The Project Gutenberg EBook of Arnoldiana, ou Sophie Arnould et ses
contemporaines;, by Albric Delville

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Arnoldiana, ou Sophie Arnould et ses contemporaines;
       recueil choisi d'Anecdotes piquantes, de Rparties et de
       bons Mots de Mlle Arnould prcd d'une notice sur sa vie
       prcd d'une Notice sur sa Vie et sur l'Acadmie
       impriale de Musique.

Author: Albric Delville

Release Date: February 24, 2012 [EBook #38974]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ARNOLDIANA, OU SOPHIE ARNOULD ***




Produced by Clarity, Vinciane Knappenberg and the Online
Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by The Internet Archive/Canadian Libraries)









Note de transcription:


Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges.
L'orthographe d'origine a t conserve et n'a pas t harmonise.




ARNOLDIANA.




  _Se trouve au Palais-Royal_,

       {DELAUNAY, libraire, galerie de bois,
       {n 243;
       {
       {BLANCHARD, libraire, galerie de
  CHEZ {bois, n 249;
       {
       {PETIT, libraire, galerie de bois,
       {n 257;
       {
       {DENTU, libraire, galerie de bois,
       {n 266.




  ARNOLDIANA,

  OU

  Sophie Arnould

  _et ses Contemporaines_;

  RECUEIL CHOISI

  d'Anecdotes piquantes, de Rparties et de
  bons Mots

  DE MLLE ARNOULD;

  prcd d'une Notice sur sa Vie et sur l'Acadmie
  impriale de Musique.

  _PAR L'AUTEUR DU BIVRIANA._


  Son coeur n'eut jamais part aux jeux de son esprit.


  PARIS,

  GERARD, rue Saint-Andr des Arcs, n 59.

  1813.




AVANT-PROPOS


Il en est des _ana_ comme de la plupart des ouvrages littraires, _sunt
bona_, _sunt mala_, _sunt mediocria plura_; on pourrait comparer ces
sortes de recueils  une cordonnerie, o chacun trouve chaussure  son
pied. Voil ce qui explique le prodigieux dbit de toutes ces
compilations indigestes qui se copient les unes les autres; car depuis
longtemps on ne fait des livres qu'avec des livres, et les modernes
ressassent continuellement ce que les anciens ont crit.

L'opuscule que nous publions ne contient que des choses qui ont dj t
dites; mais il prsente beaucoup de traits peu ou point connus, beaucoup
d'anecdotes dramatiques qui ne se reproduisent plus. Les peines que nous
avons prises pour en faire la dcouverte, les soins que nous nous sommes
donns pour les rdiger doivent nous assurer un droit de proprit
qu'on refuse ordinairement aux simples compilateurs.

Les _ana_ taient savans dans le sicle o l'on cultivait les sciences:
dans celui o l'on effleure tout, o l'on analise tout, les _ana_
doivent suivre le got du sicle; aussi un grand nombre de recueils
d'anecdotes et de jeux d'esprit affichent ce titre avantageux, qui
malheureusement a servi de passeport  bien des sottises.

La majeure partie des ouvrages que nous voyons appartient plutt aux
mots qu'aux choses; ce sont les mots qui ont engendr toutes les
petites pices lgres dont le mrite consiste surtout dans
l'association des termes ou dans la tournure des phrases: de l cette
foule de jeux de mots qui bien souvent donnent de l'esprit  ceux qui
n'en ont pas.

L'ARNOLDIANA ne semblera peut-tre qu'une factie aux gens frivoles qui
ne s'attachent qu'aux mots; mais pour le philosophe qui observe les
choses cet opuscule doit tre un appendice au tableau des moeurs du 18e
sicle. Le rle brillant qu'ont jou dans les beaux jours du rgne de
Louis XV les actrices, les chanteuses, les danseuses et les courtisanes
de toutes classes, rappelle des vnemens singuliers qui ont influ plus
qu'on ne pense sur le systme social.

Sophie Arnould a occup pendant une trentaine d'annes une place
distingue parmi les beaux-esprits: elle tait charmante au thtre et
jouait en perfection; mais ce qui la faisait rechercher avec
empressement c'tait l'esprit  la mode, cet esprit frondeur et libertin
qui plaisait alors dans le monde, et donnait du relief  celui ou 
celle qui le mettait en usage.

Elle tait vive, tourdie, et hasardait toutes les ides qui se
prsentaient  son imagination. La plupart de ses bons mots ont le ton
de fille, mais d'une fille de beaucoup d'esprit. Dans la quantit des
plaisanteries qu'elle se permettait il se rencontrait souvent des
saillies heureuses qui faisaient oublier les mauvaises: la coterie qui
se rassemblait chez elle les recueillait avec avidit, et les publiait
avec complaisance.

Sophie Arnould remplaa dans le dpartement des bons mots la clbre
Cartou, qui mourut en aqw 1770 pensionnaire de l'Opra. Cette chanteuse
avait un talent mdiocre, mais elle s'tait acquis une grande
considration entre ses camarades par ses saillies ingnieuses, dont
quelques-unes ont t rdiges en apophtegmes, ont fait proverbes, et
sont consignes dans un ouvrage intitul le _Code lyrique_.

Quelqu'un disait que Mlle Arnould avait son esprit en argent
comptant:--C'est dommage, reprit-on, _qu'elle le mette en petite
monnaie_.--Quoi qu'il en soit, peu de femmes ont eu la rpartie aussi
vive que cette charmante actrice. Ses bons mots sont trs-nombreux, et
chacun s'est plu  les rpter; mais en voyageant ils s'altraient, ils
changeaient de matres; beaucoup de gens se sont pars de ses
dpouilles: au surplus on n'emprunte qu'aux riches.

Fontenelle a dit: Lorsque je me permets quelque plaisanterie un peu
libre les jeunes filles et les sots ne m'entendent point. Sophie
Arnould n'et os donner cette excuse, car la gaze dont elle voilait ses
gaillardises tait quelquefois si lgre qu'on devinait aisment ce
qu'elle voulait dguiser.

Nous avons cart de cet opuscule des propos graveleux qui firent
autrefois fortune dans les coulisses et les petits soupers; mais nous
avons cru devoir insrer quelques mots  double entente, afin de
conserver  notre hrone le caractre qui la distinguait. Lorsqu'on
examine un portrait pourrait-on reconnatre le modle si le peintre n'en
avait pas exactement dessin tous les traits? Il en est ainsi d'un
personnage clbre dont un crivain peint l'esprit; il doit en indiquer
les traits caractristiques, sans quoi l'ouvrage n'a point de
physionomie.

Les matriaux de l'_Arnoldiana_ taient rassembls il y a plusieurs
annes, et cet ouvrage devait paratre sous le titre d'_Esprit de
Mlle Arnould_; mais au moment o nous comptions le publier, ayant
appris qu'un opuscule du mme genre allait circuler sous ce titre, nous
avons cru devoir changer le frontispice de notre livre, qui au fond est
le vritable esprit de Sophie Arnould, mis en scne et prsent sous
tous ses aspects.




NOTICE SUR L'OPRA.


L'Opra passe gnralement pour le plus tonnant et le plus fastueux des
spectacles de l'Europe: c'est dans ce temple, thtre des brillantes
illusions et des illustres galanteries, que le gnie, les talens et les
grces se runissent pour produire le plus magnifique et le plus
enchanteur de tous les jeux publics: l de jeunes prtresses sont
formes aux arts aimables qui peuvent mouvoir les sens et les sduire;
les unes charment l'oreille en clbrant les louanges des dieux et des
desses; d'autres, par des danses passionnes, en caractrisent les
attitudes, en peignent la situation la plus voluptueuse; toutes
s'efforcent  l'envi d'allumer dans tous les coeurs ce beau feu, me de
l'univers, qui tour  tour le consume et le reproduit.

Les Italiens sont les premiers qui aient fait jouer des opras; ils
commencrent  paratre sous le pontificat de Lon X, et l'on prtend
que ce fut Ottavio Rinnucini, pote florentin, qui donna la manire de
reprsenter en musique les ouvrages dramatiques. Sous le rgne de Louis
XII on composait  la cour des ballets o l'on mettait des rcits et
des dialogues en plusieurs parties; mais on faisait venir d'Italie les
musiciens et les chanteurs. En 1581 le marchal de Brissac, gouverneur
du Pimont, envoya  la reine mre son valet de chambre, surnomm
Beaujoyeux, lequel tait un bon violon, et qui fit le ballet des noces
du duc de Joyeuse avec Mlle de Vaudemont, soeur de la reine.
Beaulieu et Salomon, matres de la musique du roi, l'aidrent dans la
composition des rcits et des airs de ballet; la Chesnaye, aumnier du
roi, composa une partie des vers, et Jacques Patin, peintre du roi,
travailla aux dcorations.

Rinnucini suivit en France Marie de Mdicis. Aprs lui il ne parut que
de mauvais ballets, qui consistaient dans le choix d'un sujet bouffon;
tel fut celui du ballet des _Fes de la fort de Saint-Germain_, dans
au Louvre par Louis XIII en 1625, o Guillemine la quinteuse, Robine la
hasardeuse, Jacqueline l'tendue, Alison la hargneuse et Macette la
cabrioleuse montrrent leur pouvoir. La premire de ces fes prsidait 
la musique, la seconde aux jeux de hasard, la troisime aux folies, la
quatrime aux combats, et la cinquime  la danse.

En 1651 Pierre Corneille donna, pour le divertissement de Louis XIV,
_Andromde_, tragdie  machines. L'anne suivante Benserade composa
_Cassandre_, mascarade en forme de ballet, qui fut danse par le roi au
palais Cardinal.

L'abb Perrin, de galante mmoire, hasarda des paroles franaises,
lesquelles, quoique trs-mauvaises, russirent au moyen de la musique de
Cambert, organiste de Saint-Honor: c'tait une pastorale en cinq actes
qui fut chante  Vincennes devant le roi: la nouveaut qu'on y remarqua
fut un concert de fltes.

En 1660 le cardinal Mazarin fit reprsenter dans la salle des machines
des Tuileries, pendant le mariage du roi, _Ercole amante_, que l'on
traduisit en vers franais: le roi et la reine y dansrent; l'abb
Mlany y chanta un rle; presque tous les acteurs taient Italiens. Cet
opra tait prcd d'un prologue, usage qui a t suivi depuis et qui
est maintenant supprim.

Le marquis de Sourdac,  qui l'on doit la perfection des machines
propres aux opras, donna  ses frais _la Toison d'Or_, dans son chteau
de Neubourg en Normandie, pour rjouissances publiques du mariage du
roi, et ensuite en gratifia la troupe du marais, o elle fut
trs-applaudie.

Les succs que _Pomone_, premier opra franais, obtint aprs avoir t
longtemps rpt dans la salle de l'htel de Nevers, procurrent 
l'auteur, l'abb Perrin, des lettres patentes pour l'tablissement de
l'Opra en France. Les reprsentations publiques de cette pastorale
commencrent en 1671, dans un jeu de paume de la rue Mazarine. L'abb
Perrin, ne pouvant soutenir seul la dpense d'une telle entreprise,
s'associa avec Cambert pour la musique, avec le marquis de Sourdac pour
les machines, et pour les principaux frais avec le sieur Champenon,
riche capitaliste.

M. de Sourdac, ayant fait beaucoup d'avances et mme pay les dettes de
l'abb Perrin, s'empara du thtre, quitta l'abb, et prit pour pote le
sieur Gilbert, secrtaire de la reine Christine: _les Peines et les
Plaisirs de l'Amour_, pastorale hroque, furent son coup d'essai.

Lulli, surintendant de la musique du roi, profitant de cette division,
acheta le privilge du sieur Perrin; il prit pour machiniste le signor
Vigarini, gentilhomme Modnois, et pour pote le tendre Quinault; il
plaa son thtre dans un jeu de paume de la rue de Vaugirard, et y
donna en 1672 _les ftes de l'Amour et de Bacchus_, pastorale compose
de fragmens de diffrens ballets. Dans une des reprsentations, que le
roi honora de sa prsence, le prince de Cond, les ducs de Montmouth, de
Villeroy, et le marquis de Rassan dansrent une entre avec les artistes
salaris.

_Le Triomphe de l'Amour_ est le premier opra dans lequel on
introduisit des danseuses. Ce ballet fut d'abord excut 
Saint-Germain-en-Laye, devant sa majest, le 21 janvier 1681. Plusieurs
princes, seigneurs et dames de la cour y dansrent. Le mlange des deux
sexes rendit cette fte si brillante qu'on crut qu'il tait
indispensable, pour le succs de ce genre de spectacle, d'y remplacer
les dames de la cour par des danseuses de profession, et depuis cette
poque elles ont toujours continu d'tre une des portions les plus
brillantes de l'Opra.

La runion de Quinault et de Lulli porta nos opras  leur plus haut
degr de perfection. En 1673, aprs la mort de Molire, Lulli transporta
ses machines  la salle du Palais-Royal, laquelle occupait une partie
du terrain o est maintenant la rue du Lyce. Les enfans de Lulli
succdrent  leur pre dans la direction de ce spectacle, qui depuis
fut confi  diffrens directeurs et administrateurs.

Un terrible incendie ayant dvor, le 6 avril 1763, tous les btimens de
l'Opra, le duc d'Orlans obtint du roi que la nouvelle salle ft
construite  la mme place, et l'inauguration s'en fit le 24 janvier
suivant. Dans l'intervalle les reprsentations de l'Opra eurent lieu
sur le thtre des Tuileries.

Un second incendie consuma, le 8 juin 1781, tout ce qui composait ce
riche spectacle; la salle fut rduite en cendres; il n'en resta que les
gros murs.

On leva un nouveau thtre sur le boulevart Saint-Martin, et, par un
prodige presque unique dans les fastes de l'architecture, cette salle
fut totalement acheve dans l'espace de six semaines. L'ouverture s'en
fit le 27 octobre de la mme anne.

Mlle Montansier, ancienne directrice de la comdie de Versailles,
ayant fait construire en 1793 une vaste salle sur l'emplacement de
l'htel Louvois, rue Richelieu, le Gouvernement en fit l'acquisition
pour l'Opra, et l'inauguration de ce temple magique eut lieu le 15
juillet 1794.

Le thtre, cr sous le nom d'_Opra_, prit le titre d'_Acadmie
royale de musique_ en 1671; il le garda jusqu'en 1792. Il reut
successivement ceux d'_Acadmie de Musique_, d'_Opra national_, de
_Thtre de la Rpublique et des Arts_, de _Thtre de l'Opra_, de
_Thtre des Arts_, et dfinitivement d'_Acadmie impriale de Musique_,
qu'il porte actuellement.

Il est certain que le spectacle que nous nommons Opra n'a jamais t
connu des anciens, et qu'il n'est  proprement parler ni comdie ni
tragdie. Quoique plusieurs potes, en s'unissant  d'habiles musiciens,
aient donn de fort beaux opras, on n'en peut citer qu'un trs-petit
nombre dans lesquels se trouvent tout  la fois la magnificence des
dcorations, l'harmonie de la musique, le sublime de la posie, la
rgularit de l'action, et l'intrt soutenu pendant cinq actes.

L'Opra, dit Voltaire, est un spectacle aussi bizarre que magnifique,
o les yeux et les oreilles sont plus satisfaits que l'esprit, o
l'asservissement  la musique rend ncessaires les fautes les plus
ridicules, o il faut chanter des ariettes dans la destruction d'une
ville et danser autour d'un tombeau, o l'on voit le palais de Pluton et
celui du soleil, des dieux, des dmons, des magiciens, des monstres,
puis des difices forms et dtruits en un clin-d'oeil. On tolre ces
extravagances, on les aime mme, parce qu'on est l dans le pays des
fes, et pourvu qu'il y ait du spectacle, une belle musique, de jolies
danses, quelques scnes attendrissantes, on est satisfait.

Je ne sais, disait La Bruyre, comment, avec une musique si parfaite,
une dpense toute royale, l'Opra a russi  m'ennuyer.

Un opra, disait l'abb Desfontaines, est toujours un trs-mauvais
pome, et le plus bel ouvrage en ce genre est un monstre.

Ce spectacle tant plus fait pour le plaisir des yeux et des oreilles
que pour celui de l'esprit, tous les arts d'agrment se sont rallis
pour l'embellir, et la danse remplit tellement aujourd'hui les divers
actes de nos opras, que ce thtre parat tre dress moins pour la
reprsentation d'un pome lyrique que pour une acadmie de danse.

C'est spcialement en cela que l'emporte l'Opra de Paris sur tous les
spectacles de l'Europe. Quelle runion de talens dans les divers genres!
Quelle brillante galerie, si l'on y ajoute cette multitude de filles
charmantes qui dans les choeurs et les ballets tapissent les deux cts
du thtre! Quand on se trouve en cercle avec cette foule d'odalisques
on croit tre dans le paradis de Mahomet, entour de houris; ce n'est
pas qu'on les juget toutes jolies si l'on voulait analiser ces figures;
mais la richesse de leurs ornemens, leurs vtemens voluptueux, leurs
coiffures lgantes corrigent ou font disparatre les disgrces de la
nature. En un mot, le dsir de plaire donne tant d'activit  ces
nymphes agaantes, qu'on peut difficilement rsister  leur sduction.
On raconte qu'un capucin, transport d'un saint zle, s'cria au milieu
de son sermon: _Oui, oui, mes chers auditeurs, l'Opra est le vestibule
de l'Enfer!_

Ce qui invite tant de femmes  s'vertuer  ce spectacle plus qu' tout
autre, c'est le dsir de faire fortune et d'acqurir d'illustres amans,
car en fait de chanteuses on observe que les coryphes seuls s'attirent
des hommages et des adorateurs; les autres restent dans la mdiocrit
avec la plus agrable figure. Au contraire, toutes les danseuses
russissent, et il n'en est presque aucune qui n'arrive au spectacle
dans un char brillant. On prtend qu'un tranger proposa ce problme 
d'Alembert, qui rpondit que c'tait _une suite ncessaire des lois du
mouvement_.

Cette rpublique lyrique, compose au moins de trois cents personnes,
serait bientt tombe dans le dsordre et l'anarchie si quelque
magistrat ne veillait constamment sur elle.

Depuis son origine jusqu'en 1790 l'Opra fut sous la surveillance des
gentilshommes de la chambre, et c'tait le secrtaire d'tat au
dpartement de Paris qui en avait la haute police. En 1776 le roi nomma
six commissaires pour gouverner ce thtre avec l'autorit la plus
absolue. En 1790 il passa entre les mains de la municipalit. En 1793
les acteurs se chargrent eux-mmes de l'administrer, et un an aprs il
fut mis sous une direction de gens de lettres nomms par le ministre de
l'Intrieur. Au mois de frimaire an II un arrt des consuls plaa ces
directeurs sous la surveillance et la direction principale de l'un des
prfets du palais du Gouvernement. Aujourd'hui c'est le premier
chambellan de S. M. l'Empereur et Roi qui est le surintendant de ce
spectacle.

Un des anciens privilges de l'Opra tait de soustraire la jeunesse
libertine  l'autorit paternelle ou aux recherches de la police. Il ne
fallait avoir que quelques complaisances pour les gentilshommes de la
chambre, et sans aucun talent l'administration vous engageait, et cet
engagement vous mettait  l'abri des lois. Louis XVI rforma cet abus au
commencement de son rgne.

Avant l'arrt de 1776 on entrait librement au foyer des actrices.
C'tait l qu'elles recevaient les hommages des spectateurs qui s'y
rendaient en foule, et chacun pouvait en libert approcher ces divinits
et jouir du coup d'oeil sduisant que prsentait leur toilette.

C'tait l qu'on rencontrait ces aimables rous, tres sans soucis, se
jouant de toutes les femmes en paraissant les adorer; charmans dans un
tte  tte, smillans dans un repas, habiles  raconter l'aventure de
la veille, savans dans l'art de bien placer le mot du jour, ils
prenaient toutes les nuances du camlon, et les meilleures socits
auraient cru manquer d'usage en ne les accueillant pas.

C'tait encore l qu'on voyait papillonner ces tres amphibies, qui
n'taient ni prtres ni lacs, connaissant tout, except l'tude et la
religion, et qui sous le nom d'abbs circulaient dans le monde comme une
fausse monnaie.

C'tait l enfin qu'allaient et venaient assidment des milliers de
jeunes gens et de vieillards qui seraient demeurs absolument muets
s'ils n'avaient eu pour entretien les actrices et les spectacles, les
ruelles et les coulisses.

On met en usage dans ce vritable palais d'Armide toutes les ruses que
la volupt enseigne pour sduire. Les femmes surtout, convaincues qu'on
en impose avec un beau nom, ont grand soin, du moment qu'elles sont
inities, de dposer celui qu'elles ont reu en naissant pour en prendre
de plus conformes  leur nouvelle situation. Cette manie des noms
supposs a produit des scnes plaisantes; on a vu plus d'une fois se
prsenter  la porte de l'Opra une pauvre journalire couverte de
haillons pour rclamer sa fille ou sa nice, que le jour prcdent elle
a reconnue dans un brillant quipage, et dont elle a su la profession
par un laquais.

Un jeune homme, allant chez une danseuse de l'Opra, se plaignit de
l'impertinence de son portier, et lui dit:--Vous devriez bien chasser ce
drle-l de chez vous.--J'y ai bien pens, rpondit-elle; mais, que
voulez-vous, _c'est mon pre_.--

Dans les beaux jours de l'Opra une jolie actrice se montrait au foyer
toute resplendissante de diamans, elle tait respecte de ses compagnes
en raison de sa robe clatante, de sa voiture lgre, de ses chevaux
superbes; il s'tablissait mme un intervalle entr'elles selon le degr
d'opulence; cette nymphe, plus ou moins illustre par le rang de son
amant, recevait avec hauteur celle qui dbutait; elle traitait avec les
airs d'une femme de qualit le bijoutier et la marchande de modes; le
magistrat dridait son front en sa prsence; le courtisan lui souriait;
le militaire n'osait la brusquer; sa toilette tait tous les matins
surcharge de nouveaux prsens; le Pactole semblait rouler ternellement
chez elle. Mais la mode qui l'leva vient  changer; une petite rivale,
qu'elle n'apercevait pas, qu'elle ddaignait, se met insolemment sur les
rangs, brille, l'clipse, et fait dserter son salon. La courtisane
superbe, quoique ayant encore de la beaut, se trouve l'anne suivante
seule avec des dettes immenses; tous les amans se sont enfuis, et quand
ses affaires sont liquides  peine a-t-elle de quoi payer sa chaussure
et son rouge.

De toutes les femmes entretenues dix font fortune au bout de quelques
annes. Que devient le reste? C'est la grenouille qui a profit d'un
rayon de soleil pour se reposer sur une belle prairie, et qui se
replonge dans son marais.

Voyez Cartou, qui s'est retire doyenne des choeurs de l'Opra; elle
comptait l'illustre Maurice de Saxe parmi ses conqutes; elle le suivit
au fameux camp de Mulhberg, o elle eut la gloire de souper avec les
deux rois Auguste II de Pologne et Frdric-Guillaume de Prusse,
accompagns des princes leurs fils et leurs successeurs au trne. Cette
aimable chanteuse a brill par ses diamans et ses quipages; elle a
donn des ftes aux beaux-esprits; elle a dit des bons mots qu'on cite
encore, et sur la fin de sa carrire un vieux laquais formait toute sa
compagnie.

Voyez Gaussin; elle a jet pendant longtemps le mouchoir  qui elle a
voulu: princes, officiers de distinction, graves prsidens, smillans
conseillers, auteurs sublimes, fermiers gnraux, tout ce monde, aux
potes prs, a contribu  l'enrichir; et cette actrice charmante, qui
et pu comme Rhodope lever une pyramide en se faisant apporter une
pierre par chacun de ses amans; cette fille si tendre, vieillie et
ruine, finit par pouser un danseur, qui la rouait de coups, et lui fit
faire une rude pnitence de tous les pchs qu'elle avait commis.

Voyez Fel, qui a fait la gloire de l'Acadmie royale de Musique et du
concert spirituel, dont les accens enchanteurs l'ont disput pendant
longtemps  la mlodie du rossignol; elle crut autrefois honorer un
souverain en le recevant dans ses bras; elle rendit fou le tendre
Cahusac, qui, n'ayant pu l'pouser, alla mourir de chagrin  Charenton.
Cette nymphe mangea les revenus de plusieurs provinces, et fut rduite
sur la fin de sa carrire  quter un regard ou  dshonorer son got.

Voyez Defresne, devenue par spculation Mme la marquise de Fleury;
cette beaut, aprs avoir t l'entretien de tous les cercles, avoir vu
 ses pieds tout ce que la cour et la ville offraient de plus grand;
aprs avoir dissip la ranon d'un roi, tomba par son inconduite dans
une indigence extrme et mourut sans secours, quoiqu'elle laisst deux
fils, dont l'un tait capitaine de dragons et l'autre d'infanterie,
dcors du nom et des armes des Fleury.

Si l'on passait en revue les Las anciennes et modernes qui tour  tour
ont brill sur la scne du monde, on formerait un tableau curieux des
caprices de la fortune, qui souvent va chercher sous les livres de la
misre la femme qui doit un jour voir  ses pieds les plus grands
personnages de l'Etat.

Les courtisanes semblent avoir t plus en honneur chez les Romains que
parmi nous, et chez les Grecs que parmi les Romains. Les courtisanes
grecques taient d'autant plus attrayantes qu'aux charmes de la figure,
aux attraits d'une coquetterie raffine,  une parure sduisante,  une
lgance recherche, elles joignaient tous les agrmens de l'esprit, la
vivacit, la finesse, la subtilit des rparties; elles assaisonnaient
les plaisirs de leur socit par tout ce que le sel attique avait de
plus piquant. Plusieurs d'entr'elles cultivaient avec succs les
belles-lettres et les mathmatiques; les plus clbres sont Aspasie, qui
donna des leons de politique et d'loquence  Socrate et  Pricls;
Las, qui tourna la tte  tant de philosophes, et qui compta Aristippe
parmi ses amans; Leontium, qui crivit sur la philosophie, et qui fut
tendrement aime d'Epicure et de ses disciples; Phryn, amante de
Praxitle, et qui fit rebtir  ses dpens la ville de Thbes, dtruite
par Alexandre; Thas, qui suivit ce hros dans ses conqutes, et qui
aprs la mort de son illustre amant se fit tellement aimer de Ptolme,
roi d'Egypte, que ce prince l'pousa; Tharglie, matresse de Xerxs,
qu'elle aida  faire la conqute de la Grce, et qui, aprs avoir
longtemps exerc ses talens et ses charmes, termina ses courses en
Thessalie, dont elle pousa le souverain.

On peut mettre sur la mme ligne l'inimitable Ninon de l'Enclos, l'objet
de l'admiration des hommes et de la jalousie des femmes, dont la maison
tait le rendez-vous de ce que Paris possdait de plus illustre, qui,
dans le cours d'une vie de quatre-vingt-dix ans, a vu son pays se
renouveler et changer plus d'une fois de got, sans qu'elle ait jamais
cess d'tre de celui de tout le monde, sans paratre jamais diffrer
d'elle-mme, et sans ressembler  personne.

Ces aimables enchanteresses, dont la destine est de faire ou des
mcontens ou des ingrats, sont depuis longtemps l'objet de la censure,
et nos thtres, destins  tre l'cole des moeurs, sont devenus celle
de la galanterie. Mais n'est-ce que sur la scne que les chances
heureuses du vice dgotent un sexe fragile des hasards de la vertu?
Combien dans nos cercles les plus austres de Lucrces, qui, plus
adroites que sages, sous le voile de la pudeur, qui n'est pas toujours
celui de l'innocence, ne pourraient pas soutenir devant le crdule Hymen
l'preuve de Tutia, qui, se voyant accuse de n'avoir pas bien gard son
feu sacr, s'engagea pour sa justification  porter de l'eau dans un
crible!




NOTICE SUR SOPHIE ARNOULD.


Sophie Arnould naquit  Paris le 14 fvrier 1740. Son pre tenait rue
des Fosss-S.-Germ.-l'Auxerrois une vaste htellerie, connue sous le nom
d'_htel de Lisieux_[1]. Il avait cinq enfans, deux garons et trois
filles; Sophie tait l'ane de celles-ci. L'aisance dont jouissait M.
Arnould lui permit de donner  sa famille une ducation soigne; ses
demoiselles eurent diffrens matres, notamment de musique et de chant,
ce qui dcida la vocation de deux d'entr'elles[2].

  [1] C'est dans cette maison que prit l'amiral de Coligny pendant le
  massacre de la Saint-Barthlemi, et non dans l'htel Montbazon, rue
  Btizi, comme le racontent plusieurs annalistes. L'htel de Lisieux
  prsente encore dans ses distributions tout ce qui convenait alors 
  l'habitation d'un grand officier de la couronne; mais si l'htel
  Montbazon n'a pas la gloire d'avoir appartenu  l'amiral de Coligny, il
  a, dit-on, celle d'avoir servi de logement  la belle duchesse de
  Montbazon, si tendrement aime du clbre abb de Ranc. On prtend
  qu'au retour d'un voyage cet abb, alors trs-mondain, allant voir sa
  matresse, dont il ignorait la mort, monta par un escalier drob, et
  qu'tant entr dans l'appartement il trouva sa tte dans un plat: on
  l'avait spare du corps parce que le cercueil de plomb tait trop
  petit. Cet affreux spectacle opra subitement sa conversion, et l'abb
  de Ranc, dgot du nant des choses terrestres, alla s'enfermer dans
  son abbaye de la Trappe, dont il devint le rformateur avec une
  austrit sans exemple.

  [2] La cadette, nomme Rosalie, entra dans la musique de la chambre du
  roi en 1770, et elle y est reste jusqu'en 1792.

Sophie Arnould annona de bonne heure les plus heureuses dispositions.
La beaut de sa voix engagea sa mre  la conduire dans quelques
communauts, o elle chantait les leons de tnbres. Un jour qu'elle
tait alle au Val-de-Grce la princesse de Modne, qui y faisait sa
retraite, entendit les accens mlodieux de la jeune cantatrice; elle
voulut la connatre, et, enchante de ses grces et de son amabilit,
elle l'honora bientt de sa protection.

Sophie Arnould joignait  une figure gracieuse un son de voix qui
ravissait et une sensibilit qu'elle savait communiquer  tous ceux qui
l'coutaient; sa taille tait moyenne et bien prise; elle avait surtout
des yeux superbes, et l'ensemble de ses traits lui donnait une de ces
physionomies heureuses qui flattent et plaisent au premier aspect.

M. de Fondpertuis, intendant des menus, l'ayant entendue chanter, eut le
dsir de la faire entrer dans la musique de la reine. Il en parla 
Mme de Pompadour, qui la fit demander. Sophie alla chez la favorite
avec sa mre, et ne dmentit point dans cette preuve la rputation
brillante qu'elle s'tait acquise. Mme de Pompadour la combla
d'loges et dit  ceux qui l'entouraient: Cette jeune personne fera
quelque jour une charmante princesse. Mme Arnould, qui craignait que
les talens de sa fille ne lui fissent jouer un trop grand rle, rpondit
 la marquise: Je ne sais, madame, comment vous l'entendez; ma fille
n'a point assez de fortune pour pouser un prince, et elle est trop bien
leve pour devenir princesse de thtre. Cependant cette bonne mre
cda aux insinuations de quelques amis, et consentit  ce que Sophie ft
mise sur l'tat de la musique du roi. Cet engagement n'tait qu'un
prtexte pour attirer Sophie sur un plus grand thtre, et lui faire
parcourir une carrire digne de ses rares talens. MM. Rebel et
Francoeur, surintendans de la musique du roi, la sollicitrent
secrtement d'entrer  l'Opra. Cette jeune virtuose, subjugue par tous
les prestiges qui l'environnaient, consentit facilement  cette
proposition, et bientt aprs on lui envoya un ordre de dbut pour
l'Acadmie royale de Musique. Cet vnement imprvu affligea vivement
Mme Arnould; elle gmit sur la destine de sa fille, et, plus jalouse
de son bonheur que de sa gloire, elle et prfr la voir couler des
jours purs et tranquilles au sein d'une heureuse obscurit. Elle voulut
alors mettre Sophie au couvent; mais une autorit suprieure la fora
d'obir. Tout ce qu'elle put faire pour prserver sa chre Sophie des
dangers auxquels l'exposaient sa jeunesse et ses charmes, fut de la
surveiller sans cesse; elle la conduisait elle-mme  l'Opra,
l'attendait dans une loge et la ramenait chez elle quand son rle tait
fini.

Sophie Arnould dbuta  l'Acadmie royale de Musique le 15 dcembre
1757, et fut reue l'anne suivante. Elle parut aux yeux des
connaisseurs l'actrice la plus naturelle, la plus onctueuse, la plus
tendre qu'on et encore vue. Elle est sortie telle des mains de la
nature, et son dbut a t un triomphe[3].

  [3] Mlle Fel lui avait enseign l'art du chant, et Mlle Clairon
  avait form son jeu.

A cette poque un jeune seigneur, pris de belle passion pour Sophie,
forma le projet de la soustraire  la surveillance maternelle et de la
faire jouir de l'indpendance de toutes ses compagnes de l'Opra. La
chose tait difficile; mais l'amour est ingnieux; les obstacles
l'irritent, et tout finit par lui cder. Le comte de L. usa d'un
stratagme dramatique; il dguisa son rang et sa fortune, se fit passer
pour un pote de province qui venait  Paris faire jouer une tragdie,
et, sous le nom de Dorval, prit un logement  l'htel de Lisieux. Son
esprit et sa courtoisie le firent bientt remarquer; il enivra Mme
Arnould de complimens flatteurs, et sduisit Sophie par les plus
brillantes promesses; une ancienne gouvernante aida les deux amans 
briser leurs entraves, et un soir d'hiver,  la suite d'une lecture
larmoyante qui avait obscurci les yeux de toute la famille, Dorval et
Sophie disparurent.

Cet enlvement fit beaucoup de bruit; Mme de L. tait gnralement
estime, et l'on blmait hautement l'infidlit de son mari. Il
cherchait  se justifier auprs de l'abb Arnauld en lui faisant l'loge
de sa matresse:--Avez-vous tout dit? rpondit l'abb. Mettez le mpris
public dans l'autre ct de la balance.--Le comte lui sauta au cou:--Mon
cher abb, s'cria-t-il, je suis le plus heureux des hommes; j'ai tout 
la fois une femme vertueuse, une matresse charmante et un ami
sincre.--

Sophie Arnould se distingua bientt par de grands talens, et l'on fut
tonn de voir sur la scne de l'Opra, o jusqu'alors on n'avait
presque aperu que des mannequins plus ou moins bien exercs, une
actrice remplie de grces et de sensibilit, qui offrait la runion
touchante et nouvelle d'une voix charmante au mrite rare d'un jeu vrai
et puis dans la nature.

Cette femme clbre a excit l'enthousiasme des amis de la musique et de
l'art dramatique pendant tout le temps qu'elle est reste au thtre.
Dorat, dans son pome de la Dclamation, a clbr cette voix
retentissante dans le fracas des airs, ces sons plaintifs et sourds, et
tout l'intrt qu'inspirait cette grande actrice lorsqu'elle offrait
Psych mourante aux spectateurs attendris. Mais c'est dans _Castor et
Pollux_ qu'elle dployait tout ce que l'me la plus tendre peut produire
de sentiment: un jour qu'elle venait de remplir le rle de Thlare elle
se donnait beaucoup de peine pour prouver  Bernard qu'il en tait
l'auteur, car ce pote sur la fin de sa vie avait perdu la mmoire et
presque la raison; enfin il dit, sortant comme d'un rve: Oui sans
doute, Castor est mon ouvrage, et THLARE est ma gloire.

Ce n'est pas seulement comme actrice que Sophie Arnould s'est fait
connatre; son nom est plac  ct de celui de Fontenelle et de Piron,
si connus par leurs saillies piquantes. Doue d'une imagination vive et
foltre, elle brillait surtout dans les -propos, et rpandait avec
autant de facilit que de grces les bons mots, les fines plaisanteries,
et malgr la causticit de quelques sarcasmes, elle sut se conserver de
nombreux amis.

On lui a reproch de faire de l'esprit en y mlant celui des autres;
elle passait surtout pour mdisante, et ses camarades mmes prouvrent
plus d'une fois ses railleries; mais comme elle n'tait ni tracassire,
ni haineuse, ni jalouse, ni intrigante, on s'amusait des jeux de son
esprit en louant les qualits de son coeur.

Quelquefois on lui rendait les traits piquans qu'elle lanait aux
autres: ses dents taient vilaines, et les moins clairvoyans pouvaient
aisment s'en apercevoir; un jour elle disait, en parlant de sa
franchise, qu'elle avait le coeur sur les lvres: Je ne suis pas
surpris, lui rpartit Champcenetz, que vous ayez l'haleine si perfide.

En 1763, poque o la jeunesse, l'esprit et les grces de Sophie
Arnould attachaient  son char l'lite de la cour et de la ville, Dorat
lui consacra une longue ptre; Bernard, Laujeon, Marmontel, Rulhires
et autres potes l'ont galement chante. Favart, subjugu par sa voix
ravissante, a fait pour elle le madrigal suivant:

  Pourquoi, divine enchanteresse,
  Me troubles-tu par tes accens?
  Tu me fais sentir une ivresse
  Qui ne va pas jusqu' tes sens.
  Peut-tre que dans ma jeunesse
  Mon bonheur et t le tien:
  Je t'aime, et le temps ne me laisse
  Que le dsir... Dsir n'est rien.
  Ah! tais-toi; mais non, chante encore;
  Qu'avec tes sons voluptueux
  Mon reste d'me s'vapore,
  Et je me croirai trop heureux.

Garrick, clbre acteur et directeur d'un des thtres de Londres, fit
alors un voyage  Paris; il visita tous les spectacles, et lia
connaissance avec les principaux acteurs. Mlles Clairon et Arnould
furent, dit-on, les deux seules actrices dont il admira les talens.

Une philosophie naturelle, qu'elle dut  ses rflexions plus qu' son
ducation, lui fit rechercher la socit des hommes les plus clbres,
dont elle vcut entoure. D'Alembert, Diderot, Duclos, Helvtius, Mably,
J.-J. Rousseau et beaucoup d'autres ont eu avec elle des rapports plus
ou moins intimes; c'est en vivant avec eux, c'est en lisant leurs
ouvrages qu'elle se prparait un automne heureux et tranquille.

Son printemps fut embelli de tous les charmes que la fortune et la
beaut peuvent procurer; mule de Ninon de Lenclos, elle vit sur ses pas
les hommes les plus aimables et les plus spirituels. Ses talens et son
esprit lui ont mrit le surnom d'Aspasie de son sicle, de mme que son
modle avait reu celui de moderne Leontium.

Dans le cours de sa brillante carrire,  une poque o la galanterie
franaise tait porte au plus haut degr, il et t difficile  Sophie
Arnould de rsister aux sductions qui l'entouraient; on lui a connu
plusieurs amans; mais elle a toujours conserv pour le comte de L., le
premier et le plus doux objet de son coeur, un attachement tendre et
soumis, que l'ascendant qu'il avait pris sur elle fortifiait sans cesse:
ils vivaient ensemble comme certains poux; les infidlits de l'un
motivaient celles de l'autre; mais Sophie y mettait plus de mystre, et
sauvait les apparences autant qu'elle le pouvait. Le comte de L. ne
pouvait faire un choix plus analogue  ses gots, et ses amours, ses
bouderies, ses ruptures et ses raccommodemens forment un long pisode
dans la vie de cette actrice.

En 1761 M. de L. ayant fait un voyage  Genve pour consulter Voltaire
sur une tragdie d'Electre de sa faon, Sophie, excde de la jalousie
de son amant, profita de son absence pour rompre avec lui. Elle avait
renvoy  Mme de L. tous les bijoux dont lui avait fait prsent son
mari, mme le carrosse, et dedans deux enfans qu'elle avait eus de lui;
elle s'tait tenue cache pour se soustraire aux fureurs d'un amant
irrit; elle s'tait mme mise sous la protection du comte de
Saint-Florentin, dont elle avait implor la bienveillance. On ne peut
peindre le dsespoir o cette rupture avait jet M. de L.; tout Paris
tait inond de ses lgies; enfin,  la fougue d'une passion effrne
ayant succd le calme de la raison, il s'tait livr aux sentimens
gnreux qui devaient ncessairement reprendre le dessus dans un coeur
comme le sien. Une entrevue avait eu lieu entre sa matresse et lui; il
avait pouss la grandeur d'me au point de lui dclarer qu'en renonant
 elle il n'oubliait pas ce qu'il se devait  lui-mme, et lui envoyait
en consquence un contrat de deux mille cus de rentes viagres. Sur le
refus de Sophie, Mme de L. tait intervenue, et avait sollicit
l'actrice sublime de ne point refuser un bienfait auquel elle voulait
participer elle-mme: elle lui avait dj fait dire qu'elle prendrait
soin de ses enfans comme des siens propres.

Sophie, pour se distraire d'une passion qui faisait le tourment de sa
vie, avait pass dans les bras de M. Bertin, nouvelle victime de
l'infidlit de Mlle Hus, actrice du thtre Franais. Le trsorier
des parties casuelles crut trouver dans Sophie ce qu'il cherchait depuis
si longtemps; il n'pargna rien pour mriter la bienveillance de sa
nouvelle matresse; tout fut prodigu; mais l'excs de sa gnrosit ne
put triompher d'une passion mal teinte: l'amant tyrannique rgnait au
fond du coeur; ses carts disparurent; on oublia ses torts, et l'amour
runit deux amans qui, plus pris que jamais l'un de l'autre,
prsentrent un vnement qui fit l'entretien de tout Paris. L'infortun
Bertin, aussi honteux de sa tendresse que piqu du changement de sa
conqute, tomba dans le plus cruel dsespoir.

Ce raccommodement fit moins d'honneur  la constance des deux
personnages que de tort  leur bonne foi. M. Bertin avait pay les
dettes de la belle fugitive, il avait mari sa soeur, et dpens pour
elle plus de vingt mille cus: il et fallu pour conserver l'hrone que
l'amant en faveur et rembours  l'amant disgraci les frais
considrables que lui avaient occasionns ses nouvelles amours; mais 
cette poque la gnrosit financire s'tendait si loin, on en cite des
traits de prodigalit si merveilleux, qu'il semble que le Pactole
coulait chez les traitans.

M. de L. lut en 1763,  l'assemble de l'Acadmie des Sciences, dont il
tait membre, un mmoire sur l'inoculation, dans lequel il improuvait
l'arrt du Parlement sur cette matire. Ce seigneur fut en consquence
arrt par ordre du roi, et conduit  la citadelle de Metz.

Sophie, ennuye de l'absence de son amant, saisit l'instant de la
sensation trs vive qu'elle avait faite  la cour en jouant le rle de
Cphise dans l'opra de _Dardanus_; elle se jeta aux pieds du duc de
Choiseul, et demanda dans cette posture pathtique le rappel du
proscrit. Le coeur du ministre galant s'mut; il se prta de la
meilleure grce du monde  des instances si tendres. M. de L. rendit
hommage de sa libert  son auteur; il lui consacra les premiers jours
de son retour, et pour ne point troubler ses plaisirs Mme de L. se
retira au couvent.

Mlle Heynel, clbre danseuse de Stutgard, dont on a tant prn le
succs prodigieux, produisit en 1768 une merveille plus grande encore.
Ses charmes subjugurent M. de L. au point de lui faire oublier ceux de
Sophie; il donna pour cadeau  l'allemande soixante mille livres, et
quinze mille  un frre qu'elle aimait beaucoup; il ajouta un
ameublement exquis, un quipage complet et un assortiment de bijoux. On
estime que la premire avait cot plus de cent mille livres  ce
magnifique seigneur: Mlle Heynel ne s'tait juge modestement qu'
mille louis.

En 1769 Sophie, tant  Fontainebleau, manqua si essentiellement 
Mme Dubarry, qu'elle s'en tait plainte au roi; Sa Majest avait
ordonn que cette actrice ft mise pour six mois  l'hpital; mais la
favorite, revenue bientt  son caractre de douceur et de modration,
demanda elle-mme la grce de celle dont elle avait dsir le chtiment,
et sacrifia sa vengeance personnelle aux plaisirs du public, qui aimait
cette actrice. Le roi eut de la peine  se laisser flchir; il fallut
toutes les grces de sa matresse pour retenir sa svrit. Les
camarades de Sophie, trop souvent en butte  ses sarcasmes, profitrent
de l'occasion pour s'en venger, et rpandirent avec une charit
merveilleuse son aventure de Fontainebleau; et lorsque cette actrice
paraissait parmi elles on lchait toujours un petit mot d'_hpital_, ce
qui humiliait beaucoup cette superbe reine d'opra.

Sophie voulut se retirer cette anne-l; mais on lui refusa la
gratification extraordinaire de mille livres, attendu la frquence de
ses absences, ses incommodits et ses caprices continuels, qui
l'empchaient de jouer les trois quarts de l'anne. On lui dmontra que
chacune de ses reprsentations cotait plus de cent cus 
l'administration; elle se jugea au-dessus de tous les calculs, et parut
dcide  quitter le thtre.

L'annonce de cette retraite mit l'Opra dans une grande agitation. Des
personnes de la cour du plus haut parage se mlrent du raccommodement;
on engagea les directeurs  pardonner les carts de cette aimable
actrice, et celle-ci  faire soumission aux premiers. Toute cette
intrigue demanda beaucoup de temps, de prudence et de soins; enfin on
vint  bout de runir les personnages, et Sophie consentit  rester.

Le comte de L., dont le fond de gaiet inpuisable tait
merveilleusement second par son imagination, fit quelques voyages en
Angleterre. Aprs avoir diverti Londres il voulut amuser Paris de ses
plaisanteries ingnieuses, et l'on en cite plusieurs qui furent
trouves charmantes. A son retour dans la capitale il continua de voir
Sophie comme la plus tendre de ses amies. Au mois de fvrier 1774 il
forma une assemble de quatre docteurs de la Facult de Mdecine,
appels en consultation. La question tait de savoir si l'on pouvait
mourir d'ennui: ils furent tous pour l'affirmative, et aprs un long
prambule, o ils motivaient leur jugement, ils signrent dans la
meilleure foi du monde. Croyant qu'il s'agissait de quelque parent du
consultant, ils dcidrent que le seul remde tait de dissiper le
malade en lui tant de dessous les yeux l'objet de son tat d'inertie et
de stagnation.

Muni de cette pice en bonne forme, le factieux seigneur courut la
dposer chez un commissaire, et y porta plainte en mme temps contre le
prince d'Hnin, qui, par son obsession continuelle autour de Mlle
Arnould, ferait infailliblement prir cette actrice, sujet prcieux au
public, et dont en son particulier il dsirait la conservation. Il
requrait en consquence qu'il ft enjoint audit prince de s'abstenir de
toutes visites chez elle jusqu' ce qu'elle ft parfaitement rtablie de
la maladie d'ennui dont elle tait atteinte, et qui la tuerait, suivant
la dcision de la Facult... Cette plaisanterie un peu forte brouilla
plus que jamais ces deux rivaux; ils se battirent, et le prince n'en
continua pas moins ses visites chez Sophie, qui, pour le ddommager,
finit par lui accorder ses bonnes grces[4].

  [4] Par reconnaissance le prince payait chaque anne  sa matresse les
  frais d'un quipage.

Dans ces temps de dbordement les filles de spectacles se livraient aux
gots les plus condamnables. Sophie, se trouvant compromise dans
quelques scnes scandaleuses qui entachaient sa rputation, voulut par
un pige adroit dtromper le public; un mule de Vitruve la seconda, et
Paris fut bientt instruit d'un prtendu mariage de l'architecte B. avec
Mlle Arnould; mais elle ngligea de conserver la renomme de cet
hymen suppos, et rpondit  ceux qui lui reprochaient de bonne foi de
s'en tenir  un simple architecte aprs avoir vcu avec les plus grands
seigneurs: Je n'avais rien de mieux  faire pour employer les pierres
qu'on jette de tous cts dans mon jardin.

Sophie eut ensuite la fantaisie d'tre dvote; sa mauvaise sant
affaiblissait sa philosophie, et l'avenir parfois l'effrayait. Deux
directeurs  rabat voulurent s'emparer de sa conscience: O ciel!
s'cria-t-elle, c'est encore pis que des directeurs d'opra.

Il parut alors une caricature reprsentant Mlle Arnould aux pieds de
son confesseur, et derrire cet homme tait Mlle R., qui se dsolait;
au bas on lisait ces vers:

  Ne pleurez point, jeune R***;
  Arnould, courtisane prudente,
  En quittant l'arne galante
  Garde une rserve  l'amour.

La fortune, qui jusque-l avait souri  Mlle R., lui fit prouver ses
disgrces; l'essor brillant qu'elle avait pris, ses gots et ses folies
occasionnrent un dficit norme dans ses finances, et cette actrice,
poursuivie par ses cranciers, fut oblige de s'expatrier; enfin
l'affaire s'arrangea, les dettes furent payes, et Fanny revint  Paris,
o ses talens lui valurent la rception la plus flatteuse.

Sophie, aprs avoir t quelque temps brouille avec Mlle R., se
rapprocha d'elle, et le comdien F. entra pour beaucoup dans le
raccommodement. Cette socit, tout en s'aimant beaucoup, ne renonait
point aux gaiets piquantes et saugrenues qui se prsentaient. Une
Dlle V., amie de Sophie, tant accouche, fit prier cette dernire
d'tre la marraine de son enfant, et la proposition fut accepte: il
fallait un parrain; l'accouche crut faire sa cour en proposant F.;
Sophie rpondit qu'elle ne le connaissait pas le jour. En remplacement
on parla d'A. M., gendre de Sophie: C'est, reprit-elle, un ennuyeux qui
ressemble  ces vieux laquais qu'on appelle la _Jeunesse_. Cette
pigramme carta encore le second parrain projet. Enfin Sophie, aprs
avoir rflchi, dit: Nous allons chercher bien loin ce que nous avons
sous la main; le parrain sera Fanny; mais comme un tel parrain ne
pouvait passer, elle employa  la crmonie son fils Camille.

Mlle Arnould se nommait Madeleine; mais elle prfrait celui de
Sophie, qu'elle avait choisi comme plus agrable et plus noble: c'est
sous ce nom que tous ses amis la ftaient. Voici des couplets qui lui
furent adresss par A. M. avant qu'il n'entrt dans sa famille:

  AIR: Qui par fortune trouvera Nymphe dans la prairie.

  Amis, clbrons  l'envi
    La fte de Sophie;
  Que chacun de nous runi
    La chante comme amie.
  Nous ne pouvons lui prsenter
    De fleur plus naturelle
  Qu'en nous accordant pour chanter:
    C'est toujours, toujours elle!

  Si quelqu'un parle d'un bon coeur,
    On cite alors Sophie;
  Si l'on dcerne un prix flatteur,
    Elle est encore choisie;
  Si quelqu'un trouve  l'Opra
    Grce et voix naturelle,
  Cet loge dsignera
    C'est toujours, toujours elle.

  En vain l'Envie aux triples dents
    Voulut blesser Sophie;
  Elle rpand que ses talens
    Semblent rose fltrie:
  Mais elle parut dans Castor
    Si touchante et si belle,
  Que chacun s'cria d'accord:
    C'est toujours, toujours elle!

  Le Temps cruel, qui dtruit tout,
    Respectera Sophie;
  Par son pouvoir le dieu du got
    Prolongera sa vie.
  Le charme de ses doux accens
    Nous la rendra nouvelle;
  On rptera dans vingt ans:
    C'est toujours, toujours elle.

On avait donn  l'abb Terray le sobriquet de _grand Houssoir_, nom qui
convenait assez  sa figure et  sa besogne; il _houssa_ terriblement
les fermes au renouvellement du bail de 1774. Les nouvelles croupes et
les intrts qui furent donns  la famille Dubarry et aux cratures du
contrleur gnral des finances firent beaucoup crier les traitans. On
dit  Sophie Arnould qu'elle avait une _croupe_ dans le nouveau bail des
fermiers gnraux, et l'on fit circuler sous son nom la lettre suivante,
adresse  l'abb Terray.

    MONSEIGNEUR,

  J'avais toujours ou dire que vous faisiez peu de cas des arts et des
  talens agrables; on attribuait cette indiffrence  la duret de
  votre caractre. Je vous ai souvent dfendu du premier reproche; quant
  au second, il m'et t difficile de m'lever contre le cri gnral de
  la France entire; cependant je ne pouvais me persuader qu'un homme
  aussi sensible aux charmes de notre sexe pt avoir un coeur de
  bronze. Vous venez bien de prouver le contraire; vous vous tes occup
  de nous au milieu des fonctions les plus importantes de votre
  ministre. Forc de grever la nation d'un impt de 162 millions, vous
  avez cru devoir en rserver une partie pour le thtre lyrique et les
  autres spectacles; vous savez qu'une dose d'Allard, de Caillaud, de
  Raucourt est un narcotique sr pour calmer les oprations que vous lui
  faites  regret. Vritable homme d'tat, vous en prisez les membres
  suivant l'utilit dont ils sont avec vous. Le gouvernement fait sans
  doute en temps de guerre grand cas d'un guerrier qui verse son sang
  pour la patrie; mais en temps de paix le coup d'oeil d'un militaire
  mutil ne sert qu' affliger; il faut au contraire des gens qui
  amusent; un danseur, une chanteuse sont alors des personnages
  essentiels, et la distinction qu'on tablit dans les rcompenses des
  deux espces de citoyens est proportionne  l'ide qu'on en a.
  L'officier estropi arrache avec peine et aprs beaucoup de
  sollicitations et de courbettes une pension modique; elle est assigne
  sur le trsor royal, espce de crible sous lequel il faut tendre la
  main avant de recueillir quelques gouttes d'eau. L'acteur est trait
  plus magnifiquement; il est accol  une sangsue publique, animal
  ncessaire qu'on fait ainsi dgorger en notre faveur de la substance
  la plus pure dont il se repat. C'est  pareil titre sans doute,
  monseigneur, c'est  la profondeur de votre politique que je dois
  attribuer le prix flatteur dont vous honorez mon faible talent. Vous
  m'accordez, dit-on, une croupe; mais c'est une croupe d'or; vous me
  faites chevaucher derrire Plutus. Je ne doute pas que, dress par
  vous, il n'ait les allures douces et engageantes; je m'y commets sous
  vos auspices, et cours avec lui les grandes aventures.

  Je suis avec un profond respect,

    MONSEIGNEUR,

            Votre, etc.

  Paris, 4 janvier 1774.

Quelle que soit l'authenticit de cette pice, il est certain que Sophie
obtint du contrleur gnral, peu de jours avant la mort de Louis XV, un
intrt sur les fermes valant sept mille livres de rente.

Se trouvant  la vente de M. Randon de Boisset, elle porta au double
pour premire enchre le prix mis par le crieur au buste de Mlle
Clairon. L'admiration ferma la bouche  tous les amateurs; on et rougi
de disputer  Mlle Arnould le prix du sentiment; le buste lui resta.
Ce fut une espce de couronne qui lui fut dcerne au milieu des
applaudissemens de toute l'assemble, et ce moment a t consacr par le
quatrain suivant, qu'un anonime lui envoya sur-le-champ:

  Lorsqu'en t'applaudissant, desse de la scne,
  Tout Paris t'a cd le buste de Clairon,
  Il a connu les droits d'une soeur d'Apollon
    Sur un portrait de Melpomne.

Sophie Arnould, malgr ses talens, tant devenue en 1776 presque inutile
aux directeurs de l'Opra, ces messieurs, pour exciter son zle, lui
proposrent de ne plus l'appointer et de lui payer une somme convenue
chaque jour qu'elle paratrait; elle se fcha, et menaa de donner sa
_dmission_: ce terme tait alors devenu  la mode parmi les grands
personnages de thtre.

On donnait un soir un concert dans un appartement du Palais-Royal ayant
vue sur le jardin; beaucoup de promeneurs coutaient: Sophie, malgr
son timbre affaibli, s'avisa de chanter un air d'Iphignie; tout  coup
une voix s'lve, interrompt ses chants par des sons lugubres, et fait
entendre ces paroles, qu'une divinit infernale adresse  Alceste dans
le dernier acte de cet opra:

  Caron t'appelle; entends sa voix.

La cantatrice fut abasourdie, et depuis ce moment, ds qu'elle
paraissait en public, des gens charitables ne manquaient pas de
fredonner l'air d'Alceste.

Quelque temps aprs elle reut une leon aussi forte et plus dsagrable
encore; jouant _Iphignie_, elle disait  Achilles:

  Vous brlez que je sois partie.

Le parterre lui appliqua ce vers, et se mit  battre des mains. Elle fut
d'ailleurs souvent maltraite dans ce rle, malgr la prsence de la
reine, qui la protgeait et qui l'applaudissait.

Sophie Arnould ayant perdu sa belle voix, son grasseyement, autrefois
l'un des charmes de sa jeunesse, devint si dsagrable qu'elle cessa
tout  fait de plaire au public. L'abb Galiani se trouvant au spectacle
de la cour, on lui demanda son avis sur la voix de Mlle
Arnould:--C'est, dit-il, le plus bel asthme que j'aie entendu.--Enfin
Sophie cda aux sages conseils de ses amis, et elle se retira en 1778
avec une pension de 2,000 liv.

Cette actrice a obtenu autant de succs que de gloire, parce qu'elle
unissait le sentiment  la perfection; mais ce qu'on aura de la peine 
croire c'est que cette Sophie, si touchante au thtre, si folle 
souper, si redoutable dans les coulisses par ses pigrammes, employait
ordinairement les momens les plus pathtiques, les momens o elle
faisait pleurer ou frmir toute la salle,  dire tout bas des
bouffonneries aux acteurs qui se trouvaient en scne avec elle, et
lorsqu'il lui arrivait de tomber gmissante, vanouie entre les bras
d'un amant au dsespoir, tandis que le parterre criait et s'extasiait,
elle ne manquait pas de dire au hros perdu qui la soutenait:--Ah, mon
cher Pillot, que tu es laid!--On peut remarquer que tous les acteurs ont
l'habitude de se dire de pareilles folies pendant leur jeu muet; mais ce
qui surprendra c'est que celui de cette actrice n'en souffrait point, et
il tait impossible que le spectateur qui la voyait dans ces momens
dcisifs suppost qu'elle ft assez peu affecte pour dire des
billeveses.

Sophie Arnould a eu de M. le comte de L. trois garons et une fille;
l'an s'appelait Louis Dorval, le second Camille Benerville, et le
troisime Constant Dioville; Alexandrine tait le nom de leur soeur.
L'an mourut  l'ge de quatre ans, et le troisime, devenu colonel de
cuirassiers, fut tu  la bataille de Wagram; Camille est existant, et
porte l'un des noms de famille de son pre, ayant t lgitim avec son
frre Constant.

Alexandrine Arnould, ne en 1767, pousa en 1780 A. M.; c'tait un jeune
littrateur dont on a bauch le portrait dans les couplets suivans[5]:

  [5] Ces vers ont t faits il y a longtemps par un des amis d'A. M.;
  mais cette plaisanterie et beaucoup d'autres n'tent rien  son mrite
  littraire. Quel est l'homme de lettres  l'abri des pigrammes? Publier
  un ouvrage marquant, disait Diderot, c'est mettre la tte dans un
  gupier.

  AIR: Vive Henri quatre.

    Hormis  table,
  Il est toujours au lit;
      Qu'il est aimable
  Quand il sait ce qu'il dit!
    Mais c'est pis qu'un diable
  Pour cacher son esprit.

      A l'art de plaire,
  Qu'il esquive souvent,
      Par caractre
  Il joint heureusement
    L'esprit de se taire,
  Et chacun est content.

A. M., tout en parcourant la lice acadmique, ne cessait d'enfanter des
madrigaux en l'honneur de mesdemoiselles Arnould, mre et fille; voici
des vers qu'il destinait  tre mis au bas du buste de Sophie:

  Ce buste nous enchante; ah, fuyez, mes amis,
  Fuyez! Que de prils on court prs du modle!
  Je n'ai jamais vu d'homme en sa prsence admis
  Qui n'entrt inconstant et ne sortit fidle.

Ce pote tait si pris de sa future, d'une figure commune et
passablement laide, qu'il la considrait comme une Vnus; il lui adressa
le quatrain suivant, qui dans le temps parut d'un ridicule rare aux yeux
de ceux qui connaissaient l'hrone:

  Celle dont le portrait ici n'est point flatt,
  Digne des chants d'Ovide et du pinceau d'Apelle,
  N'a rien vu sous les cieux d'gal  sa beaut,
  Rien, si ce n'est l'amour que je ressens pour elle.

L'esprit de Mme M. tenait beaucoup de celui de sa mre; ces deux
personnes se faisaient parfois des niches assez gaies. Sophie avait aim
le comdien F., et aprs quelques mois l'avait congdi avec clat:
Mme M. fut enchante de cette rupture, qu'elle croyait sincre. Un
matin elle alla voir sa mre, et la trouva tte  tte avec F.; quand
celui-ci se fut retir elle tmoigna son tonnement  Sophie: C'est
pour affaire que cet homme est venu ici, dit-elle, car je ne l'aime
plus.--Ah! j'entends, rpliqua Mme M.; vous l'_estimez_  prsent;
allusion au conte qui finit par ce vers:

  Combien de fois vous a-t-il estim?

On demandait  cette dame quel ge avait sa mre:--Je n'en sais plus
rien, rpondit-elle; chaque anne ma mre se croit rajeunie d'un an; si
cela continue je serai bientt son ane.--

L'pigramme, comme on voit, tait hrditaire dans cette famille; mais
le coeur d'Alexandrine ne ressemblait pas  celui de Sophie.
Quoiqu'elle et deux enfans d'A. M., elle divora pour pouser un
habitant de Luzarches, qu'elle a rendu veuf peu de temps aprs, en lui
laissant aussi deux enfans.

Quelques annes avant la rvolution Sophie Arnould habitait 
Clichy-la-Garenne une maison de campagne o, partage entre les
souvenirs et les jouissances que lui assurait son amour pour les arts,
elle se livrait presque entirement  l'agriculture et aux douceurs
d'une vie paisible et retire.

Elle vendit cette proprit, et acheta  Luzarches, en 1790, la maison
des pnitens du tiers-ordre de Saint-Franois, et sur la porte elle fit
graver cette inscription:

      ITE MISSA EST.
  (Allez vous-en; la messe est dite.)

Elle avait choisi au fond du clotre un endroit qu'elle destinait pour
son tombeau, et elle y fit inscrire ce verset de l'Ecriture:

  Multa remittuntur ei peccata quia dilexit multum.

  Beaucoup de pchs lui seront remis, parce qu'elle a beaucoup aim.

Des agens du comit rvolutionnaire de Luzarches vinrent un jour chez
elle faire une visite domicilire; quelques _frres_ la traitant de
suspecte: Mes amis, leur dit-elle, j'ai toujours t une citoyenne
trs-active, et je connais par coeur les droits de l'homme. Un des
membres aperut alors sur une console un buste de marbre qui la
reprsentait dans le rle d'Iphignie; il crut que c'tait le buste de
Marat, et, prenant l'charpe de la prtresse pour celle de leur patron,
ils se retirrent trs difis du patriotisme de l'actrice.

La rvolution, qui a rompu tant de liens, dispersa tous les amis de
Sophie; elle perdit alors une grande partie de sa fortune, qui se
montait  prs de trente mille livres de rente, tant en pensions qu'en
contrats; nanmoins elle et pu s'assurer un sort indpendant si elle
n'et pas mis toute sa confiance dans un homme d'affaires dont les
malversations achevrent de la ruiner.

On a vu dans ces temps de confusion cette femme, clbre par son esprit
et par ses conqutes, cette femme, qui pouvait le mieux rappeler l'image
d'une courtisane grecque, implorer vainement des secours auprs du
Gouvernement; on a entendu mler aux concerts mystiques des obscurs
thophilantropes cette voix qui tonnait dans Armide, qui soupirait dans
Psych, et on a gmi en pensant  l'incertitude des vnemens et aux
mystres de la fatalit.

Sophie vgtait dans un dnuement presque absolu lorsqu'elle apprit, en
1797, que M. F. venait d'tre nomm l'un des premiers magistrats de
l'tat; son coeur tressaillit et s'abandonna facilement  la douce
esprance que son ancien ami, lev au fate des grandeurs, viendrait
bientt  son secours; elle lui fit part de sa position pnible, et il
l'invita  dner pour le lendemain.

Mme D., prsente  cette runion, fut enchante de rencontrer Sophie
Arnould, qu'elle ne connaissait que de rputation; elle alla lui faire
une visite, et, la voyant misrablement loge chez un perruquier de la
rue du Petit-Lion, elle lui proposa un appartement dans sa maison.
Sophie accepta avec la plus vive reconnaissance une offre aussi
gnreuse, et trouva bientt prs de sa nouvelle amie tous les charmes
que les bons coeurs rpandent autour d'eux.

M. F., redevenu ministre en 1798, fit obtenir  Sophie une pension de
2,400 fr. et un logement  l'htel d'Angivilliers, prs le Louvre. Alors
quelques amis se rapprochrent d'elle; des gens de lettres et des
artistes lui formrent encore une socit agrable.

Sophie Arnould conserva jusqu'au dernier instant tout l'enjouement de
son esprit; les grces semblaient avoir effac la date de son ge, et la
vivacit de ses saillies faisait oublier les ravages que le temps avait
fait  ses charmes. Elle tait attaque d'un squirrhe au rectum, qui lui
tait survenu  la suite d'une chute: un jour, qu'elle avait rassembl
plusieurs docteurs pour examiner le sige secret de ce mal douloureux,
elle dit: Faut-il que je paie maintenant pour faire voir cette
chose-l, tandis qu'autrefois...

Elle mourut  l'htel d'Angivilliers sur la fin de 1802; sa dpouille
mortelle fut porte dans le champ du repos de Montmartre; aucune pompe
funbre ne l'accompagna, aucun marbre ne lui servit de tombe: un de ses
amis, tmoin de cette modeste spulture, s'cria douloureusement:

  Ainsi tout passe sur la terre,
  Esprit, beaut, grces, talens,
  Et, comme une fleur phmre,
  Tout ne brille que peu d'instans!




ARNOLDIANA.


Sophie Arnould avait dix-huit ans moins deux mois lorsqu'elle parut pour
la premire fois  l'Acadmie royale de Musique; elle dbuta dans le
divertissement du ballet des _Amours des Dieux_, par un air dtach qui
commence ainsi: _Charmant Amour_[6]. On lui a souvent entendu dire que
_cette invocation lui avait port bonheur_.

  [6] Un amateur, ravi de ses accens mlodieux, lui adressa cet impromptu:

    Que ta voix divine me touche!
    Et que je serais fortun
    Si je pouvais rendre  ta bouche
    Le plaisir qu'elle m'a donn!

Dorat entra dans les mousquetaires  l'poque o Sophie Arnould fut
reue  l'Opra; mais il quitta bientt l'tat militaire pour se livrer
entirement  la littrature. Ce pote avait la prtention de passer
pour homme  bonnes fortunes; Sophie, qui connaissait la faiblesse de
ses moyens, lui dit un jour: _Mon cher Dorat, vous voulez jouer le
berger TIRCIS; mais vous n'tes pas fait pour ce rle-l._

       *       *       *       *       *

Dans une promenade au bois de Romainville elle rencontra Gentil-Bernard,
qui, rvant  _l'Art d'Aimer_, tait assis comme Tityre  l'ombre d'un
htre:--Que faites-vous donc dans cette solitude? lui demanda
Sophie.--Je m'entretiens avec moi-mme, rpondit le pote: _Prenez-y
garde_, reprit-elle; _vous causez avec un flatteur_.

On a vu rarement le double talent de la dclamation et du chant runis
dans le mme sujet: Chass possda ce rare mrite; sa voix et son jeu
l'levrent au rang des plus grands acteurs lyriques. Cet artiste se
retira en 1757. Un musicien s'tant prsent pour lui succder, Sophie
lui dit: _Monsieur, si vous voulez tre des ntres, tchez de vous
faire CHASS._

       *       *       *       *       *

Mlle Clairon[7] naquit en 1723  Cond, petite ville du dpartement
du Nord, pendant le carnaval. L tout le monde aimait le plaisir: le
cur et son vicaire taient masqus, l'un en Arlequin et l'autre en
Gilles. On apporta l'enfant, qui avait l'air mourant, et le cur
l'ondoya sans changer d'habit. Cette clbre actrice qui occupa la scne
avec tant d'clat, dbuta  l'Opra-Comique  peine ge de douze ans;
elle passa de l aux Italiens, au grand Opra, enfin aux Franais, o la
gloire l'attendait. Elle tait galante, voluptueuse et peu intresse.
Quelque temps avant sa retraite, qui eut lieu en 1766, on parlait
sourdement de son mariage avec M. de Valbelle, son amant intime, et en
attendant elle vivait avec un Russe d'une rputation singulire. On
disait  Mlle Arnould que ce sigisbe se contentait de lui baiser la
main: _C'est tout ce qu'il peut faire de mieux_, rpondit-elle.

  [7] Garrick, clbre acteur anglais, se trouvant  Paris en 1763, mit ce
  quatrain au bas d'un tableau qui reprsentait Mlle Clairon couronne
  par Melpomne:

    J'ai prdit que Clairon illustrerait la scne,
        Et mon espoir n'a point t du:
        Elle a couronn Melpomne;
    Melpomne lui rend ce qu'elle en a reu.

Albaneze, sopraniste du Conservatoire de Naples, et l'un des plus fameux
castrats[8] que nous ayons eus, vint  Paris  l'ge de dix-huit ans.
Une dame, l'ayant entendu chanter, en devint amoureuse, et parlait avec
enthousiasme du charme de sa voix: _Il est vrai_, dit Sophie, _que son
organe est ravissant; mais ne sentez-vous pas qu'il y manque quelque
chose?_

  [8] Barthe composa en 1767 une pice de vers intitule: _Statuts pour
  l'Acadmie royale de Musique_. Voici l'un des vingt-deux articles qui
  les composent:

        Tous remplis du vaste dessein
    De perfectionner en France l'harmonie,
        Voulions au pontife romain
        Demander une colonie
    De ces chantres flts qu'admire l'Ausonie;
    Mais tout notre conseil a jug qu'un castra,
        Car c'est ainsi qu'on les appelle,
        Etait honnte  la chapelle,
        Mais indcent  l'Opra.

Mlle Beaumenard, actrice de la Comdie franaise, avait jou en 1743
 l'Opra-Comique, o elle tait connue sous le nom de _Gogo_. Aucune
actrice n'a demeur si longtemps au thtre. Le fermier gnral d'Ogny
lui ayant donn une superbe rivire de diamans, une de ses camarades en
admirait l'clat, mais trouvait que cette rivire descendait bien bas:
_C'est qu'elle retourne vers sa source_, observa Sophie.

       *       *       *       *       *

Chvrier a prsent dans son Colporteur une satire affreuse des moeurs
du sicle; les principales actrices de Paris y sont passes en revue, et
chacune a son paquet. Cet crivain virulent, poursuivi par la police,
alla mourir en Hollande en 1762. Le bruit ayant couru qu'il s'tait
empoisonn: _Juste ciel!_ dit Mlle Arnould, _il aura suc sa
plume_.

Poinsinet a fait imaginer le mot _mystification_ pour exprimer l'art de
tirer parti d'un homme simple en s'amusant de sa crdulit. Cet tre
singulier ne manquait pas de cette vivacit d'esprit naturel qui
s'exhale quelquefois en saillies piquantes; mais il tait absolument
dnu de jugement. Un de ses prneurs vantait un jour les nombreux
ouvrages de Poinsinet en disant que peu d'auteurs avaient son esprit:
_Je pense comme vous_, reprit Mlle Arnould; _Poinsinet a tant
d'esprit dans sa tte que le bon sens n'a jamais pu s'y loger_.

       *       *       *       *       *

Le lord Craffort, grand adorateur des vierges de l'Opra, faisait le
dvot et se ruinait au jeu. Sophie lui dit un jour: _Milord, vous
ressemblez aux BONS CHRTIENS d'hiver; vous mrirez sur la paille._

       *       *       *       *       *

J.-P.-N. Ducommun est auteur de l'Eloge du sein des Femmes. Un amateur,
citant cet ouvrage  Sophie, disait qu'une belle gorge tait ce qu'il
prisait davantage chez les dames, mais que depuis longtemps il n'en
trouvait pas: _Vraiment!_ rpondit-elle; _vous ne savez donc plus 
quel SEIN vous vouer?_

       *       *       *       *       *

Ce fut au danseur Lger que Mlle G. dut son premier pas et un enfant,
dont elle accoucha dans un grenier[9], au milieu de l'hiver, sans feu
et sans linge. Depuis cette poque elle gagna un htel, un suisse, six
chevaux, autant de domestiques, et une fois autant d'amans. On assure
qu'elle a d ses vertus et son humanit  l'tat de dnuement o elle se
trouva au commencement de sa carrire. Cette danseuse tait fort maigre,
et quoique sa danse ft manire et pleine d'affteries, on l'avait
surnomme le _squelette des grces_. Un jour qu'elle dansait avec
Gardel, son soupirant, et Dauberval, son favori, Sophie dit: _Je crois
voir deux chiens qui se disputent un os._

  [9] Barthe, dans ses Statuts pour l'Opra, dit  ce sujet:

    Que celles qui, pour prix de leurs heureux travaux,
    Jouissent  vingt ans d'une honnte opulence,
        Ont un htel et des chevaux,
    Se rappellent parfois leur premire indigence,
    Et leur petit grenier et leur lit sans rideaux.
        Leur dfendons en consquence
        De regarder avec piti
        Celle qui s'en retourne  pi;
        Pauvre enfant dont l'innocence
        N'a pas encore russi,
        Mais qui, grces  la danse,
        Fera son chemin aussi.

Un petit-matre, beau comme Adonis et pauvre comme Job, pousa la veuve
d'un riche marchand de bois qui fournissait l'Opra; un ami de la dame
s'tonnait qu' son ge elle et fait choix d'un tel tourdi: _Mais
cette femme entend trs-bien le mnage_, dit Mlle Arnould; _pour que
le feu s'prenne ne faut-il pas que le bois sec soit sous le bois
vert_.

       *       *       *       *       *

Mlle Defresne, fille d'une blanchisseuse de Paris, tait cite en
1735 comme une des plus jolies personnes qu'on pt voir; sa beaut fit
sa fortune, et aprs avoir longtemps circul dans le monde elle pousa
le marquis de Fleury, qui lui vendit son nom et ses titres moyennant une
pension viagre. Depuis cette mutation Mme la marquise de Fleury eut
des armoiries, des gens qui portaient la queue de sa robe, et un
carreau  l'glise. Un jour qu'elle talait  Saint-Roch son faste et
son hypocrisie, Sophie dit  quelqu'un: _Examinez donc cette nouvelle
marquise; elle devient dvote  vue d'oeil; elle prie Dieu quand on la
regarde._

       *       *       *       *       *

Une actrice de l'Opra vivait avec un joueur qui lui mangeait tout ce
qu'elle gagnait. Sophie, la voyant recourir souvent aux emprunts, lui
dit:--Ton amant te ruine; comment peux-tu rester avec lui?--Cela est
vrai; mais c'est un si bon diable! _Je ne m'tonne plus_, reprit sa
camarade, _si tu t'amuses  tirer le diable par la queue_.

       *       *       *       *       *

M. de Sennecterre, devenu aveugle, donna en 1762 une pastorale
intitule _Hylas et Zlie_; les paroles en sont plates, la musique
pauvre, et les ballets insignifians. Mlle Arnould dit _que ce
spectacle tait un opra d'aveugle fait pour tre entendu par des
sourds_.

       *       *       *       *       *

Il est des femmes chez lesquelles rgne une bont d'me incompatible
avec des rigueurs constantes; elles n'ont pas la force de rsister ni le
courage de refuser. La tendre Gaussin[10] tait de ce caractre; jamais
un refus n'est sorti de sa bouche. On disait que Chvrier avait
recueilli les noms de mille trois cent soixante-douze soupirans auxquels
cette actrice gnreuse avait rendu service: _Cela prouve un grand
coeur_, observa Sophie; _mais qui sert tout le monde n'oblige
personne_.

  [10] Gaussin en recevant le jour
       Offrit l'art d'aimer et de plaire,
       Et jamais enfant de l'amour
       Ne ressembla mieux  son pre.

          A. D.

Un Anglais qui faisait la cour  Mlle Beaumenard vint prier Sophie de
le raccommoder avec cette actrice.--Qui vous a donc brouill?--Vous
savez bien qu'elle avait un pagneul; ce petit animal venait toujours me
mordre les jambes; je lui ai donn un coup de pied, et il en est
mort.--Ah, milord, quel coup de pied!--Cela est vrai; mais, voulant
rparer le mal, je lui ai port un joli petit chien anglais.--H
bien?--H bien, elle a pris la petite bte, l'a jete par la fentre, et
il est rest mort sur le pav.--_Encore!_ rpartit Sophie; _mais c'est
le massacre des innocens que cette histoire-l_.

Il se trouvait  Paris en 1763 un arrire petit-fils de Racine par les
femmes. Comme il ne restait aucun mle, et que le dernier mort et son
fils avaient trs-peu joui de leurs entres au thtre Franais, ce
jeune homme crut pouvoir recueillir cette espce de succession
littraire, et attendre cette grce du respect et de la reconnaissance
des comdiens pour leur bienfaiteur; mais ces messieurs, sous prtexte
qu'une telle faveur nuirait  leurs intrts, refusrent tout net les
entres au descendant de Racine. Mlle Arnould dit en apprenant cette
lsinerie: _Qu'est-ce qu'une ENTRE de plus ou de moins pour des gens
qui vivent de RACINE._

       *       *       *       *       *

Un jeune homme lisait des vers faits contre une femme dont il avait  se
plaindre; un ami de la belle prit l'pigramme et la dchira. Il s'en
suivit une dispute fort vive qui les conduisit au bois de Boulogne, o
l'agresseur reut un violent coup d'pe. Celui-ci, quelque temps aprs,
tant au foyer, racontait sa triste aventure: _Voil ce qui arrive_,
dit Sophie; _qui casse les VERS les paie_.

       *       *       *       *       *

Mlle Dubois dbuta au thtre Franais en 1759, et par l'effet de la
jalousie et des cabales elle resta douze ans  l'essai. Cette actrice,
voulant courir plusieurs carrires  la fois, se fit recevoir au Concert
spirituel en 1763; mais quoiqu'elle et du talent et une figure
intressante, on lui trouvait de grands bras, des gestes monotones et
une me froide. Quelque temps avant son dbut quelqu'un ayant demand 
Sophie ce qu'elle pensait de cette chanteuse, elle rpondit: _C'est
une VOIX DE BOIS que nous essaierons cet hiver._

       *       *       *       *       *

Peu d'hommes ont t traits de la nature aussi bien que le philosophe
Helvtius; elle lui avait accord la beaut, la sant et le gnie. Dans
sa jeunesse il tait bon danseur et frquentait souvent l'Opra;
aimable, beau, riche et gnreux, il dut faire beaucoup de conqutes, et
Sophie devint une des siennes. Il lui avait envoy le jour de sa fte,
un riche cadeau, et il resta quelque temps sans lui parler. Sophie,
ennuye de ce retard, lui dit navement: _Est-ce que vous voulez perdre
ce que vous m'avez donn?_

Mlle Durancy[11] fut consacre au thtre ds sa plus tendre enfance.
Doue d'une intelligence suprieure, et encourage par ses premiers
essais en province, elle dbuta  la Comdie franaise en 1759, dans
l'emploi des soubrettes,  peine ge de treize ans; elle passa ensuite
 l'Opra en 1762, et s'leva aux rles de reines. Cette actrice avait
la voix rauque et le cri un peu poissard; un jour qu'elle chantait le
rle de Clytemnestre dans Iphignie, elle fut siffle: _Cela est
tonnant_, dit Sophie, _car Durancy a la voix du peuple_.

  [11] Cette actrice jouant le rle d'Ernelinde dans l'opra de ce nom,
  Favart lui adressa ces vers:

      O Durancy! par quels charmes puissans,
    Par quel heureux prestige abuses-tu mes sens?
        C'est l'effet de ton art suprme.
    Je cours  l'Opra pour t'entendre et te voir:
    L'actrice disparat; tu trompes mon espoir;
        Je ne vois plus qu'Ernelinde elle-mme.

       *       *       *       *       *

Le docteur Barts disait un soir au foyer de l'Opra que la goutte est
la seule maladie qui donne de la considration dans le monde: _Je le
crois bien_, reprit Mlle Arnould; _c'est la croix de Saint-Louis de
la galanterie_.

       *       *       *       *       *

En 1763 plusieurs amateurs reurent pour trennes un petit almanach
contenant vingt-six couplets sur vingt-six danseuses de l'Opra et leurs
entreteneurs. Mlle Lany, qui  cette poque tait la premire
danseuse de l'Europe, se trouvait  la tte de cette satire, et en
paraissait dsole: _De quoi te plains-tu, ma chre Lany!_ lui dit
Sophie; _on a rendu justice  tes talens, puisqu'on t'a choisie pour
ouvrir le bal_.

       *       *       *       *       *

Laharpe[12] dans sa jeunesse fut mis au Fort-l'Evque pour avoir fait
une satire contre ses professeurs. A cette poque il arriva au concert
spirituel un accident qui mit ce spectacle en dsordre; une harpe fut
brise au milieu d'une symphonie par la chute d'une personne. Comme on
cherchait  remplacer cet instrument, Mlle Arnould s'cria: _Si vous
voulez tre d'accord, n'allez pas chercher LAHARPE du Fort-l'Evque._

  [12] M. F. D. N. a fait sur ce littrateur l'nigme suivante:

    J'ai sous un mme nom trois attributs divers;
    Je suis un instrument, un pote, une rue:
    Rue troite, je suis des pdans parcourue;
    Instrument, par mes sons je charme l'univers;
        Rimeur, je l'endors par mes vers.

Clairval dbuta  l'Opra-Comique en 1756. Aucun acteur n'a jou avec
plus de noblesse le _Magnifique et l'Amant jaloux_. Il tait trs bel
homme; ses manires taient sduisantes; il n'en fallait pas davantage
pour qu'il devnt la coqueluche de toutes les femmes. Sa passion pour le
jeu lui fit perdre 30,000 l. au jeu de la Belle. Sophie dit en apprenant
cette msaventure: _Il n'y a pas de mal qu'une BELLE lui soit
cruelle._

       *       *       *       *       *

Deux jeunes danseurs s'amusaient  lutter en attendant une rptition.
Une figurante, qui prenait intrt  ces athltes, s'approcha d'eux pour
mieux juger de leur adresse; lorsqu'elle revint  sa place Sophie lui
dit en riant: _H bien, ma chre, tu connais maintenant le fort et le
faible de cette affaire-l?_

M. Bertin avait fait une telle dpense pour Mlle Hus, que le mobilier
de cette actrice tait estim plus de 500,000 liv. Tant de bienfaits ne
purent fixer le coeur de cette volage, et M. Bertin la trouva, un beau
matin, couche dans sa maison de campagne avec le fils de l'entrepreneur
des eaux de Passy. Quelques jours aprs Sophie dit  M. Bertin: _J'ai
des obstructions; dites-moi donc comment Mlle Hus se trouve des eaux
de Passy?_

       *       *       *       *       *

Le 6 avril 1763, entre onze heures et midi, le feu se dclara, on ne
sait comment, dans la salle de l'Opra: en peu de temps l'incendie
dvora tout. Quelques heures aprs ce funeste vnement, une grande dame
rencontra Sophie, et lui dit d'un air effray:--Mademoiselle,
racontez-moi ce qui s'est pass  cette terrible incendie? _Madame_,
rpondit-elle, _tout ce que je puis vous dire c'est qu'incendie est du
masculin_.

       *       *       *       *       *

Mlle Mir[13], plus clbre courtisane que bonne danseuse, tait fort
exigeante en amour; il lui fallait preuve sur preuve, et plus d'un brave
y succomba. L'un d'eux tant mort au champ d'honneur, Sophie dit  ce
sujet: _Ordinairement la lame use le fourreau; mais ici c'est le
fourreau qui a us la lame._

  [13] Dauberval, devenu l'amant de cette nymphe, fit faire un cachet sur
  lequel il tait reprsent en chasseur, avec ces mots pour lgende:

    Quand je n'ai pas MIR je manque mon coup.

       *       *       *       *       *

Le pauvre dfunt avait t musicien. Un de ses camarades voulant lui
faire une pitaphe, Sophie proposa le rbus suivant:

  _La mi r la mi la._
  La Mir l'a mis l.

       *       *       *       *       *

Un cri gnral s'leva contre la nouvelle dition des OEuvres de
Corneille publie par Voltaire; on fut indign non seulement de la
critique amre et dure que le commentateur faisait de Pierre Corneille,
mais de ce qu'il y enveloppait les deux pices de Thomas restes au
thtre. Sophie, entendant analiser cette espce de satire, se mit 
dire: _Voltaire et mieux fait de biller (BAYER) aux corneilles que de
songer  leur couper les ailes._

       *       *       *       *       *

Mlle Maisonneuve, petite-fille de la femme de chambre de Mlle
Gaussin, dbuta en 1763: elle jouait dans _la Gouvernante_; et comme
elle tait en tte  tte avec son amant on vint l'avertir de se
retirer. En fuyant elle tomba dans la coulisse et laissa voir son
derrire. Le public fta beaucoup ce nouveau visage, et Sophie s'cria:
_Quel heureux dbut! jamais actrice ne mrita mieux d'tre claque._

       *       *       *       *       *

Un danseur, rentrant tout essouffl dans la coulisse, dit en se jetant
sur un sige:--Je n'en puis plus! N'est-il pas un autre emploi qui
m'enrichisse sans tant me fatiguer? _H bien!_ rpondit Sophie, _il
faut prendre l'emploi de cocu; c'est la femme qui en fait tout
l'exercice_.

       *       *       *       *       *

Mlle Dumesnil, actrice de la Comdie franaise, buvait comme une
ponge [14]. Son laquais, lorsqu'elle jouait, tait toujours dans la
coulisse pour l'abreuver, et ce vice la mettait souvent dans le cas de
substituer sur la scne les carts de sa raison aux dsordres des
grandes passions qu'elle devait peindre. Un jour qu'elle remplissait le
rle de Mde quelqu'un dit en l'applaudissant:--Ne semble-t-il pas que
ses yeux distillent le poison? _Dites plutt_, reprit Sophie, _que le
vin lui sort par les yeux_.

  [14] Malgr ce dfaut cette actrice fit l'ornement du thtre Franais
  dans les rles de fureur, de reine et de mre.

    Quand Dumesnil vient sur la scne
    Au gr des connaisseurs parfaits,
    On croit entendre Melpomne
    Rciter les vers qu'elle a faits.

          N.

En 1763 on entendit au concert spirituel un cor de chasse qui tonna
tout Paris; c'tait le seigneur Rhodolphe. Jusque-l cet instrument
n'avait point t port  un tel degr de perfection; il imitait tour 
tour la flte la plus douce et la trompette la plus clatante. Un
musicien, jaloux de ces succs, prtendit qu'un cor de chasse ne pouvait
exciter aucun sentiment tendre. _A vous entendre_, dit Mlle Arnould,
_on croirait que Rhodolphe est un COR sans me_.

       *       *       *       *       *

Une Mme Lecoq, attache  l'administration de l'Opra, frquentait
souvent ce spectacle; elle avait la voix fausse, et cependant elle
aimait beaucoup  fredonner. Un jour elle se plaignait de ce que son
mari la faisait toujours taire quand elle rptait des airs nouveaux.
_Madame_, lui dit Sophie, _c'est que la poule ne doit jamais chanter
devant le coq_.

       *       *       *       *       *

Le sieur Guignon, reu  la musique du roi en 1733, devint l'mule du
fameux Leclair pour le violon. Son talent suprieur pour le jeu de cet
instrument lui avait mrit l'office de _roi et matre des mntriers du
royaume_. Mlle Arnould se trouvant en soire avec la femme de ce
musicien, on lui proposa de faire avec elle une partie de wisk. _Je ne
veux point d'une telle partner_, dit Sophie; _cette dame porte
guignon_.

       *       *       *       *       *

Mlle Fel a t l'une des meilleures actrices de l'Opra pour les
rles tendres, et la plus agrable cantatrice du concert spirituel.
C'est, disait-on, un rossignol qui chante, un ruisseau qui murmure un
zphir qui foltre. Elle quitta le thtre en 1758, et afficha pendant
quelque temps une sorte de sagesse. Quelqu'un citant la vie retire de
Mlle Fel, Sophie rpliqua: _Ne vous y fiez pas; cette fille
ressemble  Pnlope; elle dfait la nuit ce qu'elle a fait le jour._

       *       *       *       *       *

Aprs l'incendie de l'Opra en 1763 on leva sur le mme terrain une
nouvelle salle qui s'ouvrit le 24 janvier 1764[15]; elle tait richement
dcore, mais la construction du parterre et des loges fut gnralement
critique. Le paradis en tait si recul et si exhauss qu'on y tait
comme dans un autre monde. Mlle Arnould dit  l'architecte Soufflot:
_Ah, monsieur! que deviendrons-nous s'il faut crier comme des_ DIABLES
_pour tre entendus du_ PARADIS?

  [15] Cette salle fut restaure par M. Moreau en 1769; on proposa d'y
  mettre cette inscription:

    Ici les dieux du temps jadis
    Renouvellent leurs liturgies:
    Vnus y forme des Las;
    Mercure y dresse des Sosies.

       *       *       *       *       *

Champfort avait vingt-un ans lorsqu'il donna sa comdie de la _Jeune
Indienne_. Cette pice, dont le sujet est tir du Spectateur Anglais,
n'eut pas de succs, ce qui fit dire  Sophie que _l'_INDIENNE _avait
fait baisser la_ TOILE.

       *       *       *       *       *

Mlle Duprat de l'Opra perdit le procs qu'elle avait intent 
Poinsinet pour cause d'escroquerie, malgr le mmoire que fit pour elle
M. Coqueley de Chaussepierre, avocat au parlement et chef du conseil des
comdiens.--Quel dsagrment! disait Mlle Durancy; cela me fait
encore dtester davantage les procs. _Je le crois_, reprit Sophie; _tu
ne chicanes point, toi; tu accordes tout_.

       *       *       *       *       *

Mlle Robbe dbuta  l'Opra en 1765. Cette jolie danseuse inspira de
l'amour au comte de L., qui fit part  Sophie de l'impression que la
nouvelle fe avait faite sur son coeur. Celle-ci reut la confidence
avec philosophie; elle prit sur elle de suivre le nouveau got de son
infidle, et d'en apprendre des nouvelles de sa propre bouche. Un jour
qu'elle lui demandait o il en tait, il ne put s'empcher de lui
tmoigner qu'il tait dsol de rencontrer toujours chez sa divinit un
certain chevalier de Malte qui l'offusquait fort. _H bien_, rpartit
Sophie, _ce rival accomplit son voeu de chevalier de Malte; il fait la
guerre aux infidles_.

       *       *       *       *       *

De tous les auteurs dramatiques Lemierre est celui dont le style pre et
rude rappelle davantage celui de la fameuse Pucelle de Chapelain. Parmi
les vers tudesques dont ce pote a parsem sa tragdie de Guillaume
Tell, on remarque ce passage rocailleux:

  Je pars, j'erre en ces rocs dont partout se hrisse
  Cette chane de monts qui couronne la Suisse.

La Veuve du Malabar offre celui-ci:

  Toi prtre! toi bramine! et tu n'es pas mme homme.

Mlle Arnould avait surnomm Lemierre _le chapelain de
Saint-Roch_[16].

  [16] PIGRAMME.

      Prenez les vers du rocailleux Lemierre,
    Dont un moment ici j'emprunte la manire;
        Lisez, relisez-les souvent
        Si votre langue a de la gne,
        Ils feront pour son mouvement
    L'effet de ces cailloux que mchait Diogne.

          N.

Le duc de *** tait bossu, et avait, comme beaucoup de grands, la manie
d'afficher des gots qu'il n'prouvait pas; il possdait surtout une
riche collection de livres qu'il citait souvent. Sophie disait de ce
seigneur: _Sa bibliothque a le sort de sa bosse; elle est  lui, il
s'en fait honneur, et jamais il ne la regarde._

       *       *       *       *       *

Le clbre musicien Rameau[17] mourut en 1764. L'Acadmie royale de
musique fit clbrer pour lui, dans l'glise de l'Oratoire, un service
solennel. Plusieurs beaux morceaux des opras de Castor et de Dardanus
furent adapts aux prires qu'il est d'usage de chanter dans cette
crmonie. Mlle Arnould, rappelant le nom et les talens de l'homme
illustre que la France venait de perdre, s'cria: _Nos lauriers ont
perdu leur plus beau_ RAMEAU!

  [17] On prtend que tout ce que son cur put tirer de lui dans ses
  derniers momens, furent ces mots-ci: _Que diable venez-vous me chanter,
  M. le cur? vous avez la voix fausse._

       *       *       *       *       *

Vestris pre, surnomm le _diou de la danse_, ayant appel Mlle
Heynel catin[18], le public,  qui elle appartenait, le fora de lui
faire des excuses en plein thtre. La veille de cette rparation
Mlle Heynel se plaignait du propos indcent de Vestris. _Que
veux-tu, ma chre_, rpondit Sophie, _il faut se consoler de tout; les
gens aujourd'hui sont si grossiers qu'ils appellent les choses par leur
nom_.

  [18] Quelques annes aprs Vestris fit oublier son offense par l'hommage
  de son amour, et ces deux amans allrent ensuite se jurer une flamme
  ternelle sur l'autel de l'hymene.

       *       *       *       *       *

La fille d'un premier prsident de la Chambre des Comptes de Dle,  la
veille d'tre force  un mariage qui lui rpugnait, introduisit
secrtement son amant dans sa chambre, et rendit ses pre et mre
tmoins malgr eux de son mariage physique. Cet vnement singulier fit
beaucoup de bruit, et il s'en suivit un long procs: _Voil o conduit
la tyrannie des parens_, dit Mlle Arnould; _quand une fille est
condamne  l'hymen elle en appelle  l'amour_.

       *       *       *       *       *

Mlle Gaussin, cette hrone du thtre franais, dont les talens et
les grces ont t si chants, pousa en 1758 un danseur italien, nomm
_Toalaigo_, qui la rendit fort malheureuse; cinq ans aprs elle quitta
le thtre et se fit dvote: _Tel est le sort des femmes galantes_, dit
Sophie; _elles se donnent  Dieu quand le diable n'en veut plus_.

       *       *       *       *       *

_Le Sige de Calais_, tragdie de Dubelloy, joue en 1765[19], obtint un
succs prodigieux, grces au sujet national que l'auteur avait choisi,
et au jeu brillant de Mol. Dans le mme temps les comdiens italiens
annoncrent _Tom Jones_, comdie de Poinsinet. Sophie dit: _Je ne
crois pas que Poinsinet fasse lever_ le sige de Calais.

  [19] On fit paratre  cette poque les vers suivans:

    Belloy nous donne un sige; il en mrite un autre.
          Graves acadmiciens,
          Faites-lui partager le vtre,
    O tant de bonnes gens sont assis pour des riens.

       *       *       *       *       *

Le Concert spirituel tait un spectacle public dans lequel on excutait,
les jours o les thtres taient ferms, des motets et des symphonies;
il avait t tabli en 1725 dans la salle des suisses des Tuileries, et
on le rtablit en 1763, aprs l'incendie de l'Opra, afin de ddommager
le public de la privation de ce spectacle, en attendant que la nouvelle
salle ft construite. Mlle Arnould disait _que ces concerts taient
de l'onguent pour la brlure_.

       *       *       *       *       *

La comdie du _Cercle_ est la seule pice de Poinsinet qui soit reste
au thtre. Cet ouvrage est un mlange de plusieurs scnes pilles dans
une comdie de Palissot, joue  Nancy en 1756, sous le mme titre.
Lorsque cette pice en mosaque parut, Sophie qui connaissait la source
o Poinsinet avait puis, lui dit un jour qu'il se targuait de cette
composition: _Mon cher Poinsinet, il ne faut pas juger le vin au
CERCLE._

       *       *       *       *       *

Lorsqu'elle mit au monde son premier n tous ses amis allrent chez elle
entretenir les caquets de l'accouche--Bon dieu, dit-elle, que l'on
souffre pour des jeux d'enfant!--Il est un remde qui prvient ces
douleurs-l, observa gravement un mdecin.--Quel est-il?--La
continence.--_Que me proposez-vous l_, s'cria-t-elle; _le remde est
pire que le mal_.

       *       *       *       *       *

Mlle Clairon fut la premire qui osa paratre sur la scne sans
paniers, et son exemple fut imit par toutes ses compagnes. Cette
actrice, ayant refus de jouer dans _le Sige de Calais_ avec un nomm
_Dubois_, accus d'une bassesse, excita parmi ses camarades, quoique la
pice ft affiche, une telle insurrection, que la plupart furent mis au
Fort-l'Evque; la reine du thtre y alla comme les autres; le public
s'amusa beaucoup des dbats du tripot comique, et Mlle Arnould
s'cria: _Cette conduite est impardonnable; jamais on n'a vu une troupe
bien discipline manquer un jour de SIGE._

       *       *       *       *       *

Favart a fait le portrait de Mlle Beaumenard dans son opra de _la
Coquette sans le savoir_. Cette actrice sur la fin de son t s'prit de
belle passion pour son camarade Belcourt, et l'pousa en lui offrant
les dpouilles d'une multitude d'amans ruins en son honneur. Quelqu'un,
citant l'inconstance et la lgret de Mme Belcourt, comparait les
coquettes aux girouettes: _Ce sont bien de vraies girouettes_, reprit
Sophie; _car elles ne se fixent que quand elles sont rouilles_.

       *       *       *       *       *

Les Italiens donnrent en 1766 _le Braconnier et le Garde de Chasse_,
comdie mle d'ariettes. Cette pice fut trouve dtestable, et on la
raya du rpertoire. Quelque temps aprs quelqu'un dit devant Mlle
Arnould:--On n'entend plus parler du _Braconnier_:--_C'est qu'on l'a
envoy aux galres_, rpondit-elle.

       *       *       *       *       *

Un exempt fut charg de conduire Mlle Clairon au Fort-l'Evque 
cause de son incartade contre l'acteur _Dubois_. L'hrone, s'adressant
 l'alguazil, lui dit que ses biens, sa personne et sa vie dpendait de
S. M., mais qu'elle ne pouvait rien sur son honneur. Ce propos rapport
 Sophie, elle rpartit: _C'est juste; partout o il n'y a rien le roi
perd ses droits._

       *       *       *       *       *

Deux jolies danseuses discutaient la beaut de leurs gorges; elles
prirent pour arbitre Mlle Arnould, qui, aprs avoir examin les
pices du procs, jugea qu'il serait difficile de dcider laquelle des
deux mritait le prix: _Au surplus_, ajouta-t-elle, _il est permis 
chacun de prcher pour son SEIN_.

       *       *       *       *       *

Mlle Beaumesnil, ge de dix-sept ans, remplaa en 1766 Mlle
Arnould dans le rle de Sylvie; elle fut la premire qui eut assez
l'esprit de son art pour se dcolorer sur la scne, afin de mieux rendre
en plusieurs circonstances la situation de son personnage. Cette actrice
avait pour favori un mdecin qui lui faisait prendre tous les matins un
lavement, afin d'entretenir sa fracheur. Sophie se trouvant chez elle
au moment de l'opration:--Tu vois, lui dit Beaumesnil, comme mon
docteur me prouve sa tendresse.--_Cette attention-l_, rpondit sa
camarade, _est un vrai_ remde d'amour.

       *       *       *       *       *

Louis XV avait un srail qu'on appelait _le Parc aux Cerfs_. Les jeunes
personnes qu'on y levait n'en sortaient que pour se marier. Le
chevalier de..., n'ayant point de fortune, consentit en faveur de la dot
 prendre une de ces sultanes valids. Sophie, le voyant quelque temps
aprs dans un brillant quipage, lui dit en riant: _Ah, ah, chevalier!
on voit bien que vous tes entr dans les affaires du roi._

       *       *       *       *       *

M. Bouret, ce fameux fermier gnral qui mangea, dit-on, quarante-deux
millions et qui mourut insolvable, affichait un luxe dont on ne peut se
faire d'ide; il le poussait au point d'avoir nourri une vache avec des
petits pois verts  cent cinquante livres le litron, pour rgaler dans
la primeur une femme qui ne vivait que de lait. Ce fastueux financier
dsirait former une liaison avec Mlle Arnould. Il se jeta  ses
genoux; elle parut inexorable: il lui jura de l'aimer toute sa vie; elle
fut inflexible: il lui prsenta un superbe diamant; elle sourit, et lui
dit en parodiant le mot de Henri IV  Sully: _Relevez-vous; on
croirait que je vous pardonne._

       *       *       *       *       *

On lui parlait d'une certaine dame qui, tout en affichant la dvotion,
n'en prenait cependant qu' son aise: _Apparemment_, reprit-elle,
_qu'elle veut aller en paradis en pantoufles_.

       *       *       *       *       *

Mlle Durancy tait meilleure actrice que chanteuse: ayant eu des
diffrends avec les directeurs de l'Opra, qui ne prisaient pas assez
ses talens, elle rentra  la Comdie franaise en 1766, pour doubler
Mlle Dubois, qui succdait  Mlle Clairon comme chef d'emploi;
mais bientt la jalousie de sa rivale la fora de retourner  l'Opra.
Sophie disait de cette transfuge: _De tous les auteurs que Durancy a
essays les Franais sont encore ceux qu'elle prfre._

       *       *       *       *       *

Clairval, clbre acteur de l'Opra-Comique, avait t dans sa jeunesse
garon perruquier. La beaut de son physique lui procura beaucoup
d'aventures galantes; celle qu'il eut avec la duchesse de Stainville fit
beaucoup de bruit. Quelqu'un racontait  Sophie que M. de Stainville
avait fait dire  ce comdien qu'il lui ferait donner cent coups de
bton, s'il revoyait sa femme: _Quelle impertinence!_ dit-elle; _cet
homme-l mriterait bien que Clairval lui_ LAVAT LA TTE.

       *       *       *       *       *

Un danseur de l'Opra briguait les faveurs d'une jeune figurante, nomme
_Chardon_; un jour de rptition il s'avisa de lui chanter un couplet de
sa faon, mais d'une voix si fausse, que toutes les oreilles se
redressrent. _Vous l'entendez_ dit Sophie; _il fait l'ne pour avoir
du chardon_.

       *       *       *       *       *

Le marquis de Prest, aprs avoir longtemps soupir pour Sophie, obtint
enfin le bonheur de passer quelques heures avec elle; mais le pauvre
marquis employa fort mal son temps. Depuis cette sance, lorsqu'elle
parlait de lui, elle citait ce vers de La Fontaine:

  De loin c'est quelque chose et de prs ce n'est rien.

       *       *       *       *       *

Mlle Vestris, danseuse  l'Opra, italienne de naissance, et dont les
gots divers taient trs connus, se rcriait sur la fcondit de sa
camarade Rey, et ne concevait pas comment cette fille s'y laissait
prendre si facilement:--_Tu en parles bien  ton aise_, dit Sophie;
_une souris_... (le reste est connu).

       *       *       *       *       *

On peut citer Mlle G.... parmi les courtisanes qui ont fait la plus
grande fortune. Le noble militaire, le grave robin, le fastueux
financier, le clerg mme, tout a voulu G., et n'a rien pargn pour
s'en procurer la possession. Cependant elle n'tait pas jolie, et sa
taille maigre et longue lui donnait assez l'air d'une araigne. Dansant
 l'Opra en 1766, elle fut renverse par une pice de dcoration qui
lui dmit le bras: _Pauvre G.!_ dit Sophie; _si elle ne s'tait cass
qu'une jambe, cela ne l'empcherait pas de danser_[20].

  [20] On sait que cette clbre danseuse avait plus de grces que de
  lgret.

Plusieurs compagnies s'tant proposes en 1766 pour avoir la direction
de l'Opra, tous les acteurs et actrices de ce spectacle demandrent que
l'administration leur en ft confie, et de se rgir comme les
comdiens. Ils prsentrent un mmoire fort dtaill  M. le comte de
Saint-Florentin, et dposrent 600,000 liv. pour cautionnement. Cette
demande ne fut point accepte, en raison des inconvniens de la rgie de
la Comdie-Franaise. Quelques banquiers ayant propos de faire les
fonds de cette entreprise, Mlle Arnould dit _que ces offres taient
inutiles; car certainement les actrices de l'Opra avaient plus de fonds
que ces messieurs n'avaient d'avances_.

       *       *       *       *       *

Elle s'tait permis quelques quolibets sur les ridicules d'un certain
Duc qui passait pour avoir peu d'esprit. Ce seigneur se trouvant au
foyer de l'Opra un soir que Sophie y faisait circuler ses bons mots, il
s'approcha d'elle et lui dit d'un ton imprieux:--C'est donc vous,
mademoiselle, qui plaisantez les grands, qui faites le bel
esprit?--_Moi, monseigneur? bel esprit! pas plus que vous, je vous
assure._

       *       *       *       *       *

Le duc de Praslin[21] a longtemps vcu avec Mlle Dangeville, actrice
de la Comdie-Franaise. Lorsqu'il mourut on trouva dans son coffre-fort
onze cent mille livres en or, et sa matresse n'avait qu'un revenu trs
mdiocre. Ce seigneur demandait un jour  Sophie Arnould des nouvelles
d'une fille de l'Opra, dont il cherchait  se rappeler le nom.--C'est
une jeune personne, lui dit-il, dont le nom finit en _ain_.--_Ah, M. le
duc!_ rpondit-elle, _vous ne le trouverez pas; tous nos noms finissent
comme cela_.

  [21] C'est  un matre d'htel de cette maison qu'on doit l'espce de
  drage nomme _praline_.

       *       *       *       *       *

Mlle Pags-Deschamps ayant lu la vie de Mme de La Vallire,
prouva l'effet de la grce, et alla expier ses pchs aux Carmlites de
la rue Saint-Jacques; mais un beau jour cette nophyte fut surprise au
parloir avec un officier du rgiment de Conflans, qui, malgr la grille,
lui rappelait encore les vanits de ce monde. A cette nouvelle Sophie
s'cria: _L'homme est comme le serpent, qui passe aisment le corps o
il a mis la tte._

Le marquis de Saint Hur... avait reu des coups de canne et ne
paraissait pas vouloir s'en venger.--Comment peut-il laisser cette
affaire l? dit quelqu'un.--_Bah!_ reprit Sophie, _cet homme a le bon
esprit de ne pas s'inquiter de ce qui se passe derrire lui_.

       *       *       *       *       *

Mlle Allard[22], danseuse remarquable par ses folies et sa gaiet,
pntre de douleur de la mort de son amant, M. _Bontemps_, dclara que
de six semaines elle ne pourrait contribuer aux plaisirs du public:
_Plaignons-la_, dit Sophie, _son BON TEMPS est pass_.

  [22] Allard, vive, aimable et jolie,
       Amuse et charme tour  tour;
       Elle sourit comme l'Amour
       Et danse comme la Folie.

          A. D.

Mlle Peslin tait une des plus vigoureuses danseuses de l'Opra; elle
eut beaucoup d'amans, et le marquis de F. fut un de ceux qu'elle
affectionna davantage. Elle se fcha contre Sophie, parce qu'elle avait
rpandu quelques propos sur son compte.--Je te prie, lui dit-elle
schement, de ne plus parler de moi ni en bien ni en mal.--_Ah! ma
chre_, reprit sa camarade, _je ne pourrai jamais t'obir qu' moiti_.

       *       *       *       *       *

M. de Sartines, lieutenant de police, voulut un jour savoir le nom de
plusieurs grands personnages auxquels Mlle Arnould avait donn 
souper la veille; il fait venir la reine de l'Opra et lui
dit:--Mademoiselle, o avez-vous soup hier?--Je ne me le rappelle pas,
monseigneur.--Vous avez soup chez vous?--Cela est possible.--Vous
aviez du monde?--Vraisemblablement.--Vous aviez entr'autres des
personnes de la premire qualit?--Cela m'arrive quelquefois.--Quelles
taient ces personnes?--Je ne m'en souviens pas.--Vous ne vous souvenez
pas de ceux qui taient  souper chez vous?--Non, monseigneur.--Mais il
me semble qu'une femme comme vous devrait se rappeler ces
choses-l.--_Oui, monseigneur_, rpartit Sophie; _mais devant un homme
comme vous je ne suis pas une femme comme moi_.

       *       *       *       *       *

Mlle Arnould ayant t dtenue pendant vingt-quatre heures au
Fort-l'Evque, pour avoir rpondu peu respectueusement au lieutenant de
police, trouva dans cette prison un pre de famille arrt pour une
dette de dix mille livres. Le dsir de faire en sa faveur une bonne
action lui suggra l'ide de proposer  ses amis une loterie  cinq
louis le billet, d'une prtendue _chane_, dont elle disait vouloir se
dfaire. Les billets furent bientt placs; elle rassembla chez elle
tous les actionnaires, et lorsqu'on fit le tirage des numros, il sortit
un billet sur lequel tait crit:

  Un vieillard, pour dette arrt,
  N'avait pas la moindre esprance,
  Et seule, en vain j'aurais tent
  De lui donner sa dlivrance;
  Mais dans ses fers, grces  vous,
  Il n'est plus rien qui le retienne,
  Et, de concert, chacun de vous
  Brise un des anneaux de sa _chane_[23].

  [23] Ce couplet est extrait de la pice de _Sophie Arnould_.

Aussitt parut le vieillard, que Sophie avait secrtement tir de sa
prison. Tout le monde applaudit  ce joli tour, et la fille de cet
infortun fut encore dote par la bienfaisance de l'assemble, qui
doubla la valeur des mises.

Cette anecdote a fourni  MM. Barr, Radet et Desfontaines le sujet
d'une comdie intitule _Sophie Arnould_, pice qui fut reprsente pour
la premire fois  Paris, sur le thtre du Vaudeville, en pluvise an
13.

       *       *       *       *       *

L'amant de Mlle Durancy alla un matin lui souhaiter sa fte; et, pour
mieux placer son bouquet, il lui enleva son fichu. La belle, prise au
dpourvu, voulut se fcher. _Calme-toi_, lui dit Sophie, qui entra dans
ce moment-l, _ne sais-tu pas qu'un jour de fte on dcouvre les seins_
(saints).

       *       *       *       *       *

Le docteur Barths se trouvant au foyer de l'Opra, une jeune figurante
tirait en foltrant son norme perruque: _Finis donc, espigle_, lui
dit Mlle Arnould; _tu enlves  monsieur toute sa rputation_.

       *       *       *       *       *

Une actrice avait jou un mauvais tour  un de ses favoris, nomm _de
Pierres_, lequel la menaa de la dvisager s'il la rencontrait. Sophie
ayant invit cette nymphe  venir avec elle  la promenade, elle s'y
refusa dans la crainte de rencontrer son adversaire: _Sois tranquille_,
lui dit sa camarade; _je te mnerai par un chemin o il n'y a pas DE
PIERRES_.

       *       *       *       *       *

Elle aimait beaucoup le spectacle et manquait rarement d'assister aux
nouveauts. Se trouvant  une reprsentation de Guillaume Tell, tragdie
de Le Mierre, et n'y voyant presque pas de spectateurs, mais beaucoup
de personnages suisses sur le thtre, elle dit: _C'est ici l'inverse
du proverbe, point d'argent point de Suisses; on y voit plus de Suisses
que d'argent._

       *       *       *       *       *

Mlle Doligny[24], lve de Mol, dbuta au Thtre-Franais en 1763.
Beaucoup de naturel, de sensibilit, d'intelligence, lui concilirent
les suffrages; mais un ton pleureur et monotone, une figure froide et
triste, ont toujours dplu en elle aux vrais connaisseurs. Cette actrice
a donn pendant quelque temps l'exemple d'une vertu rare au thtre. Le
marquis de G., perduement amoureux d'elle, lui fit d'abord des offres
brillantes qu'elle refusa; il poussa la folie au point de la demander en
mariage et de lui envoyer le contrat prt  signer: elle rpondit
prudemment qu'elle s'estimait trop pour tre sa matresse, et trop peu
pour tre sa femme.--Ce trait est unique dans les fastes de l'Opra,
s'cria un vieux routier; en vrit la femme est un tre
indfinissable.--_Pardonnez-moi_, rpartit Mlle Arnould, _la femme
est un grand enfant qu'on amuse avec des joujoux, qu'on endort avec des
louanges, et qu'on sduit avec des promesses; Doligny y sera prise comme
tant d'autres_.

  [24] Dorat adressa  cette charmante actrice le quatrain suivant:

      Par tes talens, unis  la dcence,
    Tu te fais respecter et chrir tour  tour:
        Si tu souris comme l'Amour,
        Tu parles comme l'Innocence.

       *       *       *       *       *

Le comte de L. ayant fait la conqute de Mlle Robbe, revint peu 
peu  sa chre Sophie. Il tait un soir assis prs d'elle au foyer de
l'Opra, et conversait avec vivacit. Mlle Robbe en conut de la
jalousie, et tira M. de L. par son habit. Sophie qui s'en aperut, dit 
la danseuse: _Mademoiselle, vous voulez que tout soit pour vous;
cependant chacun est bien aise d'avoir son COMTE._

       *       *       *       *       *

Mlle Clairon avait pris sous sa protection un jeune homme de seize
ans, d'une charmante figure; elle voulait en faire un acteur, et lui
donnait elle-mme des leons de dclamation. Ses talens se dveloppaient
ainsi que sa beaut; elle l'avait surnomm _l'Amour_, et il n'tait
connu que sous ce nom; mais ce jeune sujet s'tant hasard  prendre des
leons d'un autre genre et d'une autre matresse, la jalousie s'alluma
dans le coeur de la moderne Calypso, et elle renvoya _l'Amour_ nu,
comme on peint ce dieu. Une conduite aussi inhumaine fit dire  Sophie
_qu'on voyait bien que la reine du thtre n'tait pas la mre de
L'AMOUR_.

       *       *       *       *       *

Poinsinet tait de l'Acadmie de Dijon; mais il perdit cette place  la
suite d'un procs singulier qu'il eut avec Mlle Duprat, qui
l'accusait de lui avoir escamot une montre d'or. Un jour que ce pote,
si souvent mystifi, lisait une comdie compose, selon sa coutume, de
traits pills  et l, tout  coup un chien se mit  japper. _Voyez_,
dit Sophie, _comme cet animal aboie au voleur_.

       *       *       *       *       *

Mlle Laville tait une fort jolie personne  laquelle un jeune
artiste de l'Opra enseignait la musique vocale. Cet artiste vantait un
jour  Sophie les charmes de son colire. _Ah! fripon_, lui dit-elle,
_je gage qu'en donnant vos leons vous avez un oeil AU CHANT et l'autre
A LA VILLE_.

       *       *       *       *       *

Un censeur atrabilaire tant au foyer de l'Opra, blmait l'inconduite
de certaines femmes galantes qui semblent braver toutes les lois de la
biensance; il critiquait surtout le luxe scandaleux des courtisanes et
des actrices. Mlle Arnould, ennuye de cette diatribe, lui dit
schement: _Eh! monsieur, laissez-les jouir de la perte de leur
rputation._

       *       *       *       *       *

Mlle G., par une charit bien rare chez les danseuses de l'Opra,
rpandait les largesses de ses amans sur des familles infortunes
qu'elle allait chercher embguine dans une coiffe noire, avec tout
l'attirail d'une dvote consomme. L'hiver de 1768 fut fort rude; elle
distribua en un seul jour une somme de 10,000 liv. que le prince de
Soubise lui avait donne pour ses trennes. Sophie Arnould voulant
marcher sur ses traces, alla visiter les pauvres malades de
l'Htel-Dieu. Etant parvenue dans la salle des femmes en couche, elle
dit aux soeurs qui l'accompagnaient: _Ce n'est pas ici que vous
regrettez votre voeu de virginit?_

       *       *       *       *       *

Un homme de la cour, entich de la mtromanie, lui adressa un madrigal
de sa faon. Cette petite pice avait cot  l'auteur beaucoup plus
qu'elle ne valait. Un de ses amis ayant demand  Mlle Arnould ce
qu'elle en pensait, elle rpondit: _Ces vers ressemblent aux eaux de
Versailles; ils ne coulent pas de source._

       *       *       *       *       *

M. Dang, fermier gnral, tant  l'Opra, rencontra M. de Branger,
lieutenant gnral; il le prit pour un de ses amis, et lui donna un
soufflet en signe de familiarit. Le traitant s'apercevant de sa mprise
se sauve; le militaire veut courir aprs; Sophie l'arrte et lui dit:
_Ah! monsieur, qu'allez-vous faire? Vous ne savez donc pas quel DANG
vous courez?_

       *       *       *       *       *

Mlle Beaumenard, dont le luxe avait scandalis tant de duchesses,
avait la sotte manie d'avoir des amans  ses gages; elle donnait d'une
main ce qu'elle recevait de l'autre, et Belcourt acheva, en l'pousant,
de ruiner ses pargnes. Sophie disait  son sujet: _Il est des femmes
qui regardent les amans du mme oeil que les cartes; elles s'en servent
pour jouer quelque temps; elles les rejettent ensuite, en demandent de
neuves, et finissent par perdre avec les neuves tout ce qu'elles ont
gagn avec les vieilles._

       *       *       *       *       *

Elle eut une discussion fort vive avec un nomm Talon, violoncelle du
Concert spirituel. Comme il cherchait  la molester par des sarcasmes un
peu mordans, elle lui rpondit: _Mon pauvre Talon, tout ce que vous
dites part de si bas que cela ne peut m'atteindre._

       *       *       *       *       *

M. F. publia  l'ge de treize ans un recueil de posies; sa grande
jeunesse et la vivacit de son esprit lui ayant acquis de puissantes
protections, il vint se fixer  Paris, et Mlle Arnould voulut tre
son Mcne. Ninon de Lenclos lgua au jeune Voltaire, dont elle prsagea
la clbrit, une somme pour acheter des livres. Sophie Arnould, en
s'attachant le jeune F., n'entrevit pas la carrire brillante qu'il
devait parcourir; mais elle applaudit  ses talens, les encouragea, et
eut toujours pour lui la tendresse d'une mre. Un jour qu'elle le priait
de faire une chanson sur ses genoux, il lui rpondit par cet impromptu:

  Sur vos genoux,  ma belle Sophie!
  A des couplets je songerais en vain;
  Le sentiment vient troubler le gnie,
  Et le pupitre gare l'crivain.

       *       *       *       *       *

Le prince de Soubise possdait dans le village de Pantin une petite
maison divise en deux corps de logis, dont l'un tait un temple ddi
 l'Amour, et l'autre un thtre consacr aux beaux-arts. Mlle G.,
souveraine de ces lieux enchants, y attirait tour  tour les beauts
postulantes de l'Opra, ainsi que les meilleurs acteurs des grands
thtres, et elle-mme y jouait les principaux rles. Quelqu'un qui
avait assist aux ftes charmantes que l'on donnait dans ce riant
sjour, disait que Mlle G. tait une bonne actrice. _Oui_, reprit
Sophie, _bonne sur un thtre de PANTIN_.

       *       *       *       *       *

Mlle Arnould ayant chou dans le rle de Colette du _Devin du
Village_, dsirait depuis longtemps faire celui de Colin; elle avait
pour exemple Mme de Pompadour, qui remplit autrefois ce rle d'homme
 Bellevue avec le plus grand succs. Le prince de Conti, qui se mlait
alors des affaires de l'Opra, lui donna des conseils, et Sophie joua
son nouveau rle; mais elle choua encore dans cette entreprise, et ne
fut pas applaudie comme elle s'y attendait. _Ah!_ dit-elle en rentrant
au foyer, _je le sens maintenant, l'habit ne fait pas l'homme_.

       *       *       *       *       *

M., auteur d'un trait sur l'Amiti, n'avait point encore eu d'enfans,
quoique mari depuis plusieurs annes. Se trouvant dans une maison o
tait Mlle Arnould, il raconta d'un air joyeux qu'un de ses amis,
clbre mdecin, avait enfin trouv le secret de rendre mre sa tendre
pouse. _Ah! monsieur_, reprit Sophie, _que l'AMITI a enfant de
prodiges! et qu'il y a de maris, comme vous, qui sont redevables  leurs
amis de la fcondit de leurs femmes_!

Mlle Rosalie Levasseur n'avait point cette runion d'avantages
extrieurs qui semblent placer l'actrice sur la ligne o marche le rle
qu'elle reprsente; mais elle avait de l'esprit, de l'intelligence, de
la sensibilit, et savait communiquer  sa figure la physionomie
convenable  l'ge et  la nature de son personnage. Elle jouait un jour
le rle de l'Amour dans l'opra de Psych, et sa voix n'tait pas juste.
_Ah!_ dit Sophie, _cet Amour-l est aussi faux que les autres_.

       *       *       *       *       *

On faisait le parallle des veuves et des jeunes filles sur le penchant
que leur sexe a pour l'amour, et l'on avanait qu'une veuve doit tre
plus calme, parce qu'elle a la curiosit de moins. _Cela est vrai_, dit
Mlle Arnould; _mais elle a l'habitude de plus_.

P. remua ciel et terre pour faire jouer sa comdie des _Courtisanes_;
mais cette pice fut alors trouve trop contraire  l'honntet publique
et  la dignit du Thtre-Franais pour tre reue[25]. Toutes les
sectaires de Vnus furent enchantes du jugement, et P. devint leur bte
noire. Sophie disait en parlant de cet ouvrage, _qu'il y avait du
mouvement et de l'intrt dans les COURTISANES, mais qu'en gnral on y
trouvait peu de conduite_.

  [25] Cependant cette pice, protge par M. de Maurepas, fut reprsente
  avec le plus grand succs au Thtre-Franais, appel maintenant
  l'_Odon_. Mlle C. n'a jamais t plus applaudie qu'en jouant la
  courtisane Rosalie, rle o elle dveloppa pour la premire fois tout le
  charme de ses talens.

Elle alla avec M. de L. chez un cur des environs de Paris, qui
nourrissait des poissons dans un trs-beau vivier. Aprs le dner on
proposa le divertissement de la pche; leur hte y consentit quoiqu'avec
peine, et  chaque poisson que l'on prenait, un gros soupir s'chappait
de sa poitrine. Sophie en devina la cause, et dit aussitt: _M. le
cur, que ne nous dites-vous comme Jsus-Christ_: Allez et ne PCHEZ
plus.

       *       *       *       *       *

Mlle G. se rendit clbre par les spectacles magnifiques qu'elle
donnait  sa superbe maison de Pantin. Le public briguait l'honneur d'y
tre admis, et il y avait toujours un concours prodigieux; c'tait le
rendez-vous des plus jolies filles de Paris et des aimables libertins;
on avait eu soin d'y tablir des loges grilles pour les femmes
honntes, pour les gens d'glise et les personnages graves qui
craignaient de se compromettre parmi cette foule de folles et
d'tourdis. Coll avait consacr son thtre de socit  tre jou chez
Mlle G.; Carmontel fit un recueil de proverbes dramatiques destins
au mme effet, et M. de la Borde les mit en musique. Cette danseuse
ayant figur dans un ballet dont la comtesse du Barry rgala son
illustre amant, reut du roi une pension de 1,500 liv.; cette lgre
faveur fut accepte  cause de la main dont elle provenait; car on sent
que ce n'tait qu'une goutte d'eau dans un fleuve. Sophie dit en
apprenant ce petit surcrot de fortune: _J'en ferai compliment  G.:
voil de quoi payer le moucheur de chandelles de son spectacle._

M. aimait beaucoup les champignons, et il en avait toujours sur sa
table. Un jour que Mlle Arnould dnait chez lui, il lui parla de
l'amour qu'il ressentait pour elle. _C'est sans doute un amour de
champignons_, rpondit-elle; _vous savez que cela passe comme cela
vient_.

       *       *       *       *       *

Un homme fort laid venait de recevoir un coup de fouet  travers le
visage; il se plaignait devant Sophie de la brutalit des cochers de
fiacre. _C'est bien dsagrable_, reprit-elle; _il suffit qu'on ait mal
quelque part pour qu'on s'y attrape_.

       *       *       *       *       *

Le comte de Buffon aimait la socit des femmes et la recherchait avec
avidit. Il invita un jour Mlle Arnould  venir au jardin des
Plantes voir des oiseaux rares qui arrivaient de Cayenne; elle y alla
avec quelques amis, et enchante de la conversation simple, noble et
nourrie de ce grand naturaliste[26], elle dit  ceux qui l'entouraient:
_Je ne pense jamais aux merveilles de la nature, sans me rappeler que
M. de Buffon en est une._

  [26] M. de Buffon se promenant  la campagne, une jeune personne lui
  demanda la diffrence qu'il y a entre un boeuf et un taureau? Il rva un
  instant et rpondit: Vous voyez bien, Mademoiselle, ces veaux qui
  bondissent dans la prairie? les taureaux sont leurs pres et les boeufs
  sont leurs oncles.

       *       *       *       *       *

Mlle Laguerre, clbre actrice de l'Opra, vendait tant jeune des
pierres  dtacher. Un jour elle monta sur le marche-pied du carrosse
de la duchesse de Villeroy qui se promenait sur le boulevart, lui offrit
sa marchandise, et ajouta qu'elle savait bien chanter; cette petite
tait jolie, elle intressa Mme de Villeroy qui la fit venir chez
elle, et lui trouvant en effet une fort belle voix, l'envoya  Mlle
Arnould en la lui recommandant. Sophie la fit dcrasser, lui donna des
matres et la rendit une des meilleures chanteuses de l'Opra.
Malheureusement cette fille conserva tous les vices de sa basse
extraction, et Sophie disait en voyant la dpravation de ses moeurs:
_C'est un beau fruit dont le coeur est gt._

       *       *       *       *       *

On a compar les gens riches qui ont beaucoup de valets aux cloportes
qui ont beaucoup de pieds, et dont la marche est fort lente. Un traitant
qui tait dans cette catgorie, pestait contre ses laquais.
_Monsieur_, lui dit Sophie, _lorsque Dieu faisait les anges, le diable
faisait les laquais_.

       *       *       *       *       *

Mlle Allard s'tait attire les hommages d'un seigneur allemand, qui,
consum d'amour pour elle, voulait absolument l'pouser. Sur les refus
de la danseuse, le baron lui crivit:--_Qu'il n'avait d'autre parti 
prendre que de se brler la cervelle, mais qu'il irait la lui brler
auparavant._--Mlle Allard, effraye, montra ce billet doux  Sophie,
qui lui dit: _Puisque l'amour de ton baron est si violent, pouse-le,
ma chre, et je te rponds qu'il en sera bientt guri._

       *       *       *       *       *

Mlle Grandi, danseuse figurante de l'Opra, d'un talent mdiocre et
d'une figure trs ordinaire, se plaignait sur le thtre d'avoir perdu
un amoureux qui lui avait donn mille louis en cinq semaines; un des
spectateurs lui dit qu'elle tait faite pour remplacer aisment cette
perte; la demoiselle rpond que cela ne se rpare pas si aisment: elle
ajoute, qu'en tout cas elle ne veut point d'amant  moins d'un carrosse
et de deux bons chevaux, avec au moins cent louis de rentes assures
pour les entretenir. La conversation tombe; le lendemain il arrive chez
Mlle Grandi un magnifique carrosse attel de deux chevaux, trois
autres suivent en laisse, et l'on trouve cent trente mille livres en
espces dans la voiture. La danseuse fut agrablement surprise d'une
telle aubaine, et vint de suite  la rptition de l'Opra en faire part
 ses camarades. Comme elle se tourmentait beaucoup pour savoir si cet
amant magnifique tait jeune ou vieux, beau ou laid: _Ma chre Grandi_,
lui dit Mlle Arnould, _quand un si brillant cadeau tombe des nues,
celui qui le fait ne peut tre qu'un ange_.

       *       *       *       *       *

Poinsinet venait quelquefois au cercle de Mlle Arnould, et il
apportait toujours des vers de sa faon dont il s'imaginait rgaler
l'assemble. Sophie voyant que ses lectures soporifiques taient peu
gotes, dit  quelqu'un: _Les vers de Poinsinet ont le sort des enfans
gts; leur pre est le seul qui les aime._

       *       *       *       *       *

Mlle Durancy ayant eu une couche fort laborieuse, toutes ses
camarades allrent lui faire visite.--Pourquoi donc, s'cria la malade,
faut-il tant souffrir pour un instant de plaisir?--_Hlas! ma chre_,
rpondit Sophie, _les douleurs de l'enfantement sont pour nous les
remords de la volupt_.

       *       *       *       *       *

En 1768, le fameux Rebel[27], cet administrateur gnral de l'Opra, ce
suprme dictateur de la rpublique lyrique, pour se ddommager du peu
d'amateurs qui venaient  son spectacle, imagina de former, pour les
bals, des quadrilles qu'il composa des danseuses les plus lgantes et
les plus agrables, avec des habillemens trs propres  exciter la
curiosit des amateurs. Cette nouveaut attira beaucoup de monde, et
Sophie dit en cette occasion: _D'aprs le got que le public tmoigne
pour la danse, le meilleur moyen de soutenir l'Opra, c'est d'alonger
les ballets et de raccourcir les jupes._

  [27] Barthe, dans ses Statuts pour l'Opra, dit au sujet de l'opulence
  de ce directeur:

          Rien pour l'auteur de la musique,
          Pour l'auteur du pome rien,
          Et le pote et le musicien
    Doivent mourir de faim suivant l'usage antique.
    Jamais le grand talent n'eut droit d'tre pay;
    Le frivole obtient tout, l'or, les cordons, la crosse:
          Rameau dut aller  pi,
          Les directeurs en carrosse.

       *       *       *       *       *

A l'poque o Mlle G. florissait, elle avait trois soupers par
semaine; l'un compos des plus grands seigneurs de la cour et de toutes
sortes de gens de considration; l'autre, d'auteurs, d'artistes, de
savans, qui venaient amuser cette danseuse; enfin, un troisime,
vritable orgie, o taient invites les filles les plus sduisantes et
les plus voluptueuses. Elle donnait en outre  la ville et  la campagne
des spectacles charmans, o elle runissait les meilleurs acteurs et
actrices de la capitale. Sophie allait quelquefois  _Pantin_ pour y
jouir des ftes que Mlle G. y donnait en son nom, mais dont le prince
de Soubise payait la plus grande partie des frais. Un particulier de sa
connaissance ayant demand dans les Petites-Affiches une habitation aux
environs de Paris, elle lui rpondit par ces deux vers d'une ancienne
chanson:

  _Que PANTIN serait content
  S'il avait l'art de vous plaire!_

       *       *       *       *       *

M. Vassal, fils d'un receveur des finances, ayant donn trente mille
livres  Mlle Thierry pour la ddommager de l'ennui qu'elle avait
prouv  Sainte-Plagie, Sophie dit en apprenant ce trait de
prodigalit: _Quand on a tant d'argent de trop, pourquoi le bonheur
n'est-il pas  vendre?_

       *       *       *       *       *

Le sjour que l'envoy de Maroc fit  Paris en 1768 donna lieu  des
claircissemens curieux sur le srail du grand-seigneur. On apprit que
l'empereur qui rgnait alors avait seize cents femmes, chacune dans un
lit  part; que la jalousie est extrme parmi ces odalisques, et que le
sultan n'a le droit d'appeler  sa couche une de ces esclaves qu'aux
jours de ftes extraordinaires; autrement elles courent grand risque
pour leurs jours. Sous le rgne d'Achmet, la jalousie des favorites fit
empoisonner cent cinquante Circassiennes qui avaient eu l'honneur de
s'attirer les regards de leur matre les jours non permis. On racontait
ces dtails devant Mlle Arnould, qui s'cria: _Que je plains ces
inutiles victimes du faste d'un despote! Un Turc dans son srail ose se
comparer  un coq! mais jamais coq n'a fait garder ses poules par des
chapons._

       *       *       *       *       *

Mlle Beauvoisin, courtisane d'une jolie figure, mais sans taille et
sans grces, avait t oblige, pour cette raison, de quitter l'Opra
dont elle avait t danseuse. Elle s'avisa de tenir une maison de jeu,
et ses charmes, son luxe et l'affluence des joueurs opulens rendirent sa
maison clbre. Cette belle, si accommodante dans le tte  tte,
faisait la prude dans la socit. Un jour elle dit  Mlle Arnould, 
propos de quelques plaisanteries un peu libres:--Je ne puis souffrir les
quivoques.--_Mademoiselle est sans doute_, rpartit Sophie, _comme ces
personnes qui, blases sur le vin, en sont  l'eau-de-vie_.

       *       *       *       *       *

Caron de Beaumarchais tait en 1768 plus renomm par ses intrigues
galantes que pour ses talens littraires; il s'tait li avec Sophie, et
la voyait souvent. Un jour qu'il dissertait avec elle sur les
diffrentes sortes d'amours, il en est deux surtout, disait-il, qui
matrisent nos sens; l'un est un _ange_, il pure nos mes; l'autre est
un _diable_, qui enflamme nos coeurs. A ces mots, il voulut joindre le
geste aux paroles. _Arrtez_, s'cria Sophie, _vous avez donc le DIABLE
au corps_?

       *       *       *       *       *

Le marquis de L*** et le marquis C*** s'taient cotiss pour dcocher 
Sophie une pigramme si indcente qu'elle ne put s'empcher de leur
dire: _Je ne m'attendais pas  tre si maltraite par vous, monsieur de
C. qui tes le premier de votre maison, et vous, monsieur de L. qui tes
le dernier de la vtre._[28]

  [28] M. de L. descendait d'un ministre, et M. de C. d'un valet de
  chambre.

       *       *       *       *       *

Le docteur Bouvart avait l'esprit caustique. Le pote Barthe voulant
l'emmener  la premire reprsentation de sa comdie des _Fausses
Infidlits_, _N'en faites rien_, dit Mlle Arnould, _cet homme
emporterait la pice_.

       *       *       *       *       *

M. de Bivre tait fils d'un chirurgien du roi, nomm _Mareschal_.
Ddaignant le nom de son pre, il acheta la terre de _Bivre_, et en
entrant dans les mousquetaires il se fit appeler le marquis de Bivre.
Sophie Arnould l'entendant annoncer sous ce nouveau titre, eut la malice
de dire: _Il a bien mal fait de prendre la qualit de MARQUIS, il ne
lui en aurait pas plus cot de se faire appeler le MARCHAL DE
BIVRE._

       *       *       *       *       *

Mol[29], comdien excellent, mais fort _vain_, eut une fivre maligne
en 1769; le public lui prouva son attachement en demandant tous les
jours de ses nouvelles  l'acteur qui venait annoncer. Sa convalescence
fut longue, et le _vin_ lui ayant t ordonn pour ranimer ses forces,
il en reut en un jour plus de deux mille bouteilles de diffrentes
dames de la cour. Sophie dit en apprenant cette nouvelle: _Mol doit
tre tout VIN de ces attentions-l._

  [29] Cet acteur est mort le 11 dcembre 1802, et a emport les regrets
  de tous les amis de Thalie.

        Tour  tour sublime et charmant,
    Des coeurs il a trouv la route la plus sre;
      On est tent de croire en le voyant
        Que l'art, en formant son talent,
      Avait donn le mot  la nature.

          VIGE.

       *       *       *       *       *

Le singe de Nicolet attirait tout Paris par la gentillesse de ses tours;
on lui fit parodier fort ingnieusement la maladie de Mol et tous les
ridicules qui s'en suivirent. Il parut sur le thtre en bonnet de nuit
et en pantoufles; il joua le moribond, et cherchait  exciter la
commisration publique, ce qui fit beaucoup rire aux dpens de l'acteur,
dont la fatuit tait excessive. _Comme cette farce est dsagrable
pour ce pauvre Mol_, dit Sophie; _on n'est jamais plus maltrait que
par ses confrres_.

       *       *       *       *       *

Les premiers sujets des grands spectacles ont toujours eu la manie de se
dire malade lorsque, par caprice ou pour se faire dsirer, ils ne
voulaient pas remplir leurs rles. Mlle Arnould jouait rarement[30],
et le public en murmura plus d'une fois; mais lorsqu'elle reparaissait,
les mcontens oubliaient tout pour l'applaudir. Mlle Laguerre qui
devait la doubler, s'tant trop fatigue en jouant Armide, ne put
paratre  son tour; on vint chercher Sophie pour la remplacer, en lui
disant que la dbutante tait indispose. _Peste!_ reprit-elle, _cette
jeune personne se conduit fort bien; la voil dj malade comme un
premier sujet_.

  [30] Barthe, dans ses Statuts pour l'Opra, critique ainsi les
  principaux acteurs:

      Ordre  Pillot de ne plus dtonner,
        A Muguet de prendre un air leste,
        A Durand d'ennoblir son geste,
        A Glin de ne pas tonner;
        Que le Gros chante avec une me,
        Beaumesnil avec une voix;
    Que la fconde ARNOULD se montre quelquefois,
        Et que Guimard toujours se pme.

       *       *       *       *       *

Mlle Asselin, danseuse de l'Opra, faisait beaucoup de dpense et
payait fort mal ses cranciers. Aprs avoir eu successivement plusieurs
amans qui n'avaient point amlior ses affaires, elle s'amouracha d'un
mousquetaire nomm _de Termes_. Sophie ayant appris cette nouvelle
liaison, lui dit:--_Eh bien! ma chre, voil toutes tes dettes
payes._--Comment cela?--_Qui a TERME ne doit rien._

Dorat tait d'une constitution faible. N de parens nervs, livr
lui-mme au torrent des plaisirs, sans caractre et sans nergie, il ne
pouvait avoir que des grces dans l'esprit, et ses grces taient
manires. _Ce petit Dorat_, disait Mlle Arnould, _ressemble  une
colonne de marbre; il est sec, froid et poli_.

       *       *       *       *       *

Un jeune acteur dou d'un physique agrable, mais ayant une
prononciation vicieuse, venait dbuter  Paris. On le prsenta  Sophie;
elle lui fit rpter quelques rles, et dit ensuite  son Mcne:
_Votre protg est charmant; il ne lui manque que la parole._

       *       *       *       *       *

Mlle Durancy amena un soir au foyer de l'Opra un petit garon d'une
charmante figure. Cet enfant de l'amour tait caress de tout le monde,
et il rendait caresse pour caresse. Sophie le voyant aller de l'un 
l'autre, lui dit, en le prenant sur ses genoux: _Mon petit ami, est-ce
que tu cherches ton papa?_

       *       *       *       *       *

Un jeune seigneur, grand chasseur et fort inconstant dans ses amours,
lui adressa les propositions les plus galantes. Sophie, qui connaissait
sa lgret, lui envoya pour rponse un tableau qui reprsentait un
lvrier dormant auprs d'un livre, avec ces mots pour devise:

  _Il nglige ce qu'il a pris._

       *       *       *       *       *

Milord Forbes, pour voir plus souvent Mlle Lafond, lui proposa d'tre
sa matresse de langue, et lui offrit pour ce service cent louis par
mois. La belle ne se fit pas tirer l'oreille, et l'colier devint
bientt matre. Mlle Arnould ayant appris cet arrangement, dit:
_Milord a sagement fait; avant de s'engager dans une affaire, il est
bon de prendre LANGUE._

       *       *       *       *       *

Mlle Mazarelli, courtisane fameuse par plus d'une aventure, devint la
matresse de M. de Montcrif; elle avait puis prs de cet Anacron le
got de la belle littrature; elle faisait mme gmir la presse, et ne
frquentait plus que des savans. _Comme les gots changent avec l'ge!_
dit Sophie; _jadis Mazarelli ne s'attachait qu'aux beaux corps,
maintenant elle n'a commerce qu'avec les beaux esprits_.

       *       *       *       *       *

La vie prive de Louis XV autorisa les scnes scandaleuses qui se
multiplirent sous son rgne. Ce monarque blas n'eut pas honte
d'lever jusqu' son trne une fille publique nomme Lange, et qui
bientt devint comtesse Dubarri[31]. Une telle mtamorphose anoblit pour
un temps l'tat de courtisane, qui depuis la rgence avait offert tant
de chances de fortune. Lorsque cette clbre Las devint la matresse du
roi, Sophie dit: _Qu'elle avait chang sa monnaie contre un LOUIS._

  [31] La chronique scandaleuse a prtendu que Mme Dubarri devait le
  jour  un _picpus_ nomm Gomar. En 1768, cette dame conversait avec M.
  de Choiseul sur les moines que le gouvernement voulait alors dtruire.
  La favorite tait contre eux; le ministre en prenait la dfense, et pour
  frapper en leur faveur le dernier coup, il ajouta avec finesse: _Vous
  conviendrez au moins, Madame, qu'ils savent faire de beaux enfans._

Lorsque Favart donna sa _Rosire de Salency_, une jeune figurante
demanda  Sophie ce que c'tait qu'une rosire.--_C'est une jeune fille
couronne de roses pour en avoir dfendu le bouton._--_En ce cas_,
rpondit navement la danseuse, _je ne serai jamais rosire_.

       *       *       *       *       *

Un jour qu'elle jouait le rle de Thlare dans Castor et Pollux, la
foule tait si grande qu'on touffait dans toutes les parties de la
salle. Quelqu'un vint sur le thtre s'en plaindre  Mlle Arnould.
C'tait prcisment dans le temps que les arrts du conseil venaient de
paratre au sujet de la rduction des effets royaux. _O est notre cher
abb Terray?_ dit Sophie; _que n'est-il l pour vous rduire de
moiti!_

       *       *       *       *       *

Mlle G. rassemblait en 1769, dans un htel de la chausse d'Antin,
nomm le _Palais de Terpsichore_, la foule de tous les plaisirs: 
Athnes et  Rome, o les courtisanes taient si rvres, on ne trouva
jamais l'exemple d'un pareil luxe. Mais le prince de Soubise ayant
retir  cette nymphe les 72,000 liv. de rentes dont il la gratifiait,
et M. de Laborde, valet de chambre du roi, s'tant ruin  son service,
elle fut oblige de suspendre les dlicieux spectacles qu'elle donnait,
et ses cranciers la tourmentrent au point qu'elle se vit  la veille
de dposer son bilan. Un des fournisseurs ayant demand si cette Las
ferait honneur  ses affaires: _En doutez-vous?_ lui dit Sophie; _je
rponds que G. mourra au lit d'honneur_.

       *       *       *       *       *

M. d'Aucourt, fermier gnral et bel esprit, est l'auteur des _Mmoires
Turcs_, o il rappelle les aventures galantes de l'envoy de _Maroc_
qui vint en France en 1768. Il les ddia  Mlle Duth, ce qui fit la
fortune de l'ouvrage. Les talens cachs de cet heureux musulman
rpondaient  sa taille suprieure et  sa vaste corpulence, et les
odalisques de plus d'un thtre ont attest ses prouesses. Mlle
Peslin fut une de celles qui lui firent cueillir le plus de lauriers.
Sophie dit  ce sujet: _Depuis que Peslin a trouv chaussure  son
pied, elle ne veut plus que du MAROQUIN._

       *       *       *       *       *

Tandis que le boucher Colin achevait de se ruiner avec Mlle Duplant,
cette actrice avait encore d'autres amans pour ses menus plaisirs.--Il
faut que cet homme ait l'esprit _bouch_, dit un plaisant, pour ne pas
s'apercevoir des incartades de sa matresse.--_Vous ne savez donc pas_,
reprit Sophie, _que pour mieux l'attraper elle le fait jouer 
Colin-maillard_.

       *       *       *       *       *

Poinsinet[32] partit pour l'Espagne en 1769; il comptait travailler dans
ce royaume  la propagation de la musique italienne et des ariettes
franaises; malheureusement il se noya dans le Guadalquivir. Lorsque
Mlle Arnould apprit cet vnement, elle s'cria: _Pauvre Poinsinet,
voil donc tous tes projets  vau-l'eau?_

  [32] On connat ces vers tirs de la Dunciade de Palissot:

    Alors tomba le petit Poinsinet;
    Il fut dissous par un coup de sifflet.
    Telle au matin une vapeur lgre
    S'vanouit aux premiers feux du jour,
      Tel Poinsinet disparut sans retour.

Une figurante vivait avec un matre de danse qu'on appelait _Moka_,
parce que, semblable au bon caf de ce nom, il tait _petit_, _vieux_ et
_sec_.--Il a toutes les qualits du coeur, disait-elle en parlant de son
amant; c'est dommage qu'il ne soit pas un peu plus _vert_.--_H bien!_
rpartit Sophie, _il faut le planter l pour reverdir_.

       *       *       *       *       *

Un jeune homme bien n, mais plus fastueux que sage, aprs avoir mang
sa lgitime avec une danseuse de l'Opra, nomme Martigny, se trouva
rduit  vivre d'un talent qu'il avait jusque-l cultiv pour son
agrment, et il se fit peintre en miniature. Quelque temps aprs Sophie
dit  sa camarade: _Reois mon compliment_, ma chre Martigny, _je
croyais ton amant ruin, et je viens d'apprendre qu'il fait FIGURE dans
le monde._

       *       *       *       *       *

Quoique Mlle Laguerre et acquis une fortune considrable, elle ne
s'occupait aucunement de ses parens. Son pre vendait des cantiques dans
les carrefours, et sa mre allait offrant dans les promenades cette
sorte d'oublis qu'on appelle _le plaisir des dames_. Un jour Sophie
rencontra sur les boulevarts la mre Laguerre, et elle dit en la
montrant  quelqu'un: _Cette pauvre femme n'a pas gagn dans le cours
de sa vie, avec_ le plaisir des dames, _ce que sa fille gagne dans une
heure en se livrant au_ plaisir des hommes.

       *       *       *       *       *

Le chevalier de T., officier aux gardes, avait une grande taille et un
petit esprit. Elle le comparait  _ces htels garnis dont
l'appartement le plus lev est ordinairement le plus mal meubl_.

       *       *       *       *       *

M. Bertin, trsorier des parties casuelles, dont les folies amoureuses
ont tant cot  l'tat, frquentait souvent les coulisses: Mlle
Arnould l'avait surnomm l'_inspecteur des parties casuelles_. Un
tranger qui le rencontrait toujours  son poste favori, et qui ne
connaissait pas ses titres, demanda  Sophie si ce monsieur avait un
emploi  l'Opra. _Certainement_, rpondit-elle; _ne voyez-vous pas
qu'il contrle les grandes et les petites entres_.

       *       *       *       *       *

On cite dans les fastes de l'Opra cette journe mmorable o Sophie
Arnould et Geliotte, reprsentant l'acte de Vertumne et Pomone, ils
recommencrent  deux fois, et l'assemble, aussi brillante que
nombreuse, en fut dans le ravissement. On complimenta beaucoup Sophie
sur un triomphe aussi clatant. _Hlas!_ dit-elle, _je paie tous les
jours l'honneur de m'tre leve par la peine de me soutenir_.

       *       *       *       *       *

Un de ces aimables rous[33], remplis de grces et de dfauts, et dont
le persiflage est tout l'esprit, voyant Sophie richement pare et
couverte de diamans, s'approcha d'elle en la lorgnant, et lui demanda si
ses bijoux lui avaient cot bien cher. _Mon petit ami_,
rpondit-elle, _vous croyez sans doute parler  votre maman_?

  [33] Les libertins de qualit, dit un moraliste, prenaient le surnom de
  _rous_ pour se distinguer de leurs laquais, qui n'taient que des
  _pendards_.

       *       *       *       *       *

Beaumarchais n'tait point aim. Quelqu'un mit sur l'affiche de la
premire reprsentation des Deux Amis[34]: _par un auteur qui n'en a
aucun_. Cette pice tomba presqu'aussitt qu'elle parut. Quelque temps
aprs cette chute l'auteur eut la maladresse de plaisanter sur l'abandon
dans lequel le public semblait laisser l'Opra. La salle tait
nouvellement restaure, et on allait y donner la reprise d'une ancienne
pice. Beaumarchais dit  Sophie:--Votre salle est trs-belle, mais
vous n'aurez personne  votre Zoroastre.--_Pardonnez-moi_, reprit-elle,
_vos AMIS nous en enverront_.

  [34] On fit sur cette comdie le quatrain suivant:

    J'ai vu de Beaumarchais le drame ridicule,
    Et je vais en un mot dire ce qu'il en est:
          C'est un change o l'argent circule
          Sans produire aucun intrt.

       *       *       *       *       *

Mlle D*** tait devenue amoureuse d'un M. Levacher de Charnois,
gendre du comdien Prville. C'tait un bel esprit qui rdigeait le
Journal des Thtres. D***, enchante de trouver dans ce jeune homme les
agrmens de la figure et les ressources de l'esprit, gotait dans cette
liaison un charme inexprimable; mais M. de Charnois s'tant rconcili
avec sa femme, abandonna sa matresse. La nymphe ne put soutenir une
telle rupture, et en mourut de douleur. _Mourir pour un infidle_,
s'cria Sophie, _voil une mode que les actrices ne suivront pas_.

Quelqu'un rapportait que le mdecin Chirac, interrog si le commerce des
femmes est nuisible, avait rpondu:--_Non, pourvu qu'on ne prenne point
de drogue; mais j'avertis que le changement est une drogue._--_H bien_,
rpartit Sophie, _c'est pourtant cette drogue-l qui fait aller le
commerce_.

       *       *       *       *       *

Mlle d'Albigny, pensionnaire de l'Opra, s'tait mise sur le pied des
dames du bel air, et ayant donn  jouer chez elle, fut envoye, par
ordre du roi,  la Salptrire. A son retour cette princesse voulant
tre bien avec tout le monde, admit  l'honneur de sa couche le
commissaire de son quartier. Quelques jours aprs Sophie lui demanda
_comment elle trouvait la chair de commissaire?_ (la chre).

Le chevalier de C. tait d'une gaucherie et d'une indiffrence
insoutenables; on ne savait par o le prendre pour l'mouvoir. Mlle
Arnould s'tant infructueusement occupe de son ducation, le congdia
en disant que _c'tait une cruche sans anse_.

       *       *       *       *       *

J.-J. Rousseau allait en 1770 souper chez Sophie Arnould avec l'lite
des petits-matres et des talons rouges; il avait choisi Rulhires pour
conducteur, et il se trouvait souvent l en fort bonne compagnie.
Voulant prouver que la plupart de nos tragdies lyriques ne doivent
leurs succs qu'aux charmes de la musique, il disait:--_S'il est
possible de faire un bon opra, il ne l'est pas qu'un opra soit un bon
ouvrage._--_Voil pourquoi_, rpartit Sophie, _chez nous le SON vaut
mieux que la farine_.

       *       *       *       *       *

Elle s'intressait pour un jeune homme auquel elle dsirait faire
obtenir un emploi qui dpendait de M. D., fermier gnral, lequel,
disait-on, avait t laquais; elle attendait depuis deux heures dans
l'antichambre du traitant qui tait remplie de valets. Un jeune seigneur
sortant du cabinet du financier, tmoigna sa surprise  Sophie de la
voir attendre en si mauvaise compagnie. _Je ne crains point ces
messieurs_, rpondit-elle, _tant qu'ils sont encore laquais_.

       *       *       *       *       *

Louis-Gabriel Fardeau, procureur au Chtelet, composait des pices pour
le thtre des Associs. Un plaisant trouva dans l'anagramme de ses noms
son vritable portrait: _Il a l'air du boeuf gras._ Ce dramatiste
s'tant avis de faire sa cour  une danseuse de l'Opra, Sophie dit 
sa camarade: _Comment peux-tu supporter ce FARDEAU? Un procureur de son
espce n'aime les femmes que pour les formes._

       *       *       *       *       *

Aprs le dplacement de M. de Choiseul on fit des tabatires o il y
avait d'un ct le portrait du duc de Sully, ministre de Henri IV, et de
l'autre celui du duc de Choiseul[35], ministre de Louis XV. _C'est
bien_, dit Mlle Arnould en voyant une de ces botes; _on a mis
ensemble la recette et la dpense_.

  [35] Vers sur M. de Choiseul, aprs sa retraite des affaires:

    Comme tout autre, dans sa place,
    Il put avoir des ennemis;
    Comme nul autre, en sa disgrce,
    Il acquit de nouveaux amis.

Le baron de Grimm, devenu amoureux de Mlle Fel, chanteuse  l'Opra,
et n'ayant pu s'en faire couter, tomba dans une sorte de catalepsie
qui, pendant plusieurs jours, parut l'avoir priv de tout mouvement. Le
mdecin Senac se douta de la ruse et en parla  Mlle Arnould qui lui
dit en riant: _Mon cher docteur, si Fel tait auprs de votre malade,
il ressusciterait bientt._

       *       *       *       *       *

Mlle Lemaure, cette sublime actrice de la scne lyrique, si connue
par ses caprices et sa belle voix, s'tait retire du thtre en 1743.
Les entrepreneurs du Colise mirent en 1771 ses talens  contribution,
et elle y chanta le monologue de l'acte du Sylphe avec un succs
prodigieux. Cette cantatrice tait fort laide. Sophie disait: _On a
beau l'applaudir, elle fait toujours mauvaise mine._

       *       *       *       *       *

L'intrt renferme un poison si actif, si subtil, que ds qu'il vient se
joindre  un sentiment, il le corrompt et finit par l'teindre. Mlle
Laguerre en offrit un exemple, et la galanterie ne fut pour elle qu'un
commerce. Cette chanteuse ayant mis sur la liste de ses nombreux
favoris[36] un apothicaire nomm La C., Sophie le surnomma _le premier
commis de LA GUERRE_.

  [36] Barthe, dans ses Statuts pour l'Opra, dit  ce sujet:

    Le nombre des amans limit dsormais
        Et pour la blonde et pour la brune,
          Dfense d'en avoir jamais
    Plus de quatre  la fois; ils suffisent pour une.
    Que la reconnaissance gale les bienfaits;
        Que l'amour dure autant que la fortune.

Un financier, vieux et blas, venait de prendre  ses gages une jeune et
jolie danseuse.--Comment va ton monsieur? lui demandait une de ses
camarades.--Il parat beaucoup m'aimer, rpondit-elle, car il ne fait
que m'embrasser. _Tant pis pour toi_, rpartit Sophie; _qui trop
embrasse mal treint_.

       *       *       *       *       *

Le marquis de Lettorire, officier aux gardes, passait pour le plus joli
homme de Paris; il avait fait faire son portrait pour le donner  une
actrice connue pour tre moins tendre qu'intresse. Mlle Arnould, 
laquelle il le montra, lui dit: _Vous tes beau comme l'Amour, mais
votre Dana aimerait mieux l'effigie du roi que la vtre._

       *       *       *       *       *

On parlait de la prochaine reprsentation du Faucon, opra comique de
Sedaine. Sophie semblait n'en avoir pas bonne opinion; elle se fit
presser quelque temps pour s'expliquer et dclarer les motifs de son
prjug. _C'est que_, reprit-elle avec vivacit par ce vers de Boileau:

  Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.

       *       *       *       *       *

Mlle Allard fut la matresse du duc de Chartres, du prince de
Guimene, du duc de Mazarin et d'un rgiment de roturiers. S'tant fait
peindre par Lenoir dans l'tat o parut Vnus devant le berger Pris,
quelqu'un dit que la tte de cette figure n'tait pas ressemblante.
_Qu'est-ce que cela fait_, reprit Sophie; _Allard serait sans tte que
tout Paris la reconnatrait_.

       *       *       *       *       *

Marmontel dbuta dans la carrire littraire par des tragdies et des
opras. Ses Contes Moraux, qui parurent bientt aprs, lui acquirent la
plus grande rputation; il y puisa le sujet de quelques jolies comdies,
et l'on sait que sa pice de Zmire et Azor est tire d'un ancien conte
intitul _la Belle et la Bte_. Mlle Arnould tant alle voir jouer
ce demi-opra, elle dit  quelqu'un qui s'extasiait sur cet oeuvre
dramatique: _C'est la musique qui est LA BELLE._

       *       *       *       *       *

Le Mierre[37] lui disait un jour:--Rappelez-vous que d'Alembert, aprs
la premire reprsentation d'Hypermnestre, a dit que j'ai fait faire un
pas  la tragdie. Elle reprit en riant: _Est-ce en avant ou en
arrire?_

  [37] M. F. D. N., pntr de la lecture des ouvrages de ce pote, a
  compos le distique suivant pour le portait de Mme Le Mierre:

    Bras, front, sein, port, teint, taille, oeil, pied, nez, dent, main,
        bouche,
    Tout en elle est attrait, tout est tentant, tout touche.

       *       *       *       *       *

Quelques jours aprs la nomination de M. de Boynes au dpartement de la
marine, on donna  l'Opra une pice dont un des actes offrait la vue
d'une mer couverte de vaisseaux. Le nouveau ministre se trouvant  cette
reprsentation, quelqu'un le fit remarquer  Mlle Arnould. _Ne
voyez-vous pas_, dit-elle, _qu'il vient ici prendre une ide de la
marine_.

       *       *       *       *       *

On dit que Valeria Coppiola, clbre chorgraphe romaine, dansait,
sautait et cabriolait encore sur le thtre  l'ge de cent quatre ans,
aprs y avoir figur pendant quatre-vingt onze ans conscutifs: une
danseuse de l'Opra voulant sauter sur ses traces, refusait sa retraite
malgr ses longs travaux. _Elle est bienheureuse d'tre aussi ingambe_,
dit Sophie, _car  son ge on ne sait ordinairement sur quel pied
danser_.

       *       *       *       *       *

La manie des titres de noblesse fit prendre  M. de Pezai celui de
marquis[38], quoiqu'il ne ft que le fils d'un nomm Masson, ancien
commis du contrle gnral. Ce pote voulant paratre  la cour, acheta
une gnalogie qui le faisait descendre d'un comte Massoni d'Italie, et
 la faveur de ce brillant vernis il pousa une jolie femme  laquelle
M. de Maurepas fit donner par le roi une dot considrable. _Ce jeune
homme_, disait Sophie, _a tant de prtentions qu'il donnerait la moiti
de son bien pour tre auteur, et le reste pour tre gentilhomme_.

  [38] M. R. a fait sur ce littrateur l'pigramme suivante:

    Ce jeune homme a beaucoup acquis,
    Beaucoup acquis, je vous assure;
    Car, en dpit de la nature,
    Il s'est fait pote et marquis.

       *       *       *       *       *

Aux ftes de la cour qui eurent lieu  Versailles  l'occasion du
mariage du dauphin, Mme la duchesse de Villeroi composa les paroles
d'un ballet ml de chant et de danse, intitul _la Tour enchante_.
Cette tour tait une petite machine en papier huil vert et blanc.
Mlle Arnould qu'on y voyait  travers une petite porte de gaze
blanche, avait l'air d'un avorton conserv dans un bocal d'esprit de
vin. On en fit la remarque  Sophie aprs la pice, et elle rpondit:
_Cela est tout simple, puisque je suis le fruit d'une fausse couche de
Mme la duchesse de Villeroi._

       *       *       *       *       *

Sedaine[39] tant venu lui faire visite aprs la reprsentation d'une de
ses pices qui n'avait pas russi, on mit cet vnement sur le tapis. Le
pote s'accusa d'avoir mal pris son temps, et dit:--La poire n'est pas
mre.--_Cela ne l'a pas empch de tomber_, reprit Sophie.

  [39] Rponse  une dame qui, aprs la lecture des oeuvres de Sedaine,
  marquait de la surprise sur les nombreux succs de cet auteur:

    Eh! pourquoi, s'il vous plat, n'aurait-il pas la vogue?
        Il entend bien le dialogue;
        Dans la Gageure il est divin,
    Montauciel fait pleurer, Victorine fait rire:
        Ma foi! pour tre un crivain,
    Il ne lui manque rien que de savoir crire.

          N.

       *       *       *       *       *

Elle avait fait placer dans sa chambre  coucher un trs-beau lit dont
le ciel offrait la forme d'une coupe renverse. Un vieil amateur
examinant l'lgance de ce nouveau meuble, s'cria:--Voici un bien beau
_dme_.--_Oui_, rpondit-elle; _mais ce n'est pas celui des Invalides_.

       *       *       *       *       *

Mlles Verrire taient en 1772 deux courtisanes du vieux srail,
puisque l'une d'elles avait appartenu au marchal de Saxe et en a eu une
fille; mais leur opulence, la socit distingue qui allait chez elles,
leurs talens et l'habitude o elles taient de donner des spectacles, y
attiraient beaucoup d'amateurs. Colardeau, longtemps attach  leur
char, fut remplac par La Harpe, qui jouait la comdie dans cette
assemble. Sophie disait en faisant allusion aux diffrens rles que ces
nymphes avaient jou dans le monde: _Une femme galante est un recueil
d'historiettes dont l'introduction est le plus joli chapitre; on se le
prte, on s'en amuse; mais ce livre est bientt lu; enfin il se dlabre,
et il ne reste aux curieux que l'errata._

       *       *       *       *       *

Coqueley de Chaussepierre, avocat plus renomm par ses bouffonneries que
par son loquence, se plaignait d'avoir t cruellement tromp par une
femme charmante dont la fracheur l'avait sduit. _Voil comme vous
faites tous_, lui dit Sophie; _vous aurez jug son affaire sur
l'tiquette du sac_.

Lorsque Dorat faisait la cour  Mlle Dubois, actrice du
Thtre-Franais, celle-ci alla consulter sa bonne amie Sophie sur le
traitement qu'on devait faire prouver  ce soupirant. _Ma chre
Dubois_, lui dit-elle, _on ne prend un homme que pour l'un de ces trois
motifs, parce qu'il est riche, qu'il est homme  sentimens, ou qu'il est
fort; ton Dorat est une petite espce, pauvre, froid et faible_[40]_; ce
n'est donc pas l ton fait_.

  [40] Bon Dieu! que cet auteur est triste en sa gat;
       Bon Dieu! qu'il est pesant dans sa lgret:
       Que ses petits crits ont de longues prfaces!
       Ses fleurs sont des pavots, ses ris sont des grimaces.
       Que l'encens qu'il prodigue est fade et sans odeur!
       Il est, si je l'en crois, un heureux petit-matre;
       Mais si j'en crois ses vers, ah! qu'il est triste d'tre
           Ou sa matresse ou son lecteur.

          LA HARPE.

Une grande dame se trouvant au Concert spirituel prs de Mlle
Arnould, dit aprs s'tre informe du nom de l'actrice:--On devrait bien
distinguer par des marques honorables toutes les femmes
honntes.--_Madame_, rpartit Sophie, _pourquoi voulez-vous mettre les
filles dans le cas de les compter_?

       *       *       *       *       *

Deux mousquetaires courtisaient Mlle Granville de l'Opra. L'un d'eux
dit  Sophie en parlant de son camarade:--Nous sommes rivaux et nous
vivons en frres.--_Oui_, rpondit-elle, _mais vous vous aimez comme
deux frres qui ont une succession  partager_.

       *       *       *       *       *

Mlle Laguerre n'tant que fille des choeurs fut, dit-on, trouve en
flagrant dlit dans une loge. Cette aventure amusa beaucoup les
habitus de l'Opra; mais comme ce n'tait pas la premire de ce genre,
l'affaire n'eut aucune suite. Quelques jours aprs, par un temps
trs-froid, cette actrice parut  la rptition avec une robe toute
garnie de fleurs. _Bon Dieu!_ lui dit Sophie, _tu as l'air d'une serre
chaude_.

       *       *       *       *       *

Un anglomane lisait une traduction qu'il avait faite de la tragdie de
Macbeth, et en vantait beaucoup les beauts. _Quel sujet noir et
froid!_ s'cria Sophie; _c'est une nuit d'hiver que cette pice-l_.

       *       *       *       *       *

Les cheveux taient un des genres de beaut qui brillaient en Mme
Dubarri, et qu'elle soignait davantage; elle avait appartenu dans sa
jeunesse au coiffeur Lamet, et c'est d'elle que sont venus depuis,
lorsqu'elle fut dans le cas de faire exemple, les chignons adopts par
les femmes du plus haut parage. Cette mode fit natre des chansons et
des caricatures aux auteurs desquelles la bont de la favorite pardonna
toujours; mais un jour Sophie fut menace de Sainte-Plagie, pour avoir
dit au sujet d'une prochaine disgrce de Mme Dubarri: _Quand le
BARIL roulera, le chancelier aura les jambes casses._

       *       *       *       *       *

Le marquis de Pezai, surnomm le singe de Dorat, portait des talons
rouges et se donnait tous les airs d'un grand seigneur. Une dame 
laquelle il faisait la cour demanda  Mlle Arnould si elle
connaissait sa famille.--_Certainement_, rpondit-elle, _c'est le fils
de Scarron_.--Vous plaisantez, sans doute?--_Non, vraiment; Scarron
n'a-t-il pas fait le MARQUIS RIDICULE?_

       *       *       *       *       *

Le docteur Lger, mdecin renomm parmi les vierges de l'Opra,
s'tonnait de ce que les femmes galantes donnaient plus d'amour qu'elles
n'en prenaient. _C'est comme les bons mdecins_, dit Sophie, _qui ne
prennent jamais de mdecine_.

       *       *       *       *       *

Le boucher Colin, aprs avoir fait pendant six ans les honneurs de la
cuisine de Mlle Duplant, se trouva totalement ruin, et fut oblig de
se mettre  l'anne chez un confrre qu'il avait lui-mme occup dans sa
splendeur. Pendant une rptition, on laissa par mgarde aller sur le
thtre de l'Opra un gros chien de boucher. Sophie appela aussitt sa
camarade, et lui dit: _Tiens, Duplant, voici le coureur de ton amant._

       *       *       *       *       *

Le marquis de Lettorire[41], cet aimable rou qui ruina tant de femmes,
et dont la dpense aurait tari les sources du Pactole, avait t mis aux
arrts pour avoir battu un de ses cranciers. Il pera pendant la nuit
le mur de sa prison et alla coucher avec une nymphe de l'Opra. A cette
nouvelle Sophie dit: _Cet tourdi paie joliment ses dettes; il fait un
trou pour en boucher un autre._

  [41] Ce jeune militaire tant de service  Versailles, gagna la petite
  vrole de Louis XV, et en mourut. On l'enterra comme un homme qui
  n'avait plus rien; on l'oublia comme un ruban dont la mode est passe.

       *       *       *       *       *

Mlle Duperrey, charmante danseuse de l'Opra, pleine de grces et de
talens, se mit au couvent par dpit de n'avoir pu fixer le danseur
Dauberval qu'elle voulait pouser. Quelques jours avant cette fugue,
Sophie lui avait dit: _Ma chre Duperrey, la femme qui se marie met la
main dans un sac o il n'y a qu'une anguille sur une centaine de
serpens; il y a cent  parier contre un qu'au lieu de l'anguille c'est
un serpent qu'elle prendra._

       *       *       *       *       *

M. *** avait le dfaut de bredouiller; un jour qu'il faisait de grands
complimens  Mlle Arnould sur son esprit et ses talens: _Mnagez
mon amour-propre_, lui dit-elle, _et souvenez-vous qu'en fait de
flatterie on aime mieux le peintre que le barbouilleur_.

       *       *       *       *       *

Les Fables de Dorat ont des grces que ce genre semble proscrire, et
l'affectation du bel esprit en carte presque toujours la simplicit et
la navet du fabuliste. On a dit qu'il voulait rire comme La Fontaine,
mais qu'il n'avait pas la bouche faite comme lui. Mlle Arnould
disait, en faisant allusion aux gravures prodigues dans les Fables de
ce pote musqu: _Ce pauvre Dorat se sauve par les planches._

       *       *       *       *       *

Un de ces petits matres en soutane qui fourmillaient alors dans toutes
les socits, et qui, comme l'abb Pellegrin, dnaient de l'autel et
soupaient du thtre, se lia avec Sophie, et voulut goter le plaisir
des lus: _O ciel! que me proposez-vous l_, s'cria-t-elle; _vous ne
savez donc pas que j'ai ray de mes tablettes l'histoire
ecclsiastique?_

       *       *       *       *       *

C'est le 5 fvrier 1772, dit le baron de Grimm dans sa correspondance,
que le duc de la Vauguyon alla rendre compte au tribunal de la justice
ternelle de la manire dont il s'tait acquitt du devoir effrayant et
terrible d'lever un dauphin de France, et recevoir le chtiment de la
plus criminelle des entreprises, lorsqu'elle ne s'accomplit pas au gr
de toute la nation. Le lendemain de son dcs, l'Opra donna _Castor et
Pollux_. Le ballet des diables ayant manqu, et messieurs les dmons
dansant tout de travers, Sophie Arnould dit: _Qu'ils taient si
troubls par l'arrive de M. le duc de la Vauguyon que la tte leur en
ptait._

       *       *       *       *       *

M. ***, intendant du prince de Gumen, devait sa fortune  celle de son
matre, dont il n'avait pas mal embrouill les affaires. Cet homme avait
de l'esprit, faisait des vers et travaillait  un opra. Un de ses amis
ayant communiqu l'ouvrage  Mlle Arnould, elle lui dit: _Je trouve
que l'auteur a un peu pill; mais au surplus c'est digne d'un_ VOLTAIRE
(vole terre).

       *       *       *       *       *

Mlle Rey avait entrepris de dgourdir un grand jeune homme qui tait
_clerc_ de notaire. Un jour cet aimable prcepteur se plaignit  Sophie
de la btise de son lve: _Tu ne savais donc pas_, lui rpondit-elle,
_que les plus grands clercs ne sont pas les plus fins_.

       *       *       *       *       *

L'abb Terray fut nomm contrleur gnral des finances en 1769. Peu de
ministres se sont trouvs dans une position plus difficile et plus
orageuse, et ceux dont il avait bless les intrts particuliers pour
sauver la fortune publique s'en vengrent par mille quolibets. Ce
ministre ayant paru,  l'entre de l'hiver, avec un superbe manchon,
Mlle Arnould dit: _Qu'a-t-il besoin d'un manchon? il a toujours les
mains dans nos poches._

       *       *       *       *       *

Mlle R...., ne en 1756, dbuta  la Comdie-Franaise en 1772, avec
le plus grand clat. Ses talens excitrent la jalousie de ses
camarades, et Mlle Vestris, matresse du marchal duc de Duras, forma
contre elle une cabale affreuse. Un jour qu'elle jouait l'_Emilie_ de
Cinna, un chat qui se trouvait dans la salle se mit  miauler. _Je
parie_, dit Sophie, _que c'est le chat de la Vestris_.[42]

  [42] En 1779 il parut une chanson sur les actrices de la
  Comdie-Franaise. Voici le premier couplet:

    _Air des trois Fermiers._

    La VESTRIS achte  grand prix
    Les bravo de la populace;
    A force d'art et de grimace,
    Elle fait applaudir ses cris.
    Mais elle ne vaut,  tout prendre,  (_bis_
        Pas un sou,
        Pas un sou,
      Pas un soupir tendre.             _bis._)

On sait que M. Masson de Pezai prenait le titre de marquis afin
d'augmenter ses qualits. Un jour que ce pote signait devant Sophie, en
y joignant sa nouvelle seigneurie, elle lui dit: _Prenez garde  ce que
vous faites, le sobriquet de_ marquis _pourrait bien vous rester_.

       *       *       *       *       *

Le prince _d'Hnin_, capitaine des gardes du comte d'Artois, n'tait pas
fort considr. Champcenetz l'appelait le _Nain des princes_. Ce
seigneur tant devenu amoureux de Mlle Arnould, employa tous ses
moyens pour lui plaire. Un jour qu'il s'efforait vainement d'obtenir un
tendre aveu, Sophie excde rompit enfin le silence, et lui dit: _Vous
ne savez donc pas qu'il est souvent aussi difficile de faire parler une
femme que de la faire taire._

Mlle Clophile sortit de chez Audinot pour entrer danseuse  l'Opra;
elle appartenait en 1773 au comte d'Aranda, qui lui donnait trois cents
louis de fixe par mois; ce qui la mit dans le cas de reprsenter
convenablement. Cette nymphe, qui avait le regard un peu _rude_, ayant
fait faire son portrait, conduisit Mlle Arnould chez son peintre.
L'artiste dit  celle-ci:--Croiriez-vous, mademoiselle, que je suis
amoureux de mon modle?--_En ce cas_, rpondit Sophie, _faites-lui donc
les yeux DOUX_.

       *       *       *       *       *

Le prsident de..., auteur d'assez mauvais ouvrages, aprs avoir vcu
dans la dissipation, se retira du monde pour cultiver dvotement les
lettres. Quelqu'un disait, en parlant de lui:--Voil donc le prsident
devenu ermite; il a enfin renonc  _Satan_ et  ses _pompes_.--Mlle
Arnould rpartit: _Il devrait bien aussi renoncer  ses oeuvres._

       *       *       *       *       *

M. de Buzenais, et le prince de Nassau qui n'tait pas reconnu en
Allemagne, s'taient battus en duel: on disait devant Sophie que le
premier avait fait beaucoup de faons avant de s'y dterminer, et que
c'tait d'autant plus singulier qu'il passait pour bien manier l'pe.
_C'est que_, reprit-elle, _les grands talens se font toujours prier_.

       *       *       *       *       *

Un auteur lui remit un opra en cinq actes, en la priant de l'examiner
et de lui en donner son avis. Il ajouta que dans cette composition il
n'avait pas voulu suivre la route ordinaire, et qu'il s'tait surtout
appliqu  viter le style du langoureux _Quinault_ et du philosophe
_Voltaire_. _Monsieur_, lui rpondit Sophie, _viter Voltaire et
Quinault, c'est s'asseoir par terre entre deux beaux siges_.

       *       *       *       *       *

M. Jacquemain, joaillier de la couronne, avait fait des folies pour
mademoiselle Granville, de l'Opra. Sophie ayant vu cette nymphe en
petite loge avec M. de Joinville, matre des requtes, lui demanda le
lendemain: _Si elle avait chang de metteur en oeuvre._

       *       *       *       *       *

Mlle C... naquit  Venise en 1754, mais elle fut leve en France;
elle dansa d'abord dans les ballets de la Comdie-Italienne et se fit
remarquer par sa beaut. Le lord Mazarin en devint perduement amoureux
et voulut l'enlever. Ce danger fit quitter le thtre  la belle C...;
ses parens l'emmenrent en province, o elle perfectionna les dons
prcieux que la nature lui avait accords; elle revint ensuite  Paris,
et elle fut reue  la Comdie-Italienne en 1773. Ses charmes
matrisaient tous les coeurs; son jeu, sa voix, son maintien, tout
sduisait en elle, et chaque jour potes et financiers dposaient  ses
pieds le tribut de leur adoration. Cette charmante actrice avait peu
d'esprit. Un jour elle dit  Mlle Arnould:--On m'adresse souvent des
vers; je voudrais bien apprendre  m'y connatre.--_Rien n'est plus
facile_, rpondit Sophie; _dis toujours qu'ils sont mauvais, et tu ne te
tromperas gure_.

       *       *       *       *       *

Le volume des Fables de Dorat se vendait un louis dans sa
nouveaut[43]. Quelqu'un se rcriait sur la chret de cet ouvrage.
_Examinez donc bien_, dit-elle, _le papier, les gravures et les
vignettes; vous verrez que les vers sont pour rien_.

  [43] Lorsque ce pote fit paratre son pome des _Baisers_, Guichard lui
  adressa ce quatrain:

    Pour vingt baisers sans chaleur, sans ivresse,
        Prendre un louis! y penses-tu?
        Eh, mon ami! pour un cu
        J'en aurai cent de ta matresse.

       *       *       *       *       *

Un danseur entretenait une jeune figurante dont la complexion tait fort
maigre, et lorsqu'il tait avec elle il ne l'appelait jamais que _mon
chou_. Ce mot souvent rpt fit dire  Sophie: _Il parat que cet
homme-l ne fait pas ses CHOUX gras._

On a vu dans le mme temps figurer  l'Opra trois soeurs qui portaient
toutes les trois des noms de fleurs; l'une s'appelait _Rose_, l'autre
_Hyacinthe_, et la dernire _Marguerite_. Comme on les nommait devant
Sophie, elle s'cria: _Bon Dieu! quelle plate-bande!_

       *       *       *       *       *

Un musicien, un peu gascon, se vantait d'tre aim d'une femme charmante
qui demeurait dans le faubourg Saint-Marceau.--Oh! oh! dit un plaisant,
il y a bien de la boue dans ce quartier-l.--Cela n'empche pas, reprit
l'artiste, que ma conqute y fait _du bruit_.--_En ce cas_, reprit
Sophie, _je gage que votre belle a des sabots_.

       *       *       *       *       *

Un jeune mousquetaire qui croyait sans doute que l'amour tient lieu de
tout, faisait une cour assidue  une jolie danseuse, mais dont le coeur
ne s'ouvrait qu'avec une clef d'or. Un jour qu'il se plaignait de
n'obtenir de sa belle que de vaines promesses, Mlle Arnould lui dit:
_Il faut tre bien novice pour ignorer que l'amant qui ne dpense qu'en
soupirs n'est pay qu'en esprances._

       *       *       *       *       *

Ce qui a surtout nui  l'abb Terray[44] dans l'esprit des Parisiens,
c'est qu'il montrait dans ses rponses trop de mpris pour l'opinion
publique. On lui reprochait un jour qu'une de ses oprations
ressemblait fort  prendre l'argent dans les poches. _Et o voulez-vous
donc que je le prenne?_ rpondit-il. Une autre fois on lui disait, une
telle opration est injuste. _Qui vous dit qu'elle est juste?_
rpliqua-t-il. Un coryphe de l'Opra tant all solliciter prs de lui
le paiement des pensions de plusieurs de ses camarades, revint
tristement dire  Sophie que l'abb Terray l'avait fort mal accueilli.
_Je n'en suis point surprise_, rpondit-elle; _comment paierait-il ceux
qui chantent, quand il ne paie pas ceux qui pleurent_.

  [44] Lorsqu'on porta les sacremens  ce ministre, une poissarde se mit 
  dire: _On a beau lui porter le bon Dieu, il n'empchera pas que le
  diable ne l'emporte._

       *       *       *       *       *

Un jeune pote paraissait indcis sur le genre de composition dramatique
dont son gnie devait s'occuper.--Conseillez-moi, disait-il  Mlle
Arnould, o dois-je me fixer, et quel modle prendrai-je?--_Croyez-moi_,
rpondit-elle, _fixez-vous au Thtre-Franais, et tchez d'y prendre
RACINE_.

       *       *       *       *       *

En 1773 le Palais-Royal, bien diffrent de ce qu'il est aujourd'hui[45],
renfermait un jardin beaucoup plus vaste. Une alle d'antiques
marronniers formant le berceau, prsentait un agrable spectacle par la
brillante compagnie qui s'y rassemblait trois fois par semaine; des
concerts dlicieux qui se prolongeaient jusqu' deux heures du matin,
ajoutaient aux charmes des belles soires d't. Sophie occupait alors
un appartement qui donnait sur ce jardin. Voulant tirer un feu
d'artifice  l'occasion de la naissance du duc de Valois, elle crivit
au duc d'Orlans la lettre suivante:

  [45] C'est en 1781 que le duc de Chartres fit construire le nouveau
  Palais-Royal; on y afficha les vers suivans:

    Le prince des gagne-deniers,
    Abattant des arbres antiques,
    Nous rserve sous ses portiques,
    Au travers de petits sentiers,
    L'air pur de ses boutiques
    Et l'ombrage de ses lauriers.

    MONSEIGNEUR,

  Suivant un usage antique,  la naissance des rois on apportait de
  l'or, de la myrrhe et de l'encens; l'or aujourd'hui serait une
  offrande trop vile pour un grand prince comme vous; la myrrhe est, je
  crois, un aromate peu agrable; quant  l'encens, tant de mains
  dlicates le font fumer devant vous que je n'ai garde de m'en mler.
  Par la position de ma demeure sur le jardin de votre palais,
  Monseigneur, je me trouve  porte de faire parvenir jusqu' l'auguste
  accouche l'clat et le bruit de notre hommage. Le ddaignerez-vous?
  Je n'ai  prsenter  Votre Altesse qu'un petit feu, une explosion
  vive et beaucoup de fume; celui dont brlent nos coeurs pour Votre
  Altesse est plus durable et ne s'teindra qu'avec nos vies.

    Je suis, etc.

Le duc d'Orlans accorda la demande, et Sophie fit tirer son petit feu,
 la grande satisfaction de tous ceux qui en furent tmoins.

       *       *       *       *       *

Le marquis de L. ayant eu du got pour Mlle Grandi, danseuse 
l'Opra, celle-ci peu cruelle l'admit  sa couche et fit les choses
trs-gnreusement, s'en rapportant  la munificence du seigneur, et
n'imposant aucune condition. Le lendemain son amant lui demanda ce qui
lui faisait plaisir. Elle parla de _chatons_, qui s'assortiraient 
merveille avec un collier qu'elle avait. Le surlendemain il arriva 
Mlle Grandi une corbeille pleine de petits chats. Cette factie fit
beaucoup rire, et lorsque Sophie revit sa camarade, elle lui dit: _Je
ne suis point surprise de ce qui t'arrive, ma chre Grandi; tes SOURIS
doivent attirer les CHATS._

       *       *       *       *       *

Une actrice de l'Opra qui faisait la prude amena un soir au foyer une
petite fille de sa faon, qu'elle appelait sa nice. Cette jolie enfant
tait remplie de grces, et chacun la faisait jaser. Quand ce fut au
tour de Sophie, elle lui dit: _Ma petite, il y a longtemps que je n'ai
eu le plaisir de te voir; comment se porte mademoiselle ta mre?_

Le duc de la Vrillire[46] avait pour matresse une femme d'un excessif
embonpoint, qui avait beaucoup d'empire sur son esprit. Un jeune homme
ayant besoin de la protection de ce ministre, demanda  Mlle Arnould
le moyen de lui prsenter un placet. _Adressez-vous  sa matresse_,
rpondit-elle; _on parvient  tout par le canal des GRASSES_.

  [46] Ce ministre s'tait successivement appel Phlippeaux,
  Saint-Florentin et la Vrillire. On lui a fait cette pitaphe:

    Ci-gt, malgr son rang, un homme fort commun,
    Ayant port trois noms et n'en laissant aucun.

       *       *       *       *       *

Mlle Allard s'tant plus occupe de ses plaisirs que de ses intrts,
se trouva sur la fin de sa brillante carrire sans fortune et sans
amans; elle acquit avec les annes un embonpoint excessif, et
l'normit de sa taille loigna peu  peu tous ses adorateurs. _Pauvre
Allard_, disait Sophie, _elle s'agrandit sans garder ses conqutes_.

       *       *       *       *       *

Le chevalier de C., vivement pris des charmes de Mlle Arnould, lui
jurait un amour ternel, et ne demandait en retour qu'une heure de
complaisance. _Le dsir vous aveugle_, lui dit-elle; _une femme dont on
sollicite les faveurs est comme une nigme dont on cherche le mot: ds
qu'on a pntr l'une et l'autre, elles sont bientt oublies_.

       *       *       *       *       *

Mlle Jude tait une danseuse surnumraire de l'Opra, qui,  la
faveur de ce titre,  l'abri des perscutions de ses parens et des
recherches de la police, se livrait au culte de Vnus avec tant
d'ardeur, d'intelligence et d'conomie que malgr qu'elle ft trs-jeune
encore, elle avait dj des rentes, de l'argent comptant et un fort beau
mobilier. Ayant pris un abb pour son coadjuteur, elle eut des scrupules
sur un tel choix. _Rassure-toi_, lui dit Sophie; _il est bien dfendu
aux prtres d'avoir des femmes; mais aucun canon n'a interdit aux femmes
l'usage des prtres_.

       *       *       *       *       *

On donna en 1774, pour les ftes de la cour, l'opra de _Cphale_. Le
pome est de Marmontel et la musique de Grtry. Cette pice obtint un
grand succs  Versailles, mais elle trouva des juges svres  Paris.
Le mot latin _aura_, que le pote crut devoir conserver en franais, fit
natre le jeu de mots _ora pro nobis_, et Sophie eut la malice de dire
_que la musique de_ Cphale _lui paraissait beaucoup plus franaise que
les paroles_.[47]

  [47] LE CONCERT CHAMPTRE.

  Qu'ils me sont doux ces champtres concerts
  O rossignols, pinsons, merles, fauvettes,
  Sur leur thtre, entre des rameaux verts,
  Viennent _gratis_ m'offrir leurs chansonnettes!
  Quels opras me seraient aussi chers?
  L n'est point d'art, d'ennui scientifique:
  Gluck et Rameau n'ont point not les airs;
  Nature seule en a fait la musique,
  Et _Marmontel_ n'en a point fait les vers.

          LEBRUN.

       *       *       *       *       *

Le 24 mars 1774, Mlle Arnould, par un pur caprice, refusa de chanter,
et ce jour-l elle eut la hardiesse de se montrer  l'Opra, en disant
_qu'elle venait prendre une leon de Mlle Beaumesnil_. Les
directeurs se plaignirent au duc de la Vrillire, qui, au lieu d'envoyer
cette actrice rebelle au Fort-l'Evque, se contenta de la rprimander.
Des spectateurs de mauvaise humeur allrent  l'Opra le mardi suivant
pour la siffler; mais ils n'en eurent pas le courage, et la sduction de
son jeu leur fit oublier ce projet.

       *       *       *       *       *

Le duc de F.[48] ne pouvant obtenir les faveurs d'une jeune personne
aussi sage que belle, ne trouva pas d'autre expdient que de l'enlever
aprs avoir mis le feu  la maison. On racontait l'vnement devant
plusieurs vieilles coquettes qui se rcrirent beaucoup sur les
circonstances de ce rapt. _Hlas!_ dit Sophie, _les libertins enlvent
les belles, mais le temps plus cruel enlve la beaut_.

  [48] Ce jeune seigneur avait un prcepteur que son pre, le duc de R.,
  trouva un jour en tte  tte avec sa chre moiti. _Que n'tiez-vous
  l, Monsieur?_ lui dit la duchesse avec dignit; _quand je n'ai pas mon
  cuyer je prends le bras de mon laquais_.

       *       *       *       *       *

Le _notaire_ Clauze, grand amateur de filles et fort inconstant, eut,
dit-on, les prmices de Mlle Dorival, l'une des plus jolies danseuses
de l'Opra, et peu de temps aprs il quitta cette nymphe pour un nouvel
objet. Dorival pleurant la perte de son infidle, Sophie lui dit pour la
consoler: _Fais_ un acte _de contrition, pauvre innocente, et
souviens-toi qu' Cythre on ne fait point de_ bail  vie.

       *       *       *       *       *

Lorsque Dorat fit jouer sa comdie de _la Feinte par amour_, il tait
attach au char de Mlle Dupuis de l'Opra. Cette actrice s'tant
amourache d'un jeune mousquetaire, supposa une longue indisposition
pour tre plus libre chez elle. Quelque temps aprs Dorat demanda 
Sophie si Mlle Dupuis avait t rellement malade. _Non_,
rpondit-elle, _c'est une FEINTE par amour_.

       *       *       *       *       *

Le baron du Hou.... avait fait dans ses terres, en Normandie, une _coupe
de bois_ de 80,000 liv., afin de mieux payer les faveurs d'une
courtisane nomme _Brman_. Ce fou fieff tant venu  l'Opra dans un
costume magnifique, Mlle Arnould dit  quelqu'un: _Regardez donc le
baron comme il porte bien son BOIS._

       *       *       *       *       *

Les _ponts_ ont singulirement influ sur la vie de Mme Dubarri.
Cette clbre courtisane naquit  Paris au _Pont-aux-Choux_, et ds
l'ge le plus tendre elle exera ses talens sur le _Pont-Neuf_; le
_Pont-Royal_ la vit le sceptre en main, et  la mort de son illustre
amant elle fut exile au _Pont-aux-Dames_. Aprs avoir migr en
Angleterre elle revint  Paris en 1793, et finit sa vie prs du _Pont de
la Rvolution_. Sophie apprenant la mort de Louis XV et l'exil de Mme
Dubarri, dit en regardant tristement ses camarades: _Nous voil
orphelines de pre et de mre._

       *       *       *       *       *

P. n'ayant pu faire jouer sa comdie des _Courtisanes_, attaqua
juridiquement la troupe des comdiens franais, et publia une ptre
intitule: _Remercmens des Demoiselles du monde aux Demoiselles de la
Comdie-Franaise,  l'occasion des_ Courtisanes, _comdie_. Cette
satire ameuta contre lui toutes les prtresses de Vnus. Quelqu'un
disait  Sophie que P.[49], si mchant dans ses crits, tait pourtant
un bon homme. _Ne vous y fiez pas_, reprit-elle, _il a des griffes
jusque dans les yeux_.

  [49] Ce littrateur disait  Chnier que deux concurrens pour une place
   l'Institut lui avaient pass sur le corps: _Mon ami_, rpondit le
  pote, _vous tes le pont aux nes_.

       *       *       *       *       *

Une figurante jeune et jolie se fit quelque temps remarquer par sa
conduite sage et rserve; elle rsista au torrent qui entranait ses
camarades, et pour se faire une gide contre les traits de la sduction,
elle prit un mari. Quelqu'un admirant les moeurs de cette danseuse,
disait qu'elle avait beaucoup de vertus. _H bien_, reprit Sophie,
_elle a cela de commun avec les SIMPLES_.

       *       *       *       *       *

Mlle Laguerre se promenait dans les coulisses de l'Opra, entoure de
quelques adorateurs. Sophie s'approcha de cette nymphe, et lui touchant
son ventre qui s'arrondissait visiblement: _Voil_, dit-elle, _le
recueil de ces messieurs_.[50]

  [50] Allusion plaisante  un ouvrage qui, sous ce titre, jouissait alors
  d'une certaine vogue.

       *       *       *       *       *

Un _procureur_ au parlement qui s'tait presque ruin au service de
Mlle Duplant, vint un soir au foyer de l'Opra. Quelqu'un qui le
reconnut dit  voix basse:--_Voici un dindon que_ Duplant _a bien
plum_.--_Cela ne l'empche pas de voler_, rpartit Sophie.

       *       *       *       *       *

Une dame de _Hunolstein_[51] s'engoua tellement de Sophie qu'elle avait
vue dans le rle d'_Iphignie_, qu'elle en tait devenue presque
amoureuse. Celle-ci voulant en marquer sa reconnaissance, lui envoya un
chapeau fort galant qu'elle nomma _chapeau  l'Iphignie_. La jeune dame
ne pouvant parvenir  ajuster cette coiffure  son got, envoya chez
l'actrice un laquais balourd qui fit plaisamment sa commission. Il
trouva Sophie  sa toilette entre le prince d'Hnin son amant payant, et
un coiffeur son amant pay; il lui dit:--Mademoiselle, Mme la
comtesse vous remercie du chapeau que vous lui avez envoy, mais elle ne
peut russir  l'arranger comme vous, et elle vous prie de lui envoyer
celui qui vous le met.--_Iphignie_ alors se tournant avec majest vers
ses deux favoris, leur dit le plus gravement du monde: _H bien, qui
est-ce qui marche aujourd'hui?_

  [51] Cette dame tait une jeune et jolie femme attache  la duchesse de
  Chartres. Le marquis de la Fayette qui en tait pris, ne pouvant
  russir auprs d'elle, de dpit passa chez les insurgens, et elle devint
  indirectement le principe de sa fortune et de sa gloire.

       *       *       *       *       *

Le 22 fvrier 1774, l'Acadmie royale de Musique donna la premire
reprsentation de _Sabinus_, tragdie lyrique en quatre actes, qui avait
t reprsente  Versailles pour les ftes de la cour le 4 dcembre
1773; le pome est de Chabanon, la musique de Gossec. Cet opra n'eut
pas plus de succs  la ville qu' la cour; on ne s'aperut pas mme de
l'attention que les auteurs avaient eue de le rduire en quatre actes
aprs l'avoir donn d'abord en cinq; ce qui fit dire  Mlle Arnould
que _le public tait un ingrat de s'ennuyer quand on se mettait en
QUATRE pour lui plaire_.

       *       *       *       *       *

Elle rencontra, en se promenant au bois de Boulogne, un mdecin de sa
connaissance qui cheminait avec un fusil sous le bras.--_O allez-vous
donc ainsi arm?_ lui demanda Sophie.--Je vais  Longchamp voir un
malade.--_Il parat_, reprit-elle, _que vous avez peur de le manquer_.

       *       *       *       *       *

Une jeune danseuse s'tait avise de devenir amoureuse folle d'un violon
de l'Opra. Sa mre s'en plaignit amrement en prsence de Sophie, qui
dit  la novice:--_Mademoiselle, vous n'avez point l'esprit de votre
tat; on vous passe de cder  quelque caprice, pourvu que cela ne fasse
pas de bruit; mais une demoiselle d'Opra ne doit avoir ouvertement un
coeur que pour la fortune._--C'est bien parl, s'est crie la mre. Oh!
Mademoiselle, que ma fille n'a-t-elle votre esprit! Il n'est pas
surprenant que vous soyez si riche.

       *       *       *       *       *

En 1775 on donna  l'Opra _Cythre assige_, opra-comique de Favart,
remis en musique par Gluck. Cette pice est le triomphe de la beaut sur
la force; malheureusement Favart a tir un mauvais parti de ce sujet.
Lors de la premire reprsentation les guerriers, pour monter 
l'assaut, apportaient des chelles. On demanda  quoi bon. Sophie
rpondit que _c'tait pour afficher un nouvel opra_.

       *       *       *       *       *

Mlle Grandi s'tait lie avec un Amricain qu'elle trouva un matin
couch avec une jeune ngresse. Cette infidlit piqua son amour-propre,
et ses camarades en furent bientt instruites. Sophie lui dit pour la
consoler: _Ah! ma chre, les hommes sont des camlons qui changent de
couleur pour tromper toutes les femmes._

       *       *       *       *       *

Elle tait dans un cercle o plusieurs acadmiciens faisaient assaut
d'esprit; c'tait un vrai cliquetis de pointes et de saillies. _Ne
trouvez-vous pas_, dit-elle  une de ses voisines, _que les
beaux-esprits sont comme les roses; une seule fait plaisir, un grand
nombre entte_.

       *       *       *       *       *

Mlle Duth[52], originairement figurante  l'Opra, puis aux
promenades nocturnes du Palais-Royal, fut la premire matresse du duc
de Chartres, et elle devint ensuite celle du comte d'Artois. Un peintre
nomm Perrin voulut se signaler, en 1775, par le portrait de cette
clbre courtisane; il en avait fait deux qu'il montrait aux amateurs;
l'un trs-grand, o il la reprsentait en pied, pare de tout le luxe
des vtemens  la mode; l'autre plus petit, o il la montrait nue, avec
le dtail de tous ses charmes. Quelqu'un s'cria en voyant ce dernier
tableau:--Voici une charmante Dana.--_Dites plutt_, reprit Sophie, _le
tonneau des Danades_.

  [52] En 1775 le comte d'Artois ayant eu part aux faveurs de cette
  nymphe, les plaisans dirent que ce prince venait  Paris prendre _du
  th_ quand il tait gorg de biscuit de _Savoie_. On sait que la
  comtesse d'Artois tait une princesse de Savoie.

       *       *       *       *       *

Il parut en 1775 une factie intitule _les Curiosits de la Foire_, o
les filles les plus clbres de Paris taient dsignes allgoriquement
sous des noms d'animaux rares; elles en furent cruellement offenses,
mais ne purent se venger de l'auteur anonyme. Le sieur Landrin, pote
vou au thtre d'Audinot, imagina de composer une petite pice sur ce
sujet et sous le mme titre. Mlle Duth assistant  la premire
reprsentation, s'y reconnut si sensiblement, qu'elle en tomba en
syncope. Cet vnement fit grand bruit parmi les filles du haut style.
Les partisans de cette nymphe crirent au scandale, et le duc de Dur.,
son amant, obtint, malgr l'approbation de la police et les dsirs du
public, que cette pice ne ft plus joue. Mlle Arnould, pique
contre quelques seigneurs de la cour qui commentaient cette satire, dit:
_Pourquoi n'a-t-on pas ml quelques courtisans parmi les courtisanes?
Dans une mnagerie, les mles doivent figurer  ct des femelles._

       *       *       *       *       *

M. _Poisson_ de Malvoisin recherchait les bonnes grces d'une jeune
figurante, qui le rebutait toujours  cause de son ge. Sophie dit 
cette novice: _Ce ne sont pas les annes qu'il faut compter; dans les
mariages que fait Plutus, on voit presque toujours jeune chair et vieux
POISSON._

       *       *       *       *       *

Elle passa pour avoir t en mariage rgl, pendant huit jours, avec M.
Bertin, que les nymphes de l'Opra appelaient _Bertinus_. Un jour deux
hommes se trouvant sur le thtre de l'Opra derrire Sophie, sans le
savoir, plaignaient beaucoup M. Bertin des infidlits et des mauvais
procds qu'il avait essuys de la part de ces demoiselles, ajoutant
qu'il ne le mritait pas, qu'il tait gnreux, aimable, facile, etc.,
etc. Sophie se retourne et dit: _On voit bien que ces messieurs ne
l'ont pas eu._

       *       *       *       *       *

Mlle Levasseur, en entrant  l'Opra, changea de nom comme toutes ses
compagnes, et prit celui de _Rosalie_; mais la comdie intitule _les
Courtisanes_ la dgota de son choix. L'une des hrones de cette pice
s'appelle _Rosalie_, et Rosalie actrice ne voulant pas tre confondue
avec Rosalie courtisane, reprit son premier nom. Sophie disait de
Mlle Levasseur qui tait passablement laide: _Cette Rosalie, au lieu
de changer de nom, aurait bien d changer de visage._

       *       *       *       *       *

La duchesse de Chaulnes ayant pous un matre des requtes nomm de
Giac, perdit par cette msalliance le tabouret qu'elle avait  la cour;
elle disait  ceux qui s'tonnaient qu'elle et sacrifi son rang  de
folles amours:--_J'aime mieux tre couche qu'assise._--Cette dame tait
connue pour tre fort galante. Un jour elle rencontra Mlle Arnould et
lui demanda comment allait le mtier. _Assez mal_, rpondit-elle,
_depuis que les duchesses s'en mlent_.

       *       *       *       *       *

Le got des noms supposs a produit parfois les scnes les plus
plaisantes, et il n'tait pas rare de voir se prsenter  la porte de
l'Opra une pauvre journalire couverte de haillons, pour rclamer sa
fille ou sa nice que le jour prcdent elle avait vue dans un brillant
quipage. Mlle Dorival prouva cette humiliation. Un soir qu'elle
avait dans dans _Ernelinde_, la mre ayant pntr jusqu'au foyer, se
jeta dans les bras de sa fille qui la reut avec dignit en l'appelant
_madame_. A ce titre la tendresse maternelle se changea en fureur, et
cette comdie et fini par un drame, si le marquis de Chabrillant, amant
de la danseuse, n'et pas entran la mre dans un cabinet o on lui fit
boire force rasades pour appaiser son ressentiment. Mlle Arnould,
prsente  cette scne bachique, et voyant cette bonne mre vider tous
les flacons que l'on apportait, dit au marquis: _En vrit, c'est une
MRE A BOIRE que cette femme-l._

       *       *       *       *       *

_Le Barbier de Sville_ est le mieux conu et le mieux fait des ouvrages
dramatiques de Beaumarchais; les caractres en sont bien marqus et
assez soutenus pour le genre de l'_imbroglio_. Cependant le public
accueillit froidement cette comdie: elle fut d'abord joue en cinq
actes (le 23 fvrier 1775), mais l'auteur en supprima un, et l'intrigue
y gagna. Quelqu'un ayant dit  Sophie que Beaumarchais allait mettre sa
pice en quatre actes: _Il ferait bien mieux_, reprit-elle, _de mettre
ses actes en PICES_.

Le marquis de Bivre fut le premier amant de Mlle R., comme le comte
de L. fut celui de Mlle Arnould. L'intimit qui rgna pendant quelque
temps entre ces deux actrices, lia naturellement M. de Bivre avec
Mlle Arnould, et c'est dans sa socit qu'il reut le sobriquet de
_marquis Bilboquet_, par allusion  son adresse  jouer de cet
instrument et  la frivolit de son caractre. Sa manie des calembours
le rendit clbre, et plus d'un bel esprit tcha de l'imiter. Un soir
qu'il tait chez Sophie Arnould, une jolie femme lui dit en
souriant:--Faites donc un calembour sur moi.--_Attendez donc qu'il y
soit_, reprit Sophie.

       *       *       *       *       *

Mlle Cr. aprs avoir fait par prcaution trois quarantaines de suite,
entra au couvent des Carmlites o elle devint enceinte  force de
travailler  oublier le monde avec le directeur de cette maison.
_Cette vieille fille_, disait Sophie, _s'est retire du monde par
dpit, s'est mise au couvent par ennui, et s'y est fait faire un enfant
par habitude_.

       *       *       *       *       *

Mlle Arnould avait l'art dangereux de saisir les ridicules et d'en
faire le sujet de ses plaisanteries; aussi recevait-elle parfois des
pigrammes dont elle ne se vantait pas. On lui faisait un jour des
complimens sur son esprit. Quelqu'un crut la mortifier en disant:--Bah!
maintenant l'esprit court les rues.--Elle rpartit aussitt:--_Monsieur,
c'est un bruit que les sots font courir._

       *       *       *       *       *

Le duc de Bouillon fut tellement pris des charmes de Mlle Laguerre,
qu'il dpensa pour elle 800,000 liv. dans l'espace de trois mois. Cette
excessive prodigalit  l'gard d'une impure rvolta tous les cranciers
du duc; leurs plaintes parvinrent aux pieds du trne, et ce seigneur fut
exil dans une de ses terres. Peu de jours aprs quelqu'un s'informa de
la sant de Mlle Laguerre[53]. _J'ignore comment elle va
maintenant_, rpondit Sophie; _mais le mois dernier la pauvre enfant ne
vivait que de BOUILLON_.

  [53] Cette actrice n'esprant plus rien de son amant, l'abandonna  son
  malheureux sort. M. de Bivre fit  ce sujet les vers suivans:

    Vous tes surpris que Laguerre
    Ait quitt le pauvre Bouillon?
    Depuis que Turenne est en terre
    La paix est dans cette maison,
    Et le bon duc hait tant _la guerre_
    Qu'il en redoute jusqu'au nom.

Aux ftes de Longchamp, en 1775, les filles entretenues tenaient le
premier rang[54]. La fameuse Duth s'y fit voir dans une voiture
lgante attele de six chevaux blancs, dont les harnais taient de
maroquin bleu, recouverts d'acier poli rflchissant de toutes parts les
rayons du soleil. _Quand on observe un tel luxe_, dit Sophie, _doit-on
tre surpris si tant de grandes dames se dgotent de l'tat d'honntes
femmes_.

  [54] En 1768 Mlle G., que Marmontel appelait _la belle damne_,
  s'tait montre aux promenades de Longchamp dans un char d'une lgance
  exquise. On remarqua surtout les armes parlantes qui en dcoraient les
  panneaux. Au milieu de l'cusson se voyait un marc d'or d'o sortait un
  gui de chne; les Grces servaient de support, et les Amours
  couronnaient le cartouche.

Le comte Dubarri possdait aux environs de Paris une petite maison de
campagne o il levait en cachette une jolie villageoise nomme _Barbe_.
Le chevalier de G. dcouvrit la cachette, et dit  Mlle Arnould qu'il
avait profit de l'absence du comte pour lui souffler sa matresse.
_Vous tes bien heureux_, rpondit-elle, _que ce n'ait pas t son jour
de BARBE_.

       *       *       *       *       *

Le baron de Grimm n'tait pas riche en agrmens extrieurs, mais sa mise
tait toujours fort recherche, et pour corriger les dfauts de son
visage, il y mettait du _rouge et du blanc_. Mlle Fel de l'Opra, 
laquelle il faisait une cour assidue, parlait un jour de la laideur de
son soupirant. _De quoi te plains-tu_, lui dit Sophie, _n'est-il pas
fait  peindre?_

Elle rencontra sur l'escalier du thtre une trs-agrable chanteuse des
choeurs qui tenait par la main une petite fille.--_Mon Dieu, le joli
enfant!  qui est-il?_--A moi, mademoiselle.--_A vous? mais il me semble
que vous n'tes pas marie._--Non, mademoiselle, mais je suis de
l'Opra.

       *       *       *       *       *

On lui racontait l'histoire singulire d'un cur de la Guienne, qui,
pour avoir gard une continence trop parfaite, prouva une longue
maladie  laquelle il et succomb sans une demoiselle qui voulut bien
tre son mdecin. _Tel est l'empire de notre sexe_, dit Sophie; _la
femme est comme la grce  laquelle on peut rsister, mais  laquelle on
ne rsiste jamais_.

       *       *       *       *       *

Le lundi gras 1775, Mme Dugas, femme d'un gentilhomme lyonnais,
suivit pendant quelque temps, au bal de l'Opra, un masque habill en
vieille femme, qu'un jeune cavalier accompagnait. Croyant reconnatre la
reine  laquelle le comte d'Artois donnait le bras, Mme Dugas se
prcipita  ses genoux et lui demanda la permission de lui baiser la
main.--Vous ne me connaissez pas, Madame, rpondit le masque.--Mettez la
main sur mon coeur, s'cria Mme Dugas, et sentez  ses battemens s'il
mconnat des matres pour lesquels il est passionn.--En mme temps
elle prit la main du masque, la porta  son coeur et la baisa. Le masque
embarrass s'esquiva dans la foule, et Mme Dugas se releva au milieu
d'un concours nombreux attir par la nouveaut du spectacle, et
l'accompagnant de mille battemens de mains. Le masque que Mme Dugas
avait pris pour la reine tait Sophie Arnould, qui s'en est fort amuse
avec ses amis.

       *       *       *       *       *

Mlle Dubois, de la Comdie-Franaise, laissa en mourant plus de
25,000 l. de rentes. C'tait, en son temps, une des courtisanes les plus
cites pour leur cupidit et l'art d'escroquer les dupes; du reste elle
avait toujours t mdiocre au thtre, et n'avait pas su tirer parti
des heureux moyens que la nature lui avait donns. Un jour elle se
plaignait d'approcher de trente ans, quoiqu'elle en et davantage.
_Console-toi_, lui dit Sophie, _tu t'en loignes tous les jours_.

       *       *       *       *       *

Dans le cours de ses folies amoureuses, Mlle Laguerre n'eut qu'une
seule fille, qui mourut en bas ge[55]. Lorsque Sophie apprit que sa
camarade tait enceinte, elle s'cria: _Ah! tant mieux, nous verrons
les fruits de LA GUERRE._

  [55] Barthe dit  ce sujet, dans ses Statuts pour l'Opra:

        Donnons ordre  ces demoiselles
        De n'accoucher que rarement;
    En deux ans une fois, une fois seulement:
    Paris ne gote point ces couches ternelles.
        Dans un embarras maudit
        Ces accidens-l nous plongent:
        Plus leur taille s'arrondit
        Plus nos visages s'allongent.

       *       *       *       *       *

Le duc de D., abandonn  toutes les suites malheureuses d'une mauvaise
conduite, fut exil pour ses dportemens. Ce jeune seigneur, avant de
partir, alla avec plusieurs amis souper chez Mlle Arnould, et jura
entre ses mains qu'il conserverait son coeur  toutes les nymphes de
l'Opra. _Quelle injustice!_ s'cria Sophie; _on exile ce pauvre duc
parce qu'il s'est ruin pour quelques jolies femmes; mais il n'a fait
que suivre l'usage_.

       *       *       *       *       *

Dorat[56] dissipa une fortune assez considrable en magnifiques ditions
de ses ouvrages; celle de ses Fables lui cota 30,000 fr. et se vendit
mal. Des malins en couprent les estampes, les payrent au libraire et
lui laissrent les vers. Ces mortifications ne le rebutrent pas; il
rassembla toutes les posies qui lui restaient en porte-feuille, et en
intitula le recueil: _Mes nouveaux Torts_. Sophie lui dit: _C'est de
tous vos ouvrages celui qui remplit le mieux son titre._

  [56] Ce pote mourut  Paris d'une maladie de langueur, le 29 avril
  1780. On lui fit cette pitaphe:

    De nos papillons enchanteurs
      Emule trop fidle,
    Il caressa toutes les fleurs,
      Except l'immortelle.

       *       *       *       *       *

Lorsque Lekain mourut (le 8 fvrier 1778), on dit que ce tragdien, en
passant l'_Achron_, avait laiss ses talens sur _la rive_. En effet,
Larive possdait  un degr minent tous les talens de la dclamation.
En 1775 il mit au thtre _Pygmalion_, scne lyrique de J.-J. Rousseau,
et joua ce monologue avec un charme qui lui fit beaucoup de partisans.
Mlle R. ayant dans cette pice reprsent la statue, Sophie dit que
_c'tait le meilleur rle qu'elle et encore fait_.

Un mlomane proposa srieusement de mettre en opra les douze travaux
d'Hercule. Un jour qu'on dissertait sur les hauts faits de ce demi-dieu,
un plaisant dit qu'il fallait qu'Hercule st la physique pour oprer
tant de prodiges. _En ce cas_, rpartit Mlle Arnould, _il tait
impossible de rsister  un savant de cette force-l_.

       *       *       *       *       *

M. Dupin, fils de l'ancien fermier gnral de ce nom, avait t l'lve
de J.-J. Rousseau, et c'tait un des plus mauvais sujets que l'on pt
voir; il entretenait une danseuse de l'Opra qui l'aimait beaucoup.
Quelqu'un s'tonnant que cette fille et pu s'attacher  un amant si peu
gnreux: _Il parat qu'elle n'est pas sur sa bouche_, rpondit Sophie;
_elle est contente pourvu qu'elle ait Dupin_ (du pain).

Un jeune mousquetaire, connu par plus d'une gasconnade, racontait qu'il
s'tait un jour battu avec un _comte italien_, et qu'avec la pointe de
son pe il lui avait enlev un oeil, lequel tait rest au bout du fer
comme un bouton de fleuret. Tout le monde se mit  rire, et Sophie lui
dit: _Bah! c'est un CONTE BORGNE que vous faites l._

       *       *       *       *       *

Un acteur de l'Opra s'tait mari  une jolie personne de province; ses
camarades tant alls visiter sa nouvelle compagne, Mlle Arnould
s'amusa surtout  lutiner la marie, qui lui dit navement:--Je vous
assure que c'est un fort bon acteur.--_Vous confirmez sa rputation_,
rpartit Sophie; _il a toujours pass pour bien entrer dans son
personnage_.

Mlle C.[57] des Italiens tait une femme superbe, mais
prodigieusement grosse et grande; elle eut beaucoup d'amans, entr'autres
le duc de Fronsac. Satisfaite de sa fortune, elle quitta la scne au
moment mme o les plaisirs et la gloire l'environnaient. Un jeune homme
vivement pris de cette courtisane ne se lassait pas d'en vanter les
talens et les grces. Sophie ennuye de cette apologie, s'cria: _Tout
le monde connat son grand mrite, Monsieur; mais on s'est si souvent
tendu sur ce sujet-l qu'il devrait tre puis._

  [57] Cette actrice chantait ordinairement fort bien dans _la Fausse
  Magie_ l'ariette qui commence par ces mots: _Comme un clair_. Elle
  venait de finir assez mal ce morceau, lorsqu'un amateur arrive tout
  essouffl dans une loge, et demande vivement:--A-t-elle chant _Comme un
  clair_?--Non, Monsieur, elle a chant _comme un cochon_.

       *       *       *       *       *

Elle assistait  une partie de pche o il se trouva un de ces bavards
ennuyeux qui se croient propres  tout, et qui ressemblent en tout  la
mouche du coche. Cet homme s'approcha de Mlle Arnould, et lui demanda
avec sa loquacit ordinaire, la permission de _pcher_ avec elle. _Eh
quoi! Monsieur_, rpartit Sophie, _vous voulez PCHER et vous n'avez pas
le FILET_.

       *       *       *       *       *

Marmontel travailla pour les trois principaux thtres; il aimait
beaucoup les femmes et tait fort entreprenant auprs d'elles; Mlle
Arnould faisant allusion  ses travaux dramatiques et galans, disait:
_Je ne voudrais pas combattre avec cet homme-l, il est arm de toutes
PICES._

       *       *       *       *       *

On donna en 1776 un ballet intitul _les Romans_. Cet ouvrage rappelant
les anciens tournois fut excut avec beaucoup de pompe et d'appareil.
On y remarqua Mlle Duplant dguise en homme sous les traits de
FERRAGUS, prince de Castille, et elle remplit  merveille ce rle fier
et vigoureux. Cette actrice dit en rentrant au foyer:--En vrit, la
moiti du parterre m'a prise pour un homme.--_Qu'est-ce que cela fait_,
reprit Sophie, _si l'autre moiti sait le contraire_?

       *       *       *       *       *

Champfort, aprs avoir compos quelques comdies, voulut s'lever sur un
ton plus haut et donna sa tragdie de _Mustapha et Zangir_. Quelqu'un
annonant la premire reprsentation de cette pice dit qu'elle avait
brouill Thalie avec l'auteur. _Il parat_, rpartit Sophie, _que
Champfort prend la chose au tragique_.

       *       *       *       *       *

Mlle Coup[58], retire depuis longtemps de l'Opra, vivait avec M.
Rollin, fermier gnral. Elle vint un soir  l'Opra et causa avec des
actrices. Quelqu'un s'informa quelle tait cette dame: _Eh quoi!_
rpondit Sophie, _vous ne la reconnaissez pas? C'est l'histoire ancienne
de M. Rollin._

  [58] Cette actrice avait t fort jolie et mritait le quatrain suivant:

    Coup, mille Amours sur vos traces
    Viennent entendre vos chansons;
    Vous les attirez par vos sons,
    Et les retenez pas vos grces.

          N.

Mlle Levasseur devait  l'art la moiti de ses charmes, et son
cabinet de toilette tait un sanctuaire impntrable lorsque la
prtresse y oprait ses mystres. Sophie tant alle la voir dans ce
moment critique, une femme de chambre lui dit confidentiellement que sa
matresse ne pouvait la recevoir parce qu'elle faisait son visage.
Sophie tire aussitt sa bote  rouge, en rpondant: _Portez-lui cela
de ma part, et dites-lui que c'est pour l'achever de peindre._

       *       *       *       *       *

Un habitu de l'Opra se plaignait de ce que les actrices dirigeaient
tout, brouillaient tout et commandaient en despotes dans ce spectacle.
_Voulez-vous_, dit Sophie, _que ce soient les hommes qui distribuent
les rles, et qui rgnent sur ce thtre? nommez les femmes directrices;
car tant que les hommes resteront directeurs, ils seront eux-mmes
dirigs par les femmes_.

       *       *       *       *       *

On lui demandait ce qu'elle pensait de l'arcade qui sert de porte 
l'htel Thlusson, situ au bout de la rue Crutti. Elle rpondit:
_C'est une grande bouche qui s'ouvre pour dire une sottise._

       *       *       *       *       *

Louise Contat[59], nomme par les gens de lettres la Thalie de la
Comdie-Franaise, eut Prville pour matre; elle dbuta le 3 fvrier
1776. Une jolie figure, des grces naves, un son de voix enchanteur, et
cet art d'tre propre  _presque_ tous les emplois, firent sa
rputation. Sophie assistant  la reprsentation d'un drame o cette
actrice tait fort dplace, riait continuellement, et disait  ses
voisins qui s'tonnaient de cette gaiet folle: _Je ne cesserai de rire
que lorsqu'elle me fera pleurer._

  [59] A Mlle Contat, jouant le rle de Thalie dans _la Centenaire_ de
  Corneille:

    A voir tous les Amours voltiger sur vos traces,
    A cet air enchanteur,  ce ton sduisant,
    On croirait que Thalie a cd son talent
        A la plus belle des trois Grces.

          HOFFMAN.

       *       *       *       *       *

Un journaliste publia en 1776 une lettre de Sophie Arnould, dans
laquelle cette actrice annonce qu'elle est ne en 1744, qu'elle a reu
le jour dans l'alcove de l'amiral de Coligny, et que cette anecdote est
la seule illustration de sa naissance. On lui rpondit fort poliment
qu'elle se trompait sur ces trois points; 1 que son baptistaire datait
du 14 fvrier 1740; 2 que les chambres  coucher des grands seigneurs
du seizime sicle taient sans alcoves; 3 qu'une actrice de l'Opra
n'avait pas besoin d'une autre illustration que celle de ses talens ou
de sa beaut.

       *       *       *       *       *

La mort du prince de Conti laissa veuves beaucoup de vierges de l'Opra.
On trouva dans son immense mobilier plusieurs milliers de bagues de
diffrentes espces. Son altesse avait l'habitude de constater chacun de
ses exploits amoureux par cette lgre dpouille; il fallait que la
femme dont il obtenait les faveurs lui donnt sa bague ou son anneau, et
sur le champ il tiquetait ce bijou du nom de l'ancienne propritaire.
Quelqu'un parlant  Sophie de cette singulire manie, elle rpondit:
_Je ne vois en cela qu'une allgorie; une femme aimable n'est-elle pas
un anneau qui circule dans la socit, et que chacun peut mettre  son
doigt?_

       *       *       *       *       *

Colardeau, dans la vigueur de l'ge, prit victime d'une passion
malheureuse. Il tait li depuis longtemps avec deux filles clbres
qui,  l'instar de Mlle G., avaient dans leur htel un thtre et
tous les accessoires de l'opulence. Colardeau fit, en faveur de l'ane,
vivement prise de lui, un drame en deux actes intitul: _La Courtisane
amoureuse_; mais cette courtisane[60], ingrate et perfide, laissa  son
favori un souvenir amer de ses embrassemens, et la sant dlicate du
pote en fut altre au point de prir insensiblement. Au commencement
de cette maladie de langueur, un de ses amis voulant en dguiser la
cause, dit  Sophie qu'il tait malade de la petite vrole. _Bah!_
reprit-elle, _est-ce que vous prenez Colardeau pour un enfant?_

  [60] M. de Bivre disait que le coeur des courtisanes est comme un
  miroir qui rflchit tous les objets qu'on lui prsente, sans en garder
  jamais aucun souvenir.

       *       *       *       *       *

On lui faisait remarquer les armoiries d'un certain duc connu par le
drglement de ses moeurs et la nullit de ses moyens. _Voil_,
dit-elle, _une affiche bien pompeuse pour une pice bien mdiocre_.

       *       *       *       *       *

Un abb qui pinait agrablement de la guitare, fut pri d'accompagner
une romance. Il y consentit quoiqu'il et la voix fausse. On demanda
ensuite  un musicien nomm _Lemoine_ comment il trouvait que l'abb et
chant?--Parfaitement, rpondit-il.--Cela est faux, dit tout bas
quelqu'un.--_En ce cas_, reprit Sophie, _LEMOINE rpond comme l'ABB
chante_.

       *       *       *       *       *

Elle donnait un repas o se trouva Linguet[61], son conseil et son ami.
A chaque mets qu'on lui offrait, cet avocat rpondait modestement qu'il
avait peu d'apptit, et cependant il acceptait tout et mangeait comme un
ogre. Mlle Arnould dit aux convives au moment o Linguet usait encore
de son refrain: _Vous pouvez en croire monsieur, la_ faim _de l'orateur
est de persuader_. (La fin.)

  [61] Le _marchal_ duc de Duras tait charg en 1779 de la surveillance
  des thtres. Linguet ayant dans une de ses feuilles maltrait ce
  seigneur au sujet de ses vexations contre Mlle Sainval ane,
  celui-ci fit dire au journaliste qu'il et  s'abstenir de parler de
  lui, ou qu'il lui ferait donner des coups de bton. _Tant mieux_,
  rpliqua Linguet; _on pourra du moins dire qu'il s'est servi de son
  bton_.

       *       *       *       *       *

_Colalto_ tait un acteur de la Comdie-Italienne dans le rle de
_Pantalon_, o il excella pendant vingt ans. La pice des _Trois Jumeaux
Vnitiens_ rend son nom immortel, et l'on se souviendra longtemps de
l'art tonnant avec lequel ce comdien excutait et variait ses
diffrens rles. On sait que Mlle R. se mettait souvent en homme. Un
plaisant ayant fait courir le bruit que cette actrice allait se marier:
_Je gage_, dit Sophie, _que c'est avec Colalto, car R. aime beaucoup
les PANTALONS_.

Mlle Laguerre tait fort avare et faisait de temps en temps la vente
de ses meubles et de ses bijoux. Un jour qu'elle procdait  cette
opration, des femmes de qualit marchandrent divers objets prcieux,
et se plaignirent de leur chret. _Il parat, Mesdames_, leur dit
Mlle Arnould, _que vous voudriez les avoir  prix cotant_.

       *       *       *       *       *

Gluck[62] a la gloire d'avoir fait en musique ce que Corneille a fait en
posie; il a conu, il a cr la vritable tragdie lyrique.
_Iphignie_, _Orphe_, _Alceste_ et _Armide_ sont des chefs-d'oeuvres
qui ne vieilliront jamais. Cependant le mrite de ce clbre compositeur
prouva de violentes critiques. Un Picciniste disait  Mlle
Arnould:--L'illusion est dtruite, la musique de Gluck est
tombe.--_Oui, tombe du ciel_, rpondit-elle.

  [62] Marmontel s'tait uni  Piccini pour refaire l'opra de _Roland_.
  Les Gluckistes logrent le pote rue _des Mauvaises-Paroles_, et le
  musicien rue _des Petits-Champs_. Les Piccinistes prirent leur revanche,
  et firent placarder que le chevalier Gluck, auteur d'_Iphignie_,
  d'_Orphe_, d'_Alceste_ et d'_Armide_, logeait rue _du Grand-Hurleur_.

       *       *       *       *       *

En 1776, trois nouvelles actrices dbutrent pour le chant  l'Opra.
Mademoiselle Lambert avait une jolie figure, mais point de talent;
Mlle Sevri faisait de jolies cadences, mais avait besoin de got;
enfin Mlle Monville possdait une belle voix, mais tait gauche au
thtre. Ces trois nymphes, qui dj avaient plac leur honneur  fonds
perdu, se promenaient un soir au Palais-Royal. Quelqu'un ayant demand
qui elles taient, Sophie rpondit: _Ce sont trois GRACES qui prennent
l'air un peu tard._ (_l'R._)

       *       *       *       *       *

Dauberval, clbre danseur de l'Opra et compositeur du charmant ballet
de _la Fille mal garde_, s'tait charg de l'ducation thtrale d'une
jolie figurante. Un jour qu'elle avait dans un nouveau pas, Dauberval
dit  ses camarades d'un air satisfait:--Trouvez-vous que mon lve ait
fait des progrs?--Sophie Arnould s'apercevant que l'embonpoint de cette
danseuse s'augmentait chaque jour, rpondit aussitt:--_Une colire
docile doit profiter  vue d'oeil sous un matre tel que vous._

       *       *       *       *       *

Un officier aux gardes nomm de la Roirie devint perdument amoureux de
Mlle Beaumesnil[63], actrice de l'Opra, l'enleva  son oncle qui
l'entretenait, et non content de cet exploit, voulut l'pouser. Ce jeune
fou fit part  Sophie de son projet; elle tcha de l'en dtourner, et
finit par lui dire: _Prenez-y garde, le coeur d'une femme galante est
comme une rose dont chaque amant emporte une feuille; il ne reste
bientt plus que l'pine au mari._

  [63] Cette nymphe eut la gnrosit de refuser les propositions de son
  amant, qui, de dsespoir, se retira  la Trappe: il dmentit en cela le
  caractre national.

    Lorsqu'un objet fait rsistance,
    L'Anglais fier et vain s'en offense;
    L'Italien est dsol;
    L'Espagnol est inconsolable;
    L'Allemand se console  table;
    Le Franais est tout consol.

          N.

M. Gruet, avocat en parlement, et M. A. M., gendre de Mlle Arnould,
ont remport en 1776 le prix de l'Acadmie franaise. Tous les deux, par
un pur hasard, avaient choisi pour sujet _les Adieux d'Hector et
d'Andromaque_. M. A. M., engou de ce brillant succs, dit  sa
belle-mre:--Si je ne suis pas de l'Acadmie  trente ans, je me brle
la cervelle.--_Taisez-vous, cerveau brl_, rpartit Sophie.

       *       *       *       *       *

Ce littrateur a fait plusieurs pices de thtre, dont une en vers
intitule _le Rendez-Vous du Mari_, fut reprsente en 1780. Il joua
lui-mme, au Thtre-Franais en 1791, le rle de _Nasser_ dans sa
tragdie d'_Abdelasis et Zuleima_, et il rclama l'indulgence du public
dans une fable qu'il lui adressa. Une partie des OEuvres potiques de
M. A. M. a t imprime en 1808, sous le titre d'_Anne champtre_. On y
trouve les vers suivans destins pour le portrait de Sophie Arnould:

  Ses grces, ses talens ont illustr son nom;
  Elle a su tout charmer, jusqu' la jalousie:
  Alcibiade en elle et cru voir Aspasie,
  Maurice, Lecouvreur; et Gourville, Ninon.

       *       *       *       *       *

M. de *** avait pous deux femmes. La premire tait riche et sage; la
seconde pauvre et galante. _La destine de cet homme est singulire_,
disait Mlle Arnould; _dans sa jeunesse il a eu la corne d'abondance,
et dans sa vieillesse il a l'abondance des cornes_.

       *       *       *       *       *

On avait t  l'auteur du _Devin du Village_ ses entres  l'Opra, 
cause de sa Lettre sur la musique. Lorsqu'on voulut les lui
rendre:--Pourquoi, dit-il, me drangerais-je de si loin pour aller 
l'Opra, tandis que j'ai  ma porte les chouettes de la fort de
Montmorency?--Mlle Arnould dit en apprenant cette boutade:--_Le got
de Jean-Jacques est fort naturel; un hibou[64] doit aimer les
chouettes._

  [64] Mme N. disait: On reproche  Jean-Jacques d'tre un hibou; oui,
  mais c'est celui de Minerve; et quand je songe au _Devin du Village_,
  j'ajoute: dnich par les Grces.

       *       *       *       *       *

Une trs-jolie femme, mais peu spirituelle et fort ennuyeuse, se
plaignait d'tre obsde par la foule de ses amans. _H! madame_, lui
dit Sophie, _il vous est bien facile de les loigner; vous n'avez qu'
parler_.

Robb de Beauveset logeait et vivait en 1776 chez la duchesse d'Olonne,
si fameuse par le drglement de ses moeurs. M. de Laverdi, contrleur
gnral, avait fait obtenir  ce pote une pension de 1,200 liv., 
condition qu'il brlerait tous ses ouvrages licencieux. On regretta
surtout un pome intitul _la Jobiade_, dans un des chants duquel les
diables assembls composent le poison dont ils se proposent d'infecter
le vertueux Job, et avec lui le genre humain. Ce morceau ayant paru
manuscrit, Sophie Arnould s'cria en le lisant: _Quelle audace
potique! Pour peindre_ la cacomonade _avec tant d'nergie, il faut que
l'auteur soit bien plein de son sujet_[65].

  [65] Ce mot a t attribu  Piron; mais souvent les beaux esprits se
  rencontrent.

Sophie Arnould avait son franc-parler dans tous les lieux o elle se
trouvait. La facilit avec laquelle elle saisissait l'-propos, la
tournure plaisante qu'elle donnait aux choses les plus srieuses, tout
en elle faisait goter les folies qu'elle dbitait. Un capitaine de
dragons, pour vivre avec plus d'aisance, s'tait associ avec une
antique beaut qui partageait avec lui son lit, sa table et sa bourse.
Un de ses amis le rencontrant au foyer de l'Opra, persifla son
incroyable constance. Sophie dit  cet tourdi: _Monsieur, une vieille
bannire est l'honneur du capitaine._

       *       *       *       *       *

Le vieux duc de *** avait pris pour ses menus plaisirs une jeune
figurante qui perdit en peu de temps son embonpoint et sa fracheur. On
faisait remarquer  Sophie ce changement subit. _Hlas!_ dit-elle, _une
jeune fille entre les mains d'un vieillard est un oiseau entre les
mains d'un enfant_.

       *       *       *       *       *

En 1777 il y avait dans le bois de Boulogne une espce de vide-bouteille
nomm _Bagatelle_. Le comte d'Artois en fit l'acquisition, et voulant se
satisfaire aux frais de qui il appartiendrait, il paria 100,000 liv.
avec la reine que le palais qu'il voulait y faire construire serait
commenc et achev durant le voyage de Fontainebleau, au point d'y
donner au retour une fte  Sa Majest. Le pari fut tenu, et ce jardin,
dans sa nouveaut, parut avoir t cr par magie. Mlle Arnould s'y
trouvant avec l'architecte Bellanger,  qui l'on doit les dessins de ce
charmant sjour, lui dit: _Vous devez tre bien satisfait de votre
ouvrage; Paris s'occupera longtemps de BAGATELLE._

Sophie avait de fort beaux yeux, et c'est en raison de ce don de la
nature que le comte de L. disait en la voyant:

  _Delicta juventutis me ne memineris, domine._

Ce seigneur vcut longtemps avec elle; mais on se lasse de tout, c'est
une loi de la nature. Un jour il lui reprochait d'tre un peu mdisante.
_Si vous m'aimiez encore_, reprit-elle, _vous oublieriez prs de moi
tous les dfauts de mon sexe_.

       *       *       *       *       *

M. Turgot[66], qui se retira du ministre en 1776, devait supprimer les
soixante fermiers gnraux lorsqu'il fut disgraci. _Nous l'avons
chapp belle_, dit Mlle Arnould; _que deviendraient nos domaines si
nous n'avions plus de fermiers?_

  [66] A cette poque un plaisant fit ainsi le tableau des ministres:

    Monsieur Turgot brouille tout,
    Monsieur de Saint-Germain renverse tout,
    Monsieur de Malesherbes sait tout,
    Monsieur de Sartines doute de tout,
    Monsieur de Maurepas rit de tout.

       *       *       *       *       *

Les particuliers tirent par-ci par-l quelque douce vengeance des
atteintes que leurs fronts reoivent souvent de la part des grands. Le
prince de *** entrant un soir furtivement chez sa matresse, trouva le
chevalier de L. dans une place qu'il croyait avoir le droit exclusif
d'occuper, du moins avait-il fait des dpenses normes pour se
l'assurer. Mademoiselle G., chanteuse  l'Opra, aussi sensible 
l'agrable tournure du capitaine qu'aux hommages clatans du vieux
gnral, partageait galement ses faveurs entre eux. Le prince se retira
discrtement, et envoya cinq cents louis avec le cong; mais la belle
lui tenait au coeur, et quelque temps aprs, comme il se plaignait de
son inconduite devant Mlle Arnould, elle lui dit en souriant:
_Monseigneur, la sagesse d'une actrice n'est que l'art de bien fermer
les portes._

       *       *       *       *       *

Mlle Laprairie brilla quelque temps sur la scne lyrique, et depuis
l'homme en place jusqu' l'artisan, tout ressentit le pouvoir des yeux
de cette enchanteresse; elle avait puis chez l'abb Terray des gots
que le prince de Soubise se plut  cultiver. Ce seigneur magnifique lui
fit quitter l'Opra pour n'tre plus qu' lui; ensuite elle abandonna
l'amour pour se ranger sous les drapeaux de l'hymen, et Gardel l'an
devint son poux. Quelqu'un disait que cette Las ne serait pas plus
fidle  son mari qu'elle ne l'avait t  ses amans. Sophie rpondit:
_Cela peut tre; mais ce qui doit consoler un mari d'tre tromp par sa
femme, c'est qu'il reste toujours propritaire d'un bien-fonds dont les
autres n'ont que l'usufruit._

       *       *       *       *       *

D'Alembert tait btard de Mme de Tencin, comme Mlle Lespinasse
tait btarde du cardinal de Tencin. Identit d'origine et espce de
parent, premire cause des liaisons de ces deux personnages qui
s'taient connus chez Mme du Deffand, o Mlle Lespinasse avait
fait son apprentissage de bel esprit. Mlle Arnould, qui tenait aussi
bureau d'esprit, recevait souvent la visite de Marmontel. Un jour cet
acadmicien vantait avec chaleur Mlle Lespinasse.--_Vous en parlez en
amant_, lui dit Sophie.--On peut s'y tromper; l'amiti n'est-elle pas
la soeur de l'amour?--_Je le crois_, reprit-elle, _mais ce n'est pas du
mme lit_.

       *       *       *       *       *

On lui disait que M. ... tait tellement indolent et paresseux, qu'il ne
faisait absolument rien du matin au soir.--Et Madame, demanda quelqu'un,
agit-elle de mme?--_C'est la meilleure femme du monde_, rpondit
Sophie; _pour ne pas fatiguer son mari, elle se fait faire ses enfans
par d'autres_.

       *       *       *       *       *

Un officier aux gardes ayant pass une nuit laborieuse avec Mlle
Laguerre, racontait le lendemain au foyer tous les assauts que cette
amazone lui avait livrs sans avoir voulu lui faire aucun quartier.
_H! Monsieur_, lui dit Sophie, _vous deviez savoir que LA GUERRE et
LA PITI ne s'accordent point ensemble_.

       *       *       *       *       *

La marquise d'Aupy, connue par ses galanteries, avait donn un
rendez-vous nocturne au chevalier de C., nouvel adorateur de ses
charmes, lorsqu'un fcheux survint tout  coup, et troubla les plaisirs
qu'elle s'apprtait  goter. C'tait un ancien amant favoris, le comte
de V., mais qui tait presque oubli, parce que son amour durait depuis
huit grands jours. Les deux rivaux se rapprochrent en riant, et comme
aucun des deux ne voulait cder la place, la marquise, pour les mettre
d'accord, leur proposa de jouer ses bonts dans un cent de piquet. Ces
aimables rous trouvrent l'expdient unique, et le chevalier fit son
adversaire repic et capot. Mlle Arnould entendant raconter cette
aventure, s'cria: _Quelle prsence d'esprit! On m'avait bien dit que
cette femme-l ne perdait jamais LA CARTE._

       *       *       *       *       *

Elle dit un jour  M. Amelot,  l'occasion des troubles qui rgnaient 
l'Opra en 1776, et de la rigueur que ce ministre dployait: _Vous
devez savoir, Monseigneur, qu'il est plus ais de composer un parlement
qu'un opra_[67]_._

  [67] Apostrophe mortifiante pour monsieur Amelot, qui, tant intendant
  de Bourgogne lors des troubles de la magistrature en 1771, contribua 
  la destruction et reconstruction du parlement de Dijon.

       *       *       *       *       *

Quelqu'un mcontent de la perte d'un procs, dclamait contre les abus
qui assigent le temple de Thmis. _Ne trouvez-vous pas_, dit Sophie,
_que la justice ressemble  une vierge dguise; elle est sollicite par
le plaideur, tourmente par le procureur, cajole par l'avocat et
soutenue par le juge, qui finit par la violer_.

       *       *       *       *       *

On avait annonc au Thtre-Franais la comdie du _Misantrope_.
L'acteur qui devait en remplir le principal rle tomba malade, et la
pice fut remise. _Comment n'a-t-on pas song  Raucourt?_ dit Mlle
Arnould; _elle qui joue si bien le MISANTROPE_.

       *       *       *       *       *

Un ancien danseur de l'Opra, nomm _Hennequin_, fit la folie de se
jeter par la fentre d'un troisime tage, de dsespoir d'avoir t
tromp par une prtresse du thtre lyrique; ce n'est pas pardonnable 
un homme qui devait connatre les _us et coutumes_ de l'Opra. Sophie
dit  ce sujet: _De tous les SAUTS que j'ai vus, celui-l est le plus
fou._

       *       *       *       *       *

Il parut  l'Opra en 1777 une danseuse jeune et jolie, nomme Ccile.
Au talent le plus brillant elle joignait une taille, des grces, une
figure, une fracheur qui sduisaient tout. Les nombreux amateurs de
nouveauts taient fort empresss de savoir qui toucherait le coeur de
cette novice, et plus d'un richard marchanda ses prmices; mais cette
nymphe, plus tendre qu'intresse, donna pour rien  son matre G. un
bijou qui lui et valu des monceaux d'or. Cette charmante personne ayant
demand navement  Sophie ce qu'il fallait pour toujours plaire aux
hommes, celle-ci rpondit: _Douce humeur, douce peau et douce
haleine._

Toutes les filles[68] de l'Opra et d'ailleurs, instruites du bonheur
que Mlle Michelot, jolie figurante dans les ballets, avait eu de
plaire au comte d'Artois, envirent son bonheur; mais ce ne fut qu'une
simple passade, et la jolie danseuse eut le destin de la rose: elle
trouva ensuite d'illustres amans qui lui firent prouver le mme sort.
_Cette pauvre Michelot_, dit Sophie, _ressemble  ces vins dont tout le
monde veut goter, et dont personne ne veut faire son ordinaire_.

  [68] Pour tablir une hirarchie parmi les femmes attaches aux grands
  spectacles, on disait les _dames_ de la Comdie-Franaise, les
  _demoiselles_ de la Comdie-Italienne, et les _filles_ de l'Opra.

       *       *       *       *       *

Mlle Arnould voulut plusieurs fois quitter le thtre par boutade;
elle disait  ceux qui s'tonnaient que la gloire n'et plus de charmes
pour elle: _Quand on a pass les deux tiers de sa vie au grand jour, il
est sage de passer le reste  l'ombre._

       *       *       *       *       *

Mlle d'Eon de Beaumont fut un personnage extraordinaire: on la vit
successivement avocat, guerrier, ambassadeur et crivain politique. Ses
parens dsirant un fils, cachrent, dit-on, son sexe, la vtirent en
homme et lui en donnrent l'ducation. L'incertitude de son tat devint
le sujet d'un pari et d'un procs considrable, qui fut termin au banc
du roi, d'aprs les dclarations de Mlle d'Eon, qui s'avoua pour
femme. Elle vint  Paris en 1777, et parut  la cour en costume fminin,
avec la _croix_ de Saint-Louis. Quoi qu'il en soit, le sexe de la
chevalire d'Eon est encore un problme pour beaucoup d'incrdules.
Lorsque Sophie rencontrait cette amazone pare de sa dcoration, elle
disait en souriant: _Voici le mystre de la CROIX._

       *       *       *       *       *

Le comte de Maurepas[69], que Louis XVI rappela au ministre en montant
sur le trne, tait un grand amateur de jolies filles, et allait souvent
 l'Opra, comme le magasin de cette marchandise. La vieillesse ne lui
avait point t ce got-l, et les soucis du gouvernement lui rendaient
un tel plaisir encore plus ncessaire. Ce ministre aimait aussi beaucoup
les ouvrages graveleux, et M. Amelot, pour lui plaire, faisait, dit-on,
ramasser dans Paris toutes les chansons gaillardes et autres opuscules
de ce genre, que la licence des moeurs faisait clore. M. de Maurepas
disait un soir au foyer de l'Opra:--Dans ma jeunesse, quand on voulait
des femmes, il n'y avait qu' se baisser et en prendre.--_Mais
aujourd'hui, Monseigneur_, rpartit Sophie, _on n'en prend plus que
quand on se relve_.

  [69] En 1775 ce ministre tait  l'Opra la veille d'une meute. On fit
   ce sujet l'pigramme suivante:

    Monsieur le comte, on vous demande;
    Si vous ne mettez le hol
    Le peuple se rvoltera.
    --Dites au peuple qu'il attende;
    Il faut que j'aille  l'Opra.

       *       *       *       *       *

Mme de C. avait conserv dans un ge avanc une profonde sensibilit;
elle tait surtout trs indulgente pour les faiblesses de son sexe. Un
jour elle disait  ce sujet:--Quelle est la femme qui peut se vanter de
rsister  l'motion de ses sens et aux instances d'un homme qui lui
plat, runis  l'occasion? La plus vertueuse est celle  qui pour
cesser de l'tre, une de ces circonstances a manqu.--Mlle Arnould
applaudit beaucoup  ce discours, et dit en regardant Mme de C.:--_On
voit bien que l'Amour a pass par-l._

       *       *       *       *       *

Voltaire crivait de Ferney, le 9 novembre 1777: Vous avez vu ici le
mariage de M. de Florian, vous verriez aujourd'hui celui de M. le
marquis de Villette. Je dis marquis, parce qu'il a effectivement une
terre rige en marquisat par le roi pour lui, comme seigneur de sept
grosses paroisses, suivant les lois de l'ancienne chevalerie; il est, en
outre, possesseur de 40,000 cus de rentes; il partage tout cela avec
Mlle de Varicourt, qui demeure chez Mme Denis. La jeune personne
lui apporte en change dix-sept ans, de la naissance, des grces, de la
vertu, de la prudence; M. de Villette fait un excellent march.


Mlle de Varicourt tait fille d'un officier des gardes du corps peu 
l'aise et ayant douze enfans. Il tait question de la faire religieuse,
lorsqu'elle fit part  Voltaire de son fcheux destin. Le philosophe
bienfaisant obtint de la famille qu'elle viendrait passer quelque temps
 Ferney. La jeune personne s'y est si bien conduite, qu'elle y a acquis
le surnom de _Belle et Bonne_; ce qui dtermina le marquis de Villette 
lui faire sa fortune en l'pousant. Quelque temps aprs son mariage, il
demanda  Mlle Arnould ce qu'elle pensait de sa femme; elle
rpondit: _C'est une charmante dition de la Pucelle_[70]_._

  [70] M. Laus de Boissi tant chez Mme de Villette lors de sa premire
  grossesse, trouva sur la chemine un _Mathieu Lnsberg_. Ah! Madame,
  s'cria-t-il aussitt, voici une prophtie qui vous concerne, et il lut
  le quatrain suivant qu'il venait de composer, comme s'il l'et trouv
  dans l'almanach:

    De _Belle et Bonne_ il doit natre un enfant
    Qui recevra le surnom de sa mre:
    Il y joindra grce, esprit, enjouement;
    Car il faut bien qu'il tienne de son pre.

       *       *       *       *       *

Une mendiante enceinte portant  son cou deux enfans, implorait au coin
d'une rue la piti publique. Un vieux clibataire qui donnait le bras 
Mlle Arnould, trouva fort trange que cette femme s'occupt si
constamment de la propagation de sa pauvre espce. _Que voulez-vous_,
reprit Sophie, _ces malheureux n'ont souvent que cela pour souper_.

       *       *       *       *       *

Vestris dbuta le 18 septembre 1778[71],  l'ge de treize ans. Ce
clbre danseur est fils naturel de l'Italien Vestris et de Mlle
Allard, d'o lui vient le surnom de Vestr'Allard, que les Anglais lui
ont donn. Ce fut dans les coulisses que Mlle Allard accoucha. Cette
danseuse tant enceinte, faisait remarquer  ses camarades comme son
enfant remuait. _Excellent augure_, dit Sophie; _c'est un pas de ballet
qu'il rpte_.

  [71] Le jour de ce dbut son pre, le _diou de la danse_, vtu d'un
  riche habit de cour, l'pe au ct, le chapeau sous le bras, se
  prsenta avec son fils sur le bord de la scne, et, aprs avoir adress
  au parterre des paroles pleines de dignit sur la sublimit de son art
  et les nobles esprances que donnait l'auguste hritier de son nom, il
  se tourna d'un air imposant vers le jeune candidat, et lui dit: _Allons,
  mon fils, montrez votre talent au poublic; votre pre vous regarde._

       *       *       *       *       *

M. P. tait amoureux fou de Mlle Dorival; mais cette jolie danseuse
ne pouvait le souffrir. Il en fit faire le portrait qu'il plaa sur une
tabatire. Un jour il dit  quelques actrices:--H bien, Mesdemoiselles,
je possde enfin Dorival, et je la tiens dans ma poche.--_Il vaudrait
bien mieux_, rpartit Sophie, _que vous l'eussiez dans votre manche_.

       *       *       *       *       *

Le marquis de Bivre, surnomm le pre des calembours, dissertait un
jour avec elle sur les divers _esprits_, et il soutenait que ce mot
avait toujours besoin d'un commentaire.--Par exemple, disait-il,
l'_esprit devin_ des prophtes n'est point _l'esprit de sel_ des
railleurs; l'_esprit immonde_ des libertins n'est ni l'_esprit fort_
des crocheteurs, ni l'_esprit familier_ des valets, et le _bel esprit_
d'une savante est bien loin du _bon esprit_ d'une mnagre: _esprit_ est
donc un terme vague auquel chacun attache un diffrent _sens_.--_Je suis
de votre avis_, rpliqua Mlle Arnould; _car je connais des gens
d'esprit qui n'ont pas le sens commun_.

       *       *       *       *       *

M. Campan, valet de chambre de la reine, fit obtenir  M. de Vmes
l'administration gnrale de l'Opra. Le nouvel administrateur s'annona
par des rformes considrables; il fit graver sur la porte de son bureau
ces trois mots en lettres d'or: _Ordre_, _justice_ et _svrit_. Toutes
les nymphes de l'Opra se rcrirent contre cette affiche, et parvinrent
 faire rayer le mot _svrit_. Malgr son zle et son courage, M. de
Vmes ne put rformer un grand nombre d'abus sans dplaire aux grandes
puissances, sans rvolter contre lui tous les ordres de l'tat confi 
sa tutelle. On prsagea que son ministre ne serait pas de longue dure,
ce qui est arriv; et le peu d'gard qu'il eut aux principes reus et
aux anciens usages le fit surnommer par Mlle Arnould _le Turgot de
l'Opra_.

       *       *       *       *       *

Un fat se plaignait de la dpense qu'il tait oblig de faire pour
nourrir ses chevaux. Quelqu'un lui dit:--Au lieu d'avoir tant de btes
dans votre curie, que ne rservez-vous une partie de votre revenu pour
vous procurer la compagnie des gens d'esprit?--Mes chevaux me tranent,
rpondit le fat; et entre nous, les gens d'esprit...--_Les gens
d'esprit_, rpartit Sophie, _vous portent sur leurs paules_.

Pendant le dernier sjour que Voltaire fit  Paris en 1778[72], il alla
faire une visite  Mlle Arnould: on l'en avait prvenue, et pour
mieux fter le grand homme, elle rassembla une partie de sa famille.
Aussitt que Voltaire entra dans l'appartement, tous les enfans se
jetrent  son cou.--_Vous voulez m'embrasser_, leur dit-il, _et je n'ai
plus de visage_.--La conversation s'engagea, et le pote dit 
Sophie:--Ah! Mademoiselle, j'ai quatre-vingt-quatre ans, et j'ai fait
quatre-vingt-quatre sottises.--_Belle bagatelle_, reprit l'actrice;
_moi qui n'en ai pas quarante, j'en ai fait plus de mille_.

  [72] Voltaire tait log chez le marquis de Villette, qui, jouissant
  peut-tre avec trop de vanit du bonheur de montrer son hte  tout
  Paris, s'attira ce quatrain:

    Petit Villette, c'est en vain
    Que vous prtendez  la gloire;
    Vous ne serez jamais qu'un nain
    Qui montre un gant  la foire.

       *       *       *       *       *

Mlle Arnould avait une fille assez laide et fort rousse. Cet enfant
de l'amour ayant atteint l'ge de pubert sans avoir fait un faux pas,
un malin observa que sa couleur ne contribuait pas peu  la maintenir
sage. _Vous avez raison_, rpartit Sophie, _ma fille est comme Samson;
sa force est dans ses cheveux_.

       *       *       *       *       *

En 1778 Monvel fit dbuter au Thtre-Franais une demoiselle _Mars_,
qui pour un moment produisit le concours occasionn prcdemment par
Mlle Raucourt. Cette actrice tait doue d'une belle figure, d'une
taille haute et d'un bel organe, mais elle n'avait pas assez de talens
pour se soutenir sur la scne franaise. Un amateur engou de la
dbutante, fit faire son portrait par un artiste qui la peignit
extrmement ple. _O ciel!_ s'cria Sophie en le voyant, _est-ce qu'on
a peint MARS en carme?_

       *       *       *       *       *

Le mdecin Guibert de Prval dissertait sur les avantages de son art.
_Mon cher docteur_, lui dit-elle, _quand je vous vois traiter un
malade, il me semble voir un enfant qui mouche une chandelle_.

       *       *       *       *       *

Mlle Duplant, qui remplissait  l'Opra les rles  baguette, tait
d'une corpulence volumineuse; il se prsenta pour la doubler une actrice
de province qui avait une fort belle voix, mais dont la taille effile
contrastait singulirement avec celle de Mlle Duplant. Elle ne fut
pas reue, et Sophie dit plaisamment: _Si cette femme tient tant aux
rles  baguettes, que ne se fait-elle fuse volante._

       *       *       *       *       *

C'est aux Chinois que les Anglais doivent l'art de composer les jardins
paysagistes[73], nomms abusivement _jardins anglais_. Sophie alla
visiter dans sa nouveaut celui que M. Boutin avait fait construire, et
qui s'appelle maintenant _Tivoli_. En voyant la bizarrerie de tous les
objets qu'on y a rassembls, elle s'cria:--_On a mis ici la nature en
mascarade._--Mais remarquez donc cette jolie rivire.--_Oh! oui_,
reprit-elle, _cela ressemble  une rivire comme deux gouttes d'eau_.

  [73] La plus belle promenade d'Athnes s'appelait _le Cramique_, d'un
  mot grec qui signifie _tuile_, origine semblable  celle du plus beau
  jardin de Paris, qu'on nomme _les Tuileries_. On sait que le clbre
  Lentre en a dirig l'excution.

    Sur la forme d'un beau jardin
    Si le got devient incertain,
    Anglais, Chinois gardez le vtre;
    Car jamais vous n'aurez _Lentre_.

       *       *       *       *       *

Un jour qu'il y avait une grande runion au concert spirituel qui se
donnait aux Tuileries pendant la quinzaine de Pques, on fit passer les
musiciens dans la salle du conseil. _S'accorder dans une salle de
conseil_, dit Sophie, _c'est un vrai tour de page_.

       *       *       *       *       *

On lui demandait pourquoi Mlle V., son amie, avait quitt un certain
acteur qu'elle avait combl de ses bonts.--_Les hommes sont si
trompeurs_, rpondit-elle.--Cet amant semblait cependant la payer de
retour.--_Comme cela_, reprit Sophie; _il tait assez bien pour la
reprsentation, mais il manquait toujours aux rptitions_.

       *       *       *       *       *

On sait que Mlle R.[74] a pass pour avoir, comme la chevalire
d'Eon, un sexe fort quivoque. Un tranger se trouvant avec cette
actrice l'appelait _Madame_. Sophie qui l'entendit reprit aussitt:
_Dites MADEMOISELLE, ou plutt MONSIEUR._

  [74] Cette nymphe reut un jour ce madrigal:

    Pour te fter, belle R.,
    Que n'ai-je obtenu la puissance
    De changer vingt fois en un jour
    Et de sexe et de jouissance!
    Oui, je voudrais pour t'exprimer
    Jusqu' quel degr tu m'es chre,
    Etre jeune homme pour t'aimer,
    Et jeune fille pour te plaire.

Une jeune dbutante[75] qui passait pour un petit dragon de vertu, avait
appris un pas fort difficile qu'elle n'osait rpter en public: enfin
elle s'enhardit et russit compltement.--Ah! dit-elle en rentrant dans
la coulisse, que j'ai eu de peine  faire ce pas-l.--_Bah!_ reprit
Sophie, _il n'y a que le premier PAS qui cote_.

  [75] Barthe, dans ses Statuts pour l'Opra, adresse aux dbutantes
  l'article suivant:

        Pour toute jeune dbutante
        Qui veut entrer dans les ballets,
    Quatre examens au moins c'est la forme constante;
        Primo, le duc qui la prsente,
    Y compris l'intendant et les premiers valets:
    Ceux-ci prs de la nymphe ont droit de prsance;
        Secundo, nous, ses directeurs;
        Tertio, son matre de danse;
        Quarto, pas plus de trois acteurs.

Une courtisane nomme Dorval avait pous depuis peu le marquis
d'Aubard. Un soir que cette Las tait  l'Opra dans une parure
blouissante, quelqu'un demanda  Mlle Arnould qui tait cette grande
dame. _C'est une petite personne_, rpondit-elle, _qui s'est laiss
tomber d'un quatrime tage dans un carrosse sans se faire de mal_.

       *       *       *       *       *

La galanterie n'est gure connue qu'en France, o la mode qui influe sur
les moeurs fait consister la gloire d'un sexe dans ce qui fait la honte
de l'autre, dans la manie des bonnes fortunes; mais les coureurs de
ruelles font souvent des dupes. Sophie disait de M. L. qui affichait de
grandes prtentions en amour: _Cet homme n'a que le premier jet._

       *       *       *       *       *

Dugazon tait regard comme un excellent mime; c'tait un bouffon du
premier ordre sur la scne, et mme dans la socit; mais il avait le
dfaut de trop charger ses rles, et  force de vouloir faire rire il
manquait quelquefois son but. On demandait  Mlle Arnould ce qu'elle
pensait de cet acteur. _C'est un bon comdien_, rpondit-elle,
_plaisanterie  part_.

       *       *       *       *       *

Mlle Laguerre unissait souvent l'Amour et Bacchus, et rarement elle
montait sur le thtre sans avoir sabl quelques verres de Champagne. Le
lendemain d'une orgie qu'elle avait faite chez M. Haudry de Souci, riche
fermier gnral dont elle puisait la fortune, cette actrice dit  ses
camarades qu'elle avait bu de toutes sortes de vins. _Je gage_, reprit
Sophie, _que tu n'as jamais got celui de Constance_.

M. de Chalabre tait fils d'un joueur renomm. Le jeu avait fait passer
de pre en fils dans cette famille une assez belle fortune que les
faveurs de la cour accrurent encore. Mlle Arnould passant auprs
d'une terre que ce joueur venait d'acheter, quelqu'un lui en fit
remarquer l'habitation. _Oh! oh!_ dit-elle, _c'est bien fort pour un
chteau de CARTES_.

       *       *       *       *       *

Un jour qu'elle avait dploy dans un cercle brillant toutes les grces
de son esprit, une dame, connue par son amabilit, lui dit avec
enthousiasme:--Jamais, Mademoiselle, je n'ai entendu parler avec autant
de charmes.--_Madame n'est donc pas une femme qui s'coute?_
rpondit-elle.

       *       *       *       *       *

Voltaire, dans ses derniers jours, ne pouvait voir sans un violent
chagrin qu'on se permt  l'Opra d'estropier nos belles tragdies; il
entendait parler d'_Electre_; il tremblait pour _Alzire_, pour
_Smiramis_, pour _Tancrde_. _J'approuve fort M. de Voltaire_, dit
Sophie; _un bon pre doit craindre que ses enfans ne se gtent 
l'Opra_.

       *       *       *       *       *

Le comte de Merci Argenteau, ambassadeur d'Autriche, devint tellement
amoureux de Mlle Levasseur, qu'il lui acheta une baronnie de 25,000
liv. de rentes, lui fit construire un htel, et la combla de biens. Son
excellence voulut en 1779 la faire renoncer  l'Opra; mais l'amour de
son art l'empcha d'y consentir, et elle ne se retira qu'en 1788. Cette
actrice fut pendant quelques annes l'un des soutiens des ouvrages de
Gluck. Un jour que l'on donnait _Alceste_, un dtracteur de cette
nouveaut s'cria au second acte:--Ah! Rosalie, vous m'arrachez les
oreilles.--_Ah! Monsieur, quelle fortune_, rpliqua Sophie, _si c'tait
pour vous en donner d'autres_!

       *       *       *       *       *

M. de J. possdait en mme temps la feuille des bnfices et la maigre
G.[76]. Ce voluptueux prlat lui portait beaucoup d'intrt, et
partageait avec elle et une de ses nices le fruit de ses simonies.
Sophie disait de sa camarade G.: _Je ne conois pas comment ce petit
ver  soie n'est pas plus gras; il vit sur une si bonne FEUILLE!_

  [76] Un jour que cette danseuse jouait le rle de _Campaspe_ dans le
  ballet d'_Alexandre_, Favart lui adressa ces vers:

      Dans ce ballet, nouvelle Terpsichore,
      Vous prsentez  nos regards surpris
    La superbe Pallas, la sensible Cypris,
    La lgre Diane et la charmante Flore.
        Sous leurs diffrens attributs
    Tous les coeurs sont forcs de vous rendre les armes.
    Eh! le moyen de braver tant de charmes?
    Si l'on rsiste  Flore, on est pris par Vnus.

       *       *       *       *       *

Voltaire, peu de temps avant sa mort, voulant faire jouer sa tragdie
d'_Irne_, toute la troupe des comdiens franais alla chez lui. Le
pote dit  Mme Vestris qui devait remplir le rle principal:--Madame,
j'ai travaill pour vous cette nuit comme un jeune homme de vingt
ans.--Sophie Arnould, prsente  cette audience, reprit avec sa malice
ordinaire:--_Au moins, ce n'a pas t sans rature._

       *       *       *       *       *

Volange dbarrassa Mlle Laguerre d'une partie des dpouilles du duc
de Bouillon, et ce fut avec cet acteur forain qu'elle contracta le got
de dbauche qui l'entrana dans la tombe au milieu de son printemps. La
sant de cette actrice se trouvant drange par suite de ses nombreux
excs, tous ses amis dploraient sa triste situation. _Hlas!_ dit
Sophie, _c'est un si rude mtier que celui de LA GUERRE_.

       *       *       *       *       *

Plusieurs peintres avaient travaill  un portrait de saint Louis
destin pour les Invalides, et n'avaient pu y russir compltement. Lors
de l'exposition, Mlle Arnould dit: _Jamais le proverbe_ gueux comme
peintre _ne s'est mieux vrifi qu'aujourd'hui, car  dix ils n'ont pu
faire CINQ LOUIS_. (saint Louis.)

       *       *       *       *       *

Mlle Levasseur, veuve de J.-J. Rousseau, qui de sa servante tait
devenue sa femme[77], rentra dans son premier tat en pousant le nomm
_Montretout_, laquais du marquis de Girardin, seigneur d'Ermenonville,
chez lequel le philosophe s'tait retir. M. de Girardin fut indign de
la bassesse de cette femme, et tous les partisans de Jean-Jacques le
furent galement de lui avoir vu placer son affection dans une telle
compagne. _Pourquoi blmer le choix de cette veuve?_ dit Sophie; _elle
pouse un homme qui n'a rien de cach pour elle, et dans tous les tats
de la vie on aime mieux son gal que son matre_.

  [77] M. Lebegue de Presle, mdecin et ami de J.-J. Rousseau, tant all
  le voir  Ermenonville quelque temps avant sa mort, il le trouva montant
  pniblement de sa cave, et lui demanda pourquoi  son ge il ne confiait
  pas ce soin  Mme Rousseau? _Que voulez-vous?_ rpondit-il; _quand
  elle y va elle y reste_.

       *       *       *       *       *

Elle avait une affaire de chemine avec le ministre qui administrait le
dpartement de Paris. M. Thomas, charg d'arranger cela, lui
dit:--Mademoiselle, j'ai eu occasion de voir M. le duc de la Vrillire
et de l'entretenir de votre chemine. Je lui ai d'abord parl en
citoyen, ensuite en philosophe.--_Eh! Monsieur_, reprit-elle vivement,
_ce n'tait ni en citoyen ni en philosophe; c'tait en ramoneur qu'il
fallait lui parler_.

       *       *       *       *       *

Mlle Clophile quitta le thtre pour se livrer entirement aux
aventures galantes. Un mal d'aventure lui ayant enlev le palais de la
bouche, on le lui remplaa par une feuille d'or, ce qui la faisait
nasillonner d'une manire dsagrable. Cette disgrce la rendit sage;
elle donna dans les beaux-esprits et les philosophes. La Harpe devint
amoureux fou de cette nymphe[78]; il menait ses confrres chez elle, et
osa un jour l'introduire  l'Acadmie, o il la plaa parmi les femmes
les plus honntes. Cette courtisane avait des prtentions  l'esprit,
citait beaucoup et faisait souvent des _quiproquo_. Se trouvant dans un
cercle prs de Mlle Arnould, elle commit un anachronisme fort
ridicule. _H bien_, s'cria Sophie, _il y a cependant trente ans que
Mademoiselle tudie l'HISTOIRE_.

  [78] Ce pote, dans son enthousiasme, lui adressa une chanson remplie de
  grce et de sentiment. En voici un couplet:

    Quoiqu'Amour m'ait dans ses chanes
    Engag plus d'une fois,
    Quoiqu'Amour, malgr ses peines,
    M'ait fait adorer ses lois,
    Par une erreur trs facile
    Dans un coeur bien enflamm,
    Je crois, prs de Clophile,
    N'avoir pas encore aim.

       *       *       *       *       *

Mme M. avait, comme on le sait, les cheveux d'un blond fort
quivoque. Quelqu'un demanda  Mlle Arnould s'il tait vrai qu'un
certain lord ft amoureux de sa fille? _Je n'ai pas encore ou-dire_,
rpondit-elle, _qu'aucun Anglais ait fait la conqute de la toison
d'or_.

       *       *       *       *       *

Mlle Duplant tait une belle femme. Cette actrice, en jouant le rle
de _Circ_, avait appris  charmer les amans fortuns qui se
prsentaient. Sa cupidit lui ayant fait quitter le comte de D. pour un
riche boucher dont nous avons dj parl, quelqu'un s'tonna que cette
Las ne st pas distinguer un gentilhomme d'un homme de la plus vile
_espce_. _Chacun a son prix_, rpartit Sophie; _mais en fait d'espce,
un homme de quantit vaut mieux qu'un homme de qualit_.

       *       *       *       *       *

Son jockey tant revenu tout crott de faire une commission
presse:--_O diable t'es-tu donc mis?_ lui dit-elle.--Je courais si
fort que je suis tomb dans le ruisseau.--_Je ne t'avais pas dit_,
reprit-elle, _d'aller ventre  terre_.

       *       *       *       *       *

M. Moline fit reprsenter en 1780 une pastorale intitule _Laure et
Ptrarque_. Il se trouvait alors  l'Opra une figurante nomme _Laure_,
qui sortant de jouer dans cette pice se plaignit en rentrant au foyer
d'un grand mal de coeur. _Je gage_, dit Sophie, _que cette jeune fille
porte avec elle les OEuvres de Ptrarque_.

       *       *       *       *       *

Depuis longtemps M. de L. avait coutume de passer avec elle toutes ses
soires d'hiver. Un jour il voulait s'en excuser sous quelque prtexte;
mais ce fut en vain, et aprs maintes sollicitations auxquelles il ne
put rsister, elle finit par lui dire: _Mon cher comte, quand on a
brl des mmes feux, il faut cracher sur les mmes tisons._

       *       *       *       *       *

Lorsque Mlle G. tait la matresse de M. de J., on lui prsenta un
jeune abb en la priant de lui faire obtenir un bnfice. La prtresse
de Terpsichore demanda gravement:--_A-t-il des moeurs?_--Celui qui
rapportait cette anecdote ajouta:--La question de Mlle G. est
d'autant mieux fonde qu'elle connat _la morale_.--_Oui_, rpartit
Sophie, _comme les voleurs connaissent la marchausse_.

       *       *       *       *       *

Le marquis de Bivre djenant un jour chez elle, on servit un melon
auquel il reprocha d'avoir _les ples couleurs_. _N'en soyez point
surpris_, reprit Sophie, _c'est qu'il relve de COUCHE_.

       *       *       *       *       *

Un banquier fort sot personnage ayant obtenu  prix d'or les faveurs de
Mlle A., actrice des Italiens, tait dans une socit o se trouvait
Mlle Arnould. Notre Midas, en vantant toutes ses conqutes, parla
d'A., et dit que la belle l'avait _grandement log_. _Cela doit tre_,
reprit Sophie qui voulait venger sa camarade, _car elle m'a dit qu'elle
ne pensait pas que vous eussiez un si petit train_.

       *       *       *       *       *

Les premires reprsentations de _la Veuve du Malabar_[79] furent mal
accueillies; mais Le Mierre,  la faveur de quelques corrections, obtint
que cette _Veuve et ses reprises_, et elle reparut dans le monde avec
un peu plus d'clat. Comme le succs de cette pice tenait au
perfectionnement du _bcher_, Sophie dit: _Qu'entre la Veuve du Malabar
de 1770 et celle de 1780, il y avait la diffrence d'une falourde  une
voie de bois._

  [79] Un provincial venait d'arriver  Paris; son hte lui demanda s'il
  voulait voir _la Veuve du Malabar_.--_Ah! que nenni_, reprit-il; _je
  m'en tiendrai, s'il vous plat,  ma femme_.

       *       *       *       *       *

Barthe tait un auteur ptri d'amour-propre, et assez ignorant de tout
ce qui n'avait pas rapport au thtre et  la posie; c'tait presque un
second Poinsinet, qui prtait singulirement aux mystifications. Mlle
Arnould voulant s'en amuser forma un grand souper dont il tait; elle
avait donn le mot  Volange, que le rle de _Jeannot_ rendait alors
clbre. Ce farceur se fit annoncer sous le nom du _chevalier de
Mdicis_, qu'on dit  Barthe tre un btard de la maison de ce nom. Ce
seigneur parut le distinguer entre tous les convives, le prit  l'cart,
lui parla de tous ses ouvrages avec admiration; ce qui excita celle du
pote, auquel il proposa de faire un pome pique en l'honneur de sa
maison. Cette farce dura pendant tout le repas: enfin, au moment o
Barthe tait le plus enchant de l'Italien, la matresse de la maison
demanda un verre, et regardant le prtendu chevalier: _ ta sant,
Jeannot_. On peut juger combien Barthe fut dcontenanc; il devint le
plastron de mille quolibets, et _Jeannot_ ne fut pas des derniers  le
turlupiner.

       *       *       *       *       *

Un ancien musicien de l'Opra venait d'pouser une femme jeune et jolie.
Ce bon mari vantait sans cesse la fidlit de sa compagne. _Si cela
tait_, lui dit Sophie, _auriez-vous tant d'amis_?

       *       *       *       *       *

En 1780 un grand nombre d'amateurs dsirant conserver la mmoire des
cinq plus parfaites danseuses de l'Opra qui existaient alors,
sollicitrent le sieur Machy, sculpteur, d'en perptuer les traits. En
consquence il ouvrit une souscription. Mlle Guimard devait tre
reprsente en _Terpsichore_; Mlle Heynel en _nymphe_; Mlles
Allard et Peslin en _bacchantes_, et Mlle Thodore en _bergre_. Ces
statues tant principalement destines aux boudoirs et aux petits
rduits, devaient tre en _biscuit_ de huit pouces de hauteur. Un amant
de Mlle Heynel tant sur le point de retourner en Angleterre, Sophie
lui dit en riant: _J'espre, Monsieur, que vous ne vous embarquerez pas
sans BISCUIT._

       *       *       *       *       *

Le thtre de l'Opra fut dtruit pour la seconde fois le 8 juin 1781. A
peine le spectacle tait-il fini, que le sjour des grces et des
divinits, que tous ces palais, ces temples magnifiques, ces bosquets
enchanteurs devinrent tout  coup la proie des flammes. Un cruel
incendie consuma la salle; plusieurs personnes prirent; le feu dura
pendant huit jours. Le lendemain matin le peuple regardait les affreux
ravages du feu avec un visage constern. Bientt une voiture charge de
costumes chapps aux flammes traversa la place du Palais-Royal. Un
crocheteur s'avisa de mettre sur sa tte un casque qu'il trouva sous sa
main; il se couvrit ensuite d'un manteau de pourpre. Debout sur la
charrette, comme un vainqueur qui fait son entre dans un char de
triomphe, il attira les regards du public, dont la tristesse se changea
tout  coup en clats de rire. Voil le chagrin du Franais. Quelques
jours aprs il y eut des toffes couleur de feu d'Opra. Mlle Arnould
voyant ses camarades se dsoler de la perte qu'ils prouvaient, leur dit
en soupirant: _Hlas! mes amis, ne sommes-nous pas tous condamns au
FEU?_

       *       *       *       *       *

A la seconde reprsentation d'_Iphignie en Tauride_ (en janvier 1781),
Mlle Laguerre qui en remplissait le principal rle tait ivre[80],
mais ivre au point de chanceler sur la scne et de se rendre fort
incommode  toutes les prtresses empresses de la soutenir. Tous les
secours qui pouvaient dissiper promptement les vapeurs qui offusquaient
encore le cerveau de la princesse lui furent administrs dans
l'intervalle du second acte, et la mirent en tat de chanter avec plus
de dcence dans les deux derniers. Quelqu'un ayant demand si cette
actrice jouait Iphignie en Aulide ou en Tauride: _Non, Monsieur_,
rpondit Sophie, _c'est Iphignie en Champagne_.

  [80] On lui adressa le lendemain ce _madrigal_:

    Vous chantez comme une syrne,
    Vous buvez autant que Silne,
    Et vous aimez mieux que Cypris;
    Des plaisirs vous tes la reine:
    Partout vous remportez le prix,
    A la table, au lit, sur la scne.

       *       *       *       *       *

M*** dbuta au Thtre-Franais en 1770; il fut le contemporain de
_Lekain_, de _Brisard_, de _Prville_, et son nom s'associe
naturellement  ces noms clbres. Cet acteur a produit plusieurs
ouvrages dramatiques qui ont joui d'un grand succs; mais sa moralit ne
rpondait pas  ses talens. Accus d'un pch que les dames ne
pardonnent pas, il se rfugia en Sude o il fut bien accueilli du roi
qui lui fit une pension de 20,000 liv. pour tre son lecteur et l'un
des premiers comdiens de sa capitale. Sa fuite ayant eu lieu  l'poque
de l'embrasement de l'Opra: _Je ne suis point surprise du dpart de
M***_, dit Mlle Arnould; _voil tant d'incendies; le pauvre garon a
craint la brlure_.

       *       *       *       *       *

Mlle Lefvre[81], seconde femme de Dugazon, dbuta  la
Comdie-Italienne le 19 juin 1777 par le rle de Pauline dans _le
Sylvain_; elle se montra l'mule de Mme Favart, marcha de prs sur
ses traces, et comme elle contribua au succs de plusieurs ouvrages
dramatiques; _Nina_ ou _la Folle par amour_ fut son triomphe. Sa beaut
compromit plus d'une fois sa vertu, et son mari tait le premier  la
dcrier. _Cet homme est bien inconsquent_, disait Sophie; _il peut
penser de sa femme tout ce qu'il voudra, mais il ne faut pas en dgoter
les autres_.

  [81] Cette actrice tant all jouer  Amiens, un jeune homme lui offrit
  son coeur et vingt-cinq louis; elle le toise avec dignit et lui dit
  d'un ton imposant: _Jeune homme, gardez votre hommage et vos vingt-cinq
  louis; si vous me plaisiez je vous en donnerais cent._

       *       *       *       *       *

Mlle Thodore ne se dtermina  danser sur le thtre que par
complaisance pour son matre Lany, jaloux de prouver au public qu'il
tait en tat de transmettre son talent. Cette charmante personne
nourrissait son esprit des ouvrages de J.-J. Rousseau, et lorsqu'elle
entra  l'Opra, elle crivit  ce philosophe austre pour lui demander
des instructions sur la manire de s'y conduire. Jean-Jacques fut
flatt d'un pareil hommage, et ne ddaigna pas de rpondre  sa lettre.
Sophie qui avait peu de confiance dans cette belle affiche, et qui ne
croyait pas qu'on pt tre sage et danser  l'Opra, dit  quelqu'un qui
prnait Mlle Thodore: _Ne voyez-vous pas qu'elle veut arriver au
vice par le chemin de la vertu?_

       *       *       *       *       *

M. Blanchard, qui depuis est devenu un clbre aronaute, annona au
mois d'aot 1782 qu'il naviguerait dans les airs au moyen d'un bateau
volant. Ce projet rappela la folie de M. Desforges, chanoine d'Etampes,
qui, voulant aussi traverser les airs en cabriolet, se cassa le cou dans
son jardin, et celle du marquis de Baqueville qui, de son htel de la
rue de Baune, au moyen de deux ailes  ressorts, alla tomber sur un des
bateaux qui couvrent la Seine, en se brisant les os. Ces essais
malheureux ne dgotrent point M. Blanchard, qui fit insrer dans les
Petites-Affiches une lettre assez platement crite sur les rsultats de
son exprience. Mlle Arnould dit  ce sujet: _Avec cet esprit-l, M.
Blanchard[82] s'ennuiera bien en l'air._

  [82] Cet aronaute ayant fait en 1784 une ascension malheureuse, on
  chanta le couplet suivant, qu'on pourrait appliquer  plusieurs de ses
  confrres:

    Au champ de Mars il s'enrla,
    Au champ voisin il resta l,
    Beaucoup d'argent il ramassa,
      _Sic itur ad astra_.

       *       *       *       *       *

Un danseur  l'Opra ayant t trouv couch avec une soeur du couvent
de Saint-Mand, cette religieuse fut conduite dans une maison de force,
et son amant au Fort-l'Evque. Cette soeur avait t femme de chambre de
Mme Dubarri, lui avait donn de la jalousie, et avait t oblige de
prendre le voile pour se soustraire  la vengeance de sa matresse.
Lorsque Sophie apprit son incartade, elle dit: _J'ai toujours pens que
cette fille ne serait qu'une soeur CONVERSE._

       *       *       *       *       *

Le pote Barthe, dont nous avons dj parl, avait autant de ridicules
que d'esprit, et l'on s'amusait souvent  ses dpens. Un jour qu'il se
fchait des pigrammes qu'on lui lanait: _Calmez-vous_, lui dit
Mlle Arnould; _ne savez-vous pas que ce n'est qu'aux arbres  fruit
que les vauriens jettent des pierres_.

Elle avait un petit chien auquel elle tait fort attache; il tomba
malade; on le porta chez le fameux _Mesmer_[83], qui magntisa l'animal.
Le malade prouva la crise la plus favorable; il gurit. On le rapporte
 sa matresse, qui donne gament un certificat de gurison; mais le
lendemain le chien meurt. _Au moins_, dit Sophie, _je n'ai rien  me
reprocher; le pauvre animal est mort en parfaite sant_.

  [83] Un anti-mesmeriste fit alors circuler cette pigramme:

          Le magntisme est aux abois;
          La Facult, l'Acadmie
          L'ont condamn tout d'une voix,
          Et mme couvert d'infamie.
    Aprs ce jugement bien sage et bien lgal,
          Si quelqu'esprit original
          Persiste encor dans son dlire,
          Il sera permis de lui dire:
          Crois au magntisme.... animal.

Mlle L***, de la Comdie-Franaise, tait entretenue par M. Landry,
receveur gnral des finances, qui lui prodiguait l'argent avec un luxe
digne de sa qualit. Ce financier la quitta, quoiqu'il en et des
enfans, et pousa une autre courtisane. Un tel abandon donna de l'humeur
 la charmante L*** dont la sant priclitait depuis longtemps. Dgote
des vains plaisirs de ce monde, elle devint l'dification du public, et
ne joua pas moins bien le rle de dvote que celui de soubrette. Mlle
Arnould, apprenant que cette nophyte voulait aller vivre dans un
couvent, s'cria: _Oh! la friponne; elle s'est fait sainte en apprenant
que Jsus s'est fait homme._

       *       *       *       *       *

M. G..., fils d'un avocat de Bordeaux, vint  Paris en 1782; il tait
dou de l'organe le plus beau et le plus merveilleux. Il contrefaisait,
 s'y tromper, toutes les voix des acteurs et des actrices, tous les
instrumens d'un orchestre;  lui seul il excutait un opra: ce talent
unique l'eut bientt faufil parmi les filles du haut style; c'tait 
qui l'aurait. Quand il eut chant, dans l'oratorio d'Haydn, le rle
d'_Uriel_, Sophie dit: _Je n'avais pas besoin de le voir ici pour
savoir qu'il chantait comme un ANGE._[84]

  [84] Un amateur qui avait admir aux concerts de Feydeau les talens de
  M. G., observait qu'il n'avait cependant qu'un petit filet de
  voix.--Tudieu! reprit quelqu'un qui pendant la romance avait valu la
  recette, vous appelez cela un _petit filet_, qui pche huit mille francs
  dans la poche des Parisiens!

Ds que le drame d'_Henriette_ et t jou, la critique ne respecta ni
le sexe ni les gots de l'auteur. Quelqu'un dit alors que Mlle R...
employait mal sa langue. _Certainement_, ajouta Sophie, _car souvent
elle se sert du fminin au lieu du masculin_.

       *       *       *       *       *

Mlle Aurore, lve de l'Acadmie royale de Musique, aimait la
littrature et les beaux-arts. Voulant perfectionner ses talens, elle
s'adressa  Mlle R..., et rclama sa bienveillance par des vers assez
bien faits. Les gots de cette actrice lui ayant dplu, elle se tourna
du ct de Mlle Arnould, et lui proposa de la guider dans la carrire
du thtre. Celle-ci y consentit; mais trouvant cette jeune personne
plus sage qu'elle ne le pensait, elle lui dit: _Prends-y garde_, ma
chre amie, _Dieu a maudit un figuier prcisment parce qu'il
ressemblait  une vierge_.

       *       *       *       *       *

Le comte de L..., connu pour avoir t l'un des plus aimables seigneurs
de l'ancienne cour, avait dans le caractre un fond de bizarrerie qui le
rendait quelquefois difficile  vivre. Tour  tour caressant et brusque,
tendre et grondeur, jaloux et volage, il voulait rgner en matre sur le
coeur de ses matresses. Sa libralit seule excusait ses dfauts, et
l'on sait que l'inconstance de ses gots puisa son immense fortune.
Sophie lui fut toujours attache, et dans le calme de l'ge mr elle
regrettait encore le temps orageux de ses premires amours. Elle en
causait un jour avec Rulhires; et, lui racontant les fureurs de son
premier amant, elle ajouta avec une navet charmante: _Ah! c'tait le
bon temps; j'tais bien malheureuse._

       *       *       *       *       *

En 1782 le prince de Gumen, grand chambellan de France, fit une
faillite d'environ vingt-cinq millions[85]; ce fut une dsolation
gnrale dans tout Paris, tant le nombre des cranciers tait
considrable. Mlle Arnould y perdit trente mille francs. Un de ses
amis dplorait ce fcheux vnement: _Hlas!_ dit-elle, _ce qui vient
de la flte retourne au tambour_.

  [85] Le jeune Vestris ayant fait  son pre des mmoires effrayans, il
  fit venir cet enfant prodigue, et,  la suite d'une longue rprimande,
  il lui dit gravement qu'_il ne voulait pas de Gumen dans sa famille_.

Mlle Duplant avait un fils qu'elle aimait tendrement: elle cda mme
 cet enfant de l'amour, par acte devant notaire, une petite terre
qu'elle possdait depuis plusieurs annes. Cette bonne mre tmoignait
un jour l'intention de faire lever son fils au sein de sa famille. _En
ce cas_, lui dit Mlle Arnould, _il faut l'envoyer au collge des
Quatre-Nations_.

       *       *       *       *       *

Rien n'tait moins difiant que d'entendre au Concert spirituel chanter
Mlles Saint-Huberti et Girardin, qui, dans le costume le plus
voluptueux, la gorge mi-nue, les yeux en coulisse, rcitaient avec des
prtentions rotiques une paraphrase des psaumes de David. Toute la
troupe lyrique tait sur le mme ton. Sophie apercevant un jour Mlle
Dubuisson, chanteuse des choeurs, environne d'une compagnie
d'officiers aux gardes qui tour  tour l'agaaient: _Cette petite fera
son chemin_, dit-elle  quelqu'un; _voyez comme elle se pousse dans
l'pe_.

       *       *       *       *       *

Elle racontait fort plaisamment la confession de Mlle Laguerre, et
disait que cette pcheresse pleurant comme une Madeleine aux pieds de
son directeur, avouait avec componction qu'elle avait ruin un vque,
ce qui la tourmentait infiniment. _Manger le bien de l'Eglise_,
s'criait-elle! _Dieu ne me le pardonnera jamais._ Elle nomma ensuite
un financier qu'elle avait dvor: _Ah! pour celui-l je ne saurais
m'en confesser, car c'est la meilleure action que j'aie pu faire._

       *       *       *       *       *

Beaumarchais passa quatre ans  combattre les obstacles sans cesse
renaissans qu'on mettait  recevoir le _Mariage de Figaro_. Le jour de
la premire reprsentation de cette pice (27 avril 1784), la critique
la menaait d'une chute prochaine. _Oui_, dit Mlle Arnould, _c'est
une pice qui tombera.......... quarante fois de suite_. Cette
prdiction a t plus que ralise, car le _Mariage de Figaro_ a eu plus
de cent reprsentations conscutives.

       *       *       *       *       *

Mme B. de S., ci-devant C. de G.[86], philosophe comme un docteur,
savante comme un bel-esprit, donnait par got dans les sciences, et par
dlassement dans la galanterie. Un jour La Harpe vantait l'rudition
d'un ouvrage qu'elle venait de publier. _Comment cette femme ne
serait-elle pas profonde_, dit Sophie, _il y a quinze ans qu'elle fait
son cours d'humanits_.

  [86] A MADAME DE G.,

    AUTEUR DE MILLE ET UN OUVRAGES.

    Vous avez la fureur d'crire,
    Et rien ne peut la rprimer;
    Mais avant de vous faire lire
    Tchez de vous faire estimer.

          A. D.

       *       *       *       *       *

Le comte de R... tait fils d'un cabaretier de _Bagnols_, en Languedoc;
on l'a souvent attaqu sur sa naissance et son comt, et il n'a jamais
rpondu. Un jour qu'il avait reu une pigramme extrmement mordante, il
dit au foyer de l'Opra qu'il rouerait de coups l'auteur de ce brlot.
Mlle Arnould dit tout bas  quelqu'un: _Appaisez donc R...., et
recommandez-lui de faire comme son pre, qui mettait de l'eau dans son
vin._

Le 16 juillet 1784 le roi de Sude tant  l'Opra avec la reine Sa
Majest voulut faire voir  cet illustre tranger les talens du jeune
Vestris[87], qu'il n'avait point encore vu, parce que ce danseur
arrivait de Londres. Elle lui fit dire de danser; il rpond qu'il ne le
peut pas, qu'il a mal au pied. Comme la reine savait que ce n'tait
qu'un prtexte, elle lui envoie un second message par lequel elle _l'en
prie_. Sa prire n'eut pas plus d'effet que son ordre. Le lendemain il
fut conduit  l'htel de la Force. Le pre Vestris ayant appris
l'insolence de son fils, lui tmoigna son indignation. _Comment_, lui
dit-il, _la reine de France fait son devoir, elle te prie de danser, et
tu ne fais pas le tien! je t'terai mon nom_. Ce propos singulier, mais
digne du personnage, surprit beaucoup moins que l'action du fils. Sophie
dit  ce sujet: _Ces gens-l prouvent bien qu'ils ont l'esprit aux
talons._

  [87] En 1779 ce petit mutin n'ayant absolument pas voulu doubler son
  pre dans un des derniers ballets d'_Armide_, reut l'ordre de se rendre
  au Fort-l'Evque. Rien de plus pathtique que les adieux du pre et du
  fils: _Allez_, lui dit le _diou_ de la danse, _allez, mon fils; voil le
  plus beau jour de votre vie_. _Prenez mon carrosse et demandez
  l'appartement de mon ami le roi de Pologne; je paierai tout._

       *       *       *       *       *

Beaumarchais voulant accrotre la vogue dont il jouissait, proposa une
institution patriotique en faveur des pauvres mres nourrices dont il se
dclarait le chef. La lettre contenant ses ides  ce sujet fut insre
dans le Journal de Paris, mais ne produisit point l'enthousiasme dont
il s'tait flatt. Pour exciter l'mulation des personnes gnreuses, il
annona quelques jours aprs que la cinquantime reprsentation de son
_Figaro_ serait donne au profit des pauvres mres. Au jour marqu il se
trouva  la cinquantime reprsentation du _Mariage de Figaro_
presqu'autant de monde qu' la premire. _Voyez_, dit Sophie, _comme
cet auteur sait allier le bien et le mal; il donne du lait  l'enfance
et du poison  la jeunesse_.

       *       *       *       *       *

On attendait  Paris en 1786 un prince indien qui voyageait, disait-on,
avec un quarteron de femmes.--Que dira M. l'archevque, observa
quelqu'un, souffrira-t-il un tel scandale? Les moeurs seront blesses si
l'on permet que cet tranger conserve son srail; et puis, il faut
qu'il se fasse chrtien.--_Oh mon Dieu!_ dit Mlle Arnould, _il n'a
qu' embrasser notre religion, on lui passera toutes les filles de
l'Opra_.

       *       *       *       *       *

On peut regarder la fameuse affaire du collier comme le premier acte de
la rvolution franaise. Le cardinal de Rohan fut un des acteurs
malheureux de cette singulire pice qu'on regardait alors comme un
Conte des mille et une Nuits. Sophie dit aprs avoir lu le mmoire de
cet illustre accus: _Le cardinal n'est pas franc du COLLIER._

       *       *       *       *       *

Mlle Olivier tait la matresse de Dazincourt lorsqu'elle mourut en
couche ge de vingt-trois ans. Ce ne sont pas seulement les charmes de
sa figure qui l'ont fait regretter, c'est l'galit de son caractre,
la douceur de ses moeurs, sa gaiet franche et spirituelle: on se
rappelle avec quel succs elle a tabli le rle de _Chrubin_ dans la
_Folle Journe_, et comme elle imitait la tendre Gaussin dans celui
d'_Elonore_ de l'_Ecole des Mres_. Mlle Arnould disait en citant
cette jeune actrice, qui n'tait point vnale, n'coutait que son coeur
et restait fidle  l'objet de son choix: _C'est une personne charmante
qui vit le plus honntement possible hors du mariage et du clibat._

       *       *       *       *       *

Un jeune homme vivement pris d'une actrice, press par ses parens de
quitter Paris, et ne voulant ni s'loigner de sa matresse ni dsobir 
son pre, s'avisa d'un expdient singulier; il prit un pistolet et se
pera le bras; cette blessure le retint ncessairement  Paris.--Voil,
dit une femme, ce qui s'appelle bien aimer!--_Oui_, reprit Sophie,
_c'est aimer  la folie, et alors on mrite les petites-maisons_.

       *       *       *       *       *

Beaumarchais offrit un compos de singularits, mme dans un sicle o
tant de choses ont t singulires; il parvint  une trs grande fortune
sans possder aucune place; il fit de grandes entreprises de commerce en
vivant en homme du monde; il eut au thtre des succs sans exemple avec
des ouvrages du second ordre; il obtint la plus grande clbrit par des
procs qui avec tout autre que lui seraient demeurs aussi obscurs
qu'ils taient ridicules; enfin cet homme original a russi dans
presque tout ce qu'il a entrepris. Un bonheur aussi constant a fait dire
 Mlle Arnould: _Beaumarchais sera pendu; mais la corde
cassera[88]._

  [88] En 1774 Caron de Beaumarchais ayant perdu un procs port au
  parlement Maupeou, on adressa  ses juges le quatrain suivant:

          O vous, qui lancez le tonnerre,
          Quand vous descendrez chez Pluton,
          Prenez votre chemin par terre;
    Vous seriez mal mens dans la barque  _Caron_.

       *       *       *       *       *

On sait que R. avait usurp le titre de _comte_ comme Pezai celui de
_marquis_. Ce littrateur ayant lanc une pigramme contre Mlle
Arnould, elle se trouva quelque temps aprs dans un cercle o aprs
avoir vant l'esprit de R. on parla de sa maison, qu'un savant
gnalogiste, M. de Varoquier de Mricourt de Lamotte de Combles,
prtendait originaire d'Italie. _Bah!_ dit-elle, _c'est un COMTE pour
rire que l'on nous fait l_.

       *       *       *       *       *

Pendant le cours d'une discussion politique o l'on s'puisait devant
elle en projets sur le bien, sur le bonheur public, grands mots qui
revenaient sans cesse  la bouche des interlocuteurs, survient M. L.,
amateur passionn des arts. _Que vous arrivez  propos_, lui dit-elle;
_on agite ici la question du beau idal; je compte sur votre avis_.

       *       *       *       *       *

Elle tait  l'assemble nationale le jour qu'on arrta la vente des
biens ecclsiastiques. Ce dcret excita, comme cela se devait, des
rclamations bruyantes; chaque membre du clerg se levait et changeait
de place  chaque instant. Mlle Arnould, impatiente de ce brouhaha,
dit  quelques abbs: _Messieurs, on veut vous raser; mais si vous
remuez tant vous vous ferez couper._

       *       *       *       *       *

Une femme galante dissertant sur la politique, disait que la
constitution anglaise tait celle qui lui plaisait le plus. _C'est sans
doute_, rpartit Sophie, _ cause de l'_habeas corpus.

       *       *       *       *       *

Lorsqu'on proposa dans l'assemble constituante de charger les
magistrats civils de quelques fonctions religieuses exerces par les
prtres, elle dit: _Je ne serais pas fche que l'on supprimt le
baptme; du moins tout ne se ferait pas par compre et par commre._

On lisait devant elle un ouvrage sur la rvolution, lequel ne paraissait
pas lui inspirer beaucoup d'intrt. Son lecteur qui s'apercevait que le
sommeil la gagnait, crut  propos d'lever la voix. Il en tait  un
passage  peu prs ainsi conu: _Toute la France n'tait alors qu'une
vaste Bastille._ _Oh! cela est bien vrai_, dit-elle aussitt en
l'interrompant et feignant de revenir d'une sorte d'assoupissement,
_cela est bien vrai, un vaste jeu de quilles_.

       *       *       *       *       *

Mlle Saint-Huberti, en paraissant  l'Opra, causa une rvolution
dans l'art du chant: on n'avait point encore vu d'exemple d'une
dclamation aussi noble et d'une sensibilit aussi touchante; elle
quitta le thtre jeune encore, et aprs avoir t la matresse du
marquis de Louvois et de plusieurs autres, elle devint l'pouse du comte
d'Entraigues, membre de l'assemble constituante; ce qui fit dire 
Mlle Arnould que ce reprsentant _avait chang le frontispice d'un
livre qui avait eu beaucoup de vogue_.

       *       *       *       *       *

Il fut ordonn en 1793 que chaque individu afficht sur sa porte son
nom, son ge et sa profession. Sophie Arnould subit la loi commune, mais
elle ne mit que quarante-trois ans, quoiqu'elle et deux lustres de
plus.--Je crois que vous trichez, lui dit un de ses amis, car tout le
monde vous donne cinquante ans.--_Il se peut qu'on me les donne_,
reprit-elle, _mais je ne les prends pas_.

       *       *       *       *       *

Alexandrine Arnould faisant mauvais mnage avec M. A. M., le quitta et
vint demeurer chez sa mre  Luzarches; elle y fit connaissance d'un
nomm la N***, fils du matre de poste de l'endroit, et trouvant sans
doute dans cet amant les qualits qu'elle dsirait dans un mari, elle
divora pour l'pouser. Sophie blma beaucoup l'inconduite de sa fille,
et rpondit  quelqu'un qui voulait l'excuser: _Une telle union me
parat un scandale; le divorce n'est que le sacrement de
l'adultre._[89]

  [89] M. Bourgueil a fait sur ce trait le quatrain suivant:

    L'autre soir du divorce on causait entre amis;
    Chacun de cette loi parlait  sa manire.
    Cette loi, dit Chlo, moi je la dfinis
            Le sacrement de l'adultre.

Un pote disait qu'il tait fort difficile d'improviser en franais,
parce que cette langue a beaucoup de mots qui n'ont point leurs
semblables pour la rime. Tel est le mot _peuple_, par exemple. _Ah!_
reprit-elle, _je savais bien que le peuple n'a ni rime ni raison_.

       *       *       *       *       *

Elle s'informait de la sant d'un riche fournisseur de sa
connaissance.--Il est all prendre les eaux de Barrge,
rpondit-on.--_Je le reconnais bien l_, dit-elle; _il faut toujours
qu'il prenne quelque chose_.

       *       *       *       *       *

La disette tait si grande en 1795, que le peuple de Paris fut rduit 
de faibles rations de pain. On chantait alors dans tous les spectacles
_le Rveil du Peuple_. Un jour qu' l'Opra on demandait  grands cris
_le Rveil du Peuple_, elle dit tout bas  un de ses amis qui criait
comme les autres: _Ne l'veillez pas; qui dort dne._

       *       *       *       *       *

On parlait devant elle d'un particulier qui  une poque assez
rapproche avait donn dans tous les excs des niveleurs, et fini par
amasser une fortune considrable; ce qui fit dire  l'un des assistans
avec l'accent de l'indignation:--_Est-il permis, grands dieux! qu'un tel
homme prospre._--Sophie rpartit aussitt par cet autre vers:

  Le bonheur des mchans comme un torrent s'coule!

       *       *       *       *       *

Un dput ayant prononc, au conseil des cinq-cents, un discours en
faveur des enfans ns hors du mariage, quelqu'un marqua son tonnement
de voir les btards aussi bien traits que les enfans lgitimes.
_C'est cependant assez naturel_, reprit-elle, _car maintenant rien
n'est plus lgitime que tout ce qui ne l'est pas du tout_.

       *       *       *       *       *

M. B. tait fataliste par systme. Il avait envie de se marier, et il
prtendait possder l'art de rendre une femme fidle. Un jour qu'il
faisait confidence de son secret  Mlle Arnould, il ajouta:--Je suis
sr de n'tre jamais cocu.--_Ce que vous dites est fort bon_,
reprit-elle, _mais la destine_!

       *       *       *       *       *

Un nouveau parvenu tait au spectacle prs de M. R., son ancien ami,
qu'il feignait de ne pas apercevoir. M. R., citant cette rencontre 
Mlle Arnould, dit en gmissant:--Quel changement! il n'a pas eu l'air
de me reconnatre.--_Je le crois bien_, rpartit-elle, _il ne se
reconnat pas lui-mme_.

       *       *       *       *       *

Une ancienne actrice de l'Opra voulant rclamer sa pension d'mrite,
fit une ptition qu'elle comptait prsenter au ministre de l'intrieur:
elle consulta Mlle Arnould sur le style de cette pice, qui
commenait ainsi: _Monseigneur, je chantais autrefois..._--Sophie
l'interrompt en disant: _Cela ne vaut rien; si vous dites que VOUS
CHANTIEZ AUTREFOIS, on vous rpondra: H BIEN! DANSEZ MAINTENANT._

       *       *       *       *       *

Elle dissertait avec un membre de l'Institut sur le nouveau systme des
poids et mesures; elle en approuvait l'uniformit, mais elle en blmait
les dnominations. _On aura beau faire_, disait-elle, _les hommes
auront toujours deux poids et deux mesures_. Puis, prenant son ton
plaisant, elle ajouta: _Cette nomenclature scientifique ne pourra
jamais se loger dans la tte des femmes: elles aimeront bien le
CENTIMTRE, mais comment leur parler de STRE._ (de s' taire.)

       *       *       *       *       *

Elle se lia dans le cours de la rvolution avec l'abb Lemonnier, ancien
chapelain de la Sainte-Chapelle de Paris; il tait vraiment curieux
d'entendre converser cette femme spirituelle avec cet ingnieux
fabuliste; tous deux semblaient rajeunir par les grces de l'esprit;
leur conversation tait une jote continuelle de bons mots et de
saillies piquantes. Elle disait que _de tous les gens A FABLES_
(affables) _qu'elle avait connus, l'abb Lemonnier tait le plus
aimable_.

Quoiqu'elle et vcu dans sa jeunesse au milieu des plus brillans lves
de Terpsichore, elle n'eut jamais aucun got pour la danse. _A quoi
sert_, disait-elle, _de savoir danser si ce talent multiplie les FAUX
PAS_? Elle tait souvent entoure de potes, la posie lui offrait mme
des charmes, et jamais elle n'a pu composer un seul vers. Elle disait
plaisamment  ce sujet: _Si dans ma vie j'ai fait quelques vers, il ne
me sont pas sortis de la tte._

       *       *       *       *       *

Pendant longtemps Sophie vit natre autour d'elle tous les agrmens que
procure l'opulence: l'indpendance tait  ses yeux le premier des
biens; et elle refusa plusieurs partis qui eussent pu sduire son
ambition si elle n'et mis les plaisirs du coeur au-dessus des calculs
de l'intrt[90]. Son me voluptueuse considrait _l'amour comme le plus
agrable pisode du roman de la vie, et l'hymen comme l'teignoir de
l'amour_.

  [90] M. Bertin, trsorier des parties casuelles, avait voulu l'pouser;
  mais elle refusa sa main par attachement pour le comte de L.

       *       *       *       *       *

Elle conserva dans ses dernires annes tout le feu de ses beaux yeux,
au point qu'on pouvait y lire toute son histoire; et malgr une maladie
cruelle qui la faisait beaucoup souffrir, son esprit montra toujours le
mme enjouement. On la flicitait de possder encore cet heureux don de
la nature. _Hlas!_ dit-elle, _tout passe avec l'ge, une vieille femme
n'est plus qu'une VIELLE organise_.

Le 22 octobre 1802, peu d'heures avant de mourir, elle disait au cur de
Saint-Germain-l'Auxerrois qui lui avait administr tous les sacremens:
_Je suis comme Madeleine, beaucoup de pchs me seront remis, parce que
j'ai beaucoup aim._

       *       *       *       *       *

Sophie Arnould joignit aux talens qu'elle dploya sur la scne ce que
l'tude ne donne pas, cet esprit vif et brillant qui s'chappe comme par
clairs, et qui dans ses saillies porte le caractre de la rflexion.
Cette femme rare fut vivement regrette de tous ceux qui l'avaient
connue, des mlomanes pour ses talens, des gens d'esprit pour sa
conversation, et de ses amis pour son bon coeur. L'un de ces derniers
composa pour elle les vers suivans:

        La plus charmante des actrices
      Doit rsider au sjour des lus.
  La rigide vertu lui reprocha des vices;
  Mais le vice admira ses aimables vertus.
        L'esprit, les talens et les grces
        Brillaient chez elle tour  tour,
    Et les beaux-arts, en composant sa cour
    De la vieillesse cartaient les disgrces.
        O vous! nymphes de l'Opra,
        Dont l'amour embellit la vie,
        Pour modle prenez Sophie,
        Et chacun vous adorera.

       *       *       *       *       *

On a remarqu que les trois plus grandes actrices du dix-huitime
sicle, Clairon, Dumesnil et Arnould ont fini en 1802 leur brillante
carrire; de mme que les trois plus clbres acteurs de leur temps,
Eckhof en Allemagne, Garrick en Angleterre, et Lekain en France, sont
morts dans la mme anne en 1778.

    FIN.









End of the Project Gutenberg EBook of Arnoldiana, ou Sophie Arnould et ses
contemporaines;, by Albric Delville

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ARNOLDIANA, OU SOPHIE ARNOULD ***

***** This file should be named 38974-8.txt or 38974-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        https://www.gutenberg.org/3/8/9/7/38974/

Produced by Clarity, Vinciane Knappenberg and the Online
Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by The Internet Archive/Canadian Libraries)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
https://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
https://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at https://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
