The Project Gutenberg EBook of Propos de peintre, deuxime srie: Dates, by 
Jacques-mile Blanche

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Title: Propos de peintre, deuxime srie: Dates
       Prcd d'une Rponse  la Prface de M. Marcel Proust au
       De David  Degas

Author: Jacques-mile Blanche

Release Date: September 5, 2020 [EBook #63129]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PROPOS DE PEINTRE, DEUXIEME: DATES ***




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  JACQUES-MILE BLANCHE

  Propos de Peintre
  DEUXIME SRIE

  DATES

  Prcd d'une Rponse
   la Prface de M. Marcel PROUST
  Au _De David  Degas_


  PARIS
  MILE-PAUL FRRES, DITEURS
  100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONOR, 100
  PLACE BEAUVAU

  1921




DU MME AUTEUR


Cahiers d'un Artiste:

  PREMIRE SRIE.--Juin-Novembre 1914.

  DEUXIME SRIE.--Novembre 1914-Juin 1915.

  TROISIME SRIE.--_Suite du Printemps  Paris._--_t en Normandie_,
  Aot-Novembre 1915.

  QUATRIME SRIE.--_Paris_, Novembre 1915-Aot 1916.

  CINQUIME SRIE.--_La Famille d'Aultreville et les Sommevieille_,
  Aot-Dcembre 1916.

  SIXIME SRIE.--_Les Intermdiaires_, Dcembre 1916-Juin 1917.


Propos de Peintre:

  Premire Srie. DE DAVID A DEGAS.


Romans:

  TOUS DES ANGES (Albin Michel, d.)

  AYMERIS (Aux d. de la Sirne).


A paratre:

  LES CLOCHES DE SAINT-AMARAIN (Roman).




Justification du tirage




DDICACE

ET

PORTRAIT LIMINAIRE

MARCEL PROUST


RPONSE A LA PRFACE AU _De David  Degas_, VOLUME Ier DE _Propos de
Peintre_.

J'ai ddi  l'auteur de Swann la rimpression d'_tudes et
Portraits_, devenus plus tard le _De David  Degas_--un titre meilleur
par sa sonorit que par le sens qu'il suggre--; le second tome de ces
_Propos de peintre_, je l'offre  l'auteur de _A l'ombre des jeunes
filles en fleurs_. _Dates_ fait corps avec _Propos de peintre_,
comme chacun de vos romans, mon cher Marcel, constitue une partie de _A
la recherche du temps perdu_.

Je donne mme, ici, mon tude sur Forain, et une autre, trs dveloppe,
sur Frdrick Watts, lesquelles parurent dans _Essais et Portraits_.
Vous trouverez plus loin des pages sur Jos-Maria Sert et sur quelques
autres artistes dont vous parlez dans votre prface, mais qui ne
figuraient pas dans De David  Degas. Le pire dfaut des articles
runis en volume, c'est qu'ils ne se composent pas avec rigueur, qu'on y
trouve des redites; certaines pages font double emploi; et surtout, ces
articles s'adressent  des publics diffrents, si bien qu'au moment o
l'auteur inclinerait au dveloppement d'une ide qu'il mnerait aussi
loin que possible, il la lui faut abandonner: d'o un pril qui est que
son point de vue n'a qu'une stabilit d'poque et presque de
circonstances. Aussi bien, j'appelle ce livre: _Dates_.

Sur votre conseil, et  votre prire, j'avais cart le _Jean-Louis
Forain_; pour, prcisment, des raisons d'poque, je le rintgre dans
ce recueil parmi d'autres points de repre du souvenir, qui m'aident
dans ma _Recherche du temps perdu_.

M. Franois Fosca (en peinture, Georges de Traz), aprs une analyse de
la critique d'art telle qu'on la dfinirait, critique de crateurs,
selon lui, prononce dans _le Divan_: _Tel axiome de Denis, telle
remarque de Piot, vous en trouverez la justification dans quelques
centimtres carrs de leurs toiles, ou dans le coin d'un Czanne, d'un
Signorelli. Et rciproquement, de ces axiomes, sont nes d'autres
oeuvres formant comme les degrs alterns d'un escalier que gravit
l'artiste. Qui n'a souhait une dition de Thories, o l'on
intercalerait les reproductions des oeuvres contemporaines de chaque
article? Chez Blanche, rien de pareil. Impossible de deviner sa peinture
 travers ses crits... Quelles sont ses ides directrices? A part
quelques rflexions sur la peinture de portraits, son livre pourrait
tre crit par un amateur intelligent qui a frquent pas mal de
peintres, a du got, mais nulle armature. Chez lui, l'artiste et
l'amateur sont deux hommes diffrents. L'un cre; l'autre gote et
s'enthousiasme. Mais jamais les expriences du premier ne contrlent les
jugements du second. Nous comprenons maintenant pourquoi il sacrifie au
Cubisme. Capable de discerner les causes de cette hrsie esthtique,
il est incapable de rsister aux attraits d'une sensation nouvelle..._

M. Fosca s'excuse _d'assumer ainsi le rle d'un puritain grondeur_,
mais c'est qu'en prsence de l'anarchie actuelle que je connais si
bien,--il doit le savoir--_l'attitude du dilettante n'est plus
admissible_. En serais-je donc un? Mais, plus loin, M. Fosca me donne
pour _ravi de jouer, sur le tard, le rle d'un vieil oncle grognon_,
_un laudator temporis acti_, qui, _devant les nouveauts ronchonne:
Ah! si vous aviez connu Manet!_ Ici M. Fosca semble avoir trop peu
d'ironie, mais il ne me dplat point de me sentir, moi-mme, devenir un
peu prud'homme, pour un Suisse comme ce bon M. Fosca. Selon lui, ds que
j'entreprends le portrait de quelqu'un, je le rapetisse, l'trique; une
sorte de _scepticisme quasi cruel_ fait que je ne puis _tudier
l'oeuvre, l'exalter, qu'en diminuant l'artiste_. Entre mes mains,
Fantin n'est plus qu'un bourgeois rive-gauche, endormi  l'ombre de
l'Institut; Manet, un amateur peu srieux, jaloux de la gloire de
Chaplin; Whistler, un vieux-dandy passablement cabotin. _Aux lauriers
qu'il tresse, Blanche mle l'ortie au laurier. C'est si frappant, que
dans la prface, Marcel Proust avoue en tre gn!_ En vrit, est-ce
que vous aussi, je vous peine un peu?

Mais, cher Marcel, je ne crois pas  la critique d'art, et serais peu 
mme de dfinir ce que cela est,--aujourd'hui du moins! Je ne suis qu'un
portraitiste qui raconte ce qu'il voit, de son mieux, et avec cette
franchise que les parents de ses modles rprouvent dans sa peinture,
jusqu' la lui laisser pour compte, trop souvent, comme cruelle. Mes
articles, mes tudes ne sont,  la faon de mes portraits peints, que
les paragraphes ou les pages d'une petite histoire de mon temps.
L'opinion des autres qu'avec soin je cite, les guillemets dont j'abuse,
n'y dcouvrez-vous pas un scrupule? Certain critique me dsigne comme
un mmorialiste froce; d'autres me prennent pour un mondain,--comme
vous! A Paris, on peut,  la vrit, natre, vivre et mourir dans une
mme rue, sans tre connu de ses voisins. J'en fais chaque jour
l'exprience comme de l'impossibilit o nous sommes de nous dbarrasser
d'une tiquette que colle sur notre dos un farceur habile.

Il est regrettable que Sainte-Beuve se soit  ce point tromp sur le
mrite des ouvrages qui parurent de son temps; mais combien ce qu'il
raconte de leurs auteurs nous intresse! Me suis-je tromp, comme l'ont
fait tant de critiques sur leurs contemporains? En tout cas, et
rendez-moi cette justice, aprs quarante ans d'exprience, je ne reviens
sur aucun de mes jugements, mme de tout jeune homme. Delacroix, Ingres,
J.-F. Millet, Courbet, Corot, Daumier, Czanne, Manet, Degas mme, je
les adore, comme on dit aujourd'hui, et m'aperois peu  peu que tant
d'autres peintres que les critiques d'art et les marchands nous
prsentrent comme suprieurs  ces Matres[1]... eh bien!... on ne les
tient plus que pour intressants. Dj quelques-uns de ceux-ci
retombent lentement, en vol plan, des cimes o les avait ports
l'enthousiasme des sdes de ce Mirbeau, qui n'a jamais rien dcouvert
tout seul. A ce propos, pourrait-on rappeler que ce fut Hervieu, qui lui
signala Maeterlinck, pendant un sjour que faisait l'auteur des
_Tenailles_ chez le jardinier des supplices? Hervieu, dans un tas de
livres reus par le chroniqueur, avait choisi le Thtre des
Marionnettes, de Maeterlinck. Il passa la nuit  lire, et, le lendemain,
mit le feu aux poudres: Mirbeau crivit son fameux article. La critique
du Lyrisme, du Formidable et de l'Hyperbole, qui, je crois, date de
Mirbeau, aura eu des rpercussions profondes dans les ateliers, comme
nous le verrons dans mes prochains Propos de peintre des annes
aprs-guerre, o la folie des prfaces pour catalogues d'expositions est
devenue gnrale. Il reste  esprer que cette galit dans l'loge
finisse par dprcier le Peintre.

  [1] Lautrec, considr comme suprieur de beaucoup  Degas. (Louis
    Vauxcelles.)

J'ai souvent prsent jusqu'ici des artistes que je place  un rang un
peu subalterne d'acolyte: Fantin lui-mme et Whistler aussi, par rapport
 d'autres que je difie. Ne possdant pas un clectisme extensible (ou
le contraire...,) mais entretenant quelques convictions passionnes,
j'espre qu'il existe encore quelque part une chelle des valeurs;
sinon, j'en veux tablir une, ne serait-ce que par respect et dvotion
pour les grands gnies. A mon culte pour Manet, _peintre_, imputez donc
la faiblesse avec laquelle je note d'humbles traits, qui me touchent si
fort dans l'_homme_ que j'ai connu et aim. Pour moi, loin de ridicules,
ils me paraissent sublimes.

Le caractre d'un Louis David me fait mieux comprendre son oeuvre,
encore que je me passerais de savoir ce qu'a dit et pens le citoyen,
pour mettre le peintre aussi haut que je l'rige dans l'histoire de
l'cole franaise.

Ne sera-t-il pas de quelque importance pour les historiens de savoir
que, sur la scne de l'Opra, le 2 fvrier 1920, le matre Henri
Matisse, en veston et lunettes d'or, se laissa traner par des danseuses
et un matre de ballet, son ventre de professeur quinquagnaire
disparaissant sous des couronnes plus martiales que le chne et le
laurier qu'au 14 juillet prcdent le marchal Foch avait reues, entre
l'Arc de l'toile et la Bastille? Matisse est-il, pour cela, moins
touchant, dans ses tournes thtrales que dans son studio
mditerranen, qui est une chambre d'htel-palace? C'est si beau
quelqu'un qui croit en lui-mme, et vous dit _pourquoi_!

L'me d'Eugne Carrire, sa belle correspondance, son courage dans la
douleur, ses vertus civiques et prives, son intelligence de la
peinture, tout cela suffira-t-il  faire de lui un aussi grand artiste
que Courbet, qui, pourtant, fut un assez sot vaniteux? Tandis que
j'cris ces lignes, seuls quelques marchands soutiennent le commissaire
qui disperse les tudes de l'atelier Carrire, au milieu de
l'indiffrence sinon de la tristesse des amateurs jeunes. S'ils sont
dus, c'est que leur mmoire est pleine encore de la littrature qui
fut consacre au brave peintre par les crivains du Formidable: ils
ont eu, du peintre, la vision qu'ils avaient de l'homme, et en ont fait
un Titan.

La Vierge de Cimabue, porte par les rues de Florence, semblait vivante
au peuple et le fanatisait. Aujourd'hui, comme il appert des ballets
russes, l'enthousiasme de la foule, pour l'art, se manifeste
diffremment, et pour d'autres ouvrages, tels qu'un dcor de thtre, ou
un costume de ballerina. Nous applaudissons  toute forme du gnie, et
dcernons les lauriers pareillement  M. Wilson, nouveau Christ, et 
Matisse nouveau Van Eyck, quitte  rire bientt aprs de nos
tartarinades.

M. Fosca m'accuse de n'avoir pas la comprhension de la vraie
grandeur... Selon lui, je rabaisse Vuillard, ou tel autre charmant
intimiste, qui n'a tout de mme rien sign d'aussi accompli que le
portrait de la mre de Whistler, ni que certaines natures-mortes de
Fantin Latour, n'en dplaise  M. Fosca! Il est bien bon de nous
rappeler que Maurice Denis est admirable, mais nous prfrons les
moindres aux plus grands et trop concerts ouvrages de ce pieux artiste.

La _vraie grandeur_, c'est prcisment celle qui ne doit pas tre
voulue, ni obtenue, par des thories, mais reste ignore de ceux en
qui elle rside. Souvent ces bienheureux-l, ce sont les contemporains
obscurs d'un artiste trs ft de son vivant. Ce phnomne de revirement
complet de l'opinion, nous l'avons vu se produire et l'observons de plus
en plus frquemment, car presque personne ne semble savoir en quoi une
oeuvre est oeuvre _d'art_, surtout en ces cas si frquents o la valeur
ne s'y signale pas par quelques-unes de ces outrances qui sont, en mme
temps que leur cause de succs, bien rarement un gage de prennit. Ce
qui manque  la plupart des artistes modernes, c'est cette grandeur
fatale et, si j'ose dire, congnitale, des Crateurs. J'avoue qu'il
est trs peu de peintres modernes et surtout vivants, que je considre
comme des matres, quoique chacun de nous en soit un (cela va de soi),
pour quelques amis, pour deux critiques, quelques marchands et le petit
jeune gendelettres, qui se moque en traitant de tel un an qu'il croit
arriv, parce que le pauvre homme est connu.

Mais, ne sortant plus de votre demeure, mon cher Marcel, savez-vous
combien un homme de got se compromet  prononcer et, bien plus
gravement,  crire certains noms d'artistes  ct de certains autres?
Si, tout de mme! Et de signer une prface  un livre de moi, ce fut un
acte de grand courage, et je vous en garderai une reconnaissance trs
vive, puisque telle personne qui y figurait vous pria de l'en faire
disparatre; et ne m'avez-vous pas avou aussi dans une de vos lettres,
que certains de vos amis vous avaient suppli de vous abstenir de me
faire si grand honneur que de m'accorder votre apostille?

Comme vous tiez invisible pour moi, et jamais plus abonn au tlphone,
combien avons-nous d changer de lettres, cher ami, entre le jour o
vous m'avez adress le manuscrit de votre belle prface, et celui o mon
livre parut? Connaissant votre politesse et votre dsir d'tre agrable
 autrui, je vous avais pri de ne pas insister sur mes mrites de
peintre, par crainte que vous n'apprtassiez trop de copie pour les
anonymes qui me rservent toujours une place dans leurs chos
hebdomadaires... D'ailleurs, claquemur comme vous l'tiez alors, vous
n'tiez plus au courant, m'criviez-vous. Ne m'avez-vous point
demand: O peut-on voir des Czanne?

Et vous feignez de me croire un peintre class! Cela, Marcel, c'est un
peu trop de politesse! Comment n'avez-vous pas t averti par vos
nouveaux amis de la N. R. F. _qui n'ont jamais imprim mon nom comme
peintre_, mme  l'poque o j'crivais parfois dans cette revue austre
et jsuitiquement bolcheviste? Ils ont peur de se tromper... et plutt
le silence, que ces horribles sueurs froides qui mouilleraient les
tempes et l'chine de certains amis, s'il leur fallait se prononcer...
tout seuls!

Pantelant sous les fleurs dont vous chargiez ma tte, j'ai voulu vous
faire entendre qu'on n'avait pas encore cess de tenir sur moi, dans
certains salons, des propos comme ceux que vous avez jadis enregistrs:
_Il faudrait mettre ses toiles plus en lumire, pour aujourd'hui
seulement, parce que nous l'avons invit en quatorzime ou en
cure-dents; on les remettra demain  un endroit o elles ne se voient
pas_. Non, mon cher, elles ne sont pas plus que jadis _ la place
d'honneur dans les mmes salons_. Personne, heureusement pour moi, n'en
dclare: _C'est d'une beaut rare; c'est beau comme le classique_.
Comme me le dit Paul Valry, mon cas est mme assez cocasse. D'ici
cinquante ans, on verra dans des muses les portraits que j'aurai peints
de tant de littrateurs, mes amis; et de l'auteur de ces portraits, il
n'y aura trace dans aucun livre de son poque. Je suis peut-tre le seul
artiste de mon ge, dont il n'existe pas la moindre monographie et que
Larousse ignore. Je me sens, d'ailleurs, trs fier de cette singularit,
et je la porte, comme certain professeur d'chec, les ongles qu'il
laissait crotre  la faon des mandarins de la Chine.

Quelqu'un des privilgis qui pntraient nuitamment chez vous, aura d
vous prvenir que mon sens critique s'alarmait un peu des loges
contenus dans votre prface; sur quoi, vous m'avez rendu ma libert,
supposant que je ne dsirais plus publier cette belle page! Vous m'avez
mme, un beau matin, propos d'en crire une autre, o vous m'eussiez
prsent d'une faon diffrente, comme une espce de mconnu, genre
qui fut tant  la mode! Vos historiographes, aprs moi, trouveront dans
mes tiroirs les centaines de pages que j'ai reues de vous,  l'occasion
de cette prface, honneur de ma courte vie littraire, et dont le
plaisir que j'avais  les lire (malgr vos pattes de mouche) n'tait
combattu que par tout ce que vous me disiez de la peine que vous preniez
 les crire, tant votre vue tait fatigue et votre asthme pnible.

Je vous avais demand, non pas une prface, mais quelques souvenirs de
notre Auteuil, au temps o, vous et moi, voyions passer auprs de nous
certaines des figures dont il est question dans mes livres... J'esprais
un portrait du Blanche d'alors, celui que firent poser Forain et Degas:
vous m'avez terriblement flatt. Mais vous avez trouv l'occasion de
signer deux chefs-d'oeuvre: le portrait de mon pre et le vtre. Quant 
celui du Marcel Proust frais moulu du collge, il est d'une ironie
telle, que vous n'aimeriez pas, dites, qu'il et t peint par un autre
que vous-mme? Mais les portraits, la _ressemblance_, quel sujet 
brouilles,  colres!... Il en va d'un portrait comme des articles de
critique. La plupart des modles ou des auteurs en sont mcontents.
Vous, Marcel, apportez de tels scrupules et une telle dlicatesse dans
la rdaction d'une page o une personne amie est juge, ou seulement
cite par vous, que vos insomnies en doivent tre bien cruelles, si la
crainte vous saisit de n'avoir peut-tre pas t suffisamment aimable.
Mais est-ce l le bon tat d'me du portraitiste?

Votre merveilleux don d'analyser, qu'on peut bien appeler sans pareil, a
fait de vous un portraitiste comme il n'en sera jamais parmi les
peintres, et tel que je n'en sais point chez les romanciers. Votre M. de
Norpois, votre M. de Charlus--je ne parle pas de Swann!--ce sont des
portraits de grande tradition. Car, je le crois, contrairement  ce pour
quoi vous tiennent la plupart de vos _laudatores_, vous tes un
classique franais, par l'tude des sentiments et la composition, que
vous renouvelez, mais qui est l'un de vos primes soucis. Bien dus
seraient vos lecteurs s'ils voulaient reconnatre vos modles, comme ils
croient pouvoir nommer ceux d'Abel Hermant. Et, ce qui constitue un des
caractres de votre gnie et, peut-tre, avec votre langue, votre
principale originalit,--c'est cette dualit de peintre et de modle.
L'art, dont vous crez, je dirais plutt recrez, vos personnages,
ressortit  une des oprations de l'esprit les plus rares et les plus
compliques; il y en a peu d'exemples dans l'histoire des littratures.
A peine oserais-je citer une George Eliot? Quand Lon Daudet voit un
rapport entre votre oeuvre et celle de Saint-Simon, ce gros bourdon
donne la mesure de son esprit critique tout en surface. Les documents
que vous nous apportez pour l'tude des passions sont, quoique dans la
tradition, d'une nouveaut qui tonne. Nouveau! cette pithte, on n'en
pourra jamais abuser si l'on parle de vous, dans l'impossibilit o l'on
est de trouver dans votre oeuvre des points de comparaison avec
celles-l mmes que l'on prfre. Les figures que vous prenez sur nature
et que votre brosse peint avec un peu trop de facilit sont des
personnages de second plan, comme les Verdurin, le docteur, le peintre,
le compositeur; mais ceux-l, dans d'autres romans que les vtres,
seraient des chefs-d'oeuvre, comme portraits. Il me semble parfois, et
dans vos plus belles pages, que vous empruntiez  un sexe les traits
d'un autre; qu'en certaines de vos effigies, il y ait substitution
partielle du genre, si bien qu'on pourrait dire _il_ au lieu d'_elle_,
et faire passer du masculin au fminin les pithtes qui qualifient un
nom, une personne, dans ses gestes et son maintien[2]. Or ceci, qui
serait peut-tre gnant dans certains livres, devient chez vous une
subtilit de plus, vous prte un accent de vrit plus fort, plus large
et de gnralisation, malgr la minutie de l'analyse, dans la
contre-exprience que vous faites sur vous-mme. La plus humble de vos
cratures, disons Franoise, vous vous l'incorporez avant de la
restituer, enrichie par son sjour chez vous. Vous tes donc  part, et
la question de ressemblance individuelle ne doit pas compter, dans votre
cas, comme romancier. Mais comme prfacier?

  [2] En 1914, je crois avoir t le premier  faire un article sur
    Swann, c'tait  l'_cho de Paris_. Je retrouve ces phrases:

  ... Ce livre ne pouvait tre crit que dans la clairvoyance de
    l'insomnie nocturne. Il est presque trop lumineux pour nos yeux qui,
    en plein jour, ne voient qu' demi...--M. Proust s'arrte partout
    passionnment, regarde les autres, comme le martin-pcheur voit le
    fond de la rivire...

Quelles limites fixer  la ressemblance, pour le portraitiste? Quelles
bornes  l'usage licite de la franchise,  l'exercice d'un peintre vrai,
ou, encore plus, d'un moraliste? Vous avez bien marqu dans votre
prface  mon livre, que je l'avais requise de vous, cette tude; elle
avait donc un peu d'une commande, comme nous disons? Prcisment,
commande implique flatteries, et retouche,--pense le client ordinaire.

Vous avouerai-je que toute photographie prise de mon visage me parat
tonnante et m'instruit sur moi-mme, alors que mon entourage crie  la
caricature? Forain, Rouveyre, Boldini, Max Beerbohm, Sickert, Sargent,
Degas, m'ont t, m'assure-t-on, cruels; et je les trouve excellents,
ces croquis ou ces tableaux, de mme que je pense me voir dans la glace,
et ris de tout coeur, en lisant certain fameux portrait crit, que mes
amis m'ont cach, quand il parut. Cette manire noire est due  la
collaboration de Forain (pour le ct _moral_) et de Lon Daudet (pour
la forme extrieure). J'ai t un peu surpris, en le lisant, que ce
morceau de bravoure ft de Lon Daudet. Je me suis toujours mfi des
gens qui ont des certitudes, ou des haines apostoliques,  la Mends,
mais Daudet porte un nom qui m'est cher; ce solide bourgeois dfend des
prjugs, une socit, une classe auxquelles on ne me crut point, en
gnral, hostile. J'tais bienveillamment reu dans sa famille, et le
rencontrais dans quelques maisons d'amis. Toujours m'efforai-je de lui
trouver _un esprit fantastique_, quoique Mme de Noailles, ds ma
premire entrevue avec lui, m'eut confi: Non, la drlerie de notre
cher Lon n'est pas pour vous! Je ne pus point y contredire.

En tout cas, il a du courage. Les engueulades de Lon et les coups de
rapire de ce noble justicier, je les prfrerais, il me semble, aux
complaisances veules, aux lchades dues  la papelarde camaraderie
dont un Parisien est trop souvent l'objet dans la presse, par ces temps
o personne n'ose plus formuler une opinion. L'express-charge par quoi
ce pamphltaire m'excuta, en pleine guerre et _Union sacre_ des bons
citoyens, a pu surprendre d'autres que moi-mme. Mais la passion de la
vrit emporte tout!

Quant  vous, le dreyfusard que vous vous flattez d'tre, votre gnie
est d'autre part clbr par _l'Action Franaise_, et c'est dans un
sentiment semblable  celui qui fit l'_Union Sacre_,--j'imagine cela,
du moins--que vous me priiez, il y a deux ans, de ne pas rimprimer,
pour le pacifique lecteur d'aprs-guerre, mon essai sur le nationaliste
Jean-Louis Forain;  moins que, de ma part, peu digne vous semblt que
je remisse sous ses yeux, comme pour les lui rappeler, les loges que
j'adressais  ce grand dessinateur, aprs que Forain, feignant de me
prendre pour un ennemi, et cess de saluer son pangyriste? Vous
m'expliquerez l'imprvue attitude de Forain  mon gard, en me disant
qu'un auteur illustre garde sa pudeur et que le succs redouble sa
susceptibilit et ses craintes. Vous m'avez crit que 886 lettres de
flicitations vous taient dj parvenues en trois jours,  l'occasion
du prix Goncourt; mille dcoupures de journaux, de longs articles,
certains signs par des amis enthousiastes; des pomes suivirent, et une
ode mme,  Marcel Proust. Eh bien, de ces hommages, il en est qui vous
ont froiss, si inexplicablement mme, que leurs auteurs durent se
prendre la tte dans leurs mains et se demander: Qu'est-ce que Proust a
compris? Quelle noire intention me prte-t-il?

Votre comprhension, par tous reconnue, de la chose crite, votre
critique si lumineuse des auteurs morts (ceci, cher ami, en songeant 
vos Pastiches et  vos pages, si stimulantes, de technicien, sur
Flaubert) obligent ceux qui vous blessent en croyant vous louer, 
reconnatre qu'ils ont mal dit ce qu'ils avaient l'intention
d'exprimer--ce qui est sans doute souvent mon cas--puisque vous
apercevez une pine l o l'on voulut mettre des roses. Ce qui n'empche
pas que la loupe  travers laquelle vous considrez le monde extrieur,
nous la tenons pour aussi infaillible que votre introspection; votre
puissance et finesse d'analyse, tout ce  quoi nous devons l'inpuisable
joie de vous lire, il est peu d'instants o vous vous en dpartissez; ni
en crivant, ni en jugeant vos propres oeuvres, ni au reu d'une lettre
de fournisseur, d'un camarade  vous, ft-elle de M. de Saint-Loup; ou
d'une femme, ft-elle la bonne Franoise. Il s'ensuit donc que, moi,
votre admirateur de toujours, pas plus que Jean Giraudoux ni que Lon
Daudet, je n'chappe  votre pluchage grammatical et psychologique, et
que je tremble, ou bafouille, en vous rpondant par une lettre, qui,
adresse  un autre, exprimerait en quatre lignes: J'ai bien le dsir
de vous voir. C'est souvent par gne et par respect que l'on formule
mal sa pense. La restriction mentale est un fcheux et redoutable
censeur de l'crivain.

Mes notes sur Degas, que M. Fosca trouve dcevantes, Degas vivait
encore, quand je les donnai  la _Revue de Paris_. Voil le mystre de
mon embarras clairci! Tout au contraire de vous, mais presque autant,
Degas, le solitaire hautain et inquiet sur sa propre valeur, terrorisait
ceux qui l'aimaient; ainsi, de deux grands artistes modestes et
justement orgueilleux  la fois, celui qui prenait un masque de diable
Papou, afin de faire le vide autour de lui, n'a pas si bien russi 
carter ses zlateurs que celui qui, dans ses rapports avec autrui,
n'est que grce, prvenance, gentillesses et dlicates intentions.

Chacun de nous est plus ou moins le prisonnier d'une lgende. Ainsi
l'univers a appris, quand le prix Goncourt vous fut allou, que vous
n'aviez plus dix-huit ans; on vous donna mme, me dites-vous, soixante
ou soixante-cinq dans les journaux socialistes. Vous tiez malade, trs
riche, trs mondain, disait-on,  gauche; un papillon de nuit qui
disparat  l'aurore pour ne rapparatre que le soir. La seule part
d'exactitude, dans ces histoires, serait qu'il est devenu impossible,
pour les diurnes comme moi, de vous joindre, quoique l'on rencontre
souvent quelqu'un qui vous quitte, ou qui, hier, a soup d'un poulet
rti avec vous. Je ne crois pas vous avoir aperu plus de trois fois
depuis l'Affaire, je mourrai sans avoir, peut-tre, pass deux heures
encore prs de la personne avec qui j'ai le plus de plaisir  me
trouver, et vous aurez quitt votre fameux appartement du boulevard
Haussmann, dont les murs taient doubls de lige, sans que j'y aie
pntr pour peindre, comme je le voulais, une image du Marcel Proust
adulte.

A peine, jadis, ai-je vu l'appartement familial du boulevard
Malesherbes, du temps o je perptrai, de vous, la mauvaise toile que
vous faites reproduire encore aujourd'hui dans _Excelsior_, et dont vous
m'avez demand la permission d'orner l'dition de vos oeuvres. (Et comme
vos gots ont d paratre dmods  vos nouveaux diteurs.) Vous m'avez
montr la salle  manger que vous prtaient, avec leur argenterie et
leur linge damass, M. le professeur Proust et votre excellente mre,
pour que vous y entretinssiez d'illustres htes qu' dix-huit ans vous
traitiez en Lucullus, et mettiez en rapport avec vos _professionnal
beauties_ un Elstir, un Cottard, un Bergotte et tant d'autres admirables
hros qui participent dsormais  notre existence. Vous receviez les
duchesses douairires, les futurs ducs,  qui vous donntes ensuite plus
grande audience dans votre pastiche de Saint-Simon. Tel ce qu'on m'en
rapportait, car, soucieux de mon travail plus que du vtre, vous avez
toujours tenu  m'pargner ces divertissements. Je ne sais rien de plus
juste que ce que vous avez dit dans votre prface sur le palladium qui
me protgea de bonne heure contre les prils de la conversation de
socit. Cette influence tutlaire, ne l'appellerions-nous pas, tout
prosaquement, mon fragile estomac,--ou mon imprudente franchise dans
l'aveu de mes admirations et de mes dgots? Du mme ordre, la
protectrice de votre oeuvre ne fut-elle pas, mon cher Marcel, la fivre
des foins?

Je rpte imprudente franchise?, mais j'ajoute un point
d'interrogation; car en se remmorant les propos d'alors, on pourrait se
demander si jamais, dans aucune socit polie, un dbutant entendit,
prononcs et colports par la presse, des propos plus perfides, des
calomnies plus abjectes que celles qui secouaient de rire les salons du
faubourg Saint-Honor, les ateliers d'artistes qu'envahissaient peu 
peu les mtques. _Le Journal d'une femme de chambre_, d'Octave Mirbeau,
conservera l'odeur de ces djections que reniflaient comme un parfum
aphrodisiaque les dlicats et les blass. Un jury aurait eu peine 
distribuer des rcompenses dans un concours de perfidie, trop de
candidats en seraient sortis _ex quo_. Aussi bien, la verve de Lon
Daudet semble avoir presque de la bonenfance, comme et dit Goncourt.
Lon tait l'lve des grands matres de notre jeunesse, et leur ple
reflet. Mon nom figure une fois dans le journal de Goncourt. Et tout ce
qui l'a frapp, c'est cette scne: j'entre chez quelqu'un; je me
flicite de la mort de mon pre qui dilapidait sa fortune. Le trait est
dlicieux et d'une exactitude digne de l'observation des enrags
djeuneurs en ville. J'expliquais cette influence morbide  Henry James,
certain soir qu'il sortait de chez les Daudet avec moi, confondu de ce
que Lon, le fils de son ami trs cher, avait avec tant de vacarme
expector de ftide, durant et aprs un norme repas--outre des verdicts
_dfinitifs_, des jugements tartarinesques sur d'admirables artistes de
la littrature anglo-saxonne, dont Henry James tait un des plus grands.

Mais ces fleurettes de la conversation poussaient dans tous les milieux
o l'on se piquait d'art et de littrature,--et jusque dans le gratin
qui _s'intellectualisait_.

Vous et moi n'avons-nous pas t un peu blouis par un homme pour lequel
nous garderons, tout de mme, un peu de reconnaissance et beaucoup
d'admiration?... mais il faudrait, pour tre aujourd'hui compris,
voquer une figure, telle qu'alors, dans un mystre savamment entretenu,
elle se dressait, belle, devant nous, environ 85, du ct de chez
Charles Swann.

Que n'avez-vous, Marcel, consacr un de vos pastiches  ce
conversationist de gnie, si suprieur  ce qu'il laissera d'crit;
pour lequel nous avons eu de l'amiti, du respect, et qui nous enchanta
par son esprit, son rudition, sa fantaisie, lui qui se donnait autant
de peine  nous conqurir que j'en pris ensuite pour me soustraire  sa
tyrannie. Il aurait fallu garder de lui, au gramophone, des disques,
comme ceux qui conserveront la voix de la Patti et de Caruso. Faire un
pastiche? Non, vous nous devez une monographie du comte Robert de
Montesquiou.

Il nous envota! Nous prit-il assez de temps! Je ne me lassais pas de
l'entendre dclamer les vers de nos potes, d'une voix glapissante,
spciale au gratin, mais si belle! Sa tte de d'Artagnan, de jeune
Aurevilly ou de Brummel franais, il la soutenait par un norme poing
gant de blanc, le coude appuy sur le marbre d'une chemine. _In
brachium facit potentiam_, a-t-il trac en lettres biscornues et
vermicelles, au-dessous d'une photographie par Otto, que je garde
encore, et qui s'efface auprs d'une autre, _la divine comtesse de
Castiglione_, l'une de ses desses, en verre fil ou en cire.

Cette mystrieuse Florentine, une des plus inquitantes visions de mon
enfance, m'apparut comme une petite vieille inconsolable de sa beaut et
de son rgne abolis, quand elle vint chez moi jeter des fleurs sur un
cercueil et annoncer au fils du dfunt qu'elle se croyait encore  mme,
dans un certain clairage, d'offrir au jeune peintre que j'tais
quelques vestiges de sa splendeur. Je dus m'excuter, puisque Mme de
Castiglione, qui me tmoignait une affection quasi maternelle, m'y
invitait. Mais comment et o poser? Que verrais-je, les voiles une fois
tombs? Il fut d'abord question de sances  la lueur des bougies. Enfin
elle me dit: Je viendrai vers la fin du jour, tu auras ferm les
persiennes, je disposerai les rideaux, le sige o tu t'assiras et le
mien; demain, quand le soleil sera en face de la maison, et bas,
attends-moi. Nous essaierons, je veux que tu saches comment tait l'amie
de ton pre. Elle vint  l'heure. J'tais pouvant, ma main
allait-elle m'obir? Toile et pastels taient tout prts. Cette scne se
passait dans une pice tendue de cretonne bleue; les vitres, de mme
couleur, craient une atmosphre laiteuse comme la fume d'une
cigarette. Mon modle entra sans bruit, glissa sur le tapis, telle une
apparition sur la scne. Elle s'installa, de profil, le buste bien
droit. Malgr sa haute coiffure en forme de diadme, c'tait un petit
tas. Un  un, les voiles se rpandirent sur le sol... et je reconnus la
_Reine d'Etrurie_, l'_Ermite de Passy_,--idole de la Cour de Napolon
III--, un illustre visage, mais fard, ruin, de marchande  la
toilette; un bout de sucre d'orge rduit dans la main d'un enfant qui le
suce.

Pourquoi ces souvenirs de la Castiglione ici? Vous le savez, Marcel; 
cause de Charles Swann, de la Berma et du diabolique impresario que fut,
d'elle et de tant d'autres beauts, le comte Robert de Montesquiou
Fezensac. Aprs des mois d'un intense surchauffage de notre imagination,
il nous confrontait souvent avec une soi-disant desse, ou un hros dont
il avait tu le nom et cette apparition devait veiller en nous le
sentiment du Divin, ou l'motion qu'aurait un planton dans sa gurite,
si M. le marchal Foch venait lui demander de ses nouvelles. D'o, une
fois, ce pastel de Mme de C., qui, ds que je l'eus peint sans avoir
chang une parole avec cette matrialisation mdiumnique, fut enferm
solennellement dans un sac de cuir, comme le cadavre d'un passager de
transatlantique, pour tre jet  la mer. Il me demeura, depuis,
invisible; peut-tre me mnageait-on le plaisir de me croire l'auteur
d'un chef-d'oeuvre inconnu? D'ailleurs, je rencontrai bientt en tous
lieux cette dame que chacun dsignait par son petit nom, et dont le
mystre tait le sortilge d'un habile magicien. Combien en avons-nous
subi, de ces illusions charmantes, dans le Paris d'alors, grce  cet
homme si pratique, d'autre part, si implacable flagelleur d'une socit
o le sens de la qualit commenait  se perdre... S'il avait persvr
dans sa retraite d'artiste, vitant les applaudissements et les succs
du monde--pril qu'il nous dnonait en sage--au lieu de se gaspiller
lui-mme un peu plus tard, et de se rpandre partout, lui qui
m'ordonnait une rclusion laborieuse--Robert de Montesquiou tiendrait
aujourd'hui une place qu'il ambitionna toujours, sans pouvoir
l'atteindre.

Avoir caus une fois avec Robert, c'tait ne plus pouvoir causer avec
les autres; je ne saurais pas citer d'artistes, qu'ils se nommassent
Barrs, Hrdia, Leconte de Lisle, Whistler ou Degas, qui n'aient t
retenus par la sduction et l'autorit de sa parole, par le prestige
complexe de sa personne. Il nous reprsentait le des Esseintes d'A
rebours, et le descendant de l'Artagnan dont il habitait encore la
terre en Gascogne. Comme Oscar Wilde, il avait le don des images et des
analogies, qui, en magnifiant un rcit quelconque, vous proposent
plusieurs sens et lui donnent un prolongement presque infini. Une
anecdote, une lgende, un mythe, ou les ridicules de Mlle Tocquani, la
gouvernante, il en usait de mme, avec des motifs tour  tour bouffons
ou graves, cet infatigable causeur moraliste, lyrique et familier,
potinier, curieux de petites gens, un Henri Monnier chez la
concierge. A la cour d'un souverain moderne, il et continu l'oeuvre
d'un Saint-Simon ou d'un Tallemant des Raux. Chez Mme Madeleine
Lemaire, dont il avait dnonc le salon comme le paradis des bourgeois,
o un artiste se devait de ne pas paratre, il devint ensuite assidu, et
manigana une publicit  des pomes, que nous avions jusque l crus
rservs  ceux qu'il appelait ses pairs, nous donc.

Les contemporains du Montesquiou de 1890 comprendront sans peine que des
jeunes gens, avides de regarder et d'entendre, comme vous et moi, aient
t remus par ce bolide qui tombait dans leurs existences. Et, avec
Robert, c'tait ce charmant Edmond de Polignac, son ami, un anctre,
le vieux camarade de votre Charles Swann; le prince, trange
compositeur, aussi inventif et prcurseur qu'Eric Satie, travaillait 
son piano-bureau, devant un portrait de Jeanne Samary, par Renoir, et
quelques Claude Monet de la bonne poque. Vous le rappelez-vous,
grelottant sous ses tricots et son bonnet de soie noire, et sa tte de
Saint-Antoine, blanche, ravage et si fine? Que ne nous reprsentait-il
pas, alors, de rare, d'exquis et d'un peu inquitant, cet autre causeur
si cocasse, si spirituel, quand il nous entranait vers l'embrasure
d'une fentre, pendant un concert; riait, comme un gamin, de
l'assistance pme; imitait l'accent du _gratin_ ou l'_aboyeur_ qui
annonce les invits; et soudain reprenait son expression extatique de
saint du Greco, si l'on en tait  un numro du programme o Mozart,
Faur ou Debussy allaient tre interprts par Bags ou par Mme de
Guerne. Edmond de Polignac tait le seul concurrent que nous permt
Robert, jusqu' ce que... Mais vous n'tiez pas l, quand le prince,
en pantalon  carreaux, jaquette prune, gants abricot, vint nous
apprendre son mariage avec la jeune miss Winaretta Singer, et, pour
prouver  ma mre qu'il se sentait fort ingambe, sauta par-dessus un
fauteuil, sans le renverser.

Depuis ces temps lointains, j'ai vu passer bien des artistes, s'ouvrir
et se fermer autant d'coles et de petites chapelles, paratre cent
gnies. En avons-nous eu de plus originaux que ceux-ci? L'atmosphre
de Montesquiou et d'Edmond de Polignac imprgne les entours de Swann,
comme ces parfums composs par une femme, dont elle ne consent jamais 
rvler le nom, et que ses intimes reconnaissent, o qu'elle vienne de
passer. Peut-tre Odette n'a-t-elle jamais parl  Robert ni 
Edmond, mais son appartement, tel que vous le dcrivez, est plein de
choses  eux. Sous le manteau, Charles a d remettre  sa femme
l'dition prive des _Chauves-souris_. Le mauvais bon-got  l'Alfred
Stevens, la turquerie  la Clairin, les arums, les peaux de bte  la
Sarah Bernhardt, les oeillets et les violettes de Madeleine Lemaire, les
buvards et les botes  cigarettes de chez Leuchars, la japonaiserie
bambou-cherry-blossom, et le Louis XV  la Helleu dont s'entourait
Odette: Charles Swann, le commensal de Mme Howland (ne Colbert),
retrouve cette ambiance dans quelques maisons trs exclusives. Elles
possdent un exemplaire, sur grand papier, d'_Hortensias bleus_, hommage
 ces dames qui font relier en plein les Essais de Robert, (son vrai
talent), volumes qu'annoncent d'hyperboliques articles de courriristes
mondains, comme une redoute, chez Madeleine Lemaire, et dont la seule
dition  3 fr. 50 c. encombre aujourd'hui des paniers de libraires, sur
le trottoir, avec de vieux romans tombs  1 fr. 75.

Plus dangereuse, euss-je craint, pour un jeune littrateur comme vous,
ce qu'Odette aurait appel l'_emprise_ d'un Montesquiou, que pour tout
jeune peintre qui ne ft pas un Elstir ou un La Gandara. Tandis que
Montesquiou ne se trompait gure plus sur la qualit d'un pote ou d'un
prosateur que sur celle d'un nom, et embellissait, en les rcitant, une
phrase ou une strophe, il consacrait ses _Autels privilgis_  des
artistes de pacotille, se faisait peindre en Florentin du _Passant_, par
Clairin; en gentilhomme malade, par Lucien Doucet; en peignoir-ponge
(ou Christ au prtoire de Munkacsy), par Antonio de La Gandara;... en
chef-d'oeuvre de muse, par Whistler--et s'en allait aux vernissages
clamant ses enthousiasmes et ses mpris, dans un cortge de Swanns et de
moindres zlateurs rastaquoures.

Nanmoins, le jour o Robert, thtralement, me donna un rendez-vous
d'adieu dans l'Ile des Cygnes, o nous changerions nos anodines
correspondances, j'en eus du chagrin comme un enfant que quitte une
gouvernante aime et crainte.

C'tait pendant la crmonie d'ouverture de l'Exposition universelle de
1889; aprs une longue, maternelle homlie--fulgurante, si j'ose dire,
des plus sages admonestations et conseils pratiques que pt donner un
an plein d'exprience judicieuse,  un dbutant--il me remit un paquet
de mes lettres, joliment ficel avec des faveurs bleues. Je les jetai
dans la Seine, car je leur attribuais un mince intrt. Mon professeur
s civilit ne ferait pas de mme pour les siennes, dit-il, mais
avouerai-je qu'il devait manquer quelques-unes de ses missives? Je viens
d'en retrouver, d'impayables pour leur comique familier, la pompe du
tour, et un pome, moins bon, sur un tableau de moi[3]. (_Voir page
suivante._)

  [3]

  COMMENSALE

        La petite demoiselle Anglaise
        Qui me fait vis--vis  dner
        Toujours me charme et onc ne me lse;
        Donc pour elle je veux badiner.

        Elle est assise entre ses pivoines,
        Arceaux de croquet et vert rideau:
        On le prend parfois pour des avoines;
        Souvent on les tient pour des jets d'eau!

        Elle est du pinceau de Jacques Blanche:
        Jacques-mile--n'oubliez point!
        Qu'on ne prend jamais pour une planche
        Mais qui de l'art pur est un pur oint.

  R. M. F. Oct. 87.

Cette attestation, sur papier rose glac  fleurettes, est accompagne
de deux petites enveloppes japonaises, renfermant, chacune, une
minuscule photographie du comte; en habit, sur l'une, et sur l'autre, en
pelisse de fourrure. Elles portent ces devises:

L'une: _Un bon bourgeois dans sa maison_.

V. H.

    Souvenir affect.

R. M. F.

    _Sgor, bonze  la peau brle
      nu dans les bois, lascif, bourru..._

V. H.

L'autre: _L'habillement est une seconde nature._

R. M. F.

    _Mess Titirus_

et une chauve-souris  l'encre d'or.

                                   *

                                 *   *

Aujourd'hui, Marcel Proust, vos livres sont traduits dans toutes les
langues, et des gloses, une exgse complique, des notes historiques,
s'y ajouteront, de dix en dix ans,--on y travaille dj en Angleterre et
en Amrique; que sera-ce en Allemagne! Pour l'tude du monde de notre
jeunesse, il faudrait un autre commentaire: le journal de Montesquiou.
Mais en laissera-t-il un? Si non, je vous commande, pour vos
petits-neveux, un long ouvrage, une monographie de ce personnage si
reprsentatif, si important, quoi qu'on en dise, de l'poque de
Swann. On n'a point fait mieux, depuis, en ce type, dont chaque
demi-sicle ne produit qu'un ou deux exemplaires. Ces figures attirent
leurs contemporains comme les boules en verre color des jardins
bourgeois, o le ciel, la terre, tout ce qui s'y reflte, se teint, se
dforme dans le miroir de leur paroi. Un grand dandy a autant
d'imitateurs qu'un grand artiste. Chaque poque a les siens, et qui
finissent par tre, pour la postrit, le schma d'une classe, ou d'un
milieu tout au moins.

Un des traits, environ 90, spcial aux jeunes hommes _intellectuels_,
c'est la complication, la prciosit, l'ironie o, dj, montre le bout
de son oreille un caricaturiste brutal ou trop fin, diffamateur
insouciant et lger... mais prt aussi  se caricaturer lui-mme, dans
une socit dont on dirait qu'elle se suicide avant qu'on ne l'oblige 
cder la place  une autre. L'art commenait de perdre sa srnit et
ses pudeurs. Mais j'ai, dans trop d'autres pages, rappel ces faits
auxquels j'ai sans doute pris moi-mme une part, qui devrait m'empcher
d'y faire allusion!...

Selon moi, si l'on pouvait supposer que certaines pages de vous en
primassent d'autres, ce ne serait point celles o prudemment vous
restreignez votre coloris et la libert de votre dessin... mais nous
n'en sommes qu'_A l'ombre des jeunes filles_. Les ptales des pommiers
en fleurs recouvrent si bien la trace de votre burin, que le lecteur
hypnotis par vous se mprend parfois sur votre intention, qui, je
l'imagine, n'est point de vous faire lire par les couventines.

Les reproches amicaux que vous me glissez dans l'oreille, tout le long
de votre prface, voyons, cher ami, sont-ils bien sincres? Ne
mlez-vous pas, vous aussi, _l'ortie aux lauriers_ que vous tressez,
mais savamment, avec un art que j'ignore? Dans la position exalte o
vous tes aujourd'hui, la lettre de remerciement  la Victor Hugo
deviendrait-elle un devoir de la reconnaissance? Mais la bont, je le
sais, la justice sont votre constant souci! Vous tes n gnreux et
restez candide tel un lys, ce qui dconcerte les psychologues diplomates
de l'cole du monocle[4].

  [4]

        Proust,  quels raots allez-vous donc la nuit
        Pour en revenir avec des yeux si las et si lucides?
        Quelles frayeurs  nous interdites avez-vous connues
        Pour en revenir si indulgent et si bon?
        Et sachant les travaux des mes
        et ce qui se passe dans les maisons
        et que l'amour fait si mal?

  _Ode  Marcel Proust._

  Paul MORAND.

Un jeune pote, qui est de vos intimes, a donn dans ses _Lampes  Arc_,
un portrait de vous et de votre gouvernante. Avouez-le moi:  quoi bon
consigner votre porte aux peintres, plutt qu'aux littrateurs?

Quel danger vous avez couru, la dernire fois que j'ai franchi votre
seuil![5]

  [5]

        Ombre
        ne de la fume de vos fumigations,
        le visage et la voix
        mangs
        par l'usage de la nuit,
        Cleste,
        avec rigueur, douce, me trempe dans le jus noir
        de votre chambre,
        qui sent le bouchon tide et la chemine morte.

  P. M.

Savez-vous que votre Cleste serait aussi bien Mlle Moreno, redevenue
maigre comme au temps de Marcel Schwob? Mais Cleste est _gratin_
comme une de vos Guermantes, et comme cette dame qui vint chez moi vous
prendre dans son huit-ressorts, dites-vous, pour vous mener aux Acacias,
sous je ne sais quel Prsident de la Rpublique athnienne.

Donc, c'est  votre Cleste que je parlerai:

--O vous, madame Cleste, vous dont j'avais si souvent entendu le
susurrement dans l'ombre du tlphone, pourquoi avez-vous drang
Monsieur? Est-ce parce que vous tiez en vacances estivales, rue
Laurent-Pichat, dans la maison de Madame Rjane? Je n'allais pas, je
vous le jure, chez Monsieur. La concierge vous prouvera que j'allais
chercher un manuscrit gar chez la propritaire. On ne rpondait pas
chez Madame Rjane. Au bas de l'escalier, la concierge dit  quelqu'un:
Monsieur Marcel Proust? au quatrime!

Monsieur avait donc dmnag? Si prs du Bois, qui donne effroyablement
 ceux qui le redoutent, le rhume des foins!

J'attendis, assis sur une marche. Madame Rjane m'ayant, au bout d'une
heure, fait remettre le manuscrit d'un ami--je montai au quatrime,
sonnai; madame Cleste, vous m'avez trs bien reu. _Lampes  Arc_
n'tait pas imprim. Monsieur ne dormait pas. Le portrait de Monsieur, 
vingt ans, rose et joufflu, orchide  la boutonnire: ce buste (il y
avait jadis des jambes, des mains, j'ai coup la toile  la grande ire
de Monsieur) est sur un chevalet dans le salon clos, noir, o campaient
les meubles des parents de Monsieur. Remue-mnage, alles et venues. Une
plainte mane du fond d'une pice spulcrale.

--Ah! cher ami, j'ai failli mourir trois fois dans la journe! (P.
Morand pinxit).

J'approche. Au milieu de plusieurs tables charges de livres, parmi des
coussins, j'aperois des yeux que dessinerait Van Dongen si bien, des
bandeaux noirs de jais, une barbe, un beau visage en amande, de jeune
prince Assyrien, ou d'Empereur Thodose.

Monsieur m'a l'air d'aller fort bien! vous confess-je, Cleste, en un
apart audacieux.

--Oh! Monsieur! Nous sommes trop prs de la campagne!...

Mais Monsieur me fait asseoir, vous prie de vouloir bien prendre la
peine d'avoir la complaisance de consentir  chercher s'il n'y aurait
point un croton de pain dans quelque armoire, et un verre d'eau. Et
vous tes revenue, un quart d'heure aprs, avec des bouteilles, des
carafons, les plus fins, toutes espces de biscuits. Aviez-vous
tlphon au Ritz? Non, Monsieur possde tout cela dans ses malles, pour
ses dplacements du ct de chez Madame Rjane.

Pendant ce, Marcel, nous nous tions retrouvs et presque les mmes
que chez Mme Straus, sous l'ambassade de Lord Lytton, presque les mmes
que jadis et que nagure, et qu'un soir, en 1913, au thtre Astruc,
quand, en plein mois de juin, un pardessus de fourrure s'insinua dans
une stalle  ct de la mienne. Brouills depuis l'Affaire! vous
dis-je. Aussi bien nous avons ri comme nous venons de rire chez vous,
rue Laurent-Pichat, et vous avez mme excut d'admirables imitations
d'amis anciens, que vous faisiez revivre comme un phonographe, si ce
n'est que vos ides me semblrent plus tonnantes que celles qu'ils
auraient exprimes, et bien plus drles.

Marcel, on voudrait vous voir tous les jours, si vous ne teniez pas si
inhumainement  tre bon, indulgent, et si juste, que vous en rendriez
votre interlocuteur cruel! Mais de vous voir, de causer, cela vous
viterait d'crire--donc j'ose moins regretter--puisque je serais priv
de ces lettres dont j'ai la valeur d'un volume, et o la postrit
connatra l'tat de votre vue, au jour le jour, le courage qu'il vous
fallut pour les crire et les scrupules dont peut tre torture une me
dlicate.

Au thtre Astruc, vous aviez l'air mourant, vous aviez l'air
d'Iochanaan, vous aviez l'air d'avoir trente-cinq ans; et aujourd'hui
vous pourriez en avoir vingt-neuf, ou mme vingt; le teint moins rose
que dans mon portrait, mais magnifiquement bronz par le feu du fourneau
qui tient en tat de fusion le mtal de votre oeuvre.

Cher ami, j'espre-- la rflexion--oh! oui j'espre que l'on ne vous
fait pas souvent un norme chagrin. L'incomparable psychologue que
vous tes, unique pour dmler les fils que notre pense trame, comme
une araigne-Spinoza, vous, Marcel Proust, comment ignoreriez-vous ce
que les pires critiques, celles dont vous n'tes pas content, impliquent
d'admiration et d'loges? Je ne sais s'il y eut jamais un crivain ou
quelque autre artiste, qui eut le don d'attirer  soi et de retenir
comme vous. Vous construisez votre oeuvre au fond d'une retraite d'o
vous voyez tout, d'o vous entendez tout; par une sorte de T. S. F., 
laquelle s'ajoute le reportage de mille amis--vous tes reli aux points
les plus distants de l'univers; si bien qu'au lieu d'tre l'anonyme et
invraisemblable Omnivoyant-Auditeur qu'est le narrateur, vous donnez
tour  tour dans vos ouvrages l'illusion,  ceux qui vous lisent, que le
Crateur est devenu un romancier parisien, ou qu'Il crit ses mmoires.

Heureusement pour nous, votre sant s'amliore de mois en mois. Vous
nous enterrerez tous, vous atteindrez l'ge de Sarah Bernhardt et de
Chevreul! Il est peu d'tres plus robustes que ceux qui, ayant eu une
jeunesse dbile, furent contraints  se soigner toujours. Sous la
coupole de l'Acadmie Franaise, vous sigerez entre Jacques Rivire,
Andr Gide, Giraudoux et Morand, quand Paul Claudel, devenu votre
collgue, sera Prsident de la Rpublique; et vous discuterez
l'tymologie, les divers sens de quelques mots qui s'enrichiront chacun
d'un si long commentaire, que... mais alors, peut-tre personne ne
consultera-t-il plus le dictionnaire! Les livres de cette poque-ci ne
seront plus, hlas! crits qu'en langues anglo-saxonnes.

Non! Ne nous lanons pas dans des anticipations  la Wells. J'aurais
voulu faire de vous un portrait ressemblant. Pas mche! car vous
n'aimeriez pas tre reprsent mme par Morand, entour des multiples
employs du Ritz qui, enrichis par vos pourboires fantastiques, courent
en tous sens pour servir un oeuf poch  la pelisse de M. Proust, seule
 une table, quand les clients sont au lit dj.

Il faudrait dessiner le Proust d'avant et le Proust d'aprs la Victoire,
rsumant au Ritz les agapes fleuries qu'il donnait jadis chez ses
parents. Vous nous devez d'autres chefs-d'oeuvre, un tableau de cette
Socit o la baignoire des Guermantes est loue par de nouveaux riches.
Car vous allez vous rpandre, vous aurez  vivre avec vos contemporains,
desquels il est des coups  recevoir, comme nous en recevons tous, et
vous verrez qu'on s'y plat mieux qu'aux louanges des petites lites et
des complaisants...

Nous entrons dans une re o il sera dur de vivre, pour qui, comme vous,
a encore un demi-sicle devant lui. Mais votre prestige sera grand; et
quel plaisir de constater votre influence chez la jeunesse, dont vous
serez le centre en mme temps que les remparts de ceinture! Votre bont
et votre dsir d'tre utile aux autres vous imposeront, de ce chef, des
obligations extrieures et publiques, pour lesquelles une gymnastique,
suisse ou sudoise, ne serait point, ds aujourd'hui, inutile--je dirais
mme du _punching ball_, sport favori de cet ex-reclus de Maeterlinck,
qui confrencie en Amrique. Et rire de tout, mme de soi et de ta
propre douleur,  mon me...

Une vieille dame russe, reste dans Petrograd pendant la Rvolution o
les siens furent assassins, crivait  ses petits-neveux migrs dans
Londres: Faites-vous une sant solide pour quand vous rentrerez;
l'existence n'est pas douce, cet hiver, ces messieurs revtent leur frac
ds le matin, parce que ce sont les derniers habits qui leur restent. On
gle, mais  part cela il se fait de si grandes choses, ici, que
l'univers en sera merveill. Le Gouvernement bolcheviste consacre des
millions pour l'Institut du Cerveau. L'cole de Danse antique est
admirable. Je finis vite cette lettre avant de me rendre  pied au
thtre, qui n'est pas chauff, entendre Siegfried; nous avons une
Brunehilde superbe...

Herr Einstein, dj si fameux avant la guerre par son principe de la
_relativit_, nous ferait croire aujourd'hui que Newton s'est tromp.
Vous saurez plus tard, vous, Marcel Proust, si Einstein est aussi grand
que vous...

Car vous nous avez dj fait connatre une dimension nouvelle.




DATES




JEAN-LOUIS FORAIN.

Paru dans la _Renaissance Latine_, 1907.


De Forain, class parmi les caricaturistes, depuis si longtemps qu'il
sme sans compter la graine de son esprit, les lecteurs de journaux
n'ont retenu que des lgendes dures, cinglantes, cocasses, ou gentilles
et familires, commentant les rapides croquis dont le public ignore la
rare valeur d'art et la science. Chez Forain, la concision du trait,
grle autrefois, aujourd'hui appuy, large comme l'entaille d'une latte
de fer, n'a toute sa signification que pour ceux-l qui comprennent la
forme et combien, ramasse sur une petite surface, une ligne noire sur
du blanc exprime de sentiments et de choses.

Hokousa, le vieillard fou de dessin, comme il s'appelait lui-mme,
s'exerait, presque centenaire, chaque jour et sans cesse,  suggrer
les aspects de la nature, le plus rapidement possible, d'un pinceau
libre et prcis, pensant que, pt-il vivre plus vieux encore, il
parviendrait  la connaissance totale de la forme. J.-L. Forain, pareil
 ce Japonais, aura pass son existence  tracer des lignes sur des
feuilles innombrables, amas de documents humains, nots d'une main
nerveuse et comme moite de fivre. Trop longtemps, nous les avons vus
dans des ateliers successifs, fouls aux pieds, se perdre lors de
dmnagements htifs.

Puisse Forain, pour l'histoire et pour notre joie, poursuivre une
carrire aussi longue que celle d'Hokousa! Mais peut-tre ne ferait-il
pas ce souhait pour lui-mme, car, malgr la curiosit qui anime ses
yeux de badaud et la verve de sa parole toujours jeune, on devine que
l'avenir ne se prsente pas  lui tel qu'il souhaita d'en voir le
lointain et mystrieux dveloppement...

Il ne pourrait assister, en spectateur amus ou impartial,  la
transformation de la France, car ses ides sont dsormais aussi
arrtes, ses prjugs, ses convictions aussi immuables que fort est le
caractre de son art, dans sa nouvelle manire.

Monsieur, les prjugs sont la force d'une nation, dites? dclare M.
Degas, le matre dont Forain enchante de sa gaminerie le farouche et
hautain isolement.

Je me plais  rapprocher ici le nom de ces deux hommes, malgr la
diffrence de leurs ges. Depuis ses dbuts, le cadet voua  son an
une admiration et une amiti qui lui sont rendues avec un sourire de
fiert paternelle. Forain doit beaucoup  M. Degas comme artiste, et, si
oppos que soit le maintien de l'un et de l'autre, leurs ides sont de
mme essence; ce sont des Franais d'un type devenu rare, on pourrait
simplement dire _des Franais_.

Si, dans l'opinion des Parisiens, Forain est tenu pour un simple
caricaturiste amusant,  la suite des Cham, du Charivari, c'est  la
diffusion de ses lgendes hebdomadaires qu'il doit s'en prendre; car il
est un dessinateur et un peintre--et il tient  tre les
deux,--dessinateur cursif, coloriste dlicat, ses tableaux ont une
valeur gale  celle de ses planches; ses toiles sont de la peinture,
comme on la concevait chez les marchands, rue Laffitte, mais assaisonne
des pices de J. K. Huysmans. Il fut un des heureux de la pliade des
Impressionnistes. N'oublions pas qu'il eut l'avantage d'exposer avec ces
novateurs.

Jean-Louis Forain, jeune peintre dj connu, je l'allai voir des
premiers, entre les artistes qui excitaient ma curiosit d'tudiant, il
y a vingt-cinq ans,--dans son atelier du faubourg Saint-Honor, o des
gens de sport, des cercleux et des jeunes femmes  la mode posaient
tour  tour pour des compositions dont les sujets taient: le pesage des
courses, le pourtour des Folies-Bergre, ou le foyer de la Danse.
L'lgance de cette poque tait rendue par Forain, d'une brosse un peu
trop facile, peut-tre. Manet venait de mourir; M. Degas n'tait connu
que de quelques-uns; MM. Braud, Duez, Gervex peignaient, pour le public
du Salon (il n'y en avait qu'un alors!), les aspects du boulevard et du
Bois que le kodak n'avait pas encore vulgariss. Forain, dj apprci
comme croquiste, tait clbre pour son esprit. Il attirait surtout
des modles de bonne volont par sa conversation releve de mots 
l'emporte-pice, du genre que l'on nommait _rosse_. C'tait un garon
mince, au visage blme,  l'oeil terrifiant; sa barbe clairseme
dissimulait ce pli amer de la bouche qui lui donne aujourd'hui un
caractre presque douloureux, dans une face glabre d'Amricain. Il
n'avait pas l'apparence d'un peintre et _soignait sa mise_.

Le dsordre de son atelier du faubourg Saint-Honor n'avait d'gale que
l'insouciance de ses visiteurs. De mordantes tudes,  l'huile ou au
pastel, taient entoures, sur les chevalets, de feuilles de croquis au
crayon dont il se servait, car il peignait peu d'aprs nature, et ne
faisait poser que pour ses dessins. On se serait cru, plutt que chez
un professionnel, chez un de ces nombreux amateurs qui commenaient dj
de louer un atelier en guise de garonnire, et achetaient une bote de
couleurs comme des botes de cigarettes, de l'essence et de l'huile,
comme des liqueurs pour leurs htes, des flneurs riches.

C'tait dans l'impasse,  droite et  gauche, une double range
d'ateliers, dont les portes, ds avril, s'ouvraient pour les bavardages
des voisins, les alles et venues d'un petit peuple d'oisifs. Un jour,
venait le commissionnaire, avec son crochet, qui attendrait dans la
cour, en coutant _la Vague_, d'Olivier Mtra, moulue par un orgue de
barbarie, M. Forain n'tant pas prt et retouchant son envoi au Salon,
lequel il faudrait, avant le coucher du soleil, porter au Palais de
l'Industrie, dans un encombrement de tapissires et de brancards chargs
de barbouillages encore mouills; une interminable file qui arrtait la
circulation aux Champs-lyses: c'tait l'annonce du printemps, des
djeuners chez Ledoyen et des samedis au Cirque d't, charmant moi!

Je me rappelle si bien le Buffet que Forain allait signer, quand
j'entrai chez lui vers cinq heures. Il tait entour de voisins et des
curieux; des paris furent engags sur l'achvement problmatique d'une
toile pour laquelle on esprait une place  la cimaise, une rcompense
peut-tre, une mention honorable tout au moins. Ce Buffet dans une
salle  manger moderne, est assig par des danseuses en tulle rose et
blanc,  paulettes remontes, comme des sacs  bonbons, d'o sortent
des bras maigres et des clavicules plates; des mamans apoplectiques,
sous le piquet de plumes de leur coiffure, surveillent les cavaliers
en sifflet noir, le chapeau claque  la main, et jaunis par la
flamme des candlabres; les matres d'htel, croque-morts solennels,
servent des tasses de chocolat, des verres d'orangeade et des sandwichs.

Encore un tableau de la mme priode: _le Veuf_. Un homme effondr,
dsol, fouille dans les dentelles et les menus objets de la femme dont
il porte le deuil, comme perdu dans la chambre vide o il a aim. Je
n'ai pas revu, depuis lors, cette toile qui m'avait tant mu. Il me
semble que de beaux noirs mats appuyaient des roses et des bleus
tendres. Forain, alors, dchiquetait de petites touches allonges, dans
une pte assez semblable  celle que Berthe Morisot et va Gonzals
tenaient de leur matre Manet, mais l'excution tait plus grle.

Forain, n'tant pas encore sr de sa technique, hsitait  prendre un
parti entre l'Impressionnisme et le Salon. L'influence de la vie
lgante le ramenait vers des gens faciles, qui l'incitaient  la
production ngligente et amuse d'un faiseur de croquis.

Aussi bien, la peinture  l'huile n'tait, pour Forain, qu'un exercice
assez exceptionnel; il semblait prfrer le pastel et l'aquarelle.

On aimerait  retrouver parmi ses rares portraits peints, celui de Paul
Hervieu, cruelle image lunaire, tourmente, du jeune diplomate d'alors,
forgeant  sa table d'crivain les phrases coupantes de _Diogne le
chien_.

Il me semble qu'il y avait, dans ce portrait, un peu de la frocit
caricaturale et de l'exagration satirique que je retrouve dans une
silhouette de moi-mme, ou de quelqu'un qui, m'assure-t-on, fut moi,
vtu comme un entraneur, les jambes cartes, normment gras et
antipathique, dans un court covert-coat mastic, cravat de rose, sur
un fond vert de laitue.

Les pastels de commande voulaient tre plus flatteurs. De l'actrice Bob
Walter, il est un grand portrait, dans un costume Pompadour, robe de
taffetas gris tourterelle, d'un joli mouvement gracieux et affect;
derrire elle, une colonne et une draperie conventionnelle qui cache un
coin de ciel mauve. Portrait flatteur dans son intention, mais o
l'ossature du visage et les minces lvres pinces dcelaient le peintre
satiriste. Forain n'tait rien moins qu'un courtisan. S'il avait dj un
faible pour les personnes titres, les lgants et les ftards dont il
tait l'ami, son oeil implacable, son esprit de gamin, n au coeur d'un
quartier populeux, rservaient  ses compagnons de plaisir et  ses
amphytrions un remerciement redoutable.

Un des traits significatifs de Forain, dans la premire partie de son
oeuvre, c'est l'allongement des pauvres corps efflanqus, un type tout
particulier de dgnrs. Ses _gommeux_, ses misrables filles d'Opra
montrent des anatomies grles, des mines de rachitiques. Les hommes ont
de longs nez minces, comme des becs d'oiseau de proie, le dos vot, des
bras de pantins, la moustache tombante en stalactites. Ses petites
femmes sont construites comme les poupes-Jeannette. Leur chair farde,
sche par la poudre et le rouge, est bien du temps o les disciples de
Mdan s'exaltaient  dcrire les maisons Tellier et les Lucie Pellegrin.
J. K. Huysmans demandait  Forain des pointes sches pour illustrer
_Marthe_ et _Croquis Parisiens_; des Esseintes rvait des caresses
subies dans l'ambiance factice d'une perversit macabre et artiste,
par de phtisiques pierreuses. On tenait Flicien Rops pour un homme de
gnie; le morbide et le satanique taient  la mode. L'art de Forain,
dj fin et original, s'il nous intressait, n'tait point ce qu'il est
devenu par la suite.

Si l'on reprend les anciens albums de Forain, l'on est surpris de voir
le chemin parcouru depuis ses essais du dbut jusqu'au _P'sst...!_
L'atmosphre de dissipation et de fte qu'ont respire les peintres,
vers 1880, explique dans une certaine mesure la lgret, le htif, le
trembl d'un art purement parisien, qui devait clore entre l'avenue de
Villiers et la Cascade de Longchamps. Heureuse et bnie poque, pour
celui qui tient une palette et se contente de copier, en se jouant, la
socit fringante qui s'agite dans la rue, au thtre, au bar. Les
tableaux de chevalet sont demands partout, la peinture se vend, pourvu
que l'excution soit d'un joli mtier. Heilbuth dresse de petites
figures de femmes dans des jardins de villas, sur les terrasses de
Saint-Germain. Duez fait courir des pcheuses de moules, vtues de rose,
dans les roches noires de Trouville. Gustave Jacquet, habile excutant,
adapte le XVIIIe sicle  notre got, en des toiles qui tonneront plus
tard, si jamais elles reviennent d'Amrique. On applaudit Gervex pour
son portrait de Valtesse, le _Rolla_, le _Retour du Bal_, d'une matire
soyeuse qu'admire Alfred Stevens, lui, l'gal des grands petits matres
hollandais et le connaisseur impeccable. James Tissot, encore rfugi 
Londres, est en plein triomphe et reoit dans sa maison de Saint-John's
Wood, les jeunes gens, Helleu, Sargent et moi-mme. Partout, les
peintres sont rois, ils gagnent de l'argent et construisent des htels
dans la plaine Monceau. Boldini, prestigieux dessinateur et coloriste
maladif, accumule de menus panneaux o la vie de Montmartre, le
mouvement de la place Pigalle, sont rendus avec une verve dont Degas et
Manet sont enthousiasms. Le _talent_ est apprci; on voit rendre
justice aux uns et aux autres, sans proccupations thoriques et
sociales. Forain, dans cette capiteuse rgnrescence, dix ans aprs la
guerre de 1870, est un spirituel et caustique spectateur qui projette
partout le rayon de sa lanterne sourde, familier avec les difficults
matrielles et les bas-fonds de la capitale, et admis dans un milieu de
luxe excessif o il n'apporte pas le snobisme sot des romanciers en
vogue, mais l'attention d'un chasseur aux aguets. Son travail est
surtout fait d'observation, et s'il dpose de lgers croquis sur le
moindre bout de papier qui tombe sous sa main, il regarde les hommes,
comme il a regard les Matres, en flnant, dans le Louvre. Il est
perspicace. Sans tendresse ni commisration, il juge.

Jean-Louis est le cadet de tous les peintres renomms entre lesquels il
erre encore, les mains dans les poches, ricanant, plus apprci pour les
mots qu'il lance partout que pour ses oeuvres.

L'diteur Charpentier cre la _Vie Moderne_, journal illustr auquel
collaborent les crivains dont il est l'diteur et l'ami. Forain lui
donne de petits culs-de-lampe, d'une fantaisie un peu japonaise,  ct
de Rochegrosse, le filleul de Banville, alors un enfant prodige. On
trouve de ces dessins partout, ils tranent chez les marchands.

Class,  cette heure-l, parmi les derniers venus de l'impressionnisme,
Forain vite de prciser le trait, redoute l'habilet que le public
rclame de ses fournisseurs. Il se range parmi les avancs, mais avec
nonchalance encore et espiglerie. Le soir et la nuit sont plus longs
que le jour. Entre un rveil las, un djeuner o l'on s'attarde 
bavarder au restaurant, et la fin d'un aprs-midi qui vous ramne vers
les Acacias en t, vers le caf Amricain en hiver, Jean-Louis n'a
gure le temps de fignoler. Ses aquarelles, ses notations de mouvement
et d'effets sont rapides et sommaires. Il n'appuie pas. Et les motifs
reviennent toujours ou  peu prs les mmes, pris entre la Bourse,
l'Opra et l'avenue du Bois. C'est le triomphe des ballets italiens 
l'Eden, le fameux _Excelsior_, la rage des Skating-rinks, dans un
Paris dj loin de nous, plus petite ville, o l'on entend moins parler
de langues trangres, o l'on se sent plus chez soi.

Si Forain s'en tait tenu l, il serait rest au second plan dans une
gnration de peintres qu'adulait un public dispos  tout accepter,
pourvu qu'il n'y et pas d'effort de comprhension  faire, en prsence
d'une oeuvre d'art. Sans rien changer  ses habitudes, de plus en plus
rpandu dans les socits qui souvent accaparent et dtruisent un
peintre, Forain s'est peu  peu dvelopp, jusqu' conqurir la
matrise, par un exercice quotidien et ininterrompu de son crayon. Il
n'est pas rare de voir un artiste s'ignorer jusqu' quarante ans, obscur
et mconnu, puis enfin s'imposer sur le tard par l'autorit de son
cerveau et de sa main; mais ce ne fut point le cas de notre ami, et
personne, dans son entourage, ne prvoyait que dans ce Paris de toutes
les frivolits, dont il est l'enfant gt et l'esprit mme, couvaient
des crises morales d'o surgirait un grand artiste.

Un jour, le directeur du _Courrier Franais_ auquel Forain collaborait
parfois, Jules Roques, lui demanda de souligner le sens de ses dessins
par une lgende. A cette heureuse ide nous sommes redevables d'une
srie d'tudes de moeurs que diffrents diteurs runissent en des
albums qui s'appellent: la _Comdie Parisienne_ (premire et seconde
srie), _Nous_, _Vous_, _Eux_, _Album Forain_, _Album_, _Doux Pays_, les
_Temps difficiles_ (Panama). Dans un supplment du _Journal_, dans
l'_cho de Paris_ et surtout dans le _Figaro_, ce furent ensuite
d'incessantes trouvailles de philosophe d'une ironie amre, simple et
bon enfant tour  tour, o de typiques aspects de notre vie taient
comments par le verbe le plus direct, le plus frocement franais. La
moiti de ces lgendes sont incomprhensibles pour un tranger, tant
aussi gauloises que celles du grand Charles Keene, du Punch, sont
britanniques. _Le Fifre_ et le _P'sst...!_, deux journaux qui n'eurent
qu'un nombre restreint de numros, mais o le texte du dessinateur tait
parfois assez abondant, furent le royaume de Forain, quoique Caran
d'Ache y ait aussi, pendant une priode, collabor.

Si l'on passe en revue la collection complte des dessins  lgende,
on est frapp par une admirable varit d'inspiration et de technique.
Forain, qui connat son Paris depuis la cave jusqu'au grenier, n'est
point de ceux qui se cantonnent dans un milieu, ne regardent que les
gens du monde ou, au contraire, selon une mode rcente, le Peuple.
Il n'est pas dupe de ces distinctions sociales. A d'autres que lui
d'tre blesss par la vue de ce qui n'est pas leur classe, et d'affecter
le mpris de ce qu'ils croient tre au-dessus ou au-dessous d'eux.

Son jugement sur les vnements et les hommes est celui d'un enfant de
Paris, d'un temps o l'ducation, donne sans passion, et moins
tendancieuse, laissait les cerveaux plus libres. Un album, dat de 1894,
_Doux Pays_, put passer pour une oeuvre de parti; mais la morale qu'on
en tire est celle d'un flneur dans la rue, qui se promne le nez en
l'air, marque les coups sans indignation, se divertit plutt. Pendant la
priode du Boulangisme, ce flneur reste sceptique et attend, sur un
pied, les vnements. On se rappelle ces rats d'Opra, ces petites
danseuses qui se bousculent autour du trou dans le rideau de la scne;
l'une dit en parlant du gnral, frissonnante de l'incomprhensible
motion qui nous secouait tous alors,  entendre un nom magique: _Il est
dans la salle_!

_L'OEillet de l'absent_, lors de la fuite de Boulanger, est un autre
dessin clbre.

L'exprience dj longue de Forain lui fait mettre dans la bouche des
invits du Prsident, voyant une quinquagnaire paissie, qui est la
Rpublique en bonnet phrygien:

_Et dire qu'elle tait si belle sous l'Empire!_... exclamation o perce
 peine la dception des honntes gens, dgots au moment de Panama,
mais patients et rsigns.

_Sous Carnot_ comprend des satires du pril anarchique qui, n'en tant
qu'aux bombes, ne semble pas bien menaant au boulevardier. _Papa, ne
te trompe pas pour ta bombe: 201 C5, K0, C6, H3, AZO2 30_, dit une
gamine  son papa, qui rflchit et rpond: _Bien! Avec de l'acide
sulfurique et du savon noir... a ira!_

Forain blague la terreur des riches. Jur lors du procs des auteurs
d'attentats, un bourgeois revient en retard du Palais de Justice; sa
femme et sa fille se sont leves de table pour le recevoir, inquites:
_On ne t'attendait plus pour dner.--Il s'agit bien de cela, je viens
de faire mon devoir... Maintenant vite les malles... filons!_

Il gouaille les familles des chquards, le dput satisfait et
glorieux, le parvenu, celui qui, s'adressant  une famille de pauvres
hres assis sur un talus le long de la route, descend de son coup 
deux chevaux, pour solliciter la voix de ses lecteurs, et insinue:

_Vos besoins sont les miens, vos aspirations sont les miennes! Je sais
que vous ne voulez pas d'une Constitution calque sur l'Orlanisme..._

Forain se contente de hausser les paules. S'il y a quelque pret dans
son ironie, c'est celle du Franais, de temprament gai mais batailleur,
celui qui ferait les bons soldats de _la Revanche_, comme dit Droulde.

A l'adresse des habiles politiciens qui promettent  la foule des
misreux l'entre prochaine dans un Paradis terrestre:

_Mais, monsieur le Dput, Charles X a dit tout cela  mon pre..._

Dans ce mme esprit:

_Les lections municipales. L'loquence parlementaire. Les nouveaux
ministres. Vtrans de la dmocratie: Je viens humblement, monsieur le
Ministre, solliciter..._

_Sous Casimir Prier._ Une gentille petite Rpublique console un rude
travailleur mcontent:

_Que veux-tu qu'j't'dise?... C'est fait. Mais avoue toi-mme que
Brisson n'aurait pas t rigolo?_

La mme dit au Prsident Prier: _J'ai eu trs peur, on m'avait dit que
vous tiez du Jockey-Club._

_Le panmuflisme_ crit Forain, dgot de certaines btises... puis il
passe. Dans cette srie de _Doux Pays_ (dcembre 1894) c'est un prlude
 l'affaire Dreyfus. Un Alsacien,  la frontire avec ses deux bbs,
regarde arriver des militaires franais; il leur crie: Bravo!

_Sous Flix Faure._ Le Prsident dit  son valet de chambre: _Allez me
chercher le tailleur de monsieur Carnot._ Sur le retour de Rochefort:
des gardiens de la paix, maintenant une foule grelottante, brandissent
de gros bouquets pour l'crivain populaire: _Parlez plus bas, monsieur
le Dput, nos hommes ne votent pas_, dit le brigadier.

--_Mon cher ministre, un lecteur a t provoqu par la vue d'un prtre
en uniforme. Aussi comme le dput est vnrable de notre loge, je vous
demande les palmes pour ce courageux citoyen._

Le grenier de la mairie du Havre: des bustes de Louis-Philippe, Napolon
III, Thiers au milieu de souliers culs et de vieilles culottes: _Tout
passe, tout lasse, tout casse!_

Les ftes de Kiel, juin 1895: la jeune Rpublique, dans un manteau qui
est la carte de France, montre de son ventail d'invite, la flotte
allemande:

_Quel toupet de m'envoyer l avec un manteau dchir!_

Madagascar; Forain partage l'motion du peuple, dshabitu des tueries:

--_Cette pice ne nous regarde pas. Nous sommes pour les dcs_, dit
un planton du Ministre de la Guerre  un pauvre diable d'ouvrier qui
vient rclamer pour son fils, parti l-bas.

Le ministre Berthelot: _Ma potion n'est pas prte?--Vous ne voudriez
pas! mon mari vient d'tre nomm ambassadeur!_ et c'est la femme du
pharmacien qui rpond cela au client.

_La Veille des ftes russes_, _Aprs les ftes russes_, _Les Prtres 
la Chambre_, _Le Cercle des tudes sociales  Carmaux_: c'est toujours
une plaisanterie dans le got populaire, toute de bon sens et le
scepticisme de l'exprience, en face de l'idalisme... verbal des
entrepreneurs du Progrs.

Forain est n dans le peuple, il le connat mieux que ne le connaissent
certains sociologues du Parlement, il pense avec lui, il l'incarne dans
sa gouaillerie, un amour pour ce qui brille ou rsonne, clairon ou
tambour. Badaud crdule et sentimental, il s'amuse aux spectacles,
ft-ce de loin.

Voici l'ouvrier avec sa femme, souriante  son bras, qui regarde par les
fentres du caf Anglais et dit gentiment en passant: _M..de! ma table
est prise!_ Forain sait ce qu'un sportsman, un travailleur, un boursier
ou un artiste, peintre ou acteur, penseront, le geste qu'une rflexion
leur fera faire et quelle sera l'exclamation de plaisir ou de dpit,
chez chacun d'eux. Jamais la justesse de ton et la psychologie ne se
relchent.

Il n'a pas, comme le pimpant, mais plus restreint Willette, un seul type
de femme, qui sera la petite femme de Forain. Les acteurs de son
thtre sont infiniment nombreux, varis comme son rpertoire. On voit
la femme grasse et la maigre de la socit, la demi-mondaine, la fille
d'Opra ou des boulevards extrieurs, concierges et modistes, toutes
pourvues d'une philosophie imputable  l'gosme et  la lchet de
l'homme. Les relations de fille  mre, dialogues quotidiens du
mnage, sans vergogne et goguenards s'expriment ainsi:

_Dis donc, maman, tu sais, n't'pate pas... Prends mon Chypre!
Qu'est-ce qui va me rester? Ton Bully?_

Une opulente dame en robe de bal,  sa jolie demoiselle, affale sur la
chaise dore de Belloir insinue: _Je vois bien que, si nous ne nous en
mlons pas, ton pre va encore rester sous-chef!_

On devine le pauvre employ fatigu de passer la nuit au Ministre o il
se serait bien dispens de venir, sa journe finie, en cravate blanche.

C'est encore la tendresse maternelle de la pipelette obse, qui, le
balai  son ct, dit  l'norme protecteur de sa Nini, toute frle, se
peignant en chemise: _Ah! monsieur le Comte, jusqu' quelle heure
avez-vous gt notre Nini? La voil qui rate encore son Conservatoire!_

On aime cette dame  face--main qui, entrant dans la chambre de son
fils et faisant sortir du lit, toute confuse, la gentille servante
descendue d'un tage, en camarade, tablit ainsi les rapports
rciproques des habitants de la maison: _a c'est trop fort, faire des
orgies chez mon fils et mettre, par-dessus le march, une chemise  ma
fille!... Pourquoi pas mes bijoux?..._ La petite bourgeoise, celle de
Mme Cardinal, et celle de plus bas encore, n'ont plus de secrets pour
Forain. Il sent leur comique modrment gai, les misres dont une longue
habitude attnue les douleurs, la lgret qui sche vite les larmes,
l'ironie surtout, l'ironie peuple et franaise, _l'esprit_, le bon sens
trop implacable, la logique. Une immonde crature, enroulant sa nudit
dans un sale peignoir, dit  un menuisier, la musette en bandoulire et
les poings dans ses poches: _C'qu'c'est que la veine! T'aurais moins
aim boire, que j's'rais ta femme!_

La candeur dans le cynisme des hommes vis--vis de la fille, l'gosme
du dsir sont trop loquents sous le crayon de Forain. Le passant,
arrt devant la boutique d'une modiste, qui s'crie en voyant un bras
maigre s'allonger vers les trsors de l'talage: _Ce soir, je vais me
coter un peu cher!_ n'est-ce pas l le pendant du: _Et tu ne me
disais pas que tu tais si bien faite!_ souffl par un pauvre diable de
demi-vieillard cass  une plantureuse drlesse dont les chairs,
indcemment rebondies, font craquer le corsage? Chacun se rappelle la
tragique image de la femme remontant son escalier, bougeoir  la main,
et suivie de l'inconnu au visage de bull-dog qui, le col relev,
effrayant de concupiscence, suit l'infortune dans le silence tnbreux
d'une maison louche. Pourtant, mme dans son mtier de risques, la
Parisienne reste gouailleuse et rsigne. Un joli croquis nous la montre
ragrafant son corset, elle gmit: _Voil huit fois que je le quitte
depuis le dner!!! a me rappelle l'Exposition!_ Voil tout!

Forain a trop de got, pas assez de tendresse pour s'attendrir,  la
faon de Willette et des chansonniers de Montmartre. La note
sentimentale et un peu sotte, parfois touchante, de Delmet, la larme
brve, il les bannit, comme aussi toute menace et toute revendication
rouge des dramatisants de _l'Assiette au beurre_. Son intelligence sche
se plat surtout dans la seule ville qu'il connaisse, et s'il a un got
marqu pour le linge propre et les jolies faons, il ne se sent pas
dplac et ne se montre pas suprieur dans aucun bas-fond. Sa
supriorit est ailleurs, il la porte en dedans de lui-mme, n'tant pas
de ceux qui plantent la rosette de leur dcoration dans la boutonnire
de leur pardessus, afin que nul n'en ignore.

On voudrait pouvoir tudier chacune de ces mille compositions, venues au
jour le jour au bout de son crayon, pendant ces dix ans o il s'est
inspir, pour les journaux qui le lui demandaient, des circonstances
quotidiennes de la vie  Paris; telle sa srie des _M'as-tu vu_? o
s'tale la misre du cabotin glorieux et humble, la galanterie lgante
du foyer de la danse et le marchandage crapuleux des boulevards
extrieurs, les courses, l'adultre, les affaires, la Bourse. Mais il
est malais de faire un choix parmi l'blouissante collection de ces
planches, lgres, tour  tour profondes, alertes, rieuses ou tragiques,
qui illustrent une phrase souvent lapidaire, drle, dont la forme
raccourcie et dfinitive est d'un crivain  la Jules Renard, ou  la
Becque.

_Maria, vite de l'eau de mlisse et un sapin!_

_Comment, t'es peintre!!_ triste rveil dans un lit, au milieu d'un
atelier misrable.

_Tu n'vas pas encore dire que c'est l'motion._

_Fiez-vous donc  l'accent anglais._

_Alors Madame ne rentre pas dner? Madame n'oublie pas son
tire-bouton?..._

_Ah! c'est votre mari? Eh bien, vous pouvez le reprendre, y me donne
plus de mal que trois enfants!_

_Qu'est-ce qui t'a dit?--Ne m'en parle pas, ils demandent tous des
Bouguereau._

Et voici l'artiste accabl, revenant avec ses toiles, de la rue
Laffitte, qui n'en veut pas, et c'est l'accueil, le geste exquis de la
maman du joli bb occup  jouer dans un coin de l'atelier sans feu--o
l'on s'aime, avec ou sans le sou!

Entre toutes les figures qui reviennent  cette poque dans les dessins
de la Comdie Parisienne, Forain, encore souriant, compar  ce qu'il
devint ensuite, silhouette dj un personnage qui est nouveau dans la
caricature franaise: c'est le financier tranger, l'homme satisfait
et lourd, le jouisseur. Nous retrouvons dans nos souvenirs l'apparition
de ce type, son entre aimable, empresse, encourageante, dans le monde
o il sera le Mcne, l'amphitryon jamais las, le camarade de tous ceux
qui voudront bien changer contre ses politesses l'appui de leur nom et
se dire ses amis. Nous entendons l'accent germain de cet homme venu de
Francfort, de Vienne ou de plus loin, s'tablir dans la capitale, sous
la protection de la Rpublique librale et ouverte. Forain fait surtout
parler le snob, l'abonn de l'Acadmie Nationale de Musique et de
Danse, le dneur du Caf Anglais, propritaire d'un bel htel aux
Champs-lyses, collectionneur, friand de jolies femmes et de rares
objets qu'il achte  coups de billets de banque et revendra le double.
Nous entendons la voix chaude et cline qui dit  un jeune niais
montrant une pingle _assez rare et en lapis_: _Je sais, je sais, j'ai
une chemine comme a!_ Il ne manque  cette lgende que l'orthographe
phontique adopte par Balzac, quand il met en scne le vieux Nucingen.

C'est encore: _Qu'appelez-vous chaud-froid, Vladimir?--Mon Dieu,
monsieur le Comte, c'est une bcassine dans sa glace, avec un peu de
piment sur le canap._

Ou le dernier acte de Faust, quand Marguerite revient en robe de
prisonnire; l'abonn se lve et crie: _Et les bijoux?_ (_Pichoux_).
C'est un profil oriental, mi-indien, mi-ottoman, que le satiriste orne
d'un nez charnu, partant d'un crne fuyant, et qui domine une bouche
lippue, la ligne courbe presque d'une tte de blier, avec des poils
friss, sans ge prcis. Un habit noir, le gardnia  la boutonnire,
se carre dans la loge d'une artiste. Elle dit  son habilleuse:
_Est-ce pas, Juliette, que jamais personne ne donnerait quarante ans 
c't'homme-l?_ Ce nouveau potentat allait devenir le Mdicis des Arts,
le collectionneur de tableaux, le marchand, le critique d'avant-garde,
le dput socialiste de ce sicle-ci.

Forain ne flagelle pas encore, il ricane et blague, en gamin, le Zola,
candidat  l'Acadmie, maigri, en correct veston, ou faisant sa prire,
entour des anges du _Rve_.

Malgr la saveur et l'accent de la plupart de ses compositions, on ne
peut dire, aujourd'hui, sachant les chefs-d'oeuvre qui suivirent, que la
qualit de sa forme ft vraiment belle, alors. Parfois, la construction
de tel corps laissait  dsirer, le trait tait flottant ou escamot,
l'expression tait toujours juste, mais le contour n'tait pas sans 
peu prs ni faiblesse. Trs particulier, reconnaissable entre mille, il
n'avait pas encore cette ampleur, cette autorit que Forain acquit aprs
quarante-cinq ans. Sa rputation grandissait, mais surtout  cause de
ses lgendes et d'une conversation blouissante, seme d'apostrophes
assassines, qui, autour d'une table, dans la socit, faisait de lui un
convive recherch, ft--et redout...

Manque de tenue, diront les trangers, dont un oeil est toujours tourn
vers Maxim's, mais  qui nous ne pouvons demander qu'ils comprennent
notre gnie, notre franchise, notre imprudence enfantine, notre courage
sans jactance. Nous leur proposons d'ternelles nigmes. Au moment o
ils croient  notre suicide, nous rebondissons  leur constante
surprise, plus jeunes et plus dispos, sans honte de notre col dsempes
et de notre cravate dnoue.

Les trangers! Forain les dteste ou les ignore; il incarne certains de
nos odieux dfauts, mais quelques-uns aussi des dons les plus prcieux
de notre race: gardons-le pour nous--notre mmorialiste parisien...

Forain est alors en plein succs, il tablit sa vie: mari  une femme
de talent et d'esprit, pre d'un enfant, ce Jean-Loup auquel il rserve
toute sa tendresse, il construit, d'aprs ses plans, une maison blanche
et nette, non loin de cette Porte Dauphine o dfileront tous les
acteurs de sa comdie. Les journaux ambitionnent une collaboration que
rclament les lecteurs; elle divertit la ville dont le got pour
l'image, l'affiche, les albums illustrs, augmente chaque jour. Si l'on
ne peut s'offrir le luxe des tableaux pendus  son mur, on se dispute
les estampes, les pointes-sches d'Helleu, les lithographies de Chret,
dcoratives et rjouissantes. Il semble que Forain dlaisse ses
pinceaux, tout occup  trouver, pour la fin de la semaine, le fait
d'actualit dont _l'cho de Paris_ ou _Le Figaro_ attendent le
commentaire dessin et rduit en une formule lapidaire.

Quelle serait sa couleur politique, s'il en avait une? Par rapport  ce
que nous voyons aujourd'hui, il serait plutt ractionnaire,
conservateur,--si ce mot insuffisant et employ avec mpris ne dsignait
une faon de sentir qui ne saurait tre celle d'un homme intelligent;
admettons pourtant que le ractionnaire soit celui qui n'est pas
anarchiste, qui ne souhaite pas un perptuel bouleversement, une
incessante mise en question de toutes les lois--conventions peu
scientifiques--mais dont nous vivons, ni mieux mais ni plus mal que l'on
ne faisait avant, que l'on ne fera encore aprs nous. Le ractionnaire?
ce serait encore quelqu'un qui a trop lu l'histoire et assist  trop de
changements pour ne pas rsister aux gestes invitants des vendeurs de
panaces et ne pas se mfier des remdes nouveaux pour des maladies
anciennes; peut-tre un nigaud, ou un philosophe qui ne croit pas  la
ncessit de la rvolution, pour raliser un progrs.

Forain ne s'est pas faonn une me d'aristocrate ni de bourgeois, qui
regrette et s'pouvante. Il a un atavisme de proltaire, peu de
convictions irrductibles, point d'thique sociale. S'il professe la
foi du charbonnier, qui l'a rendu un peu plus tard si ardent, il n'en
est pas encore troubl. Redoute-t-il une puissance occulte? C'est plutt
celle du Diable!

Tout enfant, dans le quartier du Gros-Caillou o son pre tait artisan,
Jean-Louis fut distingu par son intelligence, par un abb, M.
Charpentier, aumnier d'une vieille famille de l'aristocratie. Il en
avait reu une ducation religieuse, contre laquelle il n'avait jamais
regimb et dont le souvenir lui demeurait doux. Le contact des personnes
de bonne compagnie, si antipathique  d'autres, lui avait t sans doute
agrable, comme la propret corporelle et les apparences dcentes. A la
guerre, il prit ses dix-sept ans. Ceux qui ont assist  ces dtestables
vnements vous ont dit l'impression cruelle qu'ils en ont reue et le
puissant baptme que leur fut,  leur entre dans l'ge d'homme, le sang
de l'Anne Terrible. Il semble que l'invasion soit demeure comme un
cauchemar dans leur cerveau. Les gnrations qui suivent ont de moins en
moins la facult de vibrer  l'vocation de cette tragdie; ceux-l mme
qui se rappellent les premiers rcits, les constantes allusions que
leurs parents y faisaient, regardent ces guerriers de hasard presque
comme les Hros de la Fable. Comprenons l'motion des ans, quand ils
entendent insulter grossirement tout ce qu'on leur a enseign  appeler
honneur, dignit, beaut morale. Admirons la souplesse de nos
contemporains, pour qui les principes de l'ducation dj ancienne, qui
nous a forms, sont l'objet d'incessantes railleries.

Plus j'tudie le Forain d'avant le _P'sst...!_ plus je me convaincs que
son tat d'esprit fut longtemps sans passion. Il n'avait pas de parti
pris, et il ne semble pas qu'il se mt au service d'un parti contre
l'autre. Et, en effet, nous nous rappelons bien l'espce de confiance
qui rgnait alors et rendait aises les relations entre gens de
tendances diffrentes; cela, sans qu'on tablt de ces distinctions,
sans qu'on se livrt  cet ostracisme froce des passions dchanes
plus tard. Certaines questions de race ou de morale n'taient pas
poses, et c'est  peine si alors on remarquait qu' un nom fortement
tudesque correspondt un visage, un tre diffrent de nous. L'extrme
amabilit, la facilit d'assimilation, le caractre insinuant d'une
partie nouvelle, mais dj bien installe, de la socit parisienne, qui
s'en plaignait? Du dsastreux antismitisme, il n'tait point question,
ou du moins un homme comme Forain n'et pas song  prendre parti, au
profit des autres, contre une fraction de citoyens parmi lesquels il
comptait des amis. Eh! quoi! fallut-il pour animer son gnie, des
drames, dont le pays entier allait tre boulevers? Vus de loin, ces
vnements auront peut-tre une grandeur; de la beaut en rejaillira sur
cette heure, et l'oeuvre exaspre de Forain apparatra comme plus
lgitime, sinon plus excusable, aux descendants de ses victimes. Des
coeurs tides devinrent bouillants, ce fut une orientation nouvelle pour
quelques-uns, qui, de paisibles et plutt conservateurs, se
transformrent en rvolts--par conscience!

Si le dveloppement de Forain commence  se faire sentir au moment du
Boulangisme, sa matrise clate aprs 1896, date si importante d'une
tragdie qui ouvre les esprits, agite les coeurs, o l'on peut assurer
que chacun est de bonne foi, spontanment s'exprime, agit en toute
sincrit pour la dfense de ce qu'il croit tre les intrts mis en
pril d'un pays, de la nation franaise ou de la civilisation. L'avenir
de la France est en jeu, toutes portes vont tre ouvertes  ses
dmolisseurs. Il faut choisir entre le nationalisme de notre race--et
celui d'une autre famille tablie dans toutes les villes du monde.
tait-ce une illusion? Nous ne le crmes point, ni d'une part, ni de
l'autre.

On se rveilla soudain ainsi que d'un tat d'inconscience lthargique.
Comme dans les travaux du Mtropolitain, qui mettaient  nu des tages
superposs de canalisation, pour les eaux, le gaz, l'lectricit, le
tlphone et le tlgraphe--prodigieux rseau de fils et de tuyaux
invisibles dont l'enchevtrement compact et obscur participe  notre vie
 l'air libre--nous apermes alors mille choses insouponnes. Nous
devinmes la cause de maints effets dj ressentis, mais comme une
lgre et fugitive douleur qu'on oublie ds qu'elle cde... Tout esprit
qui ne fut point remu, retourn ainsi qu'un champ de labour, tout homme
assez prudent ou assez lche pour tre demeur impassible, ne comprendra
pas la crise par laquelle Forain, de charmant dessinateur qu'il tait,
devint un grand artiste.

L'affaire Dreyfus commence  la fin de 1897. Le _P'sst...!_ journal d 
Forain et  Caran d'Ache, parat en 1898 et se poursuit jusqu' la fin
du procs de Rennes. Il contient une srie de chefs-d'oeuvre
ininterrompue, dont je voudrais bien n'tudier que le dessin, car une
vritable matrise s'y atteste, pour la joie et l'tonnement des
admirateurs de Forain. La plupart de ces planches ont la largeur de
trait du pinceau tremp dans l'encre lithographique. On a souvent
prononc,  ce propos, le nom d'Honor Daumier. Je vois bien les
analogies purement extrieures qui ont rapproch l'un de l'autre ces
deux satiristes dans l'opinion courante. C'est ce genre de ressemblance
qui fait dire au public, d'un portrait de femme dcollete, sur un fond
de paysage, dans un cadre ovale: C'est du La Tour, ou d'une enfant
blonde sur fond gris: C'est un Velasquez. Forain aurait plutt
l'criture appuye, grasse et si nerveuse de Manet, dans le Corbeau,
dans son portrait  la plume de Courbet, que je possde, ou de trop
rares croquis disperss par les revues. Forain prend place  ct de
Charles Keene et de Degas. Il joue du noir et du blanc comme un Goya
moderne. Il est peintre avec le crayon Cont ou le pinceau. Les pages du
_P'sst...!_ sont des sortes de tableaux; on peut seulement regretter
qu'elles soient pleines d'allusions  des scnes d'actualit qui
exigeront plus tard, pour conserver leur loquence et leur sens, des
notes historiques. Les noms propres abondent dans le texte, de personnes
voues momentanment, par l'exaspration de sentiments exceptionnels, 
une haine politique qu'on ne pourra plus comprendre dans vingt ans, mais
qui divisa les familles les plus unies, rompit de vieilles affections,
arrta la vie sociale.

Je n'crirai, je ne veux pas crire ici le nom d'un trs galant
homme[6], dont la silhouette dforme, amplifie, tour  tour cuisinier,
vque, militaire, matre d'htel, s'lve jusqu' devenir le symbole
d'une ide et d'une race. Quel ouragan de passions sur la France! Du
moins, les victimes du _P'sst...!_ ont-elles eu bientt leur
revanche,--peut-tre seront-elles fires, quand elles oseront rouvrir
des albums dsormais classiques, de se voir comme les acteurs d'un drame
jou pour la dfense de la race. Forain dfendait la sienne. Ceux de
l'autre parti avaient, d'ailleurs, leur caricaturiste, M. Hermann Paul,
qui manqua hlas! de gnie. Mais on ne peut pas tout possder  la
fois!...

  [6] Cet homme, le Polybe du _Figaro_ pendant la guerre de 1914-1918,
    ce grand patriote et crivain militaire, nous l'avons vu sur les
    boulevards en compagnie de M. Forain, quand celui-ci revenait, en
    permission, du front, o, malgr son ge, il joua un si beau rle,
    comme officier-camoufleur.

Forain dit que, dans ces temps troubls, il se couchait dans un tat de
rage et se levait, aprs un sommeil fivreux, plus en rage encore. Comme
la plupart d'entre nous, il ne connaissait pas les dtails juridiques de
l'affaire et ne s'arrta pas  discuter tel ou tel point sur quoi nous
ne serons jamais difis, la meilleure foi chez quelques-uns, la folie,
dirais-je, chez les autres, brouillant tout dans la hantise d'une
obsession. Forain sentait que c'tait la fin de quelque chose dont il
faisait partie; il hurlait  la mort, comme tels autres criaient 
l'assassin!, le couteau sous la gorge. Hlas! des poignes de mains ne
furent pas toujours changes entre les combattants, aprs le duel. La
maison brle encore. Verrons-nous ce qui se dressera sur le terrain
calcin? On et souhait d'tre enfant ou vieillard en 1897.

Si les sujets dans le _P'sst...!_ sont de l'actualit, la puissance du
sentiment communique  Forain une flamme qui le transfigure et le
grandit. Son esthtique prend un caractre grave et, quoique trs
raliste, va devenir lyrisme patriotique. Ce n'est plus de la
plaisanterie parisienne. A ct de l'humanitarisme mystique des nouveaux
aptres, source rapparue de l'inspiration franaise, voici un rthisme
national, mettons le chauvinisme! D'un autre point de vue, et si comme
tout semble l'indiquer, l'affaire Dreyfus fut une reprise, aprs un
sicle, de la Rvolution, les passions de Forain, que nous voudrions,
pour plus doucement vivre en socit, tcher d'oublier, prendront dans
l'avenir une singulire signification d'poque.

Le premier numro du _P'sst...!_ montre le _Pon Badriote_ qui
introduit le _Chaccusse_ dans la gurite vide d'un factionnaire; et il
se termine par la magistrale moralit dont la lgende est: _Merci, au
revoir pre Abraham, j'fous ai tir les marrons du feu!..._ La
composition est grandiose. Le maigre smite de France, les bras
pendants, la tte incline sur sa poitrine, regarde par-dessus son
binocle le gros Prussien (les Allemands sont encore des Prussiens pour
un jeune homme de 70), celui qui emporte les documents de l'Affaire
avec un rire bat, ravi d'une nouvelle conqute sur nos gnraux.

Quel progrs a fait le dessinateur entre le 5 fvrier 1898 et le 15
septembre 1899, en quatre-vingts numros de crise nationale! Si le _Pon
Badriote_, qui accuse, est bien tabli dans ses traits sabrs,
sommaires, rapides, il n'a pas l'envergure et le style du pre Abraham,
d'un crayon souple, dbarrass du fil de fer dont Forain longtemps cerna
ses personnages. Ce trait serait impossible  copier fidlement; de
rduit qu'il tait auparavant  quelques lments trs analysables, le
voici dessin que nul imitateur ne pourra plagier.

C'est la fantaisie, la couleur dans la forme, l'atmosphre, les volumes
amplifis des figures, et pour ainsi dire models dans la glaise. C'est
de la sculpture dessine, comme certaines toiles de Carrire sont de la
peinture modele par un statuaire. Entre le frontispice et la
moralit, on ne sait quel choix faire.

_Cedant arma tog_: impression d'audience. C'est un magistrat vu de dos,
qui lance en l'air, de son pied lev, un kpi de gnral. La robe,
formant une vivante arabesque dans le mouvement tendu du corps, d'un
beau noir, prend l'aspect d'une orchide fantastique.

On retrouve un peu de Manet dans _Bataille Perdue_: les deux amis qui,
pour un instant indcis, disent:

--_Ah! si nous avions eu un homme! Le baron est mort, Hertz est en
fuite, Arton est coffr, quelle guigne!..._

Je ne crois pas qu' quelque parti que vous soyez attach, _Le
coffre-fort_: _Patience!... avec a, on a le dernier mot!..._ cette
tonnante page moderne vous laisse froid! La confiance en l'argent,
sentiment indracinable chez les hommes civiliss, est puissamment
rendue par le geste grossier, brutal, de ce financier aux yeux
clignotants, qui, en dfiant des ennemis invisibles, tapote de sa griffe
de bte de proie la serrure dont il a le chiffre.

Une nouvelle bombe: _Si j'en crois notre colonel, nous sommes sous
l'tat-major._ Deux sinistres vieillards, en paletot, les jambes
recouvertes par l'eau du grand gout, posent une bombe religieusement,
comme un prtre lve l'hostie vers le tabernacle.

_Un succs_: rentrant d'un dner, un monsieur dit  sa femme, effrayante
dans son lit: _Charmant! Bersonne n'a os parler de l'affaire
Dreyfus!_ _Cassation_: il n'y a pas de lgende  ce beau portrait d'un
juge hagard, brisant sur son genou la hampe de notre drapeau.

_Au secours_ (Zola nageant vers la rive allemande).--_La Fourmi et la
Cigale._--_Faut changer de quartier et nous faire protestants._--_La
plainte du Smite._--La petite Rpublique, boudeuse, coiffe du bonnet
phrygien,  l'homme accabl qui se lamente derrire son fauteuil: _De
quoi t'es-tu ml? Il fallait te contenter de tripoter: c'tait reu_.
_Curieux convives_: un baron juif et sa baronne, inquiets avant
d'entrer dans le salon o ils vont passer la soire: _Chut! Je viens de
donner quarante sous au domestique pour couter ce qu'on dit de nous._

_L'allgorie de l'Affaire?_ Un soldat prussien, casque  pointe, attache
le masque, presque japonais, de Zola devant la tte d'un boursier dont
le visage est,  lui seul, une trouvaille. Si l'on a dit que Forain
rappelle Daumier, on pourrait aussi prononcer le nom de Rembrandt, dont
les figures bibliques ont un peu de cette laideur qui est aussi de la
beaut. Un moindre artiste, s'il avait d illustrer les lgendes du
_P'sst...!_ dans ces heures de draison, dans quelle mdiocrit
intolrable serait-il tomb? C'est le style, cet indfinissable don des
matres, qui pallie ce qu'il y a de pnible dans cette chasse sauvage au
Smite. En bafouant son adversaire, loin de le rabaisser, Forain
l'anoblit malgr lui. Il extrait de toute une race un type dont il
frappe la mdaille.

Il tait difficile, aprs Daumier, et sans lui ressembler, de dramatiser
la silhouette du magistrat, du juge. Dans _P'sst...!_, Forain varie
indfiniment les plis de la toge, la toque coiffant une tte non sans
analogie avec celle de singes de Chardin: _Thank you, master
Bard.--Mossieur est le correspondant du gnral Schwarzkoppen._

_Les secrets d'tat_: Sinistre, cet oiseau de nuit, avec son hermine,
volant au-dessus de Paris, sur lequel il fait pleuvoir ses papiers
secrets.

_On rigole_. Les gnraux viennent de dposer; les magistrats, ces
corbeaux qui relvent leurs robes en un paquet de plis entremls, se
tordent de rire, macabres et sataniques.

_La proie pour l'ombre_ o la silhouette projete du juge se traduit
sur le mur par l'ombre d'un casque  pointe: deux noirs diffrents,
simplement obtenus dans les deux parties de la composition, par les
directions diffrentes que la main du dessinateur donne au gros trait de
son crayon.

Pour en finir avec cette srie o les sujets servirent si bien notre
artiste, je dois rappeler quelques pages d'une invention linaire, d'une
couleur si belle, qu'ils resteront comme les points culminants de
l'oeuvre de Forain, si mme l'Affaire tait un jour oublie--ce que nous
souhaitons de tout coeur--en n'importe quel pays o ils soient gards
par des collectionneurs. _La Dtente._ Trois hommes, dont un, en chapeau
de soie dfonc, visage de momie aux yeux clos, un officiant, un rabbin
fig dans l'exercice de son sacerdoce, tient une pancarte o se lit
l'inscription: _A bas l'arme!_ Au fond, plus loin, dans un cortge
abruti et avin, passent, entre une haie de jeunes lignards au port
d'arme, des ouvriers et des camelots brandissant d'autres pancartes
emmanches d'un long bton: _A bas la France, vive l'anarchie!..._
C'est une marche religieuse vers la Paix et le Bonheur universels par
les rues de la Ville-Lumire; les Intellectuels applaudissent 
l'affranchissement de l'Esprit humain.

_Le rve._ On prend le caf aprs dner; de jeunes orientaux, qu'on
dirait descendus des mosaques de Ravenne, sont affals dans des
fauteuils, les doigts chargs de bagues. Dans le fond du salon, des
barons et des baronnes de mme race. Dress devant eux, la tasse  la
main, un gros bonnet de la finance dit: _Nous ferons arrter
Boisdeffre par Zurlinden, Zurlinden par Pellieux, Pellieux par Jamont...
et ainsi de suite jusqu' la gauche._

La mort de Flix Faure; titre: _le Mauvais Caf._

_Dans les Vosges_: _C'est de l-bas que j'esbre la vencheance._

_Le pouvoir civil_: o le banquier, un glaive dress dans son poing
ferm sur sa cuisse, pse du pied sur le corps de la France terrasse.

L'esprit de Forain, ses formules aussi loquentes que son dessin, dans
l'ensemble de son oeuvre, j'ai d en citer de nombreux exemples dans
cette tude du _P'sst...!_ On ne peut gure renvoyer le lecteur  un
album du genre de ceux o diffrents diteurs ont runi les autres
sries de dessins politiques, ou simplement parisiens. Peu de personnes
ont gard les numros--ils sont devenus trs rares--de ce journal de
circonstance. C'est  peine si l'auteur lui-mme en possde une srie
complte. Il lui faudrait des amis qui prissent soin de ce qui, chaque
jour, tombe du chevalet sur la natte de son atelier: dessins, peintures,
esquisses de tout genre.

Forain ne marche pas avec le sicle, mais il ne s'est pourtant pas
arrt; aprs l'Affaire, il reprend ses pinceaux et couvre ses toiles
de tons riches ou gristres, d'arabesques savantes, qui sont des
variations sur les sujets suivants: les danseuses, les tribunaux, la vie
du peuple, et certains de ces tableaux sont plus touchants dans leur
simplicit familiale,--mres et enfants, maternits, comme l'on dit
aujourd'hui, qu'on ne l'et attendu de l'implacable ironiste.

Il y a quelque temps, j'ai vu dans l'atelier de la rue Spontini des
projets de tableaux religieux. La beaut de ces compositions me fait
esprer un dveloppement nouveau, une veine qui pourrait tre fconde.
Forain, peintre catholique! La largeur et la noblesse qu'a prises sa
technique nous annoncent encore des chefs-d'oeuvre. Je voudrais, plus
tard, poursuivre cette tude si incomplte par ma faute; Forain n'a pas
encore achev sa destine, il forme au contraire mille projets de
peintre. D'autres temps viendront pour lui.

Fvrier 1905. _Renaissance latine._


NOTE DE 1912 (_tudes et Portraits_).--Je puis dj, cinq ans aprs la
publication de ce portrait, ajouter  la liste des oeuvres cites plus
haut, une srie de belles et prcieuses eaux-fortes que Forain excute
en ce moment. Le dessin s'largit encore, le mtier de la pointe-sche
est parfaitement admirable, faisant penser  Rembrandt et  Goya. Le
Christ et les Aptres, le Calvaire, le Dernier Repas: tels sont les
sujets auxquels revient ce Catholique. Forain s'est apais; son visage
rose et gras dcle une paix intrieure et un accommodement aux choses
actuelles. Son esprit lui a concili ses ennemis, qui semblent avoir
pass l'ponge sur le _P'sst...!_ Il ne fume plus, il est vgtarien et
indulgent.


NOTE DE 1916.--Depuis la guerre de 1914, Forain a retrouv une nouvelle
jeunesse. Mobilis malgr son ge--il a plus de soixante ans--dcor de
la Croix de guerre, il rend des services minents dans le corps des
camoufleurs, qu'il organisa. Il ne quitte plus son uniforme; on l'a vu
dans Paris coiff de la bourguignotte. Il a donn, dans l'_Opinion_ puis
le _Figaro_, des dessins, les plus beaux qu'on connaisse de lui. Je me
plais  lui offrir ce nouveau tribut de mon admiration, quoique,  la
suite de l'article qui prcde, il ne me tienne plus pour un ami...




FRDRICK WATTS


Cette tude fut d'abord crite pour une revue, aprs l'exposition
posthume du matre anglais, comme M. Armand Dayot me demandait quelques
lignes qui commentassent des reproductions en blanc et noir de toiles
inconnues en France. J'avais trop peu de place pour donner aux lecteurs
l'ide de cette oeuvre norme et les raisons que j'ai de l'admirer tant.
Watts est un des plus importants artistes que je prsentais dans Essais
et Portraits et je ne lui consacrais que cinq pages; au moment o je
les relus--avril 1916--venait de paratre un article saisissant, de M.
Pierre Mille: La fin du Gentleman. La conscription gnrale tait sur
le point d'tre adopte par l'Angleterre, qui, en face du pril
europen, renoncerait les avantages de caste qu'elle avait conservs,
bouleversant les traditions qu'elle tait la dernire des aristocraties
 maintenir. Le sens de l'oeuvre et la vie de Frdrick Watts prirent un
sens social, s'clairrent, comme tant d'autres choses, au reflet de la
guerre.

Pourquoi Watts tait-il demeur si tranger  nous? Pour les mmes
raisons auxquelles est due l'incomprhension mutuelle des Anglais et des
Franais, persistant, mme depuis qu'allis nous rpandions, cte 
cte, notre sang pour une mme cause.

                                   *

                                 *   *

En 1919, dans un coin de salon, j'aperois le grand corps souple d'un
homme g, une tte aux cheveux gris mais de physionomie jeune, des yeux
d'enfant, le teint frais de ces Anglais, qui, au cours d'une longue
existence de labeur intellectuel, n'ont pas manqu un seul jour de
prendre l'air, de se livrer  un exercice hyginique. C'tait Mr.
Balfour, pareil  ce qu'il se montrait, il y a de cela vingt-cinq,
trente, quarante ans dans d'autres salons,  Londres ou  la campagne,
entre deux parties de tennis. Cette minente figure politique mrite,
elle, du moins, l'pithte tant  la lgre et complaisamment accole au
premier venu des diplomates, comme aux artistes et aux comdiens.

Mr. Balfour connaissait sans doute peu Paris, avant la Confrence et son
sjour forc parmi nous; ou bien il le connaissait, comme la plupart de
ses compatriotes, pour y avoir dormi quelques nuits entre deux gares, en
route pour ses vacances  Cannes ou  Rome. Combien notre monde doit
tre une surprise de toutes les minutes, pour un tel insulaire de
l'poque victorienne! N'est-il pas la dernire incarnation, ou presque,
d'un type d'homme de nagure, dans une socit  peu prs abolie et si
belle, si douce, que ceux qui y vcurent pourront malaisment se
consoler de sa disparition? Et Mr. Balfour semblait promener sa
souriante philosophie dans de fbriles et anxieux cercles parisiens, tel
qu' l'poque de la reine Victoria, dans le parc de Holland House, ce
rendez-vous de tout ce qui fut glorieux dans ces temps dj oublis de
nous, et si proches cependant...

Deux ministres, des dputs, un directeur de journal, avec des dames que
la politique surchauffe, discutaient les vnements du jour, prs de la
chemine. Mr. Balfour,  un autre bout de la pice, causait avec la
seule personne qui, ce soir-l, dans ce milieu parlementaire, possdt
la matrise de la langue et l'usage de la socit britannique. Quelles
rflexions nous propose, dans le Paris de 1919, un Congrs si gros de
consquences sociales, et o notre sort devrait tre rgl: runion
d'allis, dont les meilleurs et les plus fermes nous dcouvrent, en tant
qu'individus, intelligence et sensibilit, si diffrents du clich
qu'ils avaient pris de nous... Ils nous avaient dcouverts sous le
casque bleu, et nous redevenons autres en habits civils.

Parmi les plus mystrieux cas d'ignorance mutuelle compte celui des
Anglais et des Franais: quelques kilomtres de mer sparent deux des
plus anciennes et accomplies civilisations europennes; les Anglais
voyagent; nous voyons des Anglais circuler dans nos rues, rouler sur nos
routes dpartementales, que tant d'entre nous ignorent, comme nous
ignorons leurs counties. Les changes, les communications faciles et
rapides, suppriment de plus en plus les distances, on disait les
frontires; et nanmoins, ce qu'un commerant, un financier, un
industriel apprend par besoin professionnel, les politiciens et les
diplomates, les artistes, qui, avant tous leurs compatriotes,
sembleraient devoir tudier cela mme, continuent  le ddaigner ou 
s'y mprendre. Un Balfour enferm, comme il le fut, dans une sorte
d'crin par les dfenseurs de sa sereine tranquillit, fut nanmoins un
des plus aviss, des plus clairvoyants dlgus de l'Entente. Son
exprience politique, sa sre tradition, recueillie des meilleures mains
de ses prdcesseurs ou collgues, pendant un demi-sicle, sa foncire
honntet, sa dlicatesse, sa culture de scholar et de gentleman de la
bonne race, n'tait-ce point l tout de mme un atout?

L'existence d'un gentleman, la magnifique et dlicieuse carrire d'un
homme politique, tel qu'un Balfour, un Disraeli, un Gladstone ou un Lord
Salisbury--et dont ces temps-ci marquent la fin--rvolte la conscience
d'un dmocrate moderne (qui n'en a d'ailleurs qu'une vague notion). Mais
on se demande parfois, dans quelle proportion, les deux types de
politiciens en lutte, conducteurs de dbats, chefs de partis, faiseurs
de lois, et qui assument la responsabilit de nos destins, valent mieux
l'un que l'autre pour le bien public; comment se balancent le manque de
traditions, de lumires gnrales, et un insuffisant frottement avec les
masses populaires, les classes montantes, les catgories nouvelles de
citoyens.

Ce qui saute aux yeux, c'est qu' mesure que les intrts communs de
l'humanit tendent  rapprocher les continents,  unir les cratures en
un seul faisceau, si l'unification des moeurs tablit une certaine
ressemblance extrieure entre les races de l'univers entier, d'autres
cloisons se forment, aussi paisses que jamais, entre les Anglo-saxons
et les Latins, et leur cercle visuel se rduit davantage. Nous nous
spcialisons et renfermons dans un particularisme rigoureux; chacun
travaille pour soi-mme, carte, volontairement, par simple paresse, ou
indigence de curiosit, ce qui demande un effort pour tre atteint. Par
dsespoir de nous comprendre, ou indiffrence, nous construisons autour
de nous d'troites fortifications dans lesquelles se bouchera toute
meurtrire par laquelle nous apercevrions l'horizon.

D'o ces jugements qui dconcertent et tmoignent d'une ignorance de
villageois, d'avant les chemins de fer.

Combien y a-t-il d'annes que les Gainsborough, les Reynolds, les
Raeburn et les Lawrence sont apprcis de nous? Les paysagistes du XIXe
sicle, Constable, Turner, nous furent imposs  la longue; on dnie
encore  nos voisins d'outre-Manche le sens esthtique, il est convenu
qu'ils ne possdent pas d'artistes crateurs.

J'crivais en 1906: Prvenons ds l'abord le lecteur franais qu'on
n'entre pas de plain-pied dans l'oeuvre de Watts. Si vous n'aimez pas 
lever la tte pour voir les grandes figures plafonnantes au-dessus de
vous, ngligez ce gant. Si vous ne regardez pas Paul Baudry  l'Opra,
mais rservez votre sympathie pour quelques pommes sur une serviette
bleue, Watts ne vous convaincra pas. Impossible, dira-t-on, d'tre plus
vieux jeu et plus dmod que Watts, un de ces Anglais italianisants,
qui,  Florence,  Venise, se firent une conception immuable de la
Beaut, et sur qui l'art moderne n'eut pas de prise.

Un de nos critiques me disait: Votre Watts? mais c'est un vieux prix de
Rome!

Un autre: Watts? c'est le Gustave Moreau des Anglais; je prfre
Boecklin, Lembach, s'il faut choisir dans les coles trangres de
romantiques acadmiques... Un de mes amis crit ses romans en face
d'une reproduction de l'_Amour et la Vie_. Comme je lui demandais ce
qu'il savait de Watts, il me rpondit: Rien ou presque rien; les
peintres me disent que c'est un mauvais peintre vieux jeu, quelque chose
comme un... lie Delaunay, est-ce vrai? Cette composition est charmante,
j'ai depuis longtemps chez moi cette photographie de l'_Amour et la
Vie_... un ancien souvenir d'Exposition universelle... Alors, a ne vaut
rien? Peinture pour littrateurs?

Non, Watts fut, nous le dirons tout  l'heure, un peintre pour les
peintres. Si,  propos de Watts, j'avais fait allusion  Fantin, 
Ricard et  Gustave Moreau, c'tait pour donner dans un magazine, en
regard de reproductions en blanc et noir, quelque ide de la matire
parfois grenue, un peu cotonneuse ou trop travaille et trop cuite,
qui alourdit des toiles telles que la _Jeunesse et la Mort_, telle
composition, tels portraits d'entre 1870 et 1880. La technique perdit
sur le tard, en souplesse, la brosse s'empta; certaines figures nues
semblent modeles comme des maquettes de sculpteur. Les tableaux de
Watts ne sont pas toujours de la belle peinture et Watts,  la fin de
sa longue existence, parut plus soucieux d'exprimer des ides que de
nous donner des jouissances visuelles.

Peintures  ides! Mais Odilon Redon n'est-il pas un peindre  ides?
Pourquoi un Redon est-il dfendu passionnment par ceux qui
collectionnent des Van Gogh et des Czanne, et qui n'accueilleraient pas
dans leur galerie un Gustave Moreau ou un Watts? Odilon Redon est-il
plus que Gustave Moreau, un peintre?

Le prestige des mconnus et des rats a perverti l'opinion. Les
merveilleuses _Curiosits esthtiques_ de Baudelaire, critique
infaillible; les livres de Huysmans, de Duranty; les propos de Degas, de
Renoir sur Czanne, rapports par des chroniqueurs, mirent en
circulation un langage spcial depuis qu'un marchand de tableaux posa
sur le mme chevalet qu'un Fromentin, un Henner, ou un Daubigny par lui
recommands nagure  sa clientle, quelque figure de Czanne et
s'exclama: Formidable! Or les jeunes gens parlent de ce qu'on leur
montre.

La carrire d'un artiste est juge du mme point de vue que l'est son
oeuvre, par nous autres, modernes, pour qui une vie de peintre a plus
d'intrt, si elle fut tourmente, humble, difficile. Le gnie semble
tre le privilge de ceux qui luttent pied  pied, contre l'indiffrence
et l'incomprhension de leur poque. Nous sommes blesss en constatant
la chance des autres. Il est peu d'exceptions  ce point de vue social
du critique franais. Frdrick Watts ne fut pas un martyr. Peut-on
citer Puvis de Chavannes?

Il ne commena, d'ailleurs,  se faire vraiment connatre que vers
cinquante ans, et Chavannes, quoique avide autant qu'un Meissonier de
rcompenses officielles, garda son indpendance avec jalousie, mme
comme Prsident d'une grande Socit. Il recevait, le matin,
journalistes et lves, dans sa petite chambre de garon, contre
l'atelier de la place Pigalle o il ne travaillait jamais. Il dissimula
sa vraie existence d'homme priv, il ne se ft pas laiss confondre avec
un Meissonier ou un Carolus Duran, Prsidents aussi de la Socit des
Beaux-Arts, tout en sachant,  certaines heures, porter croix et rubans
sur une poitrine bombe de marchal de France, et recevoir des hommages
dans les banquets nationaux. Mais il ne fut pas de l'Institut!

Il est peu de tches plus difficiles  notre poque que de concilier la
politique d'une carrire officielle et la noblesse d'une vie de grand
artiste. Or, Frdrick Watts fut un grand peintre et un officiel, un
grand gentleman (comme un homme d'tat au temps de la reine Victoria),
et un reclus.

                                   *

                                 *   *

Son exposition posthume  Burlington House formait, quoique incomplte,
un vaste muse. En y pntrant, on tait saisi de remords et comme d'une
honte d'avoir si longtemps vcu, presque sans le connatre, si proche de
ce superbe vieillard qui, en plein Londres moderne, avait t un Titien,
un Tintoret et un Chateaubriand  la fois!

Il fut un pote et un rudit, non pas invisible ainsi que Gustave
Moreau, mais ml au monde, comme l'auteur des _Mmoires d'Outre-Tombe_;
et il portraitura les beauts  la mode, les illustrations de la
littrature, de la science et de la politique, par devoir d'_historien_,
en ami, en grand seigneur chez lequel passe toute personne qui porte un
nom, ou possde une valeur. Ayant eu le bonheur de raliser ses dsirs,
il lguait  la Nation--tant pour la _National Portrait Gallery_ que
pour la Tate (muse du Luxembourg britannique)--plusieurs centaines de
ses ouvrages, qui n'iraient jamais chez le commissaire-priseur. Il
dictait le jugement de la postrit et choisissait sa place  ct de
Turner.

Aujourd'hui, l'on visite, dans la Tate Gallery, une salle Turner, tendue
d'une soie rouge, semblable  celle que le paysagiste choisit pour sa
propre demeure, comme fond  ses tableaux. L'Angleterre, reconnaissante,
reconstitua le cadre original de ces pomes peints, les plus belles
pages de son XIXe sicle; la mme pit patriotique a rserv des
galeries pour l'oeuvre du portraitiste _national_, que fut Watts, et
pour ses compositions. Il n'en est pas une qui ne vaudrait un srieux
commentaire. Esprit d'une rare supriorit, Watts avait fait le tour des
philosophies, des religions, compris les mythes de l'humanit.

L'art de Watts se tient au-dessus des conditions physiques, a-t-on
crit; il remonte aux origines de l'humanit,  ses mythes, et fait
revivre les plus anciennes traditions. Nous ne pourrions donner qu'une
trop vague notion d'un cycle philosophique qui se dveloppe d'un bout 
l'autre, avec une rigueur absolue, car les illustrations seules
pourraient le faire comprendre.

La mort a surtout proccup Watts; elle rde  travers son oeuvre. Watts
la figure comme une amie bienfaisante et secourable  qui le soldat, le
prince, le mendiant rendent un gal et fraternel hommage. La maladie
repose sa tte sur les genoux hospitaliers de l'endormeuse; l'enfant
joue ingnment avec son linceul. Dans la _Cour de la Mort_, un
nouveau-n sommeille contre le sein de la macabre majest; le silence et
le mystre gardent le seuil de son palais.

Dans l'_Amour et la Vie_, une mince jeune femme, aux lignes exquises,
est l'emblme de la fragilit humaine, de sa faiblesse et de sa force 
la fois. L'humanit monte la rude pente de l'animalit  la
spiritualit.

La plupart de ces allgories sont charges de symboles qui m'chappent
parfois. Watts, moraliste et idologue, avait le dsir d'enseigner,
comme nous le verrons.

Je ne tenterai pas ici d'tudier le philosophe; quant au peintre,
quelque style dont il ait cru ou voulu se rapprocher,--antiquit, moyen
ge--il conserve sa manire propre et trs moderne. Appelons le un
post-raphalite. Il marcha seul,  ct des pr-raphalites, demeurant
un isol comme tous les grands crateurs. Si sa pense plana sur des
cimes d'o nous sommes exclus, il fut d'ailleurs un raliste. A ct de
sa fameuse Esprance, les yeux bands, accroupie sur le globe
terrestre, et qui pince la dernire corde de sa harpe, vous verrez, du
Watts raliste, certain attelage de brasseur, un fardier, des chevaux
fumants dans une rue de Londres, sous la conduite d'un gars aux
vtements de cuir, et qui font de loin penser  Gustave Courbet.
L'harmonie bleu-turquoise de l'_Esprance_, tableau trop littraire, et
la peinture robuste des _Fardiers_, les rouges, les oranges de ce
splendide morceau sont deux aspects d'un art presque trop riche et dont
se mfient les aptres de l'art circonscrit.

Watts est aussi grand dans un morceau de nature morte que dans ses
fresques du Hall de Lincoln Inn's Field, au Temple. Lors de son
exposition posthume  Burlington House (Royal Academy), _Fata Morgana_,
_Paolo et Francesca_, _Le Jugement_, _Promthe_, _Orphe et Eurydice_,
_Endymion_, _la Mort couronnant l'Innocence_, centaines de sujets
didactiques, philosophiques, voisinaient avec des portraits majestueux
(tels que le Tennyson), ou familiers; documents sans pareils sur la
socit anglaise au XIXe sicle. Dans une toffe, des accessoires, une
fleur, Watts a des dlicatesses inattendues, des raffinements aussi
rares que ceux de Whistler. Dans le portrait de Lady Margarett Beaumont
et de sa fille, qui date de 1859, une certaine robe gris-lilas, est
d'une matire de ptale d'iris, o Alfred Stevens[7] excella.

  [7] Alfred Stevens, le Flamand; ne pas confondre avec l'Anglais du
    mme nom, peintre et sculpteur, trs grand artiste compltement
    ignor en France, et contemporain de Frdrick Watts.

Je ne connais point d'esquisses, par Watts; toutes ses toiles sont
_acheves_, menes jusqu'au bout, en une matrise tranquille, qui
dconcerte quelque peu et drange nos habitudes.

Watts ne rencontra pas les obstacles que tant de jeunes artistes ont
souvent  surmonter. Ses dispositions furent favorises par un pre et
un grand-pre clairvoyants. lve des _coles de l'Academy_ ds dix-huit
ans, puis du sculpteur Behnes, il dbuta par un coup de matre. Comme
perfection technique, il ne dpassa jamais l'tonnant _Hron bless_,
une toile qui peut tre mise  ct de n'importe quel chef-d'oeuvre
hollandais, et suprieure  Fyt. Aprs un premier concours pour la
dcoration du Parlement, en 1843, il passa quatre annes  Florence,
chez Lord Holland, ministre britannique prs la cour du grand-duc de
Toscane. L, et dans ses voyages  travers l'Italie, il acquit, comme
sir Joshuah Reynolds, toutes les connaissances que comportait encore,
dans ce temps-l, le mtier de peindre. Lord Holland tait un esprit
clair, un grand seigneur fastueux, le propritaire de ce chteau et de
ce parc de Holland House, qui sont comme un comt dans l'intrieur de
Londres--alors le rendez-vous de la socit, des littrateurs et des
artistes, comme des diplomates et des princes.

Le jeune Watts fut,  la lgation d'Angleterre  Florence, plutt un
secrtaire d'ambassade qu'un lve peintre en tourne d'tudes.

Malgr les charmes de l'Italie, qui retiennent parfois les Anglais pour
toujours, Watts retourna  Londres, concourut encore pour un panneau 
la Chambre des Lords, il fut victorieux. Ce panneau reprsente
Saint-Georges et le dragon. A partir de 1848, ce fut une succession
vertigineuse de tableaux de chevalet et de portraits, dont chacun a une
particularit d'excution ou de conception: paysages symboliques, tels
que le _Retour de la Colombe_ aprs le dluge; quelques toiles
d'intimit  la Fantin, dont certaine femme assise sur un canap. La
_Femme au canap_ appartient encore  la priode des savants glacis et
des jus  la Delacroix. L'oeuvre de Fantin et de Whistler, que je
venais de voir d'ensemble quand fut expose celle de Watts, semble
chiche,  ct d'une telle abondance, de cette effarante prodigalit; il
est probable que l'une quelconque des toiles (non symboliques) de Watts
serait fameuse parmi celles de nos petits matres prfrs. Mais pour
lui, elles n'taient rien.

Nous passmes prs de Watts, un peu comme le touriste devant un palais
dont il croit que la porte ne s'ouvre pas au public. C'tait le temps
des coles qui durrent trois ans, des auteurs _d'un livre_, des hommes
qui s'emprisonnrent dans un systme, par crainte d'tre appels
versatiles. Watts se renouvelait, parce qu'il avait toujours plus 
donner, puisant aux sources que lui offraient l'histoire et la grande
culture classique. Il fut  la plupart de ses confrres peintres ce
qu'est un Balzac  un Jules Renard, un Shakespeare  un Alexandre Dumas.

De rester auprs de votre pole, ne veut point dire que vous soyez
Descartes.

Watts se nourrissait des anciens et des habiles modernes, comme crit
La Bruyre; on les presse, on en tire le plus que l'on peut, on en
renfle ses ouvrages, et quand, enfin, l'on est auteur et que l'on croit
marcher tout seul, on s'lve contre eux, on les maltraite, comme ces
enfants drus et forts d'un bon lait qu'ils ont suc, qui battent leur
nourrice.

Mais Watts ne maltraita point les siennes. Il s'tait nourri des
anciens et des habiles modernes, comme on pouvait l'tre au sicle de
La Bruyre, quand l'honnte homme avait sa place rserve pour
cultiver ses talents et son esprit  l'ombre des portiques, dans un beau
parc dont il avait la jouissance, sinon la proprit, et o il se
croyait tabli pour toujours.

Frdrick Watts tait comme locataire  vie de la famille Holland. Le
vieux lord dcd, Watts habita une maison de Kensington, toute proche
du chteau, qui est, lui aussi, une anomalie dans la Londres moderne.

Je n'oublierai jamais les deux heures que je gotai, vers 1880, chez le
vnrable vieillard. Sa maison de Holland Park n'tait qu'ateliers et
galeries. Ds l'entre, on se sentait apais, dans la srnit de l'art
pur. C'taient des salons pleins de prcieux objets o deux dames qui
adoucirent sa fin, _glissant_ comme des ombres, allaient et venaient,
occupes  garnir de fleurs des vases et des coupes. Du jardin, dans le
got archaque anglais, filtrait la lumire d'une belle journe de juin;
on apercevait, au travers des petits carreaux aux losanges de plomb, le
cavalier hroque, _l'nergie physique_, d au ciseau de Watts, et
dress au milieu des alles de sable rouge; la mmoire pleine d'un pass
illustre, l'artiste me raconta des anecdotes sur des Franais de
nagure, sur la socit du duc d'Orlans; puis, apprenant que j'tais
peintre, il porta des jugements inattendus sur nos confrres, car il
tait aussi renseign sur ceux-ci que sur les Vnitiens du XVIe. Le
matre me raconta les portraits dont il tait entour, et une certaine
toile, dj ancienne, une femme dans une robe florentine  crevs de
satin, soutache de perles, dont il repeignait le fond.

Watts n'avait vu que les beaux aspects de la vie, volu qu'en les
milieux les plus polis, frquentant de hautes intelligences dignes de la
sienne.

Une telle existence ne vaut-elle pas la peine d'tre vcue?

                                   *

                                 *   *

Mais n'est-il pas trop tard pour parler de Watts, que je voudrais faire
aimer et mieux connatre? Je crains de suggrer  des Franais la sorte
d'opinion qu'ils se firent d'un Thodore Chassriau, d'un homme
distingu, d'un dandy; ou qu'un avant-garde ne me rponde, comme me
l'crivait quelqu'un de distingu en sortant de la Tate Gallery: Les
Anglais ont, comme les Belges, leur muse Wirtz...?

Watts, non moins que Chassriau, fut un homme distingu, horrible
insulte! Mais, avec son pinceau, il fut le trs puissant crateur d'un
vaste cycle o les Dieux, les Hros, fraternisent avec les personnages
du sicle dernier. Si je n'ose le comparer  Delacroix, c'est que je
suis moi-mme, avant tout, sensible  cette qualit inanalysable de
peinture sensuelle, que possdait Delacroix, comme Rubens, comme
Fragonard, comme Manet et Renoir--qualit qu'on palpe parfois chez
Watts, mais qu'il perd quand il devient trop crbral.

Mais quel que soit son moyen d'expression, on ne rsiste pas 
l'admiration qu'inspire la magnitude de sa pense. Chesterton nous le
prsente ainsi: Voici un homme dont la dprciation de soi-mme est
intrieure et essentielle, dont la vie est d'un moine, le caractre d'un
enfant, et il a au fond de son me un si inconscient et colossal sens de
sa grandeur, qu'il peint comme si son oeuvre devait avoir plus de dure
que la Croix dans la Cit ternelle. Adolescent, il s'attendait  peine
aux applaudissements du public; comme vieillard, il s'tonne encore de
ses succs; mais dans son adolescence anonyme, comme dans sa silencieuse
vieillesse, il peint comme un qui, du haut d'une tour, abaisserait ses
regards,  travers la perspective des sicles, sur des temples
fantastiques et d'inconcevables rpubliques.

L'esthtique et la morale d'un Watts ne sont pas, comme chez la plupart
de ceux ns artistes, des sujets  somptueux discours,  dveloppements
pour confrences et dont il y aura des profits personnels  tirer; mais
une rgle de vie, comme de se lever de bonne heure, d'tre
consciencieux, c'est--dire: ou bien un principe, ou rien du tout.

Aussi bien, comme Chesterton le fait remarquer, la _morale_,
l'vanglisation, dirions-nous, un besoin si caractristique de la
vertueuse poque victorienne, ce grand portraitiste ne s'en peut pas
dpartir, Watts la tient pour son principal devoir, sans pour cela
cesser d'tre peintre; sa morale s'incorpore  son oeuvre de peintre.
Son individualit n'en est jamais offusque, quoique Watts rentre
toujours, de parti pris, dans l'_Universel_, et refuse de regarder
l'univers du point de vue de l'individu--ce qui, d'autre part, donne 
un artiste plus d'acuit, de _personnalit_--et c'est l un des traits
essentiels d'un homme comme Frdrick Watts et,  la fois, de son
poque. Nous le prsentons au lecteur franais, autant comme un document
historique, que comme un peintre. Il tonnera, par la multiplicit de
son entreprise humanitaire, les jeunes gens de notre aujourd'hui, tout
dvous aux essais, volontiers spcialistes, qui se renferment dans un
troit cercle d'expriences et se plaisent  l'sotrisme, cherchent 
n'tre point compris du vulgus. Watts n'a pas non plus compos des
tableaux dont le symbole ft toujours clair; nanmoins, il prtend
instruire, il peint pour que ses toiles soient vues par des illettrs,
aussi bien que par des intellectuels, il tient  l'opinion du peuple
et lui lgue son oeuvre didactique.

_Il insiste sur les symboles universels, carte ceux qui seraient
locaux, ou temporaires, mme si le lieu est tout un continent, et la
dure une srie de sicles..._

Il lui et t facile et d'un plus sr effet--a-t-il souvent rpt--de
rendre plus intelligible le sens d'un de ses tableaux, en y introduisant
quelque image, quelque trait populaire et d'actualit; mais il ne
daigne, car malgr son dsir de clart, son instinct le mne plus loin.
Nous ne voyons pas de crucifix pendu au-dessus de la tte de l'_Heureux
guerrier_, ni de couronne impriale, ni d'accessoires hraldiques,
symboliques, dans le _Mammon_; ni une _machinerie thologique_, dans la
_Cour de la Mort_. (Chesterton).

Ces adjuvants qui tenteraient sa main, Watts les repoussa parce qu'ils
lutteraient avec sa stupfiante ambition de peindre pour tous les
peuples, pour tous les sicles!

Et ici, me posera-t-on la question: vous disiez tout  l'heure que Watts
avait vcu comme un moine; or, vous l'avez montr comme un homme du
monde, presque un Chateaubriand, et maintenant selon vous cet ambitieux
peint pour les sicles!

                                   *

                                 *   *

Eh! bien, oui: un artiste a pu nous offrir ce paradoxe vivant, dans la
socit qui disparat et dont la tte de Mr. Balfour voque le souvenir.
Mais il y aurait trop  dire pour rendre ce cas tout  fait clair, et il
faudrait aborder des questions presque de l'ordre religieux. Watts
ralise le grand paradoxe de l'vangile: Il est humble, mais prtend
hriter la Terre. L'universalisme prch par Watts et les autres
gnies de l'poque victorienne tait, on le conoit, sujet  certaines
spcialisations, qu'il n'est point ncessaire d'appeler limitations.
Comme Matthew Arnold, le dernier et le plus sceptique d'entre ceux qui
exprimrent leur ide fondamentale dans la forme la plus dsintresse
et philosophique, ces hommes soutenaient que la rgle morale constitue
les trois quarts de la vie. La seule ide qu'il puisse exister quelque
chose de plus important que la morale, leur et paru sacrilge, ce en
quoi ils avaient raison, quoiqu'ils fussent partiaux, ou partisans; ils
n'observaient point le maintien de l'universalit, dans leur
critique... Nous ne reprochons pas  Watts cette attitude comme une
faute, car il met une borne  un point dfini,  la faon des
anarchistes eux-mmes; il est dogmatique, comme le sont tous hommes
raisonnables. (Chesterton).

Il nous a bien fallu toucher quelques mots sur l'Universalisme (comme
disent les Anglais) de Watts, parce que c'est l une des particularits
dominantes des esprits de sa race, et de son temps mme. Herbert Spencer
ne s'est-il pas dvou  une entreprise aussi gigantesque que celle de
Dante,  un inventaire, ou un plan de rien moins que l'univers, allant
jusqu' mettre  leur place, et scientifiquement, la foi brlante des
martyrs, comme les plus abruptes nouveauts du monde moderne? Nous
sommes bahis et un peu pouvants par ces individus, si diffrents de
nous et qui, comme Gladstone, abattaient des forts, par manire
d'exercice rcratif, ou Stuart Mill, qui, dans son enfance, avait dj
lu la presque entire littrature de toutes les langues. Et Chesterton
explique l'indpendance de Watts, son dtachement, au-dessus de la
mle, par la magnifique solitude dans le travail, dont ses illustres
contemporains lui donnaient l'exemple.

Combien nous aimons, dans la vie de Watts, le mlange d'une dlicate
sensibilit, d'une modestie quant  sa _personne_, et la hauteur du but
qu'il poursuit! Quelle leon, pour nous, qui exhibons avec orgueil le
moindre croquis, la page la plus bcle, que nous signons comme un
manifeste historique!

Notre loignement, notre mpris dirais-je, pour l'allgorie et le
symbole en peinture, sont dus  la mdiocrit, sinon  la niaiserie des
artistes qui, au XIXe sicle, ont pratiqu ce genre. Un esprit
distingu, comme Gustave Moreau, nous rebute autant que de moindres nous
apprtent  rire. Chesterton crit fort justement que la plus valable
objection  l'allgorie se fonde sur ceci: que l'allgorie implique
l'imitation d'un art par un autre et sur notre foi en la perfection,
l'infaillibilit du verbe. Elle serait une sorte de plonasme, comme un
mot compos dans lequel l'un des lments figure deux fois. Le mot
_allgorie_ est lui-mme une allgorie.

Or ce jugement, tout arbitraire, ne saurait toucher Watts qui, quoi
qu'on ait dit, est moins littraire qu'humain, et dont les tableaux nous
invitent plutt  penser sur un thme, mais qui suffisent d'abord  nous
mouvoir plastiquement. Ne prenons pas _The Dweller in the
innermost_,--traduirais-je _La Vie intrieure_?--ni _l'Orphe et
Eurydice_, mais _Hope_ (l'Esprance), dont la reproduction est si
connue. Je voudrais citer toute la page o Chesterton se demande ce que
le spectateur dchiffrerait en cette figure mlancolique d'une si belle
arabesque...

Sa premire pense serait que le titre est _Dsesprance_; sa seconde:
qu'il y a erreur dans le catalogue; la troisime: que le peintre tait
fou. Mais s'il se dgageait de sa prime inquitude et qu'il fixt
attentivement cet trange tableau crpusculaire, il se dvelopperait
petit  petit en lui, une indfinissable, mais puissante sensation; et
alors, que _verrait-il_? quelque chose pour quoi il ne possde point de
vocable, quelque chose de trop vaste pour qu'aucun oeil ne l'ait peru,
de trop secret pour qu'aucune religion ait pu l'exprimer, mme comme une
doctrine sotrique. Debout, devant cette toile, le spectateur se trouve
tte  tte avec une grande vrit; il s'avise qu'en nous, quelque chose
est sur le point de s'vanouir, mais ne disparat jamais; une foi 
laquelle il semble toujours que nous disions adieu, et qui nanmoins
s'attarde indfiniment, une corde toujours tendue  se rompre, mais qui
pourtant ne se brisera jamais; et qu'en nous, ce qu'il y a de plus
dlicat, de plus fragile, de plus mystrieux, est en vrit au fond de
nous-mmes l'indestructible. Il connat un grand fait moral:  savoir
qu'il n'y a jamais eu un ge de Foi, d'assurance totale. La Foi a
toujours le dessous; elle est battue, mais elle survit  tous ses
conqurants. Le dsesprant bavardage moderne sur les sicles
d'obscurantisme et les autels chancelants, la fin des dieux et des
anges: tout ce verbiage est vieux comme le monde; des lamentations sur
les progrs de l'agnosticisme, il y a des traces dans les sermons des
moines des ges de tnbre; on trouverait dans l'Iliade les maldictions
adresses  la jeunesse impie. La Foi n'abandonne jamais les mortels, et
cependant, avec une audacieuse diplomatie, menace de les quitter, et
elle est demeure chez tous les rois, toutes les foules, les a rgis
sous des airs d'un plerin qui passe. Elle a rchauff, clair
l'humanit, depuis le premier jour du jardin d'Eden, avec des rayons
ternels, mais ceux d'un incessant coucher du soleil. Dans ce tableau de
mystre, la malice (de la foi) se trahit presque. Personne ne peut
donner un titre exact  cette toile; mais Watts, l'auteur, l'appela
l'_Esprance_. Et il est remarquable que ce titre ne soit point, comme
le pensent ceux qui l'estiment _littraire_, la ralit sous le symbole,
mais un autre symbole pour la mme vrit, ou plus exactement, une autre
image qui illustre un autre aspect de cette mme vrit si complexe. (Je
traduis  peu prs.)

Deux hommes ont senti, sous le mot _Hope_, quelque chose de violent et
d'invisible. Le spectateur a prononc ce mot; et l'artiste a peint un
tableau en bleu et vert. Ce tableau est insuffisant; le terme est
faible: nanmoins entre l'un et l'autre, comme deux anges qui
calculeraient une distance, ils situent un mystre, et l'un de ceux que,
des centaines de sicles, l'homme a tch de percer, et qui lui
chappent encore.

Le titre n'est donc pas tant la matire, la substance d'une des oeuvres
de Watts, qu'une pigramme dont cette peinture est le prtexte. C'est
une tentative pour suggrer, en s'emparant de l'instrument d'un autre
mtier, l'intention qu'a eu le peintre en employant ses pinceaux. Watts
appelle son oeuvre Esprance, et c'est peut-tre le meilleur titre,
puisqu'il nous remmore ce fait, trop oubli, que Foi, Esprance,
Charit, les trois vertus thologales des Chrtiens, sont aussi les plus
_gaies_. Le paganisme n'est point gai, mais plutt tristement noble;
l'esprit de Watts, en gnral mlancolique et noble aussi, se rapproche
ici du mysticisme  proprement parler, de celui qui est gonfl de
secrte passion et de rconfortante foi, tel Fra Angelico, ou Blake.
Mais quoique Watts appelle cette formidable chose l'_Esprance_, il vous
est loisible de l'appeler Foi, Vitalit, Volont de Vivre, Religion de
demain matin, Immortalit de l'Homme, Amour de Soi-mme, ou Vanit: la
clef du mystre qu'est l'homme survivant  tout et qu'il n'y ait pas sur
terre de _pessimiste_... S'il existait quelque part un homme qui et
perdu toute _esprance_, son visage nous frapperait dans une cohue,
comme un coup violent; qu'il se pende, celui-l, ou devienne premier
ministre, peu importe; cet homme-l est un mort.

Je n'ai pas rsist  la tentation d'voquer ces lignes de G. K.
Chesterton, quoique le plus brillant morceau de littrature n'ait rien 
voir avec un tableau, et surtout avec un chef-d'oeuvre; mais j'aperois
l, en noir sur blanc, la pense de la sereine Albion de mon enfance,
celle de Mr. Balfour, celle des hros que Watts a portraiturs: Carlyle,
Manning, Leslie Stephen, Matthew Arnold, Stuart Mill, Robert Browning,
Tennyson, Meredith, Lytton, William Morris, D. G. Rossetti, les
mlancoliques et les gais, les croyants et les athes, les grands hommes
de Victoria, reine de Grande-Bretagne, impratrice des Indes.

                                   *

                                 *   *

J'aimerais de m'tendre davantage sur l'exceptionnel portraitiste
Frdrick Watts, plutt que sur le peintre de sujets. Aprs tout, il est
 peu prs oiseux de discuter si sa morale, si son enseignement par
l'art plastique, sont les traits qui l'honorent le plus. Quelle est la
parent qui unit la morale et l'esthtique, y en a-t-il une, entre
elles? Questions qui laisseraient bien froids la plupart des lecteurs
franais, en 1919--peut-tre  tort--et quoiqu'on puisse prvoir un
retour prochain aux spculations de cet ordre. Mais est-ce ici le lieu
d'indiquer les deux buts vers lesquels semble s'orienter une ardente
jeunesse? Est-ce ici qu'il convient d'indiquer les deux buts si loigns
en apparence, et peut-tre bien voisins, vers quoi semblent se diriger
nos jeunes artistes? Nanmoins, Watts fut le contraire d'un portraitiste
littral. S'il n'a pas _dform_ le visage humain, il en a extrait
l'lment spirituel; en tant que dessinateur et peintre, il est le
continuateur des matres, mais il y a quelque chose de tout  fait neuf
dans sa conception du portrait.

Ses modles n'taient point toujours satisfaits de son interprtation.
Comme il me l'a dit, lui-mme, quand Carlyle vit son image sur la toile
qu'achevait Watts, l'historien s'cria: Vous avez fait de moi un
laboureur fou. Les amis de William Morris, dont la beaut tait
clbre--il ressemblait  un Zeus--ne la retrouvrent pas dans ce visage
que Watts avait fait merger, violent, sanguin, les yeux injects, d'un
fond vert profond, o quelque feuillage mtallique accroche la lumire.
Chaque portrait de Watts est, non pas une recherche nouvelle et voulue
(car ils sont tous diffrents les uns les autres, comme prsentation),
mais, chaque fois que le modle pose devant le matre, celui-ci semble
voir en mme temps que l'homme ou la femme qu'il a assis sur la
plate-forme, l'oeuvre, l'existence, le prsent et le pass de ces
personnes; et s'oubliant lui-mme, saisi d'un respect religieux pour la
crature humaine qu'il recre et immortalise avec ses pinceaux, il les
revt d'un caractre de noblesse, les pare tels qu'il veut que la
postrit les imagine.

Cette conception hroque du portrait ne date pas des dbuts de sa
carrire; quant  nous, nous prfrons certaines toiles familires que
nous avons cites; mais parmi les centaines dont s'honore la _National
Portrait Gallery_ de Londres, ceux surtout des quarante dernires
annes, il en est peu qui ne dclent un souci d'purer les visages de
toute trivialit, d'insister prcisment sur ce qu'aujourd'hui nous
appelons les traits caractristiques, disons: la grimace, la caricature.

Watts--crit Chesterton, comme nous l'avons crit d'Ingres--s'agenouille
devant son modle, officie; mais tandis que Ingres fait une oraison  la
nature,  la chair, au corps, Watts s'incline devant l'esprit, le gnie,
devant le hros.

Mais le hasard fit que la plupart de ses sitters fussent dignes d'tre
ainsi traits. Et-il t un mauvais peintre, il nous importerait peu
qu'il ait mis un symbole dans sa nature-morte du _Hron mort_, ou dans
le masque d'une actrice. Mais il tait, rptons-le, avant tout, un
peintre.

Frdrick Watts, charg d'ans, ressemblait  un Tintoret, sous sa
calotte de doge, quand il me reut dans sa maison,  Holland House, avec
ce sourire d'adolescent et cette grce aise qui plaisent tant en Mr.
Balfour. Disons-nous bien que nul ne verra plus jamais sur un visage de
vieillard moribond, ce reflet si doux d'une longue vie, pourtant agite
par les passions, remplie par un labeur acharn et une intense
production. L'ge n'teint pas cette lueur, qui nimbait le front du
grand artiste; il s'en alla, convaincu qu'il avait travaill pour le
bien de son pays, qu'il avait duqu ses concitoyens; il avait accompli
de son mieux une tche morale, moralisatrice, et cela il l'avait pu
faire, parce qu'il occupait sa place normale dans la socit. Cette
place ne lui avait point t conteste  toutes les heures du jour,
comme l'est  chacun de nous la moindre langue de terre que nous
occupons ici-bas, ou la plus modeste supriorit.

Mr Balfour, Frdrick Watts: visages de paix, de srnit, de candeur,
figures dont la guerre a bris le moule! Il ne sera donc plus permis aux
intellectuels de vieillir sans se courber et sans rides, avec ce teint
vermeil que nos devanciers avaient parfois comme les ruraux, qui
vitrent la Ville?




LES DAMES DE LA GRANDE-RUE

(BERTHE MORISOT)


_Pour Madame Rouart, ne Julie Manet._

Une porte s'ouvre sur le vestibule. Des joues rondes et roses de petite
fille, un tablier blanc  pois: c'est vous, Julie, l'enfant chrie;
Julie! Votre maman vient de vous faire poser, vous courez vers vos jeux.
Treillages bleus sur le mur, arbustes: un jardinet dans Paris. Des
cerises sur la crdence de la salle  manger, des fruits dans une coupe
de cristal. Une bonne, les cheveux un peu en dsordre, blonde, et point
laide, coud prs de la vranda... Mais vous connaissez mieux que moi
l'oeuvre de madame votre mre, et vous grandtes dans ce dcor parisien,
entre l'avenue Victor-Hugo et l'avenue du Bois, qui avait  peine cess
d'tre l'avenue de l'Impratrice, quand vos parents construisirent
leur htel, rue de Villejust.

Depuis l'Arc de Triomphe jusqu' la place o s'lve aujourd'hui un
monstrueux monument de bronze, rocher de Guernesey et un pote dessus,
vous souvient-il de ces vieilles masures, ateliers d'artistes, de
carrossiers; des hangars du garde-meuble Bedel, du ct impair de
l'avenue d'Eylau, (alors celui du terre-plein auquel on accdait par des
marches, et qui tait au niveau du quartier des Bassins). Du ct pair,
le vtre, des jardins et des parcs: des villas et des maisons de
famille. C'tait, pour madame votre mre, encore un peu du vieux Passy.

Plus loin,  partir de l'glise Saint-Honor, entre l'avenue d'Eylau
(aujourd'hui Victor-Hugo) et la rue de la Pompe, un vaste terrain en
contre-bas, et non bti, fut longtemps le domaine d'une tribu de
vagabonds; il y avait l des _montagnes russes_, une sorte de Magic City
trs primitive; un singulier personnage y vivait dans sa cabane, un
Levantin, disait-on, et qui, vtu de fourrures, un bonnet d'astrakan sur
sa tte aux longues mches sales, faisait traner par des bliers sa
voiturette, attelage aussi clbre, au Bois, que ceux de madame
Rattazzi. Ce quartier assez louche tait celui des acrobates, des
employs de l'Hippodrome, alors situ entre l'avenue Bugeaud et l'avenue
Malakoff.

Je passais par l chaque matin en me rendant d'Auteuil  la classe; je
croisais parfois mademoiselle Morisot, une bote d'aquarelle et un
bloc sous le bras: mademoiselle Morisot dont me parlait mon
institutrice, la bonne mademoiselle Eugnie Fossard, grande autorit
parmi ces Dames de Passy. Car mademoiselle Berthe, votre mre, en
tait une alors; elle logeait avec votre grand'mre et vos tantes dans
la rue Guichard, plein coeur du vieux Passy. Combien elle me faisait
peur, madame votre mre, avec sa mise trange, toujours en noir et
blanc, ses yeux sombres et ardents, son anguleux visage maigre, ple, sa
parole brve, saccade, nerveuse, et sa faon de rire quand je lui
demandais  voir ce qu'elle cachait dans son bloc!

--Avez-vous bien travaill? me disait-elle,--pour dtourner mes
questions.--Mademoiselle Eugnie est-elle contente? Et ces demoiselles
de la villa Fodor, les avez-vous vues ces temps-ci?

Les demoiselles Carr, c'taient d'autres Dames de Passy, de la
province de Paris; bref de ce quartier qui n'tait ni la ville, ni la
banlieue, et dont encore aujourd'hui les boutiques, en certaines rues
autour de Notre-Dame-de-Grces, ont l'aspect, les articles mme qu'on
fabriquait avant 1870 et l'odeur... l'odeur des ruisseaux que le baron
Haussmann ngligeait d'assainir.

La villa Fodor! La cour, les plates-bandes, la statue de sa fontaine de
zinc, les jardins _en dclive_ jusqu' la rue Raynouard et au parc
Delessert; le bassin, le jet d'eau: paysage urbain de mademoiselle
Berthe Morisot, royaume de ces dames X et Z., chez lesquelles je
rencontrai la grande artiste, alors une amateur, une personne
distingue! une originale mais _trs genre_! disait-on. Trs genre
signifiait  la mode, lgante, qui a du chic.

Valentine et Marguerite, les amies de votre maman, furent parmi ses
premiers modles  lourd chignon blond dans un filet, et soutenu d'une
tringle horizontale dont les deux extrmits taient des boules noires;
la taille sous les seins, le corsage tuyaut et ouvert en coeur. Autour
du col, un velours qui pend sur le dos: le Suivez-moi jeune homme,
trs genre,  la villa Fodor.

Il est des objets peints par mademoiselle Morisot dont elle perptuera,
en les potisant, la couleur et la forme: cachepots en faence de Gien
moderne; dedans, un caoutchouc aux grosses feuilles btes; chaises
dores, fauteuils crapauds capitonns,  glands; et ces housses blanches
dont l'artiste recouvrait presque toujours des meubles hideux faits en
bois de palissandre.

                                   *

                                 *   *

Il y avait donc une Socit locale autour de la villa Fodor, des
familles qui ne dpassaient gure l'extrmit de la grande rue de Passy,
ou, si elles avaient affaire dans Paris, prenaient le train de
ceinture. Leur existence tait circonscrite entre le Ranelagh, la Muette
et le Trocadro; elles se visitaient beaucoup, s'invitaient  des
goters o chaque dame apportait son ouvrage, des gteaux de chez Petit
et les potins d'une gazette mondaine assez bourgeoise et provinciale,
j'imagine, quoique plusieurs artistes y prissent part, dont mademoiselle
Charlotte, la fille du sculpteur Vital-Dubray, ensuite madame Albert
Besnard. Je me la rappelle dans la splendeur de ses dix-huit ans, ses
manches retrousses sur des bras de desse, modelant un buste de
Smiramis, en prsence de S. M. Le Khdive. Les dames de la villa, les
dames de Passy faisaient cercle dans l'atelier de la jeune statuaire, o
l'on allait rpter _La Cigu_, comdie d'mile Augier, mise en scne
par Got, un autre voisin, solitaire du hameau Boulainvilliers.

Berthe Morisot, l'arrire petite-nice de Fragonard, n'est-ce pas
Madame? a grandi dans les lgances modestes de ce vieux Passy, entre
des pavillons des XVIIe et XVIIIe sicles et ces maisons  un ou deux
tages, blanches et couvertes en tuiles, qu'ont fait tour  tour
disparatre les immeubles qui les remplacent toutes, ou presque,
aujourd'hui. Dj des cubes de pierre de taille s'accumulaient prs des
chafaudages, quand, certain jour de 1867, mademoiselle Marguerite, me
ramenant par la rue Franklin, du cimetire o nous avions port des
fleurs, prsenta le tout petit garon que j'tais  mademoiselle
Berthe, qui, assise sur un pliant, peignait au pastel en plein air.

--Monsieur Manet est l,  la fentre de monsieur X..., dit-elle.

J'entendais pour la premire fois, sans doute, le nom de votre oncle
douard. Vous connaissez son Exposition universelle de 67, vue du
Trocadro. Manet devait tre en train de faire une tude pour ce tableau
si amusant, avec figures du second empire, les pantalons rouges des
lignards et, je crois m'en souvenir, des ouvriers maons. Le point de
vue devait tre l'endroit o, aujourd'hui, tant de voyageurs des
tramways de Passy attendent que la receveuse en bonnet de police ait
aiguill la voiture sur d'autres rails, quand finit le trolley.
C'taient alors de vastes jardins, encore des pavillons, des folies
Louis XV et Louis XVI; des charmilles et des glycines suspendaient leurs
grappes  de bas murs chancelants.

Je rencontrai bien souvent ensuite mademoiselle Berthe  la villa Fodor,
o je jouais soi-disant, mais dsirais surtout voir votre mre, car les
pinceaux et les couleurs m'attiraient dj plus que les parties de
volant ou de crocket. Elle fit devant moi un charmant portrait de
mademoiselle Marguerite, en robe rose ple; toute la toile tait ple;
Berthe Morisot tait dj elle-mme, supprimait de la nature les ombres
et les demi-teintes. La jeune demoiselle, plante comme un piquet,
disait-on, avait l'air, sur son sofa, d'une poupe Huret; les dames de
la Grande-Rue riaient derrire le dos de l'artiste qui, heureusement,
tait une personne bien charmante, malgr les drles de choses
qu'elle peignait avec tant de nervosit. D'ailleurs elle ne devait
point tre si contente que cela de son ouvrage, puisqu'elle barbouillait
et l'effaait aprs la sance... et mademoiselle Marguerite posa des
mois durant, sans que cette esquisse semblt prendre corps. On n'a pas
ide de a! mettre dans un portrait un piano lilas, des rideaux de
mousseline, un caoutchouc au lieu d'un bouquet!--remarquait l'une--
quoi la maman, une prcieuse, aimable et minaudant: Je ne suis pas de
votre avis, chre, tout ce que touche mademoiselle Berthe, elle lui
donne du _genre_!...

Les demoiselles Carr s'habillaient au got de Berthe Morisot; il me
semble ne revoir dans mes souvenirs que des jupes claires, des
mousselines, des jaconas  pois, des taffetas lgers comme dans les
aquarelles de la grande artiste.

Il est toute une srie d'objets d'ivoire, de nacre, reliures d'album,
coffrets, baguiers, houppes  poudre de riz, miroirs, petites brosses
sur une table de toilette drape de blanc sur transparent rose; des
cornets en verre avec des arums dedans, des psychs en laqu crme dans
une chambre en cretonne  semis pompadour; il est des parfums de Pivert,
pommades aux violettes de Parme, ou savons au suc de laitue, que je ne
puis voir, ou sentir, sans penser  la villa Fodor, aux tableaux de
Berthe Morisot.

Toutes ces choses taient genre et trs nouvelles dans le Passy des
dames Carr. Un nuage de poudre sur la peau, une touche de noir sous les
yeux, n'taient point jugs fard et mademoiselle Morisot en
conseillait l'adjuvant  ses modles.

Ne croyez pas, chre Madame, que je fusse si monstrueux que d'avoir not
ces dtails  l'ge que j'avais sous l'Empire... la villa Fodor, la rue
Guichard et leurs habitantes ont peu chang de coutumes et de gots;
longtemps mme aprs, l'oeuvre entire de Berthe Morisot, date de
Passy, de la rue de Villejust, de Guernesey ou du Mesnil, reste la mme:
une, pareille, en dpit de l'influence que Renoir exera tardivement sur
son admiratrice. Vos armoires sont pleines encore d'tudes lgres et
dlicates, savamment touches du bout d'un pinceau qu'elle seule sut
tenir comme un crayon  se faire les cils. Elle touchait sa toile comme
la peau d'un visage, traitait une meule, un peuplier de banlieue, comme
une bouche, ou une charpe de tulle.

_Rue Guichard._--C'est au printemps, peut-tre un jour de Longchamp,
les voitures roulent dans la Grande-Rue; les fentres sont ouvertes; les
jalousies, lamelles mi-closes, au midi sur la cour, laissent filtrer un
rayon rose; au nord, la fentre ouverte sur la rue rpand une lumire
froide, que rchauffe le reflet des maisons d'en face, avec leurs
balcons de fer, leurs cinq tages et leurs toits de zinc, si chers 
Gustave Caillebotte. Un appartement bourgeois, mais dans cet
appartement, une chambre de jeune fille est l'atelier d'une grande
artiste. Des housses, des rideaux blancs, des porte-feuilles, des
chapeaux de paille bergeronnette, un sac de gaze verte  prendre les
papillons, une cage avec des perruches, fouillis d'accessoires fragiles;
et point de bric  brac, nul objet d'art, mais quelques tudes, au mur
tendu d'un papier gris moir, pkin, et, en belle place, un paysage de
Corot, un frotaillis d'argent.

Je n'en avais point encore vu des Corot; des lvres minces de
mademoiselle Morisot, ce nom de Corot, pour frapper mon oreille,
prononc comme par un enfant qui sucerait une boule de sucre de pomme,
sortait d'une bouche friande.

--Monsieur Corot vient de me donner cela!

Mademoiselle Morisot penche la tte,  droite et  gauche, cligne des
yeux, redresse sa taille prise dans un canezou  grelots de soie,
regarde l'esquisse qu'elle a choisie parmi les dernires tudes de son
matre, et qui doit la ravir, quoique mademoiselle Morisot garde
toujours sa ravissante expression ennuye, dgote, sinon un peu
colre.

Elle n'a rien de sa main,  me montrer; elle efface tout ce qu'elle
fait, en ce moment; la peinture  l'huile est trop difficile! Ce matin
encore, dsespre, elle a jet dans l'eau du lac, au Bois de Boulogne,
une tude de cygnes, qu'elle suivait en barque; voulant me faire un
petit cadeau, elle cherche dans ses cartons quelque aquarelle. En vain.

Elle m'offrira donc des _langues de chat_, spcialit du ptissier Petit
et des _finettes_  la pistache, mais point de peinture: non! elle n'a
rien de joli! Ce mot, comme le nom de Corot, il fallait l'entendre
comme mch, savour par elle...

Mais, vous savez comment, Madame, car elle vous appela Julie, l'un de
tous les plus jolis vocables de la tendresse maternelle; il y avait un
peu en elle d'une Marceline Desbordes Valmore. Sous sa froideur
loigneuse, elle tait tout lan, amour, passion.

                                   *

                                 *   *

Nous aimerions savoir quels furent les rapports des deux rivales, lves
d'douard Manet: Berthe Morisot et Eva Gonzalez. Celle-ci, moins doue,
mais dont on parlait davantage, car elle exposait au Salon et vivait
dans le monde littraire et journaliste de Paris. Toutes deux avaient
quelque chose d'espagnol en elles; ou bien tait-ce que Manet les
espagnolist, quand il les faisait poser? L'une et l'autre dames aux
cheveux noirs, aux yeux noirs, aux fines mules, sont insparables, pour
nous, ne ft-ce qu' cause de l'oeuvre de leur matre, o elles figurent
si souvent, surtout madame Morisot, qui fut pour une bonne part
l'lment Goya, dans les toiles de votre oncle.

L'apparition du Balcon, au Salon des Champs-lyses, provoqua combien
de discussions chez ces dames de la villa Fodor! l'enlaidissement de
mademoiselle Berthe, que nous trouvons si belle aujourd'hui, dans sa
robe blanche derrire les barreaux vert-vronse du Balcon. Et la
femme  l'ventail, la femme au soulier rose, la femme au manchon
les cheveux  la chien sur le front, les yeux profondment enfoncs dans
le bistre!...

Tandis qu'Eva Gonzalez, bonne copiste, peignait lourdement comme M.
Manet, avant 70, Berthe Morisot, ds ses dbuts, avait conquis sa
libert. Je croirais qu'elle suggra peut-tre  Claude Monet et 
Sisley, qu'un paysage parisien ou des environs de Paris, un jardin, un
pont de chemin de fer, des coquelicots dans l'avoine ple de
Seine-et-Oise, taient des motifs picturaux et il semble qu'elle ait
parfois prt ses modles, pour les figurines  chapeaux de paille et 
jupes claires, qui remplacent enfin les paysans, les bcheronnes, dans
le paysage impressionniste. Berthe Morisot fut la bonne fe de
l'impressionnisme, qui est un art fminin, comme de faire des bouquets
ou de la frivolit!

Au rebours des personnes de son sexe, qui se guindent  la facture mle
et ne songent qu' faire oublier qu'elles sont femmes, Berthe Morisot a
senti les limites de son art, traitant la peinture en aquarelliste, en
pastelliste, dessinaillant, jetant, comme on disait  la villa Fodor,
n'appuyant pas, frlant la toile ou le papier. Sa matrise garda,
jusqu' la fin de sa vie, la saveur de la jeunesse, les colorations du
premier printemps, l'odeur du serynga et des lilas blancs sous la pluie.
Dj parvenue  la maturit du talent, copie-t-elle un plafond de
Boucher, au Louvre? C'est une transcription qu'elle en fait, un panneau
bleu-rose et blanc, pour dcorer son atelier-salon de la rue de
Villejust, qu'elle a voulu non pas au nord, mais en plein midi, 
lambris blancs Louis XVI; la lumire y est galise par des stores
crme; il n'y a pas un coin sombre; les jonquilles, les tulipes, les
pivoines dans des vases, se dtachent sur du clair, avec la transparence
des chairs, le model plat, le ton local sans heurts des objets et des
visages qui font face  une fentre. Un tel clairage passe pour
dcolorant; je ne crois pas qu'avant Berthe Morisot, aucun artiste
ait, de propos dlibr, toujours peint quand il n'y a pas d'effet,
c'est--dire en supprimant les oppositions d'ombre et de demi-teinte, et
choisissant, pour dtacher dessus une figure, une mme valeur claire.

Berthe Morisot a bien plus influenc son beau-frre, qu'elle ne s'est
soumise aux habitudes traditionnelles d'douard Manet.

                                   *

                                 *   *

Quand elle pouse Eugne, et cesse d'tre la demoiselle de Passy,
c'est le paysagiste qui choisit de passer des ts en Angleterre, 
Guernesey; puis la famille va sur des plages normandes,  Fcamp, au
Trport. Berthe Morisot trouve des motifs indits qu'allait plus tard
exploiter le no-impressionnisme: la villa modeste, le chalet en bois
dcoup de Vuillard, un dcor que nul peintre ne s'tait encore avis de
reproduire: un casino, une tente sur le galet; le poteau indicateur et
le drapeau qu'on lve quand les nageurs peuvent sans pril se mettre 
l'eau; les ajoncs d'un jardinet maigre, la gurite d'osier. Enfin le
nouveau pittoresque qu'apportent les Parisiens dans les trous pas
chers, remplace celui que respectaient, depuis Delacroix, les Alphonse
Karr, les Dumas, les Isabey et tant d'artistes  bret qui, l't, se
revtent d'une vareuse de pcheur et jouent au loup de mer.

Plus tard, c'est le chteau du Mesnil, prs Meulan, d'o l'on dcouvre
cette aimable valle de la Seine o Pissarro, Manet, Sisley, et ensuite
Bonnard, ont souvent plant leur chevalet. Berthe Morisot mne l une
vie de famille, toujours peignant, mais comme une autre femme de son
milieu aurait brod, fait de la tapisserie ou des confitures, nullement
artiste dans ses usages, elle l'artiste entre les artistes, loin du
bruit, des expositions, ignore comme personne. On n'imagine gure une
existence plus conforme aux traditions domestiques de la bourgeoisie
parisienne. Julie Manet, vous aujourd'hui madame Rouart, vous les
perptuez, ces coutumes abolies. Vous qui naqutes au centre de ce que
la dernire poque franaise aura produit de plus neuf et de plus
avanc, vous prouvez qu'on peut n'tre point rebelle aux modes et aux
excitations du monde, en restant chez soi, et presque sans rien y
changer. Votre mre avait souci de se garer des interviews, des
indiscrtions de presse, toujours une inconnue, une dame de Passy dans
le Paris moderne. Et telle je vous trouve, vous madame, la fille de
cette artiste d'avant-garde, vous tes la gardienne de centaines de
petits chefs-d'oeuvre que se disputent les spculateurs, et pieuse comme
ces messieurs Rouart, dont vous portez le nom, vous fermez votre porte,
de peur que vos trsors ne passent la frontire, comme nos fruits dont
la peinture de Berthe Morisot est l'un des plus dlicats. Nous devons
les conserver, comme les portraits de Perronneau, comme _l'Embarquement
pour Cythre_, comme nos Fragonard et nos Saint Aubin.

                                   *

                                 *   *

Trente ans aprs, vous me recevez dans le salon-atelier de la rue de
Villejust, o je n'tais plus all depuis le soir o Mallarm nous fit
la lecture de ce _Ten O'clock_ qu'il avait traduit et que Whistler
coutait entour de sa petite cour de littrateurs, disciples de
Mallarm, de quelques peintres, dont Renoir. Whistler me demanda:
Croyez-vous que la langue soit tout  fait claire pour les peintres?
Je ne pus pas l'en assurer.

Qu'importait-il, quoiqu'il se ft fix  Paris, o on lui faisait fte,
o il avait des lves, mais o il tait en exil?

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .




DCORATION DE LA CATHDRALE DE VICH

PAR M. JOS-MARIA SERT


1908.

Si nombreuses que soient les peintures dcoratives dans l'histoire de
l'art, et quoique les plus illustres gnies s'y soient essays, nous
sommes rarement convaincus de leur complte russite en tant que parure
des difices. D'abord est-il beaucoup de monuments auxquels ce mode de
dcor ait en vrit ajout de la richesse et de la beaut--ou dont nous
sentions qu'ils ne pouvaient s'en passer? Les palais et les glises de
l'Italie, par leurs proportions mmes et leur allure, s'en accommodent
et s'en honorent. Mais de tant d'exemples proposs par le pass, quelle
thorie, quelle conclusion faut-il tirer? Plus les dates se rapprochent
de nous, et plus nos hsitations augmentent. Dans l'cole moderne, il
nous arrive couramment de dplorer, plus que d'approuver qu'on n'ait
point laiss la pierre ou le marbre nus, comme les briques dans la
cathdrale de Westminster.

On frmit en comptant les conditions  remplir, les qualits que doit
possder l'ambitieux qui, dpassant les limites du cadre dor d'un
simple tableau, pour couvrir des murailles, se hisse jusqu'au toit et
fait appel  notre attention, veut la retenir du haut en bas d'une
salle. L'chec guette le tmraire qui ne craindra pas de se mesurer
avec les matres de la Renaissance et du dix-huitime sicle franais;
la redite, le pastiche.

Quand je dis peinture dcorative, j'entends celle faisant partie
intgrante de l'architecture, et non pas les toiles de Salon, qui sont
des tableaux de chevalet agrandis, ni les ornements entrelacs
d'arabesques dont l'humanit s'est plu, depuis l'antiquit la plus
lointaine,  embellir ses temples et ses maisons. Le tableau agrandi,
comportant un sujet dtermin, reprsentant des hommes ou des dieux dans
leurs occupations hroques ou familires, et nous dominant d'une frise
ou d'une coupole: voil qui devient odieux, insupportable, ds que cela
n'est pas sublime ou exquis.

Peut-tre, tout compte fait, nos moeurs requirent-elles un style
dcoratif nouveau, plus moderne. Whistler le croyait et sa _Chambre des
Paons_ prtendait tre une rvolution; mais cette rvolution, les
Japonais l'avaient faite avant lui. D'autre part, si le japonisme ou la
fleur stylise ont amplement pourvu aux besoins de nos appartements, il
arrive encore que l'on construise des glises, des galeries, des mairies
et d'autres btiments publics, pour lesquels l'tat entend que les
peintres par lui dsigns, continuent la tradition. Que devront donc
imaginer ces malheureux?

Sans remonter  Ingres,  Delacroix et  Chassriau, ingaux dans leurs
tentatives, mais intressants par la qualit mme de leur esthtique,
combien citera-t-on de matres  ranger parmi les dcorateurs proprement
dits? Le charmant et si original Parisien Baudry, dans quelques parties
du foyer de l'Opra; Puvis de Chavannes, quand il consent  oublier le
Salon des Champs-lyses! Ce pote ne fit gure bon mnage avec le
constructeur. Enfin, nommons MM. Albert Besnard et Maurice Denis,
auxquels peu de chances furent jusqu'ici donnes de collaborer avec
l'architecte.

Si les mots grand effort n'avaient t tant galvauds, je les
emploierais  propos de l'oeuvre considrable, mrement rflchie,
compose, voulue et en voie d'tre acheve, par M. J.-M. Sert pour la
cathdrale de Vich. On ne construit plus de cathdrales que dans la
province de Barcelone!

Ce jeune homme eut la rare bonne fortune de se voir offrir l'occasion,
improbable de nos jours, ou, tout au moins, exceptionnelle pour lui,
dcorateur-n et catholique rudit, de couvrir de sa brosse toutes les
parois d'une glise nue, simple de lignes, noble d'allure. Nous qui
savions ce dont il est capable, et ce qu'il prparait dans sa singulire
retraite d'tranger,  Paris, de curieux frquentant chaque soir les
thtres, ce fut une joie d'apprendre, l'anne dernire, que son projet
tait accept par la commission de ses juges ecclsiastiques; qu'il
allait enfin raliser, en couleur, les tonnants projets que son fusain
avait cherchs, ses mille croquis sems en prodigue sur le plancher et
les meubles de l'atelier. Ses amis, pour s'y faufiler, durent parfois
marcher sur des monceaux de feuillets dont beaucoup sont perdus,
effacs, et qui  eux seuls auraient assur la rputation future de M.
Sert, s'il les avait plus tard classs et runis. Alors on aurait vu ce
qu'est la gense d'un grand ouvrage de cet ordre.

M. Sert est, avant tout, presque uniquement mme, proccup de l'effet
dcoratif de la peinture; il semble  peine admettre que celle-ci ait
d'autre but que de rendre les murs somptueux. Il n'est pas un amateur
passionn de tableaux, et tant chez les anciens que chez les modernes,
son culte est rserv aux dcorateurs. Il a tudi Tintoret, Vronse et
Tiepolo  Venise, et il en parle avec une rare loquence, pour les avoir
analyss, au point de vue du professionnel o ces matres artisans se
plaaient eux-mmes. Quant  la valeur purement picturale d'un Manet,
d'un Czanne, mme d'un Chardin ou d'un Velasquez, je crois qu'il leur
prfrera une belle toffe de Gnes ou de Florence. La couleur, les
lignes, les volumes, les proportions, les mouvements de l'tre humain et
des animaux (dont il tire souvent un parti si curieux), toute la nature
se prsente  lui sous l'aspect dcoratif et arabesque.

On se rappelle la salle  manger _Les Vendanges_ que feu Bing lui avait
commande pour son pavillon  l'Exposition universelle de 1900. M. Sert,
tout jeune alors, s'tait livr sur les petits panneaux de la pice 
une dbauche d'entrelacs o le nu des gamins vendangeurs se mlait 
d'normes grappes de raisins,  des feuilles contournes, le tout en
camaeu gris et or. Depuis, on sut qu'il avait de magnifiques esquisses,
qu'il cherchait des demeures  revtir de ses brillantes compositions,
mais il ne voulait rien montrer, et l'on avait fini par douter qu'il
dveloppt ses merveilleux dons.

La premire fois qu'il m'entretint de ses rves, de sa Cathdrale,
j'avoue que je demeurai bahi, et, le confesserai-je? un peu sceptique.
Accoutum  l'entendre faire des thories, si au-dessus des
proccupations actuelles, je tremblais de crainte qu'il ne devnt une
manire de Chenavard, un causeur, un esthticien trop difficile pour
lui-mme, dgot avant presque de commencer, voyant la Beaut partout
en idaliste, loin de la ralit. Ce chercheur d'effets trop compliqus,
les rendrait-il jamais avec la matrise que son orgueil admet, seule,
comme excuse  l'emploi des couleurs et des lignes, en tant
qu'expression de ses ides?

Comme je suis heureux de m'tre tromp! Et quelle joie me donne
aujourd'hui le rsultat dont le Salon d'Automne rvle une partie.

C'est, dans cette collection de ttonnements, l'esprance, l'aurore d'un
gnie, la dconcertante prsence, parmi nous, d'un tre jeune, qui sait,
qui pense et qui... _ralise_!

Je ne crois pas que Sert ait jamais reu de leons dans un atelier. Il
tait destin  s'occuper dans l'industrie de son pre, de tapis, de
tissus, en somme  exercer ses aptitudes _d'ornemaniste_. Il quitta
l'Espagne et voyagea. Londres, Munich, Dresde, le retinrent quelque
temps. Dans ses _Vendanges_, l'influence allemande est assez visible;
non pas Boecklin, mais un certain style trs  effet, tant soit peu
emphatique, qui fut  la mode il y a vingt ans, de l'autre ct du Rhin,
 Vienne surtout, et que les magazines comme _Jugend_ continurent,
aprs, d'exploiter pour leurs ingnieuses illustrations. En soi-mme ce
style trop lourd et ronflant, dernier souvenir d'Albrecht Drer et de
Mackart combins, n'avait rien qui l'impost trs particulirement 
notre approbation. Mais on ne s'tonnera pas que son semblant de force
et de nouveaut ait arrt un jeune Espagnol, qui fuit sa province
catalane et s'en va courir aprs la gloire. Quels progrs M. Sert a
faits depuis lors! Quel dveloppement!

Puisqu'il est d'usage, dans un compte rendu de Salon, de dire ce  quoi
ressemblent les oeuvres dcrites, afin de prvenir, pour ou contre
elles, les rares lecteurs d'un tel article; et puisque aussi bien, la
comparaison avec des oeuvres connues renseigne mieux que ne fait une
description, sur de nouvelles venues, on se laissa tenter de nommer
Michel-Ange ou Tintoret,  propos de l'exposition de M. Sert.

Le trs dangereux programme que le peintre s'est impos, amnera ces
illustres noms sur quelques langues naves. On a dit qu'il y a de
l'espagnol, de la colonne torse, de la Gloire  rayons d'or des glises
jsuites, dans ses panneaux. Mais je me refuse, quant  moi, d'y
distinguer rien de spcialement national. C'est  la fois trs classique
d'ordonnance, trs romantique et trs nouveau. Un moderne seul pouvait
faire cela: un moderne qui a tout vu, puisque le chemin de fer et
l'automobile nous dfendent d'tre sdentaires; un moderne qui s'est
attard  Venise, qui adore le rococo du XVIIIe sicle, les panaches,
les raccourcis, les draperies de Tiepolo; un moderne qui est souvent
pass sous les plafonds de Delacroix et fut hant par la noblesse de
J.-F. Millet.

Voici des noms pour faire plaisir  ceux qui en demandent; mais ces noms
risqueraient d'garer, plutt qu'ils n'instruiraient le lecteur retenu
loin du Salon d'Automne.--L'oeuvre de M. Sert ne ressemble pas plus 
Tiepolo ni  Michel-Ange, que les femmes d'Anglada  des Parisiennes, ou
les modles de Zuloaga  ceux de Goya--et sa technique est toute
moderne, comme celle de ces derniers, mais bien plus saine. Cette
technique, elle fut l'objet de ses recherches les plus douloureuses, et
il ne pouvait en tre autrement. En effet, songez aux difficults
qu'offre  un jeune homme de ce sicle-ci, l'excution d'un travail si
en dehors de tout ce que nous semblons appels  faire, et pour quoi
rien ne nous a prpars dans notre superficielle et incomplte
ducation. La fresque? Il ne pouvait y songer pour plusieurs raisons. La
dtrempe? Elle n'a pas de solidit. Il fallait donc se rsoudre 
accepter la peinture  l'huile. Mais alors, quelle matire, quelle
excution? Entre cet Esperanto que l'on enseigne couramment dans les
coles,  l'usage des gens honors d'une commande officielle; entre le
lavis d'un Besnard et les taches dlicates d'un Vuillard, il s'agissait
de trouver une pte robuste et mallable  la fois, bonne  taler sur
les centaines de mtres carrs d'une toile peinte ici, et maroufle 
Vich. Les expriences ont cot beaucoup de sacrifices, mais il est 
peu prs certain maintenant que l'effet au total sera excellent.

La premire ide de M. Sert fut de faire un camaeu jaune, qui donnerait
une harmonie dore. Il y renona et se mit rsolument  jouer de la
polychromie, avec prdominance d'ocres, de rouges sombres et de bleus.
La lourdeur volontaire qu'on pourrait reprocher  certaines parties de
l'oeuvre, vues de prs dans l'atelier, disparat si l'on se recule.
D'ailleurs, un des moindres mrites de M. Sert n'est-il point d'avoir
mis du brun, de la svrit dans sa gamme de couleurs? Nous sommes si
fatigus des colorations grles ou trop aigus, de toutes ces taches
papillotantes dont abusent les impressionnistes fous de lumire et
d'trangets  tout prix, que ce nous est un repos et un rgal, de
suivre cette arabesque logiquement agence, sobre de couleurs, pleine de
sens, quoique ne versant jamais dans la littrature, et possdant les
qualits picturales requises pour une oeuvre qui n'est pas une suite de
tableaux, _mais une dcoration_--et combien lumineuse quoique le blanc y
soit, au plus, de l'ocre!

Ce point tant acquis, toute scurit nous tait garantie quant  la
trouvaille du sujet et de la composition.

Le thme d'ensemble est la reprsentation du Monde Bienheureux. A cause
des piliers et des corniches entre lesquelles se placent les surfaces
que M. Sert dcore en totalit, et qui en partie touchent le sol, en
partie sont  mi-hauteur, et enfin l-haut dans les votes--il divise ce
thme en trois zones: en bas, ce qui a rapport  la vie terrestre; tout
en haut, ce qui a trait  la vie cleste; et entre les deux, les moments
de l'Histoire Sainte o le ciel a t en contact avec la terre, par
l'entremise des messages, c'est--dire des Anges. A droite, des scnes
du Nouveau Testament;  gauche, celles de l'Ancien Testament. Les trois
points principaux concident avec ceux du monument:

1 Le matre-autel, vers quoi toute l'attention doit converger. De cet
autel jaillit un arbre qui tend ses rameaux de l'un  l'autre cts du
choeur, et qui fournit le leit motiv des frises dont s'encadrent les
compositions  figures, de telle sorte que, de quelque coin de la
cathdrale o vous vous arrtiez, votre attention sera conduite vers le
matre-autel.

2 Le panneau le plus grand fait face au choeur, l o, dans les
glises, se dresse l'orgue, au-dessus de la porte d'entre. Ce panneau
occupe tout le revers de la faade, et coupant les trois nefs
perpendiculairement, forme triptyque. Ici nous voyons l'ascension des
Hommes vers le Ciel. Trois cortges: celui des Docteurs qui ont cherch
Dieu par la Vrit; celui des Saints et des Hros, qui l'ont cherch par
la Bont; enfin celui des Hommes, qui l'ont cherch par la Beaut.

3 La coupole du transept (la plus haute de l'difice). L M. Sert
peindra la Trinit bnissant la Cration. Il a voulu ainsi que
l'aboutissant de toute l'Histoire ft une Bndiction.

Ce sujet gnral donne lieu  des divisions qui concident avec les
parties saillantes ou rentrantes de l'architecture. Le choeur forme
comme un petit difice dans la cathdrale; et le sujet de sa dcoration
est encore un petit ensemble et une partie du grand. C'est l'adoration
des Mages et des Bergers: les puissants et les humbles apportent tous
les fruits du monde. A gauche, l'hommage de l'Orient;  droite, celui de
l'Occident.

Ce simple nonc suffit  renseigner le lecteur sur l'esprit distingu
et rare auquel nous avons affaire.

Les extraordinaires cartons que M. Sert a dessins et redessins, puis
mis au carreau et reports sur la toile, nous avaient depuis longtemps
merveills. Il est trs rare qu'un artiste ait russi  habiller aussi
somptueusement des symboles et  leur donner une forme plastique aussi
unie  la fois et varie. Point de cette odieuse _humanit_; point de
ces gestes mlodramatiques, que l'on donne si volontiers  une mre qui
allaite son enfant, ou  un ouvrier buvant un verre de vin; point de ces
dformations arbitraires o se sont perdus, par crainte de la banalit,
les meilleurs d'entre nous. Les mouvements disent bien ce qu'ils veulent
exprimer,  savoir des arabesques et des volumes. La grande intelligence
de l'artiste l'aida  se convaincre que ces sujets sacrs devaient, pour
tre lus de loin, tre crits en arabesques. Il les a distribus comme
un enlumineur gothique, dans les branches de cet arbre qui dploie ses
rameaux sur toutes les murailles de la cathdrale. La conception
gnrale, la donne ornementale de l'oeuvre, est une des plus fortes et
des plus ingnieuses que je sache. On peut tout attendre d'un homme qui
a invent, pens, excut en si peu de temps--et combien honntement
aussi!--une pareille oeuvre plastique.

Si l'on prenait encore au srieux ce qui est srieux, cette
manifestation aurait un norme retentissement; elle serait salue avec
respect par tous ceux qui tiennent un pinceau ou une plume. La puissance
du cerveau, l'art, la science, la volont, l'acharnement requis pour la
mettre sur pied, ne frapperont peut-tre pas un vaudevilliste dont les
trois actes sont annoncs, raconts, ports aux nues trois jours durant
sur trois colonnes des journaux. Une grandiose entreprise comme
celle-ci, inspire de l'horreur aux pauvres essouffls dont les bras
tombent de fatigue quand ils ont accord un bleu avec un jaune sur un
bout de toile; elle rend mfiants les visiteurs d'expositions qu'une
dj longue srie d'annes habitua aux esquisses, aux intentions, aux
notes. La sensibilit de M. Sert n'est pas  la porte du premier
venu.

Je regrette, oserai-je avancer, qu'un solitaire courageux et
dsintress ait livr  la foule les premiers fragments d'un ensemble
impossible  juger hors de l'glise pour laquelle il a t conu.
L'hospitalit du Salon d'Automne tait tentante, mais plutt comme une
preuve et un renseignement pour l'auteur, que comme une prsentation de
sa personnalit. Je ne suis pas all voir cette exposition.




CENT PORTRAITS DE FEMMES

ANGLAIS ET FRANAIS DU DIX-HUITIME SICLE


1909, _Revue de Paris_.

Grce  la charit,--puisqu'on ose encore la faire,--nous avons parfois
l'occasion de voir autre chose que des tableaux impressionnistes. Si
les pauvres tirent moins de bnfice d'une exposition que les tapissiers
et les Compagnies d'assurances, du moins le public est-il admis 
s'instruire en comparant.

Le joli printemps qui ramne  Paris des milliers d'trangers et
dissimule, pour eux, nos misres et nos inquitudes, ouvre chaque
galerie dont la ville dispose en faveur de l'art. Ce renouveau de 1909,
dans la folle prcipitation de son dlire, jette ple-mle sous nos
yeux,  peu de distance les uns des autres, cent portraits de femmes,
dus aux matres franais et anglais du XVIIIe sicle, deux mille essais
de turbulents rvolutionnaires, aux Indpendants, cinq mille ouvrages
que les deux Salons hbergent; sans compter les ventes publiques, les
talages des marchands  la mode,--tout cela au coeur mme de Paris,
prs des restaurants, des htels, des ths, et de ces maisons de
couture que le monde entier nous envie.

M. Armand Dayot a russi  remplacer les filets du Jeu de Paume, aux
Tuileries, par la plus amusante collection de visages fminins du XVIIIe
sicle.

                                   *

                                 *   *

Deux salles: l'une consacre aux oeuvres franaises, l'autre aux
anglaises. On regrette un peu que la franaise ne soit pas orne des
boiseries claires pour lesquelles furent excuts nos jolis cadres et
nos peintures mivres et contournes.

Telle qu'elle se prsente ici, l'cole franaise est alerte et gaie,
brillante, et elle sort sans honte d'une assez redoutable comptition 
laquelle, d'ailleurs, s'ils taient encore vivants, les concurrents
anglais se seraient sans doute autrement prpars. Avouons-le: Paris ne
sera pas encore admis, cette fois,  se faire une ide juste des
portraitistes d'outre-Manche. Si les numros prts par les
collectionneurs fameux, et surtout par des ngociants en art, si ces
toiles sont, quelquefois, de premier ordre, elles sont, plus souvent, du
second, et choisies  l'aveuglette. Le grand, l'excellent Hogarth,
sorte de Canaletto du corps humain, et qui fut bien moins un observateur
des visages qu'un peintre d'anecdotes, fort et prcis, est ici
absolument trahi, sauf dans une belle tte de femme ge. Le mystrieux,
l'exquis pote Gainsborough donne un tel charme  tout ce qu'il caresse
de son pinceau effil que, mme dans ses moments de faiblesse ou de
ngligence, il sduit. Romney, Raeburn, Opie, Hoppner et autres moindres
matres de facture, on chercherait en vain  faire leur connaissance.
Quant  l'tourdissant magicien Sir Thomas Lawrence et au gnial Sir
Joshua Reynolds, il suffit peut-tre d'une seule toile due  leur
matrise pour les rvler; mais nous aurions voulu d'autres exemples, et
non ceux de leurs ouvrages que le catalogue comporte, malgr que Sir
Thomas ait  son compte l'une de ces compositions o il fut sans rival:
un groupe dcoratif se rattachant  la tradition des Flandres et de
Venise.

L'ensemble de la salle anglaise est un peu terne. Cette cole pompeuse
et aristocratique fut fonde par Van Dyck; ces artistes captivants, ces
coloristes dlicieusement aiss, mondains, rapides, souvent mme trop
presss, ces producteurs infatigables, qu'une clientle avide de poser
assigeait du matin au soir, il et convenu de ne montrer d'eux que des
chefs-d'oeuvre et il n'y avait d'embarras qu' choisir!

Le peintre de portraits tait, au XVIIIe sicle surtout, plus un
collaborateur de l'architecte d'une maison qu'un psychologue  l'afft
de ses contemporains. Ressemblances vagues, sans doute; caractre tout
juste indiqu en quelques traits d'une grisaille, uniformment
recouverte de la plus chaude, de la plus aimable coloration o l'on se
soit jamais plu: joie de peindre, joie de vivre, joie de regarder de
belles femmes, si nombreuses qu'elles sont comme les roses dans la
roseraie ou les lis de juin dans la valle grasse de la Tamise.

La beaut! voil pourtant ce qu'il y a de plus rare parmi les graves
Anglaises que le hasard nous soumet aujourd'hui, et  qui l'on a fait
traverser la Manche pour n'inspirer point de jalousie  nos aeules et
dont je ne puis me rappeler une seule, mme parmi les professionnelles
de la beaut, qui ait plus que de la gentillesse ou du piquant. Donc, si
nous rencontrons ici peu de ces souveraines beauts que l'histoire a
classes, en revanche, il est beaucoup de ces dames lointaines,
gentiment gauches, comme hsitantes, _self-conscious_, timides et dont
j'adore la retenue et la grce un peu sche de _spinster_; leurs appas
sont mdiocres pour ceux que mettent en fuite les hanches plates et un
corsage discret. L'animation fait souvent dfaut  ces Anglaises plus
silencieuses, plus contenues que les Franaises. Ce sont des
protestantes, avec une vie intrieure, une me de rve, un moindre
besoin de s'exprimer, un respect de soi-mme qui ne va pas sans un peu
de froideur apparente, hors de l'intimit. Et elles sont l qui posent
devant le peintre, pares, poudres, un peu rigides, sans qu'une relle
communication s'tablisse entre eux. Ils parlent du temps qu'il fait, de
la dernire rception de Lady so and so, de fleurs, de chasse, de la
pice en vogue  Drury-Lane; mais on n'agite pas d'ides gnrales, on
ne discute pas, et le ton reste un peu crmonieux. La lumire qui
baigne l'atelier est dore, mais restreinte par la brume o le soleil
s'enveloppe; le charbon brle, fumeux, dans la chemine o chauffe la
bouilloire pour le th. Le portrait ira, une fois achev, s'ajouter  la
srie des images familiales dans la noble demeure de campagne, aux
interminables galeries lambrisses de chne, aux hautes fentres
s'ouvrant sur les pelouses vert sombre du parc. Ces toiles seront l
pour des sicles, s'ajoutant aux trsors et aux souvenirs qui
constituent le majorat. On n'entrevoit pas alors leur dispersion future,
ni qu'elles puissent jamais prsider aux ftes des milliardaires
amricains. Elles font partie d'un dcor immuable, de noblesse et de
tradition, que la rvolution ne menace pas, protg au contraire,
considr, approuv par tout un peuple respectueux de hirarchie.

Ce qui prcde s'applique surtout  Gainsborough, premier en date des
grands portraitistes anglais. La socit o il vcut, tait moins facile
et plus insulaire que celle de la fin du XVIIIe sicle. Les meubles,
les maisons, autant que la littrature du commencement du XVIIIe sicle,
nous renseignent sur ses coutumes. La Hollande d'aujourd'hui nous
donnerait assez l'ide de ce qu'taient nos voisins, tout au moins dans
la socit, sous la reine Charlotte, formaliste, austre, familiale avec
troitesse, pieuse, ferme, anguleuse et  prjugs. Gainsborough,
nature de rveur, mlancolique, pris de la campagne, paysagiste autant
que figuriste, a une sorte de parent avec notre cher Watteau. Il est
le seul qui ait cr un type d'homme et de femme, on est tent de
croire,  son image. A-t-il infus un peu de lui-mme dans ses modles?
Est-ce  un monde d'exception, ou plutt  son got personnel, que nous
devons ces expressions ddaigneuses, ces regards envelopps, ces yeux en
coulisse, ces prunelles un peu voiles par la paupire aux cils
retrousss, cette ravissante petite moue, comme incapable de s'largir
en un franc rire?... Gainsborough affectionne les chutes de lourdes
robes qui retombent sur le sol  la manire japonaise. Je ne puis me
retenir, devant ses portraits en pied, de songer  ces lentes,
manires, compasses dames de la cour, figes, et si craintives
d'branler l'chafaudage de leur savante coiffure.

Les contemporaines du gracieux Romney (n'en cherchez pas d'exemples  la
terrasse des Tuileries), elles, sont mieux en chair, plus blanches et
roses, plus rondes, plus familires: ce sont dj les mres des sujettes
de Victoria, plus mnagres et _bread and butter_, plus dgourdies,
moins fires, auroles souvent du petit bonnet  rubans, et la gorge
palpitante sous le linon crois d'un fichu.

Sir Joshua, lui, en grand artiste qui a voyag, visit les muses et
fray avec tant de gens notoires, copie des types diffrents, costume,
drape ses modles dans des styles varis, cortge de muses et de
desses, de fes et de sultanes en turbans  aigrette. Un esprit
cultiv, des connaissances multiples largissent son domaine
intellectuel. Il y a du Titien, du Rembrandt, du Franais, du
Shakespeare dans sa mascarade; un reflet de toutes ses admirations, dans
le prodigieux kalidoscope de son oeuvre, une des plus nombreuses qu'un
peintre ait laisses. S'il a des modles favoris, femmes et enfants, il
a tout dpeint, et l'on pourrait moins aisment dfinir son type.
Reynolds est trs national, mais il s'lve plus haut par son
intelligence et ses contacts avec toutes les classes de la socit.
Technicien compliqu, et trop curieux de nouvelles cuisines,
inlassable dans sa poursuite du mieux faire, il annonce Turner et
l'inquiet Ricard.

Si je rapproche le nom de Ricard de celui d'hommes aussi notoires, c'est
que je pense aux tourments qu'endura le scrupuleux artiste franais,
brlant de peindre aussi bien que les matres de la Renaissance, lui qui
regarda ses contemporains, tour  tour, comme s'il tait Titien,
Vronse, Rembrandt, dsol de la mdiocrit des procds modernes et
proclamant la ncessit de rgles immuables, mais oublies, par quoi la
peinture  l'huile vit, se conserve, dans sa transparence, sa puret,
son clat. Si Ricard y choua, Reynolds commit quelques erreurs dans ses
dosages et ses mlanges; il fut cependant l'un des derniers 
excuter,  l'occasion, aussi parfaitement que les inventeurs de cette
peinture  l'huile, dont l'alchimie devait cesser tout  coup de se
lguer de professeur  lve. Hlas! de tout cela vous ne pourrez pas
vous convaincre aujourd'hui...

Sir Thomas, le tour  tour intime et officiel Lawrence, d'une science
sans gale, ne se laisse pas mieux juger d'aprs les quelques pices
qu'on nous offre ici. Son talent a trop de facettes. Les artistes d'une
grande envergure, ou simplement curieux, que les conditions de leur vie
a rapprochs d'tres de toute provenance, si leur oeuvre a moins d'unit
et de profondeur que celle des sdentaires et des circonscrits, elle en
a d'autre part plus de varit et d'intrt. Lawrence est extrieur et
thtral, oui. Mais quelle sret, quel sens de la forme, de la couleur,
de la surface  couvrir, de l'arrangement! quelle ingniosit, quel
clat! De l'aveu de tous, son portrait du pape, dans le Nouveau Muse du
Vatican, tient sa place  ct des plus grands Italiens et de Velasquez
mme. C'est un virtuose accompli, un dessinateur libre et impeccable, 
qui une exceptionnelle facilit devient  peine un danger dans sa
vieillesse triomphale.

L'Acadmie Royale, il y a quelques annes, fit une exposition assez
complte des toiles du matre, vritable surprise pour ceux-l mmes qui
croyaient le connatre et l'aimer. Lawrence fut menac--comme il arrive
aprs des victoires retentissantes--de s'parpiller, de se banaliser; il
nous effraie, nous, que des tendances portent vers les ralistes et les
intimistes bourgeois. Plus un artiste reste chez lui, n'ayant comme
champ d'observation que sa famille, son entourage immdiat, plus nous
lui reconnaissons de personnalit. Nous aimons que chacune de ses
oeuvres rappelle les prcdentes, et qu'il ne multiplie pas ses effets.
Si souvent ceci est un mrite et un charme, n'est-ce pas aussi une
chance de moins qu'il a de dvelopper toutes ses aptitudes? Il est plus
facile de se rpter sans cesse, dans les quelques mtres carrs et sous
le coin de ciel o l'on demeure attach, que de parcourir le monde ou de
recevoir chez soi des tres de toutes races, qui viennent vous demander
de dchiffrer leur me et de la faire revivre dans leur effigie. Sir
Thomas fut, croyons-nous, le premier depuis Van Dyck, et l'un des rares,
qui se tinrent en quilibre, et sains, dans cette position, je dirais
diplomatique, de peintre des cours trangres. Winterhalter, Lenbach,
MM. Bonnat et Sargent, donneraient  peine l'ide de la popularit dont
jouit Lawrence, et de son succs officiel. Songez  l'habilet
consomme,  l'adresse d'ouvrier,  la perfection d'appareil
enregistreur,  la souplesse d'un homme surcharg de devoirs sociaux,
qui commence chaque jour un nouveau portrait et le signe  date fixe,
dans sa maison ou dans le palais d'un souverain, se dpense en ces frais
de politesse, plus de saison chez un ambassadeur que chez un artiste.

Turner dit sur son lit de mort (le daguerrotype venait d'tre invent):
Que n'aurais-je pas fait, si j'avais eu cet instrument  mon service?
Ce mot, Lawrence l'aurait pu dire, qui fut seul et ne s'aida que de ses
propres ressources: elles taient vastes, et sa science tient du
prodige.

La particularit de ces aimables portraitistes britanniques, c'est
qu'ils ont l'air d'avoir une sorte de charge dans l'tat; leur mtier
est une fonction publique, ils sont une institution reconnue, soutenue
par la nation.

N'exagrons pas, tout de mme. En cherchant, on rencontrerait, mme en
Angleterre, des portraits loquents et inattendus, signs de noms
obscurs, tels qu'on en fit partout en Europe avant l'invention de la
photographie. Ils sont parfois plus individuels, plus surpris avec
navet, que ceux des matres; mais alors il leur manque cet
extraordinaire sens historique des portraits franais, tels que M.
Armand Dayot a eu la bonne fortune d'en dnicher plusieurs. Les matres
anglais clbres sont presque tous des peintres, mais, dans beaucoup
de cas, des dessinateurs hsitants; ils dessinent par sentiment, plus
qu'ils ne construisent anatomiquement; ils couvrent des surfaces
murales, avec la _bravura_ des poques hroques, en dcorateurs; ils
sont de somptueux coloristes, plus harmonistes que nous autres
Franais, les analystes; ils voient, plus d'ensemble, le grand effet,
et suppriment le dtail o nous nous attardons[8].

  [8] On put, en janvier 1919, tudier  la Galerie Barbazanges les
    petits matres anglais de 1740  1840: H. W. Burnbury, Maria Cosway,
    Francis Cotes, R. A. et Samuel Cotes, Nathaniel Dance, Gainsborough
    neveu, Peter Romney neveu, Anne Russell, fille du pastelliste, Henry
    Fuselli, R. A..., jusqu' la Reine Victoria, qui, comme la plupart
    des femmes de son royaume, dessinait et peignait des portraits.
    Charmante cole, sans prtention et pourvue jusque tard d'une bonne
    tradition. Comme le remarque M. Oulmont, ils _parviennent par degrs
     une fluidit toujours plus vaporeuse et nous donnent l'illusion
    qu'ils peignent des morceaux fragiles, que dix annes dtruiront,
    tandis qu'en vrit ils ont, comme dessous, des prparations
    savantes, et qu'ils demeurent encore frais_. Des gouaches, par le
    charmant _Chinnery_--nom  retenir--ont la grce et la pleur que
    certains apprcient dans les aquarelles de M. Laprade--et la
    cocasserie des peintures chinoises sur verre.

Nous sommes corrects, d'une habilet manuelle discipline, littraux,
appliqus, peu fantaisistes. Notre race de raisonneurs, de critiques
gouailleurs et curieux, un peu secs et ne redoutant pas une pointe de
vulgarit, spiritualise peu la beaut fminine. Un Franais accuse
impitoyablement le raccourci d'un nez en trompette, les yeux bien
ronds et brillants d'une commre affriolante et prte  flirter; il
saura rendre une bouche sans cesse en mouvement. Il bavarde avec son
modle, l'interroge, se lie avec lui, et si c'est une jeune femme qui
lui plaise, n'essaye pas de cacher le plaisir qu'il y prend.

Comparez ces modles de Franaises et d'Anglaises, et surtout leurs
mains. Nos femmes les ont poteles, courtes, souvent un tantinet
canailles, industrieuses, de mnagres contentes d'aider  la cuisine et
 la lingerie. Regardez les longues mains ples, les doigts fusels,
inactifs, gauchement affects, des _ladies_ qui ne se refusent pas 
l'amour, certes, mais s'y acheminent silencieusement comme en dtournant
la tte du sofa o elles vont succomber, et de l'homme  qui elles se
donneront. Leurs fivres sont plus moites, leurs abandons moins dcids.
Elles ne parlent pas du pch, mais elles en sont hantes, et n'ont pas
le commode voisinage de M. l'abb et du confessionnal. Elles ne se
refusent point  l'amour, mais exigent qu'il y soit peu fait allusion.

Si l'Angleterre doit s'enorgueillir d'une magnifique ligne de
portraitistes officiels, la France n'a rien eu de semblable. Ses matres
favoris savent tout ce qui peut s'apprendre. Les Van Loo, les
Largillire, les Nattier, les Danloux, les Duplessis, les Greuze, les
Drouais furent d'aimables fournisseurs, complaisants et flatteurs, mais
non des natures exceptionnelles. Latour, dessinateur volontaire et
psychologue d'ailleurs, n'a gure d'invention. Le divin Watteau,
Fragonard l'enchanteur, Chardin, Perronneau et Boucher furent les seuls
peintres  la flamande, ns pour ptrir des ptes colores et jouer
avec les rayons du soleil. Or le portrait d'apparat n'est pas leur lot.
M. Armand Dayot a prouv beaucoup de discernement en nous conviant 
admirer surtout, ici, des oeuvres d'intimit, des morceaux
documentaires. C'est ainsi qu'il convenait de rendre justice  notre
cole du XVIIIe sicle.

M. Forain a souvent rpt, et trs justement, que la peinture
franaise, c'est quelque chose de bien fait, d'un peu lger et de
joli. Ajoutons: de pntrant, d'analytique dans le portrait. L'artiste
franais est logique, modr, malin et perspicace; il se renseigne, il
devine ce qu'on ne lui dit pas. Il aura tous les atouts dans son jeu,
chaque fois que les objets  reprsenter seront l,  sa porte:--aussi
n'attendez pas de lui une mise en scne vocatrice, ce lyrisme tragique
par quoi le Charles-Quint du Titien nous meut comme un chapitre de
Michelet, et comme un paysage.

Le sens du dramatique, ou mme simplement du pittoresque, n'apparat
chez nous que plus tard, avec Delacroix et le romantisme, quand la
France commence  souponner ce qui se peint hors de ses frontires.
Notre XVIIIe sicle est encore autochthone, sr de lui-mme. Sa
conception de la forme nous en apprend autant sur lui que sa
philosophie.

Si cette exposition peut suggrer maintes observations aux curieux de
l'histoire, les cinquante toiles franaises, dont beaucoup sont
infrieures, pourraient garer le jugement d'un critique d'art tranger.
Elles nous requirent, toutes ces images, comme renseignement sur
nous-mmes.

On entend souvent dire que c'est dans l'aristocratie qu'il faut juger la
beaut fminine d'une nation. Cela peut paratre thoriquement juste; en
fait, il en va tout autrement. A Paris comme  Londres, les visages les
plus caractristiques et mme les plus affins, se rencontrent dans la
rue. Les bons Anglais croient possder une aristocratie qui aurait gard
par devers elle tous les avantages physiques; rien de moins lgitime que
cette prtention. Les manires, oui! l'_habitus corporis_, le ton, sans
doute. Ces honorables _ladies_ attaches aux Princesses, ces courtisans
qui prennent une vue cavalire du reste des humains et glissent parmi
ceux-ci comme des ombres,--leurs traits, il faut qu'ils s'y rsignent,
sont soumis  des lois physiologiques, ethniques, communes  tous leurs
compatriotes; qu'ils ne s'y trompent pas, leur aspect exceptionnel est
du mme ordre que celui des militaires et des prtres; il tient mme de
ces deux-l: grandeur et servitude; silences, attentes, babillages 
mezza voce des antichambres royales, contrainte propre  attnuer plus
qu' accentuer des traits de race. Mais leur race est saine, belle dans
l'action comme dans le repos; ses gestes parcimonieux ne marquent pas le
moindre changement d'humeur ou d'impressions par une mimique de
mridional.

D'ailleurs, peintes, les Franaises se ressemblent toutes; actrices
comme la Dugazon et mademoiselle Duclos, ou aristocrates enrubannes par
Nattier et par le fade Drouais, elles sont poteles, courtes, bien
prises, animes, au verbe haut, provocantes, prtes  vocifrer comme
les mgres qui, pendant la Rvolution, de ces mmes terrasses des
Tuileries, vont exciter de leurs cris les bourreaux  la guillotine. Les
unes sauront mourir avec grce et un noble ddain; les autres croiront
servir l'humanit par l'effusion d'un sang privilgi, mais fraternel,
au nom de la Justice et de quelques autres entits. Actrices ou public,
ce sont de petites ttes rondes, prtes  s'chauffer,  s'exalter, 
discuter,  changer d'avis. Ces dames appartiennent  des hommes
galants, gnreux, dont les ides rayonnent dans tous les pays
civiliss; elles sont, au centre de l'Europe, le mouvement et la vie,
l'intelligence, ces compagnes espigles de leurs brillants seigneurs.
Leurs bouches parlent une langue claire, la seule entendue jusqu'aux
confins du monde par ceux qui pensent et qui lisent... Mais combien ces
visages de nos aeules, sans traits accuss, paraissent raisonnables,
sceptiques et ennemis du mystre! Ce qui n'est pas logique, et ds
l'abord comprhensible, les effarouche. L'loquence seule endort leur
sens critique. Livres  elles-mmes, il faut, oui! il faut qu'elles
comprennent, mais elles sont limites, comme l'art des aimables peintres
qui nous dcrivirent leurs minois et leurs gestes irrpressibles.

Ces limites doivent aussi tre un peu les ntres; si sans-patrie que
nous soyons aujourd'hui par nos incessants changes avec les autres
pays, il doit bien rester en nous quelque hritage de nos pres d'il y a
deux cents ans, gaulois entre tous, si ennemis du vague et du bizarre.
Que s'est-il pass en nous depuis la Rvolution? Comment avons-nous
remplac tant de logique, tant de raison, par cette inquitude, cette
bigarrure cosmopolite, cet  peu prs, ce balbutiement puril ou las
qu'atteste la production moderne? Quel dsordre mental chez ces foules
qui, le mme jour, vont du Jeu de Paume  l'Orangerie[9] des bords de la
Seine et, sans doute, admirent avec la mme docilit Fragonard et M.
Matisse! Les Indpendants se rclament des matres d'autrefois. Ils ont
leur Fragonard aussi bien que leur Giotto. Leurs sources d'inspiration
sont htroclites, souvent si loin d'eux qu'on se demande quel chemin
les y conduit. Nous perdons pied  les suivre, dans leur course 
l'originalit. On dirait qu'ils rejettent tous les jougs et, en mme
temps, cherchent la rampe o appuyer leur main tremblante; tout le mal
qu'on prendrait  essayer d'avoir du talent, ils se le donnent pour mal
faire, gns et lasss par leur habilet native dont il semble qu'ils
aient honte[10]. Voyez nos tics, analogues  ceux qui accompagnent l'ge
ingrat et certaines maladies! Nulle poque, plus que la prsente,
n'aurait d laisser d'elle une image intressante par le portrait, seule
forme picturale, presque, qui ait une raison d'tre, une fois abolie--et
pour cause--la grande dcoration murale des palais et des glises. On
nous dira qu'il y a les Bourses du Travail qui appellent l'allgorie...
C'est peut-tre l que notre acadmisme, uni  notre humanitaire besoin
de destruction, atteindra son apoge!

  [9] Exposition des Indpendants.

  [10] En relisant ces lignes, je songe aux lamentations de la jeunesse
    d'aprs-guerre, aux thories des peintres, perdus par
    l'impressionnisme, et qui demandent des rgles  M. Andr Lhote.

Beaucoup d'entre nous, s'ils s'en taient tenus  l'observation de la
nature, eussent t de probes ouvriers comme leurs pres. Sans doute, le
got de jadis aurait pu leur faire dfaut, car nous n'avons plus _la
mesure_, principal mrite de notre littrature et de nos arts,--les
trangers l'ont en partie dtruite--; mais de bons jeunes gens, si
raisonnables au fond, n'auraient pas jou le rle un peu comique
d'alins par suggestion, ou de moutons enrags.

Les artistes sont en partie forms par le public pour lequel ils
produisent. Ceux du XVIIIe sicle furent marqus par les svres rgles
du sicle de Louis XIV. Ils s'adressaient  une clientle franaise,
intellectuelle, leve, qualifie pour diriger. Une vie stable, dans
son ordonnance, invitait le peintre  se manifester dans de belles
demeures dont le style nous domine encore et n'a pas t dpass.

C'est d'abord la Rgence, puis les rgnes lgants de Louis XV et de
Louis XVI, o rien ne se fabriquait qui ft laid ou commun. Les modes
changent: les satins se paillettent, les soies sont broches de dessins
contourns ou classiques, les brocarts s'alourdissent ou s'allgent; ils
bouffent, tour  tour, ou se plissent sur de petits corps prts 
revtir tout modle que la couturire leur prpare; ces dames sont
prtes  tout, pour plaire. Mobiles et dociles en mme temps, vous les
verrez disposes au changement, bondissant vers toute nouveaut,
adaptables, ingnieuses, les vraies cratrices de la Mode: des
Parisiennes.

M. Dayot n'a pas abus de ces pages lgres, tenant plutt de
l'ameublement que de la peinture, couvertes d'or par des gens sans
aeules portraitures, et qui dsirent complter une riche suite
d'appartements aux boiseries anciennes. On a tri sur le volet quelques
Nattiers (des meilleurs), tel ce portrait de madame d'Estampes, d'un si
joli arrangement de blanc crmeux, de rouge et de bleu mat; d'autres
encore, tous achevs comme de la porcelaine de Svres, chefs-d'oeuvre de
technique ennuyeuse; quelques Greuzes assez agaants, mais parfois se
faisant exquis (la femme au voile noir); des Largillires thtraux,
grimaants, mais enlevs et russis dans leur enchevtrement de
draperies et de soutaches; des Drouais qui font pressentir l'art
clinquant, habile  l'excs, de nos portraitistes actuels. Madame
Vige-Lebrun se surpasse dans sa Dugazon, robuste et excellent morceau,
lumineux, ambr. Madame Labille-Guiard, plus bourgeoise, entache de
sensiblerie, nous tonne par un acquis et une maestria trop consciente,
dans son portrait d'elle-mme et de ses absurdes lves embrasses,
mesdemoiselles Capet et Rosemond.

Quand ces toiles sont de pure convention mondaine, elles ne nous
meuvent gure,  cause de leur manque de relle beaut par la fatigante
rondeur unie de leurs formes. Le type fminin franais, gentil, mivre,
ne souffre pas d'tre dulcor ou rabot; le XVIIIe sicle l'a encore
arrondi, surmodel, fard comme pour la comdie, et fris. Les cils
semblent tre passs au fer, les lvres au carmin, il y a du rouge dans
les narines, dans les oreilles, une mouche noire rehausse le tout;
supprimez la parure et vous aurez une midinette  la taille cambre,
parfois mme une maritorne joufflue,  qui sied la blouse d'aujourd'hui
et mme la camisole mnagre, autant que l'charpe en coup de vent de
lger tissu zinzolin. On conoit  peine que ces caillettes, si
ordinaires, soient des _professional beauties_. La blonde, vue de
profil, que Fragonard a barbouille de ses blancs chauds et de ses
incopiables rouges, cette esquisse endiable du matre de Grasse, vers
quoi nous retournons instinctivement aprs nos visites  l'exposition de
l'Orangerie, c'est bien une petite Parisienne de l'poque; mais elle n'a
pas de prtentions, elle est une jeune personne quelconque, embellie,
transfigure par la seule baguette du prestidigitateur.

Laissons ces toiles de commande, tudions des matres moins distingus
et des oeuvres intimes o ils ont excell.

Perronneau est mort  peu prs obscur; n'est-il pas cependant un de nos
prfrs, un de ceux que nous plaons le plus haut? On peut interroger
sans fin ces deux dames qu'il immortalisa: ses madame la duchesse d'Ayen
et madame de Sorquainville, simple prodige d'vocation pour nous. Cette
toile froide, toute de bleu ple, de lilas, de gris ardoise et de jaune
cru, est claire d'une paire d'yeux inoubliables, noirs, brillants,
ptillants. On imagine madame de Sorquainville lectrice, peut-tre amie
de Voltaire,  qui elle ressemble; frondeuse, sceptique, prompte  la
rpartie, indiscrte, mlange de malice et d'insouciance, chercheuse du
nouveau. Je ne gagerais pas que cette dame ait eu un besoin imprieux
de la Beaut. Cette quadragnaire laide, aux lvres sches, est faite
pour le bavardage; ses mains nerveuses, spirituelles, habitues 
trousser un mordant billet, parlent autant que ses prunelles. Perronneau
s'en est tenu  une sorte d'esquisse, dont le dessin cursif gratigne 
la faon du Greco,--et tout cela fait un chef-d'oeuvre complet.

Beaucoup plus pouss est le portrait de madame d'Ayen. Les belles
mains! Le beau regard un peu distant, plus calme, quoique aussi profond
que celui de madame de Sorquainville. La duchesse vit dans le milieu
gnreux, libral de la famille de Noailles, o l'on remue toutes les
ides, comme en se moquant de l'avenir. La voil immortalise par
Perronneau, si joliment enveloppe, digne, dans sa robe de chambre, au
coin du feu. Elle tient la tte un peu rejete en arrire, regarde de
haut et de ct; le port est typiquement franais, ais et raide  la
fois: rien de conventionnel dans cette ravissante page, burine comme
l'est un caractre par Saint-Simon. Le ragot de cette peinture, une de
celles o Perronneau a le mieux jou sa gamme favorite des mordors
feuille morte, et qui plaisent tant en ses pastels; c'est d'un
coloriste raffin; le dessin en est aigu et mordant; c'est plat, bien
dans le cadre, sans trompe-l'oeil, dsinvolte comme un Goya et
d'irrprochable construction.

Madame d'Ayen pourrait faire pendant  la tte de la comtesse de Verrue,
ne Luynes,--faussement attribue  Watteau,--faible, un peu molle, mais
d'une si grande importance documentaire et psychologique! Madame de
Verrue est encore une de ces femmes franaises, uniquement belles de la
pense qui les anime, touchantes par tout ce qu'elles incarnent d'un
monde connu de nous par tant de mmoires, de lettres, de bavardages. Ah!
la chre madame du Deffand! La sensible d'pinay!

Dans cette srie se classe madame Lenoir, ne Adam, par Duplessis, type
de la srieuse roturire, discrte, point jolie, mais en qui l'on aurait
confiance et dont on aimerait d'tre l'ami: la Colette Baudoche de mon
ami Barrs pourrait avoir, en 1909, ces traits-l.

M. Thomas Germain, et sa femme, orfvre du roi, par Largillire:--le
pompeux Largillire lui-mme, en prsence de ses amis, emploie une
langue plus familire et plus persuasive. La bonne dame, sorte de madame
Jourdain, pour qui un chat est un chat, et son mari un matre qu'elle
aime et juge sans aveuglement; cette blonde grasse, sans ambitions
personnelles, ne la voit-on pas tenir les livres de son poux et
surveiller les compotes  l'office, pousseter les belles pices de
vermeil qui enrichissent son logis.

La marquise de X..., par Roslin, charmante toile d'intimit, argente,
calme, recueillie... Un Lpici trs prcieux...

Dans ces oeuvres, si diverses de technique, nous reconnaissons des
traits communs qui sont l'loquence du simple discours, d'un conte de
Voltaire, une description complte du modle; charges de sens, elles
vont loin dans l'analyse, et resteront comme des documents nationaux.

On voudrait s'tendre sur Louis David, dont la famille Lavoisier et la
madame de Mongiraud prsident  cette galerie. Il pourrait tre donn
comme exemple de nos plus belles qualits et de nos pires dfauts,
pousss  l'excs. Cet homme, malgr l'antipathie qu'il inspire, force
l'admiration par la lucidit de sa vision, la force de son criture, sa
puissance d'expression. On dirait qu'il peint toujours par un vent
d'Est,  l'heure o Whistler souhaitait que l'artiste fermt les yeux ou
quittt ses pinceaux. Mais quelle autorit dans ces toiles sans mystre,
sans brumes!

La salle anglaise est, rptons-le, infrieure  ce qu'elle aurait d
tre. Nanmoins, quand j'y entrai, les tableaux qui, par terre,
m'avaient peu sduit, semblrent, une fois accrochs, se parer d'une
grce alanguie, rpandre une vapeur d'automne sur les murailles qu'ils
dcorent comme des kakmonos japonais. Vous aurez peu de communications
crbrales avec ces dames lointaines, si vous n'avez pas frquent
leurs descendantes; vous serez peu renseigns sur elles; mais vous
goterez parfois la dignit, le repos de leurs gestes, l'harmonie que le
peintre a rpandue autour d'elles, la grce de leurs attitudes. Chairs
perles,  peine roses, diaphanes, longs corps sveltes, col lanc que
dominent des ttes longues aussi, quelquefois d'un ovale parfaitement
grec... Je suis embarrass pour citer des noms et prendre des exemples
dans cette insuffisante collection. Toutefois mettons hors de pair
l'adorable Mrs. Graham, poupe exquise, un peu boudeuse et enfantine,
par Gainsborough; les deux filles du matre, Mary et Peggy; la tte
mystrieuse et lonardesque, si j'ose dire, de la reine
Charlotte-Sophie; la fille de Lord Robert Manners, enfin et surtout
l'blouissante composition sphrique de Sir Thomas Lawrence,--Mrs.
Maguire et son fils Master Arthur Fitz-James: l'ensemble offre le rgal
rare du coloris de Rubens et de Titien, et la beaut de deux tres
divins, un enfant brun, qui est un Bacchus tout vtu de pourpre, et une
Calliope.

Cet art, vraiment somptueux, je sais des gens qu'il agace extrmement,
auxquels il parat impertinent par sa morgue, son affterie dissimule,
par son caractre aristocratique.

Pris comme morceaux, la plupart des portraits anglais seraient
approuvs des professionnels; mais je sais par exprience que le type
anglais,  cause mme de son originalit, ou du fait qu'il est si
diffrent du ntre, dconcerte encore les Franais; la femme anglaise
leur parat masculine et sans grce. Il semble qu'ils en aient peur.
Malgr toutes les ententes cordiales, il reste deux pays tout
rapprochs, mais aussi diffrents que s'ils taient aux deux extrmits
de la terre.

                                   *

                                 *   *

En sortant des Tuileries, il serait intressant de se rendre au Salon de
la Socit Nationale pour mditer devant le portrait de la marquise
Casati par M. Boldini, l'oeuvre la plus significative de l'anne.
Supposons que madame de Sorquainville, conduite par le sieur Perronneau,
pt nous suivre dans nos Champs-lyses encombrs d'automobiles, et
qu'aprs avoir entendu toutes les langues europennes, sauf la
franaise, parles par les passants, elle s'asst en face de la toile
affolante du Ferrarais de Paris: comprendrait-elle? Ce serpent noir,
tout en plumes, ce boa fminin, c'est donc l une des lgantes qui
prennent le th  la place Vendme, dans une htellerie d'Amricains, 
ct des magasins de modistes qui ont envahi les nobles htels de ce
vieux quartier?... Esprons que M. Perronneau--et nous n'en doutons
pas--expliquerait  madame de Sorquainville que, tout de mme, il n'y a
qu'une faon pour un peintre d'tre peintre, une seule faon de
construire le corps humain, sous la diversit des affutiaux... Et M.
Perronneau souhaiterait de faire la connaissance de ce diable d'homme,
son confrre Boldini. Il ne serait pas sans se demander si cette
peinture fougueuse, tout en surface, empte, sans glacis, restera
frache comme la sienne; mais je crois qu'il serait tent de rveiller
ses compagnons dans la mort pour leur montrer qu'on peut encore
aujourd'hui dessiner et qu'on est mme bien savant, quelquefois.

Je me demande si madame de Sorquainville sera aussi indulgente pour la
femme moderne, si mme elle la comprendra le moins du monde. Mais on
aimerait  surprendre le dialogue qui s'changerait entre ces dames. Je
prie Abel Hermant de nous le donner.




UN WEEK-END ET OSCAR WILDE

_Pour Paul Bourget._


Old Windsor, juillet 1913 (_Le Gaulois_).

Les rgates de Henley ont pris fin, la fuse d'adieu, aprs le
traditionnel feu d'artifice, a dispers des milliers de jeunes couples
en flanelle blanche et chapeau de paille, qui, pendant trois jours,
fleurissent la rivire comme une phmre closion de nnuphars. Samedi
matin, les trains pour Windsor sont pris d'assaut;  chaque station,
depuis celle de Paddington, c'est, sur les plates-formes, une bousculade
silencieuse de jupes claires, pimpantes; des visages roses, des toffes
roses, bleues ou terriblement vertes, des parasols clatants comme les
champs de pavots blancs de cette valle de la Tamise o le ciel de
juillet, si aveuglant qu'on peut  peine lever la tte pour le regarder,
fait une coupole en papier d'argent. Pas un souffle d'air. Ce sera une
belle journe pour dormir en bateau, ou s'tendre sur les gazons plats
et rouls du Jardin de mes amis. viter la migraine!

La tranquillit non pareille, la muette mlancolie de cette campagne de
luxe et de plaisir,  quoi les attribuer? La lourdeur de l'air endort.
Je suis parti de Londres avec des intentions! bote  couleurs, chevalet
dans ma valise, quoiqu'une vieille exprience m'ait appris que Week-End
on the River signifie apathie, repos, impossibilit de remuer un bras,
de rassembler deux ides. J'admire ces canotiers et ces punters qui,
manches retrousses, rament ou godillent entre les deux berges plates,
comme d'une interminable proprit prive, gentil paysage monotone,
villas nettes comme un sac de voyage neuf, enguirlandes, vernisses,
blanches, rouges, arbres en boule aux feuilles si drues, qu'ils ont
l'air d'tre de l'herbe tresse, une excroissance du gazon.

_Le Jardin bleu._--J'aurais pourtant voulu fixer, avec mes pinceaux, le
souvenir du jardin bleu, car mes amis sont parvenus  en faire un, et
quel jardin bleu! Les murs de l'enclos o cette fte des yeux est
offerte, on les a badigeonns d'un bleu trs clair, qui se confond avec
le ciel, et cette muraille d'azur est en face d'un massif de sombres
arbustes, bleuts par les vapeurs de la Tamise.

Partageant ce rectangle fleuri, un chemin dall de plaques irrgulires
de marbre, conduit d'une vieille grille, en fer forg,  la porte du
verger, qu'ornent des figures de Della Robbia.

Dans cet espace de quelques mtres, vous ne voyez que du bleu: toutes
les varits de delphiniums dressent leurs thyrses gants, ces
pieds-d'alouettes qui, mme en Normandie, ne parviennent jamais  une
telle hauteur, croissent dans cette humidit comme de monstrueux
roseaux. Au dbut de juillet, les delphiniums, sous le dais de leur
floraison paradoxale, cachent leur acide feuillage et celui de leurs
compagnes de plate-bande. La quantit des graines semes clate en une
masse surprenante de quenouilles, qui vont du cobalt au lapis-lazuli, en
passant par toutes les plus subtiles dgradations de la turquoise; il y
en a aussi de violettes avec un coeur mauve; de verdtres; et sous
l'abri de ces hampes verticales, rigides comme des lames d'pes, c'est
un entrelacs de campanules (Canterbury bells) de Salvias, de Napota
Massimi; les Violas, l'humble Lobelia et l'Anagallis jouent leur rle
aussi. Des Volubilis, dans leur besoin indiscret d'enlacer, s'en sont
donn  coeur-joie. En tous sens, leurs viornes se sont allonges,
enroules, fixes; le sol n'est qu'un filet aux mailles serres, par
quoi les corolles rapprochent leurs petits visages anodins des touffes
altires, en haut, qui font la roue comme des paons.

_Coucher de soleil._--Vers la fin de la journe, un peu de soleil aprs
l'averse: c'est aussi un prodige, les plants de pavots blancs, les
bordures de lis, les pergolas de roses grimpantes. Ne me parlez pas des
fleurs du Midi. Que sont ces Provenales mal laves, auprs de ces
naades jamais compltement sches, dont la chair, comme les blondes
femmes d'Albion, n'ont pas un pigment jaune dans leur teint laiteux? Le
ciel et l'eau de la rivire semblent se reflter sur ces peaux lisses
comme dans l'argenterie astique d'un service  th.

_Dimanche matin, Datchet._--Un petit port, des garages vert et blanc,
une pelouse qui descend mollement jusqu' la rive, des bancs en cercle,
rangs pour les flneurs. Au-dessus des palissades, les crimson
ramblers jaillissent des roseraies voisines, retombent en grappes
laqueuses avec les aristoloches, les clmatites, les jasmins et le
chvrefeuille musqu. Sur la route, le long des barrires blanches, des
gens causent tout bas avec une dame qui a arrt son poney-chaise, en
route pour l'glise d'o nous parviennent les grles voix enfantines du
choir--clbration du dimanche par des hymnes mendelssohniens.
L'atmosphre immobile et muette de cette valle d'ouate,  l'heure
sainte, se refuse  porter tout autre bruit humain. L'eau n'a pas de
clapotis, les tres et les choses paraissent figs et mats comme la
flanelle des vtements.

Prs de la fentre, assis dans son parloir, immobile, un vieillard lit
le _Sunday Times_. Sa villa fait le coin de la route, qui mne  la
place du village, une basse construction de briques,  vrandas rondes,
mais si couverte de lierre et si fleurie, qu'elle n'a plus de forme
architecturale.

C'est un village de poupe, propre, peign, sans cesse repeint,  la
faon d'une curie pour chevaux de course; des cascades de graniums et
de ptunias, pendus aux jardinires des balcons, dgringolent jusqu'aux
porches  colonnes blanchies et ponces, o tincellent des cuivres
polis  la flamande.

Les boutiques du bourg sont plutt des choppes-modles o l'on ne
songerait, pas plus que dans les vieux Anvers d'Expositions
universelles,  acheter des denres ncessaires  la vie. Cartes
postales et souvenirs. Dites? Sont-ce des hommes et des femmes, en chair
et en os, qui vivent ici, toute l'anne, fascins par le voisinage de la
Cour, les yeux fixs sur le chteau de Windsor, cette masse bleue, l, 
un mille, qui se profile sur le ciel, avec le drapeau royal flottant 
la tour, si Leurs Majests sont prsentes?

Vous ne savez jamais le spectacle qui vous attend, si vous allez
jusqu'au coin de la rue, prs de la berge: peut-tre le Roi et la Reine
parlant  un jardinier, sur l'autre rive? ou bien, comme je l'ai vu
(taisez-vous!), le prince de Galles fumant sa premire cigarette, le
jour de ses dix-sept ans... On jetterait un bouquet de violettes attach
 un caillou, qu'il tomberait dans le parc, aux pieds des royalties.

En remontant vers les sources du fleuve, ce sont des Champs-lyses, le
repos aprs le tumulte et les labeurs, l'oubli ou le palliatif aux
efforts du snobisme. Voici une Arcadie moderne pour les citoyens d'une
grande nation de commerants voyageurs: un nid moelleux o revenir aprs
l'orage, bless, mais fier d'une tche accomplie. Pendant la tempte,
l'Anglais, secou dans sa couchette,  bord, concentre sa pense sur
l'image rconfortante d'un Week-End on the River. L'artificiel et
charmant dcor des Maidenhead et des Slough n'a-t-il pas inspir plus
d'un hrosme,  l'autre bout du monde?

Ainsi se matrialise le rve d'avenir d'un pratique Briton: une
cabine, reluisante et bien close sous un bon toit d'ardoise; un yacht
qui soit un home, bien stable sur la terre ferme; un havre pour sa
vieillesse, de l'eau, des rames  regarder et un phonographe ou, au
moins, un banjo, car il n'est pas de vraie fte sans un peu de musique.
O serait-on mieux que l o est le Roi, au coeur de l'Empire?

Ici, l'industrie et la misre sont caches derrire un gentil treillage;
ou, peut-tre, a-t-on cart ces importunes? Le pays de Windsor porte la
livre du chteau; d'invisibles ondes hertziennes en propagent, jusqu'
l'horizon, des honneurs et un peu de noblesse. O vous, dcentes
retraites, dignes fins d'existence de loyaux serviteurs de la Couronne,
dans ces bocages silencieux qu'arrose la Tamise, encore domestique
comme un rivulet d'agrment, avant qu'elle ne traverse la grande cit
populaire!

_Lecture._--Dans ma chambre, o je suis mont m'enfermer pendant le
tea, un livre trane, c'est une monographie d'Oscar Wilde. Quelques
portraits du pote,  diffrents ges, me remettent en prsence de cet
tre effrayant; l'un surtout, datant d'environ 1885, poque o je le
rencontrai pour la premire fois chez Charles Ephrussi. Wilde revenait
d'Amrique, gris de ses succs d'excentrique, par des plus excessives
fanfreluches de l'esthticisme. Quoique je fusse trs jeune, bien plus
qu'bloui, je me sentis mfiant devant ce qu'il y avait de toc dans un
tel culte de l'Art. Avais-je reu le mot d'ordre de chez mon matre
Whistler, o Wilde tait l'objet d'incessantes plaisanteries et toujours
cit comme l'_artiste qu'il ne faut pas tre_?

Le visage d'Oscar tait mou, comme ces petites ttes en caoutchouc qui,
jadis, s'inscrivaient dans un rond perc au milieu de toutes les pages
d'un livre de nursery, et  quoi s'adaptaient plusieurs corps de
femmes, d'hommes ou d'enfants comiques. Il y avait de la veulerie, des
lignes tombantes et courbes, dans ce front, dans ces joues trop grosses;
la bouche, fine, un peu mollasse, tombait aux coins, non avec une
expression de mpris hautain, mais, il me semble,  la faon d'une
vieille femme. Wilde me parut surtout ridicule, comdien, affect; je
crus, ds l'abord, qu'il se moquait des personnes prsentes, dont aucune
ne parlait anglais. Mais non: dans sa langue, il tait peu diffrent. Sa
cravate en tissu de liberty, fraise crase (Liberty faisait dans sa
nouveaut alors, une rvolution dans le got, pour l'ameublement et la
toilette), sa fameuse canne  pomme d'ivoire, un lis orange  sa
boutonnire, tout en lui me donnait envie de lui dire: Je vois d'o
cela vient; inutile de prendre ces grands airs!... Mais Paris fut
conquis. Wilde avait tant d'esprit, il avait un tel gnie de conteur! Sa
conversation annihilait l'esprit critique de Gide. Un brillant auteur
dramatique, un Dumas fils d'Outre-Manche, un prestidigitateur en
paradoxes: n'est-ce pas cela qu'il fut, jusqu' l'heure du _De
profondis_ et de la trop cruelle expiation?

Oscar Wilde, si agaant en France, o pourtant il exerce encore une
mystrieuse, une surprenante influence, tait assez  sa place ici. Le
paysage de la Tamise vous donne plus de patience pour couter des
thories de dilettante et d'lgant. La Noblesse, la Beaut des _choses
inutiles_: absurde conception, dogmes purils auxquels Oscar s'offrit en
holocauste.

Mais, qu'on lui pardonne... il eut, comme Flaubert, la religion de
l'acte d'crire, une rudition de grand lettr et le courage de
l'apostolat. Nanmoins, on sourit dj de ses parures d'poque.
Baudelaire aurait repouss du bout du pied, avec les ptales fltris du
bouquet romantique, le purple scarlet of sin et autres dtritus de
chez madame Satan, fleuriste. Personne n'est plus proche du mauvais got
qu'un certain genre d'Anglais, qui croit exquisement vivre pour l'Art.
Le groupe esthtique de 80  90, dont Wilde fut le hros et la victime,
passa devant nos yeux, comme le leading man d'un musical-comedy,
grossissant les effets, parce qu'il avait soif d'pater un certain
public bien plus semblable  lui-mme qu'il ne le pensait. Wilde fut
gt par un impertinent et inhumain dandysme, sem  Eton, et qu'on
rcolte plus tard  Oxford. Peu d'artistes de son temps, qui n'aient
voulu prendre les manires de l'aristocratie, s'y faire recevoir, tout
en se moquant d'elle. Wilde fut un snob--jusque dans les praux de sa
prison de Reading--martyr du snobisme.

_Fin de journe._--Des prairies, des prairies gris-bleu, quelques meules
de foin ple, des saules; nous sommes si bas, que les ponts de pierre de
la Tamise sont plus hauts que la ligne d'horizon, comme vus par un
baigneur dans une perspective d'estampe japonaise o les plans se
chevauchent les uns les autres. Le dner s'achve dans la salle 
manger, au rez-de-chausse, toutes fentres ouvertes sur la rivire; une
dernire lueur du crpuscule s'y reflte. La table recouverte d'une
glace, en guise de nappe, avec les cristaux et les argenteries, miroite,
aqueuse, comme si la rivire entrait dans la pice et que nous dnions
dessus. Le lvrier Loff, le plus muet des chiens, qui ternellement fait
le guet sur la rive par o tout canotier peut s'introduire dans la
proprit, soudain aboie. Un cornet  piston, sinistre dans ce
crpuscule, signale l'approche d'un steamer de touristes  bon march.
La silhouette du bateau passe devant nous: clair de lumire lectrique,
tapotement des hlices, une polka enroue de foire, puis tout retombe
dans le silence nocturne.




UN BILAN ARTISTIQUE DE LA GRANDE SAISON DE PARIS


LES ARTISTES ET LE PUBLIC

(_Revue de Paris, 1913_).

Toutes les formes de l'art dcoratif et thtral, depuis la plastique
anime, vivante, jusqu' la peinture, l'architecture et la statuaire, le
drame, la musique, la chorgraphie, l'orchestre: tels sont les nombreux
sujets qui, d'avril  juillet, ont capt notre esprit.

Des noms, clbres partout, ont t prononcs en 1913  l'occasion
d'opras, de pices, de partitions et de l'inauguration du premier
thtre d'art moderne qu'on ait construit en France. Si les opras de
Richard Strauss avaient t monts, comme ils devaient l'tre, la srie
et t  peu prs complte, des ouvrages dont Paris eut la rvlation.

Car ce furent: _l'Annonce faite  Marie_ de Paul Claudel, la _Pnlope_
de Gabriel Faur, _la Pisanelle_ de d'Annunzio, _Jeux_ de Debussy, _le
Sacre du Printemps_ d'Igor Strawinsky, deux ouvrages de Moussorgsky, des
compositions de Ravel et de Florent Schmitt, un plafond considrable de
Maurice Denis, un petit chef-d'oeuvre de dcoration par douard
Vuillard, enfin de l'architecture et de la sculpture dans la salle de ce
thtre des Champs-lyses actuellement aux prises avec de si graves
difficults.

J'omets exprs d'autres attractions, qui s'ajouteraient  cette liste
si ceci tait plus qu'un rsum. J'cris: attractions, ce mot
dsignant d'ordinaire, curiosits, _phnomnes_ des Magic-Cities; parce
qu'hlas! si quelques-uns prennent au srieux l'oeuvre de l'artiste, le
public auquel les artistes sont, bon gr mal gr, contraints de
s'adresser, semble confondre dans une mme hte ddaigneuse, avec les
baladins et les acrobates, tout homme qui cre. Si bien que tant de
peine, tant de labeur, de talent, d'ingniosit, de foi, le produit d'un
long travail obscur et silencieux, enfin voit le jour comme la bte qui
sort du toril, est mise tout  coup en prsence d'une foule prte  huer
son premier faux pas. Le crateur reste dans la coulisse, collant son
oreille aux portants,  attendre ce que dclareront ses juges, ceux
auxquels il n'a souvent pas song jusqu' la minute solennelle, et
pourtant de si peu de consquence, o il va jouir de l'illusion du
triomphe, ou se dsesprer d'une dfaite.

D'un ct de la scne, les conversations futiles vont leur train, entre
gens engourdis par un trop bon repas. Pour occuper deux heures de
demi-sommeil, ils couteront les bribes d'une pice, quelques notes de
musique, dix  peine sur cent d'entre eux sachant mme le nom de
l'auteur. Dans la salle aussi, ce sont les confrres et les critiques,
un peu plus informs que le public payant, mais plus prvenus pour ou
contre la victime invisible et solitaire, prts  ouvrir les cluses 
leur bile, ou, pire, au sirop de leurs louanges. Derrire le rideau, les
mmes jalousies, les mmes haines; mais aussi l'ternelle candeur du
jeune ou vieux dbutant de ce soir, auteur ou interprte pour qui cette
heure est historique, o le monde ne s'occupe, croit-il, que de lui.
Au nophyte ou au vieil auteur, n'essayez point de parler raison,
ceux-ci ne semblent s'apercevoir de la prsence de leur prochain qu' la
minute des applaudissements ou des sifflets. Puvis de Chavannes manquait
mourir  chaque vernissage d'un Salon o il exposait. Meilhac partait
pour Saint-Germain, les soirs de premire.

L'exprience nous conseille de ne jamais exhiber, ou de garder devers
nous, aussi longtemps que possible, le fruit de notre cerveau; malgr ce
que M. Degas enseigne  ses disciples de belle mais inapplicable morale,
l'_oeuvre_, mme quand nous affectons d'ignorer le public, lui est
destine. Bien rares, nous le savons, ceux-l qui crent par ordre d'un
dmon intrieur. S'il est des maniaques prts  brler, aprs l'avoir
acheve, l'oeuvre de toute une existence, l'homme normal s'exprime pour
forcer l'attention de ses contemporains, gagner son pain quotidien, des
loisirs, ou ces couronnes de lauriers par quoi l'on nous distingua ds
l'cole et que nous tiendrons toujours pour dsirables, puisqu'elles
nous confrent une suprmatie que chacun, de bas en haut de l'chelle
sociale, convoite  sa faon.

Artistes, auteurs et public, de par la force des choses, nous avons
entre nous des rapports ncessaires, si pnibles qu'ils soient devenus.
Les uns et les autres s'entr'influencent,  travers la rampe de feu qui
les spare. Bien plus: tout le monde envahit la scne, veut mettre la
main  la pte, pour le moins conseiller, en une dangereuse promiscuit
d'amateurs, d'interprtes professionnels ou mondains, d'auteurs qu'
peine distingue un talent (il court les rues), et  quoi vous
prfreriez la gaucherie.

Le consommateur d'art serait aussi curieux  tudier que le fournisseur
de nos plaisirs intellectuels. Qu'est le public parisien? et a-t-il une
opinion? Chaque catgorie d'artistes a le sien, petit ou grand, jusqu'au
jour o, la gloire venue, mais on ne sait d'o ni comme, le nom
prestigieux se rpand, compte par lui-mme et  part de l'oeuvre. Mais
c'est l une priode de _statu quo_, de quasi-mort. Dans la foule qui
nous lit, coute et regarde nos ouvrages, deux catgories: le gros
public et la minorit, les gens de got. Et c'est la minorit d'o se
propagent des sortes d'ondes mystrieuses, tantt rencontrant des
obstacles, puis allant plus loin, souvent arrtes avant d'atteindre ces
masses occultes, anonymes, qui reoivent le choc tout en ignorant qu'il
vient d'une lite qui ne se dmasquera que beaucoup plus tard. Elle a
tir la ficelle des marionnettes.

Un auteur illustre et ft,  qui je parlais un jour d'Andr Gide,
s'impatientait:--Vos gnies sont toujours des inconnus! L'influence
actuelle d'Andr Gide sur la jeunesse, mon Acadmicien ne la nierait
plus, mais mon Acadmicien est mort et ses livres sont oublis.--Peu de
gens prouvent le besoin de comprendre, d'aller au fond des choses; peu
s'y intressent, sentent, savent voir par eux-mmes, mais ils enragent
si nous le leur disons. Il leur faut des directeurs de conscience, un
Baudelaire, aux ides abondantes, coordonnes et systmatiques.

De Henri de Rgnier, cette belle page: Le pote, pensait-il, ne doit
rien ignorer de la nature du beau, ni des faons de le reproduire. Sa
comptence esthtique doit tre universelle. De l, chez l'auteur des
_Fleurs du Mal_, un sens critique expert et suraigu et cette curiosit
intellectuelle qu'il appliquait simultanment  l'art et  la vie...
rien ne lui tait indiffrent  cause du rythme qui est dans tout. Il
jugeait un usage comme un tableau, une foule comme un paysage, un esprit
comme un cristal, car la pense a ses rfractions. La connaissance des
formes l'induisait  celle des sentiments.

Aussi bien Baudelaire ne se trompe pas. Il humait de loin l'cre odeur
du chef-d'oeuvre, comme le marin s'approchant de la Corse, d'o,
raconte-t-on, il mane un secret parfum, comparable  nul autre. A
chaque poque, il y eut _un got_; aujourd'hui, il y a _des modes_; mais
au-dessus d'elles est le _bon got_. Si dans la discussion vous
prononcez ce mot-l, quelqu'un prendra l'air bless, vous interrompra:
j'ai le mien, vous avez le vtre. Quel est _le bon_?--Ne jouons pas
sur ce mot, brandon de discorde. Oui, le got existe. Il n'y en a qu'un
seul en art; contrairement  l'animal qui ne prfre pas une fleur  un
os, l'homme inventa le got qui comporte un maximum de perfection. Quel
en est le critrium? Il nous semble que c'est l'approbation fraternelle
d'une lite--la vritable--autour d'une mme oeuvre, sans souci des
diffrences de cnacles et de la colre du public. L'avenir et
l'histoire ratifient toujours cet infaillible choix.

On ne juge pas une fois, par hasard; pour qu'un jugement ait du poids,
il faut qu'il fasse partie d'un ensemble, d'un systme. Sans nier le
danger des opinions du professionnel, je tiens du moins qu'il a ses
raisons  donner, des parti-pris souvent insupportables, des passions
exagres comme ses ddains; mais les artistes et leur entourage
_prouvent des sensations_ et peuvent vibrer parfois  la premire
rencontre d'une oeuvre nouvelle. Tout vaut mieux que d'indolents et de
trop lgers oisifs, qui nous disent:  vous seuls, qui contes,  vous
qui interprtez le soi-disant chef-d'oeuvre, incombent la peine et la
responsabilit;  nous, le plaisir de dguster et, ayant pay, si nous
ne sommes pas contents, le droit de le dire trs haut!

L'enthousiasme ou le dnigrement ordonns par la mode sont aussi
irritants et moins excusables que la crdulit de celui qui, ne
comprenant pas, s'crie: On se moque de moi!; donc l'innocent, le
crdule abonn des opras, l'habitu des ouvertures officielles
d'expositions, croit possible qu'un artiste, de parti pris, lui fasse
une mauvaise farce, sans rflchir que cet artiste serait la premire
dupe d'un aussi niais calcul.

                                   *

                                 *   *

Peu d'artistes s'asseyent  leur bureau, ou devant un chevalet, sans
imaginer leur oeuvre allant dj porter son message  la foule. Voil
qui, dans une certaine mesure, serait lgitime, si cette foule tait de
mme race, sinon de mme ducation, que l'artiste.

Une voix qui, peut-tre, veillerait l'cho au bout du jardin, nous
ambitionnons qu'elle s'enfle et rsonne jusqu'aux confins du monde, que
toutes les nations nous entendent, et notre voix se brise dans cet
exercice de ventriloque. La France donne encore le ton; de partout on
continue d'affluer vers Paris, vers ce que nous produisons, ou pour nous
demander d'approuver le bagage cosmopolite. Notre sort est de produire
et de juger les autres, de consacrer les rputations trangres, de tout
voir et de garder notre marque de fabrique, notre personnalit... tout
de mme.

M. Serge de Diaghilew, un des hommes les plus cosmopolites que j'ai
rencontrs, m'avouait son dpit, comme il croyait s'apercevoir d'une
certaine rsistance, pour ne pas dire mauvaise volont, chez les
Parisiens, qui, depuis dix ans bientt, applaudissent  ses successifs
apports d'art russe. Je lui demandai: --Pourquoi ne vous passez-vous
pas de nos suffrages, au moins pour quelque temps, vous que l'on dsire
et appelle partout  la fois, et qui vous plaignez d'une tendance
ractionnaire en France?--C'est que, me rpondit-il, nous ne travaillons
que pour vous. Vous tes trente personnes  Paris, les juges seuls
capables de me dlivrer un passeport. Tant que vous ne me l'avez pas
donn, je suis inquiet. Un Gluck, un Chopin, il y a longtemps de cela,
sentirent pareillement. Wagner aussi, mais il ne vous pardonna jamais
l'aventure de _Tannhuser_!

Les propos de M. de Diaghilew, je les rapporte parce qu'ils expriment le
sentiment d'un tranger remarquable. Il allait bientt constater
l'attitude indcente du public, vis--vis du _Sacre du Printemps_,
premire oeuvre vraiment forte, dcisive, d'un jeune Russe, et qui fit
prsumer ce public d'une dcadence, mais aussi... quel triomphe dans
tous les milieux qui comptent selon l'impresario! Nous sommes  la
fin de quelque chose; peut-tre de cette longue priode de
l'impressionnisme, que nous avons cr? Prenons le mot dans son sens le
plus tendu, car, rserv  la peinture, il y a une quarantaine
d'annes, l'impressionnisme a envahi toutes les branches de l'art. Nous
en sommes maintenant saturs, et quoique nous ajoutions les prfixes,
_no_, _post_, c'est toujours d'une esthtique qu'il s'agit, o la
raison, la pense ont moins de part que les sens. La pense, de mme que
la main de l'artiste, s'est mise  trembler comme ces globules qui
s'lvent du sol sous l'action de la chaleur, et que nous voyons monter,
se perdre dans l'air, par certains midis de plein t.

Nombre de productions exquises durent tout leur charme au dsordre de
l'excution,  une phrase inacheve, par crainte de platitude ou de
vulgarit; nous sommes trop redevables  l'impressionnisme de dlicates
jouissances pour entamer son procs, mais il nous dshabitua de l'effort
des longues priodes, il nous rendit paresseux.

Aussi bien, l'impressionnisme est  court de ressources;  sa place nous
attendons qu'on mette autre chose. Nous demandons des oeuvres, mais on
ne nous propose encore que des thories, promettant un retour  des
formes classiques. Certains artistes, gonfls de sensualit, s'infligent
de svres rgles de composition, prfrent se guinder au risque de se
desscher. Les autres se dboutonnent et montrent une fausse parure, un
vulgaire clinquant[11].

  [11] En relisant ces lignes (janvier 1920), je m'aperois que M. Andr
    Lhote eut des prdcesseurs avant la guerre.

Qui dira tout ce qu'il faut tre ou ne pas tre aujourd'hui, pour
mriter le nom d'artiste dans certains milieux? Je ne sais qui
frquenter. Vous sentez-vous  l'aise hors de votre atelier ou de votre
cabinet? J'aimerais  causer avec des confrres, mais nous ne nous
entendons pas; alors quoi? Fliciter cette dame de sa jolie toilette ou
de son th? Mais elle veut causer d'Art. Attention! vous allez, madame,
perdre le meilleur de vos attraits et nous ne nous comprendrons pas non
plus. A la minute o je suis entr chez vous, vous vous tes mise 
penser aux choses que j'ai laisses chez moi. J'y ai consacr ma vie, et
elles ne sont pour vous qu'un aimable passe-temps. Je sens que vous
prparez une danse, un livre ou peut-tre une fresque...

                                   *

                                 *   *

Le vritable intrt de l'esprit humain s'est peut-tre loign de
l'Art. L'homme, tout occup  la conqute des airs, regarderait-il
ailleurs? Nos enfants prfrent une dynamo ou un semblant de tlgraphie
sans fil, aux plus allchantes images. On en vient  se demander s'ils
sauront, plus tard, regarder un tableau ou un paysage, rciter un pome.

Impossible, pourtant, de ne pas constater un redoublement d'nergie chez
les artistes, peut-tre  la faon des jeunes malades si pleins de hte
et de fivre, parce qu'ils sentent leurs jours compts.

Je nous croirais plutt parvenus  la phase extrme d'un long
dveloppement intellectuel; notre sensibilit se modifie dans des
conditions compliques par nos trop nombreuses connaissances, par la
dsastreuse information mondiale, qui nous internationalise et nous
dissmine. Dans l'avenir, la France restera-t-elle encore  la tte du
mouvement? Va-t-elle prsenter au monde tonn une magnifique fleur
nouvelle, double, le rsultat d'un nombre infini de croisements et de
slections? Le vent nous apportera-t-il de l'Est des graines qui,
tombant sur un sol diffrent, donnent une floraison sans analogie avec
les plantes d'o elles furent souffles dans les airs?...

Paris est devenu une vaste gare centrale. Nous ne sommes que tolrs
chez nous, quoiqu'on nous prie, par habitude, de donner notre suprme
verdict.

                                   *

                                 *   *

Une autre cause de dsarroi et de mprise, nous la trouverions dans les
rapports qui unissent, nous l'avons vu, les artistes au monde. Les
vrais et les faux, ple-mle, sont appels de leurs ateliers dans les
salons. Deux lments, qui jamais n'eussent d se mler, on essaye de
les incorporer l'un  l'autre; en vain, l'artiste et le client tant
d'irrductibles ennemis. Le crateur est un solitaire, il pouvante par
ses hiroglyphes. Alors mme qu'il s'exprime sincrement, ceux qui
l'coutent se mprennent sur le sens de ses paroles. Quelquefois il est
 moiti compris, alors c'est la confusion. L'influence d'un artiste
d'exception, pourra tre dsastreuse. Mais l'ducation de l'oeil et de
l'oreille sera sans limite et je crois volontiers qu'un nouveau message
apport par le gnie d'un Rimbaud, d'un Mallarm, d'un Czanne,
renouvelle notre vision ou une langue. Nanmoins, l'oeuvre originale
d'un crivain, d'un peintre ou d'un musicien est un _tout_. Ceux qu'elle
influence n'ont pas le droit de s'appuyer sur elle pour commander 
notre admiration.

Agrables pour l'amour-propre d'un matre, les contrefaons de sa
manire, son cole, ses imitateurs de la premire heure; mais, au moment
o il parat, ses faiblesses et ses formes les plus extrieures servent
seules de modle.

Aujourd'hui, le succs et l'insuccs d'un ouvrage ont leur importance
sociale. Rjouissons-nous qu'il y ait encore une place rserve pour les
questions d'art. Mais la qualit de notre production, si diffrente de
tout ce qui prcda, imparfaite, nerveuse, fruste, ou visant trop 
l'effet, n'est-elle pas comme l'incertitude de l'opinion, la
consquence d'inluctables conditions d'poque? Mercure est entr dans
la ronde des Muses.

Le public se dpouille de ce qui est sa raison d'tre, par vanit et
esprit d'imitation. Et il croit qu'il va s'amuser... car on ne veut plus
s'ennuyer, en compagnie de l'art.--Fort bien, sage parti! mais ce n'est
pas le moins comique du spectateur, cal dans sa stalle, que de temps 
autre, en de solennelles circonstances, il s'agite, tte son
portefeuille, croie qu'on l'a vol! Alors, il s'agit le plus souvent
d'un chef-d'oeuvre. Le monsieur siffle, insulte. A ces reprsailles, on
ne peut opposer qu'un sourire. Ce serait, pour le convaincre, toute une
ducation  recommencer.

                                   *

                                 *   *


LES RUSSES.--LE SACRE DU PRINTEMPS

Une oeuvre, peut-tre la plus audacieuse que nous ayons vue depuis
longtemps, fut jete en pture  un public compos de tous les lments
auxquels nous venons de faire allusion, dans une salle o rien
d'tranger  la scne n'aurait d troubler le spectateur, dont
l'attitude fut curieuse  observer, en face des plus rcentes formes de
l'art du dcor, de la danse et de la symphonie. Paris n'avait  offrir
pour de tels spectacles que de vieux locaux, tout au plus convenables
pour des reprises et du vieux neuf. Des hommes hardis se sont runis
pour doter un quartier, o l'on se rendait jusqu'alors pour jouir de la
fracheur du soir dans les cafs-concerts, d'un thtre  la fois
luxueux et svre d'aspect, ddi  la Musique,  la Posie, au Drame et
 la Comdie. La danse y serait honore au mme titre que
l'architecture, la statuaire et la grande dcoration murale. La gense
de cette subversive, de cette folle entreprise, que n'avons-nous la
place ici de la raconter, ne ft-ce que pour mieux illustrer l'tat de
l'opinion, les mille ruses des socits ennemies, les rivalits des
cnacles, la rsistance des institutions officielles, et la routine
d'un peuple dont le jugement a, comme nous le voyons, tant de prestige!

Les chafaudages taient encore dresss contre la faade, que l'on prit
parti. C'est un Hammam; c'est un temple pour les Thosophes; c'est
munichois; c'est belge. Certaines personnes se firent un point
d'honneur de dclarer, que jamais elles n'iraient dans cette salle-l.
Mais M. Maurice Denis nous convia  juger de sa noble et grave peinture,
dj maroufle au plafond; les nombreux privilgis admis sur le
chantier, salurent le jeune matre comme le digne successeur de Puvis
de Chavannes. Il tait seul capable d'un tel ouvrage. Une placide
maturit succdait  une jeunesse indpendante. L'auteur des plus
dlicates improvisations, l'ex-no-impressionniste, qui sut si bien
allier le rve et le symbole  un trs moderne sens de la vie,
s'attestait, du coup, assagi, certains ont dit: acadmique.

Alors, les ennemis du nouveau thtre, dj mis en mauvaise humeur par
les bas-reliefs de la faade, sculptures trop conventionnellement
archaques de M. Bourdelle, se calmrent au cours de ces visites
propitiatoires. D'autre part, les cnacles des _avancs_ retiraient leur
confiance  l'initiateur. Il arrivait  M. Denis l'aventure habituelle
des artistes qui eurent de bonne heure un succs d'audace, puis se
calment. M. Vuillard n'avait dcor, de faon d'ailleurs dlicieuse, que
le foyer du petit thtre de comdie; de timides concessions 
l'ex-impressionnisme, dans des coins obscurs de l'difice, taient comme
des fiches de consolation pour les retardataires de l'cole o M.
Maurice Denis fit ses premires fredaines, nos quotidiennes dlices
d'antan. On commena de regretter l'ancien opra de Charles Garnier, le
blanc, le rouge et l'or, les girandoles, l'aspect chaud de thtres
poussireux et franchement combustibles. On retourna voir le plafond de
Lenepveu  l'Acadmie Nationale de Musique, les mivres muses de Paul
Baudry, depuis des ges oublis. Le thtre des Champs-lyses fut
immdiatement dcrt intermdiaire entre les thtres rguliers et les
scnes d' ct[12].

  [12] L'ancien thtre libre, le thtre de l'OEuvre, le thtre des
    Arts de M. Rouch, le thtre du Vieux-Colombier.

C'est justement cela que devait tre l'entreprise! Elle faisait appel 
ces amateurs mixtes et srieux, qui souhaitent un retour vers un art
plus sage, plus traditionnel. M. Denis est leur peintre, M. Vincent
d'Indy leur musicien. Il est bon que la _Pnlope_ de M. Gabriel Faur,
le doyen de nos matres compositeurs, ait servi de premier programme 
la Grande Saison; elle lui a donn une signification trs noble.
Mais le pril tait que le thtre des Champs-lyses ne pt compter que
sur la seule clientle des lecteurs fidles des jeunes revues, des
mlomanes entrans, de ces amateurs qui visitent toutes les
expositions, possdent au moins quelques notions et le respect de
certains noms. Ceux-ci montent, en effet, aux galeries suprieures, et
il fallut remplir les loges de diamants et de perles, rendre luxueuses
des reprsentations de gala et compter sur le snobisme de puissants
mcnes. _Le Barbier de Sville_, _Freischtz_, _la Passion_ de Bach
allaient alterner sur l'affiche avec un nouveau et terrible
chef-d'oeuvre: _le Sacre du Printemps_.

Nous proposant d'tudier les rapports du public et des artistes
d'aujourd'hui, nous avons pens que l'entreprise du thtre des
Champs-lyses (puisque la forme dramatique est la plus populaire, la
plus accessible  la masse) devrait nous y aider.

Ds le vestibule, une tendance s'y avoue, un parti pris. La simplicit
des lignes, le marbre uni, des panneaux archaques de M. Bourdelle,
reprsentant des mythes et des thogonies, tout concorde  crer une
atmosphre de recueillement. On a tenu  ce que cet difice nous mt en
disposition--par sa sobrit, lgante mais un peu froide--de mieux
suivre des reprsentations d'art, sorte de Bhnenfestspiele comme
Wagner les voulut  Bayreuth. Peut-tre, pensions-nous, pourrait-on
russir ici ce qu'on dit impossible  l'Opra? Cette organisation serait
le contre-pied des entreprises subventionnes et des thtres des
boulevards; nous voulions  la fois jouer du classique et accueillir les
audaces modernes; une galerie d'exposition, sous le mme toit, servirait
d'annexe et de prolongement  celles des Durand-Ruel, des Bernheim, des
Druet, o la lutte fut dclare contre l'Acadmisme et la convention.
Les gros succs d'auteurs favoris de la foule n'y seraient pas envis.

Il serait puril de soutenir qu'une oeuvre de gnie ne s'adresse pas 
la foule, tmoin nos chefs-d'oeuvre du rpertoire, mme ceux qu'on
discuta  leur origine. Wagner, qui eut sans cesse pour objectif de
parler  toute la Germanie, crivit des pomes nationaux, aujourd'hui
patrimoine de l'univers entier. Mais combien d'annes s'coulent avant
qu'un tel rvolutionnaire passe, des tnbres de ses premires luttes, 
la pleine lumire de la gloire mondiale? Aussi bien le cas d'un Wagner,
pour tre le plus illustre, dborde les limites ordinaires de l'esprit
humain et n'est pas concluant. Nos directeurs de thtre n'ont pas 
choisir entre des astres de pareille grandeur.

Le nombre des ouvrages courants, de belle tenue et de solide valeur,
reste infime, et l'on regrette, chaque fois qu'est publi le programme
d'une saison thtrale, de s'avouer  soi-mme: Je resterai souvent chez
moi!--Si nous confessons ainsi notre dcouragement, nous provoquons la
piti des gens qui ne demandent qu' s'amuser, ou plus modestement
encore,  ne pas s'ennuyer pendant trois heures de suite. Ceux-l ont
leur got aussi, et qui fait recette.

Le danger couru par les initiateurs du thtre des Champs-lyses tient
 ce qu'ils esprrent pouvoir faire communier dans l'art ceux qui
vont au spectacle pour s'exhiber ou prendre un plaisir anodin, et ceux
qui y vont pour s'exalter. Ils voulurent imposer aux premiers les
habitudes d'esprit des seconds. Il se peut qu'il y ait unisson, tout au
moins respect chez tous,  l'occasion d'un festival Bach, Beethoven, 
la reprise de vieux chefs-d'oeuvre que la biensance et la bonne
ducation font un devoir, mme  ceux qu'ils ennuient, d'couter en
silence; _Parsifal_ sera reu avec enthousiasme, mme si quelques
wagnriens des premiers temps de Bayreuth en regrettent l'exportation...
en subissent l'ennui.

Je surprendrais bien des lecteurs de la _Revue de Paris_, en leur
numrant des artistes, inconnus d'eux et illustres dans des cnacles o
tel dramaturge, tel musicien, tel peintre, clbres pour la foule, ne
comptrent jamais, mme avant que la gloire et l'Institut aient pu leur
susciter des jalousies et quoique nul ne conteste le remarquable talent
de ces personnages officiels. Il s'agit pour un artiste de crer, autour
de son nom, une atmosphre qui commence par sembler irrespirable  la
foule. De tout temps, il en fut d'ailleurs ainsi, mais la roue tourne
aujourd'hui avec une telle vitesse, que les plus encenss d'hier doivent
envisager avec philosophie les retours de l'opinion. Aussi, un autre
malentendu gne la discussion, ds que vous essayez de faire une liste
de ce que vous croyez tre d'incontestables chefs-d'oeuvre; et encore,
parmi ceux-ci, y en a-t-il qui se dmodent assez vite, pour ensuite
reprendre leur valeur relle.

Le gros public ne sait pas encore qu'il faille admirer les gnies
chers aux cnacles et l'ennui demeurera ce que personne ne tolre,
mme par snobisme, pendant le temps, qui peut paratre si long, d'une
reprsentation.

Il y eut ds le dbut de cette premire saison et il y aura encore--si
l'entreprise ressuscite--des soires de bataille indcise ou de malaise.
Les ouvrages trangers, qui furent le principal attrait du thtre des
Champs-lyses, sont sans appas pour une notable portion des auditeurs,
puisque les incomparables spectacles de _Boris Godounow_ et de
_Kovanchina_, dfendus par un interprte comme M. Chaliapine, ne
remportrent pas les triomphes prvus par les bailleurs de fonds.

Un fait inquitant pour l'cole franaise, de plus en plus engage dans
ses espoirs et ses promesses d'une renaissance classique et nationale,
c'est l'arrive des Russes qui, d'un coup de baguette magique, ont une
fois de plus anim, fait vivre un nouveau thtre et prouv par une
oeuvre audacieuse, d'une saveur pre, d'une puissance dconcertante, les
dangers du fcheux individualisme o nous nous garons.

Le _Sacre du Printemps_ marquera une date dans l'histoire de l'art
contemporain, peut-tre dans l'Histoire.--Deux actes seulement; un
ballet (mais est-il bien quitable d'appeler ballet ce tableau
chorgraphique, cette production  peine classable, cette trange et
grave chose?) oui, un court divertissement, comme on disait jadis 
l'Opra, mais quasi religieux; est-ce l ce que nous retiendrons de
l'anne 1913, quand la mmoire aura dj confondu le reste de la
meilleure contribution franaise avec celle des annes prcdentes?

J'ai hsit longtemps, avant d'oser prendre le _Sacre du Printemps_
comme principal objet de ces notes. C'est aprs mre rflexion que je me
suis convaincu de l'importance de ces soires tumultueuses o, enfin,
nous avions de quoi nous passionner et un prtexte pour prendre
position. Pendant ces quarante minutes, le public et les artistes se
montrrent  l'observateur dans la nudit de leur plus intime nature. La
salle nouvelle, telle que nous l'avons dcrite, ajoutait encore au sens
du phnomne. Il y a des heures o nous dposons, malgr nous,
l'uniforme que d'anciennes habitudes nous imposent et que de fortes
motions, seules, obligent  rejeter.

C'est un beau spectacle, et trop rare dans une socit lasse et
sceptique, que celui de la ferveur et de l'indignation spontanes. Tout
cela pour deux actes de danse et une partition de quatre-vingt-neuf
pages? Nous ne sommes plus au temps d'_Hernani_ et de _Tannhuser_. Il y
a tendance  tout raccourcir: c'est ce que les Russes ont senti et ce 
quoi ils s'vertuent. Cherchez  ct et derrire le _Sacre du
Printemps_, apprenez  connatre des collaborateurs, presque impossibles
 y distinguer dans leur contribution personnelle, on dirait anonyme. Il
faut les avoir vus de prs, pour que tombent les derniers scrupules
qu'on aurait  parler un peu longuement d'eux et de ce qu'ils viennent
d'accomplir.

Un grand coup de vent a pass sur les steppes, qui, traversant l'Europe,
nous est soudain venu rafrachir pour quelques instants, interrompant
notre sommeil aux rves confus. Le rveil fut si brusque et la secousse
si brutale, qu'il nous fallut un peu de temps pour nous remettre
d'aplomb. Avions-nous pris nos dispositions, tions-nous en tat de
comprendre? Certains croyaient y tre, parmi les fervents de la musique
et de la chorgraphie slaves.

1913 tait la sixime saison russe. M. Serge de Diaghilew,
infatigablement, s'est dvou  notre initiation, organisant des
expositions de peinture et d'art dcoratif, louant le Chtelet ou
s'associant avec les directeurs de l'Opra, pour y amener des
interprtes admirables d'admirables ouvrages. Nous connmes Moussorgski
et son immortel _Boris Godounow_, Rimsky Korsakoff avec _Ivan le
terrible_ et son ballet de _Shhrazade_, Glazounow, Borodine, enfin les
meilleurs des compositeurs d'hier et d'aujourd'hui, puisque d'Igor
Stravinsky sont _l'Oiseau de feu_, _Petrouchka_ et le _Sacre du
Printemps_: la phalange des gnies russes, moins admirs chez eux que
l'anodin Tchakowski, ou qu'Antoine Rubinstein; les novateurs et les
rvolutionnaires de la seconde moiti du XIXe sicle, grce  M. de
Diaghilew, sont devenus nos intimes amis et nos matres.

Un art plastique de la mme saveur orientale et barbare, frre de la
mlodie religieuse ou populaire, fonds o puisrent tous ensemble les
rformateurs de l'cole musicale (lyrique et symphonique); des couleurs
vives, agences avec un raffinement barbare, des formes primitives, une
simplification apparente des ressources de la dcoration thtrale; des
choeurs qui agissent comme la foule dans la rue et participent au drame;
des danseurs qui nous ont prouv la dcadence de notre corps de ballet
et l'indigence de notre fade chorgraphie: voil, et nous sommes bien
forcs de le rappeler ici aux mmoires fragiles, voil ce avec quoi,
depuis dix ans, les saisons russes ont refait l'ducation de nos sens.

Je ne sais quelle influence trangre a jamais marqu une telle
empreinte sur la production franaise. La littrature dj, avec
Tolsto, Dostoewski, Tourgueneff, commena de dtourner nos yeux des
images o ils se fixaient trop paresseusement; l'odeur de la terre, au
parfum aigre mais pur, s'est propage jusqu' nous; la vertu de
l'inspiration populaire et nationale ne pouvait qu'enrichir notre esprit
alerte et nous conseiller un examen de nous-mmes. L'avenir nous dira le
profit que nous en aurons tir, mais l'influence est dsormais
imprieuse, une obsession. Ce n'est pas  nous, les premiers inoculs,
de dire si ce vaccin aura t salutaire, ou non. Ceux qui souhaitent le
retour  un art plus simple, plus naf, plus gnral et moins
provisoire,--ce  quoi enfin visent les meilleurs d'entre nous--, les
Russes leur ont propos des formes qu'il ne faudrait pas calquer, mais 
ct desquelles il y a un vaste territoire pour notre expansion.
Cependant,  l'heure o, par le costume de nos femmes et de nos enfants,
par l'ameublement, les magasins de nouveauts eux-mmes ont rpandu le
genre russe dans les classes les plus modestes, une lassitude, un
agacement chez les premiers adeptes commence  se dceler: c'est
l'agacement des admirations intempestives, qui amne de brusques et de
nerveuses ractions. Un tel a dfendu telle chose: je ne puis donc
l'aimer. Tel est le mot d'ordre.

Le thtre des Champs-lyses ouvrait ses feuilles de location pour son
premier trimestre,  un public blas, enclin  l'ironie, dmuni de
patience et qui se plaignait dj, car il est versatile. Les programmes
affichs n'annonaient gure que trois ou quatre ouvrages indits, dont
plusieurs franco-russes ou russes franciss. Encore des ballets! Sans
les toiles de nagure, sans le matre chorgraphe Michel Fokine; et cet
infatigable Nijinski allait encore une fois personnifier le _Spectre de
la Rose_ et le ngre gris de _Shhrazade_! La patience du public tait
 bout! On avait espr enfin connatre  Paris les opras de Richard
Strauss. Les gens se groupaient d'avance pour ou contre ce trop heureux
compositeur, le plus en vue des matres modernes, et, dj, lui aussi,
suspect aux dlicats par l'excs mme de sa gloire et la facilit si
abondante de sa muse viennoise. Le thtre des Champs-lyses, trs
press de raffermir ses assises et,  une heure minemment franaise, de
prvenir le reproche d'tre cosmopolite, remit  plus tard la production
du _Rosenkavalier_ et d'_Elektra_. En effet, c'est toujours  ces vagues
de l'opinion (ceci n'a, en gnral, rien de commun avec l'art) que sont
dues les lenteurs, les hsitations  monter un ouvrage, depuis des
annes dj, connu  Bruxelles ou en province, et souvent son abandon
complet. Un directeur parisien, courageusement, tablit dans son cabinet
un programme indit, croyant pouvoir compter sur la sympathie des
connaisseurs et sur l'argent des snobs:  la dernire heure, tout
s'croule, car la mystrieuse opinion publique a fait son oeuvre.
Comme l'art de Strauss tait suspect aux fidles de la Schola, il fallut
compter sur l'aide de nos amis les Russes, pour faire accourir le public
cosmopolite.

Des musiciens scrupuleux ont critiqu l'adaptation chorgraphique de
musiques telles que le _Carnaval_ de Schumann, l'_Invitation  la Valse_
de Weber, _Thamar_, _Shhrazade_. La russite de ces audacieuses
transcriptions ne calma pas la susceptibilit des puristes. M. de
Diaghilew s'ingnia  commander des partitions originales  MM. Debussy,
Florent Schmitt et Ravel. Nous emes le charmant _Daphnis et Chlo_ et
la _Tragdie de Salom_. Autant aux _Nocturnes_ de Debussy (danse de
mademoiselle Loe Fuller, l'implacable doyenne), qu' la _Pri_ de P.
Dukas (danse de mademoiselle Trouhanowa, dcors de M. Piot), les
avant-gardes grognrent. L'ancien ballet  ensembles les laissait
indiffrents. Enfin furent annoncs _Jeux_, premire collaboration de
MM. Debussy et Nijinski. Les poitrines haletrent, les grandes batailles
allaient tre livres. _Jeux_ et le _Sacre du Printemps_ furent les
morceaux de rsistance de la saison 1913.

                                   *

                                 *   *

Nous ne croyons pas superflu de parler longuement de l'trange et
complexe petit groupe d'artistes, appel chez nous les Russes, qui,
sous l'inspiration et la conduite de Serge de Diaghilew, se sont imposs
peu  peu,  Paris d'abord, puis au monde entier. Les personnes qui
vcurent  Saint-Ptersbourg, les mondains, les diplomates, ont piti de
notre admiration pour cette poigne de crateurs et d'interprtes: Si
vous saviez ce qu'on fait l-bas, si vous tiez alls  l'Opra, si vous
connaissiez les thtres impriaux et leurs troupes, vous comprendriez
qu'on vous trompe; on vous donne, chez vous, ce dont la Russie ne
voudrait pas. De mme ignorent-ils que nos expositions franaises,
organises par de vrais connaisseurs et pleines de Degas, de Manet, de
Renoir et de Czanne, reprsentent, plus que les Salons officiels, la
force cratrice des Franais.

La nouveaut et la force de nos Russes viennent d'une collaboration 
peu prs gale et sans prcdent, de toutes les branches de l'art; c'est
une fusion presque paradoxale d'nergies associes, d'hommes qui
s'effacent l'un derrire l'autre, nul ne passant jamais devant son
voisin pour parader. M. Serge de Diaghilew pousse  un tel point sa
mfiance pour l'toile et l'artiste vedette, que nous le vmes
successivement renoncer  Pavlova,  Fokine, aujourd'hui mme, 
Nijinski. Ces artistes, aussi dsintresss qu'enthousiastes, amoureux
de la beaut, jusqu' hier vivaient comme une confrrie, un peu  la
manire du _Preraphaelite Brotherhood_ de Millais et de D. G. Rossetti;
ce furent des musiciens, des littrateurs, des peintres, des potes, des
historiens archologues ou des esthticiens mme, comme monsieur
Roerich, ou l'inventif et trop modeste Alexandre Benois,  qui nous
devons cette merveille, _Petrouchka_: Alexandre Benois est un historien
d'art et un critique de grande rputation. Il publia des albums
d'estampes en couleurs, aussi piquantes que l'histoire de Frdric le
Grand par Adolf von Menzel. Je ne puis citer tous les noms de ces
Russes, passionns pour le gnie de leur race, fervents des coutumes
anciennes de leur nation. Ils rencontrrent, pour les runir en
faisceau, un Mcne, alors adolescent plein d'exubrance; M. Serge de
Diaghilew, grce  sa position en vue dans la socit ptersbourgeoise,
mit en relation les plus extrmes du groupe avec des personnages de la
Cour; mais cette confrrie qui, depuis dix ans, s'est tant mle  nous
(certains mme se mirent  voyager plus qu'ils ne l'auraient souhait et
se retirrent), cette confrrie est demeure essentiellement russe,
fidle  son cher vieux Ptersbourg; l'hiver, elle se retrouve aux
ateliers d'o elle est partie pour la diffusion de ses ides.

J'ai fait la connaissance, il y a tantt vingt ans, de M. Serge de
Diaghilew. Je devais trs souvent le rencontrer par la suite, et n'ai
jamais cess de suivre le dveloppement de sa vive intelligence, si
sre, et  l'abri des fautes de got. S'il n'a sign aucun ouvrage,
c'est lui, le _deus ex machina_, le professeur d'nergie, la volont,
qui donne corps aux conceptions des autres. Il tire le meilleur de
chacun. Impresario fortuit et tonn, cet tre froce et redoutable
diffre d'un entrepreneur de tournes, comme Vaslaw Nijinski est autre
qu'un matre de ballet ou qu'un danseur ordinaire.

Je viens d'crire le nom du principal interprte; vous tes-vous demand
pourquoi ce petit Slave, ancien lve de l'cole Impriale, simple
danseur, clbre sans doute comme Vestris ne le fut pas, vous le sentez,
mme si vous ne l'avez vu que bondissant sur des trteaux, porter en
lui, avec l'lasticit et la grce, l'Art souverain?... Cela intrigue,
cela irrite presque, on ne sait comment le qualifier.

Nijinski se promne dans les Muses, est cultiv d'une faon singulire,
car il fut, ds son adolescence, dcouvert par des hommes-devins. Des
paroles de lui, telles qu'elles nous sont traduites, rvlent un sens de
la beaut, une grande fracheur enfantine de sensations, la disposition
aux longues rveries des paysans de chez lui. Issu d'une ancienne
famille de chorgraphes polonais, dont il reut son impeccable
technique, il grappilla des connaissances peut-tre mal coordonnes,
mais excitantes, qui se greffrent sur un temprament renferm, inquiet.

L'an dernier, j'tais encore dans ma chambre d'htel, un matin de juin 
Londres, quand on m'appela au tlphone. Diaghilew me priait de venir
immdiatement et de lui consacrer ce jour. Debussy attendait, impatient,
pour en crire la partition, qu'on lui envoyt par la poste du soir, un
libretto; ce divertissement moderne, _Jeux_, avait dj beaucoup
proccup le compositeur et le danseur. Je me rendis au restaurant o
nous devions travailler avec Diaghilew, Nijinski et Lon Bakst. Pnible
et lourde sance  laquelle j'assistai comme scribe, tchant de mettre
sur le papier les quelques lignes indicatrices de l'action. Aprs avoir
gmi, m'tre dfendu contre une besogne dont le sens m'chappait, dont
les dtails, le vague, les lenteurs de la dicte m'effrayaient aussi, je
sortis de cette sance rempli d'admiration pour la foi religieuse de mes
bizarres collaborateurs. Le travail faisait de ces diables-l des
enfants studieux et graves. Qu'allait tirer de ce canevas si primitif,
si pauvre et si ambitieux  la fois, ce Debussy qui toujours fut
exigeant pour ses pomes? Nijinski, autour de notre table de djeuner,
avait esquiss des gestes anguleux. Il semblait faire des propositions
bien vite mises de ct par ses camarades, comme irralisables,
imaginait des choses un peu puriles, des anticipations  la Wells, le
passage d'un aroplane sur la scne, des costumes de tennis pour 1920.
Je crus, ce jour-l, que Nijinski tait fou. Ils m'effrayaient, ces
maniaques, si remplis, cependant, de conviction. On rdigea; le
manuscrit fut expdi ds le soir et je n'entendis plus parler de _Jeux_
avant l'hiver. Toutefois, j'appris qu'en automne,  Venise, ce frle
libretto, approuv du musicien, dj mis en musique, n'avait cess
d'tre discut, remani, allong, puis raccourci, dans d'autres
interminables conversations. Nijinski, je le craignais, trop
enthousiaste des peintures de nos cubistes, confondues dans sa tte avec
l'art des vases grecs et des Primitifs, ne rvait  rien moins que la
suppression du ballet. Il ddaignait ce que nous appelons _ballet_, les
toiles, les nombreux coryphes, les ensembles. Il faut arrter court
ce qui a trop dur; la vie, aujourd'hui, est plus htive qu'elle ne le
fut jamais. Il ne s'agit pas d'tre d'aujourd'hui, il faut tre de
demain, et devancer l'avenir... Ces lambeaux de phrases me revinrent
ensuite  la mmoire. A Londres, elles m'avaient paru trahir une
inquitude d'autant moins lgitime, que j'avais laiss Nijinski fier
encore, et, je le croyais, satisfait de son bas-relief antique,
l'_Aprs-midi d'un Faune_, un chef-d'oeuvre d'invention.

Le tumulte, les mandres chorgraphiques, l'endiabl mouvement, les
rythmes orientaux auxquels Michel Fokine nous habitua, et qui sont pour
nous le ballet russe, il devenait trop certain que Diaghilew, Bakst et
leurs adeptes, en taient las, avant nous-mmes. Fokine, d'ici rejet,
appel par l'Amrique, c'tait le jeune fou qui allait se substituer 
son matre. Quel futurisme russe allait donc, en 1913, svir dans la
nouvelle salle des Champs-lyses?

Nous le savons maintenant.

Notre dception de la premire heure fut cruelle, mais la dsillusion et
la peine ressenties  la rptition gnrale de _Jeux_, nous allions
bientt nous les expliquer et nous regrettmes, aprs le _Sacre du
Printemps_, de n'avoir, en _Jeux_, prvu l'une de ces bauches rates,
o les crateurs de demain se cherchent, s'entranent. A la rptition
gnrale, l'effet fut nul. La scne parut vide; le fameux danseur
semblait s'oublier lui-mme, et Nijinski paraissait dans l'action comme
un sculpteur contemplant des figures qu'il tcherait en vain d'animer.
La charmante Karsavina n'avait aucune occasion d'arrondir ses grces; sa
belle partenaire, mademoiselle Schollar, s'tait enlaidie, et trois
grles acolytes, assez falots, manquaient  remplir le vaste cadre, un
paysage cru, d'un vert pnible, la dernire venue des maquettes de M.
Bakst.--Stupeur des amis! On faillit ne point donner la reprsentation.
Le musicien, le directeur taient atterrs. Mais M. Serge de Diaghilew
se lve et dclare que _la fontaine_ (sans doute une des dispositions
linaires des trois danseurs?) est un chef-d'oeuvre de la plastique et
que nous n'y avons rien compris. Devant pareille assurance, on est
branl.

Nous pensons, comme M. Henri Ghon, qu'aujourd'hui l'erreur de _Jeux_ ne
tient pas tant au style volontaire des attitudes et des bonds, qu' leur
inadaptation au modernisme, non seulement de la musique, mais du cadre
aussi et du sujet; les Jeux semblent tre tracs sur une pure; ils se
coupent  angles vifs; l'abstraction, plus que le sentiment, les mne;
Nijinski les applique encore  une matire neutre; ici le chorgraphe
nous donne, avant son art, les prconceptions de son art; ce qui
l'intresse le moins, c'est le sujet, l justement o rsidait la force
potique de l'art de Michel Fokine. Mais qu'il rencontre un thme dont
il puisse pouser la grandeur et qui s'accorde  ses recherches, et il
conoit le _Sacre du Printemps_. Considrons _Jeux_ comme des exercices
et montrons-leur quelque indulgence en songeant  ce qu'ils nous ont
prpar.

Les musiciens ne comprirent pas que Claude Debussy et tolr cette
interprtation de sa musique. Les gens du monde, les abonns, trouvrent
cela assez joli ou mme frais, selon leur entourage, ou hideux et
impertinent. Le fameux tolle de la prude presse parisienne,  propos
de l'_Aprs-midi d'un Faune_, les prtendues indcences que des coureurs
de music-halls et de revues de fin d'anne dcouvrirent et signalrent
dans cette admirable scne antique, on en voulait,  tout prix,
l'quivalent, sinon l'aggravation, dans _Jeux_.

                                   *

                                 *   *

Il faut se placer d'une faon nouvelle en face d'un art neuf, qui veut
s'lever, se purifier, peut-tre aller trop loin dans le symbole. Je ne
sais encore si l'on n'abuse pas de la stylisation, si l'on peut
schmatiser chorgraphiquement la Jeunesse, l'Effervescence, l'moi du
Plaisir juvnile, la Terreur panique cause par les forces de la nature.
Si Diaghilew tait le prophte de l'avant-garde, nous comptions sur lui
pour nous dcouvrir le bel Avenir. Or, tout  coup, nous nous sommes mis
 douter de lui et avons ri de sa foi en Nijinski, _auteur_; cependant
l'on pourrait tablir des rapprochements entre l'esthtique de cet
_auteur_ et les danses habituelles de l'Opra...

Chacune de celles-ci tait un signe convenu, un symbole o Stphane
Mallarm se plaisait. Pour Nijinski, l'expression schmatique de l'tat
d'me se substitue aux turbulences acadmiques et conventionnelles; de
mme, pour le no-impressionniste Henri Matisse, une gomtrie des
taches tient lieu de l'quilibre secret des valeurs et des rapports de
tons.

Encore une fois, dans l'art moderne, il y a un dsir presque universel
de retour aux formes simplifies des primitifs, mme des Barbares.--Si
je voulais dcrire _Jeux_ ou le _Sacre du Printemps_, ce serait comme de
la statuaire.

Ce qu'un sculpteur comme Maillol ralise avec l'argile, Nijinski l'a
peut-tre entrevu, peut-tre accompli dans le vif.

Selon M. Henri Bergson, l'une des plus frquentes causes du rire, c'est
le cas o un de nos semblables, devant nous, rompant l'harmonie du
corps, par accident, par infirmit, prend l'aspect d'un automate, semble
perdre contrle sur lui-mme. _Jeux_ et encore davantage le _Sacre_,
dclenchrent un rire irrpressible chez les spectateurs, ou les
blessrent comme une offense, comme la peinture des cubistes...

Sur l'affiche, il nous est donn trois noms d'auteurs pour le _Sacre du
Printemps_: Roerich, Nijinski et le gnial musicien, Igor Stravinsky. M.
Henri Ghon se demande: Qui a fait cela?

Cette question prliminaire, que nous ne pouvons pas luder, pourtant
n'a de sens que pour les Occidentaux que nous sommes. Chez nous tout est
individuel... Il n'en est pas de mme chez les Russes. S'il leur est
impossible de communiquer avec nous, lorsqu'ils sont entre eux, ils ont
une extraordinaire facult de mler leurs mes, de sentir, de penser la
mme chose  plusieurs (cette fusion des mes n'est-elle pas en partie
le sujet des romans de Dostoevsky?). Leur race est trop jeune encore
pour que se soient construites en chaque tre ces mille petites
diffrences, ces lgres mais infranchissables dfenses, qui abritent le
seuil d'un esprit cultiv. L'originalit n'est pas, en eux, cette
balance fragile de sentiments htrognes qu'elle est en nous... C'est
pourquoi elle peut s'engager et se perdre un instant dans les autres.

La source mme de nos opinions, notre conception esthtique sont
modifies par le _Sacre du Printemps_, ouvrage le plus russi, invention
la plus mene au but que nous ayons eu  applaudir, depuis...
Wagner?...

Igor Stravinsky avait dj crit l'_Oiseau de Feu_, bijou oriental, et
_Petrouchka_, drame de baraque, parade de pantins, qui, aprs nous avoir
divertis, nous a touchs par son pathtique. _Petrouchka_ tait,
nanmoins, encore un tableau de la Russie et d'une poque trs dfinie;
Alexandre Benois avait peint, en illustrateur, les toiles de fond, et
dessin, en caricaturiste, une foule populaire du Ptersbourg de 1830.
La symphonie savante, transcription musicale des bruits forains,
atmosphrique, lgre, polyphone, discordante jusqu' nous faire
tressauter, demeurait nanmoins amusante et familire, avec ses valses
d'orgue de barbarie et ses cornets  piston.

Mais Igor Stravinsky, nous le savions depuis quelque temps, subissait
une crise; son esprit enclin au mysticisme tait attir vers des rgions
plus hautes.

L'cueil, pour un compositeur, est toujours dans le choix d'un pome; si
le musicien souhaite s'carter des voies frayes et s'il n'est lui-mme
pote autant que musicien, il cherchera en vain le collaborateur de ses
rves. Je me souviens des descriptions que me donna jadis, de sa
conception dramatique, mon cher Claude Debussy: pas d'individus; des
nuages sur la mer, des foules dans la nuit, des phnomnes
mtorologiques! Peut-tre ces visions qu'il dpeignit, par de si beaux
sons, dans sa srie de _Nocturnes_? J'imagine que Stravinsky se posa les
mmes problmes et que ses objections furent identiques; tout libretto
mettant aux prises des caractres humains, des _individus_, est
antimusical et restreint le compositeur.

Dans des causeries avec Nijinski, les deux artistes en vinrent  se
prononcer pour une sorte de fresque anime des ges mythiques de la
Russie. Roerich, rudit archologue et peintre, proposa diffrentes
lgendes russes primitives, paennes, entourant le culte originel du
Soleil et de la Terre. Stravinsky travailla sur ce libretto, puis, de
mme que Nijinski pour la danse, le trouva trop prcis encore pour sa
musique. Ces ides  la russe, d'esprits capables de nourrir en eux de
longs desseins, revtirent tour  tour des formes dont aucun des trois
collaborateurs ne songeait mme  dlimiter sa contribution personnelle.
Le _Sacre_ est une oeuvre de foi commune, profonde et ingnue, d'un art
hiratique et primitivement humain, dans un vague panthisme, spcial
 ces rveurs motifs, qui n'ont en somme avec nous que des rapports
trs superficiels, et ne nous rejoignent presque jamais par le fond de
leur pense; effrayant peuple dont on peut tout attendre.

Le symbole a, pour ces hommes qui nous tonnent et nous inquitent, la
force de la ralit. S'ils ralisent leurs concepts, d'une telle
matrise--et d'une technique sre, ainsi qu'ils viennent de le
faire,--faudrait-il dire qu'ils donnent une forme, proposent un exemple
(peut-tre inutile, mais l'avenir nous le dira) aux artistes de notre
vieille Europe, troubls de venir, si tard, faire entendre une voix
d'avant la mue? Rien, chez un Russe, n'est impossible; rien n'est
paradoxal, ni choquant pour sa raison, s'il croit voir de la Beaut dans
quelque chose. Il rve, il s'exalte, il possde une patience, presque
infinie, d'Oriental.

Nijinski s'tait mpris comme collaborateur de Claude Debussy; nous
fmes svres, premptoires, et le voici qui retrouve sa vrit, en
compagnie de ses compatriotes, ces Slaves que spare de nous une cloison
tanche. La France n'a pas failli pourtant  influer, au moins, sur la
partie plastique de l'ouvrage dont nous nous occupons, car la France
fascine par le prestige de ses peintres le monde entier. Sans Gauguin et
l'cole de Pont-Aven, le _Sacre_ et t autre, quant  la plastique.

Ds le lever du rideau, le dcor, peint par Roerich, nous a situs dans
une atmosphre czannesque. Des verts tendres, mais crus, de lourdes
taches roses, une simplification austre des lignes et des tons. Des
jeunes filles parurent, le masque barbouill de rouge, comme des
sidonies de village; ce n'taient pas des danseuses, mais bien des
figures, telles que Gauguin les schmatisait, en ses toiles
bretonnes.--Bretagne? Tahiti? O tions-nous? Mais quelle qualit de
coloris, quelle joie pour nos yeux, ou quelle douleur, selon nos
habitudes et nos gots!

Ces exercices gymnastiques plutt que chorgraphiques, ne font qu'un
avec la symphonie, il faudrait dire, plutt, avec les rythmes de
l'orchestre. Sont-ce les eaux qui montent, le Dluge, l'arche de No,
gens et animaux enferms dedans? Ce que nous entendions, nous ne
l'avions jamais ou auparavant; ou bien peut-tre dans la fort pendant
une tempte, ou sur mer  bord d'un navire luttant contre l'orage; et
parfois aussi, nous nous croirions dans une cour de ferme, quand, par
une matine chaude de juin, les coqs, les canards, les vaches, les
oiseaux dans les arbres, tous rjouis du soleil, confondent leurs voix
avec le bruit mtallique des seaux d'eau, le tam-tam rgulier de la
batteuse, les meubles remus dans la cuisine, les appels des garons
d'table, et le hennissement des chevaux de labour. Persiennes closes
contre l'ardeur du jour, j'ai souvent tch d'analyser, au rveil d'une
sieste, cet indescriptible frmissement animal et mcanique. C'est cela,
dont Igor Stravinski parfois nous donna la sensation, mais musicale et
mlodique, ultra-polyphonique, et si claire, si ordonne, que le premier
acte du _Sacre_ est une sorte d'ensemble qui se tient, comme une fugue
de Bach, et qui serait faite des plus improbables dissonances. Le
crescendo, vers la fin, dans un haltement de bcherons qui s'acharnent
aprs un htre; ce rythme, comme d'une drague dont la chane serait
prise dans le fond de la mer, pourrait se prolonger indfiniment; les
premires notes, ce sont celles que nous avons entendues en nous
rveillant; les dernires se perdent, lorsque nous nous rendormons; ce
bruit est celui du vent ou de l'ocan, il s'assoupit, mais ne cesse pas.

Que dire de l'entre des vieillards-ours, puis de la danse sacrale de
l'lue? Aprs un prlude qui nous ramne encore en pleine campagne
crpitante d'insectes, le second acte, beaucoup plus dconcertant pour
l'oreille que n'tait le premier, me parut simplement terrifiant. Que
des spectateurs, mme non prvenus, aient ri, au lieu d'tre saisis
d'une sorte d'angoisse, demeure inexplicable. L'on pouvait,  la fin,
tre furieux; on pouvait se colleter de loge  loge et s'insulter comme
on le fit, mais ces plaisanteries, ces mots de collgiens, pendant que
se clbraient sur la scne les rites funbres de la Demoiselle lue? M.
Henri Bergson dirait: que nous rions, en face d'un automate passant du
repos  une sorte de dlire rgl et mcanique.

Ne croyez pas que derrire le rideau, les auteurs, anxieux de recueillir
des applaudissements, se soient sentis pris de faiblesse. Au contraire.
Cette oeuvre grave, mrie, surgie d'une association fraternelle, il
semble que les librettistes, le musicien et le chorgraphe, le peintre
aussi (mais, se demandait-on, qui avait bross les dcors?), que tous
ces membres d'une troite confrrie, aient obi au gnie de leur race,
s'oubliant eux-mmes, ainsi que leurs futurs publics. Le _Sacre du
Printemps_ reste anonyme comme une glise gothique; la signature des
auteurs veut s'effacer. Cet ouvrage si original et plein de rvolte est
une inconsciente protestation contre le particularisme dont nous sommes
desschs.

L'orgueil d'Igor Stravinsky est bien connu; il dborde sa conversation.
De tous les musiciens, il est le plus imit, si original, si nouveau,
que Debussy lui-mme semble hant de ses harmonies. Les succs de
Nijinski, comme danseur, l'ont pu rendre vain aussi. Mais ces deux
artistes eurent, pendant le cours des reprsentations orageuses du
_Sacre_, une tenue trop rare chez les auteurs siffls. Le prsent
n'existait plus pour eux, si ce n'est qu'ils se rendirent  l'vidence:
ils n'taient pas compris. Mais ils pouvaient attendre!

Je me repentis presque de leur avoir dit mon enthousiasme, sans qu'ils
m'aient accord le loisir de leur en donner les raisons. Le premier
soir, aprs un souper offert aux protagonistes de l'ouvrage, quelqu'un
qui les accompagna jusqu'au matin m'a racont la potique et silencieuse
promenade que firent ces artistes au Bois de Boulogne. Ils voulaient
attendre l'aurore, ainsi qu'ils ont coutume de le faire aux Iles 
Saint-Ptersbourg, suprme dlice de ces rveurs veills, pour qui la
lumire d'une aube printanire prend une loquence mystique.

Ils auraient t reconnaissants  qui et interdit la seconde
reprsentation du _Sacre_. Paris avait t choisi comme la capitale de
l'intelligence et le nouveau thtre des Champs-lyses comme le lieu
entre tous o ils rencontreraient le moins de parti pris, de mauvaise
volont,  recevoir un message dont ils garantissaient, au moins, la
candide sincrit; mais Paris-Babel, en cette occasion, n'eut pas
d'oreilles pour la langue russe.

J'achevais d'crire ces lignes, au fond de la campagne, quand, avec
beaucoup de mlancolie, je dus suivre les dernires phases, les sursauts
suprmes de la direction du nouveau thtre. L'effort passionnant qui,
depuis dix ans, grce  son directeur, rnova la mise en scne, je
pourrais dire, l'art  la scne, le voil ananti, comme si le
martlement des pieds lourds, les trpidations des danses rgles par
Vaslav Nijinski avaient fait crouler les trteaux. Le thtre de
l'avenue Montaigne est rduit  fermer ses portes, aprs avoir prsent
un chef-d'oeuvre conu pour son cadre, et qui demeurera le principal
honneur de sa courte existence. Le public fit comprendre que de si
hautes ambitions n'taient point ncessaires pour le conqurir, car il
tait incapable de patience et de cette petite dose de respectueuse
sympathie pour de nobles artistes, quand il ne le comprenait pas tout de
suite.

Au mme instant, M. Jacques Rivire consacrait, dans la _Nouvelle Revue
franaise_, un article merveilleux d'intelligence  l'tude du _Sacre_.
M. Pierre Lalo, lui-mme, n'avait-il pas tenu  crire, longtemps aprs
son premier feuilleton du _Temps_, une seconde critique dans laquelle il
reconnaissait l'exagration de sa svrit, motive de prime abord par
l'hyperbole des louanges agressives?

L't et l'automne nous sparent de la dernire saison du thtre
nouveau. Le _Sacre_ s'est tranquillement install  ct des quelques
oeuvres modernes dont les musiciens s'alimentent. Si cet art est devenu
une de nos plus chres convictions, il n'a pas encore conquis le public;
attendons! Quelqu'un bientt lancera des trapzistes dans le plafond de
Maurice Denis... Mais quoi! le Music-Hall, c'est l'avenir!




LA MUSIQUE


(Paru dans _L'Ermitage_.)

Si quelques-uns se plaignent qu'en peinture les modes changent trop
souvent, depuis le milieu du sicle dernier, que dira-t-on de la
musique? Cet art est, pour nous, relativement jeune; nous n'avons
accord notre attention qu' ses formules modernes et c'est  peine si,
avant de rcents essais, dont la Schola Cantorum peut tre fire, nous
connaissions les ouvrages antrieurs  ceux de Bach. Nous vivons, en
France, dans la musique moderne et mme la plus limite, confessons-le,
une bonne fois, et sans honte. Les matres classiques, nous les
vnrons, oui, si, le soir, las des plus rcentes publications amasses
sur le piano, nous sommes dcids  agiter nos doigts; c'est  Beethoven
ou  Mozart que nous demanderons un instant de distraction; mais c'est
une pure gymnastique, un travail hyginique auquel certain esprit se
plat par discipline. Il y aura toujours de braves gens, officiers
d'artillerie ou ingnieurs, qui, imperturbables, joueront sans agacement
et sans rpit, les chefs-d'oeuvre classiques. Certaines dames croiront
qu'elles ont gard, jusqu' la fin de leur vie, la mme fracheur
d'impressions, qu'on surprend chaque dimanche s'exalter  tel adagio
d'une symphonie,  tel air favori; et les abonns du Conservatoire, dont
je suivis, de huit  trente ans passs, les concerts avares de
surprises, continuent peut-tre, eux ou leurs enfants, de se pmer
discrtement aux mmes rentres de flte, attendues et accueillies
d'enthousiasme; chacun n'a pas cette persistance. Et nous voyons des
musiciens honnir la musique, avouer mme une indiffrence absolue pour
ce qui n'est pas leur ouvrage.

On peut dtourner les yeux d'un tableau, mais la musique vous poursuit;
on se prend  la fuir, tout en l'aimant au fond de soi; elle a ses
ractions sur les nerveux et les sensibles, comme l'tat de
l'atmosphre. C'est ainsi, du moins, que je la sens; il me reste bien,
en tout cas, l'inpuisable et divin Bach,  qui Gide a pu me reprocher
de consacrer plus d'heures que je n'en emploie  cultiver un Mozart
intgral, que je garde pour la cinquantaine. Dieu soit lou, puisque
j'ai encore quelques annes de rpit!

Pourtant, je sens que c'est Mozart qu'il faudrait aimer davantage.
Debussy et Ravel, bien revenus du pachyderme Beethoven, gardent ce
qu'il leur reste de dvotion, ces ngateurs, pour le matre de
Salzbourg. Mais cela ne fait pas qu'il ne nous faille, sans cesse, de la
chair frache; nous sommes des ogres affams de nourritures musicales.
Que nous prpare-t-on?

Debussy est dj trop connu! Et si l'on parle de ses deux dernires
pices pour le piano, toutes nouvelles encore: _L'Isle Joyeuse_ et
_Masques_, c'est pour en regretter les redites ou l'arome un peu vent.
Ces deux petites merveilles de rythme et d'harmonies prcieuses nous
avaient conquis, alors que Ricardo Vins, correct et scrupuleux, de ses
fortes mains d'accoucheur, en prcisait la lumire et les ombres. Son
intelligence et sa culture le servent pour l'interprtation de ces
quelques pages, si riches ou si dnues, selon celui qui les dissque.
Je sais bien qu'il y a deux motifs--dans _l'Isle Joyeuse_--auxquels on
reproche comme de garder un arrire-got de Godard; les dlicats
s'offusquent de ce qu'elles n'ont pas la belle assise un peu classique,
de _Prlude_, _Sarabande_ et _Toccata_, ni les parfums d'Orient, ni
l'occidentale fracheur printanire d'Estampes: _Pagodes_, _Grenade_
et _Jardins sous la pluie_--mais leur disposition, classique, quoique
trs voile, et le dveloppement romantique de la proraison, dans
l'une,--du milieu, dans l'autre,--font du piano, tantt un orchestre
militaire clatant de cuivres, tantt une bande de tziganes, ou encore
le tambourin ml  la guitare des soires espagnoles.

Il y a deux ans, les revues taient remplies du nom de Debussy, on ne
consentait pas  lui reconnatre un anctre. Debussy tait le produit
d'une autre plante,--un arolithe. C'est  peine si l'on admettait que
les Russes (pas mme Moussorgski) lui eussent appris quelque chose.
Aujourd'hui, non contents de dpiauter son quatuor et d'y reconnatre
_Siegfried_, _Boris_, les _Enfantines_, ils y voient la muse du
macrocphale auteur de _Jocelyn_!...

Le fluet, tnu, fureteur Ravel tait, la saison dernire, un reflet
amoindri de Debussy; maintenant: Qui a dit cela? Aucun rapport entre
ces deux matres, Ravel a dpass Claude Achille; il est si franais!

La ravissante Pavane pour une Infante dfunte, de Ravel, est en effet,
dans son archasme rajeuni, bien de chez nous; mais Oiseaux tristes!
N'est-ce pas une dernire forme de l'impressionnisme des sons? Car cet
impressionnisme musical observe encore des rgles, des limites
rigoureuses, grce  ce fort mtier dont, plus aviss que les peintres,
les musiciens se flattent tous d'approfondir l'tude. Je voudrais, une
autre fois, analyser d'assez prs les licences, les fautes contre la
rgle de l'cole, les feintes grimaces de drision qu'a faites Debussy,
sans que dans aucune de ses pages les plus ariennes, et qui semblent
crites par un Francis Poictevin ressuscit, la ligne ne soit trace
d'une main volontaire, qui la cache, puis la fait reparatre, comme le
rayon intermittent d'un phare.

Que sont l'impressionnisme et le modernisme savants, en regard des
touchants mais par trop frustes ttonnements d'un Alfred Bruneau, le
dernier disciple naturiste d'Hector Berlioz?

Ce naturisme mystique rejoint presque le vrisme de Gustave
Charpentier. Louise, si russie, sorte de nouvelle _Carmen_, scnique,
vivante, prouve l'inanit des thories pdantes, puisque,  sa faon,
elle est un chef-d'oeuvre, en dpit de sa marqueterie disparate:
survivances du wagnrisme le plus extrieur et dernier cho du
Chat-Noir; sorte d'imagerie que Rochegrosse, ou tel pensionnaire de la
Villa-Mdicis, aurait pu rver... Avec son humanit conventionnelle,
elle demeure originale, puissante mme. Un auteur pourra garder sa
personnalit intacte, toute pleine que son oeuvre soit, d'ailleurs, de
rminiscences qu'il serait puril de trop marquer au passage. La musique
moderne n'est-elle pas faite d'emprunts et de souvenirs? L'tude du
grand Franz Liszt nous renseigne quant  cela, qui semble avoir trouv
maints diamants bruts, que, gnreux, il prsenta taills, mais non
encore sertis,  Richard Wagner et  tant de ses contemporains.

L'excution par Chevillard de la _Faust symphonie_, surtout de sa
dernire partie, prouva le peu de scrupules d'un plagiaire de gnie.
Wagner est trs au-dessus de Liszt, mais celui-ci, qui lui a tant prt,
demeure, quoiqu'en disent MM. Adolphe Jullien et Edmond Schur, un
prodigieux inventeur.

Je suis parfois tent d'aller chez un chanteur qui, du moins, soucieux
des effets de sa voix, me ferait connatre des opras ou des mlodies
qu'on rougirait, dans les bonnes maisons, de mme mentionner. Les snobs
portent, ces jours-ci, Mozart sur le pavois. Quand sera-ce le tour de
Rossini? Beethoven et Wagner plissent. Berlioz! on en rit. Bientt on
dcouvrira Gounod, qu'il serait temps de ne plus confondre avec Ambroise
Thomas, car il est le pre de Saint-Sans, qu'il faut toujours citer le
premier, de Gabriel Faur (en baisse dans l'opinion, lui, mais
patience!) de Massenet... de Debussy, de Ravel...

Nous ne chercherons plus la vrit; contentons-nous de l'motion, nous
ft-elle communique par un orgue de Barbarie, ou par les danses
anglaises des music-halls, chers endroits d'o le Grand Art est banni,
heureusement!

L'imitation importe peu. Tous les grands matres ont t des pillards.
Seulement, il faudrait avouer et ne pas se donner pour un Cvenol, quand
on se gave de choucroute  Bayreuth.

Le _cas_ d'Indy! C'est cette sorte de hantise qu'exerce un Wagner sur un
Vincent d'Indy, au point de lui dicter des pomes dont les situations
mmes l'crasent. Le cas de cet excellent musicien, d'ailleurs presque
unique, est dsolant pour ses admirateurs.

On me reproche souvent de trop m'arrter aux questions de technique. Je
suis loin de penser qu'elle se suffise  elle-mme, et toute l'adresse,
la science de l'orchestre, qui scintillent  la premire lecture d'un
ouvrage de Saint-Sans, ne me feront pas retourner  une reprsentation
d'_Hlne_, aprs que j'aurai joui, une fois, de l'adresse du
compositeur. Pas plus son orchestre, tour  tour fluide, simple ou dense
et si bien divis, ne me retient, que le meilleur entre les pomes de
Richard Strauss, ce Meyerbeer de la symphonie. Il nous occupe plus
longtemps avec son orchestre, mais la banalit, pour ne pas dire plus,
de son inspiration nous dcourage. Une apparente supriorit lui vient
de la complication follement amusante de ses parties instrumentales et
d'une fausse obscurit. Je viens d'entendre  Londres la _Symphonie
Domestica_, o les querelles, comme les tendresses d'un mnage, le bain
de l'enfant, les projets d'avenir pour celui-ci, doivent tre saisis au
passage,--trois quarts d'heure d'_intentions_, sans rpit,--avec
quelques beauts dans un dsert.

Parlerai-je de M. Albric Magnard? car ses partitions non joues sont le
plus neuf attrait pour les musicographes. Je le connais assez pour tre
sr que rien de banal ne tombera jamais de sa plume conome. Une
symphonie nous apprit, nagure, les belles forces dont il dispose. Mais
les circonstances m'ont jusqu'ici priv de lire son drame lyrique et ses
autres publications. J'attendrai donc. Mais dj l'on entoure M. Magnard
d'un mystre de lgende. Je suis trs curieux de voir comment il a
clbr musicalement la Justice. Les ides chres  notre poque auront
sans doute rencontr en Magnard un chantre dont je sais l'austre
accent, le sens populaire et les hautes aspirations sociales...

La Rpublique et la Dmocratie ne sauraient manquer de produire un
musicien, pour sanctifier leur idalisme, jusqu' ce jour si
mdiocrement formul dans la littrature et les arts plastiques.

Mais on nous assure que le prochain gnie musical ne natra, ni en
France, ni en Allemagne, ni en Italie. Il parat que c'est le tour de
la race anglo-saxonne. Je ne vois pas en sir Edward Elgar, ce phnix
attendu. Paris va connatre, dit-on, son Songe de Grontius. Mais il
est peu vraisemblable que l'ennui morne qui se dgage de toutes ses
oeuvres, ne fasse fuir nos compatriotes. Je ne suis pas encore fatigu,
quoiqu'on en rie, de la pompe crasante de Johanns Brahms. Il me parat
quelquefois encore presque agrable. Mais Elgar!... Un Brahms pour la
place publique et qui n'a rien du caractre si particulier au rythme
anglais. Il pourrait aussi bien tre allemand. Mais je vous prie de
retenir un nom, Percy Grainger, celui d'un tout jeune homme n en
Australie. Vous ne connatrez pas sa musique avant peut-tre de longues
annes, car il n'a pas vingt ans encore et ne compte rien faire excuter
avant la trentaine[13]. Il lui faut d'ici l, dresser des excutants,
choeurs et orchestre, capables de l'interprter et des chefs d'orchestre
exceptionnels pour conduire l'arme de ses excutants, dans des morceaux
d'une si folle complication de mouvements simultans et contraires,
qu'il tente, pour remplacer les bras du chef, de faire tablir par
quelque Edison, un conducteur automatique, capable de mener  l'assaut
des bandes tonitruantes. Pour Percy Grainger, toutes les musiques de
tous les pays, ont le mme intrt. Sa tte est pleine de ce qu'il a
entendu au Japon, en Chine, dans les diffrentes parties de l'Orient et
de l'Occident. Il sait Bach par coeur, mprise l'entire production du
sicle pass, tolre  peine Wagner et quand je lui apportai _Pellas et
Mlisande_: Voil, s'cria-t-il, enfin, qui contient les graines de
toutes les essences d'arbres que je veux cultiver intensivement dans mon
norme fort.

  [13] Grainger a dpass la trentaine, mais ses triomphes comme
    pianiste... et la guerre, qui l'a exil en Amrique, ont
    interrompu une oeuvre trop brve jusqu'ici.

On me mnagea, certain jour, un trange rgal. Enferm entre deux
portes, sans qu'il en st rien, il me fut donn de l'entendre jouer,
hurler, siffler deux choses: Danses anglaises (orchestre); Sur la
Montagne (orchestre et choeurs). Jamais je n'oublierai ces minutes...
et depuis lors j'ai lu les partitions aux innombrables parties et je
vous puis assurer que je n'ai pas t le jouet d'une illusion. Ce sont
l deux pices inoues, d'une forme aussi dcide que celle de Bach,
d'un rythme britannique qu'on ne saurait confondre avec rien d'autre,
d'une conception thmatique inconnue jusqu'ici, potique, populaire,
grossire, violente ou ingnument touchante.

L't dernier, je retrouvai Percy, dans l'atelier de Sargent,  Londres,
o il consentit  _blesser_ un piano, devant quelques admirateurs
convis  cette lutte: quelques musiciens de Chelsea vous diraient que
je n'exagre pas. Ce qui vous donnerait la meilleure ide de l'allure
gnrale de ses morceaux, ce serait le milieu du prlude de _Tristan_,
quand les gammes ascendantes jaillissent l'une aprs l'autre, comme dans
une poursuite, ou comme les vagues, qui semblent dans leur course,
toutes, vouloir arriver la premire sur la plage, quitte  s'craser en
route. Cyril Scott et Percy Grainger ne veulent pas de trous ni
d'arrts dans le jet de leur musique, c'est plus que la mlodie infinie,
c'est, disent-ils, le flow. La danse de Grainger est thmatiquement
simple et d'allure populaire, mais le travail harmonique et le
contrepoint en sont stupfiants, par le retour et la superposition en
forme de canon, de deux figures sur quoi elles sont bties et qui se
magnifient, vont se multipliant, brises et ressoudes de mille faons.
Il est impossible d'couter cela immobile. On se prend  frapper du pied
et  s'agiter; l'auteur chante et parfois siffle pour dtacher le thme
des broussailles qui l'enserrent. Je sais pourtant des mlodies du mme
Grainger, simples et majestueuses, comme du Handel.

Le piquant et la saveur acide de certaine musique des burlesques
anglais, se retrouvent dans d'autres pages violentes, de mouvement
persistant et progressif, qui s'lvent jusqu'au plus haut pathtique.
Dans tel choeur, la donne est la suivante: des hommes de diffrents
ges et de tailles diverses, des enfants, marchent  diffrents plans
d'une scne; chaque partie est crite dans un temps oppos, qui
correspond  la grandeur du pas que marque chaque groupe. Chaque motif,
car ce n'est plus,  proprement parler, une mlodie, se distingue, dans
la trame enchevtre de cette partition surcharge. Attendez,
attendez!... Percy Grainger a une tte de jeune archange, aux cheveux
d'or, blanc et rose, avec des yeux gris... d'un qui sait ce qu'il veut!

La difficult du mtier, sans quoi l'oeuvre est inexistante, les rgles
qui n'en sont pas encore oublies, protgent la musique contre les
attentats aveuglment rvolutionnaires; les plus anarchistes par leurs
tendances, vont d'abord tudier la mathmatique, aux coles, et ils
composent pour un public sensiblement plus instruit que ne le sont les
visiteurs d'un Salon. Presque tout le monde a quelques notions de ce
dont un morceau de piano, d'orchestre mme, est fait. Enfin, si
puisante que dut tre notre proccupation des rminiscences, le public
passe outre, si l'oeuvre est magistrale. Regrettons la trop grande
rticence d'un Debussy ou d'un Ravel, dont je sens que l'idal de
perfection dans l'trange et le rare, les menacerait des mmes dangers
que les derniers mallarmisants; mais  ct d'eux, il y a des
tempraments moins resserrs, et l'abondance, la facilit mme et
l'agrment, qui sont si rprouvs parmi les gots du jour, quelques-uns
en feront un usage imprvisible dans un art ncessairement formel o la
force et la science  la fin prvalent.

La rputation d'un compositeur sans mtier n'est pas de longue dure.
Parfois on nous en signale un, et n'y a-t-il pas eu jadis un Gabriel
Fabre?... Mais sa gloire reste terne, alors que s'il s'tait exprim en
couleurs sur la toile, je ne sais s'il ne serait pas un gnie... pour
Charles Morice...




AUTOUR DE PARSIFAL


_Nouvelle Revue franaise._

1913.

L'autre jour, comme j'voquais mes souvenirs du premier _Parsifal_
appelant du haut de la colline de Bayreuth, avec ses trompettes et ses
cloches, les plerins du monde entier, je sais que j'ai surpris bien des
jeunes lecteurs. Entre l'apparition du chef-d'oeuvre et ce 1914 qui
devait le sculariser, tant d'vnements se passrent, la littrature,
l'art, la musique aussi ont volu de faon si curieuse, que les hommes
de ma gnration pouvaient se demander si, eux-mmes, retrouveraient 
Paris leurs impressions de jadis.

Comment, par quelles mystrieuses voies, se fait le dfinitif classement
des chefs-d'oeuvre? C'est au bout d'un demi-sicle, au moins, qu'un
ouvrage prend la place o il demeurera dans l'avenir. Les bibliothques
sont pleines de chefs-d'oeuvre reconnus; il en est que peu de mains vont
prendre sur les rayons; certains, au contraire, auxquels on retournera
toujours, portent en eux-mmes une vertu qui les rend indispensables 
l'humanit.

Nous ne savons encore si _Parsifal_ aura, au regard de l'avenir,
l'importance de _Tristan_ ou de la Ttralogie. _Parsifal_ est encore
discut, il a une double personnalit: l'une pour nous autres, qui
assistmes  sa naissance, en Allemagne; une autre pour les nouveaux
venus qui le reoivent  Paris, dans sa tenue de voyageur. Ce n'est pas
sans trouble que, le 3 janvier, nous pntrions dans la salle de
l'Opra, aprs une journe de courses et de visites, bien peu semblable
 ces aprs-midi de Bayreuth, o un horaire de ville d'eau, le grand
air, la promenade, l'exaltation spciale  ces ftes solennelles,
faisaient de nous des tres  part, affinaient notre sensibilit.

L'autre soir, pendant le premier quart d'heure, mal install, distrait
par mes voisins, je crus que je n'y tiendrais pas, je faillis sortir;
seul, je l'eusse fait, mais accompagnant des nophytes, je patientai et
tins bon. D'ailleurs cette gne fut de courte dure. Bientt, la salle
disparut dans la tnbre; je fermai les yeux; je fus ressaisi; mes nerfs
se tendirent. Je vous fais grce du reste:  la fin de l'acte (_qui me
parut court_), l'motion me rendait presque aphasique.

Un jeune homme, dans la loge, me dit:

--Est-ce que vous connaissez bien le pome, monsieur? Qu'est-ce que tout
cela? Peut-tre vaut-il mieux ne pas le savoir? La pice, chez Wagner,
est toujours idiote, mais la musique rachte tout.

--Rachat! interrompit une femme savante, c'est bien le mot de la
circonstance; c'est le Drame du Rachat et de la Rdemption. Excusez-moi,
car Rdemption rappelle tristement Gounod.

--Pas pour moi, reprit le jeune homme,--compositeur, m'assura-t-on, du
plus grand avenir--je n'ai jamais lu une note de Gounod.

L'entr'acte tait long: plus d'une heure pour dner au restaurant, dans
le foyer, ou chez des amis du voisinage. Il faisait froid, je ne sus
point prendre mon parti, vitai tous ces repas par petites tables: la
fte, le rveillon? J'abordai des musiciens, j'tais dcid  faire
parler des musiciens d'aujourd'hui, j'esprais presque qu'ils feraient:
Peuh! peuh!

Quand on les interroge sur un ouvrage de musique, avez-vous remarqu
qu'ils commencent toujours par donner leur avis sur l'interprtation,
que c'est ainsi qu'ils vous ttent? On se montrait gnralement
satisfait de l'orchestre, ravi par la voix des filles-fleurs; quant aux
chanteurs, on se livre,  propos d'eux,  ces discussions,  ces
comparaisons oiseuses qui,  Bayreuth, me chassaient du buffet, en
compagnie d'douard Dujardin. Nous montions, avec une provision de pain
et de saucisses, vers la buvette, plus haut que le thtre, carte et
solitaire sur la colline, entre des champs d'avoine et de bl. Nous nous
essayions  parler un vague allemand, incorrect, mais souvent prcieux,
avec des moissonneurs en bras de chemise. De douces larmes ont coul sur
nos joues de plerins, l-bas; mais il y a si longtemps de cela!

Les yeux sont rests secs,  l'Opra, except, peut-tre, ceux de
quelques dames trop motives, qui pleurent aux mariages et aux
enterrements, quand l'orgue gronde. Il est vrai que dans l'Opra, il y
a, les soirs de _Parsifal_, une glise, des pompes religieuses; et
quelle glise! une sorte de San-Marco, une coupole byzantine, des voix
d'enfants. Mais cela ne prouverait rien. La conjuration des poignards,
dans _les Huguenots_, fait encore bondir les coeurs simples. Un hymne
protestant, cri par les pensionnaires de l'cole anglaise, au fond de
mon jardin, parfume mes soirs d't, m'meut parfois autant que le
finale de la Neuvime Symphonie. A n'en pas douter, Wagner agit sur les
nerfs, mais autrement...

Nietzsche crit: Wagner est nfaste pour les femmes. Mdicalement
parlant, qu'est-ce qu'une wagnrienne? Il me semble qu'un mdecin ne
saurait pas assez poser aux jeunes femmes ce cas de conscience: l'un ou
l'autre.--Mais elles ont dj fait leur choix, on ne peut servir deux
matres  la fois, quand ce matre est Wagner... Et plus loin: Ah! le
vieux minotaure! combien nous a-t-il dj cot! Le minotaure nous a
dvors, il y a trente ans, nous, dites, Dujardin?

Si Bayreuth rime avec tablissement d'hydrothrapie, selon la phrase de
ce terrible Nietzsche, s'il fut nuisible aux jeunes gens que nous
fmes, je ne crois pas qu'aujourd'hui il soit nfaste pour beaucoup de
femmes. Quant aux jeunes gens, je voudrais les prendre, l'un aprs
l'autre, leur poser un questionnaire, peut-tre provoquer un referendum,
tout au moins faire une enqute. La Wahnfried n'est plus anime de
l'esprit, maintenant teint, de Wagner. Des levrettes de madame la
comtesse de Chambrun, des voiles de gaze bleue de cette Parisienne
mlomane, qui louait le chteau Fantaisie  Bayreuth et s'y croyait
Elsa et Kundry, il ne reste que le souvenir dans des mmoires
d'anctres. Nous sommes  prsent sur la place de l'Opra, o
aboutissent plusieurs lignes du Mtro, en face de l'Agence Cook et de la
Compagnie Transatlantique, et pour mieux voir, nous pouvons acheter des
lorgnettes aux Galeries Lafayette.

Que pensez-vous, messieurs, de ce chef-d'oeuvre qui nous a bouleverss,
rendus stupides, mais touchants? Nous avons cru pouvoir rsoudre, grce
 lui, _tous les problmes, au nom du Pre, du Fils et du Saint-Matre_.
(Nietzsche: _Le cas Wagner_.) Pour moi, je n'essaie plus de rsoudre ces
problmes-l, ni par la musique, ni par la posie de Richard Wagner; ni
vous non plus, je le suppose.

Je me suis promen dans les endroits o il me serait loisible de
rencontrer ces messieurs qui donnent le ton. D'abord, ce fut un charmant
dner en cabinet particulier. J'tais  l'extrme de l'avant-garde. Des
trangers, de passage  Paris, taient convis, comme moi, par une
aimable htesse dont le got sr, mais os, oriente l'lite des
artistes d'aujourd'hui.--Chre amie, et ce _Parsifal_, vous y tiez
hier? Les hors-d'oeuvre, le caviar gris, les salades savantes passaient
devant nous; je ne savais que choisir; j'insistai: _Parsifal_, ma
chre, eh bien? Un geste familier, celui du barbier quand il vous tond
la mchoire, fut la premire rponse  mon anxieuse enqute.--Il parat
que mes amies ne trouvent plus _Parsifal_ (je crois que je pourrais
crire: Wagner) _dans la vie_. On a du respect, oui, encore, ce respect
qu'envie la jeunesse, dont l'ge mr commence  trembler, que les vieux
changeraient contre n'importe quelle marque de tendresse. La
conversation fuyait toujours vers d'autres lieux, vers Moscou o,
racontait-on, les femmes artistes peignent, au travers de leur visage,
des wagons et des locomotives, teignent leurs cheveux en vert. La Russie
dlire, elle va encore nous tonner; c'est de la Russie que vient la
lumire. J'tais bien de cet avis, l'an dernier, quand nous
applaudissions le _Sacre du Printemps_ d'Igor Stravinski, avec la
plupart des cadets de la musique, qui installrent aussitt, sur les
bords de la Seine, dans la rage de l'enthousiasme, les exercices
rythmiques de la Demoiselle lue. Nous sommes tout acquis  Stravinski;
nagure on l'et appel wagnrien, car Wagner englobait, incarnait tout,
mme un peu de ce que nous aimons en Stravinski. Mais Stravinski acheva
d'anantir en nous cette facult d'couter les oeuvres longues, cette
patience de paroissiens, sans laquelle il est inutile de se rendre au
concert, dans une salle d'opra, dans tout endroit o l'on s'assied dans
une stalle, bien dcid  s'abstraire,  se fondre dans la musique, sans
jamais tirer la montre hors du gousset, sans crainte de la migraine et
de ces courses folles  quoi la pense est trop sujette.

La peur de s'ennuyer: il faut toujours en revenir l, c'est elle qui
annihile notre jugement. Nous ne voulons pas qu'on nous attache, mme
avec des fils d'or. Donnez-moi la clef des champs, pour mon imagination,
je ne veux pas me sentir emprisonn.

Or Wagner versa en nous, d'abord, un soporifique qui se muait, petit 
petit, en un philtre de patience. Ce philtre n'agit plus sur les
contemporains du jeune Igor Stravinski. Un des convives, ex-fervent de
Bayreuth, m'expliqua:

--_Parsifal_ est une chose toujours admirable, un grand chef-d'oeuvre,
mais il est mal prsent, il faudrait le monter sur des principes tout
nouveaux. Et puis, il y aurait deux heures de musique  couper.

--Quoi?

--Mais, naturellement: le rle de Gurnemanz en entier, _d'abord_; aprs,
l'on verrait.

Bon vieux Gurnemanz, qui m'es encore si cher, avec ta magnifique
innocence, avec la pruderie que tu enseignes aux petits cuyers, tes
dvots, on donnera bientt de grands coups de ciseaux dans tes
monologues sublimes, dans le rcit de la Lance, qui encore aujourd'hui
me transforme en Amfortas. Cher prcepteur de mes vingt ans, on en veut
 ta barbe blanche. D'ailleurs, l'un de ces messieurs (du dner)
revenait de Londres. Il avait got un plaisir complet, se vanta-t-il,
dans le Music Hall du Coliseum, assistant  une reprsentation modle de
_Parsifal_. Tout y tait joli, frais, charmant. Des tableaux
cinmatographiques s'taient drouls pendant vingt minutes, tandis
qu'un orchestre, rduit comme instruments  cordes, mais avec combien
plus de cuivres en revanche, _donnait_ les meilleures pages de
l'ouvrage.

Je suis encore malade de ce dner. Il m'aide  mesurer le temps, qui me
parut si court, si long hlas! qui nous spare du premier _Parsifal_ de
notre adolescence. Nous n'avions pas applaudi avec moins d'enttement 
ses longueurs, que maintenant aux brves scnes du _Sacre_, et l'on nous
annonce, du mme Stravinski, un opra en trois actes de dix minutes
chacun, coup  la taille de notre actuelle patience. Ceci est
inquitant.

Nietzsche, qu'il faut toujours citer  propos de Wagner, s'en donna 
coeur joie, ou plutt dlira, dans ses folles amours contraries, quand,
 la fin de sa vie, tourna en haine l'amour dont il avait brl pour le
Sorcier de Wahnfried.--Nietzsche protestait contre ce qu'il y a de
purement allemand dans Wagner, le premier peut-tre des musiciens
allemands qui travailla dlibrment _pour_ des Allemands. Le slave
Nietzsche, l'admirateur exclusif de Mozart, nous savons cela de lui, car
il nous le dit et nous le rpte  satit, ses plus violents coups de
boutoir, c'est pour Wagner qu'il les trouve.

L'adhsion  Wagner se paye cher.

La musique devenue Circ.

Mais il crit: Sa dernire oeuvre est en cela son plus grand
chef-d'oeuvre. Le _Parsifal_ conservera ternellement son rang dans
l'art de la sduction, comme _le coup de gnie_ de la sduction.
J'admire cette oeuvre, j'aimerais l'avoir faite moi-mme; faute de
l'avoir faite, je la comprends... Wagner n'a jamais mieux t inspir
qu' la fin de sa vie. Le raffinement dans l'alliage de la beaut et de
la mlodie atteint ici une telle perfection, qu'il projette en quelque
sorte une ombre sur l'art antrieur de Wagner...

Qu'on veuille bien m'excuser de me citer moi-mme, comme un jeune
Franais qui, il y a trente ans, en mme temps que Nietzsche, lui,  la
fin de sa vie, reut le nouveau message. Wagner tait un pape: il
exerait alors sur les hommes de toute culture, de toute civilisation,
un empire tyrannique, sans prcdent, qui tenait de la magie. Le chteau
de Klingsor? Mais c'tait le symbole de la forteresse enchante o nous
enlaaient de fleurs capiteuses les bras des Blumenmdchen; et moins
forts de notre candeur que l'Innocent, nous n'avions pas encore repouss
les treintes de l'ternelle Kundry. Nous allions connatre les
Rose-Croix et leur touchants enfantillages. Nous tions en plein
naturalisme, nous, les bacheliers d'hier; les arts n'offraient gure, 
ct d'un acadmisme falot, qu'une copie lourde de la nature; les sujets
vulgaires taient de mode, nous avions  choisir entre les pesantes
soupes de l'_Assommoir_ et le symbolisme trop sotrique de Stphane
Mallarm.

_Parsifal_ venait aprs la Ttralogie, dont il tait le complment.
Selon les rgles du Drame antique, Nietzsche et voulu que cet pilogue
de l'_Anneau du Niebelung_ en ft la critique.

Mais si le Pur-Fol tait encore un Siegfried, si nous retrouvions dans
les pomes et la musique de _Parsifal_, maintes parents avec les hros
du _Ring_, si Wagner restait Wagner, le vieux Monsieur avait voulu, lui
aussi, comme tous les grands musiciens, _faire_ son oeuvre religieuse.
Je ne crois pas qu'il ft religieux, et s'il le devint, ce fut  cause
de _Parsifal_ et par une habitude de pense prise en composant
_Parsifal_.

Or, ce mysticisme,  l'heure prsente, au moment o l'on nous assure
qu'il y a une recrudescence du sentiment religieux, il tait intressant
de savoir comment il agirait sur les jeunes gens.

J'pargnerai au lecteur les dtails de mon enqute. Elle se prolongea.

Je me rappelle l'affectation que mit X, clbre compositeur, jeune
encore aujourd'hui (quand, dsirant lire un peu de musique  quatre
mains, je m'adressai  lui, sur la recommandation de Gabriel Faur), je
me rappelle son insistance  me faire promettre que nous ngligerions
Wagner et Beethoven. On tait tout  Mozart, quand _Pellas et
Mlisande_, qui venait de paratre, commenait de nous ramener par les
souterrains  Gounod, par le transsibrien, vers _l'Art franais_. Nous
fmes fiers de notre cole, avant que les Russes, et Moussorgski
surtout, ne nous devinssent trop familiers. Pendant une priode d'o
nous sortons  peine, Wagner fut nglig, par d'aucuns mme honni, et
c'tait l une raction si naturelle, si conforme aux exemples de
l'histoire, que l'on ne s'en tonnait pas. Nous le connaissions trop,
nous ne pouvions l'couter, ni au thtre, ni au concert.

La musique de Wagner, si on lui retire la protection du got thtral,
un got trs tolrant, est simplement de la mauvaise musique, la plus
mauvaise qui ait peut-tre jamais t faite. (Nietzsche.)

Or, que ressort-il, aujourd'hui, de mes entretiens avec nos
compositeurs? _Tous_, sans exception aucune, dclarent la partition de
_Parsifal_, _de la musique_, rien que de la musique. M. Ravel lui-mme
dit Wagner gal, sinon suprieur,  Beethoven, auquel on revient
lentement.

J'avais cru comprendre qu'une scission s'tait forme, qu'il y avait
deux classes: ceux qui repoussaient, ceux qui admettaient _Parsifal_. Eh
bien! non: le respect est le mme, d'un ct et de l'autre.--Certain
auteur triste, mais enrag et dlibrment d'avant-garde ( ses propres
yeux), s'est cri  l'Opra, le soir de la rptition gnrale: Nous
sommes chez les Troglodytes; ceci date d'avant le Dluge. Mais un
silence morne accueillit cette espiglerie d'organiste aveugle.

Parlez-moi de _Tristan_ et de _Siegfried_, nous serons d'accord! C'est
la jeunesse, l'effervescence et la passion. _Parsifal_? ouvrage de
vieillard, l'occupation d'un centenaire, un herbier et une collection
de minraux pour M. Gustave Moreau. Voil donc ce que la brillante
jeunesse a dcouvert! Elle peut tre fire de sa trouvaille: l'ge de
Wagner, quand il crivit sa dernire oeuvre.

Pour un enfant, tous les adultes qui l'entourent tant des centenaires,
M. Claude Debussy et M. Maurice Ravel ont des rides, qu'avant nous, les
commenants, avec leur cruelle loupe, ont vues.--Ne nous inquitons pas
de cela. Ce qui est solide, on le dcrie pour la seule raison qu'il a
dur, on le dcrie au moment mme o ce rebut va s'affirmer immortel.

Pour nous autres, parsifalisants fidles, nous ne savons si le pome
n'eut pas, autant,--je dirais: plus que la musique,--le sortilge
tout-puissant par quoi nous fmes pris; nous n'tions pas plus sots que
ceux d'aujourd'hui et il me semble que nous tions moins rgis par le
caprice, moins tiraills de droite et de gauche, somme toute, moins  la
merci d'une saute de vent.--Or, le pome, c'est lui-mme qu'en 1914 les
Franais _ont de la peine  avaler_. Du mobilier second empire, dit-on,
du rococo, de la fausse onction, un mysticisme de thtre, du clinquant.
On se mfie du clinquant, de ce qu'on appelle facilit, on clbre la
fin de l'impressionnisme dans le bouquet de feu d'artifice tir par
Stravinski. Que rclame-t-on? De la solidit, _de la construction_. Mais
il s'agirait de s'entendre sur ce en quoi consiste cette _solidit_.
Vous dniez  un ouvrage le droit d'ennuyer un peu par sa longueur, mais
vous le voulez solide. Qu'avez-vous  nous offrir de conforme  cet
idal? Faites l'oeuvre-modle, puis nous jugerons.

_Parsifal_, donc, est d'un faux mysticisme; le vrai n'est-il que celui
de Franck? _Parsifal_ est interminable; le _Sacre du Printemps_ est trop
court et trop tincelant; vous voulez _du solide_, du sincre et vous
citez Albric Magnard, Bloch, l'auteur suisse du _Macbeth_ de
l'Opra-Comique. Enfin,  bout d'expdients, vous prenez un air songeur
et, vaticinant, vous vous criez: La vrit va venir d'Allemagne. Mais
citez-nous des noms: Richard Strauss ne se contrle pas; entre lui et
Edmond Rostand, vous hsiteriez. Ah! cette facilit, cette tant honnie
exubrance du _don_, du sang qui coule dans les veines, ce mauvais got
des Chateaubriand, des Hugo, des Rossini, des Wagner, des Verdi, des
Paul Claudel; mais ici, je m'arrte, car je pense au ple jeune homme
charg de chanes, qui s'assied sur son tabouret de paille, dans sa
mansarde claire par le nord; celui-l, pourtant, a dpos prs de lui
un livre de Claudel. S'il regarde son mur, c'est pour y voir une
photographie de Druet d'aprs une allgorie de Maurice Denis,--et lui,
ce bon jeune homme austre, s'il se soumet au musicien de
_Parsifal_--tout de mme trop incontestable--il supplie: Non, non,
pas le pome!... Le parfum des filles fleurs n'envahira pas sa cellule.
Il attend, de l'Allemagne, la Dlivrance, un Lohengrin tout casqu, mais
sans le cygne, supplie-t-il, de grce, sans le cygne! Il prfrerait
Mahler. Celui-l, par sa pesanteur, nous entrane au fond de l'eau.

                                   *

                                 *   *

Si l'enqute  laquelle je me suis livr pour la _Nouvelle Revue
Franaise_ ne nous indique pas une orientation bien nette des
musiciens franais, si la banalit de mon butin m'a un peu dconvenu,
cette enqute m'a tout de mme permis de rapprocher mes expriences,
dans le domaine musical, de celles, quotidiennes, que je fais dans le
mien, celui de la peinture.

Quand on n'est plus tout jeune, point encore tout  fait vieux, mais en
contact avec les gnrations montantes, en sympathie avec elles, il vous
est loisible de prendre une vue d'ensemble des esprits d'une poque.
Comparant les uns avec les autres, j'en arrive  cette conclusion, qu'il
n'y a plus de positions faites; les thurifraires et les dtracteurs
sont si dnus de raisons, qu'on devrait en rire, si, engags dans la
lutte, le sentiment de notre conservation personnelle ne nous forait
parfois  crier: Gare! je suis l, trs vivant; vous me niez, mais
j'existe, comme vous; j'ai les mmes droits que vous  produire, et j'y
suis dtermin!

Le premier qui a os des _quintes successives_ dfendues en ancienne
orthographie musicale, est assurment un novateur. J'apprcie le tableau
de la Grotte, dans le _Pellas_ de Debussy, qui est plein de ces
quintes; mais si nous parlons de musiciens franais, je serais plus fier
d'avoir imagin le motif d'amour du _Romo_ de Berlioz. Un beau thme
mlodique est tout de mme ce qu'il y a de plus rare. Une singularit,
une bizarrerie tonale, dlicieuse de fracheur,  la premire audition,
pouvant tre rpte, systmatiquement,  l'infini, cessera bientt
d'tre supportable. L'originalit d'une oeuvre, si elle ne consiste
qu'en cela!...

M. Canudo crit: L'innovation contemporaine est dans la transposition
de l'motion artistique du _plan sentimental_ dans le _plan crbral_
(Manifeste crbriste, fvrier 1914, _Figaro_). On veut des gammes
nouvelles de formes et de couleurs, on veut la jouissance de la peinture
par la peinture, et non par l'ide littraire ou sentimentale qu'elle
doit illustrer.[14]

  [14] Aprs avoir crit cet article, un nouveau Manifeste nous est
    parvenu, futuriste, celui-ci! et qui nous exhorte  har _Parsifal_,
    prcisment pour les impatientes raisons que nous exposions plus
    haut.

Plus de sentiment, ordonne M. Canudo; mais prenez garde: hier encore,
on appelait sentiment ce que le manifeste dnomme aujourd'hui
crbralit.




D'UN CARNET DE VOYAGE 1913


DE PARIS  ROME

Deux petites religieuses, des Filles de la Charit, n'ont pas boug dans
le compartiment, depuis Paris. En passant dans le couloir, je les
observais. Ds Pise, elles tendent la tte hors de la fentre dans
l'espoir que le dme de Saint-Pierre dj se profile  l'horizon; un
chapelet et leur livre de prires tendrement serrs dans leurs mains
osseuses, sur les genoux, des figues et du pain: toute leur nourriture
d'un jour et demi. On croit entendre leur coeur bondir  l'approche de
la Ville Sainte; elles sont ples et rayonnantes.

A l'autre bout du train, du ct des sleeping-cars, Mme Moore compose le
programme de ses ftes au Grand-Htel, annonces par le _New-York
Herald_, pour aprs Pques. Nous n'allons pas tous  Rome dans le mme
dessein, mais un voyage  Rome est un acte grave, chacun sent cela et
s'y prpare  sa faon.

Je cause avec mon voisin de wagon, un brave avocat romain aux saines
ides antimaonniques, modr, intelligent; n dans le Pimont, il parle
un franais trs pur. La politique actuelle, l'antipapisme du maire
Nathan, ne lui plaisent gure. Me prvalant de ses rserves, je me
permets de critiquer les projets municipaux dont la Ville ternelle est
menace. --Avez-vous le droit d'haussmanniser, comme vous dites, un
muse qui est le patrimoine de l'humanit civilise? Mon voisin fronce
le sourcil, s'efforce de suivre ma pense, m'interrompt:--Nous serons
bientt un million de citoyens dans la capitale, nous y touffons. Elle
ne saurait demeurer la bourgade que vous dfendez avec tant d'nergie;
on s'crase au Corso, il faut faire des troues dans tous les sens pour
notre commodit et celle de nos htes...

Ces chers Italiens, nos frres, ils nous sautent  la gorge pour nous
arracher ce cri: Quel peuple vous tes redevenu, quelle nation!

Nul besoin, pourtant, d'un Palais de Justice  la Bruxelloise, d'une
synagogue en forme de Hammam, ni de boulevards plants de trolleys, pour
que nous saluions leur superbe renaissance. Ils feraient croire qu'ils
ne sont pas si convaincus de leur propre force et qu'ils s'attendent 
ce que nous les rassurions. Mais, non, certes! Ils ne se trompent pas.

_Samedi Saint, 22 mars._--C'est l't. Vers midi, le soleil, haut dans
un ciel pur, dcoupe en artes vives ce plan en relief qu'est le Forum
du professeur Boni. Donc fais-toi conduire au Palatin, si tu en as
l'heureuse occasion, par un archologue qui ne soit pas un froid pdant:
le pass revivra  l'appel du magicien. Mrs Strong nous a mens, avec
ses lves de la British School of Archeology, au sommet de ce qui fut
le Jardin Farnse--et le bosquet de lauriers et de cyprs o des rites
brutalement physiques taient clbrs en l'honneur de Cyble, la Mre
Auguste; un des sanctuaires nationaux de la Rome primitive. L'rudite
Mrs Strong fait un cours familier  une vingtaine de jeunes gens qu'elle
entrane  sa suite, tout en exigeant de ces tudiants un travail
formidable. Elle a un talent particulier, cette femme, car les profanes
ne se lassent pas de l'couter, mme si leurs jambes flageolent, si le
djeuner les attend  l'htel. Sans un tel guide, comment s'y retrouver
dans cet inextricable ddale?

Il s'agit aujourd'hui de la formation du Palatin, non pas un mont
naturel, comme on l'a cru, mais une superposition de temples, de palais
difis l'un sur l'autre par chaque Empereur, sans qu'aucun d'eux ait
pris la peine de raser l'oeuvre des autres. Chaque monarque veut btir
plus grand, plus haut encore, effacer la trace de son prdcesseur.
C'est le vertige de l'orgueil sans contrle. Septime-Svre, afin
d'impressionner les fastueux Orientaux entrant dans la Ville par la Via
Appia, commande des colonnades, des fontaines jaillissantes, des
pylnes, des colonnes, des bas-reliefs plus blancs, plus richement
dcors que ce monument Victor-Emmanuel, sous quoi Rome entire semble
se courber aujourd'hui.

C'tait dj le cri d'admiration provoqu. Quel peuple vous tes! Et
quel, en effet, celui qui part d'ici, s'en va fonder d'autres Romes au
bout du monde et stigmatise la route de ses arcs de triomphe, de ses
Thtres et de ses Temples, afin que nous suivions sa trace, dix-huit
cents ans aprs...

_Djeuner au Palais Caetani._--De ma place, j'aperois un gnral en or,
qui chevauche au-dessus des toits, galope dans l'azur cleste:
Victor-Emmanuel sur son pidestal, au milieu des chemines et des
tuiles. Il semble qu'il s'avance vers nous, qu'il va briser les vitres,
entrera dans la salle  manger. Mais je m'tonne moins, depuis que Mrs
Strong m'a donn la solution de ce problme si souvent pos: pourquoi
l'architecte Sacconi a-t-il dot Rome de cet extraordinaire monument,
hors d'chelle avec ses entours, pourquoi l'avoir adoss au Capitole? Je
comprends: le comte Sacconi tait dans la tradition de sa race. Il a,
lui aussi, dsir faire du colossal  la gloire du Prsent. En croyant
nous affirmer novateurs, nous recommenons inconsciemment les gestes de
nos pres.

_Quasimodo._--Dans l'ombreuse glise de Sainte-Sabas, sur l'Aventin,
derrire le Prieur de Malte, un ecclsiastique traduit des inscriptions
latines aux garons d'un patronage. L'on se croirait au Forum  la
grande poque. Le matre mime aux gamins incrdules la rsurrection d'un
saint. Leurs visages, leurs attitudes sont ranims, ceux des statues et
des bas-reliefs antiques. Assis en cercle, ils s'agitent sur leurs
siges, prts  la discussion, bondissants, querelleurs, familiers et
polis  la fois. Il ne leur manque que la toge et un Cicron.

_Sur le Palatin, le soir._--Heure rose et verte des marbres et des
vieilles pierres tiquetes. Le crpuscule enveloppe dj pour la nuit
les fouilles du professeur Boni. Vers le Nord, du ct du Quirinal, des
feux s'allument aux fentres des quartiers neufs. Une lueur signale les
Palace-Htels de la quatrime Rome, o Boldi accorde ses violons. Sous
prtexte de tango, des Amricaines assoiffes de tradition ont soin de
rappeler  l'indulgente aristocratie romaine sa hirarchie, ses
prrogatives, l'exclusivisme indispensable  une classe dont elles
envient les noms. On ne les trompe pas sur les gnalogies. Mais soyons
moins injustes  l'gard de ces femmes respectueuses. Elles ont le sens
des valeurs, le culte de notre pass europen, s'offrent  redorer les
blasons authentiques et  racheter des portraits de famille. Quel mal
font-elles, si elles prfrent l'Almanach de Gotha  Bdeker, ces
vestales de la quatrime Rome? Elles s'y cultivent entre deux ths,
car il faut respirer une bouffe d'art dans les galeries et les glises,
avant de s'asseoir  table entre un prince et un marquis. Elles ne
chment pas dans le pays du farniente.

Plus tranquillement en apparence, mais tout aussi acharnes  la
poursuite de leur but, nos petites religieuses du train, avec des
dvotes laques, des dames de province venues de tous nos dpartements,
jouissent de leur sjour dans d'obscurs couvents pauvres.

Il est sept heures. Ds l'_Anglus_, mes petites religieuses vont se
coucher, aprs une journe laborieuse que divisent de multiples
sonneries de cloches... peut-tre rver d'une audience au Vatican. Or,
las! le Saint-Pre, chuchote-t-on, n'est pas en tat d'en accorder--on
le dit malade.

Dans le quartier du Panthon, il est, pour les Franais catholiques,
toute une mystrieuse petite vie qu'on voudrait pouvoir tudier. A ces
voyageurs discrets, glissant leurs feutres sur les dalles des rues
tortueuses, la Semaine sainte et Pques rservent des trsors d'motion,
des crmonies qu'il faut croire occultes, puisque nous autres pouvons 
peine, si dus, entendre une messe en musique, quelques notes de
Palestrina. Quant aux fameuses Pompes dans Saint-Pierre, il n'en est
plus question! Mais d'humbles fidles se font appuyer par Monseigneur,
se faufilent, attendent dans les vestibules du Vatican, un placet dans
leur poche, s'insinuent... parviennent quelquefois. Pour tre conduits
aux bons endroits, il nous faudrait sans doute habiter la Minerva,
rendez-vous des ecclsiastiques, l'auberge o nos pres descendaient,
frugaux et contents de sardines et des quatre mendiants pour dessert.
Quant  nous,  la via Veneto, nous sommes presque seuls  faire maigre
le vendredi saint. Les beignets frits de la Saint-Giuseppe sont plus
populaires que le maigre en carme...

Nonobstant, Pques est la saison de Rome, mais, alors mme, Rome a des
attraits incomparablement varis, qui rpondent  tous les besoins de
l'me. Elle ne doit que ceux qui n'ont rien  lui demander.

Trop de voitures dans les rues, trop de Cook's Tourists, toutes les
langues parles  la fois, c'est la tour de Babel. Au bas des degrs de
la Trinit-des-Monts, les marchands abritent leurs fleurs de parasols
blancs, et, je l'observe chaque matin, baragouinent un peu d'allemand,
plus indispensable, dsormais, que l'anglais  leur ngoce. L'Allemand,
l'Allemand, il nous poursuit! on se croirait chez nous, au boulevard
Saint-Michel, mais l'invasion cosmopolite n'est pas comme ailleurs un
fait nouveau: il y a deux mille ans, nous apprend Mrs Strong, Rome ne
savait o loger ses visiteurs; ses aubergistes, dbords, improvisaient
des campements. Des quartiers entiers ont disparu; c'taient les
faubourgs de la ville antique, construits, pense-t-on, en terre et en
planches, caravansrails jusqu'au loin dans la campagne, et la Rome de
pierre et de marbre tait  peu prs ce qu'est le Kremlin  Moscou, la
ville sainte.

Tous les chemins, depuis qu'on se souvient, ont amen des convois de
plerins passionns ici.

_Promenades._--La quatrime Rome mange petit  petit celle des Papes et
la dernire d'avant 1870. Certains trangers mme qui, comme Henry
James, la connurent sous Pie IX, nient qu'il subsiste encore une Rome.
O sont les carrosses des prlats, leurs livres jaunes  galons
blasonns, le luxe un peu poussireux de leurs palais? Les jardins de la
villa Ludovisi, ombrages majestueux au centre mme de la ville, ont cd
la place aux moellons des immeubles modernes. Toutefois, si vous en
prenez la peine, vous retrouverez la Rome antique. Les vieux aqueducs ne
sont pas dpars par les gazons du golf; les habits rouges de la chasse
 courre ne dshonorent pas la campagne, et le tombeau de Cecilia
Metella porte une ombre agrable  la meute du marquis Casati.

Stendhal, Chateaubriand nous accompagnent, nous autres Franais, dans
nos promenades. Corot surtout surgit  chaque coin de rue. De la villa
Mattei, des jardins Colonna, du Pincio, ou bien autour de Saint-Jean de
Latran, en supprimant quelques dtails du panorama, ce ne sont que
toiles signes Corot.

Ce divin ingnu dessinait, comme une fillette trs sage, des faades
dont on peut compter les fentres et les portes, modelait amoureusement
des coupoles d'glises. La Rome de Corot est bise, couleur de caf au
lait, avec quelques touches de rose tendre et de jaune releves
d'accents noirs, qui sont les pins parasols et les cyprs. Cet aspect
nous charme plus qu'aucun autre, mais, ne nous y trompons pas, le
carrare offensant de l'hommage  Victor-Emmanuel voque, plus que les
gris de notre Corot, l'Urbs de l'Empire. Si j'en crois les
archologues, les prisonniers ramens des guerres lointaines taient
aveugls par les marbres, les ors, les polychromies violentes, comme
d'une maquette de Bakst. Nous en savons plus long que Corot et Stendhal
sur l'antiquit.

_A la villa Mills, sur le Palatin._--Je prends cong des ogives  la
Walter Scott de Charlie Mills. Quand ce gentleman recevait la socit
romaine de 1840, dans sa fragile villa, il ignorait que sous ses pieds
plusieurs tages de briques empiles par Septime Svre taient
ensevelis, mais il fondait la quatrime Rome. Le houx et le chardon
hraldiques, dans leurs mdaillons de pltre rose, vont tomber en
poussire, car la pioche du professeur Boni est sans piti pour le XIXe
sicle, indiffrente aux amis de la jeune reine Victoria. Le nom de
Charlie Mills restera cher aux lecteurs de mmoires, et cela suffit
apparemment. Il fut un des premiers  implanter ici les coutumes
anglo-saxonnes.

Henry James dpeint, dans plusieurs de ses admirables contes, les
premiers Anglais et Amricains s'installant dans les palais aux vastes
salles dcores  la fresque, o tant d'alliances se firent, si bien
qu'il est peu de familles de l'aristocratie italienne, qui n'aient dans
leurs veines une goutte de sang _british_. Combien de romans heureux
ou tragiques s'esquissrent chez ce Charlie Mills, pour s'achever au
pathtique cimetire des protestants, entre la pyramide de Cestius et
les tombes de Keats et de Shelley, au milieu des cyprs gants...

_En sortant du Vatican._--Nous rptons  satit que l'art et le Beau
sont condamns. Qu'en savons-nous? Peut-tre l'art fleurit-il au moment
o nous le croyons en lthargie. J'ai pass la matine  la chapelle
Sixtine, aux chambres de Raphal. Plus tard, je suis entr  la
Scession de la Via Nazionale, car Rome y expose enfin ses
impressionnistes. Je n'aurais pas d m'aventurer dans ces parages. Les
futuristes sur la rive gauche du Tibre, Michel-Ange sur la rive droite.
Le noble fleuve continue de couler imperturbablement, insoucieux des
transformations de notre got.

Il serait temps d'crire un Prcis des variations du got  travers les
ges, indispensable pour que nos arrire-petits-enfants ne nous
mprisent pas trop; car nos anctres taient aussi versatiles et
destructeurs que nous le sommes! Le nom de Botticelli, qui collabora aux
peintures de la Sixtine, fut oubli pendant trois sicles, aprs avoir
connu le succs, comme Bouguereau et Cabanel. Un Anglais le rhabilite.

Fuyons les muses, marchons en plein air; jouissons des monts Albains et
de ce Soracte si bleu, cadre indestructible de toutes les Romes passes
et futures.

_A l'Acadmie de France._--Il a plu, cette nuit, des nuages nacrs font
des boules qui roulent dans un lac gris de perle. L'odeur des buis, des
chnes-liges et de la terre mouille, emplit les jardins de la villa
Mdicis. Sous les quinconces dserts, M. Ingres doit revenir, la nuit;
que ne puis-je entendre sa voix! Souhaitons que le futur directeur de
l'Acadmie ait, comme lui, le sens et le respect de Rome. Je n'ai connu,
parmi les pensionnaires, que de pauvres jeunes hommes anmis par la
monotonie d'une existence inutile, si elle n'est pas une joie de tous
les instants. Un seul d'entre ces prisonniers commena d'entrevoir son
bonheur quand ses quatre annes de bagne furent rvolues. Il tait trop
tard. Il ne lui resta que d'pouser une Transteverine et de manger du
macaroni...

L'ducation entire de nos peintres laurats est  refaire. Depuis M.
Ingres, la villa Mdicis n'a t qu'un htel gratuit, avec des ateliers
lugubres o des rapins tchent de se croire encore  Montmartre.

Aussi insidieuse  Rome qu' Florence, et plus dangereuse encore, la
leon du pass ne touche que quelques lus. Si vous voulez profiter d'un
pays comme celui-ci, ce n'est pas son art que vous tudierez; mais
respirez son air, remettez-vous dans telles conditions physiques et
morales, celles de la campagne et du loisir. Pourquoi des musiciens,
dans la ville du monde o l'on entend le moins de musique? Pour leur
accorder ces loisirs mmes que Liszt s'offrit  Tivoli.--L'Acadmie de
France ne pourra durer que si un directeur intelligent et plein de
sympathie pour les dbutants, dit  ceux-ci: Vous tes chez vous, dans
un site admirable, faites ce que bon vous semble, causons, vagabondez,
oubliez Paris. Tant pis si vous ne rapportez pas un lourd bagage
d'oeuvres. Pour peu que vous valiez quelque chose, vous vous serez
enrichis auprs de nous.

M. Ingres n'est pas un matre pour la quatrime Rome. Si son ombre erre
encore parfois au clair de lune, dans les alles de l'Acadmie, l'aurore
doit l'pouvanter, car il ne peut risquer des rencontres qui seraient
trop dangereuses.

Rome est un mystrieux grimoire; elle nous propose un manuscrit dont les
caractres et la langue sont, pour la plupart de nous, comme du
sanscrit. Les Anglais et les Allemands vont en Italie par devoir, par
tradition, sous la conduite de Goethe, de Ruskin ou de Byron. S'ils ne
comprennent pas, ils savent au moins des noms. Mais pour le Franais,
primaire et laque, le guide Joanne doit tre affolant. Quelques-uns
s'avisent d'y commencer leur ducation, d'autres s'avouent compltement
dus. Pourtant chacun  la longue finit par trouver la rcompense de
l'effort exig de lui. Puissance vocatrice des noms! Un aveugle
oublierait son infirmit, s'il se savait fouler la terre qui le porte.
Scapulaires ou chapelets, mauvaises copies de tableaux anciens, meubles
imits, ou photographies souvent plus loquentes que tel plafond perdu
dans la pnombre, chacun fait  Rome des provisions de souvenirs pour
l'ornement de sa vie quotidienne. Qui y est all y voudra retourner.
Buvez avant de partir la belle eau pure de la Fontaine de Trvi.


DE ROME  FLORENCE

Non loin de moi, un couple de Francs-Comtois, au parler tranant, se
racontent l'un  l'autre la Sicile, Naples et Rome d'o ils reviennent,
fourbus mais contents. La dame est haute en couleurs, saine et plus
jeune que son mari, type de militaire retrait, dcor, peu loquace.
Elle semble avoir vu le Souverain Pontife; tirant de sa sacoche une
srie de portraits de Pie X, elle les tale sur ses genoux et
s'attriste, comme une mre de son enfant malade: comme il a l'air
mlancolique! Enfin, elle l'a aperu! De moins prs, assurment, que
ces Dames franaises de la Pension du Bon Salut, qui se vantaient de
leurs sept audiences au Vatican:

Elles en disent, elles en racontent et elles croient qu'on les coute;
des faiseuses d'embarras, ces Franaises en voyage!...

Ma voisine se plaint d'avoir mal dormi la dernire nuit, s'tant pos
des questions nervantes, agace par l'insuffisance de ses notions
historiques: Qu'est-ce que cette Reine de France enterre 
Saint-Pierre, Regina di Francia e Iberia, a dit le guide? A qui,
Sosthne, pourrais-je demander? Iberia? reine d'Iberia? Je ne connais
pas ce pays.

Et vous? M. Jourdain n'tait pas plus ardent  s'instruire. Le Joanne
consult reste muet.

La robuste Franc-Comtoise n'apprcie pas le paysage classique des
environs de Rome, ni, plus tard, d'un vert laiteux de jade, le lac
Trasimne, que nous contournons un peu avant la nuit. L'Ombrie, puis la
Toscane, la doivent: passe encore pour les saules pleureurs de nos
cimetires, ils ont au moins de gentilles feuilles claires; mais l'ide
de planter partout ici ces horribles cyprs noirs? Cela vous fait mal.
Et pourtant, tenez, lisez votre Joanne: la Toscane est riante!
L'officier repousse cette offre et se plaint de la faim.

En face de mes compatriotes, un tudiant d'Oxford est plong dans la
lecture d'un texte grec. De temps  autre, parlant  l'oreille de son
compagnon de route,--un autre fellow aux grands yeux bleus, trop
grands et trop beaux,--il prpare ce nophyte aux mystres de Florence.
Pour les Anglais lettrs, Florence rsume toute l'Italie.

_Florence._--Je complterai, cette fois-ci, ma collection des villas
florentines et me promnerai dans la campagne. Je me suis jur de ne pas
entrer dans un seul muse. Assez de tableaux, assez de statues, trop
d'Art  discuter avec trop d'amis qu'on rencontre et qui deviennent de
froces esthticiens, pour le temps de leur sjour  Florence. Les
amoureux de Florence vous la gtent, l'on a parfois envie, en leur
compagnie, de nier sa beaut et je me rappelle que je faillis sauter au
cou d'un monsieur qui, dans un restaurant, expliquait  sa femme: Oui,
ils ont eu des peintres, des sculpteurs; mais des architectes, eh bien!
non!

Si ma Franc-Comtoise n'avait dj fil vers sa Franche-Comt, je
voudrais la suivre dans les rues rbarbatives de la cit des fleurs,
rasant les hautes murailles des palais fodaux, cherchant en vain les
marbres, si teints d'ocre qu'ils en sont devenus comme de la pierre
calcine. Et les fameux iris? ils croissent aux jardins des collines,
loin des htels. Les photographes, comme les guides, vous indiquent des
choses impossibles  dcouvrir!

Combien Florence peut,  certaines minutes, vous contrarier! Sans la
courbe exquise du pont d'Ammanati, sous les fentres d'Andr Gide, et
ces faades jaunes, maussades, hautaines, mais si dlicates, de l'autre
ct de l'Arno, j'allais cette anne mdire d'un dcor qu'affinent
cependant les treillis d'une pluie tide. Le voyageur press court au
Bargello, galope au travers des galeries, croit avoir accompli son
devoir, mais il ne se doute pas qu' ct de cette froide cit, il en
est une autre, toute riante et parfume de ses cascades de glycines. On
ne l'a connue qu'en vivant avec des Anglais et des Amricains,
conservateurs pieux des anciennes demeures  jardins suspendus, qui se
cachent dans les replis de la ceinture de collines: Arcetri, San
Miniato, Bellos Guardo, Fiesole, Settignano, sjours de plaisance autour
de la revche prfecture aux airs de petite cour allemande.

Que les diplomates honoraires prolongent dans l'aristocratie locale leur
monotone traintrain de rceptions mondaines; que la bourgeoisie s'y
endorme, c'est leur devoir; mais qu' cause de l'Art, les rats, les
dtraqus et les paves du monde entier viennent s'ensevelir vivants 
Florence, cela irrite. On dirait qu'au lieu de s'exposer au soleil comme
dans une Nice, leurs demeures s'orientent vers Donatello.

Peu de cervelles qui rsistent aprs quelques annes  l'influence de
cet art homosexuel. Ne me demandez pas pourquoi le meilleur peintre,
s'il s'y laisse prendre, deviendra un mticuleux copiste, ou un
extravagant. On s'assoupit  la longue, ou bien l'on perd la raison, 
respirer cet air, nervant ou trop stimulateur. Oscar Wilde! Il n'y a
plus de place ici que pour l'admiration platonique ou pour... Vous y
oubliez le prsent et vous rtrcissez dans une vaniteuse illusion
d'tre propritaire de la Tour de Narcisse.

Ou mieux, l'alternative de considrer Florence comme une station
balnaire. Arpentez la Via Tornabuoni, avant le djeuner ou  l'heure du
th, quand la ptisserie Donney et le confiseur Jiacosa offrent leurs
tribunes d'o les preneurs de glaces regardent passer ceux qui viennent
d'en prendre. Mais alors, ce n'est plus l'Italie, c'est la rue de Paris
 Trouville, toilettes, chapeaux, conversations de bar, et vous, jeunes
hommes et vieillards peints! Des existences singulires se cachent
derrire les ranges de cyprs, dans les clos d'oliviers gris
enguirlands de vignes jaunes. Toute la gamme des verts, depuis le plus
teint jusqu'au fulgurant vronse... O maniaques des villas et
villini!...

Cette douce harmonie de la campagne toscane a de secrtes blandices 
quoi succombent les natures sensibles.

La science des jardins amnagea cent muses bucoliques sous les fentres
grilles des villas, belles, graves ou souriantes, et qui eurent pour
architectes Michel-Ange, Sansovino, ou Ammanati; c'est la Capponi, la
Pietra, I Tatti, Gamberaia, la Bambici ou la Medici, colonnades,
terrasses, statues, bustes, fontaines, fresques, richesses paradoxales
de ce sol o l'Art poussa comme de l'herbe. Pendant quatre sicles et
plus, le prodigue gnie florentin s'est livr au gaspillage. De cette
puissance cratrice, il ne reste gure, mais... peut-tre un mince filet
d'eau marque la source o esprent se dsaltrer les dilettanti et de
pitoyables victimes d'une fausse vocation.

Florence, mre dsormais strile, plus indolente d'avoir t trop
fconde, laisse admirer ses enfants de marbre et de bronze.

Son temple est gard par des prtres sans foi, qui, tout juste,
l'empchent de se dtruire, grce  l'obole que leur main, tendue pour
l'aumne, y reoit des fidles.

Florence, cruelle et sanguinaire, poursuit son oeuvre mdicenne, sous
une mante de provinciale et de commerante, faiseuse de simili-tout,
truqueuse, ex-courtisane maintenant vtue de bure; son art paen,
comme son art anglique, vous m'en direz l'emploi, si ce n'est d'en
parer nos beaux esprits d'amateurs ou de petits jardins vers quoi
montent, de la coupe o s'crase son Dme, les mille carillons
d'importuns campaniles.

_La religion des Anglais._--Des pensions du Lung'Arno sortent des
caravanes de jeunes misses, le pliant et la bote de couleurs sous le
bras, infatigablement prtes  copier le Ponte Vecchio; des jeunes
hommes d'Oxford, deux par deux, bras dessus, bras dessous, sentimentaux
et convaincus, se dirigent vers l'Acadmie et San Marco; doux athltes,
ils ont le culte du Grec et de la Renaissance aux formes ambigus. Tel
qui jouait  l'Universit dans des tragdies de Sophocle, vient pendant
ses vacances de Pques, revoir le Printemps de Botticelli, s'exalter
devant le David de Donatello. C'est la tradition d'Oxford et un mot
d'ordre prilleux, car souvent une crise de mysticisme se dclare 
Florence. J'en connus un, de ces inflammables adolescents, qui voulut se
convertir, abandonner la littrature; et dj, le clotre le guettait.
Fra Angelico ne se doutait pas, quand son pinceau, sous la direction
d'un invisible chrubin, enluminait les cloisons blanches de sa cellule,
qu'au XXe sicle, ses images de pit, reproduites en cartes postales,
voisineraient dans l'album d'un Huguenot avec les Dieux de l'Olympe. Le
Bon Frre prcdait la Renaissance paenne, mais bientt Mantegna,
Lonard, Sodoma, le Prugin, allaient verser du venin dans la chaste
corolle des fleurs franciscaines.

_Opinions  la mode._--De Fiesole  San Miniato, cho rpte les noms de
Giorgione et de Czanne. Si Florence ne produit plus d'oeuvres
originales, Florence critique, discute, croit penser. Dans les caves du
palais Antinori, le cuisinier Lapi a tabli une taverne, un bouge o
cochers de fiacre, tudiants, esthtes, se coudoient pour dguster  bon
march les vins lgers et des plats savoureusement indigestes. A manger
les petits pois tendres d'avril, vous croiriez croquer la Primavera de
Botticelli! Les votes sombres du sous-sol sont gayes d'affiches
polychromes, qui en tapissent la pierre. Lapi, ruisselant de sueur, mais
fier de sa popularit, interpelle les habitus dans un langage aux
lazzis toscans, tout en faisant griller les beefsteaks et sauter l'acide
tomate, tandis que les dlicats fanatiques de la colonie cosmopolite
changent des propos rares, clbrent les mystres du Giorgione.

Florence rallume de temps en temps une lampe votive dans quelque
chapelle oublie, pour le culte des happy few. Aprs Piero della
Francesca et Masaccio, voici qu'on parle sans rpit du matre de Castel
Franco, et de son lve Czanne, le plus significatif des peintres
franais, selon ces critiques nouveaux ns; j'coute les conversations
dans tous les dialectes, o les noms de Verlaine, de Mallarm, se mlent
 ceux de Matisse et de Michel-Ange. L'poque de Ruskin est dj bien
loin d'eux. Une admiration ne s'est jamais tablie que sur des ruines et
des ngations.

_Un sanctuaire nglig._--Dans un quartier peu frquent des trangers,
plein de ces majestueux palais qui semblent toujours bouder et que
personne ne visite,  part les amis des vieilles familles dont ils sont
encore la proprit; une rue comme tant d'autres, troite et assombrie
par l'auvent des toits tendus, de chaque ct, contre l'ardeur du soleil
et les frimas, une rue sans trottoirs, ddaigneuse et vaine de ses
beauts dissimules. Une petite porte donne accs dans l'ancien clotre
de Sainte-Apollonia. On y a runi les fresques du prodigieux Castagno.
Peu de touristes jugent ncessaire de les voir, je les ai ignores
jusqu'ici. Enfin, grce  l'insistance de Gide, j'ai combl cette
lacune, malgr que je me fusse promis de fuir les galeries de muses.

C'est l, peut-tre, que s'est rfugi le gnie mme de Florence,
dpouill de ses charmes quivoques, viril, pre et ravag de passion.
L'tonnement est comme un briquet o s'allume encore notre admiration
lasse. La Cne de Castagno ne ressemble  rien d'autre.

L'accentuation des types est d'un caricaturiste, chaque aptre, une
charge trange et si suggestive, le Jsus, si humain, que l'on dirait
presque les acteurs d'un idal Oberammergau. Une ralit terrible, qui
sent la bte, la laine et le cuir. Ces aptres-ci sont pris dans les
carrefours de la Florence o chaque demeure fut une forteresse
barricade contre les gorgeurs nocturnes. Quelle saveur, le curieux
sens dcoratif et pittoresque! Cependant les touristes se ruent  la
Tribuna et s'exaltent devant des chefs-d'oeuvre infrieurs  tant
d'autres qu'ils ignorent.

_Impruneta._--C'est le village o se fabriquent les pots de terre cuite
aux formes classiques,  peine modifies depuis trois sicles, et qui
servent dans toute l'Italie  orner les jardins et les potagers. Le
chemin qui y conduit est accident comme des montagnes russes. Les
freins de l'automobile manquent  chaque instant de se briser. A chaque
dtour de la route, par-dessus un mur bas, au travers des oliviers,
Florence semble se montrer comme dpouille d'un de ses voiles; parvenu
 un sommet, vous la voyez dans toute sa beaut, nue et digne de sa
renomme. Le Dme, rose et blanc, reprend sa vritable proportion dans
un encadrement de montagnes, encore neigeuses au printemps, et d'un bleu
plus sombre,  cause des avoines et du bl vert lectrique, qui
tapissent les premiers plans. Les demeures de campagne sont des
rductions de palais urbains, avec leurs nobles petites faades; les
bourgs, aux rues dalles de marbre, eux aussi des miniatures de nobles
cits. L'glise d'Impruneta, sur sa vaste piazza princire, peut
rivaliser en richesses avec les plus notoires; et tout autour, c'est, 
six kilomtres de Florence, la vie agreste, qui continue, primitive et
si ignorante de sa civilisation, que les matres-potiers restent sans
rponse  cette question: Pourrez-vous emballer ma commande et me
l'expdier  Paris?--Parigi? e molto lontano--non so!

Les fours,  flanc de coteau, s'tagent les uns sur les autres, comme
des joujoux d'enfants. Dans le roc ou la terre rouge, chaque minuscule
fabrique a l'air d'une maisonnette japonaise. Les villages trusques ne
devaient pas tre bien diffrents de cette idyllique Impruneta; vous
perdez toute notion du temps et du lieu, en faisant la sotte emplette de
ces bacs  orangers, qui, sous notre ciel noir, vous communiqueront
leurs nostalgies d'migrs. Ici, vous tes tents par leur beau profil;
ils font partie de cette nature o toutes les lignes ont un rythme
parfait et d'o la Laideur a t bannie par la Volupt.

_Entre Florence et Grasse._--J'ai quitt Florence la nuit, car l'heure
du retour a sonn et les dparts nocturnes me semblent moins dchirants.
Je veux revenir par la Riviera et la Provence, afin de prolonger d'un
peu l'exaltation et la fivre d'Italie. L'aube se lve sur la
Mditerrane; bientt Gnes va s'tirer devant nous, aprs son lger
sommeil de cit noctambule. Que l'on entre en Italie, ou qu'on en sorte
par Gnes, on voudrait s'y arrter. A ses fentres, d'o pendent des
loques et des draps, des femmes cheveles se penchent et semblent faire
signe au voyageur de s'attarder dans ce port terminus. Du mle  la
crte des Alpes protectrices, ce n'est qu'un sourire, palais ou
maisonnettes, glises  coupoles surbaisses, marbre et carton-pltre
peinturlur, comme un gteau d'anniversaire, pyramide d'astragales en
sucre color. Sur les plages proches de Gnes, Nervi, Pegli, les barques
de pcheurs s'appuient mollement sur le galet poli, comme sur un
oreiller. Elles ne se traneront jusqu' la mer que pour une promenade
de plaisance: navigation de paravent, dcor pimpant, qui exclut toute
ide de travail et d'effort.

Voici les cultures d'oeillets, au milieu des arbres africains,
acclimats malgr eux de ce ct-ci de la Mditerrane, pour faire
illusion  l'hivernant transi. Voici le soi-disant pays du palmier,
Bordighera, Vintimille. L'architecture italienne n'est plus visible que
dans des pavillons de jardins, des orangeries et des chapelles, datant
au plus du XVIIIe sicle. Nous disons adieu  l'Italie dans le rococo
qui se fond insensiblement en un style btard, niois, celui des villas
modernes et des htels, peut-tre le plus mprisable, o les hommes
auront marqu leur empreinte. Nous tcherons de fermer les yeux, en
traversant la Principaut de Monaco, ce sublime coin de terre  jamais
souill. De Menton  Cannes, tant que je suis dans le wagon, je voudrais
suivre les phases sensibles de la pntration de l'Italie en France.
Quelle est l'une, quelle est l'autre? Le mme trajet, en voiture,
m'pargnerait la vue des Palaces et de ces joueuses maquilles de
Monte-Carlo, attendant, leur rticule  la main, l'heure de se rendre au
tripot.

La population cosmopolite, grouillante sur la Cte d'Azur, inspira le
style casino-palace. La peur de la mort chasse vers la Riviera--o les
feuilles brunes de l'automne ne rappellent pas le printemps pass, ni
qu'il y aura un hiver--des vieillards futiles, que ronge encore la joie
de vivre; ils respirent chaque jour la rose et l'oeillet sous l'olivier
phnix, et ces figurants de Carnaval, poudrs de la farine dgotante
des confetti, finissent par se croire ternels comme cette vgtation de
zinc et de caoutchouc.

_Grasse._--Si l'automobile vous portait de Gnes  Grasse par la
montagne, vous feriez, ici, un dernier relai en Italie. Les valles
furent plantes par les Romains,  la mode de chez eux. Ils y ont
construit leurs routes. Entre Ranguin et Grasse, je me suis encore cru
dans la province de Rome.

Grasse s'agrippe au roc, comme un Tivoli; mais une porte joliment
moulure, un heurtoir de cuivre, l'urne d'une fontaine, encore
dcoratifs  l'italienne, se parent d'un fini  la franaise. Le Louis
XVI fait rentrer les panses obses, amenuise, lime le mtal, et chtie
la forme. Les anciens htels de la bourgeoisie locale et les bastides,
sont juste  mi-chemin entre les palazzi, les villas de Toscane et les
pompeuses demeures versaillaises.

La vie modeste, dans le pass, n'a pas produit ici d'exemplaires oeuvres
d'art. Nous sommes loigns des grands centres; mais il y a une aimable
et jolie lgance rpandue, le parfum vapor d'une cassolette qu'on n'a
plus remplie d'essence depuis un sicle.

_Fragonard._--De Grasse pourtant il s'lana, le pimpant  la veste de
zinzolin; dans ces mignons jardinets, dont plusieurs intacts, tels
qu'ils furent par lui dessins, il tudia la forme des fleurs et des
feuillages. Ici, bouffait  son intention le taffetas des jupes, se
poudraient les visages ronds, aux lvres rougies; et l'escarpolette
tendue entre deux platanes dont l'corce gorge de pigeon a la fracheur
de sa palette, tait lance haut dans ces furtives frondaisons, pour
que, d'en dessous, des yeux, heureusement indiscrets, suivissent les
entrechats et les jets-battus de petites mules de satin clapotant dans
la mousse des linons.

L'troit salon, frustr de ses fameux panneaux aujourd'hui transports
au del des mers, il faut y venir par une journe pluvieuse, pour mieux
comprendre pourquoi Fragonard l'agrandit de ses perspectives de parcs
fictifs. Des copies habiles remplacent les originaux. La vie
provinciale, avec son odeur de lessive et de lavande, toutes fentres
closes, y est la mme qu'au temps du matre; la lumire et la gat,
bannies des demeures provenales, Frago les recre et les fixe pour
toujours sur les parois de la sienne.

Les bonnets phrygiens et les faisceaux de licteurs dont il parsme, du
haut en bas, son escalier, comme un hommage propitiatoire aux
inquisiteurs de la Rvolution, n'ont-ils pas, de mme que les galants du
salon, la grasse touche facile, la lgret d'une improvisation sur le
manteau d'Arlequin d'un Guignol? Longhi de notre Provence, mais dextre
comme Tiepolo, coloriste comme Rubens, l'errant Fragonard, nourri des
sucs de cette terre balsamique, tel un gros bourdon gourmand, un vent
l'emporte au loin, un autre le ramne  sa ruche favorite.

_18 Avril.--Dpart de Grasse._--Les dormeurs sont  plaindre en voyage,
ils se refusent les feries de l'aube.

Hier soir, une tempte de neige; il gelait. Aprs une prilleuse rentre
sous l'avalanche, j'allai voir en bouclant mon sac, la vieille ville
rosir sous le soleil levant qu'elle guettait, encore bleue et blanche,
avec ses toits enfarins; et les palmiers ridicules, pliant sous le
poids de la neige, simulaient les panaches d'cume des Grandes Eaux de
Versailles. Glace-surprise! Les nuages vont faire place  un azur tale
qui semble chaud, malgr le coupant mistral dchan derrire l'Estrel.

La course en automobile, de Grasse  Avignon, par Aix, il y faut
renoncer; et nous partons de Cannes dans un train d'Allemands et de
Russes, direct pour Berlin et Ptersbourg, toutes fourrures dehors, dans
le compartiment surchauff; les hivernants emportent des brasses de
fleurs, qui luttent avec l'odeur aigre de la salade remue dans l'office
du dining-car.

_Marseille._--Je ne l'ai jamais vue que par le froid, poudreuse,
contracte sous les apparences d'une photographie en couleurs. Vers
Lestaque, c'est,  perte de vue, comme des fortifications de marbre
rose; tang de Berre, la Crau, dsert caillouteux; le long des cyprs
inclins par le vent, quelques paysans sous leur peau de bique font le
gros dos au vent dchan. L'horizon s'agrandit, l'oeil ne connat plus
d'obstacle, le gris atmosphrique, qui tablit les distances, est
balay: il me semble tre  l'intrieur d'une immense pierre prcieuse,
magnifiante comme une loupe. Une plnitude d'impression. Claude Lorrain.
Couleur, formes, dtails, quoique prcis, se fondent en un reposant
ensemble eurythmique.

Les cyprs de la plaine Arlsienne, rangs, presss l'un contre l'autre
en palissades droites et parallles, au-dessus des cultures marachres,
ces noirs arbres utilitaires, seront les derniers, sur notre route, des
parents loigns des aristocrates italiens.

_Notre Rome, Avignon._--Ds la gare franchie, en attendant de monter
dans l'omnibus de l'htel, la bise glaciale nous flagelle. Petite ville,
la prfecture d'un dpartement de France. La rue de la Rpublique avec
ses cafs, ses pharmacies et ses Galeries parisiennes rompt le charme.
Mais, un brusque dtour  gauche, et nous nous engageons dans des rues
vides, muettes, non changes depuis le XVIIe sicle. Une chaise 
porteurs et des perruques pourraient sortir encore des portes cochres
armories; l'omnibus passe entre les deux battants d'une grille, vire
dans une cour encombre d'automobiles; c'est la vieille auberge
installe dans l'ancien htel de Forbins.

Ici, de mme qu' Rome, les Anglais et les Amricains promulguent leurs
lois, implantent leurs coutumes; mais leur tnacit n'a pas encore, Dieu
soit lou! construit des palaces. Si on leur doit les bienfaits du net
lit de cuivre et de la salle de bains, Avignon, enrichie par leurs
visites de curieux, n'a rien perdu de son caractre. Dans le hall de
l'Europe les rocking-chairs bercent de jeunes misses et de lourds
touristes d'outre-mer, billant  ct de leur th, ou cherchant des
noms amis sur les listes de leur journal, le _Herald_. Des manteaux,
blancs de poussire, des casquettes et des lunettes de chauffeurs
jonchent les banquettes, et des mcaniciens discutent avec leur patron
l'itinraire de demain matin, l'heure du dpart vers un autre lieu qu'il
faudra, par acquit de conscience, avoir visit.

_Le jardin des Doms._--Avignon, rsidence des Papes! et pourquoi pas une
fois encore? Le Rhne, plus grandiose que le Tibre, ce soir un lisse
miroir o le Ventoux somm d'une crte neigeuse, reflte le trapze de
sa silhouette, l-bas, au del des plaines fcondes, roule, vide de
barques, ses flots encore froids des glaciers alpestres. Au pied de la
terrasse au cadre de pierre et de ses parterres cercls de buis, ce fut
sans doute la berge o s'amarrrent les barques qui apportaient du nord
l'hommage des fidles au Saint-Pre de la Chrtient universelle. Des
processions s'engageaient sous les arches  crneaux, poternes de
l'enceinte fortifie; les bannires et les cierges, montant par les
ruelles, parvenaient au fate de la ville, au Palais fodal et
conventuel dont les pierres sont prtes  redire l'cho des hymnes, des
prires et des cloches. La soupe, le tambour et le clairon, les
rgiments trop longtemps caserns dans ce Vatican provenal, ne peuvent
rien contre ces augustes parois; si des tourlourous y ont inscrit le nom
de leur payse et la date de leur libration, qu'on les efface...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .




APPENDICE




LE SALON DE LA SOCIT NATIONALE DES BEAUX-ARTS--1908


_La Grande Revue_, 10 mai 1908.

Il parat que c'est un bon Salon. Telle fut la premire impression de
ces Messieurs de la critique pendant que l'on accrochait. Peut-tre
cette favorable opinion de nos juges est-elle due aux excs des milliers
d'tudes de couleur et de systmatique dformation, dont les autres
Socits nous abreuvent. S'apercevraient-ils que, s'il est toujours rare
de dcouvrir un rel don de coloriste ou de dessinateur--car la
dformation ne devrait rsulter que d'un sentiment inn de la forme,
d'une vision individuelle des objets--il est deux mille cinq cent
vingt-huit paires d'yeux  Paris, cinq cent mille  l'tranger, qui
voient les couleurs  la mode, et autant de mains pour dessiner  la
faon de Czanne, de Lautrec ou de Matisse?

Le prsent Salon de la Socit Nationale? Il est convenable, 
l'instar des prcdents. Il renferme une dizaine de bonnes toiles. On ne
saurait s'attendre  plus.

En somme, que reproche-t-on  cette pauvre Nationale? Tous ceux de
gauche y sont passs ou dsirent d'y passer,  moins que de grandes
expositions ne leur semblent inutiles ou qu'ils ne les ddaignent. Elles
finissent toutes, d'ailleurs, par n'en tre qu'une. Lui reproche-t-on sa
monotonie  la Nationale? Non, elle se dnationalise, seulement.

La Socit Nationale, elle, perptue la tradition--de plus en plus
vague--de Manet et des impressionnistes, de l'cole de Lecoq de
Boisboudran, de Whistler et de Puvis de Chavannes, tout cela dulcor,
affaibli par les gros succs de Salon et l'intervention des marchands de
tableaux. La Socit Nationale, ne l'oublions pas, fut fonde par
Meissonier--le dieu de la rue Laffitte, il y a vingt ans,--et par des
hommes comme Roll, Gervex, Duez, Braud, Cazin, Stevens, qui connurent
des triomphes dont rien ne peut plus nous donner l'ide. Ces Messieurs
furent ce que l'on appelait des jeunes matres. Autorit, succs
matriel, position sociale envie, toutes rcompenses et dcorations
obtenues  l'ge o, maintenant, l'on se demande dans les ateliers
d'lves ce que l'on fera plus tard!

Tous ces hommes ont un pass que les jeunes gnrations connaissent
peu. Il ne nous appartient pas,  nous leurs lves ou leurs amis, de
les juger impartialement. Nous sommes engags vis--vis d'eux par des
sentiments de cordialit, de reconnaissance et de considration. Ce
pass fut, pour certains, trs brillant. Ils eurent tous beaucoup de
talent,  nos yeux de dbutants; et maintenant, ils font partie de nos
souvenirs de jeunesse, de ces souvenirs qui paraissent plus charmants 
mesure qu'ils s'effacent. Ils crrent un type qui tend  disparatre et
dans lequel, seuls peut-tre aujourd'hui, MM. Vuillard et Maurice Denis
pourraient tre classs. Je veux dire des artistes avancs, bien de
leur temps, tout juste assez contests pour en tre fiers, mais, au
fond, approuvs de tous les partis. Il doit tre dlicieux, quoi qu'en
ait dit M. Degas, d'avoir de grands succs quand on est trs jeune. Cela
doit donner, pour parcourir le reste de la carrire, cette magnifique
assurance, cette tranquillit si prcieuse aux hommes de pense, et qui
fait tant dfaut  la plupart d'entre nous.

Le Salon de 1908 nous montre nos ans, riches des mmes qualits
qu'auparavant, avec, peut-tre, un peu moins de vivacit, mais d'autant
plus de rflexion. On respecte la gravit sereine de la composition
destine  quelque amphithtre de la Sorbonne, o le prsident, M.
Roll, a cherch  dpeindre l'hsitante et douloureuse marche des
savants  la poursuite de la Vrit. L'heureuse disposition des nuages,
vers la gauche, apporte, par son arabesque ellipsodique, un repos et un
arrt pour l'oeil; sans quoi, le regard risquerait de s'garer trop loin
du centre, o une femme nue, aux gris argents et dors tour  tour, se
dtache sur un cumulus figurant un taureau, symbole de la Force. C'est
bien l le style rpublicain officiel o devait tendre, en prenant des
annes, l'auteur de la robuste Pasipha, et de tant d'autres clbres
toiles, qui sont du ralisme, du vrisme mme, et pourtant visent plus
haut.

Quel dommage que M. Gervex ait renonc  ces dcorations municipales, 
ces pages franchement populaires, que je lui vis baucher et finir
dans l'allgresse de sa trentime anne, alors qu'lve chez lui,
j'avais la bonne fortune d'entendre des hommes comme Mirbeau, Manet,
Stevens, parler de la vie, me l'enseigner, pendant que j'tais initi
aux mystres du beau mtier!

M. Gervex se repose de ses vastes entreprises de la Villette et de
Moscou, en excutant des portraits et des scnes mondaines, voire des
nus, avec cette souplesse et ces mousses de blanc d'argent, qui
dfendent  une toile de se plomber. L'idal de M. Gervex ne s'est pas
modifi, depuis les heureux jours de ses premiers succs et il apparat
comme immuable, sans inquitude, au milieu de l'universel doute. Envions
ceux qui n'ont pas trop de nerfs!--M. Braud, lui, subit depuis quelque
temps, une sorte de crise religieuse, et sa peinture n'a chang que dans
ses manifestations spirituelles. Le Parisien de nagure, ne
retrouvez-vous pas tout son esprit, avec un peu de sa scheresse d'exact
narrateur, dans ses plus rcents ouvrages? Il ne fut jamais plus heureux
que dans son Baccara au Cercle de l'patant. C'est l de l'anecdote,
mais plaisante et sans prtention.

M. Lon Lhermitte, l'un des derniers de chez M. Lecoq de Boisboudran, le
voici, avec une majestueuse _tranche de vie_. Le hasard de l'accrochage
(ou peut-tre les besoins de M. Dubufe qui prend un soin de tapissier
pour accueillir tous les visiteurs, au seuil du Salon)--le hasard (?)
rapproche M. Lhermitte d'Ignazio Zuloaga et de Gandara.--Ce voisinage
est piquant. Si diffrents que soient ces artistes, ils ont quelque
chose de commun et qui va se perdre; une excution gale, mathmatique,
propre, lisible et qui se reproduit en blanc et en noir, comme si elle
n'tait, chez les uns, perle de gris, nuance et discrte; chez
l'autre, claboussante des couleurs de l'arc-en-ciel: gemmes, fuses,
tincelles; le tout restant parfaitement plat, carte  jouer, comme
dit M. Degas, et dans le cadre. M. Lhermitte et M. Zuloaga n'ont jamais
fait mieux, ni plus fort. Ah! si les lves savaient regarder, s'ils
voulaient encore apprendre, quels dboires, quels dlais leur
pargnerait une station dans la salle A!

Entre le panneau o Antonio de la Gandara et Zuloaga se dressent, de
toute la hauteur d'une maestria raisonne, clairvoyants et
intangibles, srs de leurs procds comme on l'tait autrefois, je
prtends que les jeunes gens briseraient leurs pinceaux, ou se
mettraient  tirer des filets,  coucher des  plats sur des murs,
peut-tre s'embaucheraient-ils chez quelque entrepreneur de peinture en
btiment. Il serait temps, ensuite, pour eux de se demander: ai-je
quelque chose  dire?

C'est encore le mtier de M. Lhermitte, qu'ils laisseraient de ct, car
celui-l est le plus ingrat et le moins proche de nos proccupations
actuelles; il n'y a plus gure de sous-Lecocq de Boisboudran, qui
l'enseignent; ceux-l mmes qui ne prtendent, auprs de leurs lves,
qu' une humble fonction de contrematre, voient leur classe dserte
par tous les petits gnies de la rive gauche. Vous savez qu'il y en a
18.000.

La composition, l'agencement des figures, dans La famille de M.
Lhermitte, est un modle de ce genre si franais, si logique et d'une si
sereine unit. Que cela est donc raisonnable! Comme l'architecture
d'une ville de la Marne, comme un paysage de Champagne...

Et Zuloaga? C'est  la fois l'intelligence d'un auteur dramatique et
d'un musicien; d'un metteur en scne et d'un matre affichiste;
Espagnol, nationaliste passionn, il est parisien d'ducation, mme dans
ses sorcires. Espagnol, oui! mais un peu de Munich aussi; et un
laqueur chinois. Que n'est-il pas? Que n'a-t-il appris? Que ne sait-il?
Un paysagiste  la Gustave Dor, romantique, mais sobre comme le Greco
de _la vue de Tolde_. Il a le sens de la vie moderne et le respect de
la tradition; tout en les amusant, il voquera  tout voyageur des
souvenirs de muses. Quant au choix du sujet, il est toujours aguichant;
son dessin est comme un thorme; enfin que lui manque-t-il pour tre
complet? Pas mme l'admiration de Degas!

Depuis la fuite du gris, la palette est devenue si violente, qu'il n'y
aura gure que Zacharian et moi pour regretter l'absence, dans tant de
roses chauds, de quelques froids compltement bannis des oeuvres du
jeune matre. Mais,  Zuloaga! nous sommes des maniaques, et ne nous
coutez pas! Ainsi que le dit votre matre Degas: quand un peintre a,
comme vous, os supprimer dlibrment l'atmosphre de ses tableaux, il
n'y a qu' le saluer trs bas. Aujourd'hui, vous dpassez ce que les
plus optimistes espraient de vous. Vous nous avez stratifi l trois
panneaux en laque de Coromandel, et vous savez comme j'aime cette
matire. Nul malfaiteur, nulle hystrique n'osera mettre des pingles
dans votre toile, cette muraille de la Chine! Comment a-t-on pu vous
reprocher d'imiter Goya? Goya avait une technique de hasard, maladroite
ou habile, varie, capricieuse et fonde sur l'emploi des glacis. Sa
main tremblait devant la nature. La vtre ne bronche pas. Vous avez
invent une calligraphie lourde et magistrale, cette matire opaque et
cette vigueur adroite de la touche, qui auraient effar votre anctre,
mais qui nous donnent,  nous, infirmes du vingtime sicle, l'ide de
la Force.

En face des envois d'Ignazio Zuloaga, il sira de s'arrter quelques
minutes devant la famille bizarre qu'a peinte C. W. Lambert,
l'Australien fix  Londres et qui est en train de prendre dans cette
ville, avec M. Franois Flameng, les commandes que refuse d'excuter Mr.
John S. Sargent, dcid, lui,  ne plus tre un portraitiste mondain.
Mr. Lambert joint  la facilit bruyante de Zuloaga, le got un peu trop
pittoresque qui sduit nos voisins. A ct, voici Wilfrid von Glehn,
lve et admirateur de Sargent, oscillant entre l'cole amricaine issue
de Carolus-Duran, et le New English Art Club, pris du XVIIIe sicle
anglais,  la faon de Wilson Steer, et de la bravura italienne. Il y
aurait un parti  prendre, mais il attend encore. Son aisance et un fort
acquis, nous garantissent un prochain et dfinitif succs auprs des
cosmopolites.

John Lavery n'a que trois numros au catalogue; mais ses fidles l'y
retrouveront tout entier, avec ses qualits de peintre franc et robuste,
dont la matire se patine si bien, avec le temps qui unifie ses gris
perls et ses beaux noirs. Trs cossais, cet Irlandais whistlrien.
Grand favori  Berlin.

Charles Shannon--qu'il ne faut pas confondre avec J.-J. Shannon,
celui-ci le portraitiste mivre des jolies femmes, des enfants et des
ttes couronnes en particulier--Charles Shannon nous montre son noble
et majestueux portrait de lui-mme, et une charmante figure de jeune
femme romantique. Shannon a une grce unique et ce style no-classique
qu'a honor le grand Watts. Charles Shannon maintient dans son pays la
bonne tradition qui suit les coles italiennes du XVIe sicle. Il me
semble que c'est l qu'est la vrit, pour les intellectuels
anglo-saxons.

On peut dplorer, en effet, qu'il n'y ait plus, de l'autre ct de la
Manche, une autre tradition purement technique, tout au moins un dernier
globule du sang gnreux qui fait palpiter ces belles poitrines de
femmes, telles que les matres du XVIIIe sicle les ont modeles dans
une pte savoureuse comme la chair des fruits; mais, puisque le
prraphalitisme a ramen les artistes  trois cents ans en arrire,
c'est bien la ligne suivie par MM. Charles Shannon et Ricketts, que je
jugerais la moins dangereuse pour des esprits  la fois lgants,
prcieux et graves.

Pour si peu de vritables peintres-ns, qu'il y ait chez nous, c'est
tout de mme encore en France qu'on en comptera quelques-uns. Tchons
d'en noter une demi-douzaine au passage.

Voici le patient, appliqu, sage M. Lobre. Il est difficile de mettre
plus d'honntet  peindre des intrieurs sans figures. Je prfre ses
petits salons de Versailles  ses cathdrales, qui sont un peu molles et
manquent de grandeur dans le dessin; mais tout de mme, c'est l du bon
ouvrage, solide et qui vieillira bien. La chapelle du chteau de
Versailles est prs d'tre tout  fait excellente.

M. Lobre a su forcer les amateurs  s'intresser aux simples jeux de la
lumire sur des murs de demeures inhabites. Nous lui devons de petits
bijoux d'motion et de large fini. Je lui serai, quant  moi, toujours
reconnaissant de ce qu'il m'ait appris  travailler lentement, il y a
longtemps de cela,  mes dbuts. Ce qui lui manque, c'est certaine
acuit dans la forme, dont un Boldini fait vivre un vase, un balcon, une
colonnade. Mais M. Lobre est lourd et froid comme ces pendeloques de
cristal, dont il est le Velasquez, ainsi que des moulures Louis XIV et
des soupires.

M. Zacharie Zacharian, comme excutant, est unique--on voudrait qu'il
ost plus, sans perdre sa manire impeccable. Il ne daigne.

Voyez le Velasquez romain de M. Carolus-Duran: n'est-ce pas encore d'un
peintre ternellement jeune, pour qui la couleur sera toujours une fte,
et manier des couleurs, le plus excitant des sports?

Dans cet heureux Salon de 1908, il est encore deux grandes pages, par
mes amis Simon et Cottet. Je leur dis assez crment ce que je pense,
pour me permettre de les louer en public comme il convient. La scne,
dans une glise d'Italie, par Lucien Simon, peut-tre moins fougueuse,
moins brillante dans toutes ses parties que _Les ramasseuses de pommes
de terre_ (Socit Nouvelle), moins contraste que ses tudes
italiennes, est un modle achev de composition, de balancement et de
tenue. Or, c'est l une des qualits, si franaises, qui se font rares.
Simon, intelligence  la fois fivreuse et rflchie, pour la gloire de
notre cole, n'abandonne rien au hasard de l'improvisation, tout en
gardant l'imprvu d'un illustrateur et le caprice d'un faiseur
d'esquisses; la partie gauche de sa toile, autel et officiants, il n'en
a jamais dpass les prestigieux coups de brosse, emport par une sorte
de dlire de peindre, mais toujours se contrlant. Et partout, s'atteste
en son oeuvre un des plus jolis, des plus distingus esprits de ce
temps.

Nanmoins, je persiste  croire que la dimension demi-nature lui
convient mieux que toute autre. Il conduit mieux sa pte, d'un bout 
l'autre, dans une moyenne, que dans une grande machine.

Charles Cottet, avec toute l'hsitation et la touchante maladresse d'un
jeune homme--sincre chez lui, et non pas voulue comme chez les autres
d' ct--a imagin et presque ralis une fort belle chose. Sa
Pieta--grand succs de Salon, scne inoubliable--et pu tre un
chef-d'oeuvre, dans les proportions de ses feux de la Saint-Jean.
Telle qu'elle est l, dans la chapelle un peu sombre o M. Dubufe l'a
rige, c'est un bien loquent rsum de ses solitaires rveries
bretonnes, une ardente prire balbutie avec ses amis les pcheurs, au
bord de la mer homicide dont il fut un des potes et le dramaturge.
J'aime la coloration brune, chaude, la sonorit un peu lourde,  la
Csar Franck, de ce tableau Douleur, de ce deuil marin, qui fut
vraiment _senti_, par le plus noble et le plus dou des peintres de ma
gnration.

Les grandes toiles de MM. Lhermitte, Zuloaga, Simon et Cottet, que je
suis oblig, malgr leur diversit, de considrer en mme temps, je les
regarde comme des tableaux de Salon, terme qu'il conviendrait de
dfinir. Le tableau de Salon, destin  prendre place, plus tard, dans
un muse public, est cette sorte de production dont le rgime actuel de
Salons annuels, officiels, a t le prtexte et la cause. J'en crois la
donne regrettable. L'influence du Salon me semble aussi dangereuse, en
cela, que celle des expositions des Indpendants, ouvertes  toutes les
bauches et  toutes les dbauches. Le tableau de Salon doit tre grand;
le sujet intressant et tel que le public s'arrte devant l'oeuvre avec,
dans la main, l'article logieux que les grands quotidiens lui ont
consacr, le jour du vernissage. La facture doit en tre assez
brillante, assez brutale, pour se faire voir de loin, tre facile 
reproduire dans les catalogues et les magazines, et se dtacher, sans
conteste, de toutes les oeuvres environnantes. Ce tableau, souvent
acquis le premier jour par l'tat, va rejoindre, une fois l'hiver venu,
ses camarades et prdcesseurs, au Luxembourg. Mais l, dans un milieu
diffrent, il perd beaucoup de son -propos, et, parfois, au bout de dix
ans, on ne peut plus le regarder.

Le tableau de Salon est prcisment le contraire du tableau de
collection. Aussi regrettons-nous que des hommes tels que Cottet et
Simon, par une sorte d'habitude prise et de tradition de quartier, en
tentent encore l'effort.

Prenons comme exemple la Pieta de Cottet et le service religieux de
Simon. Ce sont deux excellentes toiles de Salon; mais nous connaissons
de chacun de ces artistes, des ouvrages de moindres proportions, o
leurs natures respectives sont autrement parlantes. Jamais Simon
n'aurait, dans un tableau de chevalet, laiss les valeurs un peu faibles
de ses enfants de choeur; ses noirs auraient eu une beaut toute autre;
le blanc trop crayeux de la fentre se serait argent et adouci. Je sais
bien, qu'en petit, il n'aurait pu donner aux ttes ce caractre
gnralis, synthtis, si peu portraitiste, qui assigne  Simon une
place si envie parmi nos compatriotes. Nanmoins, ses facilits de
peintre nerveux et de dessinateur de croquis nous auraient effrays. La
pte, un peu mince, tient son dfaut de ce que Simon ne peut pas
reprendre un morceau, mais le cherche, le russit du coup, ou l'efface
et le tente une autre fois. Dans un panneau restreint, il conserve, d'un
bout  l'autre, un style et un charme, mme parfois une pte trs
suprieure. Ce que je dis de Simon, serait encore plus juste dit de
Cottet. Le dessin abrupte, maladroit, mais souvent loquent qui, lui,
n'a rien d'appris, se dilue, s'affaiblit, quand les personnages ont t
mis au carreau. L'ducation indpendante de Cottet n'a pas assez
d'acquis pour soutenir la tension ncessaire  l'achvement d'une
vaste page. Son model perd de son imprvu et trahit des hsitations,
quand il veut dpasser l'esquisse. Mais nous ne sommes, ni les uns ni
les autres, matres de nos actions et nos existences sont trop diriges
par des lois mystrieuses et multiples--dans nos vies, prive et
sociale--pour toujours suivre ce qui, nous le savons, serait _notre
voie_.

Simon et Cottet ont dsir faire, chacun, un tableau de Salon. Le
succs a couronn leur entreprise et ils doivent s'estimer heureux, car
ils y sont trs au-dessus de ceux de nos confrres qui s'essayent dans
cette manire. Mon intention n'est pas de rabaisser les succs de Salon.
Il en fut de mmorables et de mrits; c'tait, il y a vingt-cinq ans,
le Rolla de M. Gervex ou la mort de Marceau par M. J.-P. Laurens, beau
morceau que l'avise jeunesse des Japonais s'est acquis pour le muse
Europen de Tokio. Tel tait le talent entre 1880 et 1890. Tout autre il
est aujourd'hui. J'ouvrirais volontiers une parenthse pour clbrer
celui de ce Jean-Paul Laurens, dont j'eus le plaisir de revoir, cet
hiver, le trs beau plafond du thtre de l'Odon--et j'en fus redevable
au toujours tonnant redingot Charles Morice, qui nous y attira, Dieu
en soit bni, pour nous rappeler Baudelaire et Verlaine au moyen de la
musique et de quelques oripeaux.

Mais revenons au Salon.

Je ne voudrais pas tre accus de partialit,  l'endroit de la Socit
nouvelle; mais enfin, la collection des Ren Mnard, sur la tenture
bleue o sont accrochs ses classiques paysages, peut-on souhaiter rien
de plus savant et de plus auguste? J'entends reprocher la monotonie aux
paysages de Mnard. Souvent, on se plaint des inquiets qui frappent 
toutes les portes; de quoi est-on content? Est-ce des avatars mensuels
de M. Matisse, ou de l'immobilit de M. Vallotton? Pourquoi pas le
quitisme olympien de Ren Mnard?

videmment, l'idal, ce serait d'tre M. Maurice Denis. L'heureux,
l'enviable sort que le sien! De l'invention, comme les grands matres,
de la posie, de l'esprit, de la couleur; un dessin dont il a dirig la
naturelle facilit, comme les jardiniers japonais font d'un arbuste; de
l'aisance, de la grce, franaise et italienne. crivain exquis et grand
artiste, M. Maurice Denis a aujourd'hui la situation la mieux tablie,
en Allemagne, en Suisse et en France; tout le monde l'accepte; il dompte
gentiment les vieux, il entrane et soutient les dbutants, il ne sera
pas ridicule plus tard,  l'Institut, et il parlera sur les tombes,
crira des mmoires pour l'Acadmie des Inscriptions. Pendant ce
temps-l, il continuera de dcorer le Panthon aussi bien que des salles
 manger, illustrera la Bible, Dante et Francis Jammes.

Voyez ces panneaux, au Salon de la Nationale: j'en suis enchant, comme
vous l'tes vous-mmes; comme tout le monde! N'ont-ils pas la grce, la
posie et le style combins? Quel rythme pur, quelle virginale dcence!
Je ne sais comment exprimer ma joie, en prsence de cette oeuvre
dcorative. J'ai toujours aim Maurice Denis. Je craignais que la vie et
les succs ne le gtassent; mais non, maintenant plus rien  redouter.
Denis est quilibr; un ingnieur apparu pour jeter un pont entre le
monde ancien et le ntre. Il naquit pour supprimer les difficults,
rpondre aux questions les plus pineuses et, nouveau Prospero,
dchaner puis calmer la tempte... La mthode! triomphe de la mthode!

Dans la Socit Nationale transforme, plus tard, beaucoup plus tard, M.
Maurice Denis sera prsident. Il aura, derrire lui, un norme bagage,
l'autorit d'un Puvis de Chavannes et ce savoir-faire diplomatique pour
lier les mains des uns et des autres en une immense ronde confraternelle
de convenance. C'est alors que se produira cette fusion souhaite par
quelques-uns, de tous les salons en un seul... dont P. A. Besnard (on
pleure son absence, en ce Salon-ci) a dj fait un projet fort
intressant, auquel les timides n'oseront point encore se rallier, mais
qui sera repris plus tard, soyez-en srs. Denis sera l pour y
veiller... Allons donc! nous sommes tous pareils, dans les trois Salons.

Mais je n'ai presque plus de place pour parler de tant de jolies ou
intressantes choses dont regorgent les salles de l'avenue d'Antin.

M. La Touche s'est reprsent comme conversant avec M. Braquemond:
groupe d'amis runis en un panneau dcoratif fort amusant; l'lgiaque
M. Aman-Jean, toujours gal  lui-mme, littraire et fivreux; les fins
portraits de Mlle Bonanszka; l'importante oeuvre de M. R.-X. Prinet, si
bien conduite; Le Sidaner, dont le mtier devient par trop gal et
pointill, peut-tre; R. Boutet de Monvel qui a un sens de la forme, que
je voudrais voir mieux appliqu  la peinture. MM. Gurin, coloriste
amusant et parfois charmant, Lebasque, Miss Howe... et tant d'autres,
pour lesquels il me faudrait faire un second article.

Car je n'ai pas encore parl du seul homme, qui m'apparat, dans ce
Salon, faire toujours, et en quelque circonstance que ce soit, comme
Denis, ce _qu'il veut faire_; c'est--dire en matre-ouvrier,  la faon
de ceux de jadis. C'est, on l'a devin naturellement, notre grand homme,
M. Rodin. On ose  peine parler d'une oeuvre nouvelle de lui, tant on a
dj puis les termes logieux et respectueux que commandent ses
constants chefs-d'oeuvre. Voil qui est tellement au-dessus de toute la
production moderne, que l'on tremble en l'approchant. La figure nue,
qu'il va, hlas! draper pour le monument Whistler, me fait penser 
Rembrandt,  la Bethsabe. Le dos est un des plus tonnants morceaux que
j'aie vu depuis longtemps. Il n'y a rien  en dire  ceux qui sont assez
 plaindre pour ne pas comprendre cette froce majest. L'Orphe est
un autre chef-d'oeuvre tonnant de grce agile et souple; et que penser
du troisime fragment que M. Rodin a envoy aussi? Fit-on jamais, depuis
l'Antiquit, model plus palpitant, plus prs de la nature, que la
poitrine fminine de ce morceau? Des aveugles, ceux qui ne voient pas ce
que l'on doit  un homme assez fort et assez ingnu, pour nous
prsenter, tour  tour, de telles tudes si libres de facture dans leur
rugosit, ou bien ces exacts, scrupuleux bustes, ces portraits si
franais o il tudie un nez, une bouche, une nuque, comme le ferait un
dbutant enfant-prodige!

C'est que M. Rodin est  la fois un grand matre et toujours un lve.
Ses dformations, qui tiennent du lyrisme, sont fondes sur une
connaissance complte de l'ossature humaine: _il sait son mtier_ et il
le plie  ses besoins.




NOTES SUR LE SALON D'AUTOMNE

A Charles Morice, lequel je remplaais, cette fois, au _Mercure de
France_.


La fermeture de la Villa Mdicis, la sparation des Beaux-Arts et de
l'tat, la libert pour tous, mais l'air de Paris ordonn  chacun de
nous comme une cure de modernisme, tels sont les souhaits les plus
rcents de quelques beaux penseurs. Nous avons vu une centaine
d'crivains, sociologues, professeurs, philosophes, et mme un illustre
peintre, signer de courageux papiers pour le grandissement de l'esprit
humain, qu'il s'agit de dgager, une fois pour toutes, des chanes du
pass et de l'odieuse servitude romaine.

Il semble que l'tat devienne de plus en plus un aimant qui attire tout
 lui. Les artistes faisaient parfois exception. Les petites expositions
sans jury ni rglement taient, depuis longtemps, une concurrence, une
menace  l'autorit et  l'intrt des Grands Salons.--Les
impressionnistes et Claude Monet en tte (je mets douard Manet  part,
tout seul), rpudirent tout encouragement officiel.--Point de jury,
point de distinctions, criait-on de tout ct. Depuis quelques annes,
les Indpendants, aux Serres de la Ville, taient tenus pour les seuls
exposants dignes qu'on s'occupt d'eux.

Or, voici que, soudain, M. le Prsident de la Rpublique ouvre
solennellement le Salon d'Automne. Les mains des mmes Indpendants sont
tendues vers les rubans rouges et violets;--que se passe-t-il?

                                   *

                                 *   *

Les amateurs ne se plaindront pas que le Salon d'Automne ait lieu et
qu'avec fracas il prenne un caractre officiel, si contraire pourtant 
l'esprit qui l'inspire.--Il s'y prsente des groupements et des oeuvres
au dernier got du jour, dont la diversit apparente, mais l'unanime
prtention  la nouveaut, offrent une belle image de la Libert
dresse en face de l'Acadmisme, toute rayonnante, enfin victorieuse.
Il tait temps de rappeler d'un exil, o l'on cueillait, il est vrai,
les lauriers mls avec les palmes du martyre, les parias d'hier, et de
leur faire gravir les escaliers  tapis rouges, entre deux haies de
gardes rpublicains en grande tenue et de plantes vertes.

La Socit Nationale (ex-Champ de Mars), s'tant spare en 1889 des
Artistes Franais en protestant contre les mdailles et les vieilles
paperasseries des Champs-lyses, aurait d depuis longtemps accueillir
et mme aller chercher ceux qui, chantant la Jeunesse et le Progrs, lui
faisaient des avances rarement agres. Le trs intelligent et libral
directeur des Beaux-Arts, M. Henri Marcel, permit enfin au Prsident
Frantz Jourdain d'amener pour deux mois de mauvaise saison son troupeau
dans le Grand Palais. Maladroitement, la Nationale protesta contre ce
qu'elle ne pouvait empcher, refusant  ses socitaires et associs le
droit de partager l'immeuble avec de nouveaux locataires: aveu d'une
crainte un peu inconsidre, apparence d'inquitude assez
dplaisante.--Ce nouveau Salon officiel, rival nanmoins, contient un
lot d'oeuvres qui nous permettra de dcider si cette invasion est si
dangereuse.

M. Roger Marx accorde que, parmi les ouvrages exposs, beaucoup
tiennent plus de l'tude que de la production lentement paracheve et
mrie. Le critique ajoute, il est vrai: Mais n'est-ce pas dj une
exceptionnelle aventure que, sur un total de deux mille envois, il s'en
rencontre si peu de banals et d'indiffrents? Puis, il a t rclam si
souvent contre l'oppression du talent individuel, qu'il y aurait manque
de grce, sinon mauvaise foi,  mconnatre le prix d'un Salon o, pour
la premire fois, toutes les considrations se sont subordonnes au
respect et  la mise en vidence de la personnalit.

Voici donc ce que le Salon d'Automne veut signifier; M. Roger Marx le
dit de haut. En effet, la collection est varie, vivante, trs
instructive, et amusante pour les collgiens et les jeunes tudiantes,
qui ne peuvent tre conduits en bande, sous peine d'arrter la
circulation, dans les diffrents magasins de la rue Laffitte. Mais c'est
tout de mme une exposition en plus, donc une de trop.

Il faut, par ncessit sociale, qu'un vaste march s'ouvre aux milliers
d'artistes qui emplissent Paris, car il est indispensable de se montrer
pour ne pas mourir de faim. Le problme de la surproduction devient de
plus en plus difficile, et cette question implique un cercle vicieux.

Si le succs du nouveau Salon est grand et trs lgitime, grce au
courant d'air frais qui entre dans ces galeries poussireuses, il
n'apparat pas que le malaise des artistes doive cder pour cela. Voici
de nouveaux contingents prts pour la bataille, de nouvelles victimes.
Mais qui donc opprime aujourd'hui le talent individuel? O est-il?
Partout!

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                                 *   *

Spculateurs et marchands, les amis zls de l'art, s'empressant 
dfendre ceux des vrais peintres originaux dont ils ont l'oeuvre en
portefeuille, s'adressent enfin au grand public et flattent sa manie de
distinctions honorifiques, de conscration officielle. Dj en 1900,
lors de la Centennale, ils s'taient disput la cimaise et ces petites
tiquettes dores, qui plus jamais ne quittent, aprs une Exposition
Universelle, les cadres que l'tat marque ainsi de son apostille. Or, le
Grand Palais, surtout son premier tage, semble projeter un reflet de
cette gloire qui donne confiance aux porteurs de titres.--Nous ne sommes
plus au temps des Refuss et des entresols en construction, qui
abritrent les premires luttes de l'impressionnisme. La distance
parcourue depuis ces heures difficiles est longue, et chacun, mme parmi
les plus fauves, souhaite en secret, pour y produire ses ouvrages, le
mur o furent mdaills Benjamin Constant et Dagnan-Bouveret.

Les matres du Cours-la-Reine, laissant de ct les rares entts des
indpendants sous la surveillance du douanier Rousseau, nous attendions
qu'ils fissent leur entre sur une scne subventionne. Les y voil
enfin! C'est  un tout petit nombre de talents individuels qu'est due
l'imposante manifestation qu'exalte la presse d'avant-garde, cinq ou
six, dont le cadet est dj mr, mais leurs ans sont des anctres. Les
autres? une arme de plagiaires, inconscients ou aviss, et tels qu'on
reste confondu par leur innocence ou leur cynisme; ils se faufilent dans
l'tat-major du no-impressionnisme, avec la connivence de littrateurs
qui croient en les dfendant servir une ide grande, tandis qu'ils
servent les marchands, ces Mdicis de notre Rpublique.

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                                 *   *

Il serait bon que le Luxembourg mt  ct les unes des autres ces trois
figures de femme nue: _l'Olympia_ de Manet, _la Vague_ de Baudry et _la
Naissance de Vnus_, par Cabanel. On verrait par quels moyens
diffrents, trois Parisiens du Second Empire, exprimrent la femme de
Paris. Manet, fou de Goya, peignit une fille malingre et dlicieuse de
Montmartre; Baudry, prix de Rome, hant des Vnitiens et des Florentins,
une ballerine de l'Opra; Cabanel, lointain lve, un peu affadi, de
Ingres, sut rendre la grce mivre de la cour des Tuileries. Et chacun
d'eux est un artiste indispensable  l'histoire du XIXe sicle.

Les no-impressionnistes, au Salon d'Automne, se rclament de Czanne;
le prsident d'honneur est Eugne Carrire. L'homme du noir et du blanc,
des maternits, des tendres motions, du sentiment, est bien,
esthtiquement, sinon socialement, _contraire  tout ce qu'on veut
imposer ici_. Quelle ironie! Carrire conduisant cette bande d'trangers
en goguette! Car ces exposants s'accrotront de tout ce qu'envoient
l'Allemagne, la Suisse, l'Amrique, ces pays sans peinture, vers la Rome
que deviennent Montmartre et Montparnasse. Le Salon d'Automne est une
terre promise pour ces trangers; mais il en est une aussi pour certains
membres de la Socit Nationale, qui sentent le moment venu de se donner
des airs de jeunesse. Ils ont contraint le comit du Champ-de-Mars, par
un vote rcent,  rayer l'article qui leur interdisait de prendre part 
toute autre exposition d'une Socit reconnue par l'tat.--Nous sommes
donc libres dsormais d'aller assaillir le Prsident Frantz Jourdain,
qui se ft aisment rsign, si notre rvolte n'avait pas bris
l'obstacle. Cesser d'tre une victime de la raction! Son heure de
gloire s'enfuit dj, et il ne lui reste plus qu' prparer de trs
sombres caves, pour y relguer ses recrues indiscrtes et dmodes.

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_Rtrospective Czanne._

Et encore nos horribles murs lie-de-vin, cette lumire blafarde de
maison vide dont on ouvre les volets au premier soleil d'avril! Je
connais ce spulcre o j'ai repos si souvent: l'oeuvre de Paul Czanne
y semble un peu attriste par le lieu. Herr Tschudi, le directeur du
muse moderne  Berlin (qui prpare une section franaise toute ddie 
l'impressionnisme), auquel je demande si quelqu'un qui n'a pas fait de
peinture peut, comme nous, tre touch par Czanne, me rpond qu'il en
jouit, comme d'un gteau ou de la polyphonie wagnrienne. Ces
Allemands sont droutants, que l'acadmisme sentimental d'un Boecklin
met en extase, alors que la Stimmung si humaine d'un Carrire leur
semble inexpressive... mais Czanne!... A considrer les peintures de
ces Germains sur qui s'est exerce son influence, on dirait que bien peu
d'entre eux aient vu au del des apparences de Czanne; ils parlent
nanmoins de couleur raffine, de construction, de synthse.

Harmonies de bleu-gris et de lie-de-vin; rouges veins, de glaeuls ou
de porphyre, de nougat; bleus des vases de la foire, jaunes de la
boutique aux macarons, rose et vert de pastques; pistache, violets de
pois-de-senteur, ponceau de dahlias mats; toutes ces couleurs soutenues
par des bruns, qu'on ne trouve plus sur la palette des impressionnistes.
De la ptisserie pour les Berlinois?

De Czanne ici: le compotier de pommes, sur fond vert, peut-tre sa plus
majestueuse nature-morte; la bote  lait, avec ses verts et ses rouges
sourds, juxtaposs au papier de tenture beige et mauve; des fruits en
onyx, des pommes; le paysage  la maison blanche, dans l'ouate des
vergers aux petits arbrisseaux si navement dessins, qui, tout bleus,
frissonnent dans un ciel malade d'avril: mais surtout et au milieu d'un
royal panneau, c'est le portrait du matre, dont la forme ne souffre pas
trop d'un constant sacrifice  la recherche du ton pur, en souffre moins
que certains autres visages d'tude, trop pniblement construits. Voici
encore des tartes et des madeleines en or et en sucre-d'orge, des pains
provenaux, une gourmandise succulente; enfin, ces scnes de baignades
antiques, corps bleus et roses, dans un dcor de faence d'Urbino, qui
rappellent l'allongement contorsionn du Greco.

                                   *

                                 *   *

A ct, l'on a eu la bonne intention, et la mauvaise ide de rendre 
Puvis de Chavannes un nouvel hommage: mauvaise, car le matre ne
s'exprime tout  fait que sur de grandes surfaces. Si peu reprsent
qu'il soit ici, nous suivons le dveloppement de ses mdiocres dons
d'ouvrier jusqu'au jour tardif o il se dgagea de Couture et de
Chassriau.

Par quel hasard ou quelle gageure, une salle fut-elle divise entre le
Prince Troubetzko--que l'on devrait carter d'ici  cause de sa
virtuosit--et Renoir? La plastique superficielle et trop aise du
Brummel de la Statuaire, aurait eu sa place du ct de John Sargent et
de Zorn, entre Helleu et Sorolla. Le Salon d'Automne, o l'agaant mais
trs puissant dessinateur Boldini serait trait de jongleur, par quelle
inconsquence s'ouvre-t-il  l'quilibriste Troubetzko? Et on l'exhibe
dans cette salle o tremblotent les coquelicots dans les cheveux emmls
de la petite nymphe de Renoir.

Le ct Nord du Salon parat avoir t dvolu  la classe de MM.
Durand-Ruel, alors que le Sud est rserv aux no-impressionnistes du
groupe Bernheim. MM. Durand-Ruel ont quip une compagnie de paysagistes
qui,  la manire de Claude Monet, de Sisley, de Pissarro, font pour les
amateurs moyens d'Amrique des tableaux assez plaisants; mais la
recette, nous la connaissons trop. MM. Durand-Ruel ont aussi leurs
ateliers de panneaux dcoratifs dans le got de Renoir, mais qui, malgr
leurs airs d'indpendance, sont d'une convention dj ennuyeuse; M.
d'Espagnat est le chef de cet atelier.

Druet, Bernheim ont t plus avant dans leur choix. S'il y a une suite
ou mme un dveloppement de l'impressionnisme, c'est parmi les
indpendants qu'il fallait les dcouvrir. Ils n'y ont pas manqu,
flairant dans un amoncellement de toiles presque identiques, au point de
paratre d'une seule pice, de mme manufacture, l'artiste qui allait
peut-tre inventer une formule de dcoration murale intime pour petit
htel et garonnire modern-style.

M. Vuillard nous conduit, du tableau,  l'art appliqu avec cet idal
nouveau: la peinture collaborant simplement avec l'bnisterie ou les
toffes. Entre Puvis de Chavannes, Czanne, Renoir, M. Bonnard,
illustrateur dlicat de Verlaine, sculpteur et peintre surtout, remue
des couleurs, balance des volumes et des lignes, joue avec les reflets,
renchrissant sur Renoir et les impressionnistes.

Son Bal du Salon d'Automne--ouvrage mdit, voulu jusqu' la
fatigue--renferme des trouvailles de couleur et parfois un dessin
vivant. On pourra, d'aprs ses dbuts, beaucoup attendre de M. Bonnard,
tout, dirai-je, sauf un chef d'cole, ce pour quoi il est tenu dans le
groupe.

M. Vuillard,  ct, semble faire des vocalises, pousser de petits cris
de moineau sur le toit d'un immeuble parisien. Il illustre le paysage de
Paris et colore son atmosphre dcolore; de laides maisons  cinq
tages, d'une rue ou du boulevard, il prend le motif de jolies
arabesques tout gayes de platanes, de roues jaunes des tramways et de
ces petites mousms qu'escortent des nounous  longs rubans, avec des
enfants  grosses ttes comiques. Le succs de Walter Gay et de
Raffaelli le guette; or, si Vuillard veut rester de son Parti, qu'il
se mfie de sa facilit et qu'il redoute l'excs du joli. La
lithographie en couleurs peut donner  sa main certains tours qui lui
ont russi  l'imprimerie: ces vides qui, utiles sur la feuille blanche,
font creux sur une grande toile; ces tons  plat que l'encre allge
sur la pierre, mais que la dtrempe ou l'huile alourdit.

M. X. Roussel, un peu trop proche de Vuillard dans ses tableaux, est un
pote charmant dans ses paysages au pastel, o il construit, tage ses
plans avec une incroyable sret. On dirait qu'il ponctue une mise en
place trs recherche avec deux ou trois tons, puis efface le trac,
qui n'est plus indiqu que par des points et virgules: tel un fil
tlgraphique qui ne se rvle  distance que par les oiseaux poss
dessus.

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                                 *   *

Auprs de ce groupe venu des indpendants, Henri Matisse est  peu prs
le seul qui promette un peintre robuste et frais. Il repose, par sa
sant, de toutes les ples victimes de cette cole o les influences
contradictoires et incohrentes aboutissent  une ridicule banalit dans
la folie. Chez l'un, c'est un souvenir de Constantin Guys et de Charles
Conder, avec un dessin d'lve des Beaux-Arts cach sous des tons
maladroitement pris  Czanne et  Renoir; l'autre alourdit de gris
opaques  la Roll des roses de Renoir. Il y a les faux Maurice Denis,
les faux Gauguin. Plus loin, les vads de l'atelier Gustave Moreau, qui
puisent  pleines mains dans les cartons de Toulouse-Lautrec et de
Bussy; enfin, les mystiques de l'sotrisme, les symbolistes 
l'allemande...

Desvallires, malgr le vertige o il semble emport, ne parvient pas 
oublier ce qu'lie Delaunay lui enseigna. Desvallires sera le bouc
missaire de M. Jourdain. Un portrait de jeune fille, plein de beaux
tons graves (les lvres si curieusement roses dans l'argent des chairs),
et quelques tudes minuscules trs atmosphriques, font regretter ce
qu'est en train d'abandonner, chez les no-impressionnistes, le
disciple d'un vieux Romain. Son volution tardive et toute crbrale
alarme ses amis, si elle n'enlve rien  leur estime. Toulouse-Lautrec
est un des coupables, avec le funeste attrait de son criture. Il
savait, lui, donner une sorte de grce lgre, trs franaise,  la
dmarche,  l'allongement dhanch de ses filles blafardes de
Montmartre; mais  revoir son oeuvre, on se demande s'il n'a pas eu le
bnfice d'une mort prmature et d'une existence excentrique. Son
dessin en fil de fer, et la construction par cubes de ses grandes
figures d'affiches ont eu, comme toute forme un peu gomtrique,
l'attrait d'un procd facile et qui s'apprend.

                                   *

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Et le vnrable M. Odilon Redon, le doux rveur? Depuis l'enfance,
j'entends parler de lui comme d'une sorte de Pater Seraphicus au sourire
d'ternelle douceur. J'ai fait un effort souvent renouvel pour me
hausser  la comprhension de sa cryptographie; si je frappe  la porte
des amateurs, elle m'est ouverte par des gamins qui me montrent des
bonshommes sur une ardoise enfantine, des portraits de pions vus de
profil. Les murs de la classe sont tendus d'un papier mouchet, comme
les chambres de bonne; par-ci par-l, dans les cadres, c'est une figure
de Croquemitaine, avec de grands yeux qui ont trop de cils, ou bien le
portrait de l'institutrice, Isis, toute maigre et brune sur un fond bleu
de lessive. J'y reviens toujours,  cette classe, mais on me dit: si
vous ne comprenez pas les symboles d'Odilon, vous admirez ses fleurs?
Celles-l, je les comprends, mais je leur prfre les dessins d'un vrai
enfant.

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                                 *   *

Nous aurions souhait que M. Maurice Denis ft plus prodigue de ses
envois au Salon d'Automne, allant de l'illustration jusqu' la grande
peinture dcorative religieuse, avec des essais dans les genres qu'il
cultive: intimits familiales, lgendes gothiques, contes de fes,
chemin de la croix, baigneuses, nature morte, portrait, etc.; toujours
d'un mme style. Nous savons de quelle partie italienne de l'oeuvre de
Renoir vient  M. Maurice Denis ce dessin exagrment arrondi et comme
formant des ondes concentriques; mais sa forme rappelle le visage de
l'artiste lui-mme, ce petit cavalier Louis XIII, replet et sans angles,
que l'on verrait servir la messe dans un vitrail du XVIIe sicle; celles
aussi d'un modle trs chri, qui prte sa grce au peintre. Ces
rondeurs de fruits et de la Rose Mystique, on les retrouve chez le
Bien-Heureux Frre Angelico. La culture d'un esprit meubl de tout ce
qui est utile (et mme de plus), dans le trsor classique des arts et
des lettres, se combine avec la fantaisie orientale du coloris cher 
l'cole de Gauguin.

                                   *

                                 *   *

MM. Bernheim regretteront de n'avoir pas mis dans leurs salles des
toiles de l'Anglais Walter Sickert, qui, plus g que ces
no-impressionnistes, a peint, en Angleterre, des scnes de
music-halls et du paysage urbain... mais en noir, avant MM. Vuillard et
Bonnard. Sa place tait indique ici; il est fcheux qu'on ne l'y ait
pas appel de Venise, o il cre chaque jour ngligemment de petits
chefs-d'oeuvre.

La pice capitale est le panneau des Fiancs, qu'Eugne Carrire s'est
vu commander pour la mairie d'un quartier de Paris. Jamais encore
Carrire ne s'tait exprim avec cette matrise. Je vous recommande
toute attention pour la faon dont la toile, presque carre, est
remplie; la place que chaque figure et le paysage--chemin d'eau ou
sentier dans la montagne?--y occupent; et le rle des valeurs gradues,
par paquets, comme les instruments d'un orchestre, qui s'enflent ou
s'assourdissent--selon les besoins de la ligne arabesque. Cette science
et cette sensibilit, elles n'appartiennent qu' Carrire. Par une
insistance savante sur certains volumes de clairs, de demi-teintes et
de noirs et la dformation logique de la ligne (ou plutt du bloc
qu'enserre idalement le contour invisible), l'artiste, rejetant ses
thories passes quant aux plans, accroche les personnages de son
mouvante scne en une guirlande ornementale. Peut-tre le triomphe de
l'arbitraire, car voici la page la plus raisonne, la plus consciente,
la plus voulue.

La forme de Carrire est impalpable et aussi peu linaire que les fumes
d'une chemine de fabrique, qui se rpandent par nappes ingales dans
l'atmosphre.

Je ne dirai pas que Carrire soit adroit, car il est plus que cela; il
faudrait l'appeler le virtuose idal, si ce mot, tant mesur, ne
dsignait des talents superficiels, et ne fltrissait ce dont il est le
contraire. Des matres, Carrire n'a pas la lourdeur et la bonhomie, la
simplicit uniforme et la technique simple. Velasquez lui-mme, si peu
crbral, et qui obtiendrait les mdailles d'honneur dans nos salons,
Velasquez est naf, compar  Carrire. L'oeuvre de celui-ci, trs
muse par la conception et que baigne le clair-obscur de Rembrandt, a
de charmantes roueries et la tnuit des modernes.

Elle est aussi de la statuaire; et de Rodin lui viennent ces passages
onctueux, ces glissades du rayon lumineux sur de molles bosses aux
models largis. Il fallait cette plastique de statuaire et cette
adresse de matre ouvrier peintre pour que Carrire exprimt, comme il
le voulait, sa chaude et fraternelle sympathie  l'humanit tout
entire. Ce tendre pre, cet poux, cet ami, a l'heureux privilge de
dvelopper son art entre les murs gris de sa demeure familiale. Crayon
en main, il voit grandir autour de lui d'autres lui-mme transforms;
depuis leurs cris de nouveau-ns jusqu' l'ge d'homme, il les suit
plein d'amour et de piti, et son oeuvre dbordante d'allgresse est
ainsi une sorte de rincarnation multiforme du Pre.

L'autorit qu'a prise Carrire sur la jeunesse qui pense et qui crit
n'est explicable que par la gnrosit de ses sentiments, ses voeux et
ses efforts vers une immense paix sur la terre. Ces souhaits
humanitaires ont remplac en France d'autres exaltations de nagure: le
geste enlaant de la mre et de ses petits devient alors un haut
symbole, touchant, religieux, pour un public qui, malgr tout, continue
de ne voir en peinture que le sujet. D'ailleurs, cette interprtation
intellectuelle esthtiquement, s'affirme  l'encontre de tout ce qu'on
prconise aujourd'hui. Ce Salon d'Automne s'ouvre et se clt par
l'oeuvre la plus rigoureuse et la plus concerte--et la plus
sombre--de toute la production moderne, faisant ressortir
l'incohrence, les malentendus, les mensonges d'une crise
intellectuelle, la plus grave, peut-tre, que ce pays ait encore
traverse. Eugne Carrire est un aptre. Sa personne, ses qualits
morales, son allure peuple, lui confrent un ascendant unique
aujourd'hui. Mais on voudrait faire de son art un art populaire! Que
veut-on dsigner par art populaire? _Les Fiancs_ sont un fragment
d'un ensemble dcoratif que, sauf des plerins assez rares, des familles
de maris regarderont seules, dans la mairie du XIIe arrondissement. Il
faut nous rjouir qu'une occasion, quelle qu'elle soit, ait t donne 
Carrire de raliser sur des murailles, mme aussi peu invitantes que
celles d'une mairie, son rve de philosophe et de peintre. Mais qui
jamais croira que ses toiles, dpouilles de tout charme extrieur, de
toute gaiet, soient comprises, si ce n'est d'une lite d'artistes? Qui
dit art, dit aristocratie.--L'avenir? Nous ne pouvons esprer, pourtant,
que notre rpublique, sur notre vieux sol, fonde un jour une Athnes
nouvelle!

Ce Salon, rtrospectivement, est un raccourci de ce que les trente
dernires annes ont produit de plus intressant, de plus pur, mais
aussi bien de plus ferm pour le public. A ct d'hommes de gnie comme
Puvis de Chavannes, Czanne, Renoir, et de grands talents comme Alphonse
Legros et quelques autres, c'est toute une pliade de jeunes gens trs
distingus; et cet art officiel de demain ne semble-t-il pas apprt
pour un petit cercle de byzantins?




PRFACE AU CATALOGUE D'UNE EXPOSITION DE PEINTRES DE VENISE.--PARIS
1914.

_Pour Maurice Barrs._


C'est l'art joyeux de la vie brve et facile. Pour les amants, pour les
optimistes, jouisseurs d'un printemps perptuel, la Peinture naquit sur
les bords de l'Adriatique, dans la lagune des trompeuses lunes de miel.
Luxe de grands financiers, trophes des marins conqurants et
mercantiles, oriflammes battant au souffle de l'aurore lilas et des
couchants orangs; voiles barioles, galres pleines des dpouilles de
l'Est; joie d'phbe qui sent ses muscles saillir sous le brocard et le
velours,  tendre vers la Rpublique maternelle mannes et coffrets
alourdis du butin d'outre-mer: Venise, plus que Marseille, porte de
l'Orient, entretient dans nos coeurs de septentrionaux la flamme
qu'teignent nos frimas.

Il en est qui mprisent, comme lgres et trop faciles, les grces
minaudires, comme les pompes thtrales de l'aise cration vnitienne;
le verre de Murano, les coquilles et les laques se brisent dans la main,
craquellent et se dtruisent au rayon du soleil. Qu'importe? Pendant les
heures qu'il me reste  vivre, je rjouirai ma vue et mon toucher, de
scintillements, de reflets et des vernis que ma main caresse. Mais
cartons l'ide de la mort.

S'il commence par Venise, tel ira sombrer, plus tard, dans le culte
attristant de l'Espagne noire et jaune, ou dans les cathdrales
gothiques...

A dix-huit ans, mon premier voyage d'artiste, je le fis dans les
Flandres. Je viens de retrouver un album de croquis et de notes prises
au cours de mes visites aux muses de Bruxelles, d'Anvers et autres
villes mornes, pendant un automne dj si lointain, que je puis  peine
me reconnatre en celui qui les traa. tait-ce donc moi cet admirateur
des primitifs efflanqus, des madones laides, des horribles
Enfants-Jsus aux chairs blmes? Le bon jeune homme triste que je devais
tre alors, combien je me flatte de ne l'tre plus! Mon ami Barrs se
riait de moi quand, il y a deux ans  peine, en sjour  Venise o
j'tais all prparer mon exposition du Giardino Publico, je lui avouais
ma joie, mon amour de dbutant pour la cit des pilotis.

Eh! quoi, est-il donc pour des hommes de notre ge de se nourrir de ces
reliefs? C'est que vous, mon cher ami, vous avez pris une autre voie;
vous vous gaussiez, quand j'ignorais l'Italie et restais, avec mes
oeillres, sur les bords de la Seine et de la Tamise. Je prfre mon
sort prsent  mes mlancolies de nagure. Vous me taxerez de frivolit,
dnoncerez mon manque de srieux!

Peut-tre avez-vous raison devant l'ternel; peut-tre! Mais je sens mon
quilibre s'tablir  mesure que j'avance... sans y croire. La jeunesse
se passe de sant, mieux que l'ge mur. Je ne compris rien  Rubens
quand j'eus vingt ans. Le dcharn, comme vous dites! Je lui prfre
maintenant la chair duvete et juteuse des beaux fruits de l't,
peut-tre  cause que j'ai mis trop longtemps  apprcier les matines
de soleil, dont les rais envahissent ma chambre, promettant un jour de
confiance et d'illusion. Peut-tre  cause de mon rhumatisme, les ciels
gris m'pouvantent.

Laissez-moi jouir enfin de l'insouciance du touriste dans Venise, de ces
journes o pour tre heureux il suffit, tendu dans une gondole, de
regarder les nuages en argent, qui lament de leur image renverse et
distendue, l'eau de la lagune! Nul besoin de galeries publiques, de
palazzi, ni d'glises, pour me sentir,  Venise, plus peintre
qu'ailleurs. Je respire, je regarde, et tout s'explique: c'est l que la
peinture est ne, comme une Vnus dont le corps sera l'ternel culte des
hommes.

Les yeux de la desse, qu'expriment-ils? Je n'en sais, ma foi! rien;
c'est la couleur de ses prunelles, que j'adore, c'est le tissu de sa
peau, ses cheveux roux, son immense nonchaloir ambr. Venise est
femme.

Quand le mystrieux GIORGIONE naquit  Castelfranco, tous les campaniles
de la Vntie auraient d se mettre en branle pour annoncer l'vnement.
Cet enfant allait remplir de parfum les fiasques  huile des ateliers
d'artistes, et les allait changer en cassolettes. Sans Giorgione, point
de Titien, donc point d'cole vnitienne jusqu'au XVIIIe sicle; du
moins, rien de ce que les livres dsignent comme la peinture vnitienne
de la grande poque; point de Greco, point de Velasquez; quant 
Chardin et aux coloristes franais du XIXe sicle, eussent-ils t ce
qu'ils furent, sans Venise?

Peindre pour le plaisir de manier de la pte et de couler dedans les
essences grasses et transparentes--sans ide, oui, surtout, Grce 
Dieu! sans ide  peindre!--en cela, nous autres artisans, plaons-nous
notre foi. Notre esprit, notre gnie, notre caractre, nous les prouvons
par l'acte de tenir le pinceau et d'taler la peinture sur des surfaces
planes. Qui ne comprend point ceci, qu'il aille aux rtables du XVe
sicle, avec les archologues, les littrateurs, les amateurs de
bibelots!

De Giorgione  Longhi--plus de deux fois cent ans--la Peinture est une
courtisane qui frappe  toutes les portes, entre, monte l'escalier,
laissant partout d'ineffaables traces de son passage. Elle entrane
avec elle un cortge de musiciens, de masques et de fous, quelques
ngres, et ses blondes compagnes dont Vronse s'inspira. Tous les
mtiers travaillent pour elle: tisseurs, tailleurs et couturires,
joailliers, orfvres, teinturiers. Les architectes s'ingnient  lui
plaire, car elle est la reine de ces lieux. Elle commande, elle rgne
sur le pays, au-dessus de la Rpublique, cette belle personne, telle que
Vronse nous la prsente, en ses plafonds du Palais ducal.

Ne me parlez pas, Barrs, de la fivre vnitienne; d'autres que vous,
ici, l'apportrent du Quartier latin ou d'Oxford; je vous assure, ami,
que les canaux les plus malodorants sont salubres, car, si vous avez une
plaie, trempez-la dans leurs eaux, et le sel marin la fermera; ne me
dites pas non plus Venise dprimante et ruineuse, elle fut construite en
matriaux plus solides que nos ciments arms.

Si le comte de Chateaubriand trana sur la rive des Schiavoni sa feinte
mlancolie romantique, et si vous, Barrs, y promentes ensuite votre
artiste neurasthnie, Byron sut y ramer, comme rament aujourd'hui les
jeunes Anglais, patrons des gondoliers; et Tiepolo, blanc et rose, fut
un gaillard solide, s'il eut le got des mivreries lgantes; les sons
que tirent ses archanges de leurs tambourins et de leurs mandolines,
dans les Assomptions des glises jsuitiques, leur allgresse est
inconnue sous d'autres ciels que le vnitien.

Unique coin de terre, la Vntie, pour la diversit de sa production et
l'unit de son gnie! Que Tintoret soit l'anctre des dcorateurs aux
mains pleines, gaspilleurs et voluptueux du XVIIIe sicle,  peine
croyable, mais vrai cependant! Michel-Ange, Mose et Ezchiel  la fois
n'auraient pu natre prs de la Madona del Orto, comme Jacopo Robusti.
Si Tintoret fut un moindre prophte, combien grand encore ne nous
semble-t-il pas, roussi par la fume des cierges, la tte disparaissant
presque dans la brume de mer.

Pour nous, esprits versatiles d'une poque dcadente, tous les peintres
vnitiens sont les dieux de notre Olympe; qu'on ne nous demande point,
surtout, quel est notre prfr, de Giorgione  LONGHI!

Pt-on choisir, je serais parfois enclin  hasarder. Canaletto, Guardi,
qui furent les photographes, les Path frres de l'poque dlicieuse, o
tournaient des manges de foire sur la piazza San Marco; si les grands
firent de la grande histoire, j'aime les moindres, qui en crivirent
de la petite, et celle d'une existence abolie. Il est des jours o l'on
pense aux Goncourt, plus qu' Michelet.

Et puis, Barrs, ne me mprisez pas trop... Il n'est rien, mme parmi
les plus futiles objets de Venise, qui ne me semble aussi dcoratif que
les arts somptueux de la Chine, et je donnerais les trs prcieux magots
de Kang-Hi pour un ngre aux yeux blancs, veste nielle et polychrome,
qui tend un plateau pour que Misia y dpose une bote de coquillages,
une barque en verre tarabiscot, ou ces rangs de perles  deux sous, qui
sont les turquoises et les meraudes des pauvresses de Venise.

Ces nick-nacks, ces objets de bazar et de casino, notre rue de Rivoli
sous les arcades de la piazza, ne les blaguez pas, ni le mobilier mal
fini mais de tant d'art, qui, depuis deux sicles, pare les demeures de
la cit-fille: ils ont la couleur, la fantaisie qui ne craint pas le
mauvais got et le grossissement de la scne; toutes choses,  Venise,
sont conues et excutes  seule fin de plaire en une occasion festive;
art impromptu et de circonstance, dextrement trait dans la hte de
clbrer un anniversaire, une victoire, une fte patronale, sous la
baguette d'un chef de matrise dont les chanteurs ont la voix juste. Les
plus illustres n'attachent pas plus d'importance  une toile, grande
comme le Jugement dernier du Tintoretto, qu' une grille de chapelle
ou  une lampe votive; tout est accessoire pour la comdie-opra,
bigarre et somptueuse, qui se joue tout le long des mois, en plein air,
ou dans le clair-obscur des salons et des glises. A Venise, on peint
des Golgothas comme on peint des enseignes de costumiers, une critoire
ou un masque bouffon.

Entre esthticiens, une lutte se livre pour ou contre Venise, pour ou
contre Florence. Qui exalte la cit mle, rabaissera la ville femelle.
La Toscane de la Renaissance est le coeur et le cerveau de l'Italie, on
pourrait dire de l'Europe; les Amricains qui ont le sens des valeurs,
et si habiles  faire des collections modles, composes comme un
portefeuille de pre de famille, c'est aux Florentins qu'ils rservent
cimaises et milieux de panneaux. Un protocole nous impose des rgles de
prsance dont je suis encore dupe, au moment o un pdant vient de
m'endoctriner; Florence la revche, convainc ma raison plus qu'elle ne
touche mon coeur si, traversant le pont d'Ammanati, par un beau matin
sec, je prends la peine de dgager la belle vierge de son armature de
fer; mais la patricienne me fait peur, gare aux consquences d'une
liaison trop intime avec elle! Florence ne nous livre plus rien dont
nous puissions nous servir, elle fournit  des besoins qui ne sont plus
les ntres. Venise, entremetteuse, si vous tenez  ce que je l'insulte,
pourvoit  tous nos plaisirs. Mais ne la dites pas vulgaire. Elle est
peuple, _nature_, mme dans ses agaceries de coquine farde et
grimaante.

Revoir les dessins (moins nombreux que les peintures) que Venise nous
lgua. Le crayon en est habile; gure plus. Ceux du Titien sont des
prparations pour sa peinture; Vronse fut un illustrateur.
Illustrateurs aussi le gant Tintoret et Tiepolo, entrepreneur galant de
frises et de coupoles, si voluptueux que de prudes paroissiens n'osent
lever la tte, par crainte de perspectives indiscrtes et d'anatomies
trop sensuelles. A tant jouir de cette vie, ils en oublient l'autre.

Une exposition de quelques oeuvres significatives des peintres
vnitiens, est la bienvenue chez nous qui, peu  peu, confondrions les
arts plastiques avec la mtaphysique, voire avec une mtempsycose.




LETTRE AU DIRECTEUR DES ARTS DE LA VIE


Mon cher Mourey, votre vivante Revue d'avant-garde nous annonce qu'elle
va s'occuper de la question si importante de l'Acadmie de France 
Rome. De distingus professeurs, runis sous la prsidence de Carrire,
ont dclar que l'Acadmie de France est nuisible  la vie artistique
et sociale.

Inquitons-nous. Le concours incite nos jeunes amis  travailler pour
un autre but que le grandissement de leur esprit. Ils sacrifient leur
libert et la fiert de leur art... etc., etc. On leur impose le
clibat (???), un luxe morne (l'ironie est forte: connaissez-vous leur
lamentable installation intrieure  la Villa, vous qui rvez de petits
nids d'art pour l'ouvrier mineur...?) On leur enseigne la superstition
du pass, des muses, qui font oublier la Nature, etc., etc., etc.,
etc. Il faut lire tout le morceau,  tte repose. Avez-vous corrig les
preuves de votre avant-dernier numro, Mourey? Et vous n'avez pas ri?
Si non, attendez quelques annes et relisez. J'espre que vous serez
sensible au comique de cette motion d'instituteurs.

Dites, on reproche aux laurats leur bien-tre et jusqu' leurs loisirs?
De grce, faites connatre dans votre courageuse petite revue les
raisons, imprieusement sociales, pour lesquelles les loisirs et
d'heureuses conditions de scurit matrielle, dans un dcor de beaut
et de noblesse, ont cess avec le XIXe sicle, d'tre bienfaisantes au
dveloppement intellectuel. Mais tchez d'tre net. Faites-nous sentir
pourquoi les Buttes-Chaumont et les quartiers de l'Est, en gnral, sont
plus inspirants, pour le penseur moderne--dans leur plate laideur
municipale--que les sites les plus nobles du monde, o l'art s'est
dvelopp pendant des sicles. Expliquez-vous, de grce, faites parler
M. Charles Morice ou le Commandeur Marx, dans ce Congrs auquel vous
avez song, ds qu'il fut question de supprimer l'Acadmie de Rome.

Vous profiteriez de l'occasion pour fixer, pour nous autres, le sens
actuel du mot Vie, tel qu'on l'emploie dans la littrature
sociale-artistique. Il semble que ce soit l une grosse tumeur dans
votre bouche, qui l'emplisse, alourdissant la langue. Fixez le sens
actuel du mot Homme, du mot Humanit. Ces mots ont pris une
signification un peu rtrcie, sociale sans doute, qui n'est pas encore
trs claire pour nous. Et le titre de cette revue: Les Arts de la vie?
Voulez-vous dire l'art vivant, oppos  l'art mort de l'Acadmie, de
l'cole? Je m'en doute, Mourey; mais je vois la vie, et la vie de tous
les temps, de tous les pays, la Vie, enfin, dans les muses, dont Rodin
et Carrire (votre Prsident), sont non pas des chapps, mais des
fervents. On ne conoit pas le gnie de l'un et le grand talent de
l'autre, sans l'ducation et une frquentation amoureuse des muses,
sans leur culte pour les matres dont ils sont issus et qu'ils
continuent magnifiquement.

Concevez-vous l'oeuvre de Rodin sans l'influence matresse de l'Italie,
de la Renaissance et du XVIIIe sicle franais; celle de Carrire sans
le Prado et l'atelier de Rodin, cet autre muse? Les penses dont vous
chargez le dos du Penseur et que vous, Mourey, vous traduisiez
autrement quand (dans ses proportions primitives, d'il y a vingt ans)
cette admirable figure non encore mathmatiquement agrandie, dominait la
porte de l'Enfer. Mourey, tes-vous sr que Rodin les ait eues? que
l'Homme Moderne les approuve? C'est de la littrature,  ct de
l'oeuvre plastique et vous ne vous doutez pas des conditions o se cre
l'oeuvre plastique. L'ducation d'un statuaire est pniblement
matrielle. L'entranement quotidien de la main, l'effarante habilet,
la facilit, la sret technique, l'blouissante virtuosit d'un
Michel-Ange, d'un Puget, d'un Rodin; les multiples roueries du mtier,
l'excution si mystrieuse, si diverse d'un Carrire, croyez-vous qu'on
les acquire en lisant Michelet?

Ces matres ont puis aux bonnes sources, d'une main d'ouvrier, avant
que l'Inspiration ne ft tenue pour un soleil, qui illumine subitement
le promeneur, dans la Villette. Mais vous tes des professeurs. Vous
avouez n'avoir pas  tenir compte du mtier. Uniquement occups de
l'Ide, de l'Homme, de la Vie et d'un Bien-tre universel dans l'Avenir
(vous qui reprochez aux Prix de Rome, leur luxe morne), vous ne voyez
que le sujet dans un tableau, dans une statue, comme les visiteurs du
Dimanche, au Salon, mais avec beaucoup moins de candeur, car vous tes
orgueilleux,  demi-duqus et pourris de littrature contemporaine et
de politique.

Vous croyez, Mourey, que je vous prends pour des anarchistes; non pas!
ou bien, vous tes anarchistes comme les enfants qui jettent leur ballon
 l'eau, parce qu'il a cess de les amuser. Vous voulez un autre jouet,
mais un jouet que l'on ne fabrique pas encore. Vous avez des marottes.
Rien de plus naturel. Votre visage s'empourpre et vous levez les bras au
plafond, pour blmer l'cole des Beaux-Arts, qui n'enseigne pas l'art
gothique. Mais vous reprenez votre teint habituel, si vous parlez des
styles postrieurs. Vous dsirez qu'on s'inspire du gothique, pour les
plans des gares de chemins de fer. L'Allemagne et la douce Belgique,
cher ami, ont eu de ces penses-l. Allez-y voir. Pourquoi le Bernin et
l'architecture de Michel-Ange vous glacent-ils d'indiffrence?
Sociologie dformatrice pour tribune d'orateur populaire.

J'ai toujours eu, chez moi, un buste de Gounod par Carpeaux, qu' peine
je regardais. Si Carpeaux avait reprsent Wagner au lieu de Gounod,
j'aurais t touch,  vingt ans. Mais il m'a fallu attendre trs
longtemps, pour comprendre que j'avais l une belle oeuvre.

Le Pape vous gte Saint-Pierre et Rome toute entire.

Quand le soir, ngligeant le train de ceinture, vous rentrez 
Saint-Cloud par le Bois de Boulogne, vous tressaillez d'impatience,
devant le Trianon du comte de Castellane, mais vous vous panouissez, en
admirant l'htel d'en face que construisit, pour M. Schaffner, Plumet.
Il y a l, en effet, des clochetons, du pointu, un amalgame moderne,
mme des cramiques qui flattent votre coeur de rvolt. Pour moi, je
prfre l'ternelle reconstitution d'un chef-d'oeuvre aux inventions
disparates et incohrentes de nos camarades. Si j'avais  choisir entre
Charles Girault de l'Institut et Hector Guimard, du Castel Brenger, je
serais bien embarrass. Mais, tout de mme, serais-je une grande
Compagnie, je crois que je donnerais la commande  M. Charles Girault,
les auteurs de l'ancien Palais de l'Industrie tant dfunts. Les
colonnes, les arches, mme alourdies et mal comprises, sont prfrables
aux tiges de glaeuls architecturales de ce Plumet.

Vous en teniez nagure, cher Mourey, pour la fleur stylise.
Rappelez-vous une bouteille de verre d'mile Gall, le sociologue
nancien? Je l'ai l, tout prs de moi. Elle est violette et coiffe
d'un frle volubilis,  la petite queue vermicule. Mais cette fleurette
recle--oh horreur!--un gros bouchon. Il n'y a point, par hasard, de
littrature, sur la panse de cet objet-l.

Vous prfreriez peut-tre, aujourd'hui, ces deux ttes de Maillol, 
qui va notre admiration commune. Mais cela n'est pas moderne du tout!
Ces ttes semblent dtaches d'un portail gothique; pourtant, vous les
admirez? Je ne comprends plus votre modernisme. Mais le gothique est
tenu pour populaire, il est trs en faveur dans les jeunes cnacles. Et
ce Maillol est-il un rvolutionnaire? Prions le pote Charles Morice de
rpondre  cette question palpitante, puisque: 1 il admire Maillol; 2
nul n'est digne d'intrt que l'artiste d'ambitions rvolutionnaires.

Tout cela est angoissant et devrait tre tir au clair dans votre
prochain Congrs de Belleville.

Le cas Gauguin mriterait les honneurs d'une sance entire. C'est trs
complexe. En attendant, compilons les textes de nos professeurs
d'esthtique et refaisons-nous une me de primitif ou de barbare, afin
de mieux vivre modernement.

Le cas Maurice Denis nous tient plus  coeur. Vous l'aimez pour
l'inattendu de son orchestration, pour son culte de Renoir et de
Czanne. Mais, malgr tout, Denis est un petit-fils d'Ingres et un neveu
de Sturler; et il dcore des chapelles catholiques. C'est embarrassant.

Empchez surtout Vuillard de trop prciser. Un chien, en peinture, n'a
nul besoin d'tre viable, s'il est l'occasion d'une jolie tache dans
ses toiles. Craignons pour Vuillard ce fini que les frres Natanson
faisaient si drlement remarquer dans les ouvrages de Bonnard.

Au Congrs, on vous priera, Mourey, de vous expliquer sur la Socit[15]
dont vous tes prsident et qui va bientt cesser d'tre Nouvelle. Qui
sera embarrass devant les juges? Car, enfin, vous approuvez l'art
anti-rvolutionnaire du portraitiste Ernest Laurent. Il divise ses tons
d'une sorte, qui, pour plaire  la S. A. F. (abrviation sociale et
cooprative), ne ravirait pas tout le monde. Quand vous tes abandonns
 vous-mmes, voil les rvolutionnaires que vous dcouvrez aux
Champs-lyses, vous autres!

  [15] La _Socit Nouvelle_--Galerie Georges Petit. Gabriel Mourey
    tait notre prsident. Les membres: Cottet, Simon, Ren Mnard,
    Besnard, Thaulow, Aman-Jean, Henri-Martin...

Ces erreurs seraient d'un excellent comique, si les crivains d'art n'en
parlaient, comme moi d'aviculture ou d'hippiatrie. Mais l'influence de
vos ducateurs de la jeunesse, par le fait mme qu'ils se dlassent,
dans l'art, de leur mtier de professeurs et de politiciens, propagera
peu  peu des ides vagues, donc funestes. De jeunes bents, la tte
perche sur de grands cols, portant, sous leurs aisselles, des revues,
se promnent devant les Rubens du Louvre, en discutant les plus ardus
problmes de la sociologie. Ils ne comprendront pas Rubens. Moi, cela
m'est gal! C'est peut-tre regrettable?

Enfin, donc, il faudra poser la question de l'Acadmie de France  Rome.
M. Guillaume, directeur, se retire; il y aura lieu de le remplacer.
Tchez, Mourey, si les portes de la Villa ne sont pas encore fermes,
qu'on fasse un bon choix de son successeur. La vie,  la Villa (pardon
de me servir du mot vie dans un sens non politique ni tendancieux), la
vie quotidienne est celle d'un collge sans matres; des garons trop
jeunes pour saisir les beauts de Rome, se promnent et travaillent sans
direction intellectuelle, sans culture, dans une libert dont ils ne
savent pas jouir. Il faut avoir subi une si svre discipline, pour
profiter de la libert dont vous faites, messieurs, le premier article
de votre code esthtique! Des rglements, qui datent peut-tre de Louis
XIV, astreignent les lves  certains devoirs suranns et absurdes,
qu'il s'agira de modifier. Introduisez de force,  la Villa, de belles
femmes, des Amricaines mme, des personnes qui apportent du luxe, de la
vie, dans ce palais dmocratis. tablissez un souterrain entre la Villa
et le Grand htel. Amenez beaucoup de femmes. Forcez les lves 
prendre avec elles un contact hyginique et rgulier, si vous pensez que
de tels bats soient favorables au dveloppement du gnie. Surtout,
mettez  la tte de ces ples enfants, un matre avec une frule  la
main, beaucoup d'intelligence et de science dans le cerveau, de la bont
dans le coeur.

Supposons dans cette situation officielle, notre matre Degas, si ce
sage consentait  descendre de Montmartre. Mais vous le feriez rire, si
vous lui offriez la place du directeur M. Guillaume, avec qui,
d'ailleurs, il s'entendrait beaucoup mieux qu'avec vous. Et puis, quel
est le Gouvernement qui proposerait  un tel homme une mission si
naturelle?

Rodin, lui, ne refuserait pas. Comme il recevrait bien, avec une
redingote fine, les visiteurs du monde entier! Que de belles paules
nues, pares de diamants et de perles,  ses rceptions du dimanche!
Horace Vernet avait bien fait les choses. Rodin les ferait mieux encore.

Faites nommer Carrire, pour qu'il parle. Mais il aurait des scrupules
sociaux, il proposerait qu'on rament les pensionnaires plus prs des
abattoirs de la Villette.

Rejetez-vous alors sur notre Maurice Denis, qui si congrment
s'exprimerait, qui ferait oeuvre si utile,  condition qu'il se sente
soutenu. Mais il est bien jeune, et vous verrez qu'il refusera ce lourd
honneur.

Surtout, Mourey, ne lacisez pas. Ne mettez pas un Normalien  l'cole
de Rome. Cela serait terrible!

Je regrette d'avoir pass l'ge du concours. J'aurais aim tre prix de
Rome, sous n'importe quelle direction. En somme Debussy ne dit pas qu'il
ait souffert d'avoir t laur  l'Institut.




RPONSE A M. JACQUES-MILE BLANCHE


Si vous aviez pu imaginer, mon cher Blanche, quel plaisir me causerait
votre lettre et quelle joie j'prouverais  l'imprimer dans ma vivante
Revue d'avant-garde, me l'auriez-vous quand mme adresse? Je me le
demande... mais, sachant votre naturelle bienveillance et le permanent
souci que vous prenez d'tre agrable  tous et particulirement  vos
amis, je suis forc de me rpondre par l'affirmative. Vous ne me
dmentirez pas!

Donc, vos pages m'ont ravi par leur ton pinc et piquant. Puissent les
lecteurs des _Arts de la Vie_ y avoir trouv autant d'agrment que
moi-mme. Je n'en doute point; tous ceux qui vous connaissent--c'est
tout le monde depuis le portrait rvlateur qu'a sign de vous notre
Lucien Simon!--ont savour les rares finesses de ces lignes, ont
apprci  leur vraie valeur ce qu'elles contiennent de profond et
d'exquis, le tour plaisant des allusions, l'acuit des sous-entendus, ce
que vous dites et surtout ce que vous ne dites pas, les rticences, les
dessous, les complexits, les indcisions, les inquitudes de votre
pense: vous tes l tout entier et sans dtruire votre lgende. Eh!
vous auriez fait, Blanche, un excellent chroniqueur; vous pouviez
redonner de l'clat  une profession dcrie... alors qu'il y a tant,
sinon trop, de peintres.

Une seule chose m'a surpris... et pein: l'intonation amre de vos
propos. On vous sait, par exprience, peu indulgent; on ne vous
souponnait pas du. J'attendais plus de srnit d'un homme pour qui
la vie ne fut point trop cruelle et d'un artiste  qui ses confrres et
le public--celui de l'toile, bien entendu, pas celui de
Belleville et de la Villette o l'on travaille, ni celui de la
Montagne-Sainte-Genevive o l'on pense--sans parler de nous-mmes,
incomptents critiques d'art, ont fait la rputation qu'il mrite. De
quoi donc tes-vous mcontent, Blanche? Ou de qui? De vous, sans doute!
Mais je ne vous plains pas.

Si vous compreniez la vie, et par suite l'art, comme nous les
comprenons, c'est--dire plus largement, plus sainement, plus
simplement, plus humainement, plus socialement--pardonnez-moi d'user de
mots dont le sens vous chappe--vous envisageriez d'un oeil moins
dgot bien des choses, vous ne jugeriez pas aussi dtestables et
pervers le monde et le temps o nous vivons et ne dclareriez pas
l'Acadmie de France  Rome aussi ncessaire  la formation de nos
artistes, peintres, sculpteurs, architectes, graveurs en mdailles et
musiciens, ainsi qu' la prtendue conservation de nos traditions
nationales. Secouez-vous, Blanche; laissez-vous aller  tre
d'aujourd'hui; n'essayez pas de rsister au courant; il aura quand mme
raison de vous et de vos prjugs de caste et de profession. Pourvu
qu'il ne soit pas trop tard! Alors, vraiment vous seriez  plaindre.
Mais, je me garderai d'insister...

Que nous voulions dtruire ou changer quelque chose pour donner de
l'air, comme vous le dites fort bien,  nos poumons fatigus par les
poussires du pass, cela vous inquite, cela vous rvolte, cela surtout
vous pouvante. Vous tes un ami de l'ordre, et, comme tous les amis de
l'ordre, le seul mot de changement vous fait trembler, incapable que
vous tes d'oser et de vouloir pour le mieux, parce qu'incapable,
aveugl, comme presque tous vos confrres, par les seules proccupations
de mtier, de vous hausser  des ides gnrales. Vous vivez, si cela
peut s'appeler aujourd'hui vivre, dans la tour de verre, sous la
lumire  quarante-cinq degrs d'un atelier expos au nord, une palette
et des pinceaux en main, devant un chevalet... Et que vous importe les
cris de joie et de souffrance, les appels au bonheur, le droit  la
pense,  la libert morale, de l'humanit qui vous environne, la marche
du progrs civilisateur, les lans de fraternit universelle qui
branlent les peuples. Cela, c'est de ces choses que vous appelez, d'un
air mprisant, sociales, et que l'on est convenu, dans votre milieu, de
considrer comme nuisibles  l'art; cela c'est, pour tout dire, de la
littrature et de la pire, du verbiage dmagogique pour jeunes bents
d'Universits Populaires. Fermez donc  double tour la porte de votre
atelier, Blanche, calfeutrez le vitrage, ne laissez pntrer que juste
ce qui vous est ncessaire  la clart du jour, la lumire est
dangereuse, elle charrie les atomes de vie, les germes ternels des
renouveaux... et elle pntre les fonds les plus obscurs.
Claustrez-vous, emmurez-vous et peignez, peignez, peignez! On peut
devenir ainsi un bon peintre, mais ainsi on ne devient pas un grand
artiste.

Je sais, il y a le _Mtier_. Vous en faites la fin de l'art et il n'en
est que le moyen, car qu'est-ce donc que connatre son mtier de
peintre, de sculpteur, de musicien, d'crivain, sinon possder les modes
d'expression propres  l'art que l'on pratique. Sommes-nous d'accord sur
ce point, Blanche? Pas plus, hlas! j'en ai peur, que sur les autres; ce
qui, d'ailleurs, n'importe gure. Mais l encore, vous avez manqu de
nettet. Qu'est-ce que le mtier? Qu'entendez-vous par le mtier? D'un
homme qui possde comme vous le sien, il nous et t prcieux de
recueillir une dfinition claire.

Puvis de Chavannes, dcrtiez-vous un jour,  l'un de nos dners si
cordiaux de la Socit Nouvelle, ne savait pas son mtier, mais
Meissonier le savait; l'oeuvre de celui-ci, par suite, est prissable,
celle de celui-l, ternelle. Je ne comprends pas. clairez-moi, car je
ne suis qu'un pauvre homme de lettres qui aime l'art. Dites, votre
prsident, M. Carolus-Duran, connat-il son mtier? Si oui, M. Degas le
connat-il aussi? Et M. Renoir? Et M. Claude Monet? (mais ne parlons pas
des paysagistes, indignes  vos yeux d'tre considrs comme des
peintres!). Vous tenez M. Grme pour un matre incomparable! C'est,
sans doute, qu'il savait son mtier. Et Manet, le savait-il? M.
Bouguereau, M. Bonnat, M. Cormon, M. Detaille, M. Jules Lefebvre, qui
sont membres de l'Institut, M. Gabriel Ferrier, qui le sera et qui
professe rue Bonaparte, o il fut pour votre joie prfr 
Carrire;--vous avez got au dernier Salon, j'en tiens la gageure, son
magistral portrait du Pape, de ce Pape qui, selon vous (trange opinion
qu'aucun de nos actes n'autorise), nous gte Saint-Pierre et Rome tout
entire! Eh bien! tous ces messieurs doivent savoir leur mtier. Et
Puvis ne le savait pas? Un peu de lumire, Blanche! ayez piti de nous!

Ainsi, vous ne voyez dans l'art que le mtier. Libre  vous, ces
affaires ne nous regardent pas, car vous ne nous ferez pas croire,
Blanche, que de ces questions de boutique ont jamais dpendu et
dpendront jamais les destines de l'Art. Le mtier, votre mtier! eh,
sachez-le, que diable, et n'en parlez point tant. J'en resterai
toujours, moi, envers et contre tous,  cette vrit profonde
qu'nonait Taine: Pour un artiste, la premire condition est d'tre
une personne; sinon, il n'a rien  dire.

Comprenez-vous maintenant, Blanche, pourquoi nous sommes opposs  tout
ce qui peut entraver chez l'artiste le grandissement moral de son
esprit, ennemis de tout ce qui peut le pousser  sacrifier la libert
et la fiert de son art pour quter docilement l'approbation de ses
matres et les faveurs officielles, comprenez-vous enfin pourquoi ce
rgime de concours, de diplmes, de couronnes en papier dor, cette
domestication de l'artiste sous la frule des acadmies nous fait lever
les bras au ciel et nous rvolte. Comprenez-vous maintenant pourquoi
nous vouons  Carrire cette tendre admiration, cette vnration
affectueuse, dont vous vous scandalisez; c'est qu'il est non seulement
un grand peintre, mais une grande personne. Opinion de gens 
demi-duqus et pourris de littrature contemporaine et de politique,
rpterez-vous gracieusement! Possible, Blanche, mais opinion de gens
qui, contrairement  vous, et par bonheur pour eux, voient autre chose
chez un Michel-Ange, un Puget, un Rodin que de l'effarante habilet,
de la sret technique, et une blouissante virtuosit, chez un
Carrire autre chose que ce que vous nommez les subtiles roueries du
mtier, opinion de gens  qui rpugne une comprhension de l'art aussi
mesquine et qui rejettent les catgorisations dogmatiques o vous
cantonnez l'art, le sparant de la vie et de la pense, alors qu'il ne
fait qu'un avec la vie et la pense, alors qu'il n'est et ne doit tre
et n'a jamais t et ne sera jamais qu'une des manifestations,--l'une
des plus hautes, certes!--de la vie et de la pense.

Voil nos marottes. Elles vous effraient et vous remuent la bile dont
tant de rancunes, depuis si longtemps, ont accumul en votre organisme
un fcheux excdent. Il faudrait vous soigner, cher ami. Venez avec
nous, au grand air, dans la pleine lumire, pour une cure de vrit.
Mais non, vous n'tes pas de notre monde; nous ne nous entendrons
jamais.

Regrettez-le; vous auriez bnfice, je vous assure,  respirer une autre
atmosphre, plus saine, plus vivante, j'oserai mme dire, plus sociale.
N'tes-vous pas de ceux qui dplorent de nous voir offrir le Penseur
au Peuple de Paris. Cette formule vous offusque;  nous elle parut la
seule acceptable; mais nous sommes des intellectuels. D'autres
regrettrent qu'une aussi petite revue et qui se permet de mler l'art
aux choses humaines, ait eu l'audace d'une pareille initiative, mais
voil notre fiert et la raison d'tre des _Arts de la Vie_. Passons.

Je finis, Blanche. Excusez-moi d'avoir hauss le ton de ce dbat, et d'y
avoir ml, comme  l'ordinaire, de la littrature, contre
laquelle vous nourrissez une si irrductible haine. La
littrature--rpondiez-vous, il y a deux ans dj,  l'enqute de M.
Maurice Le Blond sur l'cole de Rome--a tu les arts plastiques. Les
expositions incessantes, la critique des journaux et des revues ont fait
des artistes des tres hybrides qui devraient clater de rire quand ils
se regardent dans la glace, tant ils sont comiques. Ce dernier trait me
satisfait entirement. Vous avez raison, Blanche, et cette fois, je suis
de votre avis.

GABRIEL MOUREY.


_P.-S._--D'une lettre que vous venez d'adresser  Jean Ajalbert  propos
de la gnreuse campagne qu'il mne dans l'_Humanit_ en faveur du
Droit de l'Artiste sur l'OEuvre d'Art je ne puis me retenir de
dtacher ces lignes, non moins rvlatrices de votre tat d'esprit que
celles dont vous avez honor le directeur des _Arts de la Vie_.

Les proccupations intellectuelles de nos
contemporains--dites-vous--m'intressent passionnment, vous n'en doutez
pas, mais elles m'apparaissent comme si trangres et mme si contraires
 l'art, que je les excre! Sans cesse entendre parler des droits de
l'homme  ceci ou  cela, est un peu irritant pour l'homme qui sait que
le seul droit dont il ait pleinement joui, c'est de souffrir, en
attendant la mort. Le vague de tous les petits remdes proposs  la
douleur ou au malaise contemporains, n'est gal que par la navet et
l'orgueil de ceux qui les offrent.

Je crois enfin vous comprendre... et je n'ai plus envie de rire. Vous
tes, Blanche,--comme votre matre Degas que j'entendais nagure prcher
le mme vangile de rsignation et de dcouragement--vous tes un homme
de l'An Mil, ressuscit  l'aube du vingtime sicle. Alors, si le seul
droit de l'homme est, hlas! de souffrir en attendant la mort, ne
peignez ni, surtout, n'crivez plus, Blanche, et couvrez-vous de
cendres. Vanit des vanits, etc.[16]

G. M.

  [16] M. G. Mourey me prcda dans cette voie-l, comme fit M. Charles
    Morice qui cessa de faire de la critique, se consacra peu aprs  la
    religion et mourut comme un saint. Nous ne reproduisons ici ces
    lettres--que nous avions cru si violentes, lorsqu'elles
    parurent--que pour qu'on puisse en comparer le ton avec celui de la
    polmique actuelle.




M. J.-E. BLANCHE ET LA CRITIQUE


Mon cher Mourey,

L'intressante page de critique que, sous l'insidieuse et modeste forme
de lettre, M. Jacques Blanche a adresse  la foule--en mettant votre
nom sur l'enveloppe--exige si ce n'est une rponse, du moins quelques
observations. Je sollicite donc de votre bienveillance dont tant
d'artistes ont largement us, depuis que vous tenez une plume, et que
certains oublient avec une lgante dsinvolture--l'ingratitude
n'est-elle pas l'indpendance du coeur?--je demande un coin, dans la
Revue _Les Arts de la Vie_, pour prsenter respectueusement de brves
remarques  votre piquant correspondant qui fut un peu l'enfant gt de
la Critique.

Si j'ignorais la brillante situation qu'occupe quitablement M. Blanche,
si je n'admirais pas aussi sincrement son talent, son manifeste me
mettrait de suite au courant, et me prouverait que le peintre choy par
nous est aujourd'hui en possession d'un succs mrit et dfinitif. Il
existe en effet peu d'exceptions  cette rgle, que dis-je?  cet axiome
psychologique aussi certain que la loi de la pesanteur: quand un artiste
raille ou vilipende la Critique, c'est qu'il sige au Capitole. Au
dbut, le plus insignifiant, le plus plat compte rendu paru dans une
obscure feuille-de-chou excite l'motion, la joie, l'enthousiasme, la
reconnaissance de braves gens qui enverraient une carte de remerciements
au Bottin, et qui ne se nourrissent pas exclusivement d'idal,
d'inspirations et de sublimits extra-terrestres, comme le supposent ces
bons gogos de bourgeois. Personnellement, j'ai collectionn des
autographes multiples dont le lyrisme s'attnue, s'mousse, s'assagit,
se glace, se vulgarise peu  peu et finit par se transformer en vagues
P. P. C. agrments parfois de paternels conseils. Plus le baromtre
monte--mdailles, dcorations, commandes, gros chiffres de vente,
broderies vertes, victoires et conqutes--et plus le lyrisme de nos
ex-protgs dgringole. En gnral, arriv au Grand Cordon de la Lgion
d'Honneur, le mercure marque: injures et propos de halle. L'minent M.
Grme dvoila,  ce sujet, un tat d'me fort suggestif.

En homme bien lev, M. Blanche, dont la boutonnire n'est encore orne
que du simple ruban rouge, se contente de dclarer que, nous autres
critiques, nous nous montrons orgueilleux,  demi-duqus et pourris de
littrature contemporaine et de politique--Nous ne voyons que le sujet
dans un tableau et dans une statue, comme les visiteurs du dimanche au
Salon.--Le public de la semaine cherche-t-il autre chose? Je prends la
libert d'en douter, car les apprciations des cercleux et des dames
suaves atteignent, en ineptie, des altitudes phnomnales.--Quand vous
tes abandonns  vous-mmes, continue le Justicier, voil les
rvolutionnaires (M. Ernest Laurent) que vous dcouvrez aux
Champs-lyses!

Pourquoi, abandonns  nous-mmes, proclamons-nous la haute valeur des
oeuvres de M. Jacques Blanche sans que celui-ci s'en offusque, et
pourquoi ce mme M. Jacques Blanche flagelle-t-il de ses sarcasmes les
critiques--tout autant abandonns  eux-mmes, les pauvres--quand ils
dcouvrent ce buveur de sang d'Ernest Laurent? Cruelle nigme!

Ces erreurs seraient d'un excellent comique, ajoute l'artiste, si
Messieurs les critiques qui ont d'ailleurs de l'intelligence ou du
talent (le mot ou nous laisse le choix) ne parlaient d'art comme moi
d'aviculture ou d'hippiatrie.

Entre parenthses, ce contempteur de notre malheureuse littrature
contemporaine que M. Blanche couvre de son mpris, comme la politique et
les quartiers de l'Est, me semble inconsciemment sacrifier aux faux
Dieux. Hippiatrie, qu'en pense Laurent Tailhade? Et ailleurs: Le
piment de son orchestration, qu'en dit Huysmans?

En rsum, la dernire phrase que je viens de citer rsume toute la
question. Notre contradicteur s'tonne, s'irrite plutt, que des
crivailleurs qui n'ont jamais mani ni brosses, ni crayons, ni
bauchoirs, professent la prtention de juger des peintres et des
sculpteurs. Cette protestation ne manque peut-tre pas de justesse et me
semble fort dfendable; seulement, en bonne logique, je ne vois pas
pourquoi ce peintre qui ne veut s'occuper ni d'aviculture, ni
d'hippiatrie, parce qu'il n'y entend goutte, parle subitement
d'abondance sur l'architecture, la littrature et la musique dont il
ignore, je crois, la technique presqu'autant qu'un critique
professionnel.

En outre, l'homme trs dlicat, trs affin qu'est M. Blanche, a-t-il
raison de se fier aussi aveuglment  l'impeccabilit du got des gens
de mtier? Qu'il voque un pass rcent, il se convaincra que les
artistes se trompent lourdement, et avec moins de circonstances
attnuantes que le public du dimanche au Salon.--Leurs suffrages
s'adressent  Signol,  Picot,  Cabanel,  Boulanger,  Hbert, 
Meissonier,  Carolus-Duran,  Robert-Fleury; ils excrent Daumier,
Courbet, Ribot, Millet, Whistler, Corot qui n'a jamais obtenu de ses
pairs la mdaille d'honneur, Czanne, Claude Monet, Renoir,
Toulouse-Lautrec, et cet ante-Christ de Manet dont l'auteur d'un certain
portrait de femme, aux Mirlitons d'antan, s'est trop pieusement inspir
pour ne pas l'aimer avec passion. En sculpture, en architecture, en
gravure, en musique, en littrature, un constat identique est facile 
dresser.

Certes, je n'exagrerai pas le rle, modeste en soi, de la Critique qui
ne fconde personne et ne cre aucun gnie; simplement, elle sert
d'claireur, de porte-flambeau et avance de quelques annes l'avnement
de l'immuable Justice.

En rhabilitant l'art du XVIIIe sicle--qu'on n'apprend pas aux
Beaux-Arts plus que le Gothique--cet art si niaisement mpris par les
professionnels d'alors, et en obligeant d'accrocher au Louvre
l'Embarquement pour Cythre dont les souris et les araignes des
greniers officiels avaient seules le droit de jouir, les Goncourt ont
rendu d'inapprciables services, aussi importants,  d'autres gards,
que Burty et Duret, Fourcaud et Geffroy, Mirbeau et Roger Marx, Lecomte
et vous, mon cher Mourey, qui avez si vaillamment lutt contre
l'incomprhension du public et la haine sectaire des artistes.

M. Jacques Blanche que nous considrions sinon comme un
rvolutionnaire--oh! non--du moins comme un indpendant et un libral,
subitement touch de la grce, se dclare traditionaliste dans le sens
le plus troit et le plus sectaire du mot, ennemi de la modernit 
laquelle nous devons pourtant des Matres immortels, et regrette de
n'avoir pas brigu les honneurs du Prix de Rome,  ct de MM. Cormon,
Ferrier, Lemutte, Wencker et Tartempion, prix qu'il n'et jamais obtenu
du reste, car l'Institut traite d'art infrieur les Natures
Mortes--comme celles de Chardin--les Portraits--comme ceux de Franz
Hals--voire les paysages, mme peints par Gozzoli, Van Eyck, Van der
Meer, Corot, Turner et Puvis de Chavannes.

Moi, cela m'est gal. C'est peut-tre regrettable? Aussi regrettable
que le culte exclusif pour les Muses dont M. Jacques Blanche
s'norgueillit. Ceux d'Angleterre ne le passionnent-ils pas d'une faon
excessive, et craint-il pas de perdre une personnalit hsitante dans
ces frquentations agrables, mais dangereuses? Il n'existait gure de
Muses en gypte, en Grce,  Rome, en Italie, avant le XVIIIe sicle,
et cette pnurie de germes fcondants n'empchait nullement les
chefs-d'oeuvre de sortir du sol en fastueuses frondaisons.

Voulant prouver que le sjour  la Villa Mdicis--dans un dcor de
beaut et de noblesse trs loign de la Villette et des
Buttes-Chaumont--ne gne personne, votre verveux correspondant cite le
gnie de M. Debussy. Hum!... Toute une famille ayant t empoisonne,
sauf une seule personne, en mangeant de la viande avarie, M. Blanche en
dduit que l'on peut sans danger se nourrir d'aliments gts. Ce
raisonnement ne me convainc pas. L'auteur exquis de Pellas et
Mlisande qui affiche hautement d'ailleurs son aversion pour
l'institution actuelle du Prix de Rome, a t laur  l'Institut, mais
Maillart, Clapisson, Bazin, Mass, Hrold, Auber, Salvayre, de La Nux,
Puget et tant d'autres fabricants d'opras ont port la mme couronne,
et je ne suppose pas un instant que notre contradicteur compare ces
brasseurs de notes  Saint-Sans,  Lalo,  Franck,  Bruneau et  son
ami d'Indy qu'il oublie.

En rsum--et ceci me parat d'un excellent comique--M. Blanche
dmolit son difice de ses propres mains, en architecte inexpriment,
car, pour remplacer  la direction de l'cole de Rome, M. Guillaume,
dmissionnaire, il propose le Matre montmartrois Degas, Rodin, en
parallle avec Horace Vernet, Carrire, arrach des abattoirs de la
Villette, ou Maurice Denis (qui, avec une souplesse enviable, est  la
fois le desservant de Czanne, le petit-fils d'Ingres et le neveu de
Sturler) qui ne sont prix de Rome.

Alors?

Je connais un Monsieur qui adore les pinards, mais qui n'en mange
jamais parce que son estomac, contrairement  l'adage populaire, ne peut
les supporter. M. Blanche aurait-il le cerveau pareil  l'estomac de mon
ami? Nous aurons un moyen de tout arranger, moyen qui prouvera ma bonne
foi et mon dsir de conciliation: envoyer Besnard  la villa Mdicis. Ce
ne serait ni de la littrature contemporaine ni de la politique.

FRANTZ JOURDAIN




TABLE DES MATIRES


  Ddicace et portrait liminaire                                    I
  Jean-Louis Forain                                                 1
  Frdrick Watts                                                  41
  Les Dames de la Grande-Rue (Berthe Morisot)                      71
  Dcoration de la cathdrale de Vich, par M. Jos Maria Sert      87
  Cent portraits de femmes                                        101
  Un week-end et Oscar Wilde                                      129
  Un bilan artistique de la grande saison de Paris                139
  La Musique                                                      183
  Autour de Parsifal                                              197
  D'un carnet de voyage 1913                                      215
  APPENDICE                                                       247
  Le Salon de la Socit Nationale des Beaux-Arts 1908            247
  Notes sur le Salon d'Automne                                    267
  Prface au Catalogue d'une Exposition de peintres de Venise     287
  Lettres de J.-E. Blanche, Gabriel Mourey et Frantz Jourdain     297


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Dates, by Jacques-mile Blanche

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including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
Defect you cause.

Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of
computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
from people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
www.gutenberg.org



Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
volunteers and employees are scattered throughout numerous
locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
date contact information can be found at the Foundation's web site and
official page at www.gutenberg.org/contact

For additional contact information:

    Dr. Gregory B. Newby
    Chief Executive and Director
    gbnewby@pglaf.org

Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment. Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements. We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
state visit www.gutenberg.org/donate

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations. To
donate, please visit: www.gutenberg.org/donate

Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
freely shared with anyone. For forty years, he produced and
distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search
facility: www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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