Project Gutenberg's Histoire de ma Vie, Livre 1 (Vol.1 to 4), by George Sand

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Title: Histoire de ma Vie, Livre 1 (Vol.1 to 4)

Author: George Sand

Release Date: March 11, 2012 [EBook #39101]

Language: French

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Notes de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t conserve
et n'a pas t harmonise. Les corrections indiques dans l'errata en
fin du livre ont t incorpores dans le texte.

Le titre Chapitre Sixime n'existe pas dans cette dition. Aprs
le Chapitre Cinquime, le Chapitre Septime continue la narration o le
Chapitre prcdent l'a laisse.




  HISTOIRE DE MA VIE.




     HISTOIRE

     DE MA VIE

     par

     Mme GEORGE SAND.


     Charit envers les autres;
     Dignit envers soi-mme;
     Sincrit devant Dieu.

     Telle est l'pigraphe du livre que j'entreprends.
       15 avril 1847.
       GEORGE SAND.


TOME PREMIER.

PARIS, 1855.

LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD.




PREMIRE PARTIE.[1]




CHAPITRE PREMIER.

 Pourquoi ce livre?--C'est un devoir de faire profiter les autres
   de sa propre exprience.--_Lettres d'un Voyageur._--Confessions
   de J.-J. Rousseau.--Mon nom et mon ge.--Reproches  mes
   biographes.--Antoine Delaborde, matre Paulmier et matre
   Oiselier.--Affinits mystrieuses.--Eloge des oiseaux.--Histoire
   d'_Agathe_ et de _Jonquille_.--L'oiselier de Venise.

  [1] Cette premire partie de l'ouvrage a t crite en 1847.


Je ne pense pas qu'il y avait de l'orgueil et de l'impertinence 
crire l'histoire de sa propre vie, encore moins  choisir, dans les
souvenirs que cette vie a laisss en nous, ceux qui nous paraissent
valoir la peine d'tre conservs. Pour ma part, je crois accomplir un
devoir, assez pnible mme, car je ne connais rien de plus malais que
de se dfinir et de se rsumer en personne.

L'tude du coeur humain est de telle nature, que plus on s'y absorbe,
moins on y voit clair; et pour certains esprits actifs, se connatre
est une tude fastidieuse et toujours incomplte. Pourtant je
l'accomplirai, ce devoir; je l'ai toujours eu devant les yeux; je me
suis toujours promis de ne pas mourir sans avoir fait ce que j'ai
toujours conseill aux autres de faire pour eux-mmes: une tude
sincre de ma propre nature et un examen attentif de ma propre
existence.

Une insurmontable paresse (c'est la maladie des esprits trop occups
et celle de la jeunesse par consquent) m'a fait diffrer jusqu' ce
jour d'accomplir cette tche; et, coupable peut-tre envers moi-mme,
j'ai laiss publier sur mon compte un assez grand nombre de
biographies pleines d'erreurs, dans la louange comme dans le blme. Il
n'est pas jusqu' mon nom qui ne soit une fable dans certaines de ces
biographies, publies d'abord  l'tranger et reproduites en France
avec des modifications de fantaisie. Questionne par les auteurs de
ces rcits, appele  donner les renseignements qu'il me plairait de
fournir, j'ai pouss l'apathie jusqu' refuser  des personnes
bienveillantes le plus simple indice. J'prouvais, je l'avoue, un
dgot mortel  occuper le public de ma personnalit, qui n'a rien de
saillant, lorsque je me sentais le coeur et la tte remplis de
personnalits plus fortes, plus logiques, plus compltes, plus
idales, de types suprieurs  moi-mme, de personnages de romans en
un mot. Je sentais qu'il ne faut parler de soi au public qu'une fois
en sa vie, trs srieusement, et n'y plus revenir.

Quand on s'habitue  parler de soi, on en vient facilement  se
vanter, et cela, trs involontairement, sans doute, par une loi
naturelle de l'esprit humain, qui ne peut s'empcher d'embellir et
d'lever l'objet de sa contemplation. Il y a mme de ces vanteries
naves dont on ne doit pas s'effrayer lorsqu'elles sont revtues des
formes du lyrisme, comme celles des potes, qui ont, sur ce point, un
privilge spcial et consacr. Mais l'enthousiasme de soi-mme qui
inspire ces audacieux lans vers le ciel n'est pas le milieu o l'ame
puisse se poser pour parler longtemps d'elle-mme aux hommes. Dans
cette excitation, le sentiment de ses propres faiblesses lui chappe.
Elle s'identifie avec la Divinit, avec l'idal qu'elle embrasse: s'il
se trouve en elle quelque retour vers le regret et le repentir, elle
l'exagre jusqu' la posie du dsespoir et du remords; elle devient
Werther, ou Manfred, ou Faust, ou Hamlet, types sublimes au point de
vue de l'art, mais qui, sans le secours de l'intelligence
philosophique, sont devenus parfois de funestes exemples ou des
modles hors de porte.

Que ces grandes peintures de plus puissantes motions de l'ame des
potes restent pourtant  jamais vnres! et disons bien vite qu'on
doit pardonner aux grands artistes de s'tre draps ainsi des nuages
de la foudre ou des rayons de la gloire. C'est leur droit, et en nous
donnant le rsultat de leurs plus sublimes motions, ils ont accompli
leur mission souveraine. Mais disons aussi que dans des conditions
plus humbles, et sous des formes plus vulgaires, on peut accomplir un
devoir srieux, plus immdiatement utile  ses semblables, en se
communiquant  eux sans symbole, sans aurole et sans pidestal.

Il est certainement impossible de croire que cette facult des potes,
qui consiste  idaliser leur propre existence et  en faire quelque
chose d'abstrait et d'impalpable, soit un enseignement bien complet.
Utile et vivifiant, il l'est sans doute; car tout esprit s'lve avec
celui des rveurs inspirs, tout sentiment s'pure ou s'exalte en les
suivant  travers ces rgions de l'extase; mais il manque  ce baume
subtil, vers par eux sur nos dfaillances, quelque chose d'assez
important, la ralit.

Eh bien! il en cote  un artiste de toucher  cette ralit, et ceux
qui s'y complaisent sont vraiment bien gnreux! Pour ma part, j'avoue
que je ne puis porter aussi loin l'amour du devoir, et que ce n'est
pas sans un grand effort que je vais descendre dans la prose de mon
sujet.

J'avais toujours trouv qu'il tait de mauvais got non seulement de
parler de soi, mais encore de s'entretenir longtemps avec soi-mme. Il
y a peu de jours, peu de momens dans la vie des tres ordinaires o
ils soient intressans ou utiles  contempler. Je me suis sentie
pourtant dans ces jours et dans ces heures-l quelquefois comme tout
le monde, et j'ai pris la plume alors pour pancher quelque vive
souffrance qui me dbordait, ou quelque violente anxit qui s'agitait
en moi. La plupart de ces fragmens n'ont jamais t publis, et me
serviront de jalons pour l'examen que je vais faire de ma vie.
Quelques-uns seulement ont pris une forme  demi confidentielle, 
demi littraire, dans des lettres publies  certains intervalles et
dates de divers lieux. Elles ont t runies sous le titre de
_Lettres d'un voyageur_. A l'poque o j'crivis ces lettres, je ne me
sentis pas trop effraye de parler de moi-mme, parce que ce n'tait
pas ouvertement et littralement de moi-mme que je parlais alors. Ce
_voyageur_ tait une sorte de fiction, un personnage convenu, masculin
comme mon pseudonyme, vieux quoique je fusse encore jeune; et dans la
bouche de ce triste plerin, qui en somme tait une sorte de hros de
roman, je mettais des impressions et des rflexions plus personnelles
que je ne les aurais risques dans un roman, o les conditions de
l'art sont plus svres.

J'avais besoin alors d'exhaler certaines agitations, mais non le
besoin d'occuper de moi mes lecteurs.

Je l'ai peut-tre moins encore aujourd'hui, ce besoin puril chez
l'homme et dangereux tout au moins chez l'artiste. Je dirai pourquoi
je ne l'ai pas, et aussi pourquoi je vais pourtant crire sur ma
propre vie, comme si je l'avais, comme on mange par raison sans
prouver aucun apptit.

Je ne l'ai pas, parce que je me trouve arrive  un ge de calme o ma
personnalit n'a rien  gagner  se produire, et o je n'aspirerais
qu' la faire oublier,  l'oublier moi-mme entirement, si je ne
suivais que mon instinct et si je ne consultais que mon got. Je ne
cherche plus le mot des nigmes qui ont tourment ma jeunesse, j'ai
rsolu en moi bien des problmes qui m'empchaient de dormir. On m'y a
aide, car  moi seule je n'aurais vraisemblablement rien clairci.

Mon sicle a fait jaillir les tincelles de la vrit qu'il couve; je
les ai vues, et je sais o en sont les foyers principaux, cela me
suffit. J'ai cherch jadis la lumire dans des faits de psychologie.
C'tait absurde. Quand j'ai compris que cette lumire tait dans des
principes, et que ses principes taient en moi sans venir de moi, j'ai
pu, sans trop d'effort ni de mrite, entrer dans le repos de l'esprit.
Celui du coeur ne s'est point fait et ne se fera jamais. Pour ceux qui
sont ns compatissans, il y aura toujours  aimer sur la terre, par
consquent  plaindre,  servir,  souffrir. Il ne faut donc point
chercher l'absence de douleur, de fatigue et d'effroi,  quelque ge
que ce soit de la vie, car ce serait l'insensibilit, l'impuissance,
la mort anticipe. Quand on a accept un mal incurable, on le supporte
mieux.

Dans ce calme de la pense et dans cette rsignation du sentiment, je
ne saurais avoir d'amertume contre le genre humain qui se trompe, ni
d'enthousiasme pour moi-mme qui me suis trompe si longtemps. Je n'ai
donc aucun attrait de lutte, aucun besoin d'expansion qui me porte 
parler de mon prsent ou de mon pass.

Mais j'ai dit que je regardais comme un devoir de la faire, et voici
pourquoi:

Beaucoup d'tres humains vivent sans se rendre un compte srieux de
leur existence, sans comprendre et presque sans chercher quelles sont
les vues de Dieu  leur gard, par rapport  leur individualit aussi
bien que par rapport  la socit dont ils font partie. Ils passent
parmi nous sans se rvler parce qu'ils vgtent sans se connatre,
et, bien que leur destine, si mal dveloppe qu'elle soit, ait
toujours son genre d'utilit ou de ncessit conforme aux vues de la
Providence, il est fatalement certain que la manifestation de leur vie
reste incomplte et moralement infconde pour le reste des hommes.

La source la plus vivante et la plus religieuse du progrs de l'esprit
humain, c'est, pour parler la langue de mon temps, la notion de
_solidarit_[2]. Les hommes de tous les temps l'ont senti
instinctivement ou distinctement, et toutes les fois qu'un individu
s'est trouv investi du don plus ou moins dvelopp de manifester sa
propre vie, il a t entran  cette manifestation par le dsir de
ses proches ou par une voix intrieure non moins puissante. Il lui a
sembl alors remplir une obligation, et c'en tait une en effet, soit
qu'il et  raconter les vnemens historiques dont il avait t le
tmoin, soit qu'il et frquent d'importantes individualits, soit
enfin qu'il et voyag et apprci les hommes et les choses
extrieures  un point de vue quelconque.

  [2] On et dit _sensibilit_ au sicle dernier, _charit_
  antrieurement, _fraternit_ il y a cinquante ans.

Il y a encore un genre de travail personnel qui a t plus rarement
accompli, et qui, selon moi, a une utilit tout aussi grande, c'est
celui qui consiste  raconter la vie intrieure, la vie de l'ame,
c'est--dire l'histoire de son propre esprit et de son propre coeur,
en vue d'un enseignement fraternel. Ces impressions personnelles, ces
voyages ou ces essais de voyage dans le monde abstrait de
l'intelligence ou du sentiment, raconts par un esprit sincre et
srieux, peuvent tre un stimulant, un encouragement, et mme un
conseil pour les autres esprits engags dans le labyrinthe de la vie.
C'est comme un change de confiance et de sympathie qui lve la
pense de celui qui raconte et de celui qui coute. Dans la vie
intime, un mouvement naturel nous porte  ces sortes d'expansions  la
fois humbles et dignes. Qu'un ami, un frre vienne nous avouer les
tourmens et les perplexits de sa situation, nous n'avons pas de
meilleur argument pour le fortifier et le convaincre que des argumens
tirs de notre propre exprience, tant nous sentons alors que la vie
d'un ami c'est la ntre propre, comme la vie de chacun est celle de
tous. J'ai souffert les mmes maux, j'ai travers les mmes cueils,
et j'en suis sorti; donc tu peux gurir et vaincre. Voil ce que
l'ami dit  l'ami, ce que l'homme enseigne  l'homme. Et lequel de
nous, dans ces momens de dsespoir et d'accablement o l'affection et
le secours d'un autre tre sont indispensables, n'a pas reu une forte
impression des panchemens de cette ame dans laquelle il allait
pancher la sienne?

Certes alors c'est l'ame la plus prouve qui a le plus de pouvoir sur
l'autre. Dans l'motion, nous ne cherchons gure l'appui du sceptique
railleur ou superbe; c'est vers un malheureux de notre espce, souvent
mme vers un plus malheureux que nous, que nous tournons nos regards
et que nous tendons nos mains. Si nous le surprenons dans un moment de
dtresse, il connatra la piti et pleurera avec nous. Si nous
l'invoquons lorsqu'il est dans l'exercice de sa force et de sa
raison, il nous instruira et nous sauvera peut-tre; mais  coup sr
il n'aura d'action sur nous qu'autant qu'il nous comprendra, et pour
qu'il nous comprenne il faut qu'il ait  nous faire une confidence en
retour de la ntre.

Le rcit des souffrances et des luttes de la vie de chaque homme est
donc l'enseignement de tous; ce serait le salut de tous si chacun
savait ce qui l'a fait souffrir et connatre ce qui l'a sauv. C'est
dans cette vue sublime et sous l'empire d'une foi ardente que saint
Augustin crivit ses _Confessions_, qui furent celles de son sicle et
le secours efficace de plusieurs gnrations de chrtiens.

Un abme spare les _Confessions_ de Jean-Jacques Rousseau de celles
du Pre de l'Eglise. Le but du philosophe du dix-huitime sicle
semble plus personnel, partant moins srieux et moins utile. Il
s'accuse afin d'avoir l'occasion de se disculper, il rvle des fautes
ignores afin d'avoir le droit de repousser des calomnies publiques.
Aussi c'est un monument confus d'orgueil et d'humilit qui parfois
nous rvolte par son affectation, et souvent nous charme et nous
pntre par sa sincrit. Tout dfectueux et parfois coupable que soit
cet illustre crit, il porte avec lui de graves enseignemens, et plus
le martyr s'abme et s'gare  la poursuite de son idal, plus ce mme
idal nous frappe et nous attire.

Mais on a trop longtemps jug les _Confessions_ de Jean-Jacques au
point de vue d'une apologie purement individuelle. Il s'est rendu
complice de ce mauvais rsultat en le provoquant par les
proccupations personnelles mles  son oeuvre. Aujourd'hui que ses
amis et ses ennemis personnels ne sont plus, nous jugeons l'oeuvre de
plus haut. Il ne s'agit plus gure pour nous de savoir jusqu' quel
point l'auteur des _Confessions_ fut injuste ou malade, jusqu' quel
point ses dtracteurs furent impies ou cruels. Ce qui nous intresse,
ce qui nous claire et nous influence, c'est le spectacle de cette ame
inspire aux prises avec les erreurs de son temps et les obstacles de
sa destine philosophique, c'est le combat de ce gnie pris
d'austrit, d'indpendance et de dignit, avec le milieu frivole,
incrdule ou corrompu qu'il traversait, et qui, ragissant sur lui 
toute heure, tantt par la sduction, tantt par la tyrannie,
l'entrana tantt dans l'abme du dsespoir, et tantt le poussa vers
de sublimes protestations.

Si la pense des _Confessions_ tait bonne, s'il y avait devoir  se
chercher des torts purils et  raconter des fautes invitables, je ne
suis pas de ceux qui reculeraient devant cette pnitence publique. Je
crois que mes lecteurs me connaissent assez, en tant qu'crivain, pour
ne pas me taxer de couardise. Mais,  mon avis, cette manire de
s'accuser n'est pas humble, et le sentiment public ne s'y est pas
tromp. Il n'est pas utile, il n'est pas difiant de savoir que
Jean-Jacques a vol trois livres dix sous  mon grand-pre, d'autant
plus que le fait n'est pas certain[3]. Pour moi, je me souviens
d'avoir pris dans mon enfance dix sous dans la bourse de ma grand'mre
pour les donner  un pauvre, et mme de l'avoir fait en cachette et
avec plaisir. Je trouve qu'il n'y a point l sujet de se vanter, ni de
s'accuser. C'tait tout simplement une btise, car pour les avoir je
n'avais qu' les demander.

  [3] Voici le fait comme je l'ai trouv dans les notes de ma
  grand'mre: Francueil, mon mari, disait un jour  Jean-Jacques:
  Allons aux Franais, voulez-vous?--Allons, dit Rousseau, _cela
  nous fera toujours bailler une heure ou deux_. C'est peut-tre la
  seule repartie qu'il ait eue en sa vie; encore n'est-elle pas
  normment spirituelle. C'est peut-tre ce soir-l que Rousseau
  vola 3 livres 10 sols  mon mari. Il nous a toujours sembl qu'il
  y avait eu de l'affectation  se vanter de cette escroquerie;
  Francueil n'en a gard aucun souvenir, et mme il pensoit que
  Rousseau l'avoit invente pour montrer les susceptibilits de sa
  conscience et pour empcher qu'on ne crt aux fautes dont il ne
  se confesse pas. Et puis d'ailleurs quand cela seroit, bon
  Jean-Jacques! il vous faudroit aujourd'hui faire claquer votre
  fouet un peu plus fort pour nous faire seulement dresser les
  oreilles!

Or, la plupart de nos fautes,  nous autres honntes gens, ne sont
rien de plus que des btises, et nous serions bien bons de nous en
accuser devant des gens malhonntes qui font le mal avec art et
prmditation. Le public se compose des uns et des autres. C'est lui
faire un peu trop la cour que de se montrer pire que l'on est, pour
l'attendrir ou pour lui plaire.

Je souffre mortellement quand je vois le grand Rousseau s'humilier
ainsi et s'imaginer qu'en exagrant, peut-tre en inventant ces
pchs-l, il se disculpe des vices de coeur que ses ennemis lui
attribuaient. Il ne les dsarma certainement pas par ses
_Confessions_: et ne suffit-il pas, pour le croire pur et bon, de lire
les parties de sa vie o il oublie de s'accuser? Ce n'est que l qu'il
est naf, on le sent bien.

Qu'on soit pur ou impur, petit ou grand, il y a toujours vanit,
vanit purile et malheureuse,  entreprendre sa propre justification.
Je n'ai jamais compris qu'un accus pt rpondre quelque chose sur les
bancs du crime. S'il est coupable, il le devient encore plus par le
mensonge, et son mensonge dvoil ajoute l'humiliation et la honte 
la rigueur du chtiment. S'il est innocent, comment peut il s'abaisser
jusqu' vouloir le prouver?

Et encore l il s'agit de l'honneur et de la vie. Dans le cours
ordinaire de l'existence, il faut, ou s'aimer tendrement soi-mme, ou
avoir quelque projet srieux  faire russir, pour s'attacher
passionnment  repousser la calomnie qui atteint tous les hommes,
mme les meilleurs, et pour vouloir absolument prouver l'excellence de
soi. C'est parfois une ncessit de la vie publique; mais dans la vie
prive on ne prouve point sa loyaut par des discours; et, comme nul
ne peut prouver qu'il ait atteint  la perfection, il faut laisser 
ceux qui nous connaissent le soin de nous absoudre de nos travers et
d'apprcier nos qualits.

Enfin, comme nous sommes solidaires les uns des autres, il n'y a point
de faute isole. Il n'y a point d'erreur dont quelqu'un ne soit la
cause ou le complice, et il est impossible de s'accuser sans accuser
le prochain, non pas seulement l'ennemi qui nous attaque, mais encore
parfois l'ami qui nous dfend. C'est ce qui est arriv  Rousseau, et
cela est mal. Qui peut lui pardonner d'avoir confess Mme de Warens en
mme temps que lui?

Pardonne-moi, Jean-Jacques, de te blmer en fermant ton admirable
livre des _Confessions_! Je te blme, et c'est te rendre hommage
encore puisque ce blme ne dtruit pas mon respect et mon enthousiasme
pour l'ensemble de ton oeuvre.

Je ne fais point ici un ouvrage d'art, je m'en dfends mme, car ces
choses ne valent que par la spontanit et l'abandon, et je ne
voudrais pas raconter ma vie comme un roman. La forme emporterait le
fond.

Je pourrai donc parler sans ordre et sans suite, tomber mme dans
beaucoup de contradictions. La nature humaine n'est qu'un tissu
d'inconsquences, et je ne crois point du tout mais du tout  ceux
qui prtendent s'tre toujours trouvs d'accord avec le _moi_ de la
veille.

Mon ouvrage se ressentira donc par la forme de ce laisser-aller de mon
esprit, et pour commencer, je laisserai l l'expos de ma conviction
sur l'utilit de ces _Mmoires_, et je le complterai par l'exemple du
fait, au fur et  mesure du rcit que je vais commencer.

Qu'aucun de ceux qui m'ont fait du mal ne s'effraie, je ne me souviens
pas d'eux; qu'aucun amateur de scandale ne se rjouisse, je n'cris
pas pour lui.

Je suis ne l'anne du couronnement de Napolon, l'an XII de la
Rpublique franaise (1804). Mon nom n'est pas Marie-Aurore de Saxe,
marquise de Dudevant, comme plusieurs de mes biographes l'ont
dcouvert, mais Amantine-Lucile-Aurore Dupin, et mon mari, M. Franois
Dudevant, ne s'attribue aucun titre. Il n'a jamais t que
sous-lieutenant d'infanterie, et il n'avait que vingt-sept ans quand
je l'ai pous. En faisant de lui un vieux colonel de l'empire, on l'a
confondu avec M. Delmare, personnage d'un de mes romans. Il est
vraiment trop facile de faire la biographie d'un romancier en
transportant les fictions de ses contes dans la ralit de son
existence. Les frais d'imagination ne sont pas grands.

On nous a peut-tre confondus aussi, lui et moi, avec nos parens.
Marie-Aurore de Saxe tait ma grand'mre, le pre de mon mari tait
colonel de cavalerie sous l'empire. Mais il n'tait ni rude, ni
grognon: c'tait le meilleur et le plus doux des hommes.

A ce propos, et j'en demande bien pardon  mes biographes; mais, au
risque de me brouiller avec eux et de payer leur bienveillance
d'ingratitude, je le ferai! je ne trouve ni dlicat, ni convenable, ni
honnte, que pour m'excuser de n'avoir pas persvr  vivre sous le
toit conjugal, et d'avoir plaid en sparation, on accuse mon mari de
torts dont j'ai absolument cess de me plaindre depuis que j'ai
reconquis mon indpendance. Que le public,  ses momens perdus,
s'entretienne des souvenirs d'un procs de ce genre, et qu'il en ait
gard une impression plus ou moins favorable  l'un ou  l'autre, cela
ne se peut empcher; et il n'y a pas  s'en soucier de part ni
d'autre, quand on a cru devoir affronter et subir la publicit de
pareils dbats.--Mais les crivains qui s'attachent  raconter la vie
d'un autre crivain, ceux surtout qui sont prvenus en sa faveur et
qui veulent le grandir ou le rhabiliter dans l'opinion publique,
ceux-l ne devraient pas agir contre son sentiment et sa pense, en
frappant d'estoc et de taille autour de lui. La tche d'un crivain en
pareil cas est celle d'un ami, et les amis ne doivent pas manquer aux
gards qui sont, aprs tout, de morale publique. Mon mari est vivant
et ne lit ni mes crits ni ceux qu'on fait sur mon compte. C'est une
raison de plus pour moi de dsavouer les attaques dont il est l'objet
 propos de moi. Je n'ai pu vivre avec lui, nos caractres et nos
ides diffraient essentiellement. Il avait des motifs pour ne point
consentir  une sparation lgale, dont il prouvait pourtant le
besoin, puisqu'elle existait de fait. De conseils imprudens l'ont
engag  provoquer des dbats publics qui nous ont contraints  nous
accuser l'un l'autre. Triste rsultat d'une lgislation imparfaite et
que l'avenir amendera. Depuis que la sparation a t prononce et
maintenue, je me suis hte d'oublier mes griefs, en ce sens que toute
rcrimination publique contre lui me semble de mauvais got, et ferait
croire  une persistance de ressentimens dont je ne suis pas complice.

Ceci pos, on devine que je ne transcrirai pas dans mes mmoires les
pices de mon procs. Ce serait me faire ma tche trop penible que d'y
donner place aux rancunes puriles et aux souvenirs amers. J'ai
beaucoup souffert de tout cela; mais je n'cris pas pour me plaindre
et pour me faire consoler. Les douleurs que j'aurais  raconter 
propos d'un fait purement personnel n'auraient aucune utilit
gnrale. Je ne raconterai que celles qui peuvent atteindre tous les
hommes. Encore une fois donc, amateurs de scandale, fermez mon livre
ds la premire page, il n'est pas fait pour vous.

Ceci est probablement tout ce que j'aurai  conclure de mon mariage,
et je l'ai dit tout de suite pour obir  un arrt de ma conscience.
Il n'est pas prudent, je le sais, de dsavouer des biographes bien
disposs en votre faveur, et qui peuvent vous menacer d'une dition
revue et corrige; mais je n'ai jamais t prudente en quoi que ce
soit, et je n'ai point vu que ceux qui se donnaient la peine de l'tre
fussent plus pargns que moi. A chances gales, il faut agir selon
l'impulsion de son vrai caractre.

Je laisse l le chapitre du mariage jusqu' nouvel ordre, et je
reviens  celui de ma naissance.

Cette naissance, qui m'a t reproche si souvent et si singulirement
des deux cts de ma famille, est un fait assez curieux, en effet, et
qui m'a parfois donn  rflchir sur la question des races.

Je souponne mes biographes trangers particulirement d'tre fort
aristocrates, car ils m'ont tous gratifie d'une illustre origine,
sans vouloir tenir compte, eux qui devaient tre si bien informs,
d'une tache assez visible dans mon blason.

On n'est pas seulement l'enfant de son pre, on est aussi un peu, je
crois, celui de sa mre. Il me semble mme qu'on l'est davantage, et
que nous tenons aux entrailles qui nous ont ports de la faon la plus
immdiate, la plus puissante, la plus sacre. Or, si mon pre tait
l'arrire-petit-fils d'Auguste II, roi de Pologne et si, de ce ct,
je me trouve d'une manire illgitime, mais fort relle, proche
parente de Charles X et de Louis XVIII, il n'en est pas moins vrai que
je tiens au peuple par le sang, d'une manire tout aussi intime et
directe; de plus, il n'y a point de btardise de ce ct-l.

Ma mre tait une pauvre enfant du vieux pav de Paris; son pre,
Antoine Delaborde, tait _matre paulmier_ et _matre oiselier_, c'est
 dire qu'il vendit des serins et des chardonnerets sur le quai aux
Oiseaux, aprs avoir tenu un petit estaminet avec billard, dans je ne
sais quel coin de Paris, o, du reste, il ne fit point ses affaires.
Le parrain de ma mre avait, il est vrai, un nom illustre dans la
partie des oiseaux: il s'appelait Barra; et ce nom se lit encore au
boulevard du Temple, au-dessus d'un difice de cages de toutes
dimensions, o sifflent toujours joyeusement une foule de volatiles
que je regarde comme autant de parrains et de marraines, mystrieux
patrons avec lesquels j'ai toujours eu des affinits particulires.

Expliquera qui voudra ces affinits entre l'homme et certains tres
secondaires dans la cration. Elles sont tout aussi relles que les
antipathies et les terreurs insurmontables que nous inspirent certains
animaux inoffensifs. Quant  moi, la sympathie des animaux m'est si
bien acquise, que mes amis en ont t souvent frapps comme d'un fait
prodigieux. J'ai fait  cet gard des ducations merveilleuses; mais
les oiseaux sont les seuls tres de la cration sur lesquels j'aie
jamais exerc une puissance fascinatrice, et s'il y a de la fatuit 
s'en vanter, c'est  eux que j'en demande pardon.

Je tiens ce _don_ de ma mre, qui l'avait encore plus que moi, et qui
marchait toujours dans notre jardin accompagne de pierrots effronts,
de fauvettes agiles et de pinsons babillards, vivant sur les arbres en
pleine libert, mais venant becqueter avec confiance les mains qui les
avaient nourris. Je gagerais bien qu'elle tenait cette influence de
son pre, et que celui-ci ne s'tait point fait oiselier par un simple
hasard de situation, mais par une tendance naturelle  se rapprocher
des tres avec lesquels l'instinct l'avait mis en relation. Personne
n'a refus  Martin,  Carter et  Van Amburgh une puissance
particulire sur l'instinct des animaux froces. J'espre qu'on ne me
contestera pas trop mon savoir-faire et mon savoir-vivre avec les
bipdes emplums qui jouaient peut-tre un rle fatal dans mes
existences antrieures.

Plaisanterie  part, il est certain que chacun de nous a une
prvention marque, quelquefois mme violente, pour ou contre certains
animaux. Le chien joue un rle exorbitant dans la vie de l'homme, et
il y a bien l quelque mystre qu'on n'a pas sond entirement. J'ai
eu une servante qui avait la passion des cochons, et qui
s'vanouissait de dsespoir quand elle les voyait passer entre les
mains du boucher; tandis que moi, leve  la campagne, rustiquement
mme, et devant m'tre habitue  voir ces animaux qu'on nourrit chez
nous en grand nombre, j'en ai toujours eu une terreur purile,
insurmontable, jusqu'au point de perdre la tte si je me vois entoure
de cette gent immonde: j'aimerais cent fois mieux me voir au milieu
des lions et des tigres.

C'est peut-tre que tous les types, departis chacun spcialement 
chaque race d'animaux, se retrouvent dans l'homme. Les physionomistes
ont constat des ressemblances physiques; qui peut nier les
ressemblances morales? N'y a-t-il pas parmi nous des renards, des
loups, des lions, des aigles, des hannetons, des mouches? La
grossiret humaine est souvent basse et froce comme l'apptit du
pourceau, et c'est ce qui me cause le plus de terreur et de dgot
chez l'homme. J'aime le chien, mais pas tous les chiens. J'ai mme des
antipathies marques contre certains caractres d'individus de cette
race. Je les aime un peu rebelles, hardis, grondeurs et indpendans.
Leur gourmandise  tous me chagrine. Ce sont des tres excellens,
admirablement dous, mais incorrigibles sur certains points o la
grossiret de la brute reprend trop ses droits. L'homme-chien n'est
pas un beau type.

Mais l'oiseau, je le soutiens, est l'tre suprieur dans la cration.
Son organisation est admirable. Son vol le place matriellement
au-dessus de l'homme, et lui cre une puissance vitale que notre gnie
n'a pu encore nous faire acqurir. Son bec et ses pattes possdent une
adresse inoue. Il a des instincts d'amour conjugal, de prvision et
d'industrie domestique; son nid est un chef-d'oeuvre d'habilet, de
sollicitude et de luxe dlicat. C'est la principale espce o le mle
aide la femelle dans les devoirs de la famille, et o le pre
s'occupe, comme l'homme, de construire l'habitation, de prserver et
de nourrir les enfans. L'oiseau est chanteur, il est beau, il a la
grace, la souplesse, la vivacit, l'attachement, la morale, et c'est
bien  tort qu'on en a fait souvent le type de l'inconstance. En tant
que l'instinct de fidlit est dparti  la bte, il est le plus
fidle des animaux. Dans la race canine si vante, la femelle seule a
l'amour de la progniture, ce qui la rend suprieure au mle; chez
l'oiseau, les deux sexes, dous d'gales vertus, offrent l'exemple de
l'idal dans l'hymne. Qu'on ne parle donc pas lgrement des
oiseaux. Il s'en faut de fort peu qu'ils ne nous valent; et comme
musiciens et comme potes, ils sont naturellement mieux dous que
nous. L'homme-oiseau c'est l'artiste.

Puisque je suis sur le chapitre des oiseaux (et pourquoi ne
l'puiserais-je pas, puisque je me suis permis une fois pour toutes
les interminables digressions?), je citerai un trait dont j'ai t
tmoin et que j'aurais voulu raconter  Buffon, ce doux pote de la
nature. J'levais deux fauvettes de diffrens nids et de diffrentes
varits: l'une  poitrine jaune, l'autre  corsage gris. La poitrine
jaune, qui s'appelait _Jonquille_, tait de quinze jours plus ge que
la poitrine grise, qui s'appelait _Agathe_. Quinze jours pour une
fauvette (la fauvette est le plus intelligent et le plus prcoce de
nos petits oiseaux), cela quivaut  dix ans pour une jeune personne.
Jonquille tait donc une fillette fort gentille, encore maigrette et
mal emplume, ne sachant voler que d'une branche  l'autre, et mme ne
mangeant point seule; car les oiseaux que l'homme lve se dveloppent
beaucoup plus lentement que ceux qui s'lvent  l'tat sauvage. Les
mres fauvettes sont beaucoup plus svres que nous, et Jonquille
aurait mang seule quinze jours plus tt, si j'avais eu la sagesse de
l'y forcer en l'abandonnant  elle-mme et en ne cdant pas  ses
importunits.

Agathe tait un petit enfant insupportable. Elle ne faisait que
remuer, crier, secouer ses plumes naissantes et tourmenter Jonquille,
qui commenait  rflchir et  se poser des problmes, une patte
rentre sous le duvet de sa robe, la tte enfonce dans les paules,
les yeux  demi ferms.

Pourtant elle tait encore trs petite-fille, trs gourmande, et
s'efforait de voler jusqu' moi pour manger  satit, ds que
j'avais l'imprudence de la regarder.

Un jour j'crivais je ne sais quel roman qui me passionnait un peu;
j'avais plac  quelque distance la branche verte sur laquelle
perchaient et vivaient en bonne intelligence mes deux lves. Il
faisait un peu frais. Agathe, encore  moiti nue, s'tait serre et
blottie sous le ventre de Jonquille, qui se prtait  ce rle de mre
avec une complaisance gnreuse. Elles se tinrent tranquilles toutes
les deux pendant une demi-heure, dont je profitai pour crire; car il
tait rare qu'elles me permissent tant de loisir dans la journe.

Mais enfin l'apptit se rveilla, et Jonquille sautant sur une chaise,
puis sur ma table, vint effacer le dernier mot au bout de ma plume,
tandis qu'Agathe, n'osant quitter la branche, battait des ailes et
allongeait de mon ct son bec entr'ouvert avec des cris dsesprs.

J'tais au milieu de mon dnoment, et pour la premire fois je pris
de l'humeur contre Jonquille. Je lui fis observer qu'elle tait d'ge
 manger seule, qu'elle avait sous le bec une excellente pte dans
une jolie soucoupe, et que j'tais rsolue  ne point fermer les yeux
plus longtemps sur sa paresse. Jonquille, un peu pique et ttue,
prit le parti de bouder et de retourner sur sa branche. Mais Agathe ne
se rsigna pas de mme, et se tournant vers elle, lui demanda  manger
avec une insistance incroyable. Sans doute elle lui parla avec une
grande loquence, ou si elle ne savait pas encore bien s'exprimer,
elle eut dans la voix des accens  dchirer un coeur sensible. Moi,
barbare, je regardais et j'coutais sans bouger, tudiant l'motion
trs visible de Jonquille, qui semblait hsiter et se livrer un combat
intrieur fort extraordinaire.

Enfin, elle s'arme de rsolution, vole d'un seul lan jusqu' la
soucoupe, crie un instant, esprant que la nourriture viendra
d'elle-mme  son bec: puis elle se dcide et entame la pte. Mais, 
prodige de sensibilit! elle ne songe pas  apaiser sa propre faim;
elle remplit son bec, retourne  la branche, et fait manger Agathe
avec autant d'adresse et de propret que si elle et t dj mre.

Depuis ce moment Agathe et Jonquille ne m'importunrent plus, et la
petite fut nourrie par l'ane, qui s'en tira bien mieux que moi, car
elle la rendit propre, luisante, grasse, et sachant se servir
elle-mme beaucoup plus vite que je n'y serais parvenue. Ainsi cette
pauvrette avait fait de sa compagne une fille adoptive, elle, qui
n'tait encore qu'un enfant, et elle n'avait appris  se nourrir
elle-mme que pousse et vaincue par un sentiment de charit
maternelle envers sa compagne[4].

  [4] Il parat que cette prodigieuse histoire est la chose la plus
  ordinaire du monde, car, depuis que j'ai crit ce volume, nous en
  avons vu d'autres exemples. Une couve de rossignols de muraille,
  leve par nous, et commenant  peine  savoir manger,
  nourrissait avec tendresse tous les petits oiseaux de son espce
  que l'on plaait dans la mme cage.

Un mois aprs, Jonquille et Agathe, toujours insparables, quoique de
mme sexe et de varits diffrentes, vivaient en pleine libert sur
les grands arbres de mon jardin. Elles ne s'cartaient pas beaucoup de
la maison, et elles lisaient leur domicile de prfrence sur la cime
d'un grand sapin. Elles taient longuettes, lisses et fraches. Tous
les jours, comme c'tait la belle saison, et que nous mangions en
plein air, elles descendaient  tire d'ailes sur notre table, et se
tenaient autour de nous comme d'aimables convives, tantt sur notre
paule, tantt volant au devant du domestique qui apportait les
fruits, pour les goter sur l'assiette avant nous.

Malgr leur confiance en nous tous, elles ne se laissaient prendre et
retenir que par moi, et  quelque moment que ce ft de la journe,
elles descendaient du haut de leur arbre  mon appel, qu'elles
connaissaient fort bien et ne confondaient jamais avec celui des
autres personnes. Ce fut une grande surprise pour un de mes amis qui
arrivait de Paris que de m'entendre appeler des oiseaux perdus dans
les hautes branches, et de les voir accourir immdiatement. Je venais
de parier avec lui que je les ferais obir, et comme il n'avait pas
assist  leur ducation, il crut un instant  quelque diablerie.

J'ai eu aussi un rouge-gorge qui, pour l'intelligence et la mmoire,
tait un tre prodigieux; un milan royal, qui tait une bte froce
pour tout le monde, et qui vivait avec moi dans de tels rapports
d'intimit qu'il se perchait sur le bord du berceau de mon fils, et,
de son grand bec, tranchant comme un rasoir, il enlevait dlicatement
et avec un petit cri tendre et coquet les mouches qui se posaient sur
le visage de l'enfant. Il y mettait tant d'adresse et de prcaution
qu'il ne le rveilla jamais. Ce monsieur tait pourtant d'une telle
force et d'une telle volont qu'il s'envola un jour aprs avoir roul
sous lui et bris une cage norme o on l'avait mis, parce qu'il
devenait dangereux pour les personnes qui lui dplaisaient. Il n'y
avait point de chane dont il ne coupt les anneaux fort lestement, et
les plus grands chiens en avaient une terreur insurmontable.

Je n'en finirais pas avec l'histoire des oiseaux que j'ai eus pour
amis et pour compagnons. A Venise, j'ai vcu tte  tte avec un
sansonnet plein de charmes, qui s'est noy dans le canaletto  mon
grand dsespoir: ensuite avec une grive que j'y ai laisse et dont je
ne me suis pas spare sans douleur. Les Vnetiens ont un grand talent
pour lever les oiseaux, et il y avait, dans un coin de rue, un jeune
gars qui faisait des merveilles en ce genre. Un jour il mit  la
loterie et gagna je ne sais combien de sequins. Il les mangea dans la
journe dans un grand festin qu'il donna  tous ses amis en guenilles.
Puis, le lendemain, il revint s'asseoir dans son coin, sur les marches
d'un abordage, avec ses cages pleines de pies et de sansonnets qu'il
vendait tout instruits aux passans, et avec lesquels il s'entretenait
avec amour du matin au soir. Il n'avait aucun chagrin, aucun regret
d'avoir fait manger son argent  ses amis. Il avait trop vcu avec les
oiseaux pour n'tre pas artiste. C'est ce jour-l qu'il me vendit mon
aimable grive cinq sous. Avoir pour cinq sous une compagne belle,
bonne, gaie, instruite, et qui ne demande qu' vivre un jour avec vous
pour vous aimer toute sa vie, c'est vraiment trop bon march! Ah! les
oiseaux! qu'on les respecte peu et qu'on les apprcie mal!

Je me suis pass la fantaisie d'crire un roman o les oiseaux jouent
un rle assez important, et o j'ai essay de dire quelque chose sur
les affinits et les influences occultes. C'est _Teverino_, auquel je
renvoie mon lecteur, ainsi que je le ferai souvent quand je ne voudrai
pas redire ce que j'ai mieux dvelopp ailleurs. Je sais bien que je
n'cris pas pour le genre humain. Le genre humain a bien d'autres
affaires en tte que de se mettre au courant d'une collection de
romans et de lire l'histoire d'un individu tranger au monde officiel.
Les gens de mon mtier n'crivent jamais que pour un certain nombre de
personnes places dans des situations ou perdues dans des rveries
analogues  celles qui les occupent. Je ne craindrai donc pas d'tre
outrecuidante en priant ceux qui n'ont rien de mieux  faire que de
relire certaines pages de moi pour complter celles qu'ils ont sous
les yeux.

Ainsi, dans _Teverino_, j'ai invent une jeune fille ayant pouvoir,
comme la premire Eve, sur les oiseaux de la cration, et je veux dire
ici que ce n'est point l une pure fantaisie; pas plus que les
merveilles qu'on raconte en ce genre du potique et admirable
_imposteur_ Apollonius de Tyane ne sont des fables contraires 
l'esprit du christianisme. Nous vivons dans un temps o l'on
n'explique pas bien encore les causes naturelles qui ont pass
jusqu'ici pour des miracles, mais o l'on peut dj constater que rien
n'est miracle ici-bas, et que les lois de l'univers, pour n'tre pas
toutes sondes et dfinies, n'en sont pas moins conformes  l'ordre
ternel.

Mais il est temps de clore ce chapitre des oiseaux et d'en revenir 
celui de ma naissance.




CHAPITRE DEUXIEME.

 De la naissance et du libre arbitre.--Frdric-Auguste.--Aurore
   de Koenigsmark.--Maurice de Saxe.--Aurore de Saxe.--Le comte de
   Horn.--Mesdemoiselles Verrires et les beaux esprits du
   dix-huitime sicle.--M. Dupin de Francueil.--Madame Dupin de
   Chenonceaux.--L'abb de Saint-Pierre.


Donc, le sang des rois se trouva ml dans mes veines au sang des
pauvres et des petits; et comme ce qu'on appelle la fatalit, c'est le
caractre de l'individu; comme le caractre de l'individu, c'est son
organisation; comme l'organisation de chacun de nous est le rsultat
d'un mlange ou d'une parit de races, et la continuation, toujours
modifie, d'une suite de types s'enchanant les uns aux autres; j'en
ai toujours conclu que l'hrdit naturelle, celle du corps et de
l'ame, tablissait une solidarit assez importante entre chacun de
nous et chacun de ses anctres.

Car nous avons tous des anctres, grands et petits, plbiens et
patriciens; anctres signifie _patres_, c'est--dire une suite de
pres, car le mot n'a point de singulier. Il est plaisant que la
noblesse ait accapar ce mot  son profit, comme si l'artisan et le
paysan n'avaient pas une ligne de pres derrire eux, comme si on ne
pouvait porter le titre sacr de pre  moins d'avoir un blason, comme
si enfin les pres lgitimes se trouvaient moins rares dans une classe
que dans l'autre.

Ce que je pense de la noblesse de race, je l'ai crit dans le
_Piccinino_, et je n'ai peut-tre fait ce roman que pour faire les
trois chapitres o j'ai dvelopp mon sentiment sur la noblesse. Telle
qu'on l'a entendue jusqu'ici, elle est un prjug monstrueux, en tant
qu'elle accapare au profit d'une classe de riches et de puissans la
religion de la famille, principe qui devrait tre cher et sacr  tous
les hommes. Par lui-mme ce principe est inalinable, et je ne trouve
pas complte cette sentence espagnole: _Cada uno es hijo de sus
obras_. C'est une ide gnreuse et grande que d'tre le fils de ses
oeuvres et de valoir autant par ses vertus que le patricien par ses
titres. C'est cette ide qui a fait notre grande rvolution: mais
c'est une ide de raction, et les ractions n'envisagent jamais qu'un
ct des questions, le ct que l'on avait trop mconnu et sacrifi.
Ainsi, il est trs vrai que chacun est le fils de ses oeuvres; mais il
est galement vrai que chacun est le fils de ses pres, de ses
anctres, _patres et matres_. Nous apportons en naissant des instincts
qui ne sont qu'un rsultat du sang qui nous a t transmis, et qui
nous gouverneraient comme une fatalit terrible, si nous n'avions pas
une certaine somme de volont qui est un don tout personnel accord 
chacun de nous par la justice divine.

A ce propos (et ce sera encore une digression), je dirai que, selon
moi, nous ne sommes pas absolument libres, et que ceux qui ont admis
le dogme affreux de la prdestination auraient d, pour tre logiques
et ne pas outrager la bont de Dieu, supprimer l'atroce fiction de
l'enfer, comme je la supprime, moi, dans mon ame et dans ma
conscience. Mais nous ne sommes pas non plus absolument esclaves de la
fatalit de nos instincts. Dieu nous a donn  tous un certain
instinct assez puissant pour les combattre, en nous donnant le
raisonnement, la comparaison, la facult de mettre  profit
l'exprience, de nous _sauver_ enfin, que ce soit par l'amour bien
entendu de soi-mme, ou par l'amour de la vrit absolue.

On objecterait en vain les idiots, les fous, et une certaine varit
d'homicides qui sont sous l'empire d'une monomanie furieuse et qui
rentrent, par consquent, dans la catgorie des fous et des idiots.
Toute rgle a son exception qui la confirme; toute combinaison, si
parfaite qu'elle soit, a ses accidens. Je suis convaincue qu'avec le
progrs des socits et l'ducation meilleure du genre humain, ces
funestes accidens disparatront, de mme que la somme de fatalit que
nous apportons avec nous en naissant, devenant le rsultat d'une
meilleure combinaison d'instincts transmis, sera notre force et
l'appui naturel de notre logique acquise, au lieu de crer des luttes
incessantes entre nos penchans et nos principes.

C'est peut-tre trancher un peu hardiment des questions qui ont occup
pendant des sicles la philosophie et la thologie que d'admettre,
comme j'ose le faire, une somme d'esclavage et une somme de libert.
Les religions ont cru qu'elles ne pouvaient s'tablir sans admettre ou
sans rejeter le libre arbitre d'une manire absolue. L'Eglise de
l'avenir comprendra, je crois, qu'il faut tenir compte de la fatalit,
c'est--dire de la violence des instincts, de l'entranement des
passions. Celle du pass l'avait dj pressenti puisqu'elle avait
admis un purgatoire, un moyen terme entre l'ternelle damnation et
l'ternelle batitude. La thologie du genre humain perfectionne
admettra les deux principes, fatalit et libert. Mais comme nous en
avons fini, je l'espre, avec le manichisme, elle admettra un
troisime principe, qui sera la solution de l'antithse, la _grce_.

Ce principe, elle ne l'inventera pas, elle ne fera que le conserver;
car c'est, dans son antique hritage, ce qu'elle aura de meilleur et
de plus beau  exhumer. La grce, c'est l'action divine, toujours
fcondante et toujours prte  venir au secours de l'homme qui
l'implore. Je crois  cela, et ne saurais croire  Dieu sans cela.

L'ancienne thologie avait esquiss ce dogme  l'usage d'hommes plus
nafs et plus ignorans que nous, et par suite aussi de l'insuffisance
des lumires du temps. Elle avait dit: _tentation de Satan, libre
arbitre et secours de la grce_ pour vaincre Satan. Ainsi, trois
termes qui ne s'quilibrent pas, deux contre un, libert absolue du
choix et secours de la toute-puissance de Dieu pour rsister  la
fatalit,  la tentation du diable, qui doit cder, tre terrass
facilement. Si cela et t vrai, comment donc expliquer l'imbcilit
humaine qui continuait  satisfaire ses passions et  se donner au
diable, malgr la certitude des flammes ternelles, lorsqu'il lui
tait si facile de prendre, avec toute la libert de son esprit et
l'appui de Dieu, le chemin de l'ternelle flicit?

Apparemment, ce dogme n'a jamais bien persuad les hommes; ce dogme,
parti d'un sentiment austre, enthousiaste, courageux; ce dogme
tmraire jusqu' l'orgueil et empreint de la passion du progrs, mais
sans tenir compte de l'essence mme de l'homme: ce dogme, farouche
dans son rsultat et tyrannique dans ses arrts, puisqu'il condamne
logiquement  l'ternelle haine de Dieu l'insens qui a librement
choisi le culte du mal; ce dogme-l n'a jamais sauv personne: les
saints n'ont gagn le ciel que par l'amour. La peur n'a pas empch
les faibles de rouler dans l'enfer catholique.

En sparant absolument l'ame du corps, l'esprit de la matire,
l'Eglise catholique devait mconnatre la puissance de la tentation et
dcrter qu'elle avait son sige dans l'enfer. Mais si la tentation
est en nous-mmes, si Dieu a permis qu'elle y ft, en traant la loi
qui relie le fils  la mre, ou la fille au pre, tous les enfans 
l'un ou  l'autre, parfois  l'un autant qu' l'autre: parfois aussi 
l'aeul, ou  l'oncle, ou au bisaeul (car tous ces phnomnes de
ressemblance, tantt physique, tantt morale, tantt physique et
morale  la fois, peuvent se constater chaque jour dans les familles);
il est certain que la tentation n'est pas un lment maudit d'avance,
et qu'elle n'est pas l'influence d'un principe abstrait plac en
dehors de nous pour nous prouver et nous tourmenter.

Jean-Jacques Rousseau pensait que nous tions tous ns bons,
ducables, et il supprimait ainsi la fatalit; mais alors comment
expliquait-il la perversit gnrale qui s'emparait de chaque homme au
berceau pour le corrompre et inoculer en lui l'amour du mal? Lui aussi
croyait au libre arbitre pourtant! Il me semble que quand on admet
cette libert absolue de l'homme, il faut, en voyant le mauvais usage
qu'il en fait, arriver absolument  douter de Dieu, ou  proclamer
son inaction, son indiffrence, et nous replonger, pour dernire
consquence dsespre, dans le dogme de la prdestination; c'est un
peu l'histoire de la thologie durant les derniers sicles.

En admettant que l'ducabilit ou la sauvagerie de nos instincts soit
ce que je l'ai dit, un hritage qu'il ne nous appartient pas de
refuser, et qu'il nous est fort inutile de renier, le mal ternel, le
mal en tant que principe fatal, est dtruit; car le progrs n'est
point enchan par le genre de fatalit que j'admets. C'est une
fatalit toujours modifiable, toujours modifie, excellente et sublime
parfois, car l'hritage est parfois un don magnifique auquel la bont
de Dieu ne s'oppose jamais. La race humaine n'est plus une cohue
d'tres isols allant au hasard, mais un assemblage de lignes qui se
rattachent les unes aux autres et qui ne se brisent jamais d'une
manire absolue, quand mme les noms prissent (mdiocre accident dont
les nobles seuls s'embarrassent); l'influence des conqutes
intellectuelles du temps s'exerce toujours sur la partie libre de
l'ame, et quant  l'action divine qui est l'ame mme de ce progrs,
elle va toujours vivifiant l'esprit humain, qui se dgage ainsi peu 
peu des liens du pass et du pch originel de sa race.

Ainsi le mal physique quitte peu  peu notre sang, comme l'esprit du
mal quitte notre ame. Tant que nos gnrations imparfaites luttent
encore contre elles-mmes, la philosophie peut tre indulgente et la
religion misricordieuse. Elles n'ont pas le droit de tuer l'homme
pour un acte de dmence, de le damner pour un faux point de vue.
Lorsqu'elles auront  tracer un dogme nouveau pour des tres plus
forts et plus purs, elles n'auront que faire d'y introduire
l'inquisiteur des tnbres, le bourreau de l'ternit, Satan le
chauffeur. La peur n'aura plus d'action sur les hommes elle n'en a
dj plus. La _grce_ suffira, car ce qu'on a appel la grce, c'est
l'action de Dieu manifeste aux hommes par la foi.

Devant cet affreux dogme de l'enfer auquel l'esprit humain se refuse,
devant la tyrannie d'une croyance qui n'admettait ni pardon ni espoir
audel de la vie, la conscience humaine s'est rvolte. Elle a bris
ses entraves. Elle a bris la socit avec l'Eglise, la tombe de ses
pres avec les autels du pass. Elle a pris son vol, elle s'est gare
pour un instant, mais elle retrouvera sa route, ne vous en inquitez
pas.

Me voici encore une fois bien loin de mon sujet, et mon histoire court
le risque de ressembler  celle des sept chteaux du roi de Bohme. Eh
bien! que vous importe, mes bons lecteurs? mon histoire par elle-mme
est fort peu intressante. Les faits y jouent le moindre rle, et les
rflexions la remplissent. Personne n'a plus rv et moins agi que
moi dans sa vie; vous attendiez-vous  autre chose de la part d'un
romancier?

Ecoutez: ma vie, c'est la vtre; car, vous qui me lisez, vous n'tes
point lancs dans le fracas des intrts de ce monde, autrement vous
me repousseriez avec ennui. Vous tes des rveurs comme moi. Ds lors,
tout ce qui m'arrte en mon chemin vous a arrts aussi. Vous avez
cherch, comme moi,  vous rendre raison de votre existence, et vous
avez pos quelques conclusions. Comparez les miennes aux vtres. Pesez
et prononcez. La vrit ne sort que de l'examen.

Nous nous arrterons donc  chaque pas, et nous examinerons chaque
point de vue. Ici, une vrit m'est apparue, c'est que le culte
idoltrique de la famille est faux et dangereux, mais que le respect
et la solidarit dans la famille sont ncessaires. Dans l'antiquit,
la famille jouait un grand rle. Puis le rle s'exagra son
importance, la noblesse se transmit comme un privilge, et les barons
du moyen-ge prirent de leur race une telle ide, qu'ils eussent
mpris les augustes familles des patriarches, si la religion n'en et
consacr et sanctifi la mmoire. Les philosophes du dix-huitime
sicle branlrent le culte de la noblesse, la rvolution le renversa;
mais l'idal religieux de la famille fut entran dans cette
destruction, et le peuple qui avait souffert de l'oppression
hrditaire, le peuple qui riait des blasons, s'habitua  se croire
uniquement fils de ses oeuvres. Le peuple se trompa, il a ses anctres
tout comme les rois. Chaque famille a sa noblesse, sa gloire, ses
titres; le travail, le courage, la vertu ou l'intelligence. Chaque
homme dou de quelque distinction naturelle la doit  quelque homme
qui l'a prcd, ou  quelque femme qui l'a engendr. Chaque
descendant d'une ligne quelconque aurait donc des exemples  viter.
Les illustres lignages en sont remplis; et ce ne serait pas une
mauvaise leon pour l'enfant que de savoir de la bouche de sa nourrice
les vieilles traditions de race qui faisaient l'enseignement du noble
au fond de son chteau.

Artisans qui commencez  tout comprendre, paysans qui commencez 
savoir crire, n'oubliez donc plus vos morts. Transmettez la vie de
vos pres  vos fils, faites-vous des titres et des armoiries si vous
voulez, mais faites-vous-en tous! La truelle, la pioche ou la serpe
sont d'aussi beaux attributs que le cor, la tour ou la cloche. Vous
pouvez vous donner cet amusement si bon vous semble. Les industriels
et les financiers se le donnent bien!

Mais vous tes plus srieux que ces gens-l. Eh bien! que chacun de
vous cherche  tirer et  sauver de l'oubli les bonnes actions et les
utiles travaux de ses aeux, et qu'il agisse de manire que ses
descendans lui rendent le mme honneur. L'oubli est un monstre stupide
qui a dvor trop de gnrations. Combien de hros  jamais ignors
parce qu'ils n'ont pas laiss de quoi se faire lever une tombe!
combien de lumires teintes dans l'histoire parce que la noblesse a
voulu tre le seul flambeau et la seule histoire des sicles couls!
Echappez  l'oubli, vous tous qui avez autre chose en l'esprit que la
nation borne du prsent isol. Ecrivez votre histoire, vous tous qui
avez compris votre vie et sond votre coeur. Ce n'est pas  autres
fins que j'cris la mienne et que je vais raconter celle de mes
parens.

Frdric-Auguste, lecteur de Saxe et roi de Pologne, fut le plus
tonnant dbauch de son temps. Ce n'est pas un honneur bien rare que
d'avoir un peu de son sang dans les veines, car il eut, dit-on,
plusieurs centaines de btards. Il eut de la belle Aurore de
Koenigsmark, cette grande et habile coquette devant laquelle Charles
XII recula et qui dut se croire plus redoutable qu'une arme[5], un
fils qui le surpasse de beaucoup en noblesse, bien qu'il ne ft
jamais que marchal de France. Ce fut Maurice de Saxe, le vainqueur de
Fontenoy, bon et brave comme son pre, mais non moins dbauch; plus
avant dans l'art de la guerre, plus heureux aussi et mieux second.

  [5] L'anecdote est assez curieuse: la voici raconte par
  Voltaire, _Histoire de Charles XII_: Auguste aima mieux recevoir
  des lois dures de son vainqueur que de ses sujets. Il se
  dtermina  demander la paix au roi de Sude, et voulut entamer
  avec lui un trait secret. Il fallait cacher cette dmarche au
  snat, qu'il regardait comme un ennemi encore plus intraitable.
  L'affaire tait trs dlicate; il s'en reposa sur la comtesse de
  Koenigsmark, Sudoise d'une grande naissance,  laquelle il tait
  alors attach. C'est elle dont le frre est connu par sa mort
  malheureuse, et dont le fils a command les armes en France avec
  tant de succs et de gloire. Cette femme, clbre dans le monde
  par son esprit et par sa beaut, tait plus capable qu'aucun
  ministre de faire russir une ngociation. De plus, comme elle
  avait du bien dans les Etats de _Charles XII_, et qu'elle avait
  t longtemps  sa cour, elle avait un prtexte plausible d'aller
  trouver ce prince. Elle vint donc au camp des Sudois en
  Lithuanie, et s'adressa d'abord au comte _Piper_, qui lui promit
  trop lgrement une audience de son matre. La comtesse, parmi
  les perfections qui la rendaient une des plus aimables personnes
  de l'Europe, avait le talent singulier de parler les langues de
  plusieurs pays qu'elle n'avait jamais vus, avec autant de
  dlicatesse que si elle y tait ne. Elle s'amusait mme
  quelquefois  faire des vers franais qu'on et pris pour tre
  d'une personne ne  Versailles. Elle en composa pour _Charles
  XII_, que l'histoire ne doit point omettre. Elle introduisait les
  dieux de la fable, qui tous louaient les diffrentes vertus de
  _Charles_. La pice finissait ainsi:

     Enfin, chacun des dieux discourant  sa gloire
     Le plaait par avance au temple de Mmoire;
     Mais Vnus et Bacchus n'en dirent pas un mot.

  Tant d'esprit et d'agrmens tait perdu auprs d'un homme tel que
  le roi de Sude. Il refusa constamment de la voir. Elle prit le
  parti de se trouver sur son chemin dans les frquentes promenades
  qu'il faisait  cheval. Effectivement, elle le rencontra un jour
  dans un sentier fort troit; elle descendit de carosse ds qu'elle
  l'aperut: le roi la salua sans lui dire un seul mot, tourna la
  bride de son cheval et s'en retourna dans l'instant, de sorte que
  la comtesse de _Koenigsmark_ ne remporta de son voyage que la
  satisfaction de pouvoir croire que le roi de Sude ne redoutait
  qu'elle.


Aurore de Koenigsmark fut faite, sur ses vieux jours, bnficiaire
d'une abbaye protestante; la mme abbaye de Quedlimbourg dont la
princesse Amlie de Prusse, soeur de Frdric-le-Grand et amante du
clbre et malheureux baron de Trenk, fut abbesse aussi par la suite.
La Koenigsmark mourut dans cette abbaye et y fut enterre. Il y a
quelques annes, les journaux allemands ont publi qu'on avait fait
des fouilles dans les caveaux de l'abbaye de Quedlimbourg, et qu'on y
avait trouv les restes parfaitement embaums et intacts de l'abbesse
Aurore, vtu avec un grand luxe, d'une robe de brocart couverte de
pierreries et d'un manteau de velours rouge doubl de martre. Or, j'ai
dans ma chambre,  la campagne, le portrait de la dame encore jeune et
d'une beaut clatante de ton. On voit mme qu'elle s'tait farde
pour poser devant le peintre. Elle est extrmement brune, ce qui ne
ralise point l'ide que nous nous faisons d'une beaut du Nord. Ses
cheveux, noirs comme de l'encre, sont relevs en arrire par des
agrafes de rubis, et son front lisse et dcouvert n'a rien de
modeste; de grosses et rudes tresses tombent sur son sein; elle a la
robe de brocart d'or couverte de pierreries et le manteau de velours
rouge garni de zibeline dont on l'a retrouve habille dans son
cercueil. J'avoue que cette beaut hardie et souriante ne me plat
pas, et mme que, depuis l'histoire de l'exhumation, le portrait me
fait un peu peur, le soir, quand il me regarde avec ses yeux brillans.
Il me semble qu'elle me dit alors: De quelles billeveses
embarrasses-tu ta pauvre cervelle, rejeton dgnr de ma race
orgueilleuse De quelle chimre d'galit remplis-tu tes rves? L'amour
n'est pas ce que tu crois; les hommes ne seront jamais ce que tu
espres. Ils ne sont faits que pour tre tromps par les rois, par les
femmes et par eux-mmes.

A ct d'elle est le portrait de son fils Maurice de Saxe, beau pastel
de Latour. Il a une cuirasse blouissante et la tte poudre, une
belle et bonne figure qui semble toujours dire: En avant, tambour
battant, mche allume! et ne pas se soucier d'apprendre le franais
pour justifier son admission  l'Acadmie. Il ressemble  sa mre,
mais il est blond, d'un ton de peau assez fin; ses yeux bleus ont plus
de douceur et son sourire plus de franchise.

Pourtant le chapitre de ses passions fit souvent tache  sa gloire,
entres autres son aventure avec Mme Favart, rapporte avec tant d'ame
et de noblesse dans la correspondance de Favart. Une de ses dernires
affections fut pour Mlle Verrires[6], _dame de l'Opra_, qui habitait
avec sa soeur une _petite maison des champs_, aujourd'hui existant
encore, et situe au nouveau centre de Paris, en pleine
Chausse-d'Antin. Mlle Verrires eut de leur liaison une fille qui ne
fut reconnue que quinze ans plus tard pour fille du marchal de Saxe,
et autorise  porter son nom par un arrt du parlement. Cette
histoire est assez curieuse comme peinture des moeurs du temps. Voici
ce que je trouve  ce sujet dans un vieil ouvrage de jurisprudence:

  [6] Son vrai nom tait Marie Rinteau, et sa soeur s'appelait
  Genevive. Le nom qu'elles prirent de demoiselles Verrires est
  un nom de guerre.

La demoiselle _Marie-Aurore_, fille naturelle de Maurice, comte de
Saxe, marchal-gnral des camps et armes de France, avait t
baptise sous le nom de _fille de Jean-Baptiste de la Rivire,
bourgeois de Paris, et de Marie Rinteau, sa femme_. La demoiselle
Aurore tant sur le point de se marier, le Sieur de Montglas avait t
nomm son tuteur par sentence du Chtelet, du 3 mai 1766. Il y eut de
la publicit pour la publication des bans, la demoiselle Aurore ne
voulant point consentir  tre qualifie de fille de Sieur la Rivire,
encore moins de fille de _pre et de mre inconnus_. La demoiselle
Aurore prsenta requte  la cour,  l'effet d'tre reue appelante
de la sentence du Chtelet. La cour, plaidant Me Thtion pour la
demoiselle Aurore, qui fournit la preuve complte, tant par la
dposition du sieur Gervais, qui avait accouch sa mre, que par les
personnes qui l'avaient tenue sur les fonts baptismaux, etc., qu'elle
tait fille naturelle du comte de Saxe, et qu'il l'avait toujours
reconnue pour sa fille; Me Massonnet pour le premier tuteur qui s'en
rapportait  justice, sur les conclusions conformes de M. Joly de
Fleury, avocat gnral, rendit, le 4 juin 1766, un arrt qui infirma
la sentence du 3 mai prcdent; mendant, nomma Me Giraud, procureur
en la cour, pour tuteur de la demoiselle Aurore, la dclara en
possession de l'tat de fille naturelle de Maurice, comte de Saxe, la
maintint et garda dans ledit tat et possessions d'icelui; ce faisant,
ordonna que l'acte baptistaire inscrit sur les registres de la
paroisse de Saint-Gervais et Saint-Protais de Paris,  la date de 19
octobre 1748; ledit extrait contenant _Marie-Aurore, fille, prsente
ledit jour  ce baptme par Antoine-Alexandre Colbert, Marquis de
Sourdis, et par Genevive Rinteau, parrain et marraine_, sera rform,
et qu'au lieu des noms de Jean-Baptiste de la Rivire, bourgeois de
Paris, et de Marie Rinteau, sa femme, il sera, aprs le nom de
_Marie-Aurore, fille_, ajout ces mots: NATURELLE DE MAURICE, COMTE DE
SAXE, marchal-gnral des camps et armes de France, et de Marie
Rinteau; et ce par l'huissier de notre dite cour, porteur du prsent
arrt, etc.[7]

  [7] Extrait de la _Collection de dcisions nouvelles et de
  notions relatives  la jurisprudence actuelle_, par Me J.-B.
  Denisart, procureur au chtelet de Paris, tome III, p.
  704.--Paris, 1774.

Une autre preuve irrcusable que ma grand'mre et pu revendiquer
devant l'opinion publique, c'est la ressemblance avre qu'elle avait
avec le marchal de Saxe, et l'espce d'adoption que fit d'elle la
Dauphine, fille du roi Auguste, nice du marchal, mre de Charles X
et de Louis XVIII. Cette princesse la plaa  Saint-Cyr et se chargea
de son ducation et de son mariage, lui intimant dfense de voir et
frquenter sa mre.

A quinze ans, Aurore de Saxe sortit de Saint-Cyr pour tre marie au
comte de Horn[8], btard de Louis XV, et lieutenant du roi 
Schlestadt. Elle le vit pour la premire fois la veille de son mariage
et en eut grand'peur, croyant voir marcher le portrait du feu roi,
auquel il ressemblait d'une manire effrayante. Il tait seulement
plus grand, plus beau, mais il avait l'air dur et insolent. Le soir du
mariage, auquel assista l'abb de Beaumont, mon grand-oncle (fils du
duc de Bouillon et de Mlle de Verrires), un valet de chambre dvou
vint dire au jeune abb, qui tait alors presque un enfant, d'empcher
par tous les moyens possibles la jeune comtesse de Horn de passer la
nuit avec son mari. Le mdecin du comte de Horn fut consult, et le
comte lui-mme entendit raison.

  [8] Messire Antoine de Horn, chevalier de Saint-Louis, lieutenant
  pour le roi de la province de Schlestadt.

Il en rsulta que Marie-Aurore de Saxe ne fut jamais que de nom
l'pouse de son premier mari; car ils ne se virent plus qu'au milieu
des ftes princires qu'ils reurent en Alsace, garnison sous
les armes, coups de canon, clefs de la ville prsentes sur un
plat d'or, harangues des magistrats, illuminations, grands bals 
l'htel-de-ville; que sais-je? tout le fracas de vanit par lequel le
monde semblait vouloir consoler cette pauvre petite fille d'appartenir
 un homme qu'elle n'aimait pas, qu'elle ne connaissait pas, et
qu'elle devait fuir comme la mort.

Ma grand'mre m'a souvent racont l'impression que lui fit, au sortir
du clotre, toute la pompe de cette rception. Elle tait dans un
grand carrosse dor tir par quatre chevaux blancs; monsieur son mari
tait  cheval avec un habit chamarr trs magnifiquement. Le bruit du
canon faisait autant de peur  Aurore que la voix de son mari. Une
seule chose l'enivra, c'est qu'on lui apporta  signer, avec
autorisation royale, la grce des prisonniers. Et tout aussitt une
vingtaine de prisonniers sortirent des prisons d'Etat et vinrent la
remercier. Elle se mit alors  pleurer, et peut-tre la joie nave
qu'elle ressentit lui fut-elle compte plus tard par la Providence,
lorsqu'elle sortit de prison aprs le 9 thermidor.

Mais, peu de semaines aprs son arrive en Alsace, au beau milieu
d'une nuit de bal, M. le gouverneur disparut; madame la gouvernante
dansait,  trois heures du matin, lorsqu'on vint lui dire tout bas que
son mari la priait de vouloir passer un instant chez lui. Elle s'y
rendit; mais,  l'entre de la chambre du comte, elle s'arrta
interdite, se rappelant combien son jeune frre l'abb lui avait
recommand de n'y jamais pntrer seule. Elle s'enhardit ds qu'on
ouvrit la chambre et qu'elle y vit de la lumire et du monde. Le mme
valet qui avait parl le jour du mariage soutenait en ce moment le
comte de Horn dans ses bras. On l'avait tendu sur son lit: un mdecin
se tenait  ct. Monsieur le comte n'a plus rien  dire  madame la
comtesse, s'cria le valet de chambre en voyant paratre ma
grand'mre; emmenez, emmenez madame! Elle ne vit qu'une grande main
blanche qui pendait sur le bord du lit et qu'on releva vite pour
donner au cadavre l'attitude convenable. Le comte de Horn venait
d'tre tu en duel d'un grand coup d'pe.

Ma grand'mre n'en sut jamais davantage. Elle ne pouvait gure rendre
d'autre devoir  son mari que de porter son deuil; mort ou vivant,
c'tait toujours de l'effroi qu'il lui avait inspir.

Je crois, si je ne me trompe, que la Dauphine vivait encore  cette
poque, et qu'elle replaa Marie-Aurore dans un couvent. Que ce ft
tout de suite ou peu aprs, il est certain que la jeune veuve recouvra
bientt la libert de voir sa mre, qu'elle avait toujours aime, et
qu'elle en profita avec empressement[9].

  [9] La Dauphine mourut en 1767. Ma grand'mre avait donc dix-neuf
  ans lorsqu'elle put aller vivre chez sa mre.

Les demoiselles de Verrires vivaient toujours ensemble dans
l'aisance, et menant mme assez grand train, encore belles et assez
ges pourtant pour tre entoures d'hommages dsintresss. Celle qui
fut mon arrire-grand'mre tait la plus intelligente et la plus
aimable. L'autre avait t superbe; je ne sais plus de quel personnage
elle tenait ses ressources. J'ai ou dire qu'on l'appelait la Belle et
la Bte.

Elles vivaient agrablement, avec l'insouciance que le peu de svrit
des moeurs de l'poque leur permettait de conserver, et _cultivant les
Muses_, comme on disait alors. On jouait la comdie chez elles, M. de
la Harpe y jouait lui-mme ses pices encore indites. Aurore y fit le
rle de _Mlanie_ avec un succs mrit. On s'occupait l
exclusivement de littrature et de musique. Aurore tait d'une beaut
anglique, elle avait une intelligence suprieure, une instruction
solide,  la hauteur des esprits les plus clairs de son temps, et
cette intelligence fut cultive et dveloppe encore par le commerce,
la conversation et l'entourage de sa mre. Elle avait, en outre, une
voix magnifique, et je n'ai jamais connu de meilleure musicienne. On
donnait aussi l'opra-comique chez sa mre. Elle fit _Colette_ dans le
_Devin du village_, _Azmia_ dans les _Sauvages_, et tous les
principaux rles dans les opras de Grtry et les pices de Sedaine.
Je l'ai entendue cent fois dans sa vieillesse chanter des airs des
vieux matres italiens, dont elle avait fait depuis sa nourriture plus
substantielle: Leo, Porpora, Hasse, Pergolse, etc. Elle avait les
mains paralyses et s'accompagnait avec deux ou trois doigts seulement
sur un vieux clavecin criard. Sa voix tait chevrotante, mais toujours
juste et tendue; la mthode et l'accent ne se perdent pas. Elle
lisait toutes les partitions  livre ouvert, et jamais depuis je n'ai
entendit mieux chanter ni mieux accompagner. Elle avait cette manire
large, cette simplicit carre, ce got pur et cette distinction de
prononciation qu'on n'a plus, qu'on ne connat plus aujourd'hui. Dans
mon enfance, elle me faisait dire avec elle un petit duetto italien,
de je ne sais plus quel matre:

     Non mi dir, bel idol mio,
     Non mi dir ch'io son ingrato.


Elle prenait la partie du tnor, et quelquefois encore, quoiqu'elle
et quelque chose comme soixante-cinq ans, sa voix s'levait  une
telle puissance d'expression et de charme, qu'il m'arriva un jour de
rester court et de fondre en larmes en l'coutant. Mais j'aurai 
revenir sur ces premires impressions musicales, les plus chres de ma
vie. Je vais retourner maintenant sur mes pas et reprendre l'histoire
de la jeunesse de ma chre _bonne maman_.

Parmi les hommes clbres qui frquentaient la maison de ma mre, elle
connut particulirement Buffon, et trouva dans son entretien un charme
qui resta toujours frais dans sa mmoire. Sa vie fut riante et douce
autant que brillante,  cette poque. Elle inspirait  tous l'amour ou
l'amiti. J'ai nombre de poulets en vers fades que lui adressrent les
beaux esprits de l'poque, un entre autres de La Harpe, ainsi tourn:

     Des Csars,  vos pieds, je mets toute la cour[10].
     Recevez ce cadeau que l'amiti prsente,
         Mais n'en dites rien  l'amour.....
         Je crains trop qu'il ne me dmente!

  [10] Il lui envoyait sa traduction des _Douze Csars_ de Sutone.

Ceci est un chantillon de la galanterie du temps. Mais Aurore
traversa ce monde de sductions et cette foule d'hommages sans songer
 autre chose qu' cultiver les arts et  former son esprit. Elle
n'eut jamais d'autre passion que l'amour maternel, et ne sut jamais ce
que c'tait qu'une aventure. C'tait pourtant une nature tendre,
gnreuse et d'une exquise sensibilit. La dvotion ne fut pas son
frein. Elle n'en eut pas d'autre que celle du dix-huitime sicle, le
disme de Jean-Jacques Rousseau et de Voltaire. Mais c'tait une ame
ferme, clairvoyante, prise particulirement d'un certain idal de
fiert et de respect de soi-mme. Elle ignora la coquetterie, elle
tait trop bien doue pour en avoir besoin, et ce systme de
provocation blessait ses ides et ses habitudes de dignit. Elle
traversa une poque fort libre et un monde trs corrompu sans y
laisser une plume de son aile; et condamne par un destin trange  ne
pas connatre l'amour dans le mariage, elle rsolut le grand problme
de vivre calme et d'chapper  toute malveillance,  toute calomnie.

Je crois qu'elle avait environ vingt-cinq ans lorsqu'elle perdit sa
mre. Mlle de Verrires mourut un soir, au moment de se mettre au lit,
sans tre indispose le moins du monde et en se plaignant seulement
d'avoir un peu froid aux pieds. Elle s'assit devant le feu, et tandis
que sa femme de chambre lui faisait chauffer sa pantoufle, elle rendit
l'esprit sans dire un mot ni exhaler un soupir. Quand la femme de
chambre l'eut chausse, elle lui demanda si elle se sentait bien
rchauffe, et n'en obtenant pas de rponse, elle la regarda au
visage et s'aperut que le dernier sommeil avait ferm ses yeux. Je
crois que dans ce temps-l, pour certaines natures qui se trouvaient
en harmonie complte avec l'humeur et les habitudes de leur milieu
philosophique, tout tait agrable et facile, mme de mourir.

Aurore se retira dans un couvent: c'tait l'usage quand on tait jeune
fille ou jeune veuve, sans parens pour vous piloter  travers le
monde. On s'y installait paisiblement, avec une certaine lgance, on
y recevait des visites, on en sortait le matin, le soir mme, avec un
chaperon convenable. C'tait une sorte de prcaution contre la
calomnie, une affaire d'tiquette et de got.

Mais pour ma grand'mre, qui avait des gots srieux et des habitudes
d'ordre, cette retraite fut utile et prcieuse. Elle y lut
prodigieusement, et entassa des volumes d'extraits et de citations que
je possde encore, et qui me sont un tmoignage de la solidit de son
esprit et du bon emploi de son temps. Sa mre ne lui avait laiss que
quelques hardes, deux ou trois portraits de famille, celui d'Aurore de
Koenigsmark entre autres, singulirement log chez elle par le
marchal de Saxe, beaucoup de madrigaux et de pices de vers indits
de ses amis littraires (lesquels vers indits mritaient bien de
l'tre), enfin le cachet du marchal et sa tabatire, que j'ai encore
et qui sont d'un trs joli travail. Quant  sa maison,  son thtre
et  tout son luxe de femme charmante, il est  croire que les
cranciers se tenaient prts  fondre dessus, mais que, jusqu'
l'heure sereine et insouciante de sa fin, la dame avait trop compt
sur leur bonne ducation pour s'en tourmenter. Les cranciers de ce
temps-l taient en effet fort bien levs. Ma grand'mre n'eut pas le
moindre dsagrment  subir de leur part; mais elle se trouva rduite
 une petite pension de la Dauphine, qui mme manqua tout d'un coup un
beau jour. Ce fut  cette occasion qu'elle crivit  Voltaire et qu'il
lui rpondit une lettre charmante, dont elle se servit auprs de la
duchesse de Choiseul[11].

  [11] Voici la lettre de ma grand'mre, et la rponse:

     _A. M. de Voltaire, 24 aot 1768._

   C'est au chantre de Fontenoi que la fille du marchal de Saxe
   s'adresse pour obtenir du pain. J'ai t reconnue; Mme la
   dauphine a pris soin de mon ducation aprs la mort de mon pre.
   Cette princesse m'a retire de St-Cyr pour me marier  M. de
   Horn, chevalier de St-Louis et capitaine au rgiment de
   Royal-Bavire. Pour ma dot, elle a obtenu la lieutenance de roy
   de Schlestadt. Mon mari en arrivant dans cette place, au milieu
   des ftes qu'on nous y donnait, est mort subitement. Depuis, la
   mort m'a enlev mes protecteurs, M. le dauphin et Mme la
   dauphine.

   Fontenoi, Raucoux, Laufeld sont oublis. Je suis dlaisse.
   J'ai pens que celui qui a immortalis les victoires du pre
   s'intresserait aux malheurs de la fille. C'est  lui qu'il
   appartient d'adopter les enfans du hros et d'tre mon soutien,
   comme il est celui de la fille du grand Corneille. Avec cette
   loquence que vous avez consacre  plaider la cause des
   malheureux, vous ferez retentir dans tous les coeurs le cri de
   la piti, et vous acquerrez autant de droits sur ma
   reconnaissance, que vous en avez dj sur mon respect et sur mon
   admiration pour vos talens sublimes.

     _Rponse._
     27bre 1768, au chteau de Ferney.

     Madame,

   J'irai bientt rejoindre le hros votre pre et je lui
   apprendrai avec indignation l'tat o est sa fille. J'ai eu
   l'honneur de vivre beaucoup avec lui; il daignait avoir de la
   bont pour moi. C'est un des malheurs qui m'accablent dans ma
   vieillesse, de voir que la fille du hros de la France n'est pas
   heureuse en France. Si j'tais  votre place, j'irais me
   prsenter  Mme la duchesse de Choiseul. Mon nom me ferait
   ouvrir les portes  deux battans, et Mme la duchesse de
   Choiseul, dont l'ame est juste, noble et bienfesante, ne
   laisserait pas passer une telle occasion de faire du bien. C'est
   le meilleur conseil que je puisse vous donner, et je suis sr du
   succs quand vous parlers. Vous m'avs fait, sans doute, trop
   d'honneur, madame, quand vous avs pens qu'un vieillard
   moribond, perscut et retir du monde serait asss heureux pour
   servir la fille de M. le marchal de Saxe. Mais vous m'avs
   rendu justice en ne doutant pas du vif intrt que je dois
   prendre  la fille d'un si grand homme.

   J'ai l'honneur d'tre avec respect,

     Madame,

   Votre trs humble et trs obissant serviteur,

     VOLTAIRE,
     gentilhomme ordre de la chambre du roy.


Mais il est probable que cela ne russit point, car Aurore se dcida,
vers l'ge de trente ans,  pouser M. Dupin de Francueil, mon
grand-pre, qui en avait alors soixante-deux.

M. Dupin de Francueil, le mme que Jean-Jacques Rousseau, dans ses
_Mmoires_, et Mme d'Epinay, dans sa _Correspondance_, dsignent sous
le nom de Francueil seulement, tait l'homme charmant par excellence,
comme on l'entendait au sicle dernier. Il n'tait point de haute
noblesse, tant fils de M. Dupin, fermier-gnral, qui avait quitt
l'pe pour la finance. Lui-mme tait receveur gnral  l'poque o
il pousa ma grand'mre. C'tait une famille bien apparente et
ancienne, ayant quatre in-folio de lignage bien tabli par grimoire
hraldique, avec vignettes colories fort jolies. Quoi qu'il en soit,
ma grand'mre hsita longtemps  faire cette alliance, non que l'ge
de M. Dupin ft une objection capitale, mais parce que son entourage,
 elle, le tenait pour un trop petit personnage  mettre en regard de
Mlle de Saxe, comtesse de Horn. Le prjug cda devant des
considrations de fortune, M. Dupin tant fort riche  cette poque.
Pour ma grand'mre, l'ennui d'tre squestre au couvent dans le plus
bel ge de sa vie, les soins assidus, la grce, l'esprit et l'aimable
caractre de son vieux adorateur, eurent plus de poids que l'appt des
richesses; aprs deux ou trois ans d'hsitation, durant lesquels il ne
passa pas un jour sans venir au parloir djeuner et causer avec elle,
elle couronna son amour et devint Mme Dupin[12].

  [12] Il parat qu'il y eut quelque opposition, je ne sais de
  quelle part, car ils allrent se marier en Angleterre, dans la
  chapelle de l'ambassade, et firent ratifier ensuite leur union 
  Paris.

Elle m'a souvent parl de ce mariage si lentement pes et de ce
grand-pre que je n'ai jamais connu. Elle me dit que pendant dix ans
qu'ils vcurent ensemble, il fut, avec son fils, la plus chre
affection de sa vie; et bien qu'elle n'employt jamais le mot d'amour,
que je n'ai jamais entendu sortir de ses lvres  propos de lui ni de
personne, elle souriait quand elle m'entendait dire qu'il me
paraissait impossible d'aimer un vieillard. Un vieillard aime plus
qu'un jeune homme, disait-elle, et il est impossible de ne pas aimer
qui vous aime parfaitement. Je l'appelais mon vieux mari et mon papa.
Il le voulait ainsi, et ne m'appelait jamais que sa fille, mme en
public. Et puis, ajoutait-elle, est-ce qu'on tait jamais vieux dans
ce temps-l? C'est la rvolution qui a amen la vieillesse dans le
monde. Votre grand-pre, ma fille, a t beau, lgant, soign,
gracieux, parfum, enjou, aimable, affectueux et d'une humeur gale
jusqu' l'heure de sa mort. Plus jeune, il avait t trop aimable pour
avoir une vie aussi calme, et je n'eusse peut-tre pas t aussi
heureuse avec lui, on me l'aurait trop disput. Je suis convaincue que
j'ai eu le meilleur ge de sa vie, et que jamais jeune homme n'a rendu
une jeune femme aussi heureuse que je le fus; nous ne nous quittions
pas d'un instant, et jamais je n'eus un instant d'ennui auprs de lui.
Son esprit tait une encyclopdie d'ides, de connaissances et de
talens qui ne s'puisa jamais pour moi. Il avait le don de savoir
toujours s'occuper d'une manire agrable pour les autres autant que
pour lui-mme. Le jour il faisait de la musique avec moi; il tait
excellent violon, et faisait ses violons lui-mme, car il tait
luthier, outre qu'il tait horloger, architecte, tourneur, peintre,
serrurier, dcorateur, cuisinier, pote, compositeur de musique,
menuisier, et qu'il brodait  merveille. Je ne sais pas ce qu'il
n'tait pas. Le malheur, c'est qu'il mangea sa fortune  satisfaire
tous ces instincts divers et  exprimenter toutes choses; mais je n'y
vis que du feu, et nous nous ruinmes le plus aimablement du monde. Le
soir, quand nous n'tions pas en fte, il dessinait  ct de moi,
tandis que je faisais du parfilage, et nous nous faisions la lecture 
tour de rle: ou bien quelques amis charmans nous entouraient et
tenaient en haleine son esprit fin et fcond par une agrable
causerie. J'avais pour amies de jeunes femmes maries d'une faon plus
splendide, et qui pourtant ne se lassaient pas de me dire qu'elles
m'enviaient mon vieux mari.

C'est qu'on savait vivre et mourir dans ce temps-l, disait-elle
encore: on n'avait pas d'infirmits importunes. Si on avait la goutte,
on marchait quand mme et sans faire la grimace: on se cachait de
souffrir par bonne ducation. On n'avait pas ces proccupations
d'affaires qui gtent l'intrieur et rendent l'esprit pais. On savait
se ruiner sans qu'il y part, comme de beaux joueurs qui perdent sans
montrer d'inquitude et de dsir. On se serait fait porter demi-mort 
une partie de chasse. On trouvait qu'il valait mieux mourir au bal ou
 la comdie que dans son lit, entre quatre cierges et de vilains
hommes noirs. On tait philosophe, on ne jouait pas l'austrit, on
l'avait parfois sans en faire montre. Quand on tait sage, c'tait par
got, et sans faire le pdant ou la prude. On jouissait de la vie, et
quand l'heure de la perdre tait venue, on ne cherchait pas  dgoter
les autres de vivre. Le dernier adieu de mon vieux mari fut de
m'engager  lui survivre longtemps et  me faire une vie heureuse.
C'tait la vraie manire de se faire regretter que de montrer un coeur
si gnreux.

Certes, elle tait agrable et sduisante, cette philosophie de la
richesse, de l'indpendance de la tolrance et de l'amnit; mais il
fallait cinq ou six cent mille livres de rente pour la soutenir, et je
ne vois pas trop comment en pouvaient profiter les misrables et les
opprims.

Elle choua, cette philosophie, devant les expiations
rvolutionnaires, et les heureux du pass n'en gardrent que l'art de
savoir monter avec grce sur l'chafaud, ce qui est beaucoup, j'en
conviens; mais ce qui les aida  montrer cette dernire vaillance, ce
fut le profond dgot d'une vie o ils ne voyaient plus le moyen de
s'amuser, et l'effroi d'un tat social o il fallait admettre, au
moins en principe, le droit de tous au bien-tre et au loisir.

Avant d'aller plus loin, je parlerai d'une illustration qui tait dans
la famille de M. Dupin, illustration vraie et lgitime, mais dont ni
mon grand-pre ni moi, n'avons  revendiquer l'honneur et le profit
intellectuel. Cette illustration, c'tait Mme Dupin de Chenonceaux, 
laquelle je ne tiens en rien par le sang, puisqu'elle tait seconde
femme de M. Dupin, le fermier-gnral, et par consquent belle-mre de
M. Dupin de Francueil. Ce n'est pas une raison pour que je n'en parle
pas. Je dois d'autant plus le faire que, malgr la rputation d'esprit
et de charme dont elle a joui, et les loges que lui ont accords ses
contemporains, cette femme remarquable n'a jamais voulu occuper dans
la rpublique des lettres srieuses la place qu'elle mritait.

Elle tait Mlle de Fontaines, et passa pour tre la fille de Samuel
Bernard, du moins Jean-Jacques Rousseau le rapporte. Elle apporta une
dot considrable  M. Dupin; je ne me souviens plus lequel des deux
possdait en propre la terre de Chenonceaux, mais il est certain qu'
eux deux ils ralisrent une immense fortune. Ils avaient pour pied 
terre  Paris l'htel Lambert, et pouvaient se piquer d'occuper tour 
tour deux des plus belles rsidences du monde.

On sait comment Jean-Jacques Rousseau devint secrtaire de M. Dupin,
et habitua Chenonceaux avec eux, comment il devint amoureux de Mme
Dupin, qui tait belle comme un ange, et comment il risqua
imprudemment une dclaration qui n'eut pas de succs. Il conserva
nanmoins des relations d'amiti avec elle et avec son beau-fils
Francueil.

Mme Dupin cultivait les lettres et la philosophie sans ostentation et
sans attacher son nom aux ouvrages de son mari, dont cependant elle
aurait pu, j'en suis certaine, revendiquer la meilleure partie et les
meilleures ides. Leur critique tendue de l'_Esprit des lois_ est un
trs bon ouvrage peu connu et peu apprci, infrieur par la forme 
celui de Montesquieu, mais suprieur dans le fond  beaucoup d'gards,
et, par cela mme qu'il mettait dans le monde des ides plus
avances, il dut passer inaperu  ct du gnie de Montesquieu qui
rpondait  toutes les tendances et  toutes les aspirations
politiques du moment[13].

  [13] Cet ouvrage ne se rpandit gure. Mme de Pompadour, qui
  protgeait Montesquieu, obtint de M. Dupin qu'il anantirait son
  livre, bien qu'il ft dj publi. J'ai pourtant le bonheur d'en
  avoir un exemplaire qui s'est conserv entre mes mains. Sans
  aucune prvention ni amour-propre de famille, c'est un trs bon
  livre, d'une critique serre qui relve toutes les contradictions
  de l'_Esprit des Lois_, et prsente de temps  autre des aperus
  beaucoup plus levs sur la lgislation et la morale des nations.

M. et Mme Dupin travaillaient  un ouvrage sur le mrite des femmes,
lorsque Jean-Jacques vcut auprs d'eux. Il les aidait  prendre des
notes et  faire des recherches, et il entassa  ce sujet des
matriaux considrables qui subsistent encore  l'tat de manuscrits
au chteau de Chenonceaux. L'ouvrage ne fut point excut,  cause de
la mort de M. Dupin, et Mme Dupin, par modestie, ne publia jamais ses
travaux. Certains rsums de ses opinions, crits de sa propre main,
sous l'humble titre d'_Essais_, mriteraient pourtant de voir le jour,
ne ft-ce que comme document historique  joindre  l'histoire
philosophique du sicle dernier. Cette aimable femme est de la famille
des beaux et bons esprits de son temps, et il est peut-tre beaucoup 
regretter qu'elle n'avait pas consacr sa vie  dvelopper et 
rpandre la lumire qu'elle portait dans son coeur.

Ce qui lui donne une physionomie trs particulire et trs originale
au milieu de ces philosophes, c'est qu'elle est plus avance que la
plupart d'entre eux. Elle n'est point l'adepte de Rousseau. Elle n'a
pas le talent de Rousseau; mais il n'a pas, lui, la force et l'lan de
son ame. Elle procde d'une autre doctrine plus hardie et plus
profonde, plus ancienne dans l'humanit, et plus nouvelle en apparence
au dix-huitime sicle; elle est l'amie, l'lve ou le matre (qui
sait?) d'un vieillard rput extravagant, gnie incomplet, priv du
talent de la forme, et que je crois pourtant plus clair
intrieurement de l'esprit de Dieu que Voltaire, Helvtius, Diderot et
Rousseau lui-mme: je parle de l'abb de Saint-Pierre, qu'on appelait
alors dans le monde, le _fameux_ abb de Saint-Pierre, qualification
ironique dont on lui fait grce aujourd'hui qu'il est  peu prs
inconnu et oubli.

Il est des gnies malheureux; auxquels l'expression manque et qui, 
moins de trouver un Platon pour les traduire au monde, tracent de
ples clairs dans la nuit des temps, et emportent dans la tombe le
secret de leur intelligence, l'_inconnu de leur mditation_, comme
disait un membre de cette grande famille de muets ou de _bgues_
illustres, Geoffroy Saint-Hilaire.

Leur impuissance semble un fait fatal, tandis que la forme la plus
claire et la plus heureuse se trouve dpartie souvent  des hommes de
courtes ides et de sentimens froids. Pour mon compte, je comprends
fort bien que Mme Dupin ait prfr les utopies de l'abb de
Saint-Pierre aux doctrines anglomanes de Montesquieu. Le grand
Rousseau n'eut pas autant de courage moral ou de libert d'esprit que
cette femme gnreuse. Charg par elle de rsumer le projet de paix
perptuelle de l'abb de Saint-Pierre et la polysynodie, il le fit
avec la clart et la beaut de sa forme; mais il avoue avoir cru
devoir passer les traits les plus hardis de l'auteur; et il renvoie au
texte les lecteurs qui auront le courage d'y puiser eux-mmes.

J'avoue que je n'aime pas beaucoup le systme d'ironie adopt par
Jean-Jacques Rousseau  l'gard des utopies de l'abb de Saint-Pierre,
et les mnagemens qu'il croit devoir feindre avec les puissances de
son temps. Sa feinte, d'ailleurs, est trop habile ou trop maladroite:
ou ce n'est pas de l'ironie assez vidente, et par l elle perd de sa
force, ou elle n'est pas assez dguise, et par l elle perd de sa
prudence et de son effet. Il n'y a pas d'unit, il n'y a pas de fixit
dans les jugemens de Rousseau sur le philosophe de Chenonceaux; selon
les poques de sa vie o les dgots de la perscution l'abattent plus
ou moins lui-mme, il le traite de _grand homme_ ou de _pauvre homme_.
En de certains endroits des _Confessions_, on dirait qu'il rougit de
l'avoir admir. Rousseau a tort. Pour manquer de _talent_, on n'est
pas un _pauvre homme_. Le gnie vient du coeur et ne rside pas dans
la forme. Et puis, la critique principale qu'il lui adresse avec tous
les critiques de son temps, c'est de n'tre point un homme pratique et
d'avoir cru  la ralisation de ses rformes sociales. Il me semble
pourtant que ce rveur a vu plus clair que tous ses contemporains, et
qu'il tait beaucoup plus prs des ides rvolutionnaires,
constitutionnelles, saint-simoniennes, et mme de celles qu'on appelle
aujourd'hui humanitaires, que son contemporain Montesquieu et ses
successeurs Rousseau, Diderot, Voltaire, Helvtius, etc.

Car il y a eu de tout dans le vaste cerveau de l'abb de Saint-Pierre,
et, dans cette espce de chaos de sa pense, on trouve entasses
ple-mle toutes les ides dont chacune a dfray depuis la vie
entire d'hommes trs forts. Certainement, Saint-Simon procde de lui,
Mme Dupin, son lve, et M. Dupin, dans la _Critique de l'Esprit des
lois_, sont ouvertement _mancipateurs_ de la femme. Les divers essais
de gouvernement qui se sont produits depuis cent ans, les principaux
actes de la diplomatie europenne, et les simulacres de conseils
princiers qu'on appelle alliances, ont emprunt aux thories
gouvernementales de l'abb de Saint-Pierre de semblans (menteurs, il
est vrai) de sagesse et de moralit. Quant  la philosophie de la paix
perptuelle, elle est dans l'esprit des plus nouvelles coles
philosophiques.

Il serait donc fort ridicule aujourd'hui de trouver l'abb de
Saint-Pierre ridicule, et de parler sans respect de celui que ses
dtracteurs mmes appelaient l'_homme de bien_ par excellence.
N'et-il conserv que ce titre pour tout bagage dans la postrit,
c'est quelque chose de plus que celui de plus d'un grand homme de son
temps.

Mme Dupin de Chenonceaux aima religieusement cet homme de bien,
partagea ses ides, embellit sa vieillesse par des soins touchans, et
reut  Chenonceaux son dernier soupir. J'y ai vu, dans la chambre
mme o il rendit  Dieu son ame gnreuse, un portrait de lui fait
peu de temps auparavant. Sa belle figure,  la fois douce et austre,
a une certaine ressemblance de type avec celle de Franois Arago. Mais
l'expression est autre, et dj, d'ailleurs, les ombres de la mort
ont envahi ce grand oeil noir creus par la souffrance, ses joues
ples dvastes par les annes[14].

  [14] J'ai commis ici une petite erreur de fait que mon cousin M.
  de Villeneuve, hritier de Chenonceaux et de l'histoire de Mme
  Dupin, me signale. L'abb de Saint-Pierre mourut  Paris, mais
  bien peu de temps aprs avoir fait une maladie grave 
  Chenonceaux.

     (_Note de 1850._)


  Mme Dupin a laiss  Chenonceaux quelques crits fort courts, mais
  trs pleins d'ides nettes et de nobles sentimens. Ce sont, en
  gnral, des penses dtaches, mais dont le lien est trs
  logique. Un petit trait du _Bonheur_, en quelques pages, nous a
  paru un chef-d'oeuvre. Et pour en faire comprendre la porte
  philosophique, il nous suffit d'en transcrire les premiers mots:
  _Tous les hommes ont un droit gal au bonheur_; textuellement:
  Tous les hommes ont un droit gal au _plaisir_. Mais il ne faut
  pas que ce mot _plaisir_, qui a sa couleur locale comme un trumeau
  de chemine, fasse quivoque et soit pris pour l'expression d'une
  pense de la rgence. Non, son vritable sens est un bonheur
  matriel, jouissance de la vie, bien-tre, rpartition des biens,
  comme on dirait aujourd'hui. Le titre de l'ouvrage, l'esprit
  chaste et srieux dont il est empreint ne peuvent laisser aucun
  doute sur le sens moderne de cette formule galitaire qui rpond 
  celle-ci: _A chacun suivant ses besoins_. C'est une ide assez
  _avance_, je crois, tellement avance, qu'aujourd'hui encore elle
  l'est trop pour la cervelle prudente de la plupart de nos penseurs
  et de nos politiques, et qu'il a fallu  l'illustre historien
  Louis Blanc un certain courage pour la proclamer et la
  dvelopper.[15]

  [15] J'cris ceci en juillet 1847. Qui sait si avant la
  publication de ces Mmoires, un bouleversement social n'aura pas
  cr beaucoup de penseurs _tres courageux_?

Belle et charmante, simple, forte et calme, Mme Dupin finit ses jours
 Chenonceaux dans un ge trs avanc. La forme de ses crits est
aussi limpide que son ame, aussi dlicate, souriante et frache que
les traits de son visage. Cette forme est sienne, et la correction
lgante n'y nuit point  l'originalit. Elle crit la langue de son
temps, mais elle a le tour de Montaigne, le trait de Bayle, et l'on
voit que cette belle dame n'a pas craint de secouer la poussire des
vieux matres. Elle ne les imite pas; mais elle se les est assimils,
comme un bon estomac nourri de bons alimens.

Il faut encore dire  sa louange que de tous les anciens amis
dlaisss et souponns par la douloureuse vieillesse de Rousseau,
elle est peut-tre la seule  laquelle il rende justice dans ses
_Confessions_, et dont il avoue les bienfaits sans amertume. Elle fut
bonne, mme  Thrse Levasseur et  son indigne famille. Elle fut
bonne  tous, et rellement estime; car l'orage rvolutionnaire entra
dans le royal manoir de Chenonceaux et respecta les cheveux blancs de
la vieille dame. Toutes les mesures de rigueur se bornrent  la
confiscation de quelques tableaux historiques, dont elle fit le
sacrifice de bonne grce aux exigences du moment. Sa tombe, simple et
de bon got, repose dans le parc de Chenonceaux sous de mlancoliques
et frais ombrages. Touristes qui cueillez religieusement les feuilles
de ces cyprs, sans autre motif que de rendre hommage  la vertueuse
beaut aime de Jean-Jacques, sachez qu'elle a droit,  plus de
respect encore. Elle a consol la vieillesse de l'_homme de bien_ de
son temps; elle a t son disciple; elle a inspir  son propre mari
la thorie du respect pour son sexe; grand hommage rendu  la
supriorit douce et modeste de son intelligence. Elle a fait plus
encore, elle a compris, elle, riche, belle et puissante, que _tous les
hommes avaient droit au bonheur_. Honneur donc  celle qui fut belle
comme la matresse d'un roi, sage comme une matrone, claire comme un
vrai philosophe, et bonne comme un ange.

Une noble amiti qui fut calomnie, comme tout ce qui est naturel et
bon dans le monde, unissait Francueil  sa belle-mre. Certes, ce dut
tre pour lui un titre de plus  l'affection et  l'estime que ma
grand'mre porta  son vieux mari. Le commerce d'une belle-mre comme
la premire Mme Dupin, et celui d'une pouse comme la seconde, doivent
imprimer un reflet de pure lumire sur la jeunesse et sur la
vieillesse d'un homme. Les hommes doivent aux femmes plus qu'aux
autres hommes ce qu'ils ont de bon ou de mauvais dans les hautes
rgions de l'ame, et c'est sous ce rapport qu'il faudrait leur dire:
Dis-moi qui tu aimes, et je te dirai qui tu es. Un homme pourrait
vivre plus aisment dans la socit avec le mpris des femmes qu'avec
celui des hommes: mais devant Dieu, devant les arrts de la justice
qui voit tout et qui sait tout, le mpris des femmes lui serait
beaucoup plus prjudiciable. Ce serait peut-tre ici le prtexte d'une
digression; je pourrais citer quelques excellentes pages de M. Dupin,
mon arrire-grand-pre, sur l'galit de rang de l'homme et de la
femme dans les desseins de Dieu et dans l'ordre de la nature. Mais j'y
reviendrai plus  propos et plus longuement dans le rcit de ma propre
vie.




CHAPITRE TROISIEME.

 Une anecdote sur J.-J. Rousseau.--Maurice Dupin, mon
   pre.--Deschartres, mon precepteur.--La tte du cur.--Le
   _liberalisme_ d'avant la rvolution.--La visite
   domiciliaire.--Incarcration.--Dvoment de Deschartres et de
   mon pre.--_Nrina._


Puisque j'ai parl de Jean-Jacques Rousseau et de mon grand-pre, je
placerai ici une anecdote gracieuse que je trouve dans les papiers de
ma grand'mre Aurore Dupin de Francueil.

Je ne l'ai vu qu'une seule fois (elle parle de Jean-Jacques) et je
n'ai garde de l'oublier jamais. Il vivoit dj sauvage et retir,
atteint de cette misanthropie qui fut trop cruellement raille par ses
amis paresseux ou frivoles.

Depuis mon mariage, je ne cessois de tourmenter M. de Francueil pour
qu'il me le fit voir: et ce n'toit pas bien ais. Il alla plusieurs
fois sans pouvoir tre reu. Enfin, un jour il le trouva jetant du
pain sur sa fentre  des moineaux. Sa tristesse toit si grande qu'il
lui dit en les voyant s'envoler: Les voil repus. Savez vous ce
qu'ils vont faire? Ils s'en vont au plus haut des toits pour dire du
mal de moi, et que mon pain ne vaut rien.

Avant que je visse Rousseau, je venois de lire tout d'une haleine la
_Nouvelle Hlose_, et, aux dernires pages, je me sentis si
bouleverse que je pleurois  sanglots. M. de Francueil m'en
plaisantoit doucement. J'en voulois plaisanter moi-mme: mais ce
jour-l, depuis le matin jusqu'au soir, je ne fis que pleurer. Je ne
pouvois penser  la mort de Julie sans recommencer mes pleurs. J'en
tois malade, j'en tois laide.

Pendant cela, M. de Francueil, avec l'esprit et la grce qu'il savoit
mettre  tout, courut chercher Jean-Jacques. Je ne sais comment il s'y
prit, mais il l'enleva, il l'amena, sans m'avoir prvenue de son
dessein.

Jean-Jacques avait cd de fort mauvaise grce, sans s'enqurir de
moi ni de mon ge ne s'attendant qu' satisfaire la curiosit d'une
femme, et ne s'y prtant pas volontiers,  ce que je puis croire.

Moi, avertie de rien, je ne me pressois pas de finir ma toilette:
j'tois avec Mme d'Esparbs de Lussan, mon amie, la plus aimable femme
du monde et la plus jolie, bien qu'elle ft un peu louche et un peu
contrefaite. Elle se moquoit de moi parce qu'il m'avoit pris fantaisie
depuis quelque temps d'tudier l'ostologie, et elle faisoit, en
riant, des cris affreux, parce que, voulant me passer des rubans qui
toient dans un tiroir, elle y avoit trouv accroche une grande
vilaine main de squelette.

Deux ou trois fois M. de Francueil toit venu voir si j'tois prte.
Il _avoit un air_,  ce que disoit _le marquis_ (c'est ainsi que
j'appelois Mme de Lussan, qui m'avoit donn pour petit nom _son cher
baron_). Moi, je ne voyois point d'air  mon mari et je ne finissois
pas de m'accommoder, ne me doutant point qu'il toit l, l'ours
sublime, dans mon salon. Il y toit entr d'un air  demi niais, demi
bourru, et s'toit assis dans un coin, sans marquer d'autre impatience
que celle de diner, afin de s'en aller bien vite.

Enfin ma toilette finie et mes yeux toujours rouges et gonfls, je
vais au salon; j'aperois un gros petit bonhomme assez mal vtu et
comme renfrogn, qui se levoit lourdement, qui mchonnoit des mots
confus. Je le regarde et je devine; je crie, je veux parler, je fonds
en larmes. Jean-Jacques tourdi de cet accueil veut me remercier et
fond en larmes. Francueil veut nous remettre l'esprit par une
plaisanterie et fond en larmes. Nous ne pmes nous rien dire. Rousseau
me serra la main et ne m'adressa pas une parole.

On essaya de diner pour couper court  tous ces sanglots. Mais je ne
pus rien manger. M. de Francueil ne put avoir d'esprit, et Rousseau
s'esquiva en sortant de table, sans avoir dit un mot, mcontent
peut-tre d'avoir reu un nouveau dmenti  sa prtention d'tre le
plus perscut, le plus ha et le plus calomni des hommes.

J'espre que mon lecteur ne me saura pas mauvais gr de cette anecdote
et du ton dont elle est rapporte. Pour une personne leve 
Saint-Cyr, o l'on n'apprennait pas l'orthographe, ce n'est pas mal
tourn. Il est vrai qu' Saint-Cyr,  la place de grammaire, on
apprenait Racine par coeur et on y jouait ses chefs-d'oeuvre. J'ai
bien regret que ma grand'mre ne m'ait pas laiss plus de souvenirs
personnels crits par elle-mme. Mais cela se borne  quelques
feuillets. Elle passait sa vie  crire des lettres qui valaient
presque, il faut le dire, celles de Mme de Svign, et  copier, pour
la nourriture de son esprit, une foule de passages dans des livres de
prdilection.

Je reprends son histoire.

Neuf mois aprs son mariage avec M. Dupin, jour pour jour, elle
accoucha d'un fils qui fut son unique enfant, et qui reut le nom de
Maurice[16], en mmoire du marchal de Saxe. Elle voulut le nourrir
elle-mme, bien entendu: c'tait encore un peu excentrique, mais elle
tait de celles qui avaient lu _Emile_ avec religion et qui voulaient
donner le bon exemple. En outre, elle avait le sentiment maternel
extrmement dvelopp, et ce fut, chez elle, une passion qui lui tint
lieu de toutes les autres.

  [16] Maurice-Franois-Elisabeth, n le 13 janvier 1778. Il eut
  pour parrain le marquis de Polignac.

Mais la nature se refusa  son zle. Elle n'eut pas de lait, et,
pendant quelques jours, qu'en dpit de plus atroces souffrances elle
s'obstina  faire tter son enfant, elle ne put le nourrir que de son
sang. Il fallut y renoncer, et ce fut pour elle une violente douleur,
et comme un sinistre pronostic.

Receveur gnral du duch d'Albret, M. Dupin passait, avec sa femme et
son fils, une partie de l'anne  Chteauroux. Ils habitaient le vieux
chteau qui sert aujourd'hui de local aux bureaux de la prfecture, et
qui domine de sa masse pittoresque le cours de l'Indre et les vastes
prairies qu'elle arrose. M. Dupin, qui avait cess de s'appeler
Francueil depuis la mort de son pre, tablit  Chteauroux des
manufactures de drap, et rpandit par son activit et ses largesses
beaucoup d'argent dans le pays. Il tait prodigue, sensuel, et menait
un train de prince. Il avait  ses gages une troupe de musiciens, de
cuisiniers, de parasites, de laquais, de chevaux et de chiens, donnant
tout  pleines mains, au plaisir et  la bienfaisance, voulant tre
heureux, et que tout le monde le ft avec lui. C'tait une autre
manire que celle des financiers et des industriels d'aujourd'hui.
Ceux-ci ne gaspillent pas la fortune dans les plaisirs, dans l'amour
des arts et dans les imprudentes largesses d'un sentiment
aristocratique surann. Ils suivent les ides prudentes de leur temps,
comme mon grand-pre suivait la route facile du sien. Mais qu'on ne
vante pas ce temps-ci plus que l'autre; les hommes ne savent pas
encore ce qu'ils font et ce qu'ils devraient faire.

Mon grand-pre mourut dix ans aprs son mariage, laissant un grand
dsordre dans ses comptes avec l'Etat et dans ses affaires
personnelles. Ma grand'mre montra la bonne tte qu'elle avait en
s'entourant de sages conseils, et en s'occupant de toutes choses avec
activit. Elle liquida promptement, et, toutes dettes payes, tant 
l'Etat qu'aux particuliers, elle se trouva _ruine_, c'est--dire  la
tte de 75,000 livres de rente[17].

  [17] Voici un renseignement que me fournit mon cousin Ren de
  Villeneuve: L'htel Lambert tait habit par notre famille et
  par l'amie intime de Mme Dupin de Chenonceaux, la belle et
  charmante princesse de Rohan-Chabot. C'tait un vrai palais. En
  une nuit, M. de Chenonceaux, fils de M. et de Mme Dupin, cet
  ingrat lve de J.-J., mari depuis peu de temps  Mlle de
  Rochechouart, perdit au jeu 70,000 livres. Le lendemain, il
  fallut payer cette dette d'honneur. L'htel Lambert fut engag,
  d'autres bien vendus. De ces splendeurs, de ces peintures
  clbres, il ne me reste qu'un trs beau tableau de Lesueur
  reprsentant trois muses dont une joue de la basse. Il l'avait
  peint deux fois, l'autre exemplaire est au Muse. M. de
  Chenonceaux, notre grand-oncle et notre grand-pre Francueil ont
  mang sept  huit millions d'alors. Mon pre, mari  la soeur de
  ton pre, tait en mme temps propre neveu de Mme Dupin de
  Chenonceaux et son unique hritier. Voil comment depuis
  quarante-neuf ans je suis propritaire de Chenonceaux. Je dirai
  ailleurs avec quel soin religieux et quelle entente de l'art M.
  et Mme de Villeneuve ont conserv et remeubl ce chteau, un des
  chefs-d'oeuvre de la renaissance.


La rvolution devait restreindre bientt ses ressources  de moindres
proportions, et elle ne prit pas tout de suite son parti aussi
aisment de ce second coup de fortune; mais, au premier, elle
s'excuta bravement, et, bien que je ne puisse comprendre qu'on ne
soit pas immensment riche avec 75,000 livres de rente, comme tout est
relatif, elle accepta cette _pauvret_ avec beaucoup de vaillance et
de philosophie. En cela, elle obissait  un principe d'honneur et de
dignit qui tait bien selon ses ides; au lieu que les confiscations
rvolutionnaires ne purent jamais prendre dans son esprit une autre
forme que celle du vol et du pillage.

Aprs avoir quitt Chteauroux, elle habita, rue du Roi de Sicile, un
_petit appartement_, dans lequel, si j'en juge par la quantit et la
dimension des meubles qui garnissent aujourd'hui ma maison, il y avait
encore de quoi se retourner. Elle prit, pour faire l'ducation de son
fils, un eune homme que j'ai connu vieux, et qui a t aussi mon
prcepteur. Ce personnage,  la fois srieux et comique, a tenu trop
de place dans notre vie de famille et dans mes souvenirs, pour que je
n'en fasse pas une mention particulire.

Il s'appelait Franois Deschartres, et comme il avait port le petit
collet en qualit de professeur au collge du cardinal Lemoine, il
entra chez ma grand'mre avec le costume et le titre d'abb. Mais, 
la rvolution, qui vint bientt chicaner sur toute espce de titres,
l'abb Deschartres devint prudemment le citoyen Deschartres. Sous
l'empire, il fut M. Deschartres, maire du village de Nohant; sous la
restauration, il et volontiers repris son titre d'abb, car il
n'avait pas vari dans son amour pour les formes du pass. Mais il
n'avait jamais t dans les ordres, et d'ailleurs il ne put se
dlivrer d'un sobriquet que j'avais attach  son omnicomptence et 
son air important: on ne l'appelait plus ds lors que le _grand
homme_.

Il avait t joli garon, il l'tait encore lorsque ma grand'mre se
l'attacha: propret, bien ras, l'oeil vif, et le mollet saillant.
Enfin, il avait une trs bonne tournure de gouverneur. Mais je suis
sre que jamais personne, dans son meilleur temps, n'avait pu le
regarder sans rire, tant le mot _cuistre_ tait clairement crit dans
toutes les lignes de son visage et dans tous les mouvemens de sa
personne.

Pour tre complet, il et d tre ignare, gourmand et lche. Mais loin
de l, il tait fort savant, trs sobre et follement courageux. Il
avait toutes les grandes qualits de l'ame jointes  un caractre
insupportable et  un contentement de lui-mme qui allait jusqu'au
dlire. Il avait les ides les plus absolues, les manires les plus
rudes, le langage le plus outrecuidant. Mais quel dvoment, quel
zle, quelle ame gnreuse et sensible! pauvre _grand homme_! comme je
t'ai pardonn tes perscutions! Pardonne-moi de mme, dans l'autre
vie, tous les mauvais tours que je t'ai jous, toutes les dtestables
espigleries par lesquelles je me suis venge de ton touffant
despotisme: tu m'as appris fort peu de choses, mais il en est une que
je te dois et qui m'a bien servi: c'est de russir, malgr les
bouillonnemens de mon indpendance naturelle,  supporter longtemps
les caractres les moins supportables et les ides les plus
extravagantes.

Ma grand'mre, en lui confiant l'ducation de son fils, ne pressentait
point qu'elle faisait emplette du tyran, du sauveur et de l'ami de
toute sa vie.

A ses heures de libert, Deschartres continuait  suivre des cours de
physique, de chimie, de mdecine et de chirurgie. Il s'attacha
beaucoup  M. Desaulx, et devint sous le commandement de cet homme
remarquable, un praticien fort habile pour les oprations
chirurgicales. Plus tard, lorsqu'il fut le fermier de ma grand'mre
et le maire du village, sa science le rendit fort utile au pays,
d'autant plus qu'il l'exerait pour l'amour de Dieu, sans rtribution
aucune. Il tait de si grand coeur qu'il n'tait point de nuit noire
et orageuse, point de chaud, de froid ni d'heure indue qui
l'empchassent de courir, souvent fort loin, par des chemins perdus,
pour porter du secours dans les chaumires. Son dvoment et son
dsintressement taient vraiment admirables. Mais comme il fallait
qu'il ft ridicule autant que sublime en toutes choses, il poussait
l'intgrit de ses fonctions jusqu' battre ses malades quand ils
revenaient guris lui apporter de l'argent. Il n'entendait pas plus
raison sur le chapitre des prsens, et je l'ai vu dix fois faire
dgringoler l'escalier  de pauvres diables, en les assommant  coups
de canards, de dindons et de livres apports par eux en hommage 
leur sauveur. Ces braves gens humilis et maltraits s'en allaient le
coeur gros, disant: Est-il mchant, ce brave cher homme! quelques uns
ajoutaient en colre: En voil un que je tuerais, s'il ne m'avait pas
sauv la vie! Et Deschartres, de vocifrer, du haut de l'escalier,
d'une voix de stentor: Comment, canaille, malappris, buter,
misrable! je t'ai rendu service et tu veux me payer! Tu ne veux pas
tre reconnaissant! Tu veux tre quitte envers moi! Si tu ne te sauves
bien vite, je vais te rouer de coups et te mettre pour quinze jours
au lit. Et tu seras bien oblig alors de m'envoyer chercher!

Malgr ses bienfaits, le pauvre _grand homme_ tait aussi ha
qu'estim, et ses vivacits lui attirrent parfois de mauvaises
rencontres dont il ne se vanta pas. Le paysan berrichon est endurant
jusqu' un certain moment o il fait bon d'y prendre garde.

Mais je vais toujours anticipant sur l'ordre des temps dans ma
narration. Qu'on me le pardonne! Je voulais placer,  propos des
tudes anatomiques de l'abb Deschartres, une anecdote qui n'est point
couleur de rose. Ce sera encore un anachronisme de quelques annes;
mais les souvenirs me pressent un peu confusement me quittent de mme,
et j'ai peur d'oublier tout  fait ce que je remettrais au lendemain.

Sous la Terreur, bien qu'assidu  veiller sur mon pre et sur les
intrts de ma grand'mre, il parat que sa passion le poussait encore
de temps en temps vers les salles d'hpitaux et d'amphithtres de
dissection. Il y avait bien assez de drames sanglans dans le monde en
ce temps-l, mais l'amour de la science l'empchait de faire beaucoup
de rflexions philosophiques sur les ttes que la guillotine envoyait
aux carabins. Un jour cependant il eut une petite motion qui le
drangea fort de ses observations. Quelques ttes humaines venaient
d'tre jetes sur une table de laboratoire: avec ce mot d'un lve
qui en prenait assez bien son parti! _Frachement coupes!_ On
prparait une affreuse chaudire o ces ttes devaient bouillir pour
tre dpouilles et dissques ensuite. Deschartres prenait les ttes
une  une et allait les y plonger: C'est la tte d'un cur, dit
l'lve en lui passant la dernire, elle est tonsure. Deschartres la
regarde et reconnat celle d'un de ses amis qu'il n'avait pas vu
depuis quinze jours et qu'il ne savait pas dans les prisons. C'est lui
qui m'a racont cette horrible aventure. Je ne dis pas un mot: je
regardais cette pauvre tte en cheveux blancs; elle tait calme et
belle encore, elle avait l'air de me sourire. J'attendis que l'lve
et le dos tourn pour lui donner un baiser sur le front. Puis je la
mis dans la chaudire comme les autres et je la dissequai pour moi. Je
l'ai garde quelque temps, mais il vint un moment o cette relique
devenait trop dangereuse. Je l'enterrai dans un coin de jardin. Cette
rencontre me fit tant de mal que je fus bien longtemps sans pouvoir
m'occuper de la science.

Passons vite  des historiettes plus gaies.

Mon pre prenait fort mal ses leons. Deschartres n'aurait os le
maltraiter, et quoique partisan outr de l'_ancienne mthode_, du
martinet et de la frule, l'amour extrme de ma grand'mre pour son
fils lui interdisait les moyens efficaces. Il essayait  force de zle
et de tnacit de remplacer ce puissant levier de l'intelligence,
selon lui, le fouet! Il prenait avec lui les leons d'allemand, de
musique, de tout ce qu'il ne pouvait lui enseigner  lui seul, et il
se faisait son rptiteur en l'absence des matres. Il se consacra
mme, par dvoment,  faire des armes, et  lui faire tudier les
passes entre les leons du professeur. Mon pre, qui tait paresseux
et d'une sant languissante  cette poque se rveillait un peu de sa
torpeur  la salle d'armes; mais quand Deschartres s'en mlait, ce
pauvre Deschartres qui avait le don de rendre ennuyeuses des choses
plus intressantes, l'enfant billait et s'endormait debout.

--Monsieur l'abb, lui dit-il un jour navement et sans malice, est-ce
que quand je me battrai pour tout de bon, a m'amusera davantage?

--Je ne le crois pas, mon ami, rpondit Deschartres; mais il se
trompait. Mon pre eut de bonne heure l'amour de la guerre et mme la
passion des batailles. Jamais il ne se sentait si  l'aise, si calme
et si doucement remu intrieurement que dans une charge de cavalerie.

Mais ce futur brave fut d'abord un enfant dbile et terriblement gt.
On l'leva,  la lettre, dans du coton, et comme il fit une maladie de
croissance, on lui permit d'en venir  cet tat d'indolence, qu'il
sonnait un domestique pour lui faire ramasser son crayon ou sa plume.
Il en rappela bien, Dieu merci, et l'lan de la France, lorsqu'elle
courut aux frontires, le saisit un des premiers, et fit de sa subite
transformation un miracle entre mille.

Quand la rvolution commena  gronder, ma grand'mre, comme les
aristocrates clairs de son temps, la vit approcher sans terreur.
Elle tait trop nourrie de Voltaire et de Jean-Jacques Rousseau pour
ne pas har les abus de la cour. Elle tait mme des plus ardentes
contre la coterie de la reine, et j'ai trouv des cartons pleins
de couplets, de madrigaux et de satires sanglantes contre
Marie-Antoinette et ses favoris. Les gens comme il faut copiaient et
colportaient ces libelles. Les plus honntes sont crits de la main de
ma grand'mre, peut-tre quelques-uns sont-ils de sa faon: car
c'tait du meilleur got de composer quelque pigramme sur les
scandales triomphans, et c'tait l'opposition philosophique du moment
qui prenait cette forme toute franaise. Il y en avait vraiment de
bien hardies et de bien tranges. On mettait dans la bouche du peuple
et on rimait dans l'argot des halles des chansons inoues sur la
naissance du Dauphin, sur les dilapidations et les galanteries de
l'_Allemande_; on menaait la mre et l'enfant du fouet et du pilori.
Et qu'on ne pense pas que ces chansons sortissent du peuple! Elles
descendaient du salon  la rue. J'en ai brl de tellement obscnes,
que je n'aurais os les lire jusqu'au bout, et celles-ci, crites de
la main d'abbs que j'avais connus dans mon enfance, et sortant du
cerveau de marquis de bonne race, ne m'ont laiss aucun doute sur la
haine profonde et l'indignation dlirante de l'aristocratie  cette
poque. Je crois que le peuple et pu ne pas s'en mler, et que, s'il
ne s'en ft pas ml en effet, la famille de Louis XVI aurait pu avoir
le mme sort et ne pas prendre rang parmi les martyrs.

Au reste, je regrette fort l'accs de pruderie qui me fit,  vingt
ans, brler la plupart de ces manuscrits. Venant d'une personne aussi
chaste, aussi sainte que ma grand'mre, ils me brlaient les yeux;
j'aurais d pourtant me dire que c'taient des documens historiques
qui pouvaient avoir une valeur srieuse. Plusieurs taient peut-tre
uniques, ou du moins fort rares. Ceux qui me restent sont connus et
ont t cits dans plusieurs ouvrages.

Je crois que ma grand'mre eut une grande admiration pour Necker et
ensuite pour Mirabeau. Mais je perds la trace de ses ides politiques
 l'poque o la rvolution devint pour elle un fait accablant et un
dsastre personnel.

Entre tous ceux de sa classe, elle tait peut-tre la personne qui
s'attendit le moins  tre frappe dans cette grande catastrophe; et,
en fait, en quoi sa conscience pouvait-elle l'avertir qu'elle avait
mrit collectivement de subir un chtiment social? Elle avait adopt
la croyance de l'galit autant qu'il tait possible dans sa
situation. Elle tait  la hauteur de toutes les ides avances de son
temps. Elle acceptait le contrat social avec Rousseau; elle hassait
la superstition avec Voltaire; elle aimait mme les utopies
gnreuses; le mot de rpublique ne la fchait point. Par nature, elle
tait aimante, secourable, affable, et voyait volontiers son gal dans
tout homme obscur et malheureux. Que la rvolution et pu se faire
sans violence et sans garement, elle l'et suivie jusqu'au bout sans
regret et sans peur; car c'tait une grande ame, et toute sa vie elle
avait aim et cherch la vrit.

Mais il faut tre plus que sincre, plus que juste, pour accepter les
convulsions invitables attaches  un bouleversement immense. Il faut
tre enthousiaste, aventureux, hroque, fanatique mme du rgne de
Dieu. Il faut que le _zle de sa maison nous dvore_ pour subir
l'atteinte et le spectacle des effrayans dtails de la crise. Chacun
de nous est capable de consentir  une amputation pour sauver sa vie,
bien peu peuvent sourire dans la torture.

A mes yeux, la rvolution est une des phases actives de la vie
vanglique. Vie tumultueuse, sanglante, terrible  certaines heures,
pleine de convulsions, de dlires et de sanglots. C'est la lutte
violente du principe de l'galit prch par Jsus, et passant, tantt
comme un flambeau radieux, tantt comme une torche ardente, de main
en main, jusqu' nos jours, contre le vieux monde paen, qui n'est pas
dtruit, qui ne le sera pas de longtemps, malgr la mission du Christ
et tant d'autres missions divines, malgr tant de bchers, d'chafauds
et de martyrs.

Mais l'histoire du genre humain se complique de tant d'vnemens
imprvus, bizarres, mystrieux, les voies de la vrit s'embranchent 
tant de chemins tranges et abrupts; les tnbres se rpandent si
frquentes et si paisses sur ce plerinage ternel, l'orage y
bouleverse si obstinment les jalons de la route, depuis l'inscription
laisse sur le sable jusqu'aux Pyramides; tant de sinistres dispersent
et fourvoient les ples voyageurs, qu'il n'est pas tonnant que nous
n'ayons pas encore eu d'histoire vrai bien accrdite, et que nous
flottions dans un labyrinthe d'erreurs. Les vnemens d'hier sont
aussi obscurs pour nous que les popes des temps fabuleux, et c'est
d'aujourd'hui seulement que des tudes srieuses font pntrer quelque
lumire dans ce chaos.

Alors, quoi d'tonnant dans le vertige qui s'empara de tous les
esprits  l'heure de cette inextricable mle o la France se
prcipita en 93? Lorsque tout alla par reprsailles, que chacun fut,
de fait ou d'intention, tour  tour victime et bourreau, et qu'entre
l'oppression subie et l'oppression exerce il n'y eut pas le temps de
la rflexion ou la libert du choix, comment la passion et-elle pu
s'abstraire dans l'action, et l'impartialit dicter des arrts
tranquilles? Des ames passionnes furent juges par des ames
passionnes, et le genre humain s'cria comme au temps des vieux
hussites: C'est aujourd'hui le temps du deuil, du zle et de la
fureur.

Quelle foi et-il donc fallu pour se rsoudre joyeusement  tre, soit
 tort, soit  raison, le martyr du principe? L'tre  tort, par suite
d'une de ces fatales mprises que la tourmente rend invitables, tait
encore le plus difficile  accepter; car la foi manquait de lumire
suffisante et l'atmosphre sociale tait trop trouble pour que le
soleil s'y montrt  la conscience individuelle. Toutes les classes de
la socit taient pourtant claires de ce soleil rvolutionnaire
jusqu'au jour des tats gnraux. Marie-Antoinette, la premire tte
de la contre-rvolution de 92, tait rvolutionnaire dans son
intrieur, et pour son profit personnel, en 88,  Trianon, comme
Isabelle l'est aujourd'hui sur le trne d'Espagne, comme le serait
Victoria d'Angleterre, si elle tait force de choisir entre
l'absolutisme et sa libert individuelle. La libert! tous
l'appelaient, tous la voulaient avec passion, avec fureur. Les rois la
demandaient pour eux-mmes aussi bien que le peuple.

Mais vinrent ceux qui la demandaient pour tous, et qui, par suite du
choc de tant de passions opposes, ne purent la donner  personne.

Ils le tentrent. Que Dieu les absolve des moyens qu'ils furent
rduits  employer. Ce n'est pas  nous, pour qui ils ont travaill, 
les juger du haut de notre inaction infconde[18].

  [18] 1847.

Dans cette pope sanglante, o chaque parti revendique pour lui-mme
les honneurs et les mrites du martyre, il faut bien reconnatre qu'il
y eut, en effet, des martyrs dans les deux camps. Les uns souffrirent
pour la cause du pass, les autres pour celle de l'avenir; d'autres
encore, placs  la limite de ces deux principes, souffrirent sans
comprendre ce qu'on chtiait en eux. Que la raction du pass se ft
faite, ils eussent t perscuts par les hommes du pass comme ils le
furent par les hommes de l'avenir.

C'est dans cette position trange que se trouva la noble et sincre
femme dont je raconte ici l'histoire. Elle n'avait point song 
migrer, elle continuait  lever son fils et  s'absorber dans cette
tche sacre.

Elle acceptait mme la rduction considrable que la crise publique
avait apporte dans ses ressources. Des dbris de ce qu'elle appelait
les dbris de sa fortune premire, elle avait achet environ 300,000
livres la terre de Nohant, peu loigne de Chteauroux: ses relations
et ses habitudes de vie la rattachaient au Berry.

Elle aspirait  se retirer dans cette province paisible, o les
passions du moment s'taient encore peu fait sentir, lorsqu'un
vnement imprvu vint la frapper.

Elle habitait alors la maison d'un sieur Amonin, payeur de rentes,
dont l'appartement, comme presque tous ceux occups  cette poque par
les gens aiss, contenait plusieurs cachettes. M. Amonin lui proposa
d'enfouir dans un des panneaux de la boiserie une assez grande
quantit d'argenterie et de bijoux appartenant tant  lui qu' elle.
En outre, un M. de Villiers y cacha des titres de noblesse.

Mais ces cachettes, habilement pratiques dans l'paisseur des murs,
ne pouvaient rsister  des investigations faites souvent par les
ouvriers qui les avaient tablies et qui en taient les premiers
dlateurs. Le 5 frimaire an II (26 novembre 93), en vertu d'un dcret
qui prohibait l'enfouissement de ces richesses retires de la
circulation[19], une descente fut faite dans la maison du sieur
Amonin. Un expert menuisier sonda les lambris, et par suite tout fut
dcouvert: ma grand'mre fut arrte et incarcre dans le couvent des
Anglaises, rue des Fosss-Saint-Victor, qui avait t converti en
maison d'arrt[20]. Les scells furent apposs chez elle, et les
objets confisqus confis, ainsi que l'appartement,  la garde du
citoyen Leblanc, caporal. On permit au jeune Maurice (mon pre)
d'habiter son appartement, et qui tait, comme on dit, sous une autre
clef et que Deschartres occupait aussi.

  [19] Voici les termes de ce dcret, qui avait pour but de ramener
  la confiance par la terreur:

  Art. 1er. Tout mtal d'or et d'argent monnay ou non monnay, les
  diamans, bijoux, galons d'or et d'argent, et tous autres meubles
  ou effets prcieux qu'on aura _dcouvert_ ou qu'on dcouvrira
  enfouis dans la terre ou cachs dans les caves, dans l'intrieur
  des murs, des combles, parquets ou pavs, tres ou tuyaux de
  chemines et autres lieux secrets, seront saisis et confisqus au
  profit de la Rpublique.

  Art. 2. Tout dnonciateur qui procurera la dcouverte de pareils
  objets recevra le vingtime de la valeur en
  assignats........................

  Art. 6. L'or et l'argent, vaiselle, bijoux et autres effets
  quelconques seront envoys sur-le-champ, avec les inventaires, au
  comit des inspecteurs de la ville, qui fera passer sans dlai les
  espces monnayes  la tresorerie nationale, et l'argenterie  la
  Monnaie.

  A l'gard des bijoux, meubles et autres effets, ils seront vendus
   l'enchre,  la diligence du mme comit, qui en fera passer le
  produit  la trsorerie, et en rendra compte  la Convention
  nationale. (23 brumaire an II.)

  [20] Elle avait pass dans ce mme couvent une grande partie de
  sa retraite volontaire, avant d'pouser son second mari.

M. Dupin, alors g de quinze ans  peine, fut frapp de cette
sparation comme d'un coup de massue. Il ne s'tait attendu  rien de
semblable, lui qu'on avait aussi nourri de Voltaire et de J.-J.
Rousseau. On lui cacha la gravit des circonstances, et le brave
Deschartres renferma ses inquitudes: mais ce dernier sentit que Mme
Dupin tait perdue, s'il ne venait  bout d'une entreprise qu'il
conut sans hsiter et qu'il excuta avec autant de bonheur que de
courage.

Il savait bien que les objets les plus comprometans parmi tous ceux
enfouis dans les boiseries de sa maison avaient chapp aux premires
recherches. Ces objets, c'taient des papiers, des titres et des
lettres constatant que ma grand-mre avait contribu  un prt
volontaire secrtement effectu en faveur du comte d'Artois, alors
migr, depuis roi de France, Charles X. Quels motifs ou quelles
influences la portrent  cette action, je l'ignore, peut-tre un
commencement de raction contre les ides rvolutionnaires qu'elle
avait suivies nergiquement jusqu' la prise de la Bastille. Peut-tre
s'tait-elle laiss entraner par des conseils exalts ou par un
secret sentiment d'orgueil du sang. Car enfin, malgr la barre de
btardise, elle tait la cousine de Louis XVI et de ses frres, et
elle crut devoir l'aumne  ces princes, qui l'avaient pourtant
laisse dans la misre aprs la mort de la dauphine. Dans sa pense,
je crois que ce ne fut point autre chose, et cette somme de 75,000
livres qui, dans sa situation, avait t pour elle un sacrifice
srieux, ne reprsentait point pour elle, comme pour tant d'autres, un
fonds plac sur les faveurs et les rcompenses de l'avenir. Ds cette
poque, au contraire, elle regardait la cause des princes comme
perdue; elle n'avait de sympathie, d'estime, ni pour le caractre
fourbe de _Monsieur_ (Louis XVIII), ni pour la vie honteuse et
dbauche du futur Charles X. Elle me parla de cette triste famille au
moment de la chute de Napolon, et je me rappelle parfaitement ce
qu'elle m'en dit. Mais n'anticipons pas sur les vnemens. Je dirai
seulement que jamais la pense ne lui vint de profiter de la
Restauration pour rclamer son argent aux Bourbons et pour se faire
indemniser d'un service qui avait failli la conduire  la guillotine.

Soit que ces papiers fussent cachs dans une cavit particulire qu'on
n'avait pas sonde, soit que, mls  ceux de M. de Villiers, ils
eussent chapp  un premier examen des commissaires, Deschartres
tait certain qu'il n'en avait point t fait mention dans le
procs-verbal, et il s'agissait de les soustraire au nouvel examen qui
devait avoir lieu  la leve des scells.

C'tait risquer sa libert et sa vie. Deschartres n'hsita pas.

Mais pour bien faire comprendre la gravit de cette rsolution dans de
pareilles circonstances, il est bon de citer le procs-verbal de la
dcouverte des objets suspects. C'est un dtail qui a sa couleur et
dont je transcrirai fidlement le style et l'orthographe.

Comits rvolutionnaires runis des sections de Bon Conseil et
Bondy.

Ce jourd'hui cinq frimaire, l'an deux de la rpublique une et
indivisible et imprissable, nous Jean-Franois Posset et Franois
Mary, commissaires du comit rvolutionnaire de la section de Bon
Conseil, nous sommes transports au comit rvolutionnaire de la
section de Bondy,  l'effet de requrir les membres dudit comit de se
transporter avec nous au domicil du citoyen Amonin, payeur de rentes,
demeurant rue Nicolas no 12, et de ce sont venus avec nous le citoyen
Christophe et Grme, membres du comit de la section de Bondy, et
Filoy, idem, ou nous sommes transports au domicil ci-dessus ou nous
sommes entrs, et sommes monts au deuxime tage et sommes entrs
dans un appartement et de la dans un cabinet de toilette ou il y a
trois pas  descendre accompagns de la citoyenne Amonin, son mari ni
tant pas, ou l'avons interpelle de nous dclarer s'il n'y avait rien
de cach chs elle nous a dclar n'en savoir rien. Et del la ditte
Amonin, s'est trouve mal et hors de raison. De suitte avons continu
notre perquisition et avons somm le citoyen Villiers tant dans la
ditte maison, demeurant rue Montmartre no 21 section de Brutus, d'tre
tmoin  nos perquisitions ce qu'il a fait ainsi que le citoyen
Gondois idem de la dite maison, et del avons procd  l'ouverture
par les talens du citoyen Tartey demeurant rue du faubourg
Saint-Martin, no 90, et de plus en prsence du citoyen Froc portier de
la ditte maison, tous assistans  l'ouverture du l'ambri donnant dans
une armoire en face de la porte  droite. Et de suite avons fait une
ouverture  leffet de dcouvrir ce qu'il y avait dans le dit lambri,
et de suitte ouverture faite toujours assists comme dessus avons fait
la dcouverte d'une quantit d'argenterie et plusieurs coffres et
diffrens papiers, et de suite en avons fait l'inventaire en prsence
de tous les dnomms cidessus.--1 une pe monte en acier taill, 2
une espingolle, 3 une bote en maroquin contenant cuillres, pelles 
sucre,  moutarde en vermeil et toutes les armoiries, etc.

       *       *       *       *       *

Suit l'inventaire dtaill portant toujours la dsignation des pices
et bijoux _armoris_, car c'tait l un des principaux griefs, comme
chacun sait.

       *       *       *       *       *

Et de suitte le citoyen Amonin est arriv et l'avons somm de rester
avec nous pour tre prsent de la suitte du procs-verbal.

Et, de suitte, avons somm le dit Amonin de nous dclarer le contenu
d'un paquet de papiers envelopp dans un linge blanc et sur lequel il
y avait un cachet.

Et de suitte, nous avons fait lecture de diffrentes lettres 
l'adresse du citoyen de Villiers, employ  l'assemble nationale
constituante, le quel citoyen de Villiers, dnomm comme prsent au
procs-verbal en l'absence du citoyen Amonin, nous a dclar lui
appartenir ainsi que la correspondance que nous avons trouve
enveloppe dans le linge blanc et le dit citoyen Amonin nous a dclar
ne pas savoir qu'ils taient l, et n'en pas avoir connaissance dont
le citoyen de Villiers est convenu. De suite avons interpell le
citoyen Amonin de nous dclarer depuis quand la ditte argenterie et
bijoux taient enfouis, a rpondu qu'ils y taient  l'poque de la
fuite du cidevant roy pour Varenne.

A lui demand si la ditte argenterie et bijoux lui appartenaient, a
rpondu qu'une partie lui appartenait, et l'autre partie  la
citoyenne Dupin demeurant au premier au-dessous de lui.

De suitte avons fait comparaitre la citoyenne Dupin  l'effet de nous
remettre la notte de l'argenterie qui se trouvait enfouie chez le
sieur Amonin, ce que la citoyenne a fait  l'instant... Et de suitte
nous avons pass  la vrification des lettres et de leur contenu, en
prsence toujours du citoyen Villiers, lesquelles lettres vriffies
avons trouv des copies de lettres de noblesse et armoiries que nous
avons mis sous les scells par un cachet en coeur barr, et un cachet
formant la clef de montre d'un dit commissaire, le tout enferm dans
une feuille de papier blanc, pour les dites lettres tre examines par
le comit de suret gnrale pour par eux en tre ordonn ce qu'il
appartiendra. Et de suitte avons saisi comme il appert par le prsent
procs-verbal toutes les dittes argenteries et bijoux, pour aux termes
de la loi en tre ordonn ce qu'il appartiendra, et avons clos le
prsent procs-verbal le six frimaire  deux heures.

D'o rsulte que ces perquisitions s'opraient particulirement la
nuit et comme par surprise, car ce procs-verbal est commenc le 5 et
termin le 6,  deux heures du matin. Sance tenante, les commissaires
dcretent d'arrestation M. de Villiers, dont le dlit leur parat
apparemment le plus considrable, et ne statuent rien sur Mme Dupin ni
sur M. Amonin son complice, sinon que les scells sont apposs sur les
malles, coffres et botes de bijoux et d'argenterie, pour tre, dans
le jour, transports  la Convention nationale, et laisss en
attendant sous la garde et responsabilit du citoyen Leblanc, caporal,
pour tre par lui reprsents sains et entiers  la premire
rquisition, et a dclar ne savoir signer.

Il parat qu'on ne s'mut pas beaucoup d'abord de l'vnement dans la
maison, ou qu'on crut le danger pass;  vrai dire, la confiscation
faite, avec espoir de restitution (car on prenait avec soin la note
des objets saisis, et une bonne partie fut rendue intacte, ainsi qu'il
parat dans des notes de la main de Deschartres aux marges de
l'inventaire contenu dans le procs-verbal), le dlit d'enfouissement
n'tait pas bien constat de la part de Mme Dupin. Elle avait confi
ou prt les objets saisis  M. Amonin, qui avait jug  propos de les
cacher. Tel tait son systme de dfense, et l'on ne croyait pas
encore alors que les choses en viendraient au point o il n'y aurait
pas de dfense possible. Le fait est qu'on eut l'imprudence de laisser
les dangereux papiers dont j'ai parl plus haut dans un meuble du
second entresol, dont il va tre question tout  l'heure.

Le 13 frimaire, c'est--dire sept jours aprs la premire perquisition
chez Amonin, seconde descente dans la mme maison, et cette fois dans
l'appartement de ma grand'mre dcrte d'arrestation. Nouveau
procs-verbal plus laconique et moins fleuri que le premier.

Le treizime de frimaire, l'an second de la rpublique franaise une
et indivisible, nous, membres du comit de surveillance de la section
de Bondy, en verte de la loy et d'une arrett dudit comitt, en
datte du onze frimaire, portant que les scelles serons appos chez
Marie Orrore, veuve Dupin: et la ditte citoyenne mise en tat
d'arrestations. A cette effet, nous nous sommes transports dans son
domicile re St-Nicolas no 12. Sommes mont au 1er tage, la porte 
gauche, i tant avont fait part  la ditte de notre missions, et avons
apposes les scelles sur les croises et porte du dit appartement,
ainsi que sur la porte d'entre donnans sur les caille au nombre de
dix: lesquelles scelles avons laisse  la garde de Charles Froc,
portier de la ditte maison, qui les a reconnue aprs lecture  lui
donn.

Et de suite, nous sommes transports en la porte en face, sur le dit
paille occupe par le citoyen Maurice Franois Dupin, fils de la dite
veuve Dupin, et par le citoyen Deschartre instituteur. Aprais
vriffications faite des papiers desdits citoyen, nous n'avons rien
trouv contraire aux intrest de la republique, etc.

Voil donc ma grand'mre arrte et Deschartres charg de son salut:
car, au moment d'tre emmene aux Anglaises, elle avait eu le temps de
lui dire o taient ces maudits papiers dont elle avait nglig de se
dfaire. Elle avait, en outre, une foule de lettres qui attestaient
ses relations avec des migrs, relations fort innocences  coup sr,
de sa part, mais qui pouvaient lui tre imputes  crime d'Etat et 
trahison envers la rpublique.

Le dernier procs-verbal que j'ai cit, et Dieu sait avec quel mpris
et quelle indignation le puriste Deschartres traitait dans son ame des
actes rdigs en si mauvais franais, ce procs-verbal, dont chaque
faute d'orthographe lui donnait la chair de poule, ne constate pas
l'existence d'un petit entresol situ au-dessus du premier et qui
dpendait de l'appartement de ma grand'mre. On y montait par un
escalier drob qui partait d'un cabinet de toilette.

Les scells avaient t apposs sur les portes et sur les fentres de
cet entresol, et c'est l qu'il fallait aller chercher les papiers.
Donc, il fallait rompre trois scells avant d'y entrer: celui de la
porte du premier donnant sur l'escalier de la maison, celui de la
porte du cabinet de toilette ouvrant sur l'escalier drob, et celui
de la porte de l'entresol au haut de ce mme escalier. La loge du
citoyen portier, rpublicain trs farouche, tait situe positivement
au-dessous de l'appartement de ma grand'mre, et le caporal Leblanc,
citoyen incorruptible, prpos  la garde des scells du second tage,
couchait sur un lit de sangle dans un cabinet voisin de l'appartement
de M. Amonin, c'est--dire positivement au-dessus de l'entresol. Il
tait l, arm jusqu'aux dents, ayant consigne de faire feu sur
quiconque s'introduirait dans l'un ou l'autre appartement. Et le
citoyen Froc, qui, bien que portier, avait le sommeil fort lger,
disposait d'une sonnette place _ad hoc_  la fentre du caporal, et
dont il n'avait qu' tirer la corde pour le rveiller en cas d'alarme.

L'entreprise tait donc insense de la part d'un homme qui n'avait
pas, dans l'art de crocheter les portes et de s'introduire sans bruit,
les hautes connaissances qu' force d'tudes spciales et srieuses
acquirent MM. les voleurs. Mais le dvouement fait des miracles.
Deschartres se munit de tout ce qui tait ncessaire, et attendit que
tout le monde ft couch. Il tait dj deux heures du matin quand la
maison fut silencieuse. Alors il se lve, s'habille sans bruit, emplit
ses poches de tous les instrumens qu'il s'est procurs, non sans
danger. Il enlve le premier scell, puis le second, puis le
troisime. Le voil  l'entresol, il s'agit d'ouvrir un meuble en
marqueterie qui sert de casier et de dpouiller vingt-neuf cartons
remplis de papiers; car ma grand'mre n'a pas su dire o sont ceux qui
la compromettent.

Il ne se dcourage pas: le voil examinant, triant, brlant. Trois
heures sonnent, rien ne bouge... mais si! des pas lgers font crier
faiblement le parquet dans le salon du premier, c'est peut-tre
Nrina, la chienne favorite de la prisonnire, qui couche auprs du
lit de Deschartres et qui l'aura suivi. Car force lui a t,  tout
vnement, de laisser les portes ouvertes derrire lui; c'est le
portier qui a les cls, et Deschartres s'est introduit  l'aide d'un
rossignol.

Quand on coute attentivement avec le coeur qui bondit dans la
poitrine et le sang qui vous tinte dans les oreilles, il y a un moment
o l'on n'entend plus rien. Le pauvre Deschartres reste ptrifi,
immobile; car, ou l'on monte l'escalier de l'entresol, ou il a le
cauchemar; et ce n'est pas Nrina, ce sont des pas humains. On
approche avec prcaution; Deschartres s'tait muni d'un pistolet, il
l'arme, il va droit  la porte du petit escalier... mais il laisse
retomber son bras dj lev  hauteur d'homme, car celui qui vient le
rejoindre, c'est mon pre, c'est Maurice, son lve chri.

L'enfant, auquel il a vainement cach son projet, l'a devin, pi; il
vient l'aider. Deschartres, pouvant de lui voir partager un pril
effroyable, veut parler, le renvoyer. Maurice lui pose sa main sur la
bouche. Deschartres comprend que le moindre bruit, un mot chang,
peuvent les perdre l'un et l'autre, et la contenance de l'enfant lui
prouve bien d'ailleurs qu'il ne cdera pas.

Alors tous deux, dans le plus complet silence, se mettent  l'oeuvre.
L'examen des papiers continue et marche rapidement; on brle  mesure;
mais quoi! quatre heures sonnent: il faudra plus d'une heure pour
refermer les portes et replacer les scells. La moiti de la besogne
n'est pas faite, et  cinq heures le citoyen Leblanc est
invariablement debout.

Il n'y a pas  hsiter. Maurice fait comprendre  son ami, par signes,
qu'il faudra revenir la nuit suivante. D'ailleurs cette malheureuse
petite Nrina, qu'il a eu soin d'enfermer dans sa chambre, et qui
s'ennuie d'tre seule, commence  gmir et  hurler. On referme tout,
on laisse les scells briss dans l'intrieur, et on se contente de
rparer celui de l'entre principale qui donne sur le grand escalier.
Mon pre tient la bougie et prsente la cire. Deschartres, qui a pris
l'empreinte des cachets, se tire de l'opration avec la prestesse et
la dextrit d'un homme qui a fait des oprations chirurgicales
autrement dlicates. Ils rentrent chez eux et se recouchent
tranquilles pour eux-mmes, mais non pas rassurs sur le succs de
leur entreprise; car on peut venir dans la journe pour lever les
scells  l'improviste, et tout est rest en dsordre dans
l'appartement. D'ailleurs les principales pices de culpabilit n'ont
pas encore t retrouves et ananties.

Heureusement cette terrible journe d'attente s'coula sans
catastrophe. Mon pre porta Nrina chez un ami, Deschartres acheta
pour mon pre des pantoufles de lisire, graissa les portes de leur
appartement, mit en ordre ses instrumens, et n'essaya pas de changer
l'hroque rsolution de son lve. Lorsqu'il me racontait cette
histoire, vingt-cinq ans plus tard: Je savais bien, disait-il, que si
nous tions surpris, Mme Dupin ne me pardonnerait jamais d'avoir
laiss son fils se prcipiter dans un pareil danger: mais avais-je le
droit d'empcher un bon fils d'exposer sa vie pour sauver celle de sa
mre? Cela et t contraire  tout principe de saine ducation, et
j'tais gouverneur avant tout.

La nuit suivante ils eurent plus de temps. Les gardiens se couchrent
de meilleure heure: ils purent commencer leurs oprations une heure
plus tt. Les papiers furent retrouvs et rduits en cendre, puis on
rassembla ces cendres lgres dans une bote que l'on referma avec
soin et que l'on emporta pour la faire disparatre le lendemain. Tous
les cartons visits et purgs, on brisa plusieurs bijoux et cachets
armoris: on enleva mme des cussons sur la couverture des livres de
luxe. Enfin, la besogne termine, tous les scells furent replacs,
les empreintes restitues en perfection; les bandes de papier
reparurent intactes, les portes furent refermes sans bruit, et les
deux complices, aprs avoir accompli une action gnreuse avec tout le
mystre et toute l'motion qui accompagnent la perptration des
crimes, se retirrent dans leur appartement  l'heure voulue. L, ils
se jetrent dans les bras l'un de l'autre, et, sans se rien dire,
mlrent des larmes de joie. Ils croyaient avoir sauv ma grand'mre;
mais ils devaient vivre encore longtemps sous le coup de l'pouvante;
car sa dtention se prolongea jusqu'aprs la catastrophe du 9
thermidor, et, jusque-l, les tribunaux rvolutionnaires devinrent
chaque jour plus ombrageux et plus terribles.

Le 16 nivose, c'est--dire environ un mois aprs, Mme Dupin fut
extraite de la maison d'arrt et amene dans son appartement sous la
garde du citoyen Philidor, commissaire fort humain et qui se montra de
plus en plus dispos en sa faveur. Le procs-verbal, rdig sous ses
yeux et sign de lui, atteste que les scells furent retrouvs
intacts. Le citoyen portier n'y et pas mis de complaisance, donc il
est  croire qu'aucun indice ne trahit l'effraction.

Que je dise en passant, car je ne veux point oublier cela, que le
brave Deschartres ne m'a jamais racont cette histoire que press par
mes questions; et encore la racontait-il assez mal, et n'ai-je jamais
bien su les dtails que par ma grand'mre. Pourtant je n'ai jamais
connu de narrateur plus prolixe, plus pointilleux, plus pdant, plus
vain de son rle dans les petites choses, et plus complaisant  se
faire couter que cet honnte homme. Il ne se faisait point faute de
raconter chaque soir une srie d'anecdotes et de traits de sa vie que
je connaissais si bien, que je le reprenais quand il se trompait d'un
mot. Mais il tait comme ceux de sa trempe, qui ne savent point par
o ils sont grands: et, quand il s'agissait de montrer les cts
hroques de son caractre, lui qui avait pour des purilits des
prtentions vraiment burlesques, il tait aussi naf qu'un enfant,
aussi humble qu'un vrai chrtien.

Ma grand'mre n'avait t extraite de la prison que pour assister  la
leve des scells et  l'examen de ses papiers. On n'y trouva, bien
entendu, rien de contraire aux _intrts de la rpublique_, bien que
cet examen durt neuf heures. Ce fut un jour de joie pour elle et pour
son fils, parce qu'ils purent le passer ensemble. Leur mutuelle
tendresse toucha beaucoup les commissaires, et surtout Philidor,
lequel Philidor tait, si j'ai bonne mmoire, un ex-perruquier, trs
bon patriote et honnte homme. Il prit surtout mon pre en grande
amiti et ne cessa de faire des dmarches pour que ma grand'mre ft
mise en jugement, avec l'espoir qu'elle serait acquitte. Mais ses
dmarches n'eurent de succs qu' l'poque de la raction.

Le soir du 16 nivose, il reconduisit sa prisonnire aux Anglaises, et
elle y resta jusqu'au 4 fructidor (22 aot 1794). Pendant quelque
temps, mon pre put voir sa mre un instant chaque jour au parloir des
Anglaises. Il attendait ce bienheureux instant dans le clotre, par un
froid glacial, et Dieu sait qu'il fait froid dans ce clotre, que j'ai
arpent dans tous les sens durant trois ans de ma vie, car j'ai t
leve dans ce mme couvent. Il l'attendait souvent durant plusieurs
heures, vu que, dans les commencemens surtout, les consignes
changeaient chaque jour selon le caprice des concierges, et peut-tre
suivant le voeu du gouvernement rvolutionnaire, qui craignait les
communications trop frquentes et trop faciles entre les dtenus et
leurs parens. En d'autres temps, l'enfant mince et dbile et pris l
une fluxion de poitrine. Mais les vives motions nous font une autre
sant, une autre organisation. Il n'eut pas seulement un rhume, et
apprit bien vite  ne plus _s'couter_,  ne plus se plaindre  sa
mre de ses petites souffrances et de ses moindres contrarits, comme
il avait eu coutume de le faire. Il devint tout d'un coup ce qu'il
devait tre toujours, et l'enfant gt disparut pour ne plus
reparatre. Lorsqu'il voyait arriver  la grille sa pauvre mre toute
ple, toute effraye du temps qu'il avait pass  l'attendre, toute
prte  fondre en larmes en touchant ses mains froides, et  le
conjurer de ne plus venir plutt que de s'exposer  ces souffrances,
il tait honteux de la mollesse dans laquelle il s'tait laiss
bercer; il se reprochait d'avoir consenti  ce dveloppement extrme
de sollicitude, et, connaissant enfin par lui-mme ce que c'est que de
trembler et de souffrir pour ce qu'on aime, il niait qu'il et
attendu, il assurait qu'il n'avait pas eu froid, et, par un effort de
sa volont, il arrivait rellement  ne plus sentir le froid.

Ses tudes taient bien interrompues; il n'tait plus question de
matres de musique, de danse et d'escrime. Le bon Deschartres
lui-mme, qui aimait tant  enseigner, n'avait pas plus le coeur 
donner ses leons que l'lve  les prendre; mais cette ducation-l
en valait bien une autre, et le temps qui formait le coeur et la
conscience de l'homme n'tait pas perdu pour l'enfant.




CHAPITRE QUATRIEME.

 Sophie-Victoire-Antoinette Delaborde.--La mre Cloquart et ses
   filles  l'htel de ville.--Le couvent des Anglaises.--Sur
   l'adolescence.--En dehors de l'histoire officielle, il y une
   histoire intime des nations.--Recueil de lettres sous la
   Terreur.


Je suspendrai un instant ici l'histoire de ma ligne paternelle pour
introduire un nouveau personnage qu'un trange rapprochement place
dans la mme prison  la mme poque.

J'ai parl d'Antoine Delaborde, le matre _paulmier_ et le matre
_oiselier_; c'est--dire qu'aprs avoir tenu un billard, mon
grand-pre maternel vendit des oiseaux. Si je n'en dis pas davantage
sur son compte, c'est que je n'en sais davantage. Ma mre ne parlait
presque pas de ses parens, parce qu'elle les avait peu connus, et
perdus lorsqu'elle tait encore enfant. Qui tait son grand'pre
paternel? Elle n'en savait rien ni moi non plus. Et sa grand'mre? Pas
davantage. Voil o les gnalogies plbiennes ne peuvent lutter
contre celles des riches et des puissans de ce monde. Eussent-elles
produit les tres les meilleurs ou les plus pervers, il y a impunit
pour les uns, ingratitude envers les autres. Aucun titre, aucun
emblme, aucune peinture ne conserve le souvenir de ces gnrations
obscures qui passent sur la terre et n'y laissent point de traces. Le
pauvre meurt tout entier, le mpris du riche scelle sa tombe et marche
dessus sans savoir si c'est mme de la poussire humaine que foule son
pied ddaigneux.

Ma mre et ma tante m'ont parl d'une grand'mre maternelle qui les
avait leves, et qui tait bonne et pieuse. Je ne pense pas que la
rvolution les ruina. Elles n'avaient rien  perdre, mais elles y
souffrirent, comme tout le peuple, de la raret et de la chert du
pain. Cette grand'mre tait royaliste, Dieu sait pourquoi, et
entretenait ses deux petites-filles dans l'horreur de la rvolution.
Le fait est qu'elles n'y comprenaient goutte, et qu'un beau matin on
vint prendre l'ane, qui avait alors quinze ou seize ans et qui
s'appelait Sophie-Victoire (et mme Antoinette, comme la reine de
France), pour l'habiller tout de blanc, la poudrer, la couronner de
roses et la mener  l'htel de ville. Elle ne savait pas elle-mme ce
que cela signifiait: mais les notables plbiens du quartier, tout
frachement revenus de la Bastille et de Versailles, lui dirent:
Petite citoyenne, tu es la plus jolie fille du district, on va te
faire brave, voil le citoyen Collot-d'Herbois, acteur du
Thtre-Franais, qui va t'apprendre un compliment en vers avec les
gestes; voici une couronne de fleurs; nous te conduirons  l'htel de
ville, tu prsenteras ces fleurs et diras ce compliment aux citoyens
Bailly et La Fayette, et tu auras bien mrit de la patrie.

Victoire s'en fut gament remplir son rle au milieu d'un choeur
d'autres jolies filles, moins gracieuses qu'elle apparemment, car
elles n'avaient rien  dire ni  prsenter aux hros du jour, elles
n'taient l que pour le coup d'oeil.

La mre Cloquart (la bonne maman de Victoire) suivit sa petite-fille
avec Lucie, la soeur cadette, et toutes deux bien joyeuses et bien
fires, se faufilant dans une foule immense, russirent  entrer 
l'htel de ville et  voir avec quelle grce la perle du district
dbitait son compliment et prsentait sa couronne. M. de La Fayette en
fut tout mu, et prenant la couronne, il la plaa galamment et
paternellement sur la tte de Victoire en lui disant: Aimable enfant,
ces fleurs conviennent  votre visage plus qu'au mien. On applaudit,
on prit place  un banquet offert  La Fayette et  Bailly. Des danses
se formrent autour des tables, les belles jeunes filles des districts
y furent entranes; la foule devint si compacte et si bruyante, que
la bonne mre Cloquart et la petite Lucie, perdant de vue la
triomphante Victoire, n'esprant plus la rejoindre et craignant d'tre
touffes, sortirent sur la place pour l'attendre; mais la foule les
en chassa. Les cris d'enthousiasme leur firent peur. Maman Cloquart
n'tait pas brave: elle crut que Paris allait s'crouler sur elle, et
elle se sauva avec Lucie, pleurant, et criant que Victoire serait
touffe ou massacre dans cette gigantesque farandole.

Ce ne fut que vers le soir que Victoire revint les trouver dans leur
pauvre petite demeure, escorte d'une bande de patriotes des deux
sexes, qui l'avaient si bien protge et respecte, que sa robe
blanche n'tait pas seulement chiffonne.

A quel vnement politique se rattache cette fte donne  l'htel de
ville? Je n'en sais rien. Ni ma mre ni ma tante n'ont jamais pu me le
dire; probablement qu'en y jouant un rle elles n'en savaient rien non
plus. Autant que je puis le prsumer, ce fut lorsque Lafayette vint
annoncer  la commune que le roi tait dcid  revenir dans sa bonne
ville de Paris.

Probablement  cette poque les petites citoyennes Delaborde
trouvrent la rvolution charmante. Mais plus tard elles virent passer
une belle tte orne de longs cheveux blonds au bout d'une pique,
c'tait celle de la malheureuse princesse de Lamballe. Ce spectacle
leur fit une impression pouvantable, et elles ne jugrent plus la
rvolution qu' travers cette horrible apparition.

Elles taient alors si pauvres que Lucie travaillait  l'aiguille, et
que Victoire tait comparse dans un petit thtre. Ma tante a ni
depuis ce dernier fait, et, comme elle tait la franchise mme, elle
l'a ni certainement de bonne foi. Il est possible qu'elle l'ait
ignor; car, dans cet orage o elles taient emportes comme deux
pauvres petites feuilles qui tournoient sans savoir o elles sont,
dans cette confusion de malheurs, d'pouvantes et d'motions
incomprises, si violentes parfois, qu'elles avaient,  certaines
poques, tout  fait dtruit le sens de la mmoire chez ma mre, il
est possible que les deux soeurs se soient perdues de vue pendant un
certain temps. Il est possible qu'ensuite Victoire, craignant les
reproches de la grand'mre, qui tait dvote, et l'effroi de Lucie,
qui tait prudente et laborieuse, n'ait pas os avouer  quelles
extrmits la misre ou l'imprvoyance de son ge l'avaient rduite.
Mais le fait est certain, parce que Victoire, ma mre, me l'a dit, et
dans des circonstances que je n'oublierai jamais: je raconterai cela
en son lieu, mais je dois prier le lecteur de ne rien prjuger avant
ma conclusion.

Je ne sais  quel endroit il arriva  ma mre, sous la Terreur, de
chanter une chanson sditieuse contre la rpublique. Le lendemain on
vint faire une perquisition chez elle, on y trouva cette chanson
manuscrite qui lui avait t donne par un certain abb Borel. La
chanson tait sditieuse en effet; mais elle n'en avait chant qu'un
seul couplet qui l'tait fort peu. Elle fut arrte sur-le-champ avec
sa soeur Lucie (Dieu sait pourquoi!) et incarcre d'abord  la prison
de la Bourbe, et puis dans une autre, et puis transfre enfin aux
Anglaises, o elle tait probablement  la mme poque que ma
grand'mre.

Ainsi deux pauvres petites filles du peuple taient l, ni plus ni
moins que les dames les plus qualifies de la cour, et de la ville.
Mlle Comtat y tait aussi, et la suprieure des religieuses anglaises,
Mme Canning, s'tait intimement lie avec elle. Cette clbre actrice
avait des accs de pit tendre et exalte. Elle ne rencontrait jamais
Mme Canning dans les clotres sans se mettre  genoux devant elle et
lui demander sa bndiction. La bonne religieuse, qui tait pleine
d'esprit et de savoir-vivre, la consolait et la fortifiait contre les
terreurs de la mort, l'emmenait dans sa cellule et la prchait sans
l'pouvanter, trouvant en elle une belle et bonne ame o rien ne la
scandalisait. C'est elle-mme qui a racont cela  ma grand'mre
devant moi, lorsque j'tais au couvent, et qu'au parloir elles
repassaient ensemble les souvenirs de cette trange poque.

Au milieu d'un si grand nombre de dtenues souvent renouveles par le
_dpart_[21] des unes et l'arrestation des autres, si Marie-Aurore de
Saxe et Victoire Delaborde ne se remarqurent pas, il n'y a rien
d'tonnant. Le fait est que leurs souvenirs mutuels ne datrent point
de cette poque. Mais qu'on me laisse faire ici un aperu de roman. Je
suppose que Maurice se proment dans le clotre, tout transi et
battant la semelle contre le mur en attendant l'heure d'embrasser sa
mre; je suppose aussi que Victoire errt dans le clotre et remarqut
ce bel enfant; elle qui avait dj dix-neuf ans; elle et dit, si on
lui et appris que c'tait l le petit-fils du marchal de Saxe:--Il
est joli garon: quant au marchal de Saxe, je ne le connais pas.--Et
je suppose encore qu'on et dit  Maurice: Vois cette pauvre jolie
fille qui n'a jamais entendu parler de ton aeul, et dont le pre
vendait des oisillons en cage, c'est ta future femme... je ne sais ce
qu'il et rpondu alors; mais voil le roman engag.

  [21] _Dpart_ signifiait l alors la guillotine.

Qu'on n'y croie pas, pourtant. Il est possible qu'ils ne se soient
jamais rencontrs dans ce clotre, et il n'est pourtant pas impossible
qu'ils s'y soient regards et salus en passant, ne ft-ce qu'une
fois. La jeune fille n'aurait pas fait grande attention  un colier;
le jeune homme, tout proccup de ses chagrins personnels, l'aura
peut-tre vue, mais il l'aura oublie l'instant d'aprs. Le fait est
qu'ils ne se sont souvenus de cette rencontre ni l'un ni l'autre
lorsqu'ils ont fait connaissance en Italie, dans une autre tempte,
plusieurs annes aprs.

Ici l'existence de ma mre disparat entirement pour moi, comme elle
avait disparu pour elle-mme dans ses souvenirs. Elle savait seulement
qu'elle tait sortie de prison comme elle y tait entre, sans
comprendre comment et pourquoi. La grand'mre Cloquart n'ayant pas
entendu parler de ses petites-filles depuis plus d'un an les avait
crues mortes. Elle tait bien affaiblie quand elle les vit reparatre
devant elle; car au lieu de se jeter d'abord dans leurs bras, elle eut
peur et les prit pour deux spectres.

Je reprendrai leur histoire o il me sera possible de la retrouver. Je
retourne  celle de mon pre, que, grce  ces lettres, je perds
rarement de vue.

Les rapides entrevues qui servaient de consolation  la mre et au
fils furent brusquement interrompues. Le gouvernement rvolutionnaire
prit une mesure de rigueur contre les proches parens des dtenus, en
les exilant hors de l'enceinte de Paris et en leur interdisant d'y
mettre les pieds jusqu' nouvel ordre. Mon pre alla s'tablir  Passy
avec Deschartres, et il y passa plusieurs mois.

Cette seconde sparation fut plus dchirante encore que la premire.
Elle tait plus absolue, elle dtruisait le peu d'esprances qu'on
avait pu conserver. Ma grand'mre en fut navre, mais elle russit 
cacher  son fils l'angoisse qu'elle prouva en l'embrassant avec la
pense que c'tait pour la dernire fois.

Quant  lui, il n'eut point des pressentimens aussi sombres, mais il
fut accabl. Ce pauvre enfant n'avait jamais quitt sa mre, il
n'avait jamais connu, jamais prvu la douleur. Il tait beau comme une
fleur chaste et doux comme une jeune fille. Il avait seize ans, sa
sant tait encore dlicate, son ame exquise. A cet ge, un garon
lev par une tendre mre est un tre  part dans la cration. Il
n'appartient pour ainsi dire  aucun sexe; ses penses sont pures
comme celles d'un ange; il n'a point cette purile coquetterie, cette
curiosit inquite, cette personnalit ombrageuse qui tourmentent
souvent le premier dveloppement de la femme. Il aime sa mre comme la
fille ne l'aime point et ne pourra jamais l'aimer. Noy dans le
bonheur d'tre chri sans partage et choy avec adoration, cette mre
est pour lui l'objet d'une sorte de culte. C'est de l'amour, moins les
orages et les fautes o plus tard l'entranera l'amour d'une autre
femme. Oui, c'est l'amour idal, et il n'a qu'un moment dans la vie de
l'homme. La veille il ne s'en rendait pas encore compte et vivait dans
l'engourdissement d'un doux instinct; le lendemain dj ce sera un
amour troubl ou distrait par d'autres passions, ou en lutte peut-tre
avec l'attrait dominateur de l'amante.

Un monde d'motions nouvelles se rvlera alors  ses yeux blouis;
mais s'il est capable d'aimer ardemment et noblement cette nouvelle
idole, c'est qu'il aura fait avec sa mre le saint apprentissage de
l'amour vrai.

Je trouve que les potes et les romanciers n'ont pas assez connu ce
sujet d'observation, cette source de posie qu'offre ce moment rapide
et unique dans la vie de l'homme. Il est vrai que, dans notre triste
monde actuel, l'adolescent n'existe pas, ou c'est un tre lev d'une
manire exceptionnelle. Celui que nous voyons tous les jours est un
collgien mal peign, assez mal appris, infect de quelque vice
grossier qui a dj dtruit dans son tre la saintet du premier
idal. Ou si, par miracle, le pauvre enfant a chapp  cette peste
des coles, il est impossible qu'il ait conserv la chastet de
l'imagination et la sainte ignorance de son ge. En outre, il nourrit
une haine sournoise contre les camarades qui ont voulu l'garer, ou
contre les geliers qui l'oppriment. Il est laid, mme lorsque la
nature l'a fait beau; il porte un vilain habit, il a l'air honteux et
ne vous regarde point en face. Il dvore en secret de mauvais livres,
et pourtant la vue d'une femme lui fait peur. Les caresses de sa mre
le font rougir. On dirait qu'il s'en reconnat indigne. Les plus
belles langues du monde, les plus grands pomes de l'humanit, ne sont
pour lui qu'un sujet de lassitude, de rvolte et de dgot; nourri,
brutalement et sans intelligence, des plus purs alimens, il a le got
dprav et n'aspire qu'au mauvais. Il lui faudra des annes pour
perdre les fruits de cette dtestable ducation, pour apprendre sa
langue en tudiant le latin qu'il sait mal et le grec qu'il ne sait
pas du tout, pour former son got, pour avoir une ide juste de
l'histoire, pour perdre ce cachet de laideur qu'une enfance chagrine
et l'abrutissement de l'esclavage ont imprim sur son front, pour
regarder franchement et porter haut la tte. C'est alors seulement
qu'il aimera sa mre; mais dj les passions s'emparent de lui, et il
n'aura jamais connu cet amour anglique dont je parlais tout  l'heure
et qui est comme une pause pour l'ame de l'homme, au sein d'une oasis
enchanteresse, entre l'enfance et la pubert.

Ceci n'est point une conclusion que je prends contre l'ducation
universitaire. En principe, je reconnais les avantages de l'ducation
en commun. En fait, telle qu'on la pratique aujourd'hui, je n'hsite
pas  dire que tout vaut mieux, en fait d'ducation, mme celle des
enfans gts  domicile.

Au reste, il ne s'agit pas ici de conclure sur un fait particulier.
Une ducation comme celle que reut mon pre ne saurait servir de
type. Elle fut  la fois trop belle et trop dfectueuse. Brise deux
fois, la premire par une maladie de langueur, la seconde par les
motions de la terreur rvolutionnaire, et par l'existence prcaire et
dcousue qui en fut la suite, elle ne fut jamais complte. Mais telle
qu'elle fut, elle produisit un homme d'une candeur, d'une vaillance
et d'une bont incomparables. La vie de cet homme fut un roman de
guerre et d'amour, termin  trente ans par une catastrophe imprvue.
Cette mort prmature le laisse  l'tat de jeune homme dans la pense
de ceux qui l'ont connu, et un jeune homme dou d'un sentiment
hroque, dont toute la vie se renferme dans une priode hroque de
l'histoire, ne peut tre une physionomie sans intrt et sans charme.
Quel beau sujet de roman pour moi que cette existence, si les
principaux personnages n'eussent t mon pre, ma mre et ma
grand'mre! Mais, quoi qu'on fasse, quoique dans ma pense rien ne
soit plus srieux que certains romans qu'on crit avec amour et
religion, il ne faut mettre dans un roman ni les tres qu'on aime ni
ceux qu'on hait. J'aurai beaucoup  dire l-dessus, et j'espre
rpondre franchement  quelques personnes qui m'ont accuse d'avoir
voulu les peindre dans mes livres. Mais ce n'est point ici le lieu, et
je me borne  dire que je n'eusse pas os faire de la vie de mon pre
le sujet d'une fiction; plus tard on comprendra pourquoi.

Je ne pense pas, d'ailleurs, que cette existence et t plus
intressante avec les ornemens de la forme littraire. Raconte telle
qu'elle est, elle signifie davantage et rsume, par quelques faits
trs simples, l'histoire morale de la socit qui en fut le milieu.




CHAPITRE CINQUIEME.

 Aprs la Terreur.--Fin de la prison et de l'exil.--Ide
   malencontreuse de Deschartres.--Nohant.--Les bourgeois
   terroristes.--Etat moral des classes aises.--Passion
   musicale.--Paris sous le Directoire.


Enfin, le 4 fructidor (aot 1794), madame Dupin fut runie  son fils.
Le terrible drame de la rvolution disparut un instant  leurs yeux.
Tout entiers au bonheur de se retrouver, cette tendre mre et cet
excellent enfant, oubliant tout ce qu'ils avaient souffert, tout ce
qu'ils avaient perdu, tout ce qu'ils avaient vu, tout ce qui pouvait
advenir encore, regardrent ce jour comme le plus beau de leur vie.

Dans son empressement d'aller embrasser son fils  Passy, Mme Dupin
n'ayant pas encore de certificats qui lui permissent de passer la
barrire de Paris, et craignant d'tre signale  la porte Maillot
s'habilla en paysanne et alla prendre un bateau vers le quai des
Invalides pour traverser la Seine et gagner Passy  pied. C'tait pour
elle une course prodigieuse, car de sa vie elle ne sut marcher. Soit
habitude d'inaction, soit faiblesse organique de jambes, elle n'avait
jamais t au bout d'une alle de Jardin sans tre puise de
fatigue: et cependant elle tait bien faite, dgage, d'une sant
excellente, et d'une beaut frache et calme qui avait toutes les
apparences de la force.

Elle marcha pourtant sans y songer, et si vite que Deschartres, dont
le costume rpondait au sien, avait peine  la suivre. Mais au passage
du bateau, une futile circonstance pensa leur attirer de nouveaux
malheurs. Le bateau se trouva plein de gens du peuple qui remarqurent
la blancheur du teint et des mains de ma grand'mre. Un brave
volontaire de la rpublique en fit tout haut la remarque. Voil,
dit-il, une petite maman de bonne mine qui n'a pas travaill souvent.
Deschartres, ombrageux et malhabile  se contenir, lui rpondit par
un: Qu'est-ce que cela te fait? qui fut mal accueilli. En mme temps
une des femmes du bateau mit la main sur un paquet bleu qui sortait de
la poche de Deschartres et l'levant en l'air: Voil! dit-elle, ce
sont des aristocrates qui s'enfuient: si c'taient des gens comme
nous, ils ne brleraient pas de la cire. Et une autre continuant
lestement l'inventaire des poches du pauvre pdagogue, y saisit un
rouleau d'eau de Cologne qui attira aux deux fugitifs une grle de
quolibets inquitans.

Ce bon Deschartres, qui, malgr sa rudesse, tait rempli d'attentions
dlicates, trop dlicates dans la circonstance, avait cru faire
merveille en se prcautionnant pour ma grand'mre, et  son insu, de
ces petites recherches de la civilisation qu'elle n'aurait point
trouves alors  Passy, ou qu'elle n'et pu s'y procurer sans donner
l'veil aux voisins.

Il maudit son inspiration en voyant qu'elle allait devenir funeste 
l'objet de ses soins; mais incapable de temporiser, il se leva au
milieu du bateau, grossissant sa voix, montrant les poings et menaant
de jeter dans la rivire quiconque insulterait _sa commre_. Les
hommes ne firent que rire de ses bravades, mais le batelier lui dit
d'un ton dogmatique: Nous claircirons cette affaire-l au dbarqu.
Et les femmes de crier _bravo_ et de menacer avec nergie les
aristocrates dguiss.

Dj le gouvernement rvolutionnaire se relchait ouvertement du
rigoureux systme de la veille, mais le peuple n'abjurait pas encore
ses droits et tait tout prt  se faire justice lui-mme.

Alors ma grand'mre, par une de ces inspirations du coeur qui sont si
puissantes chez les femmes, alla s'asseoir entre deux vritables
commres qui l'injuriaient vivement; et, leur prenant les mains:
Aristocrate ou non, leur dit-elle, je suis une mre qui n'a pas vu
son fils depuis six mois, qui a cru qu'elle ne le reverrait jamais, et
qui va l'embrasser au risque de la vie. Voulez-vous me perdre! Eh
bien! dnoncez-moi, tuez-moi au retour si vous voulez, mais ne
m'empchez pas de voir mon fils aujourd'hui; je remets mon sort entre
vos mains.

--Va! va! citoyenne, rpondirent aussitt ces braves femmes, nous ne
te voulons point de mal. Tu as raison de te fier  nous, nous aussi
nous avons des enfans et nous les aimons.

On abordait. Le batelier et les autres hommes du bateau, qui ne
pouvaient digrer l'attitude de Deschartres, voulurent faire des
difficults pour l'empcher de passer outre, mais les femmes avaient
pris ma grand'mre sous leur protection. Nous ne voulons pas de cela,
dirent-elles aux hommes, respect au sexe! N'inquitez pas cette
citoyenne. Quant  son valet de chambre (c'est ainsi qu'elles
qualifirent le pauvre Deschartres), qu'il la suive. Il fait ses
embarras, mais il n'est pas plus ci-devant que vous.

Mme Dupin embrassa ces bonnes commres en pleurant, Deschartres prit
le parti de rire de son aventure, et ils arrivrent sans encombre  la
petite maison de Passy, o Maurice, qui ne les attendait pas encore,
faillit mourir de joie en embrassant sa mre. Je ne sais plus, quel
jour fut rvoqu le dcret contre les exils, mais ce fut presque
immdiatement aprs; ma grand'mre se mit en rgle, j'ai encore ses
certificats de rsidence et de civisme, ce dernier motiv
principalement sur ce que ses domestiques et Antoine, son valet de
pied  leur tte, s'taient, de l'aveu de toute la section, ports
bravement  la prise de la Bastille. C'taient l de grandes leons
pour l'orgueil des _ci-devants_.

Mais je l'ai dit, ma grand'mre, sans admettre entirement les
consquences sociales de ses ides philosophiques, n'avait point de
prjugs qui la fissent rougir de devoir sa rintgration civique  la
belle conduite de son domestique. Elle partit pour Nohant au
commencement de l'an III avec son fils, Deschartres, Antoine et Mlle
Roumier, une vieille bonne qui avait lev mon pre, et qui mangeait
toujours _avec les matres_. Nrina et Tristan ne furent point
oublis.

L'autre jour, pendant que j'crivais dans ce recueil de souvenirs
l'histoire de Nrina, mon fils Maurice retrouvait au fond d'un grenier
de notre maison la plaque du collier de cette intressante petite
bte, avec cette inscription: Je m'appelle Nrina, j'appartiens  Mme
Dupin,  Nohant, prs la Chtre. Nous avons recueilli cet objet comme
une relique. En 96, je retrouve dans les lettres de mon pre la
postrit de Nrina, compose de Tristan le pauvre enfant de la
Terreur, le compagnon d'exil, plus _Spinette_ et _Belle_, ses soeurs
punes. Nrina avait fini ses jours sur les genoux de sa matresse.
Elle a t enterre dans notre jardin sous un rosier: _encave_, comme
disait le vieux jardinier, qui, en puriste Berrichon, n'et jamais
appliqu le verbe _enterrer_  autre crature _qu' chrtien baptis_.

Nrina mourut jeune pour avoir eu une existence trop agite. Tristan
eut une longvit extraordinaire. Par une concidence bizarre, son
caractre tendre et mlancolique rpondait  son nom, et autant sa
mre avait t active et inquite, autant il fut calme et recueilli.
Ma grand'mre le prfra toujours  toute la postrit de Nrina, et
on conoit qu'aprs avoir travers de grandes crises, on s'attache 
tous les tres, aux animaux mmes qui les ont traverses avec nous.
Tristan fut donc choy particulirement et vcut presque tout le reste
de la vie de mon pre, car il existait encore dans les jours de ma
premire enfance, et je me souviens d'avoir jou avec lui, bien qu'il
ne jout pas volontiers et et habituellement la figure d'un chien qui
s'absorbe dans la contemplation du pass.

Je ne sais plus bien ces dates de l'histoire que je raconte; mais je
vois qu'au 1er brumaire de l'an III (octobre 1794) ma grand'mre
recevait des administrateurs du district de la Chtre, une lettre avec
l'pigraphe: _Unit, indivisibilit de la Rpublique, libert,
galit, fraternit ou la mort_. La Rpublique tait moralement morte,
on en conservait les formules:

   _A la citoyenne Dupin._

   Nous t'adressons copie du contrat de vente que t'a consenti
   Piaron, le 3 aot dernier (vieux style), et le mmoire nominatif
   des demandes qu'il te fait, etc.

     Salut et fraternit.
     (Suivent trois signatures de gros bourgeois.)


Comme ils taient contens, ces bons bourgeois, ces grands enfans
mancips de la veille, de tutoyer la modeste chtelaine de Nohant, et
de traiter de Piaron tout court, l'ex-seigneur, celui qu'ils avaient
appel nagure M. le comte de Serennes! Ma grand'mre en souriait et
ne s'en trouvait point offense. Mais elle remarquait que les paysans
ne tutoyaient point ces messieurs, et elle savait gr  son menuisier
de la tutoyer sans faons. Elle y voyait une prfrence d'amiti dont
elle jouissait avec un peu de malice.

Un jour qu'elle tait avec son fils dans la maisonnette de ce
menuisier, alors percepteur de sa commune, rpublicain hardi et
intelligent, qui fut pendant toute sa vie notre ami dvou, et dont
j'ai reu le dernier soupir, deux bourgeois de la Chtre passrent
devant la porte, fort avins, et trouvrent brave d'insulter une femme
et un enfant, de les menacer de la guillotine, et de se donner des
airs de Robespierre au petit pied, eux qui mentalement, avec toute
leur caste, venaient de tuer Robespierre et la rvolution. Mon pre,
qui n'avait que seize ans, se prcipita vers eux, saisit un de leurs
chevaux  la bride, et les somma de descendre pour se battre avec lui.
Godard, le menuisier-percepteur, vint  son aide, arm d'un grand
compas dont il voulait, disait-il, mesurer ces messieurs. Les
messieurs ne rpondirent point  la provocation et piqurent des deux.
Ils taient ivres, c'est ce qui les excuse. Ils sont aujourd'hui
(1847) ardens conservateurs et dynastiques; mais ils sont vieux, c'est
ce qui les absout.

Leur colre s'expliquait, au reste, par un motif particulier. L'un
d'eux, nomm par le district administrateur des revenus de Nohant,
pendant l'excution de la loi sur les suspects, avait jug  propos de
se les approprier en grande partie, et de prsenter des comptes
errons tant  la Rpublique qu' ma grand'mre. Celle-ci plaida et
l'amena  restitution. Mais ce procs dura deux ans, et pendant tout
ce temps, ma grand'mre, ne touchant que les revenus de Nohant, qui ne
s'levaient pas alors  quatre mille francs, et devant payer de
l'argent emprunt en 93 pour subvenir aux emprunts forcs et dons
patriotiques dits volontaires, se trouva rduite  une gne extrme.
Pendant plus d'une anne, on ne vcut que du revenu du jardin, qui
fournissait au march pour 12 ou 15 francs de lgumes chaque semaine.
Peu  peu sa position se liquida et fut amliore; mais,  partir de
la Rvolution, son revenu ne s'leva jamais  15.000 livres de rente.

Grce  un ordre admirable et  une grande rsignation aux habitudes
modestes qu'il lui fallut prendre, elle fit face  tout, et je lui ai
souvent entendu dire en riant qu'elle n'avait jamais t aussi riche
que depuis qu'elle tait pauvre.

Je dirai quelques mots de cette terre de Nohant o j'ai t leve,
o j'ai pass presque toute ma vie et o je souhaiterais pouvoir
mourir.

Le revenu en est peu considrable, l'habitation est simple et commode.
Le pays est sans beaut, bien que situ au centre de la valle Noire,
qui est un vaste et admirable site. Mais prcisment cette position
centrale dans la partie la plus nivele et la moins leve du pays,
dans une large veine de terre  froment, nous prive des accidens
varis et du coup d'oeil tendu dont on jouit sur les hauteurs et sur
les pentes. Nous avons pourtant de grands horizons bleus et quelque
mouvement de terrain autour de nous, et, en comparaison de la Beauce
et de la Brie, c'est une vue magnifique; mais, en comparaison des
ravissans dtails que nous trouvons en descendant jusqu'au lit cach
de la rivire,  un quart de lieue de notre porte, et des riantes
perspectives que nous embrassons en montant sur les coteaux qui nous
dominent, c'est un paysage nu et born.

Quoi qu'il en soit, il nous plat et nous l'aimons.

Ma grand'mre l'aima aussi, et mon pre y vint chercher de douces
heures de repos  travers les agitations de sa vie. Ces sillons de
terres brunes et grasses, ces gros noyers tout ronds, ces petits
chemins ombrags, ces buissons en dsordre, ce cimetire plein
d'herbes, ce petit clocher couvert de tuiles, ce porche antique, ces
grands ormeaux dlabrs, ces maisonnettes de paysan entoures de
leurs jolis enclos, de leurs berceaux de vigne et de leurs vertes
chenevires, tout cela devient doux  la vue et cher  la pense quand
on a vcu si longtemps dans ce milieu calme, humble et silencieux.

Le chteau, si chteau il y a (car ce n'est qu'une mdiocre maison du
temps de Louis XVI), touche au hameau et se pose au bord de la place
champtre sans plus de faste qu'une habitation villageoise. Les feux
de la commune, au nombre de deux ou trois cents, sont fort disperss
dans la campagne; mais il s'en trouve une vingtaine qui se resserrent
auprs de la maison, comme qui dirait porte  porte, et il faut vivre
d'accord avec le paysan, qui est ais, indpendant, et qui entre chez
vous comme chez lui. Nous nous en sommes toujours bien trouvs, et,
bien qu'en gnral les propritaires aiss se plaignent du voisinage
des mnageants, il n'y a pas tant  se plaindre des enfans, des poules
et des chvres de ces voisins-l qu'il n'y a qu' se louer de leur
obligeance et de leur bon caractre.

Les gens de Nohant, tous paysans, tous petits propritaires (on me
permettra bien d'en parler et d'en dire du bien, puisque, par
exception, je prtends que le paysan peut tre bon voisin et bon
ami), sont d'une humeur factieuse sous un air de gravit. Ils ont de
bonnes moeurs, un reste de pit sans fanatisme, une grande dcence
dans leur tenue et dans leurs manires, une activit lente mais
soutenue, de l'ordre, une propret extrme, de l'esprit naturel et de
la franchise. Sauf une ou deux exceptions, je n'ai jamais eu que des
relations agrables avec ces honntes gens. Je ne leur ai pourtant
jamais fait la cour, je ne les ai point avilis par ce qu'on appelle
des _bienfaits_. Je leur ai rendu des services et ils se sont
acquitts envers moi selon leurs moyens, de leur plein gr, et dans la
mesure de leur bont ou de leur intelligence. Partant, ils ne me
doivent rien, car tel petit secours, telle bonne parole, telle lgre
preuve d'un dvouement vrai valent autant que tout ce que nous pouvons
faire. Ils ne sont ni flatteurs ni rampans, et chaque jour je leur ai
vu prendre plus de fiert bien place, plus de hardiesse bien
entendue, sans que jamais ils aient abus de la confiance qui leur
tait tmoigne. Ils ne sont point grossiers non plus. Ils ont plus de
tact, de rserve et de politesse que je n'en ai vu rgner parmi ceux
qu'on appelle les gens bien levs.

Telle tait l'opinion de ma grand'mre sur leur compte. Elle vcut
vingt-huit ans parmi eux, et n'eut jamais qu' s'en louer.
Deschartres, avec son caractre irritable et son amour-propre
chatouilleux, n'eut pas avec eux la vie aussi douce, et je l'ai
toujours entendu rclamer contre la ruse, la friponnerie et la
stupidit du paysan. Ma grand'mre rparait ses bvues, et lui, par
le zle et l'humanit qui vivaient au fond de son coeur, il se fit
pardonner ses prtentions ridicules et les emportemens injustes de son
temprament.

J'aurai  revenir souvent sur le chapitre des _gens de campagne_,
comme ils s'intitulent eux-mmes: car, depuis la rvolution,
l'pithte de paysan leur est devenue injurieuse, synonyme de butor et
de mal appris.

Ma grand'mre passa plusieurs annes  Nohant, occupe  continuer
avec Deschartres l'ducation de mon pre, et  mettre de l'ordre dans
sa situation matrielle. Quant  sa situation morale, elle est bien
trace dans une page de son criture que je retrouve et qui se
rapporte  cette poque. Je ne garantis pas que cette page soit
d'elle. Elle avait l'habitude de copier des fragmens ou de faire des
extraits de ses lectures. Quoi qu'il en soit, les rflexions que je
vais transcrire peignent trs bien l'tat moral de toute une caste de
la socit aprs la Terreur.

On est fond  contester le jugement rigoureux de l'Europe, qui,  la
vue de toutes les horreurs dont la France a t le thtre, se permet
de les attribuer  un caractre particulier et  la perversit inne
d'une si nombreuse portion d'un grand peuple. Dieu garde les autres
nations d'tre jamais instruites par leur exprience des fureurs dont
les hommes de tous les pays sont susceptibles quand ils ne sont plus
retenus par aucun lien, quand on a donn au rouage social une si
violente secousse que personne ne sait plus o il est, ne voit plus
les mmes objets et ne peut plus se confier  ses anciennes opinions.
Tout changera peut-tre si le gouvernement devient meilleur, s'il se
rasseoit et s'il renonce  se jouer de la faiblesse des hommes. Hlas!
recherchons l'esprance, puisque nos souvenirs nous tuent. Courons
aprs l'avenir, puisque le prsent est dpourvu de consolation. Et
vous qui devez guider le jugement de la postrit, vous qui souvent le
fixez pour toujours, crivains de l'histoire, suspendez vos rcits
afin de pouvoir en adoucir l'impression par le signalement d'une
rgnration et d'un repentir. N'achevez pas au moins votre tableau
avant de pouvoir indiquer la premire lueur de l'aurore dans le
lointain de cette effroyable nuit. Parlez du courage des Franais,
parlez de leur vaillance, et jetez, s'il se peut, un voile sur les
actions qui ont souill leur gloire et terni l'clat de leurs
triomphes!

Les Franais ont tous la fatigue du malheur. Ils ont t briss ou
courbs par des vnemens d'une force surnaturelle, et aprs avoir
prouv la rigueur d'une lourde oppression, ils ne forment plus aucun
des souhaits qui appartiennent  une situation diffrente; leurs voeux
sont borns, leurs dsirs sont restreints, et ils seront contens
s'ils peuvent croire  la suspension de leurs inquitudes. Une
horrible tyrannie les a prpars  compter parmi les biens la sret
de la vie.

L'esprit public s'est affaibli et languira longtemps, effet
invitable d'une catastrophe inoue et d'une perscution sans modle.
On a tellement vcu de ses peines qu'on a perdu l'habitude de
s'associer  l'intrt gnral. Les dangers personnels, quand ils
atteignent une certaine limite, bouleversent tous les rapports, et
l'oubli de l'esprance change presque notre nature. Il faut un peu de
bonheur pour se livrer  l'amour de la communaut. Il faut un peu de
superflu de soi pour donner quelque chose de soi aux autres...

Quel que soit l'auteur de ce fragment, il n'est pas sans beaut, et ma
grand'mre tait fort capable de l'crire. C'tait du moins
l'expression de sa pense, si tant est qu'elle n'et pris que la peine
de le copier. Il y a aussi de la vrit dans ce tableau de l'poque et
une justice relative dans les plaintes de ceux qui ont souffert sans
utilit apparente. Enfin il y a une sorte de grandeur  eux de
reprocher au gouvernement rvolutionnaire plutt la perte de leur ame
que celle de leur vie.

Mais il y a aussi une contradiction manifeste comme il s'en trouve
toujours dans les jugemens de l'intrt particulier. Il y est dit que
les Franais ont t grands par le courage, par la victoire, ce qui
suppose un grand lan donn au patriotisme; tout aussitt l'auteur
prsente la peinture de l'abattement et de l'gosme qui s'emparent de
ces mmes Franais devenus insensibles aux peines d'autrui pour avoir
trop souffert eux-mmes.--C'est que ce ne furent pas les mmes
Franais, voil tout. Les heureux d'hier, ceux qui avaient longtemps
dispos du bonheur d'autrui, durent faire un grand effort pour
s'habituer  un sort prcaire. Les meilleurs d'entre eux, ma
grand'mre, par exemple, gmirent de n'avoir plus rien  donner, et de
voir des souffrances qu'ils ne pouvaient plus soulager. En leur tant
la fonction de bienfaiteurs du pauvre, on les contristait
profondment, et les bienfaits de la socit renouvele n'taient pas
sensibles encore. Ils pouvaient l'tre d'autant moins que cette
rgnration avortait en naissant, que la bourgeoisie prenait le
dessus, et qu' l'poque o ma grand'mre jugeait la socit, elle
agissait sans s'en rendre compte  l'agonie des droits et des
esprances du peuple.

Quant aux Franais des Armes, ils taient ncessairement les amis de
tout ce qui tait rest en France. Ils dfendaient et le peuple et la
bourgeoisie, et la noblesse patriote. Hroques martyrs de la libert,
ils avaient une mission incontestable et glorieuse dans tous les
temps,  tous les points de vue, celle de garder le territoire
national; sans doute le feu sacr n'tait point perdu sur cette terre
de France qui produisait en un clin d'oeil de pareilles armes.

Par contraste avec l'loquente lamentation que je viens de rapporter,
je citerai de nouveaux fragmens de la correspondance de mon pre, o
l'poque se montre telle qu'elle fut  la surface, au lendemain du
rgime austre de la Convention. Ce tableau donne un dmenti aux
prdictions tristes du fragment. On y voit la lgret, l'enivrement,
la tmraire insouciance de la jeunesse, avide de ressaisir les
amusemens dont elle a t longtemps sevre, la noblesse retournant 
Paris demi-morte, demi-ruine, mais prfrant  l'austre vie des
chteaux le spectacle du triomphe de la bourgeoisie; le luxe exploit
par les nouveaux pouvoirs comme moyen de raction; le peuple lui-mme
perdant la tte et donnant la main au retour du pass.

La France offrait d'ailleurs  ce moment-l l'trange spectacle d'une
socit qui veut sortir de l'anarchie et qui ne sait encore si elle se
servira du pass ou si elle comptera sur l'avenir pour retrouver les
formes qui garantissent l'ordre et la sret individuelle. L'esprit
public s'en allait. Il ne vivait plus que dans les armes. La raction
elle-mme, cette raction royaliste, aussi cruelle et aussi sanglante
que les excs du jacobinisme, commenait  s'apaiser. La Vende avait
rendu le dernier soupir en Berry,  l'affaire de Palluau (mai 96). Un
chef royaliste du nom de Dupin, mais qui n'tait pas notre parent, que
je sache, avait organis cette dernire tentative. Mon pre et t
d'ge alors  s'en mler, si telle et t son opinion, et la bravoure
ne lui et pas manqu pour un effort dsespr. Mais mon pre n'tait
pas royaliste et ne le fut jamais. Quel que ft l'avenir (et,  cette
poque, malgr les victoires de Bonaparte en Italie, nul ne prvoyait
le retour du despotisme), cet enfant condamnait et abjurait le pass
sans arrire-pense, sans regret aucun. Sa mre et lui, purs de toute
participation secrte, de toute complicit morale avec les fureurs des
partis et les vengeances intresses, se laissaient bercer par le flot
encore agit des derniers frmissemens populaires. Ils attendaient les
vnemens, elle, les jugeant avec une impartialit philosophique; lui,
dsirant l'indpendance de la patrie et le rgne des thories
incompltes mais gnreuses des crivains du dix-huitime sicle.
Bientt il devait aller chercher  l'arme le dernier souffle de cette
vie rpublicaine, et, comme sa mre tait quelquefois effraye des
aspirations qui lui chappaient, elle cherchait  l'en distraire par
les douces jouissances de l'art et l'attrait de distractions permises.

Quelques mots sur la personne de mon pre avant de le faire parler en
96. Depuis 1794, il avait beaucoup tudi avec Deschartres, mais il
n'tait pas devenu fort en fait d'tudes classiques. C'tait une
nature d'artiste, et il n'y avait que les leons de sa mre qui lui
profitassent. La musique, les langues vivantes, la dclamation, le
dessin, la littrature avaient pour lui un attrait passionn. Il ne
mordait ni aux mathmatiques, ni au grec, et mdiocrement au latin. La
musique l'emporta toujours sur tout le reste. Son violon fut le
compagnon de sa vie. Il avait, en outre, une voix magnifique et
chantait admirablement. Il tait tout instinct, tout coeur, tout lan,
tout courage, toute confiance; aimant tout ce qui tait beau et s'y
jetant tout entier sans s'inquiter du rsultat plus que des causes.
Beaucoup plus rpublicain d'instinct, sinon de principes, que sa mre,
il personnifia admirablement la phase chevaleresque des dernires
guerres de la Rpublique et des premires guerres de l'Empire. Mais en
1796 il n'tait encore qu'artiste.

A l'automne de la mme anne, ma grand'mre envoya son cher Maurice 
Paris, soit pour le distraire d'une longue retraite, soit pour
d'autres motifs plus srieux que les lettres semblent indiquer, mais
que je ne sais point.

Dans des lettres charmantes quelques-unes peignent si agrablement la
physionomie de Paris sous le Directoire que je les transcris ici:


DE MAURICE A SA MRE.

     2 octobre 1796.

   ..... J'ai t hier  un trs beau concert qui s'est donn au
   thtre de Louvois. C'tait Gunin et le vieux Gavigny qui
   conduisaient l'orchestre.

   Tu sais, notre vieux Gavigny, qui a si bien connu mon pre et
   Rousseau, du temps du _Devin du village_, et qui a fait si
   singulirement connaissance avec moi  Passy du temps de mon
   exil. Eh bien! le public lui a fait rpter sa romance, et il
   s'en est si bien tir qu'il a t,  la lettre, accabl
   d'applaudissemens. Pour un homme de soixante-quinze ans, ce
   n'est pas mal! Cela m'a fait un bien grand plaisir!

   Je te donne  deviner en mille qui j'ai rencontr encore et
   reconnu  ce concert. Sous un habit  la mode, avec des souliers
   dgags et des oreilles de chien, j'ai vu le sans-culotte
   S....., et je lui ai parl. C'est un merveilleux! Voil de ces
   rencontres  mourir de rire. Il m'a beaucoup demand de tes
   nouvelles. Il n'tait pas si galant en l'an II!

   Adieu, ma bonne mre, l'heure me presse, je vais  l'Opra. Je
   te regrette  tous les instans. Tous les plaisirs que je gote
   loin de toi sont imparfaits. Je t'embrasse mille fois.

   Et je fais mille amitis  ma _bte_ de bonne.

       *       *       *       *       *

     3 Octobre.

   Je t'ai quitte l'autre jour pour aller  l'Opra. On devait
   donner _Corisande_, ce fut _Renaud_. Mais rien ne contrarie un
   provincial. J'coutai d'un bout  l'autre avec le plus grand
   plaisir. J'tais  l'orchestre. M. Heckel connat Ginguen,
   directeur du jury des arts, et tous les jours d'Opra Ginguen
   lui fait prsent de deux billets d'orchestre. C'est l o va ce
   qu'on appelle  prsent la bonne compagnie. Vous y voyez des
   femmes charmantes, d'une lgance merveilleuse; mais si elles
   ouvrent la bouche, tout est perdu. Vous entendez: _Sacresti!
   que c'est bien dans!_ ou bien: _Il fait un chaud du diable!_
   Vous sortez, des voitures brillantes et bruyantes reoivent tout
   ce beau monde, et les braves gens s'en retournent  pied, et se
   vengent par des sarcasmes des claboussures qu'ils reoivent. On
   crie: _Place  M. le fournisseur des prisons!_--_Place  M. le
   brise-scells!_

   Mais ils vont toujours et s'en moquent. Quoique tout soit
   renvers, on peut encore dire comme autrefois: _L'honnte homme
    pied_ et _le faquin en litire_. Ce sont d'autres faquins,
   voil tout.

   Adieu, ma bonne mre. J'irai encore ce soir  l'Opra. Ce
   matin, M. Heckel me fait diner avec M. le duc. Je t'embrasse
   comme je t'aime.


     Le 15.

   Quoiqu'_ pied_, _l'honnte homme_ se moque bien  Paris du
   mauvais temps! Il y a tant de choses  faire et  voir! Le matin
   je vais au Salon; de trois  six heures, je dne longuement en
   bonne compagnie; le soir je vais au spectacle. J'ai dn chez
   madame de Ferrires avec toutes tes amies; j'ai t reu  bras
   ouverts! Ah! comme on a parl de toi! Le diner tait dlicieux,
   servi en argenterie. La rpublique n'a pas tout pris. Les vins
   parfaits. Il y avait des jeunes gens trs gais, et nous avons
   fait rire aux clats mme M. de la Dominire. J'ai t le soir 
   la rue Feydeau, voir l'_Ecole des Pres_ et les _Fausses
   Confidences_. Cette dernire pice est absolument joue comme
   avant 93: Fleuri avait le mme habit; Dazincourt aussi.


     Le 17.

   Que tu es bonne de vouloir t'ennuyer encore dans ta solitude
   pour me laisser quelques jours de plus  Paris! Quelle trop
   bonne mre! Si tu y tais avec moi, je m'y amuserais bien
   davantage. Aujourd'hui, j'ai joint l'utile  l'agrable, et il
   me semble que je suis au-dessus de moi-mme. Mon ami M. Heckel
   m'a lu deux ouvrages de morale, l'un sur l'immortalit de l'ame,
   l'autre sur le vrai bonheur. Tout est admirable, profond,
   rapide, clair, loquent; c'est l'hiver dernier qu'il les a
   composs, et il m'assure qu'il n'a eu pour but que de me
   dvelopper les principes de la vertu.

   J'ai eu un succs extraordinaire en chantant _OEdipe_ chez Mme
   de Chabert.

   Mais ces succs,  qui les dois-je? A ma bonne mre, qui a bien
   voulu s'ennuyer  m'enseigner et qui en sait plus que tous les
   professeurs du monde! Aprs la musique, on a dans; nous tions
   tous en bottes, n'en sois pas scandalise, c'est l'usage 
   prsent; mais comme on danse mal en bottes! Par l-dessus on
   s'est imagin de prendre le th, et c'est bien l le souper le
   plus fade et le plus conomique qu'on puisse faire. Adieu, ma
   bonne mre, je t'embrasse de toute mon ame, et je fais  ma
   bonne trente-trois amitis.........................


     Le 19.

   Ce matin, j'ai encore djeun avec M. le duc et mon ami M.
   Heckel. Nous avons mang comme des ogres et ri comme des fous...
   Et figure-toi que, comme nous marchions tous trois sur le
   Pont-Neuf, les poissardes nous ont entours et ont embrass M.
   le duc comme _le fils de leur bon roi_! Tu vois si l'esprit du
   peuple a chang! Mais je t'en _parlerai verbalement_, comme dit
   Bridoison.

   Je cours faire mes visites d'adieu. Va, je ne regretterai point
   Paris, puisque je vais te retrouver.

   Je dis mille brutalits  ma bonne; qu'elle s'apprte  me
   raser, car ici on m'a fait les crocs, j'effrayais tout le monde,
   et les voil qui repoussent de rage..........

   Deschartres a eu beau chercher un prcepteur pour le fils de
   Mme de Chander, il regarde la chose comme impossible  trouver
   dans ce temps-ci. La race en est perdue. Tous les jeunes gens
   qui se destinaient  l'ducation cherchent  se faire mdecins,
   chirurgiens, avocats. Les plus robustes ont t employs pour la
   Rpublique. Depuis six ans, personne n'a travaill, il faut bien
   le dire, et les livres ont eu tort. On ne voit que des gens qui
   cherchent des instituteurs pour leurs enfans et qui n'en
   trouvent pas. Il y aura donc beaucoup d'nes dans quelques
   annes d'ici, et j'en serais un comme un autre sans Deschartres,
   que dis-je? sans ma bonne mre, qui aurait toujours suffi 
   former mon esprit et mon coeur.


     Le 13.

   Nous partons demain. Deschartres se dcide enfin  mettre ses
   estimables jambes dans des bottes. Il n'y pas moyen de lutter
   contre le torrent! C'est commode  cheval, mais non au bal. On
   ne fait plus que marcher la contredanse. Dis  ma bonne que je
   vais m'en ddommager en la faisant sauter et pirouetter de gr
   ou de force. Adieu, Paris... et bonjour  toi bientt, ma bonne
   mre! je pars d'ici plus fou que je n'y suis venu; c'est
   qu'aussi tout le monde l'est un peu; il suffit d'avoir la tte
   sur les paules pour se croire heureux. Les parvenus s'en
   donnent  coeur joie, et le peuple a l'air d'tre indiffrent 
   tout; jamais le luxe n'a t si brillant... Bah! bah! adieu 
   toutes ces vanits, ma bonne mre s'ennuie et m'attend: tant pis
   pour ma jument. Je vais enfin t'embrasser! Peut-tre
   arriverai-je avant cette lettre!

     MAURICE.




CHAPITRE SEPTIEME.

 Suite de l'histoire de mon pre.--Persistance des ides
   philosophiques.--_Robert, chef de brigands._--Description de La
   Chtre.--Les _brigands_ de Schiller.


AVERTISSEMENT.

Certaines rflexions viennent invitablement au courant de la plume
quand on parle du pass: on le compare avec le prsent, et ce prsent,
le moment o l'on crit, c'est dj le pass pour ceux qui vous lisent
au bout de quelques annes. L'crivain a quelquefois aussi envisag
l'avenir. Ses prdictions se trouvent dj ralises ou dmenties
quand son oeuvre parat. Je n'ai rien voulu changer aux rflexions et
aux prvisions qui me vinrent durant ces derniers temps. Je crois
qu'elles font dj partie de mon histoire et de celle de tous. Je me
bornerai  mettre leur date en note.


Je continuerai l'histoire de mon pre, puisqu'il est, sans jeu de
mots, le vritable auteur de l'histoire de ma vie. Ce pre que j'ai 
peine connu, brillante apparition, ce jeune homme artiste et guerrier,
est rest vivant dans les lans de mon ame, dans les fatalits de mon
organisation, dans les traits de mon visage. Mon pre est un reflet,
affaibli sans doute mais assez complet, du sien. Le milieu dans lequel
j'ai vcu a amen les modifications. Mes dfauts ne sont donc pas son
ouvrage absolument, et mes qualits sont un des instincts qu'il m'a
transmis. Ma vie extrieure a autant diffr de la sienne que l'poque
o elle s'est dveloppe, mais euss-je t garon et euss-je vcu
vingt-cinq ans plus tt, je sais et je sens que j'eusse agi et senti
en toutes choses comme mon pre.

Quels taient, en 97 et en 98, les projets de ma grand'mre pour
l'avenir de son fils? Je crois qu'elle n'en avait pas d'arrts et
qu'il en tait ainsi pour tous les jeunes gens d'une certaine classe.
Toutes les carrires ouvertes  la faveur sous Louis XVI l'taient
sous Barras  l'intrigue. Il n'y avait rien de chang en cela que les
personnes, et mon pre n'avait rellement qu' choisir sa place entre
les camps et le coin du feu. Son choix,  lui, n'et pas t douteux:
mais depuis 93 il s'tait fait chez ma grand'mre une raction assez
concevable contre les actes et les personnages de la Rvolution. Chose
trs remarquable, pourtant, sa foi aux ides philosophiques qui
avaient produit la Rvolution n'avait pas t branle, et en 97, elle
crivait  M. Heckel une lettre excellente que j'ai retrouve. La
voici:


   DE MADAME DUPIN A M. HECKEL.

   Vous dtestez Voltaire et les philosophes, vous croyez qu'ils
   sont cause des maux qui nous accablent. Mais toutes les
   rvolutions qui ont dsol le monde ont-elles donc t suscites
   par des ides hardies? L'ambition, la vengeance, la fureur des
   conqutes, le dogme de l'intolrance, ont boulevers les empires
   bien plus souvent que l'amour de la libert et le culte de la
   raison. Sous un roi tel que Louis XV, toutes ces ides ont pu
   vivre et n'ont rien pu bouleverser. Sous un roi tel qu'Henri IV,
   la fermentation de notre Rvolution n'et pas amen les excs et
   les dlires que nous avons vus, et que j'impute surtout  la
   faiblesse,  l'incapacit, au manque de droiture de Louis XVI.
   Ce roi dvot a offert  Dieu ses souffrances, et son troite
   rsignation n'a sauv ni ses partisans, ni la France, ni
   lui-mme. Frdric et Catharine ont maintenu leur pouvoir, et
   vous les admirez, monsieur; mais que dites-vous de leur
   religion? Ils ont t les protecteurs et les prneurs de la
   philosophie, et il n'y a point eu chez eux de rvolution.
   N'attribuons donc pas aux ides nouvelles le malheur de nos
   temps et la chute de la monarchie en France, car on pourrait
   dire: Le souverain qui les a rejetes est tomb, et ceux qui
   les ont soutenues sont rests debout. Ne confondons point
   l'irrligion avec la philosophie. On a profit de l'athsme
   pour exciter les fureurs du peuple comme au temps de la Ligue on
   lui faisait commettre les mmes horreurs pour dfendre le dogme.
   Tout sert de prtexte au dchanement des mauvaises passions. La
   Saint-Barthlemy ressemble assez aux massacres de septembre, les
   philosophes sont galement innocens de ces deux crimes contre
   l'humanit.


Mon pre avait toujours rv la carrire des armes. On l'a vu, durant
son exil, tudier la bataille de Malplaquet dans sa petite chambre de
Passy, dans la solitude de ces journes si longues et si accablantes
pour un enfant de seize ans: mais sa mre aurait voulu, pour seconder
ses inclinations, le retour d'une monarchie ou l'apaisement d'une
rpublique modre. Quand il la trouvait contraire  ses secrets
dsirs, comme il ne concevait pas alors la pense d'agir sans son
adhsion complte, il parlait d'tre artiste, de composer de la
musique, de faire reprsenter des opras ou excuter des symphonies.
On retrouvera ce dsir marchant de compagnie avec son ardeur
militaire, de mme que son violon fit souvent campagne avec son sabre.

En 1798, se prsente dans l'histoire de mon pre une circonstance
futile en apparence, importante en ralit, comme toutes ces vives
impressions de jeunesse qui ragissent sur notre vie entire, et qui
mme parfois disposent de nous  notre insu.

Il s'tait li avec la socit de la ville voisine, et je dois dire
que cette petite ville de La Chtre, malgr les travers et les dfauts
propres  la province, a toujours t remarquable pour la quantit de
personnes trs intelligentes et trs instruites qui se sont produites
dans sa population, tant bourgeoise que proltaire. En masse on y est
pourtant fort bte et fort mchant, parce qu'on y est soumis  ces
prjugs,  ces intrts et  ces vanits qui rgnent partout, mais
qui rgnent plus navement et plus ouvertement dans les petites
localits que dans les grandes. La bourgeoisie est aise sans tre
opulente, elle n'a point de lutte  soutenir contre une noblesse
arrogante, et rarement contre un proltariat ncessiteux. Elle s'y
dveloppe donc dans un milieu fort favorable pour l'intelligence,
quoique trop calme pour le coeur et trop froid pour l'imagination.

En 1798, mon pre, li avec une trentaine de jeunes gens des deux
sexes, et li intimement avec plusieurs, joua la comdie avec eux.
C'est une excellente tude que ce passe-temps-l, et je dirai ailleurs
tout ce que j'y vois d'utile et de srieux pour le dveloppement
intellectuel de la jeunesse. Il est vrai que les socits d'amateurs
sont, comme les troupes d'acteurs de profession, divises la plupart
du temps par des prtentions ridicules et des rivalits mesquines.
C'est la faute des individus et non celle de l'art. Et comme, selon
moi, le thtre est l'art qui rsume tous les autres, il n'est point
de plus intressante occupation que celle-l pour les loisirs d'une
socit d'amis. Il faudrait deux choses pour en faire un plaisir
idal: une bienveillance vritable qui imposerait silence  toute
vanit jalouse, un vritable sentiment de l'art qui rendrait ces
tentatives heureuses et instructives.

Il est  croire que ces deux conditions se trouvrent runies  La
Chtre  l'poque que je raconte, car les essais russirent fort bien,
et les acteurs improviss restrent amis. La pice qui eut le plus de
succs, et qui fit briller chez mon pre un talent de comdien
spontan et irrsistible, fut un drame dtestable, en grande vogue
alors, mais dont la lecture m'a beaucoup frappe, comme un chantillon
de couleur historique: _Robert, chef de brigands_.

Ce drame, _imit de l'allemand_, n'est qu'une misrable imitation des
_Brigands_ de Schiller, et pourtant cette imitation a de l'intrt et
de l'importance, car elle implique toute une doctrine. Elle fut
reprsente pour la premire fois  Paris en 1792; c'est le systme
jacobin dans son essence, Robert est un idal du chef de la montagne,
et j'engage mon lecteur  le relire comme un monument trs curieux de
l'esprit du temps.

Les _Brigands_ de Schiller sont et signifient toute autre chose. C'est
un grand et noble ouvrage, rempli de dfauts exubrans comme la
jeunesse car c'est l'oeuvre d'un enfant de vingt et un ans, comme
chacun sait; mais si c'est un chaos et un dlire, c'est aussi une
fiction d'une haute porte et d'un sens profond.

Ces reprsentations thtrales remplirent les loisirs de la socit de
La Chtre durant quelques mois, et chauffrent l'imagination de mon
pre plus que sa mre ne pouvait le prvoir. Bientt l'action scnique
n'allait plus le satisfaire, et il allait changer son sabre de bois
dor pour un sabre  la hussarde.

Pour jouer _Robert_ on enrgimenta des comparses, et les brigands
furent des Hongrois-Croates, qui taient en France comme prisonniers
de guerre et avaient t cantonns  La Chtre. On leur faisait
simuler un combat, on leur fit comprendre qu'aprs la bataille, ils
devaient paratre blesss; ils se concertrent si bien et ils mirent
tant de conscience, qu' la reprsentation on les vit sortir de la
mle boitant tous du mme pied.

Ainsi mon pre, chef de brigands sur les planches d'un thtre, o les
moines avaient fait chre lie, et o la Montagne avait tenu ses
sances, commandait  des Hongrois et  des Croates prisonniers. Deux
ans plus tard, il tait fait prisonnier lui-mme par des Croates et
des Hongrois qui ne lui faisaient pas jouer la comdie et qui le
traitaient plus rudement. La vie est un roman que chacun de nous porte
en soi, pass et avenir.

Mais au milieu des irrsolutions de ma grand'mre pour la carrire de
son fils, arriva cette fameuse loi du 2 vendmiaire an VII (23
septembre 1798), propose par Jourdan, et qui dclarait tout Franais
soldat, par droit et par devoir, pendant une poque dtermine de sa
vie.

La guerre, endormie un moment, menaait d'clater de nouveau sur tous
les points. La Prusse hsitait dans sa neutralit, la Russie et
l'Autriche armaient avec ardeur. Naples enrlait toute sa population.
L'arme franaise tait dcime par les combats, les maladies et la
dsertion. La loi de la conscription, imagine et adopte, le
Directoire la mit  excution sur-le-champ en ordonnant une leve de
200,000 conscrits. Mon pre avait vingt ans.

Depuis longtemps son coeur bondissait d'impatience, l'inaction lui
pesait, le jeune homme s'agitait et faisait des voeux pour qu'un
gouvernement _stable_, comme disait sa mre, lui permt de servir. Il
faisait bon march, lui, de la stabilit des choses. Quand les
rquisitions forces venaient lui enlever son unique cheval, il
frappait du pied en disant: Si j'tais militaire, j'aurais le droit
d'tre cavalier; je prendrais  l'ennemi des chevaux pour la France,
au lieu de me voir mettre  pied comme un tre inutile et faible.

Soit instinct aventureux et chevaleresque, soit sduction des ides
nouvelles, soit insouciance de temprament, soit plutt, comme ses
lettres le prouvent en toute occasion, le bon sens d'un esprit clair
et calme, jamais il ne regretta l'ancien rgime et l'opulence de ses
premires annes. La gloire tait pour lui un mot vague, mystrieux,
qui l'empchait de dormir, et quand sa mre s'attachait  lui prouver
qu'il n'y a pas de gloire vritable  servir une mauvaise cause, il
n'osait pas discuter, mais il soupirait profondment et se disait tout
bas, que toute cause est bonne, pourvu qu'on ait son pays  dfendre
et le joug tranger  repousser.

Probablement ma grand'mre le sentait aussi, car elle admirait
beaucoup les grands faits d'armes de l'arme rpublicaine, et elle
connaissait Jemmapes et Valmy sur le bout du doigt, tout aussi bien
que Fontenoy et l'ancien Fleurus. Mais elle ne pouvait concilier sa
logique avec l'effroi de perdre son unique enfant. Elle l'aurait bien
voulu voir _pourvu d'un rgiment_,  condition qu'il n'y aurait jamais
de guerre. L'ide qu'il pt un jour manger  la gamelle et coucher en
plein champ lui faisait dresser les cheveux sur la tte. A la pense
d'une bataille, elle se sentait mourir. Je n'ai jamais vu de femme
plus courageuse pour elle-mme, si faible pour les autres, si calme
dans les dangers personnels, si pusillanime pour les dangers de ceux
qu'elle aimait. Quand j'tais enfant, elle m'endoctrinait si bien au
stocisme, que j'aurais eu honte d'crire devant elle en me faisant du
mal. Mais si elle en tait tmoin, c'tait elle alors, la chre femme,
qui jetait les hauts cris.

Toute sa vie s'coula dans cette contradiction touchante, et comme
tout ce qui est bon produit quelque chose de bon, comme ce qui vient
du coeur agit toujours sur le coeur, sa tendre faiblesse ne produisait
pas sur ses enfans un effet contraire  celui o tendaient ses
enseignemens. On puisait plus de courage dans la volont de lui
pargner de la douleur et de l'effroi en lui cachant de petites
souffrances, qu'on en aurait peut-tre eu si elle n'en et pas manqu
en les voyant. Ma mre tait tout le contraire.

Rude  elle-mme et aux autres, elle avait le prcieux sang-froid,
l'admirable prsence d'esprit qui apportent le secours et inspirent la
confiance. Ces deux faons d'agir sont bonnes apparemment, quoique
diamtralement opposes; d'o l'on pourra conclure tout ce qu'on
voudra. Quant  moi, je n'ai pas trouv les thories applicables dans
l'ducation des enfans. Ce sont des cratures si mobiles, que, si on
ne se fait pas mobile comme elles (quand on le peut), elles vous
chappent  chaque heure de leur dveloppement.

Mon pre avait t appel  Paris dans les derniers jours de l'an VI
pour rgler quelques intrts, et, dans les premiers jours de l'an
VII, cette terrible loi de la conscription vint le frapper d'un choc
lectrique et dcida de sa vie. J'ai assez indiqu les agitations de
la mre et les secrets dsirs de l'enfant. Je le laisserai maintenant
parler lui-mme.


LETTRE PREMIRE.

     Sans doute c'est dans les derniers jours de l'an VI
     (octobre 1798). Paris.
     _A la citoyenne Dupin,  Nohant_.

   J'ai enfin reu une lettre de toi, ma bonne mre. Elle a mis
   huit jours pour faire la route; a ne laisse pas que d'tre
   expditif; que tu es bonne de me regretter. Ainsi, tu crains que
   je russisse et que je ne russisse pas. L'aventure est
   singulire. Quant  moi, je suis assez tranquille sur les
   affaires de famille que nous avons sur les bras. De cela, je
   m'occupe avec Beaumont, ne te tourmente pas, nous nous en
   tirerons.

   Mais quant aux vnemens, tes inquitudes me chagrinent; ma
   pauvre maman, sois courageuse, je t'en prie. Il est impossible,
   sous aucun prtexte, de s'exempter de la dernire, et elle me
   concerne absolument. Les gnraux ne peuvent prendre
   d'aides-de-camp que dans la classe des officiers. Les
   institutions publiques, telles que l'cole Polytechnique, le
   Conservatoire de musique, etc., etc., ont reu ordre de
   n'admettre aucun lve compris dans la premire classe. Ainsi,
   tu le vois, il faut servir, et il n'y aura aucun moyen de n'tre
   pas soldat. Beaumont a frapp  toutes les portes, et partout
   mme rponse. On ne commence plus par tre officier, on finit
   par l, si on peut. Beaumont connat tout Paris; il est
   particulirement li avec Barras. Il m'a prsent au brave M. de
   Latour-d'Auvergne, qui par son intrpidit, ses talens, sa
   modestie, est digne d'tre le Turenne de ce temps-ci. Aprs
   m'avoir examin avec beaucoup d'attention, il m'a dit: _Est-ce
   que le petit-fils du marchal de Saxe aurait peur de faire une
   campagne?_ Ce mot-l ne m'a fait ni plir ni rougir, et je lui
   ai rpondu: Certainement! en le regardant bien en face. Et puis
   j'ai ajout: Mais j'ai fait quelques tudes, je puis acqurir
   quelques talens, et je croirais servir mieux mon pays dans un
   grade ou dans un tat-major que dans les rangs aveugles du
   simple soldat.--H bien! a-t-il dit, c'est vrai, et il faut
   parvenir  un poste honorable. Cependant il faut commencer par
   tre soldat, et voil ce que j'imagine pour que vous le soyez le
   moins longtemps et le moins durement possible.

   J'ai un ami intime colonel du 10me rgiment de chasseurs 
   cheval. Il faut entrer dans son rgiment. Il sera enchant de
   vous avoir. C'est un homme d'une naissance _autrefois illustre_.
   Il vous comblera d'amiti. Vous resterez simple chasseur le
   temps ncessaire pour vous perfectionner dans l'quitation. Ce
   colonel est sur la liste des gnraux. S'il est nomm,  ma
   recommandation il vous rapprochera de sa personne. S'il ne l'est
   pas, je vous fais entrer dans le gnie. Mais quoi qu'il puisse
   arriver, vous ne devez aspirer  aucun grade que vous n'ayez
   rempli les conditions prescrites. C'est dans l'ordre. Nous
   saurons allier la gloire et le devoir, le plaisir de servir la
   patrie avec clat, et les lois de la justice et de la raison.
   Voil  peu prs, mot pour mot, son discours. H bien! maman?
   qu'en dis-tu? Il n'y a rien  rpondre  cela? N'est-ce pas beau
   d'tre un homme, un brave, comme Latour-d'Auvergne? Ne faut-il
   pas acheter cet honneur-l par quelques sacrifices, et
   voudrais-tu qu'on dt que ton fils, le petit-fils de ton pre,
   Maurice de Saxe, a peur de faire une campagne? La carrire est
   ouverte. Faut-il prfrer un ternel et honteux repos au sentier
   pnible du devoir? Et puis, il n'y a pas que cela; songe, maman,
   que j'ai vingt ans, que nous sommes ruins, que j'ai une longue
   carrire  parcourir, toi aussi, Dieu merci! et que je puis en
   devenant quelque chose, te rendre un peu de l'aisance que tu as
   perdue: c'est mon devoir, c'est mon ambition. Beaumont est
   content de me voir dans ces ides-l. Il dit qu'il faut en
   prendre son parti. Il est bien vident qu'un homme qui n'attend
   pas qu'on l'inscrive sur un registre comme une marchandise
   livre, mais qui, au contraire, se prsente volontairement pour
   courir  la dfense de son pays, a plus de droits  la
   bienveillance et  l'avancement que celui qui s'y fait traner
   de force. Cette conduite ne sera pas approuve par les personnes
   de notre classe? Elles auront grand tort, et moi je
   dsapprouverai leur dsapprobation. Laissons-les dire, elles
   feraient mieux de m'imiter. J'en vois d'autres qui font plus que
   moi les patriotes et les beaux _Titus_, et qui ne se sentent
   pas du tout presss d'aller rejoindre le drapeau.

   On croit peu ici  la paix, et Beaumont ne me conseille pas du
   tout d'y compter. M. de Latour-d'Auvergne m'a dj pris en
   amiti. Il a dit  Beaumont qu'il aimait mon air calme, et qu'
   la manire dont je lui avais rpondu, il avait senti en moi un
   homme. Tu diras  cela, bonne mre, qu'il m'a vu dans mon beau
   moment! mais, enfin, on peut avoir souvent de ces momens-l; il
   ne faut que l'occasion. Notre fortune est renverse: faut-il
   pour cela nous laisser abattre? N'est-il pas plus beau de
   s'lever sur ses propres revers, que de tomber, par sa faute, du
   fate des hauteurs o le hasard vous avait plac? Les
   commencemens de cette carrire ne peuvent paratre repoussans
   qu' un esprit vulgaire; mais toi, tu n'auras pas honte d'tre
   la mre d'un brave soldat. Les armes sont trs bien
   disciplines maintenant. Les officiers sont tous gens de mrite,
   n'aie donc pas peur. Il ne s'agit pas d'aller se battre tout de
   suite, mais de passer quelque temps aux tudes du mange. Ce
   sera d'autant moins dsagrable que tu m'en as fait apprendre
   plus, peut-tre, qu'on n'en a  me montrer.

   Je n'ai pas besoin de me vanter de cela, mais je ne ferai point
   un apprentissage qui compromette mes os, ni qui apprte  rire
   aux assistans. Tu peux du moins tre bien tranquille l-dessus.
   Adieu, maman, donne-moi ton avis sur toutes mes rflexions, et
   songe que du chagrin de notre sparation peut rsulter un grand
   bien pour nous deux. Adieu encore, ma bonne mre, je t'embrasse
   de toute mon ame.

   J'embrasse Deschartres et je l'engage  mettre un peu plus de
   colophane  son archet pour viter les _couacs et les
   riquiquis_. Allons, ris donc, ma bonne mre!


La vie des grands hommes modestes est indite en grande partie.
Combien de mouvemens admirables n'ont eu pour tmoins que Dieu et la
conscience. La lettre qu'on vient de lire en offre un qui me pntre
profondment. Voil ce Latour-d'Auvergne, _ce premier grenadier de
France_, ce hros de bravoure et de simplicit, qui peu de temps aprs
partit lui-mme comme simple soldat, quoique ses cheveux blancs ne lui
rendissent pas la nouvelle loi applicable... Il faut rappeler cette
aventure que plusieurs personnes ont peut-tre oublie. Il avait un
vieux ami, octognaire qui ne vivait que du travail de son petit-fils.
La loi de la conscription frappe sur ce jeune homme. Aucun moyen alors
de se racheter. Latour-d'Auvergne obtient comme une faveur spciale du
gouvernement, en rcompense d'une vie glorieuse, de partir comme
simple soldat pour remplacer l'enfant de son ami. Il part, il se
couvre d'une gloire nouvelle, il meurt sur le champ d'honneur, sans
avoir jamais voulu accepter aucune rcompense, aucune dignit!... Eh
bien, voil cet homme, avec de tels sentimens, avec le projet dj
arrt peut-tre de se faire conscrit ( 55 ans),  la place d'un
pauvre jeune homme, qui se trouve en prsence d'un autre jeune homme,
lequel hsite devant la ncessit de se faire soldat. Il examine
attentivement cet enfant gt qu'une tendre mre voudrait soustraire
aux rigueurs de la discipline et aux dangers de la guerre. Il
interroge son regard, son attitude. On sent que s'il dcouvre en lui
un lche coeur, il ne s'y intressera pas et le fera rougir d'tre le
petit-fils d'un illustre militaire. Mais un mot, un regard de cet
enfant lui suffisent pour pressentir en lui un homme, et tout aussitt
il le prend en amiti, il lui parle avec douceur, et condescend, par
de gnreuses promesses,  la sollicitude de sa mre. Il sait que
toutes les mres ne sont pas des hrones, il devine que celle-l
ne peut pas adorer la Rpublique, que ce jeune homme a t lev
avec des dlicatesses infinies, qu'on a de l'ambition pour lui et
qu'on ne saurait prendre pour modle l'antique dvoment d'un
Latour-d'Auvergne. Mais ce Latour-d'Auvergne semble ignorer la
sublimit de son propre rle. Il en tire si peu de vanit qu'il ne le
rappelle pas aux autres. Il n'exige de personne le mme degr de
vertu. Il peut aimer, estimer encore ceux qui aspirent au bien-tre et
aux honneurs qu'il mprise. Il entre dans leurs projets, il caresse
leurs esprances, il travaillera  les raliser, tout comme le ferait
un homme ordinaire qui apprcierait les douceurs de la vie et les
sourires de la fortune; et, comme s'il se parlait  lui-mme, pour
amoindrir son mrite  ses propres yeux, et pour se prserver de
l'orgueil, il se rsume en disant: _On peut concilier la gloire et le
devoir, le plaisir de servir sa patrie avec clat et les lois de la
justice et de la raison_.

Pour moi, ce langage bienveillant et simple est trois fois grand,
trois fois saint dans la bouche d'un hros. Ce qu'on voit, ce qu'on
sait d'une vie clatante peut toujours tre imput  un secret
raffinement de l'orgueil. C'est dans le dtail, c'est dans les faits
insignifians en apparence qu'on saisit le secret de la conscience
humaine. Si j'avais jamais dout de la navet dans l'hrosme, j'en
verrais une preuve dans cette douceur du _premier grenadier de
France_.

Mon pre n'analysa point cette conduite touchante, du moins il ne le
fit pas en la rapportant  sa mre. Mais il est certain que son
entrevue avec cet homme qui avait command la _colonne infernale_ et
qui avait un coeur si tendre et un langage si doux, lui fit une
impression profonde. Ds ce jour son parti fut pris, et il trouva en
lui-mme un certain art pour tromper sa mre sur des dangers qui
allaient environner sa nouvelle existence. On voit dj qu'en lui
parlant d'tudes, de manges, il cherche  dtourner sa pense de
l'ventualit prochaine des batailles. Par la suite, on le verra plus
ingnieux encore  lui pargner les tourmens de l'inquitude, jusqu'au
moment o blas lui-mme sur l'motion du pril, il semble croire
qu'elle se soit habitue aux chances de la guerre. Mais elle n'en prit
jamais son parti, et longtemps aprs elle crivait  son frre, l'abb
de Beaumont:

Je dteste la gloire. Je voudrais rduire en cendres tous ces
lauriers o je m'attends toujours  voir le sang de mon fils. Il aime
ce qui fait mon supplice, et je sais qu'au lieu de se prserver, il
est toujours et mme inutilement  l'endroit le plus prilleux. Il a
bu  cette coupe d'enivrement depuis le jour o pour la premire fois,
il a vu M. de Latour-d'Auvergne. C'est ce maudit hros qui lui a
tourn la tte!

Je reprends la transcription de ces lettres, et je ne puis me
persuader que mon lecteur les trouve trop longues ou trop nombreuses.
Quant  moi, lorsque je sens qu'en les publiant, j'arrache parfois 
l'oubli quelque dtail qui honore l'humanit, je me reconcilie avec ma
tche, et je gote un plaisir que ne m'ont jamais donn les fictions
du roman.


FIN DU TOME PREMIER.




HISTOIRE DE MA VIE.




     HISTOIRE
     DE MA VIE

     PAR
     Mme GEORGE SAND.

     Charit envers les autres;
     Dignit envers soi-mme;
     Sincrit devant Dieu.

     Telle est l'pigraphe du livre que j'entreprends.
       15 avril 1847.

       GEORGE SAND.


TOME DEUXIME.

PARIS, 1855. LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD.




CHAPITRE HUITIEME.

 Suite des lettres.--Enrlement volontaire.--Elan militaire de la
   jeunesse de 1798.--Lettre de Latour-d'Auvergne.--La
   gamelle.--Cologne.--Le gnral d'Harville.--Caulaincourt.--Le
   capitaine Fleury.--Amour de la patrie.--Durosnel.


LETTRE II.

     Paris, 6 vendmiaire an VII (7 septembre 1798).

Je t'cris, ma bonne mre, de chez notre _Navarrais_[22]. La loi de
la conscription, proclame ce matin, et qui ordonne de rpondre dans
vingt-six jours, m'empche d'attendre ta rponse et me dtermine 
prendre le parti dont je t'ai parl. Nous allons tous les deux ce
matin chez le capitaine des chasseurs, afin de terminer cette affaire.
Ne t'inquite pas, ma bonne mre; il s'agit d'aller en garnison 
Bruxelles et non point au feu de l'ennemi. J'aurai probablement un
cong ou une ordonnance qui me _forcera_ de venir bientt t'embrasser.
Tous les jeunes gens ici ont la tte ou la figure  l'envers. Toutes
les jolies femmes et les bonnes mres se dsolent. Mais il n'y a pas
de quoi, je t'assure; je vais endosser le dolman vert, prendre le
grand sabre et laisser crotre mes moustaches. Te voil mre d'un
dfenseur de la patrie, et ayant droit au milliard. C'est un profit
tout clair. Allons, ma bonne mre, ne t'afflige pas. Tu me reverras
bientt.

  [22] L'abb de Beaumont, son oncle.


LETTRE III.

     7 vendmiaire an VII (septembre 98).

Je suis volontaire. J'ai le grand sabre, la toque rouge et le dolman
vert. Quant  mes moustaches, elles ne sont pas encore aussi longues
que je pourrais le dsirer: mais cela viendra. Dj on _tremble  mon
aspect_, du moins je l'espre. Allons, ma chre bonne mre, ne
t'afflige pas.

Je suis soldat; mais le marchal de Saxe n'a-t-il pas servi
volontairement dans ce poste pendant deux ans? Toi-mme tu
reconnaissais que j'tais en ge de chercher un tat. Je tergiversais
sur le choix, parce que tu craignais trop la guerre. Mais, au fond, je
dsirais tre forc par les circonstances de suivre mes inclinations.
Le fait est arriv. Je serais heureux de cela sans la douleur de te
quitter et sans tes inquitudes qui me dchirent; mais je t'assure, ma
bonne mre, que l o je vais, on ne se bat pas, et que j'aurai
souvent des congs pour te voir. Allons, ton chasseur t'embrasse de
toute son ame. Il y a dans le rgiment une place vacante de
trompette. Propose-la au pre Deschartres. J'embrasse ma bonne. Adieu,
adieu, je t'aime.


LETTRE V.

     _Paris_, le 13 vendmiaire an VII (septembre 98).

Je t'cris au moment d'aller chez le gnral Beurnonville. C'est un
ami de M. Perrin, ami intime du gnral, qui me prsente. Beurnonville
est gnral de l'arme d'Angleterre dont je fais partie, et, par son
moyen, j'espre avoir un prompt avancement. Il sera  propos que tu
lui crives. Tu lui diras que si tu ne m'as pas envoy plus tt  la
dfense de la patrie, c'est que les lois s'y opposaient, puisqu'on
m'avait compris dans la classe des soldats; qu'enfin le dcret de la
conscription me permet de partir, et que tu lui demandes pour moi son
appui. Dans tout cela, il n'y aura qu'une moiti de mensonge, _ton
zle_ pour m'envoyer  la guerre; enfin tu t'en tireras  merveille;
je n'en suis pas en peine. On reparle ici de la paix, et toutes mes
affaires vont probablement se passer en promenades.


LETTRE VII.

     17 vendmiaire an VII (octobre 98).

Beurnonville m'a donn deux lettres de recommandation, l'une pour le
chef de brigade commandant le dixime rgiment dont je fais partie;
l'autre pour le gnral d'Harville, inspecteur gnral de l'arme de
Mayence. Il m'adresse  eux comme le petit-fils du marchal de Saxe,
_notre modle  tous_, dit-il; il demande pour moi de l'emploi,
d'abord comme ordonnance, et ensuite suivant la partie  laquelle ils
me trouveront propre. Il me recommande aussi fortement au chef de
brigade et lui dit qu'il lui tiendra compte des gards qu'il aura pour
moi. Tu vois que mes affaires sont en bon train et qu'avec de
pareilles recommandations je ne moisirai pas dans les casernes. Il
leur dit, par exemple, que ma famille m'entretient et que je n'aurai
pas besoin d'appointemens. Ce n'est point ce qui m'en plat le plus,
car nous ne sommes pas riches, et je vais te coter de l'argent.
Esprons pourtant que je ne tarderai pas  vivre de mon travail. Ne
sois pas inquite, ma bonne mre, et crois que peut-tre bientt tu
entendras parler de moi...

On me dit que tu ne veux pas qu'on sache en Berry en quelle qualit
je sers: mais, ma bonne mre, il faut pourtant bien en venir l.
D'abord, quels sont donc les imbciles qui se formaliseraient de voir
ton fils soldat de la Rpublique? Ensuite, pour qu'on ne t'inquite
pas en mon absence, il faut que j'envoie  la municipalit une
attestation de mon activit de service, sans quoi je serais regard
comme fuyard et migr, ce qui ne me va gure.


LETTRE X.

     23 vendmiaire an VII (octobre 98).

Ah! ma pauvre bonne mre, que tu es bonne de m'envoyer des diamans,
n'ayant pas de quoi m'quiper; tu fais comme les dames romaines, tu
sacrifies tes bijoux aux besoins de la patrie. Je vais les faire
estimer et les vendre le mieux possible.


LETTRE XI.

     25 vendmiaire an VII (octobre 98).

J'ai dn hier avec M. de Latour-d'Auvergne, chez M. de Bouillon. Ah!
ma mre, quel homme que M. de Latour! si tu pouvais causer une heure
avec lui, tu n'aurais plus tant de chagrin de me voir soldat. Mais je
vois que ce n'est pas le moment de te prouver que j'ai raison. Ton
chagrin m'empche d'avoir raison contre toi: je lui ai remis ta
lettre. Il l'a trouve charmante, admirable, et il en a t attendri.
C'est qu'il est aussi bon que brave. Permets-moi de t'avouer que, s'il
n'y avait eu que de pareils hommes dans la Rvolution, je serais
encore plus rvolutionnaire que je ne le suis... c'est--dire que je
le serais sans ta prison et tes douleurs.

J'ai t de l aux Italiens voir _Montenerro_. C'est dtestable.

Toutes les lgantes de Paris taient l. Mme Tallien, Mlle Lange et
mille autres, tant grecques que romaines, ce qui ne m'a pas empch
de me bien ennuyer.


   _Lettre de Latour-d'Auvergne  ma grand'mre_.

     De _Passy_, le 25 vendmiaire an 7 de
     la Rpublique franaise.

   Madame,

Je n'ai reu que dans ce moment-mme la lettre extrmement flatteuse
que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser. Vous ne me devez aucun
remercment pour ce que j'ai pu faire pour monsieur votre fils, dans
les circonstances embarrassantes o il s'est trouv. Les personnes qui
me devaient une vritable reconnaissance taient ses officiers et ses
camarades; aussi n'ont-ils pas manqu de me donner  connatre tout ce
qu'ils pensaient et sentaient sur le service que je leur avais rendu
en leur procurant pour frre d'armes le jeune Maurice, chez lequel
tout semble dj annoncer qu'il accomplira un jour les hautes
destines de son immortel grand-pre. L'on a pris toutes les
prcautions et toutes les mesures possibles pour qu'il serve avec
douceur et agrment; soyez donc bien tranquille, madame, sur ses
premiers pas dans la carrire des armes. La paix,  laquelle je crois
toujours, malgr les apparences contraires, vous le renverra peut-tre
plus tt que vous n'osez l'esprer. Ainsi, laissez prendre place  ce
sentiment, au milieu des motifs de s'alarmer, que la tendresse d'une
mre trouve si facilement au fond de son coeur pour un fils qui
s'loigne d'elle pour la premire fois. Je n'entreprendrai pas,
madame, d'arrter les premiers mouvemens de votre sensibilit; ils
sont trop justes et je n'ai pas le bonheur d'tre pre, mais je sens
que je mritais de l'tre,  en juger par l'effet que votre lettre a
produit sur moi.

Agrez, madame, avec bont, mes hommages les plus respectueux.

     Le citoyen LATOUR-D'AUVERGNE CORRET,
     capitaine d'infanterie.


LETTRE XII.

     27 vendmiaire au soir, an VII (octobre 98).

Je pars aujourd'hui, ma bonne mre; je viens de prendre cong de mon
capitaine, qui, tout enchant de ta lettre, m'en a donn une pour le
chef d'escadron; puis il m'a embrass avec effusion. Je ne sais pas ce
que je lui ai fait, mais tout froid qu'il est, ce digne homme, il a
l'air de m'aimer comme son fils. Beurnonville m'a recommand de toutes
parts: lui aussi me comble de bonts; il m'appelle _son Saxon_. Je
crois bien que c'est aux lettres de ma bonne mre, encore plus qu' ma
bonne volont que je dois tout cela. Je t'envoie un duplicata de ma
conscription. Beaumont m'a men  sa section et m'a fait inscrire.
Cette dmarche tait ncessaire; sans cela, malgr ma prsence au
corps, j'aurais encouru les peines portes par la loi.

Tu vas donc lire que j'exerce la profession de chasseur  cheval et
que ma taille est _d'un mtre 733 millimtres_,  quoi tu ne
comprendras rien et te figureras peut-tre que j'ai grandi ce mois-ci
de 733 coudes. Mais cela ne fait toujours que 5 pieds 3 pouces. Hier,
en retenant ma place  la diligence, j'ai emmen le commis qui
m'inscrivait sur le registre. Ah! monsieur, je suis de la
conscription.--Voil un uniforme qui vous va bien; voulez-vous
m'adresser  votre capitaine?--Certainement, mon camarade; je vais
chez lui, venez-y avec moi. Un jeune homme qui venait s'inscrire aussi
pour la diligence, nous entend et nous suit. Bientt j'emmnerai les
postillons et les chevaux. Tu vois bien, ma bonne mre, que je ne suis
pas le seul qui ait le got militaire, car tous s'en vont joyeux et
fiers. Je pars, je t'embrasse, je t'aime, je recommande  pre
Deschartres et ma bonne, et mme aussi un peu  Tristan, de te
distraire, de te rassurer, de te soigner; je reviendrai bientt,
sois-en sre, et je serai heureux.

     MAURICE.


     _Cologne_, 7 brumaire.

Me voil  Cologne! Bah! comment donc si loin? Figure-toi qu'arriv 
Bruxelles, j'entre dans la chambre de la sixime compagnie. On allait
se mettre  table, c'est  dire se ranger autour de la gamelle. On
m'invite poliment  dner. Je prends une cuillre, et me voil 
m'empifrer avec toute la socit. A un petit got de fume prs, la
soupe tait, ma foi, trs bonne, et je t'assure qu'on ne meurt pas de
cette cuisine-l. Je rgale ensuite les camarades de quelques pots de
bire et de quelques tranches de jambon. Nous fumons quelques pipes,
nous voil amis comme si nous avions pass dix ans ensemble. Tout 
coup l'appel sonne, on descend dans la cour. Le chef d'escadron
s'avance, je vais  lui, je lui remets la lettre du capitaine, il me
serre la main, mais il m'apprend que le chef de brigade et le gnral
sont aux avant-postes de l'arme de Mayence avec l'autre partie de mon
rgiment. Je vois dans l'instant qu'il n'y a rien  faire  Bruxelles,
et je le dis tout net  mon chef d'escadron qui m'approuve sans
hsiter. Il m'expdie une feuille de route pour les avant-postes, et
aprs dix-huit heures d'amiti avec mon chef et mes camarades, me
voil parti! Mais le destin, ma bonne mre, me sert mieux que la
prudence. Je passais par Cologne pour me rendre dans les environs de
Francfort, o est mon rgiment, lorsque j'ai appris que le citoyen
d'Harville, gnral en chef et inspecteur de la cavalerie de Mayence,
allait arriver ici dans deux jours. Je suspends ma course, je
l'attends. Tout le monde me dit qu'avec la recommandation de
Beurnonville, son ami, je serai employ d'emble prs de lui comme
ordonnance. J'aurai donc un peu plus de mouvement, sinon dans le
corps, du moins dans l'esprit, que si j'tais forc de m'en tenir  la
consigne du soldat casern. Ainsi mes affaires vont bien, et sois
tranquille.

Tu apprendras par les journaux qu'il y a eu des troubles dans le
Brabant, au sujet de la conscription. Les rvolts se sont empars
pendant quelques heures de la ville et de la citadelle de Malines;
mais les Franais,  qui rien ne rsiste, les en ont chasss, et en
ont tu 300. On en a amen 27  Bruxelles pendant que j'y tais, et
j'ai vu, parmi eux, des gens de tout ge et deux capucins. La
conscription n'tait qu'un prtexte, et le projet des rvolts tait
de favoriser une descente des Anglais; car ils s'tendent du ct
d'Ostende et de Gand. Notre diligence s'tant casse et nous ayant
forcs de passer huit heures  Louvain, toutes les villes qui taient
sur la route, vinrent au-devant de nous. Le bruit s'tait rpandu que
Bruxelles tait en insurrection, parce qu'on ne voyait point arriver
la diligence. Cette alerte s'est accrue au point que c'est la nouvelle
du pays, et qu'on a peine  me croire, quand je dis que j'ai laiss
Bruxelles fort tranquille. On fait descendre beaucoup de troupes de
l'arme de Mayence, et on espre voir bientt le Brabant pacifi. Je
bnis de plus en plus, ma bonne mre, les soins dont tu comblas mon
enfance. L'allemand m'est ici de la plus grande utilit. J'ai servi
dans tout le chemin d'interprte  la carrosse. Ils taient dsols
de me laisser  Cologne et de perdre leur trucheman.--Tu vas passer un
hiver bien triste, toi, ma bonne mre, et cette ide seule m'afflige.
Mais j'espre tre charg de quelque ordonnance pour le dpartement de
l'Indre. J'irai encore te soigner, te caresser, te faire rire. Ta
douleur est mon unique souci, car de tout ce qui peut m'arriver, je
m'en moque, et suis certain de m'en bien tirer.


En attendant le gnral d'Harville, notre chasseur se promenait au
bord du Rhin, et, malgr sa joie d'tre militaire, il ne pouvait pas
toujours prendre son parti sur l'absence de sa mre. Les bords du
Rhin me rappellent les bords de la Seine  Passy, lui crivait-il  la
date du 9 brumaire, et je m'y surprends tout triste, rvant  toi, et
t'appelant comme dans ce temps-l o nous tions si malheureux. Il
rencontre un aide-de-camp du gnral Jacobi, ils parlent musique, ils
en font ensemble, et les voil lis. Le gnral d'Harville arrive
enfin, et, d'emble, choisit le protg de Beurnonville pour son
ordonnance. Il lui promet un beau cheval, tout quip, le plus tt
possible, car les chevaux taient rares alors, et celui-l se fit
longtemps attendre.

Le gnral, qui s'intitulait alors Auguste Harville, tait le comte
d'Harville, qui fut depuis snateur et chevalier d'honneur de
Josphine, avait t marchal-de-camp avant la rvolution, puis
employ sous Dumouriez. Il avait t un peu froid ou hsitant  la
bataille de Jemmapes. Traduit au tribunal rvolutionnaire aprs la
trahison de ce dernier, il avait eu le bonheur d'tre acquitt. La
suite de sa vie s'coula dans les faveurs plus que dans la gloire. En
1814 il vota la dchance de l'empereur et fut fait pair de France. Ce
pouvait tre un brave et galant homme, mais le rsum de ces
existences qui ont servi toutes les causes ne laisse pas de traces
bien chaudes dans la mmoire des hommes, et on peut, en tout temps,
suspecter un peu leur sincrit. Ce gnral tait fort sensible  la
recommandation de la naissance. Son aide-de-camp et parent, le jeune
marquis de Caulaincourt, le poussait  la hauteur et  la raction
contre les ides rvolutionnaires. Le caractre d'aristocratie de ces
deux personnages est trs bien trac dans les lettres de mon pre, que
je citerai encore, car elles offrent une peinture assez originale de
l'esprit de raction qui grandissait chaque jour dans les rangs de
l'arme. On y verra que l'galit de droits, tablie par la
rvolution, n'y tait dj plus du tout l'galit de fait.


LETTRE XIV.

     26 brumaire an VII (9 septembre 98), _Cologne_.

... Les aides-de-camp du gnral dont l'un est le citoyen
Caulaincourt, m'ont invit hier  dner. Le repas a t trs gai et
trs amical. On a pass ensuite dans la chambre du gnral qui a un
rysiple  la jambe. Je suis rest seul avec lui une demi-heure. Il
m'a parl avec l'aisance et l'affabilit d'un personnage d'autrefois,
s'est inquit de la manire dont j'tais log et nourri; puis il me
fit mille questions sur mon pass, sur ma naissance, sur mes
relations. En apprenant que la femme et la fille du gnral de La
Marlire avaient pass l't chez toi, que la fille du gnral de
Guibert avait pous mon neveu, que Mme Dupin de Chenonceaux avait t
la femme de mon grand-pre, il devint de plus en plus gracieux, et je
vis bien que tout cela ne lui tait pas indiffrent. On fit ensuite de
la musique. Il y avait beaucoup d'lgans et d'lgantes de Cologne
qui, pour des Allemands, n'ont pas mauvaise tournure. Chacun demandait
au gnral: _Quel est donc ce chasseur-l?_ Car ce n'est pas en
Allemagne la coutume que les ordonnances fassent salon avec les
officiers suprieurs, et cette infraction  l'tiquette leur bouscule
un peu l'esprit. Je m'en moque, et je vais mon train, d'autant plus
qu'aprs la musique vint une magnifique collation dont aucun plat ne
fit avec moi le renchri. Puis du punch... Et puis on a vals. Et puis
les aides-de-camp m'ont invit  souper avec ceux du gnral Trguier,
commandant de la place. Nous avons bu du vin de Champagne qui cassait
tout, puis encore du punch, puis nous nous sommes un peu gris, et
puis on s'est spar  minuit.

Tu vois que n'ayant pas le sou, je vis comme un prince. L'tat-major
est trs bien compos. Les aides-de-camp sont tous des jeunes gens
fort aimables, et le _citoyen_ de Caulaincourt m'a dit, de la part du
gnral, que dans trois ou quatre mois je serais officier.

On bat toujours les rebelles; on a brl plusieurs villages entre
Mons et Bruxelles. Cologne est tranquille.........................

Dis  ma bonne qu'il y a ici des places vacantes de vivandires, et
que je lui en offre une. J'embrasse _il signor Fugantini-Deschartres_.
Dbite-t-on toujours, dans nos environs, bien des platitudes sur mon
absence? Arrivent-ils  croire que je ne suis pas migr, mais soldat?
Tous nos bons paysans partent-ils? Demandent-ils o je suis? Il arrive
ici une foule de conscrits. On les compte, on les enrgimente, on les
conduit comme des moutons. Tous les matins, la rue de l'tat-major en
est remplie. Les uns chantent; quelques-uns, pauvres enfans, ont la
larme  l'oeil. Je voudrais pouvoir les consoler ou leur donner ma
gat.

Je me retrouvai prs de toi, dans la rue du Roi-de-Sicile, dans ton
boudoir gris de perle. C'est tonnant comme la musique vous replonge
dans les souvenirs. C'est comme les odeurs: quand je respire tes
lettres, je crois tre dans la chambre  Nohant, et le coeur me saute
 l'ide que je vais te voir ouvrir ce meuble en marqueterie qui sent
si bon, et qui me rappelle des choses si srieuses d'un
anti-temps[23].

  [23] Ce meuble en marqueterie tait le mme dont Deschartres et
  mon pre brisrent les scells en 93, pour soustraire des papiers
  qui eussent t l'arrt de mort de ma grand'mre. J'ai toujours
  ce casier avec ses vingt-trois cartons, dont quelques-uns
  portaient encore nagure des traces de la cire de la rpublique.
  Je n'ai dcouvert son identit qu'en retrouvant tout rcemment
  les procs-verbaux du fait, et la lettre de mon pre qu'on vient
  de lire. Les meubles ont leur histoire, et s'ils pouvaient parler
  que de choses ils nous raconteraient!

       *       *       *       *       *

En sortant de la comdie, ce diable de bon garon (mon ami le
secrtaire) m'a emmen souper. Je ne voulais pas boire de vin parce
qu'il est trop cher ici, et que je voudrais m'en dshabituer. Il y
avait six jours que je n'en avais got; mais, en le voyant sur la
table, et press par mon camarade, je n'ai pas su rsister.


LETTRE XVIII.

     23 frimaire an VII (dcembre 98). Cologne.

Ma foi, ma bonne mre, si j'osais, je te gronderais, car je ne reois
pas de tes nouvelles, et je ne saurais m'y habituer. Je reviens
encore de fouiller dans les dpches du gnral, et je reviens encore
une fois triste. J'ai t voir avant-hier mon brave compatriote le
capitaine Fleury[24], j'y suis all avec un autre capitaine de son
rgiment. Nous avons descendu le Rhin jusqu' Mulheim dans une
chaloupe  voiles, par un vent qui nous coupait la figure et qui nous
menait d'un train admirable. Il nous a donn un trs bon dner et j'en
avais besoin, car ce joli vent m'avait donn une faim de soldat. Ce
brave homme nous a reus  bras ouvert, et nous n'avons fait que
parler du Berry. Le sentiment qu'on appelle amour de la patrie est de
deux sortes. Il y a l'amour du sol, qu'on ressent bien vite ds qu'on
a mis le pied sur la terre trangre, o rien ne vous satisfait, ni la
langue, ni les visages, ni les manires, ni les caractres. Il se mle
 cela je ne sais quel amour-propre national qui fait qu'on trouve
tout plus beau et meilleur chez soi que chez les autres. Le sentiment
militaire s'en mle aussi, Dieu sait pourquoi! Mais enfin,
enfantillage ou non, voil que je m'en sens atteint et qu'une
plaisanterie sur mon uniforme ou mon rgiment me mettrait en colre
tout aussi bien qu'un vieux soldat dont on raillerait le sabre ou la
moustache.

  [24] Le pre de mon ami d'enfance.


Et puis, outre cet attachement au sol, et cet esprit de corps, il y a
encore l'amour de la patrie qui est autre chose et qui ne peut gure
se dfinir; tu auras beau dire, ma bonne mre, qu'il y a quelque
chimre dans tout cela, je sens que j'aime ma patrie comme Tancrde:

     Qu'elle en soit digne ou non, je lui donne ma vie!

Nous avons senti tous ces amours-l confusment  travers le vin du
Rhin, en trinquant  tout rompre, Fleury et moi, au Berry et  la
France.

Comment va ton pauvre mtayer; Ses enfans partent-ils? Pre
Deschartres continue-t-il ses cures merveilleuses? Monte-t-il ma
jument? Rcle-t-il toujours du violon? Dis  ma bonne que, depuis
qu'elle ne s'en mle plus, mes chemises ne sont pas dans un tat
brillant. Elle tait bien bonne avec son ide de se faire envoyer mon
linge pour le raccommoder! Le port pour aller et revenir coterait
plus cher que le linge ne vaut.

Il s'est donn avant-hier un trs beau bal; le gnral y tait avec
ses aides-de-camp. Je fus le saluer, et il me fit trs bonne mine. Il
me demanda si je savais valser, et je lui en donnai vite la preuve. Je
remarquai qu'il me suivait des yeux et qu'il parlait de moi  un de
ses aides-de-camp d'un air de satisfaction. Tu n'aimes pas la guerre,
ma bonne mre, et je ne veux pas te dire de mal de l'ancien rgime;
mais pourtant j'aimerais mieux faire mes preuves sur un champ de
bataille que dans un bal.

Tu me demandes si j'ai plant l Caulincourt. Ce n'est point pour moi
un homme  planter l, je t'assure car il fait la pluie et le beau
temps chez le gnral. Je lui tmoigne toujours tout le respect et les
attentions auxquels je suis tenu; mais c'est un tre original qui ne
peut me plaire infiniment. Un jour il vous fait des avances; le
lendemain il vous reoit schement. Il dit des douceurs _ la
Deschartres_. Il tance ses secrtaires comme des coliers, et, dans la
conversation la plus insignifiante, il garde le ton d'un homme qui
fait la leon  tout le monde. C'est l'amour du commandement
personnifi. Il vous dit qu'il fait chaud ou froid, comme il dirait 
son domestique de brider son cheval. J'aime infiniment mieux Durosnel,
l'autre aide-de-camp. Celui-l est vraiment aimable, bon et simple
dans ses manires. Il parle toujours avec franchise et amiti, et n'a
pas de _caprices_. Il tait aussi au bal d'avant-hier, et nous tions
placs pour valser par rang de grade. D'abord le citoyen de
Caulincourt, ensuite Durosnel, puis moi; de manire que l'adjoint,
l'aide-de-camp et l'ordonnance accomplissaient leur rotation comme des
plantes.

Toutes tes rflexions sur le monde  propos de ma situation sont bien
vraies, ma bonne mre. Je les garderai pour moi, et j'en ferai mon
profit. Ta lettre est charmante, et je ne serai pas le premier  te
dire que tu cris comme Svign, mais tu en sais plus long qu'elle sur
les vicissitudes de ce monde.




CHAPITRE NEUVIEME.

 Suite des lettres.--Courses en traneaux.--Les baronnes
   allemandes.--La chanoinesse.--Les glaces du Rhin.


LETTRE XXIII.

     _Cologne_, 18 nivose an VII (Janvier, 1799).

.... Le gnral m'a fait inviter  diner par M. de Caulincourt. Il
m'a fait parler de Jean-Jacques Rousseau, de mes aventures avec mon
pre, et m'a cout de faon  me tourner la tte si j'tais un sot.
Mais je me tenais sur mes gardes pour ne pas devenir babillard et pour
ne dire que ce  quoi j'tais provoqu. Aprs le dner, le gnral et
M. Durosnel montrent dans un traneau magnifique reprsentant un
dragon or et vert, tran par deux chevaux charmans. Je montai dans un
autre avec Caulincourt; mon camarade le hussard rouge, me voyant
sortir de table et monter dans les traneaux du gnral, ouvrait des
yeux gros comme le poing. Il croyait rver. Le gnral courait la
ville en traneau pour faire ses invitations  une grande partie qui
devait avoir lieu le lendemain. Il voulut que je le suivisse dans
toutes ses visites et chez Mme Herstadt, en la priant de laisser sa
fille venir  cette partie. Il se mit en plaisantant  ses genoux en
lui disant: Souffrirez-vous, madame, que je reste longtemps dans cette
posture, en prsence de mes aides-de-camp et de mon ordonnance, le
petit-fils du marchal de Saxe?--Les dames ouvrirent de grands yeux,
ne comprenant probablement pas que je ne fusse pas migr.

Nous avons un trs beau bal par abonnement, o vont tous les
officiers suprieurs et la bonne compagnie du cr. Tu ne croirais pas
qu'une bcasse de baronne allemande, qui y mne ses filles, a trouv
mauvais que j'y fusse, et a dfendu  ses filles de danser avec moi.
C'est un capitaine de cavalerie qui loge chez elle qui est venu me
conter cela. Il en tait furieux et voulait dloger  l'instant mme.
Sa colre tait burlesque, et j'ai t oblig de le calmer. Mais je
n'ai pu l'empcher, hier soir, d'aller donner le mot  tous les
Franais militaires et autres qui sont ici; et comme j'arrivais au
bal, amenant mon quartier-matre et mon chef d'escadron avec lesquels
je venais de dner, d'autres officiers s'approchrent de nous et nous
dirent: La consigne est donne, le serment est prt:

Aucun Franais ne dansera avec les filles de la baronne ***.
J'espre, messieurs, que vous voudrez bien prendre le mme engagement.
Je demande pourquoi: on me rpond que la baronne a dfendu  ses
filles de danser avec les soldats, et j'apprends ainsi que c'est moi
qui suis la cause de cette conspiration...

Je suis tent de bnir la fameuse baronne qui veut que les
ordonnances _attendent dans la cour_ pendant que les officiers sont au
bal. Cela m'a valu les paroles les plus aimables, les regards les plus
ravissans de Mlle....., et nous sommes dans un change d'intrt et de
reconnaissance qui me fait beaucoup esprer. Cette jeune personne est
chanoinesse et  peu prs matresse de ses actions. Elle est
charmante, et, ma foi, si une chanoinesse du chapitre lectoral n'a
pas peur de mon dolman, je puis bien narguer la vieille baronne et ses
pies-griches de filles.....


LETTRE XXIV.

     7 pluvise an VII.

Tu sais srement dj qu'Ehrenbreitstein est rendu. Le Rhin fait ici
des ravages du diable. Le port de Cologne est plein de btimens
marchands hollandais: les glaces se sont d'abord fortement serres;
ensuite est arriv un dbordement qui les a portes  la hauteur des
premiers tages des maisons du port. Il a gel de nouveau par
l-dessus; puis tout  coup le Rhin est rentr dans son lit, de
manire que l'eau n'tant plus sous la glace, la glace s'est brise et
les btimens qui s'taient rangs contre les maisons de plain-pied
avec les croises du premier, sont retombs sur le port de trente
pieds de haut et se sont fracasss en grande partie. Cet vnement est
unique et ne s'est peut-tre jamais vu. Hier, je suis rest toute
l'aprs-midi sur le bastion du Rhin  observer ses mouvemens, avec un
officier d'artillerie, jeune homme rempli de talens que j'ai pris en
amiti et qui me le rend. Nous avions une pice de 4, et,  chaque
effort de la glace, nous avertissions les hommes du port par un coup
de canon. Je me suis ressouvenu de mes jeux de la rue du
Roi-de-Sicile, et en mettant le feu, je sentais que cela m'amusait
encore. Tu as beau dire, ma chre mre, il n'y a rien de joli comme le
bruit. Je voudrais bien pouvoir t'importuner encore de mon
vacarme!..... Mais on vient me chercher pour dner. On crie, on rit,
c'est un bruit  ne pas s'entendre, et, quoique j'aime le tapage, je
m'en passerais bien quand je cause avec toi. Allons, il faut que je te
quitte brusquement, mais, avant, je t'embrasse comme je t'aime.

Tu dsires beaucoup la paix, ma bonne mre, et moi je tremble qu'on
ne la fasse. La guerre est mon seul moyen d'avancement; si elle
recommence, je suis officier avec facilit et avec honneur. En se
conduisant proprement dans quelque affaire, on peut tre nomm sur le
champ de bataille. Quel plaisir! quelle gloire! mon coeur bondit rien
que d'y songer! C'est alors qu'on obtient des congs, qu'on revient
passer d'heureux momens  Nohant, et qu'on est par l bien rcompens
du peu qu'on a fait!

..... On ne s'appelle plus ici _citoyen_ ni _citoyenne_; les
militaires, entre eux, reprennent le _monsieur_ chaque jour davantage,
et les dames sont toujours des _dames_. Dis au pre Deschartres qu'il
est un ...... de tant dormir.

Adieu, ma bonne mre, je t'embrasse de toute mon ame.


LETTRE XXIX.

     _Cologne_, le 20 pluviose an VII.

Heureux celui qui conserve sa mre, et qui peut jouir de sa
tendresse? Celui-l est prdestin, car il aura connu le bonheur
d'tre aim pour lui seul!

Ta lettre, ma bonne mre, est venue complter bien agrablement ma
journe. Je l'ai reue au retour d'une promenade que j'ai faite de
l'autre ct du Rhin avec Lecomte (c'est le nom du chasseur  qui j'ai
servi de tmoin). Il m'a men voir le btiment d'un ngociant de ses
amis. Ce vaisseau n'a point souffert des glaces, il est trs joli; les
chambres sont d'une propret parfaite. Nous l'avons visit dans tous
les sens. Il tait rempli de marchandises. Le ngociant, avec tout son
monde, tait occup  le faire charger pour la Hollande. Matres et
ouvriers grouillaient sur le pont. Il faisait le plus beau temps du
monde. Seuls nous ne faisions rien, le chasseur et moi, au milieu de
tous ces visages affairs. Pour moi, appuy sur mon sabre, la pipe 
la ......, l'oeil stupidement fix sur ce spectacle, je me disais 
part moi: Je suis n dans une condition plus riche et plus leve que
ces gros ngocians qui ont des maisons en ville, des vaisseaux en
rade, de l'or plein leurs coffres; et moi, soldat de la Rpublique, je
n'ai pour toute proprit que mon sabre et ma pipe. Mais les glaces,
mais le feu, mais les voleurs, mais les douaniers ne m'empchent pas
de dormir. Que d'inquitudes de moins! Que la ville s'effondre, que le
port et tout ce qui est dedans s'engloutisse, je m'en moque..... et
mme, je dirais  la hussarde, je m'en.... Travaillez pour vous-mmes,
canailles, amassez de l'argent; nous, nous travaillerons pour notre
pays et nous recueillerons de l'honneur. Mon mtier vaut bien le
vtre.

L-dessus, laissant mon chasseur  bord, occup  vider quelques
bouteilles avec son ami le ngociant, je suis revenu trouver ma
chanoinesse, qui m'avait promis d'avoir un grand mal de tte pour se
dispenser d'aller  la comdie, ce qui lui permettrait de rester
_seule_ chez elle toute la soire.




CHAPITRE DIXIEME.

 Suite des lettres.--Saint-Jean.--Vie de garnison.--_La petite
   maison_.--Dpart de Cologne.


LETTRE XXXI.

     Le 24 ventose, _Cologne_, an VII (mars 1799).

   De mon pre  sa mre,

Caulaincourt est enfin parti, je lui ai souhait une bonne sant et
un beau voyage. Il m'a rpondu par de grandes rvrences encore plus
glaciales que de coutume. Je n'ai pas pleur, c'est singulier!

Le gnral me dit que je ne m'occupe pas assez. Mais  quoi veut-il
que je m'occupe puisqu'il ne me donne rien  faire, que je n'ai mme
pas un cheval  monter, et que notre temps ici se passe  faire des
visites,  aller au bal et  la comdie? Si je n'avais la passion de
la musique je m'ennuierais  mourir, car je suis oblig d'tudier les
commandemens et les manoeuvres de l'escadron dans ma chambre, ce qui
ne m'apprend pas grand'chose. Depuis que je suis chez mon docteur,
j'accompagne sa fille. A ma prire, ma belle chanoinesse a repris la
musique qu'elle possde admirablement. Elle a fait venir un piano de
Mayence, et elle le touche avec beaucoup de got et de lgret. Je
vais aussi trs souvent jouer du violon et chanter chez Mme Maret,
femme du commissaire des guerres en chef  Cologne. Elle reoit tout
ce qu'il y a de mieux ici en Franais, et le gnral y vient
quelquefois.

Nous avons eu une trs belle revue, favorise par un temps
magnifique. Pour le coup, les plumets et les broderies ont brill tout
 leur aise. La musique tait fort bonne, et tout cela me grisait.
J'tais heureux. Mais tout cela donne le got du mtier et ne me
satisfait pas. Il est vrai que voil la guerre recommence sinon
dclare. Ce sera, j'espre, le signal de mon avancement. Que cette
esprance ne t'effraie pas: songe qu'il y aura des remplacemens 
faire dans les corps, et qu'il faudra bien que mon tour vienne.
Connais-tu rien de plus risible que les ngociations de Rastadt? On se
fait de grandes politesses de part et d'autre, et on se canonne avec
des protestations d'amiti. A la bonne heure!

Ce que tu me dis de notre moisson prochaine n'est pas gai; mais dans
ma sagesse optimiste, j'ai imagin que si le bl tait plus rare il
serait plus cher, et que tu n'y perdrais rien. Il est vrai que les
pauvres, sur qui cela retombe, te retomberont sur les bras, et que tu
en nourriras plus que de coutume. De loin, je vois bien que mon
optimisme est en dfaut, et que les bons coeurs ne vont pas  la
richesse.....

Dis  Saint-Jean que le bruit court  l'arme que l'on va faire une
leve de tous les hommes depuis quarante ans jusqu' cinquante-cinq
ans, et qu'alors je tcherai de le faire entrer comme cuisinier dans
le rgiment, afin qu'il ne soit expos qu'au feu de la cuisine, car je
crois que celui des batteries ne lui conviendrait pas.


Ce Saint-Jean, objet frquent des amicales railleries de mon pre,
tait le cocher de la maison et l'poux d'Andelon, la cuisinire. Ce
vieux couple est mort chez nous, le mari quelques mois avant ma
grand'mre qui ne l'a pas su, son tat de paralysie nous permettant de
le lui cacher. Saint-Jean tait un ivrogne fort comique. Toute sa vie
il avait t atrocement poltron, et, quand il tait ivre surtout, il
tait assailli par les revenans, par _Georgeon_, le diable de la
valle noire; par la _Levrette blanche_, par la _Grand'Bte_, par le
monde fantastique des superstitions du pays. Charg d'aller chercher
les lettres  La Chtre, les jours de courrier, il prenait chaque
fois, pour faire ce voyage d'une lieue, des prcautions solennelles,
surtout en hiver, lorsqu'il ne devait tre de retour qu'aux premires
heures de la nuit. Ds le matin, aprs s'tre lest de quelques pintes
de vin du cr, il chaussait une paire de bottes qui datait au moins du
temps de la Fronde, il endossait un vtement d'une forme et d'une
couleur indfinissables, qu'il appelait sa _roquemane_; Dieu sait o
il avait pch ce nom-l! Puis il embrassait sa femme, qui lui
apportait respectueusement une chaise, moyennant quoi il se hissait
sur un antique et flegmatique cheval blanc, lequel, _en moins de deux
petites heures_ (c'tait son expression), le transportait  la ville.
L, il s'oubliait encore deux ou trois petites heures au cabaret,
avant et aprs ses commissions, et enfin,  la nuit tombante, il
reprenait le chemin de la maison, o il arrivait rarement sans
encombre; car tantt il rencontrait une bande de brigands qui le
rouaient de coups, tantt, voyant venir  lui une norme boule de feu,
son cheval _fougueux_ l'emportait  travers champs, tantt le diable,
sous une forme quelconque, se plaait sous le ventre de son cheval et
l'empchait d'avancer; tantt, enfin, il lui sautait en croupe et
prenait un tel poids que le pauvre animal tait forc de s'abattre.
Parti de Nohant  neuf heures du matin, il russissait pourtant  y
rentrer vers neuf heures du soir; et, tout en dpliant lentement son
portefeuille pour remettre les lettres et les journaux  ma
grand'mre, il nous faisait le plus gravement du monde le rcit de ses
hallucinations.

Un jour il eut une assez plaisante aventure, dont il ne se vanta pas.
Perdu dans les profondes mditations que procure le vin, il revenait,
par une soire sombre et brumeuse, lorsqu'avant d'avoir eu le temps
de prendre le large, il se trouva face  face avec deux cavaliers
arms, qui ne pouvaient tre que des brigands. Par une de ces
inspirations de courage que la peur seule peut donner, il arrte son
cheval et prend le parti d'effrayer les voleurs en faisant le voleur
lui-mme, et en s'criant d'une voix terrible: Halte-l, messieurs,
la bourse ou la vie!

Les cavaliers un peu surpris de tant d'audace, et se croyant
environns de bandits, tirent leurs sabres, et, prts  faire un
mauvais parti au pauvre Saint-Jean, le reconnaissent et clatent de
rire. Ils ne le quittrent pourtant pas sans lui faire une petite
semonce et le menaant, s'il recommenait, de le conduire en prison.
Il avait arrt la gendarmerie.

Il avait t, dans sa jeunesse, quelque chose comme sous-aide
porte-foin dans les curies de Louis XV. Il en avait conserv des
ides et des manires solennelles et dignes, et un respect obstin
pour la hirarchie. Etant devenu postillon plus tard, lorsque ma
grand'mre le prit pour cocher aprs la rvolution, une petite
difficult se prsenta; c'est qu'il ne voulut jamais monter sur le
sige de la voiture, ni quitter sa veste  revers rouges et  boutons
d'argent. Ma grand'mre, qui ne savait contrarier personne, en passa
par o il voulut, et toute sa vie il la conduisit en postillon. Comme
il avait l'habitude de s'endormir  cheval, il la versa maintes fois.
Enfin, il la servit pendant vingt-cinq ans d'une manire intolrable,
sans que jamais l'ide fort naturelle de le mettre  la porte vnt 
l'esprit de cette femme incroyablement patiente et dbonnaire.

Il parat qu'il prit au srieux les moqueries de mon pre sur la
prtendue leve de conscrits de cinquante ans, et qu'il n'pousa
_Andelon_,  cette poque, que pour se soustraire aux exigences
ventuelles de la rpublique. Vingt ans plus tard, quand on lui
demandait s'il avait t  l'arme, il rpondait: Non, mais j'ai bien
failli y aller! La premire fois que mon pre vint en cong aprs
Marengo et la campagne d'Italie, Saint-Jean ne le reconnut pas et prit
la fuite; mais voyant qu'il se dirigeait vers l'appartement de ma
grand'mre, il courut chez Deschartres pour lui dire qu'un affreux
soldat tait entr _malgr_ lui dans sa maison, et que, pour sr,
madame allait tre assassine.

Malgr tout cela, il avait du bon, et une fois, sachant ma grand'mre
dpourvue d'argent et inquite de ne pouvoir en envoyer de suite  son
fils, il lui rapporta joyeusement son salaire de l'anne que, par
miracle, il n'avait pas encore bu. Peut-tre l'avait-il reu la
veille! Mais enfin l'ide vint de lui, et, pour un ivrogne, c'est une
ide. Il pardonnait  mon pre de mener les chevaux un peu vite; mais,
sur ses vieux jours, il devint plus intolrant pour moi, et souvent,
pour monter  cheval, je fus oblige d'aller au pas jusqu'au premier
village pour faire remettre  ma monture un fer qu'il avait eu la
malice de lui ter pour m'empcher de la faire courir.

Mon pre lui avait fait prsent d'une paire d'perons d'argent. Il en
perdit un, et, pendant le reste de sa vie, il se servit d'un _seul_
peron, refusant obstinment de remplacer l'autre. Il ne manquait
jamais de dire  sa femme, chaque fois qu'elle l'quipait pour le
dpart: _Madame_, n'oubliez pas de m'attacher _mon peron_ d'argent.

Tout en s'appelant _monsieur_ et _madame_, ils ne passrent pas un
jour de leur douce union sans se battre, et enfin le pre Saint-Jean
mourut ivre, comme il avait vcu.

Voici encore quelques lettres sur la quantit:

     _Cologne_, 19 floral.

Quoi que tu en dises, ma bonne mre, je ne sens pas trop l'curie.
Panser mon cheval est la moindre des choses. Il ne s'agit que d'avoir
un vtement _ad hoc_, et, ma foi, si un peu de ce parfum-l s'attache
 notre personne, nos belles n'ont pas trop l'air de s'en apercevoir.
D'ailleurs, il faudra bien qu'elles s'y accoutument. Si nous faisions
campagne pour tout de bon, nous sentirions encore plus mauvais.
Permets-moi de te dire, ma bonne mre, que ton ide d'augmenter ma
pension, pour que je puisse me procurer un domestique, ne me va pas
du tout. Je ne veux pas de cela, d'abord parce que tu n'es pas assez
riche maintenant pour faire ce sacrifice, ensuite parce qu'un simple
chasseur se faisant cirer les bottes et faire la queue par un laquais
serait la rise de toute l'arme. Je t'avoue que j'ai ri  l'ide de
me voir un valet de chambre dans la position o je suis, mais j'ai t
encore plus attendri de ta sollicitude. Si cette ide de me voir
l'trille et la fourche en main te dsespre; je te dirai, pour te
rassurer, qu'il m'est trs facile, si je le veux, de faire soigner mon
cheval par un palefrenier du gnral pour la somme de six francs par
mois.

Les femmes sont nes pour nous consoler de tous les maux de la terre.
On ne trouve que chez elles ces soins attentifs et charmans auxquels
la grce et la sensibilit donnent tant de prix. Tu me les as fait
connatre, ma bonne mre, quand j'tais prs de toi; et maintenant tu
rpares mes folies. Oh! si toutes les mres te ressemblaient, jamais
la paix et le bonheur n'eussent abandonn les familles. Chaque lettre
de toi, chaque jour qui s'coule, augmentent ma reconnaissance et mon
amour pour toi. Oh! non, il ne faut pas abandonner cette faible
crature. Je sais bien que tu ne l'abandonneras pas. Ne justifions pas
cette sentence terrible pour l'espce humaine que l'on fait prononcer
 de jeunes oiseaux:

     Nous allons tous, tant que nous sommes,
     Par notre mre tre levs.
     Peut-tre, si nous tions hommes,
     Serions-nous aux enfans trouvs.

Tes rflexions, ma bonne mre, m'ont vivement touch. J'aurais d les
faire plus tt! Si ta conduite, en cette occasion, n'et rpar les
suites imprvues de mon entranement, j'aurais peut-tre t rduit 
n'en faire que de striles et douloureuses. Professer et pratiquer la
vertu, c'est ton lot et ton habitude. Adieu, ma bonne mre, ma mre
excellente et chrie. On m'appelle chez le gnral. Je n'ai que le
temps de t'embrasser de toute mon ame.

     MAURICE.


Voici l'explication de la lettre qu'on vient de lire. Une jeune femme
attache au service de la maison venait de donner le jour  un beau
garon qui a t plus tard le compagnon de mon enfance et l'ami de ma
jeunesse. Cette jolie personne n'avait pas t victime de la
sduction: elle avait cd, comme mon pre,  l'entranement de son
ge. Ma grand'mre l'loigna sans reproches, pourvut  son existence,
garda l'enfant et l'leva.

Il fut mis en nourrice, sous ses yeux, chez une paysanne fort propre
qui demeure presque porte  porte avec nous. On voit, dans la suite
des lettres de mon pre, qu'il reoit par sa mre des nouvelles de cet
enfant, et qu'ils le dsignent entre eux,  mot couvert, sous le nom
de la _petite maison_. Ceci ne ressemble gures aux _petites maisons_
des seigneurs dbauchs du bon temps. Il est bien question d'une
maisonnette rustique; mais il n'y a l de rendez-vous qu'entre une
tendre grand'mre, une honnte nourrice villageoise et un bon gros
enfant qu'on n'a pas laiss  l'hpital et qu'on lvera avec autant
de soin qu'un fils lgitime. L'entranement d'un jour sera rpar par
une sollicitude de toute la vie. Ma grand'mre avait lu et chri
Jean-Jacques: elle avait profit de ses vrits et de ses erreurs; car
c'est faire tourner le mal au profit du bien que de se servir d'un
mauvais exemple pour en donner un bon.


LETTRE XXXVII.

  _Cologne_, 19 prairial an VII (juin 99).

Le gnral ne donne point sa dmission, ma bonne mre, rassure-toi.
C'est sa coutume d'aller tous les ans passer un mois ou deux dans ses
terres. Il ne me perd point de vue. Il vient de me parler avec
beaucoup d'affection, pour me dire qu'il me fallait aller au dpt;
que c'tait ncessaire pour me former aux manoeuvres de cavalerie, et
que ce ne serait pas pour longtemps, puisque Beurnonville tait en
instance avec lui et avec Beaumont auprs du Directoire, pour
m'obtenir un grade. Il m'a dit qu'il savait bien que tu serais
contrarie de me savoir au dpt; mais que, d'un autre ct, tu
voulais que je fusse sous ses yeux, et que c'tait le seul moyen,
puisque le dpt est  Thionville et que le gnral va  Metz ou aux
environs. Il m'avancera l'argent dont j'ai besoin pour la route.
Ainsi, ne t'inquite pas, ne t'afflige pas, je serai bien partout,
pourvu que tu n'aies pas de chagrin. Songe que si tu te rends
malheureuse, il faudra que je le sois, fuss-je au comble de la
richesse et au sein du luxe. Tu me verras revenir un beau jour,
officier, galonn de la tte aux pieds, et c'est alors que messieurs
les potentats de La Chtre te salueront jusqu' terre. Allons, prends
patience, ma bonne mre, voyage, va aux eaux, distrais-toi, tche de
t'amuser, de m'oublier quelque temps si mon souvenir te fait du mal.
Mais non, ne m'oublie pas et donne-moi du courage. J'en ai besoin
aussi. J'ai des adieux  faire qui vont bien me coter! Elle ne sait
rien encore de mon dpart. Il faut que je l'annonce ce soir, et que
les larmes prennent la place du bonheur. Je penserai  toi dans la
douleur comme j'y ai toujours pens dans l'ivresse. Je t'crirai plus
longuement au prochain courrier. Le gnral veut que j'crive 
Beurnonville avant le dpart de celui-ci.

Toutes tes mesures pour _la petite maison_ sont excellentes et
charmantes. Tu mnages mon amour-propre qui n'est pas fier, je
t'assure. Je me fais bien plus de reproches pour tout cela que tu ne
m'en adresses: tu protges la faiblesse, tu empches le malheur. Que
tu es bonne, ma mre, et que je t'aime!


LETTRE XXXVIII.

     _Cologne_, 26 prairial an VII (juin 99).

Tu es triste, ma bonne mre, moi aussi je le suis, mais c'est de ta
douleur, car pour moi-mme, j'ai du courage, et je me suis toujours
dit que l'amour ne me ferait pas oublier le devoir; mais je n'ai pas
de force contre ta souffrance. Je vois que ton existence est
empoisonne par des inquitudes continuelles et excessives. Mon Dieu!
que tu te forges de chimres effrayantes. Ouvre donc les yeux, ma
chre mre, et reconnais qu'il n'y a rien de si noir dans tout cela.
Qu'y a-t-il donc? Je pars pour Thionville, cit de l'intrieur, la
plus paisible du monde, emportant l'amiti et la protection du
gnral, qui me recommande au chef d'escadron. Je ne pourrai donc
sortir de l que par son ordre, et ne serai pas libre d'aller
affronter ces hasards que tu redoutes tant[25]. Que ne puis-je faire
de toi un hussard pendant quelque temps, afin que tu voies combien il
est facile de l'tre, et quel fonds d'insouciance pour soi-mme est
attach  cet habit-l. Sais-tu comment je vais quitter Cologne? Dans
les larmes? Non; il faut rentrer cela, et s'en aller dans le
tintamarre d'une fte. Quand j'ai annonc mon dpart  mes amis, tous
se sont cris: Il faut lui faire une conduite d'honneur. Il faut
nous griser avec lui  son premier gte et nous sparer tous ivres,
car, de sang-froid, ce serait trop dur. En consquence, voil qu'on
quipe pour Bonn, trois cabriolets, deux bironchtes et cinq chevaux de
selle. Non seulement je serai escort par notre table, mais encore
par un jeune officier d'infanterie lgre, Parisien charmant et qui a
reu une excellente ducation; par Maulnoir, par les secrtaires du
gnral, par un garde-magasin des vivres et par un jeune adjudant de
place, qui donnera une grande considration  la bande joyeuse, et
l'empchera d'tre arrte pour tout le tapage qu'elle se propose de
faire. En vrit il est doux d'tre aim, et tu vois bien que le rang
et la richesse n'y font rien. L'affection ne regarde pas  cela,
surtout dans la jeunesse qui est l'ge de l'galit vritable et de
l'amiti fraternelle.

  [25] Il la trompait, il tait forc de la tromper.

Nous sommes dj une vingtaine, et  chaque instant mon escorte se
recrute de nouveaux convives; cette ville est le centre de runion de
tous les employs de l'aile gauche de l'arme du Danube, et, parmi
eux, il y a une foule de jeunes gens excellens. Je suis li avec tous;
nous nageons ensemble, nous faisons des armes, nous jouons au ballon,
etc. Compagnon de leurs plaisirs, ils ne veulent pas que je les
quitte sans adieux solennels. Il n'est pas jusqu' l'entrepreneur des
diligences, jeune homme fort aimable, qui ne veuille tre de la partie
et prter gratuitement ses cabriolets et bironchtes. Je serai
gravement  cheval, et je crois que si Alexandre fit une glorieuse
entre dans Babylone, j'en ferai, dans Bonn, une plus joyeuse.




CHAPITRE ONZIEME.

 Suite des lettres.--La conduite.--Thionville.--L'arrive au
   dpt.--Bienveillance des officiers.--Le fourrier professeur de
   belles manires.--Le premier grade.--Un pieux mensonge.


LETTRE XXXIX.

     _Lenchstrat_, 2 messidor, an VII (juin 99).

Je suis parti de Cologne, ainsi que je te l'avais annonc, ma bonne
mre, escort de voitures et de chevaux portant une bruyante et
foltre jeunesse. Le cortge tait prcd de Maulnoir et de Leroy,
aides-de-camp du gnral, et j'tais entre eux deux, giberne et
carabine au dos, mont sur mon hongrois quip  la hussarde. A notre
passage, les postes se mettaient sous les armes, et quiconque voyait
ces plumets au vent et ces calches en route ne se doutait gure qu'il
s'agissait de faire la conduite  un simple soldat.

Au lieu de nous rendre  Bonn, comme nous l'avions projet, nous
quittmes la route et nous dirigemes vers Brull, chteau magnifique,
ancienne rsidence ordinaire de l'Electeur. Ce lieu tait bien plus
propre  la clbration des adieux que la ville de Bonn. La bande
joyeuse djena et fut ensuite visiter le chteau. C'est une imitation
de Versailles. Les appartemens dlabrs ont encore de beaux plafonds
peints  fresque. L'escalier, trs vaste et trs clair, est soutenu
par des cariatides et orn de bas-reliefs. Mais tout cela, malgr sa
richesse, porte l'empreinte ineffaable du mauvais got allemand. Ils
ne peuvent pas se dfendre, en nous copiant, de nous surcharger, et
s'ils ne font que nous imiter ils nous singent. J'errai longtemps dans
ce palais avec l'officier de chasseurs, qui est, ainsi que moi,
passionn pour les arts.

Puis nous fmes rejoindre la socit dans le parc, et, aprs l'avoir
parcouru dans tous les sens, on proposa une partie de ballon. Nous
tions sur une belle pelouse entoure d'une futaie magnifique. Il
faisait un temps admirable. Chacun, habit bas, le nez en l'air, l'oeil
fix sur le ballon, s'escrimait  l'envi, lorsque les prparatifs du
banquet arrivrent du fond d'une sombre alle. La partie est
abandonne, on s'empresse. Les petits pts sont dvors avant d'tre
poss sur la table. A la fin du dner, qui fut entreml de folies et
de tendresses, on me chargea de graver sur l'corce du gros arbre qui
avait ombrag notre festin un cor de chasse et un sabre, avec mon
chiffre au milieu. A peine eus-je fini, qu'ils vinrent tous mettre
leurs noms autour, avec cette devise: Il emporte nos regrets! On
forma un cercle autour de l'arbre, on l'arrosa de vin, et on but  la
ronde dans la forme de mon schako, qu'on intitula la coupe de
l'amiti. Comme il se faisait tard, on m'amena mon cheval, on
m'embrassa avant de m'y laisser monter, on m'embrassa encore quand je
fus dessus, et nous nous quittmes les larmes aux yeux. Je m'loignai
au grand trot, et bientt je les perdis de vue.

Me voil donc seul, cheminant tristement sur la route de Bonn,
perdant  la fois amis et matresse, aussi sombre  la fin de ma
journe que j'avais t brillant au commencement. Dcidment cette
manire de se quitter en s'tourdissant est la plus douloureuse que je
connaisse. On n'y fait point provision de courage; on chasse la
rflexion qui vous en donnerait; on s'assied pour un banquet, image
d'une association ternelle, et tout  coup on se trouve seul et
constern comme au sortir d'un rve.............

Adieu, ma bonne mre, je t'embrasse et je me remets en route.


LETTRE XL.

     _Thionville_, 14 messidor an VII (juillet 99).

Bah! ma bonne mre, cesse donc, une fois pour toutes, de t'alarmer,
car me voici _heureux_. Ici, comme partout, les choses s'arrangent
toujours  souhait pour moi. En entrant dans la ville, je commence
par tomber dans la boutique d'un perruquier, mon cheval  la porte,
moi dans l'intrieur. Comme  l'ordinaire, je ne me fais pas le
moindre mal. Je me ramasse plus vite que mon cheval. Je regarde cet
vnement comme d'un bon augure, et je remonte sur ma bte, qui
n'avait pas de mal non plus.

J'arrive au quartier. Je vais trouver le quartier-matre Boursier,
qui me reoit et m'embrasse avec sa gat et sa franchise ordinaires.
Il me dit que les lettres du gnral ne sont pas encore arrives, mais
que je suis bien bon pour me prsenter et me recommander moi-mme, et
il me mne chez le commandant du dpt, nomm Dupr. C'est un officier
de l'ancien rgime, qui ressemble  notre ami M. de la Dominire. Je
lui dis qui je suis, d'o je viens. Il m'embrasse aussi; il m'invite 
souper; il m'autorise  ne point aller coucher au quartier, et me dit
qu'il _espre_ que je vivrai avec les officiers. En effet, je dne
tous les jours avec lui et avec eux.......

Je passe mes journes chez le quartier-matre, et je t'cris de son
bureau. Nous avons  notre table un autre jeune homme de la
conscription, simple chasseur comme moi. Il est d'une des premires
familles de Lige et joue du violon comme Gunin ou Mastrino. En
outre, il est aimable et spirituel, et le commandant l'aime beaucoup,
car il joue lui-mme de la flte, adore la musique et fait grand cas
des talens et de la bonne ducation. Voil, je crois, la distinction
qui servira  la chute des privilges, justement abolis, et l'galit
rve par nos philosophes ne sera possible que lorsque tous les hommes
auront reu une culture qui pourra les rendre agrables et sociables
les uns pour les autres. Tu t'effrayais de me voir soldat, pensant que
je serais forc de vivre avec des gens grossiers.

D'abord figure-toi qu'il n'y a pas tant de gens grossiers qu'on le
pense, que c'est une affaire de temprament, et que l'ducation ne la
dtruit pas toujours chez ceux qui sont ns rudes et dsobligeans. Je
pense mme que le vernis de la politesse donne  ces caractres-l les
moyens d'tre encore plus blessans que ne le sont ceux qui ont pour
excuse l'absence totale d'ducation. Ainsi j'aimerais mieux vivre avec
certains conscrits sortant de la charrue qu'avec M. de Caulaincourt,
et je prfre beaucoup le ton de nos paysans du Berri  celui de
certains grands barons allemands. La sottise est partout choquante, et
la bonhomie, au contraire, se fait tout pardonner. Je conviens que je
ne saurais me plaire longtemps avec les gens sans culture. L'absence
d'ides chez les autres provoque chez moi, je le sens, un besoin
d'ides qui me ferait faire une maladie. Sous ce rapport, tu m'as
gt, et si je n'avais eu la ressource de la musique qui me jette dans
une ivresse  tout oublier, il y a certaines socits invitables o
je prirais d'ennui. Mais pour en revenir  ton chagrin, tu vois qu'il
n'est pas fond, et que partout o je me trouve, je rencontre des
personnes aimables qui me font fte et qui vivent avec ton soldat sur
le pied de l'galit. Le titre de petit-fils du marchal de Saxe, dont
j'vite de me prvaloir, mais sous lequel je suis annonc et
recommand partout, est certainement en ma faveur et m'ouvre le
chemin. Mais il m'impose aussi une responsabilit, et si j'tais un
malotru ou un impertinent, ma naissance, loin de me sauver, me
condamnerait et me ferait har davantage.

C'est donc par nous-mmes que nous valons quelque chose, ou pour
mieux dire par les principes que l'ducation nous a donns; et si je
vaux quelque chose, si j'inspire quelque sympathie, c'est parce que tu
t'es donn beaucoup de peine, ma bonne mre, pour que je fusse digne
de toi.

Ajoute  cela mon toile qui me pousse parmi les gens aimables, car
le rgiment de Schmberg-dragons, qui est maintenant ici, ne ressemble
en rien au ntre. Ses officiers y ont beaucoup de morgue et tiennent 
distance les jeunes gens sans grade, quelque bien levs qu'ils
soient. Chez nous, c'est tout le contraire, nos officiers sont
compres et compagnons avec nous quand nous leur plaisons. Ils nous
prennent sous le bras et viennent boire de la bire avec nous; et
nous n'en sommes que plus soumis et plus respectueux quand ils sont
dans leurs fonctions et nous dans les ntres.

Mon brigadier et mon marchal-des-logis sont pour moi aux petits
soins et me choyent comme si j'tais leur suprieur, ce qui est tout
le contraire. Ils ont le droit de me commander et de me mettre  la
salle de police, et pourtant ce sont eux qui me servent comme s'ils
taient mes palefreniers. A la manoeuvre, j'ai toujours le meilleur
cheval, je le trouve tout sell, tout brid, tenu en main par ces
braves gens qui, pour un peu, me tiendraient l'trier. Quand la
manoeuvre est finie, ils m'tent mon cheval des mains et ne veulent
plus que je m'en occupe. Avec cela ils sont si drles que je ris avec
eux comme un bossu. Mon fourrier surtout est un homme  principes
d'ducation et il fait le Deschartres avec ses conscrits; ce sont de
bons petits paysans qu'il veut absolument former aux belles manires.
Il ne leur permet pas de jouer aux palets avec des pierres, parce que
cela _sent trop le village_. Il s'occupe aussi de leur langage; hier
il en vint un pour lui annoncer que _les chevaux tions tretous
sells_. Comment! lui dit-il, d'un air indign, ne vous ai-je pas dit
cent fois qu'il ne fallait pas dire _tretous_? On dit tout simplement:
_Mon fourrier v'la qu'c'est prt. Au reste, je m'y en vas moi-mme._
Et le voil parti aprs cette belle leon.


LETTRE XLII.

     _Thionville_, 20 messidor an VII (juillet 1799).

Si j'avais su lire, dit Montauciel, il y a dix ans que je serais
brigadier. Moi qui sais lire et crire, me voil, ma bonne mre,
exerant mes fonctions, aprs avoir t promu  ce grade clatant par
les ordres du gnral, et  la tte de ma compagnie, qui, aligne et
le sabre en main, a reu injonction de m'obir _en tout ce que je lui
commanderais_. Depuis ce jour fameux, je porte deux galons en chevrons
sur les manches. Je suis chef d'escouade, c'est--dire de vingt-quatre
hommes, et inspecteur-_gnral_ de leur tenue et de leur coiffure. En
revanche, je n'ai plus un moment  moi: depuis six heures du matin
jusqu' six heures du soir, je n'ai pas le temps d'ternuer.

Notre sparation est douloureuse, mais je me devais  moi-mme de
faire quelques efforts pour sortir de cette vie de dlices o mon
insouciance et un peu de paresse naturelle m'auraient rendu goste.
Tu m'aimais tant que tu ne t'en serais peut-tre pas aperue; tu
aurais cru, en me voyant accepter le bonheur que tu me donnais, que
ton bonheur  toi tait mon ouvrage, et j'aurais t ingrat sans m'en
douter et sans m'en apercevoir. Il a fallu que je fusse arrach  ma
nullit par des circonstances extrieures et imprieuses. Il y a eu
dans tout cela un peu de la destine. Cette fatalit qui brise les
ames faibles et craintives est le salut de ceux qui l'acceptent.
Christine de Sude avait pris pour devise: _Fata viam inveniunt_. Les
destins guident ma route. Moi j'aime encore mieux l'oracle de
Rabelais: _Ducunt volentem fata, nolentem trahunt_. Les destins
conduisent ceux qui veulent et tranent ceux qui rsistent. Tu verras
que cette carrire est la mienne. Dans une rvolution, ce sont
toujours les sabres qui tranchent les difficults, et nous voil aux
prises avec l'ennemi pour dfendre les conqutes philosophiques. Nos
sabres auront raison. Voltaire et Rousseau, tes amis, ma bonne mre,
ont besoin maintenant de nos armes; qui et dit  mon pre, lorsqu'il
causait avec Jean-Jacques, qu'il aurait un jour un fils qui ne serait
ni fermier-gnral, ni receveur des finances, ni riche, ni bel esprit,
ni mme trs philosophe, mais qui, de gr autant que de force, serait
soldat d'une rpublique, et que cette rpublique serait la France?
C'est ainsi que les ides deviennent des faits, et mnent plus loin
qu'on ne pense.

Adieu, ma bonne mre, sur ces belles rflexions. Je m'en vais faire
donner l'avoine ou enlever _ce qui en rsulte_.


LETTRE XLIV.

     _Thionville_, 13 fructidor an VII (sept. 99).

Toujours  Thionville, ma bonne mre; depuis quatre heures du matin
jusqu' huit heures du soir, dans les exercices  pied et  cheval,
et figurant comme serre-file dans les uns et dans les autres en ma
qualit de brigadier. Je rentre le soir excd, n'ayant pas pu donner
un seul instant _aux muses, aux jeux et aux ris_. Je manque les plus
jolies parties; je nglige les plus jolies femmes, je ne fais mme
presque plus de musique... Je suis brigadier  la lettre, je me plonge
dans la tactique, et je suis ptrifi de me voir devenu un modle
d'exactitude et d'activit. Et le plus drle de l'affaire, c'est que
j'y prends got, et ne regrette rien de ma vie facile et libre.

Que tu es bonne de t'occuper ainsi de la petite maison! Ah! si toutes
les mres te ressemblaient, un fils ingrat serait un monstre
imaginaire!

J'ai reu l'argent, j'ai pay toutes mes dpenses. Je suis au niveau
de mes affaires, c'est--dire que je suis sans le sou, mais je ne dois
plus rien  personne; ne m'en envoie pas avant la fin du mois. J'ai de
tout  crdit ici, et je ne manque de rien. Adieu, ma bonne mre, je
t'aime de toute mon ame, je t'embrasse comme je t'aime. Mes amitis 
pre Deschartres et  ma bonne.

La lettre qu'on vient de lire et qui porte la date de Thionville, fut
crite de Colmar. Cette date est un pieux mensonge que va expliquer la
lettre suivante.




CHAPITRE DOUZIEME.

 Suite des lettres.--Entre en campagne.--Le premier coup de
   canon.--Passage de la Linth.--Le champ de bataille.--Une bonne
   action.--Glaris.--Rencontre avec M. de Latour-d'Auvergne sur le
   lac de Constance.--Ordener.--Lettre de ma grand'mre  son fils.
   La valle du Rhinthal.


LETTRE XLV.

     _Weinfelden_, canton de Turgovie, 20 vendmiaire
     an VII (octobre 1799).

Une moisson de lauriers, de la gloire, des victoires, les Russes
battus, chasss de la Suisse dans l'espace de vingt jours; nos troupes
prtes  rentrer en Italie: les Autrichiens repousss de l'autre cot
du Rhin; voil sans doute de grandes nouvelles et d'heureux
rsultats!... Eh bien! ma bonne mre, ton fils a la satisfaction
d'avoir pris sa part de cette gloire-l, et, dans l'espace de quinze
jours, il s'est trouv  trois batailles successives. Il se porte 
merveille. Il boit, il rit, il chante; il saute de trois pieds de haut
en songeant  la joie qu'il aura de t'embrasser au mois de janvier
prochain et de dposer  Nohant, dans ta chambre,  tes pieds, la
petite branche de laurier qu'il aura pu mriter.

Je te vois tonne, confondue de ce langage, me faire cent questions,
me demander mille claircissemens: Comment je suis en Suisse, pourquoi
j'ai quitt Thionville. Je vais rpondre  tout cela et te dduire les
circonstances et les raisonnemens qui ont dirig ma conduite. La
crainte de t'inquiter inutilement m'a empch de te tenir au courant.

Je suis militaire. Je veux suivre cette carrire. Mon toile, mon
nom, la manire dont je me suis prsent, mon honneur et le tien, tout
exige que je me conduise bien et que je mrite les protections qui me
sont accordes. Tu veux surtout que je ne reste pas confondu dans la
foule et que je devienne officier. Eh bien! ma bonne mre, il est
aussi impossible maintenant, dans l'arme franaise, de devenir
officier, sans avoir fait la guerre, qu'il l'et t, au 13e sicle,
de faire un Turc vque, sans l'avoir fait baptiser. C'est une
certitude dont il faut absolument que tu te pntres. Un homme, quel
qu'il ft, arrivant comme officier dans un corps quelconque, sans
avoir vu le feu des batteries, serait le jouet et la rise, sinon de
ses camarades, qui sauraient apprcier d'ailleurs ses talens, mais de
ses propres soldats, qui, incapables de juger le talent, n'ont
d'estime et de respect que pour le courage physique. Frapp de ces
deux certitudes, la ncessit d'avoir fait la guerre pour tre
officier, d'une part; la ncessit d'avoir fait la guerre pour tre
officier avec honneur, d'autre part; je m'tais dit, ds le principe,
il faut entrer en campagne le plus tt possible. Crois-tu donc que
j'ai quitt Nohant avec le projet de passer ma vie  faire l'aimable
dans les garnisons et le ncessaire dans les dpts? Non, certes, j'ai
toujours rv la guerre; et si je t'ai fait l-dessus quelques
mensonges, pardonne-les moi, ma bonne mre, c'est toi qui m'y
condamnais par tes tendres frayeurs.

Avant que le gnral me parlt de le quitter, et ds la reprise des
hostilits, j'avais t lui demander de rejoindre les escadrons de
guerre. Il reut cette proposition avec plaisir, d'abord; puis,
attendri par tes lettres, il craignit de te dplaire en prenant sur
lui la responsabilit de mon destin. Il me fit donc revenir pour me
dire d'aller au dpt, parce que tu ne voulais pas que je fisse la
guerre, et comme je lui observai que toutes les mres taient plus ou
moins comme toi, et que la seule dsobissance permise, et mme
commande  un homme, tait celle-l, il convint que j'avais raison:

Allez au dpt, me dit-il, l vous pourrez partir avec le premier
dtachement destin aux escadrons de guerre, et Mme votre mre n'aura
pas de reproches  m'adresser. Vous aurez agi de votre propre
mouvement.

J'arrive  Thionville, et mon premier soin est de m'informer si
bientt il ne partira pas un dtachement. Je ne pouvais cacher ma
vive impatience de rejoindre le rgiment. J'attends un mois avec
anxit. Enfin, on forme un dtachement; j'en fais partie. Je
manoeuvre tous les jours avec lui; je parle guerre avec les plus
anciens chasseurs; ils voient combien je dsire partager leurs
fatigues, leur travaux et leur gloire. C'est l, ma bonne mre, le
secret de leur amiti pour moi, bien plus que les _bienvenues_ que je
leur avais payes. Enfin le jour du dpart tait fix; il n'y avait
plus que huit jours  attendre. Je t'crivais des balivernes, mais
pouvais-tu croire que je me serais passionn pour le pansage et le
fourniment, si je n'avais pas eu l'ide de faire campagne?

Au moment o je m'y attendais le moins, je reois du gnral une
lettre o il me dit, en termes fort aimables  la vrit, mais trs
prcis, qu'il _veut_ que je reste au dpt jusqu' nouvel ordre.
Regarde le mauvais personnage qu'il me faisait jouer! Comment donc
aller expliquer et persuader  tout le rgiment que, si je ne pars
pas, ce n'est pas ma faute? j'tais au dsespoir. Je montrais cette
lettre funeste  tous mes amis. Les officiers voyaient bien mon
esclavage et ma douleur; mais le soldat qui ne sait pas lire et qui ne
raisonne gure, n'y croyait pas. J'entendais dire derrire moi: Je
savais bien qu'il ne partirait pas. Les enfans de famille ont peur.
Les gens protgs ne partent jamais, etc. La sueur me coulait du
front, je me regardais comme dshonor, je ne dormais plus malgr la
fatigue du service, j'avais la mort dans l'ame, et je t'crivais
rarement, comme tu as d le remarquer. Comment te dire tout cela? Tu
n'aurais jamais voulu y croire.

Enfin, dans mon dsespoir, je vais trouver le commandant Dupr. Je
lui montre la maudite lettre et je lui annonce que je suis rsolu 
desobir au gnral,  dserter le rgiment, s'il le faut, pour aller
servir comme volontaire dans le premier corps que je rencontrerai, 
perdre mon grade de brigadier, etc. J'tais comme fou. Le commandant
m'embrasse et m'approuve. Il m'avait annonc et recommand au chef de
brigade et  plusieurs officiers du rgiment, et il voyait bien que si
je ne profitais de l'occasion de me distinguer dans cette campagne,
mon avenir tait ajourn, gt peut-tre. Il me dit qu'il prenait sur
lui d'annoncer mon dpart au gnral, et que, quand mme je perdrais 
cela sa protection et ses bonts, ce qui n'tait gure probable, je ne
devais pas hsiter. Enchant de cette conclusion, le matin du dpart,
je monte  cheval avec le dtachement, tous les officiers viennent
m'embrasser, et, au grand tonnement de tous les soldats, je prends
avec eux la route de la Suisse. Ne voulant te dire ma rsolution que
lorsque je l'aurais justifie par le baptme de la premire rencontre
avec l'ennemi, je t'crivis de Colmar, sous la date de Thionville, et
j'envoyai ma lettre au _virtuose_ Hardy, pour qu'il la mt  la poste.
Notre voyage fut de vingt jours, et, aprs avoir travers le canton de
Ble, nous rejoignmes le rgiment dans le canton de Glaris. C'est l
qu'on voit ces montagnes  pic, couvertes de noirs sapins. Leurs cimes
couvertes d'une neige ternelle se perdent dans les nues. On entend le
fracas des torrens qui s'lancent des rochers, le sifflement du vent 
travers les forts. Mais l, maintenant, plus de chants des bergers,
plus de mugissemens des troupeaux. Les chlets avaient t abandonns
prcipitamment. Tout avait fui  notre aspect. Les habitans s'taient
retirs dans l'intrieur des montagnes avec leurs bestiaux. Pas un
tre vivant dans les villages. Ce canton offrait l'image du plus morne
dsert. Pas un fruit, pas un verre de lait. Nous avons vecu dix jours
avec le dtestable pain, et la viande plus dtestable encore que donne
le gouvernement. Les dix autres jours que nous avons t en activit
nous nous sommes nourris de pommes de terre presque crues, car nous
n'avions pas le temps de rester pour les faire cuire, et d'eau-de-vie,
quand nous en pouvions trouver.

Le 3 vendmiaire, les hostilits commencrent. Nous attaqumes
l'ennemi sur tous les points. Il tait retranch derrire la Limmath
et la Linth. A trois heures du matin l'attaque fut donne. On m'avait
tant parl du premier coup de canon! Tout le monde en parle et
personne ne m'a su rendre ses impressions. Mais j'ai voulu me rendre
compte de la mienne, et je t'assure que, loin d'tre pnible, elle fut
agrable. Figure-toi un moment d'attente solennelle, et puis un
branlement soudain, magnifique. C'est le premier coup d'archet de
l'opra quand on s'est recueilli un instant pour entendre,
l'ouverture. Mais quelle belle ouverture qu'une canonnade en rgle!
Cette canonnade, cette fusillade, la nuit, au milieu des rochers qui
dcuplaient le bruit (tu sais que j'aime le bruit), c'tait d'un effet
sublime! Et quand le soleil claira la scne et dora les tourbillons
de fume, c'tait plus beau que tous les opras du monde.

Ds le matin, l'ennemi abandonna ses positions de gauche, il replia
toutes ses forces  Uznack, sur la droite. Nous nous y rendmes. Nous
restmes en bataille derrire l'infanterie, laquelle s'occupait de
passer la rivire qui nous sparait de l'ennemi. On construisit un
pont sous son feu mme, c'tait  des Russes que nous avions affaire.
Ces gens-l se battent vraiment bien. Lorsque le pont fut termin,
trois bataillons s'avancrent pour le passer. Mais  peine furent-ils
arrivs de l'autre ct, que l'ennemi s'avanant en forces
considrables et bien suprieures aux ntres, les troupes qui avaient
pass le pont se jetrent dessus en dsordre pour le repasser. La
moiti tait dj parvenue sur la rive gauche, lorsque le pont trop
charg se rompit. Ceux qui taient encore sur la rive droite et qui
n'avaient pu oprer leur retraite voyant le pont rompu derrire eux,
ne cherchrent leur salut que dans un effort de courage dsespr. Ils
attendent les Russes  vingt pas et en font un horrible carnage. J'ai
frmi, je l'avoue, en voyant tant d'hommes tomber, malgr l'admiration
que me causait l'hroque dfense de nos bataillons. Une pice de
douze, que nous avions sur la hauteur, les soutint  propos. Le pont
fut promptement rtabli; on vola au secours de nos braves, et
l'affaire fut dcide. Si ce pont n'et point cass, l'ennemi
profitait de notre dsordre, la bataille tait perdue. Le terrain
marcageux ne permettant pas  la cavalerie d'avancer, nous avons
bivouaqu sur le champ de bataille. Il fallait traverser notre bivouac
pour porter les blesss  l'ambulance. Les feux normes que nous
avions allums permettaient d'y voir comme en plein jour. C'est l que
j'aurais voulu tenir, seulement pendant une heure, les matres
suprmes du sort des nations. Ceux qui tiennent la paix ou la guerre
entre leurs mains, et qui ne se dcident pas  la guerre pour des
motifs sacrs, mais pour de lches questions d'intrt personnel,
devraient avoir sans cesse, pour punition, ces spectacles sous les
yeux. Il est horrible, et je n'avais pas prvu qu'il me ferait tant de
mal.

J'eus ce soir-l la satisfaction de conserver la vie  un homme.
C'tait un Autrichien. Il y avait un corps tendu  ct de notre feu.
Je l'observai. Il n'tait que bless  la jambe; mais, accabl de
fatigue, et de faim, il respirait  peine. Je le fis revenir avec
quelques gouttes d'eau-de-vie. Tous nos gens taient endormis. J'allai
leur proposer de m'aider  transporter ce malheureux  l'ambulance.
Accabls eux-mmes de fatigue, ils me refusrent. L'un d'eux me
proposa de l'achever. Cette ide me rvolta. Excd aussi de fatigue
et de faim, je ne sais o je pus chercher ce que leur dis, je
m'chauffai, je leur parlai avec indignation, avec colre, je leur
reprochai leur duret. Enfin, deux d'entre eux se levrent et vinrent
m'aider  emporter le bless. Nous fmes un brancard avec une planche
et deux carabines. Un troisime chasseur, entran par notre exemple,
se joignit  nous; nous soulevons notre homme et,  travers les
marais, dans l'eau et dans la vase jusqu'aux genoux, nous le portons 
l'ambulance, loigne d'une demi-lieue. Chemin faisant ils se
plaignirent souvent du fardeau et dlibrrent de me laisser seul avec
mon bless, m'en tirer comme je pourrais. Et moi de leur crier courage
et de leur dbiter, en termes de soldat, les meilleures sentences des
philosophes sur la piti qu'on doit aux vaincus et sur le dsir que
nous aurions qu'en pareil cas, on en ft autant pour nous. Les hommes
ne sont pas mauvais au fond, car la corve tait rude et cependant mes
pauvres camarades se laissrent persuader. Enfin, nous arrivons et
nous mettons ce malheureux en un lieu o il pouvait avoir des secours.
Je le recommande moi-mme, et je m'en retourne avec mes trois
chasseurs, plus joyeux cent fois, l'ame plus satisfaite que si je
sortais du plus beau bal ou du plus excellent concert. J'arrive, je
m'tends sur mon manteau devant le feu, et je dors paisiblement
jusqu'au jour.

Le surlendemain, nous fmes  Glaris, o tait l'ennemi. Le gnral
Molitor, commandant cette attaque, demanda un homme intelligent dans
la compagnie. Je lui fus envoy. Il alla le soir reconnatre la
position de l'ennemi, et je l'accompagnai. Le lendemain, nous
attaqumes et nous chassmes l'ennemi de la ville. Je fis, pendant
l'affaire, le service d'aide-de-camp du gnral, ce qui m'amusa
normment. Je portais presque tous ses ordres aux diffrens corps
qu'il commandait. L'ennemi, dans une retraite de quatre lieues, brla
tous les ponts de la Linth. Deux jours aprs, comme il s'avanait en
force sur notre droite, le gnral Molitor m'envoya  Zurich porter au
gnral Massna une lettre dans laquelle il lui demandait probablement
des forces. Je voyageais par la correspondance. Il y a vingt grandes
lieues de Glaris  Zurich. Je les fis en neuf heures. Le lendemain,
je revins par le lac, dans une chaloupe. Je descendis  sept lieues de
Zurich,  Reicherville. Devine la premire personne que je vis en
mettant le pied sur la rive? M. de Latour-d'Auvergne! Il tait avec le
gnral Humbert. Il me reconnat, me saute au cou, et moi de
l'embrasser avec transport. Il me prsenta au gnral Humbert comme le
petit-fils du marchal de Saxe.

Le gnral m'invita  souper et me fit coucher dans sa maison. J'en
avais besoin, car j'tais sur les dents. Le lendemain, M. de
Latour-d'Auvergne, qui se disposait  retourner bientt  Paris, causa
avec moi, me parla de toi, m'approuva de n'avoir pas trop consult ta
tendresse et la prudence du gnral Harville. Il ajouta que rien ne me
serait plus facile que d'avoir un cong de trois dcades cet hiver
pour t'aller voir; que le Directoire tait matre de nommer par an
cinquante officiers, et que je pouvais tre du nombre. Il en parlera 
Beurnonville. Il a lui-mme du crdit auprs du Directoire; il se
charge de mon cong. Ainsi, ma bonne mre, c'est  ton _maudit-hros_
que je devrai de pouvoir t'embrasser! Je me livre  cette ide. Je me
vois arrivant  Nohant, tombant dans tes bras, Beurnonville pourrait
m'attacher  son tat-major, ce qui me donnerait la libert de te voir
plus souvent; nous arrangerons tout cela cet hiver, ma bonne mre. Les
commencemens sont durs, mais il faut y passer; sois sre que j'ai
bien fait.

Nous avons quitt Glaris, il y a quatre jours, pour nous rendre 
Constance. Il y a dix-huit lieues de pays qui en valent bien
vingt-cinq de France. Nous les avons faites sans nous arrter, par une
pluie battante, arrivant pour bivouaquer dans des prs pleins d'eau.
Mais la fatigue pousse  l'excs fait dormir partout. Nous sommes
arrivs pendant le combat, et, le soir, nous tions matres de la
ville. Les hostilits paraissent tirer  leur fin. Nous sommes alls
nous reposer de vingt jours de bivouac dans le village d'o je
t'cris. C'est le seul endroit o j'en aie eu la possibilit. Le but
qu'on s'tait propos est rempli. La Suisse est vacue. Nous allons
maintenant nous refaire. Ne sois point inquite de moi, ma bonne mre;
je te donnerai de mes nouvelles le plus souvent possible. Ne sois pas
fche contre moi, surtout, si je ne t'ai informe qu'aujourd'hui de
mes dmarches. Mais te dire que j'allais  l'arme, tu n'y aurais
jamais consenti, ou tu aurais pass tout ce temps dans des inquitudes
dvorantes. La guerre n'est qu'un jeu; je ne sais pourquoi tu t'en
fais un monstre; c'est trs peu de chose. Je te donne ma parole
d'honneur que je me suis fort amus,  l'attaque du glacis, de voir
les Russes gravir les montagnes. Ils s'en acquittent avec une grande
lgret. Leurs grenadiers sont coiffs comme les soldats dans la
_Caravane_. Leurs cavaliers, parmi lesquels il y a beaucoup de
Tartares, ont une culotte  plis comme celle d'Othello, un petit
dolman et un bonnet en forme de mortier. Je t'en envoie un croquis.
Ils taient six mille dans le canton de Glaris. Leurs chevaux, qui
pour la plupart n'taient pas ferrs, sont rests sur les chemins. La
fatigue les a presque tous dtruits.

Je reois  l'instant deux lettres de toi du 5 et du 8 fructidor.
Quel plaisir et quel bien elles me font, ma bonne mre! J'en avais
reu une du 25 thermidor. Elle m'est parvenue il y a six jours,
lorsque nous tions bivouaqus sur les bords du lac de Wallenstadt. Je
l'ai lue assis sur la pointe d'un rocher qui s'avance sur ce beau lac.
Il faisait un temps admirable: j'avais devant moi des aspects
enchanteurs: j'avais le sentiment d'avoir fait mon devoir en servant
ma patrie, et je tenais une lettre de toi! C'est un des momens les
plus heureux de ma vie.

Que diable veut dire M. de Chabrillant avec les services que j'ai
rendus aux Gargilesse? Je ne les ai pas vus depuis plus d'un an. On
fait des histoires qui n'ont pas le sens commun.

Tu veux connatre le chef de brigade? Il s'appelle Ordener. C'est un
Alsacien de quarante ans, grand, sec, fort grave, terrible dans le
combat, excellent chef de corps, instruit dans son mtier, en
histoire, en gographie. A la premire vue, il a l'air de Robert,
chef de brigands. Sur la recommandation de Beurnonville, il m'a trs
bien reu.

J'ai reu, comme je te l'ai dit, les 150 fr. que tu m'envoyais 
Thionville et, en partant, j'ai tout pay, sauf le vin pour deux mois,
qui se montait  30 fr. Je paierai cela  Hardy qui a sold pour moi.
Tu vois que mes libations aux camarades ne m'ont pas ruin. J'ai mieux
aim partir sans le sou que de laisser des dettes derrire moi. Il est
vrai que je n'ai pas fait fortune  la guerre, car, depuis quatre
mois, les troupes ne sont pas soldes. Mais je ne sais o te prier de
m'envoyer de l'argent. Sois tranquille, je saurai bien m'en passer
comme les autres. Envoie-moi, si tu veux, l'adresse du gnral
Harville. Je ne sais o le prendre. Adieu, ma bonne mre.

Voil, j'espre, une longue lettre. Dieu sait quand je retrouverai le
temps de t'en crire une pareille! Mais sois certaine que je n'en
perdrai pas l'occasion. Ne sois pas inquite. Je t'embrasse mille fois
de toute mon ame. Quel plaisir j'aurai de te revoir! Dis  Deschartres
que j'ai pens  lui pendant la canonnade, et  ma bonne, qui aurait
bien d venir me _border_ au bivouac.


Est-il ncessaire de rappeler la situation de l'Europe  laquelle se
rattache le rcit pisodique de cette fameuse campagne de Suisse? Peu
de mots suffiront. Nos plnipotentiaires au congrs de Rastadt avaient
t lchement assassins. La guerre s'tait rallume. En quinze jours,
Massna sauva la France  Zurich, en faisant vacuer la Suisse.
Suwarow se retirait avec peine derrire le Rhin, laissant une partie
de ses Russes foudroys ou briss dans les prcipices de l'Helvtie. A
cette mme poque, Bonaparte, quittant l'Egypte, venait de dbarquer
en France. Le mme jour o mon pre crivait la lettre qu'on vient de
lire (25 vendmiaire), Napolon se prsentait devant le Directoire 
Paris, et dj les lmens du 18 brumaire commenaient  s'agiter
sourdement.

J'ai malheureusement bien peu de lettres de ma grand'mre  son fils.
En voici une pourtant. Elle est bien use, bien noircie. Elle a fait
le reste de la campagne sur la poitrine du jeune soldat, et il a pu la
rapporter au trsor de famille.

     _Nohant_, le 6 brumaire an VIII.

Ah! mon enfant, qu'as-tu fait! Tu as dispos de ton sort, de ta vie,
de la mienne, sans mon aveu! Tu m'as fait souffrir des tourmens inous
par un silence de six semaines, ta pauvre mre ne vivait plus. Je
n'osais plus parler de toi. Les jours de courrier taient devenus des
jours d'agonie, et j'tais presque plus tranquille les jours o je
n'avais rien  esprer. Mais le moment du retour de Saint-Jean tait
affreux. A sa manire d'ouvrir la porte, mon coeur battait avec
violence. Il ne disait mot, le pauvre homme, et j'tais prte 
mourir. Mon fils! n'prouve jamais ce que j'ai souffert!

Enfin, hier, j'ai reu ta bonne grande lettre. Ah! comme je m'en suis
empare! comme je l'ai tenue longtemps serre sur mon coeur sans
pouvoir l'ouvrir! Je me suis trouve couverte de larmes qui
m'aveuglaient quand j'ai voulu la lire. Mon Dieu, que n'avais-je point
imagin?

Je craignais qu'on ne l'et fait partir pour la Hollande. Je dteste
ce pays et cette arme; je ne sais pourquoi. Tous ces morts, tous ces
blesss me glaaient d'effroi. Mais il m'aurait crit son dpart, me
disais-je, et j'tais bien loin de croire que tu fusses  l'arme
victorieuse de Massna. Je ne pouvais croire  de tels succs avant
d'avoir lu ta lettre. C'est que tu y tais, mon fils, tu lui as port
bonheur, et c'est  toi qu'il doit sa gloire. Trois batailles o tu
t'es trouv en quinze jours! et tu es sain et sauf, grce  Dieu! Dieu
soit lou! Mon Dieu! si c'taient les dernires! Comme toi, je rirais
et je chanterais. Mais la paix n'est pas faite.

Tu dis que nous sommes prs de rentrer en Italie; si cela tait, il
n'y aurait point de fin  nos maux, et il est bien temps de renoncer 
s'gorger pour occuper un terrain qui ne nous restera pas. Je conois,
mon enfant, les raisons qui ont dtermin le parti que tu as pris. Il
est vident que M. d'Harville ne te disait de rester que par gard
pour moi. Il t'a fait brigadier avec circonspection, et il s'en
tiendra l. Il a rempli sa tche prs du gnral Beurnonville. Il t'a
prt secours momentanment, il faut lui en savoir gr; il ne te
devait rien, et ce n'est pas un homme  protger franchement, non plus
qu' refuser sa protection avec la mme franchise. Tu l'as bien
compris. Caulaincourt l'avait mis sur ce pied, o il avait toutes les
hauteurs de l'ancien rgime et les svrits du nouveau. M. de
Latour-d'Auvergne saura faire valoir ta conduite. Quel bonheur que tu
l'aies rencontr en descendant de cette chaloupe  Reicherville! Il
pourra dire que tu as fait la campagne, qu'il t'a vu, et celui-l, qui
ne demande jamais rien pour lui, sait faire valoir les autres avec
zle; mais je crains que ton cong ne dpende du gnral d'Harville;
et, en ce cas, malgr le crdit que tu me supposes sur son esprit,
nous ne l'obtiendrions pas facilement. Pourtant, je vais recommencer
bien vite toutes mes informations, mes dmarches et mes critures.
Depuis un grand mois, j'tais morte; je vais ressusciter par
l'esprance. Je suis pourtant au dsespoir de te savoir sans argent et
de ne pas savoir o t'en adresser. Je vais essayer d'en faire passer
au commandant Dupr ou  ton ami Hardy. Puisqu'ils t'ont bien fait
parvenir mes lettres, ils pourront peut-tre se charger de te faire
tenir l'argent. Mais, en attendant, tu es dans un pays dsert et
dvast sans un sou dans ta poche! Si tu pouvais demander au caissier
du rgiment, ou au chef de brigade de t'en avancer, je leur ferais
bien parvenir le remboursement. Ton insouciance  cet gard me dsole.
Vivre de pommes de terre et d'eau-de-vie! Quelle nourriture aprs de
telles fatigues! aprs des marches forces, par un temps affreux et
des nuits dans des prs pleins d'eau! Mon pauvre enfant, quel tat,
quel mtier! On a plus soin des chevaux et des chiens durant la paix
que des hommes  la guerre. Et tu rsistes  tant de fatigues! tu les
oublies pour rendre la vie  un malheureux que le sort amne prs de
toi! Ta bonne action m'a touche profondment; ta sensibilit, ton
loquence ont touch ces brutaux qui voulaient achever un pauvre
homme; et tu es revenu dormir sur ton manteau, plus satisfait qu'aprs
tous les plaisirs que ma sollicitude voudrait te procurer! La vertu
seule, mon enfant, donne cette sorte de dlice. Malheureux qui ne la
connat pas! C'est dans ton coeur que tu l'as trouve, car il n'y
avait dans ce bon mouvement ni ostentation, ni regards publics, ni
instinct d'imitation. Dieu seul te voyait! Ta mre seule en devait
avoir le rcit. C'est l'amour du bien qui t'a conduit. Tu parles
toujours de ta bonne toile: sois sr que ce sont les bonnes actions
qui portent bonheur, et qu'avec Dieu les bienfaits ne sont jamais
perdus.

Je crois, puisqu'il le faut, que le parti que tu as pris est le plus
sage; ces victoires inattendues me le persuadent. Tu veux servir,
c'est ton got, c'est ta premire destination. Tu peux, sous ce
gouvernement, faire un chemin plus rapide, je le sais bien, que tu
n'aurais pu l'esprer autrefois. Les hommes d'aujourd'hui aimeront 
attacher  la chose publique les restes du sang d'un hros. Il ne
s'agit point l de noblesse, mais de reconnaissance publique, et je ne
suis point injuste; je sais fort bien que ce qu'on appelait les _gens
de rien_ sont plus capables de cette reconnaissance-l que les gens
haut placs ne l'taient. Je l'ai prouv dans tout le cours de ma
vie. Les premiers n'avaient devant les yeux, dans mes rapports avec
eux, que la mmoire d'un grand homme dont ils apprciaient les
services publics. Les seconds, prompts  oublier les services
particuliers, auraient voulu effacer sa gloire par jalousie et par
ingratitude. Ils me voyaient pauvre, sans crdit, sans famille et n'en
taient point touchs, Madame la dauphine elle-mme, qui devait son
mariage  mon pre, trouvait mauvais que je signasse de son nom, et
et voulu pouvoir m'empcher de le porter, tant la vanit rend injuste
et ingrat.

Tu peux donc, mon fils, faire un chemin o tu ne rencontreras plus de
pareils obstacles. Tu as de l'nergie, du courage, de la vertu. Tu
n'as rien  rparer, point de parens suspects. Tes premiers pas sont
pour la chose publique; la route est trace. Parcours-la, mon fils:
moissonne des lauriers, apporte-les  Nohant; je les poserai sur mon
coeur, je les arroserai de mes larmes. Elles ne seront pas si amres
que celles que j'ai verses depuis quinze jours!

Au mois de janvier, dis-tu, je pourrai te serrer dans mes bras. Dieu!
c'est dans deux mois! Je ne le puis croire, mais j'en vais faire
l'unique objet de ma sollicitude. Je suis en force, trois batailles!
Je vais parler trs haut. Tout le monde va savoir que tu as vu
l'ennemi et que tu l'as vaincu. On t'adorera  La Chtre. Tout le
monde y partageait ma consternation, et c'tait une joie publique
quand on a vu ton paquet: Saint-Jean le portait en triomphe et on
l'arrtait dans les rues. Tu balanais Bonaparte....  La Chtre!

Tu as donc lu ma lettre au bord d'un beau lac suisse, et elle venait,
dis-tu, complter l'clat du plus beau jour de ta vie? Aimable enfant!
Combien mon coeur te sait gr de cette douce sensibilit! Combien tu
m'es cher et combien je t'envie cet instant de flicit que je n'ai pu
partager avec toi. Quel bonheur de te voir, dans cette situation, tout
entier  ta mre et  tes tendres souvenirs! Que j'ai bien raison de
t'aimer uniquement et d'avoir mis en toi tout le bonheur, toute la
joie, toutes les affections de ma vie! Je n'aurai pas assez de tout
mon tre pour te recevoir, t'embrasser, te presser contre mon coeur,
je mourrai de joie.

Mande-moi donc promptement o je pourrai t'envoyer de l'argent. Dans
ce village de Winfeld, il n'y a pas moyen, car tu n'y resteras pas. Si
ton rgiment sjournait quelque part, je t'enverrais courrier par
courrier ce que tu me demanderais. En attendant, tu recevras,
j'espre, les quarante cus que je vais envoyer aujourd'hui  M.
Dupr. Il serait fcheux qu'ils s'garassent! L'argent est si rare,
que six louis, c'est un trsor aujourd'hui. Je ne sais o est M.
d'Harville. Je vais lui crire vite pour lui demander ta grce, et
j'adresserai ma lettre  Paris, rue Neuve-des-Capucines, no 531.

Adieu, mon enfant, mnage ta vie, la mienne y est attache; ne couche
pas dans l'eau. Chaque peine que tu prouves, je l'endure. Tu n'as
point t branl par ce premier coup de canon. Mon Dieu! il me passe
 travers le coeur! Je suis sre que ce sont les mres qui lui ont
fait cette rputation. Pour toi, tu riais de voir fuir ces pauvres
Russes dans les montagnes, le bruit des armes te ravissait comme
lorsque tu tais enfant. Mais le soir,  la lueur de ces grands feux,
qu'as-tu vu? Tu as beau jeter un voile sur ces horreurs, mon
imagination le soulve, et, comme toi, je frmis.

Tu vas te reposer? Hlas! je le souhaite; mais ne nglige pas de
m'crire un mot seulement: je _respire_. C'est tout ce que te demande
ta pauvre mre, car l'ivresse de ma joie pour ton volume s'affaiblira
bientt, je le sais, devant de nouvelles inquitudes, et, s'il me faut
tre encore six semaines sans entendre parler de toi, mes tourmens
vont recommencer. Je finis ma lettre comme finit la tienne: Quel
bonheur j'aurai  te voir cet hiver!

L, dans ma chambre, prs de mon feu! Toutes ces friandises que nous
faisons, je me dis  chaque instant que c'est pour toi. La vieille
bonne dit: C'est pour Maurice, je sais ce qu'il aime. Deschartres
fait de mauvais vin qu'il croit admirable, et il prtend que tu le
trouveras bon. Il pleure en parlant de toi. Saint-Jean a fait un cri
affreux quand je lui ai dit que tu t'tais trouv  trois batailles,
et il s'est cri: Ah! c'est qu'il est brave, _lui_! Enfin, c'est une
ivresse ici que l'ide de ton retour. Je t'embrasse, mon enfant; je
t'aime plus que ma vie. Ma sant est toujours de mme: je prends des
eaux de Vichy qui me soulagent quelquefois; je voudrais tre bien
gurie pour ton retour, car je ne veux me plaindre de rien quand tu
seras prs de moi. Il faut que tu sois attach  l'tat-major, je le
veux absolument; mais notre pauvre amie de la rue de l'Arcade est dans
un malheur affreux: son fils an est toujours dans les fers, l'autre
ne reparat pas; elle succombe, et je n'ose lui parler de toi. Le
gros cur Gallepie est mort cras par un coffre qui, d'une charrette,
est tomb sur lui. Il venait s'tablir pour la quatrime fois dans nos
environs, toujours poursuivi par les huissiers, et laissant partout
des dettes.

La _petite maison_ se porte bien. Il est _monstrueux_. Il a un rire
charmant. Je m'en occupe tous les jours; il me connat  merveille. Je
te le prsenterai. Adieu, adieu, ma lettre est le second volume de la
tienne. Je n'y vois plus. Es-tu mont sur le cheval que tu as t
chercher ...? Est-il bon et beau? On va encore me prendre mon
poulain, et bientt je serai rduite  mon ne... On m'apporte de la
lumire, et je puis encore te dire quelques mots. Je serai force de
cacher  certaines gens la prcipitation avec laquelle tu t'es jet
dans cette guerre; car, enfin, tu pouvais t'y trouver en face de
Pontgibault, d'Andrezel, Termont, etc., et tre forc de les
combattre. Mon rle sera de dire que tu as t forc de marcher; car
on trouvera qu'avec ta naissance, tu n'aurais pas d montrer tant de
zle pour la Rpublique. La situation est embarrassante, car il faut
que je fasse sonner bien haut, avec les uns, ce que je dois dissimuler
aux autres. Tu tranches de ton sabre toutes ces difficults, et
pourtant l'avenir ne nous offre aucune certitude! Tu regardes comme un
devoir de servir ton pays contre l'tranger, sans t'embarrasser des
consquences. Et moi, je ne songe qu' ton avenir et  tes intrts.
Mais je vois que je ne puis rien rsoudre, et qu'il faut s'en remettre
 la destine.


LETTRE XLVI.

     _Canton d'Appenzel_, le 28 vendmiaire an VIII.

     Arme du Danube, 3e division.

C'est de la valle du Rhinthal, du pied de ces montagnes dont les
sommets blouissans se perdent dans les nues, c'est du sjour des
brouillards et des frimas que je t'cris aujourd'hui, ma bonne mre.
S'il existe un pays inhabitable, misrable, dtestable dans sa
sublimit, c'est celui-ci,  coup sr. Les habitans sont  demi
sauvages, n'ayant d'autre proprit qu'un chalet et quelques bestiaux;
nulle ide de culture ou de commerce, ne vivant que de racines et de
laitage, se tenant toute l'anne dans leurs rochers, et ne
communiquant presque jamais avec les villes. Ils ont t confondus,
l'autre jour, de nous voir faire de la soupe, et quand nous leur avons
fait goter du bouillon, ils l'ont trouv dtestable. Pour moi, je le
trouvai dlicieux, car, depuis deux jours, nous nous tions trouvs
sans pain et sans viande, et nous avions t forcs de nous remettre 
leur nourriture pastorale, que, de bon coeur,  mon ge, avec mon
apptit et le mtier que nous faisons, on peut donner  tous les
diables.

Le jour mme o je t'crivis la dernire fois, nous quittmes
Weinfelden pour nous rendre  Saint-Gall, qui en est loign de sept
lieues. On nous renvoya ensuite dans ces montagnes, et, depuis deux
jours, je suis  Gambs, sur la droite d'Alstedten, dtach comme
ordonnance, avec deux chasseurs, prs du gnral Brunet; et comme on
ne meurt pas de faim  un tat-major, je me ddommage sans faon du
rgime des montagnes et de la frugalit des pasteurs.

Certes, je suis loin d'tre dans la prosprit  l'heure qu'il est.
Je suis soumis  toutes les corves,  toutes les gardes,  tous les
bivouacs,  tous les appels, comme les autres. Je panse mon cheval, je
vais au fourrage, je vis  la gamelle, heureux quand gamelle il y a!
Eh bien! fuss-je dix fois plus mal, je ne regretterais pas ce que
j'ai fait, car je sens que personne n'a rien  me reprocher, et que si
le gnral Harville me blme, il aura tort. Dans tous les cas,
Beurnonville et M. de Latour-d'Auvergne m'approuvent et me protgent.
Ils pourront le faire d'autant mieux maintenant que je ne suis plus
seulement le petit fils du marchal de Saxe, mais que je suis soldat
pour tout de bon de la Rpublique, et que j'ai justifi autant qu'il
tait en moi l'intrt qu'on m'accorde. Pour toi, ma bonne mre, tu
n'es plus considre comme une femme suspecte de l'ancien rgime, mais
comme la mre d'un vengeur de la patrie. Oui, ma mre, c'est sur ce
pied-l qu'il faut le prendre en France  l'heure qu'il est, car tout
autre point de vue est faux et impossible. Je ne suis pas devenu
_jacobin_ au rgiment, mais j'ai compris qu'il fallait aller droit son
chemin et servir son pays sans regarder derrire soi, faire bon march
de la fortune et du rang que la Rvolution nous a fait perdre, et se
trouver assez heureux si l'on peut devoir  soi-mme dsormais ce que
nous devions jadis au hasard de la naissance. Allons, pre
Deschartres, il faut vous riger en Caton d'Utique, et ne plus me
parler du pass. Je ne succombe point sous la rigueur du rgime
militaire, car je grandis  vue d'oeil, et tous ceux qui ne m'ont pas
vu depuis un mois s'en aperoivent. Loin de maigrir, je deviens plus
carr, et je me sens chaque jour plus fort et plus dispos. Tu jugeras
toi-mme bientt de mes progrs en long et en large.




CHAPITRE TREIZIEME.

 Retour  Paris.--Prsentation  Bonaparte.--Campagne
   d'Italie.--Passage du Saint Bernard.--Le fort de Bard.


Le cong que mon pre esprait ne fut pas obtenu sans peine. Il y
fallut le crdit de Latour-d'Auvergne. Au commencement de 1800, le
fils et la mre furent enfin runis  Paris, o ils passrent l'hiver.
Mon pre fut prsent  Bonaparte, qui lui permit de passer dans le
1er rgiment de chasseurs et de faire la campagne avec le gnral
Dupont, en qualit d'adjoint  l'tat-major.


LETTRE LIII.

     Au quartier-gnral, _Verres_, le 4 prairial.

Enfin, m'y voil! Ce n'est pas une petite affaire que de voyager sans
chevaux,  travers des montagnes, des dserts affreux et des villages
ruins. Chaque jour, je manquais l'tat-major d'une journe. Il s'est
enfin arrt vis--vis le fort de Bard, qui nous empche d'entrer en
Italie. Nous sommes maintenant au milieu des prcipices du Pimont. Je
me suis prsent hier, aussitt en arrivant, au gnral Dupont. Il
m'a fort bien reu. Je suis adjoint  son tat-major, et j'en recevrai
ce matin l'expdition et le brevet. Je t'tablis d'abord ce fait, afin
de te dbarrasser de l'inquitude et de l'impatience qui t'eussent
rendu insupportable toute narration pralable. Me voil donc dans un
pays o nous mourons de faim. Les figures qui composent cet
tat-major,  l'exception des trois gnraux, m'ont paru toutes assez
saugrenues. Je remarque pourtant, depuis vingt-quatre heures que je
suis ici, que les aides-de-camp et l'adjudant-gnral me tmoignent
plus d'gards qu' tous ceux qui sont l. Je crois comprendre
pourquoi. Je te le dirai plus tard, quand j'aurai mieux examin.

J'ai travers le mont Saint-Bernard. Les descriptions et les
peintures sont encore au-dessous de l'horreur de la ralit. J'avais
couch la veille au village de Saint-Pierre, qui est au pied de la
montagne, et j'en partis le matin,  jeun, pour me rendre au couvent,
qui est situ  trois lieues au dessus, c'est--dire dans la rgion
des glaces et des ternels frimas. Ces trois lieues se font dans la
neige,  travers les rochers; pas une plante, pas un arbre; des
cavernes et des abmes  chaque pas. Plusieurs avalanches qui taient
tombes la veille achevaient de rendre le chemin impraticable. Nous
sommes tombs plusieurs fois dans la neige jusqu' la ceinture. Eh
bien!  travers tous ces obstacles, une demi-brigade portait sur ses
paules ses canons et ses caissons, et les hissait de rochers en
rochers. C'tait le spectacle le plus extraordinaire qu'on puisse
imaginer, que l'activit, la rsolution, les cris et les chants de
cette arme. Deux divisions se trouvaient runies dans ces montagnes;
le gnral Harville les commandait. C'est pour le coup qu'il tait
transi! En arrivant chez les moines, ce fut la premire personne que
je rencontrai. Il fut fort tonn de me retrouver si haut, et, tout en
grelottant, me fit assez d'amitis, sans me parler toutefois de ma
dsobissance et m'exprimer ni approbation ni blme. Peut-tre
l'et-il fait dans un autre moment, mais il ne pensait qu' djener,
et il m'invita  djener avec lui; mais, ne voulant pas quitter mes
compagnons de voyage, je le remerciai. Je causai avec le prieur
pendant le repas trs frugal qu'il nous fit servir; il me dit que son
couvent tait le point habit le plus lev de l'Europe, et me montra
les gros chiens qui l'aident  retrouver les gens engloutis par les
avalanches. Bonaparte les avait caresss une heure auparavant, et,
sans me gner, je fis comme Bonaparte. Je fus fort tonn lorsque,
disant  ce bon prieur que les vertus hospitalires de ses religieux
taient exposes, sur nos thtres,  l'admiration publique, j'appris
de lui qu'il connaissait la pice. Aprs lui avoir fait nos adieux
avec cordialit, nous descendmes pendant sept lieues pour nous rendre
 la valle d'Aoste, en Pimont. Je marchai pendant dix lieues,
faisant porter mes bagages par des mules. Arriv  Aoste, je courus au
palais du consul pour voir Leclerc; la premire personne que j'y
rencontrai, ce fut Bonaparte. Je fus  lui pour le remercier de ma
nomination. Il interrompit brusquement mon compliment pour me demander
qui j'tais.--Le petit-fils du marchal de Saxe.--Ah oui! ah bon! Dans
quel rgiment tes-vous?--1er de chasseurs.--Ah bien! mais il n'est
pas ici. Vous tes donc adjoint  l'tat-major?--Oui, gnral.--C'est
bien, tant mieux, je suis bien aise de vous voir. Et il me tourna le
dos. Avoue que j'ai toujours de la chance, et que, quand on l'aurait
fait exprs, on n'aurait pas fait mieux. Je suis d'emble adjoint 
l'tat-major, et de l'aveu de Bonaparte, sans attendre ces _fameux
mortels trois mois_. Pour que les lettres me parviennent srement,
adresse-les au citoyen Dupin, adjoint  l'tat-major gnral de
l'arme de rserve, au quartier gnral, sans dsignation de lien. On
fera suivre.

Ce fort que nous avons en avant de nous, le fort de Bard, nous
empchait de passer en Italie, mais on a pris la rsolution de le
tourner, de manire que le quartier gnral ira s'tablir demain 
Ivre. J'en suis fort aise, car ici nous sommes rduits  une
demi-portion de nourriture, et mon diable d'estomac ne veut pas se
soumettre  une demi-ration d'apptit. Tu as bien fait de
m'engraisser  Paris, car je ne crois pas qu'ici on s'en occupe.
Adieu, ma bonne mre, je t'embrasse bien tendrement; je voudrais bien
que cette nouvelle sparation te ft moins cruelle que les autres.
Songe qu'elle ne sera pas longue et qu'elle aura de bons rsultats.


LETTRE LIV.

     Prairial an VIII (sans date).

Ouf! nous y voil, nous y voil! respirons! O donc?  Milan; et si
nous allons toujours de ce train-l, bientt, je crois, nous serons en
Sicile. Bonaparte a transform le vnrable tat-major gnral en une
avant-garde des plus lestes. Il nous fait courir comme des livres, et
tant mieux! Depuis Verres, pas un moment de repos. Enfin, nous sommes
ici d'hier, et j'en profite pour causer avec toi. Je vais reprendre
notre marche depuis le dpart du susdit Verres. Je t'ai parl, je
crois, du fort de Bard, seul obstacle qui nous empcht d'entrer en
Italie. Bonaparte,  peine arriv, ordonne l'assaut. Il passe six
compagnies en revue. Grenadiers, dit-il, il faut monter l cette
nuit, et le fort est  nous. Quelques instans aprs, il fut s'asseoir
sur le bout d'un rocher. Je le suivis et me plaai derrire lui. Tous
les gnraux de division l'entouraient Loison lui faisait de fortes
objections sur la difficult de grimper  travers de rochers, sous le
feu de l'ennemi, fortifi de manire qu'il n'avait qu' allumer les
bombes et les obus et  les laisser rouler pour nous empcher
d'approcher. Bonaparte ne voulut rien entendre, et, en repassant, il
rpta aux grenadiers que le fort tait  eux. L'assaut fut ordonn
pour deux heures aprs minuit. N'tant point mont, et le fort tant 
deux lieues du quartier-gnral, je n'avais point l'ordre d'y aller.
Je rentrai donc  Verres avec mes compagnons de promenade, et, aprs
souper, je souhaite le bonsoir  chacun, et, sans rien dire, je repars
pour le fort de Bard. On arrive  ce fort par une longue valle borde
de rochers immenses, couverts de cyprs. Il faisait une nuit obscure,
et le silence qui regnait dans ce lieu sauvage n'tait interrompu que
par le bruit d'un torrent qui roulait dans les tnbres, et par les
coups sourds et loigns du canon du fort. J'avance lestement.
J'entends dj les coups plus distinctement, bientt j'aperois le feu
des pices; bientt je suis  porte. Je vois deux hommes couchs
derrire une roche contre un bon feu. Jugeant que le gnral Dupont
doit tre avec le gnral en chef, je vais leur demander s'ils n'ont
pas vu passer ce dernier. Le voil! me dit l'un d'eux en se levant:
c'tait Berthier lui-mme. Je lui dis qui j'tais et qui je cherchais.
Il m'indiqua o tait le gnral Dupont. Il tait sur le pont de la
ville de Bard. J'y vais, et je le trouve entour de grenadiers, qui
attendaient le moment de l'attaque. Je me mle  sa suite, et, au
moment o il tournait la tte, je lui souhaite le bonsoir.--Comment,
me dit-il tout tonn, vous tes l sans ordres et  pied?--Si vous
voulez bien le permettre, mon gnral.--A la bonne heure! L'attaque
commence, vous venez au bon moment. On fit passer six pices et des
caissons au pied du fort. Les aides-de-camp du gnral les
accompagnrent, et je les suivis, toujours en me promenant. A moiti
de la ville, il nous arriva trois obus  la fois. Nous entrmes dans
une maison ouverte, et, aprs les avoir laiss clater, nous
continumes notre route et revnmes, toujours escorts de quelques
grenades ou de quelques boulets. L'attaque fut sans succs. Nous
grimpmes jusqu'au dernier retranchement; mais les bombes et les obus
que l'ennemi lanait et roulait dans les rochers, des chelles trop
courtes, des mesures mal prises, firent tout chouer, et l'on se
retira avec perte.

Le lendemain matin, nous partmes pour Ivre. Nous tournmes le fort,
en grimpant, hommes et chevaux,  travers de roches, par un sentier o
les gens du pays n'avaient jamais os mener des mulets. Aussi
plusieurs des ntres furent prcipits. Un cheval de Bonaparte se
cassa la jambe. Arriv  un certain point qui domine le fort,
Bonaparte s'arrta, et lorgna, de fort mauvaise humeur, cette bicoque
contre laquelle il venait d'chouer. Aprs mille fatigues, nous
arrivmes dans la plaine, et comme j'tais  pied, le gnral Dupont,
satisfait de ma promenade de la veille, me donna un de ses chevaux 
monter. Je cheminai avec ses aides-de-camp, ceux de Bonaparte et ceux
de Berthier, et au milieu de cette troupe brillante, un des
aides-de-camp du gnral Dupont, nomm Morin, prit la parole et dit:
Messieurs, sur trente adjoints  l'tat-major gnral, M. Dupin,
arriv d'avant-hier soir et n'ayant pas encore de cheval, est le seul
qui ft avec le gnral  l'attaque du fort. Les autres taient rests
prudemment couchs. Il faut que je te dise maintenant ce que j'avais
devin au premier coup d'oeil. C'est que cet tat-major est une
ptaudire des plus compltes. On y donne le titre d'adjoint et on y
attache quiconque est sans corps et sans distinction positive. Nous
sommes cependant huit ou dix qui valons mieux que les autres et qui
faisons socit ensemble. L'tat-major s'pure  mesure que nous
avanons. On laisse les ganaches et les casse-dos pour le service des
diffrentes places que nous traversons. Lacue s'est bien tromp en te
faisant valoir ces grands avantages de mon emploi. Nous sommes bien
moins considrs que les aides-de-camp. Nous courons comme des
ordonnances sans savoir ce que nous portons. Nous ne faisons point
socit avec le gnral et nous ne mangeons point avec lui.

Lorsque nous fmes  Ivre, je vis bien qu'en avanant toujours, je
ne recevrais pas mes chevaux de sitt. Je pris le parti d'aller de mon
pied lger aux avant-postes. On avait pris des chevaux la veille. Un
officier du 12e hussards m'en cda, pour quinze louis, un qui en
vaudrait trente  Paris. C'est un hongrois sauvage qui appartenait 
un capitaine ennemi. Il est gris-pommel. Ses jambes sont d'une
finesse et d'une beaut incomparables. Le regard est de feu, la bouche
lgre, et par-dessus tous ces avantages, il a les manires d'une bte
froce. Il mord tous ceux qu'il ne connat pas et ne se laisse monter
que par son matre. C'est avec bien de la peine que je suis venu 
bout de l'enfourcher. Ce coquin-l ne voulait pas servir la France. A
force de pain et de caresses, j'en suis venu  bout. Mais, dans les
premiers jours, il se cabrait et mordait comme un dmon. Une fois
qu'on est dessus, il est doux et tranquille. Il court comme le vent et
saute comme un chevreuil. Lorsque mes deux autres seront arrivs, je
pourrai le vendre. Voil la poste qui arrive. Adieu, ma bonne mre, je
n'ai que le temps de t'embrasser. Adieu! adieu!




CHAPITRE QUATORZIEME.

 Court rsum.--Bataille de Marengo.--Turin, Milan, en
   1800.--Latour-d'Auvergne.--Occupation de Florence.--George
   Lafayette.


Mais si je continue l'histoire de mon pre, on me dira peut-tre que
je tarde bien  tenir la promesse que j'ai faite de raconter ma propre
histoire. Faut-il que je rappelle ici ce que j'ai dit au commencement
de mon livre? Tout lecteur a la mmoire courte, et, au risque de me
rpter, je rsumerai de nouveau ma pense sur le travail que j'ai
entrepris.

Toutes les existences sont solidaires les unes des autres, et tout
tre humain qui prsenterait la sienne isolment, sans la rattacher 
celle de ses semblables, n'offrirait qu'une nigme  dbrouiller. La
solidarit est bien plus vidente encore, lorsqu'elle est immdiate
comme celle qui rattache les enfans aux parens, les amis aux amis du
pass et du prsent, les contemporains aux contemporains de la veille
et du jour mme. Quant  moi (comme quant  vous tous), mes penses,
mes croyances et mes rpulsions, mes instincts comme mes sentimens
seraient un mystre  mes propres yeux, et je ne pourrais les
attribuer qu'au hasard, qui n'a jamais rien expliqu en ce monde, si
je ne relisais pas dans le pass la page qui prcde celle o mon
individualit est inscrite dans le livre universel. Cette
individualit n'a, par elle seule, ni signification, ni importance
aucune. Elle ne prend un sens quelconque qu'en devenant une parcelle
de la vie gnrale, en se fondant avec l'individualit de chacun de
mes semblables, et c'est par l qu'elle devient de l'histoire.

Ceci pos, et pour n'y plus revenir, j'affirme que je ne pourrais pas
raconter et expliquer ma vie sans avoir racont et fait comprendre
celle de mes parens. C'est aussi ncessaire dans l'histoire des
individus que dans l'histoire du genre humain. Lisez  part une page
de la rvolution ou de l'empire, vous n'y comprendrez rien si vous ne
connaissez toute l'histoire antrieure de la rvolution et de
l'empire; et pour comprendre la rvolution et l'empire, encore vous
faut-il connatre toute l'histoire de l'humanit. Je raconte ici une
histoire intime; l'humanit a son histoire intime dans chaque homme.
Il faut donc que j'embrasse une priode d'environ cent ans pour
raconter quarante ans de ma vie.

Je ne puis coordonner sans cela mes souvenirs. J'ai travers l'empire
et la restauration; j'tais trop jeune au commencement pour comprendre
par moi-mme l'histoire qui se faisait sous mes yeux et qui s'agitait
autour de moi. J'ai compris alors, tantt par persuasion, tantt par
raction,  travers les impressions de mes parens. Eux, ils avaient
travers l'ancienne monarchie et la rvolution. Sans leurs
impressions, les miennes eussent t beaucoup plus vagues, et il est
douteux que j'eusse conserv, des premiers temps de ma vie, un
souvenir aussi net que celui que j'ai. Or, ces premires impressions,
quand elles ont t vives, ont une importance norme, et tout le reste
de notre vie n'en est souvent que la consquence rigoureuse.


SUITE DE L'HISTOIRE DE MON PRE.

J'ai laiss mon jeune soldat quittant le fort de Bard, et pour
rappeler sa situation au lecteur, je citerai, d'une lettre date
d'Ivre, et adresse par lui  _son neveu_ Ren de Villeneuve,
quelques fragmens  propos des mmes vnemens.

Mais, d'abord, je dirai comment mon pre, g de 21 ans, avait un
neveu, son ami et son camarade, plus g d'un ou deux ans que
lui-mme. M. Dupin de Francueil avait soixante ans lorsqu'il pousa ma
grand'mre. Il avait t mari en premires noces  Mlle Bouilloud,
dont il avait eu une fille. Cette fille avait pous M. de Villeneuve,
neveu de Mme Dupin de Chenonceaux, et en avait eu deux fils, Ren et
Auguste, que mon pre aima toujours comme ses frres. On peut croire
qu'ils le plaisantaient beaucoup sur la gravit de son rle d'oncle,
et qu'il leur fit grce du respect que son titre rclamait. Une
succession avait lev quelques diffrends entre leurs hommes
d'affaires, et voici comment, aujourd'hui, mon cousin Ren s'explique
avec moi sur cette contestation: Les gens d'affaires trouvaient des
motifs de chicane, des chances de gain pour nous,  entamer un procs:
il s'agissait d'une maison et de trente mille francs lgus par M. de
Rochefort, petit-fils de Mme Dupin de Chenonceaux,  notre cher
Maurice. Maurice, mon frre et moi, nous rpondmes aux gens
d'affaires que nous nous aimions trop pour nous disputer sur quoi que
ce soit; que, s'ils tenaient cependant  se quereller entre eux, nous
leur donnions la permission de se battre. J'ignore s'ils en
profitrent, mais nos dbats de famille furent ainsi termins.

Ces trois jeunes gens taient bons et dsintresss, sans aucun doute;
mais le temps aussi valait mieux que celui o nous sommes. Malgr les
vices du gouvernement directorial, malgr l'anarchie des ides, la
tourmente rvolutionnaire avait laiss dans les esprits quelque chose
de chevaleresque. On avait souffert, on s'tait habitu  perdre sa
fortune sans lchet,  la recouvrer sans avarice, et il est certain
que le malheur et le danger sont de salutaires preuves. L'humanit
n'est pas encore assez pure pour ne pas contracter les vices de
l'gosme dans le repos et dans les jouissances matrielles.
Aujourd'hui, l'on trouverait bien peu de familles o des collatraux,
en prsence d'un hritage contestable, termineraient leur diffrend en
s'embrassant et en riant  la barbe des procureurs.

Dans la lettre que mon pre crivit d'Ivre  l'an de ses neveux, il
raconte encore le passage du Saint-Bernard et l'attaque du fort de
Bard. Les fragmens que je vais transcrire montrent combien on agissait
gament et sans la moindre pense de vanterie dans ce beau moment de
notre histoire:


..... J'arrive au pied d'un roc, prs d'un prcipice o mon
tat-major s'tait perch. Je me prsente au gnral: il me reoit. Je
m'installe, je prsente mon respect  Bonaparte. La mme nuit, il
ordonne l'attaque du fort de Bard. _Je me trouve_  l'assaut avec mon
gnral[26]. Les boulets, les bombes, les grenades, les obus grondent,
roulent, tonnent, clatent de tous cts. Nous sommes battus, je ne
suis point bless.....

  [26] _Je me trouve_ est bien joli. On a vu qu'il y avait t sans
  ordres, sans cheval, et _pour le plaisir_.

Nous tournons le fort en grimpant  travers les rochers et les
abmes. Bonaparte grimpe avec nous. Plusieurs hommes roulent dans les
prcipices. Nous descendons enfin dans la plaine: on s'y battait. Un
hussard venait de prendre un beau cheval; je l'arrte, et me voil
mont, chose assez ncessaire  la guerre. Ce matin, je porte un ordre
aux avant-postes; je trouve les chemins jonchs de cadavres. Demain,
ou cette nuit, nous avons une bataille range. Bonaparte n'est pas
patient, il veut absolument avancer. Nous y sommes tous fort
disposs.........................

Nous dvastons un pays admirable. Le sang, le carnage, la dsolation
marchent  notre suite, nos traces sont marques par des morts et des
ruines. On a beau vouloir mnager les habitans, l'opinitret des
Autrichiens nous force  tout canonner. J'en gmis tout le premier, et
tout le premier pourtant, cette maudite passion des conqutes et de la
gloire me saisit et me fait dsirer impatiemment qu'on se batte et
qu'on avance.


LETTRE I.

_De Maurice  sa mre._

     _Stradella_, 21 prairial.

Nous courons comme des diables. Hier, nous avons pass le P et
ross l'ennemi. Je suis trs fatigu. Toujours  cheval, charg de
missions dlicates et pnibles, je m'en suis tir assez bien, et t'en
donnerai des dtails lorsque j'aurai un peu de temps. Ce soir, je n'ai
que celui de t'embrasser et de te dire que je t'aime.


LETTRE II.

     Au quartier-gnral,  _Torre di Garofolo_,
     le 27 prairial an VIII.

Historiens, taillez vos plumes; potes, montez sur Pgase; peintres,
apprtez vos pinceaux; journalistes, mentez tout  votre aise! Jamais
sujet plus beau ne vous fut offert. Pour moi, ma bonne mre, je vais
te conter le fait tel que je l'ai vu, et tel qu'il s'est pass.

Aprs la glorieuse affaire de Montebello nous arrivons le 23 
Voghera. Le lendemain nous en partons  dix heures du matin, conduits
par notre hros, et  quatre de l'aprs-midi, nous arrivons dans les
plaines de San-Giuliano. Nous y trouvons l'ennemi, nous l'attaquons,
nous le battons, et l'acculons  la Bormida, sous les murs
d'Alexandrie. La nuit spare les combattans; le 1er consul et le
gnral en chef vont se loger dans une ferme  Torre di Garofolo. Nous
nous tendons par terre sans souper, et l'on dort. Le lendemain matin,
l'ennemi nous attaque, nous nous rendons sur le champ de bataille et
nous y trouvons l'affaire engage. C'tait sur un front de deux
lieues. Une canonnade et une fusillade  rendre sourd! Jamais, au
rapport des plus anciens, on n'avait vu l'ennemi si fort en
artillerie. Sur les neuf heures, le carnage devenait tel que deux
colonnes rtrogrades de blesss et de gens qui les portaient,
s'taient formes sur la route de Marengo  Torre di Garofolo. Dj
nos bataillons taient repousss de Marengo. La droite tait tourne
par l'ennemi, dont l'artillerie formait un feu crois avec le centre.
Les boulets pleuvaient de toutes parts. L'tat-major tait alors
runi. Un boulet passe sous le ventre du cheval de l'aide-de-camp du
gnral Dupont. Un autre frise la croupe de mon cheval. Un obus tombe
au milieu de nous, clate et ne blesse personne. On dlibre pourtant
sur ce qu'il est bon de faire. Le gnral en chef envoie  la gauche
un de ses aides-de-camp, nomm Laborde avec qui je suis assez li; il
n'a pas fait cent pas que son cheval est tu, je vais  la gauche avec
l'adjudant-gnral Stabenrath. Chemin faisant, nous trouvons un
peloton du 1er de dragons. Le chef s'avance vers nous tristement, nous
montre douze hommes qu'il avait avec lui, et nous dit que c'est le
reste de cinquante qui formaient son peloton le matin. Pendant qu'il
parlait, un boulet passe sous le nez de mon cheval, et l'tourdit
tellement qu'il se renverse sur moi comme mort. Je me dgage lestement
de dessous lui. Je le croyais tu et fus fort tonn quand je le vis
se relever. Il n'avait aucun mal. Je remonte dessus et nous nous
rendons  la gauche, l'adjudant-gnral et moi. Nous la trouvons
rtrogradant. Nous rallions, de notre mieux, un bataillon. Mais 
peine l'tait-il que nous voyons, encore plus sur la gauche, une
colonne de fuyards courant  toutes jambes. Le gnral m'envoie
l'arrter. C'tait l chose impossible. Je trouve l'infanterie
ple-mle avec la cavalerie, les bagages et les chevaux de main. Les
blesss abandonns sur la route et crass par les caissons et
l'artillerie. Des cris affreux, une poussire  ne pas se voir  deux
pas de soi. Dans cette extrmit, je me jette hors de la route et
cours en avant, criant: _halte  la tte!_ Je cours toujours; pas un
chef, pas un officier. Je rencontre Caulincourt le jeune, bless  la
tte, et fuyant, emport par son cheval. Enfin je trouve un
aide-de-camp. Nous faisons nos efforts pour arrter le dsordre. Nous
donnons des coups de plat de sabre aux uns, des loges aux autres;
car, parmi ces dsesprs il y avait encore bien des braves. Je
descends de cheval, je fais mettre une pice en batterie, je forme un
peloton. J'en veux former un second. A peine avais-je commenc que le
premier avait dj dguerpi. Nous abandonnons l'entreprise et courons
rejoindre le gnral en chef. Nous voyons Bonaparte battre en
retraite.

Il tait deux heures; nous avions dj perdu, tant prises que
dmontes, douze pices de canon. La consternation tait gnrale; les
chevaux et les hommes harasss de fatigue, les blesss encombraient
les routes. Je voyais dj le P, le Tesin  repasser; un pays 
traverser dont chaque habitant est notre ennemi, lorsqu'au milieu de
ces tristes rflexions, un bruit consolateur vient ranimer nos
courages. La division Desaix et Kellermann arrivent avec treize pices
de canon. On retrouve des forces, on arrte les fuyards. Les divisions
arrivent; on bat la charge et on retourne sur ses pas; on enfonce
l'ennemi, il fuit  son tour, l'enthousiasme est  son comble: on
charge en riant; nous prenons huit drapeaux, six mille hommes, deux
gnraux, vingt pices de canon, et la nuit seule drobe le reste 
notre fureur.

Le lendemain matin, le gnral Mlas envoie un parlementaire: c'tait
un gnral. On le reoit dans la cour de notre ferme, au son de la
musique de la garde consulaire et toute la garde sous les armes. Il
apporte des propositions. On nous cde Gnes, Milan, Tortone,
Alexandrie, Acqui, Pizzighitone, enfin une partie de l'Italie et le
Milanais. Ils s'avouent vaincus. Nous allons aujourd'hui dner chez
eux  Alexandrie. L'armistice est conclu. Nous donnons des ordres dans
le palais du gnral Mlas. Les officiers autrichiens viennent me
demander de parler pour eux au gnral Dupont. C'est, en vrit, trop
plaisant! Aujourd'hui, l'arme franaise et l'arme autrichienne n'en
forment plus qu'une. Les officiers impriaux enragent de se voir ainsi
donner des lois; mais ils ont beau enrager, ils sont battus. _V
victis!_

Ce soir, le gnral Stabenrath, nomm pour l'excution des articles
du trait, et avec lequel j'tais le matin de la bataille, m'a dit en
me serrant la main qu'il tait content de moi; que j'avais t comme
un beau diable, et que le gnral Dupont en tait instruit. Dans le
fait, je puis te dire, ma bonne mre, que j'ai t ce qui s'appelle
ferme et toute la journe sous le boulet. Nous avons eu un nombre
infini de blesss, et, comme ils le sont tous par le canon, trs peu
en reviendront. On en apporta hier par centaines au quartier-gnral,
et, ce matin, la cour tait pleine de morts. La plaine de Marengo est
jonche de cadavres sur un espace de deux lieues. L'air est empest,
la chaleur touffante. Nous allons demain  Tortone, j'en suis fort
aise, car, outre qu'on meurt de faim ici, l'infection devient telle
que, dans deux jours, il ne serait plus possible d'y tenir. Et quel
spectacle! on ne s'habitue pas  cela.

Pourtant, nous sommes tous de fort bonne humeur; voil la guerre! Le
gnral a des aides-de-camp fort aimables, et qui me tmoignent
beaucoup d'amiti. Plus d'inquitude, ma bonne mre, voil la paix;
dors sur les deux oreilles; bientt, nous n'aurons plus qu' nous
reposer sur nos lauriers. Le gnral Dupont va me faire lieutenant.
Vraiment! j'allais oublier de te le dire, tant je me suis oubli
depuis quelques jours. Comme son aide-de-camp a t bless, je lui en
sers provisoirement. Adieu, ma bonne mre, je suis harass de fatigue
et vais me coucher sur la paille. Je t'embrasse de toute mon ame. A
Milan, o nous allons ces jours-ci, je t'en dirai plus long et
j'crirai  mon oncle de Beaumont.


LETTRE III.

   _Au citoyen Beaumont,  l'htel de Bouillon, quai Malaquais, Paris._

        _Turin_, le .. messidor an VIII (juin ou juillet 1800).

Pim, pan, pouf, patatra! en avant! sonne la charge! En retraite! en
batterie! Nous sommes perdus! Victoire! Sauve qui peut! Courez 
droite,  gauche, au milieu! Revenez, restez, partez, dpchons-nous!
Gare l'obus! au galop! Baisse la tte, voil un boulet qui ricoche....
Des morts, des blesss, des jambes de moins, des bras emports, des
prisonniers, des bagages, des chevaux, des mulets, des cris de rage,
des cris de victoire, des cris de douleur, une poussire du diable,
une chaleur d'enfer, des f..., des b..., des m..., un charivari, une
confusion, une bagarre magnifique. Voil, mon bon et aimable oncle, en
deux mots, l'aperu clair et net de la bataille de Marengo, dont votre
neveu est revenu trs bien portant, aprs avoir t culbut, lui et
son cheval, par le passage d'un boulet, et avoir t rgal, pendant
quinze heures, par les Autrichiens, du feu de trente pices de canon,
de vingt obusiers et de trente mille fusils. Cependant, tout n'est pas
si brutal, car le gnral en chef, content de mon sang froid et de la
manire dont j'avais ralli des fuyards pour les ramener au combat,
m'a nomm lieutenant sur le champ de bataille de Marengo. Je n'ai donc
plus qu'un fil dans mon paulette. Maintenant, couverts de gloire et
de lauriers, aprs avoir t dner chez papa Mlas et lui avoir donn
nos ordres dans son palais d'Alexandrie, nous sommes revenus  Turin
avec mon gnral, nomm ministre extraordinaire du gouvernement
franais, et nous donnons des lois au Pimont, logs au palais du duc
d'Aoste, ayant chevaux, voitures, spectacles, bonne table, etc. Le
gnral Dupont a sagement congdi tout son tat-major; il n'a
conserv que ses deux aides-de-camp et moi, de manire que me voil
adjoint tout seul au ministre. Comme je n'entends pas grand'chose aux
affaires, je donne mes audiences dans la salle  manger, parce que,
par principe, je ne parle jamais mieux que quand je suis _dans mon
assiette_. C'est avec de telles maximes qu'on gouverne sagement les
empires. Malheureusement, voil la guerre termine; tant pis, car
encore trois ou quatre culbutes sur la poussire des champs de
bataille, et j'tais gnral. Cependant, je ne perds pas courage.
Quelque bon matin, les affaires se brouilleront encore, et nous
rattraperons le temps perdu, en nous retapant sur nouveaux frais.

Ne m'en veuillez pas, mon bon oncle, d'tre rest si longtemps sans
vous crire. Mais nos courses, nos conqutes, nos victoires, m'ont
absolument pris tous mes instans. Dsormais, je serai plus exact; je
n'y aurai pas grand'peine. Je n'aurai qu' suivre les mouvemens de mon
coeur, il me ramne toujours vers mon bon oncle, que j'embrasse de
toute mon ame.

Je prie M. de Bouillon d'agrer l'hommage de mon respect,

     MAURICE.


Dans une troisime lettre sur la bataille de Marengo, lettre adresse
aux jeunes Villeneuve, et commenant ainsi: _Or, coutez, mes chers
neveux_, mon pre ajoute quelques circonstances omises  dessein dans
ses autres lettres:

 Votre _respectable_ oncle, aprs avoir t fris par un boulet,
culbut par un autre, lui et son cheval, avait reu dans la poitrine
un coup de crosse, ce qui lui procura un petit crachement de sang qui
dura une heure, et dont il se gurit en courant toute la journe au
grand trot et au grand galop, etc..... Au reste, mes amis, si je ne me
suis pas fait tuer, ce n'est pas ma faute.. Le dtail de toutes nos
misres serait trop long; mais figurez-vous ce que c'est que de rester
trois grands jours dans des plaines brlantes sans rien manger. A
_Torre di Garofolo_, nous avions, pour tout soulagement, un puits pour
1,400 hommes..............................................

Il finit en disant:

Recevez, mes bons amis, vingt-trois embrassades chacun, et prsentez
mes respects  ces dames.


LETTRE VI.

     _Milan_, le .. fructidor an VIII (septembre 1800).

Il y a bien longtemps que je ne t'ai crit, ma bonne mre, mais les
derniers temps de notre sjour  Turin ont t si remplis, nous avons
eu tant  faire pour mettre en ordre le reste de notre ministre; 
peine arrivs  Milan, nous avons eu tant de visites  rendre avec le
gnral Dupont, que, jusqu' prsent, je n'ai pu te donner de mes
nouvelles. Le gnral continue  me montrer beaucoup d'intrt. Tes
lettres n'y ont pas peu contribu. Je suis de tous ses voyages, de
toutes ses parties. Il a laiss  Turin Decouchy et Merlin....

Nous passons notre temps ici  courir en voiture et  faire des
dners. Nous en faisons de fort bons chez Ptiet, le ministre de
France. Le soir, nous allons au cours et au spectacle, qui est
magnifique. Il y a une cantatrice et un tnor admirables. Les ballets
sont fort mal danss, mais les dcorations superbes. En somme, forc
de m'amuser _par ordre_, je prends le parti de m'amuser pour tout de
bon. Milan est fort agrable; mais je suis fort content de m'en aller.
Tout cela est bel et bon; mais deux mois passs dans les plaisirs ne
vous avancent pas plus que si vous aviez dormi deux mois. Et deux mois
passs dans les camps peuvent me faire capitaine. Et puis, il faut
courir et voyager quand on est jeune: cette coutume date de Tlmaque.
Adieu, ma bonne mre; il faut que j'aille faire mon porte-manteau. Je
t'embrasse de toute mon ame.


LETTRE VII.

     _Bologne_, 24 fructidor.

   .....................

Ah! que tu es fine, ma bonne mre! Tu as devin, sans que je t'en aie
dit un seul mot, que j'avais t, dans cette maudite Capoue, sous
l'empire d'une terrible proccupation! Ne m'interroge pas trop, je
t'en prie. Il y a des choses qu'on aime mieux raconter qu'crire. Que
veux-tu! je suis dans l'ge des motions vives, et je ne suis pas
coupable de les ressentir. J'ai t enivr, mais j'ai souffert aussi;
pardonne-moi donc, et souviens-toi que j'ai quitt Milan avec joie,
avec une ardente volont de me consacrer aux devoirs de mon emploi.
Plus tard, je te racontrai tout, de sangfroid; car dj j'ai retrouv,
dans l'agitation de mon mtier, le calme de mon esprit. Je me suis
acquitt de mon mieux de la commission du gnral. J'ai parcouru en
trois jours toute la ligne. Je suis arriv hier, et, le soir mme,
j'ai eu la satisfaction de voir mon rapport, dont le gnral a t
trs content, envoy tout vif au gnral en chef. Ce n'est pas l
servir en machine, et j'aime la guerre quand j'en comprends les
mouvemens et la pense. C'est pour moi comme une belle partie
d'checs: au lieu que, pour le pauvre soldat, c'est un grossier jeu de
hasard. Il est vrai que bien des tres, qui me valent sous d'autres
rapports, sont forcs de passer leur vie dans des fatigues obscures
que n'embellit jamais le plaisir de comprendre et de savoir. Je les
plains, et je partagerais leurs souffrances, si, en les partageant, je
pouvais les adoucir. Mais il n'en serait rien, et, puisque l'ducation
m'a donn quelque lumire, ne dois-je pas  mon pays, dont j'ai
embrass la dfense avec ardeur, de mettre  son service la petite
capacit de ma cervelle, aussi bien que l'activit de mes membres? M.
de Latour-d'Auvergne, ce hros que je pleure, fut de mon avis quand je
lui parlai ainsi; il me trouva tout aussi bon patriote que lui-mme,
malgr mon grain d'ambition et tes sollicitudes maternelles. Sa
modestie m'a fait surtout une impression que je n'oublierai jamais, et
que, toute ma vie, je me proposerai pour modle. La vanit gte le
mrite des plus belles actions. La simplicit, un silence dlicat sur
soi-mme en rehaussent le prix et font aimer ceux qu'on admire. Hlas!
il n'est plus! Il a trouv une mort glorieuse et digne de lui. Tu ne
le maudis plus maintenant, et tu le regrettes avec moi!

D'ailleurs, tu persistes  dtester tous les hros. Comme je n'en
suis pas encore un, je ne crains rien pour le prsent. Mais est-ce que
tu me dfends d'aspirer  le devenir? Je serais capable d'y renoncer
si tu me menaais de ne plus m'aimer, et d'aller planter des choux en
guise de lauriers dans les carrs de ton jardin. Mais j'ai bon espoir
pourtant que tu t'habitueras  mon ambition et que je trouverai moyen
de me la faire pardonner.

J'ai travers les Etats du duc de Parme et je me suis cru en 88. Des
fleurs de lis, des armes, des livres, des chapeaux sous les bras, des
talons rouges; ma foi, cela parat bien drle aujourd'hui. On nous
regardait dans les rues comme des animaux extraordinaires. Il y avait
dans leurs regards un mlange d'effroi, de scandale, de haine
tout--fait comique: Ils ont tous les prjugs, la sottise et la
poltronnerie de nos royalistes de Paris. Notre commissaire des
guerres, jeune homme tout  fait aimable, passa la soire dans une des
grandes maisons de l'endroit, et nous raconta que la conversation
avait roul tout le temps sur l'arbre gnalogique de chaque famille
des Etats du duc. Pour se divertir, il leur dit qu'il y avait dans la
ville un petit-fils du marchal de Saxe, et qu'il servait la
rpublique. Il y eut un long cri d'horreur et de stupfaction dans
l'assemble. On n'en revenait pas, et encore n'osa-t-on pas dire
devant ce jeune homme tout ce qu'on pensait d'une pareille
abomination. J'en ai bien ri.

J'ai t voir, dans cette bonne ville de Parme, l'acadmie de
peinture et l'immense thtre dans le got des anciens cirques, bti
par Farnse. On n'y a pas jou depuis deux sicles, il tombe en
ruines, mais il est encore admirable. A Bologne, j'ai vu la galerie
San-Pietri, une des plus belles collections de l'Italie. Il y a les
plus beaux ouvrages de Raphal, du Guide, du Guerchin et des Carrache.

Adieu, ma bonne mre, aime-moi, gronde-moi, pourvu que tes lettres
soient bien longues, car je n'en trouve jamais assez.


LETTRE X.

_De Maurice  sa mre._

     _Florence_, 26 vendmiaire an IX (octobre 1800).

C'est pour le coup que nous venons de faire une belle quipe! Nous
venons de rompre la trve comme de jolis garons que nous sommes. En
trois jours nous nous sommes empars de la Toscane et de la belle et
dlicieuse ville de Florence. M. de Sommariva, ses fameuses troupes,
ses terribles paysans arms, tout a fui  notre approche, et nous
sommes des enfonceurs de portes ouvertes.

Avec le gnral Dupont commandant l'expdition, nous avons travers
l'Apennin  la tte de l'avant-garde, et maintenant nous nous reposons
dlicieusement sous les oliviers, les orangers, les citronniers et les
palmiers qui bordent les rives de l'Arno. Cependant, les Toscans,
insurgs, se sont retranchs dans Arezzo, et tiennent en chec le
gnral Mounier, l'un de nos gnraux de division; mais nous venons
d'y envoyer du canon, et demain tout sera termin.

Il n'y a rien de comique comme notre entre  Florence: M. de
Sommariva avait envoy  notre rencontre plusieurs parlementaires
chargs de nous assurer de sa part qu'il allait dsarmer les paysans
qu'il avait soulevs, et qu'il nous priait de nous arrter; mais que
si nous persistions  entrer dans Florence, il se ferait tuer sur les
remparts. C'tait bien parler. Mais, en dpit de ses promesses et de
ses menaces, nous continumes notre marche. Arrivs  quelques milles
de Florence, le gnral Dupont envoie le gnral Jablonowski avec un
escadron de chasseurs pour savoir si en effet l'ennemi dfend la
place. Moi, qui me trouvais l assez dsoeuvr, je suis le gnral
Jablonowski. Nous arrivons militairement par quatre le sabre  la
main, au grand trot. Point de rsistance. Nous entrons dans la ville.
Personne pour nous arrter. Au coin d'une rue, nous nous trouvons nez
 nez avec un dtachement de cuirassiers autrichiens. Nos chasseurs
veulent les sabrer. L'officier autrichien s'avance vers nous, chapeau
bas, et nous dit que lui et son piquet formant la garde de police, il
est oblig de se retirer des derniers. Une si bonne raison nous
dsarme, et nous le prions poliment d'aller rejoindre bien vite le
reste de l'arme autrichienne et toscane qui se repliait sur Arezzo.
Nous arrivons sur la grande place, o les dputs du gouvernement
viennent nous rendre leurs devoirs. J'tablis le quartier-gnral dans
le plus beau quartier et le plus beau palais de la ville. Je retourne
vers le gnral Dupont; nous faisons une entre triomphale, et voil
une ville prise!

Le soir mme, on illumine le Grand-Opra, on nous garde les plus
belles loges, on nous envoie de bonnes berlines pour nous y traner,
et nous voil installs en matres. Le lendemain, il nous restait 
prendre deux forts garnis chacun de dix-huit pices de canon et d'un
obusier. Nous envoyons dire aux deux commandans que nous allons leur
fournir toutes les voitures ncessaires  l'vacuation de leurs
garnisons. Frapps d'une si _terrible_ sommation, ils se rendent
sur-le-champ, et nous voil matres des deux forts. Cette capitulation
nous a fait tant rire, que nous tions tents de nous imaginer que les
Autrichiens s'entendaient avec nous. Il parat cependant qu'il n'en
est rien.

Ils ont emport et embarqu  Livourne la fameuse Vnus et les deux
plus belles filles de Niob. J'ai t ce matin  la galerie. Elle est
remplie d'une immense quantit de statues antiques presque toutes
superbes. J'ai vu le fameux Torse, la Vnus  la coquille, le Faune,
le Mercure, et force empereurs et impratrices de Rome. Cette ville
fourmille de beaux difices et regorge de chefs-d'oeuvre. Les ponts,
les quais et les promenades sont un peu distribus comme  Paris, mais
elle a cet avantage d'tre situe dans un vallon admirable d'aspect et
de fertilit. Ce ne sont que _villas_ charmantes, alles de
citronniers, forts d'oliviers; juge comme tout cela nous parat joli
au sortir des Apennins!

a ira bien pourvu que a dure, mais je crois que nous marcherons du
ct de Ferrare si les hostilits recommencent avec les Autrichiens.
Alors, nous abandonnerons ces belles contres pour retourner aux rives
arides du P.

Tu vois, ma bonne mre, que je cours de la belle manire. Je ne veux
point quitter le gnral Dupont; il me veut du bien. Je jouis ici de
l'amiti et de la considration de ceux avec qui je vis. Le gnral a
trois aides-de-camp; le troisime est Merlin, fils du directeur. Il
tait aide-de-camp de Bonaparte, et a fait avec lui les campagnes
d'Egypte. Il est capitaine dans mon rgiment; sa soeur avait pous
notre colonel peu de temps avant qu'il ft tu. Bonaparte, ne gardant
plus que des aides-de-camp chefs de brigade, nous l'a envoy au
retour de la campagne de l'arme de rserve. C'est un fort bon enfant.
Moi je suis l'officier de correspondance attach immdiatement au
gnral, logeant et vivant avec lui. Je suis devenu dcidment l'homme
de confiance pour les missions dlicates et rapides. Nous avons un
tat-major compos de plusieurs officiers, mais qui ne vivent point
avec nous. Notre socit se compose de Merlin, Morin, Decouchy,
Barthlemy, frre du directeur, George Lafayette et moi; c'est avec
George Lafayette que je suis le plus li. C'est un jeune homme
charmant, plein d'esprit, de franchise et de coeur. Il est
sous-lieutenant au 11e rgiment de hussards, et commande trente
hussards de notre escorte. Nous formons ce qu'on appelle la bande
joyeuse. Mme de Lafayette et sa fille sont maintenant  Chenonceaux,
notre liaison s'accrot tout naturellement de cette liaison de nos
parens. Tu devrais bien y aller faire un tour. Ce voyage te
distrairait et tu en as grand besoin, ma pauvre mre. Le sjour de
Nohant, depuis que je n'y suis plus, te parat sombre. Cette ide
m'afflige, je serais le plus heureux du monde si tu ne t'ennuyais
point. Nous faisons, Lafayette et moi, les plus jolis projets de
runion pour quand la paix sera venue. Nous nous voyons  Chenonceaux,
avec nos bonnes mres, n'ayant d'autre soin que celui de les divertir
et de les ddommager des inquitudes que nous leur avons donnes. Tu
vois que nous conservons des ides et des sentimens _humains_, malgr
la guerre et le carnage. Je parle bien souvent de toi avec George qui
me parle aussi de sa mre. Quelque bonne qu'elle puisse tre, tu dois
tre encore meilleure et au-dessus de toute comparaison. Quant  pre
Deschartres, en toutes choses il est incomparable, et puisque le voil
_maire de Nohant_, je le salue jusqu' terre et l'embrasse de tout mon
coeur.

     MAURICE.




CHAPITRE QUINZIEME.

 Rome. Entrevue avec le pape. Tentative simule
   d'assassinat.--Monsignor Gonzalvi.--Asola. Premire passion. La
   veille de la bataille.--Passage du Mincio. Maurice
   prisonnier.--Dlivrance. Lettre d'amour.--Rivalits et
   ressentiments entre Brune et Dupont.--Dpart pour Nohant.


LETTRE XI.

     _Rome_, le 2 frimaire an IX (novembre 1800).

Deux jours aprs ma dernire lettre que je t'crivis  notre second
retour  Florence, le gnral Dupont m'envoya  Rome porter des
dpches au pape et au commandant en chef des forces napolitaines. Je
partis avec un de nos camarades, nomm Charles His, Parisien, homme
d'esprit, et ami du gnral Dupont. Nous arrivmes  Rome aprs
trente-six heures de marche, malgr toutes les peurs qu'on avait voulu
nous faire de la fureur du peuple contre le nom franais. Nous ne
trouvmes qu'un extrme tonnement de voir deux Franais arriver seuls
et en uniforme au milieu d'une nation hostile. Notre entre dans la
ville ternelle fut trs comique. Tout le peuple nous suivait en
foule, et si nous eussions voulu, durant notre sjour, nous montrer
pour de l'argent, nous eussions fait fortune. La curiosit tait
telle, que tout le monde courait aprs nous dans les rues. Nous nous
sommes convaincus que les Romains sont les meilleures gens du monde,
et que les exactions commises par certains dilapidateurs nous avaient
seules attir leur inimiti. Nous n'avons qu' nous louer de leurs
procds envers nous. Le saint pre nous a reus avec les marques les
moins quivoques d'amiti et de considration, et nous repartons, ce
matin, pour l'arme, extrmement satisfaits de notre voyage. Nous
avons vu tout ce qu'il est possible d'admirer, tant en antiques qu'en
modernes. Comme j'ai un grand got pour les escalades, je me suis
amus  grimper en dehors de la boule de la coupole de Saint-Pierre.
Quand j'ai t redescendu, on m'a dit que presque tous les Anglais qui
venaient  Rome en faisaient autant, ce qui n'a pas laiss de me
convaincre de la sagesse de mon entreprise. Adieu, ma bonne mre, on
m'appelle pour monter en voiture. Adieu, Rome! Je t'embrasse de toute
mon ame.


LETTRE XII.

     _Bologne_, le 5 frimaire an IX (novembre 1800).

Tu as d voir, ma bonne mre, au style _prudent_ de ma dernire
lettre, que je t'crivais avec la certitude d'tre lu, une demi-heure
aprs, par le secrtaire d'Etat, monsignor Gonzalvi, qui, avec un
petit air de confiance et d'amiti, ne laissait pas de nous espionner
de tout son pouvoir. Nous n'tions pourtant alls  Rome que pour
porter deux lettres, l'une au pape, pour lui demander la mise en
libert des personnes dtenues pour opinions politiques, et l'autre au
commandant en chef des forces napolitaines, pour qu'il notifit  son
gouvernement que nous redemandions le gnral Dumas[27] et M.
Dolomieu, et que, dans le cas d'un refus, les baonnettes franaises
taient toutes prtes  faire leur office. Quoique nous ne fussions
absolument que des porteurs de dpches, on nous crut envoys pour
exciter une insurrection et armer les Jacobins. Dans cette belle
persuasion, on nous campa sur le dos deux officiers napolitains, qui,
sous prtexte de nous faire respecter, ne nous quittaient non plus que
nos ombres; on nous entoura de piges et d'espions, on fit renforcer
la garnison; le bruit courut parmi le peuple que les Franais allaient
arriver. C'tait une rumeur du diable. Le roi de Sardaigne, qui tait
 Naples, se sauva sur-le-champ en Sicile. Le secrtaire d'Etat
tremblait de nous voir dans Rome; il nous rptait sans cesse, pour
nous faire peur, qu'il craignait que nous ne fussions assassins, et
qu'il serait prudent  nous de quitter nos uniformes. Nous lui
rpondions qu'aucune espce de crainte ne pourrait nous dcider 
changer de costume, et que, quant aux assassins, nous tions plus
mchans qu'eux, que le premier qui nous approcherait tait un homme
mort. Pour nous effrayer davantage, on fit arrter avec ostentation,
le soir,  notre porte, des gens arms de grands poignards fort btes.
Nous vmes bien que tout cela tait une comdie, et nous n'en restmes
pas moins  attendre paisiblement la rponse du roi de Naples, que M.
de Damas, gnral en chef, nous disait devoir arriver incessamment.
Nous restmes douze jours  l'attendre, et, pendant ce temps, nous
vnmes  bout, par notre conduite et nos manires, de nous attirer la
bienveillance gnrale. Nous remes et rendmes la visite de tous les
ambassadeurs. Nous fmes une visite d'aprs-midi au pape: c'est l que
mon grand uniforme et celui de mon camarade, qui est aussi dans les
hussards, firent tout leur effet. Le pape, ds que nous entrmes, se
leva de son sige, nous serra les mains, nous fit asseoir  sa droite
et  sa gauche, puis, nous emes avec lui une conversation trs grave
et trs intressante sur la pluie et le beau temps. Au bout d'un quart
d'heure, aprs qu'il se ft bien inform de nos ges respectables, de
nos noms et de nos grades, nous lui prsentmes nos respects; il nous
serra la main de nouveau, en nous demandant notre amiti, que nous
emes la bont de lui accorder, et nous nous sparmes fort contens
les uns des autres. Il tait temps, car je commenais  pouffer de
rire, de nous voir mon camarade et moi, deux vauriens de hussards,
assis majestueusement  la droite et  la gauche du pape. C'et t un
vrai calvaire, s'il y et eu un bon larron.

  [27] Le pre d'Alexandre Dumas.

Le lendemain, nous fmes prsents chez la duchesse Lanti. Il y avait
un monde norme. J'y rencontrai le vieux chevalier de Bernis et le
jeune Talleyrand, aide-de-camp du gnral Damas. Je renouvelai
connaissance avec M. de Bernis, et je me mis  causer avec lui de
Paris et du monde entier. Ma liaison avec ces deux personnages fit un
grand effet dans l'esprit des Romains et des Romaines, et c'est  cela
seulement qu'ils voulurent bien reconnatre que nous n'tions pas des
brigands venus pour mettre le feu aux quatre coins de la ville
ternelle.

La manire dont nous nous gobergions leur donna aussi une grande ide
de notre mrite. Le gnral Dupont nous avait donn beaucoup d'argent
pour reprsenter dignement la nation franaise, et nous nous en
acquittmes le mieux du monde. Nous avions voitures, loges, chevaux,
concerts chez nous et dners fins. C'tait fort divertissant, et nous
avons si bien fait que nous revenons sans un sou. Cette fois, nous
avons servi la patrie fort commodment; mais nous laissons aux Romains
une grande admiration pour notre magnificence, et aux pauvres une
grande reconnaissance pour notre libralit. Ce dernier point est
aussi un plaisir de prince, et c'est le plus doux,  coup sr.

Le secrtaire d'Etat nous dcocha la gracieuset de nous envoyer le
plus savant antiquaire de Rome pour nous montrer toutes les
merveilles. J'en ai tant vu que j'en suis hbt. Tous les originaux
de nos beaux ouvrages et puis toutes les vieilles masures devant
lesquelles il est de bon ton de se pmer d'aise; j'avoue qu'elles
m'ont fort ennuy, et qu'en dpit de l'enthousiasme des vieux Romains,
je prfre Saint-Pierre-de-Rome  tous ces amas de vieilles briques.
J'ai pourtant vu avec intrt la grotte de la nymphe Egrie et les
dbris du pont sur lequel se battit Horatius Cocls, brave officier de
hussards dans son temps.

Enfin, la nouvelle de la reprise des hostilits vint mettre un terme
 nos grandeurs. Nous crivmes  M. de Damas que le dsir de
rejoindre nos drapeaux ne nous permettait pas d'attendre plus
longtemps la rponse du roi de Naples, et nous partmes accompagns de
nos surveillans, les deux officiers napolitains, qui ne nous
quittrent qu' nos avant-postes. M. de Damas, en nous faisant les
adieux les plus aimables, nous avait remerci de la manire dont nous
nous tions comports.

Nous venons d'arriver  Bologne aprs trois jours et trois nuits de
marche, et pendant qu'on attle nos chevaux, je m'entretiens avec
toi. Le gnral Dupont est de l'autre ct du P. Demain je serai prs
de lui. Maintenant, j'espre que nous irons  Venise. Cela dpendra de
nos succs. Quant  moi, j'ai la certitude que nous battrons partout
l'ennemi. Notre nom porte avec lui l'pouvante depuis la bataille de
Marengo. On parle cependant vaguement d'un nouvel armistice, et les
armes n'ont encore fait aucun mouvement directement hostile.

Ma bonne mre, que je regrette donc que nous n'ayons pas vu Rome
ensemble! Tu sais que dans mon enfance c'tait notre rve! A tout ce
que je voyais de beau, je pensais  toi, et mon plaisir tait diminu
par la pense que tu ne le partageais pas. Adieu, je t'aime et
t'embrasse de toute mon ame. On m'appelle pour monter en voiture. Je
voudrais toujours causer avec toi, et je vais ne penser qu' toi, de
Bologne  Casal-Maggiore.

J'embrasse l'ami Deschartres. Dis-lui que j'ai vu les ruines des
maisons d'Horace et de Virgile, et le buste de Cicron, et que j'ai
dit  ces mnes illustres: Messieurs, je vous ai expliqus avec mon
ami Deschartres, et vos oeuvres sublimes m'ont valu plus d'un
_travaillez donc! vous rvez!_

Un immense jardin botanique m'a rappel aussi mon cher prcepteur, et
si, comme un sot que je suis, je n'y ai rien trouv d'intressant en
ptales, tiges et tamines, du moins j'y ai trouv le souvenir de mon
ancien et vritable ami. Plante-t-il toujours beaucoup de choux? Je
dcoiffe ma bonne et je l'embrasse de tout mon coeur.


LETTRE XIII.

     _Asola_, 29 frimaire an IX (dcembre 1800).

Qu'il y a longtemps, ma bonne mre, que je n'ai eu le plaisir de
m'entretenir avec toi; tu vas me dire: A qui la faute? En vrit, ce
n'est pas trop la mienne. Depuis que nous sommes  Asola, nous ne
faisons que courir pour reconnatre les postes ennemis. A peine
rentrs, nous trouvons une socit bruyante et joyeuse, dont les rires
et les bats se prolongent bien avant dans la nuit. On se couche
excd de fatigue, et le lendemain, on recommence. Tu vas me gronder
et me dire que je ferais sagement de me coucher de bonne heure. Mais
si tu tais de la trempe d'un soldat, tu saurais que la fatigue
engendre l'excitation, et que notre mtier n'amne le sang-froid que
quand le danger est prsent. En toute autre circonstance, nous sommes
fous, et nous avons besoin de l'tre. Et puis, j'avais  te dire une
bonne nouvelle, dont je viens seulement d'avoir la certitude. Morin me
l'avait annonce comme trs prochaine, et le gnral vient de me la
confirmer, en me faisant cadeau d'un brevet d'aide-de-camp, d'un
plumet jaune et d'une belle charpe rouge  franges d'or.

Ainsi, me voil aide-de-camp du lieutenant-gnral Dupont, et c'est
ainsi qu'il faut me qualifier sur l'adresse de tes lettres, pour
qu'elles me parviennent plus vite. Le nouveau rglement lui accorde
trois aides-de-camp. Me voil enfin dans un poste charmant, considr,
estim, aim... Oui! aim, d'une bien aimable et bien charmante femme,
et il ne me manque, pour tre parfaitement heureux ici, que ta
prsence... Il est vrai que c'est beaucoup!

Tu sauras donc que, comme la lieutenance Dupont et la division Watrin
sont runies ici, nous formons tous les soirs des runions dans
lesquelles Mme Watrin, clatante de jeunesse et de beaut, brille
comme une toile. Pourtant ce n'est pas elle! Une toile d'un feu plus
doux luit pour moi.

Tu sais qu' Milan j'ai t amoureux. Tu l'as devin _parce que_ je
ne te l'ai pas dit. Je croyais parfois tre aim, et puis, je voyais
ou je croyais voir que je ne l'tais pas. Je cherchais  m'tourdir,
je partis, n'y voulant plus songer.

Cette femme charmante est ici, et nous nous parlions peu; nous nous
regardions  peine. J'avais comme du dpit, quoique ce ne soit gure
dans ma nature. Elle me montrait de la fiert, quoiqu'elle ait le
coeur tendre et passionn. Ce matin, pendant le djeuner, on entendit
tirer au loin le canon. Le gnral me dit de monter aussitt 
cheval, et d'aller voir ce qui se passait. Je me lve, et, en deux
sauts, je dgringole l'escalier et cours  l'curie. Au moment de
monter  cheval je me retourne pour voir derrire moi cette chre
femme, rouge, embarrasse et jetant sur moi un long regard exprimant
la crainte, l'intrt, l'amour... J'allais rpondre  tout cela en lui
sautant au cou: mais, au milieu de la cour, c'tait impossible. Je me
bornai  lui serrer tendrement la main en sautant sur mon noble
coursier, qui, plein d'ardeur et d'audace, fit trois caracoles
magnifiques en s'lanant sur la route. Je fus bientt au poste d'o
partait le bruit. J'y trouve les Autrichiens repousss dans une
escarmouche qu'ils taient venus engager avec nous. J'en revins porter
la nouvelle au gnral. _Elle_ tait encore l. Ah! comme je fus reu!
et comme le dner fut riant, aimable! Comme elle eut pour moi de
dlicates attentions!

Ce soir, par un hasard inespr, je me suis trouv seul avec elle.
Tout le monde, fatigu des courses excessives de la journe, s'tait
couch. Je n'ai pas tard  dire combien j'aimais, et elle, fondant en
larmes, s'est jete dans mes bras. Puis, elle s'est chappe malgr
moi et a couru s'enfermer dans sa chambre. J'ai voulu la suivre; elle
m'a pri, conjur, ordonn de la laisser seule. Et moi, en amant
soumis, j'ai obi. Comme nous montons  cheval  la pointe du jour
pour faire une reconnaissance, je suis rest  m'entretenir avec ma
bonne mre des motions de la journe. Comme ta bonne grande lettre de
huit pages est aimable! Quel plaisir elle m'a fait! Qu'il est doux
d'tre aim, d'avoir une bonne mre, de bons amis, une belle
matresse, un peu de gloire, de beaux chevaux et des ennemis 
combattre! J'ai de tout cela, et, de tout cela, ce qui est le
meilleur, c'est ma bonne mre!

     MAURICE.


Il y a, dans certaines existences, un moment o nos facults de
bonheur, de confiance et d'ivresse atteignent leur apoge. Puis, comme
si notre ame n'y pouvait plus suffire, le doute et la tristesse
tendent sur nous un nuage qui nous enveloppe  jamais. Ou bien est-ce
la destine qui s'obscurcit, en effet, et sommes-nous condamns 
descendre lentement la pente que nous avons gravie avec l'audace de la
joie?

Pour la premire fois, le jeune homme venait de ressentir les
atteintes d'une passion durable. Cette femme, dont il vient de parler
avec un mlange d'enthousiasme et de lgret, cette gracieuse
amourette qu'il croyait peut-tre pouvoir oublier comme il avait
oubli la chanoinesse et plusieurs autres, allait s'emparer de toute
sa vie et l'entraner dans une lutte contre lui-mme, qui fit le
tourment, le bonheur, le dsespoir et la grandeur de ses huit
dernires annes. Ds cet instant, ce coeur naf et bon, ouvert
jusque-l  toutes les impressions extrieures,  une immense
bienveillance,  une foi aveugle dans l'avenir,  une ambition qui n'a
rien de personnel et qui s'identifie avec la gloire de la patrie, ce
coeur qu'une seule affection presque passionne, l'amour filial, avait
rempli et conserv dans sa prcieuse unit, fut partag, c'est--dire
dchir par deux amours presque inconciliables. La mre, heureuse et
fire, qui ne vivait que de cet amour, fut tourmente et brise par
une jalousie naturelle au coeur de la femme, et qui fut d'autant plus
inquite et poignante, que l'amour maternel avait t l'unique passion
de sa vie. A cette angoisse intrieure qu'elle ne s'avoua jamais, mais
qui fut trop certaine et que toute autre femme et fait natre en
elle, se joignit l'amertume des prjugs froisss, prjugs
respectables et sur lesquels je veux m'expliquer, avant d'aller plus
loin.

Mais d'abord il faut dire que cette femme charmante que le jeune homme
avait rve  Milan, et conquise  Asola, cette Franaise qui avait
t en prison au couvent des Anglaises dans le mme temps que ma
grand'mre, n'tait autre que ma mre, Sophie-Victoire-Antoinette
Delaborde. Je lui donne ces trois noms de baptme parce que, dans le
cours agit de sa vie, elle les porta successivement; et ces trois
noms sont eux-mmes comme un symbole de l'esprit des temps. Dans son
enfance, on prfra probablement pour elle le nom d'Antoinette, celui
de la reine de France. Durant les conqutes de l'empire, le nom de
Victoire prvalut naturellement. Depuis son mariage avec elle, mon
pre l'appela toujours Sophie.

Tout est significatif et emblmatique (et le plus naturellement du
monde) dans les dtails en apparence les plus fortuits de la vie
humaine.

Sans doute, ma grand'mre et prfr pour mon pre une compagne de
son rang: mais elle l'a dit et crit elle-mme, elle ne se ft pas
srieusement afflige pour ce qu'on appelait dans son temps et dans
son monde une msalliance. Elle ne faisait pas de la naissance plus de
cas qu'il ne faut, et, quant  la fortune, elle savait s'en passer et
trouver dans son conomie et dans ses privations personnelles de quoi
remdier aux dpenses qu'entranaient les postes plus brillans que
lucratifs qu'occupa son fils. Mais elle ne put qu' grand'peine
accepter une belle-fille dont la jeunesse avait t livre, par la
force des choses,  des hasards effrayans. C'tait l le point dlicat
 trancher, et l'amour, qui est la suprme sagesse et la suprme
grandeur d'ame, quand il est sincre et profond, le trancha rsolument
dans l'ame de mon pre. Un jour vint aussi o ma grand'mre se rendit.
Mais nous n'y sommes point encore, et j'ai  vous raconter bien des
douleurs avant d'en venir  cette poque de mon rcit.

Je ne connais que trs imparfaitement l'histoire de ma mre avant son
mariage. Je dirai plus tard comment certaines personnes crurent agir
prudemment et dans mon intrt, en me racontant des choses que
j'aurais mieux fait d'ignorer et dont rien ne m'a prouv
l'authenticit. Mais fussent-elles toutes vraies, un fait subsiste
devant Dieu: C'est qu'elle fut aime de mon pre, et qu'elle le mrita
apparemment puisque son deuil  elle ne finit qu'avec sa vie.

Mais le principe d'aristocratie a tellement pntr au fond du coeur
humain, que malgr nos rvolutions, il existe encore sous toutes les
formes. Il faudra encore bien du temps pour que le principe chrtien
de l'galit morale et sociale domine les lois et l'esprit des
socits. Le dogme de la Rdemption est pourtant le symbole du
principe de l'expiation et de la rhabilitation. Nos socits
reconnaissent ce principe en thorie religieuse, et non en fait; il
est trop grand, trop beau pour elles. Et pourtant ce quelque chose de
divin qui est au fond de nos ames nous porte, dans la pratique de la
vie individuelle,  violer l'aride prcepte de l'aristocratie morale,
et notre coeur, plus fraternel, plus galitaire, plus misricordieux,
partant plus juste et plus chrtien que notre esprit, nous fait aimer
souvent des tres que la socit rpute indignes et dgrads.

C'est que nous sentons que cette condamnation est absurde, c'est
qu'elle fait horreur  Dieu. D'autant plus que, pour ce qu'on appelle
le monde, elle est hypocrite et ne porte en rien sur la question
fondamentale du bien et du mal. Le grand rvolutionnaire Jsus nous a
dit un jour une parole sublime: c'est qu'il y avait plus de joie au
ciel pour la recouvrance d'un pcheur que pour la persvrance de cent
justes: et le retour de l'enfant prodigue n'est pas un frivole
apologue, je pense. Pourtant, il y a encore une prtendue aristocratie
de vertu qui, fire de ses privilges, n'admet pas que les garemens
de la jeunesse puissent tre rachets. Une femme ne dans l'opulence,
leve avec soin, au couvent, sous l'oeil de respectables matrones,
surveille comme une plante sous cloche, tablie dans le monde avec
toutes les conditions de la prudence, du bien-tre, du calme, du
respect de soi et de la crainte du contrle des autres, n'a pas
grand'peine et peut-tre pas grand mrite  mener une vie sage et
rgle,  donner de bons exemples,  professer des principes austres.
Et encore, je me trompe; car si la nature lui a donn une ame ardente,
au milieu d'une socit qui n'admet pas la manifestation de ses
facults et de ses passions, elle aura encore beaucoup de peine et de
mrite  ne pas froisser cette socit. Eh bien!  plus forte raison,
l'enfant pauvre et abandonne, qui vient au monde avec sa beaut pour
tout patrimoine, est-elle, pour ainsi dire, innocente de tous les
entranemens que subira sa jeunesse, de tous les piges o tombera son
inexprience. Il semble que la prudente matrone serait place en ce
monde pour lui ouvrir ses bras, la consoler, la purifier et la
rconcilier avec elle-mme. A quoi sert d'tre meilleur et plus pur
que les autres, si ce n'est pour rendre la bont fconde et la vertu
contagieuse?--Il n'en est point ainsi pourtant! Le monde est l, qui
dfend  la femme estime de tendre la main  celle qui ne l'est
point, et de la faire asseoir  ses cts. Le monde! ce faux arbitre,
ce code menteur et impie d'une prtendue dcence et d'une prtendue
moralit! sous peine de perdre sa bonne renomme, il faut que la femme
pure dtourne ses regards de la pcheresse; et, si elle lui tend les
bras, le monde, l'aropage des fausses vertus et des faux devoirs, lui
ferme les siens.

Je dis les fausses vertus et les faux devoirs parce que ce n'est pas
la femme vraiment pure, ce ne sont pas les matrones vraiment
respectes qui ont exclusivement  statuer sur le mrite de leurs
soeurs gares. Ce n'est pas une runion de gens de bien qui fait
l'opinion: tout cela est un rve. L'immense majorit des femmes du
monde est une majorit de femmes perdues. Tous le savent, tous
l'avouent, et pourtant personne ne blme et ne soufflte ces femmes
impudentes quand elles blment et souffltent des femmes moins
coupables qu'elles.

Lorsque ma grand'mre vit son fils pouser ma mre, elle fut
dsespre; elle et voulu dissoudre de ses larmes le contrat qui
cimentait cette union. Mais ce ne fut pas sa raison qui la condamna
froidement, ce fut son coeur maternel qui s'effraya des suites. Elle
craignit pour son fils les orages et les luttes d'une association si
audacieuse, comme elle avait craint pour lui les fatigues et les
dangers de la guerre; elle craignit aussi le blme qui allait
s'attacher  lui, de la part d'un certain monde; elle souffrit dans
cet orgueil de moralit qu'une vie exempte de blme lgitimait en
elle; mais il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour voir qu'une
nature privilgie secoue aisment ses ailes, et peut lever son vol
ds qu'on lui ouvre l'espace. Elle fut bonne et affectueuse pour la
femme de son fils, pourtant, la jalousie maternelle resta et le calme
ne se fit gure. Si cette tendre jalousie fut un crime,  Dieu seul
appartient de la condamner, car il chappe  la svrit des hommes, 
celle des femmes surtout.

Depuis Asola, c'est--dire depuis la fin de l'anne 1800 jusqu'
l'poque de ma naissance, en 1804, mon pre devait souffrir
mortellement aussi du partage de son ame entre une mre chrie et une
femme ardemment aime. C'est en 1804 seulement qu'il trouva plus de
calme et de force dans la conscience d'un devoir accompli, lorsqu'il
eut pous cette femme que, bien des fois, il avait essay de
sacrifier  sa mre.

En attendant que je le suive, en le plaignant et en l'admirant, dans
ces combats intrieurs, je vais le reprendre  Asola, d'o il crivait
 sa mre la dernire lettre que j'ai rapporte,  la date du 29
frimaire. Cette date marque un des grands vnemens militaires de
l'poque, le passage du Mincio.

M. de Cobentzel tait encore  Luneville, ngociant avec Joseph
Bonaparte. Ce fut alors que le premier consul, voulant briser par un
coup hardi et dcisif les irrsolutions de la cour de Vienne, fit
passer l'Inn  l'arme du Rhin, commande par Moreau, et le Mincio 
l'arme d'Italie, commande par Brune. A peu de jours de distance, ces
deux lignes furent emportes. Moreau gagna la bataille de Hohenlinden;
et l'arme d'Italie, qui ne manquait pas non plus de bons officiers et
de bons soldats, fit reculer les Autrichiens, et termina ainsi la
guerre en forant l'ennemi  vacuer la Pninsule.

Mais, si la conduite de l'arme fut hroque, l comme partout, si
l'ardeur et l'inspiration individuelle de plusieurs officiers
rparrent les fautes du gnral en chef, il n'en est pas moins
certain que cette opration fut dirige par Brune d'une manire
dplorable. Je ne fais point ici de l'histoire officielle; je
renverrai mon lecteur au rcit de M. Thiers, historien minent des
vnemens militaires, toujours clair, prcis, attachant et fidle. Il
servira de caution aux accusations portes par mon pre contre le
gnral qui, en cette circonstance, fit plus que des fautes: il commit
un crime. Il laissa une partie de son arme abandonne, sans secours,
dans une lutte ingale contre l'ennemi, et son inertie fut
l'enttement cruel de l'amour-propre. Mcontent de l'ardeur qui avait
emport le gnral Dupont  franchir le fleuve avec 10,000 hommes, il
empcha Suchet de lui donner un secours suffisant: et si ce dernier,
voyant le corps de Dupont aux prises avec trente mille Autrichiens et
en grand danger d'tre cras malgr une dfense hroque, n'et
enfreint les ordres de Brune et envoy de son chef le reste de la
division Gazan au secours de ces braves gens, notre aile droite tait
perdue. Cette barbarie, ou cette ineptie du gnral en chef cota la
vie  plusieurs milliers d'intrpides soldats et la libert  mon
pre. Entran par sa bravoure et trop confiant dans son _toile_
(c'tait le prestige du moment, et sans songer  imiter Bonaparte,
chacun se croyait protg comme lui par sa destine) il fut pris par
les Autrichiens, accident plus redout  la guerre que les blessures
graves, et presque plus attristant que la mort pour des jeunes gens
ivres de gloire et d'activit.

C'tait un douloureux rveil aprs une matine d'motions violentes,
qu'une nuit d'impatience et de transport avait prcde. C'est durant
cette veille que, livr aux plus ardentes motions, il avait crit 
sa mre: Qu'il est doux d'tre aim, d'avoir une bonne mre, de
braves amis, une belle matresse, un peu de gloire, de beaux chevaux
et des ennemis  combattre! Il ne lui avait pourtant pas dit que
c'tait le jour mme,  l'instant mme, qu'il allait combattre ces
ennemis dont la prsence faisait partie de son bonheur. Il cachetait
sa lettre, il venait d'y tracer un tendre adieu qui pouvait bien tre
le dernier, et il lui laissait croire qu'il allait seulement monter 
cheval pour faire une reconnaissance. Tout entier  l'amour et  la
guerre, bien que bris par la fatigue de la journe et de toutes les
journes prcdentes, il n'avait pas seulement song  dormir une
heure. La vie tait si pleine et si intense dans ce moment-l pour lui
et pour tous! Dans cette mme nuit, il avait crit  son cher neveu
Ren de Villeneuve, et il avait t plus explicite. Cette lettre
montre une libert d'esprit qui charme et qui surprendrait si elle
tait un fait particulier dans l'histoire de cette poque. Il lui
parle assez longuement d'un came qu'il avait achet pour lui  Rome,
et qu'un ouvrier maladroit a bris en voulant le monter; mais il lui
annonce l'envoi d'autres objets d'art du mme genre, que le cardinal
Gonzalvi s'est charg d'expdier. Car il faut que tu saches, lui
dit-il, que je suis trs bien avec Son Eminence et encore mieux avec
le pape. Puis il lui expose sa situation et celle de l'arme. Il est
deux heures du matin. Dans deux heures nous montons  cheval. Nous
avons pass toute la journe  disposer les troupes; nous avons fait
avancer toute notre artillerie sur la ligne, et,  la pointe du jour,
nous allons nous taper. Tu entendras probablement parler de la journe
du 29, car l'attaque est gnrale dans toute l'arme.

... On selle dj les chevaux du gnral, je les entends dans la
cour, et quand j'aurai crit un mot  ma mre, je vais faire seller
les miens. Je te quitte donc, mon bon ami, pour aller me disputer avec
messieurs les Croates, Valaques, Dalmates, Hongrois et autres, qui
nous attendent. Cela va faire un beau sabbat. Nous avons huit pices
de douze en batterie. Que je suis fch que tu ne sois pas l pour
entendre le vacarme que nous allons faire! Cela t'amuserait, j'en suis
sr.

Le lendemain, il tait dans les mains de l'ennemi, il quittait le
thtre de la guerre, et laissant derrire lui l'arme victorieuse,
ses amis prts  rentrer en France pour aller embrasser leurs mres et
leurs amis, il partait  pied pour un long et pnible exil.--Cet
vnement le sparait aussi de la femme aime et il plongea ma pauvre
grand'mre dans un dsespoir affreux. Il eut des suites sur toute la
vie de ce jeune homme qui, depuis 94, avait oubli ce que c'est que la
souffrance, l'isolement, la contrainte et la rflexion. Peut-tre une
rvolution dcisive s'opra-t-elle en lui. A partir de cette poque,
il fut, sinon moins gai extrieurement, du moins plus dfiant et plus
srieux au fond de son ame. Il et oubli _Victoire_ dans le tumulte
et l'enivrement de la guerre: Il retrouva son image fatalement lie 
toutes ses penses, dans les durs loisirs intellectuels de l'exil et
de la captivit. Rien ne prdispose  une grande passion comme une
grande souffrance.


LETTRE XIV.

     _Padoue_, 15 nivose an IX (janvier 1801).

Ne sois point inquite, ma bonne mre; j'avais pri Morin de
t'crire; ainsi, tu sais srement dj que je suis prisonnier. Je suis
maintenant  Padoue et en route pour Gratz. J'espre tre bientt
chang, le gnral Dupont m'ayant fait redemander  M. de Bellegarde
le matin mme du jour o j'ai t pris. Je ne puis t'en dire davantage
maintenant; mais j'espre que, bientt, je t'annoncerai mon retour.
Adieu! je t'embrasse de toute mon ame. J'embrasse aussi pre
Deschartres et ma bonne.


Ce peu de mots tait destin  rassurer la pauvre mre. La captivit
fut plus longue et plus dure que cette lettre ne l'annonait. Pendant
les deux mois qui s'coulrent sans qu'elle ret aucune nouvelle de
lui, ma grand'mre fut en proie  une de ces douleurs mornes que les
hommes ne connaissent point et auxquelles ils ne pourraient survivre.
L'organisation de la femme, sous ce rapport, est un prodige. On ne
comprend pas une telle intensit de souffrance avec tant de force pour
y rsister. La pauvre mre n'eut pas un instant de sommeil et ne vcut
que d'eau froide. La vue des alimens qu'on lui prsentait lui
arrachait des sanglots et presque des cris de dsespoir. Mon fils
meurt de faim! disait-elle; il expire peut-tre en ce moment, et vous
voulez que je puisse manger? Elle ne voulait plus se coucher. Mon
fils couche par terre, disait-elle; on ne lui donne peut-tre pas une
poigne de paille pour se coucher. Il a peut-tre t pris bless[28].
Il n'a pas un morceau de linge pour couvrir ses plaies. La vue de sa
chambre, de son fauteuil, de son feu, de tout le bien-tre de sa vie,
tout rveillait en elle les plus amres comparaisons; son imagination
lui exagrait les privations et les souffrances que son cher enfant
pouvait endurer. Elle le voyait li dans un cachot: elle le voyait
frapp par des mains sacrilges, tombant de lassitude et d'puisement
au bord des chemins, et forc de se relever et de se traner sous le
bton du caporal autrichien.

  [28] Elle ne se trompait pas, mais elle ne le sut jamais.

Le pauvre Deschartres s'efforait vainement de la distraire. Outre
qu'il n'y entendait rien et que personne n'tait plus alarmiste par
temprament, il tait si triste lui-mme, que c'tait piti de les
voir remuer des cartes le soir sur une table  jeu, sans savoir ce
qu'ils faisaient et sans savoir lequel des deux avait gagn ou perdu
la partie.

Enfin, vers la fin de ventose, Saint-Jean arriva au pas de course. Ce
fut peut-tre la seule fois de sa vie qu'il oublia d'entrer au cabaret
en sortant de la poste. Ce fut peut-tre aussi la seule fois qu'
l'aide de _son_ peron d'argent il mit au galop ce paisible cheval
blanc qui a vcu presque aussi longtemps que lui. Au bruit inusit de
sa dmarche triomphante, ma grand'mre tressaillit, courut  sa
rencontre et reut la lettre suivante:


LETTRE XV.

     _Conegliano_, le 6 ventose an IX (fvrier 1801).

Enfin, je suis hors de leurs mains! Je respire! Ce jour est pour moi
celui du bonheur et de la libert! J'ai l'espoir certain de te revoir,
de t'embrasser dans peu, et tout ce que j'ai souffert est oubli. Ds
ce moment, tous mes dmarches vont tendre  te rejoindre. Le dtail
de toutes mes infortunes serait trop long; je te dirai seulement
qu'aprs tre rests deux mois dans leurs mains, marchant toujours
dans les dserts de la Carinthie et de la Carniole, nous avons t
mens jusqu'aux confins de la Bosnie et de la Croatie; nous allions
entrer dans la Basse-Hongrie, lorsque, par l'vnement le plus
heureux, on nous a fait retourner sur nos pas et, pris un des
derniers, j'ai t rendu un des premiers. Je suis maintenant au second
poste franais, o j'ai trouv un lit, meuble dont je ne me suis point
servi depuis environ trois mois; car j'tais rest un mois, avant
d'tre pris, sans me dshabiller pour dormir, et, depuis ma prise
jusqu' ce jour, je n'ai eu d'autre lit que de la paille. En revenant
 l'arme, j'esprais retrouver le gnral Dupont et mes camarades;
mais j'apprends qu'il est rappel pour avoir, par son intrpide
passage du Mincio, excit la jalousie d'un homme dont on ne tardera
pas  reconnatre l'incapacit.

Le gnral Dupont ayant emmen,  ce que je prsume, mes chevaux et
mes bagages, il ne me reste plus qu' m'adresser au gnral Mounier,
qui est aussi un de ses gnraux divisionnaires. Je ne doute pas qu'il
ne me donne les moyens de retourner prs de toi, et je vais me diriger
vers Bologne, o il est maintenant. Je ne puis plus servir jusqu' mon
change, je suis rendu sur ma parole.

J'prouve une joie d'tre libre, de pouvoir retourner prs de toi
sans qu'on puisse me faire de reproches! Je suis dans le ravissement,
et pourtant j'ai pris comme une habitude de tristesse qui m'empche
encore de comprendre tout mon bonheur. Je vais demain  Trvise, o
les nouveaux renseignemens que je prendrai dcideront de ma route.
Adieu, ma bonne mre, plus d'inquitudes, plus de chagrin. Je
t'embrasse et n'aspire qu'au moment de te revoir. J'embrasse l'ami
Deschartres et ma bonne. Ce pauvre pre Deschartres, qu'il y a
longtemps que je ne l'ai vu.


LETTRE XVI.

     _Paris_, 25 germinal an IX (Avril 1801).

Aprs bien des ennuis et des affaires qui m'ont retenu  Ferrare et 
Milan, o j'ai retrouv le gnral Watrin, un de mes meilleurs amis de
l'aile droite, et qui m'a fait toucher, non sans peine, mes
appointemens arrirs, je me suis mis en route avec George Lafayette.
Nous avons vers quatre fois, et cependant, en dpit des mauvaises
voitures et des brigands[29], nous sommes arrivs  Paris sains et
saufs hier matin. J'ai vu dj mes neveux, mon oncle, mon gnral, et
j'ai t reu de tous avec la plus vive effusion. Mais ma joie
n'tait pas pure, tu manquais  mon bonheur. En passant dans la rue
Ville-l'Evque, je regardai tristement notre maison o tu n'tais
plus, et mon coeur fut bien serr. Je crois rver de me voir rendu 
ma patrie,  ma mre,  mes amis; je suis triste, quoique heureux!
Pourquoi triste, je n'en sais rien! Il y a des motions qu'on ne peut
pas dfinir. C'est sans doute l'impatience de te voir.

  [29] C'tait le temps o les routes de la France taient
  infestes de coupe-jarrets de toute espce, chauffeurs, chouans,
  dserteurs, rebut de tous les partis, mais plus particulirement
  du parti royaliste.

Je fus voir le gnral Dupont le matin mme de mon arrive. Il n'y
tait pas. J'y retournai  cinq heures, je le trouvai  table avec
plusieurs autres gnraux. En me voyant entrer, il se leva pour
m'embrasser. Nous nous sommes serrs mutuellement avec la plus vive
affection et des larmes de joie dans les yeux; Morin tait fou de
plaisir. Pendant le dner, le gnral s'est plu  citer plusieurs
traits honorables pour moi, et  faire mon loge. En rentrant au
salon, nous nous sommes encore embrasss. Aprs tant de prils et de
travaux, cette rception amicale tait pour moi bien douce, j'tais
suffoqu d'attendrissement. Il existe une union relle parmi des
compagnons d'armes. On a mille fois brav la mort ensemble; on a vu
couler leur sang, on est aussi sr de leur courage que de leur amiti.
Ce sont vritablement des frres, et la gloire est notre mre. Il en
est une plus tendre, plus sensible et que j'aime encore mieux. C'est
vers elle que se portent tous mes voeux, c'est  elle que je pense
quand mon gnral et mes amis me disent qu'ils sont contens et fiers
de moi.

Je voulais t'aller embrasser tout de suite, mais Beaumont me dit que
tu vas venir et Pernon t'a trouv un autre logement rue
Ville-l'Evque. Pons dit que l'tat de tes finances te permet
d'arriver. Arrive donc vite, bonne mre, ou je cours te chercher. Le
gnral veut pourtant me retenir pour me prsenter  toutes _nos
grandeurs_. Je ne sais  qui entendre. Si tu pouvais venir de suite,
affaires et bonheur iraient de compagnie. Rponds-moi donc aussitt ou
je pars. Qu'il est doux le moment o l'on retrouve tout ce qui vous
est cher, sa mre, sa patrie, ses amis! On ne saurait croire comme
j'aime ma patrie! Comme on sent le prix de la libert quand on l'a
perdue, on sent de mme l'amour de la patrie quand on en a t
loign. Tous ces gens de Paris n'entendent rien  un tel langage; ils
ne connaissent que l'amour de la vie et de l'argent. Moi, je ne
connais le prix de la vie qu' cause de toi. J'ai vu dj tant de gens
tomber  mes cts sans presque m'en apercevoir que je regarde ce
changement de la vie  la mort comme trs peu de chose en soi-mme.
Enfin, je l'ai conserve malgr le peu de soin que j'en ai pris, cette
vie que je veux te consacrer entirement, quand j'aurai encore donn
quelques annes au service de la France.

Je vais voir le logement que Pernon t'a trouv et le faire prparer
pour ton arrive. Je ne pense qu' cela. Je t'embrasse de toute mon
ame.


LETTRE XVII.

_A Madame ***._

     Sans date ni indication de lieu.

Ah! que je suis heureux et malheureux  la fois! Je ne sais que faire
et que dire, ma chre Victoire: je sais que je t'aime passionnment,
et voil tout. Mais je vois que tu es dans une position brillante, et
moi je ne suis qu'un pauvre petit officier qu'un boulet peut emporter
avant que j'aie fait fortune  la guerre. Ma mre, ruine par la
rvolution, a bien de la peine  m'entretenir, et, dans ce moment,
sortant des mains de l'ennemi, ayant  peine de quoi me vtir, j'ai la
figure d'un homme qui meurt de faim plus que celle d'un fils de
famille. Tu m'as aim pourtant ainsi, ma chre et charmante amie, et
tu as mis avec un rare dvoment ta bourse  ma disposition. Qu'as tu
fait? qu'ai-je fait moi-mme en acceptant ce secours!

C'est moi que tu aimes, et tu veux me suivre, tu veux perdre une
position assure et fortune, pour partager les hasards de ma mince
fortune. Oui, je sais que tu es l'tre le plus fier, le plus
indpendant, le plus dsintress. Je sais, en outre, que tu es une
femme adorable, et que je t'adore! Mais je ne puis me rsoudre 
rien. Je ne puis accepter un si grand sacrifice, je ne pourrais
peut-tre jamais t'en ddommager. Et puis, ma mre! ma mre m'appelle,
et moi, je brle de la rejoindre, en mme temps que l'ide de te
perdre me fait tourner la tte! Allons, il faut pourtant prendre un
parti, et voici ce que je demande: c'est de ne rien dcider encore,
c'est de ne pas brusquer les choses de manire  ne pouvoir plus s'en
ddire. Je vais passer un certain temps auprs de ma mre, et
t'envoyer immdiatement ce que tu m'as prt. Ne te fche pas, c'est
la premire dette que je veux payer. Si tu persistes dans ta
rsolution, nous nous retrouverons  Paris. Mais jusque-l rflchis
bien, et surtout ne me consulte pas. Adieu. Je t'aime perduement, et
je suis si triste que je regrette presque le temps o je pensais  toi
sans espoir dans les dserts de la Croatie.


LETTRE XVIII.


_A Mme Dupin,  Nohant._

     _Paris_, 3 floral an IX (avril 1801).

Je pars lundi. Je vais donc enfin te revoir, ma chre mre, te serrer
dans mes bras! Je suis au comble de la joie. Toutes ces lettres,
toutes ces rponses sont d'une lenteur insupportable. Je me repens de
les avoir attendues et d'avoir recul le plus doux moment de ma vie.
Paris m'ennuie dj. C'est singulier, depuis quelque temps je ne me
trouve bien nulle part. Je vais goter  Nohant prs de toi le calme
dont j'ai besoin. Mes camarades Morlin, Marin et Decouchy sont en
route. Nous allons laisser notre gnral seul. On ne dit encore rien
de certain sur les expditions; j'espre pourtant que lorsqu'on se
sera dcid  quelque chose, on n'oubliera pas les lauriers du Mincio.
C'est sur ces lauriers sanglans que nous avons dpos nos armes.
Faudra-t-il donc que tant de braves officiers et de gnreux soldats,
sacrifis l pour conqurir la paix, sortent de la tombe pour crier
honte et vengeance contre de lches calomniateurs! Tu n'as pas d'ide
de ce qui se dit autour du gnral en chef[30] pour pallier l'horrible
indiffrence avec laquelle il a laiss assassiner nos braves.
Quelqu'un chez lui, par sa permission ou par son ordre, a os dire,
entre autres choses, que je m'tais fait prendre pour donner 
l'ennemi le plan et la marche de l'arme. Le gnral Dupont et mes
camarades, qui se trouvaient l, ont heureusement relev ces pieds
plats de la belle manire.

Adieu, ma bonne mre; je vais plier bagage et arriver.... toujours
trop tard au gr de mon impatience. Je t'embrasse de toute mon ame.
Que je vais tre content de revoir pre Deschartres et ma bonne!

     MAURICE.

  [30] Le gnral Brune.




CHAPITRE SEIZIEME.

 Incidens romanesque. Malheureux expdient de Deschartres.
   L'auberge de la _Tte-Noire_. Chagrins de famille.--Courses au
   Blanc,  Argenton,  Courcelles,  Paris.--Suite du roman.
   L'oncle de Beaumont.--Rsum de l'an IX.


Qu'on me permette, pour esquisser quelques vnemens romanesques, de
dsigner mes parens par leurs noms de baptme. C'est en effet un
chapitre de roman; seulement, il est vrai de tous points.

Maurice arriva  Nohant dans les premiers jours de mai 1801. Aprs les
premires effusions de la joie, sa mre l'examina avec quelque
surprise. Cette campagne d'Italie l'avait plus chang que la campagne
de Suisse: Il tait plus grand, plus maigre, plus fort, plus ple; il
avait grandi d'un pouce depuis son enrlement, fait assez rare  l'ge
de 21 ans, mais amen probablement par les marches extraordinaires
auxquelles il avait t forc par les Autrichiens. Malgr les
transports de plaisir et de gat qui remplirent les premiers jours de
ce rapprochement avec sa mre, on ne tarda pas  s'apercevoir qu'il
tait parfois rveur et poursuivi par une mlancolie secrte; et puis,
un jour qu'il tait all faire des visites  La Chtre, il y resta
plus longtemps que de raison. Il y retourna le lendemain sous un
prtexte, le surlendemain sous un autre, et, le jour suivant, il avoua
 sa mre, inquite et chagrine, que Victoire tait venue le
rejoindre. Elle avait tout quitt, tout sacrifi  un amour libre et
dsintress. Elle lui donnait de cet amour la preuve la plus
irrcusable. Il tait ivre de reconnaissance et de tendresse: mais il
trouva sa mre si hostile  cette runion qu'il dut refouler toutes
ses penses en lui-mme et dissimuler la force de son affection. La
voyant srieusement alarme du scandale qu'une pareille aventure
allait faire et faisait dj dans la petite ville, il promit de
persuader  Victoire de retourner bien vite  Paris. Mais il ne
pouvait le lui persuader, il ne pouvait se le persuader  lui-mme,
qu'en promettant de la suivre ou de la rejoindre bientt, et l tait
la difficult. Il fallait choisir entre sa mre et sa matresse,
tromper ou dsesprer l'une ou l'autre. La pauvre mre avait compt
garder son cher fils jusqu'au moment o il serait rappel par son
service, et ce moment pouvait tre assez loign, puisque toute
l'Europe travaillait  la paix, et que c'tait l'unique pense de
Bonaparte  cette poque. Victoire avait tout sacrifi, elle avait
brl ses vaisseaux; elle ne comprenait plus d'autre fortune, d'autre
bonheur que celui de vivre sans prvision du lendemain, sans regret de
la veille, sans obstacle dans le prsent, avec l'objet de son amour.
Mais tait-ce au retour d'une campagne durant laquelle sa mre avait
tant gmi, tant pleur et tant souffert, que cet excellent fils
pouvait la quitter au bout de quelques jours? Etait-ce au moment o
Victoire lui montrait un dvoment si passionn qu'il pouvait lui
parler du chagrin de sa mre, de l'indignation des collets-monts de
la province, et la renvoyer comme une matresse vulgaire qui vient de
faire un coup de tte impertinent? Il y avait l plus que la lutte de
deux amours: il y avait la lutte de deux devoirs.

Il essaya d'abord, pour rassurer sa mre, de tourner l'affaire en
plaisanterie. Il eut tort peut-tre. Il l'et attendrie, sinon
persuade, par des raisons srieuses. Mais il craignit les anxits
qu'elle tait sujette  se crer, et cette sorte de jalousie qui
n'tait que trop certaine et qui trouvait, pour la premire fois, un
aliment rel.

Cette situation tait, pour ainsi dire, insoluble. Ce fut l'ami
Deschartres qui trancha la difficult par une norme faute, et qui
dgagea le jeune homme des scrupules qui l'assigeaient.

Dans son dvoment  Mme Dupin, dans son mpris pour l'amour, qu'il
n'avait jamais connu, dans son respect pour les convenances, le pauvre
pdagogue eut la malheureuse ide de frapper un grand coup,
s'imaginant mettre fin par un clat  une situation qui menaait de se
prolonger. Un beau matin, il part de Nohant avant que son lve ait
les yeux ouverts, et il se rend  La Chtre,  l'auberge de la
_Tte-Noire_, o la jeune voyageuse tait encore livre aux douceurs
du sommeil. Il se prsente comme un ami de Maurice Dupin, on le fait
attendre quelques instans, on s'habille  la hte, on le reoit. A
peine troubl par la grce et la beaut de Victoire, il la salue avec
cette brusque gaucherie qui le caractrise et dbute par procder  un
interrogatoire en rgle. La jeune femme, que sa figure divertit et qui
ne sait  qui elle a affaire, rpond d'abord avec douceur, puis avec
enjouement, et, le prenant pour un fou, finit par clater de rire.
Alors Deschartres, qui, jusque-l, avait gard un ton magistral, entre
en colre et devient rude, grondeur, insolent. Des reproches, il passe
aux menaces. Son esprit n'est pas assez dlicat, son coeur n'est pas
assez tendre pour avertir sa conscience de la lchet qu'il va
commettre en insultant une femme dont le dfenseur est absent. Il
l'insulte, il s'emporte, il lui ordonne de reprendre la route de Paris
le jour mme, et la menace de faire intervenir les autorits
constitues, si elle ne fait ses paquets au plus vite.

Victoire n'tait ni craintive ni patiente:  son tour, elle raille et
froisse le pdagogue. Plus prompte que prudente  la rplique, doue
d'une vivacit d'locution qui contraste avec le bgaiement qui
s'emparait de Deschartres lorsqu'il tait en colre, fine et mordante
comme un vritable enfant de Paris, elle le pousse bravement  la
porte, la lui ferme au nez, en lui jetant,  travers la serrure, la
promesse de partir le jour mme, mais avec Maurice; et Deschartres,
furieux, atterr de tant d'audace, se consulte un instant et prend un
parti qui met le comble  la folie de sa dmarche. Il va chercher le
maire et un des amis de la famille, qui remplissait je ne sais quelle
autre fonction municipale. Je ne sais pas s'il ne fit pas avertir la
gendarmerie. L'auberge de la Tte-Noire fut promptement envahie par
ces respectables reprsentans de l'autorit. La ville crut un instant
 une nouvelle rvolution,  l'arrestation d'un personnage important,
tout au moins.

Ces messieurs, alarms par le rapport de Deschartres, marchaient
bravement  l'assaut, s'imaginant avoir affaire  une arme de furies.
Chemin faisant, ils se consultaient sur les moyens _lgaux_  employer
pour forcer l'ennemi  vacuer la ville. D'abord il fallait lui
demander ses papiers, et s'il n'en avait pas, il fallait exiger son
dpart et le menacer de la prison. S'il en avait, il fallait tcher de
trouver qu'ils n'taient pas en rgle et lever une chicane
quelconque. Deschartres, tout boursoufl de colre, stimulait leur
zle. Il rclamait l'intervention de la force arme. Cependant
l'appareil du pouvoir militaire ne fut pas jug indispensable; les
magistrats pntrrent dans l'auberge, et, malgr les reprsentations
de l'aubergiste, qui s'intressait vivement  sa belle htesse, ils
montrent l'escalier avec autant de courage que de sang-froid.

J'ignore s'ils firent  la porte les trois sommations lgales en cas
d'meute, mais il est certain qu'ils n'eurent  franchir aucune espce
de barricade, et qu'ils ne trouvrent dans l'antre de la mgre
dpeinte par Deschartres qu'une toute petite femme, jolie comme un
ange, qui pleurait, assise sur le bord de son lit, les bras nus et les
cheveux pars.

A ce spectacle, les magistrats, moins froces que le pdagogue, se
rassurrent d'abord, s'adoucirent ensuite, et finirent par
s'attendrir. Je crois que l'un d'eux tomba amoureux de la terrible
personne, et que l'autre comprit fort bien que le jeune Maurice
pouvait l'tre de tout son coeur. Ils procdrent avec beaucoup de
politesse et mme de courtoisie  son interrogatoire. Elle refusa
firement de leur rpondre; mais quand elle les vit prendre son parti
contre les invectives de Deschartres, imposer silence  ce dernier, et
se piquer envers elle d'une paternelle bienveillance, elle se calma,
leur parla avec douceur, avec charme, avec courage et confiance. Elle
ne cacha rien: elle raconta qu'elle avait connu Maurice en Italie,
qu'elle l'avait aim, qu'elle avait quitt pour lui une riche
protection, et qu'elle ne connaissait aucune loi qui pt lui faire un
crime de sacrifier un gnral  un lieutenant et sa fortune  son
amour. Les magistrats la consolrent, et, remontrant  Deschartres
qu'ils n'avaient aucun droit de perscuter cette jeune femme, ils
l'engagrent  se retirer, promettant d'employer le langage de la
douceur et de la persuasion pour l'amener  quitter la ville de son
plein gr.

Deschartres se retira en effet, entendant peut-tre le galop du cheval
qui ramenait Maurice auprs de sa bien-aime. Tout s'arrangea ensuite
 l'amiable et de concert avec Maurice, qu'on eut d'abord quelque
peine  calmer, car il tait indign contre son butor de prcepteur,
et Dieu sait si, dans le premier mouvement de sa colre, il n'et pas
couru aprs lui pour lui faire un mauvais parti. C'tait pourtant
l'ami fidle qui avait sauv sa mre au pril de ses jours; c'tait
l'ami de toute sa vie, et cette faute qu'il venait de commettre,
c'tait encore par amour pour sa mre et pour lui qu'il en avait eu la
fatale inspiration. Mais il venait d'insulter et d'outrager la femme
que Maurice aimait. La sueur lui en venait au front, un vertige
passait devant ses yeux. Amour, tu perdis Troie! Heureusement,
Deschartres tait dj loin. Rude et maladroit, comme il l'tait
toujours, il allait ajouter aux chagrins de la mre de Maurice en
faisant un horrible portrait de l'_aventurire_, et en se livrant sur
l'avenir du jeune homme domin et aveugl par cette femme dangereuse 
de sinistres prvisions.

Pendant qu'il mettait la dernire main  son oeuvre de colre et
d'aberration, Maurice et Victoire se laissaient peu  peu calmer par
les magistrats, devenus leurs amis communs. Ce jeune couple les
intressait vivement; mais ils ne pouvaient oublier la bonne et
respectable mre dont ils avaient mission de faire respecter le repos
et de mnager la sensibilit. Maurice n'avait pas besoin de leurs
reprsentations affectueuses pour comprendre ce qu'il devait faire. Il
le fit comprendre  son amie, et elle promit de partir le soir mme.
Mais ce qui fut convenu entre eux, aprs que les magistrats se furent
retirs, c'est qu'il irait la rejoindre  Paris au bout de peu de
jours. Il en avait le droit, il en avait le devoir dsormais.

Il l'eut bien davantage lorsque, revenu auprs de sa mre, il la
trouva irrite contre lui et refusant de donner tort  Deschartres. Le
premier mouvement du jeune homme fut de partir pour viter une scne
violente avec son ami, et Mme Dupin, effraye de leur mutuelle
irritation, ne chercha pas  s'y opposer. Seulement, pour ne pas faire
acte de dsobissance et de bravade envers cette mre si tendre et si
aime, Maurice lui annona, en ayant mme l'air de la consulter sur
l'opportunit de cette dmarche, un petit voyage au Blanc chez son
neveu Auguste de Villeneuve, puis  Courcelles, o tait son autre
neveu Ren, allguant la ncessit de se distraire de pnibles
motions, et d'viter une rupture douloureuse et violente avec
Deschartres. Dans quelques jours, lui dit-il, je reviendrai calme.
Deschartres le sera aussi, ton chagrin sera dissip et tu n'auras
plus d'inquitudes, puisque Victoire est dj partie. Il ajouta mme,
en la voyant pleurer amrement, que Victoire serait probablement
console de son ct, et que, quant  lui, il travaillerait 
l'oublier. Il mentait, le pauvre enfant, et ce n'tait pas la premire
fois que la tendresse un peu pusillanime de sa mre le forait 
mentir. Ce ne fut pas non plus la dernire fois, et cette ncessit de
la tromper fut une des grandes souffrances de sa vie; car jamais
caractre ne fut plus loyal, plus sincre et plus confiant que le
sien. Pour dissimuler, il tait forc de faire une telle violence 
son instinct, qu'il s'en tirait toujours mal et ne russissait pas du
tout  tromper la pntration de sa mre. Aussi lorsqu'elle le vit
monter  cheval le lendemain matin, elle lui dit tristement qu'elle
savait bien o il allait. Il donna sa parole d'honneur qu'il allait au
Blanc et  Courcelles. Elle n'osa pas lui faire donner sa parole
d'honneur qu'il n'irait point de l  Paris. Elle sentit qu'il ne la
donnerait pas ou qu'il y manquerait. Elle dut sentir aussi qu'en
sauvant les apparences vis--vis d'elle, il lui donnait toutes les
preuves de respect et de dfrence qu'il pouvait lui donner en une
telle situation.

Ma pauvre grand'mre n'tait donc sortie d'une douleur que pour
retomber dans de nouveaux chagrins et dans de nouvelles apprhensions.
Deschartres lui avait rapport de son orageux entretien avec ma mre
que celle-ci lui avait dit: Il ne tient qu' moi d'pouser Maurice,
et si j'tais ambitieuse comme vous le croyez, je donnerais ce dmenti
 vos insultes. Je sais bien  quel point il m'aime, et vous, vous ne
le savez pas! Ds ce moment, la crainte de ce mariage s'empara de Mme
Dupin, et,  cette poque, c'tait une crainte purile et chimrique.
Ni Maurice ni Victoire n'en avaient eu la pense. Mais comme il arrive
toujours qu'on provoque les dangers dont on se proccupe avec excs,
la menace de ma mre devint une prophtie, et ma grand'mre,
Deschartres surtout, en prcipitrent l'accomplissement par le soin
qu'ils prirent de l'empcher.

Ainsi qu'il l'avait annonc et promis, Maurice alla au Blanc, et de l
il crivit  sa mre une lettre qui peint bien la situation de son
ame.


LETTRE XIX.

     _Le Blanc_, prairial an IX (mai 1801).

Ma mre, tu souffres, et moi aussi. Il y a quelqu'un de coupable
entre nous, qui, par bonne intention, je le reconnais, mais sans
jugement et sans mnagement aucun, nous a fait beaucoup de mal. Voici,
depuis la Terreur, le premier chagrin srieux de ma vie: il est
profond, et peut-tre plus amer que le premier; car, si nous tions
malheureux alors, nous n'avions, du moins, pas de discussion ensemble,
nous n'avions qu'une pense, qu'une volont, et aujourd'hui, nous
voil diviss, non de sentimens, mais d'opinions sur certains points
assez importans. C'est la plus grande douleur qui pt nous arriver, et
je prendrai difficilement mon parti sur l'influence fcheuse que l'ami
Deschartres exerce sur toi en cette occasion. Comment se fait-il, ma
bonne mre, que tu voies les choses au mme point de vue qu'un homme,
honnte et dvou, sans doute, mais brutal, et qui juge de certains
actes et de certaines affections comme un aveugle des couleurs? Je n'y
comprends rien moi-mme: car j'ai beau interroger mon coeur, je n'y
trouve pas mme la pense d'un tort envers toi; je sens mon amour pour
toi plus pur, plus grand que tout autre amour, et l'ide de te causer
une souffrance m'est aussi trangre et aussi odieuse que l'ide de
commettre un crime.

Mais raisonnons un peu, maman. Comment se fait-il que mon got pour
telle ou telle femme soit une injure pour toi et un danger pour moi
qui doive t'inquiter et te faire rpandre des larmes? Dans toutes ces
occasions-l, tu m'as toujours considr comme un homme  la veille de
se dshonorer, et dj, du temps de Mlle ***, tu te crais des soucis
affreux, comme si cette personne devait m'entraner  des fautes
impardonnables. Aimerais-tu mieux que je fusse un suborneur qui porte
le trouble dans les familles, et quand je rencontre des personnes de
bonne volont, dois-je donc jouer le rle d'un Caton? Cela est bon
pour Deschartres, qui n'a plus mon ge, et qui, d'ailleurs, n'a
peut-tre pas rencontr beaucoup d'occasions de pcher, soit dit sans
malice. Mais venons au fait. Je ne suis plus un enfant, et je puis
trs bien juger des personnes qui m'inspirent de l'affection.
Certaines femmes sont, je le veux bien, pour me servir du vocabulaire
de Deschartres, des filles et des cratures: je ne les aime ni ne les
recherche; je ne suis ni assez libertin pour abuser de mes forces, ni
assez riche pour entretenir ces femmes-l; mais jamais ces vilains
mots ne seront applicables  une femme qui a du coeur. L'amour purifie
tout. L'amour ennoblit les tres les plus abjects;  plus forte
raison, ceux qui n'ont d'autres torts que le malheur d'avoir t jets
dans ce monde sans appui, sans ressources et sans guide. Pourquoi donc
une femme ainsi abandonne serait-elle coupable de chercher son
soutien et sa consolation dans le coeur d'un honnte homme, tandis que
les femmes du monde, auxquelles rien ne manque en jouissances et en
considration, prennent toutes des amans pour se dsennuyer de leurs
maris? Celle qui te chagrine et t'inquite tant a quitt un homme qui
l'aimait, j'en conviens, et qui l'entourait de bien-tre et de
plaisirs. Mais l'avait-il aime au point de lui donner son nom et de
lui engager son avenir? Non! aussi quand j'ai su qu'elle tait libre
de le quitter, n'ai-je pas eu le moindre remords d'avoir recherch et
obtenu son amour. Bien loin d'tre honteux d'inspirer et de partager
cet amour-l, j'en suis fier, n'en dplaise  Deschartres et aux
bonnes langues de La Chtre; car parmi _ces dames_ qui me blment et
se scandalisent, j'en sais qui n'ont pas, vis--vis de moi, le droit
d'tre si prudes. A cet gard-l, je rirais bien un peu; si je pouvais
rire quand tu es si triste, ma bonne mre, pour l'amour de moi!

Mais, enfin, que crains-tu, et qu'imagines-tu? Que je vais pouser
une femme qui me ferait _rougir un jour_? D'abord, sois sr que je ne
ferai rien dont je rougisse jamais, parce que, si j'pousais cette
femme, apparemment, je l'estimerais, et qu'on ne peut pas aimer
srieusement ce qu'on n'estime pas beaucoup. Ensuite ta crainte, ou
plutt la crainte de Deschartres, n'a pas le moindre fondement. Jamais
l'ide du mariage ne s'est encore prsente  moi: je suis beaucoup
trop jeune pour y songer, et la vie que je mne ne me permet gure
d'avoir femme et enfans. Victoire n'y pense pas plus que moi. Elle a
t dj marie fort jeune; son mari est mort lui laissant une petite
fille dont elle prend grand soin, mais qui est une charge pour elle.
Il faut maintenant qu'elle travaille pour vivre, et c'est ce qu'elle
va faire, car elle a dj eu un magasin de modes et elle travaille
fort bien. Elle n'aurait donc aucun intrt  vouloir pouser un
pauvre diable comme moi, qui ne possde que son sabre, son grade peu
lucratif, et qui, pour rien au monde, ne voudrait porter atteinte 
ton bien-tre plus qu'il ne le fait aujourd'hui, et c'est dj trop!

Tu vois donc bien que toutes ces prvisions du sage Deschartres n'ont
pas le sens commun, et que son amiti n'est pas du tout dlicate ni
claire, quand il se plat  te mettre de telles craintes dans la
tte. Son rle serait de te consoler et de te rassurer; au contraire,
il te fait du mal. Il ressemble  l'ours de la fable qui, voulant
craser une mouche sur le visage de son ami, lui crase la tte avec
un pav. Dis-lui cela de ma part, et qu'il change de thse, s'il veut
que nous restions amis. Autrement, ce sera bien difficile. Je peux lui
pardonner d'tre absurde avec moi, mais non de te faire souffrir et de
vouloir te persuader que mon amour pour toi n'est pas  l'preuve de
tout.

D'ailleurs, ma bonne mre, ne me connais-tu pas bien? Ne sais-tu pas
que, quand mme j'aurais form le projet de me marier, lors mme que
j'en aurais la plus grande envie (ce qui n'est pas vrai, par exemple),
il suffirait de ton chagrin et de tes larmes pour m'y faire renoncer?
Est-ce que je pourrai jamais prendre un parti qui serait contraire 
ta volont et  tes dsirs? Songe que c'est impossible, et dors donc
tranquille.

Auguste et sa femme veulent me garder encore deux ou trois jours. On
n'est pas plus aimable qu'eux. Ce ne sont pas des phrases, c'est de la
cordialit, de l'amiti. Ils sont bien heureux, eux! Ils s'aiment,
ils n'ont point d'ambition, point de projets? mais aussi point de
gloire! Et quand on a bu de ce vin-l, on ne peut plus se remettre 
l'eau pure.

Adieu, ma bonne mre; il me tarde d'aller te rejoindre et te
consoler. Pourtant, laisse-moi encore couter pendant deux ou trois
jours les graves discours et les sages conseils de mon respectable
neveu. Je suis un oncle dbonnaire qui se laisse endoctriner. J'ai
besoin de sermons plus tendres que ceux de Deschartres, et je sens que
l'air de Nohant ou de La Chtre ne serait pas encore bon pour moi dans
ce moment-ci. Je t'embrasse de toute mon ame, et je t'aime bien plus
que tu ne crois.

     MAURICE.


LETTRE XX.

     _Argenton._

Je suis rest au Blanc un jour de plus que je ne croyais, ma bonne
mre, et me voil  Argenton, chez notre bon ami Scvole, qui veut
aussi me garder deux jours et qui jette les hauts cris en me voyant
hsiter  les lui promettre. Ah! ma mre, que mon existence est
change depuis trois ans! C'est une chose singulire. J'ai fait de la
musique, et mme de la bonne musique tous ces jours-ci. Ici, je vais
en faire encore, car Scvole est toujours un dilettante passionn, et
il fait autant de fte  mon violon qu' moi. Eh bien, autrefois, je
n'aurais pas song  autre chose, j'aurais tout oubli avec la
musique, et aujourd'hui elle m'attriste au lieu de m'lectriser. Je
crains la paix, je dsire le retour des combats avec une ardeur que je
ne puis comprendre et que je ne saurais expliquer. Puis, je songe
qu'en voulant m'loigner encore de toi, je te prpare de nouveaux
chagrins. Cette ide empoisonne celle du plaisir que je goterais au
milieu des batailles et des camps. Tu serais triste et tourmente, et
moi aussi. Il n'est donc pas de bonheur en ce monde? Je commence 
m'en aviser; comme un fou que je suis, je l'avais oubli, et cette
belle dcouverte me frappe de stupeur. Cependant, je me sens incapable
de me distraire et de m'tourdir loin des combats. Aprs de telles
motions, tout me parat insipide. Je n'avais que ta tendresse pour me
les faire oublier, et il faut que ce bonheur-l mme soit empoisonn
pour quelques instans.

Je suis comme un enrag quand je vois dfiler des troupes, quand
j'entends le son belliqueux des instrumens guerriers. Nous autres gens
de guerre, nous sommes des espces de fous dont les accs redoublent
comme ceux des autres fous, quand ils voient ou entendent ce qui leur
rappelle les causes de leur garement. C'est ce qui m'est arriv ce
soir, en voyant passer une demi-brigade. Je tenais mon violon, je l'ai
jet l. Adieu Haydn, adieu Mozart, quand le tambour bat et que la
trompette sonne! J'ai gmi de mon inaction. J'ai presque pleur de
rage. Mon Dieu, o est le repos, o est l'insouciance de ma premire
jeunesse.

A bientt ma bonne mre, j'irai me calmer et me consoler dans tes
bras. Bonsoir  Deschartres. Dis-lui qu'il a par ici une rputation
admirable de savant agriculteur et de croquenotes fieff. Je
t'embrasse de toute mon ame. Et ma pauvre bonne; elle ne m'a pas jet
la pierre, elle! Qu'elle te rassure et te console; coute-la. Elle a
plus de bon sens que tous les autres.


Une tendre lettre de ma grand'mre ramena Maurice au bercail pour
quelques jours. Deschartres le reut d'un air morne et assez rogue,
et, voyant qu'il ne s'approchait pas pour l'embrasser, il tourna le
dos et alla faire une scne au jardinier  propos d'une planche de
laitues. Un quart d'heure aprs, il se trouva face  face, dans une
alle, avec son lve. Maurice vit que le pauvre pdagogue avait les
yeux pleins de larmes; il se jeta  son cou. Tous deux pleurrent sans
se rien dire, et revinrent, bras dessus bras dessous, trouver ma
grand'mre, qui les attendait sur un banc et qui fut heureuse de les
voir rconcilis.

Mais Victoire crivait! C'est tout au plus, si,  cette poque, elle
savait crire assez pour se faire comprendre. Pour toute ducation
elle avait reu, en 1788, les leons lmentaires d'un vieux capucin
qui apprenait _gratis_  lire et  rciter le catchisme  de pauvres
enfans. Quelques annes aprs son mariage, elle crivait des lettres
dont ma grand'mre elle-mme admirait la spontanit, la grce et
l'esprit. Mais,  l'poque que je raconte, il fallait les yeux d'un
amant pour dchiffrer ce petit grimoire et comprendre ces lans d'un
sentiment passionn qui ne pouvait trouver de forme pour s'exprimer.
Il comprit pourtant que Victoire tait dsespre, qu'elle se croyait
mconnue, trahie, oublie. Il reparla alors du voyage de Courcelles.
Ce furent de nouvelles craintes, de nouveaux pleurs. Il partit
cependant, et le 28 prairial il crivait de Courcelles:


LETTRE XXI.

     _Courcelles_, le 28 prairial (juin 1801).

Je suis arriv ici hier soir, ma bonne mre, aprs avoir voyag assez
durement par la patache, mais, en revanche, trs rapidement. J'ai fait
l un voyage fort triste. Ta douleur, tes larmes me poursuivaient
comme un remords, et pourtant mon coeur me disait que je n'tais pas
coupable; car tout ce que tu me demandes est de t'aimer, et je sens
bien que je t'aime. Tes larmes! est-il possible que je t'en fasse
verser, moi qui voudrais tant te voir heureuse! Mais aussi, pourquoi
donc t'affliger ainsi? C'est inconcevable, et je m'y perds. Cette
jeune femme n'a jamais pens que je l'pouserais, puisque je n'y ai
jamais pens moi-mme, et ce qu'elle a pu dire  Deschartres n'est
que l'effet d'un mouvement de colre, bien lgitim par les durets
qu'il a t lui dbiter. Je ne saurais trop te rpter que rien de
tout cela ne ft arriv s'il se ft tenu tranquille. Je l'aurais fait
partir sans clat, puisque sa prsence  La Chtre (dont tu aurais d
ne pas t'occuper) te dplaisait si cruellement. Mais, puisqu'il en est
ainsi, je te promets que je n'aurai plus jamais de matresse sous tes
yeux, et que je ne te parlerai jamais de mes aventures. Cela me fera
un peu souffrir. J'ai pris une telle habitude de te dire tout ce qui
m'arrive et tout ce que j'prouve, que je ne me comprends pas ayant
des secrets pour toi. Quelle triste ncessit m'impose cette
dplorable affaire, et le coup de tte inconcevable de Deschartres!
Allons, n'en parlons plus. Je ne peux pas me brouiller avec lui, je ne
voudrais pour rien au monde le brouiller avec toi. Il ne se corrigera
gures de ses dfauts, apprcions ses qualits et aimons-nous en dpit
de tout.

Je cours ici dans les bois et au bord des eaux, c'est un paradis
terrestre. J'ai t reu avec la plus tendre amiti. Ren tait dans
une le du parc avec sa femme. Il est venu me chercher en bateau, et
notre embrassade sur l'eau a t si vive, qu'elle a failli faire
chavirer l'embarcation. Adieu, ma bonne mre,  bientt! Ne t'afflige
plus, aime-moi toujours, et sois bien sre que je ne puis pas tre
heureux si tu ne l'es pas, car tes chagrins sont les miens. Je
t'embrasse de toute mon ame.


LETTRE XXII.

     _Paris_, 7 messidor an IX (juin 1801).

Comme tu l'avais prvu, ne me voyant qu' une journe de Paris, je
n'ai pu me dispenser d'y venir passer quelques instans. J'ai vu
Beaumont et mon gnral. Ma belle jument Pamla part demain pour
Nohant; le gnral part demain pour le Limousin. Dans une quinzaine,
il sera de retour, et m'a promis de passer par Nohant, o je t'aiderai
 le recevoir. J'ai vu ce matin Oudinot, qui, tant un peu mieux que
nous dans les bonnes grces, va, j'espre, d'aprs les instigations de
Charles His, demander pour moi le grade de capitaine. Je vais aussi
toucher mes appointemens, ce qui me procurera l'agrment d'un habit
pour aller voir le cardinal Gonzalvi, qui est ici pour ngocier la
grande affaire du Concordat. Il parat qu'il a eu bien de la peine 
se dcider  ce voyage, et qu'il croyait marcher  la guillotine en
quittant Rome. Charles His, celui qui m'a accompagn dans mon
_ambassade_  Rome, a dj vu Son Eminence ici et en a reu force
embrassades. Allons, ma bonne mre, cette petite excursion, que tu
regardes dj comme une grande extravagance, n'amnera rien de funeste
dans ma destine, sera peut-tre utile  mes affaires et ne te cotera
pas un sou. Je n'ai pas encore entendu parler des vingt-six louis que
M. de Cobentzel doit me faire restituer. J'irai chez lui demain.
Adieu, bonne mre, je serai bientt prs de toi, et, si le ciel me
seconde, ce sera comme capitaine. Ne t'afflige pas, je t'en supplie,
et ne doute jamais de la tendresse de ton fils.


Ce sjour de Maurice  Paris se prolongea jusqu' la fin de
_messidor_. Diverses affaires servirent de prtexte. La visite 
monsignor Gonzalvi, les vingt-six louis de la commission d'change,
diverses dmarches en vue d'obtenir un avancement qu'il n'esprait pas
et dont il ne s'occupa gures, la jument blesse au garrot, la fte du
14 juillet, tels furent les motifs plus ou moins srieux qui
couvrirent d'un voile assez peu mystrieux ces jours consacrs 
l'amour. Il ne savait pas mentir, ce pauvre enfant, et de temps 
autre un cri de l'ame lui chappait. Tu ne veux pas que je
m'intresse  une femme qui a tout quitt et tout perdu pour moi! Mais
c'est impossible! Toi qui parles, ma bonne mre, tu ne tmoignerais
pas cette indiffrence  un domestique qui aurait perdu sa place pour
te suivre, et tu crois que je puis tre ingrat envers une femme dont
le coeur est noble et sincre? Non, ce n'est pas toi qui me donnerais
un pareil conseil!.........................

L'oncle Beaumont, autrefois abb et coadjuteur  l'archevch de
Bordeaux, ce fils de Mlle Verrires et du duc de Bouillon, petit-fils
de Turenne et parent de M. de Latour-d'Auvergne, par consquent, tait
un homme plein d'esprit et de sens. Il avait eu, jeune abb, une
existence brillante et orageuse. Il tait beau, d'une beaut idale,
ptillant de gat, brave comme un lieutenant de hussards, pote
comme... l'Almanach des Muses, imprieux et faible, c'est--dire
tendre et irascible. C'tait aussi une nature d'artiste, un type qui,
dans un autre milieu, et pris les proportions d'un Gondi, dont il
avait un peu imit la jeunesse. Retir du mouvement et du bruit, il
vcut paisible aprs la rvolution, et ne se mla point aux _rallis_,
qu'il mprisait un peu, mais sans amertume et sans pdantisme. Une
femme gouverna sa vie depuis lors, et le rendit heureux. Il fut
toujours l'ami fidle de ma grand'mre, et, pour mon pre, il fut
quelque chose comme un pre et un camarade.

Mais le bel abb avait la moralit des hommes aimables de son temps,
moralit que les hommes d'aujourd'hui ne portent pas plus loin;
seulement, ils ne sont pas si aimables, voil la diffrence. Mon
grand-oncle tait un compos de scheresse et d'effusion, de duret et
de bont sans gale. Il trouvait tout naturel de repousser le noble
lan de Victoire.

Qu'elle soit riche et qu'elle s'amuse, se disait-il dans son doux
cynisme d'picurien, cela vaudra bien mieux pour elle que d'tre
pauvre avec l'homme qu'elle aime. Que Maurice l'oublie et n'encourage
pas ce dvouement romanesque; cela vaudra bien mieux pour lui que de
s'embarrasser d'un mnage et de contrarier sa mre.

Jamais il n'encouragea la passion de mon pre; mais jamais il ne
travailla efficacement  la faire avorter, et quand Maurice pousa
Victoire, il traita celle-ci comme sa fille, et ne songea qu' la
rapprocher de ma grand'mre.

Maurice revint  Nohant aux premiers jours de thermidor (derniers
jours de juillet 1801), et y resta jusqu' la fin de l'anne. Avait-il
rsolu d'oublier Victoire pour faire cesser cette lutte avec sa mre?
Ce n'est pas probable, puisqu'elle l'attendit  Paris et l'y retrouva
plus pris que jamais. Mais je n'ai point de traces de leur
correspondance pendant ces quatre mois. Sans doute c'tait une
correspondance un peu pie  Nohant, et qu'on faisait disparatre 
mesure.

FIN DU TOME DEUXIME.




     HISTOIRE DE MA VIE.




     HISTOIRE

     DE MA VIE

     PAR

     Mme GEORGE SAND.

     Charit envers les autres;
     Dignit envers soi-mme;
     Sincrit envers Dieu.

     Telle est l'pigraphe du livre que j'entreprends.
       15 avril 1847.

       GEORGE SAND.


TOME TROISIME.

PARIS, 1855.

LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD.




CHAPITRE DIX-SEPTIEME.

 1802. Fragmens de lettres. Les _beaux_ du beau monde. Etudes
   musicales. Les Anglais  Paris. Retour du luxe.--Fte du
   Concordat. La crmonie  Notre-Dame. Attitude des
   gnraux.--Deschartres  Paris.--Dpart pour
   Charleville.--Rponse  Deschartres.--Dboires de la fonction
   d'aide-de-camp en temps de paix.


1802.

Maurice retourna  Paris vers la fin de 1801. Il crivit avec la mme
exactitude que par le pass. Mais ses lettres ne sont plus les mmes.
Ce ne sont plus les mmes panchemens, la mme insouciance, ou, s'il y
a insouciance, elle est parfois un peu force. Evidemment, la pauvre
mre a une rivale; sa tendre jalousie a fait clore le mal qu'elle
redoutait.

De frimaire an X, jusqu'en floral de la mme anne, ses lettres
contiennent des apprciations intressantes sur le monde qu'il voit et
qu'il traverse de sa pense. Je ne sais o prendre, pour en donner ici
un extrait. Toutes sont charmantes. Il y dpeint la socit parisienne
posant devant les Anglais venus  Paris avec Fox. Il raconte la fte
du Concordat, et son opinion personnelle est celle du milieu militaire
qui l'entoure; mais je ne citerai dans ce feuilleton que les passages
relatifs  sa propre histoire.

     Du 4 nivose an X.

.... C'est aujourd'hui que nous avons clbr l'anniversaire du
fameux passage[31]. Presque toute l'aile droite tait runie chez mon
gnral. On ne se doutait pas qu'il y aurait des couplets. Je fis un
gros paquet de mauvais vers que son domestique fut charg d'apporter
au milieu du dner. Le gnral dcachte avec empressement, et le
voil de pouffer de rire.

  [31] Le passage du Mincio.

C'tait toute une relation hroco-burlesque de l'affaire. Il la lut
tout haut, et chacun de rire aussi, en se rcriant sur la vracit des
faits. Je fus vite devin, et on voulut me faire chanter mon oeuvre;
mais pour ne pas recommencer ce qui avait t dj lu, je chantai une
kyrielle d'autres couplets sur le mme sujet. Cela m'a couvert de
gloire  bon march. On s'est lev de table en riant et en chantant,
et en rentrant au salon, nous nous sommes tous embrasss les uns les
autres, Dupont commenant par moi. Si jamais on a vu de _l'galit_ et
de la _fraternit_ rgner tout de bon parmi quelques hommes, c'tait
bien entre nous dans ce moment l.

       *       *       *       *       *

Tous les aimables de la socit *** sont les freluquets les plus
conditionns que je connaisse. Ils parlent pendant une heure pour ne
rien dire, dcident de tout  tort et  travers, et ont tellement 
coeur, sous prtexte de belles manires, de se copier les uns les
autres, que qui en a vu un seul les connat tous. Il faut vivre dans
le monde, dis-tu, c'est possible, ma bonne mre; mais il n'y a rien de
plus sot que tous ces gens qui n'ont pour tout mrite qu'un nom dont
l'clat ne leur appartient pas.

.... Avec mon matre de composition et mon piano de louage, je
m'amuse beaucoup mieux que dans le monde; et, la nuit, quand je me
suis oubli  travailler la musique jusqu' trois heures du matin, je
sens que je suis beaucoup plus calme et plus heureux que si j'avais
t au bal. Je m'entte  devenir bon harmoniste, et j'y russirai. Je
ne nglige pas non plus mon violon. Je l'aime tant! Mes finances ne
sont pas dans un trs bel tat. J'ai t oblig de me rquiper des
pieds  la tte pour aller  la parade. Mais comme je me pique d'tre
un enfant d'Apollon, si je suis gueux, c'est dans l'ordre.

J'ai vu Lejeune au spectacle. Il m'a cherch dans tout Paris,
lorsqu'il faisait son tableau de la bataille de Marengo. Il dit qu'il
ne se console pas de ne pas avoir eu _ma tte sous la main_ pour la
placer dans cette composition.

       *       *       *       *       *

J'ai fait connaissance avec plusieurs grandes dames. Mme
d'Esquelbee, qui a _daign_ me trouver _fort bien_,  ce qu'on m'a
dit; Mme de Flahaut, qui vient de faire paratre un roman que j'ai la
grossiret de n'avoir pas lu, et Mme d'Andlaw.--Rn est toujours le
meilleur des amis, mais il a un grand dfaut, c'est de boire de l'eau
comme un canard. Heureusement cela n'est pas contagieux......

Je te jure _par tout ce qu'il y a de plus sacr_ que V... travaille
et ne me cote rien. Je ne comprends pas que tu t'inquites tant.
Jamais je n'entretiendrai une femme tant que je serai un pauvre
diable, puisque je serais forc de l'entretenir  tes frais. En outre,
tu ne la connais pas, et tu la juges sur le dire de Deschartres qui la
connat encore moins. Ne parlons pas d'elle, je t'en prie, ma bonne
mre, nous ne nous entendrions pas; sois sre seulement que j'aimerais
mieux me brler la cervelle que de mriter de toi un reproche, et que
te faire de la peine est le plus mortel chagrin qui me puisse
arriver.......

Je n'en finirais pas si je voulais te raconter tous les ridicules de
cette belle jeunesse. Les Anglais les sentent bien, et j'enrage de les
voir rire sous cape, sans pouvoir trouver qu'ils ont tort de mpriser
dans leur ame de pareils chantillons de notre nation. Il y en a
d'autres qui essaient gauchement de les singer et qui n'ont  coeur
que de dprcier leur patrie devant les trangers. C'est quelque chose
de rvoltant, et les trangers en haussent les paules tout les
premiers. Tous ces jeunes lords qui sont militaires chez eux me
questionnent avec avidit sur notre arme, et je leur rponds avec feu
par le rcit de nos immortels exploits, qu'ils ne peuvent s'empcher
d'admirer aussi. Je leur recommande surtout de ne pas juger de
l'esprit public par ce qu'ils entendent dire aux gens du monde. Je
leur soutiens que l'esprit national est aussi fort chez nous que chez
eux. Ils en douteraient s'ils pouvaient oublier nos triomphes. Mais tu
comprends que je sors de ce monde-l plus triste et plus dsabus.
Bonsoir, ma bonne mre. Je t'aime plus que ma vie. Je rosse le
municipal. J'envoie  ma bonne son d _ coudre et  ouvrer_.

     24 pluviose.

       *       *       *       *       *

Tout est termin avec mes neveux. Outre la maison, me voil
possesseur d'une somme de 40,000 fr. Diable! jamais je ne me serais
cru si riche. Tu vas prendre l-dessus tout de suite dix mille francs
pour payer toutes tes dettes. Pernon, Deschartres et ma bonne[32]. Je
ne veux pas qu'ils attendent; je veux que tu te dbarrasses de tous
ces petits chagrins-l. Tu as fait plus pour moi que je ne pourrai
jamais te rendre. Ainsi, ma bonne mre, pas de CHICANE l-dessus, ou
je te fais un procs pour te forcer  recevoir mon argent. Avec le
revenu de la maison et mon traitement, me voil  la tte de 7,840 fr.
de rente. Ma foi, c'est bien joli, et il n'y a pas de quoi se
dsesprer. Avec le revenu de Nohant, nous voil runissant 16,000
fr.[33] de rente  nous deux, dont nous pouvons jouir l'anne
prochaine, et sans dettes; c'est superbe, et je suis bien heureux de
te voir  l'abri de toute inquitude. Paie, paie tout ce que tu dois,
et quand il ne me resterait que la moiti de ces 40,000 fr., je
t'assure que ce serait bien assez.

  [32] Les honoraires du prcepteur et les gages de la bonne
  taient arrirs depuis 1792.

  [33] Il se trompait beaucoup sur le revenu de Nohant.

       *       *       *       *       *

Mme de Branger t'a mand la mort du duc de Bouillon. Beaumont en est
fort affect, car, malgr leurs discussions, ils s'aimaient
vritablement comme deux frres.

       *       *       *       *       *

     Du 24 ventose (mars).

       *       *       *       *       *

Mon gnral est trs bien, pour le coup, avec Bonaparte. Celui-ci l'a
envoy chercher, et, aprs quelques reproches obligeans sur son
loignement, il lui a donn le commandement de la 2e division
militaire, forte de vingt-cinq mille hommes. Elle occupe les Ardennes
et le pays de Luxembourg. Ainsi nous voil en pleine activit.
Bonaparte a ajout qu'aussitt qu'il verrait quelque emploi plus
avantageux, il lui en ft la demande.

       *       *       *       *       *

L'arrive de ma jument m'a fait grand plaisir. Le bois de Boulogne
est charmant: il est nouvellement perc, et il y a tous les jours une
telle quantit de calches et de voitures de toute espce, que la
garde est oblige d'y faire la police comme  Longchamps. C'est
inconcevable de voir cela, quand nous sommes  peine sortis d'une
rvolution o toute richesse semblait anantie. Eh bien! il y a cent
fois plus de luxe que sous l'ancien rgime. Quand je me rappelle la
solitude du bois de Boulogne en 94, lors de mon exil  Passy, je crois
rver de m'y trouver aujourd'hui comme port par la foule. C'est une
foule d'Anglais, d'ambassadeurs trangers, de Russes, etc., talant
une magnificence que le monde de Paris veut clipser  son tour.
Longchamps sera splendide.

..... On tire en ce moment le canon pour la signature de la paix. Les
mres et les femmes se rjouissent; nous autres, nous faisons un peu
la grimace.

       *       *       *       *       *

     _Paris_, le 23 germinal (avril).

Paris commence  m'ennuyer passablement. C'est toujours la mme
chose: des grands airs, de grandes vanits et des ambitions mal
dissimules qui ne demandent qu' tre caresses pour se montrer.

       *       *       *       *       *

On prpare un grand djeuner  la Porte-Maillot... Tous les
_aimables_ y seront: ils paient un louis par tte pour avoir deux
fentres entre trente. Il n'y aura que des gens _titrs_, les Biron,
les de l'Aigle, les Prigord, les Noailles[34]. _Ce sera charmant._ Je
n'irai _fichtre_ pas!

  [34] Je crois pouvoir nommer ceux-ci; la plaisanterie est sans
  amertume.

       *       *       *       *       *

     _Paris_, le 30 germinal an X.

       *       *       *       *       *

Les journaux t'ont sans doute fait un rcit trs pompeux de la fte
du Concordat. J'tais du cortge  cheval, avec le gnral Dupont, qui
en avait reu l'ordre, ainsi que tous les gnraux actuellement 
Paris. Ils y ont donc tous figur,  peu prs comme des chiens qu'on
fouette. Nous avons dfil dans Paris aux acclamations d'une multitude
qui tait plus charme de l'appareil militaire que de la crmonie en
elle-mme. Nous tions tous trs brillans, et pour ma part, j'tais
magnifique, _Pamela_[35] et moi, dors de la tte aux pieds. Le lgat
tait en voiture et la croix devant lui, dans une autre voiture[36].
Nous n'avons mis pied  terre qu' la porte de Notre-Dame, et tous ces
beaux chevaux richement caparaonns, qui piaffaient et se
querellaient autour de la cathdrale, offraient un coup d'oeil
singulier. Nous sommes entrs dans l'glise aux sons de la musique
militaire, qui a cess tout d'un coup  l'approche du dais, sous
lequel les trois consuls se sont placs et ont t conduits en
silence, et mme assez gauchement, jusqu' l'estrade qui leur tait
destine. Le dais sous lequel ont t reus les consuls avait l'air
d'un baldaquin de lit d'auberge: quatre mauvais plumets et une
mchante petite frange. Celui du cardinal tait quatre fois plus riche
et la chaire splendidement drape. On n'a pas entendu un mot du
discours de M. de Boisgelin. J'tais  ct du gnral Dupont,
derrire le premier consul. J'ai parfaitement joui de la beaut du
coup d'oeil et du _Te Deum_. Ceux qui taient au milieu de l'glise
n'ont rien entendu. Au moment de l'lvation les trois consuls ont mis
genou en terre. Derrire eux taient au moins quarante gnraux, parmi
lesquels Augereau, Massna, Macdonald, Oudinot, Baraguey-d'Hilliers,
Le Courbe, etc. Aucun n'a boug de dessus sa chaise, ce qui faisait un
drle de contraste. En sortant, chacun est remont sur son cheval et
s'est en all de son ct, de sorte qu'il n'y avait plus que les
rgimens et la garde dans le cortge. Il tait cinq heures et demie et
l'on mourait d'ennui, de faim et d'impatience. Quant  moi, j'tais
mont  cheval  neuf heures du matin sans djeuner, avec la fivre
qui continue  me tourmenter. J'ai t dner chez Scvole, et
aujourd'hui je t'cris de chez mon gnral. J'ai vu Corvisart, mdecin
du premier consul. Il me promet que, dans deux ou trois jours, je
pourrai voyager et aller t'embrasser avant de partir pour notre
quartier gnral. Je crois que l'impatience de te revoir m'empche de
gurir. J'embrasse le municipal. Il et fait bien de l'effet  la
crmonie avec son charpe et ses adjoints.

  [35] Sa jument.

  [36] L'usage des lgats _a latere_ est de faire porter devant
  eux la croix d'or. C'est le signe du pouvoir extraordinaire que
  le saint-sige dlgue aux reprsentans de cette espce. Le
  cardinal Caprara, voulant, conformment aux vues de sa cour, que
  l'exercice du culte ft aussi public, aussi extrieur que
  possible en France, demandait que, suivant l'usage, la croix d'or
  ft porte devant lui par un officier vtu de rouge et  cheval.
  C'tait l un spectacle qu'on craignait de donner au peuple
  parisien. On ngocia, et il fut convenu que cette croix serait
  porte dans l'une des voitures qui devaient prcder celle du
  lgat.

     (M. THIERS, _Histoire du Consulat et de l'Empire_,
     tome 3, livre 14.)


Aprs un mois de sjour auprs de sa mre, Maurice quitte Nohant,
passe deux ou trois jours  Paris, et va rejoindre son gnral 
Charleville, o bientt Victoire devait aller s'tablir, en dpit des
sermons de Deschartres, qui ne faisaient pas fortune, comme l'on voit,
auprs de son lve. Ce pauvre pdagogue ne se dcourageait pourtant
pas. Il persistait  regarder Victoire comme une intrigante, et
Maurice comme un jeune homme trop facile  tromper. Il ne voyait pas
que l'effet de ce jugement erron rendrait chaque jour mon pre plus
clairvoyant sur le dsintressement de son amie, et que plus on
l'accuserait injustement, plus il lui rendrait justice et
s'attacherait  elle. Deschartres, en cette circonstance, prit
prtexte de ses affaires et accompagna Maurice  Paris, craignant
peut-tre qu'il n'y sjournt, au lieu d'aller  son poste. En mme
temps, ma grand'mre exprimait  son fils le dsir de le voir mari,
et cette inquitude que lui causait la libert du jeune homme,
habituait le jeune homme  l'ide d'engager sa chre libert. Ainsi,
tout ce qu'on faisait pour le dtacher de la femme aime ne servait
qu' hter le cours de la destine.

Pendant ce court sjour  Paris avec son lve, Deschartres crut ne
pas devoir le quitter d'un instant. C'tait faire le prcepteur un peu
tard, avec un jeune militaire mancip par de glorieuses et rudes
campagnes. Mon pre tait bon, on le voit de reste par ses lettres,
et, au fond, il aimait tendrement son pdagogue. Il ne savait pas le
brusquer srieusement, et il tait assez enfant encore pour trouver un
certain plaisir  tromper, comme un vritable colier, la
surveillance burlesque du bourru. Un matin, il s'esquive de leur
commun logement, et va rejoindre Victoire dans le jardin du
Palais-Royal, o ils s'taient donn rendez-vous pour djeuner
ensemble chez un restaurateur. A peine se sont-ils retrouvs,  peine
Victoire a-t-elle pris le bras de mon pre, que Deschartres, jouant le
rle de Mduse, se prsente au devant d'eux. Maurice paie d'audace,
fait bonne mine  son argus, et lui propose de venir djener en
tiers. Deschartres accepte. Il n'tait pas picurien, pourtant il
aimait les vins fins et on ne les lui pargna point. Victoire prit le
parti de le railler avec esprit et douceur, et il parut s'humaniser un
peu au dessert; mais quand il s'agit de se sparer, mon pre voulant
reconduire son amie chez elle, Deschartres retomba dans ses ides
noires, et reprit tristement le chemin de son htel garni.

Le sjour de Charleville parut fort maussade  mon pre jusqu'au
moment o son amie vint s'y tablir chez d'honntes bourgeois o elle
payait une modique pension. Elle passait auprs d'eux pour tre marie
secrtement avec mon pre, mais elle ne l'tait pas encore. Ds ce
moment ils ne se quittrent presque plus, et se regardrent comme lis
l'un  l'autre.

Ma bonne grand'mre ignorait tout cela. De temps en temps Deschartres,
toujours aux aguets, de loin comme de prs, faisait une dcouverte
inquitante et ne la lui pargnait pas. Il en rsultait avec Maurice
des explications qui la rassuraient pour un instant, mais qui ne
changeaient rien  la situation de chacun.

     _Charleville_, le 1er messidor (juin).

       *       *       *       *       *

Nous faisons un talage du diable avec nos grands plumets, nos
dorures et nos beaux coursiers. Il est parl de nous jusqu' Soissons
et jusqu' Laon patrie de Jean-Franois Deschartres! Mais tant de
gloire nous touche peu, et nous aimerions mieux tre moins propres que
d'user notre ardeur  faire la parade. En outre, on est curieux et
bavard ici comme  La Chtre. Le gnral a voulu dj tenter quelque
aventure, mais il n'eut pas parl deux fois  la mme femme, qu'il
s'leva une clameur immense dans les trois villes de Sedan, Mzires
et Charleville.

     _Charleville_, 1er thermidor (juillet).

Voil une singulire fantaisie de mon gnral. Il ne savait que
vaguement que j'tais le petit-fils du marchal de Saxe, et il s'est
mis  m'interroger l-dessus en dtail. Quand il a appris que tu avais
t reconnue par acte du parlement, et que le roi de Pologne tait mon
aeul, tu n'as pas d'ide de l'effet que cela a produit sur lui. Il
m'en parle vingt fois le jour, il m'accable de questions.
Malheureusement, je ne me suis jamais occup de tout cela, et il m'est
impossible de lui tracer mon arbre gnalogique. Je ne me souviens pas
du nom de ta mre, et je ne sais pas du tout si nous sommes parens des
Levenhaupt. Il faut que tu cdes  sa fantaisie et que tu me
renseignes sur tout cela. Il veut m'envoyer en Allemagne avec des
lettres de recommandation du ministre de l'intrieur et des gnraux
Marceau et Macdonald, afin de me faire reconnatre comme le seul
rejeton existant du grand homme.

Je me garderai bien de donner dans de pareilles extravagances, mais
je ne veux pas brusquer trop cette manie de Dupont, parce qu'il
prtend qu'avec mon nom je dois tre fait capitaine, et qu'il se fait
fort de m'obtenir ce grade incessamment. Je crois l'avoir mrit par
moi-mme, et je le laisserai agir. Te souviens-tu du temps o je ne
voulais pas tre protg? C'tait avant d'tre militaire; j'avais des
illusions sur la vie, et je m'imaginais qu'il suffisait d'tre brave
et intelligent pour parvenir. La Rpublique m'avait mis ce fol espoir
dans la tte; mais  peine ai-je vu ce qui en est que j'ai reconnu que
le rgime d'autrefois n'est gure chang; et Bonaparte en est, je
crois, plus pris qu'il n'en a l'air.


_A M. Deschartres._

     _Charleville_, 8 thermidor an X.

Vous tes bien aimable, mon ami, de vous donner tant de peines pour
mes affaires. Croyez que je sens vivement le prix d'un ami tel que
vous: vous mettez  tout ce qui me regarde un zle que je ne puis trop
reconnatre; mais laissez-moi vous dire, sans circonlocution, qu'
certains gards ce zle va trop loin; non que je veuille vous dnier
le droit de vous occuper de ma conduite, comme vous vous occupez de
mes affaires et de ma sant: ce droit est celui de l'affection, et je
saurai le subir quand mme il me blesserait; je crois vous l'avoir
prouv dj en des circonstances dlicates; mais l'ardeur de ce zle
vous fait voir en noir et prendre au tragique des choses qui ne le
sont pas. C'est donc voir faux, et l'amiti que je vous porte ne
m'oblige pas  me tromper avec vous.

Quand, par exemple, vous me pronostiquez qu'_ trente ans_, j'aurai
les _infirmits de la vieillesse_, et que, par l, je deviendrai
_inhabile aux grandes choses_, et tout cela, parce qu' vingt-quatre
ans j'ai une matresse, vous ne m'effrayez pas beaucoup. En outre,
vous jouez de malheur dans votre raisonnement quand vous me proposez
l'exemple de mon grand-pre le marchal, qui fut prcisment d'une
_galanterie_ dont je n'approche pas, et qui n'en gagna pas moins la
bataille de Fontenoy  45 ans. Votre _Annibal_ tait un sot de
s'endormir  Capoue avec son arme; mais, nous autres Franais, nous
ne sommes jamais plus robustes et plus braves que quand nous sortons
des bras d'une jolie femme. Quant  moi, je crois tre beaucoup plus
sage et plus chaste en me livrant  l'amour d'une seule qu'en
changeant tous les jours de caprice, ou en allant voir les filles,
pour lesquelles je vous avoue que je ne me sens pas de got.

Il est vrai que, pour tre consquent avec vous-mme, il vous plat
de traiter de _fille_ la personne  laquelle je suis attach. On voit
bien que vous ne savez pas plus ce que c'est qu'une _fille_ que vous
ne savez probablement ce que c'est qu'une _femme_. Moi, je vais vous
l'apprendre, car j'ai un peu connu dj la vie de hussard, et c'est
parce que je l'ai connue que j'ai eu hte d'en sortir. Nous avons
rompu assez de lances sur ce sujet pour qu'il me semble inutile d'y
revenir, mais puisque vous persistez  l'accuser, je persisterai 
dfendre celle que j'aime.

Une fille, puisqu'il faut encore vous l'expliquer, est un tre qui
spcule, et vend son amour. Il y en a beaucoup dans le grand monde,
bien qu'elles aient de grands noms et des maisons trs frquentes. Je
ne vivrais pas huit jours avec elles. Mais une femme qui s'attache 
vous en vous rencontrant dans le malheur, qui vous a rsist lorsque
vous tiez dans une situation brillante en apparence et qui vous cde
en vous voyant couvert de haillons et mourant de faim (c'est ainsi que
j'tais en sortant des mains des Croates), une femme qui vous garde la
plus stricte fidlit depuis le jour o elle vous a aim, et qui,
lorsque vous voulez lui assurer quelques ressources, au moment o vous
venez de recueillir un petit hritage, vous jette au nez et foule aux
pieds avec colre vos billets de cent louis, puis les ramasse et les
brle en pleurant! non, cent fois non, cette femme n'est pas une
fille, et on peut l'aimer fidlement, srieusement, et la dfendre
envers et contre tous. Quel que soit le pass d'une telle femme, il
n'y a qu'un lche qui puisse le lui reprocher, quand il a profit de
son amour, quand il a reu d'elle des services; et vous savez trs
bien que sans V... j'aurais eu beaucoup de peine  revenir en France.
Les circonstances dcident de nous, et souvent malgr nous, dans la
premire jeunesse, lorsque nous sommes sans ressources et sans appui.
Les femmes, plus faibles que nous et provoques par nous qui nous
faisons une gloire d'garer leur faiblesse, peuvent se perdre
aisment. Mais entourez les premires saintes du Paradis de tous les
genres de sductions, mettez-les aux prises avec le malheur et
l'abandon, et vous verrez si toutes s'en tireront aussi bien que
certaines femmes dont vos arrts croient faire une justice salutaire.


Vous vous trompez donc, mon ami. Et voil tout ce que j'ai  dire
pour rsister  des conseils que vous croyez bons, et que je regarde
comme mauvais. Quant  ma mre, je vous prie de ne point me
recommander de la chrir. Je n'ai besoin pour cela des encouragemens
de personne. Jamais je n'oublierai ce que je lui dois; mon amour et ma
vnration pour elle sont  l'abri de tout. Adieu, mon cher
Deschartres, je vous embrasse de tout mon coeur. Vous savez mieux que
tout autre combien il vous est attach.

     MAURICE DUPIN.


_De Maurice  sa mre._

Eh bien! oui, ma bonne mre, je te l'avoue, je suis, non pas triste
comme tu le crois, mais assez mcontent de la tournure que prennent
mes affaires. Voil de grands changemens dans les affaires publiques,
et qui ne nous promettent rien de bon[37]. Certainement cela lve
toutes les difficults qui auraient pu surgir  la mort du premier
consul; mais c'est un retour complet  l'ancien rgime; et, en raison
de la stabilit des premires fonctions de l'Etat, il n'y aura gure
moyen de sortir des plus humbles. Il faudra se tenir l o le hasard
vous aura jet, et ce sera comme autrefois, o un brave soldat restait
soldat toute sa vie, tandis qu'un freluquet tait officier selon le
bon plaisir du matre. Tu verras que tu ne te rjouiras pas bien
longtemps de cette espce de restauration monarchique, et que pour
moi, du moins, tu regretteras les hasards de la guerre et la grande
mulation rpublicaine.

  [37] Le consulat  vie.

Le poste que j'occupe n'est pas dsagrable en soi-mme, et, en temps
de guerre, il est brillant, parce qu'il nous expose et nous fait agir:
mais en temps de paix, il est assez sot, et, entre nous soit dit, peu
honorable. Nous ne sommes aprs tout, que des laquais renforcs. Nous
dpendons de tous les caprices d'un gnral. Si nous voulons sortir,
il faut rester; si nous voulons rester, il faut sortir. A la guerre,
c'est charmant: ce n'est pas au gnral que nous obissons. Il
reprsente le drapeau de la patrie. C'est pour le salut de la chose
publique qu'il dispose de nos volonts, et quand il nous dit: Allez 
droite; si vous n'y tes pas tu vous irez ensuite  gauche; et si
vous n'tes pas tu  la gauche, vous irez ensuite en avant, c'est
fort bien; c'est pour le service, et nous sommes trop heureux de
recevoir de pareils ordres. Mais en temps de paix, quand il nous dit:
Montez  cheval pour m'accompagner  la chasse, ou venez faire des
visites avec moi pour me servir d'escorte, ce n'est plus si drle.
C'est  son caprice personnel que nous obissons. Notre dignit en
souffre, et la mienne est je l'avoue,  une rude preuve. Dupont est
pourtant d'un excellent caractre et peu de gnraux sont aussi
bienveillans et aussi expansifs: mais enfin, il est gnral et nous
sommes aides-de-camp, et s'il ne faisait de nous ses domestiques, nous
ne lui servirions  rien, puisqu'il n'y a rien autre chose  faire.
Decouchy, qui est chef d'tat-major, prend patience, quoique
avant-hier, il ait eu une petite mortification assez dure. Le gnral
tait chez sa matresse et l'a fait attendre trois heures dans la
cour. Il a failli le planter l et envoyer tout au diable. Morin est
trs insouciant et rpond toujours _qu'importe?_  tout ce qu'on lui
dit. Moi, je me dis en moi-mme:

     Il importe si bien, que, de tous vos repas,
       Je ne veux en aucune sorte,
     Et je ne voudrais mme pas,  ce prix, un trsor.

si bien que j'ai le plus grand dsir d'aller rejoindre mon rgiment,
et je vais crire pour cela  Lacue, qui est le grand faiseur et le
grand rformateur.

       *       *       *       *       *

En raison de ma _haute valeur et de ma belle conduite dans les
preuves_, j'ai t nomm _compagnon_ ces jours-ci, et je serai
_matre_ incessamment.




CHAPITRE DIX-HUITIEME.

 Suite des amours.--Sparation douloureuse.--Retour  Paris.--Ces
   _dames_. Le beau monde. La faveur.--M. de Vitrolles. M. Hkel.
   Eugne Beauharnais et lady Georgina.


An XI.--LETTRE I.

_De Maurice Dupin  sa mre._

     _Charleville_, 1er vendmiaire (22 septembre 1802).

Ta lettre, ma bonne mre, que je reois  l'instant, me rend au
bonheur: tu m'y moralises, tu m'y grondes tout au long, mais c'est
avec ton amour maternel que je possde toujours, que rien ne peut me
_remplacer_, et de la perte duquel je ne me consolerais jamais:
entends-tu bien, parce que _rien_ ne pourrait me _ddommager_. En
dpit de ton mcontentement, tu me portes toujours la mme tendresse:
conserve-la-moi toujours, ma bonne mre, je n'ai jamais cess de la
mriter. Je te l'avouerai, je craignais que quelque nouveau rapport
mensonger, quelque apparence trompeuse ne l'eussent momentanment
refroidie dans ton coeur. Cette ide me poursuivait partout: mon ame
en tait oppresse, mon sommeil troubl; enfin, tu viens de me rendre
 la vie!

Et cet original de Deschartres qui me mande, il y a deux jours, que
tu ne m'criras peut-tre pas de longtemps,  cause des chagrins que
je te donne! Je lui ai trop prouv qu'il avait tort. Il s'en venge en
me faisant souffrir, en me prenant par l'endroit le plus sensible.
Avec tant de bonnes qualits, c'est cependant un ours qui vous griffe
quand il ne peut vous assommer. Il m'a crit des volumes tout le mois
dernier pour me prouver, avec sa politesse accoutume que j'tais un
homme _dshonor, couvert de boue_. Rien que a! Belle conclusion, et
digne des exordes dont il me rgalait: mais je les lui passe de bien
bon coeur  cause du motif qui allume son courroux et son zle. Je
n'ai pas encore rpondu  sa dernire lettre, mais je me rserve cette
petite satisfaction, tout en lui envoyant un bel et bon fusil  deux
coups, pour qu'il te fasse manger des perdrix s'il n'est pas trop
maladroit.

Non, ma bonne mre je n'ai jamais voulu sparer mon existence de la
tienne, et si je suis devenu _ivrogne_ et _mauvaise compagnie_ comme
tu m'en accuses, dans les camps et bivouacs, ce que je ne crois pas,
sois sre que, du moins, dans cette vie agite, je n'ai rien perdu de
mon amour pour toi. Si j'ai fait, sans te consulter, la _dmarche_
d'crire  Lacue pour tcher de rentrer dans mon rgiment, c'est que
le temps pressait, qu'il m'et fallu attendre ta rponse, et perdre
ainsi le peu de jours que j'avais pour esprer un bon rsultat.
Maintenant tout est consomm, Lacue ne m'a pas laiss la moindre
esprance. En vertu des nouveaux arrts, je dois rester auprs de
Dupont; je me rsigne, et la satisfaction que tu en ressens diminue
d'autant ma contrarit...................

Adieu, ma bonne mre: crois que ton bonheur peut seul faire le mien,
et qu'il entrera toujours comme cause premire dans toutes mes actions
comme dans toutes mes penses. Je t'embrasse de toute mon ame.

Mon Dieu, que l'ide de _Miemi_ m'afflige; je ne peux pas me
persuader cela. Parle-lui de moi, je t'en prie[38].

Et Auguste qui est nomm receveur de la ville de Paris! Je lui en ai
fait mon compliment.

  [38] _Miemi_, c'est--dire Mlle Roumier; c'tait cette vieille
  bonne qu'il aimait tant. A peine eut-elle reu son gage arrir
  qu'elle voulut aller vivre dans sa famille. Malgr des regrets
  rciproques, elle effectua cette resolution.


LETTRE III.

     De _Sillery_, chez M. de Valence (sans date).

Tu l'as voulu, tu l'as exig, tu m'as mis entre ton dsespoir et le
mien. J'ai obi. V..... est  Paris. J'ai voulu, j'ai fait
l'impossible. Mais, pour l'loigner ainsi, il fallait bien veiller 
son existence. Je me suis fait avancer soixante louis par le payeur de
la division sur mes appointemens, et j'ai exig qu'_elle_ allt
travailler  Paris. Au moment du dpart, elle m'a renvoy l'argent.
J'ai couru aprs elle, je l'ai ramene, nous avons pass trois jours
ensemble dans les larmes. Je lui ai parl de toi, je lui ai fait
esprer qu'en la connaissant mieux un jour, tu cesserais de la
craindre. Elle s'est rsigne, elle est partie. Mais ce n'est
peut-tre pas trop le moyen de se gurir d'une passion que de
l'exposer  de telles preuves. Enfin, je ferai pour toi ce que les
forces humaines comportent. Mais ne me parle plus tant d'elle. Je ne
peux pas encore te rpondre avec beaucoup de sangfroid.


Ma grand'mre, voyant aux lettres suivantes que son cher Maurice tait
mortellement triste, l'appela auprs d'elle, et obtint du gnral
Dupont qu'il lui permettrait d'aller  Paris faire des dmarches pour
son avancement. C'tait un prtexte pour l'attirer  Nohant; mais il
n'y alla que plus tard. Il fut retenu  Paris par son amour, usant
aussi auprs de sa mre du prtexte de ces mmes dmarches. Il
dsirait vivement alors entrer dans la garde du premier consul. Il fit
quelques efforts sans succs, comme il tait facile de le prvoir, car
il tait trop proccup pour tre un solliciteur actif, et trop
navement fier pour tre un heureux courtisan. J'ai entendu souvent
ses amis s'tonner qu'avec tant de bravoure, d'intelligence et de
charme dans les manires, il n'ait pas eu un plus rapide avancement.
Moi, je le conois bien. Il tait amoureux, et, pendant plusieurs
annes, il n'eut pas d'autre ambition que celle d'tre aim; ensuite,
il n'tait pas homme de cour, et on n'obtenait dj plus rien sans se
donner beaucoup de peine. Puis vinrent pour Bonaparte des
proccupations srieuses. L'affaire de Pichegru, Moreau et Georges,
celle du duc d'Enghien, et les vnemens, expliquent le mouvement qui
se fit dans son esprit, pour rapprocher de lui les noms du pass, puis
pour les en loigner, puis enfin pour les rapprocher encore et se
rconcilier avec eux.


SUITE DE FRAGMENS DE LETTRES.

     _Paris_, 18 frimaire an XI (dcembre 1802).

       *       *       *       *       *

J'ai enfin vu Caulaincourt, et ce n'est pas sans peine; mais, ma foi,
j'ai t bien inspir de compter sur l'oubli de nos petites rancunes.
A peine m'eut-il reconnu, qu'il embrassa cordialement l'ancienne
ordonnance du pre Harville, et me demanda de tes nouvelles avec un
vif intrt; et  peine lui eus-je dit que je dsirais entrer dans la
garde, qu'il ne me donna pas le temps de lui demander de m'y aider. Il
s'y offrit, et s'en chargea avec un empressement fort aimable. Il m'a
demand mes tats de services, et promis de son propre mouvement de
les prsenter et de les faire lire, demain, au premier consul, 
Saint-Cloud. Il m'a surtout recommand de mettre en toutes lettres et
fort apparentes sur ma demande, que je suis le petit-fils du marchal
de Saxe, m'assurant qu'il le fallait pour russir. Mais la Suisse,
mais Marengo? lui disais-je.--Bien, bien, m'a-t-il rpondu, le
_prsent_ est beaucoup, mais le _pass_ a une grande importance
aujourd'hui. Parlez du hros de Fontenoy, et ne ngligez rien de ce
ct-l. Bien m'en avait pris d'avoir t dner la veille chez Ordener
et d'en avoir t reu  bras ouverts, car il m'a demand comment
j'tais avec lui, et sur ma rponse il m'a assur que tout cela irait
sur des roulettes..........................


     _Paris_, 29 frimaire.

       *       *       *       *       *

Auguste[39] a pris hier le costume grave de son emploi de trsorier
de la ville de Paris. Il avait l'habit noir, l'pe, la bourse, et,
dans cet quipage, il nous a fait mourir de rire. Il a toujours une
figure superbe  qui tout sied, et il porte trs bien ce costume, mais
c'est si drle de voir reparatre les habits de jadis! Ren veut tre
prfet du palais et sa femme dame d'honneur. Je l'ai fait enrager hier
en lui disant que pour le coup _ces dames_ ne la verraient plus que de
mauvais oeil. Mais le premier consul a t si aimable et si galant
avec elle, qu'elle subit le commun prestige, et finit par avouer que
tous ces grands seigneurs sont fiers et insolens. Ils le sont,
d'autant plus, pour la plupart, qu'ils recherchent aussi la faveur du
matre.

  [39] Auguste de Villeneuve, son neveu.


     _Paris_, le 14 pluviose.

.... Ne me gronde pas, j'agis du mieux que je peux. Mais comment
faire pour russir quand on n'est pas n courtisan! J'ai revu
Caulaincourt hier. Il m'a fait djener avec lui. Il m'a dit qu'il
avait mis lui-mme ma demande dans le portefeuille du premier consul,
et mme qu'il lui avait parl de moi, mais que celui-ci lui avait
rpondu: _Nous verrons cela._ C'est peut-tre bien un refus anticip.
Que veux-tu que j'y fasse? C'est Bonaparte lui-mme qui m'a l'ait
entrer dans l'tat-major, et c'est Lacue qui me l'a conseill. A
prsent, Lacue dit que cela ne vaut pas le diable, et Bonaparte ne
nous permet pas d'en sortir. Ce sera une grande faveur si cela
m'arrive, mais je ne suis pas homme  me mettre  plat-ventre pour
obtenir une chose si simple et si juste. Je n'ose pourtant pas y
renoncer, car tout mon dsir est de me fixer  Paris, si la paix
continue. Comme cela, nous nous arrangerions pour que tu vinsses y
passer les hivers, et nous ne vivrions pas ternellement spars, ce
qui rend mon tat aussi triste pour moi que pour toi-mme. Je n'y mets
ni _insouciance_ ni _lenteur_, mais tu ne m'as pas lev pour tre un
courtisan, ma bonne mre, et je ne sais pas assiger la porte des
protecteurs. Caulaincourt est excellent pour moi, il a recommand
devant moi  son portier de me laisser toujours entrer quand je me
prsenterais,  quelque moment que ce ft. Mais il sait bien que je ne
suis pas de ceux qui abusent, et s'il veut me servir rellement il n'a
pas besoin que je l'importune. Je vais ce soir chez le gnral
Harville, c'est son jour de rception. J'y vais chapeau sous le bras,
culotte et bas de soie noirs, frac vert: c'est,  prsent, _la tenue
militaire_!.... Ne me dis donc plus que tu vas tcher de penser  moi
le moins possible. Je ne suis dj pas si gai. Et que veux-tu que je
devienne si tu ne m'aimes plus?...............

       *       *       *       *       *

     _Paris_, le 27 pluviose.

J'ai revu S*** chez ***,  un fort beau souper qu'il a donn  Mme de
Tourzelle, et j'en ai t enchant. Quant au reste, tant mles que
femelles, c'est toujours la mme nullit, la mme sottise. Le _grand
monde_ n'a point chang et ne changera point. J'en excepte
quelques-uns seulement, et surtout Vitrolles, qui a de l'esprit et du
caractre[40].

  [40] Avec sa lgret apparente, mon pre jugeait trs bien les
  hommes. M. de Vitrolles est un des rares _hommes_ du parti
  royaliste, en effet, pour l'esprit et le caractre.

     _Paris_, le 7 ventose.

Caulaincourt a reparl de moi au premier consul. Il avait gar ma
demande et lui en a redemand une autre. Est-ce  dire que je dois
esprer? Ah! si le grand homme savait comme j'ai envie de l'envoyer
patre, et de ne plus me ruiner sans gloire  son service! Qu'il nous
donne encore de la gloire s'il veut faire sa paix avec moi. Le malheur
est que cela lui est parfaitement gal pour le moment.

     Du 28 ventose (mars 1803).

       *       *       *       *       *

Je vois souvent mon ami Hkel. Comme il demeure fort loin, nous
faisons chacun la moiti du chemin, nous nous joignons aux Tuileries,
et l nous arpentons tout le jardin en babillant et en raisonnant 
perte de vue. C'est vraiment l'homme le plus instruit et le plus
loquent que j'aie jamais rencontr, et il a des sentimens si nobles
que je me sens toujours meilleur quand je le quitte que quand je
l'aborde. Il sollicite en ce moment une place de proviseur dans un
lyce; je ferai prsenter sa note  Bonaparte par Dupont.
Russirai-je? Je me ferais volontiers _intriguant_ pour l'amour de ce
digne homme; mais l'esprit du gouvernement est de ne donner qu' ceux
qui ont dj, et c'est assez l'histoire de tous les grands
pouvoirs..........

     Le vendredi-saint.

Ren a donn ces jours-ci un trs beau djener, o taient Eugne
Beauharnais, Adrien de Mun, mylord Stuart, Mme Louis Bonaparte, la
princesse Dolgorouky, la duchesse de Gordon, Mme d'Andlaw et lady
Georgina, nice de la duchesse de Gordon. Cela se faisait 
l'intention d'Eugne, qui est amoureux et aim de lady Georgina,
laquelle passe dans le grand monde pour un astre de beaut. Il ne lui
manque, pour mriter sa rputation, que d'avoir une bouche et des
dents. Mais, sur cet article, Eugne et elle n'ont rien  se
reprocher. La duchesse ne demanderait pas mieux que de la lui faire
pouser; mais ce cher beau-pre Bonaparte n'entend point de cette
oreille-l. La tante va partir pour l'Angleterre, et les amans se
dsolent. Voil comment la grandeur rend les gens heureux!

     Du 29 germinal (avril).

 Je pars dans trois jours pour Chenonceaux avec Ren. Envoie-moi les
chevaux jusqu' Saint-Agnan, et dans cinq jours je suis dans tes bras.
Oui, oui, il y a bien longtemps que je devrais y tre. Tu en as
souffert; moi aussi. Tu vas me promener dans tes nouveaux jardins, et
me prouver que la Grenouillre est devenue le lac de Trasimne, les
petites alles des routes royales, le pr une valle suisse, et le
petit bois la fort Hercinie. Oh! je ne demande pas mieux! Je verrai
tout cela par tes yeux. Je le verrai en beau, puisque je serai prs de
toi.




CHAPITRE DIX-NEUVIEME.

 Sjour  Nohant, retour  Paris et dpart pour
   Charleville.--Bonaparte  Sedan.--Le camp de
   Boulogne.--Canonnade avec les Anglais; le gnral
   Bertrand.--Adresse de l'arme  Bonaparte, pour le prier
   d'accepter la couronne impriale.--Ma mre au camp de Montreuil;
   retour  Paris.--Mariage de mon pre. Ma naissance.


Aprs avoir pass trois mois auprs de sa mre, qu'il accompagna aux
eaux de Vichy, mon pre, rappel par un arrt des consuls qui
prescrivait  tous les gnraux de runir leurs subordonns autour
d'eux, revint  Paris, o l'on commenait  parler de l'expdition
d'Angleterre.


Quant  mes affaires d'argent, je ne veux pas que tu m'en parles, ni
que tu me consultes sur quoi que ce soit. Je regarde l'argent comme un
moyen, jamais comme un but. Tout ce que tu feras sera toujours sage,
juste, excellent  mes yeux. Je sais bien que plus tu auras, plus tu
me donneras. C'est une vrit que tu me dmontres tous les jours. Mais
je ne veux pas que, pour quelques arpens de terre de plus ou de moins,
tu te prives de la moindre chose. L'ide d'_hriter_ de toi me donne
le frisson, et je ne peux pas me soucier de ce qui sera aprs toi,
car, aprs toi, il n'y aura plus pour moi que douleur et solitude. Le
ciel me prserve de faire des projets pour un temps que je ne veux pas
prvoir, et dont je ne peux pas seulement accepter la pense.

     Du 10 thermidor.

       *       *       *       *       *

Je pars pour Sedan, o Bonaparte va passer et o nous devons aller 
sa rencontre le 18 ou le 20.

       *       *       *       *       *

     Du 15 thermidor,  _Charleville_ (aot 1803).

 Je suis arriv hier, j'ai trouv Dupont trs goguenard et fort peu
touch de _ma fivre_. Nous attendons Bonaparte d'un moment  l'autre.
Il n'y a rien de plaisant comme la rumeur qui rgne ici. Les
militaires se prparent  la grande revue. Les administrateurs civils
composent des harangues. Les jeunes bourgeois s'quipent et se forment
en garde d'honneur. Les ouvriers dcorent partout, et le peuple bille
aux mouches. Nous avons runi  Sedan trois rgimens de cavalerie et
quatre demi-brigades. Nous faisons l'exercice  feu, et nous
manoeuvrons dans la plaine. C'est tout ce qu'il y aura de beau, car le
reste est fort mesquin et arrang sans got. L'illumination du premier
jour absorbera toutes les graisses et chandelles de la ville;
heureusement pour le lendemain qu'il fait clair de lune.

Je profiterai de l'occasion pour faire demander par Dupont au premier
consul une lieutenance dans sa garde, et comme il n'a encore jamais
rien demand pour moi, peut-tre voudra-t-il bien s'en charger. Mais
je ne me flatte pas. Le bonheur de vivre  Paris et de t'y amener est
un trop beau rve. Je ne suis pas homme  russir en temps de paix. Je
ne suis bon qu' donner des coups et  en recevoir: prsenter des
placets et obtenir des grces n'est pas mon fait. Dupont n'est pas du
tout enthousiasm de l'ide d'une descente en Angleterre. Soit humeur,
soit dfiance, il n'a pas le dsir de s'en mler. J'ai vu Massna 
Ruel le lendemain de mon dpart pour Sedan, et il m'a presque promis,
en cas de descente, que nous voguerions de compagnie. Voil mon plan,
faire la guerre ou rester  Paris, car la vie de garnison m'est
odieuse.

Je crains, ma bonne mre, que cette scheresse excessive ne te fasse
souffrir. Tu es si bonne que tu ne me parles que de moi dans tes
lettres, et je ne sais pas comment tu te portes...................


     De _Paris_, le 8 fructidor an XI.

.................................
Dupont m'avait fait les plus belles promesses: il ne les a pas
tenues. Pendant huit jours qu'il a passs avec le premier consul, il
n'a pas trouv une minute pour lui parler de moi. Caulaincourt, qui
accompagnait Bonaparte  Sedan et qui m'a tmoign beaucoup d'amiti,
m'avait dit, en y arrivant: Eh bien! voil une belle occasion pour
vous faire proposer par votre gnral! En partant, il a t stupfait
de l'indiffrence de Dupont pour nous tous. Alors il s'est ouvert 
moi sur les fluctuations d'ides du premier consul. Ainsi, quand cet
hiver il lui a demand pour moi une lieutenance dans sa garde, et
qu'il m'a propos comme petit-fils du marchal de Saxe, Bonaparte lui
a rpondu: _Point, point: il ne me faut pas de ces gens-l!_ A
prsent, il parat que ce titre me servirait au lieu de me nuire,
parce que le premier consul a dj chang de manire de voir.


Dgot, comme on vient de le voir, d'tre attach  l'tat-major,
Maurice fait, ds les premiers jours de l'an XII, des tentatives
srieuses pour rentrer dans la ligne. Dupont se repent de l'avoir
bless et prsente une demande pour lui obtenir le grade de capitaine.
Lacue apostille sa demande. Caulaincourt, le gnral Berthier, M. de
Sgur, beau-pre d'Auguste de Villeneuve, font des dmarches pour le
succs de cette nouvelle entreprise, et, cette fois, c'est un motif
srieux pour que Maurice reste  Paris. Il crit toujours assidment 
sa mre: mais il y a, dans ses lettres, tant de raillerie contre
certaines personnes qui font le mtier de courtisan avec une rare
capacit, que je ne puis les transcrire sans blesser beaucoup
d'individualits, et ce n'est pas mon but.

Mon pre n'obtint rien et sa mre et dsir en ce moment qu'il
renont au service. Mais la voix de l'_impitoyable honneur_ lui
dfendait de se retirer quand la guerre tait sinon imminente, du
moins probable. Il passa auprs d'elle les premiers mois de l'an XII
(les derniers de 1803), et le projet de descente en Angleterre
devenant de jour en jour plus srieux, comme on croit facilement  ce
qu'on dsire, Maurice espra conqurir l'Angleterre et entrer 
Londres comme il tait entr  Florence.

Il alla donc rejoindre Dupont aux premiers jours de frimaire, et
quitta Paris en crivant  sa mre, comme de coutume, qu'il _n'y avait
pas de danger_, et que la guerre ne se ferait pas. Je te prie de ne
pas t'inquiter de mon voyage sur les ctes, je n'y emploierai
probablement pas d'autre arme que la lunette. Il en fut ainsi, en
effet, mais on sait comment Napolon dut renoncer  un projet qui
avait cot tant d'argent, tant de science et de temps.


LETTRE I.

     Du camp d'_Ostrohow_, 30 frimaire an XII
     (octobre 1803).

Me voil encore une fois t'crivant dans une ferme ou espce de fief
que j'ai rig en quartier-gnral, en y attendant le gnral Dupont.
Ostrohow est un village charmant situ sur une hauteur qui domine
Boulogne et la mer. Notre camp est dispos  la romaine. C'est un
carr parfait. J'en ai fait le croquis ce matin, ainsi que celui de la
position des autres divisions qui bordent la mer, et j'ai envoy le
tout dans une lettre au seigneur Dupont. Nous sommes dans la boue
jusqu'aux oreilles. Il n'y a ici ni bons lits pour se reposer, ni bons
feux pour se scher, ni grands fauteuils pour s'taler, ni bonne mre
aux soins excessifs, ni chre dlicate. Courir toute la journe pour
placer les troupes qui arrivent, et dont les baraques ne sont pas
encore faites, se crotter, se mouiller, descendre et remonter la cte
cent fois par jour, voil le mtier que nous faisons. C'est la
fatalit de la guerre, mais la guerre dpouille de tous ses charmes,
puisqu'il n'y a pas  changer de place et pas le moindre coup de fusil
pour passer le temps, en attendant la grande expdition dont on ne
parle pas plus ici que si elle ne devait jamais avoir lieu. Ne
t'inquite donc pas, ma bonne mre, rien n'est prt, et ce ne sera
peut-tre pas d'un an que nous irons prendre des chevaux anglais.


LETTRE III.

     Du 7 pluviose an XII (Janvier 1804).

     Au camp d'_Ostrohow_.

Il y a des momens de bonheur qui effacent toutes les peines! Je viens
de recevoir ta lettre du 26. Ah! ma bonne mre, mon coeur ne peut
suffire  tous les sentimens qui le pntrent. Mes yeux se remplissent
de larmes. Elles me suffoquent. Je ne sais si c'est de joie ou de
douleur, mais  chaque expression de ton amour ou de ta bont, je
pleure comme si j'avais dix ans. O! ma bonne mre, mon excellente
mre, comment te dire la douleur que m'ont cause ton chagrin et ton
mcontentement! Ah! tu sais bien que l'intention de t'affliger ne peut
jamais entrer dans mon ame, et que, de toutes les peines que je puisse
prouver la plus amre est celle de faire couler tes larmes. Ta
dernire lettre m'avait navr. Celle d'aujourd'hui me rend la paix et
le bonheur. J'y retrouve le langage, le coeur de ma bonne mre.
Elle-mme reconnat que je ne suis pas un mauvais fils, et que je ne
mritais pas de tant souffrir. Je me rconcilie avec moi-mme: car,
quand tu me dis que je suis coupable, bien que ma conscience ne me
reproche rien, je me persuade que tu ne peux pas te tromper, et je
suis prt  m'accuser de tous les crimes plutt que de te contredire.

Je ne sais qui a pu te dire que je voulais me jeter  la mer: je n'ai
pas eu cette pense. C'est pour le coup que j'aurais cru tre criminel
envers toi, qui m'aimes tant. Si je me suis expos plus d'une fois 
prir dans les flots, c'est sans songer  ce que je faisais.
Vritablement, je me dplaisais tant sur la terre, que je me sentais
plus  l'aise sur les vagues. Le bruit de vent, les secousses
violentes de la barque s'accordaient mieux que tout avec ce qui se
passait au dedans de moi, et, au milieu de cette agitation, je me
trouvais comme dans mon lment.

Adieu, ma mre chrie, garde la plume avec laquelle tu m'as crit ta
dernire lettre, et n'en prends jamais d'autre pour crire  ton fils,
qui t'aime autant que tu es bonne, et qui t'embrasse aussi tendrement
qu'il t'aime.

Je voudrais bien tenir ici Caton-Deschartres pour voir la jolie
grimace qu'il ferait avec le tangage et le roulis de grosse mer.


LETTRE IV.

     Quartier gnral  _Ostrohow_, 30 pluviose an XII.

_Le gnral de division Dupont, commandant la 1re division du camp de
Montreuil_[41]... m'a tellement fait courir avec lui tous ces
jours-ci, soit sur la cte, soit sur la mer, que je n'ai pu trouver un
moment pour t'crire. Avant-hier, au moment o je commenais une
lettre pour toi, une douzaine de coups de canon est venue me dranger.
C'tait le prlude d'une canonnade qui a dur toute la journe entre
nos batteries et la flotte anglaise. Nous y avons couru comme de
raison, et nous avons joui pendant sept heures d'un coup-d'oeil aussi
piquant qu'agrable, car toute la cte tait en feu, toute la rade
couverte de btimens, et, sur deux mille coups de canon tirs de part
et d'autre, nous n'avons pas perdu un seul homme. Les boulets ennemis
passaient par dessus nos ttes, et allaient, sans faire de mal 
personne, se perdre dans la campagne.

  [41] C'est une tte de lettre imprime.

....J'ai vu ici le gnral Bertrand, aprs avoir t six fois
inutilement chez lui. Il est venu dner enfin chez Dupont, et j'ai t
enchant de lui. Il a des manires franches, aimables, amicales, sans
_ton_, sans prtentions. Nous avons parl du Berry avec le plaisir de
deux compatriotes qui se rencontrent loin de leur pays, et qui
s'entretiennent de tout ce qu'ils y ont laiss d'intressant et
d'attachant: de leurs mres surtout.


LETTRE VI.

     _Au Fayel_, 12 prairial.

  Nous sommes bien affairs ici. Nous avons fait durant quatre
  jours des courses normes _ l'effet_ de nous entendre sur la
  rdaction de l'adresse que nous sommes forcs de prsenter au
  premier consul, _ l'effet_ de le supplier d'accepter la couronne
  impriale et le trne des Csars.


Pendant que Maurice crivait ainsi  sa mre, Victoire, dsormais
Sophie (l'habitude lui tait venue de l'appeler ainsi), tait venue le
rejoindre au Fayel. Elle tait sur le point d'accoucher. J'tais donc
dj au camp de Boulogne, mais sans y songer  rien, comme on peut
croire, car, peu de jours aprs, j'allais voir la lumire sans en
penser davantage. Cet accident de quitter le sein de ma mre m'arriva
 Paris, le 16 messidor an XII, un mois juste aprs le jour o mes
parens s'engagrent irrvocablement l'un  l'autre. Ma mre, se voyant
prs de son terme, voulut revenir  Paris, et mon pre l'y suivit le
12 prairial. Le 16, ils se rendirent en secret  la municipalit du
deuxime arrondissement. Le mme jour, mon pre crivait  ma
grand'mre:

     _Paris_, 16 prairial an XII.

J'ai saisi l'occasion de venir  Paris, et j'y suis. Dupont y a
consenti parce que, mes quatre ans de lieutenance expirs, j'ai droit
au grade de capitaine, et je viens le rclamer. Je voulais aller et
surprendre  Nohant, mais une lettre de Dupont, que j'ai reue ce
matin, o il m'envoie une demande de sa main au ministre, pour le
premier emploi vacant, me retient encore ici quelques jours. Si je ne
russis pas cette fois, je me fais moine. Vitrolles, qui veut acheter
la terre de Ville-Dieu, partira avec moi pour le Berry. M. de Sgur
appuie la demande de Dupont. Enfin, je te verrai bientt, j'espre.
J'ai reu ta dernire lettre qu'on m'a renvoye de Boulogne. Qu'elle
est bonne!... Allons, mercredi, s'il est possible, je t'embrasserai,
ce sera un heureux jour pour moi: il y en a comme cela dans la vie qui
consolent de tous les autres. Ma mre chrie, je t'embrasse!


Mon pre avait  la fois la vie et la mort dans l'ame ce jour-l. Il
venait de remplir son devoir envers une femme qui l'avait sincrement
aim et qui allait le rendre pre. Il avait voulu sanctifier son amour
par un engagement indissoluble. Mais s'il tait heureux et fier
d'avoir obi  cet amour qui tait devenu sa conscience mme, il avait
la douleur de tromper sa mre et de lui dsobir en secret, comme font
les enfans qu'on opprime et maltraite. L fut toute sa faute, car loin
d'tre opprim et maltrait, il et pu tout obtenir de la tendresse
inpuisable de cette bonne mre en frappant un grand coup et en lui
disant la vrit.

Il n'eut pas ce courage, et ce ne fut pas, certes par manque de
franchise: mais il fallait soutenir une de ces luttes o il savait
qu'il serait vaincu. Il fallait entendre des plaintes dchirantes et
voir couler des larmes dont la seule pense troublait son repos. Il se
sentait faible  cet endroit-l, et qui oserait l'en blmer
svrement? Il y avait dja deux ans qu'il tait dcid  pouser ma
mre, et qu'il lui faisait jurer chaque jour qu'elle y consentirait de
son ct. Il y avait deux ans qu'au moment de tenir  Dieu la promesse
qu'il avait faite, il avait recul pouvant par l'ardente affection
et le dsespoir un peu jaloux qu'il avait rencontrs dans le coeur
maternel. Il n'avait pu la calmer, durant ces deux ans, o de
continuelles absences amenaient pour elle de continuels dchiremens,
qu'en lui cachant la force de son amour et l'avenir de fidlit qu'il
s'tait cr. Combien il dt souffrir le jour o, sans rien avouer 
ses parens,  ses meilleurs amis, il confra le nom de sa mre  une
femme digne par son amour de le porter, mais que sa mre devait si
difficilement s'habituer  lui voir partager! Il le fit pourtant: il
fut triste, il fut pouvant, et il n'hsita pas. Au dernier moment,
Sophie Delaborde, vtue d'une petite robe de basin, et n'ayant au
doigt qu'un mince filet d'or, car leurs finances ne leur permirent
d'acheter un vritable anneau de six francs qu'au bout de quelques
jours; Sophie, heureuse et tremblante, intressante dans sa grossesse,
et insouciante de son propre avenir, lui offrit de renoncer  cette
conscration du mariage qui ne devait rien ajouter, rien changer,
disait-elle,  leurs amours. Il insista avec force, et quand il fut
revenu avec elle de la mairie, il mit sa tte dans ses mains et donna
une heure  la douleur d'avoir dsobi  la meilleure des mres. Il
essaya de lui crire, il ne put que lui envoyer les quelques lignes
qui prcdent et qui, malgr ses efforts, trahissent son effroi et ses
remords. Puis, il envoya sa lettre, demanda pardon  sa femme de ce
moment donn  la nature, prit dans ses bras ma soeur Caroline,
l'enfant d'une autre union, jura de l'aimer autant que celui qui
allait natre, et prpara son dpart pour Nohant, o il voulait aller
passer huit jours, avec l'esprance de pouvoir tout avouer et tout
faire accepter.

Mais ce fut une vaine esprance. Il parla d'abord de la grossesse de
Sophie, et, tout en caressant mon frre Hippolyte, l'enfant de la
_petite maison_, il fit allusion  la douleur qu'il avait prouve en
apprenant la naissance de cet enfant, dont la mre lui tait devenue
forcment trangre. Il parla du devoir que l'amour exclusif d'une
femme impose aprs des preuves d'un immense dvoment de sa part. Ds
les premiers mots, ma grand'mre fondit en larmes, et, sans rien
couter, sans rien discuter, elle se servit de son argument accoutum,
argument d'une tendre perfidie et d'une touchante personnalit. Tu
aimes une femme plus que moi, lui dit-elle, donc tu ne m'aimes plus!
O sont les jours de Passy, o sont tes sentimens exclusifs pour ta
mre? Que je regrette ce temps o tu m'crivais: _Quand tu me seras
rendue, je ne te quitterai plus d'un jour, plus d'une heure!_ Que ne
suis-je morte, comme tant d'autres, en 93! tu m'aurais conserve dans
ton coeur telle que j'y tais alors, je n'y aurais jamais eu de
rivale!

Que rpondre  un amour si passionn? Maurice pleura, ne rpondit rien
et renferma son secret.

Il revint  Paris sans l'avoir trahi et vcut calme et retir dans son
modeste intrieur. Ma bonne tante Lucie tait  la veille de se marier
avec un officier, ami de mon pre, et ils se runissaient avec
quelques amis pour de petites ftes de famille. Un jour qu'ils avaient
form quelques quadrilles, ma mre avait ce jour-l une jolie robe
couleur de rose, et mon pre jouait sur son fidle violon de Crmone
(je l'ai encore, ce vieux instrument au son duquel j'ai vu le jour),
une contredanse de sa faon. Ma mre, un peu souffrante, quitta la
danse et passa dans sa chambre. Comme sa figure n'tait point altre
et qu'elle tait sortie fort tranquillement, la contredanse continua.
Au dernier _chassez-huit_, ma tante Lucie entra dans la chambre de ma
mre, et tout aussitt s'cria: Venez, venez, Maurice, vous avez une
fille.

--Elle s'appellera Aurore, comme ma pauvre mre qui n'est pas l pour
la bnir, mais qui la bnira un jour, dit mon pre en me recevant dans
ses bras.

C'tait le 5 juillet 1804, l'an dernier de la rpublique, le 1er de
l'empire.

--Elle est ne _en musique et dans le rose_; elle aura du bonheur, dit
ma tante.




CHAPITRE VINGTIEME.

 Date de ce travail.--Mon signalement.--Opinion nave de ma mre
   sur le mariage civil et le mariage religieux.--Le corset de Mme
   Murat.--Disgrace absolue des tats-majors.--Dchiremens de
   coeur.--Diplomatie maternelle.


Tout ce qui prcde a t crit sous la monarchie de Louis-Philippe.
Je reprends ce travail le 1er juin 1848, rservant pour une autre
phase de mon rcit, ce que j'ai vu et ressenti durant cette lacune.

J'ai beaucoup appris, beaucoup vcu, beaucoup vieilli durant ce court
intervalle, et mon apprciation actuelle de toutes les ides qui ont
rempli le cours de ma vie se ressentira peut-tre de cette tardive et
rapide exprience de la vie gnrale. Je n'en serai pas moins sincre
envers moi-mme. Mais Dieu sait si j'aurai la mme foi nave, la mme
ardeur confiante qui me soutenaient intrieurement! Si j'eusse fini
mon livre avant cette rvolution, c'et t un autre livre, celui d'un
solitaire, d'un enfant gnreux, j'ose le dire, car je n'avais tudi
l'humanit que sur des individus, souvent exceptionnels et toujours
examins par moi  loisir. Depuis, j'ai fait, de l'oeil, une campagne
dans le monde des faits, et je n'en suis point revenue telle que j'y
tais entre. J'y ai perdu les illusions de la jeunesse, que, par un
privilge d  ma vie de retraite et de contemplation, j'avais
conserves plus tard que de raison.

Mon livre sera donc triste, si je reste sous l'impression que j'ai
reue dans ces derniers temps. Mais qui sait? Le temps marche vite,
et, aprs tout, l'humanit n'est pas diffrente de moi: c'est--dire
qu'elle se dcourage et se ranime avec une grande facilit. Dieu me
prserve de croire, comme J.-J. Rousseau, que je vaux mieux que mes
contemporains et que j'ai acquis le droit de les maudire. Jean-Jacques
tait malade quand il voulait sparer sa cause de celle de l'humanit.

Nous avons tous souffert plus ou moins, en ce sicle de la maladie de
Rousseau. Tchons d'en gurir, avec l'aide de Dieu.

Le 5 juillet 1804, je vins donc au monde, mon pre jouant du violon et
ma mre ayant une jolie robe rose. Ce fut l'affaire d'un instant.
J'eus, du moins, cette part de bonheur que me prdisait ma tante
Lucie, de ne point faire souffrir longtemps ma mre. Je vins au monde
fille lgitime; ce qui aurait bien pu ne pas arriver, si mon pre
n'avait pas rsolument march sur les prjugs de sa famille; et cela
fut un bonheur aussi, car, sans cela, ma grand'mre ne se ft
peut-tre pas occupe de moi avec autant d'amour qu'elle le fit plus
tard, et j'eusse t prive d'un petit fonds d'ides et de
connaissances qui a fait ma consolation dans les ennuis de ma vie.

J'tais fortement constitue, et, durant toute mon enfance, j'annonai
devoir tre fort belle, promesse que je n'ai point tenue. Il y eut
peut-tre de ma faute, car,  l'ge o la beaut fleurit, je passais
dj les nuits  lire et  crire. Etant fille de deux tres d'une
beaut parfaite, j'aurais d ne pas dgnrer, et ma pauvre mre qui
estimait la beaut plus que tout, m'en faisait souvent de nafs
reproches. Pour moi, je ne pus jamais m'astreindre  soigner ma
personne. Autant j'aime l'extrme propret, autant les recherches de
la mollesse m'ont toujours paru insupportables. Se priver de travail
pour avoir l'oeil frais, ne pas courir au soleil, quand ce beau soleil
de Dieu vous attire irrsistiblement; ne point marcher dans de bons
gros sabots, de peur de se dformer le coup de pied; porter des gants,
c'est--dire renoncer  l'adresse et  la force de ses mains, se
condamner  une ternelle gaucherie,  une ternelle dbilit, ne
jamais se fatiguer, quand tout nous commande de ne point nous
pargner, vivre enfin sous une cloche pour n'tre ni hle, ni gerce,
ni fltrie avant l'ge, voil ce qu'il me fut toujours impossible
d'observer. Ma grand'mre renchrissait encore sur les rprimandes de
ma mre, et le chapitre des chapeaux et des gants fit le dsespoir de
mon enfance. Mais, quoique je ne fusse pas volontairement rebelle, la
contrainte ne put m'atteindre. Je n'eus qu'un instant de fracheur, et
jamais de beaut. Mes traits taient cependant assez bien forms, mais
je ne songeai jamais  leur donner la moindre expression. L'habitude
contracte, presque ds le berceau, d'une rverie dont il me serait
impossible de me rendre compte  moi-mme, me donna de bonne heure
l'_air bte_. Je dis le mot tout net, parce que toute ma vie, dans
l'enfance, au couvent, dans l'intimit de ma famille, on me l'a dit de
mme, et qu'il faut bien que cela soit vrai.

Somme toute, avec des cheveux, des yeux, des dents, et aucune
difformit, je ne fus ni laide ni belle dans ma jeunesse, avantage que
je considre comme srieux  mon point de vue: car la laideur inspire
des prventions dans un sens, la beaut dans un autre. On attend trop
d'un extrieur brillant, on se mfie trop d'un extrieur qui repousse.
Il vaut mieux avoir une bonne figure qui n'blouit et n'effraie
personne, et je m'en suis bien trouve avec mes amis des deux sexes.

J'ai parl de ma figure, afin de n'avoir plus du tout  en parler.
Dans le rcit de la vie d'une femme, ce chapitre menaant de se
prolonger indfiniment, pourrait effrayer le lecteur. Je me suis
conforme  l'usage, qui est de faire la description extrieure du
personnage que l'on met en scne. Et je l'ai fait ds le premier mot
qui me concerne, afin de me dbarrasser compltement de cette
purilit dans tout le cours de mon rcit. J'aurais peut-tre pu ne
pas m'en occuper du tout. J'ai consult l'usage, et j'ai vu que des
hommes trs srieux, en racontant leur vie, n'avaient pas cru devoir
s'y soustraire. Il y aurait donc eu peut-tre une apparence de
prtention  ne pas payer cette petite dette  la curiosit souvent un
peu niaise du lecteur.

Je dsire pourtant qu' l'avenir, on se drobe  cette exigence des
curieux, et que si on est absolument forc de tracer son portrait, on
se borne  copier sur son passeport le signalement rdig par le
commissaire de police de son quartier, dans un style qui n'a rien
d'emphatique ni de compromettant. Voici le mien: yeux noirs, cheveux
noirs, front ordinaire, teint ple, nez bien fait, menton rond, bouche
moyenne; taille, quatre pieds dix pouces. Signes particuliers, aucun.

Mais justement,  ce propos, je dois dire ici une circonstance assez
bizarre: c'est qu'il n'y a pas plus de deux ou trois ans que je sais
positivement qui je suis; j'ignore quels motifs ou quelles rveries
portrent plusieurs personnes, qui prtendaient m'avoir _vue natre_,
 me dire que, pour des raisons de famille faciles  deviner dans un
mariage secret, on ne m'avait pas attribu lgalement mon ge
vritable. Selon cette version, je serais ne  Madrid, en 1802 ou
1803, et l'acte de naissance qui portait mon nom aurait t, en
ralit, celui d'une autre enfant ne depuis, et mort peu de temps
aprs. Comme les registres de l'tat civil n'avaient pas encore acquis
 cette poque la rigoureuse exactitude que l'habitude de la
lgislation nouvelle leur a donne depuis; comme dans le mariage de
mon pre, il y eut en effet des irrgularits singulires dont je vais
bientt parler, et qu'il serait impossible de commettre aujourd'hui,
le rcit qui m'abusa n'tait pas aussi invraisemblable qu'on pourrait
le croire. En revanche, comme, en me faisant cette rvlation
prtendue, on m'avait assur que mes parens ne me diraient pas la
vrit sur ce point, je m'abstins toujours de les interroger et
demeurai persuade que j'tais ne  Madrid et que j'avais un an ou
deux de plus que mon ge prsum. A cette poque, je lus rapidement la
correspondance de mon pre avec ma grand'mre, et une lettre mal
date, intercale mal  propos dans le recueil de 1803, me confirma
dans mon erreur. Cette lettre, qu'on trouvera  sa place vritable, ne
m'abusa plus, lorsqu'au moment de transcrire cette correspondance, je
pus y porter un examen plus attentif. Enfin, un ensemble de lettres,
sans intrt pour le lecteur, mais trs intressantes pour me fixer
sur ce point, lettres que je n'avais jamais classes et jamais lues,
me donnent enfin la certitude de mon identit. Je suis bien ne 
Paris le 5 juillet 1804; je suis bien _moi-mme_, en un mot, ce qui ne
laisse pas que de m'tre agrable, car il y a toujours quelque chose
de gnant  douter de son nom, de son ge et de son pays. Or, j'ai
subi ce doute pendant une dizaine d'annes sans savoir que j'avais,
dans quelques vieux tiroirs inexplors, de quoi le dissiper
entirement. Il est vrai que l, comme dans tout, j'ai port une
habitude de paresse naturelle pour ce qui me concerne personnellement,
et que j'aurais pu mourir sans savoir si j'avais vcu en _personne_,
ou  la place d'une autre, si l'ide ne m'tait venue d'crire ma vie,
et d'en approfondir le commencement.

Mon pre avait fait publier ses bans  Boulogne-sur-Mer, et il
contracta mariage  Paris  l'insu de sa mre. Ce qui ne serait point
possible aujourd'hui le fut alors, grce au dsordre et 
l'incertitude que la rvolution avait apports dans les relations. Le
nouveau code laissait quelques moyens d'luder les actes respectueux,
et le cas d'_absence_ avait t rendu trs frquemment et facilement
supposable par l'migration. C'tait un moment de transition entre
l'ancienne socit et la nouvelle, et les rouages de cette dernire ne
fonctionnaient pas encore trs bien. Je ne rapporterai pas les dtails
pour ne pas ennuyer le lecteur par des points de droit fort arides,
bien que j'aie toutes les pices sous les yeux. Certainement il y eut
absence ou insuffisance de certaines formalits qui seraient
indispensables aujourd'hui, et qui apparemment n'taient pas juges
alors d'une importance absolue.

Ma mre tait au moral un exemple de cette situation transitoire. Tout
ce qu'elle avait compris de l'acte civil de son mariage, c'est qu'il
assurait la lgitimit de ma naissance.

Elle tait pieuse et le fut toujours, sans aller jusqu' la dvotion.
Mais ce qu'elle avait cru dans son enfance, elle devait le croire
toute sa vie sans s'inquiter des lois civiles et sans penser qu'un
acte par-devant le citoyen municipal pt remplacer un sacrement. Elle
ne se fit donc pas scrupule des irrgularits qui facilitrent son
mariage civil, mais elle le porta si loin quand il fut question du
mariage religieux, que ma grand'mre, malgr ses rpugnances, fut
oblige d'y assister. Cela eut lieu plus tard comme je le dirai.

Jusque-l ma mre ne se crut point complice d'un acte de rbellion
envers la mre de son mari; et quand on lui disait que Mme Dupin tait
fort irrite contre elle, elle avait coutume de rpondre:

--Vraiment, c'est bien injuste, et elle ne me connat gure; dites-lui
donc que je n'pouserai jamais son fils  l'glise tant qu'elle ne le
voudra pas.

Mon pre voyant qu'il ne vaincrait jamais ce prjug naf et
respectable croyance vraie au fond, car,  moins de nier Dieu, il faut
vouloir que la pense de Dieu intervienne dans une conscration comme
celle du mariage, mon pre avait le plus grand dsir de faire
consacrer le sien. Jusque-l il tremblait que Sophie, ne se regardant
pas comme engage par sa conscience, n'en vnt  tout remettre en
question. Il ne doutait point d'elle, il n'en pouvait pas douter sous
le rapport de l'attachement et de la fidlit. Mais elle avait des
accs de fiert terrible quand il lui laissait entrevoir l'opposition
de sa mre. Elle ne parlait de rien moins que d'aller au loin vivre de
son travail avec ses enfans, et de montrer par l qu'elle ne voulait
recevoir ni aumne ni pardon de cette orgueilleuse _grande dame_, dont
elle se faisait une bien fausse et bien terrible ide.

Lorsque Maurice voulait lui persuader que le mariage contract tait
indissoluble, et que sa mre viendrait  y souscrire tt ou tard:--Eh
non, disait-elle: votre mariage civil ne prouve rien, puisqu'il permet
le divorce. L'Eglise ne le permet pas, nous ne sommes donc pas maris,
et ta mre n'a rien  me reprocher. Il me suffit que notre fille
(j'tais ne alors) ait un sort assur. Mais quant  moi, je ne te
demande rien et je n'ai  rougir devant personne.

Ce raisonnement plein de force et de simplicit, la socit ne le
ratifiait pas, il est vrai. Elle le ratifierait encore moins
aujourd'hui qu'elle s'est assise dfinitivement sur sa base nouvelle.
Mais,  l'poque o ces choses se passaient, on avait dj vu tant
d'branlemens et de prodiges qu'on ne savait pas bien sur quel terrain
l'on marchait. Ma mre avait les ides du peuple sur tout cela. Elle
ne jugeait ni les causes ni les effets de ces nouvelles bases de la
socit rvolutionnaire. Cela changera encore, disait-elle. J'ai vu
le temps o il n'y avait pas d'autre mariage que le mariage religieux.
Tout  coup on a prtendu que celui-l ne valait rien et ne compterait
plus. On en a invent un autre qui ne durera pas et qui ne peut pas
compter.

Il a dur, mais en se modifiant d'une manire essentielle. Le divorce
a t permis, puis aboli, et  prsent on parle de le rtablir[42].
Jamais moment n'a t plus mal choisi pour soulever une aussi grave
question. Et, bien que j'aie des ides arrtes  cet gard, si
j'tais de l'assemble, je demanderais l'ordre du jour. On ne peut pas
rgler le sort et la religion de la famille dans un moment o la
socit est dans le dsordre moral, pour ne pas dire dans l'anarchie.
Aussi, lorsqu'il sera question de discuter cela, l'ide religieuse et
l'ide civile vont se trouver encore une fois aux prises, au lieu de
chercher cet accord sans lequel la loi n'a point de sens et n'atteint
pas son but. Que le divorce soit rejet, ce sera la conscration d'un
tat de choses contraire  la morale publique. Qu'il soit adopt, il
le sera de telle manire et dans de telles circonstances, qu'il ne
servira point la morale et ajoutera  la dissolution du pacte
religieux de la famille. Je dirai mon opinion quand il faudra, et je
reviens  mon rcit.

  [42] J'cris ceci le 2 juin 1848. J'ignore quelle sera la
  solution du projet prsent  l'Assemble nationale par le
  ministre Crmieux.

Mon pre avait vingt-six ans, ma mre en avait trente lorsque je vins
au monde. Ma mre n'avait jamais lu Jean-Jacques Rousseau et n'en
avait peut-tre pas beaucoup entendu parler, ce qui ne l'empcha pas
d'tre ma nourrice comme elle l'avait t et comme elle le fut de tous
ses autres enfans. Mais, pour mettre de l'ordre dans le cours de ma
propre histoire, il faut que je continue  suivre celle de mon pre,
dont les lettres me servent de jalons, car on peut bien imaginer que
mes propres souvenirs ne datent pas encore de l'an XII.

Il passa une quinzaine  Nohant aprs son mariage, ainsi que je l'ai
dit au prcdent volume, et ne trouva aucun moyen d'en faire l'aveu 
sa mre. Il revint  Paris, sous prtexte de poursuivre cet ternel
brevet de capitaine, qui n'arrivait pas, et il trouva toutes ses
connaissances, tous ses parens fort bien traits par la nouvelle
monarchie: Caulaincourt, grand cuyer de l'empereur; le gnral
d'Harville, grand cuyer de l'impratrice Josphine; le bon neveu
Ren, chambellan du prince Louis; sa femme, dame de compagnie de la
princesse, etc. Cette dernire prsenta  Mme Murat un tat des
services de mon pre, que Mme Murat mit _dans son corset_, ce qui fait
dire  mon pre,  la date du 12 prairial an XII: Voici le temps
revenu o les dames disposent des grades, et o le corset d'une
princesse nous promet plus que le champ de bataille. Soit j'espre me
laver de ce corset-l quand nous aurons la guerre, et bien remercier
mon pays de ce que mon pays me force  mal gagner. .... Puis,
revenant  ses chagrins personnels: On m'apporte  l'instant, ma
bonne mre, une lettre de toi, o tu m'affliges en t'affligeant. Tu
prtends que j'ai t soucieux auprs de toi, et que des mots
d'impatience me sont chapps. Mais est-ce que je t'en ai jamais, mme
dans ma pense, adress un seul? J'aimerais mieux mourir. Tu sais bien
que c'tait  l'adresse de Deschartres, en remboursement de ses
sermons blessans et intempestifs. Jamais, quand j'ai t prs de toi,
je n'ai appel avec impatience le jour qui devait m'en loigner. Ah!
que tout cela est cruel et que j'en souffre! Je retournerai bientt te
demander raison de tes lettres, mchante mre que je chris!

Je vins au monde le 12 messidor. Ma grand-mre n'en sut rien. Le 16,
mon pre lui crivait sur toute autre chose.


LETTRE I.

_De Maurice  sa mre,  Nohant._

     _Paris_, 16 messidor an XII.

J'ai reu ton aimable lettre pour Lacue. Je la lui ai porte
moi-mme. Il tait  Saint-Cloud. J'y suis retourn hier, et je l'ai
vu. Ma demande est au bureau de la guerre, et doit tre mise sous les
yeux de l'empereur la semaine prochaine. Je suis port sur le tableau
d'avancement. D'un autre ct, notre famille fait son chemin: M. de
Sgur vient d'tre nomm grand dignitaire de l'empire et grand-matre
des crmonies, avec 100,000 fr. d'appointemens, plus 40,000 comme
conseiller d'Etat. Ren entre en fonctions avec une grande clef d'or
brode au derrire. Le prince va avoir une garde. _Appoline m'y promet
une compagnie._ Le prince sera grand conntable. Je me frotte les yeux
pour savoir si je ne fais pas un rve absurde; mais j'ai beau les
refermer, l'ambition ne vient pas, et je me sens toujours partag
entre celle d'aller me battre ou celle d'aller vivre prs de toi. Je
ne puis en avoir de plus brillante, et celle des autres me fait
toujours un drle d'effet. Je me rjouis pourtant du bonheur de ceux
que j'aime, parce que je ne suis pas n jaloux. Mais mon bonheur ne
serait pas fait comme cela. Je voudrais de l'activit, de l'honneur,
ou bien une petite aisance et le bonheur domestique. Si j'tais
capitaine, tu pourrais venir ici, j'aurais bien de quoi avoir un
cabriolet bien suspendu pour te promener; je te soignerais, je te
ferais oublier toutes nos tristesses: Deschartres n'tant pas l, nous
serions encore heureux comme autrefois, j'en suis sr. Je t'aime tant,
quoi que tu en dises, que tu finirais bien par y croire. Ta dernire
lettre est bonne comme toi, et dans ma joie, je l'ai montre _ tout
le monde_[43]. Ne me gronde pas. Je t'embrasse de toute mon ame.

  [43] C'est--dire  Sophie.

  Beaumont a fait un mlodrame pour la Porte-Saint-Martin. Ce
  n'est pas bon, mais cela n'est pas ncessaire pour avoir du
  succs. Et d'ailleurs, cela l'amuse tant[44].

  [44] J'ignore quel fut le sort du mlodrame de mon grand-oncle:
  je n'en sais mme pas le titre.

Le voyage de l'empereur remet au mois de septembre mon projet de
retourner de suite auprs de toi; mais alors j'irai faire tes
vendanges, et si Deschartres fait encore le docteur, je le camperai
dans sa cuve.


Mon pre eut  cette poque une fivre scarlatine pendant laquelle
Ren crivait  ma grand'mre pour la rassurer, et il lui chappait
quelques indiscrtions involontaires sur ma naissance, dont il la
croyait informe. Il n'est point question du mariage dans ces lettres.
Je ne pense pas qu'il en et reu la confidence, mais il attribue  la
persvrance de l'attachement de Maurice pour Sophie le peu de succs
de ses dmarches pour son avancement. Cela ne me parat pas prouv,
car mon pre tait compris dans une mesure de disgrace gnrale,
concernant les tats-majors. S'il est vrai qu'il et pu faire faire
une exception en sa faveur  force d'obsessions et de dmarches, je ne
lui en veux pas d'avoir t inhabile  ce genre de succs. Mais ma
grand'mre, effraye et irrite des insinuations que le plus tendre
intrt dictait  M. de Villeneuve, crivit une lettre assez amre 
son fils, ce qui lui donna un nouvel accs de fivre. La rponse est
pleine de tendresse et de douleur.


LETTRE III.

     10 fructidor (aot 1804).

Je suis, dis-tu, ma bonne mre, un ingrat et un fou. Ingrat, jamais!
Fou, je le deviendrai peut-tre, malade de corps et d'esprit comme me
voil. Ta lettre me fait beaucoup plus de mal que la rponse du
ministre, car tu m'accuses de mon propre guignon, et tu voudrais que
j'eusse fait des miracles pour le conjurer. Je n'en sais point faire,
en fait de courbettes et d'intrigues. Ne t'en prends qu' toi-mme
qui, de bonne heure, m'as enseign  mpriser les courtisans. Si tu ne
vivais pas depuis quelques annes loin de Paris et retire du monde,
tu saurais que le nouveau rgime est, sous ce rapport, pire que
l'ancien, et tu ne me ferais pas un crime d'tre rest moi-mme. Si
l'on avait fait la guerre plus longtemps, je crois que j'aurais
conquis mes grades. Mais depuis qu'il faut les conqurir dans les
antichambres, j'avoue que je n'ai pas, sous ce rapport-l, de
brillantes campagnes  faire valoir. Tu me reproches de ne te jamais
parler de mon intrieur. C'est toi qui ne l'as jamais voulu! Est-ce
possible, quand, au premier mot, tu m'accuses d'tre un mauvais fils!
Je suis forc de me taire, car je n'ai  te faire qu'une rponse dont
tu ne te contentes pas, c'est que je t'aime et que je n'aime personne
plus que toi.--N'est-ce pas toi qui as t toujours contraire  mon
dsir de quitter Dupont et de rentrer dans la ligne? A prsent tu
reconnais que je suis dans un cul-de-sac, mais il est trop tard. Il
faut maintenant _obtenir cela comme une faveur spciale de Sa
Majest_. La faveur et moi ne faisons gure route ensemble.


Il retourna  Nohant et y passa encore six semaines sans que le fatal
aveu pt passer de son coeur  ses lvres. Mais son secret fut devin;
car, vers la fin de brumaire an XIII (novembre 1804), en mme temps
qu'il revenait  Paris, sa mre crivait au maire du cinquime
arrondissement:

Une mre, monsieur, n'aura pas, sans doute, besoin de justifier
auprs de vous le titre avec lequel elle se prsente pour solliciter
votre attention.

J'ai de fortes raisons pour craindre que mon fils unique ne se soit
rcemment mari  Paris sans mon consentement. Je suis veuve; il a 26
ans; il sert; il s'appelle Maurice-Franois-Elisabeth Dupin. La
personne avec laquelle il a pu contracter mariage a port diffrens
noms. Celui que je crois le sien est Victoire Delaborde. Elle doit
tre un peu plus ge que mon fils; tous deux demeurent ensemble rue
Meslay, no 15, chez le sieur Marchal[45], et c'est parce que je
suppose cette rue dans votre arrondissement, que je prends la libert
de vous adresser mes questions et de vous confier mes craintes. J'ose
esprer que vous voudrez bien faire parvenir ma lettre  celui de MM.
vos collgues dans l'arrondissement duquel se trouve la rue Meslay.

  [45] Mon oncle: il venait de se marier avec Lucie.

Cette fille ou femme, car je ne sais de quel nom l'appeler, avant de
s'tablir dans la rue Meslay, demeurait, en nivose dernier, rue de la
Monnaie, o elle tenait une boutique de modes.

Depuis qu'elle habite la rue Meslay, mon fils en a eu une fille, que
je crois ne en messidor, et inscrite sur les registres sous le nom
d'Aurore, fille de M. Dupin et de..... L'inscription pourrait, ce me
semble, vous donner quelque lumire sur le mariage, s'il existe
prcdemment, comme je le crois,  cause du prnom qu'on a donn 
l'enfant. Quelques indices me font prsumer qu'il peut avoir t
contract en prairial dernier. J'ai l'honneur d'crire  un magistrat,
peut-tre  un pre de famille. Ce double titre ne m'aura pas
vainement flatte d'une rponse aussi prompte que possible et d'une
discrtion inviolable, quel que soit le rsultat des recherches que je
prends la libert de vous demander.

J'ai l'honneur, etc.

     DUPIN.


_Deuxime lettre de Mme Dupin au maire du 5e arrondissement._

En confirmant mes craintes, monsieur, vous avez navr mon coeur, et,
de longtemps, il ne s'ouvrira aux consolations que vous voulez y
rpandre; mais il ne sera jamais ferm  la reconnaissance, et je sens
tout le prix d'une intention qui honore le vtre. Cependant, je dois
trop  vos soins gnreux pour ne pas en esprer encore quelque chose.
Vous paraissez croire _que la plus grande irrgularit commise dans ce
mariage fut d'avoir bless les sentimens les plus respectables et les
plus doux_. Je vois que vous le connaissez; mais vous ne connaissez
pas, et puissiez-vous ne jamais connatre jusqu' quel point il peut
les avoir blesss! Je l'ignore encore moi-mme; mais mon coeur me dit
qu'il faut qu'il soit bien coupable, puisqu'il a cru devoir me faire
un mystre de la dmarche la plus essentielle de sa vie. C'est ce
mystre que vous seul pouvez m'aider  approfondir, parce que vous
seul en tes jusqu'ici le dpositaire, parce que je n'ose confier 
aucune personne de ma connaissance  Paris ce que mon fils n'a pas os
dire  sa mre; puisque j'ose encore moins, pendant qu'il y est, m'y
rendre moi-mme et quitter une terre que je me plaisais  embellir
pour une compagne digne de lui et de moi. Et, cependant, il faut bien
que je sache quelle est cette trange belle-fille qu'il a voulu me
donner... Ma tranquillit prsente, son bien-tre futur en dpendent.
Pour que mon coeur se familiarise, s'il le faut, avec toutes les
consquences de sa faute, il est absolument ncessaire que mon esprit
l'embrasse dans tous ses dtails. Votre estimable collgue, le maire
du.... arrondissement..... a bien voulu vous offrir _communication du
dossier qui forme la runion des pices produites par les deux poux_.
Il ne vous refusera pas, monsieur, une copie rgulire de toutes ces
pices _sans exception_; et j'ose attendre de votre obligeance,
j'aurais d dire de votre sensibilit, que vous voudrez bien la lui
demander, soit en votre nom, soit au mien.

       *       *       *       *       *

Il est facile de voir par cette lettre si douloureuse, si gnreuse
et pourtant si habile, que ma grand'mre dsirait consulter, pices en
main, afin de faire dclarer, s'il tait possible, la nullit du
mariage. Elle n'ignorait pas autant qu'elle voulait bien le dire, les
noms et prcdens de sa belle-fille. Elle feignait de tout ignorer
pour ne pas laisser pntrer ses desseins, et si elle faisait
pressentir une sorte de pardon qu'elle n'tait encore nullement
dispose  accorder, c'tait dans la crainte de trouver dans le maire
du ..... arrondissement (celui qui avait fait le mariage), un
auxiliaire complaisant de ce mariage irrgulirement contract. Aussi
ne s'adressait-elle pas  lui directement, mais bien au maire du 5e,
qu'elle savait ne point avoir la rue Meslay dans sa juridiction, et
sur l'intgrit duquel, probablement, elle avait quelques donnes
particulires. La ruse dlicate de la femme l'inspirait donc mieux que
n'et pu le faire un habile conseil, et j'avoue que cette petite
conspiration contre la lgitimit de ma naissance me parat d'une
lgitimit tout aussi incontestable.

De son ct, mon pre, conseill probablement par un homme spcial,
car de lui-mme il ft tomb dans tous les piges de la tendresse
maternelle, devait vouloir cacher son mariage jusqu'au moment o tout
dlai d'opposition de la part de sa mre serait expir. Ils se
trompaient donc l'un l'autre, triste fatalit de leur mutuelle
situation, et ils s'crivaient comme si de rien n'tait. Je dis qu'ils
se trompaient, et pourtant ils n'changeaient pas de mensonges. Le
seul artifice tait le silence que tous deux gardaient dans leurs
lettres sur le principal objet de leurs proccupations.




CHAPITRE VINGT-UNIEME.

 Suites des lettres.--Lettres de ma grand'mre et d'un officier
   civil.--L'abb d'Andrezel.--Un passage des mmoires de
   Marmontel.--Ma premire entrevue avec ma grand'mre.--Caractre
   de ma mre.--Son mariage  l'glise.--Ma tante Lucie et ma
   cousine Clotilde.--Mon premier sjour  Chaillot.


LETTRE IV.

_De Maurice  sa mre._

     Fin brumaire an XIII (novembre 1804).

Depuis six semaines, j'ai t si heureux prs de toi, ma bonne mre,
que c'est presque un chagrin maintenant que d'tre oblig de t'crire
pour m'entretenir avec toi. Le calme, le bonheur dont j'ai joui 
Nohant me rendent encore plus insupportables le tumulte, l'inquitude
et le bruit qui m'entourent  Paris.

J'espre que je ne serai pas forc d'aller retrouver mes rats et mon
galetas au Fayel, car le gnral Suchet, qui m'a fait l'honneur
d'arrter sa voiture tout exprs pour me parler hier, m'a dit que tous
les gnraux de division allaient tre mands pour assister  la
crmonie du couronnement, et que probablement Dupont ne resterait
pas dans son exil. Me voil donc encore ici pour quelques jours, et je
te rendrai compte de la fte.

Quant  ***, elle se donne avec moi des airs de protection
passablement drles, de la part d'une personne qui ne me sert pas du
tout. Elle disait hier que si Dupont lui et envoy de _bonnes notes_
sur mon compte, elle m'aurait fait faire mon chemin: mais que je
voyais _trop mauvaise compagnie_. La compagnie que je vois vaut bien
celle qui l'entoure. Vitrolles, en me racontant cela, riait aux clats
de cette impertinence, et la traitait sans faon de _pronnelle_. Va
pour pronnelle! Mais je ne lui en veux pas, tout le monde est de
mme. Le ton de cour est la maladie de ceux qui n'y auraient jamais
mis le pied autrefois.


LETTRE V.

     _Paris_, 7 frimaire an XIII (novembre 1804).

J'allais repartir pour le Fayel et perdre la crmonie du
couronnement, lorsque notre marchal Ney m'apprend enfin qu'il vient
d'expdier un courrier  Dupont pour le faire venir, et qu'on l'attend
le lendemain. Je cours chercher ma malle, qui tait dj charge, et
que je n'arrache qu'avec peine des mains des conducteurs et aprs
avoir puis toute mon loquence. Je jette l'ancre et je cargue mes
voiles. Dupont arrive en effet la veille du grand jour. Nous sommes
trs bons amis. Il s'est occup de ma croix, et le rapport sera fait
aprs le couronnement.

     (_A lire, tout bas_:)

Mon Aurore se porte  merveille. Elle est belle par admiration, et je
suis dans l'enchantement que tu m'en aies demand des nouvelles.

Ta lettre m'a combl d'aise. Tu y es bien _ma bonne mre_! et toutes
les chimres d'orgueil dont je suis le tmoin ne donneront jamais 
ceux qui s'en nourrissent le quart du bonheur que je trouve dans les
tmoignages de ta tendresse. Conserve-moi bien ce bonheur-l! Je
regrette chaque jour nos soires, et nos causeries, et nos joyeux
dners, et le grand salon, tout Nohant enfin, et je ne me console
qu'en songeant  y retourner. Adieu, ma bonne chre mre, parle de moi
 d'Andrezel et  l'ingnieur Deschartres. Tes commissions sont
faites.


On voit, par cette lettre, que mon existence tait accepte par la
bonne mre, et qu'elle ne pouvait se dfendre de montrer l'intrt
qu'elle y prenait: et pourtant elle n'acceptait pas le mariage, et
elle tait occupe avec l'abb d'Andrezel  chercher les preuves de
nullit que son dfaut de consentement pouvait y apporter. Le maire
qui avait fait ce mariage avait t abus par des tmoignages
hasards. Averti par les rclamations de ma grand'mre, qui voulait
avoir une copie rgulire des actes, il ne se htait pas de rpondre,
effray peut-tre des consquences de son erreur, qui pouvaient
retomber sur lui ou sur le juge de paix. De son ct, le maire du 5e
arrondissement, qui n'avait pas de raison pour s'abstenir de rpondre,
et qui s'tait fait communiquer les pices, rpondait, du moins, avec
une rserve trs convenable, sur la manire dont les formalits
avaient t remplies, et se bornait  donner des dtails sur la
naissance de ma mre, sur Claude Delaborde, l'oiselier du quai de la
Mgisserie, sur le grand-pre Cloquard, qui vivait encore, et qui
portait encore  cette poque, ce renseignement n'est pas dans la
lettre du grave magistrat, un grand habit rouge et un chapeau  trois
cornes, son habit de noces du temps de Louis XV, le plus beau sans
doute qu'il et jamais possd, et dont il avait fait si longtemps ses
dimanches, qu'il lui fallait enfin l'user par mesure d'conomie. A
propos de cette origine peu brillante de sa belle-fille, ma grand'mre
crivit au susdit maire,  la date du 27 frimaire an XIII:

..... Quelques douloureuses que soient pour mon coeur les
informations que vous avez bien voulu prendre, je n'en suis pas moins
reconnaissante de votre proccupation  clairer ma triste curiosit.
La parent m'afflige fort peu, mais bien le personnel de la
demoiselle. Votre silence  son gard, monsieur, m'est une certitude
de mon malheur et de celui de mon fils. C'est sa premire faute. Il
tait l'exemple des bons fils, et j'tais cite comme la plus heureuse
des mres. Mon coeur se brise, et c'est en pleurant que je vous
exprime, monsieur, ma sensibilit pour vos honntes procds et
l'estime trs particulire avec laquelle, etc.


A quoi le maire du 5e rpondit: J'ai toutes ces lettres sous les yeux,
ma grand'mre ayant pris copie des siennes, et ayant form du tout une
espce de dossier:

     Madame,

Si j'en juge par votre rponse  ma dernire lettre, la douleur vous
a fait illusion sur un article que je crois me devoir  moi-mme de
redresser. Cet article est le plus essentiel  ma satisfaction comme 
votre tranquillit.

Il me semble, madame, que c'est sur des faits seulement que
pourraient porter les donnes propres  adoucir dans cette
circonstance l'preuve qu'elle fait subir au coeur d'une mre. C'est
du moins dans cette intention et dans cet esprit que j'ai fait des
recherches et que je vous en ai transmis le rsultat.

Serait-ce le malheur de l'esprit entran par le sentiment, de se
porter prcipitamment  croire ce qu'il craint? A cet gard, ma lettre
me semblait renfermer des inductions contraires  celles que vous en
avez tires sur le personnel de l'pouse que votre fils a choisie. Ne
pouvant et ne voulant dire que des choses certaines, j'ai voulu juger
par moi-mme, et, ainsi que je vous l'ai dit, j'ai charg une personne
intelligente et sre de pntrer, sous un prtexte quelconque, dans
l'intrieur des jeunes poux. Ainsi que j'ai dj eu l'honneur de vous
le dire, on a trouv un local extrmement modeste, mais bien tenu: les
deux jeunes gens ayant un extrieur de dcence et mme de distinction:
la jeune mre au milieu de ses enfans, allaitant elle-mme le dernier,
et paraissant absorbe par ces soins maternels. Le jeune homme plein
de politesse, de bienveillance et de srnit. Comme la personne
envoye par moi avait pris pour prtexte de demander une adresse,
monsieur votre fils est descendu  l'tage au-dessous pour la demander
 M. Marchal, qui est mari avec Mlle Lucie Delaborde, soeur cadette
de Mlle Victoire Delaborde: M. Marchal est mont fort obligeamment
avec M. Dupin pour donner cette adresse. M. Marchal est un officier
retrait dont l'extrieur est trs favorable. Enfin, le jugement de
mon envoy, auquel vous pouvez avoir confiance entire, est que quels
qu'aient pu tre les antcdens de la personne, antcdens que
j'ignore entirement, sa vie est actuellement des plus rgulires et
dnote mme une habitude d'ordre et de dcence qui n'aurait rien
d'affect. En outre, les deux poux avaient entre eux ce ton
d'intimit douce qui suppose la bonne harmonie, et, d'aprs des
renseigemens ultrieurs, je me suis convaincu que _rien n'annonce_
que votre fils ait  se repentir de l'union contracte.

Je me trompe, il doit un jour ou l'autre se repentir amrement
d'avoir bris le coeur de sa mre; mais vous-mme l'avez dit, madame,
c'est sa premire, sa seule faute! et j'ai tout lieu de croire, que si
elle est grave envers vous, elle est rparable par sa tendresse et
grce  la vtre. Il appartient  votre coeur maternel de l'absoudre,
et je serais heureux de vous apporter une consolation en vous
confirmant que le _ton qu'on a vu chez lui_ ne justifie en rien vos
douloureux prsages.

C'est dans cet esprit, madame, que je vous prie d'agrer, etc.


Quelque rassurante que ft cette bonne et honnte rponse, ma
grand'mre n'en persista pas moins  se munir des pices qui pouvaient
lui laisser l'espoir de rompre ce mariage.

Ce fut l'abb d'Andrezel qui repartit pour Paris muni de toutes les
procurations ncessaires. L'abb d'Andrezel, qu'on n'appelait plus
l'abb depuis la rvolution, tait un des hommes les plus spirituels
et les plus aimables que j'aie connus. Il a fait je ne sais quelles
traductions du grec, et passait pour savant. Il a t recteur de
l'universit et, pendant quelque temps, censeur sous la restauration.
Ce n'tait pourtant pas un royaliste  ides exagres. Il avait t
trs joli garon, et je crois qu'il tait encore trs libertin. Il
avait donc assez mauvaise grce  se charger d'une mission aussi grave
que celle qui lui tait confie par ma grand'mre. Il y mit pourtant
beaucoup d'activit, car toutes les consultations qui forment le
dossier relatif au mariage de mon pre lui sont adresses et sont
provoques par lui. De toutes ces consultations, il rsulte que le
mariage est indissoluble et que l'officier public qui l'a consacr,
tant de bonne foi, toutes recherches contre lui n'aboutiraient qu'
une vengeance personnelle sans effet contre le mariage contract.

Pendant que l'abb d'Andrezel agissait  Paris, et que, de Nohant, ma
grand'mre crivait  son fils sans lui tmoigner son irritation et sa
douleur, mon pre, toujours muet sur l'article principal,
l'entretenait de ses affaires et de ses dmarches.


LETTRE VI.

     28 frimaire an XIII.

J'arrive de Montreuil, par la _fracheur_; il m'a fallu y courir
avant le 30, me prsenter devant l'inspecteur aux revues, pour tre
port sur la liste des payables. A mon retour, je trouve Ren enflamm
pour moi du plus beau zle. Il a dn chez son prince avec Dupont, et
ils ont eu  mon sujet un long entretien. Dupont a beaucoup vant
_mes talens et ma valeur_. Le prince s'est beaucoup tonn de me
savoir si peu avanc. Je vais lui tre prsent, et il dit
s'intresser beaucoup  moi. Malheureusement il a peu de crdit en ce
moment; si sa femme pouvait se mler de mes affaires, ce serait
beaucoup plus sr.

Pour t'obir, je vais faire encore tous mes efforts pour entrer dans
la garde: je vais, encore une fois, tenter les protecteurs et les
courtisans; quant aux places de finances, le cautionnement des
receveurs est de cent mille cus comptant. Il n'y faut pas
songer......................................

Je travaille  mon opra, et je t'envoie le projet de mon plan.
Dis-moi si tu l'approuves.

Aurore est bien sensible, ma bonne mre, au baiser que je lui ai
donn de ta part. Si elle pouvait parler ou crire, elle te
souhaiterait une _bonne anne_ la mieux tourne et la plus tendre du
monde. Elle ne dit rien encore, mais je t'assure qu'elle n'en pense
pas moins. C'est un enfant que j'adore; pardonne-moi cet amour-l, il
ne nuit en rien  mon amour pour toi, au contraire, il me fait mieux
comprendre et apprcier celui que tu me portes.

Tu sais sans doute que le prince Joseph va tre _nomm roi_ de
Lombardie, et Eugne Beauharnais roi d'Etrurie. On parle d'une
dclaration de guerre trs prochaine.

       *       *       *       *       *

LETTRE VII.

     _Paris_, 9 ventose.

En vrit, ma bonne et chre mre, si je voulais prendre ta lettre
dans le ton o tu me l'as crite, il ne me resterait plus qu' me
jeter  la rivire. Je vois bien que tu ne penses pas un mot de ce que
tu me dis. La solitude et l'loignement te grossissent les objets:
mais quoique je sois fort de ma conscience, je n'en suis pas moins
douloureusement affect de ton langage. Tu me reproches toujours ma
mauvaise fortune, comme si j'avais pu la conjurer, comme si je ne
t'avais pas dit et prouv cent fois que les tats-majors taient
compltement en disgrace.

Il ne faut point croire que le hasard et les protections conspirent
beaucoup pour ou contre nous. L'empereur a son systme, j'ai t trs
bien servi auprs de lui par Clarke et Caulaincourt. Dupont lui-mme
m'a rendu justice et bien servi dans ces derniers temps. Je ne me
plains de personne et surtout je n'envie personne; je me rjouis des
faveurs qui tombent sur mes parens et mes amis. Seulement je me dis
que je ne parviendrai pas par le mme chemin, parce que je ne sais pas
m'y prendre. L'empereur seul travaille et nomme. Le ministre de la
guerre n'est plus qu'un premier commis. L'empereur sait ce qu'il fait
et ce qu'il veut faire. Il veut ramener  lui ceux qui ont fait les
superbes, et entourer sa famille et sa personne de courtisans
arrachs  l'ancien parti. Il n'a pas besoin de complaire  de petits
officiers comme nous, qui avons fait la guerre par enthousiasme, et
dont il n'a rien  craindre. Si tu tait lance dans le monde, dans
l'intrigue; si tu conspirais contre lui avec les amis de l'tranger,
tout irait mieux pour moi; je ne serais pas ignor, dlaiss; je
n'aurais pas eu besoin de payer de ma personne, de dormir dans l'eau
et dans la neige, d'exposer cent fois ma vie, et de sacrifier notre
petite aisance au service de la patrie. Je ne te reproche pas ton
dsintressement, ta sagesse et ta vertu, ma bonne mre, au contraire,
je t'aime et t'estime, et te vnre pour ton caractre. Pardonne-moi
donc,  ton tour, de n'tre qu'un brave soldat et un _sincre_
patriote.

Consolons-nous pourtant; vienne la guerre, et tout cela changera
probablement. Nous serons bons  quelque chose quand il s'agira de
coups de fusil, et alors on songera  nous.

Je ne veux pas relire la dernire page de ta lettre: je l'ai brle.
Hlas! que me dis-tu? Non, ma mre, un galant homme ne se dshonore
pas parce qu'il aime une femme; et une femme n'est pas une fille quand
elle est aime d'un galant homme qui rpare envers elle les injustices
de la destine. Tu sais cela mieux que moi, et mes sentimens, forms
par tes leons, que j'ai toujours religieusement coutes, ne sont que
le reflet de ton ame. Par quelle inconcevable fatalit me
reproches-tu aujourd'hui d'tre l'homme que tu as fait au moral comme
au physique?

Au milieu de tes reproches, ta tendresse perce toujours. Je ne sais
qui t'a dit que pendant quelque temps j'avais t dans la misre, et
tu t'en inquites aprs coup. Eh bien! il est vrai que j'ai habit un
petit grenier l't dernier, et que mon mnage de pote et d'amoureux
faisait un singulier contraste avec les chamarrures d'or de mon
costume militaire. N'accuse personne de ce moment de gne, dont je ne
t'ai point parl et dont je ne me plaindrai jamais. Une dette que je
croyais paye et dont l'argent avait pass par des mains infidles a
t la seule cause de ce petit dsastre, dj rpar par mes
appointemens. J'ai maintenant un petit appartement trs agrable, et
je ne manque de rien.

Qu'est-ce que me dit donc d'Andrezel, que tu vas peut-tre venir 
Paris, peut-tre vendre Nohant? Je n'y comprends rien. Ah! ma bonne
mre, viens, et toutes nos peines s'envoleront dans une explication
tendre et sincre. Mais ne vends pas Nohant, tu le regretterais.
Adieu; je t'embrasse de toute mon ame, bien triste et bien effray de
ton mcontentement. Et cependant Dieu m'est tmoin que je t'aime et
que je mrite ton amour.

     MAURICE.


Dans une dernire lettre de cette correspondance, mon pre entretient
assez longuement sa mre d'un incident qui paraissait la tourmenter
beaucoup.

On venait de publier les Mmoires posthumes de Marmontel. Ma
grand'mre avait beaucoup connu Marmontel dans son enfance; mais elle
ne m'en parla jamais, et les Mmoires posthumes expliquent assez
pourquoi.

Voici une page de ces Mmoires.


L'espce de bienveillance que l'on avait pour moi dans cette cour[46]
me servit cependant  me faire couter et croire dans une affaire
intressante. L'acte de baptme d'Aurore, fille de Mlle Verrire,
attestait qu'elle tait fille du marchal de Saxe[47]; et aprs la
mort de son pre, Mme la dauphine tait dans l'intention de la faire
lever. C'tait l'ambition de la mre; mais il vint dans la fantaisie
de M. le dauphin de dire qu'elle tait ma fille, et ce mot fit son
impression. Mme de Chalut me le dit en riant; mais je pris la
plaisanterie de M. le dauphin sur le ton le plus srieux. Je l'accusai
de lgret, et, en offrant de faire preuve que je n'avais connu Mlle
Verrire que pendant le voyage du marchal en Prusse, et plus d'une
anne aprs la naissance de cette enfant, je dis que ce serait
inhumainement lui enlever son vritable pre que de me faire passer
pour l'tre. Mme de Chalut se chargea de plaider cette cause devant
Mme la dauphine et M. le dauphin cda. Ainsi Aurore fut leve  leurs
frais, au couvent des religieuses de Saint-Cloud, et Mme de
Chalut[48], qui avait  Saint-Cloud sa maison de campagne, voulut bien
se charger, pour l'amour de moi et  ma prire, des soins et des
dtails de cette ducation.

  [46] Celle du dauphin, pre de Louis XVI.

  [47] Marmontel se trompe, puisqu'il y eut lieu de rectifier cet
  acte par arrt du Chtelet.

  [48] Cette Mme de Chalut, qui tait Mlle Varanchon, femme de
  chambre favorite de la premire et de la seconde dauphine, fut
  marie par cette dernire, et son mari fut fait fermier-gnral.
  Elle a tenu mon pre sur les fonts de baptme avec le marquis de
  Polignac.


Ce fragment ne pouvait mcontenter ma grand'mre, et Marmontel avait
certainement droit  sa reconnaissance. Mais, dans un autre endroit,
l'auteur des _Incas_ raconte avec moins de rserve ses relations avec
Mlle Verrire. Bien qu'il y parle avec estime et affection de la
conduite, du caractre et du talent de cette jeune actrice, il entre
dans des dtails d'intimit qui ncessairement devaient faire souffrir
sa fille. Celle-ci en crivit donc  mon pre pour l'engager  voir
s'il ne serait pas possible de faire supprimer le passage dans les
nouvelles ditions. L'oncle Beaumont fut consult. Il tait galement
intress  l'affaire, puisque, dans ce mme passage, Marmontel
raconte comme quoi, ayant t cause que le marchal de Saxe avait
retir  Mlle Verrire la pension de douze mille livres qu'il lui
faisait pour elle et sa fille, cette belle personne en fut ddommage
par le prince de Turenne, sous promesse, de la part de Marmontel, de
ne plus la voir. Or, l'oncle Beaumont tait, comme je l'ai dj dit,
fils de Mlle Verrire et de ce prince de Turenne, duc de Bouillon.
Cependant, il prit la chose moins au srieux.

Beaumont assure, crivait mon pre  ma grand'mre, que cela ne
mrite pas le chagrin que tu t'en fais. D'abord, nous ne sommes pas
assez riches que je sache, pour racheter l'dition publie et pour
obtenir que la prochaine soit corrige; fussions-nous  mme de le
faire, cela donnerait d'autant plus de piquant aux exemplaires vendus,
et, tt ou tard, nous ne pourrions empcher qu'on ne reft de
nouvelles ditions conformes aux premires. Les hritiers de Marmontel
consentiraient-ils, d'ailleurs,  cet arrangement avec les diteurs?
J'en doute, et nous ne sommes plus au temps o l'on pouvait svir,
soit par promesses, soit par menaces, soit par des lettres de cachet
contre la libert d'crire. On ne donne plus de coups de bton  ces
_faquins_ d'auteurs et d'imprimeurs. Et toi, ma bonne mre, qui, ds
ce temps-l, tais du parti des encyclopdistes et des philosophes, tu
ne peux pas trouver mauvais que nous ayons chang de lois et de
moeurs. Je comprends bien que tu souffres d'entendre parler si
lgrement de ta mre; mais en quoi cela peut-il atteindre ta vie, qui
a toujours t si austre, et ta rputation qui est si pure? Pour mon
compte, cela ne me fche gure, qu'on sache dans le public ce qu'on
savait dj de reste, dans le monde, sur ma grand'mre maternelle.
C'tait, je le vois, par les mmoires en question, une aimable femme,
douce, sans intrigue, sans ambition, trs sage et de bonne vie, en
gard  sa position. Il en a t d'elle comme de bien d'autres. Les
circonstances ont fait ses fautes, et son naturel les a fait accepter
en la rendant aimable et bonne. Voil l'impression qui me reste de ces
pages, dont tu te tourmentes tant, et sois certaine que le public ne
sera pas plus svre que moi.


Ici se terminent les lettres de mon pre  sa mre. Sans doute il lui
en crivit beaucoup d'autres durant les quatre annes qu'il vcut
encore et qui amenrent de frquentes sparations  la reprise de la
guerre. Mais la suite de leur correspondance a disparu, j'ignore
pourquoi et comment. Je ne puis donc consulter pour la suite exacte de
l'histoire de mon pre que ses tats de service, quelques lettres
crites  sa femme et les vagues souvenirs de mon enfance.

Ma grand'mre se rendit  Paris dans le courant de ventose, avec
l'intention de faire rompre le mariage de son fils, esprant mme
qu'il y consentirait, car jamais elle ne l'avait vu rsister  ses
larmes. Elle arriva d'abord  Paris  son insu, ne lui ayant pas fix
le jour de son dpart, et ne l'avertissant pas de son arrive comme
elle en avait l'habitude. Elle commena par aller trouver M. Desze
qu'elle consulta sur la validit du mariage. M. Desze trouva
l'affaire _neuve_, comme la lgislation qui l'avait rendue possible.
Il appela deux autres avocats clbres, et le rsultat de la
consultation fut qu'il y avait matire  procs, parce qu'il y a
toujours matire  procs dans toutes les affaires de ce monde, mais
que le mariage avait neuf chances contre dix d'tre valid par les
tribunaux: que mon acte de naissance me constituait lgitime, et qu'en
supposant la rupture du mariage, l'intention, comme le devoir de mon
pre, serait infailliblement de remplir les formalits voulues, et de
contracter de nouveau mariage avec la mre de l'enfant qu'il avait
voulu lgitimer.

Ma grand'mre n'avait peut-tre jamais eu l'intention formelle de
plaider contre son fils. En et-elle conu le projet, elle n'en aurait
certes pas eu le courage. Elle fut probablement soulage de la moiti
de sa douleur en renonant  ses vellits hostiles, car on double son
propre mal en tenant rigueur  ce qu'on aime. Elle voulut cependant
passer encore quelques jours sans voir son fils, sans doute afin
d'puiser les rsistances de son propre esprit, et de prendre de
nouvelles informations sur sa belle-fille. Mais mon pre dcouvrit que
sa mre tait  Paris: il comprit qu'elle savait tout et me chargea de
plaider sa cause. Il me prit dans ses bras, monta dans un fiacre,
s'arrta  la porte de la maison o ma grand'mre tait descendue,
gagna en peu de mots les bonnes grces de la portire, et me confia 
cette femme, qui s'acquitta de la commission ainsi qu'il suit.

Elle monta  l'appartement de ma bonne maman, et, sous le premier
prtexte venu, demanda  lui parler. Introduite en sa prsence, elle
lui parla de je ne sais quoi, et tout en causant elle s'interrompit
pour lui dire: Voyez donc, madame, la jolie petite fille dont je suis
grand'mre! sa nourrice me l'a apporte aujourd'hui, et j'en suis si
heureuse, que je ne puis pas m'en sparer un instant.

--Oui, elle est trs frache et trs forte, dit ma grand'mre en
cherchant sa bonbonnire, et tout aussitt la bonne femme, qui jouait
fort bien son rle, me dposa sur les genoux de la bonne maman, qui
m'offrit des friandises et commena  me regarder avec une sorte
d'tonnement et d'motion. Tout  coup elle me repoussa en s'criant:
Vous me trompez, cet enfant n'est pas  vous. Ce n'est pas  vous
qu'il ressemble... je sais, je sais ce que c'est!...

Effraye du mouvement qui me chassait du sein maternel, il parat que
je me mis, non  crier, mais  pleurer de vraies larmes qui firent
beaucoup d'effet. Viens, mon pauvre cher amour, dit la portire en me
reprenant; on ne veut pas de toi, allons-nous-en.

Ma pauvre bonne maman fut vaincue. Rendez-la-moi, dit-elle: pauvre
enfant! tout cela n'est pas sa faute. Et qui a apport cette
petite?--Monsieur votre fils lui-mme, madame: il attend en bas: je
vais lui reporter sa fille. Pardonnez-moi si je vous ai offense, je
ne savais rien, je ne sais rien, moi! J'ai cru vous faire plaisir,
vous faire une belle surprise...--Allez, allez, ma chre, je ne vous
en veux pas, dit ma grand'mre: allez cherchez mon fils, et laissez
moi l'enfant.

Mon pre monta les escaliers quatre  quatre. Il me trouva sur les
genoux, contre le sein de ma bonne maman, qui pleurait en s'efforant
de me faire rire. On ne m'a pas racont ce qui se passa entre eux, et
comme je n'avais que 8 ou 9 mois, il est probable que je n'en tins pas
note. Il est probable aussi qu'ils pleurrent ensemble et s'aimrent
d'autant plus. Ma mre, qui m'a racont cette premire aventure de ma
vie, m'a dit que, lorsque mon pre me ramena auprs d'elle, j'avais
dans les mains une belle bague avec un gros rubis, que ma bonne maman
avait dtache de son doigt, en me chargeant de la mettre  celui de
ma mre, ce que mon pre me fit observer religieusement.

Quelque temps se passa encore, cependant, avant que ma grand'mre
consentit  voir sa belle-fille. Mais dj le bruit se rpandait que
son fils avait fait un mariage _disproportionn_, et le refus qu'elle
faisait de la recevoir devait ncessairement amener des inductions
fcheuses contre ma mre, contre mon pre, par consquent. Ma bonne
maman fut effraye du tort que sa rpugnance pouvait faire  son fils.
Elle reut la tremblante Sophie, qui la dsarma par sa soumission
nave et ses tendres caresses. Le mariage religieux fut clbr sous
les yeux de ma grand'mre, aprs quoi un repas de famille scella
officiellement l'adoption de ma mre et la mienne.

Je dirai plus tard, en consultant mes propres souvenirs qui ne peuvent
me tromper, l'impression que ces deux femmes, si diffrentes
d'habitudes et d'opinions, produisait l'une sur l'autre. Il me suffira
de dire, quant  prsent, que, de part et d'autre, les procds furent
excellens; que les doux noms de mre et de fille furent changs, et
que si le mariage de mon pre fit un petit scandale entre les
personnes d'un entourage intime assez restreint, le monde que mon pre
frquentait ne s'en occupa nullement et accueillit ma mre sans lui
demander compte de ses aeux ou de sa fortune; mais elle n'aima jamais
le monde, et ne fut prsente  la cour de Murat que contrainte et
force, pour ainsi dire, par les fonctions que mon pre remplit plus
tard auprs de ce prince.

Ma mre ne se sentit jamais ni humilie ni honore de se trouver avec
des gens qui eussent pu se croire au-dessus d'elle. Elle raillait
finement l'orgueil des sots, la vanit des parvenus, et, se sentant
peuple jusqu'au bout des ongles, elle se croyait plus noble que tous
les patriciens et les aristocrates de la terre. Elle avait coutume de
dire que ceux de sa race avaient le sang plus rouge et les veines plus
larges que les autres, ce que je croirais assez, car si l'nergie
morale et physique constitue en effet l'excellence des races, on ne
saurait nier que cette nergie ne soit condamne  diminuer dans les
races qui perdent l'habitude du travail et le courage de la
souffrance. Cet aphorisme ne serait certainement pas sans exception,
et l'on peut ajouter que l'excs du travail et de la souffrance
nervent l'organisation tout aussi bien que l'excs de la mollesse et
de l'oisivet. Mais il est certain, en gnral, que la vie part du bas
de la socit et se perd  mesure qu'elle monte au sommet, comme la
sve dans les plantes.

Ma mre n'tait point de ces intrigantes hardies dont la passion
secrte est de lutter contre les prjugs de leur temps, et qui
croient se grandir en s'accrochant, au risque de mille affronts,  la
fausse grandeur du monde. Elle tait mille fois trop fire pour
s'exposer mme  des froideurs. Son attitude tait si rserve
qu'elle semblait timide; mais si on essayait de l'encourager par des
airs protecteurs, elle devenait plus que rserve, elle se montrait
froide et taciturne.

Son maintien tait excellent avec les personnes qui lui inspiraient un
respect fond, elle tait alors prvenante et charmante; mais son
vritable naturel tait enjou, taquin, actif, et par dessus tout
ennemi de la contrainte. Les grands dners, les longues soires, les
visites banales, le bal mme lui taient odieux. C'tait la femme du
coin du feu ou de la promenade rapide et foltre; mais dans son
intrieur comme dans ses courses, il lui fallait l'intimit, la
confiance, des relations d'une sincrit complte, la libert absolue
de ses habitudes et de l'emploi de son temps. Elle vcut donc toujours
retire, et plus soigneuse de s'abstenir de connaissances gnantes que
jalouse d'en faire d'avantageuses. C'tait bien l le fond du
caractre de mon pre, et, sous ce rapport, jamais poux ne furent
mieux assortis. Ils ne se trouvaient heureux que dans leur petit
mnage. Partout ailleurs ils touffaient de mlancoliques billemens,
et ils m'ont lgu cette secrte sauvagerie qui m'a rendu toujours le
monde insupportable et le _home_ ncessaire.

Toutes les dmarches que mon pre avait faites avec beaucoup de
tideur, il faut l'avouer, n'aboutirent  rien. Il avait eu mille fois
raison de le dire: il n'tait pas fait pour gagner ses perons en
temps de paix et les campagnes d'antichambre ne lui russissaient pas.
La guerre seule pouvait le faire sortir de l'impasse de l'tat-major.

Il retourna au camp de Montreuil avec Dupont. Ma mre l'y suivit au
printemps de 1805 et y passa deux ou trois mois au plus, durant
lesquels ma tante Lucie prit soin de ma soeur et de moi. Cette soeur,
dont j'aurai  parler plus tard et dont j'ai dj indiqu l'existence,
n'tait pas fille de mon pre. Elle avait cinq ou six ans de plus que
moi et s'appelait Caroline. Ma bonne petite tante Lucie avait pous
M. Marchal, officier retrait, dans le mme temps que ma mre
pousait mon pre. Une fille tait ne de leur union cinq ou six mois
aprs ma naissance. C'est ma chre Clotilde: la meilleure amie
peut-tre que j'aie jamais eue. Ma tante demeurait alors  Chaillot o
mon oncle avait achet une petite maison, alors en campagne, et qui
serait aujourd'hui en ville. Elle louait, pour nous promener, l'ne
d'un jardinier du voisinage. On nous mettait sur du foin dans les
paniers destins  porter les fruits et les lgumes au march,
Caroline dans l'un, Clotilde et moi dans l'autre. Il parat que nous
gotions fort, cette faon d'aller.

Pendant ce temps-l, l'empereur Napolon, occup  d'autres soins et
s'amusant  d'autres chevauches, s'en allait en Italie mettre sur sa
tte la couronne de fer. _Guai a chi la tocca!_ avait dit le grand
homme, l'Angleterre, l'Autriche et la Russie rsolurent d'y toucher,
et l'empereur leur tint parole.

Au moment o l'arme, runie au rivage de la Manche, attendait avec
impatience le signal d'une descente en Angleterre, l'empereur, voyant
sa fortune trahie sur les mers, changea tous ses plans dans une nuit;
une de ces nuits d'inspiration o la fivre se faisant froide dans ses
veines, le dcouragea d'une entreprise toute-puissante, pour une
entreprise nouvelle dans son esprit.




CHAPITRE VINGT-DEUXIEME.

 Campagne de 1805.--Lettres de mon pre  ma mre.--Affaire
   d'Haslach.--Lettre de Nuremberg.--Belles actions de la division
   Gazan et de la division Dupont sur les rives du Danube.--Lettre
   de Vienne.--Le gnral Dupont.--Mon pre passe dans la ligne
   avec le grade de capitaine et la croix.--Campagnes de 1806 et
   1807.--Lettres de Varsovie et de Rosemberg.--Suite de la
   campagne de 1807.--Radeau de Tilsit.--Retour en France.--Voyage
   en Italie.--Lettres de Venise et de Milan.--Fin de la
   correspondance avec ma mre et commencement de ma propre
   histoire.


LETTRE I.

_De mon pre  ma mre._

     _Haguenau_, 1er vendmiaire an IV

     (22 septembre 1805).

J'arrive avec Decouchy pour faire ici le logement de notre division,
comme c'est notre coutume. Nous dnons chez le marchal Ney. Il nous
avertit que nous allons faire vingt lieues sans dbride, passer le
Rhin, et ne faire halte qu' Dourlach, o nous devons rencontrer
l'ennemi. Aprs une marche de cent cinquante lieues, une pareille
galopade est capable de nous crever tous. N'importe, c'est l'ordre. En
passant le Rhin, nous prenons sous nos ordres le 1er rgiment de
hussards et quatre mille hommes des troupes de l'lecteur de Baden.
Ainsi, nous allons tre trs forts avec cette division de douze mille
hommes. Tu entendras parler de nous. Ah? mon amie, loin de toi les
bagarres et les batailles sont les seules distractions que je puisse
goter; car, sans toi, les plaisirs me paraissent des motifs de
tristesse, et tout ce qui peut rendre les autres inquiets et agits,
en les mettant  mon niveau, me les fait paratre plus supportables.
Je jouis intrieurement des figures renverses de beaucoup de gens
trs braves et trs importans en temps de paix. Les routes sont
couvertes des voitures de la cour, remplies de pages, de chambellans
et de laquais, voyageant en bas de soie blancs. Gare les
claboussures!

Vraiment si je pouvais me rjouir de quelque chose quand je ne te
vois pas, je crois que je serais content du branlebas qui se prpare.
Ne crains pas d'infidlits, car, de longtemps, je n'aurai rien 
dmler qu'avec le sexe masculin. Messieurs de l'Autriche vont nous
donner du travail, et, du train dont on nous mne, je ne crois pas
qu'on nous laisse le temps de penser  mal.

Je n'irai point  Strasbourg et ne verrai ni ***, ni ****, ni *****,
qui ne sont point gens  frquenter les coups de fusil.

Depuis que je t'ai quitte, je n'ai pas eu un seul moment de repos;
il y a six nuits que je n'ai dormi et huit jours que je n'ai pu me
dshabiller. Toujours en avant pour les logemens, j'en ai une
extinction de voix. Je te demande si c'est dans cet quipage, et quand
je te porte tout entire dans mon coeur, que je puis penser  aller
faire l'agrable auprs des belles des villages que nous traversons en
poste. Ce serait bien plutt  moi d'tre inquiet, si je ne croyais
pas  ton amour, si je n'en connaissais pas toute la dlicatesse. Ah!
si je me mettais  tre jaloux, je le serais mme d'un regard de tes
yeux, et, pour un rien, je deviendrais le plus malheureux des hommes.
Mais loin de moi cette injure  notre amour! J'ai reu, ma chre
femme, ta lettre de Sarrebourg. Elle est aimable comme toi, elle m'a
rendu la vie et le courage. Que notre Aurore est gentille! Que tu me
donnes d'impatience de revenir pour vous serrer toutes deux dans mes
bras! Je t'en conjure, chre amie, donne-moi souvent de tes nouvelles.
Adresse-moi tes lettres:  M. Dupin, aide-de-camp du gnral Dupont,
commandant la 1re division du 6e corps, sous les ordres du marchal
Ney. De cette manire, quelque mouvement que fasse l'arme, je les
recevrai. Songe, chre femme, que c'est le seul plaisir que je puisse
goter loin de toi, au milieu des fatigues de cette campagne;
parle-moi de ton amour, de notre enfant. Songe que tu m'arracherais la
vie si tu cessais de m'aimer. Songe que tu es ma femme, que je
t'adore, que je n'aime l'existence que pour toi et que je t'ai
consacr la mienne. Songe que rien au monde, except l'honneur et le
devoir, ne peut me retenir loin de toi; que je suis au milieu des
fatigues et des privations de toute espce; et qu'elles ne me
paraissent rien en comparaison de celle que me laisse ton absence.
Songe que l'espoir seul de te retrouver me soutient et m'attache  la
vie.

Adieu, chre femme, je tombe de fatigue. J'ai un lit pour cette nuit!
D'ici  longtemps je n'en trouverai plus, et je vais en profiter pour
rver de toi. Adieu donc, chre Sophie, je t'crirai de Dourlach, si
je peux. Reois mille tendres baisers et donnes-en pour moi tout
autant  Aurore. Sois sans inquitude, je sais faire mon mtier, je
suis heureux  la guerre; le brevet et la croix m'attendent.


 _P.S._ O as-tu pris qu'on payait double en temps de guerre? C'est
plus que le contraire, car il n'est pas seulement question de
l'arrive du payeur. Cependant, comme nous n'avons pas de mer 
traverser, et qu'il viendra tt ou tard, ne crains rien pour moi, et
ne me garde rien de l'argent que ma mre aura  te remettre. Ecris-lui
pour la prvenir de ton arrive  Paris.


LETTRE II.

_De mon pre  ma mre._

     _Nuremberg_, 29 vendmiaire an XIV.

Nous sommes ici, ma chre femme, depuis hier soir, aprs avoir
poursuivi l'ennemi sans relche pendant quatre jours, nous avons fait
toute l'arme autrichienne prisonnire. A peine en est-il rest
quelques-uns pour porter la nouvelle et l'pouvante au fond de
l'Allemagne. Le prince Murat qui nous commande est trs content de
nous, et doit, demain ou aprs, demander pour moi la croix 
l'empereur, ainsi que pour trois autres officiers de la division.

Je ne te parlerai pas des fatigues et des dangers de ces dix
journes. Ce sont les inconvniens du mtier. Que sont-ils en
comparaison des inquitudes et des chagrins que me cause ton absence!
Je ne reois point de tes nouvelles. On dit mme que l'ennemi, ayant
inquit continuellement notre gauche, aucune lettre de nous n'a pu
passer en France. Juge de mon tourment, de mon angoisse. Sais-je si tu
n'es pas horriblement inquite de moi? Si tu as reu l'argent que je
t'ai fait passer? Si mon Aurore se porte bien? tre spar de ce que
j'ai de plus cher au monde sans pouvoir en obtenir un seul mot! Sois
courageuse mon amie! Songe que notre sparation ne peut altrer mon
amour. Quel bonheur de nous retrouver pour ne plus nous sparer! Ds
que la campagne sera termine, avec quelle ivresse je volerai dans
tes bras pour ne plus m'en arracher, et te consacrer, ainsi qu'
Aurore, tous mes soins et tous mes instans: cette ide seule me
soutient contre l'ennui et le chagrin qui, loin de toi, m'assigent.
Au milieu des horreurs de la guerre, je me reporte prs de toi et ta
douce image me fait oublier le vent, le froid, la pluie, et toutes les
misres auxquelles nous sommes livrs. De ton ct, chre amie, pense
 moi. Songe que je t'ai vou l'amour le plus tendre et que la mort
seule pourra l'teindre dans mon coeur. Songe que le moindre
refroidissement de ta part empoisonnerait le reste de ma vie, et que
si j'ai pu te quitter, c'est que le devoir et l'honneur m'en faisaient
une loi sacre.

Nous quittons demain Nuremberg  cinq heures du matin pour nous
rendre  Ratisbonne, o nous arriverons dans trois jours. Le prince
Murat commande toujours notre division.


LETTRE III.

_De mon pre  ma mre._

     _Vienne_, le 30 brumaire an XIV.

Ma femme, ma chre femme, ce jour est le plus beau de ma vie. Dvor
d'inquitude, excd de fatigue, j'arrive  Vienne avec la division.
Je ne sais si tu m'aimes, si tu te portes bien, si mon Aurore est
triste ou joyeuse, si ma femme est toujours ma Sophie. Je cours  la
poste. Mon coeur bat d'esprance et de crainte. Je trouve une lettre
de toi; je l'ouvre avec transport. Je tremble de bonheur en lisant les
douces expressions de ta tendresse... Oh! oui! chre femme, c'est pour
la vie que je suis  toi, rien au monde ne peut altrer l'ardent amour
que je te porte, et tant que tu le partageras, je dfierai le sort, la
fortune et les ridicules injustices. J'avais grand besoin de lire une
lettre de ma femme pour me faire supporter l'ennui de mon existence.

Aprs m'tre battu en bon soldat, avoir expos cent fois ma vie pour
le succs de nos armes, avoir vu prir  mes cts mes plus chers
amis, j'ai eu le chagrin de voir nos plus brillans exploits ignors,
dfigurs, obscurcis par la valetaille militaire. _Je m'entends_ et tu
dois m'entendre, et reconnatre les courtisans. Sans cesse  la tte
des rgimens de notre division, j'ai vu que le courage et
l'intrpidit taient des qualits inutiles, et que la faveur seule
distribuait les lauriers. Enfin, nous tions six mille il y a deux
mois, nous ne sommes plus que trois mille aujourd'hui. Pour notre
part, nous avons pris cinq drapeaux  l'ennemi, dont deux aux Russes,
nous avons fait cinq mille prisonniers, tu deux mille hommes, pris
quatre pices de canon, le tout dans l'espace de six semaines, et nous
voyons citer tous les jours, dans les rapports, des gens _qui n'ont
rien fait du tout_, tandis que nos noms restent dans l'oubli. L'estime
et l'affection de nos camarades me consolent. Je reviendrai pauvre
diable, mais avec des amis que j'ai faits sur le champ de bataille, et
qui sont plus sincres que messieurs de la cour. Je t'ennuie de mon
humeur noire; mais  qui puis-je conter mes chagrins, si ce n'est  ma
Sophie, et qui peut mieux qu'elle les partager et les adoucir?

Enfin, comme nos soldats sont excds, que nous nous sommes battus
_sans relche_ depuis huit jours avec les Russes, on nous a renvoys
de la Moravie ici pour prendre quelque repos. J'ai tout perdu 
l'affaire d'Haslach[49]. Je m'en suis indemnis depuis aux dpens d'un
officier de dragons de Latour, auquel j'ai fait mettre pied  terre.

  [49] Pendant cette glorieuse affaire, les Autrichiens s'taient
  jets  Albeck sur les bagages de la division Dupont, et s'en
  taient empars ramassant ainsi, dit M. Thiers quelques vulgaires
  trophes, triste consolation d'une dfaite essuye par 25,000
  hommes contre 6,000.

On nous promet toujours de fort belles choses, mais Dieu sait si cela
viendra! Ma mre m'crit que tu ne manqueras de rien, et que je puis
tre tranquille. A propos, de quelle nouvelle folie m'as-tu rgal?
J'en ai fait rire Debaine aux larmes. Mlle Roumier est ma vieille
bonne  qui ma mre fait une pension pour m'avoir lev. Elle avait
quarante ans quand je vins au monde! Le beau sujet de jalousie! Je
raconte cette folie  tous mes amis.

J'ai vu ce matin Billette. Sa vue, qui me rappelait la rue Mesle,
m'a caus une joie infinie. Je l'ai embrass comme mon meilleur ami,
parce que je pouvais lui parler de toi, et qu'il pouvait me rpondre.
Quoiqu'il n'ait pas de nouvelles directes  me donner de ta sant, je
l'ai questionn jusqu' l'ennuyer.

On parle de nous renvoyer bientt en France, car la guerre finit ici
faute de combattans. Les Autrichiens n'osent plus se mesurer avec
nous, ils sont terrifis. Les Russes sont en pleine droute. On nous
regarde ici avec stupfaction. Les habitans de Vienne peuvent  peine
croire  notre prsence.

D'ailleurs cette ville est assez insipide. Depuis vingt-quatre heures
que j'y suis, je m'y ennuie comme dans une prison. Les gens riches se
sont enfuis, les bourgeois tremblent et se cachent, le peuple est
frapp de stupeur. On dit que nous repartirons dans trois ou quatre
jours pour marcher sur la Hongrie, faire mettre bas les armes aux
dbris de l'arme autrichienne, et hter par l la conclusion de la
paix.

Sois toujours maussade en mon absence; oui, chre femme, c'est ainsi
que je t'aime. Que personne ne te voie; ne songe qu' soigner notre
fille, et je serai heureux autant que je puis l'tre loin de toi.

Adieu, chre amie, j'espre te serrer bientt dans mes bras. Mille
baisers pour toi et pour mon Aurore.


Cet _on dit_ sur une nouvelle marche en Hongrie aboutit  la bataille
d'Austerlitz, le 4 dcembre 1805. J'ignore si mon pre y assista. Bien
que plusieurs personnes me l'aient affirm et que son article
ncrologique l'atteste, je ne le crois pas, car la division Dupont,
extnue par les prodiges d'Haslach et de Diestern, dut rester 
Vienne pour se refaire, et le nom de Dupont ne se trouve dans aucune
des relations que j'ai lues de la bataille d'Austerlitz.

Disons en passant un mot sur Dupont, ce gnral si coupable ou si
malheureux en Espagne,  Baylen, et si honteusement rcompens par la
Restauration d'avoir t un des premiers  trahir la gloire de l'arme
franaise dans la personne de l'Empereur. Il est certain que, dans la
campagne que nous venons d'esquisser, il se montra grand homme de
guerre. On a vu que mon pre le jugeait lgrement en temps de paix,
mais srieusement ailleurs. L'empereur avait-il une mfiance, une
prvention secrte contre Dupont? Il devait en tre ainsi, ou bien
Dupont aimait  jouer le rle de mcontent. Il est bien certain que
les plaintes de mon pre, dans la lettre qu'on vient de lire, sont
inspires par un sentiment collectif. Il n'tait pas, quant  lui, un
personnage assez important pour se croire l'objet d'une inimiti
particulire. Je ne sais pas quels sont ces courtisans, cette
valetaille militaire, contre laquelle mon pre regimbe avec tant
d'amertume. Comme il avait le caractre le plus bienveillant et le
plus gnreux qui se puisse rencontrer, il faut croire qu'il y avait
dans ses plaintes quelque chose de fond.

On sait combien de rivalits et de colres l'empereur eut  contenir
durant cette campagne; quelles fautes commit Murat par audace et par
prsomption, quelles indignations furent souleves dans l'ame de Ney 
ce propos. Qu'on se reporte  l'histoire, on trouvera srement la cl
de cette douleur que mon pre nourrit sur les champs de bataille, et
qui marque un changement bien notable dans les dispositions de ceux
qui avaient suivi le premier consul avec tant d'ivresse  Marengo.
Sans doute, elles sont magnifiques ces campagnes de l'Empire, et nos
soldats y sont des hros de cent coudes. Napolon y est le plus grand
gnral de l'univers. Mais comme l'esprit de cour a dj dflor les
jeunes enthousiasmes de la Rpublique! A Marengo, mon pre crivait en
_post-scriptum_  sa mre! Ah! mon Dieu! j'allais oublier de te dire
que je suis nomm lieutenant sur le champ de bataille. Preuve qu'il
n'avait gure pens  sa fortune personnelle en combattant avec
l'ivresse de la cause. A Vienne, il crit  sa femme pour exprimer un
doute ddaigneux sur la rcompense qui l'attend. Chacun, sous
l'Empire, songe  soi. Sous la Rpublique, c'tait  qui s'oublierait.

Quoi qu'il en soit, la disgrace apparente dont la carrire de mon pre
semblait tre frapp depuis le passage Mincio, cessa avec la campagne
de 1805. Il obtint enfin de passer dans la ligne, et fut nomm
capitaine du 1er hussards le 30 frimaire an XIV (20 dcembre
1805)[50]. Il revint  Paris, puis, nous emmena, ma mre, Caroline et
moi,  son rgiment, qui tait en garnison je ne sais o. Lorsqu'il
rpartit pour la campagne de 1806, il crivait  sa femme  Tongres,
au dpt, chez le quartier-matre du rgiment. Probablement, il fit un
voyage  Nohant dans l'intervalle, mais je ne retrouve son histoire
que dans les quelques lettres qui vont suivre:

  [50] Il obtint aussi la croix de la Lgion-d'honneur  cette
  poque.

     _Primlingen_, 2 octobre 1806.

 Depuis Mayence, nous avons t tellement errans, que je n'ai pu
trouver un moment pour te donner de mes nouvelles. D'abord, je t'aime
avec idoltrie. Ceci n'est pas nouveau pour toi, mais c'est ce que je
suis le plus press de te dire. Ah! que je suis dj las d'tre loin
de toi: je jure bien que cette campagne-ci finie, quoi qu'il arrive,
je ne te quitterai plus.

Depuis trois jours, j'ai fait trente-six lieues avec ma compagnie
pour escorter l'empereur. Il est arriv hier soir  Wurzbourg. Nous
sommes cantonns aux environs. Toute la garde  pied est arrive.
Chemin faisant, l'empereur m'a fait plusieurs questions sur le
rgiment, et  la dernire, que le bruit de la voiture m'empchait
d'entendre, et que pourtant il rpta trois fois, je rpondis  tout
hasard: _Oui, Sire_. Je le vis sourire, et je juge que j'aurai dit une
fire btise. S'il pouvait me donner ma retraite comme idiot ou sourd,
je m'en consolerais bien en retournant prs de toi.

Adieu, ma jolie femme, ma chre amie, ce que j'aime, ce que je
regrette, ce que je dsire le plus au monde. Je t'embrasse de toute
mon ame. J'aime mon Aurore, nos enfans, ta soeur, tout ce qui est 
nous.


_De mon pre  ma mre._

     Le 7 dcembre 1806.

Depuis quinze jours, ma chre femme, je parcours les dserts de la
Pologne  cheval, ds cinq heures du matin: et, aprs avoir march
jusqu' la nuit, ne trouvant que la barraque enfume d'un pauvre
diable o je puis  peine obtenir une botte de paille pour me reposer.
Aujourd'hui j'arrive dans la capitale de la Pologne, et je puis enfin
mettre une lettre  la poste. Je t'aime cent fois plus que la vie. Ton
souvenir me suit partout pour me consoler et me dsesprer en mme
temps. En m'endormant, je te vois; en m'veillant, je pense  toi; mon
ame tout entire est prs de toi. Tu es mon Dieu, l'ange tutlaire que
j'invoque, que j'appelle au milieu de mes fatigues et de mes dangers.
Depuis que je t'ai quitte, je n'ai pas joui d'un seul instant de
repos, et je n'ai pas besoin de dire que je n'ai pas got un seul
instant de bonheur. Aime-moi, aime-moi! c'est le seul moyen d'adoucir
cette rude vie que je mne. Ecris-moi. Je n'ai encore reu que deux
lettres de toi. Je les ai lues cent fois, je les relis encore. Sois
toujours la mme femme qui m'crit d'une manire si tendre et si
adorable. Que l'absence ne te refroidisse pas. Je crois qu'elle
augmente mon amour, s'il est possible. Ne perdons pas l'espoir de nous
runir bientt. On traite  Posen. Il est trs probable que nos succs
dtermineront les Russes  la paix. Je vais voir tout  l'heure
Philippe Sgur et lui remettre le paquet que je te destine, il aura
les moyens de te le faire parvenir promptement. Demain nous passons la
Vistule. Les Russes sont  dix lieues d'ici, fort interloqus de notre
marche et de nos manoeuvres. Pour moi, j'en suis  dsirer un bon coup
de sabre qui m'estropie  tout jamais et me renvoie auprs de toi.
Dans le sicle o nous sommes un militaire ne peut esprer de repos et
de bonheur domestique qu'en perdant bras ou jambes. Je ne rencontre
pas un tre dans l'arme qui ne fasse un voeu analogue; mais le maudit
honneur est l qui nous retient tous. Beaucoup se plaignent, moi, je
souffre tout bas, car, que m'importent les dgots, les privations,
les fatigues, ce n'est point l ce qui me chagrine dans le mtier,
c'est ton absence, et je ne puis aller dire cela aux autres. Ceux qui
ne te connaissent pas ne comprendraient pas l'excs de mon amour, ceux
qui te connaissent le comprendraient trop.

Parle de moi  nos enfans. Je suis forc de courir au fourrage. Pas
un moment mme pour goter cette demi-consolation de t'crire! Je
t'aime comme un fou. Aime-moi si tu veux que je conserve la vie.


Aprs l'affaire de la Passage mon pre fut fait chef d'escadron, et,
le 4 avril 1807, Murat se l'attacha en qualit d'aide-de-camp.
Deschartres m'a racont que ce fut  la recommandation de l'empereur,
qui, l'ayant remarqu, dit au prince: Voil un beau et brave jeune
homme: c'est comme cela qu'il vous faut des aides-de-camp. Mon pre
s'attendait si peu  cette faveur qu'il faillit la refuser, en voyant
qu'elle allait l'assujettir davantage, et crer un nouvel obstacle au
repos absolu qu'il rvait au sein de sa famille. Ma mre lui sut assez
mauvais gr de ce qu'elle appela son ambition, et il eut  s'en
justifier, ainsi qu'on le verra dans la lettre suivante:

     _Rosemberg_, 10 mai 1807, au quartier gnral du
     grand-duc de Berg.

Aprs avoir couru pendant trois mois comme un drat et donn au
prince un assez joli chantillon de mon savoir-faire dans la partie
des missions, j'arrive ici et j'y trouve deux lettres de toi, du 23
mars et du 8 avril. La premire me tue. Il me semble que tu ne m'aimes
dj plus quand tu m'annonces que tu vas _t'efforcer de m'aimer un peu
moins_. Heureusement je dcachte la seconde et je vois bien que c'est
 force de m'aimer que tu me fais tout ce mal. O ma chre femme, ma
Sophie, tu as pu les crire ces mots cruels, m'envoyer  trois cents
lieues ce poison mortel, m'exposer  la douleur de lire cette lettre
affreuse, pendant quinze jours peut-tre, avant d'en avoir reu une
autre qui me rassure et me console! Me voil forc de remercier Dieu
d'avoir t longtemps priv de tes nouvelles. O mon amie! abjure ces
horribles penses, ces injustes soupons! Est-il possible que tu
doutes de moi! Le plus sensible reproche que tu puisses me faire,
c'est de me dire que je ne me souviens pas que Caroline existe, et que
tu es effraye en pensant  l'avenir de cette enfant. En quoi ai-je pu
mriter ces doutes injurieux? Ai-je un seul moment cess de la
regarder comme ma fille? Ai-je fait, dans mes soins et dans mes
caresses, la moindre diffrence entre elle et mes autres enfans?
Depuis le jour o je t'ai vue pour la premire fois, ai-je un moment
cess de t'adorer, d'aimer tout ce qui t'appartient: ta fille, ta
soeur, tout ce que tu aimes? Tu m'accables de reproches comme si je
t'abandonnais pour le seul plaisir de courir le monde. Je te jure sur
l'honneur et sur l'amour, que je n'ai point demand d'avancement, que
le grand-duc m'a appel auprs de lui sans que je me doutasse qu'il en
et la moindre ide; qu'enfin j'ai vu s'loigner avec un profond
chagrin le jour qui devait nous runir. Te dirai-je tout? J'ai failli
refuser, me sentant sans courage devant un nouveau retard  mon retour
prs de toi. Mais, chre femme, aurais-je rempli mon devoir envers
toi, envers ma mre, qui a sacrifi son aisance  ma carrire
militaire, envers nos enfans, nos _trois enfans_[51] qui auront
bientt besoin des ressources et de la considration de leur pre, si
j'avais rejet la fortune qui venait d'elle-mme me chercher?

  [51] Ces trois enfans, c'taient Caroline, moi, et un fils n en
  1806, et qui n'a pas vcu. Je n'en ai aucun souvenir.

Mon ambition, dis-tu? Moi, de l'ambition! Si j'tais moins triste, tu
me ferais rire avec ce mot-l. Ah! je n'en ai qu'une depuis que je te
connais, c'est de rparer envers toi les injustices de la socit et
de la destine; c'est de t'assurer une existence honorable et de te
mettre  l'abri du malheur, si un boulet me rencontre sur le champ de
bataille. Ne te dois-je donc pas cela? A toi, qui as support si
longtemps ma mauvaise fortune, et quitt un palais pour une mansarde
par amour pour moi! Juge un peu mieux de moi, ma Sophie, juges-en
d'aprs toi-mme. Non, il n'est pas un instant dans ma vie o je ne
pense  toi; il n'est rien qui vaille pour moi la modeste chambre de
ma chre femme. C'est l le sanctuaire de mon bonheur; rien ne peut
valoir  mes yeux, ses jolis cheveux noirs, ses yeux si beaux, ses
dents si blanches, sa taille si gracieuse, sa robe de percale, ses
jolis pieds, ses petits souliers de prunelle. Je suis amoureux de tout
cela comme le premier jour, et je ne dsire rien de plus au monde;
mais pour possder ce bonheur en toute scurit, pour n'avoir point 
lutter contre la misre avec des enfans, il faut faire au prsent
quelques sacrifices. Tu dis que nous serons moins heureux dans un
palais que dans notre petit grenier; qu' la paix, le prince sera fait
roi et que nous serons obligs d'aller habiter ses tats o nous
n'aurons plus notre obscurit, notre tte--tte, notre chre libert
de Paris. Il est bien probable que le prince sera roi, en effet, et
qu'il nous emmnera avec lui. Mais je nie que nous puissions n'tre
pas heureux l o nous serons ensemble, ni que rien puisse gner
dsormais un amour que le mariage a consacr. Que tu es bte, ma
pauvre femme, de croire que je t'aimerai moins parce que je vivrai
dans _le luxe et la dorure_! Et que tu es gentille, en mme temps, de
mpriser tout cela! Mais, moi aussi, je dteste les grandeurs et les
vanits, et l'ennui de ces plaisirs-l me ronge quand j'y suis, tu le
sais bien. Tu sais bien avec quel empressement je m'y drobe pour tre
tranquille avec toi dans un petit coin. C'est pour mon petit coin que
je travaille, que je me bats, que j'accepte une rcompense et que
j'aspire  avoir un rgiment, parce que, alors, tu ne me quitteras
plus et que nous aurons un intrieur  nous, aussi tranquille, aussi
simple, aussi intime que nous le souhaitons. Et puis, quand je
mettrais un peu d'amour-propre  te montrer quelquefois, heureuse et
brillante  mon bras, pour te venger des sots ddains de certaines
gens  qui notre petit mnage faisait tant de piti, o serait le mal?
Je serais fier, je l'avoue, d'avoir t, moi seul, l'artisan de notre
fortune et de n'avoir d qu' mon courage,  mon amour pour la patrie,
ce que d'autres n'ont d qu' la faveur,  l'intrigue ou  la chimre
de la naissance. J'en sais qui sont quelque chose, grce au nom ou 
la galanterie de leurs femmes: ma femme  moi aura d'autres titres.
Son amour fidle et le mrite de son poux.

Voil la belle saison revenue. Que fais-tu, chre amie? Ah! que
l'aspect d'une belle prairie ou d'un bois prt  verdir remplit mon
ame de souvenirs tristes et dlicieux! aux bords du Rhin, l'anne
dernire, quels doux momens je passais auprs de toi! Trop courts
instans de bonheur, de combien de regrets vous tes suivis! A
Marienwerder, je me suis promen aux bords de la Vistule, seul, en
proie  mes chagrins, le coeur devor de tristesse et d'inquitude. Je
voyais tout renatre dans la nature et mon ame tait ferme au
sentiment du bonheur. J'tais dans un endroit pareil  celui o tu
avais si peur, prs de Coblentz, o nous nous assmes sur l'herbe et
o je te pressais sur mon coeur pour te rassurer. Je me suis senti
tout embras de ton souvenir, j'errais comme un fou, je te cherchais,
je t'appelais en vain. Je me suis enfin assis fatigu et bris de
douleur, et au lieu de ma Sophie je n'ai trouv sur ces tristes
rivages que la solitude, l'inquitude et la jalousie. Oui, la
jalousie, je l'avoue; moi aussi, de loin, je suis obsd de fantmes;
mais je ne t'en parle pas de peur de t'offenser. Hlas! quand la
fatigue des marches et le bruit des batailles cessent un instant pour
moi, je suis la proie de mille tourmens. Toutes les furies de la
passion viennent m'obsder. J'prouve toutes les angoisses, toutes les
faiblesses de l'amour. Oh! oui! chre femme, je t'aime comme le
premier jour! Que nos enfans te parlent de moi sans cesse: ne te
promne qu'avec eux; qu'ils te retracent  toute heure nos sermens et
notre union. Parle-leur de moi aussi. Je ne vis que pour eux, pour
toi et pour ma mre.

Ici, le printemps et le lieu que nous occupons me rappellent le
Fayel. Mais, hlas! Boulogne est bien loin, et le triste chteau me
laisse tout entier  mes regrets. En y arrivant, je l'ai trouv
absolument dsert; tout le monde tait parti avec le prince pour
Elbing, o s'est passe la fameuse revue de l'empereur. Le prince
commandait et m'a fait courir de la belle manire. Adieu, chre femme.
On parle beaucoup de la paix: rien n'annonce la reprise des
hostilits. A! quand serai-je prs de toi! Je te presse mille fois
dans mes bras avec tous nos enfans. Pense  ton mari,  ton amant.

     MAURICE.

Que mon Aurore est gentille de penser  moi et de savoir dj t'en
parler!


Au mois de juin de la mme anne, mon pre accompagna Murat, qui, de
son ct, accompagnait Napolon  la fameuse confrence du radeau de
Tilsit. De retour en France au mois de juillet, mon pre ne tarda pas
 repartir pour l'Italie avec Murat et l'empereur, qui allait l faire
des rois et des princes nouveaux.

     _Venise_, 28 septembre 1807.

Aprs avoir affront tous les prcipices de la Savoie et du
Montcenis, j'ai t culbut dans un foss bourbeux du Pimont, par la
nuit la plus noire et la plus dtestable, et, de plus, au milieu d'un
bois, coupe-gorge fameux, o, la veille, on avait assassin et vol un
marchand de Turin. Le sabre d'une main et le pistolet de l'autre, nous
avons fait sentinelle jusqu' ce qu'il nous soit arriv main-forte
pour nous remettre sur pied, c'est--dire pendant trois heures.
Bientt les chevaux nous ont manqu, ensuite les chemins sont devenus
affreux. Arrivs au bord de la mer, le vent s'est lev contre nous et
nous avons pens chavirer dans la lagune. Enfin, nous voici dans
Venise la belle, o je n'ai encore vu que de l'eau fort laide dans les
rues et bu que de fort mauvais vin  la table de Duroc. Depuis Paris,
voici la premire nuit que je vais passer dans un lit. L'empereur ne
passera que huit jours ici. Je n'ai pas le temps de t'en dire
davantage. Je t'aime, tu es ma vie, mon ame, mon Dieu, mon tout.

     _De Milan_, le 11 dcembre 1807.

Cette date doit te dire, chre amie, que je pense  toi doublement
s'il est possible, puisque je suis dans un lieu si plein de souvenirs
de notre amour, de mes douleurs, de mes tourmens et de mes joies. Ah!
que d'motions j'ai prouves en parcourant les jardins voisins du
cours! Elles n'taient pas toutes agrables; mais ce qui les domine
toutes, c'est mon amour pour toi. C'est mon impatience de me retrouver
dans tes bras. Nous serons bien certainement  Paris,  la fin du
mois. Il est impossible de s'ennuyer plus que je ne fais ici; j'ai des
ftes et des crmonies par dessus la tte. Tous mes camarades en
disent presque autant, encore n'ont-ils pas d'aussi puissans motifs
que moi pour dsirer d'en finir avec toutes ces comdies. L'air est
appesanti pour moi de grandeurs, de dignits, de raideur et d'ennui.
Le prince est malade, et par cette raison nous devancerons, j'espre,
le retour de l'empereur, et je vais bientt te retrouver, toujours mon
ange, mon diable et ma divinit. Si je ne trouve pas de lettres de toi
 Turin, je te tirerai tes petites oreilles. Adieu, et mille tendres
baisers  toi,  notre Aurore et  ma mre. Je t'crirai de Turin.


La vie de mon pre, cette vie si pure et si gnreuse, touche  sa
fin. Je n'aurai plus de lui qu'une affreuse catastrophe  raconter.
Dsormais je vais tre guide par mes propres souvenirs, et comme je
n'ai pas la prtention d'crire l'histoire de mon temps en dehors de
la mienne propre, je ne dirai de la campagne d'Espagne que ce que j'en
ai vu par mes yeux  une poque o les objets extrieurs, tranges et
incomprhensibles pour moi, commenaient  me frapper comme des
tableaux mystrieux. On me permettra de rtrograder un peu et de
prendre ma vie au moment o je commence  la sentir.




DEUXIEME PARTIE.




CHAPITRE PREMIER.

 Premiers souvenirs.--Premires prires.--L'oeuf d'argent des
   enfans.--Le pre Nol.--Le systme de J.-J. Rousseau.--Le bois
   de lauriers.--Polichinelle et le rverbre.--Les romans entre
   quatre chaises.--Jeux
   militaires.--Chaillot.--Clotilde.--L'empereur.--Les papillons et
   les fils de la Vierge.--Le roi de Rome.--Le flageolet.


Il faut croire que la vie est une bien bonne chose en elle-mme,
puisque les commencemens en sont si doux et l'enfance un ge si
heureux. Il n'est pas un de nous qui ne se rappelle cet ge d'or comme
un rve vanoui, auquel rien ne saurait tre compar dans la suite. Je
dis un rve, en pensant  ces premires annes o nos souvenirs
flottent incertains et ne ressaisisent que quelques impressions
isoles dans un vague ensemble. On ne saurait dire pourquoi un charme
puissant s'attache, pour chacun de nous,  ces clairs du souvenir,
insignifians pour les autres.

La mmoire est une facult qui varie selon les individus et qui,
n'tant complte chez aucun, offre mille inconsquences. Chez moi,
comme chez beaucoup d'autres personnes, elle est extraordinairement
dveloppe sur certains points, extraordinairement infirme sur
certains autres. Je ne me rappelle qu'avec effort les petits vnemens
de la veille, et la plupart des dtails m'chappent mme pour
toujours. Mais quand je regarde un peu loin derrire moi, mes
souvenirs remontent  un ge o la plupart des autres individus ne
peuvent rien retrouver dans leur pass. Cela tient-il essentiellement
 la nature de cette facult en moi ou  une certaine prcocit dans
le sentiment de la vie?

Peut-tre sommes-nous dous tous  peu prs galement sous ce rapport,
et peut-tre n'avons-nous la notion nette ou confuse des choses
passes qu'en raison du plus ou moins d'motion qu'elles nous ont
caus? Certaines proccupations intrieures nous rendent presque
indiffrens  des faits qui branlent le monde autour de nous. Il
arrive aussi que nous nous rappelons mal ce que nous avons peu
compris. L'oubli n'est peut-tre que de l'inintelligence ou de
l'inattention.

Quoi qu'il en soit, voici le premier souvenir de ma vie, et il date de
loin. J'avais deux ans, une bonne me laissa tomber de ses bras sur
l'angle d'une chemine. J'eus peur et je fus blesse au front. Cette
commotion, cet branlement du systme nerveux ouvrirent mon esprit au
sentiment de la vie, et je vis nettement, je vois encore le marbre
rougetre de la chemine, mon sang lui coulait, la figure gare de ma
bonne. Je me rappelle distinctement aussi la visite du mdecin, les
sangsues qu'on me mit derrire l'oreille, l'inquitude de ma mre, et
la bonne congdie pour cause d'ivrognerie. Nous quittmes la maison,
et je ne sais o elle tait situe. Je n'y suis jamais retourne
depuis; mais si elle existe encore, il me semble que je m'y
reconnatrais.

Il n'est donc pas tonnant que je me rappelle parfaitement
l'appartement que nous occupions rue Grange-Batelire, un an plus
tard. De l datent mes souvenirs prcis et presque sans interruption.
Mais depuis l'accident de la chemine jusqu' l'ge de trois ans, je
ne me retrace qu'une suite indtermine d'heures passes dans mon
petit lit sans dormir, et remplie de la contemplation de quelque pli
de rideau ou de quelque fleur au papier des chambres.

Je me souviens aussi que le vol des mouches et leur bourdonnement
m'occupaient beaucoup et que je voyais souvent les objets doubles,
circonstance qu'il m'est impossible d'expliquer et que plusieurs
personnes m'ont dit avoir prouve aussi dans la premire enfance.
C'est surtout la flamme des bougies qui prenait cet aspect devant mes
yeux, et je me rendais compte de l'illusion sans pouvoir m'y
soustraire. Il me semble mme que cette illusion tait un des ples
amusemens de ma captivit dans le berceau et cette vie du berceau
m'apparat extraordinairement longue, et plonge dans un mol ennui.

Ma mre s'occupa de fort bonne heure de me dvelopper, et mon cerveau
ne fit aucune rsistance, mais il ne devana rien, et il et pu tre
fort tardif, si on l'et laiss tranquille. Je marchais  dix mois. Je
parlai assez tard; mais une fois que j'eus commenc  dire quelques
mots, j'appris tous les mots trs vite, et,  quatre ans, je savais
trs bien lire, ainsi que ma cousine Clotilde, qui fut enseigne comme
moi par nos deux mres alternativement. On nous apprenait aussi des
prires, et je me souviens que je les rcitais, sans broncher, d'un
bout  l'autre, et sans y rien comprendre, except ces premiers mots
de la dernire prire qu'on nous faisait dire quand nous avions la
tte sur le mme oreiller, ce qui nous arrivait souvent: _Mon Dieu,
je vous donne mon coeur._ Je ne sais pas pourquoi je comprenais cela
plus que le reste, car il y a beaucoup de mtaphysique dans ce peu de
paroles; mais enfin je le comprenais, et c'tait le seul endroit de ma
prire o j'eusse une ide de Dieu et de moi-mme. Quant au _Pater_,
au _Credo_ et  l'_Ave Maria_ que je savais trs bien en franais,
except _donnez-nous notre pain de chaque jour_, j'aurais aussi bien
pu les rciter en latin, comme un perroquet, ils n'eussent pas t
plus inintelligibles pour moi.

On nous exerait aussi  apprendre par coeur les fables de La
Fontaine, et je les sus presque toutes lorsque c'tait encore lettres
closes pour moi. J'tais si lasse de les rciter, que je fis, je
crois, tout mon possible pour ne les comprendre que fort tard, et ce
ne fut que vers l'ge de 15 ou 16 ans que je m'aperus de leur beaut.

On avait l'habitude, autrefois, de remplir la mmoire des enfans d'une
foule de richesses au-dessus de leur porte. Ce n'est pas le petit
travail qu'on leur impose que je blme, Rousseau, en le retranchant
tout  fait dans l'_mile_, risque de laisser le cerveau de son lve
s'paissir au point de n'tre plus capable d'apprendre ce qu'il lui
rserve pour un ge plus avanc. Il est bon d'habituer l'enfance,
d'aussi bonne heure que possible,  un exercice modr, mais
quotidien, des diverses facults de l'esprit. Mais on se hte trop de
leur servir des choses exquises.

Il n'existe point de littrature  l'usage des petits enfans. Tous les
jolis vers qu'on a faits en leur honneur sont manirs et farcis de
mots qui ne sont point de leur vocabulaire. Il n'y a gure que les
chansons des berceuses qui parlent rellement  leur imagination. Les
premiers vers que j'aie entendus sont ceux-ci, que tout le monde
connat sans doute, et que ma mre me chantait de la voix la plus
frache et la plus douce qui se puisse entendre:

     Allons dans la grange
     Voir la poule blanche
     Qui pond un bel oeuf d'argent
     Pour ce cher petit enfant.

La rime n'est pas riche, mais je n'y tenais gure, et j'tais vivement
impressionne par cette poule blanche et par cet oeuf d'argent que
l'on me promettait tous les soirs et que je ne songeais jamais 
demander le lendemain matin. La promesse revenait toujours et
l'esprance nave revenait avec elle. Ami Leclair, t'en souviens-tu?
car,  toi aussi, pendant des annes, on a promis cet oeuf merveilleux
qui n'veillait point ta cupidit, mais qui te semblait, de la part de
la bonne poule, le prsent le plus potique et le plus gracieux. Et
qu'aurais-tu fait de l'oeuf d'argent, si on te l'et donn? Tes mains
dbiles n'eussent pu le porter, et ton humeur inquite et changeante
se ft bientt lasse de ce jouet insipide. Qu'est-ce qu'un oeuf:
qu'est-ce qu'un jouet qui ne se casse point? Mais l'imagination fait
de rien quelque chose, c'est sa nature, et l'histoire de cet oeuf
d'argent est peut-tre celle de tous les biens matriels qui veillent
notre convoitise. Le dsir est beaucoup, la possession peu de chose.

Ma mre me chantait aussi une chanson de ce genre la veille de Nol,
et comme cela ne venait qu'une fois l'an, je ne me la rappelle pas.
Ce que je me rappelle parfaitement, c'est la croyance absolue que
j'avais  la descente par le tuyau de la chemine du petit pre Nol,
bon vieillard  barbe blanche qui,  l'heure de minuit, devait venir
dposer dans mon petit soulier un cadeau que j'y trouverais  mon
rveil. Minuit! cette heure fantastique que les enfans ne connaissent
point, et qu'on leur montre comme le terme impossible de leur veille!
Quels efforts incroyables je faisais pour ne pas m'endormir avant
l'apparition du petit vieux! J'avais  la fois grande envie et
grand'peur de le voir; mais jamais je ne pouvais me tenir veille
jusque-l, et le lendemain mon premier regard tait pour mon soulier
au bord de l'tre. Quelle motion me causait l'enveloppe de papier
blanc! car le pre Nol tait d'une propret extrme, et ne manquait
jamais d'empaqueter soigneusement son offrande. Je courais, pieds nus,
m'emparer de mon trsor. Ce n'tait jamais un don bien magnifique, car
nous n'tions pas riches. C'tait un petit gteau, une orange, ou tout
simplement une belle pomme rouge. Mais cela me semblait si prcieux,
que j'osais  peine le manger. L'imagination jouait encore l son
rle, et c'est toute la vie de l'enfant.

Je n'approuve pas du tout Rousseau de vouloir supprimer le
merveilleux, sous prtexte de mensonge. La raison et l'incrdulit
viennent bien assez vite, et d'elles-mmes; je me rappelle fort bien
la premire anne o le doute m'est venu, sur l'existence relle du
pre Nol. J'avais cinq ou six ans, et il me sembla que ce devait tre
ma mre qui mettait le gteau dans mon soulier. Aussi me parut-il
moins beau et moins bon que les autres fois, et j'prouvais une sorte
de regret de ne pouvoir plus croire au petit homme  barbe blanche.
J'ai vu mon fils y croire plus longtemps; les garons sont plus
simples que les petites filles. Comme moi, il faisait de grands
efforts pour veiller jusqu' minuit. Comme moi, il n'y russissait
point, et comme moi, il trouvait au jour le gteau merveilleux ptri
dans les cuisines du paradis. Mais pour lui aussi la premire anne o
il douta fut la dernire de la visite du bonhomme. Il faut servir aux
enfans les mets qui conviennent  leur ge et ne rien devancer. Tant
qu'ils ont besoin de merveilleux, il faut leur en donner. Quand ils
commencent  s'en dgoter, il faut bien se garder de prolonger
l'erreur et d'entraver le progrs naturel de leur raison.

Retrancher le merveilleux de la vie de l'enfant, c'est procder contre
les lois mme de la nature. L'enfance n'est-elle pas chez l'homme un
tat mystrieux et plein de prodiges inexpliqus? D'o vient l'enfant?
Avant de se former dans le sein de sa mre, n'avait-il pas une
existence quelconque dans le sein impntrable de la divinit? La
parcelle de vie qui l'anime ne vient-elle pas du monde inconnu o elle
doit retourner? Ce dveloppement si rapide de l'ame humaine dans nos
premires annes, ce passage trange d'un tat qui ressemble au chaos,
 un tat de comprhension et de sociabilit, ces premires notions du
langage, ce travail incomprhensible de l'esprit qui apprend  donner
un nom, non pas seulement aux objets extrieurs, mais  l'action,  la
pense, au sentiment; tout cela tient au miracle de la vie, et je ne
sache pas que personne l'ait expliqu. J'ai toujours t merveille
du premier verbe que j'ai entendu prononcer aux petits enfans. Je
comprends que le substantif leur soit enseign, mais les verbes, et
surtout ceux qui expriment les affections! La premire fois qu'un
enfant sait dire  sa mre qu'il l'aime, par exemple, n'est-ce pas
comme une rvlation suprieure qu'il reoit et qu'il exprime? Le
monde extrieur o flotte cet esprit en travail, ne peut lui avoir
donn encore aucune notion distincte des fonctions de l'ame.
Jusque-l, il n'a vcu que par les besoins, et l'closion de son
intelligence ne s'est faite que par les sens. Il voit, il veut
toucher, goter, et tous ces objets extrieurs dont, pour la plupart,
il ignore l'usage, et ne peut comprendre ni la cause ni l'effet,
doivent passer d'abord devant lui comme une vision nigmatique. L
commence le travail intrieur. L'imagination se remplit de ces objets;
l'enfant rve dans le sommeil, et il rve aussi sans doute quand il
ne dort point. Du moins il ne sait pas, pendant longtemps, la
diffrence de l'tat de veille  l'tat de sommeil. Qui peut dire
pourquoi un objet nouveau l'gaie ou l'effraie? Qui lui inspire la
notion vague du beau et du laid? Une fleur, un petit oiseau ne lui
font jamais peur; un masque difforme, un animal bruyant l'pouvante.
Il faut donc qu'en frappant ses sens, cet objet de sympathie ou de
rpulsion rvle  son entendement quelque ide de confiance ou de
terreur qu'on n'a pu lui enseigner; car cet attrait ou cette
rpugnance se manifeste dj chez l'enfant qui n'entend pas encore le
langage humain. Il y a donc chez lui quelque chose d'antrieur 
toutes les notions que l'ducation peut lui donner, et c'est l le
mystre qui tient  l'essence de la vie dans l'homme.

L'enfant vit tout naturellement dans un milieu, pour ainsi dire,
surnaturel, o tout est prodige en lui et o tout ce qui est en dehors
de lui doit,  la premire vue, lui sembler prodigieux. On ne lui rend
pas service en htant sans mnagement et sans discernement
l'apprciation de toutes les choses qui le frappent. Il est bon qu'il
la cherche lui-mme et qu'il s'tablisse  sa manire durant la
priode de sa vie, o,  la place de son innocente erreur, nos
explications, hors de porte pour lui, le jetteraient dans des erreurs
plus grandes encore et peut-tre  jamais funestes  la droiture de
son jugement, et, par suite,  la moralit de son ame.

Ainsi on aura beau chercher quelle premire notion de la Divinit on
pourra donner aux enfans, on n'en trouvera pas une meilleure pour que
l'existence de ce vieux bon Dieu qui est au ciel et qui voit tout ce
qui se fait sur la terre. Plus tard il sera temps de lui faire
comprendre que Dieu c'est l'tre infini sans figure idoltrique, et
que le ciel n'est pas plus la vote bleue qui nous enveloppe que la
terre o nous vivons et que le sanctuaire mme de notre pense. Mais 
quoi bon essayer de faire percer le symbole  l'enfant pour qui tout
symbole est une ralit? Cet ther infini, cet abme de la cration,
ce ciel enfin o gravitent les mondes, l'enfant le voit plus beau et
plus grand que nos dfinitions ne l'tendraient dans sa pense, et
nous le rendrions plus fou que sage si nous voulions lui faire
concevoir la mcanique de l'univers, alors que le sentiment de la
beaut de l'univers lui suffit.

La vie de l'individu n'est-elle pas le rsum de la vie collective?
Quiconque observe les dveloppemens de l'enfant, son passage 
l'adolescence,  la virilit, et toutes ses transformations jusqu'
l'ge mr, assiste  l'histoire abrge de la race humaine, laquelle a
eu aussi son enfance, son adolescence, sa jeunesse et sa virilit. Eh
bien! qu'on se reporte aux temps primitifs de l'humanit, on y voit
toutes les nations humaines prendre la forme du merveilleux, et
l'histoire, la science naissante, la philosophie et la religion
crites en symboles, nigmes, que la raison moderne traduit ou
interprte. La posie, la fable mme sont la vrit, la ralit
relatives des temps primitifs. Il est donc dans la loi ternelle que
l'homme ait sa vritable enfance, comme l'humanit a eu la sienne,
comme l'ont encore les populations que notre civilisation n'a fait
qu'effleurer. Le sauvage vit dans le merveilleux, et n'est ni un
idiot, ni un fou, ni une brute, c'est un pote et un enfant. Il ne
procde que par pomes et par chants comme nos anciens,  qui le vers
semblait tre plus naturel que la prose, et l'ode, que le discours.
L'enfance est donc l'ge des chansons, et on ne saurait trop lui en
donner. La fable, qui n'est qu'un symbole, est la meilleure forme pour
introduire en lui le sentiment du beau et du potique, qui est la
premire manifestation du beau et du vrai.

Les fables de Lafontaine sont trop fortes et trop profondes pour le
premier ge. Elles sont pleines d'excellentes leons de morale, mais
il ne faudrait pas de formules de morale au premier ge: c'est
l'engager dans un labyrinthe d'ides o il s'gare, parce que toute
morale implique une ide de socit, et l'enfant ne peut se faire
aucune ide de la socit. J'aime mieux pour lui les notions
religieuses sous forme de posie et de sentiment. Quand ma mre me
disait qu'en lui dsobissant je faisais pleurer la sainte Vierge et
les anges dans le ciel, mon imagination tait vivement frappe. Ces
tres merveilleux et toutes ces larmes provoquaient en moi une terreur
et une tendresse infinies. L'ide de leur existence m'effrayait, et
tout aussitt l'ide de leur douleur me pntrait de regrets et
d'affection.

En somme, je veux qu'on donne du merveilleux  l'enfant tant qu'il
l'aime et le cherche, et qu'on le lui laisse perdre de lui-mme, sans
prolonger systmatiquement son erreur, ds que le merveilleux, n'tant
plus son aliment naturel, il s'en dgote et vous avertit par ses
questions et ses doutes qu'il veut entrer dans le monde de la ralit.

Ni Clotilde ni moi n'avons gard aucun souvenir du plus ou moins de
peine que nous emes pour apprendre  lire. Nos mres nous ont dit
depuis qu'elles en avaient eu fort peu  nous enseigner. Seulement,
elles signalaient un fait d'enttement fort ingnu de ma part. Un jour
que je n'tais pas dispose  recevoir ma leon d'alphabet, j'avais
rpondu  ma mre: Je vais bien dire _a_, mais je ne sais pas dire
_b_. Il parat que ma rsistance dura fort longtemps. Je nommais
toutes les lettres de l'alphabet, except la seconde, et quand on me
demandait pourquoi je la passais sous silence, je rpondais
imperturbablement: C'est que je ne connais pas le _b_.

Le second souvenir que je me retrace de moi-mme, et qu' coup sr, vu
son peu d'importance, personne n'et song  me rappeler, c'est la
robe et le voile blanc que porta la fille ane du vitrier, le jour de
sa premire communion. J'avais alors environ trois ans et demie; nous
tions dans la rue Grange-Batelire, au 3e, et le vitrier qui occupait
une boutique en bas, avait plusieurs filles qui venaient jouer avec ma
soeur et moi. Je ne sais plus leurs noms et ne me rappelle
spcialement que l'ane dont l'habit blanc me parut la plus belle
chose du monde. Je ne pouvais me lasser de l'admirer. Ma mre ayant
dit tout d'un coup que son blanc tait tout jaune et qu'elle tait mal
arrange, cela me fit une peine trange. Il me semblait qu'on me
causait un vif chagrin en me dgotant de l'objet de mon admiration.

Je me souviens qu'une autre fois, comme nous dansions une ronde, cette
mme enfant chanta:

     Nous n'irons plus au bois,
     Les lauriers sont coups.

Je n'avais jamais t dans les bois, que je sache, et peut-tre
n'avais-je jamais vu de lauriers. Mais, apparemment, je savais ce que
c'tait, car ces deux petits vers me firent beaucoup rver. Je me
retirai de la danse pour y penser, et je tombai dans une profonde
mlancolie. Je ne voulus faire part  personne de ma proccupation,
mais j'aurais volontiers pleur, tant je me sentais triste et prive
de ce charmant bois de lauriers, o je n'tais entre en rve que
pour en tre aussitt dpossde. Explique qui pourra les singularits
de l'enfance, mais cette loi fut si marque chez moi, que je n'en ai
jamais oubli l'impression mystrieuse. Toutes les fois qu'on me
chanta cette ronde, je sentis la mme tristesse me gagner, et je ne
l'ai jamais entendue chanter depuis, par des enfans, sans me retrouver
dans la mme disposition de regret et de mlancolie. Je vois toujours
ce bois avant qu'on y et port la coigne, et, dans la ralit, je
n'en ai jamais vu d'aussi beau. Je le vois jonch de ses lauriers
frachement coups, et il me semble que j'en veux toujours aux
Vandales qui m'en ont bannie pour jamais. Quelle tait donc l'ide du
pote naf qui commenait ainsi la plus nave des danses?

Je me rappelle aussi la jolie ronde de _Girofl, girofla_, que tous
les enfans connaissent, et o il est question encore d'un bois
mystrieux o l'on va _seulette_, et o l'on rencontre le _Roi_, la
_Reine_, le _Diable_ et l'_Amour_, tres galement fantastiques pour
les enfans. Je ne me souviens pas d'avoir eu peur du Diable: je pense
que je n'y croyais pas et qu'on m'empchait d'y croire, car j'avais
l'imagination trs impressionnable, et je m'effrayais facilement. On
me fit prsent, une fois, d'un superbe Polichinelle, tout brillant
d'or et d'carlate. J'en eus peur d'abord et surtout  cause de ma
poupe, que je chrissais tendrement, et que je me figurais en grand
danger auprs de ce petit monstre. Je la serrai prcieusement dans
l'armoire, et je consentis  jouer avec Polichinelle; ses jeux
d'mail, qui tournaient dans leurs orbites au moyen d'un ressort, le
plaaient pour moi dans une sorte de milieu entre le carton et la vie.
Au moment de me coucher, on voulut le serrer dans l'armoire auprs de
la poupe; mais je ne voulus jamais y consentir, et on cda  ma
fantaisie, qui tait de le laisser dormir sur le pole, car il y avait
un petit pole dans notre chambre qui tait plus que modeste, et dont
je vois encore les panneaux peints  la colle et la forme en carr
long. Un dtail que je me rappelle aussi, bien que depuis l'ge de
quatre ans je ne sois jamais rentre dans cet appartement, c'est que
l'alcve tait un cabinet ferm par des portes  grillage de laiton
sur un fond de toile verte. Sauf une antichambre qui servait de salle
 manger et une petite cuisine qui me servait de pnitencier, il n'y
avait pas d'autres pices que cette chambre  coucher, qui servait de
salon pendant le jour. On voit que ce n'tait point luxueux. Mon petit
lit tait plac le soir en dehors de l'alcve, et quand ma soeur, qui
tait alors en pension, couchait  la maison, on lui arrangeait un
canap  ct de moi. C'tait un canap vert en velours d'Utrecht.
Tout cela m'est encore prsent, quoiqu'il ne me soit rien arriv de
remarquable dans cet appartement; mais il faut croire que mon esprit
s'y ouvrait  un travail soutenu sur lui-mme, car il me semble que
tous ces objets sont remplis de mes rveries, et que je les ai uss 
force de les voir. J'avais un amusement particulier avant de
m'endormir, c'tait de promener mes doigts sur le rseau de laiton de
la porte de l'alcve qui se trouvait  ct de mon lit. Le petit son
que j'en tirais me paraissait une musique cleste, et j'entendais ma
mre dire: Voil Aurore qui joue du grillage.

Je reviens  mon Polichinelle, qui reposait sur le pole, tendu sur
le dos et regardant le plafond avec ses yeux vitreux et son mchant
rire. Je ne le voyais plus, mais dans mon imagination je le voyais
encore, et je m'endormis trs proccupe du genre d'existence de ce
vilain tre qui riait toujours et qui pouvait me suivre des yeux dans
tous les coins de la chambre. La nuit, je fis un rve pouvantable.
Polichinelle s'tait lev: sa bosse de devant, revtue d'un gilet de
paillon rouge, avait pris feu sur le pole, et il courait partout,
poursuivant tantt moi, tantt ma poupe qui fuyait perdue, tandis
qu'il nous atteignait par de longs jets de flamme. Je rveillai ma
mre par mes cris. Ma soeur, qui dormait prs de moi, s'avisa de ce
qui me tourmentait et porta le Polichinelle dans la cuisine, en disant
que c'tait une vilaine poupe pour un enfant de mon ge. Je ne le
revis plus, mais l'impression imaginaire que j'avais reue de la
brlure me resta pendant quelque temps, et, au lieu de jouer avec le
feu comme jusque-l j'en avais eu la passion, la seule vue du feu me
laissa une grande terreur.

Nous allions alors  Chaillot voir ma tante Lucie, qui y avait une
petite maison et un jardin. J'tais parvenue  marcher, et je voulais
toujours me faire porter par notre ami Pierret, pour qui, de Chaillot
au boulevard, j'tais un poids assez incommode. Pour me dcider 
marcher le soir au retour, ma mre imagina de me dire qu'elle allait
me laisser seule au milieu de la rue. C'tait au coin de la rue de
Chaillot et des Champs-Elyses, et il y avait une petite vieille femme
qui, en ce moment, allumait le rverbre. Bien persuade qu'on ne
m'abandonnerait pas, je m'arrtai, dcide  ne point marcher, et ma
mre fit quelques pas avec Pierret pour voir comment je prendrais
l'ide de rester seule; mais comme la rue tait  peu prs dserte,
l'allumeuse du rverbre avait entendu notre contestation, et, se
tournant vers moi, elle me dit d'une voix casse! Prenez garde  moi;
c'est moi qui ramasse les mchantes petites filles, et je les enferme
dans mon rverbre pour toute la nuit.

Il semblait que le diable et souffl  cette bonne femme l'ide qui
pouvait le plus m'effrayer. Je ne me souviens pas d'avoir prouv une
terreur pareille  ce qu'elle m'inspira. Le rverbre avec son
rflecteur tincelant prit aussitt  mes yeux des proportions
fantastiques, et je me voyais dj enferme dans cette prison de
cristal, consume par la flamme que faisait jaillir  volont le
Polichinelle en jupons. Je courus aprs ma mre en poussant des cris
aigus. J'entendais rire la vieille, et le grincement du rverbre
qu'elle remontait me causa un frisson nerveux comme si je me sentais
leve au-dessus de terre et pendue avec la lanterne infernale.

Quelquefois nous prenions le bord de l'eau pour aller  Chaillot. La
fume et le bruit de la pompe  feu me causaient une pouvante dont je
ressens encore l'impression.

La peur est, je crois, la plus grande souffrance morale des enfans.
Les forcer  voir de prs ou  toucher l'objet qui les effraie est un
moyen de gurison que je n'approuve pas. Il faut plutt les en
loigner et les en distraire: car le systme nerveux domine leur
organisation, et quand ils ont reconnu leur erreur, ils ont prouv
une si violente angoisse  s'y voir contraints, qu'il n'est plus temps
pour eux de perdre le sentiment de la peur. Elle est devenue en eux un
mal physique que leur raison est impuissante  combattre. Il en est de
mme des femmes nerveuses et pusillanimes. Les encourager dans leur
ridicule faiblesse est un grand tort; mais la brusquer trop en est un
pire, et la contrainte provoque souvent chez elles de vritables
attaques de nerfs, bien que les nerfs ne fussent pas en jeu
srieusement au commencement de l'preuve.

Ma mre n'avait point cette cruaut. Quand nous passions devant la
pompe  feu, voyant que je plissais et ne pouvais plus me soutenir,
elle me mettait dans les bras du bon Pierret. Il cachait ma tte dans
sa poitrine, et j'tais rassure par la confiance qu'il m'inspirait.
Il vaut mieux trouver au mal moral un remde moral que de forcer la
nature et d'essayer d'apporter au mal physique une preuve physique
plus pnible encore.

C'est dans la rue Grange-Batelire que j'eus entre les mains un vieil
abrg de mythologie que je possde encore et qui est accompagn de
grandes planches graves les plus comiques qui se puissent imaginer.
Quand je me rappelle l'intrt et l'admiration avec lesquels je
contemplais ces images grotesques, il me semble encore les voir telles
qu'elles m'apparaissaient alors. Sans lire le texte, j'appris bien
vite, grce aux images, les principales donnes de la fabulation
antique, et cela m'intressait prodigieusement. On me menait
quelquefois aux ombres chinoises de l'ternel Sraphin, et aux pices
feriques du boulevard. Enfin ma mre et ma soeur me racontaient les
contes de Perrault, et quand ils taient puiss, elles ne se gnaient
pas pour en inventer de nouveaux qui ne me paraissaient pas les moins
jolis de tous.

Avec cela, on me parlait du paradis, et on me rgalait de ce qu'il y
avait de plus frais et de plus joli dans l'allgorie catholique; si
bien que les anges et les amours, la bonne Vierge et la bonne fe, les
polichinelles et les magiciens, les diablotins du thtre et les
saintes de l'glise, se confondant dans ma cervelle, y produisaient le
plus trange gchis potique qu'on puisse imaginer.

Ma mre avait des ides religieuses que le doute n'effaa jamais, vu
qu'elle ne les examina jamais. Elle ne se mettait donc nullement en
peine de me prsenter comme vraies ou emblmatiques les notions de
merveilleux qu'elle me versait  pleines mains, artiste et pote
qu'elle tait elle-mme sans le savoir, croyant, dans sa religion, 
tout ce qui tait beau et bon, rejetant tout ce qui tait sombre et
menaant, et me parlant des trois Grces ou des neuf Muses avec autant
de srieux que des vertus thologales ou des vierges sages.

Que ce soit ducation, insufflation ou prdisposition, il est certain
que l'amour du roman s'empara de moi passionnment, avant que j'eusse
fini d'apprendre  lire. Voici comment:

Je ne comprenais pas encore la lecture des contes de fes; les mots
imprims, mme dans le style le plus lmentaire, ne m'offraient pas
grand sens, et c'est par le rcit que j'arrivais  comprendre ce qu'on
m'avait fait lire. De mon propre mouvement je ne lisais pas; j'tais
paresseuse par nature et n'ai pu me vaincre qu'avec de grands efforts.
Je ne cherchais donc dans les livres que les images; mais tout ce que
j'apprenais par les yeux et par les oreilles entrait en bullition
dans ma petite tte, et j'y rvais au point de perdre souvent la
notion de la ralit et du milieu o je me trouvais. Comme j'avais eu
longtemps la manie de jouer au pole avec le feu, ma mre, qui n'avait
pas de servante, et que je vois toujours occupe  coudre ou  soigner
le pot-au-feu, ne pouvait se dbarrasser de moi qu'en me retenant
souvent dans la prison qu'elle m'avait invente,  savoir quatre
chaises avec une chaufferette sans feu au milieu, pour m'asseoir quand
je serais fatigue, car nous n'avions pas le luxe d'un coussin:
c'taient des chaises garnies en paille, et je m'vertuais  les
dgarnir avec mes ongles; il faut croire qu'on les avait sacrifies 
mon usage. Je me rappelle que j'tais encore si petite que pour me
livrer  cet amusement, j'tais oblige de monter sur la chaufferette:
alors je pouvais appuyer mes coudes sur l'un des siges, et je jouais
des griffes avec une patience miraculeuse. Mais tout en cdant ainsi
au besoin d'occuper mes mains, besoin qui m'est toujours rest, je ne
pensais nullement  la paille des chaises. Je composais  haute voix
d'interminables contes que ma mre appelait mes romans. Je n'ai aucun
souvenir de ces plaisantes compositions. Ma mre m'en a parl mille
fois et longtemps avant que j'eusse la pense d'crire. Elle les
dclarait souverainement ennuyeuses,  cause de leur longueur et du
dveloppement que je donnais aux digressions. C'est un dfaut que j'ai
bien conserv,  ce qu'on dit, car pour moi, j'avoue que je me rends
peu de compte de ce que je fais, et que j'ai aujourd'hui, tout comme 
quatre ans, un laisser aller invincible dans ce genre de cration.

Il parat que mes histoires taient une sorte de pastiche de tout ce
dont ma petite cervelle tait obsde. Il y avait toujours un canevas
dans le got des contes de fes, et, pour personnages principaux, une
bonne fe, un bon prince et une belle princesse. Il y avait peu de
mchans tres, et jamais de grands malheurs. Tout s'arrangeait sous
l'influence d'une pense riante et optimiste, comme l'enfance. Ce
qu'il y avait de curieux, c'tait la dure de ces histoires et leur
sorte de suite, car j'en reprenais le fil l o il avait t
interrompu la veille. Peut-tre ma mre, coutant machinalement et
comme malgr elle ces longues divagations, m'aidait-elle  son insu 
m'y retrouver. Ma tante se souvient aussi de ces histoires, et s'gaye
aussi de ce souvenir. Elle se rappelle m'avoir dit souvent: Eh bien!
Aurore, est-ce que ton prince n'est pas encore sorti de la fort? Ta
princesse aura-t-elle bientt fini de mettre sa robe  queue et sa
couronne d'or?--Laisse-la tranquille, disait ma mre: je ne peux
travailler en repos que quand elle commence ses romans entre quatre
chaises.

Je me rappelle d'une manire plus nette, l'ardeur que je prenais aux
jeux qui simulaient une action vritable. J'tais maussade pour
commencer. Quand ma soeur ou la fille ane du vitrier venaient me
provoquer aux jeux classiques de pied de boeuf ou de main-chaude, je
n'en trouvais aucun  mon gr ou je m'en lassais tout de suite. Mais,
avec ma cousine Clotilde ou les autres enfans de mon ge, j'arrivais
d'emble aux jeux qui flattaient ma fantaisie. Nous simulions des
batailles, des fuites  travers ces bois qui jouaient un si grand rle
dans mon imagination. Et puis, l'une de nous tait perdue, les autres
la cherchaient et l'appelaient. Elle tait endormie sous un arbre,
c'est--dire sous le canap. On venait  son aide: l'une de nous tait
la mre des autres ou leur gnral, car l'impression militaire du
dehors pntrait forcment jusque dans notre nid, et, plus d'une fois,
j'ai fait l'empereur et j'ai command sur le champ de bataille. On
mettait en lambeaux les poupes, les bons-hommes et les mnages, et il
parat que mon pre avait l'imagination aussi jeune que nous, car il
ne pouvait souffrir cette reprsentation microscopique des scnes
d'horreur qu'il voyait  la guerre. Il disait  ma mre:--Je t'en
prie, donne un coup de balai au champ de bataille de ces enfans:
c'est une manie, mais cela me fait mal de voir par terre ces bras, ces
jambes et toutes ces guenilles rouges.

Nous ne nous rendions pas compte de notre frocit, tant les poupes
et les bonshommes souffraient patiemment ce carnage. Mais en galopant
sur nos coursiers imaginaires, et en frappant de nos sabres invisibles
les meubles et les jouets, nous nous laissions emporter  un
enthousiasme qui nous donnait la fivre. On nous reprochait nos jeux
de garons, et il est certain que ma cousine et moi, nous avions
l'esprit avide d'motions viriles. Je me retrace particulirement un
jour d'automne o, le dner tant servi, la nuit s'tait faite dans la
chambre. Ce n'tait pas chez nous, mais,  Chaillot, chez ma tante, 
ce que je puis croire, car il y avait des rideaux de lit, et chez nous
il n'y en avait pas. Nous nous poursuivions l'une l'autre  travers
les arbres, c'est--dire sous les plis des rideaux, Clotilde et moi.
L'appartement disparut  nos yeux, et nous tions vritablement dans
un sombre paysage  l'entre de la nuit. On nous appelait pour dner
et nous n'entendions rien. Ma mre vint me prendre dans ses bras pour
me porter  table, et je me rappellerai toujours l'tonnement o je
fus en voyant les lumires, la table et les objets rels qui
m'environnaient. Je sortais positivement d'une hallucination complte,
et il me cotait d'en sortir si brusquement. Quelquefois tant 
Chaillot, je croyais tre chez nous  Paris, et rciproquement. Il me
fallait faire souvent un effort pour m'assurer du lieu o j'tais, et
j'ai vu ma fille, enfant, subir cette illusion d'une manire trs
prononce.

Je ne crois pas avoir t  Chaillot depuis 1808, car, aprs le voyage
d'Espagne, je n'ai plus quitt Nohant jusqu'aprs l'poque o mon
oncle vendit  l'tat sa petite proprit qui se trouvait sur
l'emplacement destin au palais du roi de Rome. Que je me trompe ou
non, je placerai ici ce que j'ai  dire de cette maison, qui tait
alors une vritable maison de campagne. Chaillot n'tant point bti
comme il l'est aujourd'hui.

C'tait l'habitation la plus modeste du monde, je le comprends,
aujourd'hui que les objets rests dans ma mmoire m'apparaissent avec
leur valeur vritable. Mais,  l'ge que j'avais alors, c'tait un
paradis. Je pourrais donner le plan du local et celui du jardin, tant
ils me sont rests prsens. Le jardin tait surtout pour moi un lieu
de dlices, car c'tait le seul que je connusse. Ma mre qui, malgr
ce qu'on disait d'elle alors  ma grand'mre, vivait dans une gne
voisine de la pauvret, et avec une conomie et un labeur domestiques
dignes d'une femme du peuple, ne me menait pas aux Tuileries taler
des toilettes que nous n'avions pas, et me manirer en jouant au
cerceau ou  la corde sous les regards des badauds. Nous ne sortions
de notre triste rduit que pour aller quelquefois au thtre dont ma
mre avait le got prononc, ainsi que je l'avais dj, et le plus
souvent  Chaillot, o nous tions toujours reues  grands cris de
joie. Le voyage  pied et le passage par la pompe  feu me
contrariaient bien d'abord: mais  peine me trouvais-je dans ce
jardin, que je me croyais dans l'le enchante de mes contes.
Clotilde, qui pouvait s'battre l au grand soleil toute la journe,
tait bien plus frache et plus enjoue que moi. Elle me faisait les
honneurs de son Eden avec ce bon coeur et cette franche gat qui ne
l'ont jamais abandonne. Elle tait certes la meilleure de nous deux,
la mieux portante et la moins capricieuse; aussi je l'adorais en dpit
de quelques algarades que je provoquais toujours, et auxquelles elle
rpondait par des moqueries qui me mortifiaient un peu. Ainsi quand
elle tait mcontente de moi, elle jouait sur mon nom d'Aurore, et
m'appelait _Horreur_, injure qui m'exasprait. Mais pouvais-je bouder
longtemps en face d'une charmille verte, et d'une terrasse toute
borde de pots de fleurs? C'est l que j'ai vu les premiers fils de la
Vierge, tout blancs et brillans au soleil d'automne: ma soeur y tait
ce jour-l, car ce fut elle qui m'expliqua doctement comme quoi la
sainte Vierge filait elle-mme ces jolis fils sur sa quenouille
d'ivoire. Je n'osais pas les briser et je me faisais bien petite pour
passer dessous.

Le jardin tait un carr long, fort petit en ralit, mais qui me
semblait immense, quoique j'en fisse le tour deux cents fois par jour.
Il tait rgulirement dessin  la mode d'autrefois: il y avait des
fleurs et des lgumes: pas la moindre vue, car il tait tout entour
de murs; mais il y avait au fond une terrasse sable,  laquelle on
montait par des marches en pierre, avec un grand vase de terre cuite,
classiquement bte, de chaque ct, et c'tait sur cette terrasse,
lieu idal pour moi, que se passaient nos grands jeux de bataille, de
fuite et de poursuite.

C'est l aussi que j'ai vu des papillons pour la premire fois, et de
grandes fleurs de tournesol qui me paraissaient avoir cent pieds de
haut. Un jour, nous fmes interrompues dans nos jeux par une grande
rumeur au dehors. On criait _Vive l'Empereur!_ on marchait  pas
prcipits, on s'loignait, et les cris continuaient toujours.
L'Empereur passait, en effet,  quelque distance, et nous entendions
le trot des chevaux et l'motion de la foule. Nous ne pouvions pas
voir  travers le mur; mais ce fut bien beau dans mon imagination, je
m'en souviens; et nous crimes de toutes nos forces: _Vive
l'Empereur!_ transportes d'un enthousiasme sympathique.

Savions-nous ce que c'tait que l'empereur? Je ne m'en souviens pas,
mais il est probable que nous en entendions parler sans cesse. Je m'en
fis une ide distincte peu de temps aprs. Je ne saurais dire
prcisment l'poque, mais ce devait tre  la fin de 1807.

Il passait la revue sur le boulevard, et il tait non loin de la
Madeleine lorsque ma mre et Pierret, ayant russi  pntrer jusque
auprs des soldats. Pierret m'leva dans ses bras, au-dessus des
shakos, pour que je pusse le voir. Cet objet qui dominait la ligne de
ttes, frappa machinalement les yeux de l'empereur, et ma mre
s'cria: Il t'a regarde; souviens-toi de a, a te portera bonheur.
Je crois que l'empereur entendit ces paroles naves, car il me regarda
tout--fait et je crois voir encore une sorte de sourire flotter sur
son visage ple dont la svrit froide m'avait effraye d'abord. Je
n'oublierai donc jamais sa figure et surtout cette expression de son
regard qu'aucun portrait n'a pu rendre. Il tait  cette poque assez
gras et blme. Il avait une redingote sur son uniforme, mais je ne
saurais dire si elle tait grise. Il avait son chapeau  la main au
moment o je le vis, et je fus comme magntise un instant par ce
regard clair, si dur au premier moment et tout  coup si bienveillant
et si doux. Je l'ai revu d'autres fois, mais confusment, parce que
j'tais moins prs et qu'il passait vite.

J'ai vu aussi le roi de Rome, enfant, dans les bras de sa nourrice. Il
tait  une fentre des Tuileries, et il riait aux passans. En me
voyant, il se mit  rire encore plus, par l'effet sympathique que les
enfans produisent les uns sur les autres. Il tenait un gros bonbon
dans sa petite main, et il le jeta de mon ct. Ma mre voulut le
ramasser pour me le donner; mais le factionnaire, qui surveillait la
fentre, ne voulut pas permettre qu'elle ft un pas au-del de la
ligne qu'il gardait. La gouvernante lui fit en vain signe que le
bonbon tait pour moi et qu'il fallait me le donner. Cela n'entrait
probablement pas dans la consigne de ce militaire, et il fit la sourde
oreille. Je fus trs blesse de ce procd, et je m'en allai demandant
 ma mre pourquoi ce soldat tait si malhonnte. Elle m'expliqua que
son devoir tait de garder ce prcieux enfant et d'empcher qu'on ne
l'approcht de trop prs, parce que des gens mal intentionns
pourraient lui faire du mal. Cette ide que quelqu'un pt faire du mal
 un enfant me parut exorbitante; mais  cette poque j'avais neuf ou
dix ans, car le petit roi en avait deux tout au plus, et cette
anecdote n'est qu'une digression par anticipation.

Un souvenir qui date de mes quatre premires annes, est ma premire
motion musicale.

Ma mre avait t voir quelqu'un dans un village prs de Paris, je ne
sais lequel. L'appartement tait  un tage trs lev, et de la
fentre, tant trop petite pour voir dans la rue, je ne distinguais
que le fate des maisons environnantes, et beaucoup d'tendue de ciel.
Nous passmes l une partie de la journe, mais je ne fis attention 
rien, tant j'tais occupe du son d'un flageolet qui joua tout le
temps une foule d'airs qui me parurent admirables. Le son partait
d'une des mansardes les plus leves, et mme d'assez loin, car ma
mre,  qui je demandais ce que c'tait, l'entendait  peine. Pour
moi, dont l'oue tait apparemment plus fine et plus sensible  cette
poque, je ne perdais pas une seule modulation de ce petit instrument,
si aigu de prs, si doux  distance, et j'en tais charme. Il me
semblait l'entendre dans un rve. Le ciel tait pur et d'un bleu
tincelant, et ces dlicates mlodies semblaient planer sur les toits
et se perdre dans le ciel mme. Qui sait si ce n'tait pas un artiste
d'une inspiration suprieure, qui n'avait, en ce moment, d'autre
auditeur attentif que moi? Ce pouvait bien tre aussi un marmiton qui
tudiait l'air de la _Monaco_ ou des _Folies d'Espagne_. Quoi qu'il en
soit, j'prouvai d'indicibles jouissances musicales, et j'tais
vritablement en extase devant cette fentre o, pour la premire
fois, je comprenais vaguement l'harmonie des choses extrieures, mon
ame tant galement ravie par la musique et par la beaut du ciel.

FIN DU TOME TROISIME




HISTOIRE DE MA VIE.




     HISTOIRE

     DE MA VIE

     PAR

     Mme GEORGE SAND.

     Charit envers les autres
     Dignit envers soi-mme;
     Sincrit devant Dieu

     Telle est l'pigraphe du livre que j'entreprends.
       15 avril 1847.

       GEORGE SAND.




TOME QUATRIME.

PARIS, 1855.

LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD.




CHAPITRE DEUXIEME.

 Intrieur de mes parens.--Mon ami Pierret.--Dpart pour
   l'Espagne.--Les poupes.--Les Asturies.--Les liserons et les
   ours.--La tache de sang.--Les pigeons.--La pie parlante.--La
   reine d'Etrurie.--Madrid.--Le palais de Godoy.--Le lapin
   blanc.--Les jouets des infans.--Le prince Fanfarinet.--Je passe
   aide-de-camp de Murat.--Sa maladie.--Le faon de
   biche.--Weber.--Premire solitude.--Les mamelucks.--_Les
   Orblutes._--L'cho.--Naissance de mon frre.--On s'aperoit
   qu'il est aveugle.--Nous quittons Madrid.


Tous mes souvenirs d'enfance sont bien purils, comme l'on voit; mais
si chacun de mes lecteurs fait un retour sur lui-mme en me lisant,
s'il se retrace avec plaisir les premires motions de sa vie, s'il se
sent redevenir enfant pendant une heure, ni lui ni moi n'aurons perdu
notre temps, car l'enfance est bonne, candide, et les meilleurs tres
sont ceux qui gardent le plus, qui perdent le moins de cette candeur
et de cette sensibilit primitives.

J'ai trs peu de souvenir de mon pre avant la campagne d'Espagne.--Il
tait si souvent absent, que je dus le perdre de vue pendant de longs
intervalles. Il a pourtant pass auprs de nous l'hiver de 1807 
1808, car je me rappelle vaguement de tranquilles dners  la lumire,
et un plat de friandises  coup sr fort modeste, car il consistait
en vermicelle cuit dans du lait, et sucr, que mon pre faisait
semblant de vouloir manger tout entier pour s'amuser de ma gourmandise
dsappointe. Je me rappelle aussi qu'il faisait avec sa serviette
noue et roule de diverses manires, des figures de moine, de lapin
et de pantin, qui me faisaient beaucoup rire. Je crois qu'il m'et
horriblement gte, car ma mre tait force de s'interposer entre
nous pour qu'il n'encouraget pas tous mes caprices au lieu de les
rprimer. On m'a dit que pendant le peu de temps qu'il pouvait passer
dans sa famille, il s'y trouvait si heureux, qu'il ne voulait pas
perdre sa femme et ses enfans de vue; qu'il jouait avec moi des jours
entiers, et qu'en grand uniforme il n'avait nullement honte de me
porter dans ses bras au milieu de la rue et sur les boulevards.

A coup sr, j'tais trs heureuse, car j'tais trs aime; nous tions
pauvres, et je ne m'en apercevais nullement. Mon pre touchait
pourtant alors des appointemens qui eussent pu nous procurer de
l'aisance, si les dpenses qu'entranaient ses fonctions
d'aide-de-camp de Murat n'eussent dpass ses recettes. Ma grand'mre
se privait elle-mme pour le mettre sur le pied de luxe insens qu'on
exigeait de lui, et encore laissa-t-il des dettes de chevaux, d'habits
et d'quipemens. Ma mre fut souvent accuse d'avoir ajout par son
dsordre  ces embarras de famille. J'ai le souvenir si net de notre
intrieur  cette poque, que je puis affirmer qu'elle ne mritait en
rien ces reproches. Elle faisait elle-mme son lit, balayait
l'appartement, raccommodait ses nippes et faisait la cuisine. C'tait
une femme d'une activit et d'un courage extraordinaires. Toute sa vie
elle s'est leve avec le jour et couche  une heure du matin, et je
ne me rappelle pas l'avoir vue oisive un seul instant. Nous ne
recevions personne en dehors de notre famille et de l'excellent ami
Pierret, qui avait la tendresse d'un pre et les soins d'une mre.

C'est le moment de faire l'histoire et le portrait de cet homme
inapprciable que je regretterai toute ma vie.

Pierret tait fils d'un petit propritaire champenois, et ds l'ge de
dix-huit ans il tait employ au Trsor, o il a toujours occup un
emploi modeste. C'tait le plus laid des hommes; mais cette laideur
tait si bonne qu'elle appelait la confiance et l'amiti. Il avait un
gros nez pat, une bouche paisse et de trs petits yeux; ses cheveux
blonds frisaient obstinment, et sa peau tait si ridiculement blanche
et rose, qu'il parut toujours jeune. A quarante ans, il se mit fort en
colre parce qu'un commis de la mairie, o il servait de tmoin au
mariage de ma soeur, lui demanda de trs bonne foi s'il avait atteint
l'ge de majorit. Il tait pourtant assez grand et assez gros, et sa
figure tait toute ride,  cause d'un tic nerveux qui lui faisait
faire perptuellement des grimaces effroyables. C'tait peut-tre ce
tic mme qui empchait qu'on pt se faire une ide juste de l'espce
de visage qu'il pouvait avoir. Mais je crois que c'tait surtout
l'expression candide et nave de cette physionomie, dans ses rares
instans de repos, qui prtait  l'illusion. Il n'avait pas la moindre
parcelle de ce qu'on appelle de l'esprit; mais comme il jugeait tout
avec son coeur et sa conscience, on pouvait bien lui demander conseil
sur les affaires les plus dlicates de la vie. Je ne crois pas qu'il
ait jamais exist un homme plus pur, plus loyal, plus dvou, plus
gnreux et plus juste. Et son me tait d'autant plus belle, qu'il
n'en connaissait pas la beaut et la raret. Croyant  la bont des
autres, il ne s'est jamais dout qu'il ft une exception.

Il avait des gots fort prosaques. Il aimait le vin, la bire,
la pipe, le billard et le domino. Tout le temps qu'il ne passait
pas avec nous, il le passait dans un estaminet de la rue du
Faubourg-Poissonnire,  l'enseigne du _Cheval-Blanc_. Il y tait
comme dans sa famille, car il le frquenta pendant trente ans, et il y
porta, jusqu' son dernier jour, son inpuisable enjoment et son
incomparable bont. Sa vie s'est coule dans un cercle bien obscur et
fort peu vari. Il s'y est trouv heureux. Et comment ne l'et-il pas
t? Quiconque l'a connu l'a aim, et jamais l'ide du mal n'a
effleur son me honnte et simple.

Il tait pourtant fort nerveux, et par consquent colre et
susceptible. Mais il fallait que sa bont ft bien irrsistible, car
il n'a jamais russi  blesser personne. On n'a pas ide des
brusqueries et des algarades que j'ai eues  essuyer de lui. Il
frappait du pied, roulait ses petits yeux, devenait rouge et se
livrait aux plus fantastiques grimaces tout en vous adressant dans un
langage fort peu parlementaire les plus vhmens reproches. Ma mre
avait coutume de n'y pas faire la moindre attention. Elle se
contentait de dire: Ah! voil Pierret en colre, nous allons voir de
belles grimaces! et aussitt Pierret, oubliant le ton tragique, se
mettait  rire. Elle le taquinait beaucoup, et il n'est pas tonnant
qu'il perdt souvent patience. Dans leurs dernires annes, il tait
devenu plus irascible encore, et il ne se passait gure de jour qu'il
ne prt son chapeau et ne sortt de chez elle en lui dclarant qu'il
n'y remettrait jamais les pieds; mais il revenait le soir sans se
rappeler la solennit de ses adieux du matin.

Quant  moi, il s'arrogeait un droit de paternit qui et t jusqu'
la tyrannie s'il lui et t possible de raliser ses menaces. Il
m'avait vue natre et il m'avait sevre. Cela est assez remarquable
pour donner une ide de son caractre. Ma mre, tant puise de
fatigue, mais ne pouvant se rsoudre  braver mes cris et mes
plaintes, et craignant aussi que je fusse mal soigne, la nuit, par
une bonne, tait arrive  ne plus dormir, dans un moment o elle en
avait grand besoin. Voyant cela, un soir, et de sa propre autorit,
Pierret vint me prendre dans mon berceau, et m'emporta chez lui o il
me garda quinze ou vingt nuits, dormant  peine, tant il craignait
pour moi, et me faisant boire du lait et de l'eau sucre avec autant
de sollicitude, de soin et de propret qu'une berceuse et pu le
faire. Il me rapportait chaque matin  ma mre pour aller  son
bureau, puis au _Cheval Blanc_; et chaque soir il venait me reprendre,
me portant ainsi  pied devant tout le quartier, lui grand garon de
vingt-deux ou vingt-trois ans, et ne se souciant gure d'tre
remarqu. Quand ma mre faisait mine de rsister et de s'inquiter, il
se fchait tout rouge, lui reprochait son imbcile faiblesse, car il
ne choisissait pas ses pithtes, il le disait lui-mme avec grand
contentement de sa manire d'agir; et quand il me rapportait, ma mre
tait force d'admirer combien j'tais proprette, frache et de bonne
humeur.

Il est si peu dans les gots et dans les facults d'un homme, et
surtout d'un homme d'estaminet, comme Pierret, de soigner un enfant de
dix mois, que c'est merveille, non qu'il l'ait fait, mais que l'ide
lui en soit venue. Enfin, je fus sevre par lui, et il en vint  bout
 son honneur, ainsi qu'il l'avait annonc.

On pense bien qu'il me regarda toujours comme un petit enfant, et
j'avais environ quarante ans, qu'il me parlait toujours comme  un
marmot. Il tait trs exigeant sur le chapitre, non de la
reconnaissance, il n'avait jamais song  se faire valoir en quoi que
ce soit, mais sur celui de l'amiti. Et quand on l'prouvait en lui
demandant pourquoi il voulait tre tant aim, il ne savait rpondre
que ceci: C'est que je vous aime. Et il disait cette douce parole d'un
ton de fureur et avec une contraction nerveuse qui lui faisait grincer
les dents. Si, en crivant trois mots  ma mre, j'oubliais une seule
fois d'adresser quelque amiti  Pierret, et que je vinsse  le
rencontrer sur ces entrefaites, il me tournait le dos et refusait de
me dire bonjour. Les explications et les excuses ne servaient de rien.
Il me traitait de mauvais coeur, de mauvais enfant, et il me jurait
une rancune et une haine ternelles. Il disait cela d'une manire si
comique qu'on et cru qu'il jouait une sorte de parade, si on n'et vu
de grosses larmes rouler dans ses yeux. Ma mre, qui connaissait cet
tat nerveux, lui disait: Taisez-vous donc, Pierret; vous tes fou; et
mme elle le pinait fortement pour que ce ft plus vite fini. Alors
il revenait  lui-mme et daignait couter ma justification. Il ne
fallait qu'un mot du coeur et une caresse pour l'apaiser et le rendre
heureux, aussitt qu'on avait russi  la lui faire entendre.

Il avait fait connaissance avec mes parens ds les premiers jours de
mon existence, et d'une manire qui les avait lis tout d'un coup. Une
parente  lui demeurait rue Meslay, sur le mme carr que ma mre.
Cette femme avait un enfant de mon ge qu'elle ngligeait, et qui,
priv de son lait, criait tout le jour. Ma mre entra pendant une des
nombreuses absences dont il ptissait cruellement, et, voyant que le
petit malheureux mourait de besoin, le fit tter et continua  le
secourir ainsi sans rien dire. Mais Pierret, en venant voir sa
parente, surprit ma mre dans cette occupation, en fut attendri, et se
dvoua  elle et aux siens pour toujours.

A peine et-il vu mon pre, qu'il se prit galement pour lui d'une
affection srieuse. Il se chargea de toutes ses affaires, y mit de
l'ordre, le dbarrassa des cranciers de mauvaise foi, l'aida par sa
prvoyance  satisfaire peu  peu les autres; enfin il le dlivra de
tous les soins matriels qu'il tait peu capable de dbrouiller sans
le secours d'un esprit rompu aux affaires de dtail et toujours occup
du bien-tre d'autrui. C'est lui qui lui choisissait ses domestiques,
qui rglait ses mmoires, qui touchait ses recettes et lui faisait
parvenir de l'argent  coup sr, en quelque lieu que l'imprvu de la
guerre l'et port.

Mon pre ne partait jamais pour une campagne sans lui dire. Pierret,
je te recommande ma femme et mes enfans, et si je ne reviens pas,
songe que c'est pour toute ta vie. Pierret prit cette recommandation
au srieux, car toute sa vie nous fut consacre aprs la mort de mon
pre.

On voulut bien incriminer ces relations domestiques, car qu'y a-t-il
de sacr en ce monde, et quelle me peut tre juge pure par celles
qui ne le sont pas? Mais,  quiconque a t digne de comprendre
Pierret, une semblable supposition paratra toujours un outrage  sa
mmoire. Il n'tait pas assez sduisant pour rendre ma mre infidle,
mme par la pense. Il tait trop consciencieux et trop probe pour ne
pas s'loigner d'elle, s'il et senti en lui-mme le danger de trahir,
mme mentalement, la confiance dont il tait si fier et si jaloux.

Par la suite, il pousa la fille d'un gnral sans fortune, et ils
firent trs bon mnage ensemble, cette personne tant estimable et
bonne,  ce que j'ai toujours entendu dire  ma mre, que j'ai vue en
relations affectueuses avec elle.

Quand notre voyage en Espagne fut rsolu, ce fut Pierret qui fit tous
nos prparatifs. Ce n'tait pas une entreprise fort prudente de la
part de ma mre, car elle tait grosse de sept  huit mois. Elle
voulait m'emmener, et j'tais encore un personnage assez incommode.
Mais mon pre annonait un sjour de quelque temps  Madrid, et ma
mre avait, je crois, quelque soupon jaloux. Quel que ft le motif,
elle s'obstina  l'aller rejoindre et se laissa sduire, je crois, par
l'occasion. La femme d'un fournisseur de l'arme, qu'elle connaissait,
partait en poste et lui offrait une place dans sa calche pour la
conduire jusqu' Madrid.

Cette dame avait pour tout protecteur, dans cette occurrence, un petit
jockey de douze ans. Nous voici donc en route ensemble, deux femmes
dont une enceinte, et deux enfans dont je n'tais pas le plus
draisonnable et le plus insoumis.

Je ne crois pas avoir eu de chagrin en me sparant de ma soeur, qui
restait en pension, et de ma cousine Clotilde. Comme je ne les voyais
pas tous les jours, je ne me faisais pas l'ide de la dure plus ou
moins longue d'une sparation que je voyais recommencer toutes les
semaines. Je ne regrettais pas non plus l'appartement, quoique ce ft
 peu prs mon univers et que je n'eusse encore gure exist ailleurs
par la pense. Ce qui me serra vritablement le coeur pendant les
premiers momens du voyage, ce fut la ncessit de laisser ma poupe
dans cet appartement dsert o elle devait s'ennuyer si fort.

Le sentiment que les petites filles prouvent pour leur poupe est
vritablement assez bizarre, et je l'ai ressenti si longtemps et si
vivement, que, sans l'expliquer, je puis aisment le dfinir. Il
n'est aucun moment de leur enfance o elles se trompent entirement
sur le genre d'existence de cet tre inerte qu'on leur met entre les
mains et qui doit dvelopper en elles le sentiment de la maternit,
pour ainsi dire avec la vie. Du moins, quant  moi, je ne me souviens
pas d'avoir jamais cru que ma poupe ft un tre anim: pourtant j'ai
ressenti pour certaines de celles que j'ai possdes une vritable
affection maternelle. Ce n'tait pas prcisment de l'idoltrie,
quoique l'usage de faire aimer ces sortes de ftiches aux enfans soit
un peu sauvage. Je ne me rendais pas bien compte de ce que c'tait que
cette affection, et je crois que si j'eusse pu l'analyser, j'y aurais
trouv quelque chose d'analogue, relativement,  ce que les
catholiques fervens prouvent en face de certaines images de dvotion.
Ils savent que l'image n'est pas l'objet mme de leur adoration, et
pourtant ils se prosternent devant l'image, ils la parent, ils
l'encensent, ils lui font des offrandes; les anciens n'taient pas
plus idoltres que nous, quoi qu'on en ait dit. En aucun temps, les
hommes clairs n'ont ador ni la statue de Jupiter, ni l'idole de
Mammon: c'est Jupiter et Mammon qu'ils rvraient sous les symboles
extrieurs. Mais en tout temps, aujourd'hui comme jadis, les esprits
incultes ont t assez empchs de faire une distinction bien nette
entre le Dieu et l'image.

Il en est ainsi des enfans en gnral. Ils sont entre le rel et
l'impossible. Ils ont besoin de soigner ou de gronder, de caresser ou
de briser ce ftiche d'enfant ou d'animal qu'on leur donne pour jouet,
et dont on les accuse  tort de se dgoter trop vite. Il est tout
simple, au contraire, qu'ils s'en dgotent. En les brisant ils
protestent contre le mensonge. Un instant, ils ont cru trouver la vie
dans cet tre muet qui bientt leur montre ses muscles de fil de
laiton, ses membres difformes, son cerveau vide, ses entrailles de son
ou de filasse. Et le voil qui souffre l'examen, qui se soumet 
l'autopsie, qui tombe lourdement au moindre choc et se brise d'une
faon ridicule. Comment l'enfant aurait-il piti de cet tre qui
n'excite que son mpris? Plus il l'a admir dans sa fracheur et dans
sa nouveaut, plus il le ddaigne quand il a surpris le secret de son
inertie et de sa fragilit. J'ai aim  casser les poupes et les faux
chats, et les faux chiens, et les faux petits hommes, tout comme les
autres enfans. Mais il y a eu, par exceptions, certaines poupes que
j'ai soignes comme de vrais enfans. Quand j'avais dshabill la
petite personne, si je voyais ses bras vaciller sous les pingles qui
les retenaient aux paules, et ses mains de bois se dtacher de ses
bras, je ne pouvais me faire aucune illusion sur son compte, et je la
sacrifiais vite aux jeux imptueux et belliqueux; mais si elle tait
solide et bien faite, si elle rsistait aux premires preuves, si
elle ne se cassait pas le nez  la premire chute, si ses yeux d'mail
avaient une espce de regard dans mon imagination, elle devenait ma
fille, je lui rendais des soins infinis, et je la faisais respecter
des autres enfans avec une jalousie incroyable.

J'avais aussi des jouets de prdilection, un entre autres que je n'ai
jamais oubli et qui s'est perdu  mon grand regret, car je ne l'ai
point bris, et il se peut qu'il ft effectivement aussi joli qu'il me
le parat dans mes souvenirs.

C'tait une pice de surtout de table assez ancienne, car elle avait
servi de jouet  mon pre dans son enfance, le surtout entier
n'existant plus apparemment  cette poque. Il l'avait retrouve chez
ma grand'mre en fouillant dans une armoire, et, se rappelant combien
ce jouet lui avait plu, il me l'avait apport. C'tait une petite
Vnus en biscuit de Svres, portant deux colombes dans ses mains. Elle
tait monte sur un pidestal, lequel tenait  un petit plateau ovale
doubl d'une glace et entour de dcoupures de cuivre dor. Dans cette
garniture se trouvaient des tulipes qui servaient de chandeliers, et
quand on y allumait de petites bougies, la glace, qui figurait un
bassin d'eau vive, refltait les lumires et la statue, et les jolis
ornemens dors de la garniture.

C'tait pour moi tout un monde enchant que ce joujou, et quand ma
mre m'avait racont pour la dixime fois le charmant conte de
Gracieuse et Percinet, je me mettais  composer en imagination des
paysages ou des jardins magiques dont je croyais saisir la rptition
dans un lac. O les enfans trouvent-ils la vision des choses qu'ils
n'ont jamais vues?

Lorsque nos paquets pour le voyage en Espagne furent termins, j'avais
une poupe chrie qu'on m'et sans doute laisse emporter; mais ce ne
fut point mon ide. Il me sembla qu'elle se casserait ou qu'on la
prendrait si je ne la laissais dans ma chambre, et aprs l'avoir
deshabille et lui avoir fait une toilette de nuit fort recherche, je
la couchai dans mon petit lit et j'arrangeai les couvertures avec
beaucoup de soin. Au moment de partir, je courus lui donner un dernier
regard, et comme Pierret me promettait de venir lui faire manger la
soupe tous les matins, je commenai  tomber dans l'tat de doute o
sont les enfans sur la ralit de ces sortes d'tres. tat vraiment
singulier o la raison naissante d'une part, et le besoin d'illusion
de l'autre, se combattent dans leur coeur, avide d'amour maternel. Je
pris les deux mains de ma poupe et je les lui joignis sur la
poitrine. Pierret m'observa que c'tait l'attitude d'une morte. Alors
je lui levai les mains jointes au-dessus de la tte, dans une
attitude de dsespoir ou d'invocation,  laquelle j'attribuais trs
srieusement une ide superstitieuse. Je pensais que c'tait un appel
 la bonne fe, et qu'elle serait protge en restant dans cette
posture tout le temps de mon absence. Aussi Pierret dut me promettre
de ne pas la lui faire perdre. Il n'y a rien de plus vrai au monde que
cette folle et potique histoire d'Hoffmann, intitule le
_Casse-Noisette_. C'est la vie intellectuelle de l'enfant prise sur le
fait. J'en aime mme cette fin embrouille qui se perd dans le monde
des chimres. L'imagination des enfans est aussi riche et aussi
confuse que ces brillans rves du conteur allemand.

Sauf la pense de ma poupe qui me poursuivit pendant quelque temps,
je ne me rappelle rien du voyage jusqu'aux montagnes des Asturies.
Mais je ressens encore l'tonnement et la terreur que me causrent ces
grandes montagnes. Les brusques dtours de la route au milieu de cet
amphithtre o les cimes fermaient l'horizon, m'apportaient  chaque
instant une surprise pleine d'angoisses. Il me semblait que nous
tions enferms dans ces montagnes, qu'il n'y avait plus de route et
que nous ne pourrions ni continuer ni retourner. J'y vis pour la
premire fois, sur les marges du chemin, de la vrille en fleurs. Ces
clochettes roses dlicatement rayes de blanc, me frapprent beaucoup.
Ma mre m'ouvrait instinctivement et tout navement le monde du beau,
en m'associant, ds l'ge le plus tendre,  toutes ses impressions.
Ainsi quand il y avait un beau nuage, un grand effet de soleil, une
eau claire et courante, elle me faisait arrter en me disant: Voil,
qui est joli, regarde. Et tout aussitt ces objets que je n'eusse
peut-tre pas remarqus de moi-mme me rvlaient leur beaut, comme
si ma mre avait eu une cl magique pour ouvrir mon esprit au
sentiment inculte, mais profond qu'elle en avait elle-mme. Je me
souviens que notre compagne de voyage ne comprenait rien aux naves
admirations que ma mre me faisait partager, et qu'elle disait
souvent: Oh! mon Dieu, madame Dupin, que vous tes drle avec votre
petite fille! Et pourtant je ne me rappelle pas que ma mre m'ait
jamais fait _une phrase_? je crois qu'elle en et t bien empche,
car c'est  peine si elle savait crire  cette poque, et elle ne se
piquait point d'une vaine et inutile orthographe; et pourtant elle
parlait purement, comme les oiseaux chantent sans avoir appris 
chanter. Elle avait la voix douce et la prononciation distingue: ses
moindres paroles me charmaient et me persuadaient.

Comme ma mre tait vritablement infirme sous le rapport de la
mmoire, et n'avait jamais pu enchaner deux faits dans son esprit,
elle s'efforait de combattre en moi cette infirmit, qui,  bien des
gards, a t hrditaire; aussi, me disait-elle  chaque instant: Il
faudra te souvenir de ce que tu vois l, et chaque fois qu'elle a
pris cette prcaution, je me suis souvenue en effet. Ainsi, en voyant
ces liserons en fleurs, elle me dit: Respire-les, cela sent le bon
miel, et ne les oublie pas! C'est donc la premire rvlation de
l'odorat que je me rappelle, et par un lien de souvenirs et de
sensations que tout le monde connat sans pouvoir l'expliquer, je ne
respire jamais des fleurs de liserons-vrille sans voir l'endroit des
montagnes espagnoles et le bord du chemin o j'en cueillis pour la
premire fois.

Mais quel tait cet endroit? Dieu le sait! Je le reconnatrais en le
voyant. Je crois que c'tait du ct de Pancorbo.

Une autre circonstance que je n'oublierai pas, et qui et frapp tout
autre enfant, est celle-ci: Nous tions dans un endroit assez aplani,
et non loin des habitations. La nuit tait claire, mais de gros arbres
bordaient la route et y jetaient par momens beaucoup d'obscurit.
J'tais sur le sige de la voiture avec le jockey. Le postillon
ralentit ses chevaux, se retourna et cria au jockey: _Dites de ne pas
avoir peur, j'ai de bons chevaux_. Ma mre n'eut pas besoin que cette
parole lui ft transmise; elle l'entendit, et s'tant penche  la
portire, elle vit aussi bien que je les voyais trois personnages,
deux sur un ct de la route, l'autre en face,  dix pas de nous
environ. Ils paraissaient petits et se tenaient immobiles.--Ce sont
des voleurs, cria ma mre; postillon, n'avancez pas, retournez!
retournez! Je vois leurs fusils.

Le postillon, qui tait Franais, se mit  rire, car cette vision de
fusils lui prouvait bien que ma mre ne savait gure  quels ennemis
nous avions affaire. Il jugea plus prudent de ne pas la dtromper,
fouetta ses chevaux, et passa rsolument au grand trot devant ces
trois flegmatiques personnages, qui ne se drangrent pas le moins du
monde et que je vis distinctement, mais sans pouvoir dire ce que
c'tait. Ma mre, qui les vit  travers sa frayeur, crut distinguer
des chapeaux pointus, et les prit pour une sorte de militaires. Mais
quand les chevaux excits, et trs effrays pour leur compte, eurent
fourni une assez longue course, le postillon les mit au pas, et
descendit pour venir parler  ses voyageuses. Eh bien, mesdames,
dit-il en riant toujours, avez-vous vu leurs fusils? Ils avaient bien
quelque mauvaise ide, car ils se sont tenus debout tout le temps
qu'ils nous ont vus. Mais je savais que mes chevaux ne feraient pas de
sottise. S'ils nous avaient verss dans cet endroit-l, ce n'et pas
t une bonne affaire pour nous.--Mais, enfin, dit ma mre, qu'est-ce
que c'tait donc?--C'taient trois grands ours de montagne, sauf votre
respect, ma petite dame.

Ma mre eut plus peur que jamais. Elle suppliait le postillon de
remonter sur ses chevaux et de nous conduire bride abattue jusqu'au
plus prochain gte. Mais cet homme tait apparemment habitu  de
telles rencontres, qui seraient sans doute bien rares aujourd'hui, en
plein printemps, sur les voies de grande communication. Il nous dit
que ces animaux n'taient  craindre qu'en cas de chute, et il nous
conduisit au relais sans encombre.

Quant  moi, je n'eus aucune peur. J'avais connu plusieurs ours dans
mes botes de Nuremberg. Je leur avais fait dvorer certains
personnages malfaisans de mes romans improviss; mais ils n'avaient
jamais os attaquer ma bonne princesse, aux aventures de laquelle je
m'identifiais certainement sans m'en rendre compte.

On ne s'attend pas sans doute  ce que je mette de l'ordre dans des
souvenirs qui datent de si loin. Ils sont trs briss dans ma mmoire,
et ce n'est pas ma mre qui et pu m'aider par la suite  les
enchaner, car elle se souvenait moins que moi. Je dirai seulement,
dans l'ordre o elles me viendront, les principales circonstances qui
m'ont frappe.

Ma mre eut une autre frayeur moins bien fonde, dans une auberge qui
avait pourtant fort bonne mine. Je me retrace ce gte parce que j'y
remarquai pour la premire fois ces jolies nattes de paille nuances
de diverses couleurs qui remplacent les tapis chez les peuples
mridionaux. J'tais bien fatigue, nous voyagions par une chaleur
touffante, et mon premier mouvement fut de me jeter tout de mon long
sur la natte en entrant dans la chambre qui nous tait ouverte.
Probablement, nous avions dj eu sur cette terre d'Espagne,
bouleverse par l'insurrection, des gtes moins confortables, car ma
mre s'cria: A la bonne heure! voici des chambres trs propres, et
j'espre que nous pourrons dormir. Mais, au bout de quelques instans,
tant sortie dans le corridor, elle fit un grand cri et rentra
prcipitamment. Elle avait vu une large tache de sang sur le plancher
et c'en tait assez pour lui faire croire qu'elle tait dans un
coupe-gorge.

Mme Fontanier (voici que le nom de notre compagne de voyage me revient)
se moqua d'elle; mais rien ne put la dcider  se coucher qu'elle
n'et examin furtivement la maison. Ma mre tait d'une poltronnerie
d'un genre assez particulier. Sa vive imagination lui prsentait 
chaque instant l'ide des dangers extrmes; mais, en mme temps, sa
nature active et sa prsence d'esprit remarquable lui inspiraient le
courage de ragir, d'examiner, de voir de prs les objets qui
l'avaient pouvante, afin de se soustraire au pril, ce qu'elle et
fait fort adroitement, je n'en doute pas. Enfin, elle tait de ces
femmes qui, en ayant toujours peur de quelque chose, parce qu'elles
craignent la mort, ne perdent jamais la tte, parce qu'elles ont, pour
ainsi dire, le gnie de la conservation.

La voil donc qui s'arme d'un flambeau et qui veut emmener Mme
Fontanier  la dcouverte: celle-ci, qui n'tait ni aussi craintive,
ni aussi brave, ne s'en souciait gure. Je me sentis alors prise d'un
grand instinct de courage qui avait peu de mrite, puisque je n'avais
pas compris pourquoi ma mre avait peur; mais enfin, la voyant se
lancer toute seule dans une expdition qui faisait reculer sa
compagne, je m'attachai rsolument  son jupon, et le jockey, qui
tait un drle fort malin, n'ayant peur de quoi que ce soit, et se
moquant de toutes gens et de toutes choses, nous suivit avec autre
flambeau. Nous allmes ainsi  la dcouverte, sur la pointe du pied,
pour ne pas veiller la mfiance des htes que nous entendions rire et
causer dans la cuisine. Ma mre nous montra, en effet, la tache de
sang auprs d'une porte o elle colla son oreille et son imagination
tait tellement excite qu'elle crut entendre des gmissemens. Je
suis sre, dit-elle au jockey, qu'il y a l quelque malheureux soldat
franais gorg par ces mchans Espagnols, et d'une main tremblante,
mais rsolue, elle ouvrit la porte et se trouva en prsence de trois
normes cadavres... de porcs frachement assassins pour la provision
de la maison et la consommation des voyageurs.

Ma mre se mit  rire et revint se moquer de sa frayeur avec Mme
Fontanier. Quant  moi, j'eus plus peur de la vue de ces cochons
sanglans et ouverts, si vilainement pendus  la muraille avec leur
nez grill touchant la terre, que de tout ce que j'aurais pu imaginer.

Je ne me fis pas, pour cela, une ide nette de la mort, et il me
fallut un autre spectacle pour comprendre ce que c'tait. J'avais
pourtant tu beaucoup de monde dans mes romans entre quatre chaises,
et dans mes jeux militaires avec Clotilde. Je connaissais le mot et
non la chose, j'avais fait la morte moi-mme sur le champ de bataille
avec mes compagnes amazones, et je n'avais senti aucun dplaisir
d'tre couche par terre et de fermer les yeux pendant quelques
instans. J'appris tout de bon ce que c'est, dans une autre auberge, o
l'on m'avait donn un pigeon vivant, sur quatre ou cinq que l'on
destinait  notre dner; car, en Espagne, c'est, avec le porc, le fond
de la nourriture des voyageurs, et, en ce temps de guerre et de
misre, c'tait du luxe que d'en trouver  discrtion. Ce pigeon me
causa des transports de joie et de tendresse. Je n'avais jamais eu un
si beau joujou, et un joujou vivant, quel trsor! Mais il me prouva
bientt qu'un tre vivant est un joujou incommode, car il voulait
toujours s'enfuir, et aussitt que je lui laissais la libert pour un
instant, il s'chappait, et il me fallait le poursuivre dans toute la
chambre. Il tait insensible  mes baisers, et j'avais beau l'appeler
des plus doux noms, il ne m'entendait pas. Cela me lassa, et je
demandai o l'on avait mis les autres pigeons. Le jockey me rpondit
qu'on tait en train de les tuer. Eh bien! dis-je, je veux qu'on tue
aussi le mien. Ma mre voulut me faire renoncer  cette ide cruelle,
mais je m'y obstinai jusqu' pleurer et  crier, ce qui lui causa une
grande surprise. Il faut, dit-elle  Mme Fontanier, que cette enfant
ne se fasse aucune ide de ce qu'elle demande: elle croit que mourir
c'est dormir. Elle me prit alors par la main, et m'emmena avec mon
pigeon dans la cuisine, o l'on gorgeait ses frres. Je ne me
rappelle pas comment on s'y prenait, mais je vis le mouvement de
l'oiseau qui mourait violemment et la convulsion finale. Je poussai
des cris dchirans, et, croyant que mon oiseau, dj tant aim, avait
subi le mme sort, je versai des torrens de larmes. Ma mre, qui
l'avait sous son bras, me le montra vivant, et ce fut pour moi une
joie extrme. Mais quand on nous servit,  dner, les cadavres des
autres pigeons, et qu'on me dit que c'tait les mmes tres que
j'avais vus si beaux avec leurs plumes luisantes et leur doux regard,
j'eus horreur de cette nourriture et n'y voulus point toucher.

Plus nous avancions dans notre trajet, plus le spectacle de la guerre
devenait terrible. Nous passmes la nuit dans un village qui avait t
brl la veille, et o il ne restait dans l'auberge qu'une salle avec
un banc et une table. Il n'y avait absolument  manger que des oignons
crus, dont je me contentai, mais auxquels ma mre ni sa compagne ne
purent se rsoudre  toucher. Elles n'osaient pas voyager la nuit;
elles la passrent sans fermer l'oeil, et je dormis sur la table, o
elles m'avaient fait un lit vraiment trop bon avec les coussins de la
calche.

Il m'est impossible de dire  quelle poque prcise de la guerre
d'Espagne nous nous trouvions. Je ne me suis jamais occupe de le
savoir  l'poque o mes parens eussent pu mettre de l'ordre dans mes
souvenirs, et je n'en ai plus aucun en ce monde qui puisse m'y aider.
Je pense que nous tions parties de Paris dans le courant d'avril
1808, et que l'vnement terrible du 2 mai clata  Madrid pendant que
nous traversions l'Espagne pour nous y rendre. Mon pre tait arriv 
Bayonne le 27 fvrier. Il crivait quelques lignes des environs de
Madrid le 18 mars,  ma mre, et c'est vers cette poque que j'ai d
voir l'empereur  Paris,  son retour de Venise, et avant son dpart
pour Bayonne; car, quand je le vis, le soleil baissait et me venait
dans les yeux, et nous rentrions chez nous pour dner. Quand nous
quittmes Paris, il ne faisait pas chaud; mais,  peine fmes-nous en
Espagne, que la chaleur nous accabla. Si j'avais t  Madrid pendant
l'vnement du 2 mai, une pareille catastrophe m'et sans doute
vivement frappe, puisque je me rappelle de bien moindres
circonstances.

En voici une qui me fixe presque: c'est la rencontre que nous fmes,
vers Burgos ou vers Vittoria, d'une reine qui ne pouvait tre que la
reine d'Etrurie. Or, l'on sait que le dpart de cette princesse fut la
premire cause du mouvement du 2 mai  Madrid. Nous la rencontrmes
probablement peu de jours aprs, comme elle se dirigeait sur Bayonne
o le roi Charles IV l'appelait, afin de runir toute sa famille sous
la serre de l'aigle impriale.

Comme cette rencontre me frappa beaucoup, je puis la raconter avec
quelques dtails. Je ne saurais dire en quel lieu c'tait, sinon que
c'tait dans une sorte de village o nous nous tions arrtes pour
dner. Il y avait dans l'auberge un relais de poste, et, au fond de la
cour, un assez grand jardin o je vis des tournesols qui me
rappelrent ceux de Chaillot. Pour la premire fois, je vis recueillir
la graine de cette plante, et l'on me dit qu'elle tait bonne 
manger. Il y avait dans un coin de cette mme cour une pie en cage, et
cette pie parlait, ce qui fut pour moi un autre sujet d'tonnement.
Elle disait en espagnol quelque chose qui signifiait probablement
_mort aux Franais_, ou peut-tre _mort  Godoy_. Je n'entendais
distinctement que le premier mot, qu'elle rptait avec affectation,
et avec un accent vraiment diabolique, _muera, muera_. Et le jockey de
Mme Fontanier m'expliquait qu'elle tait en colre contre moi et
qu'elle me souhaitait la mort. J'tais si tonne d'entendre parler un
oiseau que mes contes de fes me parurent plus srieux que je n'avais
peut-tre cru jusqu'alors. Je ne me rendis pas du tout compte de cette
parole mcanique dont le pauvre oiseau ne comprenait pas le sens.
Puisqu'il parlait, il devait penser et raisonner, selon moi, et j'eus
trs peur de cette espce de gnie malfaisant qui frappait du bec les
barreaux de sa cage, en rptant toujours: _Muera, muera!_

Mais je fus distraite par un nouvel vnement. Une grande voiture,
suivie de deux ou trois autres, venait d'entrer dans la cour, et on
changeait de chevaux avec une prcipitation extraordinaire. Les gens
du village essayaient d'entrer dans la cour en criant: _La reina, la
reina!_ Mais l'hte et d'autres personnes les repoussaient en disant:
Non, non, ce n'est pas la reine. On relaya si vite que ma mre, qui
tait  la fentre, n'eut pas le temps de descendre pour s'assurer de
ce que c'tait, d'ailleurs, on ne laissait pas approcher des voitures.
Les matres de l'htellerie paraissaient tre dans la confidence, car
ils assuraient aux gens du dehors que ce n'tait pas la reine, et
pourtant une femme de la maison me porta tout auprs de la principale
voiture en me disant: _Voyez la reine!_

Ce fut pour moi une assez vive motion, car il y avait toujours des
rois et des reines dans mes romans, et je me reprsentais des tres
d'une beaut, d'un clat et d'un luxe extraordinaires. Or, la pauvre
reine que je voyais l tait vtue d'une petite robe blanche trs
trique  la mode du temps et trs jaunie par la poussire. Sa fille,
qui me parut avoir huit ou dix ans, tait vtue comme elle, et toutes
deux me parurent trs brunes et assez laides; du moins, c'est
l'impression qui m'en est reste. Elles avaient l'air triste et
inquiet. Dans mon souvenir, elles n'avaient ni suite ni escorte; elles
fuyaient plutt qu'elles ne partaient, et j'entendis ensuite ma mre
qui disait d'un ton d'insouciance: C'est encore une reine qui se
sauve.

Ces pauvres reines sauvaient, en effet, leurs personnes, en laissant
l'Espagne livre  l'tranger. Elles allaient  Bayonne chercher
auprs de Napolon une protection qui ne leur manqua point, en tant
que scurit matrielle, mais qui fut le sceau de leur dchance
politique. On sait que cette reine d'Etrurie tait fille de Charles IV
et infante d'Espagne. Elle avait pous son cousin, le fils du vieux
duc de Parme. Napolon, voulant s'emparer du duch, avait donn en
retour aux jeunes poux la Toscane, avec le titre de royaume. Ils
taient venus  Paris, en 1801, rendre hommage au premier consul, et
ils y avaient t reus avec de grandes ftes. On sait que la jeune
reine, ayant abdiqu au nom de son fils, tait revenue  Madrid au
commencement de 1804 pour prendre possession du nouveau royaume de
Lusitanie que la victoire devait lui assurer dans le nord du
Portugal. Mais tout tait dsormais remis en question, grce 
l'impuissance politique de Charles IV et au peu de loyaut de cette
politique dirige par le prince de la Paix. Nous allions nous engager
dans cette formidable guerre contre la nation espagnole, qui nous
arrivait comme par un dcret de la fatalit, et qui devait inspirer
spontanment  Napolon la ncessit de s'emparer de toutes ces
royales personnes au moment o, d'elles-mmes, elles venaient implorer
son appui. La reine d'Etrurie et ses enfans suivirent le vieux Charles
IV, la reine Marie-Louise et le prince de la Paix,  Compigne.

Lorsque je vis cette reine, elle tait dj sous la protection
franaise. Etrange protection qui l'arrachait  l'amour traditionnel
du peuple espagnol, constern de voir partir ainsi tous les membres de
la famille royale, au milieu d'une lutte dcisive et terrible avec
l'tranger. A Aranjuez, le 17 mars, le peuple, malgr sa haine pour
Godoy, avait voulu retenir Charles IV. A Madrid, le 2 mai, il avait
voulu retenir l'infant don Franois de Paule et la reine d'Etrurie. A
Vittoria, le 16 avril, il avait voulu retenir Ferdinand. En toutes ces
occasions, il avait essay de dteler les chevaux et de garder malgr
eux ces princes pusillanimes et insenss qui le mconnaissaient et le
fuyaient par crainte les uns des autres. Mais, entrans par la
destine, ils avaient rsist; les uns aux menaces, les autres aux
prires du peuple. O couraient-ils ainsi?  la captivit de Compigne
et de Valencey.

On pense bien qu' l'poque o je vis la scne que j'ai rapporte, je
ne compris rien  l'incognito effray de cette reine fugitive. Mais je
me suis toujours rappel sa physionomie sombre qui semblait trahir 
la fois la crainte de rester et la crainte de partir. C'tait bien la
situation o son pre et sa mre avaient d se trouver  Aranjuez, en
prsence d'un peuple qui ne voulait ni les garder ni les laisser fuir.
La nation espagnole tait lasse de ses imbciles souverains; mais tels
qu'ils taient, elle les prfrait  l'homme de gnie qui n'tait pas
espagnol. Elle semblait avoir pris pour devise, en tant que nation, le
mot nergique que Napolon disait dans un sens plus restreint: _Qu'il
faut laver son linge sale en famille._

Nous arrivmes  Madrid dans le courant de mai. Nous avions tant
souffert en route, que je ne me rappelle rien des derniers jours de
notre voyage. Pourtant nous atteignmes notre but sans catastrophe, ce
qui est presque miraculeux, car dj l'Espagne tait souleve sur
plusieurs points, et partout grondait l'orage prt  clater. Nous
suivions la ligne protge par les armes franaises, il est vrai; mais
nulle part les soldats franais eux-mmes n'taient en sret contre
de nouvelles Vpres siciliennes, et ma mre, portant un enfant dans
son sein, un autre dans ses bras, n'avait que trop de sujets de
crainte.

Elle oublia ses terreurs et ses souffrances en voyant mon pre; et,
quant  moi, la fatigue qui m'accablait se dissipa en un instant 
l'aspect des magnifiques appartemens o nous venions nous installer.
C'tait dans le palais du prince de la Paix, et j'entrais l
vritablement en plein dans la ralisation de mes contes de fes.
Murat occupait l'tage infrieur de ce mme palais, le plus riche et
le plus confortable de Madrid, car il avait protg les amours de la
reine et de son favori, et il y rgnait plus de luxe que dans la
maison du roi lgitime. Notre appartement tait situ, je crois, au
troisime tage. Il tait immense, tout tendu en damas de soie
cramoisie; les corniches, les lits, les fauteuils, les divans, tout
tait dor et me parut en or massif, toujours comme dans les contes de
fes.

Il y avait d'normes tableaux qui me faisaient un peu peur. Ces
grosses ttes, qui semblaient sortir du cadre et me suivre des yeux,
me tourmentaient passablement; mais j'y fus bientt habitue. Une
autre merveille pour moi fut une glace _psych_, o je me voyais
marcher sur les tapis, et o je ne me reconnus pas d'abord, car je ne
m'tais jamais vue ainsi de la tte aux pieds, et je ne me faisais pas
une ide de ma taille qui tait mme, relativement  mon ge, assez
petite. Pourtant, je me trouvai si grande, que j'en fus effraye.

Peut-tre ce beau palais et ces riches appartemens taient-ils de fort
mauvais got, malgr l'admiration qu'ils me causaient. Ils taient, du
moins, fort malpropres et remplis d'animaux domestiques, entre autres
de lapins, qui couraient et entraient partout sans que personne y fit
attention. Ces tranquilles htes, les seuls qu'on n'et point
dpossds, avaient-ils l'habitude d'tre admis dans les appartemens,
ou, profitant de la proccupation gnrale, avaient-ils pass de la
cuisine au salon? Il y en avait un, blanc comme la neige, avec des
yeux de rubis, qui se mit de suite  agir trs familirement avec moi.
Il s'tait install dans l'angle de la chambre  coucher, derrire la
psych, et notre intimit s'tablit bientt l sans conteste. Il tait
pourtant assez maussade, et, plusieurs fois, il gratigna la figure
des personnes qui voulaient le dloger; mais il ne prit jamais
d'humeur contre moi, et il dormait sur mes genoux ou sur le bord de ma
robe des heures entires, pendant que je lui racontais mes plus belles
histoires.

J'eus bientt  ma disposition les plus beaux jouets du monde, des
poupes, des moutons, des mnages, des lits, des chevaux, tout cela
couvert d'or fin, de franges, de housses et de paillons. C'taient les
joujoux abandonns par les infans d'Espagne et dj  moiti casss
par eux. J'achevai assez lestement leur besogne, car ces jouets me
parurent grotesques et dplaisans. Ils devaient tre cependant d'un
prix vritable, car mon pre sauva deux ou trois petits personnages en
bois peint et sculpt, qu'il apporta  ma grand'mre comme des objets
d'art. Elle les conserva quelque temps, et tout le monde les admirait.
Mais, aprs la mort de mon pre, je ne sais comment ils retombrent
entre mes mains, et je me rappelle un petit vieillard en haillons qui
devait tre d'une vrit et d'une expression remarquables, car il me
faisait peur. Cette habile reprsentation d'un pauvre vieux mendiant
tout dcharn et tendant la main, s'tait-elle glisse par hasard
parmi les brillans hochets des infans d'Espagne? C'est toujours un
trange jouet dans les mains d'un fils de roi que la personnification
de la misre, et il y aurait de quoi le faire rflchir.

D'ailleurs, les jouets ne m'occuprent pas  Madrid comme  Paris.
J'avais chang de milieu. Les objets extrieurs m'absorbaient, et mme
j'y oubliais les contes de fes, tant ma propre existence prit pour
moi-mme une apparence merveilleuse.

J'avais dj vu Murat  Paris. J'avais jou avec ses enfans; mais je
n'en avais gard aucun souvenir. Probablement je l'avais vu en habit,
comme tout le monde. A Madrid, tout dor et empanach comme il
m'apparut, il me fit une grande impression. On l'appelait le prince,
et comme dans les drames feriques et les contes, les princes jouent
toujours le premier rle, je crus voir le fameux _prince Fanfarinet_.
Je l'appelai moi-mme ainsi tout naturellement, sans me douter que je
lui adressais une pigramme. Ma mre eut beaucoup de peine 
m'empcher de lui faire entendre ce maudit nom que je prononais
toujours en l'apercevant dans les galeries du palais. On m'habitua 
l'appeler _mon prince_ en lui parlant, et il me prit en grande amiti.

Peut-tre avait-il exprim quelque dplaisir de voir un de ses
aides-de-camp lui amener femme et enfans, au milieu des terribles
circonstances o il se trouvait, et peut-tre voulait-on que tout cela
prt  ses yeux un aspect militaire. Il est certain que, toutes les
fois qu'on me prsenta devant lui, on me fit endosser l'uniforme.

Cet uniforme tait une merveille. Il est rest longtemps chez nous
aprs que j'ai t trop grande pour le porter. Ainsi je peux m'en
souvenir minutieusement. Il consistait en un dolman de casimir blanc
tout galonn et boutonn d'or fin; une pelisse pareille garnie de
fourrure noire, et jete sur l'paule, et un pantalon de casimir
amarante avec des ornemens et broderies d'or  la hongroise. J'avais
aussi des bottes de maroquin rouge  perons dors, le sabre, le
ceinturon de gances de soie,  canons d'or et aiguillettes mailles,
la sabretache avec une aigle brode en perles fines; rien n'y
manquait. En me voyant quipe absolument comme mon pre, soit qu'il
me prt pour un garon, soit qu'il voult bien faire semblant de s'y
tromper, Murat, sensible  cette petite flatterie de ma mre, me
prsenta en riant aux personnes qui venaient chez lui, comme son
aide-de-camp, et nous admit dans son intimit.

Elle n'eut pas beaucoup de charmes pour moi, car ce bel uniforme me
mettait au supplice. J'avais appris  le trs bien porter, il est
vrai,  faire traner mon petit sabre sur les dalles du palais, 
faire flotter ma pelisse sur mon paule, de la manire la plus
convenable; mais j'avais chaud sous cette fourrure, j'tais crase
sous ces galons, et je me trouvais bien heureuse lorsqu'en rentrant
chez nous, ma mre me remettait le costume espagnol du temps, la robe
de soie noire borde d'un grand rseau de soie, qui prenait au genou
et tombait en franges sur la cheville, et la mantille plate en crpe
noir, borde d'une large bande de velours. Ma mre, sous ce costume,
tait d'une beaut surprenante. Jamais Espagnole vritable n'avait eu
une peau brune aussi fine, des yeux noirs aussi velouts, un pied si
petit et une taille si cambre.

Murat tomba malade. On a dit que c'tait par suites de dbauches; mais
ce n'est pas vrai. Il avait une inflammation d'entrailles, comme une
grande partie de notre arme d'Espagne, et il souffrait de violentes
douleurs, quoiqu'il ne ft point alit. Il se croyait empoisonn, et
ne subissait pas son mal avec beaucoup de patience, car ses cris
faisaient retentir ce vaste et triste palais o l'on ne dormait que
d'un oeil. Je me souviens d'avoir t rveille par l'effroi de mon
pre et de ma mre, la premire fois qu'il rugit ainsi au milieu de la
nuit. Ils pensaient qu'on l'assassinait. Mon pre se jeta hors du lit,
prit son sabre, et courut, presque nu,  l'appartement du prince.
J'entendis les cris de ce pauvre hros, si terrible  la guerre, si
pusillanime hors du champ de bataille. J'eus grand'peur et je jetai
les hauts cris  mon tour. Il parat que j'avais fini par comprendre
ce que c'est que la mort, car je m'criais en sanglotant: _On tue mon
prince Fanfarinet!_ Il sut ma douleur et m'en aima davantage. A
quelques jours de l, il monta dans notre appartement vers minuit, et
approcha de mon berceau. Mon pre et ma mre taient avec lui. Ils
revenaient d'une partie de chasse et rapportaient un petit faon de
biche, que Murat plaa lui-mme  ct de moi. Je m'veillai  demi et
vis cette jolie petite tte de faon qui se penchait languissamment
contre mon visage. Je jetai mes bras autour de son cou et me rendormis
sans pouvoir remercier le prince. Mais le lendemain matin, en
m'veillant, je vis encore Murat auprs de mon lit. Mon pre lui avait
dit le spectacle qu'offraient l'enfant et la petite bte endormis
ensemble, et il avait voulu le voir. En effet, ce pauvre animal, qui
n'avait peut-tre que quelques jours d'existence et que les chiens
avaient poursuivi la veille, tait tellement vaincu par la fatigue,
qu'il s'tait arrang dans mon lit pour dormir comme et pu le faire
un petit chien. Il tait couch en rond contre ma poitrine, il avait
la tte sur l'oreiller, ses jambes taient replies comme s'il et
craint de me blesser, et mes deux bras taient rests enlacs  son
cou, comme je les y avais mis en me rendormant. Ma mre m'a dit que
Murat regrettait, en cet instant, de ne pouvoir montrer un groupe si
naf  un artiste. Sa voix m'veilla; mais on n'est pas courtisan 
quatre ans, et mes premires caresses furent pour le faon, qui
semblait vouloir me les rendre, tant la chaleur de mon petit lit
l'avait rassur et apprivois.

Je le gardai quelques jours et je l'aimai passionnment; mais je crois
bien que la privation de sa mre le fit mourir, car un matin je ne le
revis plus, et on me dit qu'il s'tait sauv. On me consola en
m'assurant qu'il retrouverait sa mre et qu'il serait heureux dans les
bois.

Notre sjour  Madrid dura tout au plus deux mois, et pourtant il me
parut extrmement long. Je n'avais aucun enfant de mon ge pour me
distraire, et j'tais souvent seule pendant une grande partie de la
journe. Ma mre tait force de sortir avec mon pre et de me confier
 une servante madrilne qu'on lui avait recommande comme trs sre,
et qui pourtant prenait la clef des champs aussitt que mes parens
taient dehors. Mon pre avait un domestique nomm Weber, qui tait
bien le meilleur homme du monde, et qui venait souvent me garder  la
place de Trsa; mais ce brave Allemand, qui ne savait presque pas de
mots franais, me parlait un langage inintelligible, et il sentait si
mauvais, que sans me rendre compte de la cause de mon malaise, je
tombais en dfaillance quand il me portait dans ses bras. Il n'osait
pas trahir le peu de soin que ma bonne prenait de moi, et quant  moi,
je ne songeais nullement  me plaindre. Je croyais Weber charg de
veiller sur moi, et je n'avais qu'un dsir, c'est qu'il restt dans
l'antichambre et me laisst seule dans l'appartement. Aussi ma
premire parole tait de lui dire: _Weber, je t'aime bien, va-t'en_.
Et Weber, docile comme un Allemand, s'en allait en effet. Quand il vit
que je me tenais fort tranquille dans ma solitude, il lui arriva
souvent de m'y enfermer et d'aller voir ses chevaux, qui probablement
le recevaient mieux que moi. Je connus donc pour la premire fois le
plaisir, trange pour un enfant, mais vivement senti par moi, de me
trouver seule, et, loin d'en tre contrarie ou effraye, j'avais
comme du regret en voyant revenir la voiture de ma mre. Il faut que
j'aie t bien impressionne par mes propres contemplations, car je me
les rappelle avec une grande nettet, tandis que j'ai oubli mille
circonstances extrieures probablement beaucoup plus intressantes.
Dans celles que j'ai rapportes, les souvenirs de ma mre ont
entretenu ma mmoire; mais dans ce que je vais dire je ne puis tre
aide de personne.

Aussitt que je me voyais seule dans ce grand appartement que je
pouvais parcourir librement, je me mettais devant la psych et j'y
essayais des poses de thtre; puis je prenais mon lapin blanc et je
voulais le contraindre  en faire autant; ou bien je faisais le
simulacre de l'offrir en sacrifice aux dieux, sur un tabouret qui me
servait d'autel. Je ne sais pas o j'avais vu, soit sur la scne, soit
dans une gravure quelque chose de semblable. Je me drapais dans ma
mantille pour faire la prtresse, et je suivais tous mes mouvemens. On
pense bien que je n'avais pas le moindre sentiment de coquetterie: mon
plaisir venait de ce que, voyant ma personne et celle du lapin dans la
glace, j'arrivais, avec l'motion du jeu,  me persuader que je jouais
une scne  quatre, soit deux petites filles et deux lapins. Alors le
lapin et moi nous adressions, en pantomime, des saluts, des menaces,
des prires, aux personnages de la psych. Nous dansions le bolero
avec eux, car, aprs les danses du thtre, les danses espagnoles
m'avaient charme, et j'en singeais les poses et les grces avec la
facilit qu'ont les enfans  imiter ce qu'ils voient faire. Alors
j'oubliais compltement que cette figure dansant dans la glace ft la
mienne, et j' tais tonne qu'elle s'arrtt quand je m'arrtais.

Quand j'avais assez dans et mim ces ballets de ma composition,
j'allais rver sur la terrasse. Cette terrasse, qui s'tendait sur
toute la faade du palais, tait fort large et fort belle. La
balustrade tait en marbre blanc, si je ne me trompe pas, et devenait
si chaude au soleil que je ne pouvais y toucher. J'tais trop petite
pour voir par dessus, mais, dans l'intervalle des balustres, je
pouvais distinguer tout ce qui se passait sur la place. Dans mes
souvenirs, cette place est magnifique. Il y avait d'autres palais ou
de grandes belles maisons tout autour, mais je n'y vis jamais la
population, et je ne crois pas l'avoir aperue, durant tout le temps
que je restai  Madrid. Il est probable qu'aprs l'insurrection du 2
mai, on ne laissa plus circuler les habitans autour du palais du
gnral en chef. Je n'y vis donc jamais que des uniformes franais et
quelque chose de plus beau encore pour mon imagination, les Mamelucks
de la garde dont un poste occupait l'difice situ en face de nous.
Ces hommes cuivrs, avec leurs turbans et leur riche costume oriental,
formaient des groupes que je ne pouvais me lasser de regarder. Ils
amenaient boire leurs chevaux  un grand bassin situ au milieu de la
place, et c'tait un coup d'oeil dont, sans m'en rendre compte, je
sentais vivement la posie.

A ma droite, tout un ct de la place tait occup par une glise
d'une architecture massive; du moins, elle se retrace ainsi  ma
mmoire, et surmonte d'une croix plante dans un globe dor. Cette
croix et ce globe tincelant au coucher du soleil, se dtachant sur un
ciel plus bleu que je ne l'avais jamais vu, sont un spectacle que je
n'oublierai jamais, et que je contemplais jusqu' ce que j'eusse dans
les yeux ces boules rouges et bleues que, par un excellent mot, driv
du latin, nous appelons dans notre langage du Berry les _orblutes_. Ce
mot devrait passer dans la langue moderne: il doit avoir t franais,
quoique je ne l'aie trouv dans aucun auteur. Il n'a point
d'quivalent, et il exprime parfaitement un phnomne que tout le
monde connat, et qui ne s'exprime que par des priphrases inexactes.

Ces _orblutes_ m'amusaient beaucoup, et je ne pouvais pas m'en
expliquer la cause toute naturelle. Je prenais plaisir  voir flotter
devant mes yeux ces brlantes couleurs qui s'attachaient  tous les
objets et qui persistaient lorsque je fermais les yeux. Quand
l'_orblute_ est bien complte, elle vous reprsente exactement la
forme de l'objet qui l'a cause. C'est une sorte de mirage. Je voyais
donc le globe et la croix de feu se dessiner partout o se portaient
mes regards, et je m'tonne d'avoir tant rpt impunment ce jeu
assez dangereux pour les yeux d'un enfant.

Mais je dcouvris bientt sur la terrasse un autre phnomne dont
jusque-l je n'avais eu aucune ide. La place tait souvent dserte,
et, mme en plein jour, un morne silence rgnait dans le palais et aux
environs. Un jour, ce silence m'effraya et j'appelai Weber, que je vis
passer sur la place. Weber ne m'entendit pas; mais une voix toute
semblable  la mienne rpta le nom de Weber  l'autre extrmit du
balcon.

Cette voix me rassura; je n'tais plus seule. Mais, curieuse de savoir
qui s'amusait  me contrefaire, je rentrai dans l'appartement croyant
y trouver quelqu'un. J'y tais absolument seule comme  l'ordinaire.
Je revins sur la terrasse et j'appelai ma mre. La voix rpta le mot
d'une faon trs douce, mais trs nette, et cela me donna beaucoup 
penser. Je grossis ma voix, j'appelai mon propre nom qui me fut rendu
aussitt, mais plus confusment. Je le rptai sur un ton plus faible,
et la voix revint faible, mais bien plus distincte et comme si l'on me
parlait  l'oreille. Je n'y comprenais rien; j'tais persuade que
quelqu'un tait avec moi sur la terrasse; mais, ne voyant personne et
regardant  toutes les fentres qui taient fermes, j'tudiai ce
prodige avec un plaisir extrme.

L'impression la plus trange pour moi tait d'entendre mon propre nom
rpt avec ma propre voix. Alors il me vint  l'esprit une
explication bizarre; c'est que j'tais double et qu'il y avait autour
de moi un autre _moi_ que je ne pouvais pas voir et qui me voyait
toujours, puisqu'il me rpondait toujours. Cela s'arrangea aussitt
dans ma cervelle comme une chose qui devait tre, qui avait toujours
t, et dont je ne m'tais pas encore aperue. Je comparai ce
phnomne  celui de mes _orblutes_, qui m'avait d'abord tonne tout
autant, et auquel je m'tais habitue sans le comprendre. J'en conclus
que toutes choses et toutes gens avaient leur reflet, leur double,
leur autre _moi_, et je souhaitai vivement de voir le mien. Je
l'appelai cent fois, je lui disais toujours de venir auprs de moi. Il
rpondait: _Viens l, viens donc_, et il me semblait s'loigner ou se
rapprocher quand je changeais de place. Je le cherchai et l'appelai
dans l'appartement, il ne me rpondit plus. J'allai  l'autre bout de
la terrasse. Il fut muet. Je revins vers le milieu, et, depuis ce
milieu jusqu' l'extrmit de l'glise, il me parla et rpondit  mon
_viens donc_ par un _viens donc_ tendre et inquiet. Mon autre moi se
tenait donc dans un certain endroit de l'air ou de la muraille, mais
comment l'atteindre et comment le voir? Je devenais folle sans m'en
douter.

Je fus interrompue par l'arrive de ma mre, et je ne saurais dire
pourquoi, loin de la questionner, je lui cachai ce qui m'agitait si
fort. Il faut croire que les enfans aiment le mystre de leurs
rveries, et il est certain que je n'avais jamais voulu demander
l'explication de mes _orblutes_. Je voulais dcouvrir le problme
toute seule, ou peut-tre bien avais-je t due de quelque autre
illusion par des explications qui m'en avaient t le charme secret.
Je gardai le silence sur ce nouveau prodige, et pendant plusieurs
jours, oubliant les ballets, je laissai mon pauvre lapin dormir
tranquille, et la psych rpter l'image immobile des grands
personnages reprsents dans les tableaux. J'avais la patience
d'attendre que je fusse seule pour recommencer mon exprience. Mais
enfin ma mre tant rentre sans que j'y fisse attention, et
m'entendant m'gosiller, vint surprendre le secret de mon amour pour
le grand soleil de la terrasse. Il n'y avait plus  reculer: je lui
demandai o tait le quelqu'un qui rptait toutes mes paroles, et
elle me dit: _C'est l'cho_.

Bien heureusement pour moi, elle ne m'expliqua pas ce que c'tait que
l'cho. Elle n'avait peut-tre jamais song  s'en rendre compte; elle
me dit que c'tait une _voix qui tait dans l'air_, et l'inconnu garda
pour moi sa posie. Pendant plusieurs autres jours, je pus continuer 
jeter mes paroles au vent. Cette voix de l'air ne m'tonnait plus,
mais me charmait encore. J'tais satisfaite de pouvoir lui donner un
nom, et de lui crier: Echo, es-tu l? m'entends-tu? Bonjour, cho!

Tandis que la vie de l'imagination est si dveloppe chez les enfans,
la vie du sentiment est-elle plus tardive? Je ne me souviens pas
d'avoir song  ma soeur,  ma bonne tante,  Pierret ou  ma chre
Clotilde, durant mon sjour  Madrid. J'tais pourtant dj capable
d'aimer, puisque j'avais dj une si vive tendresse pour certaines
poupes et pour certains animaux. Je crois que l'indiffrence avec
laquelle les enfans quittent les personnes qui leur sont chres tient
 l'impossibilit o ils sont d'apprcier la dure du temps. Quand on
leur parle d'un an d'absence, ils ne savent pas si un an est beaucoup
plus long qu'un jour, et on leur tablirait inutilement la diffrence
par des chiffres. Je crois que les chiffres ne disent rien du tout 
leur esprit. Lorsque ma mre me parlait de ma soeur, il me semblait
que je l'avais quitte la veille, et pourtant le temps me semblait
long. Il y a dans le dfaut d'quilibre des facults de l'enfant mille
contradictions qu'il nous est difficile d'expliquer aprs que
l'quilibre est tabli.

Je crois que la vie du sentiment ne se rvla  moi qu'au moment o ma
mre accoucha  Madrid. On m'avait bien annonc l'arrive prochaine
d'un petit frre ou d'une petite soeur, et depuis plusieurs jours je
voyais ma mre tendue sur une chaise longue. Un jour on m'envoya
jouer sur la terrasse et on ferma les portes vitres de l'appartement.
Je n'entendis pas la moindre plainte, ma mre supportait trs
courageusement le mal physique et mettait ses enfans au monde trs
promptement; pourtant cette fois elle souffrit plusieurs heures, mais
on ne m'loigna d'elle que peu d'instans, aprs lesquels mon pre me
rappela et me montra un petit enfant; j'y fis  peine attention. Ma
mre tait tendue sur un canap; elle avait la figure si ple et les
traits tellement contracts, que j'hsitai  la reconnatre. Puis je
fus prise d'un grand effroi et je courus l'embrasser en pleurant. Je
voulais qu'elle me parlt, qu'elle rpondt  mes caresses, et comme
on m'loignait encore pour lui laisser du repos, je me dsolai
longtemps, croyant qu'elle allait mourir et qu'on voulait me la
cacher. Je retournai pleurer sur la terrasse, et on ne put
m'intresser au nouveau-n.

Ce pauvre petit garon avait des yeux d'un bleu-clair fort singuliers.
Au bout de quelques jours, ma mre se tourmenta de la pleur de ses
prunelles, et j'entendis souvent mon pre et d'autres personnes
prononcer avec anxit le mot _cristallin_. Enfin, au bout d'une
quinzaine, il n'y avait plus  en douter, l'enfant tait aveugle. On
ne voulut pas le dire  ma mre positivement. On la laissa dans une
sorte de doute. On mettait timidement devant elle l'esprance que ce
cristallin se reformerait dans l'oeil de l'enfant. Elle se laissa
consoler, et le pauvre infirme fut aim et choy avec autant de joie
que si son existence n'et pas t un malheur pour lui et pour les
siens. Ma mre le nourrissait, et il n'avait gure que deux semaines
lorsqu'il fallut se remettre en route pour la France,  travers
l'Espagne en feu.




CHAPITRE TROISIEME.

 Dernire lettre de mon pre.--Souvenirs d'un bombardement et
   d'un champ de bataille.--Misre et maladie.--La soupe  la
   chandelle.--Embarquement et naufrage.--_Leopardo._--Arrive 
   Nohant.--Ma grand'mre.--Hippolyte.--Deschartres.--Mort de mon
   frre.--Le vieux poirier.--Mort de mon pre.--Le
   revenant.--Ursule.--Une affaire d'honneur.--Premire notion de
   la richesse et de la pauvret.--Portrait de ma mre.


_Lettre de mon pre  sa mre._

     _Madrid_, 12 juin 1808.

Aprs de longues souffrances, Sophie est accouche ce matin d'un gros
garon qui siffle comme un perroquet. La mre et l'enfant se portent 
merveille. Avant la fin du mois, le prince part pour la France. Le
mdecin de l'empereur, qui a soign Sophie, dit qu'elle sera en tat
de voyager dans douze jours avec son enfant. Aurore se porte trs
bien. J'emballerai le tout dans une calche que je viens d'acqurir 
cet effet, et nous prendrons la route de Nohant o je compte bien
arriver vers le 20 juillet, _par la fracheur_, et rester le plus
longtemps possible. Cette ide, ma bonne mre, me comble de joie. Je
me nourris de l'espoir assur de notre runion, du charme de notre
intrieur, sans affaires, sans inquitudes, sans distractions
pnibles! Il y a si longtemps que je dsire ce bonheur complet!

Le prince m'a dit hier qu'il allait passer quelque temps  Barges
avant que d'aller  sa destination. De mon ct, j'allongerai ma
courroie jusque vers les eaux de Nohant, auxquelles nous ferons subir
pralablement le miracle des noces de Cana. Je crois que Deschartres
se chargera volontiers du prodige.

Je rserve le baptme de mon nouveau-n pour les ftes de Nohant.
Belle occasion pour sonner les cloches et faire danser le village. Le
maire inscrira mon fils au nombre des Franais, car je ne veux point
qu'il ait jamais rien  dmler avec les notaires et les prtres
castillans.

Je ne conois pas que mes deux dernires lettres aient t
interceptes. Elles taient d'une btise  leur faire trouver grce
devant la police la plus rigide. Je te faisais la description d'un
sabre africain dont j'ai fait l'acquisition. Il y avait deux pages
d'explications et de citations. Tu verras cette merveille, ainsi que
l'indomptable _Leopardo d'Andalousie_, que je prierai Deschartres
d'quiper un peu, aprs avoir toutefois frapp d'avance une
rquisition sur tous les matelas de la commune, pour garnir le mange
qu'il aura choisi.

Adieu, ma bonne mre, je te manderai le jour de mon dpart et celui
de mon arrive. J'espre que ce sera plus tt encore que je ne te le
dis. Sophie partage vivement mon impatience de t'embrasser. Aurore
veut partir  l'instant mme, et, s'il tait possible, nous serions
dj en route.


Cette lettre si gaie, si pleine de contentement et d'esprance, est la
dernire que ma grand'mre ait reue de son fils. On verra bientt 
quelle pouvantable catastrophe allaient aboutir tous ces projets de
bonheur, et combien peu de jours taient compts  mon pauvre pre
pour savourer cette runion tant rve et si chrement achete des
objets de son affection. On comprendra, par la nature de cette
catastrophe, ce qu'il y a de fatal et d'effrayant dans les
plaisanteries de cette lettre  propos de _l'indomptable Leopardo
d'Andalousie_.

C'tait Ferdinand VII, le prince des Asturies, alors plein de
prvenances pour Murat et ses officiers, qui avait fait don de ce
terrible cheval  mon pre,  la suite d'une mission que celui-ci
avait remplie, je crois, prs de lui,  Aranjuez. Ce fut un prsent
funeste et dont ma mre, par une sorte de fatalisme ou de
pressentiment, se mfiait et s'effrayait, sans pouvoir dcider mon
pre  s'en dfaire au plus vite, bien qu'il avout que c'tait le
seul cheval qu'il ne pt monter sans une sorte d'motion. C'tait pour
lui une raison de plus pour vouloir s'en rendre matre, et il
trouvait du plaisir  le vaincre. Pourtant, il lui arriva une fois de
dire: Je ne le crains pas, mais je le monte mal, parce que je m'en
mfie, et il le sent.

Ma mre prtendait que Ferdinand le lui avait donn avec l'esprance
qu'il le tuerait. Elle prtendait aussi que, par haine contre les
Franais, le chirurgien de Madrid qui l'avait accouche avait crev
les yeux de son enfant. Elle s'imaginait avoir vu, dans l'accablement
qui suivit le paroxysme de sa souffrance, ce chirurgien appuyer ses
deux pouces sur les deux yeux du nouveau-n, et qu'il avait dit entre
ses dents: _celui-l ne verra pas le soleil de l'Espagne_.

Il est possible que ce fut une hallucination de ma pauvre mre, et,
pourtant, au point o en taient les choses  cette poque, il est
galement possible que le fait se soit accompli, comme elle avait cru
le voir, dans un moment rapide o le chirurgien se serait trouv seul
dans l'appartement avec elle, et comptant sans doute qu'elle tait
hors d'tat de le voir et de l'entendre; mais on pense bien que je ne
prends pas sur moi la responsabilit de cette terrible accusation.

On a vu, dans la lettre de mon pre, qu'il ne s'aperut pas d'abord de
la ccit de cet enfant, et j'ai souvenance d'avoir entendu
Deschartres la constater  Nohant hors de sa prsence et de celle de
ma mre. On redoutait encore alors de leur enlever un faible et
dernier espoir de gurison.

Ce fut dans la premire quinzaine de juillet que nous partmes. Murat
allait prendre possession du trne de Naples. Mon pre avait un cong.
J'ignore s'il accompagna Murat jusqu' la frontire et si nous
voyagemes avec lui. Je me souviens que nous tions en calche, et je
crois que nous suivions les quipages de Murat. Mais je n'ai aucun
souvenir de mon pre jusqu' Bayonne.

Ce que je me rappelle le mieux, c'est l'tat de souffrance, de soif,
de dvorante chaleur et de fivre o je fus tout le temps de ce
voyage. Nous avancions trs lentement  travers les colonnes de
l'arme. Il me revient maintenant que mon pre devait tre avec nous,
parce que, comme nous suivions un chemin assez troit dans des
montagnes, nous vmes un norme serpent qui le traversait presque en
entier d'une ligne noire. Mon pre fit arrter, courut en avant et le
coupa en deux avec son sabre. Ma mre avait voulu en vain le retenir,
elle avait peur, selon son habitude.

Pourtant, une autre circonstance me fait penser qu'il n'tait avec
nous que par intervalles et qu'il rejoignait Murat de temps en temps.
Cette circonstance est assez frappante pour s'tre grave dans ma
mmoire. Mais comme la fivre me tenait encore dans un assoupissement
presque continuel, ce souvenir est isol de tout ce qui pourrait me
faire prciser l'vnement dont je fus tmoin. tant un soir  une
fentre avec ma mre, nous vmes le ciel encore clair par le soleil
couchant, travers de feux croiss, et ma mre me dit: Tiens, regarde,
c'est une bataille, et ton pre y est peut-tre.

Je ne me faisais pas d'ide de ce que c'tait qu'une bataille
vritable. Ce que je voyais me reprsentait un immense feu d'artifice,
quelque chose de riant et de triomphal, une fte ou un tournoi. Le
bruit du canon et les grandes courbes de feu me rjouissaient.
J'assistais  cela comme  un spectacle, en mangeant une pomme verte.
Je ne sais  qui ma mre dit alors: Que les enfans sont heureux de ne
rien comprendre!

Comme je ne sais pas quelle route les oprations de la guerre nous
forcrent de suivre, je ne saurais dire si cette bataille fut celle de
Medina del Rio-Seco, ou un pisode moins important de la belle
campagne de Bessires. Mon pre, attach  la personne de Murat,
n'avait point affaire sur ce champ de bataille, et il n'est pas
probable qu'il y ft. Mais ma mre s'imaginait qu'il pouvait avoir t
envoy en mission.

Que ce ft l'affaire de Rio-Seco ou la prise de Torquemada, il est
certain que notre voiture avait t mise en rquisition pour porter
des blesss ou des personnes plus prcieuses que nous, et que nous
fmes un bout de chemin en charrette avec des bagages, des vivandires
et des soldats malades. Il est certain aussi que nous longemes le
champ de bataille, le lendemain ou le surlendemain, et que je vis un
endroit tout couvert de dbris informes, assez semblable, en grand, au
carnage de poupes, de chevaux et de chariots que j'excutais avec
Clotilde  Chaillot et dans la maison de la rue Grange-Batelire. Ma
mre se cachait le visage et l'air tait infect. Nous ne passions pas
assez prs de ces objets sinistres pour que je pusse me rendre compte
de ce que c'tait, et je demandais pourquoi on avait sem l tant de
chiffons. Enfin la roue heurta quelque chose qui se brisa avec un
craquement trange. Ma mre me retint au fond de la charrette pour
m'empcher de regarder. C'tait un cadavre. J'en vis ensuite plusieurs
autres, pars sur le chemin. Mais j'tais si malade que je ne me
souviens pas d'avoir t vivement impressionne par ces horribles
spectacles.

Avec la fivre, j'prouvai bientt une autre souffrance qui ne se
concilie pas souvent avec ce dsordre de la vie, et dont pourtant tous
les soldats malades avec lesquels nous voyagions prouvaient aussi les
angoisses: c'tait la faim; une faim excessive, maladive, presque
animale. Ces pauvres gens, pleins de soins et de sollicitude pour
nous, m'avaient communiqu un mal qui explique ce phnomne, et qu'une
petite matresse n'avouerait pas avoir subi, mme dans son enfance.
Mais la vie a ses vicissitudes, et quand ma mre se dsolait de voir
mon petit frre et moi dans cet tat, les soldats et les cantinires
lui disaient en riant! Bah! ma petite dame, ce n'est rien. C'est un
brevet de sant pour toute la vie de vos enfans. C'est le vritable
baptme _des enfans de la giberne_.

La gale, puisqu'il faut l'appeler par son nom, avait commenc par moi.
Elle se communiqua  mon frre, puis  ma mre plus tard, et 
d'autres personnes auxquelles nous apportmes ce triste fruit de la
guerre et de la misre, heureusement affaibli en nous par des soins
extrmes et un sang pur.

En quelques jours, notre sort avait bien chang. Ce n'tait plus le
palais de Madrid, les lits dors, les tapis d'Orient et les courtines
de soie. C'taient des charrettes immondes, des villages incendis,
des villes bombardes des routes couvertes de morts; des fosss o
nous cherchions une goutte d'eau pour tancher notre soif brlante, et
o l'on voyait tout  coup surnager des caillots de sang. C'tait
surtout l'horrible faim et une disette de plus en plus menaante. Ma
mre supportait tout cela avec un grand courage, mais elle ne pouvait
vaincre le dgot que lui inspiraient les oignons crus, les citrons
verts et la graine de tournesol, dont je me contentais sans
rpugnance. Quelle nourriture, d'ailleurs, pour une femme qui
allaitait son nouveau-n!

Nous traversmes un camp franais, je ne sais o, et,  l'entre d'une
tente, nous vmes un groupe de soldats qui mangeaient la soupe avec
un grand apptit. Ma mre me poussa au milieu d'eux en les priant de
me laisser manger  leur gamelle. Ces braves gens me mirent aussitt 
mme et me firent manger  discrtion en souriant d'un air attendri.
Cette soupe me parut excellente, et quand elle fut  moiti dguste,
un soldat dit  ma mre avec quelque hsitation: Nous vous
engagerions bien  en manger aussi, mais vous ne pourriez peut-tre
pas, parce que le got est un peu fort. Ma mre approcha et regarda
la gamelle. Il y avait du pain et du bouillon trs gras, mais
certaines mches noircies surnageaient: c'tait une soupe faite avec
des bouts de chandelle.

Je me souviens de Burgos et d'une ville (celle-l ou une autre) o les
aventures du Cid taient peintes  fresque sur les murailles. Je me
souviens aussi d'une superbe cathdrale o les hommes du peuple
avaient un genou en terre pour prier, le chapeau sur l'autre genou, et
un petit paillasson rond sous celui qui touchait le sol. Enfin, je me
souviens de Vittoria et d'une servante dont les cheveux noirs, inonds
de vermine, flottaient sur son dos. J'eus un ou deux jours de
bien-tre  la frontire d'Espagne. Le temps tait rafrachi, la
fivre et la misre avaient cess. Mon pre tait dcidment avec
nous. Nous avions repris possession de notre calche pour faire le
reste du voyage. Les auberges taient propres; il y avait des lits et
toutes sortes d'alimens dont nous avions apparemment t privs assez
longtemps, car ils me parurent tout nouveaux, entre autres, des
gteaux et du fromage. Ma mre me fit une toilette  Fontarabie, et
j'prouvai un soulagement extrme  prendre un bain. Elle me soignait
 sa manire, et au sortir du bain, elle m'enduisait de soufre de la
tte aux pieds, puis elle me faisait avaler des boulettes de soufre
pulvris dans du beurre et du sucre. Ce got et cette odeur, dont je
fus imprgne pendant deux mois, m'ont laiss une grande rpugnance
pour tout ce qui me les rappelle.

Nous trouvmes apparemment des personnes de connaissance  la
frontire, car je me rappelle un grand dner et des politesses qui
m'ennuyrent beaucoup. J'avais retrouv mes facults et mon
apprciation des objets extrieurs. Je ne sais quelle ide eut ma mre
de vouloir retourner par mer  Bordeaux. Peut-tre tait-elle brise
par la fatigue de voitures, peut-tre s'imaginait-elle, dans son
instinct mdical, qu'elle suivait toujours, que l'air de la mer
dlivrerait ses enfans et elle-mme du poison de la pauvre Espagne.
Apparemment le temps tait beau et l'Ocan tranquille, car c'tait une
nouvelle imprudence que de se risquer en chaloupe sur les ctes de
Gascogne, dans ce golfe de Biscaye toujours si agit. Quel que ft le
motif, une chaloupe ponte fut loue, la calche y fut descendue, et
nous partmes comme pour une partie de plaisir. Je ne sais o nous
nous embarqumes, ni quelles gens nous accompagnrent jusqu'au rivage,
en nous prodiguant de grands soins. On me donna un gros bouquet de
roses, que je gardai tout le temps de la traverse pour me prserver
de l'odeur du soufre.

Je ne sais combien de temps nous ctoymes le rivage; je retombai dans
mon sommeil lthargique, et cette traverse ne m'a laiss d'autres
souvenirs que ceux du dpart et de l'arrive. Au moment o nous
approchions de notre but, un coup de vent nous loigna du rivage, et
je vis le pilote et ses deux aides livrs  une grande anxit. Ma
mre recommena  avoir peur, mon pre se mit  la manoeuvre; mais
comme nous tions enfin entrs dans la Gironde, nous heurtmes je ne
sais quel rcif, et l'eau commena  entrer dans la cale. On se
dirigea prcipitamment vers la rive, mais la cale se remplissait
toujours, et la chaloupe sombrait visiblement. Ma mre, prenant ses
enfans avec elle, tait entre dans la calche; mon pre la rassurait
en lui disant que nous avions le temps d'aborder avant d'tre
engloutis. Pourtant, le pont commenait  se mouiller, et il ta son
habit et prpara un chle pour attacher ses deux enfans sur son dos.
Sois tranquille, disait-il  ma mre, je te prendrai sous mon bras,
je nagerai de l'autre, et je vous sauverai tous trois, sois-en sre.


Nous touchmes enfin la terre, ou plutt un grand mur  pierres sches
surmont d'un hangar. Il y avait, derrire ce hangar, quelques
habitations, et,  l'instant mme, plusieurs hommes vinrent  notre
secours. Il tait temps: la calche sombrait aussi avec la chaloupe,
et une chelle nous fut jete fort  propos. Je ne sais ce qu'on fit
pour sauver l'embarcation, mais il est certain qu'on en vint  bout;
cela dura plusieurs heures, pendant lesquelles ma mre ne voulut pas
quitter le rivage; car mon pre, aprs nous avoir mises en sret,
tait redescendu sur la chaloupe pour sauver nos effets d'abord, et
puis la voiture, et enfin la chaloupe. Je fus frappe alors de son
courage, de sa promptitude et de sa force. Quelque expriments que
fussent les matelots et les gens de l'endroit, ils admiraient
l'adresse et la rsolution de ce jeune officier qui, aprs avoir sauv
sa famille, ne voulait pas abandonner son patron avant d'avoir sauv
sa barque, et qui dirigeait tout ce petit sauvetage avec plus
d'-propos qu'eux-mmes. Il est vrai qu'il avait fait son
apprentissage au camp de Boulogne; mais, en toutes choses, il agissait
de sang-froid et avec une rare prsence d'esprit. Il se servait de son
sabre comme d'une hache ou d'un rasoir pour couper et tailler, et il
avait pour ce sabre (probablement c'tait le sabre africain dont il
parle dans sa dernire lettre) un amour extraordinaire, car, dans le
premier moment d'incertitude o nous nous tions trouvs en abordant,
pour savoir si la chaloupe et la calche sombreraient immdiatement,
ou si nous aurions le temps de sauver quelque chose, ma mre avait
voulu l'empcher d'y redescendre, en lui disant: Eh! laisse aller
tout ce que nous avons au fond de l'eau, plutt que de risquer de te
noyer; et il lui avait rpondu:--J'aimerais mieux risquer cela que
d'abandonner mon sabre. C'tait, en effet, le premier objet qu'il et
retir. Ma mre se tenait pour satisfaite d'avoir sa fille  ses cts
et son fils dans ses bras. Pour moi, j'avais sauv mon bouquet de
roses fltries avec le mme amour que mon pre avait mis  nous sauver
tous. J'avais fait grande attention  ne pas le lcher en sortant de
la calche  demi submerge et en grimpant  l'chelle de sauvetage.
C'tait mon ide, comme celle de mon pre tait pour son sabre.

Je ne me souviens pas d'avoir prouv la moindre frayeur dans toutes
ces rencontres. La peur est de deux sortes. Il y en a une qui tient au
temprament, une autre  l'imagination. Je ne connus jamais la
premire, mon organisation m'ayant doue d'un sang-froid tout
semblable  celui de mon pre. Ce mot de _sang-froid_ exprime
positivement la tranquillit que nous tenons d'une disposition
physique, et dont par consquent nous n'avons pas  tirer vanit.
Quant  la frayeur qui rsulte d'une excitation maladive de
l'imagination et qui n'a pour aliment que de fantmes, j'en fus
obsde pendant toute mon enfance. Mais quand l'ge et la raison
eurent dissip ces chimres, je retrouvai l'quilibre de mes facults
et ne connus jamais aucun genre de peur.

Nous arrivmes  Nohant dans les derniers jours d'aot. J'tais
retombe dans ma fivre, je n'avais plus faim, la gale faisait de
progrs. Une petite bonne espagnole, que nous avions prise en route et
qui s'appelait Ccilia, commenait aussi  ressentir les effets de la
contagion, et ne me touchait qu'avec rpugnance. Ma mre tait  peu
prs gurie dj, mais mon pauvre petit frre, dont les boutons ne
paraissaient plus, tait encore plus malade et plus accabl que moi.
Nous tions l'un et l'autre deux masses inertes, brlantes, et je
n'avais pas plus conscience que lui de ce qui s'tait pass autour de
moi depuis le naufrage dans la Gironde.

Je repris mes sens en entrant dans la cour de Nohant. Ce n'tait pas
aussi beau,  coup sr, que le palais de Madrid, mais cela me fit le
mme effet, tant une grande maison est imposante pour les enfans
levs dans de petites chambres.

Ce n'tait pas la premire fois que je voyais ma grand'mre, mais je
ne me souviens pas d'elle avant ce jour-l. Elle me parut aussi trs
grande, quoiqu'elle n'et que cinq pieds, et sa figure blanche et
rose, son air imposant, son invariable costume, compos d'une robe de
soie brune  taille longue et  manches plates, qu'elle n'avait pas
voulu modifier selon les exigences de la mode de l'Empire, sa perruque
blonde et crpe en touffe sur le front, son petit bonnet rond avec
une cocarde de dentelle au milieu, firent d'elle pour moi un tre 
part, et qui ne ressemblait  rien de ce que j'avais vu.

C'tait la premire fois que nous tions reues  Nohant, ma mre et
moi. Aprs que ma grand'mre eut embrass mon pre, elle voulut
embrasser ma mre aussi; mais celle-ci l'en empcha en lui disant:

--Ah! ma chre maman, ne touchez ni  moi ni  ces pauvres enfans.
Vous ne savez pas quelles misres nous avons subies, nous sommes tous
malades.

Mon pre, qui tait toujours optimiste, se mit  rire, et me mettant
dans les bras de ma grand'mre:

--Figure-toi, lui dit-il, que ces enfans ont une petite ruption de
boutons, et que Sophie, qui a l'imagination trs frappe, s'imagine
qu'ils ont la gale.

--Gale ou non, dit ma grand'mre en me serrant contre son coeur, je me
charge de celui-l. Je vois bien que ces enfans sont malades, ils ont
la fivre trs fort tous les deux; ma fille allez vite vous reposer
avec votre fils, car vous avez fait l une campagne au dessus des
forces humaines. Moi, je soignerai la petite. C'est trop de deux
enfans sur les bras, dans l'tat o vous tes.

Elle m'emporta dans sa chambre, et, sans aucun dgot de l'tat
horrible o j'tais, cette excellente femme, si dlicate et si
recherche pourtant, me dposa sur son lit. Ce lit et cette chambre,
encore frais  cette poque, me firent l'effet d'un paradis. Les murs
taient tendus de toile de perse  grands ramages; tous les meubles
taient du temps de Louis XV. Le lit, en forme de corbillard, avec de
grands panaches aux quatre coins, avait de doubles rideaux et une
quantit de lambrequins dcoups, d'oreillers et de garnitures dont le
luxe et la finesse m'tonnrent. Je n'osais m'installer dans un si bel
endroit, car je me rendais compte du dgot que je devais inspirer, et
j'en avais dj ressenti l'humiliation. Mais on me la fit vite oublier
par les soins et les caresses dont je fus l'objet. La premire figure
que je vis aprs celle de ma grand'mre, fut un gros garon de neuf
ans qui entra avec un norme bouquet de fleurs, et qui vint me le
jeter  la figure d'un air amical et enjou. Ma grand'mre me dit:
_C'est Hippolyte_, embrassez-vous, mes enfans. Nous nous embrassmes
sans en demander davantage, et je passai bien des annes avec lui,
sans savoir qu'il tait mon frre: c'tait l'enfant de la _petite
maison_.

Mon pre le prit par le bras et le conduisit  ma mre, qui
l'embrassa, le trouva superbe, et lui dit: Eh bien! il est  moi
aussi, comme Caroline est  toi. Et nous fmes levs ensemble,
tantt sous ses yeux, tantt sous ceux de ma grand'mre.

Deschartres m'apparut aussi ce jour-l pour la premire fois. Il avait
des culottes courtes, des bas blancs, des gutres de nankin, un habit
noisette trs long et trs carr, et une casquette  soufflet. Il vint
gravement m'examiner, et, comme il tait trs bon mdecin, il fallut
bien le croire quand il dclara que j'avais la gale; mais la maladie
avait perdu son intensit, et ma fivre ne venait que d'un excs de
fatigue. Il recommanda  mes parens de nier cette gale que nous
apportions, afin de ne pas jeter l'effroi et la consternation dans la
maison. Il dclara devant les domestiques que c'tait une petite
ruption fort innocente, et elle ne se communiqua qu' deux autres
enfans, qui, surveills et soigns  temps, furent promptement guris,
sans savoir de quel mal.

Pour moi, au bout de deux heures de repos sur le lit de ma grand'mre,
dans cette chambre frache et are o je n'entendais plus l'agaant
bourdonnement des moustiques de l'Espagne, je me sentis si bien que
j'allai courir dans le jardin avec Hippolyte. Je me souviens qu'il me
tenait par la main avec une sollicitude extrme, croyant qu' chaque
pas j'allais tomber. J'tais un peu humilie qu'il me crt si petite
fille, et je lui montrai bientt que j'tais un garon trs rsolu.
Cela le mit  l'aise, et il m'initia  plusieurs jeux fort agrables,
entre autres  celui de faire ce qu'il appelait des pts  la crotte.
Nous prenions du sable fin ou du terreau, que nous trempions dans
l'eau, et que nous dressions, aprs l'avoir bien ptri, sur de grandes
ardoises, en lui donnant la forme de gteaux. Ensuite il portait tout
cela furtivement dans le four, et comme il tait fort taquin dj, il
se rjouissait de la colre des servantes qui, en venant retirer le
pain et les galettes, juraient et jetaient dehors nos tranges ragots
cuits  point.

Je n'avais jamais t malicieuse, car, de ma nature, je ne suis point
fine. Fantasque et imprieuse, parce que j'tais fort gte par mon
pre, je n'avais de prmditation et de dissimulation en rien.
Hippolyte vit bientt mon faible, et pour me punir de mes caprices et
de mes colres, il se mit  me taquiner cruellement. Il me drobait
mes poupes et les enterrait dans le jardin, puis il y mettait une
petite croix, et me les faisait dterrer. Il les pendait aux branches
la tte en bas, et leur faisait endurer mille supplices que j'avais la
simplicit de prendre au srieux et qui me faisaient rpandre de
vritables larmes. Aussi, j'avoue que je le dtestais fort souvent.
Mais je n'ai jamais t capable de rancune, et quand il venait me
chercher pour jouer, je ne savais pas lui rsister.

Ce grand jardin et ce bon air de Nohant m'eurent bientt rendu la
sant. Ma mre me bourrait toujours de soufre, et je me soumettais 
ce traitement, parce qu'elle avait sur moi un ascendant de persuasion
complet. Pourtant, ce soufre m'tait odieux, et je lui disais de me
fermer les yeux et de me pincer le nez pour me le faire avaler. Pour
me dbarrasser ensuite de ce got, je cherchais les alimens les plus
acides, et ma mre, qui avait toute une mdecine d'instinct ou de
prjug dans la tte, croyait que les enfans ont la divination de ce
qui leur convient. Voyant que je rongeais toujours des fruits verts,
elle mit des citrons  ma disposition, et j'en tais si avide que je
les mangeais avec la peau et les pepins, comme on mange des fraises.
Ma grande faim tait passe, et pendant cinq ou six jours, je me
nourris exclusivement de citron. Ma grand'mre s'effrayait de cet
trange rgime, mais, cette fois, Deschartres m'observant avec
attention, et voyant que j'allais de mieux en mieux, pensa que la
nature m'avait fait deviner effectivement ce qui devait me sauver.

Il est certain que je fus promptement gurie, et que je n'ai jamais
fait d'autre maladie. Je ne sais si la gale est, en effet, comme le
disaient nos soldats, un brevet de sant; mais il est certain que,
toute ma vie, j'ai pu soigner des maladies rputes contagieuses, et
de pauvres galeux dont personne n'osait approcher, sans que j'aie
attrap un bouton. Il me semble que je soignerais impunment des
pestifrs, et je pense qu' quelque chose malheur est bon, moralement
du moins, car je n'ai jamais vu de misres physiques dont je n'aie pu
vaincre en moi le dgot. Ce dgot est violent cependant, et j'ai t
souvent, bien souvent, prs de m'vanouir en voyant des plaies et des
oprations repoussantes. Mais j'ai toujours pens alors  ma gale et
au premier baiser de ma grand'mre, et il est certain que la volont
et la foi peuvent dominer les sens, quelque affects qu'ils soient.

Mais tandis que je reprenais  vue d'oeil, mon pauvre petit frre
Louis dprissait rapidement. La gale avait disparu, mais la fivre le
rongeait. Il tait livide et ses pauvres yeux teints avaient une
expression de tristesse indicible. Je commenai  l'aimer en le voyant
souffrir. Jusque-l je n'avais pas fait grande attention  lui; mais
quand il tait tendu sur les genoux de ma mre, si languissant et si
faible qu'elle osait  peine le toucher, je devenais triste avec elle,
et comprenais vaguement l'inquitude, la chose que les enfans sont le
moins ports  ressentir. Ma mre s'attribuait le dprissement de son
enfant. Elle craignait que son lait ne lui ft un poison, et elle
s'efforait de reprendre de la sant pour lui en donner. Elle passait
toutes ses journes au grand air avec l'enfant couch  l'ombre,
auprs d'elle, dans des coussins et des chles bien arrangs.
Deschartres lui conseilla de faire beaucoup d'exercice afin d'avoir de
l'apptit, et de rparer la qualit de son lait par de bons alimens.
Elle commena aussitt un petit jardin dans un angle du grand jardin
de Nohant, au pied d'un gros poirier qui existe encore.

Cet arbre a toute une histoire si bizarre qu'elle ressemble  un
roman, et que je ne l'ai sue que longtemps aprs.

Le 8 septembre, un vendredi, le pauvre petit aveugle, aprs avoir gmi
longtemps sur les genoux de ma mre, devint froid; rien ne put le
rchauffer; il ne remuait plus. Deschartres vint, l'ta des bras de ma
mre; il tait mort. Triste et courte existence dont, grce  Dieu, il
ne s'est pas rendu compte.

Le lendemain on l'enterra; ma mre me cacha ses larmes. Hippolyte fut
charg de m'emmener au jardin toute la journe. Je sus  peine et ne
compris que faiblement et dubitativement ce qui se passait dans la
maison. Il parat que mon pre fut vivement affect, et que cet
enfant, malgr son infirmit, lui tait tout aussi cher que les
autres. Le soir, aprs minuit, ma mre et mon pre, retirs dans leur
chambre, pleuraient ensemble, et il se passa entre eux une scne
trange que ma mre m'a raconte avec dtail une vingtaine d'annes
plus tard. J'y avais assist en dormant.

Dans sa douleur, et l'esprit frapp des reflexions de ma grand'mre,
mon pre dit  ma mre: Ce voyage d'Espagne nous aura t bien
funeste, ma pauvre Sophie. Lorsque tu m'crivais que tu voulais venir
m'y rejoindre, et que je te suppliais de n'en rien faire, tu croyais
voir l une preuve d'infidlit ou de refroidissement de ma part; et
moi, j'avais le pressentiment de quelque malheur. Qu'y avait-il de
plus tmraire et de plus insens que de courir ainsi, grosse  pleine
ceinture,  travers tant de dangers, de privations, de souffrances et
de terreurs de tous les instans? C'est un miracle que tu y aies
rsist; c'est un miracle qu'Aurore soit vivante. Notre pauvre garon
n'et peut-tre pas t aveugle s'il tait n  Paris. L'accoucheur de
Madrid m'a expliqu que, par la position de l'enfant dans le sein de
la mre, les deux poings ferms et appuys contre les yeux, la longue
pression qu'il a d prouver par ta propre position dans la voiture,
avec ta fille souvent assise sur tes genoux, a ncessairement empch
les organes de la vue de se dvelopper.

--Tu me fais des reproches, maintenant, dit ma mre, il n'est plus
temps. Je suis au dsespoir. Quant au chirurgien, c'est un menteur et
un sclrat. Je suis persuade que je n'ai pas rv, quand je lui ai
vu craser les yeux de mon enfant.

Ils parlrent longtemps de leur malheur, et peu  peu ma mre s'exalta
beaucoup dans l'insomnie et dans les larmes. Elle ne voulait pas
croire que son fils ft mort de dprissement et de fatigue; elle
prtendait que, la veille encore, il tait en pleine voie de gurison,
et qu'il avait t surpris par une convulsion nerveuse. Et
maintenant, dit-elle en sanglotant, il est dans la terre, ce pauvre
enfant! Quelle horrible chose que d'ensevelir ainsi ce qu'on aime, et
de se sparer pour toujours du corps d'un enfant qu'un instant
auparavant on soignait et on caressait avec tant d'amour! On vous
l'te, on le cloue dans une bire, on le jette dans un trou! On le
couvre de terre, comme si l'on craignait qu'il n'en sortt! Ah! c'est
horrible, et je n'aurais pas d me laisser arracher ainsi mon enfant.
J'aurais d le garder, le faire embaumer!

--Et quand on songe, dit mon pre, que l'on enterre souvent des gens
qui ne sont pas morts! Ah! il est bien vrai que cette manire
d'ensevelir les cadavres, est ce qu'il y a de plus sauvage au monde.

--Les sauvages! dit ma mre, ils le sont moins que nous. Ne m'as-tu
pas racont qu'ils tendent leurs morts sur des claies, et qu'ils les
suspendent, desschs, sur des branches d'arbres? J'aimerais mieux
voir le berceau de mon petit enfant mort, accroch  un des arbres du
jardin, que de penser qu'il va pourrir dans la terre! Et puis,
ajouta-t-elle, frappe de la rflexion qui tait venue  mon pre,
s'il n'tait pas mort, en effet! Si on avait pris une convulsion pour
l'agonie! si M. Deschartres s'tait tromp? Car, enfin, il me l'a t,
il m'a empch de le frotter encore, de le rchauffer, disant que je
htais sa mort. Il est si rude, ton Deschartres! Il me fait peur, et
je n'ose lui rsister! Mais c'est peut-tre un ignorant qui n'a pas su
distinguer une lthargie de la mort. Tiens, je suis si tourmente que
j'en deviens folle, et que je donnerais tout au monde pour ravoir mon
enfant mort ou vivant.

Mon pre combattit d'abord cette pense, mais, peu  peu, elle le
gagna aussi, et regardant  sa montre: Il n'y a pas de temps 
perdre, dit-il; il faut que j'aille chercher cet enfant. Ne fais pas
de bruit, ne rveillons personne; je te rponds que dans une heure tu
l'auras.

Il se lve, s'habille, ouvre doucement les portes, va prendre une
bche et court au cimetire qui touche  notre maison et qu'un mur
spare du jardin. Il s'approche de la terre frachement remue et
commence  creuser. Il faisait sombre, et mon pre n'avait pas pris de
lanterne; il ne put voir assez clair pour distinguer la bire qu'il
dcouvrait, et ce ne fut que quand il l'eut dbarrasse en entier,
tonn de la longueur de son travail, qu'il la reconnut trop grande
pour tre celle de l'enfant. C'tait celle d'un homme de notre village
qui tait mort peu de jours auparavant. Il fallut creuser  ct, et
l, en effet, il retrouva le petit cercueil. Mais, en travaillant 
le retirer, il appuya fortement le pied sur la bire du pauvre
paysan, et cette bire, entrane par le vide plus profond qu'il avait
fait  ct, se dressa devant lui, le frappa  l'paule, et le fit
tomber dans la fosse. Il a dit ensuite  ma mre qu'il avait prouv
un instant de terreur et d'angoisse inexprimable en se trouvant pouss
par ce mort, et renvers dans la terre sur la dpouille de son fils.
Il tait brave, on le sait du reste, et il n'avait aucun genre de
superstition. Pourtant, il eut un mouvement de terreur et une sueur
froide lui vint au front. Huit jours aprs, il devait prendre place 
ct du paysan dans cette mme terre qu'il avait souleve pour en
arracher le corps de son fils.

Il recouvra vite son sangfroid, et rpara si bien le dsordre que
personne ne s'en aperut jamais.

Il rapporta le petit cercueil  ma mre, et l'ouvrit avec
empressement. Le pauvre enfant tait bien mort, mais ma mre se plut 
lui faire elle-mme une dernire toilette. On avait profit de son
premier abattement pour l'en empcher. Maintenant, exalte et comme
ranime par ses larmes, elle frotta de parfums ce petit cadavre, elle
l'enveloppa de son plus beau linge, et le replaa dans son berceau
pour se donner la douloureuse illusion de le regarder dormir encore.

Elle le garda ainsi cach et enferm dans sa chambre toute la journe
du lendemain; mais la nuit suivante toute vaine esprance tant
dissipe, mon pre crivit avec soin le nom de l'enfant et la date de
sa naissance et de sa mort sur un papier qu'il plaa entre deux
vitres, et qu'il ferma avec de la cire  cacheter tout autour.

Etranges prcautions qui furent prises avec une apparence de
sangfroid, sous l'empire d'une douleur exalte. L'inscription ainsi
place dans le cercueil, ma mre couvrit l'enfant de feuilles de
roses, et le cercueil fut reclou et port dans le jardin,  l'endroit
que ma mre cultivait elle-mme, et enseveli au pied du vieux poirier.

Ds le lendemain, ma mre se remit avec ardeur au jardinage, et mon
pre l'y aida. On s'tonna de leur voir prendre cet amusement puril,
en dpit de leur tristesse. Eux seuls savaient le secret de leur amour
pour ce coin de terre. Je me souviens de l'avoir vu cultiver par eux
pendant le peu de jours qui sparrent cet trange incident de la mort
de mon pre. Ils y avaient plant de superbes reines-marguerites qui y
ont fleuri pendant plus d'un mois. Au pied du poirier, ils avaient
lev une butte de gazon avec un petit sentier en colimaon pour que
j'y pusse monter et m'y asseoir. Combien de fois j'y suis monte, en
effet! Combien j'y ai jou et travaill sans me douter que c'tait un
tombeau! Il y avait autour de jolies alles sinueuses, bordes de
gazon, des plates-bandes de fleurs et des bancs; c'tait un jardin
d'enfant, mais complet, et qui s'tait cr l comme par magie, mon
pre, ma mre, Hippolyte et moi y travaillant sans relche pendant
cinq ou six journes, les dernires de la vie de mon pre, les plus
paisibles peut-tre qu'il ait gotes, et les plus tendres dans leur
mlancolie. Je me souviens qu'il apportait sans cesse de la terre et
du gazon, et qu'en allant chercher ces fardeaux, il nous mettait,
Hippolyte et moi, dans la brouette, prenant plaisir  nous regarder,
et faisant quelquefois semblant de nous verser pour nous voir crier ou
rire, selon notre humeur du moment.

Quinze ans plus tard, mon mari fit changer la disposition gnrale de
notre jardin; dj le petit jardin de ma mre avait disparu depuis
longtemps. Il avait t abandonn pendant mon sjour au couvent et
plant de figuiers. Le poirier avait grossi et il fut question de
l'ter parce qu'il se trouvait rentr un peu dans une alle dont on ne
pouvait changer l'alignement. J'obtins grce pour lui. On creusa
l'alle et une plate-bande de fleurs se trouva place sur la spulture
de l'enfant. Quand l'alle fut finie, assez longtemps aprs, mme, le
jardinier dit un jour, d'un air mystrieux,  mon mari et  moi, que
nous avions bien fait de respecter cet arbre. Il avait envie de parler
et ne se fit pas beaucoup prier pour nous dire le secret qu'il avait
dcouvert. Quelques annes auparavant, en plantant ses figuiers, sa
bche avait heurt contre un petit cercueil. Il l'avait dgag de la
terre, examin et ouvert. Il y avait trouv les ossemens d'un petit
enfant. Il avait cru d'abord que quelque infanticide avait t cach
en ce lieu, mais il avait trouv le carton crit intact entre les deux
vitres, et il y avait lu les noms du pauvre petit Louis, et les dates
si rapproches de sa naissance et de sa mort. Il n'avait gure
compris, lui, dvt et superstitieux, par quelle fantaisie on avait
t de la terre consacre ce corps qu'il avait vu porter au cimetire;
mais enfin il en avait respect le secret. Il s'tait born  le dire
 ma grand'mre, et il nous le disait maintenant pour que nous
avisassions  ce qu'il y avait  faire. Nous jugemes qu'il n'y avait
rien  faire du tout. Faire reporter ces ossemens dans le cimetire,
c'et t bruiter un fait que tout le monde n'et pas compris et qui,
sous la Restauration, et pu tre exploit contre ma famille par les
prtres. Ma mre vivait, et son secret devait tre gard et respect.
Ma mre m'a racont le fait ensuite et a t satisfaite que les
ossemens n'eussent pas t drangs.

L'enfant resta donc sous le poirier, et le poirier existe encore. Il
est mme fort beau, et, au printemps, il tend un parasol de fleurs
roses sur cette spulture ignore. Je ne vois pas le moindre
inconvnient  en parler aujourd'hui. Ces fleurs printanires lui sont
un ombrage moins sinistre que le cyprs des tombeaux. L'herbe et les
fleurs sont le vritable mausole des enfans et quant  moi, je
dteste les monumens et les inscriptions. Je tiens cela de ma
grand'mre qui n'en voulut jamais pour son fils chri, disant avec
raison que les grandes douleurs n'ont point d'expression, et que les
arbres et les fleurs sont les seuls ornemens qui n'irritent pas la
pense.

Il me reste  raconter des choses bien tristes, et quoiqu'elles ne
m'aient point affecte au-del des facults trs limites qu'un enfant
peut avoir pour la douleur, je les ai toujours vues si prsentes aux
souvenirs et aux penses de ma famille, que j'en ai ressenti le
contre-coup toute ma vie.

Quand le petit jardin mortuaire fut  peu prs tabli, l'avant-veille
de sa mort, mon pre engagea ma grand'mre  faire abattre les murs
qui entouraient le grand jardin, et, ds qu'elle y eut consenti, il se
mit  l'ouvrage,  la tte des ouvriers. Je le vois encore au milieu
de la poussire, un pic de fer  la main, faisant crouler ces vieux
murs qui tombaient presque d'eux-mmes avec un bruit dont j'tais
effraye.

Mais les ouvriers finirent l'ouvrage sans lui. Le vendredi 17
septembre, il monta son terrible cheval pour aller faire visite  nos
amis de La Chtre. Il y dna et y passa la soire. On remarqua qu'il
se forait un peu pour tre enjou comme  l'ordinaire, et que, par
momens, il tait sombre et proccup. La mort rcente de son enfant
lui revenait dans l'me, et il faisait gnreusement son possible pour
ne pas communiquer sa tristesse  ses amis. C'tait ceux-l mme avec
lesquels il avait jou, sous le Directoire, _Robert_, _chef de
brigands_. Il dnait chez M. et Mme Duvernet.

Ma mre tait toujours jalouse, et surtout, comme il arrive dans cette
maladie, des personnes qu'elle ne connaissait pas. Elle eut du dpit
de voir qu'il ne rentrait pas de bonne heure, ainsi qu'il le lui avait
promis, et montra navement son chagrin  ma grand'mre. Dj elle lui
avait confess cette faiblesse, et dj ma grand'mre l'avait
raisonne. Ma grand'mre n'avait pas connu les passions, et les
soupons de ma mre lui paraissaient fort draisonnables. Elle et d
y compatir un peu pourtant, elle qui avait port la jalousie dans
l'amour maternel: mais elle parlait  son imptueuse belle fille un
langage si grave, que celle-ci en tait souvent effraye. Elle la
grondait mme, toujours dans une forme douce et mesure, mais avec une
certaine froideur qui l'humiliait et la rduisait sans la gurir.

Ce soir-l, elle russit  la mater compltement, en lui disant que,
si elle tourmentait ainsi Maurice, Maurice se dgoterait d'elle, et
chercherait peut-tre alors, hors de son intrieur, le bonheur qu'elle
en aurait chass. Ma mre pleura, et, aprs quelques rvoltes, se
soumit pourtant, et promit de se coucher tranquillement, de ne pas
aller attendre son mari sur la route, enfin de ne pas se rendre
malade, elle qui avait t rcemment prouve par tant de fatigue et
de chagrin. Elle avait encore beaucoup de lait; elle pouvait, au
milieu de ses agitations morales, faire une maladie, prouver des
accidens qui lui teraient tout d'un coup sa beaut et les apparences
de la jeunesse. Cette dernire considration la frappa plus que toute
la philosophie de ma grand'mre. Elle cda  cet argument. Elle
voulait tre belle pour plaire  son mari. Elle se coucha et
s'endormit comme une personne raisonnable. Pauvre femme, quel rveil
l'attendait!

Vers minuit, ma grand'mre commenait pourtant  s'inquiter sans en
rien dire  Deschartres, avec qui elle prolongeait sa partie de
piquet, voulant embrasser son fils avant de s'endormir. Enfin minuit
sonna, et elle tait retire dans sa chambre, lorsqu'il lui sembla
entendre dans la maison un mouvement inusit. On agissait avec
prcaution pourtant, et Deschartres, appel par Saint-Jean, tait
sorti avec le moins de bruit possible; mais quelques portes ouvertes,
un certain embarras de la femme de chambre qui avait vu appeler
Deschartres sans savoir de quoi il s'agissait, mais qui,  la
physionomie de Saint-Jean, avait pressenti quelque chose de grave, et,
plus que tout cela l'inquitude dj prouve, prcipitrent
l'pouvante de ma grand'mre. La nuit tait sombre et pluvieuse, et
j'ai dj dit que ma grand'mre, quoique d'une belle et forte
organisation, soit par faiblesse naturelle des jambes, soit par
mollesse excessive dans sa premire ducation, n'avait jamais pu
marcher. Quand elle avait fait lentement le tour de son jardin, elle
tait accable pour tout le jour. Elle n'avait march qu'une fois en
sa vie pour aller surprendre son fils  Passy en sortant de prison.
Elle marcha pour la seconde fois le 17 septembre 1808. Ce fut pour
aller relever son cadavre  une lieue de la maison,  l'entre de La
Chtre. Elle partit seule, en petits souliers de prunelle, sans chle,
comme elle se trouvait en ce moment-l. Comme il s'tait pass un peu
de temps avant qu'elle ne surprt dans la maison l'agitation qui
l'avait avertie, Deschartres tait arriv avant elle. Il tait dj
prs de mon pauvre pre; il avait dj constat la mort.

Voici comment ce funeste accident tait arriv:

Au sortir de la ville, cent pas aprs le pont qui en marque l'entre,
la route fait un angle. En cet endroit, au pied du treizime peuplier,
on avait laiss, ce jour-l, un monceau de pierres et de gravats. Mon
pre avait pris le galop en quittant le pont. Il montait le fatal
_Leopardo_. Weber,  cheval aussi, le suivait  dix pas en arrire. Au
dtour de la route, le cheval de mon pre heurta le tas de pierres
dans l'obscurit. Il ne s'abattit pas, mais, effray et stimul sans
doute par l'peron, il se releva par un mouvement d'une telle
violence, que le cavalier fut enlev et alla tomber  dix pieds en
arrire. Weber n'entendit que ces mots: _A moi, Weber!... je suis
mort!_ Il trouva son matre tendu sur le dos. Il n'avait aucune
blessure apparente; mais il s'tait rompu la colonne vertbrale. Il
n'existait plus!

Je crois qu'on le porta dans l'auberge voisine et que des secours lui
vinrent promptement de la ville, pendant que Weber, en proie  une
inexprimable terreur, tait venu au galop chercher Deschartres. Il
n'tait plus temps, mon pre n'avait pas eu le temps de souffrir. Il
n'avait eu que celui de se rendre compte de la mort subite et
implacable qui venait le saisir au moment o sa carrire militaire
s'ouvrait enfin devant lui brillante et sans obstacle, o, aprs une
lutte de huit annes, sa mre, sa femme et ses enfans, enfin accepts
les uns par les autres, et runis sous le mme toit, le combat
terrible et douloureux de ses affections allait cesser et lui
permettre d'tre heureux.

Au lieu fatal, terme de sa course dsespre, ma pauvre grand'mre
tomba comme suffoque sur le corps de son fils. Saint-Jean s'tait
ht de mettre les chevaux  la berline et il arriva pour y placer
Deschartres, le cadavre et ma grand'mre, qui ne voulut pas s'en
sparer. C'est Deschartres qui m'a racont, dans la suite, cette nuit
de dsespoir, dont ma grand'mre n'a jamais pu parler. Il m'a dit que
tout ce que l'me humaine peut souffrir sans se briser, il l'avait
souffert durant ce trajet o la pauvre mre, pme sur le corps de son
fils, ne faisait entendre qu'un rle semblable  celui de l'agonie.

Je ne sais pas ce qui se passa jusqu'au moment o ma mre apprit cette
effroyable nouvelle. Il tait six heures du matin, et j'tais dj
leve. Ma mre s'habillait: elle avait une jupe et une camisole
blanches, et elle se peignait. Je la vois encore au moment o
Deschartres entra chez elle sans frapper, la figure si ple et si
bouleverse, que ma mre comprit tout de suite. Maurice!
s'cria-t-elle; o est Maurice? Deschartres ne pleurait pas. Il avait
les dents serres, il ne pouvait prononcer que des paroles
entrecoupes: Il est tomb..... non, n'y allez pas, restez ici...
Pensez  votre fille... Oui, c'est grave, trs grave.... Et enfin,
faisant un effort qui pouvait ressembler  une cruaut brutale, mais
qui tait tout  fait indpendant de la rflexion, il lui dit avec un
accent que je n'oublierai de ma vie: _Il est mort!_ Puis il eut
comme une espce de rire convulsif, s'assit, et fondit en larmes.

Je vois encore dans quel endroit de la chambre nous tions. C'est
celle que j'habite encore et dans laquelle j'cris le rcit de cette
lamentable histoire. Ma mre tomba sur une chaise derrire le lit. Je
vois sa figure livide, ses grands cheveux noirs pars sur sa poitrine,
ses bras nus que je couvrais de baisers; j'entends ses cris
dchirans. Elle tait sourde aux miens et ne sentait pas mes caresses.
Deschartres lui dit: Voyez donc cette enfant, et vivez pour elle.

Je ne sais plus ce qui se passa. Sans doute les cris et les larmes
m'eurent bientt brise: l'enfance n'a pas la force de souffrir.
L'excs de la douleur et de l'pouvante m'anantit et m'ta le
sentiment de tout ce qui se passait autour de moi. Je ne retrouve le
souvenir qu' dater de plusieurs jours aprs, lorsqu'on me mit des
habits de deuil. Ce noir me fit une impression trs vive. Je pleurai
pour m'y soumettre; j'avais port cependant la robe et le voile noirs
des Espagnoles, mais sans doute je n'avais jamais eu de bas noirs, car
ces bas me causrent une grande terreur. Je prtendis qu'on me mettait
des jambes de mort, et il fallut que ma mre me montrt qu'elle en
avait aussi. Je vis le mme jour ma grand'mre, Deschartres, Hippolyte
et toute la maison en deuil. Il fallut qu'on m'expliqut que c'tait 
cause de la mort de mon pre, et je dis alors  ma mre une parole qui
lui fit beaucoup de mal: Mon papa, lui dis-je, est donc encore mort
aujourd'hui?

J'avais pourtant compris la mort, mais apparemment je ne la croyais
pas ternelle. Je ne pouvais me faire l'ide d'une sparation absolue,
et je reprenais peu  peu mes jeux et ma gat avec l'insouciance de
mon ge. De temps en temps, voyant ma mre pleurer  la drobe, je
m'interrompais pour lui dire de ces navets qui la brisaient. Mais
quand mon papa aura fini d'tre mort, il reviendra bien te voir? La
pauvre femme ne voulait pas me dtromper compltement; elle me disait
seulement que nous resterions bien longtemps comme cela  l'attendre;
et elle dfendait aux domestiques de me rien expliquer. Elle avait au
plus haut point le respect de l'enfance, que l'on met trop de ct
dans des ducations plus compltes et plus savantes.

Cependant la maison tait plonge dans une morne tristesse, et le
village aussi, car personne n'avait connu mon pre sans l'aimer. Sa
mort rpandit une vritable consternation dans le pays, et les gens
mme qui ne le connaissaient que de vue furent vivement affects de
cette catastrophe. Hippolyte fut trs branl par un spectacle qu'on
ne lui avait pas drob avec autant de soin qu'on l'avait fait pour
moi. Il avait dj neuf ans; et il ne savait pas encore que mon pre
tait le sien. Il eut beaucoup de chagrin, mais  son chagrin l'image
de la mort mla une sorte de terreur, et il ne faisait que pleurer et
crier la nuit. Les domestiques, confondant leurs superstitions et
leurs regrets, prtendaient avoir vu mon pre se promener dans la
maison aprs sa mort. La vieille femme de Saint-Jean affirmait, avec
serment, l'avoir vu  minuit traverser le corridor, et descendre
l'escalier. Il avait son grand uniforme, disait-elle, et il marchait
lentement, sans paratre voir personne. Il avait pass auprs d'elle
sans la regarder et sans lui parler. Une autre l'avait vu dans
l'antichambre de l'appartement de ma mre. C'tait alors une grande
salle nue destine  un billard, et o il n'y avait qu'une table et
quelques chaises. En traversant cette pice le soir, une servante
l'avait vu assis, les coudes appuys sur la table et la tte dans ses
mains. Il est certain que quelque voleur domestique profita ou essaya
de profiter des terreurs de nos gens, car un fantme blanc erra dans
la cour pendant plusieurs nuits. Hippolyte le vit et en fut malade de
peur. Deschartres le vit aussi et le menaa d'un coup de fusil: il ne
revint plus.

Heureusement pour moi je fus assez bien surveille pour ne pas
entendre ces sottises, et la mort ne se prsenta pas  moi sous
l'aspect hideux que les imaginations superstitieuses lui ont donn. Ma
grand'mre me spara pendant quelques jours d'Hippolyte qui perdait la
tte et qui, d'ailleurs, tait pour moi un camarade un peu trop
imptueux. Mais elle s'inquita bientt de me voir trop seule et de
l'espce de satisfaction passive avec laquelle je me tenais tranquille
sous ses yeux et plonge dans des rveries, qui taient pourtant une
ncessit de mon organisation, et qu'elle ne s'expliquait point. Il
parat que je restais des heures entires assise sur un tabouret, aux
pieds de ma mre ou aux siens, ne disant mot, les bras pendans, les
yeux fixes, la bouche entr'ouverte, et que je paraissais idiote par
momens. Je l'ai toujours vue ainsi, disait ma mre; c'est sa nature;
ce n'est pas btise; soyez sre qu'elle rumine toujours quelque chose.
Autrefois elle parlait tout haut en rvassant. A prsent elle ne dit
plus rien, mais, comme disait son pauvre pre, elle n'en pense pas
moins.--C'est probable, rpondait ma grand'mre; mais il n'est pas bon
pour les enfans de tant rver. J'ai vu aussi son pauvre pre, enfant,
tomber dans des espces d'extases, et aprs cela, il a eu une maladie
de langueur. Il faut que cette petite soit distraite et secoue malgr
elle; nos chagrins la feront mourir si on n'y prend garde; elle les
ressent, bien qu'elle ne les comprenne pas. Ma fille, il faut vous
distraire aussi, ne ft-ce que physiquement. Vous tes naturellement
robuste, l'exercice vous est ncessaire. Il faut reprendre votre
travail de jardinage; l'enfant y reprendra got avec vous.

Ma mre obit, mais sans doute elle ne put pas d'abord y mettre
beaucoup de suite. A force de pleurer, elle avait ds lors contract
d'effroyables douleurs de tte qu'elle a conserves pendant plus de
vingt ans, et qui, presque toutes les semaines, la foraient  se
coucher pendant vingt-quatre heures.

Il faut que je dise ici, pour ne pas l'oublier, une chose qui me
revient et que je tiens  dire, parce qu'on en a fait contre ma mre
un sujet d'accusation qui est rest jusqu' ce jour dans l'esprit de
plusieurs personnes. Il parat que le jour de la mort de mon pre, ma
mre s'tait crie: _Et moi qui tais jalouse! A prsent je ne le
serai donc plus!_ Cette parole tait profonde dans sa douleur; elle
exprimait un regret amer du temps o elle se livrait  des peines
chimriques, et une comparaison avec le malheur rel qui lui apportait
une si horrible gurison. Soit Deschartres, qui jamais ne put se
rconcilier franchement avec elle, soit quelque domestique mal
intentionn, cette parole fut rpte et dnature. Ma mre aurait
dit, avec un accent de satisfaction monstrueuse: _Enfin, je ne serai
donc plus jalouse!_ Cela est si absurde, pris dans une pareille
acception et dans un jour de dsespoir si violent, que je ne comprends
pas que des gens d'esprit aient pu s'y tromper. Il n'y a pourtant pas
longtemps (1847) que M. de Vitrolles, ancien ami de mon pre, et
l'homme le plus _homme_ de l'ancien parti lgitimiste, le racontait
dans ce sens  un de mes amis. J'en demande pardon  M. de Vitrolles,
mais on l'a indignement tromp, et la conscience humaine se rvolte
contre de pareilles interprtations. J'ai vu le dsespoir de ma mre,
et ces scnes-l ne s'oublient point.

Je reviens  moi aprs cette digression. Ma grand'mre, s'inquitant
toujours de mon isolement, me chercha une compagne de mon ge. Mlle
Julie, sa femme de chambre, lui proposa d'amener sa nice qui n'avait
que six mois de plus que moi, et bientt la petite Ursule fut habille
de deuil et amene  Nohant. Aujourd'hui notre amiti, toujours plus
prouve par l'ge, a quarante ans de date. C'est quelque chose.

J'aurai  parler souvent de cette bonne Ursule, et je commence par
dire qu'elle fut pour moi d'un grand secours, dans la disposition
morale et physique o je me trouvais par suite de notre malheur
domestique. Le bon Dieu voulut bien me faire cette grce que l'enfant
pauvre qu'on associait  mes jeux ne ft point une me servile.
L'enfant du riche (et relativement  Ursule j'tais une petite
princesse) abuse instinctivement des avantages de sa position, et
quand son pauvre compagnon se laisse faire, le petit despote lui
ferait volontiers donner le fouet  sa place, ainsi que cela s'est vu
entre seigneurs et vilains. J'tais fort gte. Ma soeur, plus ge
que moi de cinq ans, m'avait toujours cd avec cette complaisance que
la raison inspire aux petites filles pour leurs cadettes. Clotilde
seule m'avait tenu tte, mais, depuis quelques mois, je n'avais plus
l'occasion de devenir sociable avec mes pareilles. J'tais seule avec
ma mre, qui pourtant ne me gtait pas, car elle avait la parole vive
et la main leste, et mettait en pratique cette maxime que: qui aime
bien chtie bien; mais, dans ces jours de deuil, soutenir contre les
caprices d'un enfant une lutte de toutes les heures, tait
ncessairement au-dessus de ses forces. Ma grand'mre et elle avaient
besoin de m'aimer et de me gter pour se consoler de leurs peines.
J'en abusais naturellement, et puis le voyage d'Espagne, la maladie et
les douleurs auxquelles j'avais assist m'avaient laiss une
excitation nerveuse qui dura assez longtemps. J'tais donc irritable
au dernier point, et hors de mon tat normal. J'prouvais mille
fantaisies, et je ne sortais de mes contemplations mystrieuses que
pour vouloir l'impossible. Je voulais qu'on me donnt les oiseaux qui
volaient dans le jardin, et de rage je me roulais par terre quand on
se moquait de moi. Je voulais que Weber me mt sur son cheval; ce
n'tait plus Lopardo, on l'avait vendu bien vite; mais on pense bien
qu'on ne voulait me laisser approcher d'aucun cheval. Enfin mes dsirs
contraris faisaient mon supplice. Ma grand'mre disait que cette
intensit de fantaisies tait une preuve d'imagination, et elle
voulait distraire cette imagination malade: mais cela fut long et
difficile.

Lorsque Ursule arriva, aprs la premire joie, car elle me plut tout
de suite, et je sentis, sans m'en rendre compte, que c'tait un enfant
trs intelligent et trs courageux, l'esprit de domination revint et
je voulus l'astreindre  toutes mes volonts. Tout au beau milieu de
nos jeux, il fallait changer celui qui lui plaisait pour celui qui me
plaisait davantage, et tout aussitt je m'en dgotais quand elle
commenait  le prfrer. Ou bien il fallait rester tranquille et ne
rien dire, _mditer_ avec moi, et si j'avais pu faire qu'elle et mal
 la tte, ce qui m'arrivait souvent, j'aurais exig qu'elle me tnt
compagnie sous ce rapport. Enfin j'tais l'enfant le plus maussade, le
plus chagrin et le plus irascible qu'il soit possible d'imaginer.

Grce  Dieu, Ursule ne se laissa point asservir. Elle tait d'humeur
enjoue, active, et si babillarde qu'on lui avait donn le surnom de
_Caquet bon bec_, qu'elle a gard longtemps. Elle a toujours eu de
l'esprit, et ses discours faisaient souvent sourire ma grand'mre 
travers ses larmes. On craignit d'abord qu'elle ne se laisst
tyranniser; mais elle tait trop ttue naturellement pour avoir besoin
qu'on lui ft la leon. Elle me rsista on ne peut mieux, et quand je
voulus jouer des mains et des griffes, elle me rpondit des pieds et
des dents. Elle a gard souvenir d'une formidable bataille  laquelle
nous nous dfimes un jour. Il parat que nous avions une querelle
srieuse  vider, et comme nous ne voulions cder ni l'une ni l'autre,
nous convnmes de nous battre du mieux qu'il nous serait possible.
L'affaire fut assez chaude et il y eut des marques de part et d'autre.
Je ne sais qui fut la plus forte, mais le dner tant servi sur ces
entrefaites, il nous fallait comparatre et nous craignions galement
d'tre grondes. Nous tions seules dans la chambre de ma mre. Nous
nous htmes de nous laver la figure pour effacer quelques petites
gouttes de sang; nous nous arrangemes les cheveux l'une  l'autre, et
nous emes mme de l'obligeance mutuelle dans ce commun danger. Enfin,
nous descendmes l'escalier en nous demandant l'une  l'autre s'il n'y
paraissait plus. La rancune s'tait efface, et Ursule me proposa de
nous rconcilier et de nous embrasser, ce que nous fmes de bon coeur,
comme deux vieux soldats aprs une affaire d'honneur. Je ne sais pas
si ce fut la dernire entre nous; mais il est certain que, soit dans
la paix, soit dans la guerre, nous vcmes ds lors sur le pied de
l'galit, et que nous nous aimions tant que nous ne pouvions vivre un
instant spares. Ursule mangeait  notre table, comme elle y a
toujours mang depuis. Elle couchait dans notre chambre et souvent
avec moi dans le grand lit. Ma mre l'aimait beaucoup, et quand elle
avait la migraine, elle tait soulage par les petites mains fraches
qu'Ursule passait sur son front, bien longtemps et bien doucement.
J'tais un peu jalouse de ces soins qu'elle lui rendait, mais, soit
animation au jeu, soit un reste de disposition fbrile, j'avais
toujours les mains brlantes, et j'empirais la migraine.

Nous restmes deux ou trois ans  Nohant sans que ma grand'mre
songet  retourner  Paris, sans que ma mre pt se dcider  ce
qu'on dsirait d'elle. Ma grand'mre voulait que mon ducation lui ft
entirement confie et que je ne la quittasse plus. Ma mre ne pouvait
abandonner Caroline, qui tait en pension,  la vrit, mais qui
bientt devait avoir besoin qu'elle s'en occupt d'une manire suivie,
et elle ne pouvait se rsoudre  se sparer dfinitivement de l'une ou
de l'autre de ses filles. Mon oncle de Beaumont vint passer un t 
Nohant pour aider ma mre  prendre cette rsolution qu'il jugeait
ncessaire au bonheur de ma grand'mre et au mien, car, tous comptes
faits, et mme ma grand'mre augmentant le plus possible l'existence 
laquelle ma mre pouvait prtendre, il ne restait  celle-ci que 2,500
francs de rente, et ce n'tait pas de quoi donner une brillante
ducation  ses deux enfans. Ma grand'mre s'attachait  moi chaque
jour davantage, non pas  cause de mon petit caractre, qui tait
encore passablement quinteux  cette poque, mais  cause de ma
ressemblance frappante avec mon pre. Ma voix, mes traits, mes
manires, mes gots, tout en moi lui rappelait son fils enfant,  tel
point qu'elle se faisait quelquefois en me regardant jouer, une sorte
d'illusion, et que souvent elle m'appelait Maurice, et disait mon
fils, en parlant de moi.

Elle tenait beaucoup  dvelopper mon intelligence, dont elle se
faisait une haute ide, je ne sais pourquoi. Je comprenais tout ce
qu'elle me disait et m'enseignait, mais elle le disait si clairement
et si bien, que ce n'tait pas merveille. J'annonais aussi des
dispositions musicales qui n'ont jamais t suffisamment dveloppes,
mais qui la charmaient, parce qu'elles lui rappelaient l'enfance de
mon pre, et elle recommenait la jeunesse de sa maternit en me
donnant des leons.

J'ai souvent entendu ma mre soulever devant moi ce problme: Mon
enfant sera-t-elle plus heureuse ici qu'avec moi? Je ne sais rien,
c'est vrai, et je n'aurai pas le moyen de lui en faire apprendre bien
long. L'hritage de son pre peut tre amoindri, si sa grand'mre se
dsaffectionne en ne la voyant pas sans cesse. Mais l'argent et les
talens font-ils le bonheur? Je comprenais dj ce raisonnement, et
quand elle parlait de mon avenir avec mon oncle de Beaumont, qui la
pressait vivement de cder, j'coutais de toutes mes oreilles sans en
avoir l'air. Il en rsulta pour moi un grand mpris pour l'argent,
avant que je susse ce que ce pouvait tre, et une sorte de terreur
vague de la richesse dont j'tais menace. Cette richesse n'tait pas
grand'chose car, au net, ce devait tre un jour environ 12,000 francs
de rente.

Mais relativement, c'tait beaucoup, et cela me faisait grand'peine,
tant li  l'ide de me sparer de ma mre. Aussi, ds que j'tais
seule avec elle, je la couvrais de caresses, en la suppliant de ne
pas me _donner pour de l'argent_  ma grand'mre. J'aimais pourtant
cette bonne maman si douce, qui ne me parlait que pour me dire des
choses tendres; mais cela ne pouvait se comparer  l'amour passionn
que je commenais  ressentir pour ma mre, et qui a domin ma vie
jusqu' une poque o des circonstances plus fortes que moi m'ont fait
hsiter entre ces deux mres, jalouses l'une de l'autre  propos de
moi, comme elles l'avaient t  propos de mon pre.

Oui, je dois l'avouer, un temps est venu o, place dans une situation
anormale entre deux affections qui, de leur nature, ne se combattent
point, j'ai t tour  tour victime de la sensibilit de ces deux
femmes, et de la mienne propre, trop peu mnage par elles. Je
raconterai ces choses comme elles se sont accomplies, mais dans leur
ordre; et je veux tcher de commencer par le commencement. Jusqu'
l'ge de quatre ans, c'est--dire jusqu'au voyage en Espagne, j'avais
chri ma mre instinctivement et sans le savoir. Ainsi que je l'ai
dit, je ne m'tais rendu compte d'aucune affection, et j'avais vcu
comme vivent les petits enfans et comme vivent les peuples primitifs,
par l'imagination. La vie du sentiment s'tait veille en moi  la
naissance de mon petit frre aveugle, en voyant souffrir ma mre. Son
dsespoir  la mort de mon pre m'avait dveloppe davantage dans ce
sens, et je commenai  me sentir subjugue par cette affection, quand
l'ide d'une sparation vint me surprendre au milieu de mon ge d'or.

Je dis mon ge d'or, parce que c'tait,  cette poque-l, le mot
favori d'Ursulette. Je ne sais o elle l'avait entendu dire, mais elle
me le rptait quand elle raisonnait avec moi; car elle prenait dj
part  mes peines, et, par son caractre plus encore que par les cinq
ou six mois qu'elle avait de plus que moi, elle comprenait mieux le
monde rel. En me voyant pleurer  l'ide de rester sans ma mre avec
ma bonne maman, elle me disait: C'est pourtant gentil d'avoir une
grande maison et un grand jardin comme a pour se promener, et des
voitures, et des robes, et des bonnes choses  manger tous les jours.
Qu'est-ce qui donne tout a? C'est le _richement_. Il ne faut donc pas
que tu pleures, car tu auras, avec ta bonne maman, toujours de l'_ge
d'or_ et toujours du _richement_. Et quand je vas voir maman  La
Chtre, elle dit que je suis devenue difficile  Nohant, et que je
fais la dame. Et moi je lui dis: Je suis dans mon _ge d'or_, et je
prends du _richement_ pendant que j'en ai.

Les raisonnemens d'Ursule ne me consolrent pas. Un jour sa tante,
Mlle Julie, la femme de chambre de ma grand'mre, qui me voulait du
bien et qui raisonnait  son point de vue, me dit: _Voulez-vous donc
retourner dans votre petit grenier, manger des haricots?_ Cette
parole me rvolta, et les haricots et le petit grenier me parurent
l'idal du bonheur et de la dignit. Mais j'anticipe un peu. J'avais
peut-tre dj sept ou huit ans quand cette question de la richesse me
fut ainsi pose. Avant de dire le rsultat du combat que ma mre
soutenait et se livrait  elle-mme  propos de moi, je dois esquisser
les deux ou trois annes que nous passmes  Nohant aprs la mort de
mon pre. Je ne pourrai pas le faire avec ordre, ce sera un tableau
gnral et un peu confus, comme mes souvenirs.

D'abord, je dois dire comment vivaient ensemble ma mre et ma
grand'mre, ces deux femmes aussi diffrentes par leur organisation
qu'elles l'taient par leur ducation et leurs habitudes. C'tait
vraiment les deux types extrmes de notre sexe: l'une, blanche,
blonde, grave, calme et digne dans ses manires, une vritable Saxonne
de noble race, aux grands airs pleins d'aisance et de bont
protectrice, l'autre, brune, ple, ardente, gauche et timide devant
les gens du beau monde, mais toujours prte  clater quand l'orage
grondait trop fort au dedans, une nature d'Espagnole jalouse,
passionne, colre et faible, mchante et bonne en mme temps. Ce
n'tait pas sans une mortelle rpugnance que ces deux tres, si
opposs par nature et par situation, s'taient accepts l'un l'autre,
et pendant la vie de mon pre, elles s'taient trop disput son coeur
pour ne pas se har un peu. Aprs sa mort la douleur les rapprocha, et
l'effort qu'elles avaient fait pour s'aimer porta ses fruits. Ma
grand'mre ne pouvait comprendre les vives passions et les violens
instincts; mais elle tait sensible aux grces,  l'intelligence et
aux lans sincres du coeur. Ma mre avait tout cela, et ma grand'mre
l'observait souvent avec une sorte de curiosit, se demandant pourquoi
mon pre l'avait tant aime. Elle dcouvrit bientt  Nohant ce qu'il
y avait de puissance et d'attrait dans cette nature inculte. Ma mre
tait une grande artiste manque, faute de dveloppement. Je ne sais 
quoi elle et t propre spcialement, mais elle avait pour tous les
arts et pour tous les mtiers une aptitude merveilleuse. Elle ne
savait rien, elle n'avait rien appris. Ma grand'mre lui reprocha son
orthographe barbare et lui dit qu'il ne tiendrait qu' elle de la
corriger. Elle se mit non  apprendre la grammaire, il n'tait plus
temps, mais  lire avec attention, et, peu aprs, elle crivait
presque correctement et dans un style si naf et si joli, que ma
grand'mre, qui s'y connaissait, admirait ses lettres. Elle ne
connaissait pas seulement les notes, mais elle avait une voix
ravissante, d'une lgret et d'une fracheur incomparables, et ma
grand'mre se plaisait  l'entendre chanter, toute grande musicienne
qu'elle tait. Elle remarquait le got et la mthode naturelle de son
chant. Puis,  Nohant, ne sachant comment remplir de longues
journes, ma mre se mit  dessiner, elle qui n'avait jamais touch un
crayon. Elle le fit d'instinct, comme tout ce qu'elle faisait, et
aprs avoir copi trs adroitement plusieurs gravures, elle se mit 
faire des portraits  la plume et  la gouache, qui taient
ressemblans et dont la navet avait toujours du charme et de la
grce. Elle brodait un peu gros, mais avec une rapidit si incroyable,
qu'elle fit  ma grand'mre, en peu de jours, une robe de percale
brode tout entire, du haut en bas, comme on en portait alors. Elle
faisait toutes nos robes et tous nos chapeaux, ce qui n'tait pas
merveille, puisqu'elle avait t longtemps modiste; mais c'tait
invent et excut avec une promptitude, un got et une fracheur
incomparables. Ce qu'elle avait entrepris le matin, il fallait que ce
ft prt pour le lendemain, et-elle d y passer la nuit: et elle
portait dans les moindres choses une ardeur et une puissance
d'attention qui paraissaient merveilleuses  ma grand'mre, un peu
nonchalante d'esprit et maladroite de ses mains, comme l'taient alors
les grandes dames. Ma mre savonnait, elle repassait, elle
raccommodait toutes nos nippes elle-mme, avec plus de prestesse et
d'habilet que la meilleure ouvrire de profession. Jamais je ne lui
ai vu faire d'ouvrages inutiles ou dispendieux comme ceux que font les
dames riches. Elle ne faisait ni petites bourses, ni petits crans,
ni aucun de ces brinborions qui cotent plus cher quand on les fait
soi-mme, qu'on ne les paierait tout faits chez un marchand; mais pour
une maison qui avait besoin d'conomie, elle valait dix ouvrires 
elle seule; et puis, elle tait toujours prte  entreprendre toutes
choses. Ma grand'mre avait-elle cass sa bote  ouvrage, ma mre
s'enfermait une journe dans sa chambre, et,  dner, elle lui
apportait une bote en cartonnage, coupe, colle, double et
confectionne par elle de tous points. Et il se trouvait que c'tait
un petit chef-d'oeuvre de got.

Il en tait de tout ainsi. Si le clavecin tait drang, sans
connatre ni le mcanisme ni la tablature, elle remettait des cordes,
elle recollait des touches, elle rtablissait l'accord. Elle osait
tout et russissait  tout: elle et fait des souliers, des meubles,
des serrures, s'il l'avait fallu. Ma grand'mre disait que c'tait une
fe, et il y avait quelque chose de cela. Aucun travail, aucune
entreprise ne lui semblait ni trop potique ni trop vulgaire, ni trop
pnible, ni trop fastidieuse; seulement elle avait horreur des choses
qui ne servent  rien, et disait tout bas que c'taient des amusemens
de _vieille comtesse_.

C'tait donc une organisation magnifique. Elle avait tant d'esprit
naturel que, quand elle n'tait pas paralyse par sa timidit, qui
tait extrme avec certaines gens, elle en tait tincelante. Jamais
je n'ai entendu railler et critiquer comme elle savait le faire, et
il ne faisait pas bon de lui avoir dplu. Quand elle tait bien  son
aise, c'tait le langage incisif, comique et pittoresque de l'_enfant
de Paris_, auquel rien ne peut tre compar chez aucun peuple du
monde; et, au milieu de tout cela, il y avait des clairs de posie,
des choses senties et dites comme on ne les dit plus quand on s'en
rend compte et qu'on sait les dire.

Elle n'avait aucune vanit de son intelligence et ne s'en doutait mme
pas. Elle tait sre de sa beaut sans en tre fire, et disait
navement qu'elle n'avait jamais t jalouse de celle des autres, se
trouvant assez bien partage de ce ct-l. Mais ce qui la tourmentait
par rapport  mon pre, c'tait la supriorit d'intelligence et
d'ducation qu'elle supposait aux femmes du monde. Cela prouve combien
elle tait modeste naturellement, car les dix-neuf vingtimes des
femmes que j'ai connues dans toutes les positions sociales taient de
vritables idiotes auprs d'elle. J'en ai vu qui la regardaient
par-dessus l'paule, et qui, en la voyant rserve et craintive,
s'imaginaient qu'elle avait honte de sa sottise et de sa nullit. Mais
qu'elles eussent essay de piquer l'piderme, le volcan et fait
irruption et les et lances un peu loin.

Avec tout cela, il faut bien le dire, c'tait la personne la plus
difficile  manier qu'il y et au monde. J'en tais venue  bout dans
ses dernires annes, mais ce n'tait pas sans peine et sans
souffrance. Elle tait irascible au dernier point, et pour la calmer,
il fallait feindre d'tre irrit. La douceur et la patience
l'exaspraient, le silence la rendait folle, et c'est pour l'avoir
trop respecte que je l'ai trouve longtemps injuste avec moi. Il ne
me fut jamais possible de m'emporter avec elle. Ses colres
m'affligeaient sans trop m'offenser; je voyais en elle un enfant
terrible qui se dvorait lui-mme, et je souffrais trop du mal qu'elle
croyait me faire. Mais je pris sur moi-mme de lui parler avec une
certaine svrit, et son me, qui avait t si tendre pour moi dans
mon enfance, se laissa enfin vaincre et persuader. J'ai bien souffert
pour en arriver l. Mais ce n'est pas encore ici le moment de le dire.

Il faut pourtant la peindre tout entire, cette femme qui n'a pas t
connue; et l'on ne comprendrait pas le mlange de sympathie et de
rpulsion, de confiance et d'effroi qu'elle inspira toujours  ma
grand'mre (et  moi longtemps), si je ne disais toutes les forces et
toutes les faiblesses de son me. Elle tait pleine de contrastes,
c'est pour cela qu'elle a t beaucoup aime et beaucoup hae; c'est
pour cela, qu'elle a beaucoup aim et beaucoup ha elle-mme. A
certains gards, j'ai beaucoup d'elle, mais en moins bon et en moins
rude; je suis une empreinte trs affaiblie par la nature ou trs
modifie par l'ducation. Je ne suis capable ni de ses rancunes ni de
ses clats, mais, quand du mauvais mouvement je reviens au bon, je
n'ai pas le mme mrite, parce que mon dpit n'a jamais t de la
fureur et mon loignement jamais de la haine. Pour passer ainsi d'une
passion extrme  une autre, pour adorer ce qu'on vient de maudire et
caresser ce qu'on a bris, il faut une rare puissance. J'ai vu cent
fois ma mre outrager jusqu'au sang, et puis tout  coup reconnatre
qu'elle allait trop loin, fondre en larmes et relever jusqu'
l'adoration ce qu'elle avait injustement foul aux pieds.

Avare pour elle-mme, elle tait prodigue pour les autres. Elle
lsinait sur des riens, et puis, tout  coup, elle craignait d'avoir
mal agi, et donnait trop. Elle avait d'admirables navets lorsqu'elle
tait en train de mdire de ses ennemis. Si Pierret, pour user vite
son dpit, ou tout bonnement parce qu'il voyait par ses yeux,
enchrissait sur ses maldictions, elle changeait tout  coup.--Pas
du tout, Pierret disait-elle, vous draisonnez: vous ne vous apercevez
pas que je suis en colre, que je dis des choses qui ne sont pas
justes, et que dans un instant je serai dsole d'avoir dites.

Cela est arriv bien souvent  propos de moi; elle clatait en
reproches terribles, et, j'ose le dire, fort peu mrits. Pierret ou
quelque autre voulait-il qu'elle et raison:--Vous en avez menti,
s'criait-elle: ma fille est excellente, je ne connais rien de
meilleur qu'elle, et vous aurez beau faire, je l'aimerai plus que
vous.

Elle tait ruse comme un renard, et tout  coup nave comme un
enfant. Elle mentait sans le savoir de la meilleure foi du monde. Son
imagination et l'ardeur de son sang l'emportant toujours, elle vous
accusait des plus incroyables mfaits. Et puis tout  coup, elle
s'arrtait et disait:

Mais ce n'est pas vrai ce que je dis l. Non, il n'y a pas un mot de
vrai. Je l'ai rv!




TROISIME PARTIE.




CHAPITRE PREMIER.

 Ma mre.--Une rivire dans une chambre.--Ma grand'mre et ma
   mre.--Deschartres.--La mdecine de Deschartres.--criture
   hiroglyphique.--Premires lectures.--Contes de fes,
   mythologie.--La _nymphe_ et la _bacchante_.--Mon
   grand-oncle.--Le chanoine de _Consuelo_.--Diffrence de la
   _vrit_ et de la _ralit_ dans les arts.--La fte de ma
   grand'mre.--Premires tudes et impressions musicales.


J'ai trac avec vrit, je crois, le caractre de ma mre. Je ne puis
passer outre dans le rcit de ma vie, sans me rendre compte, autant
qu'il est en moi, de l'influence que ce caractre exera sur le mien.

On pense bien qu'il m'a fallu du temps pour apprcier une nature si
singulire et si remplie de contradictions; d'autant plus qu'au sortir
de mon enfance, nous avons peu vcu ensemble. Dans la premire priode
de ma vie, je ne connus d'elle que son amour pour moi, amour immense,
et que, plus tard, elle avouait avoir combattu en elle pour se
rsigner  notre sparation; mais cet amour n'tait pas de la mme
nature que le mien. Il tait plus tendre chez moi, plus passionn chez
elle, et dj elle me corrigeait vertement pour de petits mfaits que
sa proccupation avait laisss passer longtemps impunment, et dont,
par consquent, je ne me sentais pas coupable.

J'ai toujours t d'une dfrence extrme avec elle, et elle disait
toujours qu'il n'y avait pas au monde une personne plus douce et plus
aimable que moi. Cela n'tait vrai que pour elle. Je ne suis pas
meilleure qu'une autre, mais j'tais vritablement bonne avec elle, et
je lui obissais sans pourtant la craindre, quelque rude qu'elle ft.
Enfant insupportable avec les autres, j'tais soumise avec elle, parce
que j'avais du plaisir  l'tre. Elle tait alors pour moi un oracle.
C'tait elle qui m'avait donn les premires notions de la vie, et
elle me les avait donnes conformes aux besoins intellectuels que
m'avait crs la nature. Mais, par distraction et par oubli, les
enfans font souvent ce qu'on leur a dfendu et ce qu'ils n'ont point
rsolu de faire. Elle me grondait et me frappait alors comme si ma
dsobissance et t volontaire, et je l'aimais tant que j'tais
vritablement au dsespoir de lui avoir dplu. Il ne me vint jamais 
l'esprit dans ce temps-l qu'elle pt tre injuste. Jamais je n'eus ni
rancune ni aigreur contre elle. Quand elle s'apercevait qu'elle avait
t trop loin, elle me prenait dans ses bras, elle pleurait, elle
m'accablait de caresses. Elle me disait mme qu'elle avait eu tort,
elle craignait de m'avoir fait du mal, et moi j'tais si heureuse de
retrouver sa tendresse que je lui demandais pardon des coups qu'elle
m'avait administrs.

Comment sommes-nous faits? Si ma grand'mre et dploy avec moi la
centime partie de cette rudesse irrflchie, je serais entre en
pleine rvolte. Je la craignais pourtant beaucoup plus, et un mot
d'elle me faisait plir; mais je ne lui eusse pas pardonn la moindre
injustice, et toutes celles de ma mre passaient inaperues et
augmentaient mon amour.

Un jour, entre autres, je jouais dans sa chambre avec Ursule et
Hippolyte, tandis qu'elle dessinait. Elle tait tellement absorbe par
son travail, qu'elle ne nous entendait pas faire notre vacarme
accoutum. Nous avions trouv un jeu qui passionnait nos imaginations.
Il s'agissait de passer la rivire. La rivire tait dessine sur le
carreau avec de la craie, et faisait mille dtours dans cette grande
chambre. En de certains endroits elle tait fort profonde; il fallait
trouver l'endroit guable et ne pas se tromper. Hippolyte s'tait dj
noy plusieurs fois. Nous l'aidions  se retirer des grandes eaux o
il tombait toujours, car il faisait le rle du maladroit ou de l'homme
ivre, et il nageait  sec sur le carreau en se dbattant et en se
lamentant. Pour les enfans, ces jeux-l sont tout un drame, toute une
fiction scnique, parfois tout un roman, tout un pome, tout un
voyage, qu'ils miment et rvent durant des heures entires, et dont
l'illusion les gagne et les saisit vritablement. Pour mon compte, il
ne me fallait pas cinq minutes pour m'y plonger de si bonne foi que je
perdais la notion de la ralit, et croyais voir les arbres, les eaux,
les rochers, une vaste campagne, et le ciel tantt clair, tantt
charg de nuages qui allaient crever et augmenter le danger de passer
la rivire. Dans quel vaste espace les enfans croient agir, quand ils
vont ainsi de la table au lit, et de la chemine  la porte!

Nous arrivmes, Ursule et moi, au bord de notre rivire, dans un
endroit o l'herbe tait fine et le sable doux; elle le tta d'abord,
et puis elle m'appela en me disant: Vous pouvez vous y risquer, vous
n'en aurez gure plus haut que les genoux. Les enfans s'appellent
_vous_ dans ces sortes de mimodrames. Ils ne croiraient pas jouer une
scne s'ils se tutoyaient comme  l'ordinaire. Ils reprsentent
toujours certains personnages qui expriment des caractres, et ils
suivent trs bien la premire donne. Ils ont mme des dialogues trs
vrais et que des acteurs de profession seraient bien embarrasss
d'improviser sur la scne avec tant d'-propos et de fcondit.

Sur l'invitation d'Ursule, je lui observai que, puisque l'eau tait
basse, nous pouvions bien passer sans nous mouiller. Il ne s'agissait
que de relever un peu nos jupes et d'ter nos chaussures. Mais,
dit-elle, si nous rencontrons des crevisses, elles nous mangeront les
pieds.--C'est gal, lui dis-je, il ne faut pas mouiller nos souliers;
nous devons les mnager, car nous avons encore bien du chemin 
faire.

A peine fus-je dchausse, que le froid du carreau me fit l'effet de
l'eau vritable, et nous voil, Ursule et moi, pataugeant dans le
ruisseau. Pour ajouter  l'illusion gnrale, Hippolyte imagina de
prendre le pot  l'eau et de le verser par terre, imitant ainsi un
torrent et une cascade. Cela nous sembla dlirant d'invention. Nos
rires et nos cris attirrent enfin l'attention de ma mre. Elle nous
regarda et nous vit tous les trois, pieds et jambes nus, barbotant
dans un cloaque, car le carreau avait dteint et notre fleuve tait
fort peu limpide. Alors elle se fcha tout de bon, surtout contre moi
qui tais dj enrhume; elle me prit par le bras, m'appliqua une
correction manuelle assez accentue, et, m'ayant rechausse elle-mme,
en me grondant beaucoup, elle chassa Hippolyte de sa chambre et nous
mit en pnitence, Ursule et moi, chacune dans un coin. Tel fut le
dnoment imprvu et dramatique de notre reprsentation, et la toile
tomba sur des larmes et des cris vritables.

Eh bien! je me rappellerai toujours ce dnoment comme une des plus
pnibles commotions que j'aie ressenties. Ma mre me surprenait au
plus fort de mon hallucination, et ces sortes de rveils me causaient
toujours un branlement moral trs douloureux. Les coups ne me
faisaient pourtant pas grande impression; j'en recevais souvent, et je
savais parfaitement que ma mre en me frappant, me faisait fort peu de
mal. De quelque faon qu'elle me secout et ft de moi un petit paquet
qu'on pousse et qu'on jette sur un lit ou sur un fauteuil, ses mains
adroites et souples ne me meurtrissaient pas, et j'avais cette
confiance malicieuse qu'ont tous les enfans, que la colre de leurs
parens est prudente, et qu'on a plus peur de les blesser qu'ils n'ont
peur de l'tre. Cette fois, comme les autres, ma mre me voyant
dsespre de son courroux me fit mille caresses pour me consoler.
Elle aurait eu tort peut-tre avec certains enfans orgueilleux et
vindicatifs; mais elle avait raison avec moi qui n'ai jamais connu la
rancune, et qui trouve encore qu'on se punit soi-mme en ne pardonnant
pas  ceux qu'on aime.

Pour en revenir aux rapports qui s'tablirent entre ma mre et ma
grand'mre, aprs la mort de mon pre, je dois dire que l'espce
d'antipathie naturelle qu'elles prouvaient l'une pour l'autre, ne fut
jamais qu' demi vaincue, ou plutt elle fut vaincue entirement par
intervalles, suivis de ractions assez vives. De loin, elles se
hassaient toujours, et ne pouvaient s'empcher de dire du mal l'une
de l'autre. De prs, elles ne pouvaient s'empcher de se plaire
ensemble, car chacune avait en elle un charme puissant tout oppos 
celui de l'autre.

Cela venait du fond de justice et de droiture qu'elles avaient toutes
deux, et de leur grande intelligence qui ne leur permettait pas de
mconnatre ce qu'elles avaient d'excellent. Les prjugs de ma
grand'mre n'taient pas en elle-mme, ils taient dans son entourage.
Elle avait beaucoup de faiblesse pour certaines personnes, et
mnageait en elles des opinions qu'au fond de son me elle ne
partageait pas. Ainsi, devant ses vieilles amies, elle abandonnait ma
mre absente  leurs anathmes, et semblait vouloir se justifier de
l'avoir accueillie dans son intimit et de la traiter comme sa fille.
Et puis, quand elle se retrouvait avec elle, elle oubliait le mal
qu'elle venait d'en dire et lui montrait une confiance et une
sympathie dont j'ai t mille fois tmoin, et qui n'taient pas
feintes; car ma grand'mre tait la personne la plus sincre et la
plus loyale que j'aie jamais connue. Mais, toute grave et toute froide
qu'elle paraissait, elle tait impressionnable; elle avait besoin
d'tre aime, et les moindres attentions la trouvaient sensible et
reconnaissante. Combien de fois je lui ai entendu dire, en parlant de
ma mre: Elle a de la grandeur dans le caractre; elle est
charmante; elle a un maintien parfait; elle est gnreuse et donnerait
sa chemise aux pauvres; elle est librale comme une grande dame et
simple comme un enfant!

Mais, dans d'autres momens, se rappelant toutes ses jalousies
maternelles et les sentant survivre  l'objet qui les avait causes,
elle disait: C'est un dmon, c'est une folle; elle n'a jamais t
aime de mon fils. Elle le dominait, elle le rendait malheureux. Elle
ne le regrette pas. Et mille autres plaintes qui n'taient pas
fondes, mais qui la soulageaient d'une secrte et incurable amertume.

Ma mre agissait absolument de mme. Quand le temps tait au beau
entre elles, elle disait: C'est une femme suprieure, elle est encore
belle comme un ange; elle sait tout; elle est si douce et si bien
leve qu'il n'y a jamais moyen de se fcher avec elle; et si elle
vous dit quelquefois une parole qui pique, au moment o la colre vous
prend, elle vous en dit une autre qui vous donne envie de l'embrasser.
Si elle pouvait se dbarrasser de ses _vieilles comtesses_, elle
serait adorable.

Mais quand l'orage grondait dans l'me imptueuse de ma mre, c'tait
toute autre chose. La vieille belle-mre tait une prude et une
hypocrite; elle tait sche et sans piti; elle tait encrote dans
ses ides de l'ancien rgime, etc. Et alors, malheur aux vieilles
amies qui avaient caus une altercation domestique par leurs propos et
leurs rflexions! Les vieilles comtesses, c'taient les btes de
l'Apocalypse pour ma pauvre mre, et elle les habillait de la tte aux
pieds avec une verve et une causticit qui faisaient rire ma
grand'mre elle-mme, malgr qu'elle en et.

Deschartres, il faut bien le dire, tait le principal obstacle  leur
complet rapprochement. Il ne put jamais prendre son parti l-dessus,
et il ne laissait pas tomber la moindre occasion de raviver les
anciennes douleurs. C'tait sa destine. Il a toujours t rude et
dsobligeant pour les tres qu'il chrissait; comment ne l'et-il pas
t pour ceux qu'il hassait? Il ne pardonnait pas  ma mre de
l'avoir emport sur lui dans l'influence  laquelle il prtendait sur
l'esprit et le coeur de son cher Maurice. Il la contredisait et
essayait de la molester  tout propos, et puis il s'en repentait et
s'efforait de rparer ses grossirets par des prvenances gauches et
ridicules. Il semblait parfois qu'il ft amoureux d'elle. Eh! qui sait
s'il ne l'tait pas? Le coeur humain est si bizarre et les hommes
austres si inflammables! Mais il et dvor quiconque le lui et dit.
Il avait la prtention d'tre suprieur  toutes les faiblesses
humaines. D'ailleurs ma mre recevait mal ses avances, et lui faisait
expier ses torts par de si cruelles railleries, que l'ancienne haine
lui revenait toujours, augmente de tout le dpit des nouvelles
luttes.

Quand on paraissait au mieux ensemble, et que Deschartres faisait
peut-tre tous ses efforts pour se rendre moins maussade, il essayait
d'tre taquin et gentil, et Dieu sait comme il s'y entendait, le
pauvre homme! Alors ma mre se moquait de lui avec tant de malice et
d'esprit, qu'il perdait la tte, devenait brutal, blessant, et que ma
grand'mre tait oblige de lui donner tort et de le faire taire.

Ils jouaient aux cartes tous les soirs, tous les trois, et
Deschartres, qui avait la prtention d'tre suprieur dans tous les
jeux, et qui les jouait tous fort mal, perdait toujours. Je me
souviens qu'un soir, exaspr d'tre gagn obstinment par ma mre qui
ne calculait rien, mais qui, par instinct et par inspiration, tait
toujours heureuse, il entra dans une fureur pouvantable, et lui dit
en jetant ses cartes sur la table: On devrait vous les jeter au nez
pour vous apprendre  gagner en jouant si mal! Ma mre se leva tout
en colre et allait rpondre, lorsque ma bonne maman dit avec son
grand air calme et sa voix douce:

--Deschartres, si vous faisiez une pareille chose, je vous assure que
je vous donnerais un grand soufflet.

Cette menace d'un soufflet, faite d'un ton si paisible, et d'un _grand
soufflet_, venant de cette belle main  demi paralyse, si faible
qu'elle pouvait  peine soutenir ses cartes, tait la chose la plus
comique qui se puisse imaginer. Aussi ma mre partit d'un rire
inextinguible, et se rassit, incapable de rien ajouter  la
stupfaction et  la mortification du pauvre pdagogue.

Mais cette anecdote eut lieu bien longtemps aprs la mort de mon pre.
Il se passa de longues annes avant qu'on n'entendt dans cette maison
en deuil d'autres rires que ceux des enfans.

Pendant ces annes, une vie calme et rgle, un bien-tre physique que
je n'avais jamais connu, un air pur que j'avais rarement respir 
pleins poumons, me fit peu  peu une sant robuste, et l'excitation
nerveuse cessant, mon humeur devint gale et mon caractre enjou. On
s'aperut que je n'tais pas un enfant plus mchant qu'un autre, et la
plupart du temps, il est certain que les enfans ne sont acaritres et
fantasques que parce qu'ils souffrent sans pouvoir ou sans vouloir le
dire.

Pour ma part, j'avais t si dgote par les remdes, et  cette
poque, on en faisait un tel abus, que j'avais pris l'habitude de ne
jamais me plaindre de mes petites indispositions, et je me souviens
d'avoir t souvent prs de m'vanouir au milieu de mes jeux, et
d'avoir lutt avec un stocisme que je n'aurais peut-tre pas
aujourd'hui. C'est que quand j'tais remise  la science de
Deschartres, je devenais rellement la victime de son systme qui
tait de donner de l'mtique  tout propos. Il tait habile
chirurgien, mais il n'entendait rien  la mdecine, et appliquait ce
maudit mtique  tous les maux. C'tait sa panace universelle.
J'tais et j'ai toujours t d'un temprament trs bilieux; mais si
j'avais eu toute la bile dont Deschartres prtendait me dbarrasser,
je n'aurais jamais pu vivre. Etais-je ple, avais-je mal  la tte?
C'tait la bile; et vite l'mtique, qui produisait chez moi
d'affreuses convulsions sans vomissemens et qui me brisait pour
plusieurs jours. De son ct, ma mre croyait aux vers. C'tait encore
une proccupation de la mdecine dans ce temps-l. Tous les enfans
avaient des vers, et on les bourrait de vermifuges, affreuses
mdecines noires qui leur causaient des nauses et leur taient
l'apptit; alors, pour rendre l'apptit, on appliquait la rhubarbe; et
puis, avais-je une piqre de cousin, ma mre croyait voir reparatre
la gale, et le soufre tait de nouveau ml  tous mes alimens. Enfin
c'tait une droguerie perptuelle, et il faut que la gnration 
laquelle j'appartiens ait t bien fortement constitue, pour rsister
 tous les soins qu'on a pris pour la conserver.

C'est vers l'ge de cinq ans que j'appris  crire. Ma mre me faisait
faire de grandes pages de _btons_ et de _jambages_. Mais comme elle
crivait elle-mme comme un chat, j'aurais barbouill bien du papier
avant de savoir signer mon nom, si je n'eusse pris le parti de
chercher moi-mme un moyen d'exprimer ma pense par des signes
quelconques. Je me sentais fort ennuye de copier tous les jours un
alphabet et de tracer des pleins et des dlis en caractres
d'affiche. J'tais impatiente d'crire des phrases, et, dans nos
rcrations qui taient longues, comme on peut croire, je m'exerais 
crire des lettres  Ursule,  Hippolyte et  ma mre. Mais je ne les
montrais pas, dans la crainte qu'on ne me dfendt de me _gter la
main_  cet exercice. Je vins bientt  bout de me faire une
orthographe  mon usage. Elle tait trs simplifie et charge
d'hiroglyphes. Ma grand'mre surprit une de ces lettres et la trouva
fort drle. Elle prtendit que c'tait merveille de voir comme j'avais
russi  exprimer mes petites ides avec ces moyens barbares, et elle
conseilla  ma mre de me laisser griffonner seule tant que je
voudrais. Elle disait avec raison qu'on perd beaucoup de temps 
vouloir donner une belle criture aux enfans, et que pendant ce
temps-l ils ne songent point  quoi sert l'criture. Je fus donc
livre  mes propres recherches, et quand les pages du _devoir_
taient finies, je revenais  mon systme naturel. Longtemps j'crivis
en lettres d'imprimerie, comme celles que je voyais dans les livres,
et je ne me rappelle pas comment j'arrivai  employer l'criture de
tout le monde; mais, ce que je me rappelle, c'est que je fis comme ma
mre, qui apprenait l'orthographe en faisant attention  la manire
dont les mots imprims taient composs. Je comptais les lettres et je
ne sais par quel instinct j'appris de moi-mme les rgles principales.
Lorsque, plus tard, Deschartres m'enseigna la grammaire, ce fut
l'affaire de deux ou trois mois, car chaque leon n'tait que la
confirmation de ce que j'avais observ et appliqu dj.

A sept ou huit ans, je mettais donc l'orthographe, non pas
correctement, cela ne m'est jamais arriv, mais aussi bien que la
majorit des Franais qui l'ont apprise.

Ce fut en apprenant seule  crire que je parvins  comprendre ce que
je lisais. C'est ce travail qui me fora  m'en rendre compte, car
j'avais su lire avant de pouvoir comprendre la plupart des mots et de
saisir le sens des phrases. Chaque jour cette rvlation aggrandit son
petit cadre et j'en vins  pouvoir lire seule un conte de fes.

Quel plaisir ce fut pour moi, qui les avais tant aims et  qui ma
pauvre mre n'en faisait plus, depuis que le chagrin pesait sur elle!
Je trouvai  Nohant les contes de Mme D'Aulnoy et de Perrault, dans
une vieille dition qui a fait mes dlices pendant cinq ou six annes.
Ah! quelles heures m'ont fait passer l'_Oiseau Bleu_, le _Petit
Poucet_, _Peau d'Ane_, _Bellebelle ou le Chevalier Fortun_,
_Serpentin vert_, _Babiole_ et la _Souris bien-faisante_! Je ne les ai
jamais relus depuis; mais je pourrais tous les raconter d'un bout 
l'autre, et je ne crois pas que rien puisse tre compar, dans la
suite de notre vie intellectuelle,  ces premires jouissances de
l'imagination.

Je commenais aussi  lire, moi-mme mon _Abrg de mythologie
grecque_, et j'y prenais grand plaisir, car cela ressemble aux contes
de fes par certains cts. Mais il y en avait d'autres qui me
plaisaient moins: dans tous ces mystres, les symboles sont sanglans
au milieu de leur posie, et j'aimais mieux les dnomens heureux de
mes contes. Pourtant les nymphes, les zphirs, l'cho, toutes ces
personnifications des rians mystres de la nature, tournaient mon
cerveau vers la posie, et je n'tais pas encore assez esprit fort
pour ne pas esprer parfois de surprendre les napes et les dryades
dans les bois et dans les prairies.

Il y avait dans notre chambre un papier de tenture qui m'occupait
beaucoup. Le fond tait vert fonc, uni, trs pais, verni, et tendu
sur toile. Cette manire d'isoler les papiers de la muraille assurait
aux souris un libre parcours, et il se passait, le soir, derrire ce
papier, des scnes de l'autre monde, des courses cheveles, des
grattemens furtifs et de petits cris fort mystrieux. Mais ce n'tait
pas l ce qui m'occupait le plus: C'tait la bordure et les ornemens
qui entouraient les panneaux. Cette bordure tait large d'un pied et
reprsentait une guirlande de feuilles de vigne s'ouvrant par
intervalles pour encadrer une suite de mdaillons o l'on voyait rire,
boire et danser, des silnes et des bacchantes. Au-dessus de chaque
porte, il y avait un mdaillon plus grand que les autres, reprsentant
une figurine, et ces figurines me paraissaient incomparables. Elles
n'taient pas semblables, celle que je voyais le matin en m'veillant
tait une nymphe ou une Flore dansante, vtue de bleu ple, couronne
de roses, et agitant dans ses mains une guirlande de fleurs; celle-l
me plaisait normment. Mon premier regard, le matin, tait pour elle.
Elle semblait me rire et m'inviter  me lever pour aller courir et
foltrer en sa compagnie. Celle qui lui faisait vis--vis et que je
voyais le jour, de ma table de travail, et le soir, en faisant mes
prires avant d'aller me coucher, tait d'une expression toute
diffrente. Elle ne riait ni ne dansait. C'tait une bacchante grave.
Sa tunique tait verte, sa couronne tait de pampres, et son bras
tendu s'appuyait sur un thyrse. Ces deux figures reprsentaient
peut-tre le printemps et l'automne. Quoi qu'il en soit, ces deux
personnages, d'un pied de haut environ, me causaient une vive
impression. Ils taient peut-tre aussi pacifiques et aussi
insignifians l'un que l'autre; mais, dans mon cerveau, ils offraient
le contraste bien tranch de la gat et de la tristesse, de la
bienveillance et de la svrit.

Je regardais la bacchante avec tonnement; j'avais lu l'histoire
d'Orphe dchir par ces cruelles, et le soir, quand la lumire
vacillante clairait le bras tendu et le thyrse, je croyais voir la
tte du divin chantre au bout d'un javelot.

Mon petit lit tait adoss  la muraille, de manire  ce que je ne
visse pas de l cette figure qui me tourmentait. Comme personne ne se
doutait de ma prvention contre elle, l'hiver tant venu, ma mre
changea mon lit de place pour le rapprocher de la chemine, et de l
je tournai le dos  ma nymphe bien aime pour ne voir que la mnade
redoutable. Je ne me vantai pas de ma faiblesse, je commenais  avoir
honte de cela; mais, comme il me semblait que cette diablesse me
regardait obstinment et me menaait de son bras immobile, je mis ma
tte sous les couvertures pour ne pas la voir en m'endormant. Ce fut
inutile. Au milieu de la nuit, elle se dtacha du mdaillon, glissa le
long de la porte, devint aussi grande qu'une _personne naturelle_,
comme disent les enfans, et marchant  la porte d'en face, elle essaya
d'arracher la jolie nymphe de son mdaillon. Celle-ci poussait des
cris dchirans; mais la bacchante ne s'en souciait pas; elle tourmenta
et dchira le papier, jusqu' ce que la nymphe s'en dtacht et
s'enfut au milieu de la chambre. L'autre l'y poursuivit, et la pauvre
nymphe chevele s'tant prcipite sur mon lit pour se cacher sous
mes rideaux, la bacchante furieuse vint vers moi, et nous pera toutes
deux mille fois de son thyrse, qui tait devenu une lance acre, et
dont chaque coup tait pour moi une blessure dont je sentais la
douleur.

Je criai, je me dbattis: ma mre vint  mon secours. Mais tandis
qu'elle se levait, bien que je fusse assez veille pour le constater,
j'tais encore assez endormie pour voir la bacchante. Le rel et le
chimrique taient simultanment devant mes yeux, et je vis
distinctement la bacchante s'attnuer, s'loigner  mesure que ma mre
approchait d'elle, devenir petite comme elle l'tait dans son
mdaillon, grimper le long de la porte comme et fait une souris, et
se replacer dans son cadre de feuilles de vigne, o elle reprit sa
pose accoutume et son air grave.

Je me rendormis, et je vis cette folle qui faisait encore des siennes.
Elle courait tout le long de la bordure, appelant toutes les silnes
et toutes les autres bacchantes, qui taient attables ou occupes 
se divertir dans les mdaillons, et elle les forait  danser avec
elle et  casser tous les meubles de la chambre.

Peu  peu le rve devint trs confus, et j'y pris une sorte de
plaisir. Le matin,  mon rveil, je vis la bacchante au lieu de la
nymphe vis--vis de moi, et comme je ne me rendais plus compte de la
nouvelle place que mon lit occupait dans la chambre, je crus un
instant qu'en retournant  leurs mdaillons, les deux petites
personnes s'taient trompes et avaient chang de porte; mais cette
hallucination se dissipa aux premiers rayons du soleil, et je n'y
pensai plus de la journe.

Le soir, mes proccupations revinrent et il en fut ainsi pendant fort
longtemps. Tant que durait le jour, il m'tait impossible de prendre
au srieux ces deux figurines colories sur le papier; mais les
premires ombres de la nuit troublaient mon cerveau, et je n'osais
plus rester seule dans la chambre. Je ne le disais pas, car ma
grand'mre raillait la poltronnerie, et je craignais qu'on ne lui
racontt ma sottise. Mais j'avais presque huit ans que je ne pouvais
pas encore regarder tranquillement la bacchante avant de m'endormir.
On ne s'imagine pas tout ce que les enfans portent de bizarrerie
contenue et d'motions caches dans leur petite cervelle.

Le sjour  Nohant de mon grand-oncle, l'abb de Beaumont, fut pour
mes deux mres une grande consolation, une sorte de retour  la vie.
C'tait un caractre enjou, un peu insouciant comme le sont les vieux
garons, un esprit remarquable, plein de ressources et de fcondit,
un caractre  la fois goste et gnreux. La nature l'avait fait
sensible et ardent. Le clibat l'avait rendu personnel; mais sa
personnalit tait si aimable, si gracieuse et si sduisante, qu'on
tait forc de lui savoir gr de ne pas partager vos peines au point
de n'avoir pas la force d'essayer de vous en distraire. C'tait le
plus beau vieillard que j'aie vu de ma vie. Il avait la peau blanche
et fine, l'oeil doux et les traits rguliers et nobles de ma
grand'mre; mais il avait encore plus de puret dans les lignes, et sa
physionomie tait plus anime. A cette poque, il portait encore des
ailes de pigeon bien poudres et la queue  la prussienne. Il tait
toujours en culottes de satin noir, en souliers  boucles, et, quand
il mettait par dessus son habit sa grande douillette de soie violette
pique et ouate, il avait l'air solennel d'un portrait de famille.

Il aimait ses aises, et son intrieur tait d'un vieux luxe
comfortable. Sa table tait raffine comme son apptit. Il tait
despote et imprieux en paroles; doux, libral et faible par le fait.
J'ai souvent pens  lui, en esquissant le portrait d'un certain
chanoine qui a t fort got dans le roman de _Consuelo_: comme lui
btard d'un grand personnage, il tait friand, impatient, railleur,
amoureux des beaux-arts, magnifique, candide et malin, en mme temps
irascible et dbonnaire. J'ai beaucoup charg la ressemblance pour les
besoins du roman, et c'est ici le cas de dire que les portraits
tracs de cette sorte ne sont plus des portraits. C'est pourquoi
lorsqu'ils paraissent blessans  ceux qui croient s'y reconnatre,
c'est une injustice commise envers l'auteur et envers soi-mme. Un
portrait de roman, pour valoir quelque chose, est toujours une figure
de fantaisie. L'homme est si peu logique, si rempli de contrastes ou
de disparates dans la ralit, que la peinture d'un homme rel serait
impossible et tout--fait insoutenable dans un ouvrage d'art. Le roman
entier serait forc de se plier aux exigences de ce caractre, et ce
ne serait plus un roman. Cela n'aurait ni exposition, ni intrigue, ni
noeud, ni dnouement, cela irait tout de travers comme la vie et
n'intresserait personne, parce que chacun veut trouver dans un roman
une sorte d'idal de la vie[52].

  [52] Cette opinion, prise dans un sens absolu, serait trs
  contestable. On s'efforce, en ce moment, de fonder une cole de
  _ralisme_ qui sera un progrs si elle n'outrepasse pas son but
  et ne devient pas trop systmatique. Mais, dans les ouvrages que
  j'ai lus, dans ceux de M. Champfleury, entre autres, le ralisme
  est encore potis suffisamment pour donner raison  la courte
  thorie que j'expose. Je suis heureuse d'avoir cette occasion de
  dire que je trouve ravissante la manire de M. Champfleury,
  raliste ou non.

     (_Note de 1854._)


C'est donc une btise de croire qu'un auteur ait voulu faire aimer ou
har telle ou telle personne, en donnant  ses personnages quelques
traits saisis sur la nature. La moindre diffrence en fait un tre de
convention, et je soutiens qu'en littrature on ne peut faire d'une
figure _relle_ une peinture _vraisemblable_, sans se jeter dans
d'normes diffrences et sans dpasser extrmement, en bien ou en mal,
les dfauts et les qualits de l'tre humain qui a pu servir de
premier type  l'imagination. C'est absolument comme le jeu des
acteurs, qui ne parat vrai sur la scne qu' la condition de dpasser
ou d'attnuer beaucoup la ralit. Caricature ou idalisation, ce
n'est plus le modle primitif, et ce modle a peu de jugement s'il
croit se reconnatre, s'il prend du dpit ou de la vanit en voyant ce
que l'art et la fantaisie ont pu faire de lui.

Lavater disait (ce ne sont pas ses expressions, mais c'est sa pense):
On oppose  mon systme un argument que je nie. On dit qu'un sclrat
ressemble parfois  un honnte homme et rciproquement. Je rponds que
si on se trompe  cette ressemblance, c'est qu'on ne sait pas
observer, c'est qu'on ne sait pas voir. Il peut exister certainement
entre l'honnte homme et le sclrat, une ressemblance vulgaire,
apparente. Il n'y a peut-tre mme qu'une petite ligne, un lger pli,
un _rien_ qui constitue la dissemblance. _Mais ce rien est tout._

Ce que Lavater disait  propos des diffrences dans la ralit
physique, est encore plus vrai quand on l'applique  la vrit
relative dans les arts. La musique n'est pas de l'harmonie imitative,
du moins l'harmonie imitative n'est pas de la musique. La couleur en
peinture n'est qu'une interprtation, et la reproduction exacte des
tons rels n'est pas de la couleur. Les personnages de roman ne sont
donc pas des figures ayant un modle existant. Il faut avoir connu
mille personnes pour en peindre une seule. Si on n'en avait tudi
qu'une seule et qu'on voult en faire un type exact, elle ne
ressemblerait  rien et ne semblerait pas possible.

J'ai fait cette digression pour n'y pas revenir plus tard. Elle n'est
mme pas ncessaire au rapprochement qu'on pourrait faire entre mon
oncle de Beaumont et mon chanoine de _Consuelo_; car j'ai peint un
chanoine chaste, et mon grand-oncle se piquait de tout le contraire.
Il avait eu de trs belles aventures, et il et t bien fch de n'en
point avoir. Il y avait mille autres diffrences que je n'ai pas
besoin d'indiquer, ne ft-ce que celle de la gouvernante de mon roman,
qui n'a pas le moindre trait de la gouvernante de mon grand-oncle.
Celle-ci tait dvoue, sincre, excellente. Elle lui a ferm les
yeux, et elle a hrit de lui, ce qui lui tait bien d: et pourtant
mon oncle lui parlait quelquefois comme le chanoine parle  _Dame
Brigitte_ dans mon roman. Il n'y a donc rien de moins rel que ce qui
parat le plus vrai dans un ouvrage d'art.

Mon grand-oncle n'avait,  l'gard des femmes, aucune espce de
_prjugs_. Pourvu qu'elles fussent belles et bonnes, il ne leur
demandait compte ni de leur naissance ni de leur pass. Aussi avait-il
entirement accept ma mre, et il lui tmoigna toute sa vie une
affection paternelle. Il la jugeait bien et la traitait comme un
enfant de bon coeur et de mauvaise tte, la grondant, la consolant, la
dfendant avec nergie quand on tait injuste envers elle; la
rprimant avec svrit quand elle tait injuste envers les autres. Il
fut toujours un mdiateur quitable, un conciliateur persuasif entre
elle et ma grand'mre. Il la prservait des boutades de Deschartres,
en donnant tort ouvertement  celui-ci, sans que jamais il pt se
fcher ni se rvolter contre le protectorat ferme et enjou du
grand-oncle.

La lgret de cet aimable vieillard tait donc un bienfait au milieu
de nos amertumes domestiques, et j'ai souvent remarqu que tout est
bon dans les personnes qui sont bonnes, mme leurs dfauts apparens.
On s'imagine d'avance qu'on en souffrira, et puis il arrive peu  peu
qu'on en profite, et que ce qu'elles ont en plus ou en moins dans un
certain sens corrige ce que nous avons en moins ou en plus dans le
sens contraire. Elles rendent l'quilibre  notre vie, et nous nous
apercevons que les tendances que nous leur avons reproches taient
trs ncessaires pour combattre l'abus ou l'excs des ntres.

La srnit et l'enjouement du grand-oncle parurent donc un peu
choquans dans les premiers jours. Il regrettait pourtant trs
sincrement son cher Maurice, mais il voulait distraire ces deux
femmes dsoles, et il y parvint. Bientt on ressuscita un peu avec
lui. Il avait tant d'esprit, tant d'activit dans les ides, tant de
grce  raconter,  railler,  amuser les autres en s'amusant
lui-mme, qu'il tait impossible d'y rsister. Il imagina de nous
faire jouer la comdie pour la fte de ma grand'mre, et cette
surprise lui fut mnage de longue main. La grande pice qui servait
d'antichambre  la chambre de ma mre, et dans laquelle ma grand'mre,
qui ne montait presque jamais l'escalier, ne risquait gure de
surprendre les apprts, fut convertie en salle de spectacle. On dressa
des planches sur des tonneaux, les acteurs, qui taient Hippolyte,
Ursule et moi, n'ayant pas la taille assez leve pour toucher au
plafond, malgr cet exhaussement du sol. C'tait une espce de thtre
de marionnettes, mais il tait charmant. Mon grand-oncle dcoupa,
colla et peignit lui-mme les dcors; il fit la pice et nous enseigna
nos rles, nos couplets et nos gestes. Il se chargea de l'emploi de
souffleur. Deschartres, avec son flageolet, fit office d'orchestre. On
s'assura que je n'avais pas oubli le _bolero_ espagnol, quoique
depuis prs de trois ans on ne me l'et pas fait danser. Je fus donc
charge  moi seule de la partie du ballet, et le tout russit 
merveille. La pice n'tait ni longue ni complique. C'tait un
-propos des plus nafs, et le dnouement tait la prsentation d'un
bouquet  _Marie_. Hippolyte, comme le plus g et le plus savant,
avait les plus longues tirades, mais quand l'auteur vit que la
meilleure mmoire de nous trois tait celle d'Ursule, et qu'elle avait
un singulier plaisir  dgoiser son rle avec aplomb, il allongea ses
rpliques et montra notre babillarde drolette sous son vritable
aspect. C'est ce qu'il y eut de meilleur dans la pice. Elle y
conservait son surnom de Caquet Bon-Bec, et y adressait  la bonne
maman un compliment de longue haleine et des couplets qui ne
finissaient pas.

Je ne dansai pas mon bolro avec moins d'assurance. La timidit et la
gaucherie ne m'taient pas encore venues, et je me souviens que
Deschartres m'impatientant, parce que, soit motion, soit incapacit,
il ne jouait ni juste ni dans le rhythme, je terminai le ballet par
une improvisation d'entrechats et de pirouettes qui fit rire ma
grand'mre aux clats. C'tait tout ce que l'on voulait, car il y
avait environ trois ans que la pauvre femme n'avait souri. Mais,
tout--coup, comme effraye d'elle-mme, elle fondit en larmes, et
l'on se hta de me prendre par les pieds au milieu de mon dlire
chorgraphique, de me faire passer par-dessus la rampe et de
m'apporter sur ses genoux pour y recevoir mille baisers arross de
pleurs.

Vers la mme poque, ma grand'mre commena  m'enseigner la musique.
Malgr ses doigts  moiti paralyss et sa voix casse, elle chantait
encore admirablement, et les deux ou trois accords qu'elle pouvait
faire pour s'accompagner taient d'une harmonie si heureuse et si
large que, quand elle s'enfermait dans sa chambre pour relire quelque
vieil opra  la drobe, et qu'elle me permettait de rester auprs
d'elle, j'tais dans une vritable extase. Je m'asseyais par terre
sous le vieux clavecin o Brillant, son chien favori, me permettait de
partager un coin de tapis, et j'aurais pass l ma vie entire, tant
cette voix chevrotante et le son criard de cette pinette me
charmaient. C'est qu'en dpit des infirmits de cette voix et de cet
instrument, c'tait de la belle musique, admirablement comprise et
sentie. J'ai bien entendu chanter depuis, et avec des moyens
magnifiques. Mais si j'ai entendu quelque chose de plus, je puis dire
que ce n'a jamais t quelque chose de mieux. Elle avait su beaucoup
de musique des matres, et elle avait connu Gluck et Piccini pour
lesquels elle tait reste impartiale, disant que chacun avait son
mrite, et qu'il ne fallait pas comparer, mais apprcier les
individualits. Elle savait encore par coeur des fragmens de Lo, de
Hasse et de Durante que je n'ai jamais entendu chanter qu' elle, et
que je ne saurais mme dsigner, mais que je reconnatrais si je les
entendais de nouveau. C'tait des ides simples et grandes, des formes
classiques et calmes. Mme dans les choses qui avaient t le plus de
mode dans sa jeunesse, elle distinguait parfaitement le ct faible,
et n'aimait pas ce que nous appelons aujourd'hui le _rococo_. Son got
tait franc, svre et grave.

Elle m'enseigna les principes, et si clairement, que cela ne me parut
pas la mer  boire. Plus tard, quand j'eus des matres, je n'y compris
plus rien, et je me dgotai de cette tude  laquelle je ne me crus
pas propre. Mais depuis, j'ai bien senti que c'tait la faute des
matres plus que la mienne, et que si ma grand'mre s'en ft toujours
mle exclusivement, j'aurais t musicienne, car j'tais bien
organise pour l'tre, et je comprends le beau qui, dans cet art,
m'impressionne et me transporte plus que dans tous les autres.




CHAPITRE DEUXIEME.

 Mme de Genlis, les _Battucas_.--Les rois et les reines des
   contes de fes.--L'cran vert.--La grotte et la cascade.--Le
   vieux chteau.--Premire sparation d'avec ma
   mre.--Catherine.--Effroi que me causait l'ge et l'air imposant
   de ma grand'mre.--Voyage  Paris.--La grande
   berline.--L'appartement de ma grand'mre  Paris.--Mes
   promenades avec ma mre.--La coiffure  la chinoise.--Ma
   soeur.--Premier chagrin violent.--La poupe noire.--Maladie et
   visions dans le dlire.


Ma petite cervelle tait toujours pleine de posie, et mes lectures me
tenaient en haleine sous ce rapport. Berquin, ce vieux ami des enfans
qu'on a, je crois trop vant, ne me passionna jamais. Quelquefois ma
mre nous lisait tout haut des fragmens de roman de Mme de Genlis,
cette bonne dame qu'on a trop oublie, et qui avait un talent rel.
Qu'importent aujourd'hui ses prjugs, sa demi-morale souvent fausse
et son caractre personnel, qui ne semble pas avoir eu de parti pris
entre l'ancien monde et le nouveau? Relativement au cadre qui a pes
sur elle, elle a peint aussi largement que possible. Son vritable
naturel a d tre excellent, et il y a certain roman d'elle qui ouvre
vers l'avenir des perspectives trs larges. Son imagination est
reste frache sous les glaces de l'ge, et, dans les dtails, elle
est vritablement artiste et pote.

Il existe d'elle un roman publi sous la Restauration, un des
derniers, je crois, qu'elle ait crit, et dont je n'ai jamais entendu
parler depuis cette poque. J'avais quinze ou seize ans quand je le
lus, et je ne saurais dire s'il eut du succs. Je ne me le rappelle
pas bien, mais il m'a vivement impressionne, et il a produit son
effet sur toute ma vie. Ce roman est intitul les _Battucas_, et il
est minemment socialiste. Les _Battucas_ sont une petite tribu qui a
exist, en ralit ou en imagination, dans une valle espagnole cerne
de montagnes inaccessibles. A la suite de je ne sais quel vnement,
cette tribu s'est renferme volontairement en un lieu o la nature lui
offre toutes les ressources imaginables, et o, depuis plusieurs
sicles, elle se perptue sans avoir aucun contact avec la
civilisation extrieure. C'est une petite rpublique champtre,
gouverne par des lois d'un idal naf. On y est forcment vertueux;
c'est l'ge d'or avec tout son bonheur et toute sa posie. Un jeune
homme, dont je ne sais plus le nom et qui vivait l dans toute la
candeur des moeurs primitives, dcouvre un jour, par hasard, le
sentier perdu qui mne au monde moderne. Il se hasarde, il quitte sa
douce retraite, le voil lanc dans notre civilisation, avec la
simplicit et la droiture de la logique naturelle. Il voit des palais,
des armes, des thtres, des oeuvres d'art, une cour, des femmes du
monde, des savans, des hommes clbres; et son tonnement, son
admiration tiennent du dlire. Mais il voit aussi des mendians, des
orphelins abandonns, des plaies tales  la porte des glises, des
hommes qui meurent de faim  la porte des riches. Il s'tonne encore
plus. Un jour, il prend un pain sur l'talage d'un boulanger pour le
donner  une pauvre femme qui pleure avec son enfant ple et mourant
dans les bras. On le traite de voleur, on le menace; ses amis le
grondent et tchent de lui expliquer ce que c'est que la proprit. Il
ne comprend pas. Une belle dame le sduit, mais elle a des fleurs
artificielles dans les cheveux, des fleurs qu'il a crues vraies et qui
l'tonnent, parce qu'elles sont sans parfum. Quand on lui explique que
ce ne sont pas des fleurs, il s'effraie, il a peur de cette femme qui
lui a sembl si belle, il craint qu'elle ne soit artificielle aussi.

Je ne sais plus combien de dceptions lui viennent quand il voit le
mensonge, le charlatanisme, la convention, l'injustice partout. C'est
le Candide ou le Huron de Voltaire, mais c'est conu plus navement,
c'est une oeuvre chaste, sincre, sans amertume, et dont les dtails
ont une posie infinie. Je crois que le jeune Battucas retourne  sa
valle, et recouvre sa vertu sans retrouver son bonheur, car il a bu 
la coupe empoisonne du sicle. Je ne voudrais pas relire ce livre, je
craindrais de ne plus le trouver aussi charmant qu'il m'a sembl.

Autant qu'il m'en souvient, la conclusion de Mme de Genlis n'est pas
hardie: elle ne veut pas donner tort  la socit, et,  plusieurs
gards, elle a raison d'accepter l'humanit telle qu'elle est devenue
par les lois mmes du progrs. Mais il me semble qu'en gnral, les
argumens qu'elle place dans la bouche de l'espce de mentor dont elle
fait accompagner son hros  travers l'examen du monde moderne, sont
assez faibles; je les lisais sans plaisir et sans conviction, et l'on
pense bien pourtant qu' seize ans, sortant du clotre, et encore
soumise  la loi catholique, je n'avais pas de parti pris contre la
socit officielle. Les nafs raisonnemens du _Battucas_ me
charmaient, au contraire, et, chose bizarre, c'est peut-tre  Mme de
Genlis, l'institutrice et l'amie de Louis-Philippe, que je dois mes
premiers instincts socialistes et dmocratiques.

Mais je me trompe: je les dois  la singularit de ma position,  ma
naissance _ cheval_, pour ainsi dire sur deux classes,  mon amour
pour ma mre, contrari et bris par des prjugs qui m'ont fait
souffrir avant que je pusse les comprendre. Je les dois aussi  mon
ducation, qui fut tour  tour philosophique et religieuse, et  tous
les contrastes que ma propre vie m'a prsents ds l'ge le plus
tendre. J'ai donc t dmocrate, non-seulement par le sang que ma mre
a mis dans mes veines, mais par les luttes que ce sang du peuple a
souleves dans mon coeur et dans mon existence; et si les livres ont
fait de l'effet sur moi, c'est que leurs tendances ne faisaient que
confirmer et consacrer les miennes.

Pourtant, les princesses et les rois des contes de fes firent
longtemps mes dlices. C'est que, dans mes rves d'enfant, ces
personnages taient le type de l'amnit, de la bienfaisance et de la
beaut. J'aimais leur luxe et leurs parures; mais tout cela leur
venait des fes, et ces rois-l n'ont rien de commun avec les rois
vritables. Ils sont traits d'ailleurs fort cavalirement par les
gnies quand ils se conduisent mal, et,  cet gard, ils sont soumis 
une justice plus svre que celle des peuples.

Les fes et les gnies? o taient-ils, ces tres qui pouvaient tout,
et qui, d'un coup de baguette, vous faisaient entrer dans un monde de
merveilles! Ma mre ne voulut jamais me dire qu'ils n'existaient pas,
et je lui en sais maintenant un gr infini. Ma grand'mre n'y et pas
t par quatre chemins, si j'avais os lui faire les mmes questions.
Toute pleine de Jean-Jacques et de Voltaire, elle et dmoli sans
remords et sans piti tout l'difice enchant de mon imagination. Ma
mre procdait autrement. Elle ne m'affirmait rien, elle ne niait rien
non plus. La raison venait bien assez vite  son gr, et dj je
pensais bien par moi-mme que mes chimres ne se raliseraient pas;
mais si la porte de l'esprance n'tait plus toute grande ouverte
comme dans les premiers jours, elle n'tait pas encore ferme  clef.
Il m'tait permis de fureter autour et de tcher d'y trouver une
petite fente pour regarder au travers. Enfin je pouvais encore rver
toute veille, et je ne m'en faisais pas faute.

Je me souviens que dans les soirs d'hiver, ma mre nous lisait tantt
du Berquin, tantt les veilles du chteau de Mme de Genlis, et tantt
d'autres fragmens de livres  notre porte, mais dont je ne me
souviens plus. J'coutais d'abord attentivement. J'tais assise aux
pieds de ma mre devant le feu, et il y avait entre le feu et moi, un
vieux cran  pieds, garni de taffetas vert. Je voyais un peu le feu 
travers ce taffetas us, et il y produisait de petites toiles dont
j'augmentais le rayonnement en clignotant. Alors peu  peu je perdais
le sens des phrases que lisait ma mre. Sa voix me jetait dans une
sorte d'assoupissement moral, o il m'tait impossible de suivre une
ide. Des images se dessinaient devant moi et venaient se fixer sur
l'cran vert. C'taient des bois, des rivires, des villes d'une
architecture bizarre et gigantesque comme j'en vois encore souvent en
songe; des palais enchants avec des jardins comme il n'y en a pas,
avec des milliers d'oiseaux d'azur, d'or et de pourpre qui
voltigeaient sur les fleurs, et qui se laissaient prendre comme les
roses se laissent cueillir. Il y avait des roses vertes, noires,
violettes, des roses bleues surtout. Il parat que la rose bleue a t
longtemps le rve de Balzac. Elle tait aussi le mien dans mon
enfance, car les enfans, comme les potes, sont amoureux de ce qui
n'existe pas. Je voyais aussi des bosquets illumins, des jets d'eau,
des profondeurs mystrieuses, des ponts chinois, des arbres couverts
de fruits d'or et de pierreries; enfin, tout le monde fantastique de
mes contes devenait sensible, vident, et je m'y perdais avec dlices.
Je fermais les yeux et je le voyais encore; mais quand je les
rouvrais, ce n'tait que sur l'cran que je pouvais le retrouver. Je
ne sais quel travail de mon cerveau avait fix l cette vision plutt
qu'ailleurs; mais il est certain que j'ai contempl sur cet cran vert
des merveilles inoues.

Un jour ces apparitions devinrent si compltes, que j'en fus comme
effraye, et que je demandai  ma mre si elle ne les voyait pas. Je
prtendais qu'il y avait de grandes montagnes bleues sur l'cran, et
elle me secoua sur ses genoux en chantant pour me ramener  moi-mme.
Je ne sais si ce fut pour donner un aliment  mon imagination trop
excite qu'elle imagina elle-mme une cration purile, mais
ravissante pour moi, et qui a fait longtemps mes dlices. Voici ce que
c'tait.

Il y a dans notre enclos un petit bois plant de charmilles,
d'rables, de frnes, de tilleuls et de lilas. Ma mre choisit un
endroit o une alle tournante conduit  une sorte d'impasse. Elle
pratiqua, avec l'aide d'Hippolyte, de ma bonne, d'Ursule et de moi, un
petit sentier dans le fourr, qui tait alors fort pais. Ce sentier
fut bord de violettes, de primevres et de pervenches, qui, depuis ce
temps-l, ont tellement prospr qu'elles ont envahi presque tout le
bois. L'impasse devint donc un petit nid o un banc fut tabli sous
les lilas et les aubpines; et l'on allait tudier et rpter l ses
leons pendant le beau temps. Ma mre y portait son ouvrage, et nous y
portions nos jeux, surtout nos pierres et nos briques pour construire
des maisons, et nous donnions  ces difices, Ursule et moi, des noms
pompeux: c'tait le chteau de la Fe, c'tait le palais de la Belle
au bois dormant, etc. Voyant que nous ne venions pas  bout de
raliser nos rves dans ces constructions grossires, ma mre quitta
un jour son ouvrage et se mit de la partie. Otez-moi, nous dit-elle,
vos vilaines pierres  chaux et vos briques casses; allez me chercher
des pierres bien couvertes de mousse, des cailloux roses, verts, des
coquillages, et que tout cela soit joli, ou bien je ne m'en mle pas.

Voil notre imagination allume. Il s'agit de ne rien rapporter qui ne
soit joli, et nous nous mettons  la recherche de ces trsors que
jusque-l nous avions fouls aux pieds sans les connatre. Que de
discussions avec Ursule pour savoir si cette mousse est assez
veloute, si ces pierres ont une forme heureuse, si ces cailloux sont
assez brillans! D'abord tout nous avait paru bon, mais bientt la
comparaison s'tablit, les diffrences nous frapprent, et, peu  peu,
rien ne nous paraissait plus digne de notre construction nouvelle. Il
fallut que la bonne nous conduist  la rivire pour y trouver ces
beaux cailloux d'meraude, de lapis et de corail qui brillent sous les
eaux basses et courantes. Mais,  mesure qu'ils schent hors de leur
lit, ils perdent leurs vives couleurs, et c'tait une dception
continuelle. Nous les replongions cent fois dans l'eau pour en ranimer
l'clat. Il y a, dans nos terrains des quartz superbes et une quantit
d'ammonites et des ptrifications antdiluviennes d'une grande beaut
et d'une grande varit. Nous n'avions jamais fait attention  tout
cela, et le moindre objet nous devenait une surprise, une dcouverte
et une conqute.

Il y avait  la maison un ne, le meilleur ne que j'aie jamais connu.
Je ne sais s'il avait t malicieux dans sa jeunesse, comme tous ses
pareils, mais il tait vieux, trs vieux; il n'avait plus ni rancunes
ni caprices; il marchait d'un pas grave et mesur; respect pour son
grand ge et ses bons services, il ne recevait jamais ni corrections,
ni reproches, et s'il tait le plus irrprochable des nes, on peut
dire aussi qu'il en tait le plus heureux et le plus estim. On nous
mettait, Ursule et moi, chacune dans une de ses bannes, et nous
voyagions ainsi sur ses flancs sans qu'il et jamais la pense de se
dbarrasser de nous. Au retour de la promenade, l'ne rentrait dans sa
libert habituelle, car il ne connaissait ni corde, ni ratelier.
Toujours errant dans les cours, dans le village ou dans la prairie du
jardin, il tait absolument livr  lui-mme, ne commettant jamais de
mfaits, et usant discrtement de toutes choses. Il lui prenait
souvent fantaisie d'entrer dans la maison, dans la salle  manger, et
mme dans l'appartement de ma grand'mre qui le trouva un jour
install dans son cabinet de toilette, le nez sur une bote de poudre
d'iris, qu'il respirait d'un air srieux et recueilli. Il avait mme
appris  ouvrir les portes qui ne fermaient qu'au loquet, d'aprs
l'ancien systme du pays; et, comme il connaissait parfaitement tout
le rez-de-chausse, il cherchait toujours ma grand'mre dont il savait
bien qu'il recevrait quelque friandise. Il lui tait indiffrent de
faire rire; suprieur aux sarcasmes, il avait des airs de philosophe
qui n'appartenaient qu' lui. Sa seule faiblesse tait le
dsoeuvrement et l'ennui de la solitude qui en est la consquence. Une
nuit, ayant trouv la porte du lavoir ouverte, il monta un escalier de
sept ou huit marches, traversa la cuisine, le vestibule, souleva le
loquet de deux ou trois pices, et arriva  la porte de la chambre 
coucher de ma grand'mre; mais trouvant l un verrou, il se mit 
gratter du pied pour avertir de sa prsence. Ne comprenant rien  ce
bruit, et croyant qu'un voleur essayait de crocheter sa porte, ma
grand'mre sonna sa femme de chambre qui accourut sans lumire, vint 
la porte, et tomba sur l'ne en jetant les hauts cris.

Mais ceci est une digression. Je reviens  nos promenades. L'ne fut
mis par nous en rquisition et il rapportait chaque jour dans ses
paniers une provision de pierres pour notre difice. Ma mre
choisissait les plus belles ou les plus bizarres, et quand les
matriaux furent rassembls, elle commena  btir devant nous avec
ses petites mains fortes et diligentes, non pas une maison, non pas un
chteau, mais une grotte en rocaille.

Une grotte! nous n'avions aucune ide de cela. La ntre n'atteignit
gures que quatre ou cinq pieds de haut, et deux ou trois de
profondeur. Mais la dimension n'est rien pour les enfans, ils ont la
facult de voir en grand, et comme l'ouvrage dura quelques jours,
pendant quelques jours nous crmes que notre rocaille allait s'lever
jusqu'aux nues. Quand elle fut termine, elle avait acquis dans notre
cervelle les proportions que nous avions rves, et j'ai besoin de me
rappeler qu'en montant sur ses premires assises je pouvais en
atteindre le sommet; j'ai besoin de voir le petit emplacement qu'elle
occupait, et qui existe encore, pour ne pas me persuader, encore
aujourd'hui, que c'tait une caverne de montagne.

C'tait du moins trs joli; je ne pourrai jamais me persuader le
contraire: Ce n'taient que cailloux choisis, mariant leurs vives
couleurs; pierres couvertes de mousses fines et soyeuses, coquillages
superbes, festons de lierre au-dessus et gazons tout autour. Mais cela
ne suffisait pas; il fallait une source et une cascade, car une grotte
sans eau vive est un corps sans me. Or, il n'y avait pas le moindre
filet d'eau dans le petit bois. Mais ma mre ne s'arrtait pas pour si
peu. Une grande terrine  fond d'mail vert, qui servait aux
savonnages, fut enterre jusqu'aux bords dans l'intrieur de la
grotte, borde de plantes et de fleurs qui cachaient la poterie, et
remplie d'une eau limpide que nous avions grand soin de renouveler
tous les jours. Mais la cascade! nous la demandions avec ardeur.
Demain vous aurez la cascade, dit ma mre; mais vous n'irez pas voir
la grotte avant que je vous fasse appeler, car il faut que la fe
s'en mle, et votre curiosit pourrait la contrarier.

Nous observmes religieusement cette prescription, et  l'heure dite,
ma mre vint nous chercher. Elle nous amena par le sentier en face de
la grotte, nous dfendit de regarder derrire, et, me mettant une
petite baguette dans la main, elle frappa trois fois dans les siennes,
me recommandant de frapper en mme temps de ma baguette le centre de
la grotte, qui prsentait alors un orifice garni d'un tuyau de sureau.
Au troisime coup de baguette, l'eau, se prcipitant dans le tuyau,
fit irruption si abondamment, que nous fmes inondes, Ursule et moi,
 notre grande satisfaction, et en poussant des cris de joie
dlirante. Puis, la cascade tombant de deux pieds de haut dans le
bassin form par la terrine, offrit une nappe d'eau cristalline, qui
dura deux ou trois minutes et s'arrta.... lorsque toute l'eau du vase
que ma bonne, cache derrire la grotte, versait dans le tuyau de
sureau fut puise, et que, dbordant de la terrine, l'_onde pure_ et
copieusement arros les fleurs plantes sur ses bords. L'illusion fut
donc de courte dure, mais elle avait t complte, dlicieuse, et je
ne crois pas avoir prouv plus de surprise et d'admiration quand j'ai
vu par la suite les grandes cataractes des Alpes et des Pyrnes.

Quand la grotte eut atteint son dernier degr de perfection, comme ma
grand'mre ne l'avait pas encore vue, nous allmes solennellement la
prier de nous honorer de sa visite dans le petit bois, et nous
disposmes tout pour lui donner la surprise de la cascade. Nous nous
imaginions qu'elle serait ravie; mais, soit qu'elle trouvt la chose
trop purile, soit qu'elle ft mal dispose pour ma mre, ce jour-l,
au lieu d'admirer notre chef-d'oeuvre, elle se moqua de nous, et la
terrine servant de bassin (nous avions pourtant mis des petits
poissons dedans pour lui faire fte!) nous attira plus de railleries
que d'loges. Pour mon compte j'en fus consterne, car rien au monde
ne me paraissait plus beau que notre grotte enchante, et je souffrais
rellement quand on s'efforait de m'ter une illusion.

Les promenades  ne nous mettaient toujours en grande joie; nous
allions  la messe tous les dimanches sur ce patriarche des roussins,
et nous portions notre djeuner pour le manger aprs la messe, dans le
vieux chteau de Saint-Chartier qui touche  l'glise. Ce chteau
tait gard par une vieille femme qui nous recevait dans les vastes
salles abandonnes du vieux manoir, et ma mre prenait plaisir  y
passer une partie de la journe.

Ce qui me frappait le plus, c'tait l'apparence fantastique de la
vieille femme, qui tait pourtant une vritable paysanne, mais qui ne
tenait aucun compte du dimanche et filait sa quenouille, ce jour-l,
avec autant d'activit que dans la semaine, bien que l'observation du
chmage soit une des plus rigoureuses habitudes du paysan de la
Valle-Noire. Cette vieille avait-elle servi quelque seigneur de
village, voltairien et philosophe? Je ne sais. J'ai oubli son nom,
mais non l'aspect imposant du chteau tel qu'il a t encore pendant
plusieurs annes aprs cette poque. C'tait un redoutable manoir,
bien entier et trs habitable, quoique dgarni de meubles. Il y avait
des salles immenses, des chemines colossales et des oubliettes que je
me rappelle parfaitement.

Ce chteau est clbre dans l'histoire du pays. Il tait le plus fort
de la province, et longtemps il servit de rsidence aux princes du bas
Berry. Il a t assig par Philippe-Auguste en personne, et plus
tard, il fut encore occup par les Anglais, et repris sur eux 
l'poque des guerres de Charles VII. C'est un grand carr flanqu de
quatre tours normes. Le propritaire, lass de l'entretenir, voulut
l'abattre pour vendre les matriaux. On russit  enlever la charpente
et  effondrer toutes les cloisons et murailles intrieures; mais on
ne put entamer les tours bties en ciment romain, et les chemines
furent impossibles  draciner. Elles sont encore debout, levant
leurs longs tuyaux  40 pieds dans les airs, sans que jamais, depuis
trente ans, la tempte ou la gele en ait dtach une seule brique. En
somme, c'est une ruine magnifique et qui bravera le temps et les
hommes pendant bien des sicles encore. La base est de construction
romaine, le corps de l'difice est des premiers temps de la fodalit.

C'tait un voyage alors que d'aller  Saint-Chartier. Les chemins
taient impraticables pendant neuf mois de l'anne. Il fallait aller
par les sentiers des prairies, ou se risquer avec le pauvre ne qui
resta plus d'une fois plant dans la glaise avec son fardeau.
Aujourd'hui, une route superbe, borde de beaux arbres, nous y mne en
un quart d'heure; mais le chteau me faisait une bien plus vive
impression, alors qu'il fallait plus de peine pour y arriver.

Enfin, les arrangemens de famille furent termins, et ma mre signa
l'engagement de me laisser  ma grand'mre, qui voulait absolument se
charger de mon ducation. J'avais montr une si vive rpugnance pour
cette convention qu'on ne m'en parla plus, du moment qu'elle fut
adopte. On s'entendit pour me dtacher peu  peu de ma mre sans que
je pusse m'en apercevoir; et, pour commencer, elle partit seule pour
Paris, impatiente qu'elle tait de revoir Caroline.

Comme je devais aller  Paris quinze jours aprs avec ma grand'mre,
et que je voyais mme dj prparer la voiture et faire les paquets,
je n'eus pas trop d'effroi ni de chagrin. On me disait qu' Paris je
demeurerais tout prs de ma petite maman et que je la verrais tous les
jours. Pourtant, j'prouvai une sorte de terreur quand je me trouvai
sans elle dans cette maison qui recommena  me paratre grande comme
dans les premiers jours que j'y avais passs. Il fallut aussi me
sparer de ma bonne, que j'aimais tendrement et qui allait se marier.
C'tait une paysanne que ma mre avait prise en remplacement de
l'Espagnole Ccilia, aprs la mort de mon pre. Cette excellente femme
vit toujours et vient me voir souvent pour m'apporter des fruits de
son cormier, arbre assez rare dans notre pays, et qui y atteint
pourtant des proportions normes. Le cormier de Catherine fait son
orgueil et sa gloire, et elle en parle comme ferait le gardien
_cicerone_ d'un monument splendide. Elle a eu une nombreuse famille,
et des malheurs par consquent. J'ai eu souvent l'occasion de lui
rendre service. C'est un bonheur de pouvoir assister la vieillesse de
l'tre qui a soign notre enfance. Il n'y avait rien de plus doux et
de plus patient au monde que Catherine. Elle tolrait, elle admirait
mme navement toutes mes sottises. Elle m'a horriblement gte, et je
ne m'en plains pas, car je ne devais pas l'tre longtemps par mes
bonnes, et j'eus bientt  expier la tolrance et la tendresse dont je
n'avais pas assez senti le prix.

Elle me quitta en pleurant, bien que ce ft pour un mari excellent,
d'une belle figure, d'une grande probit, intelligent, et riche par
dessus le march; socit bien prfrable  celle d'une enfant
pleureuse et fantasque; mais le bon coeur de cette fille ne calculait
pas, et ses larmes me donnrent la premire notion de l'absence.
Pourquoi pleures-tu? lui disais-je; nous nous reverrons bien!--Oui, me
disait-elle; mais je m'en vas  une grande demi-lieue d'ici, et je ne
vous reverrai pas tous les jours.

Cela me fit faire des rflexions, et je commenai  me tourmenter de
l'absence de ma mre. Je ne fus pourtant alors que quinze jours
spare d'elle, mais ces quinze jours sont plus distincts dans ma
mmoire que les trois annes qui venaient de s'couler, et mme
peut-tre que les trois annes qui suivirent, et qu'elle passa encore
avec moi. Tant il est vrai que la douleur seule marque dans l'enfance
le sentiment de la vie!

Pourtant, il ne se passa rien de remarquable durant ces quinze jours.
Ma grand'mre, s'apercevant de ma mlancolie, s'efforait de me
distraire par le travail. Elle me donnait mes leons, et se montrait
beaucoup plus indulgente que ma mre pour mon criture et pour la
rcitation de mes fables. Plus de rprimandes, plus de punitions. Elle
en avait toujours t fort sobre, et, voulant se faire aimer, elle me
donnait plus d'loges, d'encouragemens et de bonbons que de coutume.
Tout cela et d me sembler fort doux, car ma mre tait rigide et
sans misricorde pour mes langueurs et mes distractions. Eh bien, le
coeur de l'enfant est un petit monde dj aussi bizarre et aussi
inconsquent que celui de l'homme. Je trouvais ma grand'mre plus
svre et plus effrayante dans sa douceur que ma mre dans ses
emportemens; jusque-l, je l'avais aime, et je m'tais montre
confiante et caressante avec elle. De ce moment, et cela dura bien
longtemps aprs, je me sentis froide et rserve en sa prsence; ses
caresses me gnaient et me donnaient envie de pleurer, parce qu'elles
me rappelaient les treintes plus passionnes de ma petite mre. Et
puis ce n'tait pas, avec elle, une vie de tous les instans, une
familiarit, une expansion continuelles. Il fallait du respect, et
cela me semblait glacial. La terreur que ma mre me causait parfois
n'tait qu'un instant douloureux  passer. L'instant d'aprs j'tais
sur ses genoux, sur son sein, je la tutoyais, tandis qu'avec la bonne
maman c'taient des caresses de crmonie, pour ainsi dire. Elle
m'embrassait solennellement et comme par rcompense de ma bonne
conduite; elle ne me traitait pas assez comme un enfant, tant elle
souhaitait me donner de _la tenue_ et me faire perdre l'invincible
laisser-aller de ma nature, que ma mre n'avait jamais rprim avec
persistance. Il ne fallait plus se rouler par terre, rire bruyamment,
parler berrichon. Il fallait se tenir droite, porter des gants, faire
silence; ou chuchoter bien bas dans un coin, avec Ursulette. A chaque
lan de mon organisation on opposait une petite rpression bien douce,
mais assidue. On ne me grondait pas, mais on me disait _vous_, et
c'tait tout dire. _Ma fille, vous vous tenez comme une bossue; ma
fille, vous marchez comme une paysanne; ma fille, vous avez encore
perdu vos gants! ma fille, vous tes trop grande pour faire de
pareilles choses._ Trop grande! j'avais sept ans, et on ne m'avait
jamais dit que j'tais trop grande. Cela me faisait une peur affreuse
d'tre devenue tout--coup si grande depuis le dpart de ma mre. Et
puis, il fallait apprendre toute sorte d'usages qui me paraissaient
ridicules. Il fallait faire la rvrence aux personnes qui venaient en
visite. Il ne fallait plus mettre le pied  la cuisine et ne plus
tutoyer les domestiques, afin qu'ils perdissent l'habitude de me
tutoyer. Il ne fallait pas mme lui dire _vous_. Il fallait lui parler
 la troisime personne: _Ma bonne maman veut-elle me permettre
d'aller au jardin?_

Elle avait certainement raison, l'excellente femme, de vouloir me
frapper d'un grand respect moral pour sa personne et pour le code des
grandes habitudes de civilisation qu'elle voulait m'imposer. Elle
prenait possession de moi, elle avait affaire  un enfant quinteux et
difficile  manier; elle avait vu ma mre s'y prendre nergiquement,
et elle pensait qu'au lieu de calmer ces accs d'irritation maladive,
ma mre, excitant trop ma sensibilit, me soumettait sans me corriger.
C'est bien probable. L'enfant, trop secou dans son systme nerveux,
revient d'autant plus vite  son dbordement d'imptuosit, qu'on l'a
plus branl en le matant tout d'un coup. Ma grand'mre savait bien
qu'en me subjuguant par une continuit d'observations calmes, elle me
plierait  une obissance instinctive, sans combats, sans larmes, et
qui m'terait jusqu' l'ide de la rsistance. Ce fut, en effet,
l'affaire de quelques jours. Je n'avais jamais eu la pense d'entrer
en rvolte contre elle, mais je ne m'tais gure retenue de me
rvolter contre les autres en sa prsence. Ds qu'elle se fut empare
de moi, je sentis qu'en faisant des sottises sous ses yeux,
j'encourais son blme, et ce blme exprim si poliment, mais si
froidement, me donnait froid jusque dans la molle des os. Je faisais
une telle violence  mes instincts, que j'prouvais des frissons
convulsifs dont elle s'inquitait sans les comprendre. Elle avait
atteint son but qui tait, avant tout, de me rendre disciplinable, et
elle s'tonnait d'y tre parvenue aussi vite. Voyez donc,
disait-elle, comme elle est douce et gentille! Et elle
s'applaudissait d'avoir eu si peu de peine  me transformer avec un
systme tout oppos  celui de ma pauvre mre, tour  tour esclave et
tyran.

Mais ma chre bonne maman eut bientt  s'tonner davantage. Elle
voulait tre respecte religieusement, et, en mme temps, tre aime
avec passion. Elle se rappelait l'enfance de son fils, et se flattait
de la recommencer avec moi. Hlas! cela ne dpendait ni de moi ni
d'elle-mme. Elle ne tenait pas assez de compte du degr de gnration
qui nous sparait et de la distance norme de nos ges. La nature ne
se trompe pas, et malgr les bonts infinies, les bienfaits sans
bornes de ma grand'mre dans mon ducation, je n'hsite pas  le dire,
une aeule ge et infirme ne peut pas tre une mre, et la gouverne
absolue d'un jeune enfant par une vieille femme, est quelque chose qui
contrarie la nature  chaque instant. Dieu sait ce qu'il fait en
arrtant  un certain ge la puissance de la maternit. Il faut au
petit tre qui commence la vie un tre jeune et encore dans la
plnitude de la vie. La solennit des manires de ma grand'mre me
contristait l'me. Sa chambre, sombre et parfume, me donnait la
migraine et des billemens spasmodiques. Elle craignait le chaud, le
froid, un vent coulis, un rayon de soleil. Il me semblait qu'elle
m'enfermait avec elle dans une grande bote, quand elle me disait:
_Amusez-vous tranquillement_. Elle me donnait des gravures  regarder,
et je ne les voyais pas, j'avais le vertige. Un chien qui aboyait au
dehors, un oiseau qui chantait dans le jardin me faisaient
tressaillir; j'aurais voulu tre le chien ou l'oiseau. Et, quand
j'tais au jardin avec elle, bien qu'elle n'exert sur moi aucune
contrainte, j'tais enchane  ses cts par le sentiment des gards
qu'elle avait dj su m'inspirer. Elle marchait avec peine; je me
tenais tout prs pour lui ramasser sa tabatire ou son gant qu'elle
laissait souvent tomber et qu'elle ne pouvait pas se baisser pour
ramasser; car je n'ai jamais vu de corps plus languissant et plus
dbile, et comme elle tait nanmoins grasse, frache, et point
malade, cette incapacit de mouvement m'impatientait intrieurement au
dernier point. J'avais vu cent fois ma mre brise par des migraines
violentes, tendue sur son lit comme une morte, les joues ples et les
dents serres. Cela me mettait au dsespoir, mais la nonchalance
paralytique de ma grand'mre tait quelque chose que je ne pouvais pas
m'expliquer et qui parfois me semblait volontaire.

Il y avait bien un peu de cela dans le principe. C'tait la faute de
sa premire ducation; elle avait trop vcu dans une bote, elle
aussi, et son sang avait perdu l'nergie ncessaire  la circulation.
Quand on voulait la saigner, on ne pouvait pas lui en tirer une
goutte, tant il tait inerte dans ses veines. J'avais une peur
effrayante de devenir comme elle, et quand elle m'ordonnait de n'tre
 ses cts ni agite ni bruyante, il me semblait qu'elle me commandt
d'tre morte.

Enfin, tous mes instincts se rvoltaient contre cette diffrence
d'organisation, et je n'ai aim vritablement ma grand'mre que
lorsque j'ai su raisonner. Jusque-l, je m'en confesse, j'ai eu une
sorte de vnration morale, jointe  un loignement physique
invincible. Elle s'aperut bien de ma froideur, la pauvre femme, et
voulut la vaincre par des reproches, qui ne servirent qu'
l'augmenter, en constatant  mes propres yeux un sentiment dont je ne
me rendais pas compte. Elle en a bien souffert, et moi peut-tre
encore plus, sans pouvoir m'en dfendre. Et puis une grande raction
s'est faite en moi quand mon esprit s'est dvelopp, et elle a reconnu
qu'elle s'tait trompe en me jugeant ingrate et obstine.

Nous partmes pour Paris au commencement, de, je crois, l'hiver de
1810  1811; car Napolon tait entr en vainqueur  Vienne, et il
avait pous Marie-Louise, pendant mon premier sjour  Nohant. Je me
rappelle les deux endroits du jardin o j'entendis ces deux nouvelles
occuper ma famille. Je dis adieu  Ursule: la pauvre enfant tait
dsole, mais je devais la retrouver au retour, et d'ailleurs j'tais
si heureuse d'aller voir ma mre, que j'tais presque insensible 
tout le reste. J'avais fait la premire exprience d'une sparation,
et je commenais  avoir la notion du temps. J'avais compt les jours
et les heures qui s'taient couls pour moi loin de l'unique objet de
mon amour. J'aimais Hippolyte aussi malgr ses taquineries; lui aussi
pleurait de rester seul, pour la premire fois, dans cette grande
maison. Je le plaignais; j'aurais voulu qu'on l'emment; mais, en
somme, je n'avais de larmes pour personne, je n'avais que ma mre en
tte, et ma grand'mre, qui passait sa vie  m'tudier, disait tout
bas  Deschartres (les enfans entendent tout): Cette petite n'est pas
si sensible que je l'aurais cru.

On mettait, dans ce temps-l, trois grandes journes pour aller 
Paris, quelquefois quatre. Et pourtant ma grand'mre voyageait en
poste. Mais elle ne pouvait passer la nuit en voiture, et quand elle
avait fait, dans sa grande berline, vingt-cinq lieues par jour, elle
tait brise. Cette voiture de voyage tait une vritable maison
roulante. On sait de combien de paquets, de dtails et de commodits
de tout genre les vieilles gens et surtout les personnes raffines se
chargeaient et s'incommodaient en voyage. Les innombrables poches de
ce vhicule taient remplies de provisions de bouche, de friandises,
de parfums, de jeux de cartes, de livres, d'itinraires, d'argent, que
sais-je? On et dit que nous nous embarquions pour un mois. Ma
grand'mre et sa femme de chambre, empaquetes de couvre-pieds et
d'oreillers, taient tendues au fond; j'occupais la banquette de
devant, et quoique j'y eusse toutes mes aises, j'avais de la peine 
contenir ma ptulance dans un si petit espace, et  ne pas donner de
coups de pied  mon vis--vis. J'tais devenue trs turbulente dans la
vie de Nohant, aussi commenais-je  jouir d'une sant parfaite; mais
je ne devais pas tarder  me sentir moins vivante et plus souffreteuse
dans l'air de Paris, qui m'a toujours t contraire.

Le voyage ne m'ennuya pourtant pas. C'tait la premire fois que je
n'tais pas accable par le sommeil que le roulement des voitures
provoque dans la premire enfance, et cette succession d'objets
nouveaux tenait mes yeux ouverts et mon esprit tendu.

Nous arrivmes  Paris, rue Neuve-des-Mathurins, dans un joli
appartement qui donnait sur les vastes jardins situs de l'autre ct
de la rue, et que, de nos fentres, nous dcouvrions en entier;
l'appartement de ma grand'mre tait meubl comme avant la Rvolution.
C'tait ce qu'elle avait sauv du naufrage, et tout cela tait encore
trs frais et trs confortable. Sa chambre tait tendue et meuble en
damas bleu-de-ciel, il y avait des tapis partout, un feu d'enfer dans
toutes les chemines. Jamais je n'avais t si bien loge, et tout me
semblait un sujet d'tonnement dans ces recherches d'un bien-tre qui
tait beaucoup moindre  Nohant. Mais je n'avais pas besoin de tout
cela: moi leve dans la pauvre chambre boise et carrele de la rue
Grange-Batelire, et je ne jouissais pas du tout de ces aises de la
vie auxquelles ma grand'mre et aim  me voir plus sensible. Je ne
vivais, je ne souriais que quand ma mre tait auprs de moi. Elle y
venait tous les jours, et ma passion augmentait  chaque nouvelle
entrevue. Je la dvorais de caresses, et la pauvre femme voyant que
cela faisait souffrir ma grand'mre tait force de me contenir et de
s'abstenir elle-mme de trop vives expansions. On nous permettait de
sortir ensemble, et il le fallait bien, quoique cela ne remplit pas le
but qu'on s'tait propos de me dtacher d'elle. Ma grand'mre
n'allait jamais  pied, elle ne pouvait pas se passer de la prsence
de Mlle Julie, qui, elle-mme, tait gauche, distraite, myope, et qui
m'et perdue dans les rues ou laisse craser par les voitures. Je
n'aurais donc jamais march, si ma mre ne m'et emmene tous les
jours faire de longues courses avec elle, et quoique j'eusse de bien
petites jambes, j'aurais t  pied au bout du monde pour avoir le
plaisir de tenir sa main, de toucher sa robe et de regarder avec elle
tout ce qu'elle me disait de regarder. Tout me paraissait beau 
travers ses yeux. Les boulevards taient un lieu enchant. Les bains
Chinois, avec leur affreuse rocaille et leurs stupides magots, taient
un palais de conte de fes: les chiens savans qui dansaient sur le
boulevard, les boutiques de joujoux, les marchands d'estampes et les
marchands d'oiseaux, c'tait de quoi me rendre folle, et ma mre
s'arrtant devant tout ce qui m'occupait, y prenant plaisir avec moi,
enfant qu'elle tait elle-mme, doublait mes joies en les partageant.

Ma grand'mre avait un esprit de discernement plus clair et d'une
grande lvation naturelle. Elle voulait former mon got, et portait
sa critique judicieuse sur tous les objets qui me frappaient. Elle me
disait: Voil une figure mal dessine, un assemblage de couleurs qui
choque la vue, une composition ou un langage, ou une musique, ou une
toilette de mauvais got. Je ne pouvais comprendre cela qu' la
longue. Ma mre, moins difficile et plus nave, tait en communication
plus directe d'impressions avec moi. Presque tous les produits de
l'art ou de l'industrie lui plaisaient, pour peu qu'ils eussent des
formes riantes et des couleurs fraches, et ce qui ne lui plaisait
pas, l'amusait encore. Elle avait la passion du nouveau, et il n'tait
point de mode nouvelle qui ne lui part la plus belle qu'elle et
encore vue. Tout lui allait, rien ne pouvait la rendre laide ou
disgracieuse, malgr les critiques de ma grand'mre, fidle avec
raison  ses longues tailles et  ses amples jupes du directoire.

Ma mre engoue de la mode du jour, se dsolait de voir ma bonne maman
m'habiller en _petite vieille bonne femme_. On me taillait des
douillettes dans les douillettes un peu uses, mais encore fraches,
de ma grand'mre, de sorte que j'tais presque toujours vtue de
couleurs sombres et que mes tailles plates me descendaient sur les
hanches. Cela paraissait affreux, alors qu'on devait avoir la ceinture
sous les aisselles. C'tait pourtant beaucoup mieux. Je commenais 
avoir de trs grands cheveux bruns qui flottaient sur mes paules et
frisaient naturellement pour peu qu'on me passt une ponge mouille
sur la tte. Ma mre tourmenta si bien ma bonne maman, qu'il fallut la
laisser s'emparer de ma pauvre tte pour me coiffer  _la chinoise_.

C'tait bien la plus affreuse coiffure qu'on pt imaginer, et elle a
t certainement invente pour les figures qui n'ont pas de front. On
vous rebroussait les cheveux en les peignant  contre-sens jusqu' ce
qu'ils eussent pris une attitude perpendiculaire, et alors, on
entortillait le fouet juste au milieu du crne, de manire  faire de
la tte une boule allonge surmonte d'une petite boule de cheveux. On
ressemblait  une brioche ou  une gourde de plerin. Ajoutez  cette
laideur le supplice d'avoir les cheveux plants ainsi  contrepoil; il
fallait huit jours d'atroces douleurs et d'insomnie avant qu'ils
eussent pris ce pli forc, et on les serrait si bien avec un cordon,
pour les y contraindre, qu'on avait la peau du front tire et le coin
des yeux relev comme des figures d'ventail chinois.

Je me soumis aveuglment  ce supplice, quoiqu'il me ft alors
absolument indiffrent d'tre laide ou belle, de suivre la mode ou de
protester contre ses aberrations. Ma mre le voulait, je lui plaisais
ainsi; je souffris avec un courage stoque. Ma bonne maman me
trouvait affreuse ainsi, elle tait dsespre. Mais elle ne jugea
point  propos de se quereller pour si peu de chose, ma mre l'aidant,
d'ailleurs, autant qu'elle pouvait s'y plier,  me calmer dans mon
exaltation pour elle.

Cela fut facile, en apparence, dans les commencemens, ma mre me
faisant sortir tous les jours, et dnant ou passant la soire trs
souvent avec moi. Je n'tais gure spare d'elle que pendant le temps
de mon sommeil. Mais une circonstance o ma chre bonne maman eut
vritablement tort  mes yeux, vint bientt ranimer ma prfrence pour
ma mre.

Caroline ne m'avait point vue depuis mon dpart pour l'Espagne, et il
parat que ma grand'mre avait fait une condition essentielle  ma
mre, de briser  jamais tout rapport entre ma soeur et moi. Pourquoi
cette aversion pour un enfant plein de candeur, lev rigidement, et
qui a t toute la vie un modle d'austrit? Je l'ignore, et ne peux
m'en rendre compte mme aujourd'hui. Du moment que la mre tait
admise et accepte, pourquoi la fille tait-elle honnie et repousse?
Il y avait l un prjug, une injustice inexplicables de la part d'une
personne qui savait pourtant s'lever au-dessus des prjugs de son
monde, quand elle chappait  des influences indignes de son esprit et
de son coeur. Caroline tait ne longtemps avant que mon pre et
connu ma mre, mon pre l'avait traite et aime comme sa fille. Elle
avait t la compagne raisonnable et complaisante de mes premiers
jeux. C'tait une jolie et douce enfant, et qui n'a jamais eu qu'un
dfaut pour moi, celui d'tre trop absolue dans ses ides d'ordre et
de dvotion. Je ne vois pas ce qu'on pouvait craindre pour moi de son
contact, et ce qui et pu me faire rougir jamais devant le monde de la
reconnatre pour ma soeur,  moins que ce ne ft une souillure de
n'tre point noble de naissance, de sortir probablement de la classe
du peuple, car je n'ai jamais su quel rang le pre de Caroline
occupait dans la socit, et il est  prsumer qu'il tait de la mme
condition honnte et obscure que ma mre. Mais n'tais-je pas, moi
aussi, la fille de Sophie Delaborde, la petite fille du marchand
d'oiseaux, l'arrire-petite-fille de la mre Cloquard? Comment
pouvait-on se flatter de me faire oublier que je sortais du peuple, et
de me persuader que l'enfant port dans le mme sein que moi, tait
d'une nature infrieure  la mienne, par ce seul fait qu'il n'avait
point l'honneur de compter le roi de Pologne et le marchal de Saxe
parmi ses anctres paternels? Quelle folie, ou plutt quel
inconcevable enfantillage! Et quand une personne d'un ge mr et d'un
grand esprit commet un enfantillage devant un enfant, combien de
temps, d'efforts et de perfections ne faut-il pas pour en effacer en
lui l'impression?

Ma grand'mre fit ce prodige, car cette impression, pour n'tre jamais
efface en moi, n'en fut pas moins vaincue par les trsors de
tendresse que son me me prodigua. Mais s'il n'y avait pas eu quelque
raison profonde  la peine qu'elle eut  se faire aimer de moi, je
serais un monstre. Je suis donc force de dire en quoi elle pcha au
dbut, et, maintenant que je connais la vie et l'obstination des
classes nobiliaires, sa faute me parat n'tre point sienne, mais
peser tout entire sur le milieu o elle avait toujours vcu, et dont,
malgr son noble coeur et sa haute raison, elle ne put jamais se
dgager entirement.

Elle avait donc exig que ma soeur me devnt trangre, et comme je
l'avais quitte  l'ge de quatre ans, il m'et t facile de
l'oublier. Je crois mme que c'et t dj fait, si ma mre ne m'en
et pas parl souvent depuis, et, quant  l'affection, n'ayant pu se
dvelopper encore bien vivement chez moi avant le voyage en Espagne,
elle ne se ft peut-tre pas beaucoup rveille sans les efforts qu'on
fit pour la briser violemment, et sans une petite scne de famille qui
me fit une impression terrible.

Caroline avait environ douze ans, elle tait en pension, et chaque
fois qu'elle venait voir notre mre, elle la suppliait de m'amener
chez ma grand'mre pour me voir, ou de me faire venir chez elle. Ma
mre ludait sa prire, et lui donnait je ne sais quelles raisons, ne
pouvant et ne voulant pas lui faire comprendre l'incomprhensible
exclusion qui pesait sur elle. La pauvre petite n'y comprenant rien,
en effet, ne pouvant plus tenir  son impatience de m'embrasser, et
n'coutant que son coeur, profita d'un soir o notre petite mre
dnait chez mon oncle de Beaumont, persuada  la portire de ma mre
de l'accompagner, et, arriva chez nous, bien joyeuse et bien
empresse. Elle avait pourtant un peu peur de cette grand'mre qu'elle
n'avait jamais vue; mais peut-tre croyait-elle qu'elle dnait aussi
chez l'oncle, ou peut-tre tait-elle dcide  tout braver pour me
voir.

Il tait sept ou huit heures, je jouais mlancoliquement toute seule
sur le tapis du salon, lorsque j'entends un peu de mouvement dans la
pice voisine, et une nouvelle bonne qu'on m'avait donne vient
entr'ouvrir la porte et m'appeler tout doucement. Ma grand'mre avait
l'air de sommeiller sur son fauteuil; mais elle avait le sommeil
lger. Au moment o je gagnais la porte sur la pointe du pied, sans
savoir ce qu'on voulait de moi, ma bonne maman se retourne et me dit
d'un ton svre: O allez-vous si mystrieusement, ma fille?--Je n'en
sais rien maman, c'est ma bonne qui m'appelle.--Entrez, Rose, que
voulez-vous? Pour quoi appelez-vous ma fille comme en cachette de
moi? La bonne s'embarrasse, hsite, et finit par dire: Eh bien,
madame, c'est Mlle Caroline qui est l.

Ce nom si pur et si doux fit un effet extraordinaire sur ma
grand'mre. Elle crut  une rsistance ouverte de la part de ma mre,
ou  une rsolution de la tromper, que l'enfant ou la bonne avait
trahie par maladresse. Elle parla durement et schement, ce qui certes
lui arriva bien rarement dans sa vie: Que cette petite s'en aille
tout de suite, dit-elle, et qu'elle ne se prsente plus jamais ici.
Elle sait trs bien qu'elle ne doit point voir ma fille. Ma fille ne
la connat plus, et moi je ne la connais pas. Et quant  vous, Rose,
si jamais vous cherchez  l'introduire chez moi, je vous chasse.

Rose pouvante disparut. J'tais trouble et effraye, presque
afflige et repentante d'avoir t pour ma grand'mre un sujet de
colre, car je sentais bien que cette motion ne lui tait pas
naturelle et devait la faire beaucoup souffrir. Mon tonnement de la
voir ainsi m'empchait de penser  Caroline, dont le souvenir tait
bien vague en moi; mais, tout--coup,  la suite de chuchottemens
changs derrire la porte, j'entends un sanglot touff, mais
dchirant, un cri parti du fond de l'me, qui pntre au fond de la
mienne et rveille la voix du sang. C'est Caroline qui pleure et qui
s'en va consterne, brise, humilie, blesse dans son juste orgueil
d'elle-mme et dans son naf amour pour moi. Aussitt l'image de ma
soeur se ranime dans ma mmoire, je crois la voir telle qu'elle tait
dans la rue Grange-Batelire et  Chaillot, grande, belle, menue,
douce, modeste et obligeante, se faisant l'esclave de mes caprices, me
chantant des chansons pour m'endormir ou me racontant de belles
histoires de fes. Je fonds en larmes et m'lance vers la porte; mais
il est trop tard, elle est partie! Ma bonne pleure aussi et me reoit
dans ses bras en me conjurant de cacher  ma grand'mre un chagrin qui
l'irrite contre elle. Ma grand'mre me rappelle et veut me prendre sur
ses genoux pour me calmer et me raisonner. Je rsiste, je fuis ses
caresses et je me jette par terre dans un coin en criant: Je veux
retourner avec ma mre: je ne veux pas rester ici.

Mlle Julie arrive  son tour et veut me faire entendre raison. Elle me
parle de ma grand'mre que je rends malade,  ce qu'elle assure, et
que je refuse de regarder. Vous faites de la peine  votre bonne
maman qui vous aime, qui vous chrit, qui ne vit que pour vous. Mais
je n'coute rien, je redemande ma mre et ma soeur avec des cris de
dsespoir. J'tais si malade et si suffoque, qu'il ne fallut point
songer  me faire dire bonsoir  ma bonne maman. On me mena coucher,
et toute la nuit je ne fis que gmir et soupirer dans mon sommeil.

Sans doute ma grand'mre passa une mauvaise nuit. Aussi j'ai si bien
compris depuis combien elle tait bonne et tendre, que je suis bien
certaine maintenant de la peine qu'elle prouvait quand elle se
croyait force de faire de la peine aux autres. Mais sa dignit lui
dfendait de le faire paratre, et c'tait par des soins et des
gteries dtournes qu'elle essayait de le faire oublier.

A mon rveil, je trouvai sur mon lit une poupe que j'avais beaucoup
dsire la veille, pour l'avoir vue avec ma mre dans un magasin de
jouets, et dont j'avais fait une description pompeuse  ma bonne
maman, en rentrant pour dner. C'tait une petite ngresse qui avait
l'air de rire aux clats, et qui montrait ses dents blanches et ses
yeux brillans au milieu de sa figure noire. Elle tait ronde et bien
faite; elle avait une robe de crpe rose borde d'une frange d'argent.
Cela m'avait paru bizarre, fantastique, admirable; et, le matin, avant
que je fusse veille, la pauvre bonne maman avait envoy chercher la
poupe ngrillonne pour satisfaire mon caprice et me distraire de mon
chagrin. En effet, le premier mouvement fut un vif plaisir; je pris la
petite crature dans mes bras, son joli rire provoqua le mien, et je
l'embrassai comme une mre embrasse son nouveau-n. Mais, tout en la
regardant et en la berant sur mon coeur, mes souvenirs de la veille
se ranimrent. Je pensai  ma mre,  ma soeur,  la duret de ma
grand'mre, et je jetai la poupe loin de moi. Mais comme elle riait
toujours, la pauvre ngresse, je la repris, je la caressai encore, et
je l'arrosai de mes larmes, m'abandonnant  l'illusion d'un amour
maternel qu'excitait plus vivement en moi le sentiment contrist de
l'amour filial. Puis, tout--coup, j'eus un vertige; je laissai tomber
la poupe par terre, et j'eus d'affreux vomissemens de bile qui
effrayrent beaucoup mes bonnes.

Je ne sais plus ce qui se passa pendant plusieurs jours; j'eus la
rougeole avec une fivre violente. Je devais l'avoir probablement,
mais l'motion et le chagrin l'avaient hte ou rendue plus intense.
Je fus assez dangereusement malade, et une nuit, j'eus une vision qui
me tourmenta beaucoup. On avait laiss une lampe brler dans la
chambre o j'tais; mes deux bonnes dormaient, et j'avais les yeux
ouverts et la tte en feu. Il me semble pourtant que mes ides taient
trs nettes, et qu'en regardant fixement cette lampe, je me rendais
fort bien compte de ce que c'tait. Il s'tait form un grand
champignon sur la mche, et la fume noire qui s'en exhalait dessinait
son ombre tremblotante sur le plafond. Tout--coup ce lumignon prit
une forme distincte, celle d'un petit homme qui dansait au milieu de
la flamme. Il s'en dtacha peu  peu et se mit  tourner autour avec
rapidit, et  mesure qu'il tournait, il grandissait toujours, il
arrivait  la taille d'un homme vritable, jusqu' ce qu'enfin ce ft
un gant dont les pas rapides frappaient la terre avec bruit, tandis
que sa folle chevelure balayait circulairement le plafond avec la
lgret d'une chauve-souris.

Je fis des cris pouvantables, et l'on vint  moi pour me rassurer;
mais cette apparition revint trois ou quatre fois de suite et dura
jusqu'au jour. C'est la seule fois que je me rappelle avoir eu le
dlire. Si je l'ai eu depuis, je ne m'en suis pas rendu compte, ou je
ne m'en souviens pas.


FIN DU TOME QUATRIME.


Typographie L. Schnauss.




Errata aux Tomes I  IV.

  Tome I page 1 ligne 4  lisez _a laisss_ au lieu de _en laisss_.

     II    30      1       _ sa mre_ au lieu de _ ma mre_.

          52     14       _armes_ au lieu de _larmes_.

    III    47     12  manque aprs _femme_ le mot _impose_.

          64     21  manque aprs _semaines_ le mot _sans_.

          95     16  lisez _Gare_ au lieu de _Care_.

         105      6       _frappe_ au lieu de _frapp_.

         106     18  manque aprs _est_ le mot __.

         109     15  lisez _mots_ au lieu de _mois_.

         112      7       _drobe_ au lieu de _droses_.

         122     23       _casse_ au lieu de _cassent_.

         142     13       _campagne._ au lieu de _campagne_,

     IV    18     10    le mot _laisse_ est  mettre aprs _m'et_
                              au lieu de avant _chrie_.

          18     14  lisez _deshabille_ au lieu de _dshabill_.

          41     13       _quant_ au lieu de _quand_.

          43     17       _aperue_ au lieu de _aperu_.

          52      8       _le miracle_ au lieu de _de miracle_.





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de ma Vie, Livre 1 (Vol.1 to
4), by George Sand

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE MA VIE ***

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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
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Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

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     Chief Executive and Director
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