The Project Gutenberg EBook of La San-Felice, Tome 07, Emma Lyonna, tome 3, by 
Alexandre Dumas

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Title: La San-Felice, Tome 07, Emma Lyonna, tome 3

Author: Alexandre Dumas

Release Date: December 8, 2018 [EBook #58427]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA SAN-FELICE, TOME 07, EMMA ***




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  [LA SAN-FELICE 7/9]

  EMMA
  LYONNA

  PAR
  ALEXANDRE DUMAS

  III

  PARIS
  CALMANN LVY, DITEUR
  ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES
  RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
  A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

  1876
  Droits de reproduction et de traduction rservs




A propos de cette version lectronique.

_La San-Felice_ fut publie en 9 volumes chez Michel Lvy, Paris,
1864-1865. Elle fut plus tard republie chez Calmann Lvy, Paris, 1876,
en 4 volumes sous le titre _La San-Felice_, suivis de 5 volumes sous le
titre d'_Emma Lyonna_, le chapitre 78 Justice de Dieu tant rnumrot
le chapitre 1 d'_Emma Lyonna_.

Faute de disposer des volumes 7  9 de l'dition de 1864-1865, on a
transcrit la fin de l'oeuvre sur l'dition de 1876. Le prsent volume 3
d'_Emma Lyonna_ commence  la suite du tome 6 de _La San-Felice_, le
chapitre 43 Aigle et vautour portant le numro 120 dans l'dition en 9
volumes.




XLIII

AIGLE ET VAUTOUR


Ce qui rendait Championnet si rebelle  l'endroit du citoyen Faypoult et
de la mission dont il tait charg de la part du Directoire, c'est qu'au
moment o il avait pris le commandement de l'arme de Rome, il avait vu
le misrable tat o tait rduite la vieille capitale du monde,
extnue par les contributions et les avances de tout genre. Il avait
alors recherch les causes de cette misre, et il avait reconnu qu'il
fallait l'attribuer aux agents directoriaux qui, sous diffrents noms,
s'taient tablis dans la ville ternelle, et qui, au milieu d'un luxe
insolent, laissaient le reste de cette belle arme sans pain, sans
habits, sans souliers, sans solde.

Championnet avait aussitt crit au Directoire:

  Citoyens directeurs,

  Les ressources de la rpublique romaine sont dj puises: des
  fripons ont tout englouti. Ils veillent avec des yeux avides pour
  s'emparer du peu qui reste. Ces sangsues de la patrie se cachent sous
  toutes les formes; mais, sans crainte d'tre dsavou par vous, je ne
  souffrirai pas que ces spoliateurs impunis envahissent les ressources
  de l'arme. Je ferai disparatre ces horribles harpies qui dvorent le
  sol conquis par nos sacrifices.

Puis il avait rassembl ses troupes, et leur avait dit:

--Braves camarades, vous ressentez de grands besoins, je le sais.
Attendez quelques jours encore, et le rgne des dilapidateurs sera fini;
les vainqueurs de l'Europe ne seront plus exposs  ce triste
abaissement de la misre qui humilie des fronts que la gloire environne.

Ou Championnet tait bien imprudent, ou il connaissait bien mal les
hommes auxquels il s'adressait. Poursuivre les dilapidateurs, c'tait
s'attaquer aux directeurs eux-mmes, attendu que la commission,
fondation nouvelle, investie par les directeurs de ses pouvoirs, n'avait
 rendre compte de sa gestion qu'au Directoire. Ainsi, pour donner une
ide de la remise qui devait tre faite par lui aux cinq majests du
Luxembourg, nous nous contenterons de dire qu'il tait allou au
caissier percepteur un droit de trois centimes par franc sur les
contributions; ce qui, sur soixante millions, par exemple, faisait, pour
la part de cet employ, compltement tranger aux dangers de la guerre,
une somme d'un million huit cent mille francs, quand nos gnraux
touchaient douze ou quinze mille francs par an, si toutefois ils les
touchaient.

Ce qui proccupait aussi fortement le Directoire, dont quelques membres
avaient occup des grades levs dans l'arme, c'est l'ascendant qu' la
suite d'une guerre longue et triomphale peut prendre le pouvoir
militaire entour d'une glorieuse aurole. Une fois lanc dans la voie
du doute et de la crainte, une des premires dispositions que devait
prendre le Directoire, qui savait trs-bien la puissance de corruption
que donnent les richesses, c'tait de ne point permettre que de trop
fortes sommes s'accumulassent aux mains des gnraux.

Mais le Directoire n'avait pas pris des prcautions compltes.

Tout en enlevant aux gnraux en chef la facult de recevoir et celle
d'administrer, il leur avait laiss le droit de fixer le chiffre et la
nature des contributions.

Lorsque Championnet se fut assur que ce droit lui tait laiss, il
attendit tranquillement le citoyen Faypoult, qui, on se le rappelle,
devait revenir le surlendemain  la mme heure.

Le citoyen Faypoult, qui avait eu le soin de faire nommer son beau-pre
caissier-percepteur, n'eut garde de manquer au rendez-vous, et trouva
Championnet juste  la mme place o il l'avait laiss, comme si depuis
quarante-huit heures le gnral n'avait point quitt son fauteuil.

Le gnral, sans se lever, le salua de la tte et lui indiqua un
fauteuil en face du sien.

--Eh bien? lui demanda le commissaire civil en s'asseyant.

--Eh bien, mon cher monsieur, rpondit le gnral, vous arrivez trop
tard.

--Comment! pour toucher les contributions?

--Non, mais pour organiser la chose sur le mme pied qu' Rome. Quoique
le droit que vous percevez de vos trois centimes par franc soit norme,
je vous l'abandonne.

--Parce que vous ne pouvez pas faire autrement, gnral: avouez-le.

--Oh! je l'avoue de grand coeur. Si je pouvais ne pas vous laisser
percevoir un denier, je le ferais. Mais, songez-y bien, votre travail se
bornera  la perception; ce qui vous donnera encore un assez joli
bnfice, puisque la simple perception fera entrer dans votre poche un
peu plus de deux millions.

--Comment cela, gnral? Les contributions que le gouvernement franais
prlvera sur le royaume de Naples ne monteront donc qu' soixante
millions?

--A soixante-cinq millions. Je vous ait dit  un peu plus de deux
millions; ayant affaire  un comptable, j'aurais d vous dire: deux
millions cent cinquante mille francs.

--Je ne comprends pas, gnral.

--Comment, vous ne comprenez pas? C'est bien simple, cependant. Du
moment que j'ai trouv, dans la noblesse et dans la bourgeoisie
napolitaine, non plus des ennemis, mais des allis, j'ai dclare
solennellement renoncer au droit de conqute, et je me suis born 
demander une contribution de soixante-cinq millions de francs pour
l'entretien de l'arme libratrice. Vous comprenez, mon cher monsieur,
que je n'ai pas chass le roi de Naples pour coter  Naples plus cher
que ne lui cotait son roi, et que je n'ai pas bris les fers des
Napolitains pour en faire des esclaves de la rpublique franaise. Il
n'y a qu'un barbare, sachez-le, monsieur le commissaire civil, un Attila
ou un Gensric qui puisse dshonorer une conqute comme la ntre,
c'est--dire une conqute de principes, en usurpant  force arme les
biens et les proprits du peuple chez lequel il est entr en lui
promettant la libert et le bonheur.

--Je doute, gnral, que le Directoire accepte ces conditions.

--Il faudra bien qu'il les accepte, monsieur, dit Championnet avec
hauteur, puisque je les ai non-seulement faites ayant le droit de les
faire, mais que je les ai signifies au gouvernement napolitain et
qu'elles ont t acceptes par lui. Il va sans dire que je vous laisse
tout droit de contrle, monsieur le commissaire, et que, si vous pouvez
me prendre en faute, je vous autorise de tout coeur  le faire.

--Gnral, permettez-moi de vous dire que vous me parlez comme si vous
n'aviez pas pris connaissance des instructions du gouvernement.

--Si fait! et c'est vous, monsieur, qui insistez comme si vous ignoriez
la date de ces instructions. Elles sont du 5 fvrier, n'est-ce pas?

--Oui.

--Eh bien, mon trait avec le gouvernement napolitain est du 1er: la
date de mon trait prime donc celle de vos instructions, puisqu'elle lui
est antrieure de cinq jours.

--Alors, vous refusez de reconnatre mes instructions?

--Non: je les reconnais, au contraire, comme arbitraires,
antignreuses, antirpublicaines, antifraternelles, antifranaises, et
je leur oppose mon trait.

--Tenez, gnral, dit le commissaire civil, croyez-moi, au lieu de nous
faire la guerre comme deux sots, entendons-nous, comme deux hommes
d'esprit que nous sommes. C'est un pays neuf que Naples, et il y a des
millions  y gagner.

--Pour des voleurs, oui, monsieur, je sais cela. Mais, tant que je serai
 Naples, les voleurs n'auront rien  y faire. Pesez bien mes paroles,
monsieur le commissaire civil, et, croyez-moi, repartez le plus tt
possible avec votre suite pour Rome. Vous avez oubli quelques lambeaux
de chair sur les os de ce squelette qui fut le peuple romain; allez bien
vite les ronger; sans cela, les corbeaux ne laisseront rien aux
vautours.

Et Championnet, se levant, montra d'un geste plein de mpris la porte au
commissaire civil.

--C'est bien, dit celui-ci, vous voulez la guerre; vous l'aurez,
gnral.

--Soit, rpondit Championnet, la guerre, c'est mon tat. Mais ce qui
n'est pas mon tat, c'est de spculer sur le casuel qu'entranent les
saisies de biens, les rquisitions de denres et de subsistances, les
ventes frauduleuses, les comptes simuls ou fictifs; ce qui n'est pas
mon tat, c'est de ne protger les citoyens de Naples, frres des
citoyens de Paris, qu' la condition qu'ils ne se gouverneront qu' ma
volont, c'est de confisquer les biens des migrs dans un pays o il
n'y a pas d'migrs; ce qui n'est pas mon tat, enfin, c'est de piller
les banques dpositaires des deniers des particuliers; c'est, quand les
plus grands barbares hsitent  violer la tombe d'un individu, c'est de
violer la tombe d'une ville, c'est d'ventrer le spulcre de Pompi pour
lui prendre les trsors qu'elle y cache, depuis prs de deux mille ans:
voil ce qui n'est pas mon tat, et, si c'est le vtre, je vous
prviens, monsieur, que vous ne l'exercerez pas ici tant que j'y serai.
Et, maintenant que je vous ai dit tout ce que j'avais  vous dire,
sortez!

Le matin mme, dans l'attente de ce qui allait se passer entre lui et le
commissaire civil, Championnet avait fait afficher son trait avec le
gouvernement napolitain, lequel trait fixait  soixante-cinq millions
la contribution annuelle  payer par Naples pour les besoins de l'arme
franaise.

Le lendemain, le gnral trouva toutes ses affiches couvertes par celles
du commissaire civil. Elles annonaient qu'en vertu du droit de
conqute, le Directoire dclarait patrimoine de la France les biens de
la couronne de Naples, les palais et maisons du roi, les chasses
royales, les dotations des ordres de Malte et de Constantin, les biens
des monastres, les fiefs allodiaux, les banques, les fabriques de
porcelaine, et, comme l'avait dit Championnet, jusqu'aux antiquits
encore enfouies dans les sables de Pompi et dans la lave d'Herculanum.

Le gnral regarda cet acte non-seulement comme une atteinte porte 
ses droits, mais encore comme une insulte, et, aprs avoir envoy
Salvato et Thibaut pour demander satisfaction au commissaire civil, il
le fit arrter sur son refus, conduire hors de la frontire napolitaine
et dposer sur la grande route de Rome.

Cet acte fut accueilli par les Napolitains avec des hourras
d'enthousiasme. Aim et respect des nobles et de la bourgeoisie,
Championnet devint populaire jusque dans les plus basses classes de la
socit.

Le cur de l'glise Sainte-Anne dcouvrit, dans les actes de son glise,
qu'un certain Giovanni Championne, qui n'avait avec le gnral aucun
rapport d'ge ni de parent, y avait t baptis. Il exposa l'acte,
rclama le gnral comme son paroissien, et le peuple, que son habilet
 parler le patois napolitain avait dj plusieurs fois tonn, trouva
une explication  son tonnement et voulut absolument voir dans le
gnral franais un compatriote.

Une telle croyance pouvait tre utile  la cause; dans l'intrt de la
France, Championnet la laissa non-seulement subsister, mais s'accrotre.

clair par les sanglantes expriences de la rvolution franaise,
Championnet, tout en dotant Naples des bienfaits immenses qu'elle avait
produits, voulait la prserver de ses excs intrieurs et de ses fautes
extrieures. Son esprance tait celle-ci: raliser la philanthropique
utopie de faire une rvolution sans arrestations, sans proscriptions,
sans excutions. Au lieu de suivre le prcepte de Saint-Just, qui
recommandait de creuser profond avec le soc rvolutionnaire, il voulait
simplement passer sur la socit la herse de la civilisation. Comme
Fourier a voulu depuis faire concourir toutes les aptitudes, mme les
mauvaises,  un but social, il voulait faire concourir tout le monde 
la rgnration publique: le clerg, en mnageant l'influence de ses
prjugs, chers au peuple; la noblesse, en l'attirant par la perspective
d'un glorieux avenir dans le nouvel ordre de choses; la bourgeoisie, qui
n'avait eu jusque-l qu'une part de servitude, en lui donnant une part
de souverainet; les classes librales des avocats, des mdecins, des
lettrs, des artistes, en les encourageant et en les rcompensant, et
enfin les lazzaroni, en les instruisant et en leur donnant, par un gain
convenable et jusqu'alors inconnu, le got du travail.

Tel tait le rve d'avenir que Championnet avait fait pour Naples
lorsque la brutale ralit vint le prendre au collet au moment o,
matre paisible de Naples, il mettait, pour teindre les insurrections
des Abruzzes, d'un ct en mouvement les colonnes mobiles organises 
Rome par le gnral Sainte-Suzanne, chargeait Duhesme et Caraffa de
marcher contre celui que l'on croyait tre le prince hrditaire,
Schipani contre Ruffo, et o, s'apprtant  marcher sur Reggio, il se
proposait de conduire lui-mme une forte colonne en Sicile.

Mais, dans la nuit du 15 au 16 mars, Championnet reut l'ordre du
Directoire de se rendre  Paris, auprs du ministre de la guerre. Matre
suprme  Naples, aim, vnr de tous, au milieu de la puissance qu'il
avait cre et dans laquelle il lui et t facile de se perptuer, cet
homme que l'on accusait d'ambition et d'empitement, comme un Romain des
jours hroques, s'inclina devant l'ordre reu, et, se tournant vers
Salvato qui tait prs de lui:

--Je pars content, lui dit-il, j'ai pay  mes soldats les cinq mois de
solde arrirs qui leur taient dus; j'ai remplac les lambeaux de leurs
uniformes par de bons habits; ils ont tous une paire de souliers neufs
et mangent du pain meilleur qu'ils n'en ont jamais mang.

Salvato le serra contre son coeur.

--Mon gnral, lui dit-il, vous tes un homme de Plutarque.

--Et pourtant, murmura Championnet, j'avais bien des choses  faire, que
mon successeur ne fera probablement pas. Mais qui va d'un bout  l'autre
de son rve? Personne.

Puis, avec un soupir:

--Il est une heure du matin, continua-t-il en tirant sa montre; je ne me
coucherai pas, ayant beaucoup de choses  faire avant mon dpart. Soyez
demain,  trois heures chez moi, mon cher Salvato, et gardez sur ce qui
m'arrive le secret le plus absolu.

Le lendemain,  trois heures prcises, Salvato tait au palais d'Angri.
Aucun prparatif n'annonait un dpart. Championnet, comme d'habitude,
travaillait dans son cabinet; en voyant entrer le jeune homme, il se
leva et lui tendit la main.

--Vous tes exact, mon cher Salvato, lui dit-il, et je vous remercie de
votre exactitude. L, maintenant, si vous le voulez bien, nous allons
aller faire une petite promenade.

--A pied? demanda Salvato.

--Oui,  pied, rpondit Championnet. Venez.

A la porte, Championnet s'arrta, et jetant un dernier regard sur le
cabinet qu'il habitait depuis deux mois et o il avait dcid, dcrt
et excut de si grandes choses:

--On assure que les murs ont des oreilles, dit-il; s'ils ont une voix,
j'adjure ceux-ci de parler et de tmoigner s'ils ont jamais entendu
dire, s'ils ont jamais vu faire une chose qui ne ft pas pour le bien de
l'humanit depuis que j'ai ouvert, comme gnral en chef, cette porte
que je referme sur moi comme accus.

Et il referma la porte et descendit l'escalier, le visage souriant et
appuy au bras de Salvato.




XLIV

L'ACCUS


Le gnral et son aide de camp suivirent la rue de Toledo jusqu'au muse
Bourbonien, descendirent la strada dei Studi, traversrent le largo
delle Pigne, suivirent la strada Foria, et gagnrent Poggiareale.

L, une voiture attendait Championnet, ayant pour toute escorte son
valet de chambre Scipion, assis sur le sige.

--Allons, mon cher Salvato, dit le gnral, l'heure est venue de se
quitter. Ma consolation est, en prenant la mauvaise route, de vous
laisser au moins dans la bonne. Nous reverrons-nous jamais? J'en doute.
Dans tous les cas, vous qui avez t plus que mon ami, presque mon
enfant, gardez ma mmoire.

--Oh! toujours! toujours! murmura Salvato. Mais pourquoi ces
pressentiments. Vous tes rappel, voil tout.

Championnet tira un journal de sa poche et le donna  Salvato.

Salvato le dplia: c'tait _le Moniteur_. Il y lut les lignes suivantes:

  Attendu que le gnral Championnet a employ l'autorit et la force
  pour empcher l'action du pouvoir confr par nous au commissaire
  Faypoult et que, par consquent, il s'est mis en rbellion ouverte
  contre le gouvernement, le citoyen Championnet, gnral de division,
  commandant l'arme de Naples, sera mis en arrestation, traduit devant
  un conseil de guerre et jug pour son infraction aux lois.

--Vous voyez, cher ami, reprit Championnet, que c'est plus srieux que
vous ne croyiez.

Salvato poussa un soupir, et, haussant les paules:

--Gnral, je puis affirmer une chose, dit-il, c'est que, si vous tes
condamn, il y aura au monde une ville qui effacera Athnes, en
ingratitude: cette ville sera Paris.

--Hlas! dit Championnet, je m'en consolerais si j'tais Thmistocle.

Et, serrant  son tour Salvato contre son coeur, il s'lana dans la
voiture.

--Et vous partez ainsi seul, sans escorte? lui dit Salvato.

--Les accuss sont sous la garde de Dieu, rpondit Championnet.

Les deux amis changrent un dernier signe d'adieu, et la voiture
partit.

                   *       *       *       *       *

Le gnral Championnet a pris une trop large part aux vnements que
nous venons de raconter et a laiss une trop grande mmoire de lui 
Naples pour que, l'accompagnant en France, nous ne le suivions pas
jusqu' la fin de sa glorieuse vie, qui, au reste, ne devait pas tre
longue.

En passant par Rome, une dernire ovation attendait le gnral
Championnet; le peuple romain, qu'il avait rendu libre, lui offrit un
quipement complet, armes, uniforme, cheval, avec cette inscription:

  _Au gnral Championnet
  les consuls de la rpublique romaine._

Avant de quitter la ville ternelle, il reut, en outre, du gouvernement
napolitain la lettre suivante:

  Gnral,

  Rien ne vous peindra la douleur du gouvernement provisoire, lorsqu'il
  a appris la funeste nouvelle de votre dpart. C'est vous qui avez
  fond notre rpublique; c'est sur vous que reposaient nos plus douces
  esprances. Brave gnral, vous emportez nos regrets, notre amour,
  notre reconnaissance.

  Nous ignorons quelles seront les intentions de votre successeur 
  notre gard: nous esprons qu'il sera assez ami de la gloire et de son
  devoir pour affermir votre ouvrage; mais, quelle que soit sa conduite,
  nous ne pourrons jamais oublier la vtre, cette modration, cette
  douceur, ce caractre franc et loyal, cette me grande et gnreuse
  qui vous attiraient tous les coeurs. Ce langage n'est point celui de
  la flatterie: vous tes parti, et nous n'avons plus  attendre de vous
  qu'un doux souvenir.

Nous avons dit que la mmoire laisse par Championnet  Naples, tait
grande. Son dpart y fut considr, en effet, comme une calamit
publique, et, deux ans aprs son dpart, l'historien Cuoco crivait dans
l'exil:

  O Championnet! maintenant, tu as cess de vivre; mais ton souvenir
  recevra dans ce livre l'hommage d  ta fermet et  ta justice. Que
  t'importe que le Directoire ait voulu t'opprimer! Il n'tait point en
  son pouvoir de t'avilir. Du jour de ta disgrce, tu devins l'idole de
  notre nation.

A Bologne, le gnral Lemoine remit  ce nouveau Scipion, qui semblait
monter au Capitole pour rendre grce aux dieux, plutt que descendre au
Forum pour y tre accus, une lettre de Barras, qui, s'isolant
compltement de la dcision prise par ses collgues contre Championnet,
l'appelait son ami et prdisait  sa disgrce une glorieuse fin et une
clatante rparation.

Aussi, la surprise de Championnet fut-elle grande lorsque,  Milan, il
fut veill,  minuit, et que, de la part de Scherer, gnral en chef de
l'arme d'Italie, on lui signifia un nouveau dcret du Directoire lequel
l'accusait de rvolte contre le gouvernement, fait qui le rendait
passible de six annes de dtention.

Le rdacteur du dcret signifi  Championnet tait le directeur Merlin,
le mme qui, aprs la chute du pouvoir auquel il appartenait, devait
recommencer sa carrire dans les emplois subalternes de la magistrature,
sous Bonaparte, et devenir procureur gnral sous Napolon.

Inutile de dire que le gnral Scherer, qui signifiait  Championnet le
dcret de Merlin, tait le mme Scherer qui, sur le thtre mme des
victoires du proscrit, devait tre si cruellement battu par le gnral
autrichien Kray et par le gnral russe Souvorov.

Mais, en mme temps que Championnet tait victime de cette triste et
odieuse mesure, il prouvait une grande consolation. Joubert, un des
coeurs les plus dvous  la Rvolution, Joubert, une des gloires les
plus pures de la Rpublique, Joubert donnait sa dmission en apprenant
la mise en accusation de son collgue.

Aussi, plein de confiance dans le tribunal devant lequel il allait
paratre, Championnet crivait-il, cette mme nuit,  Scherer pour lui
demander dans quelle forteresse il devait se constituer prisonnier, et 
Barras pour que l'on htt son jugement.

Mais, si l'on avait t press d'loigner Championnet de Naples, pour
que les commissaires du Directoire pussent y exercer leurs dprdations,
on n'tait aucunement press de le juger, attendu que l'on savait
parfaitement d'avance quelle serait la fin du procs.

Aussi Scherer se tira-t-il d'embarras en le faisant voyager, au lieu de
le juger. Il l'envoya de Milan  Modne, de Modne le renvoya  Milan,
et, de Milan, enfin, il le constitua prisonnier  Turin.

Il habitait la citadelle de cette dernire ville, lorsqu'un matin, aussi
loin que pouvait s'tendre son regard, il vit toute la route qui
conduisait d'Italie en France couverte de pitons, de chariots, de
fourgons: c'tait notre arme en droute, notre arme battue bien plus
par l'impritie de Scherer que par le gnie de Kray et le courage de
Souvorov.

L'arrire-garde de notre arme victorieuse, qui devenait l'avant-garde
de notre arme battue, tait principalement forme de fournisseurs, de
commissaires civils et d'autres agents financiers qui, chasss par les
Autrichiens et les Russes, regagnaient, pareils  des oiseaux de rapine,
la France  tire-d'aile, pour mettre leur butin  l'abri derrire ses
frontires.

C'tait la vengeance de Championnet. Par malheur, cette vengeance,
c'tait la honte de la France. Tous ces malheureux fuyaient parce que la
France tait vaincue. Puis,  ce sentiment moral, si douloureux dj, se
joignait le spectacle matriel, plus douloureux encore, de malheureux
soldats qui, les pieds nus, les vtements dchirs, escortaient leurs
propres dpouilles.

Championnet revoyait fugitifs ces malheureux soldats qu'il avait
conduits  la victoire; il revoyait nus ceux qu'il avait habills,
mourants de faim ceux qu'il avait nourris, orphelins ceux dont il avait
t le pre...

C'taient les vtrans de son arme de Sambre-et-Meuse!

Aussi, lorsqu'ils surent que celui qui avait t leur chef tait l
prisonnier, ils voulurent enfoncer les portes de sa prison et le
remettre  leur tte pour marcher de nouveau contre l'ennemi. C'est que
cette arme, arme toute rvolutionnaire, tait doue d'un intelligence
que n'ont point les armes du despotisme, et que cette intelligence lui
disait que, si l'ennemi tait vainqueur, il devait cette victoire bien
plus  l'impritie de nos gnraux qu'au courage et au mrite des siens.

Championnet refusa de commander comme chef, mais prit un fusil pour
combattre comme volontaire.

Par bonheur, son dfenseur l'en empcha.

--Que pensera votre ami Joubert, lorsqu'il saura ce que vous aurez fait,
lui dit-il, lui qui a donn sa dmission, parce que l'on vous avait
enlev votre pe! Si vous vous faites tuer sans jugement, on dira que
vous vous tes fait tuer, parce que vous tiez coupable.

Championnet se rendit  ce raisonnement.

Quelques jours aprs la retraite de l'arme franaise, sur le point
d'abandonner Turin, on fora le gnral Moreau, qui avait succd 
Scherer dans le commandement de l'arme d'Italie, d'envoyer Championnet
 Grenoble.

C'tait presque sa patrie.

Par un singulier jeu du hasard, il eut pour compagnons de voyage ce mme
gnral Mack, qui avait,  Caserte, voulu lui rendre une pe qu'il
n'avait point voulu recevoir, et ce mme Pie VI que la Rvolution
envoyait mourir  Valence.

C'tait  Grenoble que Championnet devait tre jug.

Vous traduisez Championnet  la barre d'un tribunal franais, s'cria
Marie-Joseph Chnier  la tribune des Cinq-Cents: c'est sans doute pour
lui faire faire amende honorable d'avoir renvers le dernier trne de
l'Italie!

Le premier qui fut appel comme tmoin devant le conseil de guerre fut
son aide de camp Villeneuve.

Il s'avana d'un pas ferme en face du prsident, et, aprs avoir
respectueusement salu l'accus:

--Que n'appelez-vous aussi, dit-il, en mme temps que moi tous les
compagnons de ses victoires? Leur tmoignage serait unanime comme leur
indignation. Entendez cet arrt d'un historien clbre: Une puissance
injuste peut maltraiter un honnte homme, mais ne peut le dshonorer.

Pendant que le procs se jugeait, arriva la journe du 30 prairial, qui
chassa du Directoire Treilhard, Rvellire-Lepaux et Merlin, pour y
introduire Gohier, Roger-Ducos et le gnral Moulin.

Cambacrs eut le portefeuille de la justice, Franois de Neufchteau
celui de l'intrieur, et Bernadotte celui de la guerre.

Aussitt arriv au pouvoir, Bernadotte donna l'ordre d'interrompre,
comme honteux et antinational, le procs intent  Championnet, son
compagnon d'armes  l'arme de Sambre-et-Meuse, et lui crivit la lettre
suivante:

  Mon cher camarade,

  Le Directoire excutif, par dcret du 17 courant, vous nomme
  commandant en chef de l'arme des Alpes. Trente mille hommes attendent
  impatiemment l'occasion de reprendre l'offensive sous vos ordres.

  Il y a quinze jours, vous tiez dans les fers; le 30 prairial vous a
  dlivr. L'opinion publique accuse aujourd'hui vos oppresseurs; ainsi,
  votre cause est devenue, pour ainsi dire, nationale: pouviez-vous
  dsirer un sort plus heureux?

  Assez d'autres trouvent dans la Rvolution le prtexte de calomnier
  la Rpublique; pour des hommes tels que vous, l'injustice est une
  raison d'aimer davantage la patrie. On a voulu vous punir d'avoir
  renvers des trnes; vous vous vengerez sur les trnes qui menaceront
  la forme de notre gouvernement.

  Allez, monsieur, couvrez de nouveaux lauriers la trace de vos
  chanes; effacez, ou plutt conservez cette honorable empreinte: il
  n'est point inutile  la libert de remettre incessamment sous nos
  yeux les attentats du despotisme.

  Je vous embrasse comme je vous aime.

  BERNADOTTE.

Championnet partit pour l'arme des Alpes; mais la mauvaise fortune de
la France avait eu le temps de prendre le dessus sur le bonheur du
btard. Joubert, consacrant  sa jeune femme quinze jours prcieux qu'il
et d donner  son arme, perdit la bataille de Novi et se fit tuer.

Moins heureux que son ami, Championnet perdit celle de Fossano, et, ne
pouvant se faire tuer comme Joubert, tomba malade et mourut, en disant:

--Heureux Joubert!

Ce fut  Antibes qu'il rendit le dernier soupir. Son corps fut dpos
dans le fort Carr.

On trouva un peu moins de cent francs dans les tiroirs de son
secrtaire, et ce fut son tat-major qui fit les frais de ses
funrailles.




XLV

L'ARME DE LA SAINTE FOI


Le 16 mars,  peu prs  la mme heure o Championnet sortait de Naples,
appuy au bras de Salvato, le cardinal Ruffo, en passant dans la petite
commune de Borgia, rencontra une dputation de la ville de Catanzaro,
qui venait au-devant de lui.

Elle se composait du chef de la _rota_ (du tribunal), don Vicenzo
Petroli, du cavalier don Antonio Perruccoli, de l'avocat Saverio
Landari, de don Antonio Greco et de don Alessandro Nava.

Saverio Landari, en sa qualit d'avocat, prit la parole, et, contre les
habitudes du barreau, exposa au cardinal, dans toute leur simplicit et
toute leur clart, les faits suivants:

Que, quoique les royalistes eussent tu, mis en fuite ou arrt  peu
prs tous ceux qui taient souponns d'appartenir au parti rpublicain,
la ville de Catanzaro, dans sa dsolation, ne cessait de nager dans la
plus horrible anarchie, au milieu des meurtres, des pillages et des
vengeances prives.

En consquence, au nom de tout ce qui restait d'honntes gens 
Catanzaro, le cardinal tait pri de venir le plus tt possible au
secours de la malheureuse ville.

Il fallait que la situation ft bien grave pour que les royalistes
demandassent des secours contre les gens de leur propre parti.

Il est vrai que quelques-uns des membres de la dputation que Catanzaro
avait envoye au cardinal, avaient fait partie des comits
dmocratiques, et, entre autres, le chef de la rote, Vicenzo Petroli,
qui, ayant t du gouvernement provisoire, tait un de ceux qui avaient
mis  prix la tte du cardinal et celle du conseiller de Fiore.

Le cardinal fit semblant de ne rien savoir de tout cela: ce qui lui
importait,  lui, c'tait que les villes lui ouvrissent leurs portes,
quels que fussent ceux qui les lui ouvraient. En consquence, pour
apporter au mal le plus prompt remde possible, il demanda qui tait
chef du peuple  Catanzaro.

On lui rpondit que c'tait un certain don Franois de Giglio.

Il demanda une plume, de l'encre, et, sans descendre de son cheval,
crivit sur son genou:

  Don Franois de Giglio,

  La guerre comme vous la faites est bonne contre les jacobins obstins
  qui se font tuer ou prendre les armes  la main, et non contre ceux
  qui ont t contraints par la menace ou la violence de se runir aux
  rebelles, surtout si ces derniers se repentent et s'en remettent  la
  clmence du roi:  plus forte raison cette guerre n'a-t-elle point
  d'excuse contre les citoyens pacifiques.

  En consquence, je vous ordonne, et sous votre propre responsabilit,
  de faire immdiatement cesser les meurtres, le pillage et toute voie
  de fait.

Cet ordre fut immdiatement envoy  Catanzaro, sous la protection d'une
escorte de cavalerie.

Puis, accompagn de la dputation, le cardinal reprit, vers Catanzaro,
sa marche un instant interrompue.

L'avant-garde, arrive au fleuve Corace, l'antique Crotalus, fut force,
faute de ponts, de passer en char et  la nage. Pendant ce temps, le
cardinal, qui n'oubliait pas les tudes d'archologie faites par lui 
Rome, s'carta du chemin pour aller visiter les ruines d'un temple grec.

Ces ruines, que l'on voit encore aujourd'hui, et que l'auteur de ce
livre a visites en suivant la mme route que le cardinal Ruffo, sont
celles d'un temple de Crs,  une heure duquel sont les ruines
d'Amphissum, o mourut Cassiodore, premier consul et ministre de
Thodoric, roi des Goths. Cassiodore avait vcu prs de cent ans, et
passa de ce monde  l'autre dans une petite retraite qui domine toute la
contre, et o il crivit son dernier livre du _Trait de l'me_.

Le cardinal passa le Corace aprs tout le monde et s'arrta  la marine
de Catanzaro, riante plage, seme de riches villas o les familles
nobles ont l'habitude de passer la saison d'hiver.

La plage de Catanzaro n'offrant au cardinal aucun abri pour loger sa
troupe, et les pluies d'hiver commenant  venir avec cette abondance
particulire  la Calabre, il dcida d'envoyer une partie de son arme
au blocus de Cotrone, o la garnison royale avait pris du service sous
les rpublicains, o s'taient runis tous les patriotes fugitifs de la
province, et o avaient dbarqu, sur un btiment venu d'gypte,
trente-deux officiers subalternes d'artillerie, un colonel et un
chirurgien franais.

Le cardinal dtacha donc de son arme deux mille hommes de troupes
rgulires, et spcialement les compagnies des capitaines Joseph Spadea
et Giovanni Celia. A ces deux compagnies il en adjoignit une troisime,
de ligne, avec deux canons et un obusier. Toute l'expdition fut mise
sous les ordres du lieutenant-colonel Perez de Vera. Il y adjoignit
comme officier parlementaire le capitaine Dandano de Marceduse. Enfin,
un bandit de la pire espce, mais qui connaissait parfaitement le pays,
o il exerait depuis vingt ans le mtier de voleur de grand chemin, fut
charg des importantes fonctions de guide de l'arme.

Ce bandit, nomm Pansanera, tait clbre par dix ou douze meurtres.

Le jour de l'arrive du cardinal  la plage de Catanzaro, il se jeta 
ses pieds et sollicita de lui la faveur d'tre entendu en confession.

Le cardinal comprit que ce n'tait point un pnitent ordinaire qui lui
venait ainsi le fusil  l'paule et la cartouchire aux reins, le
poignard et les pistolets  la ceinture.

Il descendit de cheval, s'carta de la route et alla s'asseoir au pied
d'un arbre.

Le bandit s'agenouilla et droula, avec les marques du plus profond
repentir, la longue srie de ses crimes.

Mais le cardinal n'avait point le choix des instruments qu'il employait.
Celui-l pouvait lui tre utile. Il se contenta de l'assurance de son
repentir, et, sans s'informer si ce repentir tait bien sincre, il lui
donna l'absolution. Le cardinal tait press d'utiliser au profit du roi
les connaissances topographiques que don Alonzo Pansanera avait acquises
en manoeuvrant contre la socit.

L'occasion ne tarda point  s'offrir, et, comme nous l'avons dit,
Pansanera fut nomm guide de la colonne expditionnaire. La colonne se
mit en route, et le cardinal resta derrire elle pour rorganiser
l'arme et organiser la raction.

Au bout de trois jours, il se mit  son tour en marche; mais, comme il
fallait faire trois tapes en suivant le rivage de la mer, et sans
passer par aucun lieu habit, le cardinal chargea son commissaire aux
vivres, don Gaetano Peruccioli, de runir un certain nombre de voitures
charges de pains, de biscuits, de jambons, de fromage et de farine,
puis, ses ordres excuts, de se mettre en marche sur Cotrone.

A la fin de la premire journe, on arriva sur les bords du fleuve
Trocchia, qui se trouvait gonfl par les pluies et par la fonte des
neiges.

Pendant le passage, qui s'effectua avec une grande difficult, et en
consquence avec un grand dsordre, le commissaire des vivres et les
vivres disparurent, avec toute l'administration.

On le voit, don Alonzo Pansanera n'et pas mieux fait que Gaetano
Peruccioli.

Nomm de la veille, il n'avait pas perdu de temps pour poser la premire
pierre de l'difice de sa fortune[1].

  [1] On sait que, dans toute la partie historique, c'est de l'histoire
    pure et simple que nous faisons: nous n'inventons ni ne retranchons.

Ce fut dans la nuit seulement, et lorsque l'arme s'arrta pour
bivaquer, que la disparition de Peruccioli se fit connatre par la
complte absence des vivres.

On ne mangea point cette nuit-l.

Le lendemain, par bonheur, aprs deux lieues de marche, on trouva un
magasin plein d'excellente farine et des bandes de porcs  moiti
sauvages, telles qu'on en rencontre  chaque pas dans la Calabre. Cette
double manne fut la bienvenue au dsert et immdiatement convertie en
soupe au lard. Le cardinal en mangea comme les autres, quoique ce ft un
samedi, c'est--dire jour maigre. Mais, en sa qualit de haut dignitaire
de l'glise, il avait pour lui des pouvoirs qu'il tendit  toute
l'arme.

L'arme sanfdiste put donc sans remords manger sa soupe au lard, et la
trouver excellente. Le cardinal fut de l'avis de l'arme.

Une chose qui n'tonna pas moins le cardinal que la disparition du
commissaire des vivres Peruccioli, fut l'apparition du marquis Taccone,
charg, par ordre du gnral Acton, de suivre l'arme de la sainte foi
comme trsorier et venant la joindre  cet effet.

Le cardinal tait justement dans le magasin aux farines lorsqu'on lui
annona le marquis Taccone. Son Excellence arrivait dans un mauvais
moment: le cardinal tait de mauvaise humeur, n'ayant pas mang depuis
la veille  midi.

Il crut que le marquis Taccone lui rapportait les cinq cent mille ducats
qu'il n'avait pas pu se procurer  Messine, ou plutt il fit semblant de
le croire. Le cardinal tait un homme trop expriment pour commettre de
pareilles erreurs.

Il tait assis  une table, et, sur un escabeau que l'on avait trouv 
grand'peine, il expdiait des ordres.

--Ah! vous voil, marquis, dit-il avant mme que celui-ci et franchi la
porte. En effet, j'ai reu avis de Sa Majest que vous aviez retrouv
les cinq cent mille ducats et que vous me les rapportiez.

--Moi? dit Taccone tonn. Il faut que Sa Majest ait t induite en
erreur.

--Eh bien, alors, demanda le cardinal, que venez-vous faire ici? A
moins, cependant, que vous ne veniez comme volontaire?

--Je viens envoy par le capitaine gnral Acton, Votre minence.

--A quel titre?

--A titre de trsorier de l'arme.

Le cardinal clata de rire.

--Est-ce que vous croyez, lui demanda-t-il, que j'ai cinq cent mille
ducats  vous donner pour complter le million?

--Je vois avec douleur, dit le marquis Taccone, que Votre Excellence me
souponne d'infidlit.

--Vous vous trompez, marquis. Mon minence vous accuse de vol, et,
jusqu' ce que vous m'ayez donn la preuve du contraire, j'affirmerai
l'accusation.

--Monseigneur, dit Taccone en tirant un portefeuille de sa poche, je
vais avoir l'honneur de vous prouver que cette somme et beaucoup
d'autres ont t employes  divers usages par ordre de monseigneur le
capitaine gnral Acton.

Et, s'approchant du cardinal, il ouvrit son portefeuille.

Le cardinal y plongea son oeil perant, et, voyant une foule de papiers
qui lui parurent non-seulement de la plus haute importance, mais encore
de la plus grande curiosit, il allongea la main, prit le portefeuille,
et, appelant la sentinelle de garde  sa porte:

--Faites venir deux de vos camarades, dit-il; qu'ils prennent monsieur
au collet, qu'ils le conduisent  un quart de lieue d'ici et qu'ils le
laissent sur la grande route. Si monsieur fait mine de revenir, tirez
sur lui comme sur un chien, attendu que j'estime un chien bien au del
d'un voleur.

Puis, au marquis Taccone, tout abasourdi de l'accueil:

--Ne vous inquitez point de vos papiers, dit-il; j'en ferai prendre
fidle copie, je les ferai numroter avec soin et je les enverrai au
roi. Retournez donc  Palerme; vos papiers y seront aussitt que vous.

Et, pour prouver au marquis Taccone qu'il lui disait la vrit, le
cardinal commena la revue de ses papiers avant mme que le marquis ft
sorti de la chambre.

Le cardinal, en mettant la main sur le portefeuille du marquis Taccone,
avait fait une vritable trouvaille. Mais, comme nous n'avons pas eu ce
portefeuille sous les yeux, nous nous contenterons de rpter  cette
occasion ce que dit Dominique Sacchinelli, historien de l'illustre
_porporato_:

  A la vue de ces papiers, qui avaient tous rapport  des dpenses
  secrtes, crit-il, le cardinal put se convaincre que le plus grand
  ennemi du roi tait Acton. C'est pourquoi, emport par son zle, il
  crivit au roi, en lui envoyant tous les papiers de Taccone, dont il
  avait eu la prcaution de conserver un double:

    Sire, la prsence du gnral Acton  Palerme compromet la sret de
    Votre Majest et de la famille royale...

Sacchinelli,  qui nous empruntons ce fait et qui, aprs avoir t le
secrtaire du cardinal, est devenu son historien, ne put surprendre au
passage autre chose que la phrase que nous guillemetons, la lettre du
cardinal au roi tant crite tout entire de sa main et n'tant reste
qu'un instant sous ses yeux, tant le cardinal avait hte de l'envoyer au
roi.

Mais ce que nous pouvons dire en toute connaissance de cause, c'est que
les cinq cent mille ducats ne se retrouvrent jamais.

A la nouvelle de la disparition du commissaire des vivres Peruccioli, le
cardinal n'avait pas jug  propos de traverser le fleuve gonfl par la
pluie.

Pendant que l'on amasserait les vivres ncessaires  l'expdition, l'eau
baisserait.

Et, en effet, le 23 mars au matin, le fleuve tant devenu guable, et
une quantit suffisante de vivres ayant t amasse, le cardinal ordonna
de se remettre en route, lana le premier son cheval dans l'eau, et,
quoiqu'il en et jusqu' la ceinture, il traversa le fleuve
heureusement.

Toute l'arme le suivit.

Trois hommes seulement furent entrans par le courant et sauvs par des
mariniers du Pizzo.

Au moment o le cardinal mettait le pied sur la rive oppose, il lui
arriva un messager courant  toute bride et tout souill de boue, qui
lui annonait que la ville de Cotrone avait t prise la veille 22 mars.

Cette nouvelle fut reue aux cris de Vive le roi! vive la religion!

Le cardinal poursuivit son chemin  marches forces, et, passant par
Cutro, il arriva le 25 mars, seconde fte de Pques, en vue de Cotrone.

La ville fumait en plusieurs endroits et dnotait des restes d'incendie.

Le cardinal, en s'approchant, entendit des coups de feu, des cris, des
clameurs qui lui indiqurent que sa prsence tait urgente.

Il mit son cheval au galop; mais  peine avait-il franchi la porte de la
ville, qu'il s'arrta pouvant; les rues taient jonches de morts; les
maisons, saccages, n'avaient plus ni portes ni fentres; quelques-unes,
comme nous l'avons dit, brlaient.

Arrtons-nous un instant sur Cotrone, dont la destruction fut un des
plus douloureux pisodes de cette guerre inexpiable.

Cotrone, sur le nom de laquelle vingt-cinq sicles ont pass et ont,
voil tout, chang une lettre de place, est l'ancienne Crotone, rivale
de Sybaris. Elle fut la capitale d'une des plus anciennes rpubliques de
la Grande Grce, dans le _Brutium_. La puret de ses moeurs, la sagesse
de ses institutions dues  Pythagore, qui y fonda une cole, la fit
l'ennemie de Sybaris. Elle donna naissance  plusieurs athltes
clbres, et, entre autres, au fameux Milon, qui, comme M. Martin (du
Nord) et M. Mathieu (de la Drme), fit, non pas du dpartement, mais de
la ville o il tait n, un appendice  son nom. C'tait lui qui,
serrant sa tte avec une corde, la faisait clater en enflant ses
tempes; c'tait lui qui portait un boeuf autour du Cirque au pas
gymnastique, et, aprs l'avoir port, l'assommait d'un coup de poing et
le mangeait dans la journe. Le clbre mdecin Dmocde, qui vivait 
la cour de Polycrate de Samos, ce tyran trop heureux, qui retrouvait
dans le ventre des poissons les anneaux qu'il jetait  la mer, tait de
Crotone, et encore cet Alcmon, disciple d'Amyntas, qui fit un livre sur
la nature de l'me, qui crivit sur la mdecine et qui, le premier,
ouvrit des porcs et des singes pour se rendre compte de la conformation
du corps humain.

Cotrone fut dvaste par Pyrrhus, prise par Annibal, et reprise par les
Romains, qui y envoyrent une colonie.

A l'poque o nous sommes arriv de notre rcit, Cotrone n'tait plus
qu'une espce de bourg, qui n'en avait pas moins conserv le nom de son
aeule. Elle avait un petit port, un chteau sur la mer, des restes de
fortifications et de murailles qui la faisaient compter au rang des
places fortes.

Comme les rpublicains y taient en majorit, la garnison royale, au
moment o clata la rvolution, fut force de pactiser avec eux. Son
commandant, Foglia, avait t destitu et arrt comme royaliste, et 
sa place avait t nomm le capitaine Ducarne, qui tait en prison comme
suspect de patriotisme. Par un chass-crois assez ordinaire dans ces
sortes de circonstances, Foglia, qu'il avait remplac  son poste,
l'avait remplac dans son cachot.

En outre,  cette garnison, sur laquelle il ne fallait pas trop compter,
on devait ajouter tous les patriotes fuyant devant Ruffo et de Cesare,
qui s'taient runis  Cotrone et renferms dans ses murs, ainsi que
trente-deux Franais venant, comme nous l'avons dit, d'gypte.

Ces trente-deux Franais taient la vraie force rsistante de la ville,
et la preuve, c'est que, sur trente-deux, quinze se firent tuer.

Les deux mille hommes envoys par le cardinal contre Cotrone firent sur
la route la boule de neige. Tous les paysans qui, aux environs de
Cotrone et de Catanzaro, purent prendre un fusil, prirent ce fusil et se
runirent  l'expdition. En outre, sans tenir compte de l'arme
sanfdiste, une masse d'individus arms, de ceux-l qui se runissent en
toute occasion et dans tous les temps, se tenait aux environs de
Cotrone, attendant le moment de _faire un coup_, et, en attendant,
coupant, pour faire quelque chose, les communications de la ville avec
les villages et occupant les meilleures positions.

Dans la matine du jeudi saint, le 21 mars, le capitaine parlementaire
Dardano fut expdi  Cotrone par le chef de l'expdition royaliste. Les
Cotronais le reurent les yeux bands. Il montra alors ses lettres de
crance signes du cardinal; mais peut-tre y manquait-il quelque
formalit d'tiquette; car le capitaine Dardano fut pris, jet en
prison, soumis  une commission militaire et condamn  mort, comme
_brigandant_ contre la Rpublique. Peut-tre le verbe _brigander_
n'est-il point franais; mais,  coup sr, il est napolitain, et l'on
nous permettra de le franciser, vu le grand usage que nous aurons  en
faire.

Les sanfdistes, voyant que leur parlementaire ne revenait point, et
qu'ils ne recevaient aucune rponse  la sommation qu'ils avaient faite
 la ville de se rendre, rsolurent de ne pas perdre un instant, afin de
dlivrer le capitaine Dardano, s'il tait encore vivant, et de le venger
s'il tait mort. En consquence, ils recoururent  leur guide Pansanera,
se grouprent autour de lui, lui adjoignirent, pour plus grande sret,
un homme du pays, et, conduits par eux, s'avancrent, pendant une nuit
obscure, jusque sous les murs de la ville, o, du ct du Nord, ils
occuprent une position avantageuse.

Ils profitrent de l'obscurit, toujours pour faire arriver et mettre en
batterie au milieu d'eux leur petite artillerie, et, montrant seulement
les deux compagnies de ligne, ils cachrent les volontaires,
c'est--dire une masse de trois ou quatre mille hommes, dans les plis du
terrain, ne s'inquitant de la pluie qui tombait  torrents que pour
leur recommander de mettre  l'abri leurs cartouchires et la batterie
de leurs fusils.

Ils demeurrent l toute la nuit du vendredi saint, et, au point du
jour, le chef de l'expdition, le colonel-lieutenant Perez, envoya, en
manire de dfi, dans la place quelques obus et quelques grenades.

Au bruit que firent en clatant ces projectiles,  la vue des deux
compagnies de ligne qui se tenaient debout et dcouvertes, les Crotonais
crurent que le cardinal, dont ils connaissaient la marche, tait sous
leurs murs avec une arme rgulire.

On savait que la forteresse, en mauvais tat, ne pouvait opposer qu'une
mdiocre rsistance. Un conseil de guerre fut, en consquence, runi
chez le lieutenant-colonel franais, lequel dclara hautement et
clairement qu'il n'y avait que deux partis  prendre, et ajouta qu'en sa
qualit d'tranger il se runirait  la majorit.

Ces deux partis taient:

Ou d'accepter les propositions que le cardinal avait fait faire par son
parlementaire Dardano, et, dans ce cas, il fallait  l'instant mme
mettre en libert le parlementaire;

Ou de faire une vigoureuse sortie et de chasser les brigands, de prendre
place immdiatement sur les remparts et d'attendre derrire eux, en
faisant une dfense dsespre, l'arme franaise, qui, disait-on, tait
en marche vers la Calabre.

Ce dernier avis avait t adopt. Le lieutenant-colonel franais s'y
rangea, et tout se prpara pour la sortie, de la russite ou de
l'insuccs de laquelle allait dpendre le salut ou la chute de la ville.

En consquence, ce mme jour du vendredi saint, ds neuf heures du
matin, tambour battant, mche allume, les rpublicains sortirent de la
ville. Les royalistes, de leur ct, ne prsentant qu'un front troit et
dissimulant les trois quarts de leurs forces, les laissrent accomplir
une fausse manoeuvre,  l'aide de laquelle les rpublicains croyaient
les envelopper.

Mais  peine, de part et d'autre, le feu de l'artillerie eut-il
commenc, que les masses caches, qui avaient rgl leur plan de
bataille, d'aprs les conseils de Pansanera, se levrent  droite et 
gauche, laissant au centre, pour faire tte aux rpublicains, les deux
compagnies de ligne et l'artillerie; puis, favorises par l'inclinaison
mme du terrain, les deux ailes se rabattirent au pas de course sur le
flanc des rpublicains, et,  demi-porte de fusil, firent,  droite et
 gauche, une dcharge qui, grce  l'adresse des tireurs, eut un
terrible rsultat.

Les patriotes virent au premier coup d'oeil l'embuscade dans laquelle
ils taient tombs, et, comme il n'y avait d'autre parti  prendre que
de se faire tuer sur place et d'abandonner, par consquent, la ville 
l'ennemi, ou de faire une prompte retraite et de chercher  rparer,
derrire les murs, le dsastre que l'on venait d'prouver, ils
s'arrtrent  la retraite, et l'ordre en fut donn. Mais, envelopps
comme ils l'taient, les patriotes ne purent oprer cette retraite que
dans le plus grand dsordre et htivement, abandonnant leur artillerie,
poursuivis de si prs, que, Pansanera et sept ou huit de ses hommes
tant arrivs en mme temps que les fuyards  la porte de la ville, ils
empchrent, avec le feu qu'ils firent, que ces derniers ne levassent le
pont derrire eux, de manire que les rpublicains, ne pouvant refermer
la porte par laquelle ils taient rentrs, et les sanfdistes s'tant
rendus matres de cette porte, ils furent obligs d'abandonner la ville
et de se renfermer dans la citadelle.

La porte reste ouverte et sans dfense, chacun s'y prcipita,
dchargeant son arme sur ce qu'il rencontrait, hommes, femmes, enfants,
animaux mme, et rpandant de tous cts la terreur; mais, ds qu'un peu
d'ordre put tre tabli dans l'agression, les forces isoles se
runirent et se combinrent contre la forteresse.

Les assaillants commencrent par s'emparer de toutes les maisons
environnant le chteau, et, de toutes les fentres, le feu commena
contre lui.

Mais, tandis que cette fusillade s'changeait entre les troupes
rgulires et les dfenseurs du chteau, les deux compagnies de troupes
de ligne entraient dans la ville, mettaient leur artillerie en position
et faisaient feu  leur tour.

Or, le hasard voulut qu'un obus coupt la lance du drapeau rpublicain
et renverst la bannire aux trois couleurs napolitaines qui avait t
leve sur le chteau. A cette vue, l'ancienne garnison royale, qui, 
contre-coeur, s'tait runie aux patriotes, crut que c'tait pour elle
un avis du ciel de redevenir royaliste, et tourna immdiatement ses
armes contre les rpublicains et les Franais: elle abaissa le
pont-levis et ouvrit les portes.

Les deux compagnies de ligne entrrent aussitt dans le chteau, et les
Franais, rduits  dix-sept, furent, avec les patriotes, enferms dans
le mme chteau o ils taient venus chercher un asile.

Le parlementaire Dardano, condamn  mort, mais qui n'avait pas subi sa
peine, fut mis en libert.

De ce moment, la ville de Cotrone avait t abandonne  toutes les
horreurs d'une ville prise d'assaut, c'est--dire au meurtre, au
pillage, au viol et  l'incendie.

Le cardinal arrivait au moment o, repue de sang, d'or, de vin, de
luxure, son arme accordait  la malheureuse ville expirante la trve de
la lassitude.




XLVI

LES PETITS CADEAUX ENTRETIENNENT L'AMITI


Pendant que le cheval du cardinal Ruffo, portant son illustre matre,
entrait dans la ville de Cotrone ayant du sang jusqu'au ventre, et se
cabrait  la vue et au bruit des maisons s'croulant dans les flammes,
le roi chassait, pchait et jouait.

Nous ne savons point quelles amliorations l'exil avait apportes  sa
pche et  son jeu; mais nous savons que jamais saint Hubert lui-mme,
patron des chasseurs, ne fut entour de dlices pareilles  celles au
milieu desquelles le roi Ferdinand oubliait la perte de son royaume.

L'honneur que le roi avait fait au prsident Cardillo en acceptant une
chasse dans son fief d'Illice avait empch bien des gens de dormir et,
entre autres, l'abbesse des Ursulines de Caltanizetta.

Son couvent, situ  moiti chemin  peu prs de Palerme  Girgenti,
possdait d'immenses domaines en plaines et en forts. Ces plaines et
ces forts, dj fort giboyeuses, furent peuples, par cette excellente
abbesse, d'un surcrot de daims, de cerfs et de sangliers, et, lorsque
la chasse fut vritablement devenue digne d'un roi, l'abbesse elle-mme,
avec quatre de ses plus jolies religieuses, partit pour Palerme, demanda
une audience  Sa Majest, et la supplia de vouloir bien donner  de
pauvres recluses, dont elle dirigeait les mes, la satisfaction d'une
chasse. Celle qui tait offerte se prsentait dans des conditions si
exceptionnelles et si attrayantes, que le roi n'eut garde de la refuser,
et qu'il fut convenu que, le lendemain, le roi partirait avec l'abbesse
et ses quatre aides de camp, passerait un jour  se prparer par ses
dvotions aux massacres des daims, des cerfs et des chevreuils, comme
Charles IX, par les mmes pratiques saintes, s'tait prpar aux
massacres des huguenots, et que, le lendemain de cette prparation, il
passerait de la vie contemplative  la vie active.

Le roi partit en effet. Un courrier envoy d'avance avait annonc au
reste de la communaut que les voeux de l'abbesse avaient t agrs, et
que Sa Majest arriverait seule d'abord, mais bientt serait suivie de
toute sa cour.

Le roi se promettait une grande liesse de cette partie de chasse, faite
dans des conditions si nouvelles. Au moment o il allait monter en
voiture, on lui remit, de la part de la reine, le numro du _Moniteur
parthnopen_, qui annonait la dcouverte du complot Backer et
l'arrestation des deux chefs de ce complot, c'est--dire du pre et du
fils. On se rappelle la grande amiti que le roi avait voue au jeune
Andr: aussi, sa colre fut-elle double, d'abord de voir dcouvert un
complot qui devait,  la fois, le dbarrasser, sans qu'il et  s'en
mler lui-mme, des Franais et des jacobins, et ensuite de voir arrts
les deux hommes qui, au milieu d'une indiffrence qu'il n'tait point
sans avoir remarque, lui avaient donn de si grandes marques de
dvouement.

Par bonheur, les affaires du cardinal et celle de Troubridge, qui
allaient  merveille, lui laissaient l'espoir de la vengeance. Il prit
sur ses tablettes le nom de Luisa Molina San-Felice, et se jura 
lui-mme que, s'il remontait jamais sur le trne, la _Mre de la patrie_
payerait cher le titre dont l'avait dcore le _Moniteur parthnopen_.

Par bonheur, chez Ferdinand, les sensations, et surtout les sensations
pnibles, ne persistaient point avec opinitret. Une fois qu'il eut
pouss un soupir  l'adresse de Simon et un autre soupir  l'adresse
d'Andr Backer, une fois qu'il se fut promis la mort de la San-Felice,
il se livra tout entier aux sensations compltement opposes que
devaient faire natre dans son esprit quatre jeunes et jolies
religieuses, et une abbesse poussant si loin le respect de la royaut,
que les moindres dsirs du roi taient pour elle des ordres aussi sacrs
que s'ils lui venaient de Dieu mme et lui fussent transmis par
l'intermdiaire de ses anges.

Tout le monde connaissait l'ardeur du roi pour la chasse. Aussi fut-on
bien tonn  Palerme lorsque, dans la nuit, arriva un courrier
annonant que Sa Majest, s'tant trouve un peu fatigue du voyage, et,
ayant besoin de repos, faisait dire, non point que la chasse tait
contremande, mais que le dpart des autres chasseurs tait retard de
quarante-huit heures. Le messager tait charg de rassurer les trop
grandes inquitudes que ce contre-ordre pouvait veiller  Palerme, en
disant que le mdecin de la communaut n'avait conu aucune inquitude
sur la sant du roi, mais avait seulement ordonn des bains aromatiss.

Au moment o le courrier tait parti, le roi prenait son premier bain.

La chronique ne dit point si la chambre de l'abbesse, comme celle du
prsident Cardillo, tait en face de celle du roi, et si,  quatre
heures du matin, Ferdinand eut envie de voir quelle figure faisait une
abbesse en cornette de nuit, comme il avait eu envie de voir quelle
figure faisait un prsident en bonnet de coton; elle se contente de dire
que le roi resta une semaine entire au couvent; que, pendant cinq jours
conscutifs, on chassa; que les chasses furent aussi abondantes que dans
les forts de Persano et d'Asproni; que le roi s'amusa fort et que les
religieuses eurent toutes les distractions qu'elles pouvaient esprer de
sa prsence royale.

Le roi promit solennellement de revenir, et ce ne fut qu' cette
condition que les saintes colombes cartrent, pour laisser partir
Ferdinand, les ailes sous lesquelles elles l'abritaient.

A moiti route de Caltanizette  Palerme, le roi rencontra un courrier
du cardinal. Ce courrier lui apportait une lettre dans laquelle se
trouvaient tous les dtails de la prise de Cotrone et des horreurs qui
avaient t commises. Le cardinal dplorait ces horreurs, s'en excusait
auprs du roi et lui disait que, la ville ayant t prise en son
absence, il n'avait pu les empcher.

Il lui demandait aussi ce qu'il devait faire des dix-sept Franais qui
se trouvaient enferms dans la citadelle avec les patriotes calabrais.

Le roi ne voulut point tarder  exprimer toute sa satisfaction au
cardinal. Une halte avait t fixe pour son dner  Villafrati.

Sa Majest demanda une plume et de l'encre, et, de sa propre main,
rpondit au cardinal la lettre suivante.

Si nous avons eu le regret de ne pouvoir mettre sous les yeux de nos
lecteurs la lettre du cardinal Ruffo, nous avons, en change, la
satisfaction de pouvoir leur faire lire la rponse du roi, que nous
avons traduite sur l'original lui-mme, et dont nous garantissons
l'authenticit.

  Villafrati, 5 avril 1799.

  Mon minentissime, je reois, sur la route de Caltanizette  Palerme,
  votre lettre du 26 mars, dans laquelle vous me racontez toutes les
  affaires de cette malheureuse ville de Crotone. Le sac qu'elle a subi
  me fait grand'peine, quoique,  vrai dire, entre nous, les habitants
  mritaient bien ce qui leur est arriv pour leur rbellion contre moi.
  C'est pourquoi je vous rpte que je veux qu'on ne fasse aucune
  misricorde  ceux qui se sont montrs rebelles  Dieu et  moi. Quant
  aux Franais que vous avez trouvs dans la forteresse, j'expdie 
  l'instant l'ordre qu'ils soient immdiatement renvoys en France,
  attendu qu'il faut les regarder comme une race empeste et se garantir
  de leur contact par l'loignement.

  A mon tour de vous donner des nouvelles. Deux expditions m'ont t
  faites par le commodore Troubridge, une de Procida, qui m'est arrive
  dimanche dernier  Caltanizetta, o j'tais _en retraite_, et l'autre
  avant-hier. Comme personne prs de moi ne savait l'anglais, je les ai
  immdiatement renvoyes  Palerme pour que lady Hamilton me les
  traduist. Aussitt traduites, je vous enverrai la copie de ces
  lettres. J'espre que les nouvelles qu'elles contiennent et celles que
  je pourrai recueillir en arrivant, et que je vous enverrai aussitt,
  ne vous feront point de peine, d'aprs ce qu'a pu comprendre Circello,
  qui baragouine un peu d'anglais. Troubridge demandait qu'on lui
  envoyt un juge pour juger et condamner les rebelles. J'ai crit 
  Cardillo de m'en choisir un de sa main, de sorte que, s'il a excut
  mon ordre et que le juge soit parti lundi, Dieu et le vent aidant, il
  doit, recommandation tant donne audit juge de ne pas faire de
  crmonie avec les accuss, il doit, dis-je,  cette heure y avoir pas
  mal de _casicavalli_ de faits.

  Je vous recommande, de mon ct, mon minentissime, d'agir
  conformment  ce que je vous ai crit, avec la plus grande activit.
  _De grands coups de bton et de petits morceaux de pain font de beaux
  enfants_, comme dit le proverbe napolitain.

  Nous sommes ici dans la plus grande anxit, attendant des nouvelles
  de nos chers petits Russes. S'ils arrivent vite, j'espre qu'en peu de
  temps nous ferons la noce, et, qu'avec l'aide du Seigneur, nous
  verrons la fin de cette maudite histoire.

  Je suis au dsespoir que le temps continue d'tre pluvieux, attendu
  que la pluie doit nuire  nos oprations. J'espre qu'elle ne nuit pas
   votre sant. La ntre est bonne, Dieu merci! et, ft-elle mauvaise,
  que les bonnes nouvelles que nous recevons de vous la rendraient
  meilleure. Que le Seigneur vous conserve et bnisse de plus en plus
  vos oprations, comme le dsire et l'en prie indignement

  Votre affectionn

  Ferdinand B.

Il y a dans la lettre de Sa Majest une phrase que nos lecteurs peu
habitus  la langue italienne, ou plutt au patois napolitain, n'ont
pas d comprendre; c'est celle o le roi dit, par manire de
plaisanteries: _Si le juge est arriv, il doit,  cette heure, y avoir
pas mal de casicavalli de faits._

Quiconque s'est promen dans les rues de Naples a vu les plafonds des
marchands de fromage garnis d'un comestible de cette espce qui se
fabrique particulirement en Calabre. Il a la forme d'un norme navet
qui aurait une tte.

Dans une enveloppe trs-dure, il contient une certaine quantit de
beurre frais, qui grce  la suppression complte de l'air, peut se
maintenir frais pendant des annes.

Ces fromages sont pendus par le col.

Le roi, en disant qu'il y a, il l'espre bien, pas mal de _casicavalli_
de faits, veut dire tout simplement qu'il espre qu'il y a dj bon
nombre de patriotes pendus.

Quant au proverbe royal: _De grands coups de bton et de petits morceaux
de pain font de beaux enfants_, je crois qu'il n'a pas besoin
d'explication. Il n'y a pas de peuple qui n'ait entendu sortir de la
bouche de quelqu'un de ses rois un proverbe du mme genre et qui n'ait
fait sa rvolution pour avoir des coups de bton moins lourds et des
morceaux de pain plus gros.

La premire chose que demanda, en arrivant  Palerme, le roi Ferdinand,
fut la traduction des lettres de Troubridge.

Cette traduction l'attendait.

Il n'eut donc qu' la joindre  la lettre qu'il avait crite au cardinal
 Villafrati, et le mme messager put tout emporter:

  _A lord Nelson._

  3 avril 1799.

  Les couleurs napolitaines flottent sur toutes les les de Ponsa.
  Votre Seigneurie n'a jamais assist  semblable fte. Le peuple est
  littralement fou de joie et demande  cor et  cri son monarque
  bien-aim. Si la noblesse tait compose de gens d'honneur ou d'hommes
   principes, rien ne serait plus facile que de faire tourner l'arme
  du ct du roi. Ayez seulement mille braves soldats anglais, et je
  vous promets que le roi sera remont sur son trne dans quarante-huit
  heures. Je prie Votre Seigneurie de recommander particulirement au
  roi le capitaine Cianchi. C'est un brave et hardi marin, un bon et
  loyal sujet, dsireux de faire du bien  son pays. Si toute la flotte
  du roi de Naples avait t compose d'hommes comme lui, le peuple ne
  se ft point rvolt.

  J'ai  bord un brigand nomm Francesco, ex-officier napolitain. Il a
  ses proprits dans l'le d'Ischia. Il tenait le commandement du fort
  lorsque nous nous en emparmes. Le peuple a mis en lambeaux son infme
  habit tricolore et a arrach ses boutons, qui portaient le bonnet de
  la Libert. tant alors sans habit, il eut l'audace de revtir son
  ancien uniforme d'officier napolitain. Mais, tout en lui laissant
  l'habit, je lui ai arrach les paulettes et la cocarde, et l'ai forc
   jeter ces objets par-dessus le bord; aprs quoi, je lui fis
  l'honneur de le mettre aux doubles fers. Le peuple a mis en morceaux
  l'arbre de la Libert et en charpie la bannire qui le surmontait; de
  sorte que, de cette bannire, je ne puis mettre le plus petit morceau
  aux pieds de Sa Majest. Mais, quant  l'arbre de la Libert, je suis
  plus heureux: je vous en envoie deux bches, avec les noms de ceux qui
  les ont donnes.

  J'espre que Sa Majest en fera du feu et s'y chauffera.

  TROUBRIDGE.

  _P.-S._--J'apprends  l'instant mme que Caracciolo _a l'honneur de
  monter la garde comme simple soldat, et qu'hier il tait en sentinelle
   la porte du palais. Ils obligent tout le monde, bon gr ou mal gr,
   servir_.

  Vous savez que Caracciolo a donn sa dmission au roi.

Nous avons soulign dans le post-scriptum de Troubridge, ce qui a
rapport  Caracciolo.

Ces deux phrases, comme on le verra plus tard, si Nelson et eu la
loyaut de produire la lettre de Troubridge, eussent pu avoir une grande
influence sur l'esprit des juges lorsqu'on fit son procs  l'amiral.

Voici la seconde lettre de Troubridge; elle porte la date du lendemain:

  4 avril 1792.

  Les troupes franaises montent  un peu plus de deux mille hommes.

  Elles sont ainsi distribues:

  300 soldats  Saint-Elme;

  200 au chteau de l'OEuf;

  1,400 au chteau Neuf;

  100  Pouzzoles;

  30  Baa.

  Leurs combats  Salerne ont t suivis de grandes pertes; pas un de
  leurs hommes n'est revenu sans blessures. Ils taient 1,500.

  D'un autre ct, on dit qu' l'attaque d'une ville nomme Andria,
  dans les Abruzzes, trois mille Franais ont t tus.

  Les Franais et les patriotes napolitains se querellent. Il rgne
  entre les uns et les autres une grande dfiance. Il arrive souvent
  que, dans les rondes de nuit, quand l'un crie: Qui vive? et que
  l'autre rpond: Vive la Rpublique! on change des coups de feu.

  Votre Seigneurie voit qu'il n'est point prudent de s'aventurer dans
  les rues de Naples.

  Je reois  l'instant la nouvelle qu'un prtre nomm Albavena prche
  la rvolte  Ischia. J'envoie soixante Suisses et trois cents sujets
  fidles pour lui donner la chasse. J'espre l'avoir mort ou vif dans
  la journe. Je prie en grce Votre Seigneurie de demander au roi un
  juge honnte par le retour du _Perseus_; autrement, il me sera
  impossible de continuer ainsi. Les misrables peuvent tre, d'un
  moment  l'autre, arrachs de mes mains et tre mis en morceaux par le
  peuple. Pour le calmer, il faudrait, au plus vite, pendre une douzaine
  de rpublicains.

Troubridge venait  peine d'expdier ces deux lettres et de perdre de
vue le petit aviso grec qui les portait  Palerme, qu'il vit s'avancer
vers sa frgate une balancelle venant dans la direction de Salerne.

A tout moment, il lui arrivait de la terre, des comunications
importantes. Aussi, aprs s'tre assur que c'tait bien au _Sea-Horse_,
qu'il montait, que la barque avait affaire, il attendit qu'elle accostt
le btiment; ce qu'elle fit aprs avoir rpondu aux questions
habituelles en pareille circonstance.

La balancelle tait monte par deux hommes, dont l'un prit sur sa tte
une espce de bourriche qu'il apporta sur le pont. Arriv l, il demanda
o tait Son Excellence le commodore Troubridge.

Troubridge s'avana. Il parlait un peu italien: il put donc interroger
lui-mme l'homme  la bourriche.

Celui-ci ne savait pas mme ce qu'il apportait. Il tait charg de
remettre l'objet, quel qu'il ft, au commodore, et d'en prendre un reu,
comme preuve que lui et son camarade s'taient acquitts de leur
commission.

Avant de donner le reu, Troubridge voulut savoir ce que contenait le
panier. En consquence, il coupa les ficelles qui retenaient la paille,
et, au milieu du double cercle de ses officiers et de ses matelots,
attirs par la curiosit, il plongea sa main dans la paille; mais
aussitt il la retira avec un mouvement de dgot.

Toutes les lvres s'ouvrirent pour demander ce que c'tait; mais la
discipline qui rgne  bord des btiments anglais arrta la question sur
les lvres.

--Ouvre ce panier, dit Troubridge au matelot qui l'avait apport, en
mme temps qu'il s'essuyait les doigts avec un mouchoir de batiste,
comme fait Hamlet aprs avoir tenu dans sa main le crne d'Yorick.

Le matelot obit, et l'on vit apparatre d'abord une paisse chevelure
noire.

C'tait le contact de cette chevelure qui avait caus au commodore la
sensation de dgot qu'il n'avait pu rprimer.

Mais le marinier n'tait point aussi dgot que l'aristocrate
capitaine. Aprs la chevelure, il mit  dcouvert le front, aprs le
front les yeux, aprs les yeux le reste du visage.

--Tiens, dit-il en la prenant par les cheveux, et en tirant hors du
panier qui la contenait et dans lequel elle avait t emballe avec
toute sorte de soins une tte frachement coupe et reposant
dlicieusement sur une couche de son,--tiens, c'est la tte de don Carlo
Granosio di Gaffoni.

Et, en tirant la tte de son enveloppe, il fit tomber un billet.

Troubridge le ramassa. Il tait justement  son adresse.

Il contenait les lignes suivantes[2]:

  [2] Inutile de dire que nous ne changeons pas une lettre au billet, et
    que nous nous contentons d'en donner la traduction.

  _Au commandant de la station anglaise._

  Salerne, 24 avril au matin.

  Monsieur,

  Comme fidle sujet de Sa Majest mon roi Ferdinand, que Dieu garde!
  j'ai la gloire de prsenter  Votre Excellence la tte de don Carlo
  Granosio di Gaffoni, qui tait employ dans l'administration directe
  de l'infme commissaire Ferdinand Ruggi. Ledit Granosio a t tu par
  moi dans un lieu appel les Puggi, dans le district de Ponte-Cognaro,
  tandis qu'il prenait la fuite.

  Je prie Votre Excellence d'accepter cette tte et de vouloir bien
  considrer mon action comme une preuve de mon attachement  la
  couronne.

  Je suis, avec le respect qui vous est d,

  Le fidle sujet du roi,

  GIUSEPPE MANIUTIO VITELLA.

--Une plume et du papier, demanda Troubridge aprs avoir lu.

On lui apporta ce qu'il demandait.

Il crivit en italien:

  Je soussign reconnais avoir reu de M. Giuseppe Maniutio Vitella,
  par les mains de son messager, la tte en bon tat de don Carlo
  Granosio di Gaffoni, et m'empresse de lui assurer que, par la premire
  occasion, cette tte sera envoy au roi,  Palerme, qui apprciera, je
  n'en doute point, un pareil cadeau.

  TROUBRIDGE.

  Le 24 avril 1799,  quatre heures de l'aprs-midi.

Il enveloppa une guine dans le reu et le donna au marinier, qui se
hta d'aller rejoindre son compagnon, moins press probablement de
partager la guine avec lui que de lui raconter l'vnement.

Troubridge fit signe  un de ses matelots de prendre la tte par les
cheveux, de la rintgrer dans le sac et de remettre la bourriche dans
l'tat o elle tait avant d'tre ouverte.

Puis, lorsque l'opration fut termine:

--Porte cela dans ma cabine, dit-il.

Et, avec ce flegme qui n'appartient qu'aux Anglais et un mouvement
d'paules qui n'appartenait qu' lui:

--Un gai compagnon, dit-il. Quel malheur qu'il faille s'en sparer!

Et, en effet, l'occasion s'tant trouve, le lendemain, d'envoyer un
btiment  Palerme, le prcieux cadeau de don Giuseppe Maniutio Vitella
fut expdi  Sa Majest.




XLVII

ETTORE CARAFFA


On se rappelle que le commodore Troubridge, dans sa lettre  lord
Nelson, parlait de deux checs prouvs par les patriotes napolitains
unis aux Franais, l'un devant la ville d'Andria, l'autre du ct de
Salerne.

Cette nouvelle, dont une moiti tait fausse et l'autre vraie, tait la
consquence du plan arrt, on se le rappelle, entre Manthonnet,
ministre de la guerre de la Rpublique, et Championnet, gnral en chef
des armes franaises.

On se rappelle que, depuis ce temps, Championnet avait t rappel pour
rendre compte de sa conduite.

Mais, lorsque Championnet quitta Naples, les deux colonnes taient dj
en route.

Comme chacune d'elles est conduite par un de nos principaux personnages,
nous allons les suivre, l'une dans sa marche triomphale, l'autre dans
ses dsastres.

La plus forte de ces deux colonnes, compose de six mille Franais et de
mille Napolitains, avait t dirige sur les Pouilles. Il s'agissait de
reconqurir le grenier de Naples, bloqu par la flotte anglaise et
presque entirement tomb au pouvoir des bourboniens.

Les six mille Franais taient commands par le gnral Duhesme,  qui
nous avons vu faire des prodiges de valeur dans la campagne contre
Naples, et les mille Napolitains par un des premiers personnages de
cette histoire que nous avons mis sous les yeux de nos lecteurs, par
Ettore Caraffa, comte de Ruvo.

Le hasard fit que la premire ville contre laquelle la colonne
franco-napolitaine dut marcher, tait Andria, l'antique fief de sa
famille, dont, comme l'an, il se trouvait comte.

Andria tait bien fortifie; mais Ruvo espra qu'une ville qui l'avait
pour seigneur ne rsisterait point  sa parole. Il employa, en
consquence, tous les moyens, entama toutes les ngociations pour
dterminer les habitants  adopter les principes rpublicains. Tout fut
inutile, et il vit bien qu'il serait forc d'employer vis--vis d'eux
les derniers arguments des rois qui veulent rester tyrans, des peuples
esclaves qui veulent devenir libres, la poudre et le fer.

Mais, avant de s'emparer d'Andria, il fallait occuper San-Severo.

Les bourboniens runis  San-Severo avaient pris le titre d'arme
coalise de la Pouille et des Abruzzes. Cette agglomration d'hommes,
qui pouvait monter  12,000 individus, se composait du triple lment
qui formait toutes les armes sanfdistes de cette poque, c'est--dire
des restes de l'arme royaliste de Mack, des forats que le roi avait
mis en libert avant de quitter Naples[3], pour mler au peuple qu'il
abandonnait l'effroyable dissolvant du crime, et de quelques royalistes
purs qui affrontaient ce voisinage par enthousiasme de leur opinion.

  [3] A ceux qui douteraient de cette sympathie de Ferdinand Ier pour
    les forats, nous rpondrons par un extrait d'une de ses lettres au
    cardinal Ruffo:

    A Civita-Vecchia, _nos bons forats_ continuent de se dfendre, et
    les Franais runis aux Cisalpins, ayant donn l'assaut, ont t
    bravement repousss par eux. Seul, le saint empereur ne bouge
    point.

Cette troupe, qui avait abandonn San-Severo, parce que la ville
n'offrait point  ses dfenseurs une forte position, avait occup une
colline dont le choix dnonait, chez les chefs qui la commendaient,
quelques connaissances militaires. C'tait un monticule plant de
lauriers qui dominait une large et longue plaine. L'artillerie des
sanfdistes commandait tous les dbouchs par lesquels on pouvait entrer
dans la plaine, o manoeuvrait une belle et nombreuse cavalerie.

Le 25 fvrier, Duhesme avait laiss  Foggia, pour garder ses derrires,
Broussier et Hector Caraffa, et avait march sur San-Severo.

En s'approchant des bourboniens, Duhesme se contenta de leur faire dire:

--A Bovino, j'ai fait fusiller les rvolts et trois soldats coupables
de vol; il en sera de mme de vous: aimez-vous mieux la paix?

Les bourboniens rpondirent:

--Et nous, nous avons fusill les rpublicains, les citoyens et les
prtres patriotes qui demandaient la paix; rigueur pour rigueur: la
guerre!

Le gnral divisa sa troupe en trois dtachements: l'un marcha sur la
ville; les deux autres envelopprent la colline, afin qu'aucun
sanfdiste ne pt s'chapper.

Le gnral Forest, qui commandait un des deux dtachements, arriva le
premier. Il avait cinq cents hommes,  peu prs, sous ses ordres, tant
en infanterie qu'en cavalerie.

En voyant ces cinq cents hommes et en calculant qu'ils taient plus de
douze mille, les sanfdistes firent sonner le tocsin  San-Severo et
descendirent  leur rencontre dans la plaine.

Le dtachement franais, en voyant cette avalanche d'hommes descendre de
la colline, se forma en bataillon carr et s'apprta  la recevoir sur
ses baonnettes. Mais l'attaque n'avait pas encore commenc, que l'on
entendit une vive fusillade qui retentissait dans San-Severo mme, et
que l'on vit, par une porte, dboucher les fugitifs.

C'tait Duhesme en personne qui avait attaqu la ville, qui s'en tait
empar et qui apparaissait du ct oppos  Forest.

Cette apparition changeait la face du combat. Les sanfdistes furent
obligs de se diviser en deux troupes. Mais, au moment o ils venaient
d'achever ce mouvement et o ils commenaient le combat, la troisime
colonne apparaissait d'un troisime ct et achevait d'envelopper les
bourboniens.

Ceux-ci, se voyant pris dans un triangle de feu, essayrent de regagner
leur premire position, imprudemment abandonne; mais de trois cts le
tambour battit, et les Franais s'lancrent sur les sanfdistes au pas
de charge.

Ds que la terrible baonnette put faire son oeuvre sur cette troupe
masse en dsordre au haut de la colline, ce ne fut plus un combat, ce
fut une boucherie.

Duhesme avait  venger trois cents patriotes gorgs et l'insolente
rponse faite  son parlementaire.

Les trompettes continurent de sonner, donnant le signal de
l'extermination. Le carnage dura trois heures. Trois mille cadavres
demeurrent sur le champ de bataille, et, trois heures aprs, on en et
compt le double si, tout  coup, pareilles  ces Romaines qui vinrent
implorer Coriolan, un groupe de femmes tenant leurs enfants par la main
ne ft sortie de San-Severo et, en habits de deuil, ne ft venue
implorer la piti des Franais.

Duhesme avait jur de brler San-Severo; mais,  la vue de cette grande
douleur des filles, des soeurs, des mres et des pouses, Duhesme fit
grce.

Cette victoire eut un grand rsultat et produisit un grand effet. Tous
les habitants du Gargano, du mont Taburne et du Corvino envoyrent des
dputations et donnrent des otages en signe de soumission.

Duhesme envoya  Naples les drapeaux pris  la cavalerie. Quant aux
tendards, c'tait tout simplement des devants d'autel.

San-Severo pris, il ne restait plus aux bourboniens de position
importante qu'Andria et Trani.

Nous avons dit que l'expdition tait partie quand Championnet tait
encore commandant en chef des troupes franaises  Naples; nous avons
assist  son rappel et dit dans quelles conditions il avait t
rappel.

Quelques jours aprs le combat de San-Severo, Macdonald, ayant t nomm
gnral en chef  la place de Championnet, appela Duhesme prs de lui.

Broussier remplaa Duhesme et eut la direction des mouvements qui
devaient s'oprer sur Andria et Trani. Il runit aux 17e et 64e
demi-brigades les grenadiers de la 76e, la 16e de dragons, six pices
d'artillerie lgre, un dtachement venu des Abruzzes sous le
commandement du chef de brigade Berger, et la lgion napolitaine
d'Hector Caraffa, qui brlait de combattre  son tour, n'ayant point
pris part aux derniers vnements.

Andria et Trani avaient restaur leurs fortifications, et aux vieux
ouvrages qui les dfendaient en avaient ajout de nouveaux; except une
seule, toutes leurs portes taient mures, et, derrire chacune d'elles,
on avait creus un large foss, entour d'un large parapet; les rues
taient coupes et barricades, les maisons crneles, et les portes de
ces maisons blindes.

Le 21 mars, on marcha contre Andria. Le lendemain, au point du jour, la
ville tait enveloppe, et les dragons, sous les ordres du chef de
brigade Leblanc, furent placs de manire  interrompre les
communications entre Andria et Trani.

Une colonne forme de deux bataillons de la 17e demi-brigade et de la
lgion Garaffa fut charge de l'attaque de la porte Camazza, tandis que
le gnral Broussier devait attaquer celle de Trani, et que l'aide de
camp du gnral Duhesme, Ordonneau, guri de la blessure qu'il avait
reue  l'attaque de Naples, s'avanait par la porte Barra.

Nous avons dit ce qu'tait Hector Caraffa, homme de guerre, gnral et
soldat  la fois, mais plus soldat que gnral, coeur de lion dont le
champ de bataille tait la vritable patrie. Il prit non-seulement le
commandement, mais la tte de sa colonne, saisit d'une main son pe
nue, de l'autre la bannire rouge, jaune et bleue, s'avana jusqu'au
pied des murailles au milieu d'une grle de balles, prit avec une
chelle la mesure du rempart, la dressa sur le point dont elle
atteignait le sommet, et, criant: Qui m'aime me suive! il commena,
comme un hros d'Homre ou du Tasse, de monter le premier  l'assaut.

La lutte fut terrible. Hector Caraffa, l'pe aux dents, portant d'une
main sa bannire, se tenant de l'autre au montant de son chelle,
gravissait, chelon par chelon, sans que les projectiles de toute
espce que l'on faisait pleuvoir sur lui eussent le pouvoir de
l'arrter.

Enfin, il saisit un crneau que rien ne parvint  lui faire lcher.

Un moulinet de son pe fit un grand cercle vide autour de lui, et, au
milieu de ce cercle vide, on vit Hector Caraffa plantant le premier la
bannire tricolore sur les murs d'Andria.

Pendant qu'Hector Caraffa, suivi de quelques hommes  peine, s'emparait
de la muraille, et, malgr les efforts d'une troupe dix fois plus
considrable que la sienne, s'y maintenait, un obus effondrait la porte
de Trani, et, par cette ouverture, les Franais se ruaient dans la
ville.

Mais, derrire la porte, ils trouvrent le foss, dans lequel ils se
prcipitrent, mais qu'ils eurent combl en un instant.

Alors, s'aidant les uns les autres, les blesss prtant leurs paules 
ceux qui ne l'taient pas, avec cette furie franaise  laquelle rien ne
rsiste, les soldats de Broussier franchirent le foss, s'lancrent
dans les rues au pas de course,  travers une grle de balles, qui
partant de toutes les maisons, tua en quelques minutes plus de douze
officiers et de cent soldats, et pntrrent jusqu' la grande place, o
ils s'tablirent.

Hector Caraffa et sa colonne vinrent les y joindre: Hector tait
ruisselant du sang des autres et du sien.

La colonne d'Ordonneau, qui n'avait pu entrer par la porte de Barra,
laquelle tait mure, entendant la fusillade dans l'intrieur de la
ville, en conclut que Broussier ou Hector Caraffa avaient trouv une
brche et en avaient profit. Elle se mit donc  faire au pas de course
le tour de la ville, trouva la porte de Trani enfonce et entra par la
porte de Trani.

Sur la place, o se trouvaient runies, aprs le terrible combat que
nous avons essay de dcrire, les trois colonnes franaises et la
colonne napolitaine, s'expliqua cette rage frntique qui avait anim
les habitants d'Andria, et dont nous ne donnerons qu'un seul exemple.

Douze hommes barricads dans une maison taient assigs par un
bataillon entier.

Somms trois fois de se rendre, ils refusrent trois fois.

On fit venir de l'artillerie et l'on fit crouler la maison sur eux. Tous
furent crass, mais pas un ne se rendit.

Cette explication, la voici:

Un autel surmont d'un grand crucifix tait dress sur la place, et, la
veille du combat, le Christ, au point du jour, avait t trouv tenant
une lettre  la main. Cette lettre, signe: Jsus, disait que ni les
boulets ni les balles des Franais n'avaient de pouvoir sur les
habitants d'Andria, et annonait un renfort considrable.

Et, en effet, pendant la soire, quatre cents hommes du corps qui se
runissait  Bitonto arrivrent, confirmant la prdiction faite par la
lettre de Jsus, et se runirent aux assigs ou plutt  ceux qui
devaient l'tre le lendemain.

La dfense, on l'a vu, fut acharne. Les Franais et les Napolitains
laissrent au pied des murailles trente officiers et deux cent cinquante
sous-officiers et soldats. Deux mille hommes, du ct des bourboniens,
furent passs au fil de l'pe.

Hector Caraffa fut le hros de la journe.

Le soir, il y eut conseil de guerre. Hector Caraffa, comme Brutus
condamnant ses fils, vota pour la destruction complte de la ville et
demanda qu'Andria, son fief, ft rduite en cendres, auto-da-f
expiatoire et terrible.

Les chefs franais combattirent cette proposition, dont l'pre
patriotisme les effrayait; mais la voix de Caraffa l'emporta sur la
leur: Andria fut condamne  l'incendie, et, de la mme main qu'il avait
dress l'chelle contre les murailles d'Andria, Hector Caraffa porta la
torche au pied de ses maisons.

Restait Trani, Trani qui, loin de s'effrayer du sort d'Andria,
redoublait d'nergie et de menaces.

Broussier marcha contre elle avec sa petite arme, diminue de plus de
cinq cents hommes par les deux combats de San-Severo et d'Andria.

Trani tait mieux fortifie qu'Andria: elle tait considre comme le
boulevard de l'insurrection et comme la principale place d'armes des
rvolts, ceinte d'une muraille bastionne, protge par un fort
rgulier et dfendue par plus de huit mille hommes. Ces huit mille
hommes, habitus aux armes, taient des marins, des corsaires, d'anciens
soldats de l'arme napolitaine.

Dans une autre poque et dans un temps de guerre stratgique, Trani et
peut-tre obtenu les honneurs d'un sige rgulier; mais le temps et les
hommes manquaient, et il fallait substituer les coups de main hasardeux
aux combinaisons habiles. Et cependant Trani ne laissait pas que
d'inquiter le chef de l'expdition, qui opposait  la confiance de
Caraffa une garnison de huit mille hommes commands par d'excellents
officiers,  l'abri derrire de bonnes murailles, sans compter dans le
port une flottille compose de barques et de chaloupes canonnires. Mais
 toutes les objections de Broussier, Hector Caraffa rpondait:

--Du moment qu'il y aura une chelle assez haute pour atteindre les
murailles de Trani, je prendrai Trani comme j'ai pris Andria.

Broussier se rendit, convaincu par cette hroque confiance. Il fit
avancer l'arme sur trois colonnes et par trois chemins diffrents pour
bloquer compltement la ville. Dans la journe du 1er avril, les
avant-postes s'en approchrent  un tir de pistolet.

La nuit vint, et on l'occupa  tablir diffrentes batteries de brche.

Ettore Caraffa demanda  ne point entrer dans les combinaisons gnrales
et  suivre son inspiration en disposant  sa volont de ses hommes.

La chose lui fut accorde.

Le 2 avril, au point du jour, les batteries commencrent  tirer du ct
de Biseglia.

Quant  Hector et  ses hommes, ils avaient, bien avant le point du
jour, contourn les murailles et taient arrivs, sans reconnatre aucun
endroit faible, de l'autre ct de Trani, jusque sur la plage de la mer.

L, le comte de Ruvo s'arrta, fit cacher ses hommes, se dpouilla de
ses habits et se jeta  la mer pour aller faire une reconnaissance.

L'attaque gnrale tait dirige, comme nous l'avons dit, par Broussier
en personne. Il s'avana avec quelques compagnies de grenadiers,
soutenues par la 64e demi-brigade, portant avec elle des fascines pour
combler les fosss et des chelles pour escalader les murs.

Les assigs avaient devin le projet du gnral et s'taient ports en
masse sur la partie de la muraille menace par lui, de sorte qu' peine
 porte de fusil, il fut assailli par une avalanche de balles qui
renversa presque toute la file de ses grenadiers et tua le capitaine au
milieu de ses soldats.

Les grenadiers, tourdis par la violence du feu et par la chute de leur
capitaine, hsitrent un instant.

Broussier ordonna de continuer de marcher contre les murailles, mit le
sabre  la main et donna l'exemple.

Mais, tout  coup, on entendit une vive canonnade du ct de la mer, et
un grand trouble se manifesta chez les dfenseurs des murailles.

Un de ceux-ci, coup en deux par un boulet, tomba des crneaux dans le
foss.

D'o venaient ces boulets qui tuaient les assigs sur leurs propres
remparts?

De Caraffa, qui tenait sa parole.

Il tait, comme nous l'avons dit, parvenu jusque sur la plage, avait
dpouill ses vtements et s'tait jet  la mer pour faire une
reconnaissance.

Il avait, dans cette reconnaissance, dcouvert un petit fortin cach
parmi les cueils, qui, n'tant point menac, puisqu'il s'levait du
ct de la mer, lui parut mal gard.

Il revint vers ses compagnons et demanda vingt hommes de bonne volont,
tous nageurs.

Il s'en prsenta quarante.

Hector leur ordonna de ne conserver que leur caleons, de lier leur
giberne sur leur tte, de prendre leur sabre entre leurs dents, de tenir
leur fusil de la main gauche, de nager de la droite, et, en restant
couverts le plus possible, de s'avancer vers le fortin.

Entirement nu, Hector leur servait de guide, les encourageant, les
soutenant sous les paules quand l'un ou l'autre tait fatigu.

Ils atteignirent ainsi le pied des murailles, trouvrent un vieux mur
trou, passrent par le trou, et, se suspendant aux asprits de la
pierre, atteignirent la crte du bastion, avant d'avoir t vents par
les sentinelles, qui furent poignardes sans qu'elles eussent eu le
temps de jeter un seul cri.

Hector et ses hommes se prcipitrent dans l'intrieur du bastion,
turent tout ce qui s'y trouvait, tournrent immdiatement les canons
sur la ville et firent feu[4].

  [4] Ce coup de main si hardi et si heureux m'a t racont par le
    gnral Exelmans, qui, aide de camp  cette poque, faisait partie
    des quarante nageurs et entra le second dans le fortin.

C'tait le boulet sorti d'un de ces canons qui avait coup en deux et
prcipit du haut des murailles le soldat bourbonien dont la mort et la
chute avaient fait penser  bon droit  Broussier qu'il se passait
quelque chose d'extraordinaire dans la ville.

En voyant venir l'attaque du ct o ils avaient plac la dfense, la
mort du point mme o ils attendaient leur salut, les bourboniens
poussrent de grand cris et s'lancrent du ct d'o venaient ces
nouveaux assaillants, dj renforcs de ceux de leurs compagnons qu'ils
avaient laisss sur la plage. De leur ct, les grenadiers, sentant
faiblir la dfense, reprirent l'offensive, marchrent contre la
muraille, y appuyrent les chelles et donnrent l'assaut. Aprs un
combat d'un quart d'heure, les Franais, vainqueurs, couronnaient les
murailles, et Hector Caraffa, nu comme le Romulus de David, guidant ses
compagnons demi-nus et tout ruisselants d'eau, s'lanait dans une des
rues de Trani; car tre matre des murailles et des bastions, ce n'tait
point tre matre de la ville.

En effet, les maisons taient crneles.

Cette fois encore, le comte de Ruvo indiqua par l'exemple une autre
manire d'attaque. On escalada les maisons comme on avait fait des
murailles; on ventra les terrasses, et, par les toits, on se laissa
glisser dans les intrieurs. On combattait en l'air d'abord, comme ces
fantmes que Virgile vit annonant la mort de Csar; puis, de chambre en
chambre, d'escalier en escalier, corps  corps,  la baonnette, arme la
plus familire aux Franais, la plus terrible  leurs ennemis.

Aprs trois heures d'une lutte acharne, les armes tombrent des mains
des assaillants: Trani tait prise. Un conseil de guerre se runit.
Broussier inclinait  la clmence. Nu encore, couvert de poussire, tout
marbr du sang ennemi et du sien, son sabre fauss et brch  la main,
Hector Caraffa, comme un autre Brennus, jeta son avis dans la balance,
et, cette fois encore, il l'emporta. Son avis tait: Mort et incendie.
Les assigs furent passs au fil de l'pe, la ville fut rduite en
cendres.

Les troupes franaises laissrent Trani fumante encore. Le comte de
Ruvo, comme un juge arm de la vengeance des dieux, en sortit avec eux,
et avec eux sillonna la Pouille, laissant sur ses pas la ruine et la
dvastation, qu' l'autre extrmit de l'Italie mridionale rpandaient,
de leur ct, les soldats de Ruffo. Quand les insurgs imploraient sa
piti pour les cits rebelles: Ai-je pargn ma propre ville?
rpondait-il. Quand ils lui demandaient la vie, il leur montrait ses
blessures, dont toujours quelques-unes taient assez fraches pour que
le sang en coult encore, et il rpondait en frappant: Ai-je pargn ma
propre vie?

Mais, en mme temps qu'arrivait  Naples la nouvelle de la triple
victoire de Duhesme, de Broussier et d'Hector Caraffa, on y apprenait la
dfaite de Schipani.




XLVIII

SCHIPANI


Nous avons dit qu'en mme temps qu'Hector Caraffa avait t envoy
contre de Cesare, Schipani avait t envoy contre le cardinal.

Schipani avait t nomm au poste lev de chef de corps, non point 
cause de ses talents militaires, car, quoique entr jeune au service, il
n'avait jamais eu l'occasion de combattre, mais  cause de son
patriotisme bien connu et de son courage incontestable.--Nous l'avons vu
 l'oeuvre, conspirant sous le poignard des sbires de Caroline.--Mais
les vertus du citoyen, le courage du patriote ne sont que des qualits
secondaires sur le champ de bataille, et, l, mieux vaut le gnie du
douteux Dumouriez que l'honntet de l'inflexible Roland.

Aussi lui avait-il t expressment recommand par Manthonnet de ne
point livrer bataille, de se contenter de garder les dfils de la
Basilicate, comme Lonidas avait gard les Thermopyles et d'arrter
purement et simplement la marche de Ruffo et de ses sanfdistes.

Schipani, plein d'enthousiasme et d'esprance, traversa Salerne et
plusieurs autres villes amies sur lesquelles flottait la bannire de la
Rpublique.

La vue de cette bannire faisait bondir son coeur de joie; mais, un
jour, il arriva au pied du village de Castelluccio, sur le clocher
duquel flottait la bannire royale.

Le blanc produisait sur Schipani l'effet que produit le rouge sur les
taureaux.

Au lieu de passer en dtournant les yeux, au lieu de continuer son
chemin vers la Calabre, au lieu de couper aux sanfdistes les dfils
des montagnes qui conduisent de Cosenza  Castrovillari, comme la chose
lui tait expressment recommande, il se laissa emporter  la colre et
voulut punir Castelluccio de son insolence.

Malheureusement, Castelluccio, misrable village contenant quelques
milliers d'hommes seulement, tait dfendu par deux puissances: l'une
visible, l'autre invisible.

La puissance visible tait sa position; la puissance invisible tait le
capitaine, ou plutt l'huissier Sciarpa.

Sciarpa, un des hommes dont la renomme s'est leve  la hauteur de
celles des Pronio, des Mammone, des Fra-Diavolo, tait encore
compltement inconnu  cette poque.

Comme nous l'avons dit, il avait occup un des bas emplois du barreau de
Salerne. La rvolution venue, la rpublique proclame, il en adopta les
principes avec ardeur et demanda  passer dans la gendarmerie.

D'huissier  gendarme, peut-tre pensait-il qu'il n'y avait que la main
 tendre, qu'un pas  faire.

A sa demande, il reut cette imprudente rponse:

Les rpublicains n'ont pas besoin des sbires dans leurs rangs.

Peut-tre, de leur ct, les rpublicains pensaient-ils que, d'huissier
 sbire, il n'y avait que la main.

Ne pouvant offrir son sabre  Manthonnet, il offrit son poignard 
Ferdinand.

Ferdinand tait moins scrupuleux que la Rpublique: il prenait de toute
main, tout tait bon pour lui, et, moins ses dfenseurs avaient 
perdre, plus, pensait-il, il avait, lui,  gagner.

La fatalit voulut donc que Sciarpa se trouvt commander le petit
dtachement sanfdiste qui occupait Castelluccio.

Schipani pouvait sans crainte laisser Castelluccio en arrire: il n'y
avait pas de danger que la contre-rvolution qu'il renfermait s'tendt
au dehors: tous les villages qui l'environnaient taient patriotes.

On pouvait rduire Castelluccio par la faim. Il tait facile de bloquer
ce village, qui n'avait que pour trois ou quatre jours de vivres, et qui
tait en hostilit avec tous les villages voisins.

En outre, pendant le blocus, on pouvait transporter de l'artillerie sur
une colline, qui le dominait, et, de l, le rduire par quelques coups
de canon.

Malheureusement, ces conseils taient donns  un homme incapable de les
comprendre par les habitants de Rocca et d'Albanetta. Schipani tait une
espce de Henriot calabrais, plein de confiance en lui-mme et qui et
cru descendre du pidestal o la Rpublique l'avait mis en suivant un
plan qui ne venait pas de lui.

Il pouvait, en outre, accepter l'offre des habitants de Castelluccio,
qui dclaraient tre tout prts  se runir  la Rpublique et  arborer
la bannire tricolore, pourvu que Schipani ne leur fit point la honte de
passer en vainqueur par leur ville.

Enfin il pouvait traiter avec Sciarpa, homme de bonne composition, qui
lui offrait de runir ses troupes  celles de la Rpublique, _pourvu
qu'on lui payt sa dfection d'un prix quivalant  ce qu'il pouvait
perdre en abandonnant la cause des Bourbons_.

Mais Schipani rpondit:

--Je viens pour faire la guerre et non pour ngocier: je ne suis point
un marchand, je suis un soldat.

Le caractre de Schipani une fois connu du lecteur, on peut comprendre
que son plan pour s'emparer de Castelluccio, fut bientt fait.

Il ordonna d'escalader les sentiers  pic qui conduisaient de la valle
au village.

Les habitants de Castelluccio taient runis dans l'glise, attendant
une rponse aux propositions qu'ils avaient faites.

On leur rapporta le refus de Schipani.

Les localits sont pour beaucoup dans les rsolutions que les hommes
prennent.

Paysans simples, et croyant, en ralit, que la cause de Ferdinand tait
celle de Dieu, les habitants de Castelluccio s'taient runis dans
l'glise pour y recevoir l'inspiration du Seigneur.

Le refus de Schipani outrageait leurs deux croyances.

Au milieu du tumulte qui suivit le rapport du messager, Sciarpa escalada
la chaire et demanda la parole.

On ignorait ses ngociations avec les rpublicains: aux yeux des
habitants de Castelluccio, Sciarpa tait l'homme pur.

Le silence se fit donc comme par enchantement, et la parole lui fut
accorde  l'instant mme.

Alors, sous la vote sainte aux arcades sonores, il leva la voix et
dit:

--Frres! vous n'avez plus maintenant que deux partis  prendre: ou fuir
comme des lches, ou vous dfendre en hros. Dans le premier cas, je
quitterais la ville avec mes hommes et me rfugierais dans la montagne,
vous laissant la dfense de vos femmes et de vos enfants; dans le second
cas, je me mettrai  votre tte, et, avec l'aide de Dieu, qui nous
coute et nous regarde, je vous conduirai  la victoire. Choisissez!

Un seul cri rpondit  ce discours, si simple et, par consquent, si
bien fait pour ceux auxquels il s'adressait:

--La guerre!

Le cur, au pied de l'autel, dans ses habits d'officiant, bnit les
armes et les combattants.

Sciarpa fut,  l'unanimit, nomm commandant en chef, et on lui laissa
le soin du plan de bataille. Les habitants de Castelluccio mirent leur
ville sous sa garde et leur vie  sa disposition.

Il tait temps. Les rpublicains n'taient plus qu' une centaine de pas
des premires maisons; ils arrivaient  l'entre du village, haletants,
extnus de cette monte rapide. Mais, l, avant qu'ils eussent eu le
temps de se remettre, ils furent accueillis par une grle de balles
lances de toutes les fentres par un ennemi invisible.

Cependant, si l'ardeur de la dfense tait vive, l'acharnement de
l'attaque tait terrible. Les rpublicains ne plirent mme pas sous le
feu; ils continurent de marcher en avant, guids par Schipani, tenant
la tte de la colonne, son sabre  la main. Il y eut alors un instant,
non pas de lutte, mais d'obstination  mourir. Cependant, aprs avoir
perdu un tiers de ses hommes, force fut  Schipani de donner l'ordre de
battre en retraite.

Mais  peine lui et ses hommes avaient-ils fait deux pas en arrire, que
chaque maison sembla vomir des adversaires, formidables quand on ne les
voyait pas, plus formidables encore quand on les vit. La troupe de
Schipani ne descendit point: elle roula jusqu'au fond de la valle,
avalanche humaine pousse par la main de la mort, laissant sur le
versant rapide de la montagne une telle quantit de morts et de blesss,
qu'en dix endroits diffrents le sang coulait en ruisseau comme s'il
sortait d'une source.

Heureux ceux qui furent tus roides et qui tombrent sans souffle sur le
champ de bataille! Ils ne subirent pas la mort lente et terrible que la
frocit des femmes, toujours plus cruelles que les hommes en pareille
circonstance, infligeait aux blesss et aux prisonniers.

Un couteau  la main, les cheveux au vent, l'injure  la bouche, on
voyait ces furies, pareilles aux magiciennes de Lucain, errer sur le
champ de bataille et pratiquer, au milieu des rires et des insultes, les
mutilations les plus obscnes.

A ce spectacle inou, Schipani devint insens, plus de rage que de
terreur, et, avec sa colonne diminue de plus d'un tiers, il revint sur
ses pas et ne s'arrta qu' Salerne.

Il laissait le chemin libre au cardinal Ruffo.

Celui-ci s'approchait lentement, mais srement et sans faire un seul pas
en arrire. Seulement, le 6 avril, il avait failli tre victime d'un
accident.

Sans aucun symptme qui pt faire prvoir cet accident, son cheval
s'tait cabr, avait battu l'air de ses jambes de devant et tait
retomb mort. Excellent cavalier, le cardinal avait saisi le moment, et,
en sautant  terre, avait vit d'tre pris sous le corps du cheval.

Le cardinal, sans paratre attacher aucune importance  cet accident, se
fit amener un autre cheval, se mit en selle et continua son chemin.

Le mme jour, on arriva  Cariati, o Son minence fut reue par
l'vque.

Ruffo tait  table avec tout son tat-major, lorsqu'on entendit dans la
rue le bruit d'une troupe nombreuse d'hommes arms arrivant en dsordre
avec de grands cris de Vive le roi! vive la religion! Le cardinal se
mit au balcon et recula d'tonnement.

Quoique habitu aux choses extraordinaires, il ne s'attendait pas 
celle-ci.

Une troupe de mille hommes  peu prs, ayant colonel, capitaines,
lieutenants et sous-lieutenants, vtus de jaune et de rouge, boitant
tous d'une jambe, venaient se joindre  l'arme de la sainte foi.

Le cardinal reconnut des forats. Les habills de jaune, qui
reprsentaient les voltigeurs, taient les condamns  temps; les
rouges, qui reprsentaient les grenadiers et, par consquent, avaient le
privilge de marcher en tte, taient les condamns  perptuit.

Ne comprenant rien  cette formidable recrue, le cardinal fit appeler
leur chef. Leur chef se prsenta. C'tait un homme de quarante 
quarante-cinq ans, nomm Panedigrano, condamn aux travaux forcs 
perptuit pour huit ou dix meurtres et autant de vols.

Ces dtails lui furent donns par le forat lui-mme avec une
merveilleuse assurance.

Le cardinal lui demanda alors  quelle heureuse circonstance il devait
l'honneur de sa compagnie et de celle de ses hommes.

Panedigrano raconta alors au cardinal que, lord Stuart tant venu
prendre possession de la ville de Messine, il avait jug inconvenant que
les soldats de la Grande-Bretagne logeassent sous le mme toit que des
forats.

En consquence, il avait mis ces derniers  la porte, les avait entasss
sur un btiment, leur avait laiss la facult de nommer leurs chefs et
les avait dbarqus au Pizzo, en leur faisant ordonner par le capitaine
de la felouque de continuer leur route jusqu' ce qu'ils eussent rejoint
le cardinal.

Le cardinal rejoint, ils devaient se mettre  sa disposition.

C'est ce que fit Panedigrano avec toute la grce dont il tait capable.

Le cardinal tait encore tout tourdi du singulier cadeau que lui
faisaient ses allis les Anglais, lorsqu'il vit arriver un courrier
porteur d'une lettre du roi.

Ce courrier avait dbarqu au golfe de Sainte-Euphmie, et il apportait
au cardinal la nouvelle que Panedigrano venait de lui transmettre de
vive voix. Seulement, le roi, ne voulant pas accuser ses bons allis les
Anglais, rejetait la faute sur le commandant Danero, dj bouc missaire
de tant d'autres mfaits.

Quoique la rougeur ne montt pas facilement au visage de Ferdinand,
cette fois il avait honte de l'trange cadeau que faisait, soit lord
Stuart, soit Danero,  son vicaire gnral, c'est--dire  son _alter
ego_, et il lui crivait cette lettre dont nous avons eu l'original
entre les mains.

  Mon minentissime, combien j'ai t heureux de votre lettre du 20,
  qui m'annonce la continuation de nos succs et le progrs que fait
  notre sainte cause! Cependant, cette joie, je vous l'avoue, est
  trouble par les sottises que fait Danero, ou plutt que lui font
  faire ceux qui l'entourent. Parmi beaucoup d'autres, je vous
  signalerai celle-ci:

  Le gnral Stuart ayant demand de mettre les forats hors de la
  citadelle pour y loger ses troupes, le Danero, au lieu de suivre
  l'ordre que je lui avais donn d'envoyer les susdits forats sur la
  plage de Gaete, a eu l'intelligence de les jeter en Calabre,  seule
  fin probablement de vous troubler dans vos oprations et de gter par
  le mal qu'ils feront le bien que vous faites. Quelle ide vont se
  faire de moi mes braves et fidles Calabrais quand ils verront qu'en
  change des sacrifices qu'ils s'imposent pour la cause royale, leur
  roi leur envoie cette poigne de sclrats pour dvaster leurs
  proprits et inquiter leurs familles? Je vous jure, mon
  minentissime, que, de ce coup, le misrable Danero a failli perdre sa
  place, et que je n'attends que le retour de lord Stuart  Palerme pour
  frapper un coup de vigueur, aprs m'tre concert avec lui.

  Par des lettres venues sur un vaisseau anglais, de Livourne, nous
  avons appris que l'empereur avait enfin rompu avec les Franais. Il
  faut nous en fliciter, quoique les premires oprations n'aient pas
  t des plus heureuses.

  Par bonheur, il y a toute chance que le roi de Prusse s'unisse  la
  coalition en faveur de la bonne cause.

  Que le Seigneur vous bnisse, vous et vos oprations, comme le prie
  indignement

  Votre affectionn,

  FERDINAND B.

Mais, dans le post-scriptum, le roi revient sur la mauvaise opinion
qu'il a exprime  l'endroit des forats en faisant un retour sur les
mrites de leur chef.

  _P.-S._--Il ne faudrait cependant point trop mpriser les services
  que peut rendre le nomm Panedigrano, chef de la troupe qui va vous
  rejoindre. Danero prtend que c'est un ancien militaire et qu'il a
  servi avec zle et intelligence au camp de San-Germano. Son vritable
  nom est Nicolo Gualtieri.

Les craintes du roi relativement aux honorables auxiliaires qu'avait
reus le cardinal n'taient que trop fondes. Comme la plupart d'entre
eux taient Calabrais, la premire chose qu'ils firent fut d'acquitter
certaines dettes de vengeance prive. Mais, au deuxime assassinat qui
lui fut dnonc, le cardinal fit faire halte  l'arme, enveloppa ces
mille forats avec un corps de cavalerie et de campieri baroniaux, fit
tirer des rangs les deux meurtriers et les fit fusiller  la vue de
tous.

Cet exemple produisit le meilleur rsultat, et, le lendemain,
Panedigrano vint dire au cardinal que, si l'on voulait donner une solde
raisonnable  ses hommes, il rpondait d'eux corps pour corps.

Le cardinal trouva la demande trop juste. Il leur fit faire sur le pied
de vingt-cinq grains par jour, c'est--dire d'un franc, un rappel 
partir du jour o ils s'taient organiss et avaient nomm leurs chefs,
avec promesse que cette solde de vingt-cinq grains leur serait continue
tant que durerait la campagne.

Seulement, comme les casaques et les bonnets jaunes et rouges donnaient
un cachet par trop caractristique  ce corps privilgi, on leva une
contribution sur les patriotes de Cariati pour leur donner un uniforme
moins voyant.

Mais, lorsque ceux qui n'taient point prvenus o ce corps avait pris
son origine le voyaient marcher  l'avant-garde, c'est--dire au poste
le plus dangereux, ils s'tonnaient que tous boitassent, soit de la
jambe droite, soit de la jambe gauche.

Chacun boitait de la jambe dont il avait tir la chane.

Ce fut avec cette avant-garde exceptionnelle que le cardinal continua sa
marche sur Naples, dont les chemins lui tait livrs par la dfaite de
Schipani  Castelluccio.

Ce sera, au reste,  notre avis, une grande leon pour les peuples et
pour les rois que de comparer  cette marche du cardinal Ruffo celle qui
fut excute, soixante ans plus tard, par Garibaldi, et d'opposer, au
prlat reprsentant le droit divin, l'homme de l'humanit reprsentant
le droit populaire.

L'un, celui qui est revtu de la pourpre romaine, qui marche au nom de
Dieu et du roi, passe  travers le pillage, les homicides, l'incendie,
laissant derrire lui les larmes, la dsolation et la mort.

L'autre, vtu de la simple blouse du peuple, de la simple casaque du
marin, marche sur une jonche de fleurs et s'avance au milieu de la joie
et des bndictions, laissant sur ses pas les peuples libres et radieux.

Le premier a pour allis les Panedigrano, les Scarpa, les Fra-Diavolo,
les Mammone, les Pronio, c'est--dire des forats et des voleurs de
grand chemin.

L'autre a pour lieutenants les Tuckery, les de Flotte, les Turr, les
Bixio, les Teleki, les Sirtori, les Cosenza, c'est--dire des hros.




XLIX

LE CADEAU DE LA REINE


C'est une chose bizarre et qui prsente un singulier problme  rsoudre
au philosophe et  l'historien que le soin que prend la Providence de
faire russir certaines entreprises qui marchent videmment  l'encontre
de la volont de Dieu.

En effet, Dieu, en douant l'homme d'intelligence et en lui laissant le
libre arbitre, l'a charg incontestablement de cette grande et sainte
mission de s'amliorer et de s'clairer sans cesse, et cela, afin qu'il
arrivt au seul rsultat qui donne aux nations la conscience de leur
grandeur, c'est--dire  la libert et  la lumire.

Mais cette libert et cette lumire, les nations doivent les acheter par
des retours d'esclavage et des priodes d'obscurit qui donnent des
dfaillances aux esprits les plus forts, aux mes les plus vaillantes
aux coeurs les plus convaincus.

Brutus meurt en disant: Vertu, tu n'es qu'un mot! Grgoire VII fait
crire sur son tombeau: J'ai aim la justice et ha l'iniquit; voil
pourquoi je meurs dans l'exil. Kosciusko, en tombant, murmure: _Finis
Poloni!_

Ainsi,  moins de penser qu'en plaant les Bourbons sur le trne de
Naples, la Providence n'ait voulu donner assez de preuves de leur
mauvaise foi, de leur tyrannie et de leur incapacit, pour rendre
impossible une troisime restauration, on se demande dans quel but elle
couvre de la mme gide le cardinal Ruffo en 1799 et Garibaldi en 1860,
et comment les mmes miracles s'oprent pour sauvegarder deux existences
dont l'une devrait logiquement exclure l'autre, puisqu'elles sont
destines  accomplir deux oprations sociales diamtralement opposes,
et dont l'une, si elle est bonne, rend naturellement l'autre mauvaise.

Eh bien, rien de plus patent que l'intervention de ce pouvoir suprieur
que l'on appelle la Providence dans les vnements que nous racontons.
Pendant trois mois, Ruffo devient l'lu du Seigneur; pendant trois mois,
Dieu le conduit par la main.

Mystre!

Nous avons vu, le 6 avril, le cardinal chapper au danger d'avoir les
reins briss par son cheval, frapp lui-mme d'un coup de sang.

Dix jours aprs, c'est--dire le 16 avril, il chappa non moins
miraculeusement  un autre danger.

Depuis la mort du premier cheval avec lequel il avait commenc la
campagne, le cardinal montait un cheval arabe, blanc et sans aucune
tache.

Le 16, au matin, au moment o son minence allait mettre le pied 
l'trier, on s'aperut que le cheval boitait lgrement. Le palefrenier
lui fit plier la jambe et lui tira un caillou de la corne du pied.

Pour ne point fatiguer son arabe, ce jour-l, le cardinal dcida qu'on
le conduirait en main et se fit amener un cheval alezan.

On se mit en marche.

Vers onze heures du matin, en traversant le bois de Ritorto-Grande, prs
de Tarsia, un prtre qui tait mont sur un cheval blanc et qui marchait
 l'avant-garde, servit de point de mire  une fusillade qui tua roide
le cheval sans toucher le cavalier.

A peine le bruit eut-il clat que l'on avait tir sur le cardinal,--et,
en effet, le prtre avait t pris pour lui,--qu'il se rpandit dans
l'arme sanfdiste et y souleva une telle fureur, qu'une vingtaine de
cavaliers s'lancrent dans le bois et se mirent  la poursuite des
assassins. Douze furent pris, dont quatre taient srieusement blesss.

Deux furent fusills; les autres, condamns  une prison perptuelle
dans la forteresse de Maritima.

L'arme sanfdiste s'arrta deux jours aprs avoir travers la plaine o
s'levait l'antique Sybaris, aujourd'hui maremmes infects: la halte eut
lieu dans la buffalerie du duc de Cassano.

Arriv l, le cardinal la passa en revue. Elle se composait de dix
bataillons complets de cinquante hommes chacun, tirs tous de l'arme de
Ferdinand. Ils taient arms de fusils de munition et de sabres
seulement, un tiers des fusils,  peu prs, manquait de baonnette.

La cavalerie consistait en douze cents chevaux. Cinq cents hommes
appartenant  la mme arme suivaient  pied, manquant de monture.

En outre, le cardinal avait organis deux escadrons de campagne,
composs de _bargelli_, c'est--dire de gens de la prvt et de
campieri. Ce corps tait le mieux quip, le mieux arm, le mieux vtu.

L'artillerie consistait en onze canons de tout calibre et en deux
obusiers. Les troupes irrgulires, c'est--dire celles que l'on
appelait les masses, montaient  dix mille hommes et formaient cent
compagnies de chacune cent hommes. Elles taient armes  la calabraise,
c'est--dire de fusils, de baonnettes, de pistolets, de poignards, et
chaque homme portait une de ces normes cartouchires nommes
_patroncina_, pleine de cartouches et de balles. Ces cartouchires, qui
avaient plus de deux palmes de hauteur, couvraient tout le ventre et
formaient une espce de cuirasse.

Enfin, restait un dernier corps, honor du nom de _troupes rgulires_,
parce qu'il se composait, en effet, des restes de l'ancienne arme. Mais
ce corps n'avait pu s'quiper faute d'argent et ne servait qu' faire
nombre. En somme, le cardinal s'avanait  la tte de vingt-cinq mille
hommes, dont vingt mille parfaitement organiss.

Seulement, comme on ne pouvait pas exiger de pareils hommes une marche
bien rgulire, l'arme paraissait trois fois plus nombreuse qu'elle
n'tait, et semblait, par l'immense espace qu'elle occupait, une
avant-garde de Xerxs.

Aux deux cts de cette arme, et formant des espces de barrires dans
lesquelles elle tait contenue, roulaient deux cents voitures charges
de tonneaux pleins des meilleurs vins de la Calabre, dont les
propritaires et les fermiers s'empressaient de faire don au cardinal.
Autour de ces voitures se tenaient les employs chargs de tirer le vin
et de le distribuer. Toutes les deux heures, un roulement de tambours
annonait une halte: les soldats se reposaient un quart d'heure et
buvaient chacun un verre de vin. A neuf heures,  midi et  cinq heures,
les repas avaient lieu.

On bivaquait ordinairement auprs de quelques-unes de ces belles
fontaines si communes dans les Calabres et dont l'une, celle de
Blandusie, a t immortalise par Horace.

L'arme sanfdiste, qui voyageait, comme on le voit, avec toutes les
commodits de la vie, voyageait, en outre, avec quelques-uns de ses
divertissements.

Elle avait, par exemple, une musique, sinon bonne et savante, du moins
bruyante et nombreuse. Elle se composait de cornemuses, de fltes, de
violons, de harpes, et de tous ces musiciens ambulants et sauvages qui,
sous le nom de _compagnari_, ont l'habitude de venir  Naples pour la
neuvaine de l'_Immacolata_ et de la _Natale_. Ces musiciens, qui eussent
pu former une arme  part, se comptaient par centaines, de telle faon
que la marche du cardinal semblait non-seulement un triomphe, mais
encore une fte. On dansait, on incendiait, on pillait. C'tait une
arme vritablement bien heureuse que celle de Son minence le cardinal
Ruffo!

Ce fut ainsi qu'elle parvint, sans autre obstacle que la rsistance de
Cotrone, jusqu' Matera, chef-lieu de la Basilicate, dans la journe du
8 mai.

L'arme sanfdiste venait  peine de dposer ses armes en faisceaux sur
la grande place de Matera, que l'on entendit sonner une trompette, et
que l'on vit s'avancer, par une des rues aboutissant  la place, un
petit corps d'une centaine de cavaliers conduits par un chef portant
l'uniforme de colonel et suivi d'une coulevrine du calibre trente-trois,
d'une pice de canon de campagne, d'un mortier  bombe et de deux
caissons remplis de gargousses.

Cette artillerie avait cela de particulier qu'elle tait servie par des
frres capucins, et que celui qui la commandait marchait en tte, mont
sur un ne qui paraissait aussi fier de ce poids que le fameux _ne
charg de reliques_, de la Fontaine.

Ce chef, c'tait de Cesare, qui, obissant aux ordres du cardinal,
faisait sa jonction avec lui. Ces cent cavaliers, c'tait tout ce qui
lui tait rest de son arme aprs la dfaite de Casa-Massima. Ces douze
artilleurs enfroqus et leur chef, mont sur cet ne si fier de le
porter, c'taient fra Pacifico et son ne Giacobino, qu'il avait
retrouv au Pizzo, non-seulement sain et sauf, mais gros et gras, et
qu'il avait repris en passant.

Quant aux douze artilleurs enfroqus, c'taient les moines que nous
avons vus manoeuvrant courageusement et habilement leurs pices aux
siges de Martina et d'Acquaviva.

Quant au faux duc de Saxe et au vrai Boccheciampe, il avait eu le
malheur d'tre pris par les Franais dans un dbarquement que ceux-ci
avaient fait  Barlette, et nous verrons plus tard qu'ayant t bless
dans ce dbarquement, il mourut de sa blessure.

Le cardinal fit quelques pas au-devant de la troupe qui s'avanait, et,
ayant reconnu que ce devait tre celle de Cesare, il attendit. Celui-ci,
de son ct, ayant reconnu que c'tait le cardinal, mit son cheval au
galop, et, passant  deux pas de Son minence, sauta  terre et le salua
en lui demandant sa main  baiser. Le cardinal, qui n'avait aucune
raison de conserver au jeune aventurier son faux nom, le salua du vrai,
et, comme il le lui avait promis, lui donna le grade de brigadier,
correspondant  celui de notre gnral de brigade, en le chargeant
d'organiser la cinquime et la sixime division.

De Cesare arrivait, comme le lui avait command le cardinal, pour
prendre part au sige d'Altamura.

Juste en face de Matera, en marchant vers le nord, s'lve la ville
d'Altamura. Son nom, comme il est facile de le voir, lui vient de ses
hautes murailles. La population, qui montait  vingt-quatre mille hommes
en temps ordinaire, s'tait accrue d'une multitude de patriotes qui
avaient fui la Basilicate et la Pouille, et s'taient rfugis 
Altamura, regard comme le plus puissant boulevard de la rpublique
napolitaine.

Et, en effet, la considrant comme telle, le gouvernement y avait envoy
deux escadrons de cavalerie commands par le gnral Mastrangelo del
Montalbano, auquel il avait adjoint, comme commissaire de la Rpublique,
un prtre nomm Nicolo Palomba d'Avigliano, un des premiers qui et,
avec son frre, embrass le parti franais. La difficult d'entasser
dans notre rcit les dtails pittoresques que prsente l'histoire, nous
a empch de montrer Nicolo Palomba faisant le coup de fusil, sa soutane
retrousse,  Pigna-Secca, contre les lazzaroni, et entrant dans la rue
de Tolde en tte de nos soldats la carabine  la main. Mais, aprs
avoir donn au combat l'exemple du courage et du patriotisme, il avait
donn  la Chambre celui de la discussion en accusant de malversation un
de ses collgues nomm Massimo Rotondo. On avait regard l'exemple comme
dangereux, et, pour satisfaire cette ambition inquite, on l'avait
envoy  Altamura comme commissaire de la Rpublique. L, il avait pu
donner l'essor  ce caractre inquisitorial qui semble tre l'apanage du
prtre, et, au lieu de prcher la concorde et la fraternit parmi les
citoyens, il avait fait arrter une quarantaine de royalistes, qu'il
avait enferms dans le couvent de Saint-Franois, et dont il pressait le
procs au moment mme o le cardinal, runi  de Cesare, s'apprtait 
assiger la ville.

Il avait sous ses ordres,--car il runissait en lui le triple caractre
de prtre, de commissaire rpublicain et de capitaine--il avait sous ses
ordres sept cent hommes d'Avigliano, et, avec le concours de son
collgue, il avait renforc Altamura d'un certain nombre de pices
d'artillerie et surtout de nombre d'espingoles qui furent places sur
les murailles et sur le clocher de l'glise.

Le 6 mai, les Altamurais firent une reconnaissance extrieure, et, dans
cette reconnaissance, surprirent les deux ingnieurs Vinci et Olivieri,
qui tudiaient les abords de la ville.

C'tait une grande perte pour l'arme sanfdiste.

Aussi, dans la matine du 7, le cardinal expdia-t-il  Altamura un
officier appel Rafaello Vecchione, avec le titre de plnipotentiaire,
afin de proposer  Mastrangelo et  Palomba de bonnes conditions pour la
reddition de la place. Il rclamait, en outre, les deux ingnieurs qui
avaient t pris la veille.

Mastrangelo et Palomba ne firent aucune rponse, ou plutt ils en firent
une des plus significatives: ils retinrent le parlementaire.

Dans la soire du 8 mai, le cardinal ordonna que de Cesare partt avec
tout ce qu'il y avait de troupes de ligne, et une portion des troupes
irrgulires pour mettre le blocus devant Altamura, lui recommandant
expressment de ne rien entreprendre avant son arrive.

Tout le reste des troupes irrgulires et une multitude de volontaires
accourus des pays voisins, voyant partir de Cesare  la tte de sa
division, craignirent que l'on ne saccaget sans eux Altamura. Or, ils
avaient conserv un trop bon souvenir du pillage de Cotrone pour
permettre une telle injustice. Ils levrent donc le camp d'eux-mmes et
marchrent  la suite de de Cesare, de sorte que le cardinal resta avec
une seule garde de deux cents hommes et un piquet de cavalerie.

Il habitait  Matera le palais du duc de Candida.

Mais,  moiti chemin d'Altamura, de Cesare reut l'ordre du cardinal de
se porter immdiatement, avec toute la cavalerie, sur le territoire de
la Terza, pour y arrter certains patriotes qui avaient rvolutionn
toute la population, de manire que les bourboniens avaient t obligs
de quitter la ville et de chercher un refuge dans les villages et dans
les campagnes.

De Cesare obit aussitt et laissa le commandement de ses hommes  son
lieutenant Vicenzo Durante, qui poursuivit son chemin; puis,  l'heure
et au lieu convenus, c'est--dire  deux heures et  la taverne de
Canita, fit faire halte aux troupes.

L, on lui conduisit un homme de la campagne qu'il prit d'abord pour un
espion des rpublicains, mais qui n'tait en somme qu'un pauvre diable
ayant quitt sa masserie, et qui, le matin mme, avait t fait
prisonnier par un parti de rpublicains.

Il raconta alors au lieutenant Vicenzo Durante qu'il avait vu deux cents
patriotes, les uns  pied, les autres  cheval, qui prenaient le chemin
de Matera, mais que ces deux cents hommes s'taient arrts aux environs
d'une petite colline voisine de la grande route.

Le lieutenant Durante pensa alors, avec raison, que cette embuscade
avait pour objet de surprendre ses hommes dans le dsordre de la marche
et de lui enlever son artillerie, et particulirement son mortier, qui
faisait la terreur des villes menaces de sige.

En l'absence de son chef, Durante hsitait  prendre une dcision, quand
un homme  cheval, envoy par le capitaine commandant l'avant-garde,
vint lui annoncer que cette avant-garde tait aux mains avec les
patriotes et lui faisait demander secours.

Alors, le lieutenant Durante ordonna  ses hommes de presser le pas, et
il se trouva bientt en prsence des rpublicains, qui, vitant les
chemins o pouvait les attaquer la cavalerie, suivaient les sentiers les
plus pres de la montagne, pour tomber  un moment donn sur le derrire
des sanfdistes.

Ceux-ci prirent  l'instant mme position au sommet d'une colline, et
fra Pacifico mit son artillerie en batterie.

En mme temps, le capitaine commandant la cavalerie calabraise, jeta en
tirailleurs contre les patriotes une centaine de montagnards, lesquels
devaient attaquer de front les Altamurais, tandis qu'avec sa cavalerie
il leur couperait la retraite de la ville.

La petite troupe, qui avait des chances de succs tant que son projet
tait ignor, n'en avait plus du moment qu'il tait dcouvert. Elle se
mit donc en retraite et rentra dans la ville.

L'arme sanfdiste se trouva ds lors matresse de continuer son chemin.

Vers les neuf heures du soir, de Cesare tait de retour avec sa
cavalerie.

En mme temps, de son ct, le cardinal rejoignait l'arme.

Une confrence fut tenue entre Son minence et les principaux chefs, 
la suite de laquelle il fut convenu que l'on attaquerait sans retard
Altamura.

On prit, en consquence, et sance tenante, toutes les dispositions pour
se remettre en marche et l'on arrta que de Cesare partirait avant le
jour.

Le mouvement fut excut, et,  neuf heures du matin, de Cesare se
trouvait  porte du canon d'Altamura.

Une heure aprs, le cardinal arrivait avec le reste de l'arme.

Les Altamurais avaient form un camp hors de leur ville, sur le sommet
des montagnes qui l'entourent.

Le cardinal, pour reconnatre le point par lequel il devait attaquer,
rsolut de faire le tour des remparts. Il tait mont sur un cheval
blanc, et, d'ailleurs, son costume de porporato le dsignait aux coups.

Il fut donc reconnu des rpublicains et devint ds lors le point de mire
pour tous ceux qui possdaient un fusil  longue porte, de faon que
les balles commencrent  pleuvoir autour de lui.

Ce que voyant, le cardinal s'arrta, mit sa lunette  son oeil et
demeura immobile et impassible au milieu du feu.

Tous ceux qui l'entouraient lui crirent de se retirer; mais lui leur
rpondit:

--Retirez-vous vous-mmes. Je serais au dsespoir que quelqu'un ft
bless  cause de moi.

--Mais vous, monseigneur! mais vous! lui cria-t-on de toutes parts.

--Oh! moi, c'est autre chose, rpondit le cardinal; moi, j'ai fait un
pacte avec les balles.

Et, en effet, le bruit courait dans l'arme que le cardinal tait
porteur d'un talisman et que les balles ne pouvaient rien contre lui.
Or, il tait important pour la puissance et la popularit de Ruffo qu'un
pareil bruit s'accrditt.

Le rsultat de la reconnaissance du cardinal fut que tous les chemins et
mme tous les sentiers qui conduisaient  Altamura taient commands par
l'artillerie, et que ces sentiers et ces chemins taient, en outre,
dfendus par des barricades.

On dcida, en consquence, de s'emparer de l'une des hauteurs dominant
Altamura et qui taient gardes par les patriotes.

Aprs un combat acharn, la cavalerie de Lecce, c'est--dire les cent
hommes que de Cesare avait amens avec lui, s'empara d'une de ces
hauteurs sur laquelle fra Pacifico tablit  l'instant mme sa
coulevrine, pointe sur les murailles, et son mortier, point sur les
difices intrieurs. Deux autres pices furent diriges sur d'autres
points; mais leur petit calibre les rendait plus bruyantes que
dangereuses.

Le feu commena; mais, bien attaque, la ville tait bien dfendue. Les
Altamurais avaient jur de s'ensevelir sous leurs remparts et
paraissaient disposs  tenir leur parole. Les maisons croulaient,
ruines et incendies par les obus; mais, comme si les pres et les
maris avaient oubli les dangers de leurs enfants et de leurs femmes,
comme s'ils n'entendaient point les cris des mourants qui les appelaient
 leur secours, ils restaient fermes  leur poste, repoussant toutes les
attaques et mettant en fuite dans une sortie les meilleures troupes de
l'arme sanfdiste, c'est--dire les Calabrais.

De Cesare accourut avec sa cavalerie et soutint leur retraite.

Il fallut la nuit pour interrompre le combat.

Cette nuit se passa presque entire, chez les Altamurais,  discuter
leurs moyens de dfense.

Inexpriments dans cette question de sige, ils n'avaient runi qu'un
certain nombre de projectiles. Il y avait encore des boulets et de la
mitraille pour un jour; mais les balles manquaient.

Les habitants furent invits  apporter sur la place publique tout ce
qu'ils avaient chez eux de plomb et de matires fusibles.

Les uns apportrent le plomb de leurs vitraux, les autres ceux de leurs
gouttires. On apporta l'tain, on apporta l'argenterie. Un cur apporta
les tuyaux de l'orgue de son glise.

Les forges allumes liqufiaient le plomb, l'tain et l'argent, que des
fondeurs convertissaient en balles.

La nuit se passa  ce travail. Au point du jour, chaque assig avait
quarante coups  tirer.

Quant aux artilleurs, on calcula qu'ils avaient des projectiles pour les
deux tiers de la journe,  peu prs.

A six heures du matin, la canonnade et la fusillade commencrent.

A midi, on vint annoncer au cardinal que l'on avait extrait, des plaies
de plusieurs blesss, des balles d'argent.

A trois heures de l'aprs-midi, on s'aperut que les Altamurais tiraient
 mitraille avec de la monnaie de cuivre, puis avec de la monnaie
d'argent, puis avec de la monnaie d'or.

Les projectiles manquaient, et chacun apportait tout ce qu'il possdait
d'or et d'argent, aimant mieux se ruiner volontairement que de se
laisser piller par les sanfdistes.

Mais, tout en admirant ce dvouement que les historiens constatent, le
cardinal calculait que les assigs, puisant ainsi leurs dernires
ressources, ne pouvaient tenir longtemps.

Vers quatre heures, on entendit une grande explosion, comme serait celle
d'une centaine de coups de fusil qui partiraient  la fois.

Puis le feu cessa.

Le cardinal crut  quelque ruse, et, jugeant, d'aprs ce qu'il voyait,
que, si l'on ne donnait pas aux rpublicains quelques facilits de
fuite, ils s'enseveliraient, comme ils l'avaient jur, sous les murs de
leur ville, feignant de runir ses troupes sur un seul point, afin de
rendre sur ce point l'attaque plus terrible, il laissa libre celle des
portes de la ville qu'on appelle la porte de Naples.

Et, en effet, Nicolo Palomba et Mastrangelo, profitant de ce moyen de
retraite, sortirent des premiers.

De temps en temps, fra Pacifico jetait une bombe dans l'intrieur de la
ville, afin que les habitants demeurassent bien sous le coup du danger
qui les attendait le lendemain.

Mais la ville, en proie  un triste et mystrieux silence, ne rpondait
point  ces provocations. Tout y tait muet et immobile comme dans une
ville des morts.

Vers minuit, une patrouille de chasseurs se hasarda  s'approcher de la
porte de Matera, et, la voyant sans dfense, eut l'ide de l'incendier.

En consquence, chacun se mit en qute de matires combustibles. On
runit un bcher prs de la porte, dj perce  jour par les boulets de
canon, et on la rduisit en cendre, sans qu'il y et aucun empchement
de la part de la place.

On porta cette nouvelle au cardinal, qui, craignant quelque embuscade,
ordonna de ne point entrer dans Altamura; seulement, pour ne pas ruiner
entirement la ville, il fit cesser le feu du mortier.

Le vendredi 10 mai, un peu avant le jour, le cardinal ordonna  l'arme
de se mettre en mouvement, et, l'ayant dispose en bataille, il la fit
avancer vers la porte brle. Mais, par l'ouverture de cette porte, on
ne vit personne. Les rues taient solitaires et silencieuses comme
celles de Pompi. Il fit alors lancer dans la ville deux bombes et
quelques grenades, s'attendant qu' leur explosion quelque mouvement
s'apercevrait; tout resta muet et sans mouvement; enfin, sur cette
inerte et funbre solitude le soleil se leva sans rien veiller dans
l'immense tombeau. Le cardinal ordonna alors  trois rgiments de
chasseurs d'entrer par la porte brle et de traverser la ville d'un
bout  l'autre pour voir ce qui arriverait.

La surprise du cardinal fut grande lorsqu'on lui rapporta qu'il n'tait
rest dans la ville que les tres trop faibles pour fuir: les malades,
les vieillards, les enfants, et un couvent de jeunes filles.

Mais, tout  coup, on vit revenir un homme dont le visage portait les
signes de la plus vive pouvante.

C'tait le capitaine de la premire compagnie envoye  la dcouverte
par le cardinal, et auquel il avait t ordonn de faire toutes les
recherches possibles, afin de retrouver les ingnieurs Vinci et
Olivieri, ainsi que le parlementaire Vecchione.

Voici les nouvelles qu'il apportait. En entrant dans l'glise de
San-Francisco, on avait trouv des traces de sang frais: on avait suivi
ces traces, elles avaient conduit  un caveau plein de royalistes, morts
ou mourants de leurs blessures. C'taient les quarante suspects qu'avait
fait arrter Nicolo Palomba et qui, enchans deux  deux, avaient t
fusills en masse dans le rfectoire de Saint-Franois, le soir
prcdent, au moment o l'on avait entendu cette fusillade suivie d'un
profond silence.

Aprs quoi, on les avait, morts ou respirant encore, jets ple-mle
dans ce caveau.

C'tait ce spectacle qui avait boulevers l'officier envoy dans la
ville par le cardinal.

En apprenant que quelques-uns de ces malheureux respiraient encore, le
cardinal se rendit  l'instant mme  l'glise Saint-Franois et ordonna
que, morts ou vivants, tous fussent tirs hors du caveau o ils avaient
t jets. Trois seulement, qui n'taient point mortellement atteints,
furent soigns et guris parfaitement. Cinq ou six autres qui
respiraient encore moururent dans le courant de la journe sans avoir
mme repris connaissance.

Les trois qui survcurent taient: le pre Maestro Lomastro,
ex-provincial des dominicains, lequel, vingt-cinq ans aprs, mourut de
vieillesse; Emmanuel de Mazzio di Matera; et le parlementaire don
Raffaelo Vecchione, qui ne mourut, lui, qu'en 1820 ou 1821, employ  la
secrtairerie de la guerre.

Les deux ingnieurs Vinci et Olivieri taient au nombre des morts.

Les crivains royalistes avouent eux-mmes que le sac d'Altamura fut une
pouvantable chose.

Qui pourra jamais--dit ce mme Vicenzo Durante, lieutenant de de
Cesare, et qui a crit l'histoire de cette incroyable campagne de
99--qui pourra jamais se rappeler sans sentir les pleurs jaillir de ses
yeux le deuil et la dsolation de cette pauvre ville! Qui pourra dcrire
cet interminable pillage de trois jours qui cependant fut insuffisant 
satisfaire la cupidit du soldat!

La Calabre, la Basilicate et la Pouille furent enrichies des trophes
d'Altamura. Tout fut enlev aux habitants, auxquels on ne laissa que le
douloureux souvenir de leur rbellion.

Pendant, trois jours, Altamura puisa toutes les horreurs que la guerre
civile la plus implacable rserve aux villes prises d'assaut. Les
vieillards et les enfants rests chez eux furent gorgs, le couvent de
jeunes filles fut profan. Les crivains libraux, et entre autres
Coletta, cherchent inutilement dans les temps modernes un dsastre
pareil  celui d'Altamura, et ils sont obligs, pour obtenir un point de
comparaison, de remonter  ceux de Sagonte et de Carthage.

Il fallut qu'une action horrible s'accomplt sous les yeux du cardinal
pour que celui-ci ost donner l'ordre de cesser le carnage.

On trouva un patriote cach dans une maison; on l'amena devant le
cardinal, qui, sur la place publique, au milieu des morts, les pieds
dans le sang, entour de maisons incendies et croulantes, disait un _Te
Deum_ d'actions de grces sur un autel improvis.

Ce patriote se nommait le comte Filo,

Au moment o il s'inclinait pour demander la vie, un homme qui se disait
parent de l'ingnieur Olivieri, retrouv, comme nous l'avons dit, parmi
les morts, s'approcha de lui, et,  bout portant, lui tira un coup de
fusil. Le comte Filo tomba mort aux pieds du cardinal, et son sang
rejaillit sur sa robe de pourpre.

Ce meurtre, accompli sous les yeux du cardinal, lui fut un prtexte pour
ordonner la fin de toutes ces horreurs. Il fit battre la gnrale: tous
les officiers et tous les prtres eurent ordre de parcourir la ville et
de faire cesser le pillage et les meurtres qui duraient depuis trois
jours.

Au moment o il venait de donner cet ordre, on vit s'avancer au galop de
son cheval un homme portant l'uniforme d'officier napolitain. Cet homme
arrta sa monture devant le cardinal, mit pied  terre et lui prsenta
respectueusement une lettre de l'criture de la reine.

Le cardinal reconnut cette criture, baisa la lettre, la dcacheta et
lut ce qui suit:

  Braves et gnreux Calabrais!

  Le courage, la valeur et la fidlit que vous montrez pour la dfense
  de notre sainte religion catholique et de votre bon roi et pre tabli
  par Dieu lui-mme pour rgner sur vous, vous gouverner et vous rendre
  heureux, ont excit dans notre me un sentiment de si vive
  satisfaction et de reconnaissance si grande, que nous avons voulu
  broder de nos propres mains la bannire que nous vous envoyons[5].

  [5] Inutile de dire que cette lettre, copie sur l'original, est,
    comme toutes les pices que nous citons, traduite avec la plus
    svre exactitude.

  Cette bannire sera une preuve lumineuse de notre sincre attachement
  pour vous et de notre gratitude  votre fidlit; mais, en mme temps,
  elle devra devenir un vif aiguillon pour vous pousser  continuer
  d'agir avec la mme valeur et avec le mme zle, jusqu' ce qu'ils
  soient disperss et vaincus, les ennemis de l'tat et de notre
  sacro-sainte religion, jusqu' ce qu'enfin vous, vos familles, la
  patrie, puissent jouir tranquillement des fruits de vos travaux et de
  votre courage, sous la protection de votre bon roi et pre Ferdinand
  et de nous tous, qui ne nous lasserons jamais de chercher des
  occasions de vous prouver que nous conserverons inaltrable dans notre
  coeur la mmoire de vos glorieux exploits.

  Continuez donc, braves Calabrais,  combattre avec votre valeur
  accoutume sous cette bannire o, de nos propres mains, nous avons
  brod la croix, signe glorieux de notre rdemption; rappelez-vous,
  preux guerriers, que, sous la protection d'un tel signe, vous ne
  pouvez manquer d'tre victorieux; ayez-le pour guide, courez
  intrpidement au combat, et soyez srs que vos ennemis seront vaincus.

  Et nous, pendant ce temps, avec les sentiments de la plus vive
  reconnaissance, nous prierons le Trs-Haut, dispensateur de tous les
  biens de ce monde, qu'il se plaise  nous assister dans les
  entreprises qui regardent principalement son honneur, sa gloire, la
  ntre et notre tranquillit.

  Et, pleine de gratitude pour vous, nous sommes constamment

  Votre reconnaissante et bonne mre,

  MARIA-CAROLINA.

  Palerme, 30 avril.

A la suite de la signature de la reine, et sur la mme ligne, venaient
les signatures suivantes:

  MARIA-CLEMENTINA.

  LEOPOLD BORBONE.

  MARIA-CHRISTINA.

  MARIA-AMALIA[6].

  MARIA-ANTONIA.

  [6] Depuis reine des Franais.

Pendant que le cardinal lisait la lettre de la reine, le messager avait
droul la bannire brode par la reine et les jeunes princesses, et qui
tait vritablement magnifique.

Elle tait de satin blanc et portait d'un ct les armes des Bourbons de
Naples avec cette lgende: _A mes chers Calabrais_, et, de l'autre, la
croix avec cette inscription, consacre depuis le labarum de Constantin:

IN HOC SIGNO VINCES.

Le porteur de la bannire, Scipion Lamarra, tait recommand au cardinal
par une lettre de la reine comme un brave et excellent officier.

Le cardinal fit sonner la trompette, battre les tambours, runit enfin
toute l'arme, et, au milieu des cadavres, des maisons ventres, des
ruines fumantes, il lut  haute voix, aux Calabrais, la lettre qui leur
tait adresse, et dploya la bannire royale, qui devait les guider
vers d'autres pillages, d'autres meurtres et d'autres incendies, que la
reine semblait autoriser, que Dieu semblait bnir!

Mystre! avons-nous dit; mystre! rptons-nous.




L

LE COMMENCEMENT DE LA FIN


Tandis que ces graves vnements s'accomplissaient dans la Terre de
Bari, Naples tait tmoin d'vnements non moins graves.

Comme avait dit Ferdinand dans le post-scriptum d'une de ses lettres,
l'empereur d'Autriche s'tait enfin dcid _ se remuer_.

Ce mouvement avait t fatal  l'arme franaise.

L'empereur avait attendu les Russes, et il avait bien fait.

Souvorov, encore tout chaud de ses victoires contre les Turcs, avait
travers l'Allemagne, et, dbouchant par les montagnes du Tyrol, tait
entr  Vrone, avait pris le commandement des armes unies sous le nom
d'arme austro-russe, et s'tait empar de Brescia.

Nos armes, en outre, avaient t battues  Rokack en Allemagne et 
Magnano, en Italie.

Macdonald, comme nous l'avons dit, avait succd  Championnet.

Mais celui qui succde ne remplace pas toujours. Avec de grandes vertus
militaires, Macdonald manquait de ces formes douces et amicales qui
avaient fait la popularit de Championnet  Naples.

On vint, un jour, lui annoncer qu'il y avait une rvolte parmi les
lazzaroni du March-Vieux.

Ces hommes, descendants de ceux qui s'taient rvolts avec Masaniello,
et qui, aprs s'tre rvolts avec lui, aprs avoir pill avec lui,
aprs avoir assassin avec lui, l'avaient fait ou tout au moins laiss
assassiner,--qui, Masaniello mort, avaient tran ses membres dans la
fange et jet sa tte dans un gout;--les descendants de ces mmes
hommes qui, par une de ces ractions inconcevables et cependant
frquentes chez les Mridionaux, avaient ramass ses membres pars, les
avaient runis sur une litire dore et les enterrrent avec des
honneurs presque divins;--les lazzaroni, toujours les mmes en 1799
qu'en 1647, se runirent, dsarmrent la garde nationale, prirent les
fusils et s'avancrent vers le port pour soulever les mariniers.

Macdonald, en cette circonstance, suivit les traditions de Championnet.
Il envoya chercher Michele et lui promit le grade et la paye de chef de
lgion, avec un habit plus brillant encore que celui qu'il portait, s'il
calmait la rvolte.

Michele monta  cheval, se jeta au milieu des lazzaroni et parvint,
grce  son loquence ordinaire,  leur faire rendre les armes et  les
faire rentrer dans leurs maisons.

Les lazzaroni, abaisss, envoyrent des dputs pour demander pardon 
Macdonald.

Macdonald tint sa promesse  l'endroit de Michele, le nomma chef de
lgion et lui donna un habit magnifique, avec lequel il s'alla montrer
immdiatement au peuple.

Ce fut ce jour-l mme que l'on apprit  Naples la perte de la bataille
de Magnano, la retraite qui s'en tait suivie, et la consquence de
cette retraite, c'est--dire la perte de la ligne du Mincio.

Macdonald recevait l'ordre de rejoindre en Lombardie l'arme franaise,
en pleine retraite devant l'arme austro-russe. Par malheur, il n'tait
pas tout  fait libre d'obir. Nous avons vu qu'avant son dpart,
Championnet avait expdi un corps franais dans la Pouille et un corps
napolitain dans la Calabre.

Nous savons le rsultat de ces deux expditions.

Broussier et Ettore Caraffa avaient t vainqueurs; mais Schipani avait
t vaincu.

Macdonald envoya aussitt, aux corps franais pars tout autour de
Naples, l'ordre de se concentrer sur Caserte.

Au fur et  mesure que les rpublicains se retiraient, les sanfdistes
avanaient, et Naples commenait  se trouver resserre dans un cercle
bourbonien. Fra-Diavolo tait  Itri; Mammone et ses deux frres taient
 Sora; Pronio tait dans les Abruzzes; Sciarpa, dans le Cilento; enfin
Ruffo et de Cesare marchaient de front, occupant toute la Calabre,
donnant, par la mer Ionienne, la main aux Russes et aux Turcs, et, par
la mer Tyrrhnienne, la main aux Anglais.

Sur ces entrefaites, les dputs envoys  Paris pour obtenir la
reconnaissance de la rpublique parthnopenne et faire avec le
Directoire une alliance _dfensive et offensive_, revinrent  Naples.
Mais la situation de la France n'tait point assez brillante pour
_dfendre_ Naples, et celle de Naples assez forte pour _offenser_ les
ennemis de la France.

Le Directoire franais faisait donc dire  la rpublique napolitaine ce
que se disent les uns aux autres, malgr les traits qui les lient, deux
tats dans les situations extrmes: _Chacun pour soi_. Tout ce qu'il
pouvait faire, c'tait de lui cder le citoyen Abrial, homme expert en
pareille matire, pour donner une organisation meilleure  la
Rpublique.

Au moment o Macdonald s'apprtait  obir secrtement  l'ordre de
retraite qu'il avait reu, et o il runissait ses soldats  Caserte,
sous le prtexte qu'ils s'amollissaient aux dlices de Naples, ou apprit
que cinq cents bourboniens et un corps anglais beaucoup plus
considrable dbarquaient prs de Castellamare, sous la protection de la
flotte anglaise. Cette troupe s'empara de la ville et du petit fort qui
la protge. Comme on ne s'attendait pas  ce dbarquement, une trentaine
de Franais seulement occupaient le fort. Ils capitulrent,  la
condition de se retirer avec les honneurs de la guerre. Quant  la
ville, comme elle avait t enleve par surprise, elle n'avait pu faire
ses conditions et avait t mise  sac.

Lorsqu'ils surent ce qui arrivait  Castellamare, les paysans de
Lettere, de Groguana, les montagnards des montagnes voisines, espce de
ptres dans le genre des anciens Samnites, descendirent dans la ville et
se mirent  la piller de leur ct.

Tout ce qui tait patriote, ou tout ce qui tait dnonc comme tel, fut
mis  sac; enfin, le sang donnant la soif du sang, la garnison elle-mme
fut gorge au mpris de la capitulation.

Ces vnements se passaient la veille du jour o Macdonald devait
quitter Naples avec l'arme franaise; mais ils changrent ses
dispositions. Le hardi capitaine ne voulut point avoir l'air de quitter
Naples sous la pression de la peur. Il se mit  la tte de l'arme et
marcha droit sur Castellamare. Ce fut inutilement que les Anglais
tentrent d'inquiter la marche de la colonne franaise par le feu de
leurs vaisseaux; sous le feu de ces mmes vaisseaux, Macdonald reprit la
ville et le fort, y remit garnison, non plus de Franais, mais de
patriotes napolitains, et, le soir mme, de retour  Naples, il faisait
don  la garde nationale de trois tendards, de dix-sept canons et de
trois cents prisonniers.

Le lendemain, il annona son dpart pour le camp de Caserte, o il
allait, disait-il, commander  ses troupes de grandes manoeuvres
d'exercice, promettant qu'il serait toujours prt  revenir sur Naples
pour la dfendre, et priant qu'on lui ft tenir, tous les soirs, un
rapport sur les vnements de la journe.

Il laissait entendre qu'il tait temps que la Rpublique jout de toute
sa libert, se soutnt par ses propres forces et achevt une rvolution
commence sous de si heureux auspices. Et, en effet, il ne restait plus
aux Napolitains, guids par les conseils d'Abrial, qu' soumettre les
insurgs et  organiser le gouvernement.

Le 6 mai au soir, tandis qu'il tait occup  crire une lettre au
commodore Troubridge, lettre dans laquelle il faisait appel  son
humanit et l'adjurait de faire tous ses efforts pour teindre la guerre
civile au lieu de l'attiser, on lui annona le brigadier Salvato.

Salvato, deux jours auparavant, avait fait,  la reprise de
Castellamare, des prodiges de valeur sous les yeux du gnral en chef.
Cinq des dix-sept canons avaient t pris par sa brigade; un des trois
drapeaux avait t pris par lui.

On connat dj le caractre de Macdonald pour tre plus pre et plus
svre que celui de Championnet; mais, brave lui-mme jusqu' la
tmrit, il tait un juste et digne apprciateur de la valeur chez les
autres.

En voyant entrer Salvato, Macdonald lui tendit la main.

--Monsieur le chef de brigade, lui dit-il, je n'ai pas eu le temps de
vous faire, sur le champ de bataille, ni aprs le combat, tous les
compliments qui vous taient dus; mais j'ai fait mieux que cela: j'ai
demand pour vous au Directoire le grade de gnral de brigade, et je
compte, en attendant, vous confier le commandement de la division du
gnral Mathieu Maurice, qu'une blessure grave met, pour le moment, en
non-activit.

Salvato s'inclina.

--Hlas! mon gnral, dit-il, je vais peut-tre bien mal reconnatre vos
bonts; mais, dans le cas o, comme on le dit, vous seriez rappel dans
l'Italie centrale...

Macdonald regarda fixement le jeune homme.

--Qui dit cela, monsieur? demanda-t-il.

--Mais le colonel Mejean, par exemple, que j'ai rencontr faisant des
provisions pour le chteau Saint-Elme, et qui m'a dit, sans autrement me
recommander le secret, d'ailleurs, que vous le laissiez au fort
Saint-Elme avec cinq cents hommes.

--Il faut, rpliqua Macdonald, que cet homme se sente singulirement
appuy pour jouer avec de pareils secrets, surtout quand on lui a
recommand, sur sa tte, de ne les rvler  qui que ce soit.

--Pardon, mon gnral: j'ignorais cette circonstance; sans quoi, je vous
avoue que je ne vous eusse point nomm M. Mejean.

--C'est bien. Et vous aviez quelque chose  me dire dans le cas o je
serais rappel dans l'Italie centrale?

--J'avais  vous dire, mon gnral, que je suis un enfant de ce
malheureux pays que vous abandonnez; que, priv de l'appui des Franais,
il va avoir besoin de toutes ses forces et surtout de tous ses
dvouements. Pouvez-vous, en quittant Naples, mon gnral, me laisser un
commandement quelconque, si infime qu'il soit, le commandement du
chteau de l'OEuf, le commandement du chteau del Carmine, comme vous
laissez le commandement du chteau Saint-Elme au colonel Mejean?

--Je laisse le commandement du chteau Saint-Elme au colonel Mejean par
ordre exprs du Directoire. L'ordre porte le nombre d'hommes que je dois
y laisser et le chef sous les ordres duquel je dois laisser ces hommes.
Mais, n'ayant rien reu de pareil relativement  vous, je ne puis
prendre sur moi de priver l'arme d'un de ses meilleurs officiers.

--Mon gnral, rpondit Salvato, de ce mme ton ferme dont lui parlait
Macdonald et auquel l'avait si peu habitu Championnet, qui le traitait
comme son fils,--mon gnral, ce que vous me dites l me dsespre; car,
convaincu que je suis de la ncessit de ma prsence dans ce pays, et ne
pouvant oublier que je suis Napolitain avant d'tre Franais, et que,
par consquent, je dois ma vie  Naples avant de la devoir  la France,
je serais oblig, sur un refus formel de votre part de me laisser ici,
je serais oblig de vous donner ma dmission.

--Pardon, monsieur, rpondit Macdonald, j'apprcie d'autant mieux votre
position, que, de mme que vous tes Napolitain, je suis, moi,
Irlandais, et que, quoique n en France de parents qui, depuis
longtemps, y taient fixs, si je me trouvais  Dublin dans les
conditions o vous tes  Naples, peut-tre le souvenir de la patrie se
rveillerait-il en moi et ferais-je la mme demande que vous faites.

--Alors, mon gnral, dit Salvato, vous acceptez ma dmission?

--Non, monsieur; mais je vous accorde un cong de trois mois.

--Oh! mon gnral! s'cria Salvato.

--Dans trois mois, tout sera fini pour Naples...

--Comment l'entendez-vous, mon gnral?

--C'est bien simple, dit Macdonald avec un triste sourire: je veux dire
que, dans trois mois, le roi Ferdinand sera remont sur son trne, que
les patriotes seront tus, pendus ou proscrits. Pendant ces trois
mois-l, monsieur, consacrez-vous  la dfense de votre pays. La France
n'aura rien  voir  ce que vous ferez, ou, si elle y voit quelque
chose, elle n'aura probablement qu' y applaudir; et, si dans trois
mois, vous n'tes ni tu ni pendu, revenez reprendre parmi nous, prs de
moi, s'il est possible, le rang que vous occupez dans l'arme.

--Mon gnral, dit Salvato, vous m'accordez plus que je n'osais esprer.

--Parce que vous tes de ceux, monsieur,  qui l'on n'accordera jamais
assez. Avez-vous un ami  me prsenter pour tenir votre commandement en
votre absence de la brigade?

--Mon gnral, il me ferait grand plaisir, je vous l'avoue, d'tre
remplac par mon ami de Villeneuve; mais...

Salvato hsita.

--Mais? reprit Macdonald.

--Mais Villeneuve tait officier d'ordonnance du gnral Championnet, et
peut-tre cet emploi occup par lui n'est-il pas aujourd'hui un titre de
recommandation.

--Prs du Directoire, c'est possible, monsieur; mais prs de moi il n'y
a de titre de recommandation que le patriotisme et le courage. Et vous
en tes une preuve, monsieur; car, si M. de Villeneuve tait officier
d'ordonnance du gnral Championnet, vous tiez, vous, son aide de camp,
et c'est avec ce titre, s'il m'en souvient, que vous avez si vaillamment
combattu  Civita-Castellana. crivez vous-mme  votre ami M. de
Villeneuve, et dites-lui qu' votre demande, je me suis empress de lui
confier le commandement intrimaire de votre brigade.

Et, de la main, il dsigna au jeune homme le bureau o il crivait
lui-mme lorsque Salvato tait entr. Salvato s'y assit et crivit,
d'une main tremblante de joie, quelques lignes  Villeneuve.

Il avait sign, cachet la lettre, mis l'adresse et allait se lever,
lorsque Macdonald, lui posant la main sur l'paule, le maintint  sa
place.

--Maintenant, un dernier service, lui dit-il.

--Ordonnez, mon gnral.

--Vous tes Napolitain, quoique,  vous entendre parler le franais ou
l'anglais, on vous prendrait ou pour un Franais ou pour un Anglais.
Vous devez donc parler au moins aussi correctement votre langue
maternelle que vous parlez ces langues trangres. Eh bien, faites-moi
le plaisir de traduire en italien la proclamation que je vais vous
dicter.

Salvato fit signe qu'il tait prt  obir.

Macdonald se redressa de toute la hauteur de sa grande taille, appuya sa
main au dossier du fauteuil du jeune officier et dicta:

  Naples, 6 mai 1799.

  Toute ville rebelle sera brle, et, sur ses ruines, on passera la
  charrue.

Salvato regarda Macdonald.

--Continuez, monsieur, lui dit tranquillement celui-ci.

Salvato fit signe qu'il tait prt. Macdonald continua:

  Les cardinaux, les archevques, les vques, les abbs, en somme tous
  les ministres du culte, seront regards comme fauteurs de la rvolte
  des pays et villes o ils se trouveront, et punis de mort.

  La perte de la vie entranera la confiscation des biens.

--Vos lois sont dures, gnral, fit en souriant Salvato.

--En apparence, monsieur, rpondit Macdonald; car, en faisant cette
proclamation, j'ai un tout autre but, qui vous chappe, jeune homme.

--Lequel? demanda Salvato.

--La rpublique parthnopenne, si elle veut se soutenir, va tre force
 de grandes rigueurs, et peut-tre mme ces rigueurs ne la
sauveront-elles pas. Eh bien, en cas de restauration, il est bon, ce me
semble, que ceux qui auront appliqu ces rigueurs puissent les rejeter
sur moi. Tout loign que je serai de Naples, peut-tre lui rendrai-je
un dernier service et sauverai-je la tte de quelques-uns de ses enfants
en prenant sur moi cette responsabilit. Passez-moi la plume, monsieur,
dit Macdonald.

Salvato se leva et passa la plume au gnral.

Celui-ci signa sans s'asseoir, et, se retournant vers Salvato:

--Ainsi, c'est convenu, dit-il, dans trois mois, si vous n'tes ni tu,
ni prisonnier, ni pendu?

--Dans trois mois, mon gnral, je serai prs de vous.

--En allant vous remercier, aujourd'hui, M. de Villeneuve vous portera
votre cong.

Et il tendit  Salvato une main que celui-ci serra avec reconnaissance.

Le lendemain, 7 mai, Macdonald partait de Caserte avec l'arme
franaise.




LI

LA FTE DE LA FRATERNIT


Il est impossible, disent les _Mmoires pour servir  l'histoire des
dernires rvolutions de Naples_, il est impossible de dcrire la joie
qu'prouvrent les patriotes lors du dpart des Franais. Ils disaient,
en se flicitant et en s'embrassant, que c'tait  partir de ce moment
heureux qu'ils taient vritablement libres, et leur patriotisme, en
rptant ces paroles, touchait le dernier degr de l'enthousiasme et de
la fureur.

Et, en effet, il y eut alors un moment  Naples o les folies de 1792 et
1793 se renouvelrent, non pas les folies sanglantes, heureusement, mais
celles qui, en exagrant le patriotisme, placent le ridicule  ct du
sublime. Les citoyens qui avaient le _malheur_ de porter le nom de
Ferdinand, nom que l'adulation avait rendu on ne peut plus commun, ou le
nom de tout autre roi, demandrent au gouvernement rpublicain
l'autorisation de changer juridiquement de nom, rougissant d'avoir
quelque chose de commun avec les tyrans[7]. Mille pamphlets dvoilant
les mystres amoureux de la cour de Ferdinand et de Caroline furent
publis. Tantt, c'tait le Sebetus, petit ruisseau qui se jette dans la
mer au pont de la Madeleine et qui, pareil  l'antique Scamandre,
prenait la parole et se mettait du ct du peuple; tantt, c'tait une
affiche, applique contre les murs de l'glise del Carmine, et sur
laquelle taient crits ces mots: _Esci fuori, Lazzaro!_ (Lve-toi,
Lazare, et sors de ta tombe.) Bien entendu que, dans cette circonstance,
_Lazare_ signifiait _lazzarone_, et lazzarone _Masaniello_. De son ct,
Eleonora Pimentel, dans son _Moniteur parthnopen_, excitait le zle
des patriotes et peignait Ruffo comme un chef de brigands et
d'assassins, aspect sous lequel, grce  l'ardente rpublicaine, il
apparat encore aujourd'hui aux yeux de la postrit.

  [7] Nous avons sous les yeux une demande de ce genre, signe d'un
    homme qui a t depuis ministre de Ferdinand II.

Les femmes, excites par elle, donnaient l'exemple du patriotisme,
recherchant l'amour des patriotes, mprisant celui des aristocrates.
Quelques-unes haranguaient le peuple du haut des balcons de leurs
palais, lui expliquant ses intrts et ses devoirs, tandis que
Michelangelo Ciccone, l'ami de Cirillo, continuait de traduire en patois
napolitain l'vangile, c'est--dire le grand livre dmocratique,
adaptant  la libert toutes les maximes de la doctrine chrtienne. Au
milieu de la place Royale, tandis que les autres prtres luttaient, dans
les glises et dans les confessionnaux, contre les principes
rvolutionnaires, employant, pour effrayer les femmes, les menaces, pour
rduire les hommes, les promesses,--au milieu de la place Royale, le
pre Benoni, religieux franciscain de Bologne, avait dress sa chaire au
pied de l'arbre de la Libert, l justement o Ferdinand, dans sa
terreur de la tempte, avait jur d'lever une glise  saint Franois
de Paule, si jamais la Providence lui rendait son trne. L, le crucifix
 la main, il comparait les pures maximes dictes par Jsus aux peuples
et aux rois  celles dont les rois avaient, pendant des sicles, us
vis--vis des peuples, qui, lions endormis, les avaient laisss faire
pendant des sicles. Et, maintenant que ces lions taient veills et
prts  rugir et  dchirer, il expliquait  l'un de ces peuples-lions
le triple dogme, compltement inconnu  Naples  cette poque et  peine
entrevu aujourd'hui, de la libert, de l'galit et de la fraternit.

Le cardinal-archevque Capece Zurlo, soit crainte, soit conviction,
appuyait les maximes prches par les prtres patriotes et ordonnait des
prires dans lesquelles le _Domine salvam fac rempublicam_ remplaait le
_Domine salvum fac regem_. Il alla plus loin: il dclara dans une
encyclique que les ennemis du nouveau gouvernement qui, d'une faon
quelconque, travailleraient  sa ruine, seraient exclus de l'absolution,
except _in extremis_. Il tendait mme l'interdit jusqu' ceux qui,
connaissant des conspirateurs, des conspirations ou des dpts d'armes,
ne les dnonceraient pas. Enfin, les thtres ne reprsentaient que des
tragdies ou des drames dont les hros taient Brutus, Timolon,
Harmodius, Cassius ou Caton.

Ce fut  la fin de ces spectacles, le 14 mai, que l'on apprit la prise
et la dvastation d'Altamura. L'acteur charg du principal rle vint
non-seulement annoncer cette nouvelle, mais raconter les circonstances
terribles qui avaient suivi la chute de la ville rpublicaine. Un
inexprimable sentiment d'horreur accueillit ce rcit; tous les
spectateurs se levrent comme secous par une commotion lectrique, et,
d'une seule voix, s'crirent: Mort aux tyrans! Vive la libert!

Puis,  l'instant mme, et sans que l'ordre en et t donn, clata
comme un tonnerre,  l'orchestre, _la Marseillaise_ napolitaine,
_l'Hymne  la Libert_, de Vicenzo Monti, qu'avait rcit la Pimentel
chez la duchesse Fusco, la veille du jour o avait t fond _le
Moniteur parthnopen_.

Cette fois, le danger soulevait le voile des illusions et montrait son
visage effar. Il ne s'agissait plus de perdre le temps en vaines
paroles: il fallait agir.

Salvato, usant de la libert momentane qui lui tait rendue, donna le
premier l'exemple. Au risque d'tre pris par des brigands, muni des
pouvoirs de son pre, il partit pour le comt de Molise, et, tant par
ses fermiers que par ses intendants, runit une somme de prs de deux
cent mille francs, et cra un corps de volontaires calabrais qui prit le
nom de _lgion calabraise_. C'taient d'ardents soutiens de la libert,
tous ennemis personnels du cardinal Ruffo, et ayant chacun quelque mort
 venger contre les sanfdistes ou leur chef, et rsolus  laver le sang
avec le sang. Ces mots inscrits sur leurs bannires indiquaient le
serment terrible qu'ils avaient fait:

NOUS VENGER, VAINCRE OU MOURIR!

Le duc de Rocca-Romana, excit par cet exemple,--on le croyait du
moins,--sortit de son harem de la Descente du gant et demanda et obtint
l'autorisation de lever un rgiment de cavalerie.

Schipani rorganisa son corps d'arme, dtruit et dispers: il en fit
deux lgions, donna le commandement de l'une  Spano, Calabrais comptant
de longues annes de service dans les grades infrieurs de l'arme, et
prit le commandement de l'autre.

Abrial, de son ct, remplissait conscieusement la mission  lui confie
par le Directoire.

Le pouvoir lgislatif fut remis par lui aux mains de vingt-cinq
citoyens; le pouvoir excutif  cinq, le ministre  quatre.

Lui-mme choisit les membres qui devaient faire partie de ces trois
pouvoirs.

Au nombre des nouveaux lus  ce terrible honneur, qui devait coter la
vie  la plupart, tait une de nos premires connaissances, le docteur
Dominique Cirillo.

Lorsqu'on lui annona le choix que l'agent franais avait fait de lui,
il rpondit:

--Le danger est grand, mais l'honneur est plus grand encore. Je dvoue 
la Rpublique mes faibles talents, mes forces, ma vie.

Manthonnet, de son ct, travaillait nuit et jour  la rorganisation de
l'arme. Au bout de quelques jours, en effet, une arme nouvelle tait
prte  marcher au-devant du cardinal, que l'on sentait pour ainsi dire
s'approcher d'instant en instant.

Mais, auparavant, coeur gnreux qu'tait le ministre de la guerre, il
voulut donner  la ville un spectacle qui, tout  la fois, la rassurt
et l'exaltt.

Il annona la fte de la Fraternit.

Le jour marqu pour cette fte, la ville s'veilla au son des cloches,
des canons et des tambourins, comme elle avait l'habitude de le faire
dans ses jours les plus heureux.

Toute la garde nationale  pied eut l'ordre de se placer en haie dans la
rue de Tolde; toute la garde nationale  cheval se rangea en bataille
sur la place du Palais; toute l'infanterie de ligne se massa place du
Chteau.

Disons en passant, qu'il n'y a peut-tre pas une capitale au monde o la
garde nationale soit si bien organise qu' Naples.

Un grand espace tait rest libre autour de l'arbre de la Libert,  dix
pas duquel tait dress un bcher.

Vers onze heures du matin, par une magnifique journe de la fin du mois
de mai, toutes les fentres tant pavoises de drapeaux aux couleurs de
la Rpublique, toutes les femmes garnissant ces fentres et secouant
leurs mouchoirs aux cris de Vive la Rpublique! on vit, du haut de la
rue de Tolde, s'avancer un immense cortge.

C'taient d'abord tous les membres du nouveau gouvernement nomms par
Abrial, ayant  leur tte le gnral Manthonnet.

Derrire eux, marchait l'artillerie; puis venaient les trois bannires
prises aux bourboniens, une aux Anglais, les deux autres aux
sanfdistes, puis cinq ou six cents portraits de la reine et du roi
recueillis de toutes parts et destins au feu; enfin, enchans deux 
deux, les prisonniers de Castellamare et des villages voisins.

Une masse de peuple, pleine de rumeurs de vengeance et de menaces de
haine, suivait en hurlant: A mort les sanfdistes!  mort les
bourboniens! Car le peuple, avec ses ides de sang, ne pouvait se
figurer que l'on tirt les captifs de leur prison pour autre chose que
pour les gorger.

Et c'tait bien aussi la conviction des pauvres prisonniers, qui,  part
quelques-uns qui semblaient porter un dfi  leurs futurs bourreaux,
marchaient la tte basse et pleurant.

Manthonnet fit un discours  l'arme pour lui rappeler ses devoirs aux
jours de l'invasion.

L'orateur du gouvernement fit un discours au peuple, dans lequel il lui
prcha le respect de la vie et de la proprit.

Aprs quoi, on alluma le bcher.

Alors, le ministre des finances s'approcha des flammes et y jeta une
masse de billets de banque montant  la somme de six millions de francs,
conomies que, malgr la misre publique, le gouvernement avait faites
en deux mois.

Aprs les billets de banque vinrent les portraits.

Depuis le premier jusqu'au dernier, tous furent brls, aux cris de
Vive la Rpublique!

Mais, quand le tour vint d'y jeter les bannires, le peuple se rua sur
ceux qui les portaient, s'empara d'elles, les trana dans la boue et
finit par les dchirer en petits morceaux, que les soldats placrent,
fragments presque impalpables, au bout de leur baonnette.

Restaient les prisonniers.

On les fora de s'approcher du bcher, on les groupa au pied de l'arbre
de la Libert, on les entoura d'un cercle de baonnettes, et, au moment
o ils n'attendaient plus que la mort, au moment o le peuple, les yeux
flamboyants, aiguisait ses ongles et ses couteaux, Manthonnet cria:

--A bas les chanes!

Alors, les principales dames de la ville, la duchesse de Popoli, la
duchesse de Conzano, la duchesse Fusco, Eleonora Pimentel se
prcipitrent, au milieu des hourras, des bravos, des larmes, des
tonnements; elles dtachrent les chanes des trois cents prisonniers
sauvs de la mort, au milieu des cris de Grce! et de ceux mille fois
rpts de Vive la Rpublique!

En mme temps, d'autres dames entrrent dans le cercle avec des verres
et des bouteilles, et les prisonniers, en tendant vers l'arbre de la
Libert leurs bras redevenus libres, burent au salut et  la prosprit
de ceux qui avaient su vaincre, et, chose plus difficile, qui avaient su
pardonner.

Cette fte, comme nous l'avons dit, reut le nom de fte de la
Fraternit.

Le soir, Naples fut illumin _ giorno_.

Hlas! c'tait son dernier jour de fte: le lendemain tait celui du
dpart de l'arme, et l'on commenait d'entrer dans les jours de deuil.

Un triste pisode marqua les dernires heures de cette grande journe.

Vers cinq heures du soir, on apprit que le duc de Rocca-Romana, qui
avait demand et obtenu l'autorisation de former un rgiment de
cavalerie, ayant form ce rgiment, tait pass avec lui aux insurgs.

Une heure aprs, sur la place mme du Chteau, o l'on venait de
dlivrer les prisonniers, et o eux-mmes buvaient au salut de la
Rpublique, son frre Nicolino Caracciolo, se prsentait la tte basse,
la rougeur au front, la voix tremblante.

Il venait dclarer au Directoire napolitain que le crime de son frre
tait si grand  ses propres yeux, qu'il lui semblait que, comme aux
jours antiques, ce crime devait tre expi par un innocent. Il venait,
en consquence, demander dans quelle prison il devait se rendre pour y
subir le jugement qu'il plairait  un tribunal militaire de lui imposer,
et qui seul pouvait laver la honte que la dfection de son frre faisait
rejaillir sur sa famille; que si, au contraire, la Rpublique lui
conservait son estime, il prouverait  la Rpublique qu'il tait son
fils et non le frre de Rocca-Romana, en levant un rgiment avec lequel
il s'engageait  aller combattre son frre.

D'unanimes applaudissements accueillirent la proposition du jeune
patriote. On lui vote d'enthousiasme la permission qu'il demandait.
Enfin le Directoire dclara  l'unanimit que le crime de son frre
tait un crime personnel qui ne pouvait aucunement rejaillir sur les
membres de sa famille.

Et, en effet, Nicolino Caracciolo leva, de ses propres deniers, un
rgiment de hussards, avec lequel il put, en brave et loyal patriote,
prendre part aux dernires batailles de la Rpublique.




LII

HOMMES ET LOUPS DE MER


Le nom de Nicolino Caracciolo, que nous venons de prononcer, nous
rappelle qu'il est temps que nous revenions  un des personnages
principaux de notre histoire, oubli par nous depuis longtemps, 
l'amiral Franois Caracciolo.

Oubli, non; nous avons eu tort de nous servir de cette expression:
aucun des personnages prenant part aux vnements de ce long rcit n'est
jamais oubli compltement par nous; seulement, notre oeil, comme celui
du lecteur, ne peut embrasser qu'un certain horizon, et, dans cet
horizon, o il n'y a de place  la fois que pour un certain nombre de
personnages, les uns, en entrant, doivent ncessairement, momentanment
du moins, pousser les autres dehors, jusqu'au moment o, la progression
des vnements y ramenant ceux-ci  leur tour, ils rentrent en lumire
et font, par l'ombre qu'ils jettent, rentrer ceux auxquels ils succdent
dans la demi-teinte ou dans l'obscurit.

L'amiral Franois Caracciolo et bien voulu rester dans cette obscurit
ou dans cette demi-teinte; mais c'tait chose impossible  un homme de
cette valeur. Bloque par mer, en mme temps que la raction, pas  pas,
s'avanait vers elle par terre, Naples, qui avait vu dtruire par
Nelson, sous ses yeux et sous les yeux de son roi, cette marine qui lui
avait cot si cher, avait song  rorganiser non point quelque chose
de pareil  la magnifique flotte qu'elle avait perdue, mais tout au
moins quelques chaloupes canonnires avec lesquelles elle pt aider le
canon de ses forts  s'opposer au dbarquement de l'ennemi.

Le seul officier de marine napolitain qui et un mrite incontestable et
incontest, tait Franois Caracciolo. Aussi, ds que le gouvernement
rpublicain eut dcid de crer des moyens de dfense maritimes, quels
qu'ils fussent, on jeta les yeux sur lui non-seulement pour en faire le
ministre de la marine, mais encore pour lui donner comme amiral le
commandement du peu de btiments que, comme ministre, il pourrait mettre
en mer.

Caracciolo hsita un instant entre le salut de la patrie et le pril
personnel qu'il affrontait en prenant parti pour la Rpublique.
D'ailleurs, ses sentiments personnels, sa naissance princire, le milieu
dans lequel il avait vcu, l'entranaient bien plutt vers les principes
royalistes que vers des opinions dmocratiques. Mais Manthonnet et ses
collgues insistrent tellement prs de lui, qu'il cda, tout en avouant
qu'il cdait  regret et contre ses intimes convictions.

Mais, on l'a vu, Caracciolo avait t profondment bless de la
prfrence donne  Nelson sur lui, pour le passage de la famille royale
en Sicile. La prsence du duc de Calabre  son bord lui avait paru
plutt un accident qu'une faveur, et, au fond du coeur, un certain dsir
de vengeance, dont il ne se rendait pas compte lui-mme et qu'il
dguisait sous le nom d'amour de la patrie, le poussait  faire repentir
ses souverains du mpris qu'ils avaient fait de lui.

Il en rsulta que, ds qu'il eut pris son parti de servir la Rpublique,
Caracciolo s'y appliqua non-seulement en homme d'honneur, mais en homme
de gnie qu'il tait. Il arma du mieux qu'il put, et avec une
merveilleuse rapidit, une douzaine de barques canonnires, qui, runies
 celles qu'il fit construire, et  trois navires que le commandant du
port de Castellamare avait sauvs de l'incendie, lui constiturent une
petite flottille d'une trentaine de btiments.

L'amiral en tait l et n'attendait qu'une occasion d'en venir aux mains
d'une faon avantageuse avec les Anglais, lorsqu'il s'aperut, un matin,
qu'au lieu des douze ou quinze btiments anglais qui, la veille encore,
bloquaient la baie de Naples, il n'en restait plus que trois ou quatre:
les autres avaient disparu dans la nuit.

Faisons une enjambe de Naples  Palerme, et voyons ce qui s'y est pass
depuis le dpart de la bannire royale.

On se rappelle que le commodore Troubridge, cdant au besoin
qu'prouvait la population de voir pendre dix ou douze rpublicains,
avait pri le roi d'envoyer un juge par le retour du _Perseus_, et que,
le roi ayant demand ce juge au prsident Cardillo, celui-ci lui avait
indiqu comme un homme sur lequel il pouvait compter le conseiller
Speciale.

Speciale avait, avant son dpart, t reu en audience particulire par
le roi et par la reine, qui lui avaient donn ses instructions, et
tait, comme l'avait demand Troubridge, arriv  Ischia par le retour
du _Perseus_.

Son premier acte fut de condamner  mort un pauvre diable de tailleur
dont le crime unique tait d'avoir fourni des habits rpublicains aux
nouveaux officiers municipaux.

Au reste, nous laisserons, pour donner  nos lecteurs une ide de ce
qu'tait au moral le conseiller Speciale, nous laisserons, disons-nous,
parler Troubridge, qui, on le sait, n'est pas tendre  l'endroit des
rpublicains.

Voici quelques lettres du commodore Troubridge que nous traduisons de
l'original et que nous mettons sous les yeux de nos lecteurs.

Comme celles que nous avons dj lues, elles sont adresses  l'amiral
Nelson.

  A bord du _Culloden_, en vue de Procida, 13 avril 1799.

  Le juge est arriv. Je dois dire qu'il m'a fait l'impression de la
  plus venimeuse crature qui se puisse voir. Il a l'air d'avoir
  compltement perdu la raison. Il dit qu'une soixantaine de familles
  lui sont indiques (par qui?), et qu'il lui faut absolument un vque
  pour dsacrer les prtres, ou que, sinon, il ne pourra pas les faire
  excuter. Je lui ai dit: Pendez-les toujours, et, si vous ne les
  trouvez pas assez dsacrs par la corde, nous verrons aprs.

  TROUBRIDGE.

Ceci demande une explication: nous la donnerons, si terrible qu'elle
soit et quelque souvenir qu'elle veille.

En effet, en Italie,--je ne sais s'il en est de mme en France, et si
Vergs, avant d'tre excut, avait t dgrad,--en effet, en Italie,
la personne du prtre est sacre, et le bourreau ne peut le toucher,
quelque crime qu'il ait commis, que lorsqu'il a t dgrad par un
vque.

Or, on se le rappelle, Troubridge avait lch toute sa meute, espions et
sbires, il le dit lui-mme, soixante Suisses et trois cents fidles
sujets contre un pauvre prtre nomm Albavena. Il ajoutait: Avant la
fin de la journe, j'espre l'avoir mort ou vivant. Sa bonne fortune
avait t complte. Le commodore Troubridge avait eu Albavena vivant.

Il avait cru que, ds lors, la chose irait toute seule, qu'il n'aurait
qu' remettre le prtre aux mains du bourreau qui le pendrait, et que
tout serait dit.

La moiti du chemin vers la potence se fit comme l'avait prvu
Troubridge; mais, au moment de pendre l'homme, il se trouva qu'il y
avait un noeud  la corde.

Le bourreau qui, en sa qualit de chrtien, savait ce qu'ignorait le
protestant Troubridge,--le bourreau dclara qu'il ne pouvait pas pendre
un prtre avant dgradation.

Pendant que cette petite discussion avait lieu, Troubridge, qui
l'ignorait encore, crivait  Nelson cette seconde lettre, en date du 18
avril:

  Cher ami,

  Il y a deux jours que le juge est venu me trouver, m'offrant de
  prononcer toutes les sentences ncessaires; seulement, il m'a laiss
  entendre que cette manire de procder n'tait peut tre pas
  trs-rgulire. D'aprs ce qu'il m'a dit, j'ai cru comprendre que ses
  instructions lui enjoignaient de procder le plus sommairement
  possible et _sous ma direction_. Oh! oh!

  Je lui ai dit que, quant  ce dernier point, il se trompait, attendu
  qu'il s'agissait de sujets italiens et non anglais[8].

  [8] On verra que ce scrupule n'arrta point Nelson, lorsqu'il s'agit
    de juger Caracciolo.

  Au reste, sa manire de procder est curieuse. Presque toujours les
  accuss sont absents, de manire que la procdure--cela est facile 
  comprendre--se trouve facilement termine. Ce que je vois de plus
  clair dans tout cela, mon cher lord, c'est que l'on voudrait nous
  mettre sur le dos tout le ct odieux de l'affaire. Mais ce n'est
  point mon avis, et vous marcherez plus droit que cela, monsieur le
  juge, ou je vous bousculerai.

  TROUBRIDGE.

Comme on le voit, le digne Anglais, qui s'tait content de saluer la
tte du commissaire Ferdinand Ruggi de ces mots: _Voil un gai
compagnon; quel dommage qu'il faille s'en sparer!_ commenait dj  se
rvolter contre Speciale. L'affaire de la dgradation du prtre
l'exaspra, comme on va voir.

Le 7 mai suivant, Troubridge crivait  Nelson:

  Milord, j'ai eu une longue conversation avec notre juge: il m'a dit
  qu'il aurait termin toutes ses oprations la semaine prochaine, et
  que ce n'tait point l'habitude de ses collgues, et par consquent la
  sienne, de se retirer _sans avoir condamn_. Il a ajout que les
  condamnations prononcs, il s'embarquerait immdiatement sur un
  vaisseau de guerre. Il a dit encore--et il y tient--que, n'ayant pas
  d'vque pour dgrader ses prtres, il les enverrait en Sicile, o le
  roi les ferait dsacrer, et que, de l, on les ramnerait ici pour les
  pendre. Et savez-vous sur quoi il compte pour faire cette besogne? Sur
  un vaisseau anglais! _Goddem!_ Ce n'est pas le tout. Il parat que le
  bourreau, faute d'habitude, pend mal; ce qui fait crier non-seulement
  le pendu, mais encore les assistants. Qu'est-il venu me demander? Un
  pendeur! Un pendeur,  moi! comprenez-vous? Oh! quant  cela, je
  refuse et tout net. Si l'on ne trouve pas de bourreau  Procida ni 
  Ischia, qu'on en envoie un de Palerme. Je vois bien leur affaire. Ce
  sont eux qui tueront, et le sang retombera sur nous. On n'a pas ide
  de la faon de procder de cet homme et de la manire dont se fait
  l'audition des tmoins. Presque jamais les prvenus ne paraissent
  devant le juge pour entendre lire leur sentence. Mais notre juge y
  trouve son compte, attendu que la majeure partie des condamns est
  fort riche.

  TROUBRIDGE.

En vrit, ne vous semble-t-il pas que nous ne sommes plus  Naples, que
nous ne sommes plus en Europe? Ne vous semble-t-il pas que nous sommes
dans quelque petite baie de la Nouvelle-Caldonie et que nous assistons
 un conseil d'anthropophages!

Mais attendez.

C'tait  tort que le commodore Troubridge esprait faire partager 
Nelson ses rpugnances pour les actes, les faits et gestes, et surtout
pour les demandes du juge Speciale. Le vaisseau anglais qui devait
conduire les trois malheureux prtres,--car ce n'tait pas un prtre
seulement, ce n'tait plus le cur Albavena qu'il s'agissait de
dsacrer, c'taient trois prtres,--fut accord sans difficult.

Or, savez-vous en quoi consistait cette crmonie de la dconscration?

On arracha aux trois prtres la peau de la tonsure avec des tenailles,
et on leur coupa avec un rasoir la chair des trois doigts avec lesquels
les prtres donnent la bndiction; puis, ainsi mutils, on les ramena,
sur vaisseau anglais, toujours aux les, o ils furent pendus, et cela,
par un pendeur anglais que Troubridge fut charg de fournir[9].

  [9] C'est ainsi que, sous Pie IX, fut mutil par le lgat Belletti,
    avant d'tre fusill par les Autrichiens, le chapelain de Garibaldi,
    Ugo Bassi. Il bnit ses meurtriers de sa main sanglante, et son
    nergique bndiction leur envoya au visage une pluie de sang.

Aussi tout tait-il en train de se passer  merveille, lorsque, le 6
mai, c'est--dire la veille du jour o Troubridge crivait  lord Nelson
la lettre que nous venons de lire, l'amiral comte de Saint-Vincent, qui
croisait dans le dtroit de Gibraltar, fut tonn, vers les cinq heures
de l'aprs-midi, par un temps pluvieux et obscur, de voir passer
l'escadre franaise de Brest, qui avait gliss entre les doigts de lord
Keith. Le comte de Saint-Vincent compta vingt-quatre vaisseaux.

Il crivit aussitt  lord Nelson pour lui annoncer cette trange
nouvelle, sur laquelle il ne pouvait conserver aucun doute. Un de ses
btiments, _le Camlon_, tant venu le rejoindre aprs avoir escort
des navires de Terra-Nova, chargs de sel, de Lisbonne  Saint-Uval, se
trouva, le 5 au matin, engag au beau milieu de la flotte. Il et mme
t pris, sans aucun doute, si un lougre n'et hiss sa bannire
tricolore et tir sur lui, le capitaine Style, qui commandait _le
Camlon_, ne faisant aucune attention  cette flotte, qu'il prenait
pour celle de lord Keith.

L'amiral comte de Saint-Vincent ne pouvait avoir aucune communication
avec lord Keith  cause du vent d'ouest qui continuait de souffler: il
n'en fit pas moins partir un btiment lger pour lui donner, s'il le
rencontrait, l'ordre de le rejoindre immdiatement, et il nolisa 
Gibraltar un petit btiment pour porter sa lettre  Palerme.

Son opinion tait que l'escadre franaise irait directement  Malte, et,
de l, selon toute probabilit,  Alexandrie. Aussi expdia-t-il
immdiatement _le Camlon_ vers ces deux points, et ordonna-t-il au
capitaine Style de se tenir sur ses gardes.

Le comte de Saint-Vincent ne se trompait point dans ses conjectures: la
flotte que _le Camlon_ avait vue passer, et que l'amiral avait
entrevue  travers la pluie et le brouillard, tait, en effet, la flotte
franaise, commande par le clbre Brueix, qu'il ne faut pas confondre
avec Brueis, coup en deux par un boulet  Aboukir.

Cette flotte avait ordre de tromper la surveillance de lord Keith, de
quitter Brest, d'entrer dans la Mditerrane et de faire voile pour
Toulon, o elle attendrait les ordres du Directoire.

Ces ordres taient d'une grande importance. Le Directoire, pouvant des
progrs des Autrichiens et des Russes en Italie, progrs qui avaient
fait, comme nous l'avons dit, rappeler Macdonald de Naples, redemandait
Bonaparte  grands cris. La lettre que l'amiral Brueix devait recevoir 
Toulon et qu'il tait charg de remettre au gnral en chef de l'arme
d'gypte, tait conue en ces termes:

  _Au gnral Bonaparte, commandant en chef l'arme d'Orient._

  Paris, le 26 mai 1799.

  Les efforts extraordinaires, citoyen gnral, que l'Autriche et la
  Russie ont dploys, l'aspect srieux et presque alarmant qu'a pris la
  guerre, exigent que la Rpublique concentre ses forces.

  Le Directoire a, en consquence, donn l'ordre  l'amiral Brueix
  d'employer tous les moyens en son pouvoir pour se rendre matre de la
  Mditerrane, toucher en gypte, y prendre l'arme franaise et la
  ramener en France.

  Il est charg de se concerter avec vous sur les moyens  prendre pour
  l'embarquement et le transport. Vous jugerez, citoyen gnral, si vous
  pouvez, sans danger, laisser en gypte une partie de nos forces, et le
  Directoire vous autorise, en ce cas,  laisser le commandement de
  cette fraction  celui de vos lieutenants que vous en jugerez le plus
  digne.

  Le Directoire vous verrait avec plaisir, de nouveau  la tte des
  armes de la Rpublique, que vous avez si glorieusement commandes
  jusqu'aujourd'hui.

Cette lettre tait signe de Treilhard, de la Rvellire-Lepaux et de
Barras.

L'amiral Brueix l'allait chercher  Toulon, lorsqu'il traversa le
dtroit de Gibraltar, et c'tait l les derniers ordres du gouvernement
qu'il devait y prendre.

Le comte de Saint-Vincent ne se trompait donc point en pensant et en
crivant  lord Nelson que la destination de la flotte franaise tait
probablement Malte et Alexandrie.

Mais Ferdinand, qui n'avait pas le coup d'oeil stratgique de l'amiral
anglais, quitta immdiatement son chteau de Ficuzza, o un messager
vint lui apporter la copie de la lettre du comte de Saint-Vincent  lord
Nelson, et il accourut tout effar  Palerme, ne doutant pas que la
France, proccupe de lui surtout, n'envoyt cette flotte pour s'emparer
de la Sicile.

Il appela prs de lui son bon ami le marquis de Circillo, et, qu'elle
que ft sa rpugnance  crire, il traa sur le papier la proclamation
suivante, qui indique le trouble o l'avait jet la terrible nouvelle.

Comme toujours, nous copions sur l'original cette pice d'autant plus
curieuse que, circonscrite  la Sicile, elle n'a jamais t connue des
historiens franais ni mme napolitains.

La voici:

  Ferdinand, par la grce de Dieu, roi des Deux-Siciles et de
  Jrusalem, infant d'Espagne, duc de Parme, Plaisance, Castro, grand
  prince hrditaire de Toscane,

  Mes fidles et bien-aims sujets,

  Nos ennemis, les ennemis de la sainte religion, et, en un mot, de
  tout gouvernement rgulier, les Franais, battus de tous cts,
  tentent un dernier effort.

  Dix-neuf vaisseaux et quelques frgates, derniers restes de leur
  puissance maritime  l'agonie, sont sortis du port de Brest, et,
  profitant d'un coup de vent favorable, sont entrs dans la
  Mditerrane.

  Ils vont peut-tre tenter de faire lever le blocus de Malte et se
  flattent probablement de pouvoir atteindre impunment l'gypte avant
  que les formidables et toujours victorieuses escadres anglaises
  puissent les rejoindre; mais plus de trente vaisseaux britanniques
  sont  leur poursuite, et cela, sans compter l'escadre turque et
  russe, qui croise dans l'Adriatique. Tout promet que ces Franais
  dvastateurs, une fois encore, porteront la peine de cette tentative,
  aussi tmraire que dsespre.

  Il pourrait arriver que, dans le passage sur les ctes de Sicile, ils
  tentassent contre nous quelque insulte momentane, ou que, contraints
  par les Anglais et le vent, ils voulussent forcer l'entre de quelque
  port ou la rade de quelque le. Prvoyant donc cette possibilit, je
  me tourne vers vous, mes chers, mes bien-aims sujets, mes braves et
  religieux Siciliens. Voici une occasion de vous montrer ce que vous
  tes. Soyez vigilants sur tous les points de la cte, et, 
  l'apparition de tout btiment ennemi, armez-vous, accourez sur les
  points menacs et empchez toute insulte et tout dbarquement
  qu'aurait l'audace de tenter ce cruel destructeur, cet insatiable
  ennemi, et cela, comme vous le faisiez du temps des invasions
  barbaresques. Pensez que, plus avides de rapine, cent fois plus
  inhumains, sont les Franais. Les chefs militaires, la troupe de ligne
  et les milices avec leurs chefs accourront avec vous  la dfense de
  notre territoire, et, s'ils osent dbarquer, ils prouveront, pour la
  seconde fois, le courage de la brave nation sicilienne. Montrez-vous
  donc dignes de vos anctres, et que les Franais trouvent dans cette
  le leur tombeau.

  Si vos aeux combattirent aussi bravement qu'ils le firent en faveur
  d'un roi loign, avec quel courage et quelle ardeur ne
  combattrez-vous pas, vous, pour dfendre votre roi, que dis-je! votre
  pre, qui, au milieu de vous et  votre tte, combattra le premier,
  pour dfendre votre tendre mre et souveraine, sa famille, qui s'est
  confie  votre fidlit, notre sainte religion, qui n'a d'appui que
  vous, nos autels, nos proprits, vos pres, vos mres, vos pouses,
  vos fils! Jetez un regard sur mon malheureux royaume du continent;
  voyez quels excs les Franais y commettent, et enflammez-vous d'un
  saint zle; car la religion elle-mme, tout ennemie du sang qu'elle
  est, vous ordonne de saisir vos armes et de repousser cet ennemi
  rapace et immonde qui, non content de dvaster une grande partie de
  l'Europe, a os mettre la main sur la personne sacre du vicaire mme
  de Jsus-Christ et le trane captif en France. Ne craignez rien: Dieu
  soutiendra vos bras et vous donnera la victoire. Il s'est dj dclar
  pour nous.

  Les Franais sont battus par les Autrichiens et par les Russes en
  Italie, en Suisse, sur le Rhin et jusque par nos fidles paysans des
  Abruzzes, de la Pouille et de la Terre de Labour.

  Qui ne les craint pas les bat, et leurs victoires passes ne sont
  l'effet que de la trahison et de la lchet. Courage donc,  mes
  braves Siciliens! Je suis  votre tte, vous combattrez sous mes yeux
  et je rcompenserai les braves; et nous aussi alors, nous pourrons
  nous vanter d'avoir contribu  dtruire l'ennemi de Dieu, du trne et
  de la socit.

  FERDINAND B.

  Palerme, 15 mai 1799.

C'taient ces vnements qui avaient amen la leve du blocus de Naples,
et, sauf trois, la disparition des btiments anglais. Le post-scriptum
d'une lettre de Caroline au cardinal Ruffo, en date du 17 mai 1799,
annonce que dix de ces btiments sont dj en vue de Palerme:

  17 mai aprs dner.

  _P.-S._--L'avis nous est arriv que Naples et Capoue sont vacus par
  l'arme franaise et que cinq cents Franais seulement sont demeurs
  au chteau Saint-Elme. Je n'en crois rien: nos ennemis ont trop de
  cervelle pour laisser ainsi cinq cents hommes perdus au milieu de
  nous. Qu'ils aient vacu Capoue et Gaete, je le crois; qu'ils
  prennent quelque bonne position, je le crois encore. Quant au chteau
  de l'OEuf, on assure qu'il est gard par trois cents tudiants
  calabrais. En somme, voil de bonnes nouvelles, surtout si l'on ajoute
  que dix vaisseaux anglais sont dj en vue de Palerme et qu'on espre
  qu'ils seront tous runis cette nuit ou demain matin. Voil donc le
  plus fort du danger pass, et je voudrais donner des ailes  ma lettre
  pour qu'elle portt plus rapidement ces bonnes nouvelles  Votre
  minence, et l'assure de nouveau de la constante estime et de la
  reconnaissance ternelle avec laquelle je suis pour toujours votre
  vritable amie.

  CAROLINE.

Peut-tre le lecteur, croyant que j'oublie les deux hros de notre
histoire, me demandera-t-il ce qu'ils faisaient au milieu de ces grands
vnements: ils faisaient ce que font les oiseaux dans les temptes, ils
s'abritaient  l'ombre de leur amour.

Salvato tait heureux, Luisa tchait d'tre heureuse.

Par malheur, Simon et Andr Backer n'avaient point t compris dans
l'amnistie de la fte de la Fraternit.




LIII

LE REBELLE


Un matin, Naples tressaillit au bruit du canon.

Trois btiments, nous l'avons dit, restaient seuls en observation dans
la rade de Naples. Au nombre de ces trois btiments tait _la Minerve_,
autrefois monte par l'amiral Caracciolo, maintenant par un capitaine
allemand nomm le comte de Thurn.

La nouvelle de l'apparition d'une flotte franaise dans la Mditerrane
tait parvenue au gouvernement rpublicain, et lonore Pimentel avait,
dans son _Moniteur_, hautement annonc que cette flotte venait au
secours de Naples.

Caracciolo, qui avait franchement pris le parti de la Rpublique, et
qui, comme tous les hommes de loyaut et de coeur, ne se donnait pas 
moiti; Caracciolo rsolut de profiter du dpart de la majeure partie
des vaisseaux anglais pour essayer de reprendre les les, dj couvertes
de gibets par Speciale.

Il choisit un beau jour de mai o la mer tait calme, et, sortant de
Naples, protg par les batteries du fort de Baa et par celles de
Miliscola, il fit attaquer par son aile gauche les btiments anglais,
tandis que de sa personne il attaquait le comte de Thurn, qui
commandait, ainsi que nous l'avons dit, _la Minerve_, c'est--dire
l'ancienne frgate de Caracciolo.

Ce fut cette attaque contre un btiment portant la bannire royale qui,
plus tard, fournit la principale accusation contre Caracciolo.

Par malheur, le vent soufflait du sud-ouest et tait entirement
contraire aux chaloupes canonnires et aux petits btiments de la
Rpublique. Caracciolo aborda deux fois corps  corps _la Minerve_, qui,
deux fois, par la puissance de ses manoeuvres, lui chappa. Son aile
gauche, sous le commandement de l'ancien gouverneur de Castellamare, le
mme qui avait conserv trois vaisseaux  la Rpublique, et qui,
quoiqu'il s'appelt de Simone, n'avait aucun rapport de parent avec le
sbire de la reine, allait mme s'emparer de Procida, lorsque le vent,
qui s'tait lev pendant le combat, se changea en tempte et fora toute
la petite flottille  virer de bord et  rentrer  Naples.

Ce combat--qui s'tait pass sous les yeux des Napolitains, lesquels,
sortis de la ville, couvraient les rivages du Pausilippe, de Pouzzoles
et de Misne, tandis que les terrasses des maisons taient couvertes de
femmes qui n'avaient point os se hasarder hors de la ville,--fit le
plus grand honneur  Caracciolo, et fut un triomphe pour ses hommes.
Tout en faisant prouver une perte srieuse aux Anglais, il n'eut que
cinq marins tus, ce qui tait un miracle aprs trois heures de combat.
Il est vrai que, comme il tait indispensable de faire croire que l'on
pouvait lutter avec les Anglais, on fit grand bruit de cette
escarmouche,  laquelle l'amour-propre national et surtout le _Moniteur
parthnopen_ donnrent beaucoup plus d'importance qu'elle n'en avait.
Il en rsulta, que cette prtendue victoire parvint jusqu' Palerme,
augmenta encore la haine de la reine contre Caracciolo, et lui donna
contre lui une arme auprs du roi.

Et, en effet,  partir de ce moment, Caracciolo tait vritablement un
rebelle, ayant tir sur le drapeau de son souverain.

Au reste, satisfait de la tentative qu'il avait essaye avec sa marine
naissante, le gouvernement rpublicain vota des remercments 
Caracciolo, fit donner cinquante ducats  chaque veuve des marins tus
pendant la bataille, ordonna que leurs fils seraient adopts par la
patrie et toucheraient la mme paye que recevaient leurs pres morts.

Ce ne fut point le tout. On donna un banquet sur la place Nationale,
l'ancienne place du Chteau, et  ce banquet furent invits avec toute
leur famille ceux qui avaient pris part  l'expdition.

Pendant le banquet, une qute et une souscription, furent faites parmi
les spectateurs pour subvenir aux frais de construction de nouveaux
btiments, et, ds le lendemain, avec les premiers fonds verss, on se
mit  l'oeuvre.

A aucune de ces ftes patriotiques,  aucun de ces banquets,  aucune de
ces assembles Luisa ne paraissait. Elle avait compltement cess de
frquenter le salon de la duchesse Fusco: elle restait renferme chez
elle. Son seul dsir tait de se faire oublier.

Puis un remords lui rongeait le coeur. Cette accusation porte contre
les Backer, accusation qui lui tait attribue, cette arrestation qui en
avait t la suite, cette pe de Damocls suspendue sur la tte d'un
homme qui s'tait perdu pour l'avoir trop aime, taient pour elle, du
moment qu'elle se trouvait seule avec sa pense, un ternel sujet de
tristesse et de larmes.

Nous avons dit qu'un dernier effort avait t fait, et que l'on avait
mis sur pied, pour marcher contre les sanfdistes, tout ce qu'on avait
pu runir de patriotes dvous.

Mais le dpart des Franais avait port un coup terrible  la
Rpublique.

Rduit  son corps de Napolitains, Hector Caraffa, le hros d'Andria et
de Trani, s'tait trouv trop faible pour rsister aux nombreux ennemis
qui l'entouraient, et s'tait renferm dans Pescara, o il tait bloqu
par Pronio.

Banetti, ancien officier bourbonien dont on avait fait un chef de
brigade, avait t battu par Fra-Diavolo et par Mammone, et tait revenu
bless  Naples.

Schipani, avec une nouvelle arme rorganise tant bien que mal, avait
t attaqu et vaincu par les populations de la Cava, de Castellamare et
des villages voisins, et ne s'tait reform que derrire le village de
Torre-del-Greco.

Enfin, Manthonnet, qui marchait contre Ruffo, ne put arriver jusqu'
lui; serr de tous cts par les populations, menac d'tre coup par
les sanfdistes, il avait t contraint de battre en retraite sans avoir
t plus loin que la Terre de Bari.

Toutes ces nouvelles arrivaient  Salvato, charg de garder Naples et
d'y maintenir la tranquillit avec sa lgion calabraise. Ce poste
difficile, mais qui lui permettait de veiller sur Luisa, de la voir tous
les jours, de la soutenir, de la consoler, lui avait t donn, non pas
sur sa demande, mais  cause de sa fermet et de son courage bien
reconnus, et puis encore du profond dvouement qu'avait pour lui
Michele, qui, comme chef du peuple, pouvait rendre de grands services ou
faire de grands torts  la Rpublique, soit en la servant, soit en la
trahissant. Mais, par bonheur, Michele tait ferme dans sa foi. Devenu
rpublicain par reconnaissance, il restait rpublicain par conviction.

Le miracle de saint Janvier a lieu deux fois l'an, sans compter les
miracles hors tour. Le jour du miracle officiel approchait, et tout le
monde se demandait si saint Janvier resterait fidle aux sympathies
qu'il avait manifestes pour la Rpublique au moment o la Rpublique,
abandonne par les Franais, tait si cruellement menace par les
sanfdistes. Il s'agissait pour saint Janvier d'une position importante
 perdre ou  gagner. En trahissant les patriotes comme Rocca-Romana, il
se raccommodait videmment avec le roi, et restait, en cas de
restauration, le protecteur de Naples; en demeurant fidle  la
Rpublique, il partageait sa fortune, tombait avec elle ou restait
debout avec elle.

Toutes les autres proccupations politiques furent mises  part pour
faire place aux proccupations religieuses.

Salvato, charg de la tranquillit de la ville et sr de ses Calabrais,
les disposa stratgiquement, de manire  faire face  l'meute, mais
laissa entirement au saint son libre arbitre. Jeune patriote, ardent,
brave jusqu' la tmrit, peut-tre n'et-il point t fch d'avoir 
en finir d'un seul coup avec le parti ractionnaire, qu'il tait facile
de reconnatre plus agit et plus agissant que jamais.

Un soir, Michele tait venu prvenir Salvato qu'il avait su par Assunta,
qui le tenait de ses frres et du vieux Basso-Tomeo, que la
contre-rvolution devait avoir lieu le lendemain et qu'un complot dans
le genre de celui des Backer devait clater.

Il prit  l'instant mme toutes ses dispositions, ordonna  Michele de
faire mettre ses hommes sous les armes, prit cinq cents hommes de ses
lazzaroni pour garder les quartiers aristocratiques avec ses Calabrais,
lui donna mille Calabrais pour garder les vieux quartiers avec ses
lazzaroni, et attendit tranquillement que la raction donnt signe de
vie.

La raction resta muette; mais, au lever du jour, sans que l'on st
comment ni par qui, on trouva plus de mille maisons marques d'une croix
rouge.

C'taient les maisons dsignes au pillage seulement.

Sur les portes de trois ou quatre cents maisons, la croix rouge tait
surmonte d'un signe noir pareil  un point pos sur un _i_.

C'taient les maisons destines au massacre.

Ces menaces qui indiquaient une guerre, implacable, taient mal venues
s'adressant  Salvato, dont la sauvage valeur se roidissait contre les
obstacles et les brisait, au risque d'tre bris par eux.

Il alla trouver le Directoire, qui, sur sa proposition, ordonna que tous
les citoyens en tat de porter les armes,  l'exception des lazzaroni,
seraient forcs d'entrer dans la garde nationale; dclara que tous les
employs, except les membres du Directoire, forcs de rester  leur
poste, et des quatre ministres, seraient galement inscrits sur les
rles de la garde nationale, attendu que c'tait  eux, attachs par
leur emploi au gouvernement, de donner, en combattant au premier rang,
l'exemple du courage et du patriotisme.

Puis, comme plein pouvoir lui fut donn pour la compression de la
rvolte, il fit arrter plus de trois mille personnes, au nombre
desquelles le troisime frre du cardinal Ruffo; fit conduire les trois
cents principaux au Chteau-Neuf ou au chteau de l'OEuf, fit miner les
forteresses pour les faire sauter avec les prisonniers qu'elles
renfermaient, quand il n'y aurait plus moyen de les dfendre, et laissa
entendre qu'il se proposait de faire passer sous la ville des conduits
pleins de poudre, afin que les royalistes comprissent qu'il s'agissait
non pas d'un combat  armes courtoises, mais d'une guerre
d'extermination, et qu'il n'y avait pour eux et les rpublicains d'autre
esprance qu'une mme mort, dans le cas o le cardinal Ruffo
s'obstinerait  vouloir reprendre Naples.

Enfin, toujours  l'instigation de Salvato, dont l'me ardente semblait
se rpandre en langues de feu, toutes les socits patriotiques
s'armrent, se choisirent des officiers et lurent pour leur commandant
un brave colonel suisse, autrefois au service des Bourbons, mais  la
parole duquel on pouvait se fier, nomm Joseph Writz.

Au milieu de tous ces vnements, le jour du miracle arriva. Il tait
facile de comprendre avec quelle impatience ce jour tait attendu par
les bourboniens, et avec quelle terreur les patriotes aux mes faibles
le voyaient venir.

Avons-nous besoin de dire  quelle angoisse, au milieu de tous ces
vnements divers, tait en proie le coeur de la pauvre Luisa, qui ne
vivait que dans Salvato et par Salvato, lequel lui-mme ne vivait que
par miracle au milieu des poignards auxquels il avait dj si
miraculeusement chapp une premire fois, et qui,  toutes les terreurs
de sa matresse, rpondait:

--Tranquillise-toi, chre Luisa; ce qu'il y a de plus prudent  Naples,
c'est le courage.

Quoique Luisa ne sortt plus depuis longtemps, le jour o devait
s'oprer le miracle elle tait, au point du jour, dans l'glise de
Santa-Chiara, priant devant la balustrade. L'instruction n'avait pu,
chez elle, tuer le prjug napolitain: elle croyait  saint Janvier et 
son miracle.

Seulement, en priant pour le miracle, elle priait pour Salvato.

Saint Janvier l'exaua. A peine le Directoire, le Corps lgislatif et
les fonctionnaires publics, revtus de leurs uniformes, furent-ils
entrs dans l'glise,  peine la cavalerie et l'infanterie de la garde
nationale se furent-elles masses  la porte, que le miracle se fit.

Dcidment, saint Janvier restait ferme dans son opinion et tait
toujours jacobin.

Luisa rentra chez elle en bnissant saint Janvier et en croyant plus que
jamais  sa puissance.




LIV

DE QUELS LMENTS SE COMPOSAIT L'ARME CATHOLIQUE DE LA SAINTE-FOI


Nous avons, on se le rappelle, laiss le cardinal Ruffo  Altamura.
Aprs une halte de quatorze jours, le 24 mai, il se remit en marche,
passant successivement par Gravina, Paggio, Ursino, Spinazzola, Venosa,
la patrie d'Horace, puis Melfi, Ascoli et Bovino.

Que l'on permette  celui qui crit ces lignes de s'arrter un instant 
un pisode par lequel l'histoire de sa famille se trouve mle 
l'histoire de Naples.

Pendant son sjour  Altamura, le cardinal reut du savant Dolomieu une
lettre date de Brindisi; il tait prisonnier dans la forteresse de
cette ville, avec le gnral Manscourt et le gnral Alexandre Dumas,
mon pre.

Voici comment la chose tait arrive:

Le gnral Alexandre Dumas,  la suite de sa brouille avec Bonaparte,
avait demand et obtenu la permission de revenir en France.

En consquence, le 9 mars 1799, ayant frt un petit btiment et y ayant
donn passage  ses deux amis, le gnral Manscourt et le savant
Dolomieu, il partit d'Alexandrie.

Le btiment s'appelait _la Belle-Maltaise_; le capitaine tait Maltais,
on voyageait sous pavillon neutre.

Le capitaine s'appelait Flix.

Le btiment avait besoin de rparations. Il fut convenu que ces
rparations seraient faites au nom de celui qui le nolisait. Les experts
les estimant  soixante louis, le capitaine Flix en reut cent, dit
qu'il avait fait les rparations, et l'on partit sur cette assurance.

Il ne les avait pas faites.

A quarante lieues d'Alexandrie, le btiment avait commenc de faire eau.
Par malheur, il tait impossible,  cause du vent contraire, de rentrer
dans le port dont on venait de sortir. On rsolut de continuer la route
avec le plus de toile possible; seulement, plus il allait vite, plus le
btiment se fatiguait.

Le troisime jour, la situation tait presque dsespre.

On commena par jeter  la mer les dix pices de canon qui faisaient la
dfense du btiment, puis neuf chevaux arabes que le gnral Dumas
ramenait en France, puis un chargement de caf, et enfin jusqu'aux
malles des passagers.

Malgr cet allgement, le navire s'enfonait de plus en plus. On prit
hauteur, on tait  l'entre du golfe Adriatique. On convint de gagner
le port le plus proche, c'tait Tarente.

Le dixime jour, on eut connaissance de la terre. Il tait temps:
vingt-quatre heures de plus, et le navire sombrait sous voiles.

Les passagers, privs de toute nouvelle depuis leur sjour en gypte,
ignoraient que Naples ft en guerre avec la France.

On mouilla  une petite le situe  une lieue de Tarente,  peu prs;
de cette le, le gnral Dumas avait envoy le patron au gouverneur de
la ville pour exposer la dtresse des passagers et rclamer des secours.

Le capitaine rapporta du gouverneur de Tarente une rponse verbale qui
invitait les Franais  dbarquer en toute confiance.

En consquence, _la Belle-Maltaise_ reprit la mer, et, une demi-heure
aprs, elle entrait dans le port de Tarente.

Les passagers descendirent les uns aprs les autres, furent fouills,
entasss dans la mme chambre, o l'on finit par leur dclarer qu'ils
taient prisonniers de guerre.

Le troisime jour, on donna, aux trois prisonniers principaux,
c'est--dire au gnral Manscourt,  Dolomieu et au gnral Dumas une
chambre particulire.

Ce fut alors que Dolomieu, en son nom et en celui de ses compagnons,
crivit au cardinal Ruffo pour se plaindre  lui de la violation du
droit des gens et lui apprendre de quelle trahison ils taient victimes.

Le cardinal rpondit  Dolomieu que, sans entrer en discussion sur le
droit qu'avait ou n'avait pas le roi de Naples de le retenir prisonnier
ainsi que les deux gnraux franais et ses autres compagnons, il lui
faisait seulement connatre qu'il lui tait impossible de lui accorder
un passage par voie de terre, ne sachant pas d'escorte assez puissante
et assez courageuse pour les empcher d'tre massacrs en traversant la
Calabre, tout entire insurge contre les Franais; que, quant  les
renvoyer en France par la voie de mer, il ne le pouvait sans la
permission des Anglais; que tout ce qu'il pouvait faire tait d'en
rfrer au roi et  la reine.

Il ajoutait, en manire de conseil, qu'il invitait les gnraux
Manscourt et Alexandre Dumas  traiter avec les gnraux en chef des
armes de Naples et d'Italie de leur change avec le colonel
Boccheciampe, qui venait d'tre fait prisonnier, dclarant que le roi de
Naples faisait plus de cas del signor Boccheciampe tout seul que de tous
les autres gnraux napolitains prisonniers, soit en France, soit en
Italie.

Des ngociations, furent, en consquence, ouvertes sur cette base; mais
bientt on apprit que Boccheciampe, bless dans l'affaire o il avait
t fait prisonnier, tait mort des suites de ses blessures.

Cette nouvelle coupa court aux ngociations.

Un mois aprs, le gnral Manscourt et le gnral Dumas furent
transports au chteau de Brindisi.

Quant  Dolomieu, il fut, lorsque Naples retomba au pouvoir du roi,
transport dans les prisons de Naples, o il fut trait avec la dernire
rigueur.

Un jour qu'il rclamait de son gelier quelque adoucissement  sa
position, le gelier refusa ce que lui demandait l'illustre savant.

--Prends garde! lui dit celui-ci: je sens qu'avec de pareils
traitements, je n'ai plus que quelques jours  vivre.

--Que m'importe? lui rpondit le gelier. Je ne dois compte que de vos
os.

Les instances de Bonaparte l'arrachrent de sa captivit aprs la
bataille de Marengo; mais il ne rentra en France que pour y mourir.

Le surlendemain de son entre au chteau de Brindisi, comme le gnral
Dumas reposait sur son lit, sa fentre ouverte, un paquet d'un certain
volume passa  travers les barreaux de cette fentre et vint tomber au
milieu de la chambre.

Le prisonnier se leva et ramassa le paquet: il tait ficel; il coupa
les cordelettes qui le ficelaient et reconnut que ce paquet se composait
de deux volumes.

Ces deux volumes taient intituls _le Mdecin de campagne_, par Tissot.

Un petit papier, pli entre la premire et la seconde page, renfermait
ces mots: _De la part des patriotes calabrais. Voir au mot POISON_.

Le gnral Dumas chercha le mot indiqu; il tait doublement soulign.

Il comprit que sa vie tait menace. Il cacha les deux volumes, de peur
qu'ils ne lui fussent enlevs; mais il lut et relut assez souvent
l'article recommand pour apprendre par coeur les remdes applicables
aux diffrents genres d'empoisonnement que l'on pouvait tenter sur lui.

Nous avons publi, dans nos _Mmoires_, un rcit de la captivit du
gnral Dumas crit par lui-mme. chang, aprs neuf tentatives
d'empoisonnement, contre le gnral Mack, le mme que nous avons vu
figurer dans cette histoire, il revint mourir en France d'un cancer 
l'estomac.

Quant au gnral Manscourt, empoisonn dans son tabac, il devint fou et
mourut dans sa prison.

Quoique cet pisode ne se rattache que faiblement  notre histoire, nous
l'avons cit comme digne de figurer au troisime plan de notre tableau.

En arrivant  Spinazzola, le cardinal Ruffo reut avis que quatre cent
cinquante Russes taient dbarqus  Manfredonia, sous les ordres du
capitaine Baillie.

Ils avaient avec eux onze pices de canon.

Le cardinal crivit  l'instant mme pour que cette petite troupe, qui,
si faible qu'elle ft, reprsentait et engageait un grand empire, ne
manqut de rien et ft reue avec tous les gards dus aux soldats du
czar Paul Ier.

Le 29 mai au soir, le cardinal arriva  Melfi, o il s'arrta pour
clbrer la fte de saint Ferdinand et faire reposer un jour son arme.

La Providence voulut, dit son historien,--tout ce qui arrivait au
cardinal Ruffo arrivait naturellement par ordre de la Providence,--la
Providence voulut donc que, pour rendre la fte plus brillante, appart
tout  coup  Melfi le capitaine Achmeth, expdi de Corfou par
Kadi-Bey, et porteur de lettres du commandant de la flotte ottomane,
annonant que le grand visir avait dfinitivement donn l'ordre de
secourir le roi des Deux-Siciles, alli de la Sublime Porte, avec toutes
les forces dont on pourrait disposer. Il venait, en consquence,
demander s'il n'y aurait pas moyen de dbarquer dans les Pouilles
quelques milliers d'hommes pour les faire marcher, unis aux Russes,
contre les patriotes napolitains.

La Providence,  force de faire pour le cardinal, faisait trop. Quoique
son ducation romaine l'et fait exempt de prjugs, ce n'tait pas sans
une certaine hsitation qu'il faisait marcher cte  cte la croix de
Jsus et le croissant de Mahomet, sans compter les Anglais hrtiques et
les Russes schismatiques.

Cela ne s'tait point vu depuis Manfred, et, on le sait,  Manfred la
chose avait assez mal russi.

Le cardinal rpondit donc que ce secours serait utile devant Naples,
dans le cas o la cit rebelle s'obstinerait  persister dans sa
rbellion; que le trajet par terre sur la plage de l'Adriatique tait
long et incommode; qu'au contraire, tout devenait facile si les Turcs
voulaient bien adopter la voie de mer et se rendre de Corfou dans le
golfe de Naples; ce qui tait l'affaire de quelques jours, surtout dans
le mois de mai, le plus propice de tous  la navigation dans la
Mditerrane. La flotte turque, en passant, pourrait s'arrter 
Palerme, et tout y combiner avec l'amiral Nelson et le roi Ferdinand.

Cette rponse fut remise  l'ambassadeur, que le cardinal invita 
dner. Mais l se prsenta un autre obstacle, ou plutt un autre
embarras. Les officiers turcs de la suite du capitaine Achmeth ne
buvaient ou plutt ne devaient pas boire de vin. Le cardinal avait eu
l'ide de lever la difficult en leur donnant de l'eau-de-vie; mais les
Turcs, sachant de quoi il s'agissait, levrent cette difficult plus
simplement encore que ne le faisait le cardinal, en disant que,
puisqu'ils venaient dfendre des chrtiens, ils pouvaient boire du vin
comme eux.

Grce  cette infraction, nous ne dirons pas aux lois, mais aux conseils
de Mahomet,--Mahomet ne dfendant pas, mais conseillant seulement de ne
pas boire du vin,--le dner fut des plus gais, et l'on put boire  la
fois  la sant du sultan Slim et du roi Ferdinand.

Le 31 mai, au point du jour, l'arme sanfdiste partit de Melfi, passa
l'Ofanto et arriva  Ascoli, o Son minence reut le capitaine Baillie,
Irlandais commandant les Russes. Quatre cent cinquante Russes taient
arrivs heureusement  Montecalvello, et s'y taient immdiatement
tablis dans un camp retranch auquel ils avaient donn le nom de fort
Saint-Paul.

On entra aussitt au conseil et il fut convenu que le commandant Baillie
retournerait  l'instant mme  Montecalvello, et que le colonel
Carbone, avec trois bataillons de ligne et un dtachement de chasseurs
calabrais, servirait d'avant-garde aux troupes russes. Un commissaire
spcial nomm Apa, fut dsign pour veiller au soin des vivres, et reut
les plus pressantes recommandations pour que les bons allis du roi
Ferdinand ne manquassent de rien.

De son ct, le commandant Baillie promit de laisser, et laissa, en
effet, au pont de Bovino, o le cardinal devait arriver le 2 juin, une
escorte de trente grenadiers russes qui devaient lui servir de garde
d'honneur.

Le cardinal descendit au palais du duc de Bovino, o il rencontra le
baron don Luis de Riseis, qui venait au-devant de lui en qualit d'aide
de camp de Pronio.

C'tait pour la premire fois que le cardinal avait des nouvelles
prcises des Abruzzes.

Ce fut alors seulement qu'il apprit les trois victoires remportes par
les Franais et par la lgion napolitaine  San-Severo,  Andria et 
Trani; mais, en mme temps, il apprit leur retraite rapide, cause par
le rappel de Macdonald dans la haute Italie. Les chefs royalistes
oprant dans les Abruzzes, dans les provinces de Chieti et dans celle de
Teramo, demandaient les ordres du vicaire gnral.

Les instructions qu'ils reurent par l'intermdiaire de don Luis de
Riseis furent de bloquer troitement Pescara, o s'tait enferm le
comte de Ruvo. Ce dont ils pourraient disposer de troupes en dehors du
blocus marcherait sur Naples et combinerait ses mouvements avec ceux de
l'arme sanfdiste.

Quant  la Terre de Labour, elle tait entirement au pouvoir de
Mammone, auquel le roi crivait: Mon cher gnral et ami, et de
Fra-Diavolo, auquel la reine envoyait une bague  son chiffre et une
boucle de ses cheveux!




LV

CORRESPONDANCE ROYALE


On a vu, par la proclamation du roi, l'tat dans lequel la nouvelle du
passage de la flotte franaise dans la Mditerrane avait mis la cour de
Palerme.

Nous consacrerons ce chapitre  mettre sous les yeux de nos lecteurs des
lettres de la reine. Elles complteront le tableau des craintes royales,
et, en mme temps, donneront une ide exacte de la faon dont Caroline,
de son ct, envisageait les choses.

  17 mai.

  Je viens, par celle-ci, parler  Votre minence des bonnes et des
  mauvaises nouvelles que nous avons reues. En commenant par les
  tristes, vous saurez que la flotte franaise, sortie de Brest le 25
  avril, a pass le dtroit de Gibraltar et est entre dans la
  Mditerrane le 5 juin, chappant  la vigilance de la flotte
  anglaise, dont le commandant s'tait fourr dans la tte que le
  Directoire avait dcid une expdition en Irlande, et qui, croyant que
  la flotte prenait ce chemin, ne s'en est point inquit. Le fait est
  qu'elle a pass le dtroit et que, tant de btiments de ligne que
  d'autres, elle est forte de trente-cinq voiles. Or, dans l'esprance
  ou dans la certitude que la flotte franaise ne tromperait pas deux
  flottes anglaises, et que, gard par l'amiral Bridgeport et l'amiral
  Jarvis, le dtroit de Gibraltar lui tait ferm, lord Nelson a divis
  et subdivis son escadre de telle faon, qu'il se trouvait  Palerme
  avec un seul vaisseau et un btiment portugais, c'est--dire deux
  contre vingt-deux ou vingt-trois. Cela, vous le comprenez bien, nous a
  caus une vive alarme, et l'on a envoy des messagers de tous cts
  pour runir  Palerme le plus de btiments possible. On va donc, en
  tout ou en partie, lever le blocus de Naples et de Malte, attendu que
  Nelson doit runir le plus de forces possible pour nous sauver d'un
  bombardement ou d'un coup de main. Mais, onze jours s'tant dj
  passs sans qu'on ait aperu une voile franaise, je commence 
  esprer que l'escadre rpublicaine est alle  Toulon prendre des
  troupes de dbarquement, et, par consquent, laissera le temps  celle
  du comte de Saint-Vincent de se runir  celle de lord Nelson, et que
  les deux escadres runies pourront non-seulement rsister aux
  Franais, mais encore les battre.

  Quant  moi, voici ce que mon imagination me porte  croire: c'est
  que l'expdition franaise a pour but de faire lever le sige de Malte
  et, de l, courir en gypte, y prendre Bonaparte et le ramener en
  Italie. Quoi qu'il en soit, la nouvelle nous a tout  fait troubls.

  Peut-tre se pourrait-il encore qu'en faisant lever toujours le
  blocus de Naples, la flotte franaise se portt directement sur
  Constantinople, afin d'y faire une vaste diversion aux Russes et aux
  Turcs.

  Il y a encore cette possibilit que la flotte franaise ait pour
  mission de faire lever le blocus de Naples, d'y prendre les troupes
  franaises, et, leur adjoignant quelques milliers de nos fanatiques,
  ne vienne attaquer la Sicile.

  Mais, comme toutes ces oprations demandent du temps, nous aurons,
  nous, celui de rallier l'escadre de Nelson, qui fera sa jonction avec
  le comte Saint-Vincent, et qui alors pourra combattre les Franais 
  forces gales. La seule crainte est maintenant que la flotte de Cadix,
  se trouvant sans blocus, et, par consquent, libre de ses mouvements,
  ne vienne augmenter le nombre de nos ennemis. Et mon avis encore, 
  moi, c'est que les Franais feront tout au monde pour arriver  ce
  rsultat. Enfin, quelques jours encore, et nous saurons ce que nous
  aurons  craindre ou  esprer. En tout cas, si nous avons le bonheur
  de battre cette escadre, tout sera fini, les Franais n'en ayant pas
  d'autres  nous opposer. Mais qui peut dire ce qui arrivera si elle
  nous tombe dessus avant la runion de Nelson au comte Saint-Vincent?

  Maintenant, pour en venir aux bonnes nouvelles, je vous dirai que
  nous avons appris, d'une frgate anglaise partie le 5 de Livourne, que
  l'arme franaise avait t dtruite presque entirement  Lodi, dans
  une bataille des plus sanglantes,  la suite de laquelle les impriaux
  sont entrs sans rsistance  Milan, aux acclamations du peuple, qui
  avait injuri et soufflet le gouverneur franais. Nos allis ont
  galement pris Ferrare et Bologne, o les Russes ont pass au fil de
  l'pe tous ceux qui, lors de la retraite, avaient insult l'innocent
  grand-duc et sa famille. Le 5 au matin, jour mme du dpart de la
  frgate, l'arme impriale devait faire sa rentre  Florence,
  ramenant le grand-duc. Une colonne autrichienne, en outre, marchait
  sur Gnes et une autre sur le Pimont, dans les forteresses duquel les
  Franais se sont retirs. Aprs toutes ces victoires, il reste encore
   nos allis 40,000 hommes de troupes fraches, prtes  combattre,
  sous le gnral Strasoldo, et qui, je l'espre, suffiront pour
  dlivrer bientt l'Italie.

  Je vais faire en ce moment le bulletin de tous ces vnements, que
  j'enverrai, lorsqu'ils seront imprims,  Votre minence, comme je lui
  envoie deux copies de la proclamation qu'a faite le roi aux Siciliens,
  et que l'on enverra en province, attendu qu'en ce moment nous ne
  voulons pas trop exciter les passions dans la capitale.

  Ai-je besoin de vous dire que j'attends avec la plus grande
  impatience des nouvelles de Votre minence? Tout ce qu'elle fait, je
  le lui affirme, excite mon admiration par la profondeur de la pense
  et la sagesse des maximes. Cependant, je dois lui dire que je ne suis
  pas tout  fait de son avis, c'est--dire de dissimuler et d'oublier,
  vis--vis des chefs de nos brigands, surtout lorsque Votre minence va
  jusqu' parler de les acheter par des rcompenses. Et je ne suis pas
  de cet avis, non pas par esprit de vengeance, cette passion est
  inconnue  mon coeur, et, si je vous parle comme si, au contraire, je
  voulais me venger, je parle inspire par le suprme mpris et le peu
  de compte que je fais de nos sclrats, qui ne mritent ni d'tre
  gagns ni d'tre achets  notre cause, mais qui doivent tre spars
  du reste de la socit qu'ils corrompent. Les exemples de clmence, de
  pardon et surtout de rcompense, loin d'inspirer  une nation aussi
  corrompue que la ntre[10] des sentiments de reconnaissance et de
  gratitude, n'inspireraient au contraire, que le remords de n'avoir pas
  fait cent fois davantage... Je le dis donc avec peine, et il n'y a pas
   hsiter, tous ces hommes doivent tre punis de mort, et
  particulirement Caracciolo, Maliterno, Rocca-Romana[11], Frederici,
  etc.

  [10] Textuel: _... ad una nazione cosi vile e egoista._

  [11] Elle ignorait alors que Rocca-Romana et rachet la trahison dont
    elle l'accusait par une autre trahison.

  Quant aux autres, ils doivent tous tre dports, avec engagement
  pris par eux de ne jamais revenir, et leur consentement par crit,
  s'ils reviennent jamais, d'tre enferms pour le reste de leurs jours
  dans une prison et de voir leurs biens confisqus. Ceux-l
  n'augmenteront pas les forces franaises, car ils n'auront ni le
  courage ni l'nergie de combattre avec les Franais; ils
  n'augmenteront pas nos maux, par la mme raison de lchet, et nous
  nous dlivrerons ainsi d'une race pernicieuse, sans moeurs, qui
  jamais, de bonne foi, ne reviendrait  nous, et la perte de quelques
  milliers de pareils gredins est un bien pour l'tat qui s'en purge,
  et, cette purgation-l, oprez-la, non point sur des dnonciations,
  mais sur des faits, sur les services rendus, sur les alliances signes
  avec les ennemis du roi et de la patrie; oprez-la, dis-je,
  indiffremment et sans distinction de rang et de sexe sur les nobles,
  sur le _mezzo ceto_, sur les femmes, et cela, sans aucun gard aux
  familles ni  rien. En Amrique tout cela! en Amrique... ou en
  France, si la dpense est trop grande.

  Et alors, quand les uns seront morts et les autres exils, nous
  pourrons mettre en oubli les indignits commises. Mais d'abord, mais
  avant tout, mais en commenant, je crois la suprme rigueur de toute
  ncessit; car non-seulement c'est une flonie de s'tre donn  un
  autre souverain, mais c'est le renversement de tous les principes de
  la religion et l'oubli de tous les devoirs. Je croirais donc la
  clmence fatale, en ce qu'ils la regarderaient, eux, comme une
  faiblesse, et le peuple, dont la fidlit n'a pas vacill un seul
  instant, comme une injustice. Donc, pour la sret future et la
  tranquillit  venir de l'tat, une bonne purgation, je vous le
  rpte, de toute cette canaille, dont le dpart, sans augmenter les
  forces de la France, assure au moins notre tranquillit. Et ceci est
  si bien ma conviction, que je prfrerais ne pas mme tenter de
  reprendre Naples, mais attendre des forces imposantes pour m'en
  emparer d'assaut, et alors lui imposer,--je ne me lasserai pas de le
  redire et de rpter le mme mot, parce que lui seul rpond  ma
  pense,--et sur la base que j'ai dite, cette purgation qui seule peut
  assurer notre future tranquillit. Si, aujourd'hui, vous n'avez pas
  les forces ncessaires pour agir ainsi, je prfrerais ne pas mme
  tenter de rentrer dans ma capitale que d'y rentrer en y laissant toute
  cette infection. Les armes austro-russes s'approchent de Naples.
  J'eusse mieux aim que nos Russes,  nous, fussent venus, et qu'avec
  eux nous eussions reconquis le royaume. Mais, en tout cas, mon avis
  est d'accepter le secours, de quelque part qu'il vienne. Mais, de
  quelque part que vienne ce secours, Naples reprise, il ne faut point
  pardonner  des gens qui sont l'unique cause de la perte du
  royaume[12]... Que Votre minence m'excuse d'insister si fort sur la
  punition des coupables, mais j'ai voulu  ce sujet, pour que vous ne
  prtendissiez cause d'ignorance, vous dire mes sentiments et mes
  intentions. Aprs tout, j'espre que Votre minence sait ce qu'elle a
   faire et qu'elle le fera.

  [12] Nous passons une quinzaine de lignes dans lesquelles la reine se
    rpte en insistant sur la ncessit de punir.

  Que Votre minence ne me croie ni le coeur mauvais, ni l'esprit
  tyrannique, ni l'me vindicative. Je suis prte  accueillir les
  coupables et  leur pardonner; seulement, je suis convaincue que ce
  serait la perte du royaume, quand une juste rigueur peut le sauver.

  Adieu. Je dsire bien vivement recevoir des nouvelles de vous et que
  ces nouvelles soient bonnes.

  Je suis, avec une vraie et reconnaissante estime, votre ternelle et
  affectionne amie,

  CAROLINE.

Les nouvelles qu'attendait Caroline du cardinal avaient t bonnes, en
effet. Le cardinal avait continu de marcher sur Naples, avait, comme
nous l'avons dit, t rejoint par les Russes et par les Turcs, et,
quelle que ft la dfense prpare par les patriotes, il n'y avait point
de doute que, dans un temps plus ou moins long, Naples ne ft reprise.

Cela avait donn une telle confiance  tout le monde, que le duc de
Calabre s'tait enfin dcid  se mettre de la partie. Ses augustes
parents l'avaient confi  Nelson, et il devait faire sa premire
campagne sous le pavillon anglais contre le drapeau de la Rpublique.

On va voir, par une nouvelle lettre de la reine, quels vnements,  son
grand regret, empchrent le jeune prince d'acqurir toute la gloire et
toute la popularit que l'on attendait de cette expdition.

La seconde lettre de la reine ne nous parat pas moins curieuse et
surtout moins caractristique que la premire.

  14 juin 1799.

  Cette lettre, Votre minence, selon toute probabilit, la recevra 
  Naples, c'est--dire lorsque Votre minence aura reconquis le royaume.

  La fatalit, qui est toujours contre nous, a forc hier la flotte
  anglaise, qui tait partie pour Naples, de rentrer  Palerme. Sortie
  du port par le plus beau temps et le meilleur vent possible, elle prit
  cong de nous vers onze heures du matin, et,  quatre heures de
  l'aprs-midi, on l'avait perdue de vue. Il tait probable, le vent
  continuant d'tre propice, qu'elle serait aujourd'hui  Procida.
  Malheureusement, entre les les et Capri, on rencontra deux btiments
  de renfort, qui annonaient  l'amiral que la flotte franaise venait
  de sortir de Toulon et s'avanait vers les ctes mridionales de
  l'Italie. Un conseil de guerre fut tenu, et Nelson y dclara que son
  premier devoir tait de veiller sur la Sicile, et, se dbarrassant des
  troupes de dbarquement et de l'artillerie, de courir au-devant de
  l'ennemi et de le combattre. En consquence de cette dcision, Nelson
  est revenu ce soir en toute hte  Palerme pour faire son dbarquement
  et reprendre aussitt la mer.

  Jugez quel dsappointement pour nous! Quelque chose que je dise, je
  ne saurais vous le faire comprendre. L'escadre tait belle, imposante,
  superbe; avec tous ses transports, elle et fait le plus grand effet.
  Mon fils, embarqu pour sa premire expdition, tait plein
  d'enthousiasme. En somme, ce contre-temps m'a dsespre. Les lettres
  reues de Procida, le 11 et le 12, me disent que la bombe est prs
  d'clater. Le manque de vivres et d'eau doit hter leur reddition. Je
  laisse  Votre minence le soin de tout conduire. Mais aussi, je
  dsire avec vous que l'on massacre et que l'on pille le moins
  possible, attendu que je suis convaincue que les Napolitains ne se
  dfendront pas. Quant aux classes rebelles, elles n'ont aucun courage,
  et le peuple, qui seul en a montr, est pour la bonne cause. Je crois
  donc que vous reprendrez Naples sans grande et mme sans aucune peine.
  Le seul fort Saint-Elme m'embarrasse avec ses Franais. A la place de
  Votre minence, je poserais cette proposition  son commandant, avec
  intimation de rpondre dans les vingt-quatre heures: Ou il se rendra
  dans la journe mme, et, muni d'un sauf-conduit ou d'une escorte, se
  retirera, emmenant avec lui cinquante ou mme cent jacobins, mais
  laissant munitions, canons, murailles, tout en bon tat;--ou, s'il
  refuse, il n'aura  attendre aucun quartier, et lui et sa garnison
  seront passs au fil de l'pe. Ainsi, on paralyserait Saint-Elme. Et,
  si ce commandant s'obstinait, en avant  l'instant mme et  l'assaut,
  Russes et Turcs, et quelques-uns des ntres, les mieux choisis! une
  once d'or  l'assaut et une autre au retour. Avec cette promesse, je
  suis sr qu'avant une demi-heure, Saint-Elme est  nous. Mais, alors,
  tenons la parole  tous, aux assigeants comme aux assigs. Quant aux
  dputs et aux lus, vous comprenez bien que c'est au roi seul  les
  nommer, les _sedili_ tant abolis; c'est le moins que mrite leur
  flonie pour avoir dtrn le roi, chass son vicaire et assum la
  responsabilit sans sa permission. Mais ce qui me parat instant
  surtout, c'est de crer l'ordre, d'empcher les vols, de remettre
  Saint-Elme  un commandant honnte, brave et fidle; d'organiser une
  arme, de mettre le port en tat de dfense et de prendre
  immdiatement un compte exact des forces maritimes, de l'artillerie et
  de ce que les magasins contiennent; en somme, de remettre un peu
  d'unit dans les rouages de la machine. Et si, dans le premier moment
  d'enthousiasme, on pouvait pousser le peuple  entrer dans les tats
  romains,  dlivrer Rome,  la rendre  son pasteur, et  nous donner
   nous la montagne pour frontire, ce serait un coup de matre qui
  rparerait la blessure faite  notre honneur.

  Si tout autre que Votre minence tait charg d'un pareil labeur, je
  mourrais d'inquitude; mais, au contraire, je suis parfaitement
  tranquille, connaissant toute l'tendue et la profondeur de son gnie,
  qui n'a de comparable que son zle et son activit.

  J'ai reu la lettre de Votre minence, crite de Bovino, en date du
  4,--celle du 6, d'Ariano; j'ai l, en outre, celle qu'elle a crite 
  Acton, et j'ai admir les sages et profonds raisonnements qui y sont
  contenus, et, quoique mon intime conviction, fonde sur une longue et
  pnible exprience, ne soit point d'accord avec Votre minence, elle
  m'a fait faire de profondes rflexions, dont le rsultat a t une
  admiration croissante pour elle. Plus j'y pense, en effet, plus je
  suis convaincue que le gouvernement de Naples sera d'une difficult
  infinie et aura besoin de toutes ses connaissances, de tout son gnie,
  de toute sa fermet. Bien que le pass semble, en apparence, prsenter
  le peuple napolitain comme un peuple docile, les haines, les passions
  prives, les craintes des coupables qui se voient dvoils, en feront
  un gouvernement horriblement difficile; mais le gnie de Votre
  minence remdiera  tout.

  Laissez-moi vous dire encore que je dsire ardemment, Naples prise,
  que vous entriez en arrangement avec Saint-Elme et le commandant
  franais. Mais, vous entendez! aucun trait avec nos vassaux rebelles.
  Le roi, dans sa clmence, leur pardonnera ou allgera leur chtiment,
  en raison de sa bont; mais traiter avec des coupables rebelles qui
  sont  l'agonie et qui ne peuvent pas faire plus de mal que la souris
  dans la trappe, non, non, jamais! Si le bien de l'tat le veut, je
  consentirai  leur pardonner; mais pactiser avec de si lches
  sclrats, jamais!

  C'est mon humble opinion que je soumets, comme toutes les autres, 
  vos lumires et  votre apprciation.

  Que Votre minence croie d'ailleurs, que je sens avec une vive
  gratitude tout ce que nous lui devons, et que, si parfois nos opinions
  diffrent  l'endroit de l'indulgence, qu'elle croit bonne et que je
  crois mauvaise, je n'en professe pas moins une reconnaissance
  ternelle pour les services qu'elle nous a rendus; et, pour moi, la
  rorganisation de Naples sera certainement le plus grand et le plus
  difficile de tous ses services, et mettra le comble  l'oeuvre
  gigantesque qui, dj accomplie aux trois quarts, est sur le point de
  l'tre tout  fait.

  Je termine en priant Votre minence, dans ces moments critiques et
  dcisifs, de ne point nous laisser manquer de nouvelles, devant
  comprendre avec quelle anxit nous les attendons.

  Et je la prie encore de me croire, avec une ternelle et profonde
  gratitude, sa reconnaissante et trs-affectionne amie,

  CAROLINE.

A ces deux lettres-ci doit se joindre l'analyse de la lettre du roi, que
nous avons mise  tort dans le prologue de notre livre, et dont la place
serait ici.

Les lecteurs verront par cette analyse que les deux augustes poux, si
rarement d'accord en toute chose, avaient du moins un point sur lequel
ils s'entendaient admirablement: c'tait de poursuivre leurs vengeances
jusqu'au bout et de ne faire grce sous aucun prtexte.

On verra, d'un autre ct, ce que nous sommes bien aise, au reste, de
constater comme rectification historique, que les suprmes rigueurs
arrtes par les deux poux servent de rponse  des lettres o le
cardinal Ruffo conseille l'indulgence.

Et, pour cela, nous nous contenterons de remettre sous les yeux de nos
lecteurs les recommandations que fait le roi au cardinal  l'endroit des
diffrentes catgories de coupables, ainsi que l'numration des
diffrents supplices dont il dsire qu'ils soient punis; nous laisserons
le roi parler lui-mme:

  _De mort:_

  Tous ceux qui ont fait partie du gouvernement provisoire;

  Tous ceux qui ont fait partie de la commission lgislative et
  excutive de Naples;

  Tous les membres de la commission militaire et de police forme par
  les rpublicains;

  Tous ceux qui ont fait partie des municipalits patriotes, et, qui,
  en gnral, ont reu une commission de la rpublique parthnopenne ou
  des Franais, et plus particulirement encore ceux qui ont fait partie
  de la commission charge d'enqurir sur les prtendues dprdations
  faites par moi et par mon gouvernement;

  Tous les officiers qui taient  mon service et qui sont passs au
  service de la soi-disant Rpublique ou des Franais: bien entendu que
  ma volont est que ceux desdits officiers qui seraient pris les armes
   la main contre mes soldats ou ceux de mes allis, soient fusills
  dans les vingt-quatre heures, sans aucune forme de procs et
  militairement, comme aussi tous les barons qui, les armes  la main,
  se seraient opposs ou s'opposeraient  mon retour;

  Tous ceux qui ont cr ou imprim des gazettes rpublicaines, des
  proclamations et autres crits, tendants  exciter mes peuples  la
  rvolte et  rpandre les maximes du nouveau gouvernement, et
  particulirement un certain Vicenzo Cuoco.

  Je veux que soit galement arrte et punie une certaine Luisa Molina
  San-Felice, qui a dcouvert et dnonc la contre-rvolution des
  royalistes,  la tte desquels taient Backer, pre et fils;

  Enfin, tous les lus de la cit et dputs de la place qui chassrent
  de son gouvernement mon vicaire gnral Pignatelli et le traversrent
  dans toutes ses oprations par des observations ou des mesures
  contraires  la fidlit qu'ils me devaient.

  Aprs quoi, ceux qui seront reconnus moins coupables seront
  _conomiquement_ dports hors de nos domaines leur vie durant, et
  leurs biens seront confisqus. Et, sur ce point particulirement, je
  dois vous dire que j'ai trouv trs-sens ce que vous me proposez 
  l'endroit de la dportation en gnral mais, tout bien pens, je crois
  qu'il vaut mieux se dfaire de ces vipres que de les garder dans sa
  maison. Ah! si j'avais quelque le fort loigne de mes domaines du
  continent, je ne dis pas, et j'adopterais volontiers votre systme de
  substituer la dportation  la mort. Mais le voisinage des les o
  sont mes deux royaumes donnerait facilit aux exils d'ourdir des
  trames avec les mcontents. Il est vrai que, d'un autre ct, les
  revers que subissent les Franais en Italie, et que ceux que, grce au
  ciel, ils vont souffrir encore, mettront les dports hors d'tat de
  nous nuire; mais alors, si nous consentons  l'exil, il faudra bien
  songer au lieu de la dportation et aux moyens de l'excuter avec
  scurit. Je suis en train d'y aviser.

  Je me rserve, aussitt que j'aurai repris Naples, de faire  la
  liste que je vous adresse quelques adjonctions que les vnements et
  les connaissances que nous acquerrons pourront me suggrer. Aprs
  quoi, mon intention est, en bon chrtien et en pre amoureux de mes
  peuples, d'oublier entirement le pass et d'accorder un pardon
  gnral qui puisse rassurer ceux des _gars_ qui ne l'ont point t
  par perversit d'me, mais par crainte et pusillanimit.

Nous ignorons si cette phrase, crite  la suite d'une liste de
proscription digne de Sylla, d'Octave ou de Tibre, est une sombre
plaisanterie, ou, ce qui est possible encore au point de vue o certains
rois envisagent la royaut, si elle a t crite srieusement.

Mais ce qui avait t crit srieusement et au moment o elle s'en
doutait le moins, c'tait l'arrt de la pauvre San-Felice.




LVI

LA MONNAIE RUSSE


Nous l'avons dit, Luisa tchait d'tre heureuse.

Hlas! la chose lui tait bien difficile.

Son amour pour Salvato tait toujours aussi grand, plus grand mme: chez
la femme, et surtout chez une femme du caractre de Luisa, l'abandon
d'elle-mme double l'amour au lieu de le diminuer.

Quant  Salvato, toute son me tait  Luisa. C'tait plus que de
l'amour qu'il avait pour elle, c'tait de la religion.

Mais il s'tait fait deux taches sombres dans la vie de la pauvre Luisa.

L'une, qui ne se prsentait que de temps en temps  son esprit,
qu'cartait la prsence de Salvato, que lui faisaient oublier ses
caresses: c'tait cet homme moiti pre, moiti poux, dont,  des
intervalles gaux, elle recevait des lettres toujours affectueuses, mais
dans lesquelles il lui semblait distinguer les traces d'une tristesse
visible  elle seule, et qui tait plutt devine par son coeur
qu'analyse par son esprit.

A ces lettres, elle rpondait par des lettres toutes filiales. Elle
n'avait point un seul mot  changer aux sentiments qu'elle exprimait au
chevalier: c'taient toujours ceux d'une fille soumise, aimante et
respectueuse.

Mais l'autre tache, tache sombre, tache de deuil, qui s'tait faite dans
la vie de la pauvre Luisa et que rien ne pouvait carter de son regard,
c'tait cette implacable ide qu'elle tait cause de l'arrestation des
deux Backer, et, s'ils taient excuts, qu'elle serait cause de leur
mort.

Au reste, peu  peu la vie des deux jeunes gens s'tait rapproche et
tait devenue plus commune. Tout le temps que Salvato ne donnait point 
ses devoirs militaires, il le donnait  Luisa.

Selon le conseil de Michele, la San-Felice avait pardonn  Giovannina
son trange sortie, que rendait, d'ailleurs, moins coupable qu'elle ne
l'et t chez nous la familiarit des domestiques italiens avec leurs
matres.

Au milieu des vnements si graves qui s'accomplissaient, au milieu des
vnements plus graves encore qui se prparaient, les esprits, moins
occups de la chronique prive que de la chose publique, avaient vu,
sans autrement s'en proccuper, cette intimit s'tablir entre Salvato
et Luisa. Cette intimit, au reste, si complte qu'elle ft, n'avait
rien de scandaleux dans un pays qui, n'ayant pas d'quivalent pour le
mot _matresse_, traduit le mot matresse par le mot _amie_.

En supposant donc que, par son indiscrtion, Giovannina et eu
l'intention de faire du tort  sa matresse, elle avait eu beau tre
indiscrte, elle ne lui avait point fait le tort qu'elle esprait.

La jeune fille tait devenue sombre et taciturne, mais avait cess
d'tre irrespectueuse.

Michele seul avait conserv dans la maison, o, de temps en temps, il
venait secouer les grelots de son esprit, sa joyeuse insouciance. Se
voyant arriv  ce fameux grade de colonel qu'il n'et jamais os rver
dans ses ambitions les plus insenses, il pensait bien de temps en temps
 certain bout de corde voltigeant dans l'espace et vu de lui seul; mais
cette vision n'avait d'autre influence sur son moral que de lui faire
dire, avec un surcrot de gaiet et en frappant ses mains bruyamment
l'une contre l'autre: Bon! l'on ne meurt qu'une fois! Exclamation 
laquelle le diable seul, qui tenait l'autre bout de cette corde, pouvait
comprendre quelque chose.

Un matin qu'en allant de chez Assunta chez sa soeur de lait,
c'est--dire de Marinella  Mergellina, trajet qu'il faisait  peu prs
tous les jours, il passait devant la porte du beccao, et qu'avec cette
flnerie naturelle aux Mridionaux, il s'arrtait sans aucun motif de
s'arrter, il lui parut qu' son arrive, la conversation changeait
d'objet et que l'on se faisait certains signes qui voulaient dire
visiblement: Dfions-nous: voil Michele!

Michele tait trop fin pour avoir l'air de voir ce qu'il avait vu; mais,
en mme temps, il tait trop curieux pour ne pas chercher  savoir ce
qu'on lui cachait. Il causa un instant avec le beccao, qui faisait le
rpublicain enrag et dont il ne put rien tirer; mais, en sortant de
chez lui, il entra chez un boucher nomm Cristoforo, ennemi naturel du
beccao par la seule raison qu'il exerait,  peu prs, le mme tat que
lui.

Cristoforo, qui, lui, tait vritablement patriote, avait remarqu,
depuis le matin, une assez grande agitation au March-Vieux. Cette
agitation,  ce qu'il avait cru reconnatre, tait cause par deux
hommes qui avaient distribu,  quelques individus bien connus pour leur
attachement  la cause des Bourbons, des monnaies trangres d'or et
d'argent. Dans un de ces deux hommes, Cristoforo avait reconnu un ancien
cuisinier du cardinal Ruffo nomm Coscia et qui, comme tel, tait en
relation avec les marchands du March-Vieux.

--Bon! dit Michele, as-tu vu cette monnaie, compre?

--Oui; mais je ne l'ai pas reconnue.

--Pourrais-tu nous en procurer une, de ces monnaies?

--Rien de plus facile.

--Alors, je sais quelqu'un qui nous dira bien de quel pays elle vient.

Et Michele tira de sa poche une poigne de pices de toute espce pour
que Cristoforo pt rendre en monnaie napolitaine l'quivalent des
monnaies trangres qu'il allait qurir.

Dix minutes aprs, il revint avec une pice d'argent de la valeur d'une
piastre, mais plus mince. Elle reprsentait, d'un cot, une femme  la
tte altire,  la gorge presque nue, portant une petite couronne sur le
front;--de l'autre, un aigle  deux ttes, tenant dans une de ses serres
le globe, dans l'autre le sceptre.

Tout autour de la pice,  l'endroit et au revers taient graves des
lgendes en lettres inconnues.

Michele puisa inutilement sa science  essayer de lire ces lgendes. Il
fut oblig d'avouer,  sa honte, qu'il ne connaissait pas les lettres
dont elles se composaient.

Cristoforo reut de Michele mission de s'informer. S'il apprenait
quelque chose, il viendrait lui dire ce qu'il aurait appris.

Le boucher, dont la curiosit n'tait pas moins excite que celle de
Michele, se mit immdiatement en qute, tandis que Michele, par la rue
de Tolde et le pont de Chiaa, gagnait Mergellina.

En passant devant le palais d'Angri, Michele s'tait inform de Salvato:
Salvato tait sorti depuis une heure.

Salvato, comme s'en tait dout Michele, tait  la maison du Palmier,
o la duchesse Fusco, confidente de Luisa, avait mis  sa disposition la
chambre o il avait t conduit aprs sa blessure et o il avait pass
de si douces et de si cruelles heures.

De cette faon, il entrait chez la duchesse Fusco, qui recevait
hautement et publiquement toutes les sommits patriotiques de l'poque,
saluait ou ne saluait pas la duchesse, selon qu'elle tait visible ou
non, et passait dans sa chambre, devenue un cabinet de travail.

Luisa, de chez elle, l'y venait trouver par la porte de communication
ouverte entre les deux htels.

Michele, qui n'avait pas les mmes raisons de se cacher, vint tout
simplement sonner  la porte du jardin, que Giovannina lui ouvrit.

Michele parlait peu  la jeune fille depuis les soupons qu'il avait
conus sur elle  l'endroit de sa soeur de lait. Il se contenta donc de
la saluer assez cavalirement. Michele, qu'on ne l'oublie pas, tait
devenu colonel, et, comme chez Luisa, il tait  peu prs chez lui, il
entra sans rien demander, ouvrit les portes, et, voyant les chambres
vides, alla droit  celle qu'il tait  peu prs sr de trouver occupe.

Le jeune lazarone avait une manire de frapper qui rvlait sa prsence;
les deux jeunes gens la reconnurent, et la douce voix de Luisa pronona
le mot:

--Entrez!

Michele poussa la porte. Salvato et Luisa taient assis l'un prs de
l'autre. Luisa avait la tte appuye  l'paule de Salvato, qui
l'enveloppait de son bras.

Luisa avait les yeux pleins de larmes; Salvato, le front resplendissant
d'orgueil et de joie. Michele sourit; il lui semblait voir un jeune
poux triomphant,  l'annonce d'une future paternit.

Quel que ft, au reste, le sentiment qui mettait la joie au front de
l'un et les larmes aux yeux de l'autre, il devait, sans doute, rester un
secret entre les deux amants; car,  la vue de Michele, Luisa posa un
doigt sur ses lvres.

Salvato se pencha en avant et tendit la main au jeune homme.

--Quelles nouvelles? lui demanda-t-il.

--Aucune prcise, mon gnral, mais beaucoup de bruit en l'air.

--Et qui fait ce bruit?

--Une pluie d'argent qui vient on ne sait d'o.

--Une pluie d'argent! Tu t'es mis sous la gouttire, au moins?

--Non. J'ai tendu mon chapeau, et voici une des gouttes qui y est
tombe.

Et il prsenta la pice d'argent  Salvato.

Le jeune homme la prit, et, au premier regard:

--Ah! dit-il, un rouble de Catherine II.

Cela n'apprenait rien  Michele.

--Un rouble? demanda-t-il; qu'est-ce que cela?

--Une piastre russe. Quant  Catherine II, c'est la mre de Paul Ier,
l'empereur actuellement rgnant.

--O cela?

--En Russie.

--Allons, bon! voil les Russes qui s'en mlent. On nous les promettait,
en effet, depuis longtemps. Est-ce qu'ils sont arrivs?

--Il parat, rpondit Salvato.

Puis, se levant:

--Cela est grave, ma bien chre Luisa, dit le jeune officier, et je suis
forc de vous quitter; car il n'y a pas de temps  perdre pour savoir
d'o viennent ces roubles rpandus dans le peuple.

--Allez, dit la jeune femme avec cette douce rsignation qui tait
devenue le caractre principal de sa physionomie depuis la malheureuse
affaire des Backer.

En effet, elle sentait qu'elle ne s'appartenait plus  elle-mme; que,
comme l'Iphignie antique, elle tait une victime aux mains du Destin,
et, ne pouvant lutter contre lui, on et dit qu'elle tentait de le
flchir par sa rsignation.

Salvato boucla son sabre et revint  elle avec ce sourire plein de force
et de srnit qui ne s'effaait de son visage que pour lui rendre la
rigidit du marbre, et, l'enveloppant de son bras, sous l'treinte
duquel son corps plia comme une branche de saule:

--Au revoir, mon amour! dit-il.

--Au revoir! rpta la jeune femme. Quand cela?

--Oh! le plus tt possible! Je ne vis que prs de toi, surtout depuis la
bienheureuse nouvelle!

Luisa se serra contre Salvato, en cachant sa tte dans sa poitrine; mais
Michele put voir la rougeur de son visage s'tendre jusqu' ses tempes.

Hlas! cette nouvelle que, dans son orgueil goste, Salvato appelait
une bonne nouvelle, c'est que Luisa tait mre!




LVII

LES DERNIRES HEURES


Voici ce qui s'tait pass et de quelle faon la monnaie russe avait
fait son apparition sur la place du Vieux-March  Naples.

Le 3 juin, le cardinal tait arriv  Ariano, ville qui, situe au plus
haut sommet des Apennins, a reu de sa position le nom de _balcon de la
Pouille_. Elle n'avait alors d'autre route que la route consulaire qui
va de Naples  Brindisi, la mme qui fut suivie par Horace dans son
fameux voyage avec Mcne. Du ct de Naples, la monte est si rapide,
que les voitures de poste ne peuvent ou plutt ne pouvaient y monter
alors qu' l'aide de boeufs; de l'autre ct, on n'y arrivait qu'en
suivant la longue et troite valle de Bovino, qui servait, en quelque
sorte, de Thermopyles  la Calabre. Au fond de cette gorge, roule le
Cervaro, torrent imptueux jusqu' la folie, et, sur la rive du torrent,
rampe la route qui va d'Ariano au pont de Bovino. Le versant de cette
montagne est si encombr de rochers, qu'une centaine d'hommes
suffiraient pour arrter la marche d'une arme. C'est l que Schipani
avait reu l'ordre de s'arrter, et, s'il et suivi les ordres donns,
au lieu de se laisser aller  la folle passion de prendre Castelluccio,
c'est l que probablement se ft termine la marche triomphale du
cardinal.

A son grand tonnement, au contraire, le cardinal tait arriv  Ariano
sans empchement aucun.

Il y trouva le camp russe.

Or, comme, le lendemain mme de son arrive, il tait occup  visiter
ce camp, on lui amena deux individus que l'on venait d'arrter dans un
calessino.

Ces deux individus se donnaient pour des marchands de grains allant dans
la Pouille pour y faire leurs achats.

Le cardinal s'apprtait  les interroger, lorsque, en les regardant avec
attention, et voyant que l'un d'eux, au lieu d'tre embarrass ou
effray, souriait, il reconnut dans le faux marchand de grains un ancien
cuisinier  lui nomm Coscia.

Se voyant reconnu, Coscia prit, selon l'habitude napolitaine, la main du
cardinal et la baisa; et, comme le cardinal comprit bien que ce n'tait
point le hasard qui amenait les deux voyageurs au-devant de lui, il les
conduisit hors du camp russe, dans une maison isole, o il put, en
toute tranquillit, causer avec eux.

--Vous venez de Naples? demanda le cardinal.

--Nous en sommes partis hier matin, rpondit Coscia.

--Vous pouvez me donner des nouvelles fraches, alors?

--Oui, monseigneur, d'autant mieux que nous-mmes en venions chercher
auprs de Votre minence.

En effet, les deux messagers taient envoys par le comit royaliste. Ce
qui proccupait le plus tout  la fois les bourgeois et les patriotes,
c'tait de savoir positivement si les Russes taient ou n'taient point
arrivs, la coopration des Russes tant une grande garantie pour la
russite de l'expdition sanfdiste, puisqu'elle avait pour appui le
plus puissant des empires, numriquement parlant.

Sous ce rapport, le cardinal put satisfaire pleinement les deux envoys.
Il les fit passer au milieu des rangs moscovites, leur assurant que ce
n'tait que l'avant-garde et que l'arme venait derrire.

Les deux voyageurs, quoique moins incrdules que saint Thomas, purent
cependant faire comme lui: voir et toucher.

Ce qu'ils touchrent particulirement, ce fut un sac de pices russes
que le cardinal leur remit pour distribuer aux bons amis du
March-Vieux.

On a vu que matre Coscia s'tait acquitt de son message en conscience,
puisqu'un des roubles tait parvenu jusqu' Salvato.

Salvato avait aussi compris la gravit du fait, et tait sorti pour le
vrifier.

Deux heures aprs, il n'avait plus aucun doute: les Russes avaient fait
leur jonction avec le cardinal, et les Turcs taient prs de faire la
leur.

La journe n'tait point acheve encore, que le bruit s'en tait dj
rpandu par toute la ville.

Salvato, en rentrant au palais d'Angri, avait trouv des nouvelles plus
dsastreuses encore.

Ettore Caraffa, le hros d'Andria et de Trani, tait bloqu par Pronio 
Pescara, et ne pouvait venir au secours de Naples, qui le considrait
cependant comme un de ses plus braves dfenseurs.

Bassetti, nomm par Macdonald, avant son dpart de Naples, gnral en
chef des troupes rgulires, battu par Fra-Diavolo et Mammone, venait de
rentrer bless  Naples.

Schipani, attaqu et battu sur les rives du Sarno, s'tait arrt
seulement  Torre-del-Greco et s'tait enferm avec une centaine
d'hommes dans le petit fort de Granatello.

Enfin, Manthonnet, le ministre de la guerre, Manthonnet lui-mme, qui
avait march contre Ruffo et qui avait compt qu'Ettore Caraffa se
joindrait  lui, Manthonnet, priv du secours de ce brave capitaine,
n'avait pu, au milieu des populations, qui, excites par l'exemple de
Castelluccio, se soulevaient menaantes, n'avait pu arriver jusqu'
Ruffo, et, sans avoir dpass Baa, avait t contraint de battre en
retraite.

Salvato,  la lecture de ces nouvelles fatales, demeura un instant
pensif; puis il parut avoir pris une rsolution, descendit rapidement
dans la rue, sauta dans un calessino et se fit conduire  la maison du
Palmier.

Cette fois, il ne prit point la prcaution d'entrer par la maison de la
duchesse Fusco: il alla droit  cette petite porte du jardin qui s'tait
si heureusement ouverte pour lui pendant la nuit du 22 au 23 septembre,
et y sonna.

Giovannina vint ouvrir, et, en voyant le jeune homme, ne put s'empcher
de pousser un cri de surprise: ce n'tait jamais par l qu'il entrait.

Salvato ne se proccupa point de son tonnement et ne s'inquita point
de son cri.

--Ta matresse est l? lui demanda-t-il.

Et, comme elle ne rpondait point, fascine qu'elle semblait par son
regard, il l'carta doucement de la main et s'avana vers le perron,
sans mme s'apercevoir que Giovannina la lui avait saisie et l'avait
serre avec une passion que, d'ailleurs, il attribua peut-tre  la
crainte qu'une situation si prcaire faisait natre dans les plus fermes
esprits,  plus forte raison dans celui de Giovannina.

Luisa tait dans la mme chambre o Salvato l'avait laisse. Au bruit
inattendu de son pas,  la surprise qu'elle prouva en l'entendant venir
du ct oppos  celui par lequel elle l'attendait, elle se leva
vivement, alla vers la porte et l'ouvrit. Salvato se trouva en face
d'elle.

Le jeune homme lui prit les deux mains, et, la regardant quelques
secondes avec un sourire d'une ineffable douceur et en mme temps d'une
inexprimable tristesse:

--Tout est perdu! lui dit-il. Dans huit jours, le cardinal Ruffo et ses
hommes seront sous les murs de Naples, et il sera trop tard pour prendre
un parti. Il faut donc prendre ce parti  l'instant mme.

Luisa, de son ct, le regardait avec tonnement mais sans crainte.

--Parle, dit-elle, je t'coute.

--Il y a trois choses  faire dans les circonstances o nous nous
trouvons, continua Salvato.

--Lesquelles?

--La premire, c'est de monter  cheval avec cent de mes braves
Calabrais, de renverser tous les obstacles que nous rencontrerons sur
notre route, d'atteindre Capoue. Capoue a conserv une garnison
franaise. Je te confie  la loyaut de son commandant, quel qu'il soit,
et, si Capoue capitule, il te fait comprendre dans la capitulation, et
tu es sauve, car tu te trouves sous la sauvegarde des traits.

--Et toi, demanda Luisa, restes-tu  Capoue?

--Non, Luisa, je reviens ici, car ma place est ici; mais, aussitt libre
de mes devoirs, je te rejoins.

--La seconde? dit-elle.

--C'est de prendre la barque du vieux Basso-Tomeo, qui ira avec ses
trois fils t'attendre au tombeau de Scipion, et, profitant de ce qu'il
n'y a plus de blocus, de suivre la cte de Terracine jusqu' Ostie; et,
une fois  Ostie, de suivre, en le remontant, le Tibre jusqu' Rome.

--Viens-tu avec moi? demanda Luisa.

--Impossible.

--La troisime, alors?

--C'est de rester ici, d'y faire la meilleure dfense possible et d'y
attendre les vnements.

--Quels vnements?

--Les consquences d'une ville prise d'assaut et les vengeances d'un roi
lche et, par consquent, impitoyable.

--Serons-nous sauvs ou mourrons-nous ensemble?

--C'est probable.

--Alors, restons.

--C'est ton dernier mot, Luisa?

--Le dernier, mon ami.

--Rflchis jusqu' ce soir: je serai ici ce soir.

--Reviens ce soir; mais, ce soir, je te dirai, comme  cette heure: si
tu restes, restons.

Salvato regarda  sa montre.

--Il est trois heures, dit-il: je n'ai pas un instant  perdre.

--Tu me quittes?

--Je monte au fort Saint-Elme.

--Mais le fort Saint-Elme, lui aussi, est command par un Franais:
pourquoi ne me confies-tu point  lui?

--Parce que je ne l'ai vu qu'un instant, et que cet homme m'a fait
l'effet d'un misrable.

--Les misrables font parfois, pour de l'argent, ce que les grands
coeurs font par dvouement.

Salvato sourit.

--C'est justement ce que je vais tenter.

--Fais, mon ami: tout ce que tu feras sera bien fait, pourvu que tu
restes prs de moi.

Salvato donna un dernier baiser  Luisa, et, par un sentier ctoyant la
montagne, on put le voir disparatre derrire le couvent de
Saint-Martin.

Le colonel Mejean, qui, du haut de la forteresse, planait sur la ville
et sur ses alentours comme un oiseau de proie, vit et reconnut Salvato.
Il connaissait de rputation cette nature franche et honnte, antipode
de la sienne. Peut-tre le hassait-il, mais il ne pouvait s'empcher de
l'estimer.

Il eut le temps de rentrer dans son cabinet, et, comme les hommes de
cette espce n'aiment point le grand jour, il abaissa les rideaux, se
plaa le dos tourn  la lumire, de manire que son oeil clignotant et
douteux ne pt tre pi dans la pnombre.

Quelques secondes aprs que ces mesures taient prises, on annona le
gnral de brigade Salvato Palmieri.

--Faites entrer, dit le colonel Mejean.

Salvato fut introduit, et la porte se referma sur eux.




LVIII

O UN HONNTE HOMME PROPOSE UNE MAUVAISE ACTION QUE D'HONNTES GENS ONT
LA BTISE DE REFUSER


L'entretien dura prs d'une heure.

Salvato en sortit l'oeil sombre et la tte incline.

Il descendit la rampe qui conduit de San-Martino  l'Infrascata, prit un
calessino qu'il trouva  la descente dei Studi et se fit conduire  la
porte du palais royal, o sigeait le directoire.

Son uniforme lui ouvrait toutes les portes: il pntra jusqu' la salle
des sances.

Il trouva les directeurs assembls et Manthonnet leur faisant un rapport
sur la situation.

La situation tait celle que nous avons dite:

Le cardinal  Ariano, c'est--dire, en quatre marches, pouvant tre 
Naples;

Sciarpa  Nocera, c'est--dire  deux marches de Naples;

Fra-Diavolo  Sessa et  Teano, c'est--dire  deux marches de Naples;

La Rpublique, enfin, menace par les Napolitains, les Siciliens, les
Anglais, les Romains, les Toscans, les Russes, les Portugais, les
Dalmates, les Turcs, les Albanais.

Le rapporteur tait sombre; ceux qui l'coutaient taient plus sombres
que lui.

Lorsque Salvato entra, tous les yeux se tournrent de son ct. Il fit
signe  Manthonnet de continuer et demeura debout, gardant le silence.

Quand Manthonnet eut fini:

--Avez-vous quelque chose de nouveau  nous annoncer, mon cher gnral?
demanda le prsident  Salvato.

--Non; mais j'ai une proposition  vous faire. On connaissait le courage
fougueux et l'inflexible patriotisme du jeune homme: on couta.

--D'aprs ce que vient de vous dire le brave gnral Manthonnet, vous
reste-t-il encore quelque espoir?

--Bien peu.

--Ce peu, sur quoi repose-t-il? Dites-le-nous.

On se tut.

--C'est--dire, reprit Salvato, qu'il ne vous en reste aucun, et que
vous essayez de vous faire illusion  vous-mmes.

--Et  vous, vous en reste-t-il?

--Oui, si l'on fait de point en point ce que je vais vous dire.

--Dites.

--Vous tes tous braves, tous courageux? vous tes tous prts  mourir
pour la patrie?

--Tous! s'crirent les membres du directoire en se levant d'un seul
lan.

--Je n'en doute pas, continua Salvato avec son calme ordinaire; mais
mourir pour la patrie n'est pas sauver la patrie, et il faut, avant
tout, sauver la patrie; car sauver la patrie, c'est sauver la
Rpublique, et sauver la Rpublique, c'est fixer sur cette malheureuse
terre l'intelligence, le progrs, la lgalit, la lumire, la libert,
qui, avec le retour de Ferdinand, disparatraient pour un demi-sicle,
pour un sicle peut-tre.

Les auditeurs ne rpondirent que par le silence, tant le raisonnement
tait juste et impossible  combattre.

Salvato continua:

--Lorsque Macdonald a t rappel dans la haute Italie et que les
Franais ont quitt Naples, je vous ai vus, joyeux, vous fliciter
d'tre enfin libres. Votre amour-propre national, votre patriotisme de
terroir vous aveuglaient; vous veniez de refaire votre premier pas vers
l'esclavage.

Une vive rougeur passa sur le front des membres du directoire;
Manthonnet murmura:

--Toujours l'tranger!

Salvato haussa les paules.

--Je suis plus Napolitain que vous, Manthonnet, dit-il, puisque votre
famille, originaire de Savoie, habite Naples depuis cinquante ans
seulement; moi, je suis de la Terre de Molise, mes aeux y sont ns, mes
aeux y sont morts. Dieu me donne ce suprme bonheur d'y mourir comme
eux!

--coutez, dit une voix, c'est la sagesse qui parle par la voix de ce
jeune homme.

--Je ne sais pas ce que vous appelez l'tranger; mais je sais ceux que
j'appelle _mes frres_. Mes frres, ce sont les hommes, de quelque pays
qu'ils soient, qui veulent comme moi la dignit de l'individu par
l'indpendance de la nation. Que ces hommes soient Franais, Russes,
Turcs, Tartares, du moment qu'ils entrent dans ma nuit un flambeau  la
main et les mots de progrs et de libert  la bouche, ces hommes, ce
sont _mes frres_. Les trangers, pour moi, ce sont les Napolitains, mes
compatriotes, qui, rclamant le pouvoir de Ferdinand, marchant sous la
bannire de Ruffo, veulent nous imposer de nouveau le despotisme d'un
roi imbcile et d'une reine dbauche.

--Parle, Salvato! parle! dit la mme voix.

--Eh bien, je vous dis ceci: vous savez mourir, mais vous ne savez pas
vaincre.

Il se fit un mouvement dans l'assemble: Manthonnet se retourna
brusquement vers Salvato.

--Vous savez mourir, rpta Salvato; mais vous ne savez pas vaincre, et
la preuve, c'est que Bassetti a t battu, c'est que Schipani a t
battu; c'est que vous-mme, Manthonnet, avez t battu.

Manthonnet courba la tte.

--Les Franais, au contraire, savent mourir. Ils taient trente-deux 
Cotrone; sur trente-deux, quinze sont morts et onze ont t blesss. Ils
taient neuf mille  Civita-Castellane, ils avaient devant eux quarante
mille ennemis, qui ont t vaincus. Donc, je le rpte, les Franais
non-seulement savent mourir, mais encore savent vaincre.

Nulle voix ne rpondit.

--Sans les Franais, nous mourrons, nous mourrons glorieusement, nous
mourrons avec clat, nous mourrons comme Brutus et Cassius sont morts 
Philippes; mais nous mourrons en dsesprant, nous mourrons en doutant
de la Providence, nous mourrons en disant: Vertu, tu n'es qu'un mot!
et, ce qu'il y a de plus terrible  penser, c'est que la Rpublique
mourra avec nous. Avec les Franais, nous vaincrons, et la Rpublique
sera sauve!

--C'est donc  dire, s'cria Manthonnet, que les Franais sont plus
braves que nous?

--Non, mon cher gnral, nul n'est plus brave que vous, nul n'est plus
brave que moi, nul n'est plus brave que Cirillo, qui m'coute et qui
dj deux fois m'a approuv; et, lorsque l'heure de mourir sera venue,
nous donnerons la preuve, je l'espre, que nul ne mourra mieux que nous.
Kosciusko aussi tait brave; mais, en tombant, il a dit ce mot terrible
que trois dmembrements ont justifi: _Finis Poloni!_ Nous dirons en
tombant, et vous tout le premier, je n'en doute pas, des mots
historiques; mais, je le rpte, si ce n'est pour nous, du moins pour
nos enfants, qui auront notre besogne  refaire, mieux vaut ne pas
tomber.

--Mais, dit Cirillo, ces Franais, o sont-ils?

--Je descends de Saint-Elme, rpondit Salvato; je quitte le colonel
Mejean.

--Connaissez-vous cet homme? demanda Manthonnet.

--Oui, c'est un misrable, rpondit Salvato avec son calme habituel, et
voil pourquoi l'on peut traiter avec lui. Il me vend mille Franais.

--Il n'en a que cinq cent cinquante! s'cria Manthonnet.

--Pour Dieu, mon cher Manthonnet, laissez-moi finir; le temps est
prcieux, et, si je pouvais acheter du temps comme je puis acheter des
hommes, j'en achterais aussi. Il me vend mille Franais.

--Nous pouvons, tout battus que nous sommes, rassembler encore dix ou
quinze mille hommes, dit Manthonnet, et vous comptez faire avec mille
Franais ce que vous ne pouvez pas faire avec quinze mille Napolitains?

--Je ne compte point faire avec mille Franais ce que je ne puis pas
faire avec quinze mille Napolitains; mais, avec quinze mille Napolitains
et mille Franais, je puis faire ce que je ne ferais pas avec trente
mille Napolitains seuls!

--Vous nous calomniez, Salvato.

--Dieu m'en garde! Mais l'exemple est l. Croyez-vous que, si Mack et
eu mille hommes de vieilles troupes, mille vieux soldats disciplins,
habitus  la victoire, mille soldats du prince Eugne ou de Souvorov,
notre dfaite et t si rapide, notre droute si honteuse? Car j'tais
d'esprit, sinon de coeur, avec les Napolitains qui fuyaient et contre
lesquels j'avais combattu; mille Franais, voyez-vous, mon cher
Manthonnet, c'est un bataillon carr, et un bataillon carr, c'est une
forteresse que rien n'entame, ni artillerie ni cavalerie; mille
Franais, c'est une barrire que l'ennemi ne franchit pas, une muraille
derrire laquelle le soldat brave, mais peu habitu au feu, mal
disciplin, se rallie, se reforme. Donnez-moi le commandement de douze
mille Napolitains et de mille Franais, et je vous amne ici dans huit
jours le cardinal Ruffo pieds et poings lis.

--Et il faut absolument que ce soit vous qui commandiez ces douze mille
Napolitains et ces mille Franais, Salvato?

--Prenez garde, Manthonnet! voici un mauvais sentiment, quelque chose de
pareil  l'envie qui vous mord le coeur.

Et, sous le regard placide du jeune homme, Manthonnet, courb, quitta sa
place et vint lui donner la main.

--Pardonnez, mon cher Salvato, dit-il,  un homme encore tout meurtri de
sa dernire dfaite. Si la chose vous est accorde, voulez-vous de moi
pour votre lieutenant?

--Continuez donc, Salvato, dit Cirillo.

--Oui, il faut absolument que ce soit moi qui commande, reprit Salvato,
et je vais vous dire pourquoi: c'est qu'il faut que les Franais sur
lesquels je compte m'appuyer, les mille Franais qui seront mon pilier
d'airain, ces mille Franais me voient combattre, parce que ces mille
Franais savent que non-seulement j'tais l'aide de camp, mais encore
l'ami du gnral Championnet. Si j'eusse t ambitieux, j'eusse suivi
Macdonald dans la haute Italie, c'est--dire sur le terrain des grandes
batailles, l o l'on devient en trois ou quatre ans Desaix, Klber,
Bonaparte, Murat, et je n'eusse point demand mon cong pour commander
une bande de Calabrais sauvages et mourir obscurment dans quelque
escarmouche contre des paysans commands par un cardinal.

--Et ces Franais, demanda le prsident, quel prix vous les vend le
commandant de Saint-Elme?

--Pas ce qu'ils valent, certainement,--il est vrai que ce n'est point 
eux, mais  lui que je les paye,--cinq cent mille francs.

--Et ces cinq cent mille francs, o les prenez-vous? demanda le
prsident.

--Attendez, rpondit Salvato toujours calme; car ce n'est point cinq
cent mille francs qu'il me faut, c'est un million.

--Raison de plus. Je le rpte, o prendrez-vous un million, quand nous
n'avons peut-tre pas dix mille ducats en caisse?

--Donnez-moi pouvoir sur la vie et sur les biens de dix riches citoyens
que je vous dsignerai par leur nom, et, demain, le million sera ici,
apport par eux-mmes.

--Citoyen Salvato, s'cria le prsident, vous nous proposez l ce que
nous reprochons  nos ennemis de faire.

--Salvato! murmura Cirillo.

--Attendez, dit le jeune homme. J'ai demand  tre cout jusqu'au
bout, et,  chaque instant, vous m'interrompez.

--C'est vrai, nous avons tort, dit Cirillo en s'inclinant. Parlez.

--J'ai,  la connaissance de tous, reprit Salvato, pour deux millions de
biens, de masseries, de terres, de maisons, de proprits enfin, dans la
province de Molise. Ces deux millions de proprits, je les donne  la
nation. Naples sauve, Ruffo en fuite ou pris, la nation fera vendre mes
terres et remboursera les dix citoyens qui m'auront prt ou plutt qui
lui auront prt cent mille francs.

Un murmure d'admiration se fit entendre parmi les directeurs. Manthonnet
jeta ses bras au cou du jeune homme.

--Je demandais  servir sous toi comme lieutenant, dit-il; veux-tu de
moi comme simple volontaire?

--Mais, demanda le prsident, tandis que tu conduiras tes quinze mille
Napolitains et tes mille Franais contre Ruffo, qui veillera  la sret
et  la tranquillit de la ville?

--Ah! dit Salvato, vous venez de toucher le seul cueil: c'est un
sacrifice  faire, c'est un parti terrible  prendre. Les patriotes se
rfugieront dans les forts et les garderont en se gardant eux-mmes.

--Mais la ville! la ville! rptrent les directeurs en mme temps que
le prsident.

--C'est huit jours, dix jours d'anarchie peut-tre  risquer!

--Dix jours d'incendie, de pillage, de meurtres! rpta le prsident.

--Nous reviendrons victorieux et nous chtierons les rebelles.

--Leur chtiment rebtira-t-il les maisons brles? reconstruira-t-il
les fortunes dtruites? rendra-t-il la vie aux morts?

--Dans vingt ans, qui s'apercevra que vingt maisons ont t brles, que
vingt fortunes ont t dtruites, que vingt existences ont t
tranches? L'important est que la Rpublique triomphe: car, si elle
succombe, sa chute sera suivie de mille injustices, de mille malheurs,
de mille morts.

Les directeurs se regardrent.

--Passe donc dans la chambre voisine, dit le prsident  Salvato, nous
allons dlibrer.

--Je vote pour toi, Salvato! cria Cirillo au jeune homme.

--Je reste pour influer, s'il est possible, sur la dlibration, dit
Manthonnet.

--Citoyens directeurs, dit Salvato en sortant, rappelez-vous ce mot de
Saint-Just: En matire de rvolution, celui qui ne creuse pas profond,
creuse sa propre fosse.

Salvato sortit et attendit, comme il en avait reu l'ordre, dans la
chambre voisine.

Au bout de dix minutes, la porte de la chambre s'ouvrit; Manthonnet vint
au jeune homme lui prit le bras, et, l'entranant vers la rue:

--Viens, lui dit-il.

--O cela? demanda Salvato.

--O l'on meurt.

La proposition du jeune homme tait repousse  l'unanimit, moins une
voix.

Cette voix, c'tait celle de Cirillo.




LVIX

LA MARSEILLAISE NAPOLITAINE


Ce mme jour, il y avait grande soire  Saint-Charles.

On chantait _les Horaces et les Curiaces_, un des cent chefs-d'oeuvre de
Cimarosa. On n'et jamais dit, en voyant cette salle claire _
giorno_, ces femmes lgantes et pares comme pour une fte, ces jeunes
gens qui venaient de dposer le fusil en entrant dans la salle et qui
allaient le reprendre en sortant, on n'et jamais dit qu'Annibal ft si
prs des portes de Rome.

Entre le deuxime et le troisime acte, la toile se leva, et la
principale actrice du thtre, sous le costume du gnie de la patrie,
tenant un drapeau noir  la main, vint annoncer les nouvelles que nous
connaissons dj, et qui ne laissaient aux patriotes d'autre alternative
que d'craser, par un suprme effort, le cardinal au pied des murailles
de Naples ou de mourir eux-mmes en les dfendant.

Ces nouvelles, si terribles qu'elles fussent, n'avaient point dcourag
les spectateurs qui les coutaient. Chacune d'elles avait t accueillie
par les cris de Vive la libert! mort aux tyrans!

Enfin, lorsqu'on apprit la dernire, c'est--dire la dfaite et le
retour de Manthonnet, ce ne fut plus seulement du patriotisme, ce fut de
la rage; on cria de tous cts:

--L'hymne  la libert! l'hymne  la libert!

L'artiste qui venait de lire le sinistre bulletin salua, indiquant
qu'elle tait prte  dire l'hymne national, lorsque tout  coup on
aperut dans une loge lonore Pimentel entre Monti, l'auteur des
paroles, et Cimarosa, l'auteur de la musique.

Un seul cri retentit alors par toute la salle:

--La Pimentel! la Pimentel!

Le _Moniteur parthnopen_, rdig par cette noble femme, lui donnait
une popularit immense.

La Pimentel salua; mais ce n'tait pas cela qu'on voulait; on voulait
que ce ft elle-mme qui chantt l'hymne.

Elle s'en dfendit un instant; mais, devant l'unanimit de la
dmonstration, il lui fallut cder.

Elle sortit de sa loge et reparut sur le thtre au milieu des cris, des
hourras, des vivats, des applaudissements, des bravos de la salle tout
entire.

On lui prsenta le drapeau noir.

Mais, elle, secouant la tte:

--Celui-ci est le drapeau des morts, dit-elle, et, Dieu merci! tant que
nous respirerons, la Rpublique et la libert ne sont pas mortes.
Donnez-moi le drapeau des vivants.

On lui apporta le drapeau tricolore napolitain.

D'un geste passionn, elle le pressa contre son coeur.

--Sois notre bannire triomphante, drapeau de la libert! dit-elle, ou
sois notre linceul  tous!

Puis, au milieu d'un tumulte  faire croire que la salle allait crouler,
le chef d'orchestre ayant fait un signe de son bton et les premires
notes ayant retenti, un silence trange, en ce qu'il semblait plein de
frmissements, succda  ce tumulte, et, de sa voix pleine et sonore, de
sa splendide voix de contralto, pareille  la muse de la patrie,
lonore Pimentel aborda la premire strophe, qui commence par ces vers:

    Peuples qui rampiez  genoux,
    Courbs sur les marches du trne,
    Le tyran tombe, levez-vous
    Et brisez du pied sa couronne[13]!

  [13]

        _Il tiranno  caduto, surgete,
        Gente oppresa!_ etc.

Il faut connatre le peuple napolitain, il faut avoir vu ses admirations
montant jusqu' la frnsie, ses enthousiasmes, qui, ne trouvant plus de
mots pour s'exprimer, appellent  leur secours des gestes furibonds et
des cris inarticuls, pour se faire une ide de l'tat d'bullition o
se trouva la salle, lorsque le dernier vers de _la Marseillaise
parthnopenne_ fut sorti de la bouche de la chanteuse, et lorsque la
dernire note de l'accompagnement se fut teinte dans l'orchestre.

Les couronnes et les bouquets tombrent sur le thtre comme une grle
d'orage.

lonore ramassa deux couronnes de laurier, posa l'une sur la tte de
Monti, l'autre sur celle de Cimarosa.

Alors, sans qu'on pt voir qui l'avait jete, tomba, au milieu de cette
jonche, une branche de palmier.

Quatre mille mains applaudirent, deux mille voix crirent:

--A lonore la palme!  lonore la palme!

--Du martyre! rpondit la prophtesse en la ramassant et en l'appuyant
sur sa poitrine avec ses deux mains croises.

Alors, ce fut un dlire. On se prcipita sur le thtre. Les hommes
s'agenouillrent devant elle, et, comme sa voiture tait  la porte, on
la dtela et on la ramena chez elle, trane par des patriotes
enthousiastes et accompagne de l'orchestre qui, jusqu' une heure du
matin, joua sous sa fentre.

Toute la nuit, le chant de Monti retentit dans les rues de Naples.

Mais ce grand enthousiasme, enferm dans la salle Saint-Charles, et qui
avait failli faire clater la salle, se refroidit le lendemain en se
rpandant par la ville. Cette ardeur de la veille tait due  des
conditions d'atmosphre, de chaleur, de lumire, de bruits, d'effluves
magntiques, et devait s'teindre lorsque la runion de ces
circonstances fivreuses n'existerait plus.

La ville, voyant rentrer en dsordre ses derniers dfenseurs blesss,
fugitifs, couverts de poussire, les uns par la porte de Capoue, les
autres par la porte del Carmine, tomba dans une tristesse qui devint
bientt de la consternation.

En mme temps, une ligne se formait autour de Naples, qui, se resserrant
toujours, tendait  l'touffer dans un cercle de fer, dans une ceinture
de feu.

En effet, de quelque ct que Naples se tournt, les rpublicains ne
voyaient qu'ennemis acharns, qu'adversaires implacables:

Au nord, Fra-Diavolo et Mammone;

A l'est, Pronio;

Au sud-est, Ruffo, de Cesare et Sciarpa;

Au sud et  l'ouest, les restes de la flotte britannique, que l'on
s'attendait  voir reparatre plus puissante que jamais, renforce de
quatre vaisseaux russes, de cinq vaisseaux portugais, de trois vaisseaux
turcs; enfin, toutes les tyrannies de l'Europe, qui semblaient s'tre
leves et se donner la main pour touffer le cri de libert pouss par
la malheureuse ville.

Mais, htons-nous de le dire, les patriotes napolitains furent  la
hauteur de la situation. Le 5 juin, le directoire, avec toutes les
crmonies employes dans les temps antiques, dploya le drapeau rouge
et dclara la patrie en danger. Il invita tous les citoyens  s'armer
pour la dfense commune, ne forant personne, mais ordonnant qu'au
signal de trois coups de canon, tirs des forts  intervalles gaux,
tout citoyen qui ne serait point port sur les rles de la garde
nationale ou sur les registres d'une socit patriotique, serait oblig
de rentrer chez lui et d'en fermer les portes et les fentres jusqu' ce
qu'un autre coup de canon isol lui et donn la libert de les rouvrir.
Tous ceux qui, les trois coups de canon tirs, seraient trouvs dans la
rue, le fusil  la main, sans tre ni de la garde nationale, ni d'aucune
socit patriotique, devaient tre arrts et fusills comme ennemis de
la patrie.

Les quatre chteaux de Naples, celui del Carmine, le castello Nuovo, le
castello del Ovo et le chteau Saint-Elme furent approvisionns pour
trois mois.

Un des premiers qui se prsenta pour recevoir des armes et des
cartouches et pour marcher  l'ennemi fut un avocat de grande
rputation, dj vieux et presque aveugle, qui, autrefois savant dans
les antiquits napolitaines, avait servi de cicerone  l'empereur Joseph
II lors de son voyage en Italie.

Il tait accompagn de ses deux neveux, jeunes gens de dix-neuf  vingt
ans.

On voulut, tout en donnant des fusils et des cartouches aux deux jeunes
gens, en refuser au vieillard, sous prtexte qu'il tait presque
aveugle.

--J'irai si prs de l'ennemi, rpondit-il, que je serai bien malheureux
si je ne le vois pas.

Comme aux proccupations politiques se joignait une grande proccupation
sociale: c'est que le peuple manquait de pain, il fut rsolu au
directoire que l'on porterait des secours  domicile; ce qui tait  la
fois une mesure d'humanit et de bonne politique.

Dominique Cirillo imagina alors de fonder une caisse de secours, et, le
premier, donna tout ce qu'il avait d'argent comptant, plus de deux mille
ducats.

Les plus nobles coeurs de Naples, Pagana, Conforti, Baffi, vingt autres,
suivirent l'exemple de Cirillo.

On choisit dans chaque rue le citoyen le plus populaire, la femme la
plus vnre; ils reurent les noms de pre et de mre des pauvres et
mission de quter pour eux.

Ils visitaient les plus humbles maisons, descendaient dans les plus
misrables cantines, montaient aux derniers tages et y portaient le
pain et l'aumne de la patrie. Les ouvriers qui avaient une profession
trouvaient aussi du travail, les malades des secours et des soins. Les
deux dames qui se vourent avec le plus d'ardeur  cette oeuvre de
misricorde furent les duchesses de Pepoli et de Cassano.

Dominique Cirillo tait venu prier Luisa d'tre une des quteuses; mais
elle rpondit que sa position de femme du bibliothcaire du prince
Franois lui interdisait toute dmonstration publique du genre de celle
que l'on rclamait d'elle.

N'avait-elle point fait assez, n'avait-elle point fait trop en amenant,
sans le savoir, l'arrestation des deux Backer?

Cependant, en son nom et en celui de Salvato, elle donna trois mille
ducats  la duchesse Fusco, l'une des quteuses.

Mais la misre tait si grande, que, malgr la gnrosit des citoyens,
la caisse se trouva bientt vide.

Le Corps lgislatif proposa alors que tous les employs de la
Rpublique, quels qu'ils fussent, laissassent aux indigents la moiti de
leur solde. Cirillo, qui avait abandonn tout ce qu'il possdait
d'argent comptant, renona  la moiti de son traitement comme membre du
Corps lgislatif; tous ses collgues suivirent son exemple. On donna 
chaque quartier de Naples des chirurgiens et des mdecins qui devaient
assister gratuitement tous ceux qui rclameraient leur secours.

La garde nationale eut la responsabilit de la tranquillit publique.

Avant son dpart, Macdonald avait distribu des armes et des drapeaux.
Il avait nomm pour gnral en chef ce mme Bassetti que nous avons vu
revenir battu et bless par Mammone et Fra-Diavolo; pour second, Gennaro
Ferra, frre du duc de Cassano; pour adjudant gnral, Francesco
Grimaldi.

Le commandant de la place fut le gnral Frederici; le gouvernement du
Chteau-Neuf resta au chevalier Massa, mais celui du chteau de l'OEuf
fut donn au colonel L'Aurora.

Un corps de garde fut tabli dans chaque quartier; des sentinelles
furent places de trente pas en trente pas.

Le 7 juin, le gnral Writz fit arrter tous les anciens officiers de
l'arme royale qui se trouvaient  Naples et qui avaient refus de
prendre du service pour la Rpublique.

Le 9,  huit heures du soir, on tira les trois coups d'alarme. Aussitt,
selon l'ordre donn, tous ceux qui n'taient sur les contrles ni de la
garde nationale, ni d'aucune socit patriotique, se retirrent dans
leurs maisons et fermrent portes et fentres.

Au contraire, la garde nationale et les volontaires s'lancrent dans la
rue de Tolde et sur les places publiques.

Manthonnet, redevenu ministre de la guerre, les passa en revue avec
Writz et Bassetti, remis de sa blessure, au reste peu dangereuse. Ce
dernier les complimenta sur leur zle, leur dclara qu'au point o l'on
en tait arriv, il n'y avait plus que deux partis  prendre: vaincre ou
mourir. Aprs quoi, il les congdia, leur disant que les trois coups de
canon d'alarme n'avaient t tirs que pour connatre le nombre des
hommes sur lesquels on pouvait compter  l'heure du danger.

La nuit fut tranquille. Le lendemain, au point du jour, on tira le coup
de canon qui indiquait que chacun pouvait sortir librement par la ville,
aller o il voudrait et vaquer  ses propres affaires.

Le 31, on apprit que le cardinal tait arriv  Nola, c'est--dire qu'il
n'tait plus qu' sept ou huit lieues de Naples.




LX

O SIMON BACKER DEMANDE UNE FAVEUR


Dans un des cachots du Chteau-Neuf, dont la fentre grille d'un triple
barreau donnait sur la mer, deux hommes, l'un de cinquante-cinq 
soixante ans, l'autre de vingt-cinq  trente, couchs tout habills sur
leur lit, coutaient avec une attention plus qu'ordinaire cette mlope
lente et monotone des pcheurs napolitains, tandis que la sentinelle,
place auprs de la muraille et dont la consigne tait d'empcher les
prisonniers de fuir, mais non les pcheurs de chanter, se promenait
insoucieusement sur l'troite bande de terre qui empche les tours
aragonaises de plonger  pic dans la mer.

Certes, si mlomanes que fussent ces deux hommes, ce n'tait point
l'harmonie du chant qui pouvait fixer ainsi leur attention. Rien de
moins potique et surtout rien de moins harmonieux que le rhythme sur
lequel le peuple napolitain module ses interminables improvisations.

Il y avait donc pour eux videmment dans les paroles un intrt qu'il
n'y avait pas dans le prlude; car, au premier couplet, le plus jeune
des deux prisonniers se dressa sur son lit, saisit vigoureusement les
barreaux de fer, se hissa jusqu' la fentre et plongea son regard
ardent  travers les tnbres pour tcher de voir le chanteur  la ple
et vacillante lueur de la lune.

--J'avais reconnu sa voix, dit le plus jeune des deux hommes, celui qui
regardait et qui coutait: c'est Spronio, notre premier garon de
banque.

--coutez ce qu'il dit, Andr, dit le plus vieux des deux hommes avec un
accent allemand trs-prononc: vous comprenez mieux que moi le dialecte
napolitain.

--Chut, mon pre! dit le jeune homme, car le voil qui s'arrte en face
de notre fentre comme pour jeter ses filets. Sans doute a-t-il quelque
bonne nouvelle  nous apprendre.

Les deux hommes se turent, et le faux pcheur commena de chanter.

Notre traduction rendra mal la simplicit du rcit, mais elle en donnera
au moins le sens.

Comme l'avait pens le plus jeune des deux prisonniers, c'taient des
nouvelles que leur apportait celui qu'ils avaient dsign sous le nom de
Spronio.

Voici quel tait le premier couplet, simple appel  l'attention de ceux
pour lesquels la chanson tait chante:

    Il est descendu sur la terre,
    L'ange qui nous dlivrera;
    Il a bris comme du verre
    La lance de son adversaire,
    Et celui qui vivra verra!

--Il est question du cardinal Ruffo, dit le jeune homme  l'oreille
duquel tait parvenu le bruit de l'expdition, mais qui ignorait
compltement o en tait cette expdition.

--coutez, Andr, dit le pre, coutez!

Le chant continua:

    Rien ne rsiste  sa puissance,
    Aprs Cotrone, Altamura
    Tombe, malgr sa rsistance.
    Vainqueur du dmon, il s'avance,
    Et celui qui vivra verra.

--Vous entendez, mon pre, dit le jeune homme: le cardinal a pris
Cotrone et Altamura.

Le chanteur poursuivit:

    Pour punir la ville rebelle,
    Hier, il partait de Nocera,
    Et ce soir, dit-on, la nouvelle
    Est qu'il couche  Nola la Belle,
    Et celui qui vivra verra.

--Entendez-vous, pre? dit joyeusement le jeune homme, il est  Nola.

--Oui, j'entends, j'entends, dit le vieillard; mais il y a bien plus
loin de Nola  Naples, peut-tre, que de Palerme  Nola.

Comme si elle rpondait  cette inquitude du vieillard, la voix
continua:

    Pour accomplir son entreprise,
    Demain, sur Naple il marchera,
    Et soit par force ou par surprise,
    Naples dans trois jours sera prise,
    Et celui qui vivra verra.

A peine le dernier vers avait-il grinc par la voix du chanteur, que le
jeune homme lcha les barreaux et se laissa retomber sur son lit: on
entendait des pas dans le corridor et ces pas s'approchaient de la
porte.

A la lueur de la triste lampe qui brlait suspendue au plafond, le pre
et le fils n'eurent que le temps d'changer un regard.

Ce n'tait pas l'heure o l'on descendait dans leur cachot, et tout
bruit inaccoutum est, on le sait, inquitant pour des prisonniers.

La porte du cachot s'ouvrit. Les prisonniers virent dans le corridor une
dizaine de soldats arms, et une voix imprative pronona ces mots:

--Levez-vous, habillez-vous et suivez-nous.

--La moiti de la besogne est faite, dit gaiement le plus jeune des deux
hommes; nous aurons donc l'avantage de ne pas vous faire attendre.

Le vieillard se leva en silence. Chose trange, c'tait celui qui avait
le plus vcu qui semblait le plus tenir  la vie.

--O nous conduisez-vous? demanda-t-il d'une voix lgrement altre.

--Au tribunal, rpondit l'officier.

--Hum! fit Andr, s'il en est ainsi, j'ai peur qu'il n'arrive trop tard.

--Qui? demanda l'officier croyant que c'tait  lui que l'observation
tait faite.

--Oh! dit ngligemment le jeune homme, quelqu'un que vous ne connaissez
pas et dont nous parlions quand vous tes entr.

Le tribunal devant lequel on conduisait les deux prvenus tait le
tribunal qui avait succd  celui qui punissait les crimes de
lse-majest; seulement, il punissait, lui, les crimes de lse-nation.

Il tait prsid par un clbre avocat, nomm Vicenzo Lupo.

Il se composait de quatre membres et du prsident; et, pour que l'on
n'et point  conduire les prvenus  la Vicairie, ce qui pouvait
exciter quelque meute, il sigeait au Chteau-Neuf.

Les prisonniers montrent deux tages et furent introduits dans la salle
du tribunal.

Les cinq membres du tribunal, l'accusateur public et le greffier taient
 leur place, ainsi que les huissiers.

Deux siges ou plutt deux tabourets taient prpars pour les accuss.

Deux avocats nomms d'office taient assis et attendaient dans deux
fauteuils placs  la droite et  la gauche des tabourets.

Ces deux avocats taient les deux premiers jurisconsultes de Naples.

C'tait Mario Pagano et Francesco Conforti.

Simon et Andr Backer salurent les deux jurisconsultes avec la plus
grande courtoisie. Quoique appartenant  une opinion entirement
oppose, ils reconnaissaient qu'on avait choisi pour les dfendre deux
princes du barreau.

--Citoyens Simon et Andr Backer, leur dit le prsident, vous avez une
demi-heure pour confrer avec vos avocats.

Andr salua.

--Messieurs, dit-il, agrez tous mes remercments, non-seulement pour
nous avoir donn,  mon pre et  moi, des moyens de dfense, mais
encore pour avoir mis ces moyens de dfense en des mains habiles.
Toutefois, la manire dont je compte diriger les dbats rendra, je le
crois, inutile l'intervention de toute parole trangre; ce qui ne
diminuera en rien ma reconnaissance envers ces messieurs, qui ont bien
voulu se charger de causes si dsespres. Maintenant, comme on est venu
nous chercher dans notre prison au moment o nous nous y attendions le
moins, nous n'avons pas pu, mon pre et moi, arrter un plan quelconque
de dfense. Je vous demanderai donc, au lieu de confrer une demi-heure
avec nos avocats, de pouvoir confrer cinq minutes avec mon pre. Dans
une chose aussi grave que celle qui va se passer devant vous, c'est bien
le moins que je prenne son avis.

--Faites, citoyen Backer.

Les deux avocats s'loignrent; les juges se retournrent et causrent;
le greffier et les huissiers sortirent.

Les deux accuss changrent quelques paroles  voix basse, puis, mme
avant le temps qu'ils avaient demand, se retournrent vers le tribunal.

--Monsieur le prsident, dit Andr, nous sommes prts.

La sonnette du prsident se fit entendre pour que chacun reprt sa place
et pour faire rentrer les huissiers et le greffier absents.

Les dfenseurs, de leur ct, se rapprochrent des accuss. Au bout de
quelques secondes, chacun se retrouva  son poste.

--Messieurs, dit Simon Backer avant de se rasseoir, je suis originaire
de Francfort, et, par consquent, je parle mal et difficilement
l'italien. Je me tairai donc; mais mon fils, qui est n  Naples,
plaidera ma cause en mme temps que la sienne. Elles sont identiques: le
jugement doit donc tre le mme pour lui et pour moi. Runis par le
crime, en supposant qu'il y ait crime  aimer son roi, nous ne devons
pas tre spars dans le chtiment. Parle, Andr; ce que tu diras sera
bien dit; ce que tu feras sera bien fait.

Et le vieillard se rassit.

Le jeune homme se leva  son tour, et, avec une extrme simplicit:

--Mon pre, dit-il, se nomme Jacques Simon, et moi, je me nomme
Jean-Andr Backer; il a cinquante-neuf ans, et moi, j'en ai vingt-sept;
nous habitons rue Medina, n 32; nous sommes banquiers de Sa Majest
Ferdinand. Instruit depuis mon enfance  honorer le roi et  vnrer la
royaut, je n'ai eu, comme mon pre, une fois la royaut abolie et le
roi parti, qu'un dsir: rtablir la royaut, ramener le roi. Nous avons
conspir dans ce but, c'est--dire pour renverser la Rpublique. Nous
savions trs-bien que nous risquions notre tte; mais nous avons cru
qu'il tait de notre devoir de la risquer. Nous avons t dnoncs,
arrts, conduits en prison. Ce soir, on nous a tirs de notre cachot et
amens devant vous pour tre interrogs. Tout interrogatoire est
inutile. J'ai dit la vrit.

Tandis que le jeune homme parlait, au milieu de la stupfaction du
prsident, des juges, de l'accusateur public, du greffier, des huissiers
et des avocats, le vieillard le regardait avec un certain orgueil et
confirmait de la tte tout ce qu'il disait.

--Mais, malheureux, lui dit Mario Pagano, vous rendez toute dfense
impossible.

--Quoique ce ft un grand honneur pour moi d'tre dfendu par vous,
monsieur Pagano, je ne veux pas tre dfendu. Si la Rpublique a besoin
d'exemples de dvouement, la royaut a besoin d'exemples de fidlit.
Les deux principes du droit populaire et du droit divin entrent en
lutte; ils ont peut-tre encore des sicles  combattre l'un contre
l'autre; il faut qu'ils aient  citer leurs hros et leurs martyrs.

--Mais il est cependant impossible, citoyen Andr Backer, que vous
n'ayez rien  dire pour votre dfense, insista Mario.

--Rien, monsieur, rien absolument. Je suis coupable dans toute l'tendue
du mot, et je n'ai d'autre excuse  faire valoir que celle-ci: le roi
Ferdinand fut toujours bon pour mon pre, et, mon pre et moi, nous lui
serons dvous jusqu' la mort.

--Jusqu' la mort, rpta le vieux Simon Backer continuant d'approuver
son fils de la tte et de la main.

--Alors, citoyen Andr, dit le prsident, vous venez  nous
non-seulement avec la certitude d'tre condamn, mais encore avec le
dsir de vous faire condamner?

--Je viens  vous, citoyen prsident, comme un homme qui sait qu'en
venant  vous, il fait son premier pas vers l'chafaud.

--C'est--dire avec la conviction qu'en notre me et conscience, nous ne
pouvons faire autrement que de vous condamner?

--Si notre conspiration avait russi, nous vous avions condamn
d'avance.

--Alors, c'tait un massacre de patriotes que vous comptiez faire?

--Cent cinquante au moins devaient prir.

--Mais vous n'tiez pas seuls pour accomplir cette horrible action?

--Tout ce qu'il y a de coeurs royalistes  Naples, et il y en a plus que
vous ne croyez, se ft ralli  nous.

--Inutile, sans doute, de vous demander les noms de ces fidles
serviteurs de la royaut?

--Vous avez trouv des tratres pour nous dnoncer; trouvez-en pour
dnoncer les autres. Quant  nous, nous avons fait le sacrifice de notre
vie.

--Nous l'avons fait, rpta le vieillard.

--Alors, dit le prsident, il ne nous reste plus qu' rendre le
jugement.

--Pardon, rpondit Mario Pagano, il vous reste  m'entendre.

Andr se retourna avec tonnement vers l'illustre jurisconsulte.

--Et comment dfendriez-vous un homme qui ne veut pas tre dfendu et
qui rclame comme un salaire la peine qu'il a mrite? demanda le
prsident.

--Ce n'est pas le coupable que je dfendrai, rpondit Mario Pagano,
c'est la peine que j'attaquerai.

Et,  l'instant mme, avec une merveilleuse loquence, il tablit la
diffrence qui doit exister entre le code d'un roi absolu et la
lgislation d'un peuple libre. Il donna, comme dernires raisons des
tyrans, le canon et l'chafaud; il donna, comme suprme but des peuples,
la persuasion; il montra les esclaves de la force en hostilit ternelle
contre leurs matres; il montra ceux du raisonnement, d'ennemis qu'ils
taient, se faisant aptres. Il invoqua tour  tour Filangieri et
Beccaria, ces deux lumires qui venaient de s'teindre et qui avaient
appliqu la toute-puissance de leur gnie  combattre la peine de mort,
peine inutile et barbare selon eux. Il rappela Robespierre, nourri de la
lecture des deux jurisconsultes italiens, disciple du philosophe de
Genve, demandant  l'Assemble lgislative l'abolition de la peine de
mort. Il en appela au coeur des juges pour leur demander, au cas o la
motion de Robespierre et pass, si la rvolution franaise et t
moins grande pour avoir t moins sanglante et si Robespierre n'et pas
laiss une plus clatante mmoire comme destructeur que comme
applicateur de la peine de mort. Il droula les quatre mois d'existence
de la rpublique parthnopenne et la montra pure de sang vers, tandis
qu'au contraire la raction s'avanait contre elle par une route
encombre de cadavres. tait-ce la peine d'attendre la dernire heure de
la libert pour dshonorer son autel par un holocauste humain? Enfin,
tout ce qu'une parole puissante et rudite peut puiser d'inspiration
dans un noble coeur et d'exemples dans l'histoire du monde entier,
Pagano le donna, et, terminant sa proraison par un lan fraternel, il
ouvrit les bras  Andr en le priant de lui donner le baiser de paix.

Andr pressa Pagano sur son coeur.

--Monsieur, lui dit-il, vous m'auriez mal compris si vous avez pu croire
un instant que, mon pre et moi, nous avons conspir contre des
individus: non, nous avons conspir pour un principe. Nous croyons que
la royaut seule peut faire la flicit des peuples; vous croyez, vous,
que leur bonheur est dans la rpublique: assises un jour  ct l'une de
l'autre, nos deux mes regarderont de l-haut juger ce grand procs, et,
alors, j'espre que nous aurons oubli nous-mmes que je suis isralite
et vous chrtien, vous rpublicain et moi royaliste.

Puis, s'adressant  son pre et lui offrant le bras:

--Allons, mon pre, dit-il, laissons dlibrer ces messieurs.

Et, se replaant au milieu des gardes, il sortit de la chambre du
tribunal sans laisser  Francesco Conforti le temps de rien ajouter au
discours de son confrre Mario Pagano.

La dlibration ne pouvait tre longue: le dlit tait patent et, on l'a
vu, les coupables n'avaient pas cherch  le dissimuler.

Cinq minutes aprs, on rappela les prvenus; ils taient condamns 
mort.

Une lgre pleur couvrit les traits du vieillard lorsque les paroles
fatales furent prononces; le jeune homme, au contraire, sourit  ses
juges et les salua courtoisement.

--Inutile, dit le prsident, puisque vous avez refus de vous dfendre,
inutile de vous demander, comme juges, si vous avez quelque chose 
ajouter  votre dfense; mais, comme hommes, comme citoyens, comme
compatriotes, dsesprs d'avoir  porter un si terrible jugement contre
vous, nous vous demanderons si vous n'avez pas quelque dsir  exprimer,
quelque recommandation  faire?

--Mon pre a, je crois, une faveur  vous demander, messieurs, faveur
que, sans vous compromettre, je crois, vous pouvez lui accorder.

--Citoyen Backer, dit le prsident, nous vous coutons.

--Monsieur, rpondit le vieillard, la maison Backer et Cie existe depuis
plus de cent cinquante ans, et c'est de sa pleine et entire volont
qu'elle a pass de Francfort  Naples. Depuis le 5 mai 1652, jour o
elle fut fonde par mon trisaeul Frdric Backer, elle n'a jamais eu
une discussion avec ses correspondants ni un retard dans ses chances;
or, voici dj plus de deux mois que nous sommes prisonniers et que la
maison marche hors de notre prsence.

Le prsident fit signe qu'il coutait avec la plus bienveillante
attention, et, en effet, non-seulement le prsident, mais tout le
tribunal avait les yeux fixs sur le vieillard. Le jeune homme seul, qui
savait probablement ce que son pre avait  demander, regardait la
terre, tout en fouettant distraitement le bas de son pantalon avec une
badine.

Le vieillard continua:

--La faveur que je demande est donc celle-ci.

--Nous coutons, dit le prsident, qui avait hte de connatre cette
faveur.

--Dans le cas, reprit le vieillard, o l'on aurait d nous excuter
demain, nous demanderions, mon fils et moi, que l'on ne nous excutt
qu'aprs-demain, afin que nous eussions une journe pour faire notre
inventaire et tablir notre bilan. Si nous faisons ce travail
nous-mmes, je suis certain, malgr les mauvais jours que nous venons de
traverser, les services que nous avons rendus au roi et l'argent que
nous avons dpens pour la cause, de laisser la maison Backer de quatre
millions au moins au-dessus de ses affaires, et, comme elle fermera pour
une cause indpendante de notre volont, elle fermera honorablement.
Puis, vous comprenez bien, monsieur le prsident, que, dans une maison
comme la ntre, qui fait pour cent millions d'affaires par an, il y a,
malgr la confiance qu'on accorde  certains employs, bien des choses
dont les matres ont seuls le secret. Ainsi, par exemple, il y a
peut-tre plus de cinq cent mille francs de dpts confis  notre
honneur, dont les propritaires n'ont pas mme de reu et ne sont point
ports sur nos registres. Vous comprenez, dans le cas o vous me
refuseriez notre demande, les risques auxquels serait expose notre
rputation; c'est pourquoi j'espre, monsieur le prsident, que vous
voudrez bien nous faire reconduire demain  la maison, sous bonne garde,
nous laisser toute la journe pour faire notre liquidation et ne nous
faire fusiller qu'aprs-demain.

Le vieillard pronona ces paroles avec tant de simplicit et de grandeur
 la fois, que non-seulement le prsident en fut mu, mais tout le
tribunal profondment touch. Conforti lui saisit la main, la serra avec
un lan qui triomphait de la diffrence d'opinions, tandis que Mario
Pagano ne se cachait nullement pour essuyer une larme qui roulait de ses
yeux.

Le prsident n'eut besoin que de consulter le tribunal d'un regard;
puis, saluant le vieillard:

--Il sera fait comme vous dsirez, citoyen Backer, et nous regrettons de
ne pouvoir faire autre chose pour vous.

--Inutile! rpondit Simon, puisque nous ne vous demandons pas autre
chose.

Et, saluant le tribunal comme il et fait d'une socit d'amis qu'il
quitterait, il prit le bras de son fils, alla avec lui se ranger au
milieu des soldats, et tous deux redescendirent vers leur cachot.

Le chant du faux pcheur avait cess. Andr Backer se souleva,  la
pointe des poignets, jusqu' la fentre.

La mer tait non-seulement silencieuse, mais dserte.




LXI

LA LIQUIDATION


Le lendemain, le guichetier entra  sept heures du matin dans le cachot
des deux condamns. Le jeune homme dormait encore, mais le vieillard, un
crayon  la main, une feuille de papier sur les genoux, faisait des
chiffres.

L'escorte qui devait les conduire rue Medina attendait.

Le vieillard jeta un coup d'oeil sur son fils.

--Voyons, lui dit-il, lve-toi, Andr. Tu as toujours t paresseux, mon
enfant; il faudra te corriger.

--Oui, rpondit Andr en ouvrant les yeux et en disant bonjour de la
tte  son pre; seulement, je doute que Dieu m'en laisse le temps.

--Quand tu tais enfant, reprit mlancoliquement le vieillard, et que ta
mre t'avait appel deux ou trois fois, quoique veill par elle, tu ne
pouvais te dcider  quitter ton lit. J'tais parfois oblig de monter
moi-mme et de te forcer  te lever.

--Je vous promets, mon pre, dit en se levant et en commenant de
s'habiller le jeune homme, que, si je me rveille aprs-demain, je me
lverai tout de suite.

Le vieillard se leva  son tour, et, avec un soupir:

--Ta pauvre mre! dit-il, elle a bien fait de mourir!

Andr alla  son pre, et, sans dire une parole, l'embrassa tendrement.

Le vieux Simon le regarda

--Si jeune!... murmura-t-il. Enfin!...

Au bout de dix minutes, les deux prisonniers taient habills.

Andr frappa  la porte de son cachot; le gelier reparut.

--Ah! dit-il, vous tes prts? Venez, votre escorte vous attend.

Simon et Andr Backer prirent place au milieu d'une douzaine d'hommes
chargs de les conduire jusqu' leur maison de banque, situe, comme
nous l'avons dit, rue de Medina.

De la porte du Chteau-Neuf  la maison des Backer, il n'y avait qu'un
pas. A peine quelques regards curieux s'arrtrent-ils  leur passage,
sur les prisonniers, qui, en un instant, furent arrivs  la porte de la
maison de banque.

Il tait huit heures du matin  peine; cette porte tait encore ferme,
les employs n'arrivant d'habitude qu' neuf heures.

Le sergent qui commandait l'escorte sonna: le valet de chambre du vieux
Backer vint ouvrir, poussa un cri, et, du premier mouvement, fut prt 
se jeter dans les bras de son matre. C'tait un vieux serviteur
allemand, qui, tout, enfant, l'avait suivi de Francfort.

--O mon cher seigneur, lui dit-il, est-ce vous? et mes pauvres yeux qui
ont tant pleur votre absence, ont-ils le bonheur de vous revoir?

--Oui, mon Fritz, oui. Et tout va-t-il bien dans la maison? demanda
Simon.

--Pourquoi tout n'irait-il pas bien en votre absence, comme en votre
prsence? Dieu merci, chacun connat son devoir. A neuf heures du matin,
tous les employs sont  leur poste et chacun fait sa besogne en
conscience. Il n'y a que moi qui, malheureusement, aie du temps de
reste, et cependant, tous les jours, je brosse vos habits; deux fois par
semaine, je compte votre linge; tous les dimanches, je remonte les
pendules, et je console du mieux que je puis votre chien Csar, qui,
depuis votre dpart, mange  peine et ne fait que se lamenter.

--Entrons, mon pre, dit Andr: ces messieurs s'impatientent et le
peuple s'amasse.

--Entrons, rpta le vieux Backer.

On laissa une sentinelle  la porte, deux dans l'antichambre, on
dispersa les autres dans le corridor. Au reste, comme c'est l'habitude
dans ces sortes de maisons, le rez-de-chausse tait grill. Les deux
prisonniers, en rentrant chez eux, n'avaient donc fait que changer de
prison.

Andr Backer s'achemina vers la caisse, et, le caissier n'tant point
encore arriv, l'ouvrit avec sa double clef, tandis que Simon Backer
prenait place dans son cabinet, qui n'avait point t ouvert depuis son
arrestation.

On plaa des sentinelles aux deux portes.

--Ah! fit le vieux Backer poussant un soupir de satisfaction en
reprenant sa place dans le fauteuil o il s'tait assis pendant
trente-cinq ans.

Puis il ajouta:

--Fritz, ouvrez le volet de communication.

Fritz obit, ouvrit un ressort donnant du cabinet dans la caisse, de
faon que le pre et le fils pouvaient, sans quitter chacun son bureau,
se parler, s'entendre et mme se voir.

A peine le vieux Backer tait-il assis, qu'avec des cris et des
hurlements de joie un grand pagneul, tranant sa chane brise, se
prcipita dans son cabinet et bondit sur lui comme pour l'trangler.

Le pauvre animal avait senti son matre, et, comme Fritz, venait lui
souhaiter la bienvenue.

Les deux Backer commencrent  dpouiller leur correspondance. Toutes
les lettres sans recommandation avaient t dcachetes par le premier
commis; toutes celles qui portaient une mention particulire ou le mot
_Personnelle_ avaient t mises en rserve.

C'taient ces lettres-l qu'on n'avait pu faire parvenir aux
prisonniers, avec lesquels toute communication tait dfendue, que
ceux-ci retrouvaient sur leur bureau en rentrant chez eux.

Neuf heures sonnaient  la grande pendule du temps de Louis XIV qui
ornait le cabinet de Simon Backer, lorsque, avec sa rgularit
habituelle, le caissier arriva.

C'tait, comme le valet de chambre, un Allemand, nomm Klagmann.

Il n'avait trop rien compris  la sentinelle qu'il avait vue  la porte,
ni aux soldats qu'il avait trouvs dans les corridors. Il les avait
interrogs; mais, esclaves de leur consigne, ils ne lui avaient pas
rpondu.

Cependant, comme l'ordre avait t donn de laisser entrer et sortir
tous les employs de la maison, il pntra jusqu' sa caisse sans
difficult.

Son tonnement fut grand lorsque,  sa place, assis sur sa chaise, il
trouva son jeune matre, Andr Backer, et qu' travers le vasistas, il
put voir, assis dans son cabinet et  sa place habituelle, le vieux
Backer.

Hors les sentinelles  la porte, dans l'antichambre et dans les
corridors, rien n'tait chang.

Andr rpondit cordialement, quoique en conservant la distance du matre
 l'employ, aux dmonstrations joyeuses du caissier, qui,  travers le
vasistas, s'empressa de faire au pre les mmes compliments qu'il venait
de faire au fils.

--O est le chef de la comptabilit? demanda Andr  Klagmann.

Le caissier tira sa montre.

--Il est neuf heures cinq minutes, monsieur Andr; je parierais que M.
Sperling tourne en ce moment la rue San-Bartolomeo. Votre Seigneurie
sait qu'il est toujours ici entre neuf heures cinq et neuf heures sept
minutes.

Et, en effet,  peine le caissier avait-il achev, que l'on entendit
dans l'antichambre la voix du chef de la comptabilit qui s'informait 
son tour.

--Sperling! Sperling! cria Andr en appelant le nouvel arrivant; venez,
mon ami, nous n'avons pas de temps  perdre.

Sperling, de plus en plus tonn, mais n'osant faire de questions, passa
dans le cabinet du chef de la maison.

--Mon cher Sperling, fit Simon Backer en l'apercevant, tandis que
Klagmann, attendant des ordres, se tenait debout dans la caisse, mon
cher Sperling, je n'ai pas besoin de vous demander si nos critures sont
au courant?

--Elles y sont, mon cher seigneur, rpondit Sperling.

--Alors, vous avez une position de la maison?

--Elle a t arrte hier par moi,  quatre heures.

--Et que constate votre inventaire?

--Un bnfice d'un million cent soixante-quinze mille ducats.

--Tu entends, Andr? dit le pre  son fils.

--Oui, mon pre: un million cent soixante-quinze mille ducats. Est-ce
d'accord avec les valeurs que vous avez en caisse, Klagmann?

--Oui, monsieur Andr, nous avons vrifi hier.

--Et nous allons vrifier de nouveau ce matin, si tu veux, mon brave
garon.

--A l'instant, monsieur.

Et, tandis que Sperling attendant la vrification de la caisse, causait
 voix basse avec Simon Backer, Klagmann ouvrit une armoire de fer 
triple serrure, complique de chiffres et de numros, et tira un
portefeuille s'ouvrant lui-mme  clef. Klagmann ouvrit le portefeuille,
et le dposa devant Andr.

--Combien contient ce portefeuille? demanda le jeune homme.

--635,412 ducats en traites sur Londres, Vienne et Francfort.

Andr vrifia et trouva le compte exact.

--Mon pre, dit-il, j'ai les 635,412 ducats de traites.

Puis, se tournant vers Klagmann:

--Combien en caisse? demanda-t-il.

--425,604 ducats, monsieur Andr.

--Vous entendez, mon pre? demanda le jeune homme.

--Parfaitement, Andr. Mais, de mon ct, j'ai sous les yeux la balance
gnrale des critures. Les comptes cranciers s'lvent  1,455,612
ducats, et les comptes dbiteurs prsentent le chiffre de 1,650,000
ducats, lequel, avec d'autres comptes de dbiteurs divers et de banques,
montant  1,065,087 ducats, nous donnent un avoir de 2,715,087 ducats.
Vois, de ton ct, ce qui existe  notre dbit. En mme temps que tu
vrifieras avec Klagmann, je vrifierai, moi, avec Sperling.

En ce moment, la porte du cabinet s'ouvrit et Fritz, avec sa rgularit
accoutume, avant que la pendule et cess de sonner onze heures,
annonait que _monsieur tait servi_.

--As-tu faim, Andr? demanda le vieux Backer.

--Pas beaucoup, rpondit Andr; mais, comme, au bout du compte, il faut
manger, mangeons.

Il se leva et retrouva son pre dans le corridor. Tous deux
s'acheminrent vers la salle  manger, suivis des deux sentinelles.

Tous les employs taient arrivs entre neuf heures et neuf heures un
quart, moins Spronio.

Ils n'avaient point os entrer  la caisse ni dans le cabinet pour
prsenter leurs respects aux deux prisonniers; mais ils les attendaient
au passage, les uns sur la porte de leur bureau, les autres  celle de
la salle  manger.

Comme on savait dans quelles conditions les deux prisonniers taient
revenus  la maison de banque, un voile pais de tristesse tait rpandu
sur les visages. Deux ou trois des plus anciens employs dtournaient la
tte: ceux-l pleuraient.

Le pre et le fils, aprs s'tre arrts un instant un milieu d'eux,
entrrent dans la salle  manger.

Les sentinelles restrent  la porte, mais au dedans de la salle 
manger. Ordre leur tait donn de ne point perdre de vue les deux
condamns.

La table tait servie comme de coutume, Fritz se tenait debout derrire
la chaise du vieux Simon.

--Quand nous aurons fait notre compte, il ne faudra point oublier tous
ces vieux serviteurs-l, dit Simon Backer.

--Oh! soyez tranquille, mon pre, rpliqua Andr; par bonheur, nous
sommes assez riches pour ne point forcer notre reconnaissance  faire
sur eux des conomies.

Le djeuner fut court et silencieux. A la fin de son repas, Andr, en
raison d'une vieille coutume allemande, avait l'habitude de boire  la
sant de son pre.

--Fritz, dit-il au vieux serviteur, descendez  la cave, prenez une
demi-bouteille de tokay imprial de 1672, c'est le plus vieux et le
meilleur:--j'ai une sant  porter.

Simon regarda son fils.

Fritz obit sans demander d'explication, et remonta tenant  la main la
demi-bouteille de tokay dsigne.

Andr emplit son verre et celui de son pre; puis il demanda  Fritz un
troisime verre, l'emplit a son tour et le prsenta  Fritz.

--Ami, lui dit-il, car, depuis plus de trente ans que tu es dans la
maison, tu n'es plus un serviteur, tu es un ami,--bois avec nous un
verre de vin imprial  la sant de ton vieux matre, et que, malgr les
hommes et leur jugement, Dieu lui accorde, aux dpens des miens, de
longs et honorables jours.

--Que dis-tu, que fais-tu mon fils? s'cria le vieillard.

--Mon devoir de fils, dit en souriant Andr. Il a bien entendu la voix
d'Abraham priant pour Isaac: peut-tre entendra-t-il la voix d'Isaac
priant pour Abraham.

Simon porta d'une main tremblante son verre  sa bouche et le vida 
trois reprises.

Andr porta le sien d'une main ferme  ses lvres et le vida d'un trait.

Fritz essaya plusieurs fois de boire le sien: il n'y put parvenir: il
tranglait.

Andr remplit du reste de la demi-bouteille les deux verres que Simon et
lui venaient de vider, et, les prsentant aux deux soldats:

--Et vous aussi, dit-il, buvez, comme je viens de le faire,  la sant
de la personne qui vous est la plus chre.

Les deux soldats burent en prononant chacun un nom.

--Allons, Andr, dit le vieillard,  la besogne, mon ami!

Puis,  Fritz:

--Tu t'informeras de Spronio, dit-il; j'ai peur qu'il ne lui soit arriv
malheur.

Les deux prisonniers rentrrent dans leur bureau, et le travail
continua.

--Nous en tions  notre crdit, n'est-ce pas mon pre? demanda Andr.

--Et ce crdit montait  2,715,087 ducats, rpondit le vieillard.

--Eh bien, reprit Andr, notre dbit se compose de 1,125,412 ducats en
dettes diverses  Londres, Vienne et Francfort.

--C'est bien, j'inscris.

--275,000 ducats  la chevalire San-Felice.

Le jeune homme ne put prononcer ce nom sans un cruel serrement de coeur.

Un soupir du pre rpondit au tremblement de voix du fils.

--C'est inscrit, dit-il.

--27,000 ducats  Sa Majest Ferdinand, que Dieu garde! solde de
l'emprunt Nelson.

--Inscrit, rpta Simon.

--28,200 ducats sans nom.

--Je sais ce que c'est, rpondit Simon. Quand le prince de Tarsia fut
poursuivi par le procureur fiscal Vanni, il dposa chez moi cette somme.
Il est mort subitement et sans avoir eu le temps de rien dire  sa
famille du dpt qu'il avait fait chez moi. Tu criras un mot  son
fils, et Klagmann, aujourd'hui mme, ira lui porter ces 28,200 ducats.

Il y eut un instant de silence pendant lequel Andr excuta l'ordre de
son pre.

La lettre crite, il la remit  Klagmann en lui disant:

--Tu porteras cette lettre au prince de Tarsia; tu lui diras qu'il peut
se prsenter quand il voudra  la caisse; on payera  vue.

--Aprs? demanda Simon.

--C'est tout ce que nous devons, mon pre. Vous pouvez additionner.

Simon additionna et trouva que la maison Backer devait une somme de
1,455,612 ducats, c'est--dire 4,922,548 francs de notre monnaie.

Une satisfaction visible se peignit sur les traits du vieillard. Une
certaine panique s'tait, depuis l'arrestation des deux chefs de la
maison, rpandue parmi les cranciers. Chacun s'tait ht de rclamer
le remboursement de ce qui lui tait d. On avait, en moins de deux
mois, fait face  plus de treize millions de traites.

Ce qui aurait renvers toute autre maison, n'avait pas mme branl la
maison Backer.

--Mon cher Sperling, dit Simon au chef de la comptabilit, pour couvrir
les comptes cranciers, vous allez  l'instant mme faire prparer des
traites sur les dbiteurs de la maison pour une somme gale  celle dont
nous sommes dbiteurs. Ces traites faites, vous les prsenterez  Andr,
qui les signera, ayant la signature.

Le chef de la comptabilit sortit pour excuter l'ordre qui lui tait
donn.

--Dois-je porter tout de suite cette lettre au prince de Tarsia? demanda
Klagmann.

--Oui, allez, et revenez le plus vite possible; mais, en route, tchez
de savoir quelque nouvelle de Spronio.

Le fils et le pre restrent seuls, le pre dans son cabinet, le fils 
la caisse.

--Il serait bon, je crois, mon pre, dit Andr, de faire une circulaire
annonant la liquidation de notre maison.

--J'allais te le dire, mon enfant. Rdige-la; on en fera faire autant de
copies qu'il sera ncessaire, ou, mieux encore, on la fera imprimer; de
sorte que tu n'auras la peine de signer qu'une fois.

--conomie de temps. Vous avez raison, mon pre, il ne nous en reste pas
trop.

Et Andr rdigea la circulaire suivante:

  Les chefs de la maison Simon et Andr Backer, de Naples, ont
  l'honneur de prvenir les personnes avec lesquelles ils sont en
  relations d'affaires, et particulirement celles qui pourraient avoir
  quelque crance sur eux, que, par suite de la condamnation  mort des
  chefs de la maison, la susdite maison commencera sa liquidation 
  partir de demain 13 mai, jour de leur excution.

  Le terme de la liquidation est fix  un mois.

  On payera  bureau ouvert.

Cette circulaire termine. Andr Backer la lut  son pre en lui
demandant s'il ne voyait rien  y retrancher ou  y ajouter.

--Il y a  y ajouter la signature, rpondit froidement le pre.

Et, comme, ainsi que nous l'avons dit, Andr Backer avait la signature,
il signa.

Simon Backer sonna: un garon de bureau ouvrit la porte de son cabinet.

--Passez chez mon fils, dit-il, prenez-y et portez  l'imprimerie une
circulaire qu'il faut composer le plus tt possible.

Les deux condamns restrent de nouveau seuls.

--Mon pre, dit Andr, nous avons  notre actif 1,259,475 ducats. Que
comptez vous en faire? Ayez la bont de me donner vos ordres et je les
excuterai.

--Mon ami, dit le pre, il me semble que nous devons, avant tout, penser
 ceux qui nous ont bien servis pendant la prosprit et qui nous sont
rests fidles pendant le malheur. Tu as dit que nous tions assez
riches pour ne pas faire d'conomies sur notre reconnaissance: comment
la leur prouverais-tu?

--Mais, mon pre, en leur continuant leurs appointements leur vie
durant.

--Je voudrais faire mieux que cela, Andr. Nous avons ici dix-huit
personnes attaches  notre service, tant employs que serviteurs; le
total des gages et appointements, depuis les plus forts jusqu'aux plus
faibles, monte  dix mille ducats. Dix mille ducats reprsentent un
capital de deux cent mille ducats; en prlevant 200,000 ducats, il nous
reste une somme de 1,059,475 ducats, somme encore considrable. Mon avis
est donc, qu'au bout de notre liquidation, qui peut durer un mois,
chacun de nos employs ou de nos serviteurs touche, non pas la rente,
mais le capital de ses gages et de ses appointements; est-ce aussi ton
avis?

--Mon pre, vous tes la vritable charit, je ne suis, moi, que son
ombre; seulement, j'ajouterai ceci: en temps de rvolution comme celui
o nous vivons, nul ne peut rpondre du lendemain. Au milieu d'une
meute, notre maison peut-tre pille, incendie, que sais-je? Nous
avons un encaisse de 400,000 ducats: payons aujourd'hui mme  ceux que
nous laissons derrire nous le legs qu'ils ne devaient toucher qu'aprs
notre mort. Ce sont des voix qui nous bniront et qui prieront pour
nous; et, au point o nous en sommes, ces voix-l sont le meilleur appui
que nous puissions imaginer pour nous devant le Seigneur.

--Qu'il soit fait ainsi. Prpare pour Klagmann un ordre de payer
aujourd'hui mme les 200,000 ducats  qui de droit et le mois qu'ils ont
encore  travailler pour nous  appointements doubles.

--L'ordre est sign, mon pre.

--Maintenant, mon ami, chacun de nous a dans son coeur certains
souvenirs qui, pour tre secrets, n'en sont pas moins religieux. Ces
souvenirs imposent des obligations. Plus jeune que moi, tu dois en avoir
plus que moi, qui ai dj vu s'teindre une partie de ces souvenirs. Sur
le million cinquante-neuf mille quatre cent soixante-quinze ducats qui
nous restent, je prends cent mille ducats et t'en laisse deux cent
mille: chacun de nous, sans en rendre compte, fera de cette somme ce que
bon lui semblera.

--Merci, mon pre. Il nous restera 759,475 ducats.

--Veux-tu que nous laissions 100,000 ducats  chacun des trois
tablissements humanitaires de Naples, aux Enfants trouvs, aux
Incurables,  l'auberge des Pauvres?

--Faites, mon pre. Restera 459,475 ducats.

--Dont l'hritier naturel est notre cousin, Mose Backer, de Francfort.

--Lequel est plus riche que nous, mon pre, et qui aura honte de
recevoir un pareil hritage de sa famille.

--A ton avis, que faire de cette somme?

--Mon pre, je n'ai point de conseil  vous donner lorsqu'il s'agit de
philosophie et d'humanit. On va combattre: dans un parti comme dans
l'autre, avant que Naples soit prise, il y aura bien des hommes tus.
Hassez-vous nos ennemis, mon pre?

--Je ne hais plus personne, mon fils.

--C'est un des salutaires effets de la mort qui vient, dit, comme en se
parlant  lui-mme et  demi-voix, Andr.

Puis, tout haut:

--Eh bien, mon pre, que diriez-vous de laisser la somme qui nous reste,
moins celle ncessaire  la liquidation, aux veuves et aux orphelins que
fera la guerre civile, de quelque parti qu'ils soient?

Le vieillard se leva sans rpondre, passa de son cabinet dans celui
d'Andr Backer et embrassa son fils en pleurant.

--Et qui chargeras-tu de cette rpartition?

--Avez-vous quelqu'un  me proposer, mon pre?

--Non, mon enfant. Et toi?

--J'ai une sainte crature, mon pre, j'ai la chevalire de San-Felice.

--Celle qui nous a dnoncs?

--Mon pre, j'ai beaucoup rflchi: j'ai appel, pendant de longues
nuits, mon coeur et mon esprit  mon aide, afin qu'ils me donnassent le
mot de cette terrible nigme. Mon pre, j'ai la conviction que Luisa
n'est point coupable.

--Soit, rpondit le vieux Simon. Si elle n'est pas coupable, le choix
que tu fais est digne d'elle; si elle est coupable, c'est un pardon, et
je me joins  toi pour le lui donner.

Cette fois, ce fut le fils qui se jeta dans les bras de son pre et qui
le pressa contre son coeur.

--Eh bien, dit le vieux Simon, voici notre liquidation faite. Ce n'a
point t aussi difficile que je l'aurais cru.

Deux heures aprs, toutes les dispositions prises par Simon et Andr
Backer taient connues de toute la maison; employs et serviteurs
avaient reu le capital de leurs appointements et de leurs gages, et les
deux condamns rentraient dans la prison, d'o ils ne devaient plus
sortir que pour marcher au supplice au milieu d'un concert de louanges
et de bndictions.

Quant  Spronio, on avait enfin su ce qu'il tait devenu.

On s'tait prsent la nuit  son domicile pour l'arrter; il s'tait
sauv par une fentre, et il tait probable qu'il tait all rejoindre
le cardinal  Nola.




LXII

UN DERNIER AVERTISSEMENT


Pendant la nuit qui suivit la rintgration des deux Backer  leur
prison, dans une des chambres du palais d'Angri, o, il continuait de
demeurer, Salvato, assis  une table, le front appuy dans sa main
gauche, crivait de cette criture ferme et lisible qui tait l'emblme
de son caractre, la lettre suivante:

  _Au frre Joseph, couvent du Mont-Cassin._

  12 juin 1799.

  Mon pre bien-aim,

  Le jour de la lutte suprme est venu. J'ai obtenu du gnral
  Macdonald de rester  Naples, attendu qu'il m'a sembl que mon premier
  devoir, comme Napolitain, tait de dfendre mon pays. Je ferai tout ce
  que je pourrai pour le sauver; si je ne puis le sauver, je ferai tout
  ce que je pourrai pour mourir. Et, si je meurs, deux noms bien-aims
  flotteront sur ma bouche  mon dernier soupir et serviront d'ailes 
  mon me pour monter au ciel: le vtre et celui de Luisa.

  Quoique je connaisse votre profond amour pour moi, je ne vous demande
  rien pour moi, mon pre;--mon devoir m'est trac, je vous l'ai dit, je
  l'accomplirai;--mais, si je meurs,  pre bien-aim! je la laisse
  seule, et, cause innocente de la mort de deux hommes condamns hier 
  tre fusills, qui sait si la vengeance du roi ne la poursuivra pas,
  tout innocente qu'elle est!

  Si nous sommes vainqueurs, elle n'a point  craindre cette vengeance,
  et cette lettre n'est qu'un tmoignage de plus du grand amour que j'ai
  pour vous et de l'ternel espoir que j'ai en vous.

  Si nous sommes vaincus, au contraire, si je suis hors d'tat de lui
  porter secours, c'est vous, mon pre, qui me remplacerez.

  Alors, mon pre, vous quitterez les hauteurs sublimes de votre
  montagne sainte, et vous redescendrez dans la vie. Vous vous tes
  impos cette mission de disputer l'homme  la mort; vous ne vous
  carterez pas de votre but en sauvant cet ange dont je vous ai dit le
  nom et racont les vertus.

  Comme,  Naples, l'argent est le plus sr auxiliaire que l'on puisse
  avoir, j'ai, dans un voyage  Molise, runi cinquante mille ducats,
  dont quelques centaines ont t dpenses par moi, mais dont la
  presque totalit est enfouie dans une caisse de fer au Pausilippe prs
  des ruines du tombeau de Virgile, au pied de son laurier ternel: vous
  les trouverez l.

  Nous sommes entours, je ne dirai pas seulement d'ennemis, ce qui ne
  serait rien, mais de trahisons, ce qui est horrible. Le peuple est
  tellement aveugl, ignorant, abruti par ses moines et ses
  superstitions, qu'il tient pour ses plus grands ennemis ceux qui
  veulent le faire libre, et qu'il voue une espce de culte  quiconque
  ajoute une chane aux chanes qu'il porte dj.

  O mon pre, mon pre, celui qui, comme nous, se consacre au salut des
  corps, acquiert un grand mrite devant Dieu; mais bien plus grand,
  croyez-moi, sera le mrite de celui qui se vouera  l'ducation de ces
  esprits,  l'illumination de ces mes.

  Adieu, mon pre; le Seigneur tient en ses mains la vie des nations;
  vous tenez dans vos mains plus que ma vie: vous tenez mon me.

  Tous les respects du coeur.

  Votre SALVATO.

  _P.-S._--Inutile et mme dangereux que vous me rpondiez, au milieu
  de tout ce qui se passe ici. Votre messager peut tre arrt et votre
  rponse lue. Vous remettrez au porteur trois grains de votre chapelet;
  ils reprsenteront pour moi cette foi qui me manque, cette esprance
  que j'ai en vous, cette charit qui dborde de votre coeur.

Cette lettre acheve, Salvato se retourna et appela Michele.

La porte s'ouvrit aussitt et Michele parut.

--As-tu trouv l'homme qu'il nous faut? demanda Salvato.

--Retrouv, vous voulez dire, car c'est le mme qui a fait trois voyages
 Rome pour remettre au gnral Championnet les lettres du comit
rpublicain et lui donner de vos nouvelles.

--Alors, c'est un patriote?

--Qui n'a qu'un regret, Excellence, dit le messager en paraissant  son
tour, c'est que vous l'loigniez de Naples au moment du danger.

--C'est toujours servir Naples, crois-moi, que d'aller o tu vas.

--Ordonnez, je sais qui vous tes et ce que vous valez.

--Voici une lettre que tu vas porter au mont Cassin: tu demanderas frre
Joseph et lui remettras cette lettre,  lui seul, entends-tu?

--Attendrai-je une rponse?

--Comme je ne sais point qui sera matre de Naples lorsque tu
reviendras, cette rponse sera un signe convenu entre nous: pour moi, ce
signe voudra tout dire, Michele a-t-il fait prix avec toi?

--Oui, rpondit le messager, une poigne de main  mon retour.

--Allons, allons, dit Salvato, je vois qu'il y a encore de braves gens 
Naples. Va, frre, et que Dieu te conduise!

Le messager partit.

--Maintenant, Michele, dit Salvato, pensons  elle.

--Je vous attends, mon brigadier, dit le lazzarrone.

Salvato boucla son sabre, passa une paire de pistolets dans sa ceinture,
donna l'ordre  son calabrais de l'attendre  minuit, avec deux chevaux
de main, place du Mle, longea Toledo, prit la rue de Chiaa, suivit la
plage de la mer et atteignit Mergellina.

A mesure qu'il approchait de la maison du Palmier, il lui semblait
entendre une espce de psalmodie trange, rcite sur un air qui n'en
tait pas un.

La personne qui faisait entendre ce chant se tenait debout contre la
maison, au-dessous de la fentre de la salle  manger, et l'on voyait sa
longue taille se dessiner sur la muraille par un relief sombre et
immobile.

Michele, le premier, reconnut la sorcire albanaise qui, dans toutes les
circonstances importantes de la vie de Luisa, lui tait apparue.

Il prit le bras de Salvato pour que celui-ci coutt ce qu'elle disait.
Elle en tait  la dernire strophe de son chant; mais les deux hommes
purent encore entendre ces paroles:

    Loin de nous s'enfuit l'hirondelle
    Lorsque du nord soufflent les vents.
    Pauvre colombe, fais comme elle,
        Puisque ton aile
    Connat la route du printemps!

--Entrez chez Luisa, dit Michele  Salvato: je vais retenir Nanno; et,
si Luisa juge  propos de la consulter, appelez-nous.

Salvato avait une clef de la porte du jardin; car peu  peu, nous
l'avons dit, tous ces mystres qui enveloppent un amour naissant et
craintif avaient sinon disparu, du moins t un peu claircis, quoique
les amis seuls pussent lire  travers leur demi-transparence.

Salvato laissa la porte pousse seulement contre la muraille, monta le
perron, ouvrit la porte de la salle  manger et trouva Luisa debout
devant sa jalousie.

Il tait vident que la jeune femme n'avait point perdu un vers de la
ballade de Nanno.

En apercevant Salvato, elle alla  lui, et, avec un triste sourire, posa
sa tte sur son paule.

--Je t'ai vu venir de loin avec Michele, dit-elle, j'coutais cette
femme.

--Et moi aussi, dit Salvato; mais je n'ai entendu que la dernire
strophe de son chant.

--C'tait une rptition des autres. Il y en avait trois: toutes
annoncent un danger et invitent  le fuir.

--Tu n'as jamais eu  te plaindre de cette femme?

--Jamais, au contraire. Ds le premier jour o je l'ai vue, elle m'a, il
est vrai, prdit une chose qu'alors je croyais impossible.

--La crois-tu plus vraisemblable maintenant?

--Tant de choses impossibles  prvoir sont arrives depuis que nous
nous connaissons, mon ami, que tout me semble devenu possible.

--Veux-tu que nous fassions monter cette sorcire? Si tu n'as jamais eu
 te plaindre d'elle, j'ai eu, moi,  m'en louer, puisque c'est elle qui
a pos le premier appareil sur ma blessure, que cette blessure pouvait
tre mortelle et que je n'en suis pas mort.

--Seule, je n'eusse point os; mais, avec toi, je ne crains rien.

--Et pourquoi n'eusses-tu point os? dit derrire les deux jeunes gens
une voix qui les fit tressaillir, parce qu'ils la reconnurent pour celle
de la sorcire. Est-ce que je n'ai pas toujours, comme un bon gnie,
essay de dtourner de toi le malheur? Est-ce que, si tu avais suivi mes
conseils, tu ne serais point  Palerme, auprs de ton protecteur
naturel, au lieu d'tre ici, tremblante, sous l'accusation d'avoir
dnonc deux hommes qui seront fusills demain? Est-ce que, aujourd'hui,
enfin, tandis qu'il en est temps encore, si tu voulais les suivre,
est-ce que tu n'chapperais pas au destin que je t'ai prdit, et vers
lequel tu t'achemines fatalement? Je te l'ai dit, Dieu a crit la
destine des mortels dans leur main, pour que, avec une volont ferme,
ils pussent lutter contre cette destine. Je n'ai pas vu ta main depuis
le jour o je t'ai prdit une mort fatale et violente. Eh bien,
regarde-la aujourd'hui, et dis-moi si cette toile que je t'ai signale
et qui coupait en deux la ligne de la vie,  peine visible  cette
poque, n'a pas doubl d'apparence et de grandeur!

La San-Felice regarda sa main et poussa un cri.

--Regarde toi-mme, jeune homme, continua la sorcire s'adressant 
Salvato, et tu verras si un poinon rougi au feu la marquerait d'un
pourpre plus vif que ne le fait la Providence, qui, par ma bouche, te
donne un dernier avis.

Salvato prit Luisa dans ses bras, l'entrana vers la lumire, ouvrit la
main qu'elle s'efforait de tenir ferme, et jeta  son tour un lger
cri d'tonnement: une toile, large comme une petite lentille, dont les
cinq rayons, bien visibles, divergeaient, coupait en deux la ligne de la
vie.

--Nanno, dit le jeune homme, je reconnais que tu es notre amie; quand
j'avais encore ma libert d'action, quand je pouvais m'loigner de
Naples, j'ai propos  Luisa de l'emmener  Capoue,  Gaete, ou mme 
Rome; aujourd'hui, il est trop tard: je suis enchan  la fortune de
Naples.

--Voil pourquoi je suis venue, dit la sorcire; car ce que tu ne peux
plus faire, moi, je puis le faire encore.

--Je ne comprends pas, dit Salvato.

--C'est bien simple cependant. Je prends cette jeune femme avec moi, et
je l'emmne au nord, c'est--dire o le danger n'est pas.

--Et comment l'emmnes-tu?

Nanno carta sa longue mante, et, montrant un paquet qu'elle tenait  la
main:

--Il y a, dit-elle, dans ce paquet un costume complet de paysanne de
Mada. Sous le costume albanais, nul ne reconnatra la chevalire
San-Felice: elle sera ma fille. Tout le monde connat la vieille Nanno,
et ni rpublicains ni sanfdistes ne diront rien  la fille de la
sorcire albanaise.

Salvato regarda Luisa.

--Tu entends, Luisa, dit-il.

Michele, qui, jusque-l, tait reste inaperu dans l'ombre de la porte,
s'approcha de Luisa, et, se mettant  genoux devant elle:

--Je t'en prie, Luisa, lui dit-il, coute la voix de Nanno. Tout ce
qu'elle a prdit est arriv jusqu' prsent, pour toi comme pour moi.
Pour moi, elle a prdit que, de lazzarone, je deviendrais colonel, et
voil que, contre toute probabilit, je le suis devenu. Reste maintenant
le mauvais ct de la prdiction, et il est probable qu'il s'accomplira
aussi. Pour toi, elle a prdit qu'un beau jeune homme serait bless sous
tes fentres, et le beau jeune homme a t bless; elle a prdit que tu
l'aimerais, et tu l'aimes; elle a prdit que cet amant te perdrait, et
il te perd, puisque, par amour pour lui, tu refuses de fuir. Luisa,
coute ce que te dit Nanno! Tu n'es pas homme, toi: tu ne seras pas
dshonore si tu fuis. Nous, il nous faut rester et combattre,
combattons. Si nous survivons tous deux, nous allons te rejoindre; si un
seul survit, un seul y va. Je sais bien que, si c'est moi qui y vais, je
ne remplacerai pas Salvato; mais ce n'est point probable: aucune
prdiction ne condamne d'avance Salvato  mort, tandis que, moi, je suis
condamn. Quand la sorcire t'a dit tout  l'heure de regarder dans ta
main, ma pauvre Luisa, j'ai, malgr moi, regard dans la mienne.
L'toile y est toujours et bien autrement visible qu'elle ne l'tait il
y a huit mois, c'est--dire le jour de la prdiction. Revts donc ces
habits, chre petite soeur; tu sais comme tu tais jolie sous le costume
d'Assunta.

--Hlas! murmura Luisa, ce fut une douce soire pour moi que celle o je
le revtis. Comme ce temps-l est dj loin de nous, mon Dieu!

--Ce temps-l peut revenir pour toi, si tu le veux, chre petite soeur;
il te faut seulement avoir le courage de quitter Salvato.

--Oh! jamais! jamais! murmura Luisa en passant ses bras autour du cou de
Salvato. Vivre avec lui ou mourir avec lui!

--Je le sais bien, insista Michele; certainement, vivre avec lui ou
mourir avec lui, ce serait superbe; mais qui te dit qu'en restant ici tu
vivras avec lui, ou mourras avec lui? Le dsir que tu en as, l'espoir
que ce dsir te donne; mais, en supposant que tu restes, resteras-tu
ici?

--Oh! non! s'cria Salvato, je l'emmne au Chteau-Neuf. Je sais bien
que le chteau Saint-Elme vaudrait mieux; mais, aprs ce qui s'est pass
entre Mejean et moi, je ne me fie plus  lui.

--Et que faites-vous aprs l'avoir conduite au Chteau-Neuf?

--Je me mets  la tte de mes Calabrais, et je combats.

--Donc, vous voyez, monsieur Salvato, que vous ne vivez pas avec elle,
et que vous pouvez mourir loin d'elle.

--Vois, chre Luisa, dit Salvato; les choses peuvent, en effet, arriver
comme Michele le dit.

--Qu'importe que tu meures loin de moi ou prs de moi, Salvato? Toi
mort, tu sais bien que je mourrai.

--Et as-tu le droit de mourir, rpliqua Salvato en anglais, maintenant
que tu ne mourrais plus seule?

--Oh! mon ami! mon ami! murmura Luisa en cachant sa tte dans la
poitrine de Salvato.

En ce moment, Giovannina entra, et, le sourire du mauvais ange sur les
lvres:

--Une lettre de M. Andr Backer pour madame, dit-elle.

Luisa tressaillit, comme si elle et vu apparatre le fantme de Backer
lui-mme.

Salvato la regarda avec tonnement.

Michele se releva et tourna ses regards vers la porte.

Le caissier Klagmann parut. Il tait bien connu de la San-Felice:
c'tait lui qui, d'habitude, lui apportait les intrts de l'argent
qu'elle avait plac ou plutt que le chevalier avait plac dans la
maison Backer.

Il tait porteur, non pas d'une lettre, mais de deux lettres pour Luisa.

Ces deux lettres devaient, sans doute, tre lues chacune  son tour; car
le messager commena par en donner une  Luisa en lui faisant signe que,
lorsqu'elle aurait lu la premire, il lui donnerait la seconde.

Cette premire tait la circulaire imprime adresse aux cranciers de
la maison Backer.

Au fur et  mesure que Luisa avait lu le funbre crit, sa voix s'tait
altre, et,  ces mots: _Par suite de la condamnation  mort des chefs
de la maison_, le papier avait chapp  sa main tremblante et sa voix
s'tait teinte.

Michele avait ramass le papier, et, tandis que Luisa sanglotait contre
la poitrine de Salvato, qui, de ses deux bras, la pressait sur son
coeur, il l'avait lu tout haut jusqu'au bout.

Puis il s'tait fait un grand et douloureux silence.

Ce silence, la voix du messager l'avait rompu le premier.

--Madame, dit-il, le papier que l'on vient de lire est la circulaire
adresse  tous; mais je suis, en outre, porteur d'une lettre de M.
Andr Backer: cette lettre vous est personnellement adresse et contient
ses dernires intentions.

Salvato desserra ses bras pour laisser Luisa lire l'espce de testament
qui lui tait annonc. Celle-ci tendit la main vers Klagmann, reut la
lettre; mais, au lieu de la dcacheter elle-mme, elle la prsenta 
Salvato, en lui disant:

--Lisez.

Le premier mouvement de celui-ci fut de repousser doucement la lettre;
mais Luisa insista en disant:

--Ne voyez-vous pas, mon ami, que je suis hors d'tat de lire moi-mme?

Salvato dcacheta la lettre, et, comme il tait prs de la chemine, sur
laquelle brlaient les bougies d'un candlabre, il put, en continuant de
presser Luisa contre son coeur, lire la lettre suivante:

  Madame,

  Si je connaissais une crature plus pure que vous, c'est elle que je
  chargerais de la sainte mission que je vous laisse en quittant la vie.

  Toutes nos dettes sont payes, notre liquidation faite; il reste 
  notre maison une somme de quatre cent mille ducats,  peu prs.

  Cette somme, mon pre et moi la destinons  soulager les victimes de
  la guerre civile dans laquelle nous succombons, et cela, sans
  acception des principes que ces victimes professaient, ni des rangs
  dans lesquels elles seront tombes.

  Nous ne pouvons rien pour les morts, que prier pour eux nous-mmes en
  mourant; aussi ne sont-ce point les morts que nous dsignons sous le
  nom de victimes; mais nous pouvons quelque chose--et les victimes, 
  notre avis, les voil--pour les enfants et les veuves de ceux qui,
  d'une faon quelconque, auront t frapps dans la lutte que nous
  voyons sous son vrai jour  cette heure seulement, et qui, nous le
  disons avec regret, est une lutte fratricide.

  Mais, pour que cette somme de quatre cent mille ducats soit rpartie
  intelligemment, loyalement, impartialement, c'est entre vos mains
  bnies, madame, que nous la dposons; vous la rpartirez, nous en
  sommes certains, selon le droit et l'quit.

  Cette dernire preuve de confiance et de respect vous prouve, madame,
  que nous descendons dans la tombe convaincus que vous n'tes pour rien
  dans notre mort sanglante et prmature, et que la fatalit a tout
  fait.

  J'espre que cette lettre pourra vous tre remise ce soir, et que
  nous aurons, en mourant, la consolation de savoir que vous acceptez la
  mission qui a pour but de faire descendre la grce du ciel sur notre
  maison et la bndiction des malheureux sur notre tombe!

  Avec les mmes sentiments que j'ai vcu, je meurs en me disant,
  madame, votre respectueux admirateur.

  ANDR BACKER.

Tout au contraire de la premire, cette seconde lettre sembla rendre des
forces  Luisa. A mesure que Salvato, ne pouvant commander lui-mme 
son motion, en faisait la lecture d'une voix tremblante, elle
redressait radieusement sa tte courbe sous la crainte de l'anathme,
et un sourire de triomphe rayonnait au milieu de ses larmes.

Elle s'avana vers la table, sur laquelle il y avait de l'encre, une
plume et du papier et crivit ces mots:

  J'allais partir, j'allais quitter Naples, lorsque je reois votre
  lettre: pour remplir le devoir sacr qu'elle m'impose, je reste.

  Vous m'avez bien juge, et  vous je dis, comme je dirai au Dieu
  devant qui vous allez paratre et devant qui peut-tre je ne tarderai
  pas  vous suivre,-- vous je dis: Je suis innocente.

  Adieu!

  Votre amie en ce monde et dans l'autre, o, je l'espre, nous nous
  retrouverons.

  LUISA.

Luisa tendit cette rponse  Salvato, qui la prit en souriant, et, sans
la lire, la remit  Klagmann.

Le messager sortit et Michele aprs lui.

--Ainsi dit Nanno, tu restes?

--Je reste, rpondit Luisa, dont le coeur ne demandait qu'un prtexte
pour se dcider en faveur de Salvato, et avait, sans s'en rendre compte
peut-tre, avidement saisi celui que lui offrait le condamn.

Nanno leva la main, et, d'un ton solennel:

--Vous qui aimez cette femme plus que votre vie et  l'gal de votre
me, dit-elle  Salvato, vous m'tes tmoin que j'ai fait tout ce que
j'ai pu pour la sauver; vous m'tes tmoin que je l'ai claire sur le
danger qu'elle courait, que je l'ai invite  fuir, et que,
contrairement aux ordres donns par le destin  ceux  qui il rvle
l'avenir, je lui ai offert mon appui matriel. Si cruel que soit le sort
pour vous, ne maudissez pas la vieille Nanno, et dites, au contraire,
qu'elle a fait tout ce qu'elle a pu pour vous sauver.

Et, glissant dans l'ombre, avec laquelle son costume sombre se
confondait, elle disparut sans que ni l'un ni l'autre des deux jeunes
gens songeassent  la retenir.




LXIII

LES AVANT-POSTES


Avant que Salvato et Luisa se fussent adress une parole, Michele
rentrait.

--Luisa, dit-il, sois tranquille; tout ce qui tait un mystre pour les
Backer, sera bientt clairci pour eux, et ils sauront quel est celui
qu'ils doivent maudire comme leur dnonciateur. Il ne peut pas m'arriver
pis que d'tre pendu; eh bien, au moins, avant d'tre pendu, je me serai
confess.

Les deux jeunes gens regardrent Michele avec tonnement.

Mais lui:

--Nous n'avons pas de temps  perdre en explications, dit-il; la nuit
s'avance, et vous savez ce qui nous reste  faire.

--Oui, tu as raison, rpondit Salvato. Es-tu prte, Luisa?

--J'ai command une voiture pour onze heures, dit Luisa; elle doit tre
 la porte.

--Elle y est, dit Michele, je l'ai vue.

--C'est bien, Michele. Fais-y porter les quelques effets dont j'aurai
besoin pendant mon sjour au Chteau-Neuf. Ils sont enferms dans une
malle. Moi, je vais donner quelques ordres  Giovannina.

Elle sonna, mais inutilement; la jeune fille ne vint pas.

Elle sonna une seconde fois; mais en vain son regard se fixa-t-il sur la
porte par laquelle la servante devait entrer, la porte ne s'ouvrit
point.

Luisa se leva et alla elle-mme  la chambre de la jeune fille, pensant
que peut-tre elle tait endormie.

La bougie brlait sur sa table; auprs de la bougie tait une lettre
cachete  l'adresse de Luisa.

Cette lettre tait de l'criture de Giovannina.

Luisa la prit et l'ouvrit.

Elle tait conue en ces termes:

  Signora.

  Si vous aviez quitt Naples, je vous eusse suivie partout o vous
  auriez t, pensant que mes services vous taient ncessaires.

  Vous restez  Naples, o, entoure de gens qui vous aiment, vous
  n'avez plus besoin de moi.

  Je n'oserais au milieu des vnements qui vont se passer, rester
  seule  la maison, et rien, pas mme un dvouement dont vous n'avez
  pas besoin, ne me forant  m'enfermer dans une forteresse o je ne
  serais pas libre de mes actions, je retourne chez mes parents.

  D'ailleurs, vous avez eu la bont de rgler mes comptes ce matin, et,
  dans les circonstances o nous sommes, j'ai d regarder ce rglement
  comme un cong.

  Je vous quitte donc, signora, pleine de reconnaissance pour les
  bonts que vous avez eues pour moi, et si triste de cette sparation,
  que je m'impose le chagrin de ne point vous faire mes adieux, de peur
  du chagrin, plus grand encore, que j'prouverais en vous les faisant.

  Croyez-moi, signora, votre trs-humble, trs-obissante, trs-dvoue
  servante,

  GIOVANNINA

Luisa frissonna en lisant cette lettre. Il y avait, malgr les
protestations de dvouement et de fidlit qu'elle contenait, un trange
sentiment de froide haine sem de l'un  l'autre bout. On ne le voyait
pas avec les yeux, c'est vrai; mais on l'apercevait avec l'intelligence,
on le sentait avec le coeur.

Elle revint dans la salle  manger, o tait rest Salvato, et lui remit
la lettre.

Celui-ci la lut, haussa les paules et murmura le mot Vipre!

En ce moment, Michele rentra. Il n'avait pas trouv la voiture  la
porte et demandait s'il devait en aller chercher une autre.

Il n'y avait point  attendre son retour, c'tait videmment Giovannina
qui l'avait prise pour partir.

Ce que Michele avait de mieux  faire, c'tait de courir jusqu'
Pie-di-Grotta, o il avait une place de fiacres, et d'en ramener une
autre.

--Mon ami, dit Luisa, laisse-moi profiter de ces quelques moments de
retard qui nous sont imposs par le hasard pour faire une dernire
visite  la duchesse Fusco et lui faire proposer une dernire fois de
courir une mme chance en la conduisant avec moi au Chteau-Neuf. Si
elle reste, je lui recommanderai la maison qui va tre compltement
abandonne.

--Va, mon enfant chri, dit Salvato en l'embrassant au front, comme un
pre, en effet, et fait  son enfant.

Luisa s'engagea dans le corridor, ouvrit la porte de communication et
pntra dans le salon.

Le salon, comme toujours, tait plein de toutes les notabilits
rpublicaines.

Malgr l'imminence du danger, malgr le hasard de l'vnement, les
visages taient calmes. On sentait que tous ces hommes de progrs, qui
s'taient engags par conviction dans la voie prilleuse, taient prts
 la suivre jusqu'au bout, et, comme les vieux snateurs de la
Rpublique,  attendre la mort sur leurs chaises curules.

Luisa fit sa sensation ordinaire de beaut et d'intrt; on se groupa
autour d'elle. Chacun, dans ce moment suprme ayant un parti pris pour
soi, demandait aux autres le parti qu'ils allaient prendre, esprant
peut-tre que celui-l tait le meilleur.

La duchesse restait chez elle et y attendait les vnements. Elle tenait
prt un costume de femme du peuple, sous lequel, en cas de danger
imminent, elle comptait fuir. La fermire d'une de ses masseries lui
tenait une retraite prpare.

Luisa la pria de veiller sur sa maison jusqu'au moment o elle-mme
quitterait la sienne, et lui annona que Salvato, ne sachant point si,
au milieu du combat, il aurait la possibilit de veiller sur elle, lui
avait fait prparer une chambre au Chteau-Neuf, o elle restait sous la
garde du gouverneur Massa, ami de Salvato.

C'tait l, d'ailleurs, qu' la dernire extrmit devaient se rfugier
les patriotes, personne ne se fiant  l'hospitalit de Mejean, qui, on
le savait, avait demand cinq cent mille francs pour protger Naples, et
qui, pour cinq cent cinquante mille francs, tait dispos  l'anantir.

On disait mme--ce qui, au reste, n'tait point vrai--qu'il avait trait
avec le cardinal Ruffo.

Luisa chercha des yeux lonore Pimentel, pour laquelle elle avait une
grande admiration; mais, un instant avant son entre, lonore avait
quitt le salon pour se rendre  son imprimerie.

Nicolino vint la saluer, tout fier de son bel uniforme de colonel de
hussards, qui, le lendemain, devait tre dchiquet par les sabres
ennemis.

Cirillo, qui, comme nous l'avons dit, faisait partie de l'Assemble
lgislative, laquelle s'tait dclare en permanence, vint l'embrasser.
Il lui souhaita, non pas toute sorte de bonheurs,--dans la situation o
l'on se trouvait, il y avait peu de bonheur  esprer,--mais la vie
saine et sauve, et, lui posant la main sur la tte, il lui donna tout
bas sa bndiction.

La visite de Luisa tait faite. Elle embrassa une dernire fois la
duchesse Fusco: les deux femmes sentirent ensemble jaillir les larmes de
leur coeur.

--Ah! murmura Luisa en voyant les larmes de son amie se mler aux
siennes, nous ne devons plus nous revoir!

La duchesse Fusco leva son regard vers le ciel, comme pour lui dire:
L-haut, on se retrouve toujours.

Puis elle la reconduisit jusqu' la porte de communication.

L, elles se sparrent, et, comme l'avait prophtis Luisa, pour ne
plus se revoir.

Salvato attendait Luisa, Michele avait amen une voiture. Les deux
jeunes gens, les bras enlacs et sans avoir eu besoin de se communiquer
leur ide, allrent dire adieu  la _chambre heureuse_, comme ils
l'appelaient; puis ils fermrent les portes, dont Michele prit les
clefs. Salvato et Luisa montrent dans la voiture; Michele, malgr son
bel uniforme, monta sur le sige, et le fiacre roula vers le
Chteau-Neuf.

Quoiqu'il ne ft point encore tard, toutes les portes et toutes les
fentres taient fermes, et l'on sentait qu'une profonde terreur
planait sur la ville: des hommes, de temps en temps, s'approchaient des
maisons, stationnaient un instant et s'enfuyaient effars.

Salvato remarqua ces hommes, et, inquiet de ce qu'ils faisaient, dit 
Michele, en ouvrant la vitre de devant, de tcher de mettre la main sur
un de ces coureurs nocturnes et de s'assurer de ce qu'ils faisaient.

En arrivant au palais Caramanico, l'on aperut un de ces hommes; sans
que la voiture s'arrtt Michele sauta  terre et bondit sur l'homme.

Il jetait un rouleau de cordes par le soupirail de la cave.

--Qui es-tu? lui demanda Michele.

--Je suis le facchino du palais.

--Que fais-tu?

--Vous le voyez bien. J'ai t charg par le locataire du premier tage
d'acheter vingt-cinq brasses de cordes et de les lui apporter ce soir.
Je me suis attard  boire au March-Vieux, et, en arrivant au palais,
j'ai trouv tout ferm: ne voulant pas rveiller le garde-poste, j'ai
jet le paquet dans la cave du palais par le soupirail: on les y
trouvera demain.

Michele, ne voyant rien de bien rprhensible dans le fait, lcha
l'homme qu'il tenait au collet et qui,  peine libre, prit ses jambes 
son cou et s'enfona dans la strada del Pace.

Cette brusque fuite l'tonna.

Du palais Caramanico au Chteau-Neuf, tout le long de la Chiaa et de la
monte du Gant, il vit le mme fait se reproduire. Deux fois, Michele
essaya de s'emparer de ces rdeurs chargs de quelque mission inconnue;
mais, comme s'ils se fussent tenus sur leurs gardes, il n'en put venir 
bout.

On arriva au Chteau-Neuf. Grce au mot d'ordre, que connaissait
Salvato, la voiture put entrer dans l'intrieur: elle passa devant l'arc
de triomphe aragonais et s'arrta devant la porte du gouverneur.

Il faisait une ronde de nuit sur les remparts: il rentra un quart
d'heure aprs l'arrive de Salvato.

Tous deux conduisirent Luisa  la chambre prpare pour elle: elle
faisait suite aux appartements de madame Massa elle-mme, et il tait
vident qu'on lui avait rserv la plus jolie et la plus commode des
chambres.

Minuit sonnait: il tait l'heure de se sparer. Luisa prit cong de son
frre de lait, puis de Salvato, lesquels, par la mme voiture qui les
avait amens, se firent conduire jusqu'au mle.

L, ils trouvrent aux mains du Calabrais les chevaux qu'ils avaient
commands, montrent en selle, et, suivant la strada del Piliere, la
rade, la Marine-Neuve et la Marinella, ils traversrent le pont de la
Madeleine et se lancrent au galop sur la route de Portici.

La route tait garnie de troupes rpublicaines, chelonnes du pont de
la Madeleine, premier poste extrieur, jusqu'au Granatello, poste le
plus rapproch de l'ennemi, command, comme nous l'avons dit, par
Schipani.

Tout le monde veillait sur le chemin. A tous les corps de garde, Salvato
s'arrtait, descendait de cheval, s'informait et donnait quelques
instructions.

La premire station qu'il fit fut au fort de Vigliana.

Ce petit fort s'lve au bord de la mer,  la droite du chemin qui va de
Naples  Portici; il dfend l'arrive du pont de la Madeleine.

Salvato fut reu avec des acclamations. Le fort de Vigliana tait
dfendu par cent cinquante de ses Calabrais, sous le commandement d'un
prtre nomm Toscano.

Il tait vident que c'tait sur ce petit fort, qui dfendait l'approche
de Naples, que se porterait tout l'effort des sanfdistes; aussi la
dfense avait-elle t confie  des hommes choisis.

Toscano fit voir  Salvato tous ses prparatifs de dfense. Il comptait,
lorsqu'il serait forc, mettre le feu  ses poudres et se faire sauter,
lui et ses hommes.

Au reste, Toscano ne comptait pas les prendre par surprise; tous taient
prvenus, tous avaient consenti  ce suprme sacrifice  la patrie, et
le drapeau qui flottait au-dessus de la porte portait cette lgende:

NOUS VENGER! VAINCRE OU MOURIR!

Salvato embrassa le digne cur, remonta  cheval aux cris de Vive la
Rpublique! et continua son chemin.

A Portici, les rpublicains tmoignrent  Salvato de grandes
inquitudes. Ils avaient affaire  des populations rendues
essentiellement royalistes par leurs intrts. Ferdinand avait  Portici
un palais o il passait l'automne; presque tout l't, le duc de Calabre
habitait le palais voisin de la Favorite. Ils ne pouvaient se fier 
personne, se sentaient entours de piges et de trahisons. Comme aux
jours de tremblement de terre, le sol semblait frissonner sous leurs
pieds.

Il arriva au Granatello.

Avec sa confiance ou plutt son imprudence accoutume, Schipani dormait;
Salvato le fit veiller et lui demanda des nouvelles de l'ennemi.

Schipani lui rpondit qu'il comptait tre attaqu par lui le lendemain,
et qu'il prenait des forces pour le bien recevoir.

Salvato lui demanda s'il ne tenait point quelques renseignements plus
prcis des espions qu'il avait d envoyer. Le gnral rpublicain lui
avoua qu'il n'avait envoy aucun espion et que ces moyens dloyaux de
faire la guerre lui rpugnaient. Salvato s'informa s'il avait fait
garder la route de Nola, o tait le cardinal, et d'o, par les pentes
du Vsuve, il pourrait faire filer des troupes sur Portici et sur
Resina, pour lui couper la retraite. Il rpondit que c'tait  ceux de
Resina et de Portici de prendre ces prcautions, et que, quant  lui,
s'il trouvait les sanfdistes sur son chemin, il passerait au milieu
d'eux.

Cette manire de faire la guerre et de disposer de la vie des hommes
faisait hausser les paules  l'habile stratgiste, lev  l'cole des
Championnet et des Macdonald. Il comprit qu'avec un homme comme
Schipani, il n'y avait aucune observation  faire, et qu'il fallait tout
abandonner au gnie sauveur des peuples.

Voyons un peu ce que le cardinal, plus mticuleux que Schipani sur les
moyens de se garder, faisait pendant ce temps.

A minuit, c'est--dire  l'heure o nous avons vu Salvato partir du
Chteau-Neuf, le cardinal Ruffo, dans la chambre principale de l'vch
de Nola, assis devant une table, ayant prs de lui son secrtaire

Sacchinelli et le marquis Malaspina, son aide de camp, recevait les
nouvelles et donnait ses ordres.

Les courriers se succdaient avec une rapidit qui tmoignait de
l'activit que le gnral improvis avait mise  organiser ses
correspondances.

Lui-mme dcachetait toutes les lettres, de quelque part qu'elle
vinssent, et dictait les rponses, tantt  Sacchinelli, tantt 
Malaspina. Rarement rpondait-il lui-mme, except aux lettres secrtes,
un tremblement nerveux rendant sa main inhabile  crire.

Au moment o nous entrons dans la chambre o il attend les messagers, il
a dj reu de l'vque Ludovici l'annonce que Panedigrano et ses mille
forats doivent tre arrivs  Bosco, dans la matine du 12.

Il tient  la main une lettre du marquis de Curtis, qui lui annonce que
le colonel Tchudy, voulant faire oublier sa conduite de Capoue, parti de
Palerme avec quatre cents grenadiers et trois cents soldats formant une
espce de lgion trangre, doit tre dbarqu  Sorrente pour attaquer
par terre le fort de Castellamare, tandis que le _Sea-Horse_ et _la
Minerve_ l'attaqueront par mer.

Cette lettre lue, il se leva et alla consulter, sur une autre table, une
grande carte qui y tait dploye, et, debout, appuy d'une main sur la
table, il dicta  Sacchinelli les ordres suivants:

Le colonel Tchudy suspendra, si elle est commence, l'attaque du fort
de Castellamare et se mettra immdiatement d'accord avec Sciarpa et
Panedigrano pour attaquer l'arme de Schipani le 13 au matin.

Tchudy et Sciarpa attaqueront de front, tandis que Panedigrano glissera
sur les flancs et ctoiera la lave du Vsuve, de manire  dominer le
chemin par lequel Schipani tentera de faire sa retraite.

En outre, comme il est possible que, sachant l'arrive du cardinal 
Nola, le gnral rpublicain veuille se retirer sur Naples, dans la
crainte que la retraite ne lui soit coupe, ils le pousseront
vigoureusement devant eux.

A la Favorite, le gnral rpublicain trouvera le cardinal Ruffo, qui
aura contourn le Vsuve. Envelopp de tout ct, Schipani sera forc de
se faire tuer ou de se rendre.

Le cardinal fit faire une triple copie de cet ordre, signa chacune des
copies et, par trois messagers, les expdia  ceux auxquels elles
taient adresses.

Ces ordres taient  peine partis, que le cardinal, supposant quelqu'une
de ces mille combinaisons qui font chouer les plans les mieux arrts,
fit appeler de Cesare.

Au bout de cinq minutes, le jeune brigadier entrait tout arm et tout
bott: la fivreuse activit du cardinal gagnait tout ce qui
l'entourait.

--Bravo, mon prince! lui dit Ruffo, qui parfois, en plaisantant, lui
conservait ce titre. tes-vous prt?

--Toujours, minence, rpondit le jeune homme.

--Alors, prenez quatre bataillons d'infanterie de ligne, quatre pices
d'artillerie de campagne, dix compagnies de chasseurs calabrais et un
escadron de cavalerie; longez le flanc septentrional du Vsuve, celui
qui regarde la Madonna-del-Arco, et arrivez de nuit, s'il est possible,
 Resina. Les habitants vous attendent, prvenus par moi, et tout prts
 s'insurger en notre faveur.

Puis, se tournant vers le marquis:

--Malaspina, lui dit-il, donnez au brigadier cet ordre crit et
signez-le pour moi.

En ce moment, le chapelain du cardinal, entrant dans la chambre,
s'approcha de lui et lui dit tout bas:

--minence, le capitaine Scipion Lamarra arrive de Naples et attend vos
ordres dans la chambre  ct.

--Ah! enfin! dit le cardinal respirant avec plus de libert qu'il
n'avait fait jusqu'alors. J'avais peur qu'il ne lui ft arriv malheur,
 ce pauvre capitaine. Dites-lui que je suis  lui  l'instant mme et
faites-lui compagnie en m'attendant.

Le cardinal tira une bague de son doigt et l'appliqua sur les ordres qui
taient expdis en son nom.

Ce Scipion Lamarra, dont le cardinal paraissait attendre l'arrive avec
tant d'impatience, tait ce mme messager par lequel la reine avait
envoy sa bannire au cardinal, et qu'elle lui avait recommand comme
bon  tout.

Il arrivait de Naples, o il avait t envoy par le cardinal. Le but de
cette mission tait de s'aboucher avec un des principaux complices de la
conspiration Backer, nomm Gennaro Tansano.

Gennaro Tansano faisait le patriote, tait inscrit des premiers aux
registres de tous les clubs rpublicains, mais dans le seul but d'tre
au courant de leurs dlibrations, dont il donnait avis au cardinal
Ruffo, avec lequel il tait en correspondance.

Une partie des armes qui devaient servir lorsque claterait la
conjuration Backer taient en dpt chez lui.

Les lazzaroni de Chiaa, de Pie-di-Grotta, de Pouzzoles et des quartiers
voisins taient  sa disposition.

Aussi, comme on l'a vu, le cardinal attendait-il impatiemment sa
rponse.

Il entra dans le cabinet o l'attendait Lamarra, dguis en garde
national rpublicain.

--Eh bien? lui demanda-t-il en entrant.

--Eh bien, Votre minence, tout va au gr de nos dsirs. Tansano passe
toujours pour un des meilleurs patriotes de Naples, et personne n'a
l'ide de le souponner.

--Mais a-t-il fait ce que j'ai dit?

--Il l'a fait, oui, Votre minence.

--C'est--dire qu'il a fait jeter des cordes dans les soupiraux des
maisons des principaux patriotes.

--Oui; il et bien voulu savoir dans quel but; mais, comme je l'ignorais
moi-mme, je n'ai pu le renseigner l-dessus. N'importe; l'ordre venant
de Votre minence, il a t excut de point en point.

--Vous en tes sr?

--J'ai vu les lazzaroni  l'oeuvre.

--Ne vous a-t-il pas remis un paquet pour moi?

--Si fait, minence, et le voici envelopp d'une toile cire.

--Donnez.

Le cardinal coupa avec un canif les bandelettes qui tenaient le paquet
ferm, et tira de son enveloppe une grande bannire, o il tait
reprsent  genoux devant saint Antoine, suppliant le saint, tandis que
celui-ci lui montre ses deux mains pleines de cordes.

--C'est bien cela, dit le cardinal enchant. Maintenant, il me faut un
homme qui puisse rpandre dans Naples le bruit du miracle.

Pendant un instant, il demeura pensif, se demandant quel tait l'homme
qui pouvait lui rendre ce service.

Tout  coup, il se frappa le front.

--Que l'on me fasse venir fra Pacifico, dit-il.

On appela fra Pacifico, qui entra dans le cabinet, o il resta une
demi-heure enferm avec Son minence.

Aprs quoi, on le vit aller  l'curie, en tirer Giaccobino et prendre
avec lui la route de Naples.

Quant au cardinal, il rentra dans le salon, expdia encore quelques
ordres et se jeta tout habill sur son lit, recommandant qu'on le
rveillt au point du jour.

Au point du jour, le cardinal fut rveill. Un autel avait t dress
pendant la nuit au milieu du camp sanfdiste, plac en dehors de Nola.
Le cardinal, vtu de la pourpre, y dit la messe en l'honneur de saint
Antoine, qu'il comptait substituer dans la protection de la ville 
saint Janvier, qui, ayant fait deux fois son miracle en faveur des
Franais, avait t dclar jacobin et dgrad par le roi de son titre
de commandant gnral des troupes napolitaines.

Le cardinal avait longtemps cherch, saint Janvier dgrad,  qui
pouvait choir sa succession, et s'tait enfin arrt  saint Antoine de
Padoue.

Pourquoi pas  saint Antoine le Grand qui, si l'on scrute sa vie,
mritait bien autrement cet honneur que saint Antoine de Padoue? Mais
sans doute le cardinal craignait-il que la lgende de ses tentations
popularises par Callot, jointe au singulier compagnon qu'il s'tait
choisi, ne nuisissent  sa dignit.

Saint Antoine de Padoue, plus moderne que son homonyme de mille ans,
obtint, quel qu'en soit le motif, la prfrence et ce fut  lui qu'au
moment de combattre, le cardinal jugea  propos de remettre la sainte
cause.

La messe dite, le cardinal monta  cheval avec sa robe de pourpre et se
plaa  la tte du principal corps.

L'arme sanfdiste tait spare en trois divisions.

L'une descendait par Capodichino pour attaquer la porte Capuana.

L'autre contournait la base du Vsuve par le versant nord.

La troisime faisait mme route par le versant mridional.

Pendant ce temps, Tchudy, Sciarpa et Panedigrano attaquaient ou devaient
attaquer Schipani de face.

Le 15 juin, vers huit heures du matin, on vit, du haut du fort
Saint-Elme, apparatre et s'avancer l'arme sanfdiste soulevant autour
d'elle un nuage de poussire.

Immdiatement, les trois coups de canon d'alarme furent tirs du
Chteau-Neuf, et les rues de Naples devinrent, en un instant, solitaires
comme celles de Thbes, muettes comme celle de Pompi.

Le moment suprme tait arriv, moment solennel et terrible quand il
s'agit de l'existence d'un homme, bien autrement solennel et bien
autrement terrible quand il s'agit de la vie ou de la mort d'une ville.


FIN DU TOME TROISIME




TABLE


   XLIII.--Aigle et vautour                                         1
    XLIV.--L'accus                                                14
     XLV.--L'arme de la sainte foi                                23
    XLVI.--Les petits cadeaux entretiennent l'amiti               45
   XLVII.--Ettore Caraffa                                          62
  XLVIII.--Schipani                                                80
    XLIX.--Le cadeau de la reine                                   94
       L.--Le commencement de la fin                              121
      LI.--La fte de la Fraternit                               134
     LII.--Hommes et loups de mer                                 145
    LIII.--Le rebelle                                             164
     LIV.--De quels lments se composait l'arme catholique de
           la sainte foi                                          174
      LV.--Correspondance royale                                  185
     LVI.--La monnaie russe                                       203
    LVII.--Les dernires heures                                   212
   LVIII.--O un honnte homme propose une mauvaise action que
           d'honntes gens ont la btise de refuser               221
     LIX.--La Marseillaise napolitaine                            232
      LX.--O Simon Backer demande une faveur                     244
     LXI.--La liquidation                                         261
    LXII.--Un dernier avertissement                               281
   LXIII.--Les avant-postes                                       299


Poissy.--Typ. S. Lejay et Cie.





End of the Project Gutenberg EBook of La San-Felice, Tome 07, Emma Lyonna,
tome 3, by Alexandre Dumas

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
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Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

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increasing the number of public domain and licensed works that can be
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($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

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