Project Gutenberg's Les franais peints par eux-mmes, t.1, by Various

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Title: Les franais peints par eux-mmes, t.1

Author: Various

Editor: Lon Curmer

Release Date: May 22, 2012 [EBook #39765]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FRANAIS ***




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  LES FRANAIS.


  TOME PREMIER.


  IMPRIMERIE
  DE DECOURCHANT
  rue d'Erfurth, 1.




  LES FRANAIS

  PEINTS PAR EUX-MMES.


  TOME PREMIER.


  PARIS,

  L. CURMER, DITEUR,
  49, RUE DE RICHELIEU,
  AU PREMIER.

  M DCCCXL.




  A


  MESDAMES ANCELOT, DE BAWR, VIRGINIE DE LONGUEVILLE;


  MESSIEURS

  A. ACHARD, ALTAROCHE, P. AUDEBRAND,

  J. AUGIER, M. AYCARD,

  DE BALZAC, DE LA BDOLLIERRE, P. BERNARD, E. BLAZE,

  E. BRIFFAULT, CHAUDES-AIGUES,

  A. CLER, F. COQUILLE, DE CORMENIN, L. COUAILHAC,

  Comte DE COURCHAMPS, Vicomte D'ARLINCOURT,

  P. DUVAL, ECARNOT,

  ARNOULD FREMY, J. HILPERT, J. JANIN, A. KARR, A. DE LACROIX,

  A. DE LAFOREST, MRY, E. NYON, E. REGNAULT, R. PERRIN,

  E. ROUGET, L. ROUX, A. SECOND,

  F. SOULI,

  TAXILE DELORD, Comte HORACE DE VIEL-CASTEL, F. WEY;


  GAVARNI et H. MONNIER,


  L'DITEUR RECONNAISSANT.




[Illustration: INTRODUCTION]


IL faut bien toujours que les crivains d'une poque rendent au public
ce que le public leur a prt, et l'crivain n'est jamais si heureux et
si populaire, que lorsque le public lui a beaucoup demand, et lorsqu'il
lui a beaucoup rendu. Plus ses emprunts sont nombreux, plus il est
lui-mme un homme de gnie. C'est l l'unique raison qui a fait de
Molire le premier pote du monde; car nul plus que lui n'a emprunt 
l'humaine nature, ses vices, ses ridicules, ses passions, ses haines,
ses amours. Heureusement pour les emprunteurs  venir, que si le fond de
l'humanit est le mme toujours, la forme en est changeante et variable
 l'infini. Chaque sicle, que disons-nous? chaque anne a ses moeurs et
ses caractres qui lui sont propres; l'humanit arrange toutes les
vingt-quatre heures ses ridicules et ses vices, tout comme une grande
coquette arrange et dispose ses volants, ses bijoux et ses dentelles; et
nous ne voyons pas trop, puisque les marchandes de modes ont des livres
sibyllins tout exprs pour expliquer jour par jour les rvolutions de
leur empire, pourquoi donc n'aurions-nous pas, nous aussi, le peuple
frivole et mobile par excellence, un registre tout exprs pour y
transcrire ces nuances si fines, si dlies, et pourtant si vraies, de
nos moeurs de chaque jour? C'est La Bruyre qui l'a dit, et celui-l s'y
connaissait: _Il n'y a point d'anne o les folies des hommes ne
puissent fournir un volume de caractres_. Et je vous prie, si pareil
livre et t fait seulement depuis les derniers livres de Thophraste,
savez-vous une histoire qui ft plus varie, plus remplie, plus
charmante, plus vraie surtout et plus anime par toutes sortes de
personnages? Mais non, les historiens, oubliant l'espce humaine, se
sont amuss  raconter des siges, des batailles, des villes prises et
renverses, des traits de paix ou de guerre, toutes sortes de choses
menteuses, sanglantes et futiles; ils ont dit comment se battaient les
hommes et non pas comment ils vivaient; ils ont dcrit avec le plus
grand soin leurs armures, sans s'inquiter de leur manteau de chaque
jour; ils se sont occups des lois, non pas des moeurs; ils ont tant
fait, que c'est presque en pure perte que ces misrables sept mille
annes que nous comptons depuis qu'il y a des hommes en socit ont t
dpenses pour l'observation et pour l'histoire des moeurs.

En effet, comptez donc combien peu de moralistes ont daign entrer dans
ces simples dtails de la vie de chaque jour! Comptez donc combien le
nombre des potes comiques est infrieur au nombre des logiciens, des
mtaphysiciens, ou simplement des casuistes! Dans cette reprsentation
anime des moeurs et des caractres d'un peuple, l'antiquit ne vit
gure que sur Homre et sur Thophraste, sur Plaute et sur Trence; les
temps modernes s'appuient sur Molire et sur La Bruyre, deux
reprsentants srieux et gais  la fois de notre vie publique; l'un,
l'historien du peuple, l'ami du peuple; l'autre, l'historien de la cour,
dont il tait loin d'tre l'ami. Entre ces deux grands matres se
placent, de temps  autre, quelques crivains subalternes: Sainte-Foix
et Mercier, par exemple. Mais chez les badigeonneurs du carrefour et de
la rue, quels regards sans porte! quels jugements faits au hasard!
Comme ces valets de chambre de l'histoire rapetissent  plaisir leur
triste hros, en le rduisant aux proportions les plus infimes! A ces
faiseurs de silhouettes crayonnes d'une main tremblante sur le mur
d'une cuisine, je prfre encore les satiriques, race acharne et mal
leve, il est vrai, mais qui finit cependant par arriver  une certaine
ressemblance, et dont les pages brutales ressemblent  l'histoire, comme
un coup de poignard qui tue ressemble  un coup de bistouri qui sauve.
Mais, quoi! nous ne sommes pas chargs de faire l'histoire des
moralistes: nous voulons seulement rechercher de quelle faon il faut
nous y prendre pour laisser quelque peu, aprs nous, de cette chose
qu'on appelle la vie prive d'un peuple; car, malgr nous, nous qui
vivons aujourd'hui, nous serons un jour la postrit. Nous avons beau
nous estimer au plus bas, c'est--dire nous estimer un peu plus qu'
notre juste valeur, il faudra bien qu' notre tour nous tombions tte
baisse dans ce gouffre bant qu'on appelle l'histoire, et qui finira
par absorber l'ternit et Dieu lui-mme avec elle. Donc, puisque nous
sommes encore,  l'heure qu'il est, sur le bord de ce gouffre, prenons
nos prcautions pour bien tomber dans l'abme; le pied peut nous
glisser, nous pouvons avoir le vertige, et alors il nous faudrait tomber
l comme des goujats pris de vin ou de sommeil.

Oui, songeons-y, un jour viendra o nos petits-fils voudront savoir qui
nous tions et ce que nous faisions _en ce temps-l_; comment nous
tions vtus; quelles robes portaient nos femmes; quelles taient nos
maisons, nos habitudes, nos plaisirs; ce que nous entendions par ce mot
fragile, soumis  des changements ternels, la beaut? On voudra de nous
tout savoir: comment nous montions  cheval? comment nos tables taient
servies? quels vins nous buvions de prfrence? Quel genre de posie
nous plaisait davantage, et si nous portions ou non de la poudre sur nos
cheveux et  nos jambes des bottes  revers? Sans compter mille autres
questions que nous n'osons pas prvoir, qui nous feraient mourir de
honte, et que nos neveux s'adresseront tout haut comme les questions les
plus naturelles. C'est  en avoir le frisson cent ans  l'avance.

Cependant il faut en prendre votre parti, mes chers contemporains: ce
que vous faites aujourd'hui, ce que vous dites aujourd'hui, ce sera de
l'histoire un jour. On parlera dans cent ans, comme d'une chose bien
extraordinaire, de vos places en bitume, de vos petits bateaux  vapeur,
de vos chemins de fer si mal faits, de votre gaz si peu brillant, de vos
salles de spectacle si troites, de votre drame moderne si modr, de
votre vaudeville si rserv et si chaste. Dans ce temps-l, l'on
entendra parler d'une capitale d'un grand royaume qui absorbait le
royaume tout entier, qui attirait  elle toute fortune et toute beaut,
toute intelligence et tout gnie, toutes les vertus, mais aussi tous les
crimes; toutes les posies, mais aussi tous les vices. L'on dira que
dans cette capitale, tout le temps de la vie se passait  parler, 
crire,  couter,  lire: discours crits le matin dans vos feuilles
immenses, discours parls dans le milieu du jour  la tribune, discours
imprims le soir; que la seule proccupation de la ville entire tait
de savoir si elle parlerait un peu mieux le lendemain que la veille;
qu'elle n'avait pas d'autre ambition, et que le reste du monde pouvait
crouler, pourvu qu'elle et chaque matin sa dose d'esprit tout fait et
de caf  la crme. On racontera en mme temps que cette ville, si
fire de son unit, se divisait cependant en cinq ou six faubourgs,
lesquels faubourgs taient comme autant d'univers spars l'un de
l'autre, bien plus que si chacun d'eux tait entour par la grande
muraille de la Chine.

La Bruyre et Molire ne connaissaient l'un et l'autre que ces deux
choses: la cour et la ville; tout ce qui n'tait pas la cour tait la
ville, tout ce qui n'tait pas la ville tait la cour. A la ville, on
s'attend au passage dans une promenade publique pour se regarder au
visage les uns les autres; les femmes se rassemblent pour montrer une
belle toffe et pour recueillir le prix de leur toilette. Il y a dans la
ville la grande et la petite robe; il y a de jeunes magistrats
_petits-matres_; il y a les Crispins qui se cotisent en recueillant
dans leur famille jusqu' six chevaux pour allonger un quipage; les
Sannions qui se divisent en deux branches, la branche ane et la
branche cadette: ils ont avec les Bourbons, sur une mme couleur, le
mme mtal. La ville possde encore le bourgeois qui dit: _Ma meute_;
Andr le marchand qui donne obscurment des ftes magnifiques  lamire;
le beau Narcisse qui se lve le matin pour se coucher le soir; le
nouvelliste dont la prsence est aussi essentielle aux serments des
lignes suisses, que celle du chancelier et des lignes mmes; il y a
Thramne, qui est trs-riche et qui a donc un trs-grand mrite, la
terreur des maris, l'pouvantail de ceux qui ont envie de l'tre. Paris
est le singe de la cour. Pour imiter les femmes de la cour, les femmes
de la ville se ruinent en meubles et en dentelles; le jour de leurs
noces, elles restent couches sur leur lit comme sur un thtre, et
exposes  la curiosit publique. La vie se passe  se chercher
incessamment les uns les autres, avec l'impatience de ne se point
rencontrer. Il est de bon ton d'ignorer le nom des choses les plus
communes; de ne point distinguer l'avoine du froment. A cette heure, les
bourgeois vont en carrosse, ils s'clairent avec des bougies et ils se
chauffent  un petit feu; l'argent et l'or brillent sur les tables et
sur les buffets, ils taient autrefois dans les coffres; on ne saurait
plus distinguer la femme du patricien d'avec la femme du magistrat; en
un mot, la ville a tout  fait oubli la vieille sagesse bourgeoise, qui
disait, que ce qui est, dans les grands, splendeur, somptuosit,
magnificence, est dception, folie, ineptie, dans le particulier.

Telle tait la ville il y a cent soixante ans  peine. Vous reconnaissez
bien, il est vrai, la ville moderne  quelques-uns de ces traits
gnraux; mais pourtant quelle diffrence! Voil un tableau o
l'lecteur, le jur, le garde national sont oublis et traits comme des
monstres impossibles; un tableau o l'artiste n'est mme pas nomm, o
l'crivain est oubli tout  fait, o le spculateur et l'homme d'argent
paraissent  peine. Dans ce tableau srieux, la grisette parisienne, le
gamin de Paris, la comdienne, la fille folle de son corps, la femme
libre dans toute la libert du mot, n'obtiennent mme pas un regard du
moraliste. On ne s'occupe ni de l'employ des divers ministres, ni de
l'officier  la retraite, ni du savant perdu dans ses livres, ni de
l'homme du peuple qui n'existe pas encore, et qui s'arme tout bas
derrire cette Bastille qui pse de tout son poids sur le faubourg
Saint-Antoine. A voir ce tableau, il vous semble bien, il est vrai, que
vous avez vu cela quelque part; mais regardez-le d'un coup d'oeil plus
attentif, et vous dcouvrirez que si le thtre est  peu prs le mme,
les acteurs de la scne ont chang: ce qui explique la ncessit de
refaire de temps  autre ces mmes tableaux dont le coloris s'en va si
vite, aquarelles brillantes qui n'auront jamais l'ternit d'un tableau
 l'huile; et vritablement, pour les scnes changeantes qu'elles
reprsentent, c'est tant mieux.

Mais voici bien une autre rvolution dans les moeurs et dans l'tude des
moeurs! Tout un hmisphre qui disparat! un monde entier qui s'abme
comme font ces les de la mer signales par les voyageurs de la veille,
et que les navigateurs du lendemain ne retrouvent plus  la place
indique par les hydrographes contemporains. Il y avait, dans ce
temps-l,  ct de ce Paris qui tait si peu, la cour qui tait plus
que tout. Qu'en avez-vous fait, je vous prie? O se cache-t-il, cet
univers d'or et de soie? O donc s'est-il perdu, ce type du courtisan
que l'on croyait ternel, matre de son front et de ses yeux, de son
geste et de son visage: profond, impntrable, dissimulant les mauvais
offices, souriant  ses ennemis, contraignant son humeur, dguisant ses
passions? Avez-vous jamais vu un pareil homme de nos jours? O sont-ils
ces hommes tout brods, qui passaient leur vie dans une antichambre ou
sur l'escalier, dans un difice bti de marbre et rempli d'hommes fort
doux et fort polis? Qu'avez-vous fait de ce monde  part, courb sous le
regard du prince qui les enlaidissait tous par sa seule prsence; hommes
insolents et emports, plats dans l'antichambre, vils dans le salon;
flatteurs, complaisants, insinuants, dvous aux femmes, leur soufflant
 l'oreille des grossirets, devinant leurs chagrins, leurs maladies et
fixant leurs couches? Ces gens-l, race perdue sans espoir de retour,
taient les plus importants de la nation. Ils faisaient les modes,
raffinaient sur le luxe et sur la dpense: ils faisaient des contes; ils
appartenaient  coup sr aux princes lorrains, aux Rohan, aux Foix, aux
Chtillon, aux Montmorency; mais, hlas! aujourd'hui, les Rohan, les
Foix, les Chtillon, les Montmorency, o sont-ils?

Monde trange, o il tait ncessaire d'tre effront, d'tre insolent,
d'tre mendiant; o les plus habiles vivaient  la fois de l'glise, de
l'pe et de la robe; o la vie se passait  recevoir et  demander, et
 se congratuler et  se calomnier les uns les autres; o l'on se
masquait toute l'anne, quoiqu' visage dcouvert; o l'oubli, la
fiert, l'arrogance, la duret, l'ingratitude, taient la monnaie
courante; o l'honneur, la vertu, la conscience, taient inutiles; o
l'on voyait des gens enivrs et comme ensorcels de la faveur,
dgouttant l'orgueil, l'arrogance, la prsomption. Rgion incroyable!
Les vieillards y sont galants, polis et civils; les jeunes gens, au
contraire, sont durs, froces, sans politesse; affranchis de la passion
des femmes dans un ge o l'on commence ailleurs  la sentir: ils leur
prfrent des repas, des viandes et des amours ridicules. Il ne manque 
leur dbauche que de boire de l'eau-forte. Dans cet affreux pays, les
femmes prcipitent le dclin de leur beaut par des artifices qu'elles
croient servir  les rendre belles; leur coutume est de peindre leurs
lvres, leurs joues, leurs sourcils et leurs paules qu'elles talent
avec leur gorge, leurs bras et leurs oreilles, comme si elles
craignaient de cacher l'endroit par o elles pourraient plaire et n'en
pas montrer assez. Ce pays se nomme Versailles; il est  quelque
quarante-huit degrs d'lvation du ple, et  plus de onze cents lieues
de mer des Iroquois et des Patagons!

Affreuse peinture, et pourtant pleine de verve et d'esprit. Cependant
allez  Versailles: en moins de dix minutes, vous aurez franchi ces onze
cents lieues de mer, et, dans ce palais qui fut la France entire, vous
trouverez la dification la plus entire de ce mme peuple qui pntra
la premire fois dans ce palais pour en arracher, de ses mains
sanglantes, le roi, la reine et l'enfant royal. Dans ce pays d'Iroquois
et de Patagons, la royaut s'est faite si humble et si dbonnaire, que
c'est  peine si quelques chapeaux se lvent quand passe le roi qui a
relev ces murs. Certes, ce sont l d'tranges dissonances qui parlent
plus haut que tous les philosophes du monde, qui nous enseignent mieux
que Salomon lui-mme, les vanits de la toute-puissance, et aussi
combien il est ncessaire d'crire au jour le jour l'histoire mobile et
changeante de cette pauvre humanit.

Oui, ce monde-l s'est perdu; il s'est vanoui dans les rvolutions et
dans les temptes. Mais cependant, de cet ancien bagage, que de choses
nous sont restes! Nous avons gard, par exemple, _ce magasin de phrases
toutes faites_ et dont l'on se sert pour se fliciter les uns les autres
sur les vnements. Aujourd'hui, comme autrefois, _avec cinq ou six
termes de l'art, et rien de plus_, l'on se donne pour connaisseur en
musique, en tableaux, en btiments et en bonne chre. Aujourd'hui, comme
autrefois, nous ne manquons pas de ces gens  qui la politesse et la
fortune tiennent lieu d'esprit et de mrite, qui n'ont pas deux pouces
de profondeur,  qui la faveur arrive par accident. Mais ces fortunes-l
se font autrement, elles se produisent autre part: aujourd'hui le
monarque a chang, c'est le peuple qui a des flatteurs  son tour.
N'ayez crainte que le vritable ambitieux attende la fortune de ce qu'on
appelle la cour, par ironie. Quand La Bruyre parle de _la faveur_, il
n'a pas besoin d'ajouter la faveur _royale_. Aujourd'hui, quand vous
parlez de _la faveur_, pour tre compris, et mme pour parler franais,
il faut ajouter une pithte indispensable: on dit la faveur
_populaire_. Nous ne connaissons plus que celle-l.

D'o il suit que plus la socit franaise s'est trouve divise, plus
l'tude des moeurs est devenue difficile. Ce grand royaume a t tranch
en autant de petites rpubliques, dont chacune a ses lois, ses usages,
ses jargons, ses hros, ses opinions politiques  dfaut de croyances
religieuses, ses ambitions, ses dfauts et ses amours. Le sol de la
France n'a pas t divis avec plus d'acharnement depuis la perte de la
grande proprit. Maintenant comment donc le mme moraliste, le mme
crivain de moeurs, pourrait-il pntrer dans toutes ces rgions
lointaines dont il ne connat ni les routes, ni la langue, ni la
coutume? Comment donc le mme homme pourrait-il comprendre tous ces
patois tranges, tous ces langages si divers? Si par hasard il se trompe
de royaume, quel ne sera pas son tonnement en reconnaissant que l et
l ce ne sont plus les mmes habits, les mmes coutumes, les mmes
caractres, la mme faon de voir, de comprendre et de sentir? Il est
donc ncessaire que cette longue tche de l'tude des moeurs se divise
et se subdivise  l'infini, que chacune de ces rgions lointaines
choisisse un historien dans son propre lieu, que chacun parle de ce
qu'il a vu et entendu dans le pays qu'il habite. Qu'un seul homme se
charget de cette histoire, c'tait bon autrefois; peut-tre quand il
n'y avait en France que la cour et la ville; mais aujourd'hui que rien
n'existe plus dans ses limites naturelles, aujourd'hui que tous ces
rares lments d'une grande socit sont confondus au hasard, arrivez
tous  cette cure de comdies qu'il faut prendre sur le fait, vous les
malicieux observateurs de ce temps-l!

Pour bien se convaincre de la ncessit de diviser le travail tout
autant que la matire est divise, ouvrez au hasard quelques-uns des
chapitres de La Bruyre, et vous verrez quelle infinie varit de
matriaux inconnus de son temps. Le chapitre premier traite des
_Ouvrages de l'esprit_: ce simple chapitre est devenu, depuis La
Bruyre, le sujet d'un livre immense qui embrasserait tous les dtails
de la vie littraire, cette nouvelle faon de vivre et d'tre un homme
important dont le dix-septime sicle n'avait aucune ide. Du temps de
La Bruyre, _c'tait un mtier de faire un livre comme de faire une
pendule_: c'est bien pis que cela aujourd'hui, c'est un mtier comme de
raccommoder les vieux souliers. Du temps de La Bruyre, on n'avait
jamais vu un chef-d'oeuvre _qui ft l'ouvrage de plusieurs_; nous ne
voyons que cela de nos jours. La Bruyre ne reconnaissait au critique
d'autre droit que celui-ci: dire au public que ce livre _est bien reli
et en beau papier, et qu'il se vend tant_; s'il vivait aujourd'hui, La
Bruyre serait  coup sr le premier parmi ces critiques qu'il mprisait
si fort.

Du temps de La Bruyre, la vie littraire commenait  peine, et nous ne
sommes pas bien certains qu'elle ait tout  fait commenc aujourd'hui.
Que sera-t-elle dans un sicle? Dieu lui-mme n'en sait rien.

Il y a ensuite un chapitre du _Mrite personnel_, o il est parl _de la
difficult de se faire un grand nom_, chose aujourd'hui si facile; de la
grande tendue d'esprit qu'il faut aux hommes _pour se passer de charges
et d'emplois_, pendant qu'aujourd'hui ce sont les mdiocres et les moins
ambitieux qui acceptent les emplois et les charges. Dans ce chapitre, il
est dit _que les enfants des dieux se tirent des rgles ordinaires de la
nature, qu'ils n'attendent presque rien du temps et des annes, que la
mort en eux devance l'ge_. Ceci tait crit dans l'enfance du duc de
Bourgogne. Aujourd'hui les enfants des dieux vont au collge avec des
fils de bourgeois, ils tudient pour apprendre; et quand ils remportent
un second prix d'histoire, c'est qu'ils l'ont tout simplement un peu
plus mrit que leurs condisciples. En un mot, il n'y a rien  comparer
entre le _mrite personnel_ de ce temps-ci et le _mrite personnel_ de
ce temps-l.

Comme aussi ce chapitre infini _des Femmes_ ne saurait se comparer 
rien de ce que nous savons de nos jours en fait de femmes. Mesurez-les
tant que vous le voudrez, depuis la chaussure jusqu' la coiffure
exclusivement, vous trouverez entre les unes et les autres d'incroyables
diffrences. C'est bien le mme amour du luxe, de la toilette, de la
parure, la mme mignardise et la mme affectation, le mme caprice tout
proche de la beaut pour en tre le contre-poison; c'est bien la mme
femme, coquette, galante, perfide, pleine de caprices; mais cependant
que de types effacs! O tes-vous, Clie, amoureuse tour  tour de
Roscius, de Bathylle, du sauteur Cobus ou de Dracon le joueur de flte?
Qu'a-t-on fait, dans les bonnes maisons de ce sicle, de ce tyran
domestique qu'on appelait un directeur, un confesseur? Qu'est devenue la
femme dvote _qui veut tromper Dieu et qui se trompe elle-mme_? la
femme savante, _que l'on regarde comme on fait une belle arme_? Oui;
mais nous avons de nos jours tant de femmes que le sicle pass ne
comprenait mme pas,  commencer par ces femmes de gnie en vieux
chapeaux et en bas trous,  finir par cet tre nouvellement dcouvert,
qu'on appelle la femme de trente ans!

Nous avons aujourd'hui, en fait de _passions du coeur_, des passions
cheveles, des amours  coups de poignard, des adultres plus rgls et
plus rguliers que des mariages, des amours moyen ge et barbus, des
dlires au clair de la lune; la passion est une exposition publique; le
coeur est en talage, tout comme les chanes d'or  la boutique des
bijoutiers; on a tu ainsi deux choses dont les moralistes tiraient un
si bon parti: la galanterie et l'amour.

Et le salon, o est-il? et de la conversation parisienne, cette
supriorit toute franaise, dont nous tions si fiers  bon droit,
qu'en avons-nous fait, je vous prie? Il me semble que je suis admis dans
un de ces beaux salons d'autrefois,  l'htel de Rambouillet, chez
mademoiselle de Lenclos, chez madame de Svign: quel spirituel et
potique murmure! Tous les genres d'esprit sont admis; les mdisants,
les satiriques, les bons plaisants, _pice rare_; les loquents, les
moralistes, les savants, les futiles, les _puristes_ eux-mmes. La
politesse et l'lgance sont le centre unique de ces runions heureuses
o Bossuet pronona son premier sermon, o Molire fit la premire
lecture du _Tartufe_. Mais aujourd'hui, hol! prenez garde! fuyez,
madame! dfendez votre dentelle et votre charpe; vous n'tes pas assez
loin, fuyez encore! car voici la cohorte de nos jeunes gens  la mode
qui envahit le boulevard, l'peron au pied, le cigare  la bouche, le
chapeau clou sur la tte! trop heureuse si, couverte de fume et la
robe dchire, ces galants jeunes gens ne vous jettent pas sur le
bitume, en passant.

Il n'y a mme pas jusqu' ce simple mot, _un riche_, qui n'ait tout 
fait chang de nom. Autrefois tait riche qui pouvait manger des
entremets, faire peindre ses lambris et ses alcves, jouir d'un palais 
la campagne et d'un autre  la ville, avoir un grand quipage et mettre
un duc dans sa famille. Etre riche, aujourd'hui, c'est jouer  la
bourse, habiter un second tage, aller au spectacle avec un billet
donn, et demander pour son fils la fille d'un usurier.

Autrefois, le _manieur d'argent_, l'homme d'affaires, tait un ours
qu'on ne savait apprivoiser; aujourd'hui l'homme d'affaires est jeune,
lgant, bien fris; il dne au Caf de Paris, et il va  l'Opra.

Autrefois quand on disait: _Cinquante mille-livres de rentes!_ chacun
ouvrait de grands yeux; aujourd'hui, nul ne se retourne: c'est si
commun! Autrefois il y avait les _partisans_ qui finissaient par tre
princes, de laquais qu'ils taient; il y a aujourd'hui des banquiers qui
finissent par tre laquais, de princes qu'ils taient d'abord.

Aujourd'hui cependant, comme hier, comme toujours: faire fortune est
une si belle phrase, qu'elle est d'un usage universel; on la reconnat
dans toutes les langues; elle plat aux trangers et aux barbares: il
n'y a point de lieux sacrs o elle n'ait pass, point de solitude o
elle soit inconnue!

Vous avez donc,  ce sujet,  nous raconter les voies nouvelles de la
fortune, la banque, la bourse, les actions, les actionnaires, les
annonces, les prospectus, les faillites, les rabais, les misres, les
spculations sans fin sur le rien et sur le vide, et autres commerces
que ce bon dix-neuvime sicle a gards pour lui-mme, ne voulant pas
s'exposer  la maldiction des sicles  venir.

Vous avez dit,  propos de ce chapitre effac, _de la Cour_, que la race
_des grands_ est perdue. Il est vrai qu'avec M. le prince de Talleyrand
est mort le dernier gentilhomme de ce pays _minemment_ constitutionnel.
Ne cherchez donc plus cette race  part de gens heureux qui taient de
toute ncessit les seuls riches, les seuls braves, qui avaient  eux
seuls les riches ameublements, la bonne chre, les beaux chevaux; comme
aussi ne cherchez plus ni les rieurs, ni les nains, ni les bouffons, ni
les flatteurs qui les amusaient: la race est perdue, et en son lieu et
place s'est leve, tout arme de ses droits et de ses pouvoirs, la
grande nation des piciers.

L'homme d'argent a remplac le grand seigneur. Aujourd'hui, c'est
l'homme d'argent qui se pique d'ouvrir une alle dans une fort, de
soutenir des terres par de longues murailles, de dorer des plafonds, de
faire venir dix pouces d'eau, de meubler une orangerie; mais de rendre
un coeur content, de combler une me de joie, de prvenir des extrmes
besoins ou d'y remdier, la supriorit des hommes d'argent de nos
jours, non plus que des grands seigneurs d'autrefois, ne s'tend pas
jusque-l.

Mais, pour n'avoir pas ce qu'on appelle vulgairement de grands
seigneurs, notre poque a pourtant ce qu'elle appelle ses grands hommes.
Ceux-l sont si heureux, qu'ils n'essuient pas, mme dans toute leur
vie, la moindre contrarit, du moins, tant qu'ils obissent aux
passions populaires, dont ils sont les trs-humbles esclaves. Ils font
le mtier d'un drapeau dans des mains habiles: comme les grands
d'autrefois _ils croient seuls tre parfaits_, ils ne sont jamais que
sur un pied, mobiles comme le mercure; on les loue pour marquer qu'on
les voit de prs. Malheureusement ce sont des grandeurs viagres; un
rien les a cres, un rien les tue: moins que rien! une boule noire dans
une lection ou un article de journal.

Ce sont l certainement de notables diffrences, et qu'il sera trs-bon
de signaler, chemin faisant, dans l'tude des moeurs. Quant au chapitre
du _Souverain_, dans les _Caractres_ de La Bruyre, qui a t longtemps
le dernier mot de la science politique et de l'opposition, j'aurais trop
beau jeu  vous faire remarquer quel profond abme spare ce chapitre,
crit en plein Versailles, de la Charte de 1830. Ce seul mot, la Charte,
le gouvernement reprsentatif, a cr chez nous, et comme par
enchantement, toute une srie nouvelle de moeurs, tranges,
incroyables, dont les temps passs ne pouvaient avoir et n'avaient en
effet aucune ide, pas plus que nous n'avons l'ide, nous autres, des
salons du vieux Paris, dans lesquels tous les moralistes du grand
sicle, et  leur tte Molire et La Bruyre, ont trouv les hros de
leur comdie, Tartufe, Climne, M. Orgon, Alceste, M. Jourdain et sa
femme, Sganarelle, Valre, lise, Marianne, Mnalque le distrait, Argyre
la coquette, Gnaton le glouton, Ruffin le jovial, Antagoras le plaideur,
le noble de province, si inutile  sa patrie,  sa famille et 
lui-mme; Adraste, libertin et dvot; Triphile, bel esprit comme tant
d'autres sont charpentiers ou maons. Vous en avez encore, il est vrai,
des uns et des autres, mais modifis, corrigs, tantt moins ridicules,
quelquefois plus odieux; et puis aussi, il faut le dire, votre me se
sent quelque peu contrarie en relisant d'horribles dtails devenus
impossibles aujourd'hui. Ce portrait-l, par exemple, dans lequel il
s'agit du paysan de nos campagnes: L'on voit certains animaux
farouches, des mles et des femelles, rpandus par la campagne, noirs,
livides et tout brls du soleil, attachs  la terre qu'ils fouillent;
ils ont comme une voix articule, et quand ils se lvent sur leurs
pieds, ils montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes!
Eh bien! cet animal n'existe plus, Dieu merci; il a relev la tte, il
est devenu tout  fait un homme;  certaines heures de l'anne, les
ambitieux le vont visiter, non pas dans sa _tanire_, mais dans sa
maison, sollicitant son sourire et son suffrage; il n'y a pas mme
longtemps qu'un de ces animaux a t nomm chevalier de la Lgion
d'honneur pour une charrue de son invention.

Dans La Bruyre, le chapitre _de la Mode_ est naturellement un des
chapitres qui ont le moins vieilli. Il en est de ce sujet ternel comme
des images que reflte le _daguerrotype_, l'instrument tout nouveau. Ce
sera bien, si vous voulez, le mme paysage que reproduira la chambre
obscure; mais, comme pas une heure du jour ne ressemble  l'heure
prcdente, pas un de ces tableaux reprsentant le mme aspect de la
terre ou du ciel ne sera semblable aux tableaux prcdents. Du temps de
La Bruyre, la _viande noire_ tait hors de mode; aujourd'hui la mode,
qui s'attache  tout, n'oserait plus s'attacher  la viande: autrefois
le fleuriste cultivait la _tulipe_, le camlia l'emporte aujourd'hui sur
la tulipe; avant-hier, les dalhias avaient tous les honneurs de la
culture; il n'y a pas huit jours, c'taient les roses. En ce temps-l,
le bouquiniste avait sa maison pleine de livres du haut en bas;
aujourd'hui le bouquiniste choisit ses livres. Mais c'est toujours, dans
le fond de l'me, le mme fleuriste, le mme bouquiniste; comme aussi
c'est toujours le vieil amateur de vieilleries, _dont les filles, 
peine vtues,  peine nourries, se refusent un tour de lit et du
linge blanc_. C'est toujours celui-ci qui aime les oiseaux; sa maison en
est gaye, non pas empeste; cet autre qui aime les insectes, _le
premier homme du monde pour les papillons_; ce troisime est duelliste;
son voisin est grand joueur; l'un est fou et ridicule, _il rve la
veille par o et comment il pourra se faire remarquer le jour suivant_.
Onuphre est un hypocrite, Zlie est riche, et elle rit aux clats;
Syrus, l'esclave, a pris le nom d'un roi, il s'appelle Cyrus. Nous aussi
nous avons nos magistrats coquets et galants, nos avocats dclamateurs,
nos calomniateurs  gages, nos ragots, nos liqueurs, nos entremets;
nous avons Hermippe qui a port si loin la science de l'ameublement et
du comfort, qui a trouv le secret de monter et de descendre autrement
que par l'escalier; nous avons nos mdecins  spcifiques: ils font de
l'homoeopathie aujourd'hui, autrefois ils vendaient des drogues; nous
avons nos devins et nos devineresses: seulement nous croyons un peu
moins  la magie que La Bruyre n'y croyait lui-mme; nous avons aussi
nos rvolutions de grammaires et de dictionnaires, les mots de la langue
qui ont la destine de la feuille des arbres, qu'un automne emporte,
qu'un printemps ramne. Ce que nous n'avons plus, c'est la chaire
chrtienne, ce sont les grandes assembles qui se faisaient autour de
l'orateur vanglique; mais en revanche, nous avons la tribune
politique, autour de laquelle sont souleves tant de passions.
Aujourd'hui comme autrefois, les hommes sont les dupes de l'action et de
la parole et de tout l'appareil de l'auditoire. Il faut dire aussi que
nous n'avons plus d'esprits _forts_. Un homme qui se poserait
aujourd'hui comme un _esprit fort_, qui crierait par-dessus les toits:
_Il n'y a pas de Dieu!_ cet homme-l serait tout au plus ridicule:
autrefois il tait un sujet d'pouvante; on faisait contre ce malheureux
de trs-gros livres. En revanche, s'il n'y a pas d'esprits forts, il y a
les disciples de Robespierre, de Marat ou de Danton, d'honntes jeunes
sans-culottes qui ne voudraient pas tuer une mouche, et qui dsirent
tout haut que le genre humain n'ait qu'une tte pour la couper d'un seul
coup; d'o il suit qu'il est trs-ncessaire d'tre indulgents pour les
anciens, en songeant combien nous aussi nous aurons besoin d'indulgence.
Il ne faut pas prendre trop en piti les moeurs et les usages de nos
pres; car nous aussi nous serons quelque jour des anctres. En fait de
moeurs, nous sommes trop loigns de celles qui ont pass; nous sommes
trop proches des moeurs prsentes pour les juger  une distance
quitable. Acceptons donc toutes les mthodes dont nos devanciers se
sont servis pour crire les _caractres_ de leur poque, soit qu'ils
aient appel  leur aide la comdie ou le drame, le roman ou le
chapitre; qu'ils aient procd par des dfinitions, par des divisions,
des tables et de la mthode; ou bien qu'ils aient rduit les moeurs aux
passions, ou encore qu'ils se soient occups  discerner les bonnes
moeurs d'avec les mauvaises,  dmler dans les hommes ce qu'il y a de
vain, de faible ou de ridicule, d'avec ce qu'ils peuvent avoir de bon,
de saint et de louable; soit enfin que, laissant l toute analyse, ils
aient adopt le pittoresque: toujours est-il que nous devons tre
reconnaissants pour ceux qui ont entrepris cette tche difficile. Il n'y
a mme pas jusqu' la satire, jusqu' la personnalit, jusqu'
l'offense, qui n'ait son utilit et sa valeur, car tout compte et tout
sert dans cette tude de l'homme; seulement il faut plaindre les
misrables qui, dans cette analyse de la vie humaine, au lieu d'employer
le scalpel, se servent du poignard.

De nos jours, cette science de la comdie, trop nglige au thtre,
s'est porte partout o elle a pu se porter, dans les histoires, dans
les romans, dans les chansons, dans les tableaux surtout. Le peintre et
le dessinateur sont devenus,  toute force, de vritables moralistes,
qui surprenaient sur le fait toute cette nation si vivante, et qui la
foraient de poser devant eux. Pendant longtemps, le peintre allait
ainsi de son ct, pendant que l'crivain marchait aussi de son ct;
ils n'avaient pas encore song l'un l'autre  se runir, afin de mettre
en commun leurs observations, leur ironie, leur sang-froid et leur
malice. A la fin cependant, et quand chacun d'eux eut obi  sa vocation
d'observateur, ils consentirent d'un commun accord  cette grande tche,
l'tude des moeurs contemporaines. De cette association charmante il
devait rsulter le livre que voici: une comdie en cent actes divers,
mais tout habille, toute pare, toute meuble, et telle, en un mot,
que, pour tre complte, la comdie se doit montrer aux hommes
assembls. Songez donc que dans cette tude des moeurs publiques et
prives, il y a des poques entires de l'histoire de France qui ne sont
gure reprsentes que par des images plus ou moins fidles: Boucher et
Watteau, par exemple, ne sont-ils pas autant les historiens des moeurs
du sicle pass, que Diderot ou Crbillon fils? Que sera-ce donc quand
ces deux faons de peindre seront runies dans un seul et mme livre? et
quel livre charmant et surtout fidle c'et t l, un roman de
Crbillon fils illustr par Watteau?

Je vais plus loin: quel que soit le talent de l'crivain, et certes je
ne prtends pas le rabaisser ici; quelles que soient l'exactitude et la
vrit de la page historique, un temps arrive o de ces tableaux dont
les originaux sont si faciles  reconnatre pour les contemporains,
quelques traits s'effacent toujours. Les habits changent de forme et de
couleur; les armes disparaissent pour faire place  d'autres armes; la
laine est remplace par le velours, le velours par la dentelle, le fer
par l'or, la misre par le luxe, l'art grec par l'art de la renaissance,
Louis XIV par Louis XV, Athnes par Rome. En un mot, que ce soit un
sicle, que ce soit un vice qui fasse la diffrence entre une poque et
une autre poque, le moyen, je vous prie, qu'un pauvre historien, livr
 lui-mme, saisisse au passage toutes ces nuances? Autant vaudrait lui
imposer la tche de retenir toutes les chansons diverses que chantent
les oiseaux dans les bois. Certes, quand vous lisez les admirables
chapitres du vieux Thophraste, mort  cent cinquante ans, et se
plaignant du peu de dure de la vie des hommes, cela vous tonne de voir
dans ces pages si vives, et cependant si pleines d'esprit et de sel,
grouiller tout le peuple athnien. Les simples chapitres de Thophraste
vous font mieux connatre ce peuple d'Athnes que toutes les histoires
de Xnophon et de Thucydide; mais cependant quelle joie serait la vtre
si vous les pouviez voir maintenant, ces bons bourgeois, vtus, meubls,
nourris, poss comme ils l'taient du temps de Thophraste, et tels
qu'il les a vus lui-mme! Votre joie serait-elle donc gte si vous les
pouviez voir passer dans la rue, ces braves gens qui ont pos sans le
vouloir devant le philosophe grec: le _flatteur_, l'_impertinent_, le
_rustique_, le _complaisant_, le _coquin_, le _grand parleur_,
l'_effront_, le _nouvelliste_, l'_avare_, l'_impudent_, le _fcheux_,
le _stupide_, le _brutal_, le _vilain homme_, l'_homme incommode_, le
_vaniteux_, le _poltron_, les _grands de la rpublique_! Que celui-l
et t bien avis, qui et accompagn de quelques dessins fidles ces
personnages si divers! Que d'intrt il et ajout au rcit de
Thophraste, et combien nous reconnatrions plus facilement ces
originaux, si vivement dpeints!

Mais, Dieu nous protge! ce que nos devanciers n'ont pas fait pour nous,
nous le ferons pour nos petits-neveux: nous nous montrerons  eux non
pas seulement peints en buste, mais des pieds  la tte et aussi
ridicules que nous pourrons nous faire. Dans cette lanterne magique, o
nous nous passons en revue les uns et les autres, rien ne sera oubli,
pas mme d'allumer la lanterne; en un mot, rien ne manquera  cette
oeuvre complte, qui a pour objet l'tude des moeurs contemporaines, et
dont La Bruyre lui-mme, notre matre  tous et  bien d'autres, nous a
en quelque sorte dict le programme quand il dit quelque part[1]: Nos
pres nous ont transmis, avec la connaissance de leurs personnes, celle
de leurs habits, de leurs coiffures, de leurs armes offensives et
dfensives, et des autres ornements qu'ils ont aims pendant leur vie.
Nous ne saurions reconnatre cette srie de bienfaits qu'en traitant de
mme nos descendants.

  JULES JANIN.

  [1] _De la Mode_, chapitre XIII.




[Illustration: L'PICIER.]

[Illustration]

L'PICIER.


D'AUTRES, des ingrats, passent insouciamment devant la sacro-sainte
boutique d'un picier. Dieu vous en garde! Quelque rebutant, crasseux,
mal en casquette, que soit le garon, quelque frais et rjoui que soit
le matre, je les regarde avec sollicitude, et leur parle avec la
dfrence qu'a pour eux le _Constitutionnel_. Je laisse aller un mort,
un vque, un roi, sans y faire attention; mais je ne vois jamais avec
indiffrence un picier. A mes yeux, l'picier, dont l'omnipotence ne
date que d'un sicle, est une des plus belles expressions de la socit
moderne. N'est-il donc pas un tre aussi sublime de rsignation que
remarquable par son utilit; une source constante de douceur, de
lumire, de denres bienfaisantes? Enfin n'est-il plus le ministre de
l'Afrique, le charg d'affaires des Indes et de l'Amrique? Certes,
l'picier est tout cela; mais ce qui met le comble  ses perfections, il
est tout cela sans s'en douter. L'oblisque sait-il qu'il est un
monument?

Ricaneurs infmes, chez quel picier tes-vous entrs qui ne vous ait
gracieusement souri, sa casquette  la main, tandis que vous gardiez
votre chapeau sur la tte? Le boucher est rude, le boulanger est ple et
grognon; mais l'picier, toujours prt  obliger, montre dans tous les
quartiers de Paris un visage aimable. Aussi,  quelque classe
qu'appartienne le piton dans l'embarras, ne s'adresse-t-il ni  la
science rbarbative de l'horloger, ni au comptoir bastionn de viandes
saignantes o trne la frache bouchre, ni  la grille dfiante du
boulanger: entre toutes les boutiques ouvertes, il attend, il choisit
celle de l'picier pour changer une pice de cent sous ou pour demander
son chemin; il est sr que cet homme, le plus chrtien de tous les
commerants, est  tous, bien que le plus occup; car le temps qu'il
donne aux passants, il se le vole  lui-mme. Mais quoique vous entriez
pour le dranger, pour le mettre  contribution, il est certain qu'il
vous saluera; il vous marquera mme de l'intrt, si l'entretien dpasse
une simple interrogation et tourne  la confidence. Vous trouveriez plus
facilement une femme mal faite qu'un picier sans politesse. Retenez cet
axiome, rptez-le pour contre-balancer d'tranges calomnies.

Du haut de leur fausse grandeur, de leur implacable intelligence ou de
leurs barbes artistement tailles, quelques gens ont os dire _Raca!_ 
l'picier. Ils ont fait de son nom un mot, une opinion, une chose, un
systme, une figure europenne et encyclopdique comme sa boutique. On
crie: Vous tes des piciers! pour dire une infinit d'injures. Il est
temps d'en finir avec ces Diocltiens de l'picerie. Que blme-t-on chez
l'picier? Est-ce son pantalon plus ou moins brun rouge, verdtre ou
chocolat? ses bas bleus dans des chaussons, sa casquette de fausse
loutre garnie d'un galon d'argent verdi ou d'or noirci, son tablier 
pointe triangulaire arrivant au diaphragme? Mais pouvez-vous punir en
lui, vile socit sans aristocratie et qui travaillez comme des fourmis,
l'estimable symbole du travail? Serait-ce qu'un picier est cens ne pas
penser le moins du monde, ignorer les arts, la littrature et la
politique? et qui donc a engouffr les ditions de Voltaire et de
Rousseau? qui donc achte _Souvenirs et Regrets_ de Dubufe? qui a us la
planche du _Soldat laboureur_, du _Convoi du pauvre_, celle de
l'_Attaque de la barrire de Clichy_? qui pleure aux mlodrames? qui
prend au srieux la Lgion d'honneur? qui devient actionnaire des
entreprises impossibles? qui voyez-vous aux premires galeries de
l'Opra-Comique quand on joue _Adolphe et Clara_ ou _les Rendez-vous
bourgeois_? qui hsite  se moucher au Thtre-Franais quand on chante
_Chatterton_? qui lit Paul de Kock? qui court voir et admirer le Muse
de Versailles? qui a fait le succs du _Postillon de Longjumeau_? qui
achte les pendules  mameluks pleurant leur coursier? qui nomme les
plus dangereux dputs de l'opposition, et qui appuie les mesures
nergiques du pouvoir contre les perturbateurs? L'picier, l'picier,
toujours l'picier! Vous le trouvez l'arme au bras sur le seuil de
toutes les ncessits, mme les plus contraires, comme il est sur le pas
de sa porte, ne comprenant pas toujours ce qui se passe, mais appuyant
tout par son silence, par son travail, par son immobilit, par son
argent! Si nous ne sommes pas devenus sauvages, Espagnols ou
saint-simoniens, rendez-en grce  la grande arme des piciers. Elle a
tout maintenu. Peut-tre maintiendra-t-elle l'un comme l'autre, la
rpublique comme l'empire, la lgitimit comme la nouvelle dynastie;
mais certes elle maintiendra. Maintenir est sa devise. Si elle ne
maintenait pas un ordre social quelconque,  qui vendrait-elle?
L'picier est la chose juge qui s'avance ou se retire, parle ou se tait
aux jours de grandes crises. Ne l'admirez-vous pas dans sa foi pour les
niaiseries consacres! Empchez-le de se porter en foule au tableau de
Jeanne Gray, de doter les enfants du gnral Foy, de souscrire pour le
Champ-d'Asile, de se ruer sur l'asphalte, de demander la translation des
cendres de Napolon, d'habiller son enfant en lancier polonais, ou en
artilleur de la garde nationale, selon la circonstance. Tu l'essaierais
en vain, fanfaron Journalisme, toi qui, le premier, inclines plume et
presse  son aspect, lui souris, et lui tends incessamment la chatire
de ton abonnement!

Mais a-t-on bien examin l'importance de ce viscre indispensable  la
vie sociale, et que les anciens eussent difi peut-tre! Spculateur,
vous btissez un quartier, ou mme un village; vous avez construit plus
ou moins de maisons, vous avez t assez os pour lever une glise;
vous trouvez des espces d'habitants, vous ramassez un pdagogue, vous
esprez des enfants; vous avez fabriqu quelque chose qui a l'air d'une
civilisation, comme on fait une tourte: il y a des champignons, des
pattes de poulets, des crevisses et des boulettes; un presbytre, des
adjoints, un garde champtre et des administrs: rien ne tiendra, tout
va se dissoudre, tant que vous n'aurez pas li ce microcosme par le plus
fort des liens sociaux, par un picier. Si vous tardiez  planter au
coin de la rue principale un picier, comme vous avez plant une croix
au-dessus du clocher, tout dserterait. Le pain, la viande, les
tailleurs, les prtres, les souliers, le gouvernement, la solive, tout
vient par la poste, par le roulage ou le coche; mais l'picier doit tre
l, rester l, se lever le premier, se coucher le dernier; ouvrir sa
boutique  toute heure aux chalands, aux cancans, aux marchands. Sans
lui, aucun de ces excs qui distinguent la socit moderne des socits
anciennes auxquelles l'eau-de-vie, le tabac, le th, le sucre, taient
inconnus. De sa boutique procde une triple production pour chaque
besoin: th, caf, chocolat, la conclusion de tous les djeuners rels;
la chandelle, l'huile et la bougie, source de toute lumire; le sel, le
poivre et la muscade, qui composent la rhtorique de la cuisine; le riz,
le haricot et le macaroni, ncessaires  toute alimentation raisonne;
le sucre, les sirops et la confiture, sans quoi la vie serait bien
amre; les fromages, les pruneaux et les mendiants, qui, selon
Brillat-Savarin, donnent au dessert sa physionomie. Mais ne serait-ce
pas dpeindre tous nos besoins que dtailler les units  trois angles
qu'embrasse l'picerie? L'picier lui-mme forme une trilogie: il est
lecteur, garde national et jur. Je ne sais si les moqueurs ont une
pierre sous la mamelle gauche, mais il m'est impossible de railler cet
homme quand,  l'aspect des billes d'agate contenues dans ses jattes de
bois, je me rappelle le rle qu'il jouait dans mon enfance. Ah! quelle
place il occupe dans le coeur des marmots auxquels il vend le papier des
cocottes, la corde des cerfs-volants, les soleils et les drages! Cet
homme, qui tient dans sa montre des cierges pour notre enterrement et
dans son oeil une larme pour notre mmoire, ctoie incessamment notre
existence: il vend la plume et l'encre au pote, les couleurs au
peintre, la colle  tous. Un joueur a tout perdu, veut se tuer:
l'picier lui vendra les balles, la poudre ou l'arsenic; le vicieux
personnage espre tout regagner, l'picier lui vendra des cartes. Votre
matresse vient, vous ne lui offrirez pas  djeuner sans l'intervention
de l'picier; elle ne fera pas une tache  sa robe qu'il ne reparaisse
avec l'empois, le savon, la potasse. Si, dans une nuit douloureuse, vous
appelez la lumire  grands cris, l'picier vous tend le rouleau rouge
du miraculeux, de l'illustre Fumade, que ne dtrnent ni les briquets
allemands, ni les luxueuses machines  soupape. Vous n'allez point au
bal sans son vernis. Enfin, il vend l'hostie au prtre, le
_cent-sept-ans_ au soldat, le masque au carnaval, l'eau de Cologne  la
plus belle moiti du genre humain. Invalide, il te vendra le tabac
ternel que tu fais passer de ta tabatire  ton nez, de ton nez  ton
mouchoir, de ton mouchoir  ta tabatire: le nez, le tabac et le
mouchoir d'un invalide ne sont-ils pas une image de l'infini aussi bien
que le serpent qui se mord la queue? Il vend des drogues qui donnent la
mort, et des substances qui donnent la vie; il s'est vendu lui-mme au
public comme une me  Satan. Il est l'alpha et l'omga de notre tat
social. Vous ne pouvez faire un pas ou une lieue, un crime ou une bonne
action, une oeuvre d'art ou de dbauche, une matresse ou un ami, sans
recourir  la toute-puissance de l'picier. Cet homme est la
civilisation en boutique, la socit en cornet, la ncessit arme de
pied en cap, l'encyclopdie en action, la vie distribue en tiroirs, en
bouteilles, en sachets. Nous avons entendu prfrer la protection d'un
picier  celle d'un roi: celle du roi vous tue, celle de l'picier fait
vivre. Soyez abandonn de tout, mme du diable ou de votre mre, s'il
vous reste un picier pour ami, vous vivrez chez lui, comme le rat dans
son fromage. Nous tenons tout, vous disent les piciers avec un juste
orgueil. Ajoutez: Nous tenons  tout.

Par quelle fatalit ce pivot social, cette tranquille crature, ce
philosophe pratique, cette industrie incessamment occupe, a-t-elle donc
t prise pour type de la btise? Quelles vertus lui manquent? Aucune.
La nature minemment gnreuse de l'picier entre pour beaucoup dans la
physionomie de Paris. D'un jour  l'autre, mu par quelque catastrophe
ou par une fte, ne reparat-il pas dans le luxe de son uniforme, aprs
avoir fait de l'opposition en bizet? Ses mouvantes lignes bleues 
bonnets ondoyants accompagnent en pompe les illustres morts ou les
vivants qui triomphent, et se mettent galamment en espaliers fleuris 
l'entre d'une royale marie. Quant  sa constance, elle est fabuleuse.
Lui seul a le courage de se guillotiner lui-mme tous les jours avec un
col de chemise empes. Quelle intarissable fcondit dans le retour de
ses plaisanteries avec ses pratiques! avec quelles paternelles
consolations il ramasse les deux sous du pauvre, de la veuve et de
l'orphelin! avec quel sentiment de modestie il pntre chez ses clients
d'un rang lev! Direz-vous que l'picier ne peut rien crer? QUINQUET
tait un picier; aprs son invention, il est devenu un mot de la
langue, il a engendr l'industrie du lampiste.

Ah! si l'picerie ne voulait fournir ni pairs de France ni dputs, si
elle refusait des lampions  nos rjouissances, si elle cessait de
piloter les pitons gars, de donner de la monnaie aux passants, et un
verre de vin  la femme qui se trouve mal au coin de la borne, sans
vrifier son tat; si le quinquet de l'picier ne protestait plus contre
le gaz son ennemi, qui s'teint  onze heures; s'il se dsabonnait au
_Constitutionnel_, s'il devenait progressif, s'il dblatrait contre le
prix Monthyon, s'il refusait d'tre capitaine de sa compagnie, s'il
ddaignait la croix de la Lgion d'honneur, s'il s'avisait de lire les
livres qu'il vend en feuilles dpareilles, s'il allait entendre les
symphonies de Berlioz au Conservatoire, s'il admirait Gricault en temps
utile, s'il feuilletait Cousin, s'il comprenait Ballanche, ce serait un
dprav qui mriterait d'tre la poupe ternellement abattue,
ternellement releve, ternellement ajuste par la saillie de l'artiste
affam, de l'ingrat crivain, du saint-simonien au dsespoir. Mais
examinez-le,  mes concitoyens! Que voyez-vous en lui? Un homme
gnralement court, joufflu,  ventre bomb, bon pre, bon poux, bon
matre. A ce mot, arrtons-nous.

Qui s'est figur le Bonheur, autrement que sous la forme d'un petit
garon picier, rougeaud,  tablier bleu, le pied sur la marche d'un
magasin, regardant les femmes d'un air grillard, admirant sa
bourgeoise, n'ayant rien, rieur avec les chalands, content d'un billet
de spectacle, considrant le patron comme un homme fort, enviant le jour
o il se fera, comme lui, la barbe dans un miroir rond, pendant que sa
femme lui apprtera sa chemise, sa cravate et son pantalon? Voil la
vritable Arcadie? tre berger comme le veut Poussin n'est plus dans nos
moeurs. tre picier, quand votre femme ne s'amourache pas d'un Grec qui
vous empoisonne avec votre propre arsenic, est une des plus heureuses
conditions humaines.

Artistes et feuilletonistes, cruels moqueurs qui insultez au gnie aussi
bien qu' l'picier, admettons que ce petit ventre rondelet doive
inspirer la malice de vos crayons, oui, malheureusement quelques
piciers, en prsentant arme, prsentent une panse rabelaisienne qui
drange l'alignement inespr des rangs de la garde nationale  une
revue, et nous avons entendu des colonels poussifs s'en plaindre
amrement. Mais qui peut concevoir un picier maigre et ple? il serait
dshonor, il irait sur les brises des gens passionns. Voil qui est
dit, il a du ventre. Napolon et Louis XVIII ont eu le leur, et la
Chambre n'irait pas sans le sien. Deux illustres exemples! mais si vous
songez qu'il est plus confiant avec ses avances que nos amis avec leur
bourse, vous admirerez cet homme et lui pardonnerez bien des choses.
S'il n'tait pas sujet  faire faillite, il serait le prototype du bien,
du beau, de l'utile. Il n'a d'autres vices, aux yeux des gens dlicats,
que d'avoir en amour,  quatre lieues de Paris, une campagne dont le
jardin a trente perches; de draper son lit et sa chambre en rideaux de
calicot jaune imprim de rosaces rouges; de s'y asseoir sur le velours
d'Utrecht  brosses fleuries; il est l'ternel complice de ces infmes
toffes. On se moque gnralement du diamant qu'il porte  sa chemise et
de l'anneau de mariage qui orne sa main; mais l'un signifie l'homme
tabli, comme l'autre annonce le mariage, et personne n'imaginerait un
picier sans femme. La femme de l'picier en a partag le sort jusque
dans l'enfer de la moquerie franaise. Et pourquoi l'a-t-on immole en
la rendant ainsi doublement victime? Elle a voulu, dit-on, aller  la
cour. Quelle femme assise dans un comptoir n'prouve le besoin d'en
sortir, et o la vertu ira-t-elle, si ce n'est aux environs du trne?
car elle est vertueuse: rarement l'infidlit plane sur la tte de
l'picier, non que sa femme manque aux grces de son sexe, mais elle
manque d'occasion. La femme d'un picier, l'exemple l'a prouv, ne peut
dnouer sa passion que par le crime, tant elle est bien garde.
L'exigut du local, l'envahissement de la marchandise, qui monte de
marche en marche et pose ses chandelles, ses pains de sucre jusque sur
le seuil de la chambre conjugale, sont les gardiens de sa vertu,
toujours expose aux regards publics. Aussi, force d'tre vertueuse,
s'attache-t-elle tant  son mari, que la plupart des femmes d'piciers
en maigrissent. Prenez un cabriolet  l'heure, parcourez Paris, regardez
les femmes d'piciers: toutes sont maigres, ples, jaunes, tires.
L'hygine, interroge, a parl de miasmes exhals par les denres
coloniales; la pathologie, consulte, a dit quelque chose sur
l'assiduit sdentaire au comptoir, sur le mouvement continuel des bras,
de la voix, sur l'attention sans cesse veille, sur le froid qui
entrait par une porte toujours ouverte et rougissait le nez. Peut-tre,
en jetant ces raisons au nez des curieux, la science n'a-t-elle pas os
dire que la fidlit avait quelque chose de fatal pour les picires,
peut-tre a-t-elle craint d'affliger les piciers en leur dmontrant les
inconvnients de la vertu. Quoi qu'il en soit, dans ces mnages que vous
voyez mangeant et buvant enferms sous la verrire de ce grand bocal,
autrement nomm par eux _arrire-boutique_, revivent et fleurissent les
coutumes sacramentales qui mettent l'hymen en honneur. Jamais un
picier, en quelque quartier que vous en fassiez l'preuve, ne dira ce
mot leste: _ma femme_; il dira: _mon pouse_. Ma femme emporte des ides
saugrenues, tranges, subalternes, et change une divine crature en une
chose. Les sauvages ont des femmes; les tres civiliss ont des pouses;
jeunes filles venues entre onze heures et midi  la mairie, accompagnes
d'une infinit de parents et de connaissances, pares d'une couronne de
fleurs d'oranger toujours dpose sous la pendule, en sorte que le
mameluk ne pleure pas exclusivement sur le cheval. Aussi, toujours fier
de sa victoire, l'picier conduisant sa femme par la ville, a-t-il je ne
sais quoi de fastueux qui le signale au caricaturiste. Il sent si bien
le bonheur de quitter sa boutique, son pouse fait si rarement des
toilettes, ses robes sont si bouffantes, qu'un picier orn de son
pouse tient plus de place sur la voie publique que tout autre couple.
Dbarrass de sa casquette de loutre et de son gilet rond, il
ressemblerait assez  tout autre citoyen, n'taient ces mots, _ma bonne
amie_, qu'il emploie frquemment en expliquant les changements de Paris
 son pouse, qui, confine dans son comptoir, ignore les nouveauts. Si
parfois, le dimanche, il se hasarde  faire une promenade champtre, il
s'assied  l'endroit le plus poudreux des bois de Romainville, de
Vincennes ou d'Auteuil, et s'extasie sur la puret de l'air. L, comme
partout, vous le reconnatrez, sous tous ses dguisements,  sa
phrasologie,  ses opinions. Vous allez par une voiture publique 
Meaux, Melun, Orlans, vous trouvez en face de vous un homme bien
couvert qui jette sur vous un regard dfiant: vous vous puisez en
conjectures sur ce particulier d'abord taciturne. Est-ce un avou?
est-ce un nouveau pair de France? est-ce un bureaucrate? Une femme
souffrante dit qu'elle n'est pas encore remise du cholra. La
conversation s'engage. L'inconnu prend la parole.

--_Msieu..._ Tout est dit, l'picier se dclare. Un picier ne prononce
ni _monsieur_, ce qui est affect, ni _msieu_, ce qui semble infiniment
mprisant; il a trouv son triomphant _msieu_, qui est entre le respect
et la protection, exprime sa considration, et donne  sa personne une
saveur merveilleuse.--Msieu, vous dira-t-il, pendant le cholra, les
trois plus grands mdecins, Dupuytren, Broussais et msieu Magendie, ont
trait leurs malades par des remdes diffrents; tous sont morts, ou 
peu prs. Ils n'ont pas su ce qu'est le cholra; mais le cholra, c'est
une maladie dont on meurt. _Ceux_ que j'ai vus se portaient dj mal. Ce
moment-l, msieu, a fait bien du mal au commerce.

Vous le sondez alors sur la politique. Sa politique se rduit  ceci:
Msieu, il parat que les ministres ne savent ce qu'ils font! On a beau
les changer, c'est toujours la mme chose. Il n'y avait que sous
l'empereur o ils allaient bien. Mais aussi, quel homme! En le perdant,
la France a bien perdu. Et dire qu'on ne l'a pas soutenu! Vous
dcouvrez alors chez l'picier des opinions religieuses extrmement
rprhensibles. Les chansons de Branger sont son vangile. Oui, ces
dtestables refrains frelats de politique ont fait un mal dont
l'picerie se ressentira longtemps. Il se passera peut-tre une centaine
d'annes avant qu'un picier de Paris, ceux de la province sont un peu
moins atteints de la chanson, entre dans le Paradis. Peut-tre son envie
d'tre Franais l'entrane-t-elle trop loin. Dieu le jugera.

Si le voyage tait court, si l'picier ne parlait pas, cas rare, vous le
reconnatriez  sa manire de se moucher. Il met un coin de son mouchoir
entre ses lvres, le relve au centre par un mouvement de balanoire,
s'empoigne magistralement le nez, et sonne une fanfare  rendre jaloux
un cornet  piston.

Quelques-uns de ces gens qui ont la manie de tout creuser signalent un
grand inconvnient  l'picier: il se retire, disent-ils. Une fois
retir, personne ne lui voit aucune utilit. Que fait-il? que
devient-il? il est sans intrt, sans physionomie. Les dfenseurs de
cette classe de citoyens estimables ont rpondu que gnralement le fils
de l'picier devient notaire ou avou, jamais ni peintre ni journaliste,
ce qui l'autorise  dire avec orgueil: J'ai pay ma dette au pays. Quand
un picier n'a pas de fils, il a un successeur auquel il s'intresse; il
l'encourage, il vient voir le montant des ventes journalires, et les
compare avec celles de son temps; il lui prte de l'argent: il tient
encore  l'picerie par le fil de l'escompte. Qui ne connat la
touchante anecdote sur la nostalgie du comptoir  laquelle il est sujet?

Un picier de la vieille roche, lequel, trente ans durant, avait respir
les mille odeurs de son plancher, descendu le fleuve de la vie en
compagnie de myriades de harengs, et voyag cte  cte avec une
infinit de morues, balay la boue priodique de cent pratiques
matinales, et mani de bons gros sous bien gras; il vend son fonds, cet
homme riche au del de ses dsirs, ayant enterr son pouse dans un bon
petit terrain  perptuit, tout bien en rgle, quittance de la Ville au
carton des papiers de famille; il se promne les premiers jours dans
Paris en bourgeois; il regarde jouer aux dominos, il va mme au
spectacle. Mais il avait, dit-il, des inquitudes. Il s'arrtait devant
les boutiques d'piceries, il les flairait, il coutait le bruit du
pilon dans le mortier. Malgr lui cette pense: Tu as t pourtant tout
cela! lui rsonnait dans l'oreille,  l'aspect d'un picier amen sur le
pas de sa porte par l'tat du ciel. Soumis au magntisme des pices, il
venait visiter son successeur. L'picerie allait. Notre homme revenait
le coeur gros. Il tait _tout chose_, dit-il  Broussais en le
consultant sur sa maladie. Broussais ordonna les voyages, sans indiquer
positivement la Suisse ou l'Italie. Aprs quelques excursions lointaines
tentes sans succs  Saint-Germain, Montmorency, Vincennes, le pauvre
picier dprissant toujours, n'y tint plus; il rentra dans sa boutique
comme le pigeon de la Fontaine  son nid, en disant son grand proverbe:
_Je suis comme le lierre, je meurs o je m'attache!_ Il obtint de son
successeur la grce de faire des cornets dans un coin, la faveur de le
remplacer au comptoir. Son oeil, dj devenu semblable  celui d'un
poisson cuit, s'alluma des lueurs du plaisir. Le soir, au caf du coin,
il blme la tendance de l'picerie au charlatanisme de l'Annonce, et
demande  quoi sert d'exposer les brillantes machines qui broient le
cacao.

Plusieurs piciers, des ttes fortes, deviennent maires de quelque
commune, et jettent sur les campagnes un reflet de la civilisation
parisienne. Ceux-l commencent alors  ouvrir le Voltaire ou le Rousseau
qu'ils ont achet, mais ils meurent  la page 17 de la notice. Toujours
utiles  leur pays, ils ont fait rparer un abreuvoir, ils ont, en
rduisant les appointements du cur, contenu les envahissements du
clerg. Quelques-uns s'lvent jusqu' crire leurs vues au
_Constitutionnel_, dont ils attendent vainement la rponse; d'autres
provoquent des ptitions contre l'esclavage des ngres et contre la
peine de mort.

Je ne fais qu'un reproche  l'picier: il se trouve en trop grande
quantit. Certes il en conviendra lui-mme, il est commun. Quelques
moralistes, qui l'ont observ sous la latitude de Paris, prtendent que
les qualits qui le distinguent se tournent en vices ds qu'il devient
propritaire. Il contracte alors, dit-on, une lgre teinte de frocit,
cultive le commandement, l'assignation, la mise en demeure, et perd de
son agrment. Je ne contredirai pas ces accusations, fondes, peut-tre,
sur le temps critique de l'picier. Mais consultez les diverses espces
d'hommes, tudiez leurs bizarreries, et demandez-vous ce qu'il y a de
complet dans cette valle de misres. Soyons indulgents envers les
piciers! D'ailleurs o en serions-nous s'ils taient parfaits? il
faudrait les adorer, leur confier les rnes de l'tat, au char duquel
ils se sont courageusement attels. De grce, ricaneurs auxquels ce
mmoire est adress, laissez-les-y, ne tourmentez pas trop ces
intressants bipdes: n'avez-vous pas assez du gouvernement, des livres
nouveaux et des vaudevilles?

  DE BALZAC.

[Illustration]




[Illustration: LA GRISETTE.]

[Illustration]

LA GRISETTE.


DE tous les produits parisiens, le produit le plus parisien sans
contredit, c'est la grisette. Voyagez tant que vous voudrez dans les
pays lointains, vous rencontrerez des arcs de triomphe, des jardins
royaux, des muses, des cathdrales, des glises plus ou moins
gothiques; comme aussi, chemin faisant, partout o vous conduira votre
humeur vagabonde, vous coudoierez des bourgeois et des altesses, des
prlats et des capitaines, des manants et des grands seigneurs; mais
nulle part, ni  Londres, ni  Saint-Ptersbourg, ni  Berlin, ni 
Philadelphie, vous ne rencontrerez ce quelque chose si jeune, si gai, si
frais, si fluet, si fin, si leste, si content de peu, qu'on appelle la
grisette. Que dis-je, en Europe? vous parcourriez toute la France que
vous ne rencontreriez pas dans toute sa vrit, dans tout son abandon,
dans toute son imprvoyance, dans tout son esprit smillant et
goguenard, la grisette de Paris.

Les savants (foin des savants!), qui expliquent toute chose, qui
trouvent ncessairement une tymologie  toute chose, se sont donn bien
de la peine pour imaginer l'tymologie de ce mot-l, _la grisette_. Ils
nous ont dit, les insenss! qu'ainsi se nommait une mince toffe de bure
 l'usage des filles du peuple, et ils en ont tir cette conclusion:
_Dis-moi l'habit que tu portes, et je te dirai qui tu es!_ comme si nos
lgantes duchesses de la rue, nos comtesses qui vont  pied, nos fines
marquises qui vivent du travail de leurs mains, toute cette galante et
sceptique aristocratie de l'atelier et du magasin, taient condamnes 
porter  tout jamais une triste robe de laine; comme si elles avaient
renonc, ces anachortes blanches et roses, aux plus douces joies de la
vie, au ruban de soie,  la broderie, aux souliers neufs, aux gants
neufs,  toutes les ressources ingnieuses de cette coquetterie facile
qui est  la porte de toutes les belles personnes qui sont pauvres,
bien faites, et qui ont vingt ans!

Donc laissons l les tymologistes et leurs tymologies saugrenues. Ce
sont de vieux bons hommes revenus des passions humaines, et dont on ne
peut pas dire  propos de ces deux chantillons de la coquetterie
franaise, qu'ils sont pleins de leur sujet. On ne dfinit pas ce qui
est net, vif et beau. La seule faon de comprendre ce monde des
grisettes parisiennes, monde  part dans le monde, c'est de le voir de
prs. Sortez le matin par un beau jour qui commence, et regardez autour
de vous quelle est la premire femme veille dans ce riche Paris qui
dort encore: c'est la grisette! Elle se lve un instant aprs le jour,
et tout de suite la voil qui se fait belle pour toute la journe. Son
ablution de chaque jour est complte, ses beaux cheveux sont peigns de
fond en comble: ses vtements sont reluisants de propret; je le crois
bien, ma foi! c'est elle-mme qui les a faits, elle-mme qui les a
blanchis. En mme temps, elle pare aussi la mansarde qu'elle habite;
elle met en ordre le pauvre rien qu'elle possde, elle dcore sa misre
comme d'autres femmes ne sauraient pas dcorer leur opulence. Ceci fait,
elle jette un dernier coup d'oeil sur son miroir, et quand elle s'est
bien assure qu'elle est aussi jolie aujourd'hui qu'elle l'tait hier,
elle s'en va  son travail. En effet, et voil ce qu'elles ont de
touchant et de respectable, qui dit une grisette dit en mme temps un
petit tre charmant et content de peu qui produit et qui travaille; une
grisette oisive n'est pas dans la nature des grisettes: elle devient
alors tout autre chose; elle sort tout  fait de cet honnte dpartement
des grisettes; une fois oisive, elle franchit la faible limite qui la
spare du vice parisien.--De celle-l nous n'en parlons pas, elle
gterait notre sujet.

Mais cependant, puisqu'elle travaille, quel est donc le travail de la
grisette? Il serait bien plus simple de vous dire tout de suite quel
n'est pas son travail, car qui dit une grisette, dit une fille bonne 
tout, qui sait tout, qui peut tout. Une lgion de fourmis travailleuses
suffit  produire des montagnes; eh bien! la grisette est comme la
fourmi. Les grisettes de Paris, ces petits tres fluets, actifs et
pauvres, Dieu le sait! elles oprent autant de prodiges que des armes.
Entre leurs mains industrieuses se faonnent sans fin et sans cesse la
gaze, la soie, le velours, la toile. A toutes ces choses informes elles
donnent la vie, elles donnent la grce, l'clat: elles les crent, pour
ainsi dire, et, ainsi cres, elles les jettent dans toute l'Europe; et,
croyez-moi, cette innocente et continuelle conqute  la pointe de
l'aiguille est plus durable mille fois que toutes nos conqutes  la
pointe de l'pe.

Ils se rpandent ainsi dans la ville, ces pauvres artisans noirs ou
blonds, blancs et roses, et, tout en fredonnant, ils habillent la plus
belle partie du genre humain; leurs doigts lgers excutent comme en se
jouant les tours de force les plus difficiles; tout ce que le caprice
des femmes dans leurs plus ingnieux accs de coquetterie peut inventer,
nos charmants artistes l'excutent. Elles rgnent en despotes sur la
parure europenne. Elles brodent le manteau des reines, elles coupent le
tablier des bergres. Et faut-il que ce got franais soit universel
pour que ces petites filles, enfants de pauvres gens, et qui mourront
pauvres comme leurs mres, deviennent ainsi les interprtes
tout-puissants de la mode dans l'univers entier! Dtruisez cette race
intelligente et laborieuse, c'en est fait de la grce europenne; dj
je vois d'ici toutes les grandes coquettes de ce monde vtues au
hasard, c'est--dire mal vtues, et qui s'crient en soupirant: O
allons-nous?

Dans cette position  la fois leve et subalterne, et places, comme
elles le sont, entre le luxe le plus exagr des puissants de ce monde
et leur propre misre  elles-mmes, certes, il faut  ces pauvres
filles bien de l'esprit et bien du courage pour rsister  la fois  ce
luxe et  cette misre. Car  peine descendue du cinquime tage qu'elle
habite, la grisette est introduite dans les plus riches magasins, dans
les maisons les plus somptueuses; l, elle rgne; l, elle dicte ses
lois et sans appel; pendant tout le jour elle prside  la coquetterie
des femmes riches, elle les habille, elle les pare, elle entoure ces
cadavres, souvent trs-laids, des tissus les plus prcieux; elle sait 
fond tous les dguisements de ces beauts si souvent trompeuses. Que de
tailles contrefaites elle a rpares! que de maigreurs elle a
dissimules! que de laideurs elle a fait paratre charmantes! et quand
l'idole est ainsi pare par ces pauvres mains si blanches et si
gentilles, quand l'amour arrive, qui emporte dans les ftes
resplendissantes, non pas la femme, qui est laide, mais la parure, qui
est adorable, sans songer que l'ouvrire qui l'a faite est cent fois
plus belle que celle qui la porte, vous figurez-vous notre jeune artiste
qui suit d'un regard contrit cette femme qu'elle a cre, et qui se dit
 elle-mme avec un gros soupir: Je suis pourtant plus belle que cela!
Oui, certes, c'est l une de ces immenses tentations auxquelles
rsisteraient bien peu de courages. En effet, on comprend trs-bien
qu'un homme passe devant un monceau d'or sans y toucher: sa probit le
sauve; mais une jeune et jolie fille, qui peut tout d'un coup, d'obscure
et inconnue qu'elle tait, devenir l'admiration et l'amour des hommes,
si elle veut mettre seulement ce morceau de gaze cr par son aiguille,
renoncer ainsi  ses admirables et faciles conqutes, voil, certes, le
plus surprenant de tous les courages! Elle est seule; cette parure est
acheve; les fleurs sont prtes pour la chevelure, la gaze transparente
pour le sein nu, le ruban pour la ceinture, le soulier pour le pied, le
bas brod pour la jambe faite au tour, le gant pour la main: qui donc
empche l'humble chrysalide de devenir tout d'un coup le papillon lger,
de raliser les plus beaux rves et d'entraner  sa suite l'admiration
des hommes, la jalousie des femmes? Ainsi vtue, elle devient tout d'un
coup la reine du monde, elle marche l'gale des plus belles; sa jeunesse
brille de tout son clat; elle est l'orgueil de nos ftes, la joie de
nos thtres; le monde des arts, du luxe et du pouvoir lui est ouvert:
rien ne doit rsister  son triomphe. Victoire! victoire! plus de
travail! plus de misre! Mais non, cette humble pauvret ne sera pas
vaincue: elle rsistera  cette tentation chaque jour renouvele; la
noble hrone rendra sans murmurer cette parure  celle qui la paye, et
elle se consolera avec ses chansons, sa gaiet et ses vingt ans.--Ou
bien tout simplement, elle deviendra folle. Que d'ambitieuses de vingt
ans, qui ont manqu d'une robe pour tre adores, sont renfermes  la
Salptrire! Savez-vous bien cependant ce qu'on donne  la grisette pour
prix de tant de travaux, de tant d'hrosmes, de tant de folies qui la
tuent? Hlas! j'en rougis. Mais cette noble fille, sacrifie  ces
passions dvorantes, est presque aussi peu paye que nos Alexandres et
nos Csars  quatre sous par jour. Pour se vtir, pour se nourrir, pour
se loger, pour cultiver le parterre qui est devant sa fentre, pour le
mouron de l'oiseau qui chante dans sa cage, pour le bouquet de violettes
qu'elle achte chaque matin, pour cette chaussure si luisante et si bien
tenue, pour cette lgance soutenue des pieds  la tte, dont serait
fire plus d'une reine de prfecture, la grisette parisienne gagne 
peine de quoi fournir chaque jour au djeuner d'un surnumraire du
ministre de l'intrieur. Et cependant avec si peu, si peu que rien,
elle est bien plus riche, elle est gaie, elle est heureuse; elle ne
demande en son chemin qu'un peu de bienveillance, un peu d'amour.

Ce n'est pas que dans ce chemin, ou plutt dans ce modeste sentier, sem
de tant de fleurs des champs et de tant d'pines, qu'elle parcourt d'un
pas si lger, l'aimable fille, elle ne rencontre bien des petits
bonheurs  sa taille et  son usage. Elle se pare de cet or que fabrique
 si peu de frais la mdiocrit, et l'or de cette mine est plus
inpuisable que toutes les mines du Prou. Elle est contente de peu,
elle est contente de rien! La posie et l'amour, ces deux anges qui
consolent et qui encouragent, l'accompagnent dans sa route; elle tient 
la posie par sa misre d'abord et ensuite par sa profession, elle tient
 l'amour par ses grces naturelles et sa beaut sans fard. La grisette
est la providence de cette race  part et imberbe, l'honneur, l'esprit
et le tapage de nos coles, qu'on peut appeler  bon droit le _printemps
de l'anne_; elle est l'amour souriant et dsintress des potes sans
matresses, des orateurs en herbe, des gnraux sans pe, des Mirabeaux
sans tribune; tout jeune homme qui vit  Paris d'une maigre pension
paternelle et d'esprance est de droit le vainqueur et le tyran de ces
jolies petites marquises de la rue Vivienne. Dans cette franche
communaut fonde sur l'amour, sur l'conomie et le travail, chacun des
deux amoureux apporte tout ce qu'il a, rien d'abord, et avec cela un
grand apptit, et par-dessus le march un grand fonds d'insouciance,
tous les adorables ingrdients du bonheur; on travaille chacun de son
ct toute la semaine; l'aiguille et la plume font des merveilles; l'un
dissque des cadavres, l'autre en habille; celui-ci dbrouille les
textes de Justinien, celle-l redresse tous les torts fminins qu'on lui
prsente;  peine a-t-on le temps de se voir, de s'entre-sourire; 
peine une fois ou deux passe-t-il devant la porte du magasin dont la
glace est recouverte d'un rideau  demi entr'ouvert. Mais le dimanche
venu, adieu toute contrainte! l'aiguille et la plume se reposent, le
magasin et le livre sont ferms! Libert, libert tout entire; c'est le
jour o il est riche, c'est le jour o elle est belle, c'est le jour o
ils s'aiment  ciel et  coeur ouverts. Allons, notre royaume lgitime,
la valle de Montmorency nous appelle; allons, notre beau duch de
Saint-Cloud nous ouvre ses portes; allons; notre belle comt de
Saint-Germain va grimper jusqu' notre cinquime tage par le chemin de
fer; allons vite: j'ai mon habit neuf, mon gilet blanc, mes pargnes
dans ma poche; prends ton chapeau le plus frais, ton charpe la plus
rose; prends l'ombrelle que Louise a oublie chez toi l'autre jour, et
en avant! Et les voil qui s'emparent ainsi l'un et l'autre des plus
petits recoins de la campagne parisienne; pour leur faire place,  ces
innocents amoureux, les oisifs et les riches se cachent de leur mieux,
ils savent que le dimanche appartient  l'tudiant et  la grisette; et
ainsi dans les campagnes, l't, dans la ville, l'hiver, ils sont les
matres souverains un jour chaque semaine; ils remplissent les bois,
ils remplissent les thtres; toutes les fleurs des champs et toutes les
larmes du mlodrame leur appartiennent; ils ont cinquante-deux jours de
rgne dans l'anne. Quelle est la puissance en ce monde qui dure si
longtemps?

Ainsi se passe cette dernire jeunesse du jeune homme; il marche ainsi
appuy sur cette blanche paule jusqu' ce qu'il arrive  tre quelque
chose, mdecin, avocat, sous-lieutenant. Alors l'ambition le gagne,
l'amour s'en va, il dit adieu  la folle et douce matresse de ses beaux
jours; l'ingrat qu'il est, il l'abandonne  cette misre si facile 
porter quand on est deux, il change ce coeur aimant contre quelques
arpents de vigne, ou les quelques sacs d'cus dont se compose une dot de
province; elle cependant, la pauvre fille, que devient-elle? Elle
pleure, elle se rsigne, elle se console, quelquefois elle recommence,
souvent enfin elle se marie; elle passe ainsi du pote amoureux au mari
brutal, du rire aux larmes, de l'indulgente misre  l'indigence
brutale; tout est fini pour elle; le papillon devient chrysalide:
heureusement elle ne meurt pas sans laisser aprs elle une assez bonne
provision de grisettes et de gamins de Paris.

Mais soyons prudents et sages, ne regardons pas trop au fond des choses,
de peur de tomber dans l'abme. Quelle est la rose la mieux panouie que
n'emporte le premier vent qui souffle? Quel est le fruit mr qui ne
porte son ver rongeur? Au reste, Dieu merci, cette triste fin n'est pas
la mme pour toutes ces charmantes filles; il en est qui se sauvent par
hasard, il en est d'autres que sauve le bonheur, quelques-unes la vertu
comme l'entendent les moralistes: je veux  ce propos vous raconter
l'histoire de Jenny, la bouquetire.

Cette Jenny a fait un mtier que je ne saurais trop vous expliquer,
mesdames. Cependant, comme elle avait un bon coeur et une belle me, il
faut qu'elle ait, sa biographie  part, une page dans ce recueil
d'artiste. Jenny a t si utile  l'art!

Je dis _Jenny la bouquetire_, parce qu'elle vint  Paris vendant des
roses et des violettes ples comme elle, la pauvre enfant! Pour le dbit
des fleurs, il n'y a que deux ou trois bonnes places  Paris: l'Opra,
le soir, quand l'harmonie tincelle, quand le gaz clate, quand les
femmes riches et pares s'en vont en diamants, en dentelles, se livrer
aux mornes extases de l'harmonie. Alors il fait bon avoir  part soi un
magasin de roses et de violettes, le dbit est sr. Mais quand vint
Jenny  Paris, elle ne put vendre ses fleurs que sur le pont des Arts,
des fleurs sans odeur et sans couleur, image trop relle de la posie
acadmique; des fleurs de la veille  l'usage des grisettes qui passent.
Avec un pareil commerce, il n'y avait aucune fortune  esprer pour
Jenny.

Jenny la bouquetire se morfondait et pleurait. Il y eut des vieillards,
des rous de la bourgeoisie, qui firent des quolibets  Jenny, qui
l'accablrent de mots  double sens; mais Jenny ne les comprit pas: le
bourgeois libertin est trop laid! La pauvre fille cependant vendait ses
fleurs, mais le commerce allait mal; il fallait sortir de ce misrable
tat  tout prix.

Quand je dis  tout prix, je me trompe, non pas au prix de l'innocence,
pauvre Jenny! non pas au prix de cette fortune phmre et misrable qui
s'en va si vite, et qui se fait remplacer par la honte. Ne crains rien
pour ton joli visage, ma bouquetire; il y a quelque chose d'innocent 
faire avec ta jeunesse et ta beaut; quelque chose d'innocent  faire,
entends-tu bien? avec ton visage si frais, tes doigts si dlis, ton
port si noble, ta taille svelte, et ton pied arabe qui donne une forme
charmante  tes mauvais souliers.

Viens dans mon atelier, belle Jenny, viens; tiens-toi  distance. Tu
n'as pas mme  redouter mon souffle. Pose-toi l, ma fille, sous ce
rayon de soleil qui t'enveloppe de sa blancheur virginale. Oh! sois
muette et calme, laisse-moi t'envelopper d'art et de posie; tu seras
mon idole pour un jour,  moi peintre. Je vois dj voltiger autour de
ta robe en guenilles les couleurs riantes, les formes lgres, les
ravissantes apparitions de mon voyage d'Italie. Reste l, reste, Jenny,
sous mon pinceau, sur ma toile, dans mon me, sous mon regard charm;
que de mtamorphoses tu vas subir! Vierge sainte, on t'adore, les hommes
se prosternent  tes pieds; jolie fille au doux sourire, les jeunes gens
te rvent et te font des vers. Sois plus grave, relve tes sourcils
arqus, rprime ce sourire; je te fais reine, grande dame; aprs quoi si
tu veux poser ta tte sur ta main, si tu veux mollement sourire, si tu
veux t'abandonner  la potique langueur d'une fille qui rve, je fais
de toi plus qu'une vierge, je te cre la matresse de Raphal ou de
Rubens. Pauvre fille, c'est beaucoup plus que si je te faisais la
matresse d'un roi.

Jenny, inpuisable Jenny! qu'elle vienne, l'inspiration me saisit et
m'oppresse, la fivre de l'art est dans mes veines; ma palette est
charge ple-mle, ma grossire palette en bois de chne, ma brosse est
 mes pieds, haletante comme le chien de chasse qu'on tient en laisse.
Viens, il est temps, Jenny! Et Jenny vient, docile comme l'imagination,
docile et souple, et prte  tout,  tout ce que l'art a d'innocence et
de posie. Allons, Jenny, pose-toi: je veux voir en toi une belle fille
grecque, comme celles que vit Apelles quand elles posrent pour la
statue de la desse. Tu es ainsi, ma jolie Grecque, ma svre beaut,
mon Athnienne aux formes ravissantes! Et si je veux changer ma beaut
cosmopolite, ma beaut change; la voil Romaine, Romaine de l'empire,
Romaine comme les Romaines de Juvnal. Allons, Jenny, sors du festin,
prte l'oreille aux chants des buveurs, relis-moi l'ode d'Horace 
Glycre,  Nra; sois belle et riche, tends-toi dans ta litire porte
par des esclaves gaulois; remplace les bagues de l'hiver par l'or de
l't. Mais avant tout, avant de reprsenter l'ivresse, as-tu djeun ce
matin, Jenny? Vous autres, vous ne vous figurez pas ce que c'est qu'une
pauvre fille qui rve tout veille, et qui rve pour vous; vous ne vous
imaginez pas tout ce qu'il y a de pril et de difficult dans cette
position fixe d'une pauvre femme qui reste des heures entires immobile,
muette, arrte; il faut qu'elle unisse la passion au calme, la colre
au calme, l'ivresse au calme, l'amour au calme! La plus grande des
comdiennes, c'est une pauvre fille qui sert de modle, qui est
comdienne tout un jour, comdienne pour un homme tout seul, comdienne
 huis clos, comdienne qui se drape avec une guenille, reine dont un
foulard forme la couronne, danseuse dont un tablier noir fait la robe de
bal, sainte martyre qui prie, les yeux levs au ciel, en chantant une
chanson de Branger. Pauvre, pauvre femme! Elle passe par tous les
extrmes, selon le caprice de l'artiste: on la brle, on l'gorge, on
l'touffe, on la met en croix, on la plonge dans mille volupts
orientales; elle est en enfer; elle est au ciel; archange aux ailes
d'or, prostitue  l'air ignoble; elle est tout, elle passe par toutes
les habitudes de la vie: grande dame, bourgeoise, majest, divinit de
la fable, que voulez-vous? Et cela sans que personne l'applaudisse, sans
un battement de mains, sans la plus petite part dans l'admiration
accorde au chef-d'oeuvre. On voit le tableau: Que cette femme est
belle! quel regard! quelle main! que d'inspirations vhmentes dans
cette tte! On porte l'artiste aux nues, on le comble d'or et
d'honneurs; il n'y a pas un regard pour la pauvre Jenny: or, c'est Jenny
qui a fait le tableau!

trange assemblage de beaut et de misre, d'ignorance et d'art,
d'intelligence et d'apathie! Prostitution  part d'une belle personne
qui peut sortir chaste et sainte aprs avoir obi en aveugle aux
caprices les plus bizarres! C'est que l'art est la grande excuse 
toutes les actions au del du vulgaire; c'est que l'art purifie tout,
mme cet abandon qu'une pauvre fille fait de son corps; c'est que l'art
est aussi favoris que l'oprateur  qui on livre le cadavre, sans
repentir et sans remords; c'est qu'aussi Jenny tait douce et modeste
autant que jolie; Jenny tait soumise  l'artiste, aveuglment soumise
tant qu'il s'agissait de l'art: mais l s'arrtait sa vocation.
L'artiste redevenait-il un homme! Jenny quittait son rle brillant, elle
redescendait des hautes rgions o l'artiste l'avait comme place 
dessein, Jenny redevenait une simple femme pour se mieux dfendre; Jenny
recouvrait de la bure ternie ses bras si blancs, elle rejetait sur son
beau sein son pauvre mouchoir d'indienne, elle rentrait sa jambe nue
dans son bas trou. On n'et pas respect la reine ou la sainte: on
respectait Jenny.

Ce qu'est devenue Jenny? vous voulez le savoir! Elle a parsem nos
temples de belles saintes qu'adorerait un protestant; elle a peupl nos
boudoirs d'images gracieuses qui font plaisir  voir, de ces ttes de
femmes qu'une jeune femme enceinte regarde si avidement; elle a donn
son beau visage et ses belles mains aux tableaux d'histoire; sa
bienveillante influence s'est fait longtemps sentir dans l'atelier de
nos artistes; avoir Jenny dans son atelier, c'tait dj un gage de
succs. Jenny ddaignait l'art mdiocre, elle s'enfuyait  s'cheveler
quand elle tait appele par nos modernes Raphals; elle ne voulait
confier sa jolie figure qu'au gnie, elle n'avait foi qu'au gnie. Quand
l'artiste favoris tait pauvre, Jenny lui faisait crdit bien
volontiers. Aimable fille! Elle a plus encourag l'art  elle seule que
nos trois derniers ministres de l'intrieur  eux trois! Mais hlas!
l'art a perdu Jenny, perdu le charmant modle, perdu sans retour; l'art
est livr  lui-mme sans vertu, sans pouvoir, sans avenir, sans
fortune, sans idal!

Ce qu'est devenue Jenny? Elle est devenue ce que deviennent toujours les
femmes trs-jeunes et trs-jolies, heureuse et riche; elle est  prsent
ce que sont toujours les femmes trs-bonnes, elle est trs-aime,
trs-respecte, trs-fte. La grande dame a conserv son amour
d'artiste, son dvouement d'artiste, elle est reste un artiste. Elle a
quitt, il est vrai, ses pauvres habits, son simple foulard et son chle
de hasard; elle a charg son cou de diamants; les tissus de cachemire
couvrent ses paules; sa robe est brode, ses bas de soie sont encore 
jour, mais trous cette fois par le luxe et la coquetterie; elle a des
gants de Venise pour cette main si blanche et des senteurs de l'Orient
pour cette peau si parfume et si douce; elle a un titre et des laquais.
Eh bien! ne craignez rien, approchez: la grande dame est toujours Jenny,
Jenny la bouquetire, Jenny modle. Si vous tes un grand artiste, si
vous vous appelez Grard, Ingres, Delaroche ou Vernet, arrivez;
dites-lui: Jenny, il me faut une main de femme; Jenny vous jettera au
nez ses gants de Venise; dites-lui: Jenny, il me faut de blanches et
fraches paules, il me faut un sein qui bat: Jenny tera son cachemire
et vous montrera son sein et ses paules; dites-lui: Jenny, je fais une
Atalante, il me faut la jambe et le pied d'Atalante; Jenny, duchesse,
vous prtera sa jambe et son pied tout comme faisait Jenny la
bouquetire. Bonne fille! et simple, et ingnue, et dvoue  l'art,
aimant la beaut pour elle-mme, se flicitant tout haut d'tre belle
parce qu'elle est belle partout, sur la toile, sur la pierre, sur le
marbre, sur l'airain, en terre cuite et en pltre, toujours belle. Que
l'art ne s'afflige pas de la fortune de Jenny, Jenny appartient toujours
 l'art, elle est son bien, elle est toute sa fortune. L'art veut bien
la prter  l'hymen d'un grand seigneur, mais ce n'est qu'un prt qu'il
lui fait: il faut que ce grand seigneur soit toujours dispos  rendre
Jenny  l'artiste. C'est une stipulation crite tacitement dans le
contrat de mariage de Jenny.

Telle est cette simple et souriante histoire. Il n'est pas un artiste de
talent, s'il tait juste, qui ne mt de moiti dans sa gloire et dans sa
fortune quelque beau sein inspirateur. Or maintenant, et pour finir
comme j'ai commenc, trouvez-moi quelque part, dans tout l'univers, un
petit tre ainsi venu au monde, que par le fait mme de sa naissance il
soit merveilleusement dispos  toutes choses, aux plus tristes et aux
plus gaies, frais sourires, larmes amres, abngation profonde, travail,
paresse, vice et vertu, supportant galement tous les excs de la
fortune et tous les excs de la misre, d'une parfaite galit d'humeur
au milieu de tant de fortunes changeantes et renverses, aussi heureux
dans la bure que dans la soie, aussi  l'aise dans le salon que dans la
mansarde, parlant en chantant une belle langue franaise qui tient  la
fois du Versailles de Louis XIV et de la Courtille de nos jours.--Grande
dame grave et chaste, fille grillarde et rieuse, pote, artiste,
mondaine, folle de joie, rveuse, distraite, coquette, amoureuse,
modeste, bonne et vive, prte  tout; et pour dire en un mot,
vritablement, entirement et compltement--la _Grisette de Paris_.

  JULES JANIN.

[Illustration]




[Illustration: L'TUDIANT.]

[Illustration]

L'TUDIANT EN DROIT.


UN jeune homme sort du collge. Il a pass son examen de bachelier s
lettres, aprs avoir fait ce qu'on appelle ses tudes; c'est--dire que
dix ans de travaux l'ont rendu capable d'expliquer,  l'aide de bons
dictionnaires, Virgile et les fables d'sope. Son pre et sa mre, assis
au coin du feu, dlibrent sur la destine ultrieure de leur fils
unique. Il faut qu'il fasse son droit, dit le pre d'un ton grave et
doctoral; c'est le complment indispensable de l'ducation: le titre
d'avocat mne  tout.

O bourgeois candide et patriarcal! le titre d'avocat ne mne  rien! O
vont ces milliers d'lves qui s'asseyent chaque anne sur les bancs de
l'cole de droit? sont-ils tous pourvus d'emplois honorables et
lucratifs? les voit-on primer au barreau ou dans la magistrature? Hlas!
non; la majorit ne met jamais le pied au palais. Quelques-uns
deviennent notaires, avous ou huissiers; le reste se rpartit dans
diverses professions. Cet agent d'affaires qui ngocie des ventes et des
achats de fonds de commerce sans clientle, il a fait son droit. Ce
_jeune premier_ qui colporte en province sa misre et ses oripeaux, il a
fait son droit. Cet crivain public qui rdige en prose et en vers des
compliments  l'usage des cuisinires, il a fait son droit. Ce
dramaturge qui compose des pices  grand spectacle pour le thtre de
madame Saqui a prt le serment d'avocat. Les administrations publiques
et particulires, l'arme, les boutiques, les choppes, fourmillent
d'ex-tudiants qui vgtent et regrettent les trois annes qu'ils ont
perdues sous le vain prtexte d'apprendre les lois, dont ils ne savent
pas un mot.

Quoi qu'il en soit, tous les ans, au mois de novembre, une foule de
jeunes gens affluent de toutes les parties de la France, et viennent
s'entasser dans les htels du quartier Latin, vaste camp dont les
avant-postes s'tendent d'un ct jusqu'au Pont-Neuf, et de l'autre,
jusqu' la barrire d'Enfer.

Le nouveau dbarqu est install; il a pris sa premire inscription; il
a choisi ses professeurs; il a fait sa premire apparition au cours, o
il aura soin de se montrer le moins possible. Que lui faut-il encore?
Une femme, une compagne qui partage avec lui les peines de la vie, et
qui lui cire ses bottes! Il se met en qute, et un de ses compatriotes,
lve de deuxime anne, dont les belles manires et la conversation
solide ont bloui la haute socit de son endroit pendant les vacances,
a t charg par les excellents parents de notre novice de guider sa
jeune exprience  travers les cueils de la Babylone maudite o le
jeune hritier n'a t abandonn qu'en tremblant. Pntr de sa mission,
le Mentor introduit ds le lendemain de son arrive son jeune Tlmaque
au bal Montesquieu, autant pour le rompre sans retard aux bonnes
habitudes que pour retrouver ses anciennes connaissances personnelles.
Une contredanse et deux galops ont suffi pour lier intimement notre
jeune homme  une lgante danseuse qui rpond au nom d'Irma, Amanda, ou
autre nom de la mme famille. Elle est sage  n'en pas douter, car elle
a refus de donner son adresse; mais notre tudiant l'a bientt
retrouve. Il l'pie et l'arrte au passage sur le trottoir de la rue
Dauphine, enveloppe d'un long tartan, la tte encadre dans un bonnet
de velours noir, le bras pass dans un large cabas d'osier, garde-meuble
insparable de la majorit fminine de notre excellente capitale, et les
pieds protgs par une chaussure quivoque. Sous ces dehors peu
favorables, l'tudiant en droit a reconnu la taille lgante et les
jolis yeux de sa danseuse: il faut ajouter qu'il a devin un coeur
tendre et des qualits physiques et morales qui lui suffisent. Son choix
est fait, le pacte d'alliance est sign sur une table de la
Grande-Chaumire du Mont-Parnasse. L vous ne reconnaissez plus la
pauvre fille dont les souliers pargnent de la besogne aux balayeurs.
Elle est pimpante, lgante, blouissante, frise, pommade, attife,
charmante  voir; elle porte une capote de batiste, une robe de
mousseline, des bas blancs, et une charpe de crpe bleu.

Les amours de l'tudiant et de la grisette ne sont point de ces passions
cheveles qui pleurent dans les drames modernes, et bientt il ne la
traite gure mieux qu'une servante, la charge de ses commissions, lui
envoie chercher du tabac, de l'eau-de-vie et du jambon. Lorsqu'il rgale
ses amis, c'est elle qui, avant de prsider au festin, fait cuire les
ctelettes et met le couvert. Il faut le dire  sa louange, la grisette
se prte merveilleusement  toutes ces fonctions de mnage, qui la
rendent indispensable et lui donnent un air de femme marie. Heureuse si
les vacances seules interrompent le cours de cette liaison trop
passagre, si elle peut dire adieu en pleurant  son poux temporaire,
qui lui promettra de lui crire! Mais souvent, las du mnage, l'ingrat
songe  reconqurir sa libert. Il cherche querelle  _sa femme_,
l'accuse d'infidlit, et,  force de brouilles prparatoires, arrive 
une rupture dfinitive. C'est un de ses amis qui lui succde, et la
malheureuse fille passe de main en main comme un billet  ordre, comme
une reconnaissance du mont-de-pit, jusqu' ce que, vieille et fane,
elle tombe insensiblement au dernier degr de la dpravation.

S'il n'a point de femme pour lui prparer ses repas  domicile,
l'tudiant en droit peut choisir entre une multitude de restaurants dont
les fastueuses affiches lui garantissent, moyennant dix-huit sous, une
alimentation saine et abondante. Poupon, Viot, Rousseau! restaurants
trop calomnis! comme Figaro, vous valez mieux que votre rputation! La
malice seule a pu accuser vos innocents cuisiniers de transformer une
tte de cheval en tte de veau, et de prsenter un angora sous la
fallacieuse apparence d'un civet. Vos biftecks sont peut-tre
_duriuscules_, vos bouillons trop aquatiques, vos hachis lgrement
suspects; mais vous n'en mritez pas moins l'estime et la pratique de
quiconque possde une me sensible, un estomac complaisant, et dix-huit
sous dans sa poche. Laissez crier les diffamateurs, respectables
sanctuaires de la gastronomie au rabais; tant qu'il y aura une cole de
droit  Paris, vous continuerez d'offrir  une foule toujours croissante
vos demi-potages  dix centimes, et vos canards aux navets  six sous la
portion.

Si l'on nous demande  quels signes extrieurs on peut reconnatre
l'tudiant en droit, nous rpondrons qu'il ne s'habille pas  la
dernire mode, mais qu'il cre une mode tout exprs pour lui. Il laisse
volontiers crotre ses cheveux et sa barbe, quand il en a, afin, dit-il,
de ne pas ressembler  un picier; mais avant de se prsenter devant les
examinateurs, il a soin de faire disparatre ces attributs anarchiques.
Il ressemble par la coiffure  un membre du club des Jacobins, et par la
royale  un seigneur de la cour de Louis XIII. On l'a vu jadis se
glorifier d'un chapeau gris et d'un gilet rouge  la Robespierre.
Aujourd'hui, qu'il soit ou non du Barn, il adopte le bret et la
ceinture rouge, parce qu'il trouve  ce costume une couleur locale. Une
pipe colossale est l'accessoire oblig de l'tudiant: fumeur intrpide,
il parfume les passants des bouffes nausabondes du tabac de la rgie.
La tte de sa pipe, plus ou moins _culotte_, offre l'image d'un Turc,
de Henri IV, de Robert Macaire, de Franois Ier, de Saint-Just, etc. Son
coeur bondit de joie lorsqu'il parvient  se procurer une chibouque
algrienne ou un houka indien, et qu'tendu sur son canap garni en
velours d'Utrecht rouge, il se donne une tournure orientale. Roi du
quartier Latin, il domine au thtre, il domine  la taverne, il domine
dans la rue. L'htelier le respecte, le restaurateur le dsire, le
cafetier le regarde avec amour; son crdit est solidement pos, car ses
parents _sont bien_;  lui le haut du pav,  lui les gracieux sourires
des jeunes filles. Sultan sans rivaux, il dispense ses faveurs  son
gr, et rappelle les beaux temps de la galanterie franaise en faisant
offrir des brevets de beaut et de grce sous la forme de bouquets aux
dames qui frquentent les loges des thtres du Panthon et du
Luxembourg.

Entre tous surgit un caractre plus tranch, que les tudiants appellent
_bambocheur_. Ses confrres se permettent l'estaminet et la guinguette 
titre de distraction: le bambocheur y passe ses jours. Il entre  la
taverne  dix heures du matin, djeune amplement, consomme une infinit
de petits verres et de chopes, fume un nombre considrable de pipes,
joue au piquet et au billard, et le soir,  une heure avance, se mle 
des choeurs qui chantent  gorge dploye:

  [Musique:

  Messieurs les tudiants
  S'en vont  la Chaumire,
  Pour danser le Cancan
  Et la Robert Macaire,
  Toujours, toujours, toujours,
  Triomphant des amours.
  Eh! ioup! ioup! ioup! la, la, la, la, la,
  Eh! ioup! ioup! ioup! la, la, la, la, la, la, la,
  La, la, la, la.]

Le carnaval est l'lment du bambocheur: c'est alors qu'il se montre
dans tout son clat. Craignant qu'on ne lui vole sa montre  la faveur
de la confusion des bals masqus, il s'empresse de la dposer entre les
mains d'un commissionnaire au mont-de-pit, et le mme administrateur
intgre se charge d'un manteau, compltement inutile  son propritaire
pour se dguiser en postillon. Ds lors, plus de soucis, plus de soins
de l'avenir! Le bambocheur n'a jamais pris d'inscription; il n'aura
jamais d'examens  passer; il n'a point de carrire  parcourir, point
de famille  satisfaire; toutes ses facults sont concentres dans le
moment prsent, dans le vin qu'il boit, dans le dbardeur  cheveux
poudrs qu'il fait valser, dans le tumulte et l'enivrement du bal.

Si, dans ces nuits de dlire, un paisible observateur se place au cintre
du thtre du Panthon et regarde en bas, il n'apercevra d'abord qu'un
mlange de couleurs diverses, recouvertes d'un uniforme glacis de
poussire, enveloppes d'un brouillard de vapeurs dltres; puis, au
milieu de ce chaos, il distinguera confusment des ttes, des bras, des
jambes, mais sans pouvoir dterminer quels sont les propritaires
respectifs de ces membres, tant est vertigineuse la rapidit avec
laquelle cette masse compacte se meut, se tourne, se droule, se heurte
et tourbillonne. Du fond du parterre monte un bourdonnement trange
compos de l'union discordante de tous les sons de voix, depuis le
baryton le plus clatant jusqu'au fausset le plus criard. C'est une
mle pareille  celle d'un champ de bataille, un inexprimable tohubohu,
un labyrinthe de formes humaines, un pandmonium de danseurs: c'est un
bal masqu.

Si l'extrieur de l'tudiant annonce nettement ses habitudes physiques,
il n'est pas sans intrt de scruter sa vie intellectuelle. Beaux-arts,
littrature, philosophie, politique, il tudie tout, except son droit.
Il dvore les romans nouveaux, et juge en matre des pices en vogue. Le
portrait de madame George Sand, attach par une pingle au chevet de son
lit, tmoigne de son enthousiasme pour l'illustre hermaphrodite. Il suit
M. de Balzac dans sa course  travers moeurs, et admire Victor Hugo, le
chef de l'cole potique des temps modernes. Loin de se passionner pour
ces tragdies guindes et compasses qui se font, comme une rgle
d'arithmtique, par l'addition d'un certain nombre de princes, de
princesses et de confidents, il porte avec enthousiasme le tribut de son
admiration partout o le drame saisissant se meut et palpite. Donne-t-on
un drame indit du grand homme, l'tudiant se passe de dner, se met 
la queue ds deux heures, arrive le premier au bureau, et emporte
d'assaut l'unique billet de parterre que l'on y distribue. Un coup de
sifflet part d'une loge. A la porte!  la porte! s'exclame l'tudiant;
c'est un membre de l'Institut! Nouveau coup de sifflet. A la porte!
rpte l'tudiant;  la lanterne les classiques! Vient une tirade de
posie harmonieuse et sublime, toute la salle enivre applaudit et
trpigne; l'tudiant bat des mains avec fureur, et lance un regard de
mpris  l'individu vhmentement souponn d'tre membre de l'Institut.

Il est rare que l'tudiant en droit ne soit pas musicien. Il a un matre
de flageolet, de flte ou de cornet  piston, et joue _Au clair de la
lune_ sur l'accordon. Nonobstant les rglements de police, son cor de
chasse retentit au milieu du silence de la nuit; il l'embouche  une
heure du matin, au retour du spectacle, pour se consoler d'avoir vu la
nouveaut _juste-milieu_. Le propritaire tempte, les voisins
s'insurgent; mais qu'importe? l'intrpide virtuose poursuit son
harmonieux tintamarre, de complicit avec les chats des environs. La
vigueur de ses poumons est-elle puise, il sacrifie aux muses, car une
monomanie l'obsde: il faut qu'il crive. Il jette des feuilletons dans
la bote des journaux, qui ne les insrent jamais, expdie des drames et
des vaudevilles aux directeurs des thtres des boulevards, et s'indigne
de ne pouvoir obtenir lecture. Il porte le manuscrit d'un roman intime
en deux volumes in-8  Lachapelle ou  H. Souverain, scrupuleux et
discrets dpositaires de ces chefs-d'oeuvre. Les nouvelles qu'il labore
dbutent presque toujours ainsi: Par une belle matine de printemps,
deux hommes, envelopps de larges manteaux, descendaient silencieusement
la colline... Parfois aussi il entame son sujet _in medias res_,
conformment  la recette suivante: Par la messe! dit le jeune inconnu
en vidant d'un seul trait son hanap rempli de vin de Hongrie, nous
vivons en des temps bien tranges, messeigneurs... Sa posie est de ce
genre phthisique, maladif et rachitique, dsesprant et dsespr, dont
Joseph Delorme est le patron. Le _moi_ et les exclamations y dominent.
On y remarque des vers tels que ceux-ci:

  Oh! parmi les humains je marche solitaire,
  Comme le juif errant, et courbe vers la terre
        Mon front ple et rveur!!
  Tout nourrit le poison de ma mlancolie!
  Oh! mon coeur est bris! j'ai bu jusqu' la lie
        La coupe du malheur!!!

Cette strophe est close dans un nuage de fume de tabac et sous
l'inspiration d'une bouteille d'eau-de-vie. Voyant que les diteurs et
la gloire lui tournent le dos, l'tudiant passe  l'tat de gnie
mconnu, et, en traversant le pont des Arts, il mesure d'un oeil
farouche la distance qui le spare de l'abme. Mais il puisera des
consolations dans la philosophie, car elle est aussi de son ressort:
sitt qu'une thorie apparat, elle trouve parmi les tudiants des
adeptes, des sectateurs, des enthousiastes. Voltairiens sous la
restauration, ils ont suivi le mouvement du sicle, et tendent  prendre
une couleur morale et religieuse. Les uns applaudissent aux thories
conomiques de Saint-Simon ou aux rveries de Fourier; d'autres
s'accordent  dire, avec le pre Enfantin, qu'il est urgent de
rhabiliter la chair, tche dont ils s'acquittent  la grande
satisfaction des habitus du bal du Prado.

Les opinions politiques de l'tudiant en droit sont de celles qui font
dire aux cacochymes et aux asthmatiques: On voit bien que vous tes
jeune. Bah! ces ides-l vous passeront. Ou bien: C'est un beau rve
qui ne se ralisera jamais; on reconnat bien l l'effervescence de la
jeunesse. Il y a des tres persuads que, pass la trentaine, il faut
ncessairement prendre du ventre et se rapprocher du mollusque.
L'tudiant est d'un patriotisme exalt. Sa chambre est dcore des
portraits des chefs de la Montagne. La rvolution de juillet est  ses
yeux une rvolution  l'eau de rose, en gants jaunes et en bas de soie.
Il et voulu qu'en 1830 on dclart la guerre  toute l'Europe, et que
le drapeau tricolore ft le tour du monde. Il a gmi sur le sort de la
Pologne, et maudit l'autocrate. Du temps o florissaient les
souscriptions nationales, on voyait figurer sur les listes son nom,
accompagn de notes plus ou moins dmagogiques, semblables  celle-ci:
A... B..., ami de la libert et de la patrie, ennemi des tyrans et de
l'oppression, 25 centimes. Feu la Socit des droits de l'homme
comptait dans son sein beaucoup d'tudiants en droit. Ils proraient
dans les sections, annonaient officiellement que les faubourgs Antoine
et Martin taient prts  descendre, couchaient en bonnet rouge, et au
besoin s'armaient pour l'meute. Hlas! plusieurs victimes d'un
enthousiasme aveugle sont tombes sur les dalles de Saint-Merry.

Une haine vivace bouillonne entre l'tudiant en droit et le sergent de
ville. Ce sont deux ennemis plus irrconciliables que Montaigu et
Capulet, et ce n'est point sans raison. Qui, dans les bals publics,
surprend les tudiants en flagrant dlit de _cachucha_ nationale? qui
les mne au violon? qui modre l'lasticit hasarde de leurs
mouvements? C'est le sergent de ville. Mais les principaux motifs de
l'aversion de l'tudiant en droit sont plus srieux: il dteste dans le
sergent de ville l'agent, le satellite arm de l'ordre public, et, du
plus loin qu'il l'aperoit, il donne  sa physionomie l'expression la
plus ddaigneuse possible, relve firement la tte, et murmure dans sa
barbe l'injurieuse pithte de mouchard.

Au reste, l'exagration politique de l'tudiant en droit est plutt
extrieure que relle; elle cache les sympathies d'une me honnte et
gnreuse, et ne croyez pas qu'arriv  l'ge mr l'tudiant en droit
renie les croyances de sa jeunesse. lecteur, il vote avec l'opposition;
pre de famille, il transmet ses principes  ses enfants; sentinelle
avance du progrs, sa voix s'lve toujours en faveur des rformes
utiles.

Il se trouve pourtant parmi les tudiants bon nombre de ces jeunes gens
tenaces au travail, que rien ne rebute, et qui mlent  leurs tudes de
droit des travaux srieux d'histoire, de littrature: celui qui prend
cette voie aride, mais dont la rcompense est certaine, se nomme
_piocheur_.

Le _piocheur_ ne connat ni les plaisirs ni les soucis attachs  la
prodigalit. tre rare et presque fabuleux, c'est un jeune homme sans
fortune qui veut faire son chemin, ose lire Duranton, et affronte sans
plir les volumineuses collections d'arrts de Dalloz et de Sirey; il se
place chez un avou, et au bout de deux ans de travaux assidus, il
obtient enfin l'importante fonction de troisime clerc: il ira loin!

Il n'est gure d'tudiant qui ne devienne _piocheur_ au moins une fois
par an, car l'approche des examens cause dans le quartier Latin une
perturbation complte, un branle-bas gnral: on se met  l'oeuvre, on
court aux codes longtemps ngligs, on veille, on ne sort plus, on
dfend sa porte, on s'enterre tout vivant avec Rogron et Du Caurroy; on
analyse, on dissque le texte des lois, et au bout de six semaines de
fatigues, on arrive souvent  tre refus: alors la victime crie 
l'injustice, et traite les professeurs de _sclrats_.

Trois, quatre ou cinq ans suffisent  la majorit des tudiants pour
sortir vainqueurs de leurs cinq preuves, y compris la thse. Il est
facile de reconnatre dans la salle des Pas-Perdus celui qui vient
d'avoir l'honneur de prter le serment d'avocat. Il se pavane dans sa
robe de louage, le gonflement de sa poitrine soulve son rabat jauntre,
il porte sous le bras un norme portefeuille bourr de papiers qui
simulent les dossiers absents, invite ses connaissances  venir le voir
au palais, les promne dans les couloirs, et, s'il aperoit quelque
notabilit judiciaire, soulve sa toque  un demi-pouce de son front,
pour persuader aux profanes qu'il est en relation avec la susdite
notabilit.

L'admission au stage a t pour le licenci en droit le sujet d'un
inextricable embarras. Les rglements de l'ordre des avocats exigent que
le candidat occupe une chambre convenable au premier ou au second tage,
et qu'il possde une bibliothque suffisamment garnie de livres de
jurisprudence. Car le licenci demeurait place Sorbonne, au cinquime
au-dessus de l'entresol, et n'avait, en fait d'ouvrages de droit, que
les chansons de Branger, les contes de Voltaire, _le Contrat social_,
un volume dpareill d'un roman de Paul de Kock, et quelques autres
bouquins. Grce au ciel, un de ses amis, homme d'affaires, lui a confi
les clefs d'un magnifique appartement. Le licenci a donn son adresse
au local de son ami, et le rapporteur charg de dcider si les
conditions requises taient remplies a t merveill qu'un dbutant
aussi jeune ft si splendidement log, que la bibliothque ft si
nombreuse et si bien choisie, et le bureau si encombr de paperasses et
d'actes de toute espce.

Dans les confrences, o des tudiants et de jeunes avocats apprennent
l'art de dfendre la veuve et l'orphelin, l'avocat stagiaire plaide avec
autant d'emphase que d'rudition. Il cite les coutumes et le Digeste,
Pothier et Gaus, et assaisonne sa harangue de mots latins.

Oui, messieurs, dit-il, dans la question qui nous occupe, notre
adversaire est _penits extraneus_. C'est l'amour du gain qui le pousse,
_certat de lucro captando_; tandis que nous, messieurs, _certamus de
damno vitando!_

L'avocat stagiaire aime  prvoir les arguments de la partie adverse, et
il est rare de ne pas rencontrer dans son discours deux ou trois phrases
qui commencent en voix de fausset par: Mais, nous dira-t-on! Puis,
aprs avoir numr les objections qu'on peut lui faire, il retrousse
ses manches, lve les bras au ciel, et s'crie: Eh! messieurs, je vous
le demande, est-il possible d'imaginer un raisonnement plus illogique,
un raisonnement plus contraire aux principes, un raisonnement plus dnu
de fondement, plus trange, plus...? Je m'arrte, messieurs, car mon
indignation, toujours croissante, m'entranerait peut-tre trop loin!

  _Sunt verba et voces, prtereaque nihil._

Malgr cette enflure, les confrences faonnent l'avocat stagiaire 
l'improvisation: il a l'agrment d'y tre  tour de rle juge,
prsident, ministre public, demandeur ou dfendeur; il apprend 
plaider le pour et le contre de la premire question venue, ce qui ne
laisse pas que d'tre d'une application journalire.

Maintenant que notre tudiant a pris son essor et qu'il a secou
compltement la poudre des coles, nous lui souhaitons des succs
judiciaires, une clientle interminable, et puisse-t-il n'tre pas
oblig, aprs d'infructueuses tentatives, de se faire journaliste ou de
s'engager dans les hussards!

  . DE LA BDOLLIERRE.
    _avocat_, _journaliste_.

[Illustration]




[Illustration: LA FEMME COMME IL FAUT.]

[Illustration]

LA FEMME COMME IL FAUT.


PAR une jolie matine vous flnez dans Paris. Il est plus de deux
heures, mais cinq heures ne sont pas sonnes. Vous voyez venir  vous
une femme. Le premier coup d'oeil jet sur elle est comme la prface
d'un beau livre: il vous fait pressentir un monde de choses lgantes et
fines. Comme le botaniste  travers monts et vaux de son herborisation,
parmi les vulgarits parisiennes vous rencontrez enfin une fleur rare.

Ou elle est accompagne de deux hommes trs-distingus, dont un au moins
est dcor, ou quelque domestique en petite tenue la suit  dix pas de
distance. Elle ne porte ni couleurs clatantes, ni bas  jour, ni boucle
de ceinture trop travaille, ni pantalon  manchettes brodes
bouillonnant autour de sa cheville. Vous remarquez  ses pieds, soit des
souliers de prunelle  cothurnes croiss sur un bas de coton d'une
finesse excessive ou sur un bas de soie uni de couleur grise, soit des
brodequins de la plus exquise simplicit. Une toffe assez jolie et d'un
prix mdiocre vous fait distinguer sa robe, dont la faon surprend plus
d'une bourgeoise: c'est presque toujours une redingote attache par des
noeuds, et mignonnement borde d'une ganse ou d'un filet imperceptible.
L'inconnue a une manire  elle de s'envelopper dans un chle ou dans
une mante; elle sait se prendre de la chute des reins au cou, en
dessinant une sorte de carapace qui changerait une bourgeoise en tortue,
mais sous laquelle elle vous indique les plus belles formes, tout en les
voilant. Par quel moyen? Ce secret, elle le garde sans tre protge par
aucun brevet d'invention. Artistes, potes, amants, vous tous qui adorez
le beau idal, cette rose mystique du gnie heureusement interdite  la
mcanique, flnez et admirez cette fleur de beaut si bien cache, si
bien montre! La coquette se donne, par la marche, un certain mouvement
concentrique et harmonieux qui fait frissonner sous l'toffe sa forme
suave ou dangereuse, comme  midi la couleuvre sous la gaze verte de son
herbe frmissante. Doit-elle  un ange ou  un diable cette ondulation
gracieuse qui joue sous la longue chape de soie noire, en agite la
dentelle au bord, rpand un baume arien, et que je nommerais volontiers
la brise de la Parisienne? Vous reconnatrez sur les bras,  la taille,
autour du cou, une science de plis qui drape la plus rtive toffe, de
manire  vous rappeler la Mnmosyne antique. Ah! comme elle entend,
passez-moi cette expression, _la coupe de la dmarche_! Examinez cette
faon d'avancer le pied en moulant la robe avec une si dcente prcision
qu'elle excite chez le passant une admiration mle de dsir, mais
comprime par un profond respect. Quand une Anglaise essaye de ce pas,
elle a l'air d'un grenadier qui se porte en avant pour attaquer une
redoute. A la femme de Paris le gnie de la dmarche! Aussi la
municipalit lui devait-elle l'asphalte des trottoirs. Votre inconnue ne
heurte personne. Pour passer, elle attend avec une orgueilleuse modestie
qu'on lui fasse place. La distinction particulire aux femmes bien
leves se trahit surtout par la manire dont elle tient le chle ou la
mante croise sur sa poitrine. Elle vous a, tout en marchant, un petit
air digne et serein, comme les madones de Raphal dans leur cadre. Sa
pose,  la fois tranquille et ddaigneuse, oblige le plus insolent dandy
 se dranger pour elle. Le chapeau, d'une simplicit remarquable, a des
rubans frais. Peut-tre y aura-t-il des fleurs; mais les plus habiles de
ces femmes n'ont que des noeuds. La plume veut la voiture; les fleurs
attirent trop le regard. L-dessous vous voyez la figure frache et
repose d'une femme sre d'elle-mme sans fatuit, qui ne regarde rien
et voit tout, dont la vanit, blase par une continuelle satisfaction,
rpand sur sa physionomie une indiffrence qui pique la curiosit. Elle
sait qu'on l'tudie; elle sait que presque tous, mme les femmes, se
retournent pour la revoir. Aussi traverse-t-elle Paris comme un fil de
la Vierge, blanche et pure. Cette belle espce affectionne les latitudes
les plus chaudes, les longitudes les plus propres de Paris: vous la
trouverez entre la 20e et la 110e arcade de la rue de Rivoli; sous la
ligne des boulevards, depuis l'quateur ardent des Panoramas, o
fleurissent les productions des Indes, o s'panouissent les plus
chaudes crations de l'industrie, jusqu'au cap de la Madeleine, dans les
contres les moins crottes de bourgeoisie; entre le 30e et le 150e
numro de la rue du Faubourg-Saint-Honor. Durant l'hiver, elle se plat
sur la terrasse des Feuillants, et point sur le trottoir en bitume qui
la longe. Selon le temps, elle vole dans l'alle des Champs-lyses,
borde  l'est par la place Louis XV,  l'ouest, par la rue de Marigny,
au midi, par la chausse, au nord, par les jardins du faubourg
Saint-Honor. Jamais vous ne rencontrerez cette varit de femme dans
les rgions hyperborales de la rue Saint-Denis; jamais dans les
Kamtschatka des rues boueuses, petites ou commerciales; jamais nulle
part par le mauvais temps. Ces fleurs de Paris closent par un temps
oriental, parfument les promenades, et, pass cinq heures, se replient
comme les belles-de-jour.

Les femmes que vous verrez plus tard, ayant un peu de leur air, essayant
de les singer, sont des femmes comme _il en faut_, tandis que la belle
inconnue, votre Batrix de la journe, est la _femme comme il faut_. Il
n'est pas facile aux trangers de reconnatre les diffrences
auxquelles les observateurs mrites les distinguent, tant la femme est
comdienne! mais elles crvent les yeux aux Parisiens: c'est des agrafes
mal caches, des cordons qui montrent leur lacis d'un blanc roux au dos
de la robe par une fente entre-bille, des souliers raills, des
rubans de chapeau repasss, une robe trop bouffante, une tournure trop
gomme. Vous remarquerez une sorte d'effort dans l'abaissement prmdit
de la paupire. Il y a de la convention dans la pose. Quant  la
bourgeoise, il est impossible de la confondre avec la femme comme il
faut; elle la fait admirablement ressortir, elle explique le charme que
vous a jet votre inconnue. La bourgeoise est affaire, sort par tous
les temps, trotte, va, vient, regarde, ne sait pas si elle entrera, si
elle n'entrera pas dans un magasin. L o la femme comme il faut sait
bien ce qu'elle veut et ce qu'elle fait, la bourgeoise est indcise,
retrousse sa robe pour passer un ruisseau, trane avec elle un enfant
qui l'oblige  guetter les voitures; elle est mre en public, et cause
avec sa fille; elle a de l'argent dans son cabas, et des bas  jour aux
pieds; en hiver, elle a un boa par-dessus une plerine en fourrure, un
chle et une charpe en t: la bourgeoise entend admirablement les
plonasmes de toilette.

Votre belle promeneuse, vous la retrouverez, si vous tes susceptible de
la retrouver, aux Italiens,  l'Opra, dans un bal. Elle se montre alors
sous un aspect si diffrent que vous diriez deux crations sans
analogie. La femme est sortie de ses vtements mystrieux comme un
papillon de sa larve soyeuse. Elle sert, comme une friandise,  vos yeux
ravis, les formes que le matin son corsage modelait  peine. Au thtre,
elle ne dpasse pas les secondes loges, except aux Italiens. Vous
pourrez alors tudier  votre aise la savante lenteur de ses mouvements.
L'adorable trompeuse use des petits artifices politiques de la femme
avec un naturel qui exclut toute ide d'art et de prmditation.
A-t-elle une main royalement belle, le plus fin croira qu'il tait
absolument ncessaire de rouler, de remonter ou d'carter celle de ses
_ringleets_ ou de ses boucles qu'elle caresse. Si elle a quelque
splendeur dans le profil, il vous paratra qu'elle donne de l'ironie ou
de la grce  ce qu'elle dit au voisin, en se posant de manire 
produire ce magnifique effet de profil perdu, tant affectionn par les
grands peintres, qui attire la lumire sur la joue, dessine le nez par
une ligne nette, illumine le rose des narines, coupe le front  vive
arte, laisse au regard sa paillette de feu, mais dirige dans l'espace,
et pique d'un trait de lumire la blanche rondeur du menton. Si elle a
un joli pied, elle se jettera sur un divan avec la coquetterie d'une
chatte au soleil, les pieds en avant, sans que vous trouviez  son
attitude autre chose que le plus dlicieux modle donn par la lassitude
 la statuaire. Il n'y a que la femme comme il faut pour tre  l'aise
dans sa toilette; rien ne la gne. Vous ne la surprendrez jamais, comme
une bourgeoise,  remonter une paulette rcalcitrante,  faire
descendre un busc insubordonn,  regarder si la gorgerette accomplit
son office de gardien infidle autour de deux trsors tincelants de
blancheur,  se regarder dans les glaces pour savoir si la coiffure se
maintient dans ses quartiers. Sa toilette est toujours en harmonie avec
son caractre: elle a eu le temps de l'tudier, de dcider ce qui lui va
bien, car elle connat depuis longtemps ce qui ne lui va pas. Pour tre
femme comme il faut, il n'est pas ncessaire d'avoir de l'esprit, mais
il est impossible de l'tre sans beaucoup de got. Vous ne la verrez pas
 la sortie, elle disparat avant la fin du spectacle. Si par hasard
elle se montre calme et noble sur les marches rouges de l'escalier, elle
prouve alors des sentiments violents. Elle est l par ordre, elle a
quelque regard furtif  donner, quelque promesse  recevoir. Peut-tre
descend-elle ainsi lentement pour satisfaire la vanit d'un esclave
auquel elle obit parfois. Si votre rencontre a lieu dans un bal ou dans
une soire, vous recueillerez le miel affect ou naturel de sa voix
ruse; vous serez ravi de sa parole vide, mais  laquelle elle saura
communiquer la valeur de la pense par un mange inimitable. L'esprit de
cette femme est le triomphe d'un art tout plastique. Vous ne saurez pas
ce qu'elle a dit, mais vous serez charm. Elle a hoch la tte, elle a
gentiment hauss ses blanches paules, elle a dor une phrase
insignifiante par le sourire d'une petite moue charmante, elle a mis
l'pigramme de Voltaire dans un _hein!_ dans un _ah!_ dans un _et donc!_
Un air de tte a t la plus active interrogation; elle a donn de la
signification au mouvement par lequel elle a fait danser une cassolette
attache  son doigt par un anneau. C'est des grandeurs artificielles
obtenues par des petitesses superlatives: elle a fait retomber noblement
sa main en la suspendant au bras du fauteuil comme des gouttes de rose
 la marge d'une fleur, et tout a t dit; elle a rendu un jugement sans
appel,  mouvoir le plus insensible. Elle a su vous couter, elle vous
a procur l'occasion d'tre spirituel, et, j'en appelle  votre
modestie, ces moments-l sont rares. Vous n'avez t choqu par aucune
ide malsaine. Vous ne causez pas une demi-heure avec une bourgeoise
sans qu'elle fasse apparatre son mari sous une forme quelconque; mais
si vous savez que cette femme est marie, elle a eu la dlicatesse de si
bien dissimuler son mari qu'il vous faut un travail de Christophe Colomb
pour le dcouvrir. Souvent vous n'y russissez pas tout seul. Si vous
n'avez pu questionner personne,  la fin de la soire vous la surprenez
 regarder fixement un homme entre deux ges et dcor, qui baisse la
tte et sort. Elle a demand sa voiture, et part. Vous n'tes pas la
rose, mais vous avez t prs d'elle, et vous vous couchez sous les
lambris dors d'un dlicieux rve qui se continuera peut-tre lorsque le
Sommeil aura, de son doigt pesant, ouvert les portes d'ivoire du temple
des fantaisies.

Chez elle, aucune femme comme il faut n'est visible avant quatre heures,
quand elle reoit. Elle est assez savante pour vous faire toujours
attendre. Vous trouverez tout de bon got dans sa maison; son luxe est
de tous les moments et se rafrachit  propos; vous ne verrez rien sous
des cages de verre, ni les chiffons d'aucune enveloppe appendue comme un
garde-manger. Vous aurez chaud dans l'escalier. Partout des fleurs
gayeront vos regards, les fleurs, seul prsent qu'elle accepte, et de
quelques personnes seulement: les bouquets ne vivent qu'un jour, donnent
du plaisir, et veulent tre renouvels; pour elle ils sont, comme en
Orient, un symbole, une promesse. Les coteuses bagatelles  la mode
sont tales, mais sans viser au muse ni  la boutique de curiosits.
Vous la surprendrez au coin de son feu, sur sa causeuse, d'o elle vous
saluera sans se lever. Sa conversation ne sera plus celle du bal.
Ailleurs elle tait votre crancire, chez elle son esprit vous doit du
plaisir. Ces nuances, les femmes comme il faut les possdent 
merveille. Elle aime en vous un homme qui va grossir sa socit, l'objet
des soins et des inquitudes que se donnent aujourd'hui les femmes comme
il faut. Aussi, pour vous fixer dans son salon, sera-t-elle d'une
ravissante coquetterie. Vous sentez, l surtout, combien les femmes sont
isoles aujourd'hui, pourquoi elles veulent avoir un petit monde dont
elles soient la constellation. La causerie est impossible sans
gnralits. L'pigramme, ce livre, en un mot, ne tombe plus, comme
pendant le dix-huitime sicle, ni sur les personnes ni sur les choses,
mais sur des vnements mesquins, et meurt avec la journe. Son esprit,
quand elle en a, consiste  mettre tout en doute, comme celui de la
bourgeoise lui sert  tout affirmer. L est la grande diffrence entre
ces deux femmes: la bourgeoise a certainement de la vertu, la femme
comme il faut ne sait pas si elle en a encore, ou si elle en aura
toujours; elle hsite et rsiste, l o l'autre refuse net pour tomber 
plat. Cette hsitation en toute chose est une des dernires grces que
lui laisse notre horrible poque. Elle va rarement  l'glise, mais elle
parlera religion, et voudra vous convertir si vous avez le bon got de
faire l'esprit fort, car vous aurez ouvert une issue aux phrases
strotypes, aux airs de tte et aux gestes convenus entre toutes ces
femmes.--Ah! fi donc! je vous croyais trop d'esprit pour attaquer la
religion! La socit croule, et vous lui tez son soutien. Mais la
religion, en ce moment, c'est vous et moi, c'est la proprit, c'est
l'avenir de nos enfants. Ah! ne soyons pas gostes. L'individualisme
est la maladie de l'poque, et la religion en est le seul remde; elle
unit les familles que vos lois dsunissent, etc. Elle entame alors un
discours no-chrtien, saupoudr d'ides politiques, qui n'est ni
catholique ni protestant, mais moral, oh! moral en diable, o vous
reconnaissez une pice de chaque toffe qu'ont tissue les doctrines
modernes aux prises. Ce discours dmontre que la femme comme il faut ne
reprsente pas moins le gchis intellectuel que le gchis politique, de
mme qu'elle est entoure des brillants et peu solides produits d'une
industrie qui pense sans cesse  dtruire ses oeuvres pour les
remplacer. Vous sortez en vous disant: Elle a dcidment de la
supriorit dans les ides! Vous le croyez d'autant plus qu'elle a sond
votre coeur et votre esprit d'une main dlicate; elle vous a demand vos
secrets, car la femme comme il faut parat tout ignorer pour tout
apprendre; il y a des choses qu'elle ne sait jamais, mme quand elle les
sait. Seulement vous tes inquiet, vous ignorez l'tat de son coeur.
Autrefois les grandes dames aimaient avec affiches, journal  la main et
annonces; aujourd'hui la femme comme il faut a sa petite passion rgle
comme un papier de musique, avec ses croches, ses noires, ses blanches,
ses soupirs, ses points d'orgue, ses dises  la clef. Faible femme,
elle ne veut compromettre ni son amour, ni son mari, ni l'avenir de ses
enfants. Aujourd'hui le nom, la position, la fortune, ne sont plus des
pavillons assez respects pour couvrir toutes les marchandises  bord.
L'aristocratie entire ne s'avance plus pour servir de paravent  une
femme en faute. La femme comme il faut n'a donc point, comme la grande
dame d'autrefois, une allure de haute lutte; elle ne peut rien briser
sous son pied, c'est elle qui serait brise. Aussi est-elle la femme des
jsuitiques _mezzo termine_, des plus louches tempraments, des
convenances gardes, des passions anonymes menes entre deux rives 
brisants. Elle redoute ses domestiques comme une Anglaise qui a
toujours en perspective le procs en criminelle conversation. Cette
femme, si libre au bal, si jolie  la promenade, est esclave au logis;
elle n'a d'indpendance qu' huis clos, ou dans les ides. Elle veut
rester femme comme il faut. Voil son thme. Or, aujourd'hui, la femme
quitte par son mari, rduite  une maigre pension, sans voiture, ni
luxe, ni loges, sans les divins accessoires de la toilette, n'est plus
ni femme, ni fille, ni bourgeoise; elle est dissoute, et devient une
chose. Les carmlites ne veulent pas d'une femme marie; il y aurait
bigamie. Son amant en voudra-t-il toujours? l est la question. La femme
comme il faut peut donner lieu peut-tre  la calomnie, jamais  la
mdisance. Elle est entre l'hypocrisie anglaise et la gracieuse
franchise du dix-huitime sicle, systme btard qui rvle un temps o
rien de ce qui succde ne ressemble  ce qui s'en va, o les transitions
ne mnent  rien, o il n'y a que des nuances, o les grandes figures
s'effacent, o les distinctions sont purement personnelles. Dans ma
conviction, il est impossible qu'une femme, ft-elle ne aux environs du
trne, acquire avant vingt-cinq ans la science encyclopdique des
riens, la connaissance des manges, les grandes petites choses, les
musiques de voix et les harmonies de couleurs, les diableries angliques
et les innocentes roueries, le langage et le mutisme, le srieux et les
railleries, l'esprit et la btise, la diplomatie et l'ignorance, qui
constituent la femme comme il faut. Des indiscrets nous ont demand si
la femme auteur est femme comme il faut: quand elle n'a pas du gnie,
c'est une femme comme il n'en faut pas.

Maintenant, qu'est cette femme?  quelle famille appartient-elle? d'o
vient-elle? Ici la femme comme il faut prend les proportions
rvolutionnaires. Elle est une cration moderne, un dplorable triomphe
du systme lectif appliqu au beau sexe. Chaque rvolution a son mot,
un mot o elle se rsume, et qui la peint. Expliquer certains mots,
ajouts de sicle en sicle  la langue franaise, serait faire une
magnifique histoire. Organiser, par exemple, est un mot de l'Empire; il
contient Napolon tout entier. Depuis cinquante ans bientt, nous
assistons  la ruine continue de toutes les distinctions sociales; nous
aurions d sauver les femmes de ce grand naufrage, mais le Code civil a
pass sur leurs ttes le niveau de ses articles. Hlas! quelque
terribles que soient ces paroles, disons-les: les duchesses s'en vont,
et les marquises aussi! Quant aux baronnes, elles n'ont jamais pu se
faire prendre au srieux; l'aristocratie commence  la vicomtesse. Les
comtesses resteront. Toute femme comme il faut sera plus ou moins
comtesse, comtesse de l'Empire ou d'hier, comtesse de vieille roche, ou,
comme on dit en italien, comtesse de politesse. Quant  la grande dame,
elle est morte avec l'entourage grandiose du dernier sicle, avec la
poudre, les mouches, les mules  talons, les corsets busqus orns d'un
delta de noeuds en rubans. Les duchesses aujourd'hui passent par les
portes sans les faire largir pour leurs paniers. Enfin l'Empire a vu
les dernires robes  queue! Je suis encore  comprendre comment le
souverain qui voulait faire balayer sa cour par le satin ou le velours
des robes  queue n'a pas tabli pour certaines familles le droit
d'anesse et les majorats par d'indestructibles lois. Napolon n'a pas
devin l'application du Code dont il tait si fier. Cet homme, en crant
des duchesses, engendrait des femmes comme il faut, le produit mdiat de
sa lgislation. La pense, prise comme un marteau par l'enfant qui sort
du collge, ainsi que par le journaliste obscur, a dmoli les
magnificences de l'tat social. Aujourd'hui, tout drle qui peut
convenablement soutenir sa tte sur un col, couvrir sa puissante
poitrine d'homme d'une demi-aune de satin en forme de cuirasse, montrer
un front o reluise un gnie apocryphe sous des cheveux boucls, se
dandiner sur deux escarpins vernis orns de chaussettes en soie qui
cotent six francs, tient son lorgnon dans une de ses arcades
sourcilires en plissant le haut de sa joue, et ft-il clerc d'avou,
fils d'entrepreneur ou btard de banquier, il toise impertinemment la
plus jolie duchesse, l'value quand elle descend l'escalier d'un
thtre, et dit  son ami pantalonn par Blain, habill par Buisson,
gilet, gant, cravat par Bodier ou par Perry, mont sur vernis comme
le premier duc venu: Voil, mon cher, une femme comme il faut. Les
causes de ce dsastre, les voici. Un duc quelconque (il s'en rencontrait
sous Louis XVIII ou sous Charles X, qui possdaient deux cent mille
livres de rente, un magnifique htel, un domestique somptueux) pouvait
encore tre un grand seigneur. Le dernier de ces grands seigneurs
franais, le prince de Talleyrand, vient de mourir. Ce duc a laiss
quatre enfants, dont deux filles. En supposant beaucoup de bonheur dans
la manire dont il les a maris tous, chacun de ses hoirs n'a plus que
cent mille livres de rente aujourd'hui; chacun d'eux est pre ou mre de
plusieurs enfants, consquemment, oblig de vivre dans un appartement au
rez-de-chausse ou au premier tage d'une maison, avec la plus grande
conomie. Qui sait mme s'ils ne qutent pas une fortune? Ds lors la
femme du fils an n'est duchesse que de nom: elle n'a ni sa voiture, ni
ses gens, ni sa loge, ni son temps  elle; elle n'a ni son appartement
dans son htel, ni sa fortune, ni ses babioles; elle est enterre dans
le mariage comme une femme de la rue Saint-Denis dans son commerce; elle
achte les bas de ses chers petits enfants, les nourrit, et surveille
ses filles, qu'elle ne met plus au couvent. Les femmes les plus nobles
sont ainsi devenues d'estimables couveuses. Notre poque n'a plus ces
belles fleurs fminines qui ont orn les grands sicles. L'ventail de
la grande dame est bris. La femme n'a plus  rougir,  mdire, 
chuchoter,  se cacher,  se montrer; l'ventail ne sert plus qu'
s'venter; et quand une chose n'est plus que ce qu'elle est, elle est
trop utile pour appartenir au luxe. Tout en France a t complice de la
femme comme il faut. L'aristocratie y a consenti par sa retraite au fond
de ses terres, o elle a t se cacher pour mourir, migrant 
l'intrieur devant les ides comme  l'tranger devant les masses
populaires. Les femmes qui pouvaient fonder des salons europens,
commander l'opinion, la tourner comme un gant, dominer le monde, en
dominant les hommes d'art ou de pense qui devaient le dominer, ont
commis la faute d'abandonner le terrain, honteuses d'avoir  lutter avec
la bourgeoisie enivre de pouvoir, et dbouchant sur la scne du monde
pour s'y faire peut-tre hacher en morceaux par les barbares qui la
talonnent. Aussi, l o les bourgeois veulent voir des princesses,
n'aperoit-on que des jeunes personnes comme il faut. Aujourd'hui les
princes ne trouvent plus de grandes dames  compromettre, ils ne peuvent
mme plus illustrer une femme prise au hasard. Le duc de Bourbon est le
dernier prince qui ait us de ce privilge, et Dieu sait seul ce qu'il
lui en cote! Aujourd'hui les princes ont des femmes comme il faut,
obliges de payer en commun leur loge avec des amies, et que la faveur
royale ne grandirait pas d'une ligne, qui filent sans clat entre les
eaux de la bourgeoisie et celles de la noblesse, ni tout  fait nobles,
ni tout  fait bourgeoises. La presse a hrit de la femme. La femme n'a
plus le mrite du feuilleton parl, des dlicieuses mdisances ornes de
beau langage; il y a des feuilletons crits dans un patois qui change
tous les trois ans, de petits journaux plaisants comme des croque-morts
et lgers comme le plomb de leurs caractres. Les conversations
franaises se font en iroquois rvolutionnaire d'un bout  l'autre de la
France, par de longues colonnes imprimes dans des htels o grince une
presse  la place des cercles lgants qui y brillaient jadis. Le glas
de la haute socit sonne, entendez-vous! le premier coup est ce mot
moderne de la femme comme il faut! Cette femme, sortie des rangs de la
noblesse, ou pousse de la bourgeoisie, venue de tout terrain, mme de
la province, est l'expression du temps actuel, une dernire image du bon
got, de l'esprit, de la grce, de la distinction, runis mais
amoindris. Nous ne verrons plus de grandes dames en France, mais il y
aura longtemps des femmes comme il faut, envoyes par l'opinion publique
dans une haute chambre fminine, et qui seront pour le beau sexe ce
qu'est le _gentleman_ en Angleterre. Voici le progrs: autrefois une
femme pouvait avoir une voix de harengre, une dmarche de grenadier, un
front de courtisane audacieuse, les cheveux plants en arrire, le pied
gros, la main paisse, elle tait nanmoins une grande dame; mais
aujourd'hui, ft-elle une Montmorency, si les demoiselles de Montmorency
pouvaient jamais tre ainsi, elle ne serait pas femme comme il faut.

  DE BALZAC.

[Illustration]




[Illustration: LE DBUTANT LITTRAIRE.]

[Illustration]

LE DBUTANT LITTRAIRE.


LE jour o Dieu enjoignit  l'homme de crotre et de multiplier, il est
probable, sinon certain, qu'il entendit parler d'une multiplication
honnte et d'une croissance raisonnable. Toute supposition contraire
impliquerait de la part de la Providence une incurie compltement
inadmissible, quand on considre la sublime harmonie qui rgit les
moindres rouages de l'univers. A quoi bon, en effet, tirer l'homme du
nant, et l'exposer aux mille besoins de la vie, s'il ne vous est pas
donn de les satisfaire? Certes, il est on ne peut plus louable aux
petits des oiseaux de donner la pture, mais il nous a toujours paru
que les _petits des humains_ avaient  la bont divine des droits fonds
non moins justement que les _petits des oiseaux_.

C'est prcisment cette conviction o nous sommes que Dieu ne saurait
avoir bauch une oeuvre incomplte qui nous donne la force de soutenir
la vrit de notre assertion premire,  savoir que Dieu, en crant le
monde, lui avait assign un certain chiffre de population que l'homme,
pour son bonheur, n'aurait d jamais dpasser. En doutez-vous? lisez
l'histoire, interrogez la tradition; qu'y trouvez-vous? Des mortels
bats au premier chef, savourant, sans dsemparer, toutes les joies de
l'existence; allant et venant dans la vie, comme sur une pelouse en
fleurs, sans regrets, sans soucis, sans alarmes. Il est bien vrai que
par-ci par-l survenaient tout  coup des pisodes dsagrables, comme
le dluge ou l'incendie de Gomorrhe. Mais qui donc, par une belle
matine de printemps, splendidement claire, s'est jamais inquit des
taches que les astronomes ont cru remarquer dans le soleil? et,
d'ailleurs, quel roi puissant de la terre peut se dire  l'abri des
atteintes bourgeoises du rhume de cerveau?

Mais, hlas!  mesure que les sicles ont march, l'humanit s'est
agglomre comme une immense boule de neige. Alors, les pelouses en
fleurs ont fait place  des sentiers rudes et escarps; dsormais chacun
se presse, se coudoie et cherche  supplanter son voisin. Ote-toi de l
que je m'y mette! devient la devise  la mode, et l'gosme une
ncessit vitale. Et comment en serait-il autrement, lorsque la moindre
place vacante ne compte pas moins de deux cents rivaux bants? lorsque
tout se dispute avec une ardeur sans gale, portefeuilles de ministre et
bureaux de tabac? Quand il y a vingt fois plus d'avocats que de procs 
perdre, de peintres que de portraits  faire, de soldats que de
victoires  gagner, de mdecins que de malades  tuer! quand toutes les
issues sont envahies, assiges, escalades, encombres!

Sous l'Empire, o il tait convenu que passer toute sa vie  s'exposer 
la mort constituait une position sociale, le canon faisait de larges
troues dans cet amoncellement de jeunes hommes sans direction et sans
choix. Mais  prsent que l'humeur belliqueuse n'est plus  l'ordre du
jour, il ne reste  la jeunesse que deux carrires  remplir: le barreau
et la mdecine. Or, comme pour y arriver il faut,  toute force, passer
par des chemins qui ne sont pas toujours bords de roses; comme, en
outre, ces deux professions regorgent dj d'une quantit inoue de
pauvres diables qu'on voit se disputer clients et malades avec tout
l'acharnement d'un apptit qui frise le jene, il suit de l que nombre
de plumes tailles pour prendre des notes au cours de M. Orfila
finissent par rimer des lgies, et qu'une foule de cahiers achets dans
l'origine pour rdiger les leons de M. Du Caurroy servent, en
dfinitive,  recevoir un plan de vaudeville,  enregistrer un scenario
de mlodrame.--Car c'est encore l une de ces mille erreurs passes,
grce  un frquent usage,  l'tat de vrits absolues: on ne nat
point pote. Avez-vous ou dire que M. de Lamartine ait fait des vers au
maillot, ou que M. de Chateaubriand ait salu autrement que par des cris
et des pleurs la venue de sa premire dent? Donc, sur trois mille jeunes
gens que la province envoie chaque anne  Paris, ce Minotaure de
pierre, on en compte huit ou dix  peine qui dbarquent dans la cour des
messageries avec l'intention formelle de se faire littrateurs. Le reste
arrive sous le prtexte d'tudier le droit ou la mdecine, et ce n'est
qu'aprs s'tre corchs aux pines de ces deux sciences, aprs avoir
absorb l'argent des inscriptions, que, du ciel, un beau matin,
s'imaginant ressentir l'influence secrte, ils enfourchent leur plume
comme un coursier qui doit les mener rapidement  la gloire et  la
fortune, et s'embarquent joyeusement dans leur encrier, dont ils
transforment les petites vagues noires en flots dors du Pactole.

L'Odysse d'un dbutant littraire tant celle,  quelques circonstances
prs, de tous les dbutants imaginables, nous allons raconter l'histoire
d'Eugne Prval, un dbutant de ces dernires annes. _Ab uno disce
omnes._

Vers la fin de 1834, Eugne Prval, le coeur plein et la bourse vide,
monta en diligence, et, pour la premire fois de sa vie, dit adieu  sa
famille et  sa petite ville de Chteau-Chinon. Son pre l'envoyait 
Paris pour tudier la procdure et se former aux belles manires, 
raison de 100 francs par mois, sur quoi il devait prlever l'argent
ncessaire  la nourriture, au logement, au blanchissage, aux
inscriptions,  l'habillement,  l'clairage, au chauffage et aux menus
plaisirs. Trois semaines aprs son dbarquement, Eugne avait dj mang
l'argent d'un trimestre, et nourrissait dans son coeur une haine
invincible contre tous les codes civils imaginables.

Un soir, pour se distraire, il s'en fut au Gymnase, o l'on jouait trois
pices de M. Scribe. Le hasard l'ayant fait voisin de deux messieurs
bavards, il n'eut rien de mieux  faire que d'couter la conversation,
qui pouvait se rsumer ainsi: Combien pensez-vous que a soit pay 
Scribe des petites choses comme celles qu'on vient de nous
reprsenter?--Mais a peut bien lui rapporter de cinq  six cent mille
francs par anne.--Ah! bah!--Ma parole.--Farceurs d'crivains! on
m'avait dit qu'ils mouraient tous de faim  l'hpital.--Plus souvent! Le
cousin du beau-frre de l'oncle du parrain de mon portier est valet de
chambre chez un journaliste; on ne lui paie ses gages qu'en bijoux et en
perles fines.--Tiens, tiens! Si je retirais mon petit troisime de chez
le droguiste o il est en apprentissage, et si j'en faisais un homme de
lettres? Quand mme il ne gagnerait que cent mille francs en commenant,
a m'irait encore, allez!

Rentr chez lui, notre hros fit un auto-da-f de tous ses livres
classiques, et s'cria, non sans lancer un regard de ddain sur sa
mansarde: Et moi aussi je serai homme de lettres!

Eugne se rveilla le lendemain  l'tat de _dbutant littraire_,
c'est--dire qu'il employa sa matine  noircir quelques innocentes
feuilles de papier, et son aprs-midi  dcouvrir, dans l'Almanach des
25,000 adresses, la demeure de tous les journaux parisiens. Le
surlendemain, il entra dans cette voie de dceptions et de dboires o,
pour russir, il ne faut pas que du talent, mais aussi du courage, de
l'adresse, de la ruse, de la souplesse et de la diplomatie; voie ardue
qui aboutit si souvent  la misre, quand elle n'aboutit pas au suicide.

Eugne Prval s'en fut donc offrir son article  la _Revue des
Deux-Mondes_, qui le refusa  titre d'immoral; puis  la _Revue de
Paris_, qui ne put l'admettre comme entach d'une moralit par trop
digne de feu Berquin. _Le Sicle_ le trouva trop long, et _le Courrier
franais_, trop court; _le National_ jugea que les ides qui y taient
mises ne cadraient pas avec sa ligne politique, et _la Presse_ dclara
la prose d'Eugne minemment incendiaire et digne en tout point de
figurer dans les colonnes d'une feuille anarchique. Quant aux petits
journaux, ils se firent les imitateurs serviles de leurs grands
confrres, rpondant, les uns, qu'il tait trop fade; les autres, qu'il
tait trop mchant; ceux-ci, que l'ide s'y montrait d'une niaiserie
banale; ceux-l, que le fond en tait d'une extravagance impossible.

Deux mois se passrent ainsi. Eugne faisait, journe commune, de trois
 quatre lieues par les rues de Paris, allant du quartier Saint Jacques
 la Chausse-d'Antin, et du faubourg Saint-Germain au faubourg
Saint-Honor, bravant la pluie, la crotte et la froidure, supportant
sans sourciller les refus souvent impolis des rdacteurs, et les grands
airs des garons de bureau, gens espigles  la faon des petits clercs,
et toujours prts  molester les solliciteurs. A la fin pourtant, et de
quelque solidit que fussent doues ses illusions et ses bottes, les
unes et les autres, grce aux rudes checs qu'elles avaient eu  subir
dans le cours de leur carrire, commencrent  s'user sensiblement;
Eugne, mdiocrement allch par ces prmices littraires, en tait venu
 se demander s'il ne lui serait pas bien plus profitable d'tudier le
droit, et puis de s'en aller dans une ville de province dfendre la
veuve et l'orphelin sur le pied d'un cu par tte. Mais un jour, comme
il montait la rue de Sorbonne d'un pas mlancolique, ses regards furent
subitement frapps  la vue d'une affiche colossale, conue en ces
termes: _Le Chrubin_, journal littraire, paraissant le jeudi de
chaque semaine, etc. Prix: 24 fr. par an. Bureaux, rue Gungaud, 23.

_Le Chrubin_, s'cria notre dbutant, le coeur rempli d'espoir; _le
Chrubin_, un nouveau journal! le seul qui ne m'ait pas encore refus...
Essayons-en avant de couper mes ailes. Et aussitt il vola  son htel,
interrogea l'arcane mystrieuse de son secrtaire, et reconnut,  joie
surhumaine! que deux pices de cent sous lui restaient encore. C'tait
plus qu'il n'en fallait; et, revtant aussitt ses habits les plus
convenables, il s'empressa de courir  la rue Gungaud.

_Le Chrubin_ tait une petite feuille inodore qui avait pour spcialit
d'tre tire sur papier rose, et de n'avoir jamais eu besoin d'un
caissier. Personne, sans aucun doute, n'a gard souvenir de cet
_estimable_ journal, si ce n'est son imprimeur infortun,  qui
probablement il reste encore d quelque vieux reliquat de compte. Ledit
_Chrubin_ florissait au n 23 de la rue Gungaud, vieille maison
triste et froide; et ce qui sur les affiches tait baptis
solennellement du nom pompeux de _bureaux_ consistait dans une seule
chambre, meuble d'une banquette circulaire qu'on avait oubli de
rembourrer; au fond se trouvait une alcve ferme, orne d'un lit de
sangle, o venaient coucher alternativement ceux des rdacteurs qui
taient dans de mauvais termes avec leurs propritaires. Lorsque Eugne
arriva au _Chrubin_, la rdaction tout entire s'tait comme donn
rendez-vous aux bureaux, qui _tait_ encombr d'une quinzaine de jeunes
gens en train de rvolutionner le monde littraire et de _dmolir_ en
bloc toutes les illustrations contemporaines. Eugne demeura plusieurs
minutes sans oser tourner la clef dans la serrure, tant il lui semblait
que l'aspect de ces hommes devait tre majestueux et imposant; puis,
d'un mouvement convulsif, il ouvrit la porte, et pntra dans le
sanctuaire. Il eut un blouissement. Tout en discutant, la rdaction du
_Chrubin_ battait la semelle dans le but ingnieux de rchauffer, non
pas la discussion, qui tait aussi chaude que possible, mais ses pieds,
que l'absence du feu, au coeur de janvier, avait singulirement
refroidis.

La foudre tombant  l'improviste, par un ciel d'azur, sur la rue
Gungaud, n'et pas caus une plus grande surprise que la visite
d'Eugne Prval. C'est qu'il ne vint pas son article  la main, comme
vous vous l'imaginez; il entra porteur de ses six francs qu'il dposa
noblement sur la table, en disant ces paroles si loquentes dans leur
simplicit: Messieurs, je viens pour m'abonner! Sitt qu'il eut les
talons tourns, la rdaction se leva comme un seul homme, et courut
immdiatement convertir les six livres d'Eugne en marrons et en vin
blanc, que l'on s'empressa de consommer  la sant de la gent abonnable.

[Illustration]

Or, voici le raisonnement profond que notre hros s'tait tenu 
lui-mme: Il est impossible que _le Chrubin_ refuse les articles de
son unique abonn. En effet, lorsque une semaine aprs, il apporta sa
prose, on l'accueillit avec un vritable enthousiasme; et,  dater de ce
jour, Eugne fut admis  l'honneur insigne de venir battre la semelle,
et dmolir quiconque dans les bureaux du _Chrubin_, honneur dont il
abusa quatorze heures par jour. Nous devons ajouter que durant les trois
mois que ladite feuille survcut  son premier abonnement, Eugne n'eut
pas occasion de voir apparatre le moindre marron, ni la plus mince
bouteille.

Il est un fait digne d'tre observ, c'est que la destine des choses
qui ont t reues dans l'origine avec enthousiasme finit presque
toujours d'une faon lamentable. Sans parler ici des quinze cents
tragdies, toutes reues avec enthousiasme au Thtre-Franais, et qui
toutes sont appeles  une moisissure ternelle, nous citerons l'article
d'Eugne. Savez-vous l'poque o il vint au monde? Juste le jour o _le
Chrubin_ lui disait un ternel adieu. Quoi qu'il en soit, mieux vaut
tard que jamais, et notre dbutant, qui n'avait pas ferm l'oeil de la
nuit, dut tre, ce jour-l, rang dans la catgorie des gens vertueux,
car il aima  voir lever l'aurore. Enfin, il tait donc homme de
lettres! Comme les autres, il avait donc enfin son oeuvre imprime! par
malheur, ce qu'il avait de plus que les autres, c'tait une myriade de
fautes qui parsemaient son oeuvre, rsultat invitable de son peu
d'exprience en matire de corrections typographiques, tmoin un passage
o il avait entendu clbrer le _dvouement_ des femmes, et o ce
n'tait pas prcisment cette noble qualit dont on l'instituait le
pangyriste: il ne s'en fallait que d'une lettre.--A part cette petite
contrarit, Eugne fut exactement _le plus heureux des hommes_. Il
porta  la poste trente exemplaires du _Chrubin_: il y en avait pour
toutes les autorits civiles et administratives de Chteau-Chinon; puis
il entra dans les cafs de sa connaissance, dans les cabinets de lecture
qu'il put dcouvrir, partout demandant _le Chrubin_, et n'en sortant
qu'aprs avoir savour lentement sa prose.--Le soir, avant de se
coucher, il s'crivit  lui-mme plusieurs lettres portant la
suscription suivante: A Monsieur Eugne Prval, journaliste et homme de
lettres, afin de bien constater son identit aux yeux de la portire.

_Le Chrubin_ mort, ses rdacteurs trs-ordinaires sentirent un vide
immense dans leur existence d'hommes. Les uns regrettaient fort de ne
plus avoir  leur disposition cette bnvole tribune o ils
s'installaient tout  leur aise pour haranguer la foule qui ne les
coutait pas; ce que les autres dploraient davantage, c'tait d'avoir
perdu un asile et un lit de sangle assurs; bref, il fut rsolu 
l'unanimit qu'une nouvelle feuille serait fonde; et, pour solidifier
son existence, on dcrta en outre que ledit journal serait cr par
actions. C'est alors que naquit la _Revue de France_, soutenue par une
socit d'actionnaires-rdacteurs, s'engageant  payer une cotisation
mensuelle de quinze francs, dix francs ou cinq francs, suivant l'tendue
de leurs moyens pcuniaires. Ceux qui donnaient quinze francs avaient
droit  faire insrer deux et trois fois plus d'articles que les autres.
Il tait enjoint  tous les rdacteurs, sous peine d'exclusion formelle
de n'entrer jamais dans aucun lieu public sans demander  grands cris la
_Revue de France_. Que si, par impossible, un butor de garon rpondait:
_Connais pas!_ le rdacteur devait sortir sur-le-champ, sans consommer
autre chose qu'un verre d'eau (sans sucre) et un cure-dent.

Eugne prit part, en qualit d'actionnaire  cinq francs,  la rdaction
de cette _Revue_ qui devait tre, suivant la manire de voir du
prospectus, une _pyramide littraire_, et qui ne fut rien moins qu'une
soeur jumelle du _Chrubin_,  une exception prs cependant: le registre
des abonnements dcda vierge et martyr.

Encourag par deux succs d'un si bon augure, notre hros passa d'emble
 la rdaction de plusieurs feuilles anonymes, et ayant ou dire que
tous les gens de lettres un peu bien situs taient plus ou moins admis
dans le boudoir d'une actrice clbre, il songea  faire un choix. En
consquence, il crivit treize lettres passionnes  la piquante
Frtillon du Palais-Royal, avec prire d'y rpondre _le plus tt
possible_, mais l'actrice ne fit aucune rponse, et nous ne savons pas
ce qui serait advenu de notre dbutant, si,  la mme poque, et comme
cataplasme, un des journaux dont il tait l'assidu mais peu rtribu
collaborateur ne l'avait convi tout  coup  de clestes batitudes.

Du jour o il avait mis le pied dans la vie littraire, Eugne s'tait
senti dvor par un fougueux dsir qui ne cessait de l'envelopper de ses
replis ardents, comme la robe du Centaure. Il aurait donn dix annes de
sa vie, disait-il, pour avoir ses entres  un thtre! et chaque fois
qu'il passait devant un spectacle, lorgnant d'un oeil d'envie la porte
spciale des artistes, il murmurait _in petto_: Ssame, ouvre-toi! Or,
le journal dont il a t question ci-dessus lui donna, un beau matin,
une lettre de crance auprs des Folies-Dramatiques, en le chargeant de
rendre compte des premires reprsentations. Eugne habitait alors la
rue des Mathurins-Saint-Jacques, situe  neuf quarts de lieue du
boulevard du Temple, ce qui ne l'empcha pas de se rendre  son poste
pendant quarante jours conscutifs. On jouait je ne sais plus quel
indigeste mlodrame; Eugne l'apprit par coeur, et ne tarda pas 
devenir d'une force extraordinaire  l'endroit des apprciations
critiques de la troupe des Folies: chacun de ses feuilletons regorgeait
d'interpellations consciencieuses adresses  mademoiselle Alphonsine
pour qu'elle prit un peu plus exemple sur mademoiselle Anastasie, et 
M. Auguste, pour qu'il copit un peu moins M. Adolphe.

Un soir, par faveur spciale, il fut admis dans les coulisses. Il ne se
sentait pas d'aise; ses joues taient enflammes, son oeil tincelait,
son coeur battait  tout rompre, non de peur, mais d'une sainte
motion; on et dit un jeune sous-lieutenant  sa premire bataille; il
rvait des volupts inoues. Lesdites volupts se rduisirent  recevoir
sur la tte un nuage qui lui dfona son chapeau, dans les jambes une
chaumire qui lui ravagea les tibias, plus une lune huileuse au milieu
du dos, sans compter les bourrades du machiniste, et les ruades du
pompier de service. Au moment de quitter ce lieu de dlices, il perdit
pied et s'abma subitement par la trappe du crime, la mme qui venait
d'engloutir _le tratre_ de la pice...

Eugne, dans cette soire, perdit une illusion, et gagna une entorse qui
le fora  garder la chambre pendant une quinzaine de jours. Il employa
le temps de sa convalescence  fabriquer un vaudeville comme, de
jugement de directeur, on n'en verra jamais. La mise en scne du premier
acte, entre autres, tait crite d'une faon prodigieuse; on y lisait
cette phrase textuelle: Le thtre reprsente une fort;  gauche, un
arbre. Les directeurs de Paris eurent tous, je n'en excepte aucun,
l'indlicatesse de se priver de cette oeuvre remarquable, y compris
celui du Thtre-Franais,  qui elle fut adresse sous le pseudonyme de
comdie. La recette,  cet gard, est des plus simples: d'un habit
veut-on faire une veste, on en coupe les pans. Eugne supprima les
couplets peu rims de son vaudeville, et le tour fut jou, mais non la
comdie.

Cet chec fut cause que notre hros dit un ternel adieu au thtre, et
rentra dans la voie feuilletonisante, o l'attendaient de nouveaux et
brillants succs.

Ce fut  cette poque qu'Eugne eut l'envie de se faire lithographier
des cartes de visite. Ayant manifest devant un ami l'embarras o il
tait de ne pas avoir une qualit distinctive  se donner en pithte;
ayant ajout, en outre, qu'il n'tait pas ambitieux, et qu'il se
contenterait de la moindre chose, ft-ce mme du titre de chevalier de
la Lgion d'honneur, l'ami lui conseilla de se faire prsenter 
l'Institut historique, et, moyennant six pices de cent sous, Eugne fut
mis dedans. De ce moment, il eut le droit de ne pas assister  des
sances mensuelles de littrature et de gographie, runions pleines de
charmes, o une trentaine de gens qui n'ont rien  faire se donnent
rendez-vous dans le but spcial de se rciter les uns aux autres de
petits apologues nafs et des fables innocentes.

Non content de ces titres  l'admiration de ses contemporains, Eugne,
que les honneurs commenaient  enivrer de leurs vapeurs odorantes,
rsolut un matin de se faire le side d'une illustration avoue. Jugeant
le Parnasse trop haut plac pour ses petites jambes, et la gloire un
fruit trop lev pour ses petits bras, il prit la rsolution de se
cramponner  la clbrit, dont les jambes lui semblrent assez
vigoureuses, et les bras assez longs, pour atteindre l'un et cueillir
l'autre. Son choix fait, il crivit la lettre suivante, empreinte de
toute la franchise et de tout le laisser-aller dont il fut susceptible:

  Monsieur,

  La lecture de vos charmants ouvrages m'a depuis longtemps inspir le
  dsir de vous tmoigner de vive voix toute l'admiration que je ressens
  pour vous.

  Agrez, etc.

  EUGNE PRVAL, homme de lettres.

Deux jours aprs, il reut une rponse ainsi conue:

  A M. EUGNE PRVAL, HOMME DE LETTRES.

  Venez.--Je suis tout  vous.--Vous presserez la main d'un camarade
  qui vous offre son amiti et d'excellents cigares.

Un fait  observer, c'est que la plupart de nos grands hommes fument.
Serait-ce donc pour cela qu'ils rendent si souvent la pareille  leurs
lecteurs et  leurs libraires?

Il y a dj quatre ans que se sont passes toutes ces choses et beaucoup
d'autres encore; et d'ailleurs, comme le prtend la sagesse des nations,
 force de forger on devient forgeron. Vous ne serez donc pas surpris
quand je vous dirai que notre dbutant, aprs avoir successivement pass
de journaux payant mal  journaux payant mieux, et de journaux payant
mieux  feuilles payant bien, en est venu maintenant  jouir, tout comme
un autre, d'une petite individualit suffisamment flatteuse. Il n'est
gure d'imprimerie parisienne qui ne connaisse la forme de _sa copie_,
de publications honntes qui ne le comptent parmi leurs collaborateurs.
Il n'y aurait rien d'impossible,  ce que M. Curmer lui ft demander un
type pour ses _Franais peints par eux-mmes_, et nul doute que Dantan
ne s'empresse de lui ouvrir bientt son Panthon grotesque.

  ALBRIC SECOND.

[Illustration]




[Illustration: LES FEMMES POLITIQUES.]

[Illustration]

LES FEMMES POLITIQUES.


PARMI tous les livres dont se compose la bibliothque de l'enfance, au
nombre de tous les auteurs qui talent complaisamment leurs noms
illustres sur ses rayons dors, il n'est pas un livre plus populaire
peut-tre que _Numa Pompilius_, il ne se trouve pas un auteur plus connu
que son auteur, le chevalier de Florian: c'est  lui et  son livre que
la nymphe grie, cet immortel conseiller priv d'un des premiers rois
des Romains, doit l'immense rputation dont elle jouit. C'est  lui que
revient l'honneur d'avoir donn une signification proverbiale au nom de
cette nymphe, et de l'avoir, pour ainsi dire, arrach aux oublis ingrats
de l'histoire, en le plaant comme un glorieux symbole dans l'alphabet
vulgaire des figures potiques. Grce au chevalier de Florian, ce berger
musqu des bosquets de Sceaux-Penthivre, Agns Sorel et madame de
Maintenon se sont vues transformes en nymphes aquatiques, et Charles
VII et Louis XIV en Numas de seconde dition, par manire de potisation
historique.

Mais aujourd'hui qu'il est  peu prs dcid qu'un roi constitutionnel
rgne et ne gouverne pas, aujourd'hui, en France, une grie royale
mourrait d'abstinence dans sa grotte humide; quelque dsintresse que
soit ou que puisse tre une grie, elle ne s'attache point aux fictions
plus ou moins couronnes: l'grie moderne ne veut tre l'_adjectif_
fminin que d'une ralit; elle n'habite plus une grotte meuble de
quelques cailloux, de mousses verdtres et d'un ruisseau d'eau limpide;
elle ne se drobe plus aux hommages de la foule, pour se repatre
d'ardeurs platoniques; non, l'grie du dix-neuvime sicle est moins
impalpable, elle a compris qu'il fallait tre femme, et femme _du monde_.
L'grie, ou les gries que nous connaissons naissent et meurent comme
les plus simples d'entre les mortels; elles se marient, elles ont des
amants, elles montent  cheval, vont au bal, et laissent l'empreinte de
leurs pas sur le sable de nos promenades.

L'grie cre par le chevalier de Florian est aujourd'hui nomme femme
politique; le bon La Fontaine la peindrait de nos jours comme la mouche
du coche, et nous croyons que La Fontaine aurait grandement raison.
Seulement nous dirons que le coche de l'tat n'tant pas ce dont on
s'occupe le plus, et que chaque parti politique, chaque coterie, ayant
son coche particulier, nous sommes obligs de reconnatre l'existence
d'autant de mouches que l'on compte de coches en France.

Deux grandes divisions se prsentent: d'abord, la mouche
gouvernementale, et la mouche des oppositions; elles appartiennent
cependant au mme genre, ressortent du mme principe moral, et se
touchent par tant de points que la couleur seule peut les faire
reconnatre.

Gnralement la femme politique n'est plus une toute jeune femme, son
ge ne se dit plus et ne se devine mme pas, et jusqu'au jour de sa mort
elle saura se maintenir dans cette position douteuse qui laisse les
hommes dont elle s'entoure incertains entre le respect et cette galante
impertinence que quelques femmes font entrer dans la catgorie des
hommages. Mais pour soutenir cette prtention au titre de femme
politique, pour voir se transformer son salon, soit en conseil
quasi-ministriel, soit en club, il faut runir deux conditions
essentielles, qui sont comme la clef de vote de toutes les autres
conditions ncessaires.

La femme politique, gouvernementale ou opposante, doit appartenir  la
meilleure compagnie et possder une grande fortune; sans la runion de
ces deux qualits premires, la femme politique risque fort d'tre peu
considre, et de passer auprs de beaucoup de gens pour une sorte
d'intrigante.

Si elle n'est pas veuve, ce qui serait un avantage immense, elle doit
tre munie d'un de ces maris, fonctionnaires subalternes et inaperus,
modestes et discrets, occupant sans ambition auprs de leurs femmes une
sorte de haute charge de domesticit. Au jour de l'an, ce mari recevra
des cartes de tous les amis politiques de sa femme, mais il ne les
connatra point, il s'occupera de la conduite des affaires domestiques
qu'il ne dcidera pas, et attendra la permission de donner le bras  sa
fille, sur l'ducation de laquelle il ne devra avoir aucune influence.
En un mot, ce mari ne sera qu'un nom, qu'une raison sociale, dont la
signature appartiendra  la femme.

Comme madame de Rgnacourt et madame de Divindroit ont toutes deux une
assez jolie collection d'amants, il va sans dire que les femmes
politiques ne sont pas moins que leurs soeurs exemptes de ce travers.

La littrature a peu d'attraits pour la femme politique; elle s'interdit
les lectures frivoles, et jamais un roman n'aura l'entre de son salon
ou de son boudoir; mais sur les tables, sur les canaps, sur les
fauteuils et sur la chemine, les journaux se _prlasseront_ en matres,
les brochures politiques, les documents diplomatiques et jusqu'aux
opinions des dputs, imprimes  part sur papier vlin, orneront les
planches de sa bibliothque. La marquise de......, une des femmes
politiques le plus en rputation de notre poque, lit rgulirement
tous les ans les normes in-folios renfermant les diffrents chapitres
du budget de l'tat.

A certains jours, les femmes politiques remplissent la loge
diplomatique,  la chambre des dputs; elles murmurent: elles
approuvent  demi-voix; dans les entr'actes des sances parlementaires,
elles soutiennent de chaudes discussions contre les jeunes et vieux
diplomates qui leur servent de seconde ligne. Quelques-unes, plus
prtentieuses, affectent le langage d'une incomprhensibilit savante,
d'une mtaphysique inintelligible  l'esprit nu. Celles-l s'endorment
le soir en lisant le cours philosophique de Cousin, et se promnent au
bois de Boulogne, avec un volume de la philosophie de l'histoire, par M.
Guizot.

La comtesse de ......., _bas-bleu_ politique de la plus haute
distinction, disait dernirement devant le plus spirituel des auteurs de
mmoires apocryphes:

  J'aime Guizot et Cousin d'une affection presque gale, ou plutt tous
  deux compltent en moi une affection psychique et instinctive; la
  dualit de ces grands hommes se confond en une unit complexe, et
  m'amne pour ainsi dire  comprendre l'infini; le premier en a la
  profondeur, et le second l'tendue.

  --Ne pourrait-on pas plutt, rpondit l'auteur de mmoires, prtendre
  avec plus de raison et sans rien leur ter de leur ressemblance avec
  l'infini, qu'ils sont aussi inexplicables?

La femme politique dont les penses s'expriment en paroles mtaphysiques
est une de ces infortunes cratures fortement prouves par les orages
des passions, et qui se survit  elle-mme, si l'on peut s'exprimer
ainsi, dans un besoin de sensations et d'expressions mlancoliques; la
politique est pour elle comme une affaire d'amour; elle y porte le
reflet de ses anciennes ardeurs, elle s'enthousiasme; elle hait, elle
adore tel ou tel homme politique, telle ou telle cause, suivant un
instinct secret que la raison ne conduit pas toujours et que la
constance n'accompagne presque jamais.

Cette femme-l est la femme potiquement politique.

La femme srieusement politique s'appuie, au contraire, beaucoup sur le
libre arbitre de sa raison, et se vante de la constance de ses
sympathies.

La politique est la continuation de son dernier amant. Pour
quelques-unes, comme pour ces vieilles joueuses que l'on voit plir,
avec la lumire des bougies qui s'teignent, autour d'un tapis vert, la
politique est tout  fait un dernier amant, et peut-tre le plus chri
de tous.

J'ai connu deux types remarquables de la femme politique: le premier de
ces types rsumait en une seule nature toutes les gries
gouvernementales; le second offrait  mon investigation les gries
opposantes; ces deux gries, femmes de bonne compagnie, riches,
lgantes, en rputation d'esprit, exeraient, chacune dans le cercle de
leurs opinions, une certaine influence, une sorte de souverainet
politique et morale. La premire, la comtesse de Rgnacourt, avait t
ce que l'on nomme vulgairement une femme lgre, c'est--dire qu'elle
avait eu beaucoup d'amants, et par consquent fort peu de constance;
mais, par un singulier caprice du sort, ou plutt par une merveilleuse
prvision de l'avenir, la comtesse de Rgnacourt avait eu l'art ou le
bonheur de prendre ses amants dans une certaine catgorie o le pouvoir,
aprs elle, tait venu rpandre ses grces, s'tait tabli comme  poste
fixe pour choisir ses plus intimes favoris. Peu  peu la liste des
amants de madame de Rgnacourt devint une liste de ministres, de
conseillers d'tat, de dputs, de pairs et d'ambassadeurs; ses
affranchis gouvernrent la France, comme autrefois les affranchis des
empereurs romains gouvernaient le monde. Mais les fers de ces esclaves
librs n'taient pas tellement rompus qu'un bout de chane ne les
retnt encore et ne les rament sans cesse vers leur ancienne matresse,
non plus rampants et tremblants, mais tout disposs  subir, moyennant
le retour de certaines privauts, un retour d'influence, dont ils
n'apprciaient pas toute l'importance. Madame de Rgnacourt tenait en
une honorable laisse deux ou trois affranchis dans chaque combinaison
ministrielle du jeu politique constitutionnel, et pour chacune de ces
combinaisons elle avait tout prts des ambassadeurs accommods au
nouveau systme, qu'elle devait faire monter sur le trne du pouvoir.

Madame de Rgnacourt prvoyait avec une sagacit merveilleuse les
changements de ministres, les revirements dans les alliances trangres;
et alors, avec une adresse et un tact non moins merveilleux que sa
sagacit, elle changeait en quelques jours tout l'ameublement humain de
son salon; aux doctrinaires succdaient les _tiers-partistes_, comme aux
_tiers-partistes_ les dynastiques, et tous ces changements s'opraient
sans difficult, sans aigreur, sans tonnement.

Les gens qui ne veulent se mettre en route qu'aprs s'tre assurs du
temps  venir consultaient le salon de madame de Rgnacourt, thermomtre
politique assez juste.

Je n'ai jamais connu le mari de madame de Rgnacourt, je ne l'ai jamais
aperu; tout ce que je sais de lui, c'est qu'il occupait j'ignore quel
emploi dans je ne sais plus quel lieu de la terre. Personne ne parlait
jamais de M. de Rgnacourt  sa femme, et elle n'en parlait jamais 
personne, si ce n'est peut-tre  moi, _son confident_, parce que
j'tais le seul de tous les hommes qu'elle recevait qui n'et jamais
song  lui faire la cour.

Monsieur de Rgnacourt, me dit-elle un soir, est un fort bon homme,
doux et facile  vivre; mais il est habitu  une vie calme; ses ides,
quoique saines et droites, sont peu dveloppes; notre tracas politique
le tuerait de fatigue et d'ennui.--Avouez, madame, lui rpondis-je, que
M. de Rgnacourt est la perle des maris.--Pourquoi voulez-vous que
j'avoue cela? reprit-elle, en me regardant fixement.--Pourquoi, madame?
mais c'est tout bonnement qu'un mari tel que M. de Rgnacourt est comme
ces canonicats des chapitres allemands, qui donnent le titre de madame,
sans les embarras du mariage.--Vous plaisantez toujours, mais je vous
assure srieusement que M. de Rgnacourt a de trs-bonnes
qualits.--Oui, madame, j'en suis convaincu; il a d'abord celle d'tre
toujours absent.

Et je crois encore en effet que, de toutes les qualits que la nature,
accompagne de l'art, pouvait avoir accordes  M. de Rgnacourt, la
plus prcieuse pour sa femme tait sa qualit d'absent. Un mari par sa
prsence dpare souvent sa femme: on n'aime point  voir de trop prs
la moiti vulgaire de la divinit que l'on a pose sur un pidestal; et
la femme politique, l'Egrie du dix-neuvime sicle est du nombre de ces
divinits qui ont besoin de toutes les illusions dont elles s'entourent
et dont on les entoure.

Madame de Rgnacourt recevait peu de femmes et faisait rarement des
visites; sa porte n'tait ouverte le soir qu' certains initis, et
quelquefois mme son portier rpondait avec un imperturbable sang-froid
aux visiteurs habituels:

  Madame est sortie,

quoique des voitures alignes dans la cour de son htel vinssent lui
donner un dmenti formel. Mais c'est que ces soirs-l il se tenait chez
madame de Rgnacourt un de ces conseils secrets de ministres voulant
s'entendre entre eux et sans clat sur quelque mesure importante, hors
de la prsence d'un collgue trop puissant. Quelques mauvais plaisants,
ennemis de madame de Rgnacourt, nommaient ses salons les _Vendanges de
Bourgogne_ des ministres. Elle apparaissait rarement aux Tuileries
pendant les rceptions publiques, mais trois ou quatre fois par an les
journaux enregistraient avec une mystrieuse importance que le roi
l'avait reue en audience particulire. Quand quelque vnement heureux
ou malheureux survenait dans sa famille, un officier du chteau
accourait vers elle, charg par une auguste bienveillance de lui
transmettre des compliments de condolance, ou des flicitations
empresses. Enfin, madame de Rgnacourt tait une puissance sourde et
secrte, une sorte d'influence sans nom, attache  l'ordre de choses
actuel, mais plus forte que tous les pouvoirs, indpendante des
diffrentes factions qui se les partageaient: grie de tous les
ministres, marchant avec eux tant qu'ils taient couronns, et leur
survivant  tous.

Rarement elle accordait sa protection  ceux qui la sollicitaient; elle
aimait  choisir elle-mme ses cratures, et  les lever promptement
vers le but auquel elle les destinait. Les ambassades et le conseil
d'tat se trouvaient peupls de ses lus; mais les ambassades surtout
lui devaient leurs secrtaires les plus actifs, les plus jeunes, les
plus impatients d'avancement: par eux elle avait des nouvelles
politiques de tous les pays du monde, car elle avait l'art de les rendre
tous honorablement indiscrets, sans qu'ils s'aperussent de leur
indiscrtion, sans qu'ils eussent  en rougir ou  en conserver des
remords.

Chacun de ses protgs s'tait compromis vis--vis d'elle par une
dclaration d'amour qu'elle avait eu l'art de lui arracher. Le nombre
des _appels_ tait considrable; nul ne savait le nombre des lus.

S'il arrivait que madame de Rgnacourt assistt  quelque grande
discussion de la chambre des dputs, les orateurs les plus influents
venaient la saluer pendant un des repos de la sance, et le lendemain
les journaux _politiques_ apprenaient  la France et au monde que l'on
remarquait la comtesse de Rgnacourt dans la tribune diplomatique.

Pour se crer ainsi une sorte de royaut politique, une spcialit qui
la faisait se considrer comme un quatrime pouvoir dans l'tat, la
comtesse de Rgnacourt avait d renoncer  presque toutes les
jouissances ordinaires de la vie du monde; elle avait d se squestrer,
s'enfermer hermtiquement dans une importance digne et froide, rpulsive
de l'amiti et des affections douces. Les femmes ne l'aimaient pas; les
hommes la craignaient, la mnageaient, et cherchaient  se faire
distinguer par elle. Pour le vulgaire des salons, elle reprsentait une
femme suprieure; les ministres la considraient comme une sorte de
protocole vivant, une tradition anime, un dpt d'archives secrtes, un
noeud d'alliance du pass avec le prsent, et de tous les deux avec
l'avenir.

Quand je vis pour la premire fois la comtesse de Rgnacourt, elle me
parut sche, roide, assez impertinente, bouffie de son importance et
moins spirituelle que prtentieuse; sa conversation, que j'coutais
attentivement, me sembla un ple cho des conversations qui avaient d
avoir lieu devant elle, un reflet de sa lecture de journaux du matin; en
un mot, elle ne me plut pas. En la connaissant mieux, je lui dcouvris
plus d'esprit, moins d'impertinence, moins de roideur. Je dois dire que
l'observation de son caractre fut un amusement chaque jour nouveau pour
moi; et quand je voulus porter un jugement dfinitif sur son compte,
j'arrivai  conclure:

  Que dans cette femme _transsubstantialise_ ne se trouvaient plus ni le
  coeur, ni les vertus, ni les autres qualits de la femme, et que ne s'y
  rencontraient pas cependant l'nergie, la volont, le caractre et
  toutes les puissances de l'homme. D'o il rsultait que l'Egrie
  gouvernementale, femme use, homme incomplet de toutes manires, sans
  coeur, sans ralit, espce de gnome politique, martyre de sa
  suffisance, ressemblait fort,  mon avis,  ce chien du bon La Fontaine
  qui lche la proie qu'il tient pour courir aprs son ombre que lui
  prsente le cristal d'un ruisseau.

Cette conclusion n'tait pas juste: un de mes vieux amis, meilleur
observateur et meilleur jugeur que je ne puis me vanter de l'tre, me la
fit rectifier. Madame de Rgnacourt, me dit-il, a d'abord trs-bien
mang sa proie; je dois mme vous faire remarquer que, pendant toute sa
jeunesse, elle a plutt dvor la proie des autres qu'elle ne s'est
montre satisfaite de celle qui lui avait t dpartie. Aujourd'hui elle
cherche  transformer en ralits les ombres qu'elle peut saisir, et, du
moins en apparence, elle n'y russit pas trop mal. Elle n'est plus
belle, et elle a encore des amants; son mari n'est ni ministre ni
ambassadeur, et l'on voit autour d'elle s'empresser une cour assidue de
puissances politiques. C'est donc pour le moins une femme trs-habile.
Un jeune tourdi qui coutait la rectification de mon vieil ami
l'interrompit pour dire en pirouettant sur la pointe des pieds: Madame
de Rgnacourt!.. mais c'est la mre Gigogne du gouvernement actuel:
fouillez-la, vous trouverez dans les plis de ses cotillons tous nos
hommes d'tat.

L'Egrie opposante m'est apparue, bien diffrente de madame de
Rgnacourt, sous les traits d'une femme encore presque jeune, rjouie,
sentimentale, vive, romanesque  force d'avoir bti et dbti des
romans. On la nommait la marquise de Divindroit. Elle avait beaucoup
d'amis; rien en elle ne repoussait, n'inspirait de crainte; elle aimait
les plaisirs, le mouvement, et dix fois elle s'tait compromise aux yeux
du monde pour des amants qu'elle se croyait sre d'aimer toujours, mais
qu'elle s'apercevait bientt n'avoir pris qu' bail. Depuis la
rvolution de 1830, la marquise de Divindroit s'tait transforme en
femme politique; la royaut de la branche ane avait conserv toutes
ses sympathies, et par consquent une guerre  mort avait t dclare
par la marquise  la royaut de la branche cadette.

Madame de Divindroit partageait son temps  peu prs galement entre les
plaisirs de Paris et une trs-belle habitation, une magnifique terre
qu'elle possdait sur les confins de la Picardie et de l'Artois. A
Paris, madame de Divindroit recevait toutes les notabilits politiques
dont elle partageait les croyances; elle les runissait  certains
jours, dans des dners que la police, disait-elle, surveillait d'un oeil
inquiet et vigilant. Au dessert, elle renvoyait les domestiques; elle
cherchait  transformer ses esprances en ralits d'un avenir peu
loign. Elle parlait de la forme de gouvernement qu'il faudrait adopter
le jour o ses esprances seraient ralises; elle se lanait alors dans
des dissertations de haute politique et d'intrts europens, pour
lesquels elle inventait une nouvelle balance, dissertations qu'elle
animait de sa seule parole et dont elle faisait tous les frais. A ses
amis les plus intimes, elle montrait des lettres d'Allemagne, des
boucles de cheveux prcieux, des critures chries. Elle avait des
actions de l'emprunt de don Carlos et de celui de don Miguel, et
clbrait religieusement toutes les ftes politiques que le calendrier
de la nouvelle royaut n'avait pas conserves. Quand le roi des Franais
prenait le deuil, elle se mettait en rose, et se revtait de noir pour
tous les deuils que la nouvelle cour de France jugeait  propos de
mconnatre. Dans son salon de Paris taient rassembls tous les
journaux et toutes les brochures le plus opposs  l'ordre de choses
tabli; elle recevait ses ennemis les plus farouches, ceux qui se font
condamner  la prison pour leur polmique mordante, et ceux qui se
refusent aux honneurs de la garde nationale. Des bustes proscrits
dcoraient sa chemine, et dans une petite bourse en soie verte et
argent elle gardait soigneusement des pices de monnaie  l'empreinte
sditieuse.

Tel est le rle, telle est la conduite de l'grie opposante pendant son
sjour  Paris; elle a des amants politiques dont elle surveille la
manire de penser; elle s'occupe de leur salut, elle les envoie aux
sermons et aux offices: c'est une femme qui moralise la dmoralisation.

Quand l't arrive, madame de Divindroit quitte Paris, et vient se fixer
pour six mois dans son chteau. L, matresse et souveraine, elle
tracasse le maire de sa commune, inquite le prfet de son dpartement,
met des entraves dans les roues du char lectoral, et se fait bnir des
paysans de son canton, dont elle soulage la misre et les maux, et
auxquels elle apprend  se dfier du gouvernement. Les parterres de son
parc sont remplis de lis; elle entend la messe dans la chapelle de son
chteau, et chante elle-mme d'une voix retentissante un _Domine salvum_
qui ferait frmir le lieutenant de gendarmerie de son arrondissement
s'il l'entendait. Elle donne deux ftes dans l'anne aux populations qui
entourent ses domaines, l'une  la Saint-Henri, l'autre  la
Saint-Louis. Ces jours-l, les gentilshommes du voisinage sont invits 
dner, et Dieu sait quels _toasts_ effrayants de lgitimit font vider
les verres des convives, quelles chansons sditieuses font retentir les
chos de la salle  manger.

La marquise de Divindroit a t compromise dans deux conspirations: pour
l'une elle avait brod un drapeau, pour l'autre elle avait donn des
cocardes fabriques avec ses propres vtements. Elle va toujours de
Paris  son chteau et de son chteau  Paris sans passe-port, pour ne
pas se trouver dans l'obligation de voyager sous la protection du roi
Louis-Philippe.

Son mari, le marquis de Divindroit, est un bon homme, peu spirituel, peu
gnant: toujours en admiration devant sa femme, se pavanant firement de
l'indpendance et de la fire opposition de ses opinions politiques, il
ne voit que par elle, n'entend que par elle, et ne croit qu'en elle
seule et en ce qu'elle croit. La marquise de Divindroit a des gards
pour lui, elle veut  toute force lui faire jouer un rle, et, place
derrire lui, elle passe ses bras sous les siens, qu'il dissimule, et
alors elle prononce des paroles et fait des gestes dont il est la
figure, l'diteur responsable.

Deux fois le marquis de Divindroit a subi quelques jours de prison pour
l'opposition par trop factieuse de sa chre moiti, et je crois qu'elle
a trouv le moyen de se faire remercier par lui de ces quelques jours de
prison.

Madame de Divindroit est trs-bien reue  Paris et dans sa province par
les plus _purs_ de son opinion; c'est une femme politique en grande
vnration, ses soires sont recherches; on croit  l'importance
qu'elle se donne, et on la proclame trs-raisonnable parce qu'elle a
ferm sa porte  tous les _ducs de Normandie_ qui se sont succd depuis
dix ans.

Tels sont les deux types de femmes politiques que j'ai connus dans le
monde, et plus que jamais je demeure convaincu que Dieu n'a point cr
la femme pour besogner un ouvrage aussi rude que la politique; et plus
que jamais je demeure convaincu qu'une femme qui veut s'immiscer dans ce
labeur d'homme perd toutes ses qualits, toutes ses grces, tous ses
avantages fminins, sans aucun profit qui puisse la ddommager de tant
de pertes. Trs-peu de carrires sont ouvertes aux femmes, trs-rarement
Dieu remet  quelque Jeanne d'Arc inspire l'pe des combats,
trs-rarement il charge quelque sanglante lisabeth, ou quelque
sanglante Catherine, de la destine des empires humains.

Sans imposer  toutes les femmes l'pitaphe de la matrone romaine,

  Domi mansit, lanam fecit,

j'aimerais encore mieux lire sur leur pierre funraire:

  Elle aimait trop le bal, c'est ce qui l'a tue,

que de rencontrer beaucoup de tombeaux comme celui de la matresse de
Monaldeschi.

  Comte HORACE DE VIEL-CASTEL.




[Illustration: LE RAPIN.]

[Illustration]

LE RAPIN.


SI j'avais le malheur d'tre acadmicien, je ne me permettrais pas,
certes, de dessiner le prsent portrait, car je serais arrt court par
le titre mme de mon sujet. Le mot _rapin_, en effet, ne se trouve pas
dans le Dictionnaire rdig par les quarante. Pourquoi? c'est ce que je
ne me charge pas d'expliquer d'une faon satisfaisante, n'ayant pas pris
la peine d'tudier la question. Tant est-il que, profitant de mon
indpendance, je saute  pieds joints par-dessus l'interdiction tacite
de l'Acadmie franaise. Qui sait? Peut-tre l'Acadmie, encourage par
mon exemple, reconnatra-t-elle un jour l'existence grammaticale du mot
rapin, et lui donnera-t-elle enfin droit de cit!

En attendant, et pour abrger les travaux auxquels seront obligs de se
livrer messieurs les quarante quand il s'agira de trouver au mot rapin
une origine, je crois devoir, comme prambule naturel au sujet que je
traite, proposer d'avance trois tymologies possibles, entre lesquelles
il ne restera plus qu' choisir. La premire m'a t donne dans
l'atelier d'un de nos sculpteurs les plus clbres, par un modle qui
posait pour un centaure. Comme j'interrogeais tous les artistes
prsents, demandant avec anxit o le mot rapin pouvait prendre sa
source:

Eh! parbleu, dit le centaure, qui n'avait pas encore ouvert la bouche
depuis une heure, rapin vient de _rat_.

Un clat de rire gnral accueillant cette explication trange, le
centaure ajouta avec un sang-froid imperturbable:

Ma foi, si ce n'est pas a, qu'est-ce?

L'argumentation tait positive, et il n'y avait rien  rpondre.
Personne de nous n'tant en tat de proposer une explication plus
satisfaisante, l'hilarit n'avait pas d'excuse. Aussi, pour sortir
d'embarras, me htai-je d'ajouter:

Mais, mon cher, _pin_, que faites-vous de _pin_, dans cette affaire?

Ce fut le centaure, cette fois, qui partit d'un clat de rire.

_Pin?_ dit-il, c'est l ce qui vous embarrasse? Comment! _rat qui
peint_; _rapin_, vous ne comprenez pas?

Et il reprit aussitt sa position, qu'il n'avait quitte un instant que
pour nous faire plus en face sa rponse ddaigneuse, ne se doutant pas
de l'normit de son calembour.

Plusieurs tmoins de la scne que je raconte, aprs quelques minutes de
rflexion, dclarrent se ranger  l'opinion du centaure. Et au fait,
pourquoi pas? Combien d'expressions, passes aujourd'hui dans la langue,
sont fondes sur des jeux de mots beaucoup moins raisonnables que
celui-l!

La seconde explication du mot rapin, qui m'a t donne galement par un
homme dont la comptence est fort respectable, consiste  faire du mot
un driv du verbe _rapiner_. Voil une tymologie qui ne ressemble
gure  l'autre, mais qui,  tout prendre, n'est pas plus flatteuse que
l'autre pour la classe qu'elle dsigne, ni plus improbable,
analogiquement parlant.--Quant  la troisime, je la donne comme
l'expression de mon opinion personnelle; opinion, du reste, assez
gnralement partage: je crois que rapin vient de _rp_. Mais dans
rapin, me dira-t-on, o est l'accent circonflexe? C'est l, je l'avoue,
une objection srieuse, qui cependant ne m'arrte pas; car, jusqu' ce
que l'Acadmie ait prononc, chacun demeure libre d'crire rapin avec un
accent circonflexe.

Donc j'arrive enfin, aprs cette digression que me pardonneront
certainement les grammairiens et les tymologistes,  dire que le rapin
a de douze  dix-huit ans. Sa position sociale est des plus honorables,
sinon des plus brillantes. Il est fils d'un portier ordinairement, ou
d'un artisan quelconque; il peut mme,  la rigueur, tre fils d'un
bourgeois, rentier honnte et paisible; mais ce qui est certain, c'est
qu'il n'est jamais fils d'un millionnaire. Il se peut bien faire, par
hasard, que le rapin ait un oncle en Amrique, et qu'un beau jour il
devienne riche; toutefois le cas ne se prsente pas souvent.

Bref, pour commencer la peinture de mon personnage, je parlerai de sa
figure, et j'avouerai tout d'abord que le rapin n'est ni beau ni laid.
Il a des yeux, un nez, une bouche, c'est tout ce que l'on en peut dire.
Quant  la taille de cette bouche, quant  la grosseur de ce nez, quant
 l'clat de ces yeux, ce sont l autant de problmes, attendu le peu
d'estime que le rapin professe pour l'eau.--Non que le rapin soit
ivrogne, ce n'est point l ce que je veux donner  entendre: le rapin,
au contraire, et sans doute par systme hyginique, fait de l'eau
l'usage le plus immodr,  ses repas; seulement, hors de ses repas,
l'eau n'est plus pour lui qu'un liquide inutile et insipide: d'o il
rsulte que l'on ne sait au juste  quoi s'en tenir sur la finesse de
ses traits ou sur la couleur de son teint.--Mais, au fait, comme il y a
exception  toute rgle, et que je craindrais d'exposer les rapins
exceptionnels au blme des jeunes gens  la mode et des
petites-matresses, j'arrive du gnral au particulier. Je connais un
rapin, nomm Thodore, qui a la figure aussi mal lave que le puissent
indiquer les quelques lignes prcdentes, et qui, de plus, est rapin
dans la vritable acception du terme, au moral comme au physique: c'est
donc de lui que je vais parler.

Thodore, sur la tte que je viens de dire, a d'abord un chapeau des
plus extraordinaires que l'on puisse imaginer, aussi large des bords que
possible, et il ne se peut plus pointu. Ce chapeau fut noir autrefois,
cela est incontestable; mais, hlas! pour le croire, il faut l'avoir vu.
Aujourd'hui, l'infortun chapeau, soit effet de l'usage, soit la
quantit de poussire qui le recouvre, tourne au gris d'une faon
dplorable. Des bords de ce chapeau sort  flots farouches une chevelure
comme on n'en vit jamais la pareille: longue, embrouille, sche, tout 
la fois. Est-ce par conomie que Thodore laisse prendre  ses cheveux
une taille si extraordinaire? Mon Dieu non! Par fatuit? pas davantage.
Thodore n'est peut-tre pas bien sr de la couleur prcise de ses
cheveux. Il a vu des portraits de peintres clbres o ces matres
taient reprsents les cheveux flottants sur les paules: voil toute
sa raison. Il s'est demand pourquoi lui aussi, qui deviendra un grand
peintre, il ne prendrait point par anticipation le costume des matres.
D'autres choses l'embarrassent, il est vrai: la cravate, par exemple,
qu'il jetterait volontiers au diable pour montrer son cou, qu'il croit
tout aussi agrable que celui de Raphal; par malheur,  funeste
rsultat d'une mauvaise habitude! l'absence de cravate lui cause de
violents maux de dents. Il voudrait bien encore se vtir d'une faon
originale et fantasque, toujours  l'exemple des peintres du seizime
sicle; mais c'est tout au plus s'il a de quoi payer le simple et infme
costume, comme il l'appelle, dans lequel il est emprisonn. Donc, de
tous les souhaits que forme Thodore pour sa toilette, le seul qu'il
puisse raliser  son aise, c'est de porter de longs cheveux; aussi en
use-t-il largement et sans scrupule. Quant  son habit, boutonn
jusqu'au menton, il reste couvert de cendre, de couleurs et de taches
d'huile, en signe d'affliction. Et au fait, il faut tre juste: la vie
que mne Thodore n'est pas fort divertissante; elle ne saurait gure
pousser le coeur et le visage  l'panouissement.

Lev  sept heures du matin, Thodore est  sept heures et quelques
minutes chez son seigneur et matre, monsieur le peintre un tel ou un
tel. On vient de voir que ce ne sont point les soins  apporter  sa
toilette qui pourraient ici compromettre l'exactitude de Thodore.
Arriv chez son matre, Thodore met l'atelier en ordre, y introduit de
l'air, si l'on est en t; si l'on est en hiver, il allume le pole et
l'enfourche avec les bras et avec les jambes. Midi sonnant, Thodore, en
quelque saison que l'on soit, s'en va au muse faire des copies pour son
matre. C'est l qu'il faut le voir, se promenant avec ddain devant les
toiles qui ne rentrent pas dans le systme de son matre, et
s'extasiant, au contraire, devant celles que son matre lui a command
d'tudier. Thodore, en ces moments, prend un air capable; il regarde du
coin de l'oeil, et en haussant les paules, et en imprimant  ses lvres
un sourire de compassion, ceux qui font mine d'admirer ce qu'il
ddaigne, ou de ddaigner ce qu'il admire. C'est alors, surtout, que
Thodore regrette de n'avoir pas de moustache  retrousser avec un geste
de supriorit cavalire.--Sa petite visite des tableaux les plus
importants une fois faite, il s'installe devant la toile qu'il doit
copier.

Tout en ouvrant sa bote, ou en essayant ses crayons, ou en prparant
ses couleurs, il jette de nouveaux coups d'oeil  droite et  gauche,
pour voir si quelque tranger ne le regarderait point, d'aventure, comme
un personnage d'importance. Cela fait, il se met  l'oeuvre, prenant le
plus qu'il peut l'air inspir. Chaque coup de crayon qu'il donne est
indiqu par un mouvement de sa tte en sens contraire. Il sue sang et
eau. Ceux qui passent prs de lui sont tents de lui proposer l'usage
immdiat d'une boisson calmante. Et cependant, malgr tout ce mal et
toute cette fatigue, malgr ces oscillations de tte et ces dplacements
de cheveux, Thodore, quand sonne l'heure du dpart, n'a presque pas
avanc la besogne; ce qui ne l'empche pas de jeter un regard satisfait
sur son oeuvre avant de l'enfermer pour vingt-quatre heures, et de s'en
aller dner d'un aussi bon apptit que s'il venait de faire un pendant 
la _Madeleine_ du Corrge. Puis, son dner fini, il se rend  l'cole
des Beaux-Arts, o il travaille quelques heures avant de se livrer au
sommeil. Tel est le cercle invariable dans lequel tournent les jours du
rapin Thodore.

[Illustration]

Hlas! si l cependant se bornaient ses peines, il ne serait pas trop 
plaindre, le malheureux! Mais il ne passe point sa vie dans un isolement
aussi doux et aussi complet que le rcit prcdent le pourrait donner 
croire. A l'atelier, il se trouve en compagnie de jeunes Raphals en
herbe, qui, passs de l'tat de rapin  l'tat d'lves, le rendent
victime de mille vexations. Thodore est,  peu de chose prs, l'esclave
des lves. S'il plat  ces messieurs de se procurer du tabac frais, ou
d'envoyer quelque part une lettre, Thodore doit leur pargner la
dpense qu'occasionnerait l'emploi d'un commissionnaire. Qu'il s'agisse
d'aller d'un bout  l'autre de Paris, peu importe! Thodore a des jambes
pour s'en servir; trop heureux encore que chacun n'ait pas un ordre
particulier  lui donner.

Au moins, en change du service qu'on lui fait faire, Thodore jouit-il
de quelques privilges? est-il admis  prsenter, par hasard, quelques
timides objections? Pas le moins du monde! il doit  messieurs les
lves toute obissance et tout respect; c'est pourquoi la parole ne lui
est accorde en aucune circonstance. Se permettre de parler! Dieu l'en
prserve! Quand cela lui arrive, il sait trop comment on s'y prend pour
lui imposer silence. On se moque de lui, d'abord; on paraphrase le plus
petit mot sorti de sa bouche; on le tourne en ridicule; puis, l'affaire
s'chauffant, les _charges_ commencent. _Charge_, en langage d'atelier,
signifie grosse plaisanterie en action. Tirer brusquement sa chaise  un
rapin qui travaille, de faon  le faire tomber  terre; ou bien lui
couvrir la figure de couleur et d'huile, ou encore lui barbouiller si
bien un dessin quasi achev qu'il soit oblig de recommencer
compltement son ouvrage; telles sont, entre mille autres, les charges
qui se pratiquent dans les ateliers.

Donc, si Thodore a la moindre chose  objecter quand on dispose de lui
pour quelque course, ou s'il se permet de prendre part  une
conversation qui lui est trangre, il peut s'attendre  tout. Et s'il
n'oppose pas aux tracasseries dont il est victime la douceur la plus
inaltrable, la plus parfaite rsignation; s'il fait mine de se fcher,
s'il se gendarme, malheur  lui! Alors l'affaire devient plus srieuse;
on ne se borne pas aux divers genres de plaisanteries ci-dessus
mentionns. Cette fois, on le saisit de vive force par le milieu du
corps; on se met trois ou quatre pour l'opration, selon la rsistance
qu'il oppose; et l'infortun est attach de son long sur une chelle,
attach les pieds en l'air et la tte en bas, s'il vous plat! Aprs
quoi l'chelle est replace contre la muraille, jusqu'au moment fix
pour la complte expiation du dlit.

Un autre chtiment inflig  Thodore quand il se mutine, consiste 
placer un pot d'eau, par exemple, au-dessus de la porte de l'atelier, 
l'instant o Thodore va entrer. Inutile de dire que le pot  l'eau est
toujours dispos de manire  ce que Thodore ne puisse faire moins que
d'tre inond.

Ceci me rappelle une histoire authentique arrive chez M. Gros, et qui
trouve naturellement ici sa place.--Un jour, M. Gros avait invit deux
Anglais  visiter ses tableaux, ne se doutant pas qu'un sien rapin tait
en disgrce auprs de ses lves. M. Gros entre donc dans son atelier,
prcd des deux Anglais qui marchaient du pas le plus grave du monde,
quand tout  coup, la porte tant tout  fait ouverte, le bruit d'un
objet qui tombe se fait entendre, et les deux Anglais sont couverts  la
fois d'eau frache et de contusions. Grande fut la peine de M. Gros pour
faire comprendre, et surtout pour faire accepter la plaisanterie  ses
htes. M. Gros tira sans doute de l'aventure cette moralit, que l'on
gagne toujours quelque chose  pratiquer la politesse. Lui seul, en
effet, et t victime, s'il et eu la fantaisie de passer le premier.

Mais cependant, pour tant de dboires, quels sont les plaisirs de
Thodore? quelles sont ses consolations? qu'a-t-il qui lui fasse prendre
en patience son martyre? Hlas! minces sont les plaisirs de l'infortun,
minces ses consolations. Quand il est las de servir de jouet aux lves,
ou plutt quand les lves sont las de se jouer de lui; quand un moment
de rpit lui est accord pour reprendre haleine, il allume une pipe et
essaie de fumer. S'il a quelques sous dans sa poche, il va mme jusqu'au
cigare  bout de paille. Triste divertissement pour lui, je vous assure!
Car, comme il n'est pas encore pass matre dans cet exercice, il ne
manque jamais d'tre malade avant la fin de son plaisir. Mais
qu'importe! il a oubli au moins le prsent durant quelques
minutes.--Durant quelques minutes, avant que le mal de coeur lui vienne,
il laisse envoler son me avec la fume de sa pipe vers un avenir dor.
Il se voit sorti de la caverne o il souffre, il est peintre  son tour;
 son tour, il a des lves et des rapins sous ses ordres; il fait des
tableaux que l'on expose et qui sont salus avec admiration par la
foule, et que l'on couvre d'or et d'argent.--Courte est la chimre,
cependant! Le tabac n'est pas  demi consum encore, que le malheureux
Thodore sent sa tte tourner et son coeur fondre; ses jambes
dfaillent; sa pipe tombe et se brise; et, pour surcrot, les lves,
charms de l'aventure, et satisfaits de la longueur de l'entr'acte,
recommencent  le tourmenter.

On imagine bien qu'au milieu de tous ces ennuis, de toutes ces
tribulations, le moral de Thodore ne peut gure se dvelopper d'une
faon convenable; aussi, sous le rapport de l'indpendance et de la
hauteur des ides, ne faut-il pas s'occuper de lui. O prendra-t-il le
temps de penser, le pauvre diable! cartel qu'il est, on vient de le
voir, entre des travaux de commande et un isolement plein de dboires
sans cesse renaissants? Il ne faut donc pas lui demander son opinion,
mme en matire de peinture, car il n'a pour ainsi dire pas d'opinion:
celle de son matre est la sienne; du moins il le dit, et il le croit.
Son matre est coloriste, et il affirme que la couleur est, sans
contredit, de toutes les qualits d'un peintre, la plus importante et la
plus prcieuse. Fi de Lonard de Vinci et de Raphal! fi de l'cole
florentine et de l'cole romaine! Vive l'cole vnitienne, au contraire!
vivent le Titien et Paul Vronse! voil de vrais peintres!--Et si
Thodore avait un matre dont les ides fussent compltement diffrentes
de celles que nous venons de dire, son opinion aussi serait compltement
diffrente. Il n'y a que le dessin, dirait-il, il n'y a que la ligne;
tout comme il disait tout  l'heure: Il n'y a que la couleur!

En toute autre espce de matire, les ides de Thodore sont moins
remarquables encore, s'il est possible, car il n'a positivement pas
d'ides. Tirez-le de la peinture, et il sait  peine de quoi vous lui
voulez parler. La littrature? qu'est cela? il l'ignore. Il sait bien
qu'il existe des livres, mais il sait  peine le nom des plus
lmentaires de ces livres, et il ne conoit pas leur utilit. Entre la
posie et la prose, je ne suis pas bien sr qu'il tablisse une
diffrence, sinon la diffrence qui se trouve dans la longueur des
lignes. Du reste, vers ou prose, cela lui est bien gal. Il a trouv une
fois, sur le pole de l'atelier, un volume des _Orientales_, dont il n'a
pu lire deux strophes de suite; une autre fois, _la Salamandre_ lui
tant tombe sous la main, il s'est senti pris de billement avant
d'tre arriv au bas de la premire page: ce qui explique trs-bien son
ddain de la littrature en gnral. Cependant, pour tre juste, je dois
dire qu'il ne professe pas un trop grand mpris pour le drame moderne:
_la Tour de Nesle_ et _Lucrce Borgia_ ont particulirement mrit son
approbation. Il m'a dit, le lendemain du jour o il avait vu par hasard
ces deux pices, _qu'il trouvait de beaux sujets de tableaux l dedans_.

Et en politique, me demandera-t-on, quelles sont les opinions de
Thodore? Ma foi! je n'en sais rien. De ma vie je ne l'ai entendu
prononcer un seul mot qui et trait  la politique; et je crois qu'on
lui apprendrait des choses fort nouvelles, en l'instruisant de la
rvolution de juillet, de l'avnement de Louis-Philippe et de la lutte
entre les prrogatives de la cour et celles de la chambre des dputs.
Si l'on tirait des coups de fusil dans la rue, Thodore quitterait
peut-tre son pinceau pour se mettre  la fentre, mais il n'aurait
certes pas la curiosit de demander pour qui ou pourquoi l'on fait tant
de bruit. En affaire de religion, c'est la mme chose. Fourriristes,
saint-simoniens, pre Enfantin et abb Chtel, sont comme n'existant pas
pour Thodore. Il a bien vu, sur l'talage d'un coiffeur, un buste en
cire du pre Enfantin; mais comme ce buste ne portait pas d'tiquette,
il a cru que c'tait le portrait du matre de la maison, tout
simplement; et il a blm beaucoup le dessin et la couleur de cette
figure.

Et l'amour?...

Ah! nous touchons ici une corde qui devrait rsonner, sans doute, et qui
cependant ne rend que de sourds accords. L'amour, dans le sens
mystrieux et platonique du mot, est tout  fait tranger  Thodore.
Comment l'amour lui aurait-il t rvl, en effet,  lui qui n'a jamais
entendu que des paroles amres ou ironiques, et qui n'a jamais pu encore
dposer ses peines dans un coeur ami?

Parmi les femmes, jeunes filles ou jeunes mres, qu'il a vues dj dans
l'atelier de son matre, plus d'une, il est vrai, sans qu'il st trop
s'expliquer l'nigme, a fait battre violemment son coeur. Mais, comme ce
n'est point le costume (au contraire) que l'on demande  un modle, il
est arriv que Thodore s'est laiss prendre, en ces diverses
circonstances, moins par l'lgance de la toilette, ou par la grce du
langage, que par des appts plus positifs;--nous voil bien loin, comme
je disais, du platonisme--pauvre Thodore! timide comme il l'est,
habitu aux humiliations de toute nature, maltrait souvent par les
lves devant les objets mmes qui l'enflamment, on se doute qu'il n'a
gure le courage de confesser les sentiments qu'il prouve; aussi
supporte-t-il en silence cet autre tourment. Par moments, l'envie lui
vient bien de triompher de sa faiblesse, de ne plus cacher ce qui se
passe dans son me, dussent toutes les chelles et tous les pots  l'eau
de l'atelier tre mis en rquisition pour le punir de son insolence!
mais il est arrt court,  peine a-t-il ouvert la bouche, par un
ironique clat de rire que lui jette  la face l'objet de ses feux. Il
se rsigne alors tristement.

Il se rsigne, car il sait que son supplice aura un terme. Et en effet,
si cette vie dont je viens d'esquisser quelques dtails, si cette vie,
tourmente sans compensations aucunes, devait durer toujours, autant
vaudrait en finir tout de suite par un bon suicide. Quelle existence,
celle du rapin! N'avoir rien  soi, ne rien faire pour soi, n'tre aim
de personne, pas mme d'un chien, puisqu'il faudrait le nourrir, et que
c'est tout au plus si le rapin a une pture suffisante pour lui-mme;
tre esclave et n'avoir pas les privilges d'un esclave, c'est--dire
tre sans salaire et sans droits; vivre toujours seul, n'ayant mme pas
la permission de se parler  soi-mme, si quelqu'un est prsent; croupir
dans une abrutissante ignorance de tout homme et de toute chose qui ne
tiennent pas  l'art de la peinture; ne rien pouvoir, ne rien savoir, ne
recevoir que des coups et n'entendre que des injures: triste condition!

Mais ce qui console un peu le rapin, je le rpte, c'est la certitude o
il est que tout cela aura un terme, quelque jour. Le rle de rapin, dans
un atelier, appartient toujours au dernier venu; donc, le jour o un
remplaant lui arrivera, Thodore passera immdiatement au rang des
lves, et ds lors son sort sera bien diffrent. Lui qui, la veille,
tait ce que nous venons de le voir, un pauvre garon hu et conspu par
tout son entourage, il deviendra tout  coup, dans la hirarchie
artiste, quelque chose d'assez important: il aura  son tour un rapin 
faire trotter par toutes les rues comme un groom d'Afrique; il pourra
engager des conversations avec les modles qui viendront chez son
matre; la fume du tabac ne lui fera plus mal au coeur, il connatra
les oeuvres littraires de nos plus grands crivains, pour les leur
entendre rciter  eux-mmes avec complaisance. Bien plus...

Mais j'oublie que c'est de Thodore dans le prsent, et non de Thodore
dans l'avenir, qu'il s'agit ici.

Que si l'on tient  s'assurer de l'exactitude de mes renseignements sur
la vie du rapin, on peut aller dans un atelier quelconque, et l'on en
sortira convaincu de mon impartialit. J'ai la conscience de n'avoir ni
enlaidi ni flatt le personnage. Tout le monde (car tout le monde
prtend aujourd'hui tre connaisseur en matire de peinture) a pu voir
le rapin aux expositions annuelles du Louvre. C'est surtout le jour de
l'ouverture que le rapin se montre le plus volontiers. Il est  la porte
du Louvre ds le matin, et il faut presque le chasser si l'on veut qu'il
sorte. L donc, on peut vrifier ce que j'ai avanc de sa toilette, et
de l'importance qu'il se donne, et de l'assurance qu'il affecte, et de
la nature de ses opinions sur l'art.

Au reste, je ne veux pas terminer sans dire que le rapin suit
involontairement le mouvement de rgnration qui emporte le sicle vers
des destines meilleures. Le rapin se civilise. A l'heure qu'il est, le
rapin n'est dj plus aussi mal peign, ni aussi barbouill de couleurs
et d'huile qu'il l'tait hier; et le successeur de Thodore, j'en ai
l'assurance, sera encore, sous ce rapport comme sous beaucoup d'autres,
en progrs sur lui.

  J. CHAUDES-AIGUES.

[Illustration]




[Illustration: UNE FEMME A LA MODE.]

[Illustration]

UNE FEMME A LA MODE.


EST-CE possible? qui l'aurait pens? et que faut-il faire maintenant?
disait presqu' voix basse et  elle-mme une belle jeune femme plonge
dans une inquitude nonchalante; puis ses grands yeux bleus se levaient
sans que sa personne gracieuse et paisible ft aucun mouvement, et ses
regards s'attachaient sur une glace si bien place, qu'elle
rflchissait des pieds jusqu' la tte la belle rveuse, qui ne pouvait
viter de s'y retrouver tout entire.

Elle resta quelques instants silencieuse et attentive, examinant ce
visage rgulier, ces traits dlicats, ces nobles contours, dont rien
n'avait encore altr la fracheur; des boucles blondes, soyeuses et
abondantes s'chappaient d'un lger bonnet du matin jet sur sa jolie
tte, moins pour la couvrir que pour l'orner; les rubans rests
flottants au hasard n'taient l que pour attester la ngligence qui
avait prsid  l'arrangement matinal; ngligence habile qui doit
toujours rendre assez belle pour qu'il semble impossible que la plus
brillante toilette puisse ajouter quelque chose  la beaut.

Pourquoi donc y a-t-il aujourd'hui dans toute cette jeune femme
d'ordinaire si fire, si imposante, si matresse d'elle-mme, de ses
paroles, de ses mouvements et de ses regards, un mol abandon plein de
dcouragement et de soucis? est-ce une coquetterie nouvelle?
tudie-t-elle une plus gracieuse et plus ravissante expression? Non:
cette suave indolence, cette vague rverie sont sans apprt; aucun art
n'a prsid  cette pose pleine de charme, et cette puissance de
sduction que la jeune femme possde en ce moment  son insu vient de ce
qu'elle l'ignore, de ce qu'elle a oubli cette fois de penser 
elle-mme, et que ses mouvements comme son immobilit, tout est naturel,
tant son me agite par le plus grand intrt de sa vie est entirement
concentre sur l'objet de son inquitude secrte; oui, toute la
personne d'Emma, de cette vive et brillante comtesse de Marcilly, dont
la mode avait fait sa divinit favorite, est en ce moment triste,
distraite, dcourage,  demi couche dans une causeuse de velours bleu,
d'o ses cheveux d'un blond dor, et son teint si dlicat, si blanc et
si doux, se dtachent admirablement; et sa tte est lgrement incline
comme si le poids de graves et profondes penses, trop lourd  porter
pour sa faiblesse, l'entranait malgr elle; une de ses mains, blanches,
longues et flexibles, est tombe mollement  ses cts, et se perd dans
les plis multiplis du long peignoir de cachemire blanc qui l'enveloppe
jusqu'aux pieds, et qu'une torsade blanche, noue au bas de sa taille
svelte, retient seulement pour attester la dlicatesse de cette taille
lgante dont les contours se devinent  peine dans l'immense ampleur de
sa robe: si l'autre main n'a pas suivi cette pente naturelle, c'est
qu'involontairement elle s'est trouve arrte par une imperceptible
chane d'or que la belle rveuse avait passe  son cou quelques
instants auparavant, par un mouvement machinal, sans doute, car elle n'a
pas jet les yeux sur la petite montre que supporte cette chane et que
ses doigts ont retenue et tiennent encore sans but et sans projet. Le
cadran de la montre, celui des pendules, eussent vainement frapp les
regards de la comtesse, elle n'et rien vu. Que lui importait l'heure?
Elle ne peut rappeler ni un souvenir ni une esprance qui fasse battre
son coeur. Emma n'a jamais aim qu'elle seule au monde, et dans ce
moment, absorbe par une ide, il n'y a plus de jours, plus d'heures,
plus rien qui marque le temps pour elle, la vie est tout entire dans ce
qui l'occupe. L'emporter, triompher, tout est l, le reste n'existe
plus.

Elle est toujours immobile, mais sa pense s'chappe encore malgr elle
de ses lvres; ses paroles trahissent le secret qui l'agite, et ses yeux
interrogent avec anxit le miroir, confident involontaire de ses
craintes caches.--Ai-je donc, dit-elle, perdu quelque chose de cette
beaut qu'on admirait? Un changement inaperu par mes regards troubls
a-t-il enlev la puissance  ce visage qui charmait? Ai-je oubli dans
ma toilette cet art d'tre lgante avec assez de bizarrerie pour
attirer les yeux, sans approcher de cette singularit qui peut toucher
au ridicule? Il ne s'agit pas pour moi d'tre bien, mais d'tre mieux;
d'tre jolie, mais d'tre la plus jolie; d'tre remarque, mais d'tre
seule remarquable, car il vaudrait mieux tre au premier rang dans un
village qu'au second dans Paris. Emma ne put s'empcher de sourire en
parodiant ainsi un clbre bon mot, et d'ajouter:--Oui, Csar avait
raison... il fut le plus grand parce qu'il fut le plus ambitieux, et
l'ambition c'est la coquetterie des hommes; voil tout. Et le regard de
la belle ambitieuse avait l'air orgueilleux d'un conqurant sr de
reprendre  main arme la puissance qu'on a os lui disputer. Puis, pour
accrotre sans doute son courage en se rappelant ses droits
incontestables au pouvoir qu'elle veut ressaisir, Emma continua:

--Que de sacrifices n'ai-je pas faits? que de soins n'ai-je pas pris
pour assurer mes succs et conserver ma place de femme  la mode, dans
un temps o la gloire est si capricieuse et les places si difficiles 
garder? Il m'a fallu autant d'habilet que de bonheur, autant d'adresse
que de beaut, autant de calculs que de chances favorables! Si j'avais
cout parfois mon plaisir, mon caprice, mon coeur, je risquais tout.
Cette puissance est comme les autres, envie, dispute, attaque chaque
jour, car la rputation et le pouvoir d'une femme  la mode sont, comme
la rputation et le pouvoir d'un homme d'tat,  tout moment remis en
question et en danger.

--Madame de Mrinville n'a-t-elle pas, l'anne dernire, occup les
salons pendant toute une semaine par son imposante beaut? Heureusement
elle tait si peu spirituelle, qu' la premire runion assez intime
pour permettre la conversation, j'ai pu sans peine mettre en relief sa
btise et dtruire ainsi son empire, car nulle part on ne rgne
longtemps sans esprit.

--La dlicate figure de lady Morton aurait bien pu captiver aussi la
capricieuse attention du monde, mais ses toilettes taient si bizarres,
que leur singularit approchait trop du mauvais got; elles taient
_excentriques_, il est vrai, mais sans grces; la simplicit de ma
parure auprs d'elle fit ressortir le ridicule de la sienne. En France
on ne plat qu'un moment avec le mauvais got.

--Quant  la brillante duchesse de Romillac, c'tait vraiment une
redoutable rivale. Son rang, sa fortune, son clat dans ce pays des
vanits, auraient pu triompher. Ils s'occuprent d'elle pendant un mois,
mais elle eut l'imprudence de se compromettre avec le bel douard
d'Arcy, et pour une femme  la mode qui doit mettre au nombre de ses
armes les plus dangereuses des esprances adroitement exploites dans
l'intrt de sa puissance, aimer rellement, c'est abdiquer.

--Mon pouvoir s'augmenta de tout l'clat de mes rivales dtrnes. Je
croyais avoir chapp  tous les dangers, et, continua Emma avec une
expression de tristesse et d'amertume, c'est elle! c'est Alix de
Verneuil, une femme de province, une parente que j'accueille, que
j'installe chez moi, quand aprs deux ans de veuvage elle veut visiter
Paris;--elle, moins jolie que moi pourtant, moins lgante, moins
occupe surtout du soin de plaire, c'est elle qui fixe maintenant les
regards de tous!

La belle comtesse retombe aprs ces mots dans un morne abattement. Pour
la premire fois elle craint srieusement de perdre sa puissance; elle
sent enfin qu'il peut arriver un moment o elle existera sans tre la
femme  la mode. Jusque-l elle avait cru ce titre tellement identifi 
sa personne, que la mort seule devait le lui ravir. N'tre plus la
premire, est-ce que c'est vivre? Car, depuis le jour o Emma s'tait
empare de cette faveur inexplicable, capricieuse, frivole et puissante
en mme temps, qui donne le sceptre de _la mode_, sa vie avait t
change! Plus d'amiti!... Les femmes ne furent plus  ses yeux que des
rivales; le monde, qu'un thtre o elle jouait constamment un rle, et
les plaisirs une occasion de se montrer! Sa toilette ne fut plus ni le
chaste vtement de la femme modeste, ni la gracieuse parure d'une femme
aime, encore moins la ngligence pleine de charme de celle qui s'oublie
pour penser  un autre! Ce fut d'abord et  tout prix le luxe, la
varit, la magnificence et l'clat; puis des ides bizarres, des
recherches piquantes pour ranimer constamment l'attention fugitive;
enfin toutes les facults de son intelligence, toutes les heures de sa
journe furent consacres  fixer cette insaisissable puissance, aussi
impossible peut-tre  dfinir qu' conserver!

Qui pourrait dire en effet comment et pourquoi l'on devient une femme 
la mode, quels sont les moyens, quel est le but: est-ce avec l'clat de
la beaut, ce seul pouvoir incontest de la femme? Non, car souvent la
plus belle passe inaperue. Est-ce avec l'esprit, cette force invisible
qui soumet toutes les autres? Non, car souvent il manque  la reine que
la mode a choisie. Est-ce le rang, cette supriorit que l'orgueil
n'admet plus, qui l'attire? Non, car la divinit moqueuse ne l'a jamais
reconnue, et on la vit dserter les palais pour le boudoir de Ninon.
Est-ce l'opulence qui l'attache? Non, car la mode capricieuse jette
parfois sans respect le ridicule jusque sur cet or brillant qu'tale 
plaisir la vanit. Il n'est donc point de moyen certain pour
l'atteindre, point de rgle pour la fixer.

Si c'est particulirement en France, ce n'est pas exclusivement  Paris
et dans le grand monde que nat cette plante curieuse et varie, chaque
socit, chaque province, chaque ville grande ou petite, voit rgner
quelque brillante _Climne_ exerant un despotique empire sur la
toilette des femmes qui l'approchent ou le coeur des hommes qui
l'entourent. L, comme  Paris, les unes ont reu le rle d'un caprice
du sort; les autres ont eu le caprice de s'en emparer, soit pour
chapper  l'ennui et pour user une activit toujours sans emploi dans
la vie d'une femme, ou bien pour tromper peut-tre par l'apparence de
l'amour leur coeur effray de la ralit; soit aussi parfois pour venger
leurs belles annes de jeune fille que la pauvret livra au ddain de
ces hommes dont la vanit cherche la jeune femme, qui prend alors sa
revanche!

A ct de toutes les favorites de la mode, il y a aussi des victimes,
femmes malhabiles ou malheureuses, courant les chances des usurpateurs
maladroits qui visent  la puissance sans l'atteindre, et ne recueillent
de leur folle entreprise qu'un ridicule; car nul n'a pu fixer les rgles
de ce jeu dangereux o avec tant de choses  perdre l'on en a si peu 
gagner!

Aussi tout fut-il employ par Emma pour russir, et faute de certitude
sur les causes de sa faveur, elle n'en voulut point laisser sans les
tenter: parents, amis, fortune, tout fut sacrifi  cet insatiable dsir
de briller. La vanit, l'orgueil, l'gosme, touffrent la sensibilit,
la tendresse et la bont. Si Emma et perdu son titre de femme  la
mode, il ne lui serait donc plus rien rest.

Et sa pense s'garait dans des rflexions infinies. Jamais ministre,
voyant une majorit douteuse mettre son pouvoir en pril, ne se jeta
dans de plus vastes et plus nombreuses conjectures sur les causes de la
dfaite qu'il craint ou du triomphe qu'il espre; jamais des images plus
diverses ne vinrent lui prsenter un plus grand nombre de moyens de
sduction  exercer sur les rebelles, de coups d'tat  frapper sur les
esprits avides d'vnements, ou de faveurs lgres  rpandre avec
adresse sur les plus rcalcitrants, sans cependant compromettre sa
dignit.

--A la promenade le matin, au bal le soir, comme ils l'entourent
maintenant tous! poursuit Emma. C'est qu'aussi le comte de Prades ne
voit qu'elle, lui si ddaigneux, que toutes les femmes ont essay
vainement de le captiver! lui qui portait partout cet air ennuy et
indiffrent qui excite toujours la coquetterie et la curiosit: comment
ne pas tenter de russir o toutes ont chou; ne pas essayer de se
faire aimer de qui n'aime que soi; ne pas s'efforcer de distraire d'une
proccupation qui distrait de tout? C'est une tche digne des plus
audacieuses; car enlever un homme  l'amour d'une autre femme n'est
rien, mais l'enlever  l'amour de lui-mme ou bien  un souvenir
inconnu, triompher d'une rivalit dont on ne peut dire aucun mal, faire
une chose impossible enfin,  la bonne heure, on peut s'en donner la
peine. C'est un but digne de tenter, et ce but, Alix l'avait atteint
sans y penser. Tout le monde remarquait l'attention que lui donnait le
comte, elle seule semblait ne pas le remarquer, et paraissait mme le
fuir, ce qui donnait  tous l'envie de la chercher.

Emma restait plonge dans ce labyrinthe de conjectures, car de l'hommage
de deux ou trois hros de salon dpend la place que le monde assigne 
une femme, et elle avait attir prs d'elle tous ceux qui disposent
ainsi de la faveur de la mode, jusqu'au moment o Alix de Verneuil, en
obtenant toute l'attention de M. de Prades, avait vu se fixer sur elle
l'admiration gnrale.

La jeune rveuse ne bougeait plus, elle tait immobile et tellement
proccupe, que ce fut comme rveille d'un sommeil profond qu'elle
s'cria avec un vif mouvement de surprise:

--Alix! vous ici!

C'tait en effet madame de Verneuil, brune piquante,  la figure
expressive et anime, qui rpondit en riant:

--Eh bien! ne m'attendiez-vous pas pour la promenade? et ses regards
surpris examinaient le nglig d'Emma, qui annonait l'oubli ou le
changement de leur projet.

--Et vous comptiez que j'irais, et vous comptiez sans doute aussi que
nous y rencontrerions M. de Prades?

Il y avait un ddain plein d'amertume dans l'expression de la comtesse.
Alix ne rpondit pas. Emma vit alors madame de Verneuil s'asseoir
tranquillement comme quelqu'un renonant  sortir, il lui prit une
violente envie de disputer.

--Puisque vous aimez le monde et les endroits o il se runit, dit-elle,
pourquoi donc avez-vous pris un prtexte hier pour vous dispenser de
paratre  la soire qui avait attir chez moi ce que Paris offre de
plus brillant?

Alix sourit.

Aprs un moment de silence la comtesse ajouta avec
impatience:--Ddaignerez-vous donc aussi de me rpondre?

Madame de Verneuil resta encore quelques instants avant de parler, mais
les yeux de la comtesse l'interrogeaient si vivement, qu'elle finit par
dire en riant:

--J'tais souffrante, rellement souffrante, puis...

--Puis!... reprit la comtesse presque avec colre.

--Vous le voulez, Emma, mais ne vous fchez pas, rpondit Alix toujours
riante et maligne, je dirai tout. Moi je ne comprends pas vos salons 
la mode; le plaisir y ressemble tant  l'ennui, que j'ai peur de m'y
tromper. La dame du logis runit, il est vrai, les femmes les plus
aimables et les plus jolies, mais pour les placer bien pares et bien
ennuyes autour d'un salon comme des portraits de famille. L elles
coutent plus ou moins bien de la musique plus ou moins bonne dont elles
ne se soucient gure. Pendant ce temps, les hommes de leur connaissance,
relgus loin d'elles, dans les pices voisines ou dans des places o
ils ne peuvent les aborder, ne parlent qu'entre eux ou  la matresse de
la maison; car l'obligation de faire les honneurs de chez elle,
d'accueillir chacun avec quelques paroles de politesse, la met seule
parmi les femmes en rapport avec toutes les personnes qui remplissent
l'appartement. Elle seule s'amuse, montre de l'esprit, de la gaiet, de
la grce, pendant que les autres femmes, immobiles, ne sont l que pour
servir de dcoration  la pice qu'elle joue toute seule au profit de sa
vanit; et cette brillante fte o elle les invite ressemble plutt  un
pige qu'elle leur tend qu' un plaisir qu'elle leur procure. Quant 
moi, je fuis les amusements  la mode parce que j'aime  m'amuser.

Emma leva sur Alix des yeux malins; les deux jeunes femmes se
regardrent alors en riant, comme ces augures romains qui ne croyaient
plus qu' deux choses: leur adresse et la sottise des autres. Puis la
comtesse dit gaiement, avec cette confiance qu'amne la certitude d'tre
comprise:

--N'ai-je pas raison, puisque le monde n'admire que ceux qui se moquent
de lui?

Mais, continua-t-elle, que fais-je de plus que les autres? On s'est
toujours disput la place partout. Ds qu'il y a eu deux hommes sur la
terre, l'un tua l'autre pour rester le premier. Depuis ce temps, il n'y
a pas eu de triomphe sans victimes. Et quand j'immolerais quelques
vanits  la mienne.... le grand mal! Au reste, il y a des femmes qui,
en voulant plaire  tous, cherchent encore  rgner sans partage sur un
seul; et si Alix n'a point paru  ma soire, c'est peut-tre parce qu'un
autre n'y devait point paratre, ajouta la comtesse d'un petit air
railleur qui fit dire tourdiment  madame de Verneuil impatiente:

--Si je l'avais su, je me serais sans doute dcide  venir.

Il y eut un moment de silence. Alix rougit, embarrasse et inquite de
son tourderie; Emma comprit alors qu'un secret existait, et devina en
mme temps la possibilit d'en tirer parti.

--Je n'ai nomm personne, s'cria-t-elle en riant; mais il parat que le
comte de Prades est tellement prsent  votre pense, que son nom rpond
toujours  la question qu'on fait  votre coeur!

--Quelle folie! dit Alix en clatant de rire. Moi qui le fuis...

La comtesse reprit:--On ne fuit que ceux qu'on craint... On ne craint
quelqu'un que par haine ou par amour... Alix n'coutait plus, elle
s'tait leve et cherchait autour de la chambre quelque chose impossible
 trouver.

Alors Emma, aprs s'tre place si adroitement devant la glace de sa
toilette, que ses regards pouvaient suivre tous les mouvements d'Alix,
d'un air plein d'insouciance malicieuse continua ainsi en jouant avec
les noeuds de sa ceinture:

--Le comte de Prades est beau, spirituel mme; ce qui est rare de notre
temps pour un homme  la mode. Les gens d'esprit maintenant, au lieu de
s'en prendre aux femmes, s'en prennent aux gouvernements. La socit y
perd beaucoup d'un ct, et n'y gagne pas grand'chose de l'autre; mais
enfin c'est comme cela. Aussi, quand il nous reste un homme d'esprit
d'une figure agrable, Dieu sait comme nous le gtons; et M. de Prades
est bien le plus gt de tous! N'est-il pas vrai?

Alix ne rpondit pas; la comtesse reprit sans s'inquiter de son
silence:

--Accoutum ds l'enfance  l'admiration, il a l'air de la mpriser;
habitu aux coquetteries, il prtend qu'il les ddaigne; gt peut-tre
par de plus tendres affections, il assure qu'il y est insensible... Les
hommes  la mode ont tant de prtentions mal fondes, et lui...

Alix tait toujours dans le fond de la chambre; le ton ddaigneux d'Emma
la blessa sans doute, car elle l'interrompit vivement.

--On ne reprochera certainement pas l'affectation au comte de Prades: sa
franchise... la loyaut de son caractre... la vrit de ses discours...

Elle s'arrta, car elle sentit qu'elle le louait beaucoup pour un homme
qu'on fuit. Son amie continua sans faire aucune remarque:

--Lui... d'ailleurs, a prouv qu'il tait capable d'un vif et durable
attachement; et son indiffrence pour ce qui l'entoure vient de ses
regrets pour ce qu'il a perdu... Je le sais... moi... il a aim... il
aime encore une femme belle et digne d'amour.

En ce moment tous les efforts d'Emma taient vains: elle ne pouvait
apercevoir le visage d'Alix, qui tournait le dos  la glace, et se
penchait sur une petite table o se trouvaient quelques gravures
parses.

Alors Emma continua  parler de cet amour inconnu et exclusif...
s'arrtant quelquefois, puis interrogeant Alix, qui rpondait quelques
mots rares et insignifiants... Dans un moment de silence, la comtesse se
leva, marcha lgrement sur le moelleux tapis sans tre entendue d'Alix;
et quand celle-ci, toujours baisse sur les gravures qu'elle avait l'air
de regarder, disait machinalement:

Quoi! vous pensez?...--elle se sentit prise vivement par la taille.
C'tait Emma qui disait en riant:--Je pense... Alix... je pense... que
vous aimez le comte de Prades.

Alix, se tournant subitement vers le jour par un mouvement involontaire
de surprise, laissa voir sa jolie figure toute rouge et trouble, o
brillaient quelques larmes, et fit un cri de frayeur et d'tonnement,
pendant qu'Emma faisait un cri de joie: car ce n'tait plus une rivale
pour une coquette, cette femme qu'un regret d'amour faisait pleurer!

Elle entrana son amie sur la petite causeuse bleue, la fit asseoir prs
d'elle, attira sa confiance par des paroles caressantes; et aprs ces
mots inutiles, ces phrases inacheves et ces demi-confidences qui
prcdent un aveu rel, Alix dit enfin:

--Avant mon mariage, il y a quatre ans... aux eaux de Baden avec ma
tante, je connus le comte de Prades. Pendant six semaines, il ne nous
quitta pas... Prs de lui je me trouvais si heureuse, que je me croyais
aime.

Ma tante reut ma confidence  la veille du dpart; et le jour mme, le
soir, elle parla devant moi, devant lui, de tendresse, de liens ternels
d'attachement... Que sais-je? ma tante voulait connatre les ides du
comte. Comme elles rpondirent peu  son attente et  la mienne!... Il
se moqua des affections srieuses, des sentiments vrais, prtendit
impossible pour lui d'en jamais prouver, se montra tel qu'il tait...
indiffrent, curieux, moqueur.

Glace par ses railleries, je n'eus pas l'ide de lui apprendre notre
dpart. Le lendemain nous quittmes Baden, ma tante et moi. Mon pre
m'attendait  Paris avec un mariage arrang et convenable; il m'tait
impossible d'aimer personne, mais j'obis  mon pre, et quinze jours
aprs j'pousai M. de Verneuil. Je partis pour la campagne alors, et ne
voulus plus revenir  Paris. Je craignais de le revoir, _lui_, car il
tait trop habile pour n'avoir pas devin que je l'aimais. Le ciel ne
bnit pas mon mariage, je fus malheureuse; et la mort de M. de Verneuil
me laissa libre, mais sans espoir de bonheur.

J'hsitai deux annes avant de revoir Paris, mes parents et mes anciens
amis; j'avais raison, Emma!

Je repartirai demain pour n'y plus revenir.

Emma la regarda avec attention; la touchante figure d'Alix avait une
dlicieuse expression de tendresse; elle envia presque un sentiment qui,
mme dans ses chagrins, peut rendre aussi jolie.

Puis elle dit, pensive et comme  elle-mme:--Quatre ans!--un voyage 
Baden, il revint triste,--n'y retourna jamais,--se troubla mme un jour
que je parlais de cette poque.--Quand Alix arriva,--qu'il la revit,--il
plit,--et ses yeux ne la quittrent plus.

S'adressant alors  madame de Verneuil, Emma continua:--Vous a-t-il
parl de votre sjour  Baden... de votre mariage?

--Jamais, rpondit celle-ci; je ne l'ai vu que dans le monde... Il m'y
cherchait parfois, mais semblait avoir oubli le pass.

Emma se leva vivement, sonna, et demanda au domestique qui entra s'il
tait venu quelqu'un.

--M. de Prades demande si madame la comtesse peut le recevoir.

--Qu'il entre. Et au moment o le comte saluait, Emma s'excusa d'tre
oblige de s'occuper de sa toilette, et chargeant son amie de la
remplacer, elle passa dans la pice voisine.

--Ah! rptait-elle en s'habillant toute joyeuse, ils sont seuls, et
l'amour est encore plus habile que moi!

Quand elle rentra, ils ne l'entendirent point. Alix tait assise dans
une bergre, prs du feu; le comte, debout, appuy contre la chemine.
Quoique seuls, ils parlaient si bas, qu'il fallait s'aimer pour
s'entendre ainsi.


Un mois aprs, Emma donnait une de ces ftes dont Alix avait parl. Son
appartement resplendissait du brillant clat de tentures et de
dcorations nouvelles, en mme temps que des plus riches toilettes;
jamais la runion ne fut plus nombreuse en clbrits et en
_illustrations_ de tout genre; jamais la matresse de la maison n'y
brilla d'une faon plus clatante et plus exclusive; personne n'y parla
de madame de Verneuil. Marie la veille au comte de Prades, elle tait
partie avec lui pour l'Italie. Heureux, ils oubliaient le monde, qui le
leur rendait.

La comtesse Emma de Marcilly, rassure pour quelque temps sur son
empire, continua pourtant d'y veiller comme doit le faire tout souverain
qui veut garder sa couronne, qu'elle soit d'or ou de fleurs. Rgner
tait sa vie; aussi n'avons-nous parl ni de son mari, ni de sa famille,
ni de ses amis. Est-ce qu'on a quelque chose qui ressemble  tout cela
quand on est _une femme  la mode_?

  MADAME ANCELOT.

[Illustration]




[Illustration: LA COUR D'ASSISES.]

[Illustration]

LA COUR D'ASSISES.

I.


IL me plat aujourd'hui de bourdonner aux oreilles de la magistrature:
j'ai assez piqu les orateurs et les rois.

Comment! nous aurons fait passer par les armes les _qui_ et les _que_ et
les autres constructions baroques des discours de la couronne! comment!
nous piloguerons les sublimes oraisons des dputs! comment! nous
apprhenderons au discours le prsident lectif du premier corps de
l'tat! comment! les prdicateurs pourront, du haut de la chaire
vanglique, tonner contre les grands de la terre et souffler sur la
poussire dore de leurs vices, et la magistrature seule trnerait dans
un sanctuaire inaccessible au fouet du pamphltaire!

Non, cela n'est pas juste, cela n'est pas bon pour la magistrature
elle-mme.

Si un autre Corneille faisait reprsenter _Agsilas_, on lui crierait:
_Solve senescentem!_

Si l'harmonieux Rossini venait  dchirer notre tympan par de faux
accords, on lui repartirait par un accompagnement de clefs fores.

Si la sylphide de l'Opra, si la divine Taglioni, au lieu de voltiger
dans l'air, ne descendait sur le plancher du thtre que pour y boiter
et y faire des faux pas, on aurait l'impertinence de lui jeter des
pommes cuites.

Si les marquis et les vicomtes de l'inimitable Poquelin s'avisaient de
cracher dans un puits pour y faire des ronds, le parterre rirait, d'un
fou rire, des vicomtes et des marquis.

On persifle les rois, on siffle le gnie, la gloire, l'loquence, les
compositeurs, les vicomtes et les danseuses, et je ne vois pas pourquoi
l'on ne sifflerait pas les magistrats sifflables.

Ne parlons pas des mercuriales de rentre, ces boursouflures de
rhtorique qu'il faudrait supprimer pour l'honneur du got.

Je l'ai dit et n'en dmords: hors des barrires de la grand'ville, on ne
sait point tenir une plume. Il y a des orateurs en province, il n'y a
pas d'crivains. Il n'y en a pas un seul aujourd'hui, un seul sur
trente-deux millions d'hommes. S'il y en a, o est ce mtore? o
est-il? Qu'il apparaisse sur l'horizon et qu'on le voie!

Art de l'crivain, art sublime, il te faut notre soleil intellectuel,
notre soleil de Paris, pour clore et pour fleurir!

Il n'importe, au surplus, j'en conviens, que la magistrature soit peu
lettre, pourvu qu'elle soit respectable par sa science, ses vertus, son
intgrit et son dsintressement, et la magistrature franaise est la
plus respectable de toutes les magistratures de l'Europe.

Mais y a-t-il de lumire sans ombre et de rgle sans exception? A la
rgle une louange,  l'exception une mercuriale, pour qu'elle ne
devienne pas rgle.

[Illustration]

Il est deux sortes de magistratures; l'amovible et l'inamovible; celle
qui est assise et celle qui est debout, celle qui prore et celle qui
juge, celle qui requiert et celle qui condamne.


II.

Quel beau rle que celui du Ministre public dans le drame des assises!
Organe de la socit, que n'est-il toujours impassible comme elle? La
socit ne se venge pas, elle se dfend; elle ne poursuit pas le
coupable, elle le cherche, et aprs l'avoir trouv, elle le dsigne aux
excuteurs de la loi. Elle prsume innocent le prvenu, et elle plaint
le criminel en le condamnant. Elle n'aime d'autre loquence que
l'loquence de la vrit; elle ne veut d'autre force que la force de la
justice. Quand un homme est pris, tran par deux soldats, attach sur
un banc vis--vis douze citoyens qui vont le juger, d'un tribunal qui
l'interroge, d'un accusateur qui l'incrimine, et d'un public curieux qui
le regarde, cet homme, et-il port la pourpre et le sceptre, n'est plus
maintenant qu'un objet digne de piti. Sa fortune, sa libert, sa vie,
son honneur plus cher que sa vie, sont entre vos mains. Gens du parquet,
ne vous sentez-vous pas mus?

Ils ne comprennent pas leur mission, ils ne la savent pas, ceux qui de
magistrats se font hommes, hommes de parti, hommes de thtre.

Alors ils ne requirent plus, ils plaident, ils s'emportent, ils se
contournent, ils se tordent en cent faons.

Tantt le feu de la colre leur sort par les yeux et l'cume par la
bouche.

Tantt ils se drapent dans les plis de leur tartan noir pour accuser
avec lgance, comme les gladiateurs romains se drapaient pour tomber
sous le fer et mourir avec grce.

Tantt ils imitent gauchement la pose, la voix, les gestes des tyrans de
mlodrame, et ils s'imaginent qu'ils font de l'effet, tandis qu'ils ne
font que du tapage.

Debout sur leur parquet, la face haute et enlumine, ils dominent le
jury assis  leurs pieds et ils l'enveloppent de leurs contorsions et
des clats de leur voix. J'ai vu des jurs fermer l'oeil et se boucher
les oreilles  l'approche de ces temptes de rhteurs. Piti, piti pour
messieurs les jurs, si ce n'est pour l'accus!

Les jurs ne sont pas venus en cour d'assises pour assister aux
pripties d'un drame fictif. Quand ils vont au thtre, oh! c'est
diffrent, c'est pour y prendre le plaisir des motions scniques. Ils
veulent qu'on leur fasse bien peur, ou qu'on les attendrisse; ils
n'apportent leur mouchoir que pour le remporter tremp de larmes. Ils
savent que les criminels et les tratres tyrans de mlodrame qui
dbitent leurs rquisitoires en prose tourmente sont, au demeurant, de
fort bonnes gens, et que les innocents qu'on tue dans la coulisse se
portent le mieux du monde et vont continuer avec leurs assassins, au
caf d'en bas, leur partie de domino interrompue par le spectacle. Et
puis, quand l'acteur s'en tire mal, ils ont la ressource de le siffler,
sans prjudice de l'auteur.

Mais lorsque la ralit remplace la fiction, lorsque ces mmes
spectateurs, devenus jurs, sigent au Palais-de-Justice, lorsque leur
verdict va tuer ou absoudre, ils se recueillent en eux-mmes. Ils
chassent de leur prsence, avec une sorte d'effroi, l'imagination, cette
folle du logis. Ils n'coutent que la froide raison; ils n'examinent que
le fait; ils scrutent les penses de l'accus; ils interrogent son
visage; ils tudient avec anxit ses rponses, ses contractions, ses
exclamations, ses motions et ses joies, sa pleur et ses frissons; ils
sont l en face de Dieu, en face des hommes, en face de la sainte vrit
qu'ils pressent des mains, qu'ils cherchent du regard, qu'ils appellent,
qu'ils implorent. Ah! ne les dtournez point de cette mditation
religieuse! Toute l'loquence de rhteurs ne vaut pas la conscience d'un
homme de bien.

Non, ils ne comprennent pas leur mtier, les gens du parquet qui se
battent les flancs et qui distendent les attaches de leurs deux
mchoires, pour chafauder un grand crime sur les paules d'un petit
dlit.

Ils ne comprennent pas leur mtier, ceux qui rhabillent de clinquant et
de posie les lieux communs de leur morale, et qui menacent la socit
si sa vengeance ne s'appesantit pas sur une bagatelle.

Ils ne comprennent pas leur mtier, ceux qui apostrophent les accuss,
invectivent les avocats et rudoient les tmoins.

Ils ne comprennent pas leur mtier, ceux qui, convaincus par les dbats
de l'innocence des accuss, n'abandonnent pas franchement l'accusation,
mais qui la laissent subsister, sauf les circonstances attnuantes.

Ils ne comprennent pas leur mtier, ceux qui passionnent la cause, qui,
par des figures saisissantes, des appels d'nergumne aux excitations
politiques, des roulements d'yeux et des menaces de gestes, remuent et
soulvent le jury, le tribunal et l'auditoire, afin de se donner la
malheureuse satisfaction qu'on dise d'eux: Qu'il a t beau! qu'il a t
loquent!

Je ne suis pas garde des sceaux et n'ai certes gure envie de l'tre,
mais si je l'tais, je destituerais tel avocat gnral, pour avoir t,
au rebours, loquent, et j'imiterais ces gnraux romains qui cassaient
leurs officiers pour avoir tu hors ligne un ennemi, en combat
singulier. Il faut que chaque chose paraisse en sa place, l'loquence de
mme que le courage, de mme que la vertu.

Il y a, en matire ordinaire, tel avocat gnral qui fera absoudre un
coupable pour avoir exagr sa culpabilit.

Il y a, en matire politique, tel avocat gnral qui, par l'imprudence
enthousiaste ou servile de son zle, fait plus de mal  la cause du
pouvoir que les emportements les plus violents de l'article incrimin.

En rgle, et sauf de rares exceptions, on ne devrait pas tre membre du
parquet avant trente-six ans; car, si les membres du parquet sont les
organes de la socit, on ne saurait s'exprimer au nom de la socit
avec trop de mesure, de dignit, de maturit, de science et de bon got.
Comme personne ne peut, parole courante, interrompre, critiquer et
retenir en audience un avocat gnral, il faut qu'il sache se guider
lui-mme. S'il y a pnurie de magistrats, pour en avoir de bons, ne
lsinez pas et doublez les appointements; ne lsinez pas, et songez
qu'il s'agit ici de plus que d'une question d'argent, qu'il s'agit de la
libert, de l'honneur, de la vie des citoyens!


III.

La magistrature assise a, comme la magistrature debout, des devoirs 
remplir.

Je ne connais pas de fonctions plus solennelles, plus augustes et plus
saintes que celles d'un prsident d'assises. Il reprsente dans
l'ensemble de ses fonctions la force, la religion et la justice. Il
runit la triple autorit du roi, du prtre et du juge?

Quelle ide un magistrat plac dans un poste si minent, le premier de
la socit peut-tre, ne doit-il pas avoir de lui-mme, c'est--dire de
ses devoirs, pour les remplir dignement?

Avec quelle sagacit ne doit-il pas renouer le fil des dbats cent fois
rompu dans les dtours tortueux de la dfense? Faire surgir la vrit de
la contradiction des tmoins; opposer les oppositions orales aux
dpositions crites; expliquer les ambiguits, grouper les analogies;
trancher les doutes; presser les questions; relever une circonstance, un
fait, une lettre, un aveu, un cri, un mot, un geste, un regard, un
accent pour en faire jaillir la lumire; interroger l'accus avec une
douce fermet; ouvrir par des exhortations son me  la confession et au
repentir; rehausser ses esprits abattus; l'avertir quand il se
fourvoie, le diriger quand il se remet en route; retenir dans les bornes
de la dcence la dfense et l'accusation, sans gner leur libert.

Tels sont les devoirs du prsident. Heureux celui qui sait les
comprendre et les pratiquer!

Mais o trop de magistrats s'garent, c'est dans le rsum des dbats.

Qu'est-ce donc que rsumer un dbat? c'est exposer le fait avec clart,
rappeler sommairement les tmoignages  charge et  dcharge, analyser
ce qui a t dit  l'appui de l'accusation et  l'appui de la dfense,
et rien que ce qui a t dit, et poser, dans un ordre simple et logique,
les questions  rsoudre par le jury. Tout rsum doit tre net, ferme,
plein, impartial et court.

[Illustration]

Mais il y a des prsidents qui se carrent dans leur fauteuil, comme pour
y prendre du bon temps; il y en a qui dessinent  la plume les
caricatures du prtoire; il y en a qui passent ngligemment les doigts
dans les boucles de leur chevelure; il y en a qui promnent leur
lorgnette sur les jolies femmes de l'audience; il y en a qui intimident
l'accus par la brivet imprieuse et dure de leurs interrogations, qui
brusquent et droutent les tmoins, morignent les avocats et
indisposent le jury. Les uns sont ridicules, les autres sont
impertinents.

Il y en a qui font pis encore, qui s'abandonnent sans frein  l'aveugle
imptuosit de leurs passions d'homme ou de parti. Ils se jettent 
corps perdu dans la bataille politique; s'arment d'un fusil et font le
coup de feu. Ils dcouvrent aux yeux du jury toutes les batteries de
l'accusation et mettent dans l'ombre la dfense. Ils ressassent
lourdement les faits au lieu de les nettoyer. Il se perdent dans des
divagations de lieux, de temps, de personnes, de caractres, d'opinions,
tout  fait trangres  la cause. Ils veulent plaire au pouvoir,  une
coterie,  une personne. Ils insinuent que ce qui pour le jury est
encore  l'tat de prvention est dj compltement pass pour eux 
l'tat de crime. Ils en font complaisamment ressortir l'vidence,
l'imminence et le pril. Ils dissertent de droit, ils s'tourdissent de
rhtorique. Ils supplent, par de nouveaux moyens qu'ils inventent, aux
moyens que l'avocat gnral a omis, et ils croient s'excuser en
s'criant: Voil ce que dit l'accusation! qui n'en a pourtant rien dit,
et ils ajoutent ainsi le mensonge au scandale.

Figurez-vous maintenant la position de l'accus rafrachi, relev par la
parole courageuse et persuasive de son dfenseur, et qui se penche de
nouveau et s'affaisse sous la terreur de ce rsum! peignez-vous ses
transes, sa rougeur, et les frissonnements convulsifs de son corps et
de son me! Et le jury! il a pu se mettre en garde contre la vhmence
de l'accusateur qui remplit son mtier, et du dfenseur qui plaide pour
son client, parce qu'il sait qu'il y a  prendre et  laisser dans leurs
paroles. Mais comment se dfier du prsident qui tient dans ses mains la
balance impartiale de la justice? du prsident qui n'est que le
rapporteur de la cause? du prsident qui ne doit jamais laisser
transpirer son opinion, jamais laisser paratre l'homme sous la toge du
magistrat?

Les jurs n'ont pas une mmoire vaste et exerce qui puisse retenir  la
fois tous les arguments d'une cause lancs dans des sens contraires, et
qui sache les disposer, les comparer et les juger. Ils cdent, comme
tous les hommes simples, dans le trouble de leurs motions et dans la
fatigue de l'audience, aux dernires impressions que leur cerveau
reoit. Si ces impressions sont celles d'une accusation redouble, quel
poids sur la conscience du jury! quel pril pour l'accus!

On frmit en songeant que, dans la province surtout, avec un jury
campagnard, un jury simple, illettr, effrayable, le rsum artificieux
et passionn d'un prsident d'assises peut dterminer seul, tout seul,
un verdict de la mort!

La loi a voulu que la parole demeurt toujours la dernire  l'accus
dont, par une humaine fiction, elle prsume l'innocence. Or, n'est-ce
pas le renversement de l'humanit et du droit, si, au lieu de faire un
rsum, le prsident fulmine un rquisitoire? l'accus aura-t-il devant
lui, contre lui, deux adversaires au lieu d'un, l'avocat gnral et le
prsident? S'il lve ses regards suppliants sur le tribunal, s'il s'y
rfugie comme dans un asile sacr, rencontrera-t-il un glaive tourn
contre sa poitrine, au lieu d'un bouclier pour le protger! S'il hasarde
timidement une observation, il indispose, en cas de verdict affirmatif,
le redoutable applicateur de la peine. Si le dfenseur s'exclame, on lui
ferme la bouche; si les journaux rvlent les faits et gestes du
prsident, on leur intente un procs, sans jury, sous prtexte
d'infidlit de compte rendu.

Comment sortir de l? Se pourvoir en cassation! mais est-ce l un moyen
de cassation, un moyen lgal, j'entends? Par o constater qu'il y a eu
rquisitoire et non rsum? o retrouver les tmoins? et l'on n'admet
pas de preuve orale, o serait la preuve crite? La cour d'assises
donnerait-elle acte de la protestation contre la partialit de son
prsident et par son organe!

Supprimer l'usage des rsums en matire simple, en matire peu charge,
en matire politique et de presse, je n'y verrais obstacle. C'est l
mme, il faut le dire, o le rsum prend le plus facilement, dans la
bouche d'un magistrat prvenu, la forme hardie et dcisive d'un
rquisitoire.

Mais s'il y a plusieurs accuss, de nombreux complices et des crimes de
diffrents degrs, si la matire du dlit est abstraite et confuse; si
les tmoignages sont contradictoires; s'il y a varit et complication
dans la position des questions; si la cause a dur quelques jours et que
l'attention des jurs soit fatigue ou perdue, comment se passer de
rsum? Sans rsum, dans ce cas, il est impossible de voir clair en
l'affaire. Autant presque vaudrait jouer aux ds la vie et l'honneur des
accuss.

Mais par quel moyen contraindre les prsidents rsumeurs 
l'impartialit, si les prescriptions de la loi, si la voix plus
imprieuse encore du devoir ne suffisent pas.

Ce moyen le voici: les dbats sont publics, et le rsum est une partie
essentielle des dbats. La stnographie est l'instrument de publicit le
plus ample et le plus fidle. Il faut que le stnographe reproduise mot
 mot les paroles du prsident, et le public les jugera.

Il faut aussi que le garde des sceaux dpche instructions sur
instructions pour rprimer un abus qui clate de toutes parts et dont
les ravages auraient d dj tre arrts.

Le prsident n'a pas seulement la direction des dbats, il a la police
souveraine de l'audience, et ici je ne crois pas sortir de mon sujet, en
traant l'esquisse des assistants habituels de nos cours d'assises.


IV.

La cour d'assises a sa sorte de public qui ne ressemble  aucun autre.
Quelques ouvriers sans ouvrage, des femmes de mauvaise vie, des piliers
de cabarets, des souteneurs de filles, des voleurs mrites ou
apprentis, des chapps du bagne, des vauriens, des dsoeuvrs, des
habitus, se pressent aux rampes de l'escalier qui mne  la salle des
assises. A peine ouverte, ils l'inondent, se tiennent debout, se
serrent, se pressent, se coudoient, se lvent sur la pointe du pied,
s'agitent dans tous les sens, et prsentent de loin comme une masse
noire et mouvante d'o s'chappent des gestes brusques, des plaintes
touffes, des contractions nergiques et des bruits confus de pudeur,
de jurements, de langue et d'argot. Tel filou ou tel assassin vient y
apprendre comment on doit drouter un tmoin, luder une question,
inventer un alibi, masquer un fait, interprter une pnalit. Tel n'y va
que par curiosit, qui en sort avec la tentation d'un crime, avec un
germe form et tout prs d'clore. La manie de l'imitation fait plus de
criminels que l'appareil du jugement et la crainte des supplices n'en
pouvante. La cour d'assises est une dtestable cole d'immoralit.

[Illustration]

Voil le premier plan, le plan du fond, l'auditoire. Le peuple (ne
profanons pas ce beau nom), la populace est debout au parterre. Les
dames occupent les banquettes rserves ou l'orchestre. Pares,
attifes, coiffes de plumes et de fleurs, elles viennent se poser pour
voir ou pour tre vues.

La femme du monde n'est pas mchante; mais elle est la plus curieuse de
toutes les cratures de la cration; elle vit  chaque pas d'motions:
elle se meurt d'motions  chaque minute. Elle a un amant  cause de ses
vapeurs; elle a des vapeurs  cause de son amant. Il faut qu'elle
souffre pour mieux jouir, il faut qu'elle jouisse pour mieux souffrir.
Elle ne redoute rien tant que les heures rgles, que la somnolence de
la vie, que les molles tideurs du boudoir et de l'dredon. Elle est
perptuellement en qute,  midi et  minuit, au spectacle,  la
chambre, au sermon, au bois, au bal, de tout ce qui peut troubler,
divertir, branler, ravager, dsordonner sa pauvre me et son pauvre
corps. Elle se multiplie dans chaque objet qu'elle touche. Elle se porte
avec toute sa vie, avec tout son tre, dans chaque sensation nerveuse
qu'elle prouve, et l'on dirait qu'elle n'existe plus pour le reste.
Rien ne lui est obstacle. Ds qu'elle a rsolu de voir quelqu'un ou
quelque chose, elle le verra. Elle crira dix petits billets ambrs au
prsident des assises, pour obtenir la faveur d'une entre, un fauteuil,
une chaise, un bout d'escabeau. Elle s'chappe ds la pointe du jour de
son lit chaud et repos, et va faire queue  la porte du Palais. Elle y
restera le front au vent de bise et les pieds dans la boue, s'il le
faut. Elle s'enveloppe de sa mantille. Elle grelotte et frmit dans ses
membres dlicats. La porte s'ouvre, et la voil qui se faufile, se
presse, se foule, se pousse, se baisse, entre et pntre  travers les
gendarmes, les huissiers, et les robes noires des stagiaires. Elle se
pend et s'accroche aux basques du sergent de ville, lui parle 
l'oreille, le supplie d'une voix douce, et ne le lche pas qu'elle ne
soit case, assise, les coudes franches, le binocle  l'oeil, et 
bonne porte de l'accus et des juges.

Voyez comme elle suit pas  pas le drame vivant qui se droule, et comme
elle marche, la poitrine haletante, d'motion en motion! Si le criminel
a la barbe hrisse et les yeux hagards, elle prouve en le regardant un
plaisir de peur. motion. S'il a les joues roses et les cheveux
artistement boucls, le beau garon, se dit-elle tout bas, et quel
dommage! motion. Si les tmoins arrivent les bras pendants, ou dbitent
des phrases prtentieuses et entortilles, elle rit sous son mouchoir.
motion. Si l'accus sanglote, elle pleure chaudement par sympathie.
motion. Si quelque jeune fille s'vanouit, elle court, vole, dlace son
corset et lui fait respirer des sels. Autre genre d'motion. Mais 
moins que la salle d'audience ne craque sous ses lourds piliers, cette
intrpide audiencire ne quittera pas la place. Les heures coulent, la
nuit s'avance, les jurs dlibrent, elle attend. Il faut que ses yeux
se collent avidement sur les yeux du criminel, qu'elle se suspende  ses
lvres tremblantes, et qu'elle repaisse son me des terreurs
indfinissables d'une autre me. Il faut qu'elle recueille les
convulsions de cette conscience bourrele. Il faut qu'elle entende et le
coup de sonnette du dernier jugement, et la sentence de mort, et le rle
de cet homme dont la face se dcompose, et dont la vie intrieure se
brise et se dchire en lambeaux. Comme elle se penche vers lui! comme
elle prte l'oreille  ses cris inarticuls,  ses soupirs qu'il
touffe! Comme elle le suit d'un long regard jusqu' ce que les portes
du cachot se referment avec l'esprance! Alors elle retombe sur sa
chaise, anantie, absorbe dans la contemplation de son drame;
l'huissier de service est oblig de l'avertir que la salle se vide et de
la pousser par les paules. Elle sort enfin, et se trane le long des
sombres corridors du Palais, rentre au logis puise, rompue de
fatigue, les nerfs crisps et l'me en pleurs, et se jette sur son lit,
sans songer que son vieux pre n'a pas dn, et que depuis le matin sa
jeune fille s'inquite et l'appelle. Cependant elle plit, elle rougit,
elle frissonne, et son imagination fait asseoir  son chevet le condamn
qui lui apporte sa tte. Elle voit la prison, les chanes de fer, les
juges, l'accusateur, le bourreau et ses aides, et le panier gorg de
chairs et de sang, et elle pousse un cri d'horreur. Digne femme!

Que font ces agrafes d'or, ces bandeaux de perles, ces fleurs, ces
gazes, ces plumes lgres, parmi le lugubre appareil des cours
d'assises? Est-ce en spectacle que l'accus vient se donner, et le
prtoire n'est-il donc qu'un thtre? Qui me dira qu' l'aspect de ce
raout curieux et brillant l'accus, revtu de l'habit grossier des
prisons, ne se troublera pas, que quelque tmoin ne perdra point la
mmoire, et que quelque jur ne sera pas plus occup de l'motion
rougissante d'une jolie femme que des angoisses du prvenu?

Si j'avais l'honneur d'tre prsident de la cour, je n'admettrais dans
son enceinte que les parentes de l'accus, et je dirais aux autres:
Mesdames, tant assises que debout, coutez ce que je vais vous dire:
Vous, allez tricoter les chausses de messieurs vos fils, ou mettre au
bleu les collerettes de mesdemoiselles vos filles; vous, ayez soin que
le rt ne brle point; vous, que vos parquets soient cirs proprement;
vous, que l'huile ne manque pas dans vos lampes, ni le sel dans votre
soupe; vous, nuancez de fleurs vives les paysages de vos tapis  la
main; vous, dployez sur le thtre l'ventail des grandes coquettes;
vous, faites des gammes, et vous, des entrechats. Allez, mesdames,
allez, la jugerie n'a rien  voir avec les Grces, et la cour d'assises
n'est point la place de la plus belle moiti du genre humain.

Huissier, excutez les ordres de la cour!

Voil en effet les ordres que je donnerais, et je serais, je crois,
approuv de tous les honntes gens.


V.

Le prsident, a en outre, quelques autres devoirs secondaires  remplir.

Laisser aux tmoins tonns, troubls du spectacle solennel et nouveau
d'une assise, de leur isolement au milieu des juges et du jury, du
tmoignage qu'ils vont rendre et des consquences de leur serment, le
temps de reprendre leurs esprits, de se recueillir en eux-mmes et
d'assurer leur mmoire et leur voix. Il doit parler aux tmoins avec
accentuation, gard et bont, poser nettement les questions qu'il leur
adresse, et, s'il le faut, les rpter.

[Illustration]

Disposer les bancs de manire que l'accus puisse voir les jurs, aussi
bien qu'il doit en tre vu; car les jurs sont les juges. Un froncement
de sourcil, un mouvement de lvres, un regard, peuvent avertir l'accus
qu'il va trop loin, qu'il s'gare, qu'il se nuit  lui-mme.

Faire ouvrir de temps en temps les fentres de l'audience: ces
prcautions hyginiques sont trop ngliges. Qu'on se figure l'accus
sortant de l'humidit d'un cachot, extnu de veilles, amaigri, faible,
souffrant et ayant peine  retrouver ses esprits plongs dans l'air
pais et mphitique de l'audience! L'accusateur et le dfenseur qui, au
demeurant, font tous deux beaucoup trop de contorsions de bras et de
corps, et qui lancent leur voix comme une cloche  tour de branle, sont
en nage sous leur toge; les ttes des juges, des jurs et des
spectateurs s'affaissent, et la sueur ruisselle de leurs fronts: toute
l'audience est enroue. Il faut avoir piti de l'accus, mais il faut
avoir aussi piti du public, et c'est  quoi l'on songe le moins.

Je m'arrte: on ne peut pas tout dire.

Lgislation pnale, instruction criminelle, jurisprudence, procdure,
police de l'audience, composition du jury, droits et devoirs des avocats
gnraux et des prsidents, hygine des assises, tout cela reste un peu
en arrire du progrs qui pousse en avant toutes choses.

La publicit, cette reine des pays libres, veille sur la France avec ses
cent yeux sans cesse ouverts, pendant le repos des nuits et la fatigue
du jour: elle fait, non moins au moral qu'au matriel, plus de la moiti
de la police du royaume. Rien ne lui chappe, ni ministres, ni rois, ni
dputs, ces autres faons de rois. Elle se pose  leurs cts, et de
quelque part qu'ils se tournent, elle les tient en haleine, son
aiguillon  la main. Il n'est pas bon non plus pour eux ni pour nous que
les magistrats dorment sur leur sige.

Je suis mouche, je bourdonne et j'importune, mais je rveille.

  TIMON.

[Illustration]




[Illustration: LA MRE D'ACTRICE.]

[Illustration]

LA MRE D'ACTRICE.


LA mre d'actrice s'appelle assez gnralement madame de Saint-Robert.
Elle a cinquante ans, les restes d'un coeur sensible et une fille sur la
tte de laquelle reposent toutes ses esprances.--Madame de Saint-Robert
est--ou une ancienne soubrette de comdie qui a longtemps fait les
dlices de Vitry-le-Franais, de Quimper-Corentin, d'Oudenarde et autres
villes de cette importance;--ou une coquette mrite qui avait obtenu un
bureau de loterie, sous la branche ane, par la protection d'un vieux
chevalier de Saint-Louis, et qu'un vote de la chambre des dputs a
chasse de son antre alatoire;--ou enfin une ex-portire de la rue
Coquenard, qui _s'est saigne des quatre veines_ pour faire entrer sa
chre enfant dans les classes du Conservatoire et lui assurer une
position brillante. Mais madame de Saint-Robert n'avoue aucune de ces
origines; depuis que sa fille Aurlie a dbut avec quelque succs sur
un thtre, elle les trouve de trop bas tage. Il lui faut des
antcdents de meilleur aloi. Or voici l'histoire qu'elle a fait rdiger
par un crivain public, qu'elle a apprise par coeur, et qu'elle raconte
 tout propos:

M. de Saint-Robert tait, du temps de _l'autre_, officier suprieur
dans un rgiment de la _vieille_. Son physique tait si avantageux,
qu'on ne l'appelait que le beau Saint-Robert. Plusieurs fois le petit
caporal, en passant la revue de ses grognards, lui donna de petites
tapes sur la joue. Ces diffrentes circonstances me dterminrent  lui
accorder ma main, malgr l'opposition de ma famille, qui revenait de
l'migration et qui tait infecte de prjugs. Aurlie naquit de cette
union. Pauvre enfant! le ciel ne devait pas longtemps lui laisser son
pre!

Ici la Saint-Robert tire de son sac un grand mouchoir  carreaux bleus,
et essuie deux larmes complaisantes qui coulent le long de ses joues
rides. Puis elle continue:

La fatale expdition de Russie fut rsolue par le grand homme. M. de
Saint-Robert, qui faisait partie de l'avant-garde, entra des premiers
dans Moscou; il en sortit le dernier. Dieu avait marqu son tombeau dans
les neiges de la Russie! Au passage de la Brsina, la surface glace du
fleuve craque autour de lui; mais il touche presque le bord oppos... il
n'a qu'un pas  faire pour tre sauv... Tout  coup il entend derrire
lui un cri pouss par un de ses camarades... il veut voler  son
secours: hrosme inutile! il disparat avec lui dans le gouffre!

Ici la Saint-Robert tire encore de son sac son grand mouchoir  carreaux
bleus, et essuie deux nouvelles larmes. Puis elle continue:

[Illustration]

Reste veuve, je me consacrai  l'ducation d'Aurlie. Je l'levai dans
la pratique de toutes les vertus et dans l'amour des arts. Et comme elle
montrait les plus belles dispositions pour le thtre, je n'hsitai pas,
sans gard pour ma toute-puissante famille,  la destiner  la carrire
dramatique. A peine le nom d'Aurlie de Saint-Robert eut-il paru sur une
affiche, que je reus de Saint-Ptersbourg une lettre menaante de ma
cousine Pamla, qui a pous un prince russe, M. de Trombollino:
j'allai immdiatement en parler  mon commissaire de police, qui
m'engagea  vivre calme et tranquille sous la protection des lois.

Ici la Saint-Robert, aprs avoir pris une prise de tabac et s'tre
mouche fort bruyamment, ajoute en guise de proraison:

Et _voilll_ la chose!

Nous ne croyons pas que ces derniers mots se trouvent dans le manuscrit
de l'crivain public; mais la Saint-Robert a cru devoir faire cette
petite addition au rcit pour l'enjoliver.

Pour jouir d'un curieux spectacle, il aurait fallu voir la Saint-Robert
le lendemain de l'heureux dbut d'Aurlie. Quelle joie dans ses yeux!
quel air de triomphe rpandu sur sa physionomie! Quelle vivacit dans sa
dmarche!--Ce jour-l, elle se leva  cinq heures du matin, rveilla la
portire, rveilla l'picier, rveilla le marchand de vin, rveilla le
boucher, rveilla le commissionnaire du coin, et  tous elle disait:
Ah! mes agneaux, quel dbut soign! Des applaudissements... des
applaudissements... que a n'en finissait plus! Jamais on n'a vu une
actrice claque comme a! Le brave homme de directeur a dit lui-mme
qu'il n'avait point encore entendu un tonnerre pareil dans c'te salle de
l'Ambgu! Et puis, des fleurs! et puis, des compliments! L'auteur de la
pice en tait rouge comme le feu, quoi! Et il a embrass Aurlie sur
les deux joues, et il l'a appele _son ange sauveur_! Hein!... son
ange... Quel honneur! Nous allons signer un engagement de cinquante
francs par mois, les costumes fournis et la chaussure paye! J'espre
que me voil joliment rcompense de tous mes sacrifices! Ah, dame!
c'est qu'Aurlie a dans comme un Amour et chant comme un rossignol!
Quelle jambe! quel gosier! J'en tais dans l'admiration, et au troisime
acte j'ai perdu mes sens entre les bras d'un pompier! Et _voilll_ la
chose.

Et _voilll_ la chose est devenu le refrain ordinaire de la
Saint-Robert.

Si le premier jour est donn  la joie, le second appartient 
l'orgueil.--D'abord, la mre d'actrice, qui s'est appele jusque-l
madame Robert tout court, commence  trouver ce nom un peu vulgaire; ds
ce moment elle aristocratise son nom et s'intitule madame de
Saint-Robert, veuve de M. de Saint-Robert, qui, _du temps de l'autre_,
etc., etc. (Voir plus haut.) Ce changement de nom implique
ncessairement un changement de domicile. En effet, la mre d'actrice ne
peut forcer toutes les commres du quartier, qui ont l'habitude de
l'appeler _mame Robert_,  l'appeler _madame de Saint-Robert_ gros comme
le bras.--Et puis, comment faire  son aise tous ses embarras, comment
marcher la tte leve, comment se rengorger d'importance dans ce
quartier o on l'a vue passablement malheureuse, o elle a eu des
obligations  tout le monde, o elle a sem des dettes criardes chez les
fruitires, les piciers, les marchands de vin, tous ces grands
fournisseurs des petites existences?

La Saint-Robert quitte donc la rue du Grand-Hurleur pour aller s'tablir
rue de Lancry.

[Illustration]

Ds lors,--changement complet de manire de vivre. La Saint-Robert
dpose l'aiguille de ravaudeuse ou le cordon de portire, qui l'ont fait
vivre jusque-l. Elle se drape majestueusement dans son tartan couleur
Robin des bois, et accompagne sa fille aux rptitions et au spectacle.
Elle veille jour et nuit sur ce prcieux trsor, tant elle craint qu'il
ne lui soit enlev. Elle redoute surtout les inclinations et les
_btises de coeur_; car elle a rv pour Aurlie le plus magnifique
avenir. Dans ses fivres d'ambition maternelle elle la marie sans faon
 un _milord_ anglais, ou  un jeune boyard trs-blond et trs-bien
cors. Elle la couvre de diamants, elle la fait monter dans un brillant
quipage, elle l'appelle _madame la duchesse_, _madame la
princesse_.--Aussi combien ne craint-elle pas que quelque muguet, 
force de paroles mielleuses et d'oeillades assassines, ne vienne  bout
de renverser tout ce magnifique chafaudage de douces illusions! Elle
suit pas  pas Aurlie au foyer, dans sa loge, dans le cabinet du
directeur, sur le thtre. Elle ne la quitte qu'au moment o elle parat
devant le public; elle ne s'arrte que sur l'extrme limite qui spare
la scne de la coulisse. Elle redoute surtout les auteurs, les
journalistes, les habitus. Aussitt qu'elle voit Aurlie causer d'un
peu prs avec l'un de ces messieurs, elle s'interpose brusquement et
mle son petit mot  la conversation. Mais le diable est bien fin, et
Aurlie est actrice et femme: elle se laisse prendre ordinairement par
le coeur ou par l'amour-propre. Et, au moment o la Saint-Robert honore
de sa surveillance toute particulire M. Alfred Ressigeac, jeune
rdacteur du _Vert-Vert_, qu'elle a vu fort assidu auprs de sa fille,
et dont elle se dfie  cause de ses poses penches et de ses rclames
louangeuses, Aurlie tombe dans les filets de M. Charles Lousteau,
auteur  la crinire noire et aux drames excentriques. C'est un rle
qui a servi d'appt.--Tout se sait au thtre.--Le lendemain, la dfaite
de l'attrayante et cruelle Aurlie est le bruit du foyer, des coulisses,
des avant-scnes. Comme il y a de bonnes langues et des mes charitables
partout, et surtout derrire un manteau d'arlequin, la Saint-Robert ne
tarde pas  apprendre la fcheuse nouvelle. Elle ne laisse pas tomber
ses longs cheveux sur ses paules en signe de deuil, comme une mre de
l'antiquit; elle ne couvre pas sa tte de cendres, elle ne cherche
point  se faire mourir par la faim, elle ne maudit point, elle ne gmit
point, elle ne verse point de larmes abondantes... Elle se contente de
s'crier: Le polisson!... Pas un mot  Aurlie;--il faut bien vouloir
ce qu'on n'a pu empcher, comme dit le proverbe.--Seulement les yeux de
la Saint-Robert sont maintenant tourns vers un autre but. Elle dispose
sa vie, elle arrange son avenir suivant les circonstances. Elle ne rve
plus mariage, mais protection. Et, comme dsormais son amour maternel,
dpouill de sa puret premire, se trouve un peu battu en brche par
l'gosme, comme dsormais ses intrts propres doivent tenir autant de
place dans sa pense que ceux de sa fille, elle ne voit plus dans ses
songes un jeune boyard trs-blond et trs-bien cors, mais bien un
banquier hollandais ou francfortois, excessivement chauve et d'une
corpulence norme. Mais pour faire place  ce tonneau d'or, il faut
loigner l'heureux du moment, M. Charles Lousteau, l'auteur  la
crinire noire et aux drames excentriques. Pour en arriver l, la
Saint-Robert met en oeuvre toute la malice que le ciel lui a donne en
partage. Elle envoie M. Charles se promener au Luxembourg, quand Aurlie
est aux Tuileries; elle lui demande son bras pour aller voir l'oblisque
de Luxor, ou l'_Arche-de-Triomphe de l'toile_; elle lui parle, avec de
grands _hlas_, des nombreuses dettes criardes de sa fille; elle lui
ferme la porte au nez, et lui dit le lendemain qu'elle l'a pris pour un
crancier... Si bien que M. Charles Lousteau, effray de ces frquents
appels  sa bourse vide, fatigu de ses promenades sentimentales avec la
Saint-Robert, irrit de l'accueil froid d'Aurlie, que sa mre a
indispose contre lui en la trompant adroitement, quitte _subito_ la
partie, et quelques jours aprs on peut voir,  la place mme qu'il
occupait ordinairement sur le modeste divan de calicot jaune, un ventre
trs-prominent, surmont d'une espce de figure humaine mal dessine,
et finissant par deux petites jambes trs courtes. C'est un
banquier!--Les cranciers sont pays, le mobilier est renouvel, le
cachemire de l'Inde remplace le Ternaux, et la Saint-Robert triomphe!

[Illustration]

Il faut que je m'arrte un instant pour bien fixer mon point de
dpart.--En cet endroit du rcit, une confusion invitable s'tablit
entre deux grandes varits de l'espce des mres d'actrice:--la mre
vritable, la mre pur sang, la mre-mre, si je puis m'exprimer
ainsi,--et la mre d'emprunt.

Je vais vous dire ce que c'est que la mre d'emprunt.--Il y a sur le
pav de Paris une race de vieilles femmes, au nez bourgeonn et au
menton en galoche, qui forment une lgion passablement nombreuse. Elles
n'ont ni famille ni entourage. On ne leur connat pas d'antcdents;
personne ne se souvient de les avoir vues jeunes. Et je crois, Dieu me
pardonne, qu'un beau jour elles sont tombes du ciel, toutes casses et
toutes rides, comme une pluie de crapauds; ou plutt je pencherais 
penser qu'elles sont sorties, par une sombre nuit d'hiver, d'un
soupirail de l'enfer,  cheval sur un immense manche  balai. Elles
portent toutes un chapeau rose fan, une robe de soie puce mange aux
vers, des socques impermables, un parapluie tricolore et des lunettes.
On les rencontre, pendant le jour, au Palais-Royal ou sur les
boulevards, rchauffant leurs rhumatismes au soleil. Ces mgres aiment
assez  vivre dans la socit des reines de thtre.--Lorsqu'une jeune
fille au joli minois, au pied leste, au gentil corsage, a paru avec
agrment sur la scne et a subi  son avantage l'agrment des binocles
de l'avant-scne et des stalles, elle voit arriver chez elle, le
lendemain matin, une vieille femme exactement semblable  celles que
nous venons de dpeindre. Cette vieille femme la regarde avec
compassion, et lui dit d'une voix caressante:

--Ma chre enfant, vous tes lance bien jeune sur une mer fertile en
naufrages. Vous avez besoin d'un guide; je suis ce qu'il vous faut. Je
vous servirai de mre....

Cela dit, elle embrasse, la larme  l'oeil, sa fille improvise, et va
veiller au pot-au-feu.--Et comptez sur elle... si la smillante actrice
n'est point encore coupable, elle ne tardera pas  le devenir.

Une mre d'emprunt se paie ordinairement 100 francs par mois, plus les
petits profits, le caf le matin, et des gards. Un air dcent et une
toilette convenable sont de rigueur.

Au point o Aurlie en est arrive, et aprs les sacrifices que se sont
laiss tout doucement imposer les scrupules vertueux de la Saint-Robert,
il n'y a plus aucune diffrence entre elle et la mre d'emprunt. Mme
moralit, mme genre d'existence. Les nuances ont disparu. Il ne reste
plus que la mre d'actrice.

Je continue:

Il est dix heures du matin.--La Saint-Robert se rveille: le madras en
tte et le corps envelopp d'un peignoir fort gras, elle descend  la
cuisine, o elle surveille les apprts du djeuner. Quand elle a donn
la pture  son perroquet,  ses serins,  son chat,  son vilain petit
chien noir, elle songe  Aurlie; elle s'informe auprs de la domestique
si _monsieur est parti_ (monsieur ne peut pas la voir en face), et
s'empresse de porter  sa fille une tasse de chocolat dans son lit. Ce
sont alors des amours  n'en plus finir. Elle regarde sa fille, elle
l'examine, elle l'admire, elle la dvore des yeux! Quels cheveux!
quelle bouche! quel teint! Et dire qu'elle ressemble comme deux gouttes
d'eau  son grand chenapan de pre!--Puis elle lui saute au cou, elle
la baise aux deux joues, elle la serre dans ses bras, en l'appelant: Mon
mignon, mon chou, mon loulou chri, mon trsor.--Si bien qu'Aurlie,
fatigue de ces dmonstrations qui se reproduisent tous les matins aussi
vives et aussi sincres, lui dit avec le plus grand respect du monde:

--Maman, va donc voir dans le salon si j'y suis!

[Illustration]

Aurlie a la plus grande confiance dans sa femme de chambre,
mademoiselle Flicit. C'est elle qui l'aide  cacher, aux yeux de sa
mre et de son protecteur, toutes les petites intrigues, tous les petits
bonheurs qui accidentent son existence. Sa prfrence pour elle se
trahit  tout moment: aussi la Saint-Robert est-elle fort jalouse de
cette favorite. Elle la gronde et la rudoie sans cesse; elle trouve
toujours  reprendre dans son service. Toutes les fois que sa fille est
sur le point d'entrer en scne, elle ne manque pas de lui dire; Comme
c'te Flicit te fagote mal! Voil un pli  gauche, en voil un autre 
droite. Et ce bouillon dans le dos!... Si ce n'est pas une horreur!
Vraiment on ne tirera jamais rien de cette pronnelle-l. Mais Aurlie
fait la sourde oreille, et elle a de bonnes raisons pour cela. Quant 
Flicit, sre de son empire, forte des secrets qu'elle a entre les
mains, elle tient audacieusement tte  la Saint-Robert; elle lui rpond
avec insolence, elle n'excute aucun de ses ordres, elle affecte de
jeter sur elle des regards de bravade et de mpris; et, au milieu de
toutes ces immoralits, ce n'est pas la chose la moins immorale que
cette guerre de tous les jours engage entre une servante et une mre,
et se terminant habituellement  l'avantage de la premire: mais c'est
l une des consquences invitables de la position respective de ces
trois personnages. Quand on a foul aux pieds l'une des lois de la
socit, c'est en vain que l'on voudrait jouir du bnfice des autres.
Une maille rompue, plus de filet. Vous avez ddaign l'opinion du monde,
il se venge. Vous tes un paria en dehors de toutes les conditions
ordinaires de la vie. Arrire le respect humain... arrire les rangs,
les distances, les ingalits d'ducation, de position et de fortune...
Oh! le vice est un impitoyable niveleur!

Midi:--voici le moment d'aller au thtre. On doit rpter gnralement
un grand ouvrage nouveau, dans lequel Aurlie a un rle trs-important.
La Saint-Robert accompagne toujours sa fille; c'est plus dcent. Et puis
elle aime  tre vue avec Aurlie; son orgueil maternel est doucement
flatt lorsqu'elle s'aperoit que les regards curieux des passants se
fixent sur sa chre progniture. Alors elle se redresse, elle rayonne,
elle marche d'un pas grave et triomphal; elle voudrait pouvoir dire 
tous les passants, elle voudrait pouvoir crier dans la rue: Oui...
c'est bien l Aurlie de Saint-Robert, artiste du thtre de... qui a
jou avec tant de succs dans le drame de... dans le vaudeville de...
dans l'opra comique de... Et je suis sa mre!

[Illustration: L'ACTRICE.]

On arrive.--La Saint-Robert fait en passant un petit salut fort sec  la
concierge des coulisses, cette puissance dramatique, avec laquelle elle
est fort mal depuis longtemps. Du reste, il est difficile de citer dans
tout le thtre une personne avec laquelle elle vive en bonne
intelligence; son caractre acaritre la constitue en tat d'hostilit
vis--vis du genre humain tout entier. Elle s'est dispute avec les
ouvreuses de loges, avec le souffleur, avec les machinistes, avec le
chef d'orchestre, avec le chef d'accessoires, avec tous les comparses.
Aussi, quand elle parat au thtre, une grimace fort expressive se
dessine-t-elle sur toutes les physionomies.

Aurlie rencontre dans les escaliers le rgisseur, qui parat tout
effar.

[Illustration]

Ah! vous voil enfin, mademoiselle Aurlie! s'crie-t-il. J'allais
envoyer chez vous. Vous tes en retard de plus d'un quart d'heure!

--Voyez-vous le grand malheur! se hte de rpliquer la Saint-Robert.
Comme il est chauff, le cher amour! Ne dirait-on pas que tout est
perdu! Il faut bien donner le temps aux gens! Nous ne sommes pas, Dieu
merci! comme votre pie-griche de premire danseuse, qui djeune avec
une botte de radis pour avoir de quoi placer  la caisse d'pargne, et
qui ne met pas son corset le matin, parce que a pourrait l'user!

--Ce n'est pas  vous que je parle, madame, mais  mademoiselle votre
fille.

--Eh bien!... c'est moi qui te rponds, mon cher... Quoiqu' prsent
tout soit bien en dsordre, une mre est toujours une mre...

--Mademoiselle Aurlie, je me verrai forc de vous mettre  l'amende.

--C'est bon... c'est bon... reprend la Saint-Robert; on vous la payera,
votre amende... Ma parole d'honneur, ici tous les appointements s'en
vont en amendes... Avec a qu'ils sont frais leurs appointements!...
C'est gal... on n'en sera pas encore rduit  manger des coquilles de
noix!... Fait-il des embarras celui-l! Ma parole d'honneur, s'il ne
ressemble pas comme deux gouttes d'eau  la grenouille qui veut se faire
aussi grosse qu'un _oeuf_! a fait piti, ma parole d'honneur!

Le rgisseur hausse les paules, et Aurlie rit comme une folle.

Le directeur et l'auteur, qui sont dj depuis longtemps sur la scne,
donnent de frquentes marques d'impatience. Un _ah!_ fort expressif leur
chappe lorsqu'ils aperoivent Aurlie; mais le directeur ne parat pas
fort satisfait en voyant sa mre  ses cts. Les mres d'actrice, en
gnral, et la Saint-Robert, en particulier, sont l'une de ses
antipathies. Il sait qu'elle porte partout le bruit, le dsordre, la
division; il sait qu'elle ne peut retenir sa langue, et qu'elle trouble
souvent les rptitions et les lectures; il sait enfin qu'Aurlie serait
une excellente pensionnaire, si sa mre ne lui montait pas la tte, et
ne l'indisposait pas quelquefois contre l'administration. Pour toutes
ces raisons, il souhaiterait bien vivement que la Saint-Robert n'et
point son entre dans le thtre; mais il ne peut la lui interdire:
Aurlie a stipul dans son engagement que sa mre pourrait
l'accompagner. Presque toutes les actrices  moeurs faciles exigent
qu'on permette l'accs des coulisses  leur mre et  leur amant. Il
nous semble que l'un des deux est de trop.

Allons... voyons... commenons... s'crie le directeur.

[Illustration]

--Monsieur, lui dit la Saint-Robert, qui ne lche pas facilement prise,
recommandez donc  votre rgisseur d'tre un peu plus galant avec les
dames... Il nous a parl si durement,  ma fille et  moi, que la pauvre
chatte en a presque eu un saisissement.

--C'est bien... c'est bien... madame...

--Quant  votre amende... on vous la payera, votre amende... On n'en est
pas encore rduit  manger des coquilles de noix...

La Saint-Robert va se placer dans la salle pour admirer sa fille, et
voir la pice tout  son aise. Mais elle ne peut pas rester seule dans
son coin. A qui communiquerait-elle ses impressions?  quelle oreille
complaisante confierait-elle ses observations malicieuses? Elle aperoit
de l'autre ct de l'orchestre madame de Saint-Jullien, mre de l'une
des camarades de sa fille, et qui bgaye au point de ne pouvoir dire
deux mots de suite. C'est son affaire; elle aura tous les avantages de
la conversation. Elle court s'asseoir auprs de madame de Saint-Jullien.

L'ouverture va commencer... l'orchestre prlude...

Bon, dit la Saint-Robert, j'arrive  point... h! h! h!

--Silence! s'crie le rgisseur.

Un norme coup de tam-tam annonce le commencement de l'ouverture.

Tiens, dit la Saint-Robert, c'est absolument comme dans _Burg ou les
Javanais_.

--Silence! s'crie le rgisseur.

La toile se lve. Un dcor nouveau tale dans le fond du thtre toutes
ses magnificences. Les spectateurs privilgis qui garnissent quelques
parties de la salle le saluent de deux ou trois bordes
d'applaudissements. Le directeur et l'auteur flicitent  haute voix le
peintre, et vont lui serrer cordialement la main.

Oui... il est propre votre dcor... dit la Saint-Robert. J'ai vu mieux
que a dans mon temps au _Panorama-Dramatique_.

--Silence! s'crie le rgisseur.

La pice marche.

Aurlie, qui a un trs-beau rle, prodigue, pour faire plaisir 
l'auteur, les gestes, et surtout les clats de voix. Son organe s'enroue
un peu.... Tout  coup la Saint-Robert l'interrompt au milieu d'une
tirade longue et passionne pour lui crier:

Avale un morceau de jujube, ma pauvre fille... J't'en ai fourr dans
ton sac... Avale... a te fera du bien...

--Silence! s'crie le rgisseur.

--Mais silence donc! reprend le directeur; silence, madame de
Saint-Robert... on ne peut pas rpter ainsi...

--C'est bon... c'est bon... on se tait... Ne voil-t-il pas un grand
crime que de vouloir faire un peu de bien  son enfant!

L'action du drame s'engage.

Au moment o l'un des personnages est frapp d'un coup de poignard par
le tratre, madame de Saint-Robert dit tout haut:

Tiens... c'est comme dans _Cardillac_... Ah ben!... excusez!...

--Silence! s'crie le rgisseur.

--C'est insupportable! reprend l'auteur.

--Oui!... c'est vraiment insupportable!... s'crie  son tour le
directeur. Mais, pour l'amour de Dieu, taisez-vous donc, madame de
Saint-Robert!

--On se tait, on se tait.

Le directeur est furieux, et, s'il ne craignait de contrarier Aurlie,
qui porte en grande partie le poids du drame, et de lui enlever ainsi
quelque chose de ses moyens, il inviterait madame de Saint-Robert 
sortir de la salle.

La pice continue.

Au moment o l'hrone se jette au cou du hros, et lui jure de mourir
avec lui plutt que d'pouser un infme qu'elle hait et mprise, la
Saint-Robert dit encore tout haut:

Ah ben! c'est bon... v'l du neuf! On a vu a dans _Fitz-Henri_... on a
vu a dans _Tekli_... on a vu a dans _les Ruines de Babylone_... on a
vu a dans _le Pauvre Berger_... Et on a le front d'appeler cela _une_
ouvrage bien _crite_!... Merci!

--Silence! s'crie le rgisseur.

--C'est  n'y pas tenir! reprend l'auteur.

--Non, vraiment, c'est  n'y pas tenir! s'crie  son tour le directeur.
Madame de Saint-Robert, je vous le dis  regret,... je serai forc de
vous prier de sortir...

A ces mots, la Saint-Robert se lve; elle a des clairs dans les yeux.

Me prier de sortir... en v'l une svre! Pas plus d'gards que a pour
mon sexe et mes cheveux blancs... me traiter comme un chien... Apprenez
que ma fille sortirait avec moi, et qu'elle ne remettrait plus les pieds
dans votre baraque... Ah! mais... ah! mais...

Aurlie fait signe  sa mre de s'apaiser. La Saint-Robert se rasseoit
en grommelant; l'auteur et le directeur rongent leur frein.

Malgr les avertissements svres et ritrs qu'elle a reus, la
Saint-Robert, pique au jeu, ne peut temprer le feu de ses critiques.
Tel acteur gesticule comme un tlgraphe, telle actrice est froide comme
_une carafe d'orgeat_, telle situation est pille dans le rpertoire de
M. de Pixrcourt, telle dcoration serait siffle par le public
habituel du thtre des Funambules. Enfin le directeur, pouss  bout,
supplie Aurlie d'loigner la Saint-Robert. Aurlie va trouver sa mre
dans la salle, et la dcide  aller attendre au foyer la fin de la
rptition. La Saint-Robert se retire en criant de toutes ses forces:

Oui... oui... je m'en vais... mais c'est  ma fille que je cde, et non
pas  vous, malhonntes que vous tes... S'en prendre  une femme!... Et
a s'appelle Franais... allons donc!

Arrive au foyer, la Saint-Robert pitine et gronde quelque temps. Mais
elle ne peut rester seule; il faut absolument qu'elle verse dans le sein
de quelqu'un les confidences de sa colre: elle cherche un tre vivant
dans tous les coins et recoins du thtre; enfin elle avise un allumeur
qui est tranquillement occup  arranger ses quinquets pour la
reprsentation du soir. Cela suffit;--elle s'approche de lui, et, sans
prendre le temps de respirer:

[Illustration]

Il est gentil, votre grigou de directeur! Poli comme un cosaque...
C'est sans doute depuis qu'il est avec mademoiselle Lonide qu'il a pris
ces manires-l... Au fait... il est  bonne cole... La mre de cette
crature vendait des quatre-saisons sur le carreau des Halles... Bon
chien chasse de race... Et puis, l'un ne vaut pas mieux que l'autre...
Qui se ressemble s'assemble... A bon entendeur...

La Saint-Robert parlerait pendant trois heures sur ce ton  l'allumeur
bahi, si le signal de la fin de la rptition ne venait pas retentir 
ses oreilles. Elle s'empresse de courir vers la scne. Elle rencontre
dans un corridor le groom du protecteur de sa fille, qui lui annonce que
la voiture de monsieur est en bas; le temps est beau, ces dames sont
invites  aller faire un tour au Bois. A cette nouvelle, la
Saint-Robert hte le pas; suivie du groom, elle arrive triomphalement
sur le thtre, jette un regard de ddain au rgisseur,  l'auteur, au
directeur, coudoie avec insolence toutes les femmes qui sont l, et dit
 Aurlie d'un air narquois:

Viens, mon enfant, notre calche nous attend.

Elle entrane sa fille avec fracas, monte lestement dans le brillant
quipage, en adressant un geste d'adieu protecteur  tout le personnel
du thtre, qui est aux fentres de l'tablissement comique, et jette au
cocher ces mots:

Au Bois... par la rue de Lancry.

Le cocher hsite un instant, car la rue de Lancry n'est pas le chemin le
plus direct pour aller du boulevard Saint-Martin au Bois. Mais la
Saint-Robert lui crie avec colre:

Par la rue de Lancry... que je vous dis.

Alors il n'hsite plus: il irait au bois de Boulogne par la barrire du
Trne, si on le lui ordonnait. Ce sont les chevaux qui ont toute la
fatigue. Il les lance donc du ct de la rue de Lancry. En passant
devant la maison qu'elle habite, la Saint-Robert fait tout ce qu'elle
peut pour tre remarque des voisins et des voisines; elle savoure avec
dlices les tmoignages d'admiration de tous les boutiquiers qu'elle
honore de sa pratique, et de tous les petits locataires qui demeurent
au-dessus d'elle. Mais elle enrage de ne pas voir  son balcon la dame
du premier tage, qui est si fire de son mari, le receveur des
contributions du sixime arrondissement, et qui n'a jamais daign
rpondre  ses avances.

Au bois, la Saint-Robert s'ennuie beaucoup. Que lui fait tout ce monde
d'lite qu'elle ne connat pas, au milieu duquel elle n'a jamais vcu!
Elle se sent mal  son aise en prsence de ces grandes manires
aristocratiques, de ces toilettes simplement lgantes et si noblement
portes! Elle a beau avoir un chapeau jaune  panaches flottants, un
chle indien  grandes palmes d'or, une robe rose lame d'argent, elle a
beau afficher un luxe de toilette blouissant, luxe dont elle a t
chercher les lments un peu fans dans la vieille dfroque de ville et
de thtre de sa fille, elle ne peut ressaisir son assurance habituelle;
elle comprend qu'elle n'est point  sa place. Oh! qu'elle aimerait mieux
promener son clat de frache date  Belleville, dans la rue du
Grand-Hurleur, dans la rue des Enfants-Rouges, sur le boulevard de la
Galiote, localits o elle a exerc les professions les plus humbles, o
l'on ne doit pas encore avoir perdu le souvenir de ses misres.

On rentre, on dne avec volupt; car la Saint-Robert joint  toutes ses
autres qualits un fond assez remarquable de gourmandise. On prend le
caf, le pousse-caf, les trois petits verres obligs de liqueurs des
les (tout ce qu'il y a de plus fort); enfin on se rend au thtre pour
le spectacle du soir.

La Saint-Robert, qui a la tte un peu monte, est encore plus
insupportable que le matin. Assise dans un coin de la loge de sa fille,
elle surveille sa toilette; elle ne laisse pas un moment de repos  la
femme de chambre et  l'habilleuse; elle les harcle sans cesse, elle
leur cherche querelle  brle-pourpoint: tantt c'est une manche qui va
mal; tantt c'est la jupe qui est trop releve; tantt c'est la coiffure
qui est trop basse; tantt c'est le rouge qui est mal mis. Heureusement
qu'on a pris depuis longtemps l'habitude de la laisser grommeler toute
seule dans son coin, et de ne pas plus faire attention  elle que si
elle n'existait pas.

Drelin... drelin... drelindindin: c'est la sonnette du sous-rgisseur.
Il crie du bas de l'escalier:

tes-vous prtes, mesdames?

La Saint-Robert se prcipite vers l'escalier, et rpond d'une voix
criarde, qui contraste assez drlement avec la voix de Stentor du
sous-rgisseur:

Pas encore, ma fille n'est pas prte. C'est bon pour celles qui n'ont
rien  se mettre sur le dos d'tre prtes au bout d'une heure. A-t-on
jamais vu presser le monde comme a!

Enfin Aurlie descend. La Saint-Robert la suit, prend une chaise dans le
foyer, et va, malgr la dfense de l'administration, se placer, pour
bien saisir l'effet de la pice, dans une coulisse d'avant-scne. L,
elle trouve dj installes trois ou quatre commres, et entre autres la
Saint-Jullien. Le rgisseur dcouvre ce nid de vieilles femmes et les
force  dguerpir; elles en sont quittes pour transporter leurs pnates
de l'autre ct du thtre: le rgisseur les y poursuit encore, et leur
dit d'un ton colre:

Mesdames, vous savez bien qu'il est dfendu de s'asseoir dans les
coulisses... Reportez ces chaises au foyer.

--C'est bon, rpond la Saint-Robert, c'est bon, monsieur Baguenaudet...
On ne vous les mangera pas vos chaises et vos coulisses.

Les commres fuient encore une fois devant le rgisseur, et vont
reprendre la place qu'elles occupaient d'abord. Le directeur fait
demander M. Baguenaudet dans son cabinet. Les voil tranquilles... pour
un acte au moins. Le cercle est form: on dirait une runion de
sorcires. La conversation s'engage, les paroles succdent rapidement
aux paroles, ou plutt s'enchevtrent les unes dans les autres; toutes
ces bavardes veulent se faire entendre  la fois. La Saint-Jullien ne
peut pas finir une phrase. Tandis qu'elle en est encore  bgayer le
premier mot, sa voisine en a dj dbit une quarantaine; ce qui fait
qu'elle en reste toujours  son exorde. Que n'est-elle souvent imite
par bien des orateurs que je connais et pourrais nommer!

[Illustration]

Chacune de ces dames raconte, pour la cinquantime fois au moins,
l'histoire de ses antcdents. L'une est veuve d'un banquier qui a eu
des malheurs dans les fonds d'Espagne; l'autre est fille d'une grande
dame qui n'a jamais voulu dire son nom, qui l'a mise en pension jusqu'
l'ge de vingt ans, chez une boulangre de Courbevoie, et qui a tout 
coup cess de donner de ses nouvelles (mouvement d'indignation ml de
surprise); une troisime soutient qu'elle serait riche  millions, si,
en 1815, les cosaques n'avaient pas dcouvert l'endroit o elle avait
enterr les trsors qu'elle avait gagns  la loterie. Quant  la
Saint-Robert, elle rpte le rcit de sa liaison douloureuse avec M. de
Saint-Robert, le plus bel homme de la vieille garde, et le favori de
l'empereur Napolon.

Quand on a bien puis toutes ces banalits, comme la pice ne commence
pas encore, on se rejette sur d'autres sujets de conversation:

Dites donc, mame Saint-Jullien, dit la Saint-Phar... o donc que vous
avez achet cette robe?

--Aux Trois Ma... Ma... Ma... Ma...

--C'est a, aux _Trois Magots_, se hte de dire la Saint-Phar. a vous
cote au moins cinquante sous l'aune.

--Qua... qua... qua... qua...

--C'est a, quarante sous l'aune. Eh ben! ils n'sont pas mal voleurs!
Comme on corche le pauvre monde  prsent! Et c'est de couleur claire
encore! la mort au savon! Tenez, v'la une toffe fonce qui ne me
revient qu' trente-cinq sous. Et comme c'est gentil! on en a plein la
main.

--Je ne sais vraiment pas comment vous faites, mame Saint-Phar, reprend
la Saint-Robert, mais vous avez toujours tout meilleur march que les
autres.

--C'est que je sais chercher, ma bonne... J'ai le nez  la
marchandise...

Chut!--Le sous-rgisseur a frapp les trois coups obligs. Le nouvel
ouvrage, sur lequel l'administration fonde les plus grandes esprances,
se produit devant le public.

La Saint-Robert et la Saint-Phar ne manquent pas de donner carrire 
leur langue pendant le cours de la reprsentation.

Regardez donc c'te Lonide!... est-elle faite... elle croit p't-tre
avoir des z'anches, tandis qu'elle n'a que deux coins de rue qui font
tomber sa robe des deux cts..... Ah! ah! ah!

--Et Francine... reprend la Saint-Phar, voyez donc comme elle minaude,
comme elle joue de l'oeil avec les gants jaunes de l'avant-scne...
C'est indcent, foi d'honnte femme... Ah! si j'tais tant seulement
quelque chose ici, elle n'y ferait pas de vieux os...

--Dites donc... mame Saint-Phar, il me semble qu'on _appelle azor_[2]?

  [2] Terme d'argot dramatique: _appeler azor_ veut dire _siffler_.

--Dj... Nous n'en sommes encore qu'au second acte...

--Aussi... je leur disais bien ce matin que leur ouvrage tait _mal
crite_.

--Bon! voil Alfred qui _fait four_[3] dans sa grande tirade... Au
vrai... j'n'en suis pas fche... Depuis que c'garon-l s'est un peu
lanc dans le moyen ge, on n'peut plus en approcher... il est fier
comme _un pont_!

  [3] _Ne pas produire d'effet._

--Dites donc... dites donc... mame Saint-Phar, mais voil qu'on appelle
encore azor... a va mal... Ah! si ma fille n'tait pas l pour soutenir
la chose...

--Votre fille!... mame Saint-Robert... je n'ai pas voulu en faire la
remarque tout  l'heure... mais il me semble qu'elle a t un peu
_travaille_[4].

  [4] _Chute, mal reue par le public._

--Travaille!... ma fille!... s'crie la Saint-Robert. Ah a! vous tes
donc sourde? on l'applaudissait  faire crouler la salle...

--Oui... les _Romains_[5]... mais le vrai public... Ah! ce n'est pas
comme ma fille, mon Eugnie!..... Quel succs elle a eu hier!..... Ses
claqueurs,  elle, taient partout..... dans les loges, aux stalles
d'orchestre,  l'avant-scne..... A la bonne heure...

  [5] _Les claqueurs._

--La Saint-Phar, vous me faites piti!... Comme si on ne connaissait pas
le talent de votre fille... Elle ne sait pas seulement marcher...

--Ce n'est pas votre grosse Aurlie qui le lui apprendra, toujours...
Elle ne marche pas, celle-l... elle roule depuis la coulisse jusqu' la
rampe...

--a vaut mieux que d'tre maigre  corcher ceux qui sont en scne avec
vous...

--Aurlie n'a des rles que parce qu'elle fait la cour aux auteurs...

--Eugnie ne jouerait pas si elle n'tait pas au mieux avec le
rgisseur...

--Votre fille n'est qu'un bouche-trou.


--Et la vtre _une panade_.

--Vieille folle!

--Vieille mendiante...

Les mains sont leves, et le duel de paroles deviendrait un duel
srieux, si un pompier, en vritable chevalier franais, ne se htait de
sparer les deux combattantes.

On en est arriv au dernier entr'acte. La Saint-Robert jette un coup
d'oeil dans la salle par le trou du rideau, et dit  sa fille, qui,
assise dans un large fauteuil gothique, souffle tout  son aise, et
rassemble toutes ses forces pour arriver jusqu'au dnoment:

Aurlie... as-tu vu ton gros qui est l aux stalles des premires?...
Fais-lui donc de temps en temps une petite mine gentille... Il n'y a
rien qui flatte un homme comme a... Tu as toujours l'air de ne pas le
connatre... Tu verras qu'avec ses minauderies, la Francine finira par
te l'enlever... Et c'est un bon...

Pendant tout cet entr'acte, la Saint-Robert veille sur sa fille, comme
une poule sur son poussin. Il n'y a moyen d'aborder Aurlie d'aucun
ct;  peine cherche-t-on  faire un pas vers elle, que l'on se trouve
tout  coup face  face avec la mre; et alors il faut bien reculer.
C'est que la Saint-Robert n'ignore pas que, les jours de premire
reprsentation, les coulisses sont pleines d'auteurs, de journalistes,
d'artistes, tous gens fort aimables, fort sduisants, fort spirituels,
mais fort peu capables de faire le bonheur d'une femme,  la manire
dont l'entend madame de Saint-Robert. Aussi a-t-elle coutume de dire 
son Aurlie:

Ma chre enfant, dfie-toi toujours des crivassiers, des
barbouilleurs, des saltimbanques et autre mauvaise graine; ce n'est pas
ce peuple-l qui mettra du beurre dans tes pinards.

Au cinquime acte le drame se relve... grce aux claqueurs; le
dnoment bien chauff ne rencontre aucun obstacle, et Aurlie est
rappele aprs la chute du rideau. La Saint-Robert la reoit palpitante
d'motion dans ses bras maternels, et crie  la Saint-Phar qui n'a pas
quitt son coin:

Plus souvent que votre Eugnie aura jamais des triomphes comme a!

Rentre au logis, la Saint-Robert fait un punch au rhum pour clbrer le
double succs de la soire. A trois heures du matin, elle regagne sa
chambre  pas douteux, et se couche, non, toutefois, sans remercier
Dieu, qui lui a donn une fille si honnte et si mritante.

Maintenant que vous connaissez le caractre et les habitudes de la
Saint-Robert, je vais vous dire sa fin.

Aurlie est une nature molle, paresseuse, insouciante, qui se laisse
aller au courant de la vie, tantt obissant  ses caprices, tantt aux
volonts de ceux qui l'entourent,--mais toujours sans rflexion. A
vingt-huit ans, au moment o elle devrait commencer  tre raisonnable,
elle tombe dans le pige que sa mre redoutait tant pour elle: elle se
prend de belle passion pour M. Victor Rousseau, homme de lettres d'une
quarantaine d'annes, trs-farceur, trs-mauvais sujet,
trs-boute-en-train, qui, chaque fois qu'il lui parle, la fait rire aux
larmes. Aprs une jeunesse orageuse, M. Victor Rousseau a pour tout
bagage cinq ou six vaudevilles, quelques articles de petits journaux et
beaucoup de cranciers; ce n'est point assez pour marcher  son aise par
les chemins poudreux de la vie. Aurlie paye les dettes de son Adonis,
et l'pouse. La Saint-Robert, qui voit s'en aller tous les jours les
conomies de la maison, ne peut vivre d'accord avec son gendre. Alors on
lui fait une pension de six cents livres par an,  condition qu'elle ira
les manger rue Copeau, faubourg Saint-Marcel, dans une pension
bourgeoise des deux sexes, et qu'elle ne passera jamais les ponts. Le
premier moment de rage exhal, la Saint-Robert s'habitue parfaitement 
son exil. Elle devient dvote, entend tous les matins la messe  sa
paroisse, se confesse deux fois par semaine au premier vicaire, fait
maigre depuis le mercredi jusqu'au dimanche, et meurt de saisissement le
jour o on lui annonce qu'Aurlie a un amant.

  L. COUAILHAC.

[Illustration]




[Illustration: L'HORTICULTEUR.]

[Illustration]

L'HORTICULTEUR.


C'EST surtout quand on voit certains gots qui remplissent et rendent
heureuse la vie d'un homme, que l'on comprend bien que chacun a besoin
d'avoir sa madone de pltre ou de bois qu'il puisse parer  sa
fantaisie.

C'est ce qui explique comment des hommes souvent trs-suprieurs
consacrent toute leur vie  quelques fleurs,  quelques insectes,
quelquefois  un seul insecte,  une seule fleur, tant un instinct
admirable, ou quelquefois peut-tre une sage philosophie leur enseigne 
prsenter le moins de surface possible  la fortune,  vivre tout bas,
et  se contenter d'un bonheur facile  cacher aux yeux du monde.

Il ne faut pas croire que l'intensit et la violence d'une passion
puissent se mesurer  la petitesse de son objet. Les horticulteurs, qui
vivent dans les fleurs comme les abeilles, ont comme elles un aiguillon
dangereux. Les passions douces s'entourent de frocit comme on entoure
une plante prcieuse de ronces et d'pines pour la prserver de la dent
des troupeaux.

Cela me rappelle comment me fut un jour dvoil l'atroce caractre des
moutons, que j'avais toujours regards comme l'emblme de la mansutude
et de la bienveillance.--Monsieur, me disait un berger avec lequel je
venais de voyager sur la route d'pernay, il n'y a rien de si mchant
que les moutons; ils n'aiment pas plus l'herbe de ce champ qui est
ensemenc, que celle de celui d' ct qui ne l'est pas; eh bien! ils
sont tous dans le champ ensemenc.... Brrrr.... brrrr. Mords l, Mdor,
brrr.... C'est donc pour me faire prendre par le garde et me faire
mettre  l'amende. Tenez, en voil un l-bas.... un noir.... qui agace
mon chien. Ici, Mdor... Il l'irrite  plaisir... Mdor veux-tu venir
ici? allez derrire... Il espre se faire trangler, parce qu'il sait
bien que quand un chien trangle un mouton, c'est le pauvre berger qui
le paye.

Celui qui crit ces lignes a failli perdre la vie pour s'tre permis de
dire un jour,  propos d'une girofle annonce comme bleue, et qui avait
produit des fleurs du plus beau jaune:--A quoi sert-il d'avoir une
girofle bleue si elle fleurit toujours jaune? Mais voici une histoire
dont nous avons t tmoin.

On se rappelle la fureur avec laquelle on a, il y a une trentaine
d'annes, cultiv les tulipes dans toute l'Europe, et surtout en France,
et plus encore en Hollande.

Un oignon, _semper augustus_, fut vendu 12,000 francs.

Une _couronne jaune_, 1,123 francs, et une calche attele de deux
chevaux bais.

Une tulipe mdiocre, _le vice-roi_, fut vendue pour les objets suivants:

Quatre tonneaux de froment, huit de seigle, quatre boeufs, huit cochons,
douze moutons, deux tonneaux de vin, quatre de bire, deux de beurre,
mille livres de fromage, un lit complet, un paquet d'habits et un
gobelet d'argent.

A cette poque, on voyait dans les gazettes, aux _Nouvelles trangres_:


  AMSTERDAM.--L'amiral Liefhens a parfaitement fleuri chez M. Berghem.


Mais passons  notre histoire.

Un jour on avisa que les tulipes  fond jaune n'taient plus belles, que
c'tait  tort qu'on les admirait depuis si longtemps; que les seules
tulipes que l'on dt avoir et cultiver taient les tulipes  fond blanc;
que toute tulipe jaune serait mise  la porte des plates-bandes qui se
respectaient, et que leur graine serait maudite et jete au vent. Les
amateurs se divisrent; on crivit des lettres, des brochures, des
chansons, des pamphlets, des gros livres.

Les amateurs des tulipes jaunes furent traits d'obstins, de gens
envelopps des langes des prjugs, d'illibraux, de rtrogrades, de
ganaches, d'ennemis des lumires, et de jsuites.

Les partisans des tulipes blanches furent dclars audacieux, novateurs,
rvolutionnaires, dmocrates, tapageurs, sans-culottes, jeunes gens.

Des amis se brouillrent, des mnages furent dsunis, des familles
divises.

Un soir que M. Muller jouait aux dominos avec un de ses camarades
d'enfance, horticulteur comme lui, on parla des tulipes,--des tulipes
jaunes et blanches. M. Muller tenait aux jaunes; son ami tait pour les
ides nouvelles. Mhul, du reste amateur trs-distingu, venait alors de
passer aux blanches.

M. Muller et son ami, tous deux hommes de bon got et de savoir-vivre,
mettaient la plus grande modration dans leurs paroles, et vitaient
avec un soin extrme d'en venir jusqu' la discussion.

--Certes, disait M. Muller, la nature n'a rien fait de trop; il n'est
pas une pierrerie de son riche crin qui ne charme la vue; il est triste
de voir des personnes procder par exclusion. Il est certainement
quelques tulipes  fond blanc que j'admettrais volontiers dans ma
collection, si mon jardin tait plus grand.

--De mme, reprit l'ami, dsirant de ne pas rester en arrire en fait de
politesse et de concessions, j'avouerai que _rymanthe_[6], toute jaune
qu'elle est, est une fleur fort prsentable.

  [6] rymanthe, feuille morte, rouge et jaune.

--Je ne mprise pas _l'unique de Delphes_[7], malgr son fond blanc,
reprit M. Muller.

  [7] Violet, pourpre et blanc.

--Elle n'est pas trs-blanche, reprit l'ami; ce n'est qu'au bout de
trois ou quatre jours qu'elle se dbarrasse d'une teinte jaune qu'elle a
en ouvrant ses ptales; aussi n'en _faisons-nous_ pas grand cas.

--C'est cependant de votre collection celle que je prfrerais.

Les deux amis taient dans ces excellents termes quand madame Muller
sortit pour faire le th.

Il est difficile de bien dire par quelles imperceptibles transitions ils
en vinrent  l'aigreur,  l'injure,  l'insulte; mais toujours est-il
que lorsque madame Muller rentra, cinq minutes aprs, elle les trouva
sous la table, se tenant aux cheveux, et se gourmant de tout coeur. M.
Muller avait jet les dominos au visage de son ami, et la lutte s'tait
engage.

On comprend de quelle honte furent saisis les deux antagonistes aprs
que la premire effervescence fut passe.

Aussi, ds le lendemain, M. Muller crivait  son ami:

  Je suis une bte froce et un homme mal lev; recevez mes excuses.
  Notre ancienne amiti effacera ce moment d'garement. Ma femme vous
  prie de dner avec nous aujourd'hui. Il y aura de ces petits choux de
  Bruxelles que vous aimez.

  Votre ami,

  MULLER.

  _P. S._ Vous m'obligerez, mon cher ami, de me mettre de ct
  quelques-unes de vos belles tulipes blanches, auxquelles j'ai rserv
  pour l'anne prochaine une de mes meilleures plates-bandes. Je tiens
  surtout  _palamde_[8] et  l'_agate royale_[9].

  [8] Colombin, rouge et blanc.

  [9] Pourpre ple, rouge et blanc.

Il reut immdiatement la rponse suivante:

  Je serai chez vous  cinq heures moins un quart. Vous me permettrez,
  mon excellent ami, de vous prsenter un horticulteur qui dsire
  admirer vos magnifiques tulipes.

  Il dsire surtout voir votre _tnbreuse_[10], votre _julvcourt_[11]
  et votre dlicieuse _lisa_[12].

  [10] Panache, rouge et jaune.

  [11] Couleur de tuile, jaune et rouge.

  [12] Rouge, orang et jaune, par menus panaches.

Par une dlicatesse que tous deux comprirent, M. Muller faisait porter
son admiration sur les plus blanches d'entre les tulipes blanches, et
son ami n'tait pas moins poli  l'gard des fonds jaunes.

Cependant le mouvement de gnrosit de M. Muller ne pouvait se
maintenir toujours  la mme hauteur; M. Walter, lui, n'avait fait
qu'une concession aussi durable que le sentiment et l'impulsion qui
l'avaient cause: celle de M. Muller devait survivre  l'lan.

La terre dans laquelle on mit les tulipes blanches ne fut ni soigne, ni
amende, ni tamise comme celle destine aux fonds jaunes.

La seconde anne, M. Muller s'aperut qu'elles encombraient le jardin;
la troisime anne, elles furent places sous une gouttire: elles
fleurirent mal; et M. Muller, aprs avoir montr ses tulipes jaunes dans
tout leur clat, disait aux visiteurs: Voici ce qu'il y a de mieux en
tulipes blanches: elles m'ont t donnes par mon ami Walter, et j'y
tiens infiniment. Et quand, dix minutes aprs, il disait: Je ne
comprends pas qu'on puisse cultiver des tulipes blanches, on se
trouvait naturellement de son avis.

On ne connaissait que quatre roses sous le rgne de Louis XIV;
aujourd'hui, les horticulteurs modestes, ceux qui ne donnent pas quatre
ou cinq noms diffrents  la mme rose, ceux qui ne se laissent pas
aveugler par l'amour du nouveau et l'orgueil des dcouvertes, comptent
quarante espces et plus de dix-huit cents varits.

Certains amateurs, entrans par l'ambition de possder seuls une
varit quelconque, recherchent dans les roses les dfauts avec autant
d'empressement que d'autres y cherchent les qualits. Pourvu qu'une rose
soit rare, elle est assez belle, et elle l'emporte  leurs yeux sur les
plus riches de forme et de couleur, ainsi que sur les plus odorantes.
Ces amateurs cherchent depuis cinquante ans la rose verte, la rose
bleue, la rose noire, et la rose capucine double.

Madame de Genlis, qui dit avoir invent la rose mousseuse, donne, dans
un de ses ouvrages, un procd pour avoir la rose noire et la rose
verte. Le procd est trs-simple; il ne s'agit que de greffer une rose
sur un cassis ou sur un houx. Nous l'avons essay, et le houx n'a donn
que ses feuilles vertes et piquantes et ses baies de corail, et le
cassis a produit d'excellent cassis.

Tous les ans, vers la fin de mai, un bruit se rpand qu'on a trouv la
rose capucine double: nous avons fait de longs trajets pour la voir;
jusqu'ici nous ne l'avons jamais vue ni double ni capucine. Quant  la
rose bleue, c'est en vain jusqu'ici que plusieurs amateurs remplissent
leurs jardins du trs-petit nombre de fleurs bleues que produit la
nature, dans l'espoir que les abeilles portant le pollen d'une de ces
plantes sur un rosier, il le fcondera, et fera natre une rose bleue.
Nous avons  ce sujet des ides qui nous appartiennent, et dont nous
ferons l'essai quelqu'un de ces jours. Les roses dcores des noms les
plus noirs, _la nigritienne_, _ourika_, etc., sont des roses violettes.

Les amateurs sont  l'afft des moindres diffrences. Ce rosier est
remarquable par son bois, celui-ci par ses aiguillons, cet autre est
prcieux par l'absence de telle beaut, celui-ci tire tout son prix de
ce qu'il n'a pas d'odeur; celui-l vaudrait bien moins s'il ne sentait
pas lgrement la punaise.

Plus _un sujet_ s'carte de la rose ordinaire, de la rose que tout le
monde peut avoir, plus il acquiert de valeur pour les amateurs
passionns.

[Illustration]

Heureux celui qui possderait un rosier qui serait une vigne, et qui
boirait le vin de ses roses! Nous avons vu un rosier dont le possesseur
explique que, depuis _cinq ans_ qu'il l'a OBTENU de semence, il n'a
jamais fleuri. Homme fortun! plus fortun encore si son rosier pouvait,
l'anne prochaine, n'avoir plus de feuilles!

Un horticulteur distingu tait le cur de Palaiseau, petit village du
dpartement de Seine-et-Oise, l o mon ami Victor Bohain avait un
rosier de haute futaie, grand comme un prunier, un rosier qui est mort
dans l'hiver de 1838.

Le cur de Palaiseau a vcu jusqu' l'ge de quatre-vingt-deux ans, au
commencement du printemps, au moment o il allait pour la soixantime
fois voir fleurir une prcieuse collection qu'il s'tait occup toute sa
vie d'enrichir.

Il y a quelques annes, ce respectable prtre cda  un mouvement de
curiosit, et alla voir une _collection_ appartenant  un Anglais.

Cette collection tait une vraie rose mystrieuse (_rosa mystica_),
comme disent les Litanies. Le jardin de l'Anglais est un _harem_
environn de hautes murailles, dans lequel personne n'tait jamais
admis, sous quelque prtexte que ce ft. Il tait frntiquement jaloux
de ses roses. C'tait pour lui seul que ses fleurs devaient taler leurs
riches couleurs, depuis le pourpre jusqu'au rose le plus ple, depuis le
violet sombre jusqu'au th jaune, jusqu'au blanc; c'tait pour lui seul
qu'elles devaient exhaler et confondre leurs suaves odeurs. Un crivain
allemand a dit: Les gens heureux sont d'un difficile accs. Notre
Anglais  ce compte tait le plus heureux des hommes. Personne n'avait
jamais vu ses roses. Il tait jaloux d'un petit vent d'est qui, le soir,
en emportait le parfum par-dessus les murailles, et, pour complter les
rigueurs du harem, il pensait souvent  faire garder ses roses, ses
odalisques, par des eunuques d'un nouveau genre, par des gens sinon
aveugles, du moins sans odorat.

Le bon cur nanmoins se mit en route une nuit; il fit cinq longues
lieues dans une voiture non suspendue: il avait alors prs de
quatre-vingts ans. Il arriva avant le jour; il s'adressa  un jardinier,
et, il faut le dire, on l'accusa d'avoir employ jusqu' la corruption
pour engager l'eunuque  l'introduire dans cet asile mystrieux des
plaisirs de son matre.

Le jardinier se laissa sduire ou corrompre, et, aux premires lueurs du
jour, il ouvrit doucement, avec une clef graisse, la porte, o
l'attendait le bon cur, respirant  peine, haletant, oppress. La porte
s'est ouverte sans bruit, les deux complices marchent  pas lents et
silencieux. Le jour est si faible, qu'on ne distingue rien encore, mais
il semble que l'on respire un air embaum. On va voir les roses... Tout
 coup une voix sort d'une persienne:

Williams! oh Williams, conduisez monsieur hors du jardin.

Il n'y avait rien  rpliquer: il fallut sortir, remonter dans la
carriole, et revenir, aprs dix lieues dans les plus mauvais chemins,
sans avoir rempli le but du voyage. Pour consoler le cur, un voisin
soutint le paradoxe que l'Anglais ne tenait son jardin si ferm que
parce qu'il ne possdait pas une seule rose.

Qui sait?

En gnral, les amateurs n'admettent pas tout le monde dans leurs
jardins; ils ont surtout horreur de certaines espces qu'ils dsignent
sous le nom de _fleurichons_ et de _curiolets_.

La corruption, l'escalade, la fausse clef, l'abus de confiance, n'ont
rien qui effraye certains amateurs pour se procurer une _greffe_, un
_oeil_ d'un rosier qu'ils ne possdent pas.

En 1828, la duchesse de Berri _obtint_ des _semis_ de roses qu'elle
faisait tous les ans  Rosni douze fleurs qui lui parurent d'une beaut
remarquable; cependant, comme il ne s'agissait pas seulement d'avoir de
belles roses, mais des roses nouvelles et inconnues, elle chargea madame
de Larochejacquelein de les faire voir  un clbre jardinier. Le
jardinier, aprs avoir examin les fleurs pendant dix minutes, en
dclara trois NOUVELLES. L'une surtout lui parut mriter la prfrence
sur ses deux rivales, et elle fut appele _hybride de Rosni_.

[Illustration]

Deux ans aprs, au mois de mai ou de juin 1830 (c'tait la dernire fois
que la duchesse de Berri devait voir fleurir ses roses), elle avisa
qu'il y avait deux ans qu'elle jouissait du plaisir de possder seule
l'hybride de Rosni, et qu'il tait temps de renouveler ce plaisir en le
partageant. Elle pensa que ce serait pour le clbre jardinier un
prsent de quelque valeur, et elle chargea de nouveau madame de
Larochejacquelein de le lui offrir de sa part.

Madame de Larochejacquelein trouva l'horticulteur lisant  l'ombre de
deux hauts glantiers chargs de fleurs magnifiques. Il reut l'offre
avec les tmoignages de reconnaissance que mritait cette honorable et
dlicate attention. Mais le bienfait arrivait tard: il avait eu soin,
dans le peu de temps qu'il avait eu les roses dans les mains, deux ans
auparavant, de couper  la drobe deux _yeux_ de la plus belle varit;
il les avait greffs avec le plus grand succs, et il avait reu la
messagre de la duchesse  l'ombre des deux hybrides de Rosni, sujets
plus beaux sans contredit qu'aucun de ceux que possdait Madame.

La plupart des gens qui s'occupent de fleurs le font plus par vanit que
par amour, plus pour les montrer que pour les voir. Les horticulteurs,
j'en excepte bien peu, n'aiment pas les fleurs. Quelques-uns plantent
dans les cailloux un dalhia (l'incomparable, bord de blanc), pour
_assurer_ ses panachures; d'autres tent toutes les feuilles  un
_camlia_. M. P...,  la rentre des Bourbons, guillotina les impriales
de son jardin; les violettes, mles aussi  la politique, ont t
exiles par Louis XVIII, et plus tard amnisties. M. de Castres,
commandant du chteau des Tuileries, a fait une consigne contre les
oeillets rouges. Pendant plusieurs annes, aprs la rvolution de
juillet, les lis ont disparu des jardins royaux. Nous respectons
par-dessus tout les passions et les bonheurs, mais la passion des
horticulteurs n'est pas relle.

  ALPHONSE KARR.

[Illustration]




[Illustration: LES DUCHESSES.]

[Illustration]


UNE DUCHESSE franaise, avant l'anne 1790, tait un personnage  part
dans l'ordre social et nobiliaire; c'tait une spcialit fminine, et
c'tait comme une toile au firmament de la cour. La duchesse avait les
honneurs du Louvre et ceux du tabouret, sans parler ici du titre d'_ame
cousine_ du roi, et du privilge de trner sous un dais quand la
fantaisie lui prenait d'accorder une audience  son bailli fodal et 
ses procureurs fiscaux. La duchesse entourait son lit de parade avec une
balustrade dore: les carrosses de la duchesse taient _housss_ d'un
velours cramoisi crpin d'or qui couvrait leur impriale, et qui
retombait  ses quatre coins avec des glands de la plus riche facture.
Mme la duchesse de Leuxignem (c'est abusivement qu'on prononce et qu'on
crit Lusignan) tait tout aussi souvent cite pour la splendeur de ses
impriales que pour la roideur de sa longue taille, la gravit de sa
physionomie seigneuriale, et la scheresse de toute sa personne. Enfin
les duchesses arboraient pour insigne au sommet de leurs armoiries une
couronne de neuf feuilles d'acanthe avec neuf pierreries de couleurs
varies dans le diadme ou bandeau de ladite couronne, ce qui ne
manquait pas d'blouir les passants quand les panneaux du carrosse
avaient t blasonns par le sieur Ouvray, lequel excellait aussi dans
l'ajustement des manteaux hraldiques, ainsi qu'il appert des principaux
crits de ce temps-l. Les hermines taient rserves pour les personnes
ducales; car il est bon d'avertir que si les prsidents  mortier se
donnaient les airs d'taler un manteau sous leurs armoiries, c'tait une
usurpation criante, et du reste ils n'taient jamais doubls d'_hermine
mouchete_, ces manteaux de robe rouge, et c'tait pour la corporation
des duchesses une fiche de consolation. Il n'tait pas encore question
de Mlle Rondot, qui a fait recouvrir le parquet de son cabinet le plus
intime avec un tapis d'hermine mouchete.--C'est un vritable manteau
ducal,  ce que disent les jeunes messieurs de ce temps-ci.

Depuis Molire, il y a toujours eu plusieurs varits parmi les fagots;
mais aujourd'hui, la diversit qui se fait remarquer entre les duchesses
est bien autrement tranche que celle qu'on pourrait trouver entre des
fagots, des bourres et des cotrets. Afin de parler sur un pareil
article avec toute l'exactitude qu'il rclame, il faudrait peut-tre
commencer par diviser et subdiviser les duchesses, ainsi que toutes les
substances organises, et tous les autres sujets d'histoire naturelle,
c'est--dire, au moyen de la _classe_, du _genre_, de _l'espce_ et des
_varits_ dans chacune de ces divisions. La duchesse de premire classe
ou d'un genre primitif est videmment celle de l'ancien rgime, et la
duchesse de rang secondaire est celle de la restauration. La duchesse de
l'empire est sur la troisime ligne,  ce qu'il nous semble.

Parmi les vingt-sept ou vingt-huit duchesses de la haute noblesse, il
n'y en a qu'une ou deux qui prennent des loges aux Italiens; il y en a
deux ou trois qui vont au spectacle une ou deux fois pendant le
carnaval; il y en a dix ou douze qui ne sortent presque jamais de leur
noble quartier, de ce paisible, aristocratique et vertueux carr qui se
trouve inclus entre les rues des Saints-Pres et de Vaugirard, entre
l'esplanade des Invalides et le quai d'Orsay, sans parler ici du quai
des Thatins, que plusieurs personnes appellent aujourd'hui le quai
Voltaire. Quand il est question d'aller,  la fin de janvier, faire une
tourne de visites au faubourg Saint-Honor, on dirait qu'on se trouve 
Bayonne, et qu'on entend parler d'un voyage  Terre-Neuve.

Il y avait une fois une pauvre duchesse  qui M. Trousseau, mdecin
laryngipharmaque, avait ordonn de transporter ses pnates  la
Chausse-d'Antin, parce qu'elle tait menace d'une laryngite, et pour
tre prserve du vent du nord,  l'abri de la butte Montmartre. Elle
avait l'avantage et l'agrment d'tre loge dans le voisinage de ce
docteur; mais on n'a jamais vu femme de qualit plus dpayse, plus
mortifie, ni plus abme dans les douleurs de l'ostracisme. Elle en est
morte au bout de la semaine, puise par ses lamentations.

On connat une duchesse de la restauration qui s'arrange trs-bien de la
rvolution de juillet, parce qu'elle est  la tte d'une laiterie; mais
tout le quartier du Luxembourg en est dans la jubilation, parce que le
produit de ses vaches est toujours de trs-bon aloi. C'est un point de
fait incontestable, une chose avre, nous nous empressons de le
reconnatre, attendu qu'il faut tre juste pour tout le monde, et
surtout pour les commerants honntes et les dbitants consciencieux. La
seule duchesse qui ait t promulgue depuis la rvolution de juillet
est une petite femme qui n'est  la tte de rien. Nous parlerons des
dames de l'empire  la fin de l'article.

Grce  la loi des 3 p. 100 d'indemnit, la duchesse de Gastinais
pourrait jouir de quatre  cinq mille livres de rente; mais elle n'en
fait pas moins de grandes conomies sur le papier  lettre et la cire 
cacheter. Elle ne veut jamais payer son th plus de 6 francs la
livre:--c'est du th de la rue des Lombards, et du meilleur th
possible; on n'obtiendra pas qu'elle en dmorde, et si vous n'en voulez
pas, n'en prenez point.

La duchesse de l'ancien rgime est naturellement incrdule: elle hsite
encore entre la somnambule de la Croix-Rouge et l'Esculape de la rue
Taranne, c'est--dire entre le magntisme et l'homoeopathie; mais elle
attend bien impatiemment l'anne prochaine, et quand on connat la
prophtie de _saint Randgaire_, on n'a pas besoin de s'informer
pourquoi[13].

  [13] X ann. post. XXX ante festa nativ. Domini, prostratum viderat
  perversum et ultimum usurpatorem; Lilia florescerunt in Gallia.

Madame la duchesse en est reste pour les ides politiques  l'anne
1788, et ses opinions littraires sont  peu prs celles de la rgence.
Ses deux crivains favoris sont toujours MM. d'Arnaud-Baculard et de
Tressan; elle a donn pour trennes  l'an de ses petits-fils, g de
vingt-neuf ans, l'anne dernire, un charmant exemplaire des _preuves
du sentiment_, suivi des _Dlassements de l'homme sensible_, avec des
cartouches de Mayer et des reliures en veau caill. Comme elle est
persuade que la baronne de Stal et la comtesse de Genlis taient plus
ou moins dmocrates, elle n'a jamais voulu lire une seule ligne de leurs
ouvrages; elle vous dirait mme  l'occasion qu'_elle n'est point faite
pour cela_.

Les questions de gnalogie, d'hraldique et de crmonial sont  peu
prs les seules choses qui ne lui paraissent pas indignes de son
attention, et vous pensez bien que, lorsqu'on est dvote, on ne rpte
jamais des _anecdotes_... Cette bonne dame en est rduite  parler de
quartiers chapitraux, de retraits linagers et de fourches patibulaires.
Elle est bien prvenue de l'importance et de la signification de la
brisure en barre, ainsi que la _diffamation_ pour un aigle dpourvu de
bec, et pour un lion qui n'a pas d'ongles, ce qui est toujours provenu,
comme tout le monde sait, par la _drogeance_ ou la _forfaiture_. Elle a
dissert pendant longtemps sur l'aigle imprial de Bonaparte,  qui les
hraldistes rvolutionnaires avaient tourn le _col  senestre_, ce qui
faisait de ce malheureux aigle un _oiseau contourn_, et ce qui signifie
toujours btardise. Elle en triomphait (on est forc d'en convenir) avec
un air de malice infernale et de joie satanique.

C'tait, il me semble,  la fin de l'anne 1816: la duchesse douairire
de Castel-Morard ayant eu la contrarit de se rencontrer chez un
ministre du roi lgitime avec je ne sais combien de sabreurs que cet
autre soldat avait affubls du titre de duc, il lui prit une assez
vilaine fantaisie, disait-elle, et c'tait la curiosit de savoir
enfin quels taient les noms de ces titrs plbiens qui venaient d'tre
autoriss par la Charte, hlas!  porter la mme qualification que celle
dont sa famille avait t dcore par le roi Louis le Juste. On accde
respectueusement  sa requte, on se rassemble autour d'elle, et
l'Almanach imprial aidant  l'ignorance de certaines choses, on finit
par appliquer assez exactement chacun de ces duchs forains sur son
titulaire imprial. Aprs une dissertation qui ne dura pas moins d'une
heure et demie: C'est bien entendu, nous dit-elle, et me voil tout
aussi bien apprise que messieurs de Montesquiou.--Mortier, c'est
Massna; Madame Ney, c'est lisabeth de Frioul ou de Carinthie, comme on
dirait lonore d'Aquitaine et Blanche de Castille; enfin, le gnral
Suchet, c'est Montbello: je ne me souviens pas des autres, et je ne
vous en demande pas plus.--En vous remerciant de votre complaisance, et
pour votre rudition.

Parmi les duchesses de l'ancien rgime, il est bon de mentionner la
duchesse hrditaire. Cette varit de la duchesse en expectative est
ncessairement progressive, le plus souvent anglomane, et presque
toujours _blue-stocking_. Tous ses valets sont poudrs comme des
postillons de Longjumeau, et celui qui sert de valet de chambre est un
vritable _groom of bedchamber_. Vous pensez bien que mesdemoiselles ses
filles ont des gouvernantes anglaises. Elle ne veut parler qu'anglais,
quoique sa mre et son mari n'en sachent pas un mot. Elle ne peut manger
avec plaisir que de la _gibelotte-soup_ ou de la _bread-sauce_, et son
mari, qui est un bon Franais, serait pourtant bien aise de lui voir
manger des pigeons  la crapaudine ou des poulets en fricasse, de temps
en temps; mais il ne saurait obtenir qu'on lui serve du melon qu'au
dessert; et, pour avoir la paix du mnage, il est oblig de le manger
avec de la rhubarbe. On lui fait journellement,  cet excellent mari, du
potage  l'anglaise, c'est--dire avec de l'eau, du poivre et du thym:
il en gmit toujours, et ne s'en irrite jamais. C'est bien la meilleure
pte de duc qui ait jamais t confectionne sur une estrade et sous un
ciel de lit empanach.

Aussitt que cette belle dame entend rsonner les trois coups de cloche
qui lui annoncent une visite, elle se met  lire un journal anglais, une
gazette immense, et la conversation roule infailliblement sur le dernier
bal d'Almaks et les _copieux_ dners du prince Louis Napolon; ensuite
on s'entretient agrablement, et l'on disserte avec intrt sur les
paris de M. le comte d'Orsay pour la course au clocher de Sittingburn,
ou pour les joutes de coqs au bois d'Epping. Quand vous n'tes pas
oblig d'couter la lecture d'un article biographique ou littraire de
lady Blessington, vous tes bien heureux d'en tre quitte  si bon
march; ne vous plaignez donc pas, et surtout n'accusez jamais qui que
ce soit d'_anglomanie_. C'est une indigne expression qui vous ferait un
tort affreux. On assimilerait cette accusation barbare  tous les actes
de la mchancet la plus noire, et de la brutalit la plus odieuse.
Apprenez qu'un jeune homme est _disrputable_, et presque dshonor,
quand il n'est pas membre du Jokey-Club de Paris, o il est
formellement prescrit de ne _jamais parler que de filles et de chevaux_.
Ne prenez pas ceci pour une moquerie: c'est un des principaux rglements
de cette agrable et spirituelle agrgation. Cette charte prohibitive
est toujours affiche dans le _great room_, ou grande salle du Club. Si
vous voulez parler politique ou discuter sur la littrature, allez dans
la rue. On n'a pas besoin d'tre tabli si confortablement et si
fashionablement pour s'occuper de ces choses-l!

Il est sous-entendu que, dans les salons de la duchesse, qui sont
toujours pleins d'_english ladies_, il y a force commrages, et n'tait
que je suis la trente-trois millionime particule homoeopathique de la
nation _la plus polie de l'univers_, je pourrais faire observer que,
dans une maison qui est remplie d'Anglaises, il y a toujours des
tripotages  n'en pas finir.

Lorsque la duchesse en question veut aller prendre l'air au bois de
Boulogne, sa voiture est soigneusement garnie d'un pupitre avec un
encrier, des _Perry-penn's_, un buvard et du papier  larges vignettes.
Elle est toujours encombre de brochures et de livres cartonns, de
Keepsakes, de Landscapes, et surtout de _Quaterly-review's_. Vous savez
que c'est l'abonnement  cette revue qui tmoigne videmment la
_fashionability_ la plus exquise, et la _right honourable_ lady
Blessington a dit, je ne sais plus o, que le _Quaterly-review_ tait
l'_idal de la civilisation progressive_.

Lorsque la mme duchesse entre dans un autre salon que le sien, il
arrive parfois que certains dandys profrent sourdement _blue-stocking_,
bas bleu, _blue-stocking_,... et leur physionomie nbuleuse a l'air de
s'animer par une expression de malice un peu discourtoise. Nous devons
ajouter que cette dame,  qui l'on applique avec plus ou moins de
convenance et d'quit l'pithte de _blue-stocking_, n'en porte pas
moins des bas blancs. Voil le seul rapport qu'il y ait entre cette
femme suprieure et les femmes vulgaires, entre une duchesse qui tudie
le chinois et des bourgeoises de Paris qui lisent Paul de Kock.

Nous avons  signaler la duchesse de Blancimiers, la femme politique et
belliqueuse; la royaliste enthousiaste, imptueuse, incandescente; une
femme de lignage hroque, et dont la septimaeule assistait au combat
des XXX Bretons sous les chtaigniers de Plormel, en 1351. Je ne vous
dirai pas si c'tait en qualit de bonne amie, de bonne d'enfant, de
soeur de lait, de nourrice ou d'institutrice du jeune Beaumanoir, car
c'est un dtail de biographie qui n'a jamais pu s'claircir  ma
satisfaction. Je ne conteste pas qu'elle ft sa parente ou sa marraine;
il est vrai que les historiens bretons n'en disent rien du tout, mais je
n'ai pas l'envie d'avoir une affaire avec sa petite-fille au huitime
degr, qui est baronne de Kergumadec-en-Penthivre, et laquelle est
toujours _marchale hrditaire_ du pays de Cornouailles, au mpris de
cette foule d'injonctions rvolutionnaires appeles _dcrets de
l'Assemble constituante_, et en attendant le retour de qui vous
savez?... Vous voyez que je me soumets aux lois de septembre avec une
docilit parfaite.

La duchesse de Blancimiers a pris--BEAUMANOIR, BOIS TON SANG, pour son
cri de guerre; elle ne s'embarrasse aucunement de la vie des autres, et
n'attache pas la moindre importance  la mort d'un homme. Je vous assure
qu'elle accable de son mpris, et qu'elle abreuve de son aversion tous
ceux qui la laissent dire et qui ne veulent pas aller se faire tuer sans
savoir pourquoi. La duchesse de Blancimiers est lgitimiste  la faon
des temps gothiques: c'est tout  fait la _Syrne aux meurtrires_ et
_la fe Machicoulis_ dans Palmrin d'Olive ou Lancelot du Lac.
Quelquefois elle tablit rsolument de jeunes Vendens dans sa vieille
tour d'Auvents, sa chtellenie du Mazuret et autres Pnissires, avec
des cocardes blanches et quelques fusils dtraqus. Un autre jour, elle
envoie tous ses jeunes-France dans la rue des Prouvaires, avec autant de
prvoyance et d'habilet que de charit. On les assomme, on les fusille,
on les mitraille, on les hache en pices; mais quand il en est rchapp
quelques-uns, de ces braves garons, et lorsqu'ils ont t condamns 
mort par contumace, ou qu'ils sont enchans au fond d'un bagne en
ralit, savez-vous ce que fait cette gnreuse personne?--Elle fait
parvenir  chacun de ces pauvres bannis et ces honntes galriens une
bague de cuivre jaune avec une estampe reprsentant l'Archange saint
Michel qui tient le pied sur le ventre au coq gaulois, ce qui doit tre
un fameux ddommagement pour eux. Il est pourtant bon d'observer que ces
anneaux florentins ont t cisels par mademoiselle Flicie de F...., et
que chacune de ces bagues de cuivre est un vritable chef-d'oeuvre en
style de la renaissance.

Nous avons aussi la duchesse-artiste, qui se croit peintre en paysages,
et qui ne fait que des tremblements de terre  l'aqua-tinta. Elle est
cense bonapartiste, librale, et mme elle se croit oblige d'tre un
peu philippiste, attendu que son pre tait chambellan de madame lisa
Bacchiochi. _Abyssus abyssum invocat_, avait dit le Roi prophte. Voici
la liste et le catalogue raisonn de plusieurs dessins que cette femme 
talents a fait soumettre au jury pour l'exposition de cette anne. On y
reconnatra le beau style et l'estimable rdaction qui distinguent
toujours les livrets labors et dbits par la direction du Muse
royal.

N 1.--Une vue prise au bois de Boulogne, du ct de la mare d'Auteuil,
ainsi qu'on s'en aperoit aisment  la vigueur des plantes et la beaut
du paysage.

N 2.--tude ayant pour objet la nouvelle maison des Singes au
Jardin-des-Plantes. _Croquis  la mine de plomb._

N 3.--Perspective de la Grande-Rue,  Vaugirard. _Lavis  l'encre de
Chine, au bistre et  la spia suivant la mthode anglaise. Aquarelle
non termine._

N 4.--Esquisse de l'oblisque de Louqsor, autrefois Luxor. (Le fond du
monolithe est au crayon rouge, et les hiroglyphes y sont indiqus  la
gouache, avec de l'orpin.)

N 5.--L'intressante et innocente famille du gnral M..., trouvant
dans un bosquet un oiseau mort sur un banc. (Les figures sont de M.
Tancrde Mitron.)

N 6.--Une vue du canal de l'Ourcq, au soleil couchant. (L'difice 
gauche est la grande et superbe factorerie de MM. Prestel et Napolon
Godard, fabricants d'oignons glacs pour colorer les bouillons  l'usage
des petits mnages.)

D'aprs les bauches et les croquis dont le jury d'exposition nous
accorde la jouissance, on devait ncessairement accorder les honneurs du
Louvre  ceux de la duchesse; mais ils n'ont pas t placs dans leur
jour, assez favorablement. Elle en veut terriblement  M. Cayeux, le
malheureux homme! et c'est toujours  lui que tout le monde s'en prend
dans les dconvenues, les mcomptes et les accidents qui suivent
naturellement une exposition. Eh! mon Dieu, je ne dis pas qu'il ait t
bien appris, M. Cayeux; je veux bien accorder qu'il ait besoin
d'acqurir du savoir et de la politesse; mais il ne s'ensuit pas que ce
soit un flau du ciel, un ours hydrophobe, un Gilles de Raiz qu'il
faudrait touffer entre deux matelas, et d'ailleurs je ne puis pas
supposer qu'il ait assez de crdit pour oprer tous les maux dont on
l'accuse; enfin je ne suis pas de ces gens qui crient contre M. Cayeux;
il est immdiatement au-dessous du comte de Forbin, dans la direction du
Muse, et je maintiens qu'il est parfaitement bien  sa place. Je
reparlerai des aristarques du Louvre dans un article _ad homines_. On
voudra bien prendre garde  la duchesse de Sang-Ml... Mais en voil
bien long sur les dames de l'ancien rgime, et nous avons  parler de
celles qu'on appelle habituellement les duchesses de Bonaparte.

Il y a de ces notabilits de la rpublique et de l'usurpation qui
s'empoisonnent en mangeant, non pas des crotes aux champignons comme la
princesse des Ursins, mais de la soupe aux haricots, tout uniment. Il y
en a qui s'embarquent avec tous leurs enfants pour aller faire une
visite  lady Stanhope,  deux pas d'ici, du ct des ruines de Palmyre;
il y en avait qui faisaient de la contrebande sur le tabac  fumer et
sur l'eau-de-vie de pommes de terre; il y en avait aussi qui faisaient
des livres en dpit du sens commun; mais nous n'crivons pas sur des
exceptions, et nous allons rentrer dans les gnralits de l'espce.

Le type des illustrations rvolutionnaires, c'est--dire la vritable
_duchesse de l'empire_, est une bourgeoise qui dit continuellement _la
reine ma tante_, et qui pourrait dire _mon grand-pre le marchand de
bas_. On l'appelle ordinairement la duchesse de Gertrudembergh,
princesse du Danube, et comme le Danube est une principaut qui n'a pas
moins de cinq cents lieues de long sur vingt toises de large, il y a
plusieurs souverains qui ne veulent pas admettre la titulature de cette
princesse. La dite de Francfort et le gouvernement prussien lui
contestent, primo, son titre ducal et territorial. M. de
Munch-Billinghausen, prsident de la dite germanique, a dclar que ce
serait un protocole exotique, anarchique, inadmissible, et M. le prince
de Metternich, Wynebourg et Rudolstadt, a sem par l-dessus force
plaisanteries allemandes, c'est--dire les plus jolies choses du monde.
La Russie, l'Autriche et la rpublique de Cracovie ne veulent pas
reconnatre son titre fluviatile, en disant que c'est une qualification
ridicule; enfin, parmi les riverains du Danube, il n'y a que le Grand
Turc qui ne lui refuse pas sa rcognition, ce qui est encore une preuve
de la rsignation du sultan.--_Allah-Akbr!_ a dit le Pre des
Croyants,--_le fleuve Danousbi n'en afflue pas moins dans les mers
Sultanes_.

Vous pensez bien que la duchesse de Gertrudembergh ne saurait aller 
Paris chez les ambassadeurs de Prusse ou d'Autriche, et c'est la mme
raison qui l'empche de voyager en Allemagne et en Italie, o du reste
il est absolument ainsi pour ses deux amies, les duchesses d'Orviette et
de Bergamasco. Vous me direz qu'elles pourraient esquiver bien aisment
une pareille interdiction diplomatique en prenant leurs passe-ports;
mais c'est qu'elles ne veulent pas condescendre  voyager _incognito_
sous leur nom de famille ou celui de leurs maris:--Pourquoi
voudriez-vous donc qu'on se fasse nommer _Couture_ (_de la Manche_), ou
_Pholo Colin ne Tampon_, quand on est duchesse d'Orviette! l'empereur
y avait mis bon ordre; mais patience! et quand son neveu sera Prsident
de la rpublique, vous verrez comme on s'en revanchera sur les
Autrichiens.

Vous pensez bien aussi que la duchesse de Gertrudembergh, ne Tautin,
n'a pas eu le bonheur de conserver son majorat de cinquante mille cus
de rente, majorat que S. M. l'empereur des Franais avait institu pour
son mari dans la Prusse rhnane, et qu'il avait tabli sur les domaines
du roi de Prusse, _ perptuit_, bien entendu.--Comprenez-vous, de la
part du roi de Prusse, un pareil dni de justice, un pareil mpris du
droit aristocratique et des dcrets napoloniens? Si l'on en croit le
jugement dsintress de cette illustre veuve, le roi de Prusse est un
sclrat comme on n'en vit jamais! Quoiqu'elle ait perdu son majorat de
Westphalie, elle n'en a pas moins conserv cinq  six millions de
fortune acquise en dotations gratuites, et tout le monde a pu remarquer
qu'elle n'en brille pas moins par les illuminations de sa porte cochre
au jour de la Saint-Philippe et autres bouts de l'an du juste-milieu. La
duchesse de l'empire est essentiellement amie de tous les ordres de
choses qui ne rappellent rien de l'ancien rgime. Elle se dcide
toujours en politique au moyen d'un calcul infiniment simple: la seule
rgle de sa conduite est d'approuver et d'adopter tout ce qui doit
affliger les lgitimistes, et tout ce qui peut contrarier le faubourg
Saint-Germain.

La duchesse du nouveau rgime est merveilleusement ignorante, mais en
rcompense elle a beaucoup de morgue et peu d'esprit.--Lorsque nous
disons que les duchesses de l'empire ignorent beaucoup de choses, il est
bon d'appuyer cette observation sur un document irrcusable.--Une de ces
dames se croyait en droit de reprocher  Napolon d'avoir compromis ses
partisans par son opinitret belliqueuse. Il a si bien fait,
disait-elle, que nous voil compltement ruins, dchus, abms et comme
anantis par suite de son enttement et de sa manie guerroyante. Et
pourtant nous savons trs-bien qu'il aurait pu se tirer d'affaire et
nous aussi; car enfin, tout en perdant sa couronne avec son titre
d'empereur, il aurait obtenu des conditions superbes, et les Bourbons
avaient si grand'peur de lui, qu'il aurait t, s'il avait voulu,
CONNTABLE DE MONTMORENCY.

En regard de ces notabilits singulires, tranges, on a presque dit de
ces illustrations grotesques, on pourrait opposer la monographie d'une
jeune et charmante duchesse, une lgante et brillante personne  qui
son beau titre sied  ravir, on en conviendra sans difficult dans tous
les salons de Paris. Cette jeune femme a tout l'clat d'un joyau
gothique avec la grce et la simplicit d'une fleur des champs; mais
vous voudriez peut-tre savoir si c'est une duchesse de l'ancienne
noblesse ou de la nouvelle aristocratie, et voil ce que je ne saurais
vous dire, attendu que je ne m'en suis pas inform. Vous savez bien
qu'en prsence de certaines personnes il ne vient jamais aucune ide de
cette nature, ou pour bien dire de cet ordre conventionnel. La beaut,
l'intelligence et la dignit modeste, l'amnit bienveillante et la
douce vertu, priment naturellement sur tout le reste.--_Est-il plus
avantageux d'avoir de la naissance, ou d'tre tellement distingu que
personne ne songe  demander si vous en avez?_ C'est une question que se
faisait La Bruyre, et je ne vois pas que la doctrine humanitaire ait
fait dans la socit franaise un immense progrs depuis l'anne 1690.

  M. DE COURCHAMPS.




[Illustration: LE MDECIN.]

[Illustration]

LE MDECIN.


NE pas croire au mdecin, cela est permis; douter de la mdecine, c'est
marcher sur les traces de Don Juan. Mais, dans un sicle aussi positif
que le ntre, le scepticisme ne saurait aller jusque-l; il n'y aurait
qu'un cas o il serait permis de se montrer _impie en mdecine_, ce
serait celui o le mdecin lui-mme, vendant (chose impossible) le
secret de l'art, paratrait abjurer sa propre religion.

Il y a pour le mdecin une poque problme: muni d'un excellent titre,
il ne jouit encore que d'une mdiocre position. La mdecine est sa
premire croyance, comme elle est sa premire tude; mais il ne tarde
pas  ne croire qu'aux malades, et  n'tudier que la clientle. On est
mdecin  diplme, et on se dispose  en faire les honneurs  qui de
droit. Nanmoins le client tant un mythe, le genre humain paraissant se
porter  merveille, on serait tent de se faire astronome en attendant:
c'est l'poque du cumul, celle o le mdecin accepte toutes sortes
d'emplois pour s'emparer compltement du sien; se fait l'diteur
responsable des fautes d'un grand matre; entre dans un journal de
mdecine comme correcteur; dite des maladies jusqu' ce qu'il en puisse
gurir; quoi qu'il en soit, il dbute.

Le mdecin qui dbute va voir le dput de son dpartement: soigner les
dbuts d'un jeune mdecin, et se faire traiter par lui, est pour l'homme
du Palais-Bourbon une clause tacite de son mandat; la Chambre des pairs
reoit les mdecins tout forms avec les projets de lois des mains de sa
cadette. Puissamment recommand, en outre,  un confrre fort en
clientle, le mdecin qui dbute lui rend une visite: il en reoit un
malade  titre d'encouragement; bien entendu qu'il doit le gurir dans
l'intrt de l'espce, il n'a garde d'y manquer dans celui de sa
rputation. C'est la route battue, l'ide qui vient  tout le monde;
ces prcautions parlementaires tiennent au dbut, le succs tient 
autre chose. Il suffit d'user des procds reus pour tre mdecin; mais
pour tre clbre, il faut avoir une mthode  soi.

Faire son chemin  pied quand on a la renomme pour but, c'est vouloir
arriver tard, ou plutt n'arriver jamais; on prend donc une voiture. On
avait un habit neuf, on s'adjoint un paletot; on habitait un troisime,
on monte au premier. C'est une avance sur la clientle  venir; les
malades ne vous prennent qu' moiti chemin. On fait meubler un
appartement splendide, et l'on accroche dans son cabinet la gravure
d'_Hippocrate refusant les prsents d'Artaxerces_, afin de pouvoir dire
avec conscience: Il y a chez moi du dsintressement.

N'est-on pas connu, c'est un avantage: on a tout  gagner du moment que
l'on n'a rien  perdre; les malades attendent la sant, de mme que vous
attendez... la maladie. Ce que d'autres oseraient  peine tenter de peur
de compromettre une rputation, on l'excute de sang-froid pour faire la
sienne. Viennent alors les grandes maladies, celles qui impriment tout
d'un coup le sceau  la rputation d'un mdecin, ces bonnes
complications de l'_aigu_ et du _chronique_, ces bonnes fractures qui
emportent le quart d'un individu, et sauvent son mdecin aux trois
quarts, ces bons empoisonnements qui l'tablissent profond chimiste et
criminaliste distingu, et lui font dcouvrir dans les traces d'un crime
ancien la route d'une renomme nouvelle; et le mdecin triomphe, le char
de la mdecine se transforme en une _demi-fortune_ qu'il vient de se
donner. Ne pouvant se constituer de prime abord une clbrit de talent,
il unit son savoir  quelque riche hritire du commerce parisien qui
l'tablit une clbrit d'argent. A-t-on peu de malades, c'est le moment
de concentrer tous ses soins sur un seul, de suivre son idal, si on en
a un en mdecine, de se montrer le mdecin modle. Celui-ci arrive 
heure fixe; il reste prs d'un quart d'heure chez ses clients, s'informe
de la qualit des remdes, se fait exhiber les djections plus ou moins
louables, passe les nuits, au besoin pose les sangsues, suit une maladie
 la campagne, et donne des consultations gratuites aux gens de la
maison. Le mdecin qui dbute ne connat aucune saigne qui lui rpugne;
parfois il se saigne lui-mme, pcuniairement parlant. On vend une
proprit pour avoir une clientle; la clientle est une proprit. On
l'achte souvent toute faite. Un bon moyen de s'en crer une, c'est de
supposer qu'elle existe; beaucoup de mdecins commencent par tre
clbres, afin d'arriver  tre connus. Faites rveiller vos voisins,
que l'on vienne vous chercher  toute heure de la nuit au nom de telle
duchesse qu'il vous plaira, prise dans le nobiliaire de d'Hozier, que la
sant du faubourg Saint-Germain tienne, s'il se peut,  une de vos
minutes; qu'une file de voitures armories stationne devant votre porte;
alerte! valets de pieds, chasseurs, livres de toutes sortes; que l'on
fasse queue devant chez vous, que l'on s'y gorge comme aux mlodrames:
vous tenez dj l'ombre, la ralit est  deux pas.

Le mdecin affectionne la presse priodique comme moyen de publicit et
de diffusion. S'il parvient  fonder un journal de sciences mdicales,
chirurgicales, mdico-chirurgicales ou chirurgico-mdicales, c'en est
fait, il a pos les fondements d'une renomme sans bornes, c'est pour
lui le levier d'Archimde, et la science ne saurait faire un pas sans
sa permission; il n'existe pas de maladie qui n'ait paru dans sa
gazette; les jeunes mdecins recherchent son appui, les vieux le
mnagent, tous le craignent; il est capable de donner la fivre mme 
la Facult.

Planter des dalhias, c'est pour un mdecin un moyen d'avoir bientt une
clientle en pleine fleur; exceller sur un instrument de musique, c'est
apprendre aux clients qu'on doit avoir, qu'on connat les touches les
plus dlicates et les plus nerveuses de la fibre organique; se faire
l'ami des artistes, c'est tre avant peu leur mdecin; collectionner des
mdailles, des tableaux, des bronzes antiques, c'est s'exposer  avoir
prochainement une collection de malades, espce prcieuse, et qui mrite
comme une autre d'tre embaume.

C'est surtout lorsqu'on a le plus de temps  soi qu'il est le moins
permis d'en perdre. Il est des cas o un mdecin doit tre ubiquiste; le
matin c'est  son hpital, le jour chez les malades de la campagne, le
soir c'est  une runion de mdecins qu'il doit tre retenu. Sa
consultation a d retarder ses visites; il arrive tard dans son cabinet;
la clientle a ses exigences. Il ne prend rien aux pauvres pour
commencer; il se contente de traiter des malades, afin d'avoir plus tard
des clients.

La renomme marche d'abord au petit pas; survienne une pidmie, elle
prendra la poste. Le cholra a fait quelques victimes, il est vrai, mais
aussi que de mdecins n'a-t-il pas crs! Beaucoup se sont improviss
mdecins attendu l'urgence du flau; il y eut  Paris quelques mdecins
de plus et quelques hommes de moins: en tout deux flaux.

Ce sont les circonstances qui font les mdecins, a-t-on dit souvent. Il
y a des maladies obscures, des sciatiques, que l'on gurit _incognito_;
groupes, elles reprsentent  peine un rhume d'lite. Lier une artre,
ft-ce l'artre iliaque,  un pauvre dans un carrefour, c'est avoir fait
beaucoup pour l'humanit, pour sa rputation peu de chose; mais une
angine que l'on russit chez une comtesse rtablit l'quilibre: tout se
compense. Le mdecin voit d'abord des sujets dans les hpitaux; puis il
fait des visites n'importe o; il examine la maladie quand il dbute, il
examine le malade quand il a dbut. Dans la premire poque, il n'y a
gure  ses yeux que des rputations usurpes; les grands mdecins sont
des charlatans, le savoir est mconnu; la conscience est un empchement;
il se reproche d'avoir des scrupules. A-t-il pris position:
Dfiez-vous, dit-il incessamment, de ces jeunes gens systmatiques, 
qui la saigne ne cote rien, qui vont tranchant  droite et  gauche
toutes les questions et tous les membres qui leur tombent sous la main.
L'exprience a prvalu, le grand mdecin est seul digne d'tre appel.

Aujourd'hui on ne meurt plus _dans les formes_, mais d'aprs la mthode.
_Il est mort guri_, dit un grand chirurgien de notre poque; ce mot
peint tout le chirurgien. Sa passion est de rogner, dissquer,
cautriser, et de pousser une opration jusqu' ses plus extrmes
consquences; comme il n'a que Dieu pour juge, c'est  lui qu'il
prsente ses oprs assez bien panss pour des morts qu'ils sont. Il y
a, au contraire, parmi les mdecins, une espce bnigne qui laisse
mourir avec le plus grand sang-froid et la plus complte philanthropie.

La consultation runit d'ordinaire deux mdecins rivaux, la jeune et la
vieille cole. C'est une position dlicate: le jeune mdecin a
seulement voix consultative; le consultant jouit, au contraire, du
double vote, et rsout les questions que l'autre n'a fait que poser;
l'accessoire l'emporte sur le principal. Le jeune mdecin mand le
premier prend moins cher, et gurit quelquefois. On a vu de grands
mdecins enterrer  grands frais leur client. Dernirement un jeune
mdecin se trouva en face d'un professeur chez un riche malade; leurs
mthodes taient opposes; le jeune mdecin tait celui de la maison;
l'autre avait pour lui l'autorit d'un grand nom. Le consultant blma
ouvertement le systme suivi par son confrre: il fut cout, le jeune
mdecin conduit; on lui demanda son mmoire le mme jour. Le malade
jouissait encore d'une apparence de sant. Sachez bien une chose, dit
le jeune mdecin en remettant son mmoire, c'est que, tout professeur
qu'est monsieur, son malade mourra cette nuit. Le mdecin fut repris
par la famille: qu'avait donc fait son malade? il tait mort. L'art
proprement dit consiste  ne prdire qu' coup sr,  faire craindre
bien plus qu' faire esprer. Les malades qui viennent de loin mnent
toujours loin leur mdecin; croire beaucoup aux remdes est un moyen
d'imposer le savoir. Des fivres quartes ont t guries par des pains 
cacheter. Il n'y a que la mdecine qui nous sauve.

Parlons d'abord du mdecin en gnral; il sera temps ensuite de le
considrer dans ses divers attributs. On voit le mdecin, aptre
prtendu de la seule religion qui existe encore, sans croire prcisment
 son art, le maintenir  la hauteur de toutes les croyances, et
l'asseoir mme sur les dbris du genre humain. Une socit o le mdecin
existe seul est assurment une socit malade. Nanmoins la mdecine est
imprissable, par la raison minemment premptoire qu'il y aura toujours
des mdecins; que si l'homme sain a besoin de croire  quelque chose,
l'homme malade croit  tout aveuglment; et que, de toutes les maladies,
la plus invtre c'est la maladie des mdecins. Pntrer dans la
conscience du mdecin serait au reste entrer dans une vaste infirmerie
o toutes nos passions seraient numrotes, plus celles que le mdecin
tient en rserve, et qui lui sont personnelles. Ceux d'entre les
mdecins qui s'lvent dans les hautes abstractions de l'art, rduisant
la mdecine  un petit nombre de symptmes, se sont fait de bonne heure
une philosophie pratique o ses prjugs trouvent une bonne place.
Ceux-ci, en effet, ne sont-ils point des maladies? En gnral, le
mdecin cherche son milieu comme les autres hommes. Il faut le voir
lorsque, retranch dans un faubourg, il adopte par ncessit les
sobriquets bizarres que la foule donne aux maux qui l'affligent;
accepter en dernire analyse un vocabulaire compltement hrtique pour
ne pas s'aliner des clients absurdes. Les malades veulent tre traits
pour les maladies qu'ils se supposent, et par les remdes qu'ils ont
prvus d'avance: de l naissent les _coups de sang_ et les _grands
chauffements_; de mme les remdes ont divers noms, afin que les
malades puissent choisir. Par exemple, on administre avec avantage
l'_extrait de thbaque_  ceux qui redoutent l'opium. C'est ainsi que
Paracelse, pour ne point faire appel au mercure, inventa le _sublim_.
Dans une sphre plus leve, le mdecin cre, au contraire, une foule de
maladies, celles qui existent ne suffisant pas aux besoins hyperboliques
de ses clients du grand monde. Il possde en outre pour lui-mme un code
exceptionnel; il n'est point malade comme tout le monde, et les remdes
qui gurissent un client tueraient infailliblement un mdecin. Le
mdecin n'est jamais plus  l'aise que lorsqu'il exerce sur ses propres
donnes, et que la maladie qu'il combat n'a pas t autorise par
l'exprience des sicles, ou prvue par les dcrets de la Facult.
Celle-ci vite surtout de consacrer aucune doctrine: ce n'est pas un
pouvoir responsable, parce que, peut-tre, il y aurait trop de danger 
l'tre. Les fautes sont personnelles en mdecine.

Les philosophes et les mdecins eux-mmes affirment que la mdecine use
l'me au profit du corps; en d'autres termes, qu'elle perfectionne le
corps en vertu d'un certain picurisme philosophique. Au moral le
mdecin vit beaucoup pour lui-mme, il se fait d'ordinaire une religion
de son gosme; le reste de l'humanit n'existe pas pour lui, attendu
que tout le monde n'a pas l'honneur d'tre mdecin. Cet amour du positif
se formule en idoltrie pour l'argent. Suivez un mdecin depuis son
entre dans la carrire pratique: souple d'abord et insinuant, il
prendra insensiblement le ton sec, tranchant, d'un homme dont la
rputation s'augmente et dont la caisse s'emplit. Bientt matre de sa
clientle et de son entourage, sa parole sera celle d'un matre; elle
cotera aussi cher que celle d'un procureur. La vie et la mort
s'chapperont de ses lvres selon son bon vouloir; mais il fera plus de
cas d'un cu que d'un homme: l'argent sera le point de mire de toutes
ses actions.

A cette poque, s'il n'a pas la croix,--et ceci est une grande question
pour le mdecin, il l'achte ou la fait acheter; si le grand chancelier
de la Lgion d'honneur le rejette de son Eldorado, il a recours 
quelque ordre quivoque qui se rapproche par la couleur de ses insignes
du ruban si dsir, non qu'il y tienne comme  une distinction, mais
parce qu'il voit un supplment de clientle au bout d'un ruban. Le
mdecin n'oublie jamais d'tre _de_ quelqu'un ou _de_ quelque chose, le
public veut savoir d'o viennent les grands mdecins.

Avant mme d'tre une sommit, un mdecin est devenu profondment
sensualiste: l'tude et la vue des souffrances, en lui donnant le moyen
de les viter, lui en ont rendu la jouissance plus prcieuse; aussi
excelle-t-il  user, temprer ou dvelopper tout ce qu'il est donn 
l'homme d'en prouver. C'est le mdecin qui brle lui-mme son moka, qui
choisit ses perdreaux truffs chez Chevet; c'est lui qui a invent la
salade d'ananas; la plupart des raffinements culinaires drivent de la
mdecine. Quand l'humanit est au plus mal, le mdecin nage dans les
rjouissances sociales.

Il faut l'avouer aussi, du sein de la mdecine surgissent de temps 
autre de grandes individualits qui ont nom Dupuytren, ou quelques
autres qu'il serait imprudent de citer parce qu'elles existent encore.
Quand un mdecin parvient  chapper au petit mercantilisme de sa
profession et aux soins exclusifs de sa clientle, disons mieux, 
l'individualisme qui nous ronge, il peut tout comme un autre devenir un
grand homme. Observons cependant que, mme dans son hypothse, son
action a t jusqu' prsent purement individuelle. La mdecine manque
de ces vues gnrales qui embrassent tout un peuple, toute une nation.
Tout se fait chez nous dans des intrts de personnes, de famille tout
au plus. Un mdecin ne comprendra jamais qu'on puisse travailler 
perfectionner l'hygine d'une grande ville, et  rformer les abus qui
compromettent la sant de toute une classe d'hommes. Il est vrai que
c'est l'affaire des philosophes qui n'entendent rien  la mdecine, ou
des acadmiciens qui l'envisagent  un point de vue par trop
constitutionnel. Aussi les grandes question d'hygine et de salubrit
publique sont-elles moins avances chez nous que chez les anciens,
gnralement dpourvus de grands mdecins. Je m'loigne ici de mon
cadre, mais il me semble que je me rapproche de la vrit.

Entrons maintenant dans le monde  la suite du mdecin, comme lui, le
chapeau  la main, mais avec l'intention perfide d'anatomiser chaque
individualit. Sur le premier degr de l'chelle mdicale est plac le
mdecin de cour, personnage multiple.--La cour a plusieurs mdecins,
l'habit  la franaise est plac en premire ligne dans sa
thrapeutique, il ne le quitte point tant que sa clientle le retient
dans le faubourg Saint-Honor ou dans les riches htels de la
Chausse-d'Antin. Tout ce qui peut payer noblement veut tre trait de
mme. Grce au mdecin de cour, l'anecdote de salon pntre jusqu'au
chteau; il ne dit jamais que la moiti de ce qu'il sait. Sa clientle
de Paris est toujours malade autre part, et on le consulte moins sur les
maladies que l'on a que sur celles qu'il a d gurir ailleurs; un mot de
lui contient le bulletin des affections que l'on doit se permettre; ses
ordonnances sont des ordres du jour. Quiconque n'est pas mdecin de cour
l'a t du premier consul, ou espre l'tre tt ou tard d'un dictateur.

Cette distinction se confond frquemment avec celle du mdecin
professeur. Aucune existence que nous sachions n'est plus varie, plus
complte, que celle du mdecin professeur. Faire marcher de front les
intrts de la science et ceux de sa fortune, avoir une clientle et un
auditoire, tre oblig de rvler mille secrets au nom de l'art, n'en
laisser chapper aucun par gard pour ses clients, avoir sa popularit
de professeur et sa renomme de mdecin  faire fleurir l'une par
l'autre, tre profond  la Facult, lger et superficiel dans un salon:
tel est son rle de tous les jours. Le mdecin professeur possde, outre
sa chaire, une clinique dans un hpital; il est au moins chef de
service. La douleur lui apparat sous toutes les faces, hideuse et
agonisante sur un grabat, coquette et pare dans le boudoir d'une femme
lgante. D'un hpital, ce purgatoire de la souffrance physique et
morale, il passe dans un somptueux htel, den de la maladie. Cette vie
si contraste de Paris, il la sait tout entire, les tableaux les plus
sombres de Ribeira sont  ses yeux une ralit; il connat galement les
touches religieuses et mlancoliques de Murillo. Un palais et une
lproserie, voil le monde pour lui. Il est mdecin dans son hpital,
sec, dur, brutal par ncessit; il est mdecin de bonne compagnie prs
du lit d'une grande dame. Dans ses salles, le matin, il est roi; dans
ses visites du soir, c'est une royaut constitutionnelle tout au plus.

Le grand monde possde encore dans le mdecin des eaux une garantie pour
ceux qui s'aventurent, sur la foi des sites et des douches sulfureuses,
jusque dans le sein des Pyrnes. Le mdecin des eaux part avec ses
malades ds les premiers jours du mois de juin; il est charg de
procurer des eaux  ses malades, et des malades  ses eaux. Moiti
administrateur, moiti savant, il a plus  faire que Mose au sein du
dsert. La parole de celui-ci tait commode; pourvu que les Hbreux
eussent un puits, ils ne s'informaient pas si l'eau tait plus ou moins
carbonate. Pour le mdecin des eaux, l'analyse chimique le regarde; il
est en outre charg de l'hygine du local. Les petites brochures se
succdent entre ses mains; il s'agit de prouver que sa fontaine est une
piscine, et qu'elle l'emporte sur tous les filtres connus. Des gens ont
la tmrit de prtendre que cette place est une sincure. Il est vrai
que le gouvernement qui en octroie le brevet donne rarement les
connaissances requises pour en faire usage; mais trouver un homme qui
soit  la fois physicien, botaniste, gologue, chimiste et voyageur,
n'est pas chose facile; on prend un homme politique, et tout est dit.
Quand on n'est rien par ses emplois ou par ses titres, on peut encore
s'tablir homoeopathe, phrnologue ou magntiseur; on ne parvient pas
toujours  fonder ainsi une science, mais on fonde une rputation.

Le mdecin prosecteur, aide ou professeur d'anatomie, jouit d'une grande
importance, aujourd'hui qu'aucun homme ne meurt sans que l'on sache ce
qu'il aurait fallu faire pour le gurir.

Dans quelle classe rangerons-nous celui qui se complat dans les
phnomnes de la nature anormale? Sa maison est un muse assez semblable
au muse Dupuytren. La Vnus hottentote y donne la main  l'Apollon de
Paris; un squelette type, un Quasimodo chevill en laiton, l'embryon
acphale et le foetus  trois ttes, Rita et Christina, une deuxime
dition des frres Siamois, se rencontrent dans son rpertoire. L'espce
humaine est sublime et ridicule sous le scalpel de l'anatomiste: il
runit les deux extrmes, et il occupe lui-mme la rgion moyenne dans
son musum.

Laissons cet amateur passionn de la nature morte s'ensevelir
prmaturment dans son ossuaire; occupons-nous du mdecin des pauvres.
On n'est encore mort qu' demi quand on a recours au mdecin du
dispensaire; il donne des soins  ceux qui n'en peuvent attendre que de
l'humanit. La philanthropie a ses aptres pour ne pas dire ses martyrs:
escalader des maisons de tous les tages, pntrer dans des bouges
quelconques, prescrire de la limonade citrique  ceux que des pains de
quatre livres rtabliraient infailliblement, telle est l'ingrate mission
du mdecin philanthrope. L'administration doit les choisir jeunes pour
les avoir sensibles:  force de s'attendrir, le coeur se ptrifie, le
mdecin se forme aux dpens de l'tre sensitif; l'me sympathique
s'vanouit. Le corps n'apparat plus que comme une matire plus ou moins
organique que l'on traite indiffremment selon telle ou telle mthode:
on fait de la mdecine; la philanthropie n'est plus qu'une tradition.

Le mdecin-affiche existe de compte  demi avec les afficheurs, les
distributeurs d'adresses sur la voie publique, qui accostent les
passants dans les carrefours, et toute cette nation fauve et avine dont
Robert Macaire est le patriarche. La publicit n'a pas pour le
mdecin-affiche de formes dgotantes: les piges les plus grossiers
sont ceux qui prennent le plus de monde. Il spcule sur un procs: quand
la publicit l'emporte sur l'amende, c'est autant de gagn, le
rquisitoire est une rclame pour lui. Il aurait fait sa fortune si tout
le monde tait inform qu'il a t condamn  quelques mois de prison,
sans prjudice de ses mrites et qualits individuelles. Il sait ce que
la condamnation rend chaque anne, et combien il gagne par jour  tre
en prison. Son exploitation ne se borne point aux limites d'une rue de
Paris. Pour peu que son industrie ait prospr, son hygine se rpand
bientt sur tous les continents. Nanmoins Paris, la ville du monde la
plus mdicale et la plus claire, est encore le paradis terrestre de ce
charlatan; c'est l qu'il enterre le plus de clients.

On peut tre mdecin d'un thtre sans cesser d'tre mdecin. L, on
doit constater jusqu' quel point une toux peut tre lgale. Le mdecin
d'un thtre est un lynx pour les maladies imaginaires. La prima donna
dteste le mdecin, qui l'oblige de temps  autre  se bien porter:
aussi a-t-elle toujours dans ses bonnes grces un jeune docteur choisi
par elle pour plaider la migraine contradictoire.

Le mdecin d'une compagnie d'assurance est charg de constater l'entit
physique, la parfaite intgrit corporelle des remplaants soumis  son
examen. Il doit se montrer plus svre que la loi mme, le gouvernement
tant plus mticuleux pour un remplaant que pour un simple soldat.
Qu'est-ce que l'homme, physiquement parlant? Demandez  ce mdecin. Ceux
qu'il accepte peuvent dire avec vrit: Je suis un homme. Saint Pierre
n'est pas plus difficile sur le choix des mes que le mdecin de
recrutement sur l'admission des marchaux de France. Il y a un mdecin
pour les vivants, pour les malades; il y a de plus le _mdecin des
morts_. Celui-ci n'est appel que pour s'assurer de la non-existence de
ses clients. On prouve le besoin de vivre pour ne pas recevoir sa
visite, car il donne des visas pour l'autre monde; le moindre symptme
d'existence rend son ministre inutile. Les dcs, les inhumations, se
font par son ordre; enfin on ne meurt pas sans sa permission. Le mdecin
des morts est gai comme un catafalque, vtu de noir des pieds  la tte;
il existe comme garantie pour les vivants et les morts; les collatraux
lui doivent des remercments.

Parmi ceux que la Providence veut affliger, elle envoie aux uns une
maladie, aux autres un mdecin: c'est un trsor inestimable ou un mal
sans remde; on gurit d'une maladie, on ne gurit pas d'un mdecin.
Ayez un mdecin pour ami, sinon un ami pour mdecin, il aura le courage
de vous mettre tout de suite au courant des secrets de l'art, et de ne
point vous trouver malade si vous n'tes qu'indispos. Il y a des
familles o le mdecin est hrditaire, et o le mme homme gurit, en
trs-peu de temps, de pre en fils une foule de gnrations.

De nos jours, le mdecin doit tre ambidextre. Il a perdu de ses
prjugs aristocratiques, qui ne lui permettaient pas d'tre confondu
avec un chirurgien; ou plutt le chirurgien a acquis ces connaissances
internes qui l'lvent au rang de son confrre: il pratique la
percussion. En Angleterre, un mdecin laisse mourir un de ses amis
frapp d'apoplexie  ses cts, pour ne pas se dshonorer... en le
saignant.

Depuis que les croyances sont affaiblies, le mdecin et le notaire
semblent avoir hrit de la socit. Ce que l'on n'avoue plus au prtre,
la souffrance oblige de le confier au mdecin, ou l'intrt le fait
dvoiler au notaire: le mdecin est le dpositaire forc des mystres de
l'alcve, du boudoir, et des affections intimes; confident oblig de
toutes les faiblesses, il lve sa profession en sauvant l'honneur des
familles; le secret de la confession est devenu le secret de la
mdecine. Le mdecin assiste  la naissance; pendant la vie est-on
jamais sr de pouvoir s'en passer? Aussi, aprs celui de se bien porter,
il n'est pas de plus grand bonheur au monde que d'avoir un bon mdecin.

  L. ROUX.




[Illustration: LA FIGURANTE.]

[Illustration]

LA FIGURANTE.


ON sait que de tout temps en France le soleil de la rampe a bloui bien
des grands yeux noirs et bleus, et fait tourner bien des jolies ttes.
Quand mme Watteau, le peintre des amours mignards, ne nous aurait pas
laiss quelques silhouettes des nymphes d'Opra d'autrefois, gracieux
lutins qui abandonnaient la solitude de leurs comptoirs pour aller se
mler aux magies de la scne, personne cependant n'ignorerait que, ds
1770, peu de jeunes filles de la classe ouvrire savaient rsister au
dsir, allum en elles comme une fivre, de se produire en public, au
milieu des pompes d'un choeur et des splendeurs d'un ballet.

Loin de s'teindre avec le temps, ce dlire enthousiaste n'a fait que
prendre de jour en jour plus de dveloppement. On comprend que cela
devait tre,  Paris surtout, o l'art dramatique accapare presque  lui
seul l'empire de la vie sociale. En effet, tant de sductions, tant de
ressources, tant d'attraits d'un charme tout-puissant ressortent du
thtre moderne, que rien n'est facile  concevoir comme cet veil donn
 toutes ces petites et folles ambitions.

Ainsi il est un rve rose et dor qui poursuit sans cesse une classe
nombreuse de jeunes filles du monde parisien. Je veux parler ici de
celles qui naissent dans la soupente du portier aussi bien que de ces
groupes d'oisillons jaseurs, jolies recluses des magasins de modes, qui,
penches matin et soir, comme Pnlope, sur un mtier de gazes et de
rubans, sont pour ainsi dire condamns  un travail sans fin.
Lorsqu'aprs les longs labeurs de la semaine elles rentrent le dimanche
dans leurs mansardes, en proie aux motions d'un drame  grand fracas ou
d'un vaudeville lugubre, c'est ce rve qui les endort; il voltige, en se
jouant, autour de leurs paupires; il les enchante et les fascine. Les
riches vtements, le manteau de reine tout toil de paillettes, les
chlamydes grecques  la queue tranante, les robes lames d'argent, les
perles dans les cheveux, les pendants d'oreilles, les colliers de
diamants, les anneaux de topaze, cette blancheur si nette de la peau que
ne se refuse aucune actrice, les babouches de soie et de velours, tout
cet appareil ferique brille  leurs yeux comme un mirage. On dirait
qu' ces heures-l la reine Mab de Shakspeare leur apparat toute
souriante, sur son char tincelant de pierreries.

Les pauvres petites! elles se voient applaudies, couvertes de fleurs,
combles de caresses, redemandes avec transport; elles jouissent des
dsirs qu'elles inspirent, elles sont fires de la beaut dont on les
loue. Encore si ces songes dcevants devaient s'arrter l!

Mais tout en accomplissant leur tche, quand, l'aiguille et les ciseaux
 la main, elles causent en brodant  la manire des filles de Mine,
chacune d'elles rpte les couplets qu'elle a entendu chanter. Toutes
jouent un rle dans une comdie pour rire; on essaie sa voix, on se
faonne peu  peu aux allures de la scne; on rcite les tirades qu'on a
vu applaudir avec le plus de frnsie. C'est une parodie sans fin, une
sorte de lutte en mme temps. De l  formuler des dsirs, la
transition, comme on pense, ne saurait se faire longtemps attendre.
D'ailleurs, comme si ce n'tait pas encore assez de toutes ces
aspirations jetes au vent, on se conte  l'oreille les mille fables
sduisantes qui circulent dans la foule sur l'avancement inou de toutes
les desses thtrales du jour. On n'oublie jamais de se dire qu'avant
ses triomphes de l'Acadmie royale de musique, o ses beaux yeux seuls
l'ont conduite, mademoiselle *** a t couturire. Pour mademoiselle ***,
elle a t modiste tout uniment; mademoiselle ***, pis que cela, et
mademoiselle *** encore pis.

Voyez maintenant combien le sentier des illusions devient glissant une
fois qu'on est engag sur cette pente rapide. Il n'est alors aucune
prtention, si exagre qu'elle soit, que les pauvres enfants ne se
croient en droit de former. Aprs ces prliminaires obligs, quelques
jours se passent pendant lesquels on prend en dgot le travail du
magasin. Les fanfreluches sont ngliges, on n'est dj plus au fait des
modes. Bientt tous les ustensiles du mtier sont jets de ct avec
abjection; puis, tous les dimanches, l'oiseau parvient  s'chapper de
sa volire pour s'enrler, de dix heures du matin  trois de
l'aprs-midi, parmi les lves dramatiques de M. Saint-Aulaire. Il n'y a
plus moyen de se ddire: on a un thtre, un genre, un rpertoire  soi;
on joue devant un public qui applaudit plus souvent qu'il ne blme. Rien
n'empche de croire qu'on est de premire force dans les confidentes de
la tragdie voltairienne, ou dans les Madelon dlures de la comdie de
Molire. A prsent, on est de taille  oser bien des choses,  tenter
bien des essais, dont le moindre sera de solliciter auprs d'un
directeur la faveur d'un prochain dbut. Inutile d'ajouter que, ds la
premire vue, on sera engage avec empressement  faire partie... des
figurantes.

Figurante! C'tait sur toute autre chose qu'on avait compt. Figurante,
c'est--dire dame de choeurs, condamne  d'obscures pirouettes ou  des
monosyllabes fugitifs dans les chants, quelle coupe d'absinthe  vider
jusqu' la lie! N'importe. Il faut bien commencer par quelque chose. On
est figurante ce soir, demain on sera peut-tre prima donna. Mon Dieu!
on a vu cent fois de ces miracles-l.

Pauvre fille! elle ne cesse jamais d'esprer. Qu'on se garde de croire
qu'elle fera dsormais le moindre effort pour avancer d'un pas. Tout
humble qu'il soit, ce rle de comparse satisfera longtemps tous ses
dsirs.

Afin d'obir autant qu'il est en elle  la tradition, la figurante
n'oublie jamais d'avoir un nom doux comme le miel, blanc comme le lait.
On sait que par les baptmes qui courent aujourd'hui au thtre, c'est
une chose de la plus haute importance que de bien se nommer. En ceci,
les choses ont t portes  un tel point que les nomenclatures du
calendrier sont devenues insuffisantes. Avant donc de faire son choix,
la figurante met  contribution toutes les hrones de romans  sa
connaissance. Elle cherche, elle s'informe, elle fouille dans tous ses
souvenirs, elle s'interroge longtemps. Cela fait, elle conclut 
s'appeler au choix Pamla, Maria, Coelina, Flora, Indiana, Emma, Llia,
Lucie, Hlose, ou mme tout cela  la fois. Plus tard, dans quelque
soire solennelle, au milieu des causeries d'un entr'acte ou d'un
triomphe de foyer, elle recevra de ses camarades un sobriquet
caractristique comme _Bel-OEil_, _Bouche-Rose_ ou _Fine-Oreille_, petit
appendice qui, pour n'tre pas son appellation relle, n'en deviendra
pas moins le nom auquel on l'habituera  rpondre.

Au jour de son dbut, la figurante a dix-sept ans, quelquefois plus,
rarement moins. La premire fois qu'elle se produit en scne, bien des
jumelles d'habitus se lvent  son approche pour s'assurer si elle est
brune ou blonde, pour voir si elle a de grands yeux, voils de longs
cils. Le plus souvent la friponne a bien d'autres trsors vraiment 
taler devant les sultans de l'orchestre: c'est une bouche mutine, un
petit bras rond, une petite main, un petit pied et bien d'autres
richesses encore!

On la trouve jolie; c'est dj bien, mais ce n'est pas encore assez.
Tous ces avantages ne lui serviraient pas  grand'chose, s'il ne lui
tait pas possible de les mettre en vidence. tre belle, voil sans
doute une excellente raison de succs; tre intelligente, c'est--dire
vive, enjoue, sautillante, mobile, avoir l'oeil en coulisses, la taille
bien dgage, la jambe tendue, voil mieux que l'espoir du succs, voil
le succs certain. On sait qu'il consiste pour la figurante  s'avancer
toujours la premire, soit qu'il s'agisse d'une ronde villageoise, soit
qu'il faille simuler au naturel un cercle de bourgeoises endimanches.
Pour se conqurir cette place au premier rang, il n'est pas de petites
luttes qui lui fassent peur. Tous les artifices de la coquetterie, un
chle plus frais, une bouche plus souriante, ces souliers si petits, ces
bras arrondis sur les hanches, comme les anses d'un vase trusque, les
oeillades assassines au rgisseur, les coups de langue sur le compte des
beauts rivales, un baiser par-ci, une complaisance par-l; rien ne lui
cote pour obtenir le droit de marcher en tte. S'il le fallait, elle
provoquerait au besoin une nouvelle preuve du jugement de Pris; de
mme encore rien ne lui semble aussi cruel que de se voir relguer, de
chutes en dgringolades, jusqu'aux derniers anneaux de la queue: on
sait, en effet, qu' ce point la tte, si jolie qu'elle soit, devient
imperceptible aux yeux du public.

Une chose qui n'est pas moins digne de remarque, c'est l'humilit de la
figurante vis--vis des chefs d'emploi. On dirait de la soumission, si
ce n'tait mieux que cela, de la crainte. Une reine, une grande
coquette, un tyran, la robe  queue, le sceptre de carton peint, la
couronne d'or, exercent sur elle un pouvoir souverain; ils peuvent s'en
servir par un mouvement inattendu, rejeter quelquefois mme sur elle,
selon leur caprice, la mauvaise humeur que leur a cause la svrit du
public. La figurante est leur hochet. Qu'ils s'en amusent comme une
pensionnaire de sa poupe, si cela leur fait plaisir: c'est un tonton
d'une docilit extrme. Au lieu de se plaindre, elle regardera chacune
des agressions dont elle sera l'objet comme un honneur insigne. On n'a
pas oubli ce mot d'une figurante au bon temps de la Comdie-Franaise.
C'tait  la fin d'un entr'acte. En rentrant dans la coulisse, elle
manifestait au milieu de ses camarades une joie inaccoutume.

D'o te vient donc tant de gaiet? lui demanda l'une d'elles.

--Ah! s'empressa-t-elle de rpondre, c'est bien naturel: M. Saint-Prix
vient de me marcher sur le pied!

Bien que la figurante soit ne dans les couches infrieures de la
socit, il arrive parfois, je ne vous dirai pas comment, mais cela
arrive, qu'elle se trouve tout  coup possder toutes les dlicatesses
du confort. En ce cas, rien de ce qui fait,  Paris, la vie douce et
heureuse pour les jolies femmes ne manque  ses dsirs. Cachemires,
boas, riches crins, cristaux, tapis, calches, livre, groom, tout ce
qui sduit, tout ce qui enivre, elle accepte tout cela, sauf  se voir
force d'y renoncer dans un temps prochain. D'habitude, ses bonnes
fortunes sont rapides comme l'clair; c'est tout au plus si elle a eu le
loisir d'oublier un instant sa petite toilette d'autrefois: ce tartan
rouge ray avec lequel elle mourra, ses brodequins noirs, une robe
d'indienne, un chapeau de satin pass et une chane en similor.
Redevenir pauvre ne lui cote pas beaucoup. Alors adieu au protecteur
qui la combla de cadeaux. L'oiseau revient  son premier nid. Vive la
joie que personne n'achte! Vive l'amour pour tout de bon avec un flacon
de pomard ou une bouteille de blond chblis! Fi des grandes parures qui
asservissent! Tombent ces marabouts qu'il faut payer avec de menteuses
caresses! Voil le lit de plume, un peu dur, mais o l'on dort si bien!
Voil l'troite mansarde d'o l'on avoisine les astres!

Pour la figurante qui reconquiert son indpendance, c'est toute une
rvolution  accomplir. Du premier tage elle grimpe au cinquime
au-dessus de l'entre-sol,  deux cents pieds au-dessus du niveau de la
Seine. C'est un peu haut. Bah! la coquette passe devant. Sa jambe est si
fine! Que le ciel la protge!

Ce n'est pas qu'il faille tant la plaindre de cette libre misre. Une
fois de retour dans sa cellule si proprette  la fois et si modeste,
elle n'est pas en peine de se trouver du bonheur pour longtemps. Avec un
oiseau chanteur, on trouve dans un coin de sa demeure une colonie de
vers  soie qu'elle prend plaisir  lever de ses propres mains, et puis
sous sa fentre s'panouissent les plantes et les fleurs les plus
aimables. Il y a l une petite fort de roses qui la regardent d'un air
amoureux; un pot de rsda jette ses aromes au vent. On y voit encore de
rouges oeillets aux parfums humbles et suppliants, et des clmatites qui
montent le long du mur jusqu' elle, et font presque irruption dans sa
chambre, comme une idylle qui la poursuit. En regardant bien, vis--vis
un petit fichu de Barges suspendu  la croise en guise de rideau, on
trouve encore une guitare castillane,  l'aide de laquelle la pauvre
recluse module les cantilnes de Mlle Losa Puget, ou les romances
cheveles d'Hippolyte Monpou.

Cependant, comme,  son gr, il n'est rien au monde d'aussi ennuyeux
qu'une existence solitaire, il arrive une heure o elle s'arrange de
faon que son monologue soit toujours interrompu. L'ange aux formes
humaines qui doit lui donner la rplique est commis marchand dans un
magasin de nouveauts, et passe immanquablement pour son cousin, comme
cela se pratique dans les vaudevilles du jour.

L ne se bornent pas les relations de la figurante. Indpendamment de
l'habilleuse et de la fleuriste du thtre, elle compose encore sa
socit des Taglioni en herbe, des Funambules et des Dorval en
esprance, qui s'exercent tous les quinze jours  hurler le mlodrame 
la salle Chantereine. Au reste, elle est au mieux avec sa portire, 
qui elle donne presque quotidiennement une foule de billets de spectacle
sans droit. Elle n'a pas de cartes de visite, mais elle crit sur sa
porte avec de la craie:

  _Mademoiselle ***, artiste dramatique,
               demeure ici._

On sait combien est mince la rtribution que la figurante reoit de la
caisse du thtre: ce prix varie toujours de quinze sous  deux francs,
mais il ne va jamais au del. La figurante trouve que ce n'est pas assez
pour les besoins les plus usuels de la vie. Aussi, pendant tout le jour,
aux heures o elle est dispense de s'ajuster le jupon de villageoise ou
le bguin de la nonne, elle cherche de nouvelles ressources dans le
travail. Abeille intelligente, elle picore partout. Malgr le levain de
paresse native qui fait la base de son caractre, elle se plie  toutes
les petites exigences de l'ouvrire  la journe. Tantt elle lave,
plisse, blanchit, et ourle des cravates; tantt elle brode des bretelles
et des calottes grecques pour les marchands de pacotille.

Gnralement, c'est avec les conomies qui proviennent de ce travail
qu'elle va le dimanche dner, monsieur son cousin sous le bras, dans les
cabinets particuliers de l'Ermitage. Le festin de Balthazar n'est rien,
compar au luxe de ce banquet  deux ttes. Souvent, dans les transports
d'une double ivresse, les deux amants s'oublient jusqu' demander une
omelette au rhum, suivie de l'indispensable bouteille de champagne.
Qu'on s'imagine  quelles joyeuses extravagances elle s'abandonne alors.
Il n'y a pas d'aimables folies dont on ne s'ingre; toutes les atrocits
y passent; on casse des piles d'assiettes, on chante des cavatines avec
accompagnement de couteaux, et si aucune solennit de rigueur n'appelle
au thtre, on va terminer la soire dans les mystrieux bosquets de
l'Ile-d'Amour.

Mais aussitt qu'elle remet les pieds dans ce sanctuaire qu'on appelle
les coulisses, la figurante se rvle prude, affectant une petite moue
vertueuse chaque fois qu'un galant s'approche trop de sa taille de
gupe. Il faut bien dire toutefois qu'elle ne garde pas la mme rigueur
envers tout le monde. Par exemple, bien loin de tmoigner tant de
rudesse aux faiseurs  succs, elle tourne au contraire tout autour
d'eux, les suit sans cesse, les entoure d'agaceries, et leur dit souvent
avec une adorable navet tout en leur faisant un collier de ses deux
bras.

Mon amour d'auteur, ne me ferez-vous pas un tout petit bout de rle?

Alors, pour peu que l'auteur paraisse hsiter, elle le serre de prs, le
cajole, minaude, darde sur lui d'amoureuses oeillades, et finit par
mettre en jeu toute l'artillerie des sductions.

Ne me refusez pas, grand homme, s'crie-t-elle avec des larmes dans la
voix; j'en mourrais, d'abord. Chaque jour que Dieu amne, vous sacrifiez
tout plein de belles choses  des mijaures qui ne me valent pas. Tenez,
je serai tout ce qu'il vous plaira. Commandez: c'est vous qui tes le
matre, moi, l'esclave. Voulez-vous une bacchante? Me voil. Est-ce un
vampire que vous dsirez? Je suis prte. Si par hasard c'est une grande
dame qu'il vous faut, voyez comme je remue l'ventail. Croyez-moi, les
grisettes et les impratrices ne me sont pas moins familires. Allons!
dites que vous finirez par me faire un petit rle de rien du tout.

Le dragon du jardin des Hesprides tait plus facile  sduire qu'un
auteur  succs. Ds longtemps blas sur ces sortes d'motions, le grand
homme donne une petite tape sur la joue de la suppliante, et s'loigne
en disant: Eh, mais, divine! je ne dis pas non, mais je ne dis pas oui
non plus: nous verrons a.

Or, cette parole d'indiffrence, la figurante la ramasse comme une
pierre prcieuse qu'on aurait par mgarde laisse tomber  ses pieds.
C'est une promesse qu'elle rchauffe dans son sein comme une trompeuse
esprance.

C'est qu'elle comprend combien il est avantageux de ne pas tre
confondue dans la foule et de paratre au premier plan. D'ailleurs, 
mesure qu'elle avance en ge, l'incertitude de sa vie l'inquite; toute
son ambition serait d'avoir au moins quelques jolis costumes  mettre,
et assez de paroles pour tre remarque des loges d'avant-scne; c'est
l, en effet, que se tiennent les vieux gnraux de l'empire, les
banquiers clibataires, les Ulysses cosmopolites de l'htel des Princes,
tous arms d'indiscrtes jumelles. Pour nous servir d'une expression
consacre dans le langage des coulisses, c'est _en faisant bien l'oeil_
de ce ct-l que la figurante parviendrait  retrouver toute
l'existence dore qu'elle a perdue aprs les beaux jours de sa jeunesse.
Mais ce sont l autant de soupirs jets dans les nuages. Auteurs et
spectateurs, personne ne songe plus  elle.

C'est ici qu'il convient de laver la figurante d'un reproche injuste: on
n'a pas craint de l'accuser d'ingratitude. La figurante ingrate! la
figurante _mauvais coeur_! Voil bien notre sicle qui ne respecte rien!
Aussitt qu'un peu de bonheur vient luire pour elle, a-t-on dit, elle
oublie ses parents, elle les mconnat, elle les abandonne. C'est une
calomnie, pour ne rien dire de plus. Il est constant, au contraire, que
le pauvre ange dpasse Antigone pour la pit filiale. Son pre fait ses
commissions, et elle le paie; sa mre cire ses brodequins, elle la paie;
elle porte ses billets en ville, elle la paie; elle fait sentinelle
autour de sa vertu, et elle la paie plus que jamais. Personne n'ignore
que ce n'est pas l une charge gratuite. Tant que la fille est belle, il
y a de bons profits  recueillir. Outre que chacune de ses courses est
paye, la mre trouve continuellement  glaner dans le mnage.

Elle reoit de plus, comme une redevance naturelle, les gants frips
qu'elle saura bientt remettre  neuf, les robes passes de mode qu'elle
rajustera, le vieux tulle qu'elle rafrachira, les vieux rubans auxquels
elle rendra leur lustre, les vieilles pantoufles dont elle fera de
ravissantes babouches. Et encore dans cette nomenclature ne sont point
comprises bien des petites inutilits qui ne laissent pas que d'avoir
une valeur: les pingles, les broches, les colliers, modeste joaillerie
d'or apocryphe, les petits flacons, la porcelaine de Svres, la
parfumerie, tous ces outils enfin dont on se sert pour entretenir la
beaut fugitive et la jeunesse qui s'en va: prcieux dbris dont la mre
remplit toujours une corbeille de revendeuse  la toilette.

Non, la figurante n'est pas ingrate. Celui-l s'en serait convaincu qui
aurait vu ce qui se passait l'hiver dernier dans l'un des couloirs de
l'Opra. On donnait, je crois, _le Diable boiteux_. Une demi-heure
environ avant que le rideau ne se levt pour le premier acte, une
querelle des plus vives s'tait leve entre une ouvreuse et une petite
comparse brune, charmant lutin appel, autant qu'il nous en souvienne,
_jambe-d'oiseau_, sans doute  cause de la finesse de son pied. Selon
l'habitude consacre parmi ces dames, on ne s'pargnait pas les vrits
de part et d'autre.

_Jambe-d'oiseau_, tu finiras mal, c'est moi qui te le prdis, s'cria 
la fin le Cerbre en jupon: le moins qui puisse t'arriver, ma petite,
c'est de monter un jour sur l'chafaud. Eh quoi? n'as-tu donc pas de
honte? tu as une lutcienne  tes ordres, et tu laisses dans la crotte
ceux qui t'ont donn l'tre! Tu vis grassement, ils manquent de tout.
Ton respectable pre, que fait-il, je te prie? il vend des contremarques
dans la rue. Quant  celle qui t'a nourrie de son lait, j'en rougis pour
toi, elle en est rduite  faire des mnages!

--Halte l, la vieille! interrompit tout  coup _jambe-d'oiseau_, pour
le coup, c'est trop fort! O prenez-vous qu'on ne soit pas _utile  ses
parents_ suivant ses moyens? Mon pre ne peut pas souffler mot; le
vieillard est heureux comme un poisson rouge dans un bocal; il a du
tabac  discrtion et je l'habille en ngre chaque fois que je vais au
bois avec mon petit vicomte. A preuve qu'il vous fasse voir sa livre de
ratine jaune. Pour ma mre, c'est diffrent: j'en ai fait ma dame de
compagnie. Digne femme! je m'arracherais le pain de gruau de la bouche
pour le lui donner. Dites ensuite tant que vous voudrez qu'elle a soin
de mon intrieur, je ne le nie pas; mais enfin qu'y faire, puisqu'elle
le veut absolument, ce trsor?

Revenons  la figurante que nous avons vue dlaisse, pauvre, ou, ce qui
n'est pas plus consolant, riche seulement des restes d'une beaut
caduque. A cette heure nfaste, bon gr mal gr, il lui faut se rsigner
 vivre obscure et oublie; il n'y a pas d'exemple qu'elle se fasse
applaudir alors une fois au plus toutes les annes bissextiles.
L'apparition d'une comte prsage qu'elle crera peut-tre un rle muet
ou quelqu'un de ces accessoires connus sous la dnomination de grandes
utilits. Au fond il lui serait  peu prs impossible de faire autre
chose que figurer.

Voil les mauvais jours qui arrivent  grands pas.

Tandis que l'insoucieuse fe donne tourdiment tte baisse dans toutes
les joies, son septime lustre sonne tout  coup  l'horloge du temps.
Voici les annes qui arrivent avec leur cortge d'outrages irrparables.
Une soudaine transformation s'opre alors en elle. De ptulante que vous
l'avez connue, elle devient bientt triste, morose, taciturne, rveuse.
Pour elle, hlas! toutes les belles choses du pass se sont effeuilles
 la fois. Elle, si svelte nagure, si dlie dans sa taille, elle prend
de l'embonpoint: c'est maintenant une femme carre par la base, sur le
poids spcifique de laquelle on n'est pas d'accord. Comment se hasarder
dsormais sur les planches? elle les ferait craquer sous ses pas.
D'ailleurs son larynx n'aurait plus de voix pour les douces modulations,
et si les lvres essayaient de s'panouir, ce ne serait pas un sourire,
mais bien une grimace qui en rsulterait. Elle a trente-cinq ans!

Elle a trente-cinq ans, c'est--dire ses dents ont jauni, ses ongles
sont devenus bleus. Qu'on regarde maintenant combien sa jolie fossette
disparat sous le triple tage d'un menton lgrement barbu! C'en est
fait, les roses de ses joues ont pli. En mme temps, un rseau de rides
impitoyables sillonne tous les contours de son visage. On peut hardiment
la placer parmi les anges dont M. de Balzac s'est fait le consolateur:
elle a trente-cinq ans!

Trente-cinq ans, c'est l'heure de la retraite pour la figurante. Un
matin elle sort du thtre comme elle y est entre, sans clat, sans
bruit, sans apparat.

Voil comment, aprs avoir pass les plus belles annes de sa vie 
esprer la fortune et le talent, aprs avoir gaspill en vraie folle
toutes les occasions qui s'offraient  elle d'assurer son avenir, elle
dit adieu  ses coulisses o, malgr tous ses efforts, elle a jet si
peu d'ombre. Elle devient alors concierge d'une actrice en vogue, 
moins qu'elle ne prfre concourir pour tre ouvreuse de loges dans un
petit thtre du boulevard.

  PHILIBERT AUDEBRAND.

[Illustration]




[Illustration: LES COLLECTIONNEURS.]

[Illustration]

A COT du grand palais de la Bourse, admirable monument faonn par nos
architectes d'aujourd'hui, au moyen d'un patron grec, de papier 
calquer et de beaucoup de maons et de tailleurs de pierres, se trouve
un plus petit palais, que l'on prendrait volontiers pour une laide
maison si des affiches ne vous annonaient que cette maison est le
palais des ventes opres par messieurs les commissaires-priseurs. Or,
dans ce palais de messieurs les commissaires-priseurs, tout se met 
l'enchre, tout se vend depuis des berlines de voyage jusqu' des
lettres autographes de Ninon de Lenclos. Le matin et le soir, l'entre
du palais des commissaires-priseurs est accorde au public, tout le
monde peut aller voir les expositions qui prcdent les ventes, tout le
monde peut aller se ranger autour du bureau des adjudicateurs, et se
donner le plaisir d'augmenter de quelques francs ou seulement de
quelques centimes la valeur des plus grandes comme des plus minimes
rputations d'artistes, d'hommes d'tat et mme de simples ouvriers.

C'est au palais des commissaires-priseurs que se rencontrent les seuls
caractres, les seuls hommes vraiment remarquables de notre poque, les
seuls qui possdent une originalit particulire, les seuls qui marchent
hors du troupeau commun, pour suivre des sentiers dont les hautes herbes
ne sont jamais froisses par les pieds de la foule. Ces hommes
remarquables sont les _collectionneurs_, et j'entends par
collectionneurs tous ceux que l'amour de la collection, le dsir
d'amener  l'tat de collection un rassemblement plus ou moins
considrable de choses ouvres par l'industrie humaine, ou cres par
l'industrie surhumaine du grand Crateur, a lancs dans l'arne o
combattent les martyrs d'une ide fixe.

Maintes fois je me suis trouv tent du dsir de la collection, et, sans
avoir entirement succomb  cette tentation, je dois dire cependant que
j'ai assez approch de mes lvres la coupe de ses enivrements pour en
connatre les volupts, pour tre initi  ses plus secrets mystres.

J'ai connu, j'ai vu de prs messieurs les collectionneurs, j'ai surpris
leurs moeurs et leurs habitudes en flagrant dlit d'originalit, et ma
mmoire est pleine de souvenirs que je vais faire passer  l'tat de
rvlations.

Comme en toutes choses il faut procder mthodiquement, je dirai d'abord
que l'on distingue trois sortes, trois espces de collectionneurs:

La premire est celle du collectionneur inculte et sauvage, sale et
dbraill des pieds  la tte, aux ongles noirs,  la barbe rpeuse, aux
cheveux hrisss, au chapeau entirement dfonc, aux poches normes et
toujours pleines. Cette espce est celle du collectionneur _pur-sang_,
du collectionneur par amour de la collection.

La seconde comprend tous ces ngociants de bonne compagnie, tous ces
trafiquants en curiosits, ces marchands d'habits galons  quipages
armoris ou non armoris, qui se donnent les manires, le langage, les
habitudes du vritable collectionneur, et qui cependant ne font que
placer leur argent plus ou moins avantageusement, suivant le gain de
leur revente, suivant la balance de leur compte de banque.

La troisime espce de collectionneurs est celle du collectionneur
fashionable, de celui qui s'est fait collectionneur, pour obir  la
mode, pour avoir comme _tout le monde_, un salon _Louis XV_, un boudoir
_Renaissance_, et une salle  manger _quatorzime sicle_, avec quelques
lames de Tolde, quelques targes, deux ou trois hallebardes, un casque
de ligueur, un hanap dans lequel il boit lorsqu'il se trouve en prsence
de ses amis, quelques cruches flamandes en grs bleu et gris, et trois
vitraux interceptant le soleil, et ne laissant passer  travers la
fentre qu'une lumire jaune, rouge ou bleue, qui lui prte la mine d'un
homme atteint par la jaunisse, la fivre scarlatine ou le
cholra-morbus, pour peu qu'il se trouve sur le passage d'un des rayons
du soleil dguis, qu'il laisse parvenir jusqu' son fauteuil.

Tout collectionneur rentre ncessairement dans une des trois classes que
je viens d'indiquer: le collectionneur fou, le collectionneur
brocanteur, et le collectionneur par mode.

Parmi les collectionneurs fous, les potes du genre, le plus renomm est
un petit vieillard sec, rid, rp, retap, envelopp d'une sorte de
grande redingote bruntre, la tte recouverte d'une _clmentine_ de soie
noire, par-dessus laquelle se prlasse un norme chapeau de couleur
douteuse, gras des bords, gras de la forme, gras du galon, gras de la
coiffe, gras de partout, et qui, depuis trente ans, assiste
rgulirement avec son matre  toutes les ventes, se promne avec lui,
quelque temps qu'il fasse, sur les quais et chez tous les marchands de
bric--brac. Ce chapeau et cet homme sont connus sous le nom de M. de
Menussard. Eh bien! ce chapeau et cet homme, ce M. de Menussard, en un
mot, possde une trs-magnifique collection de porcelaines de Svres,
_pte tendre_; chez lui, dans ses armoires, dans ses coffres, dans ses
tuis, sont enferms, comme dans un tombeau, des _services entiers_,
des _cabarets_, des vases en _pte tendre_ de Svres,  fonds ou 
bordures gros-bleu, bleu-turquoise, vert-meraude et rose-tendre. Aprs
deux ans de recherche, de poursuites et d'inquitude, il s'est fait
adjuger  la place de la Bourse, en vente publique, une moiti du
_service_ de la table des princes de Rohan, et il l'a pay 50,000
francs. Un petit _cabaret_ gros-bleu, compos de cinq pices, portant le
chiffre et l'cusson du roi Louis XV, ne lui est pas revenu  moins de
12,000 francs; il est vrai de dire que chacune des pices de ce cabaret
prcieux est orne de mdaillons o sont peintes quelques-unes des
matresses du Sardanapale franais. Deux vases  fleurs ayant appartenu
 madame Du Barry ont t l'objet de ses soins les plus persvrants, de
ses inquitudes les plus mortelles et les plus poignantes. Ces deux
vases, rose tendre,  cartouches entoures de volutes et de rinceaux,
artistement dors en or de deux couleurs, parsems d'Amours vainqueurs
peints d'aprs le clbre Boucher, appartenaient  un vieux marquis
toulousain, auquel ils taient arrivs par je ne sais plus quelle voie;
peut-tre taient-ils un agrable souvenir, je l'ignore; mais enfin le
marquis toulousain ne voulait pas s'en dfaire, et M. de Menussard
voulait les possder; il en offrit un prix exorbitant, et il fut refus;
il voulut les faire voler, et il choua dans sa tentative. Pendant deux
ans, il y eut entre le marquis et M. de Menussard une guerre sourde,
mais active, offensive d'un ct, dfensive de l'autre. Enfin il y a six
mois le marquis vint  mourir, et M. de Menussard est devenu
propritaire des vases rose tendre, que personne depuis ce temps-l n'a
aperus.

M. de Menussard est riche, instruit, bien lev, et il vit seul, enferm
avec ses porcelaines; il n'a pas de voitures, pas de domestiques: une
vieille servante fait son mnage. Sa toilette, sa nourriture, son
logement lui cotent peu de chose. Jamais il ne va au spectacle: il n'a
aucun ami; on ne lui a jamais connu de matresse; il n'a jamais voyag,
si ce n'est jusqu' Svres, encore n'y a-t-il t qu'une fois, et en
est-il revenu  pied, fatigu, crott, mouill par la pluie jusqu'aux
os, furieux contre la manufacture de Svres, contre le sicle tout
entier, et s'criant avec indignation:

  Il n'y a plus ni croyances ni quoi que ce soit ici-bas, tout est
  dtruit... Dcadence... dcadence complte... Dire qu'une des gloires
  de la France... ils l'ont laiss perdre... Les barbares! les Goths!
  les triples Wisigoths! ne plus fabriquer de _pte tendre_! de la pte
  dure, rien que de la pte dure!... Mais c'est que c'est  faire
  dresser les cheveux sur la tte! Depuis ce jour, il ne faut plus lui
  parler _du Svres_ moderne, il hausse les paules; et un sourire amer
  vient errer sur ses lvres; la pte tendre est tout pour lui. Quand il
  ne peut sortir de son appartement, que les marchands de curiosits ont
  leurs boutiques fermes, et que nulle vente n'a lieu dans toute
  l'tendue de Paris, alors que M. de Menussard s'enferme dans la pice
  la plus recule de son appartement; une  une, il tire de leurs
  coffres, de leurs tuis, toutes ses belles porcelaines, ses assiettes,
  ses plats, ses tasses bleues, roses, vertes,  bouquets,  mdaillons,
   fonds blancs ou de couleur; il les contemple avec adoration, avec
  amour; arm d'une flanelle douce et fine, il les essuie, les polit,
  les caresse; puis, quand leur toilette est ainsi faite, il leur
  adresse la parole, il cause avec elles, il les interroge.

  Vous voil bien belles, dit-il, en s'adressant  ses tasses bleues,
  vous voil bien fires; oui, vous portez sur vos flancs les charmants
  portraits des plus agrables femmes de votre jeunesse; le roi Louis XV
  a voulu que l'on vous dcort des figures de ses matresses les plus
  chres; il n'et certes pas confi de si adorables images  de la pte
  dure. Oh! non; il fallait toute la finesse, tout l'onctueux, tout le
  moelleux de votre pte tendre,  mes chres petites coquettes, pour
  recevoir dignement le visage dlicieux de madame de Chteauroux, celui
  non moins gracieux de la marquise de Pompadour, et les traits fins,
  spirituels et agaants de la marquise Du Barry.

Ainsi enferm, ainsi causant, jouant avec ses belles porcelaines de pte
tendre, M. de Menussard est le plus heureux des hommes. Il se met 
genoux devant elles, il les adore, il les aime d'un amour profond, et,
plus enthousiaste, plus pote que Pygmalion, il ne voudrait point animer
sa Galathe; il ne lui trouve point une imperfection: l'animer serait la
dcomplter, lui ter son charme. Sa Galathe,  lui, ne vieillira
jamais: les femmes peintes sur ses tasses seront toujours jeunes; les
bouquets fixs sur ses vases et ses assiettes seront toujours frais et
verdoyants; rien de tout cela n'aura de dcrpitude: l'avenir sera comme
le prsent. Pygmalion, insens dans ses dsirs, cra la vieillesse, les
rides, les cheveux blancs et la mort pour l'objet de son culte d'amour,
en demandant aux dieux de lui donner la vie. M. de Menussard se complat
dans l'insensibilit de sa matresse, dans la matrialit de son
idalisation. Il lui prte toutes les grces qu'il veut lui trouver; il
lui tmoigne un amour passionn, qu'il sait emplir de sacrifices. Il
jette en holocauste devant la pte tendre de Svres, d'abord cela va
sans qu'il soit besoin de le dire, la pte dure, sa soeur, et la
porcelaine  la reine, sa cousine; mais encore le vieux Japon, le vieux
Chine, le vieux Saxe, et jusqu' l'admirable terre de Bernard de
Palissy, jusqu' la terre italienne de Fanza, aux riches peintures, aux
dcorations raphalesques, jusqu'aux bas-reliefs de faence de Lucas
della Robbia.

Il ne connat qu'une seule chose, n'aime, n'adore, ne chrit, ne vnre
qu'une seule chose, c'est la pte tendre de Svres; le reste du monde
peut s'crouler, s'abmer, il n'y fera pas attention. Jamais il ne lit
un journal; il n'est point ligible, ni lecteur, ni garde national, ni
quoi que ce soit: il est l'amant de la pte tendre de Svres. Cette
passion de la collection, cette folie, cette idoltrie pour la pte
tendre de Svres, ont pour ainsi dire exil de l'espce humaine, de sa
confraternit et des sentiments humains M. de Menussard, l'ont rendu
goste, dur et inflexible dans ses rsolutions, avare pour tout ce qui
n'est pas pte tendre de Svres. Il n'a aucune piti des pauvres; le
rcit d'une grande infortune ne tirera pas une larme de ses yeux; il
verrait brler tout un quartier de la ville qu'il ne bougerait pas de
chez lui et qu'il n'en prendrait aucune motion; mais si une de ses
tasses, un de ses vases, une de ses assiettes, venait  se briser, ses
paupires se baigneraient de larmes; des sanglots, des plaintes,
sortiraient de sa poitrine; il trouverait en son coeur des trsors de
posies pour dplorer la perte de sa tasse, de son vase ou de son
assiette, et s'tonnerait que le monde entier restt indiffrent  ce
malheur; il serait capable de tuer un homme qui dtruirait la moindre de
ses richesses de pte tendre. Enfin, il traverserait tous les
incendies, tous les purgatoires, tous les enfers, pour sauver la plus
petite soucoupe de pte tendre, en danger de destruction, et il ne
mettrait pas ses jambes dans l'eau pour sauver un enfant qui se
noierait. L'amour est une passion qui rend froces ceux qui la
ressentent: M. de Menussard, avec sa clmentine de soie noire, son
chapeau gras, sa redingote rpe, ses cheveux hrisss et ternes, sa
barbe paresseusement soigne, ses mains glaces de tons terreux, ses
souliers ternis, est peut-tre de tous les amoureux, de tous les amants
de ce sicle, le plus fervent, le plus sincre, le plus vrai, le plus
enthousiaste et le plus excusable par consquent dans son gosme et sa
frocit.

A ct de M. de Menussard, on rencontre souvent au palais de la Bourse
un clbre collectionneur d'autographes, qui possde de l'criture de
toutes les personnes clbres, mais depuis six mois il est atteint d'une
affection mortelle, dix lignes de l'criture de Molire lui ont chapp
et sont devenues la proprit d'un clbre amateur anglais. Aussi n'en
reviendra-t-il pas, ses jours s'teignent, il ne voit plus, n'entend
plus, marche comme un malheureux sur qui pserait quelque implacable
fatalit, il se considre comme un homme dshonor; sa collection
d'autographes tait rpute la plus belle de toutes les collections
connues, maintenant elle n'est plus qu'en seconde ligne.

M. de Menussard hausse les paules en voyant passer l'amateur
d'autographes, il dit mme que c'est un fou.

Et en effet, l'amateur d'autographes, comme l'amateur de pte tendre,
comme l'amateur de tableaux et tous les amateurs qui poussent leur amour
d'une seule chose jusqu' la passion de la collection, peuvent tre
classs parmi les fous, section des monomanes; car ils se sont attels 
une seule ide, car ils ne voient rien au del; car tout l'univers,
toute l'existence se rsume pour eux dans l'ide qu'ils poursuivent et
dont ils sont poursuivis.

Des monomanes collecteurs, il y en a de toute sorte, de toute espce.
Tout Paris se rappelle ce vicomte de...., qui faisait collection de
cheveux roux clbres et qui prtendait avoir en sa possession de ceux
de Jsus-Christ.

Un autre monomane collectionneur, dont tout le monde a ri, rassemblait
une collection complte des plus petits souliers de femme qu'il lui ft
possible de se procurer, on les voyait chez lui rangs sur des tablettes
et tiquets comme des livres dans une bibliothque; il connaissait tous
les pieds vivants et tous les pieds morts; un joli pied bien chauss le
transportait d'admiration, il s'en considrait comme le curateur oblig;
s'il ne connaissait pas la femme qui en tait possesseur, il prenait sur
elle cinquante informations, lui crivait pour lui indiquer la manire
de soigner son charmant pied, la suppliait de ne point se chausser de
souliers trop troits, lui nommait les cuirs dont elle devait
recommander l'emploi  son cordonnier, et finissait en sollicitant pour
seule rcompense de tant de soins une paire de souliers destine  son
dpt,  son muse,  son trsor.

Lord D.... n'aime que les tabatires: il en a de toutes sortes et des
plus magnifiques, qu'il divise en trois classes: les tabatires d'hommes
clbres, les tabatires ornes d'maux ou de peintures, et les
tabatires d'une matire ou d'un travail prcieux; lord D.... a
sacrifi des sommes considrables  cette collection vraiment
remarquable. Aussi se vante-t-il avec orgueil de pouvoir montrer aux
curieux six _Blarembergs_ de plus que n'en possdait le feu roi
d'Angleterre Georges IV, grand amateur de tabatires et de
_Blarembergs_. La collection de _Petitots_ de lord D.... est presque
aussi belle que celle du cabinet du roi de France, et tous ces Petitots
ont conserv leurs montures de la fin de Louis XIV, poque  laquelle
ils furent incrusts sur des tabatires pour servir de prsents royaux.
Feu M. de B..., grand collectionneur d'maux, a longtemps cherch  se
faire cder par lord D.... deux petits maux de Limoges, du meilleur
temps, et du dessin le plus correct, qui ornent une tabatire que l'on
dit avoir appartenu  M. Abel Poisson, frre de la belle marquise de
Pompadour et surintendant des btiments sous le rgne du roi Louis XV;
mais lord D.... ne cde, ni n'change jamais rien; toute sa collection
de tabatires est contenue dans un coffre qui voyage, habite et couche,
si ce n'est avec lui, du moins prs de lui. Lord D.... a fait deux
voyages  Saint-Ptersbourg pour se procurer la tabatire de la grande
Catherine, cette tabatire sert d'encadrement au portrait de Potemkin.
Lord D.... a substitu toutes ses tabatires  un petit neveu,  la
seule condition qu'elles ne seront pas vendues, et qu'elles jouiront de
tous les soins et de tous les honneurs qui leur sont dus. Une rente de
1,000 livres sterling a t attache  cette substitution.

Il faudrait, non pas un volume, mais des centaines de volumes pour
dcrire et analyser les diffrentes passions des collectionneurs, pour
peindre avec des couleurs vraies, pour dessiner d'un trait fidle ces
hommes excentriques, ces espces de Diognes enferms dans leurs
tonneaux et ne demandant au monde que de leur laisser la libre
jouissance de leur soleil, de leur got, de leur _Dada_, de leur
monomanie. Un de ces heureux, de ces fous, de ces martyrs d'une ide, a
vcu vingt-cinq ans, enferm avec des momies; il ne voyait que des
momies, et il avait fini par les regarder comme un peuple anim, vivant,
comme des concitoyens, des voisins;  chacune de ces momies il avait
donn un nom, sous lequel il la connaissait, la choyait et la
courtisait; enfin, il avait fini par s'prendre d'un hideux cadavre
entour de bandelettes, grimaant une horrible expression, avec des
lvres et un visage noirs, retirs, fltris, schs; il prtendait que
ce cadavre ignoble n'tait autre que celui de la fille du second des
Pharaons, que la bote qui la renfermait racontait en peintures
hiroglyphiques sa royale origine et sa mort; une assemble de savants
eut lieu, et d'aprs un avis unanime, cette momie fut leve au rang de
momie royale, de momie sacre; ds ce moment le collectionneur son
matre lui porta un intrt plus grand qu' toutes les autres momies ses
soeurs: il rva de cette jeune princesse, il l'entrevit dans ses songes
puisant de l'eau aux sources du Nil, se faisant suivre aux accents de sa
douce voix par les crocodiles verts du fleuve; et, jamais amant n'aima
sa matresse comme le collectionneur aimait sa momie: on ne le voyait
presque plus, il s'enfermait avec la fille du second des Pharaons et
s'puisait en adorations respectueuses devant cette muette altesse
royale. Un matin, aprs une nuit froide et humide, le collectionneur
trouva sa momie renverse; les bandages sacrs s'taient dfaits; le
corps de sa beaut lui apparut tout entier, pour la premire fois; mais
bris, rompu: la chute qu'il avait faite l'avait broy. En essayant de
rajuster l'un sur l'autre ses restes infortuns,  douleur! le
collectionneur se convainquit que sa princesse pharaonienne n'tait
qu'un homme; ce fut pour lui un coup mortel, un dsespoir sans nom; il
languit quelque temps, puis il mourut et fut enterr dans une caisse de
la plus belle de ses momies.

Maintenant, aprs cet examen fidle des collectionneurs vritables, il
ne sera pas inutile d'arriver aux collectionneurs brocanteurs qui sont
les calculateurs de l'espce, la honte du genre, une normit comme de
la posie soumise  des ides mathmatiques.

Le collectionneur brocanteur a souvent au premier abord,  la premire
vue, le mme extrieur que le vritable collectionneur; on trouvera chez
le brocanteur le mme enthousiasme de la chose _collectionne_, le mme
mpris pour tout ce qui n'est pas cette chose, la mme indiffrence pour
le reste de la cration; le brocanteur se montrera plus ardent, plus
entier, plus incisif dans son langage; son costume sera celui du savant
le plus orgueilleux de sa crasse classique; il ne prendra aucun soin de
sa personne, il semblera s'oublier lui-mme pour ne songer qu' l'objet
de sa passion, et contrefera l'amoureux; il rugira pour sa belle, et
cependant cet homme ne sera qu'un habile comdien, qu'un jongleur
adroit; son amour pour la chose _collectionne_ ne sera qu'un moyen.

Ainsi tel homme collectionne pendant dix ans de vieux bouquins, les fait
relier, les annote, les illustre de gravures prises  droite et 
gauche, et d'autographes pris Dieu sait o; il trace sur quelques pages
blanches laisses par le relieur au commencement du volume, la
biographie de l'auteur; il signe cet exemplaire de son nom de baptme et
de son nom de famille, auquel il ajoute le titre de membre de plusieurs
acadmies; il a un timbre pour timbrer les rarets qui passent par ses
mains, et dit le nombre d'ditions qu'a eues tel ou tel ouvrage; il cite
leurs dates et le nom de leurs imprimeurs. Peu  peu les libraires et
les bouquinistes le rputent clbre bibliographe; car le journal de la
libraire a publi une dissertation de lui sur les Aldes ou les Elzevirs,
la socit des bibliophiles le reoit dans son sein avec acclamation;
les revues retentissent de son nom, l'tranger le consulte avec respect,
et le ministre de l'intrieur le nomme bibliothcaire d'une des
bibliothques publiques; quelques annes plus tard, il arrive 
l'Institut et l'on ne parle plus du bibliographe qu'en ajoutant  son
nom, comme phrase oblige:

  Ce savant dont la France s'honore....

Une fois parvenu  ce point, la comdie est joue, la collection n'est
plus bonne  rien, il faut procder avec charlatanisme  sa vente; c'est
alors que paratront des catalogues raisonns, sur lesquels il sera fait
mention de toutes les annotations que _le savant dont la France
s'honore_ a prodigues  ses bouquins dcrasss et relis. La collection
sera vendue vingt, trente et quelquefois quarante fois sa valeur, et le
collectionneur passera aux yeux de la foule pour un rudit dont les
veilles sont consacres aux travaux scientifiques.

Un autre brocanteur dpouillera les glises de leurs reliquaires et de
leurs verrires, les bibliothques de leurs manuscrits et les arsenaux
de leurs armes; il pillera sans piti toutes les collections publiques;
il achvera de jeter  terre de vnrables ruines pour en emporter
quelques clous, quelques chapiteaux; partout o il pourra prendre, il
prendra dans l'intrt de sa collection. Il prodiguera ses conseils aux
artistes, il se fera citer dans vingt journaux comme un antiquaire
distingu, qui sacrifie tout  son got pour le moyen ge, qui entame sa
fortune, qui la dilapide, qui la gaspille; quelques mes charitables
parleront de faire interdire cet honnte fou; on plaindra sa femme, sa
fille et la fille de sa fille, et les petits-enfants de ses
petits-enfants. Puis tout  coup, un beau jour, le collectionneur
brocanteur, aprs avoir prpar ce qu'il nomme, dans son argot de
brocanteur, _la place_, aprs avoir par une marche habile fait monter le
prix de la _curiosit_  son plus haut point, se dcidera  vendre sa
chre _collection_, le sang de ses veines, la moelle de ses os, la chair
de sa chair, son me.....

Mon brocanteur s'tait fait collectionneur avec six mille livres de
rente pour toute fortune; il se retirera de son commerce avec plus de
quarante, la rputation d'ami des arts, et le titre de membre de la
Socit des Antiquaires.

Aprs avoir ainsi dcrit le collectionneur pote, fou, monomane, il me
resterait  parler du collectionneur fashionable; mais peu de mots
feront juger ce personnage qui n'a ni caractre, ni passion, ni quoi que
ce soit, et qui n'est qu'un produit de la mode. Le comte de Brevailles,
le plus lgant des collectionneurs fashionables, me montrait
dernirement dans son _armeria_ l'pe de Jeanne d'Arc cisele par
Benvenuto Cellini, et quelques pices d'un service de faence de
l'admirable Bernard de Palissy, portant le millsime de 1508 et le
chiffre de Louis XII.

En rsum, si le collectionneur est de bonne foi dans son amour, dans sa
passion, il s'avance plus ou moins vite vers la folie; s'il est
brocanteur, c'est un intrigant, et s'il est fashionable, ce n'est rien.
Je voudrais tre dput un seul jour pour proposer  mes collgues une
loi ainsi conue:

Considrant que, depuis quelques annes surtout, la France monumentale
et artistique est de tous cts, et pour le bon plaisir des
collectionneurs et de leurs collections, dpece par morceaux:

  ARTICLE UNIQUE.

  Tout collectionneur est soumis  perptuit  la surveillance de la
  haute police.

  COMTE HORACE DE VIEL-CASTEL.

[Illustration]




[Illustration: LA GARDE.]

[Illustration]

LA GARDE.


IL existe  Paris pour les femmes un tat extrmement lucratif, qui,
bien que fatigant sous plusieurs rapports, n'en convient pas moins
parfaitement aux paresseuses, car la paresse n'est point prcisment le
dsir ou le besoin de ne rien faire; elle est bien plutt l'antipathie
d'un travail uniforme et journalier. Tel paresseux consentira
volontiers, pour gagner sa vie,  courir la ville depuis sept heures du
matin jusqu' cinq heures du soir, qui ne voudra jamais s'astreindre 
tenir la plume pendant trois heures de la matine dans une tude ou dans
un bureau. Ce qui lui cote, ce qui rpugne surtout  sa nature, c'est
de _se mettre  l'ouvrage_: tmoins ces hommes qui n'ont conserv de
place dans aucune classe de la socit, et qui prfrent le mtier de
faiseur de tours, d'acteur dans les parades, etc., mtier que, malades
ou bien portants, ils exercent en plein air, exposs  toutes les
intempries des saisons, et souvent mme au pril de leur vie, quand ils
auraient pu devenir d'honorables et bons ouvriers. Pour donner le change
 la paresse, il suffit de varit dans le labeur, et l'tat dont je
parle ici fait mener  celles qui le choisissent la vie la plus varie
dans ses accessoires que l'on puisse imaginer.

Tous les mois  peu prs madame Jacquemart change de domicile, de lit
(quand la circonstance permet qu'elle dorme dans un lit), fait
connaissance avec de nouveaux visages, et se voit force d'tudier de
nouveaux caractres, avec lesquels il faut qu'elle sympathise si elle
veut s'assurer de bons traitements dans les diverses maisons qu'elle
habite. Heureusement, un long exercice de sa profession lui a appris 
dmler au premier coup d'oeil les personnes qui jouissent de quelque
importance dans le logis o elle vient d'entrer pour la premire fois de
sa vie: parmi les domestiques, comme parmi les matres, elle voit
aussitt quelle est celle ou celui qu'elle doit s'attacher  gagner par
la flatterie, ou par des complaisances dont le dsir du bien-tre l'a
rendue prodigue. De mme, grce  cette mobilit d'existence qui la
transporte sans cesse du faubourg Saint-Germain dans le Marais, et de la
Chausse-d'Antin dans le faubourg Saint-Marceau, elle a appris  mesurer
son ton, ses discours, et jusqu' ses gestes, sur les degrs de
l'chelle sociale que lui font parcourir ses nombreuses pratiques; elle
devient tour  tour taciturne ou babillarde, importante ou cline,
respectueuse ou familire, selon le rang, l'ge et la fortune des
personnes auxquelles elle donne ses soins; et tel la verrait en
fonctions dans des appartements situs  diffrents tages, qui aurait
peine  la reconnatre pour la mme personne.

Que madame Jacquemart ait ou non une famille, des enfants, peu importe,
puisqu'elle ne pourrait jamais ni les aller voir, ni les recevoir chez
elle. C'est tout au plus si trois ou quatre fois par an elle passe
quarante-huit heures de suite avec monsieur Jacquemart; car madame
Jacquemart est soumise comme toute autre femme au lien conjugal: devenue
veuve, elle s'est mme hte de se remarier, attendu que non-seulement
elle dsire trouver quelqu'un chez elle, lorsqu'un hasard fort rare l'y
fait retourner pour quelques heures, mais aussi parce qu'elle ne veut
confier qu' une personne sre le soin de tenir proprement sa chambre et
son cabinet, et d'entretenir les meubles assez lgants que ces deux
pices renferment. Elle a donc choisi trois jours entre une fluxion de
poitrine et un rhumatisme aigu qui rclamaient ses soins, pour pouser
monsieur Jacquemart, lequel monsieur Jacquemart, garon de bureau depuis
trente-trois ans au ministre de l'intrieur, s'est tabli dans le petit
manoir, et vient tous les huit jours  l'adresse qu'elle lui indique,
lui apporter du linge, lui donner des nouvelles de sa petite chienne et
de son serin, et recevoir le produit de ses journes[14], les profits du
baptme, etc.; somme qu'il est charg de placer en rentes sur l'tat, et
qu'elle lui donne toujours intacte, attendu qu'elle n'a jamais occasion
de dpenser six liards. Ces entrevues, qui sont souvent interrompues par
un coup de sonnette, ne durent que dix minutes au plus, ont lieu dans
l'antichambre, et ne permettent pas un mot superflu; elles sont loin,
comme on voit, de pouvoir amener un divorce par incompatibilit
d'humeur.

  [14] Les journes d'une garde, la nuit comprise, sont habituellement
  payes 6 francs.

Madame Jacquemart est naturellement prive de tous les plaisirs dont
jouissent beaucoup de gens de sa classe. Les promenades, les bals, les
spectacles, sont choses dont elle se souvient d'avoir entendu parler
dans sa grande jeunesse, mais dont l'entre lui est interdite. Si le
hasard lui accorde quelques moments de loisir, elle se garde bien de les
perdre en courses inutiles; elle va visiter ce qu'elle appelle _ses
femmes_, s'informer de leur tat, gourmander les paresseuses qui
laissent passer l'anne sans rclamer ses soins, et savoir au juste 
quelle poque telle ou telle de ses clientes l'enverra chercher. A
l'exception de ces sorties, madame Jacquemart se passe habituellement du
plaisir de respirer un air pur, puisque, ft-ce au mois de juillet, elle
ne pourrait ouvrir une fentre que dans le cas extrme o la femme
qu'elle soigne toufferait au point de se trouver mal.

Ajoutez  tant de privations, la privation du sommeil pendant une grande
moiti de l'anne, le devoir qui l'assujettit  mille soins dgotants,
et chacun se dira: Madame Jacquemart est la plus infortune crature qui
soit au monde. Eh bien! il n'en est rien, surtout si, grce  la
protection de quelque clbre accoucheur, elle est parvenue  ne plus
garder que des femmes en couche.

Il est bien certain que pendant plusieurs nuits, il lui est interdit de
s'tendre sur des matelas, ainsi que nous le faisons tous; mais elle a
contract l'habitude, le soleil couch ou non, de dormir  merveille
dans une bergre, dans un fauteuil, sur une chaise; au besoin mme elle
dormirait debout. Seulement Morphe lui donne sa part en petite monnaie
au lieu de la lui payer en grosses pices, et elle en souffre si peu,
que, ds qu'on la rveille pour rclamer d'elle quelque service, on la
voit se dresser sur ses jambes d'un air tout aussi jovial, tout aussi
dispos que si elle s'veillait naturellement aprs sept heures d'un
sommeil suivi.

L'heure du djeuner venue, on donne  madame Jacquemart une norme tasse
de caf  la crme. Ce moment est un des plus doux moments de sa
journe; car un sort bienfaisant a voulu que madame Jacquemart ft
gourmande: de bons repas sont pour elle une immense compensation  ce
que son existence semble avoir de peu agrable. Vivant toujours chez des
personnes riches, ou pour le moins chez des personnes qui sont dans
l'aisance, chaque jour, avec dlices, elle prend sa part de diffrents
mets succulents dont elle ne pourrait se rgaler dans son petit mnage.
On la soigne; elle se ferait soigner d'ailleurs, et parle sans cesse de
la bonne maison dont elle sort, afin de piquer d'amour-propre les gens
chez qui elle se trouve. A son dner,  son repas du soir, et
quelquefois mme dans la journe, un verre de bon vin vient gayer son
esprit et rparer ses forces. Elle a de plus sa tabatire, dans laquelle
elle puise toutes les cinq minutes une distraction qui lui plat
infiniment, et qui a l'avantage de la tenir veille; sans compter enfin
la douce satisfaction de ne point travailler de l'aiguille du matin au
soir, ainsi que le fait une pauvre ouvrire pour gagner vingt sous dans
sa journe.

Mais, dira-t-on, je ne vois pas dans tout cela une seule jouissance
intellectuelle? Patience, madame Jacquemart n'en est pas plus dpourvue
que toute autre crature raisonnable; seulement il faut qu'elle les
puise dans le cercle rtrci de ses habitudes et de ses penses. D'abord
madame Jacquemart est bavarde, et madame Jacquemart n'est jamais seule;
raconter, pour peu qu'on lui prte attention, est un de ses plaisirs les
plus vifs, aussi fait-elle subir  ceux qui l'entourent des rcits plus
ou moins circonstancis de son pass personnel et des vnements
romanesques qui ont eu lieu dans les familles au milieu desquelles elle
a vcu. Elle ne recule point devant l'exagration, et mme devant le
mensonge, pourvu qu'elle parvienne  exciter l'intrt; en sorte que le
plus souvent se joint  la satisfaction de parler, qui pour elle est
dj grande, celle qu'prouve un auteur habile lorsqu'il exerce son
gnie sur des fables. Quelquefois ses jeunes annes se perdent dans un
mystre qui autorise les conjectures les plus diverses et permet les
histoires les plus fantastiques: marie de bonne heure  un jeune
tourdi, elle est reste veuve, sans fortune, avec quatre enfants en bas
ge; de l, srie d'aventures  remplir l'existence de cinq gnrations.
Elle a invitablement  la suite de sa premire couche essuy toutes les
vicissitudes que Lucine dans ses jours de mauvaise humeur envoie  ses
patientes. Est-elle lasse de radoter sur la sduction de sa jeunesse,
elle se transporte alors dans un hospice o elle est cense avoir pass
les plus belles annes de sa vie; toutes ces transmigrations mentales ne
laissent pas que de jeter une certaine varit sur son existence; elle
n'hsite donc pas  se forger un pass  sa guise et s'identifie si
compltement  ses mensonges qu'elle croit avoir prouv rellement ce
qu'elle raconte. Comme une jeune femme qui ne souffre pas et qui se voit
oblige de garder le lit ne s'amuse gure, il arrive parfois que le
babil de madame Jacquemart obtient du succs prs de son accouche; s'il
en est autrement, elle se rabat sur les domestiques de la maison et
trouve bien le temps d'tablir de longs entretiens avec eux, soit dans
l'antichambre, soit dans la cuisine, soit mme dans la chambre de madame
o elle cause  voix basse avec la femme de chambre.

Par suite de son got pour la narration, madame Jacquemart est fort
curieuse; elle sait qu'un grand pote a dit: _quiconque ne voit gure
n'a gure  dire aussi_. En sorte que le jour o l'on peut laisser
entrer quelques visites est attendu par elle avec une extrme impatience
et lui procure une foule de distractions agrables. Ds que l'on annonce
une femme, elle s'tablit  la fentre avec le bas qu'elle tricote (le
tricot ayant cet avantage qu'on peut le quitter  la minute sans
inconvnient); l, ses yeux et ses oreilles la servent d'une manire si
merveilleuse, qu'elle pourrait au bout d'un instant dessiner la figure,
la toilette de celle qui vient d'entrer, et que pas un mot de la
conversation ne lui chappe. Elle fait ses petites rflexions tout bas,
approuve ou critique ce qui se dit, et s'amuse des mdisances, si son
bonheur veut qu'il s'en glisse quelques-unes dans l'entretien. De plus,
il est fort rare qu'elle reste simple observatrice de la scne; outre
que la plus lgre question qu'on lui adresse lui fournit l'occasion de
rpondre avec sa loquacit habituelle, il faut montrer l'enfant: c'est
elle qui va le chercher et qui l'apporte, qui fait remarquer combien ce
petit amour ressemble  son pre, quoiqu'il annonce dj qu'il aura les
beaux yeux de madame et mille autres propos qu'elle rpte depuis
vingt-cinq ans pour chaque individu de la gnration future qu'elle a vu
natre au jour, l'enfant, le pre et la mre fussent-ils d'une laideur 
faire reculer.

Une autre jouissance de madame Jacquemart, et la plus vive sans doute,
si l'on en juge par le penchant presque gnral de l'esprit humain,
c'est le plaisir que donne la domination. Si l'on excepte les dix
minutes que dure la visite du docteur, pendant lesquelles madame
Jacquemart dpose son sceptre et s'incline respectueusement en recevant
les ordres pour la journe, c'est elle qui rgne sans partage dans la
chambre de son accouche. On ne peut entr'ouvrir une porte, essuyer la
poussire sur un meuble, allumer une bougie ou mettre une bche au feu
qu'elle ne l'ait trouv bon dans sa sagesse. Si l'on gratte doucement
contre la serrure, ce serait monsieur lui-mme qu'il a frapp trop fort.
Elle ne laisse pas entrer une visite sans s'tre bien assure que la
personne qui se prsente n'a sur elle aucune senteur, et sans vous
recommander de parler trs-bas. Un lger bruit se fait-il entendre dans
la pice de l'appartement la plus recule, elle sort en fureur pour
aller faire taire ces gens-l qui vont donner un mal de tte  madame.
Les soins qu'elle prodigue  la mre n'empchent point madame Jacquemart
de veiller sans relche sur l'enfant. C'est elle qui indique la place o
l'on doit poser le berceau du nouveau-n, qui prescrit la dose de sucre
qu'il faut mettre dans le verre d'eau dont il va boire quelques gouttes,
qui prside  tout ce qui concerne sa toilette, son sommeil, etc. Enfin,
du matin au soir, elle dirige, elle ordonne, elle exerce un empire
absolu; aussi parle-t-elle en souveraine  la plupart des gens de la
maison; autant elle se montre gracieuse avec une femme de chambre qui
parat possder la confiance de madame et celui qu'elle sait tre charg
du soin de la cave, autant on la voit traiter imprieusement les autres
domestiques quand ils ne se conforment pas  tous les petits soins
qu'elle leur recommande sans cesse pour faire croire  l'utilit de sa
prsence, et son tonnement serait grand si quelqu'un le trouvait
mauvais quand il s'agit de la vie d'une accouche.

Madame Jacquemart ne courbe pas seulement la domesticit sous son joug
de fer, car ce joug s'tend aussi sur la matresse de la maison. Arme
des ordonnances prescrites par le docteur, elle ne s'approche pas du lit
sans dire: il faut que madame boive, il faut que madame mange sa
soupe, ou toute autre chose qu'il lui semble ordonner  son tour.
Bienheureux, si, peu satisfaite de cette douce illusion, elle
n'entreprend point dans certains cas d'indiquer quelque remde de bonne
femme qu'elle assure avoir fait employer souvent avec le plus grand
succs. Ces mots: Si a ne fait pas de bien  madame, a ne peut pas
lui faire de mal, sont ordinairement l'exorde de ses propositions dans
ce genre. Si la pauvre jeune femme a le malheur de s'y laisser prendre,
madame Jacquemart joint  l'importance de ses fonctions toute
l'importance d'un vritable docteur, ce qui double les moyens de
gouverner ceux qui l'entourent. Sans compter qu'elle aime de passion 
exercer la mdecine. Gardez-vous de parler devant madame Jacquemart de
quelque douleur que ce soit, elle les a toutes prouves. Sur ce sujet,
son savoir est inpuisable. Non-seulement elle vous entretiendra des
diverses maladies de la femme, mais aussi des maladies des hommes, car
elle les connat par ou dire au moins, lorsqu'il ne lui plat pas de
les mettre sur le compte de monsieur Jacquemart; par suite, il n'en
existe pas une dont elle ignore le traitement, elle serait en tat de
soigner les plus graves comme les plus lgres: aussi dans une maison
qu'elle habite on ne s'est jamais donn une entorse, elle n'a pas
entendu tousser sans prescrire aussitt le bain de pied qu'il faut
prparer ou la tisane qu'il faut boire, et sa mmoire est pleine d'une
telle quantit d'anecdotes, d'histoires extraordinaires dont le fond
roule sur le chiendent, les sangsues et la bourrache, qu'on la prendrait
volontiers pour un journal de thrapeutique ambulant.

Le dsir de madame Jacquemart est que la mre nourrisse son enfant,
parce qu'alors elle devient tout  fait ncessaire jusqu'au moment o
elle est parvenue  former la bonne, et Dieu sait avec quelle arrogance
elle donne ses conseils  la malheureuse novice, qui se garde bien de
lui dplaire en la moindre chose, tant elle croit sa place attache 
l'approbation de la garde. C'est donc toujours  son grand regret (mme
 part le tort qui peut en rsulter pour elle le jour du baptme), que
madame Jacquemart en arrivant trouve une nourrice tablie; aussi cette
pauvre femme devient-elle habituellement l'objet de son antipathie, et
se fait-elle une tude de la critiquer et de la vexer tant que la
journe dure; si l'enfant crie: Ce pauvre amour meurt de faim. S'il
tette: On le fait tter trop souvent, il faut savoir gouverner un
enfant pour la nourriture, et cela ne s'apprend pas en un jour. Il en
est de mme du talent d'emmaillotter, talent que madame Jacquemart
possde par excellence, en sorte qu'elle n'pargne pas ses avis  la
nourrice. Prenez garde, prenez garde, vous le serrez trop, il devient
tout rouge.

Otez donc cette grande pingle que vous avez place si prs de son
petit coeur, il n'en faut pas tant pour tuer un enfant. Et la jeune
mre de frmir, de crier  la nourrice du fond de son alcve: coutez
madame Jacquemart, je vous prie, ma chre! faites ce qu'elle vous dit de
faire! et madame Jacquemart de jouir au fond de son me, et de relever
la tte avec autant d'orgueil qu'un gnral d'arme qui vient de gagner
une bataille.

Le sentiment de son importance n'abandonne jamais madame Jacquemart;
mais il ne s'oppose point  ce que, selon la circonstance, elle ne se
dpouille d'une certaine roideur respectueuse pour montrer beaucoup de
bonhomie. Cette mtamorphose s'opre pendant le trajet qu'il lui faut
parcourir pour se transporter de l'htel d'une duchesse dans une
arrire-boutique. Elle arrive chez M. Leroux, gros boucher de la rue
Saint-Jacques, dont pour la troisime ou quatrime fois la femme vient
de rclamer ses soins. Elle entre d'un air jovial et sans faon, saluant
les garons bouchers d'un sourire de connaissance, fait un signe de tte
amical  la petite bonne. Eh bien, monsieur Leroux, dit-elle, avec un
gros rire, vous m'avez donc encore taill de la besogne? Tant mieux,
tant mieux: cette chre madame Leroux! J'espre que nous nous tirerons
aussi bien de cette affaire-ci que nous nous sommes tires des autres.

Ici, tout est fait simplement, rondement, sans phrases. La causerie avec
l'accouche ne tarit pas, car madame Leroux s'amuse des rcits qui lui
donnent un aperu du grand monde, qui lui peignent des femmes lgantes,
des htels somptueux, mille dtails de la vie des riches qu'elle ne
connatrait pas sans sa garde, et madame Jacquemart puise tout  son
aise son recueil d'histoires tragiques et bouffonnes. Elle se montre
d'ailleurs tout  fait bonne femme, n'exige jamais rien, ne gne
personne, est toujours prte  rendre quelque service de mnage et va
soigner elle-mme son caf dans la petite cuisine; car il ne faut pas
croire qu'elle prenne jamais des airs de princesse parce qu'elle garde
de grandes dames. Il rsulte de cela que madame Jacquemart est traite
chez monsieur Leroux comme une amie de la maison. Elle prend ses repas
avec la famille et les garons, sans en excepter le dner du baptme, et
quand pour le dessert arrive le fromage, M. Leroux va chercher une
bouteille d'ancienne eau-de-vie de Cognac, qu'il appelle la vieille
amie de madame Jacquemart. Alors, tout le monde de rire, de causer, ou
plutt de laisser causer madame Jacquemart qui en raconte de toutes les
couleurs, et de prolonger le temps que l'on reste  table, afin
d'avancer un peu la bouteille. Ce n'est certes pas madame Jacquemart qui
se lvera la premire; elle s'est hte de dire qu'elle a laiss Nanette
prs de madame Leroux pour lui donner tout ce qu'il faut.

Il ne s'agit plus, comme on voit, des mille petits soins que l'on doit
prodiguer  une femme en couche. Non-seulement dans cette maison on
frappe les portes avec violence de tous les cts, mais il monte jusqu'
l'entre-sol habit par l'accouche une forte odeur de fume de tabac, vu
que M. Leroux et les garons fument souvent dans la boutique. Madame
Jacquemart ne fait pas plus d'attention  tout cela que madame Leroux
elle-mme, et pense aussi qu'il faut laisser ces mignardises aux
petites mijaures dont les nerfs ne supportent rien.

Le fait est que la mre et l'enfant se portent  merveille, que madame
Leroux se lve le quatrime jour, descend  son comptoir le dixime, et
que cette dcade coule, madame Jacquemart se trouve libre d'aller
porter ses soins prcieux dans d'autres parages.

La tenue de madame Jacquemart est toujours trs-soigne, et pourtant,
comme elle dit, sa toilette est faite en un clin d'oeil. Elle a soin
d'ajouter assez souvent qu'il en tait de mme quand elle tait jeune et
jolie, ce qui fait remarquer qu'un certain embonpoint lui maintient un
reste de fracheur qui autorise ses prtentions  la beaut; s'il arrive
alors qu'une personne obligeante lui dit que dans sa jeunesse elle
devait tre fort sduisante, madame Jacquemart s'incline d'un air tout 
fait coquet, et bien que ce compliment porte sur le pass, il ne lui en
fait pas moins prouver une petite motion agrable.

Le travail d'esprit le plus rjouissant pour madame Jacquemart, c'est de
calculer de tte  quel total la somme qu'elle a place dans le mois, et
celle qu'elle placera dans le mois suivant, porteront son avoir, en y
joignant l'intrt du tout pendant une, deux ou trois annes, selon
qu'elle a de temps pour suivre son opration arithmtique. Ce calcul a
le double avantage de l'occuper dans ses heures de dsoeuvrement, et de
porter sa pense sur le temps heureux o elle pourra jouir enfin du
fruit de ses longues veilles. Elle se voit alors, possdant un honnte
revenu, vivre chez elle en dame et matresse, dans la douce socit de
M. Jacquemart, servis tous deux par une bonne dont elle saura bientt
perfectionner les talents pour la cuisine; se mettant  table  l'heure
qui lui conviendra, se couchant, se levant selon sa fantaisie; en un
mot, dans la situation prospre d'une femme qui a fait sa fortune. Ce
rve de son avenir l'aide  supporter tout ce que son tat prsent peut
avoir de pnible, au point qu'un grand nombre d'annes se passent avant
qu'elle se dcide  le raliser: des engagements sans fin qui se
succdent, le dsir d'augmenter encore ce revenu qu'elle doit  ses
peines, et peut-tre le got de l'trange manire de vivre dont elle a
contract l'habitude, tout fait qu'elle atteint un ge fort avanc sans
goter ce repos qu'elle croit ambitionner, et qu'elle n'a jamais connu
qu'en perspective. Enfin, un jour elle quitte le logis d'autrui pour
entrer dans le sien. La pauvre femme va se reposer, hlas! car elle
arrive malade, pour mourir le surlendemain dans les bras de ce bon
monsieur Jacquemart, qui n'a pas vcu prs d'elle la valeur de trois
mois depuis qu'ils sont maris. Elle meurt doucement, sans avoir prvu
sa fin, sans grandes souffrances, ayant joui dans sa vie, aprs tout,
d'une dose de bonheur gale au moins  celle dont jouissent l'homme de
gnie ou le millionnaire.

  Madame DE BAWR.

[Illustration]




[Illustration: L'AVOU.]

[Illustration]

L'AVOU.


IL semblerait, au premier coup d'oeil, que l'avou exerce une de ces
industries patentes o tout est perc  jour, o il suffit de regarder
pour tout voir, et d'couter pour tout entendre. Cela mme serait
d'autant plus naturel que cette industrie est cre et rgle par la
loi, que tout citoyen est cens connatre. Il n'en est rien pourtant, du
moins  Paris. L'avou de Paris n'est pas l'esclave du texte lgal, il
en est plutt le propritaire avec droit d'user et d'abuser..... je
devrais mme dire le bourreau, vu l'acharnement avec lequel il le
torture.--L o l'avou de province n'a qu' formuler servilement,
l'avou de Paris invente et imagine. Aussi les mystres de son tude et
de son cabinet particulier, qui sont pourtant des lieux en quelque sorte
publics, ne restent-ils pas moins inconnus  tous que les arcanes des
coulisses au botien qui bille au parterre. Je dis _ tous_, sans mme
en excepter les plaideurs.

L'avou de Paris a de vingt-huit  quarante-cinq ans. C'est un premier
clerc qui, d'ordinaire, aprs s'tre lev successivement de l'tat de
petit clerc aux fonctions de prsident du conseil de l'tude, achte
enfin une charge pour son propre compte. Or on ne peut gure arriver 
cette position avant vingt-huit ans, un noviciat de dix  quinze ans
tant ncessaire pour passer des chaises dpailles de l'tude sur le
fauteuil maroquin du cabinet particulier. C'est pourquoi l'avou de
Paris qui ne fait ses premires armes, c'est--dire ses premires
plumes, qu' seize ou dix-sept ans, en compte au moins vingt-huit 
l'heure de sa prestation de serment.

tre avou n'est pas un tat viager  Paris, mais seulement une
profession transitoire. C'est en province seulement qu'on meurt avou. A
Paris, une tude est une sorte de parc rserv, bien distribu, bien
giboyeux, o l'on achte le droit d'aller  la chasse de la fortune.
Quand on a bien rempli sa gibecire, on cde ses filets et sa clef au
premier venu. Or cette chasse dure  peu prs douze ans. En d'autres
termes, l'avou, aprs douze ans d'exercice, commence  sentir le besoin
de goter le charme d'une oisivet dore, et bien dore, je vous
assure... C'est pourquoi l'avou de Paris n'a presque jamais plus de
quarante  quarante-cinq ans.

Quelques-uns s'obstinent encore  regarder l'avou contemporain comme
une manation fidle de l'ex-procureur; c'est une erreur grave. Rien ne
ressemble moins  l'ex-procureur que l'avou de nos jours.--D'autres,
abuss par les vaudevilles de M. Scribe, s'imaginent que l'avou de
Paris est un fashionable qui, du haut de son tilbury, clabousse ses
clients dans la rue, pose le soir au balcon des Bouffes et de l'Opra,
joue cinq cents francs  l'cart, et danse le galop avec une gracieuse
frnsie. C'est encore une erreur: l'avou de Paris ne tient pas plus du
Chicaneau de l'ancien rgime que des lions du Jokeys'Club ou des jeunes
premiers du Gymnase.

Il y a deux phases bien distinctes dans la vie de l'avou de Paris, et
ses habitudes extrieures se modifient selon qu'il gravite dans l'une ou
l'autre de ces phases, garon ou mari.

Nous avons vu qu'aprs avoir croupi plus ou moins longtemps sur la
chaise de premier clerc, le nophyte achte toujours une charge. Or,
lorsqu'il signe la vente, il est ordinairement sans un sou; ou s'il a
quelques conomies  sa disposition, elles sont tout juste suffisantes
pour un premier -compte. Qui se chargera de complter la somme! Eh!
pardieu, c'est tout simple: un bon mariage.

Le premier clerc achte une charge pour se marier, et une fois
possesseur du titre, l'avou se marie pour payer la charge.

C'est alors que l'avou est fris, musqu, pinc, pommad; c'est alors
qu'il porte des bottes de Sakoski, et des habits d'Humann; c'est alors
qu'il pirouette agrablement dans un salon, qu'il fait la cour aux mres
de famille, caresse les petits chiens, pince de la guitare, et se rend
utile aux demoiselles par son empressement  figurer dans un quadrille,
ou  lire des vers nouveaux, tche dont le verre d'eau sucre ne suffit
pas toujours  dguiser l'amertume. En un mot, il ne nglige aucune des
mille recettes  l'usage des chercheurs de femmes.

Mais cet tat exceptionnel dure quelques mois  peine: l'avou trouve
bien vite  s'assortir; car l'avou, mme avec cinq cents francs dans
son tiroir, est toujours un excellent parti.

Quand le mariage est consomm et la charge paye, l'avou de Paris fait
peau neuve et devient un autre homme. Il a des cravates sans noeud
prtentieux; il commande ses bottes chez le bottier du coin; il
s'approvisionne d'habits et de pantalons chez un tailleur, son client,
qui lui fait trente pour cent de remise sur les prix des tailleurs  la
mode:  l'lgant, en un mot, succde le solide. Du reste, tout est noir
sur l'avou, l'habit autant que les bottes. Il n'y a que la cravate qui
se permette encore d'tre blanche.

Adieu le bois de Boulogne et le caf Anglais! L'avou mari ne se
promne plus, il va; il ne djeune, ne dne, ne soupe plus; il mange
chez lui.

De tout son luxe d'autrefois, il ne conserve que sa robe de chambre et
ses pantoufles; car les pantoufles et la robe de chambre sont deux
accessoires indispensables  la mise en scne d'une tude d'avou 
Paris. La robe de chambre et les pantoufles sont, en quelque sorte,
l'uniforme de l'avou trnant dans son cabinet et dans l'exercice de ses
fonctions. Il en a le monopole; on ne voit point de clerc, pas mme le
matre-clerc, se permettre la robe de chambre, ft-elle de simple
indienne, ou les pantoufles, ft-ce de celles qu'on dbite  vingt-neuf
sous sur le boulevard. C'est la prrogative de l'avou; or, nous vivons
dans un temps o le moindre des pouvoirs est tenacement jaloux de sa
prrogative, jaloux mme jusqu'au ridicule, qui du reste est leur
prrogative  tous.

Mais si l'avou mari est plutt nglig que coquet dans sa mise, en
revanche son cabinet de rception est dcor avec une richesse et une
lgance remarquables. Ce n'est pas pour se rendre le travail plus
facile ou plus agrable; c'est uniquement un nouveau calcul de sa part.
Le luxe du cabinet sert  l'avou de Paris,  l'encontre de ses clients,
comme le luxe des vtements lui a servi  l'encontre de sa femme.

Ce sybaritisme du cabinet devient plus saillant encore par l'humble
simplicit, on pourrait mme dire sans calomnie par la malpropret
enfume de l'cole. Aussi, pour que l'effet du contraste ne soit pas
perdu, l'avou emploie le procd en usage dans les Panoramas, o l'on
fait traverser au spectateur de sombres couloirs, pour que son oeil se
repose avec complaisance sur le jour bien mnag du tableau. Dans ce
but, l'appartement de l'avou est toujours dispos de manire  ce que
le client ait besoin de passer par l'tude pour pntrer dans le
cabinet. C'est un talent de mise en scne dont la tradition se perptue
dans toutes les charges.

L'avou de Paris est matinal. Il se lve ordinairement  huit heures, et
s'installe dans son cabinet  dix heures au plus tard. En t, il couche
 la campagne, car presque toujours l'avou possde ou loue une
campagne, o il sjourne depuis le samedi soir jusqu'au mardi matin, les
avous de Paris ayant l'habitude de faire le lundi comme les ouvriers.

En hiver, il passe de sa chambre  coucher dans son cabinet. A dix
heures les portes en sont ouvertes, et les clients qui font antichambre
dans l'tude depuis neuf heures, peuvent enfin pntrer dans le
sanctuaire. Dans le tte--tte, l'avou parle au client de son affaire;
c'est naturel, puisque tel est le but de la visite du client. Mais ce
n'est l, pour ainsi dire, qu'un prtexte pour l'avou. Aprs avoir
align quelques mots techniques relativement au procs qu'il ne connat
pas et dont il a seulement appris le rsum par coeur, l'avou
gnralise la conversation. Il possde un talent merveilleux pour
captiver l'attention de son interlocuteur; il l'amuse, l'intresse,
l'amorce, le circonvient. Bref, lorsque l'avou a nou des relations
avec un plaideur qui peut devenir une bonne pratique, il ne s'en fait
pas seulement un client productif, mais bien aussi une connaissance, un
habitu de la maison ou plutt de l'tude. Il y a, dans chaque tude de
Paris, un assortiment de flneurs qui vont chez leur avou comme on va 
la bibliothque ou au Jardin-des-Plantes. La visite  l'avou se classe
dans la rpartition de leur temps. Ils ont un avou avec qui ils vont
causer, de mme qu'ils ont un caf o ils prennent leur demi-tasse;
c'est pour eux une seconde nature. On sent bien que ces honntes gens se
feraient scrupule de dranger leur avou gratis, sans lui offrir aucune
autre compensation que le charme de leur socit. Le procs qui les a
mis en rapport avec l'officier ministriel trouve enfin son terme; mais
les relations cres par ce procs ne manquent jamais de lui survivre.
Alors le client habitu se fait un cas de conscience de se mnager un
autre procs qui justifie en quelque sorte ses assiduits. Il a cherch
d'abord un avou pour suivre son procs; il cherche maintenant un procs
pour suivre son avou. Cette immobilisation du client est le plus beau
triomphe d'un titulaire.

Mais l'avou ne se borne pas toujours  s'assurer l'exploitation viagre
et quelquefois mme hrditaire de tous les procs gnralement
quelconques de son client habitu. Il sait en outre verbalement
provoquer ses confidences; initi forcment  une partie de ses
affaires, il ne tarde pas  les connatre toutes. Alors il donne des
conseils officieux, offre ses services en dehors de ses fonctions
spciales. Le client a-t-il des fonds  placer? l'avou se charge de
trouver un placement avantageux. A-t-il besoin, au contraire,
d'emprunter? l'avou lui procurera la somme ncessaire. Bref, de proche
en proche, l'avou devient vritablement un homme de confiance, un
directeur des intrts temporels. Je n'ai pas besoin de dire qu'il
prlve tant pour cent  titre de prime; cela va de soi, toute peine
mrite salaire. L'avou de Paris se donne en gnral beaucoup de peine.

Voil comment le cabinet recrute  la fois pour l'avou et pour l'tude.
Ces merveilleux rsultats sont dus  la faconde moelleuse de l'officier
ministriel. On voit que le don de la parole est une des qualits
essentielles de l'avou de Paris, et que le talent de la causerie ne lui
est pas moins ncessaire qu'au coiffeur qui travaille en ville.

Du reste, une ou deux heures pour la rception des clients, un quart
d'heure pour les signatures, une demi-heure de confrence avec le
matre-clerc, telle est la journe officielle de l'avou. Je ne sais pas
s'il faut y compter trois quarts d'heure pour la lecture des journaux.
L'avou de Paris est abonn au _Sicle_ ou  _la Presse_, selon sa
nuance  cause du rabais; au _Droit_ ou  la _Gazette des Tribunaux_, 
cause de la spcialit, et aux _Petites Affiches_,  cause des annonces;
il reoit l'_Estafette_ et les _Affiches Parisiennes_ en sa qualit
d'actionnaire.

Tout sombre et anti-picurien qu'il paraisse, l'avou de Paris n'est
cependant pas un ennemi systmatique des divertissements du monde; il
donne quelquefois l'hospitalit aux raouts dans ses appartements, et
installe le quadrille et la valse sous les girandoles de son salon. Mais
l'ongle de l'homme du palais perce toujours sous le gant blanc de
l'amphitryon: chez l'avou, le plaisir calcule, et le bal est encore un
hameon. C'est un prtexte de politesses  faire mensuellement, sous
forme d'invitation, aux avocats dont on exploite la confraternit, et
aux magistrats dont on choie la connaissance; l'avou invite mme  ses
runions ses principaux clients, qui s'empressent de venir y tremper
leurs lvres dans le verre d'eau dont ils ont eux-mmes fourni le sucre,
et tournoyer au son de l'orchestre dont ils paient les violons.

Ces bals, le croira-t-on, sont l'effroi des clercs de l'tude, qui
voient arriver cette nuit de dlices avec plus de terreur encore qu'une
nuit de garde civique. C'est que pour eux la corve de l'tude passe
alors pour quelques heures dans le salon! L'avou les a chargs de
recruter le plus de danseurs possible, et c'est  ces danseurs trangers
qu'appartiennent de droit les belles et aimables danseuses. Quant aux
clercs de l'tude, le patron, en vertu des droits qu'il a sur eux, les
commet d'office pour servir de cavaliers aux vieilles prsidentes, aux
avocates sur le retour, aux clientes  leur automne, en un mot  toutes
les prtentions surannes qui convoitent l'agitation du quadrille, et
que la charit chrtienne peut seule exempter du dsagrment de faire
tapisserie. Les infortuns clercs tranent toute la nuit le boulet de
ces rigaudons forcs. Galriens du bal, ils ne sont jamais librs avant
cinq heures du matin.

On voit par tout ce qui vient d'tre dit sur la distribution de sa
journe, que l'avou joue le rle d'un agent d'affaires plutt que celui
d'un vritable avou. L'tude n'est qu'un accessoire, sinon dans son
budget, du moins dans la distribution de son travail personnel. Voici
comment cette tude est gre  ct, ou plutt en dehors du patron.

La direction appartient au premier clerc qui est plus avou que l'avou
lui-mme. Le second clerc fait la procdure d'aprs les instructions de
son suprieur immdiat. Le troisime clerc fait ce qu'on appelle le
_palais_. C'est lui qui fait viser les dossiers au greffe, qui fait
inscrire les causes au rle, qui rpond  l'appel de l'audience,
sollicite des remises, etc. Il est aussi l'intermdiaire oblig entre
l'tude et les avocats. C'est, en un mot, l'ambassadeur de l'avou prs
le Palais-de-Justice.

Au quatrime rang viennent un ou plusieurs tudiants en droit,  qui
leurs parents ont bien recommand de travailler chez un avou, tant pour
occuper leurs courts loisirs que pour se fortifier dans le droit et la
procdure. Ces clercs amateurs ne sont pas pays, et ils en donnent 
l'avou pour son argent. Leur travail  l'tude consiste  faire des
vaudevilles qui seront refuss aux Folies-Dramatiques, ou des lettres
d'amour qui souvent obtiennent le mme succs auprs des modistes du
coin.

Reste le dernier clerc, qu'on appelle dans le monde profane
_saute-ruisseau_, et que, dans la langue technique, on nomme le
_petit-clerc_. Celui-l est charg des courses de l'tude. C'est
ordinairement un enfant de quinze  dix-huit ans; mais quelquefois il
est grand garon, bien qu'il s'appelle _petit-clerc_. J'ai connu un
petit-clerc qui n'avait pas moins de trente ans.

Une tude d'avou rapporte  Paris de vingt-cinq mille  quatre-vingt
mille francs; la moyenne du produit net serait  peu prs de cinquante
mille francs.

Or, il est reconnu que si telle tude dont le titulaire tire cinquante
mille francs tait gre comme presque toutes les tudes dans les
dpartements, elle rapporterait, mme d'aprs le tarif de Paris, vingt
mille francs tout au plus.

D'o vient cette norme diffrence?

C'est que l'avou de province (j'entends l'avou simple et candide) ne
compte dans ses dbourss que les sommes rellement sorties de sa
bourse. Quant  ses moluments, c'est--dire au prix des actes faits
dans son tude, ils ne s'lvent jamais au del du chiffre strict auquel
les besoins de l'affaire devaient ncessairement le porter.

Chez l'avou de Paris, c'est bien diffrent. D'une part il n'y a pas que
des dbourss dans ses _dbourss_; et d'autre part, dans ses moluments
figurent des articles dont le simple nonc frapperait de stupfaction
l'avou de province (j'entends toujours l'avou simple et candide).

En rsum, l'avou de Paris complique la procdure autant que possible;
tandis que l'avou de province cherche gnralement  la simplifier;
pour arriver au but, l'avou de province prend le plus court chemin,
pendant que l'avou de Paris suit le plus long dtour, sachant bien que
la route n'est pas seme pour lui de ronces et de pierres. Il introduit
le plus d'incidents qu'il peut dans la mme cause; il entasse instances
sur instances, il ente procs sur procs. Il ne fait pas seulement les
actes ncessaires au procs, il commet tous ceux que la loi autorise
directement ou indirectement. Bref, son talent consiste  _faire suer_
(c'est le mot)  une cause tout ce qu'il est lgalement possible d'en
extraire en la pressurant.

Il me serait ais d'numrer une foule d'espces o se rvlent le gnie
le plus profond et l'adresse la plus incontestable. La _requte_, comme
pice de presque tous les procs, et la _licitation_, comme sujet de
procdure spciale, jouant le plus fort rle dans la caisse de l'avou,
s'offrent de prime-abord  mon choix.

--La _requte_ est une plaidoirie anticipe, un mmoire o sont relats
les moyens de la dfense. L'avou dfendeur en signifie une copie 
chacun de ses adversaires. C'est un des actes les plus productifs de la
procdure; car l'avou se fait payer fort cher la rdaction de
l'original, et la loi taxe assez haut les droits de copie.

Toutefois, il est divers moyens d'augmenter encore le produit de la
requte. Je ne veux point parler de la mthode qui consiste  ne mettre
dans les copies que dix-huit lignes  la page, et sept ou huit syllabes
 la ligne, quoique les rglements exigent vingt-cinq lignes  la page,
et quinze syllabes  la ligne: c'est un pch d'habitude dont l'avou de
province n'est pas plus exempt que l'avou de Paris, et cela ne vaut pas
la peine d'tre relev. Mais il arrive parfois que l'avou ou ses clercs
ont nglig de fabriquer la requte en temps utile, et que la veille de
l'audience survient  l'improviste sans qu'on ait song  cette partie
essentielle. On ne peut cependant perdre ainsi l'occasion d'une
requte... Voici le moyen auquel on a recours.

Comme on n'aurait pas le temps de transcrire une requte entire,
l'avou se contente de signifier  l'avou de son adversaire une fin de
requte; puis, lorsque vient le moment de la taxe, si elle est requise,
la pice est fictivement rtablie aprs coup, et souffle de manire 
produire un chiffre de rles proportionn  l'importance de l'affaire.
C'est ce qui s'appelle en argot d'tude, _signifier en queue_.

Quelques avous ont adopt le moyen non moins adroit de signifier, entre
un commencement et une fin de requte vritable, un vieux cahier de
papier timbr, que leur collgue leur renvoie et qui sert ainsi une
seconde fois, puis une troisime, puis une quatrime, jusqu' ce que les
feuillets ou le fil soient tout  fait uss. Je sais une tude o le
mme cahier a subi un service de plus d'un lustre, et a rapport  lui
seul prs de six mille francs.

--La _licitation_ est la vente judiciaire d'un immeuble qui n'est pas
susceptible d'tre partag en nature.

Supposons deux frres qui reoivent,  titre d'hritage, une maison 
Paris. Dans l'impossibilit de la diviser en deux lots, ils s'adressent
au mme avou pour la faire liciter.

L'avou devrait suivre une marche bien simple. Les deux partis tant
d'accord, il lui suffirait de faire agrer par le tribunal un jugement
rdig dans l'tude, et ordonnant la licitation, aprs l'accomplissement
des formalits lgales.

Mais ce n'est point ainsi que l'entend l'avou de Paris. Une procdure
aussi simplement conduite ne produirait pas un tat de frais assez bien
fourni. Voici comment l'avou de Paris procde. Charg du mandat des
deux frres, qui n'ont qu'un mme dsir, une mme volont,  savoir de
vendre le plus tt possible pour se partager le prix, l'avou rdige la
demande en licitation  la requte de Pierre; Paul ne s'oppose pas, loin
de l? N'importe! l'avou lui choisit fictivement un autre avou, et,
sous le nom de ce collgue qui prte complaisamment sa signature (c'est
d'usage), il se signifie  lui-mme, avou de Pierre, au nom de Paul,
une requte  l'effet d'empcher la licitation.

Les motifs de cette requte ne peuvent tre qu'illusoires, car une
licitation est toujours de droit; aussi n'est-ce qu'une affaire de
forme,  laquelle on n'attache pas grande importance. Le second clerc a,
pour cette feinte procdure contradictoire, des phrases consacres.

Dans cette requte qu'il rdige au nom de Paul opposant, il dira, par
exemple: Vous le savez, et malheureusement c'est une observation trop
bien confirme, en ce moment tout est stagnant, par suite de la crise
commerciale qui se fait sentir. Paris a surtout  se plaindre des
tristes effets qu'elle produit. Autrefois, le capitaliste recherchait
avec avidit les placements en immeuble; mais aujourd'hui que la fivre
de la commandite s'est empare de tous les esprits, un discrdit complet
a frapp tout ce qui n'offre pas une chance  l'agiotage et  la
spculation; aussi les enchres sont-elles dsertes, et les btiments
ainsi que les terrains ne peuvent-ils tre adjugs mme au plus vil
prix, etc., etc.

Maintenant c'est au tour de Pierre. Pierre riposte  la requte de Paul
par une seconde requte; et le mme clerc, aprs avoir manufactur la
demande, se charge de la rponse. Il fait parler Pierre  peu prs en
ces termes:

Notre adversaire est dans l'erreur et s'abuse sur la situation actuelle
des affaires. La commandite est en discrdit; les fonds refluent vers
les placements solides et exempts des chances de l'industrie et du
commerce; la confiance rgne partout. On ne saurait trouver de moment
plus propice pour vendre avantageusement les maisons et les terrains,
etc., etc.

Je n'ai pas besoin de dire qu'on peut varier ce thme  volont, et que,
sous la plume du clerc-rdacteur, ces phrases s'allongent indfiniment,
de manire  produire une requte volumineuse. On a des formules de tel
ou tel nombre de pages, selon l'importance de la licitation. Si
l'immeuble est de peu de valeur, le style des requtes est rapide et
concis comme du Tacite ou du Paul-Louis-Courrier; si au contraire le
prix est considrable, les requtes sont abondantes et souffles comme
du Victor Ducange ou du Salvandy.

Alors un change suppos d'exploits s'tablit entre Pierre et Paul, qui
se trouvent, au bout d'un certain temps, avoir soutenu un procs en
rgle sans s'en douter aucunement. Singuliers plaideurs, qui, sans
cesser d'tre d'accord, ont lutt dans l'arne judiciaire jusqu'
l'puisement complet de leurs forces, c'est--dire des combinaisons
procdurires!

Enfin, lorsqu'il ne manque plus que le jugement, l'avou, qui se
garderait bien de soumettre ces ridicules moyens  l'apprciation du
tribunal, rdige et fait accepter un jugement de forme ordonnant que la
maison sera vendue; aprs quoi il touche le prix des deux procdures,
non sans _modrer_ ses honoraires. _Modrer_ est un mot usit. L'avou a
toujours _modr_, mme lorsqu'il vous prsente le mmoire le plus
exorbitant. C'est un autre enrag de modration.

Voil par quels ingnieux procds l'avou de Paris, tout en _modrant_
ses honoraires, marche  la fortune d'un pas aussi sr que rapide. Et
notez bien que j'en ai seulement choisi quelques-uns entre mille,
presque au hasard.

Aprs douze annes d'exercice, d'agence d'affaires et de ventes
judiciaires qui lui suffisent communment pour se crer trois ou quatre
cent mille francs d'conomies, l'avou cde sa charge  un matre-clerc,
qui lui paie  peu prs autant pour avoir le droit de recommencer, pour
son propre compte, la mme exploitation.

L'avou se retire ainsi, riche de trente  quarante mille francs de
rente. Il continue d'habiter Paris pendant l'hiver, et la campagne
pendant l't. Alors il ne sait plus que manger, boire, digrer et
dormir; c'est dsormais un homme de loisir. Il s'abonne au _Journal des
Dbats_.

Il est lecteur, membre d'une socit philanthropique, quelquefois
adjoint  la mairie, et le plus souvent juge de paix ou supplant; il
convoite particulirement ces dernires fonctions, parce qu'il les
considre comme un marchepied pour la magistrature. Il a toujours la
croix d'honneur, et rate priodiquement la dputation.

Cette vie inerte et placide, ou plutt cette vgtation de l'avou
retir n'est agite que par des crises accidentelles. Tous les deux mois
(lorsqu'il n'est pas capitaine rapporteur, titre auquel ses antcdents
judiciaires lui font une sorte de candidature), son sergent-major
l'appelle, en qualit d'officier lu, au corps de garde, o il dclame
loquemment contre les ambitieux affams d'or et les factieux altrs de
pillage;--tous les deux ans un huissier le convoque, en qualit de jur,
 la cour d'assises, o, aprs avoir compendieusement manifest l'homme
de palais en adressant mille questions aux tmoins dans le prtoire, et
une harangue argumentasse  ses confrres dans la salle des
dlibrations, il condamne le malheureux qui, pouss par la misre, a
bris le volet d'une boutique de boulanger pour prendre une livre de
pain.

  ALTAROCHE.




[Illustration: LE RAMONEUR.]

[Illustration]

LE RAMONEUR.


COMMENT oublier, dans cette nomenclature de tous les types anciens et
nouveaux, de toutes les figures franaises ou naturalises parisiennes,
ces petits bohmiens  la face barbouille de suie, aux joues rebondies
et enfumes, aux dents de nacre, aux lvres fraches et amarantes comme
des fraises, ces petits enfants, moiti chats, moiti chiens, moiti
cabris, moiti singes, qui s'en vont sans cesse gambadant, grimpant,
chantant, frtillant; la plus jeune de toutes les industries franaises,
la seule peut-tre dont le monopole modeste puisse appartenir
exclusivement  l'enfance, le ramoneur enfin, ce petit tre dont le cri
est devenu une des mlodies proverbiales de l'tre, comme le chant du
grillon ou la plainte de l'hirondelle, le parasite des chemines. Le cri
du ramoneur annonce l'hiver, et cependant on ne le maudit pas; on aime,
au contraire,  entendre du fond du foyer bien chaud, du coin de la
chemine qui flambe, cette bonne grosse voix d'enfant, qui vient
apporter au citadin paisible, au propritaire toujours craintif, le
salut de cet tre, la paix de cet intrieur, prserver l'un et l'autre
d'un flau terrible, quand il n'est pas la plus incommode et la plus
coteuse des rvolutions domestiques, l'incendie.

Mais d'abord, avant de crayonner le profil du ramoneur, dbarrassons-le
de tous ses indignes collgues, de ces classes vagabondes et plagiaires
dsignes assez frquemment, et par une extension injuste, sous le titre
de _ramoneurs_ ou de _savoyards_. Nous voulons parler de ces myriades
d'enfants nombreux et importuns comme les moustiques, qui couvrent par
essaims les trottoirs des villes, pullulent aux barrires et dans la
banlieue, assaillent  chaque relais les portires des diligences;
interminable caravane de joueurs de vielle, de petits chanteurs, de
montreurs de chiens, de singes apprivoiss, de renards, de tortues, de
souris, de mulots, de belettes, de marmottes. Cette classe d'enfants,
qui appartient exclusivement au vagabondage, n'a rien ou presque rien de
commun avec le ramoneur proprement dit; elle reprsente les frelons de
cette colonie travailleuse. Par ses habitudes de fainantise, sa misre
comdienne, son lazzaronisme incarn, elle revient de plein droit  la
plume charge de retracer dans cette galerie les masques russ et les
manoeuvres si curieuses de la mendicit parisienne.

On s'est beaucoup apitoy sur le destin du ramoneur; mais c'est
principalement sur les ramoneurs qui ne ramonent pas qu'est tombe la
sensibilit des faiseurs de romances, de tableaux de genre,
d'aquarelles, d'lgies et d'opras-comiques. On a beaucoup trop plaint
ces demandeurs de petits sous, de petits liards, de morceaux de pain,
ces petits vagabonds qui passent leur journe  se chauffer au soleil,
et quand le soleil est cach,  apostropher chaque passant qu'ils
appellent indiffremment _mon lieutenant_ ou _mon gnral_. On ne s'est
pas assez occup, ce me semble, du ramoneur authentique, avr, pris
dans l'exercice de ses fonctions, de l'enfant de huit ou dix ans qu'on
lance dans l'intrieur d'une chemine  un ge o son coeur n'est pas
encore aguerri contre la peur des tnbres,  une heure o ses yeux ne
sont toujours pas bien ouverts mme au grand soleil.--Allons, courage,
petit, figure-toi que tu escalades la plus jolie colline du Pimont ou
de la Savoie.--Et il faut qu'il se rsigne  devenir, pendant une heure
ou deux, muet, aveugle, et presque assourdi par la suie,  s'ensevelir
tout vivant dans une espce de bire; il faut qu'il grimpe, gratte, se
hisse et se cramponne, jusqu' ce que le garon fumiste qui l'attend sur
le toit ait aperu le bout de son petit museau barbouill. Alors son
expdition est finie; on lui donne  peine le temps de se dgourdir,
d'ternuer et de se secouer comme un caniche qui sort de l'eau, puis on
lui fait recommencer dans une chemine voisine une manoeuvre du mme
genre. Ces ascensions tnbreuses ne sont pas toujours sans pril, car
il est plus d'une chemine moderne construite sur de telles proportions
que la fume y passe avec peine, y sjourne mme le plus souvent et y
regimbe opinitrement au nez du locataire. Moins rcalcitrant que la
fume du propritaire, le ramoneur, lui, passe et s'insinue par les
dfils les plus troits, mais souvent aussi il y reste, il s'y trouve
emprisonn comme dans un traquenard; alors, il appelle, il crie: Au
secours! et il n'y a souvent pas d'autre ressource pour l'extraire de
cet tau que de dmolir la chemine. Quelquefois aussi, et cela est bien
triste  dire, il arrive qu'il n'a mme pas le temps de crier, sa
poitrine s'embarrasse, ses poumons jeunes et dlicats demandent en vain
le grand air, l'air libre; ses forces s'puisent, il va mourir asphyxi.
Les enfants devraient tous mourir sur le sein ou contre la joue de leur
mre; lui, est mort seul, sans soleil, sans un dernier baiser du grand
jour. Voyez-le: son bonnet de laine est  jamais inclin sur son paule;
vous diriez un oiseau qu'on a trouv mort dans son nid; sa main est dj
tide et ferme, sa bouche est entr'ouverte, mais la petite chanson du
pays n'en sortira plus. Faiseurs d'aquarelles, prparez cette fois votre
douce palette, car voil une touchante esquisse, et qui tient  la
destine mme et aux vraies infortunes du ramoneur.

J'ai remarqu cependant qu'en s'apitoyant trop ou en s'apitoyant mal 
propos sur telle ou telle condition, on la gte presque toujours, et on
finit par lui aliner la charit publique. Aprs tout, la condition du
ramoneur est dure, pnible, elle exige de la persvrance et mme une
certaine rsolution, mais elle a bien aussi ses avantages. Elle est
d'abord lucrative: un enfant de douze ans gagne quarante sous par jour,
c'est presque la journe d'un homme; ensuite, il fait ainsi
l'apprentissage d'un bon mtier qui le mettra  mme de s'enrichir un
jour et de faire  son tour ramoner les autres.

Paris et mme la plupart des provinces ne produisent gure de ramoneurs.
L'artisan ou le petit ngociant parisien surtout, charg de famille,
contraint de bonne heure d'aviser aux ressources, choisira de prfrence
pour ses enfants des professions qui flatteront sa gloriole. Il fera de
ses fils des apprentis piciers, apprentis perruquiers, enfants de
choeur, enfants de troupe, ou mme pres nobles du thtre Comte; mais
ramoneurs, fi donc! cela est bon pour les montagnards, les hommes des
landes et de labour; permis  eux d'enfumer leur progniture, de laisser
l'effigie paternelle s'altrer et disparatre sous un masque de charbon
et de fume; il vaut bien mieux qu'elle aille s'enfariner dans un
coteux apprentissage chez le ptissier-traiteur, ou s'huiler et
s'ensoufrer chez l'picier du coin.

La Savoie calcule en cela mieux que Paris, et le Pimont encore mieux
que toute la France. Le Pimont, que les dictons franais accusent bien
 tort de nonchalance et de fainantise endmiques, joint au contraire 
l'activit et  la duret de travail des peuples de montagnes l'adroite
souplesse et l'insinuante subtilit du caractre italien. Avec son
baragouin, ses allures pliantes, son regard furtif et clin, le
Pimontais s'est progressivement empar de l'une des branches de
l'industrie franaise les plus proches des ncessits de la vie, et par
consquent les plus productives, celle de polier-fumiste.

Observez, en effet, les enseignes de toutes ces boutiques o le cuivre
rayonne de tout l'clat d'un rflecteur, o s'lvent en pyramides et en
tages tous les systmes de chemines connus, chemines  la prussienne,
 la russe,  foyers mobiles, immobiles,  doubles, triples courants
d'air: quels noms lisez-vous sur les factures de ces brillants magasins?
partout des noms en _i_ ou en _o_ comme sur un programme des Bouffes. Le
Pimont fournit  la France la plus grande partie de ses fumistes, et
par consquent de ses ramoneurs, car tout bon ramoneur pimontais
s'tablit tt ou tard  Paris polier-fumiste; la patente et le brevet
de ce haut tablissement existent d'avance dans le havre-sac du
ramoneur, mais avec bien plus de logique et de certitude que le bton de
marchal de France dans celui du conscrit. En effet, tout bon fumiste
doit avoir ramon, sond, tt par lui-mme l'intrieur d'une chemine,
ce terrain plus capricieux peut-tre et plus chanceux qu'un champ de
bataille. Tout bon gnral doit, dit-on, avoir mani le mousquet; mais
que sera-ce donc du polier-fumiste? il faut qu'il commande  la fois le
feu et la fume.

Les fumistes franais eux-mmes emploient de prfrence les ramoneurs
pimontais: ils les trouvent plus robustes, plus intelligents, plus
actifs que ceux des autres pays; ils les ont mme presque tous chez eux
 titre d'apprentis, qu'ils logent, habillent, nourrissent, et
transforment par la suite en garons fumistes. Ils ont pour rgle, une
fois la race pimontaise introduite dans leurs ateliers, de ne point en
admettre d'autre, car le mlange des pays allumerait infailliblement la
guerre civile. Les ramoneurs pimontais, accommodants et aimables sur
presque tous les points, sont intraitables sur celui de la nationalit;
ils forment entre eux une confrrie des plus serres, une sorte
d'oligarchie patriotique. Ils naissent au sein des sublimes horreurs du
Simplon, au milieu des plus beaux rochers du monde, des sapins, des
mlzes, des votes de granit et des torrents fougueux et argents; ils
croissent presque tous dans les environs d'une jolie petite ville qu'on
appelle _Domo-d'Ossola_, qui possde le privilge exclusif de la
production du ramoneur, comme Bergame celui des tnors, et Bologne celui
des _mortadelles_. De Domo-d'Ossola, on arrive  un village appel
_Villa_, frais et verdoyant comme le nom qu'il porte, puis, par des
festons de vignes, des anneaux de verdure, des prairies sans cesse
humides et mouilles comme des pieds de Nymphes, on se trouve sur le lac
Majeur, et de l  Milan la bonne ville. C'est  Milan que le ramoneur
pimontais fait ses dbuts; il commence par s'essayer dans les vastes
chemines des immenses _palais_ lombards, avant de se confier aux gorges
si souvent troites, inclines et inaccessibles des chemines
parisiennes.

Ainsi, dans tous les genres d'industrie, de travaux et d'applications,
Paris est le centre gnral vers lequel tout vient aboutir; arts ou
mtiers, chacun y apporte le tribut de ses progrs, la thorie de ses
nouveaux talents: ainsi du ramoneur. Du reste, la vie de ce jeune
industriel est marque d'avance dans les grands ateliers de fumistes des
environs des barrires: l il retrouve une colonie, un chantillon du
peuple qu'il vient de quitter; il s'aguerrit au franais en entendant
encore rsonner  ses oreilles les terminaisons de l'idiome natif; il
trouve dans les ouvriers suprieurs  la fois des guides, des
instituteurs, des patrons qui lui rendent la tche plus lgre, lui
adoucissent les premiers cueils de l'apprentissage. Un ramoneur
pimontais, grce au patronage patriotique, a des chances d'avancement
et de bien-tre que les ramoneurs des autres pays ne sauraient avoir. On
peut les considrer comme les enfants gts du mtier. Il est 
remarquer aussi qu'ils apprennent la langue franaise avec une vitesse
excessive; trois mois leur suffisent quelquefois pour se faire
comprendre parfaitement: cette intelligence naturelle, jointe aux
garanties qu'ils prsentent par les recommandations de leurs
compatriotes, explique suffisamment la prfrence et la confiante
prdilection que les entrepreneurs leur tmoignent dans la plupart des
ateliers.

Mais il est temps de laisser de ct le Pimontais pour nous occuper du
type du ramoneur le plus populaire, le plus rpandu, et, disons-le
aussi, le moins utile, le Savoyard.

[Illustration]

On s'est plus d'une fois lev avec raison contre le mtier injuste et
souvent barbare que viennent exercer  Paris ces malheureux enfants qui
nous arrivent par milliers, au commencement de chaque anne,  l'poque
o les hirondelles nous quittent, presque tous sous la conduite de
matres qui les exploitent sans piti, les entassent la nuit dans des
taudis malsains, les forcent  mendier si l'ouvrage leur manque, les
maltraitent, les nourrissent  peine, les rendent enfin martyrs d'une
sorte de _traite_ plus blmable que celle des ngres, puisqu'elle
s'exerce sur des enfants sans dfense, et dans le centre d'un pays
civilis.

Les matres des jeunes Savoyards se composent en grand nombre de
chaudronniers ambulants ou de marchands de peaux de lapin, assez mauvais
garnements pour la plupart, ou tout au moins, gens grossiers, inhumains,
qui considrent les ramoneurs qu'ils enrlent comme une matire
exploitable, dont il s'agit de tirer le meilleur parti possible. Ils
exigent que chacun d'eux leur remette le salaire de la journe, sans en
dtourner une obole, sous peine d'une impitoyable flagellation. Il est
prouv que, sur trente ou quarante sous qu'un ramoneur peut gagner par
jour, son patron ne lui en laisse gure plus de six. Ce fait seul
explique la supriorit des Pimontais sur les Savoyards: ces derniers,
avec un si chtif salaire, ne peuvent gure se nourrir; ils ne mangent
presque jamais ni soupe, ni viande, seulement quelques lgumes, de
mauvais fruits. Il en rsulte des corps amaigris, rachitiques,
incapables de supporter la fatigue, des coeurs et des membres
d'esclaves.

Les abus de la matrise savoyarde ont plus d'une fois excit les justes
rcriminations des philanthropes et mme des conomistes, mais on n'a
pas song que ces plaintes devaient s'adresser bien plutt  la Savoie
qu' la France. En effet, empchez les pres et mres savoyards de louer
ou de vendre leurs enfants, comme des btes de somme, pour un an, pour
deux, pour trois ans souvent, et vous aurez amlior le sort de ces
derniers. Mais, avant tout, enrichissez la pauvre Savoie; donnez-lui un
sol moins dur et moins ingrat qui ne la mette pas dans la ncessit
cruelle de perdre ses enfants, faute de pouvoir les nourrir; donnez-lui
comme aux autres pays d'heureuses moissons, de beaux et grands fleuves,
de gais vignobles, la ressource du commerce et de l'industrie, moins de
nature mais plus de culture: alors, vous ne la verrez plus confier ses
agneaux  ces pasteurs infidles qui les tondent, et vendent leur jeune
toison avant mme qu'elle ait eu le temps de pousser. Donnez aux
ramoneurs savoyards eux-mmes un autre caractre, un sang plus vif, plus
de sve, plus d'esprit naturel; dtruisez en eux ces penchants
invincibles  la fainantise, et mme  la mendicit, car il n'est que
trop vrai qu'il y a du levain mendiant chez tout ramoneur savoyard,
qu'il est sujet  grelotter et  gmir autant par habitude que par
besoin, et ce penchant n'est que trop bien entretenu en lui par le
traitement que son matre lui fait subir. Mais il faut songer aussi que
c'est l une colonie dj pauvre et souffreteuse qui nous est envoye,
et que cette misre est une exploitation savoyarde et non franaise; et
voil pourquoi les fondations d'tablissements publics rclames en
faveur des jeunes Savoyards n'ont jamais eu d'effet: cela tait conforme
aux voeux de l'humanit, mais non aux lois de l'conomie nationale. Ce
n'est pas lorsque nos maisons d'orphelins, nos salles d'asile, et mme
nos maisons de dtention du genre de la prison de la Roquette, sont
encombres d'enfants franais, que l'on peut rclamer opportunment une
nouvelle fondation en faveur d'enfants trangers. Tout en reconnaissant
et fltrissant l'odieuse exploitation de la matrise, on n'a pu et d
peut-tre se borner jusqu' prsent envers les jeunes Savoyards qu' des
actes de charit partielle.

Quand l'hiver est fini, que les papillons et les parfums de violettes
recommencent  voltiger dans le ciel, qu'il n'y a plus, par consquent,
de chemines  ramoner, les ramoneurs s'en retournent au pays sous la
conduite de leurs matres; mais on en voit beaucoup rester  Paris,
abandonns  eux-mmes, sans direction, sans moyens d'existence, et de
l tant de mendiants et de vagabonds.

Cependant,  propos de ces dparts de ramoneurs savoyards, nous aurions
voulu trouver dans les bourgs et les villages qui environnent Salanches,
car c'est de l qu'ils viennent presque tous, quelque fte, une
solennit nave, une messe, un gala, des danses avec un triangle et la
cornemuse, que sais-je? quelque chose dans le genre des bourres
d'Auvergne, pour clbrer le dpart en masse du printemps et de l'aurore
de la Savoie, reprsent par ces jeunes bannis; puis, dans le lointain,
je ne sais quoi de patriotique, un souvenir du ciel et des montagnes,
comme un ranz de vaches, qui semblerait leur dire: Adieu, petits
enfants, grandissez, enrichissez-vous, soyez sages, prudents, et
revenez-nous bien vite. Puis les mres pleureraient  chaudes larmes, en
embrassant leur dernier n, les vaches mugiraient parce qu'elles ont
perdu leurs petits bouviers, les brebis bleraient pour dire adieu 
leurs ptres. Quelques personnes croient qu' l'poque du dpart des
jeunes Savoyards, le cur du pays, saint Vincent de Paul campagnard, ou
le pendant du vicaire savoyard de Rousseau, monte en chaire et adresse 
ses jeunes ouailles une exhortation relative aux cueils de Paris, aux
devoirs qui les y attendent,  la conduite qu'ils y devront mener: nous
voudrions que tout cela ft vrai dans l'intrt mme de cette peinture.

Mais on nous a demand le portrait vridique et non l'glogue du
ramoneur; or, nous devons dire que les ftes villageoises, ces danses et
rondes savoyardes, ces adieux aux cimetires, aux croix des pres, 
l'cho des montagnes, mme ce prche du cur, tous ces usages, s'ils ont
jamais exist, sont aujourd'hui tombs en dsutude, ou du moins dans le
domaine de la romance, comme, du reste, la plupart des pratiques
caractristiques de nos provinces. Les fumistes savoyards qui sjournent
aujourd'hui  Paris dclarent tre sortis de leur pays muets et
silencieux comme des marmottes, pour la plupart fort heureux de le
quitter, et, par la suite, non moins heureux de n'avoir plus  y
revenir.

De mme, en donnant le costume et le signalement extrieur du ramoneur,
nous devons chercher plutt la vrit que la flatterie; car s'il est
vrai qu'un peintre doive rendre ses portraits toujours un peu plus beaux
que nature, ce devoir ne s'tend pas sans doute jusqu' celui du
ramoneur.

Nous dirons donc, en thse gnrale, que le ramoneur est ordinairement
plutt laid que beau, d'abord parce que le type savoyard, pimontais ou
auvergnat, est fort loign du type grec ou romain, et qu'ensuite, avec
un nez toujours barbouill, un bonnet de laine enfonc sur les oreilles
et de la suie jusqu'aux prunelles, il se voit ncessairement priv de la
coquetterie qui est un des plus puissants accessoires de la beaut.

Mais disons aussi que lorsque le ramoneur est rellement gracieux et
joli, il est peut-tre plus charmant  voir que tout autre enfant; rien
ne lui va mieux alors que ses gros sabots, son bonnet brun, sa veste de
bure o son corps flotte et se joue  l'aise. Quand il saute et vous
fait une rvrence en souriant et en faisant le gros dos, il est parfois
irrsistible de gentillesse; on dirait un petit caniche sorti rcemment
du ventre de sa mre, et qui commence  gambader, ou mieux, un de ces
petits Amours en porcelaine de vieux Saxe, affubls de grands
justaucorps et de perruques  marteaux, avec des ailes aux paules. Si
Boucher ou Vanloo et peint Vnus commandant  Vulcain les armes d'ne,
nul doute qu'il n'et plac autour de la divine enclume des Amours arms
de soufflets et dguiss en ramoneurs.

C'est ordinairement  la porte Saint-Denis, ou  la rue
Basse-du-Rempart, qu'ils se runissent quand ils sont sans ouvrage; on y
voit, outre les Savoyards, des Francs-Comtois, des Dauphinois, et
surtout des Auvergnats. Ils attendent l qu'on vienne les louer, comme
les vignerons sur les places de certaines villes de Bourgogne. Leurs
outils sont les _genouillres_ et la _raclette_; l'tymologie de ces
instruments en indique assez l'usage. Ils logent ordinairement dans la
rue Gurin-Boisseau, et dans celles qui avoisinent la place Maubert.

On sait pourtant qu' Paris la plupart des mtiers ont leur patron, et
clbrent entre eux leur fte annuelle; les fruitiers, les jardiniers,
les cordonniers, les marachers, les blanchisseuses, ont leur fte: je
m'tonne que les ramoneurs n'aient pas aussi la leur; on peut dire que
gnralement ils l'auraient bien gagne.

Ce serait aux matres  en faire les frais: ne serait-il pas juste que
ces pauvres enfants eussent au moins dans l'anne un jour de bon temps
et de relche? Pour ce grand jour, on les dbarbouillerait, et ds la
veille, s'il le fallait, on leur mettrait des habits blancs, des
bouquets  la boutonnire mls de rubans; on drouillerait de cette
sale et paisse fume ces cheveux qui sont peut-tre blonds et boucls
sous la suie, ces cous d'ivoire, ces peaux encore blanches comme le
lait de leurs mres; on les ferait dner  table ce jour-l et comme des
rois, dans des couverts o ils n'auraient pas honte cette fois de se
mirer; puis aprs le dner, on les ferait danser comme on danse, ou
plutt comme on dansait dans leurs montagnes; et on parlerait de cette
fte toute l'anne, le matin et le soir,  la chambre; on n'en
ramonerait que mieux, on y rverait mme dans le fond de la chemine, et
on ne manquerait pas de grimper jusqu'en haut  chaque expdition, pour
voir si le temps sera beau pour le jour de la fte.

Mais o allons-nous? Voici que nous chantons la gloire, la fte, la joie
du ramoneur, et nous ne pensons pas que bientt il faudra peut-tre
porter son deuil. Oui, l'industrie, cette gante qui nivelle et
simplifie tout, supprimera, avant qu'il soit peu, le ramoneur, comme
elle a supprim tant d'autres machines vivantes, le garon boulanger, le
garon imprimeur, le garon chocolatier, le filateur, le roulier, le
palefrenier, le maquignon, le cocher. Le ramoneur prira tt ou tard par
la vapeur: en peut-il tre autrement? La vapeur et la fume ne
sont-elles pas soeurs du mme lit? Vous verrez que les chemines
trouveront un jour le secret de se ramoner elles-mmes.

  ARNOULD FREMY.

[Illustration]




[Illustration: L'INFIRMIER.]

[Illustration]

L'INFIRMIER.


                    Ubi non est mulier, ingemiscit ger.

  C'est le coeur de la femme qui approche de plus prs le mortel aux
  prises avec la douleur; c'est sa main qui le touche avec plus de
  douceur.

    PERCY ET LAURENT.


VOYEZ-VOUS l-bas, au fond d'une salle troite, longue, borde de lits
de fer aux rideaux peu toffs, mais blancs, et que surmonte une croix
de bois; voyez-vous ce petit homme qui glisse bien plus qu'il ne marche,
avec ses savates, sur le carreau cir, luisant comme le parquet d'un
salon? Il parat et disparat: le voil! ne le voil plus! C'est qu'il
va de ruelle en ruelle demandant des nouvelles et donnant le bonjour...
savez-vous _ quoi_? A des numros; car l'homme dont il s'agit n'a pas
de semblables dans le lieu o nous le trouvons: il y a _lui_, et puis
_un_, _deux_, _trois_, _quatre_, _cinq_, _six_, etc.

O sommes-nous donc? Nous sommes o vont les artisans infirmes, les
commerants honntes, les rentiers confiants, les serviteurs fidles
d'une dynastie dchue, les dvouements dsintresss, les vertus
intgres et les talents modestes; nous sommes o n'arrivent jamais les
philanthropes brevets...  l'hpital!

Et maintenant parlez-nous de cet homme que nous avons aperu tout 
l'heure. Est-ce par got, par vocation, par pnitence, qu'il s'est
consacr  vivre au sein des maladies et de l'infection? Aurions-nous
devant les yeux quelque disciple gnreux de la sensible mre Agns, ou
de Grard de Provence; quelque _chevalier_ hospitalier de Saint-Jean, du
Spulcre, du Mont-Carmel ou de Saint-Lazare? Non; car il n'est pas
quip  la fois pour secourir et pour combattre, pour assister les
malades dans les hospices et pour protger le transport des blesss sur
les champs de bataille. Si adoucies que soient de nos jours les moeurs
et les coutumes militaires, l'aspect et l'attitude de ce personnage ne
peuvent rien simuler d'hroque  nos yeux; et puis enfin,  l'poque o
nous sommes, on ne connat presque plus, en fait de _chevaliers_, que
ceux d'industrie.

Serait-ce plutt un de ces frres de Jean-de-Dieu, originaires d'Italie,
et que Catherine de Mdicis a tent de naturaliser en France? Pas
davantage. En effet, coutez-le rpondre  ce pauvre malade qui, mettant
tout ce qui lui reste de force  s'impatienter, l'appelle avec trop
d'instance... _il jure_.

Examinez-le de prs: o pourrait-on rencontrer un air plus triomphant
sous un bonnet de coton jauni, si ce n'est chez un restaurateur _prix
fixe_, ou dans une cuisine d'htel garni?--Il porte sous son bras une
serviette quasi blanche, et jamais ministre n'a port son portefeuille
avec autant de dignit et de conviction.--Au-dessous de sa veste de
bure, sa taille est prise par les cordons d'un tablier relev aux coins,
orn de taches marbres et veines de sang: avons-nous donc affaire  un
boucher? Mais comment prendre pour un coutelas l'instrument si peu
tranchant qu'il manie avec une dextrit remarquable, instrument
doucereux qui n'a jamais bless la partie adverse en face; instrument
vieilli du reste, et que remplace dj, dans la confiance de beaucoup de
gens et ailleurs, un objet dont le nom rime avec entonnoir? J'y suis, je
le tiens... Quoi? l'instrument!... Eh! non, notre homme; vous ne devinez
pas? puisqu'il n'y a plus d'apothicaires, c'est ncessairement un
infirmier.

L'infirmier s'appelle toujours Jean, c'est bientt dit: Jean! C'est  la
porte mme du phthisique  qui il reste encore quelques parcelles du
poumon droit ou gauche, et des moyens pcuniaires pour demander qu'on
vide son crachoir ou pour faire remplir son pot de tisane. Jean!--Quatre
lettres comme dans les exclamations _Hol! Houp! Oheh!_ mais avec cette
circonstance favorable de plus qu'il y a un _h_ de moins, c'est--dire
une consonne trs-pnible  aspirer et trs-fatigante  faire sentir.
Jean! vritable nom de prdestin qu'un gouvernement tant soit peu
humain devrait imposer  tous les nouveau-ns que leurs pres et mres
destinent  l'tat de commissionnaire, de concierge, etc. Nous ne
parlons pas des grooms: leurs matres ont toujours la ressource de les
nommer _Tom_.

Jean tient sa vocation de sa misre, de son ignorance ou de sa
gourmandise. Ne vous tonnez pas trop vite  ce dernier mot, si peu fait
pour s'accorder avec hpital, selon les ides communes. Les passions
s'exercent o elles peuvent, comme elles peuvent. Dite et hospice ne
sont d'ailleurs pas invitablement synonymes. Demandez  l'infirmier si
la portion, la demi-portion, le quart, les oeufs frais matin et soir, ne
sont une ralit que sur le cahier de service, et si mme cette ralit
accumule ne pse pas quelquefois trs-lourdement sur son estomac,  la
dcharge de celui des malades qui lui sont confis; et puis, on
n'administre pas seulement de la rhubarbe et de l'huile de ricin 
l'hpital; les sirops n'y sont pas liqueurs absolument fantastiques, ni
l'alcool un _pur esprit_: l'alcool existe si bien, que les vieux
rglements des hpitaux prescrivaient d'altrer le got, la couleur de
l'eau-de-vie destine aux blesss, et d'y mler de l'mtique, afin
d'empcher les infirmiers, sinon d'en voler, au moins d'en boire.
Calomnie! s'crieront les honorables de la profession. Calomnie soit;
mais on est convenu qu'il en reste toujours quelque chose, et ce quelque
chose pourrait bien approcher de la vrit. Aprs cela, comme disent les
hommes incorrigibles et certains grands criminels, on n'est pas parfait!

Jean a quelquefois aussi conquis son grade  l'amphithtre, sous le
scalpel du chirurgien. L'infirmier est alors un chantillon d'opration
difficile et _russie_, de dissection bien faite sur _le vivant_, et
que, dans l'intrt et pour l'honneur de la science, on ne veut pas
perdre de vue. On garde l'infirmier, on le conserve  l'hospice par le
mme motif qui fait mettre les veaux  deux ttes en bocal, et les
_tnia_ dans l'esprit-de-vin. Hlas! ce mme alcool est prcisment ce
qui dtruit l'infirmier; car tous les rles sont intervertis, et c'est
Jean qui se fait bocal.

L'infirmier parle volontiers, _mais_ longtemps. Appuy sur son balai,
l'un des attributs classiques de la profession, il vous racontera, si
vous n'y tenez pas le moins du monde, tout ce qu'il sait; or de tout, il
_n'en_ ignore rien. Il cause monarchie d'aprs les rcits d'un
ex-serviteur de S. M. Louis XVI, qui est venu mourir dans le lit
numrot prcisment 95;--rpublique, selon les souvenirs du portier
d'un girondin;--empire, conformment  la tradition que lui ont
transmise plusieurs lgionnaires qui ont pass par l'hpital _pour
arriver au champ du repos_ (couleur locale),... et peut-tre aussi
d'aprs les feuilletons du journal _le Sicle_;--posie,  la suite de
jeunes fous morts entre dix-huit et vingt-cinq ans, en rcitant  leurs
voisins, affects de surdit chronique, des penses qu'aucun ami n'a
voulu entendre et des vers incompris du public;--littrature, d'aprs
des diteurs ruins;--mdecine, suivant tous les mdecins qui se sont
succd ou exclus depuis son entre  l'hpital;--philosophie, enfin,
d'aprs tous les pauvres.

Chacun subit les dfauts de ses propres qualits. Jean est bavard: il
doit encore tre politique. En effet, Jean peut se donner aujourd'hui
comme l'homme le plus fort de France sur les faits Paris d'hier. Jean
lit en cachette tous les journaux de la veille: or je fais appel  vos
souvenirs de collge, les lectures ainsi faites ne profitent-elles pas
infiniment mieux que les autres?--Jean est donc abonn _gratis_ au
_Journal des Dbats_ de l'administration, au _Temps_ du mdecin,  _la
Quotidienne_ de la suprieure, et au _National_ de l'lve interne. La
foi de Jean aux feuilles les plus diverses, mais imprimes, a t une
foi modle jusqu'au jour o il a d constater une grave altration de la
vrit, commise par l'une d'elles et fidlement copie par toutes les
autres. Voici le fait: un homme ayant reu trois coups de couteau de la
main chrie de sa matresse, la victime fut transporte  l'hpital.
Jean vit sonder et panser ses blessures; elles n'taient pas mortelles,
mais elles entranaient une opration qui l'tait  leur place, ce qui
est bien diffrent. L'homme fut opr, et mourut. On imprima le
lendemain qu'il avait succomb aux coups de l'assassin: Jean maintint
que la victime tait morte de l'opration; et depuis ce jour-l il se
dfie un peu du mal et du bien qui se publient touchant les ministres.

Jean flne avec volupt dans les salles, comme tant d'autres flnent sur
les quais et au soleil; il va d'une pleursie  une gastrite, colportant
les nouvelles; il flne d'un typhus  un rhumatisme, d'un vsicatoire 
un ulcre, ainsi que le papillon voltige du thym  la rose, de la rose
 l'oeillet. Son butin a lui, c'est une compresse qui tranait et qu'il
serre, un empltre tomb qu'il ramasse, des pois  cautre dont il fait
collection.

L'difice, ordinairement peu gigantesque, de matre Jean se termine,
nous l'avons dj dit, par un bonnet de coton. Jean a le bon got de ne
pas s'en coiffer sur l'oreille, mais d'aplomb et sur les yeux. Sans tre
peureux, Jean n'est pas _crne_, et, en homme de tact, il fuit les airs
_tambour_, au milieu des malades. Il y a du _gte-sauce_ et du ptissier
dans sa faon de porter le bonnet classique; au fait, Jean n'est pas
totalement tranger  l'art de restaurer les autres: Jean restaure
quelquefois les malades que le mdecin a mis  la dite, et moyennant
certaine rtribution qui s'lve en proportion de la svrit du rgime
auquel le client devrait tre soumis. Le _numro_ qui est  la _demie_
et qui veut acheter les deux tiers est tax  un prix raisonnable,
c'est--dire qu'il paye comme de chrtien  juif, et de fils de famille
 usurier; mais le prix s'lve tout  coup et dans une proportion
incommensurable pour le _numro_ qui veut, de la dite absolue, passer
simplement _au quart_; pour celui-l, l'os de poulet qui n'a t
qu'effleur dj par des lvres mourantes ou par des dents branles se
paye comme s'il tait achet tout neuf chez le marchand. Mais la sagesse
plutt que l'avarice a prsid  la rdaction de ces tarifs: il est tout
naturel que celui qui veut compromettre ses jours paye son imprudence un
peu cher.

[Illustration]

Arrire! Place encore! dcouvrez-vous donc! voici le hros, le modle
des infirmiers qui s'avance. Ses gaux lui obissent, ses suprieurs
l'estiment: c'est l'infirmier type, l'infirmier hors de prix. Vous avez
peut-tre t voir quelquefois l'homme qui se jette  l'eau sans se
mouiller, l'homme qui traverse les flammes sans se brler, l'impermable
et l'incombustible; l'homme que nous vous prsentons en ce moment fait
encore plus fort que tout cela... il traverse toutes les maladies
connues sans en attraper aucune; il faut le voir. Or savez-vous comment
il s'y est pris pour arriver  ce grand rsultat? le moyen est  la
porte de tout le monde: pour s'en prserver il a commenc par en
_jouir_; il a eu la fivre d'hpital, c'est--dire celle qui contient
tout, la fivre des fivres, la reine-mre des fivres, celle qui gurit
de toutes les autres en vous tuant du premier coup infailliblement, ou
bien en vous donnant l'impunit. La fivre d'hpital est le Waterloo des
infirmiers, leur tour du monde. On n'en revient gure, mais on n'y
retourne plus.--Aussi cette espce de _Jean_-l est-elle la plus rare,
la plus recherche. Elle meurt, mais ne se rend pas... aux flaux;
typhus et cholra ne sont pour elle que zphyrs lgers qui passent sans
mme lui affecter le visage; elle meurt, mais uniquement parce qu'il
faut bien, un beau jour, se faire une raison et une fin.

La soeur et l'infirmier sont les deux puissances de l'hpital; ils se
partagent l'empire, mais comme ces choses-l se partagent, c'est--dire
fort ingalement. La soeur est reine, l'infirmier n'est qu'un seigneur
de sa cour, et qui tire sa plus grande autorit de la faveur dont il
jouit auprs de la souveraine. Aussi l'infirmier dvot peut le plus...
aprs l'infirmier hypocrite, bien entendu.

Ce sont, nous l'avons dit, deux grandes puissances. Cette expression
prend un nouveau degr de justesse quand on connat leurs rapports et
les petits prsents diplomatiques dont s'entretient leur harmonieuse et
parfaite intelligence.

Les grandes ngociations qu'elles poursuivent entre elles sont
ordinairement relatives  des objets de consommation, tels que les
oeufs, le lait, le vin, toutes matires fort dlicates, comme vous
voyez, trs-susceptibles d'altration, et qui demandent des mnagements.
Le problme que les deux puissances ont souvent  rsoudre en commun est
celui-ci: Sans rien changer  la qualit,  la quantit prescrites,
faire la part de tous les ayants droit _et de quelques autres encore_.
Quant au vin, on peut sans fanatisme admettre que Jsus a transmis une
petite partie du secret des noces de Cana  ses chastes pouses: cette
supposition n'est point, en tout cas, la moins chrtienne. Enfin
croyez-en ce qu'il vous plaira, _et honni soit qui mal y pense_, mais le
problme se trouve rsolu tous les jours,  la satisfaction gnrale.

La soeur reprsente la religion; l'infirmier, la philosophie; elle, la
rsignation, lui, l'insouciance. Qu'est-ce qu'une plaie aux yeux de
l'infirmier? Un quart, une demi-livre de chair avarie.--Le sang qui
coule est moins prcieux que le vin qui fuit.--Un cadavre, c'est ce qui
fait place dans le lit  un nouveau malade, ce qui rend un numro
vacant, ce qu'on couvre d'un drap, et ce qu'on descend 
l'amphithtre.--Voil.

Les potes s'crient fastueusement et sans vrit

  Que j'en ai vu mourir!...

Jean, lorsqu'il se trouve en sensibilit, se contente d'ajouter, mais
sans aucune prtention littraire: _Eh bien, et moi donc?_--Jean et la
mort sont en effet de trs-vieilles connaissances,  l'gosme prs, car
elles ne passent jamais un seul jour sans faire quelque chose l'une pour
l'autre. Jean, par une stupide complaisance, ou par inattention, laisse
envoler une me qu'il tait possible de retenir un moment encore
ici-bas; la mort ajoute par un arrt capital quelque dfroque, une
tabatire en corce de bouleau, par exemple, une pipe _culotte_,  la
garde-robe de l'infirmier. Touchant change! Effroyable rciprocit!

Il y a des jours o les fonctions de Jean prennent un imposant caractre
de solennit: c'est lorsqu'il est charg de conduire  l'amphithtre le
pauvre bless qu'attend le fer du chirurgien. Tous les malades, assis
sur leur sant, ou debout avec leurs capotes gristres, reprsentent la
foule et forment la haie; Jean va et vient du lit du patient 
l'amphithtre, prparant l'un et l'autre, et l'un pour l'autre.--Les
voil qui passent; l'infirmier soutient la victime ple et tremblante.
Jean lui dmontre, en souriant, comme quoi on ne souffre pas, et va
mme, dans son humanit, jusqu' lui en donner sa parole d'honneur, _
preuve_. Ceux d'entre les spectateurs qui ont dj suivi le mme chemin
et qui en sont revenus heureusement, _rari nantes_, jettent aussi leurs
exhortations au passant.--Numro tant, s'crie celui-ci, n'aie pas peur,
on m'a bien coup la jambe.--Numro tant, dit l'autre, du courage; on
m'a amput le bras,  moi.--Chacun offre ce qu'il a perdu au malheureux
qui doit laisser o on le mne une partie de lui-mme. Jean assiste 
l'opration; il prend note des cris, des gmissements pousss, et classe
ensuite, suivant leur nombre, l'opr sur sa liste et dans son estime.
Jean remarque, s'tonne et s'indigne que les femmes supportent
gnralement les oprations les plus terribles sans laisser chapper un
seul mot.--Elles qui parlent si volontiers  propos de rien!
ajoute-t-il. Jean ne veut voir l qu'un esprit de contrarit de leur
part. En cette circonstance, Jean ne se montre ni juste ni galant.

[Illustration]

Combien de fois Jean a-t-il servi de notaire  l'amant qui n'avait
qu'une bague en crins et une mche de cheveux  lguer, en mourant,  la
femme pour laquelle, dans le dlire de sa jeunesse, de son amour et de
sa fivre, le malheureux avait rv des fleurs, des diamants, et la
fortune!--Que de douces confidences il a reues! que de terribles
secrets il a d surprendre! Confidences d'une me d'lite exile dans un
corps et dans une condition misrables pour expier peut-tre les
profanations et les raffinements d'une vie antrieure, et qui,
entrevoyant sa dlivrance, racontait son espoir... et son espoir tait
rput folie! A l'hpital, ne faut-il pas que tout rentre dans la
nomenclature des maladies ou des infirmits humaines?--Secrets de la
misre et du gnie, discrets jusque-l, mais qui au dernier moment ne
pouvaient se refuser un peu de luxe, et versaient quelques aveux et
quelques larmes;--secrets du pauvre qui a laiss quelques liards dans le
coin de la paillasse de son grabat, et qui connat trop bien le prix de
l'argent pour ne pas vouloir qu'ils profitent  quelqu'un;--secrets du
brave ouvrier qui s'teint et regrette amrement la femme rachitique et
les six enfants qui sont rests  la maison sans feu et sans
pain!--quels trsors de tendresse et de mlancolie lui ont t
confis!--Dvouements clestes, crimes excrables, pleurs de religieuse
esprance, grincements de dents.

Mon Dieu! combien l'homme qui nous occupe sait-il plus de l'homme que
tous les philosophes ensemble! combien a-t-il plus vu, de ses propres
yeux vu, d'horreurs, de drames et d'lgies que l'imagination de tous
les potes runis n'en a jamais rv! O sublime de la science, Jean sait
tout cela sans pdantisme.

Jean regarde les malades se succder comme les courtisans assistent aux
rvolutions politiques; c'est la mme scheresse suprieure et
incurable; c'est la mme insouciance profonde.--Ses fonctions se
perptuent auprs de tous, quels qu'ils soient; voil la seule ide
qu'il ait de la constance et qu'il se fasse de l'ternit. Quand vous
avez t (quand vous _n'tes plus_ implique une ide d'existence
ngative et de prsent), Jean se drange encore  votre intention et
fait quelque chose pour vous; il vous descend  la salle des morts, vous
couche sur la dalle, allume une veilleuse funraire, et vous attache au
bras gauche le cordon d'une sonnette, pour le cas prvu, et non
impossible, de lthargie et de rveil. Jean ne demande pas mieux que de
vous croire vivant; mais prenez la peine de l'en avertir et sonnez fort,
s'il vous plat. Sans cette prcaution, Jean vous remettra demain  son
camarade, le garon d'amphithtre, lequel viendra, le fouet en main et
la pipe  la bouche, rclamer _ses sujets_; car, le lendemain, vous ne
serez dj plus un mort, vous serez _un sujet_: c'est ainsi qu'on
appelle ceux des hommes qui, utiles encore aprs leur vie, servent aux
recherches anatomiques.--Ses sujets!

Quelle royaut!

Royaut difficile et tourmente plus qu'on ne pense.--Les jambes, les
bras, les ttes sont quelquefois d'une grande turbulence, et sans que le
galvanisme s'en mle, l'anatomiste ne les retrouve pas toujours le
lendemain  la place o il les a laisss la veille. Ce phnomne
s'explique trs-naturellement, c'est que les travailleurs se pillent les
sujets, dans les pavillons, absolument comme le font les auteurs
dramatiques au thtre.

L'infirmier, pour y revenir, n'est jamais mari.--Il n'a pas, en
gnral, une assez haute ide de l'espce humaine, pour s'occuper de la
perptuer.--Jean ne fait pas voeu de clibat; il ne s'engage  rien, et
il y tient.--Cependant, comme il y a partout des anomalies, Jean se
trouve quelquefois pourvu d'une famille; voici alors de quelle manire
elle est distribue:

Sa mre est aux _Incurables-Femmes_.

Son pouse fait ses couches  _la Maternit_.

Son premier est  l'_Enfant-Jsus_.

Il a enfin un oncle concierge, dans un hpital de province. Cet oncle
fait l'orgueil et l'espoir de toute la famille.

L'infirmier n'est pas, comme on pourrait le croire au premier abord, le
mle de la garde-malade. Ils appartiennent l'un et l'autre  une race
trs-diffrente. Celle-ci affiche des prtentions; elle est toujours une
veuve qu'a _zt_ dans l'aisance, _sous son premier_, pauvre dfunt,
_qu'tait_ un fort bel homme, bien _induqu_; _elle a z'hu des
malheurs_.

Celui-l, et sauf les exceptions que nous avons indiques tout
 l'heure, descend sans honte comme sans vanit d'un pre inconnu
et d'une mre dont il a perdu la trace. Les souvenirs de son
enfance ne lui rappellent communment que des jeux de bouchon,
de _pigoche_, et des escalades de lanternes et de parapets,
pour bien voir des guillotins; il croit tre n en Bourgogne; il s'est
lev... comme s'lvent les champignons et les orties.--La garde-malade
est ronde et grasse; elle roule plutt qu'elle ne _va-t-en_ en ville;
l'infirmier est maigre et sec. Les malades doivent toujours tre tents
de lui rpondre: guris-toi toi-mme.--La voracit de la garde-malade se
contient toujours dans les limites des choses succulentes et
sucres.--L'infirmier, quand il lui plat de dployer sa puissance
digestive, s'attaque  toutes les substances. Nous avons parl plus
haut de sa gourmandise; ce n'est l qu'un dfaut du caractre; mais,
hlas! les organes eux-mmes de Jean se mlent parfois de se dpraver,
et alors cette gourmandise prend un dveloppement surhumain. On a vu des
infirmiers engloutir la portion d'une salle presque entire, et leur
voracit dpasser les bornes de l'honnte et du possible: apptit bien
digne des miasmes qui l'irritaient!

Nous nous apercevons  regret que jusqu'ici nous avons dit beaucoup de
mal de l'infirmier; il ne faut pas qu'il nous en veuille: mdire est
aussi une maladie. Nous nous empressons de convenir que l'infirmier rend
souvent des services signals  l'humanit souffrante, et que, lorsqu'il
lui prend fantaisie de se montrer sobre, intelligent et soigneux, il
peut beaucoup pour l'adoucissement, voire mme pour la gurison de
certains malades.--En rflchissant mme, je serais presque tent de
rtracter une partie du mal que j'ai dit de mon hros.

A propos de hros, je dois vous avertir que l'infirmier militaire
diffre du civil; d'abord le premier est revtu d'un uniforme, et tout
le monde sait les graves modifications que cette simple circonstance
apporte d'elle-mme  un individu. On pourrait recueillir aux Invalides
les lments de son histoire intressante; on dcouvrirait peut-tre un
triste revers  la mdaille d'Ina, d'Austerlitz et de Friedland.

L'infirmier vous reprsente l'homme du monde le mieux fix sur le genre
de maladie dont il doit mourir; l-dessus, on ne saurait le tromper;
c'est le rsultat de son exprience et le couronnement de tous ses
travaux. Une fois qu'il a bien reconnu son mal, ne croyez pas qu'il
s'occupe de le gurir, pas si simple; il met son orgueil  le caresser,
 lui donner toutes les facilits imaginables, et meurt ordinairement
par o il a le plus vcu, par l'estomac et les entrailles.--En mourant,
il lgue sa pipe au _numro_ qu'il affectionne le plus, et son corps 
l'amphithtre; le cimetire lui parat un abus;--les tombes, un
obstacle  la circulation;--la spulture, une recherche et une faiblesse
de petit-matre; le _Pre-Lachaise_,... il en trouve l'emplacement
dlicieux pour un _Tivoli_ d't.--Jean recommande seulement  l'interne
qu'il croit le plus habile de se charger de son autopsie; il invite
d'ailleurs tous les externes et tous les _roupious[15]  manger un
morceau_: cela signifie, en style d'amphithtre, qu'il les invite 
prendre, celui-ci un bras, celui-l une jambe, qui un pied, qui la main,
qui la tte.--Quant  ses dents, s'il lui en reste, il ne peut pas en
disposer plus que de ses cheveux:

  [15] Aspirants  l'externat.

C'est l'invitable part des _garons_.

Et son me?

On ne peut penser  tout: l'infirmier a coutume de ne pas s'en
proccuper; les bonnes soeurs s'empressent de prier pour elle.--Mais
nous croyons que la malheureuse a pris les devants, et qu'elle est dj
alle au diable,--o nous conjurons nos lecteurs de ne pas nous
l'envoyer chercher ou rejoindre. Nous leur en tmoignerons notre
reconnaissance en leur souhaitant de n'avoir jamais que leur mre, leur
soeur, leur femme ou leur matresse pour infirmier.

  P. BERNARD.




[Illustration: LA GRANDE DAME DE 1830.]

[Illustration]

LA GRANDE DAME DE 1830.


  Voyez-vous cette madame la marquise qui fait tant la glorieuse,
  c'est la fille de M. Jourdain.

    MOLIRE.


SATISFAISONS en tous points votre curiosit d'tranger, disait le comte
de Surville au jeune duc d'Olburn, nouvellement arriv  Paris. Je me
suis fait votre cicerone pour vous guider dans cette Babel qu'on appelle
aujourd'hui les salons de la haute socit, et que vous dsirez
connatre. Commenons donc le cours de vos observations par la grande
dame. Je vais vous prsenter  madame de Marne; son mari est ministre
depuis hier, et ce soir elle reoit pour la dernire fois dans son htel
particulier. Il n'est pas dix heures, c'est un peu tt pour partir dj;
mais nous arriverons avant la foule, ce qui nous permettra de mieux
voir.--Et l'quipage, emportant le duc et le comte, roulait vers la
Nouvelle-Athnes. Un ple-mle de voitures particulires et de remise,
de cabriolets et de fiacres, commenait  s'y tendre en _file_. Deux
municipaux, arms de pied en cap, gardaient les abords de l'htel de
madame de Marne. Quatre lampions illuminaient l'extrieur. Le vestibule,
par pour la fte, tait entour d'arbres verts comme la porte d'un
caf, ou un terrain concd  perptuit au cimetire du pre La Chaise.
L'escalier, tourment dans son troite cage, tait brillamment clair,
il est vrai, mais par l'infect gaz de houille. De chaque ct des petits
battants de la petite antichambre se tenaient deux domestiques en livre
de fantaisie, faite d'hier, couleur caf au lait, galonne d'argent et 
boutons portant les lettres D. M. Pour arriver  la reine du lieu, le
comte et son compagnon devaient traverser deux ou trois salons qui
commenaient  se remplir. Madame de Marne tait assise, au fond du
dernier, sur un fauteuil dor, et, comme une reine prsidant sa cour, 
la tte d'une ellipse de femmes couvertes de gaze, de fleurs et de
diamants, elle se tenait aussi raide que possible, et ne laissait que
lentement tomber de sa bouche quelques rares paroles dj empreintes de
la rserve diplomatique du ministre des affaires trangres, o le
lendemain elle allait faire son entre. Ne promenant autour d'elle que
des regards protecteurs ou ddaigneux, madame de Marne essayait de faire
de la dignit; elle se posait dans sa nouvelle qualit d'astre au
firmament du pouvoir. Petite, mais parfaitement faite; blanche, rose et
jolie malgr l'irrgularit de ses traits, elle et t une
trs-gracieuse femme sans le ridicule de ses prtentions aux grands
airs. A la vue du comte, son visage resplendit d'un indicible
redoublement de satisfaction orgueilleuse, et elle cadena sa voix d'une
faon nouvelle.

Toutes les personnes prsentes par vous, monsieur le comte, dit-elle
en lui jetant un de ses plus aimables sourires, seront toujours bien
reues chez moi.

Puis s'assouplissant un peu:

J'espre que monsieur le duc me fera l'honneur de venir au ministre o
je recevrai maintenant rgulirement tous les mercredis.

A peine le duc a-t-il le temps de rpondre  la gracieuse invitation,
qu'un flot de nouveaux survenants vient s'incliner devant madame de
Marne. Au retentissement de leurs noms bien plbiens, elle a repris sa
raideur, chang de voix, et regard le duc d'une faon qui
signifie:--Pardon, mais c'est une obligation impose au pouvoir;
l'pidmie de l'galit a confondu tous les rangs, il faut recevoir tout
le monde.

A quelle famille appartient madame de Marne? demande le duc au comte,
en se retirant avec lui dans un angle du salon.

--Ma foi, je le sais  peine. Les grandes dames d'aujourd'hui viennent
de partout, sortent de toute greffe. Celle-ci, je crois, est fille d'un
forgeron du Berri, devenu grand industriel, comme on appelle maintenant
tous les rustres enrichis.

--Ce que c'est que d'tre tranger, fit en rougissant la fiert
allemande du duc; je m'tais compltement tromp sur la valeur du mot
_grande dame_; je croyais qu'il fallait tre de grande naissance pour
tre grande dame.

--C'est--dire que vous le preniez dans son ancienne et vritable
acception. Mais tenez, la foule augmente, on touffe ici; c'est un vrai
_raout_ dans toutes ses splendeurs; cinq cents personnes l o trois
cents seraient dj les unes sur les autres; nous ne pouvons plus nous
rapprocher de madame de Marne, et il n'y a moyen de rien observer dans
une cohue pareille. Venez, voici la porte du boudoir ouverte. Nous y
serons seuls, je vais vous expliquer ce que signifie maintenant le mot
grande dame.

Sachez d'abord que la vraie grande dame, celle d'autrefois, ne peut plus
exister en France dans notre poque qu'on veut appeler de _fusion_, et
qui n'est qu'un temps de dplorable ou grotesque confusion. Emporte par
la terrible tourmente de 95, broye sous les ruines de la vieille
monarchie, elle a d aller achever de mourir sur le sol de l'migration,
ne pouvant transmettre  ses filles que quelques-uns des dbris tronqus
du magnifique hritage qu'elle avait reu de ses aeux; les autres,
pars, diviss, subdiviss, sont devenus le patrimoine de la fortune qui
seule les dispense maintenant  ses favoris d'un jour. Celle qui se
dcore aujourd'hui du titre de grande dame n'est qu'une caricature ou
l'antithse de la vraie grande dame du pass, majestueux morceau
d'ensemble dont toutes les parties parfaitement  l'unisson taient
marques d'un ineffaable sceau de grandeur. Voyez les portraits de la
grande dame d'autrefois: comme les traits, l'air de tte, l'attitude
gnrale du corps s'harmonisent admirablement, et concourent, ainsi que
dans les statues des grandes divinits grecques,  indiquer la
supriorit native. Ce sont toutes les grces unies  la grandeur, mais
 une grandeur qui, comme la force au repos de l'Hercule Farnse, sent
qu'elle n'a besoin d'craser personne pour se faire connatre ou
apprcier. Assemblage des plus nobles lments d'une nature choisie,
polie et repolie par le temps; brillante transfiguration d'une masse de
gloire accumule par les sicles, inscrite par cent gnrations sur
toutes les pages de notre histoire, la grande dame d'autrefois, c'tait
le sang de tous ces hauts barons de France dont pendant dix sicles les
bannires s'taient montres dans toutes les batailles  ct et presque
 l'gal de l'oriflamme. A sa naissance elle avait pris rang  la suite
d'une filiation de preux, sur un arbre gnalogique tout blasonn. Elle
s'appelait Crillon ou Montmorency.

Sans le secours des pompes du luxe, sous l'habit d'une femme des champs
aussi bien que sous son riche costume de cour, dans tout et partout on
reconnaissait la grande dame, en qui respirait la fiert du sang, la
beaut d'une noble race. Dpouillez celle d'aujourd'hui de la magie de
sa fortune, tez-lui ses cachemires et ses diamants, et il n'en restera
rien. En voyant cette grande dame actuelle, le vieux conte de la _Petite
Cendrillon_ revient en mmoire; on est tent de le lui appliquer, sauf
la mignonne pantoufle, dans laquelle son pied ne pourrait entrer. Mais
la baguette enchante de la marraine n'est-elle pas la saisissante
allgorie de la puissance de la fortune? Le potiron chang en quipage,
la robe de bure en robe lame d'or, ne sont-ils pas les prodiges par
lesquels la capricieuse desse produit la grande dame du jour?

Le comte tait un vieillard  l'esprit mordant; c'est--dire qu'il tait
causeur et caustique. Il avait entam le chapitre favori de ses filials
souvenirs, le duc l'coutait sans l'interrompre.

La grande dame d'aujourd'hui n'a ni traits arrts, ni formes
exclusives, ni type particulier: elle est quelquefois jolie, rarement
belle, ordinairement riche, car dans notre sicle tout mtallique, sa
dot a t le plus communment le pidestal de sa grandeur. En scne,
c'est une actrice pleine de raideur et jouant faux; derrire la
coulisse, ce serait souvent une charmante et gracieuse femme, si presque
toujours l'orgueil, l'enivrement de la prosprit, n'empoisonnaient ses
qualits natives. Produit d'un coup de bourse, d'un remaniement
ministriel, d'une dissolution de la chambre des dputs, d'une
augmentation de la chambre des pairs, sans pass, sans lendemain, la
grande dame de notre poque n'est qu'une toile filante sur l'horizon
des rvolutions, une improvisation plus ou moins heureuse de la fortune,
le dernier mot d'une intrigue politique. Petite bourgeoise monte sur
les hautes chasses de son orgueil, de l elle croit tout dominer, et
s'imagine tre rellement ce qu'elle affecte de paratre, en changeant
quelque peu son nom, en y glissant la particule aristocratique s'il ne
sonne pas trop mal avec elle, en le faisant suivre de celui de sa
naissance; ou bien en le supprimant tout  fait, sans autorisation du
garde des sceaux, pour prendre uniquement celui du village voisin de sa
maison de campagne. Il faut avoir connu la grande dame d'autrefois pour
comprendre l'excs du ridicule de celle qui affecte aujourd'hui de la
remplacer. Tout ce que vous voyez ici en toilette, en luxe, ces petits
salons dont les plafonds effleurent presque votre tte, et o
s'touffent trois cents personnes; tous ces hommes vtus comme pour
aller  un enterrement; ces cinq ou six domestiques dans l'antichambre,
ces fiacres  la porte, tout cela peut-il offrir le moindre rapport avec
le cortge princier qui entourait la grande dame d'autrefois? Les
nombreux laquais, les grandes livres, les carrosses tout armoris, la
foule titre, paillete, parfume; ces htels si vastes, si
resplendissants de richesses hrditaires; ces salons immenses o se
droulaient majestueusement les flots soyeux et dors des grands habits
de cour, les proportions des habits, comme celles des htels et des
fortunes, ont compltement chang. La richesse et la grandeur ont
disparu du costume; la forme de celui de la grande dame d'autrefois
n'appartenait qu' elle, n'allait qu' elle; l'toffe n'en avait t
tisse que pour elle. La robe de la grande dame d'aujourd'hui n'est pas
d'une coupe diffrente de celles des autres femmes; elle peut aller 
toutes les tailles; ce n'est que la grce et le got individuels qui
sachent lui donner une certaine distinction.

Pour tre juste, il faut convenir que la grande dame d'aujourd'hui a
l'esprit plus cultiv que celle d'autrefois, dont l'ducation devait
gnralement encercler la pense dans le frivole et spirituel parlage
des grands appartements de Versailles. Parfois mme il lui arrive de
viser  la science. Mais devenant alors ce que les Anglais appellent _a
blue-stocking_, et ne voulant paratre trangre  aucune de ses
spculations les plus diverses, les plus leves, elle disserte sur
tout: elle parle de physique et de politique, de gologie et de chimie,
de mdecine et d'astronomie avec plus d'aplomb que les Franklin et les
Montesquieu, les Cuvier et les Lavoisier, les Broussais et les Arago, et
de faon  en imposer quelquefois sur la valeur relle de son rudition,
si le plus souvent on ne retrouvait, dans les revues ou les journaux
qu'elle a lus le matin, tout le bagage scientifique dont elle se dcore
le soir. La grande dame de la vieille monarchie voyait les beaux-arts
travailler  l'embellissement de sa vie dore, sans tre  mme
d'apprcier leur cration autrement que par le sentiment instinctif qui
gnralement avertit chacun de la prsence du beau. Celle d'aujourd'hui
ajoute au sentiment la comprhension; elle admire avec discernement,
elle donne souvent une partie de son temps  la posie,  la musique, 
la peinture; quelquefois mme elle aurait droit au titre d'artiste.

L'orgueil de la fortune remplace dans la grande dame d'aujourd'hui la
fiert d'une origine illustre, l'apanage de la grande dame d'autrefois.

Est-il de noble race? dans quelles circonstances ses aeux se sont-ils
distingus? demandait-elle d'abord  qui sollicitait l'honneur de lui
prsenter un inconnu.

Est-il riche? est la premire question que fait en pareil cas la
grande dame d'aujourd'hui.

L'or est le seul dieu du jour, l'or fait tout passer, l'or est le
diapason du mrite; la grande dame de nos jours lui doit ses plus
gracieux sourires, ses attentions les plus polies. C'est  peu prs par
lui seul qu'elle est au premier rang; aussi doit-elle proportionner  la
fortune de ceux qu'elle voit la considration qu'elle leur accorde.

Comme vous avez pu en juger lorsque nous sommes entrs ici, sa vanit
prouve un haut degr de satisfaction quand des noms historiques
viennent orner ses salons; mais gnralement, soyez-en sr, ses plus
profondes sympathies resteront toujours acquises aux millionnaires. Dans
sa conversation, vous entendrez souvent revenir des chiffres; c'est un
effet de la force du sang. Il a _tant_ de mille livres de rentes, des
proprits qui valent _tant_, des usines _tant_, des manufactures
_tant_; c'est un homme dont le crdit est illimit, c'est une excellente
maison, ce qu'il y a de mieux  voir dans Paris. Son admiration
s'attache-t-elle  un meuble nouveau,  un riche bijou,  un lgant
quipage, elle ne manquera pas de compter parmi les motifs qui la
justifient le haut prix de l'objet admir. La grande dame d'autrefois ne
songeait jamais  la valeur numrique de chaque chose, elle ne savait
pas _calculer_; l'argent lui tait tranger, elle n'en salissait pas ses
mains: c'tait la tche de ses intendants, d'estimer et de payer toutes
les crations que le luxe n'enfantait que pour elle. Si quelques
inconvnients taient attachs  cette insouciante ignorance de la
valeur montaire, ils taient rachets par d'incontestables avantages:
ses libralits enrichissaient ceux qui l'approchaient, donnaient  tous
ses actes, mme  ses plus folles dpenses, un caractre de grandiose
qui n'a rien non plus d'analogue maintenant. Mesquine en tout, la grande
dame actuelle, si elle est prodigue, ne sait qu'puiser sa bourse sans
grandeur, dans le renouvellement incessant des mille riens que la mode
produit quotidiennement. Si, au contraire, un esprit d'ordre la
caractrise, elle ne sait mettre, la plupart du temps, dans la tenue de
sa maison que la parcimonie de ses bourgeoises traditions de famille.
Petitesse, orgueil et vanit, voil la grande dame d'aujourd'hui; voil
l'poque. Chaque temps semble avoir la sienne, dans laquelle il se
rsume. Entre celle d'aujourd'hui et celle d'autrefois, la France en vit
deux autres sur lesquelles je ne m'tendrai pas: l'une, celle du
directoire et du consulat, rappela Aspasie et Phryn; elle en eut les
grces, la beaut, l'esprit, le coeur, les moeurs; elle fit cesser la
terreur, arracha la France aux saturnales rvolutionnaires, y substitua
les voluptueuses et brillantes ftes dont le Raincy fut un des thtres,
et o allrent se prparer  leur mtamorphose les Brutus de la veille,
qui le lendemain devaient se rveiller courtisans d'un despote; l'autre,
dans laquelle sa devancire vint naturellement se transformer et se
fondre, fut la grande dame de l'empire, morte avec le soleil dont elle
tait un rayon. Celle-l aussi se montra un assemblage de contraires;
mais, fille de la victoire, elle en recevait jusqu' un certain point
les fascinantes proportions; et si parfois perait en elle quelque chose
des manires et du langage des camps, du moins son titre, l'hermine de
son manteau d'altesse, taient-ils le prix mrit de mille actions
d'clat sur tous les champs de bataille o l'aigle imprial avait abattu
son vol triomphant.

La grande dame d'aujourd'hui a plusieurs voix dans la voix, comme vous
avez pu le remarquer en entendant madame de Marne. Elle en enfle ou
diminue le volume selon la qualit des personnes auxquelles elle
s'adresse. Dans les prtentions de son orgueil, elle est toujours  ct
du ton juste, et fait l'effet d'un instrument discord. Elle manque de
naturel, ou l'touffe sous l'empesage de sa politesse manire, oppos
de la politesse vraie, simple et de bon got qui distinguait la grande
dame d'autrefois. Rarement elle sait tre familire sans tomber dans le
commun. Arrogante et ddaigneuse avec ses infrieurs, presque toujours
elle pse sur eux de tout le poids de son orgueil. Ses susceptibilits
sont excessives; un rien l'alarme, et, comme le soldat en faction devant
une place nouvellement conquise, sans cesse elle est sur le qui-vive;
proccupe de la crainte qu'on ne veuille lui contester la sienne, ou
qu'on ait la pense de lui dnier sa supriorit, elle s'apprte 
soutenir l'une et  dfendre l'autre par un redoublement de hauteur dans
le ton et de roideur dans les manires.

Avec la grande dame d'autrefois ont disparu les immenses domaines, les
vastes chteaux, dont les hautes et antiques tours avaient puissance de
protger les hameaux qui en relevaient. Avec elle sont morts tous les
droits seigneuriaux, conqute de ses anctres, prix de leur sang,
fleurons de sa couronne ducale. Dans ses petites maisons de campagne
bties d'hier, et o tout est mesur  sa petite grandeur, la grande
dame du jour essaye de ressusciter la noble chtelaine. Elle se pavane
prtentieusement dans l'exercice de son troite et bourgeoise
hospitalit, sorte de contre-partie de l'hospitalit princire qu'on
trouvait chez la vraie grande dame. Elle veut se donner avec le maire du
village des airs de suzeraine avec son bailli; elle se fait rendre des
honneurs par le garde champtre. En parlant des cultivateurs ses
fermiers, quelquefois plus riches qu'elle, et par consquent plus
indpendants, puisque la fortune seule maintenant donne l'indpendance,
elle dit arrogamment: _Mes paysans_.

Le jour de sa fte, elle daigne quelquefois faire danser les habitants
du village voisin de sa maison de campagne, devant la grille de son
parc; et dans l'excs de sa munificence, elle ajoute  cette faveur
celle d'une distribution de deux ou trois pices de petit vin, coup
souvent  l'avance, et par prcaution hyginique sans doute, de moiti
eau. O la grande dame d'autrefois faisait sans clat d'abondantes
aumnes, celle d'aujourd'hui rpand avec faste ses parcimonieuses
largesses, qui n'adoucissent qu'une heure la misre de l'indigent. Mais
en revanche, et on lui doit la justice de le proclamer, si dans ses
charits elle est trop conome de sa bourse, du moins faut-il
reconnatre qu'elle s'y montre prodigue de sa personne. Infatigable 
danser pour les uns,  chanter pour les autres, on la voit dame
patronesse de toutes les ftes, bals, concerts organiss au profit des
rfugis, des pauvres, des veuves, des orphelins, que de gnreuses
sympathies et la piti publique sentent le besoin de secourir. Poussant
le dvouement plus loin encore, et voil le sublime!  certaines poques
de paroxysme pour l'indigence, afin de lui mieux venir en aide, la
grande dame se fait marchande en son nom dans des bazars improviss,
oui, marchande! et, avec le courage du Rdempteur, accomplissant sa
passion, elle poursuit toutes ses connaissances, riches ou non, les
force  lui payer au poids de l'or les mille bagatelles tales devant
elle, les contraint  complter la sorte de taxe des pauvres que les
mes compatissantes doivent, dit-elle, s'imposer, et dans laquelle
personnellement elle ne figure gure cependant que par de petits
ouvrages, travail de ses mains: manchettes, pelotes, crans,
essuie-plumes, dont Harpagon, si elle et t sa fille, lui aurait
permis de grand coeur de faire les frais. Nanmoins, et probablement
parce qu'elle se pose devant un simulacre de comptoir, au milieu d'un
appartement bien chaud, bien confortable, cette grande dame se persuade
donner au monde un difiant exemple d'immense bienfaisance. Qui pourrait
mme affirmer, car le champ du fol orgueil est aussi incommensurable que
les plaines de l'ther, si en ces moments elle ne va pas jusqu'
s'imaginer faire admirer sur son front l'aurole de divine charit dont
resplendissait celui de saint Vincent de Paul alors qu'ayant donn son
unique manteau, sa dernire obole aux pauvres, volontairement, et pour
racheter le captif de sa chane, il se condamnait aux rudes et abjects
travaux des galriens?

La fibre de la foi est morte au coeur du sicle; c'est le scepticisme de
l'cole voltairienne qui l'a tue; car, telle que le simon, ce terrible
vent du dsert dont le souffle mortel fltrit, dessche, anantit tout
ce qu'il peut atteindre, cette audacieuse cole n'a rien respect, a
tout dtruit. Sous le prtexte de ne vouloir que flageller l'ignorance,
la superstition, le fanatisme et l'hypocrisie, elle a touff dans les
mes le sentiment religieux, source unique et pure des plus sublimes
inspirations, et ne l'a remplac que par le doute qui torture, ou le
froid matrialisme qui tue l'homme dans sa plus divine essence.
Nanmoins, par ton, par mode, pour se donner un air de femme _ne_, la
grande dame affecte d'observer certains commandements de l'glise. Elle
a un livre d'heures enrichi d'agrafes d'or; sa place, rserve 
l'Assomption ou  Notre-Dame-de-Lorette. Elle est quteuse et marraine
de cloches. Dans la magnificence de sa dvote ardeur, elle donne une
Vierge de pltre, un devant d'autel en tulle brod, un ciboire de
_maillechore_  l'glise du village voisin de sa maison de campagne, et
un dner de temps  autre  monsieur le cur.

Gnralement la grande dame se parfume, autant que possible, d'opinions
aristocratiques. Nul plus que l'ingrate ne fulmine d'anathmes contre
les rvolutions qui l'ont faite ce qu'elle est. Si vous avez bien saisi
la pense de madame de Marne, quand des noms plbiens dont la fortune
ne dorait pas l'obscurit sont venus rsonner  ses oreilles, vous aurez
compris combien la nouvelle grande dame souffrait de la confusion des
rangs, combien elle gmissait de la ncessit o se trouve aujourd'hui
le pouvoir de ne faire de ses salons qu'une sorte de macdoine sociale.

La grande dame actuelle est  peu prs aussi libre de son temps que
toutes les autres femmes; sa vie est la mme sur une chelle un peu plus
dore. Pour elle pas de charge de cour, pas de tabouret, pas de jeu de
la reine; mais en revanche la royaut citoyenne lui donne quelques bals
qu'elle embellit de tous les attraits d'une fte de famille, en ayant
soin d'y convier les cinq ou six mille notabilits de l'_Almanach du
commerce_.

Amour, galanterie, tout est mort en France. Les femmes n'y ont mme pas
maintenant le privilge de venir, pour les hommes, en premire ligne
aprs leurs affaires; elles ne sont plus qu'une sorte d'entr'acte 
leurs plaisirs, un temps d'arrt entre une course  cheval au Bois et un
souper au Caf de Paris. Entoure de moins de sduction que la grande
dame du pass, celle qui a pris son nom est-elle plus fidle  la foi
conjugale? J'en doute fortement; mais le sicle n'a rien  lui dire,
elle demeure vertueuse  sa faon, elle observe ses prceptes, elle
sauve les apparences. Au surplus, le mystre dans ses intrigues, dans
ses amours, est pour cette grande dame une ncessit de position, une
condition d'existence. Plante apporte d'hier sur le sol o elle se
couvre de passagres fleurs, elle sent qu'elle n'aurait pas puissance de
rsister au vent du scandale si elle avait l'imprudence de lui donner
prise, et qu'il la briserait et la rejetterait dans le nant.

Comme le comte achevait ces derniers mots, un grand jeune homme  la
longue figure ple, et au menton couvert d'une barbe moyen ge, parut
venir se glisser mystrieusement dans le boudoir; mais  la vue du comte
et de son compagnon, il recula prcipitamment.

Je ne doute plus, dit le comte avec un sourire malin: oui, la grande
dame a ses heures de rception  huis clos. L'orchestre en effet chante
ses dernires contredanses, la foule est diminue, htons-nous de nous
rapprocher de madame de Marne, si vous voulez saisir encore un trait de
la grande dame actuelle.

--Quel est cet homme qui se balance sur lui-mme au milieu de ce salon,
comme un cygne dans son bassin de marbre, et qu'coute avec une si
respectueuse attention le groupe qui l'environne?

--C'est le fils d'un ancien matre d'cole de village. C'tait avant
1850 un petit journaliste, rpondit le comte de Surville au duc
d'Olburn; c'est aujourd'hui le reprsentant et le dfenseur des intrts
de la France dans toutes les cours de l'Europe, dans tous les pays du
monde. C'est le mari de la grande dame, M. de Marne, le ministre d'hier.

  Madame STPHANIE DE LONGUEVILLE.

[Illustration]




[Illustration: LE MLOMANE.]

[Illustration]

LE MLOMANE.


  Omnibus hoc vitium est cantoribus...
  Ut nunquam inducant animum cantare rogati.
  Injussi nunquam desistant.

    HORAT.


LA rvolution (nous parlons de la premire) a eu des consquences
immenses, incalculables. Non-seulement elle a opr des changements
complets dans l'ordre politique, moral et social, mais encore, s'il faut
en croire ses dtracteurs, elle a boulevers l'ordre physique et
naturel. coutez quelques-uns de ceux que M. de Chateaubriand appelle
les hommes des _anciens jours_; si l'atmosphre est aujourd'hui
dplorablement drange, si le parapluie est devenu, comme l'amour, de
toutes les saisons, si le printemps s'en va, si les petits pois au mois
de mai sont rentrs dans le domaine du fantastique, c'est au mouvement
de 89 qu'il faut s'en prendre.

Sans nous laisser entraner dans de semblables exagrations, nous
croyons tre fond  dire que la rvolution a exerc en France une
influence notable sur la mlomanie. Sous l'ancien rgime, on chantait...
pour chanter, comme les oiseaux, par un instinct naturel. La preuve que
nos pres n'y mettaient, en gnral, aucun but, aucune prmditation,
est dans la profusion de _tra de ri de ra_, de _tra la la_, de _la fari
don daine, la fari don don_, de _ton taine ton ton_, etc., qui
composaient le fond de la plupart des chansons d'alors. Ces refrains ne
sont-ils pas, sous le rapport significatif, comparables au gazouillement
du merle ou du sansonnet?

A cette poque, ce qu'on a appel depuis le _beau chanteur_ de socit
tait compltement inconnu. Chacun chantait, sans apprt, sans faon,
_le vin, l'amour et les belles_, pour sa jubilation personnelle.
C'tait une affaire d'panouissement de rate plutt que de gosier.

On entonnait de joyeux refrains  la suite des repas, et cela tout
naturellement, de mme que les canaris roucoulent au sortir de la
mangeoire. Afin de prolonger le plaisir, la moyenne des couplets tait
de quinze  vingt, sans compter les chorus obligs. On peut dire
qu'alors tout finissait par des chansons qui n'en finissaient pas.

Sous la rpublique et sous l'empire, _la Marseillaise_, le _Chant du
dpart_, etc., imprimrent aux refrains nationaux une direction
patriotique et guerrire. Aprs l'invasion et dans les premiers temps de
la restauration, alors que le _chauvinisme_ avait tout envahi, y compris
les mouchoirs de poche et la vaisselle, alors qu'on s'essuyait le front
avec un peloton de la vieille garde ou avec la jambe d'un cosaque, que
l'on mangeait une crme aux pistaches sur le champ de bataille d'Eylau
et de la Moskowa, le chant, lui aussi, fut vou  _la colonne_, au
_grognard_,  _la gloire_,  _la victoire_ et aux _succs_ des
_Franais_. Plus tard, grce  Branger, il se transforma en moyen
d'opposition politique. Aujourd'hui le chant est devenu gnralement une
prtention, nous dirions presque un calcul.

Il est bien entendu que nos prcdentes apprciations, de mme que
celles qui vont suivre, ne s'appliquent point aux vritables artistes,
lesquels ont toujours form une classe  part, mais seulement aux
amateurs. Maintenant on ne chante plus pour chanter, mais dans le but de
briller, de se faire remarquer. C'est  peine si dans les repas de
province on a conserv l'usage d'adresser  la ronde aux convives
l'invitation de chanter _quelque chose_. Et mme encore la prtention
dilettante a fait abandonner comme trop vulgaire ce qu'on appelait jadis
les chansons _de_ table. Il n'y a plus que des chansons __ table.

En guise de

  ..... joyeux refrain
  Qui mette tout le monde en train,
  Tout en vidant les verres
  Comme faisaient nos pres,

on entonne de langoureuses et plaintives romances, parfois mme la
cavatine funbre chante par Rachel _la Juive_, ou par Ninette de la
_Pie voleuse_, avant de marcher au supplice. C'est trs-rjouissant.

Dans un dner dpartemental auquel nous assistions dernirement, un
Duprez de l'endroit jugea  propos de chanter au dessert le grand air
d'_Asile hrditaire_. Il _enleva_ la belliqueuse strette _Suivez-moi!_
en brandissant sa fourchette au lieu d'pe.

C'est seulement dans les repas de petites villes, lorsqu'arrive le
moment de chanter  la ronde, qu'on voit se renouveler ces excellentes
scnes de comdie, dont le proverbe de Henri Monnier, intitul _un Dner
bourgeois_, nous a offert une peinture si plaisante et si vraie:--le
chanteur, faussement modeste, ayant l'air de se dfendre tandis qu'il
grille de se faire entendre dans ce qu'il considre comme _son
triomphe_;--un autre se faisant supplier pendant une demi-heure, pour
finir par dtonner un chtif couplet;--puis, les demoiselles contraintes
 chanter par autorit maternelle ou paternelle, ce qui,  quelques
variantes prs, s'excute de la manire suivante:


LA MAMAN.

Allons, ma fille, chante-nous _un morceau_.

LA DEMOISELLE.

Mais, maman, je n'ose pas.

LA MAMAN.

Allons donc... mademoiselle... ne faites pas la sotte. Allons,
levez-vous... tenez-vous droite. Allez, son pre, soufflez-la... vous
savez:

_Je n'aimais plus._

LE PAPA, _soufflant_.

_Tu n'aimais plus._

LA DEMOISELLE, _se levant et chantant_.

  Je n'aimais plus...

LA MAMAN.

Tenez-vous droite, mademoiselle; vous avez l'air d'une contrefaite.

LA DEMOISELLE.

  Je n'aimais plus.

LE PAPA.

_Tu tais triste et rveur._

LA DEMOISELLE.

  Je n'aimais plus...
  J'tais triste et rveur.

LE PAPA.

_Ne touchant plus  ton luth sonore._

LA DEMOISELLE.

  Je n'aimais plus, j'tais triste et rveur,
  Ne touchant plus  mon luth sonore.
  Avec piti l'Amour vit ma douleur.

LE PAPA.

_Tu n'aimes plus, tu veux chanter encore._

LA DEMOISELLE.

  Je n'aime plus, je veux chanter encore.

LA MAMAN, _aigrement_.

Asseyez-vous, mademoiselle; on a assez de vos chansons. (_La demoiselle
pleure._) Je vais envoyer les _pleurnicheuses_ tout  l'heure  la
porte.


Touchant effet de l'harmonie dans les familles!

A Paris, de semblables scnes ne se prsentent que rarement. Ici, les
dlits musicaux se commettent avec prmditation. Les dilettanti
amateurs, de tout ge et de tout sexe, ne se prsentent en socit
qu'aprs avoir longuement et laborieusement prpar _leurs morceaux_.
Ils ont soin galement de choisir leurs victimes. Mfiez-vous des
billets d'invitation se terminant par cette formule: _On fera un peu de
musique_. Ce sont de vritables guet-apens.

A tout prendre, nous prfrons encore l'ancien usage des chants entre la
poire et le fromage aux modernes runions dans un salon tout exprs pour
y subir de la musique de famille ou de voisinage. A table, du moins, on
avait mille moyens polis d'luder les approbations de rigueur et de
dissimuler son ennui. Un verre port  propos aux lvres servait 
masquer le sourire et le billement. On pouvait se donner une contenance
 l'aide de l'pluchement d'un fruit ou d'une transposition de couteaux
et de fourchettes. Dans une soire musicale, au contraire, sur un
fauteuil  dcouvert, on reste expos sans dfense, sans refuge, au
martyre auriculaire, aux regards ombrageux des parents et des amis. Pas
moyen de se soustraire  l'_excution_.

Nous en dirons autant des prtendus concerts d'amateurs, aujourd'hui
multiplis d'une manire effrayante, et qui constituent un vritable
flau, que nous appellerons le _musica-morbus_.

Tous ces fcheux abus prennent leur source dans la manie prtentieuse
qui s'est gnralement empare du dilettantisme bourgeois. Il n'est si
mince fredonneur ou mntrier de salon qui ne veuille briller; il lui
faut donc un auditoire et des claqueurs _ad hoc_. Ce travers ne s'est
pas seulement empar de la jeunesse et de l'ge mr, il a gagn jusqu'
l'enfance. Depuis quelques annes, chaque famille met son amour-propre 
possder dans son sein un ou plusieurs petits virtuoses. Le piano, le
violon, la flte, voire mme la clarinette, ont remplac, comme
amusements du jeune ge, la poupe, le cerceau et le ballon. L'tude du
solfge a t substitue  la lecture des contes de la Mre-l'Oie. On
distribue aux enfants des tartines de musique au lieu de tartines de
confitures.

C'est ce qui fait que nous rencontrons  chaque pas des Malibran, des
Grisi de dix ans et au-dessous; des Hertz en bourrelet et des Paganini
en jaquette. On appelle ces artistes prmaturs de _petits prodiges_...
de ridicule, soit.

Les classes populaires, elles aussi, ont t atteintes de la prtention
mlomane. Elles ddaignent la grosse gaiet des chansonnettes du vieux
temps; elles font fi des recueils imprims sur papier brut avec
couvertures rougetres, et contenant les inspirations peu musques des
mnestrels de carrefour. On veut chanter des morceaux  la Rpe,  la
Courtille et sous les piliers du march aux lgumes. Il n'est pas rare
d'entendre un robuste fort de la halle roucouler la romance langoureuse
et poitrinaire; un inculte gamin du boulevard du Temple, chanter le
noble fils des preux, ou le beau page, brillant d'or et de soie.
Tmoin encore la romance de _la Sultane_:

  Verse sur moi les parfums d'Arabie,

qui fait les dlices des marchandes de harengs et de friture.

L'ambitieux dsir de se signaler, de se singulariser musicalement, a
fait de plus clore de nos jours une foule de soi-disant rformateurs et
novateurs lyriques. A une poque loigne de quelque cinq mille ans,
Salomon s'criait: Il n'y a rien de nouveau sous le soleil;  plus
forte raison pouvait-on croire qu'aprs les Haydn, les Mozart, les
Beethoven, les Rossini, il n'y avait plus rien de nouveau sous les sept
notes de la gamme. Erreur; nous avons vu rcemment surgir des Mahomet,
des Calvin qui affichent la prtention de changer compltement les
anciennes croyances musicales, de mme que Sganarelle se flattait
d'avoir chang _le coeur  gauche_.

Parmi ces nouveaux sectaires, nous citerons les Jacotots lyriques, qui,
s'appuyant sur l'axiome: Tout est dans tout, prtendent que la musique
est susceptible d'exprimer quoi que ce soit, ft-ce mme un raisonnement
thologique, philosophique, politique, didactique, esthtique,
clectique, etc.; un fait d'histoire, une discussion parlementaire, une
variation d'un demi-centime dans le cours de la Bourse, ou une dpche
tlgraphique interrompue par le brouillard.

Pour qu'on ne nous accuse pas d'exagrer, il nous suffira de rappeler
ces programmes de concerts, dans lesquels on annonce des _fantaisies_
morales ou humanitaires, des _symphonies_ fantastiques, potiques et
dramatiques. Les auteurs de ces compositions ne prtendent-ils pas
exprimer non-seulement tous les effets de la nature physique, mais
encore les motions les plus intimes du coeur, les vicissitudes les plus
romanesques de la destine humaine; et cela au moyen de croches, de
bcarres et de cadences? Ainsi un compositeur a rdig nagure une
notice biographique en symphonie, sous ce titre: _Une vie d'artiste_.
Entre autres _chapitres_, le livret explicatif indiquait la description
d'une _Promenade dans la plaine_. Or la musique consacre  ce sujet
aurait tout aussi exactement dpeint une promenade sur les tours de
Saint-Sulpice.

Ainsi encore un jeune pianiste, aussi connu par la grandeur de son
talent que par la longueur de ses cheveux, a proclam hautement
l'intention de transformer son piano  queue en chaire d'enseignement
humanitaire. Il n'est pas une de ses notes bmolises ou diatoniques,
qui, d'aprs son systme, ne tende  rendre les hommes meilleurs. Et si
parfois il frappe sur les touches au point de les briser, c'est afin
d'inculquer avec plus de force ses prceptes moralisateurs.

Nous avons enfin une troisime petite glise musicale, de cration toute
moderne, avec son pontife, et qui se compose de Jrmies partisans
exclusifs de la musique gmissante, souffrante et attendrissante. Leur
rpertoire est form uniquement de lamentations notes et intitules _un
soupir_, _une larme_, _un sanglot_, _un dsespoir_, etc. Lorsqu'ils se
font entendre dans une socit ou dans un concert, on devrait avoir la
prcaution de distribuer des mouchoirs  la porte.

En vrit, il est des moments o tout ce fatras de chants bizarres,
prtentieux et ennuyeux vous forcerait presque  regretter les beaux
temps lyriques de _la Boulangre_, du _Clair de la lune_ et de la _Pipe
de tabac_.

Nous avons dit qu'aujourd'hui le dilettantisme tait aussi parfois un
calcul. Combien de parents, en effet, spculent sur le piano et la
cavatine brillante, comme moyens d'tablissements conomiques pour leurs
filles! Combien de Duprez amateurs, qui se fiant  cet axiome
d'opra-comique: L'oreille ravie est bien prs du coeur, s'efforcent
d'atteindre  l'_ut_ de poitrine dans l'unique but de charmer quelque
riche hritire! O culte platonique de l'art pour l'art, qu'tes-vous
devenu?

Il nous reste  signaler une classe de mlomanes qui unit le double
caractre de la prtention et du calcul; c'est celle des chanteurs de
romances. Le mtier de chanteur de romances a remplac, comme moyen
d'existence parasite, les anciens potes de famille, les diseurs de bons
mots, les conteurs de socit, etc. Aujourd'hui le chanteur de romances
est le _lion_ oblig de toutes les runions bourgeoises. Il a son
couvert mis  une foule de tables; il jouit du privilge des grandes et
petites entres dans les salons et mme dans les boudoirs. On le traite
comme un tre neutre et sans consquence. L'tat de chanteur de romances
n'exige d'autre mise de fonds qu'un habit noir  peu prs neuf et une
voix rpe.

Le chanteur de romances est ordinairement un petit homme, trapu,
courtaud, aux paules largement cambres, aux joues rubicondes, ornes
de favoris noirs et buissonneux,  l'abdomen prominent comme celui d'un
caporal de voltigeurs de la garde nationale. La nature l'avait cr pour
tre l'Atlas d'un commerce d'picerie en gros, ou d'une maison de
roulage, et c'est piti que de voir employer un si puissant appareil de
forces musculaires  soutenir de simples notes de musique.

Rien de plaisant comme les efforts de l'obse mnestrel afin d'imprimer
 sa face rjouie une expression mignarde, langoureuse ou mlancolique,
en harmonie avec les chants de son rpertoire. Impossible de rprimer un
sourire lorsqu'on l'entend se plaindre de son _malheur_, de sa
_langueur_, de son _acheminement vers la tombe_, de _sa frle
existence_, etc. Hercule filant des sons n'est gure moins bouffon
qu'Hercule filant une quenouille.

Le chanteur de romances a l'avantage d'exercer une industrie qui ne
connat pas de morte-saison. Il _travaille_ en tout temps. Il dtache la
barcarole au plus juste prix, fournit la tyrolienne avec ou sans gestes,
pleure le nocturne, gazouille l'ariette, et expdie non-seulement pour
la ville et la province, mais encore pour l'tranger. Au printemps,
lorsqu'arrive la saison des eaux, il exporte son bagage troubadour 
Spa,  Aix,  Baden-Baden,  Vichy,  Dieppe, au Mont-d'Or,  Nris, 
Plombires.

On voit revenir le chanteur de romances vers les premiers jours
d'automne. Il reparat dans tous les concerts que le vent du nord
refoule sur Paris.

Cependant,  force de se couronner de roses, le troubadour arrive 
l'hiver de la vie. Il perd presque en mme temps son _sol_ et ses
cheveux. Alors il songe  _revoir sa Normandie_, ou tout autre pays qui
lui a donn le jour. L, il convertit le produit de son _travail_ en
bons biens au soleil; il devient notable de village, conseiller
municipal et marguillier de paroisse. Chaque dimanche il s'installe sur
les bancs du lutrin, et consacre  chanter les louanges du Seigneur et
du patron de l'endroit les restes d'une voix jadis voue  clbrer les
Zelmire, les Elvire, les Jeux, les Ris et les Amours.

Ainsi passent les gloires et les romances de ce monde.

En cherchant  conclure d'une manire grave, nous sommes arriv 
dcouvrir que le chant peut tre employ comme moyen accessoire
d'atteindre ce but qu'on prtend le plus important de la vie, la
connaissance de soi-mme et des autres. A la suite d'une foule de
dductions et de raisonnements, nous croyons pouvoir poser ce nouvel
axiome: que chez la gent humaine, comme chez la gent volatile, _le
ramage rpond au plumage_, et qu'on peut dire en entendant chanter un
homme: C'est un brave, un sournois ou un sot; comme  la simple
audition de leur chant, on dit: c'est un coq, un corbeau ou un serin.

Nous nous empressons d'ajouter que l'honneur de l'invention ne nous
appartient pas tout entier. Avant nous, deux grands gnies, Shakspeare
et Chateaubriand, avaient dj appliqu la musique  la connaissance du
coeur humain. Le pote anglais s'est born, il est vrai,  l'indiquer
comme un moyen de jugement ngatif, lorsqu'il a dit: Celui qui n'a pas
de musique dans l'me est capable de toute espce de noirceurs. D'o il
suit que si l'auteur d'_Hamlet_ et t charg de la rdaction du Code
pnal, il aurait plac tous les gens qui n'aiment pas la musique sous la
surveillance de la haute police.

L'illustre Chateaubriand est all plus loin: il a remarqu que les
villageois, les bergers, tous ceux enfin qui ne chantent que d'instinct,
prludent toujours en mineur, et que l'air de toutes les complaintes
villageoises est modul sur ce ton plaintif. Le chantre d'_Atala_ a vu
dans ce fait la preuve que la corde de la douleur est la corde
naturelle  l'homme. Ainsi, en supposant que le grand pote ft tomb
inopinment des rgions thres sur notre globe terrestre, il aurait
devin tout de suite que nous sommes sujets  la mort,  la douleur, aux
rages de dents, aux drames adultres, aux romans chevels, 
l'asphalte, au bitume, aux socits en commandite, aux patrouilles de la
garde nationale, et tout cela rien qu'en entendant un villageois chanter
en _mi-bmol_. C'est une bien belle chose que le gnie.

Nous nous sommes permis de glaner aprs ces deux grands hommes dans
l'observation du chant, et voici quelques-uns des rapports que nous
avons cru saisir entre le moral de l'homme et ses habitudes vocales et
instrumentales.

Toutes les fois que vous entendrez un de vos concitoyens prluder
invariablement, en commenant par les notes mdium et en s'arrtant avec
complaisance sur les notes basses, de cette manire:

  [Musique:

  l, l, l, l    ....]

(ces derniers sons murmurs _tremolo_ dans la cravate), vous pouvez dire
hardiment: c'est un Prud'homme, un Botien.

Celui qui, dans la socit, va jusqu' trois couplets de romance, doit
tre considr comme ayant des dispositions  se rendre indiscret,
importun. Quant au malheureux qui dpasse ce nombre et qui ne craint pas
de se permettre les six couplets, jugez-le comme un tre de l'espce la
plus dangereuse pour la paix de votre foyer domestique, comme un
personnage essentiellement rabcheur, ennuyeux, assommant.

Celui qui attend pour fredonner un air qu'il soit depuis longtemps tomb
dans le tuyau de l'orgue de Barbarie, qui aujourd'hui, par exemple, vous
chante _ma Normandie_, ou _le Postillon de Lonjumeau_:--perruque,
rococo, ides toujours en retard, comme une mauvaise pendule.

Celui qui psalmodie tous les chants tristes ou gais sur un seul et mme
air de sa faon, lequel ne varie jamais:--tre monotone, fastidieux.

Dans certains cas, l'observation doit tre prise  l'inverse; car
quelquefois on peut dire que le chant comme la parole a t donn 
l'homme pour dguiser sa pense. Ainsi tel qui cultive de prfrence
l'air de bravoure: _En avant, marchons contre les canons_, ou _la marche
des Tartares_; celui qui, dans chaque couplet, pourfend les ennemis de
la France et meurt pour son pays, celui-l, disons-nous, peut n'tre
qu'un bravache et un poltron. Et, pour citer un exemple pris dans un
autre genre, on se rappelle que la romance: _Il pleut, il pleut,
bergre_, fut compose par le _vieux cordelier_ Camille Desmoulins, qui,
certes, tait loin d'tre pastoral.

Passons maintenant au choix des instruments, comme indice de caractre.

La trompette, le trombone, le cor et la trompe de chasse:--jeune homme
bruyant, tourdi, tapageur; caractre _coquin de neveu_ ou _officier de
hussards_ d'opra-comique.

Celui qui cultive les instruments de remplissage, lesquels jouent dans
un orchestre les rles qu'on appelle au thtre _grande utilit_, tels
que le triangle, la grosse caisse, le chapeau chinois; celui-l doit
tre un bon et simple garon, sans prtention aucune, toujours dispos 
rendre service  son prochain.

Le basson:--caractre concentr.

La clarinette:--esprit peu potique, tournant  l'picerie.

La contre-basse:--indice de maturit ou plutt de dcrpitude. Regardez
en effet dans un orchestre: il est trs-rare que l'on n'aperoive pas
au-dessus du long manche de cet instrument une perruque  frimas, et un
nez qui, comme celui du pre Aubry, aspire  la tombe.

Le choix de la harpe indique une femme jolie et coquette, attendu
qu'elle fournit l'occasion de dployer un bras bien fait, une taille
lgante, et que les pdales mettent en vidence un pied mignon.
Aujourd'hui cet instrument est presque gnralement abandonn. Nous
sommes trop galants pour y voir une preuve que les types de perfection
fminine sont devenus plus rares; de mme que la renonciation  la mode
des culottes courtes a t cite comme un aveu tacite de la dcadence
des mollets contemporains.

La femme qui empite sur les instruments spcialement rservs aux
hommes, et qui, par exemple, joue du violon, de la flte ou de la
contre-basse, a, pour l'ordinaire, une allure de caractre masculin et
un soupon de moustaches. Si elle est marie, elle intervertira le
fameux article 215 du Code civil, relativement  l'obissance conjugale.

_Vice vers_, l'homme qui pince de la harpe ou de la guitare doit, au
besoin, faire de la tapisserie et ourler des cravates.

Si l'on adoptait gnralement notre systme d'observation mlomane, il
faudrait dire  un de ses semblables non pas: Dis-moi qui tu hantes,
mais dis-moi ce que tu chantes, et je te dirai qui tu es.

  ALBERT CLER.




[Illustration: LA SAGE-FEMME.]

[Illustration]

LA SAGE-FEMME.


SI vous avez rencontr, dans une des rues les plus frquentes de Paris,
une jeune personne orne d'un tartan vert, d'un bonnet de tulle  rubans
orangs, et d'une imposante dignit de dix-huit printemps, vous l'avez
suivie par instinct: la vie parisienne a de ces entranements. Croyant
toucher, sur ses traces, aux portes du Conservatoire, vous vous tes
livr  mille rves dcevants: la jambe permet d'esprer une danseuse,
le visage n'exclut point l'ide d'une cantatrice. Son itinraire n'est
pas ce qui vous proccupe: vous avez fait un pas sans penser, vous en
faites deux sans avoir rflchi, pour vous trouver en face de........
l'cole pratique. Votre sylphide est une sage-femme, l'adjectif est _ad
libitum_. Rien ne ressemblant  un tudiant comme un flneur, vous tes
reu sans autre carte que votre mine vapore dans le prtoire de
Lucine: le cours de M. Hatin va commencer.

Il y a eu des demi-mots  l'adresse de la jeune lve, dont elle a d
rougir, la galanterie n'tant point dans le programme. Elle court se
placer sous l'gide de la science au premier banc de l'amphithtre.
Quand le professeur arrive, la fine plaisanterie n'est plus permise:
l'lve est toute au professeur; elle coute par les yeux, et il y
aurait conscience  la distraire le moins du monde. Elle est plus que
spare de l'tudiant en mdecine, elle en est distincte; cependant, la
sagesse des deux coles ne suffisant pas  mettre la sage-femme qui
prenait leon avec les tudiants  l'abri des agaceries, la Facult a
reconnu rcemment qu'il y avait urgence  ce que les sages-femmes
suivissent les cours isolment, sauf pour celles-ci  tre moins
instruites que lorsque les tudiants eux-mmes assistaient  ces leons.
De son auditoire, le professeur s'tant rsign  ne conserver que la
plus belle moiti, la morale a gagn tout ce que la science a pu perdre
 cet arrangement. L'art procde par des initiations lentes. Le noviciat
de la sage-femme a ses difficults: il s'agit de comparatre devant un
jury de mdecins; il y a un prix pour les lves sages-femmes comme il y
en avait un autrefois pour les rosires. Les femmes n'ayant d'ordinaire
d'autre distinction que celle du mrite, il est juste de tenir compte
des exceptions.

La profession de sage-femme n'est ni artistique ni potique, mais bien
mdicale et minemment utile. Peut-on tre sage-femme  moins de
s'appeler madame La Chapelle ou madame Boivin? L est la question. Les
mdecins de tout temps s'emparent des grands accouchements, et c'est
pour cela mme que les sages-femmes ont si peu d'occasions de montrer
une supriorit marque. Le prjug les condamne,  d'honorables
exceptions prs,  n'tre que des diminutifs des mdecins.

Gnralement dvoue  la petite bourgeoisie, la sage-femme habite les
quartiers marchands et mme populeux; le troisime tage est de son
ressort, elle s'lve aussi, dans l'intrt de sa clientle, jusqu'aux
mansardes les plus idales; elle-mme a fix ses pnates  un quatrime.
La sage-femme paye son terme quand la nature daigne en fixer un pour
quelque enfant  natre, et la nature n'est pas moins ponctuelle  son
gard que son propritaire.

Il y a des sages-femmes grands cordons de l'ordre, sans compter celles
qui,  l'aide d'une hyperbole plus ou moins forte, s'intitulent ainsi.
Une sage-femme qui compte des antcdents n'a qu' trouver une pratique
crdule;  l'aide d'une mnmotechnie qui lui appartient, elle rappellera
les divers personnages qui lui ont d le jour:  l'entendre, elle
n'aurait pas t sans influence sur l'arrive du roi de Rome; on
l'aurait consulte sur la naissance du duc de Bordeaux; le nombre des
comtes,--si l'on nous passe l'quivoque,--qu'elle a faits en sa vie
tient vraiment du prodige. En ralit, l'importance de la sage-femme est
problmatique; ses prtentions, les mdecins disent ses connaissances,
sont mdiocres. On appelle une accoucheuse afin de pouvoir se passer
d'un mdecin. Il est des susceptibilits, des fortunes surtout, que le
savoir titr, en frac et en habit de docteur, effraye et intimide; on
craint de ne pouvoir payer l'accouchement: la sage-femme se prsente
alors mme qu'elle est sre de ne pas tre paye. Elle passe pour tre
de meilleure composition qu'un accoucheur  diplme, peut-tre parce
qu'elle reoit de plusieurs mains. C'est elle qui, concurremment avec la
marraine, fait de cette crmonie bourgeoise nomme vulgairement un
baptme, la plus onreuse des invitations de famille. La sage-femme
accepte des cadeaux; le mdecin ne compte que sur ses honoraires, quand
il y compte. Ces petits prsents autoriss par l'usage finissent par lui
composer une somme assez ronde, un revenu solide. On se dispense plus
aisment de payer une dette que de faire ses honneurs; la coutume est
plus despotique que la loi.

Une enseigne que chacun connat et dont les nouveau-ns supposent
l'existence avant mme d'avoir vu le jour, fait partie intgrante de la
sage-femme; disons toutefois que son portrait diffre souvent de son
tableau. On se tromperait en faisant ici l'application de l'axiome _ut
pictura poesis_: d'abord la broderie au blanc de cruse ne perd rien par
l'action de l'air et du temps de sa virginale blancheur; en second lieu,
une sage-femme qui apparat sur le tableau dans tout l'clat de la
jeunesse et du talent cultive souvent la clientle depuis un temps
immmorial. On peut, sans la moindre injustice, lui assigner, en toute
occurrence, une place dans le panthon des femmes Balzac, l'enseigne ne
vieillit pas. Il peut arriver aussi qu'un tableau de rencontre faonn 
l'effigie d'une blonde s'adapte sans difficult  une brune piquante.
Les enfants n'y regardent pas de si prs pour venir au monde. La
sage-femme est toujours lve de la Maternit sur son tableau.

Chaque rue offre une de ces enseignes, o le sourire est strotyp sur
les lvres du nouveau-n et de la sage-femme. Avoir un tableau est le
privilge des accoucheuses; malheureusement ce que ce mode de
publication a d'avantageux est en partie perdu par la concurrence.

Aurait-on la curiosit de se demander quelle est la cause qui jette dans
une voie excentrique et savante tant de femmes nes pour tre l'ornement
d'une socit bourgeoise; quelle puissance occulte et irrsistible les
arrache  leur vocation de modistes, de dames de compagnie, de confiance
ou d'intimit, pour en faire des sages-femmes? Cela tient aux plus
profonds mystres de la vie d'outre-Seine. On n'a pu se dfendre d'une
sduction opre par un tudiant en mdecine: on aime le mdecin
d'abord; on en vient ensuite  se passionner pour son art. A la Facult
de droit, les choses ne se passent pas autrement; beaucoup de femmes
connaissent le code; Hlose tait trs-forte sur la scolastique. La
sage-femme, c'est la grisette mancipe; c'est elle qui, pendant que M.
Ernest tait au cours, lisait Borrhaave avec entranement, se
passionnait pour un chapitre de Lisfranc comme d'autres pour un roman de
Ch. Gosselin. Cette solidit dans le jugement a dtermin M. Ernest 
faire des sacrifices. Dou d'une mdiocre ambition et d'une fortune plus
mdiocre, il a consenti  s'tablir de compte  demi avec une lve
forme de sa main; ils ont pris leurs grades le mme jour  la Facult,
et les ont fait lgitimer  la mairie. C'est ainsi que naissent les
petites fortunes mdicales, et que l'art des accouchements fait chaque
jour de nouveaux progrs. L'inverse a cependant lieu quelquefois. La
sage-femme, essentiellement voue  la parturition, fait clore, le cas
chant, des clbrits mdicales. Un membre de la Facult ne se faisait
remarquer que par ses habits rps et un immense pressentiment de ses
hautes destines. Il fut distingu par une sage-femme possdant une
recette qu'il prna depuis  plusieurs millions d'annonces; s'emparer du
coeur de la sage-femme et de sa recette fut le premier coup de matre du
docteur. Paracelse avait substitu l'astrologie  toutes les sciences,
l'annonce fut la panace universelle du nouvel alchimiste. Parvenu 
l'apoge de la fortune et de la clbrit, il oublia la femme qui
l'avait rvl. Outre de ce manque d'gards, celle-ci prit la plume, et
nous emes les _Mmoires d'une sage-femme_. La _Biographie des
sages-femmes_, autre ouvrage de mme porte, contient, nous aimons  le
croire, bon nombre de noms justement clbres; il s'en faut cependant
que toutes celles qui se distinguent dans cette profession puissent tre
regardes comme irrprochables, et dire toute la vrit en ce qui en
concerne quelques-unes serait faire plutt une satire qu'un tableau de
moeurs.

Cette profession a ses Locustes. Des femmes sans aveu, quoique
accoucheuses jures, ayant vcu longtemps dans un tat problmatique,
plus prs de l'indigence que d'une aisance modeste, parviennent  la
fortune par une route directement oppose  celle du bien. Leur mtier
tait de mettre des enfants au monde; elles font leur possible pour que
l'humanit ignore l'arrive de ceux qu'elle avait inscrits d'avance sur
son catalogue. Voulez-vous, sur les donnes de Parent-Duchtelet, vous
faire le chroniqueur patient et rsign de tous les vices de Paris; la
sage-femme vous en apprendra  ce sujet plus qu'aucune autre. La
sage-femme d'une moralit douteuse, celle qui tient de la Voisin et qui,
dans les cas urgents, a recours aux drivatifs, donne frquemment sa
main  un herboriste: c'est un mariage de raison, un moyen d'avoir des
simples  sa porte, on use des spcifiques, on en abuse mme. A Paris
surtout, les sollicitations sont souvent pressantes; la tentation se
prsente arme d'une bourse et d'un sophisme: on commet un infanticide
pour parer  un dshonneur. Les physiologistes crivent en vain que tout
breuvage de ce genre est un poison; beaucoup de sages-femmes en savent
l-dessus autant que les mdecins eux-mmes. C'est pourquoi elles
continuent d'exercer leur profession. Il suffit qu'elles possdent le
remde pour l'appliquer. On calcule la somme reue ou  recevoir bien
plus que les consquences d'une atrocit. La victime craint le
dshonneur plus que la mort; sa complice aime l'argent plus que
l'honntet. Il y a, selon nous, trois coupables quand un crime de ce
genre se produit: la sage-femme qui affronte un procs; la femme
enceinte qui affronte la mort et la reoit des suites plus ou moins
immdiates de sa faiblesse; enfin la socit toujours arme pour la
vengeance, et qui punit trop par l'opinion une femme sduite, et la
pousse ainsi frquemment  un double suicide. Nous voyons au reste, 
toutes les poques d'une civilisation trs-avance, les mmes crimes
natre des mmes causes. Si l'on en croit les historiens, les moeurs
d'Athnes n'auraient pas t exemptes de ces pratiques secrtes. Les
femmes grecques taient trs-verses dans la mdecine de leur sexe, et
les matrones taient appeles presque exclusivement pour les
accouchements. Las et Aspasie accrurent la mchante rputation qu'elles
s'taient acquise par leurs galanteries, en pratiquant l'art occulte
d'en faire disparatre les traces chez les femmes livres aux mmes
drglements.

Si ces immoralits taient chez nous une exception, il aurait fallu s'en
taire; si elles sont au contraire une des plaies endmiques de la
socit actuelle, il faut y chercher un remde. Nous livrons cette
rflexion aux moralistes. La sage-femme qui tient pension est  la fois
l'Harpocrate[16] et l'Hippocrate femelle de son art, sa discrtion est
passe en proverbe. On ne mettrait jamais les pieds chez elle si l'on
savait y tre vu. Elle est utile au clibat rent qui pense pouvoir
conserver sa considration en rcusant la plus noble partie des devoirs
qui psent sur le citoyen ais; beaucoup de propritaires ont plus de
confiance en une sage-femme d'un quartier autre que le leur que dans le
maire de leur arrondissement, et aiment mieux avoir une honte 
dissimuler qu'un mnage  gouverner en chefs de famille. La socit qui
fltrit tant de choses moins dignes de blme les a-t-elle jamais mis 
son ban? il est vrai que la sage-femme est si discrte, et qu'en tout
tat de cause un homme riche est toujours un homme  mnager.

  [16] Dieu du silence.

Mais il ne suffit pas qu'une sage-femme jouisse d'une confiance
illimite et soit avantageusement connue de toutes celles qui dsirent
ne lui confier que ce qu'elles veulent cder  d'autres, il faut encore
prvenir les confidences, entretenir des relations avec les scandales
qui n'en sont pas encore. Paris est un asile prcieux pour la province,
de mme que la campagne est un sjour discret pour les accidents de la
vie parisienne. Ce refuge de l'innocence ne mrite ce nom qu'autant
qu'il la procure aux personnes qui d'aventure l'auraient perdue par
imprudence. La sage-femme qui tient pension jette ses filets dans les
_Petites-Affiches_, sous forme de rclames modestes. On ne demande rien
aux personnes en tat de domesticit que leurs services  terme; il
n'est pas inutile de se prsenter, toutefois, sans avoir quelques
conomies. Il suffit que la sage-femme ait donn son adresse sous une
forme philanthropique pour que les intresses viennent d'elles-mmes
faire appel  ses connaissances pratiques. On ne se connat pas dans son
tablissement. Les femmes ont un nom quelconque; les roturires sont
vicomtesses; les femmes titres s'appellent Louise ou Sraphine; celles
qui viennent des confins les plus reculs des dpartements ont une
position dans la _capitale_; les autres sont destines  s'loigner de
Paris. Presque toutes ont leurs poux dans quelque le de la mer du Sud.
Elles feignent d'ajouter foi aux paroles les unes des autres, afin de
n'tre pas interroges. Sa maison est, au reste, une Thbade; elle
reste au fond d'une vaste cour, elle a pour portier un sourd et muet;
toutes ses fentres ont des abat-jour. Il faut montrer patte blanche
pour tre reu dans son gynce. La recherche de la maternit y est
svrement interdite, l'homme en est banni  perptuit.

S'il est une profession o la considration soit toute personnelle,
c'est surtout celle de sage-femme. La sage-femme qui, outre les vertus
de son sexe, possde les connaissances de sa profession, ne tarde pas 
jouir dans son quartier mme d'une rputation irrprochable et d'un
honnte revenu. Sa clientle lui a cot quelques sacrifices
d'amour-propre; il a fallu se mettre bien avec les portires, ne pas
s'aliner par une dignit compromettante les bonnes grces des
garde-malades, satisfaire par des visites ritres aux exigences de la
petite proprit. Il y a telle de ses clientes qui accouche vingt fois
avant de mettre un enfant au monde. Pour peu qu'elle devienne en vogue,
la sage-femme n'a plus un instant  elle. Les enfants font exprs de
voir le jour  minuit. Elle allait se mettre  table, on vient la
chercher pour une grosse marchande; heureusement elle a des garanties et
la commre en est  son quinzime: ils sont tous venus de la mme
manire; en fait d'accouchements, il n'y a que le premier pas qui cote.

Tout cela est plus ou moins vulgaire; mais tout cela existe et compose
les scnes les plus intressantes de la vie prive. Beaucoup d'enfants
attachent une grande importance  venir au monde. Des hommes de gnie
peuvent passer par les mains de la sage-femme sans qu'elle s'en
aperoive. Sa profession est une loterie.

Ce n'est pas tout pourtant de procder  un accouchement, il faut encore
savoir quand un enfant existe, le prophtiser, si l'on ne peut faire
plus, interprter son sexe, favoriser son dveloppement par une saigne
en temps opportun; connatre quels breuvages lui conviennent d'abord. On
pourrait faire des pomes sur cette donne, il y a des sages-femmes qui
en ont fait. La sage-femme est un argument pour les personnes de son
sexe qui rvent la femme libre. Serait-ce abuser de notre position que
de dire un mot des folles hypothses prnes rcemment sur
l'individualit de la femme? L'exprience des sicles et sa nature mme
la fixent dans le sanctuaire du foyer domestique. Elle est reine au sein
de sa famille; elle a droit  nos adorations quand elle est mre:
loignez-la de ce centre de ses affections et des ntres, de ce cercle
modeste et prcieux de la vie prive, vous la dplacez; donnez-lui un
rle autre que le sien, qui est d'aimer et d'lever ses enfants, vous ne
produisez que scandale, dsordre et anarchie.

La sage-femme ne sort pas de ses attributions de la famille; elle y
entre au contraire plus compltement qu'aucune autre individualit de
son sexe.

C'est souvent une mre qui en aide d'autres  le devenir.

Au point de vue philosophique, qu'y a-t-il de plus noble et de plus
relev que la profession de sage-femme? Mais elle est trop prs de la
nature pour tre bien apprcie par la civilisation.

Socrate avait trac autour de sa maison une ligne o il enfermait sa
femme. Est-ce pour cela que Socrate faisait mauvais mnage?

Ajoutons que le plus sage des hommes tait fils d'une sage-femme.

On a vu des femmes, comme lady Stanhope, tre inspires d'en haut,
confier leurs rves potico-religieux aux sables brlants du dsert;
d'autres, s'improviser un apostolat qui n'embrasse pas moins des quatre
parties du globe, et promener leurs prgrinations phalanstriennes d'un
continent  l'autre, faire emprisonner leurs maris, ne pouvoir supporter
aucune espce de servitude, et s'imposer le mandat d'affranchir la femme
du joug de fer du mariage; d'autres, entrer par des in-octavo dans la
classe privilgie des clbrits de toutes les poques. On en a vu
rivaliser de verve et d'enthousiasme avec les potes contemporains,
improviser des opras, et dans la romance mme on a vu la musique
s'allier  la posie sous l'inspiration d'une seule muse fminine. On a
vu le sceptre de la comdie tomber en quenouille; le mmoire,
jusqu'alors du domaine exclusif des hommes d'tat, devenir le partage de
duchesses et de femmes de chambre, et servir de prologue  des divorces
clatants. Tout cela est beau sans doute; mais le type de la femme
_humanitaire_ se rvle autre part, et parat d'autant plus noble que
son rle, si utile  une classe d'enfants parias de naissance, ne peut
tre apprci dignement que par un petit nombre de tmoins. Il faut le
proclamer hautement, dt-on ne le dire qu'une fois, celle que son savoir
a mise  la tte d'un tablissement comme la Maternit est toujours une
femme vraiment grande et digne de respect. Cette maison, qui ne peut
tre peinte d'un seul trait, se rsume en elle. Que de soins! que de
propret! Quelle vocation sociale n'a-t-il pas fallu pour tre au niveau
de cet emploi! Quelle constance pour ne pas s'y habituer et faire corps
avec lui, comme cela arrive aux anciens juges, aux anciens mdecins et
aux diplomates consomms! L'ordre de la maison est admirable;
l'incessante charit qui le maintient, plus merveilleuse encore. Il
faut s'lever jusqu'aux classes les plus aises de la bourgeoisie pour
trouver autant de luxe et de raffinements hyginiques qu'il y en a dans
une simple salle de l'hospice des Enfants-Trouvs. Rien n'est bizarre et
contrast comme les premiers moments de ces victimes privilgies de la
misre qui dcime les classes pauvres de la population de Paris. Sortis
d'une main quelconque, les enfants trouvs sont accueillis dans un asile
o tout semble merveilleusement dispos pour l'allaitement. Lgus
ensuite,  raison de 16 centimes par jour,  une mercenaire de la
campagne, ils survivent peu  un rgime meurtrier; ils meurent entre les
mains des nourrices, c'est une consquence: mais pourquoi meurent-ils en
aussi grand nombre, au moins,  l'hospice o ils sont bien soigns? Qui
le sait, bon Dieu! D'aprs les calculs statistiques, un enfant trouv
qui arrive  la position d'homme mari est une exception infiniment
rare,  peu prs comme un sur dix mille, et l'tat dpense des millions
pour arriver  ce mortuaire rsultat!

Honntes philanthropes, toujours disposs  appliquer le remde  ct
du mal, que vous importe qu'il y ait des enfants trouvs, pourvu qu'ils
soient bien traits ou paraissent l'tre! Eh bien! la question est
rsolue, ils ne le sont point, ou du moins c'est en pure perte qu'ils le
sont. Ceux qui chappent  la mortalit peuplent les maisons de
correction, perptuent la misre et l'opprobre au dehors et au dedans de
la socit. Il n'y a qu'un moyen de remdier  ce mal, c'est de le
supprimer, c'est de permettre aux liens du sang  peine forms de se
raffermir, en procdant  l'amlioration du sort des classes indigentes
d'o proviennent la plupart des enfants trouvs, car l'exception ne doit
pas nous occuper. Un fait demeure tabli, c'est qu'un enfant _trouv_
est aujourd'hui un enfant _perdu_. Ce jeu de mots, cruellement srieux,
nous le conservons, il n'y avait aucun moyen de l'viter.

Honneur encore une fois  la sage-femme qui, sans aucune des
compensations flatteuses dont le monde entoure celles qui se vouent 
une des clbrits d'un autre genre, accomplit chaque jour une oeuvre
utile, et compose d'un million de petites choses, qui la rendent grande
et respectable aux yeux de tous!

La sage-femme ordinaire s'efface compltement, quand on a vu de quoi se
compose le rle de la sage-femme en chef  la Maternit.

L'hospice de la Maternit admettait autrefois de rares visiteurs;
maintenant on n'y pntre plus. Il arriva un jour qu'un de ces curieux,
qui avait obtenu une permission pour visiter l'hospice, y reconnut... sa
soeur.

Comment parler dignement de la sage-femme qui a invent le
biberon-ttine et le bout-de-sein en gomme plus ou moins lastique, le
biberon  calorifre; qui tient une pension et cre chaque anne un
nouveau procd d'enfantement?

Or, de mme qu'un tat, un biberon ne s'improvise pas en un jour: il
faut au pralable que la philanthropie l'ait adopt, qu'il ait t jug
digne d'un brevet d'invention, ou tout au moins de plusieurs mdailles;
les principaux mdecins sont consults sur l'influence humanitaire du
biberon, sur l'importance sociale du bout-de-sein, et accordent leur
sanction, pour peu que la sage-femme ait mis quelque talent  prouver
l'utilit de sa dcouverte. Munie des attestations les plus honorables,
la sage-femme dmontre chimiquement que toutes les inventions qui se
rapprochent de la sienne  l'aide d'une imitation plus ou moins
ingnieuse sont la perte des nourrices et l'cueil de l'allaitement.
Parvenue  l'tat de professeur, elle donne la main aux clbrits
mdicales de son poque; son auditoire n'est compos que de femmes,
comme jadis les mystres de la bonne desse. Elle n'en est pas moins
place  l'apoge de la science; son nom fait autorit. Elle a un
diteur, mais un diteur scientifique. Elle applique le forceps avec
autant de sang-froid que d'autres en mettent  broder une charpe ou 
donner le jour  une paire de bas. On sait que la Facult a refus
rcemment un diplme de mdecin  une femme qui en tait digne sous tous
les rapports. Le docte corps a craint peut-tre les rivalits, et
l'influence d'un si noble exemple sur les destines de la mdecine. Ce
fait parat bizarre, il est simplement, selon l'expression vulgaire,
renouvel des Grecs. L'aropage, ayant remarqu que les connaissances
mdicales se rpandaient beaucoup trop parmi les femmes, proscrivit les
accoucheuses. Le prjug de la sage-femme tait tellement enracin chez
les dames d'Athnes, qu'elles aimaient mieux mourir que d'tre
accouches par des hommes. Agnodice porta l'amour de son art jusqu' se
dguiser en homme et  venir en aide  son sexe sous le costume d'un
Athnien. L'androgyne naquit d'un arrt draconien de l'aropage.
Agnodice, convaincue d'avoir pratiqu l'accouchement en dpit de
l'aropage, fut condamne  mort. Elle obtint sa grce  la prire des
Athniennes les plus distingues. Le tribunal et mieux fait peut-tre,
en matire d'accouchements, de se dclarer incomptent.

On permet  la sage-femme d'tre professeur dans sa spcialit, et mme
d'envoyer des lves dans les dpartements; celles qui ont exerc sous
ses yeux et sous sa main n'oublient pas de le mentionner sur leur
enseigne.

Le rle de la sage-femme, nous l'avons dit, n'est point born aux
pratiques vulgaires de l'accouchement: l'hygine de son sexe la regarde
spcialement; nommer la sage-femme, c'est nommer le mdecin de toutes
les maladies et de toutes les faiblesses de son sexe.

Quand un enfant a vu le jour et qu'il est exempt de _meconium_, la
sage-femme n'est pas au bout de ses preuves: il faut encore qu'elle le
pare, qu'elle le festonne, qu'elle l'illustre; heureusement les langes
sont prts; elle a mme sous la main les vtements de celui qui, d'aprs
Fitche, est le roi de la cration. Le petit bret de velours orn de
rubans, la chemise de batiste, les fines broderies, tout cela passe par
les mains de la sage-femme; elle serait au dsespoir qu'une autre
qu'elle inaugurt le nouveau-n. Ainsi emmaillott, ajust et adonis
comme un Amour de Watteau, elle le prsente  la famille, qui est force
d'avouer qu'aprs ce Cupidon lui-mme, ce qu'il y a de plus admirable au
monde, c'est la sage-femme.

  L. ROUX.

[Illustration]




[Illustration: LE DPUT.]

[Illustration]

LE DPUT.


  lecteurs de ma province,
  Il faut que vous sachiez tous
  Ce que j'ai fait pour le prince,
  Pour la patrie et pour vous.

    BRANGER.


HEUREUSEMENT il ne s'agit pas d'un portrait politique!

J'ai t lev avec Auguste de ***; mais pour tous deux les phases de la
vie ont t bien diffrentes. Pendant que je me trouvais jet presque
violemment dans une lutte quotidienne, soldat de la presse, sans autre
arme, sans autre appui et sans autre fortune que ma plume, sa vie
s'coulait exempte de vicissitudes au fond de sa province natale et dans
la demeure de ses pres. Aprs les annes consacres  ses tudes, il
eut tout le loisir et tout le calme ncessaires pour examiner par quelle
porte il lui convenait le mieux d'entrer dans le monde; il prit son
temps, il ne mit aucune hte, et ce fut avec une tranquillit parfaite
qu'un beau matin il se dit  lui-mme: Je voudrais tre dput. Il
avait trente-six ans lorsque cela lui arriva.

Averti de cette rsolution, j'en fus surpris d'abord, inquiet ensuite;
mais lorsqu'Auguste m'et appris qu'au moyen de ses grands biens il
avait acquis dans la contre une influence toujours disponible qui le
plaait en quelque sorte, sinon au-dessus, du moins en dehors des
rivalits lectorales, je fus plus rassur, et j'attendis le rsultat du
scrutin.

Auguste fut proclam dput de l'arrondissement de.... Il y a de cela
deux ans.

Lorsqu'il vint  Paris, sa premire visite fut pour moi. Il tait
presque effray de ce qu'il avait os faire; le redoutable honneur qu'il
avait brigu et obtenu l'pouvantait. Il me demandait des conseils; il
tait perdu et troubl; la tte lui tournait, et il avait des vertiges,
comme s'il se ft trouv transport tout  coup au sommet d'un difice
lev. Je le rassurai de mon mieux, n'osant pas trop rire de ses
frayeurs; car, dans ses craintes, on voyait percer de singuliers
mouvements de vanit secrte et mme d'orgueil pour le titre dont il
tait revtu.

Dans les premiers moments, il rechercha mes avis; plus tard, peu de
temps aprs, il m'offrit sa protection.

Il s'opra dans la personne d'Auguste une mtamorphose, sinon subite,
prompte du moins et presque totale. La premire chose dont il se
dbarrassa fut sa timidit naturelle, j'allais dire sa modestie. Et
j'avoue qu'il ne tint qu' moi de prendre une bien haute ide du mandat
lectif, en voyant avec quelle rapidit il avait dvelopp en lui les
facults intellectuelles, le don de voir, celui de prvoir, et,
par-dessus toute chose, l'aptitude  diriger. A la fin du premier mois,
je cherchais sans le retrouver l'homme que j'avais vu si tremblant
devant les obligations qui lui taient imposes, et si justement jaloux
d'tre  mme de les remplir. Auguste ne doutait plus de rien. Je
l'avais entendu parler avec un humble dvouement de ce qu'il dsirait
obtenir pour notre arrondissement; bientt il avait annonc des projets
d'amlioration dpartementale; maintenant il ne songeait plus qu'au
bonheur, au salut mme de la France, quelquefois mme, il arrangeait les
affaires des deux mondes. Il est vrai que ces importantes penses ne lui
permettaient plus de se rappeler ce qu'il avait promis  ses
commettants; c'est le nom qu'il donnait aux lecteurs.

Le voyant avancer ainsi  pas de gant dans la carrire, je crus qu'un
travail opinitre et l'examen assidu des plus importantes questions
remplissaient tout le temps qu'il passait hors de l'assemble, et qu'il
se prparait ainsi  d'clatantes destines, l'objet cach de ses rves
parlementaires. Et de fait, son petit logis, l'appartement garni qu'il
occupait dans un des plus paisibles htels de la rue de Beaune, tait
studieusement encombr de papiers, d'imprims, de volumes et de
brochures, de tous les formats et de toutes les couleurs,  ne les juger
que sur la couverture. Je m'extasiais et j'admirais; j'osais  peine
porter une main profane sur cet amas de science et de lumires qui
devait tant faire pour la prosprit nationale. Je me hasardai cependant
 prendre une brochure: les feuillets n'en taient pas coups; je pris
un volume: il tait intact; je saisis une liasse d'imprims: ils taient
vierges de toute lecture. J'interrogeai Auguste sur ce qu'il comptait
faire de ces trsors d'rudition politique; il me rpondit, en mettant
sa cravate, que c'taient les imprims qu'on lui distribuait  la sance
et qu'on envoyait  son adresse; qu'il avait voulu les examiner, qu'il
s'y croyait consciencieusement engag; mais que, dans l'impossibilit de
les lire tous, il avait pris le parti de n'en lire aucun. Au reste,
ajouta-t-il, nous causons beaucoup, et c'est en causant qu'on
s'instruit. La conversation vaut mieux que les livres; l'entretien d'un
homme instruit et d'un homme suprieur est un livre vivant. C'est ainsi
que Casimir Prier s'est form. Je restai stupfait. Les gentilshommes
de l'ancien rgime, ces fils de bonne mre, qui savaient tout, sans
avoir rien appris, ne se piquaient point de lecture; mais pour s'excuser
ils n'avaient assurment rien trouv d'aussi ingnieux que ce que je
venais d'entendre.

Il me prit fantaisie de savoir quels pouvaient tre les doctes
entretiens qui avaient si bien form mon ancien camarade. Je le suivis
au Palais-Bourbon, et pendant qu'il se rendait  la salle des
confrences, je montai dans une tribune publique. La sance devait tre
intressante, il y avait foule partout.

Ce qui surprend le plus  la vue de l'assemble lgislative, c'est la
confusion et le ple-mle; on ne peut distinguer aucun des traits de
cette physionomie mouvante et sans cesse agite. Avant 1830, il tait
possible de dsigner quelques-uns des caractres particuliers au dput.
L'ge de quarante ans formait celui de son extrme jeunesse; le paiement
de 1,000 francs de contributions indiquait une certaine position
sociale; et  l'aide de cette double indication on retrouvait sur la
figure du dput une partie du signalement qui dsigne  tous les
regards un riche propritaire, d'ge mr, pouss par un grain d'ambition
hors de son fief dpartemental et transplant sur le sol parisien. A ces
notions il tait facile d'ajouter celles qui dcoulaient naturellement
d'habitudes, de moeurs, d'un langage, d'ides et mme d'une attitude,
qui appartenaient  une autre poque. On devinait l'empire chez les uns,
on retrouvait l'migration chez les autres; l on reconnaissait les
traces d'une longue retraite, ici on voyait les regrets, ailleurs on
apercevait les dsirs. Ceux qu'un aspect nouveau sparait de ces indices
taient les reprsentants du temps prsent: chacun avait des signes
distinctifs; le costume ajoutait encore  la certitude de l'observation,
et on pouvait alors dessiner le portrait d'un dput. Il n'en est plus
de mme: aujourd'hui, pour la dputation, l'chelle des annes est celle
de la vie commune, elle s'tend depuis trente ans jusqu' l'ge le plus
avanc; l'chelle de la fortune n'embrasse peut-tre pas la plus grande
gnralit de la vie sociale, mais elle est assez considrable pour que
toute la classe qui forme l'ordre intermdiaire y soit comprise; toutes
les intelligences, toutes les professions et toutes les positions
s'empressent de se prsenter  l'lection. Enfin trop d'annes nous
sparent des temps qui ont laiss sur les choses et sur les hommes
d'imprissables souvenirs, pour que ceux qu'ils ont marqus par des
signes particuliers soient autre chose que des exceptions. Il n'y a plus
de costume, rien ne rvle le dput, rien ne le manifeste au regard,
rien ne le signale  la curiosit. Et cependant,  de certains indices
cachs, l'observation doit le dcouvrir. Les personnages graves taient
en petit nombre dans la foule que les deux portes latrales vomissaient
dans l'enceinte des sances. On ne peut assurment pas se fcher de voir
un dput ressembler  tout le monde, et ne pas trop se sparer de ceux
qu'il doit reprsenter; et pourtant je ne sais comment il se fait qu'on
prouve presque du dpit  le voir trop rentrer dans une catgorie
vulgaire: il y a en nous bien plus d'instinct aristocratique et d'esprit
de caste que nous ne le pensons nous-mmes.

Le dput de l'opposition ne diffre point du dput qui s'est fait le
dfenseur des opinions contraires. Voyez cet homme jeune encore et dont
la mise est d'une lgance recherche: son visage est froid et srieux,
sa dmarche a quelque chose de superbe, son air est ddaigneux, son
geste est sec, et tout tmoigne en lui d'une disposition qu'on pourrait
aisment prendre pour de l'orgueil. C'est un des plus vigoureux athltes
du dogme d'galit. Regardez ce personnage dont la mise est si simple,
la figure franche et ouverte, les manires affables et empresses, le
geste prvenant et la parole bienveillante: c'est le grand orateur des
distinctions sociales. Vous plat-il de contempler le plus influent de
nos hommes d'tat? C'est cet homme petit et vif dont les saillies
mettent en gaiet ce groupe du couloir de droite, au pied de la tribune;
il a toute la majest d'un colier en vacances. Jetez les yeux sur cet
homme dont le costume est si solennel, le pas mesur, le visage
mditatif, et sur lequel on dirait que repose le destin des empires:
c'est l'homme le plus heureusement dsoeuvr de l'assemble; il est sans
exemple qu'il ait pris part  une dlibration quelconque. L'histoire de
sa nomination est  elle seule une des plus amusantes anecdotes de la
vie parlementaire. Ce flegme dont il est couvert de pied en cap faisait
le dsespoir de son intrieur; il se posait chez lui en censeur
incommode et inamovible, contrlant tout avec une insupportable
pesanteur et avec une imperturbable svrit. Sa femme imagina qu'elle
pouvait le recommander aux lecteurs de l'arrondissement dans lequel
taient situs les biens considrables qu'elle lui avait apports en
dot; elle a russi dans cette candidature, et la chambre est
actuellement dote de cette figure glaciale qui dsolait le mnage. Il
n'est qu'une seule espce de personnes qui, par leur nombre, se fassent
remarquer dans l'assemble: ce sont les avocats; et veuillez tre
persuads que ce n'est pas parce que d'avocats ils sont devenus dputs,
mais parce qu'tant dputs ils sont rests avocats.

J'aperus Auguste, il tait effectivement engag dans une conversation
des plus animes; mais on riait si haut et si fort, on paraissait si
follement enjou, que les matires politiques n'taient sans doute pas
le sujet principal de cet entretien. D'ailleurs, les interlocuteurs,
arms de lorgnons, promenaient leurs regards sur les dames des tribunes;
leurs observations taient videmment la matire de la conversation; il
y avait mme de leur part quelque jactance  bien faire voir qu'il en
tait ainsi et  se donner des airs tourdis. En vrit, ces messieurs
n'avaient pas besoin de prendre tant de peine pour qu'on ne les
confondt pas avec des hommes politiques. A la sortie de la sance,
j'allai chercher Auguste, auquel j'avais quelques claircissements 
demander. Dans les couloirs de la chambre, on arrangeait les parties de
dner; dans la salle des confrences, on parlait de quelques tableaux du
Muse;  la bibliothque, on lisait des journaux; on riait aux clats
dans la buvette; dans la salle des Pas-Perdus, il y avait une discussion
fort anime sur une jeune cantatrice. Comme il advint que je m'obstinais
 croire qu'Auguste tait tranger  ces brillantes futilits, je ne le
rencontrai nulle part. Le soir, j'allai  l'Opra: la premire personne
que je vis au foyer, c'tait Auguste. Le matin,  la chambre, il tait
en costume de jeune dandy;  l'Opra, il tait vtu comme un magistrat.
Il y avait l un petit rassemblement, Auguste me fit signe d'approcher
sans bruit, sans troubler ni dranger personne; on discutait un des
points les plus intressants de la politique actuelle.

Un moment terrible menaait Auguste: je le voyais sombre et soucieux, et
tout trahissait en lui de secrtes et rudes angoisses. On lui avait
crit du chef-lieu de son arrondissement, on s'tonnait de son silence,
on en tait mcontent: les uns s'en servaient pour mettre en doute sa
capacit personnelle, les autres le faisaient tourner contre la
sincrit de ses opinions politiques. Il fallait parler. Malgr tout son
talage d'conomie politique, de dvouement aux intrts gnraux,  la
cause du progrs et  mille utopies gnreuses et resplendissantes de
lumire, Auguste n'avait vu dans la dputation qu'un moyen de bien se
prsenter  Paris. Au moyen de ce titre de dput, il tait tout de
suite en bonne posture dans les salons, il tait admis de plein pied et
naturalis sans enqute pralable; il avait une valeur, une
signification personnelle, une position mme, car un suffrage et une
voix sont des choses toujours recherches et dont il disposait. Il se
souvenait que le comte de....., jeune diplomate, qui s'tait mis sur les
rangs dans l'arrondissement voisin de celui qu'il reprsentait, lui
rptait souvent: A Paris, on ne fait plus attention qu'aux dputs.
Cette considration, et en second lieu l'amour du bien public, l'avaient
dtermin  se prsenter aux lecteurs. Il tait donc un peu dsappoint
en se trouvant aux prises avec une obligation qui drangeait la
charmante existence qu'il s'tait si doucement cre. La chambre allait
discuter une loi qui intressait au plus haut point la localit qui
l'avait lu: rien ne pouvait justifier son silence. Il se prpara 
prendre la parole.

Je ne comprenais rien  la peur qui l'agitait. Ce retour de modestie
pousse jusqu' la frayeur, au del mme de sa timidit d'autrefois, me
surprenait. Qu'taient donc devenues cette assurance en lui-mme, cette
confiance dans ses propres forces, et cette satisfaction du fruit qu'il
avait retir de tant d'illustres entretiens? Comment s'taient vanouis
tout  coup les motifs de scurit qui lui donnaient presque de
l'arrogance il y a quelques jours encore? C'est qu'au milieu de ses plus
vives proccupations Auguste avait un sens droit que la vanit avait
gar un instant sans le fausser. En ce moment il se rappela les jeunes
orateurs qui, ds leur entre dans la chambre, s'taient lancs  la
tribune, et s'y taient brls comme d'imprudents papillons qui viennent
se griller  la flamme d'une bougie. Il rcapitula les noms de toutes
les clbrits de province, de toutes les gloires dpartementales, de
toutes les sommits de clocher et de tous les phnix d'arrondissement
qui taient venus tomber sous les hues de l'amphithtre et de la
presse; il se souvint de toutes les ardeurs de rforme, de tous les
zles de perfectionnement, de toutes les ferveurs patriotiques et de
tous les rves merveilleux qu'il avait vus chouer et rduits  se
cacher dans l'ombre. Voil pourquoi il tremblait  la veille d'une
preuve qui allait lui assigner un rang parmi ses collgues et aux yeux
de ses concitoyens. Dans cette grande perturbation, que de vanit il y
avait encore!

Trois jours entiers furent consacrs  improviser le discours d'Auguste;
pour tre bien sr de son loquence, il le rpta plusieurs fois, avec
et sans le manuscrit. J'avais pour moi une longue exprience des dbats
parlementaires, je savais comment les orateurs les plus renomms se
disposaient  la parole. J'avais vu un d'entre eux corriger sur pices
crites la harangue qu'il avait _improvise_; j'avais suivi sur le
manuscrit le discours d'un orateur qui l'avait appris comme un
prdicateur apprend un sermon; j'avais dit, dans une session prcdente,
*** parlera prochainement, car, depuis deux mois, il enregistre tous
les bons mots qu'il entend; j'avais pris plaisir  pier dans les
longues promenades d'un homme, dont la parole avait un poids
considrable, le pnible enfantement d'un discours. Tous les secrets de
la parturition oratoire m'taient connus: il en est de l'improvisation 
la chambre des dputs et dans toutes les assembles dlibrantes, comme
de l'amiti dans le monde, rien n'est plus commun que le nom, rien
n'est plus rare que la chose. Quelques organisations puissantes, les
unes vivifies par la force inspiratrice, les autres par un esprit
toujours prompt et toujours prsent, plusieurs par des convictions
profondes et aussi par l'rudition la plus varie, chappent seules 
cette loi commune qui rend si difficile  l'homme l'usage de la parole
qui lui a t donn, ou pour exprimer, ou pour dguiser sa pense. Une
dernire rptition gnrale eut lieu dans la chambre d'Auguste. Je
reprsentais l'assemble, je fis de mon mieux pour imiter le tumulte
dans toutes ses priodes de naissance et de dveloppement, depuis le
murmure des conversations particulires, jusqu'aux vagues des
interruptions et jusqu' la tempte et au soulvement gnral. Je le
dressai  tenir son manuscrit toujours  sa porte, de manire  ne pas
s'exposer  tre averti par le prsident, comme cet orateur novice qui
cherchait ses ides et ses mots, et auquel M. Dupin cria si
impitoyablement: Regardez vos feuillets. Le triste hre, honteux et
confus, descendit de la tribune.

Le lendemain, Auguste, aguerri contre tous les accidents, mme contre la
chute du verre d'eau sucre, monta  la tribune et pronona son
discours, sans faute, sans encombre et le plus correctement du monde.
Personne n'y fit attention: les dputs taient peu nombreux, la sance
tait  peine commence, et il ne fut cout que par quelques dames
qu'il avait galamment places dans une tribune, au moyen de billets
obtenus la veille de MM. les questeurs pour cette grande et redoutable
solennit, dont nous tions les seuls confidents. Prsentement un dput
fait hommage de son premier discours, comme Thomas Diafoirus offrait la
thse qu'il devait soutenir sur une femme morte avec son embryon.

J'tais avide de connatre les sensations de l'orateur; je m'attendais 
quelque fanfaronnade et  quelque acte de forfanterie: contre toute
attente, il fut modeste. Il confessa que la tribune lui avait paru tre
 une hauteur extraordinaire; il avait ressenti des tourdissements; sa
langue s'tait colle  son palais; sa bouche tait devenue sche, et
sans le secours du verre d'eau sucre, il n'et pu prononcer une seule
parole; ses jambes avaient flchi, et il avait prouv une motion
semblable  celle que Charlet prte  Jean-Jean, lors du premier coup de
feu. Je le consolai de mon mieux. M. de Pradt, lui disais-je, n'a
jamais pu aborder la tribune; il n'y retrouvait pas un seul des
arguments qu'il avait prpars et savamment labors, pour terrasser ses
adversaires. Un jour il s'criait douloureusement: Je donnerais dix ans
d'exprience pour six mois de tribune. Plusieurs orateurs vieillis dans
nos assembles politiques m'ont dclar que jamais ils n'taient monts
 la tribune sans un sentiment de souffrance; pour prendre la parole, un
violent effort sur eux-mmes leur tait toujours ncessaire.

Je prsumais bien que le discours d'Auguste, prononc dans des
circonstances aussi peu favorables que celles qui l'entouraient, tait
de ceux pour lesquels les journaux ont fait strotyper cette phrase:
_La voix de l'orateur ne parvient pas jusqu' nous._ J'avais tout
prvu: nous avions quatre copies du discours improvis; je les portai 
diffrentes feuilles, et le soir, Auguste et moi nous allmes corriger
nous-mmes les preuves, jeter au bas des paragraphes quelques
parenthses: (_Bien._) (_Trs-Bien._) (_Vive sensation._) (_Assentiment
gnral._)..... Nous changemes quelques mots chapps _ la chaleur de
l'improvisation_; quelques passages ajouts aprs la discussion
achevrent de rehausser la harangue, et moyennant ces petites
prcautions qu'un dput intelligent et soigneux de sa rputation ne
nglige jamais, Auguste put s'attendre  recevoir de ses commettants de
lgitimes flicitations.

Elles arrivrent nombreuses et empresses; il tait le protecteur de son
arrondissement, le sauveur de son pays, la gloire de sa patrie. Chaque
lettre de congratulation contenait en mme temps une demande, une
prire, une ptition, un placet, une sollicitation ou une commission.
Chaque commettant mettait un dsir, un voeu, un souhait, une envie: le
dput tait proclam par tous la providence de son arrondissement; mais
on ne voulait pas que ce ft l une sincure. On le chargeait des
emplettes pour toutes les dames: livres, modes, fantaisies, ustensiles,
porcelaines et mobilier; il devait tre l'avocat de toutes les
prtentions, faire valoir tous les droits anciens nouveaux, passs,
prsents et futurs, tre l'cho de tous les mcontents, le patron de
toutes les ambitions et de toutes les exigences; on lui confiait le sort
de deux ou trois coliers, qu'il devait aller visiter souvent, faire
sortir, et amuser et rgaler les jours de cong; on le rendait
responsable des fautes de quatre ou cinq tudiants en droit ou en
mdecine, dont il devait surveiller la conduite. L'arrondissement avait
aussi ses vues sur la fortune de l'tat; il fallait s'y consacrer sans
rserve, obtenir des secours et des faveurs en argent, en volumes, en
tableaux ou en statues; faire construire des ponts, tracer des chemins,
exhausser des valles, aplanir des montagnes, disposer des rgiments de
l'arme et dtourner des fleuves. Auguste succombait; il pliait sous le
fardeau des ports de lettres; des avances continuelles dvoraient sa
fortune.

Il n'tait pas au bout de son rle de providence. Les solliciteurs
assigeaient sa porte ds le matin: il s'puisait en apostilles; les
petites audiences absorbaient tout son temps. Toutes les infortunes
dpartementales accouraient  lui; sa bourse se tarissait en prts et en
aumnes, deux mots plus synonymes qu'on ne parat le croire. A son
arrive  la chambre, il tait assailli par de nouvelles importunits;
on venait exprs de province pour le voir et pour l'entendre: il ne
pouvait refuser des billets de sance, une lettre de recommandation pour
voir les monuments publics, quelques heures de son temps pour faire les
honneurs de Paris et une prsentation au ministre.

Les honneurs vinrent le consoler de ces tribulations: il fut invit  la
cour. Pour le coup, il se regarda comme un personnage: il songea aux
emplois, et aprs avoir tant demand pour les autres, il crut pouvoir
penser  ses propres dsirs. Sans tre exalt dans ses opinions
politiques, sans avoir d'injustes prventions, sans prtendre jouer le
personnage du paysan du Danube, Auguste avait pris la sage rsolution de
s'loigner de tout ce qui risquait de porter quelque atteinte  son
indpendance. Je ne sais s'il a chang d'ide  ce sujet, mais
dernirement il m'a dit que si tous ceux qui blment le pouvoir s'en
approchaient un peu plus, ils seraient peut-tre moins svres pour lui.
Il est vrai qu'Auguste est dcor; il m'a affirm aussi que la
dcoration tait un objet indispensable  un dput. Selon moi, ce
signe, bien loin de le distinguer, le rejette dans le domaine commun.

Le dput suit la loi des ges divers, celle que les potes ont trace.

Jeune, il est ardent aux innovations, prompt  recevoir les impressions
du dehors.

Dans l'ge mr, il est ambitieux, et, quelle que soit la route qu'il
suive, il ne l'a prise que pour arriver au pouvoir et  la renomme, les
deux objets constants de toutes ses prdilections.

Vieux, il y a un pass qu'il loue, qu'il vante et qu'il aime; il feint
de croire lui-mme, et il voudrait persuader aux autres qu'il pleure le
temps de ses convictions, tandis qu'il ne regrette que le temps de sa
vigueur physique et de sa supriorit intellectuelle.

Le dput se reconnat gnralement  une certaine gourme de principes
qu'il expose avec une emphatique complaisance, quel que soit le camp
dans lequel il combat. Son allure provinciale contracte de sa position
nouvelle une assurance souvent comique:  force de traiter les grands
sur le pied de l'galit, il croit avoir le droit d'agir
trs-cavalirement avec les autres. Il aime  parler souvent de ce qu'il
fera, de ce qu'il empchera, de ce qu'il dfendra et de ce qu'il
permettra; il y a du grotesque dans l'ide qu'il a de sa force
politique: la gravit de nos institutions n'est pas suffisante pour
retenir le rire que menace d'exciter cette prodigieuse outrecuidance.

Il y a une chose que la raideur de quelques dputs nous a apprise et
qui n'existait pas dans nos moeurs: c'est le pdantisme en matire
politique.

Je finirai par un dernier trait, et qui rsume toute ma pense  ce
sujet.

Aprs une joyeuse nuit, quelques jeunes gens monts sur des nes
parcouraient le bois de Boulogne; les grilles taient fermes, et les
gardiens refusaient de les ouvrir avant la pointe du jour. Dans la
troupe libertine se trouvait un dput:  toutes les objections du
concierge, il rpondait srieusement et du haut de son ne: Ouvrez, je
suis membre de la chambre des dputs.

Les hommes simples et dvous  leur mandat, trangers aux sductions de
la cour et de la ville; les hommes laborieux et qui se consacrent 
d'utiles et obscures tudes avec patience et avec dsintressement, les
nobles organisations, les hommes  vues leves, les talents clatants
et suprieurs quoi qu'ils fassent, les hommes droits et intgres, ceux
qui apportent humblement l'amour du pays et la science de ses besoins,
et enfin les hommes de courage et de conviction ne manquent pas  nos
assembles. On les trouve assis  ct des dandy, des nuls, des serviles
et des mouches qui bourdonnent sans relche autour du coche de l'tat.
Il y a vingt types dans la chambre des dputs; il n'y a pas un
caractre que l'observation puisse saisir et prsenter comme forme
gnrique.

C'est peut-tre parce qu'il n'y a de srieux que la ralit. Dans nos
moeurs sociales, en politique, nous n'avons plus d'aristocratie, nous
n'avons pas encore de dmocratie; entre ces deux extrmes, tout se meut
et s'agite; le daguerrotype lui-mme ne saurait fixer sur le papier ces
images mobiles et incertaines.

  EUGNE BRIFFAULT.




[Illustration: LA CHANOINESSE.]

[Illustration]

LA CHANOINESSE.


LE faubourg Saint-Germain, type incarn du dix-huitime sicle, est
attach  ses souvenirs comme une coquette suranne, opinitre dans ses
ides comme un vieillard, hyperbolique dans ses illusions comme un
adolescent. Le lendemain d'une dfaite, il parle de ses prochains
triomphes; et jamais les mcomptes n'ont lass son espoir. Fier et
railleur, il mprise la puissance des faits: pour lui Napolon a
toujours t Bonaparte, et Louis-Philippe le duc d'Orlans. Ennemi
irrconciliable de la Chausse-d'Antin qui reprsente le dix-neuvime
sicle, il lui fait une guerre de cruelles moqueries, la poursuit de ses
sarcasmes, et dsole par ses ddains les bourgeois opulents, qui ont la
manie de le singer aprs l'avoir vaincu. Confiant dans l'avenir, malgr
les dceptions du prsent, il a toute l'assurance d'une beaut qui fut
longtemps sans rivale, toute la malice d'une vieille dvote qui vit de
foi et d'esprance, mais fort peu de charit.

Toutefois dans son opposition le faubourg Saint-Germain montre toujours
une habile logique. Il ne va pas, ainsi que les hros parlementaires, se
placer sur le terrain de ses ennemis, et lutter avec eux sur des
questions qu'ils ont eux-mmes poses. Discuter une opinion, c'est la
reconnatre. Le faubourg Saint-Germain se garde bien de cette
maladresse: son opposition est toute ngative. Sous l'empire, on
proclamait la gloire des batailles; le faubourg Saint-Germain vantait
les douceurs de la paix. Sous la restauration, la Chausse-d'Antin tait
librale, le faubourg Saint-Germain absolutiste. Aujourd'hui, la
Chausse-d'Antin est sceptique et presque impie, le faubourg
Saint-Germain s'est fait dvot, en cela seul infidle au dix-huitime
sicle. Aussi est-il religieux, non pas parce qu'il croit, mais parce
que ses adversaires ne croient pas. Pour lui, la vertu consiste  se
placer  l'antipode des rgions ennemies.

Une fois ce rle accept, le faubourg Saint-Germain ne recule devant
aucune des consquences. Il augmente le personnel de ses couvents,
stimule le zle de ses missionnaires, et voit bientt accourir la milice
des moines de tout sexe et de toute couleur, pnitents blancs, noirs,
gris, frres de Saint-Joseph, soeurs de la Misricorde, franciscains,
dominicains et bernardins. Le faubourg est devenu un microcosme du
catholicisme. La mtropole est  Saint-Thomas-d'Aquin, le sige des
conciles  l'Abbaye-aux-Bois, la retraite des nophytes au Sacr-Coeur,
et celle des vtrans hors de combat  Sainte-Valre.

Cette rsolution de prendre le contre-pied de son sicle a bien quelque
chose d'nergique; mais elle a d produire d'tranges anomalies. Une des
plus curieuses, sans contredit, est cette varit de l'espce monacale,
qu'on appelle chanoinesse.

La chanoinesse est une demoiselle d'un ge mr, qui est religieuse sans
tre clotre, dame sans tre marie, comtesse sans tre noble.

Pour acqurir ces prcieux droits, il suffit de s'adresser  quelqu'un
des petits princes catholiques de l'Allemagne, et moyennant trois ou
quatre mille francs expdis, soit en Saxe, soit en Bavire, soit dans
une des provinces Rhnanes, on fait partie d'un chapitre tudesque, dont
l'existence est toute nominale, et n'a de ralit que comme annexe de
l'un des soixante budgets qui alimentent l'une des soixante
constitutions de la bienheureuse Allemagne. C'est l tout ce qui reste
des empitements de la fodalit sur les domaines de l'glise; c'est le
dernier dbris de la puissance spirituelle de l'empire aprs la longue
et sanglante querelle des investitures.

Il y a dans le genre _chanoinesse_ plusieurs espces. L'une se compose
des demoiselles nobles et pauvres, qui sacrifient une faible dot pour
obtenir, sans se msallier, l'heureux droit de s'appeler madame.
Celles-l mnent une vie ple et dcolore, et remplacent les douceurs
de la famille par la joie des oeuvres pieuses.

L'autre est aussi de haut rang, et comprend les demoiselles dj
mancipes de fait, qui veulent l'tre de droit. C'est une race hautaine
et tant soit peu philosophique, qui se rit des prjugs de castes et
surtout des prjugs de femmes. Sans avoir de fortune, elles savent, par
leurs sduisantes allures, se crer un rle brillant. Elles exploitent
surtout avec un rare bonheur la vanit des trangers opulents, tout
fiers d'tre reus,  leur dbarquement, par une descendante en ligne
directe d'Anne de Bretagne ou du roi Ren.

La troisime espce et la plus digne d'tude est celle des riches
roturires qui veulent effacer leur origine sous le titre de comtesse,
et voiler les malheurs de jeunesse sous un nom matrimonial. Voil celle
que nous nous proposons de peindre.

Une fois en possession de son diplme, la chanoinesse s'tablit au
faubourg Saint-Germain; c'est l seulement qu'elle peut tre prise au
srieux. Ds lors commence pour elle une nouvelle existence; elle forme
une classe  part dans la socit: elle n'est ni fille, ni femme, ni
veuve. Il y a des sophistes qui prtendent qu'elle est tout cela  la
fois.

Elle n'est pas noble, car elle n'a pas d'aeux; elle n'est pas
roturire, car elle est comtesse.

Elle n'appartient pas au monde temporel, car elle est devenue l'pouse
de Jsus-Christ; elle n'appartient pas au monde spirituel, car elle
conserve toute sa libert, tous ses plaisirs, toutes ses joies.

Elle a pris le voile, et ne le met pas; elle a un oratoire, et ne prie
pas; elle a un confesseur, et ne se repent pas; elle a un amant, et n'y
renonce pas.

Tout chez elle est fiction, et son titre, et son clibat, et son
couvent: c'est une existence sans harmonie et sans liens. Et comme,
aprs tout, mme un dfaut d'harmonie doit avoir sa logique, tout chez
elle se ressent de cette rvolte sociale: ses manires sont quivoques,
son allure emprunte, et sa vie remplie de gnes... Elle n'est pas
admise chez les femmes qui se piquent d'tre vertueuses, parce que ses
moeurs sont trop libres; elle est repousse par les femmes faciles,
parce qu'elle est trop prude. Chez les dvots on la compare  un prtre
dfroqu; chez les incrdules on lui reproche de s'tre affuble du
froc. Les uns ne veulent pas d'elle, _quoique_ religieuse, les autres
_parce que_ religieuse. Partout elle souffre des pchs de sa double
nature.

C'est en voyant les tribulations de la chanoinesse que j'ai appris
combien l'androgyne, s'il existait, serait un tre malheureux. Ddaign
par les hommes, parce qu'il est homme; ha par les femmes, parce qu'il
est femme, il n'aurait les bnfices ni de la figure mle de l'un, ni
des formes dlicates de l'autre. Il ne demanderait que la moiti du
bonheur qu'il peut donner ou recevoir, et il ne lui serait mme pas
permis de se partager. Amant et amante  la fois, il ne trouverait pas
qui aimer, ni par qui tre aim. Avec ces doubles facults qui ne
peuvent ni tre satisfaites, ni se satisfaire elles-mmes, il
s'puiserait en vains dsirs, se dbattrait impuissant sous sa trop
grande puissance, et maudirait le ciel qui, en faisant pour lui plus que
pour tout autre, lui interdit en mme temps d'user de ses trsors.

La chanoinesse a perdu sa mre de bonne heure; c'est ce qui explique sa
position excentrique et son clibat, et bien d'autres choses qui ont
prcd et peut-tre motiv son entre dans les ordres. Son pre, homme
simple et dbonnaire, dont toute une vie de labeurs a t consacre 
gagner les richesses qu'elle gouverne, fuit le monde qu'elle recherche,
et se retranche dans la solitude contre les rceptions brillantes
qu'elle affectionne. Sur sa figure septuagnaire se lisent quelquefois
des reproches; mais jamais sa bouche ne les fait entendre, soit qu'il
les ddaigne, soit qu'il les ait puiss. Ainsi prive de sa mre par la
mort, spare de son pre par sa vie, la chanoinesse n'a pas de famille.
Toutefois, pour complter les illusions de son titre matrimonial, elle
se dvoue habituellement  l'ducation de quelque produit collatral,
choy, ft, gt au del du possible, qui l'appelle _ma tante_; cet
enfant est pour elle si adorable, et pour tout ce qui l'environne si
insupportable, qu'on s'gare  expliquer l'aveugle tendresse qu'elle lui
prodigue. Jamais, au surplus, on ne parle de la mre; il n'en reste dans
la maison aucun souvenir. Quant au pre, on est moins discret; mais
l'indiscrtion n'est alors que de la diplomatie. Dans un de ces moments
de feinte indiffrence o les femmes semblent laisser tomber des paroles
au hasard, la chanoinesse vous dira que cet enfant est fils de quelque
prince exotique; elle se garde bien de donner  cet aveu l'air d'une
confidence; non, elle s'y arrte d'autant moins qu'elle y attache une
importance plus grande. Elle se soucie peu, en effet, que dans votre
esprit vous lui attribuiez les honneurs de la maternit, pourvu que
cette maternit vienne de haut. Avec un prince, il n'y a pas de chute,
il n'y a que des conqutes. N'ayant d'autres principes de vertu que des
principes de vanit, elle craindrait peu de jouer avec Jupiter le rle
d'Europe, d'Alcmne, ou de Dana; mais elle n'accepterait pas d'tre
Vnus, s'il lui fallait pouser le serrurier Vulcain.

Le costume de la chanoinesse est en harmonie avec toute sa manire
d'tre, c'est--dire qu'il est sans harmonie avec le milieu social
qu'elle recherche. Dans l'ensemble de sa toilette, elle est toujours en
arrire sur la mode; dans les dtails, elle vise  ce qu'il y a de plus
nouveau. Ses bonnets seront de la veille, son fichu, sa collerette, sa
guimpe seront du dernier genre, et sa robe aura une coupe suranne. Elle
a rsist avec enttement aux manches  gigot, et elle a t des
premires  porter _une fiorella_; elle a combattu avec ardeur le retour
des manches plates, et elle s'est coiffe avec enthousiasme du bonnet 
la paysanne: aujourd'hui, elle ne porte pas encore de volants, et dj
elle a puis le bonnet  barbes. Au reste, comme,  part ce qu'elle
appelle les chiffons, elle affecte une grande svrit de mise, elle a
adopt, comme type de cette svrit, la robe de satin noir: c'est la
seule chose qui n'ait pas lass sa fidlit. Mme depuis que la robe de
satin est descendue dans la rue, la chanoinesse ne l'a pas abandonne.
Le reste de sa personne la garantit contre les mprises.

Entrez maintenant dans le boudoir de la chanoinesse: vous trouverez
comme partout les mmes contrastes. Sur la chemine, l'agneau sans tache
sculpt en albtre blanc est couch entre deux vases trusques orns de
faunes et de satyres. Un prie-Dieu gothique fait pendant  une
chiffonnire en palissandre; des statuettes de Pradier figurent  ct
de chrubins du moyen ge. Dans le fond d'une alcve  demi close par
les plis ondoyants d'une draperie soyeuse, s'lve un vaste crucifix: 
l'un des angles est suspendu un bnitier de la renaissance,  l'autre se
voit une statue de la Vierge immacule, et au pied de ces saintes
images, un voluptueux divan semble inviter  des penses qui n'ont rien
de virginal. De chaque ct de la chemine sont places deux lgantes
petites bibliothques en citronnier, fermes par des panneaux dont les
glaces sont doubles en taffetas bleu de ciel. L'une reste toujours
entr'ouverte, et laisse apercevoir des livres de pit, dont les riches
dorures et les reliures clatantes sont encore dans toute leur
fracheur; l'autre, soigneusement ferme, semble avare de ses mystrieux
trsors. Les initis prtendent qu'elle renferme les oeuvres compltes
de George Sand et de Balzac. De mchantes gens parlent de Crbillon
fils.

Depuis qu'elle a t affranchie par son entre dans les ordres, la
chanoinesse reoit beaucoup, reoit avec faste, et n'ignore pas qu'un
puissant moyen d'attraction est un bon cuisinier. Aussi ne manque-t-il
rien  la partie matrielle des repas; mais ce que l'on peut appeler la
partie intellectuelle, c'est--dire le vin, y est dtestable. Pour la
constitution d'une bonne cave, il faut un matre de maison. Or, le pre
de la chanoinesse a depuis longtemps abdiqu; il ne figure  table que
comme un comparse oblig. Au surplus, les repas y sont gais, les hommes
assez aimables, et les femmes assorties pour satisfaire les gots
modestes; car la matresse de la maison redoute avant tout les
supriorits fminines.

Aussi le personnel des femmes se renouvelle-t-il souvent: en effet, mme
la plus mdiocre n'accepte pas longtemps un rle secondaire, et celle
qui par nature a besoin d'tre domine, prfre devenir l'esclave d'un
homme, parce que l'esclavage a ses profits. Si par hasard une coquette
de quelque mrite se montre chez la chanoinesse, elle disparat
promptement, mme sans avoir besoin d'tre conduite. Deux coquettes se
devinent si bien, qu'il n'y a pas entre elles de liaison possible: l'une
ne saurait duper l'autre; et pour une coquette, il faut qu'une amie soit
une dupe.

Sous ce rapport la chanoinesse a fort heureusement rencontr: elle a une
amie. Cette amie est jeune; elle pourrait mme tre belle, si ses traits
rguliers taient anims par la pense. Mais jamais cet oeil terne n'a
brill d'amour ou de haine; jamais ce front lisse n'a t contract par
la passion; jamais ces lvres vermeilles ne se sont ouvertes que pour
laisser chapper d'insignifiantes paroles, ou un sourire sans
expression. Amlie est une de ces grandes adolescentes qui servent
d'auxiliaires aux coquettes, sans jamais devenir des rivales. Aussi la
chanoinesse s'en sert-elle  merveille. C'est avec Amlie qu'elle fait
ses courses aventureuses; c'est avec Amlie qu'elle va au bal masqu;
c'est avec Amlie qu'elle va  la messe. Si elle fait circuler une
mdisance, c'est par la bouche d'Amlie; si elle veut risquer un propos
glissant, c'est Amlie qui le dbite avec toute l'innocence de
_Vert-Vert_; si elle mdite une conqute, c'est Amlie qui commence
l'attaque. Ce que la chanoinesse pense, Amlie le dit; ce qu'Amlie dit,
la chanoinesse le fait. Il y a chez Amlie une si forte dose
d'enfantillage, qu'elle foltre toujours avec les positions les plus
quivoques: elle carte en riant les soupirants malheureux; elle pousse
avec navet le prfr dans le boudoir. Enfin, c'est Amlie qui est le
grand ressort de toutes les intrigues, et, comme un ressort machinal,
elle suit sans conscience l'impulsion donne.

A ct de l'amie figure, comme habitu constant et inamovible, un petit
homme bruyant, empress, affair, qui,  chaque interpellation de la
dame du logis, ne manque jamais de lui donner avec emphase le titre
qu'elle a achet. Plat-il, madame la comtesse? Oui, madame la
comtesse; non, madame la comtesse; oh! madame la comtesse. Infatigable
porte-voix de sa dignit, il semble avoir pour mission de rappeler sans
cesse les hommages que l'on doit  la divinit du lieu. En le voyant
bourdonner autour d'elle, affecter de lui parler  l'oreille, gronder
les domestiques et faire avec tapage les honneurs du salon, vous
demandez quel est ce personnage, et vous apprenez que c'est le porteur
complaisant des lettres intimes, l'intermdiaire officieux des
ngociations mystrieuses, le secrtaire d'ambassade de la diplomatie
canonicale.

En dpit des airs de grandeur que se donnent les parvenus, toujours
quelque maladresse trahit le pch originel. Un marchand a beau acheter
un chteau, un titre, des amis complaisants, des prneurs empresss, au
moment mme o il se drape en prince, un faux mouvement met  nu ses
infirmits natives. Le roi bourgeois est toujours plus bourgeois que
roi. L'tude constante de la chanoinesse est de combattre ses souvenirs,
de triompher de son pass. Pour tout ce qui est de surface, elle y
russit assez bien; mais il reste dans les replis du coeur quelques
impressions qu'elle ne peut effacer; il y a toujours sous son front
quelque lobe crbral qu'elle tient de son pre. Le vice bourgeois de la
chanoinesse, c'est de jouer  la bourse. Tous les jours son agent de
change vient secrtement s'enfermer avec elle, et, dans de longs
tte--tte, tudier les mouvements de la hausse et de la baisse. On a
longtemps cru que ses confrences voilaient autre chose que des reports
et des jeux de bourse. La coquette laissait dire, parce qu'elle trouvait
son compte  ces mdisances: un amant de plus est un hommage de plus; et
la passion de coeur qu'on lui prtait dissimulait d'autant mieux la
passion d'argent qui la dvorait. Nanmoins des gens qui se disent bien
instruits affirment que toutes ses relations avec l'agent de change
n'taient autre chose que des relations financires.

Aux premiers jours de sa dignit, la chanoinesse avait voulu se montrer
difficile, et n'admettre chez elle que des noms emblasonns; mais les
nobles du faubourg s'taient montrs aussi difficiles qu'elle, en
repoussant ses invitations. Son parti fut bientt pris; car les
coquettes ont toujours une certaine fiert qui les protge contre
l'insulte; et il lui fut ais de remplacer les nobles ddaigneux par des
artistes, des littrateurs et d'aimables oisifs, qui reconnaissaient sa
gnreuse hospitalit par leurs complaisances et leurs hommages.
Environne de ce cercle joyeux de convives indpendants, la chanoinesse
trne avec assez de grce pour les maintenir, avec assez d'abandon pour
donner toute libert  leur esprit. C'est  table qu'elle dploie le
luxe de sa coquetterie: elle stimule les apptits gourmands, fait du
sentiment avec les potes, parle de progrs aux humanitaires, trouve un
mot aimable pour chacun de ses adorateurs, et ne nglige pas quelque
homlie religieuse, qui va  l'adresse de son aumnier, et passe
inaperue pour les sceptiques, occups au culte de la matire
reprsente par les oeuvres culinaires d'un habile Vatel.

Jamais, au reste, coquette ne chercha  dissimuler avec plus d'habilet
les grossiers besoins de la nature humaine. Une crme, une gele
d'orange, un biscuit  la cuiller forment la carte de son repas, et
encore ces mets passent en fragments si imperceptibles et  des moments
si bien choisis, que, pour la plupart des convives, elle ne mange rien.
Aussi ses adorateurs lui trouvent quelque chose d'arien; son aumnier
assure qu'elle vit de la parole de Dieu, et les indiffrents lui savent
gr des privations qu'elle s'impose pour leur donner quelques illusions.
Il est vrai que le soir, retire dans sa chambre, la chanoinesse
compense par un souper substantiel les abstinences de sa coquetterie;
mais ceux qui se plaisent  environner une femme de posie, trouvent que
cette dissimulation est plutt un hommage pour eux, qu'un ridicule pour
elle.

Parmi les hommes qui l'entourent, la chanoinesse, comme on le pense
bien, doit avoir des prfrences intimes. Elle est trop bonne chrtienne
pour oublier ce prcepte: Il sera beaucoup pardonn  ceux qui auront
beaucoup aim; elle est trop instruite des prrogatives fminines, pour
ne pas avoir, au moins en apparence, plusieurs adorateurs. D'habitude
pourtant ils se rduisent  trois: l'un, qu'elle a par got; c'est un
homme mdiocre, qu'elle aime et qui la rudoie: l'autre, qu'elle a par
vanit; c'est un pote, qui l'adore et qu'elle tyrannise: le troisime,
qu'elle a par mode; c'est un homme de bon ton, qu'elle cajole et qui
s'en amuse. Avec le premier, elle est tendre; avec le second, prude;
avec le troisime, coquette. Mais ce n'est pas pour elle plusieurs
cultes  la fois; c'est un seul amour en trois personnes.

Cependant ce n'est gure qu'aux premires annes de son noviciat, que la
chanoinesse conserve cette franchise d'allure et cette verdeur
d'indpendance. Plus tard, elle prend le rle de sa robe, et se
transforme en dvote; mais ce n'est pas tout  coup et sans transition
que s'opre cette mtamorphose. Un mcompte qu'elle subit lui fait
d'abord lever les yeux au ciel; les ddains d'un amant la jettent dans
la prire; l'affaiblissement de ses charmes lui rappelle son salut.
Chaque jour elle consulte son miroir, pour savoir s'il faut se conserver
au monde ou s'abandonner  Dieu. Une ride imperceptible au front la fait
gmir sur ses pchs; une ligne quivoque sur la joue ranime sa ferveur;
un cheveu blanc la ferait prosterner la face contre terre. La grce
commence  oprer.

Il se fait alors des modifications dans le personnel des habitus et
dans la physionomie gnrale de la maison. Les jeunes fous s'aperoivent
que leur verve bruyante n'est plus de saison, et s'clipsent l'un aprs
l'autre. Amlie dit et fait moins de navets; le matre d'htel prend
un air grave; la femme de chambre, un air rserv.

Souvent le matin, lorsque la chanoinesse, enferme dans son boudoir,
fait des frais de dvotion et de toilette, on voit furtivement se
glisser  travers les salons une soeur quteuse, qui vient, au nom de
son couvent, profiter des heureuses dispositions de cette soeur
convertie; car, dans le monde dvot, les nouvelles circulent vite.

Cependant le dmon triomphe encore: avec ses douces joies et ses
aimables sductions, il est toujours matre du coeur; l'extrieur seul
appartient au ciel. Il y a partage, il y a balance de pouvoirs.

Cette espce de compromis entre Dieu et le monde ajoute encore 
l'quivoque de sa position. Un matin (c'tait le lundi gras), la
chanoinesse, nonchalamment tendue sur son lit, discutait avec Amlie
les prparatifs d'un bal masqu, o les deux amies devaient furtivement
se rendre le soir mme. Eh, mon Dieu! ma chre, s'crie la chanoinesse,
voil onze heures qui sonnent, et madame Leroy qui m'avait promis de
m'apporter ma robe avant dix heures! Prenez vite la plume, il n'y a pas
de temps  perdre. Amlie s'installe dans la ruelle pour crire
l'importante dpche d'o dpendent les plaisirs de la soire. Au mme
instant la porte s'ouvre, et une voix nasillarde fait entendre ces mots:
Que Dieu conserve madame la comtesse!

LA CHANOINESSE.--Ah! c'est vous, soeur Thrse; comment vont nos bonnes
ursulines, et notre digne abbesse? (_Bas  Amlie._) crivez, ma chre,
crivez.

LA SOEUR.--Madame la comtesse nous fait trop d'honneur; toutes nos
chres brebis vont  merveille. Il n'y a qu'une chose qui nous
chagrine...

LA CHANOINESSE.--Oui, je comprends; le monde est aujourd'hui si
corrompu, que la charit, cette premire des vertus chrtiennes,
s'teint dans tous les coeurs. (_Bas  Amlie._) Recommandez-lui bien le
point de Bruxelles qui doit garnir la gorgerette.--Ma soeur, le nombre
toujours dcroissant des mes charitables rend bien difficile la tche
des vrais fidles.

LA SOEUR.--Ah! madame la comtesse! l'on semble oublier partout les
saints prceptes de l'vangile: nous avons beau frapper, l'on ne nous
ouvre pas, nous cherchons et nous ne trouvons pas.

LA CHANOINESSE.--Ma soeur, nous vivons dans un temps de cruelles
preuves. (_Bas  Amlie._) C'est un costume de chtelaine.--Courbons la
tte devant les dcrets de la Providence!--Corsage de drap d'or en
pointe.--Des jours meilleurs luiront, la vrit l'emportera.--C'est une
robe  queue.--Et notre mre, la sainte glise, se relvera
triomphante.--Dites-lui surtout qu'elle soit bien dcollete.

LA SOEUR.--Que le Seigneur accomplisse vos voeux!

LA CHANOINESSE.--(_Bas  Amlie._) Il faut que Gustave soit de la
partie.--Je ne veux pas, ma soeur, me borner  de striles voeux.--Vous
vous chargerez, ma chre, de nous l'amener.--Il faut pourtant que
je consulte mes forces.--Cela fera bien enrager la marquise.--Je
ne puis donner que peu.--Surtout, que cela n'ait pas l'air d'un
rendez-vous.--Mais je le donne de tout coeur.

La chanoinesse se lve, chausse de fines pantoufles et donne une bourse
modestement garnie  soeur Thrse qui se retire aprs force rvrences,
et les deux amies achvent leur ptre.

Quelques mois se sont couls depuis cette scne, et voil que, pour la
premire fois de sa vie, la chanoinesse se prend d'une passion srieuse,
et voil qu'une rivale plus belle, plus jeune et plus riche lui ravit
insolemment sa proie. Oh! alors le dpit se traduit en dvotion outre.
Elle prend un aumnier plus jeune, et ne le quitte plus. Elle le
consulte  toute heure, apprend de lui les douceurs du repentir, et
verse dans son coeur les soupirs de la pnitence. Enferms ensemble
pendant de longues journes, ils se livrent  d'asctiques
contemplations, confondent leurs prires et leurs voeux, et la
chanoinesse convertie ne reconnat plus qu'un seul culte, une seule foi,
un seul Dieu.

Ds lors, plus de runions, plus de festins. L'agent de change ne se
montre plus; Amlie mme est congdie; l'aumnier seul reste, matre
dsormais des affaires spirituelles et temporelles.

C'est un dieu jaloux qui carte les profanes, c'est un pasteur plein
d'amour qui enferme la brebis au bercail, afin qu'elle ne puisse plus
s'garer. Oh! qui pourrait dire les saintes douleurs de ce coeur
attrist? Qui pourrait dpeindre les pieuses extases, les larmes
brlantes, les cruelles macrations de cette Samaritaine? Qui pourrait
pntrer les mystres de cet oratoire o deux mes se confondent, l'une
offrant, l'autre acceptant de ravissantes consolations?

Mais les tentations sont encore  craindre pour la pcheresse repentie:
les clats de ce monde qu'elle a tant aim peuvent arriver jusqu' elle.
L'aumnier lui commande une retraite plus austre: elle parcourt les
couvents, difie les soeurs par les lans de sa contrition, et baigne de
pleurs la couche solitaire des cellules. Sans doute elle ira renfermer
sa vie agite dans un de ces ports de salut;  moins que par hasard elle
ne rencontre quelque malheureux prince allemand, quelque Cobourg gar,
qui lui offre un nom illustre en change de sa fortune. Alors elle
finira par o elle aurait voulu commencer.

  LIAS REGNAULT.




[Illustration: LE JOUEUR D'CHECS.]

[Illustration]

LE JOUEUR D'CHECS.


LE monde est la patrie du joueur d'checs; c'est une profession ou un
amusement cosmopolite. L'chiquier est un alphabet universel  la porte
de toutes les nations.

Le bonze joue aux checs dans la pagode de Jagrenat; l'esclave, porteur
de palanquins, mdite un _mat_ contre un roi de caillou, sur un
chiquier trac dans le sable de la presqu'le du Gange; l'vque
d'Islande charme le semestre nocturne de son hiver polaire avec les
combinaisons du _gambit_ du roi, et le dbut du capitaine vans; sous
toutes les zones, les soixante-quatre cases du noble jeu consolent les
ennuis du genre humain.

Dans le moyen ge, le joueur d'checs courait le monde, comme un
chevalier provocateur, jetant les dfis aux empereurs, aux rois, aux
princes de l'glise, et recueillant de l'or et des ovations. Le plus
clbre de ces guerriers pacifiques fut Boy, le Syracusain. Il
combattit, le _pion_  la main, avec Charles-Quint, et le vainquit; il
lutta, _pice  pice_, avec don Juan d'Autriche, et ce prince se prit
d'une si belle passion pour le joueur et pour le jeu, qu'il fit
construire, dans une salle de son palais, un immense chiquier, avec
soixante-quatre cases de marbre noir et blanc, dont les pices taient
vivantes, et se mouvaient  l'ordre de deux chefs. A la bataille de
Lpante, Boy fit une partie d'checs avec don Juan d'Autriche, et
vainquit le vainqueur des Ottomans.

De nos jours, le jeu d'checs n'a rien perdu de sa haute valeur; mais
l'homme qui tient le sceptre de ce royaume d'ivoire n'a plus rien 
dmler avec les souverains et les papes. A Paris,  Londres,  Vienne,
 Berlin,  Saint-Ptersbourg, la gloire des plus forts se contente
d'une admiration de famille, et souvent elle ne franchit pas l'enceinte
d'un club. Deux grands noms seuls ont pass les mers, et l'Indien mme
les connat et les cite: htons-nous de dire que ces deux noms
appartiennent  l'chiquier franais, M. Deschapelles et M. de
Labourdonnais; les cercles d'Allemagne et les clubs d'Angleterre ne leur
opposent aucun rival.

Il a t donn  M. Deschapelles de rappeler, dans quelques
circonstances de sa vie militaire, les exploits de Boy le Syracusain:
aprs la bataille d'Ina, il entra  Berlin avec notre arme
victorieuse, et se rendit au cercle des amateurs d'checs, o il dfia
le plus fort, en lui proposant l'avantage du _pion et deux traits_. Ce
fut un supplment  la bataille d'Ina. Le cercle de Berlin fut battu en
masse et en dtail. M. Deschapelles finit par offrir la _tour_. La
gravit mditative et l'organisation exacte et mathmatique des
Allemands furent vaincues par le calcul vif et spontan de l'amateur
parisien.

Depuis une quinzaine d'annes, M. Deschapelles, l'homme des hautes
combinaisons par excellence, a abandonn le champ-clos de l'chiquier.
C'est aujourd'hui M. de Labourdonnais qui tient le sceptre, et qui rgne
et gouverne en roi absolu. M. de Labourdonnais est g de quarante-cinq
ans environ; tout, chez lui, annonce le matre du mat: le dveloppement
de son front est vraiment extraordinaire; ses yeux, domins par de
fortes protubrances, semblent toujours se fermer aux distractions
extrieures, en se mettant en rapport continuel avec les mditations de
l'esprit. Petit-fils de l'illustre gouverneur des Indes immortalis dans
_Paul et Virginie_, dou d'une intelligence suprieure et d'une
persvrance d'application incroyable, il n'a jamais ambitionn que le
titre de premier joueur d'checs du monde et son but a t atteint.
L'Europe sait que M. de Labourdonnais demeure rue Mnars, n 1,  Paris,
dans le bel htel du Cercle des checs, et que c'est l qu'il attend les
dfis, et qu'il donne des leons. Chaque jour, les trangers arrivent de
tous les points de la carte, les uns avec la noble prtention de
combattre M. de Labourdonnais  armes gales; les autres, avec la
soumission modeste des infrieurs qui demandent avantage, tous heureux
de connatre le matre clbre, et de croiser le pion avec lui. M. de
Labourdonnais ne refuse aucune proposition, aucun duel, il est prt 
tout et  tous. A midi, les batailles particulires commencent dans le
vaste salon du club Mnars, chauff  vingt degrs en hiver, et plein de
fracheur en t. L figure l'tat-major de M. de Labourdonnais,
c'est--dire cette lite d'amateurs qui peut battre tous les joueurs
anglais du club de Westminster, sans le secours et sans l'oeil du
matre. Ds que M. de Labourdonnais s'asseoit pour faire la partie de
quelque visiteur inconnu arriv de Saint-Ptersbourg, de Vienne, de La
Haye, de Londres, toute autre partie est interrompue; la foule se porte
au quartier gnral; elle s'tage autour du chef, et tous les yeux sont
clous sur le doigt infaillible qui pousse en avant la _pice_ ou le
_pion_ victorieux. Il est inpuisable, l'intrt qui s'attache  ces
amusantes scnes, et quoique les profanes ne comprennent pas trop ce
genre d'motion, il suffit de dire que les plus grands hommes en ont
fait leur passion favorite, pour justifier cet intrt auprs de ceux
qui ne sont pas organiss pour le comprendre.

Plus heureux que Napolon, M. de Labourdonnais a fait sa descente en
Angleterre, et il a triomph d'Albion, qui, pour lui, n'a pas t
perfide, car l'chiquier anglais n'a point de case pour la mauvaise foi.
A cette poque, on parlait beaucoup en France de M. Macdonnell, qui,
disait-on, avait un jeu suprieur au jeu de M. de Labourdonnais. Tous
les Nababs arrivs de Pondichry et de Calcutta, tous les envoys de Sir
William Bentinck, gouverneur des Indes, tous les explorateurs de la
presqu'le du Gange, tous les Anglais enfin de l'_Est_ et de
l'_West-India_, tous attestaient que Sir Macdonnell d'dimbourg tait
plus fort que le brame Fl-hi, natif de Jagrenat et que, par consquent,
il battrait aisment M. Deschapelles ou M. de Labourdonnais, ces
Franais frivoles et lgers comme tous les Franais, traduits en anglais
dans les vaudevilles d'_Adelphi-theatre_. Un jour, M. de Labourdonnais
passa la Manche, incognito, et descendit  Londres. Ds qu'on apprit 
_Westminster-club_ que le clbre joueur de Paris tait arriv  Jouey's
Hotel, _Leicester-Square_, une invitation poliment formule lui fut
envoye, et la bataille ne tarda pas de s'engager entre les deux ennemis
amis. Cette fois, M. de Labourdonnais trouva un adversaire digne de lui:
les Anglais n'avaient pas trop prsum de la force de leur champion. Ce
fut une lutte vive, acharne, intelligente, comme Londres n'en verra
plus. La victoire pourtant devait rester  la France; elle fut claire
pour tous les yeux, et triomphalement tablie par une srie
incontestable de coups dcisifs. Il faut le dire  l'honneur de
l'Angleterre, les clubistes de Westminster se comportrent dignement 
la suite de cette mmorable bataille; ils donnrent  M. de
Labourdonnais un dner splendide  _Blabe-hall_, sur la rive gauche de
la Tamise, vis--vis Greenwich: les toasts furent ports avec des vins
de France, le champagne et le claret.

La mort de Macdonnell laisse depuis quelques annes l'chiquier
britannique dans un degr fort remarquable d'infriorit. La dernire
partie, engage par correspondance avec le club de Londres, a dur deux
ans, et a t signale du ct de l'Angleterre par des erreurs
dplorables. En 1838, un article insr dans le _Palamde_, et relev 
Londres par le _Bell's-life_, blessa les susceptibilits d'un pays qui
compte le chancelier de l'chiquier parmi ses hauts dignitaires. Cet
article rappelait le supplment  la bataille d'Ina, que M.
Deschapelles donna au club de Berlin, et dont nous parlions plus haut.
Au bruit de la leve de boucliers qui partait de Westminster, M.
Deschapelles sortit de sa retraite, et jeta le gant  l'Angleterre.
Alors les protocoles commencrent, en attendant les hostilits. Des
dputs du club britannique arrivrent au club Mnars,  Paris, et
furent reus avec une urbanit toute chevaleresque; il fut convenu que
les notes diplomatiques seraient changes  l'issue d'un grand dner
chez Grignon. Toutes les notabilits du jeu furent convoques chez le
restaurateur du passage Vivienne: l se runirent des artistes, des
banquiers, des pairs, des dputs, des gens de lettres, des magistrats,
des gnraux, des industriels, des mdecins, des avocats, des rentiers,
tout le personnel du club Mnars, enfin, sous la prsidence de M. de
Jouy. Le dner fut trs-amical; les Anglais burent  la France, les
Franais  l'Angleterre; au dessert, les physionomies se rembrunirent,
et le cartel fut mis sur la nappe, pour dernier mets. On discuta jusqu'
deux heures du matin pour jeter les bases d'un trait de guerre
convenable entre les deux nations. L'habilet du cabinet de Saint-James
pera notoirement dans ces dbats:  l'aurore, la question n'avait pas
fait un pas. Il fut impossible de s'accorder, on ne conclut rien. M.
Deschapelles, qui se prparait  faire aussi sa petite descente en
Angleterre, rentra sous sa tente, et il ne resta de tout ce bruit que le
souvenir d'un excellent dner chez Grignon.

Les soires du club Mnars ont t fort animes en ces derniers temps,
et elles ont eu, au dehors, un retentissement prodigieux,  cause des
merveilleuses parties qu'a joues M. de Labourdonnais, le dos tourn 
l'chiquier. Philidor, ce clbre musicien et joueur d'checs, avait le
premier mis en vogue ces incroyables tours de force, et personne aprs
lui n'avait song  les renouveler. M. de Labourdonnais avait toujours
t vivement proccup de cette tradition, et ce laurier de Philidor
l'empchait quelquefois de dormir. Un jour, il essaya une de ces parties
de combinaisons intuitives, et il russit compltement: le lendemain il
en joua deux, et ne fut pas moins heureux. Le bruit de ces parties
courut la ville, et il mut vivement le monde de l'chiquier. On ouvrit
alors les portes du club Mnars aux amateurs et aux curieux, et ce qui
n'avait eu jusqu'alors qu'un nombre fort restreint de tmoins adeptes
clata au grand jour d'une publicit solennelle. Ces deux parties se
jouaient au club, dans la grande salle du billard. M. de Labourdonnais
s'asseyait dans un angle, le dos tourn aux deux chiquiers, le front
sur le mur, le visage dans ses mains. Un amateur indiquait  haute voix
le mouvement stratgique de la _pice_ ou du _pion_ avancs. Aussitt M.
de Labourdonnais ripostait comme s'il avait eu l'chiquier sous les
yeux. A mesure que les parties allaient  leur fin, et que la double
fosse se jonchait de pices tombes, le croisement de ces milliers de
combinaisons, opr par les coups antrieurs, les coups prsents et
futurs, et embrouill  l'infini dans la mmoire du joueur aveugle,
devenait si effrayant  l'imagination des spectateurs, qu'une solution
heureuse semblait bien difficile et une double victoire impossible.
Qu'on ajoute ensuite aux inextricables difficults inhrentes au jeu
l'assaut continuel des distractions qui arrivaient de toutes les salles,
le murmure des voix touffes, le grincement des portes, l'agitation des
pieds, les exclamations involontaires de surprise, les gammes prolonges
des rhumes d'hiver, les salutations clatantes et joyeuses des gens qui
entraient sans se douter de rien, tous ces incidents enfin dont un seul
peut drouter l'attention, et couper dans la mmoire le fil des
combinaisons, et l'on se fera  peine une ide de ce miracle de
l'esprit. L'analyse physiologique de ce travail intrieur est
rvoltante. On constate le fait; on ne l'explique pas.

Le joueur d'checs qui s'est vou  son art avec passion mne une vie
pleine d'motion et de charme: c'est un gnral qui livre cinq ou six
batailles par jour, et ne fait du mal  personne: il a toute
l'exaltation du triomphe, toute la philosophie de la dfaite, toute la
volupt de la vengeance, comme dans la vie militaire; seulement il ne
verse point de sang humain. Le joueur d'checs a adopt les formules des
professions hroques; il dit: Hier j'ai battu le gnral Haxo, et il
sourit avec ovation; ou bien: Ce matin, le gnral Duchaffaut m'a battu,
et il baisse les yeux modestement. Il est ordinaire au club d'entendre
des phrases comme celles-ci:--Vous aviez une mauvaise position.--Votre
attaque a t faible sur la droite.--Vous avez engag bien imprudemment
vos cavaliers.--Le gnral a bien manoeuvr pour sauver sa tour, etc.,
etc.--On croit toujours tre au bivouac le soir d'une bataille. Et ce
qu'il y a de mieux au fond de cette passion innocente, c'est que le
dgot et la satit n'arrivent point; c'est que les illusions
enivrantes de la veille recommencent le lendemain; c'est que, pour le
joueur d'checs, tout est vanit, hormis le _mat_. A la suite de ces
batailles il n'y a jamais de Cincinnatus dsenchant qui court  sa
charrue; jamais de Charles-Quint philosophe s'acheminant vers l'ermitage
de Saint-Just, par ddain de la gloire et des hommes: vainqueur, on
reste sur le champ de bataille; vaincu, on ressuscite ses morts, et on
recommence le combat; un peuple de spectateurs vous complimente, ou vous
console, selon la chance; six fois par jour, on passe sous des arcs
triomphaux ou sous les fourches caudines; et l'heure qui sonne  la
pendule du champ-clos vous retrouve toujours, l, sur le mme terrain,
aujourd'hui contre des Anglais, demain contre des Russes, aprs-demain
contre la sainte-alliance, ou en pleine guerre civile contre des
Franais, contre un parent, contre le meilleur ami. Gloire, motion,
intrt, chagrin, joie de tous les moments et de tous les jours! La
vieillesse mme ne vous arrache pas aux molles fatigues de ces
campagnes. Il n'y a point d'htel des Invalides pour le hros de
l'chiquier. Voyez au club Mnars ce noble et frais chevalier de
Barneville! c'est le contemporain de Philidor et de J.-J. Rousseau; il a
jou avec mile et Saint-Preux au caf Procope; il a reu la _pice_ du
grand Philidor. Louis XV rgnant, il commenait sa partie par le _coup
du berger classique_,  deux heures aprs midi, avec quelque
encyclopdiste du faubourg Saint-Germain. Aujourd'hui,  la mme heure,
il dbute par le _gambit_ du capitaine vans, avec M. de Jouy, avec M.
de Lacretelle, avec M. Jay; et cette figure de vieillard si frache, si
calme, si bonne, a gard les mmes expressions de joie aprs une
victoire, le mme rayonnement de bonheur, qui clataient devant J.-J.
Rousseau ou d'Alembert. Quel magnifique et vivant plaidoyer en faveur
des checs! et aussi quelle hygine puissante oublie par la mdecine!
Cette bienfaisante activit de l'esprit, mise en jeu aux mmes heures,
et applique au mme but, rgularise admirablement toutes les fonctions
du corps, et donne aux organes une routine d'existence facile que rien
ne peut interrompre. Un joueur d'checs n'a pas le temps d'tre malade,
ni de mourir aujourd'hui, parce qu'il faut qu'il fasse sa partie demain.

A l'poque o les rois n'avaient autre chose  faire que de rgner,
l'chiquier tait en haute vnration dans les cours; aujourd'hui le
peuple, en affectant quelques-uns des pouvoirs de la royaut, a compris
le jeu des checs dans les conqutes qu'il a faites sur les trnes.
Aussi le noble jeu, devenu populaire d'aristocrate qu'il tait, a fait
des progrs immenses. Les Anglais, qui publient sur tout des volumes
qu'on lit peu en Angleterre et beaucoup ailleurs, ont imprim quelques
centaines d'ouvrages sur les checs, et ils ont rendu service  l'art.
Autrefois Lolli et le Calabrais faisaient autorit dans le jeu: ces
auteurs, ns trop tt, malheureusement, comme tous les crivains qui
n'ont pas le bonheur de vivre avec nous, ont perdu  peu prs tout leur
crdit, et conservent encore dans une bibliothque une place honorable
quand ils sont proprement relis. On a invent depuis une foule de
dbuts de parties qui remontent, de fond en comble, l'conomie classique
de l'ancien jeu: chaque pice a son _gambit_ qui porte son nom; de sorte
que Palamde, Tamerlan, Alexandre de Macdoine, Parmnion, Ssostris,
Confucius, Mahomet, Slim II, Lusignan, Charlemagne, Renaud de
Montauban, Lancelot, Franois Ier, Charles-Quint, tous ces grands hommes
qui avaient de si hautes prtentions  la science de l'chiquier,
tomberaient morts de surprise aujourd'hui s'ils ressuscitaient seulement
devant le _gambit_ du capitaine vans. Il est vraiment bien singulier
que Palamde, qui a jou aux checs dix ans conscutifs devant les
murailles de Troie, avec Agamemnon, Achille, Diomde, les deux Ajax,
tous jeunes gens pleins de verve et d'imagination, n'ait pas devin le
moindre _gambit_. Ce fut Pris, berger sur le mont Ida, qui inventa le
_coup du berger_; et Sinon, qui donna l'chec du cheval de bois au roi
Priam, n'a pu crer le _gambit_ du cavalier. Pourtant, quelles occasions
ils avaient tous alors, pour mettre le noble jeu en progrs! Achille ne
bougeait pas de sa tente, et jouait aux checs avec Patrocle nuit et
jour. Agamemnon, qui se battait peu, jouait avec le vieux Nestor.
Mnlas, le front courb et appesanti par ses infortunes conjugales,
jouait avec Ulysse, l'inventeur. Sur mille vaisseaux  l'ancre 
l'embouchure du Simos, il y avait deux mille capitaines grecs qui
cultivaient l'chiquier. On se battait une fois par trimestre, on se
gardait bien de prendre Troie, et le lendemain les parties
recommenaient sur les hautes poupes, _celsis puppibus_, ou sur le sable
de la mer. C'tait un immense club d'checs qui avait pour limites le
Scamandre, les portes Sces, le cap Sige et Tndos. On conoit que les
nombreux chefs et rois qui bloquaient Ilium, et qui prissaient d'ennui,
aient appel  leur secours un jeu invent ou du moins perfectionn par
leur camarade Palamde, et que, matriss par l'inpuisable attrait des
combinaisons, ils aient laiss couler les heures brlantes du jour 
l'ombre sous un sapin de l'Ida, sous une tente, dans un entrepont, et
devant un chiquier. La longueur de ce sige qui dconcertait Voltaire
et le Vnitien Pococurante, s'explique ainsi naturellement. Avec la
donne que nous hasardons ici, on conoit trs-bien cette longue
retraite de sept ou huit ans qu'Achille s'imposa sous sa tente, et qui,
sans la puissante diversion des checs, et t impossible avec un
caractre de jeune hros fort enclin aux vives locomotions de la guerre.
Supprimez la tradition homrique des checs, et vous ne vous rendrez pas
compte de la conduite du fils de Thtis, anachorte sous un morceau de
toile de six pieds carrs. Pareil raisonnement s'applique aux lenteurs
jusqu'alors nigmatiques du sige. Tous ces rois joueurs et passionns
oubliaient Ilium, et les dsagrments de Mnlas: il fallait que
l'infortun mari d'Hlne leur peignt souvent et avec vivacit tout le
tort qui rsultait contre lui de ce long sige qui laissait vieillir sa
femme enleve, pour arracher les rois fainants de l'arme aux douceurs
de l'_chec et mat_. Mnlas voyait au bout de dix ans Ilium en ruines
et sa femme aussi. Le noble jeu avait donc fait le mal, et il le gurit;
ce fut donc l'chiquier qui fut la vritable lance d'Achille. Vous allez
voir. Conseill par Mnlas, le constructeur peus, _fabricator Epeus_,
tailla une pice d'checs, grande comme une montagne, _instar montis_;
Sinon la fit manoeuvrer par des dtours obliques, comme un cheval du
jeu, et il _mata_ le roi Priam: _mactat ad aras_, selon l'expression
virgilienne. Il est fcheux que l'_Iliade_ et l'_nide_ n'aient pas
consacr cinquante vers  cette explication tardive: elle satisfera, je
l'espre, les savants et les commentateurs.

Les rois de l'Orient ont, de temps immmorial, l'habitude de passer leur
vie nonchalante entre les checs et le srail. L'histoire cite un assez
grand nombre de sultanes et d'obscures odalisques qui jouaient aussi
bien que J.-J. Rousseau, lequel n'tait pas trs-fort, il est vrai, quoi
qu'il en dise, l'orgueilleux! Aux poques heureuses, o la Russie et
l'Angleterre laissaient vivre en paix les monarques de l'Asie, o la
question d'Orient n'existait pas, ces brillants monarques, fils du
Soleil, et amis de l'ombre, mditaient  fond la science de l'chiquier,
et engageaient avec leurs voisins de paisibles guerres, dont l'enjeu
tait une belle esclave ou un bel lphant. On lit dans un pome inconnu
ces vers:

  Le grand roi Kosros perdit sur une case
  La rose d'Ispahan, la perle du Caucase,
  La belle Dilara, srnit du coeur
  Qu'un MAT livra soumise au pouvoir du vainqueur.

Nos rous de la Rgence qui jouaient leurs matresses au lansquenet
n'taient que les plagiaires des moeurs antiques de l'Orient. On raconte
qu'un des petits-fils de Mahomet, le vieux Orchan, chef de la race
ottomane, en 1359, faillit perdre aux checs sa favorite Zalou, _rayon
du ciel_, en jouant avec son visir. Au moment o le doigt sacr du fils
de Mahomet allait pousser une _pice_ sur une case fatale, et subir un
_mat_ foudroyant, Zalou, qui suivait la marche de la partie, derrire
un rideau, poussa un cri sourd de dsespoir qui arrta le doigt mal
inspir. Orchan vita le _mat_ et garda sa favorite. On rencontre aussi
souvent dans l'histoire plusieurs femmes mles aux anecdotes de
l'chiquier. De l'Orient  Venise, il n'y a qu'un pas. Le snateur
Flamine Barberigo, riche Vnitien, jouait avec la belle _Erminia_, sa
pupille adore, et ne lui donnait jamais d'autre distraction, car il
tait horriblement jaloux. Le palais Barberigo tait la prison
d'Erminia. A cette poque, Boy le Syracusain, qui courait le monde,
battant les papes et les rois, arriva  Venise. La renomme du
Syracusain tait chre  Venise, comme partout. L'illustre joueur fut
appel au palais Grimani, au palais Manfrini, au palais Pisani-Moreta,
o les nobles seigneurs de la rpublique s'taient si souvent entretenus
de l'illustre matre de don Juan d'Autriche et de Charles-Quint, de ce
grand Boy, auquel le pape Paul III avait offert le chapeau de cardinal,
aprs avoir t glorieusement mat en plein Vatican. Le snateur
Barberigo, le plus fort amateur de Venise, ouvrit aussi son palais au
Labourdonnais de Syracuse. Boy ne fit dfaut  aucun, mais il se complut
surtout dans la rsidence Barberigo,  cause de la pupille Erminia.
C'tait une demoiselle de haute intelligence, qui ne s'tait jamais
promene que sur les soixante-quatre cases de l'chiquier et qui rvait
un avenir meilleur: elle prit d'excellentes leons de Boy, et  la
dernire elle disparut avec Boy le Syracusain. La maison Barberigo ne
s'est pas releve de cet chec.

[Illustration]

[Illustration]

Arrivons maintenant  la partie morale du jeu: il serait  dsirer que
la science de l'chiquier ft cultive dans les collges, o nous
apprenons tant de choses fastidieuses qui ennuient l'enfant et ne
servent pas  l'homme. Il y a au fond du jeu d'checs une philosophie
pratique merveilleuse. Notre vie est un duel perptuel entre nous et le
sort. Le globe est un chiquier sur lequel nous poussons nos pices,
souvent au hasard, contre un destin plus intelligent que nous, qui nous
_mate_  chaque pas. De l tant de fautes, tant de gauches combinaisons,
tant de coups faux! Celui qui, de bonne heure, a faonn son esprit aux
calculs matriels de l'chiquier, a contract  son insu des habitudes
de prudence qui dpasseront l'horizon des cases. A force de se tenir en
garde contre des piges innocents tendus par des simulacres de bois, on
continue dans le monde cette tactique de bon sens et de perspicacit
dfensive. La vie devient alors une grande partie d'checs, o l'on ne
voit,  tous les lointains, que des fous qui mditent des pointes contre
votre scurit. Tout homme qui vous aborde est une _pice_ ou un _pion_;
alors, on le sonde, on le devine, et on manoeuvre en consquence. Il ne
faut point craindre toutefois que cette tension continuelle d'esprit ne
dgnre en manie et ne proccupe les facults, au point d'altrer la
srnit de l'me. Les joueurs d'checs sont des gens fort aimables et
fort gais; M. de Labourdonnais, homme d'esprit charmant, fait sa partie
en semant autour de lui les bons mots et les joyeuses saillies, ce qui
ne le dtourne jamais d'un coup de mat. Ainsi, grce  l'habitude,
l'homme se fait une seconde nature de la combinaison perptuelle: il ne
sent mme pas fonctionner en lui ce mcanisme d'intelligence qui ne
s'arrte jamais; les ressorts mis en jeu par une premire impulsion le
servent  son insu et sans l'ordre de sa volont. Combien de joueurs
d'checs se sont tirs dans le monde d'une mauvaise position, par
d'habiles calculs, sans se douter qu'ils dussent leur science de
conduite au culte de la combinaison! Puissent nos rflexions augmenter
la congrgation dj si nombreuse des fidles de l'chiquier! Il y aura
moins d'ennuis dans les cercles, et moins de fautes dans l'univers.

  MRY.




[Illustration: LA MAITRESSE DE TABLE D'HOTE.]

[Illustration]

LA MAITRESSE DE TABLE D'HOTE.


  O vous dont la sant robuste, florissante,
  Des plus riches festins peut sortir triomphante,
  Approchez!

    BERCHOUX.


VOUS tes tranger, vous avez vingt-cinq ans et vous venez pleurer 
Paris la perte d'un oncle millionnaire. Aprs avoir essay de toutes les
distractions, admir convenablement toutes les merveilles de la capitale
du monde civilis, le superbe damier de la place Louis XV, avec ses
cavaliers de marbre, ses rois et ses reines de pierre et ses pions
dors; les pirouettes  angle droit des demoiselles Elssler, la
mnagerie royale, la chambre des dputs et les concerts Musard;--un
soir, en sortant d'un restaurant renomm o vous avez fort mal dn pour
40 francs, vous vous tonnez tout  coup d'avoir oubli, dans vos
importantes explorations, une des plus intressantes curiosits de
Paris,--une chose qui a sa physionomie particulire, piquante, mobile et
toujours originale; une chose qui vous attire et que vous redoutez
peut-tre comme un bonheur longtemps rv,--une chose videmment bonne
en elle-mme, et que vous avez bien le droit de trouver dtestable,--ce
qui fait le sujet de cet article.

Donc, le lendemain, quelques minutes avant six heures, vous vous
acheminez, sous la conduite d'un _cicerone_ de vos amis, vers le
boulevard Italien ou l'une des principales rues qui l'avoisinent, et
vous montez ensemble au premier ou au second tage d'une maison de belle
apparence. L on vous introduit dans un magnifique salon, occup dj
par un cercle nombreux et brillant. Votre protecteur vous prsente, sans
trop de crmonies,  la matresse de la maison, qui vous accueille
comme un ancien ami, et bientt toute la socit passe dans la salle 
manger. Le coup d'oeil est ravissant. La table tincelle, il n'y a pas
moins de cinquante couverts, et les convives paraissent tous gens de
bonne compagnie. Les femmes sont gnralement jeunes, jolies, mises avec
recherche, gracieuses, avenantes et abusant plus ou moins de leurs yeux
noirs ou bleus, de la candeur touchante de leur beaut anglaise ou de la
provocante vivacit de leur physionomie parisienne. La matresse de
maison a quarante ans; elle est grande, un peu fatigue, vise  l'effet
et s'exprime facilement. Elle parle volontiers de ses relations avec le
beau monde, de ses amitis aristocratiques et de ses malheurs... Car la
femme qui prside  une table d'hte  6 francs par tte a toujours t
belle, riche et noble. Les larmes,  la vrit, ont lgrement fltri sa
beaut. Le tyran  qui on avait confi son innocence et sa dot a
galement abus de l'une et de l'autre, et bien que la victime ne vous
apparaisse plus aujourd'hui que sous l'humble nom de madame veuve
Martin, ce n'est l, vous pouvez l'en croire, qu'une prcaution dicte
par une honorable fiert. Son vritable nom est illustre et sa famille
trs-haut place.--Il est rare que ce roman, flt en _si mineur_ 
l'oreille de quelque cladon en perruque, n'arrache pas un gros soupir 
l'heureux confident. Sans doute le fond de l'histoire n'est pas neuf, et
c'est l prcisment ce qui fait son mrite et son succs. On se
prmunit contre les surprises, on repousse tout d'abord ce qui est
extraordinaire; on est sans dfiance contre les choses vulgaires. Mais
c'est dans les dtails que brille particulirement le talent de madame
Martin. Quelle habilet  varier les pisodes de son rcit selon la
qualit et le got prsum de l'auditeur! Que de fines broderies sur ce
canevas us! Avec quelle merveilleuse lgret elle sait glisser sur ce
qui peut dplaire, tourner les difficults et raccommoder les
contradictions! C'est, au point de vue de l'art,  tomber  genoux
d'admiration devant cette profonde diplomatie, cette savante rhtorique
de la coquetterie.

Il faut une grande exprience ou une perspicacit surnaturelle pour voir
clair  travers ces nuages blouissants, et tirer, du fond de son puits,
une vrit qui ne gagne pas toujours  se montrer toute nue. Dans le
fait, madame Martin n'est pas aussi infortune qu'elle veut le paratre,
et sa douleur ne s'enveloppe pas de voiles tellement pais qu'ils
repoussent toutes les consolations. Si vous la surprenez pleurant
quelquefois, ce n'est ni sur sa fortune perdue, ni mme sur sa
rputation endommage. Les regrets de madame Martin ont un fondement
plus solide, et se traduiraient assez fidlement par le refrain peu
sentimental d'une clbre _Grand'-Mre_.

Madame Martin n'a pas vu le jour sous des lambris dors, mais dans la
modeste soupente d'un portier, potique berceau, nid fcond d'o
s'envole incessamment cet essaim de jolies femmes qui font tour  tour
le dsespoir et la joie des amoureux incompris et des galants  la
rforme. C'est de l que madame Martin s'est lance, un beau matin, de
son pied lger sur la scne du monde, comme tant d'autres charmantes
cratures de son espce s'lancent chaque jour sur la scne du
Grand-Opra, la corde roide de madame Saqui ou l'humble fauteuil de la
modiste. Depuis, elle a parcouru l'Europe de toutes les manires et dans
tous les quipages,  pied,  cheval, en voiture, en poste, en
diligence, sur l'impriale ou dans le coup, selon les phases diverses
de son inconstante fortune. Madame Martin a beaucoup observ et
beaucoup appris; elle possde plusieurs langues, a tudi  fond les
moeurs de plusieurs peuples, et connat le coeur humain comme un livre
longtemps feuillet. Sa vertu a t soumise  bien des preuves et sa
destine unie  bien des destines. Elle a descendu une grande partie du
fleuve de la vie en compagnie d'un nombre infini de passagers
compatissants et de pilotes gnreux. Aprs avoir vu,  l'ge de 17 ans,
s'teindre dans ses bras une des plus vieilles gloires de l'empire, elle
s'attacha  la fortune d'un jeune lord qui l'emmena successivement 
Londres,  Florence,  Vienne, en Russie, o il la laissa, sur les bords
de la mer Noire, ainsi que ses chevaux et ses quipages, entre les mains
d'une bande de cosaques irrguliers. Ceux-ci la vendirent  un juif qui
la revendit  un Turc, lequel la cda au dey d'Alger, qui l'amena avec
lui  Paris en 1831. C'est alors qu'elle tablit, dans le plus beau
quartier de la capitale, plusieurs riches magasins avec les chles, les
toffes damasses, les parfums et les bijoux que le dey ne lui avait pas
donns. Un jeune commis,  qui elle avait livr son coeur et ses
marchandises, trahit l'un et vendit les autres, sous prtexte de venger
le dey qui n'en sut jamais rien. Madame Martin entra alors en relation
d'amiti avec une socit de femmes aimables qui l'engagrent  fonder
une table d'hte, sur un bon pied, avec les dbris sauvs de ce grand
naufrage, en lui offrant, comme mise de fonds  l'usage des
consommateurs mrites, leur habilet prouve et leurs agrments
incontestables.

Madame Martin n'est pas seulement une femme habile, c'est encore une
respectable dame pare,  la manire de la vertueuse Cornlie, d'une
charmante fille discrtement leve hors du toit maternel dont elle ne
peut franchir le seuil qu'aux jours et heures indiqus par la prvoyance
et la sagesse de sa mre. Ces jours-l, le salon de madame Martin runit
l'lite des consommateurs; les femmes sont,  la vrit, rares, presque
laides et mal mises, mais les hommes accomplis sous le rapport de l'ge
et de la fortune. Mademoiselle Martin, grande brune de 17 ans, qui danse
la cachucha  sa pension et rdige la correspondance secrte de ses
petites amies, fait ici une vritable entre de pensionnaire; elle a les
yeux baisss, l'air candide. Les compliments et les exclamations un peu
vives, qui saluent son apparition toujours inattendue, lui causent un
charmant embarras, et elle court se cacher dans les bras de sa mre avec
un sentiment de pudeur virginale qui ravit d'admiration les spectateurs
les plus expriments.

Parmi eux se trouve toujours un homme d'une cinquantaine d'annes, cit
pour sa fortune et sa libralit. Ce monsieur est gnralement dsign
parmi les habitus sous le nom de _protecteur_. C'est  lui que madame
Martin se hte de prsenter sa fille. La jeune personne, paternellement
baise au front, aprs avoir convenablement rougi et fort gentiment jou
le premier acte de son rle, prlude au second sur son piano et chante,
d'une voix de contralto adoucie, la romance du _Saule_ ou _Fleur des
champs_. Ensuite vient la scne des espigleries enfantines, des
agaceries innocentes, des bouderies charmantes, des navets
dlicieuses.... Aprs quoi la dbutante salue la compagnie et retourne
au couvent, en attendant que son protecteur juge  propos de l'en faire
sortir dfinitivement.

Il y a bien aussi, prs de la respectable mre, un monsieur qui
pourrait, au besoin, passer pour son mari.--Homme de magnifique
structure, orn d'un riche collier de favoris noirs, de brillants 
plusieurs doigts, et d'une chane d'or o pend un lorgnon. Ce personnage
est charg de faire, conjointement avec madame Martin, les honneurs de
la maison; son administration embrasse deux dpartements, et son gnie
s'exerce tour  tour dans la salle  manger et dans le salon.--Il
dcoupe  table et corrige au jeu, avec une gale dextrit, les torts
de la fortune envers lui-mme ou les personnes dont il pouse les
intrts.

Quant aux convives, ce sont, pour la plupart, de vieux garons, rentiers
de l'tat, anciens agents de change, financiers retirs, fonctionnaires
et gnraux  la retraite. Les jeunes gens se montrent fort rarement
dans ces sortes d'tablissements, et n'y sont jamais accueillis avec
l'empressement qu'on leur tmoigne ailleurs. Pour tre admis ici, l'ge
mr est de rigueur. Au reste, le dner est excellent, lgamment servi,
et les vins ne laissent rien  dsirer. Au dire de plus d'un
connaisseur, le repas que vous venez de faire, et qui cote 6 fr. par
tte, en vaut 10. Que devient ds lors la spculation de l'intressante
veuve? Voici le mot de l'nigme.

Aprs le dner, vous rentrez dans le salon, o des tables de jeu ont t
prpares. Vous prenez place  l'une d'elles, sur l'invitation de la
matresse de maison... et vous perdez vingt-cinq louis en un quart
d'heure. Si la chance est pour vous, malgr la prestigieuse habilet de
mains de votre adversaire, la jolie voisine qui a paru prendre un si vif
intrt  vos succs vous demandera infailliblement,  la fin de la
soire, une place dans votre voiture, et vous ne tarderez pas  vous
convaincre que vous en avez une autre dans son coeur.

Maintenant, si vous voulez m'en croire, nous laisserons l ces maisons
modles, et nous irons visiter  leur tour les tablissements frquents
par la bourgeoisie des consommateurs  prix fixe, la table d'hte  50
sous ou 3 francs. Ici, point ou trs-peu de figures fminines; mais en
revanche les hommes sont nombreux et gnralement jeunes. L'tranger
modeste qui veut passer l'hiver  Paris, le journaliste du petit format,
le provincial qui vient d'hriter, le ngociant clibataire, l'employ
bureaucrate du second degr, composent le personnel payant. Au contraire
des grands tablissements de ce genre, les consommateurs de passage y
sont rares, les femmes beaucoup moins fringantes, les hommes d'une
galanterie moins suranne. La conversation y est gnrale, facile,
souvent intressante, et finit presque toujours, au dessert, par quelque
discussion bruyante sur la politique, la littrature, les arts et les
fluctuations de la Bourse. Quelquefois toutes ces questions s'agitent 
la fois d'un bout de la table  l'autre; alors c'est un brouhaha  se
croire au paradis des Funambules, ou  la chambre des dputs un jour o
la milice du centre excute, avec sa merveilleuse intelligence, la
savante manoeuvre des couteaux d'ivoire avec accompagnement du hourra
parlementaire. Il n'y a pas de salon de jeu, le caf est servi
bourgeoisement dans la salle  manger, aprs le gruyre de fondation et
le pruneau quotidien. Quelquefois seulement, deux des plus vieux
commensaux engagent sans faon, dans un coin de la salle, une
silencieuse et innocente partie d'_cart_. Les femmes, s'il y en a, ne
prennent aucune espce d'intrt  cette lutte sans consquences, et
chacun se retire pour vaquer  ses plaisirs ou  ses affaires.

Quant au dner en lui-mme, il est, comme le personnel, honnte et
convenable, ni magnifique, ni mesquin, tel  peu prs que peut le
dsirer pour ses vieux jours l'artiste que la gloire n'a point enivr,
ou le respectable bourgeois arriv directement de Quimper ou de
Lons-le-Saulnier.

Ordinairement, ces tablissements du second degr ont une double
physionomie: on y mange et on y loge. Moyennant un supplment de 2
francs par jour, chaque convive peut tre en mme temps locataire d'une
ou deux chambres (selon leur dimension et le luxe de l'ameublement) dont
la matresse du logis s'efforce de leur rendre le sjour agrable et
commode. Celle-ci est une petite femme vive, accorte, qui ne
s'effarouche ni d'un compliment hasard, ni d'un mot  double entente.
Sa condition est d'tre aimable avec ses htes depuis six heures du
matin jusqu' minuit exclusivement; l'habilet consiste  ne l'tre
jamais au del. Le bon ordre et la prosprit de l'tablissement
dpendent de l'observation rigoureuse de ce principe. Le premier devoir
de sa profession est d'entendre _le mot pour rire_, de promettre
incessamment, d'entretenir les rivalits sans haine et de maintenir
constamment sa vertu entre ces deux cueils, le trop et le trop peu.
Pour cela, toute directrice de table d'hte  3 francs par tte doit
avoir trente ans, les cheveux bruns, la taille souple, l'oeil exerc, la
langue dlie, et avoir jou pendant cinq ans au moins les _grandes
coquettes_ en province ou  l'tranger. Si elle joint  toutes ces
qualits l'amour de l'ordre et de l'conomie, et un coeur inflexible 
l'endroit des paiements comme aux dclarations de ses locataires, sa
fortune est assure:  quarante-cinq ans elle vend son fonds, unit
irrvocablement sa destine  celle d'un sduisant commis-voyageur, et
tous deux s'en vont en province couler des jours tissus de joies
conjugales, jusqu' l'entire consommation des 5,000 livres de rente de
la belle htesse.

Immdiatement au-dessous de ces tablissements intermdiaires se
prsente la table d'hte  25 sous, qui mrite une tude toute
particulire. Elle est toujours situe par del les barrires, ce qui
explique la modestie de ses prtentions. Sa physionomie est d'une
mobilit  dfier la plume la plus exerce. Point de traits distinctifs,
point de lignes arrtes, point d'ensemble, de gnralits; mais des
individualits saisissantes, des rapprochements heurts, un ple-mle de
figures, de langages et de costumes les plus disparates. Le rfugi
italien et l'intrpide Polonais y reprsentent quotidiennement le hros
sur la terre d'exil, vivant de l'amour de la libert et des 50 francs de
secours mensuel inscrits au budget de la France. L'homme de lettres
incompris, l'artiste ignor, le spculateur malheureux, le
sous-lieutenant en demi-solde, le surnumraire, le ngociant en plein
vent, la femme qui cherche  toute heure ce que Diogne cherchait au
milieu du jour avec une lanterne, le Don Quichotte des carrefours,
l'industriel de contrebande, l'homme qui coute aux portes et dne des
fonds secrets, tout cela, press, cte  cte, mange, boit, rit, parle,
crie et jure moyennant 25 sous par tte, y compris le caf.--Les
cure-dents se payent  part.--Il y a aussi des cigares au rabais pour
les amateurs des deux sexes; car ici, la plus belle moiti du genre
humain, pour mieux plaire  l'autre, ne craint pas d'adopter les gots
et les habitudes les plus antipathiques  la dlicatesse fminine.

Rassurez-vous cependant: il existe partout d'heureuses exceptions et des
contrastes consolants. Des figures honntes et des maintiens dcents se
montrent souvent, de distance en distance, entre les profils plus ou
moins rudes qui dressent, tout autour de la longue table, leurs deux
lignes parallles et mouvantes.  et l des conversations lgantes et
des paroles polies s'changent entre deux voisins tonns. Cette
confraternit de l'ducation se reconnat d'abord: on se cherche
d'instinct, des rapports s'tablissent; ces diffrentes liaisons
particulires s'agglomrent, se centralisent, et il en rsulte bientt
un noyau qui va grossissant, et une petite socit  part au milieu de
laquelle les excentricits du lieu n'aiment point  s'aventurer.

Un trait caractristique de la table d'hte, c'est la prsence d'une ou
deux jolies femmes (selon l'importance de l'tablissement) qui
s'affranchissent rgulirement chaque jour des prosaques tribulations
du quart d'heure de Rabelais. Ces dames sont places au centre de la
table; elles ne doivent pas avoir plus de vingt-cinq ans, tre  peu
prs jolies, mais surtout excessivement aimables. On ne tient pas
prcisment  la couleur des cheveux, cependant on prfre les brunes:
c'est plus piquant, et d'un effet plus sr et plus gnral. A ces
conditions, ces dames sont traites avec toutes sortes d'gards,
exposes  toutes sortes d'hommages, et dnent tous les jours pour
l'amour de Dieu et du prochain. Ces parasites femelles, qu'on dsigne
gnralement sous le nom de _mouches_ (soit  cause de la lgret de
leur allure, soit plutt par analogie avec le rle qu'elles jouent dans
cette circonstance), ne se trouvent nanmoins que dans les tables d'hte
du premier et du dernier degr. Elles ne se montrent point  la table
d'hte  3 francs; la matresse de la maison les en loigne avec une
vigilance qui tourne au profit de la morale et de sa coquetterie,--deux
incompatibilits qu'elle seule a trouv le moyen de concilier.

Si jamais, dans un de ces accs d'humeur vagabonde auxquels tout vrai
Parisien est priodiquement soumis chaque anne au retour du printemps,
il vous prend fantaisie de franchir la barrire pour aller voir, du haut
des buttes Montmartre, se coucher l'astre aim auquel vous avez
l'obligation de porter aujourd'hui un pantalon d'une entire blancheur
et des brodequins d'un lustre irrprochable, permettez-moi de me joindre
 vous et de diriger votre excursion potique. D'abord, des raisons
particulires et que vous allez connatre m'engagent  vous faire sortir
de prfrence par la barrire Pigale. Au lieu de commencer immdiatement
notre ascension par la rue en face, tournons, je vous prie,  gauche, et
traversons le boulevard. Il n'est que cinq heures et demie; le soleil ne
se couchera pas avant deux heures d'ici. Vous n'avez peut-tre pas
encore dn; dans ce cas permettez-moi de vous offrir... un dner  la
barrire. Bah! un peu de honte est bientt pass, et je vous promets de
ne pas vous trahir auprs de vos amis du Caf de Paris. Nous voici
prcisment en face de la clbre table d'hte de M. Simon. Levez la
tte et lisez, l,  ct de cette petite porte verte grille, sur une
affiche colle  la muraille: _Table d'hte  1 franc 25 centimes,
servie tous les jours  cinq heures et demie_. Allons... personne ne
vous voit... entrez.

Dj les tables sont dresses dans le jardin, sous un berceau de vignes
et de chvre feuilles recouvert d'une toile en forme de tente. Prenons
place, et ne vous impatientez pas. Il est 6 heures,  la vrit, et le
dner est annonc pour 5 heures et demie...  la montre du matre de
cans. Or, rgle gnrale, la montre d'un directeur de table d'hte
retarde toujours d'une demi-heure.--Avec le quart d'heure de grce, cela
fait prs d'une heure entire; pendant ce temps, le potage peut se
refroidir et le gigot brler; mais les consommateurs arrivent, la table
se garnit, et la recette est sauve!

Ce monsieur plac au centre de la table, carrment pos sur sa base,
coiff d'un bonnet grec lgrement inclin sur l'oreille gauche, couvert
d'une veste ronde, c'est M. Simon, le matre du logis. Son oeil plane
avec autorit sur cette foule de ttes inclines, tandis qu'il distribue
 droite et  gauche le potage encore fumant. M. Simon ne parle gure
que pour donner des ordres; sa parole est grave et son ton assur. Sa
figure exprime le sentiment de la dignit personnelle et de la haute
responsabilit qui pse sur lui. Dans les intervalles du service, il se
mle quelquefois  la conversation de ses voisins, tout en suivant de
l'oeil les diffrents mouvements des consommateurs. Il apaise les
mcontents par un sourire, calme leur ardeur impatiente, et gourmande du
geste et de la voix la lenteur de la cuisinire. M. Simon possde
videmment l'usage du commandement; il y a un sang-froid imposant dans
toute sa personne, et une prcision admirable dans ses moindres
mouvements. M. Simon a t infailliblement sous-lieutenant, chef
d'orchestre ou conducteur de diligences.

Madame Simon est cette petite femme vive, maigre et alerte, que vous
voyez voltiger incessamment autour de la table et de la table  la
cuisine. Ses cheveux gris ont pu tre, il y a vingt-cinq ans, d'un blond
charmant; sa taille a peut-tre t ronde et souple; rien n'empche de
croire qu'il y et des roses sur ses joues, et je ne parierais pas que
ses petits yeux n'aient excit plus d'un incendie.....

Quoi qu'il en soit, madame Simon semble marcher incessamment sur des
charbons ardents: ses mouvements sont saccads, ses gestes pointus, et
ses formes se dessinent  angles aigus sous sa robe troite et courte.
L'impatience et la contrainte se rvlent dans l'obliquit habituelle de
son regard; il y a de l'amertume dans son sourire et une colre touffe
sous la corne jauntre de ses yeux ronds. Elle rpond d'une voix
aigre-douce aux diverses rclamations qu'on lui adresse, et semble
vouloir ressaisir avec ses doigts crisps les supplments gratuits
qu'elle se voit force d'apporter aux estomacs rcalcitrants. Il y a de
la vieille demoiselle dans toute sa personne, et la matire d'un procs
en sparation dans les regards tristes et langoureux qu'elle adresse 
son mari. Au point de vue physiologique, madame Simon est un sujet
minemment bilioso-nerveux.--Je ne comprends pas M. Simon.

Considre sous le rapport de sa position industrielle, madame Simon est
une femme prcieuse. Elle ordonne l'invariable menu, surveille la
disposition du couvert, la confection du pot-au-feu, et recueille, entre
le gigot et la salade, le tribut accoutum des convives. Elle a, pour
cette dernire opration, une formule qui fait beaucoup d'honneur  sa
politesse, sinon  son imaginative. A mesure qu'elle va dcrivant autour
de la table son ellipse journalire, elle frappe successivement et
lgrement sur l'paule de chaque convive inattentif, et lui dit,
tendant la main et adoucissant sa voix: _Monsieur, je commence par
vous_.--Et,  chaque station, comme une quteuse bien apprise, elle
sourit de la mme manire, et rpte avec la mme inflexion caressante,
l'ternel et fatal: _Monsieur, je commence par vous_. J'ai vu des
organisations d'artistes tressaillir au son de cette voix criarde et
frissonner au contact de cette main osseuse.

Ce monsieur que vous examinez avec une curiosit inquite, comme une
personne dont on a vu la figure dans un lieu quelconque, est un de ces
industriels nomades qui vont transportant, selon les exigences de la
police, de boutique en boutique, leurs marchandises au rabais, et leurs
foulards  25 sous. Cette grosse dame,  la figure panouie,  la large
poitrine, qui boit son vin pur, met du poivre dans ses pinards et ses
coudes sur la table, c'est la compagne du ngociant de contrebande.
C'est elle qui se tient en permanence  l'entre du magasin, comme une
sduction vivante. Elle reprsente tour  tour l'trangre attire par
la curiosit, ou la bourgeoise sduite par le bon march et l'clat des
couleurs. Elle est charge de se rcrier incessamment sur l'excellente
qualit des toffes et de feindre d'acheter, afin de pousser  la vente.
C'est une varit de la famille des _mouches_.

Le grotesque personnage que vous semblez couter avec un certain intrt
est un _type_ particulier aux tables d'hte, et qui mrite d'tre
signal. La monomanie funeste dont il est atteint n'a pas encore de nom
dans la science. Chaque jour cet homme dvore, avant son dner, tout ce
qui s'imprime de feuilles publiques, quotidiennes, hebdomadaires,
artistiques, politiques, scientifiques et littraires,  Paris et en
province, sans en passer une seule ligne, depuis le _premier Paris_,
jusqu' la _pommade mlanocome_ inclusivement. Ce gargantua de la
presse priodique prouve naturellement le besoin de soulager sa mmoire
de cette indigeste et prodigieuse consommation.--Avis aux voisins
malencontreux.--Il vous prend  partie sur un mot et vous fait avaler,
en manire de miroton, toutes les banalits et bribes de journaux
dguises et prpares  sa faon. Il est, d'ailleurs, emphatique et
dclamateur, comme un rgent de collge communal. Sa phrase filandreuse
et lourde tombe, mot  mot, dans votre oreille, comme le plomb fondu,
goutte  goutte, sur l'occiput d'un condamn.--Signalement: cinquante
ans; grand, sec, teint bilieux; habit rp, boutonn jusqu' la cravate,
pantalon sans sous-pieds, perruque rousse.

Ce gros homme qui trne  l'une des extrmits de la table, rappelle,
d'une manire assez heureuse, l'enseigne du _Gourmand_. C'est le mme
type de sensualit, la mme figure large, bouffie, luisante et colore,
avec le triple menton, les petits yeux enfoncs et brillants, le front
dprim, l'art inquiet. C'est la gloutonnerie aux prises avec l'avarice,
le gourmand qui dne  25 sous.

Je n'en finirais pas avec le portrait, si je voulais seulement esquisser
les plus saillantes de toutes les originalits dont la table d'hte  25
sous nous offre une si riche collection. A madame Simon seule appartient
la facult de les saisir d'abord et de les bien comprendre, en les
faisant concourir merveilleusement  l'harmonie gnrale et  la
prosprit de l'tablissement. Rapprocher les distances, vaincre les
antipathies physiques et morales, veiller,  la fois, sur l'ensemble et
sur les dtails, dominer et faire mouvoir, pour ainsi dire, comme un
seul homme, toute cette foule de prtentions rivales et de mchoires en
concurrence,--voil le grand art de la matresse de la table d'hte, le
triomphe et la gloire de madame Simon.

  AUGUSTE DE LACROIX.




[Illustration: LE CHASSEUR.]

[Illustration]

LE CHASSEUR.


LA rvolution de 1789 a totalement chang le chasseur en France; il ne
ressemble pas plus  celui d'autrefois qu'un picier millionnaire ne
ressemble au duc de Buckingham ou au marchal de Richelieu. Cela se
comprend fort bien: avant cette poque, la chasse tait le plaisir d'un
petit nombre de privilgis: la mme terre appartenant toujours  la
mme famille, les fils chassaient dans les bois tmoins des exploits de
leur pre, les bonnes traditions se perptuaient, la chasse avait sa
langue, ses doctrines, ses usages; tout le monde s'y conformait sous
peine de s'entendre siffler par les professeurs. L'arme du ridicule,
toujours suspendue sur la tte des novices, les faisait trembler, car
dans notre bon pays de France ses coups donnent la mort. La chasse alors
se prsentait aux yeux des profanes comme une science hrisse de
secrets: c'tait une espce de franc-maonnerie o l'on ne passait
matre qu'aprs un long noviciat.

De mme qu'aujourd'hui tous nos rgiments manoeuvrent de la mme
manire, les chasseurs d'autrefois avaient une mthode uniforme de
s'habiller, de courir la bte et de parler mtier. Aussi rien ne serait
plus facile que de faire le portrait d'un chasseur de ce temps-l.
C'tait un gentilhomme campagnard en habit galonn, comme on en voit
encore dans les bosquets de l'Opra-Comique, la tte couverte d'une
barrette unicorne; il parlait en termes choisis de Malplaquet ou de
Fontenoi, de cerfs dix-cors et de sangliers tiers-an, de perdreaux, de
lapins et d'aventures galantes. D'un bout de la France  l'autre, dans
les rendez-vous de chasse, dans les assembles au bois on respirait un
parfum de vnerie orthodoxe; tout se faisait suivant les rgles de
l'art, et jamais un mot sentant quelque peu l'hrsie ne venait
effaroucher les ides reues en se glissant dans la conversation. Ces
habitudes contractes aux champs ou dans les forts se conservaient au
salon,  la cour, aux ruelles. Sedaine a fort bien caractris cette
poque en faisant parler ainsi le marquis de Clainville. Ah! madame,
des tours perfides! Nous dbusquions les bois de Salveux; voil nos
chiens en dfaut. Je souponne une traverse; enfin nous ramenons. Je
crie  Brevaut que nous en revoyons, il me soutient le contraire; mais
je lui dis: Vois donc, la sole pleine, les cts gros, les pinces rondes
et le talon large, il me soutient que c'est une biche brhaigne, cerf
dix-cors s'il en fut. Voil le chasseur d'autrefois, la tte pleine de
son dictionnaire de vnerie et parlant toujours en termes techniques,
mme alors qu'il s'adresse aux dames.

Mais comment peindre le chasseur d'aujourd'hui? Il se prsente  nous
sous tant de formes diverses, suivant le pays qu'il habite, la fortune
qu'il possde, le rang qu'il occupe, que, nouveau Prote, il chappe au
dessinateur. C'est un kalidoscope vivant: il nous offre des figures
rustiques, lgantes, bizarres, svres, grotesques, fantastiques; une
fois brouilles, vous ne les revoyez plus sans qu'elles aient subi des
modifications. Autrefois pour chasser il fallait tre grand seigneur;
aujourd'hui, qu'il n'existe plus de grands seigneurs, tout le monde
chasse. Pour cela il s'agit de pouvoir jeter chaque anne la modique
somme de 15 francs dans l'ocan du budget. Que dis-je? parmi ceux qui
courent les plaines un fusil sur l'paule, on compterait peut-tre
autant de chasseurs rebelles  la loi du port d'armes que de ceux qui
s'y sont soumis.

Vous concevez que ce privilge, rserv jadis  une seule classe, tant
envahi aujourd'hui par tous les tages de notre ordre social, a d
changer la physionomie du chasseur. Cet homme n'a plus de caractre qui
lui soit propre, il a perdu son unit. Pour le peindre, il faut d'abord
le diviser en trois grandes catgories: celle des vrais chasseurs;
viennent ensuite les chasseurs piciers qui tuent tout, et puis les
chasseurs fashionables qui ne tuent rien. Chacune de ces divisions se
subdivise en plusieurs fractions qui souvent tiennent de l'une et de
l'autre, et quelquefois de toutes ensemble.

Dans notre sicle d'argent, l'aristocratie des cus remplace
l'aristocratie  crneaux. Les fortunes s'lvent d'un ct, elles
s'abaissent de l'autre, car rien dans ce monde ne restant stationnaire,
celles qui n'augmentent pas diminuent. Les uns travaillent et
acquirent, ils achtent des chiens et chassent; les autres restent les
bras croiss et ils perdent; voulant se maintenir en quilibre, ils
suppriment leurs quipages, et tirant d'un sac deux moutures, ils louent
aux piciers de la ville le droit de chasser. Combien de nobles hommes
ne pourrais-je pas citer qui, vivant dans des chteaux  tourelles, ont
vendu  leur maon,  leur couvreur, la permission de tuer des livres
et des perdreaux. Ceux-ci, ne voulant pas supporter seuls une grande
dpense, ont mis la chasse en actions comme une entreprise industrielle;
ils se sont adjoint le boulanger, le tailleur, le rentier, le marchand
du coin; et une population nouvelle vient,  jour fixe, se ruer sur les
terres seigneuriales, tonnes de se voir envahies par des chasseurs
roturiers.

Ces associations se forment aujourd'hui dans toutes les classes: les
hauts financiers louent des parcs royaux, et se persuadent que leurs
chasses ressemblent  celles de Louis XIV; elles n'en sont que
l'ignoble caricature. Mais qu'importe? cela donne l'occasion de parler
de sa meute en faisant des reports, de mler ses piqueurs dans les
ventes  primes, ses limiers dans celles au comptant, d'avoir toujours
en bouche les cerfs, les loups et les sangliers, langage minemment
aristocratique admir de tous ceux qui l'coutent. Les boutiquiers
louent une ferme et, tranchant du gentilhomme campagnard, ils aquirent
ainsi le droit de dire: Ma chasse, mon garde, mes perdreaux. Voyez le
progrs des lumires: autrefois on runissait des capitaux pour faire
une opration commerciale, aujourd'hui on s'associe pour dpenser
l'argent qu'on a gagn. La permission de courir la plaine et les bois
est mise en actions comme une houillre, comme une exploitation de
bitume. Ces actions se divisent quelquefois en coupons pour un jour, et
peut-tre plus tard seront-elles subdivises en un certain nombre de
coups de fusil. Un grand propritaire, voyant la manie cyngtique de
ses contemporains, a eu l'heureuse ide de permettre la chasse, chez
lui, moyennant une contribution gradue qui se combine fort bien avec
ses intrts. On paie 5 francs pour courir dans sa plaine, et 10 francs
pour entrer dans son parc, ensuite la bagatelle de 20 sous pour chaque
coup de fusil que l'on tire. Si la pice est tue, on demande au
chasseur 50 centimes de plus, que dans l'ivresse du succs il ne peut
pas dcemment refuser; et puis, s'il veut emporter son gibier, le garde
exhibe un nouveau tarif: 10 francs pour un faisan, 5 francs pour un
livre, 40 sous pour un perdreau, etc. Ce digne homme entend fort bien
la spculation. Cela me rappelle l'histoire d'un usurier qui dit  sa
femme: Un tel va venir, je lui prte 1000 francs; mais, comme je
prlve les intrts composs, voil 500 francs que tu lui remettras en
change de son billet payable dans deux ans.--Imbcile, rpondit-elle,
et pourquoi ne les lui prtes-tu pas pour quatre ans, tu n'aurais rien 
dbourser?

Ces actions de chasse changent souvent de matre. Aujourd'hui on est
chasseur, demain on ne l'est plus. Pourquoi? direz-vous. Parce que les
combinaisons de la banque, le jeu de la bourse ou le commerce des
pruneaux ont amen certaines phases imprvues; il faut diminuer les
dpenses pour tablir une juste compensation: les actions  vendre sont
annonces dans les journaux, cotes comme celles des chemins de fer, on
les colporte, elles subissent la hausse et la baisse;  la fin du mois,
quand vient le jour fatal de la liquidation, ceux qui perdent les cdent
aux heureux vainqueurs, cela sert  faire l'appoint d'un paiement.
L'incertitude o l'on est de conserver longtemps cette chasse loue
cause la mort de bien des livres. Chacun tue toujours tout ce qu'il
peut tuer. Pourquoi laisserais-je quelque chose  mon successeur?
Voil ce qu'on se dit, et on imite les commis voyageurs mangeant  table
d'hte: ils se donnent des indigestions pour que le dner leur cote
moins cher.

Outre les chasseurs propritaires et les chasseurs locataires, il existe
la classe des chasseurs permissionnaires. Ceux-l connaissent beaucoup
de monde, ils ont des amis partout, ils se font inviter, et, sans bourse
dlier, ils prennent leur part d'un plaisir que les autres paient. Ce
sont les parasites de la chasse. Ordinairement ils tirent bien, tuent
beaucoup, et dnent normment.

Aprs ceux-l vient la foule des chasseurs flibustiers, pirates des
bois, cumeurs de la plaine; ils rougiraient d'acheter le droit de tuer
un perdreau. Ils partent sans savoir o ils iront; connaissant le pays 
dix lieues  la ronde, ils vitent les gardes autant qu'ils peuvent le
faire. Si par hasard ils sont pris en flagrant dlit, cela ne les
inquite point: dous d'un jarret de fer, ils marchent, ils marchent, et
dfient leurs ennemis de les suivre. Proposez  ces messieurs de prendre
une action dans votre chasse, ils vous riront au nez. Un d'eux me
disait: Si je chassais sur mes terres, je n'aurais pas la moiti du
plaisir que j'prouve chez le voisin. La crainte du garde me fouette le
sang, il me faut des motions, et pour en avoir davantage, il est
probable que l'anne prochaine je ne prendrai point de port d'armes;
alors il faudra que j'vite le garde particulier, le garde champtre et
la gendarmerie. Ce sera beaucoup plus amusant.

  Pain qu'on drobe et qu'on mange en cachette
  Vaut mieux que pain qu'on cuit ou qu'on achte.

Ces chasseurs flibustiers ont assez beau jeu les jours d'ouverture. Dans
chaque village il existe une certaine quantit de pices de terre
appartenant  des paysans qui permettent au premier venu d'y chasser.
Pendant que les actionnaires de la chasse voisine font feu de tribord et
de bbord, le gibier pouvant se rfugie dans les luzernes, dans les
betteraves, situes prs des habitations, et la rcolte des flibustiers
est quelquefois assez bonne. Si le garde et ses matres s'loignent, eux
se rapprochent, ils accourent dans les champs qu'on vient de quitter; et
souvent leur glanage vaut mieux que la moisson des autres. J'en connais
qui ont un gamin en sentinelle avance pour les prvenir du retour du
garde; j'en connais d'autres qui portent une lunette dans leur
carnassire, et de temps en temps ils s'assurent que l'ennemi ne vient
pas les surprendre. J'en ai vu qui portaient une blouse blanche en
dedans, bleue en dehors; le garde poursuit un chasseur bleu, celui-ci
marche vers le bois, l comme derrire une coulisse, il change de
costume en retournant sa blouse, et quand le garde arrive il parat vtu
de blanc avec son fusil en bandoulire, dsarm, dans une position
inoffensive. Ah parbleu! dit-il, si vous courez aprs ce chasseur bleu
qui vient de passer, vous l'attraperez bientt, il a l'air fatigu:
doublez le pas, il sera pris. Ces flibustiers savent le nombre et le
signalement des actionnaires, le lieu et l'heure de leur djeuner, et
comme tous les gardes possibles sont d'une exactitude remarquable  se
trouver l o l'on mange, ils ont, pendant une heure, la facilit de
tailler en plein drap. Quelquefois ils tirent au sort  qui fera marcher
le garde; pendant que l'un d'eux opre une utile diversion en se
laissant poursuivre, les autres attaquant du ct oppos tuent tout ce
qu'ils rencontrent. Voil de la stratgie cyngtique.

Dans les environs de Paris, toutes les proprits sont gardes, quant 
la chasse; du moment que vous tes sorti d'un rayon de vingt lieues,
vous rencontrez des plaines que tout le monde peut traverser le fusil 
la main. Elles sont exploites par les chasseurs voyageurs. Pendant le
mois de septembre, montez le samedi dans une diligence de Chartres,
d'Orlans, de Sens, etc., vous vous trouverez avec quinze chasseurs;
l'impriale sera remplie par quinze chiens qui se battront, ou qui du
moins grogneront pendant le voyage. Ces chasseurs nomades, qui partent
de Paris le soir, arriveront dans une plaine quelconque le dimanche
matin, ils tireront des coups de fusil toute la journe, et puis ils
repartiront pour tre de retour le lundi  l'ouverture de leur bureau.
Les employs des ministres, les clercs d'avou, de notaire, d'huissier,
sont essentiellement chasseurs nomades. Quelque temps qu'il fasse ils
ont besoin de partir le samedi, et ils partent. La chasse est une
passion qu'il faut satisfaire  tout prix. Florent Chrestien, prcepteur
de Henri IV, dans sa traduction d'Oppien, exprime cette pense dans ces
deux vers aussi harmonieux qu'lgants;

  Car la chasse est coquine, en sorte que quiconques
  L'a gouste une fois ne s'en lassera onques.

Il est certain que les fashionables du jokey's-club, l'honnte rentier du
Marais, l'entrepreneur de charpente, le bottier de la rue Vivienne,
l'avocat stagiaire, le commis, le clerc d'avou, ne peuvent pas avoir
les mmes moeurs, le mme costume, le mme langage. Tous ils sont
chasseurs, c'est vrai; mais, chez eux, dsirs, habitudes, projets,
discours, costume, tout est diffrent. Le fashionable veut qu'on le
croie bon chasseur, et ne s'occupe nullement de le devenir. C'est tout
le contraire d'Aristide, dont je ne sais plus quel Grec disait: Il veut
tre juste et non le paratre. Ce beau monsieur ne va point  la chasse
pour s'amuser, mais pour pouvoir dire demain: Je reviens de la chasse.
Si chemin faisant il rencontre une belle dame, il la suivra: qu'a-t-il
besoin de courir aprs les perdreaux, n'est-il pas sr d'en trouver au
retour chez Chevet? L'essentiel pour lui est de partir pour la chasse;
ds lors il a conquis le droit de faire des histoires  son retour, et
d'envoyer des bourriches de gibier dans vingt maisons diffrentes.

Le fashionable n'a point le temps de devenir chasseur: si Diane est
ennemie de l'amour, l'amour est ennemi de Diane. Ce monsieur-l tant
toujours amoureux ne peut pas gaspiller son intelligence  mditer sur
les ruses du gibier, il prfre vaincre celles des dames. Mais, comme la
chasse est un plaisir o il faut dployer de l'adresse, de la force, et
quelquefois du courage, le fashionable veut passer pour chasseur, car il
dsire que les dames le croient brave, adroit et fort. S'il est riche il
ne manque pas d'acheter un nouveau fusil chaque fois qu'un armurier
dcouvre un nouveau systme: et comme ces prtendues dcouvertes
arrivent souvent, notre homme est  la tte d'un arsenal formidable. Il
espre qu'enfin il trouvera une arme dont les coups seront certains.
Tous ces fusils divers sont l pour deux choses: d'abord ils prouvent la
richesse de l'homme, et  Paris c'est une grande affaire, ensuite ils
servent  sauver l'amour-propre du chasseur. Lorsqu'il manque, ce qui se
voit trs-souvent, il a son excuse prte: C'est un fusil nouveau, je
n'en ai pas l'habitude. Si j'avais su, je ne l'aurais point apport.

Le fashionable se couche fort tard, et le 1er septembre il ne peut
parvenir  se lever matin; il est neuf heures sonnes lorsqu'il sort
tout frais des mains de son valet de chambre. Notre dandy, bross, cir,
pinc, luisant, les mains couvertes de gants beurre frais, s'lance
dans son tilbury attel d'un superbe cheval qui brle de fendre l'air.
Il lche les guides, on part:  peine si le groom, aussi bizarrement
accoutr que le matre, a eu le temps de grimper sans tre broy par la
roue. Qu'importe un groom de plus ou de moins? Il fallait partir au
galop; on avait aperu deux dames aux fentres, il tait ncessaire de
se poser, de se faire voir emport par un cheval indomptable. Qui sait?
peut-tre cette motion produite aujourd'hui rapportera-t-elle demain
quelque chose?

Il arrive, et dj la chasse du matin est termine; de toutes parts on
se dirige vers l'auberge isole o le djeuner se prpare. Le
fashionable trouve l'ide ingnieuse; il a faim; il chassera plus tard.
Quel est cet homme dguenill qu'il rencontre en mettant pied  terre?
Ses gutres rapicetes sont retenues par des ficelles en guise de
boucles; son pantalon, sa blouse, ont perdu leur couleur primitive: il
est arm d'un vieux fusil lourd; sa carnassire semble tomber en
lambeaux, et le baudrier qui la retient parat tre fait avec de
l'amadou. Cet homme est un chasseur. En le voyant cte  cte avec le
fashionable, on dirait qu'il s'est plac l pour faire antithse. Tous
les deux sont contents de leur rle. J'en paratrai plus beau par
l'effet du contraste, dit l'un.--J'aurai l'air meilleur chasseur  ct
de ce freluquet, dit l'autre.

[Illustration]

Si vous alliez croire que cet homme dguenill, ce mendiant arm d'un
fusil est un pauvre diable ainsi vtu parce que son tailleur refuse de
lui faire crdit, vous seriez dans une erreur grave. Ce chasseur est le
propritaire du chteau que vous apercevez au bout de la plaine; il a
des mines de charbon, des filatures de laine, des hauts fourneaux, et
mme il galvanise le fer. Il a lu _le Chasseur au chien d'arrt_, _le
Chasseur au chien courant_, _l'Almanach des chasseurs_, et comme dans
ces trois ouvrages l'auteur tombe  bras raccourci sur les fashionables,
qui mettent le mme luxe  leur costume de chasse qu' leurs habits de
bal, il a donn dans l'excs contraire. Il professe le plus souverain
mpris pour un homme arm d'un fusil brillant, vtu d'une blouse propre.
Une carnassire neuve lui fait horreur; celle qu'il acheta il l'a
change contre la vieille qu'il porte; pendant vingt ans elle a voyag
sur les paules d'un garde, et de nobles traces indiquent le gibier de
toute espce qu'elle a contenu. Ceux qui ne connaissent point ce vieux
chasseur novice disent en le voyant passer: Voil un gaillard qui en
tue plus lui seul que tous les autres ensemble. Ces propos l'amusent,
le rendent fier, et lui rjouissent l'me. Sa manie est qu'on le croie
chasseur adroit, chasseur expriment, dur  la fatigue; il veut se
donner un air braconnier comme tel jeune homme de votre connaissance
espre qu'on va le prendre pour un mauvais sujet ds qu'il porte des
moustaches, et du moment qu'il parvient  fumer un cigare sans avoir mal
au coeur.

Ces deux chasseurs tiennent le haut et le bas de l'chelle: opposs
quant au costume, ils se ressemblent par leur maladresse et par leur
ignorance. Autour d'eux viennent se grouper une infinit d'amateurs ne
diffrant les uns des autres que par de lgres demi-teintes. Peu  peu,
en abandonnant les extrmits de chaque bout, vous arrivez au centre,
et c'est l que vous trouvez le vrai chasseur. Dans une runion de vingt
personnes portant le fusil ou la trompe,  peine si vous rencontrerez un
homme mritant ce titre glorieux; presque tous tiendront plus ou moins
du chasseur fashionable ou du chasseur picier; presque tous auront une
tendance vers le dandysme ou vers le braconnage. Vous reconnatrez
facilement le vrai chasseur  sa figure basane,  son costume
classique,  sa manire aise de porter le fusil,  l'obissance de son
chien. Il est bien vtu, proprement mais sans lgance: la blouse en
toile bleue, les bonnes gutres de peau, remplacent chez lui
l'habit-veste  boutons d'or et les bottes vernies ou les guenilles
gristres recousues avec du fil blanc.

Il ne change pas d'arme chaque anne, il n'essaie point tous les
perfectionnements nouveaux. Content de son fusil, pourquoi donc en
prendrait-il un autre?

Qui n'a jouissance qu'en la jouissance, qui ne gaigne que du hault
poinct, qui n'aime la chasse qu'en la prinse, il ne luy appartient pas
de se mesler  nostre eschole; dit Montaigne. Le vrai chasseur chasse
pour le plaisir de chasser, pour combattre des ruses par d'autres ruses.
Il jouit en voyant manoeuvrer ses chiens; plus il rencontre de
difficults, plus il est satisfait. S'il chasse en plaine, il n'apprcie
que les coups tirs de loin; s'il chasse au bois, il revient content
lorsque le livre a tenu toute une journe devant sa meute. Il aime le
combat plus pour le combat que pour la victoire et le butin; il ne veut
pas tuer dix livres, mais un livre: il rougirait de passer pour un
boucher.

Le Roy Modus, Gaston Phoebus et tous les anciens auteurs cyngtiques
ont recommand la chasse comme un excellent moyen d'viter l'oisivet,
qu'ils nomment _le pchi d'oyseuse_; ils veulent qu'on marche, qu'on se
fatigue pour gagner de l'apptit et pour conserver la sant; mais ils
traitent d'infmes les destructeurs de gibier. Un vrai chasseur
ressemble au gastronome professeur qui gote tous les mets, et se lve
de table avec une lgre envie de continuer. S'il chasse, c'est pour
dployer l'activit de ses jambes, les ressources de son gnie,
l'adresse de ses bras, la justesse de son coup d'oeil; non qu'il
ddaigne le perdreau rti, le civet de livre, la caille au gratin, la
gigue de chevreuil, le salmis de bcassines; bien au contraire, il
s'honore du titre de gastronome, car le vrai chasseur est un homme
d'esprit, s'il n'tait pas gourmand, ce serait une anomalie, comme c'est
une exception de rencontrer un gourmand qui soit un sot. Apprciant les
choses  leur valeur, une fois le gibier tu, il le mange, mais ce n'est
pas pour manger qu'il chasse. Arioste dit: Le chasseur n'estime pas le
livre qu'il vient de prendre. Il se trompe videmment. On pourrait lui
rpter ce que lui dit un jour le cardinal Hippolyte d'Est: Matre
Louis, o donc avez-vous pris tant de... niaiseries?

Le chasseur picier chasse bien un peu pour le plaisir de chasser, mais
il faut que la valeur des pices tues vienne tablir une espce de
compensation pour le temps qu'il perd, la poudre qu'il brle et les
souliers qu'il use. Un livre galopant dans les bois n'est autre chose
pour lui qu'une pice de cent sous marchant sur quatre pattes. N'esprez
de lui aucun mnagement; s'il pouvait tuer mille perdreaux, certainement
il les enverrait  la Halle. Si vous lui parlez de conserver, de penser
 l'anne prochaine, au lendemain, il ne vous comprendra pas, ou bien il
vous rpondra comme Figaro: Qui sait si le monde durera encore trois
semaines. S'il est chasseur picier flibustier, sa dpense n'tant pas
bien grande, il se contentera de peu de chose; mais s'il change ce
dernier titre en celui d'actionnaire, s'il a pay pour s'amuser, oh!
alors, le dmon de l'avarice, le dmon de la cupidit se joignant au
dmon de la chasse, vont tellement bouleverser le coeur et la tte de ce
pauvre diable, qu'il sera toute la journe dans le plus violent tat
d'exaltation fbrile, de surexcitation nerveuse.

Le jour de l'ouverture, le gibier subit une hausse de cent pour cent:
plus on en tue, plus on en vend. L'homme qui, ds le matin, a quitt sa
maison avant l'aurore, rentrant le soir reint, affam, ne peut pas
dcemment revenir les mains vides; on lui dirait en ricanant: Il valait
bien la peine de se lever si matin! Or, tout chasseur qui ce jour-l
possde 5 francs rapporte dans son mnage au moins deux perdreaux; il a
tu quelques moineaux sur les ormes des boulevards extrieurs, il les
prsente comme accessoires; il a tu deux pigeons bisets, il les dcore
du titre de ramiers. Oh! s'il avait rencontr quelque petit cochon noir,
avec quel plaisir il offrirait  son pouse un beau marcassin! Il faut
bien des perdreaux pour lester les carnassires de tous ces braves gens:
aussi les aubergistes des barrires qui font le commerce du gibier
gagnent autant sur les livres et les perdreaux que sur l'eau
transforme en vin. Ils sont les entreposeurs des braconniers; lorsque
le beau monsieur en tilbury se prsentera, un petit gamin ira lui dire 
l'oreille: J'ai deux livres, trois faisans, dix perdreaux  vous
offrir; c'est a qui figurerait bien sur le garde-crotte. Soyez certain
que les cordons de la bourse ne tiendront pas contre une si belle
proposition; car Chevet est excellent pour le lendemain, quand il
s'agira de faire des envois aux dames; mais en arrivant il est essentiel
de pouvoir montrer quelque chose.

J'oubliais le chasseur thoricien. C'est une espce  part; celui-l ne
fait point de mal au gibier, car il ne chasse jamais. Cependant il a
chass jadis et se propose de chasser un jour; en attendant, il parle
chasse toute la journe. Mdecin, avocat, notaire, courtier de commerce,
commissaire-priseur, il prfre Du Fouilloux  Hippocrate, Salnove 
Barthole, D'Yauville  Barme. Si vous entamez le chapitre des armes 
feu il vous dtaillera tous les systmes; chaque anne, en voyant les
perfectionnements nouveaux, il se flicite de n'avoir point encore
achet de fusil. Le chasseur thoricien vous dira le jour fixe o
commence le passage des cailles, des canards, des bcassines; si vous
tuez un de ces oiseaux avant l'heure prdite, gardez le secret, vous lui
feriez un notable chagrin. Mais c'est surtout en fait de lgislation
qu'il brille; pour empcher le braconnage il a trente projets de loi
dans sa poche; mfiez-vous de lui s'il aborde cette matire, il va vous
lire tout son rpertoire. J'y fus pris un jour, moi qui vous parle; mais
aprs avoir essuy la premire borde, j'interrompis mon homme: Tous
les chasseurs sont jaloux, lui dis-je; la pice de gibier qu'ils ne
tuent pas est un vol qu'on leur fait: demandez-leur une loi, ils
l'auront bientt rdige; la voici:

  ARTICLE UNIQUE. La chasse est dfendue  tout le monde, except .....
  (mettre ici le nom du lgislateur).

  LZAR BLAZE.




[Illustration: LA FEMME DE CHAMBRE.]

[Illustration]

LA FEMME DE CHAMBRE.


SI, par mtier, ou par got, vous recherchez avant tout les histoires
d'amour; si vous affectionnez le roman intime, le drame du coin du feu,
les scnes de la vie prive; si vous allez, feuilletoniste ou romancier
(pardon de la supposition), flairant l'anecdote et dnichant l'intrigue;
ou si, conteur par nature et bavard dsintress, vous cultivez le
scandale par vocation et recueillez gnreusement pour le seul plaisir
de donner ensuite;--si vous avez de l'ambition et que vous dsiriez
monter par l'chelle des femmes; si vous tes amoureux, adroit et bien
tourn,--croyez-moi, avant d'entrer au salon, donnez un coup d'oeil 
l'antichambre;--l'antichambre mne au salon, et le salon au boudoir;
avant de saluer madame, souriez  la femme de chambre.

La femme de chambre!...... Il y a dans ce mot je ne sais quoi d'intime,
de mystrieux, qui saisit d'abord l'esprit le plus obtus et ranime la
curiosit la mieux endormie. A ce nom seul se rvle tout  coup un
monde de faits indits, de penses et de sentiments enfouis au fond de
l'me, d'histoires toutes parfumes d'amour, imprgnes de sang,
touchantes et bouffonnes.--Othello, Gronte, Scapin, Desdmone et
Climne s'y donnent la main.--Mais de toutes ces physionomies, la plus
jeune, la plus gaie et la plus ravissante, de tous ces types, le plus
vrai encore aujourd'hui et le plus gracieux, c'est Dorine, la piquante
soubrette que vous savez; Dorine avec sa taille cambre, son pied
aventureux, sa main si leste et son oeil si malin; Dorine, qui porte et
reoit les bouquets emblmatiques et les poulets odorants, qui protge,
bonne fille, les amours de Marianne, tend la main aux galants et sa joue
 Frontin. C'est bien elle encore, la jolie perruche du logis, qui s'en
va sautillant de l'office  l'antichambre, de l'antichambre 
l'escalier, perchant et caquetant tour  tour au premier, au second, au
troisime tage, le matin dans la loge du portier, et le soir dans la
cage arienne o elle grimpe pour dormir et rver. C'est toujours elle;
seulement elle a chang de nom, de langage et de costume.

Elle ne s'appelle plus Dorine, elle rpond au nom d'Anglique, Rose,
Adle ou Clestine; elle ne dit plus Frontin, Mascarille ou Crispin,
elle dit Martin, Franois ou Germain. Conservons lui cependant pour un
instant, et pour mieux la faire connatre, son joli nom d'autrefois, son
nom patronymique.

La femme de chambre, comme le chef de cuisine, est, par le fait mme de
sa position, en dehors, sinon au-dessus de la domesticit. Ce sont deux
puissances, dont l'une ne rgne que deux heures sur douze, et l'autre
toute la journe. Chacun, dans la maison, sait cela et le reconnat sans
conteste. Et qui oserait nier la supriorit de la femme de chambre? Qui
pourrait lutter avec elle d'autorit et de pouvoir? Serait-ce le valet
de chambre lui-mme? Ft-il Scapin en personne, Dorine le mettrait dans
le sac, le pauvre garon, plus vite qu'il n'y met son matre. N'a-t-elle
pas pour elle, avec la mme position, l'avantage incontestable de la
finesse naturelle  son sexe? Le valet de chambre peut tre chang sans
que l'conomie d'une maison en soit trouble. Ses rapports avec monsieur
n'ont ni la mme importance, ni la mme intimit (l'expression
convenable m'chappe); les hommes sont moins expansifs; le matre a
gnralement moins besoin de raconter, et le valet d'intrt 
recueillir. Son ministre a quelque chose de plus gnral, et ses
attributions, mme dans les meilleures maisons, ne sont pas toujours
dfinies d'une manire assez rigoureuse; le cercle s'tend ou se
resserre autour de lui, selon les circonstances et les besoins du
moment; dbord quelquefois, il empite souvent sur le domaine des
autres, sans en devenir plus riche ou plus heureux. Il appartient dans
l'occasion  madame, qui peut rclamer ses jambes ou ses bras pour un
service quelconque. On a vu des valets de chambre mtamorphoss
momentanment en grooms, en cochers, en laquais; il n'y a pas d'exemple
d'une femme de chambre change tout  coup en nourrice ou en bonne
d'enfant! L'incompatibilit est vidente: la femme de chambre appartient
exclusivement  la matresse de la maison; c'est sa proprit
particulire, on ne peut y toucher sans sa permission; son bien-tre, sa
vie intrieure, son bonheur (et plus que cela peut-tre), en dpendent.
Cette fille, en effet, sait les secrets de son coeur comme ceux de sa
toilette; elle a surpris les uns et elle confectionne les autres. Sa
matresse,  son tour, lui appartient corps et me. Voyez donc!... elle
sait de qui est la lettre reue ce matin, pourquoi madame sort seule et
 pied aujourd'hui, et pourquoi elle a eu sa migraine avant-hier, au
moment o monsieur voulut la conduire au bal. Elle sait, au juste, le
compte de la tailleuse et de la modiste. Elle sait la quantit d'ouate
qui entre dans la doublure du corsage d'une jolie femme, et la quantit
de larmes que peut contenir l'oeil d'une femme sensible. Elle sait (que
ne sait-elle pas?) qu'il n'y a pas plus de femme irrprochable pour sa
femme de chambre, que de grand homme pour son valet.

Aussi voyez comme tout, dans la maison, s'incline devant elle, Frontin
le premier! C'est  peine s'il ose lui prendre la taille  deux mains,
et il ne l'embrasse pour ainsi dire qu'en tremblant, tant cette petite
majest lui impose. C'est qu'elle est reine, en vrit, Dorine, reine
dans le boudoir comme dans l'office, reine de sa matresse, dont elle
possde les secrets, et reine de ses gaux, dont elle tient le sort
entre ses mains. Dorine a la confiance de madame, et madame est
toute-puissante auprs de monsieur; que Dorine dise un mot  madame, et
madame  monsieur, c'en est fait du rival maladroit ou du camarade
insolent! Dorine est le commencement et la fin, le bras qui frappe dans
l'ombre, l'esprit qui inspire et dirige.

Que Dorine soit blonde ou brune, grande ou petite, laide mme (si vous
le voulez), qu'importe? elle n'en sera pas moins fte, recherche et
adore, comme toutes les femmes qui ont vingt-cinq ans, beaucoup
d'esprit, la dsinvolture facile et le regard mutin. S'il n'y a pas
autour d'elle quelque beau chasseur bien droit et bien dor, ou quelque
petit valet mince et fut, qui la courtise, et l'appelle mademoiselle
Dorine, elle jette presque toujours alors les yeux sur un sduisant
commis de magasin, ou sixime clerc d'avou, qu'elle a rencontr, _un
jour de sortie_,  la Chaumire ou  l'Ermitage. M. Oscar, Alfred ou
Ernest, est un jeune homme _trs-comme il faut_, qui porte de petites
moustaches, des gants jaunes, le dimanche, et ne cultive que les danses
autorises par M. le prfet. Il est fort poli, te son chapeau en
invitant sa dame, ne se livre que mdiocrement  l'enivrement du galop
et  la pantomime expressive du balanc. Pendant la contredanse, le
galant cavalier a relev trois fois le mouchoir de sa _divinit_, et
trois fois elle lui a souri, et ils se sont press la main. C'en est
fait; Dorine est vaincue, Oscar triomphe, et tous deux s'en vont, sous
des bosquets trs-peu mystrieux, se jurer un amour ternel, qui durera
autant que la saison des bals champtres.

La femme de chambre, comme toutes les personnes doues d'un sens
trs-fin, observe beaucoup: c'est  la fois un plaisir de son esprit et
une ncessit de sa position. On sait que, sous ce rapport, la gent
domestique a cent yeux, cent oreilles, et souvent deux cents langues.
Ces trois minentes facults, multiplies et perfectionnes par
l'habitude, le domestique semble s'en tre rserv tacitement la
jouissance pour son utilit personnelle, et, en somme, il ne les exerce
gure qu'au dtriment de ses matres. Il les espionne et les trahit 
toute heure; il les tudie pour les contrefaire. Il vous regarde dans le
coeur avec une loupe, y cherche minutieusement vos joies, vos chagrins
les plus intimes, exploite vos plus secrets penchants, s'empare
tratreusement de tout votre tre, et coule en bronze, dans une
frappante caricature, vos plus innocentes faiblesses et vos plus
imperceptibles travers. Les Mascarilles et les Frontins sont
certainement les inventeurs de la caricature parlante, le crayon et le
modelage ne sont venus qu'aprs; les meilleures charges se font 
l'office.--J'excepte la femme de chambre. Elle est gnralement plus
indulgente: elle imite et ne parodie pas; c'est une _doublure_, si vous
voulez, qui copie servilement, mais avec conscience, les jeunes
premires et les grandes coquettes. Elle grasseye, il est vrai, comme le
chef d'emploi, marche de mme, affectionne les mmes gestes, les mmes
expressions, les mmes airs de tte. Comme madame, elle a ses jours
d'abattement, et dit aussi, en adressant  la glace un regard caressant
et un languissant sourire: _Je suis affreusement laide aujourd'hui._
Quand elle est seule, elle s'tudie  saluer et  rire comme madame;
elle feuillette quelquefois,  la drobe, les livres laisss sur le
somno, et lit le soir, dans sa mansarde, ceux que l'amour lui fait
passer en contrebande. Elle confond, dans ses citations littraires, MM.
de Lamartine et Paul de Kock, MM. de Balzac et Pigault-Lebrun; elle sait
les noms des plus grands artistes, accompagne quelquefois sa matresse 
Saint-Roch ou  l'exposition, parle musique et peinture, et estropie
d'un petit air pdant, devant l'office bahi, les phrases  la mode et
les expressions techniques. Elle pousse quelquefois la manie de
l'imitation jusqu' s'ajuster, _rien que pour voir_, les parures de sa
matresse. Celle-ci, rentrant  l'improviste dans sa chambre  coucher,
surprend sa femme de chambre minaudant devant la glace,  la grande
satisfaction du beau chasseur, qui, de son ct, marche, se penche sur
elle d'un air galant, et reproduit assez heureusement la pose, les
gestes et la dmarche de son matre. Grand est le scandale, et peu s'en
faut que la dame de contrefaon ne s'en aille coqueter tout  son aise,
hors de la maison, avec l'Antinos de la livre. Mais enfin Dorine
pleure; Dorine est si dvoue, si discrte! et Antinos, qui n'a pas
moins de cinq pieds huit pouces, est un de ces hommes qu'on ne remplace
pas.

La femme de chambre est minemment sensible et aimante. Cette
disposition tient encore aux circonstances et aux objets dont elle est
habituellement entoure. Place continuellement entre les licences de la
livre et les dlicatesses du langage des matres, respirant tour  tour
l'enivrement du boudoir et les miasmes de l'office, son imagination
s'exalte, ses sens stimuls se rvoltent, et souvent la sagesse lui fait
dfaut.--Et le moyen, s'il vous plat, qu'il en soit autrement, quand on
a vingt ans, beaucoup d'intelligence, l'oreille fine et l'oeil bien
fendu? On a trop calomni la femme de chambre; beaucoup en ont mdit;
trs-peu lui ont rendu justice. Mchancet et ingratitude!... oui,
ingratitude. Reportez-vous seulement pour un instant aux plus beaux
jours de votre enfance; choisissez entre vos plus dlicieux souvenirs,
et dites, ingrat, si, parmi toute cette posie du pass, au milieu de
tout ce luxe de tendresses, de gteries et de baisers accumuls sur
votre blonde tte et vos joues roses, vous avez pu oublier cette
gracieuse fille dont les caresses taient plus douces que celle de votre
bonne, qui savait mieux vous aimer, vous endormir dans ses bras, et
baisait plus tendrement vos petites mains blanches et vos grands yeux
bleus? Et plus tard... oui, plus tard... Pourquoi rougir? enfant que
vous tes! l'amour ennoblit tout. Et dites-moi, je vous prie, si vous
avez jamais rencontr depuis un amour aussi vrai, aussi dlicat et aussi
dsintress? Qui se montra plus dvoue  vos caprices? Qui vous
servait constamment sans en tre prie? Qui plaidait votre cause en
votre absence, et prenait courageusement la responsabilit des fautes
que vous n'aviez pu cacher? Qui entrait dans votre chambre  toute
heure, sous le moindre prtexte, vous demandant pardon d'avance des
services qu'elle venait vous rendre, vous souriant  tout propos, vous
regardant  la drobe, passant et repassant prs de vous, effleurant
votre main de sa main, et votre visage de ses longues tresses,
arrangeant et drangeant tout autour de vous, plaant ceci, dplaant
cela, inquite, trouble et heureuse, pourtant, oh! bien heureuse d'un
de ces regards qu'elle aurait demand  genoux, d'une simple marque de
reconnaissance dont vous tiez si avare!--Nafs artifices d'une langue
dont vous apprtes un jour le premier mot sur les lvres de Dorine! Ah!
ce fut un moment unique dans votre vie  tous deux, tout rempli par vous
de clestes rvlations, et, pour elle, d'inexprimables angoisses!--Et
vous avez vcu ainsi dans cette chambre, dont l'amour vous avait fait un
nid si douillet et si chaud, vous, pauvre petit, qui n'aviez pas encore
vos ailes, heureux, choy et bquet  petit bruit, et elle, presque
toujours absente, et posant  peine au bord de votre cachette ses deux
pieds mignons et mal assurs!--Il ne vous appartient pas, croyez-moi, de
rpudier un pareil souvenir. Bien peu (et ce ne sont pas les plus
heureux), parmi les jeunes hommes levs sous le toit paternel, ont reu
d'autre part cette premire et douce initiation. Oui, n'en dplaise 
nos grandes dames et  nos matresses musques, dans l'histoire de nos
amours, le premier chapitre, le plus intressant, le plus color et le
plus riche de jeunes et enivrantes motions, appartient toujours  la
femme de chambre.--Les Dorines ont le pas sur les Cidalises.

Excellente nature et touchante destine! La femme de chambre est tout
amour. Aprs avoir aid, avec un infatigable dvouement, au bonheur de
madame, et suffi, seule, aussi longtemps que possible,  celui de son
jeune matre, elle voit cet amour, qui est son ouvrage, lui chapper
insensiblement, et s'envoler tout doucement vers de plus hautes rgions.
Elle le voit, elle en gmit; mais elle ne pleure pas, ne pousse pas un
sanglot; la plainte lui est interdite.--Tel est le sort de la femme de
chambre; au dedans comme au dehors d'elle-mme, tout est mystre; son
coeur est plein des secrets des autres et des siens.--Qui a os dire que
la femme de chambre tait indiscrte? Quel est l'amoureux conduit, ou
l'artiste malintentionn qui s'est permis de traduire en action cette
injurieuse pense? La femme de chambre indiscrte! Mais l'indiscret est
celui qui dsire savoir. Or, la femme de chambre sait tout. Cette lettre
que vous lui faites entr'ouvrir, c'est elle qui l'a reue, elle qui
portera la rponse, et il faudra bien, pour le moins, acheter sa
discrtion et son habilet par une demi-confidence.

Non content d'attaquer sa moralit et les qualits qu'elle dploie au
service de sa matresse, on a t jusqu' en souiller le principe. Des
crivains qui se croient des penseurs, des auteurs dramatiques et des
comdiens, tous gens d'esprit sceptique, se sont aviss de douter de son
dsintressement, et ont trouv plaisant de la reprsenter donnant d'une
main une lettre, et recevant de l'autre... une bourse pleine! Fi donc!
passe pour Figaro et Scapin, valets et fripons effronts, gens de sac et
de corde! Sachez, messieurs, que Dorine ne vend pas plus son talent
prcieux que sa jolie figure: elle donne l'un  sa matresse, et prte
l'autre aux jolis garons. Un sourire de reconnaissance, une caresse
sous le menton, un baiser peut-tre, un seul baiser au charmant porteur
de ce billet, moins frais  voir, et moins doux  toucher que la main
qui le donne, voil tout ce qu'elle ambitionne et vous demande en son
me.

Aprs cela, commandez, disposez d'elle  votre gr; ne craignez rien,
elle est  vous, elle veillera pour vous  toute heure, marchera devant
vous, aplanira les difficults, cartera les dangers, vous ouvrira
toutes les voies, toutes les portes... la sienne mme, s'il le
faut.--Aimable fille! puissent tous les valets prsents et futurs,
puissent les plus beaux chasseurs, les commis les plus merveilleux et
les clercs les plus fringants, te payer en amour, en bonheur, en dners
sur l'herbe, en loges des funambules, en foulards  vingt-cinq sous, en
bagues de cheveux, en tabliers de soie, en montres d'argent, en chanes
de chrysocale, en cidre, en marrons, en chansons, tout le bien que tu
fais et les services que tu rends!--Va, mon beau messager d'amour,
laisse dire les mchantes langues qui te dnigrent quand tu passes, et
les honntes femmes qui te blment tout haut et t'approuvent tout bas.
Va, pars, accomplis ta douce mission, porte ici la joie et l'esprance;
cours, glisse, mais prends garde en marchant  tes souliers si bien
cirs,  tes bas si blancs et si bien tendus; retrousse-toi bien, ma
fille, et montre ta jambe fine et ronde, pour ne pas gter l'ourlet de
ta robe de jaconas. Baisse les yeux pour mieux voir et pour tre mieux
vue. Les jeunes gens s'arrtent ou te suivent pour t'examiner  leur
aise, et parmi les belles dames qui te regardent passer, il y en a plus
d'une qui donnerait volontiers sa robe de velours pour ta tournure leste
et gracieuse, et sa mantille borde de maline pour les trsors que
laisse deviner le simple fichu bleu qui recouvre ton sein et tes
paules. Il n'y a pas jusqu' ton tablier si joyeux et si bien pos qui
ne soit apptissant, coquet et fripon, comme toi, ma charmante
soubrette.

D'o vient la femme de chambre, et o va-t-elle? Quelle est son origine,
sa destine et sa fin? Est-elle un mythe, une personnification de la
premire et la plus touchante vertu chrtienne, de celle qui fit dire
cette belle parole: _Il lui sera beaucoup pardonn..._ Et cette autre:
_Si vous donnez seulement un verre d'eau...?_--La femme de chambre en a
donn plus de mille, elle en donne au moins un tous les soirs. Que
n'a-t-elle pas donn? Elle a donn (ou  peu prs) ses plus belles
annes, ses soins, son industrie, son bon got, son adresse et son zle
 sa matresse, ses loisirs, ses penses, ses rves, ses blanches
paules et ses lvres vermeilles au plaisir,  l'amour...  des
ingrats!--Encore une fois, d'o vient-elle? _ou du couchant ou de
l'aurore?_ de la Lorraine, ou du pays Cauchois? Est-elle ne sous le
chaume, dans la sous-pente d'un portier, dans la rue Quincampois ou la
Chausse-d'Antin!--Grave question, que j'ai vainement sonde et
retourne longtemps en moi-mme, et qui peut se rsoudre indistinctement
en faveur de chacun des quatre-vingt-six dpartements de la France et
des quatorze arrondissements de la Seine.--Quels sont ses projets et ses
voeux? O va-t-elle ainsi dans sa vie si remplie et si vide, si
proccupe des autres, et si oublieuse d'elle-mme? Hlas! elle va

  ... o va toute chose,
  O va la feuille de rose,
  Et la feuille de laurier.

o vont les deux plus belles fleurs de la vie, l'amour et la jeunesse,
o vont les grandes dames et les soubrettes!

A vingt-cinq ans la femme de chambre est  son apoge; il doit durer
cinq annes, aprs lesquelles commencera la priode du dcroissement. La
femme de chambre ne sera plus alors que l'ombre d'elle-mme, jusqu'au
moment o elle disparatra totalement clipse derrire la quarantaine.
Cette dernire priode de dix ans n'est qu'une longue nuit qui ne compte
pas dans la vie de la vritable femme de chambre.

Quel changement  cette poque brillante de son existence! Ce n'est plus
cette petite fille, gauche, timide, qu'un regard dconcertait, qu'un mot
faisait plir, qui ne savait ni parler, ni se taire  propos, ni mentir
et s'accuser pour sa matresse, qui l'habillait mal, et la fatiguait de
ses assiduits. Dorine n'est pas moins bonne qu'autrefois, l'habitude
n'a fait que dvelopper son attachement; mais son zle est plus utile,
parce qu'il est plus clair. A force d'observer et de rflchir,
l'esprit lui est venu, comme il vient  toutes les filles. Aussi, voyez
combien elle a gagn! comme elle porte maintenant avec grce son galant
uniforme! Une fine chaussure a remplac l'ignoble soulier large et
grimaant qui dshonorait son pied. Comme il est aujourd'hui firement
pos, ce charmant petit pied de duchesse, et bien attach  cette jambe
de danseuse! Dorine ne fait plus, comme autrefois, gmir le parquet et
crisper tout le systme nerveux de sa matresse. Dorine ne marche plus,
elle glisse!--Dernier perfectionnement de la femme de chambre! Ce mot
contient tout un pome: c'est l'_omga_ de la science; il rsume toutes
les autres facults. Si vous voulez juger du mrite d'une femme de
chambre, faites-la marcher devant vous: l'preuve est infaillible; vous
devinerez  son allure ce qu'elle est et d'o elle vient; vous
reconnatrez le cachet de la femme comme il faut dans sa tournure
lgante et facile; la bourgeoise reparatra dans la nave prtention de
sa dmarche, et soyez persuad que le vernis de la femme _comme il en
faut_ n'aura pas moins dteint sur la dsinvolture que sur les manires
et le langage de la soubrette. On crirait un livre sur ce
sujet.--Glisser n'est pas seulement une grce dans la femme de chambre,
c'est aussi un talent prcieux, inestimable pour sa matresse et pour
elle-mme; c'est toujours une qualit; c'est souvent une vertu.

Dorine a maintenant un petit port de reine. A la voir traverser
lgrement le salon,  son maintien gracieux et son air tout aimable
quand elle est assise, vous la prendriez pour la matresse de la maison,
n'tait l'invitable tablier et l'indispensable bonnet. Le tablier blanc
est particulirement l'abomination de la femme de chambre: c'est sa robe
de Nisus; elle le regarde avec colre et ne le touche qu'avec horreur:
c'est l'ennemi intime, implacable, qui l'accompagne partout, qui la
signale, la trahit et la dshonore! Sans lui, hlas! combien de jeunes
hommes charmants et de riches barbons l'auraient aime, courtise,
adore et honore! Qui la dlivrera de la fatale percaline? Oscar,
Alfred, commis ingrats, vous acceptez son coeur et rejetez sa main!
Prenez y garde! plutt que de rester toute sa vie voue au blanc, comme
les vierges dont elle a la figure et non l'insensibilit, Dorine fera
une fin tragique: elle pousera Frontin, qui promet de l'affranchir du
tablier, ou le petit Figaro, qui lui remet chaque matin des billets doux
sous la forme de papillottes; elle pouserait, au besoin, le plus pais
des garons de caisse ou le plus crott des _saute-ruisseaux_. Le
tablier est la ligne de dmarcation, la seule barrire qui spare la
femme de chambre de la femme libre (je parle sans pigramme), barrire
si mince, si lgre, et pourtant infranchissable! La femme de chambre,
force d'exister avec son tablier, s'en spare sous le moindre prtexte:
c'est la premire chose dont elle se dbarrasse en entrant dans sa
chambre; elle le quitte  table; elle le quitte  l'office,  la
cuisine, dans l'antichambre, en traversant le salon, ds que madame est
absente ou ne la regarde pas. J'ai vu plus d'esprit, plus de ruse
fminine dpenss pour cette petite cause, qu'il n'en faudrait pour
dnouer l'intrigue la plus embrouille, et drouter le plus jaloux des
maris.--Des matresses inflexibles ont pris pour devise: je
maintiendrai, et elles ont maintenu le tablier. J'ai vu des rsistances
opinitres d'une part, et de l'autre, de nobles sacrifices; j'ai vu de
gnreuses femmes de chambre, aprs des efforts dsesprs, rsigner
noblement leurs fonctions, et se retirer vaincues, mais non humilies!

Qui pourrait compter les mrites de la femme de chambre parvenue  son
entier dveloppement? Elle a mesur l'tendue de ses devoirs et compris
les difficults de sa position. Elle appelle  son aide et met au
service de sa matresse tout ce que la nature lui a donn, tout ce que
l'exprience lui a appris. Elle connat sa matresse jusque dans les
plus petits recoins de son me; elle l'a vue et observe dans toutes les
circonstances; elle sait ce qui lui plat, ce qu'elle dsire, ce qui
l'attriste, comment on la console et comment on la touche; elle sait son
pass, son prsent, presque son avenir; elle sait ce qu'elle a aim, ce
qu'elle aime, et (peut-tre mme) ce qu'elle aimera. Elle la sait par
coeur, elle l'tudie depuis si longtemps! Comment voulez-vous qu'elle se
trompe dans les demandes qu'elle lui adresse, dans les projets qu'elle
forme, dans ce qu'elle espre comme dans ce qu'elle craint?--Je prvois
ici une objection: Votre femme de chambre, me dit-on, est une
confidente; or, nous ne reconnaissons pas l'identit. Toutes les dames
ont une femme de chambre assurment, mais toutes nos femmes, Dieu merci,
n'ont pas besoin de _confidente_.--Pardon, messieurs, il y a entre nous
un malentendu. J'honore infiniment les femmes, en gnral, et les vtres
en particulier. Mais je sais aussi que le chef-d'oeuvre de la cration
est un tre fragile autant que nous, et beaucoup plus dli et subtil.
La ruse est sa force, le mystre son lment. J'admets les degrs et les
nuances en toutes choses; mais vous m'accorderez en revanche que la
femme mme la plus irrprochable a ses _petits_ secrets et ses
_innocentes_ cachotteries. Ds lors nous ne diffrons videmment que du
plus au moins. Adoucissez ou foncez les nuances  votre gr, le trait
subsistera toujours, et le portrait n'en sera pas moins vrai.

Et maintenant, Dorine, que tu as ainsi fourni ta carrire uniforme et si
bien remplie, glanant furtivement pour toi quelques bonheurs fugitifs
dans ce vaste champ o tu semas pour les autres tant de joies secrtes
et de billets doux! maintenant que les beaux messieurs ne s'arrtent
plus pour te voir passer; maintenant que l'amour s'est enfui, et que le
temps a, du bout de son aile, enlev le noir brillant de tes yeux et le
vermillon de ta bouche mignonne; maintenant que tu caches tes cheveux et
que tu n'oses plus sourire; maintenant que tu as tout perdu, jusqu' ton
joli nom de Dorine, viens, ma bonne Marguerite; nous avons bien vieilli
tous les deux depuis ce jour... Hlas! le temps a dtruit notre nid et
nous n'avons plus d'ailes. De ceux que tu aimas, plusieurs t'ont
dlaisse, beaucoup t'ont oublie; moi, je me suis toujours souvenu...
Viens, prends soin du vieillard comme tu pris soin de l'enfant, pauvre
femme qui prodigues aujourd'hui tes derniers jours comme tu donnais
autrefois tes jeunes annes! Je ne te dfends pas de m'aimer encore,
Marguerite, mais si tu veux que je t'aime, dlivre-moi de mon
rhumatisme... Apporte mes pantoufles, ma bonne vieille gouvernante;
bassine bien mon lit, et ferme avec soin la porte en t'en allant. Adieu,
Dorine. Bonsoir, Marguerite.

  AUGUSTE DE LACROIX.




[Illustration: L'AMI DES ARTISTES.]

[Illustration]

L'AMI DES ARTISTES.


QUAND nous tions tous deux petits coliers au collge de Poligny, mon
ami Badoulot tait d'une paresse admirable; cependant les professeurs ne
le punissaient gure, car il savait leur rendre une foule de petits
services, tels que rapporter un mouchoir ou une tabatire oublis,
mettre du bois au pole, et tendre au matre,  l'heure des classes,
chaque livre ouvert  l'endroit de la leon. Sans cesse au dernier rang,
aux jeux comme aux tudes, il jasait fort bien sur toute chose et n'en
pratiquait aucune.

Les deux lves pourvus de la dignit d'enfants de choeur taient pour
lui l'objet d'une attention spciale, et quand ils taient revtus de la
robe et du surplis, il ne les pouvait quitter. S'il passait un rgiment
par la ville, il tait curieux de le voir dfiler. Mais ce spectacle
produisait sur lui un autre effet que sur nous. Un bataillon de la
garde, traversant un jeudi la rue du collge, causait dans nos gots,
dans nos plaisirs, une rvolution qui durait plusieurs semaines;
l'allure de la maison tait tout  fait modifie, et cette secousse
tait apprciable sur les murailles mme o des sabres en croix, des
guerriers  moustaches, charbonns  et l, remplaaient les abbs
joufflus coiffs de bonnets coniques, que nous y esquissions auparavant,
semblables  des potirons surmonts d'un cornet de trictrac; parfois
mme quelque main timide bauchait d'un fusin sditieux _la figure du
chapeau de l'usurpateur_.

On usait alors aussi beaucoup de papier  construire des chapeaux 
trois cornes, et une fort de manches  balais pour en faire des sabres.
Toute une division s'enrgimentait; elle nommait ses capitaines, son
gnral, et l'esprit d'imitation transformait la pension en caserne.
Badoulot ne s'enrlait jamais, ou bien il restait soldat _ la suite_.
Contemplant les soldats du lyce avec autant de curiosit que ceux du
roi Louis, il n'avait point le dsir d'en faire partie. Bientt,
pourtant, il se rapprochait du gnral, causait avec lui de matires
guerrires, et devenait son insparable compagnon, presque son esclave.
L-dessus, comme sur tout le reste, il en savait dire beaucoup; mais 
la pratique ses moyens s'aplatissaient, sa volont tombait en
dfaillance. Il aimait la lecture, et il s'y livrait sans mthode, sans
suite, sans discernement; son esprit tait orn  la manire de l'habit
d'arlequin. Bientt nous entrmes ensemble  l'cole de dessin, o
Badoulot passa trois ans sans faire le moindre progrs, commenant 
copier cent objets divers et n'en terminant aucun. Tous les nez de
Raphal, de David et de Grard ont pass par ses mains, mais il se
bornait l. Notre camarade employait le reste du temps  donner des
conseils au plus fort de la division, lequel dessinait d'aprs la bosse,
 lui tailler ses crayons et  lui ptrir des boulettes de mie de pain.
Badoulot avait un genre de mrite assez singulier: si l'on raisonnait
sur le dessin, sur les peintres, il dsaronnait sans peine les plus
habiles, le matre lui-mme plissait devant sa logique, et notre
condisciple montrait tant de savoir, tant d'ides, des notions si
parfaites sur toutes choses, que chacun disait:--Hum, Badoulot est
paresseux, mais s'il voulait!... Et Badoulot redisait tout bas:--Si je
voulais... Hlas! jamais il n'a voulu.

On ne saurait croire les efforts que l'on fit pour lui inspirer de
l'mulation. Peine perdue! Notre ami avait l'amour des belles choses et
de ceux qui les accomplissaient, sans le dsir de les imiter. Il avait
des sympathies trs-vives et aucune vocation.

Ce qui ne l'empcha point de terminer sa rhtorique. A cette poque, il
savait plus de noms d'auteurs illustres, de peintres clbres, que nous
tous  la fois. Il connaissait aussi le titre, le format d'une multitude
de livres; il parlait beaucoup et avec vhmence. Nous nous fmes de
tendres adieux sur le seuil du collge avant de franchir le portique de
la vie.

Une anne s'coula. Comme je passais par Dijon, lieu natal de mon ancien
camarade, je le rencontrai. Il m'expliqua comme quoi l'atmosphre de la
province tait indigeste, comme quoi il manquait d'air, comme quoi il
touffait entre ces murailles (nous tions sur une grande place), comme
quoi la ville tait exclusivement orne de crtins hors d'tat de le
comprendre (il n'exceptait point monsieur son pre), comme quoi, enfin,
il se disposait  mourir au plus tt. Je prononai le mot _Paris_, et de
grosses larmes roulrent dans ses yeux. Il m'avoua qu'il attendait
l'heure de sa majorit pour se poser.--A _nous autres_ il faut de
l'indpendance..... Ce _nous autres_ me troubla; il me vint  l'esprit
que mon ami Badoulot pouvait bien tre l'affid de quelque socit
franc-maonnique non moins tnbreuse que culinaire. Son _nous autres_
me rappela en outre le _nous autres_ de ce vilain, tranchant du
gentilhomme,  qui le marquis de Crqui rpondait: Ce que je trouve en
vous de plus singulier c'est votre pluriel.

Comme nous parlions tous deux avec emphase et mlancolie, je lui vis
prendre tout  coup un visage bienveillant et respectueux avec
curiosit; il baissa la voix, appuya sa main sur mon bras, et d'un coup
d'oeil de confidence dirigea mes regards sur un passant.

[Illustration]

C'tait un grand diable engan dans une redingote macaron beaucoup trop
large, collete en velours d'un noir verdoyant, lequel tait chauss de
bottes tragiquement lzardes. Ce monsieur roulait de sombres prunelles
sous les bords onduls de son feutre gris, et les notes lugubres d'un
chant caverneux serpentaient hors de sa gorge par le tuyau d'un
cure-dent qu'il mchait.

Badoulot avait pris un air d'humilit pieuse.--Ceci est ton matre
d'armes?--Non, rpliqua-t-il, c'est MONSIEUR Saint-Eugne, la premire
basse-taille de notre thtre, un homme tonnant qu'ils n'ont pas su
comprendre  Paris, ni  Quimper, ni  Montargis, ni  pinal, ni 
Romorantin, ni  Pznas....; il donne le _contre-ut_ grave plein, et le
_si-bmol_ avant djeuner!

L-dessus, Badoulot tira son chapeau jusqu' terre; mais la basse-taille
ne l'avait pas reconnu, et comme mon camarade s'tait glorifi de
l'intimit du personnage, il se hta de dire:--Saint-Eugne a la vue
trs-courte. Mais il rougit jusqu'aux oreilles. Chemin faisant, il me
donna sur la vie prive des comdiens de Dijon les dtails les plus
minutieux, en me faisant prendre, comme sans intention, une petite
ruelle  gauche, et d'aprs la direction suivie par la basse-taille,
j'eus lieu de conjecturer que le but de notre ami avait t de couper le
chemin de l'artiste, afin de le voir repasser.--Allons, me dit-il avec
enthousiasme en me quittant  la cour des diligences, tu vas l-bas le
premier; mais dans huit mois.... majeur!.... et alors.... on verra ce
que je puis faire!

Je pensai qu'il mditait quelque mauvais coup.--Jean, mon ami, sois
prudent. Quel est ton dessein?--Que sais-je?... rpliqua-t-il; le temps
nous l'apprendra. Il y a l quelque chose qui me tue (il frappa un
norme coup de poing sur son front, qui sonna comme un baril vide); il
faut que cela jaillisse. Qu'est-ce? je l'ignore; le monde le saura quand
ma tte aura enfant.

Je lui souhaitai une heureuse dlivrance, et me flicitant d'avoir un
camarade de collge qui promettait de semblables normits, je partis
pour la capitale, o je passai six ans sans our le nom de l'ami Jean.

Ce laps coul, mon portier me remit une carte de visite sur laquelle,
en superbe gothique, taient ces deux mots non moins gothiques: Jehans
Basdoulot.

Il me fut  l'instant dmontr que mon ami tait devenu un gnie, et ds
le soir mme je courus  sa demeure. Il tait absent, et j'allai le
rejoindre chez le baron de ***, notre commun ami.

[Illustration]

Au milieu d'une dizaine de clbrits plus ou moins clbres, mon ami
Badoulot, couch dans un vaste fauteuil  la Henri II, les jambes plus
leves que le chef, et les bras pendants, parlait, discutait,
rpliquait, dveloppait, expliquait, professait, discourait d'un ton de
pacha, avec une nonchalance et une abondance admirables. Il s'agissait
d'arts, de posies, de musique, le tout en infusion. Trois potes,
autant de peintres et de compositeurs connus, se trouvaient l, coutant
Badoulot avec une dfrence remarquable, et ce dernier avait raison
contre eux tous. On n'aurait pu mieux manier la question d'art, et ces
grands praticiens ne lui allaient pas  la cheville. Un spectateur peu
exerc l'aurait pris pour un critique de canap; mais  la chaleur qui
l'animait, au farouche de ses yeux,  l'chevel de sa phrase et de sa
crinire,  la sueur qui ruisselait sur sa barbe taille en quinconce,
sur son gilet  la Barnave, et sur son habit en velours noir d'une coupe
fabuleuse, on reconnaissait un artiste, et mme un grand artiste.

Ds qu'il m'aperut, il me secoua rudement la main, me cria un bonjour
sonore, tel qu'un homme  large poitrine qui marche dans sa force, puis
il reprit son gargarisme. Son texte tait en ce moment la sculpture, et
il y avait lieu de penser qu'il tait devenu un grand statuaire. Je
perdis cette opinion ds qu'il parla de la posie; il en posait les lois
avec un tel aplomb que je me dis: Il est devenu pote. Mais cinq minutes
aprs il tait facile de voir que Badoulot tait un admirable
compositeur. C'tait le prodige de Pic de la Mirandole. Et partout
l'argot spcial du mtier: fugues, contre-points, strettes, canons,
etc..... Un ciel bleu n'tait qu'un fond de cobalt plus ou moins
_laqu_, et pour admirer un terrain broussu couvert d'ombre, il
s'criait:--Ces bitumes, comme c'est tripot, comme c'est fouill, comme
c'est chauff! Et ces herbes, comme c'est fricot dans la pte!

On ne s'entretint toute la soire que d'arts, que d'artistes; le reste
du monde n'existait pas, et quand nous emes pris cong, Badoulot
s'tait montr si gnralement spcial, que, ne devinant point laquelle
de ces sciences il pratiquait, et n'osant lui adresser  ce sujet une
question qui et trahi une ignorance impertinente, je le quittai sans
tre clairci.

Un monsieur nous avait accompagns jusqu' la porte, qui, durant toute
la soire, n'avait pas articul deux paroles brillantes; ce terne
personnage continua la route avec moi, et je cherchai  repatre en lui
ma curiosit  l'endroit de Badoulot.--Les gens de la nature de votre
ami, rpliqua mon compagnon, ont besoin de natre riches. Gens de parole
et d'inaction, de thories sans pratique, incapacits sonores, ils
vivent cramponns aux artistes, comme les moucherons aux chevaux. Dous
d'un certain sentiment, pourvus de sympathies ardentes, et privs de
fcondit, amateurs sans vocation, ces ombres nombreuses rendent par les
lvres ce qui leur est entr par les yeux. Mais rien ne se passe au
del. Sont-ils pauvres, de tels gens se font broyeurs de couleurs,
souffleurs de comdie, figurants d'opra; sont-ils riches  milliards,
princes, ministres, ce sont des jugeurs, des protecteurs, des Colberts
au petit pied, des Mcnes en miniature, des Lons X de chevalet. Si,
comme votre ami, ils ont en partage une honnte aisance, ils accouplent
leur gnie muet au talent d'un praticien qu'ils ne quittent plus; l'art
est leur seule occupation, le monde entier n'est pour eux peupl que de
grands hommes, et grands hommes eux-mmes, par frottement, par
incubation, ces ftiches manient la question d'art  merveille, talent
o excellent d'ordinaire ceux qui jamais n'ont rien fait et qui ne
feront jamais rien. Au demeurant, que sont-ils?... _Amis des artistes_,
courtiers marrons du talent; ils n'ont pas d'autre position sociale.

Quand l'ami des artistes a senti le poids des ans, quand,  force de
rpter la mme chose, il est demeur en arrire du mouvement gnral,
sa verve diminue, la rigueur de ses principes devient tempre, son
audace s'intimide, ses ailes se dplument, ses serres perdent leurs
ongles, il tombe en fusion et passe  une tendresse universelle. Au seul
mot d'art, au seul nom d'artiste, il vous embrasse, et il pleure 
l'aspect du premier _nez_ de son petit-neveu. En un mot, une fois us,
et ds qu'il ne vaut plus rien, l'ami des artistes, devenu excellent
homme, tourne au sigisb des artistes quinquagnaires et au brocanteur
de tableaux. S'il lui reste des rentes, il tire des amis de sa cave et
de sa cuisine. Voil, monsieur, l'avenir de votre camarade, enlumin le
mieux possible. Au revoir, et bonne nuit.

Depuis ce jour, j'ai souvent rencontr mon ami Badoulot, et j'ai suivi
avec attention ses transformations, admirant ses nombreuses spcialits.
Il est triste de penser que ce travers, produit par une srie
d'avortements, se multiplie d'une effrayante manire depuis que
l'aristocratie de la pense a dtrn les autres.

Mon ami Badoulot est en effet devenu un tre multiple: tantt il tourne
au critique et rampe sous le ft des journaux, tout infect de peintres
chous ou de musiciens _in partibus_. Ces lettrs d'une espce nouvelle
se sont fait un dplorable argot; ils se sont cr un vocabulaire
spcial dont l'horrible mot _artistique_ est la base. L'ami des artistes
est tranchant, loquace. Loin d'tre le satellite des gens clbres, il
se fait plante  leurs cts; il professe des doctrines dont les
clbrits ne sont que l'exemple pratique, et c'est lui-mme qu'il
admire en elles. En ces temps de spculation gnrale il est peu
dsintress; il sait accaparer  petit bruit une collection de dessins,
d'aquarelles, de croquis, d'autographes.

Il n'est pas de peintre qui n'ait eu  subir les impertinences
obsquieuses de mon ami Badoulot ou des artistes marrons ses semblables.
La quantit de ces mouches bovines devient effrayante. Combien de gens
se font honneur par le monde, au sortir de leur tude d'avou ou de leur
bureau de ministre, d'appeler les grands hommes par leur nom de baptme
tout court, de leur crier de loin: Comment _te_ portes-_tu_? et de
raconter les menus dtails de leur vie, afin de paratre leurs
familiers! Et puis, ce sont des questions ridicules, des requtes
indiscrtes, des observations stupides, et surtout des loges 
contre-sens, plus irritants que la critique mme; des querelles 
l'endroit de vos intimes convictions, et tout cela pour faire parade de
leur jugement prodigieux, de leur trange aptitude, et d'une vocation
incroyable. Laissez-les dire, ils vous offriront des conseils. Je sais 
ce propos un sculpteur qui, durant tout un hiver, fuyait de maison en
maison un ami des artistes obstin  s'insinuer dans son intimit en se
recommandant d'une foule de _noms_ qu'il qualifiait de ses bons amis, de
ses frres par les ides. Notre sculpteur s'tait soustrait  ce
fcheux, et l'avait perdu de vue, quand, partant pour un voyage, il le
retrouva dans la diligence,  ses cts. Sur-le-champ, une dissertation
_artistique_ fut tablie, et le statuaire, ayant puis les
monosyllabes, ne sachant plus que devenir, se pencha vers l'oreille de
son perscuteur, et lui montrant en face d'eux, sur le revers, un gros
marchand de laines qui cachait sa face ingrate sous un bonnet de coton
noir, il lui dit  voix basse: Vous voyez ce gros papa simplement vtu?
Eh bien, c'est M. de Lamartine qui voyage _incognito_. N'ayez pas l'air
de le savoir.

--Bah! rpond l'autre; mais oui, en vrit, je le reconnais  prsent...
Il a beaucoup engraiss; cependant on ne peut s'y mprendre.

Grce  ce subterfuge, notre sculpteur fut dlivr de toute obsession,
au prjudice du marchand; sur qui l'ami des artistes tourna son bel
esprit et le sel attique de sa conversation. Le ton inspir de l'un
contrastait d'une manire adorable avec la pesanteur de l'autre. Tout
s'expliquait pour celui-l par le dsir de celui-ci de demeurer inconnu,
et le sculpteur, durant vingt lieues, couta ce colloque burlesque avec
un flegme germanique.

Malgr des travers quelquefois difficiles  supporter, mon ami Badoulot
a son bon ct; il fuit la politique comme le feu, bien diffrent en
cela d'une autre sorte d'amis des artistes, la plus adroite de toutes.
Elle est compose de gens qui ont des relations assez tendues, et qui
font profession de prner la jeunesse, de vnrer les anciens et
d'admirer tout le monde avec fureur. Ils sont les plus polis, les plus
humbles du monde. Ce sont des jugeurs continuels, dont la critique est
toujours admise, vu qu'elle est toujours favorable. Ils encouragent les
arts, non pas de leur bourse, mais de leurs conseils, et il devient
avr qu'ils sont de grands aigles et de parfaits connaisseurs.
L'acquisition de quelques crotes complte cette rputation, et les
voil investis d'un nom connu de toute la France, lequel ne reprsente
rien.

Voici maintenant leur marche: obtenir, chose aise, une lgre mission
dont l'objet touche  l'histoire,  l'architecture, que sais-je? Ils en
reviennent pourvus d'un titre, et alors ils se placent trs-bien entre
le gouvernement (la partie payante) et les artistes dont ils sont les
amis. De sorte que l'argent qui va de celui-ci  ceux-l passe entre
leurs doigts, et ils les ont gluants  l'excs.

Il se fait ainsi des fortunes, on ne sait comment; des noms se
produisent, s'enflent, s'enflent, deviennent europens, et quand on
s'avise un beau jour d'ouvrir cette grande machine qui s'lve dans les
airs, superbe et rebondie, on crve un ballon, il sort du vent, et l'on
n'a plus mme entre les mains une billevese. Ce genre d'_ami des
artistes_ est loin d'tre le plus niais; on l'a jusqu'ici trop peu
observ. Comme ces bonnes gens, sous leurs airs de bont, ont des
exclusions, des haines secrtes, des prjugs, des intrts, ils sont
nuisibles aux arts, enlvent les rcompenses  ceux qui les mritent,
pour en saturer leurs cratures ou les flatteurs de leurs caprices.

[Illustration]

Sur une plus basse chelle, l'ami des artistes s'infode souvent  un
individu dont il dveloppe les principes, et de qui il explique la
pense. Hors d'icelui, tout est crtin, sauf les morts, qui servent de
point de comparaison. Le peintre, du reste, n'a pas de serviteur plus
dvou. Ce familier _fait_ la palette, se charge des commissions
dlicates, des visites aux feuilletonnistes; il met du bois au pole de
l'atelier, et ne sollicite d'autre rcompense que celle de voir sa tte
bauche chaque anne dans le fond d'un tableau. Aprs une journe
employe  papillonner  et l, il s'crie le soir: Nous avons bien
travaill, notre ciel est descendu tout entier..., nos figures sont
bauches, _nos dessous_ finis, notre toile couverte, etc... Il est 
la fois harass de fatigue, et content de la besogne; plus heureux que
l'artiste, lequel ne jouit souvent que de la premire de ces sensations.

En province, l'_ami des artistes_, c'est--dire de la troupe thtrale,
est lieutenant, avocat, clerc, marchand de vins, fils de ngociant,
cafetier; dans tous les cas, il a bons poumons et bon bras. En de telles
amitis, le coeur palpite dans l'estomac, et l'on _fraternise_ beaucoup.
Les cabotins idoltrs supportent la sympathie avec des airs de
matamores, et les bourgeois sont fiers d'tre associs  leurs petites
passions. La rivalit de la Dugazon et de la premire chanteuse cause
bien des rixes,  moins que le tnor n'ait sagement dbut par
confisquer celle-ci, comme de droit. Au surplus, les comdiens
provinciaux ont conserv je ne sais quoi de bohme, de romanesque, de
vagabond, de patriarcal, qui les rend plus divertissants que ceux de
Paris, lesquels deviennent plus bourgeoisement ennuyeux qu'on ne saurait
le dire.

Dj nanmoins, et depuis quelques annes, un symptme effrayant de la
maladie morale qui plit les comdiens de la capitale se manifeste parmi
ceux des dpartements. Ce besoin de considration prosaque les
recherche; ils aspirent au droit de bourgeoisie; l'ami des artistes
devient pour eux un objet d'utilit, un porte-respect qu'ils choisissent
dans les notabilits, et qui, cajol, salu, adul, sert alors au
comdien de marchepied pour se hausser jusqu'aux hobereaux de l'endroit.
Grce  ce patron officieux, l'artiste pourra se glorifier, comme ses
chefs de file des thtres royaux, d'tre initi aux belles manires,
d'_avoir t couru_ par la meilleure socit, et _ravag_ par les _dames
du grand monde_ (telles sont ses expressions) dans toutes les villes o
il a _travaill_.

Quand il n'est pas juch  la cime de l'chelle sociale, l'ami des
artistes dramatiques et lyriques des dpartements est oblig, pour
s'lever jusqu' eux, de se crer une importance, de s'appuyer sur
d'autres estimes, sur d'autres relations non moins prcieuses.

S'il s'agit d'une ville de garnison, la tche est facile. L'ami des
artistes est d'ordinaire celui des officiers, et sa moustache vgte 
l'ombre des leurs. L'ami des artistes est fier, un jour de revue, de
marcher au bras d'un capitaine en pantalon garance et de marquer le pas
avec lui de toute l'nergie de ses talons. Or, on sait que le guerrier
franais est vnr et tant soit peu craint de l'acteur provincial.
L'ami commun d'Apollon et de Mars est donc charg de rapprocher artistes
et militaires; il a ses entres partout, il est la coqueluche de la
Dugazon, fait ce qu'il veut de l'ingnue, et prsenterait au besoin un
officier ou deux  la premire chanteuse. Un semblable crdit lui donne
 l'tat-major de la place et au _Grand-Caf_ une certaine consistance,
tandis que ses familiarits avec ces messieurs du rgiment, desquelles
il fait parade au foyer du thtre durant les rptitions, le _posent_
parmi les acteurs comme un jeune homme du meilleur genre. Quinze jours
aprs les dbuts de l'an thtral, l'heure du triomphe sonne pour l'ami
des artistes. Un lieutenant, un capitaine, ses protgs, vritables amis
de la vigne et de l'art dramatique, sont introduits dans le sanctuaire
o se prlassent, avant le lever de la toile, le duc de Guise et Zampa,
Lucullus et Jeannot, Richelieu et M. Cagnard. D'un air  la fois
dbonnaire et chevaleresque, l'ami des artistes prsente ses guerriers 
ses comdiens ordinaires... On l'aime, on le remercie, on le flicite;
c'est un grand homme, il comprend et encourage les arts, et il immole
glorieusement toute la soire le grossier public, le bourgeois,
l'picier, le pkin.

Que de rapports naturels entre le militaire et l'acteur de province!
Tous deux ne courent-ils pas de ville en ville, d'anne en anne? ne
sont-ils pas tous deux pleins d'indpendance et de servitudes, et ne
volent-ils pas l'un et l'autre  la gloire trompeuse par des chemins
diffrents?

On reconnat gnralement l'ami des artistes  la manire dont il
exagre les habitudes, les allures des objets de son affection. Son
chapeau est plus pyramidal, sa cravate _plus convulsive_, son col plus
rabattu, sa barbe plus moyen ge, son gilet plus dbraill que chez
l'artiste. Son mobilier a l'air d'une boutique de bric--brac; il couche
en un lit sculpt, tout hriss d'arabesques horriblement pointues. S'il
faisait un mouvement durant le sommeil, il ne se rveillerait pas, car
il se fendrait le crne jusqu'au sternum. Ses buffets du temps de
Clodion le Chevelu poussent des cris de hyne quand on les veut ouvrir;
il possde l'pe  deux mains du Sanglier des Ardennes, fabrique pour
six francs (il l'a paye soixante) dans la cour du Dragon, ou dans la
rue du Feurre, avec un ex-barreau de la grille si indignement dtruite
de la place Royale. L'ami des artistes mprise son bottier, son
tailleur, son valet, son picier, et jusqu' son marchand de vins. Il
voudrait que chacun ft ami des artistes, et ne ft rien autre. Hors de
la question d'art, il ne doit tre question de rien. Parmi les gens du
mtier, il n'en estime qu'un seul, celui qu'il a lu; _le premier gnie
du sicle_  son avis.

L'ami des artistes procde avec uniformit dans ses dbuts; les traits
de son origine sont constamment les mmes: imagination vive, sympathies
vagues, sans activit, sans esprit d'ordre et d'imitation, et notre ami
Jean Badoulot peut servir d'exemple  la rgle. Mais aprs un certain
nombre d'annes et d'influences en sens divers, il s'tablit de notables
divergences; des spcialits se sparent. Il est des artistes de tant
d'espces!

[Illustration]

Parfois on rencontre aux Tuileries certains vieillards  l'oeil vif au
milieu d'un masque us, ple, sillonn de rides longitudinales. Vtus
avec propret et  la mode de demain, ces jeunes gens d'un autre sicle
ont grand'peine  vivre entre les murailles de leurs redingotes pinces
qui s'obstinent  faire prendre  un vieux corps des allures
adolescentes, maugr des rbellions de la carcasse. Appuys fortement,
mais avec hypocrisie, sur des joncs plus robustes qu'ils n'en ont l'air,
ces messieurs se dandinent le long de l'alle des Feuillants, montrant
les faons agrables de gens qui marchent sur des oeufs. Un binocle pend
 leur cou soigneusement abrit par une cravate blanche, haute,
directoriale, destine  masquer les flasques ondulations de la peau aux
rgions sous-maxillaires. Sous des chapeaux irrprochables, ils
rassemblent en touffes, de chaque ct du visage,  force de tirer et de
rouler, certains cheveux emprunts on ne sait o. Les poils qui sont ns
sur la nuque, forcs  de longs voyages, parcourent les deux tiers de la
sphre occipitale et s'en viennent expirer, parpills et maigres, au
bord des dserts frontaux. Toutes les ressources sont employes, tous
les cts faibles dfendus, et chaque jour l'habile gnral dispose les
dbris de ses troupes sur la brche ouverte.

Ainsi affts, apprts, bichonns, ces gens d'un ge indicible, d'un
sexe mme problmatique, tant ils se sont pils ds leur premire gele
blanche, s'en vont raides comme btons, poupes  ressorts, momies
galvanises, colportant  et l un ternel sourire strotyp sur un
double rtelier de Pernet.

Suivez un de ces originaux depuis une heure de l'aprs-midi; c'est
l'instant de leur lever. Aprs une courte promenade, il se rendra au
cabinet de lecture. Les feuilles du jour parcourues, seconde promenade,
suivie d'une visite au _pastry-cook_, puis  un club quelconque, o il
ne trouvera que le garon de chambre. Enfin nouvel assassinat du temps
jusqu'au dner, aprs quoi sance norme et non sans dormir, dans un
caf. A toutes les minutes du jour, cet homme a bill; les signes de
l'ennui le plus pesant, le plus pais, se sont trans sur son visage;
son pine dorsale flchissait mme sous le poids de l'ennui; l'ennui
faisait flageoler ses jambes.

Huit heures sonnent, et voil qu'il se rveille, secoue le plomb dont il
est comme appesanti, remonte jusqu' ses oreilles ses faux-cols en
talus, ramne sur l'occiput son cheveu _pars_ au fond du chapeau, se
sourit avec bont, s'embrasse et se prcipite joyeux, en fredonnant
_Adolphe et Clara_, hors du _Coffee house_ (car il recherche les
tablissements anglais, on ne peut que l s'ennuyer six heures sans tre
interrompu).

Ce brave homme ne vit que quatre heures, non par jour, mais par nuit. Il
est _l'ami_ des acteurs, des actrices du vieux temps, et de ces auteurs
tragiques dj rares, espces disparues comme les mastodontes, lesquels
(lesquels auteurs) sont situs dans la tombe, quant aux pieds, et de
qui la tte s'incline sous le bocal acadmique.

Donc, au sortir du caf, notre homme se rend au foyer de la
Comdie-Franaise, ou chez quelque acteur retir de la scne, ou chez
quelque ex-notabilit hexamtrique; et l, retrouvant quelques tronons
de colonnes grecques ou romaines, quelques ombres d'Achille ou
d'Agamemnon, voques par le Tirsias du logis, il se livre  la posie
des souvenirs,  des expansions d'amiti dignes et contemporaines de
Pylade et d'Oreste. On se rappelle de grands succs oublis, des amours
dplums depuis longtemps, et l'on parle de pices, de rles, de gens
illustres que personne n'a jamais ou nommer, et l'on paraphrase sur des
tons lamentables le cri mlancolique du pote, _O prteritos!_...

Au milieu de ce cercle, il est une crature  qui _l'ami_ en question
est spcialement fcheux. C'est une jeune-premire non moins ternelle
que le printemps de l'antique Idalie. Notre homme nourrit pour elle une
passion platonique et malheureuse. Il a vieilli dans cet amour
routinier, la flche de Cupidon s'est rouille dans sa poitrine, et la
plaie s'est referme. Cet amant caduque ne trouve plus de mots pour la
louer; il sait par coeur tous ses rles, chaque succs de l'objet aim
est grav, avec la date fatale, en traits de feu dans sa mmoire, et ds
que survient un nouveau triomphe, le tendre historiographe enchant
amne  cette fte toutes les ovations du temps jadis. Alors il est
question d'_OEdipe_, de _la Vestale_, du _Philinthe_, du _petit
Chaperon-Rouge_, des _Visitandines_; hlas!... de _Rose et Colas_, et...
du _Mariage de Figaro_!...

Quel supplice pour cette ingnue qui vient tout  l'heure d'tre
embrasse sur le front par une mre dont elle serait l'aeule! Le rouge
lui en dteint sur les pommettes, et ses faux cheveux se dressent
d'horreur au milieu des roses qui y sont mles! Comme elle n'a pas
vieilli, cette desse, comme elle persiste dans l'ingnuit la plus
primitive, comme elle persvre dans le trille et la roulade, _l'ami des
artistes_ accroche ses vieux ressouvenirs  ce buisson d'immortelles, et
il prend le crpuscule du soir pour l'aurore aux doigts de rose. Quant 
sa vie,  lui, il la dira sans peine.

Cet homme n'a jamais rien fait, rien. Officier en 82, au rgiment de la
reine, il se lia, au voyage de Cherbourg, avec l'intendant des menus,
lequel, au retour, lui donna  souper chez des filles d'opra. Il a
connu Mol, mademoiselle Clairon, et encourag les dbuts de la petite
D***... ici prsente et toujours adorable (la petite D*** fait une
grimace diabolique). Depuis lors, il n'a pas quitt les coulisses; il
sait tout le vieux rpertoire, c'est lui qui a enseign a Talma son
Qu'en dis-tu? Il croit entendre encore Le Kain s'criant:

  Et sa tte  la main demande son salaire.

Bien qu'il ft jeune alors, le geste du tragdien qui semblait se
dcapiter et manier la tte entre ses doigts, le son de cette voix
vibrante, le saisissent encore d'une potique horreur.

Puis il se tourne vers la jeune-premire qu'il idoltre  perptuit; il
lui reproche tendrement les soupirs qu'elle lui a drobs, cette enfant
toujours belle, divine, surnaturelle, mais inhumaine. Et l'on sourit 
cette constante affection. Pauvre ami! hlas, il eut nagure quelques
lueurs d'espoir. Un jour, aprs un souper champtre, on avait montr
quelque piti, on devait se revoir, un rendez-vous mme... Mais les
destins jaloux ont tout renvers, et... la catastrophe du 10 aot...

Personne ne connat le surplus de cette histoire, car  cet endroit
critique la jeune-premire, appelant  l'aide un catarrhe peu loign,
tousse d'une haute faon en roulant des yeux peu langoureux; l'ami
laisse la narration brise dans sa poche, d'o il retire une
bonbonnire, et tout finit par

  Vous plat-il un morceau de ce jus de rglisse?

car l'_ami des acteurs_ n'omet pas une occasion de citer, et d'ordinaire
la citation le conduit  l'anecdote, et l'anecdote  la biographie.

L'ami de la vieille scne lyrique et tragique a eu plusieurs passions,
plusieurs amitis admiratives: son mobilier en fait foi. Rien de plus
htrodoxe. Chacun de ses meubles est le legs d'un grand acteur ou une
acquisition faite  sa vente aprs dcs. Sur les murailles sont
accrochs d'affreux petits portraits en taille-douce, encadrs dans le
_bois noir_ de l'amiti, selon le prcepte de Jean-Jacques. Bien qu'il
soit riche, cet trange mortel vit sobrement; ses revenus passent en
cadeaux considrables qu'il faisait jadis  l'instar des ducs tel et
tel. Or, il ne veut pas droger. D'ailleurs, les attentions de ce genre
lui rapportent des caresses douces  son coeur; et puis, _nous autres_
artistes, nous jetons l'or par les fentres.

Quand toutes les gloires ses contemporaines ont disparu, quand il se
trouve enfin seul, sans artistes  coudoyer, il se retire  son tour,
_il abandonne le thtre_. Son capital est endommag, il a vcu plus
longtemps qu'il ne comptait, et il est forc d'aller prendre sa retraite
dans certain chteau dlabr dont il porte le nom, et qu'il n'a jamais
vu. Ses habitudes s'y trouvent dranges, le silence le glace, les
regrets le minent; comme _il fut toujours vertueux, il aime  voir lever
l'aurore_; ce rgime le fatigue, et il meurt avec les feuilles.

C'est l l'antique _ami des artistes_, doux, poli, sensible, modeste, et
d'une ducation irrprochable. Aujourd'hui ce type est rare. Les acteurs
n'aimant qu'eux-mmes sont leurs seuls amis; et leur morgue, qui
ddaigne les auteurs et protge leurs lauriers, rebute l'humble lierre
qui voudrait s'attacher  eux. L'ami des acteurs du jour est journaliste
ou capitaliste. Dans le premier cas, on l'appelle _canaille_ ds qu'il a
le dos tourn; dans le second, on s'en rit comme d'une dupe. Cependant
les vieux potes ont encore de vieux amis  qui ils lisent de vieux
pomes sur de vieux sujets, et de vieilles mains applaudissent ces
chefs-d'oeuvre inconnus. Ils s'accordent, auteurs et admirateurs, 
dplorer le mchant got du sicle et  excommunier,  exorciser les
jeunes gens qui n'en sont pas reconnaissants, les ingrats!

Quand une fois l'ami d'un artiste a vcu trente ans  ses cts, il est
plus qu'un parent, plus que la femme et les enfants. A force de suivre
son idole, de l'couter, de l'examiner, il est parvenu  la connatre,
il sait les replis de cette me, et il ne s'isole plus de cet autre
lui-mme. Le vieil ami de l'artiste pense alors avoir acquis des droits
sacrs.

Aprs la mort de mademoiselle Duchesnois, quelqu'un fit rencontre d'un
vieillard qu'il avait connu chez elle. Cet homme tait ple, abattu,
constern. On s'effora de le consoler, mais en vain. Ce n'est pas
tant, s'criait-il, sa perte qui m'afflige, que son horrible
ingratitude. Croiriez-vous, monsieur, qu'elle est morte sans me rien
lguer dans son testament...  moi! A moi qui depuis trente ans _dnais
chez elle trois fois par semaine_?...

Malgr la ferveur de ces sympathies pieuses, Dieu vous garde, artistes,
des questions et de la logique de l'ami fatal! C'est le malin qui l'a
suscit pour vous induire au pch d'impatience et de colre.

Un tel travers, nous l'avons dit, est le rsultat d'un orgueil puril,
d'un enthousiasme immodr et d'une impuissante ambition. La paresse y
contribue souvent. Par malheur, on ne devient point habile par
l'acquisition d'une teinture gnrale des choses de la science, et
l'rudition  deux sous ne conduit qu'au bavardage,  la fausset du
jugement, la pire des qualits et la premire de celles qui constituent
_l'ami des artistes_.

  FRANCIS WEY.

[Illustration]




[Illustration: LA FEMME SANS NOM.]

[Illustration]

LA FEMME SANS NOM.


  Et ecce occurrit illi mulier ornatu meretricio, prparata ad capiendas
  animas, garrula et vaga.

    (PROVERBIA SALOMONIS, cap. VII, vers. 10.)

  Excepit blanda intrantes atque ra poposcit.

    (JUV.)


QUEL nom, en effet, lui donner  ce type si fcond et si misrable, si
potique et si abject, si moral et si repoussant; nigme vivante que
n'ont pu clairer ni les recherches de la science, ni les dvouements de
la charit, ni les efforts de l'intelligence! Pendant bien longtemps
encore cette femme, dans laquelle viennent se rsumer tous les
dvouements et toutes les bassesses, toutes les dlicatesses de la
passion et toutes les corruptions de l'me, se drobera  la triple
investigation de la science, de la religion et de la morale; elle
demeurera toujours comme un des plus grands mystres du coeur humain et
des ncessits sociales.

Le meilleur moyen de la faire connatre, cette femme, c'est de ne pas la
nommer, tant est grand le dgot qu'elle soulve alors que l'on parle
seulement d'elle, et cependant combien de motifs devraient nous
conseiller l'indulgence  son gard! combien de gens la repoussent
aujourd'hui, la malheureuse, aprs avoir t les complices de sa chute
premire, et les instruments de sa dgradation progressive! Disons donc
quelques mots de la femme sans nom; aussi bien a-t-elle une trop grande
part d'influence dans la socit moderne pour chapper  cette galerie,
qui a la prtention de rflchir l'poque actuelle dans son ensemble et
dans tous ses dtails.

Pour le public en gnral, la crature dont nous parlons est corrompue,
ignoble, avilie, et tout cela sans compensation, sans espoir de retour:
pour les uns, c'est la dbauche en robe de soie, la paresse en chapeau
de satin; pour les autres, c'est la gourmandise qui sourit, l'ivrognerie
qui marche; pour tout le monde, ce n'est qu'un amas de vices qui battent
sous des oripeaux, et auxquels on fait bien de jeter l'ternel anathme.
Sans doute tout cela est vrai; mais croit-on que cette lpre de la
dbauche envahisse l'me tout  coup et s'y maintienne sans espoir de
gurison? Une pareille pense serait impie. Dieu, qui envoie aux femmes
l'ignorance et la misre qui les perdent, leur garde aussi quelquefois 
leur dernire heure le repentir, comme une compensation cleste. coutez
plutt l'histoire de Mariette.

Dans une petite ville de province vivait une veuve qui n'avait que sa
fille pour soutien. Mariette tait jeune et jolie; son corps semblait
tre fait d'une goutte de lait, et ses yeux, des rayons d'une toile. La
mre de Mariette vint  mourir. La voil donc seule au monde, sans
parents, sans amis, sans soutiens. Quand elle eut vers bien des larmes
sur le corps de sa mre, et tress bien des couronnes pour orner la
croix de bois de son tombeau, un voisin se prsenta chez elle. Cet homme
tait riche; il se dit l'ami de la famille, et offrit  Mariette de la
prendre chez lui: la jeune fille accepta avec reconnaissance. Le premier
jour, l'ami de la famille pleura avec elle; le second, il lui prit le
menton; le troisime, il essaya de l'embrasser. Le voisin avait
cinquante ans.

Mariette avait un cousin qu'elle croyait aimer; pousse au dsespoir,
elle voulut se tuer pour rejoindre sa mre. Le voisin parvint  la
calmer; il lui avoua son amour, et lui promit de l'pouser si elle
voulait se rendre  ses voeux: Mariette, ignorant parfaitement ce que
c'tait que se rendre aux voeux d'un homme, ne vit qu'une chose dans
tout cela, son mariage prochain. On lui avait dit dans maintes chansons
que les jeunes gens taient des trompeurs; le voisin tait marguillier
de sa paroisse, et de magnifiques cheveux blancs ornaient son front.
Mariette se rassura donc, et ne songea plus  aller rejoindre sa mre. A
force d'tre rassure, elle devint enceinte: au bout de neuf mois, elle
mit au monde une fille. Le voisin en cheveux blancs, l'ami de la
famille, le marguillier vertueux, envoya l'enfant  l'hpital; et quand
la mre fut rtablie, il lui mit un louis dans la main, la plaa dans la
rotonde, et recommanda au conducteur de la faire conduire,  son arrive
 Paris, chez un de ses amis, qui tait prpar  la recevoir. Comme
Mariette pleurait beaucoup en quittant le voisin, tout le monde crut que
c'tait par reconnaissance. Le dimanche suivant, le cur cita au prne
le vnrable marguillier, et quelques jours aprs ses concitoyens
l'levrent  la dignit de maire. C'tait  l'charpe municipale 
couronner tant de vertus.

Voil donc Mariette  Paris. Elle est triste, car elle songe  sa pauvre
fille, qui est morte,  ce que lui a dit le voisin prudent. Deux jours
se sont  peine couls depuis son arrive, que l'ami du voisin, autre
philanthrope en cheveux blancs, la presse dj de cder  ses voeux.
Avec celui-l il n'est nullement question de mariage; mais il promet 
Mariette de lui faire un sort. Mariette, curieuse de savoir ce que c'est
qu'un sort, cde aux voeux du philanthrope de Paris; et elle s'aperoit
bientt que ce que les philanthropes appellent un sort consiste en une
chambre  un troisime tage de la rue Tiquetonne, une commode, un lit,
un canap fan, et quatre lithographies colories reprsentant l'Europe,
l'Asie, l'Afrique et l'Amrique.

Mariette se mit alors  pleurer; elle voulut encore aller rejoindre sa
mre. Heureusement, le philanthrope avait un coquin de neveu,
prdestin, comme tous les neveux,  enlever la matresse de son oncle.
Arthur vit Mariette; il l'aima, la conduisit rue Notre-Dame-de-Lorette,
et lui meubla un appartement somptueux, le tout avec des lettres de
change payables  la mort de l'oncle en question.

Mariette est enfin heureuse: son amant est jeune et passionn; elle est
jeune aussi, belle, riche, et envie; de nombreuses amies l'entourent,
qui ne s'affublent plus, comme autrefois, d'une qualification
nobiliaire, mais qui ont tout simplement conserv le nom de leur pre,
tant le mtier qu'elles exercent leur semble naturel. La premire, Adle
Bourgeois, est pleine d'esprit et de verve foltre; elle fait le
calembour et chante la chanson grivoise  ravir; elle est au courant de
tout, de la littrature, des thtres et des arts: aussi, n'est-il pas
de lord spleenetique, pas de boyard dsireux de se faire une ide de la
gaiet franaise, pas d'agent de change en train de se soustraire aux
ennuis des affaires, qui ne connaisse Adle Bourgeois: c'est l'hrone
des parties de campagne, l'Hb des soupers de carnaval, la Vnus des
cabinets particuliers. Pour jouer un pareil rle, il faut avoir reu une
excellente ducation. Aussi Adle Bourgeois a-t-elle t leve 
Saint-Denis. Son pre est un vieux militaire qui a achet au prix de
vingt blessures le droit de faire instruire sa fille aux frais de
l'tat; Adle a quitt Saint-Denis  dix-neuf ans. Rentre dans la
maison paternelle, une triste ralit s'est dresse devant ses yeux: son
pre est pauvre, c'est un soldat grossier, un invalide grondeur, un
homme qui ne comprend la vie que le sabre  la main. Adle a pris au
contact de ses compagnes des ides au-dessus de son tat; elle se
croyait grande dame, il faut qu'elle redevienne grisette. Trop pauvre
pour se marier, trop jolie pour rester fille, en butte aux ardeurs de la
jeunesse, amoureuse du luxe, avide des plaisirs qu'elle n'a fait
qu'entrevoir, c'est son imagination qui la livre au vice. L'ducation
perd quelquefois une femme, comme l'ignorance. Adle est maintenant une
courtisane femme d'esprit; elle fait partie de l'lite de la galanterie.

La seconde, Julie Chaumont, a une autre spcialit: dans le jour, elle
promne au milieu des rues bien frquentes une lgance pleine de
richesse et de bon got. Pendant que son costume dment toutes les
suppositions fcheuses, son regard seul trahit la vrit par d'habiles
et imperceptibles invitations; le soir, elle s'tale aux concerts, aux
avant-scnes des thtres dans tout l'clat d'une toilette princire.
Vous la prendriez pour la femme d'un ambassadeur si un ami plus au fait
que vous de la rouerie parisienne ne vous donnait son adresse tout bas.
Julie n'a, du reste, ni intelligence, ni coeur; elle sait qu'elle est
belle, et elle ne comprend pas qu'il y ait un autre usage de la beaut,
que celui de la vendre. Julie est froide et rgulire comme une statue;
elle poserait dans les ateliers, si elle ne posait dans les rues. Il n'y
avait dans cette femme que l'toffe d'un modle ou d'une femme galante.

La dernire, Arsne Drouet, un peu plus ge que les deux autres, suit
aussi une carrire bien plus pineuse. Nulle mieux qu'elle ne sait dans
une table d'hte verser  ses voisins le champagne qui mousse, ou
proposer une partie au bois, ou faire allumer  propos les bougies de la
bouillotte; elle devine tout de suite l'homme qui lui prtera un louis,
ou qui lui permettra de s'intresser gratis dans sa partie. Est-elle
associe avec le propritaire de la maison, ou bien se contente-t-elle
d'exercer pour son propre compte? Il est probable qu'elle fait les deux
choses  la fois. Celle-ci est encore plus joueuse que courtisane.
Depuis que Frascati n'existe plus, son mtier est devenu trs-difficile;
Arsne fera peut-tre comme les joueurs sans espoir, elle se prcipitera
du haut d'un quatrime tage sur le pav. Il n'est pas encore reu que
les femmes se brlent la cervelle.

Mariette est la compagne de ces trois femmes: elle gote alternativement
les plaisirs de leur triple spcialit; elle est bien force d'agir
ainsi, la pauvre fille, car son amant s'est mari. Elle s'est habitue
au luxe, au plaisir,  la paresse, et la voil qui passe du cabinet
particulier  la table d'hte, de la table d'hte  la table de jeu, de
la table de jeu  son alcve; Mariette a dix-neuf ans. C'est l'ge
heureux des femmes, c'est l'poque o la vie est la plus belle, o
l'ange gardien des jeunes filles rpand sur leur tte les fleurs les
plus fraches des innocents dsirs. C'est alors que l'inquite curiosit
du coeur prte  l'existence le charme d'un gracieux mystre; on ne veut
rien savoir, mais on veut tout deviner, et la pudeur, qui s'veille,
soulve au fond de l'me tout un monde de rves flottants, d'motions
vagues, d'aspirations indfinies: frais papillons qui secouent longtemps
leurs ailes avant de trouver cette fleur divine sur laquelle ils doivent
se poser, et qui s'appelle l'amour! Sainte ignorance, qui faites battre
le sein des enfants, et qui faites passer sur la joue des jeunes filles
tantt l'incarnat de la rose, tantt la blancheur des lis, Mariette vous
avait perdue sans avoir got vos ineffables douceurs, et sans avoir
compens cette perte par la science de la vie. Elle tait tout
simplement une femme galante, c'est--dire une crature n'ayant ni la
conscience de la veille, ni celle du lendemain; vivant dans cette espce
d'ivresse que donnent le luxe, les plaisirs, et par-dessus tout
l'incessante flatterie de l'homme auquel la civilisation fait un devoir
d'acheter la satisfaction de ses sens au prix d'un ternel mensonge.

A dix-neuf ans elle n'avait plus rien  connatre: elle avait brl
l'clat de ses beaux yeux aux reflets des rampes de tous les thtres,
laiss les lambeaux de sa voix aux chansons de cent orgies; elle ne
comptait plus les baisers, et ignorait le nombre de ses amants; elle
usait de toutes les jouissances sans les prouver: voil le sort de
toutes ces femmes que nous voyons autour de nous, et que nous aimons
mme quelquefois. Il y a quelque chose au monde de plus affreux que la
matire brute, c'est la matire qui usurpe la grce, c'est cette
affreuse confusion de tout ce qu'il y a de plus noble avec ce qu'il y a
de plus dgrad que l'on retrouve  un si haut degr dans la femme
galante. Pour elles, il n'y a plus non-seulement ni honneur ni vice,
mais encore ni beaut ni laideur. Apollon et sope ne leur reprsentent
qu'une certaine quantit d'or, et cependant elles ne sont point avares:
cet or, elles le dpensent comme elles l'ont gagn, sans savoir comment.
On leur pardonnerait si on pouvait leur trouver un vice: ces femmes-l
ne personnifient qu'une chose, le nant!

Cependant la femme galante est belle, elle sduit  la fois
l'amour-propre et les sens; souvent elle est aime avec ardeur, avec
passion, souvent elle empoisonne l'existence d'un homme de coeur dont la
vigilance s'est endormie et dont l'me s'est laiss surprendre. Malheur
 celui qu'un pareil sentiment consume! Avenir, fortune, honneur mme,
il sacrifiera tout pour une crature qui ne lui donnera en change
qu'oubli et abandon, non point par cruaut, non point par mchancet
vritable, mais par ignorance, parce qu'elle aura trouv tout naturel
que son amant se ruint pour elle, parce qu'enfin, pour comprendre qu'un
homme vous a donn son honneur et son avenir, il faut connatre soi-mme
l'honneur et savoir ce que c'est que l'avenir. On cite quelques femmes
galantes qui ont partag leur richesse avec un amant devenu pauvre: ces
exemples ne sauraient rien prouver contre l'gosme de la masse. Un
sacrifice suppose l'amour, et la femme qui parvient  aimer cesse
aussitt d'tre femme galante.

L'industrie qui s'exerce dans la rue en plein jour ou  l'clat des
rverbres nous a sembl toujours moins dangereuse pour la socit et
moins immorale peut-tre que celle qui s'tale firement au milieu des
promenades publiques, dans les thtres, dans les concerts, comme si le
luxe pouvait sauver de l'ignominie. Dans le premier cas, si les femmes
ne craignent pas de se mettre au-dessus de la pudeur, il y a dans les
conditions au moyen desquelles elles achtent la tolrance qu'on leur
accorde une sorte de honte officielle qu'on peut considrer comme un
chtiment et comme une prcaution sociale; dans le second cas, au
contraire, les inconvnients que l'on cherche  prvenir existent sans
aucune espce de garantie pour l'ordre moral. Ceci, dira-t-on, est bien
plutt la faute des moeurs que celle du lgislateur: on s'est habitu 
sparer le vice en deux classes; on a piti de la premire, et l'on
mprise la seconde. Mais, alors, pourquoi les hommes ne manifestent-ils
pas plus souvent, et d'une faon plus nergique, cette piti et ce
mpris, sentiments puissants qui pourraient viter bien des malheurs, et
faire natre bien des conversions.

Arriv  ce degr de l'chelle des vices que nous nous sommes impos le
devoir de parcourir, nous ne pouvons nous empcher d'insister sur le
caractre fatal et incomprhensible de ce qu'on appelle une femme
galante de nos jours. Autrefois, une courtisane, c'taient Marion
Delorme et Ninon de l'Enclos, c'est--dire des femmes sages par raison,
libertines par temprament ou par faiblesse, se dsolant le lendemain de
la sottise de la veille, passant toute leur vie  aller du plaisir au
remords, du remords au plaisir, sans que l'un parvnt  dtruire
l'autre, et n'chappant qu' leurs derniers instants  ces deux grands
ennemis. Aujourd'hui la galanterie n'est pas mme une spculation, c'est
presque une manire de tuer le temps, une faon de mener la vie
d'artiste. Beaucoup, parmi celles dont nous parlons, si elles pouvaient
changer de sexe, deviendraient des rapins chevelus, des jeunes-premiers
de la banlieue, ou des potes incompris; d'autres, et c'est le plus
grand nombre, jetes dans cet tat par hasard, le continuent toute leur
vie sans le comprendre. Si la destine l'et voulu, elles auraient pu
faire des pouses irrprochables. Chez ces organisations, tout dpend de
la premire impression: le vice ou la vertu ne sont pour elles qu'une
habitude. Ce sont des automates en chair.

Autrefois le monde des courtisanes ne s'ouvrait qu' l'lite de la
socit: aujourd'hui toutes les classes y sont admises; il ne faut donc
pas trop s'tonner de la banalit de manires, de l'insuffisance
d'esprit qui caractrisent les femmes galantes  notre poque. Dans
l'antiquit, Phryn, Las, Aspasie, si elles avaient la corruption,
possdaient au moins l'intelligence; mais Louise, mais Athnas, mais
Laure, mais Adle, toute la galanterie moderne, par quel ct ne
touchent-elles pas  la matire, par quel point se rattachent-elles 
l'humanit? Est-ce par la paresse, par la gourmandise, par la luxure?
Paresseuses! ont-elles le temps de l'tre, leur travail n'est-il pas
incessant, continu? Gourmandes! elles le sont  leurs moments perdus,
et, pour ainsi dire, par distraction. Quant au dernier vice dont nous
venons de parler, la physiologie a dmontr depuis longtemps qu'il tait
chez les femmes une exception qui servait rarement de prtexte  leurs
dsordres. Est-ce Dieu qui, par hasard, a voulu qu'il y et sur la terre
des mes ainsi dshrites, afin qu'elles pussent servir d'exemple?

Non, ce n'est pas de Dieu que viennent les parias, mais des hommes. De
tout temps il a fallu aux gnrations viriles des plaisirs faciles et
des amours d'un instant. L'homme n'a plus soif des motions pures, il ne
s'attache qu' ce qu'il pervertit, et il trouve une certaine joie 
maculer les fruits auxquels il veut goter. Notre intelligence blase ne
se contente pas de la jouissance, si elle n'a t prcde de la
corruption; il semble que depuis la chute du premier homme nos plaisirs
aient besoin d'une arrire-pense de mal pour tre complets, comme
l'harmonie d'un tableau a besoin de l'ombre. Si la dbauche actuelle est
telle que nous venons de la dpeindre, il faut s'en prendre  la
vulgaire dpravation de notre sicle: ce sont les Alcibiades qui font
les Aspasies.

Il y a cependant dans ce que nous venons de dire des exceptions, et des
exceptions assez nombreuses. On a vu quelquefois des femmes raliser une
fortune considrable dans la galanterie, et s'en retirer  un certain
ge, comme un ngociant qui abandonne les affaires aprs une vie
utilement et laborieusement employe; d'autres, aprs avoir vcu pendant
plusieurs annes avec un homme, russissent  s'en faire pouser. Ces
femmes taient cependant des courtisanes comme les autres; sans doute,
mais elles avaient de plus que leurs compagnes l'habilet de leur propre
corruption: elles exploitaient leurs passions au lieu de se laisser
exploiter par elles. Leur attention tait sans cesse veille  se
mnager une issue par laquelle il leur ft permis de rentrer de temps en
temps dans la vie ordinaire. L'une devait savoir la politique, afin
d'tre au courant des conversations de certains vieillards chez lesquels
il est de tradition d'entretenir des femmes; l'autre devait probablement
donner des leons de piano ou de dessin en ville. De cette faon, le
premier amant croyait payer des conseils et enrichir une femme d'esprit;
le second s'imaginait pouser une artiste qui lui sacrifiait son avenir.
L'homme se laisse facilement imposer des illusions auxquelles il obit
en aveugle. Mais combien ce rsultat est difficile  obtenir par une
femme! et la plupart de celles qui forment la classe des courtisanes
savent-elles seulement ce que c'est qu'une illusion?

Mariette n'tait qu'une femme galante ordinaire. Cependant, moins
heureuse que ses compagnes que leur indiffrence avait su prserver de
ce malheur, elle appartenait  tout le monde, et  quelqu'un en mme
temps. Elle tait la source cache qui fournissait aux dissipations
d'une de ces existences mystrieuses dont le secret se perd dans la nuit
des alcves inconnues. Son or, ses meubles, sa personne, taient  la
merci des caprices d'un de ces hommes dont nous tracerons aussi le
portrait, mauvais gnies qui semblent avoir reu des mains de la
Providence la mission de rendre au vice ce qui vient du vice, et qui
sont sur la terre la punition de ces malheureuses auxquelles Dieu
pardonnera peut-tre dans les cieux. Il n'y a que les femmes bien
lances qui aient des liaisons de ce genre. Jugez maintenant ce que
devait tre Mariette, et elle n'avait que dix-neuf ans!

On s'use vite  ce genre de vie; la beaut s'en va, mais malheureusement
les besoins restent, et, pour satisfaire  ces besoins inexorables, il
n'est aucun effort qui paraisse trop difficile. Alors se prsente un
autre danger: on a t trompe par un vieillard, et l'on se trouve face
 face avec une vieille femme. On ne fait que changer de corruption: le
vieillard vous dshonorait dans son propre intrt, la vieille femme
n'agit que dans l'intrt des autres. La pourvoyeuse de la dbauche
prend toutes les formes: elle pntre dans les ateliers, dans les
mansardes, quelquefois mme sous le toit de l'pouse chaste et fidle:
c'est le Prote de l'infamie. Auprs de Mariette, la vieille femme prit
le costume d'une revendeuse  la toilette; depuis longtemps elle
guettait cette proie, et quand elle vit l'heure et le moment propices,
elle entrana la pauvre enfant au plus profond de l'abme. O Mariette!
hier encore on souriait quand vous passiez, pour vous saluer,
aujourd'hui tout le monde va dtourner la tte, et personne ne voudra
vous avoir connue.

Hier,  la rigueur, Mariette s'appartenait encore; aujourd'hui elle est
 tout le monde. Le matin une femme doue d'un embonpoint extraordinaire
l'a conduite dans un bureau o elle a donn son nom, son ge, le lieu de
sa naissance. Sur ce registre o sont venues se faire inscrire des
femmes de tous les pays, depuis la blonde Scandinave jusqu' la Turque,
htesse indolente des harems parfums; sur ce registre o l'on a vu
quelquefois runis le nom de deux soeurs, et, infamie inconcevable!
celui de la mre et de la fille, Mariette est pour ainsi dire croue 
tout jamais. Elle figure sur le livre de fer de la dbauche universelle;
dsormais elle peut exercer en paix son industrie; on lui a dlivr sa
patente.

Pour ce qui concerne l'existence nouvelle de Mariette, nous n'avons pas
besoin de vous dire ce qu'elle est, vous la devinez tous; elle vend de
l'amour  tant par heure; elle porte une robe bleu de ciel, des cheveux
blonds nous en tresse et boucls par devant; son oeil fatigu brille 
certains moments de quelques douces lueurs. Ceux qui l'ont vue dans ce
temps-l nous ont assur qu'elle tait encore fort jolie. Pour nous, qui
ne l'avons connue qu'au village, nous ne savons rien de positif  cet
gard.

Il y a dans Paris deux cent vingt maisons, dont quelques-unes s'talent
au grand jour et se transmettent en hritage (comment des filles
peuvent-elles en accepter un pareil de leur mre?) comme une tude
d'avou ou de notaire. Dans ces maisons, de pauvres filles sont
enfermes, et rien de ce qu'elles gagnent ne leur appartient; on les
loge, on les nourrit, on les habille, mais voil tout. Ce sont des
esclaves dont la charit n'a pu parvenir encore  briser les fers. C'est
dans un de ces tablissements que vivait Mariette; le jour, elle lisait
des romans, chantait des romances folles, ou se disputait avec ses
compagnes; le soir, elle tait  la disposition de tous les dsirs.
Cette existence, si horrible en elle-mme, avait encore cependant ses
moments de plaisir. Parfois un jeune homme candide, pouss par de
mauvais conseils ou de mauvais exemples  aller apprendre les secrets de
l'amour sur l'oreiller du vice, se penchait vers elle en rougissant, et,
ne sachant comment la nommer, l'appelait des plus doux noms qu'on
prodigue  une premire amante; d'autres fois encore, c'tait un homme
de lettres en train de ramasser des observations pour un prochain roman,
qui l'interrogeait avec bont, et lui parlait d'une vie meilleure;
souvent aussi arrivait un voyageur qui, n'ayant pas le temps de songer
aux amours difficiles, faisait de Mariette sa compagne momentane, et
lui proposait de furtives parties de plaisir. Puis venait le jour de
libert que la spculation accorde chaque semaine  ses pensionnaires.
Ce jour-l on avait un beau chapeau comme autrefois, une robe frache,
et un sourire endimanch; on allait faire  la Chaumire une de ces
passions qui durent une contredanse, puis on rentrait avec des souvenirs
dans le coeur: pendant quelques heures, cette vie pouvait paratre
supportable, elle se dorait encore des derniers reflets d'un pass plus
agrable; mais bientt la ralit reprenait tout son empire: par des
disputes plus longues, par des chants plus fous, par des excs plus
funestes encore, il fallait essayer d'chapper au sentiment d'une
position terrible. Voil ce que faisait Mariette; elle tait force de
se croire plus heureuse, parce qu'elle tait plus bruyante. Cette
agitation sdentaire apportait avec elle ses moments de sombre tristesse
et de mlancolique ennui. Quelquefois ce vague chagrin de l'amour
inassouvi, de la jeunesse mal employe, tourmentait la jeune fille: elle
pensait  son village,  son enfant,  la tombe de sa mre, dont les
dernires couronnes devaient s'tre fltries depuis longtemps. Elle
voulut fuir et retourner au pays; mais une force nouvelle la retint
cloue au pilori: cette force, c'tait la maladie, plaie honteuse et
ternelle qui signale le commencement de la vengeance divine.

Un matin Mariette se rveilla sur le lit d'un hpital. Comme elle
souffrit quand il lui fallut taler ses plaies devant la foule des
lves et des mdecins! Ce moment de pudeur la rendit  elle-mme: les
soins des religieuses, la vue du crucifix plac au fond du dortoir, lui
firent comprendre qu'elle accomplissait le premier degr de la pnitence
qui lui tait impose. La solitude la fit redevenir femme: grce  ce
sentiment, elle dcouvrit sans en tre atteinte tous ces honteux secrets
que cache la couche du vice; elle chappa  ces infmes amours qui
prennent naissance  l'ombre solitaire des lits de fer; elle aurait pu
sortir de l'hpital pleine d'une puret nouvelle, si la corruption ne
l'avait pas attendue  la porte. Ces horribles industriels qui
trafiquent des dpouilles de la mort, qui vendent les cheveux et les
dents de ceux qu'ils ensevelissent, livrent aussi pour de l'argent le
secret des convalescences brillantes. Cette mme vieille qui avait tent
dj Mariette l'attendait sous un autre costume au seuil de _la Piti_;
la jeune fille voulait rester vertueuse, mais il fallait manger. La
premire fois elle pcha par ignorance, la seconde par misre. Dsormais
elle tait perdue sans retour.

Il y a dans la Cit des lieux de dbauche sortis des premires boues de
Paris; lieux humides, noirs, malsains, affreux gynces o les voleurs
vont chercher leurs amantes. C'est l que la vieille conduisit Mariette.
Dans ce repaire, quelle vie! L, plus de jeune homme candide, plus de
pote consolateur, plus de voyageur picurien; de l'lgante corruption
de la ville fashionable il fallut passer tout d'un coup  la brutale
corruption de la ville ignorante. L, plus d'inoffensives criailleries,
plus de romances sentimentales; mais des querelles sanglantes, des
chansons obscnes, toutes les dgotantes misres de cette galanterie
qui dit _Je vous aime_, en argot. Sentir sans cesse sur sa tte les bras
tatous du charpentier en goguette, du tailleur de pierre avin, ou du
soldat conome qui a russi  ramasser, aux frais de l'tat, le salaire
de sa dbauche; reconnatre quelquefois une marque plus significative,
apercevoir en tremblant sur une paule nue l'infme stigmate du
bourreau, voil en quoi se rsumait la condition nouvelle de Mariette.
C'est ainsi qu'elle vcut longtemps, se laissant prendre peu  peu  la
boisson, ce dernier vice des femmes, jusqu' ce qu'un homme se prsentt
de nouveau pour l'aimer.

[Illustration]

Comment raconter cette liaison entre Mariette et Alfred Crochard dit
_Main-Fine_, industriel fort connu de tous les agents de police qui
surveillent les passages? La pauvre femme, heureuse d'tre aime, est
bientt  la merci du voleur: plus elle le voit, plus elle l'adore. La
tte remplie des ides les plus romanesques, il lui semble, au milieu de
son esclavage, qu'elle est dans la position de ces femmes maries qu'une
surveillance impitoyable retient loin de leurs amants, et qui n'ont que
de rares instants  leur accorder. La malheureuse se faisait illusion,
elle tait marie avec la honte; on ne la surveillait pas, mais on
l'exploitait. Un jour qu'elle fait toutes ces confidences  M. Crochard,
celui-ci, qui entrevoit de plus grands bnfices pour son amour dans la
ralisation du rve de Mariette, l'engage  abandonner la maison qu'elle
habite pour demeurer avec lui. Sans toi je ne puis vivre, lui
dit-il.--Je meurs loigne de toi, lui rpond-elle. Ds cet instant
Mariette devient la matresse d'un voleur.

En changeant de condition, elle change aussi de domicile. Le taudis
qu'elle loue s'appelle _un garni_; une chambre obscure, dans un de ces
immenses phalanstres du vice que, dans un but de prvoyance, la police
tolre au milieu de la Cit, abrite le couple nouveau. Mariette n'a fait
que changer de tyrannie: sa libert consiste  aller la nuit exercer la
mendicit du carrefour. Elle a non-seulement un amant, mais encore un
trsorier sans piti, qui sait combien de fois le soir elle monte les
marches glissantes de son escalier tortueux, et qui lui rend sa recette
en coups et en mauvais traitements. Outre cette tyrannie, Mariette en
subira une bien plus cruelle encore, celle de la police. A chaque
instant s'appesantira sur elle la volont d'un despote. Ce despote
s'appelle le rglement. Si elle dpasse d'une minute l'heure fixe, si
elle s'arrte  parler un instant avec ses compagnes, si elle va trop
vite, si elle marche trop lentement, le rglement, en habit bleu et en
tricorne, la saisira brusquement et l'enverra  Saint-Lazare. Combien de
fois la pauvre Mariette n'eut-elle pas  subir les cruelles atteintes du
rglement pour toutes ces fautes que nous venons d'numrer. On la
faisait monter en voiture, on l'habillait de toile grise, et on la
mettait  tisser des bretelles ou des chapeaux de paille. Courbe sur
son travail, la malheureuse ne regrettait pas sa libert, mais son
amant. Son premier soin, quand on lui ouvrait les portes de la prison,
tait d'aller se remettre  sa disposition, et de recommencer  son
profit les phases de sa pitoyable existence.

Et quel autre refuge aurait-elle trouv, l'infortune? Aujourd'hui il y
a des gens qui soutiennent que la loi doit tre athe: comment s'tonner
qu'elle abandonne ceux qu'elle a frapps. Mariette dans la prison tait
entoure de soins pieux, d'exhortations religieuses. Une fois dehors, on
la livrait  elle-mme, seule, sans argent, sans ressources. Il y a des
conversions qui exigent plus que des prires: celle de Mariette tait de
ce nombre. Elle entendait deux voix rsonner dans son coeur, celle du
prtre et celle de la misre: l'une strile, l'autre coupable; elle
obissait  cette dernire, n'osant choisir le fatal juste milieu qui
existe entre le crime et la faim, le suicide!

Autrefois il n'en tait pas ainsi: de nombreux refuges taient ouverts
au repentir. On appelait les pnitentes _Filles du Bon Pasteur_, ou
_Filles de Madeleine_, pour dsigner le pardon qui les attendait. Elles
ne prononaient que des voeux simples; on tchait mme de les marier
quand elles le dsiraient. Lorsqu'arrivait le jour de se donner  Dieu,
on les revtait de blanc, d'o on les nommait aussi _Filles Blanches_;
on leur mettait une couronne sur la tte, et les lvites entonnaient le
cantique: _Veni, sponsa Christi!_

Hlas! aujourd'hui la religion n'appelle plus l'pouse du Christ, et sa
conversion est devenue une affaire de police.

Mais continuons la triste histoire de tous ces amours qui prennent
naissance dans la ncessit de l'amour mme. Vous croyez peut-tre que
l'intimit dans laquelle cette femme va vivre avec son amant, que la
connaissance de ses dfauts, la certitude de ses vices, vont la dgoter
de lui; nullement. A travers toutes les humiliations, toutes les
souffrances, toutes les ignominies, elle poursuivra la ralisation de sa
chimre, l'amour! Pour avoir quelqu'un qui lui appartienne, elle qui
appartient  tout le monde, Mariette fera tous les sacrifices, elle
s'imposera toutes les privations, elle se jettera en pture  tous les
besoins de Crochard, afin de pouvoir un jour pour toute rcompense aller
s'ensevelir avec lui dans quelque recoin de thtre du boulevard, ou
bien sous l'alle de quelque guinguette des Champs-lyses, seul endroit
o les voleurs aillent de temps en temps faire un peu de posie.

Mariette subit le sort de toutes les femmes, mme de celles qui
descendent dans la rue: celles-l aussi, au milieu de leurs plus grands
drglements, sont condamnes  chercher l'amour; elles en demandent 
ceux qui peuvent leur en donner. Leurs amants sont des voleurs; et qui
donc serait-ce, sinon ceux que la socit proscrit comme elles?
Croyez-vous que le chevalier Desgrieux et continu  aimer Manon
Lescaut si, au lieu de la renfermer  l'hpital, on lui et donn tout
d'abord la carte de la police! On s'est souvent demand comment il se
faisait que des femmes pussent aimer ceux qui les ruinaient ainsi, qui
les accablaient d'invectives, qui les meurtrissaient de coups. L'amour
ne meurt jamais dans le coeur d'une femme, mais il se dprave. Celles
dont nous parlons sont si souvent mprises qu'elles regrettent de
n'tre pas maltraites: pour elles, la passion ne se formule plus dans
un baiser, mais dans une contusion. D'ailleurs, chacun aime  sa
manire. Les amours du tigre ne ressemblent pas  celles de la colombe.

Pour s'expliquer jusqu' un certain point la dgradation de Mariette, il
faut envisager les progrs qu'a faits la dmoralisation  notre poque.
De nos jours, par exemple, le vol a pris des allures spirituelles, que
disons-nous, le vol? l'assassinat lui-mme s'est humanis. Comment
voulez-vous que des femmes, et surtout des femmes avilies, aient peur
d'un homme qui est gai, content, sans souci, qui sait se composer un
costume pittoresque avec des haillons, qui est au courant de tout, de la
politique, de la littrature et des pices nouvelles? Lacenaire, le soir
mme de son crime, fut se distraire un instant aux Varits; il aurait
pu tout aussi bien crire des vers lgers pour sa matresse.
Malheureusement Lacenaire n'aimait pas les femmes.

Depuis que le remords a t destitu, la justice n'a plus qu'une
pourvoyeuse active: c'est la jalousie. Une trahison qui rpond  une
autre trahison, c'est l'histoire ordinaire de la jalousie qui se venge.
Dans ce monde impur des forats et des prostitues, la passion exerce
ses ravages comme partout ailleurs. L on n'a qu'une seule manire de se
venger: c'est d'aller rvler le secret d'une complicit terrible  la
police. La prison vous dbarrasse d'un rival et punit une infidle. Sans
ce contre-poids ncessaire, la scurit publique serait gravement
compromise; si les vingt-quatre mille forats librs, qui vivent tous
d'une industrie plus ou moins coupable, n'avaient chacun une matresse,
il serait impossible d'habiter Paris.

Mais le moment est arriv o Mariette va tre oblige de donner des
preuves vritables de son amour. Crochard a t arrt, Crochard est en
prison sous le poids d'une accusation de vol; il est soumis au dur
rgime des dtenus, il n'a que le pain noir et l'eau claire de la gele
pour toute nourriture et pour toute boisson. Le coeur de Mariette
saigne: elle redouble d'activit, de travail, d'abngation. Par ces
terribles soirs d'hiver pendant lesquels on dit que les chiens mmes ne
sortent pas, elle descend dans la rue, elle reoit la pluie sans s'en
apercevoir; le froid passe sur elle sans l'atteindre. Elle attend ainsi,
pendant des heures entires, l'aumne alatoire de la dbauche. Si la
soire a t bonne, vous la verrez passer le lendemain de grand matin,
dans la tenue d'une grisette qui se rend  l'ouvrage. Ne la regardez
pas, cette femme, qui le soir regarde tout le monde: elle rougirait,
soyez-en sr, car elle va commettre une bonne action; elle court
consacrer son gain de la veille au soulagement d'un pauvre prisonnier.
Elle lui achtera une bouteille de vin, un pt, une livre de tabac,
tout ce qui peut flatter ses gots, enfin; et, en rentrant chez elle, sa
faim se contentera d'un morceau de pain. C'est ainsi que la charit se
fait souvent la complice du crime.

Crochard a t acquitt. Ce succs l'encourage  mditer de plus grandes
entreprises: Crochard ne tardera pas sans doute  devenir assassin; il
parle de ses projets tout haut, il cherche des complices; une mort
fatale l'attend. Mariette va-t-elle enfin comprendre toute l'atrocit de
son amour? Hlas! cet effort est au-dessus de ses forces. Elle a
commenc par aimer Crochard parce qu'elle avait besoin de s'attacher 
quelqu'un; elle a continu  l'aimer parce qu'il tait malheureux; elle
lui sera fidle parce qu'il est proscrit! Comment voulez-vous qu'une
femme rsiste au triple attrait de l'amour, de la charit et du
romanesque? Il lui semble qu'elle est l'hrone du dernier roman qu'elle
a lu autrefois. Son amant ne peut la voir que dans les tnbres; les
agents de police lui font l'effet de sicaires aposts par un tuteur
barbare; les juges ne sont pour elle que les reprsentants de la force;
elle envisage la guillotine comme le poignard d'un mari outrag qui
frapperait dans l'ombre. Elle est heureuse et fire d'tre l'unique
refuge, la Providence d'un homme. Un jour viendra o cet chafaudage
fantastique s'croulera! On surprendra l'assassin chez sa matresse:
alors Mariette oubliera tout pour le sauver; elle offrira aux gendarmes
son argent, ses bijoux, et, pousse  bout, elle ira jusqu' se croire
vertueuse: elle perdra de vue son pass et son prsent, offrira sa
personne, comme si sa personne avait une valeur, et comme si de tout
temps il n'avait pas fallu des caresses de vierge pour attendrir les
bourreaux!

Ce jour-l ne vint, hlas! que trop tt pour Mariette; Crochard fut
condamn  mort. Arrte comme sa complice, ses juges l'acquittrent.
Sur la pente o elle tait place, il lui tait bien difficile de
s'arrter. Le procs de son amant avait t assez clbre pour lui
permettre de trouver un asile opulent au comptoir de quelque limonadier
dsireux d'achalander sa boutique. Renvoye au bout de deux mois, que
serait-elle devenue? peut-tre l'espionne des galriens, la pourvoyeuse
du crime, l'entremetteuse de l'assassinat!

Dieu la sauva de cette fin misrable par la mort. puise par cinq
annes de dbauches, Mariette expira sur le grabat d'une prison, entre
un mdecin et une soeur de charit. On l'enterra dans la fosse commune,
car personne ne devait venir prier sur le tombeau de la femme sans nom!

  TAXILE DELORD.




[Illustration: LA JEUNE FILLE.]

[Illustration]

LA JEUNE FILLE.


  L'LGIE a raison; oui, la vie est amre,
  La tristesse est durable et la joie phmre.
  Vainement on aspire  des destins meilleurs.
  Dans les plus purs ruisseaux un limon se dpose;
  Le serpent vit dans l'herbe, et le ver dans la rose,
          Et le chagrin dans tous les coeurs.

  Oui, dans ce sicle troit, tout sublime courage
  touffe et manque d'air, comme un lion en cage.
  Nos yeux sont fatigus du spectacle du mal:
  Personne ne comprend l'homme  haute pense;
  Il est trait de fou par la foule insense,
          Comme le Tasse  l'hpital.

  Plus d'amour ternel, plus de rves mystiques;
  Le souffle de la foi, dans les temples antiques,
  Ne vient plus soulever le pieux labarum,
  Et la fille du Christ, l'galit sacre,
  A des pharisiens sans pudeur est livre
          L'ange est au pandmonium.

  Mais pour nous consoler des misres humaines,
  Pour faire que, pli sous le fardeau des peines
  L'homme ne doute point de la Divinit;
  Comme en un ciel obscur deux toiles dores
  Dieu nous donna deux soeurs en ce monde adores,
          La jeunesse avec la beaut.

  De nos afflictions vous tes le remde,
  O trsors fugitifs! celle qui vous possde
  A de quoi rjouir notre oreille et nos yeux.
  Qui ne s'panouit  voir la jeune fille,
  Et son visage d'ange, et son oeil qui ptille
          A l'ombre d'un rseau soyeux?

  Que de charme en son air, en sa dmarche! il semble
  Que Dieu, pour la former, ait voulu joindre ensemble
  Ce qu'ont de plus suave et la terre et les eaux,
  Riches teintes des fleurs, doux regard des gazelles,
  Corsage gracieux comme les demoiselles
          Qui voltigent sur les roseaux.

  Avant quelle ait parl, de sa bouche de rose
  Est prte  s'chapper quelque charmante chose,
  Comme sort d'un beau vase un nectar prcieux.
  Sa parole a du miel, et sa voix est plus douce
  Que le gazouillement du bouvreuil dans la mousse,
          De l'alouette dans les cieux.

  Sur son pudique front se reflte son me;
  D'une charit sainte elle ressent la flamme,
  Elle sait de bienfaits peupler son souvenir;
  Ses mains sont pour donner ouvertes  toute heure;
  Les pauvres mendiants au seuil de sa demeure
          Ne passent point sans la bnir.

  N'tes-vous point touchs des soins qu'elle dispense
  A l'animal qui vit comme  l'homme qui pense,
  Soit qu'elle mne en laisse un agneau favori,
  Soit que le passereau la suive  tire-d'ailes,
  Ou que de son giron les blanches tourterelles
          Recherchent le moelleux abri?

  Elle est bonne et pieuse; ardente  la prire,
  On la voit  l'glise,  ct de sa mre,
  Tourner dvotement les feuillets d'un missel.
  Elle chante, elle prie, et la bont divine
  Sans doute a distingu cette voix argentine
          Dans le concert universel.

  Parfois s'agenouillant au fond d'une chapelle,
  Les pchs innocents que sa candeur rvle
  Font monter un sourire au front du confesseur.
  Elle offre  Dieu l'encens d'une me sans reproche,
  Et le recueillement l'lve et la rapproche
          Des anges dont elle est la soeur.

  Vienne un beau jour d't, pur et riant comme elle.
  Que de mille splendeurs le soleil tincelle,
  Qu'il fasse en vagues d'or ruisseler les moissons.
  Dans les champs d'alentour vous la voyez errante,
  Ravir  l'glantier sa parure odorante,
          Et picorer dans les buissons.

  L'hiver, ce sont les bals, les ftes, les soires,
  De lustres, de festons les salles dcores,
  Et la danse, et l'orchestre aux accords enchanteurs.
  L toute radieuse, et de fleurs couronne,
  Reine par le plaisir, elle est environne
          De son cortge de flatteurs.

  Oh! que d'illusions nombreuses et presses,
  Dansent  son chevet, les mains entrelaces!
  Rien de son horizon n'assombrit la couleur.
  Il est de pourpre et d'or, et le sort infidle
  Dans sa coupe jamais ne versera pour elle
          Le suc amer de la douleur.

  Lorsque pour lui voiler les peines prpares,
  L'espoir a dploy ses ailes azures,
  Voit-elle les chagrins dans l'ombre s'attrouper?
  Au dtour du sentier que suit la voyageuse,
  Peut-elle voir la mort, implacable faucheuse,
          Embusque et prte  frapper?

  Non; exempt de soucis s'coule son jeune ge;
  La vieillesse  ses yeux est un lointain rivage,
  Dont sa barque toujours saura fuir les brisants.
  A son appel jamais le plaisir n'est rebelle,
  Elle rit, elle joue, elle chante, elle est belle,
          Elle est riche de ses quinze ans.

  Mme au bal, l'autre soir, un jeune homme au front ple
  Auprs d'elle est venu s'asseoir par intervalle;
  Il la magntisait de son regard brlant,
  La crainte contraignait ses lvres  se taire;
  L'amour habite un temple entour de mystre
          Que l'on n'aborde qu'en tremblant.

  Mais d'o vient cette sombre et vague rverie?
  D'o vient que de son front la beaut s'est fltrie,
  Que ses yeux demi-clos s'ouvrent languissamment?
  Un pressentiment vague a visit ses veilles,
  Et dans la solitude un sylphe  ses oreilles
          A murmur le nom d'amant.

  Tu le connais  peine, et dj, jeune fille,
  Tu vois  tes cts grandir une famille,
  Aux sources du bonheur tu penses t'enivrer.
  Vos premires amours ne seront point troubles;
  Vous tes deux moitis par le ciel assembles
          Qu'on brise sans les sparer!

  Et ton coeur bat plus vite, et tu songes sans cesse
  A ce jeune homme, objet d'une ardente tendresse;
  C'est l'aube de tes jours, l'toile de tes soirs;
  Et, quand autour de toi vient peser la nuit sombre,
  Ainsi qu'un feu follet, tu vois luire dans l'ombre
          L'tincelle de ses yeux noirs.

  Qu'il est trompeur l'espoir dont son me se flatte!
  Avec son habit noir et sa blanche cravate,
  Un homme, procureur ou notaire, apparat;
  Et de fleurs d'oranger parant ta chevelure,
  Tu vas te consumer, victime douce et pure,
          Sur les autels de l'intrt.

  Malheur  toi, malheur, me dpossde,
  Qui d'un bel avenir avais conu l'ide,
  Qui marchais le front haut, fire de ton printemps!
  C'est ainsi que tout char dans sa course dvie;
  Parmi nous, qui ne peut appliquer  la vie
          L'histoire des btons flottants?

  Tu vas  chaque instant de ton plerinage
  Contre quelque douleur te heurter au passage;
  Pleure sur le tombeau de tes plaisirs dfunts!...
  L'ge te vient saisir dans l'ivresse et la joie,
  Comme la nuit surprend une abeille qui ploie
          Sous sa rcolte de parfums.

  Qu'est-ce donc que l'amour? Un songe de pote,
  Un esclave dchu qu'on vend et qu'on achte,
  Un orphelin banni du foyer paternel,
  Un beau feu que le monde teint avec colre,
  Un rve que l'on peut commencer sur la terre,
          Qui n'est ralis qu'au ciel.

  Qu'est-ce que la jeunesse? Un brillant mtore,
  Un jour dont le dclin est proche de l'aurore,
  Dont le souffle du temps vient dissiper l'azur,
  Un clair qui s'teint au milieu de la pluie,
  Et prsage au mortel embarqu sur la vie
          Les temptes de l'ge mr.

  E. DE LABDOLLIERRE.




[Illustration: LE PAIR DE FRANCE.]

[Illustration]

LE PAIR DE FRANCE.


IL n'est pas inutile de remarquer, avant de parler du pair de France,
que la pairie a gagn  la rvolution: avant 89, les ducs et pairs
n'avaient aucun droit politique; ils ne faisaient point partie du
gouvernement, et leurs privilges se bornaient  la strile prrogative
de siger au parlement; ils taient rduits  un droit de _veto_
toujours lud par des lits de justice. C'est Louis XVIII qui a fait de
la pairie un des trois pouvoirs. La rvolution de juillet a confirm
l'oeuvre de l'exil d'Hartwell; cependant, en 1830, le banc des vques
disparut, et un seul pair ecclsiastique vint reconnatre l'lection
d'un roi par la souverainet du peuple. Ce fut M. l'abb de Montesquiou:
nous le vmes arriver, les cheveux poudrs, l'habit noir, le petit
manteau flottant sur les paules, le tricorne discrtement plac sous le
bras gauche; il prta serment d'une voix teinte, s'assit un moment non
loin du banc des ministres, puis quitta la Chambre sans retour, et avec
lui s'vanouit pour nous le spcimen du prtre lgislateur et juge.

Depuis la charte de 1830, le cercle dans lequel le roi peut choisir des
pairs s'est fort largi: des prsidents de tribunaux de commerce, des
acadmiciens, des banquiers, des manufacturiers, des propritaires,
peuvent tre nomms pairs. L'aristocratie de naissance ne sige donc pas
seule  la Chambre; elle y donne la main  des hommes sortis du peuple,
dont le talent ou l'habilet ont fait la fortune politique. Il y a telle
de ces seigneuries qui a commenc sa carrire par tre quatrime clerc
d'huissier, ou qui, la serpillire autour du corps, a t le garon d'un
des commerants dont la profession semble dvoue aux pigrammes des
vaudevillistes ou aux malices des rapins, d'un picier. Ces hommes
nouveaux sont en petite minorit  la Chambre, et ne la rconcilient ni
avec une dmocratie jalouse, ni mme avec la nation, qui la voit d'un
oeil mfiant, parce qu'elle imagine,  tort sans doute, que la pairie
regrette l'hrdit, et parce qu'elle regarde, avec plus de raison,
cette Chambre comme un instrument forc des volonts ministrielles,
puisqu'un ministre peut faire des pairs par fourne quand il doute de sa
majorit.

Il est difficile de savoir au juste si la pairie gagne ou perd en
considration, en joignant  ses fonctions lgislatives des attributions
judiciaires.

Cette question, et beaucoup d'autres qui se rattachent  la pairie, ne
sont pas de notre sujet; ce n'est pas prcisment de l'homme politique
que nous voulons parler ici; ce n'est pas seulement revtu de son habit
bleu brod d'or, et assis sur son sige inamovible, que nous voulons
prsenter un pair de France: nous entendons parler d'un type singulier
qui se perd sans se reproduire, parce que nos institutions, nos moeurs,
notre ducation, tout change, tout se modifie, et que l'-propos d'une
restauration, qui l'a fait revivre, ne se prsentera plus. Il n'est
peut-tre pas indiffrent de rassembler ces traits fugitifs tandis
qu'ils sont encore sous nos yeux.

L'homme dont il s'agit, c'est ce gentilhomme de nom et d'armes que la
Charte de Louis XVIII rattacha avec des droits nouveaux  l'ancienne
pairie de ses anctres, et qui remonte ainsi jusqu' Charlemagne, aussi
clairement que tout bon pair d'Angleterre doit remonter au roi Arthur,
ou du moins  Guillaume le Conqurant. Ce noble pair porte
insoucieusement un beau nom; il n'y a personne au monde  qui il soit
prcisment attach, si ce n'est son agent de change, qu'il conseille
bien, mais avec lequel il ne se familiarise cependant pas trop; il a le
coup d'oeil politique bon, sous le point de vue nanmoins de son intrt
personnel, et de celui de sa caste. Il a vu facilement que le terrain de
la Chambre n'tait pas favorable  une lutte avec le ministre: on ne
gagne  cela qu'une popularit incertaine, et, selon lui, inutile. Sa
popularit, il la place ailleurs; il vote donc avec le ministre, ou il
s'abstient: mais il est l'ami des ministres, qui sont pour la plupart
ses compagnons d'enfance, de plaisir, ou ses allis. Les ministres le
prviennent, le saluent, l'abordent; ils lui font mille cajoleries; lui,
les reoit dignement d'un air libre et dgag, comme un homme qui donne
son vote sans rien demander en retour; il arrive nanmoins tout
naturellement que ses plus proches parents sont placs, ses
petits-neveux bien pourvus, et que les citoyens dont il est le patron
font fortune.

Nous sommes tous gaux devant la loi: il n'y a plus de dmes ni de
servage, plus de corves ni de droit de main morte; comme nous ne
reconnaissons, non plus, ni fiefs, ni alleux, ni haute ou basse
juridiction; il y a des impts consentis par les Chambres, et galement
rpartis sur tous les citoyens, dans la proportion de leur fortune: le
pair est grand propritaire, il est donc un des plus imposs de son
dpartement, et fait partie du conseil gnral: c'est l qu'il brille.
Dans ses terres, il est seigneur suzerain; au conseil gnral, il est
prsident. Si le dpartement veut s'imposer extraordinairement, il fixe
le nombre des centimes additionnels; si la commune veut un pont, un
chemin vicinal; si elle dsire conduire sur telle ou telle ligne le
trac d'un chemin de fer, avoir une cole primaire ou secondaire, une
salle d'asile, c'est lui que cela regarde: il se charge de tout,
aplanira toutes les difficults; il parlera aux ministres durant la
session. En effet, quoiqu'il paraisse peu  la tribune, il fait partie
de la commission charge de l'examen des projets de loi d'intrts
locaux: le rapport est favorable, et la Chambre adopte. Il est vrai que
le chemin vicinal longe ses proprits, et en augmente la valeur, que le
pont conduit  son avenue, et que l'instituteur primaire est son
protg; mais le dpartement, la commune, n'en ont pas moins vu leurs
voeux s'accomplir; il a tenu sa promesse, et ce n'est pas sa faute s'il
est grand propritaire. Alors son influence s'accrot, son aristocratie
devient populaire; on ne dit plus monsieur le comte, monsieur le
marquis, ou monsieur le duc un tel; mais monsieur le comte, monsieur le
marquis, monsieur le duc tout court: cela s'entend, on sait ce que cela
veut dire. C'est ainsi que revient peu  peu l'influence seigneuriale de
1780; la forme change, le fait demeure le mme; c'est un fleuve dtourn
qui rentre dans son lit doucement, sans arracher ses bords, et par la
force des choses. Viennent les lections, il est une puissance,
puissance amie qui serre affectueusement la main que lui tend le
pouvoir. La session commence, et, tandis qu'il va siger  la Chambre
haute, son fils an est, par le choix des lecteurs de son dpartement,
envoy  la Chambre lective. Le ministre de l'intrieur, alors, ne peut
pas faire moins que de donner une sous-prfecture  son second fils,
tandis que le troisime, lieutenant de cavalerie, est tout  coup
distingu par le ministre de la guerre, et n'a qu'un temps de galop 
faire pour passer sur le ventre de ses camarades, et devenir capitaine.
Un autre intriguerait pour conqurir ou pour garder cette position; il
solliciterait ces faveurs, cet tablissement complet de sa famille; lui
ne s'en mle pas: il a un beau nom, il est pair, il est riche; tout
vient  lui, parce que tout doit y venir. Le trait distinctif de son
caractre, c'est l'indiffrence. Il n'est point ambitieux. Que peut-il
dsirer, en effet? Une prfecture? Ce serait sacrifier son repos sans
augmenter sa valeur personnelle. Il ne s'est ralli, d'ailleurs, que
pour ne pas nuire  la fortune de ses enfants, tout en gardant la
libert de ses allures; s'il acceptait un emploi, il compromettrait un
avenir incertain, il est vrai, mais _possible_. Il obit ainsi  un de
ces adages: _tout est possible_... Il a l'ignorance financire d'un bon
gentilhomme: une recette gnrale ne lui convient donc pas. Reste un
ministre; mais il est trop homme du monde pour s'asseoir sur ce banc de
douleur qui veut des athltes plus vigoureux; trop ennemi de la fatigue
et du travail pour s'atteler  ce collier de misres; trs-rpandu dans
les salons, il est  peu prs inconnu  la Chambre lective; sans
connaissances positives, le commerce, l'industrie, la navigation, la
guerre, rien de tout cela ne lui est prcisment tranger; depuis vingt
ans il en entend parler tous les jours, mais tout cela lui est inconnu;
il n'en sait ni la marche, ni les cueils; enfin, il n'est pas orateur:
la tribune lui inspire une rpulsion native, une terreur muette; sa
gorge se resserre  la vue de nos rostres de marbre ou d'acajou. Ne
demandant rien, promenant sur tout un oeil ddaigneux, il n'est donc un
danger pour personne, tandis qu'il est un protecteur pour beaucoup, et
qu'il peut tre un aide pour tous.

La Bruyre dit que les courtisans sont, comme les marbres des palais,
durs et polis. Nous ne pensons pas qu'un des types distincts de la
figure que nous prsentons ici soit la duret; mais,  coup sr, c'est
la politesse: elle est un de ses signes particuliers, un de ses
attributs. Voyez-le: il a l'oeil calme et doux, le sourire
bienveillant, une voix qui sympathise avec vos chagrins ou votre joie;
il coute, il promet, ou, s'il refuse, c'est avec un regret, une
tristesse qui vous meuvent vous-mme: vous vous retirez satisfait. Doux
avec ses gens, il salue, chez lui, jusqu' ses servantes. Louis XIV en
usait de mme avec les jardinires de Versailles. Cependant cette
douceur de moeurs n'est pas complte, cette amnit de caractre a ses
mauvais jours; un monstre a le funeste privilge de changer son humeur
et d'altrer son sang: c'est la rpublique. A ce nom seul, ses yeux
s'arment de svrit, son front se plisse, le sourire s'efface de ses
lvres, il dtourne la tte avec effroi;  son imagination irrite se
peignent toutes les horreurs de 93, toutes les tueries de septembre; la
Saint-Barthlemy n'est rien auprs des images sanglantes qui
l'pouvantent. Il est encore  comprendre comment de 90  1805 la France
ne s'est pas abme sous ses propres ruines. Il secoue alors ces
souvenirs, et reporte sa pense sur les temps antrieurs  la
rvolution; il fait ainsi fuir de sombres images, car il est le premier
homme du monde sur la chronologie scandaleuse de l'histoire de France:
depuis la mort du rgent jusqu'au parlement Maupeou, il en remontrerait
aux faiseurs de mmoires. Son grand-pre, en effet, a vu l'aurore du
rgne de Louis XV; son pre en a vu le dclin. Madame de Pompadour n'a
pas dit un mot qu'il ne connaisse; madame Du Barry n'a pas fait une
folie qui ne soit enregistre dans sa mmoire. Il sait l'tiquette de la
cour, l'ancienne et la nouvelle; il vous racontera les chasses du roi.
Tout enfant, il a vu Saint-Georges. Son pre tait li avec le vicomte
de Barras; M. de Barras! bon gentilhomme d'une noblesse aussi ancienne
que les rochers de la Provence, homme d'esprit et de courage, mais qui
pensait mal. L, il s'arrte, il trace une ligne: de Barras, il passe
sans transition  Louis XVIII. Toute la gloire de l'empire le touche
peu, ou, pour mieux dire, cette gloire l'importune; elle drange ses
ides de noblesse et de gentilhommerie; il prouve un certain dpit de
tous ces hauts faits contemporains, de ces fortunes militaires conquises
par des hommes du peuple; il accepterait bien les batailles, mais elles
ont le tort de n'avoir pas t conduites et gagnes par des
gentilshommes....... C'est une faiblesse qu'il reconnat et dont il ne
peut se dfendre. Il croit fermement  une aristocratie de race,  des
diffrences physiques de castes. Selon lui, quelque chose d'exquis
distingue la noblesse de la bourgeoisie et du peuple: c'est la finesse
de la peau, ou la sensibilit des nerfs, ou la forme des traits; sur
l'aspect de la main, il nomme la duchesse, la femme de l'avocat ou la
simple grisette. Pour soutenir cette thorie, il a ses autorits: lord
Byron, Walpole et d'Aubign. Amoureux de Voltaire, comme les marquis du
dix-huitime sicle, il cite volontiers ce vers d'une de ses tragdies:

  Ceux que le ciel forma d'une race si pure...

Et ceux-l, ce sont surtout lui et les siens. Il n'changerait pas son
arbre gnalogique contre un Raphal. Conteur aimable, il a acquis dans
ce genre difficile une rputation d'esprit. Les anecdotes du rgne de
Louis XVIII sont celles qu'il dit le mieux. Il tait jeune alors; il
faisait partie de la maison rouge. Sans tre prcisment gastronome, il
sait tous les secrets culinaires de feu le duc d'Escars; il conserve,
crites de la main du duc, les recettes des fameuses crpinettes et des
succulentes grives en caisse, dont le got exquis consolait un peu Louis
XVIII des ennuis causs par le pavillon Marsan.

Deux articles de la Charte de 1830 le blessent profondment.

Le 23e, qui, dans son 28e , dclare que le nombre des pairs est
illimit, et, dans son 29e, que la pairie n'est pas hrditaire. Il est
vrai que le premier de ces  offre aux ministres le moyen de rparer
les dsavantages du second. Mais l'article 28, qui attribue  la chambre
des fonctions judiciaires, et dcide qu'elle connatra des crimes de
haute trahison et des attentats  la sret de l'tat, est un poids que
sa poitrine peut  peine soulever. C'est un homme doux et indiffrent,
comme nous l'avons dit; un procs criminel est donc un topique excitant
dont la force rvulsive trouble la tranquillit de ses jours et le repos
de ses nuits. L'aspect des prvenus l'oppresse; les longs dbats le
fatiguent; les plaidoiries des avocats jettent son esprit dans une
inextricable indcision: il songe, malgr lui, que cet accus de la vie
duquel il va dcider est un citoyen honorable, qui  tous les torts
politiques joint peut-tre toutes les vertus prives; qui, s'il et
russi dans son audacieuse entreprise, lui aurait donn des matres
nouveaux, et devant lequel alors il lui faudrait rendre compte de sa
position actuelle. Qui sait si au fond du coeur il ne trouve pas, en
cherchant bien, une secrte sympathie pour l'une des opinions
dissidentes? La peine de mort est d'ailleurs crite dans la loi; les
boules noires lui semblent donc nager dans le sang: s'il venait 
plonger sa main parfume dans l'urne du vote, il croirait la retirer
tache et rougie!..... La fivre le saisit, son rhumatisme oubli
revient, sa goutte douloureuse et complaisante accourt: il est malade,
et le prsident reoit une lettre qui contient le rcit de ses
souffrances et l'expression de ses regrets; _le Moniteur_ relate qu'il
ne peut pas partager les travaux de la cour. Il achte ainsi la
tranquillit et le sommeil avec des frictions et de la tisane. Aprs le
jugement, il entre rapidement en convalescence, et bientt, la
conscience insoucieuse, l'esprit calme, il reprend  la Chambre le vote
interrompu des chemins vicinaux.

Sans tre prcisment religieux, ni le moins du monde dvot, il serait
au dsespoir s'il n'avait pas un parent vque, s'il ne pouvait pas
dire: Mon cousin M. de Vannes, mon neveu M. de Digne. Il redoute,
comme nous l'avons vu, les fonctions de juge, mais il est ravi d'avoir
dans sa famille des prsidents de cour. C'est de bon got; c'tait ainsi
autrefois: une grande famille doit tenir  l'pe, au clerg et  la
robe.

Cet homme, de moeurs si douces et si lgantes, qui, pareil 
Fontenelle, ne se laisse agiter par aucun fait, ne permet  aucun
vnement de le proccuper avec vivacit, a eu cependant, dit-il, des
passions violentes. Sous l'empire, quand nos armes victorieuses
parcouraient l'Europe, il tait alternativement  Paris ou en Italie:
riche, jeune, inoccup, ce fut le moment des orages. Si la maturit
n'tait pas arrive  point, si l'empereur n'avait pas t vaincu, et
que Louis XVIII ne ft pas revenu, sa fortune tait compromise: il la
perdait avec une danseuse; il vendait ses bois pour une comtesse
italienne. Mais heureusement il a compris,  quarante ans, la ncessit
de changer d'amours. Un pair de France ne doit pas aimer  l'tranger,
ne peut pas dcemment avoir un rival prfr  l'Opra. Il eut alors
une passion, un attachement solide; ce fut un nouveau Saint-Lambert
auprs d'une autre madame d'Houdetot. C'est lui qu'on voyait tous les
matins,  cheval, sur la route de Saint-Cloud, suivi d'une calche vide
et d'un groom porteur d'un norme bouquet; il allait prendre la comtesse
ou la marquise pour une promenade au bois. A dfaut d'un amour jeune et
ardent, il offrait alors un amour gai, un amour spirituel. Personne ne
contait mieux l'anecdote de la veille, la nouvelle du jour. Assidu sans
tre importun, il savait dire des choses flatteuses sans tre fade, et
avait surtout l'art d'arriver et de partir  propos. Toujours heureux,
toujours favoris par les circonstances, au bout de quinze ans d'une
constance  toute preuve, d'une union que rien n'a altre, il trouve
un jour, dans le salon de cette femme aime, une figure nouvelle: c'est
un homme en habit noir, l'air timide, l'oeil doux et distrait.

--Quel est ce monsieur? demande-t-il  la matresse du logis.

[Illustration]

--Devinez.

--Je ne saurais.

--Allons donc! J'ai eu quarante ans le mois pass! Vous ne devinez pas?

--Ah! pardon.... Votre confesseur, madame.

--Prcisment.

Il est homme de got, il a pass sa vie parmi les diplomates: cela lui
suffit. A l'amour satisfait et teint succde l'amiti. Ce sont toujours
les mmes soins, les mmes empressements, la mme assiduit; mais l'abb
est en tiers dans sa vie, et il le prfre. L'abb lui a fourni un
dnoment qu'il cherchait en vain depuis longtemps; il lui a fait
doubler l'cueil o allait chouer sa fidlit mourante. Maintenant
qu'il vieillit, qu'il n'est plus amant, et que son amie est dvote, il
songe tout  fait  lui, rentre  ses heures, avoue la faiblesse de son
estomac, et voit souvent son mdecin.

Toujours simplement vtu, il l'est cependant avec got, c'est--dire
qu'il ne suit la mode qu'avec ce tact d'un vieillard adroit qui veut,
avant tout, viter le ridicule; mais, comme il a toujours aim les
chevaux et les quipages, sa voiture est du meilleur faiseur, et son
attelage est le plus cher qu'ait vendu Crmieux. Il loge au faubourg
Saint-Germain dans un vaste htel  qui les souvenirs historiques ne
manquent pas: c'est Watteau qui a dcor son salon; Boucher a peint le
boudoir de sa femme; les fantaisies, les meubles, tout chez lui est du
style Pompadour. C'est son poque.--Prenez garde, vous voil dans un
fauteuil qu'a occup Voltaire.--Cagliostro a pass deux heures dans
cette bibliothque.--Cet _Esprit des lois_, magnifiquement reli, fut
jadis un prsent de Montesquieu lui-mme.--Ici, Marmontel a lu ses
_Contes_, et Thomas, sa _Ptride_.--Dans cette salle  manger a dn M.
de Maurepas.

C'est cet htel qu'il quitte tous les ans pour aller passer l't dans
ses terres, o d'autres souvenirs l'attendent. Il part quinze jours
avant la fin de la session, non pas prcisment pour voir serrer ses
bls et vendanger ses vignes, mais parce que juin va finir, et que
juillet ne l'a jamais vu  Paris; il n'y tait pas en 1830. D'autres
voteront le budget. Il compte cependant mourir dans son htel, et le
prtre qui l'assistera sera cet abb, ce commensal de son intime amie.
Tout se tient chez lui, tout s'enchane, et il a si bien fait, que cet
abb confesse sa femme, et prpare  leur premire communion ses
petits-enfants.

[Illustration]

Nous l'avons dit en commenant, les pareils de cet homme noble sont
clair-sems dans la Chambre: elle a aussi ses grands propritaires sans
suzerainet, ses banquiers, ses industriels, ses savants, et jusqu' ses
proltaires, gens fort recommandables d'ailleurs, mais qui en changeant
de condition n'ont pas chang d'allure; ces hommes nouveaux sont plus
instruits, plus positifs, et moins polis que leurs nobles et rares
confrres. La Chambre prsente, d'ailleurs, tous les contrastes;
contrastes de moeurs, d'ge, de fortune et d'habilet.

A ct du pair dont l'quipage armori branle le pav de la rue de
Tournon, marche  pied celui  qui sa fortune modeste ne permet, les
jours d'orage, que les coussins mal rembourrs d'un fiacre, ou les
banquettes banales d'un omnibus. L'omnibus de l'Odon a souvent ainsi
transport vers le Palais-Royal les stnographes du _Moniteur_, les
journalistes de la _Tribune_, et un noble duc qui, aprs avoir commenc
comme eux, avoir glorieusement servi l'empire, et salu de nouveau le
drapeau tricolore, vient de mourir regrett de tous les honntes gens et
de tous les partis.

La Chambre a, comme toutes les assembles dlibrantes, ses membres
muets, dieux du silence brods d'or, Harpocrates en habits bleus, dont
l'opinion part du cerveau pour arriver  la main sans s'arrter  la
langue; ils rservent leur loquence pour les comits secrets, pour les
runions dans les bureaux. Je ne sais quel ancien a dit qu'il est encore
plus facile d'aller  Corinthe que d'affronter la tribune. On a remarqu
que les amiraux qui font partie de la pairie parlent peu, ou mme pas
du tout; ces voix qui ont domin les orages, fait mouvoir des escadres,
fait gronder ou se taire dans leurs sabords de nombreuses batteries,
sont sans puissance quand elles n'ont pas d'ordre  donner, et s'il leur
faut se faire entendre sans porte-voix.

Les fils du roi sont pairs de France, c'est un droit de leur naissance
que la Charte a consacr; ils assistent rarement  la sance, viennent,
quand elle est commence, s'asseoir derrire le banc des ministres, et
leur ge, comme leur position, les fait s'abstenir du vote.

La porte s'ouvre, la sance n'est pas ouverte. Voici _Ariste_; il
s'approche des secrtaires, consulte le procs-verbal, lit l'ordre du
jour, et gagne sa place; son rle est fini: ce qui le retient, c'est
qu'il a une boule  jeter dans l'urne, et que son quipage ne doit venir
le prendre qu' cinq heures. Du reste, il n'est plus rien; la gnration
qui agit, qui s'agite devant lui, n'est plus la sienne: c'est une de ces
mes heureuses qui peuplent l'lyse, et jettent un regard tranquille et
indiffrent sur les passions des hommes.

[Illustration]

--Voyez-vous _Caliste_? Il traverse d'un pas irrgulier la salle des
Pas-Perdus, il a un dossier sous le bras; on dirait qu'il se rend 
l'audience. Lui-mme s'tonne de ne pas voir sur sa manche les larges
plis de sa robe d'avocat; il se gratte le front et tire  lui sa
perruque, comme il faisait autrefois au palais, quand l'argument imprvu
d'un adversaire drangeait son plaidoyer. Il prend sa place, il classe
ses papiers, et si vient son tour de parler, il monte  la tribune. _La
partie adverse_, dit-il (il se reprend en souriant), _le noble
propinant auquel j'ai l'honneur de rpondre_. Caliste est toujours
avocat.

Celui qui s'asseoit auprs de Caliste est _M. Guillaume_. Il a le mme
nom que le crancier de l'avocat Patelin, et, comme lui, il a vendu du
drap toute sa vie; il a invent une trame nouvelle, un tondeur nouveau;
il a perfectionn une machine  carder; il n'a pas invent de couleur,
il est vrai, mais mille nuances, et toujours avec son teinturier.
Regardez-le: vous croyez qu'il examine le came antique que son voisin
porte  l'annulaire; non, c'est le drap de l'habit qui attire son
attention.--Vous avez l, dit-il, un beau _Cunin-Gridaine_.

M. Guillaume voit la prosprit de la France dans le commerce des draps.
La laine! voil la richesse d'un pays. Il a tudi le mouton qui donne
la laine, et l'assolement des prairies qui nourrissent le mouton.

[Illustration]

Voyez-vous dans un coin de la salle ce gros homme qui se meut
difficilement, mais dont le teint est brillant et l'oeil vif? C'est un
agronome: il s'occupe d'agriculture depuis quarante ans. Il mprise la
laine, la laine ne nourrit pas son homme; ce qui fait vivre le pays,
c'est le navet, la carotte, la lentille, l'pinard, et un peu la pomme
de terre et le bl. Il prdit les bonnes annes, les froids htifs.
Allez chez lui, et demandez-lui des grains de semence, il vous donnera
les meilleurs, vous pouvez vous fier  son exprience; il ne s'est
tromp qu'une fois: sa science a chou devant le chou colossal; il a
cru au chou colossal, aussi hsite-t-il aujourd'hui  employer l'engrais
Jauffrey.

Il y a des pairs qui sont ministriels, parce que les ministres sont
faits pour rgir les affaires de ce monde, tandis qu'eux suivent le
cours des astres, rsolvent des problmes mathmatiques, ou dcomposent
des sels.

[Illustration]

Regardez dans les couloirs de la chambre cet homme g qui bouriffe sur
son front les cheveux gris de sa perruque, et cause avec un pair de
cinquante ans environ, d'une figure obsquieuse et douce: l'un est un
ancien prfet, l'autre est un industriel du dpartement, qu'administrait
le prfet; le vieillard a la voix brve, le regard fier, le geste
imprieux; il n'a pas perdu ses habitudes de l'empire lorsqu'il tait
vice-roi de Napolon; le fabricant coute, propose timidement quelques
objections, et finit par se ranger  l'avis de monsieur le prfet.
Celui-ci oublie qu'il est avec un gal; celui-l, qu'un prfet en
retraite ne rend plus d'arrts. Ce sont deux hommes d'habitude.

[Illustration]

Si de la galerie publique o vous tes plac vous voyez la porte
s'ouvrir pour un homme dont la cravate sans noeud est bien attache,
dont l'habit troit est compltement boutonn, qui porte naturellement
l'pe sur la hanche, vous devinez facilement la profession de ce pair:
c'est un militaire, c'est un gnral. Il va s'asseoir devant cette
tablette o vous apercevez une paisse brochure bleue; c'est le budget
de la guerre. Il se place non loin d'un marchal,  la porte d'un
amiral,  ct d'un ancien ministre de la guerre. Il tudie son budget,
et si l'on vient  discuter une loi sur les haras, il tressaille comme
le cavalier qui entend sonner le boute-selle. Si on prononce le mot de
recrutement, il prte l'oreille: il a commenc sa carrire militaire
avec Dumouriez  Jemmapes, il l'a finie aux pieds de l'empereur 
Waterloo. Il porte sa tte avec fiert; les annes, qui ont courb tant
de tailles, ont respect la sienne, ou n'ont pu la faire ployer. Grave
comme une statue antique, il a un peu de ddain pour la parole, il aime
mieux l'pe. Pour lui, de 1795  1815, il s'est coul un sicle, le
grand sicle! et de 1815  1839 cent autres annes se sont tranes. Or,
du grand sicle, il en tait, il y a figur: celui-l n'est pas fier de
sa pairie, il est fier de son pe, de sa croix, de ses cicatrices de
l'empire.

[Illustration]

Auprs de lui, devant, derrire,  ses cts, et pareils  de lgers
hussards voltigeant sur les ailes d'un corps d'arme, voyez-vous les
jeunes pairs? L'un laisse rouler les anneaux de ses cheveux blonds sur
ses tempes juvniles; l'autre permet  sa jeune barbe d'ombrager sa joue
et mme son menton. Ces messieurs sont les derniers produits de
l'hrdit, les derniers fruits d'un arbre coup  sa racine; ils sont
un lment politique qui ne se reproduira plus. Que d'autres, fils de
gnraux plus vaillants, de snateurs plus utiles  la patrie,
d'anctres enfin plus nobles que les leurs, ne sont pas pairs comme eux!
jeunes gens confondus aujourd'hui dans la foule des citoyens, parce que
leurs pres ont vcu une heure de trop pour leur avenir! Mais tout est
hasard dans ce monde. Le jeune pair est l'espoir des riches hritires
et l'orgueil du jokey's-club. Sa carrire est seme de roses; il a la
main dans le sac du pouvoir. Jeune militaire, il est le collgue du
ministre de la guerre; apprenti diplomate, il dispose d'une voix en
faveur du prsident du conseil; il ne tient qu' lui de devenir le
camarade des princes. S'il est de l'opposition, oh! alors il devient
populaire _ipso facto_; c'est un Spartiate, c'est un puritain. Une ide
gnreuse double de prix, en effet, quand elle sort d'une jeune bouche,
et si elle parat devoir entraver une fortune dj commence.

Voyez venir ce petit vieillard: une perruque blanchtre couvre sa tte
chauve; il marche d'un pas prudent et un peu oblique; regardez comme les
broderies de son habit sont fanes. C'est l'homme de France qui a le
plus souvent lev la main pour l'adoption ou le rejet d'un article; nul
n'a laiss tomber plus de boules que lui dans l'urne du vote; depuis
l'assemble des notables, il vote; c'est le Nestor des assembles
dlibrantes de l'Europe, et peut-tre du monde; s'il a quitt son
moelleux fauteuil, s'il nglige son rhume, s'il se roidit contre les
treintes douloureuses de sa sciatique, c'est que la chambre va voter.

[Illustration]

Celui qui le suit est un homme jeune encore; son habit neuf resplendit
d'un or brillant que l'atmosphre de la chambre n'a pas altr: c'est un
nouveau pair. Il foule les tapis d'un pied orgueilleux; il passe devant
le banc des ministres et salue d'un air reconnaissant. C'est au
ministre, en effet, qu'il doit sa position nouvelle. Candidat
malheureux, dans son dpartement, ancien dput trop facile, suivant ses
mandataires aux suggestions du pouvoir, une ordonnance royale a veng sa
dfaite: il est pair parce qu'il n'a pu tre dput.

Le public des tribunes a souvent souri en entendant les orateurs de la
chambre des pairs se renvoyer les uns aux autres les pithtes les plus
exagres. C'est toujours le _noble_, l'_illustre_, le _savant_, ou le
trs-_judicieux propinant_. Le public a tort de sourire et de
s'tonner, MM. les pairs tudient les grands modles et ils les imitent.
Ouvrez Cicron _in Catil._: _Si fortissimo viro M. Marcello dixissem_.
_Si j'avais  rpondre  l'illustre marchal_, dit l'orateur de la
pairie. Quand Cicron veut parler de quelque prtre romain, _clarissimus
amplissimusque pontifex-maximus_, dit-il;  la chambre des pairs, si
l'on vient  prononcer le nom de l'archevque de Paris, on dit: _cet
minent et vnrable prlat_. Jamais l'orateur romain ne prononce le nom
d'un consul sans y joindre des superlatifs sonores; s'il s'adresse  un
gnral, c'est _fortissimus vir_;  un jurisconsulte, _doctissimus_;
enfin, s'il parle  un adolescent,  un de ces jeunes hommes, chez
lesquels, suivant lui-mme, on ne peut louer que l'esprance, il a
nanmoins l'art et le soin d'accoler  ce nom encore inconnu une
qualification louangeuse, _ adolescens optimus_, s'crie-t-il. On en
use de mme  la chambre, et ce n'est sans doute par aucun orgueil
aristocratique, mais tout simplement pour faire de l'loquence
cicronienne.

Tous ces hommes, jeunes ou vieux, magistrats ou industriels, anciens
prfets ou agronomes, sont des pairs, il n'y a nul doute  cela; mais la
figure qui se prsente  l'esprit quand on songe  un pair de France est
celle de l'homme qui porte un grand nom, a des terres, des chteaux,
dont la famille est cite dans l'histoire, et qui, par son ge, sa
fortune et son pass, est au-dessus de toute ambition prsente et de
toute position  venir.

Si on jette ensuite ses regards en dehors des traits rassembls dans
cette esquisse, on se rappelle involontairement cette maxime:

  Il n'y a de supriorit que celle du mrite, et de grandeur que celle
  de la vertu.

Cette maxime est de madame Roland. Combien de mille lieues y a-t-il de
madame Roland  un pair de France!

  MARIE AYCARD.

[Illustration]




[Illustration: L'LVE DU CONSERVATOIRE.]

[Illustration]

L'LVE DU CONSERVATOIRE.


SI quelquefois, vers les dix heures du matin, vous avez fln du ct de
la rue du Faubourg-Poissonnire (cela peut arriver  tout le monde),
vous avez incontestablement rencontr, entre les rues Richer et de
l'chiquier, un bataillon de jeunes filles appartenant  la gent
trotte-menu dont a parl le bon La Fontaine.--Toutes, les coudes serrs
au corps, l'air empress, le nez au vent, toutes portant sous le bras un
_solfge de Rodolphe_ ou un volume dpareill du rpertoire de la
Comdie-Franaise, elles se dirigeaient vers un difice sans prtention,
dont la porte s'ouvre presqu'au coin de la rue Bergre.

Vous vous tes peut-tre souvent demand ce que pouvaient tre ces
jeunes filles; et cependant, si vous aviez t observateur par got, ou,
ce qui est un peu plus triste, par tat; si vous les aviez examines
avec attention, peut-tre quelque signe indicateur ft-il venu vous
rvler leur position sociale.

Le voulez-vous? prenez place avec moi sur le trottoir qui fait face 
l'difice sans prtention; nous allons les tudier ensemble.

Vous les prenez pour des grisettes? A cette heure les grisettes sont 
l'atelier, o elles travaillent depuis le petit jour. Pour des
demoiselles de la socit riche et lgante? Celles-l sont encore dans
leur lit et vont bientt se prparer  recevoir  domicile leur
professeur de grammaire. Et d'ailleurs examinez bien la toilette de
toutes ces jeunes filles. Elles sont vtues de faon  drouter
longtemps les suppositions les plus ingnieuses. Elles n'ont pas le
tablier noir, le bonnet coquettement pos et la robe si propre et si
gentille de la grisette; elles sont vtues de soie et de velours, et se
pavanent sous un chapeau de paille. Mais la soie est raille, mais le
velours montre la trame, mais le chapeau de paille sert depuis bien
longtemps! La pauvret perce  travers tout cela! Pourquoi cette
pauvret ne se contente-t-elle pas du tartan et de la simple indienne?
Dans quel but s'puise-t-elle en efforts malheureux pour prendre les
dehors de l'aisance?

Vous jetez votre langue aux chiens, comme dit nergiquement le proverbe
populaire. Eh bien!... je vais d'un seul mot trancher la difficult.

Toutes ces jeune filles sont des lves du Conservatoire, et elles vont
prendre leur leon de tous les jours dans l'tablissement lyrico-comique
que nous avons devant les yeux.

Vous comprenez tout maintenant... Vous comprenez cette promenade
matinale; vous comprenez ces solfges et ces brochures; vous comprenez
surtout cette toilette de juste milieu entre l'lgance riche et
l'lgance pauvre, cette misre de tenue, ce mauvais got forc
d'accoutrement? Presque toutes ces jeunes filles appartiennent  ces
familles intermdiaires qui ne sont pas encore bien classes dans la
socit: anciens comdiens, peintres, musiciens, compositeurs,
sculpteurs, enfin toute la grande Bohme des artistes mdiocres; tous
ceux qui, sur les planches ou l'archet, ou le ciseau  la main, ont eu
juste assez de capacit pour assurer leur existence de tous les jours,
mais pas assez de talent pour se conqurir un nom et une fortune. Ces
parents-l, qui souvent, dans leur vie, ont, par position, coudoy les
grandes existences, sont orgueilleux comme des parvenus, et ne peuvent
se dcider  revenir franchement au peuple du sein duquel ils sont
sortis. Ils rougiraient de faire de leurs filles d'honntes ouvrires;
il faut absolument qu'elles soient artistes. On ne consulte ni leurs
dispositions, ni leurs gots. Il faut absolument qu'elles soient
artistes. Comme si les artistes,  l'exemple des notaires, des
huissiers, des apothicaires et des gardes du commerce, formaient une
corporation dans laquelle il ft loisible aux pres de transmettre leur
place  leurs enfants ou ayants droit.--Cela vous explique pourquoi nos
thtres sont infests de tant de mdiocrits hrditaires.

Il faudrait une langue de fer et des poumons d'airain pour faire le
dnombrement de cette arme en jupons, pour en dire les varits
nombreuses, pour en signaler les individus, pour en esquisser les
physionomies. Aussi je dclare d'avance ne me dvouer qu' une partie de
cette tche. Si je ne l'accomplis pas tout entire, vous vous en
prendrez  notre honorable diteur qui me crie, au bout d'un certain
nombre de pages pleines: _Tu n'iras pas plus loin_; ou plutt vous
pourrez en accuser la paresse et l'inexprience de mon pinceau.

Suivez-moi bien.

[Illustration]

Cette demoiselle au pas majestueux et  la tte romainement porte, qui
s'avance de notre ct, et que sa mre suit  trois pas de distance, se
nomme Herminie Soufflot. Elle est ne d'une flte de l'orchestre de
l'Opra. Comme ds sa premire enfance elle avait des airs fort
ddaigneux, et traitait de haut en bas tout ce qui l'approchait, on
jugea qu'elle tait minemment propre  la tragdie. Elle fut place au
Conservatoire, et changea ds lors son nom vulgaire de Jeannette pour le
nom plus cornlien d'Herminie.--Herminie est toute radieuse de sa
grandeur future. Elle jette sur notre pauvre monde des regards de
piti, et semble vivre avec les hros et les princesses de la Melpomne
antique. Son pre, la flte, et sa mre, ancienne mercire du passage
des Panoramas, et aujourd'hui buraliste de premire classe au thtre
royal de l'Opra-Comique, sont en admiration devant elle. Ils respectent
comme des ordres souverains les moindres volonts d'Herminie. Il lui
suffit de froncer le sourcil pour faire trembler toute la maison.--Son
pre, la flte, a coutume de dire, en jouant aux dominos au caf
_Minerve_:

Voisin Mignot, vous avez entendu ce matin Herminie... Hein! comme elle
a dclam son monologue!... Quel oeil et quel nez! Ah! si elle avait
vcu du temps de ce farceur de Racine, bien sr qu'il ne se serait pas
accoquin  la Champmesl.

Herminie est toujours en dehors de la vie relle; elle affecte d'tre
absorbe par l'art. On vient lui dire que la table est servie, et elle
rpond en roulant de gros yeux:

  Seigneur, dans cet aveu dpouill d'artifice,
  J'aime  voir que du moins vous vous rendiez justice.

Herminie, il est deux heures, veux-tu faire un tour aux Tuileries avec
ta cousine Fibochon?

Herminie s'crie en posant une main sur son coeur et en levant l'autre
vers le ciel:

                          Oui, vous l'aimez, perfide!
  Et ces mmes fureurs que vous me dpeignez,
  Ces bras que dans le sang vous avez vus baigns,
  Ces morts, cette Lesbos, ces cendres, cette flamme,
  Sont les traits dont l'amour l'a grav dans votre me.

Elle est folle! dit la cousine Fibochon.

--Mais non, cousine, reprend la mre Soufflot; vous ne voyez pas qu'elle
est en plein dans l'_aspiration_.

Herminie est ordinairement courtise par plusieurs clercs de notaire et
autant de commis-marchands en nouveauts, qu'elle tient  une
respectueuse distance. Parmi tous ces Lovelaces en herbe, elle finit par
en distinguer un. Il lui a plu, parce qu'il a une chevelure noire et
paisse qui rappelle celle du bouillant Achille. A celui-l elle permet
de se trouver quelquefois sur son passage et de ramasser son ventail ou
son bouquet lorsqu'il lui arrive de le laisser tomber; mais rien de
plus. La muse tragique est une vierge forte et altire, qui ddaigne les
hommages des mortels.

Herminie va en soire dans son quartier; elle est fort recherche par la
famille du bonnetier du coin et par celle de l'escompteur de papier qui
demeure au premier tage de sa maison. Ce mot de _thtre_ a tant de
puissance sur la population parisienne! Ce n'est plus  Paris que les
comdiens seraient bien venus  se plaindre du prjug. Il suffit que
l'on tienne de prs ou de loin aux coulisses pour tre considr, ft,
choy! les machinistes mmes, le souffleur et les habilleuses ne sont
pas exempts de la faveur publique. Le faubourg Saint-Denis et la rue du
Temple les accaparent: on leur demande des dtails sur ces messieurs et
sur ces dames. A quelle heure se couche M. Francisque? combien
mademoiselle Thodorine met-elle de temps  revtir son beau manteau du
_Manoir de Montlouvier_? M. Saint-Ernest mange-t-il comme tout le monde?
Est-il vrai que dans les entr'actes mademoiselle Georges prenne des
sorbets et des glaces qui lui sont servis par trois ngres en grande
livre?

On comprend l'effet que produit mademoiselle Herminie dans ces runions
bourgeoises. Elle trne, elle rgne. Lorsqu'elle veut bien lire des
vers, toutes les bouches sont suspendues  la sienne; chaque fin de
tirade est accueillie par plusieurs hourras, et si les enfants effrays
se mettent  pleurer, on les envoie coucher sans misricorde. Mais
lorsque mademoiselle Herminie consent  jouer une scne d'_Esther_ ou de
_Bajazet_, quelle joie! Les parties d'cart sont arrtes, on fait
trve aux conversations les plus intimes, les petits chiens sont
recueillis sur les genoux des grand'mamans, pour qu'il ne leur prenne
plus fantaisie de se disputer avec le chat de la maison. On coupe le
salon en deux... Une moiti figurera la salle, l'autre moiti le
thtre. Des chandelles places sur des chaises remplacent la rampe.
Herminie se drape dans son chle franais, et son interlocuteur
ordinaire, M. Michonneau, donne un coup de peigne  sa perruque blonde.
M. Michonneau est un ancien employ de la caisse d'amortissement, qui a
pass la moiti de sa vie  l'orchestre de la Comdie-Franaise. Il est
fanatique d'art thtral, et son plus grand regret est de n'avoir jamais
pu, pendant sa longue carrire, faire connaissance avec un seul artiste
dramatique. Il tait  son bureau depuis huit heures du matin jusqu'
cinq heures du soir; puis venait le dner. Et pendant la soire ces
messieurs de la Comdie taient sur les planches. Donc nul moyen de
rapprochement pendant la semaine. Restait le dimanche; mais M.
Michonneau avait  un degr extraordinaire la faiblesse de la pche  la
ligne, et il consacrait ses loisirs hebdomadaires  parcourir, un frle
roseau  la main, les bords fleuris de la Marne, depuis Saint-Maur
jusqu' Petit-Brie.--Aussi voyez comme M. Michonneau, parvenu au dclin
de sa vie, est fier de pouvoir se mler aux jeux du thtre, et d'tre
appel  donner la rplique  une jeune personne qui est l'esprance de
la scne franaise, et qui en doit tre un jour la gloire. (Style
officiel de messieurs les professeurs de dclamation.)

Chut! Herminie est en place. Elle s'agite comme la pythonisse sur son
trpied. M. Michonneau vient se placer en tremblant  ct d'elle; il
sera l'Antiochus de cette nouvelle Brnice. On veut lui donner une
brochure: il rpond firement qu'il sait par coeur tout le grand
rpertoire.

Le plus grand silence s'tablit. Le matre de la maison lui-mme fait
trve  la mauvaise habitude qu'il a contracte de ronfler dans un coin
pendant que ses htes se livrent  divers genres de divertissements.
Michonneau frappe trois coups sur le plancher avec le talon de sa botte:
le spectacle commence.


  BRNICE-HERMINIE.

  H quoi! seigneur, vous n'tes point parti?

  ANTIOCHUS-MICHONNEAU.

  Madame.... je vois bien que tous tes due,
  Et que c'tait Csar... et que c'tait Csar...
        (_Pause d'un demi-soupir_)... que cherchait votre vue.
  Mais n'accusez que lui... mais n'accusez que lui...
        (_Pause d'un soupir_)... si malgr mes adieux...
  De ma prsence...


Ici Antiochus-Michonneau commence  perdre la mmoire; il passe
lentement la main le long de la couture de son pantalon nankin, se
gratte le front, puis enfin, faisant un effort extraordinaire, retrouve
 peu prs le fil de son discours et poursuit:


  De ma prsence encor j'empoisonne vos yeux...
  Peut-tre en ce moment... peut-tre en ce moment...
        (_Avec volubilit_)... je serais dans Ostie...
  (_Plus lentement_)... S'il ne m'et... s'il ne m'et...
  de sa cour... de sa cour... de sa cour...
        (_Trs vite_)... dfendu la sortie.

  BRNICE-HERMINIE.

  Il vous cherche vous seul, il nous vite tous.

  ANTIOCHUS-MICHONNEAU.

  Il ne m'a retenu... (_Temps d'arrt prolong_)... il ne m'a retenu...


Ici la mmoire d'Antiochus-Michonneau le trahit tout  fait. Un murmure
de dsapprobation  peine comprim circule dans l'auditoire. Herminie se
pose en victime; la matresse de la maison prend piti du pauvre
comdien de socit et lui apporte la brochure de _Brnice_ et une
bougie. Michonneau saisit avec dsespoir d'une main la bougie et de
l'autre la brochure, et, dans cette position peu dramatique, continue:


  Il ne m'a retenu que pour parler de vous.

  BRNICE-HERMINIE.

  De moi, prince?

  ANTIOCHUS-MICHONNEAU, _avec chaleur_.

                  Oui, madame.


Un cri perant retentit dans le salon; il est aussitt suivi de mille
cris non moins perants. C'est que M. Michonneau, tout entier  son rle
et  l'action qu'il exige, a trop approch la bougie de ses tempes, et a
mis le feu aux boucles de sa blonde perruque. L'incendie fait des
progrs rapides... Madame Michonneau se prcipite sur la tte de son
mari et l'enveloppe d'un pan de sa robe.--Dsolation gnrale mle de
quelque hilarit.--Enfin Michonneau sort sain et sauf de cette
dangereuse preuve; sa perruque seule a succomb dans la lutte.

Il est impossible de continuer la scne de _Brnice_ en face du crne
chauve de M. Michonneau. On y renonce. L'assemble, que les malheurs de
l'infortun Antiochus ont dsarme, le salue de trois bordes
d'applaudissements, puis se met  jouer aux petits jeux innocents.
Herminie va bouder dans un coin; elle ne peut pardonner  Michonneau de
lui avoir _coup ses effets_, et se promet bien de ne jamais prodiguer
les trsors de la posie tragique devant des bourgeois incapables
d'apprcier son talent; ce qui ne l'empchera pas de recommencer  la
premire occasion. Le jeune clerc de notaire  la chevelure ondoyante,
qu'elle a distingu parmi tous les prtendants  son coeur, et qui est
parvenu  s'introduire dans toutes les maisons o elle est reue,
s'approche d'elle pour lui prodiguer les compliments les plus flatteurs;
elle l'appelle _petit niais_ et lui demande ses socques.

Au Conservatoire, Herminie est la favorite de son professeur; il rpte
sans cesse qu'elle a un port de reine, et la donne pour modle  ses
compagnes.

Voici quel sera l'avenir d'Herminie:

Son professeur, qui joue les troisimes rles comiques  la
Comdie-Franaise, lui obtiendra des dbuts sur la scne de la rue de
Richelieu. Elle jouera un dimanche devant quelques amis, plusieurs
parents, beaucoup de claqueurs et 120 francs de recette. Elle sera fort
applaudie, mais le directeur ne l'engagera pas, et il aura raison. En
effet, Herminie est une de ces petites merveilles d'cole qui n'ont ni
coeur, ni passion, ni entrailles, mais qui chantent les vers sur une
musique assez monotone, et qui savent lever le bras droit ou le bras
gauche  un moment donn: machines fort bien rgles, mais fort
dplaisantes pour les gens de got.

Herminie, dboute de ses hautes esprances, se plaindra des jugements
errons du public, accusera les grandes puissances de la Comdie d'avoir
cabal contre elle, et ira mme jusqu' mettre en doute les chastes
vertus de monsieur le directeur, de monsieur le commissaire du roi et de
messieurs les socitaires les plus influents. C'est ainsi qu'elle se
consolera de sa dfaite; puis, se rservant pour un avenir meilleur,
elle en appellera des spectateurs de Paris aux spectateurs de la
banlieue. Escorte de quelques acteurs de province en disponibilit, ou
de quelques amateurs qui auront pris ces jours-l un cong  leur
atelier de menuiserie ou de bijouterie, apprentis Britannicus, Pyrrhus
en herbe, Agamemnon  l'tat de foetus, elle parcourra triomphalement
les petites villes des environs de la capitale. Elle jouera Hermione 
Saint-Germain, Iphignie  Pontoise, Junie  Meaux, Roxane 
Saint-Denis. L'affiche sera ordinairement ainsi conue:


  ======================================================================

                    THATRE DE SAINT-GERMAIN EN LAYE.

   Avec la permission de monsieur le maire et des autorits constitues,

    _La troupe des Enfants de Melpomne donnera aujourd'hui........ un
                       spectacle extraordinaire._


                        PREMIRE REPRSENTATION.


                               MITHRIDATE
                                   OU
                      LE PRE ROI ENTRE SES DEUX FILS,

                  Tragdie en cinq actes par feu Racine
                                   de
                          l'Acadmie-Franaise.


   Mademoiselle =HERMINIE SOUFFLOT=, LVE DU CONSERVATOIRE ROYAL
  DE FRANCE, =PREMIER PRIX DE LA CLASSE DE M***=, _dbutante  la
             Comdie Franaise_, jouera le rle de _Monime_.

                        PREMIRE REPRSENTATION.


                             LES PLAIDEURS
                                   OU
                    CE QUE PEUT LA MANIE DES PROCES,

               Comdie en trois actes du mme feu Racine.

   M. NARCISSE, du thtre de Carpentras, remplira le rle de Dandin.


                              _INTERMDES._

  Dans un entr'acte, mademoiselle HERMINIE SOUFFLOT chantera _Man p'tit
  Pierre_ et _la Folle de Grisar_.

  Dans un autre entr'acte, mademoiselle HERMINIE SOUFFLOT dansera la
  _Cachucha_.

  Aprs la premire pice, combat au sabre entre mademoiselle HERMINIE
  SOUFFLOT et M. NARCISSE.


  _Dernier intermde._ Jeux de physionomie qui feront jouir les
  spectateurs de la ressemblance des premiers artistes de la capitale, 
  savoir: M. AUGUSTE imitera M. ALPHONSE; M. VICTOR imitera MM. CHARLES
  et ALFRED.


  _Le prix des places ne sera pas augment. Les enfants et messieurs les
  dragons du 7e ne paieront que demi-place._
  ======================================================================


Savez-vous quel est ordinairement, pour les pauvres comdiens nomades,
le bnfice de ces pompeuses reprsentations?--Il faut donner l'entre
gratuite au maire et  ses adjoints,  leur famille,  leurs
connaissances, aux membres du corps municipal,  la gendarmerie royale,
au garde champtre, au bedeau et au sonneur de la paroisse, au
percepteur des contributions, au directeur des messageries, au matre de
l'htel garni et  tous ses garons. Restent, pour tout public payant,
quelques amis des arts aux premires loges, deux ou trois muses de
province aux baignoires,  l'avant-scne quatre ou cinq gants jaunes qui
ont suivi les actrices depuis Paris, enfin une vingtaine de vignerons et
de marins d'eau douce au parterre. A peine y a-t-il l de quoi payer les
frais de voyage et de sjour.

Herminie,  mesure qu'elle prendra des annes et de l'embonpoint, se
fatiguera de ces rares et infructueuses reprsentations devant un public
de banlieue. Elle commencera  songer aux intrts de sa fortune autant
qu' ceux de son amour-propre. A vingt-cinq ans, elle se prsentera chez
l'un de ces correspondants dramatiques, que la gent comique a
brutalement fltris du sobriquet de marchands de chair humaine; elle
sera engage pour aller reprsenter,  Rouen ou  Bordeaux, les reines
de tragdie, les premiers rles du drame moderne, les grandes coquettes
de la comdie. Comme Molire, Corneille, Racine et Marivaux sont un peu
tombs en disgrce dans notre belle France, et que le parterre des plus
grandes villes veut le ballet d'abord, puis l'opra, puis le drame en
lever de rideau, elle jouera cent fois la _Tour de Nesle_, la _Chambre
ardente_, et tous les ouvrages de M. Anicet-Bourgeois. Puis  ce rude
travail ses moyens s'useront; elle passera des troupes sdentaires dans
une troupe d'arrondissement, et finira, belle qu'elle est encore et
vertueuse qu'elle a t toujours, par pouser un capitaine de
recrutement de Carcassonne, ou un entreposeur de tabacs de Clermont en
Auvergne. Et alors, au front de la nouvelle demeure champtre qu'elle se
sera choisie, on pourra crire ces mots:

  Ici gt Herminie Soufflot, lve du Conservatoire, etc., etc.

Gare... gare... voici Frtillon... Frtillon tait fleuriste... mais 
force d'avoir vu jouer Djazet,  force d'avoir entendu chanter Achard,
elle s'est sentie prise d'un got singulier pour le thtre... Elle fut
admise au Conservatoire par la protection de la concierge de
l'tablissement, qui est sa propre tante... On lui trouva le minois
piquant et la jambe bien faite... On ne dsespra pas de la voir un
jour,

  Un peu trop forte en gueule et trop impertinente!...

Elle fut classe dans les _tabliers_. Elle tudie les Dorine, les
Madelon, les Lisette, les Fanchon, toutes les soubrettes de Marivaux,
toutes les servantes de Molire! Elle serait incontestablement appele 
faire de rapides progrs dans son emploi, si elle n'aimait pas tant les
parties d'ne  Montmorency, les promenades au bois de Boulogne en
cabriolet de rgie, les toilettes lgantes et les petits repas. Son
dbut  la Comdie-Franaise ne sera pas plus heureux que celui
d'Herminie Soufflot. Un feuilletoniste, auquel elle aura t
recommande, dira _qu'elle a de l'avenir_, et ce sera tout. Mais ne
craignez pas que nous la perdions, ne craignez pas qu'elle aille comme
Herminie s'enterrer dans une ville de province! Frtillon quitter Paris!
Frtillon, ne plus voir le boulevard Montmartre, ne plus souper au caf
Anglais, ne plus parader aux avant-scnes des thtres, ne plus taler
ses grces et ses dentelles au bal Musard!... Non... non!... Frtillon
restera  Paris! Elle profitera de ses tudes du Conservatoire pour
jouer les amoureuses sur une scne de vaudeville, et longtemps encore
elle fera l'orgueil et la joie des Lions littraires et des Lions de la
mode!

Quel est ce groupe d'o sortent des fioritures, des roulades et des
points d'orgue? C'est celui de mesdemoiselles de la classe de chant.
Toutes elles rvent des dbuts au grand Opra, et les succs des Falcon
et des Damoreau les empchent de dormir! Combien d'entre elles
choueront au port et seront rduites  aller  Angers ou  Bayonne,
tenir l'emploi des _Dugazon_! Heureuses encore quand elles ne tomberont
pas dans l'une de ces troupes ambulantes, o la _prima donna_ est
oblige de venir, dans la mme soire, chanter la Rosine du _Barbier_ et
dbiter les longues tirades de l'hrone du mlodrame en vogue!

Passons maintenant  l'intressante division des pianistes.--Les
pianistes!--Essayez de les compter; elles sont aussi nombreuses que les
toiles au firmament?--Quelle est aujourd'hui la maison o l'on ne
rencontre pas un mchant piano dans quelque coin? Quelle est la mre qui
se refuse le plaisir de faire apprendre le piano  sa fille? Le piano
n'est-il pas l'assaisonnement oblig de tous les maussades programmes
des maisons d'ducation? Trouverez-vous une demoiselle  marier qui ne
fasse pas tant bien que mal retentir les touches d'un piano sous ses
doigts agiles?

Au Conservatoire, la division des pianistes a cela de particulier,
qu'elle ne se compose pas seulement d'enfants des familles bohmiennes,
ou de quelques intelligences d'lite entranes vers l'art par une
vocation irrsistible; elle compte dans son sein beaucoup de jeunes
personnes de la classe moyenne et aise. En effet, le bourgeois, tre
essentiellement positif et calculateur, se fait  part lui cette
rflexion:--Je paie trois ou quatre cents francs de contribution par
an. C'est l'argent des contribuables qui dfraie les dpenses du
Conservatoire, qui y entretient les meilleurs professeurs de Paris, y
propage les mthodes les plus parfaites! N'ai-je donc pas le droit
d'envoyer ma fille Lili au Conservatoire pour y apprendre le piano... le
piano que moi et ma femme aimons tant! D'ailleurs cela m'pargnera un
matre  domicile, et diminuera d'autant le chiffre de la somme que je
verse tous les ans dans la caisse du percepteur de mon arrondissement.

Profondment calcul, n'est-ce pas?--Le bourgeois, qui est jur,
lecteur, capitaine de la garde nationale et qui jouit d'une grande
considration dans son quartier, trouve facilement le moyen d'obtenir
pour sa fille l'entre de l'cole royale, et voil pourquoi, lorsque par
hasard vous allez acheter un briquet phosphorique le soir chez votre
picier, vous entendez retentir dans l'arrire-boutique le son d'un
piano qui soupire la romance de _Guido_.

Les pianistes du Conservatoire font l'orgueil de leurs parents, la joie
des ftes de familles, les dlices des concerts  trois francs par tte
et le dsespoir des infortuns qui demeurent au mme tage qu'elles.

Je me croirais coupable, si je n'esquissais pas la silhouette de la
harpiste.--Au Conservatoire, la harpiste est presque toujours seule de
son espce; aussi, lorsqu' la distribution des prix, M. le ministre de
l'intrieur recommande aux lves une noble mulation, elle n'est pas
force de prendre ces paroles pour elle. Une nouvelle harpiste succde
tous les dix ou vingt ans  la harpiste qui se retire; mais il est inou
que deux harpistes se soient trouves en mme temps sur les bancs de
l'cole. Et, comme la harpe est un instrument fort difficile et qui
exige de longues tudes, ordinairement la harpiste qui est entre au
Conservatoire dans la fleur de la jeunesse, en sort avec des cheveux
gris et sans savoir pincer de cet instrument fatal auquel elle a vou
son existence. Il est vrai qu'il lui reste une ressource pour ses vieux
jours; la harpe exige des attitudes fort gracieuses et fort artistiques,
et l'ex-lve du Conservatoire peut gagner sa vie en posant dans les
ateliers. Les _Corinne au cap Mysne_ lui sont naturellement dvolues.

La harpiste s'appelle loa. Elle porte une robe blanche, une ceinture
bleue, qui flotte au gr des vents, et des cheveux boucls. Son me est
pure comme l'azur d'un ciel pur, son oeil erre dans l'espace,
l'inspiration rside sur son front large et radieux... Elle est toujours
dans les nuages, au-dessus des choses de la terre... On ne lui connat
d'autre faiblesse humaine que d'aimer la galette qui se vend  ct du
Gymnase.

Je ne sais vraiment pas pourquoi messieurs les administrateurs de l'art
dramatique en France ont, dans leur haute sagesse, spar les classes de
danse des classes de chant et de dclamation; les classes de danse
ressortissent de l'Acadmie royale de musique, et sont justiciables de
la haute surveillance de M. Duponchel. Je ne m'arrterai pas  mettre en
saillie ce qu'il peut y avoir de peu convenable  jeter de jeunes
enfants dans toutes les agitations de la vie de coulisses; il serait
hors de saison de prendre ici la grosse voix d'un moraliste. Je dirai
seulement qu'il et t raisonnable de runir sous le mme toit, sous la
mme main, sous la mme direction, les trois branches de l'ducation
scnique; on y et gagn en progrs et surtout en ensemble.

Je veux runir ce que messieurs les administrateurs ont spar; et pour
achever le tableau, je dirai quelques mots de mesdemoiselles les lves
de la classe de danse. Ce ne sont plus ici les mmes physionomies, ce
n'est plus la mme nation.

Vous avez entendu parler de cette colonie de jeunes et jolies femmes qui
peuple certains quartiers de la Chausse d'Antin. Par une belle soire
d't, toutes les fentres de la rue Notre-Dame-de-Lorette, de la rue de
Brda, de la rue de Navarin, de toutes ces rues lgantes que
l'industrie des entrepreneurs vient de jeter comme par enchantement sur
la colline Saint-Georges, s'ouvrent avec mystre, et se garnissent de
mille jolis visages, de mille bouches souriantes, de mille tailles
divines, de mille regards bleus, noirs, verts, bruns; le vent se joue
dans les longues boucles des chevelures, et de jolies petites mains
blanches se dessinent coquettement sur le fond gristre des jalousies
entre-billes. Au premier coup d'oeil, on s'imaginerait, pour peu que
l'on ait l'imagination potique, avoir dcouvert tout  coup des
chappes inconnues sur le paradis de Mahomet.

Parmi ces houris, les unes sont choristes des thtres de vaudeville,
les autres, danseuses ou coryphes au grand Opra; les autres,
grisettes des hauts magasins de modes et des grands ateliers de couture;
les autres enfin mnent une existence douce et oisive. Aucune de ces
dames n'a de rentes sur l'tat, et cependant elles dnent chez Vry,
soupent au caf Anglais, ne sortent qu'en voiture, ont des toilettes
blouissantes, et sont entoures de toutes les jouissances du luxe.

D'o viennent toutes ces femmes de loisir, ou plutt ces femmes
aimables, comme elles s'appellent elles-mmes? La classe ouvrire de
Paris en fournit quelques-unes; la plupart nous sont envoyes par les
dpartements. Ds qu' Strasbourg ou  Bayonne une fille jeune et jolie
a cout avec trop de complaisance les doux propos d'un Lovelace de
l'endroit ou de quelque bel officier de la garnison, ds qu'il lui
devient matriellement impossible de dissimuler sa faute aux yeux
indiscrets de ses excellentes voisines, vite elle prend la diligence et
vient se cacher dans Paris, ce grand dsert si peupl. L son ducation
se fait vite, et bientt elle brille au milieu des lionnes de la
fashion!--Mais l'enfant?--Ah! tant que ce fruit d'une premire erreur
est encore jeune et tendre, la mre le tient enferm dans quelque
pension du voisinage et va tous les mois pleurer en l'embrassant. Mais
l'ge vient; l'enfant grandit. Si c'est un garon, il prend sa vole de
bonne heure et sans demander la permission de personne: il devient
sous-officier de lanciers, acteur de province, commis voyageur pour la
partie des spiritueux, ou premier dentiste de sa majest l'empereur de
toutes les Chines  l'usage des paysans de la Beauce et du Forez, et
n'crit de temps en temps  sa respectable mre que pour lui rappeler
l'exemple du Plican et lui demander, au nom de la nature, quelques cus
sonnant et ayant cours. La mre s'afflige peu de l'absence de ce mauvais
sujet, et ne parle jamais de lui  ses amis des deux sexes.

Mais si elle a une fille, oh! sa conduite est bien diffrente. Elle
n'est point jalouse d'elle, comme certaines mres du monde bourgeois.
Non.... elle a assez aim, elle a t assez aime, pour savoir au juste
ce que vaut la passion, ce que valent les plaisirs, ce que valent les
hommes, et pour n'avoir plus rien  craindre, ni  envier de ce ct-l.
Ce qu'elle rve maintenant, c'est un brillant avenir; ce qu'elle
redoute, aprs sa vie de luxe et de jouissances, c'est la misre; et la
fortune qu'elle n'a pas su faire, elle veut que sa fille, sa chre
Corinne, la fasse. Grce  ses liaisons avec le corps diplomatique,
Corinne entre dans la classe de danse de l'Acadmie royale de musique,
o elle retrouve toutes les filles des amies de sa mre, Nala de
Saint-Remy, Lisida de Barville, Antonia de Sainte-Amaranthe, Maria de
Bligny, Fenella de Saint-Victor, etc., etc. L elle apprend la
_cachucha_ et les choses du coeur. Sa mre suit ses progrs avec une
admiration toujours croissante, elle vante partout le dveloppement
htif de ses formes, le perl de ses pirouettes, la blancheur de son
teint, la grce de ses ronds de jambe, la dlicatesse de ses traits et
l'lvation de ses pointes. Pour obtenir des dbuts pour elle, elle fait
une cour assidue  toutes les puissances de l'Opra, depuis le concierge
jusqu'au matre de ballets. Enfin le grand jour est arriv; Corinne,
riche de ses quinze ans, doit danser un pas de trois dans un ouvrage en
vogue. Toutes les fes du quartier Notre-Dame-de-Lorette, tous les beaux
du jockey's-club se donnent rendez-vous rue Lepelletier. La gentillesse et
les jets battus de Corinne ont un succs fou. La mode salue ce nouvel
astre qui se lve  l'horizon. Quinze jours aprs, Corinne se promne
au Bois en galant quipage avec son protecteur, sa mre et l'amant de sa
mre.

Mais toutes les lves de la classe de danse n'ont pas le mme bonheur
que Corinne. Beaucoup d'entre elles vgtent assez longtemps dans le
corps de ballet, et ne sont que des sylphides  la suite: cela vient
ordinairement de ce que leur premire inclination a t mal place;
elles ont eu la faiblesse de se laisser sduire par un tudiant en droit
qu'elles ont rencontr au Ranelagh, ou par un musicien allemand qui les
menaait de s'empoisonner avec de la potasse! Pour relever ces anges
dchus, il ne faut rien moins que la protection d'un journaliste
influent ou d'un banquier cosmopolite.

Une physionomie assez curieuse est celle du professeur de danse 
l'Acadmie royale de musique. Quand un danseur, aprs trente ans de
_loyaux services_, n'a plus la force de s'_enlever_ et de piquer avec
vigueur l'entrechat classique, quand il est fatigu, reint, fourbu, on
en fait un professeur: ce sont l ses invalides. Il a des cartes de
visite sur lesquelles on lit: _Polydore Larchet, ex-premier sujet de
l'Acadmie royale de musique, professeur de danse  l'Acadmie royale de
musique_.

Polydore Larchet est un petit vieillard qui marche la tte haute, le
jarret tendu et les bras arrondis. Il porte une perruque blonde, un
habit bleu barbeau, un pantalon jaune collant et des escarpins en toute
saison. C'est un partisan frntique de la danse noble; il ne fait qu'en
soupirant des sacrifices aux mthodes nouvelles. Il rappelle sans cesse
qu'il a eu l'honneur de danser  Erfurth devant leurs majests les
empereurs Napolon et Alexandre, et que les grandes dames du temps ne
pouvaient se rassasier de le voir en fleuve Scamandre. Il se dcouvre
quand il prononce le nom de M. Vestris, et soutient que Louis XIV est le
plus grand roi que nous ayons eu, parce qu'il tait le plus beau danseur
de son poque.

C'est au milieu de sa classe qu'il faut voir M. Polydore Larchet: il est
beau de dignit concentre, ne se fchant jamais, ne se servant que
d'expressions choisies. Il ne parle  aucune de ses lves, mme  la
plus jeune, qu'avec les formules les plus polies et les plus
tudies.--Mademoiselle Julia, voulez-vous avoir la bont de mettre les
pieds en dehors.--Mademoiselle Amanda, voulez-vous tre assez aimable
pour lever davantage le bras gauche. Polydore est le dernier
reprsentant de la vieille galanterie franaise.

On ne veut plus de danseurs; on les proscrit au nom du got. Bientt
l'art chorgraphique ne sera plus cultiv que par la plus belle moiti
du genre humain. Le professeur de danse  l'Acadmie royale de musique
est donc une figure, qui dans peu de temps sera efface de la collection
des caricatures nationales. Il tait, je crois, utile de l'esquisser
dans notre recueil.
  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Maintenant si vous me demandez combien le Conservatoire produit, par
anne, de grands talents, je vous engagerai  parcourir les diffrents
thtres de la capitale. Rachel, Duprez, Frdrick-Lematre, ne sont pas
lves du Conservatoire. Je me contente de constater ce fait, sans
vouloir entrer dans une discussion thorique qui pourrait vous endormir
et vous laisser de moi un souvenir trs-affligeant.

  L. COUAILHAC.




[Illustration: LE POSTILLON.]

[Illustration]

LE POSTILLON.


QUELLE QUE soit la route de France que vous parcouriez, il n'est pas une
ville, pas un bourg o vos yeux ne soient tout d'abord frapps de ces
mots inscrits sur les murs de l'une des principales maisons: _Poste aux
chevaux_. C'est l qu'entour de ses nombreux serviteurs rside le
reprsentant de l'une de nos plus belles institutions, le matre de
poste.

De cration royale, tour  tour dcors du titre de _maistre_ et de
celui de _chevaucheur de l'escurie du roi_, maintenus dans leurs
privilges  ces poques de rvolutions o les droits mmes du souverain
taient mconnus, riches propritaires pour la plupart, les matres de
poste forment un corps d'lite dans les cadres duquel se trouvent
troitement joints, par un lien commun d'industrie, le prince et
l'agriculteur, le duc et pair et le fermier.

Ce serait peu cependant pour la gloire de Louis XI d'avoir cr les
postes, si, le mme jour, il n'et exclusivement attach  leur service
_la guide_, aujourd'hui le _postillon_. N'est-ce pas le postillon, en
effet, qui entretient l'union et le mouvement entre ces nombreux relais
dont notre France s'enorgueillit  bon droit? n'est-ce pas  lui que
sont _matriellement_ dus les rapports d'homme  homme, de ville 
ville, d'tat  tat?  chaque voyage, arbitre de notre vie ou de notre
mort, n'est-il pas enfin, par son travail, le principal lment de la
prpondrance ordinaire dont son matre jouit, la source premire de
l'air d'aisance et de supriorit rpandu sur tout ce qui l'approche?

Arrtons-nous devant une de ces habitations places sur la route de ***.
Elle appartient, depuis la restauration,  un vieux gnral qui s'y
repose en paix des fatigues de vingt annes de guerre: accoutum au
tumulte des camps, c'est encore avec plaisir qu'il contemple le
mouvement insparable d'une matrise de poste frquente. Nous ne dirons
rien de la partie rserve  sa demeure particulire; celle destine 
l'exploitation nous semble seule utile  dcrire.

On la reconnat facilement  un mur lev, qui, appuy contre l'une des
faces latrales de la maison de matre, est partag par la grande porte,
au-dessus de laquelle se lit en longs caractres noirs l'inscription
sacramentelle: _Poste aux chevaux_.

Entrons, et si vous n'avez jamais t  mme de parcourir un de ces
intressants tablissements, placs sous la surveillance immdiate de
l'autorit, et se ressemblant tous,  l'importance du lieu prs, vous ne
regretterez pas, j'espre, la visite que nous allons faire de compagnie.

A droite,  gauche, devant nous, s'lvent les btiments, tous destins
 des usages diffrents. Ici, les curies surmontes de greniers ars
o se conserve le fourrage ncessaire  la consommation de chaque jour;
l, la _fainire_ ou vaste magasin de rserve o s'entassent les
provisions faites pour l'anne; de cet autre ct, les remises, les
hangars, la sellerie, la forge, tous les communs enfin ncessaires  une
exploitation de ce genre.

L'espace demeur libre entre ces trois corps de logis forme une belle et
vaste cour au milieu de laquelle s'lve un puits artsien qui fournit
une eau saine et abondante.

Le pansage est termin, les _musettes_[17] se reposent; l'heure du repas
approche, de nombreux postillons se mettent en mouvement. Avant de
passer outre, faisons une connaissance plus intime avec eux.

  [17] Sac dans lequel le postillon renferme les objets ncessaires au
  pansement, et qui sont sa proprit.

De toutes les classes, la plus difficile peut-tre  rgir est celle des
postillons. Aprs avoir vant les services qu'ils rendent, pourquoi
faut-il ajouter que, fiers de leur origine, ils possdent au suprme
degr les dfauts ordinaires aux valets de grandes maisons, c'est--dire
qu'ils sont pour la plupart insolents, ivrognes, paresseux, mchants, et
quelque peu bavards? Joignez  cela une grande propension  faire
_danser_ le fourrage confi  leur garde, des habitudes d'indpendance
insparables de la vie active qu'ils mnent, une haute opinion
d'eux-mmes due  de nombreux succs obtenus sur les Lucrces du pays,
et vous comprendrez facilement qu'tre svre, mais juste avec eux, est
le seul moyen d'en obtenir la soumission ncessaire. Les rglements qui
les rgissent sont crits dans ce double but. Rcompenses pour blessures
graves, indemnits en cas de maladie, pension de retraite au bout de
vingt ans de service, devoirs  remplir, discipline exacte, tout y est
prvu, voire mme les punitions qui, selon la faute, consistent tantt
dans une amende, tantt dans une mise  pied, quelquefois dans le
renvoi, mais pour les cas les plus graves seulement. Au matre de poste
appartient l'excution de ce code, sauvegarde de son autorit.

Ici le gnral a transmis cette tche pnible  un de ses anciens
compagnons d'armes, qui, aprs y avoir gagn le surnom de _singe_,
sobriquet oblig, dans le mtier, de tout grant ou homme d'affaires,
est parvenu, avec l'aide d'une discipline toute militaire,  tablir les
choses sur le pied o elles sont aujourd'hui.

Aussi voyez quelle activit et pourtant quel ordre parmi ces hommes: les
uns charrient le foin, les autres vannent l'avoine, celui-ci mouille le
son, celui-l porte la paille; tous travaillent, et les chevaux, par des
hennissements rpts, tmoignent  l'envi le dsir de recevoir la
ration qui leur est destine.

Pntrons dans l'intrieur des curies, assez larges pour laisser un
libre passage entre une double range de chevaux normands parmi lesquels
il est facile de reconnatre ceux de _vole_  leur jambes fines, au feu
qui s'chappe de leurs naseaux, les _porteurs_ et les _sous-verges_ 
leur taille plus leve,  leurs formes carres et vigoureuses.
_Rteliers_, _mangeoires_, _coffres  avoine_, _coussinets_ destins 
recevoir les selles, _chandeliers_ auxquels se suspendent les harnais,
comme tout y est propre et bien tenu! Une litire frache attend les
chevaux en course, dont les barres mobiles indiquent la place; 
l'extrmit la plus recule, des stalles fixes sparent ceux qu'une
maladie rcente ou lgre met momentanment hors de service. Des seaux,
des lanternes fermantes, seul mode d'clairage permis par la prudence,
deux grandes botes sans couvercle appendues aux traverses suprieures
et appuyes contre les murs, compltent l'ameublement des curies.
Pompeusement dcores du nom de soupentes, et places  une distance
convenable l'une de l'autre, ces caisses, auxquelles on ne parvient qu'
l'aide d'une chelle mobile, contiennent chacune un matelas  l'usage
des postillons de garde la nuit. C'est l ce qu'ils appellent leur
_chambre  coucher_.

Aprs le repas vient la conduite  l'abreuvoir.

Un seul homme suffit pour mener attachs l'un  l'autre les quatre,
cinq, quelquefois mme six chevaux dont se compose son _quipage_. Mont
 poil sur l'un d'eux, n'ayant d'autre frein que son licol, il en
demeure pourtant parfaitement matre, et il est fort rare qu'un accident
fcheux vienne interrompre les exercices de voltige auxquels il se livre
souvent dans l'eau, aux applaudissements prolongs des villageoises
accroupies au lavoir, et au grand bahissement des _moutards_, espoir de
la commune.

Rien ne peut donner une ide de l'union intime qui existe entre un bon
postillon et les chevaux qui lui sont confis. Ils se parlent, ils
s'entendent, ils se comprennent. Un mot, un geste, un nom,--car chacun
d'eux a le sien,--un coup de sifflet, le moindre signe, suffit pour que
l'ordre donn soit immdiatement excut. On a vu des postillons quitter
un relais parce qu'on leur avait enlev un animal favori, des animaux
qui, privs de leur conducteur ordinaire, se sont laiss mourir
misrablement, ne voulant recevoir de nourriture d'aucune main
trangre.

Bientt les chevaux rentrent de l'abreuvoir; aprs avoir t lgrement
bouchonns, tous, par un instinct infaillible, reprennent d'eux-mmes
leurs places accoutumes. Les longes sont attaches, les postillons
libres, une scne nouvelle se prpare dans la cour. Quelques
explications aideront  son intelligence.

En outre des lois auxquelles ils sont soumis, les postillons, ainsi que
la plupart des corps d'tat ou de mtier existants, reconnaissent des
coutumes dont l'usage seul perptue chez eux les traditions. De ce
nombre sont, avant tout, le _baptme_ et la _savate_: la _savate_,
punition inflige au _capon_, c'est--dire au camarade convaincu d'avoir
fait des rapports au matre; de lui avoir appris, par exemple, par
quelle ruse nouvelle l'avoine continuait  se transformer en piquette au
cabaret voisin. Tout le monde connat ce genre de supplice, qui consiste
 appliquer au coupable, sur les parties du corps le mieux appropries 
cet effet par la nature, un nombre de _coups de soulier_ proportionn 
la gravit de la faute: justice expditive, et dont les suites
compromettent parfois la vie mme de l'infortun patient.

Le _baptme_ est une tout autre chose. Cette crmonie, car c'en est
une, n'a rien que de jovial et d'innocent. Elle s'adresse au novice qui
parat pour la premire fois dans un relais. Sont seuls excepts les
enfants de la _balle_, ou fils de postillons, et le nombre en est assez
grand, car ce n'est pas chose rare, malgr l'antipathie que ces derniers
ont pour le mariage, que de rencontrer deux et mme trois gnrations
attaches  la mme poste. C'est que le mtier, quoique rude, n'est pas
des plus mauvais. Le vrai postillon reoit de toutes mains: du voyageur
en poste, du courrier de malle, du conducteur, dont il seconde trop
habilement la fraude, de l'htelier, auquel il amne des voyageurs, de
son matre enfin, qui ne lui paye pas moins de 50  60 francs de gages
mensuels.

Initis ds l'enfance aux devoirs de leur profession future, ces jeunes
_louveteaux_ ont  peine atteint leur seizime anne, ge de rigueur,
qu'ils passent en _pied_, et, grce au livret octroy par l'autorit
municipale, acquirent _gratis_, du moins aux yeux des camarades, le
droit de nous verser, vous ou moi,  l'occasion.

Il n'en est pas de mme  l'gard du surnumraire auquel vont tre
accords pour la premire fois le privilge de faire connaissance avec
les corves d'curie, et l'honneur insigne d'apprendre  manier la
fourche  fumier. Celui-l doit subir une preuve.

Nous allons y assister.

Au milieu de la cour, et tout  ct du puits, s'lve un trteau de
bois sur lequel une selle est pose. Recouverte de quelques planches
mobiles, l'auge lui sert de pidestal; des branches de verdure places 
l'entour achvent la dcoration, et cachent les supports du trteau.

La _poste_ entire est sur pied; de nombreux spectateurs venus du dehors
ont obtenu la faveur d'tre admis dans l'intrieur de l'tablissement;
les femmes surtout--avides de spectacles  la ville, comment ne le
seraient-elles pas au village?--les femmes sont en grand nombre; et l,
comme partout, c'est  qui sera la mieux place. Dans cet espoir, chaque
postillon s'entend appeler de la voix la plus sduisante: Mon p'tit
m'sieu Nicolas... Mon bon pre Delorme...

Soudain un profond silence s'tablit. Le nophyte a paru, conduit par le
_loustic_ du relais, qui lui sert de parrain; il est amen prs de la
monture prpare. L, il doit _s'enfourner_ dans une paire de bottes
fortes, bottes de l'une desquelles, pour notre bonheur pass et pour
celui de nos enfants, sortit un jour l'pisode le plus curieux de la
vridique histoire de Poucet. A peine a-t-il introduit la seconde jambe
dans sa lourde prison de cuir, qu'on l'abandonne  lui-mme. Que
d'efforts ne doit-il pas faire en ce moment pour conserver un quilibre
perdu  chaque pas! De trbuchement en trbuchement, de chute en chute,
il arrive enfin au pied de l'auge; alors on le hisse sur le trteau
plutt qu'il n'y monte lui-mme; on lui met le fouet en main, et comme,
 dessein, la selle est demeure veuve de ses triers, et que les jambes
du cavalier, cdant au poids norme qui les entrane, pendent,  sa
grande souffrance, de toute leur longueur, on dirait,  le voir ainsi
perch, d'une de ces figures de triomphateur romain peinte ou tisse
dans quelque antique tapisserie de Flandre. Commence aussitt, au milieu
des rires et des lazzis de toute sorte, l'examen du rcipiendaire,
espce d'interrogatoire que son _sel fort peu attique_ nous interdit de
reproduire. Chaque demande, chaque rponse devient le sujet de nouvelles
acclamations joyeuses. Un nom lui est donn, nom de guerre, qui
peut-tre remplacera pour toujours son vritable nom. Arrive enfin cette
dernire question, prononce d'une voix solennelle: Tu as eu le courage
de monter sur ce cheval, jeune homme, sais-tu comment on en descend?
Quelle que soit la rplique du malheureux, ces mots sont le signal de
son supplice:  peine ont-ils t prononcs, que les planches qui
recouvrent l'auge disparaissent sous les efforts instantans des
spectateurs les plus voisins. Le trteau tombe de tout son poids dans
l'eau dont elle est remplie, et entrane ncessairement dans sa chute
l'inhabile cavalier; mais ce bain n'est point encore assez pour la
purification du novice: chaque assistant, arm d'un seau rempli 
l'avance, vient l'immerger  l'envi, et il ne recouvre sa libert
qu'aprs avoir consenti  arroser  son tour le gosier de ses anciens
d'un nombre de _litres_ illimit.

Laissons le malheureux se remettre de la rude preuve  laquelle il
vient d'tre soumis, et examinons les figures qui nous entourent.

Vieilles et jeunes, toutes ont un galbe particulier, d partie  la
fatigue et aux veilles insparables du mtier, partie  l'intemprance,
qui se trahit sous une peau plus ou moins bourgeonne.

L'une d'elles surtout est remarquable: couronne de rares cheveux
presque blancs rsums dans une petite queue, image dgnre de
l'norme catogan, gloire des postillons du sicle dernier, elle
appartient au pre Thomas, qu'achvent de caractriser le serre-tte
blanc nou autour du front, l'escarpin  boucles d'argent, le bas bleu
et le pantalon de peau descendant jusqu' la cheville qu'il embrasse
troitement. Ag de prs de soixante ans, ses services datent du camp de
Boulogne, et rien, en aucun temps, pas mme la crainte de perdre un tat
qu'il ne saurait quitter sans en mourir, n'a pu l'engager  se sparer
de deux choses qu'il estime avant tout, le portrait de son _empereur_,
comme il le nomme, et ces quelques poils runis qui lui rappellent ses
plus beaux jours. Excellent postillon dans son temps, l'adresse supple
chez lui  ce qu'il peut avoir perdu du ct de la vigueur, et peu de
jeunes gens russiraient encore mieux que lui  _couper_ un ruisseau ou
 _brler_ une concurrence. La seule chose  laquelle il n'a pu se
soumettre entirement, c'est le _menage en cocher_, qu'il regarde comme
bien au-dessous de lui; et jamais il ne s'assied sur un sige de voiture
sans pousser un profond soupir, et marmotter entre ses dents,  travers
la fume de son vieux _brle-gueule culott_: Si mon empereur n'tait
pas mort, ils n'auraient pas fait a...

C'tait beau, en effet, de voir ce postillon  la veste bleue, aux
parements rouges brods d'argent et couverts d'une innombrable quantit
de boutons,  la culotte de peau, aux grandes bottes peronnes, le
chapeau de cuir sur le coin de l'oeil, la _verge_ dans une main, la
bride du porteur dans l'autre, guider d'un bras ferme cinq chevaux
lancs au triple galop!

La sret des voyageurs gagne, dit-on, au mode de conduite presque
gnralement adopt aujourd'hui: c'est donc bien qu'on le prfre. Mais
on ne peut nier que la tenue extrieure, que l'amour-propre de l'homme,
si ncessaire en toute chose, que l'uniforme, quoique officiellement
demeur le mme, n'y aient considrablement perdu. Sans catogan et sans
bottes fortes, le postillon n'est plus que l'ombre de lui-mme; je
l'aimerais presque autant en bas de soie, en gants beurre frais et en
perruque  la Louis XIV...

Oh! pre Thomas! oh! v'l _une poste_ qu'arrive!--J'ai d'la chance
aujourd'hui, rpond l'ancien, dont c'est _le tour  monter_.

En effet, le son lointain des roues suffisait pour faire reconnatre une
chaise de poste  une oreille exerce, et les triples appels du fouet
indiquaient clairement que _le bourgeois_ qu'elle renfermait payait les
guides _au maximum_.

Dans ce cas, les chevaux sont lestement garnis et sortis  l'avance hors
de la grande porte.

Le relayage s'opre donc en un clin d'oeil, et nous laisse  peine le
temps de distinguer le voyageur assis dans la voiture; cependant,  ses
bottes  l'cuyre ostensiblement places prs de lui, on reconnat un
courrier de cabinet ou de commerce.--Oui, un courrier: c'est ainsi
qu'ils voyagent gnralement. Notre dlicatesse ne s'accommode plus des
courses  franc trier, et rien de plus rare  rencontrer aujourd'hui
sur nos routes qu'un courrier proprement dit.

Le pre Thomas est prt; une mche neuve a t lestement ajoute  son
_fouet de malle_; il part, faisant  son tour rsonner l'air de ses
_clics-clacs_ les plus harmonieux.

C'est ici le lieu de faire observer que la langue du fouet est d'un
usage universel parmi les postillons. Sur la grande route, endormi dans
sa charrette, un voiturier du pays, un ami tarde-t-il  livrer passage?
une salve prolonge le rappelle affectueusement  son devoir; un roulier
mal-appris met-il trop de lenteur  cder la moiti du pav? le fouet,
plus rude alors dans ses clats, lui ordonne de se hter; hsite-t-il
encore?--le fouet, au passage, lui lance une admonition des plus vives 
la figure.

Sans le fouet, comment indiquer la gnrosit des voyageurs que l'on
conduit? comment dire s'ils payent les _guides_  la _milord_, _
l'ordinaire_ ou _au rglement_; seul, dans son langage conventionnel, il
sert de base  la clrit du service  leur gard.

On raconte  ce sujet une anecdote assez singulire.

Un plaisant paria, il y a quelques annes, aller en poste de Paris 
Bordeaux, dans le laps de temps le plus court, en ne payant cependant
aux postillons que les 75 centimes de pour-boire rigoureusement dus par
cheval.

Affubl d'une grande robe de chambre, entour d'oreillers et de fioles
de toute espce, il russit  se donner l'air d'un moribond prt 
trpasser, et comme,  chaque relais, il demandait avec instance qu'on
le ment au pas le plus doux, et qu'on pargnt sa tte et ses membres
endoloris, le postillon, prvenu de son avarice par celui qu'il
remplaait, se faisait un malin plaisir de le secouer de son mieux en le
menant au galop le plus forc, et de l'assourdir en ne laissant aucune
interruption entre des salves de coups de fouet lances de toute la
vigueur de son poignet. Chaque relais tant tromp par cette fausse
annonce, la ruse russit: il gagna. Mais  moins que vous ne soyez
dcid  l'imiter, mieux vaudrait, je vous assure, voyager en patache
que de vous entendre annoncer par un seul coup de fouet, indice
ordinaire de _M. Gillet_, c'est--dire de celui qui ne paye les guides
qu'au taux prescrit par l'ordonnance.

A la chaise de poste succde la malle. Celle qui arrive est du dernier
modle. C'est un coup  trois places, trs-large, parfaitement peint,
on ne peut mieux verni, dans l'intrieur duquel rien n'a t pargn
pour la commodit des voyageurs; coussins lastiques, accotoirs
moelleux, portires en glaces, rien n'est pargn. Deux choses
seules,--assez peu importantes d'ailleurs,--semblent avoir t ngliges
dans sa construction: la sret des dpches, qui, places dans un
coffre en contrebas  l'arrire de la voiture, ne peuvent, en aucune
faon, tre surveilles par celui  qui elles sont confies, et la vie
du courrier, qui, perch  la manire anglaise, sur la banquette dure et
troite d'un cabriolet lev derrire la caisse, demeure expos  toutes
les intempries, et court risque de se casser le cou au moindre cahot.
Le postillon appel  conduire la _nouvelle mode_, comme il l'appelle,
se presse d'autant moins que le courrier le gourmande d'autant plus.
Enfin il monte sur le sige en rechignant, et celui qui en descend nous
apprend, non sans accompagner ses plaintes de jurements fort nergiques,
que ces _guimbardes_-l ne pourront marcher longtemps, qu'elles sont
trop _brutales_  traner; avec a que les roues _cassent des noix_, et
que _la mistration_ ne paye que trois chevaux au lieu de cinq qu'on y
attelle, etc. etc.

Le temps apprendra s'il a raison.

Quant  nous, notre visite au relais est termine; il ne nous reste plus
qu' nous mettre en route.

La diligence arrive.

Conducteur, de la place?--Deux banquettes.--C'est bon.--Vos
bagages?--Voil!

Hisss tant bien que mal sur l'impriale, nous demeurons silencieux
auditeurs du colloque suivant tabli entre le conducteur et le
postillon, dernier coup de pinceau  ajouter au portrait de ce dernier.

Bonsoir, m'sieu Bibi, vous v'l ben  bonne heure aujourd'hui; l's
autres sont pas encore passs.--J'crois ben, j'les ai perdus au
repas.--Oh! oh! toi Pchard.--Amne donc le porteur!--Arrire, arrire,
Cou-de-Cygne.--A cheval,  cheval.--Donne-moi les traits, Abel Cadet; y
tes-vous, m'sieu Bibi?--Marche, marche.--Hi!...

La voiture roule emporte par cinq chevaux habilement lancs au grand
trot.

La conversation continue. Le postillon raconte en dtail le baptme dont
il a t l'un des principaux acteurs.

Il est interrompu par le conducteur: Fais donc attention  ton
sous-verge.--Ahu! ahu!... Queu dommage qu'ma Suzon ait pas pu voir a,
aurait-elle ri, aurait-elle ri! vous la connaissez ben, m'sieu Bibi;
c'est c'te p'tite blonde qu'a de grands yeux de couleur, si ben que
l'neveu  M. Cornet, l'picier, dit toujours, histoire d'compliment,
qu'all' r'semble  un vrai gruyre! farceur, va!... Ahu! le marsouin!...
Vous voyez pas l's autres, m'sieu Bibi!--Hardi, hardi!--Amour d'femme,
va!... St.!... Flamme de punch!... J'sis altr tout de mme; l'air est
sche  c'soir. Nous allons arrter aux volets noirs, pas vrai, m'sieu
Bibi, c'est vous qui rgale.--J'arrte pas, j'ai des ordres.--Des
ordres, est-y bon enfant, pisque l'inspecteur a pass z'hier,  mme que
c'gros qui marche avant vous, vous savez ben, m'sieu Bibi, il avait cinq
livres qu'tions pas su feuille; si ben que l'inspecteur a dit: pinc,
vieux, qu'y dit; les livres, c'est des _lapins_[18]. Fameux. Enfonc
l'gros. Avec a qu'y a pas gras avec lui pour les pour-boire[19]; quand
y a d's enfants, y m'fait rendre deux yards... Attends, la Marquise, j'
t'vas ressoigner le cuir... Voyez-vous l'bouchon au bas d'la cte. La
mcanique y est, pas vrai?--N't'inquite pas.--Hu, l's Arabes!... C'te
satane descente, elle est d'un mauvaise. Et les cantonniers qui
s'foulent pas la rate, et qu'y sont pas gns pour dire que
l'gouvernement fait pas les routes pour s'en servir, que la loi nous y
dfend. Oh! oh!... oh!...

  [18] On appelle _lapin_, en terme de messagerie, toute place ou tout
  port d'article peru en fraude par le conducteur au dtriment de son
  administration.

  [19] Le pour-boire lgalement d par le conducteur au postillon est de
  5 centimes par poste et par voyageur.

La voiture s'est arrte devant les volets noirs. Le postillon et le
conducteur sont descendus.

Du rouge ou du blanc, m'sieu Bibi?--J'y tiens pas la main.--A vot'
sant, m'sieu Bibi, la compagnie; r'doublons-nous?--Pu souvent...
enlev, c'est pay.--Nous allons nous r'venger d'a, ayez pas peur...
donne mon fouet, toi, mal-appris... Hu, les braves!...

Nous repartons au galop; on dirait que le _canon_ bu par le matre a
donn un nouveau nerf  ses chevaux.

La nuit est venue: la lassitude et le balancement de la voiture invitent
le voyageur au sommeil...

Bonne nuit donc, et surtout bon voyage!...

  J. HILPERT.




[Illustration: LA NOURRICE SUR PLACE.]

[Illustration]

LA NOURRICE SUR PLACE.


SI j'avais l'honneur d'tre pre de famille, je n'oserais pas crire cet
article, tant je craindrais d'exposer ma race au ressentiment des
nourrices futures; il y a trop de petits vices, trop de pchs mondains,
trop de qualits ngatives  dvoiler. La seule chose qui pourrait
peut-tre accrotre mon courage, c'est cette pense consolante qu'en
gnral les nourrices ne savent pas lire.

Quoi qu'en puisse dire Jean-Jacques Rousseau, pendant longtemps encore,
sinon jusqu' la fin du monde, toutes les dames de France, et celles de
Paris en particulier, continueront  ne pas allaiter leurs enfants. Ce
sont pour la plupart d'excellentes mres de famille, irrprochables 
l'endroit des moeurs, leves dans le respect de l'opinion et la crainte
du bavardage, et qui savent  une unit prs le nombre de sourires et de
valses qu'elles peuvent oser sans risquer de se compromettre. Si donc
elles n'allaitent pas les hritiers que la Providence leur octroie,
c'est que toute leur bonne volont choue devant ces deux obstacles
indpendants l'un de l'autre: le mari et le bal.

Pour ces pauvres femmes, le monde est un despote impertinent auquel il
faut obir sous peine de voir l'ennui se glisser au sein du mnage: le
bal ne souffre point de rival, et si les jeunes mres donnaient leur
lait  leurs enfants comme elles leur ont donn la vie, que
deviendraient les ftes, les parures, les danses, les concerts? La
chambre  coucher serait un clotre habit par la solitude, et nous
savons beaucoup de dignitaires de l'tat, beaucoup de satrapes de la
banque, qui ne voudraient pas d'une vertu dont le premier acte serait
d'enlever au monde les charmantes reines qui aident  leurs projets par
les grces de leur esprit et le charme de leur sourire.

Quant aux maris, aujourd'hui que toute chose se calcule et s'exprime par
des chiffres, ils savent combien il y a de dpenses conomiques et
d'conomies coteuses; ils n'ignorent pas que toutes les femmes sont
plus ou moins poitrinaires ou srieusement affliges par des symptmes
de gastrite, quels que soient d'ailleurs l'clat de leurs yeux et la
fracheur de leur teint. Donc l'allaitement ne pourrait que dvelopper
la malignit du mal que leurs lvres roses respirent dans l'atmosphre
chaude et parfume des bals; et quand viendra le sevrage, un plerinage
en Suisse ou en Italie, une promenade aux eaux des Pyrnes, seraient
indispensables pour raffermir la sant prcieuse branle par les
devoirs de la maternit.

Or, toutes choses gales d'ailleurs, il est plus conomique de payer une
nourrice que de courir en chaise de poste avec une adorable malade qui
prend texte de ses souffrances pour se faire pardonner ses plus chres
fantaisies.

Tous les maris savent cela. Lors donc qu'en vertu de la parole divine,
qui, au commencement du monde, a dit aux hommes: Croissez et multipliez,
une femme riche des hautes classes de la socit approche du terme de sa
grossesse, le mdecin de la maison se met en qute d'une nourrice jeune
et vigoureuse.

Bientt, par les soins de ce personnage imposant sous un frac de jeune
homme, la nourrice est amene de la campagne. Soit qu'elle arrive de la
Normandie avec le haut bonnet traditionnel, soit qu'elle vienne du
Bourbonnais avec le chapeau de paille recourb et garni de velours,
c'est toujours une forte et puissante fille qui trahit la richesse de
son organisation par la vigueur de ses contours. Son fichu de cotonnade
grossire  carreaux a peine  contenir les rondeurs sphriques de deux
seins qui promettent une nourriture aussi abondante que saine  l'enfant
qui dort au berceau.

La nourrice est installe. Sa chambre communique par un cabinet  celle
de sa matresse, et tout le luxe du comfort lui est prodigu.

Pauvre femme des champs habitue aux rudes labeurs de son mnage, aux
travaux incessants de la ferme, transporte soudain au milieu des
splendeurs que donne la fortune, blouie de l'clat qui l'entoure, elle
ose  peine se servir des belles choses qui sont  son usage, ni toucher
aux meubles qui garnissent sa chambre; silencieuse et craintive, elle
obit sans rpondre, remue sans bruit, baisse les yeux, et prodigue 
son nourrisson les gouttes emmielles d'un lait suave et pur.

Son caractre a des contours arrondis comme ceux de ses formes; toujours
douce, avenante, timide et bonne, elle sourit et remercie quoi qu'on
fasse. Elle a l'humeur calme et patiente ainsi que l'onde d'un petit
ruisseau qui glisse sur un lit de sable et de mousse, et rien ne saurait
obscurcir la placide lumire de ses yeux ou plisser l'piderme brun de
son front poli comme du marbre.

La jeune mre s'applaudit du hasard qui lui a fait rencontrer la perle
des nourrices, et s'tonne qu'un aussi anglique caractre se puisse
trouver sous la robe d'une femme.

C'est l'aurore splendide et vermeille d'un jour souill d'orage. Un mois
s'est  peine coul que dj de petites bourrasques de mauvaise humeur
ont rendu boudeuse la bouche entr'ouverte qui n'avait jamais fait
divorce avec le rire; les sourcils se sont froncs; des paroles rapides,
grommeles  voix basse, accompagnent des gestes brusques qui cotent
la vie  quelque porcelaine, tasse ou soucoupe; et l'enfant s'endort,
s'il peut, sans le secours de la complainte.

La fille d've se rvle sous l'enveloppe de la nourrice, et la
matresse du logis reconnat enfin que l'ange n'tait qu'une femme, et
quelle femme encore! un vrai diable plein de malice et d'astuce, de
rouerie et d'enttement.

Cependant la transformation ne s'opre pas avec la magique rapidit d'un
coup de baguette: la femme ne se dvoile que lentement; ses progrs
ngatifs suivent une marche oblique, mais, soyez-en bien sr, il ne
s'coulera pas un long temps avant que le masque ne soit tout  fait
arrach.

Les premiers symptmes de la mtempsycose se dveloppent d'ordinaire
dans les basses rgions de l'office; c'est autour de la table commune o
cuisinires et laquais, grooms et femmes de chambre dvorent, en se
reposant de leur oisivet, que la nourrice laisse apparatre les
ingalits d'un caractre revche que la timidit, autant que la
diplomatie naturelle aux gens de la campagne, avaient couvert d'un voile
menteur.

Une aile de poulet est souvent la pomme de discorde; le majordome la
rclame, et la nourrice l'exige. Le droit des prsances de
l'antichambre est mis en discussion; l'un s'appuie sur les galons de son
habit brod et sur l'importance de ses fonctions; l'autre fait parade de
la sacro-saintet de son emploi intime, qui suspend entre ses bras
l'hritier prsomptif de l'htel. L'office se divise en deux camps; mais
l'envie que tout domestique infrieur nourrit en secret contre les
serviteurs qui ont leurs entres dans les petits appartements donne la
majorit  l'intendant. L'aile de poulet tombe dans l'assiette
masculine, et la nourrice quitte l'office en roulant dans sa main le
taffetas gomm de son tablier, et dans son coeur des projets de
vengeance.

Elle boude un jour, deux jours, trois jours mme, s'il le faut. La
gravit la plus sombre sige sur son visage; son allure affecte la
colre ddaigneuse d'une grande dame insulte par des manants. Un
dsordre inaccoutum prside  sa toilette, de lamentables soupirs
soulvent sa poitrine, et bientt la pauvre mre, inquite, cherche 
pntrer le mystre effroyable qu'on ne lui cache si bien que pour lui
donner plus d'importance. Enfin aprs mille dtours, mille
circonlocutions entrecoupes d'exclamations plaintives, le fait de
l'aile de poulet est rvl dans toute son horreur, avec enjolivement de
petits mensonges, de mdisances anodines, de doucereuses calomnies qui
noircissent le malheureux intendant, et prtent  la nourrice la
blancheur d'une colombe innocente et perscute. Pauvre victime d'un
infernal complot, elle s'tiole ainsi qu'une fleur prive de nourriture;
on lui refuse le ncessaire  elle qui prodigue son sang le plus pur au
petit bonhomme qu'elle aime tant. Au besoin, l'embonpoint progressif de
sa taille, la rotondit lustre de son cou, orn d'un double menton,
pourraient donner un clatant dmenti  sa mlancolique lgie; mais la
mre ne voit que son fils en tout cela. On lui a si souvent rpt que
les enfants ne se portent bien qu' la condition d'tre allaits par des
femmes dont rien n'altre la bonne humeur, qu'elle tremble dj de voir
le sien ptir bientt, victime des infortunes culinaires de sa
nourrice.

Le majordome est appel sur l'heure, vertement rprimand et
srieusement averti que l'estomac d'une nourrice a des droits
imprescriptibles auxquels il fait bon d'obir.

A dater de ce jour, une haine sourde et profonde surgit entre elle et la
gent de l'office; mais, orgueilleuse de sa position, et fire de son
premier triomphe, elle se joue des efforts de la coalition qu'elle
domine  l'antichambre comme au salon.

Les femmes, comme les enfants, n'ont jamais conscience de leur force
qu'aprs l'avoir essaye; mais sitt qu'elles la connaissent, elles en
usent et en abusent sans piti ni merci. Le premier essai tent par la
nourrice lui ayant rvl toute l'tendue de sa puissance, elle se hte
de la mettre de nouveau  l'preuve.

Transplante de la campagne, o du matin au soir elle vaquait  de
pnibles travaux, dans une ville o les soins de l'allaitement vont
devenir sa seule occupation, il tait  craindre que la florissante
sant de la nourrice, habitue  l'activit,  l'air, au soleil, ne
s'altrt dans le repos, le silence et l'ombre d'un htel de la
Chausse-d'Antin. Le changement et t trop rapide et trop complet.
Afin de mnager  son sang et  ses humeurs une circulation toujours
facile, et d'aprs les conseils du docteur, on attribue  la nourrice
certains petits travaux d'intrieur qui ne demandent que du mouvement
sans fatigue: l'arrangement et le nettoyage de sa chambre, les apprts
de son lit et du berceau en reprsentent presque la totalit.

D'abord humble et rsigne, elle remplit sa tche avec une ponctualit
mathmatique et une ardeur sans pareille. Mais une si louable activit
se dissipe bientt au souffle des mauvaises passions. La nourrice, aprs
sa victoire sur l'office, trouve qu'il est malsant  ses matres de la
laisser se fatiguer  balayer, frotter et nettoyer ainsi que le peut
faire une simple femme de chambre. D'aussi viles occupations sont
dsormais incompatibles avec son caractre. N'est-elle pas paye pour
tre nourrice, et non pour tre servante?

Alors commence une nouvelle lutte qui se termine encore par le triomphe
de la nourrice. Elle murmure tout bas, se plaint, gmit, accuse de
sourdes douleurs vagues, qui toutes proviennent d'une grande lassitude:
si la matresse feint de ne pas comprendre, les douleurs deviennent
intolrables, l'apptit cesse, la fatigue succde  la lassitude,
l'accablement  la fatigue. Le mdecin consult ne dcouvre aucune
fivre; mais la mre, effraye pour l'enfant, prescrit immdiatement le
repos le plus absolu, et le retour de la joie et de la sant concide
avec la promulgation de l'ordonnance.

La nourrice a vaincu; une servante subalterne est charge d'office de
l'administration de son appartement; comme sa matresse, elle gouverne
et gronde quand tout n'est pas en ordre une heure aprs son grand lever.

Cependant l'enfant a grandi. Il s'agite dans ses langes ainsi qu'une
carpe sur l'herbe; plus fort, il a besoin d'air et de mouvement; le
docteur conseille la promenade, et la nourrice avec l'enfant, l'une
portant l'autre, sont dirigs vers les Tuileries, cette patrie de
l'enfance et de la vieillesse. C'est fort bien. Mais voil qu'au bout
d'un temps fort court, la face arrondie de la commre se rembrunit
progressivement. De nouvelles manifestations agressives clatent dans
son geste et dans sa parole; des rponses aigres-douces se croisent sur
ses lvres, et les symptmes de sa mauvaise humeur apparaissent surtout
au retour de la promenade. Enfin, aprs de minutieuses investigations,
la matresse parvient  dcouvrir que la distance qui spare la rue du
Mont-Blanc des Tuileries est norme pour une pauvre femme qui, quelques
mois auparavant, franchissait sans se plaindre trois ou quatre lieues en
pleines terres; quelques tours d'alles dans le jardin, entremls de
stations prolonges sur les chaises,  l'ombre des marronniers, achvent
d'puiser ses forces. Ses jambes flchissent, et, dans ce labeur
quotidien, elle sent que le dvouement seul peut encore la soutenir.
L'insomnie vient pendant la nuit; l'enfant crie et pleure; au rveil la
nourrice a les yeux battus: la mre s'pouvante. Faut-il s'tonner alors
si le lendemain l'quipage de madame stationne  la grille des
Tuileries, attendant qu'il plaise  la nourrice de reprendre le chemin
de l'htel?

Mais l'orgueil est insatiable comme la paresse; c'est peu de revenir, il
faut encore aller en calche dcouverte, au trot de deux chevaux
coquettement enharnachs. Or, ce que nourrice veut, Dieu le veut, car
avant tout les nourrices sont femmes, et bientt elle parvient  ne plus
fouler de ses pieds ddaigneux les pavs de la rue de la Paix.

Jusqu' ce jour, les articles du budget n'avaient pas t discuts;
chaque mois la nourrice touchait son traitement, et en appliquait la
totalit  satisfaire ses fantaisies sans contrle. Mais une mauvaise
administration absorbe et gaspille bientt un budget ordinaire; il
arrive souvent que la nourrice cherche vainement un cu dans le dsert
de ses poches et de ses tiroirs: alors la ncessit lui rvle le
mcanisme des chapitres additionnels, des ressources extraordinaires,
des crdits supplmentaires, tous les arcanes du systme financier 
l'usage des gouvernements reprsentatifs. Elle se pose devant ses
matres, femme et mari, comme un ministre devant les deux Chambres, en
solliciteur. Le capital du traitement demeure intact, mais le trait est
une lettre morte que l'esprit vivifie, et l'esprit, en pareille
circonstance, c'est l'adresse  exploiter les sentiments maternels. A ce
jeu-l, la nourrice est d'une habilet  en remontrer aux plus fins
diplomates; il n'est pas de ruses qu'elle n'emploie, pas de fils qu'elle
ne fasse mouvoir, pas d'intrigues qu'elle n'ourdisse!

Elle est tour  tour et tout  la fois souple et roide, joyeuse et
maussade, triste et gaie, rieuse et chagrine, nave et madre,
impertinente et timide. Mais toujours et sans cesse elle fait jouer son
nourrisson, comme le blier qui brise les obstacles; pour elle il est le
nerf de la guerre invisible et infatigable qu'elle a dclare  la
bourse des pre et mre. L'enfant est entre ses mains l'enclume et le
marteau qui lui servent  battre monnaie.

Les contributions indirectes qu'elle ne cesse d'obtenir, sans avoir
l'air de les demander, arrivent sous toutes les formes: en offrandes
mtalliques aux anniversaires et aux jours de ftes; en cadeaux de
toutes sortes  des poques indtermines; robes, foulards, bonnets,
fichus, tabliers, tout est de bonne prise pour son insatiable vanit. A
l'apparition de la premire dent, il n'est pas rare de lui voir octroyer
par la mre la chane et la croix d'or, objets d'une longue et patiente
convoitise.

Elle se partage avec la femme de chambre, _camarera mayor_ au petit
pied, la dfroque de sa matresse;  l'une ceci,  l'autre cela;
l'adjudication se fait  l'amiable; car dans la hirarchie de la
domesticit, la femme de chambre est la seule personne avec qui la
nourrice vive en paix, encore est-ce  l'tat de paix arme. Ce sont
deux puissances qui se respectent en se jalousant.

En ceci comme en beaucoup d'autres choses de ce monde, la forme emporte
le fond; les intrts triplent le capital, et il arrive  la fin du mois
que les revenus perus d'une faon indirecte dpassent de beaucoup le
chiffre du traitement fixe.

La chrysalide a fait peau neuve. Quelques mois de sjour  Paris ont
fait tomber la rude enveloppe qui cachait le papillon frais et dodu. La
fille des campagnes a jet, une  une et petit  petit, les pices de
son trousseau champtre: la Berrichonne abdique le chapeau de paille
tresse; la Cauchoise, le haut bonnet de tulle; toutes mordent 
l'hameon de la coquetterie, et une toilette fringante succde au
dshabill modeste de la fermire.

La dentelle s'entortille autour d'un bonnet coquet; les cordons de soie
d'un soulier de prunelle se croisent sur un bas de coton blanc bien
tir; la robe est faonne avec sabots, ou manches plates, suivant la
mode; un mouchoir de Barge s'enroule autour du cou protg par une
collerette: on dirait une grisette en bonne fortune. Tous ces
changements se sont oprs graduellement  la sourdine; l'oeil jaloux
des cuisinires peut seul en suivre les modifications successives,
depuis la jupe de percale blanche jusqu'au gant de peau de Sude.

Frache, pimpante, accorte, la nourrice, dans tout l'clat de ses
atours, se prlasse aux Tuileries en compagnie de ses collgues, tandis
que les enfants s'amusent comme ils le peuvent, en suant leur pouce ou
leur hochet. Leurs vigilantes gardiennes ont bien d'autres choses 
faire qu' veiller sur leurs jeux, et parce qu'on est nourrice faut-il
abdiquer tout droit  la coquetterie, cette nourriture des mes
fminines?

Aux Tuileries, la nourrice tient sa cour plnire; elle a pour boudoir
les quinconces de marronniers, les longues alles pour galeries. Elle
trne sur un banc ou sur deux chaises, et reoit les hommages de ses
vassaux, sur la terrasse des Feuillants en t,  la petite Provence en
hiver. Le cercle de ses adorateurs s'tend ou diminue, soumis aux
variations numriques de la garnison de Paris; un statisticien pourrait
faire le compte des rgiments qui casernent dans la capitale d'aprs le
chiffre des guerriers qui flnent ou stationnent autour d'elle.
L'artillerie passe l'aigrette rouge au vent et broyant le gravier sous
ses bottes ferres; la cavalerie tourne et retourne, faisant reluire au
soleil ses grands sabres d'acier et ses longs perons; l'infanterie est
au port d'arme, le shako sur l'oreille et le petit doigt sur la couture
du pantalon, comme un jour d'inspection; on y peut dcouvrir mme le
casque jaune du sapeur-pompier, dont l'inflammable sensibilit est
devenue proverbiale.

C'est une joute de galanterie o l'on se bat  armes courtoises, 
l'aide du pain d'pice, du sucre d'orge, de l'chaud, modestes
offrandes d'un coeur pris, et dont chaque prtendant en uniforme se
dispute le privilge.

Ici une question se prsente tout naturellement  l'esprit, question
grave dont la solution morale n'est pas sans souffrir quelques
exceptions. La nourrice, pendant son sjour  Paris, y demeure-t-elle
vertueuse comme on l'est au village,  ce que disent les romances?

Htons-nous de le dire: malgr certaines apparences quivoques, la
nourrice conserve presque toujours sa vertu aussi blanche que son
tablier; cependant, en notre qualit d'historien impartial et vridique,
nous devons ajouter que si cette vertu demeure intacte, elle le doit en
grande partie au systme de surveillance active que la matresse de la
maison exerce envers la nourrice. La chair est faible et l'esprit est
prompt, comme on sait, et il pourrait se faire que si par hasard... Mais
 quoi bon analyser l'intention en dehors du fait?

De ses prgrinations diurnes sous de frais ombrages, il rsulte pour la
nourrice un certain nombre de connaissances vtues d'habits ou de
redingotes, de fracs militaires surtout, dont quelques-unes viennent lui
rendre visite jusqu'au logis. Il n'est pas rare mme de les voir
djeuner, avec d'normes tranches de gigot et de bonnes bouteilles de
vin, aux frais de l'office. Aux questions qu'on lui pourrait faire  ce
sujet, la nourrice a toujours une rponse prte, rponse invariable,
imprescriptible, cosmopolite, que chaque nourrice rpte avec aplomb 
Paris comme  Brest ou  Marseille. Toutes ces connaissances sont des
_pays_; au besoin mme, elles sont des _pays_-cousins. On aurait
vraiment mauvaise grce  refuser quelques dners aux parents de celle
qui nourrit le jeune hritier, car il n'est pas tout  fait impossible
que la rponse soit vraie, par hasard.

La nourrice fait donc en libert les honneurs de cans; mais on a
seulement grand soin de ne pas les lui laisser faire en tte--tte.

Cependant dix-huit ou vingt mois se sont couls; une rvolution va
s'accomplir dans l'ducation matrielle de l'enfant; une nourriture plus
vigoureuse est offerte  son estomac. La nourrice comprend que son rgne
touche au crpuscule; au lait succde la panade. C'est alors que, pour
prolonger autant que possible la douce existence qu'elle gote au sein
de l'abondance et du _far niente_, elle a recours aux ruses les plus
adroites. Tout ce que son esprit excit par la crainte lui suggre pour
reculer le terme fatal, elle l'emploie. Un quart d'heure avant la
prsentation de la soupe abominable qui lui donne le cauchemar, la
nourrice abreuve l'enfant de plus de lait qu'il n'en dsire, et
l'enfant, qui tterait volontiers jusqu'au _de Viris illustribus_,
repousse avec horreur le mets qu'on lui prsente, sans prendre garde aux
cajoleries dont on l'entoure.

Ce mange dure un certain temps; mais enfin l'heure critique a sonn.
Malgr ses roueries, la nourrice ne peut viter l'preuve du sevrage, et
son rgne finit le jour o l'preuve commence.

Elle se spare enfin de son nourrisson avec des larmes et des
gmissements. Madeleine repentante ne pleurait pas davantage; mais ce
n'est peut-tre pas la tendresse seulement qui la rend si plaintive et
si larmoyante, un autre sentiment se mle  sa douleur: elle pleure ses
revenus directs et ses ressources indirectes, sa molle oisivet, et la
chair succulente qu'elle a si longtemps savoure. Dans la bruyante
expression de ses regrets, l'estomac a autant de part que le coeur.

Quant  l'attachement maternel qui accompagne et suit l'allaitement, 
ce que prtendent certains philanthropes, l'exprience dmontre, hlas!
qu'il ne subsiste pas longtemps, et ne rsiste jamais  l'absence. Sa
dure, le plus souvent, gale la cause qui l'a fait natre, et quand la
cause n'est plus, l'attachement s'vanouit. Cependant on compte quelques
exceptions  cette fatale rgle.

Lorsque la nourrice a quitt sa premire place, la comparaison de ce qui
est avec ce qui a t lui fait vivement dsirer de regagner le bien
perdu; parfois elle s'vertue avec tant d'ardeur qu'elle parvient 
trouver un second enfant  nourrir immdiatement aprs l'autre; mais ce
cas est rare; les familles prudentes ne veulent pas d'un lait dj
vieux. Le plus souvent elle retourne au pays natal, au sein de sa
famille, prs de son mari. Mais elle s'est dshabitue du travail; les
souvenirs du luxe de l'htel parisien la poursuivent dans la ferme o
l'aisance habite  peine. Alors elle persuade  son mari, bon gros
laboureur, simple et naf, que la paternit est une source inpuisable
de richesses, et que chaque enfant que le ciel lui envoie est une rente
annuelle dont il lui fait cadeau, sans qu'il y mette beaucoup du sien.
La fortune viendra sans grande fatigue pour lui le jour o il aura dot
le monde d'une demi-douzaine de chrubins.

Le fermier ne sait rien  opposer  d'aussi beaux raisonnements marqus
au coin de la logique, et, Dieu aidant, il se trouve si bien convaincu
que, neuf mois aprs son retour au village, la nourrice accouche d'un
nouvel enfant, ou, pour nous servir de son langage, d'une nouvelle
rente.

Alors elle retourne  Paris, et postule une place, que sa forte et belle
sant campagnarde ne tarde pas  lui faire obtenir. La fermire
redevient nourrice: elle recommence encore la srie de ses travaux, de
ses bouderies, de ses promenades, de ses diplomatiques concussions;
pendant vingt nouveaux mois elle exploite une nouvelle maison, et, plus
habile encore cette fois, elle fait rendre  l'enfant tout ce qu'il est
possible d'esprer, en pressurant les bons sentiments qu'il inspire  sa
mre.

Elle conomise et fait passer au pays de petites sommes successives qui,
un jour agglomres, acquitteront la valeur d'un pr ou d'un moulin;
elle accapare peu  peu un vaste trousseau dont elle paye chaque pice
avec un merci peu coteux, et elle btit l'aisance de son avenir en
dtournant les miettes du prsent.

A trente ans elle clt sa carrire. La nourrice a quatre ou cinq enfants
au moins, souvent plus; la ferme appartient  son mari; quelques petits
champs s'arrondissent alentour: elle a pay le tout avec des gouttes de
lait.

L'allaitement, je dirais presque le _nourriat_, n'tait mon respect
pour l'Acadmie, est aujourd'hui une profession priodique et lucrative,
qui est en grand honneur au village; elle fait partie des industries en
usage aux champs, et beaucoup de mres villageoises la font entrer pour
une grosse somme dans l'inventaire de la dot qu'elles concdent  leurs
filles en les mariant  quelque meunier.

  AMDE ACHARD.




[Illustration: L'EMPLOY.]

[Illustration]

L'EMPLOY.


IL en est de l'employ comme de ces lpidoptres dont les naturalistes
comptent des varits innombrables. Il existe mille nuances d'employs,
mais pour l'observateur qui les examine avec soin, la loupe  l'oeil,
toutes ont entre elles de nombreuses ressemblances, de frappantes
analogies. A quelque espce de la grande famille administrative qu'ils
appartiennent, on reconnat toujours en eux l'influence d'un but unique,
les mmes proccupations, une commune destine.

Voici en quelques mots cette destine commune de l'employ. A trente
ans, l'employ qui marge 1,800 francs d'appointements, se marie avec
une hritire qui lui apporte en dot six ou huit cents livres de rentes.
Il prend au fond du Marais ou dans la banlieue de Paris un logement dont
le prix ne doit pas excder 400 francs. Il fait tous les jours deux
lieues pour aller remplir des registres, copier des lettres, mettre des
paperasses en ordre, dlivrer des ports d'armes, des passe-ports, des
acquits--caution, des rcpisss; enregistrer ceux qui viennent, et
ceux qui s'en vont, et ceux que l'impt de la conscription menace
d'atteindre; prparer un pont  cette commune, une cole primaire 
celle-ci, une garnison de cavalerie  celle-l; faire circuler les
penses, les mensonges de Paris dans la France et dans le monde entier;
surveiller du fond de son fauteuil de cuir tel joueur, tel forat, tel
complot; que sais-je encore? avoir l'oeil sur les trente-huit mille
communes de France, pier leurs besoins, leurs voeux, leur opinion, sur
tout ce qui se rattache  la politique, au commerce,  la fortune
publique,  la religion,  la morale,  l'hygine, sur tout enfin.
Telles sont les fonctions de l'employ pendant six heures par jour et
pendant six jours de la semaine. Vient le dimanche. Ce jour-l,
l'employ dort voluptueusement jusqu' dix heures et fait sa barbe
beaucoup plus tard que de coutume. Vers trois heures, il quitte les
profondeurs du Marais ou les hauteurs de Belleville, se dirige vers
Paris avec sa femme, se promne encore deux heures pour gagner de
l'apptit, et va dner  40 sous chez Richefeu avec de la perdrix aux
choux, une salade de homard, une sole au gratin et une meringue  la
crme pour dessert! Aprs le dner, il se rend aux Champs-lyses, si
c'est en t, et au concert Musard, en hiver. Puis,  dix heures et
demie, il reprend  pied le chemin du logis, o il n'arrive gure avant
minuit, parce que sa femme succombe  la fatigue. La journe est finie.

Cependant les enfants sont venus, et l'employ en a au moins deux,
souvent trois. Aprs avoir pest, maugr, jur toute sa vie contre
l'tat que lui a donn son pre, aprs avoir dit mille et mille fois
avec ce personnage des _Fourberies de Scapin_: Qu'allais-je faire dans
cette galre? l'employ s'estime trs-heureux de pouvoir y faire entrer
son fils, et celui-ci,  son tour, dira et agira comme a fait son pre.
Telle est, jusqu' l'poque de sa mise  la retraite, dont nous ne
parlerons qu'en terminant, la destine ordinaire de l'employ qui s'est
mari.

Car il y a les employs clibataires, et l'on en compte un plus grand
nombre que des premiers. A quoi bon se marier? se dit en effet le
clibataire. Si je fais un mariage d'inclination, que n'aurais-je pas 
souffrir de ne pouvoir donner  ma femme ces mille distractions, ces
riens charmants, ces rubans et ces gazes, ces fleurs et ces perles qui
entrent pour une si grande partie dans le bonheur des femmes de Paris!
Si, au contraire, mon mnage doit ressembler  tant d'autres, pourquoi
me jeter de gaiet de coeur, et sans compensation aucune, dans l'affreux
gupier des chances, des modistes, des nourrices et des mdecins?
Est-il donc impossible de vivre autrement? Essayons. C'est ainsi, c'est
par ces douloureux motifs d'insuffisance pcuniaire que la plupart des
employs se vouent au clibat. Mais pour ceux-l la vie est peut-tre
plus triste encore que pour ceux de leurs confrres qui ont accept les
charges du mariage. Il est vrai que l'employ clibataire est heureux,
libre, et fier de sa libert jusqu' l'ge de quarante ans. Il dne aux
tables d'hte  32 sous, frquente les promenades, les concerts, les
spectacles, les bals champtres et autres, et se ranime de temps en
temps aux feux voyageurs d'une existence aventureuse. Mais peu  peu la
dcoration change d'aspect: l'employ a grisonn, il a quarante-cinq
ans, et l'ge des illusions est pass pour ne plus revenir. Alors, ni
les promenades, ni les concerts, ni les spectacles, ni les bals de toute
sorte, rien ne l'amuse plus. Que faire?  quelle innocente passion se
livrera-t-il? comment remplir les longues matines d't et les
interminables soires d'hiver? Quelle solitude! D'un autre ct, la vie
des tables d'hte lui est devenue insupportable, odieuse. Quoi! voir
tous les jours en face,  ses cts, des visages nouveaux qu'on ne
reverra plus! quel ennui! Et puis, s'il compare les potages sans saveur
et les invariables liquides o nagent les viandes de sa table d'hte aux
succulents consomms et aux sauces si habilement nuances des dners de
famille, quelle diffrence! C'est alors qu'une grande rvolution s'opre
dans la vie de l'employ clibataire. Il renonce au monde,  ses
divertissements, aux bruyantes runions, pour tudier quelque bonne et
douce science, pour se livrer  quelque tranquille manie. Il fait de
l'ornithologie ou de la numismatique, recueille des minraux, classe des
papillons ou des coquillages, empaille, tant bien que mal, les serins du
voisinage, et s'abonne  cinq ou six ditions pittoresques. Enfin il
prend une gouvernante, mange chez lui, et s'arrange, ma foi! comme il
peut.

trange inconsquence! C'est  l'tat, sans contredit, qu'il appartient
de favoriser le dveloppement de la vie de famille, car le mariage est
en mme temps une garantie de moralit individuelle et de stabilit
sociale; et,  ne considrer cette institution que dans ses rapports
avec la politique, il est vident qu'un pays o le nombre des
clibataires dpasserait celui des hommes maris, serait en proie  de
perptuels bouleversements. Cependant voil que la plupart des employs
de l'tat, en France, restent garons malgr eux, et se mettent
forcment en rvolte flagrante avec les lois de la morale et de
l'vangile. Ainsi, c'est l'tat lui-mme..... Il est superflu, je pense,
de pousser plus avant ce raisonnement.

On a calcul que la moyenne du traitement des employs du gouvernement
en France tait de 4,500 francs environ. 4,500 francs d'appointements!...

Et pourtant quel empressement, quelle foule, quelle cohue dans
l'antichambre des distributeurs d'emplois! C'est  qui entrera avant les
autres dans la bienheureuse phalange. On se pousse, on se heurte, on se
renverse, on se dnonce, on se calomnie. Voyez-vous la dputation, je
dis la dputation entire d'un des premiers dpartements du royaume?
Elle va solliciter du ministre de l'intrieur ou des finances une place
de surnumraire ou de commis  mille francs. Peut-tre russira-t-elle.

Il faut tout dire: il y avait autrefois quelques existences d'employs
bien faites pour fasciner les regards et pour veiller l'ambition de la
multitude des proltaires qui ont reu l'ducation des collges. Jeunes
encore, ces employs avaient dix ou douze mille francs d'appointements,
arrivaient tard  leur ministre, et en partaient de bonne heure. Du
reste, qu'ils y vinssent ou n'y vinssent pas, la besogne se faisait
toujours  son temps, ni mieux, ni plus mal, car ils s'y entendaient
mdiocrement, et la France ne paraissait pas souffrir de leur paresse.
Jeter les yeux sur un dossier, confrer un quart d'heure avec le chef de
division, le secrtaire-gnral ou le ministre, rpondre aux lettres des
solliciteurs importants, jeter les demandes obscures dans le panier,
telle tait leur tche de tous les jours. Puis le soir, vous pouviez les
voir taler leur ruban rouge et leur frais visage tantt  la promenade
des Tuileries, tantt  l'amphithtre de l'Opra ou au balcon des
Italiens. C'taient l d'heureux jours et un facile travail. Mais les
employs de cette catgorie s'en vont. Les temps sont changs, et c'est
au gouvernement reprsentatif, c'est aux honorables scrutateurs du
budget de l'tat, qu'on aura d de voir disparatre peu  peu ces
scandaleuses sincures. Cependant la multitude, qui ignore encore cette
rforme, se rue toujours sur les emplois publics avec la mme ardeur,
comptant, du reste, sur l'ternit de ses protecteurs. Solliciteurs
imprudents, examinez donc l'poque o vous vivez? y a t-il rien de
stable, de solide? Qui sait sur quelle influence d'aujourd'hui l'ouragan
parlementaire soufflera demain! Voyez plutt. Chaque jour, tel employ
qui avait rv douze mille francs d'appointements, le ruban rouge et un
emploi sans travail, regarde autour de lui, cherche en vain son
protecteur vanoui, et s'aperoit avec effroi qu'il lui faudra vgter
toute sa vie dans les sous-lieutenances de l'administration.

Un exemple fera mieux apprcier encore quels dsenchantements sont
rservs  la majorit des employs et de quels trsors de patience ils
doivent avoir fait provision, pour ne pas se laisser dcourager par les
raisons dilatoires qu'on oppose  leur impatience. Il est pris au hasard
entre mille.

Flicien a l'honneur d'appartenir  une administration publique. Il
avait vingt ans quand il y fut admis, et il en a trente-deux
aujourd'hui. Il compte donc douze ans de service, et ses suprieurs ont
toujours fait les plus grands loges de son travail. Cependant, Flicien
n'a que douze cents francs de traitement, et, comme il n'est pas sans
quelque ambition, il languit, il s'impatiente, il sollicite de
l'avancement. Que de lettres n'a-t-il pas crites du fond de sa province
pour faire valoir ses droits, et ses bons services, et son ge, et les
favorables rapports de ses chefs! Combien de fois n'a-t-il pas pri,
suppli, conjur _son_ dput d'aller le recommander en personne au
ministre duquel dpend son avenir! Soins inutiles! Un beau jour,
pourtant, Flicien, furieux, dsespr, prend une rsolution nergique:
il corne son patrimoine d'un millier de francs, et vient  Paris. Le
voil dans l'antichambre de son chef suprme, dans le sanctuaire de la
faveur. Que rpondre  un homme de trente-deux ans, qui a douze ans
d'excellents services, 1,200 francs d'appointements et qui sollicite
deux ou trois cents francs d'augmentation? Le ministre lui promet la
premire place vacante.

Celle de Verrires le sera bientt, rpond Flicien prpar  tout.

--Eh bien! vous l'aurez.

Cependant huit jours se passent, et sa nomination n'est pas signe.
Qu'apprend-il alors? La place de Verrires est vivement sollicite par
le protg d'un personnage puissant et elle vient de lui tre promise.
Maldiction! s'crie Flicien, aurai-je donc fait un voyage inutile?
Le voil qui se remet en course. Bon gr mal gr, il amne deux ou trois
dputs chez son ministre, il lui fait crire par des pairs et des
lieutenants-gnraux; il obtient mme une lettre de quelqu'un de la
cour. Enfin, grce  ce formidable dploiement de forces, son concurrent
est vinc, et quelques jours aprs il se rend tout joyeux au ministre.
Mais l, au lieu d'une commission qu'il s'attendait  recevoir, un chef
de service laisse tomber sur lui ces foudroyantes paroles: M. le
ministre prouve un vif regret, monsieur, de n'avoir pu vous accorder la
place que vous avez sollicite. La justice qui dirige ses actes lui a
fait un devoir d'y nommer un employ, pre de famille, qui compte
vingt-deux ans de service. Du reste, soyez assur, monsieur...--Eh quoi!
dit Flicien s'cartant visiblement, en cette circonstance, de sa
prudence ordinaire, est-ce ma faute si vous avez t injuste envers ce
pre de famille pendant douze ans? Il faudra donc que j'aie vingt-deux
annes de service et une demi-douzaine d'enfants pour aspirer  un
traitement de quinze cents francs! La perspective est agrable. Le
lendemain de cette fatale journe, Flicien avait repris le chemin de
son dpartement.

Combien d'employs se seraient fait dans le commerce, dans l'industrie,
dans les arts libraux ou mcaniques, une position considrable, s'ils y
avaient consacr le quart de la persvrance, de l'habilet, du tact,
de l'esprit de suite et quelquefois du talent rel dont il leur a fallu
faire preuve pour s'avancer mdiocrement dans les fonctions publiques!

Il y a ensuite l'employ qui est jaloux et celui qui ne l'est pas du
tout, le trembleur, le flneur, le malade imaginaire, le piocheur, le
flatteur, le pcheur  la ligne, le cumulard, celui qui professe pour la
politique une indiffrence profonde, et celui qui, attentif aux moindres
mouvements de l'gypte, de l'Angleterre et de la Russie, suppute chaque
matin, dans son intelligence, les futures destines des empires.

Esquissons rapidement quelques-unes de ces intressantes silhouettes.

tre employ et jaloux! imagine-t-on un plus terrible supplice? Vous
crivez  un maire,  un cur,  un receveur de l'enregistrement,
n'importe, ou bien vous rglez les dpenses de telle commune situe 
deux cents lieues de Paris. Tout  coup une ide, une affreuse ide se
prsente  votre esprit: Et ma femme, o est ma femme? est-elle chez
elle? qui est avec elle? A cette pense, votre tte se trouble, la
phrase suspendue se fige dans votre cerveau, vous serrez la plume avec
rage entre vos doigts, vous faites d'immenses erreurs d'addition.
Subjugu, pouss, entran par le dmon de la jalousie, vous vous
esquivez furtivement de votre bureau, vous arrivez chez vous, haletant,
sous un prtexte quelconque, et vous embrassez, avec une joie mle de
honte, votre femme, qui dchiffrait  son piano une contredanse de
Musard ou quelque valse de Jullien; puis vous revenez vous mettre au
travail un peu plus tranquille pendant quelques heures. C'est
trs-bien... Mais malheur  vous si ces visites sans motifs se
renouvellent un peu trop souvent! La crainte du Minotaure vous prcipite
entre ses griffes, et ds l'instant o l'on vous souponne d'avoir des
soupons, vous tes un mari perdu sans retour.

L'employ  qui les rages de la jalousie sont inconnues n'est-il pas
mille fois plus heureux? Voyez comme il est calme, tranquille, repos.
D'abord il se lve  son heure, avant ou aprs sa femme, comme il lui
plat, commande chez lui, mange tous les jours un plat de prdilection
et arrive  son bureau quand il veut, pour n'y faire que ce qu'il veut.
Peut-tre qu'en examinant son visage avec attention dans certains
moments, on y surprendrait un pli de colre, un froncement de sourcil,
une vellit de rvolte; mais quelques secondes se sont  peine
coules, et ce nuage s'est vanoui; le teint de l'employ est redevenu
serein, pur, transparent. Au fait, que manque-t-il  son bonheur? Il a
une jolie femme, il avance rapidement sans avoir jamais sollicit, et il
rcolte d'abondantes gratifications; son secrtaire-gnral, qui a les
plus grandes tendresses pour sa dernire fille, le charge souvent
d'aller inspecter telle prison, tel haras ou tel receveur de province,
et ses collgues disent malicieusement de lui, sous le manteau de la
chemine: Il parat que la femme de Lopold va le doter bientt d'un
nouveau _gage de son amour_, car on vient de le nommer sous-chef. _E
sempre bene._

N'oublions pas le trembleur. Ce type comporte plusieurs subdivisions. Il
y a d'abord l'employ qui a peur des rvolutions, des dnonciations et
des destitutions. Mais passons lgrement sur cette varit; elle est
digne de compassion. Vient ensuite l'employ trs-exact: celui-l
tremble pendant trente ans d'arriver trop tard  son bureau, et la peur
de ne pouvoir signer le lendemain ce que, dans le langage administratif,
on nomme l'tat de prsence, le poursuit jusque dans son sommeil. Aussi
se dfie-t-il des accidents, des rues barres, des encombrements, des
embellissements, de sa montre, des horloges publiques et particulires,
de tout enfin. Mais, hlas! il peut se trouver une fois en sa vie
retard de cinq minutes, et vous pouvez alors le reconnatre  son air
proccup, effar,  la manire dont il se fait place  travers la
foule,  la lgret avec laquelle il rase l'asphalte des trottoirs.
Qu'a-t-il besoin d'un omnibus? il les laisse tous derrire lui. Enfin,
il arrive, et il n'est pas rprimand. N'importe, il ne s'exposera pas
de longtemps au reproche d'inexactitude, et pendant un an son nom
figurera en premire ligne sur l'tat de prsence.

J'ai connu un martyr de ce terrible tat de prsence. Il avait
vingt-quatre ans et il tait amoureux, trs amoureux. Un jour, il obtint
de sa belle un rendez-vous pour le lendemain  dix heures du matin. Dix
heures! pensa-t-il quand il se trouva seul, et le ministre, et mon
avenir, et l'tat de prsence! Moi qui jusqu' prsent n'ai pas manqu
de le signer une seule fois! Que dirait mon Chef? Le pauvre diable
n'alla pas  son rendez-vous; mais quinze jours aprs, il aperut
l'objet de ses amours au bras d'un de ses camarades qui tait malade
rgulirement deux fois par semaine.

Il y a de ces nuances d'employs sur lesquelles il serait oiseux
d'insister, et que le nom dont on les dsigne peint suffisamment. Tel
est le flneur, qui trouve le moyen de travailler une heure par jour; le
piocheur, qui se fait scrupule de perdre une minute; le malade
imaginaire, qui est menac pendant trente ans d'une grave maladie dans
l'attente de laquelle il se repose, se fait saigner, prend mdecine tous
les quinze jours; le loustic, charg de la partie des calembours et des
mystifications; le flatteur, auquel ses camarades attachent
ordinairement le grelot d'espion, etc., etc.: mais le cumulard demande
un coup de pinceau spcial et un cadre  part.

La vie administrative commence gnralement  dix heures du matin et
finit  quatre. Tant qu'un employ est garon, il passe  dormir ou  ne
rien faire les dix-huit heures de libert que lui laisse l'tat. Mais si
cet employ se marie et que la misre arrive avec les enfants, il faut
bien songer  tirer parti de son temps. Alors commence pour lui la vie
la plus laborieuse et la plus remplie qui se puisse imaginer. Il est 
peine six heures du matin, et le voil dj qui copie des actes ou des
matrices de rles, colorie des gravures, donne des leons de danse ou de
cornet  piston, rdige des articles pour les magasins pittoresques,
barbouille des romans ou des rsums  cinquante francs le volume,
suivant l'intelligence ou la vocation qu'il tient de Dieu. De dix 
quatre, il est  l'tat. A six heures, son dner fini, il va jouer de la
contre-basse  quelque thtre du boulevard, ou bien, si la nature ne l'a
pas fait artiste, tenir les livres du tailleur, du grainetier, de
l'picier ou de tout autre ngociant de son quartier. Voil son
existence de tous les jours jusqu' onze heures du soir. Pauvre martyr
du mariage! quelle activit, quel dvouement! Moyennant cela, il est
vrai, grce  ce travail constant de dix-sept heures par jour, l'employ
cumulard parvient  donner des vtements et du pain  sa femme,  ses
enfants; il augmente de huit ou neuf cents francs les quinze cents
francs dont l'engraisse le budget de l'tat.

Tels sont les principaux types de l'employ. La vie de l'employ dans
les dpartements diffre un peu de celle qu'il mne  Paris. D'abord,
presque tous les employs de province sont maris  trente ans;

  Car, que faire en province,  moins qu'on s'y marie?

et, maris ou non, ils sont plus heureux que leurs confrres de la
capitale. L au moins l'existence n'est pas matriellement impossible,
et ils peuvent voir de riches ngociants et d'aiss propritaires vivre
aussi sobrement qu'eux. Et puis, dans les petites villes de province,
l'employ est entour d'une certaine considration. Garon, ses quinze
ou dix-huit cents francs font envie  bien des mres, et plus d'une
demoiselle le prfre  quelque bon marchand du pays, parce qu'avec lui
elle n'aura pas de magasin  surveiller, parce qu'elle pourra dner 
cinq heures, parce qu'elle sera reue  la prfecture. Mari, il est
invit, recherch, admis dans les maisons les plus considrables de la
ville, sauf dans l'OEil-de-Boeuf de l'endroit, lorsqu'une particule bien
positive ne prcde pas son nom. Si sa femme est jeune, jolie ou
spirituelle, elle est l'intime de madame la Prfte, de madame la
Gnrale, de madame la Sous-Intendante (pardonne, Acadmie, mais ces
mots ont cours en province); il est de tous les dners, et il va les
jours des grandes et des petites soires chez le receveur-gnral.
Quelle douce existence! Et ce n'est pas tout. Chaque soir, quand le
marchand aune encore ses mousselines, quand l'ouvrier regarde le ciel
avec dpit, impatient de voir le soleil disparatre  l'horizon, quand
la couturire laborieuse redouble d'ardeur en s'apercevant qu'elle n'a
pas encore gagn ses vingt sous, l'employ et sa femme, frais, bien
attifs, pimpants, vont se promener nonchalamment au jardin des plantes
de l'endroit,  l'esplanade, sur les lices, dans la campagne; ou bien,
si l'hiver est venu, ils se runissent  d'autres employs pour jouer la
bouillotte  un centime la fiche, caqueter, contrler les dames du pays,
lire les revues nouvelles, et parler de leurs droits  l'avancement
jusqu' onze heures du soir.

Cependant ces mmes employs ne sont pas heureux, ils ont un chagrin, un
ver rongeur dans l'imagination. Le croirait-on? ils portent envie aux
employs de Paris. Ah! si nous tions  Paris, on ne nous oublierait
pas ainsi! se disent-ils. Il n'y a d'avancement, de faveurs, de
gratifications, que pour les employs de Paris. On gagne toujours
quelque chose  vivre prs du _soleil_. Quand pourrons-nous aller 
Paris? Le jour vient enfin o, aprs mille privations pralables, il
leur est possible de faire le grand voyage, et comme ils ont su capter
la bienveillance des dputs, pairs de France et lieutenants-gnraux de
toutes leurs rsidences, ils ne doutent pas qu'en les faisant _donner_
habilement, ils n'emportent la place objet de leurs voeux. Mais ici je
m'arrte. On n'a pas oubli le dsenchantement et l'exaspration de
l'infortun Flicien. Ces dconvenues se renouvellent plus d'une fois
tous les jours.

On le voit donc, l'employ se plaint  Paris, il se plaint en province,
il n'est heureux nulle part. Rgle gnrale, il n'y a pas de plus
triste condition, d'imagination plus mcontente et plus tourmente que
celle de l'employ. Qu'on se figure un homme gagnant  peine de quoi
vivre, oblig de solliciter, de s'abaisser, de ramper pour obtenir
justice, et convaincu par les plus tristes expriences que s'il ne
sollicite pas, ne s'abaisse pas, ne rampe pas, s'il se borne  attendre,
se confiant dans l'impartialit des dispensateurs d'emplois, il pourrira
au pied ou sur les derniers barreaux de l'chelle administrative. Que
faire? dans cette dure alternative, il se rsigne aux ncessits que
l'intrigue lui a faites: il intrigue  son tour, il se dmne, il
s'ingnie  deviner les hommes qui deviendront puissants, s'attache 
eux et parvient quelquefois, en coudoyant celui-ci, renversant celui-l,
laissant derrire lui des droits rels, incontestables,  se carrer dans
une sincure de huit  dix mille francs.

Quoi qu'il en soit, tandis que les uns et les autres maugrent, se
lamentent, maudissent l'intrigue ou profitent de l'intrigue, le temps a
march pour tous. L'poque de la retraite est venue et l'employ compte
trente ans de service. Mais ici, nouvelles dolances, nouveaux sujets de
dsolation. Tant que l'employ a t jeune, il a soupir aprs le jour
o il pourrait prendre sa retraite, briser ses chanes, recouvrer sa
libert, son indpendance, son franc-parler, etc.; mais vienne l'poque
jadis tant dsire, et son langage n'est plus le mme. On dirait le
bcheron de la fable en face de la Mort. Quoi! dj! s'crie-t-il;
quelle injustice! quelle barbarie! A peine commenais-je  recueillir le
fruit de mes travaux,  pouvoir vivre de ma place, et l'on me renvoie,
et l'on supprime d'un trait de plume la moiti de mes revenus! Moi, qui
ai tant de plaisir  juger, classer, rdiger, calculer, expditionner!
que vais-je devenir? L'employ oublie alors qu'il fut un temps o il
s'indignait de ce que des vieillards, des ganaches, s'obstinaient 
barrer le chemin aux jeunes gens. N'importe; on le met  la retraite 
son tour, contre son gr, en dpit de ses rclamations, et si tous ses
enfants sont maris ou placs, si rien ne le retient plus  Paris, il se
retire dans quelque petite ville des environs o il vit d'ordinaire
jusqu' quatre-vingts ans. Heureux quand ses conomies lui ont permis
d'acheter un carr de terre et de s'abonner, de moiti avec le maire de
l'endroit, au vtran des journaux de l'opposition!

Cependant cette rsignation et cette longvit rencontrent des
exceptions fcheuses. Connaissez-vous la nouvelle? dit quelquefois, en
taillant sa plume, un employ  ses camarades de bureau; notre ancien
Chef?

--Eh bien?

--Vous savez qu'il s'tait retir dans les environs de Chantilly, aux
portes d'un charmant village, en face d'une vgtation magnifique,
admirable; mais, le pauvre homme! c'est la verdure de ses cartons qu'il
lui fallait. Ds qu'il a cess de la voir, sa sant est alle en
dprissant, il a langui six mois, lui, si content et si heureux dans la
poussire de son bureau! Enfin, l'ennui a vot son dos, fait vaciller
ses jambes; il s'est peu  peu affaibli, affaiss.....

--Et comment va-t-il maintenant?

--Trs-bien: il est mort.

  PAUL DUVAL.




[Illustration: L'AME MCONNUE.]

[Illustration]

L'AME MCONNUE.


VOICI un tat tout  fait nouveau, une existence qui n'a pas
d'antcdents, comme la plupart de celles dont on s'occupe dans ce
livre. L'colier de la Sorbonne du quinzime sicle est l'anctre
pittoresque de l'tudiant; l'avou descend en ligne directe du procureur
et a recueilli exactement tout l'hritage; le dandy n'est qu'une
transformation du raffin, du muguet, du rou, de l'homme  la mode, de
l'incroyable et du merveilleux; et l'acadmicien de nos jours n'est
qu'un driv trs-altr des grands crivains du dix-septime sicle.
Mais l'me mconnue ne se trouve pas au del de notre poque, j'ose mme
dire, au del de notre littrature. Ce n'est pas non plus une
importation comme le lion, le touriste, l'amateur de courses; c'est un
produit indigne de notre industrie littraire: l'me mconnue
appartient  la France; elle appartient au peuple le plus gai et le plus
spirituel de la terre,  ce qu'il dit.

Peut-tre que si les Anglais taient moins occups  nous souffler nos
plus petites inventions mcaniques pour en faire des moteurs colossaux
de fortune; peut-tre que s'ils n'avaient pas  nous enlever notre
commerce des lins, notre fabrique de soies, et que s'ils n'taient pas
en qute de quelque lentille monstrueuse pour donner aux rayons de leur
mauvais soleil borgne une chaleur qui pt mrir la vigne, et
transplanter dans les marcages d'cosse les rcoltes de Bordeaux;
peut-tre, dis-je, que, s'ils n'taient pas occups  tout cela, ils
pourraient encore nous disputer la vocation de l'me mconnue. En effet,
le premier germe de cet tre rel, et fantastique tout  la fois, se
trouve peut-tre dans les oeuvres de leur grand Byron. Mais, il faut le
reconnatre, c'est la graine d'une fleur potique que nous avons seuls
recueillie; et tandis que ces pauvres gens, tout proccups d'intrts
vulgaires et matriels, ramassaient  nos pieds les inventions de toute
sorte de M. Brunel, que nous y avons laisses ddaigneusement, nous
enlevions  leur barbe cette admirable semence pour la rpandre et la
propager sur notre sol.

Il faut le reconnatre, la culture a t bonne; il y a eu de profonds
sillons tracs  bec de plume; il y a eu engrais de posies
mlancoliques, fumier de romans: aussi comme elle a grandi, prospr,
multipli! L'ivraie le dispute au bon grain, et l'touffera bientt.
Qu'est-ce donc que l'me mconnue? Je vais tcher de vous l'expliquer.

Ce n'est pas sans intention que je l'ai compare  une fleur (il y a des
fleurs trs-laides et qui sentent mauvais). En effet, comme la fleur,
elle est des deux sexes: il y a l'me mconnue-homme, et l'me
mconnue-femme.

L'me mconnue-homme est assez rare, et ne pousse gure que dans la zone
littraire. On la qualifierait mieux peut-tre en l'appelant gnie
mconnu, attendu que les individus de cette espce appellent _gnie_
tout ce qu'ils pensent, tout ce qu'ils sentent, tout ce qu'ils disent.
Cependant ce nom n'est pas gnralement adopt. Les pres de famille les
appellent des fainants; les gens d'affaires, des imbciles, et les
marchandes de modes les confondent quelquefois avec les potes. Donc, si
nous en avons parl, c'est pour prier nos confrres en botanique morale
de vouloir bien diriger leurs observations sur ce genre de vgtaux, si
par hasard il en tombe quelque individu sous leur loupe.

Je ne m'occuperai donc que de l'me mconnue-femme, dont la
multiplication mrite de fixer les regards du philosophe.

L'me mconnue-femme est, en gnral, d'un aspect plutt bizarre
qu'agrable. Elle affecte des formes insolites et cependant
trs-diverses. Toutefois, la plus commune se reconnat aux signes
extrieurs suivants: des robes d'un taffetas bistre pass, ou de
mousseline-laine noire et rouge, un chapeau de paille cousue orn de
velours tranchant, des gants de filet, trs-peu ou point de cols ou de
collerettes: tout ce qui est linge blanc lui est antipathique; un
lorgnon d'caille suspendu au cou par un petit cordon de cheveux, une
broche avec dessus de cristal o il y a des cheveux; bague o il y a des
cheveux, bracelets tisss de cheveux avec fermoir enfermant d'autres
cheveux: l'me mconnue a normment de cheveux, except sur la tte. Le
peu que les profondes rveries lui en ont laiss pend  l'anglaise le
long de joues creuses et d'un cou remarquablement long et fibreux.
L'aurole des yeux est d'un jaune sentimental et terreux, que les larmes
ne lavent pas toujours suffisamment; la main est blanche, tachete
d'encre  l'index et au mdius, et lgrement borde de noir 
l'extrmit des ongles. Quant  ce parfum de femme que don Juan
percevait de si loin, il nous a paru sensiblement altr en elle par
l'absence de toute espce de parfums.

En gnral, l'me mconnue ne prend tout son dveloppement que fort
tard, entre trente-six et quarante ans. C'est une fleur d'automne qui
souvent passe l'hiver et rsiste aux frimas qui blanchissent sa corolle.
On cite cependant quelques exemples d'mes mconnues qui ont fleuri au
printemps, de dix-huit  vingt ans. Mais ce n'a pu tre qu' l'aide
d'une chaleur factice, d'une culture force, chauffe de romans dvors
en cachette, qu'on a pu obtenir de pareils rsultats. Et encore, le plus
souvent, avortent-ils compltement  la moindre invitation de bal; et il
suffit de les transporter  cet ge dans le terrain solide du mariage
pour les transformer compltement.

Il n'en est pas de mme de l'me mconnue qui s'est dveloppe  son
terme; et celle-ci a cela de particulier que, lorsqu'au lieu d'tre
transporte dans ce terrain lgitime dont nous parlions tout  l'heure,
elle y vient d'elle-mme, elle est d'autant plus vivace et plus
dvorante.

Toutefois, avant d'aborder la partie philosophique de cette analyse, il
convient de dire quelque chose des lieux o se plat l'me mconnue.
Elle aime les chambres closes o les bruits de l'extrieur arrivent
difficilement et d'o les soupirs intrieurs ne peuvent tre entendus.
La vivacit du jour lui est insupportable comme aux belles-de-nuit et
elle se ferme comme elles sous un voile vert, si par hasard elle s'y
trouve expose; mais elle s'arrange pour vivre presque toujours dans un
clair-obscur profond: elle se le procure au moyen de jalousies
constamment baisses, de rideaux de mousseline d'autant plus _propres_ 
cet usage qu'ils le sont moins. Pardonnez-moi ce calembour, c'est Odry
qui me l'a prt.

Dans ces mystrieux rduits il y a une foule de petits objets inutiles
et prcieux, et dont l'me mconnue pourrait seule expliquer la valeur.
Quelquefois un crucifix, souvent une pipe culotte, de ci de l un
bouquet fltri, une boucle de pantalon, une image de la Vierge, un
ncessaire de travail dont on a enlev la partie utile pour en faire une
cassette  correspondance, des ventails brchs et un poignard en
guise de coupoir, quoiqu'elle ne lise jamais de livres neufs et qu'elle
les loue tout crasseux et tout dchirs au cabinet de lecture, ni plus
ni moins que si elle tait portire ou duchesse.

Maintenant que je crois avoir tabli quelques-uns des lments physiques
de l'existence matrielle de l'me mconnue, je crois pouvoir aborder
les intimes secrets de son existence morale. Ici le champ est immense,
par son tendue et par ses dtails. La pense de l'me mconnue vole des
rgions les plus basses des affections illgales aux rgions les plus
thres des rves d'amour mystique. Et dans ce vol  perte de vue,
chaque mouvement est un mystre, chaque effort une douleur, chaque mot
un problme, chaque aspiration un dsir illimit, chaque soupir une
confidence. Qui pourrait dire en effet tout ce qu'il y a dans les
paroles ou les gestes d'une me mconnue, dans sa pantomime loquente?
Qui pourrait surtout comprendre les mystres et la sublimit de son
immobilit et de son silence? C'est alors qu'elle ne remue pas et
qu'elle ne dit rien, que tout ce volcan qu'elle porte en elle, gmit,
brle, se roule, s'embrase, la dvore, bondit, et finit par clater par
un regard jet au ciel, comme une colonne de lave qui emporte avec elle
les cendres de mille sentiments consums dans cette lutte intrieure.
Heureusement que l'me mconnue en a tellement  consumer, que la
matire ne manque jamais  l'incendie.

Quant  l'histoire de l'me mconnue, avant d'arriver  sa perfection,
elle est toujours un abme o l'oeil cherche vainement  pntrer: dans
sa bouche elle se rsume toujours en ces mots: J'AI SOUFFERT!!! mais
quant  la nature de ces souffrances c'est un mystre qu'on ne peut
gure apprendre que de quelque sage-femme indiscrte, ou de la _Gazette
des Tribunaux_. L'me mconnue est indiffremment fille, femme ou veuve.

Mais quel que soit celui de ces tats auquel elle appartienne, il y a
toujours, dans son pass, un, souvent deux, quelquefois quatre ou cinq
de ces grands malheurs qui psent sur son existence.

A l'tat de fille, l'me mconnue est le chtiment des vieux
clibataires qui ont t libertins. Quand l'ge a us leurs forces, trop
vieux pour trouver un refuge assur dans le mariage, ils demandent du
moins le repos  une association o ils mettront la fortune et o elle
apportera les soins. Leur vieille exprience croit avoir trouv une
compagne convenable en choisissant une fille plus que mre, mais dont la
modestie languissante a encore un certain attrait: ils savent ce qui en
est de ses retours plaintifs sur le pass. Mais eux, dont la vie s'est
passe  faire faillir les plus pures et les plus jeunes consciences, ne
pensent pas devoir se montrer trop svres pour des fautes dont ils
auraient pu tre les complices. Ils s'imaginent follement que ces
pauvres filles vieillies ne demandent qu' se reposer de leurs malheurs
comme eux de leurs plaisirs, et sur la foi d'une rsignation
admirablement joue ils leur ouvrent leur maison.

A partir de ce jour commence entre le vieillard cacochyme et la fille
valide une lutte o le misrable subira toutes les tortures avant de
succomber.

Et d'abord, avec une persvrance et une effronterie que rien ne peut
troubler, elle insinue peu  peu que sa vie a t pure comme celle d'une
vestale et que la calomnie seule l'a fltrie. Le vieux bonhomme, qui n'a
plus mme la force de discuter, la laisse dire et lui accorde cette
satisfaction; car elle est prvenante, bonne, empresse. Peu  peu la
vertu anglique de la sainte personne devient un fait tabli,
incontestable, reconnu par tout le monde, mme par quelques amis qui ne
veulent pas contrarier un pauvre fou. Alors les soins, sans cesser
d'tre empresss, deviennent imprieux, on rgle la vie du vieux
libertin. Peut-on refuser cet empire  la femme qui a si bien rgl la
sienne! Bientt ces soins toujours offerts sont cependant marchands,
les exigences paraissent, le vieillard cde une fois, deux; mais enfin
un jour arrive o il tente une observation; alors l'me mconnue clate,
comme ce cactus fantastique qui s'panouit en une seconde avec un bruit
pareil  celui d'un coup de canon: Un noble coeur qui s'est sacrifi 
un pieux devoir et qui n'en recueille qu'ingratitude. Ah! sa vie a
commenc par le malheur et elle doit finir de mme. Que si le vieillard
trop irascible veut discuter ces prtendues infortunes, c'est alors que
l'me mconnue triomphe. Ce n'est pas ainsi qu'il parlait nagure: il
apprciait alors cette me candide et fire qui s'tait donne  lui; ou
plutt elle s'tait trompe, il n'avait jamais compris quel trsor de
vertu Dieu avait plac prs de lui. Eh! comment en pouvait-il tre
autrement, lui qui n'a jamais vcu qu'avec des femmes de moeurs perdues,
qu'avec des malheureuses dont elle rougirait de prononcer le nom. Que
si le vieillard, bless dans son orgueil, veut dfendre quelques-uns de
ses bons souvenirs d'autrefois et rplique, alors, oh! alors, elle se
tait; et c'est une dignit froide, implacable, silencieuse, un abandon
fermement calcul qui rpondent pour elle.

Le vieillard djeune mal, dne mal; tout lui manque: sa tisane, sa
potion, son journal, son tabouret pour mettre son pied goutteux, son
auditeur de tous les jours pour l'couter. Il lutte, il veut tre fort
et se suffire, mais il ne peut pas, alors il se rsigne; il rappelle
celle qui lui fait mal et lui demande pardon, il l'a _mconnue_. Elle
est proclame me mconnue. A partir de ce moment, ce malheureux
appartient  cette femme, comme sa proie au vautour. Ds ce moment elle
peut avoir un amant, qui boit le vin du vieillard, dne avec lui, prend
du tabac dans sa tabatire, s'il ne prend pas la tabatire. C'est un
beau-frre, un cousin, un neveu, tout ce qu'il vous plaira: mais c'est
un membre de cette vertueuse famille, dont l'me mconnue est le plus
bel ornement. La famille se trouve introduite. Elle est nombreuse la
famille; les cousins se succdent et ils viennent quelquefois avec les
cousines, alors on chasse la vraie famille du vieillard, devenu de plus
en plus caduc et imbcile, pour recevoir cette famille ignoble qui n'a
d'autre parent que le vice. Du lit de souffrance o on laisse le
malheureux, il entend quelquefois venir jusqu' lui, du fond de son
appartement, le bruit des verres et de l'orgie. Il tempte, il sonne;
elle parat; svre, terrible, Qu'a-t-il? que veut-il?--J'ai cru
entendre... il m'a sembl.--Quoi?--il balbutie ses griefs; s'il est
assez fort pour se lever et aller vrifier ses soupons, on pleure, on
se lamente, on s'indigne; s'il est trop malade pour bouger, on menace de
le quitter et on ne veut pas tre plus longtemps mconnue. Mconnue!
toujours le mot tout-puissant! et le malheureux cde, qu'il soit dit,
avec des pleurs ou avec des menaces; c'est un talisman. Cela dure
jusqu' la mort du vieillard et  l'hritage, que recueille l'me
mconnue, auquel cas elle se fait dvote et pouse un marguillier, ou
prend un tablissement orthopdique, ou un cabinet de lecture. Celle-ci
est de l'espce la plus commune.

Passons  une espce plus distingue. A l'tat de veuve, l'me mconnue
est la cheville vorace des petits jeunes gens. Les plus tendres, les
plus nafs, les plus gracieux, sont sa proie habituelle. L'me mconnue
veuve a presque toujours une espce de petite existence assure,
quelques mille livres de rente accroches  son mariage dfunt. C'est
cette varit surtout qui entend admirablement le romantique de
l'intrieur et du clair-obscur. J'en pourrais citer qui ont des
veilleuses en plein midi dans des lampes de porcelaine. C'est une de ces
femmes qui a rpondu  une de ses amies qui la trouva tendue sur une
causeuse avec ce faible luminaire  l'heure de midi:

--Est-ce que vous tes malade?

--Non, je l'attends.

Quel pouvait tre l'infortun? Malheureux enfant! que Dieu te fasse
l'amant d'une marchande de pommes plutt que d'une me mconnue! Du
moment qu'un malheureux bon jeune homme qui entre dans le monde a t
aperu par un de ces vampires dans le coin du salon o on le laisse,
voil le boa qui le guigne, qui s'approche doucement de lui, qui le
couve des yeux, se l'assimile et l'absorbe par la pense. C'est un
incident de rien qui commence la conversation; un mouchoir qu'on laisse
tomber et que le maladroit ramasse avec politesse. Alors on s'informe de
lui, en moins de rien on sait ses habitudes, ses allures, sa faon
d'tre. Le jeune homme, quel qu'il soit, a bien un got, une
prfrence. Il est bien sorti du collge, o l'on apprend tout, en
sachant un peu de quelque chose, o il a touch du piano, ou dessin des
yeux, ou fait des vers qui n'avaient pas la mesure. Quoi que ce soit
dont il parle, l'me mconnue ne rve pas autre chose: la musique est sa
vie, ou bien elle a un album pour lequel il lui faut un dessin, ou des
vers. Le jeune homme ne peut lui refuser cela. Qu'il vienne un moment
dans le modeste ermitage de la recluse, et on lui montrera tous les
trsors de posie qu'elle possde; il doit aimer et approuver cela, lui!
car son visage a le cachet des nobles sentiments, des gots levs.
Pauvre petit! il se sent flatt, il croit qu'il est fait pour aimer hors
du collge ce qu'il y dtestait cordialement. Il promet et ira; il y va.

L'antre s'ouvre et se referme; c'est toujours le fameux clair-obscur,
plus une tablette du srail; c'est une femme dans un long peignoir blanc
avec des bracelets de jais et un collier de mme avec une croix qui se
perd dans la ceinture. Elle souffre, elle est languissante; l'enfant
inexpriment s'attendrit et la plaint.

--Oh! vous tes bon, mais vous me faites bien au coeur.

Et on lui serre la main.

De deux choses l'une: ou le patient est tout  fait novice, et alors
c'est lui qui devient entreprenant, c'est la belle qui succombe et qui
menace d'en mourir; ou il a quelque instinct du danger dont il est
menac, et il cherche  battre en retraite, et alors il est pris au
collet de la faon la plus irrsistible. Il arrive qu'on se trouve mal,
qu'on a une attaque de nerfs; l'urgence demande des secours, mais une
femme sait-elle ce qu'elle fait dans son attaque de nerfs, sait-elle o
elle s'accroche? c'est quelquefois au cou du visiteur; et comme cette
femme n'est pas absolument affreuse, les dix-huit ans du jeune homme
font le reste.

A partir de ce moment, l'infortun est perdu; il appartient corps et me
 cette femme pour qui le ciel vient de s'ouvrir aprs tant d'annes
tnbreuses de douleur, et qui croit,  ces transports soudains et
invincibles qui l'ont domine, qu'elle a enfin trouv celui qu'elle
rvait dans sa souffrance intime, dans son me brise. Le jeune homme
croit  tout cela; il se sent ador, et la vanit lui tient lieu d'amour
pendant une semaine ou deux. Mais bientt la scne change: ce n'est plus
lui qui a t viol, c'est cette femme qui a t indignement sduite; et
 ce titre elle est exigeante, elle est jalouse; elle veut toute sa vie.
Il veut essayer de secouer le joug, et demande un peu de libert: ici
l'me mconnue se rvle. Il est bien difficile que le premier jour il
ne soit pas chapp  l'imprudent quelques-unes de ces phrases que la
politesse fait dire  toute femme qui se tord de dsespoir dans vos bras
de la faute qu'elle vient de commettre? On l'a rassure, on lui a promis
de l'aimer toujours. Voil le point de dpart de toutes les
dclamations, le pidestal de l'me mconnue, elle se pose en victime.

L'infortun, qui n'a pas encore le froce courage des ruptures ouvertes,
crit une lettre o il croit avoir invent un prtexte irrsistible; il
l'envoie le soir par son portier, se couche et s'endort. Le lendemain
matin, quand il s'veille avec le vague sentiment de sa libert
rachete, il voit au pied de son lit un visage en pleurs qui lui dit
douloureusement: Vous dormez, et moi je veille. Le portier du petit
jeune homme a donn la clef de son petit appartement  la femme qui
s'est prsente le matin. Ce n'est pas que ce soit un homme de moeurs
trs-rigides; mais l'me mconnue a si bien l'air d'une tante, qu'il
croit faire acte de pre de famille en introduisant prs de son jeune
locataire une personne raisonnable qui le tancera; car il commence  se
dranger un peu.

Surpris au lit, le malheureux fait presque toujours tourner
l'explication  son dsavantage; il a t gar par de faux amis, et il
retombe dans l'abme auquel il avait voulu s'arracher. C'est alors que
la vie devient un affreux supplice: ce sont des lettres tous les matins,
des rendez-vous tous les soirs; il ne rpond pas, il y manque; il va
dner gaiement au caf Douix prs d'une fentre; il rit, il parle, il
boit. Tout  coup sa gaiet se ternit, son visage devient sombre; c'est
que l'me mconnue vient de lui apparatre au fond d'une citadine  un
cheval: elle est folle, exaspre, elle peut monter, faire une scne et
le perdre; oui, le perdre, car elle le rendra ridicule. Alors il prend
un prtexte pour sortir, il descend, et pour se dbarrasser de cette
funeste apparition, il promet tout ce qu'on veut. Il remonte, mais il
n'a plus d'apptit; son dner tourne, il a une indigestion; et quand il
rentre chez lui o on l'attend, il faut qu'il remercie encore l'me
mconnue du th qu'elle lui donne: horreur! En tre rduit  avoir une
indigestion devant une femme. Il y a de quoi l'trangler.

Mais vouloir crire tous les accidents d'une pareille histoire, ce
serait entreprendre un livre de dix volumes: et les menaces de suicide,
et l'honneur perdu pour lui seul, et les suppositions de grossesse
impossible, et toute la fantasmagorie des sentiments faux, exagrs.
Cela peut durer six mois, au bout desquels le malheureux dmnage ou
part pour les les. Ce sont les mes mconnues qui lguent aux autres
femmes ces coeurs d'hommes secs et impitoyables qui ne croient  rien,
qui brutalisent les sentiments les plus dlicats, ricanent des
affections les plus tendres, et qui ont cr cette phrase: Elle est
morte d'amour et d'une fluxion de poitrine.

Quelque ignoble que soit l'me mconnue  l'tat de fille, quelque
froce qu'elle soit  l'tat de veuve, ce n'est rien encore auprs de ce
qu'elle est  l'tat de femme. Elle parvient  cet tat par des voies
bien diffrentes: quelquefois elle y apporte les germes de cette espce
d'affection crbrale chronique qui constituent l'me mconnue; c'est
alors quelque sous-matresse de pension qui pouse un marchand de vin
veuf, et qui veut donner une seconde mre  ses filles. Le gros gaillard
continue  boire,  manger,  rire fort, tandis que la femme se renferme
dans le ddaigneux silence de la supriorit, mangeant du bout des
lvres, parlant de mme, rendant de mme  son poux ses caresses et ses
bons baisers d'affection. Il joue le piquet, tandis qu'elle lit
Lamartine, et il ronfle dans son lit, tandis qu'elle rve veille 
ct de lui. Il est inutile de dire o doit aboutir une pareille union.
D'autres fois l'me mconnue est entre en mnage avec toute l'envie
sincre d'tre une bonne femme; alors il peut arriver que l'affection la
gagne par les livres ou par le contact avec une personne gangrene. Dans
ces cas-l, comme nous l'avons dit plus haut, le dveloppement de l'me
mconnue est norme; car c'est tout son pass sacrifi et perdu dont il
faut qu'elle se venge, et le mari doit, en souffrances qu'elle lui
inflige, toutes les joies ineffables d'un amour cleste qu'il ne lui a
pas procures. L'employ dans les administrations, qui laisse sa femme
toute la journe dans la solitude, est trs-sujet  la femme me
mconnue; car, en son absence, tout pntre dans sa maison, amis,
livres, consolations, et le mal s'y dveloppe  l'aise, jusqu' ce qu'il
arrive  un degr d'intensit qui amne les querelles les plus
violentes, et enfin les ruptures les plus scandaleuses. D'autres fois
encore le mari accepte l'me mconnue pour ce qu'elle est: c'est presque
toujours quand elle s'est trouve apporter une dot considrable dans la
communaut; alors c'est l'esclave le plus insult, le plus bafou, le
plus dconsidr de la terre: il n'a ni la volont d'avoir une opinion,
ni celle de rentrer quand il veut, ni de sortir, ni d'tre indiffrent,
ni attentionn; et avec cela il est rput le tyran le plus
insupportable et le plus barbare: il ne comprend pas ce qu'est une
femme; il ignore ces sentiments secrets de sensibilit qu'il blesse 
chaque instant; il a tu le rve de ce coeur qui croyait en lui; il
crase de sa vie vulgaire la vie ineffable de cette me mconnue. Pour
le mari qui a une pareille femme, le supplice est de tous les jours, de
toutes les minutes, de tous les instants. S'il reste seul avec sa femme,
elle rve;  la premire question qu'il lui adresse, elle se dtourne
ddaigneusement: que vient-il faire dans ses penses, lui qui ne saurait
les comprendre? S'il insiste, elle clate: le brutal a pos son pied de
boeuf sur cette me mconnue qui ne peut mme se rfugier dans le
silence. S'il a quelques amis  dner, elle se tait encore, et lorsqu'il
lui dit de servir la crme, elle essuie une larme, affecte une gaiet
force et douloureuse et salit la nappe. Le dner est gn, ennuyeux. Le
soir venu, le mari demande une explication, qui se rsout toujours en
une attaque de nerfs (ceci tient  la varit la plus lgante de l'me
mconnue). C'est tous les jours la mme vie, jusqu' ce que tout cela
finisse par un procs en sparation intent par la femme pour svices
graves, et prononc contre elle pour adultre.

Enfin quand l'me mconnue a enterr son clibataire, ou perdu son
dernier jeune homme, ou abandonn son poux, elle crit un jour la
lettre suivante  un homme de lettres quelconque:

  Monsieur,

  Vous qui savez si bien peindre les douleurs des femmes, vous me
  comprendrez. J'ai bien SOUFFERT, monsieur, et peut-tre le rcit de
  mes douleurs, retrac par votre plume, pourrait-il intresser vos
  lecteurs. Si vous vouliez recevoir ces tristes confidences d'un coeur
  qui n'a plus d'espoir en ce monde, rpondez-moi un mot, A madame A. L.,
  poste restante.

L'homme de lettres, qui est un gros bonhomme trs-rond, qui rit, et
siffle la cachucha en corrigeant ses preuves, prend la lettre, la
tortille et s'en sert pour allumer son cigare, qu'il va fumer dans les
alles de son jardinet en rvant  quelque histoire bien touchante.

L'me mconnue va  la poste huit jours de suite, et ne trouvant pas de
rponse, elle s'crie en guignant un boisseau de charbon: J'ai vcu
mconnue et je mourrai mconnue! L-dessus, elle fait chauffer son caf
au lait et demande un gigot pour son dner. O! me mconnue!

  FRDRIC SOULI.




[Illustration: L'ECCLSIASTIQUE.]

[Illustration]

L'ECCLSIASTIQUE.


DE toutes les existences sociales que notre premire rvolution a
atteintes, c'est assurment l'tat ecclsiastique qui a t frapp avec
le plus de rigueur et de persvrance. La noblesse a repris ses titres,
aprs avoir recouvr une grande partie de ses biens, dont l'indemnit a
complt la restitution; la bourgeoisie, dans toutes ses professions, a
fini par acqurir plus d'importance qu'elle n'en avait autrefois; mais
le clerg, raill et dchu dans le dix-huitime sicle, proscrit et
dcim par la Convention, ha et perscut par le Directoire et ses
thophilanthropes, protg politiquement par l'Empire, malheureusement
favoris par la Restauration, ddaign, mais mnag par le
_juste-milieu_, le clerg, ou, pour mieux dire, sous le point de vue
social, la position, la fortune, les dignits du prtre, n'ont pu se
relever des coups qui lui ont t ports par le protestantisme, la
philosophie et l'indiffrence, enfants trop bien connus aujourd'hui de
toutes les passions mauvaises.

En vain l'Assemble constituante avait _dcrt_ une dotation de
quatre-vingts millions comme indemnit de la spoliation des biens du
clerg; en vain, et plus tard, des temps meilleurs sont-ils venus pour
l'glise! Plus de ces princes ecclsiastiques dont le patronage gnreux
et clair refltait dans les moindres membres du clerg une partie de
son influence sociale; plus de ces conciles diocsains et de ces
assembles gnrales, qui, en assurant le maintien de la discipline et
de l'indpendance ecclsiastique, montraient aux peuples la valeur et la
puissance de l'glise locale et nationale; plus de ces nombreuses
hirarchies clricales, qui, dans tous leurs degrs, permettaient 
chaque prtre de trouver une place que le mrite, quoi qu'on en ait dit,
obtenait aussi souvent que la faveur; plus de ces domaines agricoles
qui fournissaient aux besoins du pauvre, et donnaient  leurs
propritaires le droit naturel de siger, comme les autres citoyens,
dans les tats gnraux de la nation; plus, ou presque plus de ces
modestes presbytres, habitations retires, mais honorables, de l'humble
cur et de sa servante canonique; enfin, plus mme de ces asiles
garantis  la vieillesse ou aux infirmits ecclsiastiques, puisque, 
l'exception d'un seul tablissement fond pour douze pauvres prtres,
par le plus illustre crivain de nos jours, sous les noms vnrs de la
plus auguste des filles de Bourbon, il n'existe en France aucune maison
o puisse se retirer et mourir l'ecclsiastique sans ressources, que les
travaux de l'glise ont mis hors de combat.

L'individualit du prtre doit ncessairement se ressentir de la
situation que des lois athes ou indiffrentes ont cre pour le clerg.
L'tat social, ou plutt _lgal_, de l'ecclsiastique, ne commence qu'
la dignit de vicaire, par le salaire officiel qu'il reoit en vertu du
budget annuel. A partir de ce _grade_, son traitement est vot, comme
celui du souverain et du garon de bureau,  titre de fonctionnaire
public; et les vingt-huit millions environ que la loi de finances
attribue aux trente mille lvites du royaume qu'elle daigne solder pour
rpondre aux besoins du culte, ne reprsentent pas 1000 francs de revenu
pour chaque prtre, et pas un prtre pour chaque millier de chrtiens.

C'est donc en dehors du prtre lgalement rtribu, depuis le vicariat
jusqu' l'archevch, que se trouve le plus grand nombre
d'ecclsiastiques, dont l'existence dpend alors, ou des ressources qui
leur sont personnelles, ou des produits de l'glise qu'ils desservent,
lesquels sont perus et rpartis par _la fabrique_ ou congrgation de
marguilliers, prside par le cur de la paroisse.

Il rsulte de cette condition gnrale et particulire du clerg de
France, sous le rapport matriel, que le sacerdoce ne peut gure se
recruter, sauf quelques exceptions, que dans les classes infrieures et
dans des familles honorables, mais pauvres; l o les privations
domestiques, ncessairement imposes ds l'enfance, rendront plus tard
moins rudes et moins sensibles toutes les autres privations d'un ge
plus avanc, auxquelles le prtre est condamn par la situation sociale
que lui ont faite les lois _philosophiques_, et les moeurs publiques qui
en ont t la consquence.

Il en rsulte aussi que les vocations spontanes et libres qui se
manifestent dans les sphres plus leves de la socit, maintenant
dgages de toute suspicion ambitieuse ou cupide, sont plus assures,
plus durables, plus imposantes, plus respectes.

L'glise actuelle, heureusement dlivre de ces abbs qui n'avaient
d'ecclsiastique qu'un titre banal et un demi-costume, de ces abbs dont
on voyait les statues coquettes dans les jardins de l'_ancien rgime_,
de ces abbs qui faisaient des tragdies,  moins qu'ils ne fissent des
chansons ou des opras-comiques, espce de troupe drgle, sans chef,
sans solde, et qui, quoiqu'ils n'appartinssent pas plus au clerg
militant que des corps francs  une arme rgulire, n'en dshonoraient
pas moins la milice sacre dans l'esprit de l'ignorant et du vulgaire;
l'glise actuelle, dbarrasse de membres parasites ou honteux, dispose
de bonne heure les jeunes lvites qu'elle lve  grand'peine dans son
sein  la vie solitaire et seme de privations, que plus tard ils
pourront retrouver au milieu des hommes de la socit nouvelle. En
effet, ceux-ci ne profrent plus, comme jadis, le blasphme ou le
sarcasme contre le prtre: _la mode en est passe, cela est de mauvais
got_; mais, toutefois, conduits, ou par une antipathie naturelle, ou
par la crainte des muets reproches de la robe ecclsiastique et de la
circonspection qu'elle impose, ou par une indiffrence systmatique, ou
par le genre de plaisirs et d'habitudes auxquels ils se livrent, ou,
enfin, par un fcheux _respect humain_, les hommes de la socit
nouvelle, disons-nous, fuient, n'admettent pas, ou admettent bien
rarement  leurs foyers et  leurs distractions domestiques le prtre,
que tous cependant ils sont obligs de rechercher  chaque circonstance
importante de leur vie, y compris celle de leur mort. Le prtre de nos
jours,  la vrit, est bien loign de dsirer ces distractions et de
s'y livrer, alors mme qu'elles ne devraient choquer aucune biensance;
et mme, si elles se prsentent, il les vite, car il voit, il connat,
il pntre,  travers quelques apparences favorables, les sourdes
hostilits, les prventions ou les mauvais instincts qui rgnent
toujours contre lui, et il ne veut ni les braver ni les exciter. Mais
ces tribulations, cet abandon, ces ddains, le prtre a t appris  les
supporter par l'ducation prvoyante et forte qu'il a reue, et qui a
t dirige dans ce sens, que le prtre, toujours prt  toutes les
situations, doit savoir se passer du monde, tandis que le monde ne peut
se passer de lui, tant est grande, relle, indestructible, la place que
l'vangile, les sicles et les moeurs lui ont assure dans toute socit
civilise.

Sans parler de pauvres enfants charitablement levs chez des curs de
campagne, sans parler de quelques lves instruits comme _enfants de
choeur_ dans les matrises des paroisses, et qui, les uns et les autres,
poursuivent quelquefois jusqu'au bout les tudes sacerdotales, au
sminaire, les jeunes gens se servent eux-mmes dans leurs chambres; par
humilit pour eux-mmes, et par conomie pour la maison, ils se servent
entre eux dans les rfections communes, auxquelles participent, comme
dans toutes les promenades, et avec une parfaite galit, les suprieurs
et professeurs. Lever, coucher, heures de classes, d'tudes, de prires,
distribution des lettres du dehors, rpartition aux pauvres des restes
de chaque repas, infirmerie, achat et vente  l'intrieur de tous les
objets ncessaires  la vie scolastique, en un mot, tous les devoirs et
tous les mouvements de la maison s'accomplissent  tour de rle, sous la
direction d'un lve qui, de bonne heure, prend ainsi l'habitude de
l'ordre, d'un commandement patient et rgulier, d'une obissance
raisonnable et facile. Les abstinences, les longues mditations, les
exercices de la pit, accoutument le corps  toutes les volonts de
l'esprit. L, en mme temps, jamais de punitions corporelles; tout est
conduit, tout cde, tout s'assouplit devant la seule autorit de la
raison et de la rgle. L'lve qui ne peut ou qui ne veut s'y soumettre,
n'y est point contraint, et se retire aussi paisiblement qu'il est
entr. Soit  la maison de ville, soit  la maison de campagne, les
rcrations et les plaisirs, selon l'ge et les gots, sont anims et
joyeux, sans devenir bruyants et querelleurs: pour ceux-ci, les
conversations littraires et philosophiques, pendant une marche
continuelle et rapide; pour ceux-l, la gymnastique, la balle, le
cerceau, la corde, les barres; puis les checs, le trictrac, le billard,
pour ceux qui les prfrent  des exercices plus vifs.

Ainsi, et longuement prpar  toutes les situations,  toutes les
sollicitudes de la vie, il n'est en quelque sorte aucun mouvement de
l'ordre social auquel le prtre ne prenne part, et o il ne porte, avec
l'influence salutaire de son exemple, la rsignation, la dignit, la
convenance de son ministre, et du caractre qui lui est propre.

En sortant du sminaire, devient-il _prcepteur_ de l'enfant de quelque
grande ou opulente maison, laquelle continue ou affecte les traditions
aristocratiques? Grave, mais affectueux avec son lve qu'il ne quitte
jamais, c'est par le respect qu'il inspire  ce surveillant continuel et
malicieux de toutes ses actions, que l'abb finit par gagner une
confiance et une amiti que son pupille, devenu homme et pre, transmet
plus tard  ses fils.

Plac, par la nature mme de cet emploi, dans la double et difficile
position de quasi-domesticit vis--vis du matre de la maison, et de
supriorit mixte vis--vis des domestiques, tout  la fois, lui-mme,
matre et serviteur, on ne le voit jamais servile ou imprieux, hautain
ou familier. S'il flatte c'est avec mesure; s'il commande, c'est avec
rserve. On ne peut accuser ni son humilit, ni son exigence. Et, enfin,
aprs le voyage oblig en Suisse, en Italie, en Allemagne, quand
l'ducation de son pupille est termine, qu'il reste ou non le
pensionnaire viager de la famille, l'abb n'en demeure pas moins,
presque toujours, l'ami de la maison et le confident de tout le monde.

Ddaigneux ou effray des avantages et des difficults du prceptorat,
a-t-il prfr se vouer sur-le-champ aux devoirs sacerdotaux, et, aprs
l'ordination de Nol, son vque l'a-t-il nomm prtre habitu de
quelque paroisse de grande ville, c'est l qu'il faut tudier avec
admiration les labeurs et la rsignation du prtre franais! Admis au
dixime ou au douzime dans le partage du produit volontaire des
baptmes et de quelques messes commmoratives (les mariages et les
services mortuaires devant tre rservs aux vicaires et aux curs),
c'est tout au plus si, dans ce casuel trs-variable, il trouve de quoi
pourvoir aux premiers besoins de la vie. S'il est abrit, c'est au haut
de quelque maison dcente, mais obscure; s'il a quelques meubles, il n'a
point de mobilier; s'il est servi, c'est parce que quelque pieuse _femme
de mnage_ trouve dans sa propre charit une compensation suffisante 
l'insuffisance du salaire qu'elle reoit du prtre.

Sera-t-il permis de dire: si ce n'tait que cela! si ce n'tait encore
que les visites aux malades, aux pauvres, aux prisonniers, l o les
dgots naturels  l'humanit sont surmonts chez le prtre par le
sentiment du devoir, de la mansutude vanglique et de la rcompense
cleste! Mais qui pourrait justement apprcier les ennuis douloureux
d'un esprit cultiv qui se trouve en contact oblig et continuel avec
des enfants, des femmes, des hommes de la condition la plus infrieure,
dont l'intelligence n'est en quelque sorte ouverte  aucune lumire, qui
ne savent ni discerner, ni dfinir la porte de leurs actions
journalires, qui ne savent pas mme la valeur des mots qu'ils
emploient, espce de demi-sauvages qui n'offrent pas, en compensation
de leur ignorance et de leur stupidit, l'attrait spirituel et
fortifiant d'une conversion  oprer, d'une civilisation  fonder!
Conoit-on le supplice de ces instructions ritres, de ces directions
de confrries de vieilles filles dvotes, de ces confessions
inintelligibles qui sont toujours le partage du jeune prtre  son dbut
dans le ministre de quelque paroisse? A la vue de pareilles misres
intellectuelles, qu'il est cependant aussi ncessaire que mritoire de
subir,  la pense de telles douleurs qui sont supportes avec patience,
courage et joie, les prtres de nos glises ne pourraient-ils pas  bon
droit rpondre  ceux de nos hroques missionnaires qui vont s'exposer
aux tortures matrielles: _Et nous, sommes-nous donc sur des roses!_

Puis, il faut, au catchisme, que l'ecclsiastique joigne  la lucidit
de ses instructions, si dlicates devant de tels auditeurs, la varit,
l'enjouement indispensable, pour soutenir et encourager leur attention,
par un mlange de rcits, d'anecdotes, de plaisanteries mme,
lesquelles, il faut en convenir, ne sont pas toujours bien plaisantes et
bien agrablement racontes, mais qui n'en ont pas moins de succs et de
fruit, si l'on doit en juger par l'exactitude des enfants aux leons du
directeur, par leurs travaux sur les compositions qu'il leur donne, par
la gaiet qu'ils laissent clater.

Ce n'est pas tout pour le prtre que de savoir et de savoir parler; il
faut encore qu'il sache chanter et que, par son exemple, il apprenne 
ses jeunes pnitents des hymnes de pit. Disposs sur des airs dont le
prtre et ses ouailles innocentes ne connaissent pas toujours le type
mondain, ces hymnes excitent les railleries de quelques auditeurs plus
gs, et, malheureusement pour eux, trop bien instruits de l'origine
profane de ces airs, purifis d'ailleurs par l'excution et l'intention
des choristes du catchisme et de leur dvot _impresario_.

Nous ne pouvons suivre le prtre dans le dtail de tous ses devoirs, au
baptme, au mariage,  la spulture, puisque nous devons surtout le
montrer, en dehors du ministre de l'glise, dans ses rapports avec le
monde et l'ordre social. Aprs de longues annes d'preuves, son mrite,
sa famille ou quelques protecteurs aidant, il finira peut-tre par
devenir vicaire et cur; qui sait? vicaire gnral, chanoine; qui sait
encore? vque, archevque; que vous dirai-je? cardinal et pape; car,
pour peu qu'il ait d'humilit, le prtre peut toujours, sinon esprer,
du moins redouter d'tre charg du gouvernement du monde.

Comme il a t lev pour toutes les conditions, il est prpar  toutes
les fortunes, et il saura galement bien les subir toutes. La chastet,
la pauvret, la rsignation qu'il a constamment observes ont fini par
le rendre matre de lui-mme. Indiffrent sans gosme, charitable sans
accs de sensibilit, observateur sans mdisance, silencieux sans
ddain, prudent sans lchet, il agira toujours de faon  se trouver
sans reproche aux yeux du monde dans lequel il ne se mle pas, parce
qu'il sait qu'il est plus facile de s'abstenir que de se contenir. Vous
n'entendez gure parler du prtre, en effet, que quand vous avez besoin
de lui. N'est-ce rien, de bonne foi, n'est-ce pas, au contraire, chose
merveilleuse que, pauvre ou riche, simple ecclsiastique ou dignitaire
de l'glise, le prtre, qui touche  tous les mouvements sociaux, ne
soit jamais compromis dans aucun d'eux! Vous tous que de bonnes ou de
mauvaises affaires ont conduits devant tous les degrs de la justice
humaine, dites-le: y avez-vous jamais entendu prononcer le nom d'un
ecclsiastique, crancier ou dbiteur; demandeur ou dfendeur dans aucun
litige? Jamais, assurment; et si j'ose ici rveiller un instant les
souvenirs publics sur deux hommes, dont l'un mme n'tait pas Franais,
et que l'glise avait condamns avant que les cours d'assises en eussent
fait justice, c'est que ces deux seuls exemples au milieu d'un sicle
dont les oreilles et les yeux sont incessamment ouverts sur les moindres
garements ecclsiastiques, sont une des plus compltes dmonstrations
du caractre et des qualits du clerg franais auquel nul autre ne
saurait tre compar. Qu'est-ce, en effet, que deux et mme qu'une seule
brebis coupable parmi les trente mille prtres que notre glise compte
dans son sein? et quel corps ecclsiastique de l'Italie, de l'Allemagne,
du Portugal, de l'Angleterre, de l'Espagne et des deux Amriques
fournirait, comme le clerg franais, le tableau de si grandes, de si
gnrales vertus, unies  tant de pauvret, de dignit, de lumires!

Depuis que, enseveli dsormais dans quelques momies lgislatives,
acadmiques et municipales, l'esprit _voltairien_ a cess d'inventer et
de publier les prtendus mfaits ecclsiastiques, on voit, au contraire,
la vrit succdant  la calomnie, les feuilles publiques journellement
remplies des traits de courage, de dvouement, de bienfaisance,
accomplis par des prtres qui pourraient se borner  recommander les
oeuvres qu'ils pratiquent. C'est le saint prlat de la capitale qui,
dans toute l'intensit d'une maladie contagieuse, ne quitte plus les
hpitaux et se charge des orphelins que le flau mortel a laisss  son
inpuisable charit; c'est un jeune vicaire qui se prcipite dans les
flots pour en retirer, au pril de sa propre vie, l'imprudent ou
l'insens qui allait y prir. C'est celui-l qui brave les dangers d'un
incendie pour sauver la chaumire du pauvre, ou l'tablissement
industriel qui nourrissait un grand nombre d'ouvriers. C'est celui-ci
qui se jette entre deux hommes, gars par un faux point d'honneur, et
qui entrane  une sincre rconciliation ceux que la haine portait 
s'gorger. Il n'y a pas de jour, enfin, que la publicit, mieux
claire, ne rvle quelque action gnreuse de ceux que nagure elle
chargeait de torts et de crimes.

Reprenons les plus prs de nous.

_Aumnier des collges_ de l'universit, c'est avec douleur sans doute,
mais sans dcouragement, que le prtre offre aux lves des instructions
et des exemples dont l'efficacit est au moins affaiblie par
l'indiffrence ou l'loignement des suprieurs de ces pensionnats
officiels.

_Aumnier des maisons de dtention_, et moins gn par les gardiens de
la prison que par les geliers du collge, il laisse quelquefois dans
l'me et presque toujours dans la bourse des malheureux qu'il visite des
secours mieux reus et mieux employs que le monde ne l'imagine.

Il n'est plus possible d'esquisser les effets de l'intervention et de la
prsence de l'ecclsiastique sur les vaisseaux de l'tat et dans les
rgiments de l'arme, puisque, depuis 1830, il a t dcid que nos
soldats et nos marins, malades, blesss ou mourants, pouvaient trs-bien
se passer des distractions, des consolations ou des forces
spirituelles, que, aprs avoir partag leurs prils, les _aumniers
militaires_ leur prodiguaient nagure  l'hpital ou  l'ambulance.

Mais dans une autre preuve dont il n'a pas t priv du moins, dans les
bagnes ou dans l'assistance que le prtre accorde au condamn que l'on
conduit au supplice, quelle patience, quel courage, quelle force d'me
et d'esprit ne doit-il pas possder pour aborder, pour accompagner, avec
le visage et la parole de l'esprance et de la paix, ceux qui croient
avoir  jamais perdu l'une et l'autre! Est-il un seul de nous, anim
mme des sentiments les plus chrtiens, et dou  la fois des facults
les plus rsistantes  toute motion, qui pt supporter, que dis-je? qui
et choisi ce redoutable devoir que le prtre franais accomplit avec
majest, alors mme que toute la nature comprime de son tre fait
malgr lui jaillir de son front sublime quelques gouttes de cette sueur
surhumaine, qui rappelle celle de la divine agonie!

Est-ce tout enfin? Non; et, comme on le dirait dans le langage vulgaire,
vous avez pire ou mieux que cela: c'est le missionnaire; non pas,
entendez-vous bien, le missionnaire des socits trangres et
protestantes, qui s'en va, songeant  sa fortune, avec femme et enfants,
roulant dans une bonne voiture, mont sur un bon vaisseau, vendre ou
jeter avec insouciance ou bnfices des bibles anglaises, genevoises ou
allemandes  des gens qui ne savent et ne sauront jamais ni l'allemand
ni l'anglais: c'est le missionnaire catholique, qu'il faut seulement
nommer ici, celui dont nous vous donnerons bientt le portrait complet,
qui se dvoue avec joie  tous les sacrifices, parce qu'il croit  la
parole de son Dieu, et qu'en parvenant  la communiquer  ceux qu'il
lve au bonheur du christianisme, il sait qu'il aide  la propagation
de la science, de l'art, du commerce, et qu'il contribue ainsi  la
gloire de sa patrie.

Et puis, avec toutes ces obligations, ces abngations, cette pauvret,
imposez donc encore au prtre le devoir du mariage! Cdez aux
dclamations, aux niaiseries, aux exigences du protestantisme et de la
philosophie! faites que notre prtre ait une femme, et il ne pourra plus
tre le soutien de toutes celles qui, dans leurs faiblesses ou leurs
douleurs, n'ont recours qu' lui; faites qu'il ait des enfants, et il ne
pourra plus se consacrer aux enfants du peuple; faites qu'il ait les
besoins, les jalousies du mnage et de la paternit, et vous ne le
verrez plus charitable, doux, patient, discret; car il ne pourra plus
l'tre, soit au milieu des joies, soit au milieu des chagrins
domestiques et des scandales que lui ou les siens ne manqueront pas de
donner au monde; et vous ne pourrez plus en tirer aucun service; et,
pour tout dire, vous ne croirez plus au prtre, vous n'irez plus  lui:
qui sait? vous le mpriserez peut-tre. Et d'ailleurs, il ne vous
demande pas le mariage; au contraire. Aussi bien que nous, il en connat
les charges et les dangers, qu'il place avant ses bnfices et ses
douceurs. Ce n'est pas seulement pour suivre l'exemple du Fils de Dieu;
ce n'est pas seulement parce que le juste sens de l'criture lui indique
le clibat, ce n'est pas seulement parce que la discipline gnrale de
l'glise le lui interdit, que le prtre rpudie le mariage pour
lui-mme; c'est encore parce qu'il comprend combien la puret de ses
esprits, la chastet de ses sens, la libert de sa personne, l'absence
de tous les besoins individuels, sont ncessaires  la majest de son
ministre,  l'autorit de ses fonctions,  la dignit de son caractre,
 l'accomplissement de ses devoirs si nombreux, qu'il manquerait  la
fois aux obligations du prtre et de l'poux, s'il n'avait pas la
possibilit d'tre l'un sans tre l'autre.

Dans ces tableaux rapides, et forcment restreints, il n'y a ni
exaltation, ni posie; il n'y a que des vrits et des faits simplement
rapports. C'est le portrait de l'ecclsiastique franais, plac sous
son vritable jour, et dgag en mme temps du respect irrflchi dont
l'entoure une dvotion troite, et de l'hypocrisie dont le libertinage
veut toujours le couvrir. Ce n'est pas le prtre tel que le fait ou le
voudrait un monde niais ou calomniateur, c'est le prtre tel qu'il est,
plus homme des besoins, des ides, des progrs, que dans aucun autre
sicle, parce que le temps et les malheurs de l'glise n'ont pas t
perdus pour lui.

Peut-on dsirer ou craindre de le voir, comme  d'autres poques, se
jeter dans les intrts, dans les combats, dans le gouvernement des
peuples et des rois? Arm de son caractre, de sa prudence, de ses
lumires, le prtre reparatra-t-il sur la scne du monde comme
directeur ou conseiller des affaires publiques? Le doit-il? le peut-il?
grande question, plus _actuelle_, plus prochaine peut-tre que le
vulgaire ne le souponne! grande question que quelques ecclsiastiques
de nos jours semblent rsoudre affirmativement par l'clat et la
solidit de leurs talents, de leurs crits, de leurs vertus, qui
paraissent les rendre dignes et capables de conduire les nations; mais
en mme temps, question  laquelle la masse du clerg, dans ses
discours, et la masse du peuple, dans ses dispositions, semblent
rpondre: Non.

Quoi qu'il en soit, et dans le rsum de tous les traits sociaux et
distinctifs de la physionomie ecclsiastique, regardez, depuis le
sminaire, regardez  la chapelle du collge,  la caserne du rgiment,
 la proue du vaisseau, au berceau du baptme,  la bndiction du
mariage, au lit du mourant, devant la chaumire du pauvre et la hutte du
sauvage, sur les degrs, les pavs, les tapis de l'htel, du palais, de
la prison, du bagne ou de l'chafaud, vous verrez toujours le prtre
catholique, l'homme de tous et de tout, universel comme son glise, avec
l'attitude et la parole qui conviennent aux temps, aux lieux, aux
personnes; car le caractre typique, gnral et particulier de
l'ecclsiastique, dans l'ordre social, celui dont l'ducation lui a
imprim l'ineffaable empreinte, c'est l'observation de toutes les
convenances, c'est le sacrifice facile  toutes les situations. On a dit
avec raison: Il n'y a pas de convenance qui ne renferme une vertu; et
c'est, en effet, parce que le prtre franais est le parfait modle de
toutes les convenances, qu'il laisse toujours apercevoir ou supposer en
lui l'exercice de toutes les vertus.

  A. DELAFOREST.




[Illustration: LA FEMME DE MNAGE.]

[Illustration]

LA FEMME DE MNAGE.


TOUTE crature du sexe fminin qui consacre humblement la moiti de sa
vie  lever proprement ses enfants, qui mesure elle-mme, avant de le
mettre en des mains trangres, le calicot destin au remplacement futur
des vieilles chemises de son seigneur et matre, qui possde  fond la
thorie de la gele de groseille et de la marmelade d'abricot, qui se
reprocherait comme une normit trs-condamnable de faire imprimer une
seule ligne, prose ou vers, signe de son nom, dans un journal quel
qu'il soit, et qui regardera l'auteur du prsent article comme un
sacrilge ou tout au moins comme un tre fort dangereux; toute femme,
dis-je, qui runit en elle les qualits trop rares, hlas! que nous
venons d'numrer ici, peut  bon droit, le dictionnaire aidant, se
glorifier du titre pompeusement vulgaire de femme de mnage.

Mais ce n'est point de celle-ci qu'il s'agit.

Sept heures ont successivement sonn  toutes les horloges
environnantes, Paris se rveille. Le mouvement et le bruit, circonscrits
jusqu'alors dans les quartiers lointains, vont clater bientt. Quelques
rares pitons, semblables aux rats du bon La Fontaine, se hasardent
seuls sur le pav dsert. Des ouvriers se rendant  leurs travaux,
s'arrtent aux angles des rues pour allumer leur pipe ou teindre, si
faire se peut, cette soif ardente qui saisit ds l'aurore les ouvriers
de Paris. Le quartier s'anime, la rue se peuple et s'meut, les maisons
silencieuses et endormies s'veillent insensiblement, la porte cochre
fait entendre un billement prolong, les fentres entr'ouvrent leurs
volets comme des paupires alourdies. Dans un instant la vie circulera
dans ce corps de pierre. La laitire matinale a dj repris ses vases de
cuivre et ses cafetires de fer-blanc; le commissionnaire sourit de
l'oeil  ses prparatifs de dpart, et le garon picier, debout sur sa
porte, le nez et le tablier retrousss, regardant tout d'un air
goguenard et bon enfant, complte par sa prsence la physionomie de
Paris  sept heures du matin.

Mais voici venir une femme: au milieu de cette blme population en
cornette et en casaquin, en jupons courts et en mouchoirs chiffonns,
dshabill de femmes de chambre et de bonnes d'enfants, dbraill
matinal de la domesticit, cette femme est une anomalie, elle fait
tache. Sa figure calme et repose, son oeil clair, sa dmarche dgage,
tout annonce qu'elle est dj leve depuis longtemps. Sa toilette est
irrprochable; l'observateur le plus rigide, le moraliste le plus
scrupuleux ne trouverait rien  reprendre  son ajustement, au point de
vue de la dcence et de la svrit. Jamais bonnet de mousseline fane
ne fut plus symtriquement pos sur cheveux plus problmatiques. Jamais
fichu ne fut mieux joint, jamais guimpe ne fut plus inflexible. Rien
dans la tournure, dans le visage ou dans les vtements de cette femme,
ne laisse transpirer le plus petit indice de passion ou de vie
accidente.

S'il est vrai que le visage conserve quelque empreinte des affections de
l'me, des tendances de l'esprit; si les blessures intrieures ouvrent
une plaie visible, si la vie dteint au dehors, si le coeur de l'homme,
semblable  ces vases d'airain dans lesquels les ngociants de Smyrne ou
de Constantinople renferment les essences d'Orient laisse toujours
arriver  nos sens quelque manation fugitive du parfum le mieux
concentr; en un mot, si chacun porte en soi le cachet indlbile de sa
profession, de ses habitudes, de ses vertus ou de ses vices, nous ne
saurons trop quel rang assigner  cette femme, quels souvenirs voquer 
sa vue, quels fantmes faire surgir autour d'elle.

Voyez-la: elle est seule; elle marche dans la rue, d'un pas tranquille,
mais rgl. Rien n'annonce qu'elle s'empresse. Ce n'est point l'ouvrire
qui se rend au travail journalier; elle n'a rien de l'effronterie mutine
de la femme de chambre: elle passe sans rpondre au sourire amical dont
chaque apparition nouvelle est salue; elle n'est pas du quartier, car
elle semble ne connatre personne. Elle seule est vtue parmi ces
quelques femmes couvertes  peine du vtement de la nuit; son regard est
calme et sans voile, tandis que chacun autour d'elle semble en guerre
ouverte avec le sommeil. Quelle est-elle donc? Son visage, empreinte
use, n'offre  l'analyse aucun signe saillant; son costume ressemble, 
bien peu de chose prs, au costume habituel de la femme du peuple. Elle
a pourtant dans son arrangement plus d'uniformit que la bonne, moins
d'opulence que la bouquetire, plus de svrit que la grisette. Elle
est propre, mais d'une propret froide et triste  voir. Eh bien! cette
femme, qui n'est ni bourgeoise, ni commerante, ni cuisinire, ni
grisette; cette femme, qui a moins de cinquante ans et plus de trente;
cette femme, qui ne sourit pas au commrage matinal des gazetiers en
jupons; cette femme, que le concierge vigilant d'une maison de simple
apparence salue  son entre d'un bonjour affable et d'un geste amical,
c'est la femme de mnage.

La femme de mnage est une cration toute parisienne. S'il en existe
ailleurs qu' Paris, c'est que rien au monde ne saurait empcher
l'exportation. La femme de mnage est en province ce que sont nos livres
en Belgique: des ditions contrefaites.

C'est  Paris,  Paris seulement, pays de ressources et de subterfuges
s'il en fut, que la femme de mnage a vu poindre son aurore. La femme de
mnage est la domestique de ceux qui ne sont pas assez riches pour en
avoir d'autres et pas assez pauvres pour s'en passer. Servitude au
rabais, domesticit btarde, qui lui vend sa vie en dtail, qui lui
donne parfois toutes les douleurs de l'esclavage sans qu'elle en ait les
profits, qui lui fait changer de matre, et d'humeur, et de travaux, 
chaque instant de la journe. Pauvre femme, que l'on fait travailler 
la tche ou que l'on prend  l'heure, si l'on veut, tout comme on
prendrait un fiacre.

D'un caractre triste, mais facile, la femme de mnage, surtout dans ses
instants de repos, offre une douce image de la rsignation pieuse et du
pardon des offenses. Quoique marie le plus souvent, sa vie s'coule
solitaire au milieu du monde, et ses jours pleins d'amertume s'en vont
ctoyant les existences heureuses ou gaies pour le service desquelles
Dieu l'a fait natre. Quand la femme de mnage n'est pas marie, c'est
qu'elle ne l'est plus; elle est veuve; n'allez pas croire pour cela
qu'elle ait chang de condition: cette perte de l'objet de ses
affections, comme on dit aujourd'hui, n'influe en rien sur sa vie, le
mariage n'tant pour elle qu'un veuvage anticip. Marie fort jeune,
comme on se marie dans le peuple, elle n'a fait que changer d'esclavage;
elle a quitt le toit paternel o elle tait prpose  la garde des
enfants et aux soins de la maison, pour prendre, sous l'empire d'un
poux brutal et grossier, le collier de force de la domesticit: les
premiers jours de son union n'ont point eu de miel pour ses lvres; les
fleurs dont on avait par son sein se sont fltries avant la fin du jour
sous l'haleine avine de son poux. Et alors a commenc pour elle cette
existence toute de misre, de dboires et de privations, qu'elle trane
comme une lourde chane jusqu'au jour o il plaira  Dieu de la dlivrer
de ce fardeau. Combien y en a-t-il, hlas! de ces douleurs secrtes
caches sous le regard audacieux de la femme du peuple! Combien de
pauvres femmes souffrantes et dsoles vous avez coudoyes dans la rue,
et qui vous ont apostroph d'une voix hargneuse, tant la douleur et le
chagrin peuvent aigrir les naturels les plus doux! Si vous saviez quels
drames poignants et sombres le vice, la misre et la honte jouent
parfois entre les quatre murs d'une mansarde; si vous aviez sond du
regard toute la profondeur de ces abmes o la vertu se dbat et lutte
contre les suggestions de la misre et de la faim; si vous aviez vu 
quel degr d'abrutissement l'ivresse ou le malheur peut prcipiter un
homme, car la misre a son ivresse aussi, alors vous comprendriez tout
ce qu'il y a de grandeur et d'hrosme sous cette enveloppe vulgaire,
vous liriez dans ces rides prmatures toute une histoire de larmes et
de courageuse rsignation, et vous seriez saisi d'une respectueuse piti
pour cette crature fragile qui, surmontant les faiblesses de son sexe,
domptant son corps comme elle a dompt son me, se cre une profession
ingrate, se plie  un dur labeur, et passe silencieusement sa vie entre
un mari brutal, ivrogne et fainant, qui la vole et la bat, et un matre
grondeur, d'autant plus exigeant qu'elle est plus rsigne.

J'ai entendu quelque part, dans une bouche provenale, ce dicton
populaire auquel l'expression pittoresque du patois ajoutait encore une
originalit nouvelle:

  _Si une merluche devenait veuve, elle engraisserait._

C'est surtout  la femme de mnage que ce proverbe est applicable. En
effet, selon la rgle  peu prs invariable des mnages populaires dans
lesquels la femme joue un rle actif, son mari ne fait rien; je me
trompe, il fait deux parts de sa vie: l'une se passe au cabaret,
c'est--dire chez le marchand de vin, attendu qu'il n'y a plus de
cabaret aujourd'hui; l'autre, chez lui,  cuver son ivresse ou  battre
sa femme. Toutes les femmes de mnage sont battues par leur mari: il n'y
a qu'une exception  cette rgle, elle est en faveur des veuves.

Aprs tout, il ne faut pas croire que la femme de mnage en soit plus
triste pour cela; oh! mon Dieu, non: il n'y a gure qu'elle seule qui
soit dans le secret de ses misres; sa vie est aussi claustralement
ferme que son fichu, et peut-tre n'aurais-je jamais pu vous apprendre
un mot de tout ceci, si le hasard qui m'a favoris ne m'avait fait
rencontrer un jour sur mon passage celle dont je vous entretiendrai tout
 l'heure.

Courageuse par tat, patiente par temprament, conome par ncessit, et
sobre par inclination, la femme de mnage est sans contredit le plus
prcieux de tous les serviteurs. L'habitude de voir chaque jour de
nouveaux visages a donn  sa physionomie une excessive souplesse; si le
plus souvent elle conserve  ses traits cette teinte de tristesse qui
les immobilise, c'est que l'indiffrence la plus complte rgne autour
d'elle. Mais qu'elle veuille pour un instant ranimer le sourire teint
sur vos lvres, vous rendre communicatif et confiant; qu'elle essaie de
dissiper le nuage amass sur votre front, de disjoindre vos sourcils
contracts, alors elle inventera des ruses prodigieuses pour vous
arracher  vos proccupations et vous distraire de vos ennuis; elle se
fera insinuante et persuasive pour vous attirer sur le terrain solide de
son gros bon sens populaire. Ayant beaucoup vcu, elle a beaucoup vu,
et, partant, beaucoup retenu. Son exprience, augmente de l'exprience
des autres, lui a fait une sorte de philosophie pratique propre  toutes
les exigences de la vie, et qu'elle a malheureusement la bonhomie de
vouloir appliquer  tout. En un mot, la femme de mnage, abstraction
faite de ses griefs individuels et de ses antipathies particulires,
dont le nombre est, au reste, fort restreint, la femme de mnage est ce
que l'on peut appeler une bonne femme.

Leve avec le soleil, elle consacre ses premiers soins  sa toilette; ne
faut-il pas qu'elle traverse tout un quartier, quelquefois plusieurs,
pour se rendre  son mnage du matin? D'ailleurs, pour elle, la propret
est plus qu'un luxe, plus qu'un besoin, c'est un devoir. Comment lui
confierez-vous sans cela le soin de votre appartement, de vos habits et
de vos meubles? Elle le sait, et elle en profite. Sa toilette acheve,
aprs avoir donn un coup de poing pralable au mince matelas de sa
couchette, elle se prpare  sortir, non toutefois sans adresser de
frquentes et vives recommandations au seul tre qui partage les misres
de sa vie et les joies de sa solitude, au seul compagnon qui lui soit
rest fidle.

C'est une erreur profonde et malheureusement trop propage qui a fait
jusqu' ce jour considrer le chat comme un animal malfaisant. Si le
chien est l'ami de l'homme, le chat est l'ami de la femme, de la femme
de mnage surtout. Quand le veuvage a tendu ses voiles sur sa tte, la
femme de mnage reporte sur son chat toute l'affection voue autrefois
 l'poux dfunt; car, malgr tous les maux qu'il lui fait souffrir, la
femme du peuple aime assez gnralement l'homme que le sort lui a donn.
Son chat, en hritant de cette nouvelle dose de tendresse, comprend sans
aucun doute quelles obligations lui sont imposes en retour; aussi
voit-on bientt s'tablir entre ces deux cratures isoles un touchant
et mutuel change de procds dlicats et de bienveillantes attentions.

Pour rien au monde la femme de mnage ne consentirait  se sparer de
son chat; la mort seule peut les dsunir, mais l'absence ne les sparera
jamais: ils sont lis l'un  l'autre comme la plante est attache au
sol, comme la femme de mnage tient au pav de Paris. A ce propos, il
est bon que vous sachiez que, pour elle, Paris ne s'tend pas au dehors
de son arrondissement, les extrmes limites du territoire franais n'ont
jamais dpass la barrire; sa patrie, c'est la rue dans laquelle elle
vit, la maison o elle est ne; et, sans nul doute, si elle avait
elle-mme prsid  sa naissance, on lirait aujourd'hui sur les
registres de l'tat civil: Catherine Bourdon, ne le 3 fructidor an
VIII, faubourg Martin, n 11, au cinquime, dpartement de la Seine.

En politique, la femme de mnage est toujours pour la dynastie dchue,
quelle que soit au reste la dynastie rgnante. Peu lui importe le
bouleversement des empires, la crise ministrielle et la question
d'Orient. Elle n'a de sympathie que pour le malheur. Le nom seul de la
rpublique la fait frmir, et ses yeux ne sont pas encore tellement
taris, qu'elle n'y pt trouver au besoin quelques pieuses larmes 
verser en holocauste au souvenir de Louis XVI.

Son ducation littraire n'est gure plus avance. _Victor ou l'Enfant
de la fort_, la _Gazette des Tribunaux_, et les drames noirs du thtre
de l'Ambigu, sont les colonnes d'Hercule que son intelligence ne lui a
jamais permis de franchir.

Si l'espace ne me manquait je pourrais vous donner ici son opinion en
matire d'art, et ses observations non moins curieuses sur
l'interprtation des songes applique  la loterie.--Encore une
puissance dchue, encore un aliment  ses ternels regrets.

Enfin, huit heures vont sonner: la femme de mnage entre en fonctions,
aprs avoir pris en passant votre journal, dont elle ne s'est jamais
permis de soulever la bande; elle tourne le bouton de votre porte, et
s'introduit d'elle-mme. Son premier soin est d'ouvrir largement vos
rideaux, d'carter bruyamment vos persiennes, et de laisser arriver
brusquement jusqu' vous un vif et gai rayon de soleil, un rayon
printanier qui entre tout d'un trait, escort du bruit de la rue et du
glapissement guttural des cris de Paris.

Bonjour, madame Charlemagne, quelle heure est-il?

--La demie de neuf heures vient de sonner.

Son premier mot est un mensonge, mais un mensonge officieux, un mensonge
d'ami. Vous tes tant soit peu enclin  la paresse; qui ne l'est pas?
Employ d'une administration quelconque, l'exactitude doit tre votre
premire vertu: aussi madame Charlemagne (c'est le nom que nous lui
donnerons) a imagin ce stratagme pour vous arracher plus srement aux
douceurs du _far niente_. En veillant  vos intrts, la femme de mnage
n'oublie jamais les siens: sa ruse a le double avantage de stimuler
votre activit et d'avancer ses affaires; son zle est louable, et,
bien que cette supercherie soit recouverte d'un fil d'une entire
blancheur, elle obtient en tout temps un succs infaillible. A peine
lev, madame Charlemagne vous perscute de nouveau; transport sur les
hauteurs du premier Paris, ou gar dans les riantes contres du
feuilleton, vous vous abandonnez au plaisir de savourer  votre aise le
journal, si obligeamment dpos prs de vous, et soudain vous tes
interrompu par un Monsieur, voici vos bottes, qui vous prcipite des
rgions thres o vous avait emport votre imagination dans la plus
triviale ralit. Mais votre patience n'est pas  bout. Tout en allant
et venant, en faisant le lit, en frottant le parquet, la femme de mnage
a trouv le moyen d'activer votre toilette, de gourmander votre lenteur,
et bientt le grand mot, le mot fatal est prononc: Le djeuner de
monsieur est servi. Dans sa bouche, cette formule sacramentelle
pourrait se traduire ainsi: Il est neuf heures, vous ne serez jamais
rendu  dix heures  votre bureau; dpchez-vous: je n'ai pas que votre
mnage  faire; il faut que je m'en aille. Si vous ne vous dpchez pas,
je m'en vais, et vous vous servirez tout seul.

NOTA. Ce djeuner se compose invariablement de la tasse de lait de
rigueur ou de la ctelette de fondation.

Une fois  table, vous obtenez quelques instants de rpit: c'est l'heure
de la causerie familire et confidentielle. Pour peu que vous le
dsiriez, appuye sur un manche  balai, ce qui ajoute encore un charme
nouveau au pittoresque de son rcit, elle vous narrera pour la centime
fois au moins les faits et gestes de sa chatte favorite ou les cures
miraculeuses opres dans sa maison par un cordonnier empirique qui
possde un secret pour gurir la migraine. Car la femme de mnage a
toujours t la providence des charlatans et des marchands de
vulnraire; elle possde une multitude de recettes pour faire cuire des
oeufs avec une seule feuille de papier, et pour couper la fivre avec
une pice de cuivre rougie au feu. De plus, elle sait dtacher les
habits et fabriquer toutes sortes de boissons apocryphes, sous le titre
inoffensif de tisane. C'est la panace universelle que cette femme-l: 
chaque infirmit elle connat un remde; et si quelque chose surpasse sa
science, c'est son dsir de se rendre utile.

Voici un trait dont j'ai, pour ainsi dire, t tmoin. Je ne puis
rsister au plaisir de le raconter; il peint d'une manire simple mais
touchante jusqu' quel point l'abngation et le dvouement peuvent se
rapprocher de l'hrosme.

Un vieux garon, caissier retrait d'une ancienne maison de banque,
avait  son service depuis fort longtemps une pauvre femme dont la sant
dbile ne rsistait qu'imparfaitement  des travaux au-dessus de ses
forces. Ces deux cratures, perdues au milieu de Paris, n'avaient jamais
pu vivre en parfaite intelligence, malgr leur isolement presque
complet. L'homme tait irascible et bilieux; quant  la femme, toute sa
bont nave, toute son anglique douceur, ne pouvaient l'empcher de se
brouiller dfinitivement trois ou quatre fois par semaine avec ce
vieillard emport, rachitique et goutteux. Heureusement que, semblables
 des pluies d'orage, ces querelles taient presque aussitt dissipes,
et tous deux recommenaient la guerre sur de nouveaux frais, aprs
s'tre jur une paix et une amiti ternelles.

Madame, disait le vieux garon en frappant obstinment sur le bras du
fauteuil dans lequel il tait clou par la goutte, vous me ferez mourir,
cela est sr.

--Mais...

--Taisez-vous, taisez-vous, vous dis-je; vous voulez m'assassiner avec
ces portes battantes qui me brisent le crne. Voulez-vous bien vite
fermer cette porte? Allez-vous-en.

Et la pauvre femme se retirait, le coeur mortifi et les larmes aux
yeux, mais pour revenir le lendemain. Le lendemain tout tait oubli.

Un jour pourtant l'orage avait t plus violent que de coutume; la
colre du vieillard tait monte  un diapason si lev qu'il fut tout 
coup saisi d'un transport frntique, et qu'il se renversa raide et
glac dans son fauteuil; la goutte tait remonte au cerveau. Trois mois
durant, cette pauvre femme garda jour et nuit le chevet du vieillard
insens. Elle ne l'abandonna pas d'une seconde; ses conomies de vingt
annes se passrent en remdes de toutes sortes, les soins les plus
assidus furent prodigus au malade, les plus habiles mdecins le
visitrent, rien ne fut pargn pour le sauver. Il mourut.

Il fallait voir alors la sombre douleur de cette femme se reprochant
cette mort comme un crime. Elle resta prs du corps jusqu' ce qu'on
vnt l'enlever de son grabat; surmontant sa douleur, elle l'accompagna
elle-mme, seule,  sa dernire demeure; et quand la terre eut recouvert
le cercueil, seulement alors elle se retira.

Huit jours aprs, elle s'teignit sur un lit d'hpital; elle fut
enterre dans la fosse commune, car il ne lui restait de toutes ses
conomies passes qu'une bonne action; et si la rcompense en est au
ciel, cela ne prserve sur cette terre ni de l'hpital ni de l'oubli.

En gnral, la femme de mnage nourrit une grande prdilection pour les
clibataires. Je n'oserai affirmer que ce soit en haine du dieu
d'hymne, dont autrefois elle eut tant  se plaindre; toujours est-il
qu'un mnage de garon est ce qui lui convient le mieux, soit que
l'isolement rapproche ces deux natures incompltes, soit qu'une certaine
parit de gots et d'opinion les ramne vers un but commun. Il arrive
assez frquemment que sur le dclin de sa carrire la femme de mnage,
abjurant ses rpugnances matrimoniales et ses prventions d'autrefois,
s'unisse par des liens indissolubles  quelque vieux garon dont
l'honnte mdiocrit est depuis longtemps l'objet de sa convoitise,
aprs avoir t le rsultat de son conomie et de ses soins.

Il est une vrit qui se reproduit  l'tat d'axiome dans toutes les
socits anciennes et modernes, qui revt toutes les formes, qui emploie
tous les moyens, quels qu'ils soient, pour arriver au grand jour et se
faire admettre. On la retrouve au thtre et dans les livres, dans les
journaux et dans les salons,  la campagne et  la ville, partout en un
mot; cette vrit, la voici: de tout temps les domestiques ont vol les
matres. Cela est incontestable: htons-nous toutefois d'ajouter que la
femme de mnage n'est pas un domestique.

La femme de mnage est un exemple vivant jet sur la terre pour
dmontrer  tous que l'immortalit de l'me n'est pas une utopie, et que
les peines de la vie prsente ne sont qu'une expiation prmature des
joies de la vie future. Telle est du moins son opinion. Quant  nous,
nous persistons  considrer la femme de mnage comme un serviteur
fidle et dvou; nous dclarons ici qu' part quelques exceptions
heureusement fort rares, elle n'a pas son pareil pour pousseter
proprement un habit, brosser un pantalon ou faire  un vtement
quelconque une reprise imperceptible; c'est que la femme de mnage tend
sa sollicitude et son affection jusqu'aux objets inanims, c'est que
dans la tendresse de son coeur elle enveloppe du mme amour et du mme
culte l'homme qu'elle sert, et les choses de cet homme. C'est que pour
la femme de mnage il y a peut-tre quelque chose au-dessus du
clibataire lui-mme; c'est le mnage du clibataire.

Aussi voyez de quelles prcautions elle entoure le moindre meuble, avec
quelle sorte de respect elle y touche; elle seule possde parfaitement
le secret de la conservation des antiques: une main moins lgre et
moins attentive aurait dj vingt fois fait voler en poussire tout ce
mobilier sexagnaire, qui semble rajeunir chaque jour sous ses doigts.
Mais c'est surtout dans l'entretien du vtement que la femme de mnage
est admirable. Persuade de cette vrit, que, si l'habit ne fait pas
l'homme, il le pare, la femme de mnage rserve tous ses soins les plus
assidus, toutes ses plus dlicates attentions pour l'habit.

Elle le brosse et le choie, elle le flatte, elle le caresse, elle le
fait beau, elle se complat dans son ouvrage, elle aime  faire
disparatre une dchirure anticipe; elle panse avec un soin extrme les
nombreuses blessures que l'usage et le temps lui ont faites. Elle seule
a le talent de rendre aux coutures blanchies leur premire fracheur,
car les habits de l'homme blanchissent, hlas! encore plus promptement
que ses cheveux; puis, lorsqu'elle a achev la toilette de l'habit comme
celle des meubles, lorsqu'il ne reste plus une seule tache  faire
disparatre, un seul coup de balai  donner, la femme de mnage replace
tranquillement son fichu sur ses paules, elle quitte le tablier de
cuisine, rempart oblig derrire lequel se drobe la propret de sa
mise, pour voler  de nouveaux travaux,  de nouveaux succs.

Quand la femme de mnage a achev sa ronde quotidienne, elle rentre chez
elle vers le soir, et aprs avoir consacr sa journe aux autres, elle
se dilate  son aise dans toute sa libert. Son quart d'heure de joie
sonne  l'instant o elle met le pied dans sa mansarde; les folles
expansions de _Minette_ lui rappellent les jours heureux et lointains de
son adolescence; et tout en vaquant aux soins de son mnage, du sien
cette fois, elle aime  se bercer dans un monde fantastique d'illusions
et de rves. C'est sans doute pour la femme de mnage que ce proverbe
Comme on fait son lit on se couche a t invent; car la femme de
mnage ne fait son lit que le soir; c'est l un des signes distinctifs
de sa profession. Au bout d'un certain temps, la femme de mnage vieille
et retire des affaires sollicite une place de gardeuse de chaises 
l'glise paroissiale de son quartier, car la femme de mnage devient
infailliblement dvote sur ses vieux jours; ou bien, si elle se refuse 
cette consolation, elle meurt silencieusement dans une misre froide et
voile, car l'hospice lui fait peur, et cette femme qui a pass toute sa
vie  faire le mnage des autres n'a pas eu le temps de songer au sien.

  CHARLES ROUGET.




[Illustration: LE MAITRE D'TUDES.]

[Illustration]

LE MAITRE D'TUDES.


IL n'est personne, quelque loign qu'il soit de la vie de pension, qui
ne jette avec plaisir un regard sur cet ge o l'on fait sa joie d'une
_exemption_; o un _pensum_, une _privation de sortie_ sont des douleurs
poignantes et de grands sujets de larmes. Il n'est personne qui ne se
prenne  sourire en pensant  la crainte que lui inspirait ce _tyran
sans piti_, ce _despote injuste_, ce _tigre altr de punitions_, qu'on
appelle matre d'tudes.

Le matre d'tudes! Pauvre homme! Quel est celui d'entre nous qui, sorti
du collge, n'a senti sa commisration s'veiller en faveur de cet
infortun pdagogue? Qui ne s'est accus d'injustice en se rappelant les
pithtes plus ou moins injurieuses dont il avait gratifi cet argus
impitoyable, depuis l'antique dnomination de _chien de cour_, jusqu'
la moderne expression de _pion_? Quant  moi, je me sens plein de piti
pour lui, et je plains son sort plus que celui d'un caporal de la garde
nationale dans la jouissance de son grade.

Si vous ne comprenez pas d'o peut venir cette grande compassion pour le
matre d'tudes, jetez un regard sur sa vie. La veille, il s'est couch
comme les poules,--expression commune, mais juste;--comme le coq, il
fera entendre le premier dans la maison son chant matinal: _Allons,
debout! la cloche a sonn_. Le voil en fonctions; sa journe commence.
On se lve, il se lve; on descend, il descend; on se lave, on se
brosse, il surveille; le matre d'tudes est cens avoir fait toutes ces
choses avant ses lves. On entre  l'tude; sa voix glapit le premier
_Silence_ de la journe; malheur  qui n'aura pas entendu
l'avertissement, malheur  qui dira bonjour  son voisin, ou adieu  son
lit tant regrett! L'imprudent lve et-il parl bas, n'et-il fait que
remuer les lvres, le matre d'tudes l'entendra, il a l'oreille
exerce, et mesurera sa vengeance sur l'ennui qu'il doit prouver
jusqu'au soir. Le voil en chaire!... Ce n'est plus un homme, ce n'est
plus un simple mortel, c'est un matre d'tudes. Gare  vous, jeunes
tourdis, oiseaux babillards; gare  vous! Pendant les deux heures qui
vont s'couler il ne fera rien... que vous pier, que vous surveiller,
que rpter le sempiternel _Silence!_ accompagn du classique _pensum_.
Voil comment il passera ses deux heures, et nous ne le plaindrions pas!
Deux heures  l'afft, comme un braconnier, pour voir sortir furtivement
une parole, pour surprendre un geste! Mais coutez, la cloche sonne, et
quelle influence la cloche n'a-t-elle pas sur la vie du matre d'tudes?
Elle le fait agir, elle le domine. Sonne-t-elle le repas, il faut qu'il
ait faim; la rcration, il faut qu'il aille prendre l'air; l'tude, il
faut qu'il rentre; le lever, il ne doit plus avoir envie de dormir; le
coucher, il faut qu'il se livre au sommeil. Ft-il trs-veill, et-il
la tte pleine d'ides,--chose rare!--on ne lui laisse que cette
alternative: dormir ou se livrer  ses rflexions, car le dernier
tintement s'est fait entendre, et toutes les lumires doivent tre
teintes.

Esclave d'une cloche, voil sa destine! Mais cette fois elle sonne sa
libert. Libre pendant... une heure et demie! Oh! durant ce temps, il
est son matre, rien ne le retient, aucun pouvoir ne pse sur lui, il
secoue ses ailes, il prend sa vole. Personne n'est l pour l'empcher
d'aller o bon lui semble; Paris ou la banlieue, Versailles ou
Saint-Germain, Corbeil ou Melun, il peut tout visiter, il en a le droit;
nul ne s'y oppose... pourvu qu'il ne dpasse pas le temps fix, pourvu
qu' l'expiration de la bienheureuse heure et demie qu'on lui a donne
pour redevenir un homme, il se retrouve  son poste, ni plus tt, ni
plus tard,  l'heure dite. C'est l de la libert, de l'indpendance
admirable! Cependant, comme le bon sens lui suffit pour comprendre
qu'une course lointaine l'entranerait  un manque d'exactitude, il ne
quitte point Paris. Que fait-il alors? Le caf lui ouvre ses portes, le
journal ses colonnes; il lit la politique du moment et apprend par coeur
quelques-unes des rflexions du journaliste, pour s'en servir 
l'occasion; ou bien, si le matre d'tudes tourne  l'obsit, cas
exceptionnel, si son mdecin lui a ordonn de prendre de l'exercice,
malheur  ses jambes! pendant son heure et demie il parcourt toutes les
rues de Paris, et fait en sorte de rentrer en nage  la pension; ou bien
encore, s'il a dans le coeur un amour heureux ou malheureux, vous vous
en apercevez  l'impatience avec laquelle il attend le signal de son
indpendance,  la rapidit inconcevable avec laquelle il disparat ds
qu'il est enfin son matre. Il vole aux pieds de son inhumaine plus ou
moins apprivoise; mais le temps, plus cruel que toutes les cruelles, le
temps court sans piti pour lui, et l'heure le surprend au milieu d'une
protestation bien tendre ou d'une dispute bien vive, suivant le degr de
sa passion. L'amoureux reste coi, s'arrte, balbutie, et remet au
lendemain la fin de son dithyrambe ou de sa diatribe, car depuis un
instant il n'est plus homme, il est redevenu matre d'tudes. Le voil
de nouveau trnant dans sa prison scolastique, en attendant qu'il passe
de l'tude au rfectoire, du rfectoire  la rcration, de la
rcration  l'tude; jusqu' ce qu'enfin le dortoir vienne lui offrir
le sommeil, et l'oubli de la vie rgulire et monotone qui doit
recommencer le lendemain.

Pour le matre d'tudes, le proverbe est faux: les jours se suivent et
se ressemblent. Ce qu'il a fait hier, il le fera aujourd'hui; ce qu'il
fait aujourd'hui, il le fera demain,  moins que le jeudi n'arrive. Oh!
ce jour-l il est heureux, dites-vous. N'en croyez rien. Il maudit le
jeudi  l'gal des autres jours de la semaine, du dimanche mme, quand
il est _de garde_. On lui permet, il est vrai, de se promener pendant
trois heures, mais il est tenu en laisse par une longue chane d'lves,
chane pesante dont il ne peut se dbarrasser, qu'il doit traner
pendant toute la promenade et ramener intacte au logis. Chaque quinzaine
pourtant revient pour lui un beau jour, un dimanche. Depuis le jeudi qui
prcde, vous l'entendez parler de son dimanche _de sortie_. Dieu seul
peut savoir la quantit de projets qu'il forme pour ce jour fortun:
l't, parties de campagne, promenades sur l'eau, glaces  Tortoni;
l'hiver, djeuner copieux, dner succulent, conqutes, spectacle; il a
tout rv. Nous voil au dimanche tant dsir; il est habill ds le
matin, il ne veut pas perdre une heure de sa journe. Jamais la messe, 
laquelle il faut qu'il conduise les enfants, ne lui a paru si longue; il
se rend coupable de nombreuses distractions pendant l'office. Fera-t-il
beau? pleuvra-t-il? Voil ce qui l'occupe exclusivement, au risque de
scandaliser ses lves. Enfin il quitte la pension; ds huit heures il
bat le pav: djeuner, dner, promenades en libert, il ralise tout,
tout jusqu'au spectacle. Mais au milieu d'une chansonnette d'Achard ou
d'une tirade dramatique de Saint-Ernest; mais au moment o le vaudeville
dilate les poumons du pauvre matre d'tudes par ses saillies, o le
drame inonde ses lacrymales par ses effets les mieux calculs, il
regarde  sa montre... Neuf heures et demie! Adieu, vaudeville! adieu,
drame! adieu Achard ou Saint-Ernest! Il faut tout quitter sous peine de
coucher  la belle toile et de perdre sa place. Le rglement de la
pension est l:  dix heures les portes sont fermes  triple tour. Il
lui faut abandonner le plaisir, chercher  ngocier sa contre-marque, et
venir en courant prsenter de nouveau son cou au collier qui doit le
serrer, jusqu' l'expiration de la quinzaine qui va commencer.

En rcompense de son exactitude  remplir ses agrables fonctions, le
matre d'tudes est nourri sainement et abondamment (style de
prospectus); en outre, couch sur un lit  estrade, chauff au charbon
de terre et clair aux quinquets. Il touche une somme mensuelle de 40
ou 50 francs, que, sans piti pour ses cranciers, il affecte  ses
plaisirs de toutes sortes, et qu'il consacre  embellir son existence
pendant les deux jours par mois qui lui appartiennent.

Passer ses jours au milieu d'enfants qui l'obsdent, pos devant eux
comme un mannequin habill dont on se sert pour effrayer les oiseaux
dans les jardins; tre un instrument  faire faire silence, est-ce l
une vie? Le professeur se plaint; mais au moins, lui, il communique son
savoir, il travaille en instruisant ses lves; le rptiteur trouve des
jouissances dans les succs de ses disciples; ceux-l agissent, ils ont
un but, une pense; le matre d'tudes n'a rien de tout cela: sa
condition est passive, et si passive, que je m'tonne que les
lgislateurs, en accumulant les peines dans leurs codes, en infligeant
la dtention, la prison, les galres, n'aient pas admis comme pnalit
les fonctions de matre d'tudes  perptuit. Je crois qu'il y aurait
eu peu de coupables d'une faute passible d'un si cruel chtiment.

Et pourtant il ne manque pas de gens qui ambitionnent une telle place!
Pourquoi? C'est que bien des causes peuvent pousser un homme  cette
rsolution dsespre,  ce suicide moral.

Vainement vous avez tent d'aborder tous les rivages, vous avez heurt 
toutes les portes, vous avez essay d'entrer dans tous les chemins; vous
vous tes fait tour  tour ngociant, administrateur, soldat,
chirurgien-dentiste, homme d'affaires, que sais-je? vous n'avez russi 
rien, tout vous a manqu; l'incapacit vous a successivement rendu
inabordables tous les rivages, ferm toutes les portes, barr tous les
chemins; il ne vous reste plus d'espoir de succs en rien:--vous vous
faites matre d'tudes. Vous avez vu votre jeunesse enrichie tout  coup
de biens paternels; sans souci de l'avenir, jouissant du prsent, vous
avez tout dissip, fortune, sant, jeunesse. Le dsespoir vous saisit,
il vous vient des penses de suicide; au moment de les mettre 
excution, vous hsitez: une ide surgit en votre esprit, et vous dit
que, sans se tuer, on peut se faire matre d'tudes; vous accueillez
avec avidit cette pense salutaire, vous suivez cet instinct
conservateur:--vous vous faites matre d'tudes.

Il en est d'autres que ni l'incapacit ni la dtresse ne poussent  cet
extrme moyen; la raison seule est leur guide. L'un a quitt sa province
pour venir chercher  Paris une condition honorable; il ambitionne
l'loquence de l'avocat, ou la science du mdecin; il est pauvre, il est
laborieux; il lui faut un tat qui le fasse vivre provisoirement et lui
permette de se livrer  ses travaux. Que pourrait-il trouver de mieux?
Un autre vise droit  la toge du professeur, il ne rve qu'hermine
doctorale, et il se sert de cette position infime de l'Universit comme
d'un marchepied d'o il s'lancera plus haut. Mais ceux-l font classe 
part; pour eux, cette profession n'est pas une voie sans issue, une
impasse o doit s'enterrer leur vie; ils ont une pense qu'ils
poursuivent, un but vers lequel ils marchent sans cesse, un avenir
enfin.

Cependant chacun de ces hommes apporte au milieu des enfants qu'il doit
surveiller un caractre diffrent. Tous tendent  se relever aux yeux de
leurs lves; mais ils s'y prennent de diverses manires. L'_incapable_
se vante sans cesse;  l'entendre, il tait destin  de grandes choses,
et ses malheurs sont le rsultat d'un concours de circonstances
extraordinaires. Injustice des hommes, caprice de la fortune, fatalit,
il vous demandera compte de son avenir perdu, et se gardera bien
d'accuser son manque de mrite, qui seul l'a conduit  cette extrmit.
Il est apathique, lourd, inerte; il dormira volontiers dans sa chaire,
sera sans force devant l'indiscipline, sans colre devant la paresse, et
finira par s'avouer vaincu dans la lutte qui s'engage toujours entre
l'lve et le matre pour savoir lequel des deux dominera l'autre.
Pauvre souffre-douleurs, il est constamment bern par ses lves et
rprimand par ses chefs. Il sert de point de mire  toutes les
espigleries d'enfants sans piti. Je te parie, dit l'un, que je jette
ma balle en plein dans le dos  m'sieur.--Je t'en dfie, reprend un
camarade, et je te parie trois feuilles de papier que non. Aussitt la
balle est lance avec force, et atteint juste le but dsign. Oh!
m'sieur! s'crie l'enfant, je ne l'ai pas fait exprs; c'est _chose_ que
je visais, et il s'est drang. Puis il s'en retourne en riant sous
cape, et le pauvre homme se contente de cette excuse.

Une fois qu'on l'a prouv par une _plaisanterie_ de ce genre, et qu'il
a laiss l'insulte impunie, il ne se passe pas un jour qu'il ne pleuve
sur lui une quantit prodigieuse de _niches_. Brosse coupe dans le lit,
verre d'eau dans la poche, boulettes de pain sur les lunettes, il
supporte tout sans se plaindre. Et ne pensez pas que les lves lui
sachent gr de sa longanimit; au contraire: y a-t-il une rvolte, les
plus gros dictionnaires, les encriers les plus pesants lancs  la tte,
sont pour lui. Je ne vous parle pas du nombre infini de charges que ces
Daumier en herbe lithographient sur les murs: toutes ont quelque chose
du modle; mais tantt il est gratifi d'un nez tuberculeux, tantt une
pipe vient ajouter  l'agrment de sa physionomie, et le tout est
embelli par une de ces inscriptions caractristiques: _Oh! c'te balle!_
ou bien: _Oh! ce cadet-l, quel pif qu'il a!_

Cet homme, constamment en butte aux railleries et aux reproches, passera
dans cinq ou six pensions par an, et tranera ainsi sa misrable
existence jusqu' ce qu'il arrive  une choppe d'crivain public, d'o
il sortira pour tre admis dans un hospice de vieillards, s'il a des
protections. Vous le reconnatrez facilement  sa mise: rarement il
manque  se couvrir d'un habit jadis noir, dont le collet et les manches
sont gras  faire honte  un perruquier, et il est bien rare aussi que
la forme accidente de son chapeau jauntre ne se marie pas parfaitement
avec l'habit. Cette espce du genre se pare de sa crasse, comme
Antisthne de son manteau trou, et se pose en philosophe. Une seule
fois par an peut-tre le matre d'tudes se plaint de la vtust de son
ajustement, c'est le jour de la fte du matre de pension: il y a bal,
il est invit; mais aprs avoir vainement retourn son habit dans tous
les sens, il se voit forc de refuser l'invitation et de se retirer au
dortoir, o le bruit de la fte le poursuit encore. Il prend sa part du
bal en insomnie.

Bien diffrent de son confrre, le _ruin_ suit la mode aux dpens de
son tailleur et fait des dettes pour n'en pas perdre l'habitude. Sa
fortune passe lui sert  se poser devant ses lves. Son caractre
n'est pas gal: il est trop bon, ou trop brutal; il ne punit pas, ou il
frappe au risque de blesser. Et si l'on vient  chercher la cause de sa
brusque fureur, on la trouve dans les comparaisons que le malheureux a
faites tout le jour entre son pass brillant et sa position
actuelle.--Celui-l est dangereux, on doit l'viter avec soin.

Quant aux autres,  ceux que la raison a fait matres d'tudes, ils sont
vtus comme tout le monde, se montrent gnralement patients, parce
qu'ils ont une esprance, et s'enveloppent de leur dignit  venir
devant leurs lves.--Ceux-l mritent d'tre recherchs; ils sont d'un
commerce assez agrable, et susceptibles de s'attacher  la maison qui
les nourrit.

Mais tous ces matres d'tudes sont vulgaires, ce sont les plbiens du
mtier. Foin de pareilles gens! n'en parlons plus. Un seul a des droits
 notre admiration;  celui-l tous nos hommages!  celui-l l'attention
respectueuse qu'on apporte  l'examen des choses rares! Il est beau, il
est grand, il est saint: c'est le matre d'tudes par vocation! Honneur
 lui! nous le rptons, cette espce est rare, mais elle existe.

Et d'abord, voyez cette figure grave et impassible, ce regard d'aigle,
ce maintien compos; coutez cette voix compasse, monotone, caverneuse.
Que de soins ne lui a-t-elle pas cots? A combien de travaux ne lui
a-t-il pas fallu se livrer pour arriver  cette perfection? A quelles
rudes preuves n'a-t-il pas d soumettre son gosier pour obtenir cet
organe imposant? Et ce maintien! croyez-vous qu'il lui appartienne
naturellement? Gardez-vous de tomber dans cette erreur. Comme sa voix,
son maintien est le fruit d'tudes longues et pnibles. Et ce regard
d'aigle, et cette figure grave! ne vous y trompez pas, ils ne sont pas
non plus dans sa nature; il peut, quand il le veut, avoir des yeux sans
expression et une figure insignifiante. Voil o est le mrite, o est
l'art, o est le gnie: tout cela est acquis  grand'peine, tout cela
est compos par lui.

Grand homme! il entre dans son tude: les clameurs de la rcration
cessent tout  coup, les bruits s'apaisent, les chuchotements
s'teignent. Et pour obtenir ce calme si prompt, si instantan, il n'a
pas eu un mot  prononcer, pas le plus petit _silence_  jeter  la
foule bruyante, rien; sa prsence a suffi. Aussi comme il jouit de
l'effet produit! comme il se pose firement en chaire! Ce sont l de ses
triomphes! il les chrit, il en est glorieux, il en deviendrait fou de
bonheur. Amoureux du pouvoir qu'il exerce, sr de son influence, il se
plat  l'prouver. Au moment o on s'y attend le moins, il sort, laisse
l'tude seule, la chaire vide; il s'loigne assez pour ne pas tre
aperu, mais pas assez pour ne point entendre. C'est alors qu'il ressent
ses plaisirs les plus vifs, ses joies les plus enivrantes; mme silence
 l'tude, pas un mot, pas un chuchotement! Son esprit plane encore dans
cette salle qu'il vient de quitter. Il est si heureux en ce moment, que
vous lui offririez une fortune, un empire, la papaut, il vous
renverrait bien loin en vous disant avec une noble fiert: N'ai-je pas
mon tude?

Comme cette salle enfume lui plat! c'est son royaume; l il trne, l
sa voix est souveraine. Son tude, c'est lui; lui, c'est son tude; il
s'identifie avec elle; l'odeur de la classe fait partie de sa vie; car
les classes ont cela de particulier, qu'elles ont une odeur  elles, qui
leur est propre, et que nulle autre part on ne pourrait retrouver.

Ordinairement celui-l, au milieu des rves de son enfance, parmi ses
ambitions de jeune homme, s'est senti un vague dsir d'paulettes. A
trente ans, il est matre d'tudes: ses rves sont en partie raliss,
ses ambitions, presque satisfaites. Il a un commandement, de petits
soldats qui lui obissent; il joue au gnral, il est heureux. Alors son
discours est empreint de ses ides premires: il donnera une forme
militaire  tous ses ordres. Entend-il la cloche qui annonce la
promenade, il dira aussitt: _A cheval! le boule-selle a sonn!_
Veut-il punir un lve, il dira d'un ton svre: _Aux arrts! et
militairement._ Un autre, un vulgaire se serait content du simple mot
_en retenue_. Quelle trivialit! Gnralement aussi, en donnant un
cachet militaire  toutes ses actions, il n'en exclut pas une propret
mticuleuse; il poursuit avec acharnement un soulier mal cir, il ne
pardonne pas une tache, et, il faut le dire  son honneur, il est bien
rare qu'il ne donne pas l'exemple  ses lves.

Le matre d'tudes par vocation,  cause de sa raret, et pour sa
scrupuleuse exactitude dans l'accomplissement des devoirs de sa charge,
est avidement recherch par les chefs d'institution. Il le sait, il a la
conscience de son gnie, la conviction de son importance; et n'est-ce
pas naturel? Malheureusement son langage se ressent de la bonne opinion
qu'il a de sa personne et tourne souvent  la prtention. Une chose qui
le blesse, qui l'irrite, la seule partie de son tat qu'il renie, c'est
le nom qu'on y attache: matre d'tudes! quel titre peu sonore! quelle
expression dpourvue de noblesse! L'indignation le saisit,  ce mot:
aussi quand il crit en province, gardez-vous de croire qu'il ajoute 
son nom cette dnomination qu'il mprise; il signe _membre de
l'Universit de Paris_. A la bonne heure! voil un titre ronflant! voil
une qualit! On peut, on ose la dire; quel effet ne produit-elle pas sur
ses parents, sur ses amis du dpartement? Cependant, comme ce titre est
trop gnral, son amour-propre en a invent d'autres: demandez-lui ce
qu'il fait, il vous rpondra qu'il est _prfet des tudes_ et _censeur
des retenues_.

Le matre d'tudes par vocation a des parties de son caractre qui ne
lui sont pas propres, mais qui appartiennent  toute l'espce. Parmi ces
signes distinctifs, le plus distinctif peut-tre, c'est la scheresse de
corps. Le matre d'tudes est communment maigre, ce qu'on peut
attribuer, soit  l'impatience continuelle qu'il prouve, soit  la
nourriture saine et abondante dont il se repat. Sa figure et ses mains
osseuses sont, pour me servir de l'expression technique, _culottes_ par
le soleil des rcrations; et depuis que la rvolution de 1830 a
proclam le rgne de la moustache, il s'est fait un de ses plus dvous
sujets. Il ajoute cet agrment aux favoris qu'il possdait seuls jadis,
et il y tient tant, que l'on peut dire, je crois, avec raison, que si
la moustache tait bannie de la terre, on la retrouverait sur la lvre
d'un matre d'tudes. Sa tournure est roide et guinde; enfin il a ce
je ne sais quoi dans l'ensemble qui le fait deviner sous le costume le
plus brillant comme sous l'habit le plus misrable.

Voyez-le dans l'exercice de ses fonctions: sa tte est couverte d'une
calotte de drap noir, ou d'une casquette, dont il se sert jusqu' ce
qu'elle le quitte; il est vtu d'une redingote  la propritaire, orne
ncessairement de deux poches sur le ct, dans lesquelles il introduit
habituellement ses mains. Et son pantalon, presque toujours noir au
fond, mais gris en apparence et dpourvu de toute espce de sous-pieds,
fait de vains efforts pour tomber sur une botte ordinairement large,
carre et poudre.

De mme qu'il a adopt un costume pour son mtier, il s'est fait un
langage de classe qui a pass de l'un  l'autre, et qui, revu, corrig
et augment, a fini par composer un formulaire gnralement suivi.
Ainsi, pour rclamer le silence, il vous dira qu'il veut _entendre une
mouche voler_. Dieu sait quelle quantit prodigieuse d'imitations du
fameux _quos ego_... il a faite pour rappeler  l'ordre. _Le premier qui
parle_... et il s'arrte, sr de son effet; ou bien: _cent vers_... et
il ne nomme pas celui qu'il veut avertir, de sorte que, grce  cette
rticence adroite, chaque lve voit les redoutables cent vers suspendus
sur sa tte.

Quelques-uns, mprisant ce langage traditionnel, cherchent leur effet
dans un mutisme complet. A un moment o la dissipation semble vouloir
faire irruption dans leur domaine, ils se lvent tout  coup, descendent
gravement de l'estrade, promnent  et l des regards perants, et, les
mains armes du fatal carnet  punitions, qu'ils appellent
ambitieusement _le livre rouge_, ils attendent. Ainsi poss au milieu de
l'tude, sans prononcer une parole, ils inscrivent quelques noms sur le
terrible livret. Il est rare que ce mange ne produise pas son effet, et
si vous leur en demandez la raison, ils vous rpondront
orgueilleusement: C'est seulement par le sang-froid qu'on impose aux
masses. Si j'tais chef d'un gouvernement, je ne calmerais pas autrement
une meute populaire.

Une chose certaine, irrcusable, une de ces vrits qui acquirent force
de lois, c'est que le matre d'tudes est susceptible au del de tout ce
qu'on peut dire. Que le ciel vous prserve d'une conversation avec un
matre d'tudes! il vous faudra peser toutes vos expressions, veiller 
la tournure de vos phrases, pier le sens cach d'un mot, au risque de
blesser votre interlocuteur; car sa susceptibilit se tiendra veille
et vous demandera compte de chaque mot, de chaque phrase, de chaque
expression. Et pour preuve coutez ce fragment de conversation:

M. Scribe est un ignorant, disait un matre d'tudes du ton de la plus
vive indignation: et penser qu'il y a des gens qui osent appeler cela un
homme d'esprit!

--Mais il y en a beaucoup, lui rpondit quelqu'un; et il est fort
malheureux pour lui que votre opinion soit diffrente.

--Ce qui veut dire que je suis incapable de le juger, repartit aigrement
le matre d'tudes; je vous comprends bien, mais je m'en soucie fort
peu. Jamais je n'appellerai spirituel un homme qui crit de telles
phrases: _On ne peut rien en faire.--Mettez-le dans l'instruction._

Tenez-vous donc sur vos gardes, moyennant votre attention  ne rien dire
qui puisse le choquer, il vous charmera de sa conversation aussi
longtemps que vous pourrez le dsirer, et cela sans aucune rtribution.
Il arrive souvent aussi qu'il se montre dur et hautain envers les
domestiques. Doit-on s'en tonner? Dans la hirarchie d'une pension, le
matre d'tudes a le dernier rang, c'est bien le moins qu'il use de son
autorit sur les seuls infrieurs qu'il ait. Il le fait donc largement,
en homme qui se ddommage.

Malgr cela, et  cause de ses vertus prives, le matre d'tudes
veille toutes mes sympathies, je le dclare hautement, et je vois avec
plaisir sa position s'amliorer chaque jour, grce au soin que les chefs
d'institution apportent  exclure les incapables du sein de cette classe
d'hommes si utiles. Esprons que bientt ces derniers ne reparatront
plus qu' de rares intervalles, et qu'ils s'effaceront mme tout  fait
pour la plus grande gloire de cette partie recommandable de la socit.

  EUGNE NYON.




[Illustration: LA FRUITIRE.]

[Illustration]

LA FRUITIRE.


QUAND on s'est promen dans Paris, et que l'on a pass en revue ces
boutiques tincelantes de dorure, aux marbres prcieux, aux glaces
richement encadres, vritables salons o le chaland confus n'ose pas
entrer, et dont il s'loigne avec son argent, on s'arrte avec plaisir
devant le modeste _talage_ de la _fruitire_. Rien n'est plus frais, et
ne repose plus agrablement les yeux et la pense.

Malgr le dsordre apparent de l'humble boutique, un ordre secret a
prsid  l'arrangement des fruits et des lgumes. Ils pendent en
grappes, se runissent en gerbes, s'lvent en pyramides, ou gisent
confusment pars. Des _carottes_ clatantes, des _oignons_, et de longs
_poireaux_ verts et blancs encadrent la _devanture_ comme d'une riche
guirlande. Plus bas s'talent, suivant la saison, des _bottes_ de
_navets_ ou d'_asperges_, des _aubergines_ et de gros _choux cabus_ qui
contrastent avec leurs frres aristocratiques, les lgants
_choux-fleurs_. Derrire cette espce de rempart s'abritent tour  tour
les _petits pois_, les _haricots_ dans leur cosse fragile, les
_cerises_, les _groseilles_ et les _framboises_; tandis qu'en dehors,
prs de la porte, un _potiron_, gardien muet et peu vigilant, pose
gravement sa masse rabelaisienne sur un escabeau boiteux.

A ces produits de nos climats que manque-t-il, pour tre admirs, qu'une
origine exotique? Et pourtant les tropiques, si fiers de leurs
_bananes_, de leurs _dattes_ et de leurs _ananas_, ont-ils des fruits
plus savoureux et d'un ambre plus flatteur que nos pches et nos
abricots, plus vermeils que nos pommes d'api, plus parfums que nos
fraises des bois, plus rafrachissants et mieux colors que nos
groseilles et nos cerises?

Tous ces trsors sont placs sous l'oeil et sous la main des passants, 
la porte des voleurs, auxquels la fruitire n'a pas l'air de songer.
Sa noble confiance fait honte aux prcautions des autres marchands.
Ceux-ci ont de mystrieux tiroirs et de sombres cartons. Ils se cachent,
avec leurs marchandises, derrire des grilles en fer et des treillis; la
fruitire mettrait ses fruits dans la rue. Tout lui est bon pour
talage, et sa fentre incessamment ouverte, et le devant de sa porte,
et les chaises qu'elle expose au dehors charges de provisions. On la
voit qui s'agite, qui passe et circule avec facilit, et retrouve sa
route  travers ce labyrinthe de lgumes. Si mls qu'ils soient, sa
main sait o les prendre au besoin, son pied ne les heurte jamais; et
d'ailleurs qu'en rsulterait-il? Except pour ses oeufs, elle ne craint
pas la casse.

La fruitire est un des types de Paris. Toutefois ne la cherchez pas
dans le Paris lgant. On voit  la Chausse d'Antin, aux environs de la
Bourse et de la place Vendme, des fruitires qui se dcorent du titre
emphatique de _verduriers_; mais on n'y voit pas la fruitire. Elle ne
s'acclimate que dans les quartiers Montmartre et Poissonnire,
Saint-Denis et Saint-Martin. Elle affectionne le Marais et les
faubourgs. C'est l qu'elle pousse et qu'elle fleurit dans sa luxuriante
originalit. Il lui faut, comme  ses lgumes, l'humidit des rues
troites.

C'est une femme qui a pass l'ge moyen de la vie, d'une physionomie
honnte qui prvient tout d'abord, et d'un embonpoint assez prononc.
Elle n'est pas haute en couleurs comme l'caillre et la marchande des
halles; elle n'a pas le coup d'oeil ferme, la voix masculine, et les
gestes provoquants qui _distinguent_ ces dames. Il y a en elle quelque
chose de champtre et de potager. Femme de tte nanmoins, active et
suffisamment intelligente, ne soignant ni sa personne ni son langage, et
tirant sa beaut de son propre fonds. Si sa robe ne lui serre pas trop
troitement la taille, c'est peut-tre que, n'ayant plus de taille, elle
ne saurait au juste o se serrer. Elle va, les manches releves
jusqu'aux coudes, montrant des bras d'un rouge lgrement fonc, et
affuble d'un large tablier dont on ne saurait vanter l'entire
blancheur. Elle aime tant son costume de tous les jours, qu'elle le
garde aussi le dimanche. Seulement elle croit devoir changer de
bonnet.--La coquette!

On comprend qu'une telle femme, alors mme qu'elle est marie, n'est
jamais en puissance de mari. La loi, qui lui a fait un devoir de la
soumission, s'est trompe en cela comme en mainte autre chose. Un mari
de fruitire est un tre problmatique qui existe sans doute, mais qu'on
ne voit pas, qu'on ne connat pas, et dont on ne parle pas. Vivant, sa
femme l'a enterr, tant elle le cache et le dissimule sous son
importance et l'ampleur de sa personne. On prtend qu'il se meut, qu'il
parle et vit comme les autres hommes. On dit mme qu'il court ds le
matin aux halles et aux marchs, qu'il achte et transporte chez sa
femme les divers _articles_ de son commerce, et qu'il l'aide  nettoyer
certains lgumes, et  cosser les petits pois. Nous voulons le croire;
mais, loin de donner son nom  sa femme, il perd jusqu' son prnom. Il
ne s'appelle ni Pierre, ni Simon, ni Jacques; c'est sa femme, au
contraire, qui lui impose le nom de son tat, _La fruitire!_ C'est
ainsi qu'on la dsigne, et quand par hasard il est question du mari, on
ne le connat que sous ce titre, _le mari de la fruitire_!

Telle est mme la force de l'habitude que, si d'aventure un homme se
faisait _fruitier_, on dirait de lui la _fruitire_.

Elle est place immdiatement aprs l'picier, sur cette limite moyenne
o se rencontrent le riche et le pauvre. Elle a toutes les qualits de
l'picier, et n'a peut-tre aucun de ses dfauts. Les prtentions de
celui-ci sont connues. Malgr son air candide et dbonnaire, malgr son
grade de sergent dans la garde nationale et sa casquette obsquieuse, il
vise  l'esprit et au beau langage; il exhale je ne sais quel parfum
colonial et aristocratique. Il est fier de son _encoignure_ qui domine
deux rues, fier des grandes maisons qui l'honorent de leur pratique, et
du comptoir d'acajou dans lequel trne superbement son _pouse_. La
fruitire ne connat pas tout cet orgueil: son comptoir,  elle, c'est
une simple table; son trne, c'est une chaise dpaille; ses pratiques,
ce sont les bourgeois et les pauvres gens. Elle ne tient ni _livres_ ni
_registres_, et l'on n'a jamais dit qu'elle et une _caisse_.

Les plus humbles entrent familirement chez elle. Elle vend un peu cher,
et surfait souvent. Mais quoi! on ne lit pas sur son enseigne ces mots
cabalistiques: _prix fixe_; on a le droit, aujourd'hui si rare, de
marchander avec elle, et o est le plaisir d'acheter quand on ne
marchande pas? Prenez-la  son premier mot; elle sera toute fche et
toute honteuse. Chose remarquable! on voit frquemment des _bouchers_ et
des _boulangers_, ces princes du commerce, condamns pour vente  faux
poids. L'picier lui-mme, ce type d'honntet, subit quelquefois la
honte d'un jugement. La _Gazette des Tribunaux_, qui attache les
dlinquants au pilori de la publicit, n'a pas encore inscrit le nom de
la fruitire dans ses colonnes vengeresses. Elle y brille par son
absence.

A-t-on bien calcul jusqu'o s'tendent ses relations, et quelle
importance morale et commerciale elle exerce dans un quartier? Elle
tient  tout, et tout vient aboutir  elle. Sa boutique est un centre
autour duquel s'tablissent et se rangent les autres professions; et,
tandis que l'picier et le marchand de vin se carrent aux deux
extrmits de la rue, elle rgne paisiblement au milieu. Les riches, qui
envoient leurs pourvoyeurs aux halles et aux marchs, se passeront de
son voisinage, mais la classe pauvre et la bourgeoisie veulent l'avoir
sous la main. Sans elle le quartier ne serait pas habitable. O
trouverait-on les provisions du mnage, toutes ces mille petites
ncessits de la vie, et les nouvelles de chaque jour, qui sont encore
un besoin? Comment djeuneraient la grisette, l'tudiant, l'artisan de
tout tat et de toute profession, sans le morceau de fromage quotidien,
sans les fruits et les noix qu'elle leur mesure ou leur compte d'une
main vraiment librale? Le _pot-au-feu_ des petits mnages pourrait-il
se passer des carottes, des choux, des poireaux et des oignons qui
relvent si merveilleusement le got de la viande, colorent le bouillon
et lui donnent de la saveur? L'habitant de Paris, qui ne connat que sa
ville, qui ne sait pas comment le bl pousse, quand se font la moisson
et les vendanges, suit la marche des saisons en regardant la boutique de
la fruitire. Elle lui rappelle ce qu'il et sans doute fini par
oublier, que, loin de ces rues boueuses, s'panouissent de riants
coteaux et des plaines verdoyantes. La nature parle  son coeur de
Parisien; et si, par un beau dimanche, il se dtermine  franchir la
barrire, ces colonnes d'Hercule sur lesquelles les badauds croient
lire:--Tu n'iras pas plus loin; s'il s'carte, et va parcourant les bois
de _Belleville_, et les _Prs Saint-Gervais_; si, dans des chemins
poudreux, il s'extasie sur la puret de l'air qu'il respire; si, tent
par n'importe quel _fruit dfendu_, il tombe entre les mains invitables
du _garde champtre_, qui le suivait pas  pas, et qui lui _dclare
procs-verbal_ au nom de la loi et de la pudeur publique: ces plaisirs,
cette promenade enchante, ces motions si varies et si nouvelles, et
surtout l'_aspect de la verdure_,  qui les doit-il, sinon  la
fruitire?

Chaque mois lui envoie ses productions. On voit paratre chez elle tour
 tour l'oseille, la laitue, les asperges, la chicore; puis viennent
les choux-fleurs et les petits pois, ces douces prmices de l't; les
fraises et toute la famille des fruits rafrachissants. Attendez: voici
les pommes de terre nouvelles, toutes petites, toutes rondes, ou
dlicatement allonges. La pomme de terre suffirait seule  la gloire de
la fruitire. La boutique o l'on trouve ce pain naturel doit tre la
premire parmi les plus utiles et les plus honores. L'automne arrive
les mains pleines de ses brillants tributs, et l'hiver, qui ne produit
rien, se pare longtemps des richesses de l'automne. La neige couvre dj
les campagnes et les jardins, que l'talage de la fruitire, ce jardin
artificiel, est aussi fourni que jamais.

Elle vend bien d'autres choses encore. Elle est renomme pour le beurre,
le fromage et les oeufs frais, et elle partage avec l'picier l'honneur
de cultiver les cornichons, ce lgume proverbial. Regardez: voil des
plumeaux et de mystrieux balais dont l'usage ne s'exprime pas; voil
des pots de toute forme et de toute couleur; voil des vases en faence
plus utiles qu'lgants, et dont le besoin se fait gnralement sentir;
et, par le plus heureux contraste, le bon La Fontaine trouverait encore
ici:

  De quoi faire  Margot pour sa fte un bouquet.

Le petit oiseau lui-mme n'y est pas oubli; outre le _mouron_ (que
deviendrait Paris sans mouron!), on voit suspendus en dehors de longs
pis de millet, et des gteaux circulaires, image trompeuse de nos
chauds.

Enfin c'est la fruitire qui fournit ces petits vases en terre cuite,
dont l'troite ouverture ne sait pas rendre ce qu'elle a reu: les
_tirelires_. Saluez,  vous qui ne les connaissez pas. Les tirelires, si
chres  la grisette,  la demoiselle de boutique,  l'enfant, 
l'artisan laborieux! Les tirelires, ces _caisses d'pargnes_ des
plaisirs innocents! Les tirelires, que la fruitire vend un sou, et
qu'une femme si range et si conome tait seule digne de vendre.

Fleurs et fruits, fromage, beurre et oeufs frais: tout cela, direz-vous,
s'achte aux halles. Mais les halles sont si loin, et le temps  Paris
est si cher! La boutique de la fruitire est une petite halle tablie
dans chaque rue. Chaque maison y envoie chercher les provisions de la
journe, et l'htel orgueilleux lui-mme, quand la halle lui a manqu,
se voit contraint de recourir  l'humble boutique, et s'tonne d'y tre
si bien servi.

Comprend-on maintenant l'importance morale de la _fruitire_? Nul ne
vient chez elle sans y changer quelques paroles. C'est le rendez-vous
favori des servantes; et, par elles, les secrets des mnages descendent
chaque matin et arrivent  son oreille. Place sur la rue, et au pied de
ces hautes maisons qui contiennent un monde entier, elle voit tout, elle
sait tout. Amours de jeunes filles, querelles, scandales de tout genre,
rien ne lui chappe; et les pratiques, qui se succdent sans relche, et
qui lui apportent le tribut de leurs liards et de leurs nouvelles, la
tiennent au courant de ce qui se passe au loin, hors de son horizon et
dans les quartiers avoisinants. Elle est la confidente de toutes les
_bonnes d'enfant_. La portire ne jouit ni de son crdit, ni de sa
considration. La portire est mchante, hargneuse et notoirement
indiscrte. La fruitire est vante pour sa discrtion et ses sages
conseils. Et puis,--n'est-ce pas une _femme tablie_? Elle coute et
parle tout  la fois; souvent elle s'interrompt pour ranger quelque chou
qu'un pied distrait a dlog, quelque gros artichaut qui s'est cart
tourdiment de ses compagnons. Il y a toujours chez elle une histoire
commence, une de ces interminables histoires des _Mille et une Nuits_.
On entre, on sort: l'auditoire fminin se renouvelle, et l'histoire
continue; elle s'gare en longs dtours: elle se perd en mille anecdotes
incidentes; mais,  l'exemple du fameux conteur de Jeannot, c'est
toujours la mme histoire.

La fruitire a le coeur sur la main; son amiti est solide, son
obligeance est prouve; tous les petits services qu'elle peut rendre,
elle les rend avec empressement. Bien que son commerce soit plus qu'un
autre un commerce en dtail et ne supporte pas les longs crdits, elle
ne laisse pas d'avancer  de pauvres voisines quelques liards et mme
quelques sous, elle, pour qui les sous et les liards sont des francs. A
l'ouvrier indigent,  la veuve ou  l'orphelin, la brave femme fera,
comme on dit, _bonne mesure_.--Aumne magnifique, noblement et
dlicatement dguise, dont personne ne lui saura gr, et pour laquelle
elle ne recevra pas mme un _merci_; car ceux qu'elle oblige ainsi ne
s'en doutent pas!

Les coliers, les _gamins_ des carrefours qui s'arrtent avec admiration
devant les merveilles opulentes de l'picier, contemplent avec une
convoitise plus naturelle et mieux sentie les bonnes choses que vend la
fruitire; souvent mme ils organisent de petits vols  ses dpens: la
maraude russit presque toujours, et les voil qui fuient, en se
pressant d'anantir le corps du dlit. L'picier dpcherait son garon
 leurs trousses; il s'lancerait lui-mme aprs eux, en dpit de sa
gravit, et, d'un air formidable, il les conduirait au _violon_. La
fruitire, avertie trop tard, accourt, comme l'araigne, du fond de son
domaine, et apparat, les deux poings sur les hanches et le bonnet
lgrement pos de travers: elle crie _au voleur_ et _ la garde_, et
poursuit les maraudeurs de sa voix glapissante. Si un voisin officieux
parvient  les attraper et les amne tout confus devant leur juge, elle
les charge d'imprcations; elle leur prdit l'chafaud, et finit souvent
par les renvoyer avec un bon sermon et une poigne de cerises.

Qui comprendra les joies, les soucis de cette existence paisible, o
tous les jours se ressemblent, o les contre-coups des plus grandes
convulsions viennent s'amortir? Napolon prtendait qu'il y avait
peut-tre, dans quelque coin de Paris, un tre isol qui n'avait pas
entendu le retentissement de son nom. Eh bien! la fruitire, qui sait
tant de choses de la vie usuelle, ne sait presque rien des vnements
politiques; bien diffrente de la portire sa voisine, qui a les
prtentions et le savoir d'un homme d'tat. Parfois, dans ses heures de
dsoeuvrement, elle emprunte  celle-ci une moiti de vieux journal.
Elle lit rarement, et ne sut jamais bien lire; elle pelle donc 
grand'peine, et en estropiant les mots: elle ne comprend pas beaucoup;
mais c'est sans doute la faute du journal; et puis la fin de la phrase
ou de la page lui expliquera ce qui lui semble obscur et incohrent. La
phrase finit, la page s'achve, et la lectrice n'a recueilli que des
termes tranges, des noms qu'elle a entendu prononcer, mais dont elle
ignore l'histoire. Lasse enfin et dcourage, elle abandonne cet
exercice fatigant pour ses yeux et pour son intelligence, et en revient
 son vieux livre de prires, livre qu'elle sait par coeur, ce qui ne
veut pas dire qu'elle le comprenne. Qu'importe au surplus? o l'esprit
manque, le coeur suffit.

Elle sort rarement de sa boutique: tant de monde s'y donne rendez-vous,
qu'elle a toujours compagnie. Le dimanche, quand un beau soleil a sch
les pavs, la fruitire, assise devant sa porte, tient salon dans la
rue,  l'ombre des hautes maisons et  la fracheur des
_bornes-fontaines_ qui coulent en petits ruisseaux. Tout en discourant
avec ses voisins, elle jette un regard de complaisance sur son jardin
potager. Que d'autres courent  la _barrire_ et se ruinent en danses et
en plaisirs de toute sorte; ses jouissances  elle sont plus intimes.
Trouver, dcouvrir une _belle partie_ de lgumes; pouvoir exposer des
prunes mieux colores, des oeufs plus gros, des choux plus massifs;
mettre devant sa porte, comme une enseigne, quelque potiron monumental,
que l'on se montre du doigt, dont on parle dans le quartier, et 
l'aspect duquel les curieux bahis s'arrtent avec respect: voil sa
joie, son orgueil, son triomphe, ce qu'elle aime  voir et  entendre.

Faut-il qu'un si beau caractre ait ses taches et ses dfauts! elle est
jalouse: elle a le coeur de _Csar_, et ne veut pas tre la seconde dans
sa rue. Les _primeurs_, qu'une rivale parvient  taler quelques jours
avant elle, l'empchent de dormir. Ces boutiques ambulantes de lgumes,
ces petits comptoirs improviss sous les portes cochres et devant les
_alles_, et qui ne payant ni loyer ni patente peuvent vendre  meilleur
march, contristent la fruitire et lui causent des dplaisirs mortels.
Elle incrimine le commissaire de son quartier, les agents de police et
_msieur_ le prfet de police lui-mme, et dans l'excs de la passion
elle s'crie: Si j'tais gouvernement!...

On lui reproche encore de se livrer immodrment  l'interprtation des
songes, et de se demander chaque matin, aprs de longs efforts de
mmoire: Ai-je rv chien, chat ou poisson?--Ne rions pas trop de cette
faiblesse, nous qui faisons les esprits forts. N'est-ce pas une
rcration innocente, une source intarissable d'motions qui ne cotent
rien  personne? heureux qui, au milieu des tristes ralits de la vie,
s'inquite d'un songe! Il y a l plus de bonhomie, plus de navet, plus
de posie peut-tre que dans tout un pome. Eh bien, oui: malgr de trop
nombreuses dceptions, la fruitire croit aux rves. Ne lui parlez pas,
ne la questionnez pas: gardez-vous surtout de rire devant elle, et de
chercher  la tirer de cette humeur chagrine o elle semble se
complaire. Ce jour est un jour funeste. Ses fruits se moisiront: on
viendra lui changer une pice fausse; elle trouvera une pierre
frauduleusement cache dans sa motte de beurre. A quoi ne doit-elle pas
s'attendre? Apprenez qu'elle a fait un rve, et qu'elle a vu quelque
chose d'effrayant, dont le souvenir la poursuit; quelque chose enfin qui
la menace de tous les malheurs et qu'elle ne peut interprter d'une
manire un peu rassurante.--C'tait un matou, un matou noir!

La nature de quelques-uns de ses articles ne lui permet pas d'avoir un
chat, cet ami dclar, ou, si l'on veut, cet ennemi du fromage; car tant
d'amour ressemble presque  de la haine. Elle remplace souvent le luxe
d'un perroquet par un _geai_ ou une _pie_, ces perroquets de la petite
proprit; oiseaux babillards, qui lui font une concurrence redoutable.
Mais, le plus communment, elle suspend  ct de sa porte une cage qui
renferme un chardonneret ou un serin. Le petit chanteur, bien fourni de
mouron et de millet, et entour de verdure, se croit au milieu d'un
jardin, et, dans cette douce illusion, il ne se tait pas de tout le
jour.

Il est des ftes rserves o la fruitire s'arrache enfin  cet troit
domaine qui est pour elle un univers; des occasions solennelles o elle
s'aventure  visiter les Tuileries, les muses, et, mieux encore, le
Jardin des Plantes. Il ne faut rien moins que l'arrive  Paris d'une
parente  qui l'on veut faire les honneurs de la _capitale_. La
fruitire s'est pare de ses plus brillants atours; son mari, cet tre
de raison, apparat enfin en chair et en os, et entirement semblable
aux autres hommes. Il est charg d'un ample parapluie rouge, et donne le
bras  sa femme. Le couple patriarcal s'avance lentement au milieu des
merveilles que le progrs enfante tous les jours; il jouit de
l'tonnement de la _provinciale_, que la vue de tant de belles choses
semble ptrifier, et s'tonne lui-mme  l'aspect des maisons et des
trottoirs levs et construits depuis sa dernire excursion. Il
reconnat  peine les quartiers qu'il a parcourus autrefois; il s'gare
au milieu des rues nouvelles, et se voit contraint de demander son
chemin dans Paris. Pour des _Parisiens_ quelle humiliation! Les tableaux
de nos muses, qu'il s'efforce de comprendre et qu'il explique  sa
manire, lui causent plus de fatigue que de plaisir. Il n'est
vritablement heureux qu'au Jardin des Plantes: il se pme d'admiration
devant les ours; il ne les quitte que pour aller  l'lphant, et de l
 la girafe qu'il s'obstine  appeler _girafle_; il tressaille d'effroi
au rugissement du tigre et du lion, et se communique mainte rflexion
sur la frocit de l'hyne et le naturel licencieux du singe.

Ainsi vieillit la fruitire. Peu  peu l'ge a courb sa taille et roidi
ses membres. Elle est encore rieuse et d'humeur facile; mais elle a
perdu la vivacit de ses mouvements. Qui lui succdera? Elle a une fille
dont elle est fire, et qu'elle dclare tre son vivant portrait. Simple
et prosaque en ce qui la regarde elle-mme,  force d'amour maternel
elle devient romanesque, et rve pour _son enfant_ un tat propre et
sans fatigue, une vie sans travail et, finalement, un riche mariage. Les
blanches mains, les doigts effils de son _Anglina_ sont-ils faits pour
soulever de grossiers lgumes? Non, sans doute. Aussi mademoiselle
sait-elle lire, crire et broder. Elle sera ouvrire en robes, modiste,
artiste peut-tre; elle ne sera pas fruitire, ce qui et t plus sr.

Un matin la boutique s'ouvre plus tard qu' l'ordinaire, et l'on y voit
avec tonnement un homme qui va et vient d'un air effar au milieu des
lgumes, marchant sur les uns, culbutant les autres et ne sachant o
trouver ceux qu'on lui demande: c'est le mari devenu _fruitire_, tandis
que sa femme malade s'inquite et se tourmente, et souffre moins de son
mal que de la contrarit d'tre retenue dans son lit. A cette nouvelle,
le quartier s'attriste et s'meut: la rue n'est point jonche de paille
pour amortir le bruit des passants, effort impuissant de la richesse
contre la douleur, vaine prcaution que dissipe le pied des chevaux et
qu'emportent les roues des voitures; mais les voisines, mais les bonnes
amies, mais les commres de la brave femme se pressent en foule  sa
porte. Elles accablent de leurs questions, elles tourdissent de leurs
conseils le malheureux mari qui ne sait  laquelle entendre. Toutes lui
recommandent une recette diffrente, une recette infaillible dont la
vertu est souveraine et qui ne peut manquer de gurir la malade: c'est
un bruit, une confusion, un mlange bizarre de paroles, jusqu' ce que
la troupe bruyante, cessant de s'entendre, baisse subitement la voix et
se taise tout  coup, pour recommencer quelques instants plus tard.

Le jour o la fruitire est rendue  ses pratiques est un jour de
fatigue et de joie. Il lui faut dire elle-mme et raconter de point en
point, bien que son mari l'ait raconte cent fois, toute l'histoire de
sa maladie. L'auditoire en cornette, debout et le panier au bras, coute
avidement, et fait sur les moindres circonstances de longs et savants
commentaires. La _Facult_ elle-mme en serait  bon droit tonne. On
apprend alors quelle est la voisine dont la recette a t suivie de
prfrence. Approchez-vous, prenez votre part du spectacle. Regardez
cette mortelle extraordinaire, contemplez son visage, tudiez ses traits
pendant qu'elle se laisse complaisamment admirer. Tous les yeux sont
fixs sur elle; on l'envie, on lui en voudrait presque de son succs.
Voil une rputation faite, voil une femme dont on parlera dans le
quartier, et qu'on viendra consulter de toutes les rues avoisinantes.
Dsormais sa clientle est assure. Elle jouit dj de sa clbrit:
elle triomphe, elle est heureuse.--C'est elle qui a guri la fruitire!

Avertie par cet accident, celle-ci prend enfin le parti de vendre sa
boutique, et elle abandonne le quartier qu'elle aima si longtemps. Une
autre succde  sa popularit et  son importance. C'est un grand
vnement dans la rue. Mais quoi! tout s'oublie. Peu  peu on parle
moins de l'ancienne fruitire, suivant l'usage de ce monde inconstant
qui ne sait pas se souvenir de ceux qu'il ne voit plus. Elle disparat;
elle se retire aux extrmits de Paris, et s'enferme dans un petit
enclos qu'elle sme et qu'elle arrose, o elle s'entoure de fleurs, o
elle cultive, sans les vendre, ces lgumes bien-aims qu'elle vendit
pendant tant d'annes sans les cultiver. Elle reste fidle  ses gots
et  ses habitudes, et jusqu'au bout elle est, du moins  l'endroit du
_chou_, comme ces honntes lapins de Boileau

  Qui, ds leur tendre enfance levs dans Paris,
  Sentaient encor le chou dont ils furent nourris.

  FRANOIS COQUILLE.




[Illustration: LE COMMIS-VOYAGEUR.]

[Illustration]

LE COMMIS-VOYAGEUR.


ET d'abord, qu'est-ce qu'un commis-voyageur?

Par le temps qui court, un commis-voyageur est un tre essentiellement
mallable et cosmopolite, auquel on a donn une forme, une qualit et un
nom. Le commis-voyageur est vou au culte de l'aune et du kilogramme, de
la canne  sucre et du gingembre, de la toile peinte et du calicot. Le
commis-voyageur est l'expression la plus active de la civilisation
mercantile, le _nec plus ultra_ de l'honneur et de la dignit du
magasin; l'lment artriel du fabricant, du consignataire et du
ngociant en gros; le _vade semper du double emploi_, _du rossignol_ et
_du trop plein_; le pourvoyeur aim du caissier-emballeur, du
commissionnaire de roulage et du camioneur; le messie chri de
l'htelier, de la servante et du dcrotteur; le despote de la table
d'hte, le privilgi de la tabagie, surtout du billard; le....... Mais
que n'est donc pas le commis-voyageur? s'est-il jamais fait sans lui un
calembour, un coq--l'ne, un logogriphe ou un rbus? S'est-il jamais
dit sans lui un bon mot, une factie ou un joyeux lazzi? Non. Vous devez
donc reconnatre que le commis-voyageur est un tre minemment agrable
et utile.

L'espce commis-voyageur se divise  l'infini, en catgories, en
sections, en types et en prototypes; mais on en distingue
particulirement sept sortes, qui sont: le voyageur _patron_, le
voyageur _intress_, le voyageur  _commission_, le voyageur _libre_,
le voyageur _fix_, le voyageur _piton_, le voyageur _marottier_.

Le voyageur _patron_ se reconnat  la svrit de son visage,  la
prudence de ses manires,  la dignit de son maintien. Il se place, 
l'htel, au bout le moins habit de la table, mange tranquillement, ne
dit pas un mot, observe en dessous, fronce le sourcil, plie
mthodiquement sa serviette, prend un cure-dent, se lve et va stimuler
la pratique endormie. Son entre dans une maison est digne, calme, et
mesure sur l'importance de ses relations avec elle. D'un coup d'oeil il
a vu, il a calcul les besoins du commettant, et dj, avant que
celui-ci ait eu le temps de rcapituler ce qui lui manque, le voyageur
patron a inscrit sur son carnet une kyrielle d'articles, en disant: Il
vous manque telle chose, vous vendez bien tel objet; je vous enverrai
cette pice, nous y ajouterons cette autre. Cela s'appelle une
commission  la _patron_, prise d'assaut, sans que le commettant,
fascin par le prestige, ait pu placer le mot _refus_...... Et puis,
diable! c'est le chef de la maison, il peut faire des avantages, des
concessions, et l'on ne peut dcemment pas le laisser passer _en blanc_,
c'est--dire sans commission. Le voyageur patron obtiendra une
commission l o il n'y a rien  _gratter_ pour son pauvre reprsentant.
Quelque zle, quelque amour-propre qu'y dploie celui-ci, l'autre
l'emportera toujours sur lui; effet de certaines petites influences
auxquelles le commettant cde involontairement.--Le costume du voyageur
patron n'est ni pinc, ni bouffant, ni voyant; il est propre, luisant,
bien bross, et surtout bien toff.

Le voyageur patron n'a jamais qu'une main de gante, un gant neuf et un
gant trou. De nos jours, et surtout depuis la rvolution de 1830, il
risque le foulard, le foulard de soie, impression de Lyon, un vritable
foulard.

Quant au voyageur _intress_, il est d'un ge problmatique; il vogue
le plus ordinairement entre trente-cinq et quarante ans, indubitablement
orn d'un toupet _Tibierge_ et d'une dentition _Billard_; si, par
aventure, il ne porte ni perruque ni fausses dents, il a le soin de se
munir d'un petit peigne de plomb  l'aide duquel, pour parer aux
dgradations du temps..., il ramne sur le devant les mches isoles qui
vont s'garer sur l'occiput; puis, il s'exprimera de manire  ne jamais
ouvrir la bouche plus qu'il ne faut pour permettre  la langue
d'excuter son jeu. Le voyageur intress est un bipde intressant,
ordinairement petit, un peu _boulot_, un peu ventru, mais en rsum bon
garon. Il est coquet dans sa mise, sent l'eau de Cologne, quelquefois
le patchouli, met une cravate blanche, un gilet blanc, un pantalon noir
et un habit idem,--toute la rhtorique d'autrefois. A l'index de sa main
droite, vous remarquerez une chevalire or massif;  sa chemise, des
boutons de nacre ou de dent d'hippopotame, et  son gousset une chane
plate  la Vaucanson. A table, il cause peu, mais bien et posment;
c'est--dire que ses paroles sont empreintes d'un certain ton
prtentieux et saupoudres d'une lgre couche de _menterie_ qui glisse,
s'infiltre et prend racine sous un air de bonhomie et de vracit. Le
voyageur intress ne fraye pas avec le menu fretin de la confrrie; il
prend sa demi-tasse  table d'hte, se lve, va causer un instant avec
le matre d'htel, appelle le garon, afin que celui-ci donne un coup de
brosse  ses bottes, et demande un gamin pour porter _sa marmotte_. Chez
le commettant, il est, comme partout, poli, prvenant, obsquieux; il
embrasse le bambin morveux, caresse le chien caniche, dit une douceur 
la demoiselle de comptoir, et offre une prise de tabac au patron. Il
s'informe de l'tat des vignes, prdit le rsultat de la saison,
entreprend une dissertation agronomique sur le cours des bls, des
avoines et des cantalous, demande des nouvelles de madame, et engage
monsieur  le venir voir  Paris. Nous irons dner au Rocher de
Cancale, dit-il en riant d'une manire calcule; puis il ajoute, mais
dans le tuyau de l'oreille: Et nous dcollerons la fine fiole d'A
frapp, hein! Bref, il obtient une commission, souvent une bonne
commission.

Le voyageur  _commission_ tait, au temps de l'empire, un tre
apocryphe, idal, ou tout au moins dubitatif;  la restauration, il se
matrialisa, prit un corps, une tte et des bras; enfin, depuis _les
glorieuses_, il s'est tellement identifi avec son rle, et il a si
scrupuleusement embrass la perfectibilit de notre poque, qu'il est
parvenu  se rendre la terreur des boutiquiers, des magasins et du
commerce en gnral. Or, pour vous faire une ide de cette ingnieuse
procration du sicle, imaginez un tre qui frise la cinquantaine, un
peu plus, un peu moins, mais plutt plus que moins. Cet tre est
propritaire d'une tte couronne d'une aurole de cheveux gris, gras et
collant sur les tempes; il est en outre revtu d'un habit rp, d'un
pantalon  plis, d'un col crinoline Oudinot, d'un chapeau blond et de
bottes cules. Avec cet accoutrement quelque peu Robert-Macaire, il
fait le merveilleux, l'incroyable, et secoue frquemment le tabac de son
jabot fan, afin d'avoir occasion de faire briller le chaton dor de la
bague de cheveux que lui a donne sa dernire conqute. Le voyageur 
commission a longtemps parcouru le monde entier; il a tout vu, tout
examin, tout observ, tout apprci. Il connat tous les moyens, toutes
les ressources, toutes les marches et contre-marches, les points et les
virgules, les entres et les sorties, en un mot tous les arcanes de son
mtier, de son tat, de son art. Parlez-lui d'une maison importante,
alors il n'hsitera pas seulement; en guise de prambule oblig, il se
balancera un instant sur sa chaise, puis, introduisant un doigt dans
l'entournure de son gilet velours-coton,  boutons cisels, il vous
rpondra en clignant de l'oeil: Telle maison? connu! j'ai t commis
avec le patron en l'an IX. Citez-lui le nom d'un ngociant: Connu! il
tait _placier_ au moment o je faisais l'expdition pour l'tranger.
Nommez-lui un banquier: Connu! c'tait un garon de caisse que dj
je... Le voyageur  commission a tout fait, tout t, et en rsum il
ne fait rien et n'est rien. Par exemple, il faut lui rendre cette
justice, il sait par coeur tous les htels de France, leurs bonnes et
mauvaises qualits; il connat tous les _chefs_, les plats o ils
excellent, les mets qu'ils servent le mieux; enfin il est trs-bien avec
les _bonnes_. Non qu'il soit gnreux; au contraire, la gnrosit!
allons donc! la civilisation et le positivisme l'ont abolie; mais, par
contre, il est doucereux, bavard et sducteur. Il vante en termes
congrus les charmes de la chambrire, exalte emphatiquement les sauces
du chef, et dbite force compliments  l'htelier.

Rgle gnrale, il hante de prfrence les jeunes voyageurs, les
nouveaux moulus. Pourquoi? Parce qu'il connat par A plus B le domino,
le whist, l'cart, et surtout le doubl au billard, et qu'une fois au
caf, il est sr de _passer_ au dbutant et la demi-tasse, et le petit
verre, et le cigare, et la bouteille de bire, toutes dpenses
quotidiennes qui viennent d'autant mnager son maigre budget. Le
voyageur  commission (nous lui en demandons bien pardon, mais la vrit
avant tout), le voyageur  commission est de moeurs particulirement
diogniques: si vous entendez  table une conversation dnude,
dbraille et sans fard, une de ces conversations qui vous clouent la
bouche et obligent votre voisine  baisser les yeux, regardez au bout,
tout  fait au haut bout, et l vous remarquerez un tre crasseux, barbe
inculte, nez bourgeonn, menton gibbeux, l'oeil glauque et terne comme
de la nacre sale: cela s'appelle un voyageur  commission; c'est le
Roger Bontemps, l'Artin ressuscit, le narrateur graveleux qui ne sait
respecter ni le lieu o il se trouve, ni les personnes qui l'approchent,
ni les femmes qui peuvent tre auprs de lui. Nous l'avons dit, chez la
pratique on le voit avec humeur, avec effroi, la fivre en prend; pour
se dbarrasser de sa prsence, on lui accorde une commission, petite il
est vrai, mais qu'importe! N'a-t-il pas le soin de la doubler en
l'envoyant  la maison qui a eu le malheur de lui confier des
chantillons. Aussi, la commission faite, partie, arrive, le commettant
reconnat la fraude, peste, jure, envoie le voyageur  tous les diables,
et _laisse le tout pour compte_. Pendant ce temps, le voyageur 
commission est rentr au logis; il a rclam son 2 ou 3 pour 100, ses
bnfices sont raliss, c'est tout ce qu'il lui faut; il a _enfonc_ la
pratique et _flou_ le patron; il n'en demande pas davantage. A
d'autres!

Le voyageur _libre_ est grand, jeune et blond; c'est le damoiseau, le
dandy, le Lovelace de la partie. Il a de beaux appointements, une
allocation quotidienne indtermine, et la confiance de son patron.
Souvent il a fait ses tudes, et alors il lui est difficile d'chapper
au pdantisme de son ducation; souvent il est bachelier de l'illustre
acadmie, et alors il affectera un purisme d'locution qui et mis en
joie Vaugelas et Letellier. A chaque ville o il s'arrte, il prend un
bain, se soigne comme une petite matresse, et renouvelle l'air de ses
coussins lastiques. Toujours il fume le vrai Havane, cigare  quatre
sous, porte des gants paille, un binocle octogone et un flacon d'alcali.
A table, il boit du bordeaux-mdoc et de l'eau de Seltz, ne touche pas
aux gros plats, ddaigne les mets ordinaires, et se rserve pour les
pots de crme, biscuits, macarons et autres chatteries, lorsqu'il y en
a. En somme, il parle peu, mange peu, sort de table avant les autres. En
le voyant,  sa dmarche importante,  sa mise boulevard de Gand,  ses
manires polies et lgrement ddaigneuses, au luxe de sa table et aux
gards que partout dans l'htel on a pour lui, on se dit: C'est le
reprsentant d'une bonne maison. Habituellement il ne va point au caf,
ou, s'il y va, c'est pour lire les journaux et de l _filer_  ses
affaires. En entrant dans une maison, il salue avec courtoisie, fait ses
offres de service avec aisance; mais sans bruit, sans fracas, s'y
annonant ainsi: Monsieur, je reprsente telle maison. L s'arrte sa
formule sacramentelle: si le commettant a envie de lui confier une
commission, il la lui donne; autrement le voyageur libre sait trop bien
la dignit de sa maison pour descendre  la supplication, pour se
rsoudre  _faire petitement l'article_. En diligence, le voyageur libre
prend le coup, toujours le coup; il est galant avec les dames et
honnte avec tout le monde, mme avec le conducteur et le postillon.
C'est le type, aujourd'hui perdu, du voyageur lgant, du bon voyageur.
L'art de Watt et la concurrence l'ont touff; il a disparu, on n'entend
plus parler de lui, son rgne est fini.

Le voyageur _fix_ vous reprsente un colier de dix-huit  vingt-deux
ans; cet colier est habituellement un petit avorton, suffisant, barbu,
cambr et beau parleur. C'est le papillon de la confrrie, fris, musqu
et vantard. Il est bien mis: pantalon collant, bottes vernies et gilet
court. Dans sa main frtille une canne de houx tordu, et sa tte est
dcore d'une chevelure  la Prinet ou  la malcontent, suivant la
pluie, le soleil ou le vent. Par jour, on lui alloue de 10  12 francs,
et, par an, de 1,000  1,200 francs. On lui trace un itinraire; il doit
rester tant de jours dans une ville, tant dans une autre, et s'arranger
de manire  ce que ses affaires soient faites pendant le laps de temps
qu'on lui a accord. En descendant de diligence (la rotonde toujours),
voici la distribution de son temps: 1 Il va se promener, flairer la
ville, prendre le vent et rcolter de l'apptit; il est rellement trop
matin pour aller voir la pratique: elle n'est pas leve, on est
paresseux en province, on aime, on savoure le _far niente_. L'argent s'y
gagne lentement, c'est vrai; mais aussi bien facilement, il faut en
convenir. 2 Il rentre pour djeuner, djeuner longtemps et bien; ce qui
n'est pas dfendu, d'autant que a ne cote pas un centime de plus. Ayez
de l'apptit ou n'en ayez pas, aux yeux de l'htelier, vous en avez
toujours. Aussi, le voyageur fix sait-il si bien cela, qu'il aimerait
mieux consommer pour deux que de ne pas manger pour un. 3 Il se rend au
caf, prend la demi-tasse de rigueur, la joue, perd; joue contre, perd
encore; joue de nouveau, et fait la rcolte gnrale. Il a _rgal_
toute la socit; aussi a-t-il mang 18 francs: or, il faudra, quoi
qu'il arrive, rcuprer cette perte, et, pour cela, rester un jour de
plus dans une ville. En ville, il faut jouer au caf, on fait des
conomies; ce sont les diligences qui assomment. 4 Une heure sonne; on
va voir la pratique, bien! mais la pratique ne sympathise pas avec le
voyageur fix. Monsieur, lui dit-on, nous n'avons besoin de rien.....
Monsieur, vous repasserez demain..... Oh! monsieur, des voyageurs et des
chiens, on ne voit que cela dans les rues..... Des voyageurs, ne m'en
parlez pas, j'en ai _plein le dos_! A toutes ces observations plus ou
moins flatteuses, le voyageur fix s'incline et remercie. On lui dit:
Vous nous.....; il rpond, Monsieur, c'est un dessin nouveau,
exclusif  notre maison. On lui crie: Vous nous fatiguez..... et lui
de rpliquer avec enthousiasme: Trois mois et trois pour cent, chose
que jamais personne ne vous fera.--Mais, mon cher monsieur, vous perdez
votre temps.--Monsieur, je voyage pour cela! Quand un commettant devine
au fumet ou entrevoit le nez d'un voyageur fix, avant que celui-ci ait
mis la main sur le bouton de la porte, il lui crie: Monsieur, c'est
inutile, absolument inutile; nous avons tout ce qu'il nous faut! Et
souvent il n'a pas une aune de marchandise dans ses rayons, pas une once
de cassonade dans ses casins, pas un kilo de vitriol vert ou d'indigo.
En vrit, convenons-en, on ne ferait pas pire accueil au marchand
d'aiguilles, au repasseur de couteaux-ciseaux ou  l'tameur, voire au
propritaire  l'chance du terme.

Observation essentielle, le voyageur fix doit sortir par la porte et
rentrer par la fentre, jusqu' ce que commission s'ensuive; cela est
renferm dans ses prescriptions. _Labor omnia vincit improbus._ Par
contre, c'est le patron qui doit payer le caf, le blanchissage, le
spectacle, et autres menues dpenses portes sous un pseudonyme dcent
au dbit du compte du voyage. Cela est connu de tous, except du patron.
Le patron croit ou ne croit pas  la sincrit de son commis; ce qu'il
y a de certain, c'est qu'il paye toujours le compte que ce dernier lui
prsente infailliblement, c'est--dire les frais d'un voyage de cinq
mois au lieu de trois. Le voyageur fix traite le patron comme la
pratique.

Le voyageur _piton_ est un honnte garon, malicieux quoique franc, et
rou quoique plein de dvouement. Il est ordinairement Picard et riche
de vertus. On lui _passe_ 6, 7 ou 8 francs, suivant les saisons et les
affaires. Il endosse une blouse, met des gutres, s'arme d'un gourdin,
et, le gousset garni de quelque menue monnaie, juste de quoi humecter
son gosier aux bouchons de la route, il part, lger comme l'oiseau et
heureux comme le poisson dans l'eau. Il remet ses chantillons et ses
effets aux petites voitures, conomie commerciale, profits et pertes.
Arriv dans une ville, il se dcrasse, essuie la poussire qui macule
ses souliers, fait sa barbe, prend sa marmotte, et court  la pratique.
Le voyageur piton, reconnu paisible et peu dangereux, quoiqu' tort,
est, par suite de cette conviction du commettant, admis dans tous les
magasins. Il commence, en entrant, par dposer sa carte, ter son
chapeau, et dire familirement au patron, avant que celui-ci lui ait
seulement adress la parole: a va pas mal, et vous? Et le patron de
rpondre dignement: _Msieu_, j'ai bien l'honneur d'tre le vtre. Le
voyageur piton ne voit que les petites maisons, les _margoulins_, et
les margoulins sont plus fiers que les ngociants en gros. Le voyageur
piton est sans gne: il s'assied sur le comptoir, bat la mesure avec
ses talons ferrs, parle du beau et du mauvais temps, et entame la
politique. C'est alors que le front de la pratique commence  se
drider: le margoulin est profond politique; de son ct, le voyageur
piton, qui est carliste avec le carliste, rpublicain avec le
rpublicain, philippiste avec le philippiste, le voyageur piton n'en
_pince_ pas trop mal. Or donc, la discussion s'ouvre, s'lve,
s'chauffe, s'irrite, se gonfle; un voisin vient y prendre part, y
mettre son opinion, y mler sa dialectique et ses thories. On fait des
suppositions, des rves creux, des utopies  perte de vue. Le voyageur
piton est d'abord de l'opposition; il parle avec chaleur, il prore
avec enthousiasme, en franais ou non, peu lui importe assurment; il
fait le Mirabeau, gesticule, s'extnue, se dmne comme un nergumne;
sa voix prend du volume, de l'extension; ses paroles jaillissent  tort
et  travers: ce sont des tincelles, des clairs; il fait du bruit, de
l'effet; il en impose  son auditoire bahi: c'est tout ce qu'il veut.
Ensuite, lorsque la discussion est arrive  son apoge,  son dernier
degr d'exaltation (savante stratgie!) il baisse de suite pavillon, et
accorde au commettant une victoire qui chatouille d'autant plus
l'amour-propre de celui-ci, que cette victoire a t rudement dispute.
Le commettant est flatt, enchant, entran; impossible  lui de
refuser une commission.

Le voyageur piton poursuit son triomphe jusque sur la personne du
commis (le commis est un tre prpondrant chez le commettant
margoulin); il le traite de mon cher ami! il lui promet une place 
Paris, il lui offre le verre d'absinthe, il va  la salle d'armes avec
lui; il lui dmontre mathmatiquement _le chausson_, il lui explique,
ex-professo, la manire d'utiliser _les armes de la nature_, etc. Le
voyageur piton est peut-tre de tous les voyageurs celui qui obtient le
plus de commissions.

Le voyageur _marottier_, ou marchand ambulant, est une espce d'Alcide
emblous de bleu  mille raies. Pour armes offensives et dfensives, il
porte  la main un fouet, verge de houx, corde de cuir. Il se reconnat
particulirement  la toile cire qui protge son chapeau, au pantalon
de velours bleu qui couvre son fmur, aux brodequins ferrs qui
_cothurnent_ ses pieds, et au juron traditionnel _domiciliairement_
tabli sur ses lvres. Dbarqu dans une sous-prfecture (les
sous-prfectures sont ses ports de mer, ses _endroits_ de prdilection),
il s'enquiert d'un magasin temporaire. Les auberges o il descend
ordinairement ont une chambre rserve _ad hoc_ pour cette espce de
voyageurs  petites journes. Une fois pourvu, le marottier dballe et
range ses marchandises dans des rayons enfums, et sur lesquels le jour
n'a jamais pntr en plein midi. Tant mieux! la pratique n'a pas besoin
de voir le grain cras d'un _double-bote_ ou la paille d'un rasoir, la
reprise d'une dentelle ou le mauvais teint d'un madras alsacien. C'est
fait exprs, c'est superbe! et l'acheteur vient se prendre l comme un
oiseau  la glu. Ces prliminaires achevs, le marottier va _allumer_ le
chaland: pour cela, il le flatte, le caresse, le cajole, l'_endort_  sa
manire, suivant ses moyens, rudement, durement, rondement; il ne fait
assurment pas de fleurs de rhtorique, et ne prend pas de roses pour
point d'exclamation. Mais enfin, pourvu qu'il russisse, c'est tout ce
qu'il demande, c'est tout ce qu'il lui faut; et il russit, parce que le
chaland de la sous-prfecture aime mieux choisir lui-mme que s'en
rapporter au choix du voyageur. Le voyageur marottier conserve toujours
le mme vtement, hiver comme t; il mange avec les rouliers, boit avec
les rouliers, couche dans sa _marotte_ avec sa _limousine_, sa femme et
son chien. De cette manire, il amasse des puces, mais il conomise 50
centimes par nuit. Le jour, il travaille comme un galrien, va liardant
comme un Grandet, et, au bout du compte, il n'en est pas plus riche.
Autrefois, il faisait fortune la balle de laine sur le dos; aujourd'hui,
il a une voiture, trois fois plus de marchandises, et trois fois moins
de bnfices.

Que si vous nous demandez maintenant ce que devient sur ses vieux jours
le commis-voyageur, nous vous rpondrons: Sauf de trs-rares exceptions,
le voyageur patron devient goutteux, millionnaire et juge de paix de son
quartier. Aprs avoir distribu aux commettants, et du madapolam, et de
l'orseille, et du trois-six, il distribue aux plaideurs, et des sermons
et des exhortations, et du papier timbr. Il n'a point chang de mtier;
la forme est toujours la mme, il n'y a que le fond qui ait vari.

Le voyageur intress devenu septuagnaire a pass par toutes les
tamines de la partie, et a finalement obtenu pour sincure la place
d'instrumentiste dans quelque thtre du boulevard; il a su ainsi mettre
 profit un talent problmatique, mais qui lui procure l'avantage
d'employer ses soires, d'assister aux rptitions, et de s'occuper des
aventures de coulisses. Aprs avoir t intress, il s'intresse aux
autres, ce qui fait que sa condition est  peu prs toujours la mme.

Le voyageur  commission nat, vit et meurt, ou mourra en diligence:
pour lui l'tat doit tre immuablement hrditaire; aussi est-il
inhrent  la marmotte, comme la marmotte est inhrente  lui, aussi ne
saurait-il _pas plus_ abandonner la bche de l'impriale que le vtran
sa gurite et son coupe-chou; aussi, tant que, comme feu le Juif errant,
il aura 5 sous dans sa poche et un commettant en perspective, sera-t-il
toujours heureux, content, sans chagrins, sans soucis et sans envie d'en
avoir. La diligence est tout pour lui, sa patrie, sa famille et ses
amis; la diligence doit donc, recevant son premier sourire, accepter en
fin de compte son dernier soupir.

Le voyageur libre, rentr  la maison, est devenu _magasinier_, dbitant
de rubans, de briquets phosphoriques ou de graines de sain-foin; puis il
a succd  son patron, s'est plong jusqu'au cou dans les dlices du
_primo mihi_, a ramass de quinze  vingt mille livres de rente, et est
ainsi arriv  l'ge de quarante ans, ge raisonnable qui lui a permis
de devenir dput, et, pour ne pas sortir de son rle primitif, d'aller
dfendre  la Chambre la libert du pays.

Le voyageur piton s'est mtamorphos en boutiquier Saint-Denis, en
fabricant de bougies diaphanes ou de bonnets de coton; alors il a eu
l'ambition de suivre le progrs. Il possde donc une pouse, des marmots
qui l'appellent _papa_, et un chien basset qui fait l'exercice en douze
temps, et porte un panier entre ses dents,  l'instar de dfunt
l'illustrissime Munito.

Quant au voyageur marottier,  force de glisser dans l'_estipot_ le
liard rouge, le gros sou et la pice blanche, il a rsum un petit
_saint-frusquin_ qu'il a expdi pour le pays (presque toujours
l'Auvergne ou le Limousin); puis, lorsque son soixantime hiver, comme
disait Dorat, lui a fait sentir le besoin du repos, il vend voiture et
cheval, bagage et vieux fonds, et revient au milieu de ses pnates,
riche de 450 francs de rente, d'un demi-arpent de vignes et de douleurs
rhumatismales laborieusement amasss pendant quarante annes
d'inquitudes et de privations.

Tel est le septemvirat du commis-voyageur, tel qu'il a t, tel qu'il
est, tel qu'il sera longtemps encore, en dpit des vicissitudes de la
fortune et de l'animadversion du commettant ingrat. Autrefois, au bon
vieux temps, o, lorsqu'il s'agissait de franchir les frontires du
dpartement, l'on dictait son testament par-devant notaire, on savait si
bien apprcier toutes les qualits de cet ordre estimable et dvou, que
chaque matin, le commettant venait trs-humblement s'informer  l'htel
de l'arrive du voyageur. Le commettant tenait toujours sa commission
prte huit jours d'avance; il priait, il suppliait pour que cette
commission ft accepte; il se serait volontiers mis  genoux pour
arriver au but de ses dsirs; il s'vertuait jusqu' offrir _ad rem_ le
dner du mnage, jusqu' payer la demi-tasse et le petit verre, y
compris le _bain de pied_; il recommandait  ses commis d'tre polis,
prvenants, affectueux;  sa femme, d'ter ses papillotes et de mettre
un bonnet ruch;  sa progniture, de faire la rvrence et d'envoyer un
baiser avec la main;  son caissier, de conduire le voyageur au caf
pour prendre la bouteille de bire, au spectacle pour entendre les
vaudevilles de M. Scribe;  la cathdrale, pour voir les vitraux
coloris; au Muse, pour ne rien voir du tout; enfin, c'tait un
dploiement de luxe inou, de complaisances mirobolantes et de frais 
bon march, attendu que le voyageur payait partout; tandis
qu'aujourd'hui les rles sont, ma foi! bien changs. Les astres, les
hommes et les commis-voyageurs ont subi la plus trange des
transubstantiations: les astres sont bouleverss, les hommes se
bouleversent encore, et les commis voyageurs les ont prcds, les
suivent et les suivront _in extremis_, dans ce bouleversement gnral.

Nagure le commettant ne connaissait Paris, Reims et Amiens que de nom,
rien que de nom. Les commis voyageurs, ces canaux de l'industrie
franaise, parpillaient partout les produits htrognes qui sortaient
de leurs _marmottes_ comme les bonbons de la corne d'abondance  la
porte du confiseur, et le provincial, en voyant affluer chez lui ces
merveilles de la cration humaine, trnait avec fiert sur son comptoir
de bois blanc ou de sapin. C'est qu'un colifichet n  Paris tait une
oeuvre particulirement exotique que l'on avait en grande vnration;
aussi cette vnration rejaillissait-elle sur le commis voyageur,
l'heureux et bien estimable dispensateur des plus feriques productions.
Mais aujourd'hui, _ tempora!  mores!_ aujourd'hui que Satan a souffl
au cerveau de l'homme je ne sais trop quelle diabolique invention qui
permet au timide indigne de Brives ou d'Avallon de se faire transporter
 Paris en moins de temps qu'il n'en faut pour fermer les yeux, les
rouvrir, ternuer ou aspirer une prise de tabac, il n'est plus possible
que le commettant se prive du voyage de la capitale. Le _margoulin_
seul, ce petit dbitant  demi-once ou  demi-aune, cette infime
traduction de l'industrialisme et du comptoir, le margoulin seul en est
encore  redouter Paris, son brouhaha, son tohubohu, et surtout les
dpenses _consquentes_ qu'il faut y faire pour vivre plus chtivement
qu' Laval ou  Bar-le-Duc, avec le pot au feu, les confitures ou la
poule au riz. Aussi dans son quitisme botien le margoulin est-il le
sauveur, la providence du pauvre voyageur. En effet, que deviendrait ce
dernier sans la petite commission  150, 200, et quelquefois mme 300
francs?

Tel est pourtant le rsultat de la civilisation et du progrs: la
civilisation a tu le modeste boutiquier, et de la chrysalide de
celui-ci est sorti un ngociant ambitieux; le progrs a enfant les
diligences, qui conjointement avec le bas prix du transport, ont tu les
commis voyageurs; la civilisation a touff l'obsquieux marchand, et
des cendres de celui-ci s'est chapp l'orgueilleux commettant; le
progrs a innov les chemins de fer, qui tueront les diligences, et
finalement, grces  Gren et  Margat, cderont le pas aux aronautes
et aux ballons. Et ainsi de suite, jusqu' ce que la perfection, donnant
un dmenti  l'impossible, rencontre en elle-mme sa destruction.

Voil ce qui fait que, de nos jours, les commis voyageurs qui ont pu
chapper au naufrage deviennent les martyrs, les souffre-douleurs, les
victimes expiatrices des insatiables besoins de leurs patrons; voil ce
qui fait que les commis voyageurs deviennent les frres rcolteurs, ou
mieux les mendiants rebuts, bafous, honteux de la maison qu'ils
reprsentent ou essaient de reprsenter. Va donc, pauvre hre, va,
moyennant 12 francs par jour y compris la nourriture  table d'hte et
le logement en diligence, va prostituer ton caractre, va vendre ta
conscience, va mesurer la sincrit de tes protestations sur la qualit
de tes sucres et le bon teint de tes toffes. Cours de porte en porte
quter le sourire de l'un, la poigne de main de l'autre, une commission
de tous, pour, en rsum, ne rien obtenir. Cours, toi qui n'as ni foi
ni loi, ni principes ni religion; non, car quelle foi peut te guider,
quelle loi peux-tu suivre, quels principes peux-tu professer, et quelle
est la religion qui t'inspire? Tu n'as rien, rien ne t'appartient; tu ne
dois pas mme avoir d'opinion  toi. Tout doit te venir du commettant,
foi, loi, principes et religion; camlon, tu te mires sur la pratique,
tu refltes ses couleurs, tu copies son langage, tu reproduis ses
manires, tu marches  sa remorque, tu la suis pas  pas, tu es  elle,
tout  elle, rien qu' elle; c'est la divinit, ton idole, ton toile
bienfaisante, c'est ton espoir, ta boussole et ton appui; c'est ta
dsolation, ton bon ange et ton ancre de salut... Salut donc  elle, la
toute-puissante! puisse-t-elle tre reconnaissante de cette servile
dvotion  sa personne sacre; puisse-t-elle rcompenser ton abngation
personnelle en faveur, et, par la remise d'une bonne commission,
rpandre le baume de sa confiance sur les blessures qu'elle a faites si
souvent  ton amour propre et  ton repos!

  RAOUL PERRIE.

[Illustration]




[Illustration: LA REVENDEUSE A LA TOILETTE.]

[Illustration]

LA REVENDEUSE A LA TOILETTE.


UNE femme passe, puis derrire elle un jeune homme provincialement
gauche et timide; cette femme est de celles qui mritent d'tre
audacieusement escortes et suivies, mais suivies sans rflexion
d'abord, puis d'instinct et comme on suit d'un oeil distrait les lans
capricieux de la demoiselle ou l'essor fantasque du papillon. Elle
voltige, se cadence en marchant plus qu'elle ne marche; sa taille souple
et sinueuse tient  la fois de la gupe et de la couleuvre; son pied est
mignonnement reli dans un brodequin en maroquin cuivr. Si vous vous
approchez d'elle, vous respirez le patchouli et le musc: certes, en
voil plus qu'il n'en faut pour blouir, exalter un jeune homme sensible
et clerc d'avou, qui n'a encore risqu prs d'une femme aucune tmrit
en plein air; en un mot, ce qu'on est convenu d'appeler, dans les
familles de dpartements, _un bon sujet_, et dans le monde dissolu des
nymphes de l'aiguille et des tapageurs de la Grande-Chaumire, _un
jobard_.

Mais voici que tout  coup ce jeune homme mtamorphose ses moeurs et
amende la coupe de ses habits: il devient _gant jaune_, casse
intrpidement l'angle de son faux col et se permet  la boutonnire
l'oeillet rouge rpublicain. D'o viennent ces quipes subites de
maintien et de costume? C'est qu'il a rencontr sur un trottoir, et
suivi de toutes les fibres de son tre, une de ces inconnues parfumes
dont la rencontre devait quivaloir pour lui  une rvolution complte
de vocation et de destine. Il la revoit et la rencontre sans cesse,
elle flotte et se balance dans les brillants atomes de son cerveau, il
caracole avec elle au bois de Boulogne et bille dans sa loge au dernier
ballet de l'Opra. Tout cela est dat du pole de l'tude et se confond
mme quelquefois avec la grosse d'un jugement en sparation de corps.
Au bout de quelques mois de passion sans espoir, ce jeune homme dprit
et s'tiole; il est perdu pour la procdure; bientt sa figure, devenue
convulsive et plombe, s'encadre d'un magnifique collier moyen ge; il
sera peut-tre vaudevilliste, crivain dramatique, mais assurment son
avenir d'avou est manqu: tout cela pour avoir rencontr au dtour
d'une rue une impossibilit de sentiments, une inclination musque ou
vanille; le musc a engendr bien des gens de lettres!

Actuellement la scne change et se passe aux carreaux d'un magasin 
prix fixe: les toffes en tous genres roulent, ruissellent et
bouillonnent  l'talage, taffetas, lvantines, cachemires, mousselines
broches, crpes roses, foulards chins, peckinets, gros de Naples,
satins jasps, valenciennes, malines, mousselines-laine,
mousselines-coton, etc.... tout cela chiffr, numrot au grand rabais,
rien n'a t oubli pour allumer les imaginations fminines, dnaturer
l'innocence d'un jeune coeur et implanter les dsirs, les rves,
l'envie, l'ambition, ces monstres de la coquetterie aux dents de
diamants qui rongent et dvorent la jeunesse et l'inexprience d'une
jolie femme.

Un cabas, des cheveux en bandeau et un solfge de Rodolphe stationnent
derrire les carreaux du magasin: que ne pouvez-vous percer l'enveloppe
discrte de ce jeune madras, vous verriez ce coeur naf chatoyer,
miroiter comme les toffes qu'il reflte; vous le verriez tour  tour
chin, jasp, glac, gaufr, incessamment travers par des dsirs gris
de perle, des fantaisies  franges, des volants, des esprances couleur
du temps, aux ailes de dentelle et d'azur. Elle soupire et mesure d'un
oeil dsespr la distance sociale qui spare son tablier de serge noire
et son cabas, de ces points d'Angleterre, de ces mantilles encadres de
fourrures. Tous les matins, en se rendant au magasin ou au
Conservatoire, elle est ainsi pendant un quart d'heure duchesse ou
grande coquette,-- travers les vitres. Le reste de son temps est
consacr  border des souliers, ou  filer des sons  la classe de M.
Ponchard. Pauvre fille qui ne voit ces trsors du luxe que derrire le
prisme magique des carreaux! Elle n'a pas comme la grande dame la
facult de pouvoir tout dployer, tout bouleverser sur le comptoir,
suffisamment excuse par un chasseur en drap vert et des chevaux
gris-pommel qui piaffent et font de l'cume  la porte.--Il faut tre
riche pour tre en droit de ne rien acheter.

Que dirait cependant ce provincial au coeur vierge, qui erre sous les
gouttires de ce balcon, perdument pris d'une persienne cache sous
les toits? que diriez-vous surtout,  vous Olympe, Amanda, Modeste,
Virginie, si quelqu'un venait vous annoncer que non pas l'anne
prochaine, ni dans l'avenir, ni dans un sicle, mais aujourd'hui, ce
soir, si vous voulez tout ce que vous avez dvor des yeux ce matin 
travers les carreaux de Burty ou de Gagelin, tout cela vous sera donn,
offert, et rien n'y manquera, pas mme votre innocence: la redingote en
gros de Naples, le chle garni de dentelles, la capote de crpe blanc,
l'ventail rococo, color d'aprs Watteau, le mouchoir bord de jours,
les brodequins de maroquin anglais, une toilette ravissante, accomplie,
irrsistible, vous dis-je, avec laquelle vous pourrez usurper les titres
d'une lady, si vous ne prfrez tre ce soir une des reines des
quadrilles du Ranelagh?

Et toi, jeune homme fascin par une sduisante rencontre, crois-moi,
jette Faublas par la fentre, et ne songe plus  soudoyer les portiers.
Cette femme que tu as vue rayonner  toutes les premires
reprsentations, ou bien se balancer nonchalamment comme une fleur
matinale sous les arbres des boulevards, dont tu as espionn les
moindres mouvements, enregistr les plus lgers faux pas, apprends
qu'elle appartient tout entire, corps et biens,  cette autre femme qui
est plus que sa cration, sa modiste, ou son ange gardien, puisqu'elle
lui dispense ses charmes, ou du moins le moyen de les faire valoir,
Metternich de la mode et de l'amour, camlon femelle, sphynx aux mille
ruses, argus aux mille regards; c'est elle qui rgit incognito le cours
et le mouvement de la bourse galante; qui y cre la hausse et la baisse,
qui serpente, se glisse et s'insinue partout, puissance incalculable,
banque souveraine, domination cache mais irrsistible dans ses effets,
enfin crature merveilleuse, incomparable et vraiment unique, vous
l'avez nomme, reconnue, salue sans doute; c'est la Revendeuse  la
toilette.

La plus jolie femme de la Chausse d'Antin est tendue sur sa causeuse,
elle souffre et se plaint; elle a, comme beaucoup de femmes de ce
quartier fragile et sensuel, des crispations nerveuses et presque autant
de cranciers que de nerfs.

Je n'y suis pour personne, Rosalie, vous entendez, pour personne
absolument.

Cette consigne est  peine donne  la camriste, qu'on sonne  la
porte: Madame Alexandre.

Le moyen d'empcher madame Alexandre d'entrer? Madame n'a besoin de
rien, elle est parfaitement assortie, encombre mme de robes et de
chles sincuristes, qui sommeillent sous les sachets de ses armoires;
n'importe, il n'y a pas de force humaine qui puisse empcher madame
Alexandre de dnouer ses cartons, d'ouvrir ses coffres et de chamarrer
les fauteuils, les meubles, le lit et les chaises, de dentelles, de
fourrures, de chles, de rubans, de crpes de toute espce. Rsistez
maintenant, si vous pouvez,  ce coup d'oeil prestigieux: voyez cette
mantille, voyez ce cachemire et cette garniture! Tout cela est
dlicieux, d'une fracheur parfaite et n'a jamais t port.

Mais, dit la malade, debout devant sa psych en renfonant les
bouillons de ses cheveux blond-cendr sous un chapeau en gaze
transparente, c'est que je me trouve pour l'instant tout  fait sans
argent...

--Eh! qu'importe, ma toute belle, vous savez, entre nous,--un petit bon
 deux mois.--Cela vous va-t-il?... Du reste, ce chapeau vous sied 
ravir.--Ne vous occupez de rien, j'ai sur moi du papier timbr.--Je
baisserais un peu les anglaises.--Et puis, vous savez le vieux prince
de..., qui a la goutte et des chevaux qui vont comme le vent, il vous
adore.--Nous disons donc un bon  six semaines, cela m'arrangera
mieux.--Mais tes-vous jolie comme cela! Ah! friponne, la petite N... de
l'Opra en mourra de dpit.--Amour que vous tes, allez! voulez-vous
signer?

Madame Alexandre sort de cette maison pour se rendre dans un entre-sol
voisin, chez M. Alphonse gant jaune, l'un des dneurs, l'un des
dbiteurs, veux-je dire, du caf de Paris. Eh quoi! dira-t-on, du pou de
soie rose, de la blonde, des cachemires et des marabouts chez un habitu
du caf de Paris! Patience, lecteur, coutez cet autre colloque.

Bonjour, Alexandre, comment te portes-tu, ma petite, ma grosse, ma
bonne, ma vieille?...

--Pas trop mal; monsieur Alphonse. Je sors de chez une _de ces dames_;
elle m'a charg de vous demander ce que vous prfriez d'une plerine
borde de grbe ou de chinchilla?

--Mon Dieu,  te dire vrai, cela m'est gal... Chinchilla! chinchilla!
on dirait un nom de jument. Ah!  propos... Adieu, au revoir, Alexandre,
tu sauras que je n'entre absolument pour rien dans la dpense de ces
dames.

--C'est bien ainsi que madame l'entend; elle m'a seulement charge de
vous demander votre got, vous avez le got si excellent! Et puis elle a
appris que M. de... vous savez, ce gros blond qui joue si gros jeu, a
pari que ce soir,  l'Opra, mademoiselle Anastasie clipserait toutes
les autres femmes.

--En vrit? l'imbcile! combien cette garniture de chinchilla?

--Vous savez, ce qu'il vous plaira, je n'ai pas de prix avec vous, je ne
vous demande qu'un petit bon...  deux mois ou  six semaines, si cela
vous arrange mieux, j'ai sur moi du papier timbr.

Du temps de Turcaret, la Revendeuse  la toilette s'appelait madame
Jacob ou madame la Ressource; elle s'appelle aujourd'hui madame
Alexandre. Son nom a chang, mais le mtier proprement dit est toujours
le mme; il exige un tact infini, du machiavlisme assaisonn d'aplomb,
de bonhomie et de rondeur, de l'audace et de la souplesse, enfin de la
haute diplomatie.

On peut blmer sans doute la Revendeuse  la toilette, lui faire son
procs au nom de la morale et de la socit; il me semble pourtant qu'il
y a plusieurs manires d'envisager sa profession. Que fait-elle aprs
tout? Elle rend d'minents et incontestables services  une certaine
classe d'individus, qui sans elle ne trouverait nulle part ni crdit, ni
fournisseurs, ni toilette, ni avances. C'est une espce de providence 
domicile qui a bien sa partie faible sans doute, mais qui a aussi son
ct utile et mritoire. Elle vous endette gaiement, vous ruine de mme;
quelquefois aussi elle vous sauve, vous rachte; il n'y a gure de
fortunes de femmes sans dettes et sans usure.

Ainsi, une Revendeuse  la toilette surprend une femme  la mode le
matin chez elle, enveloppe dans son peignoir, et noye dans
l'affliction: pauvre femme! Elle a vu s'envoler hier son trsor
d'attachement, un sentiment de 500 francs par mois! La Revendeuse  la
toilette entre au milieu de ses jrmiades. Schez vos larmes, ma
belle, voici de quoi briller, et restaurer aujourd'hui mme votre
position. Vous redoutez les chances, le papier timbr vous fait peur,
eh bien, je vous loue une toilette complte, je vous loue des plumes, du
velours, des bijoux, des dentelles, pour une semaine, pour un mois;
abonnez-vous pour un semestre de coquetterie et d'atours. Trouvez donc
une crature plus arrangeante que celle-l! C'est du gnie, sur ma foi!
que de savoir compatir ainsi  15 ou 20 pour cent aux infortunes et aux
toffes fanes d'une jolie femme. Hlas! pourquoi tous les mtiers
n'ont-ils pas leur madame la Ressource? pourquoi le peintre ou le pote
ne jouissent-ils pas des mmes privilges? Mais le systme mme de
l'usure est dplorable. On escompte une jolie figure, mais on ne prte
rien sur une tte de gnie: le mont Parnasse est encore  chercher son
Mont-de-Pit.

Ne confondons pas cependant la Revendeuse  la toilette avec la
marchande  la toilette. Cette dernire race reste perdue dans
l'innombrable et banal troupeau des industries ordinaires et nomades;
elle vend, brocante, fait de la friperie en dtail; elle a ses entres
chez plusieurs femmes du monde qui satisfont, grce  elle, leur gots
de changement; mais c'est l du ngoce subalterne: elle parle de sa
conscience et de ses moeurs; elle a, je crois, de la probit et une
patente.

La Revendeuse, elle, n'a rien de tout cela, et ne dpasse gure la
sphre quivoque des coquettes  prix fixe; mais en revanche la nature
quitable lui a donn ou prt, si vous voulez, sans intrt, du gnie.
Or ce gnie clate dans toutes les actions de sa vie, mais surtout dans
celle de racheter; car la Revendeuse rachte, et c'est mme l une des
plus importantes ramifications de son ngoce, et en mme temps une des
plus heureuses proprits qu'elle possde aux yeux de sa clientle.
Admirez son talent! Elle vous prsente sur son poing ferm en champignon
un objet quelconque, soit un chapeau rose. A l'entendre, on
s'agenouillerait devant les fleurs qui le dcorent, on se pmerait
d'admiration devant les rubans, les plumes, le crpe et la dentelle.
Tout cela est d'un got, d'une fracheur incomparables!

Cependant qu'il s'agisse de lui revendre ce mme chapeau sance tenante:
dans le fait seul de passer des mains de la revendeuse vendante dans
celles de la revendeuse achetante, ce chapeau aura vieilli d'au moins
dix ans, perdu cent pour cent de sa jeunesse; les rubans, tout  l'heure
frais comme la rose, sont maintenant effroyablement fans, clipss,
dcolors. Qui est-ce qui oserait mettre un pareil chapeau? A midi, on
ne portait que du rose et toujours du rose, la couleur par excellence;
mais  midi un quart: Qui est-ce qui porte du rose? grand Dieu! Si
c'tait du jaune, du lilas, du coquelicot, du gris de souris, de l'oeil
de mouche effraye, je ne dis pas, mais du rose, fi l'horreur! c'est la
nuance du croque-mort.

Il est certain qu'il y a dans le geste, la pose et l'pithte de la
vritable Revendeuse  la toilette quelque chose qui lustre, embellit et
magntise ce qu'elle vend, et en mme temps dprcie et dgomme ce
qu'elle rachte. Elle est incomparable sur ce point-l: elle fait de ce
qu'elle touche de l'or comme Midas, et suivant la pierre de touche de
son commerce. Un cachemire sort de son carton, indien, et il y rentrera
pur et simple lyonnais. Quand il fera une nouvelle sortie, il
redeviendra lgitime et authentique enfant des plaines de Sirinagur.
Singulire femme qui possde ainsi le don de distribuer une nationalit,
une religion, un baptme, aux tissus nomades et aux toffes judaques
qu'elle colporte! Elle vend tout, rachte tout; elle vous vendrait mme
la mule du pape si vous consentiez  lui en payer les intrts.

O loge-t-elle? o sont situs ses magasins et ses dieux lares? qui peut
le dire? Elle n'a gure,  proprement parler, d'autre domicile que les
trottoirs et les escaliers qu'elle arpente du matin au soir avec son
immense bote en bois attache avec une lisire; elle loge en chambre,
rarement en boutique. On lui suppose gnralement de nombreuses
connivences avec la police, mais il n'en est rien. La police vend
quelquefois, mais ne rachte jamais. Elle jouit ainsi que les maisons 
parties, d'une sorte de tolrance anonyme. Son intrieur est simple et
a mme un certain cachet de dissimulation. On n'y remarque que des
armoires; on devine qu'elle ne vit et n'agit qu'au dehors. Ordinairement
elle est  la tte de plusieurs noms, dont elle change comme ses
clientes de chapeaux.

Quant  son signalement physique, il est simple et fort rpandu dans la
circulation parisienne.

Reprsentez-vous une grosse et large commre entre quarante et cinquante
ans, un nez barbouill de tabac avec un tablier noir  poche, un tartan
qui lui lche les talons, une robe en taffetas puce, un chapeau de
paille  gouttires, sensiblement inclin vers l'oreille, un carton de
bois au poignet, l'autre poignet sur la hanche, un faux tour dfris qui
pleure sur une de ses paupires, une montre d'or  l'estomac, des perles
en poire aux oreilles, des bagues  toutes les jointures, une bouche en
coeur, des yeux louches, des dents larges comme des dominos, et des
socques articules;--c'est elle.

Elle parle tous les patois, mais surtout ceux du midi; elle dcore en
premire ligne cette classe d'industriels aux bnfices cachs, aux
manoeuvres inconnues, les prteurs sur gages, les bijoutiers ambulants,
les tailleurs du Havre ou de Hati qui troquent le vieux drap contre le
drap neuf, les racheteurs de reconnaissances du Mont-de-Pit,
ngociants souterrains et russ qui laissent quelquefois  leurs
hritiers un million de fortune en monnaie de Monaco et en billets
protests.

Certes, si l'on voulait prendre les choses sous un certain point de vue,
on pourrait adresser de grands reproches  ce genre d'industrie,
coupable  la fois par son origine et les menes qu'elle emploie dans
son excution. Nous devrions peut-tre rembrunir un peu le fond du
tableau, pour indiquer dans le lointain certaines figures de femme
avilies et perdues par le vice, avec l'indlbile cachet de la honte et
du dsespoir au front. Il est certain que plus d'une innocence a
trbuch  ce pige de dentelles et de rubans plac sans cesse sous ses
pas. Ces commerantes sont aprs tout des conseillres sataniques et
infatigables qui agissent impitoyablement sur les parties faibles de la
nature de la femme, la vanit et le dsir de briller; elles l'enlacent,
l'enveloppent dans leur irrsistible filet, et la prennent chaque jour 
de nouveaux hameons. C'est en gnral par cette pente de cachemires
usuraires, de dentelles et de parures, qu'une femme se trouve
insensiblement pousse vers ce dernier pied  terre du vice et de la
tristesse, qui devrait avoir  la fois pour fondatrice et pour portire
la plus considrable et la plus enrichie de toutes les Revendeuses  la
toilette, je veux parler de l'hpital.

Mais que voulez-vous? jusqu' nouvel ordre, les moeurs franaises
glisseront et voltigeront sur l'piderme des grandes questions; nous
avons des philosophes moraux et des socialistes, nous applaudissons 
leurs justes rcriminations, mais nous ne nous empressons gure de
souscrire  leurs rformes. C'est pourquoi, avant d'tre un grand abus,
un scandale avr, une grave immoralit sociale, la Revendeuse  la
toilette n'est et ne sera longtemps encore sans doute pour le public,
c'est--dire pour les gens qui ne lui ont jamais souscrit de billets,
que ce qu'elle tait du temps de Lesage et de Regnard, un personnage de
comdie.

  ARNOULD FRMY.




[Illustration: LE VIVEUR.]

[Illustration]

LE VIVEUR.

  On ne saurait trop embellir
  Le court espace de la vie.

    --_Vieil opra comique._--


LA vie est comme le mouvement, me disait un jour le gros et joyeux
Nollis, le plus aimable de nos camarades, et qui, dans le monde le plus
gai et le plus spirituel, a su conqurir une rputation d'esprit et de
gaiet. On ne peut ni enseigner ni dmontrer la vie: c'est en vivant
qu'on apprend  vivre. Et il ajoutait aussitt: Donne-moi cette
journe; tant qu'elle durera, je suis charg de ton bonheur; j'espre
faire plus pour ton instruction dans l'art de vivre, j'allais dire pour
ton exprience, si ce mot n'avait un air de vieillesse qui m'a toujours
dplu, que ne pourraient le faire vingt annes d'tudes et de
mditations. Les livres d'picure, les exemples les plus fameux depuis
Sardanapale jusqu' Louis XV, depuis Lucullus jusqu' M. de Cussy, et
depuis Alcibiade jusqu' Lauzun, ne valent pas vingt-quatre heures de
notre vie parisienne. Suis-moi!

L'enthousiasme avec lequel Nollis avait prononc ces paroles ne me
laissait pas la moindre chance d'hsitation; j'obis, je cdai  sa
volont comme on cde  un charme irrsistible; jamais je n'avais t
aux prises avec un tel ascendant de tentation: il y avait dj de la
volupt dans cette soumission. Mon guide me dominait; j'coutais sa voix
comme si elle et t celle de l'archange: il continua sans mme
s'apercevoir de mon trouble:

Il est midi, nous pouvons aller chez Adolphe, l'heure est fort
convenable; d'ailleurs, pour prendre la nature sur le fait, il faut
assister  son rveil; tu vas contempler le viveur face  face,
recueille-toi.

Adolphe demeurait dans le faubourg Montmartre; il occupait dans la rue
Bergre un entresol d'assez modeste apparence, et situ dans un corps de
logis au fond d'une cour. Le portier de la maison ne nous demanda pas
mme o nous allions; il sourit, fit un signe de tte  Nollis, et en un
instant nous fmes prs d'une petite porte, sans sonnette, que trois
vigoureux coups de poing firent trembler sur ses gonds. On entendit dans
l'intrieur un norme billement, puis une imprcation nergiquement
prononce; enfin, aprs deux minutes environ, il parut que quelqu'un
sautait  bas d'un lit: la porte s'ouvrit alors, et nous emes  peine
le temps d'apercevoir un tre qui fuyait dans le simple appareil dont
parle le pote, et qui regagnait en toute hte la couche qu'il venait de
quitter.

Que le diable t'emporte! dit le dormeur veill  Nollis, qui
s'installait dans un fauteuil.

--Il parat que la nuit a t chaude, rpondit Nollis en allumant un
cigare qu'il avait pris sur la table de nuit.

--C'tait magnifique! Achille nous rendait le souper de mardi, et
vraiment il a bien fait les choses.

--O avez-vous soup? Quels taient les convives?

--Au caf anglais! La bande ordinaire. On nous a prsent un jeune
gentilhomme prigourdin qui prtendait savoir boire le vin de Champagne.
Pauvre amour! il n'en est pas mme aux premires notions.

--Quelles taient les femmes?

--Ma foi! je t'avouerai qu'il n'y en avait pas. Ernest voulait amener
ses deux danseuses; j'ai insist pour qu'il n'y et que des hommes; la
galanterie m'ennuie, mme celle qui convient  ces espces. Les femmes
n'entendent rien au souper: si elles se modrent, elles sont gnantes;
si elles s'abandonnent, elles risquent d'inspirer le dgot. La rgence
s'est trompe en admettant les femmes  table; c'est une des erreurs de
nos pres.

--Jusqu' quelle heure tes-vous rests?

--Jusqu' quatre heures. Matre et garons tombaient de sommeil. Tiens,
mon cher Nollis, je te le dis avec une douleur vritable, malgr nous le
souper s'en va. (_Profond soupir._) Tu sais tout ce que nous avons fait
pour le relever, pour surpasser son ancienne splendeur et lui donner un
clat nouveau. Vains efforts! mon digne ami; le souper, ce repas des
viveurs, se perd, on ne le comprend plus; le carnaval en a fait une
dbauche grossire; et pendant tout le reste de l'anne il est oubli et
mconnu. Le dner a tu le souper.

--Et le souper renatra du dner, s'cria Nollis avec feu. Ne vois-tu
pas comme le dner s'avance de plus en plus dans la soire, comme il
marche d'heure en heure vers la nuit? On finira par ne dner que le
lendemain. Le temps n'est pas loin o la politique, l'industrie, les
querelles littraires, et je ne sais quelles autres graves bagatelles
seront chasses de nos salles  manger, comme des harpies. Alors on
verra refleurir le souper! Mais prsentement il s'agit de djeuner.
As-tu quelque ide?

--Oui! D'abord je vais me lever.

Pendant qu'Adolphe procdait  cette importante opration, j'examinais
l'appartement et celui qui l'habitait. Le mobilier n'avait jamais t
riche, mais il avait t choisi avec got; malheureusement il portait
les traces d'une ngligence extrme: il tait facile de deviner
qu'Adolphe ne se piquait ni de soin ni de conservation; quelques livres,
parmi lesquels je trouvai Gil Blas, les romans de Crbillon, Horace, et
plusieurs volumes dpareills des oeuvres de Voltaire, deux groupes de
statuettes modernes reprsentant le galop et la _chahut_, trophes du
carnaval, _les Souvenirs du bal Chicart_, dessins par Gavarni, un
paquet de cigares, une bote d'allumettes chimiques, quelques morceaux
de sucre, une bouteille d'eau-de-vie  moiti vide, un rouleau d'eau de
Cologne encore intact, et six ou sept louis, taient les seuls objets
qu'on voyait pars  et l sur les meubles, depuis la toilette jusqu'au
divan. La premire pice, celle qui servait d'antichambre, tait plus
modestement garnie: on n'y trouvait pour tout ornement qu'un carreau
cass, une paire de bottes frachement cire, et les habits, que le
portier sans doute avait placs sur une chaise unique, aprs les avoir
nettoys.

Adolphe tait un homme de taille moyenne; son visage affectait la forme
ronde; il avait les yeux bleus, le teint parfait, malgr l'air de
fatigue rpandu sur toute sa physionomie; ses cheveux taient blonds, sa
bouche tait vermeille et gracieuse, ses dents taient admirables; un
embonpoint prcoce se manifestait dans tout son tre: il avait
trente-quatre ans; tout son extrieur annonait la force et la bont.

Je deviens gros, dit-il  Nollis; mais je me console en songeant que
les hommes gras ont toujours t les meilleurs et par consquent les
plus heureux. Presque tous les grands criminels et les tyrans taient
minces.

--Oui, mais le gnie est maigre.

--Et Napolon?

--La fortune l'a quitt  mesure qu'il prenait de l'embonpoint.

--Soit, mais l'homme d'esprit est ordinairement gros.

--Le gnie, c'est la gloire.

--Eh bien! l'esprit, c'est le bonheur. Ne vas-tu pas, en vrit,
t'vaporer en posie? Le sensualisme, mon gros ami, le sensualisme,
voil notre lot! Nous avons beau faire pour nous idaliser, nous serons
toujours de l'cole charnelle; c'est notre vocation.

Pendant cet entretien, Adolphe s'tait habill. Sa mise tait sage; elle
n'tait ni trop loin, ni trop prs de la mode; elle tait surtout
adapte  sa personne avec une remarquable intelligence, et il y avait
beaucoup d'art dans la manire dont il avait su viter la contrainte,
sans blesser ni l'usage ni les convenances. Ce qui ne m'avait pas
chapp, c'tait le sentiment de propret exquise et mme de dlicatesse
qui avait prsid  tous les arrangements de sa toilette; c'tait
presque de la recherche.

Monsieur est des ntres? dit Adolphe en me regardant.

--Assurment, reprit Nollis; pourquoi l'aurais-je amen? O allons-nous?

--Bien loin d'ici.

--Bah!

--Ne t'pouvante pas, nous allons  Bercy...--Ah! monsieur,
rpliqua-t-il en voyant la moue involontaire que m'avait fait faire ce
nom, il ne faut pas vous scandaliser. Je connais et je frquente les
beaux endroits; mais je prfre les bons endroits. Si vous voulez venir
chez Tortoni, je suis prt  vous y accompagner; c'est, sans contredit,
le plus joli djeuner de Paris: le buffet y est bien pourvu et finement
approvisionn, la chre est friande, la socit aimable; on y cause avec
esprit et avec libert; on y agit sans faon et avec politesse. Je sais
peu de repas aussi charmants qu'un djeuner chez Tortoni, bien dirig et
bien command; mais il me faut quelque chose de plus. Nous sommes
d'assez bonne compagnie pour ne pas craindre qu'on gte nos manires;
nous avons l'avantage de ne rpondre de nous qu' nous-mmes. Pour moi,
Paris ne renferme que deux sortes d'individus: ceux qui me connaissent
et ceux qui ne me connaissent pas: les uns savent qui je suis; que me
fait l'opinion des autres? A Bercy, nous trouverons de la mare frache
et du poisson de Seine nouvellement pch, de braves gens fort contents
et fort honors de nous recevoir, une vue admirable et du vin comme il
n'y en a que l. Voil mes raisons pour y aller; quelles sont les vtres
pour ne pas y venir?

Nollis me regardait; je n'avais qu'une rponse  faire, je pris la main
d'Adolphe et je m'criai: A Bercy!

Adolphe avait raison; ce fut un djeuner dlicieux. En entrant chez le
traiteur, il avait caus avec la belle caillre; je crois mme qu'il
lui avait pris familirement le menton: elle nous apporta elle-mme les
hutres dans un plat norme; elle riait en nous recommandant de les
avaler vivantes et dans leur eau: le vin de Chablis tait d'une qualit
suprieure, dor et merveilleusement sec et perl; l'entrecte de boeuf,
dment releve par une sauce qu'Adolphe indiqua par crit; la sole,
accommode par un procd nouveau qu'il a lui-mme import d'Angleterre;
et enfin, la matelote, faite d'aprs les vieilles traditions du port,
composrent un repas que le vin de Beaune arrosa sans relche. Adolphe
affirmait que le matin il ne fallait pas faire usage de vin de Bordeaux;
il me promit de m'expliquer  dner cette rgle hyginique.

A la fin du djeuner Adolphe et moi, que Nollis lui avait prsent comme
un jeune homme qui donne des esprances, nous tions les meilleurs amis
du monde. Je savais qu'il tait venu  Paris pour y faire son droit, et
qu'aprs avoir pris ses licences  la Facult, il avait suivi, sans
penchant vicieux, mais avec une molle insouciance, son instinct pour le
plaisir; c'tait ainsi qu'il s'tait toujours trouv loin du travail. Au
del de son ducation, sa famille n'avait pu rien faire pour lui. Il lui
tait arriv ce qui arrive  tous les jeunes gens sans patrimoine, il
avait form des projets et contract des dettes: les projets s'taient
vanouis, les dettes taient restes; maintenant Adolphe s'tait donn
aux lettres:  ses yeux, cette occupation tait presque un loisir; mais
il n'avait jamais pu renoncer au bien-tre du moment pour sauver
l'avenir; il vivait donc toujours aux prises avec des embarras nouveaux;
et toujours livr  de nouveaux plaisirs, il affirmait qu'en dpit de sa
misre, il avait su faire pencher la balance du ct du contentement.
Adolphe avait une morale qui n'tait pas diablesse: il tait assurment
incapable d'une action lche, malhonnte ou mauvaise; mais le plaisir
tait  ses yeux une chose si excellente, qu'il ne s'appliquait qu' le
goter; ce n'tait pas seulement sa grande affaire, c'tait son unique
affaire: il le cherchait partout o il pensait le trouver; quelquefois
il se baissait pour le prendre. Il appelait cela prolonger la jeunesse.

Du reste, il ne demandait qu' tenir dans le monde le moins de place
possible; il faisait bon march de l'indpendance de sa personne pour
assurer la libert de ses gots. Si j'eusse t dvot, me disait-il, je
n'aurais rcit d'autre prire que cette phrase de l'oraison dominicale:
Donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour.

Cet entretien avait lieu sur un balcon, sous les rayons d'un beau soleil
de printemps; le port et le fleuve taient anims par le mouvement du
commerce; les bateaux  vapeur de la Haute-Seine passaient  chaque
instant sous nos yeux: tous ces mille tonneaux qui s'tendaient vers la
berge, cette agitation d'un ngoce qui ne se fait qu'au bruit des
verres, excitaient la verve d'Adolphe; il parlait et il buvait; il
vantait le vin et s'extasiait devant le ravissant coup d'oeil que
prsentait le paysage:  force d'admirer et de boire, aprs avoir pris
du caf fait par lui et pour lui, aprs les trois verres de liqueurs
varies qu'il appelait la Trinit alcoolique, il tait chancelant; il
s'aperut que je le regardais avec un pnible tonnement. Voil
pourquoi, me dit-il, j'ai voulu venir djeuner ici; chez Tortoui, on ne
se grise pas; du reste, on ne doit jamais se griser dans le jour: j'ai
trop caus, c'est une faute; une grande faute, une trs-grande faute,
entendez-vous, jeune homme...

Il balbutiait.

Nollis riait et veillait sur lui.

Il tait trois heures; j'tais curieux de savoir comment le viveur
remplirait l'intervalle qui spare le djeuner du dner; je ne voyais
gure pour combler cette lacune que le lger somme du prlat du
_Lutrin_.

Adolphe tait dj sur la porte, batifolant avec l'caillre, et
changeant des lazzis grivois avec des ouvriers du port qui s'amusaient
de sa bonne humeur. Un fiacre vint  passer, il le hla d'une voix de
Stentor, et le fit arrter. Tous trois nous entrmes dans la voiture, et
le cocher reut l'ordre de nous conduire aux Champs-lyses. Chemin
faisant, Adolphe tait d'une gaiet folle; il rappelait  Nollis ses
meilleurs contes et quelques traits de leur existence de buveur; les
disgrces de l'ivresse, les divertissantes bvues qu'elle leur avait
fait commettre, les saillies qu'elle leur avait inspires, et toutes les
merveilles qui avaient illustr la vie et le nom de quelques-uns de
leurs compagnons de table, ceux qu'Adolphe nommait avec emphase les
premiers _verres_ du sicle; car les viveurs jurent par leur verre,
comme les raffins d'honneur juraient par la lame de leur pe.

Que d'amusantes histoires! C'tait une pope contemporaine; quelquefois
cela ressemblait  un chapitre de la vie de Gargantua et de
Grandgousier.

C'tait un viveur qui avait eu la sublime ide du lampion librateur
plac sur un ami abattu sous l'ivresse, et qu'il fallait prserver des
roues de carrosse. Un viveur voulait faire la connaissance d'un homme
dont on clbrait les prouesses bachiques: il pntra dans le logis de
celui qu'il dsirait voir, au milieu de la nuit; sans l'veiller, il
dressa la table, la couvrit d'un souper succulent, puis, silencieux
comme une apparition, il fit lever son hte, le fit asseoir, l'invita
par geste  souper. Ils burent et mangrent jusqu'au matin, sans
changer entre eux un seul mot. Au point du jour, celui qu'on avait
visit d'une si trange manire dit  l'autre: Vous vous nommez
ncessairement R....: il n'y a que vous capable de faire cela et que moi
capable de le souffrir.

Un viveur qui venait d'hriter de son oncle rendait ainsi compte de
l'enterrement: Il n'y avait que les hritiers qui riaient; pour les
autres, a leur tait gal.

Il y avait aussi des traits hroques. En juillet 1830, un viveur fit
frapper une bouteille de vin de Champagne  la porte d'un marchand de
vin, devant le Louvre, sous le feu des soldats suisses; il la but avec
quelques combattants, et il se rua  l'attaque. Dans un duel, un viveur,
frapp d'une balle qui lui fracassa le bras droit, dit tranquillement:
Je boirai de la main gauche.

En coutant ces rcits, j'ai compris ce mot d'un viveur que son esprit
faisait rechercher en tous lieux: Je dne tous les mercredis chez
mademoiselle M.... Eh bien! au jour de l'an, elle ne m'a rien donn pour
mes trennes! Quelle ingratitude!

Il nous raconta aussi cette fte de Montmorency, dans laquelle une
compagnie de viveurs avait lou une famille d'aveugles, pour avoir les
violons pendant la collation: ces braves gens, je parle des aveugles,
n'entendant autour d'eux que des propos sages, chastes et vertueux,
bnissaient le ciel qui les faisait assister  de si honntes dlices;
ils ne se doutaient pas que leurs dtestables convives taient des
dmons cachant leurs mfaits sous le langage des anges.

De l on passa en revue les destines des grands viveurs de l'ge
actuel. On les retrouve partout, dans les deux chambres, par l'hrdit
et par l'lection, au conseil-d'tat, dans la magistrature, dans les
hautes fonctions publiques; ils sont dcors, enrichis, titrs, presque
jamais corrigs. Seulement, au lieu de la vie publique, ils ont de
petits appartements;  l'orgie clatante, ils ont substitu le plaisir
discret et mystrieux.

Adolphe s'irritait contre la race fashionable; il ne lui pardonnait ni
son luxe inutile, ni son jeu effrn, ni ses ruineuses amours; il
n'avait d'indulgence que pour les repas tincelants et qui font
resplendir la nuit, pour la volupt sans joug, pour le culte du beau
matriel et pour la posie des sens. Dans les courses, dans les
merveilles du Bois, de l'hippodrome, de la plaine, de la fort, de la
chasse et de tout l'appareil du chenil et de l'curie, il ne voyait que
les haltes avec leurs repas homriques, l'apptissante venaison et les
coupes ciseles que le soir, devant le caf de Paris, les vainqueurs
remplissaient de vin de Xrs et vidaient d'un seul trait.

C'est en devisant de la sorte que nous arrivmes  la porte du tir de
***. Adolphe y fut reu avec acclamations; on le salua avec des
transports d'allgresse. En un moment vingt paris furent engags et
vingt verres furent remplis de vin de Champagne; les assiettes de
biscuits circulaient, et les tireurs buvaient d'une main et ajustaient
de l'autre. Le dieu des bonnes gens protgeait Adolphe: ses jambes
flageolaient et sa main tait sre; il gagnait tous les paris.

Du tir au pistolet, Adolphe nous conduisit  Saint-Cloud; il nous
engagea  faire un tour de parc et  boire de grands verres de
_soda-water_; l'effet de ce spcifique fut prompt et infaillible; je me
pris  dsirer le dner, dont la seule ide me glaait d'pouvante
quelques moments auparavant.

A six heures et demie, Adolphe jouait son verre de btre  l'estaminet
de ***. L, il avait repris quelque chose du ton du matin, celui de
Bercy, et il fumait gaillardement, non plus le cigare, mais une
_bouffarde_ remplie de tabac-caporal.

A sept heures, nous tions chez Vry, non pas dans la salle commune
toute peuple de hauts et puissants dneurs, mais dans un cabinet au
premier tage. Le dner tait simple; j'en ai conserv le menu: des
hutres d'Ostende, un potage printanier, une barbue, un gigot de mouton,
des haricots et des asperges; vin de Bordeaux ordinaire, vin de Madre
frapp. Adolphe dfendait le vin de Bordeaux le matin, comme trop faible
pour rparer les avaries de la nuit; il proscrivait le vin de Bourgogne
le soir, comme trop chaud, et pouvant compromettre la raison; il ne
voulait pas qu'on bt de vin de Champagne  djeuner, il ordonnait de ne
pas boire d'autre vin au souper; le vin de Madre glac tait  ses yeux
une des plus belles conqutes des temps modernes.

Le dner fut long et anim. Adolphe parcourut avec nous toute l'chelle
des varits du viveur. Il nous le montra plus indpendant et moins
embarrass que le voluptueux et le sybarite de l'antiquit; il nous le
prsenta comme plus clair que le rou, ce fanfaron de dissolution; il
le plaa au-dessus de tout ce que les autres poques avaient produit,
depuis Athnes jusqu' Florence, depuis le sicle de Pricls jusqu'au
Directoire. A ses yeux, le viveur tait l'expression vraie d'une
civilisation vraie, non pas poursuivant le beau idal et de convention,
mais cherchant la vie positive, tant la personnification vivante de ce
prcepte d'Adam Smith: tre, et tre le mieux possible; la fusion
anime de ces deux adages proclams par les deux plus fortes ttes du
dix-neuvime sicle: _Jouir de tout.--Ne se priver de rien._ Il se
proclamait sage entre les sages; sa conduite rsumait les tendances
exactes du sicle; elle les rsumait en leur tant la tristesse de
l'gosme: voil pourquoi le viveur est le produit d'une re de calculs
et de lumires; c'est la raison applique aux sensations.

Au-dessous de ces rgions suprieures du sensualisme, il voqua le
viveur artiste qui a rhabilit le cabaret de ses devanciers; il nous
peignit aussi le viveur qui se mle  la joie de tous et oublie
volontiers un peu de sa dignit pour trouver des plaisirs plus vifs et
moins apprts; celui qui se plonge pendant quelques mois de l'anne
dans le tourbillon populaire, comme les grands seigneurs qui allaient
danser aux Porcherons; celui qui ne se condamne  six jours de travail
que pour vivre pleinement le septime jour, le viveur des _goguettes_,
qui rit, chante, boit, et descend en chancelant le _fleuve de la vie_;
et au dernier degr, _le noceur_, celui que rien ne peut arracher aux
chres distractions de la dive bouteille, qui a toujours tant de bonne
volont pour le travail et tant de penchant pour la paresse.

Au del tout est hideux.

Loin de Paris, le viveur mourrait de chagrin ou de consomption. La
province, me disait Nollis, n'est  mes yeux qu'un immense garde-manger,
je ne veux pas plus y aller que je ne veux passer par la cuisine avant
de me mettre  table. En province les estomacs n'ont pas d'esprit; ils
mangent, mais ils ne savent pas manger; le viveur de dpartement n'est
qu'un glouton, ce n'est pas mme un gourmand.

De toutes les nations trangres, celle qui a les prdilections du
viveur, c'est la nation anglaise: Adolphe se rappelait avec
attendrissement tre venu de Turin  Paris avec un gentleman qui ne
reconnaissait les villes qu'il avait dj traverses que par les salles
 manger des auberges dans lesquelles il s'tait arrt.

Adolphe n'est d'aucune socit chantante, et cependant il sait ce que
tous les chansonniers ont fait de plus spirituel et de plus charmant, et
puis il sait aussi des chansons qui n'appartiennent  personne et qui
feraient honneur  tout le monde; il a des croquis de moeurs, des
souvenirs, des pochades, et des charges les plus grotesques, les plus
divertissantes, et qui provoquent infailliblement le fou-rire. Il sait
tout ce qui inspire la joie; sa compagnie est celle d'un tre qui veille
 la flicit de ceux qui l'entourent. Adolphe procde de l'artiste, du
gastronome, du bon enfant, du bon garon et du bon vivant; il y a en lui
du Dsaugiers, du Philibert cadet et du D. Juan, moins la sclratesse
et l'amour fminin. De tous les types heureux, divins ou diaboliques, il
a pris ce qui pouvait le mieux composer une vgtation intelligente. Au
moral, il se peignait en peu de mots: Je n'ai pas de vices, disait-il,
mais j'ai presque tous les dfauts.

Son existence a t arrange tout entire pour connatre, aimer et
servir le plaisir, et par ce moyen obtenir la vie relle. Son portier
compose tout son domestique; il l'a form, dress, lev. Adolphe a en
lui plus qu'un serviteur, c'est un ami; cet homme a mme pour lui la
tendresse et la sollicitude d'un pre. Que faites-vous quand je rentre?
lui dit-il un jour.--Je regarde attentivement monsieur, pour savoir s'il
faut laisser marcher monsieur, conduire monsieur, ou porter monsieur.
Il a fait ainsi un catchisme  l'usage de son portier.

Adolphe a horreur du travail; mais ce qu'il craint le plus au monde,
c'est l'ennui: il le redoute plus qu'il ne redoute la douleur. Il m'a
avou que, dans sa pense, le mot avenir n'avait pas un sens bien
dfini; il n'y croit pas.

Ce soir-l Adolphe nous quitta de bonne heure; il se disposait  un
souper solennel. Il devait y avoir des _toast_ immenses, une lutte
d'_ingurgitation_ gigantesque, la coupe d'Hercule, un retour vers les
grandes choses que nous avons faites ensemble, disait-il  Nollis. Pour
Adolphe, c'tait un tournoi; il s'y prparait en noble chevalier par la
promenade et par l'usage des sorbets. Chaque convive, en se mettant 
table, devait porter sur son dos une tiquette indiquant son nom et son
adresse. Il fallait qu'aprs le combat on pt reconnatre les morts.
C'tait un souper  outrance.

Le roi des viveurs a une sant des plus robustes; il pense qu'il y a
quelque mrite intellectuel  se bien porter. On lui annonait
dernirement la mort d'un illustre camarade, jeune encore. Cela ne peut
pas tre, s'cria-t-il, il avait trop d'esprit pour mourir si tt! Il
avait raison, il a conserv son ami. Selon lui, ce sont les sots qui ont
dit qu'il fallait faire la vie courte et bonne. Il prtend que le viveur
l'embellit pour la prolonger.

L'enfer du viveur, c'est la goutte: elle est  sa vieillesse ce que le
remords est  une vie coupable.

  EUGNE BRIFFAULT.




[Illustration: LE SPCULATEUR.]

[Illustration]

LE SPCULATEUR.

  La gloire et la vertu ne sont considres aujourd'hui que comme des
  biens de thtre, qui ne subsistent qu'en apparence ou comme des
  Fantosmes des Romans, aprs lesquels courent leurs Hros, qui sont
  d'autres Spectres et d'autres Fantosmes.

    Le sieur de BALZAC, 1658.


LE spculateur est l'homme par excellence de l'poque actuelle, le
caractre dominant de la gnration prsente, la physionomie-modle du
sicle de l'argent. Qui mieux que lui a longuement tudi le pass, le
prsent et l'avenir pour y dcouvrir le germe de quelque exploitation
d'un genre neuf?... Qui mieux que lui a savamment mdit sur les
monarchies naissantes et les royauts vieillies, sur les rvolutions
probables et les rpubliques possibles, pour savoir de quel chaos social
il y aurait le plus d'or  extraire? Le spculateur, semblable au gnie
du dluge, rase les montagnes et comble les valles pour courir en poste
 la fortune sur les ailes de la vapeur. Il analyse les sciences et
raisonne les gloires, persuad que toutes les fumes sont des forces
motrices dont on peut tirer des billets de banque. Il combine l'alliance
du bien et du mal, du profane et du sacr, du fait et du droit, du vrai
et du faux, du juste et de l'injuste, pour voir s'il n'en pourrait pas
faire sortir, par je ne sais quel procd chimique, quelque produit
industriel  mettre en commandite. Il regarde passer les destines du
pays comme un spectacle curieux dont il y a moyen de tirer un pcule
avantageux en faisant payer leur place aux assistants. Il sait par A
plus B ce que doit rapporter, bon an mal an, chaque crise ministrielle,
 qui n'y aura vu autre chose qu'un _hausse_ et une _baisse_  la
Bourse. Enfin n'est-ce pas lui qui en est arriv  faire du commerce un
assaut de supercheries, de la politique un tripotage d'cus, de la
morale publique une combinaison de finance, et de la socit en masse
une caverne de Roberts Macaires? O homme prodigieux! salut!

Ce grand personnage commence habituellement ses oprations sans avoir ni
biens ni argent: mais, en revanche, il a des dettes; et c'est son apport
social dans la mise de fonds des compagnies qu'il organise. Aussi
agit-il hardiment sur des millions avec un aplomb remarquable et un
gracieux entrain; car il ne risque absolument rien... que la fortune des
autres. Sa conscience et son honneur pourraient bien, il est vrai, s'y
trouver un peu compromis; mais le spculateur voit les choses de trop
haut pour descendre  s'occuper de semblables minuties. Les chanes du
devoir et de la morale ne sauraient entraver sa marche. Pourvu qu'il
agisse de manire  tre en de d'une possibilit de plainte en police
correctionnelle, il se croit dignement plac. Tant que la cour d'assises
ne se charge pas de lui offrir un sige, il s'tale, ici et l, avec le
_laisser-aller_ de la vertu dont la pose vise au gnie. Du moment o il
ne dpasse pas, ft-ce d'une tte d'pingle, la petite ligne de
dmarcation qui spare le citoyen apte  tous les emplois du citoyen que
va fltrir la marque, il se promne tte haute, il est au sentier de
l'honneur. Regardez-le jouir en paix de la plnitude de ses droits: il
n'est pas une dignit  laquelle il ne puisse prtendre. Il sera, au gr
de son caprice, jur, mouchard, garde national, recors, diplomate,
sergent de ville, ministre, meutier, cabotin; et, fondant au besoin
toutes ces natures dans la sienne, il marchera l'gal d'un monarque.

O bienfait de la civilisation! le spculateur,  la recherche de sa
proie, se jetant hardiment au milieu des labyrinthes de l'poque et du
pays, n'a besoin, lui, pour y vaincre et s'y retrouver, ni du glaive de
Thse ni du fil d'Ariane. Il n'attaque ni ne tue les minotaures qu'il y
rencontre; il leur propose tout uniment des rentes fin de mois avec des
reports et des primes; il les fascine avec le miroir  facettes des
dcouvertes fantastiques; il les gave avec des boulettes d'actions
industrielles; et les monstres dompts, sduits, subtiliss, bahis,
apposant vite leur griffe au bas de quelque chose de timbr, se htent
de lui donner, au lieu de le combattre, une poigne de mains citoyenne,
 la faon des potentats parlementaires et constitutionnels qui dbutent
dans la carrire.

La haute figure ici peinte pourrait se diviser,  un certain point, en
deux tres divers et distincts: le mystificateur et le mystifi. Mais le
spculateur vritablement digne de ce nom, le beau idal de l'espce, a
le double avantage d'offrir  la fois les deux types runis. Tour  tour
dupeur et dup, il est jou par ceux qu'il joue. Ce soir vendeur, demain
vendu, il fait des fourberies, marchandise; et des dloyauts, ngoce.
C'est un commerce qui prospre.

Le spculateur en bonne veine se met  merveille; il vous fait remarquer
l'admirable toffe de son pantalon et le charmant tissu de son gilet. Ce
sont de nouvelles inventions dont il sollicite le brevet. _Le besoin se
faisait gnralement sentir_ d'une amlioration dans l'industrie de la
toilette: il a l-dessus de vastes donnes o accourront les capitaux,
car les dbourss seront minimes, et le gain sera gigantesque. Ce
disant, le spculateur monte dans un ravissant tilbury attel d'un
cheval pur sang, qu'il s'est procur par la plus heureuse occasion du
monde. Il va revendre gnreusement tout cela  un ami qui en raffole,
et  qui il dsire faire faire une excellente acquisition. Il se
sacrifie  cet effet, et n'exigera aucun bnfice... qu'une bagatelle de
cent louis: les petits rsultats lui donnent des nauses. Il est des
gens qui, au surplus, se sont fait de ce genre de mal une sorte
d'immortalit.

Arriv au bois de Boulogne, le spculateur, descendant du coussin
prodigieux d'o il regarde du haut en bas son petit groom et les
passants, court en toute hte proposer  de riches fashionables du
_Jockey-Club_ plusieurs oprations magnifiques o l'on remuera l'or avec
des pelles. Il s'agit seulement d'avancer quelques centaines de mille
francs pour constituer chacune d'elles. Une des plus remarquables entre
autres est l'tablissement en grand d'une maison de commerce intime et
d'alliance troite entre la force et la faiblesse, entre la puissance et
la grce, c'est--dire entre les deux sexes[20]. On n'y admettra que le
mieux en tout genre dans les diverses parties qui composeront
l'ensemble. Un got exquis prsidera  la composition de cette
institution minemment philanthropique et nationale, qui sera  la fois
une voie ouverte aux natures passionnes, une garantie promise 
l'hygine publique, une scurit donne aux pres de famille, soit de
Paris, soit de province; enfin un dbouch offert  toute espce
d'entranements. Les fondateurs et associs auront des numros et des
cachets qui, indpendamment des entres et des rentres gnrales, leur
assureront des entres et des rentres particulires. O trouver, en
fait de socits, une corporation plus active dans ses oeuvres et plus
large dans ses produits? Les intresss seront rgulirement tenus au
courant de l'affaire par un relev exact de toutes choses. Le
spculateur se charge, lui, des embarras et difficults de
l'organisation premire; ces messieurs auront, sans s'tre mls de
rien, les bnfices qui en seront la suite; lui, il ne voit l dedans
que l'intrt du pays, l'extension de l'ordre, et une question toute
morale. Aussi se rsigne-t-il, de la manire la plus dsintresse, 
prendre sans rtribution tous les ennuis de l'affaire, l'administration,
la comptabilit, les discussions, les critures... et la CAISSE.

  [20] Voyez PARENT-DUCHATELET, _de la Prostitution dans la ville de
  Paris_, tome I, page 326.

Le spculateur en haute position n'attend pas longtemps la fortune: il a
le tlgraphe qui lui tend les bras, les meutes qui lui donnent un coup
d'paule, les conspirations qui lui font un signe de tte; et tout cela
bien combin, c'est la pierre philosophale. Il connat quelques heures 
l'avance ce qui doit sortir des lments en fusion qui se tournent avec
bouillonnement, et s'cument sans puration dans la grande chaudire
reprsentative. Il a sa combinaison prpare en tout tat de cause. Il
gagnera dix centimes  la Bourse sur le doctrinaire, un peu moins sur le
dynastique, beaucoup plus sur le centre gauche. L'essentiel est d'tre
averti  temps. Or, pour cela faire, il a chelonn du palais des
lgislateurs au temple des agents de change des _fonctionnaires-signaux_
qui, par gestes convenus, le tiennent au courant d'heure en heure,
moyennant rcompense honnte, des pulsations de la crise gouvernementale
et des fivres de la tribune. Qui triomphera? Peu importe! avant tout
la spculation. Aussi, par suite, a-t-il en un clin d'oeil des htels,
des villas, des grandes croix, des hritires, des fanfares. Tout cela
dure-t-il? Plus ou moins. C'est un cortge impertinent et fantastique 
la faon des contes arabes, qui surgit, resplendit... et passe. A un
autre: la France paie.

Le spculateur de moyenne classe a un appartement confortable, un dner
prt au cercle de son quartier, une entre aux thtres royaux, une
place marque  la Bourse, un poste d'habitude  Tortoni, une famille
quelque part, et une matresse n'importe o. Il a, pour se mettre 
l'abri des vnements politiques, un pied dans le camp lgitimiste, un
bras dans l'opinion juste-milieu, et une autre partie du corps plus ou
moins heureusement choisie, dans le parti rpublicain. Du reste, il ne
fait pas plus de cas des croix de la Lgion-d'Honneur que des soupes
conomiques. Les pauvrets, dit-il, ne rapportent rien. Il a autant
d'aversion pour les rjouissances de juillet que pour les batailles de
polichinelle, autant de dgot pour les programmes de l'Htel-de-Ville
que pour les expositions de phnomnes vivants. Il n'y a rien  gagner,
dit-il, avec les mauvaises plaisanteries.

Lorsqu'il sait crire, et cela peut se rencontrer, le spculateur vend
cinq ou six fois ses manuscrits. Il les distribue d'abord  celui-ci en
_feuilletons_, puis  cet autre en _volumes in-8_, enfin, n'importe 
qui, en _drame_ ou en _vaudeville_. Cela commence par faire une trilogie
littraire qui a trois formes, trois allures, trois titres, et qui n'est
au fond qu'une seule et mme chose; l'admirable de cette combinaison,
c'est qu'au bout du compte il y aura eu trois ventes, trois paiements,
trois publications, et que le bon public aura pu y tre trois fois
mystifi. Cela n'empchera pas d'ailleurs la _trilogie_ d'tre plus tard
vendue de nouveau pour paratre in-12 ou in-18, puis d'tre revendue peu
aprs pour se remettre en _OEuvres compltes_. O sublime progrs des
lettres!

Le spculateur a peu de got pour la campagne. A quoi servent, en effet,
les champs et les moissons? A nourrir les habitants de ce globe? il est
certain que cela n'a rien de draisonnable et peut occuper la caste
vulgaire; mais, pour lui, le point capital ici-bas, ce n'est point
d'engraisser l'humanit, c'est de nourrir la spculation.

Oh! qu'il est beau, le spculateur, lorsque, mollement tendu sur un
fauteuil  la Voltaire, il lit voluptueusement le prospectus d'une
entreprise tourdissante, o il apportera toute sa capacit, et ses amis
tout leur argent! Comme il en tudie les chances! Elle lui parat
d'autant plus magnifique, qu'elle a l'air  peu prs impraticable. Allez
donc proposer, dans Paris, aux hommes  haute intelligence, un projet
simple et raisonnable, sans clat  porter aux nues, mais promettant un
gain honnte: avec quelle rise ddaigneuse votre plan sera accueilli!
_Un gain honnte!_ juste ciel!... autant vaudrait demander l'aumne. Qui
oserait se compromettre au point d'attacher son nom  une pareille
niaiserie? _Un gain honnte!_ mais un homme bien plac n'accepte pas la
responsabilit d'un tel ridicule! il faut une fortune assure dans les
vingt-quatre heures, ou, au plus tard, dans le trimestre; il faut, du
moins, si l'on attend, des dividendes anticips. Sans quoi, vaut-il la
peine d'y arrter sa pense!... Parlez-nous d'une entreprise de voitures
qui chevaucheront toutes seules par monts et par vaux sans haquenes et
sans charbon; parlez-nous de lunettes d'approche dcouvrant des
actionnaires sur une comte avec ou sans queue, le tout venant  nous
bride abattue; parlez-nous de toiles mirobolantes qu'on va tisser avec
du jasmin, des roses et du chvrefeuille, changs d'abord en paisse
marmelade, puis transforms en cheveaux de fil par des procds
incomprhensibles:  la bonne heure! Comme cela ravit l'imagination!
quel vaste champ  l'enthousiasme! quelle carrire aux jongleurs!... Le
succs de ces merveilles est certain d'avance, non pas seulement
_quoique_ absurdes, mais prcisment _parce que_ absurdes. Ces deux
adverbes ont du bonheur.

Le spculateur, prince souverain du pays des chimres, passe une partie
de sa vie doucement berc par le songe argent... des illusions. Il voit
la pluie d'or de Dana tomber de toutes parts sur ses conceptions
mercantiles; il fait continuellement la conqute en esprance de toutes
les toisons d'or que son imagination lui montre suspendues  chacun des
arbres de l'industrie, vraie fort Noire de l'poque. Il a sans cesse
devant les yeux l'exemple de je ne sais quel millionnaire qui aurait
commenc par vendre du btail et qui aurait fini par vendre des peuples,
ce qui lui parat se ressembler beaucoup. Il cite une foule de ses
camarades qui,  leur dbut dans la carrire, ne frquentaient que les
ncessiteux de la taverne, et qui maintenant ne daignent se familiariser
qu'avec les puissances du palais. Il est, du reste, une foule
d'incrdules qui rient de ses plans et de ses rves, qui affirment que
plus d'un de ces aptres de l'or ont t vus, eux et leurs disciples,
arrivant de succs en succs, de bnfice en bnfice et de fortune en
fortune,  une des chambres de Sainte-Plagie,  un des lits de
l'Htel-Dieu, voire mme  une des loges de Bictre.... Mais ces odieux
propos n'atteignent pas la grande figure qu'ils insultent. Que la
prdiction se ralise ou non, elle n'en est pas moins dclare
impossible. La notabilit de l'poque a le rare privilge de puiser une
illustration dans ses avanies elles-mmes; le fodal poursuivant d'armes
de la spculation fournit brillamment sa carrire contre tout venant;
et, qu'il soit applaudi ou hu, il ne s'en lancera pas moins,  la
suite de ce paladin du dix-neuvime sicle, une foule de chevaliers...
d'industrie.

Regardez-le dans son appartement, au milieu des papiers et des cartons,
qu'il classe avec amour et mthode. Oh! que de trsors sous ses
doigts!... Prenons au hasard et lisons. (N 3.) Manire de courir la
poste dans des wagons suspendus sur des fils de fer presque invisibles,
 quelques pieds du sol. (N 8.) Mines de houille, de cuivre,
d'asphalte et de vif-argent, sur le point d'tre dcouvertes  l'une des
barrires de Paris. (N 9.) Tontine pour assurer des maris  leur aise
aux jeunes vierges qui ne le seraient pas. NOTA. On donnera l-dessus
des explications srieuses. (N 17.) Association musicale et dansante
pour ddommager des tremblements de terre, des incendies et de la
peste. (N 18.) Socit pour garantir le public, moyennant une prime,
de toutes les contributions forces nommes vulgairement dans les
salons: billets d'artistes, loterie des pauvres, souscriptions de
charit, etc. (N 33.) Communaut scientifique, par actions, pour
l'industrie des vers  soie, d'aprs les procds de l'enseignement
mutuel. Voil-t-il des ides heureuses!... Le spculateur entreprendra
toutes ces belles choses; il les proclamera _nationales_, et chacune
l'enrichira. Car pour lui point de mauvaises chances: si l'affaire
russit, il joue sur le succs; si elle choue, il jouera sur la
dconfiture. Il spcule sur l'difice qui se construit comme sur
l'difice qui s'croule; et on le verra, aprs avoir opr d'une manire
prpondrante sur une socit en enfantement, agir d'une faon
victorieuse sur cette mme socit en liquidation. Tout lui est bon,
btisse et dcombres. Le spculateur a une famille: des neveux, des
cousins, des frres. Cela n'est pourtant pas de rigueur: n'importe! le
cas chant, il s'agit d'en tirer parti. Quelques-uns d'eux peuvent
mourir; or, le spculateur, qui s'est tabli le chef et le protecteur de
tous les siens, peut devenir aussi leur hritier. Oh! alors qu'il lui
paratrait doux et touchant de larmoyer sur les admirables trpasss qui
viennent de lui lguer, avec l'exemple de leurs vertus, haute nourriture
pour son me, quelque chose de non moins sonnant, mais de plus
substantiel pour son corps!... Le spculateur,  la fois inspir par le
ciel et la terre, s'occupe avec un intrt chaleureux de la destine de
ses proches. _Celui-ci_, il le place dans l'tat militaire, en lui
recommandant cette noble susceptibilit de la bravoure franaise qui ne
permet pas le moindre mot quivoque dans la conversation sans en
demander raison sur l'heure, et mettre, tout de suite, flamberge au
vent: c'est le grand devoir du mtier, la loi premire de l'honneur;
hors le duel point de salut. _Celui-l_, il lui souffle la passion des
voyages aventureux, des explorations d'outre-mer. Oh! l'Inde, le Brsil,
la Turquie, le Mogol, la Chine, la Perse!... ce n'est que l maintenant
que se trouve encore du neuf, de l'nergie, de la sve, du grandiose et
de la vie. Ailleurs, et surtout en Europe, tout est rachitique ou
dfunt, on n'y voit qu'atomes ou crtins. _Cet autre_, il le fait entrer
dans les ordres: il a senti sa vocation; l'me de ce sublime parent
avait besoin de se baigner dans les flots de la saintet vanglique.
Dieu l'appelle depuis longtemps, pour sa plus grande gloire,  la
Chartreuse ou  la Trappe: ce sont les pristyles du ciel, le portail
des batitudes. Quant _ ce dernier_, autre affaire. Il est du monde et
n pour le monde; il faut qu'il soit  lui tout entier: c'est le
spculateur qui l'y lance. Il l'enivre  toutes ses coupes; il l'assied
 tous ses banquets, il le livre  tous ses amours; et le matre est
fier de l'lve. Mais, pour supporter tant de joies, ce dernier,
malheureusement, a peu de force et de sant... En rsultat dfinitif,
tous ceux dont le spculateur a entrepris l'ducation, dirig les
penses et soign la carrire, ont successivement disparu. Qu'en dit
l'homme aux vastes desseins? C'est moi! s'crie-t-il avec orgueil; moi
qui ai soutenu ma famille! je m'tais dvou  elle. Le ciel m'en a
rcompens. En faisant le bien de mes proches, voyez comme j'ai
prospr. Dieu merci! tout s'est bien pass: j'ai dignement cas tous
les miens.

Il est hors de doute que le spculateur peut se marier comme tout autre
individu de l'espce humaine; mais l'amour n'entrera pour rien dans la
balance de cette opration: il n'y sera pes que la dot. Le futur fera
peu de cas de la _beaut_,  moins toutefois que ladite _beaut_ ne lui
offre un moyen d'lvation, et ne lui ouvre une voie particulire  la
fortune, en l'alliant naturellement  de puissants amateurs du _beau_:
c'est une position comme une autre. Il ne tiendra pas prcisment 
l'ge; une vieille femme riche ne saurait tre trop avance dans la vie:
son mrite est en proportion de ses annes. Oh! l'inestimable bien
qu'une caducit dore, dont le coffre-fort lve son couvercle au moment
o le tombeau s'ouvre!... Comme on le pleure avec effusion, ce vieil
ange avec qui l'on avait fait, d'une manire voile, une sorte de trait
de commerce dont l'article _hritage_ tait le point sacramentel!... Il
pousera mme une enfant, si l'occasion s'en prsente, dt-il jouer  la
poupe; la chose a souvent du ressort, L'innocence, dit-il, a pour lui
tant de charmes, et puis l'on est si pur au sortir du berceau! Mais
bien entendu que l'enfant sera une hritire opulente, et qu'il y aura
fusion dans les biens; car il sait son code par coeur: Le mari est le
chef de la communaut.

Une fois mari, le spculateur fait assurer sa femme par une compagnie
_ad hoc_. Car, dans le cas o sa douce moiti, douce ou non, viendrait 
dcder, sa mort lui serait paye d'aprs les statuts de ladite
compagnie; et ce serait une bonification dans sa fortune  ajouter aux
rentres de la succession vacante. Il fera aussi assurer ses enfants, vu
que si les fruits de son mariage venaient  trpasser de la dentition,
de la vaccine, du cholra, de la croissance, ou de toute autre chose
fcheuse, il aurait  toucher le montant de quelque prime  chaque pompe
funbre de sa famille; et notez bien qu'actionnaire du grand
tablissement des catafalques, il a un intrt majeur et positif  voir
prosprer les spulcres. Il y aurait videmment pour lui, dans les
enterrements lucratifs de sa race, un encouragement  obir  cette loi
du Seigneur: Croissez et multipliez! Quant  lui personnellement, il
ne se fait pas assurer, car la somme  payer au jour de sa mort ne
devant pas rentrer dans sa poche, il n'y attache aucune importance.

Mais la soif de la spculation ne dvore pas uniquement les privilgis
de l'existence, les gens de la haute sphre; elle s'empare des individus
de tous les tats et de toutes les classes. Le spculateur des derniers
rangs a son genre et sa route  part. A l'afft des solennits
dramatiques, il en achte d'avance les billets pour les revendre 
bnfice aux amateurs qui,  l'heure du spectacle, craignent de faire
queue au bureau, et se la font faire  la porte. Il sait qu' propos de
l'exposition des produits industriels il sera jou des pices de
circonstance o beaucoup de noms seront honorablement cits; qu'imagine
le spculateur? Il va trouver les commerants qui aiment le parfum des
louanges, et, d'accord avec auteurs, acteurs et directeurs de
spectacles, il intercalera dans les comdies  jouer une srie d'loges
pour messieurs tels et tels,  tant le couplet,  tant la phrase, et
mme  tant la ligne. Tout le monde y aura son profit: d'abord, les
auteurs, acteurs et directeurs, qui, par l, attireront  leur thtre
les particuliers vants et  vanter; puis ces mmes particuliers qui,
mis en lumire, auront ainsi donn sur la scne au bon public une
manire de prospectus; puis enfin le bon public qui aura gagn  tout
cela le double avantage d'couter une sorte de pices, et d'y trouver un
genre d'affiches... O sagacit lumineuse!

Ce n'est pas tout; descendons plus bas encore: nous arriverons aux
spculateurs peints par Vidocq. Ceux-ci, errant  et la dans la foule 
toutes les ftes de tous les rgimes, spculent hardiment sur les
encombrements, la presse et le dsordre. Ils se serrent contre
l'individu qui pleure de joie en voyant dfiler un prince quelconque
allant  une crmonie telle quelle, ainsi qu'il en a tant pass et
qu'il en passera tant encore; et, en un tour de main, ils se procurent
 bon compte l'agrment de savoir l'heure au dtriment dudit
enthousiaste. Puis les mouchoirs, les portefeuilles et les bijoux
changent de matre  son approche. C'est un commerce par substitution
d'autant plus fructueux, que celui qui prend ne donne rien en retour 
celui avec lequel il s'est mis en rapport. Ce mode est dangereux, il est
vrai; le spculateur de ce genre en vient presque toujours  ajouter 
sa signature le titre suivant: _dtenu_ ou _forat_. Tandis que
l'industriel de haut rang, qui a fait en grand ce que faisait l'autre en
petit, roule dans un bel quipage, et finira peut-tre par daigner
mettre au bas de son nom: _dput_ ou _pair de France_. Belle chose que
la moralit sociale!

En rsum, le spculateur sait tout, il voit tout, calcule tout, saisit
tout. D'un mme coup d'oeil, il embrasse  la fois les avantages que,
par une heureuse combinaison, il pourrait recueillir d'une association
rpublicaine et d'un amalgame de bitumes, du triomphe des petites reines
du Midi et de la destruction des punaises; tout lui est lucre et trafic.
Il enjambera gracieusement la ruine de vingt familles pour sauter de
pied ferme au milieu des dmolitions, qu'il espre relever  la plus
grande gloire de sa rapacit. Il rira malignement en passant sur les
dsastres du prochain, car il a fait une lgre variante  son usage au
plus fameux des commandements: _Le bien des autres tu prendras et
retiendras  ton escient_. Il prtend qu'il a,  l'appui de cette phrase
et de sa morale, des exemples d'une grande valeur et des approbations
d'une haute porte.

Pour lui, qu'est-ce que le bien et le mal? _le bien_, c'est d'tre
capitaliste; _le mal_, c'est d'tre proltaire. Pour lui, qu'est-ce que
le vice et la vertu? _le vice_, c'est l'absence des qualits qui servent
 enrichir; _la vertu_, c'est l'art d'escamoter lgalement au prochain
ce qu'on a le dsir de s'approprier. Pour lui enfin, qu'est-ce que
l'industrie et le commerce? C'est tout bonnement une guerre ouverte
entre concitoyens pour s'arracher son bien l'un  l'autre, avec le plus
d'adresse et le moins de scandale possible; c'est un combat  outrance
entre celui qui tient et celui qui veut prendre, entre celui qui a et
celui qui veut avoir; enfin, c'est cet adage en actions l-haut et
l-bas en pratique: _Ote-toi de l que je m'y mette!_

Ne demandez pas au spculateur ce que c'est que la pit, le culte et
les choses saintes. Sa pit, c'est un religieux amour pour les douceurs
de la vie; son culte, c'est l'observation scrupuleuse des statuts et
rglements de la Bourse; les choses saintes, ce sont tous les objets de
prix que les Hbreux au dsert jetaient dans la chaudire embrase d'o
allait sortir le veau d'or.

A-t-il une conscience? Oui: mais elle est semblable  la bulle de savon
brillamment colore qui sort du ftu de paille d'un enfant:  son
apparition, on la prendrait pour quelque chose. Hlas! Dieu sait ce que
c'est, d'o a vient et o a va!

A-t-il un coeur, cet homme? Sans doute, mais il ne bat que pour sa
spcialit; et par consquent les choses de l'honneur et du sentiment
n'entrent en rien ni pour rien dans les habitudes de sa nature. On
disait d'un grand capitaine qu' la place du coeur il avait _un boulet
de canon_; on pourrait affirmer que le spculateur a, en guise d'me,
_des bons payables au porteur_.

  Le vicomte D'ARLINCOURT.




[Illustration: TABLE DES MATIRES.]


                                    Dessinateurs.   Graveurs.       Pag.

                                    MM.             MM.

  INTRODUCTION, par M. JULES JANIN.

  Tte de page.                     EMY.            GRARD.


  L'PICIER, par M. DE BALZAC.                                      1

  Type.                             GAVARNI.        LAVIEILLE.      ib.
  Tte de page.                     id.             id.             ib.
  Lettre.                           id.             id.             ib.
  Cul-de-lampe.                     id.             id.             8


  LA GRISETTE, par M. J. JANIN                                      9

  Type.                             GAVARNI.        LAVIEILLE.      ib.
  Tte de page.                     id.             id.             ib.
  Lettre.                           id.             id.             ib.
  Cul-de-lampe.                     id.             id.             16


  L'TUDIANT EN DROIT, par                                          17
  M. E. DE LA BDOLLIERRE.

  Type.                             GAVARNI.        LAVIEILLE.      ib.
  Tte de page.                     id.             id.             ib.
  Lettre.                           id.             id.             ib.
  Cul-de-lampe.                     id.             id.             24


  LA FEMME COMME IL FAUT, par
  M. DE BALZAC.                                                     25

  Type.                             GAVARNI.        LAVIEILLE.      ib.
  Tte de page.                     id.             id.             ib.
  Lettre.                           id.             VERDEIL.        ib.
  Cul-de-lampe.                     id.             LAVIEILLE.      32


  LE DBUTANT LITTRAIRE, par                                       33
  M. ALBRIC SECOND.

  Type.                             GAVARNI.        LAVIEILLE.      ib.
  Tte de page.                     id.             id.             ib.
  Lettre.                           id.             id.             ib.
  Le dbutant rflchissant.        GAGNIET.        VERDEIL.        37
  Cul-de-lampe.                     GAVARNI.        LAVIEILLE.      40


  LES FEMMES POLITIQUES, par M. le
  comte HORACE DE VIEL-CASTEL.                                      41

  Type.                             GAVARNI.        LAVIEILLE.      ib.
  Tte de page.                     id.             id.             ib.
  Lettre.                           id.             id.             ib.


  LE RAPIN, par
  M. J. CHAUDES-AIGUES.                                             49

  Type.                             GAVARNI.        LAVIEILLE.      ib.
  Tte de page.                     id.             id.             ib.
  Lettre.                           id.             id.             ib.
  Rapin dessinant.                  GAGNIET.        GRARD.         52
  Cul-de-lampe.                     GAVARNI.        LAVIEILLE.      56


  UNE FEMME A LA MODE, par
  Mme ANCELOT.                                                      57

  Type.                             GAVARNI.        LAVIEILLE.      ib.
  Tte de page.                     id.             LOUIS.          ib.
  Lettre.                           id.             VERDEIL.        ib.


  LA COUR D'ASSISES, par TIMON.                                     65

  Type.                             GAVARNI.        LAVIEILLE.      ib.
  Tte de page.                     id.             id.             ib.
  Lettre.                           id.             id.             ib.
  Les juges endormis.               GAGNIET.        VERDEIL.        66
  Le rquisitoire.                  id.             LOISEAU.        69
  Le public.                        id.             id.             71
  Le rsum.                        id.             SOYER.          73
  Cul-de-lampe.                     GAVARNI.        LAVIEILLE.      74


  LA MRE D'ACTRICE, par
  M. COUAILHAC.                                                     75

  Type.                             H. MONNIER.     LAVIEILLE.      ib.
  Tte de page.                     id.             GRARD.         ib.
  Lettre.                           id.             id.             ib.
  Aurlie lisant.                   GAGNIET.        LAISN.         76
  M. de Ressigeac.                  id.             VERDEIL.        78
  Le protecteur.                    id.             id.             ib.
  La femme de chambre.              H. MONNIER.     GRARD.         80
  Deuxime type: l'actrice.         GAVARNI.        LAVIEILLE.      ib.
  Le rgisseur.                     H. MONNIER.     id.             81
  La Saint-Robert.                  id.             GRARD.         82
  L'allumeur.                       id.             LAVIEILLE.      84
  La Saint-Jullien.                 id.             GRARD.         86
  Cul-de-lampe.                     id.             LAVIEILLE.      89


  L'HORTICULTEUR, par M. A. KARR.                                   90

  Type.                             GAVARNI.        LAVIEILLE.      ib.
  Tte de page.                     GAGNIET.        SOYER.          ib.
  Lettre.                           id.             id.             ib.
  L'horticulteur et son rosier.     id.             id.             94
  L'horticulteur assis.             id.             id.             96


  LES DUCHESSES, par
  M. le comte DE COURCHAMPS.                                        97
  Type.                             GAVARNI.        LOUIS.          ib.
  Tte de page.                     GAGNIET.        LOISEAU.        ib.
  Lettre.                           id.             GRARD.         ib.


  LE MEDECIN, par M. L. ROUX.                                       105

  Type.                             GAVARNI.        LAVIEILLE.      ib.
  Tte de page.                     id.             id.             ib.
  Lettre.                           id.             id.             ib.
  Cul-de-lampe.                     id.             id.             112


  LA FIGURANTE, par
  M. P. AUDEBRAND.                                                  113

  Type.                             GAVARNI.        LAVIEILLE.      ib.
  Tte de page.                     id.             GUILBAUT.       ib.
  Lettre.                           id.             FAGNION.        ib.
  Cul-de-lampe.                     id.             id.             120


  LES COLLECTIONNEURS, par M.
  le comte HORACE DE VIEL-CASTEL.                                   121

  Type.                             GAVARNI.        LAVIEILLE.      ib.
  Tte de page.                     id.             id.             ib.
  Lettre.                           id.             id.             121
  Cul-de-lampe.                     id.             id.             128


  LA GARDE, par Mme DE BAWR.                                        129

  Type.                             H. MONNIER.     LAVIEILLE.      ib.
  Tte de page.                     id.             id.             ib.
  Lettre.                           id.             id.             ib.
  Cul-de-lampe.                     id.             id.             136


  L'AVOU, par M. ALTAROCHE.                                        138

  Type.                             H. MONNIER.     LAVIEILLE.      ib.
  Tte de page.                     id.             GRARD.         ib.
  Lettre.                           id.             LAVIEILLE.      ib.


  LE RAMONEUR, par M. ARNOULD
  FREMY.                                                            145

  Type.                             GAVARNI.        LOUIS.          ib.
  Tte de page.                     GAGNIET.        DEGHOUY.        ib.
  Lettre.                           id.             id.             ib.
  Les ramoneurs.                    COUSIN.         PORRET.         149
  id.                               id.             id.             152


  L'INFIRMIER, par M. P. BERNARD.                                   155

  Type.                             GAVARNI.        LOISEAU.        ib.
  Tte de page.                     GAGNIET.        id.             ib.
  Lettre.                           id.             id.             ib.


  LA GRANDE DAME DE 1830, par
  Mme STPHANIE DE LONGUEVILLE.                                     161

  Type.                             GAVARNI.        LAVIEILLE.      ib.
  Tte de page.                     GAGNIET.        id.             ib.
  Lettre.                           id.             BRVAL.         ib.
  Cul-de-lampe.                     id.             FAGNION.        168


  LE MLOMANE, par M. ALBERT CLER.                                  169

  Type.                             H. MONNIER.     LAVIEILLE.      ib.
  Tte de page.                     id.             LAISN.         ib.
  Lettre.                           id.             LOISEAU.        ib.


  LA SAGE-FEMME, par M. L. ROUX.                                    177

  Type.                             GAVARNI.        LAVIEILLE.      ib.
  Tte de page.                     GAGNIET.        BELHATTE.       ib.
  Lettre.                           GAVARNI.        SOYER.          ib.
  Cul-de-lampe.                     id.             LOISEAU.        184


  LE DPUT, par M. E. BRIFFAULT                                    185

  Type.                             GAVARNI.        STIPULKOWSKI.   ib.
  Tte de page.                     GAGNIET.        CHERRIER.       ib.
  Lettre.                           id.             id.             ib.


  LA CHANOINESSE, par M. ELIAS                                      193
  REGNAULT.

  Type.                             GAVARNI.        LAVIEILLE.      ib.
  Tte de page.                     GAGNIET.        ODIARDI.        ib.
  Lettre.                           id.             BRVAL.         ib.


  LE JOUEUR D'CHECS,
  par M. MRY.                                                      201

  Type.                             GAVARNI.        GUILLAUMOT.     ib.
  Tte de page.                     GAGNIET.        BELHATTE.       ib.
  Lettre.                           id.             id.             ib.
  Deux joueurs d'checs.            id.             id.             208


  LA MAITRESSE DE TABLE D'HOTE,
  par M. A. DELACROIX.                                              209

  Type.                             GAVARNI.        SOYER.          ib.
  Tte de page.                     GAGNIET.        BRVAL.         ib.
  Lettre.                           id.             DESCHAMPS.      ib.


  LE CHASSEUR,
  par M. ELZAR BLAZE.                                              217

  Type.                             GAVARNI.        J. BARAT.       ib.
  Tte de page.                     GAGNIET.        LAISN.         ib.
  Lettre.                           id.             id.             ib.


  LA FEMME DE CHAMBRE,
  par M. A. DELACROIX.                                              225

  Type.                             GAVARNI.        LAVIEILLE.      ib.
  Tte de page.                     GAGNIET.        id.             ib.
  Lettre.                           id.             FAURE.          ib.


  L'AMI DES ARTISTES,
  par M. FRANCIS WEY.                                               233

  Type.                             H. MONNIER.     LAVIEILLE.      ib.
  Tte de page.                     id.             GRARD.         ib.
  Lettre.                           id.             SOYER.          ib
  M. Saint-Eugne.                  H. MONNIER.     BELHATTE.       235
  L'ami assis.                      id.             GRARD.         236
  L'ami broyant des couleurs.       id.             LAISN.         239
  Le vieil ami.                     id.             id.             241
  Cul-de-lampe.                     id.             GRARD.         244


  LA FEMME SANS NOM,
  par M. TAXILE DELORD.                                             245

  Type.                             GAVARNI.        LOUIS.          ib.
  Tte de page.                     DAUBIGNY.       QUARTLEY.       ib.
  Lettre.                           TRIMOLET.       GUIBAUT.        ib.
  Main-Fine.                        id.             FONTAINE.       ib.


  LA JEUNE FILLE,
  par M. E. DE LA BDOLLIERRE.                                      257

  Type.                             GAVARNI.        GRARD.         ib.
  Tte de page.                     PAUQUET.        STIPULKOWSKI.   ib.


  LE PAIR DE FRANCE,
  par M. MARIE AYCARD.                                              261

  Type.                             GAVARNI.        LAVIEILLE.      ib.
  Tte de page.                     GAGNIET.        FAURE.          ib.
  Lettre.                           id.             BRVAL.         ib.
  Le confesseur.                    id.             VERDEIL.        266
  Pairs causant.                    id.             GRARD.         267
  L'orateur.                        id.             id.             ib.
  Caliste.                          id.             VERDEIL.        268
  Le pair agronome.                 id.             GRARD.         269
  Deux pairs causant.               id.             GUILBAUT.       ib.
  Le pair militaire.                id.             VERDEIL.        270
  Le jeune pair.                    id.             PERVILL.       ib.
  Le pair prfet.                   id.             id.             271
  Cul-de-lampe.                     TRIMOLET.       LAISN.         272


  L'LVE DU CONSERVATOIRE,
  par M. COUAILHAC.                                                 275

  Type: lve de tragdie.          GAVARNI.        BIROUSTE.       ib.
  Tte de page.                     TRIMOLET.       id.             ib.
  Lettre.                           id.             id.             ib.
  Deuxime type.                    GAVARNI.        GUILLAUMOT.     283


 LE POSTILLON, par M. HILPERT                                       285

  Type.                             H. MONNIER.     LAVIEILLE.      ib.
  Tte de page.                     id.             PERVILL.       ib
  Lettre.                           id.             BRVAL.         ib.


  LA NOURRICE SUR PLACE,
  par M. A. ACHARD.                                                 293

  Type.                             GAVARNI.        SOYER.          ib.
  Tte de page.                     GAGNIET.        LOISEAU.        ib.
  Lettre.                           id.             GRARD.         ib.


  L'EMPLOY, par M. P. DUVAL.                                       301

  Type.                             GAVARNI.        LAVIEILLE.      ib.
  Tte de page.                     GAGNIET.        GUILLAUMOT.     ib.
  Lettre.                           id.             id.             ib.


  L'AME MCONNUE,
  par M. F. SOULI.                                                 309

  Type.                             GAVARNI.        LOISEAU.        ib.
  Tte de page.                     TRIMOLET.       SOYER.          ib.
  Lettre.                           id.             id.             ib.


  L'ECCLSIASTIQUE,
  par M. A. DE LAFOREST.                                            317

  Type.                             GAVARNI.        GUILLAUMOT.     ib.
  Tte de page.                     GAGNIET.        id.             ib.
  Lettre.                           id.             GUILBAUT.       ib.


  LA FEMME DE MNAGE,
  par M. C. ROUGET.                                                 325

  Type.                             H. MONNIER.     LAVIEILLE.      ib.
  Tte de page.                     id.             BRVAL.         ib.
  Lettre.                           GAGNIET.        GRARD.         ib.


  LE MAITRE D'TUDES, par M. NYON.                                  333

  Type.                             GAVARNI.        LAVIEILLE.      ib.
  Tte de page.                     id.             BELHATTE.       ib.
  Lettre.                           GAGNIET.        ODIARDI.        ib.


  LA FRUITIRE,
  par M. F. COQUILLE.                                               341

  Type.                             H. MONNIER.     LAVIEILLE.      ib.
  Tte de page.                     id.             FONTAINE.       ib.
  Lettre.                           GAGNIET.        GUILBAUT.       ib.


  LE COMMIS-VOYAGEUR,
  par M. RAOUL PERRIN.                                              349

  Type.                             GAVARNI.        ODIARDI.        ib.
  Tte de page.                     GAGNIET.        NIVET.          ib.
  Lettre.                           GAVARNI.        PERVILL.       ib.
  Cul-de-lampe.                     id.             FONTAINE.       ib.


  LA REVENDEUSE A LA TOILETTE,
  par M. ARNOULD FREMY.                                             359

  Type.                             GAVARNI.        LOUIS.          ib.
  Tte de page.                     GAGNIET.        ODIARDI.        ib.
  Lettre.                           GAVARNI.        BRVAL.         ib.


  LE VIVEUR, par M. E. BRIFFAULT.                                   365

  Type.                             GAVARNI.        LAVIEILLE.      ib.
  Tte de page.                     MEISSONIER.     id.             ib.
  Lettre.                           id.             LOUIS.          ib.


  LE SPCULATEUR, par
  M. le vicomte D'ARLINCOURT.                                       373

  Type.                             GAVARNI.        LAVIEILLE.      ib.
  Tte de page.                     TRIMOLET.       GUILBAUT.       ib.
  Lettre.                           id.             SOYER.          ib.

[Illustration: LES FRANAIS]


       *       *       *       *       *


  ERRATA:

  Page   V: chemin remplac par chemins (de vos chemins de fer si
              mal faits,)
  Page  VI: a  remplac par a(il y a Thramne, qui est trs-riche)
  Page XVI: comtemporaines par contemporaines (l'tude des moeurs
              contemporaines)
  Page   6: Il par Ils (Ils n'ont pas su ce qu'est le cholra)
  Page  12: violette par violettes (pour le bouquet de violettes)
  Page  15: bras par bas (sa jambe nue dans son bas trou)
  Page  39: trape par trappe (par la trappe du crime)
  Page  44: dvelopps par dveloppes (ses ides... sont peu
              dveloppes;)
  Page  59: occuprent par s'occuprent (Ils s'occuprent d'elle
              pendant un mois)
  Page  65: ass par assez (j'ai assez piqu les orateurs et
              les rois)
  Page  73: rompu par rompue (Elle sort enfin,... rompue de
              fatigue,)
  Page  86:  ses par ces (Chacune de ces dames raconte,)
  Page  88: rum par rhum (un punch au rhum pour clbrer)
  Page  91: un par une (il y a une trentaine d'annes)
  Page  93: auteur par hauteur (toujours  la mme hauteur;)
  Page 118: auquels par auxquels (les vieux rubans auxquels
              elle rendra leur lustre)
  Page 137: ving par vingt (avant vingt-huit ans)
  Page 139: neufs par neuf (dans l'tude depuis neuf heures)
  Page 145: la par le (le parasite des chemines)
  Page 146: relai par relais (assaillent  chaque relais)
  Page 170: joueux par joyeux (..... joyeux refrain)
  Page 183: biberou par biberon (un biberon ne s'improvise pas)
  Page 192: daguerrotype par daguerrotype (le daguerrotype
              lui-mme ne saurait fixer)
  Page 219: minement par minemment (langage minemment
              aristocratique)
          : se par ce (Voil ce qu'on se dit)
  Page 237: seul par seule (l'art est leur seule occupation)
  Page 252: grces par grce (grce  ce sentiment)
  Page 255: arrrt par arrt (Crochard a t arrt)

  Page 260: Au par Aux (Aux sources du bonheur)
  Page 281: par par part (le bourgeois... se fait  part lui
              cette rflexion)??
  Page 282: sulement par seulement (Je dirai seulement)
  Page 293: rechignaut par rechignant (il monte sur le sige
              en rechignant)
  Page 298: proverbiable par proverbiale (l'inflammable sensibilit
              est devenue proverbiale)
  Page 309: trs par trs (n'est qu'un driv trs-altr)
  Page 311: elles par elle et centres par cendres (qui emporte
              avec elle les cendres)
  Page 316: FRRDIC par FRDRIC (FRDRIC SOULI)
  Page 321: lcater par clater (par la gaiet qu'ils laissent
              clater)
  Page 335: et par est (Le rglement de la pension est l)
  Page 336: un par une (une impasse o doit s'enterrer)
  Page 343: librable par librale (d'une main vraiment librale)
  Page 347: un par une (qui lui font une concurrence redoutable)
  Page 357: supprim la premire ligne du texte (doublon avec la
              dernire ligne de la page 356.)





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*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
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against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
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