The Project Gutenberg EBook of V. Blasco Ibez, ses romans et la roman
de sa vie, by Camille Pitollet

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org/license


Title: V. Blasco Ibez, ses romans et la roman de sa vie

Author: Camille Pitollet

Release Date: October 22, 2015 [EBook #50267]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK V. BLASCO IBEZ ***




Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
produced from images available at The Internet Archive)









                           V. BLASCO IBEZ

                   SES ROMANS ET LE ROMAN DE SA VIE




                        OUVRAGES DU MME AUTEUR


     Contributions  l'tude de l'hispanisme de G.-E. Lessing (Paris, F.
     Alcan, 1909).

     La querelle caldronienne de J.-N. Boehl von Faber et J.-J. de
     Mora (Paris, F. Alcan, 1909).

     Contributions  l'histoire de Fabri de Peiresc (Paris, Champion,
     1910).

     Notes sur la premire femme de Ferdinand VII,
     Marie-Antoinette-Thrse de Naples (Madrid, Revista de Archivos,
     1915).




                           CAMILLE PITOLLET

                           V. Blasco Ibez

                             SES ROMANS ET

                          LE ROMAN DE SA VIE

                  (OUVRAGE ORN DE 50 ILLUSTRATIONS)

                            [Illustration]

                                 PARIS

                        CALMANN-LVY, DITEURS

                            3 RUE AUBER, 3




                           V. BLASCO IBEZ

                   SES ROMANS ET LE ROMAN DE SA VIE




     I

     L'homme et ses distractions.--Son amour des livres et sa haine pour
     les manuscrits et brochures, ainsi que les articles de presse.--Les
     cinq bibliothques diffrentes.--Son oubli du pass et de ses
     propres oeuvres.--Incapable de vieillir, il n'a de penses que
     pour l'avenir.


Il y a bien longtemps que je me sens attir par l'originale et forte
personnalit de Blasco Ibez. J'tais  peine reu agrg d'espagnol
que, dans l'hiver de 1902-1903, j'obtenais de lui l'autorisation de
traduire en franais l'un de ses meilleurs romans. La traduction, dj
fort avance, fut interrompue, malheureusement, par un voyage
professionnel en Allemagne, qui devait durer trois annes. Mais  peine
tais-je install  Hambourg que, dans diverses confrences, j'y
rvlais au public lettr de la grande ville hansatique l'oeuvre,
encore  peine connue, du romancier de Valence. De l'une au moins de ces
confrences, l'cho parvenait jusqu' Madrid et un rsum en fut donn
par le professeur de Madrid, D. Fernando Araujo, dans la revue: _La
Espaa Moderna_, N de Dcembre 1903, p. 167-172. En outre, l'un des
livres espagnols expliqu dans les cours que je faisais au _Johanneum_
dans l'anne scolaire 1905-1906, fut le roman de Blasco Ibez: _La
Horda_. Et actuellement, la traduction de diverses oeuvres de cet
crivain occupe le meilleur de mes loisirs.

De l, cependant,  crire sa biographie, il y a une nuance. J'ai connu
Blasco Ibez  Madrid et  Paris. Toutefois, le soumettre  une
observation prolonge n'tait pas chose facile. Ce romancier est un peu
comme la femme, dont l'_Enide_ de Virgile nous a appris qu'elle tait
_varium et mutabile semper_. Pendant la guerre, il est vrai, il fit en
France son plus long sjour fixe, travaillant ardemment pour la cause
des Allis, ainsi qu'il sera dit plus bas. Mais, alors, j'tais moi-mme
fort loin de Paris, appel, comme tous les Franais de mon ge, 
dfendre la patrie en danger.

Avant qu'clatt l'incendie europen, d'autre part, Blasco Ibez vivait
dans l'Amrique du Sud, absorb par cette entreprise colonisatrice qui a
tous les caractres du roman d'aventures transpos dans la ralit. Si,
quelquefois, il lui arrivait d'abandonner les dserts de la Patagonie ou
du Grand Chaco pour faire une apparition dans la capitale franaise, ces
sjours ne laissaient pas de participer de l'extraordinaire existence de
l'auteur dans la _pampa_ argentine. C'taient des intermdes de vie
intense, dont l'un ne fut que de dix jours et qui cotaient des
milliers de francs  cet homme toujours prt  risquer joyeusement une
double traverse de vingt journes pour reprendre contact avec une
civilisation presque oublie. Pour lui, l'Atlantique n'tait alors en
toute vrit qu'une sorte de Grand Boulevard bleu et le paquebot reliant
Buenos Aires  Boulogne une faon de tramway. En cinq ans, il ralisa
ainsi sept voyages d'aller et retour entre le Vieux Monde et le Nouveau,
soit donc quatorze traverses!

Il ne sera pas superflu de remarquer ici que, dans sa jeunesse, Blasco
Ibez se prpara  entrer dans la marine de guerre espagnole et qu'il
aime la mer de cette passion de riverain de la Mditerrane dont tant de
personnages de ses livres sont dvors. Faut-il citer l'un des plus
clbres, _Mare Nostrum_, o le protagoniste, Ulysse Ferragut, apparat,
en ses allures typiques de vieux loup de mer, la vivante reprsentation
de l'auteur mme du roman? Mais, ds ses premires oeuvres, nous
retrouvons dj ce trait, si caractristique, de sa nature. Qui n'a
prsent  l'esprit cette _Flor de Mayo_, qui date de 1895 et o
Pascualet, bien qu'g de 13 ans et ayant l'air d'un petit clerc
d'glise-- tel point que les pcheurs l'ont surnomm le _Retor_ (le
_Recteur_)--s'engage, malgr la frayeur de sa mre, comme mousse, grimpe
aux mts, tout de suite devenu marin expriment et, finalement, se mue
en audacieux contrebandier, introduisant en Espagne, au pril de sa vie,
des marchandises d'Algrie?

Cependant la difficult d'crire une biographie de Blasco Ibez
rsidait moins encore dans la nature unique de son existence coule,
que dans le genre tout  fait spcial de son caractre. Outre qu'il est
incapable de rien collectionner de ce qui, aux quatre coins de
l'Univers, se publie sur ses livres, il semble que, pour lui, le pass
n'ait pas de signification. Aucun crivain, peut-tre, ne se proccupe
moins que lui de son oeuvre littraire. Il arrive frquemment que des
critiques clbres, d'Europe et d'Amrique, lui crivent pour lui
demander des renseignements bio-bibliographiques sur sa personne et sa
production. Ces sortes d'enqutes lui causent infailliblement la plus
extrme perplexit. Je ne sais, dit-il; il faudra chercher... On a pas
mal crit sur ce sujet. Mais o diable le trouver? La vrit vraie est
que Blasco Ibez, qui consent bien  garder toute espce d'imprims le
concernant, comme aussi de manuscrits, finit, un beau jour, par
s'impatienter devant ces monceaux de paperasses qui, de sa table de
travail, sont alls aux rayons d'une bibliothque, d'o ils menacent de
submerger son cabinet de travail. Alors, s'armant d'un courage hroque,
il dcide, brusquement, de se dfaire de ce fatras et, passant de la
volont  l'acte, dtruit tout, absolument tout, dans l'impossibilit de
trier les choses importantes parmi la masse formidable qui, chaque jour,
 chaque courrier, vient accrotre la masse dj existante. Ainsi, notre
romancier se trouve-t-il provisoirement dgag de toute contrainte,
jusqu' ce qu'un autre auto-da-f, devenu indispensable, lui rappelle
qu'ici-bas, comme a dit le pote, il ne faut jurer de rien.

On voit, par ce trait curieux, que les nombreux correspondants de Blasco
Ibez peuvent tre tranquilles. Il ne connat pas le jeu perfide des
petits papiers. Ne gardant rien, nul n'aura  redouter quelqu'une de ces
publications intempestives qui font les dlices du monde littraire. Je
crois bien que ses dbiteurs, s'il en a, n'auraient pas de peine  se
faire payer deux fois la mme dette. Car les quittances ont, chez lui,
le mme sort que d'autres manuscrits: tt ou tard, la flamme
purificatrice en a raison. Aussi se produit-il le fait curieux que
Blasco Ibez, dans l'impossibilit de rien retrouver de concret, tant
en matire de louanges que de blmes, confond dans une mme sympathie
amis et ennemis. Les premiers sont assurs de sa

[Illustration: BLASCO IBEZ TUDIANT]

[Illustration: BLASCO IBEZ A PARIS EN 1890]

reconnaissance; le talent des seconds ne laisse pas de mriter son
admiration. Comme il n'a sous la main absolument rien de matriel pour
confirmer, dans un sens ou dans l'autre, un jugement enclin de soi-mme
 la bienveillance, amis et ennemis bnficient, de ce chef, d'un
optimisme gnreux.

Non que Blasco Ibez ne soit fervent amoureux des livres. Au contraire.
Dans les autos-da-f auxquels je viens de faire allusion, jamais n'a
figur aucun volume, si misrable qu'ait pu tre son apparence
extrieure. Sa fivre de faire table rase ne s'en prend qu'aux feuilles
volantes, imprimes ou manuscrites, et, d'autre part, son amour des
livres n'est pas celui des bibliophiles: ce qui revient  dire qu'il
aime les livres pour leur contenu spcifique et non par caprice
d'amateur. Il ne se passe pas de jour qu'il ne consacre de trois 
quatre heures  la lecture. Et rien de moins unilatral que ce got des
livres. Blasco Ibez possde une curiosit veille pour toutes les
choses de l'esprit. A part les sciences exactes, il n'est pas de domaine
de la spculation intellectuelle o il ne soit familier. Les oeuvres
en apparence le moins en harmonie avec ses aptitudes professionnelles le
tentent et, si l'on s'en tonne, il remarque qu'un romancier vritable
ne doit rien ignorer de ce qui sollicite, d'une faon ou de l'autre,
l'activit mentale des hommes. Peut-tre me sera-t-il permis d'observer,
 ce propos, que les derniers romans du matre se ressentent un peu de
ce prodigieux dsir d'universalit dans la connaissance. Lisant trop,
Blasco Ibez a t ainsi amen, comme inconsciemment,  dposer dans
ses oeuvres le sdiment de tant de science acquise par pure volupt
d'intelligence. Ainsi le courant de la narration, nagure si limpide et
lger, se trouve-t-il parfois obstru par un limon pesant de notions
toujours intressantes, certes, mais agissant,  plus d'une reprise, 
la faon de hors-d'oeuvre.

Quoi qu'il en soit, il serait frivole de ne point admirer sincrement
cette immense soif de connatre dont Blasco Ibez est pntr. Ce
voyageur inquiet, ce _globe-trotter_ impnitent n'a pas plus-tt fix
ses pnates quelque part, ne ft-ce que pour quelques mois, qu'aussitt
on le voit s'entourer d'une bibliothque. Tel ces crustacs marins dont
il a si magistralement dcrit les mues successives dans _Mare Nostrum_,
il ne se dpouille de sa carapace que pour en reprendre aussitt une
nouvelle. Arriv  Paris, du fond de l'Argentine, en l't tragique de
1914, il tait, je le crois bien, sans un seul volume et les hostilits
n'avaient pas encore clat qu'il en possdait plusieurs milliers.
Actuellement, quoique vivant seul et toujours se dplaant, il n'a gard
son appartement  Paris qu' cause de ses chers livres. Dans sa villa de
Nice, o il s'est install rcemment pour y passer les hivers, les
livres se comptent par milliers galement. A Madrid, dans le petit htel
de la Castellana, il en possde quantit d'autres, oublis depuis des
annes. Sa bibliothque de Valence; celle de sa belle villa de la
Malvarrosa aux bords de la Mditerrane; une autre aussi, perdue 
Buenos Aires: qui dnombrera jamais le chiffre exact des livres qu'a
possds et lus cet homme qui, propritaire actuel de cinq maisons et
d'autant de librairies, vous avoue ingnuement que son plus cher dsir
est de construire une sixime demeure, o il pourrait enfin avoir
ensemble tous ses livres! Runis, je sais que ceux-ci dpassent
cinquante mille. En attendant, Blasco Ibez ne laisse pas de souffrir
comiquement de cette ubiquit de domicile. Il lui arrive de donner la
chasse  un volume qu'il croit  Nice et qui, en fait, se trouve 
Paris,  moins que sur le rayon madrilne! Ainsi en va-t-il, d'ailleurs,
avec sa garde-robe. Un frac laiss  Buenos-Aires fut longtemps cherch
sur la Cte d'Azur. Ce que voyant, le matre imagina le biais ingnieux
de doter chacune de ses principales bibliothques des ouvrages les plus
indispensables et d'avoir une garde-robe  peu prs complte dans chacun
de ses divers domiciles.

J'en ai dit assez--et je pourrais continuer sur ce ton anecdotique
longtemps encore--pour que le lecteur se rende un compte exact de la
difficult que prsentait un livre sur BLASCO IBEZ, SES ROMANS ET LE
ROMAN DE SA VIE. Il et t plus ais de construire une documentation
rigoureusement scientifique sur un personnage historique du moyen-ge
que sur ce romancier contemporain, dont il n'existe pas de bibliographie
et qui, objet d'une multitude d'articles dans les deux hmisphres, n'a
rien gard de tout ce papier noirci  sa louange! Non seulement il n'en
a rien gard, mais--et c'est chose pire encore--il serait superflu de
rien lui demander qui soit quelconque prcision sur la date et le lieu
de parution de ces tudes. Dou de la plus merveilleuse facult de se
souvenir pour tout ce qui a trait  l'observation des choses et des
tres--de la vie, en un mot--, il se rvle hautement incapable de rien
retenir des incidents de son existence matrielle. Lui, qui n'a jamais
pris aucunes notes pour la prparation de ses romans, ne sait rien vous
dire qui vaille ds qu'il s'agit de monter cet appareil critique qui est
comme l'armature de toute oeuvre non plus d'imagination, mais de
science. J'ai donc d rechercher pour mon propre compte un peu partout
la matire de ce livre, encore que je doive humblement confesser que je
n'ai pu recueillir qu'une minime partie de ce qui a vu le jour en
Espagne, en France, en Italie, en Russie, en Angleterre, en Allemagne et
aux Etats-Unis sur une production dont la valeur mondiale est tellement
manifeste qu'il n'est plus permis aujourd'hui de la discuter de ce point
de vue.

Au fond, pour qui connat Blasco Ibez, cette ignorance de ce que l'on
est convenu d'appeler, en style de critique, la bibliographie de son
oeuvre, n'est trange qu'en apparence. Cet homme ne vit que par une
ide fixe, qui le cloue, positivement, en marge des ralits ordinaires.
Nagure, dans les belles annes de sa batailleuse jeunesse, il se
consacra tout entier  un idal politique. Il rvait alors de faire de
sa chre Espagne une Rpublique Fdrative. Pour cela, il fallait
d'abord en finir avec la monarchie. On verra plus loin ce que ces luttes
rapportrent au tribun de Valence. Nanmoins, et comme nul n'chappe
ici-bas  son destin, au milieu de cette existence trouble et
batailleuse, parmi les incidents varis d'une carrire de dput, de
journaliste et de conspirateur, il sut dj se rserver les instants
ncessaires  la production d'oeuvres qui sont les plus belles dont
s'honore cette priode de l'histoire littraire d'Espagne. Mais cet
aspect de son activit dbordante comptait alors si peu pour lui que,
lorsque-- la suite d'un hasard, qui lui avait mis entre les mains le
roman _La Barraca_, publi en 1898--M. Georges Hrelle s'avisa, en 1901,
d'crire  l'auteur pour lui demander l'autorisation de traduire le
livre en franais, celui-ci ngligea de lui rpondre et que ce ne fut
que sur les instances rptes du professeur du lyce de Bayonne
qu'enfin deux lignes laconiques vinrent lui donner satisfaction! Or, nul
n'ignore que c'est de la publication de _Terres Maudites_ dans la
_Revue de Paris_ en Octobre et Novembre 1901, puis en volume chez
l'diteur du prsent livre, que datera le commencement de la renomme
mondiale de Blasco Ibez. C'est seulement aujourd'hui que celui-ci,
ayant renonc aux agitations de la politique et  ses rves de
colonisation lointaine, commence enfin  accorder aux choses de la
littrature une attention soutenue. Dsormais, traducteurs et diteurs
sont assurs de trouver en lui un correspondant mthodique et rgulier
et il n'est pas jusqu'au flot polyglotte de ses passionns admirateurs
qui ne puisse compter sur le retour fidle des cartes postales et des
albums qu'ils lui adressent pour qu'il y appose sa signature autographe.
Cependant, l'ide fixe d'antan tient toujours Blasco Ibez sous sa
tyrannique puissance et elle n'a que chang de nature. Pour lui, il
n'existe plus qu'une ralit, la plus chimrique de toutes et cependant
la plus fconde: l'avenir. Point de pass ni de prsent qui vaillent, 
ses yeux. S'il veut bien en reconnatre l'existence, ce n'est que pour
autrui. Absorb tyranniquement par la vision d'un demain infini, il ne
parle et ne songe qu' ce qu'il fera, non  ce qu'il a fait. Semblable
sur ce point  tous les grands crateurs, il est incapable de trouver
une quelconque jouissance dans la contemplation de l'oeuvre ralise,
sa puissance totale d'attention tant concentre et absorbe par
l'oeuvre  produire. Je lui ai demand quel tait celui de ses romans
qu'il prfrait. Sa rponse le peint en pied. Il m'a dit simplement:
_La que voy  escribir_[1]. Et il aime  dvelopper, dans l'intimit,
le thme suivant: Qu'il ne faut pas que l'crivain, tels ces Bouddhas
dont la vue est rive au nombril, oublie le principe que ce qui est
fait est fait et qu'il faut toujours aller en qute de nouveaut.

Cette conception un peu spciale du mtier d'homme de lettres est cause
que Blasco Ibez tombe parfois dans des erreurs amusantes. En voici une
que beaucoup connaissent, dans la capitale argentine. Elle a le mrite
d'illustrer de graphique sorte une vrit qui, avec tout autre que
Blasco Ibez, aurait l'aspect d'un paradoxe:  savoir qu'il serait ais
de lui faire admettre comme appartenant  autrui le dveloppement
romanesque  la base d'une quelconque de ses oeuvres anciennes. Il les
a tellement oublies--et leur armature et leurs dveloppements
essentiels--qu'une telle conception est pour lui chose naturelle. Mais
venons-en  cette anecdote. C'tait  Buenos Aires, lors de la
reprsentation d'une comdie lyrique tire de _Caas y Barro_ et
intitule, en franais: _La Tragdie sur le Lac_. Fort intrigu par l'un
des personnages secondaires, le matre en manifesta une vive surprise
devant les amis qui l'entouraient. _Comment_--s'criait-il avec un
dsespoir navrant--, _comment ai-je omis cette cration? C'est la figure
qui et si bien fait dans mon livre!_ Ce qu'entendant, quelqu'un
s'empressa de rectifier: le personnage en question figurait bel et bien
dans _Caas y Barro_. Dngations nergiques de Blasco Ibez. Rpliques
des autres, scandaliss. Finalement, l'on propose un pari. Le matre,
sr de gagner, accepte, avec enthousiasme. On va chercher un exemplaire
du roman et, naturellement, le personnage en litige y figurait... Une
autre fois--c'tait au Mexique--Blasco Ibez lisait un ouvrage traitant
des difices religieux dans ce pays, o, je ne sais comment, se
trouvait,  propos des confrries monacales, un chapitre sur Saint
Franois d'Assise. _Voil_--pensa Blasco Ibez--_des choses que je
dirais, si jamais il m'arrivait d'crire sur le mystique d'Ombrie. Il
est vraiment extraordinaire que je sois en une telle conformit d'ides
avec cet auteur. Mais, au fait, je dois avoir lu cela dj, quelque
part..._ Il continua sa lecture et, arriv  la dernire page du livre,
y trouva,  sa profonde stupeur, la mention que le passage sur Saint
Franois d'Assise tait extrait du volume de Blasco Ibez: _En el Pas
del Arte_, dont il constitue le trentime chapitre!

Certains seront, sans doute, tents de sourire de ces historiettes
parfaitement authentiques. Loin d'en tre humili, le matre, au
contraire, en serait plutt fier. C'est qu'il professe la croyance que
l'une des qualits primordiales du romancier consiste--et on l'a dj
insinu plus haut-- savoir oublier. Il ne cesse de revenir, quand
l'occasion s'en prsente, sur ce constat lmentaire: que l'oubli est la
condition _sine qu non_ d'tat de grce de l'artiste vrai et que, si
l'on ne savait point oublier, en commenant une oeuvre nouvelle, toute
la production antrieure, la plus dsolante uniformit ruinerait
d'avance la cration entreprise. D'autre part, il n'est point malais de
s'imaginer quelles consquences entrane, pour Blasco Ibez, cette
conception si merveilleusement activiste de son art. Vivant comme il vit
dans l'avenir, c'est chez lui chose frquente de mentionner des projets
qui supposent, de sa part, une confiance illimite au lendemain. Cette
arrogante tranquillit d'un vainqueur du Temps et de la Mort a en soi
quelque aspect sombrement tragique par son pique grandeur. Au bas de la
page de garde de son dernier volume: _El Militarismo Mejicano_, il
n'annonce rien moins que dix romans nouveaux et lorsqu'il parle de ses
oeuvres futures, on croirait entendre un jeune homme de vingt ans
voquant l'heure o, autour de la cinquantaine, il pourra enfin donner
sa pleine mesure! Eternelle jeunesse d'esprit, qui dcoule spontanment
d'un long entranement au travail et d'une prodigieuse nergie 
l'action. L'un des amis les plus intimes de Blasco Ibez me confessait,
 ce propos: Il ne vieillira pas. Il ddaigne le repos. Il ne semble
pas croire  la mort. Peut-tre estime-t-il que nous mourons quand nous
le voulons, que la mort ne se prsente que lorsque, las de vivre, nous
nous signons  nous-mmes le passeport pour l'au del. Vous le verrez
encore, plus qu'octognaire, projeter, avec l'assurance d'en avoir
raison, des oeuvres de Titan. Et,  l'agonie, je suis presque sr
qu'il aura une phrase comme celle-ci: _Se me ha ocurrido una novela,
maana me pongo  trabajar..._[2].

Le romancier D. Eduardo Zamacois, cousin de l'crivain et pote Michel
Zamacois, bien connu  Paris, a publi, il y a une dizaine d'annes, la
description la plus exacte qui soit,  mon sens, de la personne physique
et morale de Blasco Ibez. Ce petit livre, qui s'intitule: _Mis
contemporneos. I.--Vicente Blasco Ibez_[3], ne contient que peu de
renseignements sur l'existence romanesque du matre, mais, en revanche,
l'auteur a parfaitement su rendre l'impression de force et de puissance
qui mane de cet homme extraordinaire. Aujourd'hui, la peinture de
Zamacois est encore exacte, avec cette diffrence pourtant que, si
l'homme est, en somme, le mme, un dtail important de son visage: la
barbe--depuis le sjour en Argentine--en a

[Illustration: MEETING RPUBLICAIN PRSID PAR BLASCO IBEZ DANS UN
VILLAGE DE LA RGION DE VALENCE]

[Illustration: PORTRAIT DE BLASCO IBEZ PEINT PAR J. A. BENLLIURE A
ROME, EN 1896]

disparu et l'on ne voit plus sur sa bouche, comme nagure, cet ternel
cigare de la Havane qui fleurissait ses lvres. Zamacois tait donc all
trouver Blasco Ibez dans son petit htel de Madrid, dont il a t dit
plus haut qu'il se trouve situ  proximit de l'aristocratique
promenade de la Castellana. Il tait midi, heure  laquelle--vu
l'habitude tardive du djeuner en la capitale d'Espagne--il n'est pas
rare que l'on rende des visites, ou que l'on en reoive. Je le trouvai
en train d'crire devant une vaste table, couverte de papiers. Les joues
charnues sont quelque peu congestionnes par la fivre de l'effort
mental. Sa tte nergique est nimbe par la fume d'un cigare de la
Havane. En me voyant, le matre s'est lev. A l'expression belliqueuse
de ses mains crispes,  l'lastique promptitude avec laquelle son corps
robuste se rejette en arrire et s'rige sur les jambes rigides, j'ai la
sensation bien nette d'une volont, en mme temps que d'une force
physique. Il vient d'avoir quarante-trois ans. Il est grand, rbl,
massif. Sa face brune et barbue a quelque chose d'arabe. Sur le front
haut, plein d'inquitude et d'ambition, les cheveux, qui ont d tre
boucls et abondants, rsistent encore  la calvitie. Entre les
sourcils, la pense a marqu un profond sillon, imprieux, vertical. Les
yeux sont grands et vous regardent en droite ligne, franchement. Le nez,
aquilin, ombre une moustache dont l'exubrance recouvre une bouche
voluptueuse et souriante, o de grosses lvres de sultan tremblent d'une
moue d'insatiable buveur. Un moment, le merveilleux auteur de _Boue et
Roseaux_ reste debout devant moi, m'observant, et je sens dans mes
pupilles l'expression de ses pupilles, qui me scrutent curieusement. Il
porte des pantoufles de drap gris et est vtu d'une rustique pelisse de
velours de coton  ctes, agrafe sur le cou herculen, court et rond,
dbordant de sves vitales. La poigne de mains qui m'accueille est
aimable et sympathique, mais rude,  la faon de celles qu'changent,
avant la lutte, les athltes dans un cirque. La voix, forte, est celle
d'un marin. Son dbit est abondant, brusque, et coup gnreusement
d'interjections. Il a tout l'aspect d'un artiste, mais aussi d'un
conquistador. Il me fait l'effet d'un de ces aventuriers de lgende qui,
dans l'obligation de se servir simultanment de la lance et du bouclier,
guidaient leur bte par la seule pression des genoux et qui, bien que
fort peu nombreux, surent--ainsi qu'il l'a crit lui-mme--claircir de
leur sang le cuivre d'Amrique. N  notre poque, c'est la douceur des
moeurs contemporaines qui a dsarm son bras. Mais un lointain
atavisme le pousse, ce bras,  faire le geste qui blesse l'adversaire ou
qui s'assure la conqute. S'il et vu le jour sur le dclin du quinzime
sicle, Blasco et revtu la cuirasse et suivi l'astre rouge de Pizarre
ou de Cortez.




     II

     Sa jeunesse et ses ascendants.--Le prtre
     _guerrillero_.--Enthousiasme pour la mer.--Horreur des
     mathmatiques.--L'tudiant indisciplin.--Madrid et D. Manuel
     Fernndez y Gonzlez.--Le premier discours rvolutionnaire.--Un
     sonnet gratifi de six mois de prison.


C'est  Valence qu'est n Vicente Blasco Ibez le 29 Janvier 1867. Son
prnom, trs populaire dans toute l'Espagne, mais spcialement dans la
cit levantine, rappelle le souvenir du clbre dominicain n en ces
lieux en 1357 et mort  Vannes, en Bretagne, en 1419. Si, dans l'une de
ses premires oeuvres, Blasco Ibez voque pittoresquement la fte de
Saint Vincent Ferrer  Valence--voir _Arroz y Tartana_, p. 198--tous les
lecteurs de _Mare Nostrum_ se souviendront que l'ineffable _Caragl_ eut
un coup au coeur le jour o un marin du Morbihan lui fit dcouvrir que
le fameux aptre de Valence tait aussi, quelque peu, le compatriote des
gars du pays d'Armor: _Mare Nostrum_, p. 405. Blasco tait le nom de
famille de son pre et Ibez celui de sa mre, les Espagnols, pour
viter des confusions, ayant coutume d'accoler le patronymique maternel
 la suite de celui du pre, quelquefois en les runissant par la
prposition _de_, ou la conjonction _y_. Les premiers essais littraires
du matre sont, cependant, signs: _V. Blasco_. Mais comme,  cette
poque, il y avait, en Espagne, un auteur dramatique et bon journaliste
du nom d'Eusebio Blasco--son frre, M. Ricardo Blasco, a t longtemps,
 Paris, prsident de l'Association Syndicale de la Presse trangre--,
notre dbutant ne tarda pas  adjoindre  son habituelle signature le
nom de famille de sa mre, pour que l'on ne ft pas tent d'attribuer 
d'autres qu' lui les productions de sa plume. Et c'est ainsi que le
public espagnol s'accoutuma  le connatre,  son tour, sous ce double
nom, que la renomme universelle devait plus tard consacrer.

J'ai cru devoir donner cette petite prcision, parce qu'il ne manque pas
de gens qui s'imaginent--en dpit de ce que le cas de Blasco Ibez est
aussi celui d'autres romanciers espagnols modernes: Prez Galds,
Palacio Valds et Madame Pardo Bazn, entre autres--que Blasco
reprsente le nom de baptme de l'auteur. Non seulement quantit de
correspondants libellent: _A Don Blasco_, les adresses de leurs
missives--et l'on sait que _Don_,  la ressemblance du _Sir_ anglais, ne
se met que devant le prnom espagnol--mais encore entend-t-on couramment
parler, dans les pays de langue anglaise, d'un _mister_ Ibez, qui fait
un digne pendant  l': _Ibez_ prononc: _Iwnjeth_ de l'article
consacr au matre au tome 29 de la 6^{me} dition du Grosses
_Konversations-Lexikon_ de Meyer en 1912, article d'ailleurs inspir de
celui du _Nouveau Larousse Illustr_, _Supplment_, p. 301, datant de
1906, o l'on ne connat, galement, et  travers maintes confusions,
qu'un _Ibez_ (_Vicente Blasco_)! Des confusions de cette nature
pourraient,  la rigueur, trouver, en l'espce, un semblant
d'explication du fait qu'il a exist et existe prsentement en Espagne
des crivains dont le premier patronymique est Ibez. Mais prcisment
pour ce motif, lorsqu'on parle,  l'tranger,  des Espagnols, non
avertis de l'erreur commune, du grand romancier Ibez, il est rare
que ceux-ci ne restent pas d'abord assez perplexes, jusqu' ce qu'un peu
de rflexion leur fasse dcouvrir l'nigme et qu'ils s'crient: _Ah!
Es Blasco Ibez de quien usted me habla?_[4]. Je n'en finirais pas,
si je voulais puiser ce thme du patronymique de Blasco Ibez. Il a
reu par milliers des lettres d'Amrique et divers articles ont t
publis sur la question, sans compter les paris que l'on a engags. Il y
eut mme des originaux qui ont voulu savoir si _Saint Blasco_--vague
rminiscence, j'imagine, de l'authentique _Saint Blaise_, lequel, en
espagnol, s'appelle _Blas_--existait au calendrier et dans quel tome de
_l'Anne Chrtienne_ taient narrs ses faits et gestes. Aujourd'hui,
les derniers traducteurs anglais et italiens des romans du matre
affectent de joindre par un trait d'union les deux vocables de son nom:
V. Blasco-Ibez et c'est ainsi qu'un hispanologue italien le graphie
dans l'article ddi  la version italienne de _Mare Nostrum_ par
Gilberto Beccari, article insr dans _Il Marzocco_, de Florence, du 9
Janvier 1921.

La famille de Blasco Ibez venait--comme celle du chantre valencien de
la _Huerta_, Don Teodoro Llorente, venait de la Navarre--de la province
d'Aragon, lgendaire en Espagne pour sa loyale tnacit. Son pre tait
originaire de Truel, qu'arrose le Guadalaviar, fleuve de Valence, et
qu'a immortalise dans la littrature la lgende de ses clbres amants,
tour  tour clbrs par Pedro de Alventosa (1555), Rey de Artieda
(1581), Juan Yage de Salas (1616), Tirso de Molina (1627), Prez de
Montalbn (1638) et J.-E. Hartzenbusch (1877). Sa mre avait vu le jour
 Calatayud, non loin de l'antique colonie italique de Bilbilis, patrie
du pote Martial. Il est curieux d'observer que maints illustres
Valenciens descendent ainsi d'Aragonais migrs dans la cit du Cid. Tel
est, en particulier, le cas de D. Joaqun Sorolla y Bastida, le clbre
peintre de portraits et de marines. Les Aragonais ont coutume de
s'tablir  Valence pour s'y adonner au commerce. Dans leurs montagnes
natales, l'industrie et le ngoce en sont encore  l'tat rudimentaire,
alors que, sur les rivages mditerranens, leur tat florissant les
incite  venir y tenter fortune. C'est l, sur une petite chelle, une
migration qui rappelle l'immense flot de proltaires espagnols qui,
annuellement, gagnent l'Amrique. Race brave et dure, la race aragonaise
pratique depuis des sicles cet exode des dserts semi-africains de sa
Celtibrie aux pittoresques costumes pour les paradis terrestres de
l'antique royaume de Valence, o l'art arabe de l'irrigation
entretient, dans les plaines ctires dites _huertas_ (vergers, ou,
mieux, jardins potagers), une fcondit sans exemple ailleurs en
Espagne:

    _Valencia es tierra de Dios,_
    _pues ayer trigo y hoy arroz..._[5]

Il est vrai que cette prosprit, qui contraste singulirement avec la
misre rurale espagnole, a, de bonne heure, veill le sens satirique
des riverains de cet Eden, qui prtendent qu' Valence _la carne es
hierba, la hierba agua, el hombre mujer, la mujer nada_[6] et ajoutent
que ces lieux sont _un paraso habitado por demonios_[7]. Toujours
est-il que la Californie espagnole reste, dans la pninsule, une rgion
unique, et que ses habitants, dont la langue est une varit du limousin
antique aux formes moins rudes que le catalan, sont, dans leur
animation, leur bon naturel, leur laboriosit, une vivante rminiscence
de leurs anctres maures.

Beaucoup de critiques, tentant d'expliquer le caractre des crivains
par leurs origines ethniques, commettent de singulires erreurs en
traitant de Blasco Ibez. J'ai eu l'occasion d'en relever une, de date
rcente, dans la revue: _Hispania_, d'abord (Janvier-Mars 1920, p. 90),
puis dans le journal de Barcelone _La Publicidad_ (N du jeudi 10
Fvrier 1921). C'est celle du professeur amricain et bon hispaniste
J.-D.-M. Ford, qui, dans ses _Main Currents of Spanish Literature_,
parus  New-York chez H. Holt et Cie en 1919, fait,  deux reprises,
de notre auteur un Catalan. D'autres, sachant seulement que Blasco
Ibez est n  Valence, parlent de sa mentalit mridionale,
levantine pour employer la faon de dire espagnole, de sa conception
de vivre mditerranenne, etc., etc. Pour un peu, ils transformeraient
cet austre travailleur en un enfant de volupt  la D'Annunzio. Mais,
sans nier d'aucune sorte l'influence du milieu sur un crivain, je ne
puis pas ne pas protester contre ces dductions errones, en rappelant
ce simple fait: que par-dessus la naissance se situe l'origine, et que
Blasco Ibez ne me dmentira pas, si je le dfinis un Aragonais tout
court, c'est--dire un de ces hommes dont on prtend, en Espagne, que
leur tte est si dure que l'on peut s'en servir en guise de marteau pour
enfoncer des clous: image pittoresque qui symbolise une volont
invincible. Et, en ralit, quiconque a frquent d'un peu prs Blasco
Ibez, n'aura pas laiss de noter promptement que la caractristique de
sa personne morale, c'est un vouloir  toute preuve, un vouloir
tranquille et sr de lui-mme, fuyant les manifestations tapageuses,
fonctionnant automatiquement, en quelque sorte, et seulement susceptible
d'une dtente lorsque son objet est atteint.

J'ai entendu un jour quelqu'un adresser  Blasco Ibez une ptition
vritablement extraordinaire. Sa rponse fut d'abord: _No s
hacerlo_[8]. Puis, aprs rflexion, il ajouta--et cette clause est
rvlatrice: _Pero que me den tiempo y lo emprender seguramente_[9].
Et il y avait, dans le ton de sa voix, une confiance en soi-mme
tellement absolue, tellement inconditionnelle que j'en restai, comme
disait Corneille, stupide. Hrdit celtibrique? Cette solution est
plus aise  proposer qu' dmontrer. L'on aimerait, d'ailleurs, 
savoir s'il n'est point quelquefois arriv  Blasco Ibez,  cet homme
si complexe et si fort, de dsirer des choses hors du cercle dj si
tendu et lastique de sa formidable volont... Toujours est-il que
Zamacois s'en tait tenu, pour expliquer cette surhumaine facult, au
facteur de l'ascendance ancestrale. C'est  ses aeux, crivait-il, que
l'on doit attribuer ces excellentes aptitudes physiques de lutteur, et
les incroyables prouesses de volont qui distinguent le grand romancier.
Il serait impossible de justifier d'autre sorte les complexits tranges
de son caractre. Caractre bizarre et changeant, qui semble tre
parfois celui d'un pur artiste, dtach de toute fin pratique et qui,
d'autres fois, revient au rel, sait faire de la Fortune son esclave et
se rvler, extraordinairement, dompteur d'hommes...

Parmi les ascendants les plus notables du romancier, il faut relever ce
prtre aragonais, dont plusieurs critiques ont fait grand tat, appel
_Mosn_--ainsi dsigne-t-on, dans quelques provinces d'Espagne, les
ecclsiastiques: du limousin _Mosn_, monsieur--Francisco. C'tait un
frre de son aeule paternelle. Dou d'une force herculenne et d'un
caractre violent, cet oint du Seigneur n'hsita pas, lors de la
premire guerre carliste, de 1833  1839,  s'enrler dans les rangs des
partisans de la monarchie absolue, comme, aussi bien, beaucoup de ses
congnres du clerg sculier et rgulier. Grand ami du fameux Ramn
Cabrera, il commanda un bataillon aux ordres de ce terrible
_guerrillero_, qui, lui-mme, tait un ex-sminariste. D'ailleurs, toute
la famille paternelle du futur agitateur rpublicain se distinguait par
son zle carliste. Mais l'oncle cur, qui avait t un grand chasseur
devant l'Eternel, fut d'un secours particulier, durant les sept annes
que dura la lutte en faveur du frre de Ferdinand VII, aux carlistes
d'Aragon. Sa connaissance exacte du terrain lui permettait d'chapper
aux poursuites des _cristinos_--ainsi appelait-on les partisans de la
reine rgente, _doa_ Cristina--et de leur tendre plus d'une meurtrire
embuscade. Son nom est rest populaire en Aragon et le souvenir de ses
exploits laissa dans la mmoire du jeune Blasco Ibez une trace
profonde, car il le connut enfant, alors que _Mosn_ Francisco, cuivr
comme un Marocain, aux mains semblables aux griffes d'un ours des
_sierras_,  l'allure toujours martiale malgr l'ge avanc, le berait,
bon gant en soutane, sur ses genoux. On n'a pas de peine  en retrouver
les traces dans ce _pare Miqul_[10], _cura de escopeta_ plus encore que
de _misa y olla_, toujours prt  casser son fusil de chasse--sa
houlette  lui!--sur le dos de son misrable troupeau, dans _Caas y
Barro_. Et il rapparatra  six ans de l, dans _La Catedral_, sous
l'aspect de cet archevque dsinvolte, Don Sebastin, qui, lors de la
Fte-Dieu  Tolde, surgit dans le clotre haut, en tourne
d'inspection, s'appuyant sur sa canne de commandement--le _bastn de
mando_, insigne, en Espagne, du commandement militaire--encore droit, en
dpit de l'ge, et avec un certain air martial malgr
l'obsit,--terrible gros homme qui mne avec ses chanoines la plus
sourde des guerres et vit crnement avec sa fille dans le palais au
rez-de-chausse duquel est, bizarrement, installe la _Bibliothque_ de
la Province. C'est lui encore que nous retrouvons, l'an d'aprs, dans
_El Intruso_, devenu un Don Facundo, qui transporte sur ses robustes
paules les morts de Gallarta en rugissant le thrne liturgique:

    Qui dormiunt in terr pulvere evigilabunt...

Et c'est lui, enfin, qui, en 1909, dans le roman balare _Los Muertos
Mandan_, trane, demi-guerrier, demi-prtre, ses perons de Commandeur
de Malte, sous le nom de Priamo Febrer... Mais, pour finir cette
vocation, je traduirai encore M. Zamacois: Sans doute, l'crivain qui
a tant bataill comme fougueux paladin de la libert et de la
rpublique, se souvient-il avec sympathie de _Mosn_ Francisco,
dfenseur fanatique de l'absolutisme. Comment? Peut-tre que
l'intransigeance de cet hercule en soutane, qui sacrifia tant de fois sa
tranquillit et si souvent exposa sa vie pour un idal, a conserv, aux
yeux du romancier, cette beaut grce  laquelle son indulgence divine
d'artiste comprend le _guerrillero_ et lui serre les mains...

Les parents de Blasco Ibez n'taient ni pauvres ni riches. Ils
appartenaient  la classe moyenne,  cette petite bourgeoisie espagnole
dont toutes les aspirations semblent se rsumer en l'amour de la
tranquillit et qui a  peine su s'assurer de modestes rentes, qu'on la
voit promptement abandonner les affaires et savourer les dlices d'une
honorabilit consciente, dans la mdiocrit d'une vie qui rappelle celle
de nos artisans  l'aise et que caractrise une beaucoup plus totale
limitation des horizons intellectuels. Durant son enfance, Blasco Ibez
fut fils unique, sa soeur n'tant ne que lorsque, adolescent, il
commenait  vaquer  ses gots littraires. Cette priode de sa vie et
permis  l'observateur d'anticiper sur l'avenir et de deviner l'homme
dans le _nio_ tumultueux, plus passionn pour les jeux d'agilit et de
vaillance que pour les tristes exercices de routine mnmotechnique en
quoi se rsume, au del des Pyrnes, tout l'enseignement de la
jeunesse. Mais il arrivait que le petit diable renont soudain 
l'agitation de ses camarades de lutte pour, durant des mois et des
mois, se plonger dans de capricieuses lectures, entrecoupes de longues
pauses de mlancolique tristesse, en apparence sans objet. Plus tard,
une fois  l'_Instituto_--nom par lequel on dsigne, l-bas, le
lyce--et  l'Universit, il continua d'tre l'enfant indocile et
intelligent des premires annes, rfractaire  toute mthode comme 
toute discipline et dou, cependant, d'une prodigieuse facilit pour
apprendre. Il semble qu'il y avait en son temprament un excs de
vigueur, un dbordement dsordonn d'activit, qui l'obligeaient 
s'agiter dans une perptuelle rbellion.

Il voulut tre marin. Le cas s'tait prsent dj, trente-cinq ans plus
tt, avec le sentimental pote G.-A. Bcquer, de Sville. Mais si
celui-ci avait d renoncer  la carrire de pilote par ce que l'cole de
San Telmo avait t supprime un an aprs qu'il y tait entr, Blasco
Ibez, lui, se vit contraint d'abandonner son beau rve, qu'il
caressait en dpit de l'opposition maternelle--qu'effrayaient les prils
nautiques--par suite de sa complte inaptitude aux mathmathiques. La
table des logarithmes, la trigonomtrie sont encore aujourd'hui des
monstres effroyables dont le nom seul lui inspire un effroi tremblant.
L'algbre lui ayant ferm la porte des mers--du moins provisoirement--,
il songea  correspondre aux voeux de sa famille en choisissant
quelque autre carrire librale. Mais quelle pouvait-elle tre, sinon
celle d'avocat? _Todo Espaol_, dit un adage courant, _es abogado,
mientras no pruebe lo contrario_[11]. Chez nos voisins
transpyrnaques, comme chez nous, nagure, le journalisme, le mtier
d'avocat semble conduire  tout,  condition qu'on en sorte  temps.
Mais a-t-on besoin, au fait, d'en sortir, si les trois quarts des
avocats espagnols--_abogadillos_ plutt qu'_abogados_--n'ont jamais eu
l'occasion d'exercer? J'ai connu en Espagne plus d'un honnte mendiant
qui tait avocat, exactement comme D. Antonio Maura. En somme,
quiconque, au-del des Pyrnes, dsire avoir une profession pour ne la
pratiquer jamais, se fait avocat. Ce titre reprsente un honneur, pour
des parents dsireux de voir leur rejeton monter d'un chelon sur
l'chelle sociale. Et c'est ainsi que Blasco Ibez, pour ne point
chagriner les siens, prit, lui aussi, le rang d'avocat, pour l'oublier
aussitt qu'il l'eut obtenu.

Mauvais lve, il avait t, naturellement, mauvais tudiant. Il m'a
avou qu'il ne pntrait  l'Universit de Valence--dans la cour de
laquelle une statue de Luis Vives rappelle  propos, au touriste, que ce
grand humaniste du XVI^{me} sicle et ami d'Erasme naquit en cette
ville, l'anne mme o Ferdinand et Isabelle conquraient Grenade et o
Colomb, croyant trouver les Indes par la route d'Occident, dcouvrait le
Nouveau Monde--qu'aux jours de tumulte, pour exciter ses camarades  la
rbellion et que les appariteurs le dsignaient par la priphrase de:
_pjaro anunciador de la tempestad_[12]. Dans les priodes
d'accalmie--les tudiants espagnols travaillant par intervalles--il
fuyait les salles de cours, s'en allait ramer au port ou s'tendait
simplement sous les roseliers de la _Huerta_, pour y rver  l'aise.
Quant aux terribles _libros de texto_--sorte de guide-nes scolaires,
indispensables dans les cours espagnols et qui, source copieuse de
revenus pour les professeurs, sont une des plaies de l'enseignement
public en ce pays--il les vendait pour acheter des romans. Ses
professeurs ne le voyaient que sur la fin de l'anne acadmique, quand
le vagabond, dans un effort hroque de volont, compensait, en quelques
semaines d'application forcene, la paresse dlicieuse de longs mois de
libert et arrivait, par des prodiges d'habilit mnmotechnique,  subir
avec succs un examen dont il lui avait suffi, pour avoir raison de la
routine d'un enseignement inerte, de s'assimiler superficiellement les
matires. Gavage provisoire dont on devine les fruits, mais qui
suffisait, amplement, aux ambitions du jeune homme.

A seize ans, quand Blasco Ibez en tait  sa seconde anne de droit,
il crut devoir se librer, par une fugue  Madrid, de cette absurde
existence de contraintes  demi supportes, de liberts  demi avoues.
Il avait son ide. Il voulait ne devoir qu' lui-mme son existence et
gagner sa vie comme crivain. Il fit le voyage dans un wagon de
troisime, avec, pour tout bagage, la classique cape et une liasse de
feuilles de papier crites au crayon. C'tait le manuscrit d'un grand
roman historique, pour lequel il se faisait fort de trouver un Mcne,
sous les espces et apparences d'un riche diteur de la capitale des
Espagnes. A cette poque--nous sommes en 1882--rgnait encore le pre du
monarque actuel, lequel, rpondant aux prnoms de Francisco de Ass,
Fernando Po, Juan Mara, Gregorio Pelayo, portait le titre d'Alphonse
XII. Mari en 1879, en secondes noces, avec la princesse autrichienne
Marie-Christine, il avait su exercer, dans un pays en proie aux
_pronunciamientos_ militaires, une action relativement rparatrice,
organisant le rgime parlementaire et instituant les deux grands partis
qui allaient alterner un pouvoir: le conservateur avec Cnovas, et le
libral avec Sagasta. A cette poque, la littrature nationale oscillait
encore entre un romantisme attnu et un timide ralisme, avec une
tendance de plus en plus marque vers l'observation prcise et
l'criture simplifie, allge du fatras qui alourdissait les proses et
les vers des pigones romantiques. Mais, de cela, le jeune fugitif de
Valence n'avait cure. Tel Diogne cherchant en plein jour, une lanterne
allume  la main, un homme dans les rues d'Alexandrie, Blasco Ibez
parcourait la _Corte_ en qute de l'introuvable diteur. Je l'ai entendu
dpeindre avec une loquente ironie la mine stupfie et scandalise de
ces marchands de livres madrilnes, lorsque, ayant franchi le seuil de
leurs antres archaques, il se rsolvait  leur proposer le march qui
et mis un terme  sa navrante misre d'enfant abandonn. _Qu
tiempos!_, s'criaient ces vautours rapaces autant qu'avares. _Qu
juventud tan atrevida! Y desde cundo escriben los mocosos
novelas?_[13]. C'est alors que Blasco Ibez connut la triste gloire de
devenir secrtaire du clbre D. Manuel Fernndez y Gonzlez. Il avait
trouv asile dans un taudis appartenant  une masure en ruines datant du
XVIIe sicle, sise dans la rue de Sgovie, tout prs de ce pont qui
la traverse  23 mtres de hauteur, que le peuple appelle _El Viaducto_,
et d'o tant d'paves de la vie de Madrid ont fait et font encore le
grand saut dans l'inconnu. Sa patronne, pauvre tenancire de garni 
l'usage d'une bohme dont l'impcuniosit tait le moindre vice,
appliquait  sa clientle un tarif si bas, qu'elle se voyait
contrainte--tellement les paiements, malgr le bon march de ses prix,
se faisaient attendre-- pratiquer  son gard une subtile
prestidigitation, en vertu de laquelle un oeuf se transformait en deux
oeufs et un _beefsteak_ en une demi-douzaine de _beefsteaks_! C'tait
_la novela picaresca_ du XVIIe sicle revcue sur la fin du XIXe
et il faudrait la plume de Quevedo pour esquisser dignement le tableau
d'une certaine nuit de Nol, o Blasco Ibez, par le froid glacial de
ce haut plateau de Castille et dans un Madrid poudr  frimas par une
neige qui tombait en rafales, s'amusa divinement, avec ses compagnons
d'infortune. Seulement, ni les uns ni les autres ne rabattirent jamais,
ce soir-l, dans les cafs o ils entrrent, cette partie de la cape qui
sert  couvrir le bas du visage et que l'on nomme _embozo_. De quoi
avaient donc peur ces personnages de mlodrame? Simplement de montrer
leur nudit pitoyable. Ils taient en manches de chemises. Pour pouvoir,
comme les heureux de ce monde, goter quelque joie en cette nuit
consacre, ils avaient hroquement mis leurs vestes en gage. Comme
quoi, selon un vieux proverbe de l-bas, _la capa todo lo tapa_[14].

Il serait frivole de vouloir prsenter  quiconque possde la moindre
teinture de littrature espagnole le curieux romancier que fut D. Manuel
Fernndez y Gonzlez. N  Sville en 1821, pote et dramaturge, cet
esprit dou d'une rare puissance d'invention, d'un don attachant de
conter, avait abus de son talent et, sacrifiant tout  l'action et ne
cherchant qu' produire de l'effet, n'avait t, mme  sa bonne
poque--celle o, de 1860  1869, la

[Illustration: MANIFESTATION POPULAIRE EN L'HONNEUR DE BLASCO IBEZ,
DEVANT LA RDACTION DE EL PUEBLO]

[Illustration: FTE EN L'HONNEUR DE BLASCO IBEZ A MADRID

Sur la scne figure la typique _barraca_ de la _Huerta_ valencienne. A
droite, quelques-unes des danseuses valenciennes qui concoururent  la
crmonie. Au centre Blasco, ayant  sa droite Prez Galds. Dans le
groupe, le peintre Sorolla, le musicien Chap, le sculpteur Benlliure,
les crivains Mariano de Cavia, Lpez Silva et autres.]

maison parisienne Rosa y Bouret ditait plusieurs de ses romans en
espagnol et o Ch. Yriarte mettait en notre langue sa _Dama de Noche_
(_La Dame de Nuit_, 1864, 2 vol.)--qu'un adroit feuilletoniste, quelque
chose comme le Ponson du Terrail de son pays, alors qu'il et pu en
devenir le Walter Scott. On a dit plaisamment que l'Espagne lui doit une
statue, au pied de laquelle il faudrait brler ses oeuvres. De
celles-ci, cependant, beaucoup continuent  tre lues et des romans
historiques comme _El Cocinero de Su Majestad_, _Martn Gil_, _Los
Monfes de las Alpujarras_, ou encore _Men Rodrguez de Sanabria_--qui
remonte  1853--rivalisent avantageusement avec les productions les
meilleures de notre Dumas, sauf cette diffrence, tout  l'honneur de
l'Espagnol, qu'en crivant  la fois trois ou quatre romans diffrents,
il n'exploita jamais les plumes de collaborateurs et n'eut pas  signer
de son nom les oeuvres d'un Auguste Maquet. Quand le jeune Blasco
Ibez connut Fernndez y Gonzlez, celui-ci,--il mourut  Madrid en
Janvier 1888--puis et  demi aveugle, n'tait plus que l'ombre de
lui-mme. Il s'obstinait cependant  produire, dictant avec fatigue de
pnibles lucubrations, fruits sniles d'une veine irrmdiablement
paralyse. La nuit venue, il se trouvait, avec son secrtaire, au
populaire _Caf de Zaragoza_, Place Antn Martn, et, au milieu d'une
clientle de toreros, de filles en chles--les _chulas de mantn_,
descendantes btardes des _majas_ de Goya--et d'ouvriers qui parlaient
politique, y soupait d'un _beefsteak_ copieusement additionn de pommes
de terre, seul repas srieux du jeune Blasco, et hlas! seul paiement,
aussi, qu'en change de ses bons offices pt lui offrir le vieillard. Ce
frugal repas achev, les deux hommes descendaient par les rues
tapageuses des _barrios bajos_[15] jusqu' l'humble demeure du
romancier, non sans que celui-ci ne ft de frquentes stations en route,
dans des bars o il prenait diverses rasades d'eau-de-vie anise,  la
mode du pays. Puis commenait, jusqu' l'aube, la monotone besogne de
dicte et d'criture, entrecoupe de quelques lgers sommes de Fernndez
y Gonzlez, pendant lesquels Blasco, entran par l'intrt de la
narration et dj brlant du feu sacr, continuait la rdaction du
rcit. A son rveil, le vieux romancier, en dpit d'un orgueil presque
puril, se faisait lire l'improvisation du secrtaire et, se renversant
dans son fauteuil de cuir, articulait, sur un ton cavalier, ce jugement:
_No est mal! La verdad es, muchacho, que tienes un poquito de talento
para estas cosas..._[16]. Ainsi furent composs plusieurs livres,
Fernndez tant contraint de produire sans relche, pour vivre. La
meilleure de ces oeuvres bcles, o l'on retrouverait aisment
quelque chose de la future manire de _Sangre y Arena_, me semble un
roman de toreros et de petites matresses: _El mocito de la
Fuentecilla_, qui a les prtentions d'tre un tableau de moeurs
madrilnes au commencement du XIXe sicle, dont certaines pages sont
brosses avec les tons chauds et pittoresques du peintre des _majos_ et
des _majas_, des _manolos_ et des _manolas_, l'Aragonais Francisco Goya
y Lucientes. Mais il est tout  fait absurde de prsenter--comme l'a
fait M. J. Fitzmaurice-Kelly dans la dernire dition franaise de sa
_Littrature Espagnole_--Blasco Ibez comme ancien secrtaire du
romancier Fernndez y Gonzlez sans plus de prcisions, car l'on voit,
par ce qui prcde, combien accidentel et, en somme, insignifiant fut
cet pisode d'une vie par ailleurs si riche en incidents.

L'escapade  Madrid n'tait pas sans prcdents dans l'histoire
littraire d'Espagne au XIXe sicle. Un auteur qui compte comme
romancier et pote, P.-A. de Alarcn, n  Guadix en 1833, n'avait-il
pas dj fui de sa cit natale pour, aprs divers avatars  Cadix et 
Grenade, venir chercher fortune  Madrid, en y combattant, en 1854, dans
son journal _El Ltigo_, le rgime de la fille de Ferdinand VII,
Isabelle II, qui fut, en ralit, le rgime de Narvez et d'O'Donnell?
Mais, entre ce chevalier errant de la Rvolution et soldat du
scandale--comme il s'appellera plus tard, lorsque, ayant abdiqu
l'idal de sa jeunesse, il sera devenu l'homme de confiance de la
monarchie--et Blasco Ibez, il n'y a de commun que la fugace analogie
d'une aventure pittoresque et celle de Blasco devait, aussi bien, tre
de plus courte dure. Un jour o il y pensait le moins, elle prit fin,
brusquement. Notre adolescent, lorsqu'il n'tait pas occup avec
Fernndez y Gonzlez,--c'est--dire une bonne partie du jour, du jour de
Madrid, qui commence fort tard,--employait son temps  errer  travers
les rues, parlant, nous rvle Zamacois, avec les pauvres femmes qui
exhibent leur beaut sur les trottoirs. Celles-ci, sduites par sa
jeunesse ainsi que par sa chevelure boucle, le recherchaient avec la
gnrosit la plus dsintresse. Ces bonnes fortunes alternaient avec
une propagande politique affectant la forme de discours de tribun dans
les meetings de quartiers ouvriers, o des mains calleuses de
cordonniers, de maons, de charpentiers et autres artisans
applaudissaient frntiquement l'loquence fougueuse de
l'_estudiantito_[17]. A l'issue d'une de ces runions, o son triomphe
avait t particulirement vif, il retournait  son humble logis en
compagnie d'une petite escorte de jeunes travailleurs manuels, lorsque,
arriv  la porte de la maison de la rue de Sgovie, deux policiers lui
en barrrent le seuil avec un: _Queda usted detenido_[18].

Ils l'emmenrent, non pas au commissariat de police du quartier, mais 
la Direction Gnrale de Police. Allait-on, dj, le traiter en
agitateur politique? Mais il tait  peine introduit dans le bureau du
Directeur qu'une femme, en proie  une agitation extrme qu'elle
s'efforait, sans rsultat apparent, d'touffer, se prcipitait, les
bras ouverts, sur le coupable et le couvrait de ses baisers et de ses
larmes. C'tait sa mre, qui, fatigue d'une vaine attente, tait venue
elle-mme arracher l'Enfant Prodigue aux sductions et aux piges de la
_Villa y Corte_ et, ne sachant comment dcouvrir son adresse, s'tait
adresse aux sbires de la capitale qui, eux, n'avaient point eu de peine
 identifier le fugitif. En compagnie de sa mre, Blasco Ibez repartit
donc pour Valence, o s'achevrent ses tudes de droit dans les
conditions mentionnes plus haut. Mais ce stage  Madrid avait t pour
lui le baptme du feu et il en sortait arm pour la lutte de
protestation rpublicaine et d'agitation politique contre le
gouvernement. Il ne tarda pas  se trouver, de la sorte, ml  des
conspirations srieuses, dont les auteurs, hommes mrs et expriments,
ne parlaient rien moins que de soulvements militaires, de barricades,
d'meutes, etc. Grce  son jeune ge, il tait employ par eux comme
missaire chappant aux soupons et, bien souvent, il fut ainsi charg
de transmettre aux organisations affilies des documents
rvolutionnaires, ou de procder au transfert et  l'installation de
dpts d'armes. Plus d'une fois aussi, dans ces missions dlicates, il
se coudoyait avec quelques-uns des graves professeurs qui, le matin
mme, avaient,  l'Universit o il et d tre, dissert gravement,
devant un auditoire de futurs fonctionnaires monarchistes, des droits et
prrogatives de la Couronne.

Cette trange existence connaissait cependant des heures de trve,
consacres au dmon d'crire. Mais de telles proses n'avaient rien de
littraire, conditionnes qu'elles taient par une fin de propagande
politique. Ce Don Quichotte de la Rpublique n'avait alors pour Dulcine
que la farouche matresse de Danton et les livres de chevalerie qui lui
avaient tourn la tte s'appelaient Mignet, Michelet, Lamartine, et
autres moindres historiens de notre Rvolution. Comme le hros de la
Manche, il entendait vivre son rve. Je me couchais, m'a-t-il avou,
avec les _Girondins_ de Lamartine; je djeunais de Louis Blanc et un
tome complet de Michelet constituait mon repas principal. Le cycle de
mes jours tait trac. Je serais le Danton de l'Espagne, puis je
mourrais... Je disais tout  l'heure que les proses de Blasco Ibez
n'avaient rien de littraire. Les vers qu'il composa  cette priode de
son existence l'taient-ils davantage? Car il importe de marquer qu'il
rimait alors pour la Rpublique. Et rien ne s'oppose  ce que soit
admise l'hypothse qu' travers ces rimes passait un souffle d'ardente
sincrit, qui en conditionnait la relative beaut. D'autres vers, que
Blasco Ibez consacra, avant d'avoir atteint vingt ans,  des Philis
moins irrelles que la Dit de la future Rpublique d'Ibrie, je ne
saurais rien relater ici, si ce n'est qu'ils furent nombreux et qu'ils
sont religieusement couverts par le voile profond du mystre, de ce
mystre que l'auteur a toujours gard sur sa vie sentimentale et ses
aventures passionnelles. Il n'est certes pas de ceux qui accommodent les
coeurs briss  la sauce passe-partout de la fiction romanesque et ses
propres amours ne lui ont jamais servi  pimenter sa littrature. Si,
dans quelques-uns de ses romans, il se dgage, encore que rarement,
comme un relent affaibli de personnelles expriences, l'on peut tre sr
que ces pages autobiographiques s'y sont glisses par une sorte de
mouvement rflexe et contre la volont de l'auteur. Mais, pour en
revenir  ses vers d'amour, s'il n'en a rien gard, je sais, moi, que
quelques-unes des femmes qui les ont reus, et qui vivent encore,
quelque part, en Espagne, les ont conservs et les relisent parfois,
avec une muette extase, dans le silence des lourds ts, alors que,
devenues pouses vertueuses et matrones procratrices  la fcondit
gnreuse, elles voquent, du fond de leurs souvenirs de jeunes filles,
les cours passionnes de l'tudiant _calavera_[19] de Valence.
Laissons, cependant, cette dlicate matire et tenons-nous en aux vers 
la Rpublique...

De ceux-ci, il est un sonnet qui mrite une mention  part. L'histoire
du sonnet abonde en bizarreries originales, relates par L. de Veyrires
dans sa _Monographie du Sonnet_, publie en 1869-1870. J'ai, dans
_Amrica Latina_ de Juin 1920[20], narr comment le grand pote
nicaraguen Rubn Daro avait, en 1896, compos en collaboration, en
quatorze minutes, un merveilleux sonnet  la gloire de Rome. Mais
personne n'a song encore  exhumer des colonnes du journal rpublicain
o ils furent publis avant que leur auteur et atteint ses dix-huit
printemps, les quatorze vers o Blasco Ibez suppliait le peuple de se
lever contre la monarchie, non pas seulement d'Espagne, mais de l'Europe
entire, et de couper la tte aux tyrans, en commenant par celui de
son pays. Toujours est-il que l'_Audiencia Criminal_ de Valence, en
condamnant Blasco Ibez--tudiant encore imberbe-- six mois de
_carcere duro_, pour, aussitt, par gards pour sa tendre jeunesse, lui
appliquer la clause du sursis, s'est couverte de ce ridicule spcial
dont les Annales de la Thmis espagnole offrent tant d'exemples. Et l'on
avouera qu'en tout cas, cette conception de la critique des vers n'tait
gure propre  encourager Blasco dans la carrire de Tyrte et que mieux
valait encore pour une Philis en l'air faire le langoureux.




     III

     Le rvolutionnaire.--Il migre  Paris.--Le grand homme numro
     52.--Vie joyeuse et batailleuse au Quartier Latin.--Le journal _El
     Pueblo_.--Enorme labeur de journaliste.--Poursuites judiciaires et
     emprisonnement.--Fuite en Italie et composition de _En el Pas del
     Arte_.--Condamnation au bagne par le Conseil de guerre de la 3e
     Rgion Militaire.--Du _Presidio_  la Chambre des Dputs.--Triple
     besogne de dput, conspirateur et romancier.--Ses dsillusions
     politiques et son romantisme rpublicain.


A dix-neuf ans, Blasco Ibez, ayant quitt l'Universit avec son titre
d'avocat, ne vcut plus que pour la cause rpublicaine. Mais ici, il
importe de dire quelques mots sur l'tat du parti rpublicain entre 1880
et 1890 en Espagne. Actuellement, il existe en ce pays un grand parti
socialiste, moins nombreux cependant et moins fortement organis que le
parti syndicaliste, que mnent les anarchistes. A l'poque o Blasco
Ibez se lana dans l'arne du radicalisme, ces deux partis existaient
dj, certes, mais  l'tat embryonnaire et ne disposaient encore que de
groupements ouvriers restreints. La grande masse populaire tait
englobe dans le parti rpublicain, lequel, d'ailleurs, tait loin
d'tre uni, tiraill qu'il se trouvait dans des directions opposes et
si, un instant, la concorde semblait s'y tre faite, cette trve ne
servait qu'

[Illustration: APRS LE BANQUET EN L'HONNEUR DE BLASCO

Au centre sont assis Prez Galds et Blasco Ibez. Derrire eux, en
chapeaux mous, Benlliure et Sorolla]

[Illustration: PORTRAIT DE BLASCO IBEZ PAR J. FILLOL 1900.

Le romancier, en dshabill de marin, crit dans un chalet de la plage
de Valence, o il passait des saisons avant que ft construite la
Malvarrosa]

un recommencement de plus ardentes hostilits intestines. On rencontre,
dans les curieux pamphlets d'un agitateur radical--auteur aussi d'une
petite plaquette sur Blasco Ibez, o beaucoup de parti pris sectaire
obscurcit la ralit--, Ernesto Bark, de tendancieuses notations sur ces
divisions rpublicaines d'alors et le sociologue aura un jour 
rechercher, dans ces publications de l'crivain auquel Pi y Margall
aurait,  l'en croire, ddi en 1881 ses _Nacionalidades_[21], certains
dtails introuvables ailleurs. Etre rpublicain, en ces temps de la
rgence de Marie-Christine, signifiait, de faon d'ailleurs confuse,
adhrer  un anti-clricalisme extrmement lastique et patronner des
rformes sociales d'autant plus libralement prnes qu'elles taient
pratiquement irralisables. Et c'est sans doute la dsillusion que causa
aux masses l'chec fatal de ce chimrique programme qui les fit se jeter
 corps perdu dans les rangs des deux partis, le socialiste et
l'anarchiste, qui avaient su, du moins, limiter leurs ambitions  un
pratique terre  terre et concentrer leurs efforts dans la conqute d'un
idal purement matriel.

Blasco Ibez tenait pour une Rpublique fdraliste,  l'exemple de
celle des Etats-Unis d'Amrique. Son matre et son chef tait ce Pi y
Margall que je viens de nommer, crivain d'ailleurs notable  divers
points de vue et qui a laiss, en particulier, d'importantes tudes sur
l'histoire de l'Amrique et sur le Moyen-Age. N  Barcelone en 1824,
il fut, avec Figueras, Salmern, Castelar et Serrano, l'un des chefs de
l'phmre Rpublique Espagnole qui dura du 11 Fvrier 1873 au 29
Dcembre 1874--jour o le _pronunciamiento_ de Martnez Campos mit sur
le trne le fils d'Isabelle II, Alphonse XII--, et est mort  Madrid, le
29 Novembre 1901, entour de l'estime universelle. L'arme espagnole,
dont les officiers sont aujourd'hui le plus ferme appui de la Royaut,
comptait alors dans ses rangs de nombreux chefs rpublicains, formant
une association rvolutionnaire affilie  d'autres groupements civils
et Blasco Ibez, qui appartenait  l'un de ces derniers, fut ml 
diverses tentatives de rbellion, que la vigilance des autorits
monarchiques fit chouer, au dernier moment. C'est  la suite d'un essai
de ce genre, en 1889,  Valence, qu'il se vit contraint, pour sauver sa
libert, de fuir  Paris, o il devait rester un an et demi.
D'antrieurs soulvements avaient jet dans la capitale franaise une
migration considrable d'officiers et de journalistes rpublicains et
le chef des activistes du parti, le Castillan D. Manuel Ruiz Zorrilla,
n  Osma en 1834, mort  Burgos en 1895, runissait autour de lui, dans
son appartement d'une des avenues proches de l'Arc de Triomphe, la fine
fleur de ces conspirateurs malheureux. Blasco s'tait install sur la
montagne Sainte-Genevive et vivait assez  l'cart de ces migrs
politiques. Il occupait une chambre dans un htel qui existe toujours,
l'_Htel des Grands Hommes_ et qui regarde l'aile droite du Panthon, au
N 9 de la Place de mme nom, htel dont presque tous les htes taient
des tudiants ou des trangers, que l'ignorance, ou la bizarrerie de
leurs noms faisait dsigner par les numros de la pice par eux occupe.
Blasco, qui avait la chambre N 52, tait donc, comme il aime
plaisamment  le rappeler, le grand homme N 52.

Un de ses traducteurs franais--le seul qui se soit donn la peine de
lui consacrer une trs courte notice en notre langue--M. F. Mntrier, a
prtendu,  ce propos, et  deux reprises--en Mars 1910, au N 2 des
_Mille Nouvelles Nouvelles_, p. 54, puis en 1911, en tte de sa
traduction de _Entre Naranjos_--que Blasco Ibez tait rest plusieurs
annes en France, lui attribuant la composition,  Paris, d'oeuvres
crites en ralit  son retour en Espagne[22]. Son sjour dura
exactement le temps que j'ai dit plus haut et le seul et unique ouvrage
qu'il y composa fut cette _Historia de la Revolucin Espaola_, que le
prtre D. Julio Cejador cite, dans la trs confuse bibliographie des
oeuvres de Blasco qu'il a mise en 1918  la suite de son article sur
l'crivain au t. IX de sa verbeuse et partiale _Historia de la lengua y
literatura castellana_, comme ayant paru  Barcelone en 1894 en 3
volumes. C'est une oeuvre destine au peuple, qui avait t rdige
sur la demande d'un diteur catalan et qui fut publie par fascicules.
Il ne faudrait d'ailleurs pas juger, par cette production de
circonstance, de la nature des occupations de Blasco  Paris. En vrit,
l'tude l'absorbait au point de lui faire oublier la politique.
Prcdemment, alors qu'il s'tait jet  corps perdu dans les agitations
de son parti, il avait crit trois romans et de nombreux contes. Par une
curieuse anomalie, ce rvolutionnaire, qui aspirait  la disparition
d'un pass mort et d'institutions momifies, ne savait, pour ses
oeuvres d'imagination, que puiser dans les ges rvolus. Ses romans
taient historiques; ses contes, des lgendes dont le dcor fantastique
et les sombres personnages taient emprunts au Moyen Age. Ses travaux
de dbutant virent le jour dans des publications illustres de Madrid et
de Barcelone et ont mme trouv un diteur pour les runir en volumes.
Mais leur auteur s'est toujours refus  en autoriser la rimpression.
Je respecterai donc sa pudeur  l'endroit de ces fils premiers-ns de sa
verve de crateur et passerai outre, moi aussi.

Peu avant son dpart pour Paris,  vingt-deux ans, il avait achev ses
deux premiers romans d'ambiance moderne: _El Adis de Schubert_ et la
_Seorita Norma_. Ce sont des oeuvres de peu d'tendue, qui
produisirent quelque sensation dans le public et furent cause que, pour
la premire fois, des critiques daignrent s'occuper du romancier Blasco
Ibez. Celui-ci ne les en a pas moins condamnes  l'oubli, comme tout
le fatras de ses romans historiques, et s'est toujours oppos galement
 ce qu'elles fussent rdites. A Paris, l'on a vu qu'il crivait peu,
bien qu'il y lt beaucoup. Il tait dans cette situation psychologique
spciale d'un tre qui, prvoyant obscurment que de grandes choses lui
taient rserves, profitait tacitement de cette courte trve du Destin
pour se prparer  vivre. La plnitude de son exubrante jeunesse,
l'ardeur physique de son temprament viril le rendaient doublement
heureux, en ce Quartier Latin de la bonne poque, dbordant de joyeuse
sve franaise, aux amours faciles,  l'existence matrielle aise. Sa
famille lui assurait trois cents francs chaque mois: une petite fortune
en ces jours lointains! Les correspondances qu'il envoyait  divers
journaux espagnols ajoutaient une centaine de francs  la manne
familiale. Que fallait-il de plus pour apparatre, aux yeux des
famliques bohmes de l'_Htel des Grands Hommes_, nimb de l'aurole
d'un satrape? C'tait, surtout aux premiers jours du mois, une bombance
entre camarades, dont Blasco supportait gnreusement tous les frais et
comme, alors, il se croyait oblig,  titre d'Espagnol, de ne pas
dmentir la lgende du Don Quichotte fanfaron et bon enfant, il s'tait
mis  la tte d'une bande allgre de gais lurons, Espagnols et
Hispano-Amricains, dont les exploits devinrent promptement lgendaires
au Quartier. Un soir, au Bal Bullier, l'ordre fut tellement troubl par
ces joyeux drilles, que les gardes rpublicains durent intervenir et
expulser _manu militari_ la troupe tapageuse et son chef.

Blasco Ibez, lorsque, tant  Paris, le hasard le ramne sur cette
Place du Panthon, o l'_Htel des Grands Hommes_ rveille ses vieux
souvenirs, ne manque pas, montrant le poste de police install dans
l'difice qui sert de Mairie au Ve Arrondissement, de dire  ses
compagnons, en guignant malicieusement de l'oeil: _Las veces que nos
han trado aqu, de noche!_[23]. Il y avait, en ce temps l, au bureau
du poste de police, un vieux fonctionnaire qui, sous l'Empire, avait
t, lui aussi, conspirateur rpublicain et qui, au courant des
antcdents politiques du jeune Blasco, considrait comme son devoir de
le tancer vertement, encore qu'avec une secrte sympathie, lorsqu'il le
voyait entrer, confondu ple-mle avec des filles et tout l'lment
composite d'une bataille nocturne  Paris, aux alentours de la Sorbonne.
_Comment_, s'criait ce brave homme, _n'avez-vous pas honte de mener
une telle existence_? _Vous, exil pour la cause glorieuse de la
Libert!_ Le captif avouait humblement sa honte, tait loyalement
relch et recommenait de plus belle,  la prochaine occasion. Pourtant
en guise de pnitence, il s'tait impos la noble tche de racheter de
la perdition quelques Madeleines repentantes et ses succs, sur ce
terrain spcial de l'apostolat vanglique, eussent t, m'a-t-il
dclar, de nature  rendre jaloux cet excellent Pre de la chanson,
lequel, pour le rachat de leurs manquements, imposait le recommencement
aux agnelles perdues qui lui confessaient certains pchs mignons...

En 1891, une amnistie des dlits politiques ayant t accorde par le
gouvernement espagnol, Blasco put rentrer dans sa patrie. Il y revint
tout autre qu'il en tait sorti. Dsormais, c'en fut fait de la
dissipation. L'austrit et le travail devinrent les matres de sa vie.
Il se maria et recommena la propagande rpublicaine, mais en lui
consacrant une nergie concentre, toute nouvelle. Aujourd'hui qu'il
s'est retir de la politique militante, qu'il veut oublier ses triomphes
oratoires et ses polmiques de presse, l'vocation de ces annes
obscures est propre  l'attrister. Pourtant, comment taire une priode
o jamais il ne montra un plus absolu dsintressement, un dvouement
plus complet en faveur de la cause de l'mancipation de ce pauvre peuple
d'Espagne? Il avait fond _El Pueblo_, feuille toujours existante et qui
est l'un des plus vieux journaux radicaux d'Espagne. Une telle
entreprise, il la risqua sans appui pcuniaire aucun et, pour soutenir
son journal, il dpensa tout ce qui lui tait revenu  la mort de sa
mre et d'autres biens de famille encore. On sait ce qu'il en est des
journaux de parti, spcialement ceux d'ides dites avances. Les
bailleurs d'annonces se garent d'eux comme de la peste, leurs abonns
sont clairsems et le plus net de leurs revenus doit donc provenir de la
vente au numro. Mais l'Espagne a une moiti de sa population qui est
illettre et comme _El Pueblo_ s'adressait vraiment au peuple, l'on
conoit que, des presses qui l'imprimaient, coulassent plutt des
bouillons que le Pactole.

A ces dboires financiers s'ajoutaient les mille tracas de la
systmatique perscution des autorits, qui ne pouvaient admettre les
campagnes acharnes du journal contre le systme gouvernemental
monarchique. La prison: telle tait la riante perspective qui s'offrait
dsormais  la vue de Blasco et il en prit plus d'une fois le chemin,
non pas, comme au Quartier Latin, pour y tre largi aprs une
paternelle semonce, mais pour y faire connaissance avec le rgime
cellulaire espagnol, qui n'a rien de particulirement attrayant. Mais
dj sa seule vie quotidienne de journaliste tait une sorte de bagne.
D'abord, il lui fallait crire chaque jour plusieurs articles. Ses
compagnons de rdaction taient de jeunes enthousiastes, qui
travaillaient gratuitement. Aussi rclamaient-ils l'aide de leur
Directeur pour les rubriques les plus diverses et cette besogne qui
commenait  6 heures du soir--le _Pueblo_ paraissant le matin--ne se
terminait qu' l'aube suivante. Un Valencien, qui a eu l'occasion de
participer  cet apostolat, m'a affirm que, sauf la composition et le
tirage de sa feuille, Blasco Ibez faisait tout le reste et qu'il
aidait mme frquemment ses reporters  confectionner de quelconques
faits-divers. Cette intense production au jour le jour dura prs de dix
annes. Elle est malheureusement perdue pour nous. Il est vrai que la
majorit de ces articles taient des improvisations politiques, dont le
caractre d'actualit constituait le mrite principal et qu' ce titre,
ils n'offriraient qu'un intrt trs relatif. Cependant, mls avec eux,
on trouverait des tudes littraires et artistiques, des essais de
critique, tout un ct intressant d'une ardente propagande, qui tendait
 offrir au peuple, en mme temps que la libert civique, la jouissance
du Beau, jusqu'alors proprit exclusive des privilgis de la Fortune.
Aucun de ces travaux n'a t conserv par Blasco. Il y a plus. Dans sa
haine pour les paperasses accumules, dont j'ai parl suffisamment, il a
dtruit, il y a bien longtemps, toute la suite du _Pueblo_ et la
rdaction du journal n'a commenc  en collectionner les numros que
lorsque son fondateur eut cess de le diriger. Peut-tre, cependant,
qu'en une discrte bibliothque d'Espagne, l'on en trouverait les
volumes relis, au fond d'un poussireux magasin... Quoiqu'il en soit,
Blasco ne se repent gure de cette destruction,  en juger par ce qu'il
crit dans le prologue Au lecteur de son dernier livre, sur _El
Militarismo Mejicano_, p. 12: J'ai toujours considr les tches du
journalisme comme un travail phmre, dont l'existence conditionne et
rapide ne mrite pas de se prolonger dans un livre. Je n'ai runi en
volumes que mes contes et non tous, ainsi que quelques articles
littraires, en trs petit nombre. Je n'ai jamais considr comme dignes
de figurer sous une couverture d'diteur mes travaux concernant la
politique, la sociologie, l'histoire, etc. J'ai t, de longues annes,
journaliste, crivant chaque jour un ou deux articles. Le lecteur dont
la bienveillance me favorise s'imaginera aisment de quel pril l'a
dlivr mon manque de passion de collectionneur... Si j'tais de ces
auteurs qui croient faire tort  la postrit lorsqu'ils oublient de
runir en volumes jusqu'aux lettres par eux envoyes  des amis, il
existerait,  cette heure, de trente  quarante tomes d'articles de
Blasco Ibez. Car j'en ai produit par milliers et je les ai si
compltement oublis, qu'il me serait parfaitement impossible, mme si
je le voulais, de les retrouver aujourd'hui...

C'est dans cette priode agite que le futur matre du roman espagnol
crivit les oeuvres d'imagination les plus vigoureuses de sa priode
valencienne. _El Pueblo_ accueillit la plupart des contes qui forment
actuellement les deux recueils intituls: _Cuentos Valencianos_--qui en
contient treize--et _La Condenada_--qui en contient dix-sept. _Arroz y
Tartana_, son premier roman vraiment littraire, et _Flor de Mayo_,
furent d'abord des feuilletons du _Pueblo_. Puis, lorsque Blasco eut
purg la peine du bagne dont il va tre question  la fin de ce
chapitre, c'est encore dans le _Pueblo_ que _La Barraca_, cette oeuvre
qui le fit connatre  l'Europe, fut publie par tranches quotidiennes.
Toutes ces crations, que l'on s'accorde  dfinir comme les plus
fraches et les plus attrayantes de notre auteur, ont cependant t
composes dans le tohu-bohu d'une salle de rdaction de feuille
populaire et sans autre prtention que celle de distraire la plbe qui
en formait la clientle fidle. Voil ce qu'aucun critique n'avait song
 dire et l'observation mritait d'tre faite. Le mme garant de Valence
que j'ai cit plus haut, me dcrivant la faon de travailler de celui
qu'il appelait alors _el jefe_[24], m'a dit,  la lettre, ce qui suit:
Il ne se couchait que plusieurs heures aprs le lever du soleil. Sa vie
normale commenait donc dans le milieu de l'aprs-midi. A la nuit
tombante, je le trouvais install au journal. Il faut que vous sachiez
que la rdaction du _Pueblo_ tait installe dans une vieille btisse du
XVIe sicle, avec un norme salon, dont des colonnes salomoniennes
soutenaient le haut plafond. Dans cette pice gigantesque, la
calfaction n'existait pas et les fougueux rdacteurs y tremblaient,
l'hiver, d'un froid humide. Blasco avait install sa table  l'un des
angles de ce hall. Son travail tait hach d'interruptions, oblig qu'il
se voyait de recevoir  tout instant les coreligionnaires qui, seuls ou
en groupes, venaient le consulter. Ce n'est gure que pass minuit qu'il
commenait  tre dlivr de ces visiteurs enthousiastes. Jusque vers
trois heures du matin, il continuait la rdaction, classant les
tlgrammes de la dernire heure. A partir de trois heures, il restait
seul, dans le hall plong dans une obscurit que coupait sa petite
lampe[25]. C'est alors qu'il crivait ses contes, ceux que vous savez,
et aussi cette merveilleuse histoire d'amour qui s'appelle: _Entre
Naranjos_. Sous lui trpidait notre vieille presse, cependant qu'aux
fentrages du salon immense, l'aurore aux doigts de rose teignait de
vives nuances les vitres anciennes. Son existence tait d'une laborieuse
monotonie, entrecoupe, comme seuls incidents notables, d'excursions
forces aux geles de la ville et mme-- la suite de voyages de
propagande politique en ces deux cits-- celles de Madrid et de
Barcelone. Il vivait dans la plus extrme pauvret, ayant perdu tout son
avoir dans cette mauvaise affaire du journal  maintenir et, d'autre
part, ne gagnait rien avec la plume, vu qu'il ne disposait pas du temps
ncessaire pour crire ailleurs qu'au _Pueblo_. Il soutint aussi de
frquents duels avec ses adversaires politiques.

Ces duels sont rests clbres en Espagne et l'auteur de l'article ddi
 Blasco Ibez au T. VIII de l'_Enciclopedia Espasa_--publication de
premier ordre, qui fait honneur aux diteurs barcelonais qui
l'entreprirent et sauront la mener  bien--a cru devoir rappeler comme
particulirement sensationnels ceux qu'il eut avec D. R. Fernndez
Arias, directeur de la feuille des officiers espagnols: _La
Correspondencia Militar_, et avec le gnral Bernal. Je raconterai, plus
loin, celui, plus fameux encore, avec certain lieutenant de la Sret, 
Madrid. Mais, avant d'en venir  cet incident, il en est un autre que je
dois conter et dont les consquences furent d'une gravit extrme pour
Blasco. C'tait en 1895--lors de la seconde et dernire guerre
d'indpendance de l'le de Cuba contre l'Espagne. On sait que la perle
des Antilles, aprs un premier essai de rbellion en 1868, dompt par
Martnez Campos, s'tait souleve de nouveau sous la direction du
gnral cubain Gmez, dj impliqu dans le soulvement de 1868, et de
l'avocat D. Jos Mara Mart, ainsi que du patriote D. Antonio Maceo.
Blasco Ibez voulait que ft reconnue l'indpendance de Cuba et, par
suite, s'opposait  la continuation d'hostilits parfaitement
inutiles--on ne le vit que trop dans la suite. Son matre, Pi y Margall,
soutenait, d'ailleurs, la mme thse que lui: avec cette diffrence,
toutefois, que le disciple, plus jeune et plus agressif, tendait aux
solutions extrmes et, ne se bornant pas  exposer des doctrines de
cabinet, n'hsitait point  descendre dans l'arne des runions
publiques, o le _leit-motiv_ de ses discours tait que l'Amrique
espagnole s'tant spare de l'Espagne depuis un sicle aprs des
luttes aujourd'hui oublies, il n'y avait pas de raison srieuse de
s'opposer  ce que Cuba suivt cet exemple, puisqu'au bout de
l'mancipation, l'amiti entre la mre-patrie d'antan et ses filles
affranchies tait chose certaine. Mais le gouvernement central madrilne
ne l'entendait pas ainsi, d'autant plus que le mouvement de protestation
populaire avait vite pris un caractre d'meute, parce que, le service
militaire obligatoire n'existant point alors en Espagne, c'taient les
fils des pauvres seuls qui, ne pouvant se racheter contre argent sonnant
de leur devoir de servir, taient forcs d'aller, en vertu du tirage au
sort, dfendre  Cuba les privilges de quelques gros fonctionnaires de
la Couronne. Blasco Ibez lana donc le cri: _Que vayan todos  la
guerra, ricos y pobres!_[26], interprtant ainsi la commune pense du
peuple. Ds lors, les manifestations s'exasprrent et les femmes, en
particulier, commencrent  s'opposer violemment  l'embarquement des
troupes expditionnaires. Dans une de ces manifestations, organise par
_El Pueblo_ et son rdacteur en chef  Valence, la protestation dgnra
en combat, o les gardes  pied et  cheval se virent repousss par la
multitude, et perdirent, malgr qu'ils se dfendissent  coups de sabres
et de fusils, plusieurs des leurs. La ville fut mise en tat de sige,
la loi martiale proclame et Blasco dcrt de prise de corps par les
autorits militaires, heureuses de pouvoir enfin, une bonne fois, se
dfaire d'un redoutable ennemi. Il serait superflu de s'arrter ici 
considrer ce qui ft advenu de Blasco Ibez, si sa capture et t
ralise  l'issue de cette chauffoure. Le cas d'un certain Francisco
Ferrer, Catalan d'Alella, fondateur de la _Escuela Moderna_ et fusill,
le 13 Octobre 1909,  Montjuich, comme instigateur de la Rvolution 
Barcelone, est encore trop frais dans toutes les mmoires pour que
j'insiste. Mais les marins et les pcheurs du port de Valence, de tout
temps grands enthousiastes du jeune romancier, eurent le bon esprit de
le tenir longtemps cach dans des antres secrets qui servent bien
souvent aux contrebandiers, jusqu' ce qu'une certaine nuit, dguis en
matelot, le proscrit, dont la tte tait condamne, utilisa le dpart
d'un bateau se rendant en Italie pour,  une grande distance de la cte,
passer  bord et chapper ainsi aux poursuites.

Son sjour de plusieurs mois au pays de l'art permit au fugitif de
parcourir en tous sens la pninsule et d'en visiter, quoique sans
argent, les principales curiosits, ralisant de faon fort imprvue le
plus cher dsir de tout vritable homme de lettres, et, dans son cas
particulier, un voeu qu'il caressait ds l'enfance. Depuis, il est
retourn, et  diverses reprises, dans la Pninsule Italique, en y
jouissant de tout le confortable d'un voyageur ais. Il n'y a point
prouv la fracheur, ni la vivacit des sensations de ce premier voyage
forc, o il n'avait pour tout bagage qu'une modeste valise et se voyait
contraint de se priver du plus essentiel, s'il voulait ne point tre
rapidement oblig de mourir de faim. Tous ces enthousiasmes ont pris
corps dans une suite d'articles envoys au _Pueblo_ et qui, runis en
volume, sous le titre: _En el Pas del Arte_ (_Tres meses en
Italia_)[27], volume souvent rimprim depuis 1896, contriburent  lui
conqurir, en Espagne, un renom de paysagiste et de descriptif aux
touches vigoureuses et vocatrices, suggrant la vie avec de simples
mots et la rendant aussi nettement que, si au lieu d'une plume, il et
mani le pinceau. Cependant les vnements qui se prcipitaient, en
Espagne, par suite de la droute cubaine, avaient vite fait oublier le
choc sanglant de Valence. Blasco put ainsi revenir en cette ville, mais
en y restant soumis  la surveillance des autorits militaires, qui ne
le perdaient pas de vue.

A peu de temps de l, les meutes recommencrent de plus belle et des
bandes rpublicaines se mirent  battre la campagne. Ce prtexte futile
parut suffisant pour, de nouveau, incarcrer Blasco et lui faire le
procs qu'avait vit sa fuite en Italie. Dans une caserne d'infanterie
sigeait un conseil de guerre, entour de tout l'appareil martial
coutumier. Blasco y comparut entre une haie de baonnettes.
L'accusateur, un colonel, rclamait pour lui la peine de quatorze ans de
bagne. L'accus ngligea de rien dire pour sa dcharge. Il fut pourvu du
dfenseur d'office, prvu par la loi et n'ajouta pas une parole  son
plaidoyer, sachant que c'et t peine perdue. La dlibration des
colonels qui constituaient le tribunal, fut longue et entrecoupe de
nombreuses consultations des suprieurs. Quand la sentence fut enfin
arrte, les ombres de la nuit avaient envahi le ciel de turquoise de la
_Huerta_. Dans une cour de la caserne,  la ple lumire d'un falot,
Blasco apprit que la justice des officiers l'estimait digne d'apprendre
 mieux observer l'ordre social par eux incarn, non pas, comme c'et
t logique, dans une forteresse, mais, et en dpit des dispositions
lgales, au _presidio_, entre des assassins et des voleurs. Dans cet
enfer d'ignominie et de servitude, Blasco Ibez est rest plus d'un an
et, aujourd'hui encore, il ressent,  parler de ces jours nfastes,
comme la glaciale sensation d'un spulcre lui tenailler le corps.
L'difice o on l'enferma a t dmoli. Il tait situ dans le vieux
Valence, entre un lacis de tortueuses ruelles o jamais ne pntrait un
rayon de soleil. Construite pour hberger quelques douzaines de moines,
cette gele donnait alors asile  plus de mille dtenus. Afin d'viter
des contagions trop naturelles avec une telle agglomration de chair
humaine, on procdait, chaque jour,  un lavage  grands flots de
l'difice, comme sur le pont d'un navire. Mais ces arrosages continuels
y faisaient rgner une telle humidit, que la vieille btisse rendait
l'eau par tous ses pores et qu'une malsaine bue se dgageait de ses
murailles, engendrant des miasmes pestilentiels. Du fond des puits qui
servaient de cours, les forats contemplaient d'un oeil avide le
lointain reflet solaire, qui,  midi, dorait l'arte des toits voisins,
sans jamais se risquer  descendre dans ces fosses d'abomination et de
dsespoir. La marche, de plus en plus dplorable, de la guerre cubaine
avait eu pour effet--comme il arrive toujours en de telles
circonstances--de redoubler les rigueurs officielles, dj extrmes, 
l'endroit de Blasco. Le personnel des gardiens du bagne, sachant que,
s'il tait l, c'tait  cause du peuple, dont ils taient, le traitait
avec tous les gards possibles. La ple troupe des galriens, o
quelques monstres  l'horrible pass figuraient, n'avait pas tard non
plus  subir l'ascendant moral de ce grand conducteur d'hommes et  le
respecter, avec cette dfrence qu'impose, aux pires sclrats, le
contact d'une nature suprieure, s'efforant mme, par une mulation
touchante, de lui rendre, dans la mesure de leurs faibles moyens, sa
situation plus sortable. Mais le gouvernement activait la surveillance
et donnait des ordres prcis. Blasco tait l'ennemi de la patrie. Il
devait tre soumis au rgime le plus rigoureux. Parce qu'il avait voulu
la libert de Cuba, on exigea que les quelques douceurs dont
l'administration l'avait gratifi, fussent impitoyablement supprimes.
Plus de livres, plus de papier, plus de crayons pour cet _outlaw_. Ni
lecture, ni criture pour ce paria. Il eut sa merveilleuse chevelure,
trophe de virilit exubrante, rase. Il porta l'uniforme infamant de
la chiourme. La seule faveur qui fut maintenue, et encore  la condition
expresse de rester secrte, ce fut de lui permettre de coucher 
l'infirmerie, o mouraient les phtisiques, victimes de l'effroyable
discipline de ces lieux.

Blasco Ibez n'a pas cru devoir crire, comme Silvio Pellico, ses
_Prisons_. A peine trouve-t-on dans ses contes quelque directe allusion
 l'horreur des _presidios_ en Espagne. Ainsi, dans celui qu'il a
intitul: _Un funcionario_, p. 99 de son recueil: _La Condenada_, et le
conte mme qui a donn son nom  ce recueil, p. 5. Dans le premier, il
dcrit la vie du bourreau de Barcelone, qui, une certaine nuit, avait
log prs de lui au bagne. Dans le second, il relate les impressions
qu'il avait gardes d'un pauvre diable de condamn  mort, avec qui il
s'tait entretenu plus d'une fois,  travers la grille de son cachot.
Peut-tre, enfin, faut-il encore rattacher  ces souvenirs le petit
rcit o figure un _golfo_[28] incarcr: _La Correccin_, p. 133 des
_Cuentos Valencianos_. Mais, dans ses romans, rien, absolument rien ne
transparat de cette priode, qui reste encore aujourd'hui le cauchemar
de Blasco. Cependant l'opinion espagnole s'tait mue en prsence du cas
de cet crivain, dj assez clbre, que l'on traitait en criminel de
droit commun. Un mouvement de protestation nationale s'esquissa. A
plusieurs reprises, l'Association de la Presse rclama du gouvernement
de Madrid l'largissement du dtenu, jusqu' ce qu'enfin son prsident
d'alors, D. Miguel Moya, journaliste bien connu et d'un rel talent,
obtint de la Reine Rgente l'indult du forat. Blasco Ibez avait pass
un an et plusieurs mois en captivit, une captivit dont le lecteur a
bien compris toute l'horreur. On ne l'largit qu' condition qu'il
rsiderait  Madrid et viendrait se prsenter chaque matin au bureau de
la Place. De cette faon, cet homme dangereux restait  porte de
l'autorit, qui avait jur, comme on dit, d'avoir sa peau et le voyait 
contre-coeur lui chapper. Il importe,  ce propos, de dissiper une
erreur commise par le traducteur dj cit, M. F. Mntrier, qui, dans
la courte notice  laquelle j'ai renvoy, prtend que Blasco Ibez fut
amnisti au bout de neuf mois; aprs quoi, il se serait fix prs de
Torrevieja, o il aurait crit la plupart des nouvelles recueillies
ensuite sous le titre: _La Condenada_; aprs quoi, enfin, et  un an de
l, il serait revenu, en 1898,  Valence pour y tre lu dput et y
composer _La Barraca_. En ralit, il n'crivit pas une seule ligne 
Torrevieja, port de mer entre Alicante et Carthagne, dont les salines
sont connues. Il n'y passa qu'un mois, pour y prendre des bains, avec la
permission spciale de la _Capitana General_ de Madrid, sjour sans
importance qui prcda, en effet, de peu sa nomination de dput.

Cette nomination, acte spontan du peuple de Valence et effectue  une
norme majorit, transformait incontinent la victime en personnage
officiel, couvert par l'immunit parlementaire. Mais elle ne faisait
nullement de Blasco un politicien, dans le sens que l'on donne
ordinairement  ce vocable. Les dfauts du parlementarisme--dont la
nuance espagnole ne laisse pas d'tre tout  fait _sui generis_--et le
caractre conventionnel des partis, devenus une sorte d'entit lgale,
n'ont jamais eu le don de le sduire. Enthousiaste romantique, il a t
un agitateur rpublicain, capable de donner sa vie pour son idal, mais
a toujours ressenti, pour la comdie parlementaire de Madrid, une
rpugnance instinctive. Si, ds l'enfance, l'atmosphre romanesque des
conspirations l'avait sduit, le rve de devenir dput n'avait, par
contre, oncques hant son cerveau. Mais il n'en accepta pas moins, avec
reconnaissance, cette investiture qui le mettait  l'abri des coups
sournois d'ennemis qui, procdant jusqu'alors avec un arbitraire
tout-puissant, se voyaient maintenant arrts par le caractre
intangible du reprsentant de la nation, d'autant plus qu' cette poque
le Parlement espagnol concdait fort rarement l'autorisation pralable
d'arrestation d'un de ses membres. J'ai entendu conter, sur Blasco
Ibez dput, une jolie anecdote, dont, cependant, je n'oserais
garantir l'authenticit, puisque, le jour o je la rapportai au matre,
il se borna  sourire. Nanmoins, tant donn son caractre, je la
considre comme fort vraisemblable. Il avait alors trente ans et
travaillait plus que jamais pour la cause rpublicaine. Or, son parti se
trouvait prparer, avec la complicit de certains gnraux, un grand
mouvement antimonarchique, dont le succs paraissait alors assur.
Beaucoup d'officiers suprieurs avaient jur de tirer l'pe pour la
Cause et le coup et peut-tre abouti, si, comme toujours, le
gouvernement, averti  l'instant critique, n'et recouru au biais
ingnieux de doter de grasses sincures ces chefs mcontents, lesquels,
naturellement, se rangrent _ipso facto_ aux cts de la royaut. Mais,
quand ils taient encore dans toute la ferveur de leur zle
rvolutionnaire, il y avait eu, une nuit, une assemble secrte, qui
s'tait prolonge jusqu'au matin et  laquelle avait assist,
naturellement, Blasco. On y avait rgl jusqu'en ses moindres dtails
l'acte librateur. On tait all jusqu' dresser la charte et tablir
les cadres du nouveau rgime, en s'en rpartissant les divers
portefeuilles: Vous, Blasco, dit le prsident du conciliabule, il
faudra que vous vous chargiez de l'Instruction Publique, non pour
l'Instruction en elle-mme, mais  cause des Beaux-Arts, qui en
dpendent...--Moi, rpliqua l'interpell avec stupeur? Quelle
plaisanterie! Je n'ai jamais song, pas mme en rve,  tre converti en
ministre. Si vous tenez absolument  ce que je sois quelque chose dans
votre combinaison, envoyez-moi, de grce, comme ambassadeur 
Constantinople et permettez que j'emmne avec moi,  titre de
conseillers d'ambassade, un groupe de jeunes crivains...

Cette boutade, si jamais elle fut prononce, renfermerait une vrit
profonde. Et c'est celle-ci: que Blasco Ibez n'et pas t homme de
gouvernement. En tant que chef de parti, sa situation ne laissait pas
d'tre singulire. Son titre, en effet, tait purement nominal. En
vrit, qui commandait, c'tait son tat-major et lui, ne faisait
qu'obir  ses subordonns. Combatif avec l'ennemi, il n'tait plus, au
milieu des siens, qu'un bon camarade, d'un libralisme anarchique. Il ne
manquait jamais, aprs avoir communiqu une dcision, d'ajouter
aussitt: _Esto es lo que yo considero mejor, pero si ustedes opinan lo
contrario, yo les seguir, ocurra lo que ocurra..._[29]. Beaucoup
d'apparentes sottises, de pas de clerc dans sa vie politique ont t
commis sciemment,  seule fin de ne pas contrarier ceux qui
l'entranaient  leur remorque. Quelques hommes astucieux et d'un sens
pratique aigu exploitrent habilement cette faiblesse pour, vivant 
l'ombre du matre, faire profiter leurs combinaisons gostes du
prestige populaire de Blasco et confisquer  leur avantage cette partie
imposante de l'opinion publique rallie autour de son nom. C'est  l'un
de ces arrivistes sans vergogne qu'est attribue une phrase qui peint en
pied cette tourbe impudente. Comme on lui demandait pourquoi il se
refusait  obtemprer aux consignes du patron, il rpliqua cyniquement:
_Les chefs vritables du parti, c'est nous._--_Mais alors_, fut-il
object, _que devient, dans ce systme, D. Vicente_?--_Don Vicente,
c'est le hros!_ Rponse qui dgage toute la moralit de cette priode.
Le hros tait bon pour recevoir les coups et souffrir les privations.
Quant aux profits, ces Messieurs de l'arrire-garde s'en taient
gnreusement rserv le monopole.

Durant six lgislatures successives, Blasco Ibez reprsenta Valence 
la Chambre espagnole. Si son titre de dput le mettait  l'abri des
perscutions que lui et valu son activit politique, en revanche le
contact familier avec ceux que l'on pourrait appeler les professionnels
de cette mme politique, agit sur lui  la faon d'un rvulsif. Peu 
peu, ses illusions d'agitateur s'vanouirent,  la pratique quotidienne
de la comdie parlementaire espagnole, en mme temps que disparaissaient
de l'arne les derniers officiers rpublicains, jadis si nombreux dans
l'arme. Sous la rgence de Marie-Christine, l'arme espagnole offrait
ce spectacle curieux que, contre toute logique, c'taient les vieux
officiers, colonels ou gnraux, qui se montraient partisans de la
Rpublique, ou, du moins, d'un libralisme avanc, et qu'au contraire,
les jeunes sous-lieutenants ou capitaines taient monarchistes et
conservateurs. Une telle anomalie s'explique, si l'on songe que les
vieux avaient pris part  la rvolution de 1868--qui fit descendre du
trne l'autre Marie-Christine, non d'Autriche celle-l, mais de
Bourbon--et qu'tant morts, en majorit, aprs les guerres coloniales,
le peu qui en survivaient se rallirent  la monarchie d'Alphonse XIII,
lorsque celui-ci,  l'ge de seize ans, en 1902, eut pris possession du
pouvoir royal: les uns par dcouragement, les autres par intrt.
Blasco, qui menait de front le mtier de dput et celui de
conspirateur, lorsque toute possibilit de raliser ce rve rpublicain
qu'il avait si tenacement caress, lui fut apparue irrmdiablement
chimrique, voulut laisser l la politique et refuser le mandat de
dput. La sixime fois qu'il fut nomm, son dgot tait si manifeste
qu'il apparut clairement qu' la prochaine lgislature, ses lecteurs
n'auraient plus raison de sa volont. Je ne ferai pas l'histoire des
luttes intestines, des envies, des rivalits, des trahisons qui, alors,
empoisonnaient sa vie et qu'il considre aujourd'hui de trs haut, avec
un sourire o l'ironie se mle  l'effroi. Une phrase de lui suffit 
caractriser son attitude actuelle  l'endroit de ce lointain pass.
C'est cette simple, courte et loquente exclamation: _Y yo he podido
vivir as?_[30].

Vers 1909, comme ses mandataires insistaient pour qu'il acceptt, une
septime fois, d'aller les reprsenter  la Chambre, Blasco Ibez leur
fit, en rsum, le discours suivant: Il y a, en Espagne, vingt mille
Espagnols qui peuvent tre dputs et remplir leur rle aussi bien,
sinon mieux que moi-mme. En revanche, il en est un peu moins qui soient
capables d'crire des romans passables. De grce, permettez-moi de
suivre enfin ma voie vritable! Cette dcision n'impliquait nullement
une renonciation  l'idal politique d'antan. Ceux qui connaissent
intimement Blasco Ibez savent que c'est un grand romantique et que la
plus amre dception de son existence, ce sera peut-tre de voir venir
la mort en sa demeure, sans avoir vu venir auparavant la Rpublique en
Espagne. Et je ne crois pas me tromper en affirmant qu'au contraire, la
plus grande joie de sa vie consisterait pour lui  atteindre l'extrme
vieillesse,  servir, drapeau vivant, de symbole aux masses libres de
son pays et  tomber, tel le vieux hros des _Misrables_, en dernire
et sublime victime sur la dernire des barricades de la rvolution
triomphante...

Mais, avant de clore le chapitre o se termine le long pisode
parlementaire de Blasco Ibez, ne faudrait-il pas que je
narre--puisqu'il rentre dans cette priode--le duel avec le lieutenant
de la Sret dont j'ai parl plus haut et qui ne fut que l'un des
nombreux incidents de sa carrire de dput agitateur, plusieurs fois
bless--et deux fois trs grivement--dans ces rencontres que
l'intemprance de son langage lui attirait? Cependant, comme ce rcit a
sa place naturelle au chapitre V, je terminerai sur une historiette d'un
autre genre, qui montre combien le mtier du leader rpublicain, oblig
bien souvent  outrer son attitude et ses discours pour contenter ce
mme peuple dont il tient son mandat, peut nuire  la carrire d'un
crivain. _La Barraca_, _Caas y Barro_ et _La Catedral_ avaient t
rdiges dans des sjours alterns  Madrid et  Valence. Puis Blasco
s'tait install dans le petit htel voisin de la _Castellana_, qu'il
finit par acheter, et c'est l qu'il avait crit _El Intruso_, _La
Bodega_, _La Horda_, _La Maja desnuda_, _Sangre y Arena_ et _Los Muertos
mandan_. Ce dernier livre, qui porte la date de Mai-Dcembre 1908, clt
l're madrilne. Car _Luna Benamor_, publi en volume au printemps de
1909, date, sous forme des six contes et des cinq esquisses qui
compltent cette touchante nouvelle, d'poques diverses, mais
antrieures. Il faut dire, pour expliquer la composition de ces six
romans en cinq ans--de 1904  1908--, que le sixime mandat de dput de
Blasco Ibez avait t presque platonique, vu qu'il n'allait mme plus
aux sances de la Chambre. _La Barraca_, aprs avoir paru dans _El
Pueblo_, avait t runie en un modeste volume dont il ne s'tait vendu
que quelques centaines d'exemplaires. Puis _El Liberal_ de Madrid, alors
le journal le plus lu d'Espagne, l'avait redonne en feuilleton. Cette
fois, le succs avait t franc et la vente considrable. Quand parut
_Entre Naranjos_, en 1900, les amis du romancier lui offrirent un grand
banquet dans les jardins--aujourd'hui disparus et en partie occups par
la nouvelle Poste--du _Buen Retiro_. Prez Galds, le patriarche du
roman espagnol, prsidait cette fte, o de nombreux auteurs prirent la
parole et  l'ornementation de laquelle avaient t convis les
artistes valenciens rsidant  Madrid. Ce fut la crmonie dont le
retentissement devait tre grand et qui ne contribua pas peu 
accrditer le renom de l'crivain. Cependant, je tiens d'un libraire
bien connu de la capitale espagnole que, fort aprs cette poque,  peu
prs chaque fois qu'il lui arrivait de recommander une oeuvre de
Blasco  sa clientle aristocratique, il en recevait presque
infailliblement une rponse dans ce genre: _Pero este Blasco Ibez,
es pariente del diputado republicano?_[31]. Et, sur l'affirmative que
c'tait le mme homme, le monsieur et la dame distingus laissaient
tomber ddaigneusement un livre jug indigne de tout intrt...

[Illustration: BLASCO AVEC SA FAMILLE SUR LA PLAGE DE MALVARROSA

Il avait coutume, chaque matin, de faire une partie de rowing dans le
canot qui figure sur cette photographie, publie par _Blanco y Negro_,
l'hebdomadaire illustr de Madrid]

[Illustration: BLASCO IBEZ PARLANT AU PEUPLE DANS LA SALLE DE JEU DE
PELOTE BASQUE (FRONTN) A VALENCE]




     IV

     Aversion pour les groupements littraires.--Individualisme.--Le
     programme esthtique de l'auteur.--Ses gots somptuaires: le
     palais de la Malvarrosa et le petit htel de Madrid.--Histoire
     d'une table de marbre.--Un voyage de Madrid  Bordeaux qui se
     termine en Asie Mineure.--_Oriente._--Avec le Sultan Rouge.--Le
     forat au palais du souverain des _Mille et Une Nuits_.--La plaque
     de brillants de Blasco Ibez.--La mission que lui confie le Grand
     Vizir.--Le retour en Espagne en Novembre 1907.


En Espagne, comme en d'autres lieux, l'instinct grgaire se fait sentir,
en littrature aussi bien qu'en politique et analogues varits de
l'activit humaine. C'est en vertu de cet instinct que la jeunesse
littraire tend  se grouper en clans avec chefs distincts, et  se
proclamer, dans l'intrieur de chacune de ces petites chapelles fermes,
l'unique dpositaire du Beau artistique et de la Vraie Doctrine,
regardant avec ddain quiconque ne se rallie pas sous le mme drapeau.
Gnralement, ces coteries ont un caf qui leur sert de cnacle et c'est
l que les membres passent leurs soires et souvent une bonne partie de
la nuit. On y discute  l'infini et de ces joutes oratoires, aussi
brillantes que striles, le rsultat a coutume d'tre compltement
ngatif. Qui dira combien d'adolescents et de jeunes hommes,
admirablement dous et dont le talent, s'il et t form de plus
mthodique sorte, se ft affirm en oeuvres durables, ont sombr dans
ces coteries de strile verbalisme, dans ces parlotes prtentieuses o
il est question,  toute heure, du livre dfinitif que l'on crira un
jour et qui est condamn  rester,  jamais, indit! Blasco Ibez a
toujours fui ces _tertulias_[32]. Le contact avec les hommes d'action
que lui avait valu son rle d'agitateur politique, alors que son menton
tait encore vierge de tout duvet, lui faisait soigneusement viter une
stagnation oiseuse en compagnie d'crivains discoureurs, quels qu'ils
fussent. En outre, une instinctive rpugnance pour tout ce qui, de prs
ou de loin, rappelle les groupements acadmiques, ou simplement d'hommes
de lettres professionnels, l'cartait de milieux o l'on finit par
concevoir la vie  travers la vision d'autrui et par produire, non selon
son originalit et sa formule propres, mais d'accord avec le canon
esthtique grgaire, de faon  s'assurer d'avance l'approbation des
chers collgues.

Blasco Ibez, s'il a toujours march seul en littrature--nous verrons
plus loin ce que signifie, en ralit, le reproche, qu'on lui a adress
si souvent, d'tre un imitateur de Zola--c'est qu'il pense que, pour
tudier la ralit, tant extrieure qu'intrieure, pas n'est besoin de
s'emprisonner en vase clos avec des gens qui ne parlent que littrature
et que cette manie professionnelle, qui est celle aussi, souvent, des
officiers de carrire et des gens d'Eglise, n'aboutit qu' dformer
l'esprit. Quand j'ai fini d'crire,--m'a-t-il dit bien souvent--je me
plonge immdiatement dans la vie et me coudoie avec le public de la rue,
avec les foules, bonnes ou mauvaises. En un mot, je tche de
m'assimiler les mille varits diverses du rel. Voil ce qui redonne
au romancier la tonicit, perdue au cours de ses longues heures
d'criture, dans son cabinet. Voil ce qui recre l'activit
productrice... Je crois aussi qu'une des raisons--et non des
moindres--pour lesquelles Blasco a une telle horreur des cnacles, c'est
qu'un caractre franc et viril comme le sien ne s'accommoderait pas de
l'esprit de mdisance et de mordacit que l'on affirme y prvaloir. Sa
claire vision des choses l'a, ds l'origine, sauv d'un pige qui--car
c'est un charmant, un intarissable causeur--et t fatal  son gnie,
s'il se ft, lui aussi, laiss sduire par l'attrait de runions o,
quand on a pulvris en paroles les prcurseurs, l'on n'est que trop
ent de s'imaginer ouvertes, toutes grandes, les portes de l'Avenir. Un
jour,  certain dbutant, victime de telles frquentations, Blasco tint
ce petit discours: Vous passez des nuits occups  dmontrer que _X._
est un imbcile. C'est parfait. Mais pour qui faites-vous ces
dmonstrations? Pour vous-mmes, j'imagine. Et en quoi ces
syllogismes-l vous avancent-ils le moins du monde? Ce qui importe, et
souverainement, c'est de prouver que chacun de vous en particulier n'est
pas l'imbcile que tous en choeur vous proclamez qu'est _X_. Mais une
telle preuve, vous ne la fournirez qu'en travaillant d'arrache-pied et
en produisant sans trve. Si vous continuez  palabrer ainsi dans le
vide,  changer systmatiquement des commrages de vieilles femmes dans
la fume et le brouhaha d'une tabagie, tout ce  quoi vous aboutirez, ce
sera  dmontrer que n + p + q + r = x.

Mme aprs tre devenu clbre, Blasco Ibez se montra obstinment
fidle  cet amour de la solitude. Le contraire, d'ailleurs, ne
serait-il pas surprenant? Un tel producteur, qui souvent reste clou
douze heures conscutives devant sa table de travail, trouverait une
mdiocre volupt, aprs les laborieuses gestations de son puissant
cerveau,  se repatre de truismes ou des pauvres sentences de la
sagesse  la mode. Cependant, sa porte est ouverte  qui vient rclamer
sa bienveillance. Mais son affabilit, en ces occurrences, s'exprime
plus par des actes que par des paroles. Il n'est pas un jeune homme se
risquant dans la carrire des lettres et lui demandant son appui, qui
ait jamais t conduit. Bien plus, Blasco Ibez s'intresse, lorsqu'il
la reconnat bonne, pour l'oeuvre ainsi soumise  son patronage et
fait tant en sa faveur, qu'il lui trouve un directeur de journal ou de
revue, ou mme un diteur. On aura remarqu, sans doute, qu'aucun de ses
romans n'est prcd d'un prologue. Cependant, il et t fort naturel
qu' ses dbuts au moins, il chercht--et il n'et pas manqu d'en
trouver--un illustre patron qui, en quelques lignes bienveillantes,
l'et prsent au public. S'il ne l'a pas fait, la chose est d'autant
plus mritoire que, lorsqu'on lui demande d'crire un avant-propos qui
rehausse, de sa signature mondiale, une oeuvre de dbutant, il finit
par s'excuter, tout en prtextant que cela est inutile, que son
prologue ne servira de rien, etc. Ainsi, tout rcemment, a-t-il compos,
pour le livre de M. E. Joliclerc: _L'Espagne Vivante_, une belle
dissertation en faveur du problme, toujours  l'ordre du jour chez
nous, parce que toujours non rsolu: _Espagne et langue espagnole_, en
l'envisageant sous quelques-uns de ses principaux aspects d'ordre
historique. Ainsi encore, en pleine guerre, a-t-il mis, en tte du
trait, si document et prcis, de M. A. Fabra Rivas sur _El Socialismo
y el Conflicto Europeo_, une vibrante prface o, dj, il proteste
contre cette ignorance systmatique, chez nous et ailleurs encore, de
l'Espagne et de sa littrature. Les trangers,--y disait-il, p. X, et
le livre est de 1915--les plus rudits savent qu'il exista une
littrature espagnole, puis-qu'ils l'tudient et qu'ils la commentent.
Mais ils ne semblent gure tre informs sur la suite contemporaine de
cette mme littrature. Soit paresse, soit routine, l'immense majorit
continue  penser que l'Espagne est reste une nation de _toreros_, ou
d'inquisiteurs, dont les femmes seraient ou des dvotes ou des
ballerines. De temps  autre, on publie,  titre de spcimen exotique,
quelque traduction espagnole en France, en Angleterre, en Allemagne.
Mais il est vrai qu'on lit, dsormais, si peu, en ce bas monde!

Blasco Ibez, qui et pu fonder en Espagne une cole littraire comme
il y avait t, dans la rgion de Valence, chef du parti rpublicain, ne
l'a pas fait par ce que persuad de l'inefficacit des coles
littraires. D'ailleurs, jusqu' ces derniers temps, son existence a t
tellement inquite, tellement vagabonde, que l'on ne voit pas comment
cette indcise jeunesse qui a besoin d'un berger qui la guide, et pu se
rclamer d'un chef toujours absent de son pays et qu'elle n'et aperu
que par intervalles rapides et clairsems. D'o l'impossibilit
manifeste pour elle de le muer en idole, but et fin suprmes de toute
cole de jeunes littrateurs. Mais si le matre et aspir, en sa
patrie, aux lauriers de chef d'un cnacle raliste, ses disciples
eussent trouv en lui plutt un camarade d'ge, ignorant la pause, dnu
d'orgueil, ne pensant qu' l'oeuvre de demain, ridiculement oublieux
de l'oeuvre d'hier. Quant  son programme, nous avons la chance de le
possder, sous forme d'une longue lettre adresse, le 6 Mars 1918, de
Cap-Ferrat--entre Villefranche et Beaulieu, sur la Cte d'Azur--au
prtre D. Julio Cejador, qui l'a insre en entier au tome IX de son
_Histoire Littraire_ dj cite, p. 471-478, en la traitant
d'admirable, encore qu'elle ait t crite au courant de la plume. En
voici les passages essentiels: Parlons un peu du roman, puisque vous
m'en priez. J'accepte la dfinition courante: _la ralit saisie 
travers un temprament_. Et je crois encore, avec Stendhal, qu'_un
roman est un miroir promen le long d'un chemin_. Mais il est bien
certain que le temprament modifie la ralit et que le miroir ne
reproduit pas exactement les choses, avec leur rigidit matrielle, mais
qu'il confre  l'image cette fluidit, lgre et azure, qui semble
flotter au fond des cristaux de Venise. Le romancier reproduit la
ralit  sa faon, conformment  son temprament, choisissant, de
cette ralit, ce qui lui en semble saillant et ngligeant, comme
accessoires inutiles, le mdiocre et le monotone. Ainsi opre le
peintre, quelque raliste qu'il soit. Velasquez reproduisait la vie
mieux que personne. Ses personnages palpitent. S'ils eussent t
photographis directement, peut-tre eussent-ils t plus exacts, mais
ils vivraient infiniment moins. Entre la ralit et l'oeuvre qui la
reproduit, s'interpose un prisme lumineux qui dfigure les objets, en
concentre et l'essence et l'me, et c'est le temprament de l'auteur.
Pour moi, c'est cela qui constitue le romancier, parce que c'est en cela
que consistent sa personnalit, sa faon spciale et individuelle de
comprendre la vie. C'est l vraiment qu'est son style, dt son criture
apparatre nglige. Et comme, heureusement pour l'art, qui a en horreur
la monotonie et les rptitions, les tempraments varient avec les
individus, vous voyez pourquoi je ne crois gure aux classifications,
aux coles, aux tiquettes de certaine critique. Tout romancier
vritable reste soi-mme et rien que soi-mme. Qu'une lointaine parent
le rattache  d'autres, c'est fort possible, mais il n'existe pas de
caste ferme. Je parle, videmment, ici d'un romancier en pleine
possession de ses moyens, au znith de sa trajectoire, car, dans la
jeunesse, il n'est que trop certain que nous subissons, tous,
l'influence des matres qui jouissent alors de la renomme. Personne,
ici-bas, n'chappe  ces influences suprieures. Notre prsent est en
fonction  la fois du pass et de l'avenir. En biologie comme en
psychologie, on dmontre que les gnrations qui nous ont prcd
influent sur nous, que nous sommes les lgataires d'une hrdit
ancestrale, encore que, par l'action de notre libre arbitre, nous
arrivions  en attnuer diversement les effets. Or, comment, en
littrature, ne ressentirions-nous pas cette pression du pass et du
prsent, lorsque nous risquons nos premiers balbutiements...? De mme
que les religions, en tant que gnratrices de consolation et d'espoir,
sont assures,  jamais, de la gratitude de leurs fidles, de mme les
romans qui sont de vrais romans--c'est--dire ceux par qui vibre en
nous-mme une corde de vie, ceux qui garantissent quelques heures
d'illusion au lecteur--sont assurs de la faveur de milliers et de
milliers d'tres, alors mme que la critique s'acharnerait  dmontrer
que ce sont oeuvres indignes de l'estime des esprits suprieurs. Car
la critique ne parle qu' la raison. Mais l'oeuvre d'art s'adresse au
sentiment. Entendez:  tout ce qui constitue notre hritage
d'inconscient, le monde de notre sensibilit, univers infini,
mystrieux, dont personne n'a jamais explor les frontires, tandis que
celles de la raison sont parfaitement connues. Vous souvenez-vous de ce
tambourinaire-troubadour de certain roman de Daudet? Ce personnage
cocasse, avant de jouer du galoubet, rase religieusement son excellent
public de Provence par une fastidieuse explication de la manire dont il
lui est venu  l'ide de faire de la musique: en coutant, sous un
olivier, chanter le rossignol. Tout le monde se sent l'envie de lui
crier: _Assez comme cela! Etes-vous musicien? Oui? Alors, silence! Et
jouez-nous votre musique!_ Pour moi, en face des prologues, des
commentaires, des manifestes, etc. qui, tant de fois, encombrent les
livres d'autrui ou les colonnes des journaux, je me sens une envie
semblable de crier: _Romancier,  ton roman!_ Et seul un Orbaneja a
besoin de dclarer, pour qu'on le sache, au pied de sa peinture que
_ceci est un coq_. L'authentique peintre, celui qui est matre de sa
main comme de son imagination, n'inscrit pas de commentaires en marge de
son oeuvre, car il sait parfaitement que le public verra, clairement,
sur la toile, ce qu'il a voulu dire et la faon dont il a voulu le dire.
Et si le public en fournit une douzaine de versions diffrentes, qui
sait laquelle de ces versions, finalement, sera accepte comme bonne, et
si elle ne vaudra pas mieux que la version de l'artiste? Souvenons-nous
de notre grand Don Miguel, qui n'entendait, par son _Don Quichotte_,
qu'exprimer une seule ide et auquel l'admiration universelle en a prt
tant et de si belles! Et puis, n'y aurait-il pas lieu de frmir au
spectacle de la finale destine de toutes ces doctrines, exposes par
les romanciers pour expliquer leur oeuvre et leurs prtendues
innovations...? J'cris des romans parce que cela est pour moi une
ncessit. Peut-tre tait-ce ma destine et, en tout cas, tout ce que
je pourrais faire pour chapper  cette fatalit serait peine perdue.
Certains en composent

[Illustration: LA MALVARROSA VUE DE LA MER]

[Illustration: PETITE SALLE A MANGER DE LA MALVARROSA, IMITANT UNE
CUISINE DE STYLE VALENCIEN]

parce que d'autres en composrent avant eux et l'ide ne leur en serait
jamais venue, s'ils n'eussent eu, devant eux, une srie de modles.
Quant  moi, fuss-je n en pays sauvage, ignorant livres et art
d'crire, j'ai la ferme conviction que j'eusse fait des lieues et des
lieues pour aller raconter  quelqu'un de mes semblables les histoires
imagines dans ma solitude et entendre, en change, de ses lvres les
siennes propres. Chaque fois que j'achve une de mes oeuvres, je
m'broue, positivement, de lassitude et exulte de dlivrance, tel un
patient au sortir d'une opration douloureuse. _Enfin!_ me dis-je.
_C'est bien le dernier!_ Et cela, je me le dis en toute bonne foi. Je
suis un homme d'action, dont la vie s'est passe  faire autre chose
encore que des livres et croyez que cela ne me rjouit que mdiocrement,
de rester clou trois mois durant dans un fauteuil, la poitrine contre
le bois de ma table,  raison d'une dizaine d'heures par sance! J'ai
t agitateur politique. J'ai pass une partie de ma jeunesse en prison:
trente fois au moins. J'ai t forat. J'ai t bless  mort dans des
duels froces. Je connais toutes les privations physiques qui peuvent
affliger un tre humain, y compris celles de la plus extrme pauvret.
En mme temps, j'ai t dput jusqu' satit, jusqu' la septime
lgislature; j'ai t ami intime de chefs d'Etat; j'ai connu
personnellement le vieux sultan de Turquie; j'ai habit des palais;
j'ai, plusieurs annes, t homme d'affaires, maniant des millions; j'ai
fond des villages en Amrique. Je vous cite tout cela pour vous faire
comprendre que les romans, je suis capable de mieux les vivre, le plus
souvent, que de les coucher, noir sur blanc, sur le manuscrit
d'imprimerie. Et cependant, chacune de mes oeuvres nouvelles s'impose
 moi avec une sorte de violence physiologique, qui a raison de ma
tendance au mouvement et de mon horreur pour le travail sdentaire. Je
la sens crotre dans mon imagination. Ainsi que le foetus qui devient
enfant, elle s'agite, s'rige, vivante et vibrante, frappe aux parois
intrieures de mon crne. Et il faut que, telle la femme en couches,
j'en expulse ce fruit de ma chair, sous peine de mourir, empoisonn par
la putrfaction d'une crature prisonnire. Tous mes serments de ne plus
travailler sont vains. Rien n'y fait. J'crirai des romans aussi
longtemps que j'existerai. Leur formation est celle de la boule de
neige. Une sensation, une ide, que je n'ai pas recherches, qui
surgissent des limites de l'inconscient, constituent le noyau autour
duquel s'agglomrent observations, impressions et penses, emmagasines
dans mon subconscient sans que je m'en sois rendu le moindre compte.
L'imagination du vrai romancier est semblable  quelque appareil
photographique dont l'objectif serait perptuellement en action. Avec
l'inconscience d'une machine, elle enregistre dans la vie quotidienne
physionomies, gestes, ides, sensations et les emmagasine ple-mle.
Puis, lentement, toutes ces richesses d'observation s'ordonnent dans le
mystre de l'inconscient, s'y amalgament, s'y cristallisent, jusqu' ce
qu'elles soient prtes  s'extrioriser. Et lorsque, sous l'empire d'une
force invisible, le romancier s'est mis  crire, il lui semblera qu'il
exprime des choses nouvelles toutes fraches closes, alors qu'il ne
fera que transcrire des concepts subexistant en lui depuis des annes,
qu'un paysage lointain lui suggra, ou un livre, qu'il a compltement
oubli. Je me flatte d'tre le moins littrateur possible en tant
qu'crivain, c'est--dire le moins professionnel. J'abhorre qui a
toujours en bouche une conversation de mtier, qui ne se runit qu'en
petit comit, qui ne sait vivre qu'en clans exclusifs, peut-tre par ce
que la mdisance ne s'alimente que de la sorte. Je suis un homme qui
_vit_ et, lorsqu'il en a le temps, qui _crit_, sous un impratif
catgorique du cerveau. Ce faisant, j'ai conscience de continuer la
noble et virile tradition espagnole. Les meilleurs gnies littraires de
notre race ne furent-ils pas des hommes, de vrais hommes, dans le sens
le plus complet du vocable: soldats, grands voyageurs, coureurs
d'aventures lointaines, exposs aux captivits,  des misres varies?
Que si, par-dessus le march, ils furent aussi crivains, ils ont su
abandonner la plume, lorsqu'il leur fallait, rudement, lutter pour
l'existence. Car ils considraient leur mtier d'crivain comme
incompatible avec les ncessits de l'action. Souvenez-vous de notre
Cervantes, qui resta,  une priode de sa vie, huit annes sans crire.
Et je crois que l'on apprend mieux ainsi  connatre la vie, qu'en
passant son existence dans les cafs; qu'en rduisant son observation 
la lecture des livres de camarades, ou aux palabres entre amis; qu'en se
momifiant le cerveau par des affirmations toujours ressasses; qu'en ne
s'alimentant que de sa propre sve, sans jamais changer d'horizon, sans
bouger des rivages au long desquels s'coule un mince filet de cet
immense fleuve de l'humaine activit... Pour les crivains de ma
nuance--voyageurs, hommes d'action et de mouvement--l'oeuvre est en
fonctions directes du milieu. Et, revenant  la thorie du miroir de
Stendhal,--cette image si juste d'un si grand artiste, qui connut la vie
et qui fut, lui aussi, voyageur et homme d'action--je redirai que nous
refltons ce que nous voyons et que tout notre mrite est de savoir le
reflter... L'important est donc de voir les choses de prs,
directement, de les vivre, ne ft-ce qu'un instant, afin d'tre  mme
d'en dduire comment les autres les vivent. J'ai la croyance que les
romans ne se font ni avec la raison, ni avec l'intelligence; que ces
facults n'interviennent dans leur fabrication que comme rgulatrices et
ordonnatrices de l'oeuvre d'art, ou, mme, qu'elles se maintiennent en
marge de cette gestation, pour nous servir,  l'occasion, de
conseillres. Le vrai, l'unique facteur actif, c'est l'instinct, le
subconscient, cet invisible et mystrieux ensemble de forces que le
vulgaire dnomme inspiration. Tout artiste vritable compose son
chef-d'oeuvre _porque s_, comme on dit en espagnol, c'est--dire
par ce qu'il ne peut faire autrement. Les passages qu'on vante davantage
dans un roman sont presque toujours ceux dont l'auteur ne s'tait pas
rendu compte et auxquels il ne s'arrte que lorsque la critique les lui
a signals. Pour moi, en mettant le point final  un de mes livres, j'ai
l'impression de m'veiller d'un rve. Je ne sais si ce que je viens de
faire en vaut la peine; si ce n'est pas une oeuvre mort-ne dont j'ai
accouch. Au fond, je ne sais absolument rien. J'attends! Le crateur de
beaut est le plus inconscient de tous les crateurs. Cette vrit n'est
pas nouvelle. Elle est vieille comme le monde. Parlant des potes,
Platon a dclar qu'ils disent leurs plus belles choses sans savoir
pourquoi et, souvent mme, sans en avoir conscience. C'est aussi ce
qu'affirmait le clbre adage scolastique: _nascuntur poet, fiunt
oratores_. Ce qui revient  dire, comme s'exprime, en notre langue, la
sagesse populaire, que _el poeta nace y no se hace_. La raison, la
lecture peuvent former de grands, d'incomparables crivains et dignes
d'admiration. Ils ne sauraient, cependant, jamais, de ce seul chef,
devenir des romanciers, des dramaturges, des potes. Pour tre cela, il
faut qu'intervienne le subconscient comme essentiel facteur: cette
mystrieuse divination, ce pressentiment, ces lments affectifs en
opposition presque constante avec les lments intellectuels. Il est
clair qu'il ne faut pas abuser de cette doctrine et s'abstraire de la
raison et de l'tude sous prtexte que, dans l'oeuvre d'art, c'est le
subconscient seul qui est souverain. Tout doit se fondre dans une
harmonieuse unit. Et il faudrait moins encore excuser de capricieuses
divagations ou de puriles niaiseries, en allguant l'entranement des
forces inconscientes... En guise de conclusion, je rpte, avec M. de la
Palisse, que, pour crire des romans, il faut tre n romancier. Or,
tre n romancier, cela veut dire: tre pourvu de cet instinct qui,
seul, voque l'image juste. Cela veut dire encore que l'on possde cette
force de suggestion sans laquelle aucun lecteur ne prendra jamais pour
vivante ralit ce qui n'est que le produit de l'imagination d'un
auteur. Et qui n'a pas ce pouvoir, quels que soient par ailleurs son
talent et son acquis, j'accorde qu'il composera peut-tre des livres
intressants, corrects et mme beaux, par lui baptiss romans. Mais de
roman vritable, jamais il n'en crira...

J'ai tenu  citer cette ample profession de foi, d'abord par ce
qu'unique dans l'oeuvre de Blasco Ibez--qu'on lise, pour ne citer
qu'un rcent exemple et un texte facile, dans la _Grande Revue_ de
Dcembre 1918, avec quel laconisme le matre y rpond  l'enqute
ouverte par cet organe mensuel sur l'avenir postguerrier de la
littrature[33]--ensuite, parce que rvlant un fond de doctrine dont
s'tonneront quelques criticastres, lesquels, jugeant l'auteur  l'aune
de leur court intellect, estiment que Blasco Ibez n'est qu'une sorte
de volcan en perptuelle ruption de romans, dont tout l'art se
limiterait  reproduire la formule zolesque! Grand libral en matires
littraires, Blasco Ibez admet tous les dogmatismes,  condition qu'au
fond des avenues thoriques, l'oeuvre d'art rige sa faade de sereine
majest. Personne n'est plus tolrant, personne n'use de plus amples
critriums que lui, lorsqu'il s'agit de juger des auteurs en
contradiction avec son programme esthtique. La rageuse vanit, la
maladive susceptibilit de tant d'hommes de lettres lui sont infirmits
inconnues. N'admettant l'infaillibilit de personne, il se garde bien de
poser en principe la sienne propre. Convaincu de la relativit de tout
ici-bas, il ne se risquerait pas d'imposer ses gots  autrui. Et il
parle de ses oeuvres avec une humilit souriante, que l'on sent venir
du trfonds de l'me. Chacun de nous--m'a-t-il dclar
rcemment--chante sa propre chanson  son passage par la vie, avant de
disparatre dans l'immense et profonde nuit. Cette chanson ne saurait
tre du got de tous et il serait fat de vouloir que les autres hommes
s'arrtassent pour n'entendre qu'elle. Des plus clbres, des plus
immortelles, que subsiste-t-il? Un titre, un nom d'auteur, quelquefois
un motif vague, ou trangement modifi. Le public se contente de rpter
que ces chansons sont belles, parce qu'il le tient des gnrations
prcdentes. Mais combien peu ressentent le besoin de recourir  la
source, de les reconstituer en leur intgrit, de revenir  elles pour
le plaisir et par amour d'art? Une philosophie aussi dtache devait
immuniser Blasco Ibez contre la morsure de l'envie. Cet ternel Don
Quichotte n'est heureux que du bonheur d'autrui. Lui, crivain espagnol
le plus lu actuellement hors d'Espagne, a tent  plusieurs reprises de
modifier les organisations ditoriales de son pays au bnfice des gens
de lettres, ses collgues, afin que leurs oeuvres se vendissent 
l'tranger. Et il ne cesse de conseiller  ses divers traducteurs et aux
maisons d'ditions qui publient leurs versions, de ne pas limiter  son
oeuvre la divulgation de la littrature espagnole. Enfin, ce fougueux
polmiste, toujours prt  aller sur le terrain lorsqu'il s'agissait de
dfendre ses ides politiques, n'a jamais eu la moindre affaire, a
toujours vit toute discussion de nature littraire professionnelle.
Plus d'une fois, des Botiens, improviss juges--ceux qu'en 1906,
l'crivain suisse William Ritter, au cours d'une belle tude sur Blasco
Ibez insre dans son volume: _Etudes d'art tranger_, dfinissait
plaisamment: Les impuissants, les gandins, et les popotiers du trottoir
de la nullit et des boulevards de la grisaille--ont cru utile de
dbiter sur son compte de monstrueuses absurdits, qu'il lui et t
facile de rduire, d'un trait de plume,  leur juste valeur, en
ridiculisant comme il convenait leurs auteurs responsables. Il a
toujours ddaign ces mises au point. Sa doctrine, en l'espce, c'est
qu'il n'est qu'une rplique qui vaille et que cette rplique consiste 
continuer de produire. L'on sait s'il lui est fidle! Tel est l'homme
que d'honntes folliculaires se complaisent  reprsenter comme un
orgueilleux affam de rclame, un sombre et misanthrope vaniteux, dans
leur basse jalousie de pygmes, incapables d'admettre qu'avec une si
riche et si complexe nature, les manifestations extrieures les plus
tapageuses ne sont que la rsultante de l'immense besoin intrieur de
se renouveler, de se meubler d'images nouvelles, de s'enrichir d'autres
sensations, et qu'une me toujours en gsine d'un univers serait, par
tant de successives parturitions, depuis longtemps puise, si ce bruit,
ce mouvement, cette trpidation ne lui maintenaient sa tonicit.

Architecte, Blasco Ibez ne l'est pas seulement de chteaux en Espagne
et dans ses romans. C'est aussi un btisseur de maison et de maison fort
habitable et confortable. Le rve si cher  tout artiste--le rve de
Rostand  Cambo, le rve de Zola  Mdan--de possder son home  lui, il
l'a ralis  une heure de Valence, aux bords de la mer latine, sur la
plage de la Malvarrosa, qu'ont popularise les mentions de date et de
lieu mises  la fin de ses romans. Ce nom de Malvarrosa vient de ce que
les champs voisins y sont utiliss pour la culture des alces et autres
plantes odorifrantes, dont les sucs sont transforms par une fabrique
de matires premires pour la parfumerie et dont les produits distills
se retrouvent dans tous les boudoirs lgants du monde. Le parfum que
dgagent ces fleurs est moins dangereux que celui des tubreuses qui
sont galement cultives dans ces campagnes et qui, une anne o prs de
cent hectares en taient couverts, obligrent le pote  fuir de sa
demeure enchante, tellement capiteux et enivrant en tait l'arome,
peru en mer par les navigateurs qui longent ces ctes. Le cabinet de
travail de Blasco, install  l'tage suprieur de ce _palacio_,
frappe le visiteur par sa richesse en meubles et en tableaux anciens. La
fabuleuse splendeur de Valence, lorsque cette ville s'adonnait en grand
au tissage des soies comme, chez nous, Nmes, avait eu pour consquence,
chez ses opulents bourgeois, un luxe inou et ce fut  Valence que les
antiquaires aviss qui, au cours du sicle dernier, mirent en coupe
rgle cette pauvre Espagne, par eux systmatiquement ravage,
ralisrent leurs plus merveilleuses razzias. Blasco, qui avait sur eux
l'avantage de mieux connatre le terrain, n'en runit pas moins maintes
pices curieuses, arraches aux chasses de ces pillards internationaux,
et il en orna sa rsidence marine, o furent signs les immortels romans
de sa premire poque, dont le souvenir est indissolublement li, pour
ses fidles,  celui de cette potique demeure de la Malvarrosa. La
passion politique a, d'ailleurs, scandaleusement exagr le luxe d'une
maison btie avec le produit du labeur de Blasco et ses ennemis
l'avaient plaisamment transforme en une sorte de palais enchant des
_Mille et Une Nuits_, dont ses diteurs de Valence, universellement
dsigns aujourd'hui sous le nom de leur firme _Prometeo_, ont donn une
version castillane, faite par le propre Blasco sur la traduction
franaise du Docteur Mardrus. Comme Blasco Ibez avait,  cette poque,
un vritable facis d'Arabe--on n'et en qu' se reporter, pour s'en
convaincre,  son portrait, qui ornait le petit livre de Zamacois et
dont la ressemblance est beaucoup plus frappante que l'effigie, d'aprs
R. Casas, illustrant l'article de 1910 dans l'_Enciclopedia Espasa_--ils
avaient imagin de l'appeler _El Sultn de la Malvarrosa_. Qui a visit
la maison y aura trouv, avec un intrieur assez simple, une
construction originale, dont le seul luxe vritable est constitu par
une galerie  colonnes et caryatides, dcore de fresques dans le genre
pompien et donnant sur la Mditerrane. Des revtements en _azulejos_,
ou faences valenciennes d'origine arabe, confrent  ces pices un
cachet inoubliable, riant  la fois et bien local. Mais il ne faudrait
pas y chercher l'ordonnance bourgeoise commune, d'autant plus que cette
demeure d'artiste, dont les plans furent tracs par Blasco en personne,
est due  la collaboration technique de sculpteurs et de peintres,
gnralement excellents dcorateurs, mais assez pitres maons.

On en jugera, si toutefois l'on en doutait, par le dtail suivant.
Lorsque fut acheve la galerie dont j'ai parl, il fut dcid
unanimement que nul autre lieu ne conviendrait mieux pour la clbration
des fraternelles agapes projetes. Et comme, pour banqueter, il faut
communment une table, Blasco se souvint que, lors de ses errances en
Italie, il avait admir,  Pomp,--auquel, dans _En el Pas del Arte_,
il a consacr trois chapitres--une curieuse table d'un seul bloc de
marbre, que supportaient quatre griffons. Aussitt les sculpteurs
rsolvent de doter d'une reproduction, sur une plus grande chelle, de
ce meuble de _triclinium_ la loggia des festins. On fait venir
directement de Carrare un bloc norme de marbre, grce  l'obligeance
d'un capitaine au long cours, qui a mis sa golette  la disposition du
sultan. Mais, au lieu du nombre limit de convives que permettaient
les trois lits anciens, Blasco entend qu' sa table sigent les invits
par douzaines. Les quatre monstres ails ne suffisent pas,  chaque
angle, pour supporter ce dolmen. On en sculpte au centre un cinquime,
accabl, comme Atlas, sous le poids de cet univers de calcaire. Enfin,
l'oeuvre s'rige triomphale, d'une puret de lignes antique, d'une
blancheur radieuse. Mais voici,  terreur, que les plafonds flchissent,
sous sa masse. L'on a tout prvu, sauf cette minutie, que de simples
solives ne sauraient jouer le rle de poutrelles d'acier. En
consquence, mosaques romaines, fresques dlicatement nuances,
merveilleuse dcoration o chacun s'est efforc d'tre original en se
surpassant, tout doit disparatre et une moiti de l'difice est
dmolie, puis rdifie, pour assurer  la table une existence
ternelle... Le peintre Sorolla, le sculpteur Benlliure n'ont
certainement pas oubli cet incident, dont ils furent les principales
_dramatis person_, en compagnie de camarades moins illustres. Parmi
ceux-ci, il y avait feu Luis Morote, Valencien lui aussi et l'un des
meilleurs amis qu'ait compts Blasco. C'tait un crivain et un homme
d'action, aux ides gnreuses, auteur de plusieurs ouvrages
notables--_El pulso de Espaa_, _Pasados por agua_, _Los frailes en
Espaa_, _Teatro y Novela_, etc.--et dont deux ont paru  Paris, chez
l'diteur Ollendorff, l'un sur un coin des Canaries, l'autre, d'un
intrt rel et publi en 1908, sur Sagasta, Melilla et Cuba.

Quittons la Malvarrosa pour Madrid, les palmeraies phniciennes o,  la
suite de Karl Marx, a pntr l'esprit socialiste moderne, pour
l'austre azur de la capitale castillane, o l'air, la couleur, les eaux
sont d'une subtilit impondrable, comme, aussi, l'est la dsolation de
son haut plateau aux variations soudaines et meurtrires de temprature.
Quel contraste! Valence c'est, par le paysage et autre chose encore, un
peu l'Afrique. Madrid, c'est le compromis entre l'Espagne et l'Afrique,
l'immense douar o la plus raffine civilisation coudoie  chaque minute
la plus troglodytique rusticit: cit trompeuse dont le grand mouvement
n'est qu'un leurre, incapable, pour peu qu'on y sjourne, de donner le
change sur l'inanit foncire de sa vie. Blasco Ibez a crit, dans la
_Horda_, le vrai tableau de Madrid, d'un Madrid que ne connaissent pas
les clientles touristiques du _Ritz_ et du _Palace_, qu'ignorent ces
Espagnols mme dont le champ d'action ne dpasse pas le rayon des
lampes  arc et des rues asphaltes du centre de leur ville et qui ne
s'aviseraient pas d'aller tudier leurs compatriotes sur les hauteurs
des _Cuatro Caminos_, aux quartiers des _Injurias_, des _Cambroneras_ et
analogues repaires de parias madrilnes. Son petit htel de la
Castellana, le reverra-t-il jamais d'autre sorte que pour un phmre
passage? Je ne le crois gure. Il est ferm depuis si longtemps, que la
rance atmosphre qui l'imprgne lui ferait peur. Zamacois, qui l'a vu
avant que son propritaire, par des remaniements importants, en modifit
la physionomie, l'a dcrit en ces termes, en 1909: L'insigne romancier
habite  droite de la promenade de la Castellana,  proximit de
l'Hippodrome, dans un pittoresque petit htel d'un seul rez-de-chausse,
dont la faade irrgulire s'ouvre en angle sur le fond d'un jardinet.
 et l, le long des vieux murs et sur le tronc des arbres, l'herbe et
la mousse ressortent en taches d'un vert velout, avec des teintes
sombres et bien plaques. Dans la paix joyeuse du matin, sous la
merveilleuse coupole indigo de l'espace inond de soleil, la terre
noire, que viennent de remuer des mains diligentes, fleure l'humidit.
Le silence est matre, en ces lieux. Ce coin, mieux encore qu'un
parterre madrilne, voque une parcelle de jardin rustique, un peu
gauche et paysan, o l'on s'attend  rencontrer un chien, un tas de
fumier, quelques poules... Le cabinet du matre est spacieux, d'un
dessin irrgulier et ses deux fentres s'ouvrent sur un groupe d'arbres.
Au mur du fond, les rayons ploient sous les livres. Quelques portraits:
Victor Hugo, Balzac, Zola, Tolsto, qui ont l'air de prsider ici,
groups l'un prs de l'autre en une rare et douloureuse harmonie de
fronts pensifs et tourments par l'effort mental. Les parois s'ornent
d'une quantit de bibelots anciens et de diverses esquisses, charmantes,
de Joaqun Sorolla. Chaque chose est ici  sa place: les statuettes, les
tapisseries, les meubles. Nul doute que tout ne s'y trouve o il doit
tre. Et cependant, je sens autour de moi comme flotter je ne sais quoi
d'trange, une palpitation, ardente et fbrile, d'impatience, qui me
donne l'impression que ces tapis, ces tableaux, ces fauteuils, ces vieux
bahuts, qui dcorent la pice, pourraient bien participer, en vertu d'un
mystrieux magntisme,  cette inquitude spirituelle, intense et
constante, dont l'crivain est possd...

Deux annes avant qu'Eduardo Zamacois, raliste form  l'cole
franaise, dont la plume chtie procdait de Bourget et de Prvost,
consignt cet trange phnomne spirite, Blasco Ibez avait fourni 
l'observateur un exemple beaucoup plus caractristique d'inquitude
d'me que celui de la sarabande magique du mobilier de son cabinet. Par
je ne sais quel caprice d'Argonaute, il avait, un beau matin, disparu de
son htel. Ses amis apprirent qu'il tait all  Bordeaux,  l'occasion
d'une exposition intressant ses gots de marin. Mais il entendait si
peu y prolonger son sjour, qu'il ne s'tait muni que de cet lmentaire
bagage  la main qui suffit,  la rigueur, pour une fugue d'une
huitaine. A Bordeaux, cependant, il se ressouvint que son docteur avait
nagure insist pour qu'il ft une cure  Vichy. Cela fut cause qu'il
dcidt de s'y rendre, sous le prtexte d'y rtablir son foie. Il y
tait  peine que l'lgante monotonie, le tran-tran rgl et bourgeois
de la ville d'eaux eurent le don de l'horripiler,  tel point que, pour
chapper  leur hantise, il s'enfuit  Genve et  ses paysages
souriants et doux. La Suisse almanique l'ayant ensuite tent, il passa
 Berne, dont les ours symboliques lui firent bnir le destin des
hommes, et des peuples, sans imagination, dont on sait que le royaume de
Dieu est  eux. La tranquille, bourgeoise et germanophile Zurich ne le
retint gure. A Schaffhouse, il vit tomber le Rhin, puis s'embarqua 
Romanshorn pour Lindau et,  Lindau, sauta dans le train de Munich.
Fervent de Wagner, il esprait y entendre chanter, au fameux festival en
l'honneur du maestro de Leipzig, la _Walkyrie_ et _Siegfried_ avec plus
d'art qu'au _Real_ madrilne. Il eut cette dception,--lui qui, s'il a
laiss au conteur valencien D. Eduardo L. Chavarri le soin d'illustrer
d'un commentaire technique _L'anneau du Niebelung_, a offert  ses
compatriotes, avec un _prologue_, une traduction, sous le titre de:
_Novelas y Pensamientos_, de la partie littraire de l'oeuvre de
Wagner--de constater qu' Munich l'interprtation du drame musical
wagnrien valait ce qu' Madrid et qu'aussi bien, l'Athnes Germanique
n'tait qu'une grossire caricature de la cit de Minerve, dont la
dmocratie intellectuelle et raffine et rougi de honte  s'entendre
comparer avec ces lourds buveurs de bire, ces cannibales de la
charcuterie. Munich laissa donc Blasco du. Ayant song  Mozart, il en
partit pour Salzbourg et son _Mozarteum_. Puis ce furent Vienne et le
beau Danube bleu. A Vienne, on lui dit qu'en treize heures, par la voie
du fleuve, chemin qui marche, on allait  Budapest. Blasco s'embarqua
donc, prs du pont de Brunn, pour la cit magyare, o il rva de
Marie-Thrse et de la fameuse phrase latine, que les typographes
espagnols ont estropie, dans le texte d'_Oriente_, et que la
nonchalance de Blasco n'a jamais song  y corriger, ce qui lui valut
d'tre tanc, pour cette vtille, par un archiviste de Perpignan, comme
je vais le rapporter. Budapest, c'est l'Orient, ou, du moins, le seuil
de l'Orient. A Belgrade, o il visita le tragique Konak encore souill
du sang d'Alexandre et de Draga, il s'aperut qu'il lui fallait,
dsormais, voir les choses et le temps lui-mme dans un recul. Il
croyait tre, ce jour-l, au six Septembre. Une affiche de thtre lui
apprit qu' Belgrade on n'en tait qu'au vingt-quatre Aot. Ce don
inattendu de treize jours de vie supplmentaire le rjouit. Il ne
s'attarda pas  Belgrade, ni davantage  Sofia, brlant,--car, vers
Philoppoli, les premiers minarets pointaient  l'horizon,--de se plonger
enfin en pleine turquerie.

Il a omis, dans _Oriente_,--o ont t recueillies ses notations de
route, envoyes au _Liberal_ de Madrid,  la _Nacin_ de Buenos Aires et
 l'_Imparcial_ de Mxico,--le rcit des incidents qui,  Andrinople,
avaient failli lui en fermer la porte. Ayant nglig de se munir d'un
passeport en due forme, la police turque avait commenc par l'arrter
comme un simple suspect. Fort heureusement, l'Espagne tait alors
reprsente  Constantinople par un diplomate extrmement populaire, le
marquis de Campo Sagrado. Blasco a not, au chapitre XXI d'_Oriente_,
que, lorsqu'il eut dclar aux vrificateurs des passeports,  la
frontire, qu'il tait recommand au marquis, ceux-ci n'avaient pas tari
en louanges de ce grand seigneur fort sympathique. La vrit vraie,
c'est que les choses avaient t d'un fonctionnement moins ais et qu'il
avait fallu changer des tlgrammes avec les autorits de la capitale,
d'o, pour Blasco, une sorte de notorit avant la lettre, que la
pauvret de sa garde-robe devait rendre, ds l'arrive  Byzance, plus
pnible encore. Que ne pouvait-il,  l'exemple d'un Loti, changer son
mdiocre complet  l'europenne contre la dfroque d'un fils d'Allah et
le feutre mou contre le fez carlate, qui n'a pas, dans les saluts, 
quitter le crne, puisque c'est une main au front et l'autre sur le
coeur qui, l-bas, sont les salutations d'usage? Le dtail du sjour 
Constantinople est donn dans une suite de dix-huit chapitres
d'_Oriente_, que l'auteur ddia  D. Miguel Moya, et qui, traduit en
portugais et en russe, est rest inaccessible au lecteur franais. C'est
grand dommage. Si l'on en croyait l'ex-chroniqueur des _Lettres
Espagnoles_ au _Mercure de France_,--n du 1er Mars 1909--il n'y
aurait, en ces pages, que de ples vocations du pass, improvises 
l'aide d'un bon manuel lmentaire d'histoire gnrale et des notes
comme dtaches pour la plupart d'un guide _Joanne_ ou d'un _Bdeker_.
Et, si le voyageur somnolent se rveille enfin  son arrive 
Constantinople, c'est uniquement parce que tout lui rappelle Valence, y
compris une mme salet, encore que, pour M. Marcel Robin, Blasco
Ibez ne semble gure avoir compris la mentalit turque. Plus
quitable que ce tmraire archiviste, le vieux pote D. Teodoro
Llorente, qui s'y connaissait en matire de littratures trangres--et
en font foi tant de merveilleuses adaptations versifies--a, dans un
article de _Cultura Espaola_ (Mai 1908), pleinement rendu justice  son
compatriote, dont il tait cependant si loin de partager les opinions,
politiques ou littraires. Pour lui, _Oriente_ n'est pas seulement le
tableau pittoresque d'une ville extraordinaire, mais aussi et surtout
une information instructive sur son tat social et la situation
politique de l'Empire Ottoman. Il pourrait tre intressant de comparer
le livre de Blasco au fameux _Constantinople_ de l'Italien Edmondo De
Amicis, devenu, grce  des traductions qui l'ont popularis, le
vade-mecum de

[Illustration: BLASCO SUR LA FAMEUSE TABLE DE MARBRE DE LA MALVARROSA,
FACE A LA MER]

[Illustration: CABINET DE TRAVAIL DE LA MALVARROSA

Derrire Blasco, un des bustes de Victor Hugo qui ornent ses diffrentes
demeures]

tant de touristes en Orient. La comparaison tournerait, je crois, au
profit de l'impressionniste espagnol, car s'il est une remarque qui
s'impose ici, c'est que le livre de De Amicis n'excelle gure par la
logique de ses dductions, ainsi que le constatait encore en 1912, dans
un excellent article du _Correspondant_, M. G. Reynaud, traitant de _La
Femme dans l'Islam_. Blasco Ibez, rdigeant au jour le jour et pour
des feuilles quotidiennes, n'a crit l que de simples chroniques de
reportage, mais combien alertes et observes! Tour  tour dfilent
devant nos yeux, avec le mouvement de la vie, Ferid-Pacha, Grand Vizir
depuis neuf ans, que l'avocat anglais Mizzi, vice-consul d'Espagne et
propritaire du _Levant-Herald_, lui avait fait connatre; le marquis de
Campo Sagrado, alors, avec M. Constans, ambassadeur de France, le
diplomate le plus apprci en Turquie; le Slamlik et la prire du
Sultan; les chiens lgendaires et superstitieusement respects; les
derviches danseurs de Bakari et leur procession; le srail et le
_Hasn_, clbre trsor des Sultans; Sainte Sophie; Joachim II,
patriarche grec, type falot de gant bon pape et, sans doute, bon papa,
dlicieusement peint sur le vif; femmes turques et eunuques, o nous
sommes loin du romantisme potique d'_Azyad_[34]; les derviches
hurleurs; les ruines de Byzance; et, enfin, comme tableau final, la
Nuit de la Force: le Ramadan et sa veille mystique.

Blasco Ibez n'a consign dans son livre qu'une faible partie de ses
impressions. D'Aot  Novembre 1907, dure de cette singulire fugue, il
vit infiniment plus de choses qu'il n'en a contes. Si le Grand Vizir
avait tant tenu  le voir, il ne nous a pas dit que c'tait parce que,
quelques semaines avant, le _Temps_ avait publi un article de Gaston
Deschamps sur _La Catedral_, qui venait d'tre traduite en franais et
que 'avait t en s'entretenant de cet article avec Mizzi que
Ferid-Pacha apprit, non sans stupeur, que ce romancier espagnol, si lou
par le critique franais, se trouvait, prcisment,  Constantinople.
D'ailleurs, cette curiosit obissait  divers mobiles, dont un au moins
n'tait pas littraire. La Turquie soutenait alors un grand procs avec
l'un des plus puissants barons de la banque internationale, relativement
 la construction du chemin de fer de Constantinople. Cette affaire,
pendante depuis prs de trente annes, entranait, au cas o elle et
t juge contre l'Etat Turc, un paiement de cinquante  soixante
millions au financier, son adversaire. Soumise  un arbitrage
international, sur le conseil qu'en avait donn Guillaume II au Sultan,
l'arbitre dsign se trouvait tre D. Segismundo Moret, homme politique
fort connu, n  Cadix en 1838 et mort en 1913, ex-collaborateur de
Sagasta et,  plus d'une reprise, Prsident du Conseil des Ministres
d'Espagne. Il importait  Abdul-Hamid de se gagner ses bonnes grces et,
aux premiers mots que lui en avait touch le Grand Vizir, Blasco Ibez
s'tait convaincu que ni Ferid-Pacha, ni son vieux matre plus que
septuagnaire, n'avaient la moindre ide ni du vrai tat de l'Espagne,
ni du caractre de l'homme qui allait dcider souverainement dans ce
litige. Mais la circonstance n'en eut pas moins pour le romancier les
effets les plus heureux. On le traita en personnage officiel. Quand il
passa en Asie-Mineure, un ordre spcial du Padischah enjoignait  tous
les gouverneurs de vilayets de le traiter avec les plus grands gards.
C'est ainsi qu'en Bithynie, il fit l'ascension du mont Olympe dans un
carrosse dor aux portires duquel chevauchait un piquet de cavaliers 
l'aspect de brigands, les gendarmes de ce pays. A son passage en
Anatolie, il fut l'objet d'attentions semblables. A Mudani,  Brousse,
il eut toutes sortes d'aventures qu' la fin de son livre il promettait
de conter, quelque jour, et qui sont restes indites, comme tant et
tant d'aventures de sa vie[35].

A Constantinople, il pntra dans une multitude de lieux ferms aux
Europens de passage. De hautes familles du monde musulman le convirent
 d'intimes crmonies de leur existence prive, noces et banquets. A la
page 284, il s'engageait  crire le roman des Sphardims, Isralites
bannis d'Espagne et qui, au nombre de prs de 30.000, ont conserv, avec
leur patronymique espagnol de Salcedo, Cobo, Hernndez, Camondo, etc.,
l'usage d'un castillan archaque dont la nuance XVI^{me} sicle ne
laissait pas de surprendre trangement le sujet d'Alphonse XIII qui
visitait la capitale turque. Blasco n'a pas tenu cet engagement et seule
l'histoire de Luna Benamor, crite l'anne suivante pour le N du 1er
Janvier 1909 d'une revue de Buenos Aires, nous transportera--mais la
scne est  Gibraltar--dans un milieu juif d'origine espagnole et nous
en peindra les moeurs caractristiques. Enfin, Blasco Ibez n'a pas
davantage racont, dans _Oriente_, sa visite  Abdul-Hamid.

Ce fils d'Abdul-Meyid, n en 1849 et qui rgnait depuis 1876, tait
mieux au courant qu'aucun de ses vizirs du procs relatif au chemin de
fer d'Orient et 'avait t par son ordre que Ferid-Pacha s'en tait
entretenu avec le romancier espagnol. Un beau jour, ce dernier eut la
surprise de recevoir une invitation pour Ildiz-Kiosk, demeure du sultan
milliardaire. On sait que le Slamlik, o il rsidait personnellement,
est bti au sommet de la colline qui fait face au Bosphore et se compose
de btiments construits successivement, les uns  la suite des autres,
sans harmonie ni style. Rien des coteuses fantaisies, des coquets
pavillons, des jardins feriques que l'on et espr en un pareil lieu.
Il est dlicieux d'entendre Blasco narrer cette entrevue, sous la
redingote que lui avait prte Mizzi! A l'en croire, le souci de ne pas
manquer  l'tiquette orientale l'aurait tellement proccup, qu'il en
aurait oubli la lgende suivant laquelle certains visiteurs, jugs
suspects par le terrible autocrate, auraient mystrieusement disparu, au
cours de semblables audiences, jets sans doute, aprs une sanglante
tragdie, dans les eaux discrtes du Bosphore. Mais, s'il sortit sain et
sauf de la redoutable entrevue, ce fut le lendemain de celle-ci que le
Grand Vizir le chargeait de se rendre,  son retour  Madrid, chez M.
Moret pour lui transmettre, au nom du Chef des Croyants, certaines
informations confidentielles que l'on estimait, vraisemblablement,
devoir influencer son verdict. Et, comme il tait  prvoir, l'arbitre
espagnol se pronona contre la Turquie...

Ce voyage de quinze jours devenu voyage de quatre mois quivalait  un
dsastre financier. Ce n'avaient t que rceptions en l'honneur de
l'hte illustre. Or, la vie de grand seigneur, si elle cote cher
partout, est particulirement dispendieuse en cette terre classique du
bakhchich, svissant  tous les degrs de l'chelle sociale. Je citerai,
comme particulirement apte  illustrer la corruption officielle turque,
une historiette que Blasco Ibez m'a confie, un jour o il voquait
devant moi quelques-uns de ses souvenirs indits de Constantinople. Un
fonctionnaire des Affaires Etrangres turques tait venu le trouver et,
s'inclinant rvrencieusement chaque fois qu'il prononait le nom de son
Souverain, avait annonc qu'Abdul-Hamid, voulant lui donner une preuve
toute spciale de sa reconnaissance pour ses loyaux services, venait de
lui accorder l'Etoile du Medjidi avec plaque en brillants. Cette
nouvelle stupfia Blasco. En rpublicain qu'il est, il avait, en 1906,
sous le premier Ministre Clemenceau, accept avec reconnaissance d'tre
fait, par la Rpublique Franaise, Chevalier de la Lgion d'Honneur,
Ordre illustre dont il est aujourd'hui Commandeur[36]. Mais devenir
dignitaire de l'un des Ordres les plus prestigieux du Sultan Rouge? Non,
cela dpassait, en vrit, les bornes permises de la turquerie. Il
exposa donc  l'envoy d'Abdul-Hamid que cet honneur le flattait
extrmement, mais que ses principes lui interdisaient de l'accepter. Sur
quoi, le haut fonctionnaire, non sans jeter au pralable un regard
prudent pour s'assurer qu'aucun importun n'entendait ses paroles,
scanda, en les accompagnant de son sourire de diplomate, ce conseil
sceptique: _Prenez toujours! Les brillants valent, au bas mot, dix
mille francs!_ De cet Ordre, Blasco ne reut que le diplme, un
merveilleux parchemin tout couvert d'hiroglyphes dors. La plaque,
commande  l'un des bijoutiers du Sultan,--un juif d'origine espagnole
nomm Flores, qui parlait, dans un balbutiement enfantin, la langue de
ses lointains aeux--et sans doute t un chef-d'oeuvre. On travaille
lentement en Turquie et, de plus, le joaillier d'Abdul-Hamid
entendait--hommage touchant  sa lointaine _Hispania_--raliser une
merveille de plaque. Hlas! tout arrive ici bas. Un beau jour, le
Philippe II des Turcs--c'tait en Avril 1909--s'entendit, dans un
_Fetvah_ du Sheik ul-Islam,--docile instrument des Jeunes
Turcs,--dclarer indigne de rgner plus longtemps. Et le Padischah,
ombre d'Allah sur la terre, laissa l les quatre mille femmes, presque
toutes esclaves, de son haremlik. Il s'en fut, exil pour toujours,  la
villa Allatini,  Salonique. C'en tait fait de ce politique avis et
peu scrupuleux. La plaque de Blasco qui attendait,  Ildiz-Kiosk, une
occasion propice pour passer en Espagne, fut victime du pillage des
palais du tyran dchu. Peut-tre orne-t-elle, aujourd'hui, quelque
poitrine de Jeune Turc? A moins que le ravisseur n'ait song, lui aussi,
que ce joujou brillant valait bien ses dix mille francs d'avant-guerre.

Les aventures orientales de Blasco Ibez faillirent avoir une fin
tragique. Il avait travers sans incidents les plaines dsoles de la
Thrace, franchi la Roumlie, la Bulgarie, la Serbie et approchait de
Buda-Pest. C'tait l'heure du petit djeuner. Dans le _dining-car_ de
l'express de Constantinople, il occupait, avec trois inconnus de la
foule bigarre de Cosmopolis, une table silencieuse, lorsque, au moment
o les premires maisons des faubourgs de Buda-Pest commenaient  fuir
sur les glaces du wagon, un choc effroyable, suivi des craquements
lugubres de ferrailles tordues, se produisit. Le train venait d'tre
tamponn par un convoi qu' la suite d'une ngligence inexplicable, le
chef de gare hongrois avait lanc sur la voie,  l'heure normale
d'arrive de l'express d'Orient, dont les deux premires
voitures,--naturellement des troisimes classes--avaient t pulvrises
par ce choc! Accident stupide, en une Europe Centrale que d'illustres
niais prnaient comme l'exemplaire modle de toute organisation
mthodique, et rejetant un instant dans l'ombre de la lgende les
vieilles _cosas de Espaa_. Blasco sut en dgager la philosophie. Et,
toujours homme d'nergie et d'action, il s'tait  peine rendu compte de
la catastrophe, qu'abandonnant, sans autre dommage que de lgres
contusions, le thtre du sinistre, o la foule affluait, il sautait
dans un tramway proche et allait prendre  la gare de Buda-Pest le
premier train en partance pour l'Europe,--la vraie Europe, o il
rentrait son baluchon sur l'paule,  la faon de l'envahisseur oriental
de lointains millnaires sduit par les richesses du mystrieux
Occident. Tel fut son premier grand voyage hors du monde latin. Si, en
1806, M. de Chateaubriand s'tait soumis  onze mois d'errance pour
sjourner trois jours  Jrusalem, ce n'a t qu' presque un sicle de
distance,--en 1904--que la postrit put,  son pompeux _Itinraire_,
opposer le pendant rdig par Julien, son domestique, qui nous prsente
le grand homme sous un jour moins splendide. Sans tre irrespectueux, il
me semble que Blasco Ibez n'avait pas  craindre une telle avanie:
d'abord parce que n'ayant pas de valet de chambre en Orient, ensuite
parce que son livre possdait pour vertu dominante la sincrit.




     V

     Blasco Ibez ami de la lecture et de la musique.--Son culte pour
     Beethoven et pour Victor Hugo.--Ses duels.--Une balle de charit
     qui faillit devenir balle homicide.--Sa discrtion d'auteur.--Ses
     scrupules sentimentaux.--Histoire du roman: _La Voluntad de Vivir_.


J'ai dj dit que Blasco Ibez tait un grand lecteur et de toute
espce de livres. S'offenserait-il, si cette passion tait dfinie, chez
lui, une sorte de maladive voluptuosit? En tout cas, la lecture est
devenue pour lui un tel besoin que, lorsqu'il n'crit pas, il se jette
sur le premier volume venu et ne l'abandonne plus qu'arriv  la
dernire page. Hte ici plus intrpide que dans la pratique de la vie,
il ne se soucie oncques de la mine austre et renfrogne du matre de
maison et plus les annes avancent, plus se confirme en son esprit
l'immortelle vrit de cet adage que Littr, cit par Sainte Beuve[37],
semble avoir attribu  tort  Virgile: On prtend que Virgile,
interrog sur les choses qui ne causent ni dgot ni satit, rpondit
qu'on se lassait de tout, except de comprendre, _prter intelligere_:
certes, la pense est profonde et elle appartient bien  une me retire
et tranquille

[Illustration: GRAVURE EXTRAITE DE NUEVO MUNDO, HEBDOMADAIRE DE
MADRID, REPRSENTANT BLASCO ET SES ENFANTS A LA MALVARROSA]

[Illustration: PORTRAIT DE BLASCO IBEZ EN 1902]

comme celle du pote romain. A l'poque o sa qualit d'agitateur
politique attirait sur lui les foudres gouvernementales, Blasco Ibez
fut exil assez longtemps dans une petite cit d'Espagne, antique vch
o toute vie intellectuelle se concentrait dans le palais piscopal. Le
proscrit commena par dvorer tous les livres qu'il put rencontrer en ce
lieu. Quand tout fut puis, et comme sa situation de fortune ne lui
permettait pas d'achats personnels de volumes, il se rabattit sur la
seule matire restante: des vies de Saints et des traits de Thologie,
que conservaient religieusement de vieilles dvotes, qui les tenaient de
chanoines dfunts, leurs amis d'antan. Or, un jour, il dcouvrit, par
miracle, qu'une de ces femmes possdait dans sa demeure une grande
bibliothque d'ouvrages profanes. C'tait la veuve d'un officier
suprieur du Gnie. L'excellente dame se signa, lorsqu'elle entendit le
jeune homme la prier de l'autoriser  lire, volume par volume, sa
librairie. _Pero si son de cosas militares!_[38] allguait-elle,
scandalise. Rien n'y fit. Blasco eut raison de cette ignorante
souponneuse, et, six mois durant, s'acharna sur Montecucculi, Jomini et
analogues thoriciens, tant anciens que modernes, de l'art de la guerre,
dont les seuls patronymiques, aujourd'hui, le feraient sourire, tant il
les jugerait tranges, sur ses lvres. Mais il a un aphorisme favori,
celui-ci, que: _todo lo que se lee, sirve alguna vez en la vida_[39].
Et, en vrit, ces lectures militaires lui ont servi, une fois au moins.
C'tait durant la Grande Guerre. Il avait t convi  dner par
plusieurs de nos gnraux et ce fut  leur table que le hasard de la
conversation l'amena  mentionner les doctrines qui lui taient devenues
familires, il y avait exactement vingt-huit ans. Comment diable
avez-vous appris tout cela? lui demanda, interloqu, l'un des
commensaux, qui ne pouvait comprendre qu'un romancier en st aussi long
que lui sur un chapitre interdit, non seulement au simple profane, mais
 tout autre qu'un officier brevet, sans doute. Blasco raconta alors
l'histoire de la bibliothque de la veuve de l'officier du Gnie.
Toutefois, de tous les livres qu'il s'est assimils, au hasard de ses
navigations aventureuses sur l'ocan sans limites du savoir humain, ceux
qui ont toujours eu ses prfrences, ce furent les livres d'histoire et
l'on sait avec quel zle il a traduit en espagnol, non seulement
Michelet, mais encore l'oeuvre monumentale de MM. E. Lavisse et A.
Rambaud. Entendons-nous bien, d'ailleurs. Blasco Ibez ne croit pas du
tout  l'histoire comme  une science. Pour lui, cette discipline est la
cousine germaine du roman, un _mixtum compositum_ se rapprochant de la
vrit--_quid est veritas?_--, une comdie dramatique o
manoeuvreraient d'infinies masses humaines. Et les historiens,
lorsqu'ils savent faire revivre le milieu qu'ils voquent, lui
apparaissent comme des collgues, ou, mieux encore, comme une sorte de
romanciers manqus, qui n'auraient pas su se spcialiser. Dans son for
intrieur, je ne suis pas sr du tout qu'il ne se gausse parfois
doucement de ces pontifs qui semblent croire possder le secret du
pass, convaincu qu'il est, avec d'autres, que l'histoire est un roman
qui fut et le roman une histoire qui et pu tre. Il m'en a confi,
nagure, la dfinition suivante: _Para m, la historia es la novela de
los pueblos, y la novela, la historia de los individuos_[40]. Je me
souviens que, pour lui faire honte, je crus alors devoir lui rpliquer
par la voix de Cicron: _Historia vero testis temporum, lux veritatis,
vita memori, magistra vit, nuntia vetustatis_[41]. Mais le matre se
borna  lever vers le ciel des yeux rieurs. Et je ressongeai, moi-mme,
 ce duc Michel Angelo Gaetani di Teano, illustre patriote italien,
dantiste et hellniste minent, lequel avait coutume de dire que _dove
sono dodici archeologi, sono tredici opinioni diverse_[42].

Il est d'usage, chez bien des littrateurs, de professer une
prdilection particulire pour la peinture. Beaucoup d'crivains, mme,
s'avouent rfractaires  la musique et, lorsqu'il leur arrive de
discuter de cet art, il n'est point rare que leur grandeur
intellectuelle ne les mette pas, tel Gautier,  l'abri d'assertions
extraordinairement errones. Encore que Blasco Ibez--et sa _Maja
Desnuda_ est l, pour l'attester--ressente en artiste la peinture et la
sculpture, le premier de tous les arts ne laisse pas d'tre pour lui la
musique. Je rapporterai  la lettre la dclaration qu'il me fit sur ce
point. Entre les gnies humains, il en est un qui se dtache par-dessus
tous les autres. Suprieur  Shakespeare, suprieur  Cervantes, c'est
un dmiurge. Il a atteint l'apoge du sublime. Il a entendu palpiter la
grande me mystrieuse dont chacun de nous dtient en soi quelques
parcelles. Et cet homme, c'est Beethoven. Son culte pour le musicien
dont la surdit lui inspira un touchant parallle avec celle du
romancier D. Antonio de Hoyos y Vinent, dans l'article franais qu'il
crivit en faveur de Hoyos en 1919[43], a acquis les proportions d'une
adoration absolue. Chacune des pices de ses diverses demeures est
orne, qui d'un buste, qui d'un portrait de l'auteur des _Sonates_ et
des _Symphonies_. Est-ce  cause de sa puissance de sentiments, de son
extraordinaire force d'expression dans ces compositions fameuses, que
Blasco ressent pour Beethoven une si touchante affinit lective?
Quiconque est quelque peu familier avec les premires oeuvres du
romancier, y aura remarqu, trs certainement, avec quelle joie il y
dcrit les effets de la musique mme sur les tres les plus frustes et
vulgaires. Ainsi, dans _Arroz y Tartana_, le chapitre IV. Ainsi le
chapitre VI de _Caas y Barro_. Ainsi, dans _La Catedral_, le chapitre
IV et le chapitre V. L'amour de Blasco Ibez pour Wagner a, d'autre
part, t dj l'objet de quelques lignes, et en 1903 M. Ernest Mrime
pouvait le qualifier en bonne part, dans un article du _Bulletin
Hispanique_, de fanatisme. Faut-il rappeler les merveilleuses pages de
_Entre Naranjos_ et le morceau de bravoure d'_Arroz y Tartana_, p. 181,
sur la _Symphonie des Couleurs_? Ce que l'on ignore gnralement, c'est
que Blasco Ibez a t critique musical au cours de sa fconde carrire
de journaliste et que ses campagnes en faveur du rformateur du drame
lyrique trouveraient, s'il en tait besoin, leur justification
historique dans la ncessit urgente de dbarrasser la scne espagnole
de la prpondrance absolue des doucetres mlodies de l'opra italien,
en ces poques o le sceptre de la critique musicale tait tenu 
Madrid par le grotesque D. Luis Carmena y Milln, de taurophile mmoire!
Blasco Ibez justifie pleinement l'aphorisme de Shakespeare:

    _The man that has no music in himself_
    _Nor is moved with concord of sweet sounds,_
    _Is fit for treasons, stratagems and spoils;_
    _The motions of his spirit are dull as night,_
    _And his affections dark as Erebus:_
    _Let no such man be trusted. Mark the Music!_[44]

Et l'auteur de ce dithyrambe improvis qu'est la _Symphonie des
Couleurs_ estime toujours, avec le pote des _Fleurs du Mal_, que

    Comme de longs violons qui de loin se confondent
    Dans une tnbreuse et profonde unit
    Vaste comme la nuit et comme la clart,
    Les parfums, les couleurs et les sons se rpondent.[45]

Un autre amour de Blasco Ibez, tout aussi vhment que son amour pour
Beethoven, est celui qu'il professe pour Victor Hugo. Un jour, au
critique franais Antoine de Latour, qui avait, dans un de ses articles,
dclar que les Espagnols aiment beaucoup leurs potes, qu'ils ne
lisent pas, la fille de Juan Nicols Boehl de Faber, connue dans le
monde littraire sous son pseudonyme de romancire: _Fernn Caballero_,
rpliqua: _Qu verdad, qu verdad, empezando por m! Pero quin lee
tanto, tanto, tanto?_[46]. Je puis avancer avec certitude que Blasco
Ibez, qui a tant lu, tant lu, tant lu, a lu _tout_ Victor Hugo. Aussi
est-il lgitime qu'aux censeurs frivoles de cet autre dmiurge, il ferme
la bouche par un laconique et catgorique: N'insistez pas! Ses dfauts,
je les connais. Dieu aussi a ses dfauts. A en juger, du moins, par ses
critiques, qui sont assez nombreux. Pourtant, des millions et des
millions d'tres continuent  croire en lui. Ils y croiront toujours.
Permettez s'il-vous-plat que je reste, moi aussi, fidle  la religion
de ma jeunesse. J'adore Victor Hugo. Et, pour parler comme nos dvots:
_en esta fe quiero vivir y morir_...[47].--Quand il revint d'Argentine
 Paris pour y rdiger ses _Argonautas_, un reporter de _Mundial
Magazine_ qui le visita, en Mars 1914, dans le coquet htel qu'il
habitait  Passy, rue Davioud, fut frapp par ce qu'il appelait:
l'obsession amoureuse de Blasco Ibez pour Victor Hugo. Et M. Diego
Sevilla ajoutait: Victor Hugo partout, partout o nous promenons nos
regards... On verrait rarement, ailleurs, une telle dvotion... Chez
lui, Blasco Ibez n'est qu'un hte, un hte de Victor Hugo. Et c'est
celui-ci qui prside, dans tous les recoins de la potique demeure.
Cela serait vrai galement de Madrid, de la Malvarrosa et de la villa
Kristy  Nice. Cette ferveur risquera de faire sourire quelques jeunes.
Et pourtant! Malgr les taches qui la dparent--dont les moindres ne
sont pas que, trop souvent, la simple motion crbrale, l'artifice
littraire mme, le parti-pris et l'abus de l'antithse l'emportent sur
l'impression du coeur et de l'me; bien que les grands pomes
politiques--_Chtiments_, _Anne Terrible_,--ne soient, en dpit de la
supriorit de leur forme, que de simples pamphlets; malgr le fatras de
tant de pages pseudo-historiques--_Histoire d'un Crime_, _Napolon le
Petit_,--et des lucubrations philosophiques, polmiques et critiques,
comme encore malgr les productions confuses des dernires annes, il
reste que tout ce qui est du pass, du prsent et de l'avenir, du fini
et de l'infini, traversa ce vaste cerveau perptuellement en bullition
et qu'ternellement, le voyant de la _Lgende des Sicles_, pour ne
citer que le plus magnifique de ses grands pomes pico-lyriques, aura
son oeuvre cite comme l'clatant tmoignage d'une puissance verbale
inoue mise au service d'une imagination incomparable et sa personne
mme exalte par le culte pieux des gnrations successives, parce
qu'elle fut, selon un mot clbre, l'instrument sinon le plus mlodieux,
du moins le plus sonore qui ait jamais vibr aux quatre vents de
l'esprit.

Descendons de l'empyre pour le terre  terre, j'allais dire le
terrain--puisque de duels il s'agit--d'une ralit sublunaire un peu
moins thre. J'ai indiqu, dans le prcdent chapitre, que Blasco
Ibez, dans sa priode combative de dput rpublicain, s'tait, plus
d'une fois, mesur avec de redoutables adversaires et qu'il maniait
aussi intrpidement--encore qu'avec moins d'habilit
professionnelle--l'pe et le pistolet que le verbe. Je crois savoir
qu'il se battit ainsi de douze  quinze fois. Cependant, il est le
premier  faire gorge chaude du soi-disant code de l'honneur,
invention tragiquement purile qui ne dmontre rien d'autre que
l'incurable snobisme de certaines classes d'hommes. Blasco n'aime pas
qu'on l'entretienne des incidents d'un pass qu'il considre comme bien
mort, grand trou noir et plein d'ombres sinistres dans sa vie.
Cependant, n'ayant pas hsit  abuser de sa bienveillance, il a
consenti  m'avouer qu'il s'tait surtout battu pour fournir,  qui en
et dout, la preuve _de que no tena miedo_[48], et, aussi, qu'il ne
nourrissait,  l'endroit de ses adversaires politiques, aucune espce de
haine personnelle. Et il ajoutait, avec cet humour mlancolique dont, si
l'on n'en trouve gure de trace dans ses romans, sa conversation prive,
dans ces vocations rtrospectives, n'est nullement exempte: _Algunas
veces he pegado y otras me pegaron  m. De qu ha servido esto en mi
vida? Qu ha podido probar?... Cuando pienso que he sido herido casi de
muerte tres meses antes de escribir La Barraca!..._[49]. Mais,
lorsqu'on se bat comme se battait Blasco: pour prouver que l'on n'a pas
peur, l'on risque assez, en face de spadassins sans vergogne, de
commettre un genre d'imprudence qui, dans de telles rencontres, cote
fort cher. C'est ainsi qu'ayant t grossirement pris  partie, dans un
journal de Madrid, par l'un des _recordmen_ du tir au pistolet en
Espagne, Blasco, qui avait le droit de choisir l'arme, se dcida pour
celle mme o excellait son adversaire. _Il verra, de la
sorte_,--fit-il tranquillement observer  ses tmoins--_que je ne le
crains gure_. Mais  peine l'ordre de faire feu tait-il donn, que la
balle de ce bretteur l'atteignait au sommet de la cuisse,  quelques
millimtres de l'artre fmorale! J'ai hte, cependant, d'en venir au
duel dont il a t parl plus haut, qui occupa un moment l'Espagne
entire et fut aussi, non seulement le plus srieux, mais encore le plus
original de tous les duels de Blasco Ibez. C'est de celui avec le
lieutenant de la Sret de Madrid qu'il s'agit. Pour s'expliquer
l'origine de ce dfi, il importerait de se dpouiller momentanment de
la mentalit franaise, de tcher de penser  l'espagnole. Ce n'est pas
chose aise  tous et je ne suis pas sr que l'essai en russisse 
quiconque ne connat, de l'Espagne et de ses moeurs, que ce qu'il a pu
recueillir au cours de lectures plus ou moins hasardeuses, ou dans des
conversations avec des touristes souvent intresss  cultiver la
ridicule lgende d'une Espagne de tambours de basque et de castagnettes,
dont _Carmen_ constitue l'exemplaire-type et, malheureusement pour nous,
classique. Mais je ne puis m'attarder sur cette matire, qui exigerait
des dveloppements hors de propos. Je renverrai donc de nouveau aux
quelques pages, si exactes, que Blasco Ibez a crites pour le livre:
_L'Espagne Vivante_, me bornant  noter qu'entre une sance de la
Chambre des Dputs franaise et une audition du _Congreso_ espagnol, il
y a un abme et que mme nos plus tumultueuses sessions n'ont,  Paris,
rien de commun avec les orages parlementaires des _Cortes_, je veux dire
de celui de ces deux organismes constitutionnels qui est cens
reprsenter le peuple, l'autre, le Snat, tant surtout un rouage de la
monarchie. Or, un soir o il y avait eu,  la Chambre, une de ces
temptes dans un verre d'eau qui l'agitent priodiquement, les dputs
rpublicains furent l'objet d'une manifestation populaire enthousiaste,
 leur sortie de l'difice construit par Narciso Pascual en 1843-1850 et
dont l'entre, peu monumentale, s'orne de deux lions couls en bronze
de canons marocains, trophes de la bataille de Tetun, en 1860. Comme
toujours, en pareille circonstance, la police madrilne intervint avec
une brutalit inoue, dispersant  coups de sabre les manifestants. Dans
ce tumulte, Blasco eut une altercation assez vive avec l'un des
officiers du corps de police, lequel, en Espagne, est organis
militairement. Le lendemain, dans l'interpellation qu'il adressa au
Gouvernement, il traita son adversaire de faon extrmement dure. Il
n'en fallut pas davantage pour que tous les officiers du corps de
police, se considrant offenss par les paroles du dput de Valence,
exigeassent de leur compagnon qu'il demandt  l'offenseur une immdiate
rparation par les armes. Mais le Prsident de la Chambre, aussitt
averti de l'affaire, intimait  Blasco l'ordre formel de refuser ce
duel, ajoutant que, s'il passait outre, il proposerait  l'Assemble de
le soumettre  une procdure spciale, vu que le rglement interdisait
tout duel ayant pour cause des paroles prononces par un dput en
sance du Parlement. Et c'est ici que commencent les pripties les plus
bizarres de ce duel par bont. Le lieutenant de la Sret tait mari
et, je crois, pre de famille. Il n'avait, pour vivre lui-mme et faire
vivre les siens, que sa maigre solde. D'autre part, le Code de l'honneur
militaire n'tait-il pas formel? Il fallait que cet homme se battt ou
qu'il ft ray, incontinent, des cadres de sa profession. Ses compagnons
intervinrent donc en sa faveur et une dputation d'officiers de police
s'en fut trouver Blasco, en appela  son humanit, le supplia de ne pas
jeter sur le pav un collgue malheureux. Le tribun se laissa mouvoir
par cet trange cas de conscience. Pour ne pas transformer en une sorte
de Blisaire un jeune grad impertinent qu'il n'avait aperu que
quelques secondes, dans la nuit et  travers le dsordre d'une
manifestation politique, il accepta de se battre avec lui et d'arranger
les choses de faon  ce que le duel restt ignor de la Chambre. Les
conditions de cette rencontre n'taient pas moins extraordinaires que le
mobile qui l'avait dcide. Prtextant que leur ami tait l'offens et
qu'il avait, par suite, le choix du moyen de combat, les tmoins du
lieutenant dcidrent que ce combat serait  l'amricaine, les
adversaires tant placs  vingt pas, avec facult de faire feu 
volont pendant trente secondes. Ce n'tait plus un duel, c'tait un
suicide et les tmoins de Blasco, ne voulant pas prendre sur eux la
responsabilit de cette lutte de cannibales, se rcusrent. Mais lui,
dans sa manie de prouver qu'il ne craignait personne, s'obstina et se
battit sans tmoins, en se faisant simplement accompagner sur le terrain
par deux profanes. A l'ordre de _Fuego!_[50], comme il disposait d'une
demi-minute pour viser et faire feu, il laissa tranquillement son
adversaire faire usage de son arme, pensant que la sienne lui suffirait
pour, ensuite, tirer en l'air. Mais le lieutenant, qui rvait de devenir
un hros en dbarrassant l'Espagne de l'Antchrist, avait
malheureusement pris la chose au srieux. Profitant du rpit imprvu que
lui laissait Blasco, il visa donc lentement et, sr de son coup, envoya
 celui-ci une balle en plein foie. Le projectile porta si bien, que
Blasco en laissa choir son arme, et, les jambes flchissantes et d'un
mouvement rflexe, appliqua aussitt les deux mains  la partie
atteinte. Mais,-- miracle de quelle _Virgen_[51] propice?--il ne tarda
pas  se convaincre qu'il tait sain et sauf. Le souffle, qui l'avait un
instant abandonn, lui revenait normal et l'on n'apercevait, au point de
contact de la balle, aucune gouttelette de sang perler. L'explication du
prodige apparut aussitt, sans qu'il ft besoin de recourir aux
instances surnaturelles. Le dput portait une lgre ceinture, qu'il
avait tourdiment garde et dont la boucle de mtal, en recevant le
choc, avait pntr dans les chairs, o elle s'tait incruste et
tordue. Obstacle imprvu, qui avait suffi  faire ricocher la balle
homicide, transformant en simple contusion une blessure qui, sans ce
hasard, et certainement provoqu la mort instantane de Blasco Ibez!

Le duel se termina, de la sorte, sans rsultats, et Zamacois relate
qu'alors que l'illustre Docteur San Martin s'approchait du dput, lui
assurant qu'il venait de natre une seconde fois, l'un des tmoins de
l'officier, celui, prcisment, qui avait exig les conditions barbares
du duel,--il est mort, un an aprs, dans un asile d'alins--s'approcha
aussi de Blasco pour le fliciter. _Trs bien, trs bien!_--s'cria-t-il
en lui serrant la main--_Je suis heureux que cela finisse ainsi. Et,
savez-vous, vous avez en moi un admirateur! J'ai lu tous vos romans. Ils
me plaisent infiniment, infiniment!_ A quoi Blasco Ibez fit cette
simple rponse: _Vous avez failli en faire fermer la fabrique!_ Que
l'on vienne donc prtendre que le matre est dnu d'humour! La moralit
de cette fable tendrait  tablir qu'il est possible qu'un homme change
des coups de feu avec un de ses semblables uniquement pour ne pas lui
nuire dans sa carrire. Mais l'on risquerait, en insistant sur elle, de
se voir traiter, par quelque lecteur morose, de simple _galjare_
mridional et mieux vaut s'arrter l. Toujours est-il que ce duel, je
l'ai dit, fut fort comment et que de bonnes mes crurent ne pas devoir
laisser chapper l'occasion de mettre en lumire, pour des fins de
propagande religieuse, le caractre providentiel d'un tel dnouement.
La boucle de mtal assumait,  leurs yeux, la dignit lgendaire du nez
de Cloptre, ou du grain de sable de Cromwell. Entre les milliers de
lettres que reut le pcheur impnitent, il en tait une qui portait le
timbre d'un prince de l'Eglise d'Espagne, du Cardinal-Archevque de
Grenade. Ce prlat, alors octognaire, avait, dans sa prime jeunesse,
suivi la carrire militaire. Quel beau coup de filet c'eut[c'et] t
pour le vieillard que de ramener--avant de quitter ce bas monde--dans le
sein de la confession catholique l'auteur impie de _La Catedral_! On
devine les arguments dont son apologtique snile usait: avertissement
du ciel, protection de la _Virgen_ et analogues lieux communs de
thologie morale. Blasco, homme exquis, rpondit  cette missive
intresse par une lettre courtoise et l'archevque, croyant la
conversion en bonne voie, redoubla d'admonestations pieuses. Au bout de
quelques mois, sa mort mettait fin  une correspondance unique dans les
changes pistolaires de Blasco.

Ces lettres ont t dtruites, comme tant d'autres, et il faut qu' ce
sujet, je revienne sur l'un des aspects les plus attrayants de la
personne morale de Blasco Ibez. Je ne me piquerais pas de possder une
science littraire transcendantale, mais enfin, il me sera bien permis
de remarquer que le charme piquant des cls a trop souvent conditionn
le succs d'oeuvres d'imagination, depuis le _Diable Boiteux_ de
Lesage--pour nous en tenir aux livres sur des choses d'Espagne--jusqu'aux
clbres _Pequeeces_ du Jsuite D. Luis Coloma, dont la vogue remonte,
prcisment, aux annes o Blasco crivait ses premiers essais
romanesques de matire valencienne. Sans commettre, d'autre part, de
formels romans  cls, il est toute une catgorie d'auteurs qui essaient
de remdier  leur manque d'imagination cratrice par l'introduction,
dans leurs rcits, de bribes, plus ou moins dfigures, de leurs propres
expriences sentimentales. Ces crivains ont coutumirement la faiblesse
de se peindre en Don Juans dous d'un pouvoir de sduction souverain,
dont le charme victorieux a raison des Eves les plus rebelles. Et, manie
plus dplorable encore, il en est qui n'hsitent pas  utiliser, dans
ces inventions autoapologtiques, les malheureux comparses avec lesquels
ils se sont coudoys dans la vie quotidienne, transformant ainsi en
grotesques pantins d'honntes gens dont le seul tort fut d'avoir cru au
gnie de ces caricaturistes du scandale. Comme le lecteur connat
certainement quelques exemplaires, plus ou moins notoires, de cette
cole, je suivrai le conseil que Pierre-Charles Roy inscrivit, au
XVIII^{me} sicle, sous une gravure de Nicolas De Larmessin qui
reprsentait une scne de patinage, ne se doutant sans doute pas que la
postrit allait s'emparer de ce vers pour le transformer en phrase
lgendaire:

    Glissez, mortels, n'appuyez pas...

Blasco Ibez n'a jamais entendu battre monnaie avec ses amours. Sa
riche imagination lui permet, Dieu merci, de ddaigner une aussi pauvre
mthode. Il n'a pas besoin, au surplus, de transcrire la ralit de son
existence pour produire l'image de la vie. Ses romans, s'ils eussent
d, pour tre assurs du succs, exposer  la malignit publique les
intimits de personnelles amours, n'eussent certainement jamais t
crits. _Se puede ser escritor sin dejar de ser caballero_[52],
aime-t-il  rpter, et, d'ailleurs, c'est une vrit d'exprience que
les romanciers fminins, ou les potes de l'amour ne sont Lovelaces
qu'en imagination et que les deux ou trois pauvres femmes qui furent
leurs victimes, s'ils les servent et resservent  leur trop crdule
clientle en les accommodant  des sauces diverses, le ragot ainsi
cuisin ne laisse pas d'tre, au fond, toujours pareil. Ces
_lady-killers_ sont gnralement de pitres amants, dont les bonnes
fortunes mriteraient d'tre appeles littraires, si cette pithte
pouvait dcemment s'appliquer  leurs proses mercantiles. Les vrais
amoureux sont plus discrets. Et il a fallu le zle intempestif d'un
acadmicien notoire pour que, des amours de Victor Hugo, l'on apprt,
tout rcemment, que le plus long n'eut rien d'thr, selon que le
croyait qui s'en rapportait aux transpositions dans l'oeuvre imprime
de ce grand artiste.

Comme son idole, Hugo, le romancier de _Entre Naranjos_ est rest muet
sur ses rapports vcus avec la femme. J'ai relu ses romans avec une
intention arrte d'y surprendre,--sachant ce que je sais de sa
vie,--quelque chose de similaire  une allusion discrte  ses amours.
Mais cette enqute m'a du. On m'avait, de fort bonne source, assur
que les femmes ont jou, et jouent, dans la vie sentimentale de Blasco
Ibez, un rle considrable. Des indiscrtions savoureuses circulent
mme  ce propos. Et n'est-ce pas, aussi bien,  cause d'exigences, ou
de convenances sentimentales, que, prcisment, ce mme Blasco Ibez a
abandonn, depuis tant d'annes, son Espagne pour courir le monde? Sans
doute, il est avr que la Leonora d'_Entre Naranjos_, fut bien, comme
on le prtendit, une chanteuse russe d'opra, avec laquelle l'auteur
avait voyag, lorsqu'il ne comptait que vingt-deux ans. J'ai entendu
aussi interprter de faon semblable d'autres hrones d'autres de ses
romans. Mais, l'ayant pri de me fournir quelques lumires sur ce point
controvers, je me suis heurt  une fin catgorique de non recevoir. Le
matre, se souvenant peut-tre des racontars suscits par sa _Maja
Desnuda_--o des exgtes bien informs ont voulu voir,  ct d'un
Renovales qui serait, naturellement! son ami le peintre Sorolla, une
comtesse d'Alberca peinte sur le vif d'aprs certaine dame de
l'aristocratie madrilne, qui faisait alors beaucoup parler d'elle--, se
souvenant peut-tre aussi que, deux ans plus tard, le scandale
recommena avec _Sangre y Arena_, dont diverses interprtations
tentrent d'identifier la fantasque Doa Sol, s'est enferm dans un
silence que rien n'a pu briser. Lorsqu'on lui signale telle ou telle
analogie, relle ou fictive, entre une situation de ses romans et un
fait bien connu de sa vie, il montre une surprise si complte, il
manifeste un si total dsarroi que l'on songe incontinent, pour
expliquer un tel cas, aux conditions dans lesquelles produisent les
romanciers de race. Leur travail participe, en effet, beaucoup du
subconscient. Pour ce qui est de Blasco Ibez en particulier, je sais
qu' plusieurs reprises, il lui est arriv de tracer des personnages
qu'il croyait fils absolus de sa fantaisie, alors qu'en fait, ce
n'taient que les duplicata d'tres de chair et d'os, par lui observs
bien auparavant et recrs, par la superposition des souvenirs, dans
leurs formes actuelles. Mais le grand public, qui, lui, ne se rend pas
compte de ce mystrieux processus de cristallisation--comme
s'exprimait Stendhal,--identifie immdiatement les originaux et
l-dessus les mdisants, ou les envieux, se mettent  crier au scandale!
Il importe ici, plutt que de me livrer  des considrants thoriques,
que je cite un cas vcu comme illustration de la doctrine que j'avance,
cas dont quelques rares initis--dont feu Luis Morote, qui en crivit, 
l'poque, un article dans l'_Heraldo de Madrid_ et aussi le vieil ade
valencien, D. Teodoro Llorente, lequel, dans les pages plus haut cites
de _Cultura Espaola_, dclarait ne pas devoir risquer des
claircissements que l'auteur n'avait pas jug  propos de fournir--ont
su trop peu, pour que le mystre n'ait pas continu  entourer l'une des
productions crites peut-tre avec le plus de fougue par Blasco Ibez
et qui ne fut imprime que pour tre, aussitt, impitoyablement dtruite
par ordre de son auteur mme. En 1907, Blasco, qui se trouvait au dbut
de la priode la plus importante de sa vie sentimentale, composa en
quatre mois un roman qui, intitul: _La Voluntad de Vivir_[53], passa
sans dlai  la composition, chez les diteurs F. Sempere et Cie 
Valence et ne tarda pas  tre tir  12.000 exemplaires--chiffre des
premiers tirages de ses romans  cette poque. Le livre sortait des
presses et tait dj annonc au public, quand certaine personne, qui
exerait alors sur l'auteur une influence souveraine et dont le nom,
pour des causes qui n'importent pas ici, doit tre tu, en ayant reu en
don le premier exemplaire tir, et l'ayant lu en une nuit, crut s'y
reconnatre, peinte au naturel et dans ses moindres particularits
physiques et morales. Epouvante par la vhmence et la chaleur de ces
descriptions, o elle se retrouvait comme dans un miroir, elle s'imagina
que le public allait sans peine y dmler l'histoire d'une passion
secrte, l o le romancier tait convaincu de n'avoir pas trac une
ligne qui ne ft impersonnelle et--comme on dit dans le jargon de la
critique scientifique--objective. S'il se ft agi de ces Lovelaces de
cabinets particuliers, dont il a t question plus haut, la solution de
l'incident et t malaise, ou, plutt, elle et eu lieu au dtriment
de la mystrieuse et unique lectrice du livre. Car cette sorte
d'crivains, si elle avait  choisir entre la dtresse morale d'un tre
cher et une satisfaction d'amour-propre professionnel, n'hsiterait pas
et se dciderait pour la seconde de ces alternatives. Mais Blasco eut
alors un geste qui me semble plus loquent qu'un long discours. _La
Voluntad de Vivir_ allait tre mise en vente ds le lendemain. Il
tlgraphia  Valence de tout arrter. Cependant, l'attention du public
avait t attire sur l'incident et des bibliophiles offraient des
sommes folles  qui leur procurerait un exemplaire du roman condamn.
Blasco eut alors son second geste, qui complte le premier. Il ordonna 
Sempere et Cie de brler incontinent les 12.000 volumes. Et cet ordre
fut excut. 24.000 pesetas--12.000 de droits d'auteur et 12.000 de
frais d'impression et de brochage,  la charge de Blasco--montrent
donc, en fume bleutre, dans le ciel d'indigo de Valence et de _La
Voluntad de Vivir_ rien n'est rest, si ce n'est le seul exemplaire, qui
sait? de qui avait t la cause de cet holocauste. Peut-tre,
cependant, Blasco Ibez redonnera-t-il, quelque jour, cette oeuvre
trange sous une forme nouvelle, puisque le titre en figure parmi ceux
des romans qu'il annonce, dans son dernier volume, comme tant _en
preparacin_?[54].




     VI

     Voyage en Amrique du Sud.--Amiti avec Anatole France.--Prouesses
     de Blasco Ibez comme confrencier.--Le tnor littraire bat le
     torero, ou 14.500 francs or pour une confrence.--L'orateur se
     transforme en colonisateur.--La vie dans la _Colonia Cervantes_, en
     Patagonie.--Triple lutte: avec le sol, avec les hommes, avec les
     banques.--Un discours prononc la carabine Winchester  la
     main.--Fondation d'une seconde colonie,  Corrientes.--Contraste
     entre ces deux _settlements_, spars par 4 jours et 4 nuits de
     chemin de fer.--Le premier hte de la nouvelle maison
     tropicale.--Le colonisateur renonce  son entreprise.


Le 5 Juin 1908, _El Liberal_ de Madrid avait annonc que Blasco Ibez
allait quitter la tour d'ivoire o l'avait fait s'enfermer le dgot
pour une politique avilie. Beaucoup plus tard, _Cultura Espaola_
publiait, dans son N de Fvrier 1909, une courte note o il est dit que
le romancier Blasco Ibez fera prochainement un voyage  Buenos Aires
pour y prononcer une srie de confrences au _Teatro Oden_ sur divers
sujets de littrature, de sociologie, etc. Ce voyage avait t organis
dans les conditions suivantes: Blasco Ibez, qui commenait  tre l'un
des romanciers espagnols les plus lus de l'Amrique latine et qui tait
devenu collaborateur des principales publications de ces Rpubliques,
avait reu, d'un grand impresario de thtre de la capitale argentine,
l'offre de participer  une srie de confrences dont le but tait
surtout de mettre les littrateurs les plus en vue de l'Europe en
contact avec des pays neufs et encore peu connus. Dj, le clbre
historien et sociologue Guglielmo Ferrero et le criminologiste Enrico
Ferri--l'auteur de cette _Sociologia Criminale_ traduite dans les
principales langues europennes et l'un des chefs du parti socialiste
d'alors en Italie--s'y taient, les annes prcdentes, fait entendre.
Cette fois, l'impresario hispano-amricain avait jet son dvolu sur
Anatole France et Blasco Ibez.

Quand ce dernier arriva  Buenos Aires, l'exquis conteur franais s'y
trouvait depuis quelques jours seulement. Ces deux hommes, que plusieurs
traits communs de leur esprit et un mme idal politique rapprochaient,
nourent en Argentine une amiti qui ne s'est pas dmentie et, malgr
leurs diffrences d'ge, ont entretenu, depuis, des rapports o rgne la
cordialit la plus franche. Blasco Ibez tait, d'ailleurs, sincre
admirateur des fictions dlicates de l'Acadmicien nagure attach  la
bibliothque du Snat et il lui est arriv frquemment, lorsqu'il
sjourne  Paris, de djeuner avec lui, en compagnie des diteurs de
traductions franaises de ses romans, les frres Calmann-Lvy. L'on
manque rarement, au cours de ces agapes, d'voquer les lointains
souvenirs du sjour en Argentine. Vous rappelez-vous, dit l'auteur de
_Thas_, votre entre triomphale  Buenos Aires?--Triomphale, non,
rplique Blasco. Il y avait beaucoup de monde, c'est
tout.--Triomphale, insiste Anatole France, qui tient  son
affirmation. Je l'ai vue, comme j'ai entendu le merveilleux discours
que vous leur avez lanc, du haut d'un balcon. Je ne sais pas
l'espagnol, mais j'ai parfaitement compris! Cette entre, en vrit,
avait t, sinon triomphale, du moins extraordinaire. Blasco tait le
premier crivain espagnol qui, par suite d'un inexplicable manque de
relations intellectuelles entre l'Amrique du Sud et une nation que
celle-ci appelle toujours _Madre Patria_[55], venait renouer le fil de
la communication mentale directe, rompue depuis trop d'annes. Il se
prsentait, de plus, dans des rpubliques dont il parlait la propre
langue, qui tait celle de son pays, et o il comptait, je le rpte, un
fidle public de lecteurs. Enfin, il existe, en Argentine, une trs
forte colonie espagnole, dont les membres, d'ides avances en leur
majorit, taient heureux de dmontrer  ce perscut de la monarchie,
par un accueil enthousiaste, leur fidlit aux doctrines qu'incarnaient
sa vie et ses livres. C'est ainsi qu'une foule qu'il et t difficile
d'valuer exactement--de 70  80.000 personnes--, attendait le romancier
 son dbarquement, au port de Buenos Aires, et l'accompagna depuis le
navire jusqu' son domicile. L'affluence tait telle, que la voiture
conduisant Blasco se brisa sous la pression de la masse et qu'un peloton
de cavalerie dut lui frayer le chemin de l'htel. Mais, pour en revenir
 Anatole France, ce qui sduisit le vieux matre dans le discours--le
premier qu'il entendait de lui--de son collgue et mule, ce furent,
j'imagine, le dbit vhment, naturel et expressif et cette toute
mridionale exubrance, en vertu de laquelle ce ne sont point seulement
les lvres qui parlent, mais les mains, mais les yeux, mais toute la
personne, et encore, peut-tre, cette sorte de pouvoir inconscient
d'autosuggestion grce  quoi l'orateur, comme si une vertu magntique
s'engendrait en lui, finit par tre  tel point domin par son sujet,
qu'insensiblement il atteint les hauts sommets de l'loquence. Mais,
dans le cas concret de Blasco Ibez--qui est surtout un
improvisateur--l'enthousiasme, gnrateur des belles priodes, est en
fonctions directes et de la matire traite et de l'auditoire auquel on
l'expose. Pour qu'il parle bien, il lui faut tre pleinement convaincu
de ce qu'il va dire et il lui faut encore une foule, favorable ou
hostile, peu importe, mais qui soit une foule vritable.

Lors de la priode pique de son apostolat en Espagne, il parla dans les
endroits les plus disparates: thtres, cirques, arnes, plages,
chteaux en ruines, amphithtres antiques et places de villages, o
parfois, tel un charlatan dans une foire, il adressait la parole aux
plbes du haut de quelque char rustique. Frquemment, le cur, voulant
prserver ses ouailles de la contagion rpublicaine, lanait les cloches
de son glise  toute vole, pensant ainsi touffer la voix de
l'hrtique. Mais celui-ci, haussant le verbe, arrivait  dominer le
bronze sacr et sortait victorieux de cette ingale joute d'loquence
sonore. D'autres fois, des paysans lgitimistes entrecoupaient ses
discours de fusillades enrages, o se renouvelait le miracle du duel
madrilne, puisque Blasco sortait toujours indemne de ces lches
guet-apens. Souvent, par contre, le public prvenu en sa dfaveur, qui
avait accueilli les premires phrases de sa harangue par des menaces de
mort, en saluait la proraison par d'ardents bravos. Enfin,  plus d'une
reprise, il fit pleurer ses auditeurs. Mais il faut ajouter que
l'orateur--conformment  l'adage d'Horace: _Si vis me flere, dolendum
est primum ipsi tibi_[56]--entran par sa conviction, avait devanc de
ses propres larmes celles de ces braves gens. Nulle discipline
littraire, nul artifice oratoire ne rgnaient dans ses prches
politiques et sociaux. Leur transcription stnographique et procur aux
lecteurs de cabinet cette dception que cause coutumirement
l'impression d'un texte de discours impromptu. Leur effet, cependant,
tait intense. Sans doute, faudrait-il en rechercher la cause dans cette
vertu magntique  laquelle je viens de faire allusion et qui confre 
de telles manifestations spontanes de l'art oratoire cette puissance
d'entranement refuse aux harangues acadmiques, dont toutes les
priodes sont tudies, dont rien--pas mme le dbit, puisqu'elles sont
lues, ou apprises par coeur--n'est livr  l'inspiration du moment, ou
aux impressions fugitives de l'orateur. Dans certaines circonstances, il
est arriv que Blasco Ibez, par crainte d'oublier quelque point
d'importance, ait rdig pralablement le texte complet d'un discours.
Vaine prcaution! A peine avait-il pris contact psychique avec son
auditoire, que cette ivresse trange dont, seuls, les orateurs ns
ressentent la griserie en face des foules, s'emparait de tout son tre,
et qu'oubliant son inutile papier, il se lanait  corps perdu dans
l'improvisation, profrant des phrases totalement diffrentes--forme et
images--de celles qu'il avait si soigneusement prpares.

Venu en Amrique avec, derrire lui, un tel acquis, il pouvait 
l'avance escompter un immense succs de la part de ces publics
hispano-amricains, si accessibles aux priodes grandiloquentes de leur
bel idiome harmonieux; si vibrants aux choses d'une Europe si lointaine,
mais qui surgit toujours aux fonds obscurs de leurs perspectives
intellectuelles; si artistes, en leur dlicieuse spontanit.

[Illustration: MANIFESTATION DE MARINS ET DE PCHEURS EN L'HONNEUR DE
L'AUTEUR DE FLOR DE MAYO, LORS DE L'HOMMAGE DE VALENCE A BLASCO EN
1910

Sur la voile de la classique barque de pche trane par des boeufs,
qu'a tant de fois peinte Sorolla, figurent les titres des romans
jusqu'alors publis]

[Illustration: PORTRAIT DE BLASCO PAR SOROLLA, ACTUELLEMENT A LA
BIBLIOTHQUE DE THE HISPANIC SOCIETY OF AMERICA, A NEW YORK]

Anatole France pronona  Buenos Aires cinq confrences et regagna Paris
aprs de brves escales  Montevideo et  Ro de Janeiro. De ces cinq
confrences, Blasco fut l'auditeur religieux et, ds la premire, le
matre franais avait commenc sa lecture par un exorde o, en termes
choisis, il saluait la prsence de l'illustre romancier d'Espagne. Le
sjour de Blasco comme confrencier d'Amrique devait tre de
considrable dure. Pendant neuf mois, il circula, orateur ambulant, 
travers l'Argentine, le Paraguay et le Chili, et ne pronona pas moins
de cent-vingt discours. Il faisait fonctions, comme il se plat 
s'exprimer, de tnor littraire, recevant de grandes ovations et
gagnant beaucoup d'argent. Le plus pnible, m'a-t-il confi, ce
n'taient pas tant les confrences que l'arrive dans les localits o
elles devaient avoir lieu. Dieux immortels, quelle corve! Il fallait
subir tout le crmonial de rceptions en rgle, assister au dfil des
commissions avec drapeaux et musiques, serrer des milliers de mains, se
rappeler des centaines de noms, visiter les curiosits de la rgion et
surtout, ah! surtout participer aux banquets! Il y en avait toujours
trois pour le moins: celui d'arrive, celui o l'on ftait le succs de
la confrence, et, enfin, celui d'adieu. Si j'eusse reu seulement la
moiti des sommes dpenses de la sorte, je serais devenu immensment
riche! Blasco Ibez raconte aussi avec un plaisir visible les progrs
par lui raliss, au cours de ces longues tournes, dans l'art de
l'improvisation oratoire. A son arrive dans quelque ville nouvelle, il
s'enqurait, soit auprs de journalistes, soit auprs des autorits, du
thme sur lequel on dsirait qu'il se ft entendre. On lui dsignait
souvent un sujet purement local. De simples lectures techniques, une
rapide information orale lui suffisaient alors pour parler, le soir
mme, une heure et demie durant, sans cesser une minute de passionner
son auditoire. Mais la prpondrance exclusive accorde ainsi au
dveloppement des facults oratoires eut pour rsultat d'atrophier
momentanment les dons de l'crivain. Quand je suis revenu en Europe,
m'a-t-il dclar, j'avais compltement oubli mon mtier. En ces neuf
mois de discoureur, lorsqu'il m'arrivait d'avoir  crire, je devais en
appeler  la dicte. Et tout ce que je dictais, tait dit sur un ton
effroyablement dclamatoire et emphatique...

Son premier dimanche  Buenos Aires, il se le rappellera toujours, mais
il ne tarit pas non plus sur tant d'autres souvenirs de ces neuf mois.
J'tais, aime-t-il  rpter, une manire de tnor illustre, un Caruso,
avec cette nuance qu'il n'y avait pas, pour moi, de changements de
dcors. Un simple frac me suffisait pour les diverses sances, et,
pendant le temps rituel, je m'gosillais jusqu' l'aphonie. J'ai gagn
ainsi de grosses sommes, j'en ai dpens de considrables, et,  mon
retour en Europe, il me restait encore un joli reliquat. Ses
confrences dans la capitale argentine avaient altern avec celles
d'Anatole France. Elles commenaient  cinq heures et demie, dans l'un
des thtres les plus distingus de la ville, devant une assistance
aristocratique, compose en majeure partie de dames. Ce mme premier
dimanche dont il vient d'tre question, il avait donn, sur les
instances de divers groupements, un rgal oratoire supplmentaire  une
foule compose d'environ 8.000 employs, commerants et ouvriers 
l'aise, gens de la classe moyenne qui, trop occups la semaine pour
venir l'entendre, dsiraient cependant savourer au moins une fois
l'loquence du clbre propagandiste rpublicain. Cette fte de la
parole dmocratique eut lieu dans la plus vaste salle de spectacles de
la ville et commena ds deux heures et demie de l'aprs-midi. La
chaleureuse ovation qui avait salu l'orateur s'tant calme, celui-ci,
en guise d'exorde, avait dclar--seul sur une scne immense, o l'on
jouait chaque jour des opras  grand orchestre--que, puisque son
auditoire avait sacrifi un aprs-midi en son honneur, il voulait qu'ils
en eussent, comme nous disons vulgairement, pour leur argent et qu'il
entendait les entretenir jusqu'au soir. Blasco tint parole. Durant trois
heures et demie, il dveloppa le thme gigantesque des vicissitudes
politiques, littraires et sociales de l'Espagne depuis
l'affranchissement de ses colonies d'Amrique. C'tait entreprendre de
rsumer toute l'histoire du XIXe sicle espagnol, priode qui est
aussi la moins connue des Hispano-Amricains. Mais, si parler pendant
trois heures et demie constitue,  soi seul, dj un record, le faire
d'une voix stentorienne portant jusqu'aux extrmes recoins d'un
vritable colise--puisque le vocable, de par son tymologie, signifie
un colossal amphithtre et qu'au surplus, il s'emploie en espagnol
pour dsigner, par un lointain souvenir de l'amphithtre Flavien, une
salle de spectacles--et avec l'enthousiasme toujours au diapason d'une
multitude qui accueille chaque dveloppement d'un tonnerre de bravos, ou
d'un dchanement de rires, n'est-ce point, en toute vrit, le record
des records? Quand Blasco eut parl ainsi deux heures d'horloge, il ne
manqua pas, entre ses auditeurs, d'mes compatissantes pour le supplier
de prendre quelques instants de repos. L'orateur rejeta l'offre. Il
savait que la moindre modification du mcanisme entranerait l'arrt du
moteur. S'il et cess, mme cinq minutes, de discourir, la fatigue
l'et clou sur place et l'aphonie l'et irrmdiablement rendu muet. Il
continua donc sans le moindre rpit et sans puisement visible, en
pleine tension, jusqu' ce qu'au coup de six heures, il crut enfin
opportun d'entamer sa proraison et de clore ainsi une harangue dont on
ne trouverait d'quivalent, mais dans des conditions bien
diffrentes--que dans les tournois oratoires d'un Vergniaud, lors des
tumultueuses sances de 1792-1793,  cette Convention Nationale
cratrice de la France moderne. Il va sans dire que le soir mme, Blasco
avait perdu l'usage de la parole et qu'il crut srieusement qu'il ne le
recouvrerait jamais. Au sortir de la salle, il avait t surpris par les
accolades particulirement ardentes de son impresario. Ruisselant de
sueur, puis, il lui avait, pour courter une manifestation dplace,
brutalement pos la question: _Alors, combien a fait-il?_ Car le
digne fermier des loquences mondiales n'tait tant mu que parce qu'il
savait, lui aussi, avoir battu le record, non du verbe, mais du _peso_!
Blasco, qui avait appris  connatre ce genre d'hommes, savait que
c'tait en leur parlant affaires qu'il s'en dbarrasserait le plus vite.
L'impresario lui dclara donc qu'il lui restait redevable d'une somme de
pesos quivalant  14.500 francs de notre monnaie value  l'talon
d'or--car du franc actuel, hlas! on sait que la valeur n'est plus celle
de ces poques lointaines. Or, si, comme salaire d'un aprs-midi de
travail, la somme tait rondelette, le hasard voulut que lorsqu'il
retournait en Espagne, Blasco rencontrt  Montevideo le clbre torero
Antonio Fuentes, qu'on prtend lui avoir servi de modle pour crer une
partie au moins de son personnage de Juan Gallardo, dans _Sangre y
Arena_. Blasco, qui brlait de savoir  la source si l'loquence tait
aussi bien paye en Amrique--car _tras los montes_, ce point n'est pas
douteux: les toreros l'emportent sur les orateurs--que la tauromachie,
apprit ainsi que la solde du _diestro_ ne dpassait jamais 10.000
pesetas par course. Il avait donc, ici encore et pour la premire fois,
battu un record non plus international, _national_, et, naturellement,
hors de sa patrie.

En s'embarquant pour l'Amrique, Blasco Ibez avait projet de
parcourir toutes les Rpubliques de langue espagnole, jusqu' la
frontire des Etats-Unis. Dt le voyage durer deux ou trois ans, il
entendait connatre ainsi une  une les vingt nations dont le scion
vigoureux a jailli du vieux tronc ibrique. Il avait, cette fois encore,
compt sans son hte et ce fut son caractre aventureux qui fit chouer
ce plan original. Alors que certaines Rpubliques sud-amricaines, qu'
la date prsente il n'a pas encore visites, s'apprtaient  le
recevoir, il mit brusquement fin  sa tourne de confrences, et, par
amour de l'action, se mua en colonisateur, devenant, d'homme de lettres,
le pionnier des terres vierges. La plus belle, comme aussi la plus
hroque de ses aventures commenait. L'ide n'en avait pas jailli,
comme Minerve toute arme du cerveau de Jupiter sous le coup de hache de
Vulcain, un beau jour de sa tte puissante. Son voyage de confrencier
n'tait pas guid par le seul intrt pcuniaire. Blasco obissait en
principe au programme de son impresario, lorsqu'il s'agissait de se
faire entendre dans de grandes villes. Quand, par suite des immenses
distances qui sparent les provinces de l'Argentine, il devait
entreprendre quelqu'un de ces longs voyages dont notre vieux monde ne
saurait se faire une reprsentation exacte, il redevenait l'colier
capricieux d'antan, ou, pour mieux dire, l'artiste se superposait 
l'orateur et, afin de contempler une merveille de la nature, ou
d'tudier une colonie agricole modle, il violentait sans scrupule
l'itinraire fix. Ainsi put-il voir l'Argentine mieux qu'aucun autre
confrencier, ou mme qu'aucun autre voyageur europen, depuis la zone
tropicale jusqu'aux territoires glacs de l'extrme sud. Parfois
l'impresario qui dirigeait sa marche depuis Buenos Aires, le croyait
occup  haranguer tel auditoire d'une capitale de Province, lorsqu'un
cho des journaux lui apprenait que, lui ayant fait faux bond, il
s'attardait  observer, dans une _tolderia_[57] du Nord, les moeurs
des Indiens! Il semblait que ressuscitt en lui l'me vagabonde des
vieux conquistadors. Il ressentait la tentation des territoires
primitifs, la fivre de lutter avec la terre sauvage, s'attardant, avec
mlancolie,  voquer l'oeuvre des premiers hommes blancs, venus pour
civiliser les Indes Occidentales. Quelques Argentins illustres, qui
devinaient sa pense, ne tardrent pas  le tenter par leurs offres
sduisantes. Lui, tre de volont et d'nergie, accoutum  la lutte et
qui savait agiter les masses au nom d'un idal abstrait, n'tait-il pas
appel  devenir un colonisateur modle? Alors, pourquoi ne point rester
en Argentine et, suivant l'exemple de ceux qui le conseillaient, ne pas
s'y enrichir, dans le mtier de dfricheur de terres?

Tout d'abord, Blasco s'tait rcus, se sentant perplexe. Puis, il se
laissa peu  peu gagner par la Chimre. Vivre un roman au lieu de
l'crire, quel beau geste! Et l'on n'est pas pour rien artiste. Le rve
de devenir millionnaire, ne ft-ce qu'une saison, la perspective de
remuer l'argent  la pelle, de commander  une arme de travailleurs, de
transformer l'aspect d'un coin du sol, d'y crer des lieux habitables:
c'taient l de trop brillantes visions pour qu'il n'acceptt pas de
courir le risque d'une aussi gigantesque entreprise. Celui qui prsidait
alors la Rpublique Argentine se montrait, ainsi que ses ministres,
enchant  l'ide que cet crivain au nom clbre, en se fixant dans
leur pays comme agriculteur, n'allait pas tarder  se muer en rclame
vivante qui attirerait les migrants europens vers des solitudes non
dfriches, dont on ne dsirait rien tant que la mise en culture rapide.
On offrit donc  Blasco de lui vendre des terrains  bon march, aux
termes des conditions que fixait la Loi et celui-ci, quoique toujours
vaguement inquiet sur un changement aussi radical d'existence, finit par
laisser l ses confrences et revenir brusquement en Espagne. Il y
crivit, de Janvier  Juin 1910,  Madrid, un livre qui,
malheureusement, n'a t traduit en aucune langue trangre, sans doute
 cause de ses dimensions monumentales et qui, mme aprs de rcents
travaux franais sur l'Argentine--dont une thse de doctorat s lettres,
parue en 1920--et mrit de passer  notre idiome. Ce livre, un
in-folio de 771 pages, fut commenc d'imprimer le 20 Janvier et achev
le 4 Juillet 1910, pour la _Editorial Espaola Americana_, par J. Blass
et Cie, les gravures et les trichromies qui l'illustrent sortant des
ateliers Dur. C'est une belle ralisation typographique, que dparent
un peu deux types de lettres diffrents: l'un allant de la page 1  la
p. 502 et l'autre, beaucoup plus dense, de la p. 503  la fin,
c'est--dire occupant la portion du volume consacre  la description
des Provinces et Territoires Argentins. Son titre est: _Argentina y sus
Grandezas_[58] et le caractre gographico-historique de la description
n'a pas exclu l'insertion, par l'auteur, de rcits d'aventures
personnelles, telle, p. 646-648, l'excursion  l'_ingenio_[59] de San
Pedro de Jujuy, proprit des frres Leach, Anglais, qui y occupaient
plus de 4.000 Indiens  la seule rcolte de la canne  sucre. La
division gnrale de l'oeuvre est la suivante: _I Le pays Argentin;
II L'Argentine d'hier; III L'Argentine d'aujourd'hui; IV L'Argentine
de demain; V Les Provinces Argentines (Buenos Aires, Santa Fe, Entre
Ros, Corrientes, Crdoba, Santiago del Estero, Tucumn, Salta, Jujuy,
Catamarca, La Rioja, San Luis, San Juan, Mendoza); VI Les Territoires
Nationaux_.

Sa dette de reconnaissance  l'endroit d'un pays qui l'avait si bien
reu une fois paye, Blasco Ibez quitta l'Espagne pour retourner en
Argentine. C'en tait fait. Le romancier devenait colonisateur. Beaucoup
de lecteurs estimeront  priori qu'une telle dcision tait chimrique.
Avant de la condamner en bloc, il importe, cependant, de rflchir sur
ce fait psychique: qu'en Blasco, comme, d'ailleurs, en d'autres
romanciers--dont le moins illustre n'est pas Balzac--, il existe une
double personnalit, celle de l'crivain et celle de l'homme d'affaires.
Mais d'affaires qui tournent mal, dans la plupart des cas, encore que
combines selon toutes les rgles de la logique. Car si la tte d'Honor
de Balzac fut un volcan de projets, dont il s'prenait et qu'il
dlaissait tour  tour pour des entreprises commerciales qui le
ruinaient et qu'il devait racheter ensuite par un labeur de galrien
intellectuel, celle de Blasco Ibez abrita galement maintes coteuses
fantaisies, dont celle de la

[Illustration: ARRIVE DE BLASCO IBEZ  BUENOS AIRES

(D'aprs la Revue _Caras y Caretas_, de Buenos Aires.)]

[Illustration:  LA CIME DE LA CORDILLRE DES ANDES

Blasco est reprsent, dans cette photographie, au moment o il a
atteint la frontire de l'Argentine et du Chili, marque par le monument
dit: _El Cristo de la Paz_.]

[Illustration: DEUX AMIS DE BLASCO (Indiens guerriers de la tribu des
_chunapis_, dans la province de Corrientes)]

colonisation amricaine constitue un exemple caractristique. Personne
ne niera, j'imagine, qu'un esprit capable d'crire un bon roman, reflet
de la vie, le soit aussi de concevoir une grosse entreprise de travail.
Le malheur, c'est que ces imaginatifs, abondants en inventions, soient
trop souvent victimes de leur fcondit mentale et qu'ils abandonnent
trop vite un dada pour en chevaucher un autre, jug plus merveilleux.
L'homme d'action, au contraire, s'il a peu d'ides, du moins en
poursuit-il prement la ralisation, marchant droit devant soi et
toujours de l'avant. C'est le _timeo hominem unius libri_ de l'adage
attribu  St. Thomas d'Aquin, qui trouve en eux une justification plus
positive que sur le domaine de la spculation mentale. Mais Blasco
s'tait toujours cru appel, mme lorsqu'il n'tait encore que romancier
valencien,  raliser quelque gigantesque tche, industrielle ou
agricole. Ici encore, ce fut plutt le besoin d'action que l'amour de
l'argent qui conditionnait son rve. Les richesses acquises facilement
et sans effort ne l'attirent pas. Il est ennemi irrductible du jeu,
mme de cet innocent domino, si populaire en Espagne. Les oprations de
Bourse lui inspirent une rpugnance plus insurmontable encore. Je dirai
plus loin quelle fut sa conduite aux salles de jeu de Monaco, lorsqu'il
crivait _Les Ennemis de la Femme_, dont la traduction malheureusement
mutile,--comme, dj, celle des _Quatre Cavaliers de l'Apocalypse_,
pour de soi-disant raisons ditoriales--a commenc de paratre dans la
_Revue de Paris_ du Ier Fvrier 1921. Ce qui l'enthousiasme, ce sont
les fortunes de modernes capitaines d'industrie, crateurs d'immenses
fabriques, de lignes de navigation, dfricheurs de terrains incultes
depuis que le monde est monde, titans modernes, en un mot, dont il a
chant, plutt que dcrit, la grandeur dans son roman: _Los Argonautas_.
Et c'est sous l'hypnose de cet hroque rve qu'il s'en fut par del
l'Ocan, pour y continuer, en plein vingtime sicle, l'pope des
conquistadors, dont il devait, pour le public parisien de l'_Universit
des Annales_, clbrer les prouesses en quelques priodes--qui
s'enlvent avec la vigueur d'une fresque de Raphal  la Sixtine--de sa
confrence: _L'me Nouvelle de l'Amrique_, qui est de Mars 1918[60].
Visionnaire ttu, c'tait la difficult, c'tait l'obstacle qui
l'attiraient et aussi l'ambition de faire quelque chose que nul n'et
fait avant lui. Et, dans cette entreprise, il exposa tranquillement tout
ce qu'il possdait: ce que lui avait laiss son pre en mourant, ce que
ses livres lui avaient rapport, tous ses gains de confrencier.

Ses amis d'Europe ne virent pas sans surprise l'loquent orateur, dont
le verbe s'achetait au poids de l'or, se muer en homme des champs et des
bois, changer les escarpins vernis contre de rudes bottes en peau de
truie du _gaucho_ et son frac du bon faiseur pour le _poncho_ en
chasuble des coureurs de pampas. Le gouvernement argentin avait voulu
lui donner une concession en pays relativement civiliss et  proximit
de centres de colonisation dj anciens. Il s'y refusa nettement. Il ne
venait pas pour tre agriculteur. Il tenait  son rve. Il entendait
tre colonisateur, s'en aller en plein dsert. En consquence, il
choisit, dans la Patagonie, un territoire du Ro Negro. Il faudrait
recourir aux descriptions qu'en a donnes l'crivain argentin,
rdacteur  la _Nacin_, M. Roberto J. Payr, dans les deux volumes de
son _Australia Argentina_, pour bien rendre les aspects essentiels de
ces rgions sauvages et grandioses, interminables solitudes o svissent
les trombes de terre, o, comme au Sahara, de dcevants mirages guettent
les caravanes de mules dans leur route incertaine, ainsi que, dans les
dserts africains, celles de chameaux, au milieu des mmes tourments de
la faim et de la soif. Quand l'illustre Darwin ralisa, de 1831  1836,
cette expdition scientifique sur les ctes de l'Amrique australe d'o
devait natre le livre de 1859 sur l'_Origine des Espces par voie de
slection naturelle_, il qualifia les hauts plateaux patagoniens voisins
de l'Atlantique de territoires de la dsolation. Mais, le long des
fleuves qui les parcourent, s'tend une bande de terre d'une
extraordinaire fcondit, o semblent s'tre concentrs tous les
lments de richesse qui font si totalement dfaut dans les espaces
dsertiques environnants. Dcouverte par Magellan en 1520, la Patagonie
a t partage, par le trait de 1881, entre l'Argentine et le Chili, et
le monument qui vient d'tre rig,  Punta Arenas, au clbre
navigateur portugais n'est qu'un symbole consacrant la lente et
progressive mainmise de l'homme civilis sur des rgions qu'habitaient
des sauvages _tehuelches_, _pehuenches_ et autres tribus indiennes
primitives. Le _settlement_ de Blasco Ibez tait situ sur la rive
gauche du Ro Negro, fleuve qui a donn nom  la _Gobernacin_[61] de
Ro Negro, peuple--au moment o s'y tablissait le colonisateur--d'une
dizaine de mille mes et dont la capitale, Viedma, n'en comptait gure
plus de 1.500. Lorsqu'il en prit possession, il n'en connaissait gure
l'tat, l'ayant vue au cours de sa tourne de confrences, mais de faon
fort superficielle, et ayant ralis cet achat de trois lieues carres
de terre sur la simple inspection d'une carte. Aussi fallut-il qu'il en
rechercht la situation exacte d'abord, puis qu'il en fixt les limites
avec l'aide d'un agronome, la boussole  la main.

Ainsi commena une existence trange, en compagnie de quelques hommes
fidles, sorte d'tat-major appartenant aux nationalits les plus
diverses. Le premier abri, dont il avait fallu se contenter, avait t
une vieille paillote achete  un Indien, unique habitant de ces lieux.
Blasco y tait  peine install, que le brusque changement de vie, les
privations et aussi l'infection d'eaux stagnantes qu'une soudaine
inondation avait accumules, lui causrent une fivre si intense qu'il
resta plusieurs jours entre la vie et la mort, en proie au dlire,
tendu dans cette misrable cabane,  l'abandon, sans assistance qu'une
sorte de rebouteuse, ou sorcire indienne. Pendant qu'il gisait de la
sorte, du toit de la hutte lui tombaient sans rpit, sur le visage
brlant, ces abominables punaises de grande taille et ailes, qu'au
Chili on appelle _vinchucas_, insectes sanguinaires  la piqre
lancinante. Et lorsque, accompagn par un ami accouru  son aide, il put
enfin se risquer, dans une charrette,  aller consulter un mdecin--la
bagatelle de vingt lieues  faire en plein dsert--, le vhicule qui le
portait eut le bon esprit de se rompre  la nuit tombante et le
compagnon de Blasco dut le laisser l, au beau milieu de la brousse,
sans autre protection que la flamme qu'il avait eu soin, avant de partir
en qute d'un autre moyen de locomotion, d'allumer dans la steppe, afin
d'loigner du patient, envelopp dans son _poncho_ et qu'entourait ce
cordon de feu, la rage homicide des pumas, ou couguars, et semblables
mammifres carnassiers. Mais pourquoi entamer la relation des aventures
innombrables, des prils varis qui, au cours de ces quatre annes de
lutte dans un coin du monde soumis, pour la premire fois depuis des
milliers de sicles,  une volont rationnelle, marqurent la carrire
du fondateur de la _Colonia Cervantes_? De ses trois ennemis principaux:
la terre, les hommes et les banques, je ne sais si le dernier n'a pas
t, en dfinitive, le plus impitoyable. La terre et les hommes, si durs
qu'eussent t leurs hostiles rsistances, se fussent laisss vaincre, 
force d'nergie. Mais les socits de crdit, ces anonymes Shylocks qui
oprent  l'ombre de la Loi, ne l'ont pas lch un moment, et
aujourd'hui, Blasco Ibez n'a pu qu'au prix de pertes considrables se
librer totalement de leur emprise. Pour que les gens de la finance
continuassent  patronner son oeuvre, il se voyait contraint, de temps
 autre, de laisser l le costume du colon, d'endosser l'habit de ville,
de s'installer dans un confortable htel de Buenos Aires, d'y
rapprendre pendant quelques jours la vie factice et luxueuse des
milieux citadins, pour, en fin de compte, dans le quartier des Banques,
s'en aller jouer de ruse, en un tournoi ingal, avec les madrs compres
qui les grent et lutter  forces disproportionnes avec ces chevaliers
internationaux de l'agio cosmopolite. Cependant, et malgr les ddains
d'une opinion frivole, toujours prte  juger hommes et choses selon les
critres de sa pauvre philosophie, l'oeuvre colonisatrice de Blasco
prosprait. Non seulement il avait dfrich la terre vierge et la
fcondait par un ingnieux systme d'irrigation adopt de celui en usage
dans la _Huerta_ de Valence, mais encore y traait-il le futur
emplacement d'un groupement central d'habitations en maonnerie, dont
une gare, la _Estacin Cervantes_, assurerait l'accs. En Argentine, les
chemins de fer n'usent pas des mmes gards que ceux d'Europe 
l'endroit des humains. Le _settlement_ de Blasco recevait bien, tous les
deux jours, la visite d'un convoi ferroviaire. Mais celui-ci ne daignait
faire halte qu' des lieues de l. L'difice en bois qu'rigea Blasco en
marqua, dsormais, l'arrt fixe et c'est seulement alors qu'il procda
aux plans du _pueblo_[62], dont les rues, larges de vingt mtres, et les
places infinies tmoignaient qu'en ces pays neufs, c'est plutt 
l'avenir qu'au prsent que songent les rglements de colonisation. Ce
_pueblo_, Blasco le mit sous l'gide du pre spirituel de toutes les
Rpubliques de l'Hispano-Amrique, Miguel de Cervantes Saavedra. Encore
que d'effigie douteuse, ce fut son buste qu'il rigea sur la Place
Centrale: palladium de la future cit, en mme temps que rparation
d'une injustice trange et trois fois sculaire. Car si, en
Espagne--outre le clbre chteau-fort en ruines qui garde l'entre de
Tolde, ce _Castillo de San Cervantes_ qui ne s'appelle ainsi que par
une corruption de l'appellation originale, celle du martyr espagnol
Servando--un maigre bourg de la province de Lugo voque seul le
patronymique de l'auteur de _Don Quichotte_, outre-mer tous les saints
du calendrier, tous les hros de la mythologie et de l'histoire, mille
inconnus illustres ont servi  dnommer villes et villages, mais
personne n'y avait jamais song, avant Blasco Ibez,  placer sous
l'invocation de l'immortel manchot de Lpante un habitat d'tres
humains, quel qu'il ft. Et, dans les rpertoires techniques o sont
cependant consigns jusqu'aux moindres patronymiques des plus fous
cervantistes, le nom de Blasco Ibez, fondateur de la _Colonia
Cervantes_, devrait avoir sa place de droit.

Pour dfricher et arroser ses terres, Blasco Ibez eut sous ses ordres
jusqu' 600 individus, ramassis d'paves des deux mondes, o dominaient,
cependant, les Chiliens, o ne manquaient pas les Indiens et o,
brochant sur le tout, apparaissaient quelques authentiques bandits et
maints aventuriers internationaux. On trouve, dans la premire partie
des _Quatre Cavaliers de l'Apocalypse_, divers ressouvenirs de ces
hordes, qui n'taient pas d'un maniement ais. Il y avait l, abruti par
l'alcool, un ancien baron allemand, nagure capitaine dans la Garde
Impriale, tomb  l'ignominie de n'tre plus que simple terrassier. Il
y avait aussi un illustre architecte de Vienne, dont la dchance tait
non moins totale et navrante. Le samedi, jour de paie, l'eau-de-vie
coulait  flot dans les campements de _peones_[63] et, frquemment,
par-dessus le crissement nasillard des guitares chiliennes accompagnant
la _zamacueca_[64] nationale, crpitaient les coups de revolver de ces
desesperados. Rare tait la semaine o il n'y et pas quelque mort,
ainsi que plusieurs blesss. Il n'tait pas un de ces infortuns qui ne
travaillt en compagnie d'une arme  feu ou d'un poignard. Blasco, avec
ses contrematres, ne se trouvait donc que faiblement protg contre les
entreprises de cette canaille. C'est ainsi qu'un matin, o son fidle
tat-major tait dispers aux quatre coins de la colonie, surveillant
les travaux, et o le patron se trouvait seul dans la baraque de bois
qui lui servait alors de demeure et qui abritait aussi les sommes
destines  la prochaine paye, il aperut soudain, au moment o il
procdait, devant sa porte, en dshabill, aux soins de sa toilette, les
femmes de ses fidles employs accourir, parmi des cris d'angoisse et
des gestes tragiques, prcipitamment et en dsordre, vers lui. Elles
n'taient pas encore  porte de sa voix que dbouchait derrire cette
phalange apeure une masse sombre et silencieuse d'hommes de toute
couleur et de tous ges, qui se dirigeait sans hte vers la case du
matre. C'taient les journaliers de l'un des campements, qui s'taient
dclars en grve et, sous prtexte d'exposer leurs dolances,
n'entendaient rien moins que mettre la caisse de la colonie au pillage,
en tuant son gardien et propritaire au premier geste d'opposition. On a
suffisament insist, dans les pages prcdentes, sur l'une des qualits
dominantes de Blasco Ibez, qui est celle d'tre l'homme des foules.
Dans une intuition que son exprience des multitudes rendait naturelle,
il perut immdiatement que la seule chance de salut qui s'offrait  lui
consistait en une de ces offensives hardies, comme tant de fois, dans sa
carrire de tribun, il en avait prises en face des plbes hostiles,
devanant leur attaque par une brusque irruption oratoire qui, en jetant
la confusion chez quelques-uns, briserait l'lan coordonn, romprait
l'unit de l'assaut, permettrait de gagner un temps d'autant plus
prcieux que c'tait de lui que dpendait l'heureuse issue de cette
tactique. Il saisit donc sa carabine Winchester, et, bondissant jusqu'
l'enceinte de fils de fer de sa case, cria, plus qu'il ne les parla,
quelques phrases comminatoires sur un ton foudroyant. Que
voulaient-ils? Qu'ils parlassent! Leurs voeux seraient couts, dans
la mesure du possible. Mais que personne ne s'avist de violer le
domicile du chef, personne! Le premier qui franchirait les fils de fer
tait un homme mort... Menace ridicule en pareil moment et qui n'en
produisit pas moins comme un effet de surprise. Les rvolts
s'arrtrent, abasourdis. Mais dj Blasco Ibez leur parlait. C'tait
cela qu'il avait voulu: les tenir sous l'emprise de son verbe. Que leur
dit-il? Il m'a avou tre fort embarrass aujourd'hui pour le rpter
avec prcision. En tout cas, il ne pronona jamais, dans toute sa
carrire, de discours plus senti, ni plus vibrant. _Pectus est quod
disertos facit_, selon la dfinition de Quintilien, et si notre Boileau
a ajout que

    Ce que l'on conoit bien s'nonce clairement
    Et les mots pour le dire arrivent aisment,

Blasco, qui concevait parfaitement que la trame de ses jours se nouait
au fil de son verbe, dut, j'imagine, trouver les mots qui allrent peu 
peu rveiller, au fond des coeurs ptrifis de ces parias, ces
motions dont la source semblait s'y tre tarie pour jamais et qui
transforment en un moment la brute insensible en tre humain, attendri
et tremblant. Jamais--m'a-t-il dclar littralement--je ne prononai
de harangue plus tumultueuse, plus pathtique, plus bouillonnante. Ma
main droite, crispe sur le rifle, m'interdisait toute autre
gesticulation que le heurt saccad d'une culasse d'acier sur le sol
durci de l'alle. Le poing serr de ma main gauche traait dans les airs
des menaces de horions meurtriers. Toute ma crainte, c'tait qu'en dpit
de mon loquence, une tte brle ne donnt, en franchissant isolment
les fils de fer, l'exemple aux autres, mduss, auquel cas les moutons
de Panurge eussent suivi la brebis galeuse et c'en et t fait de moi.
Dominant mon motion, je m'efforais cependant de suivre sur mon
auditoire le progrs d'un lent travail intrieur de pense,  mesure que
je parlais. Mais si les faces de mtis se dtendaient peu  peu, c'est
que ces simples ignoraient le foncier nihilisme moral d'Europens blass
sur tout, sauf sur l'immdiate jouissance matrielle. Et c'taient
ceux-ci, l'me du complot, qu'il importait de toucher. Je me surpassai
en loquence. J'voquai toutes les choses sacres dont peut vibrer une
me humaine, mme la plus rebelle au sentiment. Pour la premire fois,
ces hommes surent qui j'tais. Ils ne m'avaient vu jusqu'alors qu'
travers le nimbe dformateur du matre, dont La Fontaine a dit que
c'tait l'ennemi. Ils me connurent comme leur gal, leur frre de
souffrances et de luttes. J'en vis qui s'attendrissaient. D'autres,
comme furieux de ce contretemps motif, abandonnaient, la tte basse et
l'air pensif, la bande rvolte. Il ne restait que quelques
irrductibles, au rictus grimaant, au facis de cannibales. Mais ils
taient dsormais noys dans une masse dconcerte. Et les femmes,
profitant de la trve, avaient couru jusqu'aux campements des
pacifiques, en avaient convoqu les meilleurs. L'insurrection tait
vaincue. Mes contrematres ne tardrent pas, eux aussi,  survenir, qui,
aussitt, se chargrent de faire entendre raison aux rebelles. Une fois
de plus, j'avais, comme le vieil Orphe, cet autre Argonaute, dompt les
btes par ma musique...

Comme si de telles expriences n'eussent pas suffi  refroidir son
ardeur colonisatrice, Blasco, incapable de modrer son lan, ou mme de
mesurer ses forces aussi longtemps que le feu de l'inspiration le brle,
s'tait engag dans une seconde entreprise et avait fond, non plus dans
l'Argentine australienne, mais  son extrme Nord, sur les frontires de
l'Uruguay et du Paraguay, dans la province de Corrientes, un nouveau
_settlement_, qu'il baptisa, en filial hommage, cette fois,  sa cit
natale: _Nueva Valencia_[65]. La province argentine de Corrientes mesure
84.402 kilomtres carrs et est subdivise en 24 dpartements. Sa
capitale, Corrientes, comptait,  cette poque, une vingtaine de mille
mes. Situe au bord du Paran--fleuve dont la jonction avec l'Uruguay
donne naissance  cet immense estuaire dont l'ouverture n'a pas moins de
230 kilomtres et que l'on dnomme Ro de la Plata--, elle vit surtout
de l'industrie des bois et des peaux et l'on sait qu'elle exporte aussi
annuellement, sur les fabriques de viandes de conserve de l'Uruguay, une
quantit considrable de btail bovin. Si Blasco Ibez vit assez pour
raliser son cycle de romans amricains, nous pouvons compter, quelque
jour, sur de merveilleuses descriptions de ces rgions si peu connues du
public franais instruit. _Nueva Valencia_--d'une contenance totale de
5.000 hectares de terres fertiles et gnreuses, o l'oranger poussait
comme dans la _Huerta_, o le riz, dans les lagunes et estuaires d'Iber
et Maloya, et pu rivaliser avec celui de l'Albufra--tait  une
distance plus grande de la _Colonia Cervantes_ que celle qui spare
Paris de Ptrograde! La _Colonia Cervantes_ connaissait des tempratures
hivernales de 18 au-dessous de zro. Celle de _Nueva Valencia_ tait
sise en pleine zone tropicale. Il fallait quatre jours et quatre nuits
de railway pour se rendre de l'une  l'autre. Ce voyage, combien de fois
Blasco l'a-t-il ralis? Il lui serait, sans doute, difficile de
l'valuer avec exactitude. Je sais seulement qu'il m'a cont l'avoir
fait, en une certaine circonstance, dans les conditions suivantes:
arriv le matin  _Cervantes_, il en repartait l'aprs-midi pour
_Valencia_, passant ainsi 8 jours et 8 nuits conscutives en chemin de
fer! On s'tonne, et il y a lieu de s'en tonner, que sa sant ait pu
rsister  de pareils voyages, non seulement  cause de la fatigue
qu'ils impliquaient, mais par le brusque saut qu'ils comportaient dans
deux tempratures opposes. Il lui arriva plus d'une fois de dbarquer 
_Cervantes_, venant de _Valencia_, dans le lger appareil du _poncho_
tropical aux vives couleurs, par un vent glacial qui balayait ces
solitudes dsertiques, ou,  l'inverse, de descendre en _Valencia_,  la
temprature paradisiaque, en costume patagonien, capote de peau de
renard et pesant attirail antarctique. Mais aussi quelle varit
prodigieuse d'impressions et de sensations ne recueillait-il pas, au
cours de telles randonnes! Sa colonie du Nord avait, en face d'elle, le
clbre _Gran Chaco_, vaste rgion comprise entre les Andes de Bolivie 
l'ouest, le fleuve Paraguay  l'est, le plateau du Matto-Grosso au nord
et le fleuve Salado au sud. Inonde priodiquement par ses cours d'eau
et des pluies torrentielles, elle est encore habite d'Indiens _Lenguas_
et _Tobas_,  peine touchs par notre civilisation. Blasco s'y rendit 
plusieurs reprises, en expdition scientifique, pour y tudier sur place
les moeurs de ces tribus errantes. Tout n'tait donc pas, dans cette
vie de colonisateur, peines et tracas. Aussi bien, un artiste comme
Blasco Ibez ne sait-il pas toujours prendre ses revanches sur la
ralit, mme la plus ardue? Lorsque l'tude de ses machines
d'irrigation--car,  _Nueva Valencia_ comme  _Cervantes_, tout tait 
faire--ou la ncessit d'une ouverture de crdits l'appelaient  Buenos
Aires--et j'ai dj mentionn ses fugues, plus ou moins passionnelles,
en Europe--, il apprit  connatre l'moi des grands manieurs de
capitaux, perdant et gagnant de considrables sommes avec son ternelle
srnit de surhomme. Un mot de lui  ce sujet restera lgendaire. Il y
a quelques annes,  un journaliste, qui, au cours d'une interview, lui
demandait quelle avait t celle de ses oeuvres qu'il avait signe
avec le plus d'motion, il fit cette lapidaire rponse: _Certain chque
de 800.000 francs._ Quelle vie intense que la sienne,  cette poque! A
une saison passe au milieu du confort raffin d'un palace de la
capitale argentine, succdait un sjour dans la case de bois de Ro
Negro, pour, lorsqu'il n'y tremblait pas de froid, galoper parmi les
tourbillons de poussire soulevs par l'ouragan patagonien qui,
frquemment, dsaronne les cavaliers les plus adroits. D'autres fois,
au contraire, il s'endormait dans un _rancho_[66] de Corrientes, o,
avant de clore les paupires, il voyait scintiller l'embrasement sidral
d'un ciel de tropique  travers les troncs d'arbres bruts servant de
murs  son abri rustique, cependant que, dans ses insomnies, il
entendait au dehors,  quelques pas seulement, les rats hurler d'effroi
au cours des chasses sanguinaires que leur font les serpents.

Il faut, puisque de serpents il s'agit, que je conte ici une anecdote
qui, prcisment, a trait  Corrientes et  la varit la moins
sympathique de ces ophidiens, les crotales. Blasco,  la fin de sa
priode de colonisation, s'tait fait construire  _Nueva Valencia_ une
belle maison de briques aux spacieuses vrandahs. Il arrivait de Buenos
Aires pour en prendre possession et tait occup  en faire le tour du
propritaire, admirant les tapisseries, les tableaux, les parquets
luisants--extrme luxe dans ces contres--, lorsqu'tant entr dans la
salle qu'il destinait  sa bibliothque, l'amour des livres fut cause
qu'oubliant tout le reste, il se mt{mit}  procder  l'ouverture d'une
des grandes caisses dont le contenu devait passer sur les rayons des
meubles qui garnissaient les murailles. Il avait  peine pris le premier
de ces volumes--l'un des tomes franais de l'_Histoire Gnrale_ de
Lavisse et Rambaud--, quand son attention fut attire soudain par une
cravate jaune et noire qui gisait au beau milieu de la pice. Ces
couleurs, qui n'taient pas celles qu'affectionne Blasco, comme aussi
l'trange position de l'objet, le dcidrent  interrompre un instant la
tche commence, pour ramasser une cravate aussi extraordinaire et dont
la prsence en cette bibliothque ne laissait pas de l'intriguer
vivement. Mais au moment o, sans dfiance, il se disposait  porter la
main sur elle, la cravate, comme sous le dclic d'un puissant ressort
d'acier, s'rigea dans l'espace et dardant sur l'adversaire un regard
qui n'tait pas le regard de sa congnre Sancha dans _Caas y Barro_,
lui et donn le baiser de mort, si l'_Histoire Gnrale_, projete 
temps, n'avait arrt son bond meurtrier et permis  Blasco d'achever ce
serpent  sonnette--car c'en tait un--dont l'appendice caudal bruissait
dans l'excitation de sa grande colre. Le tome de Lavisse et Rambaud,
avec sa reliure brise, subsiste, muet tmoin de cette scne horrifique.
Il faut, d'ailleurs, toujours avoir grand soin, dans ces parages
dangereux, de retourner, avant de les mettre, chaque matin, ses bottes,
de peur qu'elles n'abritent quelque hte importun, insecte ou reptile
venimeux, venu la nuit y chercher un asile. Mais, souvent, cette
prcaution, pour Blasco, tait superflue. Car, au lieu de dormir sur un
grabat de _rancho_, il ne connaissait, en guise de lit, que notre mre
commune  tous, cette terre nourricire et indiffrente qui, nous ayant
produit sans effort, nous reoit aussi, libralement, dans son sein. Je
me souviens d'avoir,  propos de ses multiples avatars d'alors, entendu
Blasco raconter comment, un jour o il tait all tudier un territoire
de colonisation lointain, il se vit oblig de peler lui-mme les pommes
de terre, pendant que son compagnon s'occupait  allumer le brasier o
allait rtir le quartier de viande apport  l'aron de la selle. _Y
pens_--concluait-il philosophiquement--_que treinta das antes, estaba
comiendo en el Bosque de Bolonia, en el restaurant de Armenonville_![67].
C'est la vie et d'elle comme de la Nature, l'on peut dire, avec les
Italiens, qu'elle n'est belle que _per troppo variar_[68].

Brusquement, en 1913, il y eut un nouveau virage, celui-ci dcisif, sur
la piste de cette course  l'toile. Son enthousiasme de colonisateur
tant mort, Blasco dcida de laisser l _Cervantes_ et _Valencia_ et de
revenir  la littrature. Il faut, pour bien s'expliquer un tel
changement, se rappeler que, cette anne-l, la Rpublique Argentine
avait souffert d'une de ces crises financires qui, priodiquement,
viennent bouleverser--maladies d'un organisme qui se dveloppe trop
vite--sa vie conomique. Bien que moins grave que de prcdentes, dont
on gardera longtemps le souvenir l-bas, cette crise de 1913 occasionna
maintes faillites et bien des banques fermrent leurs guichets, non sans
exiger au pralable le remboursement de leurs crances, d'o naquit une
norme panique. En toute autre circonstance, Blasco Ibez et lutt
avec une nergie centuple, excit par l'obstacle, selon une loi de son
temprament. Mais, cette fois, il se sentait sans volont pour reprendre
la bataille et, depuis plusieurs mois dj, prouvait une lassitude
inquitante et constante. C'est que, depuis prs de cinq annes, il
n'avait pas touch  sa plume, si ce n'est pour aligner des chiffres, ou
rdiger de fastidieux bilans. Cette trahison  la littrature le rendait
nerveux et triste, comme ces malades en proie  des maux mystrieux que
nul homme de l'art ne russit  diagnostiquer. Et voici la confession
qu'il m'a faite, lorsque, au cours d'une conversation amicale,
j'voquais cette anne climatrique de son existence: Un matin, 
l'heure o l'on voit les choses sous leur aspect vritable, avec tout
leur relief, leurs contours et leurs formes, j'eus honte de ma
situation. Gagner une fortune, c'est affaire de toute une vie. De braves
gens s'imaginent que c'est l chose aise. Erreur profonde! Une chance 
la loterie, un heureux coup de Bourse: on a vu quelques mortels
s'enrichir de la sorte. Combien sont-ils? Gagner une fortune par
l'industrie ou dans l'agriculture, en un mot par son travail, c'est, je
le rpte, question d'annes et d'application tenace. J'tais en train
de devenir un prcurseur, comme il y en a  l'origine de chaque famille
de millionnaires, en Amrique. Mon sacrifice valait-il d'tre fait?
Duss-je devenir, quelque jour, un capitaliste authentique, le jeu n'en

[Illustration: BLASCO IBEZ DANS UNE TENTE D'INDIENS NOMADES

Frontire de l'Argentine et Bolivar]

[Illustration: BLASCO ENTOUR D'INDIENS CIVILISS QUI TRAVAILLAIENT DANS
SES TERRES]

mritait vraiment pas la chandelle. Me sacrifier pour que des
petits-fils dissipassent, dans la plus creuse des noces, ces capitaux
runis par le labeur du grand-pre? Et, surtout, ce que je ne pouvais
admettre, c'tait le renoncement dfinitif  la littrature, cet
enlisement progressif dans la rusticit botienne des colonisateurs...
Non, non, il fallait en finir!

Blasco vendit donc _Cervantes_  une socit de colonisation. Il la
vendit  perte,  cause de la crise susmentionne. Ayant pay ses dettes
aux banques, il lui restait en mains des actions d'autres entreprises
coloniales, mais il ne retirait de l'opration finale aucun argent
liquide. Vous allez voir--disait-il  ses intimes--que je partirai sans
le sou de ce pays o tant d'imbciles ont gagn des millions! En fait,
tout l'argent qu'il avait apport d'Europe s'tait volatilis et il ne
conservait, comme rsultat de son immense effort, que quelques effets de
crdit, chiffons de papier  la plus qu'incertaine valeur, tant
donnes les fluctuations conomiques de l'Argentine. La liquidation de
sa colonie de _Nueva Valencia_ fut plus laborieuse. Un banquier s'en
chargea, se rservant la majeure partie de la proprit, et Blasco,
croyant ses affaires en ordre, s'embarqua pour l'Europe et vint
s'installer  Paris, o il continua la rdaction de son introduction aux
romans du cycle qu'il avait projet d'crire sur l'Hispano-Amrique:
_Los Argonautas_. Il tait en plein labeur de joyeuse cration, lorsque
lui parvint de l'Argentine la nouvelle inopine que son co-associ, le
banquier qui grait _Nueva Valencia_, venait de faire faillite. Il dut
repartir prcipitamment pour Buenos Aires, au commencement de 1914, et y
passa quelques mois, absorb par toute sorte d'ennuyeuses dmarches, car
dans cette faillite sombraient aussi des fonds en dpt  la banque et
lui appartenant. Il y acquit la conviction que, pour continuer la
colonisation de _Nueva Valencia_ et rcuprer sa part, il fallait qu'au
pralable la procdure complique de la faillite ait t termine, ce
qui demandait de longues annes. Et, pour sauver quelques miettes de son
avoir en Amrique, il se voyait oblig  en appeler lui-mme  des
procs: expdient qui rpugnait trop fort  son caractre. Des ennemis
de Blasco Ibez n'ont pas laiss passer l'occasion qui s'offraient 
eux pour tirer argument des incidents compliqus de cette malheureuse
faillite du banquier espagnol Ruz Daz, Directeur du _Banco Popular
Espaol_  Buenos Aires et du _Banco de la Provincia de Corrientes_.
Confondant le procs intent  Ruz Daz pour la faillite du _Banco
Popular Espaol_ avec les litiges judiciaires, d'ordre absolument
distinct, relatifs  la transmission de _Nueva Valencia_, ils en ont
fait une seule et mme monstrueuse affaire, brodant sur ce thme,
fertile en inventions, les fantaisies les plus extraordinaires, depuis
les attaques de _Heraldo de Hamburgo_,--feuille de diffamation
hebdomadaire que dirigeaient, pendant la guerre,  Hambourg, avec les
fonds de quelques riches marchands et exportateurs, de tristes
rengats--en Janvier 1916, jusqu'aux coqs--l'ne fastidieux du Dr.
Pedro de Mugica, professeur depuis plus de trente annes  Berlin, en
ces derniers temps. Mais dj le _Heraldo_ hambourgeois avait eu le
courage d'avouer (v. son numro du 5 Janvier 1916) que, s'il s'en
prenait  Blasco Ibez, c'tait parce que celui-ci avait _empleado
ltimamente su talento en denigrar  Alemania_[69]. Il en va donc, ici,
comme  propos du livre sur le _Militarisme Mexicain_, qui a dchan
la rage d'une telle quantit de plumitifs que, si j'avais  analyser
sommairement leurs diatribes, je serais oblig de doubler le format de
ce volume. Ces campagnes sont dans l'ordre des choses humaines et nul
n'ignore, au demeurant, que la calomnie est la ranon de la gloire. Mais
la gloire de Blasco Ibez tincelle trop pure au firmament littraire
des deux mondes pour que doive la ternir l'effort diffamatoire d'envieux
folliculaires et autour de cet astre peuvent bourdonner des nues de
frelons,

    Le Dieu, poursuivant sa carrire,
    Versait des torrents de lumire
    Sur ses obscurs blasphmateurs...

De retour  Paris, en Juillet 1914, Blasco allait se hter de publier
_Los Argonautas_. Plusieurs fois, au cours de la traverse, il avait
envisag avec douleur la perspective d'avoir  retourner en Argentine 
cause de ces procs interminables qu'il a, je le rpte, finalement
abandonns. Mais, vers le milieu de cet anxieux voyage, en plein Ocan,
les premiers prodromes du mal norme et monstrueux qui travaillait la
vieille Europe s'taient, encore obscurment, fait sentir  lui. Ce ne
fut, toutefois, qu'aprs son dbarquement,  Boulogne, qu'il comprit
pleinement que ce mal--qui allait changer la face de la terre et
bouleverser le cours de sa propre existence--, c'tait la guerre.




     VII

     La guerre vue de l'Ocan, avant sa dclaration.--Foi extraordinaire
     de Blasco Ibez dans le triomphe final des Allis.--Son
     antigermanisme systmatique.--Son immense labeur au cours des
     hostilits.--Les 9 tomes de son _Historia de la Guerra Europea de
     1914_.--Ses trois romans de guerre.--Manifestations des
     germanophiles de Barcelone contre Blasco.--Les souffrances de la
     vie  Paris.--Son abngation hroque _por la patria de Vctor
     Hugo_.


Qui n'a pas, devant les yeux, l'ineffaable fresque si sobrement brosse
par Blasco Ibez au chapitre I^er des _Quatre Cavaliers de
l'Apocalypse_? Voici le _Koenig Friedrich-August_ et sa population
flottante qui retourne, d'Amrique, en Europe. La majorit sont
Allemands. Avec quel vivant ralisme Blasco a croqu ces types de
lourdauds germaniques, plats et crmonieux aussi longtemps qu'il
importait  leur systme de pntration pacifique, arrogants et
brutaux ds que la mthode de la poudre sche et de l'pe aiguise
s'tait avre superflue! _Herr Kommerzienrat_[70] Erckmann,
_Hochwohlgeboren_[71]; son entourage de traficants plus ou moins
capitaines de rserve, comme lui; sa femme, _Gndige Frau Kommerzienrat_
Bertha Erckmann, qui exerce une sage politique d'accomodement avec le
ciel... de lit conjugal; ces figures se meuvent devant nous comme si
elles taient de chair et d'os et nous donnent une telle illusion de
dj vu, que nous nous expliquons sans effort qu'elles soient de simples
copies de la ralit, observe par l'auteur  son voyage de Buenos Aires
 Boulogne. Tout, en effet, se passa comme il nous le dpeint. La
_Marseillaise_ en aubade du 14 Juillet, succdant au _Choral_ de Luther;
l'tonnement ravi des Sud-Amricains pour cette _finura_ si dlicate
de l'ours germain; le discours du commandant au _Festmahl_[72]
conscutif et ses objurgations au Seigneur--le vieux Dieu
lgendaire--pour que ft maintenue la paix entre la France et
l'Allemagne, dont il esprait que l'amiti deviendrait de plus en plus
troite; les plaisanteries du _Kommerzienrat_ sur les Franais, grands
enfants, gais, plaisants, tourdis, qui feraient merveille s'ils
consentaient  oublier le pass et marcher la main dans la main avec
nous; les toasts avec leurs _Hoch_ en triples colonnes d'assaut: tout
l'odieux ridicule de ces sujets d'un Kaiser mdival festoyant une
Rvolution dmocratique, Blasco ne l'a si graphiquement rendu que parce
qu'il en avait contempl lui-mme la farce grotesque. Puis, ce furent,
comme le transatlantique s'approchait d'Europe, les nouvelles,
transmises par T. S. F., qui changent brusquement le paradis menteur de
cette Arcadie de commande. L'ultimatum autrichien  la Serbie a servi de
prtexte  cette transformation  vue d'un dcor en trompe-l'oeil.
C'est la guerre--proclame, hautain, le Conseiller de Commerce
Erckmann--, la guerre frache et joyeuse qu'il nous fallait pour rompre
le cercle de fer qui nous enserre chaque jour davantage et dont nos
ennemis s'imaginaient que l'treinte graduelle finirait par nous
touffer. En vain, Desnoyers-Blasco objectera-t-il que personne n'en
veut  l'Allemagne, que ce cercle oppresseur est purement imaginaire,
que nul ne songe  attaquer la Germanie, que s'il y a quelqu'un
d'agressif, c'est elle, et elle seule, en Europe... Il s'entend
brutalement--car la main de fer a t, dsormais, son gant de
velours--signifier qu'il ne comprend rien  ces arcanes diplomatiques,
qu'il n'est qu'un _Indio_[73], dont le meilleur parti est prsentement
de se taire. La prsomptueuse sottise de ces traficants  mentalit
militariste s'accentue  mesure que le navire raccourcit les distances.
Pass Lisbonne, et non loin des falaises de la cte anglaise, les
dernires nouvelles seront que trois cent mille rvolutionnaires
assigent Paris, que les faubourgs extrieurs commencent  flamber, que
se reproduisent les atrocits de la Commune. Un peu avant l'entre 
Southampton, cependant, l'aspect des dreadnoughts britanniques de
l'escadre de la Manche dfilant, superbes et orgueilleux de leur force
souveraine, dans la brume matinale, tempre un instant le dchanement
insupportable des rodomontades teutonnes. Quand le _Koenig
Friedrich-August_ a complt sa cargaison de Boches mobilisables qui
abandonnent l'hospitalire Albion pour correspondre  l'appel du
_Vaterland_[74], il n'est pas jusqu'au plus frivole rastaquoure qui ne
se proclame convaincu que _esta vez va la cosa en serio_[75]. La
scne finale,  Boulogne, n'a pas besoin d'tre rappele au lecteur, ni
comment l'insolente tourbe de mercantis disparat sur les cris de _Nach
Paris!_ et parmi les accents d'une marche guerrire de l'poque de
Frdric le Grand, une marche de grenadiers avec accompagnement de
trompettes. Ainsi se perdait dans les ombres du Nord, avec la
prcipitation d'une fuite et l'insolence d'une vengeance prochaine, le
dernier transatlantique allemand qui ait touch les ctes franaises.

Blasco Ibez, spectateur de ces scnes, tait  jamais fix sur les
intentions pacifiques d'une Allemagne injustement agresse. Le
hasard, qui lui avait permis de surprendre au dpourvu la trompeuse
mentalit germanique, l'avait, du mme coup, vaccin contre la contagion
d'une lgende dont tant de neutres--et en Espagne plus
qu'ailleurs--allaient se faire les tenaces propagandistes et qu'il n'a
jamais cess de rfuter avec l'indignation d'un convaincu. En ma
qualit de tmoin oculaire--rpte-t-il,--j'affirme que j'ai entendu 
bord d'un navire allemand, deux semaines avant la guerre, d'importants
personnages de l'Empire dclarer qu'ils la dsiraient; puis, peu aprs,
qu'ils la tenaient pour certaine, affirmant que tout tait prt, chez
eux, et depuis longtemps; qu'enfin, lorsque l'annonce de cette guerre
tait devenue presque officielle, ces mmes personnages ont manifest
une joie si tapageuse, une insolence si outrecuidante, que le spectacle
de leurs dbordements et suffi pour enlever le dernier scrupule  qui
et encore dout... Blasco Ibez, dans son amour pour la France, n'est
cependant pas dupe. Son amour a toujours t raisonn et Blasco ne
permet pas que sur ce point subsiste la moindre quivoque. La France
qu'il aime et ne cesse d'aimer, c'est la France qui a fait la
Rvolution et dont l'histoire commence avec les revendications des
philosophes et des conomistes du XVIII^{me} sicle, qui ont prpar le
terrain aux Etats-Gnraux ouverts  Versailles le 5 Mai 1789. L'autre
France, celle qui ignora les _Droits de l'homme_ et celle qui, lorsque
ceux-ci eurent t proclams, rva et rve encore de les abolir, ne
saurait le passionner. Ses vicissitudes, certes, il les suit avec
intrt, mais en observateur dont toutes les sympathies vont  la
tradition humaine incarne dans les doctrines de nos constituants, puis
de nos conventionnels. Parlant des rois, il admet que chaque peuple,
dans son pass, en eut de bons et de mauvais, mais insiste sur ce fait
que la monarchie est une forme de gouvernement archaque et prime,
quelques efforts que l'on tente pour l'adapter  l'esprit moderne. La
dette de reconnaissance de Blasco pour notre pays commence donc  la
Rvolution et, les principes de celle-ci tant immortels, est ainsi
assure de ne finir jamais.

Il a fait mieux, d'ailleurs, que de professer pour la France un amour
thorique. A peine la guerre tait-elle dclare, qu'oubliant ses
intrts, ses projets littraires, tout, absolument, il se plongeait
dans la dsolante ralit. Nul, certes, n'a oubli le singulier tat
d'esprit qui rgnait  l'tranger sur la France  l'origine des
hostilits. Personne presque n'y croyait  notre victoire. Les meilleurs
affectaient une humiliante piti  l'endroit de notre sort prochain.
_Grattez le Russe et vous trouverez le Cosaque_, dit une phrase  tort
attribue  Napolon Ier, puisqu'elle est du Prince de Ligne. En cet
t tragique de 1914, l'on et pu dire avec plus d'exactitude: _Grattez
le neutre et vous trouverez le germanophile_. Les raisons de cette
obsession ont

[Illustration: LA PREMIRE MAISON DE LA COLONIA CERVANTES, EN BOIS,
DMONTABLE, REVTUE DE TLES DE ZINC ONDUL

Blasco a t photographi sur le seuil de cette baraque]

[Illustration: BLASCO EN PONCHO DE TRAVAILLEUR, DANS SA COLONIE DE
CORRIENTES]

suffisamment t expliques pour qu'il soit superflu d'y revenir. Je
n'en connais, en pays latin, pas de tmoignage plus typique que celui
qu'en a fourni un historien portugais tout au long, mais spcialement
dans les premiers fascicules de sa volumineuse _Historia Illustrada da
guerra de 1914_. Dans ces pages o l'_Historia_ analogue, mais de date
antrieure, de Blasco Ibez a t mise  sac, M. Bernardo d'Alcobaa,
quoique favorable aux Allis, subissait  tel point la hantise de
l'Allemagne que, malgr lui, la plume lui a fourch et qu'il s'y laise
aller  de directs pangyriques de l'emprise de l'esprit teuton sur le
monde. En vain y vante-t-il, ds le fascicule spcimen, l'oeuvre de
l'_eminente escriptor do visinho reino e um dos bons amigos de
Portugal_[76], qu'il qualifie de magnifica; en vain y jette-t-il des
fleurs  l'_illustre auctr da Cathedral e de tantos outros primres
litterarios_[77]: il n'est besoin, que de lire son chapitre XII: _Em
volta do conflicto_[78], pour se convaincre de la vrit de ce que
j'avance. Si, donc, jusqu'aux amis de la France se dsolaient de ne
pouvoir bannir de leur cerveau le spectre de sa dfaite, combien
gnreux et clairvoyant apparat, par contraste, le geste de Blasco,
incurablement optimiste, ds les premiers jours et aux heures les plus
sombres du gigantesque conflit! Cette foi ardente dans le triomphe de la
France, cette foi d'illumin, de croyant aux destines providentielles,
aux justices immanentes, provenait, non d'un instinct sentimental
irraisonn, mais d'une conviction assise sur des bases historiques,
poses dans l'esprit de Blasco en ces lointaines annes o les
_Girondins_ de Lamartine et les pages de ce visionnaire que fut Michelet
constituaient sa nourriture spirituelle quotidienne. La France est une
Rpublique--disait-il  ces Franais pusillanimes qui, courbs sous le
poids d'un pessimisme  courte vue, lui avouaient leur dsespoir. Or,
jamais la Rpublique, en France, n'a t vaincue par des Prussiens. Ils
ont battu les deux Napolons, parce que ces deux hommes trahirent la
cause rpublicaine. Le cours de l'Histoire ne dviera pas aujourd'hui
pour faire plaisir  Guillaume II.

Il ne sera que juste d'ajouter que Blasco Ibez est antiallemand de
vieille date. Sa passion pour Beethoven et Wagner reste ici hors de
cause et si, en plein rgime de censure militaire, M. Vincent d'Indy a
pu, dans le _Journal des Dbats_ de 1915, dfendre le compositeur de
Leipzig du reproche de chauvinisme, Blasco n'a plus besoin, certes,
d'tre dfendu--aujourd'hui o la _Walkyrie_ est, avec _Faust_, l'opra
qui fait le plus de recettes  notre Acadmie Nationale de
musique--contre les radotages sniles de M. Camille Saint-Sans. Ce
qu'il n'a jamais admis, c'est que le corps de doctrines gnralement
connu sous la dsignation de pangermanisme pt s'imposer  l'Europe
latine. Dans l'oeuvre de diffusion des lumires entreprise par la
maison ditoriale de Valence dont il est directeur littraire, figurent
les traductions de livres allemands d'importance mondiale: Schopenhauer,
Nietzsche, Bchner, Sudermann, Engels, Hckel, Strauss, W. Sombart, etc.
Mais la mystique folie des prophtes du _Groesseres Deutschland_ et
les vaticinations dlirantes d'un Houston-Stewart Chamberlain en furent
exclues impitoyablement. Lorsqu'il menait ses campagnes rpublicaines
dans _El Pueblo_, Blasco Ibez fut traduit en justice pour avoir
compar le Kaiser  Nron. On a discut, en France et en Angleterre, sur
l'origine du qualificatif de _Huns_ appliqu aux Allemands et l'on a
fini par convenir que le terme se trouvait ds 1800--soit donc bien
avant que Kipling s'en resservt, en 1903, dans une posie clbre--sous
la plume de Thomas Campbell et dans sa posie sur la bataille de
Hohenlinden. Il tait intressant de restituer  Blasco la priorit
d'une comparaison remontant  un quart de sicle et si souvent employe
durant les quatre annes de la Grande Guerre. Plus intressante encore,
sans doute, sera l'observation qu' une telle poque, l'univers semblait
en extase devant les intemprances de conduite de Guillaume II,
musicien, pote, imperator, etc., et que Blasco avait vu clair dans la
psychologie de ce thtral pantin. La prtendue infaillibilit
stratgique du _Grosser Generalstab_ le faisait galement sourire. Dans
la bibliothque de la veuve de l'officier du gnie, il avait, en effet,
appris  connatre l'originale tactique d'un certain Buonaparte, fils
d'avocat sans cause et insulaire mditerranen, tel le conqurant de
Sagonte, Tunisien n par hasard dans une le de la mer latine et qui eut
nom Hannibal. Et lorsque les admirateurs de la _Kultur_ lui vantaient la
pritie du vieux Moltke, il avait coutume de rpliquer: _Cuando los
Alemanes me presenten un par de mozos como estos dos mediterrneos,
empezar  creer en su infalibilidad militar_[79].

La propagande de Blasco en faveur des Allis remonte aux tout premiers
jours de la guerre et s'tendit  tous les pays de langue espagnole.
Commence le 4 Aot 1914, elle ne s'arrta qu'en Janvier 1919. Jusqu'
la bataille de la Marne, les futurs francophiles s'taient prudemment
tenus cois. Ils ne commencrent  donner, et timidement, signe de vie
que lorsque cet arrt de l'irruption ennemie en terre de France eut
marqu  leurs pensers hsitants un commencement d'orientation
optimiste. Peu  peu, on les vit former ces lgions qui ont partag,
point toujours fraternellement, les dpouilles opimes de luttes non
sanglantes en faveur de la bonne cause. Ce labeur propagandiste de
Blasco affecta les formes les plus humbles, jusqu' celle d'anonyme
traducteur de tracts populaires. L'on sait combien on tarda, chez nous,
dans le dsarroi gnral de tous les services du gouvernement et
l'absurdit d'une mobilisation qui ne tenait compte que de la qualit
militaire du mobilis,  organiser systmatiquement l'oeuvre,
cependant si efficace, de la diffusion au dehors des points de vue
allis, pour les opposer  la thse germanique, partout triomphante.
Presque seul au dbut, Blasco s'tait vaillamment mis  la besogne.
Innombrables sont les articles qu'il crivit pour les feuilles d'Espagne
et de l'Hispano-Amrique. Personne ne l'aidait et personne, alors,
n'apprciait ce grand effort, chez nous. Les nombreux hommes politiques
dont il avait fait la connaissance lors de l'affaire Dreyfus, absorbs
par mille tches divergentes, ne songeaient pas  s'enqurir de cette
nouvelle campagne de leur coreligionnaire d'antan. Muet depuis de
longues annes, celui-ci avait repris sa plume de journaliste et renou
d'anciennes collaborations, presque oublies. Il va de soi que,
lorsqu'il rclamait la rtribution de ces travaux, on feignait, dans
les rdactions francophiles, une stupeur profonde. Comment, mais les
fonds de la propagande,  quoi servaient-ils donc? Certainement, on
payait,  Paris, comme il convenait tous ces articles! Et Blasco, que
la catastrophe conomique de l'Argentine avait mis  sec, de hausser les
paules... et de continuer sa besogne, aussi dsintresse que fconde.
Ce ne fut qu'au retour de Bordeaux que le gouvernement franais
commena, dans l'hiver de 1914-1915,  instituer des services encore
rudimentaires de propagande trangre et Blasco y travailla dans le
rang, en comparse, comme lorsque,  Valence, il aidait  ses reporters 
rdiger un quelconque fait-divers. Le 16 Juin 1915, le _Journal des
Dbats_, dans une note signe _P-P. P._, annonait  ses lecteurs, comme
nouveaut savoureuse, que le premier qui allait signer le manifeste
francophile des intellectuels espagnols aprs le promoteur, serait
Blasco Ibez! Telle tait,  cette poque, l'ignorance gnrale de
milieux mme professionnels sur l'activit dploye par l'crivain en
notre faveur. Il faudra que s'coulassent les annes de guerre pour que
quelqu'un se dcidt enfin  en proclamer hautement le mrite, alors,
d'ailleurs, qu'avait paru en notre langue le premier des trois romans
dont il va tre question.

Ce quelqu'un, ce fut le critique qui, en Mai 1905, avait prsent aux
lecteurs de la _Revue Bleue_ l'oeuvre traduite en franais de Blasco,
M. J. Ernest-Charles, la jugeant alors, un peu trop tourdiment, simple
dcalque de Zola et de Daudet. Dans sa confrence prononce le 26
Janvier 1918  l'_Universit des Annales_ sur _Nos Amis en Espagne_, il
n'est question que d'aspects, si l'on peut dire, parisiens de la
collaboration alliophile de Blasco et, en particulier, d'une confrence
qu'il avait lui-mme faite nagure dans le grand amphithtre de la
Sorbonne, et o il avait parl au nom de l'Espagne, non de l'Espagne
entire, hlas! mais de celle, numriquement infrieure, encore que trs
suprieure intellectuellement, qui tenait pour la France. Il disait
justement--dclarait donc M. Ernest-Charles, parlant de Blasco--et il
avait du mrite  le dire  cette poque, que ce qui devait, tt ou tard
mais irrsistiblement, pousser l'Espagne vers nous, c'est qu'elle avait
le sentiment qu'elle tait lie  nous par le lien profond, par le lien
ternel de la latinit... Il a affirm d'autant plus bravement ses
opinions, que c'est aux heures ingrates de la guerre qu'il a publi un
nouveau roman, qui est un acte... Blasco Ibez, mme dans une grande
manifestation nationale,  la Sorbonne, tait donc parfaitement qualifi
pour nous dire ce que l'Espagne devait prouver, tt ou tard, et il le
disait en termes magnifiques: _Nous tous, Latins, qui considrons votre
pays comme un autre foyer, qui avons mis en lui un peu de notre pass,
nous en recevons, centupl et vivifi comme aux rayons du soleil, le
produit de nos anciennes offrandes. Si la France s'teignait, nos
peuples latins demeureraient errants  travers le ciel de l'histoire
comme des plantes sombres et froides, attendant l'heure o un nouvel
astre, monstrueux et informe, fait de matires qui nous seraient
trangres, viendrait nous entraner dans son tourbillon vertigineux
comme une poussire soumise, ou inerte. (Applaudissements)._ Vous voyez
que le beau lyrisme de Blasco Ibez, non seulement est soucieux des
ralits, mais qu'il s'panche dans une langue franaise si pure, que
l'on souhaiterait la voir devenir celle de tous les crivains franais
(_Rires_)[80]. Qu'et dit, cependant, M. Ernest-Charles, s'il et su
l'oeuvre accomplie par Blasco Ibez avec son _Histoire de la Guerre
Europenne_? Aujourd'hui, o tous les concepts du temps de guerre sont
bouleverss, l'auteur n'aime pas qu'on lui rappelle le souvenir de cette
arme de combat. Ne pouvant consigner tout ce qu'il voulait dans les
journaux, tant d'Espagne que d'Amrique, il avait entrepris, en Octobre
1914, la publication d'un fascicule hebdomadaire--il paraissait
rgulirement chaque samedi--de 32 pages richement illustres, sur deux
colonnes. Et cela dura cinq ans! Et trois de ces fascicules reprsentent
le texte d'un volume de trois cents pages de format ordinaire! Le
prospectus dclarait, avec une franchise cavalire, que l'on trouverait
tout dans cette _Histoire_, sauf l'impartialit, laquelle n'est qu'une
illusion des historiens et qui, mme si elle et exist, en et t
exclue de propos dlibr, puisque l'oeuvre tait francophile. En
dpit de son caractre de livre de propagande, elle conserve sa valeur
documentaire et un intrt peut-tre unique, entre toutes les
publications similaires. Ses seules illustrations--photographies, plans,
cartes, portraits, gravures, caricatures et dessins originaux--suffiraient
pour la sauver de l'oubli. Le texte de plus d'une de ces pages est,
d'ailleurs, digne de l'auteur et l'on y retrouve la plume pique du
romancier des _Quatre Cavaliers de l'Apocalypse_. Dans les premiers
tomes--elle se compose de 9 normes tomes in-folio, luxueusement relis,
 20 pesetas l'un--l'incertitude o l'on tait sur tant de _vital
issues_, comme disent nos amis les Anglais, fut cause que le ton en
devnt d'une pathtique vhmence qui fait d'autant plus regretter que
l'oeuvre soit reste inconnue en France, d'autant plus que la foi au
triomphe final n'abandonne jamais, comme je l'ai dj marqu plus haut,
la plume de l'auteur. Livre  la fois et panorama, cette oeuvre
gigantesque produit sur le lecteur une impression puissante de vie. Seul
un coloriste dou d'un talent d'vocation aussi vif pouvait dcrire de
la sorte les premiers enthousiasmes de Paris, l'impatience grouillante
des campements, la douleur tragique des ambulances, les affres d'une
lutte sans merci sur terre, en mer et dans les airs, l'horreur des
grands massacres, l'hrosme de l'immortel poilu. Seul un romancier
raliste, ou, mieux, de la ralit pouvait tracer ces portraits
littraires des principaux protagonistes de la prodigieuse tragdie qui,
pendant plus de quatre annes, tint le monde en suspens. Mais l'effort
mental qu'exigeait cette effroyable et rgulire production, abattit
tellement Blasco, que les mdecins lui ordonnrent, s'il voulait sauver
sa sant compromise, d'aller chercher sur la Cte d'Azur, dans une
absence totale de travail, un repos  ses nerfs extnus. Nous verrons
que, ce repos, il le prit en composant,  Monte-Carlo, _Los Enemigos de
la Mujer_. Mais il faut qu'avant de parler de son troisime roman de
guerre, je dise comment furent composs les deux autres, qui le
prcdrent et qui forment la trilogie pique de Blasco.

M. Poincar, notre Prsident de la Rpublique, avait, en sa qualit
d'admirateur des livres de Blasco Ibez, mis  sa disposition des
moyens qui lui permirent de visiter le front de combat occidental ds
l't de 1914,  une poque o quelques rares civils le connaissaient,
les clbres excursions de touristes aux tranches stabilises n'tant
devenues que beaucoup plus tard une institution permanente  l'usage de
hros de l'arrire, prophtes inspirs de la rsistance quand-mme.
Ainsi put-il contempler, sur les lieux qui en avaient t le thtre,
les destructions et les hcatombes de la premire bataille de la Marne,
alors que l'arme citoyenne de la France portait encore la vieille
dfroque traditionnelle: pantalon rouge, capote bleue et kpi
carnavalesque, et il se documenta donc directement, au lieu de
reconstituer, comme d'autres romanciers ultrieurs, sur des pices
d'archives ou des documents imprims leurs descriptions des combats.
Tout, en ces jours lointains de la guerre de mouvement, tmoignait, par
un caractre manifeste d'improvisation htive, du guet-apens tendu 
notre pays, endormi dans son grand rve humanitaire, par les puissances
de proie de l'Europe Centrale. Blasco visita frquemment, plus tard, les
lignes de dfense organises en conformit avec les exigences de la
guerre de sige, dotes de tout le matriel perfectionn qu'elle
implique, et suprieures, de l'avis de juges comptents, aux
organisations ennemies d'en face. Mais ce dont il se souvient avec le
plus d'motion, c'est de l'hroque dsordre conscutif  la victoire de
la Marne, et de la tenace volont par quoi tous, hommes et chefs,
supplaient  l'imprparation gnrale. Il avait t recommand 
Franchet d'Esperey, aujourd'hui Marchal, vritable homme de guerre,
dont les succs aux Balkans devaient causer, au dire de M. Jean de
Pierrefeu, plus tard au _G. Q. G._ un tonnement profond, une piqre
d'amour-propre[81]. A cette poque, cet officier suprieur ne
commandait encore que la V^{me} Arme et avait install son Quartier
Gnral dans un petit village des environs de Reims, o il habitait un
castel repris aux Allemands, et je crois bien que c'est l que Blasco
posa, en 1914, les jalons des _Quatre Cavaliers de l'Apocalypse_, crits
de Novembre 1915  Fvrier 1916. D'autres visites au front dchanaient,
chez Blasco, les souvenirs endormis de sa jeunesse de lutteur. Un jour
qu'en 1917 il se trouvait  8 kilomtres de la ligne de feu, le bruit du
canon qui martelait l'espace,  intervalles rguliers, dans la glaciale
dsolation d'une nuit lumineuse, lui rappela le mouvement rgulier d'une
machine qui, longtemps, avait hant ses veilles laborieuses: la vieille
presse qui tirait _El Pueblo_. Dans la pnombre du sommeil qui nat et
crot, abolissant les ides et les choses, je franchis le temps, je
retourne au pass, je supprime vingt annes de ma vie et je crois tre 
Valence. J'ai vcu toute une priode de mon existence au-dessus d'une
imprimerie. Je me couchais  l'aube, aprs avoir termin la prparation
d'un journal. Et, quand je commenais  m'endormir, la presse, une
vieille et lente presse, commenait son travail pour lancer le numro:
boum..., boum..., boum..., tel le canon qui tonne dans le silence
nocturne de la Champagne. Quand la machine s'interrompait,  la suite
d'un accident quelconque, je me rveillais avec une certaine angoisse,
comme si l'air subitement m'et manqu. J'avais besoin, pour dormir, de
la trpidation du lit, qu'branlait l'invisible travail: boum... boum...
boum... Ici, le bruit est le mme. Je tombe et retombe dans un prcipice
tnbreux, aux accents d'un tonnerre qui se rpercute en cadence. S'il
cessait, je m'veillerais aussitt, pouvant, comme si ce silence
cachait quelque danger... Et je m'endors imaginant, dans la fantastique
incohrence d'une pense  demi-paralyse, que chacun de ces coups lance
dans la nuit un journal d'acier aux caractres de cendre qu'crirait la
Mort... Ce bel article: _Hacia el frente_[82], avait t compos, je
l'ai dit, pour la Revue de M. J. Rivire: _Soi-mme_, o il a t insr
dans le n 10 de la _I^{re} Anne_, correspondant au 15 Novembre 1917.

L'un des pisodes les plus mouvements de la propagande alliophile de
Blasco Ibez fut son voyage en Espagne en 1915. Il y aurait matire 
un livre rien qu' traduire les articles qui virent le jour  ce sujet
dans la presse transpyrnaque, mais ce genre de polmiques est
aujourd'hui si loin de nos proccupations d'Europens, qu'on me
pardonnera si je passe outre. Je l'ai dit dj dans bien des articles:
l'histoire de l'Espagne pendant la guerre reste  crire et, pour
l'crire, il faudrait que s'ouvrissent  l'historien des dpts de
pices manuscrites qui seront trop longtemps ferms pour qu'il songe 
entreprendre srieusement un tel travail. Pour ce qui est du voyage de
Blasco en son pays, il tait naturel que les nombreuses feuilles que
l'Allemagne avait  sa solde le reprsentassent comme une tentative
d'entraner l'Espagne  combattre aux cts des Allis. Ce mot d'ordre,
repris  satit dans une foule de diatribes, produisit son effet
naturel. Beaucoup de couards, mais aussi des mes simples et la presque
totalit des femmes, opposes d'instinct  la guerre et qui voyaient,
dans leur imagination ardente, se renouveler pour leurs familles les
angoisses de la campagne de Cuba, se mirent  pousser les hauts cris. Le
gouvernement, anxieux d'viter des dsordres certains, interdit  Blasco
toute communication directe avec le public, sous quelque forme
d'assemble que ce ft. Ayant d abandonner Madrid pour ces raisons,
Blasco s'tait rendu  Valence, o l'immense majorit des habitants
favorisait la cause allie. Mais le grand meeting organis par les amis
du romancier fut impitoyablement prohib par les autorits et tant
d'embarras, de toute nature, crs  Blasco, qu'il dut galement quitter
sa ville natale. A Barcelone, ce fut pire encore. Pendant toute la
guerre, la capitale de la Catalogne fut le quartier gnral de
l'espionnage tudesque dans la pninsule ibrique et les quelques pages
de _Mare Nostrum_ o il est fait allusion aux menes des sujets de
Guillaume II en ce lieu, ont t puises  bonne source. C'est l que le
chef des services militaires, le pseudo baron Rolland oprait, que
_Herr_ August H. Hofer ditait la _Deutsche Warte_ et une multitude de
tracts, que s'imprimait _La Vrit_ et que l'attach naval  Madrid,
Hans von Krohn, avec ses sides locaux Ostmann von der Leye et Fridel
von Carlowitz-Hartitzsch, combinait ses plus jolis torpillages, que Luis
Almerich faisait gmir les presses de la _Tipografia Germania_ au profit
d'une cause indfendable, que les rdacteurs carlistes du _Correo
Cataln_ rivalisaient avec leurs collgues madrilnes du _Correo
Espaol_, o Yanssouf-Fchmi--qui y signait _Psit_--se surpassait en
insultes contre la France: en un mot, c'tait  Barcelone que se
trouvait le centre de rsistance de ce _gigantic No Man's
Land_...,--comme s'exprimait un journaliste anglais[83]--_where the
Allies were all the time fighting the Huns_[84]. Barcelone, qui ne
comptait alors pas moins de 20.000 Allemands, reut Blasco Ibez comme
seulement il pouvait tre reu dans un pays o les pouvoirs
gouvernementaux se montraient d'une si trange faiblesse, lorsqu'il
s'agissait de rprimer les criminels agissements germaniques, mais, en
revanche, affectaient une rigueur impitoyable en face de telles
prtendues transgressions de reprsentants des Puissances Allies,
insistant pour que la neutralit de l'Espagne ft autre chose encore
qu'une neutralit de faade.

Le romancier s'tait rendu  Barcelone par mer et y arriva dans les
premires heures de la matine. Les francophiles barcelonais, amis
prouvs et dcids, avaient rsolu de raliser le soir mme de ce jour
une grandiose dmonstration en faveur de Blasco dans leur ville. Aussi
n'y avait-il que quelques intimes de ce dernier sur le mle, la
rception vritable devant avoir lieu plus tard. Les carlistes et autres
partisans du systme gouvernemental allemand n'ignoraient pas ce dtail
et taient venus, en une foule compacte, donner leur bienvenue spciale
au messager de l'ide franaise rpublicaine. Les quais retentissaient
de sifflets et de cris de mort et les cailloux pleuvaient dans la
direction du navire. Le chef de la police barcelonaise monta  bord et
pria Blasco d'y rester, jusqu' ce qu'et t dissoute la manifestation
hostile. C'tait mal connatre le caractre d'un tel homme, qui,
rsolument, en compagnie du petit groupe de ses fidles, dont sa propre
soeur, habitant Barcelone, descendit  terre. Cette crne attitude et
pu lui tre fatale, mais le gouverneur civil avait aussitt envoy sur
les lieux un dtachement de gendarmerie monte, qui l'escorta jusqu' sa
demeure. Son entre dans la ville n'en provoqua pas moins une srie de
rencontres violentes et d'incidents anims. De sa voiture, il dfiait,
le revolver sur le genou pour tre prt  la riposte en cas d'attaque,
cette tourbe de forcens, qu'il fallut que les gardes  cheval
chargeassent pour qu'on pt avancer. D'autre part, les socialistes et
les rpublicains accourus n'avaient pas tard  entrer en collision avec
les germanophiles et ce fut parmi des hues, des coups de revolver,
auxquels la gendarmerie rpondait par des estafilades, ainsi qu'une
grle de pierres, que Blasco pntra dans la maison de sa soeur, aussi
ferme et intrpide que son frre, dont elle n'avait pas quitt un
instant les cts. De Madrid, on avait, de nouveau, interdit toute
confrence, tout meeting en faveur des Allis. Blasco ne pouvait faire
deux pas sans que des policiers ne s'attachassent  son ombre.
Dcidment, la propagande tait chose plus aise  Paris que dans sa
propre patrie. Du moins, en quittant Barcelone, pouvait-il se dire que,
pour la premire fois, il y avait eu les gendarmes de son ct, ne les
ayant connus, jusqu'alors, que comme de constants adversaires. C'tait
bien l quelque rsultat et ressemblant vaguement  un succs d'estime.
Et telle fut ce que l'_Heraldo de Hamburgo_, rdig par un prtre
dfroqu de Nicaragua, consul gnral de son pays, avant de passer aux
mains de deux Espagnols--les correspondants en Allemagne de _La
Vanguardia_ de Barcelone et de l'_A B C_ de Madrid, MM. Domnguez Rodio
et Bueno (qui signait du pseudonyme: _Antonio Azpeitua_)--a appel _su
fuga de Barcelona, donde no pudo permanecer un solo da..._[85]

A Paris, Blasco Ibez participait  la misre gnrale des temps et
souffrit de ces privations communes  tous, alors: manque de charbon,
manque de denres alimentaires, et, _last not least_, manque d'argent.
Mme les quelques industriels--marchands de livres ou de journaux--qui
rtribuaient encore la pense imprime, ne la rtribuaient plus que
misrablement. Blasco dut quitter son htel particulier de la rue
Davioud, prs de la Muette,  Passy, avec son jardin coquet et son
mobilier luxueux, datant de la priode argentine, pour venir habiter
dans un quartier moins lointain du centre, moins dnu de moyens de
communication. Il le fit en 1916 et s'installa avec ses livres  un
tage bourgeois de la rue Rennequin, dans le XVII^{me} Arrondissement,
 proximit de l'Avenue de Wagram, o il rside toujours. Il y
travaillait nuit et jour, presque sans domestiques, parmi les bruits
composites de ces casernes de la classe moyenne, o le piano est encore
le pire ennemi du recueillement intellectuel, o la rue retentit tout le
jour des cris varis de Paris. C'est l qu'il crivit ses _Quatre
Cavaliers de l'Apocalypse_ et _Mare Nostrum_. Comment ce dernier livre,
tout imprgn de radieux azur, tout baign de lumineux soleil, le plus
beau pome qui existe sur la Mditerrane, a-t-il pu natre dans le
milieu vulgaire, tapageur et inconfortable de cette demeure troite,
d'o l'on ne voit ni la verdure d'un arbre, ni un coin du ciel, c'est ce
que l'on serait en droit de demander  Blasco, si l'on ne se souvenait
d'une tradition qui veut que le _Don Quichotte_, cette vivante satire de
l'humaine folie, ait t commenc et, peut-tre, imagin dans une
prison, soit  Sville, soit en certain village de la Manche, dont je
n'ai aucun dsir de me rappeler le nom, mais qu'indiquent les vers
burlesques  la fin de la premire partie du roman et qu'voquait dj
la premire ligne de son premier chapitre. Blasco, lui, s'il n'tait pas
en prison comme Cervantes, se voyait, au beau milieu d'une description
de ces paysages mridionaux tout de calme et de grce, interrompu
brusquement par le rauque hurlement des sirnes, annonant l'approche
des pirates de l'air qui venaient jeter la ruine et la dsolation sur
Paris tremblant, sans feu, dans l'ombre de ses nuits sans clairage. Ou
bien, s'il jouissait d'une journe de calme relatif, c'tait, en pleine
priode d'enthousiasme, quand son imagination l'entranait  travers les
campagnes radieuses peuples d'orangers, de lauriers, d'oliviers, de
citronniers, l'aspect dsolant d'un pole o manquait le combustible,
avec, comme consquence, la ncessit d'interrompre le travail de pense
pour, prosaquement, se rchauffer, de son souffle, les doigts glacs
qui refusaient de tenir la plume.

Ce fut au milieu de ces dtresses, physiques et morales, que Blasco
reut de Miss Charlotte Brewster Jordan une missive lui offrant la somme
de 300--trois cents--dollars pour lancer  New York la version anglaise
des _Quatre Cavaliers de l'Apocalypse_. Je crois bien que, mme si la
traductrice amricaine et propos cinq dollars, ou n'et propos aucune
rtribution du tout  l'auteur, celui-ci n'en et pas moins accept avec
enthousiasme cette offre si totalement dsintresse. Car il voyait en
cet acte, avant tout, sa signification de propagande en faveur des
Allis, dans une Amrique hsitante et si longtemps retenue, sur la
pente de l'intervention, par les intrigues allemandes. L'ide d'exercer
sur l'esprit du peuple amricain une influence, quelle qu'elle ft, dont
bnficierait la France, rjouissait tellement Blasco, qu'il donna
aussitt son assentiment et signa un papier o il cdait  la
traductrice, en change de ses trois cents dollars, tous droits d'auteur
sur le roman pour tous pays de langue anglaise, sans pouvoir jamais
allguer le moindre prtexte  percevoir autre chose, quel que ft le
succs du livre outre-mer. _Business is bussines_[86], d'abord. Et,
aussi bien, l'oeuvre pouvait s'avrer, l-bas, un four noir, auquel
cas Miss Brewster Jordan, ou qui que ce ft  sa place, perdait les
trois cents dollars. De plus, que signifiait alors l'argent, en ces
jours de dpression morale universelle, o l'existence, mme de ceux qui
vivaient  l'arrire, avait perdu le taux de son cours normal, o d'un
de ces vilains pigeons porteurs de croix, planant  l'improviste dans le
firmament de Lutce, tombait soudain l'oeuf fatal dont l'closion
formidable produisait, non la vie de nouvelles crations, mais le dcs
rapide de tant d'tres innocents, brutalement pris au dpourvu? Qui
garantissait  Blasco que l'immeuble de la rue Rennequin ne serait pas
touch, une nuit, par cette ponte lthifre? Alors, de l'crivain
prolongeant jusqu' l'aube ses veilles fcondes, il ne resterait pas
mme le cadavre, rduit qu'il serait  une sanglante bouillie dont
l'claboussement se confondrait avec celui des autres morts, parmi le
monceau des dcombres de la maison croule! Ainsi s'explique cette
autorisation, un peu inconsidre, donne  la traductrice amricaine
d'un ouvrage qui--au dire d'organes de langue anglaise, et, tout
rcemment, _The Illustrated London News_ le rptaient encore--_is said
to have been more widely read than any printed work, with the exception
of the Bible_[87]. Mais, pour achever d'illustrer l'tat d'esprit de
Blasco Ibez  cette poque de sa vie, je relaterai une anecdote que
je tiens de lui-mme et qu'il m'a conte sans autre fin que celle
d'agrmenter d'une historiette piquante,  son sens, certaine
conversation  btons rompus. Pendant la guerre, sa moyenne quotidienne
de travail fut de prs de 16 heures. Il se mettait  crire  huit
heures du matin et cessait  une heure de l'aprs-midi, aprs quoi il
djeunait et s'accordait une courte promenade dans les rues voisines de
la sienne. A trois heures, il tait de nouveau assis  son secrtaire,
jusqu' huit. Il soupait  huit heures, faisait, aprs dner, une
promenade analogue  celle du djeuner et revenait crire jusque vers
deux ou trois heures du matin. Une telle vie, prolonge des mois et des
mois, si elle explique l'immense masse d'articles disperss  travers la
presse de l'Hispano-Amrique et de l'Espagne, ainsi que cette absorbante
_Historia de la Guerra_, sans parler du triptyque admirable que forment
les _Quatre Cavaliers de l'Apocalypse_, _Mare Nostrum_ et _Les Ennemis
de la Femme_, une telle vie, dis-je, n'tait gure apte  fortifier une
sant compromise par des nourritures mauvaises et le constant
dsquilibre nerveux de l'tat de guerre. Mangeant mal, dormant peu, ne
prenant presque plus d'exercice physique, Blasco s'acheminait, d'un pas
lent et sr,  la fatale nvrose. Mais, raidissant ses nergies, il ne
voulait pas s'avouer vaincu. Une nuit o, vers trois heures, il sentait
la plume lui tomber des mains et son cerveau lui refuser le
fonctionnement, songeant que les pages qu'il crivait devaient
absolument paratre le matin mme, il redressa, d'un brusque coup de
cravache, sa bte flchissante, et, raffermissant sur le sige un corps
que l'puisement en avait fait choir, il pronona, les yeux agrandis en
une extase mystique, toutes les fibres vibrantes d'un effort suprme,
ces mots magiques: _Es para Francia, es para la patria de Victor
Hugo!_[88] et il se remit intrpidement  crire, jusqu' l'aurore.




     VIII

     L'immense succs, aux Etats-Unis, des _Quatre Cavaliers de
     l'Apocalypse_.--Comment l'auteur en eut connaissance.--Le roman
     vendu 300 dollars produit une fortune  la traductrice.--Un diteur
     _rara avis_.--Voyage de Blasco Ibez en Amrique du
     Nord.--Triomphes et honneurs.--Le _Militarisme Mexicain_.--Le Dr.
     Blasco Ibez revient en Europe pour y crire,  Nice, _El Aguila y
     la Serpiente_, roman mexicain.


Se trouvant  Monte-Carlo dans les derniers mois de la guerre--on a
expos plus haut comment ce sjour lui avait t impos par les
mdecins--Blasco y reut une grande surprise. Il avait, pour ainsi dire,
oubli Miss Brewster Jordan et la version anglaise des _Quatre
Cavaliers_, ne pensant qu' son nouveau roman: _Les Ennemis de la
Femme_, crit  Monte-Carlo de Janvier  Juin 1919. Or, un matin, le
facteur lui remettait un volumineux monceau de correspondances: lettres,
cartes et journaux, portant tous le cachet postal et le timbre des
Etats-Unis. Une de ces lettres, ouverte  tout hasard par son
destinataire stupfait, manait d'un pasteur protestant, Rvrend d'une
des nombreuses sectes vangliques amricaines, qui s'adressait  lui,
comme  un exgte de marque, et recourait  son rudition biblique au
sujet de doutes anciens qu'il nourrissait touchant divers passages de
l'Apocalypse. La premire impression de Blasco fut qu'il tait
mystifi, que quelque ami inconnu de l-bas entendait lui jouer un tour
de sa faon, en se payant, comme on dit, sa tte. Cependant Blasco
continuait  dpouiller le volumineux courrier. Son examen le
convainquit bien vite que nul n'avait eu l'ide de se jouer de sa
personne. Ces lettres, ces cartes, ces journaux rvlaient un srieux
profond. Les femmes, en particulier, n'entendaient pas plaisanterie et
c'taient elles qui constituaient le gros de ses correspondantes.
Beaucoup ne rclamaient que la signature de _mister Ibanez_, un
quelconque autographe, une phrase qu'elles pussent ensuite exhiber
triomphalement, dans leur club de New York, de Chicago, de Boston, de
Philadelphie, comme aussi d'autres coins inconnus de l'immense
Rpublique Fdrale. Car l'auteur de _The Four Horsemen of the
Apocalypse_ tait devenu,  une telle date, clbrit des Etats-Unis
sans qu'il en et eu la moindre ide. Il s'en tait aperu  la lecture
des journaux adjoints  cet envoi inattendu. L'on n'y tarrissait pas sur
l'loge du romancier. L'on avait recherch partout son portrait et fini
par dcouvrir, au muse de _The Hispanic Society of America, 551 W.
175th. Street_,  New York City, la toile peinte par Sorolla en 1906 et
acquise par le fondateur millionnaire de cette grande institution, le
pote hispanophile et rudit antiquaire Archer Milton Huntington. Cette
oeuvre, qui possde une valeur pictoriale considrable, n'offre
malheureusement qu'une ressemblance assez lointaine avec son modle, du
moins sous sa figure prsente, et mieux et valu, comme on l'a fait
depuis, un peu partout, reproduire l'effigie insre en 1917 dans le
livret explicatif du roman cinmatographique _Arnes Sanglantes_,
oeuvre rdige en franais et richement illustre, que publia la
firme _Prometeo_ et o Blasco apparat dans la vrit de son aspect
physique actuel.

Ces lectures et celles de correspondances et monceaux d'imprims
conscutifs, si elles achevrent de persuader Blasco Ibez qu'il
jouissait, outre-mer, d'une popularit immense et que la fortune de son
roman y tait gale, sinon suprieure,  celle qu'avait connue,  plus
de deux tiers de sicle en arrire, mistress Harriet Beecher Stowe, dont
la _Case de l'Oncle Tom_ avait dpass le tirage d'un million
d'exemplaires, ne laissaient pas, en revanche, de lui causer quelque
mlancolie, voire de le dconcerter. Les gros tirages de livres
sensationnels, dans un pays de plus de 100.000.000 d'habitants, sont, en
somme, chose naturelle et nul n'ignore que nos critres europens ne
rgissent pas les choses amricaines. Mais quand, dans les extraits de
presse qu'il recevait, Blasco lut que peu de jours aprs la publication
des _Four Horsemen_, il s'en tait vendu 100.000 copies; que cinq
semaines plus tard, ce chiffre tait doubl; qu'aprs six mois, il
montait  trois cent mille; qu'un peu plus tard, il se haussait au demi
million; quand il apprit que, d'un bout  l'autre de l'Union, le volume
dit par la maison Dutton and Company, de New-York, apparaissait dans
toutes les mains; qu'il n'tait pas rare que, dans les cirques, les
clowns et, dans les revues populaires, les toiles rglassent leurs
_puns_[89] sur la vertigineuse marche des _Quatre Cavaliers_; quand,
enfin, il sut que d'habiles fabricants de produits industriels: cigares,
toiles, gants, etc., choisissaient le patronage de ces mmes _Four
Horsemen_ parce qu'ils pensaient que ce pavillon prestigieux pouvait
couvrir les plus htroclites marchandises: alors, le grand Espagnol,
l'auteur du merveilleux roman de guerre, se mit  songer et considra
que cette _record sale_[90], si elle lui faisait le plus lgitime
honneur, n'apportait pas un rouge liard  sa bourse. Et, quelque artiste
que l'on soit, quelque Don Quichotte que l'on s'avre, il est difficile
de ne pas ressentir un certain dpit  l'ide que, du fruit de son
propre travail, ce sont les autres qui s'enrichissent, en ne vous
laissant pour tout potage que les vaines fumes de la gloire. Aussi
Blasco riait-il jaune, lorsque des officiers de l'A. E. F. venaient, en
toute bonne foi, enthousiastes, le fliciter de ces fabuleux _lots of
money_[91] qu'indubitablement lui procuraient le dbit formidable,
l'intarrissable vente des _Four Horsemen of the Apocalypse_. Mais
comment leur avouer,  ces braves Yankees, qu'il n'avait touch, en tout
et pour tout, que 300 misrables dollars? Il ft tomb immdiatement
au-dessous de rien dans l'estime de ces joyeux garons qui, en citoyens
de leur pays, n'apprciaient les hommes que d'aprs leur valeur
commerciale. D'ailleurs, j'ai dit que la traductrice amricaine tait
couverte par un march en bonne et due forme. Lgalement, Blasco n'tait
pas l'auteur du livre mis en costume anglais. L'auteur, c'tait Miss
Charlotte Brewster Jordan. A elle, et  elle seule revenaient les droits
de la vente. Le Pactole, qui avait si gnreusement inond son
escarcelle, l'inonderait jusqu' la fin des temps sans que Blasco pt
formuler devant Thmis la moindre rclamation.

Ici, cependant, intervient un _deus ex machina_ spcifiquement
amricain. Si, dans l'antiquit, la catastrophe finale s'obtenait assez
souvent par l'apparition d'un Dieu qui descendait de l'empyre sur le
scne grce  un ingnieux mcanisme, en l'espce Blasco vit non moins
merveilleusement intervenir un personnage dont l'apparition, pour les
auteurs du vieux monde, n'est que fort rarement synonyme d'offre
spontane d'espces sonnantes et trbuchantes: j'ai nomm l'diteur.
Mister Macrae, vice-prsident de la firme susmentionne, tablie  New
York sur la _Cinquime Avenue_, ne put donc tolrer plus longtemps une
situation qu'il jugeait scandaleuse et qui consistait en ce que la
maison Dutton and Company, simple intermdiaire matriel, ralist des
gains formidables sur la vente d'un ouvrage dont le producteur effectif
avait peru la misrable aumne de 300 dollars une fois pour toutes.
Comme quoi la morale n'existerait point seulement  la fin des fables
pour la jeunesse, en Amrique du moins. Et, qui sait? Peut-tre mister
Macrae avait-il appris  connatre ailleurs que dans la Bible cette
vrit, hlas! si fort controverse dans la pratique de la vie commune
et que notre immortel fabuliste a revtue de la dfroque de quelques
vers bonhommes:

    Il est bon d'tre charitable;
    Mais envers qui? C'est l le point.
    Quand aux ingrats, il n'en est point
    Qui ne meure enfin misrable.[92]

Toujours est-il qu'un cblogramme imprvu apprit

[Illustration: OUVERTURE DE CANAUX D'IRRIGATION EN PLEIN HIVER
PATAGONIEN]

[Illustration: LA GROSSE ARTILLERIE DE BLASCO EN ARGENTINE

Blasco est debout devant la premire charrue  vapeur. L'on voit aussi,
sur cette photographie, une drague sche destine  ouvrir les canaux
d'irrigation dans le dsert.]

un beau jour  Blasco que les diteurs new yorkais des _Quatre
Cavaliers_ le priaient de consentir  accepter d'eux,  titre de
compensation et sans que, par ailleurs, il s'engaget en quoi que ce ft
 leur endroit, une certaine somme de dollars bien suprieure  celle
paye nagure par Miss Charlotte Brewster Jordan et que ce don gnreux
a t rpt,  plusieurs reprises, depuis. Un tel exemple risque-t-il
d'tre contagieux,  Paris, ou ailleurs? Souhaitons-le, sans trop
l'esprer.

Naturellement, le succs du premier roman de guerre de Blasco Ibez
avait eu pour consquence un regain de popularit de ses romans dj
traduits en anglais, et la version en cette langue d'autres de ses
romans qui n'taient pas encore accessibles au public anglo-saxon. _Mare
Nostrum_, qui n'attendra plus gure sa traduction en notre langue, mis
en anglais par miss Brewster Jordan sous le titre de _Our Sea_, avait
suivi immdiatement les _Four Horsemen_ par le chiffre de ses tirages.
Une telle popularit, le dsir aussi de connatre ces Etats du Nord de
l'Amrique, dont la comparaison avec ceux de l'Hispano-Amrique
s'imposait  son esprit, dcidrent Blasco Ibez  entreprendre un
voyage au pays de l'Oncle Sam. La _Socit Hispanique_, que prside M.
Huntington, et dont il a t question plus haut, l'ayant convi  venir
se faire entendre  la _Columbia University_,  New York, Blasco accepta
l'offre, qui se trouvait tre concomitante avec celle d'un entrepreneur
de tournes de confrences d'hommes illustres  travers les Etats-Unis.
Parti en Octobre 1919 avec l'intention de n'y pas prolonger son sjour
au-del d'un trimestre, il est rest outre-mer jusqu'en Juillet 1920.
Ces dix mois d'existence fivreuse lui permirent d'enrichir
considrablement le trsor dj si copieux de ses expriences humaines,
et, aussi, de refaire compltement ses finances. Pour si cosmopolite que
soit l'Europen qui dbarque pour la premire fois sur la terre
amricaine, celui-ci ne laisse pas d'y prouver aussitt cette sensation
unique: que, la-bas, il lui faudra se dfaire des conceptions troites
propres  son petit continent, morcel par la nature et par l'histoire.
Les territoires de l'Amrique du Nord anglaise et des Etats-Unis sont,
chacun pris  part,  peu prs aussi grands que l'Europe entire. 15
pays comme le ntre trouveraient place dans les frontires de l'Union
Yankee. Cette immensit de l'espace entrane avec soi d'autres
possibilits qu'en Europe, dont la premire est, sans doute, que les
populations peuvent s'y dvelopper en paix et y exploiter  l'aise les
trsors d'un sol d'une grandeur continentale. Telle est la cause
principale, non seulement du rapide dveloppement des richesses, mais
encore de l'esprit d'initiative, hardi et plein de confiance, de
l'Amricain, qui stupfia, durant les deux dernires annes de la Grande
Guerre, la routine de notre France, hlas! sans effet de contagion
immdiate pour l'avenir. L'ampleur des conceptions, le regard tourn, de
tous cts, vers des horizons lointains, confrent, d'autre part, aux
projets et aux actes politiques amricains une vigueur, un essor qui
apparaissent aux antipodes de la pusillanimit avec laquelle on tente,
chez nous, de rtablir l'quilibre europen sur la base de concepts
prims et de calculs archaques. Au point de vue conomique, cet
immense espace engage  l'exploitation rapide de vastes surfaces,
laissant aux gnrations futures le soin de diviser le travail, pour ne
produire, avec une uniformit grandiose, que ce qui peut tre obtenu
avec le moins de peine sur la plus vaste chelle. Blasco ne se sera pas
plong en vain dans cette fontaine de Jouvence qu'est, pour l'Europen,
la vie amricaine. La longue srie de ses confrences le conduisit aux
quatre coins de l'Union, o il parla dans les lieux les plus
htroclites: Universits, temples vangliques, synagogues, temples
maonniques, gigantesques salles de thtre et de concerts, parfois
installes au troisime tage d'un gratte-ciel, cirques et
cinmatographes. Les principaux tablissements d'enseignement, y compris
les deux plus fameuses Universits fminines, l'entendirent. L'Ecole
Militaire de West Point,  52 milles de New York, acadmie technique o
sont forms les officiers de carrire de l'arme amricaine, lui fit
galement l'honneur de lui demander d'y prononcer un _address_[93].
Dtail intressant et qui surprendra le lecteur franais: tout au long
de ces tournes, Blasco parla toujours en espagnol. S'il n'est que juste
d'ajouter qu'il fallut, le plus souvent, que, sa confrence prononce,
un interprte la rptt en anglais, il ne le sera pas moins d'observer
qu'en Californie et dans les Etats du Sud--en particulier le Texas, New
Mexico et le territoire d'Arizona--l'espagnol tait parfaitement compris
et accueilli avec enthousiasme par d'immenses auditoires, auxquels cet
idiome est rest familier. Mais, mme dans les Etats du plus extrme
Nord, la langue castillane tait coute avec une grande sympathie.
Ecrivant, il y a quinze ans, une tude sur cette question si
importante[94], je remarquais que la guerre de Cuba aura du moins eu
cela de bon, du seul point de vue littraire, qu'elle aura contribu 
populariser au pays de Roosevelt l'tude officielle et scientifique de
l'idiome espagnol et j'analysais le dtail des principales
publications de librairie ayant trait  l'enseignement amricain de
cette langue, en citant aussi les firmes les plus connues s'adonnant 
cette diffusion. Je terminais sur ces paroles: J'aurais fort envie de
conclure cette communication par une mlancolique comparaison entre
l'tat de l'enseignement de l'espagnol en France, o cependant tant de
bons rsultats ont t atteints durant ces dernires annes, mais o
tant reste  obtenir...! Je prfre laisser les faits parler leur
langage loquent, et, je l'espre, persuasif... Aujourd'hui, les choses
ont considrablement progress... aux Etats-Unis et, dans un rcent
crit[95], M. F. de Onis, professeur  cette mme _Columbia University_,
nous apprend qu'en 1919 il y avait dans les seules coles de New York,
plus de 25.000 tudiants d'espagnol et, dans tout le pays, on en
comptait plus de 200.000; des Collges et des Universits o,
jusqu'alors, on n'enseignait pas l'espagnol, comptent prsentement des
milliers d'tudiants et les centres d'instruction o cette langue tait
dj enseigne, ont vu se multiplier lves et professeurs; l'espagnol
jouit maintenant, officiellement, de la mme estime que les autres
langues modernes... J'ajouterai que, parmi les livres d'enseignement et
de lecture les plus populaires dans ces classes de langue castillane,
celui qui porte le titre: _Vistas Sudamericanas_, et qui a paru en 1920
chez Ginn and Company, dit par miss Marcial Dorado, combine des
extraits des _Argonautas_ et des _Cuatro Jinetes del Apocalipsis_ avec
des morceaux spcialement crits pour le volume par Blasco Ibez.

A la fin de ces courses errantes dans le territoire de l'Union, Blasco
reut  Washington l'honneur le plus haut que la dmocratie amricaine
confre, de temps  autre, aux htes illustres qui la visitent.
L'Universit George Washington lui concda, en sance solennelle 
laquelle prirent part plus de 6.000 personnes, le titre de Docteur s
lettres _honoris causa_. Quelques mois auparavant, elle avait confr ce
mme titre, mais avec la mention: _Droit_, au Roi des Belges et au
Cardinal Mercier,  l'occasion d'une semblable visite. Blasco reut le
sien en mme temps que le Gnral Pershing, commandant en chef des Corps
Expditionnaires amricains sur le front d'Europe. Le recteur de
l'Universit George Washington, M. W. Miller Collier, est un ancien
ambassadeur des Etats-Unis  Madrid. Dans le discours qu'il lut, en
anglais et en espagnol, il se livra  une tude fouille de la personne
et de l'oeuvre du rcipiendaire, que le vieux William Dean Howells, ce
romancier social du _common people_ et du _self-made man_, mort
alors que Blasco prononait ses confrences amricaines dans l'hiver de
1920, avait dclar le successeur immdiat de Tolsto, selon le
tmoignage qu'en a consign, en 1917, M. Romera Navarro[96]. Quant 
Blasco, il disserta, en guise de thse doctorale, brillamment sur _Le
plus grand roman du monde_. On devine que c'est du _Don Quichotte_ qu'il
s'agissait. Ce sjour  Washington fut d'ailleurs marqu par d'autres
solennits encore. L'Ambassadeur de France, fin lettr lui-mme, M.
Jusserand, offrit un banquet en l'honneur de celui dont les _Four
Horsemen_ avaient agi si efficacement sur l'opinion amricaine.
L'Ambassadeur d'Espagne, D. Juan Riao y Gayangos, donna, de son ct,
un autre banquet et une rception lgante dont Blasco fut l'hte. La
visite que celui-ci avait rendue aux reprsentants de la Nation dans
leur _Hall_ du Capitole fut cause, d'autre part, d'un curieux incident,
que je m'en voudrais de ne pas relater, d'autant plus qu'il est dj
pass  l'Histoire, consign que je le trouve au vol. 52, n 63, mardi
24 Fvrier 1920, du _Congressional Record_, p. 3.600. Blasco assistait,
d'une tribune des Galeries qui entourent le _Hall_ immense, long de 42
mtres, large de 28 et haut de 11,  la sance du Congrs, dont les
dlibrations ressemblent assez  celles des Chambres franaises, avec
cette diffrence, peut-tre, que le bruit et le dsordre y sont encore
plus grands et que le Prsident ne parvient pas toujours facilement 
attirer sur lui l'attention de la salle, dont les rpublicains occupent
l'un des cts, et les dmocrates l'autre. Un dput clbre, l'ancien
juge Towner, Prsident de la Commission des Affaires Etrangres, ayant
demand  l'Assemble de faire _a short statement_[97] et ayant reu
l'_unanimous consent_[98] de rigueur, s'tait exprim en ces termes:
_Mr. Speaker, it is with great pleasure that I announce to the House we
have visiting us to-day Blasco Ibez, whom you all know is the foremost
writer of Spanish in the world, the author of the Four Horsemen of the
Apocalypse and other works with which we are all familiar. It will
perhaps be of interest to Members to know that Blasco Ibez has also
been for seven years a member of the Spanish Cortes, or Parliament;
that he has always been a republican..._[99]. Mais  peine le mot fatal
de Rpublicain tait-il profr, que les dputs de ce parti
applaudissaient  tout rompre. M. Towner comprit aussitt sa bvue et se
hta de prciser: il n'entendait pas exalter en Blasco le rpublicain en
tant que membre d'un parti oppos au parti dmocratique, _but a
republican as against a monarchical system_, soit donc le simple ennemi
du systme monarchiste. Cette quivoque dissipe, parmi ce que le
_Congressional Record_ qualifie de rires et applaudissements,
l'honorable reprsentant de l'Etat d'Iowa put continuer son expos,
qu'il termina sur l'annonce que Blasco serait _in the speaker's room
after a little and he will be very glad indeed to meet all Members of
Congress personnally, and I am sure it will be a great pleasure for us
to meet so distinguished a representative of that which is best in
European and Spanish literature, as well as one whom we ought to admire
and know better because of his republican and democratic
principles_[100]. Cette conclusion, qui conciliait finement rpublique
et dmocratie, dchana d'unanimes applaudissements des deux cts du
_Hall_. Le prsident du Snat avait, d'ailleurs, convi galement Blasco
dans ses salons et nul n'ignore que le Vice-Prsident des Etats-Unis est
aussi prsident d'office du Snat. Ce dignitaire rpublicain prsenta le
romancier  un grand nombre de snateurs distingus, heureux qu'ils
taient tous de serrer la main d'un crivain espagnol pensant  la
moderne et, pour avoir pens de la sorte, si longtemps en proie aux
perscutions du conservatisme obscurantiste de son pays. Si le Prsident
Wilson n'en et alors t empch par son tat de sant prcaire, il est
certain que Blasco et eu aussi l'honneur d'tre reu par ce grand
homme. Du moins, lui manda-t-il l'un de ses secrtaires, qui l'assura
que M. Wilson, l'un des premiers lecteurs et admirateurs des _Four
Horsemen_, aurait une joie vritable  le voir, si, plus tard, 
l'occasion d'un autre sjour  Washington, sa prsence concidait avec
le retour  la sant de l'illustre pre de la Socit des Nations, ce
rve d'un coeur gnreux et d'un puissant cerveau. Blasco eut, du
moins, le plaisir de connatre diverses personnes de la famille du
Prsident, en particulier une de ses filles. Les dames de Washington
l'avaient pri de les entretenir au _Club parlementaire fminin_, o
elles lui offrirent un th de gala. C'est l qu'en prsence de la fine
fleur de l'intelligence fminine amricaine--femmes et filles de
ministres, de snateurs et de dputs--Blasco Ibez laissa couler les
flots d'une loquence entranante, en un discours aussitt traduit par
l'pouse de l'un des dputs des les Philippines. A Philadelphie, il
prouva un autre genre de satisfaction, presque aussi flatteuse. Les
libraires et diteurs amricains, qui y taient runis en

[Illustration: BLASCO DANS SA MAISON DE LA COLONIA CERVANTES, PARLANT
A SON INTENDANT

Sur sa tte, une peau de puma tu dans les terres de la colonie]

[Illustration: FABRICATION DE BRIQUES A LA MACHINE, POUR L'EDIFICATION
DE MAISONS DANS LA COLONIA CERVANTES]

congrs, l'invitrent au banquet de 2.000 couverts qui couronna cette
manifestation professionnelle et ce fut  la droite de leur Prsident
qu'ils le contraignirent de s'asseoir, de mme qu'ils le forcrent aussi
de leur adresser la parole. Violence, au demeurant, assez douce, car
Blasco put leur dire des choses flatteuses, qu'il et t difficile
d'adresser, sans encourir le reproche de vile adulation,  certains
diteurs d'Europe.

En Espagne, s'il est un thme us et rebattu, c'est, entre gens de
lettres, celui du peu qu'y rend la carrire d'crivain de profession.
Qu'une telle assertion soit vraie ou non, l'on a prtendu que le
dlicieux roman de Juan Valera, cette _Ppita Jimnez_ qui n'a t
traduite en notre langue qu'en 1906, par M. C.-A. Ayrolle, et qui fut
tant de fois rimprime depuis 1874--et elle l'tait en espagnol par la
Maison Appleton,  New York, ds 1887--ne rapporta  son auteur que tout
juste de quoi offrir  sa femme un costume de bal. Prez Galds, le seul
littrateur de cette poque-l qui ait,  proprement parler, vcu de sa
plume, serait presque mort--au dire de certains--dans la misre, en
Janvier 1920,  Madrid, et, au cours d'un article que je lui ai ddi
dans la revue _Le Monde Nouveau_, en Avril 1920, j'ai pu dplorer
sincrement que ses oeuvres ne lui eussent pas donn ce qu'elles
eussent donn, en France,  un crivain de sa valeur[101]. _Le Temps_
du lundi 26 Aot 1907 contenait, sur toute cette matire, des rflexions
d'autant plus dignes d'tre signales, qu'elles manaient d'un crivain
espagnol et qu'elles se rapportaient  des auteurs aujourd'hui en pleine
possession de la renomme. Et, dj, de Valera, l'on nous y rapportait
que cet Anatole France--premire manire--de son pays n'a jamais eu le
bonheur d'atteindre  la circulation que sa renomme lui permettait
d'esprer. De Prez Galds, l'on y consignait que c'tait  peine s'il
tirait  plus de 16.000 exemplaires, et, comme complment de ces
curieuses indiscrtions, il y tait dit--mais n'est-ce point aussi le
cas de la France?--qu'un jeune romancier qui vend une dition de 2.000
exemplaires, peut se vanter d'avoir accompli un exploit extraordinaire.
Il y avait lieu, cependant, de n'accepter ces chiffres que sous bnfice
d'inventaire. Pour ce qui est de Prez Galds en particulier, plusieurs
de ses tirages ont atteint les 60^{mes} et mme les 70^{mes}
milles--sans parler de ce que lui rapporta son thtre, spcialement
_Electra_ et l'on sait si le thtre rapporte en Espagne--et la lgende
de sa pauvret, d'ailleurs trs relative, s'explique quand on connat
les dessous de sa vie. Enfin, il faut tenir compte, en l'espce, de ce
fait: que, chez les hommes de lettres, l'argent semble possder cette
vertu spciale que la lgende antique attribuait  l'anneau de Gygs et
je ne m'tonnerais point trop qu'un jour lointain l'on nous dise que
Blasco, lui aussi, est mort dans la misre! Mais il est, tout de mme,
bien certain que, pour la grosse moyenne, le mtier d'crivain rapporte
moins en Espagne qu'en France. Je me souviens de ma surprise, lorsque,
pour rtribuer le premier et long article que j'avais crit dans sa
revue, _La Espaa Moderna_[102], le richissime dilettante D. Jos Lzaro
m'envoya, au Lyce d'Aurillac, une lettre recommande contenant un
billet de 50 _pesetas_, maximum--spcifiait-il--de paiement en Espagne
pour un article de revue, quel qu'en soit le volume. 50 _pesetas_ pour
un travail de 23 pages, cela faisait 2 _pesetas_ et 17 _cntimos_ la
page. Mais ce taux tait bien, comme je l'ai vu depuis, celui d'organes
analogues: _Nuestro Tiempo_, de D. Salvador Canals, et aussi la grave
revue de feu Menndez y Pelayo, cette _Revista de Archivos, Bibliotecas
y Museos_ qui, des divers articles d'rudition hispanique que j'y ai
publis, ne m'en a jamais rtribu que le premier, insr dans son
numro de Septembre-Octobre 1908, p. 252-261. Quant aux feuilles
quotidiennes, lorsqu'elles ont donn, pour un article de premire page,
25 _pesetas_  l'auteur, leurs Directeurs sont persuads qu'une telle
rtribution est merveilleuse et beaucoup de clbres journalistes
espagnols doivent se contenter de moins encore. Blasco Ibez, qui a
reu, aux Etats-Unis, 2.000 dollars pour un seul conte et dont les
articles ordinaires de presse y sont pays de 700  900 dollars, a pu
apprcier _in anim vili_ que le clbre mot de Pascal: _Vrit en de
des Pyrnes, erreur au-del_, tait vrai aussi pour ce qui, d'aprs le
Montecucculi qu'il connat si bien, constituerait le nerf de la
guerre: cet argent sans lequel la pense la plus noble, la plus
gniale, se voit rduite  l'esclavage des basses et avilissantes
besognes. Peu avant de s'embarquer pour l'Europe, _The World_, de New
York, l'envoya assister aux sances de la Convention Rpublicaine,
runie  Chicago pour l'lection du Nouveau Prsident des Etats-Unis et
qui a nomm, comme successeur de M. Wilson, M. Harding. Dans cette
mission, non seulement Blasco eut les frais de voyage et d'htel
rembourss pour lui et son secrtaire, mais encore lui payait-on 1.000
dollars chacun de ses articles. Et ces articles ne dpassaient pas 2.000
mots et se bornaient  exposer les vues et impressions personnelles du
signataire sur l'aspect et la physionomie extrieurs du Congrs, vues
et impressions consignes dans la plus absolue indpendance d'esprit.
Ecrits  trois heures de l'aprs-midi, au sortir de la sance de la
Convention, ils taient traduits, phrase par phrase, en anglais et
aussitt tlgraphis  New York, o l'dition du soir du _World_ en
offrait le texte  ses lecteurs, cependant que ce mme texte avait dj
t transmis par fil spcial aux feuilles associes,  travers tout le
territoire de l'Union.

Ce fut durant ce sjour en Amrique que Blasco Ibez fit, en Mars et
Avril 1920, son excursion au Mexique, invit par celui qui en tait
alors le Prsident, Don Venustiano Carranza. Quant le matre arriva en
Nouvelle-Espagne pour y passer ces deux mois, tout y semblait
tranquille. Son but n'tait autre que d'tudier  fond le Mexique pour,
ensuite, crire, sur cette Rpublique Fdrale de langue espagnole, son
roman _El Aguila y la Serpiente_. Depuis l'ouverture des chemins de fer,
l'excursion au Mexique se fait facilement, du Sud des Etats-Unis. Le
touriste europen ne sait qu'y admirer davantage, ou ses merveilleuses
beauts naturelles, ou cette civilisation spciale, dont le charme
essentiel consiste, pour lui, en la nouveaut. Trois semaines suffisent,
 la rigueur, pour le voyage  Mxico et retour, avec sjour aux points
les plus intressants et excursion de Mxico  Orizaba, ou mme 
Vera-Cruz. Le tour ne prsente aucune difficult et je connais des
dames qui l'ont entrepris et s'en rjouissent. Mais la visite des
intressantes ruines de Yucatn, de Chiapas et d'Oaxaca demande plus de
temps. Blasco s'tait fi aux assurances des gouvernants mexicains et
croyait fermement que l'anarchie tait dsormais bannie de ce malheureux
pays. Le patron des rvolutionnaires triomphants, Carranza, semblait
devoir y rester ce _Primer Jefe_[103] qu'affectaient de l'appeler les
proltaires conscients que sont les citoyens-gnraux de l-bas et dont
Blasco vient de nous donner un si dlicieux croquis dans la courte
nouvelle: _El automvil del General_, qu'a publie _El Liberal_ de
Madrid. Or,  quelques semaines de l, l'Etat de Sonora se soulevait
contre le vieux tyran, et l'ex-traficant en pois chiches, ex-vainqueur
de Pancho Villa, le gnral Alvaro Obregn, actuel Prsident de la
Rpublique Mexicaine, se dclarait  son tour en rbellion. Tout le
Mexique retombait, de nouveau, en proie  cette affreuse guerre civile,
qui semblait y tre devenue mal endmique. On sait ce qui arriva et
comment l'assassinat mystrieux de Carranza, loin d'teindre la flamme
de la discorde, ne fit que l'attiser. Dans un article que j'ai publi
dans le fascicule de Mars 1921 de la _Renaissance d'Occident_[104], j'ai
rendu compte en ces termes de la gense et du contenu du livre de Blasco
Ibez sur _El Militarismo Mejicano_, paru  Valence dans l't de 1920.
...De retour aux Etats-Unis, Blasco Ibez, sollicit par des
journalistes de New York et en prsence de l'incertitude gnrale o
l'on se trouvait--en Amrique et ailleurs--sur la situation vritable du
Mexique, considra de son devoir, pour couper court  une multitude
d'interviews plus ou moins fantaisistes, de donner aux _New York Times_
et  la _Chicago Tribune_--d'o ils passrent dans la plupart des
feuilles de l'Union--des articles dont le prsent livre offre la seule
version espagnole authentique, aprs que le texte anglais en a paru en
volume  New York. On se souviendra que Blasco Ibez, en mme temps que
le plus grand romancier de l'Espagne, en est aussi l'un des meilleurs
journalistes. Aussi sera-t-on heureux de retrouver, dans ce livre sur le
Mexique de la Rvolution, la plume nerveuse et merveilleusement
vocatrice qui--mme dans des pages comme celles-ci, o l'ordre
rigoureux d'une composition mthodique fait fatalement dfaut--reste
toujours gale  elle-mme... Combien,  la place de Blasco, n'eussent
pas dit sur le Mexique ce qu'il importait de dire! C'est, prcisment,
en ceci que gt toute l'immense signification de ces pages: en ce que,
dans leurs dix chapitres, il y exprime sans fard, avec la robuste
franchise d'un bon Latin gmissant de voir un grand pays en proie 
l'anarchie--parce qu'un militarisme de rustres sans culture l'asservit,
grce  l'tat d'ignorance d'une plbe de demi-castes--, ce que tant de
plumes intresses  taire la vrit n'eussent jamais dit... Le Mexique,
avec ses quinze millions d'habitants, est, du moins numriquement, le
plus important des pays latins d'outre-mer, et, pour beaucoup de
Yankees, l'Amrique latine se rsume dans le Mexique. Ils ne songent pas
que, sur ces quinze millions d'habitants, deux millions  peine sont des
blancs et que le reste n'est qu'une horde illettre de mtis et
d'Indiens. Que l'on juge donc de l'effet produit sur les Amricains du
Nord par cet tat navrant de dsordre, o Blasco vit l'infortun Mexique
se dbattre. L'incohrence de leurs jugements semble avoir contamin
jusqu' M. Wilson, dont l'auteur du _Militarisme Mexicain_ qualifie la
politique mexicaine de cette pithte mme: _incohrence_, qui
caractrise parfaitement toute l'attitude des masses amricaines 
l'endroit de voisins dont elles ignorent jusqu' la situation
gographique exacte... Tant que le Mexique n'aura pas  sa tte des
gouvernants civils forms par un stage au dehors, il restera donc ce
qu'il est prsentement: la honte de l'Amrique latine. Remercions Blasco
Ibez de bien l'avoir montr et souhaitons  son volume une prompte
diffusion en notre langue[105]. Elle s'impose, en dpit des innombrables
dfenseurs de l'actuel Prsident du Mexique et de leurs proses, allant
de l'expos apologtique d'un Don Luis F. Seoane aux grotesques
diatribes d'un D. Z. Cuellar Chaves, ou aux insinuations jsuitiques du
quotidien conservateur new-yorkais de langue espagnole: _La Tribuna_.




     IX

     Classification des romans de Blasco Ibez: Romans valenciens,
     Romans espagnols, Cycle amricain, Triptyque de guerre.--Blasco
     Ibez est-il le Zola espagnol?--Comment Blasco a crit ses
     romans.--Quelques rflexions sur le style du romancier.


L'oeuvre de Blasco Ibez actuellement runie en volumes et, par
suite, accessible au public lettr se compose de contes, de romans, de
rcits de voyages et du recueil d'articles sur la situation du Mexique.

Les contes sont actuellement au nombre de trente-six: treize dans le
recueil intitul: _Cuentos Valencianos_, dix-sept dans celui qui porte
le titre: _La Condenada_ et six entre la nouvelle: _Luna Benamor_ et les
cinq _Ebauches et Esquisses_ qui terminent le volume dont la dite
nouvelle occupe les cent neuf premires pages.

Les romans peuvent tre subdiviss en romans valenciens, romans
espagnols, romans amricains et romans de guerre.

Des rcits de voyages, il a t suffisamment parl plus haut, ainsi que
du livre sur le _Militarisme au Mexique_, pour qu'il soit permis de
passer outre.

Les romans valenciens comprennent six volumes, composs de 1894 
1902 et qui sont: _Arroz y Tartana_, _Flor de Mayo_, _La Barraca_,
_Entre Naranjos_, _Snnica la Cortesana_, _Caas y Barro_. Les romans
espagnols en comprennent huit, composs de 1903  1908 et qui sont:
_La Catedral_, _El Intruso_, _La Bodega_, _La Horda_, _La Maja Desnuda_,
_Sangre y Arena_, _Los Muertos mandan_ et _Luna Benamor_. Le seul roman
amricain jusqu'ici publi sont _Los Argonautas_, dont il a t dit
que la composition en remonte  1913-1914. Les romans de guerre ont vu
le jour de 1916  1919 et ce sont, comme on sait: _Los Cuatro Jinetes
del Apocalipsis_, _Mare Nostrum_ et _Los Enemigos de la Mujer_.

Il est facile de faire accorder cette classification avec le cours de
l'existence mme de Blasco, dont l'oeuvre apparat ainsi en fonction
de la vie et se rvle fort indpendante des tyrannies, plus ou moins
capricieuses, de telles ou telles modes littraires, le seul facteur
vritablement efficace d'influence dont elle puisse se rclamer tant le
facteur de l'ambiance. Lorsque Blasco Ibez vcut  Valence, il y
composa ses romans valenciens, oeuvres montes en couleurs, de la mme
nuance que celle des peintres du lieu, manifestant, en leur auteur, une
me violente et simple, semblable  celle de ses protagonistes, une
mentalit quelque peu provinciale, et provinciale valencienne. Plus
tard, lorsque commencrent ses sjours  Madrid et qu'il eut pris
l'habitude de courir le monde, une transformation radicale s'opra en
Blasco Ibez, transformation dont ses romans contiennent la trace
manifeste. Il s'aperut que l'art pour l'art impliquait un procd
d'criture strile et il convertit sa narration dsintresse,
simplement satirique ou humoristique, d'antan, en une arme de propagande
pour les ides politiques et sociales qu'il patronnait, s'efforant de
faire passer dans l'esprit du lecteur la mme volont de rforme, la
mme ardente prtention d'amliorer le sort des plbes misrables
d'Espagne. Puis,  la suite du premier voyage en Amrique, son esprit
subit une modification nouvelle. Ses conceptions s'tant amplifies, ses
horizons s'tant dilats, d'crivain espagnol il passa  la catgorie
d'auteur mondial, de _novelista provinciano_ au rang de _novelista
humano_. La Grande Guerre le surprit  ce stade dcisif de son
volution. Quels thmes merveilleux n'offrait-elle pas  sa vision
artistique rnove,  sa puissance cratrice, rajeunie et comme refondue
par cette rude preuve! Il n'a pas failli, ici non plus,  sa tche et
le prodigieux succs qui a accueilli le triptyque de ses romans de
guerre est l qui atteste l'exactitude de cette affirmation.

A l'origine de la carrire littraire de Blasco, l'on trouve une erreur
d'apprciation qui, formule maladroitement dans une intention
d'apologie, s'est mue, par la paresse intellectuelle des critiques, en
une sorte de lieu commun de la _Weltliteratur_[106], dont l'inopportune
popularit n'a servi qu' bouleverser les critres et  brouiller
fcheusement les ides de qui prtendrait fixer la filiation littraire
de notre romancier. Lorsque celui-ci publia _Arroz y Tartana_, en 1894,
Emile Zola jouissait de la plnitude de sa clbrit et tait
universellement reconnu comme le pre du roman naturaliste. En Espagne,
 la bonne poque de 1880 o Madame Pardo Bazn, Prez Galds et Palacio
Valds avaient donn  un public lettr malheureusement trs clairsem
ses premires motions ralistes, avait succd une re de discussions
et de polmiques sur la thorie du naturalisme. Cette longue et
curieuse querelle o, aprs beaucoup de papier noirci, les adversaires
restrent sur leurs positions, avait laiss Prez Galds continuant 
crire sans nerf, Pereda s'obstinant dans son rance classicisme, Palacio
Valds pratiquant, en dpit du _prologue_ de 1889  _La Hermana de San
Sulpicio_, ses coutumires ngligences. D. Juan Valera cultivant sa
vieille manire acadmique et Madame Pardo Bazn n'adoptant du
naturalisme que ce qu'elle estimait devoir s'adapter  la morale
catholique, ou, si l'on prfre, ne point blesser trop grivement les
sentiments traditionalistes d'une clientle choisie. En face de ces
matres, dont la formule tait dfinitivement fixe, Blasco, nergique
et personnel, ignorant l'artifice des demi-teintes, dou de fibre,
violent mme, fut tout de suite class comme vivant contraste et il
tait naturel que pour la critique de son pays, alors surtout exerce
par des plumes bourgeoises, le jeune romancier de Valence payt de la
louange de futur Zola espagnol le mrite, ou le crime, d'tre, en mme
temps qu'un crivain sincre, un homme politique partisan du plus
foncier radicalisme. A la rigueur, l'on pouvait,  pareille date,
rapprocher, sans trop d'accrocs  la vrit historique, le nom du matre
de Mdan du nom de Blasco Ibez. Celui-ci, grand admirateur de Zola,
dont il a donn, chez son diteur de Valence, en collaboration avec Paul
Alexis et feu Luis Bonafoux, une tude: _Emilio Zola, Su Vida y Sus
Obras_[107], ne songeait pas  nier une familiarit ancienne avec la
doctrine naturaliste. Qu'en outre il ait t l'ami personnel de Zola,
c'est ce que les pisodes de la campagne de presse en faveur de Dreyfus
permirent de constater, quand,  l'appel du Directeur de _El Pueblo_,
les colonnes de ce journal s'emplirent de signatures des admirateurs
espagnols de l'auteur de _J'accuse_ et qu'enfin, cette amiti ait
survcu  la mort du romancier franais, c'est ce dont fait foi le souci
qu'a Blasco Ibez de toujours placer sur sa table de travail, en
quelque rsidence qu'il la fixe, certaine photographie avec ddicace
autographe que, peu de mois avant sa fin tragique, Zola l'avait, en
signe de bonne confraternit littraire, pri de bien vouloir accepter.
Mais l'influence exerce sur Blasco Ibez par l'oeuvre d'Emile Zola
constitue un problme que ne rsolvent pas de simples affirmations. Pour
ce qui est d'_Arroz y Tartana_, le lecteur le moins prvenu y notera
sans peine plus d'un ressouvenir soit du _Bonheur des Dames_--par la
faon dont est dcrit le magasin symbolique des _Trois Roses_--, soit du
_Ventre de Paris_--dans la gargantuesque vision du _Mercado de
Navidad_[108] valencien--soit, de faon plus gnrale, de la manire
zolesque, par la prpondrance accorde  la description du milieu, que
l'art classique se faisait un scrupule d' peine baucher, ainsi que par
les procds d'un style aux touches lentes, lourdes, vigoureuses, usant
de rptitions frquentes, qui constituent comme le _leit-motiv_ de
cette grande symphonie sur la vie du peuple et de la bourgeoisie 
Valence. Toutefois, ds le roman suivant, _Flor de Mayo_, cette
influence de Zola a,  peu prs, disparu--tant de la conception de
l'oeuvre que du style, qui s'avrent, l'un et l'autre,  tel point
proprit personnelle de l'auteur que M. William Ritter, qui a finement
analys ce volume dans son livre de 1906, concluera  sa totale
originalit, en ces termes: Ce livre est dcidment un coup de matre
et l'homme de ce livre peut-tre le premier, je ne dis pas penseur ni
pote, mais peintre raliste de la littrature d'aujourd'hui[109]. _La
Barraca_, troisime roman de Blasco, ne souffre plus la moindre
comparaison avec Zola, et le suivant, _Entre Naranjos_, s'il voque le
faire de quelque devancier, ce serait plutt, par le procd de
composition gotiste et l'exaltation exclusive que l'on y trouve d'un
seul personnage, au D'Annunzio de _Il Fuoco_ que je songerais et j'y
constate aussi, au chapitre V, le ressouvenir de certain rossignol
qui--je l'ai dmontr en 1920 dans une note de la _Revue des Langues
Romanes_[110]--s'est envol d'un rcit de Maupassant intitul: _Une
partie de campagne_, pour venir se poser sur une page de
_L'Innocente_--traduit en 1893 par M. Hrelle sous le titre:
_L'Intrus_--d'o l'cho de ses trilles et roulades est all mouvoir la
solitude nocturne de l'le du Jcar o se pment les deux amants de
Blasco, dont il n'est pas jusqu'au style qui ne se nuance,  plus d'une
reprise, de ces teintes morbides que l'on trouve dans les artificielles
narrations du dcadent italien. Mais l'tiquette zolesque, appendue aux
romans de Blasco Ibez, correspondait trop bien aux prjugs que la
petite lite intellectuelle bourgeoise espagnole nourrissait  l'endroit
de l'crivain non conformiste de Valence, pour que, du futur Zola
espagnol, l'on ne se htt, dans la mesure o son succs allait
grandissant, de faire le Zola pur et simple du roman transpyrnaque.
Et c'est bien ainsi que le dfinira l'_Enciclopedia Espasa_: _Las
huellas de Zola, que se descubren en muchas de sus novelas, le han
valido el ttulo de el Zola espaol_...[111]. De ce que je viens de
dire, il ne s'en suit pas que le prtre D. Julio Cejador n'ait pas eu
raison, dans un certain sens, d'associer le nom de Zola  ceux de
Maupassant, d'Ibsen et de Maeterlinck, lorsqu'il qualifie la manire de
Blasco dans les romans de sa seconde poque, sociologique et
doctrinaire, qui va de _La Catedral_  _La Horda_. Mais ce qui
importait, c'tait de ne pas laisser passer sans la rfuter une
imputation aussi gnralise que dnue de fondements, et, puisque
Blasco Ibez a bien voulu s'en dfendre lui-mme, je traduirai le
passage de sa lettre insre, comme il a t dit, au t. IX de
l'_Historia_ de M. Cejador, passage o il repousse cette filiation
zolesque, globale et sans distinguo:

Dans mes premiers romans, j'ai subi de faon considrable l'influence
de Zola et de l'cole naturaliste, alors en plein triomphe. _Mais
seulement dans mes premiers romans._ Ensuite, ma personnalit s'est peu
 peu forme, telle quelle; et moi-mme, dans ces vingt ans couls, je
constate et compare la diffrence d'hier  aujourd'hui. Il ne faudrait
pas croire que je me repente de cette influence, ou que je la renie.
Tous, mme les plus grands, ont connu, dans leur jeunesse, des matres,
de l'exemple desquels ils se sont inspirs. 'a t le cas de Balzac,
celui de Victor Hugo et de tant d'autres. Forcment, il fallait que je
commenasse par imiter quelqu'un, comme tout le monde, et il me plat
que mon modle ait t Zola, plutt que tout autre modle anodin. Zola,
pour avoir voulu tre chef d'cole, a exagr, cherchant souvent, de
parti pris,  irriter le public par des caresses  rebrousse-poil. De
plus, tous les chefs d'cole se trompent et leurs erreurs subsistent
comme d'importants tmoins  charge. Mais, abstraction faite de ces
tares, quel prodigieux peintre, non pas de tableaux, mais de fresques
immenses! Quel constructeur, non pas de temples, mais de pyramides! Qui
sut, comme lui, faire mouvoir et vivre les multitudes, dans les pages
d'un livre?... Chez nous, au pays de la paresse intellectuelle, le pire
qui puisse arriver  un artiste, c'est de se voir enrgimenter, affubler
d'un numro matricule, mme glorieux,  l'origine de sa carrire. Quand
j'ai publi mes premiers romans, on les trouva semblables  ceux de Zola
et on me classifia, en consquence, une fois pour toutes. C'est l
procd commode, qui dispense, pour l'avenir, de la ncessit de
rechercher, de s'enqurir. Pour beaucoup de gens, quoi que j'crive,
quelques radicales transformations que puisse connatre ma carrire
littraire, je suis et je resterai _le Zola espagnol_. Ceux qui le
disent et le rptent par paresseux automatisme intellectuel, font
preuve qu'ils ignorent et Zola et moi-mme, ou, du moins, que, s'ils
connaissent les oeuvres de l'un et de l'autre, ils ne les connaissent
que superficiellement, sans les avoir jamais approfondies. J'admire
Zola, j'envie beaucoup de ses pages, je voudrais possder en toute
proprit les merveilleuses oasis qui s'ouvrent dans le monotone et
interminable dcor d'une grande partie de sa production. Je
m'enorgueillirais, par exemple, de me sentir pre des foules de
_Germinal_, de me savoir peintre des jardins du Paradou. Mais cette
admiration n'empche pas qu'aujourd'hui, en pleine maturit, dans
l'entire possession de ma personnalit artistique, je ne constate qu'il
n'est que trs peu de points de contact entre ma formule et celle de mon
ancienne idole. Zola a exagr en appuyant toute son oeuvre sur une
thorie scientifique, celle de l'hrdit physiologique, thorie dont
l'croulement partiel a dtruit les affirmations les plus graves de sa
vie intellectuelle, toute l'armature intrieure de ses romans.
Actuellement, j'ai beau chercher, je ne me trouve que fort peu de
rapports avec celui que l'on a voulu considrer comme mon rpondant
littraire. Nous n'avons pas la moindre similitude, ni dans notre
mthode de travail, ni dans notre criture. Zola a t littrairement un
rflchi, je suis un impulsif. Il arrivait lentement au rsultat final,
en suivant un systme de perforation. Je procde violemment et
bruyamment, par voie d'explosion. Il composait un volume par an, dans
son labeur de termite, patient, lent, gal. Je porte en moi mon roman
fort longtemps, parfois deux ou trois annes, et, le moment de la
parturition venu, c'est comme une fivre puerprale qui m'assaille. Je
rdige mon livre sans m'en rendre compte, dans le temps qu'il faudrait 
un secrtaire pour en recopier au net le brouillon. Bref, quand j'ai
commenc d'crire, je voyais la vie  travers les livres d'autrui, comme
tous les jeunes. Aujourd'hui, je la vois de mes propres yeux et j'ai,
mme, l'occasion de voir mieux que beaucoup d'autres, puisque vivant une
existence pleine et agite, et que changeant frquemment de milieu...

M. Eduardo Zamacois avait dj recueilli, des lvres de Blasco,
d'analogues considrations, consignes au chapitre V de son livret de
1909, o il ajoutait cette autre diffrence, que Zola fut un chaste, un
mystique, triste et solitaire, un homme

[Illustration: BLASCO A BORD D'UN TRANSATLANTIQUE DANS UN DE SES VOYAGES
D'ARGENTINE EN EUROPE]

[Illustration: TRACTEURS LABOURANT LES TERRES VIERGES DE LA COLONIE
NUEVA VALENCIA]

de _vie intrieure_, accabl sous la hantise d'accumuler les volumes,
tandis que Blasco est une vitalit prolifique, dbordante, dont les
oeuvres respirent la joie de vivre, profonde, sincre, immarcescible.
Cependant, un jeune critique qui s'est fait depuis un nom honorable dans
les lettres espagnoles, M. Andrs Gonzlez-Blanco--dont le chapitre VIII
de la volumineuse _Historia de la Novela en Espaa desde el romanticismo
 nuestros das_, paru  Madrid en 1909, mais achev de rdiger ds
1906[112], consacre  Blasco Ibez des rflexions et des digressions
souvent prolixes, mais gnralement justes--remarquait, ds la premire
page, que, si un romancier naturaliste a t, en Espagne, le
reprsentant exclusif du produit franais, c'est Vicente Blasco Ibez
et que si Blasco ressemble  quelqu'un, c'est  Zola dans ses romans,
et  Maupassant dans ses contes, ajoutant que sous sa plume, le
naturalisme espagnol est parvenu  terme. Pour M. Andrs
Gonzlez-Blanco, l'influence de Zola sur Blasco dans sa faon d'crire
ses romans est indniable. Il voit, chez l'un et chez l'autre, une
commune mesure dans le dosage des lments dramatiques et l'emploi du
dialogue, un mme souci de crer des personnages pisodiques, un mme
mode d'expression, o la langue arrive souvent  acqurir une artistique
magnificence, un mme amour pour les thmes romanesques  base
populaire, et, surtout, pour les faons de dire du peuple, fraches et
rapides. Que si M. Andrs Gonzlez-Blanco a cru devoir aller jusqu'
affirmer encore que Blasco et Zola manifestent, aprs un certain temps
de pratique littraire, une mme confusion relativement au roman
social, c'est qu'au moment o il rdigeait la centaine de pages qu'il a
ddies  Blasco dans son imposant volume, il se trouvait sous
l'impression directe de ces romans de la seconde poque, dont j'ai
relev plus haut le jugement d'influences que portait sur eux le prtre
D. Julio Cejador et dont le scandale tait alors trs vif en Espagne.
Mais, dj, M. Andrs Gonzlez-Blanco ne se dissimulait pas qu'entre
Zola et Blasco Ibez, il existait de considrables diffrences, et de
temprament et d'origine. Blasco, notait-il, est plus mridional et,
par suite, plus emphatique, souvent; il possde aussi plus
d'imagination; il ne se croit point oblig de recourir si frquemment au
document humain et  l'exprimentation; il est plus vhment; il ne
travaille pas  froid; il raisonne moins son art et jamais il ne s'est
adonn  la critique systmatique... Et tout ceci, certes, tait
parfaitement exact.

Aprs de tels tmoignages espagnols, il ne sera pas superflu de produire
deux attestations franaises contemporaines sur cet pineux dbat des
rapports de Blasco avec Zola. L'une mane de feu Laurent Tailhade et a
t publie en 1918, au premier fascicule de la premire anne
d'_Hispania_. L'autre provient de M. Edmond Jaloux et se trouve dans
l'article que celui-ci crivit pour la _Revue de Paris_ du 1er Aot
1919 sous le simple titre: _Lectures Etrangres_. Laurent Tailhade, dont
la longue confrence sur Blasco  l'_Odon_ est reste dans la mmoire
des quelques lettrs que la guerre n'avait pas disperss loin de Paris,
s'exprime en ces termes  la page 16 de cet article, compos, disait-il,
dans l'intention de prsenter l'auteur espagnol non pas au public
franais qui le chrit et l'adore, mais  la jeune clientle d'une
_Revue_ o la France et l'Espagne, grce  un contact plus frquent,
apprendront  se mieux connatre, partant  s'aimer davantage,--_Revue_
qui, jusqu'ici, a bien tenu sa promesse. On a compar souvent Blasco
Ibez  Zola. Rien de plus faux. Certes, Blasco Ibez, comme Zola, se
plat  l'tude sincre du peuple, des milieux primitifs o le vice, la
pauvret, l'ignorance jettent leurs racines vnneuses et font panouir
d'inquitantes fleurs. L'assommoir, le bouge, la rue inquite et le
faubourg souffrant, les repaires du crime et les refuges de la misre,
le geste du chiffonnier, du vagabond, de l'ivrogne et de l'assassin
meuvent profondment leur curiosit d'artiste. Mais l s'arrte la
ressemblance. Car Zola, proccup d'un socialisme enfantin et d'un
parti-pris scientifique dont les prmisses manquent un peu de clart, ne
laisse pas d'tre gn par quelques-uns de ces parti-pris. En effet, il
se prtend observateur exact, mais ne regarde les objets qu'avec un
verre grossissant. Il voit dmesur. C'est un pote, non un peintre
minutieux de l'existence quotidienne. L'homme d'esprit qui a dit de
_Pot-Bouille_: C'est de l'Henri Monnier  la manire noire, s'est
born, en ceci,  faire un bon mot. Car Zola n'a rien de la touche
minutieuse qui caractrise l'inventeur de _Joseph Prudhomme_. Ses
personnages ont des muscles d'acier, des apptits gants. Mme, aprs
Nana, ils deviennent, ou peu s'en faut, des entits philosophiques, les
porte-paroles de l'auteur, dans une action qui perd,  chaque livre
nouveau, de l'importance, pour aboutir  l'immobilit des _Quatre
Evangiles_. Ici, le pote abdique et le romancier, dornavant, se fait
lgislateur. Dans ce dbordement de posie allgorique, o chercher le
naturalisme, l'tude scientifique, la vrit? Blasco Ibez nous
apparat  la fois moins dogmatique et plus sincre... Un parallle
serait ais entre _La Terre_--enterrement du pre Fouan, avec l'pisode
final de Jsus-Christ--et _La Barraca_--funrailles du petit enfant,
par comme pour une fte. Ainsi, l'on pourrait opposer les deux matres,
dans leur style comme dans l'invention et l'ordonnance de leurs ouvrages
principaux. Blasco Ibez n'a pas la touche grasse, la manire
abondante, le faire large et sanguin de Zola. Mais il vite les
rptitions, les longueurs, les retours sans fin des _leit-motive_, les
redites, que la verve seule de Zola rend supportables, mais qui,
toutefois, alourdissent les meilleurs de ses romans. Blasco Ibez est
plus discret, plus nerveux. Il ne se prodigue pas. Il sait choisir, se
borner. Compars aux formidables lucubrations de Zola, _Boue et
Roseaux_, _Arnes Sanglantes_, _Sous les Orangers_, semblent  peine de
fortes nouvelles. Le don suprieur de Zola, c'est de crer, de mettre en
mouvement la Foule. Walter Scott, dans les _Puritains_, les _Chroniques
de la Canongate_, _Anne de Geirstein_ et _Quentin Durward_, est
peut-tre l'unique romancier que l'on puisse galer, sur ce point, 
l'auteur de _Germinal_ et de _Lourdes_. En revanche, l'Espagnol est plus
vari et plus nuanc. Il se guinde plus facilement  la comprhension
des ides gnrales, des milieux raffins. Zola n'a pas une grande
dame comparable en dvergondage, en cynisme patricien, en impudente
luxure,  la Doa Sol d'_Arnes Sanglantes_...

A son tour, M. Edmond Jaloux, qui semble avoir ignor ce curieux
tmoignage du pauvre Tailhade, et, naturellement, aussi, le vieil
article de M. J. Ernest-Charles dans la _Revue Bleue_,--des _clichs_
duquel j'ai dj eu l'occasion de parler: Nous associons sans effort le
nom de Blasco Ibez au nom d'Emile Zola... Ses livres, o tout prend,
comme dans ceux de Zola, un caractre pique, sont dprimants comme les
siens. Si Blasco Ibez a la mme posie, il a aussi la mme aptitude
aux peintures naturalistes, etc., etc...,-- son tour, disais-je, M.
Edmond Jaloux, romancier de talent, constate, entre l'oeuvre de Zola
et celle de Blasco, des analogies, mais aussi de profondes divergences.
Tous deux traitent le roman comme une vaste symphonie--Blasco Ibez
raffole de la musique et en parle avec ravissement et lucidit, dans
bien des pages de son oeuvre--, avec des thmes principaux qui se
poursuivent, reviennent, donnent l'atmosphre du livre, sa couleur. Tous
deux, ns ralistes, ont volu vers ces grands symboles simples qui
font d'un tre rencontr au hasard une sorte de figure mythologique,
d'un groupement quelconque--lmentaire ou humain--une puissance
mystrieuse et gante. Tous deux rpugnent aux personnages trop raffins
de moeurs ou d'esprit et adorent, au contraire, les tres simples,
rudes, violents. J'ajoute que Blasco Ibez, n sur une terre heureuse,
a une connaissance de l'instinct suprieure  celle de Zola. Et d'abord,
parce qu'il montre une gamme d'instincts plus riche, plus varie que
l'auteur de _Nana_, aux yeux de qui il n'en existait gure que deux ou
trois. Et ensuite, parce que ceux qu'il met en lumire sont libres et
pleins et donnent du prix  la vie. Zola, naturellement pessimiste, a
essay d'tre optimiste. Blasco Ibez a peut-tre essay d'tre
pessimiste, et ses romans finissent gnralement mal. Mais toute son
oeuvre contient une joie tranquille, un bonheur profond d'exister, une
force puissante qui font qu'on oublie la malchance des hros, les
injustices de la vie et les lamentations de beaucoup d'entre eux, pour
se repatre l'esprit de ces fresques brutales et sensuelles, o l'homme
travaille, peine et lutte, mais o on le sent pleinement satisfait
d'atteindre son but et d'obtenir--volupt, argent, terre ou renom--ce
qu'il demande  ce monde. Les hros de Blasco Ibez, quels que soient
leurs tourments, sont tous un peu pareils  cet Ulysse Ferragut de _Mare
Nostrum_, audacieux aventurier, mais qui oublie tout ds qu'il est
heureux... La qualit matresse de Blasco Ibez, c'est son oeil. Il a
un oeil qui voit tout, qui distingue chaque chose, l'isole d'abord,
puis la replace dans son ensemble. Aussi n'y a-t-il pas un tre dont il
ne fixe aussitt l'image unique. Il sait en quoi un matelot, un prtre,
un pcheur diffrent des autres matelots, des autres prtres, ou
pcheurs. Et il semble, vraiment, que ses livres,  l'origine, au lieu
d'tre de lentes germinations de son cerveau, soient des grappes de
visions agglutines les unes aux autres autour de visions centrales
originelles...

Pour rsumer en une phrase toute la porte de cette querelle touchant
l'influenciation de Blasco par Zola, je risquerai l'hypothse que le
ralisme tant une qualit essentielle de la littrature espagnole, il
n'tait pas besoin de Zola pour en apprendre, rebaptise naturalisme,
la pratique  l'Espagne; j'ajouterai que, d'autre part, la matire
populaire en tant que thme de roman est  la base de la _Novela
picaresca_, si spcifiquement espagnole, et j'insinuerai qu'enfin, 
l'poque o Blasco commena d'crire, l'influence naturaliste flottait,
comme on dit, dans l'air, un peu partout, en Europe. Laissons donc une
dispute oiseuse pour relater quelques anecdotes qui illustrent la faon
dont Blasco composa ses livres et dont certaines sont, aussi bien, dj
connues. Nul n'ignore en Espagne que, pour la prparation de _Flor de
Mayo_, il s'embarqua  plusieurs reprises sur les bateaux de la pche
dite _del bu_[113], participant  la rude existence des gens de mer
mditerranens et qu'il entreprit mme, sur une barque de
contrebandiers, un voyage en Algrie pour juger _de visu_ de la faon
dont on pouvait, en ralisant de gros bnfices, approvisionner de tabac
l'Espagne en dpit, ou avec l'assentiment, pay, des employs de douane.
Pour _La Barraca_, nous savons grce  une interview de Blasco prise par
un rdacteur de _La Esfera_, lors du courageux voyage de propagande en
Espagne durant la guerre, et insre par ce journaliste--D. Jos Mara
Carretero, alias: _El Caballero Audaz_--au t. II de son recueil: _Lo
que s por m_[114], comment l'ide en vint  Blasco: Mon roman _La
Barraca_ a son histoire. Quand j'tais cach dans l'arrire-boutique
d'un dbitant de vins du port, attendant l'occasion de fuir en Italie et
avec la perspective d'tre fusill, je m'amusai  crire sur quelques
feuillets un conte que j'intitulai: _Venganza Morisca_[115]. Je pus
m'enfuir en Italie et c'est au retour de ce voyage que je fus condamn
au bagne. Plusieurs annes s'coulrent et voici qu'un beau jour le
coreligionnaire qui tait patron du dbit, m'apporte les papiers que
j'avais oublis chez lui. Ce fut en les relisant que je compris que je
pourrais en tirer un roman. En peu de temps, j'eus mont _La Barraca_,
premier livre qui me rendit clbre, en Espagne et  l'tranger...
Oui, mais ce que M. Carretero a oubli de dire, c'est que, pour monter
_La Barraca_, Blasco, dput aux _Cortes_, connut, dans la _Huerta_
valencienne, l'existence de ses lecteurs ruraux en la vivant lui-mme
et que la peinture de cette farouche vengeance populaire, qui maintient
incultes les champs du _to Barret_, comme si une maldiction s'tait
appesantie sur eux, n'est qu'un ressouvenir d'un acte de vendetta
analogue, auquel il avait assist nagure, dans sa prime jeunesse. Quant
 _Caas y Barro_, l'auteur, avant de l'crire, ralisa en compagnie
d'un connaisseur de la grande lagune valencienne,  travers l'Albufra,
cette succession aventureuse de pches, de chasses et d'errances qu'il a
si bien dcrite et o les reprsentants de l'autorit royale tentrent,
plus d'une fois, de mettre terme par la violence  ses exploits de hros
 la Fenimore Cooper, de _Dernier des Mohicans_ oprant  quelques
kilomtres de cette cit de luxe et de plaisirs qu'est Valence. Ainsi en
ira-t-il pour tous les romans successifs de Blasco jusqu' cette
_Horda_, o, afin de mieux dcrire les moeurs des braconniers
ravageant les chasses de _El Pardo_, proprit rserve de la Couronne,
il n'hsita pas  entreprendre en leur compagnie une expdition nocturne
avec ces chiens spciaux que la prsence du gibier laisse silencieux,
pour ne pas attirer sur leurs matres l'attention des gardes de Sa
Majest. Cette excursion et pu mal tourner. Blasco avait saut les murs
d'enceinte de ce parc  la fort d'yeuses caractristique et vaqu en
conscience  sa tche de chasseur furtif. Peu de temps aprs son
aventure, un de ses compagnons fut abattu  coups de fusil et un autre
fut bless grivement. Le hasard seul voulut que les braconniers ne

[Illustration: DANS LES FOURRS DE LA COLONIE NUEVA VALENCIA]

[Illustration: LES GANTS DE LA FORT A NUEVA VALENCIA]

fussent pas surpris la nuit o le dput rpublicain de Valence s'tait
adjoint  eux. D'autre part, je tiens d'un ami de Luis Morote que, pour
cette mme _Horda_, Blasco se familiarisa avec la vie des gitanes
madrilnes, toujours aussi curieuse qu' l'poque o Cervantes crivait
sa _Gitanilla de Madrid_, dont Alexandre Hardy tira, en 1615, sa _Belle
Egyptienne_ et Hugo son Esmeralda. La composition de _Sangre y Arena_ le
mla un moment  la vie des toreros, dont il n'est cependant que
mdiocre admirateur. Il accompagna souvent un matador clbre, assista 
maintes _corridas de muerte_ en spectateur privilgi, et, des coulisses
de l'arne--j'entends de ces lieux o le commun du public n'a pas accs,
spcialement les _corrales_ de la _plaza_--put tudier  l'aise la menue
cuisine de la fte nationale espagnole. Un jour o sa curiosit
l'avait fait s'approcher de trop prs de l'une des rosses que la corne
acre d'un Miura venait de transpercer, les ruades furieuses de cette
triste victime  l'agonie lui causrent une blessure qui faillit devenir
mortelle. La composition de _Los Muertos Mandan_ fut cause, d'autre
part, qu'il cinglt, en un frle esquif  voile, aux rivages d'Ibiza, la
plus grande des Pityuses--nom antique actuellement hors d'usage en
Espagne--et, une tempte comme celle qu'il a dcrite dans _Flor de Mayo_
au retour de l'expdition d'Alger l'ayant surpris, qu'il se vt
contraint  chercher un refuge dsespr dans un lot dsert, o il
demeura un jour entier  l'abandon, tremp jusqu'aux os et priv de
toute nourriture. Mais cette soigneuse prparation matrielle se combine
chez Blasco Ibez avec un procd d'criture impressionniste ou, mieux,
intuitiviste. J'ai dj dit qu'il portait dans sa tte, durant des
annes, un livre, mais que, lorsqu'il s'tait, sous la pression
tyrannique de l'ide enfin mre, dcid  l'crire, rien, absolument
rien, ne pouvait l'arrter dans cette besogne. Si le dbut, les premiers
chapitres, lui cotent encore des hsitations, des haltes, des repos, 
peine a-t-il atteint le milieu de l'oeuvre, que le dnouement parat
exercer sur sa vision mentale une fascination mystrieuse et qu'absorb
par son sujet, il semble vivre dans un tat de somnambulisme, se
refusant  quitter sa demeure et s'tant  peine lev de sa table de
travail, qu'une force irrsistible l'y rive de nouveau. Il est rest
ainsi clou  la tche jusqu' seize heures conscutives, sans autre
trve que celle requise pour une alimentation sommaire, qui consiste
principalement dans l'absorption de caf brlant. Pour achever _Caas y
Barro_, il m'a avou avoir crit 34 heures avec les seules interruptions
que je viens d'indiquer, puis tre tomb malade, sa phrase finale 
peine trace. Certains de ses romans ont t rdigs en si peu de temps,
que le lecteur se demande si l'indication des mois employs  ce
travail, dont ils sont munis  la dernire page, n'est pas errone. Je
sais qu'au contraire elle pche par excs. Blasco ayant coutume,
souvent, d'allonger ces mentions de temps  seule fin de ne pas encourir
le reproche--que des critiques trop strictement grammairiens lui ont
parfois adress--d'une criture un peu htive. Cependant, il n'est que
trop certain que Blasco Ibez, en violentant une loi de sa nature,
n'crirait pas mieux et que si, au lieu de cette rdaction de premier
jet, il balanait ses priodes conformment aux principes des auteurs de
traits de style--principes qui, d'ailleurs, n'apprennent gure qu'une
chose:  savoir que ce n'est pas aux grands crivains que l'on doit
aller demander des leons d'crire--, le lecteur n'aurait qu' y perdre.
Quand Blasco affirme: _Lo que no veo en el primer momento, ya no lo
veo despus_[116], cette maxime pourrait tout aussi exactement tre
transpose en cette autre: _Lo que no escribo en el primer momento, ya
no lo escribo despus_[117]. Toutefois, entre la rapidit d'criture
primesautire d'antan et la mthode mrie et rflchie d'aujourd'hui,
s'est interpos, en Blasco Ibez, le rsultat d'une volution o la
pratique du mtier s'allie aux expriences de la vie. S'il crivit, lors
de sa premire poque, le plus grand nombre de ses oeuvres en deux
mois; si, mme, certaines ne lui ont demand que 45 jours de rdaction;
si, domin par cette impatience nerveuse propre  tous les artistes, il
lui est arriv d'envoyer des manuscrits  l'imprimerie sans mme les
avoir relus, corrigeant sur preuves les plus gros de ces lapsus qui
chappent fatalement  toute premire rdaction, il importe de ne jamais
oublier un point capital, dj indiqu lorsqu'il fut question
d'_Oriente_, et qui est qu'une telle mthode explique les nombreuses
incorrections de l'oeuvre imprime de Blasco, lesquelles, simples
errata typographiques, eussent disparu ds la mise en page, si l'auteur
ne continuait  ne lire que la premire preuve de ses livres, laissant
aux protes de Valence le soin d'en surveiller les rimpressions. Je l'ai
entendu souvent rpter qu'il faudrait, quelque jour, qu'il se dcidt 
procder enfin  une dition complte--qui, jusqu'ici n'existe qu'en
langue russe[118] et qui serait aussi l'dition dfinitive de ses
_oeuvres_--pour laquelle, naturellement, il aurait  revoir, du point
de vue de ces corrections de style, plus spcialement les romans de sa
jeunesse. Ce voeu est jusqu'ici rest platonique, par suite, sans
doute, de l'agitation d'une vie sans cesse en mouvement. Maintenant que
Blasco Ibez semble avoir enfin trouv le calme des _templa serena_,
osera-t-on esprer que cette ncessaire entreprise ne tardera plus 
tre ralise et que nous pourrons saluer, prochainement, en un beau
monument typographique, l'ensemble de la production du Matre?

Il faut, avant de clore ce chapitre, consigner encore quelques lgres
observations sur la manire actuelle de composer observe par Blasco
Ibez. J'ai suffisamment marqu son grand souci de la documentation
directe. Toutefois, il est curieux de constater qu'il ne prend jamais
aucunes notes, d'aucune sorte. Son systme consiste  tout confier  sa
mmoire, ou, si l'on prfre,  tout oublier, de ce qu'il a vu. Son
temprament tumultueux et ardent s'oppose  la mticulosit mcanique
d'une prparation d'crivain de cabinet. Sr de ses facults, il s'est 
peine assis  son secrtaire, que le voile qui semblait couvrir le pass
se lve, qu'un monde enseveli renat  la vie, comme si ce sommeil
apparent n'et servi qu' en rajeunir la vision. D'abord, il ne conoit
son roman, ainsi qu'il aime  s'exprimer, _qu'en bloc_, c'est--dire
qu'il n'en saisit avec nettet que le noeud de l'action et le jeu de
ses principaux protagonistes. Les pisodes, les mille pripties
secondaires qui confrent  la fable les reliefs et le contour du rel,
ne surgissent dans son esprit qu' mesure que sa plume fivreuse court
sur le papier et que son me enthousiaste s'abandonne  cette ivresse
trange que je ne saurais comparer qu' celle des grands mystiques, dans
leurs visions ultraterrestres. Mme la division par chapitres--ce que
l'on pourrait qualifier d'architecture de l'oeuvre--, il l'abandonne 
l'inspiration du moment,  cet instinct de gnie qui, chez lui, se
substitue, si avantageusement,  la mthode  froid d'autres collgues,
moins dous. Il compose avec une rapidit surprenante, jetant sa pense
telle qu'elle lui vient, sans proccupation de style, sans souci
acadmique des proportions. Le livre ainsi construit quivaut  une
masse inorganique, ressemble  un monceau de protoplasma, a l'aspect
d'une fort touffue. Impitoyablement, Blasco y taille et y tranche,
supprimant, raccourcissant, soudant, condensant, un peu partout. Et
l'oeuvre qui en et eu 800, se trouve rduite  350 pages, o rien ne
dnote au lecteur conquis l'effort du mtier, o tout lui semble couler
de source, sans recherche apparente ni de penses ni de phrases.

Blasco Ibez, romancier avant tout, professe sur le style des ides
originales et, en tout cas, bien personnelles. L'on confond trop
souvent, m'a-t-il dclar, l'crivain et le romancier. Il est de grands
crivains qui, selon que je l'expliquai au R. P. Cejador, auraient beau
s'obstiner  vouloir composer un roman viable. Il est, par contre,
d'excellents romanciers, dont l'criture s'avre pour le moins mdiocre
et laissera toujours  dsirer. Pourquoi? C'est que le roman requiert un
style adquat et qu'on n'crit pas un roman comme on compose une
chronique de journal, ou un rcit de voyage. Dans quantit de
productions littraires, l'attrait du style constitue le premier des
dons. Pour le roman, la seule qualit qui importe, c'est celle en vertu
de laquelle le lecteur oublie qu'il a devant les yeux une histoire
invente par un monsieur et croit vritablement, pendant quelques
heures, assister au spectacle d'une action qui se droule sous ses yeux,
dont il voit s'agiter les figurants de faon que, sa lecture acheve, il
lui semblera s'veiller d'un rve, ou revenir de quelque autre monde.
Que si vous interrompez ce charme par le simple accident d'un vocable
rare, d'un savant artifice de style, c'en est fait du miracle et il ne
se renouvellera dsormais que difficilement. C'est une erreur de penser
que le plus bel loge que puissent adresser  un romancier ses lecteurs,
consiste  s'crier, au beau milieu de leur lecture: _Mon Dieu, que cet
auteur crit donc bien!_ Je ne veux pas dire par l qu'il faille que
ces mmes lecteurs s'arrtent pour constater des incorrections de style
de leur romancier. Dans l'un et l'autre cas, la magie du rcit est
galement interrompue. Mon unique secret consiste  me faire oublier, en
tant qu'intermdiaire entre mes lecteurs et la fable de mon livre. Mais
le style, pour oprer un tel prodige, doit varier en proportion mme o
varie l'action du roman. Il est clair, d'ailleurs, que ce n'est l qu'un
facteur secondaire, subordonn  d'autres qualits, infiniment
suprieures, et dont la possession assure au romancier le succs.
J'apprcie donc fort le style, que je relgue, sur l'chelle des valeurs
professionnelles, au troisime ou au quatrime rang. En somme,
voulez-vous mon dernier mot sur la question? Le romancier doit songer
avant tout  la simplicit et  la clart. Ces dons lui sont
indispensables, s'il veut agir sur le public moyen, qui constitue la
meilleure clientle et assure le vritable triomphe d'un roman. Or, la
simplicit et la clart s'accommodent parfaitement d'un style correct et
mme de ce qu'on est convenu d'appeler un beau style...--Au fond,
Blasco Ibez tant lu comme personne n'a, de toute la gnration de
romanciers qu'a connue le XIX^{me} sicle espagnol, t lu, les
jugements contradictoires de certains critiques sur son style, il est en
droit de n'y attacher qu'une importance secondaire. Son style, ce n'est,
 mon avis, ni celui du naturalisme--consignant, avec une strile
application, des gestes insignifiants--, ni celui du psychologisme, ce
naturalisme appliqu  l'me et qui enregistre patiemment les faits les
plus menus de la vie mentale. Blasco s'est gard de tomber dans le pige
que tendaient  son essor novateur ces deux systmes, confondant l'art,
qui est une synthse, avec la science, qui procde par analyse, et ses
romans ne furent jamais des monographies crites en style d'inventaire.
Il a su viter aussi le dfaut des symbolistes, dont l'imagination se
diluait en songes brumeux et qui, dnus du sentiment des contours
prcis, n'ont pas russi  possder de style. Son style,  lui, qui
consiste essentiellement dans l'idalisation harmonieuse de la ralit,
s'il lui arrive de s'orner d'un rel dploiement d'loquence, c'est
lorsqu'il atteint aux sommets du grand art, et je crois qu'aucun de ses
lecteurs ne me contredira, si je remarque que c'est, chez lui, accident
frquent.

A nul grand crivain moderne mieux qu' Blasco Ibez ne s'applique
donc, en Espagne, la dfinition d'un rudit universitaire bordelais, feu
Paul Stapfer, dans son curieux livre: _Des Rputations Littraires_[119]:
Qu'est-ce que le style? Je le dfinis: l'expression naturelle d'une
personnalit forte dans une criture originale, quelquefois travaille,
mais le plus souvent libre du besoin anxieux de la perfection
exemplaire.




     X

     Etat de la littrature  Valence avant Blasco Ibez.--Importance
     des _Contes_ de ce dernier pour l'apprciation de ses romans
     valenciens: _Arroz y Tartana_, _Flor de Mayo_, _La Barraca_, _Entre
     Naranjos_, _Snnica la Cortesana_, _Caas y Barro_.


Quel tait l'tat de la littrature  Valence, lorsque Blasco Ibez
commena d'crire ses romans valenciens? A la diffrence de la
Catalogne, dont l'idiome ne diffre pas essentiellement de celui qui se
parle dans la cit du Turia et qui est devenu langue littraire, Valence
n'avait connu, aux premiers temps du romantisme, qu'une renaissance en
castillan. Sa vieille langue, qu'Ausias March et Jaume Roig avaient si
bien manie, dont Cervantes admirait la molle suavit,  laquelle
s'attache encore quelque chose des couleurs et des parfums de la
_Huerta_, sa vieille langue y tait tombe  l'indignit d'une sorte
d'argot et les efforts de V. Boix, de T. Villarroya, de Pascual Prez
pour la revivifier taient demeurs sans rsultats sensibles, lorsque,
en 1878, le relieur Llombart fonda la socit littraire d'amis de
Valence qu'il baptisa du nom, pittoresque et local, de _Rat-Penat_. Mais
les collaborateurs de son _Almanac_ furent surtout des Catalans ou des
Majorquins et cette institution resta sans influence sur le peuple. Le
valencianisme ne repose pas, en effet, comme le catalanisme, sur
l'nergique affirmation d'une personnalit ethnique et morale et
l'idiome valencien, par suite, ne saurait, comme le catalan, assumer la
dignit de langue nationale, impose par une lite d'crivains  tous
les usages de la vie civique. Des deux plus grands potes qu'a compts
Valence dans la seconde moiti du sicle dernier: Vicente Wenceslao
Querol (1837-1889) et Teodoro Llorente (1836-1911), le premier est
surtout connu comme auteur de _Rimas_ (1877) en castillan et agences
sur le patron classique, tandis que le second, sorte de sous-Mistral
dont l'rudition ne s'est jamais mise  cet exact niveau o l'artiste
communie avec l'me populaire, a partag le meilleur de sa carrire
d'crivain entre le culte de la muse castillane et la potisation, en
vers valenciens: _Llibret de vrsos_ (1884-85) et _Nu llibret de
vrsos_ (1902), de motifs de vie locale interprts selon les normes
bourgeoises. Et quand, en 1907, un autre crivain bilingue, Eduardo L.
Chavarri, publiera ses _Cuentos lrics_,--22 contes en valencien, avec
une fantaisie sur le wagnriste et autant d'illustrations  la plume--,
En Santiago Rusiol aura soin d'observer, au _prologue_, qu' Valence
_ahon no ms s'ha escrit en vrs,  en broma,  p'el teatre, posarse a
escriure en prsa seria es una gran rebeli..._[120]. Et D. Teodoro
Llorente lui-mme dclarera, dans le n de Novembre 1907 de _Cultura
Espaola_, p. 1.011,  propos de ce livre: Hlas! le valencien que l'on
parle aujourd'hui, surtout dans la capitale, est le dtritus (_sic_)
d'une langue qui a cess d'tre cultive, impropre  la production
littraire, mme dans les genres les plus simples et les plus
familiers...! Blasco n'avait donc pas  hsiter, quoi qu'en ait
prtendu M. Jean Amade en 1907 dans ses _Etudes de Littrature
Mridionale_[121], sur le choix de la langue de ses premiers essais: le
castillan seul tait pour lui de mise, s'il voulait connatre autre
chose que la petite gloire d'un petit cercle d'amateurs. Quant aux
thmes mmes de ses narrations, en les choisissant dans sa province, il
ne risquait pas de s'entendre objecter par la critique de son pays
l'troitesse de ce cadre local, puisque, depuis sa renaissance avec
Fernn Caballero et Trueba, la _novela de costumbres provinciales_ tait
demeure l'une des formes les plus cultives du roman espagnol, o les
noms de P.-A. de Alarcn, de Juan Valera, de Mme Pardo Bazn, de
Pereda, de Palacio Valds, de Salvador Rueda, de Picn, de Leopoldo
Alas, d'Arturo Reyes, de Picavea, de Polo y Peiroln, sans parler des
Catalans, rappellent  l'hispanologue le souvenir d'oeuvres d'intrt
local, toutes, sous des aspects divers, fort curieuses. Mais aucun des
crivains prcits n'avait abord le domaine valencien et si les auteurs
de _Sainetes_ et autres compositions du thtre populaire en
valencien,--tel, par exemple, Eduardo Escalante, mort en 1895 et qui
semble avoir t le descendant levantin du madrilne Ramn de la
Cruz,--avaient dj esquiss quelques-uns des types qui passeront dans
les romans de Blasco, l'on peut bien dire qu'en somme, avant lui, le
domaine  exploiter tait rest  peu prs vierge et qu'il y avait 
entreprendre, pour cette admirable rgion mditerranenne, l'tude
pittoresque et pntrante des lieux et des tres, la peinture des choses
en mme temps que la psychologie du peuple que, pour d'autres rgions de
l'Espagne, d'autres avaient dj entreprise.

L'on ne saurait, d'autre part, aborder l'examen des romans valenciens de
Blasco sans jeter un coup d'oeil rapide sur ses contes, croquis
d'aprs nature, esquisses de dtail, dont la date exacte est assez
difficile  fixer, mais dont plusieurs ont, de toute vidence, t
repris dans la suite pour les ouvrages de longue haleine qui vont tre
analyss. M. Ernest Mrime remarquait un peu cavalirement, lors de son
article de 1903 dans le _Bulletin Hispanique_, que le _dulzainero
Dimni_, qui promne infatigablement sa clarinette et son ivresse de
Cullera  Murviedro, a fourni la matire de l'un des meilleurs contes.
Nous le retrouverons dans _Caas y Barro_, et peut-tre encore a-t-il
servi  poser la bizarre figure de l'ivrogne mystique _Sangonera_, dans
le mme roman. Nous reverrons de mme Nelet, le petit ramasseur de
fumier, le _femateret_, dans _Arroz y Tartana_. Il y a bien d'autres
croquis de _payeses_[122], de _guapos_[123], de _churros_[124], ou de
pcheurs du Cabaal, que l'auteur n'a eu qu' sortir de ses cartons
(_sic_) pour les mettre  la place qui les attendait. Comme il sied  un
artiste conscient des tches futures, il n'a rien ddaign, il n'a rien
laiss perdre. Une lgende, une tradition populaire, une farce de
rapin, une plaisanterie de village, un conte de pcheur tranant dans le
sable de Nazaret (_sic_), tout lui est bon, et il en tirera d'aimables
petits tableaux de genre... Cela est d'une psychologie trop
rudimentaire, en vrit.

Si l'on en croyait une indication qui figure  la page de garde de tous
les romans de Blasco, ces contes auraient t traduits en franais:
_Contes Espagnols, par G. Mntrier, Paris_. C'est l une erreur, du
moins jusqu' ce jour. Le traducteur--qui a, malheureusement, fort
abrg cette oeuvre--de _Entre Naranjos_, M. F. Mntrier, professeur
au lyce de Nantes, a,  ma connaissance, publi les traductions
franaises de 17 contes: 5 dans le _Gaulois du Dimanche_ de Juillet 1906
 Avril 1907, 1 dans le _Journal des Dbats_ en Janvier 1907, 4 dans _Le
Matin_ en 1906 et 1908, 1 dans la _Revue Hebdomadaire_ en Juillet 1907,
1 dans le _Journal_ en Avril 1909, 1 dans le _Supplment Littraire_ du
Figaro en Octobre 1907, 1 dans les _Mille Nouvelles Nouvelles_ de Mars
1910 et 3, enfin, dans la _Semaine Littraire_ de Genve. Un autre
professeur, alors au lyce Ampre  Lyon, M. F. Vzinet, a, de son ct,
publi en 1906 dans une Revue qui paraissait alors en cette ville, la
_Revue du Sud-Est_, la version lgante et nerveuse de trois autres
contes de Blasco, dont l'un: _La Tombe d'Ali-Bellus_, insr dans le n
du 1er Mai 1906, a t redonn dans le _Supplment Littraire_ du
_Figaro_ du samedi 23 Juin 1906, comme traduction originale de M. Marcel
Abel-Hermant. Quand le public franais aura sous les yeux la traduction
complte des _Contes_ de Blasco Ibez,--que le matre va enrichir trs
prochainement d'un troisime recueil, intitul: _El prstamo de la
difunta_--il jugera en connaissance de cause de leur originale et
peut-tre unique valeur et se convaincra que leur auteur ne pourrait
tre compar--car en Espagne, Mme Pardo Bazn, si bonne conteuse
soit-elle, est infiniment moins naturelle que Blasco et sa langue reste
trop artificielle pour pouvoir rivaliser avec celle, merveilleusement
simple et plastique, du romancier valencien--qu'au seul Maupassant, mais
 un Maupassant qui serait all  l'cole de Gorki et d'Andrjew. Il y a
l toute une galerie de personnages saisis sur le vif, inoubliables, de
types de paysans de la _Huerta_ attachs  leur glbe: le pre Tfol qui
tue au travail sa misrable fille adoptive, la _Borda_, et Snto, le
pacifique, qui fait coup double sur l'Alcalde et son alguazil, et les
bandits comme Quico Bolsn _el roder_ et les _matones_, les
terribles bravaches, tels Visentico et le _Menut_, et les marins: le
vieux loup de mer, Llovet qui, tout us qu'il est, se porte au secours
d'une barque en dtresse, et Juanillo, et Antoico, et les pauvres
diables: _Dimni_ et sa compagne l'ivrognesse, et cette autre figure
inoubliable: le parasite du train, et tous et chacun de ces hros de
narrations savamment composes, sans longueurs, descriptives juste ce
qu'il faut pour fixer le milieu, d'un style net, expressif, d'un style
de voyant. Blasco, en vrit, tait n conteur. Il l'tait si
essentiellement que quelques-uns de ses romans pourraient tre ramens 
des contes ou  des nouvelles, allongs  l'aide d'autres contes qui y
sont rattachs. Ce genre de roman  tiroir est surtout manifeste dans
_Los Muertos Mandan_, d'o, parmi l'amoncellement des descriptions, des
digressions historiques et gographiques, l'on pourrait extraire une
admirable nouvelle: _Ibiza et le festeig_, chef-d'oeuvre d'une
centaine de pages, cependant qu'en vertu du mme procd, il serait
loisible d'extraire de _Sangre y Arena_ l'pisode du bandit _Plumitas,
novela picaresca_ de la meilleure tradition cervantine, et ainsi pour
d'autres romans. D'ailleurs, il ne sera pas, sans doute, inutile
d'observer que Mme Carmen de Burgos--bien connue en Espagne sous le
pseudonyme de _Colombine_--a opr, pour deux des romans de Blasco,
cette sommaire rduction, qu'elle a publie dans la collection madrilne
de _La Novela Corta_ (nos 130 et 139, 29 Juin et 30 Aot 1918), nous
donnant ainsi _Arroz y Tartana_ et _La Horda_ en un curieux raccourci.

Dans les oeuvres de jeunesse de Blasco, il est ais de relever des
incorrections de style et une verve exubrante et indiscipline. Mais
quels charmes, en revanche, ont et auront toujours les pages o, artiste
fascinateur, il a su voquer la grce souriante de cette _Huerta_
extraordinairement fconde, la puret classique de ses lignes, la
finesse de sa race naturellement lgante, les chantantes inflexions de
sa langue _ms dolsa que la ml_[125], la mollesse ionienne de son
paysage unique, dont la courbe harmonieuse s'tend du cap San Antonio au
rocher de Sagonte, et les drames que droulent  travers cette
verdoyante meraude, enchsse entre la mer bleue et les sierras brunes,
les passions d'un sang aux hrdits orientales, toujours prtes 
revivre dans l'amour ou dans la haine! Zamacois a bien rendu, en
quelques lignes, cette tonnante facult que possde Blasco de
reconstituer les ralits avec la puissance et la prcision de la vie.
Sa complexion, crit-il, le porte  ressentir avec une intensit
extraordinaire l'amour de la Nature. Quoique crivant en prose, c'est un
vrai et trs haut pote de ce qui vit, un amoureux fervent de la terre,
tel ces prtres des vieux cultes qui saluaient  genoux, par des
hurlements, le lever du soleil. Matre d'une palette opulente, il se
sert  son gr des couleurs... Sous son incantation, les moindres
recoins de la plaine de Valence s'animent, s'veillent, tincellent de
tout l'embrasement lumineux du midi... La posie, nergique  la fois et
paresseuse, de cette terre-sultane nous pntre et finit par dominer
notre esprit...

Dans _Arroz y Tartana_, la premire de cette srie et qui est reste
jusqu'ici sans traducteur en notre langue, l'influence de Zola est
contrebalance par celle de Balzac et l'oeuvre ne saurait, aussi bien,
tre apprcie  sa valeur exacte que par qui connat Valence et ses
moeurs, celles, surtout, de sa bourgeoisie. Le titre,  lui seul, est
dj bien valencien, voquant cette vieille _copla_ que chantait Manuel
Fora, l'ex-fabricant de soie, pre de l'hrone du livre et qui est
cite  la page 103:

    _Arrs y tartana,_
    _casaca  la mda,_
    _y rde la bola_
    _ la valensiana!_[126]

Elle signifie ce qu'en franais nous entendons exprimer lorsque nous
parlons de _jeter de la poudre aux yeux des gens_, soit donc de les
blouir par des discours, des manires, un luxe non bass sur la
ralit. La tartane est, d'autre part, un vhicule  deux roues d'usage
ancien  Valence et dont la dsignation, emprunte aux barques
mditerranennes  voiles triangulaires dites: _voiles latines_, indique
assez le peu de confortable de ce mode de transport. Mais possder une
tartane pour ne point aller  pied, n'en tait pas moins suprme luxe,
dt-on, pour en jouir, se contenter de manger du riz dans le secret de
la maison... L'intrigue d'_Arroz y Tartana_ est des plus simples. Doa
Manuela, fille du Manuel Fora que j'ai dit et marie  un excellent
homme d'Aragon qui,  force de labeur, s'est mis  la tte d'un magasin
de draps  l'enseigne des _Trois Roses_, cde, devenue riche, sa
boutique  son premier commis, Antonio Cuadros, et ralise son rve
ancien de vie bourgeoise, o elle dilapide l'hritage paternel et fait
mourir son mari de dsespoir. Puis elle se remarie avec un ami
d'enfance, le mdecin Rafal Pajares, viveur qui lui donne trois enfants
et achve, avant de crever de dbauches, de l'appauvrir. Sa vie,
dsormais, ne sera qu'une suite d'expdients, jusqu' ce qu'elle tombe
entre les bras d'Antonio Cuadros, qui, enrichi  la Bourse, en fera sa
matresse. Mais un crac survient. L'ami gnreux d'antan s'enfuit. Doa
Manuela, abandonne de tous, ayant caus, par sa mauvaise conduite, la
mort du fils qu'elle avait eu du premier lit, le brave Juan Pea, peut
enfin apprcier dans toute la plnitude de sa signification, matrielle
et morale, le vocable: ruine, avec lequel elle a jou si longtemps. Le
livre se clt sur le dramatique suicide, plus que mort naturelle, du
fondateur des _Trois Roses_, le vieil Aragonais D. Eugenio Garca, que
ses parents avaient nagure abandonn sur la place du march, devant
l'glise des Santos Juanes et qui, ruin lui aussi, s'y effondre de
dsespoir: d'abord ses genoux ployrent et il apparut agenouill en ce
lieu o, soixante-dix ans plus tt, son pre l'avait laiss; puis il
tomba foudroy sur le trottoir. Cette histoire naturelle et sociale
d'un groupe de la bourgeoisie valencienne est l'une des tudes les plus
solides et les plus consciencieusement travailles de Blasco Ibez.
L'oeuvre en est au 40^{me} mille. Elle montera rapidement, lorsque
l'on se sera convaincu que ces pages curieuses, clatantes et trs
loyalement documentes, constituent un tmoignage prcieux en mme temps
qu'un tableau unique dans toute la littrature rgionaliste espagnole,
o l'volution conomique et morale de la classe moyenne  Valence peu
avant cette rnovation fondamentale que marque, pour l'Espagne, la date
fatidique de 1898, apparat admirablement fixe. Combien plus mritoire
est le livre, de ce point de vue, que telles oeuvres  prtentions
analogues de Prez Galds: par exemple, pour Madrid, _Fortuna y
Jacinta_, et pour Tolde, _Angel Guerra_!

_Flor de Mayo_ est du Sorolla transpos en caractres d'imprimerie.
C'est le plus beau roman qui, avant _Mare Nostrum_, ait t crit sur la
Mditerrane. Que l'on y rflchisse un instant. Notre littrature tait
riche en merveilleuses descriptions de l'Ocan, depuis les _Travailleurs
de la Mer_ jusqu' _Pcheur d'Islande_. Mais qu'avions-nous sur la
Mditerrane? Qu'est-ce que _Jean d'Agrve_--qui est de 1897--,  ct
de ces marines barioles comme un mt de cocagne, sales comme les
embruns, sobres et hautes en couleurs, peintes comme on peinturlure le
bois sculpt,  l'emporte-pice, des proues de navire? Mais si le cadre
est du Sorolla, les acteurs de ce drame en pleine mer latine ne
semblent-ils pas chapps  la palette de Zuloaga, du Zuloaga de _La
Famille du Torero_, peintre grandiose auquel l'art espagnol aura t
redevable d'un regain de belles russites dans lesquelles Velasquez se
combine avec Goya? Oui, les touches de Blasco, dans ces 239 pages de
1895 que M. G. Hrelle n'a adaptes qu'en 1905--sans mme une _note_
sur le sens du titre espagnol[127], ou la date originale de publication
de l'oeuvre--valent, comme l'crira M. Ritter, une de ces larges et
sommaires coules du pinceau synthtique qui a camp sur de si fires
toiles les danseuses et les gitanes de son pays. Dans ce drame, o le
ressouvenir du _Ventre de Paris_ apparat, fugitif,  la description de
la _Halle aux poissons_ de Valence, le lecteur franais attendait le
dnouement de Prosper Mrime dans _Carmen_. Blasco eut le bon got de
nous viter une rdition du coup de poignard de D. Jos. Si son tableau
de la tempte, avec la rentre perdue des barques, a pu rappeler celui
de la _galerna_ qui constitue le morceau de bravoure du roman de Pereda:
_Sotileza_, combien fade apparat, par contre, le doucetre
spiritualisme du romancier santandrin en prsence de ce pessimisme
vigoureux et bien observ, dont la saveur laisse dans l'me une
impression physique aussi amre et excitante que celle d'un virginia sur
le cerveau d'un fumeur! C'est un roman de pcheurs du Cabaal. Tona
s'tait marie  Pascualo, tomb  la mer par une nuit de bourrasque.
D'abord mendiante pour lever ses deux fils, Pascual et Tonet, elle n'a
pas tard  se tirer de misre en transformant en bar la vieille barque
de son mari naufrag. C'est l que poussent Pascual, un gros garon
docile et travailleur que l'on surnommera,  cause de son air de
sminariste bien nourri, le _Retor_--le _Recteur_--et son frre Tonet,
vagabond et coureur de jupes. Maris, l'un avec Dolores, l'autre avec
Rosario, deux types adverses de vendeuses de poissons valenciennes,
Tonet s'acoquine avec sa belle-soeur, nagure sa fiance, et le brave
_Retor_, qui va mthodiquement  une belle aisance par tous les moyens
honntes, y compris celui de la contrebande, ne s'aperoit de son
infortune conjugale que tout juste  temps pour jeter  la mer le frre
perfide et prir lui-mme dans la tempte o disparat galement celui
qu'il croyait son fils, Pascualet, et qui lui tait finalement apparu
comme le fruit des amours de sa femme avec Tonet. On trouve, dans ce
court roman, des esquisses inoubliables de commres et de compres
levantins: la _ta Picores_, sorte de lionne de la halle aux poissons;
le _to Paella_, pre de Dolores; le _sior Martines_, douanier andalous
qui s'entend  tromper les femmes tout en vivant  leurs dpens; la
petite Roseta, blase avant l'ge, en gamine errante des bords de l'eau.
Et quelle eau-forte que celle de ce caf de _Carabina_, o l'on dcide,
sur les conseils de Mariano _el Callao_, l'expdition de contrebande 
Alger! Dans le rcit de cette expdition, dit justement Zamacois,
Blasco Ibez se surpasse et se bonifie, en quelque sorte, lui-mme. La
blancheur de la plage sablonneuse qui rverbre les rayons solaires, la
quitude des barques tendues le long du rivage dans un laisser-aller
presque intelligent, comme si elles eussent eu conscience de leur repos,
la verte srnit de la mer, fige dans l'ardeur de midi, le silence,
l'norme silence qui remplit l'espace azur, et, parfois, dans les fonds
d'horizon lumineux, l'clair blanc de quelque voile, semblable  la
poitrine d'une mouette: tableau tonnant qui pourrait tre sign
Sorolla.

Entre _Flor de Mayo_ et _La Barraca_ il y a: _En el Pas del Arte_ et
il y a aussi l'intermde du bagne de San Gregorio, o
Blasco,--_caballero preso por escribir cosas en los papeles_[128],
comme dira le _Magdalena_ du conte: _Un Hallazgo_[129],--connut
l'aristocratie des galriens: les _presos de sangre_[130] y ddaignant
les simples _ladrones_[131] et put tudier  l'aise cette masse de
chair d'hommes en perptuelle bullition de haine. Blasco, cependant,
demeurait--crivain rebelle, mi-artiste, mi-agitateur politique--comme
perdu dans sa capitale de province et le public des autres provinces
espagnoles ignorait presque son nom. Quant  la critique, toujours
identique  elle-mme, si elle s'puisait au service des rputations
consacres, elle persistait  maintenir la conspiration du silence sur
ce nouveau, qui tait venu bouleverser tous les critres reus dans
les bureaux de rdactions bien pensantes de la capitale de la _meseta
central_. L'un de ces critiques madrilnes, M. E. Gmez de Baquero,
crivant dans _Cultura Espaola_ de Novembre 1908 une tude d'ensemble:
_Las novelas de Blasco Ibez_[132], avait encore soin d'observer que ce
n'avait t que peu  peu, _poco  poco_, que son renom littraire
s'tait superpos  celui de l'agitateur politique et du publiciste
_rvolutionnaire_ (_sic_) et que l'aurole de l'crivain avait
clips celle, plus infrieure, du tribun populaire ou _dmagogique_
(_sic!_) Et celui qui tait alors Chef de Publicit  l'_Instituto
Nacional de Previsin_, de s'tendre complaisamment sur ce qu'il
qualifiait d'humanitarisme dmocratique, qui considre avec indulgence
les faiblesses et les vices des humbles et rserve aux classes
suprieures, aux puissants et aux heureux, les svrits de la
critique..., ajoutant que les ides de Blasco Ibez, comme celles de
ceux que l'on a coutume d'appeler vulgairement _gens d'ides
avances_, taient dfinies principalement par leur aspect ngatif.
Cette conspiration du silence, _La Barraca_ l'avait brise, lors de sa
publication au rez-de-chausse de cette retentissante tribune qu'tait
alors _El Liberal_ de Madrid, puis en volume chez Fernando Fe en cette
ville, en 1899. Ecrite d'Octobre  Dcembre 1898 dans le hall tapageur
du _Pueblo_, au milieu des troubles--manifestations contre la guerre de
Cuba--de Valence, cette oeuvre, comme l'a dj remarqu Ritter,
restera donc assez peu considre par les Espagnols lettrs et
mondains, jusqu' ce que la conscration mondiale due  la version
d'Hrelle les eut forcs, en 1901, de s'avouer vaincus. Elle continuait
dignement l'entreprise commence avec les deux prcdentes: de peindre
sous ses divers aspects--citadin, maritime, champtre de la _Huerta_ et
champtre de l'_Albufera_--la vie de la rgion de Valence. Son action
est d'une simplicit pique, puisqu'elle se borne aux pripties d'un
cas de boycottage populaire. Par un accord tacite des habitants de la
_Huerta_, personne ne veut cultiver les champs o l'avarice d'un
propritaire cruel, l'usurier Don Salvador, a laiss une suite de
misres et contraint son fermier, le _to Barret_,  l'assassiner. S'il
arrive qu'un intrus, soit ignorance, soit misre, entreprenne de
labourer ces terres maudites, on l'avertit et, au besoin, on le
contraint de les abandonner. Mais voici venir Batiste, homme rsolu,
tenace, infatigable, qui osera faire front  la sourde conspiration de
ses voisins. Victime d'injustices, il tient tte aux provocateurs et
finit par s'imposer aux faux braves qui le menacent. Il allait
recueillir le fruit de son travail, lorsqu'un redoublement de haines a
raison de ses efforts. Son fils, que les gamins ont plong dans une
naville, meurt des fivres contractes  la suite de ce bain forc. Son
cheval, qui est son meilleur ami, est frapp tratreusement. Sa
_barraca_--cette chaumire valencienne chante en vers aimables par
Llorente et dont l'effigie caractristique, par Povo, orne la couverture
du roman--est incendie. Sur les ruines de son effort dtruit
stupidement, s'rige, tragique, la figure du lutteur, qui a tent de
dfier cette chose implacable que d'aucuns dnomment destin et qui, de
son vrai nom, s'appelle la mchancet des hommes. _La Barraca_, disait
M. Gmez de Baquero, passe avec justice pour l'un des meilleurs romans
de Blasco Ibez. Elle est courte. Son action est fort simple et se
droule avec une clart, une logique qui ne laissent rien  dsirer. Les
personnages ont le relief des tres vivants et le drame est si naturel,
il est prsent de faon si objective et impartiale et avec tant
d'artistique vigueur, qu'il nous meut profondment. J'ajouterai que ce
livre, par sa position catgorique des problmes sociaux, jusqu'alors
vite avec une tnacit touchante par les grandes vedettes du roman
espagnol, fait date doublement. Livre admirable, dira Zamacois, son
auteur l'a vu comme il fallait, d'un coup d'oeil, et l'a crit avec
une vhmence, une limpidit de style inimitables. Toute l'me arabe,
sauvage et patiente, des gens de la _Huerta_, palpite ici... Dans
l'histoire du roman espagnol contemporain, ce livre restera comme un
modle dfinitif de notre littrature rgionale. Et un critique aussi
mticuleux et difficile que l'ex-professeur d'espagnol  Paris, M.
Peseux-Richard, se voyait contraint de confesser, dans la _Revue
Hispanique_ de 1902[133],  propos de ce roman auquel il reprochait le
manque de rigueur de plan et d'art de la composition, qu'il y a
quelque chose de plus fort que toutes les rgles et de plus efficace que
tous les prceptes didactiques: c'est la puissance d'motion
communicative qui donne  M. Blasco Ibez une place  part entre tous
ses contemporains. M. Peseux-Richard et acquiesc, sans doute, aussi 
un constat d'ordre peu grammatical, certes,  savoir: que cette
puissance d'motion de Blasco Ibez dcoulait de l'me mme de
l'crivain, selon une anecdote autobiographique que j'emprunte encore 
Zamacois: _La Barraca_ a t crite d'un trait et dans un tat
d'hyperesthsie qui ne faisait que crotre et s'exasprer  mesure
qu'approchait le dnouement. Les deux derniers chapitres, plus
spcialement, le jetrent dans un tat de dsquilibre mental. Il eut
des hallucinations. La nuit o il acheva l'oeuvre, il avait travaill
jusqu' l'aube. Seul dans la pice, il leva la tte au moment o, sur la
dernire feuille, il traait le point final. Devant lui, _Piment_, le
_guapo_ fainant, terreur de la _Huerta_, tait assis. L'impression fut
si violente, que Blasco jeta la

[Illustration: BLASCO IBEZ EN COMPAGNIE DE QUATRE MTIS--DONT
QUELQUES-UNS PORTENT L'PE CROISE  LA CEINTURE, EN SOUVENIR DE
L'POQUE DES CONQUISTADORS--DANS SA COLONIE NUEVA VALENCIA]

[Illustration: LA FORT VIERGE  NUEVA VALENCIA]

plume et, reculant comme s'il craignait une attaque par derrire, s'en
fut  sa chambre  coucher. L'ombre tragique du bandit tu par Batiste
restait immobile, les coudes appuys sur la table de l'crivain, prs de
la lampe, parmi le silence du grand hall obscur.

_Entre Naranjos_ est un roman d'amour que les femmes ont toujours
favoris de leur prdilection. Aujourd'hui encore, en Espagne et en
Amrique, Blasco est, pour beaucoup de lectrices fminines, l'auteur de
_Entre Naranjos_, qui a dpass le 50^{me} mille. J'ai connu de
dlicieuses jeunes filles,  Madrid, qui avaient fait leur livre de
chevet de ce roman terriblement amoral et voluptueux, dont j'ai dj dit
que la traduction franaise est trop incomplte pour en donner une juste
ide. Ce qui le sauve, peut-tre, aux yeux des mamans, mme les plus
dvotes, c'est son ambiance potique. On sait, d'ailleurs, que Blasco
traite les choses de l'amour avec cette manire rapide et chaste qui est
le propre des grands matres. Blasco Ibez, dit le prtre Cejador, est
de ces artistes qui ennoblissent tout ce qu'ils touchent, parce qu'il
est de ceux qui, par nature, sont des matres et de virils artistes.
_Clarn_ a parl nagure du temprament sanguin de Blasco et Andrs
Gonzlez-Blanco, qui cite le critique d'Oviedo, n'a pas laiss de
remarquer opportunment, p. 577 de son livre, que _sus novelas son
castas, sobrias como la Naturaleza_[134]. Mme au milieu des
descriptions voluptueuses d'_Entre Naranjos_, le renoncement foncier de
Blasco transparat, qui est celui que formulait Moras dans la stance,
si belle:

    Ne dites pas: la vie est un joyeux festin!
    Ou c'est d'un esprit sot, ou c'est d'une me basse...

Voici la fable du livre, o, comme je l'ai dj not, on a voulu voir
une influence diffuse de D'Annunzio. Un jeune homme d'Alcira, petite
cit dont les blanches maisons semblent flotter sur le vert ocan des
champs d'orangers et des palmeraies qui l'entourent, Rafael Brull, fils
d'un _cacique_--ce hobereau bourgeois de varit spcifiquement
espagnole--tombe,  la suite d'une rencontre de hasard, perdument
amoureux d'une chanteuse d'opra, fille d'un mdecin du lieu, Leonora
Moreno, dont les aventures galantes de par le vaste monde ne se comptent
plus. Quand, aprs une longue rsistance aux assauts passionns de
Rafael, la belle Walkyrie--car c'est une spcialiste des rles de
Wagner--s'est enfin donne et lorsque, pour chapper aux potins
malveillants de ses concitoyens jaloux et aux perscutions que font
subir au jeune Brull sa mre et un factotum, Don Andrs, type de vieux
sigisbe croqu de main de matre, l'on a dcid de fuir  Naples--le
couple s'est, avant cette fugue, passagrement install dans un htel de
Valence--Rafael, sermonn par Don Andrs, qui a vite dcouvert le refuge
des deux tourtereaux, cde aux objurgations du familial Tartufe, et,
esclave du qu'en dira-t-on, abandonne lchement sa matresse pour s'en
revenir  Alcira, o il poursuit sans remords sa carrire de dput
_con distrito propio_[135] et d'influent propritaire terrien, mari
 une femme laide et riche qu'il n'aime pas et pre d'une famille
procre sans enthousiasme. Mais un jour--huit ans se sont couls
depuis son couard abandon de Leonora--qu'il a prononc  la Chambre, 
Madrid, un discours particulirement enthousiaste, en faveur des
prrogatives de l'Eglise et du budget des cultes, rfutant la thse d'un
vnrable dput rpublicain o il me semble que Blasco ait voulu
rincarner son ancien matre Pi y Margall, une dame, qui a eu la
patience de l'entendre jusqu'au bout de cette interminable autant
qu'insincre harangue, se rvle,  la sortie du palais des
Reprsentants, comme n'tant autre que Leonora, de passage  Madrid pour
Lisbonne, o elle va chanter Wagner au San Carlos. Vainement Rafael,
dont la flamme s'est allume de nouveau, plus violente que nagure,
essaie-t-il d'attendrir celle qu'il a regrett, si souvent, d'avoir
quitte. Il s'entend dire par cette femme altire de rudes vrits, puis
la voit disparatre, fantme symbolique de l'amour,  jamais. Dsormais,
il ne sera plus,--pour n'avoir pas su garder Eros au moment o celui-ci
s'offrait,--qu'un mort vivant, promenant son cadavre  travers la
comdie sociale des milieux bourgeois d'Espagne, car _el amor no pasa
ms que una vez en la vida_[136].

Zamacois, qui a reu de Blasco plus d'une confession, a rapport tout au
long l'aventure vcue par l'auteur et par lui mise  la base de _Entre
Naranjos_, ainsi que je l'ai insinu, moi-mme, plus haut: Il est dans
ce roman une partie autobiographique fort intressante. Blasco Ibez
avait connu, dans un de ses voyages, certaine artiste russe, contralto
d'opra, femme extraordinaire, belle, forte et sadique comme une
Walkyrie, qui parcourait le monde en compagnie d'une pauvre soubrette,
qu'elle flagellait cruellement dans ses accs de mauvaise humeur. Il eut
avec elle des amours de cauchemar, vhmentes et brves. L'artiste, avec
sa haute taille et ses biceps d'acier, tait une vraie Amazone, jalouse
et agressive, de celles dont leurs amants doivent se dfendre  coups de
poing. Instinctivement, son temprament rebelle se refusait  se donner
et chaque possession demandait une scne atavique de lutte et de
rsistance, o les baisers ne servaient qu' tancher le sang des
horions... C'est de cette aventure que Blasco a tir un livre exquis,
dont le dnouement rappelle le geste mlancolique de ces mouchoirs
brods et parfums qu'une main amie de femme agite, mouills de larmes,
 l'instant des dparts suprmes, des adieux qu'on pleure plus que l'on
ne profre, de loin--livre exquis, je le rpte, parce que fleurant, lui
aussi, la tragdie, la grande tragdie non sanglante des jeunes
illusions perdues.

_Snnica la Cortesana_ a prt  un trange malentendu de la part des
critiques. En sa qualit de reconstitution historique, se dtachant, 
ce titre, du cadre des prcdentes oeuvres, on n'a rien trouv de
mieux que de la traiter isolment, et personne jusqu'ici ne semble
s'tre aperu qu'elle continuait la srie des romans valenciens. M.
Gmez de Baquero y voit une oeuvre singulire et une exception dans
la galerie des romans de Blasco Ibez; Zamacois crit qu'elle
constitue, dans la technique de Vicente Blasco Ibez, un geste 
part; Andrs Gonzlez-Blanco s'en dsintresse, ou  peu prs, et cela,
sous l'trange prtexte du _grcum est, non legitur_ mdival et,
encore, parce qu'il s'imagina que l'auteur manquait d'ducation
classique et, par suite, ne pouvait baser sa composition que sur de
_bien dbiles puntales_[137]. D'autre part, il est amusant de
constater que ces mmes critiques qui se refusent d'examiner _Snnica la
Cortesana_, justifient leur paresse spirituelle par un renvoi  la
_Salammb_ de Flaubert. J'imagine, crivait dj M. Ernest Mrime en
1903, qu'il fut... sollicit  ce tour de force, d'abord par l'exemple
de Gustave Flaubert, qui en a ralis un semblable dans _Salammb_,
etc. Et, un peu plus loin, il dfinissait Blasco: Un disciple de
Flaubert, qui s'applique  l'imiter de son mieux. Du moins,
l'ex-professeur de Toulouse reconnaissait-il que l'auteur s'tait
srieusement document et avait tudi en conscience les anciens et
les modernes, de Tite-Live et Strabon jusqu' Hbner et Chabret. Et
ceci ne laisse pas d'appeler quelques rectifications. D'abord, une
ncessaire remarque sur l'troitesse des horizons comparatifs d'exgtes
qui ne trouvent  citer que _Salammb_, l o--depuis le clbre roman
de 1834: _The last days of Pompeii_, o Bulwer Lytton marquait la voie 
tant d'pigones, jusqu'aux vocations gyptiennes de Georg-Moritz Ebers,
dont _Eine gyptische Koenigstochter_ compte, depuis 1864, plus de 15
ditions et _Uarda_, qui est de 1877, a t tant de fois traduite,
jusqu' la _Thas_ d'Anatole France, au _Quo Vadis?_ de Sienkiewicz et 
l'_Aphrodite_ de Pierre Lous,--il faudrait un volume pour consigner la
bibliographie complte du roman archologique. Ensuite, une autre
observation sur le surprenant oubli--de la part d'rudits de formation
classique--de la plus prcieuse des sources antiques sur la guerre que
soutint Sagonte avec Hannibal. J'ai nomm Silius Italicus et son pome
latin sur les _Guerres Puniques_. Mais il faut croire que cet oubli est
ancien, puisque, ds Septembre 1836, E.-F. Corpet dfinissait le pote
comme tant le moins lu, le moins tudi, le moins connu de tous ceux
de la dcadence[138]. Il et suffi de _lire_, non de _citer_ le travail
du mdecin de Sagonte, D. Antonio Chabret: _Sagunto, su historia y sus
monumentos_[139], pour y trouver, ds la p. 6 du t. I, un renvoi 
Silius Italicus, que nous devons, avec raison, considrer comme
l'Homre de la cit invincible. D'autre part, l'historien franais
Hennebert avait fort bien expos, dans son _Histoire d'Hannibal_[140],
les particularits du sige de Sagonte lors de la II^{me} Guerre
Punique et quelques dtails techniques de ce sige taient, au surplus,
mis en lumire par le philologue Raimund Oehler en 1891, au t. 37, p.
421-428, des _Jahrbuecher fuer classische Philologie_[141], comblant
ainsi une regrettable lacune des successifs diteurs et commentateurs de
Tite-Live. Blasco Ibez m'a avou, lorsque je le priai de me dire
comment il s'tait prpar  crire _Snnica_, s'tre remis au latin
uniquement pour lire Silius Italicus dans le texte, sachant qu'il y
trouverait, aux deux premiers livres des _Puniques_, une excellente
description de l'origine, de la situation et des vicissitudes de
Sagonte--appele jusqu'en 1877 Murviedro par les Espagnols--lors de sa
prise par Hannibal, dans l'automne de l'anne 219 avant Jsus-Christ.
Qu'il se soit enquis aussi de ce qu'en disaient Polybe, III, 17, et
Florus, II, 6, je crois bien en tre sr. Mais enfin, l'on voit qu'il ne
procda nullement  la lgre dans cette tentative de reconstitution du
drame o succomba l'antique _Arsesacen_ des Ibres et s'il l'entreprit,
ce fut, je le rpte, pour complter ses peintures de la vie valencienne
par le tableau d'un des pisodes les plus glorieux du pass de l'antique
Province Tarraconaise: entreprise, on le voit, en parfaite conformit
avec son programme rgionaliste d'alors. Voici, d'ailleurs, ses propres
paroles: J'obissais au dsir de faire quelque chose d'pique et de
grandiose sur ma terre natale. Lorsque parut _Snnica_, le roman antique
tait assez de mode. Mais la vritable cause de la composition de cette
oeuvre, c'est celle que je viens de dire. _Snnica_ a t traduite en
anglais par Frances Douglas, en portugais par Riveiro de Carvalho et
Moraes Rosa, en allemand par Leydhecker et, naturellement, en russe. En
France, c'est  peine si on l'a connue par son titre et par quelques
lignes insignifiantes de critiques qui ne semblent pas mme l'avoir lue
jusqu'au bout. J'en suis venu moi-mme  l'oublier. Retenez, cependant,
que je ne l'ai crite que par valencianisme et parce que, chaque fois
que je contemplais les ruines de Sagonte, je sentais renatre en moi ce
dsir de reconstitution littraire. L'action du roman,--dont la beaut
plastique est extraordinaire et qui, n'en dplaise  M.
Fitzmaurice-Kelly, lequel, en 1911, avait dcouvert, dans un article sur
la _Littrature Espagnole_ au t. XXV de _The Enciclopdia Britannica_,
que Blasco Ibez manquait de got et de jugement[142], est tout
autre chose qu'un livre trop htivement improvis--est la suivante. A
Sagonte vit une courtisane d'Athnes, Snnica, qui est venue s'y tablir
 la suite de son mariage avec un trafiquant de ce grand emporium
mditerranen et que son veuvage a mise  la tte d'une immense fortune.
Un Grec, Acton, errant par le monde, finit par chouer  Sagonte, o il
devient le favori de Snnica. C'est pendant que se droule cette passion
qu'Hannibal, dguis en berger d'Ibrie, explore la cit et y trace les
plans du sige qu'il projette. Reconnu par Acton, dont le pre a t au
service des Carthaginois et y est mort, le futur vainqueur de Cannes lui
propose de le prendre  son service et lui dvoile ses ambitieux
projets. L'offre est rejete par amour pour Snnica. Et le sige
commence. C'est ici que Blasco a fait le plus mritoire effort de
reconstitution antique. Si, dans l'ouvrage de Chabret, un chapitre
entier, traduit de l'tude publie par Hbner, en 1867-68, dans le
_Hermes_, est ddi  l'emploi des bliers au sige de Sagonte--il
manque une semblable tude sur celui de la catapulte, dont l'exemplaire
retrouv aux ruines d'Ampurias et, s'il et t exhum alors,
certainement fourni la base[143]--Blasco sait, par de simples touches,
voquer infiniment mieux que l'archologue berlinois la vision des
assauts furieux o les hordes

[Illustration: BLASCO VISITANT, EN 1914, LES PREMIRES TRANCHES DU
FRONT EST]

[Illustration: AU QUARTIER GNRAL DE FRANCHET D'ESPEREY, LORSQUE
L'ACTUEL MARCHAL DE FRANCE COMMANDAIT LA 3^{me} ARME, EN 1914]

numides, les sauvages tribus ibriques et jusqu'aux amazones africaines
se ruent  l'assaut de ces murs cyclopens dont l'normit nous remplit
toujours de stupeur et que dominait la gigantesque masse de l'Acropole
avec ses temples d'Aphrodite et d'Hracls, cependant qu'au pied du
_clivus_[144] sacr s'rigeait l'effigie fatidique du serpent divin qui
tua le hros ponyme, Zacinthos, compagnon d'Hercule. Et quelle fresque
inoubliable que celle o l'on voit Thron, le gigantesque prtre
d'Hercule, succomber dans son duel effroyable avec Hannibal! Et quel
dlicieux tableautin, digne de Thocrite, que celui des amours
siciliennes d'Erocion, le jeune potier, avec Ranto, la chevrire, dont
l'idylle finit si tragiquement! Mais les jours de Sagonte sont compts.
Malgr l'ambassade d'Acton  Rome,--prtexte pour Blasco d'une
vocation de la cit rpublicaine, o l'on voit le vieux Caton
admonester virilement le futur vainqueur d'Hannibal  Zama,
Publius-Cornelius Scipion--la fire Sagonte o, de tous les points de la
Mditerrane, depuis les colonnes d'Hercule jusqu'aux rivages d'Asie,
affluaient les marchandises cosmopolites, doit s'avouer vaincue. Mais,
plutt que de se rendre, elle prfre prir dans les flammes, corps et
biens, et cet incendie final sert d'apothose  la fatale figure
d'Hannibal. Snnica, fille de la cit de Minerve, o les femmes, vraies
desses, consolaient de leur splendide nudit la nostalgie des hommes,
disparat dans la tourmente et Acton, son amant, n'a mme pas la
consolation suprme de mourir embrass  sa dpouille chrie. Tel est ce
livre de 369 pages, dont le 50e mille est dpass et o Blasco a su
trouver le frisson pique en retraant, pour ses compatriotes, les
pripties d'un drame dont tressaillit le monde antique et qui,
aujourd'hui encore, est pour l'Espagne motif de lgitime orgueil, au
mme titre que le drame de Numance.

_Caas y Barro_, publi en Novembre 1902, a t mis en notre langue en
1905 par le traducteur de _Misericordia_, de Prez Galds (1900),
Maurice Bixio, Prsident du Conseil d'Administration de la Compagnie
Gnrale des Voitures parisiennes et qui, n en 1836, est mort cette
mme anne 1905. Sa traduction, du moins, n'est pas une belle
infidle[145] et permet au lecteur franais d'apprcier le bien fond
de la prdilection ressentie pour cette oeuvre par Blasco Ibez, qui
m'a avou un jour que la tragdie sur le lac avait pour lui l'attrait
qu'prouve un pre pour celui de ses fils dont le type, physique et
moral, se rapproche davantage du sien propre. _Es la obra_, m'a-t-il
dit, _que tiene para m un recuerdo ms grato, la que compuse con ms
solidez, la que me parece ms redonda_...[146]. Il est assez
difficile d'en exposer la fable, parce que celle-ci implique plusieurs
actions diffrentes, galement intressantes et qui se dveloppent
simultanment, toutes d'un ralisme psychologique merveilleux et
prsentant cette particularit curieuse que le premier chapitre met dj
en scne chacun des divers personnages. C'est une sorte de miroir o se
refltent les histoires de plusieurs familles dont l'existence se
droule parallle, une plaque sensible o se gravent toutes les
rudimentaires palpitations d'me d'un coin pittoresque d'humanit
espagnole. _Caas y Barro_ relate la vie des gens de l'Albufra, dont
Napolon avait fait le fief du conqurant de Valence, hros d'Austerlitz
et d'Ina, le marchal Suchet. Feu Mariano de Cavia, cet Aragonais qui
exera si longtemps  Madrid le magistre de la critique journalistique,
dclarait que le livre lui donnait la fivre et le pntrait d'une
impression physique d'angoisse. La vapeur perfide et nervante de la
grande lagune, crivait-il[147], nous trouble et nous abat et nous
serions atteints par les cas de paludisme moral et social que nous
prsente le romancier, si les fleurs maladives qu'il fait surgir du
grand marais des volonts mortes et des apptits malsains ne
disparaissaient dans un dnouement horrible et effrayant... En somme,
on pourrait rsumer le livre en disant qu'un vieux pcheur, le _to
Paloma_, voit son fils, Tni, dvier de la tradition familiale et--tel
Batiste dans _La Barraca_--s'adonner en dpit de tous  la culture des
terres, aid par une pauvre fille, timide, farouche et laide, qu'il est
all chercher aux Enfants trouvs, la _Borda_. Mais Tni a un fils,
Tonet, qui, amoureux nagure d'une certaine Neleta, a, au retour de la
campagne de Cuba, retrouv cette femme, marie  un cabaretier, ancien
contrebandier, du nom de _Caaml_, type inoubliable de Sancho levantin,
dont le cocuage est le moindre souci. _Caaml_ mort, Neleta, enceinte
de Tonet, mais dans l'impossibilit de se remarier, en vertu d'une
clause testamentaire du dfunt, doit  tout prix faire disparatre le
produit de ses illgitimes amours et ce sera le pre lui-mme qui, dans
sa barque, ira noyer l'innocent fruit de son adultre, pour, victime du
remords, se tuer ensuite dans ces mmes roseaux o des chasseurs ont
dcouvert le corps de l'enfant, rong par les sangsues du lac. Adultre,
infanticide et suicide, c'est moins la description de ces tares sociales
qui opre sur l'me du lecteur que l'habilit avec laquelle sont peints
les caractres et la nettet de tableaux o, tout en s'interdisant les
rpugnantes prcisions de la littrature physiologiste, Blasco Ibez
obtient une intensit d'motion rarement atteinte dans ses romans
antrieurs. Malgr, dit M. Ernest Mrime, une partie descriptive
encore abondante, l'action marche rapidement, l'intrt crot de scne
en scne; l'auteur laisse parler ou agir ses personnages; il est sobre
de rflexions philosophiques, exquises quand elles sortent de la plume
d'un Valera, mais qui risquent le plus souvent de faire dvier ou
languir l'action... La nettet du trait fondamental, la vrit du
costume, la proprit du langage, volontiers maill de locutions
populaires--voire d'expressions valenciennes pleines de saveur--, le
retour intentionnel de tel ou tel dtail typique, par-dessus tout la
connaissance directe et familire des moeurs, des habitudes, de la
coloration spciale que prend la pense en traversant les cerveaux de
l-bas: tout cela explique que quelques-uns de ses types, d'ailleurs
sortis du peuple, soient dj devenus populaires. Empruntons, une fois
encore, un savoureux dtail  Zamacois. Blasco Ibez venait  peine de
sortir de l'Albufra o, pour l'tudier de plus prs, il avait pass une
dizaine de jours  pcher, dormant  la belle toile au fond d'une
barque, qu'il se mit  crire son roman, sans savoir comment il le
terminerait. L'automne commenait. Maintes nuits, d'une fentre de sa
proprit de la Malvarrosa[148], il contemplait la mer--tranquille,
murmurante, argente par la lune--tout en chantonnant la marche funbre
de Siegfried. Cependant, il ne laissait pas de mditer sur le chapitre
final de son livre. Soudain, il le vit. L'motion fut si forte que ses
yeux la ressentirent presque. Ce qui la lui avait suggre, c'tait le
souvenir du cadavre du hros wagnrien, tendu sur le bouclier et que
portaient les guerriers... Et pourquoi n'en et-il pas t ainsi,
conformment aux explications du romancier? Il importe de ne jamais
oublier, avec Blasco--plus accessible qu'aucun artiste aux surprises de
l'impression--, que l'_art est instinct_...




     XI

     Les romans espagnols.--I Romans de lutte: _La Catedral_, _El
     Intruso_, _La Bodega_, _La Horda_.--II Romans d'analyse: _La Maja
     Desnuda_, _Sangre y Arena_, _Los Muertos Mandan_, _Luna Benamor_.


Dans tous les romans examins jusqu'ici, il est une ide qui apparat
dominante, aussi bien  travers cette idylle d'amour qu'est _Entre
Naranjos_ qu'au cours des pripties du sige de Sagonte. Et cette ide,
c'est celle de l'universelle ncessit de la lutte pour la conqute de
l'argent. Mais le cadre o se droule l'pre bataille humaine--que ce
soit la _casita azul_[149] de Leonora, ou la tragique _barraca_ de
Tni, la plage, si proche de celle de la Malvarrosa, du Cabaal, ou les
fourrs millnaires de l'Albufra--, est si enchanteur, qu'on en oublie
l'horreur du drame auquel il sert de fond et que, malgr les
prdications loquentes de l'auteur contre l'gosme des classes
possdantes espagnoles, le lecteur tranger de Blasco Ibez, comme si
le subjuguait l'ivresse divine d'une Nature toujours victorieuse,
prouve, en dfinitive, une motion presque sereine au spectacle de ce
_struggle for life_ au grand soleil, en pleine joie mridionale de
vivre. Non, il ne saurait y avoir de douleurs profondes dans ce paradis
terrestre o les arbres ploient ternellement sous le faix de fruits
savoureux, o les rcoltes, en dpit de l'alternance des saisons, se
succdent comme jaillissant d'Edens inpuisables, o la magnificence
d'un simple coucher de soleil suffit  consoler l'homme de ses chagrins
par la vertu souveraine d'une terre triomphatrice. Sans doute, Blasco
Ibez comprit-il qu'un renouvellement du champ d'action de ses rcits,
en rajeunissant sa verve et en fcondant son inspiration, aurait aussi
pour consquence d'agir plus efficacement sur l'me du public et que le
seul fait de transporter la scne de ses romans en d'autres contres de
l'Espagne, o la terre est plus pauvre et a t rpartie avec une
injustice plus criante, confrerait  ceux-ci cette force de persuasion
dont manquaient, pour les raisons susdites, les oeuvres de sa premire
priode. Ainsi semble-t-il avoir t amen  composer la double srie de
ses romans espagnols, que je crois devoir diviser en romans de lutte
et en romans d'analyse. M. Eduardo Zamacois a dit des premiers que
c'taient des livres de rbellion et de combat avant tout, des vhicules
efficaces de propagande rvolutionnaire, des armes puissantes,
lgantes, soigneusement trempes, de dmolition et de protestation o
rapparaissait l'ancien esprit belliqueux de Blasco, o l'homme
politique galait l'artiste en rivalisant avec lui, et o l'un et
l'autre, par une intime collaboration, avaient russi  composer une
oeuvre belle et bonne dont l'utilit s'associait au charme, en une
heureuse union. M. Gmez de Baquero donnait, de son ct, la note
bourgeoise dans son article de _Cultura Espaola_, en reconnaissant que
c'taient des livres de combat, non de pure contemplation ou de
reconstitution esthtique et que, plus encore que la passion et la
partialit qui les animaient, ce qui leur nuisait, c'tait une profusion
de considrants historiques et d'enqutes sociales introduites par
l'auteur sous le couvert de ses protagonistes et constituant un lest
fort lourd pour des romans. Qu'au surplus l'esprit de Zola, du Zola des
_Trois Villes_ et des _Quatre Evangiles_, rapparaisse dans ces romans
d'action sociale, c'est ce qu'il serait malais de vouloir nier. Blasco,
comme Zola, a cru, dans ses quatre romans de lutte, lui aussi  la
mission du romancier,  sa fonction sociale et, se souvenant, sans
doute, que Mme Pardo Bazn elle-mme, avait, dans _La Cuestin
Palpitante_, reproch  Pereda de s'tre confin  peindre des toiles
toujours semblables, a voulu, en quittant Valence et sa _Huerta_,
montrer qu'il tait capable, telle la vie, de se renouveler sans
aucunement s'puiser. Quelqu'un pourrait-il objecter que Pereda, bien
que prisonnier de sa _Montaa_ santandrine, avait su faire--ainsi que
l'observera un ami, Menndez y Pelayo, au _prologue_ de _Los Hombres de
pro_--du roman social, c'est--dire discuter ces problmes dont
l'intrt est commun  tous les hommes et prsenter un essai de solution
de ces grandes questions  travers l'artifice d'un rcit romanesque?
Mais, de quelques spcieux sophismes que l'on enveloppe un mme
reproche, il n'est que trop manifeste qu'au fond de toutes les critiques
diriges  Blasco pour avoir abandonn son domaine rserv de Valence et
des choses valenciennes et abord le roman social espagnol, ce n'est
point l'art qui est en cause, mais le dpit de mentalits timides,
qu'inquitent ces prdications, adresses, non point  des lecteurs
sceptiques, pour qui le jeu des ides n'est que simple artifice, mais 
la grande foule espagnole, afin de la galvaniser et de la pousser 
cette action salutaire d'o jaillira, quelque jour, une Espagne
nouvelle. Et il n'est pas jusqu' M. Jean Amade, actuellement matre de
confrences, quoique non docteur s lettres,  l'Universit de
Montpellier et l'un des plus zls dfenseurs franais de cette thse
conservatrice, qui, aprs avoir accumul les reproches  l'auteur de _La
Catedral_, de _El Intruso_, de _La Bodega_, de _La Horda_, n'ait d
reconnatre que cet idal de Blasco paratrait toujours infiniment
noble et qu'il lui avait mme fallu un certain courage pour l'avoir
conu et exprim dans un pays comme l'Espagne![150].

Blasco Ibez a fait  Zamacois la confidence que _La Catedral_, bien
que le plus rpandu, alors, de ses romans  l'tranger--si la guerre
n'et pas clat, nous eussions connu  Paris,  l'Opra-Comique, une
_Cathdrale_ mise en musique par G. Hue, que M. Carr se proposait de
jouer au cours du tragique t de 1914--, tait cependant celui qui lui
agrait le moins: _Lo encuentro pesado_, s'tait-il cri, _hay en l
demasiada doctrina_...[151]. M. Andrs Gonzlez-Blanco s'est mme amus
 en dtailler les hors-d'oeuvre, avec renvoi, pour chacun d'eux,  la
pagination du livre. M. Gmez de Baquero, dans un volume de 1905[152],
les a censurs comme constituant un poids mort, qui retarde la marche
de l'action, divise et brise l'intrt. Mais le lecteur tranger, qui
n'est pas, comme ces critiques de Madrid, compltement blas sur la vie
sociale espagnole, trouve, au contraire, de tels hors-d'oeuvre
extrmement instructifs dans un ouvrage qui a pour but d'opposer  une
religion purement formelle--symbolise par la cathdrale toldane--le
culte d'une humanit enfin consciente et de sa mission et de ses
destines. C'est ce qu'avait fort bien vu M. Georges Le Gentil, qui
professe actuellement le portugais en Sorbonne, lorsque, analysant _La
Catedral_ dans la _Revue Latine_ d'Emile Faguet[153], il crivait: La
Cathdrale que l'imagination romanesque dressait comme un symbole
mystique au milieu de la cit ensoleille et grandie par les souvenirs
lgendaires, apparat--et qu'on y prenne garde--comme le dernier vestige
d'un pass gothique et branlant qui nourrit,  l'ombre, une floraison
vnneuse. L'action de _La Catedral_ se droule tout entire  Tolde,
cit vnrable, belle et triste comme un muse, qui semble toujours
dormir,  l'ombre de ses glises et de ses couvents, l'horrible songe
lthargique mdival de quitisme et de renonciation. Un anarchiste,
Gabriel Luna, aprs le plus lamentable des exodes  travers l'Europe,
est revenu  sa ville natale et se propose d'y achever ses jours prs
d'un frre, vieux serviteur du temple rig en 1227 par Saint Ferdinand.
Ayant appris que sa nice, Sagrario, vivait  Madrid une existence
misrable de fille perdue, il russit  la redonner  son pre, qui lui
pardonne. La bont n'est-elle pas vertu divine et le pardon prcepte du
Christ? Luna, malade de la poitrine en consquence de ses courses de
paria, apparat comme un doux visionnaire pacifique, une vritable
figure de chrtien primitif. Il aime Sagrario, malade ainsi que lui, et
cette passion chaste et tranquille revt l'apparence des amitis
spirituelles o, mieux que les lvres, ce sont les mes qui se baisent.
Mais Luna a fait le rve d'une refonte sociale de l'Espagne. Nourri du
suc des doctrines rvolutionnaires cosmopolites, il se soulve  l'ide
que sa patrie pourra continuer longtemps encore dans la routine
d'autrefois. Ses prdications agissent selon qu'il tait ais de prvoir
sur les cerveaux frustes d'un auditoire ignorant. La plbe n'en dgage
que la possibilit de jouissances brutales et sans lendemain. Une nuit
o l'anarchiste veille  la garde de la Cathdrale, ses prtendus
disciples accourent en armes pour piller le trsor historique du saint
lieu. Car ils veulent  tout prix, puisque les hommes sont gaux,
devenir semblables aux messieurs qui se promnent en voiture et jettent
leur argent par les fentres. Luna, pouvant de ce grossier
contresens, s'oppose de toutes ses forces  la violence de telles
brutes. Mais l'un d'eux lui fracasse le crne d'un coup du trousseau des
clefs mme de la Cathdrale. Une fois de plus, les brebis, converties en
loups dvorants, mettent en pices leur imprudent berger, et Luna, tel
le Christ, paye de son sang le plus grave de tous les crimes: le crime
d'avoir t bon. Deux catgories d'esprits peuvent trouver leur compte
dans _La Catedral_: les avancs et les rtrogrades. Pour les uns, Luna
reste le prophte qui indique la voie. Pour les autres, il n'est qu'une
victime expiatoire documentant la chimre de tout projet de rforme
radicale de notre vieux monde. La vrit me semble tre que, dans ce
livre, Blasco n'entendait faire le procs du catholicisme--par des
arguments emprunts  l'archologie,  l'histoire,  la mtaphysique et
jusqu' la tradition orale populaire--que pour remdier  sa torpeur
doctrinale,  sa stagnation d'ides, et le succs de l'oeuvre, en
Espagne mme, prouve qu'il y a assez bien russi, en dpit des
mcontents.

L'anne suivante, en 1904, parut _El Intruso_. Si _La Catedral_
symbolise la religion momifie qui s'carte des directions prsentes de
l'esprit en laissant  sa longue histoire et au principe d'autorit le
souci de l'avenir, _El Intruso_, dont l'action se droule  Bilbao, la
cit du fer et des mines, me semble incarner un autre aspect de cette
mme religion, son aspect moderniste, ses prtentions d'Eglise
militante, qui, fuyant les clotres, se mle au tumulte de la rue,
frquente les salons, publie livres, revues et journaux, fonde des
tablissements d'enseignement et des compagnies anonymes de navigation,
participe aux entreprises ferroviaires et minires et s'efforce, en un
mot, de vibrer  tous les battements de la vie contemporaine. D. Manuel
Ugarte, critique dont la valeur est reconnue, a dit,  la p. 62 de _El
Arte y la Democracia_, que ce roman de Blasco tait le plus
reprsentatif, le plus _social_ qui ait vu le jour en Espagne depuis
longtemps, et que, comme oeuvre de lutte et de sociologie, il
quivalait  une rvolution. On ne saurait nier que cette littrature
d'ides, que cet art combatif fussent jusqu'alors chose inconnue aux
romanciers espagnols  succs et la critique bourgeoise, qui s'en
tenait, en matire de solution des problmes sociaux, aux deux
topiques: _religion_ et _morale_, ne trouva rien de mieux, pour rfuter
la thse que Blasco faisait formuler par Aresti  la suite du Comte de
Saint-Simon: _L'ge d'or, qu'une aveugle tradition a plac jusqu'ici
dans le pass, est devant nous_, que de ressasser les lieux communs
courants sur la soi-disant inefficacit d'une morale scientifique et de
citer les pages 31 et 34 du _Jardin d'Epicure_, d'Anatole France! Quel
est donc cet _Intrus_, dont l'vocation remmore le petit drame ibsnien
en un acte que Maeterlinck publia  Bruxelles, en 1890, o l'on voyait
une famille attendre dans l'angoisse la prochaine visite de la Mort, et
qui, jou  Paris, y avait produit une assez forte impression?
_L'Intrus_, c'est le Jsuite. Non pas le type de Jsuite conventionnel
qui, depuis Eugne Sue et bien avant lui dj, s'est cristallis dans
une littrature spciale. Les Jsuites espagnols ne sont pas une entit,
mais une ralit, dont l'influence se fait sentir dans les
manifestations les plus diverses de la vie conomique et morale du pays
et en ddiant  Saint Joseph leur clbre Universit de Deusto, dont
l'architecture romane ne laisse pas de frapper le visiteur de Bilbao et
de sa banlieue, ils ne pouvaient mieux, selon de mot de Blasco,
illustrer, par l'image de ce saint rsign et sans volont,  la puret
grise d'impuissant, leur mthode d'ducateurs d'une socit  leur
image. L'opulent armateur Snchez Morueta unit,  un coup d'oeil
infaillible pour les affaires, une volont diamantine. Tout lui russit.
L o d'autres se ruinent, lui s'enrichit. Lutteur infatigable, il a su
dompter la Fortune. Les proportions cyclopennes de cette figure mettent
mieux en relief le pouvoir illimit des Jsuites. Ceux-ci, peu  peu, se
sont infiltrs dans l'intimit du foyer de cet homme d'action  l'me
rude, qui n'en souponne d'abord pas le pril. Sa femme, Doa Cristina,
et sa fille, Pepita, sont entirement entre les mains des fils d'Ignace.
Quand l'armateur se rend enfin compte de cette trahison, il est trop
tard. La conspiration jsuitique l'treint. Se sentant vieilli et
triste, il n'aura plus le courage de la combattre. Et les terreurs de
l'au-del assaillent cet esprit sans lest mtaphysique. Il va  Loyola
avec les siens, et s'y prpare, par une retraite spirituelle dans ce
monastre de Guipzcoa,  bien mourir. En face de ce reprsentant des
patrons clricaux, Blasco a pos la tourbe misrable des mineurs, dont
le Docteur Aresti, ex-interne des hpitaux de Paris et cousin de Snchez
Morueta, est le guide spirituel, en mme temps que le sauveur de leurs
corps dshrits. Le roman,--de mme que le suivant, _La Bodega_,--se
clt sur une scne historique: la collision surgie entre radicaux et
catholiques lors du plerinage  la Vierge de Begoa. Et, moins
alourdie de dissertations que _La Catedral_, cette oeuvre forte et
saine, bien rendue en notre langue par Mme Rene Lafont, chez E.
Fasquelle, en 1912, a mrit une mention et, en somme, des loges de la
_Revue d'Histoire Littraire de la France_[154], qui en exalta la
puissante signification sociale.

_La Bodega_ est reste, par contre, jusqu'ici sans traducteur franais.
C'est vritablement fort dommage, car cette oeuvre, dans ses 363
pages composes  Madrid de Dcembre 1904  Fvrier 1905, me semble plus
finie, plus intense, aussi, que les deux prcdentes et, ne servt-elle
qu' rvler  tant de superficiels connaisseurs de l'Espagne,
l'effroyable ralit de la misre agraire en ce pays, en cette
Andalousie tant vante, qu'elle devrait, et depuis longtemps, avoir t
traduite. Au lendemain de sa publication, une feuille bourgeoise, _El
Imparcial_ de Madrid, crivait, dans son n du 11 Mars 1905: Sville,
Mlaga, Cadix! N'est-il pas vrai que ces trois noms seuls, par l'trange
cristallisation d'une ide fausse, en sont venus  signifier toute joie,
 nier toute humaine douleur? Et cependant, c'est au spectacle de leurs
campagnes dessches, de leurs immenses domaines  l'abandon et sans
culture; c'est en coutant la clameur des valets de ferme qui migrent,
entasss dans les cales des navires, ou qui meurent sur le sol natal,
que l'on pourrait appliquer  ces trois provinces soeurs la triste,
l'ironique exclamation que Blasco Ibez place sur les lvres d'un des
personnages de son dernier livre, en face des campagnes dsertes de
Jerez et d'un peuple affam: _He aqu la alegre
Andaluca!_...[155].--Ici encore, nous sentons la froide main du
Jsuite, dont l'influence magntique apparat diffuse dans l'atmosphre
espagnole, soit qu'elle contraigne les ouvriers des champs  assister 
la messe pour ne pas se voir congdis par le patron, soit qu'elle
appelle sur les vignes, en un latin macaronique, la bndiction du
Seigneur. Et comme, dj, dans les tortueuses ruelles toldanes; comme,
aussi, dans les puits de mines de Bilbao, ce sera toujours, en ces
fertiles plaines andalouses, les mmes douleurs, la mme plainte immense
arrache aux dshrits,  ceux du Nord comme  ceux du Sud, par une
mme injustice sociale. Pablo Dupont, de lointaine ascendance franaise,
est propritaire des vignobles et des chais les plus renomms de Jerez.
Ce personnage, qui s'apparente intellectuellement  la souche nergique
des Snchez Morueta, a un cousin, Don Luis, prototype du _seorito_
andalous, prodigue, effmin, bravache et improductif, qui ddaigne le
travail et ne semble exister que pour satisfaire des apptits effrns
de jouissance et les insolents caprices de son atavisme de fodal et
d'Arabe. Pour lui, comme pour ses aeux du Moyen Age, les pauvres ne
sont que les esclaves de la glbe, les serfs taillables et corvables 
merci. Mais _los de abajo_[156] ne pensent plus tout--fait comme  la
bonne poque. Le courant libertaire moderne les a contamins. Leurs
consciences, encore incompltement affranchies, entrevoient, dans le
lointain, la radieuse vision de la Cit Future et ce n'est pas le
moindre attrait _espagnol_ du livre, ni la moindre raison des haines
_espagnoles_ contre Blasco Ibez, que ce _leit-motiv_ des
revendications sociales bruissant en sourdine,--jusqu' ce qu'il
s'exaspre en tumulte au chapitre IX, o est dcrite l'invasion de Jerez
par la horde affame des terriens--tout au long de pages colores et
bien andalouses, et andalouses d'autre sorte encore que par
l'intervention des

[Illustration: DANS UN POSTE AVANC, FACE AUX TRANCHES ALLEMANDES, EN
1914]

[Illustration: BLASCO ASSISTANT A UN BOMBARDEMENT PAR PICES DE GROS
CALIBRE, PRES DE REIMS]

traditionnels _gitanos_ et _gitanas_. Comme je le notais en 1905, dans
le _Bulletin Hispanique_ de Bordeaux[157], le romancier se trouvait,
ici, en face d'un cueil dangereux, auquel Zola a succomb trs
souvent, mais jamais avec autant d'vidence que dans _La Faute de l'abb
Mouret_, cueil qui consiste  attribuer une prpondrance illimite 
la terre, rige  la dignit d'acteur principal, sorte de rincarnation
moderne de l'antique Fatum. Blasco Ibez a su viter cette outrance: il
a trac vigoureusement, mais solidement, sa peinture des
_latifundios_[158] jrzans, et, dans ce cadre exubrant de couleurs,
grouille une vie intense, se meuvent des figures nettement enleves:
gens de la _gaana_: _aperadores_ et _arreadores_, _capataces_ et
_mayorales_ de _cortijos_, humbles _braceros_[159] aussi, qu'un souffle
anarchique soulve vers les rvoltes de je ne sais quelle effroyable
_Germana_[160], gitanes crapuleux et _seoritos_ effmins, fainants,
avec leur cour de _guapos_ et de hbleurs: rien ne manque au tableau...
Il y a l un pendant du Gabriel Luna de _La Catedral_, qui n'est qu'une
transposition du rveur anarchiste que fut Fermn Salvochea[161],
rebaptis par Blasco sous le nom de Don Fernando Salvatierra, champion
cultiv et passionn des ides d'galit, que torture l'humiliant
spectacle de l'aboulie des masses espagnoles et qui voudrait faire
passer d'autre sorte que sous forme d'meutes son rve asctique de
justice et de fraternit dans la foule, illettre et crdule, des
esclaves de la grande proprit andalouse. Don Luis, qui n'a cure de
l'avenir, ne songe, lui, qu' satisfaire ses apptits de bestiale noce.
Une nuit o, au _cortijo_ de Marchamalo, la fte des vendanges dgnre,
par ses soins, en une bachique orgie, ce triste personnage cause
l'ivresse de la belle Mara de la Luz, fiance au sympathique Rafael, et
en profite pour violer la jeune fille, dont le frre, aprs avoir en
vain exig du misrable, son ami, la rparation de son lche forfait par
un mariage en bonne et due forme, se sert de l'meute de Jerez pour
tuer, d'un coup de la _navaja_ de Rafael, le malfaisant parasite.
Rafael, qui avait d'abord pens ne jamais pouser Mara de la Luz--en
vertu de ce prjug qui situe la puret de la femme dans la
particularit purement animale d'une virginit anatomique--, s'en va,
converti par les prdications libertaires de Salvatierra, avec cette
compagne de vie et de mort, tenter la fortune en Amrique, dans cette
Argentine toujours hospitalire aux dsesprs de l'Espagne, o le
travail est rest une forme de l'antique esclavage, o les rvoltes
finissent par des fusillades de la _guardia civil_ et la peine du
_garrote_, ou du _presidio_, aux meneurs souvent le moins responsables.
Mais, selon qu'il est dit au dernier paragraphe du livre, au-del des
campagnes il y a les villes, les grandes agglomrations de la
civilisation moderne, et, dans ces villes, d'autres troupeaux de
dsesprs, de tristes, qui, eux, repoussent la fausse consolation de
l'ivresse; qui baignent leur me naissante dans l'aurore du nouveau
jour; qui sentent, au-dessus de leurs ttes, les premiers rayons du
soleil, alors que le reste du monde reste plong dans l'ombre...

_La Horda_, peinture de la pgre madrilne, a suscit, de la part d'un
romancier espagnol d'origine basque, M. Po Baroja, une accusation
voile, mais cependant catgorique, de plagiat, en mme temps qu'un
reproche, trs nettement formul, de manque d'unit organique dans la
composition. C'est  la page 148 des _Pginas Escogidas_ publies par
l'auteur en 1911 chez l'diteur Calleja  Madrid, que se trouve le
passage en question, que je m'en voudrais de n'avoir pas signal. M. Po
Baroja ne semble, en effet, pas s'tre aperu qu'une comparaison entre
_La Horda_ et sa srie de romans intitule: _La Lucha por la Vida_,
avait dj t institue en 1909 par le trs consciencieux Andrs
Gonzlez-Blanco, qui en avait dduit qu'aucun terme commun, aucun point
de comparaison n'existant entre les deux crivains et leurs oeuvres,
chacun restait grand  sa manire. Cette conclusion, parfaitement
exacte, me dispensera d'insister sur d'ultrieurs parallles, aussi
superflus que celui dj bauch par M. Po Baroja en tte des extraits
de son roman: _Mala Hierba_, entre lui-mme et l'auteur de _La Horda_,
et dont la Revue _Hermes_, de Bilbao, en Janvier 1921, sous la plume de
D. Ignacio de Areilza[162], tentait de nouveau le vain exercice. _La
Horda_, que M. Hrelle traduisit en franais en 1912, c'est cette
tourbe de dshrits--chiffonniers, contrebandiers, braconniers,
maquignons, mendiants, voleurs, ouvriers sans travail, vagabonds de
toute sorte, gitanes, etc.--qui pullule dans certains quartiers de
Madrid:  _Tetun_, aux _Cuatro Caminos_,  _Vallecas_, et  son
pendant: _Las Amricas_, aux _Peuelas_ et aux _Injurias_, aux
_Cambroneras_ et aux _Carolinas_, et en d'autres recoins encore, o
grouillent la misre et le vice dans une rpugnante promiscuit. J'ai
dj dit que le touriste tranger n'avait gure occasion de connatre ce
Madrid-l. Le Madrid qu'il connat et, avec raison, admire, c'est la
double cit dont une moiti est au levant,  gauche de la ligne trace
par la _Carrera de San Jernimo_, la _Puerta del Sol_, la _Calle Mayor_
et le Palais Royal et l'autre moiti est constitue par une troite zone
borne  l'est par la ligne ci-dessus et sans frontires dfinies 
l'ouest. De ces deux cits, la premire est une trs correcte ville avec
d'originales verrues modernes--_Casa de Correos_, _Banco del Ro de la
Plata_, certains difices de la _Gran Va_--et quelques curieuses
constructions de l'poque de Charles III, tandis que la seconde n'est
qu'une sorte de survivance de l'ge de Philippe V, avec sa _Plaza
Mayor_--pauvre, mais srieuse--et sa _Plaza de Provincia_--provinciale,
mais d'un provincialisme gai--, ainsi que quelques vieilles bicoques
aristocratiques, aujourd'hui bourgeoisement habites. L'autre Madrid,
celui des _Barrios Bajos_ et des faubourgs, ne tente gure la curiosit
de visiteurs exotiques. Son caractre essentiel me semble tre un aspect
de tristesse inexplicable, profonde, intgrale, cosmique--tristesse
distincte de celle que causent d'autres faubourgs dans d'autres villes,
_Whitechapel_  Londres, par exemple, tristesse qui ne vous abandonne
mme pas en ces instants de batitude physique que procure une heureuse
digestion. Seuls, les faubourgs pouilleux de Naples me semblent inspirer
des sentiments analogues  ceux qui m'assaillent en parcourant--dans le
plus bourgeois de tous les _Suburbios_ madrilnes, celui de
Vallecas--ces _Rondas_ hrisses de bruyantes casernes ouvrires  cinq
et six tages, dont les fentres ouvrent sur une campagne pele, sur un
ocan de sable fig, au bout duquel l'on jurerait qu'il n'y ait plus
rien, que l'Univers finisse. Blasco a group dans la fable de sa _Horda_
tous les ex-hommes--selon que les a dfinis Gorki--dont l'existence
s'tiole autour d'un Madrid  dcor de luxe et  prtentions de capitale
civilise. Ce que les criminalistes de l'cole de Salillas nous ont
dcrit dans leurs traits sur _La Mala Vida en Madrid_[163], le
romancier l'a condens en une narration balzacienne o la
tendance--l'veil futur de la Horde--apparat discrtement au chapitre
final et d'o l'pret polmique de _La Catedral_ et de _El Intruso_,
dj fort attnue dans _La Bodega_, a presque totalement disparu,
fondue qu'elle apparat dans le pathtique rcit des aventures d'un
pauvre bohme intellectuel. Celui-ci, Isidro Maltrana, n d'un maon et
d'une serve de la plbe castillane, dont la mre, la _Mariposa_, est
chiffonnire au quartier des _Carolinas_ et vit maritalement avec
_Zaratustra_--ressouvenance, adapte au milieu madrilne, du _Sangonera_
de _Caas y Barro_--, et peut-tre vgt comme ses pareils, si la
bienveillance d'une vieille dame, frappe des dispositions du gamin, ne
lui avait permis de se faire recevoir bachelier--ce qui n'est pas, en
Espagne, un tour de force--, puis de suivre avec succs les cours de la
Facult des Lettres. Il en est  ceux d'avant-dernire anne, quand sa
protectrice meurt. Sans profession prcise, le jeune homme connat
l'horreur d'une existence de dclass, vaguement journaliste, rmunr
selon les salaires de famine de feuilles besogneuses et vivant
maritalement, dans un taudis proche du _Rastro_, avec la fille du
braconnier _Mosco_, Feliciana, qu'il a connue lors de visites chez sa
grand'mre. Feli est jeune et jolie, son amant intelligent et ambitieux.
Que manque-t-il  leur bonheur? Un peu de chance, aux yeux du vulgaire;
entendons: un peu plus de savoir faire et d'habilit  djouer les
piges de la vie. Mais Maltrana, trop faible, ne sait pas s'imposer et
sa matresse se trouve enceinte. Affam, en haillons, le couple migre
dans une masure des _Cambroneras_ qui ressemble  un douar de bohmiens.
La mre de Maltrana tait morte  l'hpital. Le fils qu'elle a eu d'un
amant aprs son veuvage, lev dans le ruisseau, n'est qu'un gibier de
potence. L'amant, un maon, tant tomb d'un chafaudage, a trouv la
mort dans cet accident. Le _Mosco_, surpris dans la _Casa de Campo_, y a
t tu  coups de fusil par les gardes du Roi. Feli accouche 
l'_Hospital Clnico_ et y meurt. Son cadavre--tel celui de Mimi au
chapitre XXII des _Scnes de la Vie de Bohme_--ira  l'abandon de la
fosse commune, aprs tre pass par les salles de dissection de la
Facult de Mdecine. La conclusion du livre serait effroyablement
triste, si l'auteur, dans ce qu'un de ses critiques a cru devoir
qualifier de fin postiche, imagine pour plaire au lecteur[164] et
dont l'exemple est loin d'tre unique en littrature-- commencer, chez
nous, par Molire--ne nous laissait sur la perspective d'un Maltrana
vainqueur de son caractre, s'acheminant vers l'aisance--pilogue
optimiste voquant je ne sais quel germinal de paix et de bonheur entre
les hommes et dont _La Maja Desnuda_ (p. 252), _Los Argonautas_, puis le
nouveau recueil de contes de Blasco: _El prstamo de la difunta_
prsentent la justification, en en rsolvant l'nigme.

_La Maja Desnuda_, compose  Madrid de Fvrier  Avril 1906, inaugure
la seconde srie des romans espagnols, o, comme je l'ai dit, le souci
psychologique absorbe presque compltement la tendance polmique des
quatre volumes prcdents. En mme temps que douloureuse histoire de
passion, l'oeuvre est aussi une sorte de critique d'art, dont le
titre, emprunt  celui de la toile clbre de Goya--qui, numrote 741,
orne l'_antesala_ du Muse du Prado  Madrid--, souligne dj ce
caractre composite. Il est assez difficile de juger avec impartialit
un tel livre, dans lequel il semble qu'on dcouvre un vague souvenir de
_Manette Salomon_ et o le procd de composition s'inspire
manifestement de la manire de Zola, confrant  ces pages le caractre
un peu artificiel du document class, dont la disposition par tranches
accentue encore certain manque de lien organique, comme si chacun des
chapitres--et c'est, d'ailleurs, un peu le cas de _La Horda_ et de
_Sangre y Arena_--se dtachait de l'ensemble  la faon d'une
monographie. D'o quelque froideur, rsultant d'un manque de circulation
vitale et, aussi, de l'extrme prolixit du rcit, aux trop nombreux
hors-d'oeuvre. En ce sens, le critique de la _Revue Hispanique_[165]
que j'ai dj eu l'occasion de citer, a pu reprocher  _La Maja Desnuda_
ce qu'il appelait son peu de psychologie, drout qu'il se trouvait,
sans doute, en face de l'indcision de caractre du hros principal,
dont l'nigme, cependant, a fort bien t dgage par l'actuel proviseur
du lyce Lamartine  Mcon, M. F. Vzinet, en 23 pages de son volume de
1907[166]. Tout ce qu'il importait de dire a t dit, en ce livre, sur
une production o Blasco, en mettant plus de complexit et de vie dans
ses personnages, plus de mesure et de discrtion dans son rcit et
l'expos de ses ides, tmoigne d'une acuit pntrante comme
psychologue et d'un rare talent comme artiste,  tel point qu'il
n'avait, peut-tre, jamais crit auparavant de pages plus pleines de
vie, d'enthousiasme et d'observations exactes, que les 148 pages de la
_Premire Partie_, mais spcialement que ses quatre premiers chapitres.
L'intrigue est simple en son apparente complexit. Elle a pour objet la
manie d'un peintre clbre qui, aprs avoir souffert de la tyrannie
d'une femme hystrique, ennemie de son art, jalouse de ses modles,
empoisonnant sa vie, finit, devenu veuf, par ressentir pour la morte le
violent amour qu'elle lui avait inspir au commencement de leur union.
O retrouver ce divin modle de _Belle Nue_, ce corps adorable que,
dans un fugitif instant de docilit et d'abandon, Josefina avait permis
 Renovales de fixer sur la toile pour, cette toile acheve, la dtruire
aussitt, dans un accs de furieuse pudeur? Obsd par le persistant
souvenir de la dfunte--la visite qu'il rend  sa tombe, au vieux
cimetire de la Almudena, au ch. III de la _III^{me} Partie_, pourrait
rappeler le souvenir d'_Une_

[Illustration: DANS UNE RUE DE REIMS BOMBARDE, EN 1914]

[Illustration: PORTRAIT DE BLASCO AU MOMENT O IL CRIVIT LES QUATRE
CAVALIERS DE L'APOCALYPSE]

_Page d'Amour_, o nous voyons Mme Rambaud, au cimetire de Passy,
agenouille sur la tombe de Jeanne, au ch. V et dernier de la _V^{me}
Partie_--, il poursuit le rve strile de la reconstituer dans sa nudit
physique par le moyen d'un modle ressemblant en tout  sa femme. Quand
il a rencontr ce Sosie--une toile de caf concert--, il s'avise,--sur
une dcision dont l'apparent illogisme se justifie par des raisons
sentimentales qu'a fort bien dgages M. F. Vzinet et dont l'ide se
retrouverait dj dans le chapitre VII de _Bruges-la-Morte_[167],--de la
faire habiller d'un costume de sa femme et se met  la peindre ainsi
vtue. Mais l'illusion rsiste  ces simulacres, et, tandis que la fille
pouvante s'enfuit, l'artiste reste seul,  pleurer sur sa dchance
irrmdiable, sur sa vie  jamais brise. De mme que Josefina est morte
de jalousie,--et il serait difficile de trouver, dans aucun roman, une
meilleure description des ravages progressifs de ce sentiment dans une
me de femme--de mme Renovales, envot par son amour posthume--dont il
n'est gure malais de citer des cas vcus et non moins
effroyables,--mourra dans un gtisme voisin de la dmence.

_Sangre y Arena_, que M. Hrelle a mu, pour l'amour du titre, en
_Arnes Sanglantes_ et qu'il a publi en 1909 dans la _Revue de Paris_,
a fait couler en Espagne des flots d'encre. Mme un critique imbu de
cosmopolitisme comme l'est M. Dez-Canedo, prsentant, en 1914,
l'oeuvre de Blasco Ibez aux auditeurs du 7^{me} Cours international
d'expansion commerciale  Barcelone, n'hsitera pas  dfinir ce roman:
une oeuvre crite pour l'exportation, ajoutant, en franais, que tous
les lments conventionnels de l'Espagne pittoresque s'entassent dans ce
livre: c'est bien possible que les trangers y reconnaissent l'Espagne
qu'ils s'attendaient  trouver: nous, Espagnols, nous y voyons seulement
la parodie d'un livre tranger[168]. Nous constaterons plus loin qu'un
autre crivain espagnol traitera galement de livre tranger _Los
Cuatro Jinetes del Apocalipsis_, ce qui est une faon trop aise, en
vrit, d'viter la discussion de problmes gnants. Le lecteur un peu
familier avec la littrature tauromachique de _tras los montes_ n'ignore
pas que, dans un livre qu'il a intitul: _El Espectculo ms
nacional_[169], D. Juan Gualberto Lpez-Valdemoro y de Quesada, Comte de
las Navas, a accumul les tmoignages les plus rares tendant  dmontrer
historiquement que les courses de taureaux sont l'ombre que projette le
corps de la nation espagnole et que la suppression de l'un pourrait
seule amener la disparition de l'autre. Et il n'ignore peut-tre pas
davantage qu'une femme de lettres, une universitaire aussi distingue
que Mme Blanca de los Ros de Lamprez a, dans le n d'Aot 1909, p.
576, de _Cultura Espaola_, assimil la passion tauromachique du peuple
espagnol  la force vitale du soleil qui dore, dans les vignobles
andalous, les grappes fcondes en vins gnreux. A quoi bon, d'ailleurs,
insister, si le grand succs actuel, en Espagne, de D. Antonio de Hoyos
y Vinent est conditionn par une production o se dtachent surtout
trois romans tauromachiques: _Oro, Seda, Sangre y Sol_; _La Zarpa de la
Esfinge_ et _Los Toreros de Invierno_?[170]. Il n'est gure, dans le
vaste monde, de coin o n'ait t projet le film dit par la maison
_Prometeo_ et qui a propag  l'infini la tragique histoire de Juan
Gallardo et de Doa Sol, cette Leonora andalouse. On souffrira donc
qu'ici je ne la relate point, puisqu'elle est surabondamment connue de
tous et qu'_Arnes Sanglantes_, comme si sa popularit en volume ne
suffisait pas, rapparat, de temps  autre--ce fut,  partir du 1er
Mars 1921, le tour du _Petit Marseillais_--comme feuilleton, au
rez-de-chausse de nos journaux. Les Espagnols qui affectent de
repousser cette oeuvre parce qu'crite pour l'exportation, ont
coutume de hausser les paules lorsqu'on leur parle de l'pisode du
bandit _Plumitas_. M. Peseux-Richard, analysant _Sangre y Arena_ dans la
_Revue Hispanique_[171], observait que tout portait  croire que ce
personnage n'tait qu'une transcription romanesque du fameux et
authentique _Pernales_, qui venait de mettre sur les dents toute la
gendarmerie du sud de l'Espagne. La rception discrte--ajoutait-il--mais
presque amicale, qui lui est faite  _La Rinconada_, les marques
d'intrt que lui tmoignent de hauts personnages comme le marquis de
Moraima, en disent long sur l'tat social de l'Andalousie... Or, dans
un livre de D. Enrique de Mesa intitul: _Tragi-Comedia_[172], je trouve
les lignes suivantes: Le cas de _Pernales_ est rcent. Pour montrer le
pittoresque de l'Espagne, Blasco Ibez, dans son roman _Sangre y
Arena_..., trace le type de ce bandit, en se bornant  suivre pas  pas
les rcits des journaux. Et le fanfaron n'tait pas ce Jos Maria
lgendaire clbr par le _cantar_ et le _romance_ populaires: le
_Plumitas_ du roman n'est autre que le _Pernales_ rel et la proprit
champtre du torero Juan Gallardo s'est appele, dans la ralit, _La
Coronela_ et appartenait  Antonio Fuentes. Dj, d'ailleurs, dans _La
Epoca_ du jeudi 4 Juin 1908, le critique _Zeda_--pseudonyme de D.
Francisco F. Villegas, ancien professeur  Salamanque et fort bon
lettr--avait rendu pleine justice  la fidlit avec laquelle Blasco
Ibez procdait dans sa documentation pour une oeuvre o il n'a gure
qu'effleur la matire. En Espagne, crivait-il,--et je citais dj ce
prcieux tmoignage dans un article ancien du _Bulletin
Hispanique_[173],--tuer des taureaux quivaut  tre, en d'autres
poques, gnral victorieux. Quel chef, depuis la mort de Prim, a joui
de plus de renomme que _Lagartijo_, _Frascuelo_ et le _Guerra_? Leurs
biographies sont connues de tous; leurs portraits dcorent les murs de
milliers de foyers; leurs bons mots circulent de bouche en bouche. Leurs
cadenettes ont eu plus de chantres que la chevelure de Brnice et leurs
blessures suscit plus de piti que celles reues sur les champs de
bataille par des hros de la nation. Qui ne se souvient qu'alors que
Mndez Nez oubli tait  l'agonie, la foule s'crasait  la porte du
_Tato_? Et ce peu suspect garant n'hsitait pas  proclamer que Blasco
venait de donner, dans son gros volume, _una fase completa de la vida
popular espaola_[174], ajoutant: Les lecteurs trangers, en
lisant--car ils les liront--les pages vibrantes de _Sangre y Arena_,
pourront se faire une ide exacte de tout ce qui a rapport  notre fte
nationale. Voici, enfin, le propre aveu d'un matre en l'art de tuer
les taureaux, _Bombita_,  la page 81 de _Intimidades Taurinas y el Arte
de Torear de Ricardo Torres Bombita_, recueil de conversations avec le
clbre diestro publi  Madrid  la maison _Renacimiento_ par D. Miguel
A. Rdenas: Des livres de Blasco Ibez, que j'ai lus, _Sangre y Arena_
me semble le meilleur, peut-tre parce que traitant de ma profession et
que je connais mieux les moeurs et le milieu des personnages...
Evidemment, il serait ais de citer,  ct de ces tmoignages sincres,
les protestations d'autres plumes espagnoles--telle celles d'E. Maestre
dans _Cultura Espaola_ d'Aot 1908, p. 707--dclarant que le roman de
Blasco est le pire de tous les romans jusqu'alors crits par ce matre.
Mais ces protestations, partant d'esprits hostiles  la tauromachie--car
il y en a plus d'un, en Espagne et, pour ce qui est d'E. Maestre,
c'tait aussi un esprit hostile au ralisme et mme au
modernisme!--s'inspirent surtout de la considration du mauvais effet
que sont censes produire  l'tranger ces descriptions de moeurs
espagnoles considres  juste titre comme rpugnantes et elles
n'enlvent rien  la valeur artistique et sociale du livre. Que celui-ci
ait t qualifi de plagiat par un obscur chroniqueur de sport svillan
improvis romancier, D. Manuel Hctor-Abreu,--qui usa aussi du
pseudonyme d'_Abrego_,--c'est l dtail sans importance. J'ai relu,
cependant, _El Espada_, roman de 368 pages in-8 et _Nio Bonito_,
petite narration svillane de 185 pp. in-16,--l'un et l'autre parus
chez Fernando Fe  Madrid,--et je n'y ai trouv que des dtails
techniques consigns avec une fidlit extrme, mais un manque total
d'art, et, en tout cas, rien qui pt dmontrer la dpendance de Blasco 
l'endroit de ce prcurseur dans un genre jusqu'alors ddaign par les
matres du roman espagnol[175].

_Los Muertos Mandan_ contiennent, sous une couverture polychrome de L.
Dubn d'inspiration un peu lugubre, l'un des plus purs chef-d'oeuvre
de Blasco Ibez. L'oeuvre, compose  Madrid de Mai  Dcembre 1908,
a t traduite en franais par Mme B. Delaunay sous le titre: _Les
Morts Commandent_, mais n'est gure connue. C'est un roman exceptionnel,
reprsentant un effort considrable, roman qui unit au charme des
paysages dcrits, comme toujours, de main de matre, une peinture
fouille de caractres tranges et dont la signification philosophique
revt la grandeur tragique des fables de l'Hellade. Jaime Febrer,
dernier descendant d'une trs ancienne famille de _butifarras_[176]
majorquins  laquelle ont appartenu d'aventureux navigateurs, de
belliqueux Chevaliers de Malte, d'audacieux commerants, des
inquisiteurs et des cardinaux, est revenu, aprs une jeunesse de faste
et de joie, habiter le palais ruin de ses aeux, o le soigne une
vieille servante, _mad_ Antonia. Pour redorer son blason, il se
dciderait  pouser une jeune millionnaire, qui accepterait avec un
bonheur souverain une aussi noble union. Mais Catalina Valls, fille
unique, est aussi une _chueta_, une descendante de juifs convertis au
XV^{me} sicle, et, comme telle, appartient  la caste des parias, 
ceux de la rue, qu'aujourd'hui encore, dans les _Iles Fortunes_, on
traite avec le plus souverain des mpris, vilenie digne de ces
fanatiques sans culture qu'aprs George Sand, D. Gabriel Alomar, dans
son volume: _Verba_, a,--fils lui-mme de Majorque,--si bien
caractriss[177]. En consquence, tous s'opposent  l'union de Febrer
et celui-ci, pour fuir la conspiration des _butifarras_, des _mosns_,
des _payeses_ et mme des _chuetas_--car l'oncle de Catalina, Pablo
Valls, marin qu'une exprience du vaste monde a rendu fier de sa race,
ne veut pas exposer deux tres qu'il aime aux effroyables consquences
d'une telle msalliance--, se rfugie sur un roc de l'le d'Ibiza, dans
une tour de corsaire qui s'rige, farouche, sur les falaises de ces
ctes sauvages. Ainsi espre-t-il chapper, dans ce chteau-fort en
ruines, qui est le dernier vestige de sa richesse,  la tyrannique
domination des Morts, toute-puissante  Majorque. Il s'y raccoutume 
la vie rustique, naturelle et primitive, et se fond insensiblement dans
l'ambiance de ce rude et inhospitalier pays, pchant, chassant,  la
faon d'un primitif. Mais, dans son agreste solitude, l'Amour veille et
le fera s'enamourer de Margalida, fille de Pp, propritaire de _Can
Mallorqu_ et descendant de modestes laboureurs, feudataires, autrefois,
des Febrer, dont le reprsentant, bien que sans argent, continue, 
leurs yeux, d'tre _el amo_, une sorte d'homme suprieur, isol des
autres par les dons surminents de l'intelligence et de la race. Un
Febrer pouser l'_atlta_, la vierge paysanne qui porte chaque jour le
repas  _sa merc_, quelle abomination! A Ibiza comme  Majorque, le
pass s'oppose  l'avenir et en entrave la marche. Partout, en Espagne,
l'histoire, l'autorit de ce qui fut! Et tout conspire, derechef, pour
que Jaime et Margalida, belle fille intelligente et seigneuriale
d'aspect, ne s'aiment pas. Au _festeig_--crmonie o, au jour et 
l'heure fixs, sont admis, devant l'_atlta_, tous les prtendants
pour que celle-ci choisisse--, Jaime entre en lutte avec ses
comptiteurs, est bless  mort, puis guri par les soins pieux de sa
divine matresse. Cette fois, l'Amour triomphe. Le Febrer pouse
Margalida et ce Robinson de la tour _del Pirata_, dont Pablo Valls a pu
sauver quelques bribes de la fortune, s'unira  cet ami fidle pour
inaugurer une vie entreprenante de commerant, dont l'me, fondue en
celle de sa douce et chre femme, se moquera dsormais de ces Morts qui
ne commandent que parce qu'ils ne trouvent pas d'hommes forts sachant,
tel Jaime Febrer, se librer de leur pernicieuse emprise. Non, les
Morts ne commandent pas! Qui commande, c'est la Vie, et, par-dessus
elle, l'Amour!

_Luna Benamor_, cette nouvelle dont j'ai dj parl, a perdu, fort
heureusement, dans ses rditions successives sa couverture aussi peu
artistique que la couverture de _Los Muertos Mandan_ et dont M. Ricardo
Carreras dplorait, dans _Cultura Espaola_ d'Aot 1909, p. 509, le
regrettable mauvais got. C'est une sobre et nostalgique histoire
d'amour,  laquelle on n'a reproch sa grande brivet que par ignorance
des conditions de sa publication premire, dans un numro du nouvel an
1909 d'un magazine sud-amricain. On y voit un jeune consul d'Espagne en
Australie, Don Luis Aguirre, s'attarder  Gibraltar, orphelin lui-mme,
aux amours avec une orpheline isralite, ne  Rabat d'un Benamor
exportateur de tapis et de la fille du vieil Aboab, de la maison de
banque et de change _Aboab and Son_  Gibraltar, Hbreux originaires
d'Espagne. En cent pages, Blasco Ibez a su condenser une action
poignante, qui se droule sur le fond bigarr du pandmonium cosmopolite
qu'est l'antique roc de Calpe, qui vit passer les galres phniciennes
allant, sous la protection de leur Hercule Melkart, qurir l'tain
britannique, pour, ml avec le cuivre d'Espagne, en faire le bronze, et
qu'aujourd'hui occupent depuis 1704 les phlegmatiques fils d'Albion,
toujours Anglais irrductibles et sachant implanter leurs coutumes
insulaires, bien que respectant celles d'autrui, dans les conditions de
climat les plus invraisemblables, comme c'est le cas pour cette extrme
pointe d'Andalousie. Aguirre, dont la passion pour Luna est partage par
la jeune Isralite, sera, lui aussi, la victime de ces Morts dont la
sombre tyrannie endeuille les pages ensoleilles de l'essai d'idylle de
Jaime Febrer avec la _chueta_ et celle dont il avait rv de faire sa
compagne d'aventures  travers le monde chappera  l'Espagnol, parce
que d'une autre race que la sienne, parce que lie par des traditions,
des prjugs, des rites en opposition avec ceux de la Pninsule
Ibrique. Aussi le consul partira-t-il seul pour l'Orient et Luna
partagera sa vie avec le juif Isaac Nez, personnage falot qui
l'emmnera  Tanger. Car il tait impossible qu'ils continuassent 
s'aimer. Le pass ne serait plus pour lui qu'un beau songe, le meilleur
peut-tre de sa vie. Elle se marierait conformment aux obligations de
sa famille et de sa race. Tout le reste n'tait que folie, enfantillage
exalt et romantique, comme le lui avaient bien fait voir les hommes
sages de sa nation, en lui dmontrant quels immenses prils et
entrans son tourderie. Il fallait donc qu'elle obt  son destin, 
celui de sa mre,  celui de toutes les femmes de son sang... Telle est
cette idylle tragique, d'une posie fluante et triste--la posie des
quais et des embarcadres, o les destins s'accomplissent dans le
dchirement des sparations fatales--et c'est avec raison que M. Ricardo
Carreras l'a dfinie un modle des _mejores aptitudes_[178] de Blasco.
Elle a t traduite en russe et en anglais, le traducteur en cette
dernire langue tant le Dr. Isaac Goldberg, auteur des versions de
_Sangre y Arena: Blood and Sand_ et de _Los Muertos Mandan: The Dead
Command_, publies  New-York, cependant que celle de _Luna Benamor_ a
paru  Boston[179].




     XII

     Le programme amricain de Blasco Ibez en 1914 et
     aujourd'hui.--_Los Argonautas._--Sujet et valeur de ce
     roman.--Amour ancien et profond de Blasco pour l'Amrique.


Dans l'interview que M. Diego Sevilla avait prise  Blasco Ibez pour
le n de Mai 1914 de _Mundial Magazine_, le romancier dclarait n'tre
venu  Paris que pour y rdiger ses _Argonautas_. Aprs quoi, il
repartirait pour Buenos Aires, o il ne ferait qu'un court sjour, puis
reviendrait en Europe, qu'il abandonnerait, une fois de plus, pour
l'Amrique. La ralisation de ce programme, qui nous et, aprs un
nouveau voyage de documentation  travers les rpubliques non encore
visites par Blasco, dots d'un cycle de vingt romans amricains runis
sous le titre gnrique: _Las Novelas de la Raza_[180], a t diffre
par la guerre, mais cette oeuvre monumentale,  la gloire de l'Espagne
et de sa colonisation, n'en verra pas moins le jour, simplement dans un
ordre diffrent de celui que le matre projetait originairement. Il
avait dit, en effet, au rdacteur de la revue parisienne de langue
espagnole, qu'il commencerait par l'Argentine,  laquelle il ddierait
plusieurs romans, continuerait par le Prou, auquel il en consacrerait
trois, et ainsi de suite jusqu' arriver  Saint-Domingue, la premire
des les amricaines qu'ait rencontres Colomb, qui l'avait appele _La
Espaola_: mthode qui impliquait donc une marche oppose  celle qui
prsida  la dcouverte du Nouveau Monde.

J'ai demand  Blasco Ibez de me prciser ce qu'il en tait
aujourd'hui de ce plan grandiose et les explications qu'il m'a fournies
ont t les suivantes:

En 1914, j'avais, trs nettement, arrts dans la tte, trois volumes
qui eussent trait de tous les aspects de la vie argentine et dont le
premier, intitul: _La Ciudad de la Esperanza_[181], et t ddi en
entier  Buenos Aires; dont le second se ft appel: _La Tierra de
Todos_[182] et et trait de la pampa; dont le troisime, enfin: _Los
Murmullos de la Selva_[183], et eu pour thtre le Nord de la
Rpublique, avec ses fleuves immenses et ses cascades merveilleuses,
mais et reflt aussi divers aspects de l'existence au Paraguay et en
Uruguay. J'avais galement conu plusieurs volumes sur le Chili, trois
au moins: l'un, traitant des dserts patagoniens et de l'archipel de
Chilo; le second, se droulant  Santiago et  Valparaiso et le
troisime dans les salptrires du Nord. Au Prou, je pensais consacrer
un nombre d'oeuvres gal, dont le titre de l'une tait dj fix: _El
Oro y la Muerte_[184]. J'eusse procd de la sorte avec chacune des
autres Rpubliques hispano-amricaines, que je me proposais de parcourir
et d'tudier en dtail. Ces romans eussent t, en mme temps que des
peintures de la vie actuelle, des vocations du pass. Vous aurez
remarqu que les protagonistes de mes _Argonautas_ saluent,  la
dernire page du livre, la Coupole du _Congreso_[185], dont la
perspective clt le fond de l'_Avenida de Mayo_,  Buenos Aires. C'est
vous dire que, commenant mon cycle de romans au Sud, je l'eusse men
jusqu' la frontire du Texas et peut-tre ne me serais-je arrt qu'
New York. Je n'aurais pas recul devant la grandeur de la tche, dcid
que j'tais alors  crire _tous_ les romans que m'aurait suggrs
l'observation des ralits hispano-amricaines. 20 romans, disais-je
dans l'hiver de 1914? Ils fussent vraisemblablement monts jusqu' 30.
Vous savez que je ne suis pas homme  reculer devant la grandeur d'une
entreprise, quelle qu'elle soit, ni, non plus,  m'effrayer devant
l'normit d'un travail continu. Mais tout cela, je le rpte, se
passait  une poque o je pouvais lgitimement prtendre  fixer
l'attention du public europen sur des pays trop peu connus de lui et
cependant si dignes de son attention. Je me flattais d'tre le premier
crivain dont la plume mettrait  la mode, dans la littrature
europenne, les narrations de cadre sud-amricain. La guerre est venue,
brusquement, bouleverser tous mes projets. Qui et os s'occuper du
Nouveau Monde, quand l'Ancien Continent se trouvait en proie  la plus
horrible des convulsions qu'ait, depuis des sicles, connue son
Histoire?

Mes _Argonautas_, publis en Juin 1914, disparurent dans cette
tempte[186], comme tout le vaste programme dont ils n'taient que
l'avant-propos. Cependant, au cours de mon voyage aux Etats-Unis, un
journaliste m'ayant demand si j'avais renonc  reprendre jamais
l'oeuvre ainsi commence, je n'ai pas hsit  lui dire qu'au
contraire, j'entendais bien ne pas l'abandonner. Seulement, au lieu de
tracer ces immenses fresques conformment au plan arrt en 1914,
celles-ci subiront, dans leur coloris et dans l'ordre de leur excution,
des modifications profondes, rsultant de ce que ma faon de voir les
choses amricaines a considrablement vari, depuis ces sept dernires
annes. Sans doute, les grandes lignes du dessin resteront les mmes,
mais, au lieu de commencer  peindre par la gauche, c'est par la droite
que j'attaquerai la besogne. Ce n'est pas en vain que j'ai parcouru les
Etats-Unis et le Mexique. Quelque jour, le tour viendra pour les
Rpubliques de la Sud-Amrique. Car vous me connaissez assez pour ne pas
douter que j'aie le temps  mes ordres. En tout cas, en ce moment, ce
qui m'absorbe et me tient sous son emprise, c'est l'Amrique que je
viens de voir et dont les impressions possdent pour moi la fracheur de
la nouveaut. C'est pourquoi mon prochain livre, _El Aguila y la
Serpiente_, traitera du Mexique et de ses rvolutions. Je dois ajouter
que je pressens l'obscure gense d'autres oeuvres, dont la scne sera
New York, la Californie et d'autres territoires limitrophes. Retenez
bien ceci: que mon programme reste le mme, que j'aurai simplement
chang de ct pour l'crire...

Le roman _Los Argonautas_ doit, pour qu'on l'apprcie quitablement,
tre examin  la lueur des dclarations qui prcdent. Mais, dnu
qu'il tait de tout _prologue_, il risquait fort d'tre mal compris des
critiques et tel a t le cas de presque tous ceux qui ont entrepris
d'en parler. Je n'en signalerai ici qu'un seul, mais reprsentatif: M.
Ramn M. Tenreiro, qui exerait dans les pages de l'excellent organe
mensuel madrilne, malheureusement disparu il y a quelques mois: _La
Lectura_. Entreprenant, donc, de prsenter _Los Argonautas_  ses
lecteurs[187], M. Ramn M. Tenreiro crivait ce qui suit: Il y a
plusieurs annes que Blasco Ibez ne nous donnait plus de romans. Et
n'allions-nous pas jusqu' penser, avec chagrin, que l'exercice d'autres
activits avait puis en lui le romancier et qu'il ne crerait plus
jamais d'oeuvres qui, tels ses rcits valenciens, luiraient  jamais,
comme des soleils, dans le firmament de notre roman provincial? Or,
voici un gros volume portant la signature qu'ont rendue clbre tant
d'excellents livres. Il serait superflu de dire avec quelle attention et
quel vif intrt nous nous mmes  le lire. La personnalit littraire
de Blasco Ibez, les influences qui ont agi sur lui, l'cole  laquelle
se rattachent ses productions: tout cela tait parfaitement dfini avant
que part ce nouveau roman. Mais, ds ses premires pages, nous
comprenons que rien n'y modifiera le concept ancien du romancier; qu'au
contraire, ce concept y apparatra confirm et fortifi... Aprs ce
beau prambule, M. Ramn M. Tenreiro s'avise de redcouvrir cette vrit
d'antan, que renforceraient _Los Argonautas_: que Blasco Ibez est
rest  jamais ce disciple de Zola qu'un sophisme, dont l'origine a t
expose plus haut, voulait, en Espagne, qu'il et t  l'origine de sa
carrire! Mais continuons  traduire le philologue de _La Lectura_.
Aprs je ne sais combien d'annes (_sic_), ce sont maintenant _Los
Argonautas_ qu'on nous offre. Nous y restons rigoureusement, plan et
dtails, dans les limites de la mthode naturaliste. Et peut-tre
n'a-t-on pas crit, dans toute cette misrable anne 1914, de roman qui
soit aussi compltement zolesque..., _etc._ _etc._

Rien, en vrit, n'est moins zolesque que l'imposante masse de _Los
Argonautas_. Dans ces 600 pages d'impression dense--matire d'une
demi-douzaine de nos actuels romans franais  7,50--, Blasco nous
dcrit, sans doute, l'existence  bord d'un transatlantique de la
_Hamburg-Amerika Linie_, le _Goethe_, sur lequel les deux
protagonistes--dont l'un n'est autre que celui de _La Horda_, Isidro
Maltrana--se sont embarqus,  Lisbonne, pour n'en descendre qu'au terme
du voyage, aprs deux semaines de vie en commun avec la socit bigarre
de ces palais flottants. Mais il y pose aussi les divers personnages
qui, dans les romans qu'il projetait--romans cycliques,  la faon de la
_Comdie Humaine_ et des _Rougon-Macquart_--eussent eu  reprsenter les
hros, chacun dans son milieu propre, de ces futures narrations. Et,
enfin, il intercale, sous forme de rcits dont s'agrmente la longue
oisivet de ces jours de totale inaction, un historique enthousiaste et
fidle des principaux pisodes de la dcouverte de l'Amrique par Colomb
et des premires phases de la colonisation de ce pays. Ce roman d'une
traverse, o les amours alternent avec les ftes, o la misre des
migrants de tous pays contraste avec les folles dpenses des passagers
de premire, est comme une longue et dlicieuse suite de conversations
sur les sujets les plus varis, que l'on n'interromprait que pour
assister au dfil cinmatographique de paysages et d'tres voqus avec
une telle puissance de suggestion, que l'on n'en conserverait pas une
impression plus vive, semble-t-il, si, au lieu de raliser cette
croisire dans un fauteuil, immobile en son cabinet, on l'et faite sur
le pont tanguant du _Goethe_. Pour crire ce livre, il fallait
l'exprience d'un Blasco, acquise au cours de ses voyages d'aller et
retour d'Europe en Amrique et vice-versa, dont j'ai parl ds le
chapitre I. M. Ramn M. Tenreiro reconnaissait que la force avec
laquelle Blasco Ibez sait, dans ses narrations, obliger chaque chose 
se prsenter  nos yeux comme doue de vitalit, n'a pas diminu au
cours des ans o sa plume est reste sans exercice. Il n'est pas un
personnage de ce livre--vraie arche de No, o grouillent toutes les
races de la terre--qui ne nous apparaisse portraitur au naturel...
C'est parfaitement exact, mais il et fallu ajouter que seul un Blasco,
familier,  la date o il crivit _Los Argonautas_, avec les divers
types raciaux des rpubliques de la Sud-Amrique, pouvait en risquer,
sans crainte de tomber dans une odieuse caricature, le crayon lgrement
humoristique et reproduire jusqu'aux si pittoresques manires de dire
par quoi un Pruvien se rvle, aprs deux minutes de discours,
distinct, par exemple, d'un Vnzulien. Ce dernier dtail ne sera gure
apprci que par ceux des lecteurs trangers de Blasco Ibez parlant le
castillan et ayant eu l'occasion d'entendre des Hispano-Amricains le
parler. A la page 264 du livre, l'un des deux protagonistes espagnols du
roman fait remarquer  l'autre combien l'apparente similitude de
l'idiome est en ralit trompeuse. Les premiers jours, dit-il, en les
entendant parler, je me disais: _Nous sommes gaux,  part quelques
diffrences d'accent et de syntaxe..._ Eh bien, non, nous ne le sommes
pas, gaux! Comment m'expliquerai-je? Les uns et les autres nous jouons
du mme instrument, mais nous avons une oreille qui n'apprcie pas les
sons de la mme manire. Si, par hasard, il m'arrive d'chapper ce qui
me semble devoir tre un trait d'esprit, quelque chose qui, du moins en
Espagne, passerait pour tel, ces excellentes dames, mes auditrices,
restent insensibles, comme si elles ne m'eussent pas compris. Et voici
que, continuant de parler avec elles, j'mets une enfantine niaiserie,
une de ces plaisanteries de collge qui me vaudraient,  Madrid, d'tre
conspu: aussitt mon public de s'esclaffer sur cette stupidit et de se
la redire, comme si c'tait une brillante manifestation de talent...!
Et ce n'est point seulement, en l'espce, divergence dans l'apprciation
des sons de l'instrument commun, mais bien opposition frappante dans les
conditions d'agilit et de force de son maniement. Dans beaucoup de
pays de l'Amrique latine, les gens parlent avec une lenteur pnible,
comme si les douleurs d'une sorte d'enfantement accompagnaient chez eux
la recherche du vocable. Les femmes, spcialement, n'ont de corde vocale
que pour cinq minutes; aprs quoi, elles se taisent, se contemplant
l'une l'autre. Elles ne s'animent que lorsqu'il s'agit de dbiner, de
_pelar_, quelqu'un, comme on dit l-bas. Mais c'est la phnomne
oratoire non spcial  l'Amrique, mais, hlas! commun  tous les pays
du globe... S'ils parlent peu, en revanche ils aiment  couter.
Cependant, ici encore, leurs capacits auditives sont presque aussi
limites que leur puissance verbale. A la longue, ils se fatiguent
d'entendre, bien que la conversation les intresse. On dirait que ce qui
les offense, c'est d'tre demeurs longtemps en silence. Et ils s'en
vengent en traitant de raseur, de _macaneador_, celui mme dont ils
ont demand la parole. Ce que l'on ne comprend pas, ce que l'on n'aime
point, il est entendu, une fois pour toutes, que c'est une
_macana_...[188]. Il y aurait toute une _Anthologie_  composer 
l'aide d'observations de cette nature, extraites des _Argonautas_ et
d'o ressortirait un tableau pittoresque de la diffrence des humeurs
entre Espagnols et Sud-Amricains.

Et quelle quantit de dlicieuses observations sur d'autres traits de
moeurs, plus spcifiquement argentins! Voici,  la page 259, un
paragraphe sur les confrenciers venus du dehors pour apporter la bonne
parole europenne  ces traficants du bl et de la viande. Les peuples
jeunes possdent une curiosit analogue  celle de ces coliers
appliqus et indiscrets qui, aprs avoir cout les leons de leurs
matres, entendent connatre encore les intimits de leur vie. Les
livres et les oeuvres d'art envoys par le vieux monde ne leur
suffisant pas, ils ont voulu voir de prs la personnalit physique de
leurs auteurs. Et tous les ans, arrivent  Buenos Aires des hommes
illustres sous le prtexte d'y donner des confrences, en ralit pour
satisfaire la curiosit des Argentins et l'orgueil des nombreuses
colonies europennes qui, exhibant et ftant le compatriote clbre, ont
l'air de dire aux autres: _Nous ne sommes pas des nes, labourant le
sol ou vendant derrire un comptoir, nous autres, et il est bon que ces
croles se convainquent que nous avons, chez nous, des docteurs qui
l'emportent sur ceux de leur pays!_ Et les Argentins, en apprenant
qu'est arriv chez eux l'auteur d'un livre que le hasard leur a fait
lire il y a longtemps, ou le personnage politique dont ils retrouvent
chaque matin le nom dans leur journal, se disent: _Allons voir quel est
cet oiseau-l!_ Ils sacrifient donc quelques pesos pour s'enfermer dans
un thtre de cinq  sept, o, bercs par la voix du confrencier, ils
comparent sa figure aux portraits qui en ont t publis, tudiant la
coupe de sa redingote--pour en conclure, une fois de plus, qu'en
Argentine on s'habille mieux qu'en Europe--et vont jusqu' compter le
nombre de fois qu'il a bu de l'eau. De plus, ils se paient le luxe de le
tourner en ridicule, lui attribuant des anecdotes o on le voit
stupfait d'apprendre qu'en Amrique personne ne porte de plumes,  la
mode indienne. Car il faut savoir qu'en ce pays l'on tient beaucoup  ce
que les Europens continuent  s'imaginer ainsi les citoyens argentins,
 seule fin de pouvoir se moquer ensuite, avec une joie enfantine, de
l'ignorance crasse des gens du vieux monde... Quant aux femmes qui, par
curiosit, remplissent les loges, elles disparaissent ds la troisime
confrence et font bien, car elles s'y ennuient  mort. Elles n'aiment
qu'une catgorie de confrenciers: ceux qui rcitent des vers... Mais il
reste les intellectuels du pays, les docteurs, qui assistent avec une
hostilit manifeste  ces lectures; qui, ds l'entre, se disent:
_Voyons un peu ce que va nous conter le monsieur!_ et qui,  la sortie,
protestent en choeur: _Il n'a rien dit de nouveau; nous n'avons rien
appris de lui, rien, absolument!_ Comme si quelque chose de neuf tait
un accident quotidien! Comme si un homme, qui avait trouv quelque chose
de neuf dans son pays, n'avait qu' dire  ses compatriotes: _Attendez
un peu! Patience! Je saute dans un transatlantique et vais conter ma
dcouverte  ces MM. d'Amrique... Et je reviens,  l'instant!_ Comme si
les moyens de communication de notre poque et la diffusion du livre
permettaient  quiconque d'aller quelque part proclamer une ide de
cration rcente, sans qu' l'instant trente ou quarante individus ne
protestent: _Pardon! a, c'est connu! Il y a longtemps que nous le
savions!_

Voici, encore,  la page 276, un passage sur les banques. Fonder une
banque tait chose courante dans ces pays. Il en naissait une chaque
semaine. Il n'est pas de rue principale de Buenos Aires qui n'en possde
un certain nombre. L'important, c'tait de trouver un bon immeuble, de
le doter d'un mobilier anglais srieux et distingu et de comptoirs en
acajou brillant. En outre, il fallait une enseigne norme et toute dore
et aussi des panoplies de drapeaux pour les ftes patriotiques et une
faade  la merveilleuse illumination nocturne. Le capital de dbut: de
deux  trois millions de pesos. Vous croyez avoir raison de moi en me
demandant: _O est ce capital?_ Il n'y a qu' faire figurer tous ces
millions, et davantage encore si on le dsire, dans les _Statuts_ et
surtout  la devanture et sur l'enseigne, en lettres colossales. En
ralit, l'on commence avec 30 ou 40.000 pesos... Vous me demanderez
galement: _O sont-ils?_ Il faut compter sur les braves gens du Comit
Directeur. On trouve toujours une demi-douzaine de boutiquiers dsireux
de figurer  la tte d'une banque. C'est une jouissance que de pouvoir
dire aux amis: _Ce soir, je suis en sance au Comit Directeur_. Et
quelle joie aussi d'crire aux parents d'Europe et aux nigauds du pays
sur un papier  en-tte de la Banque, qui leur cause du respect par la
srie respectable des millions du capital social et les chiffres
mensuels d'affaires de l'tablissement...

Je n'aurais que l'embarras du choix, si je voulais citer,  ct de ces
passages teints de lgre et riante satire, des morceaux d'une beaut
pique, o Blasco,--qui s'est donn la peine d'tudier, dans ses
moindres dtails, l'histoire lgendaire de Colomb, qu'il possde aussi 
fond que feu Henry Harrisse et que M. Henry Vignaud,--a retrac la geste
de la dcouverte du Nouveau Monde et dissip mainte absurde lgende sur
la personnalit mme de l'_Almirante_, de ce prtendu Gnois dont on
ignore, en ralit,  peu prs tout de la naissance et de la vie,
antrieurement  1492. Mais de tels morceaux devraient tre traduits
sans coupures et ils sont trop longs pour que je les insre dans le
prsent chapitre. Les rflexions que fait Blasco Ibez,  la p. 327,
sur ce que cota  l'Espagne la colonisation du Nouveau Monde, mritent
cependant qu'on s'y arrte un instant. Pote doubl d'un rudit, dont
les lectures sont parties des ouvrages les plus anciens et les plus
rares sur cette grande matire si controverse, Blasco peint
admirablement l'immense effort que reprsentait une entreprise
civilisatrice allant de l'actuelle moiti des Etats-Unis au dtroit de
Magellan. Certains auteurs trangers n'ont pas craint d'affirmer qu'en
trois sicles l'Espagne avait jet dans ce gouffre une trentaine de
millions d'hommes. Le chiffre est certainement exagr, mais que l'on
songe  l'apport de sve europenne que suppose la radicale
transformation du type physique original amricain et combien les
virilits espagnoles durent, pour claircir le sang indien de son cuivre
autochtone, dpenser de fougue amoureuse! Si l'Espagne comptait de 18 
20 millions d'habitants quand fut dcouverte l'Amrique, il est avr
qu' la fin du XVIIe sicle, elle n'en avait gure plus de 8 millions
et cette effroyable rgression ne laisse pas de donner  rflchir. Mais
de quelles tragdies en mer ne furent pas victimes ces bandes anonymes
d'aventuriers qui se confiaient, sduits par l'appt trompeur de
richesses lgendaires,  des esquifs de hasard pour franchir, sans
autres guides que des pilotes de fortune, des cartes ridicules et leur
boussole, cette Mer Tnbreuse[189] dont Blasco a si bien reprsent
l'effroi et dont Roselly de Lorgues, historien mystique de Colomb et de
ses voyages traduit en espagnol par D. Mariano Juderas Bnder, a dit
que tous les ouvrages de gographie d'alors justifiaient la fatale
appellation, car, sur les cartes, on voyait, dessines autour de ce mot
effroyable, des figures si terribles que, par comparaison, les Cyclopes,
les Lestrigons, les Griffons et les Hippocentaures semblaient avoir t
des cratures charmantes. Pendant le premier sicle de la conqute,
crit Blasco, les aventuriers s'embarquaient sur tous les navires venus,
vieux esquifs  peine radoubs que conduisait un quelconque pilote
ctier, dcid lui aussi  tenter sa chance. A cette poque, les
administrations ignoraient les statistiques et il n'tait, en outre, pas
rare que l'on partt clandestinement, sans papiers d'aucune sorte.
Personne ne se souciait de la scurit d'autrui. Chacun pour soi et Dieu
pour tous! Car c'est en Dieu seul que l'on avait confiance et, pour le
reste, l'on tait sans craintes. Une expdition commande par un vieux
capitaine des Indes partait de Cadix pour l'Ile des Perles, sur les
ctes du Vnzula. Le jour tait serein, la mer unie et calme. Mais le
galion tait si dsarticul et pourri, qu'il n'avait pas navigu une
heure, qu'il coulait  fond brusquement, en vue de la ville et que tout
son quipage prissait dans les ondes. Cette catastrophe fit quelque
bruit, parce qu'au nombre des victimes se trouvait le fils unique de
Lope de Vega Carpio, mais combien d'autres tragdies analogues sont 
jamais ensevelies dans les ondes de la mer et de l'oubli!--Quand on
rflchit  ces causes, dont Blasco a si bien su dmler, pour le
lecteur non gographe, ni historien de profession, l'cheveau embrouill
 plaisir par des pamphltaires pour qui la haine de l'Espagne
justifiait tout, sous quel jour historique diffrent apparat la
dcadence, tant prme et si peu comprise, de cette grande nation!
Notre pays, crit excellemment Blasco Ibez, est, par son histoire,
quelque peu semblable  une marmite qui aurait bouilli des sicles et
des sicles, sans que personne se soit jamais souci de l'carter du feu
pour que son contenu se refroidisse. Les grands peuples de l'Europe,
aprs la crise de fusion bouillonnante o se sont mles leurs races et
effacs leurs antagonismes, ont pu se reposer dans la paix. Ce repos
leur a servi pour se solidifier, s'agrandir, pour acqurir de nouvelles
forces. L'Espagne n'a pas connu de tels repos. Durant sept sicles, elle
a bouillonn sous la flamme des luttes de races et des antagonismes
religieux. Enfin, la fusion des divers ingrdients s'est, tant bien que
mal, ralise. La mixture nationale est faite, peut-tre de mauvaise
sorte, mais elle est faite. Il faut retirer la marmite du feu pour que
son contenu se cristallise, qu'il cesse de se perdre en vapeurs vaines.
Or, c'est  ce moment critique que

[Illustration: BLASCO DANS SON CABINET DE TRAVAIL, RUE RENNEQUIN, A
PARIS, PENDANT LA GUERRE]

[Illustration: BLASCO A NICE, LORSQUE SON TAT DE SANT, BRANL PAR UN
TRAVAIL EXCESSIF, EUT NCESSIT SON SJOUR DANS LE MIDI DE LA FRANCE]

l'Espagne dcouvre les Indes, elle qui, en vertu d'alliances
monarchiques, tait dj matresse d'une moiti de l'Europe! Au lieu du
repos ncessaire, il va lui falloir bouillonner derechef sous un feu
plus intense, s'enfler en une expansion folle, absurde, la plus
extraordinaire, audacieuse et insolente que consigne l'Histoire. Une
nation relativement petite, situe  l'un des bouts du vieux monde et
qui, de plus, avait la prtention de raliser son unit en expulsant de
son sein, sous le prtexte de religion diffrente, ceux de ses fils qui
taient hbreux ou musulmans, c'est elle qui entreprenait en mme temps
de coloniser la moiti du globe, tout en maintenant sous son sceptre de
lointains peuples d'Europe, qui ne parlaient pas sa langue et n'taient
pas de sa race...!

_Los Argonautas_, disais-je, ne pouvaient tre crits que par le seul
Blasco, dont la familiarit avec le monde des transatlantiques tait
avre par une rare pratique. Mais je tiens  marquer, en outre, que,
ds son enfance, Blasco Ibez ressentit, pour les choses de l'Amrique,
une curiosit passionne. Il m'a avou lui-mme que le souvenir de ses
premires lectures est celui de vieux livres  gravures sur bois o
taient narres les aventures de Colomb et de ses compagnons, ainsi que
les conqutes de Corts et de Pizarre. Nul doute que ces impressions de
jeunesse n'aient t transposes au premier chapitre de _Mare Nostrum_,
o l'on voit le jeune Ferragut distraire, dans l'immense _prche_[190]
de la maison paternelle, ses prcoces nostalgies en se plongeant dans
l'tude d'un volume qui racontait, sur deux colonnes aux nombreuses
planches graves sur bois, les navigations de Colomb, les guerres
d'Hernn Corts, les exploits de Pizarre, livre qui influa sur le reste
de son existence[191]. Et Blasco a tenu, d'autre part,  m'affirmer que
plus encore qu'un Espagnol de la pninsule, il tait un
Hispano-Espagnol, considrant comme sa propre maison tous les pays de
langue espagnole que limitent l'Atlantique et le Pacifique. En fait, il
n'est pas, _tras los montes_, d'autre crivain pour s'intresser comme
lui aux choses d'Amrique et les sentir aussi profondment. Et s'il a
critiqu si rudement l'anarchie mexicaine--en des termes dont le lecteur
franais aura quelque ide en se reportant aux extraits de son livre que
M. G. Hrelle a traduits au n de Mars 1921 de la _Revue de Genve_--,
c'tait que, dans l'excs de son amour, il prouvait comme une colre
pre et dsespre au spectacle d'une rpublique qui retournait vers la
barbarie, quand elle et d suivre l'exemple d'autres rpubliques
soeurs, qui progressent, elles, visiblement vers le plus merveilleux,
vers le plus brillant avenir.




     XIII

     Les romans de guerre: _Los Cuatro Jinetes del Apocalipsis_, _Mare
     Nostrum_, _Los Enemigos de la Mujer_.--Conclusion: L'oeuvre
     future de Blasco Ibez et sa signification actuelle dans les
     lettres espagnoles.


_Un grand trne tait dress. Un arc-en-ciel formait, derrire la tte
de celui qui tait assis, comme un dais d'meraude... Quatre animaux
normes et pourvus chacun de six ailes gardaient le trne magnifique._

_Et les sceaux du mystre taient, par l'Agneau, rompus en prsence de
celui qui tait assis. Les trompettes clangoraient pour saluer le bris
du premier sceau. L'un des animaux criait: Regarde!_

_Et le premier Cavalier apparaissait, sur un Cheval Blanc. Et ce
Cavalier tenait  la main un arc. Il avait sur la tte une couronne...
C'tait_ LA PESTE.

_Au deuxime sceau: Regarde!, criait le second animal, roulant des
yeux innombrables._

_Et du sceau rompu issait un Cheval Roux. Le Cavalier qui le montait
brandissait une gante pe au-dessus de sa tte... C'tait_ LA GUERRE.

_Au troisime sceau: Regarde!, criait le troisime des animaux
ails._

_Et ce fut un Cheval Noir qui bondissait. Pour peser les aliments des
hommes. Celui qui chevauchait la bte tenait en main une balance...
C'tait_ LA FAMINE.

_Au quatrime sceau: Regarde!, vocifrait le quatrime Animal._

_Et c'tait un Cheval de couleur blme qui s'lanait. Et le Cavalier
qui montait le Cheval blme, c'tait_ LA MORT.

_Et pouvoir leur fut octroy de faire prir les hommes par La Faim, par
La Contagion, par L'Epe et par les Btes Sauvages._

Ce brelan de sinistres chevaucheurs, disait Laurent Tailhade dans son
article de 1918, figurs en 1511  l'aube de la rforme par Albrecht
Drer,--jeune alors et qui, dans les bois sublimes et baroques de son
_Apocalypse_, dj prconisait le furieux galop des hommes d'armes 
travers l'Europe du XVIe sicle--, cette cavalcade rapparat, chaque
fois que, sous le vernis mensonger de la civilisation, de l'quit,
de la science, la primitive barbarie clate, chez des peuples qui se
croyaient affranchis des antiques erreurs. Cavaliers faux de la Bte
Humaine, ce sont eux qui, cinq annes durant, ont, comme aux premiers
ges, parcouru nos campagnes funbres, accumulant ruines et cadavres sur
leur passage, propageant la hideuse ivresse du meurtre, l'homicide
folie, les haines et la cupidit, le tragique apptit de la volupt, du
sang et de la mort. Ces _Cuatro Jinetes del Apocalipsis_, nous tous qui
les avons vus poursuivre leur galop furieux  l'horizon des Temps
Nouveaux--identiques  eux-mmes, tels que les avait rvs le prophte
de Nuremberg--et conduire  l'abattoir le troupeau des Ephmres, nous
nous devons d'tre,  jamais, reconnaissants  Blasco Ibez d'en avoir
ternis, pour notre mmoire, hlas! si oublieuse, la sublime et
terrible image dans la fresque immortelle o, avec une puissance
vocatrice reste sans gale, il a retrac les affres de ce drame dont
la France tressaille toujours et dont les consquences troubleront
longtemps encore l'Univers civilis tout entier.

Et, puisque nul n'a mieux su l'exprimer que Tailhade, pourquoi ne pas
lui emprunter encore cette courageuse et franche confession: que ce
n'aura pas t la moindre singularit d'une guerre o tout n'tait que
surprise, tonnement et paradoxe--guerre scientifique et forcene, o le
Primate cannibale rapparut, dguis en chimiste, en ethnologue, en
mcanicien, o la suprmatie de l'Argent s'affirma par des horreurs
laissant fort loin en arrire la cruaut des fauves du dsert--, d'avoir
inspir le plus beau commentaire de ses gestes  un crivain sans
attaches autres que sentimentales avec les nations belligrantes. C'est
un Espagnol venu  la France non comme un fils, mais comme un ami, qui
semble avoir, jusqu' prsent, donn le plus beau roman de la guerre,
l'pope en prose digne de tant d'hrosme, d'pouvante, de malheur et
de gloire. Cet homme, au nom duquel on ne saurait adjoindre sans quelque
hsitation l'pithte d'_tranger_, a, dans une oeuvre que sa beaut
met  l'abri des vicissitudes communes, exprim ce qui fut le sentiment
public chez les peuples de culture latine au dbut de la guerre. Haine
de l'envahisseur, optimisme guerrier, foi dans le triomphe de la
justice, dvouement, illusion: tous les enthousiasmes et toutes les
chimres sont incarns, ici, dans des tres qui vivent, souffrent,
agissent et pleurent comme nous.

Qui voudrait achever de se convaincre des diffrences spcifiques qui
sparent le faire de Blasco de celui de Zola n'aurait qu' comparer la
manire de l'un et de l'autre, dans ce roman et dans _La Dbcle_. Chez
Zola, les monstres--investis, surtout  partir de _Germinal_ et de _La
Bte Humaine_, d'un rle prpondrant et symbolique--fussent devenus une
chimre ttracphale, des Gorgonnes quadruples, entits vivantes et
agissantes,  la faon de la Locomotive de _La Bte Humaine_, de
l'Escalier de _Pot-Bouille_, du Paradou de _La Faute de l'Abb Mouret_.
Chez Blasco, ils servent de fond  la trs simple et trs humaine
histoire d'un chef de famille franais, Desnoyers, transplant au nord
de l'Argentine et revenu, aprs fortune faite, en France peu de temps
avant qu'clatt le conflit de 1914. Un rameau dtach de son arbre
gnalogique s'est greff sur une souche allemande, la soeur cadette
de sa femme, fille d'un richissime _estanciero_ argentin, Madariaga,
ayant pous le jeune Allemand Karl Hartrott, qui l'avait sduite. Ainsi
pos, le drame se droule dans sa logique nudit. Marcel Desnoyers,
l'anctre, le _paterfamilias_, qui dsertait en 1870 pour conqurir,
dans la pampa, grce  son mariage, une fortune princire, connat,
devant la furie et l'emportement guerriers de la jeunesse franaise, un
immense regret de ne pouvoir endosser le harnais des poilus. Son fils
an, Julio, jusqu' la guerre s'tait born  peindre les mes, 
cueillir les myrtes de Joconde. Et sa Joconde, c'tait une certaine
Marguerite Laurier, femme divorce d'un ingnieur, propritaire d'une
fabrique d'automobiles de la banlieue parisienne, qu'il avait pouse 
35 ans, alors qu'elle n'en avait que 25, et dont la vertu n'avait pas su
rsister aux grces de ce parfait danseur de tango, si bien que le
pauvre Laurier, averti du scandale par quelque bon camarade, avait fini
par surprendre sa femme dans un de ses rendez-vous d'amour, et,
renonant  tuer le jeune gandin, s'tait born  renvoyer chez sa mre
la trop volage pouse. N Argentin, Julio et pu rester tranquillement 
Paris durant toute la guerre. Le sang franais fut plus fort. Il
s'engagea dans un rgiment de ligne, fut bless, gagna les galons de
sous-lieutenant et fut tu dans une offensive, en Champagne, au moment
o il allait passer lieutenant et tait propos pour la Lgion
d'Honneur. Comme la guerre, observait Tailhade, est par essence
civilisatrice, l'pouse adultre, Marguerite Laurier, consciente, enfin,
de ses devoirs, regagne le domicile conjugal, prs de l'homme--aveugle
de guerre, ou peu s'en faut--qu'elle minautorisait. L'pisode est
touchant. Il aurait pu driver dans le comique, entre les mains d'un
conteur moins adroit que Blasco Ibez. Emouvoir avec un rcit dont le
point de dpart prte  rire, c'est cela mme qui fait la gloire du
pote. Hugo a dchan _Ruy Blas_ sur la donne hilarante des
_Prcieuses Ridicules_.

Les Desnoyers possdaient  Villeblanche-sur-Marne,  un peu plus de
deux heures de chemin de fer de Paris, un merveilleux chteau
historique, qui leur avait valu l'amiti d'un chtelain voisin,
ex-ministre, le snateur Lacour, dont le fils, Ren, hros, lui aussi,
de la guerre, finira, amput du bras gauche et une jambe ankylose, par
pouser Chich, soeur unique de Julio Desnoyers. Lors de la retraite
de la Marne, le vieux Desnoyers, qui avait laiss une baignoire en or
massif--emblme et honte  la fois de sa fortune de millionnaire--dans
son manoir, eut la folle ide de vouloir aller la sauver des
dprdations boches, et c'est  cet incident que nous sommes redevables
des plus belles pages du roman: celles des chapitres III et V de la
_Deuxime Partie_: _La Retraite_ et _L'Invasion_. Il importe, pour bien
comprendre l'exactitude de ces peintures, de se souvenir de ce qui a t
dit prcdemment, au chapitre VII, des voyages de Blasco Ibez au
front, alors que les traces de la bataille qui sauva la France y taient
encore fraches et comment l'auteur put y recueillir, au
Quartier-Gnral de Franchet d'Esperey, plusieurs tmoignages directs
sur l'norme choc entre les deux armes. Ce sont ces particularits,
uniques, qui lui ont permis de reconstituer la ralit, de mme que la
description du centaure Madariaga et de la vie dans son _estancia_, au
chapitre II de la _Premire Partie_, n'et jamais t possible, si
Blasco n'avait pas vcu lui-mme une vie semblable en Argentine, lors de
sa priode colonisatrice. Sa germanophobie, ancienne et invtre, lui
a, d'autre part, servi admirablement dans l'invention de maints
personnages secondaires[192]. Qui oubliera jamais ce type dlicieux de
pdant boche qu'est le cousin germain de Julio Desnoyers, Otto von
Hartrott, qui prconise la domination du Germain dolichocphale sur les
peuples dont le crne a le malheur d'tre autrement constitu, attestant
Broca, Hovelaque, Letourneur ou Gobineau pour lgitimer le meurtre,
l'incendie

[Illustration: PORTRAIT DE BLASCO PUBLI PAR LES JOURNAUX DE NEW YORK, A
L'OCCASION DE SON VOYAGE AUX ETATS-UNIS]

[Illustration: SANCE SOLENNELLE DE L'UNIVERSIT GEORGE WASHINGTON O
BLASCO IBEZ A T REU DOCTEUR S LETTRES HONORIS CAUSA]

et le viol? Mais toute la tribu de ces von Hartrott n'est-elle pas aussi
admirablement prise du rel, junkers fanatiques de la chose militaire
qui marchent  la tte de leurs pantins pdants comme les maigres
hobereaux de Heine? Et faut-il voquer la silhouette de ce commandant
Blumhard, pre de famille aussi tendre que violateur homicide,
personnage de _Hermann und Dorothea_ en mme temps que de _Justine_, ou
encore de Son Excellence le Gnral Comte de Meinberg, esthte aux
moeurs thbaines qui dut s'asseoir, aux bons temps de Guillaume,  la
Table Ronde d'Eulenburg et qui, composant des ballets, se plat
galement  fusiller les jeunes hommes convaincus de laideur? Planant
au-dessus de ces figures, amres ou repoussantes, le nihiliste Tcherkoff
et l'artiste Argensola dduisent la philosophie et la doctrine de ce
roman, o l'armature du rcit, la mise en jeu de l'action, l'ordonnance
des plans rvlent la plus incomparable des matrises. Jamais les
pisodes ne tranent en longueur. Ils s'incorporent, ainsi que les
paysages,  la principale action. Ils sont la pulpe mme et la chair,
non pas le simple ornement, du rcit.

Laurent Tailhade terminait son article d'_Hispania_ en se gaussant de la
partialit, ou de l'troitesse d'esprit du professeur anglais James
Fitzmaurice-Kelly, lequel reprochait, indirectement,  Blasco de
travailler pour l'exportation. Tailhade et, sans nul doute, accentu
l'ironie, s'il et su que cet illustre hispanologue de Londres se
trouvait,  son insu, avoir fait chorus avec le reprsentant, 
l'Acadmie Espagnole, de ces germanophiles transpyrnaques dont les
patronymiques ornrent, en Octobre 1916, les colonnes d'_Amistad Hispano
Germana_, et dont la haine de la France n'a eu d'gale, tout au long de
la guerre, que la pitoyable ccit intellectuelle. C'est au tome II de
_Crtica Efmera_[193] que l'employ de ministre Don Julio
Casares--critique littraire qui obtint, nagure, un succs de scandale,
en traitant, dans son volume: _Crtica Forma_, de plagiaires les
crivains rattachs  la priode de rnovation de 1898--a rimprim un
article o il croyait du dernier fin d'crire que _Los Cuatro Jinetes
del Apocalipsis_ avaient d'abord t rdigs en franais, puis traduits
en espagnol, et o il dfinissait ce roman: _una torpe  insoportable
recopilacin de cuanto el odio y la ignorancia han escrito recientemente
contra una de las naciones ms cultas de Europa_[194]. Mais  quoi bon
s'attarder  de telles pauvrets? Le succs inou de _Los Cuatro Jinetes
del Apocalipsis_ a dpass les espoirs mme les plus optimistes. Au dire
de _The Illustrated London News_[195], la 200^{me} dition anglaise en
aura t puise avant que fussent satisfaites les demandes en cours,
manant de lecteurs disperss  travers le monde, et cet organe
ajoutait, je tiens  le rpter, que: _it is said to have been more
widely read than any printed work, with the exception of the
Bible_[196]. Car cette comparaison avec la Bible,--dont prsentement la
_Socit Biblique_ a dit des versions en 500 langues ou dialectes, aux
noms inconnus de l'immense majorit des mortels--ne laisse pas d'tre
fort caractristique. Leur popularit ira croissant encore avec le
temps et il n'y aura pas de coin de l'Univers o elle ne pntrera, avec
le merveilleux film que la _Metro Pictures Association_ vient de
raliser et dont toutes les scnes ont t tournes au pied des
montagnes de San Bernardino, cette ville de la Californie du Sud fonde
en 1851 par les Mormons et qui s'est si rapidement dveloppe, en sa
qualit de centre d'un district prodigieusement riche en fruits. Ce
film, qui laisse loin derrire lui l'informe essai tent  Paris en 1917
et qui portait le titre: _Debout les Morts!_ et la mention: _Inspir du
roman de M. Blasco Ibez Les Quatre Cavaliers de l'Apocalypse..._[197],
a cot  la _Metro Pictures Association_ la bagatelle d'un demi-million
de Livres et aura battu le record de l'industrie cinmatographique aux
Etats-Unis.

_Mare Nostrum_ sera le seul des trois romans de guerre de Blasco
Ibez que le public franais--le public anglo-saxon a fait  _Our
Sea_[198] une fortune presque gale  celle des _Four Horsemen_--connatra
dans son intgralit, puisque les _Quatre Cavaliers de l'Apocalypse_ et
_Les Ennemis de la Femme_ lui auront t prsents avec de sensibles
mutilations et mme--du moins le premier--de regrettables remaniements.
Sa traduction, que j'ai entreprise, est assez avance et verra le jour
cette anne mme. C'est incontestablement un chef-d'oeuvre et, je le
crois, le chef-d'oeuvre de Blasco Ibez. La mention de date mise  la
page finale, qui est la page 446, dit: _Pars, Agosto-Diciembre 1917._
Mais le livre fut commenc en ralit  Nice en Janvier 1917 et Blasco
dut en interrompre la rdaction jusqu'en Aot de la mme anne, pour
vaquer  ses campagnes de propagande en faveur de la cause allie. A sa
publication, un des Directeurs du _Bulletin Hispanique_, M. G. Cirot,
professeur d'espagnol  l'Universit de Bordeaux, qui, mobilis, y
signait alors: _St-C._,--et dont j'ai cit plus haut le livre sur
l'historien Mariana--crivit, dans le n de Janvier-Mars 1918 de cette
revue, une _note_ dont je crois qu'il ne sera pas superflu de reproduire
le texte: MARE NOSTRUM, par _V. Blasco Ibez_.--L'ironie tragique du
titre annonce la pense de l'oeuvre. L'un des romanciers les plus en vue
de l'Espagne, l'auteur de _La Barraca_, de _Flor de Mayo_, de _Caas y
Barro_, auquel le traducteur de D'Annunzio n'a pas ddaign de consacrer
l'effort de son rendu exact et limpide, a senti son me, celle de sa
race, frmir sous l'outrage rpt, systmatique et calcul, que les
Allemands se disent obligs de commettre par la ncessit de se
dfendre. C'est au moment o le nombre de bateaux espagnols couls
passait la soixantaine, que M. Blasco Ibez a lanc ce manifeste
mouvant, rdig suivant la formule de son art mthodique, avec toute la
puissance motive d'une imagination exerce par tant d'activit
antrieure, excite par un spectacle si terrifiant, si honteux. Sans
doute, il a mnag les susceptibilits de ses compatriotes, les siennes
propres, en faisant, du hros de cette triste histoire, le jouet d'une
femme, non un salari. Comme le personnage homrique dont il porte le
nom, Ulysse Ferragut, capitaine de la marine espagnole, est fascin par
une Calypso qui le retient loin du foyer, de la patrie et du devoir;
mais sa destine est plus lamentable. Il ne reverra pas son fils,
victime des pirates que lui-mme a ravitaills. Il ne reverra qu'une
pouse en larmes, mprisante et froide. Lui-mme finira, frapp comme
son fils, aprs avoir rachet hroquement sa faute, si bien que la
piti efface la honte. Il n'y en a pas moins, dans ce romanesque rcit,
une rprobation synthtique de tout un ensemble de faits dont l'histoire
multiple ne peut s'crire et ne s'crira probablement jamais, parce
qu'il y a des choses qu'il vaut mieux, dans l'intrt de l'avenir, ne
pas retracer, mme sur le sable... A moins que ne perce quelque jour la
vrit, provoquant un scandale salutaire et rparateur, dcouvrant, dans
la ralit autrement mesquine et vulgaire, quelque Ferragut, combien
moins sympathique et moins excusable! Quoi qu'il en soit, c'est un
honnte homme qui parle, dans ce livre attachant et grave, pour fixer le
jugement, peut-tre encore flottant, de ses concitoyens. C'est un homme
aux ides gnreuses. _Vox clamantis in deserto?_ Non, elle trouvera un
cho, cette voix, comme celle de D'Annunzio, dans la patrie inquite et
humilie...[199].

La Calypso qui fait qu'Ulysse Ferragut abandonne le chemin du devoir et
sert, encore que passagrement--mais suffisamment pour que sa flonie
entrane la mort tragique de son propre fils, que M. Edmond Jaloux n'et
pas dit sentir son feuilleton[200], s'il et assist, comme l'auteur
de ce volume en 1917, aux drames quotidiens de la piraterie sous-marine
allemande en Mditerrane--la cause du Boche en ravitaillant un de leurs
_Unterseebte_, Blasco l'a appele du nom mythologique de Freya, la
Vnus nordique qui a donn son nom au vendredi--_Veneris Dies: Freitag_,
c'est--dire _Tag der Fra_, ou _Freia_--des Allemands. Et, ici, la
supposition se prsente  l'esprit que l'auteur ait song, pour crer ce
type,  la clbre espionne Mata Hari, de son vritable nom
Margareta-Gertrud Zelle, arrte en France le 13 Fvrier 1917, condamne
 mort le 24 Juillet de la mme anne et fusille en Octobre 
Vincennes--tout cela bien aprs que, dans _El Liberal_ madrilne, un
journaliste espagnol l'et signale, dans un article intitul: _La dama
de las pieles blancas_,  la vindicte des Allis, comme tant  la solde
des ennemis de leur cause en Espagne. Franchissant la distance
prilleuse et tentante qui spare la simple hypothse de la catgorique
affirmation, l'on voit, en effet, l'hispanologue italien Ezio Levi
crire, dans le _Marzocco_ du 9 Janvier 1921, que _il fatto da cronaca
da cui trae inspirazione l'ultimo (sic) romanzo di Vincenzo
Blasco-Ibez,  lo spionaggio della ballerina Mata-Hari, il suo
processo davanti al consiglio di guerra di Parigi, la sua fucilazione
nel forte di Vincennes_[201]. En vrit, rien n'est moins exact et j'ai
crit, dans _La Publicidad_ de Barcelone[202], un article spcial pour
dissiper cette lgende, tablissant que, lorsque Blasco commena la
rdaction de _Mare Nostrum_, personne--sauf quelques rares agents de nos
services d'information trangre--ne connaissait cette danseuse et que
le matre dveloppa la trame de son rcit sans penser le moins du monde
 elle. Ce ne fut que lorsqu'il approchait de la fin qu'on fusilla
l'espionne. L'auteur songea alors  profiter de cette concidence
tragique et c'est ainsi qu'il fit fusiller sa Freya, qu'originairement
il entendait tuer de tout autre faon. Il tait all voir l'avocat de
Mata Hari, matre Clunet, son ami, qui lui conta la scne finale, dont
il avait t tmoin et que le romancier transcrivit presque
textuellement pour son douzime et dernier chapitre. C'est l tout ce
que _Mare Nostrum_ a  voir avec Mata Hari. Le reste, soit donc presque
tout le roman, est sans relations aucunes avec la Zelle. Ni Blasco
Ibez, ni personne ne la connaissait alors comme agent  la solde des
Allemands en pays belligrants et neutres et il n'aura pas t superflu
de fixer ici ce point dlicat de controverse littraire. Du reste, il
suffirait de lire le livre pour se convaincre que Freya est une
quelconque espionne, une espionne, risquerai-je de dire, aquatique et
qui, en tout cas, n'est point danseuse de mtier.

De gnration en gnration, les Ferragut ont t marins. En vain, le
grand-pre a-t-il envoy a l'Universit l'oncle Antonio pour en faire un
mdecin, un _seor de tierra adentro_[203]. Le Docteur est un homme de
mer. On l'appelle le _Triton_ et son plus grand plaisir est de se livrer
 la pche et  des fugues en Mditerrane sur les vapeurs qui veulent
bien l'accueillir. En vain, le pre Ferragut, notaire  Valence, veut-il
que son fils Ulysse suive la carrire paternelle. Ulysse obit  l'appel
de son sang et sera marin, en dpit de tout et de tous, mme de sa
femme, Cinta Blanes, et du fils qu'elle lui donna, Esteban. Cet Ulysse
catalan et pu rpter ce que Dante avait mis sur les lvres de l'autre,
le fils de Larte:

    _N dolcezza di figlio, n la pita_
    _Del vecchio padre, n il debito amore_
    _Lo qual dovea Penelope far lieta,_

    _Vincer potero dentro a me l'ardore_
    _Ch'i' ebbi a divenir del mondo esperto,_
    _E degli vizj umani e del valore:_

    _Ma misi me per l'alto mare aperto_
    _Sol con un legno, e con quella compagna_
    _Picciola, dalla qual non fui deserto..._[204]

Le _sol con un legno_ dantesque doit s'entendre d'une fragile tartane,
vite change contre un voilier, qui cde  son tour la place  un
vapeur, jusqu' ce que, de fortune en fortune, la dclaration de guerre
trouve Ulysse Ferragut, devenu riche armateur,  bord du _Mare Nostrum_,
acquis en Ecosse. Les hostilits multiplient les trafics maritimes des
neutres et leurs profits. Ulysse est en train de raliser des gains
fabuleux, lorsqu'un accident survenu dans les eaux de Naples  son
navire l'immobilise sur ces rivages enchanteurs, o, errant un jour 
travers les ruines de Pomp et les roseraies de Pesto, le sourire de la
fatale Freya fait de lui l'esclave de cette aventurire allemande. Le
loup de mer oublie donc Cinta qui, nouvelle Pnlope, file sa laine en
l'attendant et il ne vit plus que pour la Circ parthnopenne, dont le
mystrieux pass est pour lui un attrait de plus. Il n'apprend sa
vritable qualit d'espionne au service du Kaiser que lorsqu'il est trop
tard pour ragir et peut-tre consentirait-il  mettre le _Mare Nostrum_
au service de l'Allemagne, si son second, l'honnte Tni, dans un lan
d'honneur outrag, n'emmenait le navire  Barcelone. Mais, sur un
voilier, il ira approvisionner de benzine, dans les eaux des Balares,
un sous-marin allemand. C'est lors que, de cette moderne _Odysse_,
surgit Tlmaque en la personne d'Esteban Ferragut. Le jeune homme,
affol par l'absence totale de nouvelles paternelles, a su, grce 
Tni, qu'une mauvaise femme retenait captif,  Naples, le capitaine du
_Mare Nostrum_ et s'est bravement rendu en cette ville pour l'y
chercher. Ne l'y ayant point trouv, il revient en Espagne sur un vapeur
franais et y prit torpill par le mme sous-marin que la trahison de
Ferragut a peut-tre aliment d'essence. La dclaration de guerre de
l'Italie  l'Allemagne, qui ramne  Barcelone le pre enfin dgris,
fait que celui-ci apprend en cours de route la catastrophe o a pri son
enfant. Dsormais, il n'aura plus qu'une pense: la vengeance. Son
navire est mis au service des Allis et court les mers, charg d'armes
et d'explosifs, cependant que Freya, qui ressent pour Ferragut le
premier amour profond de sa vie, s'emploie vainement  le sauver des
reprsailles boches. Mais, entre ces deux tres, s'est, dsormais,
interpose l'image d'un mort et Ulysse, dans une entrevue qu'il a avec
Freya  Barcelone, centre, je l'ai dit, des intrigues sous-marines
allemandes, va jusqu' frapper brutalement l'espionne qui, dsespre,
abandonne par les siens, va se faire prendre en France et mourir 
Vincennes, pour, du seuil d'Ads, appeler  elle l'amant soumis
d'autrefois. Et, en effet, le _Mare Nostrum_ saute, torpill, en vue des
rivages riants de la cte levantine,  la hauteur de Carthagne, et les
flots de la Mditerrane se referment, indiffrents et silencieux, sur
cette catastrophe semblable  tant d'autres en ces annes d'pouvante,
et bien faite pour qu'on lui applique encore les vers qui, dans
l'_Inferno_, closent--en conformit avec les dires de Pline et de son
compilateur, Solinus--le rcit du vieil Ulysse:

    _Noi ci allegrammo, e tosto torn in pianto;_
    _Ch dalla nuova terra un turbo nacque,_
    _E percosse del legno il primo canto._

    _Tre volte il f girar con tutte l'acque;_
    _Alla quarta levar la poppa in suso,_
    _E la prora ire in gi, com'altrui piacque,_

    _Infin che 'l mar fu sopra noi richiuso_[205].

Ce serait commettre une erreur grossire que de voir en _Mare Nostrum_
un roman d'amour. Dans cette mle Odysse catalane, ce ne sont ni Circ,
ni Pnlope qui donnent le ton. Le hros, c'en est le Ferragut dont la
mort glorieuse ne signifie pas la dfaite, mais prsage, au contraire,
cette victoire gagne  travers tant de douleurs, de larmes et de
sacrifices. _Mare Nostrum_ est une oeuvre nergique, o transparat
l'invincible personnalit de l'auteur, de ce hros d'action et de pense
pour qui la vie n'est pas un paradis terrestre o se nouent des idylles,
mais un vaste champ de bataille o les forts, s'il leur arrive de devoir
cder, ne s'avouent jamais vaincus, parce qu'ils professent la
philosophie des Surhommes, pour lesquels notre passage ici-bas n'est que
le moyen de faire triompher une volont de puissance. Et, dominant cette
virile posie, il en est une autre, plus irrsistible parce que purement
physique: la posie de la mer. J'ai dj dit que personne, avant Blasco,
n'avait clbr aussi perdument la Mditerrane. Quand Ferragut, dans
l'attente de sa matresse,  l'Aquarium de Naples, distrait ses
nostalgies en droulant le mystre des profondeurs marines, la prose du
romancier acquiert cette splendeur pique qu'avaient dj les pages des
_Argonautas_ o sont voques les errances de Colomb et le calvaire des
premiers conquistadors. Du vieux Cadmus  la mitre phnicienne au Niois
Massna, ce _Fils aim de la Victoire_ dont la bonne toile s'clipsa au
Portugal en 1810, c'est toute l'histoire maritime mditerranenne, toute
la gloire de l'_homo mediterraneus_ qu'a, mieux qu'crite, chante
Blasco. Et  l'heure o je rdige ces lignes, sous le ple et gristre
ciel d'un village de Bourgogne Champenoise, songeant  ces fresques
admirables de _Mare Nostrum_, je vois l'hivernale pnombre cder la
place aux horizons ensoleills du Midi et je sens,  travers la brume
glaciale de l'Est, comme passer l'cre et salubre brise des rivages
heureux de la mer latine.

J'ai demand  Blasco de me dire dans quelles conditions il avait crit
_Los Enemigos de la Mujer_. Je dus, m'a-t-il dclar, passer, comme
vous le savez, les derniers mois de la guerre sur la Cte d'Azur pour
refaire une sant gravement compromise par des excs de travail de
quatre annes. Les mdecins m'avaient rigoureusement prescrit de
m'abstenir de toute occupation mentale. Mais il me semble ne plus vivre,
lorsque mon activit doit chmer. Les jours de paresse, j'ai l'air
honteux et confus de quelqu'un dont la conscience ne serait pas
tranquille. Au bout de quelques semaines de ce repos forc, je sentis la
ncessit de composer un nouveau roman et c'est ainsi que--lentement, 
cause d'un tat physique prcaire--j'crivis mon livre. Par un trange
phnomne,  mesure que j'avanais dans la composition, je sentais ma
sant se fortifier et quand j'en eus achev le dernier chapitre, rien,
dsormais, ne s'opposait  ce que je songeasse aux prparatifs de mon
voyage aux Etats-Unis. _Los Enemigos de la Mujer_ ont donc t rdigs 
Monte-Carlo, o j'ai rsid une anne entire et si j'y suis rest la
paix signe, c'est que je tenais  terminer cette oeuvre  l'endroit
mme o s'en droulait l'intrigue.

Je ne sache pas qu'il existe--et cependant le nombre des romans dont
l'action se passe dans la Principaut est considrable--d'ouvrages
d'imagination o le milieu mongasque ait t reconstitu de faon plus
parlante, en sa phase de guerre, qu'aux chapitres IV, VI, VII, VIII et
XII des _Ennemis de la Femme_. Mais le but de Blasco, en composant ce
volume, tait tout autre que de se livrer  des fantaisies de peintre et
de satirique. Son dernier roman est le livre des gostes, des
jouisseurs qui surent, pendant presque tout le cours de la tragdie,
rester en marge des vnements, continuant, dans l'un des plus beaux
recoins du globe et  quelques centaines de kilomtres du sanglant
abattoir, leur existence vide de toujours jusqu' ce que, touchs par la
grce, les plus reprsentatifs d'entre eux se jetrent,  leur tour,
dans la mle, pour en sortir meurtris de corps, mais rajeunis d'me et
devenus d'autres hommes. Le Prince Miguel-Fdor Lubimoff tait fils d'un
gnral de Don Carlos, Don Miguel Saldaa, marquis de Villablanca, dont
la participation  la dernire guerre carliste--dclare sous le
prtexte de l'lection du Duc d'Aoste au trne d'Espagne en 1871, puis
de la proclamation de la Rpublique en 1873--eut pour consquence, 
l'chec final de celle-ci en 1876, l'exil de ce personnage  Vienne,
d'o, lors de la guerre Russo-Turque, il passa en Russie pour pouser, 
Ptersbourg, la richissime princesse Lubimoff, une neurasthnique qui
finira ses jours  Paris, remarie, aprs veuvage,  un gentilhomme
cossais. Lubimoff fils, qui a gaspill sa jeunesse dans les plus folles
aventures, se trouve, lorsqu'clate la guerre et prs de la quarantaine,
 la tte d'une fortune dj fort brche et que les vnements de
Russie compromettront trs sensiblement. Ce mlange hybride de Slave et
de Latin, blas mais non dsquilibr, s'est rfugi dans la splendide
villa qu'il possde  Monte-Carlo, la _Villa-Sirena_, o il a rsolu, en
raffin qui sait que la femme est cause de tout mal--mais aussi de tout
bien--entre les hommes, de vivre, dans la compagnie de parasites, une
sorte d'existence cnobitique o tous les vices seront permis, sauf
celui qu' la p. 303 du livre l'on dfinit: _la nica embriaguez
interesante de nuestra existencia_[206]. Ces parasites constituent un
autre brelan, moins redoutable certes que celui voqu par Drer, le
peintre terrifique, mais qui n'en reste pas moins extrmement original.
Voici, d'abord, Don Marcos Toledo, pave des guerres carlistes, qui,
aprs avoir connu les misres de l'abandon  Paris, avait fini par
chouer dans le palais de la Princesse Lubimoff,  la Plaine Monceau, en
qualit de matre de castillan du jeune Miguel, dont il est devenu le
chambellan, non sans s'tre adjoint pralablement le titre, aussi
honorifique qu'irrel, de Colonel. Dou d'un bon sens assez perspicace,
Don Marcos a parfois des reparties curieuses, telle celle qui lui fait
dire, p. 222, qu'en sa qualit d'Espagnol--l'action du roman se passe au
cours de l'anne 1918--et de patriote, il souffre de voir l'Espagne en
marge de la lutte, s'efforant d'ignorer ce qui se passe dans le reste
du monde, se cachant la tte sous son aile  la faon de certains
chassiers, qui s'imaginent ainsi que, de ne pas voir le pril, celui-ci
les pargnera. Si sa patrie ne figurait pas parmi les nations
indcentes, elle ne comptait pas, cependant, parmi les peuples
dcents, puisqu'elle laissait systmatiquement chapper l'occasion
d'une gloire qui le faisait, lui, frmir... Ou cette autre, sur
Guillaume II,  la page 227: Je connais parfaitement le Kaiser. Ce
n'est qu'un lieutenant. Un lieutenant qui a vieilli, tout en conservant
l'tourderie et la ptulance de sa jeunesse. Mais il a l'honneur de
l'officier et, se voyant perdu, il se brlera la cervelle. Vous verrez
qu'en cas de dfaite, il se suicidera ainsi... Atilio Castro, lointain
parent du prince, n'est qu'un de ces pique-assiettes du monde comme il
faut, dont Monte-Carlo a possd et possde tant de spcimens bizarres.
Vague consul d'Espagne, nagure, nul ne sait au juste o, mais, en tout
cas, fort peu de temps, il s'est fait joueur professionnel: _el seor
del 17_[207], et, toujours dcav, n'en vit pas moins, en apparence,
comme le gentleman correct et le parfait _caballero_[208] que ce genre
d'individus apparat par dfinition. Tefilo Spadoni, lui, n'est qu'un
vulgaire pianiste qui, ayant fait partie des quipes musicales du prince
 bord de ses yachts successifs--sur l'un desquels Lubimoff reut, en
cousin, Guillaume II--, restera son commensal. N de parents italiens,
peut-tre au Caire,  moins qu' Athnes ou  Constantinople, il
constitue le plus parfait type de crtin que l'on puisse imaginer,
partageant son existence entre une mlomanie presque machinale et la
hantise de la roulette et du trente-et-quarante, pauvre pantin qui ne
joue, lui, que le 5 et dont l'ide fixe serait de dcouvrir la
bienheureuse martingale qui lui permettrait de faire sauter la banque de
M. Blanc et de dtrner Son Altesse Srnissime, le Prince Albert.
Carlos Novoa, enfin, n'est qu'un simple pdagogue espagnol,
c'est--dire, en dehors de la science, un tre sans intrt. Son
Gouvernement l'avait envoy au _Muse Ocanographique_ pour y tudier la
faune marine, mais il finit par laisser l le plankton et cultiver, lui
aussi, avec l'application professionnelle les 36 numros et les 6 jeux
de cartes du Casino.

Tel est le brelan des cinq _Ennemis de la Femme_. Leur association, o
la seule langue parle est l'espagnol, sera cependant de courte dure.
La Femme, qu'ils ont bannie de leur milieu, ne tarde pas  se venger
d'eux et l'aphorisme de Lucrce--_De Rerum Natura_, I, 23-24--que citait
D. Juan Valera en 1874  l'pilogue de sa _Pepita Jimnez_:

    _Nec sine te quidquam dias in luminis oras_
    _Exoritur, neque fit ltum, neque amabile quidquam,_[209]

trouve, une fois de plus--comme, dj, c'tait le cas dans l'un des
premiers essais dramatiques attribus  Shakespeare: _Love's Labour is
lost_, dont Michel Carr et Jules Barbier tirrent leurs _Peines d'amour
perdues_--en le triomphe rapide de Vnus honnie, son ternelle
application. Le Colonel tombe amoureux de Mad, fille du jardinier de
_Villa-Sirena_, et finit par l'pouser. On devine ce que sera cette
union et si la jeune femme,  la fin du livre, fait les yeux doux  un
sous-officier yankee, l'on peut tre certain que ce n'est l qu'un
commencement et que la chose aura plus d'une suite! Castro, toujours
distingu, courtise d'abord vaguement Doa Enriqueta, la _Infanta_,
fille de Don Carlos, une joueuse passionne, puis tombe dans les bras
d'une rastaquoure sud-amricaine, _gaucho_ en jupons, Doa Clorinda,
que ses allures d'Amazone du Tasse ont fait dnommer _la Generala_ et
avec laquelle il disparat--lui, trouvant, comme soldat de la Lgion,
une mort glorieuse au front; elle, vanouie  Paris, dans les troubles
remous de la guerre. Spadoni, irrductible, s'il continue  abhorrer la
femme, ce n'est que pour sombrer dans la plus dangereuse dbauche du
jeu. Novoa, passionnment esclave d'une soubrette, se voit abandonn

[Illustration: BLASCO IBEZ PORTANT, A L'UNIVERSITE GEORGE
WASHINGTON, LA ROBE, BORDEE DE VELOURS BLANC ET DOUBLE DE SOIE JAUNE
ET BLEUE, DES DOCTEURS IN ARTS AND LETTERS]

[Illustration: LES TUDIANTES DE BRYN MAWR COLLEGE, COLE SUPRIEURE
POUR FEMMES EN PENNSYLVANIE--RECEVANT, EN PLEIN HIVER, BLASCO, A CHEVAL,
DANS LE PARC DU COLLEGE]

par celle-ci, qui lui prfre un officier amricain et retourne
tristement en Espagne, o sa science marine sera royalement rtribue 
raison de cinq cents _pesetas_ mensuelles. Le prince, malgr ses ddains
de nabab repu, a  peine retrouv une amie d'enfance, fille du frre de
son beau-pre et d'une niaise et orgueilleuse crole mexicaine, la
duchesse Alicia de Delille, qu'il recommence avec cette opiomane de 40
ans, fervente du tapis vert o elle perd et reperd des fortunes, son
existence d'autrefois. Mais la duchesse, qui tenait son titre d'un duc
franais, mari plus g qu'elle de vingt ans et qui a d l'abandonner
lorsqu'elle l'eut fait pre sans sa collaboration, apprend soudainement
que ce fils adultrin, Franais pourvu d'un faux tat-civil
et--naturellement--pilote aviateur, est mort, en captivit, en Allemagne
et son dsespoir est tel qu'elle conduit dfinitivement Miguel.
Celui-ci, qui n'en est pas  une folie prs, se bat en duel avec un
pauvre diable de bless de guerre, un lieutenant espagnol de la Lgion,
Antonio Martnez, qu'il souponne, dans sa stupide jalousie, de l'avoir
remplac dans les faveurs d'Alicia, puis, sermonn par une anglique
infirmire anglaise, lady Lewis--dont l'oncle partage sa vie entre le
whisky et le Casino--finit par reconnatre, un peu tard, qu'il a fait,
jusqu'ici, lamentablement fausse route, s'engage,  son tour, dans la
Lgion, o sa qualit d'ancien capitaine de la Garde Impriale le fait
admettre au titre de sous-lieutenant, passe dix mois et vingt jours au
front, y perd un bras et ne revient, aprs l'armistice,  Monte-Carlo,
que pour y apprendre qu'Alicia, morte des suites d'un empoisonnement du
sang contract comme dame de la Croix-Rouge dans un hpital militaire,
lui a lgu tout ce qu'elle possdait outre-mer, et, en particulier, ses
mines d'argent du Mexique, rien en ce moment, mais demain, peut-tre,
une fortune presque gale  celle que Lubimoff possdait, nagure, en
Russie.

Le roman est touffu, mais,  travers ces halliers de verdures
mditerranennes, un sentier serpente, qui nous conduit  une clairire
inonde de glorieuse lumire, d'o, comme des esplanades du cimetire de
Beausoleil, la vie sourit  la mort. Cette clairire, Miguel Lubimoff
n'y arrive qu'aux dernires pages du livre, o la purification de son
me s'est ralise dans la douleur. Ce mutil que la double flamme de la
souffrance physique et morale a converti, retrouve, en face des horizons
radieux de la mer latine, le sens de la vie, et, plus noble que le
prince Nekhludov de _Rsurrection_, dans Tolsto, consacrera dsormais
ses jours, non au salut d'une seule existence, mais au bonheur de
cinquante infortuns, parmi les centaines de millions qui peuplent la
terre. Il connatra le mlancolique plaisir de contempler la
vie[210]. Cette vie de demain, que sera-t-elle? Blasco, crivant ce
splendide chapitre XII et dernier de _Los Enemigos de la Mujer_ en
Juillet 1919, ressent quelques doutes amers sur notre avenir europen.
Il met dans la mditation de Lubimoff une ombre sinistre. Le prince
pense avec amertume  une possible dception. Voir renatre intacte la
bestialit primitive, aprs un cataclysme accept comme une rnovation!
Contempler la faillite de tant d'esprits gnreux, de tant de nobles
intelligences aspirant au triomphe du bien, dsirant aux hommes la paix
et aux peuples la douce socit, travaillant contre la guerre, comme les
associations d'hygine luttent pour viter les contagions! En lisant
ces lignes, un nom vient aux lvres: Wilson! Et Blasco, qui a tous les
courages, a eu le noble et mle courage de rendre justice  ce grand
homme, dont la gloire aura pu tre nie par une coalition d'esprits 
courte vue, mais qui n'en rayonnera pas moins, dans les temps futurs,
comme celle d'un prcurseur. D'ailleurs son trs juste loge de
l'Amrique et de son intervention  nos cts--intervention qui nous a
sauvs--est all au coeur des Amricains et lorsque Mr. William
Millier Collier recevra Blasco docteur de l'Universit _George
Washington_ avec la phrase rituelle: _Doctor Blasco Ibez, I welcome
you into the fellowship of the Alumni of The George Washington
University_[211], le Prsident de cet illustre Institut se complaira 
fliciter le rcipiendaire pour avoir _appreciated the motives of the
people of the United States, and in your last novel, The Enemies of the
Woman, you have given them a generous measure of praise for their
intervention_[212].

       *       *       *       *       *

Arrivs au terme de ce travail, il apparat lgitime de se demander ce
que pourra tre l'ultrieure volution du romancier et de dterminer,
en attendant, sa place actuelle dans la littrature espagnole. Avec une
nature comme celle de Blasco, qui a rduit au minimum la tyrannie de la
chair sur l'esprit--il ne joue jamais[213], ne fume plus, ne gote que
mdiocrement le thtre[214], et, s'il continue  croire  la ralit du
dogme formul par Lubimoff  la page 303 des _Ennemis de la Femme_ et
cit plus haut, ce n'est que parce qu'homme complet, dont la robuste
virilit ne saurait se contenter de la viande creuse des idologies et,
dfiant les annes, serait capable de consommer, octognaire, le
sacrifice  l'Anadyomne avec la mme vigoureuse exaltation qu'un
phbe--, l'argent, en tant qu'instrument de libert et d'indpendance
sociale, est sans doute un but de la carrire littraire, comme, en
dfinitive, de toute activit humaine organise, mais ce n'en saurait
tre le but suprme. Blasco vient d'en donner, d'ailleurs, une preuve
nouvelle, clatante, en diffrant, pour des raisons qui ne relvent que
de ses scrupules littraires, la publication de _El Aguila y la
Serpiente_--achev depuis le 15 Mars--et en lui substituant celle d'une
oeuvre fantastique, compose en 40 jours, diffrente de toutes celles
jusqu'ici parues: _El Paraiso de las Mujeres_[215], dont l'dition
espagnole ne verra, cependant, le jour qu'aprs sa version anglaise dans
un magazine new yorkais. Ce but suprme, c'est celui qu'en vritable
artiste,--dominant le calcul des gains matriels et insoucieux des
procupations de la vente,--il prcisait, dans son discours du 23
Fvrier 1920  l'Universit de Washington, comme tant le grand secret
du gnie et qui consiste dans la conqute d'une gloire de plus en plus
pleine et mondiale par la ralisation d'oeuvres de plus en plus
triomphantes et par leur signification et par leur forme. La volont de
fer de Blasco, en union avec ses facults d'observation largies, nous
rserve donc, certainement, quelques surprises. Je lui ai demand, il y
a fort peu de temps, ce qu'il pensait du roman cinmatographique et il
m'a confess que sa proccupation dominante tait de lui trouver une
forme nouvelle originale. Dans ce dsir vhment, je crois bien que
collaborent l'homme d'action--toujours dsireux de lutter avec
l'inconnu--et le romancier professionnel, anxieux de se rajeunir, de
rnover sa formule, d'inventer une varit indite d'illusion en trois
ou quatre cents pages. Si le cinmatographe m'intresse tant, m'a-t-il
dit, c'est que, contrairement  ce que pensent beaucoup, il n'a rien 
voir avec le thtre. Ainsi s'explique le fait que les comdies filmes
ennuient le public, alors qu'au contraire les romans cinmatographis
l'enchantent. Qu'est-ce qu'un film? Un roman exprim par des images. Le
thtre est victime de sa limitation dans l'espace. Il faut que tout s'y
passe sur la scne et il ne peut s'y passer que peu de choses  la fois.
Dans les romans, comme sur le film, on peut dvelopper en mme temps
diverses histoires, dont le champ d'action se trouve aux endroits les
plus divers et qui, finalement, convergent en un dnouement unique, en
une action commune. A chaque instant, il est loisible de changer de
lieux et de personnages, ce que l'on ne peut se permettre au thtre que
de faon trs restreinte. Et puis, une pice de thtre a tout juste
cinq actes au maximum, avec, si l'on veut, quelques tableaux
supplmentaires. Or, un film reste libre, comme un roman, de multiplier
scnes et dcors au gr de l'auteur, pour la ralisation de l'effet
voulu par ce dernier. Mes romans viennent d'tre acquis par les
principales maisons cinmatographiques de New York pour tre films.
J'ai vu moi-mme, lors de mon sjour aux Etats-Unis, fonctionner de prs
la technique du film et j'ai connu dans l'intimit la plupart des
meilleurs artistes cinmatographiques de l-bas. Vous comprendrez que,
dans ces conditions, ce qui touche au cinma ne me laisse pas
indiffrent...

Attendons donc, confiants en la maxime favorite de Blasco, que tout
s'arrange en ce monde. Sans doute, le plus souvent, tout s'arrange fort
mal. Mais l'essentiel, pour que continue la comdie de la vie, n'est-ce
pas le mouvement, l'action, bonne ou mauvaise? Blasco, dont les nerfs
sont  fleur de peau, est, d'ailleurs, essentiellement bon. Son plus que
septuagnaire traducteur, M. Hrelle, m'crivait, ces jours derniers:
J'ai autant de sympathie pour le caractre gnreux de Blasco que
d'admiration pour la puissante fcondit de son talent, et, quant 
lui, je crois ne pas exagrer en disant qu'il me considre comme un ami,
au moins autant que comme un traducteur. M. F. Mntrier, de son ct,
m'a adress le plus chaleureux loge du caractre de Blasco, qu'il a pu
tudier  loisir  Madrid, dans le sjour de plusieurs semaines qu'il y
fit au printemps de 1905, poque o le dput de Valence le prsenta 
son ami, dput galement, D. Luis Morote, et aux crivains D. Mauricio
Lpez-Roberts--qui habitait alors, dans une petite rue voisine de celle
de Blasco, un htel luxueux--, D. Gregorio Martnez Sierra, 
l'inimitable Rubn Daro et enfin,--_last not least_-- Prez Galds
lui-mme, ainsi qu'aux artistes D. Agustn Querol y Subirats, de
Tortosa--, sculpteur mort  Madrid en 1909, dont l'Amrique latine
possde plusieurs monuments notables, tel celui lev  Lima  la
mmoire du colonel Bolognesi--et  D. Joaqun Sorolla. Blasco, m'a dit
M. F. Mntrier  la lettre, est l'un des hommes les plus aimables, les
plus complaisants que je connaisse. J'ai pour lui une vritable
affection, parce que j'estime beaucoup son caractre... Je pourrais
multiplier ces tmoignages, en y ajoutant le mien propre, dont maintes
curieuses vicissitudes ont prouv la constante fermet. De cette bont,
lgendaire, Blasco m'a fourni, nagure, en ces termes l'explication
philosophique: Beaucoup de gens crivent que je suis bon, extrmement
bon. Ce n'est pas si certain. Je ne suis ni bon ni mchant. Je suis tout
simplement un impulsif. A la premire impression, je m'emballe et suis
l'entranement de mes nerfs. Puis,  la rflexion, il se trouve que je
ne constate, au fond de mon me, ni haine ni rancoeur. J'ignore le
plaisir de la vengeance. Je vous avouerai que j'en ai cependant, et plus
d'une fois, ressenti le dsir. L'on n'est pas homme pour rien, n'est-ce
pas? Mais je me suis dit aussitt: A quoi bon? Il en cote plus de
faire le mal que le bien. Et il faut tre bon, ne serait-ce que parce
que c'est plus commode!... Le romancier, aprs une courte pause,
ajouta: _Todo el que es fuerte verdaderamente es bueno, no slo por
imposiciones de la moral, sino por un resultado de su equilibrio y de su
fuerza: los dbiles y los ruines son los que guardan un recuerdo siempre
vivo de lo que han sufrido y acarician la esperanza de vengarse..._[216]
Puis, comme pesant lentement ses paroles, il me fit ces ultimes aveux:
Je me connais mieux que personne. Si ce que l'on crit contre moi est
vrai, ce n'est pas du nouveau pour moi. J'en suis inform depuis
longtemps. Si c'est une injustice et le fruit de l'envie, c'est chose
inutile, car l'on n'arriverait jamais  me rendre pire que je suis.
L'loge et le blme, en somme, mon cher ami, sachez-le bien, ne sont que
des accidents momentans de la carrire littraire et incapables
d'influer srieusement sur la vocation d'un artiste vritable.

Tel est Blasco Ibez. Quant  lui assigner une place dans les lettres
espagnoles contemporaines,  quoi bon? Il reste lui-mme et bien
lui-mme, comme l'a vu et dit le vieux docteur juif Max Nordau dans son
tout rcent et si curieux volume d'_Impressions Espagnoles_. N'est-ce
point suffisant? Voici, cependant, deux tmoignages, que je fais miens,
parce qu'ils reprsentent assez exactement ma propre faon de voir.
Celui de Laurent Tailhade d'abord,

[Illustration: BLASCO IBEZ DANS SON SALON DE NICE

D'aprs une photographie publie en 1921 dans un organe anglais de la
Cte d'Azur]

[Illustration: BLASCO DANS SON CABINET DE TRAVAIL A NICE (1921)

Au fond, sur un meuble, divers souvenirs indiens rapports de l'Amrique
du Nord, ainsi qu'un drapeau amricain, don d'un club de New York]

en 1918: A coup sr, Blasco Ibez est plus notoire en France que Prez
Galds, Jos de Pereda et mme que la Comtesse Pardo Bazn. Cela,
peut-tre, ne tient point  ce que Blasco _escribe para la
exportacin_[217], mais,  ce que, pourvu d'une puissance d'expansion
oecumnique, l'art du matre ne prend point souci des frontires,
montagnes ou prjugs. Il est connu en France comme Rudyard Kipling, ou
cet emphatique D'Annunzio; mais avec un renom plus vaste et de meilleur
aloi. Dj, les crivains, ses frres, et les humanistes, les experts
dans le mtier d'crire, le tiennent pour un hros de l'Art, comme il
fut un hros de l'Action et de la Politique. Ce n'est pas une gloire
viagre qu'ils promettent  ses crits. En effet, Blasco
Ibez--crivain, penseur, pote--appartient  la ligne auguste des
Matres qu'applaudit l'Univers. Et c'est un hritier de Balzac, un mule
de Maupassant ou de Zola que donne  la France le pays de Caldern et de
Cervantes. Ces paroles, dans l'organe de l'_Institut d'Etudes
Hispaniques de l'Universit de Paris_, dont M. E. Martinenche,
professeur  la Sorbonne, est Prsident, ont leur signification, sans
doute. Voici, maintenant, celles de l'ex-ambassadeur  Madrid, actuel
Prsident de la _George Washington University_, lors de la crmonie du
23 Fvrier 1920: _In your person, sir, we see the modern glory of
Spanish literature effulgent. You have written much and your readers are
numbered by millions and are found in all lands. Your Four Horsemen
have already galloped around the globe. More than two hundred editions
of that one novel have been printed. Your works show the highest
literary genius. You have the power not only of vividly describing
things, but of interpreting their inner significance. Thoroughly
realistic, there is in all that you have written a full tide of human
sentiment. There is a strength and a vigor in the characters that you
have created that suggest the statues of Rodin. Upon the pages of the
printed book, you, a Spanish writer, have drawn pictures that have all
the vital energy and all the passionate realism that distinguish the
paintings of your great compatriots, Sorolla and Zuloaga. Critics were
not uttering empty compliments, when they said of you: Zola was not
more realistic; Victor Hugo was not more brilliant. We North Americans
do not challenge the statement of one of our own greatest novelists,
William Dean Howells, who has said of one of your novels that it is one
of the fullest and richest in modern fiction, worthy to rank with the
greatest Russian works and beyond anything yet done in English, and in
its climax as logically and ruthlessly tragical as anything that the
Spanish spirit has yet imagined. We accept the verdict of those who
have pronounced you the foremost of living novelists and who have
declared that your works have a permanent place in the world's
literature_[218].

A ces deux tmoignages, il sera bon, sans doute, d'adjoindre un
tmoignage d'Espagne. Je le choisirai parmi les plus rcents et
l'emprunterai  l'organe des francophiles catalans, cette _Publicidad_
qui a si vaillamment dfendu la cause allie pendant la Guerre et qui,
saluant--dans son dition du soir du 27 Avril 1921--l'arrive de Blasco
Ibez  Barcelone, voit en lui avant tout l'crivain homme d'action
et--prludant par ses louanges aux ftes que Valence prpare  son
romancier--exalte, en ce descendant spirituel des grands gnies coureurs
de monde du XVI^{me} Sicle espagnol, _el nico hombre de Espaa que
ha sabido, con gran tumulto, correr mundo..._

VRONNES (CTE-D'OR), Mars-Avril 1921.

       *       *       *       *       *


                          TABLE DES MATIRES


 .....Pages

 I.--L'homme et ses distractions.--Son amour des livres et sa
 haine pour les manuscrits et brochures, ainsi que les articles de
 presse.--Les cinq bibliothques diffrentes.--Son oubli du pass et de
 ses propres oeuvres.--Incapable de vieillir, il n'a de penses que pour
 l'avenir......5

 II.--Sa jeunesse et ses ascendants.--Le prtre
 _guerrillero_.--Enthousiasme pour la mer.--Horreur des
 mathmatiques.--L'tudiant indisciplin.--Madrid et D. Manuel
 Fernndez y Gonzlez.--Le premier discours rvolutionnaire.--Un sonnet
 gratifi de six mois de prison......19

 III.--Le rvolutionnaire.--Il migre  Paris.--Le grand homme numro
 52.--Vie joyeuse et batailleuse au Quartier Latin.--Le journal _El
 Pueblo_.--Enorme labeur de journaliste.--Poursuites judiciaires et
 emprisonnement.--Fuite en Italie et composition de _En el Pas del
 Arte_.--Condamnation au bagne par le Conseil de guerre de la 3e Rgion
 Militaire.--Du _Presidio_  la Chambre des Dputs.--Triple besogne de
 dput, conspirateur et romancier.--Ses dsillusions politiques et son
 romantisme rpublicain......40

 IV.--Aversion pour les groupements littraires.--Individualisme.--Le
 programme esthtique de l'auteur.--Ses gots somptuaires: le palais
 de la Malvarrosa et le petit htel de Madrid.--Histoire d'une table
 de marbre.--Un voyage de Madrid  Bordeaux qui se termine en Asie
 Mineure.--_Oriente._--Avec le Sultan Rouge.--Le forat au palais du
 souverain des _Mille et Une Nuits_.--La plaque de brillants de Blasco
 Ibez.--La mission que lui confie le Grand Vizir.--Le retour en
 Espagne en Novembre 1907......65

 V.--Blasco Ibez ami de la lecture et de la musique.--Son culte pour
 Beethoven et pour Victor Hugo.--Ses duels.--Une balle de charit
 qui faillit devenir balle homicide.--Sa discrtion d'auteur.--Ses
 scrupules sentimentaux.--Histoire du roman: _La Voluntad de
 Vivir_......96

 VI.--Voyage en Amrique du Sud.--Amiti avec Anatole
 France.--Prouesses de Blasco Ibez comme confrencier.--Le
 tnor littraire bat le torero, ou 14.500 francs or pour une
 confrence.--L'orateur se transforme en colonisateur.--La vie
 dans la _Colonia Cervantes_, en Patagonie.--Triple lutte: avec le
 sol, avec les hommes, avec les banques.--Un discours prononc la
 carabine Winchester  la main.--Fondation d'une seconde colonie, 
 Corrientes.--Contraste entre ces deux _settlements_, spars par 4
 jours et 4 nuits de chemin de fer.--Le premier hte de la nouvelle
 maison tropicale.--Le colonisateur renonce  son entreprise......116

 VII.--La guerre vue de l'Ocan, avant sa dclaration.--Foi
 extraordinaire de Blasco Ibez dans le triomphe final des
 Allis.--Son antigermanisme systmatique.--Son immense labeur au
 cours des hostilits.--Les 9 tomes de son _Historia de la Guerra
 Europea de 1914_.--Ses trois romans de guerre.--Manifestations
 des germanophiles de Barcelone contre Blasco.--Les souffrances de
 la vie  Paris.--Son abngation hroque _por la patria de Victor
 Hugo_......148

 VIII.--L'immense succs, aux Etats-Unis, des _Quatre Cavaliers de
 l'Apocalypse_.--Comment l'auteur en eut connaissance.--Le roman vendu
 300 dollars produit une fortune  la traductrice.--Un diteur _rara
 avis_.--Voyage de Blasco Ibez en Amrique du Nord.--Triomphes et
 honneurs.--Le _Militarisme Mexicain_.--Le Dr. Blasco Ibez revient
 en Europe pour y crire,  Nice, _El Aguila y la Serpiente_, roman
 mexicain......172

 IX.--Classification des romans de Blasco Ibez: Romans valenciens,
 Romans espagnols, Cycle amricain, Triptyque de guerre.--Blasco
 Ibez est-il le Zola espagnol?--Comment Blasco a crit ses
 romans.--Quelques rflexions sur le style du romancier......192

 X.--Etat de la littrature  Valence avant Blasco Ibez.--Importance
 des _Contes_ de ce dernier pour l'apprciation de ses romans
 valenciens: _Arroz y Tartana_, _Flor de Mayo_, _La Barraca_, _Entre
 Naranjos_, _Snnica la Cortesana_, _Caas y Barro_......217

 XI.--Les romans espagnols.--I Romans de lutte: _La Catedral_,
 _El Intruso_, _La Bodega_, _La Horda_.--II Romans d'analyse:
 _La Maja Desnuda_, _Sangre y Arena_, _Los Muertos Mandan_, _Luna
 Benamor_......246

 XII.--Le programme amricain de Blasco Ibez en 1914 et
 aujourd'hui.--_Los Argonautas._--Sujet et valeur de ce roman.--Amour
 ancien et profond de Blasco pour l'Amrique......275

 XIII.--Les romans de guerre: _Los Cuatro Jinetes del Apocalipsis_,
 _Mare Nostrum_, _Los Enemigos de la Mujer_.--Conclusion: L'oeuvre
 future de Blasco Ibez et sa signification actuelle dans les lettres
 espagnoles......291

NOTES:

 [1] Celui que je vais crire.

 [2] J'ai l'ide d'un roman, demain je me mets au travail.

 [3] Madrid, 1910. L'interview remonte, en ralit,  1909.

 [4] Ah! C'est de Blasco Ibez que vous me parlez?

 [5] Valence est terre divine, puisque l o hier poussait le froment,
 crot aujourd'hui le riz...

 [6] La viande est de l'herbe, l'herbe de l'eau, l'homme une femme et
 la femme rien.

 [7] Un paradis habit par des dmons.

 [8] Je ne saurais le faire.

 [9] Mais donnez-moi du temps et, certainement, je l'entreprendrai.

 [10] Pre Michel, en valencien. On appelle _cura de escopeta_ un
 type de Nemrod en soutane trs courant en Espagne chez les curs de
 campagne, dits aussi _curas de misa y olla_, par ce que toutes leurs
 ambitions sont de dire la messe pour faire bouillir leur marmite.

 [11] Tout Espagnol est avocat  moins de preuve du contraire.

 [12] Oiseau messager de la tempte.

 [13] Quels temps! Quelle audacieuse jeunesse! Depuis quand les
 morveux crivent-ils donc des romans?

 [14] La cape recouvre tout. Ce proverbe s'emploie aussi parfois,
 au figur, pour indiquer que, sous de belles apparences, se cachent
 souvent de grands dfauts.

 [15] Nom que portent les quartiers bas de Madrid, qui sont ceux o
 habite la populace.

 [16] Ce n'est pas mal! En vrit, jeune homme, tu possdes quelque
 talent pour ce genre de choses!

 [17] Petit tudiant. Ainsi appelait-on alors, dans ces milieux,
 Blasco Ibez.

 [18] Vous tes arrt.

 [19] Tte brle.

 [20] Article paru aussi dans _El Figaro_ de La Havane, n du 13
 Fvrier 1921.

 [21] C'est du moins ce que Bark prtendait en 1910  la p. 6 de sa
 plaquette sur Alejandro Lerroux. Mais Bark est personnage trs sujet
  caution. Et, dans mon exemplaire des _Nacionalidades_, la ddicace
 du livre est imprime  l'adresse de _D. Enrique Prez de Guzmn el
 Bueno_ et nullement de ce suspect pamphltaire.

 [22] En revanche, M. F. Mntrier ne mentionnait pas une oeuvre,
 d'ailleurs puise depuis fort longtemps, de Blasco, intitule:
 _Pars, Impresiones de un Emigrado_.

 [23] Combien de fois nous a-t-on conduits ici, la nuit!

 [24] Le chef. Ainsi dsignait-on alors Blasco Ibez,  la rdaction
 de _El Pueblo_.

 [25] Dans un article insr dans _Soi-Mme_ (1^{re} Anne, n 10, 15
 Novembre 1917), Blasco a voqu, sous le bombardement allemand, au
 front, ces lointains souvenirs du _Pueblo_, dans un passage qui sera
 traduit au chapitre VII.

 [26] Tous  la guerre, riches et pauvres!

 [27] On remarquera que, dans ce volume, l'auteur, pour des raisons
 faciles  deviner, parle de son dpart d'Espagne comme d'une chose
 naturelle et comme s'il se ft embarqu  Cette sur le vapeur franais
 _Les Droits de l'Homme_.

 [28] Nom par lequel on dsigne, en Espagne, un jeune dshrit de la
 Fortune, un gueux.

 [29] C'est l ce que je considre comme le mieux; mais, si vous
 pensez le contraire, je vous suivrai, advienne que pourra...

 [30] Comment ai-je pu vivre de la sorte?

 [31] Mais ce Blasco Ibez, est-ce un parent du dput rpublicain?

 [32] Runions en petit comit.

 [33] Un trs lointain article de Blasco Ibez, au n 1 de _La
 Repblica de las Letras_, intitul: _El arte social_, traitait
 simplement du roman  thse et renfermait des considrations
 ingnieuses sur ce point littraire dlicat.

 [34] On sait que, dans ses _Dsenchantes_, Loti souhaitait qu'Allah
 conservt le peuple turc, religieux et songeur, loyal et bon. Il est
 intressant d'observer qu'avant lui, Blasco Ibez avait formul le
 mme voeu.

 [35] M. Pierre Mille qui,  la mme poque, visitait les rives du
 Bosphore, a donn, dans le _Temps_ du Jeudi 3 Octobre 1907, une
 description de Brousse, qu'il et t piquant de rapprocher de celle
 de Blasco. Du moins, pourra-t-on se livrer  ce petit exercice pour
 les derviches tourneurs, que M. Pierre Mille dcrivit dans le _Temps_
 du Jeudi 26 Septembre 1907.

 [36] Je tiens de source officielle qu'on voulut, pour le rcompenser
 de sa propagande dsintresse pendant la guerre, l'lever d'un rang
 suprieur dans l'Ordre. Sa modestie, cependant, allgue qu' son ge,
 ce qu'il possde est suffisant et que si on l'en juge toujours digne,
 l'on pourra plus tard songer de nouveau  lui.

 [37] _Nouveaux Lundis_, V. 213.

 [38] Mais ce sont des choses militaires!

 [39] Tout ce qu'on lit sert, une fois ou l'autre, dans la vie.

 [40] Pour moi, l'histoire est le roman des peuples et le roman,
 l'histoire des individus.

 [41] _De oratore_, II, 9, 36: L'histoire est le tmoignage des temps,
 la lumire de la vrit, la vie de la mmoire, la matresse de la vie,
 la messagre du pass.

 [42] Douze archologues, treize opinions distinctes.

 [43] Voir: _Antonio de Hoyos y Vinent_, par V. Blasco Ibez, dans la
 _Revue Mondiale_ du 15 Octobre 1919.

 [44] _The Merchant of Venice_, V, 1, 83-88: L'homme qui n'a pas une
 musique en lui-mme, qui n'est pas m par l'harmonie de doux accords,
 est apte aux trahisons, aux ruses,  la ruine. Les mouvements de son
 esprit sont sombres comme la nuit et ses affections tnbreuses comme
 l'Erbe. Dfiez-vous d'un tel homme. Prenez garde  la Musique!

 [45] Baudelaire, _OEuvres Compltes_, I (Paris, 1868), p. 92.

 [46] Quelle vrit, quelle vrit,  commencer par moi! Mais, qui
 donc lit tellement, tellement, tellement?--Cit par A. Morel-Fatio,
 _Etudes sur l'Espagne, Troisime Srie_ (Paris, 1904), p. 312.

 [47] C'est dans cette foi que je veux vivre et mourir.

 [48] Qu'il n'avait pas peur.

 [49] Parfois j'ai touch; d'autres fois, j'ai t touch. De quelle
 utilit cela a-t-il t dans ma vie? Qu'est-ce que cela a bien pu
 prouver?... Quand je songe que je fus bless presque mortellement
 trois mois avant d'crire _La Barraca_!

 [50] Feu!

 [51] Vierge.

 [52] On peut tre crivain sans cesser d'tre homme bien lev.

 [53] _La Volont de Vivre._ L'oeuvre fut crite et imprime entre _La
 Maja Desnuda_ et _Sangre y Arena_.

 [54] En prparation.

 [55] La Mre-Patrie.

 [56] Si tu veux que je pleure, il faut que toi-mme tu commences par
 prouver de la douleur.

 [57] Campement d'Indiens.

 [58] _L'Argentine et ses Grandeurs._ Plusieurs photographies y
 reprsentent Blasco au cours de ses randonnes: ainsi p. 36, 79, 82,
 108, 646, 654.

 [59] Fabrique de sucre.

 [60] Cette confrence, lue par M. Alfred de Bengoechea, traducteur
 des _Ennemis de la Femme_, est imprime p. 404-422 du _Journal de
 l'Universit des Annales_, N du I er Novembre 1918.

 [61] Territoire, dans l'Argentine.

 [62] Localit.

 [63] Journaliers.

 [64] Danse populaire au Chili, au Prou, en Bolivie et d'autres pays
 encore de l'Amrique, sorte de sarabande ou de fandango des ngres,
 des souteneurs et gens de mme acabit. On l'appelle aussi _cueca_.

 [65] Nouvelle-Valence.

 [66] Cabane, en Amrique Latine.

 [67] Et je pensai qu'un mois avant je djeunais, au Bois de Boulogne,
 au restaurant d'Armenonville!

 [68] Par sa grande varit.

 [69] Employ dernirement son talent  dnigrer l'Allemagne.

 [70] Titre que le Gouvernement imprial accordait aux commerants et
 industriels qui avaient bien mrit du rgime.

 [71] Qualificatif honorifique en usage avec cette catgorie sociale
 d'Allemands.

 [72] Banquet.

 [73] Indien.

 [74] Patrie.

 [75] Cette fois, c'est srieux.

 [76] L'minent crivain du voisin royaume et l'un des bons amis du
 Portugal.

 [77] L'illustre auteur de _La Catedral_ et de tant d'autres belles
 oeuvres littraires.

 [78] Autour du conflit. L'ouvrage de M. B. d'Alcobaa a paru 
 Lisbonne  partir de Mars 1915, d'abord comme feuilleton du journal
 rpublicain _A Capital_, puis en fascicules successifs chez les
 diteurs J. Romano Torres et Cie dans la mme ville.

 [79] Quand les Allemands m'auront prsent deux gaillards de la
 taille de ces deux mditerranens, je commencerai  croire en leur
 infaillibilit militaire.

 [80] Texte stnographi, paru dans le _Journal de l'Universit des
 Annales_ du 15 Mai 1918, p. 516.

 [81] _G. Q. G. Secteur I_ (Paris, 1920), tome I, p. 192.

 [82] En me rendant au front.

 [83] _The Morning_, priodique alors publi en langue anglaise par _Le
 Matin_, n du Mercredi 29 Mai 1918.

 [84] Gigantesque no man's land (espace compris entre les deux
 tranches ennemies), o les Allis combattaient sans trve les Huns.

 [85] Sa fuite de Barcelone, o il ne put rester un seul jour...
 (_Article cit page 146._)

 [86] Les affaires sont les affaires.

 [87] _The Illustrated London News_, 12 Fvrier 1921, p. 209. Ouvrage
 qui, dit-on, a t le plus lu de tous les livres imprims, 
 l'exception de la Bible.

 [88] C'est pour la France, c'est pour la patrie de Victor Hugo!

 [89] Calembours.

 [90] Vente modle.--Les tirages de la maison E.-P. Dutton and C
 sont ordinairement de 10.000 exemplaires. La premire dition des
 _Four Horsemen_ date de Juillet 1918. Au commencement de Janvier 1920,
 l'oeuvre atteignait sa 150^{me} dition, ce qui reprsentait dj
 environ 5 millions de lecteurs.

 [91] Monceaux d'or.

 [92] LA FONTAINE, _Fables_, Livre VI, 13: Le Villageois et
 le Serpent.

 [93] Discours.

 [94] _L'espagnol aux Etats Unis_, feuilleton du journal _Le Sicle_,
 26 Janvier 1905.

 [95] _El espaol en los Estados Unidos_, Salamanca. 1920.

 [96] Dans son livre de 1918: _El Hispanismo en Norte-Amrica_ (Madrid,
 433 pp. in-8). Le dtail de la rception doctorale de Blasco, le 23
 Fvrier 1920, et le texte des discours prononcs  cette occasion se
 trouvent p. 1-54 du _George Washington University Bulletin_ de Fvrier
 1920 (vol. XVIII, numro 7).

 [97] Un court expos.

 [98] Consentement unanime.

 [99] M. le Prsident, c'est avec un grand plaisir que j'annonce  la
 Chambre que nous avons aujourd'hui la visite de Blasco Ibez qui,
 comme chacun sait, est le premier crivain espagnol du monde, l'auteur
 des _Quatre Cavaliers de l'Apocalypse_ et d'autres ouvrages qui nous
 sont familiers  tous. Il sera peut-tre intressant pour les membres
 de cette maison de savoir que Blasco Ibez a t aussi pendant sept
 ans membre des Cortes, ou Parlement espagnol; qu'il a toujours t
 un rpublicain...

 [100] dans le cabinet du Prsident sous peu et serait heureux d'y
 faire la connaissance personnelle des membres du Congrs et je suis
 sr que ce sera un grand plaisir pour nous de faire la connaissance
 d'un reprsentant si distingu du meilleur de la littrature
 europenne et espagnole, d'un homme, aussi, que nous devons mieux
 admirer et connatre  cause de ses principes rpublicains et
 dmocratiques.

 [101] Sur Prez Galds, p. 1.369.

 [102] N de Juillet 1903, p. 105-128.

 [103] Premier chef.

 [104] Lettres espagnoles, p. 422 et suivantes.

 [105] Voir  la fin du chapitre XII l'indication relative aux extraits
 traduits par M. Hrelle.

 [106] Littrature universelle.

 [107] _Emile Zola, sa vie et ses oeuvres._

 [108] March des Ftes de Nol.

 [109] _Etudes d'Art tranger_, p. 345.

 [110] _VIe Srie_, T. X, p. 311: _Le Rossignol de M. Gabriele
 D'Annunzio_.

 [111] Les traces de Zola, que l'on dcouvre dans beaucoup de ses
 romans, lui ont valu le titre de Zola espagnol...

 [112] Une allusion, p. 647,  _La Maja Desnuda_, _le nouveau
 roman de Blasco Ibez_, date ce ch. VIII. L'oeuvre fut couronne,
  l'unanimit, du prix Charro-Hidalgo, que _l'Ateneo_ de Madrid
 distribue tous les deux ans.

 [113] La pche du _bu_ est celle o les deux barques couples
 tranent un long filet en naviguant toujours de conserve; c'est notre
 pche au boulier.

 [114] _Confesiones del Siglo, 2 Serie_, Madrid, sans date, Calleja,
 p. 161-174: Blasco Ibez. Cette interview n'a pas t reproduite
 exactement et plusieurs passages en sont errons.

 [115] Vengeance mauresque.

 [116] Ce que je ne vois pas du premier coup, je ne le verrai pas
 ensuite.

 [117] Ce que je n'cris pas du premier jet, je ne l'crirai pas  la
 rflexion.

 [118] Cette dition est en 16 volumes, mais il en existe une infinit
 d'autres, de tous formats et de tous prix. Quelques romans ont
 mme t traduits par cinq traducteurs diffrents et publis par
 cinq diteurs distincts. Depuis la rvolution russe, Blasco est
 naturellement dans la plus complte ignorance de tout ce qui a trait 
 ses oeuvres en Russie, o elles jouissaient d'une popularit incroyable.

 [119] _II^{me} Srie_, Paris, 1901, ch. XXVII: Du style comme
 condition de la vie, p. 330.

 [120] O l'on n'a crit qu'en vers, soit dans le genre badin, soit
 pour le thtre, se mettre  crire en prose srieuse est une grande
 rvolution...

 [121] _L'Evolution d'un romancier valencien_, p. 58.--C'est,
 d'ailleurs, en castillan aussi qu'crivit un autre romancier
 valencien, dont _Cultura Espaola_ prtendit que les oeuvres avaient
 t traduites en franais, M. B. Morales San Martn, afin d'obtenir un
 succs qui ne vint pas (voir l'article de D. Ramn D. Pers dans le n
 de _Cultura Espaola_ de Novembre 1909, p. 903.)

 [122] Paysans.

 [123] Souteneurs.

 [124] Aragonais venus chercher fortune  Valence.

 [125] Plus douce que le miel.

 [126] Riz et tartane, casaque  la mode, et roule la boule  la
 Valencienne. L'expresion _rde la bola!_ est lgendaire pour
 indiquer l'insouciance devant l'avenir.

 [127] _Flor de Mayo_ est le nom donn  la barque de pche luxueuse
 que le hros du roman, le _Retor_, fait construire avec les profits de
 son expdition de contrebande  Alger et qui a t baptise ainsi par
 la suggestion d'une estampe ornant les livres de tabac _May-Flower_
 (fleur d'aubpine, librement rendu par _Flor de Mayo_), import de
 Gibraltar.

 [128] Monsieur enferm pour avoir crit dans les journaux.

 [129] Insr dans _Luna Benamor_ en 1909, p. 113.

 [130] Assassins.

 [131] Voleurs.

 [132] N XII, p. 939. M. Gmez de Baquero, fonctionnaire monarchiste,
 avait pralablement consacr  divers romans de Blasco Ibez
 plusieurs articles, dont deux sur _Sangre y Arena_ dans _El
 Imparcial_, o ce roman avait paru en feuilleton, et un troisime sur
 le mme livre dans _La Espaa Moderna_ de D. Jos Lzaro. Sous la
 signature _Andrenio_, il crivit aussi dans le journal conservateur
 _La Epoca_, ainsi, d'ailleurs, que dans la revue hebdomadaire
 populaire _Nuevo Mundo_, diverses notules sur le romancier, qu'il
 n'a, toutefois, pas incluses dans son recueil de 1918: _Novelas y
 Novelistas_, paru chez l'diteur Calleja  Madrid.

 [133] Tome IX, p. 555 et suivantes.

 [134] Ses romans sont chastes, sobres comme la Nature.--M. F.
 Vzinet remarquera aussi  propos de _La Maja Desnuda_, dans son
 ouvrage de 1907, p. 277, que Blasco s'interdit les succs faciles en
 cartant de son oeuvre les situations scabreuses, ou, quand il s'en
 prsente, en les traitant avec une lgret de touche qui nous tonne
 et nous ravit chez un raliste. Et cela tait l'vidence mme.

 [135] Dput toujours sr d'tre rlu.

 [136] L'Amour ne passe qu'une fois dans la vie.

 [137] Des appuis bien faibles.

 [138] Etude mise en tte de la traduction Panckoucke, avec texte latin
 en regard, des _Punicorum Libri XVII_.

 [139] Barcelona, 1888, 2 t. de XIII-507 et 520 pp. in-8, prfacs par
 Llorente et recenss par Hbner dans la _Deutsche Literaturzeitung_,
 1889, n 26.

 [140] Paris, 1870-1878 (_atlas_ en 1879), t. I, p. 295-306.

 [141] Article intitul: Sagunt und seine Belagerung durch Hannibal.
 On lira avec intrt, dans le _Mariana historien_ de M. G. Cirot
 (Bordeaux, 1905), p. 320-322, le rsum des efforts du Jsuite
 Mariana pour concilier, sur Sagonte, les rcits discordants des
 historiographes anciens.

 [142] 11^{me} d., Cambridge, 1911, p. 587: _Blasco Ibez lacks
 taste and judgement..._ C'est dans sa _Littrature Espagnole_
 de 1913, p. 446, que le professeur de Londres a mis ce jugement
 sur _Snnica_ et renvoy, lui aussi,  Flaubert: Ces vocations
 ambitieuses d'un lointain pass sont rserves aux Flaubert... Tout
 le jugement sur Blasco, dans ce livre, est  l'avenant.

 [143] Voir sur cette catapulte mes deux _notes_ dans la _Revue des
 Etudes Anciennes_, t. XXII (1920), p. 73 et p. 311.

 [144] Colline.

 [145] Pour la traduction italienne prte  paratre, l'hispanologue
 florentin Ezio Levi crira une _prface_ fort documente sur Blasco.
 Tout rcemment a paru, sous le titre: _La Tragdie sur le Lac_, une
 nouvelle dition de la traduction franaise de _Caas y Barro_, mais
 signe, cette fois, de Mme Rene Lafont.

 [146] C'est l'oeuvre qui constitue pour moi le souvenir le plus
 agrable, celle que j'ai compose le plus solidement, celle qui me
 parat le plus finie...

 [147] D'aprs M. Ernest Mrime, qui le cite p. 298 de son article de
 1903.

 [148] Le palais de la Malvarrosa a t construit entre la
 publication de _Entre Naranjos_ et celle de _Snnica la Cortesana_.

 [149] La villa bleue, que Povo a dessine sur la couverture de
 _Entre Naranjos_.

 [150] _Etudes de Littrature Mridionale_, p. 53.

 [151] Je le trouve lourd, il y a en lui trop de doctrine.

 [152] _Letras  Ideas_, Barcelona, p. 144.

 [153] N du 25 Juin 1905.--Dans le _Temps_ du dimanche 21 Juillet
 1907, M. Gaston Deschamps--qui, dans ce mme journal, le 2 Avril 1903,
 avait dj exalt le romancier de _Terres Maudites_ et de _Fleur de
 Mai_--vantait la version de _La Catedral_ par Hrelle et proclamait ce
 truisme: que Blasco avait conquis le droit de cit dans la Rpublique
 des Lettres franaises,--truisme que rptera,  prs de trois
 lustres de distance, en termes simplement diffrents M. Homem Christo
 dans _La Revue de France_ du 1er Avril 1921. Notons, enfin, que la
 traduction amricaine de _La Catedral: The Shadow of the Cathedral_,
 est munie d'une excellente _introduction_ par feu William Dean
 Howells, dont il a t question plus haut.

 [154] Dans son deuxime fascicule de l'anne 1912, p. 488, comme je
 le rappelle au cours de mon tude: Sur quelques savants espagnols
 contemporains, publie en 1921 dans _Hispania_. La _Revue d'Histoire
 Littraire de la France_, tout en croyant que _El Intruso_ tait une
 oeuvre de propagande anti-chrtienne et socialiste dirige contre
 la tyrannie immorale du capital, voulait bien en reconnatre la
 fougue, l'nergie et la rudesse.

 [155] Voici la joyeuse Andalousie!--Allusion  un passage de _La
 Bodega_, ch. V, p. 192.

 [156] Ceux d'en-bas.--D'un merveilleux morceau de _La Bodega_ (ch.
 III) dcrivant la misre alimentaire des plbes rurales andalouses, un
 court extrait, donn par Mlle Paraire et M. Rimey, p. 156-161 de
 leur livre de lectures espagnoles: _La Patria Espaola_ (Paris, 1913),
 a eu le don de faire frmir plus d'une jeune gnration d'tudiants
 d'espagnol, en France.

 [157] T. VII, p. 307: _La Bodega_, de V. Blasco Ibez.

 [158] Grandes proprits foncires.

 [159] La _gaana_ dsigne le dortoir des journaliers terriens du
 _cortijo_ (ferme); les _aperadores_ sont chargs de la direction
 d'une exploitation agricole; les _arreadores_ sont une espce de
 chefs de travaux; les _capataces_ quivalent  des contre-matres;
 les _mayorales_ sont des matres bergers; les _braceros_ sont des
 manoeuvres.

 [160] Nom donn aux bandes de rvolts qui, paralllement
 aux _Comuneros_ de Castille, tentrent, au dbut du rgne de
 Charles-Quint, de modifier l'ordre social,  Valence et dans les
 Balares.

 [161] Salvochea fut l'un des collaborateurs du journal de Francisco
 Ferrer: _La Huelga General_, feuille anarchiste trimensuelle, dont
 le premier n parut le 15 Novembre 1901  Barcelone et le dernier le
 20 Juin 1903. Voir A. Fromentin, _La vrit sur l'oeuvre de Francisco
 Ferrer_ (Paris, 1909), page 32.

 [162] _La ltima novela de Baroja_, p. 14. Le lecteur qui voudrait
 avoir une ide de la nature du talent de M. Baroja n'aura qu' lire
 l'tude que lui a ddie M. Peseux-Richard au t. XXIII (1910) de la
 _Revue Hispanique_.

 [163] La vie de la pgre madrilne.

 [164] F. Vzinet, _Les Matres du roman espagnol contemporain_ (Paris,
 1907), p. 254, _note_ I.

 [165] T. XV (1906), p. 865-868.

 [166] Op. cit., p. 256-279.

 [167] Dans ce roman, paru en 1892, le pote belge Rodendach nous
 dpeint Hugues Viane qui, ayant cru retrouver sa femme dfunte dans
 une danseuse d'opra, imagine d'habiller celle-ci, Jeanne Scott,
 dont il a fait sa matresse par amour pour la morte, d'une des robes
 de l'pouse: Elle, dj si ressemblante, ajoutant  l'identit de
 son visage, l'identit d'un de ces costumes qu'il avait vus nagure
 adapts  une taille toute pareille! Ce serait plus encore sa femme
 revenue, etc.

 [168] _La Littrature Castillane d'aujourd'hui_, p. 649-669 de:
 _Espaa econmica, social y artstica_ (_Lecciones del VII Curso
 Internacional de Expansin Comercial_), Barcelona, 1914. Le passage
 sur Blasco est p. 654.

 [169] _Le Spectacle national par excellence._ Ce volume compte XVIII
 et 590 pp. et le passage que j'en cite est  la page 360.

 [170] Voir sur Hoyos mon article dans _Hispania_, 1920, p. 279.
 Pour _Los Toreros de Invierno_, Blasco a crit un fort intressant
 _prologue_.

 [171] T. XVIII (1908), p. 290-294.

 [172] _Biblioteca Mignon_, Madrid, 1910. p. 82-83.

 [173] T. XI (1909), p. 200: A propos de _Sangre y Arena_, de V. Blasco
 Ibez.

 [174] Une phase complte de la vie populaire d'Espagne. Mndez
 Nez, que citait _Zeda_, est clbre pour avoir prononc la phrase
 fameuse: _Espaa ms quiere honra sin barcos que barcos sin honra._
 (L'Espagne aime mieux l'honneur sans navires que des navires sans
 honneur.) C'est cet amiral qui commandait la flotte espagnole qui
 bombarda Valparaso et El Callao en 1866.

 [175] Il existe, de _Sangre y Arena_, deux traductions anglaises:
 l'une, publie chez Nelson  Londres: _The Matador_, et l'autre, que
 je signale  la fin de ce chapitre, parue  New-York.

 [176] Haute noblesse.

 [177] Voir sur George Sand, Majorque et Gabriel Alomar, mon article
 d'_Hispania_, 1920, p. 103 et p. 243, _note 1_.

 [178] Meilleures facults.

 [179] Il existe une autre version amricaine de _Los Muertos Mandan_,
 par Frances Douglas, parue galement  New York et sous le titre: _The
 Dead Command_, comme celle du Dr. Goldberg.

 [180] _Les Romans de la Race._

 [181] _La Ville de l'Esprance._

 [182] _La Terre de tout le monde._

 [183] _Les Murmures de la Fort._

 [184] _L'Or et la Mort._

 [185] Palais des Reprsentants de la Nation.

 [186] Ce roman n'en a pas moins atteint son quarantime mille et
 s'approche rapidement du cinquantime.

 [187] _La Lectura._ XIVe anne, n 168 (Dcembre 1914), page 467.

 [188] Vocable amricain dsignant originairement une arme de guerre
 et signifiant aujourd'hui, spcialement au Chili et en Argentine, ce
 qu'en castillan classique on dnomme _disparate_, soit donc une
 niaiserie.

 [189] C'tait un dogme de la religion catholique d'alors que la terre
 tait le corps le plus vaste de la cration et le centre fixe de
 l'Univers, le but des mouvements de tous les astres. On admettait
 gnralement qu'elle formait un cercle aplati, ou un quadrilatre
 immense, born par une masse d'eau incommensurable--_el mar de
 tinieblas_--et l'on objectait aux dductions de Colomb les Divines
 Ecritures, qui comparent les cieux  une tente dploye au-dessus de
 la terre, chose impossible si la sphricit de cette dernire tait
 admise!

 [190] Grenier, en valencien.

 [191] _Mare Nostrum_, p. 17.

 [192] J'ai suffisamment caractris l'antigermanisme de Blasco Ibez,
 d'autant plus mritoire si on le compare  celui d'autres amis de la
 France en Espagne, Prez Galds, par exemple--pour ne citer que le
 plus illustre d'entre les morts. J'ai traduit et comment en 1906,
 dans le _Bulletin Hispanique_, une lettre de lui  un organe allemand
 de Berlin (_Das Litterarische Echo, 1905, n 15_), o se trouvait
 cette phrase: Nous vnrons l'Allemagne  cause de sa puissance
 politique et militaire,  cause de son grand capital intellectuel.
 Nous voyons en elle le foyer auguste de l'Intelligence, o tout
 progrs scientifique, toute grandeur intellectuelle rsident...
 (_Bul. Hisp._, t. VIII, p. 328.)

 [193] (_Con una carta de Palacio Valds_), Madrid, 1919, Calleja, p.
 83-86.

 [194] Une maladroite et insupportable compilation de tout ce que la
 haine et l'ignorance ont crit rcemment contre une des nations les
 plus civilises de l'Europe.

 [195] Article dj cit, vol. 158, n 4.269, 12 Fvrier 1921: _A
 500.000 film with 12.000 performers: The Four Horsemen of the
 Apocalypse._

 [196] Cette suggestion a t reproduite par le journal _Excelsior_, n
 du vendredi 18 Fvrier 1921, p. 4.

 [197] Le film de _Sangre y Arena_, tourn galement en 1917, mais en
 Espagne, vient d'tre dtruit pour tre remplac par une nouvelle
 production amricaine, aprs qu'aura t jou, sur un des plus grands
 thtres de New York, le drame tir de ce clbre roman tauromachique
 par un auteur amricain fort connu.

 [198] A l'heure prsente, il s'en est vendu plus de 500.000
 exemplaires et l'dition espagnole en est au 60^{me} mille.

 [199] L'cho espagnol retentit, faiblement, dans une revue
 d'intellectuels temporairement disparue, aprs avoir t rudement
 perscute par le gouvernement espagnol. Au n 157 d'_Espaa_, 1918,
 p. 12, M. Dez-Canedo affirme que le principal mrite de Blasco
 Ibez est d'avoir crit de prs et d'avoir suivi ds l'origine,
 avec un fervent esprit d'amour pour la justice, le dveloppement de
 la lutte actuelle, ce qui lui a permis de toucher, dans son livre,
 l'aspect qui affecte le plus l'Espagne. Cette douloureuse ralit,
 M. Dez-Canedo a eu le courage de l'voquer. La voix du romancier
 s'lve avec toute la solennit de l'heure et prononce les paroles
 qui vont au coeur de tous. Ces paroles, elles sortent aussi du coeur
 de beaucoup. Mais les recueillir et leur confrer l'expression
 dfinitive, c'tait l mission propre  l'auteur. Blasco Ibez
 leur a donn une vibration adquate et tel est le suprme mrite de
 son oeuvre, qui gardera, entre toutes celles qu'il a crites, cette
 vertu souveraine: d'avoir associ, aux jours les plus douloureux, 
 l'universelle clameur le cri de l'Espagne blesse...

 [200] Article cit, _Revue de Paris_ du 1er Aot 1919.

 [201] Le fait divers dont s'inspire le dernier roman de Vicente
 Blasco Ibez est l'espionnage de la danseuse Mata Hari, son procs
 devant le conseil de guerre de Paris et son excution au fort de
 Vincennes.

 [202] N 296, jeudi 10 Fvrier 1921: _Sobre Blasco Ibez_.

 [203] Un monsieur de l'intrieur des terres.

 [204] _Inferno_, XXVI, 94-102. Ni la douceur d'un fils, ni la piti
 d'un vieux pre, ni l'amour d, qui devait rendre Pnlope joyeuse, ne
 purent vaincre au-dedans de moi l'ardeur que j'eus  explorer le monde
 et  connatre les vices des hommes et leurs vertus: mais je me lanai
  travers la grande mer ouverte (_la Mditerrane, par opposition  la
 mer Ionienne_), seul sur un navire, avec ma petite troupe, de laquelle
 je ne fus pas abandonn...

 [205] XXVI, 136-142. Nous nous rjoumes, et cela tourna vite en
 pleurs: car, de cette nouvelle terre, naquit un tourbillon, qui frappa
 la proue du navire. Trois fois, il le fit tourner avec toutes les
 vagues;  la quatrime, il mit la poupe en l'air et la proue en bas,
 comme il plt  Dieu. Jusqu' ce que la mer se ft sur nous referme.

 [206] L'unique ivresse intressante de notre vie.

 [207] Le monsieur qui ne joue que le 17.

 [208] Gentilhomme.

 [209] Car, sans toi,  Vnus, rien ne jaillit au sjour de la
 lumire, rien n'est beau ni aimable...

 [210] _Los Enemigos de la Mujer_, pp. 442 et 443.

 [211] Docteur Blasco Ibez, je vous souhaite la bienvenue au sein de
 la socit des membres de l'Universit George Washington.

 [212] Apprci les motifs du peuple des Etats-Unis, et, dans son
 dernier roman: _Les Ennemis de la Femme_, lui avoir accord, pour
 son intervention, une gnreuse mesure de louanges. _Bulletin_ cit
 de la _George Washington University_, p. 33.--A mon sens, le titre
 choisi par le traducteur amricain de _Los Enemigos de la Mujer_:
 _Woman Triumphant_, n'est pas heureux et Hayward Keniston et d
 songer que le triomphateur final, dans ce roman, ce n'est point la
 Femme, mais l'Homme.

 [213] Pendant l'anne qu'il vcut  Monte-Carlo, il alla presque
 chaque jour aux salles de jeu du Casino, pour y tudier les joueurs,
 mais ne cda jamais  la tentation classique d'y risquer une somme,
 si bien que les employs avaient fini par l'appeler: _le Monsieur qui
 ne joue jamais_, et que des joueurs fanatiques le suppliaient de leur
 servir de porte-chance!

 [214] Cette aversion pour le thtre a t cause que Blasco s'est
 jusqu'ici obstinment refus  rien crire directement pour la scne.
 _No quiero_, dit-il, _va contra mis gustos. Resulta para m algo as
 como si me propusiesen hacer crochet_. (Je ne veux pas, c'est contre
 mes gots; c'est comme si on me proposait de faire du crochet.)
 Et c'est dommage, car je suis convaincu que sa plume pourrait nous
 donner des pices admirables de vie, de mouvement et d'humaine
 vrit. En revanche, Blasco adore les concerts, qu'il savoure, en
 fermant les yeux, dans une posture abandonne et commode. L'opra,
 auquel il assiste par amour pour la musique, n'est, pour lui, qu'une
 transaction.

 [215] _Le Paradis des Femmes._

 [216] Quiconque est fort vritablement, est bon, non seulement par
 obligation morale, mais comme consquence de son quilibre et de
 sa force. Les faibles et les mchants seuls conservent le souvenir
 toujours vif de ce qu'ils ont souffert et caressent l'espoir de se
 venger...

 [217] crit pour l'exportation: reproche indirect de M. James
 Fitzmaurice-Kelly, plus haut cit, et qui n'est qu'une variante du
 vieux clich courant--dont l'auteur de l'article: _Novela_, au t.
 38 de l'_Enciclopedia Espasa_, p. 1.219, a cru devoir resservir, en
 Juillet 1918, la banalit use--, lequel consiste  censurer Blasco
 pour avoir abandonn le champ du roman provincial valencien!

 [218] _En votre personne, Monsieur, nous voyons resplendir la moderne
 gloire de la littrature espagnole. Vous avez crit beaucoup et vos
 lecteurs, dissmins dans l'Univers, se comptent par millions. Vos
 Quatre Cavaliers ont dj, dans leur galop, fait le tour du monde
 et il s'est imprim plus de deux cents ditions de ce seul roman.
 Vos oeuvres rvlent le plus grand gnie littraire. Vous n'avez pas
 seulement le pouvoir de peindre avec vivacit les choses, mais d'en
 rendre la signification secrte. Profondment ralistes, tous vos
 crits palpitent de sentiment humain. Les caractres que vous dessinez
 ont une force et une vigueur qui suggrent les effigies d'un Rodin.
 Sur les pages du livre imprim, vous, l'crivain d'Espagne, avez trac
 des peintures qui possdent toute la vitale nergie, tout le passionn
 ralisme caractristiques de ces grands peintres, vos compatriotes:
 Sorolla et Zuloaga. Ce ne furent pas vains compliments que formulrent
 les critiques, en disant de vous que Zola n'avait pas t plus
 raliste, ni Hugo plus brillant. Et nous autres, Nord-Amricains, nous
 ne rcuserons pas ce tmoignage de l'un de nos plus grands romanciers,
 de William Dean Howels, proclamant,  propos d'un de vos romans, que
 c'tait l'un des plus pleins et des plus riches romans modernes,
 digne d'tre plac  ct des plus grandes oeuvres russes et au-dessus
 de tout ce qui a t fait jusqu' prsent en langue anglaise, roman
 dont le dnouement est aussi logiquement et cruellement tragique
 que celui des meilleures productions espagnoles existantes.--Nous
 acceptons donc le verdict de ceux qui vous ont dfini le premier des
 romanciers modernes, qui ont assign  vos oeuvres une place permanente
 dans la littrature universelle..._

       *       *       *       *       *

On a effectu les corrections suivantes:

Menetrier=> Mntrier

Mediterrane=> Mditerrane {pg 10}

propitaire actuel=> propritaire actuel {pg 10}

Hridit celtibrique=> Hrdit celtibrique {pg 24}

certainnement=> certainement {pg 24}

rebellion=> rbellion {pg 28}

le froit glacial=> le froid glacial {pg 32}

qui accomodent les coeurs briss=> qui accommodent les coeurs briss
{pg 38}

l'aile droite du Panthhon=> l'aile droite du Panthon {pg 42}

ces lontains souvenirs=> ces lointains souvenirs {pg 50, n.}

ne laise pas d'tre=> ne laise pas d'tre {pg 58}

Combattif avec l'ennemi=> Combatif avec l'ennemi {pg 59}

ce lontain pass=> ce lointain pass {pg 62}

ne s'accomoderait pas=> ne s'accommoderait pas {pg 37}

fin suprme de toute cole=> fin suprmes de toute cole {pg 69}

puique vous m'en priez=> puisque vous m'en priez {pg 70}

Notre prsent est en fonctions=> Notre prsent est en fonction {pg 71}

l'admiration universelle en a prtes=> l'admiration universelle en a
prt {pg 72}

de notre race ne furent-il=> de notre race ne furent-ils {pg 75}

Dsanchantes=> Dsenchantes {pg 89}

Ces lettres on t dtruites=> Ces lettres ont t dtruites {pg 109}

et d'nergie, acoutum=> et d'nergie, accoutum {pg 126}

Janvier  Juin 1910, => Janvier  Juin 1910,  {pg 127}

allant de la page 1 => allant de la page 1  {pg 127}

le vie factice et luxueuse=> la vie factice et luxueuse {pg 133}

le vieille dfroque traditionnelle=> la vieille dfroque traditionnelle
{pg 161}

le neutralit de l'Espagne=> la neutralit de l'Espagne {pg 165}

Hoursemen=> Horsemen {pg 175}

je ne m'ttonnerais point=> je ne m'tonnerais point {pg 186}

cette epithte mme=> cette pithte mme {pg 190}

ainsi en fonctions de la vie=> ainsi en fonction de la vie {pg 193}

sa lettre insre=> sa lettre insre {pg 198}

paru  Madrid=> paru  Madrid {pg 201}

en tant que que thme=> en tant que thme {pg 206}

de Juillet 1906  Abril 1907=> de Juillet 1906  Avril 1907 {pg 221}

L'expression _rde la bola!_=> L'expresion _rde la bola!_ {pg 224 n.}

un excellent homme d'Aragonais=> un excellent homme d'Aragon {pg 225}

rve ancien de vie bourgeoise=> rve ancien de vie bourgeoisie {pg 225}

ses parents avaient nagre abandonn=> ses parents avaient nagure
abandonn {pg 225}

o le resouvenir du=> o le ressouvenir du {pg 227}

comme je l'ai dj mot=> comme je l'ai dj not {pg 234}

ses concitoyers jaloux=> ses concitoyens jaloux {pg 234}

tant ne fois traduite=> tant de fois traduite {pg 234}

par le philologie Raimund=> par le philologue Raimund {pg 238}

qui se dvoppent=> qui se dveloppent {pg 242}

par-desus tout la connaissance=> par-dessus tout la connaissance {pg
244}

il comtemplait la mer=> il contemplait la mer {pg 245}

mme fallu une certain courage=> mme fallu un certain courage {pg
249}

le version de _La Catedral_=> la version de _La Catedral_ {pg 250 n.}

le Rpublique des Lettres franaises=> la Rpublique des Lettres
franaises {pg 250}

rprsentant des patrons=> reprsentant des patrons {pg 254}

leurs corps deshrits=> leurs corps dshrits {pg 254}

le misre alimentaire des plbes=> la misre alimentaire des plbes {pg
256}

cette tourbe de deshrits=> cette tourbe de dshrits {pg 260}

les galres phciennes allant=> les galres phniciennes allant {pg 273}

Aussi le conul=> Aussi le consul {pg 273}

Mais c'est l phnomne=> Mais c'est la phnomne {pg 282}

il est vr qu'=> il est avr qu' {pg 286}

le retient loint=> le retient loin {pg 300}

un erreur grossire=> une erreur grossire {pg 307}

The Ennemies of the Woman=> The Enemies of the Woman {pg 315}

sa proccupation dominante tait du lui=> sa proccupation dominante
tait de lui {pg 317}

nous voyons resplandir=> nous voyons resplendir {pg 322 n.}








End of the Project Gutenberg EBook of V. Blasco Ibez, ses romans et 
a roman de sa vie, by Camille Pitollet

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK V. BLASCO IBEZ ***

***** This file should be named 50267-8.txt or 50267-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/5/0/2/6/50267/

Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
produced from images available at The Internet Archive)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org/license

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
