Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0023, 5 Aot 1843, by Various

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: L'Illustration, No. 0023, 5 Aot 1843

Author: Various

Release Date: December 11, 2011 [EBook #38271]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0023, 5 ***




Produced by Rnald Lvesque







L'Illustration, No. 0023, 5 Aot 1843

L'ILLUSTRATION,
JOURNAL UNIVERSEL

N 23. Vol. I.--SAMEDI 5 AOT 1843.
Bureaux, rue de Seine, 33.--Rimprim.

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
Prix de chaque N 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr. Un an, 32 fr.
Pour l'tranger.     -    10         -    20       -    40



SOMMAIRE.

Troubles dans le Pays de Galles. Les Rbeccates. _Ferme galloise pille
et incendie pendant la nuit par les rbeccates_.--Le comte
Kollowrath-Liebsteinski, ministre de l'intrieur, en Autriche.--Courrier
de Paris. _Vue extrieure et Vue intrieure du Pavillon Henri IV 
Saint-Germain; une Scne des Demoiselles de Saint-Cyr; mademoiselle
Plessis; mademoiselle Anas; M. Firmin; M. Regnier_--Une Surprise de
nuit. Nouvelle par O. N. _Gravure_.--Paris au bord de l'Eau. II. _Un
Parapet; Entre des Bains Deligny; Vue intrieure des Bains Deligny; la
Pleine Eau_.--Cours scientifiques. cole de Mdecine. Botanique: M.
Martins, professeur agrg.--Margherita Pusterla, Roman de M, Csar
Cant. Chapitre 1er, la Marche triomphale. _Huit Gravures_.--Bulletin
bibliographique.--Annonces.--Modes. Vieux Bijoux. _Trois
Gravures_.--Amusements des Sciences.--Mtorologie.--Rbus.



Troubles dans le Pays de Galles.

LES RBECCATES.

En souhaitant toutes sortes tic prosprits  Rbecca, ils lui dirent:
Vous tes notre soeur; croissez en mille et mille gnrations, et que
votre race, s'empare des portes de ses ennemis.

Ce verset 60 du chapitre XXIV de la Gense est l'tymologie du nom des
rbeccates, qu'ont adopt les meutiers, les _rioters_ de la
principaut de Galles. Les portes dont ils s'emparent sont les
_turn-pikes_ et les _toll-bars_ barrires construites pour la perception
des octrois et des taxes ncessaires  l'entretien des routes. Leurs
ennemis sont moins les hommes que les mauvaises lois. Revtus d'habits
de femme, le visage noirci, les rbeccates se montrent en armes dans
les comts (_shires_) de Carmarthen, de Glamorgan, de Cardigan et de
Pembroke. Les barrires de Guttevant, de Pumfag, de Bethania, de
Bulgoed, de Kidwilly, du New-Castle-Emlyn, de Cardigan, sont dj
tombes sous leurs coups. Le 19 juin, ils ont os, au nombre de
plusieurs mille, entrer  Carmarthen pour en dmolir le _work-house_, et
dj ils jetaient le mobilier par les fentres, quand les dragons les
ont disperss.

Les rbeccates ne se contentent pas de dtruire des barrires; ils
dvastent les proprits de ceux qui sont connus par leur rigueur envers
la classe infrieure. Dans la nuit du 21 juillet, ils ont ravag les
plantations du capitaine Banks Davis, prs Llanon. Le 25, ils ont mis le
feu  l'habitation d'un fermier de Cumwill. Le chef de ces insurgs se
cache sous le pseudonyme de _miss Rbecca_ ou de _la mre Rbecca_. Il a
pour lieutenants _miss Cromwell, Charlotte, Nelly, Ret_ et _Catie_,
C'est suivant les uns, un avocat sans clientle; suivant les autres, le
frre d'un membre de la Chambre des Communes. Ce mystrieux personnage
parat rarement. On l'a vu diriger l'attaque d'une ferme, et faire
teindre l'incendie  la voix d'une mre qui lui demandait grce pour un
enfant alit. On suppose que c'est lui qui, le 16 juillet, s'est
prsent  cheval  la porte de Pumfag, dans le district de Gower
(Glamorganshire), et a sonn du cor pour voquer les dmolisseurs. C'est
toujours en son nom que les affiches sont poses dans les paroisses pour
annoncer les expditions. L'heure ordinaire du rendez-vous est dix
heures du soir. Ou ne garde des rbeccates qui s'y prsentent que le
nombre indispensable  l'accomplissement de l'oeuvre projete. Vers onze
heures la bande se met en marche; trois ou quatre claireurs, puis une
vingtaine d'hommes d'avant-garde prcdent le gros de la troupe, qui
s'avance divise par escouades, arme de fusils, de scies, de haches, de
leviers, de pioches, de pelles, de marteaux, etc.; vingt  trente
individus composent l'arrire-garde, et trois ou quatre hommes veillent
 cent pas plus loin. Quand l'expdition est importante, des _flanking
parties_ sont placs sur les cts. Arrivs  une barrire, les
_rioters_ en chassent le percepteur, brisent les chanes, abattent les
murs, arrachent les portes de leurs gonds, au son des tambours, des
trompettes et des cornets  bouquin, et se sparent aprs avoir tir des
coups de fusil  poudre, en signe de joie. L'avant et l'arrire-garde
ont seules des fusils chargs  balles. Ces troubles durent depuis
plusieurs annes, et l'autorit a tent d'inutiles efforts pour les
rprimer, quoique, ds 1839, elle ait envoy des renforts aux troupes
qui poursuivaient les bandes insurges. La Chambre des Communes vient
d'tre saisie de la question galloise, dans les sances des 28 et 29
juillet dernier. Depuis longtemps, a dit sir John Russell, le Pays de
Galles est en proie  une effervescence excessive, et le ministre
actuel n'a rien fait pour la calmer. Triste et vain moyen que celui qui
consiste  y envoyer des dragons! ces soldats ne font que se fatiguer
sans pouvoir apaiser des dsordres aussi graves. Sir Hubert Peel, dans
sa rponse, a insist sur ce que le mouvement n'avait pas un caractre
politique. Il n'y a rien, a-t-il rpt, qui annonce le mcontentement
contre le gouvernement, le mcontentement politique. Les paysans
gallois ne songent pas en effet  dtrner les ministres; mais ils font
plus: ils attaquent les vices de l'organisation civile, ils protestent
par la force contre l'ingale rpartition des bnfices sociaux.

[Illustration: Ferme galloise pille et incendie pendant la nuit par
les Rbeccates.]

Quelles sont les causes du rbeccasme? On pourrait les rsumer en un
seul mot, la misre. La population galloise vit chtivement de
l'exploitation des mines, des travaux mtallurgiques et de l'lve des
bestiaux. Le salaire, qui est, en terme moyen, d'un schelling (1 fr. 25
c.) par jour, suffirait strictement aux ouvriers s'il n'y avait jamais
de chmage; mais la stagnation gnrale des affaires interrompt trop
souvent le travail des forges et des mines; le dnuement de la classe
laborieuse est aggrav par les impts qui psent sur la houille, les
grains et la chaux. Les paysans vont chercher aux fours ce dernier
produit, qu'ils emploient comme engrais, et quand le trajet est long,
ils rencontrent en chemin tant de _toll-houses_, qu'il leur arrive de
dbourser six livres sterling de pages pour une valeur de cinq livres
sterling de chaux. Une autre taxe non moins onreuse est la dme,
d'autant plus antipathique que les dix-neuf vingtimes des Gallois
appartiennent aux glises dissidentes.

L'lvation des baux accable les fermiers. Les terres, dans le pays de
Galles, n'ont pas une aussi grande tendue qu'en Angleterre, et le sol
est beaucoup moins fertile. Les fermes de trois cents acres (1) sont
rares; les plus ordinaires comprennent cent quatre-vingts, cent
cinquante, ou seulement vingt-cinq acres. Quoiqu'elles offrent peu de
ressources, elles sont loues  raison de deux cents, cinquante ou
trente livres sterling; les prs sont afferms cinq livres l'acre dans
les environs de Carmarthen, trois livres dix schellings dans les
valles, et quinze schellings dans les marcages, ou l'on ne peut faire
patre que des moutons et des chvres. Les fermiers rcoltent  peine de
quoi payer leurs rendages; ils n'ont pour aliments qu'un pain d'orge
grossier, du lait, du fromage, un peu de lard, jamais d'autre nourriture
animale; et la dtresse oblige parfois les plus pauvres  travailler
chez les plus aiss en qualit de simples journaliers (_jobbing
labourers_).

[Note 1: L'acre quivaut  40 ares 467 milliares.]

Loin de remdier  ces maux, la taxe des pauvres sert de prtexte  de
nouvelles rcriminations. Les dpts de mendicit (_work-houses_) ne
peuvent admettre qu'un petit nombre de malheureux, et les pauvres libres
vgtent sans secours et sans pain.

Les rbeccates se sont propos de demander compte de ces souffrances,
et, sans moyens lgaux de se plaindre, ils ont procd par la violence
et la destruction. Les ouvriers mineurs, les forgerons, les
agriculteurs, ont form l'association rbeccate, dont le but a t
formul dans une assemble tenue, le 20 juillet,  Cumlwor, dans le
comt de Carmarthen: Voulant prendre des informations sur les justes
griefs du peuple, et adopter la meilleure mthode pour le soustraire aux
tonnantes privations qu'il endure, la _Convention Nationale_ dcrte la
dmolition des barrires, l'abolition de la dme et des taxes, et une
rduction de 25 pour 100 sur les fermages.

Un conoit qu'avec de semblables intentions les rbeccates se soient
concili les sympathies de la majorit. La population les protge et
leur garde le secret. De faux avis garent les dragons et la troupe de
ligne, qui se lassent inutilement  poursuivre les insurgs au nord,
pendant qu'on dmolit les turn-pikes du midi. Quelques-uns des meneurs
ont t arrtes, et comparaissaient ces jours derniers devant les
assises de Swansea, prsides par M. John Morris; mais l'agitation se
prolonge, entretenue par la rancune sculaire que gardent aux Anglais
les Gallois, descendants des Aborignes qui furent refouls dans les
montagnes par l'invasion anglo-saxonne.



Le comte Kollowrath-Liebsteinski.

MINISTRE DE L'INTRIEUR EN AUTRICHE,

(Voir l'article sur M. de Metternich, page 177.)

Le comte Kollowrath-Liebsteinski, dont l'influence est aujourd'hui
toute-puissante dans l'empire d'Autriche, remplaa au ministre de
l'intrieur le clbre comte de _Saurau_, l'ami, le compagnon de Joseph
II, et l'un des hommes d'tat les plus distingus dont l'Autriche puisse
encore s'honorer. Trop imbu des ides de rforme et des opinions
librales de son ancien matre, trop indpendant de caractre et trop
libre peut-tre dans l'expression de sa pense, le grand-chancelier dut
succomber enfin sous l'influence toujours croissante de Metternich. Le
prince ne supportait qu'avec impatience un suprieur, et Saurau tait
prsident du conseil des ministres par droit d'anciennet; il l'tait
mme  double titre, le ministre de l'intrieur ayant t jusqu'alors
insparable de la prsidence du conseil. Saurau fut disgraci et nomm
ambassadeur de famille en Toscane. Il mourut  Florence.

Le comte de Kollowrath, au moment de cette disgrce, tait
_grand-bourgrave_, ou gouverneur-gnral de la Bohme: il fut mis  la
place du ministre dchu. Metternich, ravi d'tre enfin dbarrass de
_Saurau_, qui l'offusquait, et voyant les autres ministres disposs 
obir  ses volonts, proposa Kollowrath  l'empereur. Il s'abusait
trangement sur le caractre de ce nouveau collgue; s'il l'et connu
alors comme il le connut plus tard, il est probable qu'il aurait encore
prfr garder _Saurau_, ou du moins il aurait certainement propos un
autre ministre  l'empereur, pour remplacer l'ennemi ont il venait de
triompher.

Quoi qu'il en soit, le nouveau ministre ne laissa pas longtemps le
prince dans son illusion; il commena tout de suite par rclamer
hautement la prsidence du conseil, en sa qualit de ministre de
l'intrieur et de successeur du comte de Saurau. tourdi d'une pareille
prtention dans celui qu'il considrait dj comme un subordonn,
Metternich reconnut son erreur; mais il tait trop tard: Franois 1er ne
revenait pas, sans de bonnes raisons, sur les dcisions qu'il avait une
fois crises, et il lui dplaisait singulirement de changer ses
ministres; fidle en cela  l'ancien systme de l'Autriche, qui repose
sur le principe d'immuabilit en tout et partout. D'ailleurs le comte
Kollowrath convenait  son matre autant par ses manires que par son
travail.

Il n'y avait donc aucun espoir de se dbarrasser de ce rival, et le
prince dut avoir recours  d'autres moyens pour s'assurer
irrvocablement une prsance qui lui avait dj cot tant d'intrigue
et de politique. Ce fut pour mettre fin  ces dissensions intestines que
l'empereur cra, en faveur de Metternich, un titre sans prcdent, qui,
pareil  la triple couronne des papes, le revtissait aussi d'un triple
pouvoir et le mettait hors de ligne dans le conseil.

Il fut nomm _haus hof und staats kauzler_, c'est--dire que d'un
trait de plume il devint _le grand-chancelier de la maison impriale, de
la cour et de l'tat._--Saurau n'avait t que grand-chancelier d'tat,
et Kollowrath fut ainsi rduit au silence.

Nanmoins,  partir de ce jour, et malgr sa victoire, le prince ne vit
jamais son collgue de bon oeil; celui ci se retrancha dans son
dpartement et empcha que le triple chancelier y ait jamais pntrer
son influence. Aussi, pendant que le pouvoir de l'un tait sans bornes
dans le gouvernement des affaires extrieures, l'influence de l'autre
dans l'administration intrieure fut pareillement illimite. Tous deux
nanmoins restrent soumis dans leur puissance respective  la volont
toujours souveraine de _Franois_. On ne doit pas se faire illusion sur
ce point; depuis 1815 l'empereur fut seul le matre chez lui, et
Metternich dut plier tout comme un autre sous cette inflexible volont.
Ce n'est que depuis la mort du monarque qu'il a pris un plus grand
essor.

La rivalit entre ces deux ministres, en gale faveur auprs de leur
matre, allait chaque jour en croissant, et,  la mort de l'empereur
elle tait  son comble, menaant de devenir fatale  l'un ou  l'autre.
Mais Metternich, qui n'ignore pas le danger du moindre choc pour la
machine caduque qu'il gouverne, prit alors une rsolution dcisive. Il
s'empressa de courir chez son collgue de l'intrieur, et lui tendant
amicalement la main, il lui proposa d'oublier le pass et de s'unir pour
le prsent; de cette _union seule_ devait dpendre l'heureuse transition
du rgne qui finissait  celui qui allait commencer.

Cette dmarche, qui fut un grand vnement politique, ne saurait tre
bien apprcie que par ceux qui connaissent la fiert sans bornes du
prince envers ses gaux. Cette fiert avait pli devant la ncessite:
Metternich avait trop d'habilet pour ne pas comprendre que cette
rconciliation tait indispensable.

Kollowrath accueillit, en ennemi gnreux, les propositions du prince,
et Ferdinand monta sans opposition sur le trne, quoique priv de ses
facults intellectuelles.

Cette journe fit bien des dupes, et des dupes bien haut places.

A partir de ce moment, la concorde parut rgner entre les deux rivaux,
et les premiers pas se firent facilement. Cependant, le danger une fois
pass et la machine de l'tat ayant repris son train accoutum, la
froideur se mit de nouveau entre les deux antagonistes, et bientt leur
alliance phmre fut entirement rompue.

Pour expliquer cette rupture, qui arrta pendant quelque temps la marche
du gouvernement et ne fut presque connue que des personnes attaches 
la cour, il faut remonter  ce qui se passa aussitt aprs la mort de
Franois Ier.

A l'avnement de Ferdinand, il avait fallu ncessairement tablir un
pouvoir directeur, duquel les ministres dussent relever; car, sans cette
mesure, chacun se serait trouv indpendant dans son dpartement, et
l'anarchie ministrielle devenait imminente. Un conseil d'tat compos
de l'archiduc _Louis_, qui, depuis plusieurs annes, avait t
secrtement l'_alter ego_ de son Frre Franois, de Metternich et de
Kollowrath, prit en main la direction suprme du gouvernement. Ces trois
personnages s'adjoignirent encore l'archiduc _Franois-Charles_,
hritier prsomptif du trne, afin de l'initier aux affaires, dont il
avait toujours t loign du vivant de son pre. Ce conseil souverain,
qui s'est ainsi cr lui-mme, n'appelle les autres ministres dans son
sein que lorsque l'on traite les affaires de leurs dpartements, et les
actes ne sont prsents  l'empereur que pour la simple formalit du
seing.

Voil comment l'Autriche est administre aujourd'hui, et son
gouvernement marche tout aussi bien que lorsqu'il n'y avait qu'un seul
chef. Ce sont, en effet, les mmes hommes qui font mouvoir les mmes
rouages; seulement l'ancien matre est mort, et le fils, n'entendant
rien aux affaires, s'en rapporte  ceux qui ont travaill sous son pre.

Les quatre co-rgents gouvernaient depuis quelques mois en bonne
harmonie, lorsqu'en 1836 on rsolut de poser solennellement la couronne
de Bohme sur la faible tte de Ferdinand; ds lors Kollowrath se trouva
en dissidence avec ses collgues. Patriote ardent, zl pour la gloire
de son pays, dont sa famille fut toujours un des plus fermes soutiens,
il insista pour que Ferdinand fut tenu de prter dans cette circonstance
le serment de fidlit aux lois du royaume. Ses collgues voulaient de
leur ct que le serment ft entirement laiss de ct; mais
Kollowrath, loin de cder, exigea au contraire que l'on en revnt au
serment impos jadis aux rois lectifs, et qui fut formul par les tats
de Bohme lors de l'lection du roi Wladimir. Cette prtention fut
violemment combattue par Metternich et les archiducs, car ce n'tait
rien moins que rtrograder vers les temps de l'indpendance de la Bohme
et de sa reprsentation nationale.

Dans l'tat actuel des choses, cette question tait de si peu
d'importance, qu'on a peine  comprendre comment un homme d'tat aussi
pratique que Kollowrath ait pu y attacher autant de valeur,  moins
toutefois qu'il n'ait voulu par l tablir un prcdent dont il aurait
us plus tard au bnfice de son pays. Il serait difficile, en effet, de
dire  quoi le souverain devrait rester fidle: puisqu'il est monarque
absolu, il peut faire et dfaire les lois  sa guise. Le serment tait
bon quand le roi de Bohme tait lectif, et que la validit de son
droit reposait sur la fidlit  ses serments, _sinon, non_, comme le
portait la formule ordinaire des lections. Mais aujourd'hui il n'y a
plus de roi lu en Bohme; le roi est mort, vive le roi! tel est le
fondement de la souverainet dans ce royaume depuis la _dite sanglante_
de Ferdinand 1er, mais surtout depuis Ferdinand II et la victoire du
Mont-Blanc.

Ce premier nuage ne fut du reste que le prcurseur de l'orage. Plus tard
ou proposa  Prague deux projets de grande importance: le premier tait
d'envoyer 20 millions de florins (50 millions de francs)  don Carlos,
pour assurer ses prtentions au trne d'Espagne; le second, de rappeler
les Jsuites et de leur confier l'ducation de la jeunesse dans toute
l'tendue de l'empire. Kollowrath fut le seul qui s'opposa dans le
conseil  ces deux propositions, dont la premire manait directement de
Metternich, et la seconde de l'archiduc Franois.

Il dmontra  ses collgues combien il tait inopportun de dpenser 50
millions pour imposer  l'Espagne un prince dont le droit n'tait pas
mme bien dmontr; mais surtout combien cette prodigalit devenait
blmable dans un moment o l'Autriche, pouvant  peine suffire  ses
propres dpenses, tait oblige de recourir chaque anne  des emprunts
onreux pour couvrir le dficit de ses revenus.

Quant  la seconde question, il dclara qu'il y avait plus que de
l'imprudence  rappeler en ce moment une socit dont les intrigues
avaient mis autrefois la maison impriale  deux doigts de sa perte, et
dont le bannissement avait toujours t considr comme une des mesures
les plus sages et les plus mritoires de l'empereur Joseph II.

Mais il parlait aux reprsentants d'une opinion aveugle et fanatique; sa
voix ne trouva point d'chos dans le conseil, et il vit ds lors qu'il
ne pourrait lutter seul contre le torrent. Son parti fut pris 
l'instant mme. Ds le lendemain ses collgues reurent sa dmission, et
il quitta Prague le mme jour. Ce dpart fut un coup de foudre pour le
conseil, et le mit dans un embarras extrme, car il existe, quoi qu'on
en dise, une opinion publique en Autriche, et cette opinion s'tait
depuis longtemps prononce ouvertement en faveur de Kollowrath. D'un
autre ct, la bureaucratie de l'intrieur, l'une des puissances du
pays, lui tait entirement dvoue. La nation l'estimait et l'aimait
gnralement,  cause de son intgrit et de son patriotisme bien
connus; de plus, il avait dans la noblesse un parti fort considrable;
enfin, les mesures que le ministre voulait adopter taient gnralement
odieuses; le conseil le savait, mais il avait espr les appuyer de
l'adhsion de Kollowrath, dont il ne pouvait se dissimuler la grande
popularit, et les faire accepter ainsi plus favorablement. Maintenant
il fallait reculer, car dans la situation prsente des affaires on
n'osait marcher sans lui; l'empire tait accabl d'impts; les emprunts
se renouvelaient, et le dficit augmentait chaque anne. Malgr le voile
pais qui recouvrait les actes du gouvernement, les causes de la
dmission de Kollowrath pouvaient transpirer au dehors, et l'ancien
ministre se serait trouv alors plac dans l'opinion publique sur un
pidestal, au grand regret de ses collgues, dj mcontents de son
excessive popularit.

On se dcida donc  traiter avec lui, et le comte _Clam-Martinitz_,
adjudant-gnral de l'empereur, fut charg de cette ngociation. C'tait
un intrigant et un ambitieux: de peu de capacit, mais qui savait cacher
sa nullit sous une morgue et une suffisance sans bornes. Crature de
Metternich, il convoitait dans l'avenir, et son espoir n'tait pas sans
quelque fondement, la succession de son protecteur et matre; mais la
mort vint quelque temps aprs djouer toutes ces belles esprances.
Compatriote et parent de Kollowrath, il avait pendant quelque temps
affect une sorte de patriotisme assez libral; on esprait donc qu'il
ramnerait plus facilement qu'un autre le dserteur ministriel.

Le gnral se rendit auprs de Kollowrath; il lui reprsenta la
ncessit de l'union et le danger de mettre le public dans la confidence
des dissensions du conseil souverain, ce qui ne pouvait manquer
d'arriver s'il continuait  se tenir loign des affaires; il lui
annona que ses collgues abandonnaient leurs projets, mais qu'en retour
ils le priaient instamment de retirer sa rsignation, que l'empereur
n'avait point encore accepte, et de reprendre sa place au conseil.

Tout fut inutile; Kollowrath resta inbranlable dans sa rsolution, et
le ngociateur dut s'en retourner sans avoir rien obtenu.

Il fallut alors avoir recours aux grands moyens, car le ministre
dmissionnaire devait  tout prix rentrer au conseil; l'archiduc
_Franois-Charles_, frre unique de l'empereur, hritier prsomptif de
la couronne, se dtermina  se rendre auprs de lui et  essayer de son
influence personnelle. L'altesse impriale partit donc de grand matin;
mais Kollowrath, prvenu  temps de cette dmarche, quoique dtermin 
ne point cder, voulut cependant viter l'embarras de refuser son futur
souverain, et il se retira dans sa terre de Mayerhofen, situe 
quarante-cinq lieues de Prague, dans le cercle de Pilsen. L'archiduc, en
arrivant au chteau du comte, ne trouva personne au logis.

Cependant le terme fix pour le sjour de la cour impriale en Bohme
expira, et l'empereur rentra dans la capitale de ses tats. C'est de l
que, tous les moyens de conciliation ayant jusqu'alors chou, le
souverain signa lui-mme une lettre dans laquelle il engageait le comte
Kollowrath  venir aussitt que possible lui prter l'aide de ses
lumires et de ses services, dont il n'avait eu jusqu'alors qu' se
louer. _C'tait presque un ordre_; il fallut se soumettre; aussi, dans
sa rponse, le ministre, tout en dplorant _l'tat dlabr de sa sant_,
assurait Sa Majest de son obissance.

Aprs quelques dlais, il finit par se rendre  Vienne,  la grande joie
du public, ravi de revoir l'homme qui possdait  un haut degr l'estime
et la confiance gnrales.

Kollowrath refusa nanmoins d'tre dsormais _ministre de l'intrieur_,
et ne voulut recevoir aucun molument afin de mieux conserver son
indpendance. Mais ce dsintressement ne convenait nullement  ses
collgues, et ils forcrent Kollowrath d'accepter 16,000 florins par an
(40,000 fr.), avec le titre de _staats und conferenz minister_, ministre
d'tat et des confrences, _charg de la section de l'intrieur_. Le
conseil depuis est toujours compos des quatre mmes personnages, et
quoiqu'il n'y ait nominalement aucun ministre de l'intrieur, c'est
cependant Kollowrath, et _lui seul_, qui dirige cette partie de
l'administration.

Tel est l'vnement principal de la carrire ministrielle du comte de
Kollowrath, et cet vnement est d'autant plus remarquable, qu'il y a
peu d'exemples dans l'histoire d'un ministre auprs duquel il ait fallu
employer de si hautes intercessions, auquel il ait fallu faire en
quelque sorte violence pour qu'il se charget d'administrer les affaires
d'un grand empire. On peut juger par l du pouvoir de ce ministre,
devenu dsormais indispensable. Il est difficile de dcider quel est
aujourd'hui le plus puissant en Autriche, de Metternich ou de
Kollowrath: chacun a la haute main dans son dpartement; tous deux se
partagent le gouvernement de l'tat et sans se mler des affaires l'un
de l'autre. Le premier est matre des relations extrieures, et le
second dirige l'intrieur avec une puissance souveraine et sans
contrle.

Le parti oppos  ce ministre l'accuse d'appartenir  ce qu'on appelle
en Autriche l'cole de Joseph II, et d'avoir introduit dans la
bureaucratie un grand esprit de libralisme.

C'est Kollowrath qui emporta dans le conseil d'tat l'amnistie accorde
aux italiens  l'occasion du couronnement de Milan, et Metternich, aprs
s'y tre oppos de toutes ses forces, fut oblig de cder encore une
fois. Je souhaite que vos prvisions se ralisent, dit-il en signant;
je le souhaite surtout pour les Italiens. Il y avait dans ces paroles
autant de doute que de menace.

Le come Kollowrath-Liebsteinski est le chef d'une des plus anciennes et
des plus illustres maisons de la Bohme; il est le dernier de son nom et
de la branche ane. Il ne reste plus aprs lui que des
Kollovrath-Crakowiski. Sa fortune est considrable, mais il vit sans
faste, reoit officiellement en prima-sera une fois par semaine, ne sort
jamais, et se renferme dans un cercle d'intimes.

C'est un homme d'un grand talent, d'une haute probit, et d'une rare
indpendance de caractre; ce serait un grand ministre mme dans un pays
constitutionnel, et peut-tre ne pourrait-on pas en dire autant de son
rival le prince _triple chancelier._

_(Extrait d'un Voyage indit.)_



[Illustration: Courrier de Paris.]

L'ombre lgre se glissa  travers la porte, et arrivant jusqu' moi en
effleurant  peine les dalles de l'antichambre et le tapis du salon,
elle s'arrta tout  coup, et j'entendis une voix douce comme un doux
murmure qui me dit: Me voici, ne me reconnais-tu pas?--Je vous demande
pardon, charmante morte, lui rpondis-je; sous le voile blanc qui vous
enveloppe, sous les plis de votre linceul couleur de rose, j'ai reconnu
vos yeux, et votre sourire, et votre taille fine. Soyez la bienvenue, et
prenez, la peine de vous asseoir.--Je suis un peu lasse, en effet.--Je
le crois bien; quand on revient de si loin, de l'autre monde!--Non pas,
mais de Saint-Ptersbourg.--De Saint-Ptersbourg seulement!--En six
jours.--Les morts vont vite!

L'ombre releva son voile et me laissa voir... devinez qui? une jolie
danseuse, une sylphide dont nous avons entonn, il y a deux mois, le _De
profundis_, mademoiselle Lucile Grahn! Le _puff_, cet intrpide hbleur,
ce fabricant effront de nouvelles en l'air, l'avait tue inhumainement;
rien ne manquait  ses pompes funbre, ni le billet de faire part, ni
l'acte de dcs, ni l'oraison, ni les fleurs jetes  pleines mains sur
la tombe: _Manibus date lilia!_

Ah! c'est joli, mademoiselle, m'criai-je, de nous faire des peurs comme
celle-l! Comment! on croit positivement vous avoir perdue, on s'arrange
en consquence et chacun fait de son mieux: celui-ci rime une lgie,
celui-l tresse une couronne de saule pleureur entrelace d'ternelles;
on pleure votre grce, on pleure votre jeunesse', on pleure votre talent
et tout ce qui s'ensuit; vous tes la rose qui meurt, l'toile qui
s'clipse, la gazelle bondissante que le plomb meurtrier arrte dans sa
course, la fe, l'ange, l'oiseau qui perd ses ailes! Et tandis qu'on
vous ensevelissait ainsi dans les plus belles fleurs de rhtorique, vous
viviez dans une parfaite sant. Avouez que c'est un peu leste de votre
part. Mais tes-vous bien sre de n'tre pas morte?--Parfaitement
sre.--Voyons! Et pour m'en convaincre, je pressai une petite main fine
qui me parut en effet pleine de ralit.

Eh bien! mademoiselle, vous allez entendre de vos propres oreilles,
l'oraison funbre que j'ai crite  votre usage, ici mme, dans
_l'Illustration_; cela vous apprendra  vivre! Je lus en effet ma pice
d'loquence, qui eut tout le succs que vous pouvez penser: mais quand
j'arrivai  cette proraison si sublime et si neuve: Adieu, Lucile
Grahn, adieu! que la terre te soit lgre! Oh! alors mon succs fut au
comble et se couronna d'un bruyant clat de rire. Jamais Bossuet n'avait
obtenu un triomphe pareil.--Je vis que rien n'tait plus gai que de se
survivre.

Elle laissa retomber son voile, glissa de nouveau sur le tapis et sur
les dalles, et disparut. Adieu, morte, lui criai-je du haut de
l'escalier, mourez souvent ainsi, afin de revenir souvent.

Mademoiselle Lucile Grahn se dispose  donner quelques reprsentations 
l'Opra; nous aurons bientt le plaisir assez original de voir une morte
vivante danser la cachucha.

Sur le mme paquebot qui a ramen mademoiselle Lucile Grahn de Russie,
Horace Vernet avait pris passage, et  ct d'Horace Vernet,
mesdemoiselles Cornlie et Zo Falcon. C'tait assurment un paquebot
trs-agrablement peupl. La danse, la peinture, la musique s'y
donnaient la main, et derrire elles, le vaudeville fredonnait ses airs
joyeux pour gayer les ennuis de la traverse. Ainsi la Russie nous
renvoie de temps en temps les artistes qu'elle nous emprunte. Horace
Vernet revient tout par des marques de la tendresse impriale; les
roubles et les rubans cosaques surchargent ses bagages; il revient,
dis-je, aprs avoir achev pour l'empereur Nicolas un vaste tableau
reprsentant la prise de Varsovie. Quoi! le pinceau de l'auteur de la
bataille de Montmirail aurait-il pass aux Russes?

Quant  mademoiselle Cornlie Falcon, on annonce qu'elle a retrouv 
Saint-Ptersbourg sa voix perdue, cette belle voix des _Huguenots_ et de
_Don Juan_ que la clbre cantatrice avait vainement redemand 
l'Italie. Il serait assez curieux que le Nord, ce manteau de frimas, ft
un mdecin propice et doux pour les gosiers malades. La Facult, qui
conseille le Midi aux tnors menacs dans leur _ut_ de poitrine, et les
douces brises aux _prime donne_ en dcadence, la docte Facult
aurait-elle jusqu  prsent battu la campagne? Toucherions-nous  une
rvolution complte dans la mdecine vocale? dsormais, au lieu de Nice,
de Naples ou des Pyrnes, Esculape serait-il oblig de prescrire aux
larynx endommags la Norwge et la Russie; et ferait-on refleurir les
voix fanes en les arrosant d'une dcoction de glace et de neige
fondue?--Nous croyons savoir cependant que ce n'est pas seulement sa
voix que mademoiselle Falcon rapporte de Saint-Ptersbourg. On y va sans
voix, et on en revient avec un prince russe.

Les artistes franais, et surtout les cantatrices, les danseuses et les
comdiennes, sont en grand crdit dans le monde des czars; il ne se
passe gure une semaine, sans que celle-ci ou celle-l ne triomphe des
plus farouches ennemis, et ne gagne contre eux quelque bonne bataille
d'Austerlitz. Les rcits de tous les voyageurs sont unanimes pour
attester la vrit de ces victoires et conqutes. L'empereur, tout le
premier, donne l'exemple de cette soumission  l'autorit de l'art; il
lui ouvre les portes de Saint-Ptersbourg toutes battantes, et se
garderait bien de brler Moscou s'il s'avisait d'y entrer. Plus d'une
fois on a vu l'autocrate quitter sa loge, dans l'entr'acte d'un ballet
ou d'une comdie, et descendre dans la coulisse pour faire acte de
vassalit. De sa voix impriale, il flicite le vainqueur ou adresse une
allocution  l'hrone de la soire; le tribut que paie ordinairement
l'empereur, aprs ces grandes visites, est reprsent par une tabatire
d'or pour ces messieurs, par un bracelet, un collier, des boucles
d'oreilles, une couronne de diamants, pour ces dames et ces demoiselles.
Autres lieux, autres moeurs. Que dirait-on ici, je vous le demande, si
S. M. Louis-Philippe imitant l'exemple de son frre l'autocrate de
toutes les Russies, flicitait M. Duprez, aprs la reprsentation de
_Guillaume Tell_, et offrait  Giselle un bracelet d'amthyste venu des
magasins du joaillier de la couronne?--Tout convient, tout sied un
monarque absolu; qu'il vous envoie brutalement en Sibrie, on qu'il
cause avec les danseuses d'un air agrable en pleines coulisses de
l'Opra: _e semper bene._

Il ne faut pas croire toutefois que l'art vive toujours avec Saint
Ptersbourg dans une complte harmonie. Plus d'une note discordante
vient, de temps en temps, troubler le concert. Un boyard, frachement
dbarqu  Paris m'a racont un trait rcent qui le prouve. C'est peu de
temps avant le dpart de mademoiselle Zo dit-on que l'aventure eut
lieu; elle a fait grand bruit dans le monde en _eff_ et en _off_, et la
chronique de Saint-Ptersbourg s'en est longtemps rgale.

Le hros de l'histoire se prsente d'abord d'une manire qui inspire la
confiance; il a un grand nom, un grand palais, de grands valets, une
grande taille, de grandes moustaches, des chteaux et des milliers de
paysans. Mais outre ses paysans, ses chevaux, ses palais, son grand nom,
et ses ................................................................

[Note du transcripteur: Ici se trouve toute une colonne entirement
dlave,  tel point qu'il est impossible de la reconstruire.]

......................................................... les violons et
les danses recommencent aux environs le la ville; les jardins publics
se repeuplent, et le Parisien se rpand, par bandes joyeuses, dans les
bois de Meudon et de Versailles; mais Saint-Germain surtout l'attire;
Saint-Germain a pour lui un charme secret; Versailles, au contraire,
l'intimide et lui fait peur. Ses grandes rues silencieuses, son palais
colossal, ses solennels jardins ont je ne sais quoi de grandiose qui le
gne et le glace. Le Parisien d'aujourd'hui aime ses aises. Versailles
sent trop l'tiquette; il semble toujours qu'au dtour d'une de ses
vastes alles, sur ses escaliers gigantesques, ou va rencontrer le
grand matre des crmonies s'criant: Chapeau bas! genou en terre!
voici le grand roi.

[Illustration: Saint-Germain.--Vue du jardin et de l'tablissement de
concerts de M. Gallois, au pavillon Henri IV.]

Saint-Germain est d'une hospitalit plus familire, quoique tout peupl
aussi de souvenirs monarchiques; mais ce n'est plus la mme solennit.
Les rois et l'histoire semblent tre ici comme dans leurs maisons des
champs. On s'gare sous les vieux chnes de la Fort, sans craindre d'y
rencontrer Franois Ier, Henri II, Catherine de Mdicis o Louis XIV;
quant  Henri IV, qu'il soit surtout le bienvenu. Tope l, mon franc
Barnais! Plus d'un de ces rois naquit  Saint-Germain, et parmi eux
Louis le Magnifique; Saint-Germain ne l'a pas oubli. Ce fut le 5 mars
1628 que la reine Anne d'Autriche mit au monde son fils glorieux. Dans
le chteau? Non pas; dans un pavillon isol qui s'appelle encore
aujourd'hui le pavillon d'Henri IV; Anne n'avait pas eu le temps de
gagner ses appartements et de chercher fortune ailleurs.

[Illustration: Saint-Germain.--Cabinet en rocaille, avec sculptures
attribues  Jean Goujon, dans le pavillon Henri IV.]

Le pavillon d'Henri IV, qui abritait autrefois des reines en mal
d'enfant et rpta les premiers cris de Louis XIV, est aujourd'hui
occup par M. Gallois, restaurateur.

M. Gallois n'a pas dshonor l'hritage, tant s'en faut. Je ne sais pas
s'il y vient encore des reines, mais les princesses n'y manquent pas.
Les gentilshommes et damoiselles que Saint-Germain attirent et qui
chevauchent  travers la fort, font halte chez M. Gallois; et vraiment,
c'est faire preuve de got et de savoir-vivre! Le pavillon de M. Gallois
est un vritable Eden; tout s'y trouve runi; M. Gallois ne vous refuse
rien: il sduit les yeux par ses magnifiques salons ouverts sur une
immense campagne; il contente l'apptit par des mets succulents; il
charme l'oreille par des concerts d'harmonie, et pour peu que vous soyez
en fantaisie d'archologie, pour peu qu'il vous plaise de faire dans
l'histoire une agrable course rtrospective, M. Gallois vous satisfail
le plus largement du monde; entre deux services, tandis que le Champagne
se glace ou que votre caf chauffe, vous pouvez visiter la chambre o
naquit Louis XIV, le salon sculpt par Jean Goujon et la grotte de
Charles V; aprs quoi, vous djeunez ou vous dnez excellemment et du
meilleur apptit.--Un pote du terroir a clbr les vertus du pavillon
Henri IV dans une ptre dont je vais citer quelques vers sans m'en
rendre caution:

        Pavillon enchanteur!--L'opulence empresse
        Vole de toutes parts vers ce doux Elyse.
        Le tilbury galant, ainsi qu'un char de joncs,
        Y porte nos banquiers, Lucullus--Phatons,
        Qui, dsertant Paris, et sa pluie et sa boue,
        Viennent chercher ici leur nouvelle Capoue.

Cette posie,  dfaut d'autre chose, prouve au moins l'enthousiasme
qu'excitent M. Gallois et le pavillon d'Henri IV. Et que peut-on ajouter
aprs les potes?

--Un journal judiciaire annonce la vente, aprs faillite, d'un mobilier
appartenant  un meunier de Saint-Denis; en voici le dtail, qu'on sera
certainement surpris de lire  propos de moulin: voitures de luxe,
chevaux anglais, vins du Rhin, de Beaune, de Champagne, de Chambertin et
de Romane, tableaux, tapis, porcelaines de Saxe et de Svres, piano 
queue, bureaux-ministres, bibliothque de huit cents volumes, harpe,
bronzes de Thomire.--On voit que les meuniers d'aujourd'hui ne sont pas
de la mme farine que les meuniers de Sans-Souci et de Lieursaint;
l'humanit marche; les meuniers sont des princes et les princes sont des
meuniers. Dans dix ans, saura-t-on o aller se faire moudre? et, je vous
prie, dites-moi ce qu'est devenue la meunire.

                           La simple meunire
                           Du moulin  vent?

--M. Jouy, auteur du pome de l'opra de _Guillaume Tell_. assistait
l'autre jour, pour la rentre de Duprez,  la reprsentation de son
ouvrage: Mon cher monsieur Jouy, lui dit son voisin, savez-vous que
c'est l une oeuvre admirable?--Oui, sans doute, lui rpondit
l'acadmicien avec la bonhomie qui le caractrise; mais cependant il y a
quelque chose  redire.--Quoi donc?--Eh! c'est ce damn de Rossini, qui
a fait une diable de musique, une musique bruyante qui empche
d'entendre mes vers.--Que ne le lui disiez-vous, cher monsieur Jouy.--Je
le lui ai bien dit, mais il n'a pas voulu me croire!

Les thtres ont fait des conomies cette semaine; except un petit
vaudeville, la _Meunire de Meudon_, nous n'avons pas la plus petite
dpense  leur reprocher.

La meunire de Meudon est une assez bonne fille et d'assez bonne humeur;
un joli chevau-lger fait battre son petit coeur; mais la meunire a de
la vertu; tout chevau-lger qu'on est, il faut passer  la mairie; la
meunire ne badine pas. pousez-moi, ou votre servante! Comment un
chevau-lger pouserait-il une meunire? voil le point difficile. Et
puis, le hros est occup ailleurs, du ct d'une belle dame, pare de
dentelles et de soie. La meunire manoeuvre donc pour gurir le
chevau-lger de cet amour, et elle s'y prend si bien, avec tant de bonne
foi et de gaiet, qu'elle y russit: le chevau-lger se rend,
l'paulette contracte alliance avec la meule du moulin. Ce vaudeville
n'est pas du plus pur froment mais il fait rire.

[Illustration: Thtre-Franais.--_Les Demoiselles de Saint-Cyr._ Fin du
1er acte: Rgnier, Hercule Duboulloy; Firmin, vicomte de Saint-Hrem:
mademoiselle Plessis, Charlotte de Meiran; mademoiselle Anas, Louise
Mauclair.]

--Nous sommes gens de parole; nous vous avions promis la semaine
dernire une scne des _Demoiselles de Saint-Cyr_, comdie de M.
Alexandre Dumas, Cette scne, la voici: regardez-bien.

Nous avons pris nos personnages au moment, le plus critique: Saint-Hrem
et Charlotte de Meiran se disposent  fuir du couvent, escorts de
mademoiselle Louise Mauclair et de Duboulloy; dj ils se croient
libres, quand tout  coup la fentre s'ouvre; un exempt parat une
torche  la main, suivi de ses gens, et s'crie: Au nom du roi, je vous
arrte! Qui est surpris? C'est Saint-Hrem, lequel se croyait en bonne
fortune et ira coucher  la Bastille; c'est Duboulloy qui comptait se
marier gaiement, et sent venir la prison, rien qu'au fumet. Quant 
mademoiselle de Meiran, elle cache son visage dans ses mains, comme il
conviendrait  une tendre et pudique colombe prise au pige; Louise
Mauclair est plus brave, et se contente de faire semblant d'avoir peur.

[Illustration: Thtre-Franais.--_Les Demoiselles de
Saint-Cyr_.--Mademoiselle Plessis, Charlotte de Meiran.]

Si ce n'est pas assez pour vous divertir et vous plaire, cher lecteur,
nous ferons encore d'avantage; j'ai l'honneur de vous prsenter cet
original de Duboulloy dans son costume de noces, tout pimpant et tout
gaillard; le vicomte de Saint-Hrem en habit de gentilhomme lgant, et
enfin mademoiselle Plessis et mademoiselle Anas, Charlotte de Meiran et
Louise Mauclair, toutes deux vtues pour le bal masqu, o elles
mystifient leurs infidles. Sur quoi, chers lecteurs, je prie Dieu qu'il
vous ait en sa sainte et digne garde, et envoie sur votre route beaucoup
de jolies rencontres aussi jolies que la jolie mademoiselle Plessis.

[Illustration: Thtre Franais.--_Les Demoiselles de Saint-Cyr_.--1er
acte.--Rgnier, Duboulloy.]

[Illustration: Thtre Franais.--_Les Demoiselles de
Saint-Cyr_.--Firmin, Saint-Hrem.]

[Illustration: Thtre Franais.--_Les Demoiselles de Saint-Cyr_.--3e
acte.--Mademoiselle Anas, Louise Mauclair.]



Une surprise de Nuit.

PISODE MILITAIRE.

_De Bordeaux  Ruffec_.--Le colonel m'avait pris en gr  propos des
comdies de Farquhar, ma lecture de route. C'tait un homme de
quarante-cinq ans environ, trs-sanguin, trs-vif, le teint rouge-brique
et les yeux bleus, qui soignait, depuis plusieurs annes, ses blessures,
retir dans une villa des coteaux de Juranon.

I.

C'est un spectacle  la fois triste et joyeux que l'embarquement d'un
corps de troupes en temps de guerre. Le ciel tait beau et les blancs
reflets du soleil argentaient les vagues miroitantes. Sur la berge
escarpe, aux sons de la musique militaire, les soldats arrivaient par
escouades, le sac sur le dos, le fusil sur l'paule, la crosse en l'air.
A mesure qu'une barque s'loignait du rivage, emportant une cinquantaine
de nos Habits Rouges, il se trouvait toujours l quelque femme
dsespre qui pleurait, agitait son mouchoir, et faisait mine d'avancer
dans l'eau pour suivre son poux ou son amant.

D'autres--celles-l je les plaignais davantage--baissaient leur capuchon
sur leurs yeux, et allaient s'asseoir, mornes, silencieuses, honteuses
d'tre vues, sur quelque rocher o elles avaient l'air de rester
ptrifies. Le clairon moqueur sonnait toujours.

Nous autres officiers, tous jeunes, inexpriments, avides de guerre, il
fallait nous voir avec nos airs d'importance, affectant le commandement
brusque et bref de nos anciens. Combien cependant cachaient, sous ces
faons de matamore, un ennui secret et la tristesse de quelque
sparation amoureuse! Je puis bien le dire, car je laissai 
Fort-Georges la meilleure moiti de mon coeur, aux pieds d'une petite
demoiselle blonde, marie depuis  un nabab.

Le vent frachit, les voiles s'enflent, nous voguons vers la Hollande.
C'tait en 1814; il s'agissait d'en finir avec la France  demi vaincue,
mais qui tenait bon et dont les coups de boutoir, comme ceux du sanglier
bless, n'taient pas les moins  craindre. En face de Goeere, une brise
nous prit, des plus dures, des plus carabines que j'aie jamais eues 
supporter,--et si je ne m'y connaissais pas alors, j'ai maintenant toute
l'exprience ncessaire pour en parler savamment. Nous tions  l'ancre
lorsqu'elle commena, et nous attendions un pilote qui devait venir nous
tirer des bancs de sable entre lesquels se trouvait notre vaisseau: un 
chaque bord, un autre entre nous et la terre. Vous voyez d'ici notre
position, quand le vent grossit, devint presque un ouragan, et menaa de
nous porter malgr nous au rivage. Et pas de pilote!--La mer s'lve,
bouillonne, cume et crie autour des brisants. Nul espoir, malgr nos
deux ancres, de tenir durant toute la nuit, qui commenait alors 
tomber. L'obscurit ajoutait son horreur  celles dont nous tions
environns. Le capitaine affectait de ne songer qu'aux deux btiments de
transport que nous avions de conserve, et qui taient chargs de
soldats. Vers minuit, l'un deux, ancr au vent de nous, se dtache,
emporte ses cbles, et drivant au hasard, passe  ct de nous avec des
cris de dtresse auxquels nos signaux rpondaient. Par moments, de
l'avant  l'arrire, nous embarquions des vagues normes.

Les hommes sont curieux  observer en de telles passes.

Il y a des gens nerveux qui prennent trop tt l'alarme, et croyant de
suite au pire, font leurs prparatifs en consquence. Tel tait le
lieutenant McDougal, du 91e, qui vint se jeter dans mes bras en pleurant
 chaudes larmes, le plus plaisamment du monde. Il y en a d'autres qui,
stupides ou rsigns, n'ont pas l'air de s'apercevoir que la mort les
talonne et regardent tout avec une indiffrence abattue. Enfin, les
tourdis, les gens  tte lgre, qui se rassurent ou prennent peur,
suivant qu'ils rencontrent des visages calmes ou effars.

Pour moi, je m'tais promis d'imiter de point en point le capitaine, que
je jugeai un homme de sens et de courage. Sur les deux heures ce
personnage important s'alla mettre au lit, et je suivis son exemple.
J'avais raison; le grand pril tait pass.

Quand vint le jour, la mer tait grosse encore; mais le vent avait
faibli, et une brume paisse nous masquait l'horizon. Au bout d'une
heure ou deux, l'atmosphre se dgagea, et nous cherchions du regard,
avec un vif sentiment d'inquitude, le btiment o nos camarades taient
entasss. Rien n'tait en vue, et l'opinion gnrale fut qu'ils avaient
pri. Un rgiment tout entier englouti en quelques minutes, c'tait de
quoi nous donner  penser. Par bonheur ce doute affreux ne dura pas
longtemps. Nous vmes venir  nous, sur une barque, le pilote attendu
avec tant, d'impatience, et il nous rassura du moins sur le compte d'un
des transports, arriv sain et sauf  Helvoet-Sluys.

Je rencontrais alors, pour la premire fois, un Hollandais, et fus bien
forc d'accorder quelque attention  ce curieux animal. Diederich
ressemblait  sa lourde barque: petit et trapu comme elle, comme elle
renfl des cts, et n'ayant de forme apprciable, sous son paisse
jaquette bleue coupe droit, qu'une norme projection _ posteriori_.
Cette jaquette n'avait pas de collet, et la cravate roule en corde, qui
supplait  ce dfaut essentiel, semblait plutt faite pour trangler le
pilote que pour le dfendre du froid. Ses yeux  fleur de tte et grands
ouverts compltaient cette illusion funbre. Du reste, on aurait pu lui
ter une demi-douzaine de caleons, sans inconvnient pour sa poitrine
ou sa pudeur, tant il tait bien prmuni contre l'humidit. Compltez ce
costume par de gros souliers  boucles et un bonnet de nuit rouge, 
forme conique trs-leve.

Nous ne vmes pas sans quelque plaisir cette trange faon d'homme
s'avancer, la pipe aux lvres, vers le capitaine Nixon et lui offrir
trs-cordialement une poigne de main, accompagne du plus affectueux
_goeden dag_. Une entre en matire si parfaitement rpublicaine fit
faire la grimace  notre officier; mais comme la bienvenue de Diederich
tait plus cordiale encore qu'irrespectueuse et  contre-temps
familire, il ne jugea point  propos de s'en formaliser autrement. Le
pilote entra aussitt en fonctions avec un flegme admirable, et Nixon
ayant voulu l'interroger sur la direction des passes o nous allions
entrer, la profondeur de l'eau et autres sujets du mme ordre, il
n'obtint pour rponse que le proverbe favori des marins hollandais:--_Ja
mynher, wanneer wij niet beter kan maaken dan moeten wij naar de anker
komen_.

Ce qui veut dire  peu prs: Soyez tranquille, monsieur, quand nous ne
pourrons mieux faire, nous jetterons l'ancre.

En dpit de cette prophtie, qui semblait nous menacer de nouveaux
retards, nous primes terre le lendemain matin  Helvoet-Sluys: j'y
retrouvai ma compagnie, ce qui me fut assez doux, aprs l'avoir crue
noye. On imaginera sans peine, et sans en faire grand honneur  mes
qualits personnelles, que les soldats dont elle tait compose
n'taient pas fchs non plus de revoir leur second lieutenant.

II

Il gelait  pierre fendre quand nous arrivmes, trois jours aprs, 
Tholen, petite forteresse en mauvais tat (du moins alors), et situe 
quatre milles environ de Berg-op-Zoom. Tous les matins, la majeure
partie des habitants et de la garnison tait employe  briser la glace
qui faisait des fosss une dfense illusoire; mais tandis qu'on
s'puisait  y pratiquer une tranche large seulement de huit  neuf
pieds, elle se reformait derrire les travailleurs, et nous patinions le
soir  l'endroit mme qu'on avait ouvert le matin.

Un vieux caporal allemand, un sournois qui nous servait d'interprte, et
qui s'tait charg de faire nos logements, m'avait install chez un
brave _burgher_, dont la belle-fille, veuve depuis six mois,  ce que
j'appris, tait la plus jolie personne de l'endroit. Ce n'est pas  dire
qu'elle et jet un grand clat dans un bal de Paris ou un raout de
Londres, mais quelle fracheur, quelle douce expression de visage,
quelle simplicit, quelle confiance aimante et sereine!

Certain jour que je revenais des fosss, je la trouvai, la tte dans ses
mains, et pleurant  chaudes larmes. Le burgher et sa femme, les yeux
humides, taient auprs d'elle et la regardaient sans mot dire, avec une
compassion profonde. Quelque mot, quelque incident futile venait sans
doute de rveiller leur triple douleur et de les rendre au sentiment de
leur perte commune.. C'tait un tableau touchant, et, jeune comme
j'tais, je ne pus que tmoigner  ces braves gens une vritable
sympathie. Elle me valut tout d'un coup l'affection de Johanna M..., qui
me sourit, doucement  travers ses pleurs. Le pre me serra la main, et,
pour dissiper cette inutile tristesse, me pria de lui faire du punch; il
apprciait particulirement en moi ce talent pratique qui m'a toujours
valu le suffrage des connaisseurs, et me mettait en rquisition toutes
les fois que le _Predikaant_ venait souper avec nous.

Il arriva ce soir-l, comme s'il et devin ce qui se passait. J'aimais
fort ce bon et jovial ministre, dont les joues pleines et le sourire
bienveillant empruntaient je ne sais quoi de bouffon  l'trange
coiffure qui couvrait son vnrable chef, C'tait un chapeau  trois
cornes, aux bords convenablement retrousss, et dont il ne se sparait
jamais que pour dire les grces. Aprs le repas, compos de viande au
beurre et de _sauer kraut_, le tout servi dans un plat commun, o nous
cherchions fortune tour  tour,  la pointe de la fourchette, il tirait
d'ordinaire de sa poche quelques vieux imprims crasseux, et nous
chantait, avec des gestes et un accent plein d'nergie, des couplets
dont je n'entendais pas un tratre mot, mais qui renfermaient des
allusions trs-directes aux affaires politiques. J'ai encore dans
l'oreille le refrain de l'une d'elles;

                       Well mag het Ue bekommen;

parce que ce vers harmonieux ne manquait jamais de produire un
merveilleux effet sur notre bon hte; sa large bouche s'ouvrait avec un
rictus effroyable et soudain; il laissait aller sa vnrable tte en
arrire, et un clat de rire,  jeter bas la maison, sortait
convulsivement de sa poitrine. En gnral, sa bonne _vrow_, toute aux
soins de son mnage, coutait avec un parfait sang-froid ce hurlement
joyeux, mais s'il se prolongeait au del du terme ordinaire, son respect
conjugal pour le _burgher_ l'obligeait  sourire de compagnie.

Je m'aperus, depuis le jour dont j'ai parl, que Johanna me regardait
avec plus d'intrt qu'auparavant. En m'apportant les citrons, le sucre
et le rhum, en me regardant manipuler la prcieuse liqueur, elle avait
l'air distrait et mlancolique; ses yeux, plus bleus que les flammes
liquides dont j'attisais l'ardeur, s'arrtaient sur moi, profonds et
vagues; quelquefois mme le verre qu'elle portait  ses
lvres,--toujours rempli jusqu'au bord,--demeurait l, comme si un
engourdissement magntique et frapp la belle rveuse.

Ces symptmes flatteurs ne m'chappaient point; et tandis que le
Predikaant chantait, lorsque le burgher, perdu dans la fume de sa pipe,
nous envoyait, comme un esprit familier, son gros rire invisible, si la
vieille mre tournait le dos et s'abandonnait au plaisir de nettoyer ses
bahuts, je rpondais aux regards de Johanna par des regards non moins
langoureux.

Elle acheta peu de temps aprs une grammaire anglaise, et le mme
jour,--admirez la force des sympathies,--je me sentis pris d'une
violente passion pour l'idiome nerlandais. De l, tout naturellement,
change de leons et de conseils, qui lgitimait de frquents
tte--tte. Nous prononcions fort mal, tous les deux, la langue que
nous voulions apprendre; j'eus la gloire d'inventer un chtiment pour
les fautes que la rcidive rendait inexcusables. Quel que ft le
coupable, un baiser les punissait, Johanna eut beaucoup  se plaindre de
mon inattention; mais, pour ne pas me faire honte, elle mettait ses
progrs au pas des miens. Nous n'avancions gure, sans nous rebuter
pourtant.

Cet enseignement mutuel n'tait pas toujours exempt de troubles.
Certains jours, au plus fort de nos bvues grammaticales, la jolie veuve
clatait en pleurs et en sanglots. D'abord, ces accs de dsespoir
m'avaient fort dconcert: je ne savais au juste ce qu'ils voulaient
dire. Johanna me confessa navement que c'taient autant d'hommages
rendus  la mmoire de son dfunt mari. Je compris et respectai ce culte
d'un regret lgitime. Il demeura tacitement convenu que la leon
finirait aussitt que la sensibilit se mettrait de la partie. Tout cela
au grand srieux, et sans la moindre arrire-pense.

Le 8 mars, arriva l'ordre du dpart.

III.

Nous nous supposions appels  Anvers, o l'autre division de l'arme
avait dj livr quelques combats partiels, et je cheminai assez
tristement, ruminant les larmes de la sparation. Elles m'avaient
appris,--car je ne m'en tais pas dout jusque-l,--combien de place
Johanna tenait dans mon coeur. Quant  elle, la pauvre enfant, elle
m'avait, pleur tout aussi franchement, devant son beau-pre et sa
belle-mre tonns, qu'elle pleurait leur fils devant moi. Que
voulez-vous? c'tait une me sensible et sans dguisement.

Arrivs autour d'une ferme, en rase campagne, nous fmes halte, et je
commenais  m'inquiter de mon souper, lorsqu'un officier des
_Royal-Scots_, quatrime bataillon, m'avertit obligeamment que, selon
toute apparence, nous allions essayer une surprise de unit contre
Berg-op-Zoom. La nouvelle m'tonna sans m'effrayer. Mon donneur d'avis
se prit  sourire:

Vous ferez connaissance avec le service, ajouta-t-il; et, si nous
vivons tous deux demain matin, vous m'en direz votre avis.

Aprs quoi il me tourna le dos. J'appris qu'il se nommait Mac Nicol, et
arrivait de Stralsund  marches forces. Nous ne devions plus nous
rencontrer en ce bas monde. Il fut tu tout des premiers,  cinq heures
de l.

L'appel du soir, qui suivit de prs cette conversation, ne manqua point
d'une certaine solennit. Beaucoup de noms, que les sergents
prononaient alors  demi-voix,--l'ordre tant donn de faire dsormais
le moins de bruit possible,--ne devaient plus figurer sur leurs listes,
mais seulement dans quelqu'un de ces insouciants rcits qui sont
l'oraison funbre du soldat.

Les rgiments formrent ensuite la colonne, et nous recommenmes 
marcher, silencieux, sur la route obscure. Le bruit des pas, rgulier et
monotone, se mlait  celui du vent et des eaux lointaines. Quelques
chiens aboyaient seulement avec fureur quand nous dfilions devant une
maisonnette de paysan. Nous voyions alors s'entrouvrir une fentre
faiblement claire, et un bon gros Flamand, en chemise, la main sur ses
yeux, se hasarder  guetter les passants nocturnes. A peine avait-il vu
luire les baonnettes, qu'il rentrait en hte, tirait  lui ses
contre-vents, et faisait taire ses dogues.

IV.

Berg-op-Zoom tire son nom de la petite rivire Zoom, qui, aprs avoir
pourvu d'eau les fosss de la ville, va se jeter dans le Scheldt.
L'ancien lit de la Zoom, o la mare montante fait refluer assez d'eau,
forme, au centre de la cit, une espce de port, presque  sec quand les
eaux se retirent. La vritable attaque devait tre dirige vers
l'embouchure de ce havre, tandis qu'un dtachement de six cents hommes
ferait une fausse dmonstration vers la porte de Steenbergen.

Je passe, du reste, sur tous les dtails purement stratgiques. Les
curieux qu'ils pourraient intresser les trouveront trs-amplement
rapports dans le rcit du colonel Jones.

Les autres se contenteront de savoir comment se dbattit cette nuit-l
un pauvre lieutenant, qui pour la premire fois de sa vie entendait
siffler les balles.

Nous fmes diviss en trois colonnes. Ma compagnie appartenait  celle
de droite, qui, ayant pour mission l'attaque dont j'ai parl, devait
arriver jusqu'aux fosss par le lit fangeux du vieux canal. Ds le
premier pas, je me sentis enfoncer un peu plus haut que les genoux dans
une espce de glu trs-infecte, et dans laquelle chaque effort pour m'en
retirer semblait me plonger plus avant. Cet obstacle-l n'tait pas dans
mes prvisions, et je regardai autour de moi comment mes camarades se
tiraient d'affaire. Les uns penchaient  droite, c'taient ceux qui
s'escrimaient de la jambe gauche; les autres  gauche, c'taient ceux
qui voulaient dbarrasser la jambe droite. Tous taient plus ou moins
emptrs. Dans un gchis pareil, la marche en bon ordre tait
impossible; les rgiments se mlaient, les officiers se sparaient de
leurs soldats. On se poussait, on s'accrochait. Quelques pauvres
diables, mal inspirs pour le choix de leur route, s'en allaient dans
une fondrire, o ils disparaissaient petit  petit en pitinant.
Lorsque leur tte effare ne marquait plus l'endroit mortel, leurs
camarades arrivaient, et, sans les voir, foulaient aux pieds ces
cadavres qui servaient de fascines. Le silence, nanmoins, n'avait pas
t rompu.

Tout  coup,--tait-ce trahison, appel de mourant, querelle
d'ivrogne?--un cri part de nos derniers rangs. Le gnral Skerret,
auprs duquel je me trouvais en ce moment, y rpond par une exclamation
de fureur, et  la minute mme, les cluses sont leves, des masses
d'eau tombent  grand bruit dans le canal, une fuse s'lve des
remparts; puis tout un feu d'artifice clate, une lumire blafarde se
rpand sur nous et permet aux canonniers franais de nous envoyer
quelques voles. Tires en toute hte et au hasard, elles ne firent
pourtant pas grand mal.

Pendant un moment, la grande affaire fut de rsister  l'effort des
eaux. J'tais heureusement  porte d'un grand bloc de glace  forme
plate, et dont le tranchant s'enfonait dans la vase. Je m'y cramponnai
pour rsister au premier lan des flots, et, moiti nageant, moiti
prenant pied, je gagnai ensuite la terre ferme. L nous avions encore le
foss  traverser sans autre ressource qu'une forte palissade qui,
partant de l'angle d'un bastion, le coupait dans toute sa largeur. Sans
la fivre qui commenait  battre autour de mes tempes, je ne sais
comment je me serais tir de cette difficile gymnastique. On s'aidait de
quelques chelles de sige, on grimpait sur les paules les uns des
autres, on tombait en jurant, on se relevait de mme, les soldais
haletaient et criaient comme un limier qui rve. Un colonel montrait aux
premiers arrivants, qui ne l'coutaient pas, une porte situe  notre
droite (Waterport-Gate), et ordonnait vainement qu'on allt baisser un
pont-levis de ce ct. Voyant son autorit mconnue, il prit par le bras
le premier officier qui passa prs de lui; c'tait moi. Je finis par
comprendre ce qu'il voulait, et lui promis de faire mon possible pour
lui obir.

Pas de rsistance sur les remparts. Une fausse attaque appelait,
ailleurs la plus grande partie de la garnison. Les Franais, en petit
nombre sur ce point et pris  l'improviste, couraient s'enfermer dans
les maisons de la ville, et de l, nous fusillaient sans merci.  la
tte d'une vingtaine de soldats, rassembls au hasard, j'allai vers la
porte indique. Ce n'tait qu'une palissade assez mince, mais traverse
par une barre de fer paisse d'environ trois pouces. Sans instruments,
nous fmes pour l'enfoncer plusieurs tentatives perdues, et cependant
les balles arrivaient de toutes parts; les soldats tombaient un  un.
Enfin, pour dernier effort, nous reculons de quelques pas, tous
ensemble, et tous ensemble nous nous jetons  corps perdu sur la maudite
porte. Cela russit; la barre de fer se rompt tout au milieu comme si
elle et t de verre.

Restait le pont-levis  faire tomber; opration plus dlicate, mais pour
laquelle nous avions plus de temps et de scurit, les coups de fusil ne
nous arrivant plus aussi directement. Il tait fix  un seul de ses
montants par une serrure que nous essayions de forcer  l'aide d'une
baonnette. Aprs en avoir cass deux on trois sans rsultat, nous
employmes une hache, que l'on nous apporta du bastion dj occup par
nos troupes,  couper dans le bois mme du montant la portion o la
serrure tait encastre. Ceci fait, j'eus la gloire de prendre moi-mme
la chane du pont-levis, dont je dirigeai la chute.

Le colonel dont j'excutais l'ordre arriva justement alors et me demanda
mon nom, ajoutant qu'il s'en souviendrait. Le sien tait Muller. Il est
mort  Ceylan de la fivre jaune.

A ce moment, on entendait distinctement une vive fusillade engage de
l'autre ct de la ville. Je pensai que ma compagnie tait par l, et
supposant que l'intrieur devait tre libre, je me prcipitai comme un
vritable tourdi, suivi seulement de deux soldats, dans les rues
dsertes. Je n'avais pas fait trois cents pas que j'tais compltement
gar. Regardant de tous ctes, je ne vis qu'une crature humaine dont
je pusse esprer quelque renseignement; c'tait une jeune, femme, assez
jolie, ple et en dsordre, aux coutes derrire la porte entr'ouverte
d'une espce de boutique.

Notre conversation fut trs-courte.

Les Anglais? lui dis-je en hollandais.

--Comment? me demanda-t-elle.

--Les Anglais? rptai-je, voyant que je parlais  une Franaise.

--Par l, rpondit-elle sans hsiter, en me montrant l'extrmit de la
rue.

--Bonne nuit! Et je lui serrai la main, ne doutant pas qu'elle n'eut
dit vrai.

En effet, aux clarts de la lune qui venait de se lever, j'aperus les
uniformes des _Royal-Scots_ sur les remparts. Ils venaient d'tre
chasss d'un des bastions et tenaient bon dans celui qui leur restait.
Le capitaine Guthrie, du 35e, qui tait  la tte de ce dtachement, ne
savait du reste quel parti prendre, et dplorait l'absence du gnral
Skerret, bless tout rcemment et prisonnier des Franais.

Le feu tait vif d'un bastion  l'autre: plusieurs blesss, tant des
ennemis que des ntres, restaient tendus sur le rempart. Un officier,
atteint au bras, se promenait derrire nous d'un air mcontent, et
disait: Voil ce qu'on appelle la gloire! Cette philosophie me parut
inopportune.

Notre position n'avait rien d'agrable. Un amas de billots de bois
trouvs sur le rempart, et disposs en travers de la gorge du bastion,
formait bien une sorte de parapet d'o nos gens pouvaient tirer, et deux
pices de vingt-quatre, prises  l'ennemi, faisaient bon service du haut
des plates-formes; mais les Franais avaient l'avantage du nombre, trois
pices de campagne, qui nous faisaient beaucoup de mal, et un moulin 
vent lev sur leur bastion, d'o ils nous canardaient fort commodment.
De temps en temps ils faisaient une sortie pour nous dloger; alors, et
ds que leurs cris nous avertissaient de ce projet, nous les recevions
avec de la mitraille; de plus, un dtachement courait  leur rencontre
et les ramenait en dsordre.

Vers deux heures du matin, la fusillade, jusqu'alors continue, eut des
intervalles qui duraient quelquefois une demi-heure. Ils me donnrent le
loisir de m'apercevoir que je grelottais sous mes habits mouills et
sous l'air glacial de la nuit; d'ailleurs, puis de fatigue, je me
laissai tomber plutt que je ne m'tendis derrire le parapet qui nous
protgeait. Quelques autres officiers vinrent se coucher  mes cts, et
d'instinct, on se rapprochait pour avoir moins froid. Je tombai alors
dans une sorte de sommeil veill, d'un effet bizarre, o mon
imagination ressassait tout ce qui venait de se passer avec une telle
force d'illusion, que la mousqueterie recommena sans troubler mon rve.
Les coups de fusil, les cris, les imprcations, tout ce que j'entendais
enfin, de prs ou de loin, et trs-distinctement, me semblait retentir
dans ma mmoire, non  mes oreilles; et je ne sais ce qui m'aurait
arrach  ce profond engourdissement, si tout  coup la terre n'avait
trembl sous moi tandis qu'une vive et subite clart me brlait les
yeux. Un craquement gnral suivit, comme si la ville entire et t
sur te point de s'crouler. C'tait le magasin  poudre qui sautait;
avec lui nous perdions tout le service de notre petite artillerie.

Il fallut bien se relever et tenir tte  de nouvelles attaques; le
dcouragement s'emparait de nous: plus de vingt hommes taient, alls
demander du secours, pas un n'avait reparu. Ils taient intercepts sans
aucun doute. Aucun bruit de guerre ne nous arrivait d'ailleurs, et il
tait trop vident que nous allions avoir toute la garnison sur les
bras.

Nous tnmes pourtant jusqu' l'aurore: il fallut bien alors nous
apercevoir et de nos pertes et de l'inutilit de notre rsistance.
Rassemble derrire ce parapet improvis, nous nous comptions lentement
du regard, ne voyant gure ce qui pouvait nous sauver. Un vieil officier
fit remarquer que le rempart n'tait point large, et que les Franais ne
pourraient tirer grand avantage de leur supriorit numrique: mais il
achevait  peine cette consolante rflexion, mal entendue  travers le
bruit, qu'une dcharge terrible vint le dmentir. Pendant qu'une vive
fusillade dtournait notre attention, une partie des ennemis, longeant
le pied des remparts, taient venus occuper le ct oppos de notre
bastion. Pris ainsi entre deux feux, il fallait nous rsoudre  la
retraite. Je me retournai vers le capitaine Guthrie, que je vis, les
bras tendus devant lui, battre l'air de ses mains gares. Une balle
venait de lui crever les deux yeux. M'Dougal, dont j'ai parl, ce
lieutenant que la perspective de la mort faisait pleurer sur un navire,
et qui s'tait battu toute la nuit en vrai lion, M'Dougal gisait 
terre, tourdi par une blessure au front. Le commandement me revenait, 
moi, le plus jeune et le plus inexpriment de tous. Terrible
responsabilit, savez-vous!

Sans tre bien certain que la porte par laquelle nous tions entrs ft
encore ouverte, j'essayai d'y mener ma petite troupe, encore en bon
ordre. Guthrie, plac entre deux soldais, et guid par eux, poussait 
chaque pas d'involontaires gmissements; les ennemis nous accompagnaient
d'un feu soutenu. Nous laissions derrire nous un sanglant sillage de
morts et de blesss.

Pour comble de malheur, je n'avais pas calcul que l'embouchure du
havre, maintenant rempli d'eau, tait entre nous et Waterport-Gate. Une
fois au bord de cette espce de canal, encaiss dans de hautes murailles
en brique, il ne fallut pas longtemps pour me rendre compte de notre
situation  ce coup dsespr. Il n'y avait pas trois partis  prendre
cerns, comme nous l'tions:  moins de nous rendre purement et
simplement prisonniers, il fallait, sans balancer, sauter dans ce
bassin, ou flottaient  et l quelques gros blocs de glace, et gagner
comme nous pourrions un petit btiment pont hollandais, amarr par une
grosse corde au bord oppos. Tandis que j'essayais de calculer
froidement cette chance suprme, deux ou trois cris, et le bruit
d'autant de corps prcipits dans l'eau, me firent retourner
brusquement. C'taient quelques-uns de nos soldats qui, littralement
devenus fous, se jetaient, sans lcher leurs armes, dans le bassin
fatal. Plusieurs autres suivirent cet exemple insens. Guthrie,
abandonn par ses guides, et ne sachant o se diriger, allait aussi
tomber dans l'eau, lorsque j'arrivai assez  temps pour le retenir. Le
prenant  bras-le-corps, je le terrassai sans peine, et quand il fut 
terre;

Ne bougez pas, lui dis-je; il y va de la vie.

Puis, voyant qu'il serait inutile de donner des ordres  des gens dont
la tte tait perdue, je n'avisai plus qu'au moyen de fuir.

Il y avait, le long des murailles qui bordent le canal, une espce de
charpente compose d'une poutre transversale soutenue  ses extrmits
et  son milieu par d'autres soliveaux disposs en piliers, le tout
destin, je crois,  prserver le mur du frottement des navires, et
s'levant  neuf ou dix pieds environ au-dessus de l'eau. Comment j'y
descends,  reculons, en m'accrochant des mains et des pieds aux
saillies du mur, mon pe entre les dents, au grand dtriment de mes
genoux meurtris et dchirs, c'est ce qu'il ne faudrait pas me demander.
Le plus certain, c'est qu'arriv sur cette plate-forme troite, je
passai mon pe dans mon ceinturon,--le fourreau tait depuis longtemps
 tous les diables,--et avisant un glaon d'assez belle dimension qui
flottait au-dessous de moi, je m'y lanai  corps perdu, trs-assur de
la rsistance qu'allait m'offrir ce radeau improvis. Mais je manquai
mon coup, et fis assez dsagrablement le plongeon jusqu'au fond du
bassin. Bien m'en prit alors de savoir nager, car, lorsque je revins 
la surface de l'eau, il me fallut atteindre en plusieurs brasses le
glaon qui me fuyait. Ma grosse capote, compltement trempe,
compliquait singulirement cette opration; mais ce qui me parut le plus
horrible,--une fois cramponn tant bien que mal  ce glissant objet.--ce
fut d'avoir  lutter contre les malheureux qui, dj submergs,
s'accrochaient  moi pour sortir de l'eau. Il tait assez vident que je
ne pouvais les sauver; il tait non moins dmontr que leurs treintes
dsespres n'allaient  rien moins qu' me faire noyer, et cependant,
allez, c'est un vain souvenir que celui des coups de pied au moyen
desquels je me dbarrassais d'eux. Ceux-l surtout dont le regard
suppliant avait rencontr le mien, dont la voix touffe avait frapp
mon oreille, il tait affreux de les voir disparatre  jamais sous le
flot mortel.

Je n'tais pas le seul en possession d'un morceau de glace. Une douzaine
au moins de nos gens jouaient la mme partie que moi; mais quelques-uns
taient blesss, d'autres saisis par le froid de l'eau: ceux-ci
lchaient prise l'un aprs l'autre, tantt avec un blasphme dsespr,
tantt avec des soupirs gmissants dont l'intonation funbre a quelque
chose d'inimitable; plaintes et rle tout  la fois, qu'on n'oublie plus
quand on les a une seule fois entendus.

Il vint un moment ou je fus  mon tour saisi du plus complet
dcouragement. Je ne sentais plus mes doigts; un nuage de sang passait
devant mes yeux; ma poitrine oppresse me refusait le souffle, et la
tte incline en arrire, j'allais succomber, lorsqu'une voix amie me
rappela au sentiment de l'existence.

Courage, Moodie!... Au vaisseau, que diable!... Si j'arrive avant vous,
comptez sur moi.

Le nageur qui parlait ainsi me repoussa d'un coup d'paule, et gagna les
devants sans que je l'eusse pu reconnatre.

J'arrivai enfin prs du vaisseau.

Courage! me rpta la mme voix. Et une corde me fut jete.

Je la saisis au vol; mais retire trop vite, elle glissa dans ma main
amortie, et le lger bruit qu'elle fit en retombant contre le bordasse
du petit navire produisit sur moi l'effet d'un coup de canon.

A vous encore! Une seconde corde tomba sur l'eau prs de moi. Celle-ci
tait double. Je la saisis et la passai sous mes bras.

J'ai su depuis que j'avais les yeux ouverts et que je parlais
trs-distinctement, lorsqu'on parvint  un hisser sur le pont. Une fois
l, par exemple, toute force m'abandonna, et je ne sentis pas mme une
balle qui me fracassa le poignet pendant que mes deux braves camarades
me trainaient vers l'coutille.

Le rempart n'tait pas  plus de soixante verges du btiment, et les
Franais, trs-dcids  nous faire boire jusqu  la lie le calice amer
de la dfaite, tiraient sur nous sans piti.

Dans la cabine o mon gnreux compagnon d'armes me descendit, il n'y
avait qu'un autre bless, un sergent du 91e, nomm Briggs, atteint 
l'paule d'un coup de feu. Il souffrait horriblement et ne se faisait
faute de plaintes et de cris. On m'avait tendu aussi loin de lui que le
comportait l'tendue de notre commun asile, et quand je fus ranim, nous
ne nous adressmes pas un seul mot.

Mon sang coulait d'une manire inquitante. Je parvins 

[Deux lignes illisibles.]

Au bout d'une heure environ, j'prouvai une soif ardente, et je le dis 
mon compagnon, qui d'un grand sang-froid me rpondit par ce seul mot:

Buvez!

Il est vrai qu'un geste nergique m'expliqua ce qu'il voulut dire. Le
plancher de la cabine tait inond. A force de tirer sur le btiment les
Franais avaient envoy quelques balles dans ses oeuvres vives, il
faisait eau, sans que l'on put s'y tromper.

Je voulus me lever, impossible; mes jambes me refusaient service. A
grand peine arrivai-je  me mettre sur mon sant.

Une autre heure s'coula. Tout entier  la douleur physique qui
teignait en lui le sentiment de la crainte, Briggs continuait  se
plaindre. L'eau montait et montait sans cesse; elle arrivait  ma
poitrine, et m'obligeait  tenir soulev mon bras bless. Le picotement
que l'eau sale produit sur une plaie vive est,  la lettre,
insupportable.

Je me voyais vou  une mort lente et certaine, qui me faisait regretter
de n'avoir pas pri, sur les remparts, autrement qu'un rat dans une
souricire.

Lorsque tout  coup il me sembla que l'eau baissait, ce qui tait vrai.
L'heure de la mare descendante tait venue, et fort  propos; vingt
minutes plus tard, c'tait fait, de moi.

Le feu avait cess depuis longtemps. Le navire tant couch sur le
flanc, et la vase suffisamment raffermie, des soldats franais vinrent
nous chercher. J'avouerai, sans la moindre vergogne, que je fus enchant
de me rendre  discrtion. Au lieu de nous porter  bras jusque dans la
ville, nos vainqueurs, assez peu crmonieux, quoi qu'on puisse dire de
la politesse nationale, nous firent hisser, comme des poids morts, au
sommet du rempart voisin. Je fus de l dirig sur l'hpital, en
compagnie d'un jeune gaillard qui trouvait la mission assez peu de son
got.

Pour se consoler, sans doute, il s'empara de la cantine qui pendait
encore  mon ct, pleine aux deux tiers d'un excellent rhum auquel
j'avais eu la maladresse de ne pas songer plus tt. Ce procd sans
faon m'autorisant  quelque familiarit, je retrouvai assez de force
pour lui arracher des mains ce vase qu'il vidait avec dvotion, et dont
j'absorbai le contenu en quelques gorges.

J'entrai peu aprs  l'hpital, o finit naturellement un rcit que j'ai
entrepris pour vous gayer. J'aurais cependant encore  vous conter la
disparition de mes habits d'uniforme, que j'eus la bonhomie de confier 
un infirmier. Je pourrais aussi vous amuser en vous disant comme quoi je
sortis de l'hpital avec les pantalons d'un de mes camarades et la
redingote d'un autre; costume d'autant plus malsant et mal assorti, que
le premier avait six pieds, et le second quatre et demi tout au plus. Il
ne serait peut-tre pas sans agrment de consigner ici l'histoire de la
chemise que l'hpital m'avait fournie, et qu'on voulait absolument me
reprendre, sans me restituer la mienne. Je fis la plus belle dfense du
monde, non pas tant pour la chemise (encore que ce soit un vtement
prcieux en lui-mme), mais parce que j'avais cousu dans un de ses coins
le peu d'argent qui me restait. D'ailleurs...

Et M'Dougal, s'il vous plat, que devint-il?

Un nuage passa sur le front du narrateur.

M'Dougal avait quitt le navire aussitt aprs m'avoir mis en sret.
Personne n'a jamais su ce qui tait advenu de lui: s'il mourut frapp
d'une balle franaise ou noy dans les eaux du Scheldt...

--Et Johanna? m'empressai-je d'ajouter.

--Johanna, reprit le colonel subitement drid... Johanna quitta peu
aprs Tholen, et s'embarqua pour l'Angleterre.

--Avec vous?

--Non pas, Dieu merci! avec un timbalier des _Coldstream Guards_.
L'amour, en gnral... et plus particulirement celui des liqueurs
fortes... perdit cette inconsolable veuve. Du moins le burgher se
plaignit-il des effets du punch, qui avait servi de philtre amoureux au
sducteur de sa belle-fille. Je le consolai selon toutes les rgles de
l'homopathie, qui n'tait pas encore invente, en l'abreuvant de ce
dangereux poison,--mais non pas  doses infinitsimales. Le Predikaant
m'aida beaucoup dans cette oeuvre charitable.

O. N.



Paris au Bord de l'Eau.

(Voir page 119)

[Illustration: Badauds.]

II.

Si le travail occupe une foule de bras sur les bords de la Seine, nulle
part aussi la flnerie n'est plus active, plus incessante. Voyez le
parapet de ce pont, comme il est surcharg d'individus: les uns suivent
de l'oeil une embarcation que le courant, bien plus que ses voiles
ambitieusement dployes, entrane vers les rives lointaines de
Saint-Cloud ou de Meudon; les autres concentrent toute leur attention
sur un chien qui s'lance pour rapporter la canne de son matre;
celui-ci est suspendu, pour nous servir d'une expression antique,  la
ligne immobile d'un pcheur de goujons; celui-l compte les passagers
qui montent sur le bateau  vapeur. Quelques-uns, vritables artistes du
mtier, font de l'art pour l'art, c'est--dire de la flnerie pour la
flnerie; ils regardent tout simplement couler l'eau. Un moment viendra
o cette foule sera bien plus considrable encore, o ces physionomies
s'animeront, c'est lorsque ce cri sinistre aura retenti sur la rive: Un
homme  l'eau! Soyez sr alors que, si les secours tardent  arriver,
vous verrez s'lancer du haut de ce parapet un de ces flneurs qui
paraissent si calmes, si flegmatiques  prsent. L'action succdera
brusquement  la rverie, le spectateur deviendra acteur, et tel
individu qui comptait ne consacrer sa journe qu' d'innocentes
distractions, deviendra un hros malgr lui et sauvera son semblable.
L'existence parisienne est remplie de semblables hasards.

[Illustration: Vue extrieure des Bains Deligny.]

Nous ne quitterons pas les ponts sans jeter quelques lignes de
maldiction contre l'avide barbarie de certains industriels qui ont
invent la pche aux hirondelles. Un hameon attach  l'extrmit d'une
longue ficelle pend au-dessus de l'eau, appt, d'un ver ou d'une
mouche; l'hirondelle, que ses petits attendent et qui ne croit pas
d'ailleurs  la mchancet humaine, se jette sur la mouche et reste
suspendue par le cou. Vous nous direz sans doute que nous pourrons nous
donner bientt, au prix de quelques centimes, le plaisir de rendre ces
malheureuses captives  la libert; n'importe! ces spculations sur la
sensibilit publique nous paraissent ignobles; et puis que de gens qui
n'osent pas se montrer gnreux en plein jour! Les pauvres hirondelles
sont souvent victimes de cette fausse honte: elles meurent entasses
dans leur cage, prives d'air et de nourriture. Ce genre de pche
devrait tre dfendu: il prive la Seine d'un de ses plus gracieux
ornements; instruites par l'exprience, les hirondelles quittent ses
bords maudits; or, quand vient le printemps, une rivire sans
hirondelles est comme un parterre sans fleurs.

Rangerons-nous les canotiers parmi les flneurs aquatiques? doute
terrible, question pineuse! Tour rsoudre la difficult, nous avons
interrog quelques canotiers, ils nous ont rpondu par le silence du
mpris. videmment le canotier rpugne au titre de flneur; lui
donnerons-nous le titre de marin? hlas! il le faut bien.

Le canotier est cousin germain du garde national: il aime  jouer au
marin comme l'autre aime  jouer au soldat. N'ayant pas d'existence
lgale, de mandat social, d'organisation, il y supplera par
l'association individuelle; chaque canot aura son quipage, chaque
quipage son capitaine. Ainsi enrgiments, les canotiers se donneront
une nationalit factice; les uns arboreront le pavillon amricain, les
autres le pavillon anglais; ceux-ci le pavillon grec, ceux-l
consentiront  rester Franais. Mme manoeuvre, mme costume qu' bord
des navires de guerre. Le commandement se fait au sifflet; il y a un
porte-voix pour le capitaine. J'ai connu un canotier auquel on avait
persuad que M. Thiers, lors de son dernier ministre, avait rdig un
projet de loi tendant  mobiliser tous les canotiers de Paris pour parer
aux ventualits d'une guerre avec l'Angleterre.

Le canotier a encore ceci de commun avec le garde national que les
plaisanteries glissent sur lui sans entamer le moins du monde sa
cuirasse;

     Ille robur et aes triplex... qui fragitem truci, etc., etc.

On remplirait des volumes avec toutes celles qu'on a faites ou qu'on
fera sur son compte. Il est question, depuis quelque temps, de
rtablissement d'un _canot's club_  l'instar au _jockey's club_; nous
ne savons pas au juste o en est ce projet. En attendant, les canotiers
se runissent  Bercy; ils forment des socits chantantes, des espces
de _caveaux_ o l'on cultive  la fois la malelotte, le petit vin 
douze et la posie mythologique.

N'allez pas croire cependant que l'existence du canotier soit exemple de
prils; la tempte s'abat sur le pont du frle navire; les typhons de
Saint-Ouen, le mistral de Saint-Maur viennent mettre en danger la frle
embarcation; souvent tous les efforts deviennent inutiles, l'esquif
chavire, il faut gagner le rivage  la nage; heureux si, en touchant au
bord, l'quipage se trouve encore au complet.

Les accidents sur la rivire sont assez frquents; leurs rsultats
seraient bien moins souvent dsastreux si le dsir de faire de la
couleur locale, de passer pour de vrais flambards, ne poussait
l'imprudent canotier  des excs que l'amour de la posie maritime ne
suffit pas toujours  excuser.

[Illustration: Vue intrieure des Bains Deligny.]

Vienne un vnement dans le genre de celui dont nous venons de parler,
une tempte, un naufrage, et le malheureux flambard, gn par l'excdant
de couleur locale qui surcharge son estomac, court le double risque
d'tre entran par le courant et touff par le poids de l'eau.

On ne saurait trop recommander aux capitaines de prcher la sobrit 
leurs quipages. Le vrai marin attend d'tre  terre pour se livrer 
l'ivresse des festins.

Le vritable flneur de la Seine, c'est le pcheur  la ligne. En voil
un que les moqueries populaires n'ont pas pargn; il rsiste depuis des
sicles aux sarcasmes de vingt gnrations; c'est l'homme fort d'Horace:
il pcherait  la ligne sur les ruines, du monde. Il se tient l, la
ligne tendue, l'oeil aux aguets, faisant silence, s'tonnant, durant une
journe entire, de la tnacit du poisson  ne pas mordre  l'hameon;
il n'aurait qu' lever les yeux pour jouir d'un des plus admirables
panoramas qui soient au monde: il reste le regard fix sur un morceau de
lige qui flotte sur l'eau.

[Illustration: La pleine eau.]

Appliquez cette patience, cette puissance de concentration sur un objet
plus relev, les mathmatiques, par exemple, et vous avez Archimde ou
Newton. Il y a du pcheur  la ligne au fond de tout homme de gnie.

Mais ne poussons pas plus loin ce paradoxe; d'autres objets rclament
notre attention. Le thermomtre de l'ingnieur Chevalier, qui est aussi
une des curiosits des bords de la Seine, promet un jour exempt d'orages
et permet l'accs de l'eau au baigneur parisien. Aujourd'hui la natation
est devenue une mode pour tout le monde et un besoin pour quelques-uns:
les cercles de bains sont passs  celui de monument public. Que de
progrs depuis l'cole-Petit jusqu' l'cole-Deligny! L'cole-Petit est
en quelque sorte la Sorbonne de la natation, l'cole Deligny en est le
caf de Paris. L'une a conserv sa physionomie classique et svre;
c'est l que les lves de Sainte-Barbe, de Rollin, d'Henri IV, viennent
rafrachir leurs membres fatigus par les luttes universitaires; l'autre
est coquette, somptueuse, lgante comme un vaste boudoir. On y marche
sur des tapis, on y fume le cigare de la Havane ou la cigarette de
Lataki; on y prend des glaces et des sorbets. L'cole-Deligny est
dentele, festonne, pleine d'arceaux et d'ogives comme un palais
mauresque. C'est un Alhambra flottant, un Alcazar bti sur pilotis.

Ce que nous disions tout  l'heure du canotier et du pcheur  la ligne,
peut s'appliquer galement au nageur; il est type comme les deux autres.
Le nageur ressuscite l'antique fable des Tritons, il passe sa vie 
l'cole de natation, c'est--dire dans l'eau. Entr le premier dans
l'tablissement, il en sort le dernier; il dcide les paris, juge les
plongeons, punit les passades dloyales et rgle l'ordre et la marche de
la pleine-eau. C'est une royaut qui commence avec le premier lilas et
finit avec la dernire hirondelle.

Quittons l'cole de natation et remontons sur le Pont-Royal; de l nous
pourrons embrasser le cours entier de la Seine. Toute l'histoire de
Paris, reprsente par ses monuments, se reflte dans ces ondes
fugitives; l'Institut devant des bains publics, l'Htel-Dieu devant un
bateau de blanchisseuses, la place de Grve devant un pcheur  la
ligne. A chaque instant ce sont de nouveaux contrastes: le quai aux
Fleurs touche au Palais-de-Justice, les roses auprs des verrous; la
Morgue est  ct d'un march, la mort et la vie; la Prfecture de
Police est vis--vis l'hpital, le crime et le malheur, le vice et la
misre. Le Louvre, les Tuileries, les Invalides, l'Htel-de-Ville, la
Chambre des Dputs, l'htel des Monnaies, au-dessus de ces difices,
les tours de Notre-Dame. En voyant ces monuments chelonns sur les
rives de la Seine, on serait tent de croire que les architectes ont
voulu que le fleuve portt aux flots de l'Ocan quelque image de la
grandeur de la France.



Cours Scientifiques.

COLE DE MDECINE.

BOTANIQUE.--M. MARTINS, PROFESSEUR AGRG.

La brillante verdure qui renat chaque anne  nos yeux ne sert pas
uniquement, comme quelques-uns de nos lecteurs le pensent peut-tre, 
parer nos campagnes et  nous offrir de frais abris pendant la chaleur
du jour. Avant d'tendre ses bienfaits sur l'homme, elle est utile au
vgtal lui mme; c'est par son entremise que la plante se met en
rapport avec l'atmosphre et y labore les sues qu'elle a puiss dans le
sol; les feuilles sont, en un mot, les organes principaux de la
_respiration vgtale_, les _poumons_ des vgtaux. Dans les climats des
tropiques, sous un ciel brlant mais plus pur, la nature est plus riche
et mieux pare, une vgtation luxuriante se montre de toutes paris, et
cette surabondance de vie se manifeste  l'extrieur par un
dveloppement admirable des organes foliacs, les poumons prsentent une
surface plus tendue, et la vie vgtale atteint son plus haut point de
perfection.

En quoi consiste donc cette respiration, ce phnomne important, qui
tient le rgne animal et le rgne vgtal tout entiers sous son
influence mystrieuse? Nous avons dj rpondu en partie  cette
question dans notre dernier numro: nous avons donn une ide de la
manire dont la respiration s'excute chez les animaux; nous allons
tudier aujourd'hui cette fonction dans le rgne vgtal; le cours que
vient de terminer  l'cole de Mdecine M. Martins, professeur agrg,
nous en donne l'occasion.

Avant d'aborder l'tude de la respiration vgtale, il faut bien nous
rendre compte de la signification exacte des termes dont nous allons
faire usage. Nous avons en effet une distinction importante  tablir:
nous reconnaissons dans une plante des _parties vertes_ et des _parties
colores_, et nous entendons, avec tous les botanistes, par parties
colores tout ce qui n'est pas vert; ainsi, pour nous, la fleur du lis
sera colore, quoiqu'elle soit blanche; les racines, les vieilles tiges,
les fleurs, leurs enveloppes et les fruits, sont des parties colores.
Cela pos, tudions successivement la manire dont, ces diffrentes
parties agissent sur l'air atmosphrique. L'air, comme chacun le sait,
est un mlange de deux gaz; l'oxygne et l'azote. Un volume d'air offre
sur 100 parties  peu prs 79 parties d'azote et 21 parties d'oxygne;
il renferme en outre des traces d'acide carbonique. On s'tonne, au
premier abord, qu'une proportion si faible de ce dernier gaz puisse,
comme nous allons le voir, jouer le rle principal dans la respiration
vgtale; mais cet tonnement disparat quand on songe  l'immensit de
la masse d'air qui nous entoure. Nous ne recueillons dans nos
expriences que trs-peu d'acide carbonique parce que nous ne soumettons
 l'analyse qu'une trs-petite quantit d'air, mais le calcul nous
apprend que l'atmosphre renferme en ralit 1,500 billions de
kilogrammes de carbone.

Fonctions des parties colores.--Les parties colores des plantes
absorbent l'oxygne et exhalent l'acide carbonique. Ce phnomne a lieu
en tout temps, et de jour comme de nuit.

Nous voyons sans cesse autour de nous des preuves de ce fait; ainsi la
prsence de l'air est indispensable aux racines elles-mmes; et si elles
sont trop enfonces dans le sol, en sorte que l'air ne puisse parvenir
jusqu' elles, la plante dprit; le mme tat de souffrance se
manifeste si le pied de l'arbre est inond, et qu'une grande masse d'eau
se trouve ainsi interpose entre l'air et les racines. Pour hter la
croissance d'une jacinthe, il suffit de renverser une fiole d'oxygne
dans le vase plein d'eau o plongent ces racines.--Les fruits agissent
comme les racines et donnent naissance  des phnomnes identiques, mme
aprs avoir t cueillis; chacun connat le danger qu'il y a  sjourner
dans un endroit o des fruits sont runis en grande quantit; l'oxygne
de l'air du fruitier tant bientt absorb, est remplac par de l'acide
carbonique, gaz mortel pour l'homme.--Les fleurs sont dans le mme cas;
il serait imprudent de passer une nuit dans une serre, ce qui prouve en
outre que le dgagement de l'acide carbonique s'effectue de nuit comme
de jour. Les parties colores respirent donc  la manire des animaux;
elles absorbent l'oxygne et exhalent de l'acide carbonique qui vicie
l'air environnant.

Fonctions des parties vertes.--Ici commence l'ordre de phnomnes le
plus important pour le vgtal et celui que les feuilles sont
principalement appeles  remplir; une grande diffrence nous frappe au
premier abord: l'action n'est plus la mme pendant le jour et durant la
nuit.

Pendant la nuit les parties vertes se comportent comme les parties
colores, elles absorbent l'oxygne et dgagent de l'acide carbonique.

Pendant le jour, au contraire, et sous l'influence directe des rayons du
soleil, les plantes dcomposent l'acide carbonique, fixent le carbone et
exhalent, l'oxygne. Ce fut Bonnet qui entrevit le premier ce curieux
phnomne.

Il avait plac des feuilles dans une source: les rayons du soleil y
dardaient avec force, et de petites bulles de gaz se montrrent bientt,
principalement sur la surface infrieure. Bonnet pensa que c'tait de
l'air qui provenait de l'eau; pour s'en assurer, il plaa les feuilles
dans de l'eau distille et dpouille par consquent d'air; il ne parut
plus une seule bulle de gaz, et Bonnet se confirma dans son opinion
errone; il avait nglig de faire l'analyse de cet air prtendu, et
passa ainsi  ct d'une des plus belles dcouvertes de la physiologie
vgtale. Priestley reprit plus tard la mme exprience; mais, en
vritable chimiste, il ne manqua pas de soumettre  l'analyse le gaz
qu'il vit se produire, et reconnut avec tonnement que c'tait de
l'oxygne. L'acide carbonique contenu en dissolution dans l'eau avait
t dcompos; les feuilles s'taient empares du carbone et avaient
exhal l'oxygne. Bonnet n'avait pas obtenu de gaz dans l'eau distille,
parce que la plante n'y trouvait plus d'acide carbonique qu'elle put
dcomposer. Mais ce n'tait pas tout: il fallait prouver encore que dans
l'air l'action est la mme; que sous l'influence des rayons solaires la
plante dcompose l'acide carbonique de l'atmosphre comme elle le fait
pour celui que l'eau tient en dissolution. Ce fut Thodore de Saussure
qui mit ce fait hors de doute par un exemple admirable de simplicit et
de prcision. Il prit vingt-une pervenches aussi semblables que
possible, dont il analysa sept; il nota la quantit de carbone qu'elles
renfermaient; il en plaa ensuite sept sous un rcipient o il avait
introduit sept centimes d'acide carbonique; sept autres furent places
sous un second rcipient o il y avait de l'air priv d'acide
carbonique. Il laissa vgter pendant six jours ces quatorze pervenches,
et procda ensuite  l'analyse du gaz renferm sous les deux cloches:
dans la premire l'acide carbonique tout entier avait disparu et l'air
restant contenait vingt-quatre et demi pour cent d'oxygne, au lieu de
vingt-un qu'il renfermait d'abord; dans la seconde cloche, la quantit
d'oxygne n'avait pas augment; les pervenches de la premire furent
soumises  l'analyse: elles renfermaient onze centigrammes et demi de
carbone de plus que celles qui avaient t analyses au commencement de
l'exprience. La quantit de carbone n'avait pas augment; dans les
plantes de la seconde cloche, dont l'air avait t dpouill de toute
trace d'acide carbonique.

Par cette exprience remarquable, de Saussure a mis en vidence le
principe fondamental de la respiration vgtale; dcomposition de
l'acide carbonique, exhalation de l'oxygne et fixation du carbone. La
plante est essentiellement compose de carbone, et toutes les forces
vitales agissent pour fixer ce carbone dans son sein. L'air qui nous
entoure est donc d'autant plus vivifiant pour les plantes qu'il est plus
mortel pour les animaux, par la proportion d'acide carbonique qu'il
renferme.

Ce n'est pas seulement de l'atmosphre que les vgtaux retirent le
carbone qui leur est ncessaire; il existe encore deux autres sources o
ils en puisent sans cesse. Au moyen de leurs racines ils trouvent de
l'acide carbonique dans le sol, et le dcomposent ensuite. Pour
s'assurer de ce fait, Snbier ayant pris deux branches aussi semblables
que possible, plaa la tige de l'une d'elles dans de l'acide carbonique;
l'autre fut laisse  l'air; la premire tait encore pleine de
fracheur que la seconde tait compltement fane. Enfin les vgtaux,
en combinant de l'acide carbonique, forment l'oxygne absorb pendant la
nuit avec le carbone mme qu'ils renferment dans leur sein. Ainsi l'on
peut dire que, pendant la nuit, la plante prpare des matriaux pour le
travail plus important du jour: elle absorbe de l'oxygne et exhale de
l'acide carbonique, qui sera dcompos au profil du vgtal sous
l'influence salutaire des rayons du soleil. M. Dumas pense mme que la
plante ne fait rien pendant la nuit, qu'elle n'agit rellement que le
jour, et qu' l'ombre elle se borne  laisser passer l'acide carbonique
emprunt au sol qui filtre  travers ses tissus et se rpand dans l'air.

Les parties vertes des vgtaux qui jouissent de ces proprits
admirables de dcomposition, sont doues d'une autre facult non moins
mystrieuse: elles retiennent tous les rayons chimiques que darde le
soleil. Chacun se souvient, en effet, de l'impuissance de l'appareil de
M. Daguerre  reproduire les paysages, comme si, dit M. Dumas, les
rayons chimiques essentiels aux phnomnes daguerriens avaient disparu
dans la feuille, absorbs et retenus par elle et mis en rserve pour
servir  la dpense norme de force chimique ncessaire  la
dcomposition d'un corps aussi stable que l'acide carbonique.

Les vgtaux, outre le carbone, absorbent de l'hydrogne en dcomposant
l'eau qui entoure leurs racines, comme font prouv MM. Edwards, Colin et
Boussingault. D'aprs les expriences de ce dernier chimiste, ils fixent
de plus une certaine quantit d'azote.

Le tableau suivant rsume d'une manire trs-concise les phnomnes
principaux de, la respiration vgtale;

RESPIRATION VGTALE.

1 parties    (De jour    )
    colores. (et de nuit,)
                          ) Absorbent de l'oxygne et exhalent de
              (A. Pendant ) l'acide carbonique.
              (la nuit,   )
2 PARTIES    (           (Dcomposent l'acide
     vertes.  (           (carbonique, exha-
              (B. Pendant (lent l'oxygne et   (a. De l'air.
              (le jour,   (gardent le carbone. (b. Des racines.
                          (Cet acide provient  (c. De la combinai-
                          (de trois sources.   (son de l'oxygne
                                               (absorb pendant
                                               (la nuit avec le
                                               (carbone de la
                                               (plante.

Les phnomnes qui constituent essentiellement la respiration des
vgtaux diffrent donc totalement de ceux que nous a prsents la
respiration des animaux; les premiers versent dans l'air de l'oxygne,
gaz bienfaisant, source de vie; les seconds rpandent, au contraire,
autour d'eux des flots d'acide carbonique, gaz impur et qui devrait
vicier l'air qui le reoit; la respiration vgtale servirait donc, 
purifier l'air souill par le souffle impur des animaux. Quelques
observations viendraient  l'appui de cette ide: on sait que le fond
des mares est souvent couvert de vgtaux qui forment, par leur runion,
comme un tapis de verdure au fond des eaux. M. de Humboldt, observant
les poissons qui s'y trouvaient, s'aperut qu'ils taient pleins
d'ardeur et de vie lorsque le soleil dardait ses rayons sur l'eau; ils
paraissaient souvent, au contraire, puiss et malades lorsque le soleil
ne se montrait pas, et quelques-uns mme finissaient par mourir si le
ciel restait longtemps couvert. Frapp de ce fait, l'illustre
observateur analysa l'eau de la mare quand le soleil donnait, et ce ne
fut pas sans tonnement qu'il trouva que l'air contenu en dissolution
dans l'eau renfermait 80  90 pour 100 d'oxygne; ayant soumis ensuite 
l'analyse une certaine quantit d'eau de la mme mare recueillie pendant
un temps sombre, il n'y trouva plus que 16  17 pour 100 d'oxygne.
Cette diffrence norme expliquait le malaise des poissons durant les
heures ou ils ne pouvaient respirer une quantit suffisante d'oxygne,
et l'augmentation de ce gaz prcieux lors des jours de soleil, jours de
joie et de sant pour les poissons, ne peut tre attribue qu'
l'influence des vgtaux de la mare, dont la respiration, active par la
prsence du soleil, purifiait l'eau en y versant une proportion plus
considrable de gaz oxygne. Mais ce fait isol ne prouve pas, quelque
curieux qu'il soit, les rapports constants que plusieurs physiologistes
ont voulu tablir entre les deux rgnes, les mettant pour ainsi dire
sous la dpendance l'un de l'autre, en donnant aux animaux la tche de
fournir l'acide carbonique ncessaire au rgne vgtal, et en chargeant
les plantes de dbarrasser l'atmosphre de ce gaz impur et de le
remplacer par l'oxygne. M. Martins se hte de prvenir ses auditeurs
contre ces ides spcieuses au premier abord, mais que l'exprience ne
confirme pas. Considrant la plante dans son ensemble, il remarque que
les parties vertes sont toujours les plus nombreuses, que pendant la
nuit la plante vicie l'air au lieu de le purifier, que pendant l'hiver
l'action du rgne vgtal cesse presque entirement, et qu'enfin,
pendant le jour et durant la belle saison, le soleil refuse souvent  la
terre ses rayons vivifiants. Le professeur en conclut que les deux
actions se balancent et qu'en somme la prsence du rgne vgtal
n'influe pas ou n'exerce du moins qu'une faible influence sur la
composition de l'air. Les expriences de Link Woodhouse et Grish
viennent donner  cette opinion un cachet de certitude. Ces observateurs
placrent sous de grandes cloches des plantes entires charges de
feuilles, de fleurs et de fruits; aprs un temps assez considrable,
l'air de la cloche fut soumis  l'analyse, et sa composition tait la
mme qu'avant l'exprience: il y avait eu un quilibre parfait entre les
diffrents phnomnes; ce que l'air avait gagn en oxygne par l'action
des parties vertes lui avait t repris par les parties colores; il en
avait t de mme pour l'acide carbonique, et l'air de la cloche n'avait
t ni vici ni amlior par la respiration de la plante. La chimie, par
la voix de M. Dumas, vient d'ailleurs confirmer l'opinion des
botanistes. L'illustre savant nous prouve par des chiffres que
l'influence du rgne vgtal est nulle sur les animaux. L'air qui nous
entoure, dit-il, pse autant que 581.100 cubes de cuivre d'un kilomtre
de ct; son oxygne pse autant que 134.000 de ces mmes cubes. En
supposant la terre peuple de mille millions d'hommes et en portant la
population animale  une quantit quivalente  trois mille millions
d'hommes, on trouverait que ces quantits runies ne consomment en un
sicle qu'un poids d'oxygne gal  15 ou 16 kilomtres cubes de cuivre,
tandis que l'air en renferme 134.000. Il faudrait 10.000 annes pour que
tous ces hommes pussent produire sur l'air un effet sensible 
l'eudiomtre de Volta, mme en supposant la vie vgtale anantie
pendant tout ce temps. Nous voyons donc que, par des considrations
diffrentes, M Martins et M. Dumas arrivent au mme but. La chimie, la
balance en main, vient confirmer les doctrines de la physiologie
vgtale; leurs rsultats sont d'accord: nous ne devons pas nous en
tonner, car les sciences sont soeurs et doivent marcher en se donnant
la main.

[Illustration: deco]



Margherita Pusterla..

AVANT-PROPOS.

Le 13 mai dernier, l'_Illustration_, dans son _Bulletin
bibliographique_, a rendu compte de l'Histoire universelle publie en
Italie par M. Csar Cant, et dont une traduction s'imprime en ce moment
 Paris. Nous offrons aujourd'hui  nos lecteurs un roman du mme
crivain, _Margherita Pusterla_. Notre intention n'est pas d'entretenir
ici nos lecteurs de M. Cant lui-mme, et nous renvoyons ceux qui
seraient curieux d'avoir quelques dtails sur sa vie; littraire 
l'article que notre collaborateur lui a consacr. Mais il est peut-tre
ncessaire, sans prtendre en aucune faon imposer notre opinion 
personne, de dire quelques mots de l'ouvrage dont nous commenons
aujourd'hui la traduction.

La renomme a ses hasards et ses caprices, et c'est surtout sur les
importations littraires qu'elle exerce sans contrle l'arbitraire de
ses jugements. Souvent, on ne le sait que trop, un peuple ne connat que
les mdiocres crivains de la contre voisine, qui le juge galement sur
les moindres reprsentants de son gnie; tandis que des rputations
nationales, trs-justes et trs-mrites, ne passent jamais la
frontire, qui ne devrait pas exister pour elles.

Nous pensons que ces rflexions s'appliquent, dans une certaine mesure,
au peu de bruit qu'a fait en France _Margherita Pusterla_. L'cole du
roman historique en Italie, qui reconnat Manzoni pour son matre, n'a
pourtant produit aucune oeuvre qui, avec des qualits trs-diffrentes,
et sans la moindre trace d'imitation, mrite plus d'tre compare aux
oeuvres du chantre des _Promessi Sposi_. On peut juger diversement les
dfauts de M. Cant, mais il ne peut y avoir qu'une voix sur ses
qualits: un sentiment littraire lev, une rudition solide et
consciencieuse, un habile dveloppement des caractres, une inspiration
morale toujours droite, toujours prsente, le sens du pathtique,
l'expression souvent forte, souvent heureuse, de l'nergie, de la
sensibilit; est-il beaucoup de romanciers clbres dont on en puisse
dire autant? Ces qualits, l'Italie les a trouves dans _Margherita
Pusterla_, qu'elle compte parmi ses lectures favorites. Nous esprons
que la traduction, interprte toujours un peu perfide, ne les cachera
pas entirement  nos lecteurs. Ils ne chercheront pas, surtout dans les
premiers chapitres, le rapide intrt et la facile lecture des nouvelles
que nous avons donnes jusqu'ici, et que, nous donnerons encore de temps
en temps, sans interrompre le cours de la publication de _Margherita_.
Ils comprendront ds l'abord que c'est l une oeuvre qui, par son
tendue, rclame la longueur des prparations, et que le grand cossais
lui-mme ne rsisterait pas  celui qui le jugerait sur le dbut de ses
chefs-d'oeuvre. Les conditions de cette quit prjudicielle une fois
remplies, nous croyons que te talent de l'auteur exercera sur le public
franais toute l'influence qu'il a exerce en Italie.

MARGHERITA PUSTERLA.

Lecteur, as-tu souffert?--Non.--Ce livre n'est pas pour toi.

CHAPITRE PREMIER.

LA MARCHE TRIOMPHALE.

En 1340, au commencement de mars, les Gonzague, seigneurs de
Mantoue, avaient tenu cour plnire dans leur ville. Tables publiques,
musiciens, saltimbanques, bouffons, fontaines de vin, ils avaient
prodigu toute la pompe que les petits tyrans, qui avaient succd aux
gouvernements libres dans la Lombardie, appelaient  leur aide pour
blouir les esprits gnreux, charmer les frivoles et capter le peuple,
toujours allch par les brillantes apparences. Trois mille cavaliers
taient accourus  cette fte, en grand luxe d'habits, couverts des plus
belles armures qui furent jamais sorties des ateliers de Milan, et
monts sur des destriers ferrs d'argent. Parmi eux, on comptait,
beaucoup de Milanais venus pour faire cortge au jeune Bruzio, fils
naturel de Luchino Visconti, seigneur de Milan. C'taient Giacomo
Aliprando, Matteo Visconti, frre de Galas et de Barnab, qui depuis
devinrent princes; le seigneur de Gallarate, le chef de la noble famille
des Crivelli, et le plus renomm de tous, Franciscolo Pusterla, le plus
opulent suzerain de Lombardie. On aurait pu le dire aussi le plus
fortun, des hommes, si les richesses humaines contenaient quelque
certitude de bonheur, et si, comme ou le verra dans la suite de cette
histoire, il n'et pas t sur le bord d'un abme de misres dont il
devait atteindre le fond.

Ces champions milanais avaient remport le prix du tournoi de Mantoue.
Ce prix consistait en un poulain superbe, de la valeur de cent sequins,
noir comme la rsine, avec sa housse bleu de ciel, chamarre d'argent,
et en un autre cheval de moyenne grosseur, bai avec des taches blanches
 deux de ses pieds, on avait encore ajout deux vtements, l'un
d'carlate, l'autre de soie, double de menu vair. Pour faire montre de
ces trophes, les vainqueurs avaient parcouru en triomphe Crmone,
Plaisance et Pavie, d'o ils taient revenus dans leur patrie le 20 mars
de cette mme anne 1340. Partout ou les recevait en grande liesse.
C'est un hasardeux et dominant instinct de l'homme qui le pousse en tout
temps  se prosterner devant la valeur triomphante, mais qui se
dployait surtout dans cet ge o la force matrielle rgnait sans
conteste. En outre, les petits seigneurs voyaient avec plaisir le
courage s'entretenir dans les tournois et les batailles simules, comme
en d'autres temps ils virent avec satisfaction le peuple exalter son
humeur de curiosit et de disputes en factions de thtre et en
querelles littraires. Aussi Milan envoya  la rencontre de ses
chevaliers une escorte compose de la cour et des plus nobles seigneurs.
Aprs s'tre arrts dans le splendide chteau de Belgiojoso, ils
s'acheminrent tous vers la cit.

Ils entrrent en grande solennit par la rue Saint-Eustorge. Aprs avoir
travers le faubourg de la citadelle, dj ceint d'une muraille, ils se
prsentrent  la porte du Tesin, qui s'ouvrait au lieu qu'occupe
aujourd'hui le pont jet sur le canal _del Naviglio_. Ce canal marque
encore le foss que, pour se dfendre contre Barberousse, les Milanais
avaient creus autour de leur ville ressuscite. Un terre-plein lev
avec les dblais de cette excavation tait leur seul rempart; mais il
suffisait alors que chaque citoyen tait soldat, soldat pour la patrie
et pour les franchises. Peu de temps avant l'poque dont nous parlons,
Azone Visconti avait.  cet endroit, bti une muraille de dix mille
brasses de circuit, avec onze portes  herses et pont-levis, et
couronne de cent tours aux crneaux innombrables.

Les chevaliers passrent, sous l'arche qui subsiste encore, et
ctoyrent ces fameuses colonnes de San-Lorenzo, vnrables dbris de
l'antiquit romaine, bientt ils arrivrent au carrefour appel
Carrobbio, parce qu'il y pouvait passer des chariots, avantage que
prsentait alors un bien petit nombre de rues. Suspendant ses travaux,
le peuple accourait  ce spectacle, attir par la joyeuse sonnerie des
hrauts de la ville, vtus de pourpre, et qui s'avanaient, avec leurs
trompes d'argent, au milieu des gardes de la porte en corselet blanc
mi-partie d'carlate, et en manteaux de mme couleur. Ils prcdaient le
cortge, entourant le porte-bannire, qui portait l'tendard aux armes
des diverses portes semes autour d'une vipre noire en champ d'argent.

Quelle est cette dame tout de velours et d'or? demandait un petit
enfant.

Ses parents lui rpondaient: C'est la princesse Isabelle, la femme de
celui-l tout reluisant d'acier, dont le cimier porte une vipre qui
mange un enfant mutin. Il s'appelle Luchino, notre seigneur. Voyez un
peu notre bonne fortune d'avoir un matre si vaillant et une si belle
matresse!

--Eh! regardez, ajoutait un compre en poussant son voisin d'un
malicieux coup de coude, quel change d'oeillades entre elle et Galas.

--Eh! eh! rpliquait le voisin en clignant de l'oeil, ce n'est pas
d'hier que la tante s'entend avec le neveu.

Alors on commenait  rciter la chronique scandaleuse, on se conta et
les affronts que se renvoyaient mutuellement Isabelle et son mari. En
effet Luchino, sans la moindre vergogne, venait un peu en arrire,
entour de ses fils naturels, Lorestino, Borsio et Bruzio dont nous
avons parl, tous deux ns de diffrentes mres.

[Illustration.]

Luchino tait fils du grand Matteo, qui, aprs l'archevque Ottone
Visconti, avait, par valeurs et par brigues, obtenu la seigneurie de
Milan avec le titre de vicaire de l'empire, de capitaine et de dfendeur
de la libert. Galas avait succd  Matteo dans le commandement; 
Galas son fils Azone. A la mort de celui-ci, Luchino, le 17 aot de
l'anne prcdente, avait t reconnu seigneur par l'assemble Gnrale
des Milanais; mais comme on se dfiait d'une jeunesse indompte qui
s'tait consume en aventures de libertin, on lui avait associ son
frre Giovanni, vque suzerain de Novare. Comment le peuple,
connaissant les dfauts de ce prince, l'avait-il lu de prfrence, ou
n'avait-il pas rtabli la libert? Ce serait mal connatre le gnie
populaire que de s'en tonner. Arriv au pouvoir, Luchino, usant
d'astuce et d'autorit, limina bientt son frre.. qui, prtre, bon
catholique et dsireux de jouir en paix des avantages de sa richesse et
de sa belle mine, se dchargea volontiers des affaire publiques.

[Illustration.]

Luchino tait abondamment pourvu de ce courage militaire qui peut
accompagner tous les vices et s'unir mme  l'infamie. Avare de
promesses, intrpide  les tenir, prompt  prendre une rsolution et
prompt galement  l'excution, il augmenta son empire qu'il ne laissa
point morceler. Il ne sentit jamais de bienveillance que pour ses
btards. Il ne sut pas pardonner, jamais il ne se confia  l'homme qu'il
avait une fois offens. Pour dissimuler la haine ou la vengeance, pour
suivre sa proie  travers de longs dtours, pour consommer une iniquit
sous les hypocrites semblants de la justice qu'aucuns galrent parmi
les seigneurs de sa race, et il y en eut pourtant de tristement
remarquables par cette odieuse habilet. On le louait justement d'avoir
dlivr le pays des voleurs qui l'infestaient, d'avoir refrn les
violences de ses feudataires, pes au mme poids Guelfes et Gibelins, et
frapp d'un gal impt le populaire et la noblesse. Mais, pour ce qui le
regardait en propre, il n'appelait justice que son intrt. A-t-il
manqu d'imitateurs ou de modles? Sa politique tait simple: se
conserver  tout prix. Trouvait-il opportun d'encourager le commerce et
les arts, il les favorisait; la guerre lui convenait-elle mieux, il la
dclarait, insouciant du sang et des larmes qu'elle allait coter. Selon
ce qu'il croyait le plus utile  ses vues, il protgeait les arts et la
posie, ou il dressait pour les artistes et les potes des gibets et
emplissait les geles. Il se considrait comme un conducteur de btes
sauvages, qui, sous peine d'tre dvor par elles, doit sans cesse les
tenir sous le coup du chtiment et leur faire sentir qu'il est
ncessaire  leur existence; aussi voulait-il apparatre aux bons,
c'est--dire aux peureux, comme l'unique auteur de la flicit publique.
A l'gard des mchants, c'est--dire de ceux qui auraient os, contrler
ses actes, il exagrait par calcul son naturel froce et dissimul.
Espions, juges achets, soldats, faisaient de temps en temps d'clatants
exemples. Accusations, emprisonnements, excutions, tout apprenait  la
foule l'oubli des franchises dont elle avait joui; tout lui enseignait 
croire que le commandement est l'unique devoir des princes, l'obissance
l'unique droit des sujets.

Les moyens violents n'taient pas toujours ceux que Luchino aimait 
mettre en oeuvre, et il semble que les Milanais ou ne comprenaient pas,
ou trouvaient agrable cette partie de sa tactique qui consistait  les
dompter par la corruption. A la populace, ftes, danses, tavernes,
mauvais lieux; aux jeunes nobles, dont les manires svres et
rflchies lui faisaient ombrage, il donnait, dans sa cour, les exemples
et les facilits de la dbauche, afin que, voyant les routes de la
gloire et des honneurs fermes derrire eux, ils livrassent  la
jouissance et aux plaisirs la fleur de leur vie. On rapporte que cette
voie tait celle qui menait Luchino le plus promptement et le plus
srement  son but.

La conscience criait encore en lui; mais,  l'aide des pratiques
dvotes, il en touffait la voix ou l'ludait. Chaque jour il rcitait
ou il entendait l'office de la Vierge. Souvent ses chiens taient admis
 sa table; mais souvent aussi il y admettait des vieillards et des
mendiants, qu'il servait lui-mme avec tout le faste d'une fausse
humilit. Jamais il ne mangeait que des mets de carme le samedi et les
jours prescrits. Il tabli! le tarif des funrailles, et de graves
punitions furent prononces contre les mdecins qui visiteraient trois
fois un malade sans faire venir le confesseur.

Les ambassadeurs et les potes lui rptaient sans cesse qu'il avait
tout l'amour de ses sujets. Ou peut juger s'il les croyait  la cotte de
mailles qu'il ne dpouillait jamais, aux doubles gardes qui
environnaient sa demeure, aux normes dogues qui ne le quittaient pas,
en quelque lieu qu'il allt. Ceux-ci, du moins, pourvu qu'ils
mangeassent, n'taient pas suspects de dsirer un changement de
gouvernement.

Toutefois,  voir les dmonstrations qui l'accueillaient sur son
passage, on aurait pu prendre Luchino pour le pre de son peuple, et
toutes ces acclamations n'taient pas dictes par une lche flatterie.
Il n'est pas de gouvernement, si dtestable qu'il soit, dont quelque
classe ne tire profit. Les Lombards,  cette poque, traversaient un ge
de turbulence interne, o la libert, achete au prix du sang et des
plus gnreux efforts, tait alle se perdant  travers les discordes
civiles, les fureurs des factions et les ruses des puissants. Fatigus
de cette continuelle tempte, o le peuple risquait tout sans rien
gagner, ils voyaient, d'un bon oeil un gouvernement nergique qui
mettait un frein  toutes les ambitions. La foule donnait le nom de paix
 la commune servitude; ceux qu'elle enrichissait la nommaient libert!
En outre, Luchino n'admettait gure aux emplois que des citoyens de
Milan; six mille d'entre eux vivaient du trsor public. Pendant la
disette qui pesait sur le pays, quarante mille indigents furent nourris
aux dpens de la ville, de la ville et non du prince; mais le peuple est
toujours prt  renvoyer  ses matres les responsabilit des biens ou
des maux qu'il prouve.

Quant aux nobles, le vertige les avait, saisis lorsqu'ils taient aux
affaires publiques. Chacun se prfrait  la patrie; pourvu qu'il ft
libre, il ne se souciait pas des franchises communes. Que leur tait la
gloire au prix de leur intrt, la vertu au prix de la vie? Alors ils
cueillaient les fruits dont ils avaient jet la semence. Ceux  qui
l'tat de la cit tait insupportable, et qui dsespraient de relever
leur pays de l'abaissement, ou bien vivaient dans le repos d'une paix
contrainte, ou cherchaient un refuge dans les pays trangers. Ils
laissaient ainsi un plus libre champ de la cupidit des citoyens qui
voulaient s'lever non plus dans le gouvernement de leur pays, mais dans
les charges de la cour, rservant  celui-l seul dont ils recevaient de
l'clat et des rcompenses les services qu'ils auraient d consacrer 
l'utilit de tous.

Souponneux ou jaloux, Luchino avait retir sa faveur  tous ceux qui
sous Azone avaient atteint l'apoge de leur fortune. Dsireux de
s'entourer d'une troupe docile  ses inspirations, il avait appel
auprs de lui les compagnons de ses dbauches juvniles, prts  faire
tout ce qu'il voudrait, et mme  se porter au pire. Dans le cortge que
nous dcrivons, il tait facile de distinguer les favoris et les
disgracis. Les premiers entouraient le prince, se mlaient de temps en
temps  sa conversation; ils se reconnaissaient  l'orgueil avec lequel
ils talaient la magnificence de leur bassesse,  leur affectation  ne
se runir qu'entre eux, et aux grces badines qu'ils dployaient en
faisant caracoler leurs fringants coursiers. Les autres se tenaient au
dernier rang, taciturnes ou changeant  grand'peine quelques mots d'une
voix craintive et voile. Le peuple supposait naturellement dans les
favoris du prince tout le sens, la valeur et la prudence dont les
disgracis taient dpourvus  ses yeux; il saluait les premiers et
assimilait les autres  des hrtiques et  des excommunis. Contenue
par la figure rbarbative de l'Allemand Sfolcada Melik, capitaine des
gardes du corps de Luchino, la foule, regardant en dessous le museau
barbu du gendarme, criait: Vive le Visconti! vive la vipre! (2)

[Note 2: On sait que les armes des Visconti taient une vipre tenant un
enfant  demi enfonc dans sa gueule.]

Sans distinguer les grands ni les petits, un bouffon galopait  travers
le cortge. Cette race pullulait alors dans les cours, mais surtout dans
la Milanaise, qui consacrait trente mille florins par an  les
entretenir: excellent emploi des deniers publics! Ils remplissaient
l'office que remplissent quelquefois les potes et toujours les
flatteurs: aduler le prince, faire rire  leurs propres dpens, et
cacher sous l'agrment d'un bon mot toute l'horreur d'un crime.
Toutefois, comme il n'est rien de si mauvais en ce monde qu'il ne s'y
trouve quelque mlange de bien, ils risquaient quelquefois, au milieu de
leurs lazzis, des vrits hardies qui, sans eux, n'auraient jamais
frapp les oreilles des grands.

Grillincervello, c'tait le nom du bouffon de Luchino, couvrait sa tte
rase d'un bonnet blanc conique, surmont d'un cimier carlate simulant
une crte de coq; ses chausses et son pourpoint de toile, larges et mal
faonns, taient surchargs d'normes boulons et d'anneaux sonores. A
la main, il tenait un bton qui portait  l'un de ses bouts une tte de
fou avec des oreilles d'ne. Deux raves lui servaient d'perons,
fabrique de Pavie, disait-il, avec lesquels il excitait l'ardeur d'un
fougueux destrier de Barlassine (autre phrase  son usage) tout bard de
rubans et de sonnettes. La bouche sans cesse tire par un rire ml
d'idiotisme et de malignit, les yeux louches et raills, il sautillait
de , de l, tantt donnant la chasse aux porcs et aux poules qui
couraient librement par les rues, tantt barrant le passage  tout
venant, et lchant  celui-l un bon mot,  cet autre une injure. Tout
en marmottant  l'oreille de Melik quelques phrases d'un mauvais jargon
tudesque, il lui tirait ces imposantes moustaches; et pendant que
celui-ci, sans compromettre sa gravit, s'apprtait  le corriger avec
le plat de son sabre, le bouffon tait dj bien loin. Matteo Salvatico,
auteur de l'_Opus pandectarum mdicinae_, le meilleur trait sur les
vertus des simples, chevauchait dans tout l'appareil des mdecins
d'alors, vtu d'un habit de pourpre, les mains charges de bagues
prcieuses et des perons d'or  ses brodequins. Le fou, faisant  la
monture de Matteo un geste intraduisible, disait au mdecin: Tte-lui
le pouls. Puis, se dirigeant vers l'astrologue Alandon del Nero, autre
meuble indispensable d'une cour  cette poque, il lui donnait un grand
coup sur la nuque, pendant qu'il tait absorb, dans ses profonds
calculs, et lui disait: Les toiles ne t'ont pas appris celui-l.

Luchino l'entendait et souriait. Il venait  peine de laisser derrire
lui le palais qu'il avait lev pour en faire sa demeure particulire,
en face de Saint-Georges; il pntrait lentement la foule, qui, prs de
l'glise de Saint-Ambroise-in-Solariolo, affluait au march, on, comme
on disait,  la _Balla_ du laitage et des huiles, lorsque ses regards
s'arrtrent sur la terrasse en saillie d'une tour situe  l'angle de
la rue qui conduit  Saint-Alexandre, et sur une jeune femme qui s'y
tenait. C'tait Marguerite Pusterla. Elle tait aussi du sang des
Visconti et cousine du prince, mais elle ne lui ressemblait en rien. Ce
n'tait pas pour satisfaire au caprice d'une curiosit de femme qu'elle
venait regarder la marche du cortge, mais pour y reconnatre son mari,
Franciscolo Pusterla, un des vainqueurs de la joute, comme nous l'avons
dit, et qui se tenait au dernier rang, parmi les mcontents. La noble
dame, aussi belle que doit l'tre l'hrone d'un roman, dirigeait sur le
parapet de la terrasse les pas d'un enfant d'environ cinq ans, et de sa
main blanche lui indiquait au loin un cavalier magnifiquement vtu et
mont.  cette vue, l'enfant sautant de joie entre les bras maternels
s'criait: Mon pre! mon pre! et, avec l'lan ingnu de l'enfance,
tendait vers lui ses petites mains. Absorbe dans cet pisode de
famille, qui tait tout pour elle, Marguerite ne songeait ni aux
acclamations de la foule, ni  la pompe du cortge, ni aux yeux qui
admiraient ses charmes, ni  Luchino lui-mme, bien qu'il et ralenti le
pas en arrivant prs du balcon, et que, jaloux d'attirer sur lui les
regards de Marguerite, il et fait piaffer et caracoler le superbe
talon blanc qu'il chevauchait.

Ces manoeuvres furent vaines, et un nuage de dpit passa sur son rude
visage, Ramengo de Casale, un de ces courtisans toujours disposs 
seconder toutes les passions des princes, s'approcha, en s'inclinant
avec un respect adulateur; il s'cria: Si on veut trouver de la
grandeur dans un homme, de la beaut dans une femme, il faut les
chercher dans la maison des Visconti.

Luchino, insensible  cette bouffe d'encens, lui rpondit, en homme
habitu aux plus basses flatteries: Soit; mais il parat que notre nom
commun n'est pas d'un grand prix aux yeux de cette belle; et toujours
est-il que vous tous ensemble vous n'avez pas su embellir nos runions
de sa prsence.

--Je le confesse, rpliqua Ramengo. Son humeur est aussi orgueilleuse et
sauvage que sa beaut est pleine d'clat et de charme; mais plus la
victoire est difficile, plus il y a de gloire  la remporter; et quelle
rigueur ne s'vanouirait devant le soupir d'un prince!

Le bouffon arriva alors en sautillant; il rit sardoniquement au nez du
flatteur, en fit autant  Luchino, et lui dit en se remuant de manire 
faire tinter toutes ses clochettes; Ne l'coute pas, matre. Lche-toi
les barbes; ce n'est pas l morceau pour les dents.

--Et pourquoi non, misrable? Ces mots chapprent au dpit de Luchino.

[Illustration.]

Parce que non, rpta le maraud en touchant sa monture; et en un clin
d'oeil il disparut. Cependant Luchino, sourd aux plaisanteries des
courtisans et aux vivat du peuple, avanait toujours avec lenteur, et de
temps en temps se tournait vers la belle Pusterla. Les regards de
Marguerite ne quittaient pas son mari, qui s'avanait en compagnie d'un
page et d'un moine venus  pied  sa rencontre, et s'entretenait avec
eux. Gestes, regards, langage, tout tait de feu dans le jeune pape. Le
visage de l'autre, anim d'une gravit douce, rvlait une lutte
profonde entre l'emportement des passions et la constance de la volont;
son front, prompt  se couvrir de rides, ses joues amaigries et
creuses, ses lvres contractes, tous ses traits taient empreints du
sceau que l'infortune impose  ses victimes, comme pour leur donner la
consolation de se reconnatre entre elles et de pouvoir s'allier pour la
combattre en commun.

Les regards choquants du prince, et l'affectation qu'il mettait  se
retourner n'chapprent point  Pusterla. Il n'adressa que ces mots 
ses compagnons, frapps comme lui de ce spectacle: Vous voyez!

--Je vois, rpondit le moine en baissant les yeux et dans l'attitude,
d'un homme habitu aux graves penses.

--Misrable! s'cria le page; et des tincelles jaillissaient de ses
yeux; ceci comble la mesure! Mais que ne faut-il pas attendre d'un
tyrau? Oh! que Milan ne peut il compter cent hommes anims de ma
rsolution! Et vous seigneur Francesco, quand vous rsoudrez-vous 
proclamer hautement votre nom, et  finir d'un seul coup le commun
opprobre et l'esclavage de la patrie?

Du geste et de la voix, Franciscolo Pusterla imposait silence 
Alpinolo, ainsi se nommait le jeune homme, pendant que le frre, avec la
tranquillit habituelle aux personnes qui vivent en elles-mmes, disait;
Il ne reste qu'un parti  prendre pour les mcontents: qu'ils se
sparent des mchants, et que, sans s'effrayer de l'oubli de leurs
concitoyens, ils cherchent dans le noble bonheur des affections
domestiques la paix de la conscience et la scurit de leur honneur.
C'est ce qu' su faire ton beau-pre Uberto Visconti; c'est l'exemple
que tu devrais imiter; tout t'annonce que l'heure en a sonn. Avec le
trsor que lu possdes en Marguerite, est-il un coin de terre si recul,
une solitude si abandonne, dont tu ne puisses faire un paradis
ici-bas?

La voix du moine s'tait anime en parlant ainsi, et le rouge monta 
ses joues. Il sembla s'en apercevoir, et baissant la tte, il fit
silence; mais Franciscolo, peu convaincu par le langage de son ami;
Oui, Buonvicino, disait-il, la retraite est le songe de mes veilles.
Mais quoi! qu'est-ce qu'un homme lorsqu'il a quitt la scne de la
politique? Combien je paratrais dgnr de mes anctres, toujours si
appliqus au gouvernement de leur pays! Tant que le pouvoir fut aux
mains d'Azone, tu sais si j'ai cess de travailler au bien de la cit;
tu sais avec quels gards pleins de dlicatesse j'en usai avec Luchino,
bien qu'il ft en querelle avec son oncle. J'esprais qu'arriv  son
tour  la souverainet, il me saurait bon gr de ma conduite, me
compterait parmi ses amis, et qu'ainsi je pourrais le conduire dans la
voie du bien public. On a vu le fruit de ces mnagements. A peine en
possession du trne que nous avons tant contribu  lui assurer,
non-seulement il a oubli nos rcents services, mais il nous a fait un
crime des anciens; il nous a tous carts. Il s'est entour de gens
nouveaux de race plbienne, aveugles conseillers insenss flatteurs,
pestes de cour, dont je voudrais tre  mille lieues, si l'espoir ne me
tenait encore au coeur de redevenir utile  ma famille et  mes
concitoyens.

Alpinolo applaudissait  ce langage hardi. Frre Buonvicino, comprenant
que sous le manteau du bien public se cachaient l'ambition et un naturel
qui, habitu  ne trouver de jouissances que dans les orages de la vie,
mettait au mme rang le calme et la mort, aurait facilement rtorqu les
spcieux arguments de son ami; mais aurait-il pu rveiller dans son me
quelque honte virile, capable de le ramener  des ides plus saines?
Accoutum  voir avec indulgence les faiblesses humaines, pour ne point
tre conduit  les mpriser, il suivit Pusterla sans rien dire jusqu'
la place du Dme, o ils se sparrent.

Au lieu o s'lve aujourd'hui le palais royal sigeaient alors les
intendants de l'approvisionnement, et c'est devant leur demeure que se
tenait chaque semaine le march des habits. L'emplacement occup
maintenant par le Dme s'appelait la place aux Harangues, parce que
c'est l que, sous le gouvernement rpublicain, les citoyens se
runissaient pour prononcer ou pour entendre les discours qui
intressaient le bien public. Sur cette place, luttrent longtemps le
sincre patriotisme du petit nombre et l'ambitieux gosme de la
majorit. L, naquirent les factions qui dchirrent la patrie, jusqu'
ce que, rassasis de temptes, les Milanais remissent le pouvoir suprme
aux mains des Forriani, puis des Visconti. Nous avons dit que
l'archevque Ottone fut le premier seigneur de cette famille. Mateo le
Grand son fils Galas ensuite, et cet Axone dont nous avons eu plusieurs
fois occasion de parler, furent ses successeurs. Ce dernier, attentif 
dguiser la servitude, avait soigneusement pourvu  l'embellissement des
difices de la cit; le palais dans lequel Luchino entrait en ce moment
comme dans sa royale demeure avait surtout t orn avec un got
merveilleux. C'tait une tour  plusieurs tages, avec chambres, salles,
corridors, bains et jardins. De nombreux appartements  doubles fentres
s'tendaient au rez-de-chausse, avec riches portires, profusion d'or
et de telles richesses que c'tait blouissant  voir. On y remarquait
une vaste volire en fil de fer, o voltigeaient des oiseaux de toutes
les espces. Il n'y manquait pas mme une mnagerie d'ours, de babouins
et d'autres btes sauvages, parmi lesquelles ou comptait une autruche et
un lion. Je dois aussi parler des peintures dont chaque suite tait
orne; d'un petit lac dans lequel quatre lions vomissaient un flot
continu, et qui reprsentait le port de Carthage rempli de vaisseaux
arms pour la guerre punique; enfin de la chapelle enrichie d'ornements
de la valeur de vingt mille florins d'or et de reliques prcieuses.

[Illustration.]

Ce fut dans cette magnifique demeure qu'entra le cortge ducal. Le beau
jeune homme,  la barbe longue, aux cheveux tombant en flots boucls sur
ses paules, splendide dans ses habits, et comme ombrag par les plumes
ondoyantes qui se penchaient tout autour de sa toque, sauta lestement de
cheval et prsenta la main  la comtesse Isabelle pour l'aider 
descendre de son palefroi. C'tait Galas Visconti. Il monta les degrs
en chuchotant des galanteries  l'oreille de sa tante, pendant que tout
le cortge les suivait.

On arriva  la salle dite de la Vaine-Gloire, si splendide que ce n'est
qu'un long cri d'admiration chez tous les historiens qui la dcrivent.
L, pendant que le bouffon faisait de respectueuses salutations 
Hector,  Hercule,  Azone et aux autres images de hros qui dcoraient
les murailles, la foule se forma en groupes et en cercles divers pour se
livrer  cette conversation riche de paroles et vide de sentiments et
d'ides, qui fait le dlassement des assembles polies. On discourait de
la cour des Gonzague; les uns la louaient, d'autres en faisaient la
critique. La _Maestria_ et les beaux coups de nos joueurs occupaient
aussi l'assemble; et quoique leur coeur dt conserver le vivant
souvenir d'une libert rcente, ils s'enorgueillissaient d'un
compliment, d'un sourire du prince. Celui-ci recevait particulirement
les hommages des envoys des petites cours lombardes, et l'ambassadeur
de Mantoue exaltait avec chaleur la bravoure et la courtoisie de Bruzio
et de Franciscolo Pusterla.

[Illustration.]

Cette dernire louange dut paratre bien malhabile aux courtisans
consomms, qui savaient combien peu ce dernier tait dans les bonnes
grces de Luchino. Mais quelle fut leur surprise, lorsqu'ils virent le
prince,  ce discours se tourner vers Pusterla, et lui adressant la
parole avec plus de grce qu'il n'en avait jamais montr aux plus
favoriss, lui rejeter les loges du Mantouan et ceux qu'Azone avait
coutume de lui donner. Il s'insinua adroitement dans bon esprit par le
genre de louanges auquel on rsiste le moins, celles, qu'on rapporte
comme sortant de la bouche d'un tiers, et il s'entretint avec lui comme
avec un cavalier pour lequel il professait une haute estime. Lorsqu'il
eut, avec un art brillant, caress les passions de Pusterla, il ajouta
du ton de la confidence; Franciscolo, je n'ai point oubli, soyez-en
sur, l'amiti qui nous unissait dans la vie priv; je n'attendais que
l'occasion pour vous donner des preuves de ma bienveillance. Cette
occasion se prsente aujourd'hui. Mastino Scaliger, impuissant 
supporter mon inimiti, implore une rconciliation. A qui pourrais-je
mieux confier une affaire si dlicate qu' vous, qui tes aussi habile
dans le conseil que sur le champ de bataille, agrable  Mastino, et
tout  fait capable de soutenir l'honneur milanais devant l'tranger.
Avant la fin du mois, vous voudrez donc bien vous rendre  Vrone avec
vos lettres de crance, qui vous seront remises sur les ordres que nous
avons dj donns.

Pusterla hassait beaucoup moins le tyran dans Luchino que le prince qui
le laissait dans l'oubli, le rduisait  un repos sans influence et sans
gloire, et dont il s'affligeait comme d'une honte. Au premier signe de
faveur, ds qu'il se vit un objet d'envie pour les courtisans qui
l'avaient mpris, sa haine disparut comme l'clair; il oublia les
outrages reus; il oublia ses projets de solitude et de retraite; il
oublia jusqu'au soupon jaloux qu'avaient fait natre en lui les
tmraires regards adresss par Luchino  Marguerite. Il ne se douta pas
un instant que cette mission n'tait qu'un pige pour l'loigner et
consommer son dshonneur. Et il remercia le prince, et il accepta avec
reconnaissance, tant est grossier le voile que l'ambition tend sur nos
yeux.

Tout fier et tout joyeux, il revint  son palais, o ses amis
s'taient runis pour fter son retour triomphant. Il embrassa froidement
Marguerite, qui accourait  sa rencontre avec son jeune fils; et
s'criant: Une bonne nouvelle! il raconta la mission dont le prince
venait de l'investir. Quelques-uns le flicitrent. Alpinolo, que nous
connaissons dj, secoua la tte, et dit: D'une vipre, que peut-il
sortir que du venin!

[Illustration.]

Marguerite plit, et d'un geste loquent lui montrant leur Venturino; A
peine es-tu de retour, dit-elle  son mari, et dj tu veux nous
abandonner. Quel toit est donc plus cher que le toit paternel? Quelle
socit plus douce que celle de la famille? Quelle mission plus
honorable que celle de faire le bonheur de ceux qui nous aiment.

Franciscolo lui pressait tendrement la main, prenait l'enfant dans ses
bras, et paraissait attendri. Mais bientt la soif des honneurs et
l'habitude de chercher le bonheur au dehors du foyer domestique
touffrent le mouvement instinctif de la nature. Lorsqu'il porta la
nouvelle de son ambassade au couvent de Brera, le moine essaya par tous
les moyens de le dissuader d'une rsolution si funeste. L'aspect
solitaire et religieux de la cellule qu'il habitait s'accordait
merveilleusement avec les raisons austres qu'il donnait  Pusterla pour
l'enlever aux emplois politiques, alors qu'ils ne s'accordaient plus
avec l'honneur ni avec le sentiment d'un noble devoir.

Enfin, lorsqu'il vit que son ami restait sourd  toutes ses instances,
comme pour lui rappeler ses remarques de la veille et frapper le coup
qui lui semblait devoir tre le plus sensible: Et Marguerite? lui
dit-il.

Pusterla resta un moment pensif; puis, relevant la tte avec
l'obstination d'un homme dcid  avoir raison, il rpondit: Marguerite
est un ange.

Buonvicino le sentait, et il sentait aussi par l combien il tait
imprudent de l'abandonner. Toutefois il n'osa pas insister sur ce point,
de peur de compromettre la flicit domestique de Franciscolo.

Quel tait donc ce moine qui prenait un si tendre intrt au sort des
Pusterla?



Bulletin bibliographique.

_Essai sur les Lgendes pieuses du Moyen-Age,_ ou Examen de ce qu'elles
renferment de merveilleux, d'aprs les connaissances que fournissent de
nos jours l'archologie, la thologie, la philosophie et la physiologie
mdicale; par E.-L. ALFRED MAURY, membre de la Socit des Antiquaires
de France, de la Socit Asiatique de Paris, etc. 1 vol. in-8. Paris,
1843. _Lagrange_.

Occup depuis longtemps  rassembler les matriaux d'un grand travail
sur la symbolique chrtienne, M. Alfred Maury eut frquemment occasion
de consulter les martyrologes et les lgendes des saints. En les
compulsant, il fut frapp  la fois de l'importance des renseignements
de tout genre qui s'y trouvent consigns et du dplorable mlange qui
s'y est opr entre le vrai et le faux, entre des rcits offrant tous
les caractres dsirables d'authenticit et de certitude et des fables
absurdes, des contes incroyables, dont la moralit blesse souvent les
sentiments les plus simples de justice et d'humanit. Il regretta
vivement alors qu'il n'existt pas d'ouvrage ou fussent poses les
principes d'un systme de critique applicable  la majeure partie de ces
lgendes, et qui permit de discerner la vrit du mensonge, en clairant
ce chaos obscur, o il apercevait la possibilit de l'ordre et de la
rgularit. Aussi conut-il l'ide de tenter lui-mme ce qui n'avait pas
encore reu d'excution, et chercha-t-il, par une comparaison longue et
attentive une foule de vies de saints,  dcouvrir les bases de cette
critique ncessaire. Tel est le rsultat du travail qu'il vient de
publier sous ce titre: Essai sur les Lgendes pieuses du _Moyen-Age_.

Quelle mthode M. Alfred Maury a-t-il donc employe pour essayer
d'atteindre ce but? Il a pens qu'il devait avant tout s'efforcer de
dmler, dans tous les faits soumis  son examen, l'ide qui paraissait
avoir prsid  leur rdaction. Ces diffrentes ides ainsi obtenues,
dit-il dans sa prface, je les ai classes entre elles de manire  les
rapporter au moins grand nombre de chefs possible, et ces divisions
gnrales, une fois formules, m'ont fourni des principes lmentaires
que j'ai pris pour base de ma critique. Ce sont ces principes
lmentaires que cet essai est destin  exposer. Ils se rduisent au
fond  trois, lesquels ont encore entre eux une fort grande parente, et
s'en confondent mme en certains points.--On pourrait les noncer ainsi:

1 Assimilation de la vie du saint  celle de Jsus-Christ;

2 Confusion du sens littral et figur, entente  la lettre des figures
du langage;

3 Oubli de la signification des symboles figurs, et explication de
ces reprsentations par des rcits au loisir ou des faits altrs.

Les trois premires parties de cet oeuvre sont consacres au
dveloppement de ces trois principes. M. Alfred Maury ne se contente pas
d'mettre des opinions plus ou moins contestables; tout ce qu'il avance,
il le prouve  l'aide de nombreux exemples qui dnotent une rudition
aussi profonde que varie. D'ingnieux rapprochements dmontrent jusqu'
l'vidence aux plus incrdules quelle large place la fable a occupe
dans la rdaction des lgendes. Il ne suffit pas, en effet, au vritable
critique de traiter un fait de faux et de controuv, il lui faut encore
remonter  l'origine de la confection du mensonge, en dcouvrir, autant
que possible, les motifs.

Dans la quatrime partie, M. Alfred Maury passe en revue les garanties
d'authenticit qui nous sont offertes par ces lgendes. Il montre quelle
distance norme nous spare, par la manire d'envisager les causes, de
l'poque o une foule de faits incroyables taient accumuls dans
d'pais in-folio, destins  nourrir la pit et la superstition du
vulgaire. Il fait, selon ses propres expressions, tomber les
tmoignages qui garantissaient l'exactitude de ces rcits merveilleux,
avec la poussire qui recouvre aujourd'hui ces fatras, o se cachent
pourtant parfois des circonstances intressantes et des dtails
vridiques.

La conclusion de cet ouvrage nous ramne naturellement  l'introduction,
dans laquelle M. Alfred Maury, tout en en analysant la marche, dtermine
la loi de la longue lutte de la raison et de la loi, de la science et de
la thologie. Il y a dix-huit cents ans, l'vangile disait au monde:
Heureux ceux qui croient sans avoir vu! Il y a dix-huit cents ans,
saint Paul crivait aux Corinthiens: Je dtruirai la sagesse des sages,
et je rejetterai la science des savants. Que sont devenus les sages? que
sont devenus ces esprits curieux des sciences de ce sicle? Dieu
n'a-t-il pas convaincu de folie la sagesse de ce monde? Frapp de ces
paroles, M. Alfred Maury en a vainement cherch l'accomplissement autour
de lui, dans ce monde form par le christianisme et qui n'a pas cess de
vivre en lui et par lui. Vainement il a cherch un pays de la terre
fidle aux premiers enseignements de la foi; loin de l, il a trouv la
science partout en honneur, partout respecte, protge par l'opinion
publique, commandant aux nations ou donnant aux gouvernants leur plus
ferme appui. La science, c'est--dire la raison, qui en est le fond et
l'essence, est devenue, au contraire, comme un des plus nobles attributs
de la divinit; elle sert  interprter la foi et  pntrer les
mystres de la cration; elle n'est donc pas dtruite cette science,
puisqu'elle trne au milieu des socits, qu'elle marche la compagne
indispensable de toute doctrine, de toute croyance qui veut rencontrer
de la conviction dans les esprits? On dispute sans doute encore sur ses
consquences, mme sur quelques-uns de ses principes, mais chacun
convient de sa supriorit. C'est en son nom que tout se fait, que tout
s'difie; elle est devenue la clef des intelligences, le levier de
l'esprit humain. Quel singulier changement s'est-il donc accompli
pendant ces dix-huit sicles, pour qu'il y ait entre la premire voix
qui s'leva jadis et celles qui se font entendre  cette heure une si
immense discordance? Quoi! le christianisme n'a pas cess d'enseigner,
et voila que le couronnement de cet enseignement est la raison et la
science, tandis que, la premire pierre avait t l'ignorance et la
simplicit du coeur! Aprs l'avoir expose en ces termes, M. Alfred
Maury se demande d'o vient une semblable opposition; il l'explique, il
la justifie. Il nous fait assister  tous les progrs successifs et au
triomphe dfinitif de la raison sur la foi simple et ignorante des
premiers ges, et il reconnat que cette victoire a t suivie d'excs
dplorables; mais il prdit les consquences heureuses et durables que,
dans son opinion, elle doit avoir pour l'humanit.

Cet ouvrage n'est pas sans dfauts, mais il se produit dans le monde
savant et littraire avec une modestie si franche que nous ne pouvons
pas lui reprocher d'tre parfois un peu obscur, incomplet et crit d'un
style trop nglig; il possde d'ailleurs de nombreuses et rares
qualits. Le choix du sujet qu'il a trait, l'indpendance de ses
opinions, son rudition et son bon sens assurent ds  prsent  M.
Alfred Maury une place distingue parmi les critiques savants de son
poque, et lui permettent d'avoir dsormais la prtention d'crire un
trait complet sur une matire entirement neuve.

_Oeuvres choisies de Napolon_. 1 vol. in-18 de 500 pages, avec un
portrait.--Paris, 1843. _Belin-Leprieur_. 3 fr. 50 c.

Les _Oeuvres choisies de Napolon_, que vent de rimprimer en un joli
volume in-18 l'diteur de la Bibliothque varie, ne renferment pas les
prcieux manuscrits retrouves  Lyon par M. Libri, et dont
l'_Illustration_ a dj publi la partie la plus curieuse, les _Lettres
sur l'Histoire de la Corse._ Divises en cinq parties, la campagne
d'Italie, l'expdition d'gypte, le consulat, l'empire et les
cent-jours, elles se composent seulement de tout ce que Napolon a crit
de plus intressant depuis son arrive  l'arme d'Italie, en 1796,
jusqu' sa seconde abdication en 1815. Ce sont ses le lettres au
directoire,  Carnot,  Josphine,  Marie-Louise, aux souverains et aux
gnraux des tats avec lesquels la France tait en guerre, ses
proclamations  ses armes ou au peuple franais, ses ordres du jour,
ses bulletins, ses discours, ses messages au snat et au corps
lgislatif, ses allocutions  sa garde, et enfin son acte d'abdication,
et, aprs la bataille de Waterloo, sa noble lettre au prince rgent
d'Angleterre; en un mot, c'est l'histoire de tous les grands vnements
de sa vie, raconts par lui-mme.

L'Empereur Napolon, dit M. Auguste Pujol, dans une courte mais lgante
introduction mise en tte du ce recueil, n'tait pas seulement un grand
capitaine, un grand politique, un grand administrateur, il tait encore
un grand crivain. Nul n'a plus que lui tonn les hommes, et il les a
tonns autant par son langage que par ses desseins. De lui plus que de
tout autre, on peut dire ce mot fameux: _le style est l'Homme_. Il crit
et il parle comme il agit; sa parole est une action qui s'exprime, son
action une parole qui se ralise..

Les mouvements successifs de sa pense sont ce qui fait le mieux
connatre cette me extraordinaire; on l'y suit pas  pas dans son
dveloppement imptueux; on y voit natre, palpiter et grandir la
volont qui a soumis et soulev le monde; et il n'y a pas un de ses
mouvements intrieurs qui ne se rvle dans les transformations de son
style.

Jeune encore, il jette dans des oeuvres htives, incorrectes, le
dsordre d'ides qui le tourmente, o exhale en invectives passionnes
son exaltation rpublicaine.. La langue  part qu'il se fait n'est
encore qu'une bauche. En Italie, il crit au directoire des lettres
pleines encore de l'inquitude de sa jeunesse, mais o cette inquitude
n'est dj plus que l'ardente premption du gnie... En gypte, son
esprit se colore fortement des teintes du climat; il prend dans les
formes de sa parole le faste musulman... Consul, il s'attache de
lui-mme  rgler sa fougue, il porte dans ses crits l'ordre et le
calme qu'il rtablit dans le pays tout entier... Empereur, sa voix
s'lve aussi haut que sa destine. Avec les aigles romaines et le
manteau des Csars, il prend le tour bref et fier de l'antique langue
impriale... Quand vient la priode des revers, tout s'assombrit et
s'efface  la fois pour lui; il trace d'une main affaiblie le rcit de
ses derniers combats, et ne retrouve ses lans accoutums que pour
ramener au vol l'aigle bless de l'le d'Elbe  Paris. Vaincu, il
termine sa vie publique par une lettre immortelle.

Enfin, il a enrichi la littrature Franaise, dj si riche, d'un
nouveau genre o il est sans modle et sans rival, la proclamation; il a
cr une loquence nouvelle aprs tant de triomphes oratoires,
l'loquence militaire. Sous ce rapport il est classique et mrite de
prendre place au premier rang de nos crivains; il a fait des
proclamations comme Pascal des penses, Bossuet des oraisons funbres,
La Fontaine des fables, et Molire des comdies; il est, dans ce genre,
le premier et le dernier.

_Lucrce_, tragdie en cinq actes et en vers; par F. PONSARD. 3e
dition. 1 joli vol. in-18.--Paris,1843. _Fuene_, 2 fr.

La belle tragdie de M. Ponsard a eu autant de succs  la lecture qu'
la scne. Trois ditions, puises en moins de quatre ans, prouvent que
la France n'a pas encore perdu, comme on aurait pu le craindre, le got
des beaux vers, et qu'elle prfrera toujours de nobles sentiments
simplement, mais lgamment exprims,  ces compositions sans nom que
certains crivains essayaient de lui faire accepter pour des
chefs-d'oeuvre dignes d'tre imits.--Heureusement cette
contre-revolution littraire, engage au nom de la libert et du progrs
et soutenue ds son dbut par quelques jeunes gens enthousiastes, touche
 son terme. La littrature comme en politique, comme en religion,
l'esprit humain peut s'arrter quelque temps au milieu de sa carrire,
mais il ne rtrograde jamais; si longues que soient ses haltes, tt ou
tard il reprend sa marche et continue son oeuvre au point o il l'avait
laisse. Malgr ses dfauts _Lucrce_ aura eu la gloire de dterminer la
France  quitter la fausse voie ou elle s'garait  la suite du chef de
l'cole romantique et de ses principaux disciples. A ce titre seul,--et
elle en a beaucoup d'autres,--elle mriterait donc de prendre une place
dans toutes les bibliothques d'lite; car, quel que soit l'avenir
rserv  M. Ponsard, sa premire tragdie restera toujours un des
vnements les plus importants de l'histoire du thtre franais au
dix-neuvime sicle. Cependant, que deviendront les Burgraves? combien
d'ditions a eues la fameuse trilogie de M. Victor Hugo?

_Des Chemins de fer et de l'application de la loi du 11 juin 1842_; par
M. le comte Daru, pair de France. 1 vol. in-8. _Mathias_, quai
Malaquais, 15.

S'il est une matire qui doive exciter  un haut degr l'attention des
hommes d'tat, des publicistes et des conomistes, et appeler leurs
mditations, c'est le systme de chemins de fer que la France, presse
qu'elle est de toutes parts par les exemples des nations voisines, sent
le besoin de crer chez elle. Aussi de nombreuses publications sont
venues attester, depuis dix ans, que les esprits obissaient  cette
proccupation; mais, il faut le dire, la plupart des tentatives faites
jusqu' prsent taient restes  l'tat de thories, ou avaient donn
lieu  des avortements successifs. La loi du 11 juin 1842, qui dcrta
le grand rseau des chemins de fer, est le premier pas rgulier qu'on
ait fait dans la voie de la ralisation; mais cette loi elle-mme n'est
qu'un instrument qui peut se briser dans des mains inhabiles, qui peut,
comme, l'a dit M. Dufaure, faire beaucoup de bien ou beaucoup de mal,
suivant la manire dont il sera employ.

Les esprits sages doivent donc chercher le meilleur mode d'application
de cette loi; car, remarquons-le bien, la solution donne  toutes les
questions qui avaient si passionnment anim les controverses
antrieures n'est qu'apparente: dpouillez la loi, et vous retrouverez
en prsence l'tat et les compagnies. L'tat a un peu avance, les
compagnies ont un peu recul; mais, en dfinitive, en reconnaissant que
l'tat ne pouvait excuter et exploiter, la loi a fait aux compagnies
une belle part et les laisse encore matresses du terrain.

L'ouvrage que nous avons sous les yeux et qui est d  la plume lgante
et facile d'un pair de France de la gnration nouvelle, a pour but de
rechercher le meilleur mode d'application de cette lui du 11 juin 1842,
qui, comme nous le disions plus haut, laisse entires les questions des
rapports de l'tat avec les compagnies. C'est le premier ouvrage de
longue haleine qui ait t fait sur ce sujet, et,  ce titre, il a
vivement excit l'attention publique.

L'auteur a divis son livre en quatre parties:

Dans la premire partie, il rappelle que le projet prsent par le
gouvernement ne comprenait qu'un petit nombre de lignes, et un mode
uniforme d'intervention des compagnies dans l'oeuvre qui devait tre
cre par l'tat; mais ce projet ne sortit de la discussion des Chambres
qu'avec l'adjonction d'un grand nombre de lignes; ce qui fit qu'au lieu
d'tre une loi d'application immdiate, comme le voulait le
gouvernement, elle ne fut plus qu'une loi de principe, de _classement_.
Quant au mode d'intervention des compagnies, l'amendement de M.
Duvergier de Hauranne donna au gouvernement la facult d'appeler  son
aide les compagnies, sans rien stipuler sur le systme d'intervention
financire du trsor dans les diffrents cas.

Dans la deuxime partie, l'auteur passe en revue les divers motifs qui
doivent influer sur le classement des lignes de chemins de fer, et il
arrive  cette conclusion: Que l'intrt public qui s'attache  la
cration des chemins de fer est moins un intrt commercial et
stratgique qu'un intrt politique et administratif; que c'est la
circulation des hommes, et, avec les hommes, des ides; que c'est la
circulation des ordres et dpches du gouvernement qui constitue le but
essentiel et l'objet fondamental des chemins de fer. Tout en accordant
 l'auteur que les chemins de fer serviront surtout les intrts
politiques et administratifs, nous ne partageons pas sa manire de voir
sur le rle de ces voies de communication, au point de vue stratgique
et commercial. Sans doute le transport des troupes et surtout de
l'artillerie et de la cavalerie exigera un matriel norme et souvent
peu en rapport avec l'exploitation habituelle du chemin; mais n'est-ce
donc rien que de gagner quinze jours sur une marche de 300 lieues?
D'ailleurs ne doit-on pas, sous peine d'tre vaincu, opposer  l'ennemi
des moyens analogues  ceux qu'il emploie? et si les peuples voisins
trouvent dans leurs chemins de fer un mode de concentration rapide de
leurs troupes, ne serait-ce pas abandonner l'intrt stratgique que de
ne pas nous crer un systme aussi perfectionn que le leur? Quant au
transit, si faible qu'il soit, c'est une branche de relations
internationales qu'il serait d'une mauvaise politique d'abandonner, et
que d'ailleurs il est possible d'augmenter, nous en avons la conviction,
dans d'assez fortes proportions.

La troisime partie de l'ouvrage que nous analysons est consacre 
l'examen du mode d'excution. L'auteur, aprs avoir rappel les systmes
exclusifs qui ont t tour  tour prconiss et vaincus, et les avoir
compares  ceux auxquels les diffrents tats, tant d'Europe que des
tats-Unis, ont d la cration des chemins de fer, arrive  cette
conclusion, que l'esprit d'association n'existe pas encore en France.

Cette conclusion n'est malheureusement que trop juste: l'esprit
d'association n'est pas encore n en France; la centralisation
administrative et la modicit des fortunes, telles sont les deux causes
auxquelles ou doit attribuer ce fcheux tat des esprits; de l 
l'intervention financire de l'tat dans les grands travaux publics, la
consquence est naturelle. Cette intervention financire ne peut revtir
que trois formes: la garantie du _minimum_ d'intrt, le prt, la
subvention. L'auteur ne cache pas sa prdilection marque pour la
premire de ces formes; cependant il ne la demande qu'en faveur des
lignes qui doivent tre fructueuses pour les compagnies, et on conoit
que dans ce cas l'tat n'a jamais rien  craindre et donne une garantie
morale qui ne doit grever en rien le Trsor. La subvention doit,
dit-il, tre rserve aux lignes qui ne sont pas par elles-mmes assez
productives, et le prt pour les compagnies dj existantes et qui sont
menaces d'une ruine prochaine. Ces trois modes d'intervention avaient
dj t mis en pratique par le gouvernement avant le vote de la loi du
11 juin. Maintenant l'intervention est diffrente: elle consiste 
construire le chemin et  le livrer  une compagnie qui exploite sous
certaines conditions.

Dans la quatrime partie, M. le comte Daru traite rellement et
exclusivement de l'application de la loi du 11 juin, et il arrive 
conclure que l'tat doit chercher  traiter avec des compagnies pour
l'excution des chemins de fer, thse qu'il a si bien soutenue ces jours
derniers  propos du chemin d'Avignon  Marseille; mais que si les
compagnies ne se prsentent pas, l'tat doit marcher en avant et ne plus
se borner aux travaux du chemin, mais aborder les fournitures de rails
et de machines.

En rsum, l'ouvrage de M. le comte Paru est un trait  peu prs
complet,  un certain point de vue, de l'immense question des chemins de
fer; son auteur l'a envisage avec courage, et n'a dissimul ni les
inconvnients ni les avantages de la loi qui, selon lui, doit donner, si
elle est bien comprise, un grand essor  l'esprit industriel en France.

_Encyclopdie nouvelle_, ou Dictionnaire philosophique, scientifique,
littraire et industriel, offrant le tableau des connaissances humaines
au dix-neuvime sicle; par une socit de savants et de littrateurs;
publie sous la direction de MM. PIERRE LEROUX ET JEAN REYNAUD, 41e
livraison mensuelle.--Paris, 1842. _Gosselin_. 2 fr.

La 41e livraison de l'_Encyclopdie nouvelle_, qui vient de paratre,
contient la fin du tome IV et le commencement du tome V (le tome VIII et
dernier est dj complet). On y remarque, comme dans toutes les autres
livraisons, plusieurs articles du plus haut intrt et signs par des
noms illustres: _Encyclopdie_, _picerie_, de M. Jean Raynaud;
_pope_, de M. Edgar Quinet; _rasme_, de M. Fortout; _Descartes_, de
M. Renouvier: _piscopat_, de M, Haureau; _pargne_, de M. Fabas;
_Engrais_, de M. Cazeaux; _Ennius_, de M. Joguet; _picurisme_, de M.
Mongin. Cette grande et utile publication, qui marche rapidement  sa
fin, obtient tout le succs qu'elle mrite. Nous lui consacrerons
plusieurs colonnes de l'un de nos prochains bulletins; aujourd'hui nous
ne faisons qu'annoncer la mise en vente de sa 41e livraison, en
apprenant  ceux de nos lecteurs qui l'ignoreraient, que les 8528
colonnes de ses 40 premires livraisons, qu'ils peuvent se procurer au
prix de 82 francs, contiennent la matire de 82 volumes in-8.



Modes.--Vieux bijoux.

Aujourd'hui la mode des vieilles choses s'applique  tout: il faut en
excepter les femmes, qui doivent paratre toujours jeunes, malgr leurs
atours  la vieille et au milieu de leurs appartements gothiques.

Les vieux bijoux ont t quelque temps oublis, mais enfin leur tour est
venu, et maintenant ils sont un complment indispensable de toilette, de
mme qu'un ventail peint d'aprs Boucher ou Watteau.

Il est vrai de dire que nos bijoutiers ont tir trs-grand parti, pour
la coquetterie moderne, des malachites, des grenats, et surtout des
maux.

Ainsi, pour attacher les guimpes un les fichus, on porte beaucoup
d'pingles fond mail bleu, entoures du petites perles on de brillants;
au milieu est une fleur en pierres pareilles  l'entourage;--puis des
bagues qui forment cachet, ou qui portent en relief des chiffres forms
de diamants ou de perles;--des bracelets qui, en se dtachant,
deviennent chelles de corsage;--des pingles ou coulants pour
bracelets, et des boucles de ceintures.

Un noeud en malachite et grenat remplace la broche, qui ne se porte
presque plus.

[Illustration.]

La chtelaine, style Louis XV, que nous reproduisons est encore en
vogue: elle sert  suspendre  la ceinture, montre, flacon, clef du
coffre  bijoux, etc.

[Illustration.]

Cette pingle est du temps de Louis XIII: elle est orne d'maux, de
pierres tailles  facettes et en cabochon; les pendeloques sont en
grosses perles.

[Illustration.]

Et cette bague Pompadour, que le noeud qu'elle reprsente avait fait
surnommer un attachement, ne nous rappelle-t-elle pas les charmantes
coquetteries de nos aeules? La mode des vieilleries a eu ses
exagrations, mais celle-ci est vraiment charmante d'originalit.

On est revenu aussi au got des vraies belles choses pour ameublement.
Ainsi, plus de ces vieux meubles qui n'avaient dans les premiers temps
que le prestige de la mode pour protger leur caducit; plus de
tapisseries fanes, de porcelaines casses: tout cela a t remplac par
des meubles de Boule aux incrustations dlicates et par des tapisseries
modernes faites sur les anciens dessins.

De belles porcelaines de Svres, des groupes en vieux saxe, des
figurines coquettes et mignardes, garnissent les tagres. Les bronzes
les plus riches, les candlabres antiques, les coupes de Benvenuto,
enfin des chefs-d'oeuvre qui seraient admirs dans le cabinet d'un
antiquaire, ornent maintenant la demeure de l'artiste, de l'homme de
got et de la femme  la mode.



[Illustration: Amusement des sciences.]

SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSES DANS L'AVANT-DERNIER NUMRO.

I. Pesez la bille d'ivoire dans l'air en la plaant sur l'un des bassins
d'une balance. Fixez-la ensuite,  l'aide d'un fil ou d'un crin et d'un
peu de cire, au-dessous de ce bassin, et pesez-la entirement plonge
dans l'eau. Prenez les 21/11 de la diffrence entre les deux poids, et
extrayez la racine cubique du rsultat rduit en dcimales. Vous aurez
en dcimtres et fractions de dcimtre la longueur du diamtre cherch,
si vos poids ont t rapports au kilogramme pris pour unit.

Supposons, par exemple, que la bille pse 307 grammes dans l'air, et,
qu'en la plongeant dans l'eau, elle ne pse plus que 55 grammes. La
diffrence entre 307 et 55 est 252 grammes, dont les 21/11 donnent 572
grammes. Cette diffrence, considre comme fraction du kilogramme,
s'crit ainsi: 0,572. Extrayez-en la racine cubique, c'est--dire
cherchez le nombre qui, multipli deux fois de suite par lui-mme, donne
pour produit 0,572, vous trouverez 0,85. Vous en conclurez que le
diamtre de la bille est de 85 millimtres.

Si l'on trouve trop incommode, pour peser la bille dans l'eau, de
l'attacher au bassin de la balance, ou pourra procder autrement. On
commencera par la peser dans l'air en mme temps qu'un flacon ou un vase
bien rempli d'eau. Puis on la plongera dans ce vase, ce qui dterminera
la sortie d'un certain volume d'eau gal  celui de la bille, et on
psera le tout dans ce nouvel tat. On fera sur la diffrence des deux
peses les mmes oprations que ci-dessus.

Ainsi le flacon plein et la bille pesant ensemble 607 grammes, lorsque
la bille aura t plonge dans le flacon et aura fait sortir une
certaine quantit d'eau, le tout ne psera plus que 355 grammes. La
diffrence entre 607 et 355 est 252 grammes, comme ci-dessus.

II. Il y a une infinit de procds pour rsoudre cette question. En
voici un choisi parmi les plus simples.

Dites  la personne qui a pens le nombre de le tripler, et ensuite de
prendre la moiti exacte de ce triple, s'il est pair, ou la plus grande
moiti, si la division ne peut pas se faire exactement. Vous ferez
encore tripler cette moiti, et vous demanderez combien de fois le
nombre 9 s'y trouve compris. Le nombre pens sera le double, si la
division par la moiti a pu se faire; mais, si le triple du nombre pens
tait impair, il faudra ajouter l'unit. Ainsi, soit 5, le nombre 
deviner; son triple est 15, dont la plus grande moiti est 8; le triple
de 8 est 24 o 9 se trouve deux fois. Le nombre pens est donc le double
de 2 ou 4 augment de 1.


NOUVELLES QUESTIONS A RSOUDRE.

I. Donner une mthode gnrale pour deviner le nombre que quelqu'un aura
pens.

II. Deviner combien il y a de points dans la carte que quelqu'un aura
tire d'un jeu de cartes.



[Illustration:]

Observations Mtorologiques
FAITES A L'OBSERVATOIRE DE PARIS. 1843.--JUILLET.

[Illustration: Tableau complexe reproduit sous forme d'illustration.]



Rbus

EXPLICATION DU DERNIER RBUS.
Un homme en eau entre deux airs.

[Illustration: Nouveau rbus.]








End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0023, 5 Aot 1843, by Various

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0023, 5 ***

***** This file should be named 38271-8.txt or 38271-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/3/8/2/7/38271/

Produced by Rnald Lvesque

Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
