voil cinq fois que je t'ai crit, et jamais un mot de toi ne
m'est encore parvenu.

Peut-tre arrive-t-il que tu ne te souviens plus de moi, voici je vois
que mes lettres t'ont t envoyes, jamais tu ne m'en as informe.

Cher objet de ma peine, pourquoi m'oublies-tu?

Jamais maintenant je ne serai bien, la maladie, la douleur... Mais si tu
m'crivais un peu, cela rchaufferait mon coeur, mais jamais tu ne
penses  cela.

Mais quant  moi, mon amour pour toi reste le mme, et aussi mes larmes
pour toi; comme s'il restait dans ton coeur un peu d'amour pour moi,
toi-mme tu penserais  moi.

Si j'avais pu aller au loin vers toi, je serais partie, mais mon projet
et t inexcutable...

--Voici une parole concernant Papeete:

Il y a eu grande fte  Papeete le mois pass, pour la petite-fille de
la reine.

Et c'tait trs beau, et les femmes ont dans jusqu'au matin.--Et j'y
tais aussi; j'avais sur la tte une couronne de plume d'oiseau,--mais
mon coeur tait bien triste...

Et maintenant, la reine Pomar et les siens. Et sa petite-fille Pomar,
et Ariita, te disent: ia ora na. Jamais rien de nouveau  Tahiti,
except que, le Ariifaite le mari de la reine, est mort aux six mois
d'aot...

Jamais plus ne sera satisfait mon grand amour pour toi, mon poux!...

Hlas! Hlas! la petite fleur d'arum est aussi fane maintenant!...

Avant de devenir ainsi, la petite fleur d'arum tait jolie!...

Maintenant elle est fane, elle n'est plus jolie!...

Si j'avais l'aile de l'oiseau, je partirais au loin sur le sommet de
Paea, pour que personne ne me puisse plus voir...

Hlas! Hlas!  mon poux chri,  mon ami tendrement aim!...

Hlas! Hlas! mon ami chri!...

J'ai fini de te parler. Je te salue par le vrai Dieu.

RARAHU._





VI


JOURNAL DE LOTI


Londres, 20 janvier 1875.


Je passais  neuf heures du soir dans Regent Street.--La nuit tait
froide et brumeuse;--des milliers de becs de gaz clairaient la
fourmilire humaine, la foule noire et mouille.

Derrire moi une voix cria: _Ia ora na, Loti!_

Je me retournai bien surpris, et reconnus mon ami Georges T.,--celui
que les Tahitiens appelaient Tatehau, et que j'avais laiss  Papeete,
o il avait rsolu de finir ses jours.





VII


Quand nous fmes confortablement assis au coin du feu, nous nous mmes 
causer de l'le dlicieuse.

--Rarahu... dit-il avec un certain embarras,--oui, elle tait, je
crois, bien portante quand j'ai quitt le pays; il est probable mme que
si j'avais pris cong d'elle, elle m'aurait donn des commissions pour
vous.

"Comme vous le savez, elle avait quitt Papeete en mme temps que vous-
mmes, et on disait dans le pays: Loti et Rarahu n'ont pas pu se
sparer; ils sont partis ensemble pour l'Europe.

"Je savais seul qu'elle tait chez son amie Tiahoui, moi qui recevais de
Papuriri ses lettres, avec cette aimable suscription: _ Tatehau Oeil-
de-rat, pour remettre  Loti._

"Lorsqu'elle reparut  Papeete, six ou huit mois aprs, elle tait plus
jolie que jamais; elle tait plus femme aussi, et plus forme.--Sa
grande tristesse lui donnait un charme de plus; elle avait la grce
d'une lgie.

"Elle devint la matresse d'un jeune officier franais, qui eut pour
elle une passion qui n'tait pas ordinaire.--Il tait jaloux mme de
votre souvenir. (On l'appelait encore: _la petite femme de Loti._)--Il
lui avait fait le serment de l'emmener en France avec lui.

"cela dura deux ou trois mois, pendant lesquels elle fut la plus
lgante et la plus remarque des femmes de Papeete.

"Au bout de ce temps-l, il se produisit chez la reine un vnement
depuis longtemps prvu: la petite Pomar V s'teignit une belle nuit,--
peu de jours aprs une grande fte qu'on avait donne pour la distraire,
et dont elle avait elle-mme arrt le programme.

"La vieille reine, par parenthse, fut tellement accable par cette
dernire et suprme douleur, que sans doute elle n'y survivra gure (1).
Elle s'est retire pour le moment dans une case isole, btie auprs du
tombeau de sa petite-fille, et ne veut plus voir me qui vive.

_(1) La reine Pomar est morte en 1877, laissant le trne  son second
fils Ariiaue. Elle avait survcu environ deux ans  sa petite-fille.--
On peut considrer qu' dater de ce jour commence la fin de Tahiti, au
point de vue des coutumes, de la couleur locale, du charme et de
l'tranget._

"Rarahu observa dans cette circonstance la mme coutume que les
suivantes de la cour; en signe de deuil, elle fit couper tout ras ses
admirables cheveux noirs.

"La reine lui en sut gr, mais ce fut le sujet d'une querelle entre elle
et son amant,--et comme elle ne l'aimait gure, elle profita de
l'occasion pour le quitter.

"Je voudrais pouvoir vous dire qu'elle est retourne  Papuriri auprs
de son amie.--Mais, malheureusement, la pauvre petite est reste 
Papeete, o je crois qu'elle mne aujourd'hui une vie absolument
drgle et folle.





VIII

NOTE DE PLUMKETT


A partir de cette poque on ne trouve plus que de loin en loin dans le
journal de Loti quelques traces de souvenirs conservs au fond de son
coeur pour la lointaine Polynsie;--dans sa mmoire, l'image de Rarahu
s'loigne et s'efface.

Ces fragments sont mls aux aventures d'une vie enfivre et lgrement
excentrique, qui se droulent un peu partout,--en Afrique
principalement,--et plus tard en Italie.





FRAGMENTS DU JOURNAL DE LOTI


Sierra-Leone, mars 1875.


O ma bien-aime petite amie, nous retrouverons-nous jamais l-bas--
dans notre chre le,--assis le soir sur les plages de corail?.... . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


Bobdiara (Sngambie), octobre 1875.

C'est la saison des grandes pluies, _l-bas_,--la saison o la terre
est couverte de fleurs roses, semblables  nos perce-neige d'Angleterre;
les mousses sont humides, les forts pleines d'eau.

Le soleil se couche ici, terne et sanglant, sur les solitudes de sable.
Il est trois heures du matin _l-bas_, il fait nuit noire, les
toupapahous rdent dans les bois...

Deux annes ont pass dj sur ces souvenirs, et j'aime ce pays comme
aux premiers jours:--l'impression persiste comme celle de Brightbury,
celle de la patrie,--quand tant d'autres se sont effaces depuis.

Au pied des grands arbres, ma case enfouie dans la verdure,--et ma
petite amie sauvage!... Mon Dieu, ne les reverrai-je jamais,-
n'entendrai-je plus jamais le vivo plaintif, le soir, sous les cocotiers
des plages?.... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . .


Southampton, mars 1876. (Journal de Loti)


... Tahiti, Bora-Bora, l'Ocanie,--que c'est loin tout cela, mon Dieu!

Y reviendrai-je jamais, et qu'y trouverai-je  prsent,--sinon les
dsenchantements amers, et les regrets poignants du pass?... Je pleure,
en songeant au charme perdu de ces premires annes,-- ce charme
qu'aucune puissance ne peut plus me rendre,-- tout cela que je n'ai
mme pas le pouvoir de fixer sur mon papier, et qui dj s'obscurcit et
s'efface dans mon souvenir.

Hlas! o est-elle notre vie tahitienne,--les ftes de la reine,--
les _himn_ au clair de lune?--Rarahu, Ariita, Tamaha, o sont-
elles toutes?... La terrible nuit de Moorea, toutes mes motions, tous
mes rves d'autrefois, o est-ce tout cela?... O est ce bien-aim frre
John, qui partageait avec moi ces premires impressions de jeunesse
vibrantes, tranges, enchanteresses?...

Ces parfums ambrs des gardnias, ce bruit du grand vent sur les rcifs
de corail,--cette ombre mystrieuse, et ces voix rauques qui parlaient
la nuit, ce grand vent qui passait partout dans l'obscurit... O est
tout le charme indfinissable de ce pays, toute la fracheur de nos
impressions partages, de nos joies  deux?...

Hlas, il y a pour moi comme un attrait navrant  repasser ces
souvenirs, que le temps emporte, quand par hasard quelque chose les
veille,--une page crite l-bas,--une plante sche, un reva-reva,
un parfum tahitien gard encore par de pauvres couronnes de fleurs qui
s'en vont en poussire,--ou un mot de cette langue triste et douce, la
langue de _l-bas_ que dj j'oublie.


Ici,  Southampton, vie d'escadre, vie de restaurants et d'estaminets,
logis de hasard, camarades de hasard;--on se runit on ne sait
pourquoi, on s'tourdit comme on peut...

J'ai bien chang depuis deux annes, et je ne me reconnais plus quand je
regarde en arrire.--A corps perdu je me suis jet dans une vie de
plaisirs; c'est l, il me semble, la seule faon logique de prendre une
existence que je n'avais pas demande,--et dont le but et la fin sont
pour moi des problmes insolubles.... . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . .





IX


Ile de Malte, 2 mai 1876.


Nous tions une quarantaine d'officiers de la marine de S.M. Britannique
runis dans un caf de la Valette,  l'le de Malte.

Notre escadre faisait une courte halte dans ce port, en se rendant dans
le Levant o on venait de massacrer les consuls de France et
d'Allemagne, et o de graves vnements semblaient se prparer.

J'avais rencontr dans cette foule un officier qui, lui aussi, avait
vcu en Ocanie,--et nous nous tions isols pour causer ensemble de
nos souvenirs tahitiens.





X


--Vous parliez de la petite Rarahu de Bora-Bora, dit en se rapprochant
de nous le lieutenant Benson, qui avait vu Tahiti depuis nous deux.

"Elle tait tombe bien bas, les derniers temps,--mais c'tait une
singulire petite fille.

"Toujours des couronnes de fleurs fraches sur une figure de petite
morte. Elle n'avait plus de gte  la fin, et tranait avec elle un
vieux chat infirme qui portait des boucles d'oreilles et qu'elle aimait
tendrement. Ce chat la suivait partout avec des miaulements lamentables.

"Elle allait souvent se coucher chez la reine qui malgr tout avait
conserv pour elle une piti et une bienveillance extrmes.

"Tous les matelots du _Sea-Mew_ l'aimaient beaucoup bien qu'elle ft
devenue dcharne.--Elle,--elle les voulait tous, tous ceux qui
taient un peu beaux.

"Elle se mourait de la poitrine, et comme elle s'tait mise  boire de
l'eau-de-vie, son mal allait trs vite.

"Un beau jour--(c'tait en novembre 1875, elle pouvait avoir dix-huit
ans)--on apprit qu'elle tait partie, avec son chat infirme, pour son
le de Bora-Bora, o elle s'en tait alle mourir, et o, parat-il,
elle ne vcut que quelques jours.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . .





XI


Je sentis qu'un froid mortel me montait au coeur. Une voile passa devant
mes yeux...

Ma pauvre petite amie sauvage!... Souvent en m'veillant la nuit je la
revoyais encore;--malgr tout, je retrouvais son image, avec je ne
sais quelle douceur triste, quelle esprance vague, avec je ne sais
quelles ides de pardon et de rdemption,--et tout tait fini dans la
fange, dans l'abme de l'ternel nant!...

Je sentis qu'un froid mortel me montait au coeur.--Un voile passa
devant mes yeux... Et je restai l, impassible,--et nous continumes 
causer de nos souvenirs d'Ocanie.

Et moi aussi,  la lumire gaie des lampes reflte par les glaces, au
bruit joyeux des conversations, des rires, des toasts britanniques et
des verres entrechoqus,--je participais au concert gnral des
banalits et des inepties; comme eux, je disais d'un ton dgag:

--C'est un beau pays que l'Ocanie;--de belles cratures, les
Tahitiennes;--pas de rgularit grecque dans les traits, mais une
beaut originale qui plat plus encore, et des formes antiques... Au
fond, des femmes incompltes qu'on aime  l'gal des beaux fruits, de
l'eau frache et des belles fleurs.

"J'ai vu Tahiti trop dlicieuse et trop trange,  travers le prisme
enchanteur de mon extrme jeunesse... En somme, un charmant pays quand
on a vingt ans; mais s'en lasse vite, et le mieux est peut-tre de ne
pas y revenir  trente.. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . .





XII


...Mais la nuit, quand je me retrouvai seul dans le silence et
l'obscurit, un rve sombre s'appesantit sur moi, une vision sinistre
qui ne venait ni de la veille ni du sommeil,--un de ces fantmes qui
replient leurs ailes de chauves-souris au chevet des malades, ou
viennent s'asseoir sur les poitrines haletantes des criminels. . . . . .
. . . . . . . . . . . . . .





NATUAEA

(_Vision confuse de la nuit.)


...L-bas, _en dessous_, bien loin de l'Europe... le grand morne de
Bora-Bora dressait sa silhouette effrayante, dans le ciel gris et
crpusculaire des rves...

... J'arrivais, port par un navire noir, qui glissait sans bruit sur la
mer inerte, qu'aucun vent ne poussait et qui marchait toujours... Tout
prs, tout prs de la terre, sous des masses noires qui semblaient de
grands arbres, le navire toucha la plage de corail et s'arrta... Il
faisait nuit, et je restai l immobile, attendant le jour,--les yeux
fixs sur la terre, avec une indfinissable horreur.

... Enfin le soleil se leva, un large soleil si ple, si ple, qu'on et
dit un signe du ciel annonant aux hommes la consommation des temps, un
sinistre mtore prcurseur du chaos final, un grand soleil mort...

Bora-Bora s'claira de lueurs blmes; alors je distinguai des formes
humaines assises qui semblaient m'attendre, et je descendis sur la
plage...

Parmi les troncs des cocotiers, sous la haute et triste colonnade grise,
des femmes taient accroupies par terre la tte dans leurs mains comme
pour les veilles funbres; elles semblaient tre l depuis un temps
indfini... Leurs longs cheveux les couvraient presque entirement,
elles taient immobiles; leurs yeux taient ferms, mais,  travers
leurs paupires transparentes, je distinguais leurs prunelles fixes sur
moi...

Au milieu d'elles, une forme humaine, blanche et rigide, tendue sur un
lit de pandanus...

Je m'approchai de ce fantme endormi, je me penchai sur le visage
mort... Rarahu se mit  rire...

A ce rire de fantme le soleil s'teignit dans le ciel, et je me
retrouvai dans l'obscurit.

Alors un grand souffle terrible passa dans l'atmosphre, et je perus
confusment des choses horribles: les grands cocotiers se tordant sous
l'effort de brises mystrieuses,--des spectres tatous accroupis 
leur ombre,--les cimetires maoris et la terre de l-bas qui rougit
les ossements,--d'tranges bruits de la mer et du corail, les crabes
bleus, amis des cadavres, grouillant dans l'obscurit,--et au milieu
d'eux, Rarahu tendue, son corps d'enfant envelopp dans ses longs
cheveux noirs,--Rarahu les yeux vides, et riant du rire ternel, du
rire fig des Toupapahous...


_"O mon cher petit ami,  ma fleur parfume du soir! mon mal est grand
dans mon coeur de ne plus te voir!  mon toile du matin, mes yeux se
fondent dans les pleurs de ce que tu ne reviens plus!...

"Je te salue par le vrai Dieu, dans la foi chrtienne.

"Ta petite amie,

RARAHU."_


FIN











End of the Project Gutenberg EBook of Le Mariage de Loti, by Pierre Loti

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE MARIAGE DE LOTI ***

***** This file should be named 7263-8.txt or 7263-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/7/2/6/7263/

Produced by Walter Debeuf

Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License available with this file or online at
  www.gutenberg.org/license.


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation information page at www.gutenberg.org


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at 809
North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887.  Email
contact links and up to date contact information can be found at the
Foundation's web site and official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit:  www.gutenberg.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For forty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
