The Project Gutenberg EBook of Les aventures de Don Juan de Vargas,
racontes par lui-mme, by Henri Ternaux-Compans

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Title: Les aventures de Don Juan de Vargas, racontes par lui-mme
       Traduites de l'espagnol sur le manuscrit indit par Charles Navarin

Author: Henri Ternaux-Compans

Release Date: December 27, 2019 [EBook #61035]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  LES AVENTURES
  DE
  DON JUAN DE VARGAS
  RACONTES PAR LUI-MME

  Traduites de l'espagnol sur le manuscrit indit
  PAR
  CHARLES NAVARIN

  A PARIS
  Chez P. Jannet, Libraire

  1853




L'diteur se rserve tous droits de reproduction et de traduction.




Paris. Imprimerie Guiraudet et Jouaust, 338, rue S.-Honor.




AVERTISSEMENT DU TRADUCTEUR.


_L'auteur de l'ouvrage que nous publions aujourd'hui n'est pas
compltement inconnu. Antonio Sinsal en parle dans sa _Chronique de
Jaen_, comme vivant encore de son temps, dans un ge trs avanc, et
comme tant clbre par ses voyages. Ambrosio Embustero en fait aussi
mention dans les _Hommes clbres de l'Andalousie_. Mais tous deux
paraissent ignorer l'existence de sa relation. Le manuscrit, qui parat
original, est un in-4, fort mal crit et rempli de ratures. Il m'a t
vendu par doa Hermenegilda Ajo, qui tient, _calle de los Duendes_, 
Baeza, une des premires librairies de l'Andalousie,  laquelle elle
joint un commerce assez tendu de vieille ferraille et de verre cass.
Il me cote 12 raux de vellon. C'est au lecteur  dcider si je l'ai
pay trop cher._




LES AVENTURES DE DON JUAN DE VARGAS.




PREMIRE PARTIE.




CHAPITRE Ier.

De la naissance de l'auteur et de ses premires annes.


Retir dans ma ville natale aprs avoir men l'existence la plus
orageuse, j'occupe les dernires annes de ma vieillesse  crire cette
relation. J'ai parcouru les deux Indes, et concouru par mon pe au
triomphe de la croix et  l'augmentation des domaines du roi notre
seigneur, que Dieu protge. J'ai chapp  mille dangers, grce  la
protection de Notre-Dame d'Atocha,  laquelle ma mre m'avait vou ds
mon enfance. Maintenant, vieux et cass, sans rcompense de mes
services, retir dans la petite maison de mes anctres, je n'attends
rien des hommes, et je n'ai plus confiance qu'en la misricorde de Dieu
et en l'intervention de Notre-Dame, ma protectrice et ma patronne.

Mon pre, don Andr de Vargas, descendait d'un des compagnons du
vaillant roi Pelage qui se rfugirent dans les montagnes des Asturies,
plutt que de plier sous le joug des ennemis de notre sainte loi; maints
champs de bataille furent teints du sang de mes anctres, sang vers
pour la dfense de notre sainte foi catholique, et dont il leur est sans
doute tenu compte dans le ciel. L'un d'eux, Garci Perez de Vargas,
accompagna le saint roi Ferdinand  la conqute de Sville: dans un
combat sa lance se rompit; mais, arrachant une forte branche d'un
olivier voisin, il abattit tant de mcrants, qu'il reut le surnom de
_machuca_ (massue).

Un autre de mes anctres prit part  la conqute de Jaen, et reut pour
sa rcompense quelques terres aux environs de cette ville, o ma famille
vcut long-temps dans l'aisance; mais don Andr, mon pre, pouss par la
noblesse de son sang, dpensa presque tout son bien au service des rois
catholiques. Il se distingua dans les guerres d'Italie, et fut un des
premiers qui plantrent l'tendard de la croix sur les tours de
l'Alhambra. Bless grivement dans cette occasion, il se retira dans sa
patrie, n'emportant pour prix de ses exploits que ses blessures et la
croix d'Alcantara, rcompense plus prcieuse pour un gentilhomme
espagnol que ne l'auraient t tous les trsors des rois maures.

De retour dans sa maison, qu'il trouva presqu'aussi dlabre par le
temps qu'il l'tait par la vieillesse, il pousa doa Maria de
Caravajal, qui tait comme lui mieux partage du ct de la noblesse que
de la fortune; elle descendait de la maison de Caravajal, dont je
parlerai dans le chapitre suivant: car, s'il est permis au fils d'un
maltotier de dcorer de bronze et de marbre le tombeau de celui dont il
roule le sang bourbeux, c'est un droit et un devoir pour un gentilhomme
de sang bleu[1] qui a mpris les biens de la fortune d'employer sa
plume  clbrer la gloire de ses anctres.

  [1] L'orgueil castillan distingue dans la noblesse trois espces de
    sang: _sangre azul_ (sang bleu), se dit de la noblesse la plus
    illustre; _sangre colorado_ (sang rouge), de la bonne noblesse;
    _sangre amarillo_ (sang jaune), de celle qui a reu quelque mlange
    de sang plbien.




CHAPITRE II.

Histoire des Caravajal, famille de la mre de l'auteur.


Il est inutile de dire que la maison de Caravajal est d'une origine
aussi illustre que la ntre: sans cela l'orgueil de mon pre se ft
rvolt  la seule ide de cette alliance. Cette maison s'tait
galement illustre lors de la conqute de l'Andalousie. Vers la fin du
treizime sicle, deux frres jumeaux de ce nom, don Pedro et don Juan,
vivaient  la cour de Ferdinand IV, roi de Castille. Le premier devint
amoureux de doa Lonore Manrique de Lara, descendante des anciens
souverains de la Biscaye, et ses tendres soins furent pays de retour.
Leur union allait tre bientt clbre quand le comte de Benavides,
favori du roi, aperut doa Leonor, dans une course de taureaux par
laquelle on clbrait une victoire remporte sur les ennemis de la foi,
victoire qui tait due en partie  la valeur des deux Caravajal.
Profitant de leur absence, Benavides demanda la main de la belle Leonor,
que sa famille n'osa refuser  un homme aussi puissant.

Jamais taureau qui fait fuir tous les combattants devant lui n'gala la
fureur de don Pedro de Caravajal en apprenant cette nouvelle. Suivi de
son frre, il se rend  Palencia, o le comte s'tait tabli avec sa
jeune pouse; le soir mme, le rencontrant accompagn d'un de ses
parents, les Caravajal les attaquent, et bientt Benavides, frapp 
mort, tombe pour ne plus se relever. Les deux frres se rfugient dans
une glise, et se htent d'envoyer un confesseur au mourant, un reste de
piti les empchant de tuer son me avec son corps. La porte o ce
combat eut lieu s'appelle encore Puerta de los duelos, comme peuvent
s'en assurer ceux qui visitent cette ville.

Les deux frres espraient attendre dans ce saint asile le moment de se
justifier auprs du roi. Mais celui-ci avait une telle affection pour
Benavides, que, sans respect pour les saints, il fait saisir les deux
frres. Ferdinand refuse mme d'entendre leur justification; malgr la
loyaut du combat, il les traite comme des assassins, et ordonne qu'on
les prcipite du haut des tours du chteau. Alors les deux frres, se
voyant abandonns des hommes, n'ont plus de confiance qu'en Dieu, citent
Ferdinand  comparatre dans trente jours  son tribunal, et s'lancent
dans les fosss de la forteresse. Le trentime jour au matin, Ferdinand
fut trouv mort dans son lit. La mmoire des Caravajal fut rhabilite
par son successeur, et c'est de don Juan que descendait la famille de ma
mre. Ce fait est rapport par tous nos chroniqueurs, qui dsignent
Ferdinand IV sous le nom de _el Emplazado_ ou l'Ajourn. J'ai cru
cependant devoir le consigner ici, afin que cette condamnation ne pt
jamais tre reproche  ma famille. S'il est du devoir d'un bon soldat
de nettoyer soigneusement ses armes, il doit avoir encore plus de soin
de ne pas laisser la moindre tache sur son cusson.




CHAPITRE III.

De la jeunesse de l'auteur et de son ducation.


Quand je fus arriv  l'ge de dix ans, mes parents m'envoyrent 
l'glise de Saint-Andr, notre paroisse, pour y tudier la lecture et la
doctrine chrtienne. Mon pre me racontait ses campagnes et m'apprenait
 combattre avec l'pe et le poignard. Ma mre me donnait quelques
leons sur une vieille mandoline, dont elle avait jou avec assez de
talent, et me faisait rpter les romances du Cid et celles qui
racontent nos anciennes guerres contre les Maures. C'est ainsi que
s'coulait ma jeunesse, en attendant que j'eusse l'ge de porter les
armes, quand un vnement que je vais raconter me fora  quitter ma
ville natale; je ne devais la revoir qu'aprs de longues annes.

Prs de notre maison vivait un vieux gentilhomme fort riche, mari tout
nouvellement avec une jeune femme dont il tait excessivement jaloux.
Jamais elle ne sortait sans lui, et c'tait  peine si, dans les
journes les plus chaudes, il lui permettait de respirer un peu l'air
sur un balcon qui donnait sur la rue. Un jour, c'tait celui de la fte
du glorieux aptre saint Andr, patron de notre paroisse, j'avais
accompagn ma mre  la messe solennelle qui se disait  cette occasion;
comme je passais sous le balcon de notre voisine, elle laissa tomber un
bouquet, que je m'empressai de ramasser, sans songer  mal. Je n'avais
alors que seize ans, et j'tais plus ignorant des choses de ce monde
qu'on ne l'est ordinairement  cet ge, car je quittais  peine la
socit de mes vieux parents.

Le vieux jaloux ne pensa pas de mme; il vit dans cet vnement la
preuve d'une intrigue entre moi et sa femme, et rsolut de me faire
assassiner. Trois bandits pays par lui m'attendirent un soir dans la
petite ruelle qui longe l'glise, et qui n'est gure frquente aprs
l'_Angelus_. Je me dfendis de mon mieux; mais j'allais succomber sous
le nombre, quand, en m'appuyant, pour mieux rsister, contre une petite
porte de l'glise, je m'aperus qu'elle tait ouverte. Je me htai de me
rfugier dans le sanctuaire, o les bandits n'osrent me suivre, et le
lendemain le bon cur de cette glise, qui tait un ami de la maison, me
ramena  ma mre.

Me voil donc sauv pour cette fois; mais le danger me menaait
toujours: tout faisait supposer qu'on n'en resterait pas l. Quoiqu'on
n'et aucune preuve, il n'tait pas difficile d'attribuer ce coup 
notre vieux voisin, dont la jalousie tait connue, et qui ne passait pas
pour trop scrupuleux sur sa manire de se dfaire de ses ennemis. Mais
il tait puissant et rus; j'tais pauvre et ignorant. Aprs s'tre
consults, mon pre et le cur dcidrent qu'il fallait me faire quitter
Jaen et m'envoyer  Sville, prs d'un oncle de ma mre, chanoine de la
cathdrale de cette ville. Mon paquet fut bientt fait; mon pre y
ajouta quelques raux, et je me mis en route avec une petite valise et
la bndiction de mes parents. C'tait tout ce que leur pauvret leur
permettait de me donner.




CHAPITRE IV.

Sjour de l'auteur  Sville. Il est oblig de s'enfuir  Carthagne.


Qui n'a pas vu Sville n'a pas vu de merveille, dit un vieux proverbe.
Qu'on juge donc de l'effet que produisit cette superbe cit sur moi, qui
sortais pour la premire fois de ma famille. Mon vieil oncle
m'accueillit fort bien. Il vivait dans l'aisance; son grand ge ne lui
permettait gure de quitter son fauteuil, et, pourvu que je vinsse de
temps en temps lui tenir compagnie dans la soire, il me laissait en
toute libert. Je commenai  me lier avec des jeunes gens de mon ge.
Je frquentai le mange et les coles d'escrime; enfin, je me prparais
 soutenir un jour le nom de Vargas dans les rangs de nos invincibles
soldats.

Au bout de quelque temps, je n'tais plus le jeune homme simple qui
tait sorti de Jaen. La conversation de mes camarades, la lecture des
aventures d'Amadis, encore plus de celles de la bonne mre Clestine,
m'avaient inspir de nouvelles ides. En face de la maison de mon oncle,
dans la rue de Xrez, demeurait une veuve d'une quarantaine d'annes, de
celles que les vieillards trouvent passes et qui sduisent les jeunes
gens. Je m'tais aperu qu'elle ne me regardait pas d'un trop mauvais
oeil. Tout plein de ma Clestine, je m'adressai  une vieille revendeuse
biscayenne, qui avait ses entres libres dans la maison. Elle consentit
 protger mes amours, et ne me fit pas languir, car ds le lendemain
elle me dit de frapper  minuit  la porte de la veuve, et qu'une
servante prvenue m'ouvrirait la porte.

Jamais Amadis allant trouver la belle Oriane, Lancelot se rendant auprs
de la reine Genivre, ou Tyran le Blanc conduit par la bonne dame
Quintagnone vers l'impratrice de Grce, ne fut aussi fier de sa
conqute. Je rvais d'une foule de dragons et de gants que j'aurais 
vaincre. Heureusement rien ne mit obstacle  mon rendez-vous. Je frappe,
la suivante est  son poste, et je pntre sans difficult dans le
chteau enchant.

La bonne veuve, quoiqu'elle ne st pas le latin, avait sans doute
entendu parler du proverbe _Sine Baccho et Cerere Venus friget_. Elle
avait prpar un jambon d'Estramadure et quelques bouteilles de Xrez
auxquels nous nous empressmes de faire honneur. Le reste de la nuit se
passa sans encombre, et au point du jour la discrte suivante me fit
sortir par o j'tais entr.

Ce commerce amoureux durait depuis quelques semaines quand un vieux
Vingt-quatre[2], qui portait  la dame un intrt plus que paternel, fut
averti de ce qui se passait. La veuve avait eu l'imprudence, dans un
march avec sa revendeuse, de cder  celle-ci un vieux vertugadin de
damas jaune datant du jour de ses noces, qui depuis long-temps faisait
envie  la suivante, et qu'elle avait considr comme devant lui
appartenir. En outre, celle-ci tait fche de voir  sa matresse un
amant qui ne lui donnait rien, car j'tais trop pauvre pour le faire.
Elle nous dnona donc au Vingt-quatre, dont la vengeance ne tarda pas 
se faire sentir.

  [2] On appelle ainsi les membres du conseil municipal de Sville, qui
    sont au nombre de vingt-quatre.

Un muletier avait t dvalis entre Ecija et Carmona. Il avait port
plainte et donn le signalement de ses agresseurs. Un de ces
signalements pouvait s'appliquer  moi. Le Vingt-quatre qui tait charg
de la police, le remarqua et rsolut de me perdre en m'impliquant dans
cette affaire. Heureusement le greffier charg du rapport tait comme
moi de Jaen, et mme un peu parent de ma famille. En toute autre
occasion je ne me serais pas flicit de cette parent avec un greffier,
mais cette fois-ci je dois avouer qu'elle me sauva. Il vint avertir mon
oncle de la mchante affaire qu'on allait me susciter. Nous n'tions pas
de force  lutter avec un Vingt-quatre. Je commenais  tre en tat de
porter les armes; mon oncle me donna quelques cus, une lettre pour le
fils d'un de ses amis qui levait une compagnie  Carthagne, pour aller
au secours du royaume de Naples, alors menac par les Franais, et de
plus un long sermon sur le danger des liaisons illicites. Il avait
autrefois prch ce sermon avec l'approbation gnrale dans l'glise de
Sainte-Euphmie, et ce succs avait mme contribu  lui faire obtenir
son canonicat. Il ne perdit donc pas une si bonne occasion de le placer,
ce qui contribua peut-tre  le consoler de mon dpart. En somme,
c'tait un excellent homme; il ne m'a jamais fait que du bien, et, tous
les vendredis, je rcite un chapelet pour le salut de son me, que Dieu
ait dans sa gloire.

Je pris donc la route de Carthagne, charg d'argent  peu prs comme un
crapaud de plumes, et je fis gament la route  pied, rvant tantt  la
belle que j'avais perdue, tantt  la gloire que j'allais acqurir.
J'arrivai ainsi  Carthagne, et je me htai d'aller prsenter ma lettre
au capitaine Diego Osorio.




CHAPITRE V.

L'auteur obtient une enseigne et s'embarque pour Naples.


Le capitaine Diego Osorio tait un grand homme sec et jaune, vieilli
sous le harnais. Il tait sur le bord de la mer, occup  surveiller
l'embarquement de sa compagnie, qui devait mettre le lendemain  la
voile pour Naples. Il me reut du haut de sa grandeur, m'arracha presque
des mains la lettre que je lui prsentais en tremblant, et, aprs
l'avoir lue, il me toisa des pieds  la tte et me dit: Mon petit jeune
homme, ton oncle me demande pour toi une enseigne dans ma compagnie; tu
lui servais sans doute d'enfant de choeur. Je ne te la donnerai pas pour
deux raisons: la premire, parce que tu portes sur ta tte un bonnet de
soie brod qui te donne plutt l'air d'un godelureau que celui d'un
soldat, et la seconde, parce que tu n'as pas encore de barbe au menton.
Le bonnet tait un don d'amour de ma veuve; j'y tenais beaucoup;
cependant, je pris bravement mon parti. Je le lanai  la mer en disant:
Capitaine, c'est ainsi que je me dfais de mes ennemis. Ce bonnet est le
mien, puisqu'il me prive du bonheur de servir sous vos ordres. Quant 
la barbe, ce n'est pas pour tre capucin que je demande une enseigne
dans votre compagnie.

Le capitaine Osorio sourit, ce qui lui arrivait rarement, et reprit d'un
ton plus doux: Tu m'as cependant l'air d'un luron (_guapo_); je serais
fch de te perdre. Es-tu le parent de Don Andr de Vargas, avec qui
j'ai servi jadis sous le grand capitaine[3]? Quand je lui eus dit que
j'tais son fils, il devint tout  fait gracieux, et me dit: Ecoute, je
ne saurais te donner une enseigne au dtriment de tant de vieux soldats,
mais pars avec moi comme volontaire, et j'aurai soin de toi.

  [3] C'est ainsi que les Espagnols dsignent par excellence Gonzalve de
    Cordoue.

J'acceptai. Je ne pouvais gure faire autrement, et d'ailleurs j'tais
press d'aller courir les aventures. Pendant tout le voyage, la galre
qui nous portait arrtait tous les navires que nous rencontrions, pour
s'assurer s'ils n'taient pas Franais. Le roi de France eut d de
grandes actions de grce au commandant de notre galre, pour tous les
sujets qu'il lui dcouvrait: sans respect pour la gographie, Gnois,
Vnitiens, Sardes et autres taient dclars sujets du roi Franois Ier,
et par consquent de bonne prise. Je ne sais pas mme s'il respectait
toujours le pavillon du Saint-Pre.

Aprs quelques jours d'une campagne plus fructueuse pour nous qu'utile
au vice-roi de Naples, qui attendait des renforts avec impatience, nous
dcouvrmes,  la hauteur du cap Spartivento,  la pointe de l'le de
Sardaigne, un gros navire qui, ds qu'il nous aperut, parut chercher 
nous viter. Le commandant de notre galre en conclut qu'il devait tre
franais, c'est--dire richement charg. Il lui donna chasse et
l'atteignit au bout de deux heures. C'tait un vaisseau gnois qui
revenait avec une cargaison de soie de Tripoli de Syrie. Il tait mieux
arm que nous ne l'avions suppos, et sa prise nous cota cher. Les
Gnois furent dclars Franais, et, voulant viter qu'ils n'allassent
fatiguer les oreilles du roi d'Espagne de leurs plaintes ridicules, on
les attacha  bord de leur navire, auquel on fit une voie d'eau aprs
l'avoir pill. Notre galre, qui avait souffert considrablement dans le
combat, se dirigea sur Naples, o le capitaine ne manqua pas de se
vanter des victoires qu'il avait remportes sur les ennemis du roi
d'Espagne. Cette affaire ne fut pas malheureuse pour moi: j'y ramassai
quelques cus d'or qui tranaient dans un coin de la cabine du Gnois,
et Osorio, fidle  sa promesse, me donna la place d'un de ses deux
enseignes, qui avait t tu dans la dernire action.




CHAPITRE VI.

L'auteur est oblig de s'enfuir pour avoir tu en duel un de ses
camarades.


Les troupes espagnoles vivaient  Naples dans la plus extrme licence,
et c'est avec un vif repentir que je pense aujourd'hui  la vie que nous
y menions. Grce  Dieu et  ma sainte patronne, je ne cessai pas
cependant de frquenter les glises, et de fuir la conversation des
hrtiques qui remplissaient les troupes allemandes dont la garnison
tait en partie compose. Ils se raillaient mme de nos saintes
pratiques, et les querelles devinrent si frquentes que le vice-roi, qui
les protgeait, au mpris de Dieu et de saint Janvier, patron de la
bonne ville de Naples, envoya notre compagnie tenir garnison  Gate,
d'o elle partit bientt aprs pour Milan.

Je ne dcrirai pas cette ville, non plus que celle de Naples. Je ne
ferai pas comme certains soldats retirs, qui ne savent parler que
d'Italie et de Flandres, et qui vous en assourdissent constamment les
oreilles. J'ai parcouru tant de pays loigns et peu connus, que je
laisse ce soin  ceux qui n'ont pas autre chose  dire. Nous ne vivions
pas mieux  Milan que nous n'avions fait  Naples. Si nous tions peu
scrupuleux sur les moyens de nous procurer de l'argent, il ne moisissait
pas dans nos poches, et les tables de jeu en absorbaient la majeure
partie.

Un jour il s'leva une dispute sur un coup douteux entre moi et don
Estevan de Rada, l'autre enseigne de ma compagnie. Il osa me donner un
dmenti, et bientt mon pe lui eut prouv qu'un Vargas n'en souffre
pas. Il tomba, et j'allai me cacher chez quelques amis, qui me donnrent
les moyens de gagner Gnes. Il me restait encore assez d'argent pour
payer mon passage  bord d'un vaisseau qui partait pour Sville. J'avais
tout lieu d'esprer que mon affaire tait apaise, et d'ailleurs je
n'avais pas le choix. Je partis donc, et en arrivant j'appris de tristes
nouvelles. Mon oncle le chanoine tait mort, et l'on n'avait rien trouv
chez lui de quelque valeur. Une vieille femme qui le soignait et faisait
sa cuisine prtendit que c'tait bien naturel, parce qu'il donnait tout
aux pauvres: il fallut bien se contenter de cette excuse. Ma veuve avait
perdu son protecteur et avait pous un riche boucher. Je n'avais rien 
attendre de mes parents, qui avaient eux-mmes bien de la peine  vivre.
Je ne savais que devenir, quand je rencontrai sur la plage de San-Lucar
un de mes camarades de Naples. Il me parla d'un nouveau pays, nomm
Temistitan, que Fernand Cortez, gentilhomme d'Estramadure, venait de
dcouvrir dans les Indes. Le bruit courait  Sville qu'on y avait
trouv des villes toutes d'or et d'argent, et o les instruments les
plus vils taient couverts de pierreries. Un vaisseau, envoy par
Cortez, venait d'arriver, charg de prsents pour l'empereur, et celui
qui le commandait cherchait des hommes de bonne volont. La proposition
tait tentante pour un gentilhomme sans ressources et qui avait des
difficults avec la justice. Je me laissai donc entraner sans peine par
mon ancien camarade, qui se nommait don Luis Maldonado.




CHAPITRE VII.

Dpart de l'auteur pour Temistitan. Il est pris par un corsaire de
Barbarie et recouvre sa libert.


Aprs quelques jours d'une navigation heureuse, nous arrivmes  la
hauteur des Aores. Nous nous rjouissions de cet heureux dbut, quand
nous apermes dans le lointain trois voiles que nous ne tardmes pas 
reconnatre pour des corsaires barbaresques. Notre capitaine fit tous
ses prparatifs pour une rsistance digne du nom castillan, ce qui
n'tait pas chose facile  bord d'un navire encombr de marchandises et
de passagers hors d'tat de porter les armes. Nous ne tardmes pas 
tre assaillis. Nous rsistmes de notre mieux; mais, aprs avoir
combattu plusieurs heures et perdu la plus grande partie de notre
quipage, il fallut cder au nombre. Les ennemis de notre foi coulrent
notre navire, aprs en avoir enlev les marchandises les plus prcieuses
et les hommes qui pouvaient tre vendus avantageusement comme esclaves.
Tous ceux qui furent jugs d'un mauvais dbit, ainsi que les blesss,
trouvrent une mort humide au milieu des flots. Que Dieu et sa sainte
mre leur soient en aide!

Nous fmes conduits  Tetuan. Maldonado et moi nous fmes achets par le
mme matre, marchand juif n  Sville, et que la crainte salutaire de
la sainte inquisition avait forc  s'enfuir au Maroc. Ce mcrant, bien
loin de nous considrer comme des compatriotes, nous faisait souffrir
mille maux, et semblait vouloir venger sur nous tous les porcs
(_marranos_) de sa race qui ont t brls sur la grande place de
Sville. Aussi depuis ce jour je n'ai jamais vu brler un juif sans me
dire avec quel plaisir je verrais  sa place ce coquin d'Isaac. Nous
avions cependant un avantage sur nos compagnons d'infortune: comme notre
matre n'tait pas musulman, il nous laissait tranquilles sur le
chapitre de la religion, tandis que les Maures faisaient souvent essuyer
aux esclaves chrtiens les traitements les plus affreux, pour les forcer
 renier la foi de Notre Seigneur Jsus-Christ.

Ce juif avait amen d'Espagne sa jeune fille nomme Rbecca. Comme, pour
se soustraire  la sainte inquisition, Isaac, lorsqu'il habitait
Sville, feignait d'tre chrtien, il avait fait lever sa fille dans
notre sainte loi, qu'elle avait sincrement embrasse. Quand Isaac se
fut dcid  s'tablir en Afrique avec l'or dont il avait dpouill les
chrtiens par les usures, il avait ouvertement profess sa maudite loi
et voulu forcer sa fille  faire de mme; elle s'y tait refuse, c'est
pourquoi il l'accablait de mauvais traitements. Rbecca se confia 
nous, et nous dit combien elle dsirait se rendre en terre chrtienne,
si nous voulions favoriser sa fuite. Elle ne parla ni  des niais ni 
des sourds, et comme elle savait le moyen de puiser dans le coffre-fort
de son pre, elle nous fournit de l'argent pour gagner un homme qui
devait nous attendre  la porte de la ville avec trois chevaux. Une
belle nuit, quelques coups de poignard nous assurrent du silence du
pre. Nous nous laissmes couler du haut des remparts au moyen d'une
corde, et en peu d'heures les pieds lgers de nos chevaux nous eurent
ports aux portes de Ceuta, o le valeureux D. Lope Manrique, qui y
commandait au nom de Sa Majest, nous fit la meilleure rception.

Rbecca reprit son nom chrtien d'Isabelle. Sa beaut avait touch mon
coeur ainsi que celui de Maldonado; tous les deux nous voulions
l'pouser, et nous tions sur le point de vider cette querelle les armes
 la main, quand un pieux religieux de la Merci, qui tait venu  Ceuta
pour racheter des esclaves chrtiens, nous dcida  remettre cette
question  la dcision du Ciel. Nous jetmes les ds, et quoique j'eusse
promis un cierge de trois livres  Notre-Dame d'Atocha si j'tais
favoris par le sort, ce fut Maldonado qui l'emporta. Que ma sainte
patronne me pardonne les imprcations dont je la chargeai  cette
occasion! Le Ciel sait mieux que les faibles hommes ce qui leur
convient: Maldonado, que j'ai rencontr depuis aux Indes, m'a racont
que, peu de temps aprs, elle l'avait quitt, aprs avoir dvalis la
maison, pour suivre un rengat qui la conduisit  Fez. Ainsi, aprs
tout, ce fut moi qui fus le gagnant: c'est pourquoi j'ai ordonn dans
mon testament qu'on offrt un cierge de trois livres  Notre-Dame
d'Atocha.

N'ayant plus rien  faire  Ceuta, je m'embarquai de nouveau pour
Sville. Mais l'impossibilit d'y subsister me fora  prendre parti
dans une nouvelle expdition que l'on prparait pour le Mexique. Je
m'embarquai  San-Lucar sur la _Santa-Engracia_, et environ trois mois
aprs je dbarquai  Vera-Cruz.




CHAPITRE VIII.

Arrive de l'auteur  Mexico.


Vera-Cruz tait un ramassis de quelques cabanes. D'aprs ce que l'on m'a
racont, elle est depuis devenue une belle ville. A notre arrive, nous
fmes accueillis par une foule d'Espagnols qui taient venus de
diffrentes provinces du Mexique y chercher une occasion de s'embarquer
pour l'Europe, avec les trsors qu'ils avaient gagns  la pointe de
leur pe. D'autres taient venus acheter des marchandises pour les
conduire dans l'intrieur. Tous taient chargs d'or et d'argent; ils
passaient les nuits  jouer et  boire du vin d'Espagne, dont ils
taient privs depuis long-temps, et qu'ils payaient des prix
exorbitants.

Quel spectacle c'tait pour moi, dans les poches de qui un ral tait
aussi rare qu'une perdrix dans les rues de Sville, de voir des poignes
d'or qu'on ne se donnait pas la peine de compter, et de penser que dans
peu de jours je pourrais en possder autant! Toutes les marchandises que
notre vaisseau avait apportes furent bientt vendues au prix qu'il plut
aux marchands de demander. Quelques jeunes filles, qui se disaient
nobles et vierges, ce que la charit chrtienne m'ordonne de croire,
quoiqu'elles fussent probablement plus connues des _Alcahuetas_ de
Triana que du cur de leur paroisse, trouvrent bientt des maris. Un
Pre de Saint-Franois, qui avait acquis une grande dextrit en
baptisant quelquefois dix mille Indiens dans une aprs-midi, eut bientt
expdi tous ces mariages. En peu de jours les navires reprirent la mer,
et ceux qui ne partirent pas avec eux se remirent en route pour
l'intrieur; de sorte que Vera-Cruz redevint presque dsert jusqu'
l'arrive d'une nouvelle flotte.

Le pays qui sparait Vera-Cruz de Mexico tait entirement soumis, et la
route tait continuellement frquente par les Espagnols. Nous
traversmes successivement Tlascala, dont les habitants furent les
premiers qui se dclarrent en faveur de l'illustre Fernand Cortez et
qui lui restrent toujours fidles; Cholula, ville entirement dtruite
lors de l'infme trahison des habitants, qui avaient form le projet de
massacrer tous les Espagnols, et Otumba, illustre par la victoire que
la valeur castillanne, protge par le glorieux aptre saint Jacques,
remporta sur la barbare furie d'une multitude innombrable de Mexicains.

Les traces du long sige qu'avait soutenu Mexico s'effaaient
rapidement; des palais comme ceux d'Espagne remplaaient les anciennes
habitations des seigneurs mexicains; une magnifique cathdrale
commenait  s'lever; on avait assis les fondations sur les images de
pierre qu'on avait arraches des temples du dmon. Les rues taient
remplies d'Indiens, dont les uns travaillaient  combler les canaux qui
faisaient autrefois de cette ville une autre Venise, les autres
apportaient de longues poutres ou tranaient d'normes pierres. Un grand
nombre succombaient  la peine; mais ils en taient bien ddommags, car
les RR. PP. franciscains parcouraient les rues de la ville, et quand ils
voyaient un Indien prs d'expirer, ils versaient sur son front l'eau
sainte du baptme, et l'envoyaient tout droit dans le sjour de la
gloire. Combien leur sort tait diffrent de celui des Indiens qui
avaient pri pour la dfense de leur fausse religion, et que les griffes
du dmon avaient entrans dans les flammes de l'enfer! quelle
consolation pour les propritaires de ces magnifiques palais, pour les
fondateurs de ces glises et de ces saints monastres, d'avoir t la
cause du salut de tant d'mes!

Cependant, aprs avoir employ quelques jours  rassasier mes yeux d'un
spectacle tout nouveau pour moi, je ne tardai pas  m'apercevoir qu'il
n'tait pas aussi facile de faire fortune  Mexico que je me l'tais
imagin. Les trsors de Montezuma taient partags, les commanderies
taient donnes, plusieurs expditions qui avaient t tentes vers le
nord avaient assez mal russi, et, comme dit le proverbe, ceux qui
avaient t chercher de la laine s'en taient revenus tondus. Je me
dcidai donc  me joindre  l'illustre Don Pedro de Alvarado, qui
runissait des soldats pour aller  la conqute du Guatemala, pays situ
vers le sud, et dont on vantait beaucoup les richesses.




CHAPITRE IX.

L'auteur accompagne Alvarado  la conqute du Guatemala.


Notre arme se composait de cent cavaliers, de cent cinquante fantassins
dont je faisais partie, car ma pauvret ne m'avait pas encore permis
d'acheter un cheval, et de six cents Indiens allis. Nous marchmes
pendant assez long-temps  travers des pays soumis, dont les habitants
ne nous offrirent aucune rsistance. Nous arrivmes ainsi  la rivire
de Michapoyat, dont les habitants d'une ville nomme Atiquipaque nous
disputrent le passage. Les Indiens n'taient plus si faciles  vaincre
qu'autrefois; ils redoutaient encore beaucoup les chevaux et les armes 
feu, mais ils ne regardaient plus ces animaux comme des monstres qui
vomissaient du feu et de la fume. Notre gnral eut son cheval tu par
un Indien, et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine qu'on parvint  le
remonter dans la mle.

Aprs une rude affaire, nous pntrmes dans la ville, que nous
trouvmes abandonne; nous nous y tablmes, mais les Indiens y mirent
le feu pendant que nous tions livrs au sommeil, et nous assaillirent
de tous les cts. Ce ne fut qu'avec beaucoup de peine et aprs avoir
perdu un assez grand nombre des ntres que nous parvnmes  les
repousser. Le lendemain, nous nous emparmes, non sans combat, de la
ville de Taxisco, et plus tard de celles de Guazacapan et de Pazaco.
Notre marche tait lente, car les Indiens, en parsemant la route de
cailloux aigus et de pointes de flches, taient parvenus  estropier
presque tous nos chevaux. Ce spectacle me consola de mon mtier forc de
fantassin: car si je n'avais pas de cheval pour me porter, je n'en avais
pas un  traner derrire moi, comme la plupart des ntres. Cependant
notre gnral imagina d'envelopper les pieds des chevaux dans des
morceaux de peau de cerf, qu'on renouvelait aussitt qu'ils taient
uss, et de cette manire ils furent bientt guris.

Nous arrivmes ainsi prs de la grande ville de Xlaluh, sur le
territoire des Indiens Quiches. Ceux-ci nous attaqurent dans une gorge
de montagne qu'on appelait alors Olintepeque, et qui, depuis cette
poque, a reu le nom indien de Xquigel (rivire de sang). Ils
combattirent toute la journe avec acharnement et en faisant rouler sur
nous d'normes quartiers de rocher, ce qui, cette fois, fit mentir le
dicton que le bien nous vient d'en haut. Aprs une lutte acharne, nous
formes le passage, et nous arrivmes dans la ville, dont tous les
habitants s'taient rfugis dans les bois.

Le lendemain, le roi, qui se nommait Chigniavicelut, envoya une
ambassade  Alvarado pour lui demander la paix, en lui offrant une
grande quantit d'or. Il l'invitait  venir le voir  Ulatlan, sa
capitale. Alvarado, le croyant de bonne foi, se mit en route, mais il
hsita quand il vit la situation et la force de cette ville. Situe au
sommet d'un rocher escarp, on n'y pntrait que par deux portes
auxquelles conduisaient des escaliers trs rapides. Les rues en taient
fort troites et les maisons trs leves. Alvarado remarqua aussi que
l'on n'apercevait ni femmes ni enfants, ce qui est un signe certain que
les Indiens mditent quelque trahison. Il n'hsita donc pas  donner le
signal de mettre le feu  la ville et de massacrer les habitants.

Aprs avoir ainsi dtruit la monarchie des Quiches, Alvarado nous
conduisit vers Guatemala. Le roi vint au devant de lui sur une litire
couverte d'ornements d'or et de plumes brillantes. Il nous fit
distribuer des vivres en abondance, tant il tait joyeux de notre
victoire sur les Quiches, car une haine mortelle rgnait entre les deux
nations. J'en raconterai la cause au chapitre suivant, telle que je l'ai
apprise du cacique de Xochitl, village qui me fut donn en
repartimiento[4]. Je dirai seulement ici que Don Pedro Alvarado, ayant,
par une rare prudence, souponn la fidlit du roi de Guatemala, le fit
mettre  mort. Aprs nous avoir partag son trsor, il y fonda une ville
espagnole sous l'invocation du glorieux aptre saint Jacques; je fus un
de ceux qui s'y tablirent les premiers, et je reus pour ma part 800
castillans d'or et le village de Xochitl. J'aurais bien fait d'y rester.
Mais l'homme est un voyageur sur cette terre, et mon humeur vagabonde ne
me permettait pas de tenir en place.

  [4] On nomme ainsi les villages qui taient distribus aux
    conqurants, et dont les habitants taient obligs de leur payer
    tribut.




CHAPITRE X.

Sjour de l'auteur  Guatemala.


Selon l'usage, D. Pedro de Alvarado fit inscrire sur un registre le nom
de tous ceux qui voulaient s'tablir  Guatemala, et leur distribua des
places pour y construire des maisons. On procda ensuite aux lections
municipales, et je fus nomm un des deux alcaldes de la nouvelle ville.
Ma maison fut bientt construite. J'avais fait venir de Xochitl quelques
jeunes Indiennes pour me servir, et je profitais de quelques moments de
repos pour leur enseigner la doctrine chrtienne. Elles m'avaient donn
quelques enfants, et tout alla bien tant que durrent mes huit cents
castillans.

Au bout de deux ans, tout le pays fut troubl par les rformes que
voulut introduire un certain Las Casas, nouvellement nomm vque de
Chiapa, qui, arm d'un dcret royal, voulait enlever les Indiens  ceux
qui les avaient gagns au prix de leur sang. Pour la moindre chose on
commena  faire des procs aux conqurants. Si un Indien avait t
frapp d'un coup d'pe dans un moment de colre, ou s'il succombait en
portant des fardeaux ou en exploitant les mines, on commenait contre le
propritaire des poursuites qui le ruinaient. La place n'tait plus
tenable.

Ces coquins d'Indiens avaient dcouvert que c'tait l'or et l'argent qui
nous attiraient dans leur pays. Loin de s'empresser de nous l'apporter
comme autrefois, ils le cachaient dans les endroits les plus
inaccessibles; on ne trouvait plus rien. Tout cela me dgota. Vers la
mme poque, le bruit se rpandit que Pizarro venait de dcouvrir dans
le sud un pays trs riche. Alvarado runissait des troupes pour prendre
part  cette conqute. Je vendis tout ce que je possdais  un camarade
qui avait ramass une quantit d'or  la conqute du pays des Zutugils,
et je me joignis  cette vaillante troupe.

Voici comment le vieux cacique de Xochitl me raconta, avant mon dpart
du Guatemala, l'histoire de la querelle qui existait entre le roi de ce
pays et celui des Quiches quand les Espagnols y arrivrent. Ce cacique,
nomm Ahbop, tait un grand sorcier; il savait se changer en tigre et en
serpent pour parcourir les forts et dcouvrir des trsors. Mais, avec
la malignit de sa race, il n'a jamais voulu me les faire connatre, et
a fini par pousser la mchancet jusqu' mourir sous les coups plutt
que de me les rvler. Dans les commencements, je le traitais bien, pour
tcher de le prendre par la douceur, et ce fut alors qu'il me raconta
cette histoire.

Le roi de Guatemala avait une fille jeune et belle, qui tait prtresse
de leurs dieux, et par consquent sorcire. Le dmon lui avait enseign
l'art de se changer en toutes sortes d'oiseaux. Elle prenait souvent la
forme d'un quetzal[5], et allait voltiger aux environs de la ville. Le
roi des Quiches, qui tait aussi magicien, prit la forme d'un aigle, et
profita d'une de ses excursions pour l'enlever et la transporter dans sa
capitale, o il la plaa au nombre de ses femmes. Le roi de Guatemala,
outr de cet affront, leva une grande arme pour marcher contre lui;
mais il ne put le vaincre, et c'tait de l que datait l'inimiti entre
les deux nations. C'est ainsi que la puissance de Dieu se rit des
oeuvres du dmon. Car ce fut cette querelle qui prpara la voie  nos
conqutes. On peut mme dire qu'elle les annona, car l'aigle est le
symbole de notre invincible empereur, et le quetzal peut tre regard
comme celui du Mexique.

  [5] Oiseaux d'un vert dor, des plumes duquel les Mexicains faisaient
    leurs plus beaux ornements.

Je dirai aussi quelques mots d'une aventure qui arriva  un soldat nomm
Roldan. Celui-ci avait trouv dans le pillage d'un temple une grande
plaque d'or qui pesait plusieurs milliers de castillans. Forc de partir
pour une autre expdition, et ne voulant pas la confier  sa femme,
qu'il connaissait pour trs dpensire, il imagina de la noircir et de
la jeter dans un coin, pensant qu'on la prendrait pour un morceau de
mtal sans valeur. Quelque temps aprs, l'vque, voulant faire fondre
des cloches pour la nouvelle glise, envoya de maison en maison, pour
demander des morceaux de cuivre inutiles. Cette femme aperut cette
plaque, et la jeta dans le panier du quteur; elle fut comprise dans la
fonte, qui russit parfaitement bien. C'est mme  ce mlange
considrable d'or qu'on attribue le son brillant de cette cloche.

Quand le soldat fut revenu de son expdition, et qu'il ne trouva plus sa
plaque, jugez de sa colre. Sa femme sait probablement mieux que moi les
preuves qu'il en donna. Il voulut rclamer, mais il aurait fallu
refondre toute la cloche, et l'vque, appuy en cela par le gouverneur,
lui dclara que ce qui avait t donn  Dieu ne pouvait tre repris.
Peut-tre en aurait-il pris son parti; mais qui a le mal a encore la
raillerie. Ds qu'on sonnait la cloche, tout le monde lui disait:
Roldan, entends-tu ton or. Il n'y avait pas jusqu'aux petits garons qui
ne courussent aprs lui dans les rues en rptant ces paroles. Il en
conut un tel dpit, qu'il ne voulut pas rester au Guatemala, et partit
avec nous pour le Prou, dans l'esprance de refaire la fortune qu'il
avait perdue.




CHAPITRE XI.

Expdition de Pedro d'Aharado au Prou.


Alvarado avait obtenu de l'empereur le gouvernement de tous les pays
qu'il pourrait dcouvrir au Prou, et qui ne faisaient pas dj partie
du gouvernement de Pizarro. Il s'embarqua avec sa troupe, qui se
composait de 500 hommes, dont prs de la moiti avaient des chevaux.
Nous touchmes d'abord  Nicaragua, pour y prendre des renforts. Aprs
avoir dbarqu  Puerto-Viejo, nous nous dirigemes vers Quito  travers
un pays inconnu. Quelquefois nous rencontrions des villages, o nous
nous procurions d'abondantes provisions de vivres; quelquefois aussi
nous en tions rduits aux herbes et aux racines que nous trouvions dans
les forts.

A mesure que nous avancions, le pays devenait plus sauvage et plus
montagneux. Nous marchmes mme pendant plusieurs heures sur de la
cendre chaude, provenant de l'ruption d'un volcan voisin, dont pendant
la nuit nous apercevions le feu, et qui semblait une des bouches de
l'enfer. Nous arrivmes enfin dans des montagnes couvertes de neige. Les
Indiens, qui nous servaient de guides et de porteurs, succombaient par
troupes  la rigueur du climat, et, ce qui fut bien plus funeste, nos
chevaux ne tardrent pas  prouver le mme sort. Nous savions bien que
nous pourrions remplacer nos Indiens aussitt que nous arriverions dans
un pays habit, mais la perte des chevaux tait irrparable. La descente
fut encore plus pnible que la monte. Nous tions obligs de nous
laisser glisser sur la neige, et malheur  celui qui dviait de la bonne
route: il allait se perdre dans des prcipices sans fond.

Quand nous fmes arrivs  Pasi, au bas de la Cordillire, notre gnral
passa sa troupe en revue, et l'on trouva que prs de cent Espagnols et
presque tous les chevaux avaient pri. Aprs nous tre reposs pendant
quelque temps, nous nous remmes en marche, et nous dcouvrmes, 
quelques lieues de l, en approchant d'Ambato, des traces de chevaux qui
nous apprirent que nous approchions d'un endroit occup par les
Espagnols. En effet, nous rencontrmes peu aprs quelques cavaliers, qui
cherchrent d'abord  nous chapper; mais on russit  leur couper le
chemin; ils furent pris et conduits  Alvarado. D'aprs ce qu'ils lui
racontrent, Diego d'Almagro, qui venait de conqurir le royaume de
Quito, avait appris sa venue par les Indiens, et, ne sachant  qui il
avait affaire, il avait abandonn sa nouvelle conqute pour marcher au
devant de lui. L'arme d'Almagro tait campe  Rio-Bamba,  trois ou
quatre lieues de l.

Les deux chefs se mirent en communication, mais ils ne pouvaient tomber
d'accord sur les limites de leur gouvernement. Plusieurs fois ils furent
sur le point d'en venir aux mains, et rien n'aurait pu empcher une
solution sanglante, si de bons religieux de saint Franois, qui se
trouvaient dans les deux armes, ne fussent intervenus. La troupe
d'Almagro tait moins nombreuse que la ntre, car il n'avait que 250
hommes. Mais ceux-ci taient rsolus  dfendre jusqu' la dernire
goutte de leur sang le fruit de leur conqute, tandis que les ntres
taient tout disposs  s'arranger avec eux, pourvu qu'on nous ft de
bons avantages. Alvarado n'tait pas non plus sans inquitude sur la
manire dont il serait jug en Espagne s'il enlevait  ses compatriotes
une province dj soumise, et qui peut-tre serait perdue par sa faute.

Grce  l'intervention des bons Pres, les deux chefs conclurent un
trait, par lequel Alvarado vendit  Almagro sa flotte, son arme et ses
provisions de guerre et de bouche, moyennant la somme de 120,000
castillans d'or, en s'engageant par serment  repartir pour son
gouvernement de Guatemala, et  ne jamais remettre les pieds au Prou.
Il fut stipul galement que chacun de ses soldats recevrait une
certaine somme et serait trait comme les soldats d'Almagro, pour le
partage du butin que l'on ferait  l'avenir. La nouvelle de cet accord
fut reue avec acclamation par les deux armes, qui se mlrent et se
rgalrent ensemble. Les soldats d'Almagro se firent un plaisir de
partager avec nous les vivres et les Indiennes qu'ils avaient en
abondance. Ils avaient surtout de grands troupeaux d'une espce de
petits chameaux qu'on nomme dans le pays _lamas_; tout cela tait en si
grande quantit, qu'on et eu facilement, pour un cheval, cent _lamas_
ou cent jeunes Indiennes. Les premiers avaient l'avantage de trouver
partout leur nourriture et d'en fournir  l'arme. Quant aux autres,
lorsque personne n'en voulait plus, on les chassait du camp, aprs les
avoir baptises, ce  quoi les religieux de Saint-Franois se montraient
fort zls. Mais c'tait un grand tort, selon moi: car une fois livres
 elles-mmes, elles devaient retomber dans leur idoltrie; tandis que,
si on les et mises  mort aussitt aprs leur baptme, elles eussent
t tout droit dans le sjour des anges. J'en fis la proposition 
Almagro; mais, par une piti mal place, celui-ci ne voulut pas y
consentir.




CHAPITRE XII.

Diverses expditions au Prou.


La premire expdition  laquelle je pris part fut celle que Sebastien
de Benalcazar fut charg de diriger contre le cacique Ruminahui, qui,
aprs la mort d'Atahualpa, s'tait fait proclamer roi dans la province
de Quito. Ce barbare, avant de nous livrer bataille, fit massacrer les
femmes et les enfants, et nous attaqua ensuite comme un furieux,  la
tte de sa troupe. Nous en fmes un grand carnage, et Ruminahui, bless,
tomba entre nos mains avec plusieurs des principaux chefs. On avait
surtout recommand de le prendre vivant, parce que lui seul connaissait
l'endroit o avaient t cachs les trsors de l'inga. Mais, avec la
malice ordinaire aux Indiens, il aima mieux se laisser brler  petit
feu que de rien avouer.

Ne voulant pas prendre part  une expdition que Benalcazar voulait
conduire vers le nord, je me rendis auprs de Pizarro, qui venait de
fonder la ville de Los Reyes, qu'on appelle aujourd'hui Lima. Il venait
d'y faire proclamer inga Mango, fils de Huaynacapac, au grand
contentement des Indiens, qu'il esprait par l gouverner plus
facilement; mais il ne tarda pas  reconnatre qu'il s'tait tromp: ce
fantme de roi entretenait chez eux le dsir de se rendre indpendants,
ce qui obligea Pizarro  s'en dbarrasser. On ne peut se figurer la
quantit d'or et d'argent qui se trouvait alors entre les mains des
Espagnols; aussi l'employaient-ils aux usages les plus vils. Ils
allaient jusqu' en fabriquer des marmites et  en ferrer les chevaux.
L'un d'eux, qui avait eu pour sa part le soleil en or qui dcorait le
grand temple de Cuzco, le joua et le perdit en une seule nuit; aussi
disait-on de lui: Il a trouv moyen de perdre le soleil avant qu'il ft
lev. Je ne puis retenir mes larmes quand, dans ma pauvre rsidence de
Jaen, o j'ai bien de la peine  vivre, je pense  tous les trsors que
j'ai dissips. Il me suffirait d'en avoir la centime partie pour
adoucir le peu de jours qui me restent  vivre, et lguer  ma paroisse
une somme suffisante pour tirer mon me du purgatoire. Mais je place
toute ma confiance dans l'intercession de Notre-Dame d'Atocha, ma sainte
patronne. La reine des anges me tiendra compte, je l'espre, du sang que
j'ai vers pour la propagation de notre sainte foi catholique.

La bonne harmonie avait malheureusement cess d'exister entre Almagro et
Pizarro. Ils ne pouvaient s'accorder sur les limites de leurs
gouvernements. Fr. Thomas de Berlanga, vque de Terre-Ferme, qui avait
t envoy par l'empereur pour rgler leur diffrend, tait videmment
partial pour ce dernier. Gagn par le don d'une somme considrable que
lui fit Pizarro, l'vque persuada  son rival d'entreprendre une
expdition contre le Chili, province situe vers le sud. On disait
qu'elle abondait d'autant plus en or et en argent, qu'elle avait
toujours rsist aux attaques des ingas. Heureusement pour moi, je
souffrais encore d'une blessure qui m'empcha de suivre Almagro, auquel
je m'tais attach, car le rsultat de cette expdition fut dsastreux.

Almagro emmenait avec lui le grand prtre du soleil, et quelques uns des
ingas dont on se dfiait, et qu'on tait bien aise d'loigner. Ils
avaient paru y consentir avec plaisir, mais ce n'tait qu'une feinte. A
quelque distance de Cuzco, ils trouvrent moyen de s'chapper, et furent
rejoints par d'autres chefs, qui, sous divers prtextes, avaient quitt
successivement la ville. En peu de jours tout le pays fut en armes, en
proclamant l'inga Mango, que Pizarro avait fait la faute de reconnatre,
et celle plus grande encore de laisser sortir de Cuzco pour aller
clbrer une fte dans la valle de Yucai. Tous les Espagnols qui
taient disperss dans les villages furent massacrs par les Indiens.
Souvent mme ils leur faisaient souffrir les plus horribles tourments.
Ils aimaient surtout  leur couler de l'or fondu dans la bouche, et leur
criaient par drision: Voil ce mtal que vous aimez tant; maintenant
vous pouvez vous en rassasier.




CHAPITRE XIII.

Sige de Cuzco par les Indiens.


Hernando Pizarro, qui commandait alors  Cuzco, avait toujours montr
beaucoup de faiblesse pour les Indiens, et s'tait toujours oppos aux
mesures de rigueur que l'on avait voulu prendre contre eux. Il vit alors
que ce n'est que par la svrit que l'on peut venir  bout de cette
maudite race; mais il tait trop tard, et nous emes beaucoup  souffrir
de son excs d'indulgence.

Aussitt qu'il fut instruit de l'insurrection, Hernando fit une sortie
dans la direction de Yucai, esprant se rendre matre de la personne de
l'inga. Mais il le trouva  la tte de deux cent mille Indiens, et fut
forc de rentrer dans la ville, o nous fmes bientt compltement
cerns. Les Indiens, qui n'osaient nous attaquer corps  corps,
profitrent de ce que les maisons taient couvertes en paille pour y
mettre le feu au moyen de flches autour desquelles ils avaient
entortill du coton enflamm. Toute la ville fut ainsi successivement
incendie, et nous fmes obligs de camper au milieu de la grande place
du march, le seul endroit qui ft  l'abri du feu. Les Indiens nous
lanaient galement, au moyen de machines, les ttes de ceux de nos
compatriotes qui taient tombs sous leurs coups. Notre position tait
terrible, car la forteresse, qu'Hernando Pizarro, dans sa folle
confiance, avait laisse presque sans garnison, tait tombe, ds la
premire attaque, entre les mains des Indiens.

Dans cette situation, on convoqua un conseil de guerre. Les uns taient
d'avis de s'ouvrir un passage les armes  la main, et de tcher de
regagner la cte; les autres reprsentaient que, si l'on abandonnait
Cuzco, il ne fallait pas songer  embarrasser la marche par tous les
trsors qu'on y avait runis, et qu'ils perdraient ainsi en un seul jour
le prix de leurs travaux. Ils ajoutaient que la prise de cette ville
encouragerait tellement les Indiens, que bientt les chrtiens, forcs
de se rembarquer, iraient traner dans leur patrie le reste de leurs
jours dans la pauvret et le mpris universel. D'ailleurs, il tait
probable que l'arme de l'inga ne resterait pas long-temps runie, et
que le gouverneur Francisco Pizarro, aussitt qu'il apprendrait notre
position, nous amnerait du secours. Ce dernier parti prvalut, et il
fut dcid qu'on attaquerait d'abord la forteresse, d'o les Indiens
nous incommodaient considrablement.

Cette forteresse, construite de gros quartiers de rochers, n'tait
abordable que par un seul ct. Nous l'attaqumes pendant la nuit, afin
de surprendre les Indiens, car ils ne combattaient jamais aprs le
coucher du soleil, qu'ils regardaient comme leur dieu, et n'avaient pas
mme l'ide de poser des sentinelles. Malgr cela ils montrrent la plus
grande valeur et nous turent bien du monde. Juan Pizarro, qui nous
commandait, fut bless  la tte d'un coup de pierre, dont il mourut
quinze jours aprs. J'eus aussi deux ou trois ctes brises, mais je fus
rtabli en peu de jours. Je dois citer ici la conduite de l'inga charg
de la dfense de cette forteresse. D'une taille gigantesque, il
combattit long-temps avec une massue garnie de pointes de cuivre. Ses
coups redoutables renversaient tous les assaillants. Jamais il ne fut
possible de pntrer dans les retranchements par le ct qu'il
dfendait. Voyant les Espagnols matres de la place, il lana au loin sa
massue, et, se croisant les bras, il se jeta du haut des remparts dans
un prcipice, sans vouloir accepter la vie que ses ennemis lui
offraient. Exemple d'autant plus remarquable, que cette nation est
ordinairement faible et timide.

Quelques uns assurent avoir aperu le glorieux aptre saint Jacques
mont sur un cheval blanc et combattant  la tte des Espagnols, mais
tant de bonheur n'tait pas rserv  un pauvre pcheur comme moi. Je
n'ai rien aperu, mais il est vrai que j'avais assez  faire de me
dfendre avec mon bouclier contre les pierres qui pleuvaient sur moi de
tous les cts. Cette faveur du ciel tait rserve  d'autres, plus
heureux et sans doute plus purs que moi.

Depuis la prise de la forteresse, nos affaires allaient toujours en
s'amliorant. L'inga, craignant une famine, avait t oblig de renvoyer
une grande partie de ses soldats pour cultiver les terres. Il ne nous
attaquait plus, et se contentait de nous bloquer. Nous respirions donc
un peu, et nous nous occupions  soigner nos blessures. Tout d'un coup
nous apprmes qu'on avait aperu un corps nombreux d'Espagnols  peu de
distance de Cuzco.




CHAPITRE XIV.

Arrive d'Almagro. Sa mort.


C'tait l'illustre Almagro, qui revenait du Chili. Cette expdition
avait t trs malheureuse. Aprs avoir souffert d'horribles maux dans
des pays dserts et dans des montagnes couvertes de neige, Almagro avait
t oblig, par le manque de vivres, de retourner sur ses pas, sans
pouvoir parvenir dans les riches pays qu'on lui avait fait esprer.
Exaspr par ce mauvais succs, et par l'injustice qu'on commettait 
son gard en refusant de lui remettre Cuzco, qui faisait partie de son
gouvernement, il s'empara de vive force de la ville. Les Pizarro se
dfendirent bravement dans leur maison; mais il les fora d'en sortir en
mettant le feu au toit, qui tait en paille, et les envoya prisonniers
dans la forteresse. Tous les amis d'Almagro, dont je faisais partie, se
rjouirent de cet heureux succs; mais ils tremblaient que les Indiens
ne profitassent de nos querelles pour nous attaquer de nouveau.
Heureusement pour nous il n'en fut rien: une fois que l'inga eut
dispers son arme, il ne put jamais parvenir  la runir.

Si Almagro avait suivi notre conseil, il aurait sur-le-champ fait
trancher la tte aux deux Pizarro, car les morts ne mordent plus; mais
sa gnrosit le perdit: non seulement il les pargna, mais il les fit
garder avec tant de ngligence qu'ils parvinrent  s'chapper et 
rejoindre,  Lima, leur frre Francisco. Celui-ci, qui nous avait
abandonns pendant le sige, se rveilla quand il apprit que son
autorit tait menace; il leva des troupes et s'avana contre Almagro,
qui se hta de marcher  sa rencontre: les deux armes se rencontrrent
dans une plaine que l'on nomme de las Salinas,  quelques lieues de
Cuzco.

Mes larmes tombent sur ma barbe blanche quand je pense  cette fatale
journe. Plusieurs de mes meilleurs amis restrent sur le champ de
bataille. Ceux qui furent rapports blesss  Cuzco furent lchement
assassins par les soldats de Pizarro. Nos maisons furent pilles comme
si nous avions t des Indiens rvolts. L'infortun Almagro fut conduit
 Lima, o l'audacieux Pizarro lui fit faire son procs comme rebelle au
roi; tous les serpents de la haine et de l'envie l'envelopprent de
leurs replis. Pizarro fit condamner  mort un homme avec lequel il
s'tait approch de la sainte table en jurant de le traiter en tout
temps comme son frre.

Almagro fut trangl dans sa prison, et ensuite son corps expos sur un
chafaud public comme celui d'un tratre. A peine eut-il le temps de
signer un acte par lequel il transmettait tous ses droits au fils qu'il
avait eu d'une Indienne. Tous ceux de ses amis qui ne purent s'chapper
furent jets en prison, sans pouvoir mme obtenir de s'embarquer pour
l'Espagne, o l'on craignait qu'il ne portassent leurs plaintes.
J'aurais partag leur sort si je n'avais t sauv par une Indienne avec
laquelle je vivais depuis long-temps, et qui me cacha dans d'immenses
souterrains qui faisaient autrefois partie du temple du Soleil.




CHAPITRE XV.

Aventure de l'auteur dans les souterrains.


J'avais toujours bien trait cette femme, qui avait t avant la
conqute une des vierges consacres au soleil. Elle avait appris assez
bien l'espagnol, et m'tait fort attache. Quand elle vit ma dtresse
elle me dit: Ce que je vais faire me cotera probablement la vie, mais
je vais sauver la tienne. Jure-moi par le Dieu que tu portes  ton cou
de ne jamais rvler ce que tu verras, et suis-moi.

Elle se dirigea vers les ruines du temple qui avait t brl pendant le
sige, et s'enfona dans une excavation tellement basse que nous tions
obligs de ramper sur les pieds et sur les mains. Aprs avoir march
ainsi pendant une demi-heure, nous arrivmes dans une espce de caveau,
d'o nous descendmes par un escalier de plus de trois cents marches. Il
nous conduisit dans une vaste caverne qui paraissait creuse dans le
roc. Dans les parois on avait pratiqu douze niches. Chacune contenait
ce que je pris d'abord pour des statues, mais ma conductrice m'apprit
que c'taient les corps embaums des douze ingas qui avaient prcd
Huascar.

Chacun de ces corps tait assis sur un trne d'or massif, et couvert de
pierres prcieuses. Un immense soleil, galement en or, couvrait le
plafond. Le sol tait couvert,  une hauteur de plusieurs pieds, de
colliers, de bracelets, et d'autres bijoux que les chefs indiens
offraient aux mnes de leurs anciens souverains quand ils venaient
visiter ce lieu: il y avait l plus d'or qu'il n'en et fallu pour
acheter toutes les Espagnes.

Quand je fus un peu revenu de mon tonnement, l'Indienne me quitta en
promettant de revenir bientt m'apporter des vivres. Elle revint en
effet, et pendant plus d'un mois elle m'en fournit autant que je pouvais
en consommer.

Au bout d'un temps que je ne pouvais calculer, puisque je n'apercevais
jamais le soleil, l'Indienne cessa de venir. Je n'ai jamais pu savoir
son sort, mais il est probable que quelque Espagnol l'avait tue ou
vendue comme esclave: car, si ses compatriotes l'avaient massacre pour
la punir d'avoir rvl leur secret, ils ne m'auraient pas pargn. Je
ne savais que faire; cependant, press par la faim, et esprant que la
perscution contre les amis d'Almagro se serait ralentie, impatient
d'ailleurs de jouir de l'immense richesse dont je me voyais possesseur,
je rsolus de tenter la fortune.

La chose n'tait pas facile, car ma provision d'huile tait puise en
mme temps que mes vivres, et j'tais plong dans l'obscurit la plus
profonde. Je russis cependant  retrouver l'escalier et le souterrain,
dont j'eus soin, en sortant, de fermer l'extrmit extrieure avec une
grosse pierre, de crainte que quelqu'un ne ft tent d'y pntrer. Je
m'avanai ensuite vers la ville pour tcher de gagner la maison d'un de
mes anciens amis; mais, pour mon malheur, je tombai sur une garde dont
le chef me connaissait pour un des partisans les plus zls d'Almagro.
Il me conduisit en prison, et le lendemain, charg de chanes, je fus
envoy  Lima.

Nous marchmes pendant plusieurs jours, et j'tais sur le point de
succomber  la fatigue, car il me fallait suivre  pied le pas des
chevaux de mes gardiens. A notre arrive dans les dfils qui conduisent
 Xauxa, les Indiens, qui nous attendaient dans une embuscade, firent
rouler sur nous une grle de rochers qui fut suivie d'une pluie de
flches. Mes gardiens furent renverss de leurs chevaux et assaillis par
les Indiens, qui les achevrent  coups de massue. Le cacique qui les
conduisait tait assez au fait de nos discordes pour supposer, en me
voyant charg de chanes, que je devais tre un ennemi de Pizarro. Il
ordonna donc de m'pargner, et fit panser quelques lgres blessures que
les flches m'avaient faites. Aprs avoir march pendant plusieurs jours
 travers d'paisses forts, nous arrivmes dans une forteresse indienne
construite de briques cuites au soleil, o demeurait alors l'inga Mango.
Cette forteresse tait situe au sommet d'un rocher inaccessible. On
montait jusqu' une certaine hauteur par un escalier en pierre trs
troit et sans parapet; un homme dtermin aurait pu le dfendre seul
contre une arme. L'escalier s'arrtait  une plate-forme  cent pieds
au dessous de la forteresse. De l, ceux que l'inga admettait auprs de
lui taient placs dans un grand panier, que l'on tirait du haut des
remparts  l'aide d'une corde de fil de palmier.




CHAPITRE XVI.

Sjour de l'auteur  la cour de l'inga Mango.


Les amis de l'infortun Almagro taient tous les jours plus maltraits;
on les appelait les Chilenos, parce qu'ils avaient presque tous pris
part  l'expdition du Chili. Pizarro ne leur permettait pas de
s'loigner de Lima, dans la crainte d'une rvolte; ils taient en proie
 la plus affreuse misre, parce que, lors du sac de Cuzco, ils avaient
t dpouills de tout ce qu'ils possdaient. Peut-tre aurait-il mieux
fait de leur laisser tenter quelque expdition pour refaire leur
fortune; mais Pizarro tait persuad que, ds qu'ils seraient runis en
armes, ils se tourneraient contre lui.

Les Chilenos s'taient mis en rapport avec l'inga, et lui avaient promis
de le rtablir  Cuzco s'il voulait se runir  eux. Je ne prtends pas
les excuser d'avoir ainsi manqu  ce qu'ils devaient au roi et aux
saints, mais ils taient rduits au dsespoir. Pour persuader l'inga,
ils lui avaient envoy un certain Antonio Barduna, qui se trouvait alors
dans la forteresse. Comme il me connaissait depuis long-temps, il me
prit sous sa protection, et quand il eut termin son trait avec l'inga,
il obtint de lui de m'emmener  Lima.

Avant de parler de ce qui s'y passait, je veux dire quelques mots de
Mango inga. S'il avait voulu reconnatre les vrits de notre sainte
foi, il aurait t un prince accompli; mais il tait l'ennemi mortel de
N. S. J.-C. et de sa sainte mre, et c'est sans doute pour cela que non
seulement il a subi sur la terre un supplice honteux, mais qu'il brle
actuellement dans les flammes ternelles de l'enfer. Il tait surtout
irrit contre Pizarro, qui avait fait tuer  coups de flches, aprs
l'avoir attache  un arbre, celle de ses femmes qu'il chrissait le
plus.

Mango avait appris  se servir des armes des Espagnols; il montait mme
assez bien  cheval, et se servait adroitement de l'pe. Lors de la
grande insurrection, les Indiens nous avaient pris une assez grande
quantit d'armes et de chevaux. Ils ne pouvaient faire aucun usage des
fauconneaux et des arquebuses, parce qu'ils ignoraient la fabrication de
la poudre, mais leurs principaux chefs se servaient des chevaux, plus
hardis en cela que les Mexicains, qui, bien des annes aprs la
conqute, n'osaient encore en approcher. Les Indiens avaient mme su
rparer les casques et les armures qui taient tombs entre leurs mains,
mais avec de l'or, seul mtal qu'ils sussent bien travailler, de sorte
qu'on voyait souvent un casque ou une cuirasse rongs de rouille et
rapics avec des morceaux d'or fin. Plus il y avait d'or, moins les
Indiens l'estimaient.

Les armes des Indiens sont des lances faites d'un bois trs dur, qui
sont quelquefois garnies de cailloux tranchants; il y en a aussi qui ont
des pointes en cuivre. Ils ont aussi des arcs et des flches, et, pour
combattre de prs, des massues. Ils sont assez braves individuellement,
surtout ceux de la race des ingas, mais ils ne savent pas combattre en
ordre, et leurs bataillons sont aisment rompus, surtout par le choc des
chevaux.

Rien n'gale leur dvouement  leur inga. Jamais on n'a pu tirer d'eux,
ni par les menaces ni par les tortures, aucun renseignement sur ses
projets ni sur le lieu o il faisait son sjour. On ne peut non plus
leur faire dcouvrir les trsors cachs, comme le prouve celui qui est
au milieu de Cuzco, que j'ai vu de mes yeux et dont je n'ai pu
m'emparer. Mon malheureux sort m'a toujours empch de retourner dans
cette ville. Si j'avais pu le faire, je ne tranerais pas le reste de
mes vieux jours dans la pauvret.




CHAPITRE XVII.

Mort du marquis Pizarro.


J'ai dj dit quel tait le malheureux sort des amis d'Almagro. On les
avait dpouills de tout, et on ne leur permettait pas mme de
s'loigner pour chercher une meilleure fortune. Ils taient si pauvres
au milieu de la richesse gnrale, que douze d'entre eux qui habitaient
une petite maison dans le faubourg de Lima ne possdaient qu'un seul
manteau, dont ils couvraient alternativement leurs haillons quand ils
allaient par la ville. Moi-mme je n'avais pour me vtir que les toffes
communes que fabriquent les Indiens, et j'tais oblig de vivre de
racines, de fruits et de chicha, espce de bire qu'on fabrique avec du
mas. Nous n'avions pas mme l'esprance d'obtenir justice en Espagne.
Le marquis avait dfendu qu'aucun de nous s'embarqut, et avait envoy 
la cour son frre Hernando, pour distribuer de riches prsents  toutes
les personnes influentes, et raconter  sa manire tout ce qui s'tait
pass. Mais Dieu et sa sainte mre ne permirent pas qu'il aveuglt le
conseil. Il fut renferm dans la forteresse de Medina del Campo, o il
resta plus de vingt ans.

Nous nous rassemblions quelquefois pour nous raconter nos misres, et,
n'y voyant pas de terme, nous rsolmes de tuer le marquis et de
proclamer  sa place le fils d'Almagro, encore jeune, mais qui
promettait d'avoir un jour les vertus de son pre. Nous avions rsolu
d'assaillir Pizarro au sortir de la messe, mais les saints qui nous
protgeaient nous pargnrent ce sacrilge. Au moment de partir, nous
apprmes qu'il ne s'y tait pas rendu, sous prtexte qu'il tait malade.
Nous fmes trs effrays, et nous crmes tout dcouvert. Beaucoup
d'entre nous parlaient de se sparer et d'attendre une meilleure
occasion, quand Juan de Herrada, s'lanant vers la porte, s'cria: Si
nous hsitons nous sommes perdus, ds ce soir nous serons dnoncs; je
vous dclare que si vous ne me suivez pas pour excuter immdiatement
notre projet, je vais tout dclarer au marquis pour me soustraire au
supplice qui nous attend.

Il n'y avait donc plus  hsiter. Tirant nos pes et criant: Vive le
roi, et meure le mauvais gouvernement! nous nous lanmes vers la
maison qu'habitait Pizarro. Herrada, apercevant l'un de nous qui faisait
un dtour pour ne pas traverser une flaque d'eau qui se trouvait au
milieu de la place, le renvoya en lui disant: Comment! nous allons nous
baigner dans le sang, et tu as peur de te mouiller les pieds? La porte
de la maison du marquis tait heureusement ouverte; on entendait le
bruit que nous faisions sur l'escalier. Quelques uns de ses amis, qui
avaient dn avec lui, se voyant sans armes, sautent par une fentre et
s'enfuient  travers le jardin. Il ne resta auprs du marquis que son
demi-frre Martin de Alcantara, Francisco de Chaves, et deux petits
pages.

Chaves entr'ouvrit la porte pour nous demander ce que nous voulions; il
fut  l'instant perc de plusieurs coups d'pe. Nous lui passmes sur
le corps, et nous apermes le marquis se faisant boucler son armure par
son frre. Nous nous lanmes vers lui en criant: Mort au tyran! Je
dois dire que tous deux se dfendirent comme des gentilshommes
castillans. Plusieurs de nos amis furent blesss. Alcantara me donna un
coup de tranchant sur le bras, mais au mme instant je lui plantai ma
dague dans la poitrine. Le coup fut tellement violent, que le pied me
glissa dans le sang; je tombai, et mes amis, me croyant mort, chargrent
le marquis avec une nouvelle violence. Celui-ci se dfendait comme un
lion; mais, ayant pass son pe au travers du corps de Narvaez, il ne
put la retirer assez vite, et tomba perc de plusieurs coups. Il eut 
peine le temps de tracer sur le sol une croix avec son sang; il
l'embrassa et rendit le dernier soupir.

Aussitt nous nous rpandmes dans la ville en brandissant nos pes
teintes de sang et en criant: Le tyran est mort, vive le roi et Almagro.
La maison du marquis et celles de ses principaux partisans furent mises
 sac; nous y trouvmes des trsors immenses, et qui nous ddommagrent
de nos misres passes. L'or y tait dans une telle abondance qu'on
ddaignait d'emporter l'argent. Les partisans de Pizarro cherchrent 
se runir pour le venger, et l'on en serait venu aux mains dans toutes
les rues de la ville, si les religieux n'taient sortis avec le saint
sacrement. Tous ceux qui se trouvaient sur leur passage les
accompagnrent dvotement aprs s'tre agenouills; de cette manire
l'effusion du sang fut arrte, et l'ordre fut rtabli dans la ville.

Ainsi prit le conqurant du Prou et le meurtrier d'Almagro. Aprs
avoir veng mon ami, je ne pus me dfendre de verser quelques larmes sur
celui qui nous avait si souvent conduits  la victoire. Ce sentiment
tait gnral parmi nous, et beaucoup se firent, comme moi, un devoir
d'employer la dme de ce qu'ils avaient pris dans sa maison  faire dire
des messes pour le repos de son me. Son corps fut enterr secrtement
par deux de ses domestiques, envelopp dans un vieux manteau qu'on leur
donna par charit; mais on m'a racont que, depuis peu de temps, on lui
a lev un somptueux monument dans la cathdrale de Lima.




CHAPITRE XVIII.

Gouvernement d'Almagro le fils. Bataille de Chupas.


Aprs avoir donn  la joie les premiers moments de notre dlivrance,
nous nous empressmes d'envoyer dans tout le Prou la nouvelle de ce qui
s'tait pass. Les partisans des Pizarro, et surtout Holguin, qui
commandait  Cuzco, se soulevrent contre nous. Nous serions venus 
bout de les rduire; mais Dieu trouvait sans doute que nos pchs
taient bien grands, car il nous envoya un nouveau flau en la personne
du licenci Vaca de Castro, qui arriva d'Espagne presque au moment de la
mort du marquis.

Le licenci Vaca de Castro tait charg de pleins pouvoirs de S. M. S'il
tait arriv plus tt il nous aurait sans doute fait rendre justice;
mais en apprenant la mort du marquis, il se dclara contre nous, et ne
voulut pas mme entendre nos justifications. Comme tous les partisans
des Pizarro avaient couru au devant de lui, il eut bientt runi une
nombreuse arme. Dieu sait que nous n'avions aucune intention de nous
rvolter contre lui; mais Vaca de Castro n'tait entour que de gens qui
lui demandaient vengeance, et nous dpeignaient comme les plus grands
sclrats. Il fallut donc nous prparer  la rsistance. Nous n'aurions
pas mme eu assez d'armes, si Mango inga, toujours fidle  la mmoire
d'Almagro, n'et consenti  nous rendre l'artillerie et les arquebuses
qui taient tombes entre ses mains lors du sige de Cuzco. Il nous
envoya galement un nombre de guerriers choisis, commands par son frre
l'inga Paullo.

Les deux armes se rencontrrent dans la plaine de Chupas. Notre parti
se distinguait par des charpes blanches, celui des Pizarro par des
charpes rouges. Le feu de notre artillerie fit prouver  l'ennemi des
pertes considrables, et la victoire semblait se dclarer pour nous
quand Almagro, entran par la vivacit de l'ge, sortit de sa position
pour attaquer la cavalerie ennemie, commande par Caravajal. Il tait
parvenu  la mettre en droute; mais, Vaca de Castro ayant profit d'un
moment de dsordre pour le charger en flanc avec sa rserve, notre
cavalerie se dbanda et entrana l'infanterie dans sa fuite. Je fus
moi-mme renvers avec mon cheval, et je restai sur le champ de bataille
sans pouvoir me relever. Le coucher du soleil mit fin au carnage, et,
pendant la nuit, les Indiens qui s'taient tenus cachs dans les forts
pendant le combat vinrent comme des loups enrags mutiler et dpouiller
les morts; ils gorgrent tous les blesss qu'ils dcouvrirent;
heureusement j'tais parvenu  me traner dans un pais buisson, et, au
milieu de l'obscurit, ils ne m'aperurent pas.

Tous ceux de nos malheureux compagnons, le jeune Almagro lui-mme, qui
tombrent entre les mains de Vaca de Castro, furent mis  mort sans
piti; leurs proprits furent distribues aux vainqueurs. Heureusement
pour moi, je fus prs de deux jours sans pouvoir me relever, et, quand
je fus en tat de le faire, le champ de bataille tait dsert; il n'y
avait de vivant autour de moi que des bandes de vautours occups 
dvorer les cadavres des hommes et des chevaux. Je gagnai avec bien de
la peine un village indien, o quelques uns des guerriers de Paullo inga
avaient dj trouv un refuge. Heureusement ils me reconnurent pour un
des leurs, de sorte que les Indiens m'pargnrent, tandis qu'ils taient
impitoyables envers tous les blesss du parti des Pizarro.

Je passai quelques semaines dans ce village. Un Indien que j'avais
envoy pour savoir ce qui se passait revint m'annoncer que Vaca de
Castro avait ordonn, sous les peines les plus svres, de lui livrer
tous les partisans d'Almagro, et qu'il faisait excuter impitoyablement
tous ceux qui tombaient entre ses mains. Je ne savais que devenir.
Rentrer au Prou, c'tait courir  une mort certaine; rester au milieu
des Indiens, c'tait traner une vie misrable que terminerait une mort
sans confession. Je rsolus donc  tout hasard de me diriger vers le
nord, et, si je pouvais gagner un des ports du golfe du Mexique, de
m'embarquer de l pour l'Espagne.




CHAPITRE XIX.

Voyage de l'auteur jusqu' Sainte-Marthe.


Protg par les Indiens, je gagnai d'abord la ville de Quito et ensuite
la province de Popayan, qui avait jadis t conquise par Sebastian de
Benalcazar. Je passai prs d'un an  faire cette route. L'Indien qui me
conduisait, nomm Chuspa, avait t chasqui ou courrier au service de
l'inga. Il connaissait trs bien tout le pays, et me faisait viter tous
les endroits habits par des Espagnols, qui m'auraient livr  mes
ennemis. Nous souffrmes souvent de la faim, et pendant tout ce temps
nous ne mangions presque que des serpents, des grenouilles, des racines
et l'corce de certains arbres qu'il connaissait, et dont le got
ressemble  celui de la cannelle.

Quand nous approchmes de Popayan, dernire limite des tats de l'inga,
mon guide me dclara qu'il ne pouvait me conduire plus loin, le pays lui
tant compltement inconnu. Je me dcidai donc  entrer dans la ville,
et mon premier soin fut d'aller entendre une messe et de me confesser.
Je m'approchai d'un religieux de la Merci, et,  mon grand tonnement,
quand il m'eut adress la parole, je reconnus ce Maldonado que j'avais
laiss  Ceuta, mari avec la belle Juive. Nous nous racontmes nos
aventures. Maldonado se conduisit envers moi en vritable ami. Il me dit
que je ne serais pas en sret  Popayan, mais qu'il allait partir pour
Santa-F de Bogota, dans le pays des Muyzcas, et qu'il m'emmnerait avec
lui. En attendant, il me cacha dans son couvent.

Le voyage de Popayan  Santa-F passe pour rude et difficile; mais ce
n'tait rien aprs toutes les fatigues que j'avais prouves. Don Alonso
Luis de Lugo, gouverneur de ce pays, que l'on avait surnomm la
Nouvelle-Grenade, me fit une trs bonne rception. Je l'accompagnai dans
une expdition contre les Indiens Muzos, dont le pays est clbre par
ses mines d'meraudes. Mais nous perdmes beaucoup de monde dans cette
occasion, sans avoir pu les soumettre. Il fallut y renoncer pour envoyer
des secours sur la cte: elle tait alors menace par des corsaires
franais, qui avaient pill et brl Sainte-Marthe et Carthagne. Je
profitai de cette occasion pour me rapprocher de l'Espagne, o j'avais
dessein de retourner.

Pendant notre marche nous entendmes parler d'une nation appele les
Tayronas. On nous raconta que dans leur temple on voyait des images du
soleil et de la lune en or et en argent. Nous rsolmes de nous emparer
de ce village, qui tait entour d'une triple range de palissades
tournant sur elles-mmes comme un colimaon, et ne laissant au milieu
qu'un passage fort troit. Nous l'attaqumes au milieu de la nuit. Les
Indiens firent une courageuse rsistance, et nous n'y pntrmes
qu'aprs avoir perdu un assez grand nombre des ntres. Mais quand nous
entrmes dans le temple, le soleil et la lune s'taient clipss, soit
qu'ils n'eussent jamais exist, soit que les Indiens les eussent
emports. Mon seul bnfice dans cette affaire fut un coup de flche
dans la cuisse. Heureusement qu'elle n'tait pas empoisonne. J'en fus
quitte pour boiter pendant quelque temps, tandis que j'ai souvent vu des
Espagnols mourir dans d'affreuses convulsions aprs avoir t blesss
par les flches de ces sauvages.

Arrivs  Sainte-Marthe, nous trouvmes la ville dans le plus dplorable
tat. Les corsaires de la Rochelle l'avaient rduite en cendres aprs
l'avoir pille. Les habitants s'taient enfuis dans les bois  leur
approche, mais ils y taient revenus aprs leur dpart, et y avaient
construit quelques huttes en branchages. Je m'y embarquai sur un
vaisseau destin pour la Corogne, qui eut bien de la peine  se procurer
les vivres ncessaires pour la traverse, tant ils taient rares dans la
ville. Aprs quelques jours de navigation nous nous trouvmes au milieu
des corsaires franais. Notre vaisseau tait trop faible pour essayer de
se dfendre. Nous tombmes donc entre les mains des hrtiques, qui nous
conduisirent  la Rochelle.




CHAPITRE XX.

Mariage de l'auteur; son retour  Jaen sa patrie.


Nous arrivmes en quelques semaines  la Rochelle. C'est une ville trs
forte, entoure d'un mur flanqu de hautes tours. Les habitants sont
devenus trs riches par le commerce. Ils sont nominalement sous
l'autorit du roi de France, mais par le fait ils se gouvernent en
rpublique. Cette ville est infecte d'hrsie, et les sectateurs de
Calvin en ont expuls les catholiques. Aussi ils hassent les Espagnols,
et leurs vaisseaux ne les pargnent pas quand ils les rencontrent dans
leurs courses. Ils ont successivement pill presque toutes les ctes du
golfe du Mexique.

Je dois dire cependant que le capitaine du vaisseau dont j'tais le
prisonnier se conduisit trs bien  mon gard. Il me laissa mes hardes
et quelques objets  mon usage. Mais comme cela ne m'aurait pas fait
vivre long-temps, il me procura quelques leons de mandoline, qui, si
elles ne m'enrichissaient pas, me faisaient au moins subsister.

Parmi mes lves se trouvait la fille d'un vieux marchand huguenot trs
riche. Ce n'tait pas qu'il approuvt cet amusement, qu'il traitait de
profane, mais il ne savait rien refuser  sa fille. Malgr cela elle
trouvait sa maison un sjour bien triste; les sons de ma musique firent
arriver l'amour dans son coeur, et, sur ma promesse de l'pouser, elle
consentit  fuir avec moi la maison paternelle pour se rfugier en
Espagne. Notre projet ne tarda pas  tre mis  excution. Nous fmes
une copieuse saigne  la caisse du beau-pre, et grce  la protection
des saints, qui riaient sans doute de voir dvaliser un huguenot, nous
arrivmes  Bordeaux. Comme nous craignions d'tre poursuivis par la
justice, nous nous htmes de quitter les terres de France. Aussitt
notre arrive  Bilbao, je me htai de tenir  ma Catherine la parole
que je lui avais donne. Un Pre de la Merci se chargea de la
rconcilier avec la sainte glise catholique, et nous donna ensuite sa
bndiction dans l'glise de Saint-Isidoro.

Nous avions encore un bien long voyage  faire par terre; nous
traversmes Burgos, Madrid et les plaines de la Manche. En arrivant prs
d'Anduxar, nous fmes attaqus par une troupe de ces Maurisques qui
parcourent les Espagnes pour chapper aux dits, et compltement
dvaliss. Aprs nous avoir fait toutes sortes d'outrages, ils nous
abandonnrent en nous attachant  des arbres, et nous aurions sans doute
pri, sans une troupe de bohmiens qui passa par l quelques heures
aprs et qui nous dtacha. Nous avions tout perdu, et nous ne pmes
gagner Jaen qu'en demandant l'aumne de village en village. J'y rentrai
aprs dix-huit ans, aussi pauvre que j'en tais parti. Mes parents
n'taient pas dans une position plus heureuse, et l'ge ajoutait encore
 leurs souffrances. Ma pauvre femme ne put rsister long-temps  ses
chagrins, et je la perdis peu de temps aprs. Je fis, mais en vain,
quelques efforts pour trouver de l'emploi. D'ailleurs mon caractre
aventureux ne me permettait pas de jouir d'une vie tranquille. Je rvais
jour et nuit du trsor que je connaissais  Cuzco. Je pris donc la
rsolution de tenter encore une fois la fortune, et de retourner aux
Indes.




DEUXIME PARTIE.




CHAPITRE I.

Voyage de l'auteur en Allemagne.


Dans mon dessein de retourner aux Indes, je me dirigeai vers Sville, o
D. Estevan de Guevara levait des troupes pour le Mexique. C'tait un de
mes anciens camarades du Prou. Il me fit trs bon accueil et me choisit
pour son lieutenant; sa compagnie tait forme, et nous allions nous
embarquer quand notre destination changea tout  coup. Les hrtiques de
l'Allemagne, ayant  leur tte le duc de Saxe, s'taient soulevs contre
notre magnanime empereur, et celui-ci appelait  son aide ses fidles
Castillans. D. Estevan nous proposa de renoncer pour le moment  notre
expdition, et d'aller en Allemagne chtier les luthriens. Cette
proposition fut reue avec des acclamations, et notre vaisseau se
dirigea vers Anvers.

Cette ville, comme toutes celles des Pays-Bas, est trs riche, mais tout
ce pays est infect de mauvaises doctrines. Nous aurions volontiers
port remde  ces deux inconvnients, mais le temps ne le permettait
pas, et, d'ailleurs, l'empereur avait une faiblesse incroyable pour ces
gens-l, peut-tre parce qu'il tait lui-mme Flamand. Le bourgmestre
d'une petite ville nomme Malines fit pendre deux ou trois de nos
soldats qui s'taient appropri de la vaisselle d'argent, et notre
capitaine, malgr ses plaintes ritres, ne put pas en obtenir justice.
Quelques autres, s'tant carts pour trouver des vivres, furent battus
et maltraits par les paysans; croirait-on que, dans ce pays de
bourgmestres, on s'avisa encore de donner raison  ceux-ci?

Heureusement les choses changrent quand nous fmes entrs sur le
territoire de l'empire. Si l'on n'y buvait que du vin aigre et un
dtestable mlange qu'ils nomment de la bire, et qui parat sortir de
la cuisine de Lucifer, on avait du moins la satisfaction de les boire
souvent dans des vases d'argent, qu'on emportait pour se souvenir de ses
htes et pour n'en tre pas oubli. Les vivres y sont aussi fort
abondants. Ces misrables hrtiques veulent faire leur paradis dans ce
monde; mais nous leur donnmes un avant-got de la rception qui les
attend dans l'autre.

Nous rejoignmes l'arme de l'empereur assez  temps pour assister  la
bataille de Mhlberg, o le duc de Saxe fut fait prisonnier, et o les
troupes espagnoles se couvrirent d'une gloire immortelle. La religion
catholique fut rtablie partout, et le _Te Deum_ chant dans toutes les
glises. Ce pays est trs fertile; on y trouve mme des mines d'argent,
surtout dans une petite ville nomme Annaberg. Dans une autre ville,
nomme Vittemberg, nous trouvmes le tombeau de l'archihrsiarque
Martin Luther. Nous voulions le dtruire et jeter ses cendres au feu,
mais on nous en empcha par l'ordre exprs de l'empereur. Il fut
toujours trop indulgent pour les hrtiques, et ce fut l son plus grand
dfaut; on ne saurait le reprocher  notre glorieux monarque Philippe
II, actuellement rgnant.

Aprs sa victoire, l'empereur se rendit  Augsbourg, o devait se runir
la dite germanique; il avait, dit-on, l'intention de faire lire son
fils pour son successeur  l'empire, mais il ne put y parvenir. Il tait
bien tonnant pour nous autres vtrans des Indes, qui avions vu mettre
 mort les puissants souverains du Mexique et du Prou par des officiers
de peu d'importance, de voir l'empereur oblig de se soumettre  la
volont de quelques petits princes, et de solliciter leurs suffrages
sans pouvoir les obtenir. Qu'taient le prince de Hesse et le marquis de
Brandebourg auprs du puissant Montezuma ou du grand Atabaliba, qui
auraient pu payer leur ranon avec les joyaux qui ornaient un de leurs
serviteurs? Cette rflexion, et la discipline qu'on cherchait 
introduire, me dgotaient de la guerre d'Europe et me faisaient dsirer
de retourner aux Indes.




CHAPITRE II.

Sjour de l'auteur en Allemagne.


Ce qui m'tonnait surtout, c'est que, parmi les soldats allemands de
l'empereur, il n'existait pas plus de foi que parmi les luthriens.
Jamais ils n'employaient la moindre partie de leur butin  faire dire
des messes ou  faire des offrandes  la vierge ou aux saints. Cependant
personne ne savait mieux qu'eux moissonner dans le champ d'autrui et
dcouvrir les cachettes. Je croyais qu'aux Indes nous avions trouv tous
les moyens de faire parler les prisonniers, mais j'avoue qu' cet gard
ils pouvaient nous en remontrer. Je les aurais mme blms s'il ne se
ft agi d'hrtiques, race dvoue  tous les tourments.

Quand ils s'taient empars d'un paysan, ils lui serraient le front avec
une corde, lui crasaient les doigts avec la vis d'un mousquet, ou lui
mettaient les pieds sur des charbons ardents, aprs les lui avoir
frotts de lard. Nous avions employ tous ces moyens aux Indes; mais ils
avaient encore d'autres inventions: ils tendaient quelquefois le
patient la face sur un banc, et, prenant une cordelette garnie de
noeuds, ils la tiraient comme une scie sur la chair nue, de sorte
qu'elle parvenait enfin jusqu'aux os; ils appelaient cette opration
jouer de la contrebasse, et il tait rare qu'elle ne ft pas avouer au
patient o il avait cach son argent. Ces Allemands avaient encore une
invention assez plaisante et dont nous nous sommes souvent amuss: aprs
avoir frott les pieds de l'hrtique avec du sel mouill, ils les
faisaient lcher par une chvre. Le chatouillement produit par ce moyen
les faisait clater d'un rire inextinguible, et qui aurait fini par les
tuer s'ils n'eussent termin la plaisanterie d'une manire non moins
agrable pour nous, c'est--dire en nous livrant ce qu'ils voulaient
nous drober. Cette mthode est trs bonne et n'a qu'un inconvnient:
c'est qu'on n'a pas toujours une chvre sous la main, et qu'il est trs
difficile de prendre ces animaux une fois qu'ils sont sortis de leur
table.

Je ne dois pas oublier une querelle que j'eus avec un capitaine allemand
nomm Wolff. Cet homme, sans ducation, tait d'une force prodigieuse.
On racontait qu'il tait autrefois colporteur, employ par un marchand
de Cologne pour aller vendre de la verrerie dans les villages. Un jour
il fut rencontr par trois soldats qui voulaient le dpouiller. Il les
supplia de lui permettre de poser son paquet par terre, et quand il en
fut dbarrass il les assomma tous trois avec son bton de voyage.
N'osant plus rentrer chez lui aprs ce bel exploit, il prit parti dans
les troupes et parvint au grade de capitaine.

Bien qu'il ne crt gure ni  Dieu ni  ses saints, ce Wolff, au lieu de
les invoquer, avait recours  toutes sortes de sorcelleries; il portait
des amulettes et autres inventions du dmon, pour se mettre  l'abri des
blessures. Il avait surtout la manie d'apprendre  connatre l'avenir,
et ses camarades avaient abus plus d'une fois de cette manie et de sa
simplicit pour lui jouer des tours. Un jour nous tions logs dans un
village et couchs dans le mme lit; il remit la conversation sur la
devinaille, et je finis par lui dire qu'en Espagne nous avions des
moyens de deviner qu'il ne connaissait pas. C'tait le gratter o il lui
dmangeait, et il me supplia de les lui enseigner. Aprs m'tre
long-temps fait prier je feignis d'y consentir, et je lui dis de mettre
la tte sous la couverture, en prononant certaines paroles. Il n'y
manqua pas, et je laissai chapper ce que je ne tenais pas avec les
mains. Il sauta en bas du lit en me disant un torrent d'injures, pendant
que je lui rptais, en clatant de rire: Capitaine, vous avez devin.
Cette aventure amusa toute la ville, et fut mme raconte  la table du
gnral. Mais il fallut joindre un coup d'pe  cette pointe d'esprit
pour que Wolff ft compltement satisfait. Quoique gentilhomme, je ne
crus pas devoir lui refuser la satisfaction qu'il demandait. Nous nous
battmes dans un petit bois prs de la ville, et je lui passai mon pe
au travers du corps. Heureusement le gnral avait trop ri de la
plaisanterie pour me tourmenter  cause de cette affaire.




CHAPITRE III.

Second mariage de l'auteur.


On nous envoya tenir garnison dans une petite ville nomm Landshut.
C'tait un assez triste sjour, surtout en hiver, et ce fut l que je
vis pour la premire fois la terre couverte de neige. Nos Espagnols ne
pouvaient s'accoutumer  ce triste climat. Un jour que nous traversions
un village, nous fmes poursuivis par des chiens, et quand nous voulmes
prendre des pierres pour les leur jeter, la gele les avait si fortement
attaches  la terre que nous ne pmes les arracher. L'un de nous
s'cria, et c'tait bien notre sentiment  tous: Maudit pays, o on
lche les chiens et o l'on attache les pierres!

J'avais remarqu, prs de la maison o j'tais log, celle d'un vieux
colonel pensionn qui avait une fille charmante. A force de passer et de
repasser devant ses fentres, j'avais fini par m'en faire remarquer
aussi. Encourag par l'attention qu'elle paraissait me tmoigner,
j'allai, selon l'usage de l'Andalousie, chanter le soir sous ses
fentres, en m'accompagnant de la mandoline. Il fallait que mon amour
ft bien brlant pour rsister au froid terrible que j'avais 
supporter. Envelopp de mon manteau, je passais chaque nuit quelques
heures sous sa fentre. Enfin elle se montra, et nous fmes bientt en
conversation rgle, car elle avait suivi son pre dans les guerres
d'Italie, et je parlais la langue de ce pays.

Peu  peu je gagnai du terrain. Le froid tait tel, qu'il y aurait eu de
la cruaut  ne pas me laisser entrer dans la chambre, et de l au lit
il n'y avait pas assez loin pour qu'un voyageur comme moi n'et bientt
trouv le chemin. Tout allait donc pour le mieux, quand, un matin,
rveill par un bruit inattendu, j'aperus le colonel au pied du lit,
accompagn de quatre Croates arms de mousquets, et d'un pre capucin.
Il me dclara qu'il avait amen ce capucin pour me marier ou recevoir ma
confession de mort,  mon choix, car il ne voulait violenter personne.

J'tais honteux comme un renard qu'une poule aurait pris au pige,
d'autant plus qu'en regardant la jeune fille je m'aperus qu'elle
n'tait nullement effraye, c'est--dire qu'elle tait complice de son
pre. Je pensai que le mieux tait de faire bonne mine  vilain jeu, et
de ne pas lutter contre un homme qui avait pour lui Manille, Spadille et
Basta[6]. Je consentis au mariage, qui fut clbr sans qu'on nous
laisst mme sortir du lit, et le colonel se retira en nous souhaitant
une bonne nuit d'un air ironique. Je pensai probablement comme lui que
j'avais assez chant pour ce jour-l, et, quoique ma mandoline ft dans
un des coins de la chambre, je n'tais nullement dispos  faire des
roulades.

  [6] Termes du jeu de l'hombre.

Une fois mari, je rsolus de quitter le service, d'autant plus que mon
histoire n'aurait pas manqu de se rpandre, et que je redoutais
d'avance les railleries de mes camarades. Mais o la chvre est attache
il faut bien qu'elle broute. J'aimais ma femme, et aprs tout, en
supposant qu'elle ft complice de son pre, je ne pouvais lui en vouloir
de m'avoir mis dans l'obligation de l'pouser, puisque je le lui avais
promis. Nous allmes ensemble  Vienne, o, grce  mes services et 
l'appui de quelques amis de mon beau-pre, j'obtins une place d'cuyer
dans la maison de l'empereur.




CHAPITRE IV.

Sjour de l'auteur  Vienne. Sa fuite chez les Hongrois sauvages.


Mon sjour  Vienne dura environ une anne. Cette ville est tellement
frquente par les Espagnols, qu'il est inutile de la dcrire. On nous y
voit cependant avec jalousie, et les Allemands sont tellement
querelleurs, surtout quand ils ont bu, qu'il est bien difficile  nos
Espagnols d'viter d'avoir quelques dmls avec eux. Cependant je
m'acquittais tranquillement de mon emploi, et je vivais en assez bonne
harmonie avec mes camarades, quoiqu'ils ne pussent pas me pardonner de
ne pas m'enivrer comme eux. J'aurais probablement fini mes jours dans
cette ville, sans un vnement qui a empoisonn le reste de ma vie.

Un jour un des principaux officiers de l'empereur me fit appeler, et me
proposa une compagnie de cavalerie dans l'arme qu'on levait alors
contre les Turcs. Je m'empressai d'accepter, mais,  mon grand
tonnement, quand je l'annonai  ma femme, je crus m'apercevoir qu'elle
n'en tait ni surprise ni fche. Cela veilla mes soupons. Je l'piai,
et je ne tardai pas  m'apercevoir qu'elle tait d'intelligence avec cet
officier, et que c'tait pour jouir plus tranquillement de leurs amours
qu'ils avaient rsolu de m'envoyer en Hongrie combattre le croissant,
tandis qu'ils l'introduisaient dans ma maison.

Mon parti fut bientt pris. Je feignis de partir, et au milieu de la
nuit un valet que j'avais mis dans la confidence me rouvrit la porte de
la maison. Je trouvai les deux amants occups  fter mon dpart, et je
vis aussi clairement que possible que, si le saint tait absent, la
chapelle n'tait pas vacante. Je me vengeai comme il convient  un noble
Espagnol. Aprs avoir poignard ma femme, je mis  mon ennemi la pointe
de ma dague sur le coeur, en lui jurant de le traiter de mme s'il ne
reniait Dieu et sa sainte mre. Il y consentit lchement, et j'eus la
consolation de l'envoyer dans l'autre monde charg d'un pch mortel, et
de tuer son me avec son corps.

L'on n'est pas aussi indulgent  Vienne qu'en Espagne pour la juste
vengeance d'un mari outrag. D'ailleurs, j'tais sans amis et sans
protecteurs. Je ne savais que devenir, quand mon valet, qui craignait
lui-mme d'tre impliqu dans cette affaire, me proposa de me rfugier
chez ses compatriotes les Hongrois sauvages ou Czeclers.

Ces Czeclers sont les restes des Hongrois qui s'taient rvolts contre
l'Autriche. Ils habitent de vastes plaines, dont la possession est sans
cesse conteste entre les Turcs et les Allemands. Bien qu'ils se disent
chrtiens, ils pillent indistinctement les deux nations. Toujours prts
 se runir au plus fort, ils ne vivent que de butin, et vendent aux uns
ce qu'ils ont pris aux autres. Ils passent leur vie  cheval, et ne
donnent d'autre prparation  la viande que de la placer pendant une
heure ou deux sous la selle de leur cheval pour la mortifier un peu.
Voil les gens chez lesquels je fus forc de me rfugier, et encore nous
ne pmes arriver chez eux qu'en traversant des montagnes dsertes dans
lesquelles nous faillmes prir plusieurs fois.

Peu  peu je m'accoutumai  leur genre de vie. Notre demeure principale
tait un ravin presque inaccessible, travers par un torrent. Nous
pouvions former une troupe de deux ou trois cents cavaliers, et nous
n'en sortions que la nuit pour aller piller les villages turcs. Nos
dprdations finirent cependant par fatiguer ceux-ci; les plaintes
arrivrent au sultan Soliman, qui rgnait alors, et celui-ci ordonna au
pacha de Belgrade d'en finir avec nous  tout prix.

Nos espions nous annoncrent un jour le passage d'une riche caravane.
Nous allmes l'attendre; mais au lieu de paisibles marchands nous
trouvmes une troupe de janissaires, qui nous reurent  coups de
mousquet. Nous essaymes de battre en retraite; mais elle tait coupe,
car nos espions nous avaient vendus aux Turcs. Chacun se dispersa pour
fuir de son mieux, mais, pour mon malheur, je m'embourbai dans un
marais. Un spahis cassa la tte de mon cheval d'un coup de pistolet, et
me fora  me rendre. Il m'attacha  la queue de sa monture, me trana
ainsi jusqu' Belgrade, et le lendemain il me vendit pour un ducat  un
marchand d'esclaves, qui me conduisit  Constantinople.

Je faisais partie d'une troupe de plusieurs centaines d'esclaves
chrtiens. On nous avait diviss par bandes de vingt, qui marchaient 
la file. Afin de nous empcher de nous chapper, on nous avait riv au
cou des fourches, dont chacun, pour pouvoir marcher, tait oblig
d'appuyer le manche sur l'paule de celui qui le prcdait. On ne les
tait pas mme la nuit. A mesure que nous avancions, on augmentait les
coups, en diminuant la nourriture, de sorte que quand nous arrivmes 
Constantinople nous pouvions  peine nous tenir sur nos jambes.




CHAPITRE V.

Histoire d'Aben-Humeya.


Quelques jours aprs mon arrive, je fus vendu  un Turc, qui m'emmena
chez lui. Je fus bien tonn quand il m'adressa la parole en espagnol,
et bien davantage encore quand, en examinant ses traits, ils ne me
semblrent pas inconnus. Il me regardait aussi avec tonnement, et
m'interrogea sur mon nom et ma patrie. Quand je lui eus rpondu, il me
demanda: Ne te rappelles-tu pas un certain Thomas Corcobado, dont la
mre vendait des lgumes dans la rue de _Los Caballeros_. A ces mots il
me tomba des yeux comme des cailles, et je reconnus un jeune Maurisque
avec lequel j'avais jou cent fois dans les rues de Jaen.

Il me traita avec amiti, me fit ter mes fers et me fit donner tout ce
dont j'avais besoin. Quand je fus remis par quelques jours de repos et
de bonne nourriture, il me raconta son histoire. Il tait de la race des
Gazules, illustre dans les annales de Grenade. Comme la plupart des
Maurisques, son pre, tout en feignant de se convertir  notre sainte
foi, pratiquait en secret ses superstitions idoltres. Mais il ne put
chapper  la sainte inquisition, et fut brl lors de l'autodaf par
lequel on clbra l'avnement de notre glorieux empereur Charles V. Sa
mre se retira  Jaen, o ils vcurent assez pauvrement d'un petit
commerce de lgumes. Quand les Maures se rvoltrent dans les Alpuxares,
Thomas alla les rejoindre, et quitta son nom chrtien de Thomas pour
reprendre celui d'Aben-Humeya.

Tout le monde connat les glorieuses victoires remportes sur les
Maurisques par le marquis de Mondexar, dans lesquelles la valeur
espagnole brilla d'un nouveau lustre. Aben-Humeya s'tait distingu dans
plusieurs combats, et fut un de ceux qui, sous la conduite d'Aben-Farax,
dfendirent si long-temps le chteau d'Albaycin. Contraints enfin de se
rendre, ils furent conduits prisonniers  Antequre et de l  Malaga,
o on les envoya raser Neptune avec un couteau de bois, comme on dit 
Sville, ou, pour parler plus clairement, ramer sur les galres de Sa
Majest. Heureusement pour Thomas ou Aben-Humeya, sa galre fut prise
auprs de l'le de Chypre, o elle avait t envoye porter des secours
aux Vnitiens qui dfendaient Famagouste. Il fut mis en libert, prit du
service, et devint bientt capitaine de la mme galre o jadis il avait
ram. Il s'enrichit par des prises sur les Gnois et les Vnitiens, et
tait devenu l'un des plus riches Turcs de Constantinople, et l'un des
favoris de Soliman. Je dois lui rendre la justice qu'il me traita plutt
comme son ami que comme son esclave. Mais il fit tous ses efforts pour
me convertir  sa fausse religion. Grce  la protection de ma sainte
patronne, je rsistai  tous ses efforts. Ce fut en vain qu'il m'offrit
la main d'une de ses filles et une partie de ses trsors. Je prfrai 
toutes ses offres le salut de mon me. J'essayais, de mon ct, de lui
persuader de rentrer en Espagne et de solliciter le pardon de notre mre
la sainte Eglise; mais il ne voulut pas non plus m'couter.

J'esprais qu'il se dciderait  me donner ma libert et les moyens de
retourner en Espagne; mais, sans me refuser, il me remettait toujours.
Ses penses se tournaient sans cesse vers son ancienne patrie, et il
tait heureux d'avoir quelqu'un avec qui il pt en parler.
Malheureusement pour moi, il mourut peu de temps aprs; l'on vendit tous
ses effets, et par consquent ses esclaves. Je fus achet par un nomm
Ali, qui se prparait  faire le plerinage de la Mecque, et je
m'embarquai avec lui peu de jours aprs pour Tripoli de Syrie. Les
commencements de notre voyage furent heureux; mais, au moment d'entrer
dans le port, nous fmes assaillis et pris par une galre de Malte. En
arrivant dans cette ville, on remit les esclaves chrtiens en libert,
et les religieux de la Merci distriburent  chacun de nous dix cus
pour l'aider  regagner sa patrie. Le capitaine d'un navire espagnol me
prit  son bord par charit, et six semaines aprs j'tais  Sville.




CHAPITRE VI.

Dpart de l'auteur pour les Indes. Son naufrage  la Bermude.


J'avais pris, comme on l'a vu, le plus long pour me rendre aux Indes,
mais je n'avais pas renonc  mon projet. Le trsor des ingas me tenait
toujours au coeur, et je n'avais pas perdu l'espoir de le recouvrer. Je
m'embarquai donc pour Porto-Bello, d'o je devais, en traversant
l'isthme, me rendre  Panama, et de l au Prou.

Nous approchions du terme de notre voyage, quand nous fmes assaillis
par une horrible tempte. Nous fmes plusieurs jours sans savoir o nous
tions; enfin, nous apermes la terre trs prs de nous, et presqu'en
mme temps nous touchmes sur un rocher. On se hta de jeter la
cargaison par dessus le bord pour allger le navire, et, le temps
s'tant un peu radouci, on s'occupa du sauvetage des passagers. Les uns
se jetaient tout nus  la mer et gagnaient la cte; les autres voulaient
sauver leurs effets les plus prcieux et taient engloutis par les
vagues. Nous employmes le restant de la journe et celle du lendemain 
ramasser tous les objets que la mer jetait sur la rive; mais ce
n'taient gure que des pices de bois et quelques caisses de biscuit
avari. Nous manquions surtout de vtements, car nous tions presque
tous entirement nus. Une jeune femme d'Antequre, qui accompagnait son
mari, revtu de la charge de contador, eut tant de honte de se voir dans
cette position que, pour cacher sa nudit, elle exigea de son mari de
l'enterrer dans le sable; elle n'en voulut jamais sortir, et prit dans
cette position. Que la reine des anges ait piti d'elle.

Notre pilote nous annona que nous tions dans l'le de la Bermude, et
que nous y pririons infailliblement, parce qu'on y manquait
compltement d'eau. Heureusement cette dernire prvision ne se ralisa
pas, et nous russmes  dcouvrir une source d'une eau qui, quoique
saumtre, nous fit le plus grand plaisir. Nous parvnmes  allumer du
feu en frottant deux morceaux de bois l'un contre l'autre, mthode que
quelques uns d'entre nous avaient apprise des Indiens. Assurs de notre
existence, nous construismes quelques cabanes avec les dbris du
navire, en attendant qu'il plt  Dieu de nous dlivrer de cette
solitude. Nous prenions assez de tortues et de poissons pour suffire 
notre nourriture journalire.

La discorde ne tarda pas  se mettre parmi nous. Les matelots, qui
faisaient bande  part, exigrent qu'on leur abandonnt les femmes de
quelques passagers. Ceux-ci s'y tant refuss, ils nous livrrent un
combat sanglant. Heureusement nous n'avions pas d'armes dangereuses.
Chacun s'arma des pices de bois qui lui tombrent sous la main, et il y
eut plus de ttes casses que de vies perdues. Quelques religieux qui se
trouvaient parmi nous s'entremirent pour rtablir la paix, et il fut
convenu qu'on remettrait aux matelots quatre ngresses qui avaient
accompagn quelques unes de nos passagres. Aprs avoir fait les
difficiles, elles s'accoutumrent assez bien  leur sort. Mais ces
Hlnes couleur de suie furent sur le point de faire du camp des
matelots une seconde Troie. Nous fmes obligs d'intervenir. Comme nous
avions plac un poste sur un rocher assez lev, pour nous avertir s'il
passait quelque navire, et que personne ne voulait y aller  cause de
l'ardeur du soleil, il fut convenu qu'on y construirait une cabane pour
les ngresses, et que ceux qui seraient chargs de faire le guet
jouiraient de leur socit. Depuis ce temps, ce poste fut fort
recherch.

Au bout de quelques semaines, nos guetteurs nous avertirent de
l'approche de cinq pirogues. Les Indiens abordrent sur un autre point
de l'le sans nous avoir aperus. Quelques uns d'entre nous se
glissrent le long des rochers, et nous tions dj dans leurs
embarcations quand ils nous aperurent et coururent sur nous, en nous
lanant des flches et en poussant de grands cris. Nous prmes le large
sans plus attendre. Heureusement les pirogues contenaient quelques
provisions, et nous pmes gagner en peu de jours le port de
Saint-Christoval de la Habana. Le commandant se hta d'envoyer un petit
navire au secours de nos compagnons, mais on ne trouva que quelques
cadavres. D'autres Indiens avaient rejoint les premiers; tous ensemble
avaient attaqu les Espagnols et les avaient massacrs. Ils taient
ensuite retourns probablement sur le continent, en emmenant les femmes,
car on n'en trouva pas une seule parmi les morts, de sorte que nos
pauvres passagres, aprs avoir vit les Carybdes  peau blanche,
avaient t la proie des Scyllas  peau rouge. J'espre que le supplice
qu'elles ont probablement subi leur comptera dans le ciel comme un
martyre. Les Indiens sont assez laids pour cela.




CHAPITRE VII.

Sjour de l'auteur  Saint-Christoval. Son dpart pour le Mexique.


Pendant que nous tions  Saint-Christoval, un de nos compagnons, nomm
Vetanzos, fit un assez bon tour, mais qui finit par tourner au dtriment
de son inventeur. Il rpandit secrtement le bruit qu'il tait
_visitador_ (inspecteur). On appelait ainsi les agents que l'empereur
envoyait dans les colonies pour examiner ce qui se passait et lui en
rendre compte. Ils taient libres de garder l'incognito, et de ne
dployer leur caractre que quand ils le jugeaient convenable. C'tait
sur leur rapport que les fonctionnaires des colonies taient rappels ou
recevaient de l'avancement. Vetanzos ajoutait qu'il avait perdu tous ses
papiers dans le naufrage, et qu'il avait crit en Espagne pour en avoir
d'autres.

Toute la ville donna dans le panneau. Chacun lui apportait des prsents,
et il ne faudrait pas demander  certaines dames ce qu'elles lui
offrirent afin d'obtenir de l'avancement pour leur pre ou pour leur
mari. Comme on lui donna beaucoup de cuir de boeuf, une des principales
productions de l'le, il y en eut bien quelques uns qui gardrent les
cornes, probablement parce qu'elles taient d'un transport plus
difficile. Il avait dj ramass, en change de belles promesses, une
assez jolie cargaison, et avait frt un navire pour se rendre en
Espagne chercher son diplme qui n'arrivait pas, quand un cavalier
espagnol nouvellement arriv le rencontra et le reconnut pour un paysan
de Velez,  qui il avait vu couper les oreilles pour avoir vol une
bourrique  la foire de Carmona.

Ce cavalier, tout tonn de le voir traiter avec respect, alla rvler 
l'audience royale ce qu'il en savait. On le fit arrter, et, l'absence
des oreilles ayant t constate, son procs ne fut pas long. Il fut
promen sur un ne dans toute la ville, la figure tourne du ct de la
queue, reut deux cents coups de fouet, et fut condamn  dix ans de
galres. Dcidment les bourriques lui portaient malheur; ce n'tait
pourtant pas la faute de ses oreilles. Il conserva son sang-froid
pendant toute la crmonie; il allongea mme deux doigts de la main
droite en passant devant certain gentilhomme qui avait obtenu de lui,
par le crdit de sa femme, la promesse de la croix d'Alcantara.

Pendant que je suis en train de raconter des histoires, je veux encore
en dire une autre, qui fait honneur  l'esprit d'un habitant. On avait
commenc depuis quelques annes  introduire des esclaves ngres pour le
service des sucreries, mais il tait trs difficile de les conserver:
soit mal du pays, soit que les travaux fussent trop durs, ils se
pendaient presque tous. Un certain habitant, qui en avait dj perdu
plusieurs de cette manire, en aperut sept ou huit qui se dirigeaient
vers la fort. Ne doutant pas de leur dessein, il met un morceau de
corde dans sa poche et tombe tout d'un coup au milieu d'eux, Vous
allez, leur dit-il en leur montrant sa corde, dans le pays des esprits?
Eh bien! puisque tous mes esclaves y vont, j'y veux aller aussi, et l
nous verrons s'ils m'chapperont; je leur ferai bien payer la peine
qu'ils me donnent de courir aprs eux. Les ngres furent si frapps de
cette menace, qu'ils retournrent au travail et ne pensrent plus  se
donner la mort.

Aprs avoir sjourn quelques semaines  Saint-Christoval, nous
trouvmes une occasion de nous embarquer, et bientt aprs nous
arrivmes  Mexico, qui avait alors pour vice-roi D. Antonio de Mendoza.




CHAPITRE VIII.

Expdition contre Tamaulipas.


Je trouvai Mexico bien diffrent de ce qu'il tait lors de mon premier
sjour. On avait combl tous les canaux et tout reconstruit 
l'espagnole. Il ne restait plus de traces de la magnificence indienne,
mais celle des Espagnols surpassait toute description. On ne pouvait
plus, il est vrai, comme au temps de la conqute, gagner des sommes
immenses d'un coup d'pe; mais les familles nobles possdaient des
terres et des mines qui leur donnaient un produit rgulier et
considrable. Les propritaires de certaines mines surtout avaient des
revenus immenses. On me raconta que l'un d'eux, qui n'tait qu'un pauvre
soldat, s'tait gar  la chasse, et que, surpris par la nuit, il avait
allum du feu pour se garantir des btes sauvages. Le lendemain, il
aperut de l'argent fondu dans les cendres, creusa dans cet endroit, et
se trouva au bout de quelques semaines un des plus riches mineurs de la
Nouvelle-Espagne.

Grce  quelques anciens amis que je retrouvai  Mexico, j'obtins une
compagnie d'infanterie. La premire expdition  laquelle je pris part
tait commande par D. Jos de Bolea et dirige contre les Indiens de
Tamaulipas. Ces Indiens, aprs avoir adopt notre sainte foi catholique,
s'taient rvolts et avaient massacr leurs missionnaires. Ils
prtextaient que ceux-ci, au lieu de s'occuper de leur instruction
religieuse, les faisaient travailler aux mines  leur profit; cela
prouve bien que leur conversion tait feinte: car, s'ils eussent t de
vrais chrtiens, ils auraient subi sans murmurer toutes les tribulations
qu'il plaisait  Dieu de leur envoyer. D'ailleurs, pouvait-on s'attendre
 ce que les bons pres ngligeassent leurs intrts particuliers, comme
s'ils taient venus d'Espagne uniquement pour sauver l'me de pareils
drles?

Ces Indiens taient conduits par des ngres fugitifs qui avaient quelque
ide de l'art de la guerre. Ils s'taient fortifis au sommet d'un
rocher, o ils avaient amass quantit de pierres et de gros troncs
d'arbres pour les faire rouler sur nous, de sorte qu'ils repoussrent
deux ou trois assauts conscutifs, et que nous fmes rduits  les
bloquer pour les prendre par la famine. Pour nous distraire un peu, nous
faisions presque chaque jour des battues. Nous prmes peu d'hommes,
parce qu'ils s'taient presque tous retirs dans la forteresse, mais il
nous tomba entre les mains quantit de femmes et d'enfants. Notre
gnral les fit tous pendre en vue de la forteresse, pour effrayer ses
dfenseurs, de sorte que bientt les arbres furent plus peupls que les
villages.

Au bout de quelque temps, les Indiens furent forcs de se rendre, faute
de vivres. Les chefs demandrent une capitulation, et  cette occasion
notre gnral inventa un tour assez plaisant. Il les invita  un festin
de rconciliation, et ceux-ci, qui souffraient la faim depuis
long-temps, se htrent d'accepter. On mla dans leur boisson une
substance appele opium, qui ne tarda pas  les endormir. Ds qu'ils
furent dans cet tat, on les dpouilla entirement nus et on les attacha
 des poteaux au milieu d'un tas de fagots. Rien n'tait plus amusant
que la figure tonne qu'ils firent en se rveillant. Le gnral leur
reprocha leur rvolte, et comme il n'y avait pas de capitulation, il
ordonna qu'on mt le feu aux fagots et qu'on les brlt comme des
rengats qu'ils taient. Cependant notre aumnier eut soin de
s'approcher du bcher pour donner l'absolution  tous ceux qui se
repentiraient  l'heure de la mort. Quant  la masse des Indiens qui
dfendaient la place, ils demandrent merci  genoux en apprenant la
mort de leurs chefs. Bolea usa d'indulgence  leur gard et les renvoya
chez eux, aprs leur avoir fait abattre le poignet droit d'un coup de
hache pour les mettre hors d'tat de porter les armes.

La guerre continua pendant quelque temps. Mais grce  la prcaution que
nous prmes de ne pas nous charger de prisonniers, nous parvnmes 
battre successivement tous les caciques. Je ne saurais trop recommander
cette prcaution  ceux qui font la guerre dans les Indes. Comme les
Espagnols ignorent la langue des habitants, il se trame toujours des
complots entre les prisonniers et les Indiens de service. Ils
embarrassent la marche et consomment les vivres. Il faut donc tuer ou
mutiler tous ceux qu'on peut saisir. Mais je n'ai pas besoin de dire 
des chrtiens qu' moins qu'on ne soit press par le temps, il n'est
jamais permis de tuer un Indien sans avoir rgnr son me par l'eau
sainte du baptme. Autrement, ce serait les traiter comme des animaux,
et je ne suis pas de ceux qui disent que Notre Seigneur Jsus-Christ
n'est pas mort sur la croix pour eux comme pour nous.




CHAPITRE IX.

Expdition contre les Otomis.


Au bout de quelques semaines tout fut pacifi, et nous reprmes la route
de Mexico. Deux ou trois jours avant d'entrer dans cette ville, nous
passmes la nuit prs d'une grande ferme appartenant  Christoval de
Olid, et rgie par un majordome qui avait perdu un oeil. Celui-ci, pour
se consoler sans doute de son malheur, avait procur la mme infirmit 
tous les tres vivants qui se trouvaient sur la ferme, de sorte que
chevaux, boeufs, Indiens, porcs, volailles, tout tait borgne.

On ne nous laissa pas long-temps reposer  Mexico, et nous remes
l'ordre de marcher contre les Otomis, qui avaient pris les armes. D.
Jose Bolea, encourag par des succs rcents, esprait une victoire
facile, mais il se trompait, pour son malheur, car Satan, auquel ces
Indiens ne cessent de faire des sacrifices secrets, leur inspira une
ruse vritablement diabolique. Un soir on vint lui annoncer que l'on
apercevait auprs du camp un nombreux troupeau de cerfs. Il tait fou de
la chasse: il prit une arquebuse lgre et partit avec quelques
officiers comme lui sans armure. Il aperut en effet les cerfs, qui, en
ayant l'air de patre tranquillement, s'enfonaient peu  peu dans la
fort. Il s'lance  leur poursuite, mais  peine a-t-il pntr dans le
fourr qu'il est salu d'une grle de flches. C'taient ces dmons
d'Indiens qui s'taient couverts de peaux de cerfs pour l'attirer dans
une embuscade. Presque tous ses compagnons tombrent morts ou blesss,
et Bolea regagna le camp presque seul. Pendant toute la nuit, les Otomis
clbrrent une grande fte. Ils massacrrent les prisonniers et les
firent rtir, ainsi que les cadavres des morts. Ils n'pargnrent qu'un
religieux de Saint-Franois; encore le forcrent-ils toute la nuit 
tourner la broche  laquelle rtissaient les Espagnols. Ces Indiens ont
une sorte de rpugnance  manger la chair des religieux; ils prtendent
qu'elle leur donne la diarrhe. Que cette ide soit vraie ou fausse,
elle lui sauva la vie. Ils se contentrent de lui faire une amputation,
en lui disant qu'il leur avait souvent prch, en leur prenant leurs
poules pour son couvent, qu'un vrai chrtien devait se dfaire du
superflu.

Quelques jours aprs, nous leur rendmes un autre tour qui valait bien
celui-l. Nous avions mis le sige devant leur principale ville. Elle
tait entoure d'une triple range de madriers, et, comme nous ne
pouvions la forcer faute d'artillerie, notre gnral leur fit proposer
un trait par lequel il leur promettait de se retirer s'ils consentaient
 lui payer un lger tribut. Les Otomis acceptrent, et il fut convenu
que chaque maison lui paierait une paire de pigeons, oiseaux que les
Indiens lvent en grande quantit. Au milieu de la nuit, nous lchmes,
aprs leur avoir attach aux pattes une mche de coton allume, tous ces
pigeons, qui s'empressrent de retourner  leur colombier. Comme toutes
les maisons sont couvertes en paille, peu de minutes aprs la ville fut
en flammes. Les Indiens, aprs avoir fait tous leurs efforts pour
teindre l'incendie, cherchrent  s'chapper. Mais c'tait l que nous
les attendions. Nous avions plac devant la seule porte d'entre un
norme tas de fagots embrass, et nous abattions  coups d'arquebuse
tous ceux qui cherchaient  le traverser. Il n'en chappa ni vieux, ni
jeune, ni homme, ni femme, ni grand, ni petit. Ce fut ainsi que nous
nous vengemes comme des hommes, tandis qu'ils s'taient vengs comme
des chiens en dvorant nos infortuns soldats. En cherchant ensuite dans
les cendres, nous recueillmes une grande quantit d'or, et nous en
donnmes la dme aux RR. PP. de Saint-Franois, afin qu'ils priassent
pour nos compagnons.




CHAPITRE X.

Suite du prcdent.


Aprs la prise de cette ville, nous n'emes plus qu' chtier les Otomis
rebelles qui s'taient disperss dans les montagnes. Nous employions de
grands chiens dresss  cette sorte de chasse et qui savent dcouvrir
les Indiens dans les recoins les plus cachs; voici comment nous les
dressions, pour occuper nos soires. On donnait  un prisonnier
compltement nu un long bton, et on lchait sur lui les jeunes chiens.
Dans les premiers temps, ils ne faisaient que tourner autour de lui en
aboyant sans oser s'approcher, de sorte que l'Indien les cartait
facilement avec son bton, et croyait que ce n'tait qu'un jeu; mais
quand on trouvait qu'il avait assez dur, on lchait sur lui un
vigoureux mtin qui l'avait bientt ventr; on laissait alors les
jeunes chiens faire la cure. Cette manire de les dresser est
excellente; ils devenaient bientt si pres aprs les Indiens, que nous
avions de la peine  en prserver ceux qui taient  notre service.
Quelques uns de ces chiens taient si utiles qu'ils recevaient au profit
de leur matre la mme paie que les soldats.

Le vice-roi, excit sans doute par quelques uns de ces prtres qui se
mlent toujours de ce qui ne les regarde pas et qui se firent l'organe
des plaintes des Indiens, blma les mesures que nous avions prises et
rappela Bolea. Je ne prtends pas dire qu'il ne fut un peu svre, mais
cela est ncessaire avec cette race maudite des Indiens, qu'on ne peut
faire marcher qu' coups de bton. Les religieux ont fait bien du mal
dans les Indes en se posant comme leurs protecteurs, et surtout ce Las
Casas, qui a publi contre les conqurants des livres pleins d'injures.
Il aurait d se rappeler que c'tait  leur pe qu'il devait son vch
de Chiapa, qu'il n'est pas press de quitter: au lieu d'crire contre
eux, il devrait prier pour eux  chaque messe qu'il dit; mais
l'ingratitude a toujours t le flau de ce monde.

Quelque temps aprs mon retour de cette expdition, je fus charg par le
vice-roi d'une mission pour explorer le Popocatepetl, volcan situ prs
de Mexico, et dont le nom signifie montagne fumante. On prtendait que
son cratre contenait une masse d'or en fusion. Dj plusieurs
tentatives avaient t faites pour y pntrer. Je partis accompagn de
trois cents Indiens, qui portaient tout ce dont j'avais besoin. Les
flancs infrieurs de la montagne sont assez bien cultivs; plus haut on
ne trouve plus que des rochers arides parsems de sapins rabougris, et
enfin de vastes champs couverts de cendre et de lave. Nous mmes trois
jours  faire cette ascension.

Quand nous fmes arrivs sur le bord du cratre, nous y plames une
longue poutre, dont une extrmit, garnie d'une poulie, dpassait le
bord de huit ou dix pieds; l'autre extrmit fut charge de pierres pour
l'empcher de basculer. Nous passmes dans la poulie une longue corde au
bout de laquelle tait attach un grand panier; c'tait par l que je
devais descendre. Aprs m'tre mis  genoux sur le bord du cratre et
avoir adress mes prires  Dieu et  ma sainte patronne, j'y entrai
rsolument, la tte couverte d'un casque, pour me protger contre les
pierres qui tombaient du haut du cratre en bondissant de rocher en
rocher.

Arriv  la profondeur d'environ cinquante brasses, je fus environn
d'une fume sulfureuse si paisse, qu'elle me prenait  la gorge et
m'empchait de respirer. Je donnai en toute hte le signal convenu pour
qu'on me remontt, et j'arrivai au sommet presque sans connaissance. Je
fis le lendemain une seconde tentative qui ne fut pas plus heureuse; il
fallut revenir  Mexico sans aucun rsultat. Il n'est pas douteux que ce
ne soit le dmon qui, pour empcher le roi catholique de jouir des
trsors que renferme cette montagne et de les employer  la propagation
de la foi, ne les protge par cette fume pestilentielle qu'il fait
sortir des soupiraux de l'enfer; d'autres ont prtendu que ce cratre
est une des entres du purgatoire, et que souvent on y entend les cris
des mes en peine. On a mme fond  mi-cte une petite chapelle o un
capucin prie pour elles, et qui est ddie  _Nuestra Seora de los
Remedios_. Je ne sais pas si cette opinion est plus fonde que l'autre,
mais, dans tous les cas, ceux qui la combattent ne sont pas ceux qui
reoivent l'argent des messes.




CHAPITRE XI.

Dpart de l'auteur pour le Prou. Il est abandonn dans une le sauvage.


Je n'avais pas renonc  mon voyage du Prou et au trsor des ingas.
N'ayant pas le moyen de faire le voyage, j'eus l'imprudence de me
confier  don Blas de Berlanga, neveu de l'ancien vque du Prou. Nous
convnmes qu'il frterait un petit navire  Acapulco et paierait tous
les frais, et que nous partagerions. C'tait certainement lui faire une
belle part, mais j'aurais d me rappeler le proverbe, que l'avarice
finit par dchirer le sac.

Aprs quinze jours de navigation, nous arrivmes en vue d'une assez
grande le couverte de verdure. Nous rsolmes de nous y arrter pour
prendre de l'eau et renouveler nos provisions, s'il tait possible. Le
tratre Berlanga s'embarqua avec moi dans une chaloupe. En arrivant nous
prmes un lger repas; je ne sais s'il mla quelque drogue dans mes
aliments, mais quand je me rveillai le soleil tait sur le point de se
coucher, et les voiles du navire s'apercevaient  peine  l'horizon. Le
Ciel a sans doute puni sa perfidie: il s'leva dans la nuit un ouragan
terrible, et jamais on n'a entendu parler de Berlanga ni de son
vaisseau.

J'tais tellement occup  regarder ma dernire esprance qui fuyait,
que je ne m'aperus pas qu'un grand nombre d'Indiens s'taient approchs
et avaient fini par m'entourer compltement. Je fus tir de ma rverie
par une explosion de cris sauvages mls du son d'instruments plus
sauvages encore. Sortant de ma stupeur, je levai les yeux et je me vis
entour d'une troupe d'Indiens peints de diverses couleurs et la tte
couronne de plumes, qui dansaient en se tenant par la main. Je crus ma
dernire heure arrive, et je me prosternai en invoquant ma sainte
patronne pour obtenir le pardon de mes pchs; mais quelle tait mon
erreur! Deux chefs, la tte humblement baisse vers la terre, me prirent
par les mains et m'emmenrent, tandis que toute la foule nous suivait en
hurlant et en jouant de ses diaboliques instruments. On me conduisit
sous un grand hangar, et l'on me fit asseoir sur un banc plac sur une
espce d'estrade. Un des chefs me fit un long discours auquel je ne
compris rien. Puis toute la foule, qui tait reste, pendant qu'il
parlait, la face contre terre, recommena  chanter et  danser. Enfin
on apporta des brasiers que l'on plaa tout autour de moi, et sur
lesquels on jeta une espce de gomme dont la fume tait tellement acre
qu'elle pensa m'touffer et me fit ternuer plusieurs fois. En
l'entendant, la foule se dispersa en faisant de grandes acclamations. La
mme crmonie se renouvela le lendemain et les jours suivants. Tous les
matins on me prsentait trois petits gteaux de mas sur un plateau
d'or. Une garde nombreuse, arme d'arcs et de flches, veillait autour
du hangar et m'empchait d'en sortir.

Je ne comprenais rien  cette conduite et  cette manie de me faire
ternuer, qui paraissait le but principal de cette crmonie. Comme la
langue que parlent ces Indiens ressemble beaucoup  celle du Mexique, je
parvins  me faire comprendre des prtres. Je dcouvris que quelques
annes auparavant un vaisseau espagnol avait abord dans cette le, et
qu'un moine qui se trouvait  bord, aprs avoir prch le christianisme
aux Indiens, leur avait donn une image en bois du glorieux aptre saint
Jacques, dont ils avaient, dans leur ignorance, fait une idole. Me
voyant vtu  peu prs de la mme manire, et ne comprenant pas comment
j'tais arriv dans leur le, ils me crurent descendu du ciel,
m'installrent dans leur temple comme leur dieu, et m'adressrent des
prires. Regardant l'ternuement comme un acquiescement  leurs voeux,
ils ne cessaient leurs fumigations que quand ils l'avaient obtenu, de
sorte que toute la journe on me faisait ternuer  me faire sauter la
cervelle. C'tait en vain que je cherchais  leur faire comprendre que
je n'tais pas un dieu, mais un homme, et que je ne pouvais leur
accorder ce qu'ils demandaient. Ils ne cessaient de m'implorer et de
m'enfumer que quand l'ternuement tant dsir leur faisait comprendre
que j'tais sensible  leurs prires.




CHAPITRE XII.

Suite du prcdent. Retour de l'auteur au Mexique.


Au bout de quelque temps,  force de condescendre aux voeux des mortels,
les yeux me sortaient de la tte, et j'aurais fini par ternuer mon me
si ma sainte patronne ne ft venue  mon secours. Un matin j'tais sur
mon trne, revtu de brillants ornements de plumes rouges que m'avaient
fabriqus mes adorateurs, quand j'entendis retentir au loin quelques
coups de mousquet; bientt une foule perdue se prcipita dans le
temple, suivie de plusieurs hommes vtus  la mode castillane. Ils
allaient se jeter sur moi, me prenant pour une idole, qu'ils voulaient
briser selon leur louable habitude, quand tout d'un coup je me levai en
leur criant en espagnol: Arrtez, je suis chrtien comme vous.

Il serait difficile de peindre leur tonnement; les uns se frottaient
les yeux comme des hommes qui doutent s'ils sont bien veills, d'autres
dirigeaient sur moi leurs escopettes, et un moine commena 
m'exorciser. Je m'approchai d'eux et fis cesser leurs doutes en leur
racontant mon histoire, tandis que la foule des Indiens, surprise que
j'eusse pu d'un seul mot arrter les Espagnols, se prosternait  mes
pieds et faisait retentir l'air de ses acclamations.

Je me htai de profiter de cette occasion pour quitter l'le, et je
laissai, pour me remplacer, le saint Jacques de bois, que les Indiens
purent enfumer  leur aise sans qu'il et l'air de s'en apercevoir, ce
qui m'a fait sans doute regretter. Heureux celui qui, parvenu  un poste
lev, excite le mme sentiment quand il le quitte! Ma conscience m'a
quelquesfois reproch cette aventure: j'ai craint d'avoir commis une
profanation en recevant les adorations des Indiens. Mais de savants
casuistes m'ont rassur  cet gard, puisque j'avais fait tous mes
efforts pour les en dissuader. Toujours est-il que, depuis ce temps, je
ne puis voir une tabatire sans me rappeler que j'ai t dieu.

Les Espagnols avaient t  la recherche d'une le nomme Patiti, que
l'on disait habite par des Amazones et remplie d'or et d'argent. On
ajoutait mme qu'il s'y trouvait une fontaine dont la vertu tait telle,
que tous ceux qui s'y baignaient revenaient  l'ge de vingt ans. Ils
avaient err long-temps avant d'arriver dans l'le o je me trouvais,
mais ils n'avaient rien dcouvert que quelques rochers habits seulement
par des oiseaux de mer. Aprs avoir pris des vivres et de l'eau, ils
continurent leurs recherches en remontant vers le nord pour se
rapprocher du Mexique, d'o ils taient partis, et rentrrent enfin 
Acapulco sans avoir rien dcouvert.

Cette ville n'est,  proprement parler, qu'un village de pcheurs; mais
il s'y tient tous les ans une foire trs considrable  l'arrive des
galions de Manille: ils y apportent des marchandises de la Chine et du
Japon, qu'ils changent contre des mtaux prcieux et des productions
d'Europe. Quand cette foire est termine, il est d'usage que les
marchands donnent un grand tonneau de vin aux porte-faix qui ont
travaill  charger et dcharger leurs ballots. Ceux-ci le placent sur
une espce de corbillard, et, vtus d'habits de deuil, ils parcourent
ainsi la ville en versant des larmes. On appelle cette crmonie
enterrer la foire. Je n'ai pas besoin de dire que les porte-faix la
terminent en vidant le corps du dfunt.




CHAPITRE XIII.

Retour de l'auteur  Mexico.


J'achetai un cheval  Acapulco pour retourner  Mexico; mais je ne
tardai pas  tre atteint d'une fivre violente, qui me fora 
m'arrter dans un village nomm Tuzutepec. Le cur m'y reut avec une
hospitalit toute castillane, et ne voulut me laisser partir que quand
je fus compltement rtabli. On voit auprs de Tuzutepec les ruines
d'une ville considrable, qui fut dtruite lors de la conqute du pays.
Au milieu s'lve une haute pyramide, qui servait de temple aux Indiens:
c'tait l qu'ils sacrifiaient au dmon des victimes humaines. Le bon
cur y avait fait riger une petite chapelle  la Vierge.

Les Indiennes de cette province ont un usage particulier. Pendant leur
jeunesse, elles se livrent  peu prs  tout venant, sans que personne y
trouve  redire. Quand elles ont atteint l'ge de vingt-cinq ans, elles
convoquent tous leurs amants et leur dclarent qu'elles ont assez joui
des plaisirs de la jeunesse, et qu'elles veulent choisir l'un d'eux pour
poux. Chacun, pour mriter la prfrence, s'empresse d'apporter un
objet quelconque, qui doit servir  l'tablissement du mnage futur; il
a soin de joindre  son prsent une plume de perroquet rouge. La jeune
fille runit alors tous ses amants, et, aprs les avoir remercis de
leur gnrosit et leur avoir fait ses adieux, elle nomme celui qu'elle
a choisi pour poux, et rompt avec tous les autres. Mais dans les ftes
elle place sur sa tte toutes les plumes de perroquet qu'elle a reues,
et qui indiquent le nombre de ses anciens amants. Il y en a qui en ont
une telle quantit, que leur tte ressemble  un porc-pic enflamm. A
dater de leur mariage, elles observent envers leur mari une fidlit
inviolable. L'adultre est inconnu chez ces Indiens; il est vrai qu'il
faudrait tre bien enclin au pch pour sduire les vieilles quand on
peut avoir toutes les jeunes.

Les Indiens de Tuzutepec ont aussi une singulire faon de soigner les
malades. Ils s'imaginent que leur souffrance vient de ce que le mauvais
esprit est entr dans leur corps. Pour le faire sortir, ils les tendent
par terre et les pitinent tant qu'ils peuvent. Le malade meurt
ordinairement pendant l'opration, mais cela ne les empche pas de
recommencer. Pendant que j'avais la fivre, une vieille Indienne, que le
cur m'avait donne pour me soigner, m'offrit d'en faire usage, mais je
me contentai de la remercier de sa bonne volont.

Cette valle est extrmement chaude, et le cur m'a racont un usage que
les Indiens suivaient du temps de leurs anciens rois. Dans la salle du
conseil se trouvaient d'normes cruches que l'on remplissait d'eau, et
quand le roi convoquait les caciques, ceux-ci, pour tre plus au frais,
se mettaient chacun dans une de ces cruches avant de commencer la
dlibration. On ne leur voyait que la tte, de sorte qu'ils ne
pouvaient contracter la mauvaise habitude de gesticuler en parlant,
comme le font certains prdicateurs, et encore moins en venir aux coups
dans la chaleur de la discussion. On peut rire de cette coutume, mais
j'ai vu faire pis chez les chrtiens, o quelquefois ce sont les cruches
seules qui sont appeles au conseil.

Quand ma gurison fut complte, je pris cong du bon cur pour m'en
retourner  Mexico. J'y vcus quelque temps tranquille; mais la fortune
n'tait pas encore lasse de me perscuter, et je ne tardai pas  me voir
compromis dans la malheureuse affaire du marquis del Valle, comme on le
verra au chapitre suivant.




CHAPITRE XIV.

Affaire du marquis del Valle.


Tout le monde sait que D. Fernand Cortez, marquis del Valle et
conqurant du Mexique, que des envieux avaient rendu suspect  la cour,
ne put jamais obtenir la permission de revoir sa conqute, et qu'il
mourut en Espagne. On se montra plus clment  l'gard de son fils:
celui-ci, aprs de longues sollicitations, obtint la permission d'aller
prendre possession de son marquisat del Valle d'Oaxaca et des immenses
proprits qu'il devait  la valeur de son pre. Tous les descendants
des conqurants vinrent au devant de lui pour lui faire une brillante
rception. Il entra dans Mexico escort de plus de quatre cents
gentilshommes couverts d'or et de pierreries. Les Indiens, n'oubliant
pas que son pre les avait toujours protgs, se pressaient autour de
lui et semaient des fleurs dans tous les endroits o il devait passer.
Tout cet clat lui attira des envieux, et l'audience commena  le
souponner, comme on en avait si injustement souponn son pre, de
vouloir s'emparer de la couronne du Mexique.

Quelque temps aprs, la marquise mit au monde deux jumeaux, et ce fut
une occasion pour les Espagnols et pour les Indiens de clbrer de
nouvelles ftes. Elles durrent pendant huit jours. Les Espagnols firent
des courses de bague et un carrousel. Les Indiens apportrent une grande
quantit d'arbres et les plantrent dans la grande place de Mexico, de
sorte qu'elle semblait une fort toute couverte de verres de couleurs.
Ils y lchrent une quantit d'animaux sauvages de toutes espces qu'ils
avaient pris au filet, et donnrent ainsi le spectacle d'une grande
chasse. On faisait rtir le gibier aussitt qu'il tait abattu, pour le
distribuer au peuple, en y joignant quantit de pulque, espce de vin
qu'on extrait de l'alos, de sorte que toute la place retentissait des
cris de vive le marquis et la marquise.

Le lendemain on fit une grande mascarade qui reprsentait la premire
entre de Cortez  Mexico. Le marquis jouait le rle de son pre, et
Gonzalez Davila celui de Montzuma. On rpta toutes les crmonies qui
avaient eu lieu  cette occasion, et au moment o Montzuma devait
embrasser Cortez et le prsenter au peuple, Davila ta une couronne d'or
qu'il avait sur la tte et la plaa sur celle du marquis. Toute la place
retentit alors de nouvelles acclamations.

Le soir il y eut dans le palais du marquis un souper auquel assistrent
les quatre cents gentilshommes qui avaient pris part  la fte, et parmi
lesquels je me trouvais pour mon malheur. Quand les ttes furent
chauffes par le vin, on commena  se plaindre des nouvelles
ordonnances, qui peu  peu avaient dpouill les conqurants de tout ce
qu'ils avaient gagn  la pointe de leur pe. On but  la sant du
grand Cortez, et, pour terminer la fte, on improvisa une espce de
trne sur lequel on promena son fils dans toutes les salles du palais,
ayant sur la tte la couronne de Montzuma.

Tout cela n'tait qu'une affaire de gens ivres qui n'aurait eu aucune
suite; il faut avouer cependant que ce jour-l les vins d'Estramadure
avaient chass la prudence de nos ttes. Le souvenir des rvoltes du
Prou tait encore tout frais; l'envie ne dormait pas, et alla nous
dnoncer  l'audience, qui gouvernait alors la Nouvelle-Espagne, parce
que le nouveau vice-roi n'tait pas encore arriv. Des tratres lui
assurrent que le lendemain nous devions nous saisir de l'tendard royal
et proclamer le marquis empereur du Mexique et successeur de Montzuma.

Le lendemain matin on vint dire au marquis que l'audience avait reu
d'Espagne des dpches qu'elle devait lui communiquer. Sans aucune
dfiance, il se hta de se lever et de se rendre au palais du
Gouvernement, ne remarquant mme pas que les alentours taient garnis de
soldats. A peine fut-il entr dans la salle qu'un des auditeurs
s'approcha de lui en disant: Marquis, je t'arrte comme tratre  Dieu
et au roi. Le marquis mit d'abord la main sur la garde de son pe;
mais, voyant des soldats qui s'approchaient de tous les cts, il la
rendit sans mot dire.

Presqu'au mme instant, des soldats conduits par les auditeurs se
dirigrent vers nos maisons, o nous dormions presque tous, fatigus des
plaisirs de la veille. Je fus arrt et jet dans un cachot, ainsi que
les trois frres Davila, D. Louis Ponce de Lon, D. Fernand de Cordoue,
D. Jos de Bolea, mon ancien gnral, et plus de deux cents autres
gentilshommes des premires familles de Mexico.




CHAPITRE XV.

Retour de l'auteur en Espagne.


L'audience poursuivit notre procs avec vigueur. Peu de jours aprs,
Alonso et Gil Davila, ainsi que mon ancien gnral Bolea, furent
condamns  mort et excuts sur un chafaud recouvert en velours noir.
On prtendit avoir trouv dans leurs papiers des preuves qu'ils avaient
tram de longue main une conspiration pour rendre le Mexique
indpendant; mais rien n'tablissait la culpabilit du marquis. Tous
trois moururent en hros. Un dominicain de l'cole de ce fou de
Las-Casas voulut reprocher  Bolea sa conduite envers les Indiens, et
exiger qu'il en ft rparation; mais Bolea lui rpondit: Je quitte ce
monde sans rien devoir  personne, si ce n'est quatre raux, que j'ai
oubli de payer  mon cordonnier en quittant Sville; voil tout ce que
j'ai sur la conscience. Leurs corps furent ensevelis dans l'glise de
Saint-Augustin; quant  leurs ttes, les auditeurs les avaient d'abord
fait placer sur la porte de la maison de ville, ce qui pensa exciter une
sdition, parce qu'on regardait cela comme une accusation de trahison
contre la ville, de sorte que l'audience ordonna qu'on les enlevt et
qu'on les clout au gibet.

Bien d'autres gentilshommes auraient t victimes de la fureur de
l'audience, sans l'arrive du nouveau vice-roi, D. Gaston de Peralta,
marquis de Falces. Il fit mettre en libert le marquis et la plupart de
ses amis, et envoya les autres, parmi lesquels je me trouvais, en
Espagne, pour y tre jugs. En dbarquant, on nous envoya prisonniers au
chteau d'Ayamonte, sur les frontires du Portugal.

Je ne pus m'empcher, en me voyant dans cette forteresse, de me rappeler
le sort de Gonzalo Pizarro et d'autres conqurants, qui avaient gmi
quinze ou vingt ans dans les fers sans pouvoir obtenir qu'on termint
leur procs. Je rsolus donc de m'vader et de rejoindre en Portugal le
roi D. Sbastien, qui prparait alors une expdition contre les Maures
d'Afrique. Aid de deux de mes compagnons, je fabriquai une chelle de
corde, et nous descendmes par une des fentres de la tour dans laquelle
nous tions dtenus. Arrivs sur les bords de la Guadiana, nous nous
cachmes dans les roseaux. Le lendemain matin, nous apermes un pcheur
dans sa nacelle. Un de mes camarades se mit  imiter le cri du canard
sauvage. Le pcheur s'approcha, croyant qu'un de ces oiseaux, bless par
un chasseur, tait tomb dans les roseaux.

En un instant il fut poignard, et sa barque nous transporta  Tavira,
dans le royaume des Algarves. Comme on nous traitait en prisonniers
d'tat, on ne nous avait pas enlev l'or que nous possdions: ce fut
chose facile de se procurer des chevaux et des armes. Nous nous mmes en
route pour Lisbonne. Tout le long de la route nous rencontrions des
troupes de jeunes laboureurs qui allaient rejoindre l'arme du roi D.
Sbastien, et de temps en temps un seigneur couvert d'armes brillantes
et suivi de nombreux soldats. A mesure que l'on approchait de la
capitale, cette foule devenait plus compacte et plus joyeuse: on eut dit
qu'elle allait assister  une fte. Peu de jours se passrent, et la
plaine d'Alcazarquivir tait couverte de leurs cadavres. Les plus
heureux taient esclaves chez les Maures. Mais j'ai tort de dire les
plus heureux, car j'y ai souffert mille morts, tandis que mes compagnons
d'armes recevaient dans le Ciel la couronne du martyre, due  tous les
guerriers chrtiens qui succombent dans un combat contre les infidles.




TROISIME PARTIE.




CHAPITRE Ier.

L'auteur accompagne le roi D. Sbastien dans son expdition d'Afrique.


Le roi D. Sbastien, alors g de vingt-deux ans, tait galement
remarquable par sa force et par sa valeur. Il pouvait tre considr
comme le plus parfait cavalier de son royaume. On ne pouvait lui
reprocher d'autre dfaut que le dsir si naturel  son ge de courir les
aventures; il y tait secrtement encourag par le roi D. Philippe, son
oncle, qui, le voyant encore sans enfants, n'aurait pas t fch de le
voir prir pour profiter de sa succession. Mais ce sont l de ces
matires d'tat dont les hommes prudents font mieux de ne pas parler.

Muley-Mohamed, roi de Maroc, chass de son royaume, tait venu le
trouver et lui avait promis de se reconnatre pour son vassal s'il
voulait d'aider  rentrer dans ses tats. D. Sbastien avait runi dans
ce but une nombreuse arme, dans laquelle je parvins  obtenir une
enseigne. C'tait peu pour un ancien capitaine, mais beaucoup pour un
fugitif.

Une flotte de plus de cent vaisseaux nous transporta en Afrique. Le
jeune roi, sans vouloir couter l'avis de ses officiers les plus
expriments, s'avana rapidement dans l'intrieur, et bientt nous nous
trouvmes en prsence d'une arme de plus de cent mille Maures, qui, se
dployant en croissant, nous envelopprent compltement. Le roi essaya
vainement de percer l'arme ennemie,  la tte de ses plus braves
chevaliers. Nous fmes mis dans une droute complte. Le roi eut trois
chevaux tus sous lui. Les Maures ne voulaient pas le tuer; ils ne le
connaissaient cependant pas, mais le voyant couvert d'une brillante
armure, ils le regardaient comme un prisonnier d'importance, et qui
pouvait payer une riche ranon. Ils allaient mme en venir aux mains
entre eux, quand un chef lui fendit la tte en leur criant: Comment!
chiens que vous tes, quand Dieu vous accorde une si brillante victoire
sur les ennemis de notre foi, vous allez vous gorger pour la ranon
d'un prisonnier!

Tous les seigneurs portugais qui ne prirent pas dans la bataille
tombrent entre les mains des Maures, et ceux-ci exigrent d'eux une
ranon exorbitante. Un des plus heureux fut D. Antoine, prieur de Grato,
qui, depuis, se fit proclamer roi de Portugal. Pris par un Maurisque
rengat, il parvint  lui persuader que l'habit de chevalier de
Saint-Jean tait un habit monastique, et qu'il tait trs pauvre. Il
s'entendit avec un juif, qui le racheta pour quelques ducats, et dont il
fit ensuite la fortune. Les autres seigneurs furent obligs de payer
cinq mille cruzades par tte. Quant  nous autres, nous fmes rachets
en masse par le roi D. Henri, successeur de D. Sbastien, non sans avoir
souffert toutes les misres imaginables, car on faisait si peu de cas de
nous qu'on ne prenait pas la peine de nous nourrir. On nous jouait pour
quelques maravedis, ou l'on nous changeait contre les objets les plus
vils. Qui m'et dit que je vivrais assez pour voir changer dix
gentilshommes de nom et d'armes contre un porc ou un baudet?

Peu de temps aprs mon retour  Lisbonne, le roi cardinal Henri mourut,
et, malgr les efforts de D. Antoine de Crato, le duc d'Albe,  la tte
d'une arme de nos invincibles Castillans, prit possession du royaume au
nom de S. M. Philippe II. J'tais fier de voir mon souverain ajouter une
nouvelle couronne  celles qui ornaient son front, mais je n'tais pas
press de retourner au chteau d'Ayamonte, en attendant qu'il plt  la
chancellerie de Grenade de juger mon procs; je profitai donc de l'offre
d'un marchand portugais, nomm Mendez de Silva, qui retournait  Goa et
qui m'offrait un passage  bord de son vaisseau. Je n'avais pas prospr
dans le mtier des armes. Je commenais  tre d'un ge o l'on estime
la richesse et la gloire pour ce qu'elles valent, et, n'esprant pas
pouvoir retourner au Prou, je rsolus de tenter la fortune en me
livrant au commerce des Indes, qui enrichit le Portugal et qui fait de
Lisbonne la seule rivale de Sville.




CHAPITRE II.

Sjour de l'auteur  Goa.


La ville de Goa, mtropole des possessions portugaises dans les Indes,
renferme plus de 100,000 habitants. La grande ville de Mexico mme
n'avait pu me donner l'ide du luxe qui y rgne. On n'y voit peut-tre
pas tant d'or et d'argent qu' Mexico, mais on y rencontre  chaque
instant des caravanes d'lphants et de chameaux couverts de tapis
prcieux. Le moindre gentilhomme rougirait de s'y montrer autrement que
dans un palanquin et suivi de quinze ou vingt esclaves vtus de soie.
Des navires richement chargs arrivent des points les plus loigns des
Indes et encombrent le port; en un mot, c'est une nouvelle Tyr, qui a
sur l'ancienne l'avantage de voir tous les difices publics surmonts de
la croix, emblme de notre salut.

Mon protecteur, Mendez de Silva, passait pour un des plus riches
marchands de la ville. Il tait pre d'une fille charmante; rien ne
paraissait manquer  son bonheur. Mais c'tait un nouveau chrtien,
c'est--dire un de ces juifs qui ont fait semblant de se convertir, sous
le rgne du glorieux roi D. Emmanuel, pour ne pas tre expulss du
Portugal. Il observait en secret les crmonies de la loi de Mose.
Mais, malgr tous ses efforts, il ne put se cacher aux yeux de l'envie,
et fut dnonc  la sainte inquisition. Un matin, les alguazils
entrrent dans notre maison, s'emparrent de tout ce qu'elle contenait,
et nous tranrent en prison.

Quelques jours aprs, Mendez, revtu d'un san benito, faisait l'ornement
d'un auto-da-f, et tous ses biens taient confisqus. Un des
inquisiteurs, zl pour la propagation de la foi, garda sa fille pendant
quinze jours, afin de l'instruire dans notre sainte religion, et
l'envoya ensuite dans un couvent de religieuses ursulines, offrir sa
virginit  Dieu en expiation des pchs de son pre. Quant  moi, comme
j'tais vieux chrtien et que je ne possdais rien, l'inquisition me
renvoya, aprs m'avoir fait faire amende honorable devant la porte de la
cathdrale, pour avoir servi chez un juif.

Cette aventure me rendit le sjour de Goa dsagrable. Je m'embarquai
avec Thomas Lobo, dont le vaisseau tait charg de marchandises
destines  la grande foire qui se tient tous les ans  Malacca. Nous y
arrivmes sans encombre, et nous jetmes l'ancre  ct d'une grosse
jonque qui ne nous offrait rien de suspect. Cette scurit fit notre
malheur. Au milieu de la nuit, nous fmes rveills par des cris
terribles: plus de cent Malais, arms d'pes empoisonnes, avaient
envahi notre navire et massacr tous ceux qui se trouvaient sur le pont;
ils avaient ensuite ferm les coutilles, de sorte qu'il nous fut
impossible de rsister; ils ne nous laissaient sortir qu'un  un de
l'entrepont et nous chargeaient de chanes.

Cosa Geinal, qui les commandait, nous fit ensuite dfiler devant lui. Il
choisit tous ceux qui lui parurent de bonne dfaite. Les autres eurent
la tte tranche et furent jets  la mer. Il fit ensuite mettre le feu
 notre navire, aprs en avoir tir tout ce qui pouvait lui tre utile.
Sa joie ne fut pas de longue dure; notre navire brlait encore quand un
vaisseau command par Antonio de Sousa et arm de trente pices de canon
parut dans la rade. Reconnaissant le navire incendi pour Portugais, il
ne douta pas que l'autre ne ft un pirate, le salua d'une vole de canon
et ordonna l'abordage. Cosa Geinal, revtu d'une armure de mailles,
combattit bravement  la tte des siens. Sa valeur tait telle qu'il ft
peut-tre parvenu  repousser les Portugais; mais, profitant de ce qu'on
nous oubliait dans la chaleur du combat, je tirai de ma poche un couteau
qu'on m'avait laiss, et, m'avanant lentement derrire lui, je lui
coupai le jarret droit. Il tomba sur la face, et aussitt les siens se
dbandrent et se jetrent  l'eau pour tcher de gagner la rive  la
nage. Mais comme elle tait encore assez loigne et qu'ils taient
embarrasss du poids de leur armure, ils se noyrent presque tous. Sousa
fit aussitt pendre aux vergues de son navire tous les pirates, morts ou
vifs, qui lui tombrent entre les mains, et entra ainsi triomphant dans
le port de Malacca.




CHAPITRE III.

Voyage de l'auteur  Borneo.


Ne pouvant distinguer nos marchandises de celles qui appartenaient aux
pirates, Sousa prit le parti de garder le tout, de sorte que nous ne
pmes faire de grandes dpenses  la foire. Nous errions tristement,
Lobo et moi, au milieu des boutiques de marchandises. Les thtres, les
bateleurs, les animaux savants, qui remplissaient toutes les places,
attiraient  peine nos regards, quand il rencontra un de ses
compatriotes nomm Fonseca. Celui-ci lui raconta qu'il tait en grande
faveur  la cour du sultan de Borneo, qui l'avait envoy  Malacca pour
acheter des marchandises d'Europe. Il nous proposa de l'accompagner, en
nous assurant que ce prince aimait beaucoup les Europens. Comme notre
sort pouvait difficilement devenir pire, nous acceptmes sa proposition.

Le sultan de Borneo nous reut trs bien, et se montra trs satisfait de
ce que lui apportait Fonseca. Il nous fit revtir de caftans d'honneur,
et nous renvoya en nous promettant de nous lever au rang de mandarin.
Le soir, nous causions, en buvant, de notre grandeur future, quand Lobo
s'cria: Pourvu qu'il ne vienne pas  l'ide du sultan de nous demander
d'embrasser le paganisme. Quant  moi, s'il me le propose, je lui
rpondrai que je veux mourir chrtien. Il me fera les plus belles
offres, je les refuserai. Il me fera empaler, et j'obtiendrai la
couronne du martyre. Qu'est-ce  dire? lui rpliqua Fonseca. Il sied
bien  un petit compagnon que j'ai tir de la misre de vouloir avoir le
pas sur moi! Tu diras, tu feras! Apprends que c'est  moi  porter la
parole pour nous tous. C'est moi qui rpondrai au sultan, et si nous
sommes empals, j'entends l'tre le premier. Si je ne me fusse pas
trouv l, dans leur ferveur avine ils en seraient venus aux coups, et
j'eus toutes les peines du monde  mettre le hol.

Le lendemain, au lieu des rcompenses que nous attendions, nous vmes
entrer des gardes qui nous chargrent de fers et nous tranrent devant
le sultan. Voici ce qui causait notre disgrce. Parmi les objets
d'Europe que Fonseca avait achets  la foire de Malacca, se trouvait
une tapisserie de Flandre  personnages, reprsentant le sacrifice
d'Abraham. Le grand-prtre persuada au sultan que cette figure qui
tenait le cimeterre lev tait un personnage enchant, et qu'il
descendrait la nuit de la tapisserie pour le massacrer. Nous emes
beaucoup de peine  le faire revenir de cette ide; mais, depuis cette
poque, il nous traita toujours avec dfiance, et parut aussi press de
nous voir sortir de son le que nous tions peu dsireux d'y rester.

Nous ne pouvions pardonner au grand-prtre le tour qu'il nous avait
jou; voici comment nous nous en vengemes. Les habitants de Borneo
adorent un grand singe couvert de poils qui est de la grandeur d'un
homme. Le matin d'une fte solennelle, je parvins  me glisser dans le
temple, qui n'tait autre chose qu'une vaste cabane en bambou, et je
donnai au singe, qui les dvora avec avidit, des boulettes de sucre
dans lesquelles j'avais ml des drogues purgatives. Au moment o le
sultan, suivi de toute sa cour, se prosternait devant lui, l'animal se
mit  faire des contorsions pouvantables, et, s'lanant sur les
poutres qui soutenaient le toit, il inonda toute l'assemble de ses
maldictions. Le sultan lui-mme ne fut pas pargn. A cette marque de
la colre du dieu, tout fuit pouvant. Nous avions bien de la peine 
retenir nos rires; mais le grand-prtre se tira d'affaire mieux que nous
ne l'avions espr: il sut persuader au peuple et au sultan qu'il
fallait apaiser la colre du dieu par des prsents, et ce fut lui qui
eut tout le profit de mon invention.

Les habitants de Borneo sont trs simples, et ce pays serait d'une
conqute facile, car ils ont un grand respect pour les blancs, qu'ils
regardent comme une race suprieure. Ils disent que, quand le grand
singe eut cr le premier homme, celui-ci eut trois fils. Un jour, ses
trois enfants pntrrent dans le jardin du grand singe pour y voler des
bananes. Celui-ci les ayant poursuivis avec un bton, l'an se rfugia
dans la maison: c'est pour cela qu'il a conserv la fracheur de son
teint. Le second grimpa sur le toit, o il fut brl par le soleil: il
est le pre des races basanes. Le troisime se rfugia dans le four
encore chaud: c'est pour cela que les ngres sont noirs et ont les
cheveux crpus.

Une autre particularit des habitants de Borneo, c'est qu'ils traitent
trs mal leurs femmes et les mprisent. Ils rpugnent mme  pouser des
filles vierges; quand un jeune poux trouve sa fiance dans cet tat, il
dit que c'est une preuve que personne n'en a voulu, et quelquefois mme
il la rpudie. Si les RR. PP. franciscains avaient une mission dans
cette le, ils auraient bientt rtabli la paix dans les familles.




CHAPITRE IV.

L'auteur se fait corsaire.


Un jour que je me promenais avec mes deux compagnons  quelque distance
de la ville, nous apermes une jonque chinoise qui s'approchait de la
rive. Ceux qui la montaient descendirent  terre et s'assirent
tranquillement sur l'herbe pour prendre leur repas. Nous vmes que
c'tait une occasion que Dieu et sa sainte mre nous envoyaient; comme
nous ne possdions autre chose que les habits que nous avions sur le
corps, nos malles furent bientt faites. Nous nous glissmes derrire
les buissons jusqu' la planche que les Chinois avaient mise pour
descendre  terre. Nous montmes  bord, coupmes les cbles, et un vent
favorable nous loigna de Borneo. Nous laissmes les pauvres Chinois,
qui jetaient des cris de dsesprs, profiter des faveurs du grand
singe.

Au bout de quelques jours, nous apermes un navire portugais  l'ancre
dans une petite baie. Nous nous htmes de nous diriger de ce ct, et
bientt nous fmes au milieu de nos compatriotes. Ils taient commands
par Don Juan Botelho, gentilhomme portugais, qui, se croyant ls par le
nouveau gouverneur que le roi Philippe II avait envoy  Goa, s'tait
dcid  exploiter la mer pour son compte. Il m'avait connu lors de
l'expdition d'Afrique, et m'offrit d'tre un de ses officiers. Je me
htai d'accepter, car je m'tais aperu que le commerce n'tait pas mon
fait: puisqu'il ne fallait compter que sur la fortune pour vivre,
j'aimais mieux la chercher l'pe  la main que derrire un comptoir.

Botelho avait  son bord soixante Portugais et prs de deux cents
Malais, ce qui lui permettait de tenter de grandes entreprises; mais il
manquait de vivres. Nous abordmes donc quelques jours aprs  un port
nomm Toubasoy, pour tcher d'acheter des bestiaux. Le chef se montra
trs dispos  nous en vendre; il fit conduire sur le bord de la mer un
troupeau de buffles, et s'loigna aprs en avoir reu le prix. Au moment
o nous allions les embarquer, nous entendmes le son d'une espce de
conque marine, et au mme moment tous les buffles se prcipitrent comme
des furieux dans l'intrieur du pays, sans qu'il ft possible de les
arrter. Ce rus personnage les avait accoutums  venir au son de cette
conque recevoir une distribution de sel, de sorte qu'aprs avoir vendu
et livr son troupeau aux navigateurs, il trouvait moyen de le ravoir.
Ce commerce ne laissait pas d'tre avantageux, mais nous rsolmes d'y
mettre un terme et de ne pas tre ses dupes.

Nous feignmes de mettre  la voile; mais, au milieu de la nuit, au
moment o il nous croyait bien loin, son village, cern par nous, fut
attaqu de tous les cts. Nous y mmes le feu en lanant dans les toits
de paille des dards entours de mches allumes. Tout ce qui chercha 
s'chapper tomba sous nos coups. Le pillage fut peu de chose, mais nous
emes le plaisir de la vengeance. Quant au chef, qui tomba vivant entre
nos mains, voici le chtiment que nous lui infligemes. Aprs l'avoir
attach  un poteau, nous tressmes avec du coton ses longues moustaches
et la houpe de cheveux qu'il avait au sommet de la tte; puis, aprs
avoir enduit le tout d'un mlange de cire et de goudron, nous les
allummes, de sorte qu'il avait l'air d'un candlabre  trois branches.
Quand nous emes assez ri de la triste figure qu'il faisait, on jeta sur
lui quelques brasses de roseaux, et bientt le tout fut consum.

Nous allmes ensuite jeter l'ancre prs de l'le Haynan, et nous prmes
quelques jonques charges de riz et d'autres provisions, qui nous furent
d'un grand secours. Nous emes soin de jeter  la mer ceux qui les
montaient, pour qu'ils n'allassent pas jeter l'alarme dans le pays.
C'est une bonne prcaution. Plus d'une entreprise a chou faute de
l'avoir observe, et notre ngligence fit manquer notre attaque contre
l'le de Fan-si, comme on verra plus loin.

Au bout de quelques jours, nous vmes arriver quatre barques peintes et
dores qui naviguaient au son des instruments: c'tait la fille du
gouverneur d'Haynan; elle allait au devant d'un jeune seigneur du pays
qui devait l'pouser le jour mme. Nous la laissmes s'approcher, et
quand les barques furent  porte de mousquet nous leur crimes de se
rendre. Il n'y avait pas moyen de faire autrement, Botelho prit pour lui
la marie, et nous distribua les jeunes filles qui l'accompagnaient. Il
retint pour la manoeuvre vingt Chinois des plus robustes, et mit le
reste en libert. Le lendemain, nous rencontrmes la flottille du mari,
qui s'avanait toute pavoise de bannires de soie; nous l'arrtmes
galement, et pour le ddommager de la perte des prsents de noce, que
nous gardmes, nous lui rendmes sa fiance et ses compagnes, en lui
assurant que nous les avions toujours respectes, ce qu'elles ne
manqurent pas de confirmer, de sorte qu'il partit enchant de notre
gnrosit. Botelho, qui n'tait pas cruel, crut pouvoir lui donner la
vie, parce que nous allions quitter ces parages.




CHAPITRE V.

Expdition contre Fan-si.


Aprs avoir navigu pendant plusieurs jours le long de la cte, nous
apermes une ville considrable. Le patron d'une petite barque que nous
arrtmes nous dit qu'elle se nommait Han-Tong et qu'on y tenait dans ce
moment une foire importante. Nous ne pouvions trouver une meilleure
occasion pour nous dfaire de notre butin: aussi Botelho nous fit-il
rciter les litanies de la Vierge et dire notre chapelet pour remercier
le Ciel, qui nous protgeait si visiblement. Nous nous htmes de nous
dfaire de nos marchandises, pour lesquelles on nous remit plus de
50,000 taels en lingots d'argent; puis, nous apercevant que nous
commencions  exciter les soupons des autorits, nous remmes  la
voile.

Quelques jours aprs, nous rencontrmes un corsaire chinois, nomm
Yam-ti. Ce corsaire avait habituellement des rapports avec les
Portugais, il nous proposa d'associer notre fortune  la sienne pour
entreprendre une expdition contre l'le de Fan-si. Il nous assura que
cette le, situe  peu de distance de la cte, n'tait occupe que par
un temple desservi par quelques bonzes, et qui renfermait les tombeaux
des anciens rois de la Chine: ils taient, disait-il, couverts de lames
d'or et remplis d'immenses richesses. Botelho ne se fit pas faire deux
fois une pareille offre, et nous navigumes de conserve en nous
dirigeant vers le nord.

Aprs une longue attente, nous apermes l'le que nous cherchions. Elle
est fort petite et entoure d'un mur de terrasse. De distance en
distance s'lvent des idoles en cuivre, de la forme la plus grotesque;
elles tiennent dans leurs mains des chanes du mme mtal qui les
runissent les unes aux autres, de sorte qu'elles forment une espce de
guirlande autour de l'le. Derrire ces idoles, nous vmes briller au
soleil les pointes dores des temples et des pagodes, dont les murs
taient revtus de porcelaines de diverses couleurs.

Botelho descendit dans la chaloupe avec moi et trente soldats bien
arms. Nous arrivmes bientt au pied d'un escalier de marbre rouge, qui
conduisait au sommet de la terrasse; nous le montmes, et nous nous
trouvmes dans un bois d'orangers fort pais. Persuads, par le silence
qui rgnait autour de nous, que Yam-ti nous avait dit la vrit en nous
assurant que l'le n'tait garde que par quelques bonzes, et que sa
rputation de saintet faisait toute sa dfense, nous nous avanmes, et
nous trouvmes bientt une espce d'ermitage peint et dor, dans lequel
se trouvait un vieillard  barbe blanche, si g qu'il pouvait  peine
se traner. Il tait vtu d'une longue robe de damas jaune, et coiff
d'une espce de mitre. Il fut si effray en voyant entrer une troupe de
gens arms, qu'il tomba presque sans connaissance. On parvint  le
rassurer, et les rponses qu'on en obtint convainquirent Botelho que
l'le renfermait d'immenses richesses et qu'elle tait presque dserte.
Satisfait de ces renseignements, et voyant la nuit s'approcher, il
retourna  bord pour faire commencer le pillage au point du jour; mais
il commit la faute norme de ne pas tuer le vieil ermite, ou du moins de
ne pas l'emmener avec lui.

Les heureuses nouvelles apportes par notre chef ne tardrent pas  se
rpandre  notre bord, et l'esprance du butin que nous devions faire le
lendemain nous empchait de fermer l'oeil. Tout d'un coup notre
attention fut attire par un bruit effroyable de cloches et de gongs.
L'le entire paraissait illumine par des feux que l'on avait allums
de tous les cts. Sans nul doute nous tions dcouverts. Le vieil
ermite, que nous avions eu la faiblesse d'pargner, avait sans doute
trouv assez de force pour se traner  la maison principale des bonzes
et donner l'alarme. Bientt les gongs retentirent et les feux brillrent
galement tout le long de la cte: il n'tait pas douteux qu'au point du
jour nous serions attaqus. La quantit immense des feux que nous
apercevions nous faisait assez connatre que nous aurions affaire  une
population trs considrable. Notre seule ressource tait donc de lever
l'ancre au plus vite. Nous partmes en rugissant de colre et en nous
arrachant la barbe d'avoir manqu une si belle occasion de nous
enrichir, sans coup frir, pour le reste de nos jours. J'observai que,
dans notre ardeur du pillage nous avions eu le tort de ne pas promettre
la dme du butin  un saint qui nous aurait protgs, et c'est sans
doute  cause de cela que le dmon protecteur de ces paens prvalut
contre nous.




CHAPITRE VI.

L'auteur devient prisonnier des Tartares.


Un malheur ne vient jamais sans l'autre, et l'exprience nous le prouva,
car  peine tions-nous loigns d'une vingtaine de lieues de l'le de
Fan-si, que nous fmes assaillis par une violente tempte, qu'on appelle
dans ce pays un typhon. Notre navire ne put y rsister long-temps,
quoique pour l'allger nous eussions lanc  la mer nos canons et
presque toutes nos richesses; il fut jet sur un rocher et mis en pices
en peu d'instants par la violence des vagues. Sept d'entre nous
chapprent seuls au naufrage qui engloutit tous nos compagnons. Nous
trouvmes sur le sable le corps de Botelho, auquel nous creusmes une
fosse avec nos mains. Aprs l'avoir enterr de notre mieux, nous
plames sur sa tombe une petite croix de bois.

Nous marchmes pendant toute la journe, et vers le soir nous arrivmes
 un petit village habit par des pcheurs chinois. Ils nous donnrent
un peu de riz et nous assurrent qu' quelque distance dans l'intrieur
se trouvait une grande ville appele Quam-ti. Nous nous y rendmes, et
les Chinois nous y laissrent assez tranquilles, mais sans nous faire la
moindre charit; nous tions rduits pour subsister  aller chercher du
bois dans une fort voisine. Un jour j'aperus  la porte d'une maison
un vieillard qui me fit signe d'entrer. Je me dfiais de lui, quand,
tirant de sa poitrine une petite croix d'argent, il me la fit apercevoir
 travers ses doigts. Je me jetai aussitt entre ses bras, joyeux de
reconnatre un chrtien; il m'tonna bien davantage en m'adressant la
parole en langue portugaise. Cet homme me raconta qu'il avait fait
naufrage sur cette cte bien des annes auparavant, et s'tait mari
dans cette ville, o il jouissait d'une honnte aisance; mais depuis
cette poque c'tait la premire fois qu'il avait la joie de voir un
compatriote et un chrtien.

Moscoso, c'tait son nom, nous combla de bienfaits, mes compagnons et
moi, et s'occupa activement de nous trouver de l'emploi. Quant  moi, je
m'avisai de dire que j'tais mdecin, et, appliquant aux Chinois
quelques remdes de vtrinaire que j'avais appris lorsque je servais
dans la cavalerie allemande, j'tais en passe de faire une jolie
fortune, quand tout d'un coup la terreur se rpandit dans la ville. On
apprit qu'un corps de cinquante mille cavaliers tartares avait franchi
la grande muraille, et qu'aprs avoir dfait l'arme chinoise il se
dirigeait sur Quam-ti.

En effet, au bout de quelques jours nous apermes dans la plaine les
bannires tartares, carteles de vert et de blanc. Le gouverneur de la
ville, suivi des principaux habitants, alla se jeter aux pieds du
gnral tartare, en le suppliant de recevoir la ville  merci. Celui-ci,
sentant le besoin de faire reposer son arme, y consentit assez
gracieusement.

Le lendemain, les Tartares ouvrirent une espce de march, et vendirent
 vil prix tout ce qu'ils avaient pill sur leur route. Ils avaient
enferm dans des sacs toutes les femmes dont ils avaient pu s'emparer,
et, pour s'assurer le dbit de toute leur marchandise, ils ne
permettaient pas de regarder dans le sac, qu'ils vendaient sur le pied
d'un quart d'cu. Je voulus prendre part  cette espce de loterie;
j'achetai un sac, et, l'ayant ouvert  mon arrive chez moi, je fus
stupfait d'en voir sortir une vieille femme toute dcrpite. J'allais
dans ma colre jeter mon acquisition dans la rivire, quand cette femme
me raconta qu'elle appartenait  une des principales familles de
Quam-ti, et me pria de la conduire chez un riche marchand: sur son
ordre, il n'hsita pas  me compter mille taels. Ravi de cette aubaine,
je voulus tenter de nouveau la fortune; j'allai acheter une quantit de
sacs, que je fis charger sur une charrette. Mais, en dballant mon
emplette, je ne trouvai que des paysannes, dont cinq ou six seulement
taient passables. Je gardai seulement ces dernires; mais, comme elles
se disputaient toute la journe, je finis par les mettre  la porte 
coups de fouet.

Au bout de quelques jours, le gnral tartare, nomm Natim-Khan, ayant
appris qu'il y avait dans la ville des trangers venus d'un pays trs
loign, me fit appeler, et m'adressa beaucoup de questions sur le
Portugal. Je lui rpondis de manire  ne pas exciter sa mfiance, mais
cependant de manire  lui donner une haute ide de mon pays. Aussi me
traita-t-il avec une faveur qui fut encore augmente quand je lui eus
rendu un signal service, dont il sera question au chapitre suivant.




CHAPITRE VII.

Sjour de l'auteur auprs de Natim-Khan.


Les Tartares avaient remport plusieurs grandes victoires sur les
Chinois, et conquis dj la moiti du pays. L'empereur avait lev une
nouvelle arme, et s'avanait contre eux  marches forces. Natim-Khan
ne laissait pas d'tre inquiet; ce n'tait pas qu'il ne mprist avec
raison les troupes du cleste empire: elles taient hors d'tat de lui
rsister, mais il redoutait les lphants, dont les Chinois avaient un
grand nombre, parce que les chevaux craignent ces animaux, qui mettent
facilement en droute la cavalerie tartare.

Natim-Khan me demanda si je ne connaissais pas quelque moyen d'effrayer
les lphants, et voici ce qu'il fit d'aprs mon conseil. L'arme
chinoise s'avanait contre nous au nombre de cent mille combattants,
prcde de cent vingt lphants rangs sur une seule ligne. Natim-Khan
fit charger deux cents chameaux de fagots de paille et autres matires
combustibles; il les fit enduire de goudron depuis la tte jusqu'aux
pieds; puis, aprs y avoir mis le feu, il les lana contre les
lphants. Ceux-ci, effrays de cet incendie mobile, firent volte face,
et, sans que leurs conducteurs pussent les arrter, ils foulrent sous
leurs pieds l'infanterie chinoise. Natim-Khan la fit alors charger par
ses Tartares, et en peu d'instants il fut matre du champ de bataille.

Aprs cette victoire, les Tartares marchrent sur Nankin, et s'en
emparrent. Ce qu'on remarque de plus curieux dans cette ville, c'est
une tour de la hauteur des clochers d'Europe les plus levs, toute
couverte en porcelaine. On y a suspendu une multitude de clochettes
dores, dont le son produit une espce de carillon quand elles sont
agites par le vent. Cette ville renfermait alors plus de cinq cent
mille habitants, et passait pour la plus commerante de la Chine.

Je ne fus pas moins utile  Natim-Khan lors de la prise d'un chteau
fort prs de Nankin, o l'lite des troupes chinoises s'tait retire.
Je fis remplir un chariot de sacs de noix, et je m'avanai dguis en
paysan chinois, suivi de plusieurs autres chariots dans lesquels taient
cachs des soldats tartares. En arrivant  la porte, j'eus soin, en
arrtant mon chariot pour que les Chinois pussent le visiter, de le
placer dans la porte de manire  ce qu'on ne pt la fermer. Pendant la
visite, je dliai un des sacs, de sorte que les noix se rpandirent de
tous les cts. Les Chinois se prcipitent pour les ramasser; les
Tartares alors s'lancent hors des chariots le sabre  la main, et font
main basse sur eux. Une fois matres de cette porte, nous donnmes
entre  un corps de Tartares, qui attendait le rsultat  peu de
distance. Les Chinois se comportrent bravement dans cette occasion; ils
se firent tous tuer.

Natim-Khan fut trs satisfait de ce succs. Il me fit promener dans les
rues de Nankin mont sur un cheval blanc et revtu d'une pelisse
d'honneur, et me donna le quart du butin qui fut fait dans la
forteresse. Je me trouvai donc riche de 10,000 onces d'or et de 50,000
d'argent. Dsireux de retourner en Espagne, o je pouvais vivre avec
cette fortune  l'gal des plus grands seigneurs, je demandai et
j'obtins mon cong, quoique Natim-Khan ft tous ses efforts pour me
retenir. Il m'offrit mme de me crer mandarin de la premire classe;
peut-tre aurais-je accept s'il y avait eu des prtres catholiques  sa
cour. Mais comment rester dans un pays o je ne pouvais ni entendre la
messe, ni me confesser  l'heure de la mort?

Parmi les ambassadeurs des rois vassaux de la Chine qui taient venus 
la cour de Natim-Khan l'assurer de la soumission de leur matre, se
trouvait un envoy du roi du Tonquin. Comme mon intention tait de
gagner Malacca, j'obtins de Natim-Khan un ordre pour cet envoy de me
conduire  la cour du roi son matre, et de protger le reste de mon
voyage. Quand je pris cong de lui, il m'embrassa les larmes aux yeux,
et m'appela son ami; il me donna encore tant d'toffes et d'objets
prcieux, que je pus en charger plusieurs chameaux.




CHAPITRE VIII.

Sjour de l'auteur au Tonquin.


Le voyage fut long, mais sans incidents remarquables. Le roi du Tonquin,
aussitt qu'il eut appris de son ambassadeur que j'tais un des amis de
Natim-Khan, me fit la rception la plus brillante. Il vint au devant de
moi  deux lieues de la ville, mont sur un lphant richement
caparaonn, et m'y fit asseoir  ct de lui. A droite et  gauche
s'avanait sur deux files une garde forme des plus belles femmes du
pays, revtues d'armures dores, et portant des couronnes de plumes
d'autruche; en tte marchaient des joueurs d'instruments, prcds de
crieurs qui rptaient: Honneur et gloire  l'ami du grand Natim-Khan,
le vainqueur du grand dragon de la Chine.

A mon arrive, le roi me donna un palais avec de nombreux esclaves pour
me servir; ses lphants, ses chevaux, tout tait  mes ordres, et trois
fois par jour on me servait un festin somptueux. Tantt le roi me menait
 de grandes chasses, tantt on excutait devant moi des danses et des
comdies. Je me plaisais tellement dans ce contraste avec la vie
misrable que j'avais toujours mene, que je commenais  oublier
l'Espagne. Mais ma sainte patronne veillait sur moi, et le chtiment du
ciel ne se fit pas attendre.

Un matin, les gardes du roi entrrent dans mon palais et me tranrent
devant lui charg de chanes. Il venait d'apprendre que les Chinois
s'taient rvolts, et qu'aprs avoir tu Natim-Khan ils avaient mis son
arme en droute. Alors le vainqueur du grand dragon ne fut plus qu'un
chien de Tartare, et son ami qu'un misrable espion. Le roi, aprs
m'avoir accabl d'injures, me fit attacher  un poteau o l'on m'exposa
aux mouches aprs m'avoir frott de miel. J'avais dj subi ce supplice
pendant plus d'une heure et j'tais sur le point d'y succomber, quand on
vint me dtacher pour me jeter dans un cachot.

La nuit, une vieille esclave vint me trouver et me dit que le roi
m'avait accord la vie sur les instances d'une de ses parentes. Elle
ajouta que Soleil-de-Beaut, c'est ainsi qu'elle la nommait, m'avait
aperu  travers une jalousie, et tait devenue prise de ma personne;
elle prtendait avoir des droits  la couronne, et m'offrait de
m'pouser si je voulais la conduire  la cour du roi d'Arracan, son
oncle, qui lui avait promis de les faire valoir. Le bruit des exploits
des Portugais dans l'Inde tait arriv jusqu' ses oreilles, et elle ne
doutait pas de la victoire si je voulais me mettre  la tte de son
arme.

L'homme qui se noie ne choisit pas la branche  laquelle il s'accroche.
On peut donc se figurer si j'hsitai  accepter cette proposition. Le
lendemain, au milieu de la nuit, la mme esclave, qui avait sans doute
gagn les gardes, me conduisit vers une petite barque couverte dans
laquelle m'attendait ma future pouse. Ds que j'y fus entr la barque
s'loigna  force de rames. Je me prcipitai aux pieds de la princesse
et lui fis mille protestations d'amour et de reconnaissance, qu'elle
accueillit assez bien. Quand le jour fut venu, je la suppliai de rendre
mon bonheur complet en tant son voile. Elle y consentit aprs avoir
fait quelques faons, et je dcouvris,  mon grand tonnement, que
Soleil-de-Beaut tait une petite vieille de soixante et dix ans, fort
peu ragotante. Bien qu'elle m'et sauv la vie, je ne savais si je
devais tre satisfait de mon march.

Heureusement ses droits  la couronne du Tonquin taient plus clairs que
ses yeux. Quand nous fmes arrivs  Arracan, le roi se montra trs
dispos  les soutenir, mais  son profit. Il l'pousa en grande pompe,
la relgua dans le vieux srail, et dclara la guerre au roi du Tonquin
pour faire valoir les droits de sa nouvelle pouse. Quant  moi, il
voulait d'abord me faire empaler comme criminel de lse-majest, mais
enfin il cda aux prires de Soleil-de-Beaut, qui lui jura que je
l'avais toujours respecte. Cela tait parfaitement vrai, et je n'avais
pas eu besoin d'invoquer ma sainte patronne pour conserver ma chastet
dans cette occasion. Le roi me fit donc donner quelques cus, en
m'ordonnant de sortir sur-le-champ de ses tats et de n'y jamais
rentrer. J'acceptai avec reconnaissance, et je me mis en marche en
compagnie d'un bonze mendiant qui se rendait au Pgu, et qui pour un cu
consentit  me servir de guide.




CHAPITRE IX.

Guerre pour un lphant blanc.


Nous marchmes pendant plusieurs semaines  travers d'immenses forts de
bambous, dans lesquelles l'on ne rencontre que de rares villages; peu 
peu le pays devint plus peupl, et enfin nous approchmes de Pgu, dont
les environs sont trs riches et trs bien cultivs. Le roi, qui avait
dj eu quelques rapports avec les Portugais, me reut avec
bienveillance et m'offrit de l'emploi dans une arme qu'il levait pour
repousser les attaques du roi de Siam.

Le sujet de cette guerre tait un lphant blanc que possdait le roi du
Pgu, et qui tait ador comme un dieu; il tait dans une magnifique
curie orne d'ivoire et de porcelaine; on lui donnait  boire dans des
seaux d'argent, et ceux qui le servaient lui prsentaient sa nourriture
 genoux, dans des plats d'or. La possession d'un animal de cette espce
tait considre comme d'autant plus prcieuse, qu'elle donnait au
prince qui en jouissait une espce de suprmatie sur les rois voisins.
C'tait pour cela que le roi de Siam mettait tant d'importance 
l'enlever  celui du Pgu, beaucoup moins puissant que lui.

Il le lui avait donc fait demander par un ambassadeur. Celui-ci se
distingua par un trait que je veux citer ici. Quand il entra dans la
salle d'audience, il s'aperut qu'on n'avait pas prpar de sige pour
lui; sur un signe qu'il fit, un de ses esclaves se courba en avant en
s'appuyant sur les mains. Il s'assit tranquillement et pronona son
discours, dans lequel il menaait le roi du Pgu de la vengeance de son
matre s'il ne consentait  lui cder l'lphant blanc; mais ce dernier,
comptant sur la protection du dieu, le refusa schement. L'ambassadeur
se retira, et, comme on lui faisait observer qu'il laissait son esclave
au palais, il rpondit avec hauteur: Les ambassadeurs du roi mon matre
n'ont pas l'habitude d'emporter leur sige.

Malgr tous ses efforts, le roi du Pgu n'avait pu runir qu'une arme
beaucoup moins nombreuse que celle de son ennemi; sa dfaite tait donc
imminente sans un expdient que je lui suggrai. Il fit apporter dans
son camp une immense quantit d'une espce d'eau-de-vie fabrique avec
du riz; puis,  la premire attaque des Siamois, il fit semblant de
s'enfuir dans une droute complte. Les Siamois se mirent aussitt 
piller son camp et  s'enivrer: c'tait ce que j'avais prvu. Quand ils
furent bien remplis d'eau-de-vie, nous les attaqumes de nouveau et nous
en fmes une horrible boucherie; le roi de Siam lui-mme fut fait
prisonnier, et le roi de Pgu le condamna  nettoyer les ordures de
l'lphant blanc dont il avait voulu s'emparer. Ce malheureux roi
n'avait pour vivre que le petit commerce qu'il faisait en vendant ces
ordures aux dvots de la classe du peuple, qui les considraient comme
des reliques.

Je ne veux point passer sous silence un usage singulier des habitants du
Pgu. Quand il y a plusieurs frres dans une famille, ils n'pousent
qu'une seule et mme femme. Tous les soirs chacun passe son dard 
travers les fentes d'une natte qui forme les parois de la chambre;
l'pouse commune en saisit un au hasard, et c'est son propritaire qui a
le droit de passer la nuit avec elle. Quand il y a plusieurs soeurs,
elles n'pousent aussi qu'un seul mari; mais alors celui-ci a le droit
de les prter  ses amis, pourvu que ce soit gratuitement; si on peut
lui prouver qu'il a reu de l'argent pour cela, il est vendu, ainsi que
ses femmes, au profit du roi. Il rgne parmi eux une grande libert de
moeurs: aussi ce ne sont pas les enfants du roi qui hritent de la
couronne, mais ses neveux, fils de ses soeurs; les Pguans disent que
c'est la seule manire d'tre certain que leur roi est bien rellement
du sang royal. Cette ide ne me parat pas mauvaise, et je ne sais si on
ne ferait pas bien, en Espagne, de l'appliquer aux majorats de la
grandesse: nous verrions moins de gentilshommes dgnrs.

Outre l'lphant blanc, les Pguans adorent une idole qu'ils nomment
Sommonocodon, et croient qu'elle accorde la fcondit aux femmes qui
passent la nuit dans son temple. Je ne crois pas que le dmon puisse
faire de miracles, mais je dois avouer que pendant mon sjour dans ce
pays j'ai vu souvent ce moyen russir, surtout quand la femme tait
jolie, et le talapoint du temple jeune et vigoureux. Je regarde
cependant cela comme une superstition: il n'appartient qu'aux saints de
bnir le mariage de celles qui vont dvotement en plerinage  leur
chapelle.




CHAPITRE X.

Naufrage de l'auteur aux Maldives.


Il y avait dj prs de dix ans que j'tais aux Indes; je devais esprer
que l'affaire du marquis del Valle serait oublie; mes cheveux
commenaient  blanchir, et j'prouvais un pressant dsir de revoir ma
patrie. Je pris donc cong du roi du Pgu, qui me combla de bienfaits,
et je m'embarquai  bord d'un vaisseau command par Diego Veloso, pour
retourner  Goa. Nous abordmes d'abord  Trinquemale, dans l'le de
Ceylan, pour y prendre des rafrachissements. Un juif vint  bord nous
offrir ses services; il nous prsenta une lettre de recommandation ainsi
conue: Ce juif nous a livrs au roi de Ceylan; je prie mes
compatriotes de me venger. Sign A. Barbosa. Comme ces paroles taient
en portugais, il ne les comprenait pas, et les regardait comme un
excellent certificat. Nous rsolmes de venger nos compatriotes, et
quand nous emes embarqu tout ce dont nous avions besoin, nous levmes
l'ancre, emmenant le juif avec nous. Connaissant le got de sa nation
pour le lard, nous le piqumes comme une poularde et nous le lanmes 
la mer dans un tonneau vide, pour lui laisser la chance d'tre jet sur
la cte et d'apprendre aux naturels comment se vengent les Portugais.

Quelques jours aprs, une fume paisse commena  se rpandre dans le
navire, et bientt nous ne pmes douter que le feu ne ft dans la cale.
Le danger tait d'autant plus grand que nous avions  bord plus de cinq
cents barils d'eau-de-vie de dattes; aussi tous nos efforts pour arrter
l'incendie taient inutiles. Il ne fallut songer qu' nous jeter dans
les embarcations;  peine tions-nous  mille pas du vaisseau, qu'il
clata comme une bombe, en lanant des jets de flammes de tous les
cts, et bientt la mer fut couverte de ses dbris. Veloso, supposant
avec raison que nous n'tions pas loigns des les Maldives, fit
gouverner  l'ouest, et nous y dbarqumes le troisime jour, aprs
avoir horriblement souffert de la soif et de la chaleur.

A peine avions-nous touch la terre que nous fmes entours par les
habitants, arms de zagayes; ils nous enlevrent le peu que nous avions
sauv, et nous poussrent vers leur village. Aprs nous avoir partags
comme un vil troupeau, ils nous employrent aux travaux les plus rudes
et les plus dgotants, et nous pargnrent si peu les coups, qu'ils
m'ont bien rendu avec usure tous ceux que j'ai distribus dans ma vie.

Les nobles des Maldives, bien qu'ils aillent presque nus et qu'ils ne
vivent que de poissons et de fruits, sont plus fiers de leur noblesse
que les premiers grands d'Espagne. Voici comment ils la confrent: Le
rcipiendaire est attach  un poteau, et pendant trois jours on lui
fait souffrir tous les maux imaginables. Il reoit des soufflets et des
coups de pieds; on lui crache  la figure, on lui jette des poignes de
fourmis et d'insectes venimeux, enfin on ne lui laisse de repos ni jour
ni nuit; seulement il n'est pas permis de faire couler son sang. S'il
succombe dans cette preuve, il est not d'infamie et n'a gure d'autre
ressource que de se suicider. S'il rsiste, au contraire, on le porte
plutt qu'on ne l'amne aux pieds du roi. Celui-ci l'inonde d'une
liqueur qu'il est inutile de nommer, et le voil aussi noble que s'il
descendait du roi Rodrigue.

Je m'acquis quelque faveur auprs du roi en dcouvrant celui qui lui
avait vol une bague  laquelle il tenait beaucoup, et qu'il ne pouvait
retrouver. Je fis rassembler tous ses esclaves, et, aprs avoir fait une
foule de simagres qu'ils prirent pour des oprations magiques, je leur
annonai que j'apercevais une plume de perroquet sur le nez du voleur.
Celui-ci y porta la main pour voir si j'avais dit vrai, et je n'eus pas
de peine  le dsigner. Il voulut nier, mais une vole de coups de bton
l'eut bientt ramen  la sincrit. Cette aventure m'attira la
rputation d'un grand devin, et me fit dispenser de tout travail
pnible. J'obtins mme du roi de faire avertir  Caranganore quelques
marchands portugais qui s'y trouvaient, et ceux-ci furent assez gnreux
pour avancer la petite somme qu'on rclamait pour notre ranon, et pour
nous conduire  Goa sans rien exiger pour notre passage.




CHAPITRE XI.

Voyage de l'auteur  Bantam.


Je rentrai donc  Goa aussi pauvre que j'en tais parti. Pour tcher de
relever ma fortune, j'acceptai les offres d'une compagnie de marchands,
qui me chargrent d'aller vendre une cargaison  Achem pour leur
rapporter du poivre. Nous nous arrtmes quelque temps dans une petite
le nomme Talinkan, pour rparer quelques avaries que nous avions
prouves; elle fait partie de l'archipel de Nicobar. Quand nous
entrmes chez le souverain de cette petite le, nous fmes trs tonns
de voir tous les assistants se retourner, relever leurs jaquettes, et
nous prsenter ce qu'on ne montre pas d'ordinaire en compagnie. Nous
crmes d'abord que c'tait une insulte prmdite; mais notre interprte
nous expliqua que c'tait au contraire la plus grande marque de
politesse qu'ils pussent nous donner; par l ils se dclaraient nos
esclaves et se montraient prts  recevoir une fustigation. Nous nous
empressmes de leur rendre leurs civilits, et aprs nous tre ainsi
regards sans nous voir pendant quelque temps, nous traitmes de l'achat
des vivres dont nous avions besoin; aprs quoi nous prmes cong d'eux
en rptant la mme crmonie.

Nous tions depuis peu de jours  Achem quand une flotte hollandaise
parut devant cette ville, pour rclamer un vaisseau de cette nation qui
avait t saisi l'anne prcdente. Le roi demanda notre secours, que
nous lui accordmes d'autant plus volontiers que les Hollandais
commenaient  nous disputer le commerce des Indes. Ceux-ci, de leur
ct, firent alliance avec les sultans du Palembang, de Bencoulen et
d'autres rois de Sumatra, jaloux de voir que tout le commerce de l'le
avec les Europens se concentrait  Achem. Le sige de cette ville dura
deux mois, et l'on combattit des deux cts avec un gal acharnement.
Enfin le roi d'Achem, voyant qu'il avait perdu la plus grande partie de
ses troupes et qu'il ne pouvait rsister plus long-temps, ordonna de
mettre dans les canons tout ce qu'il possdait d'or et d'argent et de
bijoux, et fit faire une dernire dcharge sur l'ennemi; il se renferma
ensuite dans son palais, auquel il mit le feu aprs avoir poignard ses
femmes et ses enfants. Toute la population fut massacre; les indignes
ouvraient l'estomac  leurs prisonniers pour voir s'ils n'avaient pas
aval des perles ou des diamants, et il y en eut qui trouvrent de cette
manire des richesses considrables. Quant au petit nombre de Portugais
qui avaient survcu, les Hollandais consentirent  les recevoir 
quartier, mais  condition de les dposer dans les ports de l'Inde qui
leur conviendraient.

Les Hollandais, aprs m'avoir long-temps promen sans me permettre de
sortir du vaisseau, me dbarqurent  Balassore; le capitaine eut mme
la charit de me donner dix roupies, avec lesquelles je gagnai Benars,
o j'arrivai absolument sans ressources. Ma misre tait telle que je
fus forc de me louer  un riche Banian qui avait fond une espce
d'hpital pour les puces, les punaises et autres insectes. Les Banians
croient  la transmigration des mes, et se font un point de religion
non seulement de ne rien manger de ce qui a eu vie, mais d'assister les
animaux comme leurs frres. Ce Banian me donnait donc une roupie par
jour pour me laisser sucer le sang par ces insectes. Quel mtier pour un
gentilhomme! c'tait un vrai martyre, et, comme je ne le souffrais pas
pour la foi, il ne me comptait pas pour le paradis.

Au bout de quelque temps mon sort s'amliora. J'avais raccommod tant
bien que mal un vieux mousquet de fabrique europenne, et, comme
personne dans la ville n'tait en tat d'en faire autant, j'abandonnai
mon tat de restaurateur des puces et des punaises pour prendre celui
d'armurier. Cela me procura la connaissance d'un des principaux
officiers du Grand Mogol, qui me proposa de l'accompagner  Delhi.
J'acceptai d'autant plus volontiers que cela me rapprochait des tats
europens.




CHAPITRE XII.

Sjour de l'auteur  la cour du Grand Mogol.


Achar-Khan, qui rgnait alors  Delhi, avait conquis presque toute
l'Inde septentrionale. Rien de ce que j'avais vu jusque alors ne pouvait
donner une ide de la magnificence de sa cour. Son trne tait d'or
massif et couvert de pierres prcieuses; le dais qui le couvrait tait
support par quatre colonnes d'argent, autour desquelles s'enroulait une
vigne d'or maille, dont les feuilles taient formes par des meraudes
et les grappes par des rubis. Il ne sortait jamais qu'avec une suite de
cent lphants, couverts de housses de soie cramoisie brode d'or, et de
deux mille gardes, dont les casques et les cuirasses taient d'argent
dor. On prtend que son arme s'lve  plus de deux cent mille hommes.

Les Mogols sont mahomtans, mais les habitants des pays qu'ils ont
conquis sont presque tous paens; ils les traitent avec la plus grande
duret, et les font mettre  mort sous le plus lger prtexte. Pendant
que j'tais  Benars, le cheval du gouverneur s'abattit; on le releva
couvert de contusions. Il fit proclamer aussitt que son mdecin lui
avait ordonn des cataplasmes de pices d'or, et exigea pour cet usage
mille sequins par jour, que la ville fut oblige de lui compter. Quand
les officiers mogols voyagent, non seulement ils se font fournir gratis
toutes les provisions dont ils ont besoin pour eux et pour leurs
chevaux, mais encore ils exigent le paiement d'une certaine somme pour
avoir us leurs dents  les mcher.

Ce peuple est gnralement trs propre, et ne comprend pas la salet
sainte que quelques uns de nos religieux observent sur leur personne.
Deux pres capucins taient venus de Goa avec un passeport du Grand
Mogol pour lui proposer d'embrasser la religion chrtienne. Quand il les
vit, il fut furieux qu'ils osassent se prsenter devant lui dans l'tat
de salet qui leur est habituel, et qui rend si respectable chez nous
l'habit de Saint-Franois. Il voulait d'abord les faire mettre  mort;
mais, comme ils invoqurent son passeport, il ordonna qu'on les ft
tremper quatre heures dans de l'eau de savon. On les frotta ensuite de
toutes sortes d'essences; on leur frisa la barbe et les cheveux, si bien
qu'ils embaumaient comme des pommes de senteur. Quand cette opration
fut termine, ils reurent l'ordre de partir sur-le-champ, pour ne pas
mettre la peste dans la ville en retombant dans leur premire faute.
Comme j'avais amass quelque argent, je profitai de cette occasion pour
retourner  Goa.

Pendant la route, il ne nous arriva rien de remarquable, si ce n'est un
combat que notre petite caravane eut  soutenir contre des singes dans
une fort de cocotiers. Un de nous ayant tir sur eux imprudemment et en
ayant bless un, ses camarades firent pleuvoir sur nous une telle grle
de noix, qui sont de la grosseur de la tte d'un homme, que nous fmes
obligs de fuir jusqu' ce que nous eussions gagn la rase campagne.
J'ai assist  bien des combats sur terre et sur mer, mais je me suis
rarement trouv  une affaire aussi chaude. Heureusement nous n'emes
pas de morts, mais plusieurs d'entre nous furent trs dangereusement
blesss  la tte.

Je ferai ici mention de la manire assez singulire dont les habitants
prennent les singes. Ils placent du mas, dont ces animaux sont trs
friands, dans des bouteilles de grs, dont le goulot est calcul de
manire  ce que les singes puissent y passer la main quand elle est
ouverte, et ne puissent pas la retirer quand elle est ferme. Le singe
ne manque pas d'y enfoncer le bras pour prendre une poigne de mas,
mais il ne peut la retirer. Comme ils ne peuvent pas emporter la
bouteille, qui est trop lourde, ils restent dans cette position sans
vouloir lcher leur proie. On en prend de cette manire de grandes
quantits. Il est presque impossible de les apprivoiser, mais les
habitants les assomment pour les manger.




CHAPITRE XIII.

Voyage de l'auteur  Bagdad.


Dcourag de voir la mauvaise fortune me poursuivre, je n'aspirais qu'
retourner en Espagne. Puisque je devais finir mes jours dans la misre,
je voulais au moins que ce ft dans ma ville natale, o ma noblesse
tait connue et o j'esprais retrouver ma maison paternelle. Je
m'embarquai  bord d'un navire indien qui allait  Mascate, dans le
golfe Persique. Nous fmes assaillis par une horrible tempte. Les
passagers hindous et mahomtans se persuadrent qu'elle tait excite
par la prsence d'un chrtien; ce ne fut qu'avec beaucoup de peine que
le Necoda ou capitaine les empcha de me jeter  la mer. Nous perdmes
nos mts et notre gouvernail, et nous emes beaucoup de peine  entrer
dans le port de Mascate, d'o je me rendis  la clbre ville d'Ormuz,
entrept de tout le commerce entre l'Inde et la Perse. Une particularit
de cette le, c'est qu'on y prend les crabes de mer sur les arbres: le
bord de la mer est couvert de mangliers, dont les branches trempent dans
l'eau comme celles des saules; quand la mare est basse, on n'a qu'
secouer l'arbre pour en faire tomber des crabes en quantit.

A Ormuz, je me joignis  une caravane qui allait  Shiraz, o le roi de
Perse tenait alors sa cour. Il me fit venir et me fit mille questions
sur l'Inde et le Portugal; dans son orgueil, regardant tous les
souverains du monde comme ses vassaux, aprs son repas il faisait
proclamer  son de trompe qu'ils pouvaient se mettre  table, parce
qu'il avait dn. Ce prince s'avisa de me demander si, sur ma route, je
n'avais pas entendu les oiseaux mme proclamer sa gloire et ses
conqutes. Je crus voir un pige dans cette question, et je me tirai
d'affaire en lui rpondant que j'avais en effet entendu les oiseaux,
mais que, comme j'ignorais leur langue, je ne pouvais lui rpter ce
qu'ils disaient.

Je partis pour Bassorah avec une autre caravane. Il faut traverser un
pays infest par un peuple sauvage, appel les Turcomans, qui passent
pour les descendants des amours du dmon avec une cavale blanche: aussi
sont-ils toujours  cheval. Ils ne vivent gure que de pillage, et
ranonnent toutes les caravanes; ils savent, par leur art magique,
produire une obscurit qui les carte de leur route, ou faire entendre
le bruit des armes et des instruments guerriers. Ils inspirent un tel
effroi qu'une caravane de plusieurs milliers de personnes se laisse
piller par une trentaine de Turcomans. Le chef de la ntre leur joua
pourtant un assez bon tour. Il tait convenu d'une certaine somme pour
tre escort par eux; quand nous fmes arrivs il la leur compta en
fausse monnaie bien brillante, qu'ils acceptrent avec plaisir, car ils
sont trs ignorants. Quand ils se seront aperus de cette supercherie,
ils n'auront probablement pas fait des voeux pour l'heureuse
continuation de notre voyage.

La ville de Bassorah, situe  l'embouchure de l'Euphrate, un des quatre
fleuves qui arrosaient le paradis terrestre, contient plus de cent mille
habitants. Les environs,  une grande distance, sont couverts de jardins
orns de fontaines jaillissantes. Je fus oblig d'y rester assez
long-temps pour attendre le dpart de la grande caravane de Bagdad, car
l'Euphrate est tellement infest de pirates qu'il n'est pas possible d'y
naviguer. Pour mon malheur, je fus saisi d'une fivre si violente au
moment o la caravane se mit en marche, qu'il me fut impossible de la
suivre. Ds que je fus un peu mieux, je partis pour la joindre avec
quelques cavaliers en retard comme moi. Nous ne connaissions pas bien la
route, et nous manqumes plusieurs puits, de sorte que nous fmes sur le
point de mourir de soif. Nous aurions succomb sans la rencontre d'une
troupe d'Arabes errants, qui nous donnrent une outre remplie d'eau
saumtre en change d'un peu de poudre. Ces Arabes sont naturellement
hospitaliers quand la tentation de dpouiller les trangers n'est pas
trop forte, et comme nous n'avions aucune marchandise avec nous, ce fut
leur bienveillance naturelle qui l'emporta. Quand on leur reproche leurs
pillages, ils rpondent que Dieu a donn la terre aux uns, la mer aux
autres, et que, puisqu'il ne leur a donn que le sable du dsert, il
faut bien qu'ils en vivent.




CHAPITRE XIV.

Retour de l'auteur en Europe.


Bien que Bagdad ne soit plus ce qu'elle tait du temps des califes, qui
en ont t expulss par les Turcs, c'est encore une ville importante et
considrable, habite par un grand nombre de marchands fort riches. J'y
arrivai compltement sans argent, et je fus rduit  demander l'aumne
dans les caravansrails, en contrefaisant l'imbcile pour ne pas me
rendre suspect; mais ma sainte patronne ne m'avait pas abandonn, et
m'envoya une ressource sur laquelle je ne comptais pas.

D'aprs la loi musulmane, celui qui a rpudi sa femme ne peut la
reprendre que quand elle a t marie avec un autre. Quand un mari se
repent d'avoir divorc d'avec sa femme, il cherche quelqu'un qui
consente  l'pouser et  la rpudier le lendemain sans l'avoir
approche. On fait ordinairement choix pour cela d'un tranger, qui
consent  quitter aussitt la ville avec une rcompense. C'est ce qu'on
appelle un hulla. Un jeune marchand qui demeurait dans notre
caravansrail, ayant rpudi sa femme dans un accs de colre, me
proposa de lui servir de hulla. J'pousai donc cette belle inconnue; le
mari me retint toute la nuit  boire avec lui, et au point du jour il me
fit signer l'acte de divorce; pour ma peine, il me donna dix sequins
d'or, avec lesquels je me joignis  la caravane d'Alep. Pendant la
route, nous rencontrmes une troupe d'Arabes qui firent mine de nous
attaquer, mais nous levmes une espce de retranchement avec les
ballots de marchandises, et nous fmes si bonne contenance qu'ils se
retirrent, en se contentant de nous dire un torrent d'injures.

En arrivant  Alep, j'eus le bonheur de rencontrer un marchand vnitien
qui m'avertit de cacher ma qualit d'Espagnol, parce que l'Espagne tait
en guerre avec les Turcs, et qu'on m'arrterait comme espion. Il me
reut dans sa maison et me fit passer pour son compatriote. Je lui
donnai beaucoup de renseignements sur le commerce de l'Inde; pour me
rcompenser, il me promit de me ramener en Europe, et me tint parole.
Aprs quelques semaines de sjour  Alep, nous partmes ensemble pour
Alexandrie. Je dois faire ici mention d'un usage singulier. Les
marchands d'Alep qui vont en voyage emportent avec eux des cages
remplies de pigeons. De temps en temps ils en lchent un, aprs lui
avoir attach un petit billet  la patte. Le pigeon ne manque pas de
regagner  tire d'ailes son colombier. C'est de cette manire qu'ils
correspondent avec leur famille.

D'Alexandrie nous nous embarqumes pour Venise. Il y avait alors dans
les prisons de cette ville un homme qui se faisait passer pour le roi D.
Sbastien de Portugal. Comme le snat cherchait  savoir la vrit sur
son compte, et que j'avais autrefois connu ce prince, on me le fit voir.
Je ne sais si c'tait un imposteur, mais il est certain qu'il avait
beaucoup de ressemblance avec ce prince. Il fut plus tard livr au
gouverneur de Milan, qui le rclama au nom du roi d'Espagne. Je ne sais
ce qu'il est devenu.

Mon gnreux protecteur, qui tait de la famille des Tiepolo, me donna
la somme ncessaire pour retourner dans ma patrie. J'allai m'embarquer 
Gnes sur une galre qui se rendait  Carthagne; mais il tait dit que
je devais tre malheureux jusqu'au bout: nous fmes pris par les
Franais et conduits  Marseille, o j'eus  subir une assez longue
captivit. Je ne recouvrai ma libert qu' la paix. On m'envoya 
Barcelonne, et de l je gagnai Jaen. Il y avait prs de cinquante ans
que j'avais quitt cette ville pour la premire fois.

Mon pre tait all depuis long-temps chercher au ciel la rcompense de
ses vertus. Je retrouvai encore ma mre, presque centenaire, et qui ne
semblait avoir vcu que pour me conserver mon petit patrimoine, car elle
mourut peu de jours aprs. Quant  moi, je n'ai tir de mes voyages
d'autre fruit que mon exprience. Je suis le dernier de mon nom, et je
n'ai d'autre amusement dans ma triste vieillesse que d'crire ce petit
livre. J'ai ram plus de trois quarts de sicle sur la mer de ce monde,
et j'espre que, grce  la protection de ma sainte patronne, je finirai
par jeter l'ancre dans le port d'une ternit bienheureuse. Amen.


FIN.




TABLE DES MATIRES.


  Avertissement du traducteur.                                    Page 5

    PREMIRE PARTIE.

  CHAPITRE Ier. De la naissance de l'auteur et de ses premires
    annes.                                                            7
  CHAPITRE II. Histoire des Caravajal, famille de la mre de
    l'auteur.                                                         10
  CHAPITRE III. De la jeunesse de l'auteur et de son ducation.       12
  CHAPITRE IV. Sjour de l'auteur  Sville. Il est oblig de
    s'enfuir  Carthagne.                                            15
  CHAPITRE V. L'auteur obtient une enseigne et s'embarque pour
    Naples.                                                           19
  CHAPITRE VI. L'auteur est oblig de s'enfuir, pour avoir tu en
    duel un de ses camarades.                                         22
  CHAPITRE VII. Dpart de l'auteur pour Tmistitan. Il est pris
    par un corsaire de Barbarie et recouvre sa libert.               25
  CHAPITRE VIII. Arrive de l'auteur  Mexico.                        29
  CHAPITRE IX. L'auteur accompagne Alvarado  la conqute du
    Guatemala.                                                        33
  CHAPITRE X. Sjour de l'auteur  Guatemala.                         37
  CHAPITRE XI. Expdition de Pedro d'Alvarado au Prou.               41
  CHAPITRE XII. Diverses expditions au Prou.                        45
  CHAPITRE XIII. Sige de Cuzco par les Indiens.                      49
  CHAPITRE XIV. Arrive d'Almagro. Sa mort.                           53
  CHAPITRE XV. Aventure de l'auteur dans les souterrains.             55
  CHAPITRE XVI. Sjour de l'auteur  la cour de l'inga Mango.         59
  CHAPITRE XVII. Mort du marquis Pizarro.                             62
  CHAPITRE XVIII. Gouvernement d'Almagro le fils. Bataille de
    Chupas.                                                           67
  CHAPITRE XIX. Voyage de l'auteur jusqu' Sainte-Marthe.             70

  CHAPITRE XX. Mariage de l'auteur. Son retour  Jaen, sa patrie.     74

    DEUXIME PARTIE.

  CHAPITRE Ier. Voyage de l'auteur en Allemagne.                      77
  CHAPITRE II. Sjour de l'auteur en Allemagne.                       80
  CHAPITRE III. Second mariage de l'auteur.                           84
  CHAPITRE IV. Sjour de l'auteur  Vienne. Sa fuite chez les
    Hongrois sauvages.                                                87
  CHAPITRE V. Histoire d'Aben-Humeya.                                 91
  CHAPITRE VI. Dpart de l'auteur pour les Indes. Son naufrage
     la Bermude.                                                     94
  CHAPITRE VII. Sjour de l'auteur  Saint-Christoval. Son dpart
    pour le Mexique.                                                  98
  CHAPITRE VIII. Expdition contre Tamaulipas.                       101
  CHAPITRE IX. Expdition contre les Otomis.                         105
  CHAPITRE X. Suite du prcdent.                                    108
  CHAPITRE XI. Dpart de l'auteur pour le Prou. Il est abandonn
    dans une le sauvage.                                            112
  CHAPITRE XII. Suite du prcdent. Retour de l'auteur au Mexique.   115
  CHAPITRE XIII. Retour de l'auteur  Mexico.                        118
  CHAPITRE XIV. Affaire du marquis del Valle.                        121
  CHAPITRE XV. Retour de l'auteur en Espagne.                        125

    TROISIME PARTIE.

  CHAPITRE Ier. L'auteur accompagne le roi D. Sbastien dans son
    expdition d'Afrique.                                            129
  CHAPITRE II. Sjour de l'auteur  Goa.                             132
  CHAPITRE III. Voyage de l'auteur  Borno.                         136
  CHAPITRE IV. L'auteur se fait corsaire.                            140
  CHAPITRE V. Expdition contre Fan-si.                              144
  CHAPITRE VI. L'auteur devient prisonnier de Tartares.              148
  CHAPITRE VII. Sjour de l'auteur auprs de Natim-Khan.             152
  CHAPITRE VIII. Sjour de l'auteur au Tonquin.                      155
  CHAPITRE IX. Guerre pour un lphant blanc.                        159
  CHAPITRE X. Naufrage de l'auteur aux Maldives.                     163
  CHAPITRE XI. Voyage de l'auteur  Bantam.                          166
  CHAPITRE XII. Sjour de l'auteur  la cour du Grand Mogol.         170
  CHAPITRE XIII. Voyage de l'auteur  Bagdad.                        173
  CHAPITRE XIV. Retour de l'auteur en Europe.                        177




Note sur la transcription lectronique

On a conserv l'orthographe de l'original, y compris ses variantes (par
ex. Sebastian/Sebastien/Sbastien).





End of the Project Gutenberg EBook of Les aventures de Don Juan de Vargas,
racontes par lui-mme, by Henri Ternaux-Compans

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