The Project Gutenberg EBook of Histoire de France - Moyen ge; (Vol. 1 /
10), by Jules Michelet

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Title: Histoire de France - Moyen ge; (Vol. 1 / 10)

Author: Jules Michelet

Editor: Gabriel Monod

Release Date: December 7, 2011 [EBook #38243]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  OEUVRES COMPLTES DE J. MICHELET

  HISTOIRE

  DE FRANCE

  MOYEN GE

  DITION DFINITIVE, REVUE ET CORRIGE

  TOME PREMIER

  PARIS

  ERNEST FLAMMARION, DITEUR

  26, RUE RACINE, PRS L'ODON

  Tous droits rservs.




PRFACE DE 1869


Cette oeuvre laborieuse d'environ quarante ans fut conue d'un moment,
de l'clair de Juillet. Dans ces jours mmorables, une grande lumire
se fit, et j'aperus la France.

Elle avait des annales, et non point une histoire. Des hommes minents
l'avaient tudie, surtout au point de vue politique. Nul n'avait
pntr dans l'infini dtail des dveloppements divers de son activit
(religieuse, conomique, artistique, etc.). Nul ne l'avait encore
embrasse du regard dans l'unit vivante des lments naturels et
gographiques qui l'ont constitue. Le premier je la vis comme une me
et une personne.

L'illustre Sismondi, ce persvrant travailleur, honnte et judicieux,
dans ses annales politiques s'lve rarement aux vues d'ensemble. Et,
d'autre part, il n'entre gure dans les recherches rudites. Lui-mme
avoue loyalement qu'crivant  Genve il n'avait sous la main ni les
actes ni les manuscrits.

Au reste, jusqu'en 1830 (mme jusqu'en 1836), aucun des historiens
remarquables de cette poque n'avait senti encore le besoin de
chercher les faits hors des livres imprims, aux sources primitives,
la plupart indites alors, aux manuscrits de nos bibliothques, aux
documents de nos archives.

Cette noble plade historique qui, de 1820  1830, jette un si grand
clat, MM. de Barante, Guizot, Mignet, Thiers, Augustin Thierry,
envisagea l'histoire par des points de vue spciaux et divers. Tel fut
proccup de l'lment de race, tel des institutions, etc., sans voir
peut-tre assez combien ces choses s'isolent difficilement, combien
chacune d'elles ragit sur les autres. La race, par exemple,
reste-t-elle identique sans subir l'influence des moeurs changeantes?
Les institutions peuvent-elles s'tudier suffisamment sans tenir
compte de l'histoire des ides, de mille circonstances sociales dont
elles surgissent? Ces spcialits ont toujours quelque chose d'un peu
artificiel, qui prtend claircir, et pourtant peut donner de faux
profils, nous tromper sur l'ensemble, en drober l'harmonie
suprieure.

La vie a une condition souveraine et bien exigeante. Elle n'est
vritablement la vie qu'autant qu'elle est complte. Ses organes sont
tous solidaires et ils n'agissent que d'ensemble. Nos fonctions se
lient, se supposent l'une l'autre. Qu'une seule manque, et rien ne vit
plus. On croyait autrefois pouvoir par le scalpel isoler, suivre 
part chacun de nos systmes; cela ne se peut pas, car tout influe sur
tout.

Ainsi, ou tout, ou rien. Pour retrouver la vie historique, il faudrait
patiemment la suivre en toutes ses voies, toutes ses formes, tous ses
lments. Mais il faudrait aussi, d'une passion plus grande encore,
refaire et rtablir le jeu de tout cela, l'action rciproque de ces
forces diverses, dans un puissant mouvement qui redeviendrait la vie
mme.

Un matre dont j'ai eu, non le gnie sans doute, mais la violente
volont, Gricault, entrant dans le Louvre (dans le Louvre d'alors o
tout l'art de l'Europe se trouvait runi), ne parut pas troubl. Il
dit: C'est bien! je m'en vais le refaire. En rapides bauches qu'il
n'a jamais signes, il allait saisissant et s'appropriant tout. Et,
sans 1815, il et tenu parole. Telles sont les passions, les furies du
bel ge.

Plus compliqu encore, plus effrayant tait mon problme historique
pos comme _rsurrection de la vie intgrale_, non pas dans ses
surfaces, mais dans ses organismes intrieurs et profonds. Nul homme
sage n'y et song. Par bonheur, je ne l'tais pas.

Dans le brillant matin de Juillet, sa vaste esprance, sa puissante
lectricit, cette entreprise surhumaine n'effraya pas un jeune coeur.
Nul obstacle  certaines heures. Tout se simplifie par la flamme.
Mille choses embrouilles s'y rsolvent, y retrouvent leurs vrais
rapports, et (s'harmonisant) s'illuminent. Bien des ressorts, inertes
et lourds s'ils gisent  part, roulent d'eux-mmes, s'ils sont
replacs dans l'ensemble.

Telle fut ma foi du moins, et cet acte de foi, quelle que ft ma
faiblesse, agit. Ce mouvement immense s'branla sous mes yeux. Ces
forces varies, et de nature et d'art, se cherchrent, s'arrangrent,
malaisment d'abord. Les membres du grand corps, peuples, races,
contres, s'agencrent de la mer au Rhin, au Rhne, aux Alpes, et les
sicles marchrent de la Gaule  la France.

Tous, amis, ennemis, dirent que c'tait vivant. Mais quels sont les
vrais signes bien certains de la vie? Par certaine dextrit, on
obtient de l'animation, une sorte de chaleur. Parfois le galvanisme
semble dpasser la vie mme par ses bonds, ses efforts, des contrastes
heurts, des surprises, de petits miracles. La vraie vie a un signe
tout diffrent, sa continuit. Ne d'un jet, elle dure, et crot
placidement, lentement, _uno tenore_. Son unit n'est pas celle d'une
petite pice en cinq actes, mais (dans un dveloppement souvent
immense) l'harmonique identit d'me.

La plus svre critique, si elle juge l'ensemble de mon livre, n'y
mconnatra pas ces hautes conditions de la vie. Il n'a t nullement
prcipit, brusqu; il a eu, tout au moins, le mrite de la lenteur.
Du premier au dernier volume, la mthode est la mme; telle est en un
mot dans ma _Gographie_, telle en mon _Louis XV_, et telle en ma
_Rvolution_. Ce qui n'est pas moins rare dans un travail de tant
d'annes, c'est que la forme et la couleur s'y soutiennent. Mmes
qualits, mmes dfauts. Si ceux-ci avaient disparu, l'oeuvre serait
htrogne, discolore, elle aurait perdu sa personnalit. Telle
quelle, il vaut mieux qu'elle reste harmonique et un tout vivant.

       *       *       *       *       *

Lorsque je commenai, un livre de gnie existait, Celui de Thierry.
Sagace et pntrant, dlicat interprte, grand ciseleur, admirable
ouvrier, mais trop asservi  un matre. Ce matre, ce tyran, c'est le
point de vue exclusif, systmatique, de la perptuit des races. Ce
qui fait, au total, la beaut de ce grand livre, c'est qu'avec ce
systme, qu'on croirait fataliste, partout on sent respirer en dessous
un coeur mu contre la force fatale, l'invasion, tout plein de l'me
nationale et du droit de la libert.

Je l'ai aim beaucoup et admir. Cependant, le dirai-je? ni le
matriel, ni le spirituel, ne me suffisait dans son livre.

Le matriel, la race, le peuple qui la continue, me paraissaient avoir
besoin qu'on mt dessous une bonne forte base, la terre, qui les
portt et les nourrt. Sans une base gographique, le peuple, l'acteur
historique, semble marcher en l'air comme dans les peintures chinoises
o le sol manque. Et notez que ce sol n'est pas seulement le thtre
de l'action. Par la nourriture, le climat, etc., il y influe de cent
manires. Tel le nid, tel l'oiseau. Telle la patrie, tel l'homme.

La race, lment fort et dominant aux temps barbares, avant le grand
travail des nations, est moins sensible, est faible, efface presque,
 mesure que chacune s'labore, se personnifie. L'illustre M. Mill
dit fort bien: Pour se dispenser de l'tude des influences morales et
sociales, ce serait un moyen trop ais que d'attribuer les diffrences
de caractre, de conduite,  des diffrences naturelles
indestructibles[1].

[Note 1: C'est le point principal sur lequel je diffre de mon savant
ami, M. Henri Martin. Du reste, ce dissentiment ne diminue en rien mon
estime sympathique pour sa grande et trs belle Histoire, si
instructive, si riche de recherches et d'ides. Il a t infiniment
utile pour raviver la tradition nationale, trop efface, que deux
histoires qui s'aident, se supplent l'une l'autre, aient paru
simultanment.]

Contre ceux qui poursuivent cet lment de race et l'exagrent aux
temps modernes, je dgageai de l'histoire elle-mme un fait moral
norme et trop peu remarqu. C'est le puissant _travail de soi sur
soi_, o la France, par son progrs propre, va transformant tous ses
lments bruts. De l'lment romain municipal, des tribus allemandes,
du clan celtique, annuls, disparus, nous avons tir  la longue des
rsultats tout autres, et contraires mme, en grande partie,  tout ce
qui les prcda.

La vie a sur elle-mme une action de personnel enfantement, qui, de
matriaux prexistants, nous cre des choses absolument nouvelles. Du
pain, des fruits, que j'ai mangs, je fais du sang rouge et sal qui
ne rappelle en rien ces aliments d'o je les tire.--Ainsi va la vie
historique, ainsi va chaque peuple se faisant, s'engendrant, broyant,
amalgamant des lments, qui y restent sans doute  l'tat obscur et
confus, mais sont bien peu de chose relativement  ce que fit le long
travail de la grande me.

La France a fait la France, et l'lment fatal de race m'y semble
secondaire. Elle est fille de sa libert. Dans le progrs humain, la
part essentielle est  la force vive, qu'on appelle homme. _L'homme
est son propre Promthe._

En rsum, l'histoire, telle que je la voyais en ces hommes minents
(et plusieurs admirables) qui la reprsentaient, me paraissait encore
faible en ses deux mthodes:

_Trop peu matrielle_, tenant compte des races, non du sol, du climat,
des aliments, de tant de circonstances physiques et physiologiques.

_Trop peu spirituelle_, parlant des lois, des actes politiques, non
des ides, des moeurs, non du grand mouvement progressif, intrieur,
de l'me nationale.

Surtout peu curieuse du menu dtail rudit, o le meilleur, peut-tre,
restait enfoui aux sources indites.

Ma vie fut en ce livre, elle a pass en lui. Il a t mon seul
vnement. Mais cette identit du livre et de l'auteur n'a-t-elle pas
un danger? L'oeuvre n'est-elle pas colore des sentiments, du temps,
de celui qui l'a faite?

C'est ce qu'on voit toujours. Nul portrait si exact, si conforme au
modle, que l'artiste n'y mette un peu de lui. Nos matres en histoire
ne se sont pas soustraits  cette loi. Tacite, en son Tibre, se peint
aussi avec l'touffement de son temps, les quinze longues annes de
silence. Thierry, en nous contant Klodowig, Guillaume et sa conqute,
a le souffle intrieur, l'motion de la France envahie rcemment, et
son opposition au rgne qui semblait celui de l'tranger.

Si c'est l un dfaut, il nous faut avouer qu'il nous rend bien
service. L'historien qui en est dpourvu, qui entreprend de s'effacer
en crivant, de ne pas tre, de suivre par derrire la chronique
contemporaine (comme Barante a fait pour Froissart), n'est point du
tout historien. Le vieux chroniqueur, trs charmant, est absolument
incapable de dire  son pauvre valet, qui va sur ses talons, ce que
c'est que le grand, le sombre, le terrible quatorzime sicle. Pour le
savoir, il faut toutes nos forces d'analyse et d'rudition, il faut un
grand engin qui perce les mystres, inaccessibles  ce conteur. Quel
engin, quel moyen? La personnalit moderne, si puissante et tant
agrandie.

En pntrant l'objet de plus en plus, on l'aime, et ds lors on
regarde avec un intrt croissant. Le coeur, mu  la seconde vue,
voit mille choses invisibles au peuple indiffrent. L'histoire,
l'historien, se mlent en ce regard. Est-ce un bien? est-ce un mal? L
s'opre une chose que l'on n'a point dcrite et que nous devons
rvler:

C'est que l'histoire, dans le progrs du temps, fait l'historien bien
plus qu'elle n'est faite par lui. Mon livre m'a cr. C'est moi qui
fus son oeuvre. Ce fils a fait son pre. S'il est sorti de moi
d'abord, de mon orage (trouble encore) de jeunesse, il m'a rendu bien
plus en force et en lumire, mme en chaleur fconde, en puissance
relle de ressusciter le pass. Si nous nous ressemblons, c'est bien.
Les traits qu'il a de moi sont en grande partie ceux que je lui
devais, que j'ai tenus de lui.

       *       *       *       *       *

Ma destine m'a bien favoris. J'ai eu deux choses assez rares, et qui
ont fait cette oeuvre.

D'abord la libert, qui en a t l'me.

Puis des devoirs utiles qui, en ralentissant, en retardant
l'excution, la firent plus rflchie, plus forte, lui donnrent la
solidit, les robustes bases du temps.

J'tais libre par la solitude, la pauvret et la simplicit de vie,
libre par mon enseignement. Sous le ministre Martignac (un court
moment de libralit), on s'avisa de refaire l'cole normale, et M.
Letronne, que l'on consulta, me fit donner l'enseignement de la
philosophie et de l'histoire. Mon _Prcis_, mon _Vico_, publis en
1827, lui paraissaient des titres suffisants. Ce double enseignement
que j'eus encore plus tard au Collge de France, m'ouvrait un infini
de libert. Mon domaine sans bornes comprenait tout fait, toute ide.

Je n'eus de matre que Vico. Son principe de la force vive, de
l'_humanit qui se cre_, fit et mon livre et mon enseignement.

Je restai  bonne distance des doctrinaires, majestueux, striles, et
du grand torrent romantique de l'art pour l'art. J'avais mon monde
en moi. En moi j'avais ma vie, mes renouvellements et ma fcondit;
mais mes dangers aussi. Quels? mon coeur, ma jeunesse, ma mthode
elle-mme, et la condition nouvelle impose  l'histoire: non plus de
raconter seulement ou juger, mais d'_voquer_, _refaire_,
_ressusciter_ les ges. Avoir assez de flamme pour rchauffer des
cendres refroidies si longtemps, c'tait le premier point, non sans
pril. Mais le second, plus prilleux peut-tre, c'tait d'tre en
commerce intime avec ces morts ressuscits, qui sait? d'tre enfin un
des leurs?

Mes premires pages aprs Juillet, crites sur les pavs brlants,
taient un regard sur le monde, l'histoire universelle, comme combat
de la libert, sa victoire incessante sur le monde fatal, bref comme
un Juillet ternel.

Ce petit livre, d'un incroyable lan, d'un vol rapide, procdait  la
fois (comme j'ai fait toujours) par deux ailes, Nature et Esprit, deux
interprtations du grand mouvement gnral. Ma mthode y tait dj.
J'y disais en 1830 ce que j'ai dit (dans la _Sorcire_) de Satan, nom
bizarre de la libert jeune encore, militante d'abord, ngative, mais
cratrice plus tard, de plus en plus fconde.

Jouffroy venait d'articuler en 1829 le mot essentiel de la
Restauration: Comment les dogmes finissent. En Juillet, l'glise se
trouva dserte. Aucun libre penseur n'aurait dout alors que la
prophtie de Montesquieu sur la mort du catholicisme, ne dt bientt
tre accomplie.

J'tais sous ce rapport l'homme peut-tre le plus libre du monde,
ayant eu le rare avantage de ne pas subir la funeste ducation qui
surprend les mes avant l'ge, et d'abord les chloroformise. L'glise
tait pour moi un monde tranger, de curiosit pure, comme et t la
lune. Ce que je savais le mieux de cet astre pli, c'est que ses jours
taient compts, qu'il avait peu  vivre. Mais qui succderait?
C'tait la question. Elle tait embrouille du cholra moral qui
suivit de si prs Juillet, le dsillusionnement, la perte des hautes
esprances. On se rua en bas. Le roman, le thtre clatrent en
laideurs hardies. Le talent abondait, mais la brutalit grossire; non
pas l'orgie fconde des vieux cultes de la nature qui ont eu sa
grandeur, mais un emportement voulu de matrialit strile. Beaucoup
d'enflure, et peu dessous.

       *       *       *       *       *

Le texte originaire qui prcda Juillet avait t _Honneur 
l'Industrie_, nouvelle reine du monde, qui dompte, subjugue la
matire.--Aprs Juillet, cela fut retourn: la matire,  son tour,
subjugua l'nergie humaine.

Ce dernier fait n'est pas rare dans l'histoire. Rien de plus vieux que
cette ide du droit de la matire qui veut avoir son tour. Mais ce qui
la rendait choquante chez les Saint-Simoniens, c'tait la laideur
d'un Janus[2], conservant dans ce culte l'imitation servile de
l'institution catholique.

[Note 2: Ceci ne touche en rien la candeur des individus. Il y avait
des hommes admirables, les Bazard, les Barrault, les Carnot, les
Charton, les D'Eichthal, les Lemonnier, etc.]

 une sance solennelle o nous fmes invits, Quinet et moi, nous
vmes avec admiration dans cette religion de la banque un retour
singulier de ce qu'on disait abolir. Nous vmes un clerg et un pape;
nous vmes le prdicateur recevoir de ce pape par l'imposition des
mains la transmission de la Grce. Il dit:  bas la croix! Mais elle
tait prsente par les formes sacerdotales, autoritaires, du moyen
ge. La vieille religion que l'on disait combattre, on la renouvelait
en ce qu'elle a de pire; confession, direction, rien n'y manquait. Les
_capuccini_ revenaient, banquiers, industriels. La suavit fade d'un
nouveau Molinos faisait adorer le Gs.

Qu'on supprimt le moyen ge,  la bonne heure. Mais c'est qu'on le
volait. Cela me parut fort. En rentrant, d'un lan aveugle et
gnreux, j'crivis un mot vif pour ce mourant qu'on pillait pendant
l'agonie. Ces lignes juvniles, tourdies si l'on veut, mais sans
doute excusables comme mouvement du coeur, n'allaient gure dans mon
petit livre inspir de Juillet et de la Libert, de sa victoire sur le
clerg. Elles dtonnaient fort  ct de Satan, que ce livre prsente
comme un mythe de la libert. N'importe. Elles y sont, et me font rire
encore. De telles contradictions apparentes n'embarrassaient gure un
jeune artiste, de foi arrte, mais candide, et sans calcul, sentant
peu le pril d'tre tendre pour l'ennemi.

J'tais artiste et crivain alors, bien plus qu'historien. Il y parat
aux deux premiers volumes (_France du moyen ge_). On n'avait pas
encore publi tous les documents qui ont clair ces tnbres, l'abme
de ces longues misres. Le grand effet d'ensemble qui en sortait pour
moi tait celui d'une harmonie lugubre, symphonie colossale, dont les
dissonances innombrables frappaient encore peu mon oreille. C'est un
dfaut trs grave. Le cri de la Raison par Abailard, l'immense
mouvement de 1200, si cruellement touff, y sont trop peu sentis,
trop immols  l'effet artistique de la grande unit.

Et pourtant aujourd'hui, ayant travers tant d'annes, des ges, des
mondes diffrents, en relisant ce livre, et voyant trs bien ses
dfauts, je dis:

On ne peut y toucher.

Il fut crit dans une solitude, une libert, une puret, une haute
tension d'esprit, rares, vraiment singulires. Sa candeur, sa passion,
l'norme quantit de vie qui l'anime, plaident pour lui auprs de moi,
le soutiennent devant mon regard. La droiture de la jeunesse se sent
dans les erreurs mme. Les grands rsultats gnraux y sont, au total,
obtenus. Pour la premire fois parat l'me de la France en sa vive
personnalit, et non moins en pleine lumire l'impuissance de
l'glise.

Impuissance radicale et constate deux fois.

On voit, au premier volume, l'glise, reine sous Dagobert et sous les
Carlovingiens, ne pouvoir rien pour le monde, rien pour l'ordre social
(an 1000).

On voit, au second volume, comment ayant fait un roi prtre, un roi
abb, chanoine, son fils an, le roi de France, elle crase ses
ennemis (1200), touffe le libre esprit, n'opre nulle rforme morale.
Enfin clipse, dpasse par saint Louis, elle est (avant 1300)
subordonne, domine par l'tat.

Voil la part certaine du rel dans ces deux volumes. Mais dans celle
du mirage, de l'illusion potique, peut-on dire que tout soit faux?
non.

Celle-ci exprime l'ide qu'un tel ge avait de lui-mme, dit ce qu'il
songea et voulut. Elle le reprsente au vrai dans son aspiration, la
tristesse profonde, la rverie qui le retient devant l'glise,
pleurant sous sa niche de pierre, soupirant, attendant ce qui ne vient
jamais.

Il fallait bien retrouver cette ide que le moyen ge eut de lui,
refaire son lan, son dsir, son me, avant de le juger. Qui devait
retrouver son me? Apparemment nos grands crivains qui tous eurent
l'ducation catholique. Comment donc se fait-il que ces gnies, si
bien prpars  cela, aient tourn autour de l'glise sans y entrer,
pour ainsi dire, sans pntrer  ce qui fut dedans? Les uns cherchent
aux chos des parvis ou des clotres des motifs  leurs mlodies.
D'autres, d'un grand effort et d'un puissant ciseau, fouillent les
ornements, arment les tours, les combles, de masques redoutables, de
gnomes, de diables grimaants. Mais l'glise elle-mme, ce n'est pas
tout cela. Refaisons-la d'abord.

Le singulier est l: c'est que le seul qui et assez d'amour pour
recrer, refaire ce monde intrieur de l'glise, c'est celui qu'elle
n'leva point, _celui qui jamais n'y communia_, qui n'eut de foi que
l'humanit mme, nul credo impos, rien que le libre esprit.

Celui-ci aborda la morte chose avec un sens humain, ayant le trs
grand avantage de n'avoir pas pass par le prtre, les lourdes
formules qui enterrrent le moyen ge. L'incantation d'un rituel fini,
n'aurait rien fait. Tout serait rest froide cendre. Et d'autre part
si l'histoire ft venue dans sa svrit critique, dans l'absolue
justice, je ne sais si ces morts auraient os revivre. Ils se seraient
plutt cachs dans leurs tombeaux.

J'avais une belle maladie qui assombrit ma jeunesse, mais bien propre
 l'historien. J'aimais la mort. J'avais vcu neuf ans  la porte du
Pre-Lachaise, alors ma seule promenade. Puis j'habitai vers la
Bivre, au milieu de grands jardins de couvents, autres spulcres. Je
menais une vie que le monde aurait pu dire enterre, n'ayant de
socit que celle du pass, et pour amis les peuples ensevelis.
Refaisant leur lgende, je rveillais en eux mille choses vanouies.
Certains chants de nourrice dont j'avais le secret, taient d'un effet
sr.  l'accent ils croyaient que j'tais un des leurs. Le don que
saint Louis demanda et n'obtint pas, je l'eus: le don des larmes.

Don puissant, trs fcond. Tous ceux que j'ai pleurs, peuples et
dieux, revivaient. Cette magie nave avait une efficacit d'vocation
presque infaillible. On avait par exemple pel, dchiffr l'gypte,
fouill ses tombes, non retrouv son me. Le climat pour les uns, pour
d'autres tels symboles de subtilit vaine, c'tait l'explication. Moi
je l'ai prise au coeur d'Isis, dans les douleurs du peuple, l'ternel
deuil et l'ternelle blessure de la famille du fellah, dans sa vie
incertaine, dans les captivits, les razzias d'Afrique, le grand
commerce d'hommes, de Nubie en Syrie. L'homme enlev au loin, li aux
durs travaux, l'_homme fait arbre_ ou attach  l'arbre, clou,
mutil, dmembr, c'est l'universelle Passion de tant de dieux
(Osiris, Adonis, Iacchus, Atys, etc.). Que de Christs, et que de
Calvaires! que de complaintes funbres! Que de pleurs sur tout le
chemin (Voy. la petite _Bible_, 1864).

Je n'ai eu nul autre art en 1833. Une larme, une seule jete aux
fondements de l'glise gothique, suffit pour l'voquer. Quelque chose
en jaillit d'humain, le sang de la lgende, et, par ce jet puissant,
tout monta vers le ciel. Du dedans au dehors, tout ressortit en
fleurs,--de pierre? non, mais des fleurs de vie.--Les sculpter?
approcher le fer et le ciseau? j'en aurais eu horreur et j'aurais cru
en voir sortir du sang!

Voulez-vous bien savoir pourquoi j'tais si tendre pour ces dieux?
c'est qu'ils meurent. Tous  leur tour s'en vont. Chacun, tout comme
nous, ayant reu un peu l'eau lustrale et les pleurs, descend aux
pyramides, aux hypoges, aux catacombes. Hlas! qu'en revient-il?
Qu'_aprs trois jours_ (chacun de trois mille ans), un lger souffle
en puisse reparatre, je ne le nierai pas. L'me Indienne n'est pas
absente de la terre; elle y revient par la tendresse qu'elle eut pour
toute vie. L'gypte a eu en ce monde toujours un bel cho dans l'amour
de la mort et l'espoir d'immortalit. La fine me Chrtienne, en ses
suavits, ne peut jamais sans doute s'exhaler sans retour. Sa lgende
a pri, mais ce n'est pas assez. Il lui faut dpouiller la terrible
injustice (la Grce, l'Arbitraire), qui est le noeud, le coeur, le
vrai fond de son dogme. C'est dur, mais il lui faut mourir en cela
mme, accepter franchement sa pnitence, sa purification, et
l'expiation de la mort.

       *       *       *       *       *

Des sages me disaient: Ce n'est pas sans danger de vivre  ce
point-l dans cette intimit de l'autre monde. Tous les morts sont si
bons! Toutes ces figures pacifies et devenues si douces, ont des
puissances tranges de fantastique illusion. Vous allez parmi elles
prendre d'tranges rves et qui sait? des attachements. Qui vit trop
l, en devient blme. On risque d'y trouver la blanche Fiance, si
ple et si charmante, qui boit le sang de votre coeur! Faites au moins
comme ne, qui ne s'y aventure que l'pe  la main pour chasser ces
images, ne pas tre pris de trop prs (_ferro diverberat umbras_).

L'pe! triste conseil. Quoi! j'aurais durement, quand ces images
aimes venaient  moi pour vivre, moi je les aurais cartes! Quelle
funeste sagesse!... Oh! que les philosophes ignorent parfaitement le
vrai fond de l'artiste, le talisman secret qui fait la force de
l'histoire, lui permet de passer, repasser  travers les morts!

Sachez donc, ignorants, que, sans pe, sans armes, sans quereller ces
mes confiantes qui rclament la rsurrection, l'art, en les
accueillant, en leur rendant le souffle, l'art pourtant garde en lui
sa lucidit tout entire. Je ne dis nullement l'_ironie_ o beaucoup
ont mis le fond de l'art, mais la forte dualit qui fait qu'en les
aimant, il n'en voit pas moins bien ce qu'elles sont, que ce sont des
morts.

Les plus grands artistes du monde, les gnies qui si tendrement
regardent la nature, me permettront ici une bien humble comparaison.
Avez-vous vu parfois le srieux touchant de la jeune enfant,
innocente, et cependant mue de sa maternit future, qui berce
l'oeuvre de ses mains, de son baiser l'anime, lui dit du coeur: Ma
fille!... Si tous y touchez durement, elle se trouble et elle crie. Et
cela n'empche pas qu'au fond elle ne sache quel est cet tre qu'elle
anime, fait parler, raisonner, vivifie de son me.

Petite image et grande chose. Voil justement l'art en sa conception.
Telle est sa condition essentielle de fcondit. C'est l'amour, mais
c'est le sourire. C'est ce sourire aimant qui cre.

Si le sourire est dpass, si l'ironie commence, la dure critique et
la logique, alors la vie a froid, se retire, se contracte, et l'on ne
produit rien du tout. Les faibles, les striles, qui, en voulant
produire, mlent  leur triste enfant des _quoique_, des _nisi_, ces
graves imbciles ignorent qu'au froid milieu nulle vie ne surgira; de
leur nant glac sortira... le nant.

La mort peut apparatre au moment de l'amour, dans l'lan crateur.
Mais que ce soit alors dans l'infinie tendresse, les larmes et la
piti (c'est de l'amour encore). Aux moments trs mus o je couvai,
refis la vie de l'glise chrtienne, j'nonai sans dtour la sentence
de sa mort prochaine, j'en tais attendri. La rcrant par l'art, je
dis  la malade ce que demande  Dieu zchias. Rien de plus.
Conclure que je suis catholique! quoi de plus insens! Le croyant ne
dit pas cet office des morts sur un agonisant qu'il croit tre
ternel.

       *       *       *       *       *

Ces deux volumes russirent et furent accepts du public. J'avais pos
le premier la France comme une personne. Moins exclusif que Thierry,
et subordonnant les races, j'avais marqu fortement le principe
gographique des influences locales, et, d'autre part, le travail
gnral de la nation qui se cre, se fait elle-mme. J'avais dans mon
aveugle lan pour le gothique, fait germer du sang la pierre, et
l'glise fleurir, monter comme la fleur des lgendes. Cela plut. Moins
 moi. Il y avait une grande flamme. J'y trouvai trop de subtil, trop
d'esprit, trop de systme.

Quatre ans entiers s'coulrent avant le troisime volume (qui
commence vers 1300). En le prparant j'essayai de m'tendre, de
m'approfondir, d'tre plus _humain_, plus simple. Je m'assis pour
quelque temps dans la maison de Luther, recueillant ses propos de
table, tant de paroles mles et fortes, touchantes, qui chappaient 
ce bonhomme hroque (1834). Mais rien ne me servit plus que le livre
de Grimm, ses _Antiquits du droit allemand_. Livre bien difficile,
o, dans tous les dialectes, tous les ges de cette langue, sont
exposs les symboles, les formules dont les Allemagnes si diverses ont
consacr les grands actes de la vie humaine (naissance, mariage et
mort, testament, vente, hommage, etc.). Je raconterai un jour la
passion incroyable avec laquelle j'entrepris de comprendre et traduire
ce livre. Je ne m'y renfermai pas. De nation  nation, j'allai
ramassant partout, j'allai de l'Indus  l'Irlande, des Vdas et de
Zoroastre jusqu' nous, thsaurisant ces formules primitives o
l'humanit rvle si navement tant de choses intimes et profondes
(1837).

Cela me fit un autre homme. Une transformation trange s'opra en moi;
il me semblait que, jusque-l pre et subtil, j'tais vieux, et que
peu  peu, sous l'influence de la jeune humanit, moi aussi je
devenais jeune. Rafrachi de ces eaux vives, mon coeur fut un jardin
de fleurs, comme dans la rose du matin. Oh! l'aurore! oh! la douce
enfance! oh! bonne nature naturelle! quelle sant cela fit en moi,
aprs les desschements de ma subtilit mystique! comme elle m'apparut
maigre, cette posie byzantine, malade et strile, tique! Je la
mnageais encore. Mais qu'elle me semblait pauvre en prsence de
l'humanit! Je la possdais, celle-ci, je la tenais, je l'embrassais
et dans le dtail si riche de sa varit sans bornes (feuillue comme
les forts de l'Inde o chaque arbre est une fort) et, en regardant
de haut, je voyais son harmonie douce, clmente, qui n'touffe rien;
je saisissais le divin de son adorable unit.

Si richement abreuv, aliment de la nature, augmentant dans ma
substance, j'eus un immense accroissement de solidit dans mon art, et
(le dirai-je? mais c'est vrai) un accroissement de bont,
l'insouciance, l'ignorance absolue des concurrences, par suite une
vaste sympathie pour l'homme (que je ne voyais gure), pour la
socit, le monde (que je ne frquentais jamais).

J'avais la scurit d'un corps devenu ferme et fort o la bonne
nourriture a chang et remplac par atome et molcule tout ce qui fut
faible d'abord. Je n'tais pas mme effleur des malveillances
doctrinaires. Non moins indiffrent tais-je aux embches des
catholiques. Tout ce que j'accumulais (sans y songer, sans le
vouloir), ces faits certains, innombrables, ces montagnes de vrit
qui, dans mon travail persistant, montaient, s'exhaussaient chaque
jour, tout cela se trouvait contre eux. Nul d'entre eux n'et pu
deviner la solide, la profonde base que j'y trouvais, telle que je
n'avais ni besoin, ni ide de polmique. Ma force me faisait ma paix.
Il leur et fallu dix mille ans pour comprendre que ce qui leur
semblait faiblesse, le doux _sens humain_, pacifique, qui allait
croissant en moi, tait justement ma force et ce qui m'loignait
d'eux[3].

[Note 3: Comme ils odorent trs bien la mort, les moments o l'me
blesse peut mollir, au moment o j'avais fait une perte sensible de
famille, un d'eux, sduisant et fin, vint me voir et me tta. Je fus
surpris, confondu de l'ide qu'il et pu croire avoir quelque prise
sur moi, qu'il dt qu'on pouvait s'entendre, ayant entre soi des
nuances, etc. Je lui dis ces propres paroles: Monseigneur, avez-vous
t parfois sur la mer de glace?--Oui.--Vous avez vu telle fente, sur
laquelle d'un bord  l'autre on peut parler, converser?--Oui.--Mais
vous n'avez pas vu que cette fente est un abme... Et telle,
Monseigneur, si profonde, qu' travers la glace et la terre, elle
descend sans que jamais on en ait trouv le fond. Elle va jusqu'au
centre du globe, s'en va traversant le globe, et se perd dans
l'infini.]

Les salons demi-catholiques, btards, dans la fade atmosphre des amis
de Chateaubriand, auraient t pour moi peut-tre un pige plus
dangereux. Le bon et aimable Ballanche, puis M. de Lamartine,
plusieurs fois voulurent me conduire  l'Abbaye-aux-Bois. Je sentais
parfaitement qu'un tel milieu, o tout tait mnagement, convenance,
m'aurait trop civilis. Je n'avais qu'une seule force, ma virginit
sauvage d'opinion, et la libre allure d'un art  moi et nouveau. Il
et bien fallu s'arranger, se faire plus modr, plus sage qu'il ne
me convenait de l'tre. Les salons ont t pour moi ds ce moment trs
hostiles. Doctrinaires et catholiques m'y ont constamment fait la
guerre, m'attaquant peu dans le dtail, me louant pour me dtruire et
m'ter toute autorit: C'est un crivain, un pote, un homme
d'imagination. Cela commena au moment o le premier, sortant
l'histoire du vague dont ils se contentaient, je la fondai sur les
actes, les manuscrits, l'enqute immense de mille documents varis.

Aucun historien que je sache, avant mon troisime volume (chose facile
 vrifier), n'avait fait usage des pices indites. Cela commena par
l'emploi que je fis, dans mon histoire, du mystrieux registre de
l'_Interrogatoire du Temple_, enferm quatre cents ans, cach, mur,
interdit sous les peines les plus graves au Trsor de la Cathdrale,
que les Harlay en tirrent, qui vint  Saint-Germain-des-Prs, puis 
la Bibliothque. La Chronique, alors indite, de Duguesclin m'aida
aussi. L'norme dpt des Archives me fournissait une foule d'actes 
l'appui de ces manuscrits, et pour bien d'autres sujets. C'est la
premire fois que l'histoire eut une base si srieuse (1837).

Que serais-je devenu, dans ce quatorzime sicle, si, m'attachant aux
procds de mes prdcesseurs les plus illustres, je m'tais fait le
docile interprte de la narration du temps, son traducteur servile?
Entrant aux sicles riches en actes et en pices authentiques,
l'histoire devient majeure, matresse de la chronique qu'elle domine,
pure et juge. Arme de documents certains qu'ignora cette chronique,
l'histoire, pour ainsi dire, la tient sur ses genoux comme un petit
enfant dont elle coute volontiers le babil, mais qu'il lui faut
souvent reprendre et dmentir.

Un exemple suffit pour me faire bien comprendre, celui que j'indiquais
plus haut. Dans l'agrable histoire o M. de Barante suit si
fidlement, pas  pas, nos conteurs, Froissart, etc., il semble qu'il
ne peut pas beaucoup se tromper en s'attachant  ces contemporains.
Puis en voyant les actes, les documents divers, alors si disperss,
aujourd'hui runis, on reconnat que la chronique mconnut, ignora les
grands aspects du temps. C'est un sicle dj financier et lgiste
sous forme fodale. C'est souvent Pathelin sous le masque d'Arthur.
L'avnement de l'or, du juif, le tissage des Flandres, le dominant
commerce des laines en Angleterre et en Flandre, c'est ce qui permit
aux Anglais de vaincre par des troupes rgulires, en partie
mercenaires, soldes. La rvolution _conomique_ rendit seule
possible la rvolution _militaire_, qui, par le rude chec de la
chevalerie fodale, prpara, amena la rvolution _politique_. Les
tournois de Froissart, Monstrelet et la Toison d'or sont peu dans tout
cela. C'est le petit ct.

 partir de ce temps (1837) j'ai donn, de volume en volume,
l'indication, et souvent des extraits de manuscrits dont je signalai
l'importance et qu'on a publis plus tard.

Avec de tels appuis, suprieurs  toute chronique, l'histoire va grave
et forte, avec autorit. Mais indpendamment de ces instruments
propres, les actes et les pices, des secours infinis lui arrivent de
toutes parts.--Littrature et art, commerce, mille rvlations
indirectes lui viennent et de profil lui clairent le rcit
central.--Elle entre dans un positif assur par les divers contrles
que donnent toutes ces formes diverses de notre activit.

Ici encore je suis oblig de le dire, j'tais seul.--On ne donnait
gure que l'histoire politique, les actes de gouvernement, quelque peu
des institutions. On ne tenait nul compte de ce qui accompagne,
explique, fonde en partie cette histoire politique, les circonstances
sociales, conomiques, industrielles, celles de la littrature et de
l'ide.

Ce troisime volume (1300-1400) prend un sicle par tous ces aspects.
Il n'est pas sans dfauts. Il ne dit pas comment 1300 a t
l'expiation de 1200, comment Boniface VIII a pay pour Innocent III.
Il est svre et trop pour les lgistes, pour les hommes intrpides,
qui souffletrent l'idole par la main albigeoise du vaillant Nogaret.
Mais il est, ce volume, neuf et fort, en tirant l'histoire surtout de
la _Rvolution conomique_, de l'avnement de l'or, du juif et de
Satan (roi des trsors cachs). Il donne fortement le caractre trs
_mercantile_ du temps.

Comment l'Angleterre et la Flandre furent maries par la laine et le
drap, comment l'Angleterre but la Flandre, s'imprgna d'elle, attirant
 tout prix les tisserands chasss par les brutalits de la maison de
Bourgogne: c'est le grand fait. L'Angleterre enrichie nous bat 
Crcy, Poitiers et Azincourt, par des troupes rgles, qui enterrent
la chevalerie. Grande rvolution sociale.

La peste noire, la danse de Saint-Gui, les flagellants, et le sabbat,
ces carnavals du dsespoir, poussent le peuple, abandonn, sans chef,
 agir pour lui-mme. Le gnie de la France en son Danton d'alors.
Marcel, en son Paris, ses tats gnraux, clate inattendu dans sa
constitution, admirable de prcocit,--ajourne, efface par la petite
sagesse ngative de Charles V. Rien n'est guri. Aggrav, au
contraire, le mal arrive  son haut paroxysme, la furieuse folie de
Charles VI.

       *       *       *       *       *

J'ai dfini l'histoire _Rsurrection_. Si cela fut jamais, c'est au
quatrime volume (le _Charles VI_). Peut-tre, en vrit, c'est trop. Ce
fut fait d'un jet de douleur, avec l'emportement de cette me d'alors,
sauvage, charnelle et violente, cruelle et tendre, furieuse. Comme dans
la _Sorcire_, plusieurs endroits sont diaboliques. Les morts y
dansent,--non pour rire comme dans les ironies d'Holbein,--mais dans une
douloureuse frnsie que l'on partage, qu'on gagne presque  regarder.
Cela tournoie d'une vitesse tonnante, d'une fuite terrible. Et l'on ne
respire pas. Point de halte, nulle diversion. Partout la continuit
d'une basse, mue, profonde; dessous, je ne sais quoi roule, un sourd
tonnerre du coeur.

 travers tant de sombres choses, on tombe  une grande lumire,--la
mort qui trne au Louvre,--dans un Paris dsert, la mort relle de la
France sous la figure de l'Anglais, de Lancastre. Le roi des prtres
Henri, damn pharisien, nous dit: que nous n'avons pri qu' cause de
nos pchs.

Je ne lui rponds pas; que ce soient les Anglais qui lui rpondent
eux-mmes.

Ils disent qu'avant Azincourt, chaque Anglais avisa  son salut, se
confessa; les Franais s'embrassrent, se pardonnrent et oublirent
leurs haines.

Ils disent qu'en Espagne o Franais, Anglais guerroyaient, ceux-ci
mourant de faim, les Franais les nourrirent.--Je m'en tiens  cela:
c'est le parti de Dieu.

La plus grande lgende de nos temps va venir. On la voit dans un germe
effrayant surgir vers 1360, et rayonner sublime, charmante,
attendrissante, en 1430 (3e et 5e volumes).

On avait entrevu la ville et les communes. Mais la campagne? qui la
sait avant le quatorzime sicle? Ce grand monde de tnbres, ces
masses innombrables, ignores, cela perce un matin. Dans le tome
troisime (d'rudition surtout), je n'tais pas en garde, ne
m'attendais  rien, quand la figure de _Jacques_, dresse sur le
sillon, me barra le chemin; figure monstrueuse et terrible. Une
contraction du coeur convulsive eut lieu en moi... Grand Dieu! c'est
l mon pre? l'homme du moyen ge?... Oui... Voil comme on m'a fait!
Voil mille ans de douleurs!... Ces douleurs,  l'instant je les
sentis qui remontaient en moi du fond des temps... C'tait lui, c'est
moi (mme me et mme personne) qui avions souffert tout cela... De
ces mille ans, une larme me vint, brlante, pesante comme un monde,
qui a perc la page. Nul (ami, ennemi) n'y passa sans pleurer.

L'aspect tait terrible, et la voix tait douce. Ma douleur s'en
accrut. Sous ce masque effrayant tait une me humaine. Mystre
profond, cruel. On ne le comprend pas sans remonter un peu.

Saint Franois, un enfant qui ne sait ce qu'il dit, et n'en parle que
mieux, dit  ceux qui demandent quel est l'auteur de l'_Imitatio_:
L'auteur, c'est le Saint-Esprit.

Le Saint-Esprit, dit Joachim de Flore, c'est celui _dont le rgne
arrive, aprs le rgne de Jsus_.

C'est l'esprit d'union, d'amour, enfin sorti de l'touffement de la
lgende. Les libres associations de confrries, de communes, furent la
plupart sous cette invocation. Tel fut, en 1200,  l'poque
albigeoise, le culte et des communes, et des chevaliers du Midi, culte
d'esprit nouveau que l'glise noya dans des torrents de sang.

L'Esprit, faible colombe, semble prir alors, s'vanouir. Il est ds
ce moment dans l'air, et se respirera partout.

Mme en ce petit livre, monastique et dvot, de l'_Imitatio_, vous
trouvez des passages d'absolue solitude o manifestement l'Esprit
remplace tout, o l'on ne voit plus rien, ni prtre ni glise. Si l'on
entend ses voix intrieures aux couvents, combien plus aux forts,
dans la libre glise sans bornes!--L'Esprit, du fond des chnes,
parlait quand Jeanne d'Arc l'entendit, tressaillit, dit tendrement:
Mes voix!

Voix saintes, voix de la conscience, qu'elle porte avec elle aux
batailles, aux prisons, contre l'Anglais, contre l'glise. L le monde
est chang.  la rsignation passive du chrtien (si utile aux
tyrans), succde l'hroque tendresse qui prend  coeur nos maux, qui
veut mettre ici bas la justice de Dieu, qui agit, qui combat, qui
sauve et qui gurit.

Qui a fait ce miracle, contraire  l'vangile? un amour suprieur,
l'_amour dans l'action_, l'amour jusqu' la mort, la piti qui estoit
au royaume de France.

Le spectacle est divin lorsque sur l'chafaud, l'enfant, abandonne et
seule, contre le prtre-roi, la meurtrire glise, maintient en
pleines flammes son glise intrieure, et s'envole en disant: Mes
voix!

Ce point est un de ceux o je dois observer combien mon histoire,
accuse si lgrement de posie, de passion, a gard au contraire la
fermet et la lucidit, mme aux sujets touchants o il serait
peut-tre excusable de s'aveugler. Tous ont flott ici, vu,  travers
les larmes, la flamme du bcher. mu sans doute aussi, j'ai vu clair
cependant et j'ai remarqu deux choses:

1 L'innocente hrone a fait, sans s'en douter, bien plus que
dlivrer la France, elle a dlivr l'avenir en posant le type nouveau,
contraire  la passivit chrtienne. Le moderne hros, _c'est le hros
de l'action_. La funeste doctrine, que notre ami Renan a trop loue
encore, la libert passive, intrieure, occupe de son propre salut,
qui livre au Mal le monde, l'abandonne au Tyran, cette doctrine expire
au bcher de Rouen, et sous forme mystique s'entrevoit la Rvolution.

2 J'ai dans ce grand rcit pratiqu et montr une chose nouvelle,
dont les jeunes pourront profiter: c'est que la _mthode historique_
est souvent l'oppos de l'_art proprement littraire_.--L'crivain
occup d'augmenter les effets, de mettre les choses en saillie,
presque toujours aime  surprendre,  saisir le lecteur,  lui faire
crier: Ah!; il est heureux si le fait naturel apparat un
miracle.--Tout au contraire l'historien a pour spciale mission
d'expliquer ce qui parat miracle, de l'entourer des prcdents, des
circonstances qui l'amnent, de le ramener  la nature. Ici, je dois
le dire, j'y ai eu du mrite. En admirant, aimant cette personnalit
sublime, j'ai montr  quel point elle tait naturelle.

Le sublime n'est point hors nature; c'est au contraire le point o la
nature est le plus elle-mme, en sa hauteur, profondeur naturelle. Aux
quatorzime et quinzime sicles, dans l'excs des misres, dans ces
extrmits terribles, le coeur grandit. La foule est un hros. Il y
eut dans ces temps nombre de Jeanne d'Arc, au moins pour
l'intrpidit. J'en rencontre beaucoup sur ma route: exemple, ce
paysan du quatorzime sicle, le Grand Ferr; exemple, au quinzime,
Jeanne Hachette qui dfend et sauve Beauvais. Ces figures de hros
nafs m'apparaissent souvent de profil dans les histoires de nos
communes.

J'ai dit tout simplement les choses. Du moment que les Anglais
perdirent leur grand soutien, le duc de Bourgogne, ils furent trs
faibles. Au contraire, les Franais ralliant les forces armes,
aguerries du Midi, se trouvrent extrmement forts. Mais cela n'avait
pas d'accord. La personnalit charmante de cette jeune paysanne, d'un
coeur tendre, mu, gai (l'hroque gaiet clate dans toutes ses
rponses), fut un centre et runit tout. Elle agit justement parce
qu'elle n'avait nul art, nulle thaumaturgie, point de ferie, point de
miracle. Tout son charme est l'humanit. Il n'a pas d'ailes, ce pauvre
ange; il est peuple, il est faible, il est nous, il est tout le monde.

       *       *       *       *       *

Dans les galeries solitaires des Archives o j'errai vingt annes,
dans ce profond silence, des murmures cependant venaient  mon
oreille. Les souffrances lointaines de tant d'mes touffes dans ces
vieux ges se plaignaient  voix basse. L'austre ralit rclamait
contre l'art, et lui disait parfois des choses amres:  quoi
t'amuses-tu? Es-tu un Walter Scott pour conter longuement le dtail
pittoresque, les grasses tables de Philippe-le-Bon, le vain voeu du
Faisan? Sais-tu que nos martyrs depuis quatre cents ans t'attendent?
Sais-tu que les vaillants de Courtrai, de Rosebecque, n'ont pas le
monument que leur devait l'histoire? Les chroniqueurs gags, le
chapelain Froissart, le bavard Monstrelet ne leur suffisent pas.
C'est dans la ferme foi, l'espoir en la justice qu'ils ont donn leur
vie. Ils auraient droit de dire: Histoire! compte avec nous. Tes
cranciers te somment! Nous avons accept la mort pour une ligne de
toi.

Que leur devais-je? raconter leurs combats, me placer dans leurs
rangs, me mettre de moiti aux victoires, aux dfaites? Ce n'tait pas
assez. Pendant les dix annes de persvrance acharne o je refis la
lutte des Communes du Nord, j'entrepris beaucoup plus. Je repris tout
de fond en comble pour leur rendre leur vie, leurs arts, surtout leur
droit.

Le droit d'abord qu'avaient sur la contre, ces villes, c'tait le
plus sacr des droits, d'avoir fait la terre mme, de l'avoir prise
sur les eaux, d'avoir par les canaux fait la vie, la dfense, la
circulation du pays. Elles firent et crrent. Leurs matres ont
dtruit. Ce monde si vivant alors, qu'il est ple aujourd'hui!
Qu'est-ce que la Belgique tout entire devant Gand, devant Bruges,
devant cette Lige d'alors, dont chacune lanait des armes?

Je plongeai dans le peuple. Pendant qu'Olivier de la Marche,
Chastellain, se prlassent aux repas de la Toison d'or, moi je sondai
les caves o fermenta la Flandre, ces masses de mystiques et vaillants
ouvriers. Leurs fortes Amitis (ils nommaient ainsi la commune),
leurs _Franches Vrits_ (ils nommaient ainsi l'assemble), je leur
refis tout pieusement; n'oubliant pas leurs cloches, et leur carillon
fraternel. Je remis dans sa tour mon grand ami de bronze, ce redout
Roelandt, dont la voix solennelle, entendue de dix lieues, fit
trembler Jean-sans-Peur, Charles-le-Tmraire.

Un point trs capital que les contemporains ngligent et nos modernes,
c'est de distinguer fortement, de caractriser la personnalit
spciale de chaque ville. Cela pourtant est le rel, le charme de ce
pays si vari. Je m'y suis attach; ce m'tait une religion de leur
refaire leur me  chacune, ces vieilles et chres villes, et cela ne
se peut qu'en marquant fortement comme chaque industrie et chaque
genre de vie craient une race d'ouvriers. J'ai mis Gand bien  part,
ses dvots, vaillants tisserands, profonde ruche de combats.  part,
l'aimable et grande Bruges, les dix-sept nations de ses marchands, les
trois cents peintres qui lui firent une Italie dans une ville. Et le
Pompees de la Flandre, Ypres, aujourd'hui dserte, qui lui garde son
vrai monument, la prodigieuse halle o furent tous les mtiers, cette
cathdrale du travail o tout bon travailleur doit ter son chapeau.

L'incendie de Dinand, la fin cruelle de Lige, ferment cette histoire
des Communes par une navrante tragdie. Moi-mme enfant de Meuse par
ma mre, j'ai mis l un intrt de famille. Ces pauvres Frances,
perdues dans les Ardennes, entre des peuples hostiles et des langues
opposes, m'mouvaient fort. J'ai rendu aux Ligeois le grand
rnovateur Van Eyck, qui changea la peinture. J'ai trouv, exhum des
cendres de Dinand, ses arts perdus, si chers au moyen ge, arts
humbles, si touchants, qui pour toute l'Europe furent les bons
serviteurs, les amis du foyer.

Comment remercier mes amis, mes vengeurs, les bons chroniqueurs
suisses, qui par bonheur arrivent avec leurs cors, leurs lances  la
grande chasse de Morat, forcent le sanglier, cette bte cruelle,
Charles-le-Tmraire? Leurs rcits sont des chants de gaiet hroque.
C'est un plaisir de voir cette effroyable enflure, pique, tout  coup
aplatie. On est pour Louis XI incontestablement dans sa lutte de ruse
contre l'orgueil barbare, la brutalit fodale. C'est le Renard qui
prend au filet le faux lion. L'esprit au moins triomphe. La fine et
ferme prose de Comines a raison de la grosse rhtorique, de la
chevalerie contrefaite. Une ironie, mesquine encore et de malice,
digne des fabliaux, est ici dans l'histoire. Demain forte et
puissante, elle sera fconde aux grands jours de la Renaissance.

Ce bon roi Louis XI m'arrta trs longtemps. Mon quinzime sicle
sortit tout entier des actes, des pices. Le trs vaste travail de
Legrand oblige cependant de vrifier ses copies, souvent fort peu
exactes, sur les originaux (Gaignires, etc.), un travail de grande
patience.

J'entrai par Louis XI aux sicles monarchiques. J'allais m'y engager
quand un hasard me fit bien rflchir. Un jour, passant  Reims, je
vis en grand dtail la magnifique cathdrale, la splendide glise du
Sacre.

La corniche intrieure o l'on peut circuler dans l'glise  80 pieds
de hauteur, la fait voir ravissante, de richesse fleurie, d'un
allluia permanent. Dans l'immensit vide on croit toujours entendre
la grande clameur officielle, ce qu'on disait la voix du peuple. On
croit voir aux fentres les oiseaux qu'on lchait, quand le clerg,
oignant le roi, faisait le pacte du trne et de l'glise. Ressortant
au dehors sur les votes dans la vue immense qui embrasse toute la
Champagne, j'arrivai au dernier petit clocher, juste au-dessus du
choeur. L un spectacle trange m'tonna fort. La ronde tour avait
une guirlande de supplicis. Tel a la corde au cou. Tel a perdu
l'oreille. Les mutils y sont plus tristes que les morts. Combien ils
ont raison! quel effrayant contraste! Quoi! l'glise des ftes, cette
marie, pour collier de noces, a pris ce lugubre ornement! Ce pilori
du peuple est plac au-dessus de l'autel. Mais ses pleurs n'ont-ils
pu,  travers les votes, tomber sur la tte des rois! Onction
redoutable de la Rvolution, de la colre de Dieu! Je ne comprendrai
pas les sicles monarchiques, si d'abord, avant tout, je n'tablis en
moi l'me et la foi du peuple. Je m'adressai cela, et, aprs _Louis
XI_, j'crivis la _Rvolution_ (1845-1853).

On fut surpris, mais rien n'tait plus sage. Aprs maintes preuves
que j'ai contes ailleurs et o je vis de prs l'autre rivage, mort et
ren, je fis la _Renaissance_ avec des forces centuples. Quand je
rentrai, que je me retournai, revis mon moyen ge, cette mer superbe
de sottises, une hilarit violente me prit, et au seizime, au
dix-septime sicle, je fis une terrible fte. Rabelais et Voltaire
ont ri dans leur tombeau. Les dieux crevs, les rois pourris ont
apparu sans voile. La fade histoire du convenu, cette prude honteuse
dont on se contentait, a disparu. De Mdicis  Louis XIV une autopsie
svre a caractris ce gouvernement de cadavres (1855-1868).

Une telle histoire tait sre d'un succs, de blesser tout ami du
faux. Mais c'est beaucoup de monde surtout le monde autoris. Prtres
et royalistes aboyrent. Les doctrinaires s'efforaient de sourire.

Cela lui fait trs peu,  cette histoire patiente. Elle est forte,
solide, bien assise, et elle attendra.

Dans mes Prfaces successives, et dans mes claircissements, on pourra
voir, de volume en volume les fondements qui sont dessous, l'norme
base d'actes et de manuscrits, d'imprims rares, etc., sur laquelle
elle porte[4].

[Note 4: Je ne veux pas anticiper ici. D'un mot ou deux seulement, je
puis dire: c'est ce livre, ce livre d'un pote et d'un homme
d'imagination, qui, par des pices dcisives, a dit  tous ce qui
leur importait:

Aux protestants, le fait trs capital de la Saint-Barthlemi sue
quinze jours d'avance  Bruxelles (papiers Granvelle, 10 aot). Puis,
tant de faits sur la Rvocation, qu'ils avaient bien peu claircie.

Aux royalistes, tout un monde de curieux faits anecdotiques; exemple,
la lgende du _Masque de fer_ et la sagesse de leur reine. Les lettres
de Franklin (en 1863) ont donn l-dessus le secret d'aprs Richelieu,
prouv que seul j'avais raison.

Aux financiers, le systme de Law (inexpliqu par M. Thiers en 1826)
se trouve enfin  jour et par les manuscrits et par l'histoire des
Bourses de Paris et de Londres.

Pour la Rvolution, que dire? La mienne est sortie tout entire (des
trois grands corps d'archives de ces temps qu'on a  Paris. Louis
Blanc (malgr son mrite, son talent que j'honore) put-il la deviner?
Put-il la faire  Londres avec quelques brochures? J'ai bien de la
peine  le croire.--Lisez au reste et comparez.)]

Voil comment quarante ans ont pass. Je ne m'en doutais gure
lorsque je commenai. Je croyais faire un abrg de quelques volumes,
peut-tre en quatre ans, en six ans. Mais on n'abrge que ce qui est
bien connu. Et ni moi, ni personne alors ne savait cette histoire.

Aprs mes deux premiers volumes seulement, j'entrevis dans ses
perspectives immenses cette _terra incognita_. Je dis: Il faut dix
ans... Non, mais vingt, mais trente... Et le chemin allait
s'allongeant devant moi. Je ne m'en plaignais pas. Aux voyages de
dcouvertes, le coeur s'tend, grandit, ne voit plus que le but. On
s'oublie tout  fait. Il m'en advint ainsi. Poussant toujours plus
loin dans ma poursuite ardente, je me perdis de vue, je m'absentai de
moi. J'ai pass  ct du monde, et j'ai pris l'histoire pour la vie.

La voici coule. Je ne regrette rien. Je ne demande rien. Eh! que
demanderais-je, chre France, avec qui j'ai vcu, que je quitte  si
grand regret! Dans quelle communaut j'ai pass avec toi quarante
annes (dix sicles)! Que d'heures passionnes, nobles, austres, nous
emes ensemble, souvent l'hiver mme, avant l'aube! Que de jours de
labeur et d'tudes au fond des Archives! Je travaillais pour toi,
j'allais, venais, cherchais, crivais. Je donnais chaque jour de
moi-mme tout, peut-tre encore plus. Le lendemain matin, te trouvant
 ma table, je me croyais le mme, fort de ta vie puissante et de ta
jeunesse ternelle.

Mais comment ayant eu ce bonheur singulier d'une telle socit, ayant
longues annes vcu de ta grande me, n'ai-je pas profit plus en moi?
Ah! c'est que pour te refaire tout cela il m'a fallu reprendre ce long
cours de misre, de cruelle aventure, de cent choses morbides et
fatales. J'ai bu trop d'amertumes. J'ai aval trop de flaux, trop de
vipres et trop de rois.

Eh bien! ma grande France, s'il a fallu pour retrouver ta vie, qu'un
homme se donnt, passt et repasst tant de fois le fleuve des morts,
il s'en console, te remercie encore. Et son plus grand chagrin, c'est
qu'il faut te quitter ici.

                                                          Paris, 1869.




TABLE DE LA PRFACE DE 1869

                                                                Pages.

  L'Histoire, jusqu'en 1830, suivit des points de vue spciaux,
    surtout le point de vue politique.                              II

  Cette oeuvre, commence en 1830, fut la premire histoire
    o l'on essaya d'embrasser, dans toute sa varit, l'activit
    humaine (religieuse, conomique, artistique, etc.).             IV

  Elle s'est accomplie en quarante ans, avec la continuit
    harmonique qui est propre aux choses vivantes.                   V

  Au point de vue des races, dominant chez Thierry, elle
    ajouta la terre, la gographie, etc.                            VI

  Elle montra combien ces lments matriels sont domins
    par le travail moral que tout peuple opre sur soi.            VII

  La France a fait la France. _L'homme est son propre
    Promthe_ (Vico).                                            VIII

  Toute ma vie fut mle  cette oeuvre, mais cette oeuvre
     mesure faisait ma vie elle-mme.                         _ibid._

  Conditions que j'y apportai: la libert, le temps. Mon
    libre enseignement favorisa, retarda le travail, en prolongea
    l'incubation.                                                    X

  Mon lan de Juillet 1830 fut non moins contraire au vieux
    principe que mes livres rcents de 1862, 1864, 1869.           XII

  Mes contradictions apparentes de 1831-1832; mon loignement
    des coles de ce temps et de son cholra
    moral.                                                         XII

  Les deux premiers volumes, trop favorables au moyen
    ge, montrrent pourtant l'impuissance de l'glise, qui,
    vers l'an 1000, n'aboutit qu'au chaos, et avant 1300 est
    prime par le Roi, l'tat, les jurisconsultes.                  XV

  L'Histoire, comme vocation et _Rsurrection_. L'art vivant
    pour refaire les dieux morts, avant leur _jugement_.
    D'une larme je refis le gothique (1833).                       XIX

  Avant le troisime volume, pendant quatre ans (1833-1837)
    je m'tendis, m'humanisai, par Luther et par
    Grimm, la posie du droit primitif.                          XXIII

  Le sens _humain_ fit ma force et ma paix, mon insouciance
    des critiques, de la petite guerre des doctrinaires,
    des catholiques.                                              XXIV

  Mon troisime volume (en 1837) fonda l'histoire srieusement
    sur les actes et les manuscrits.                              XXVI

  L'Histoire domina la chronique, tablit ce que les contemporains
    ne voyaient nullement au quatorzime sicle,
    comment la rvolution _conomique_ (l'avnement de
    l'or, etc.) amne la rvolution _militaire_, qui  son
    tour amne la rvolution _politique_ (1360-1400).           XXVIII

  L'emportement violent du Rsurrectionisme dans le
    _Charles VI_. Excs de cette mthode.                         XXXI

  L'avnement du Saint-Esprit, patron des confrries, des
    communes, successeur du dieu lgendaire, de Jsus.           XXXII

  L'apparition de Jacques au quatorzime sicle, qui au
    quinzime se transfigure en Jeanne.                          XXXII

  Lucidit critique que j'ai garde dans la sublime histoire
    de Jeanne.                                                   XXXIV

  La _mthode historique_ n'est nullement l'_art littraire_.
    Celui-ci veut l'effet et cherche le miracle. L'histoire, tout
    au contraire, explique, supprime le miracle, montre
    que le sublime n'est rien que la nature.                      XXXV

  Huit annes de travail donnrent surtout l'histoire des
    communes du Nord, des Flandres, etc. On essaya de
    refaire, non seulement leurs luttes et leurs guerres,
    mais le droit, l'industrie, le gnie spcial de chaque
    ville.                                                      XXXVII

  Aprs le _Louis XI_, j'ajournai les trois derniers sicles du
    gouvernement monarchique; je me crai un phare, une
    lumire; j'crivis la _Rvolution_ (en huit annes,
    1845-1853).                                                    XLI

  Fortifi et clair par elle, je revins  la _Renaissance_ et
     la Royaut moderne (treize annes, 1855-1868).           _ibid._

  Cette histoire, jusqu'ici la plus complte, s'tend jusqu'en
    1795. Dans ses Prfaces successives et les claircissements
    de chaque volume, elle donne la critique des
    sources o elle a puis.                                   _ibid._

  Adieu de l'auteur  la France.                                 XLIII




Ce travail de trente ans sera termin cette anne, 1861. Au moment o
il s'achve, il convenait d'en relier toutes les parties dans l'unit
qu'a cherche et voulue l'auteur.

Ce livre a une me. C'est avant tout ce qu'il revendique. La prsente
dition la fera mieux sentir.

       *       *       *       *       *

Deux cueils se prsentaient pour la rimpression:

Une refonte qui et altr le caractre et l'individualit morale du
livre et l'et chang comme oeuvre d'art;

Une proccupation trop troite de la littralit qui et laiss
subsister des erreurs invitables au dbut et que l'auteur a signales
dans les volumes subsquents.

L'unit de pense qui nous a soutenu pendant ce long travail
indiquait la seule marche  suivre. Il fallait en faire saillir l'me,
en dgager plus nettement la doctrine.

Il a suffi de supprimer  et l quelques gnralisations prmatures;
l'allure du rcit est devenue plus vive et plus dcide; l'art y a
gagn sans aucune altration sensible du dtail.

Quant aux additions (peu nombreuses) qui ont renouvel certaines
parties, quand elles ne sont pas marques dans le texte, elles ont t
sommairement indiques dans les notes et  l'appendice.

Un remaniement considrable a t opr dans les notes. On a rejet 
l'appendice les preuves, les citations de textes, les indications de
noms d'auteurs. En dsencombrant le texte de ces pices  l'appui, en
donnant au rcit plus de relief et d'indpendance, il importait de
conserver  part une rudition qui fait la solidit de cette histoire,
sortie (en si grande partie) des Archives et des dpts de manuscrits.
On n'a laiss comme notes au bas des pages que ce qui a paru le
complment ncessaire du texte.

Pour le moyen ge surtout, qui a t systmatiquement obscurci, il est
indispensable de dmasquer des erreurs intresses, de faire clater
la vrit des faits par le tmoignage mme des contemporains.

Ces pices justificatives, sorte d'tais et de contreforts de notre
difice historique, pourraient disparatre  mesure que l'ducation du
public s'identifiera davantage avec les progrs mme de la critique
et de la science.

Tout ceci touche surtout les deux premiers volumes. Quant aux quatre
suivants (quatorzime et quinzime sicle), la prsente dition a
reproduit les prcdentes, en les enrichissant de quelques additions
dues aux publications rcentes.

Cette dition pouvait s'appeler la quatrime, si l'on n'et eu gard
qu'aux volumes qui ont t rimprims trois fois. Plusieurs ne l'ont
t que deux, mais  grand nombre. Cette diversit nous dcide  ne
lui donner aucun chiffre.




HISTOIRE DE FRANCE




LIVRE PREMIER

CELTES.--IBRES.--ROMAINS.




CHAPITRE PREMIER

Celtes et Ibres.


Le caractre commun de toute la race gallique, dit Strabon d'aprs le
philosophe Posidonius, c'est qu'elle est irritable et folle de guerre,
prompte au combat, du reste simple et sans malignit. Si on les
irrite, ils marchent ensemble droit  l'ennemi, et l'attaquent de
front, sans s'informer d'autre chose. Aussi, par la ruse, on en vient
aisment  bout; on les attire au combat quand on veut, o l'on veut,
peu importent les motifs; ils sont toujours prts, n'eussent-ils
d'autre arme que leur force et leur audace. Toutefois, par la
persuasion, ils se laissent amener sans peine aux choses utiles; ils
sont susceptibles de culture et d'instruction littraire. Forts de
leur haute taille et de leur nombre, ils s'assemblent aisment en
grande foule, simples qu'ils sont et spontans, prenant volontiers en
main la cause de celui qu'on opprime. Tel est le premier regard de la
philosophie sur la plus sympathique et la plus perfectible des races
humaines.

Le gnie de ces Galls ou Celtes n'est d'abord autre chose que
mouvement, attaque et conqute; c'est par la guerre que se mlent et
se rapprochent les nations antiques. Peuple de guerre et de bruit, ils
courent le monde l'pe  la main, moins, ce semble, par avidit que
par un vague et vain dsir de voir, de savoir, d'agir; brisant,
dtruisant, faute de pouvoir produire encore. Ce sont les enfants du
monde naissant; de grands corps mous, blancs et blonds; de l'lan, peu
de force et d'haleine; jovialit froce, espoir immense. Vains,
n'ayant rien encore rencontr qui tnt devant eux, ils voulurent aller
voir ce que c'tait que cet Alexandre, ce conqurant de l'Asie, devant
la face duquel les rois s'vanouissaient d'effroi[5]. Que
craignez-vous? leur demanda l'homme terrible. Que le ciel ne tombe,
dirent-ils; il n'en eut pas d'autre rponse. Le ciel lui-mme ne les
effrayait gure; ils lui lanaient des flches quand il tonnait. Si
l'Ocan mme se dbordait et venait  eux, ils ne refusaient pas le
combat, et marchaient  lui l'pe  la main. C'tait leur point
d'honneur de ne jamais reculer; ils s'obstinaient souvent  rester
sous un toit embras. Aucune nation ne faisait meilleur march de sa
vie. On en voyait qui, pour quelque argent, pour un peu de vin,
s'engageaient  mourir; ils montaient sur une estrade, distribuaient 
leurs amis le vin ou l'argent, se couchaient sur leurs boucliers, et
tendaient la gorge.

[Note 5: Longtemps mme aprs la mort d'Alexandre, Cassandre, devenu
roi de Macdoine, se promenait un jour  Delphes, et examinait les
statues; ayant aperu tout  coup celle d'Alexandre, il en fut
tellement saisi qu'il frissonna de tout son corps, et fut frapp d'un
tourdissement. (Plutarque.)]

Leurs banquets ne se terminaient gure sans bataille. La cuisse de la
bte appartenait au plus brave, et chacun voulait tre le plus brave.
Leur plus grand plaisir, aprs celui de se battre, c'tait d'entourer
l'tranger, de le faire asseoir bon gr mal gr avec eux, de lui faire
dire les histoires des terres lointaines. Ces barbares taient
insatiablement avides et curieux; ils faisaient _la presse_ des
trangers, les enlevaient des marchs et des routes, et les foraient
de parler. Eux-mmes parleurs terribles, infatigables, abondants en
figures, solennels et burlesquement graves dans leur prononciation
gutturale, c'tait une affaire dans leurs assembles que de maintenir
la parole  l'orateur au milieu des interruptions. Il fallait qu'un
homme charg de commander le silence marcht l'pe  la main sur
l'interrupteur;  la troisime sommation, il lui coupait un bon
morceau de son vtement, de faon qu'il ne pt porter le reste[6].

[Note 6: _App. 1._]

Une autre race, celle des Ibres, parat de bonne heure dans le midi
de la Gaule,  ct des Galls, et mme avant eux. Ces Ibres, dont le
type et la langue se sont conservs dans les montagnes des Basques,
taient un peuple d'un gnie mdiocre, laborieux, agriculteur, mineur,
attach  la terre, pour en tirer les mtaux et le bl. Rien n'indique
qu'ils aient t primitivement aussi belliqueux qu'ils ont pu le
devenir, lorsque, fouls dans les Pyrnes par les conqurants du midi
et du nord, se trouvant malgr eux gardiens des dfils, ils ont t
tant de fois traverss, froisss, durcis par la guerre. La tyrannie
des Romains a pu une fois les pousser dans un dsespoir hroque; mais
gnralement leur courage a t celui de la rsistance[7], comme le
courage des Gaulois celui de l'attaque. Les Ibres ne semblent pas
avoir eu, comme eux, le got des expditions lointaines, des guerres
aventureuses. Des tribus ibriennes migrrent, mais malgr elles,
pousses par des peuples plus puissants.

[Note 7: Il ne faut pas confondre les Ibres avec leurs voisins les
Cantabres. M. W. de Humboldt a tabli cette distinction dans son
admirable petit livre sur la langue des Basques. Voyez les
claircissements.]

Les Galls et les Ibres formaient un parfait contraste. Ceux-ci, avec
leurs vtements de poil noir et leurs bottes tissues de cheveux; les
Galls, couverts de tissus clatants, amis des couleurs voyantes et
varies, comme le plaid des modernes gals de l'cosse, ou bien  peu
prs nus, chargeant leurs blanches poitrines et leurs membres
gigantesques de massives chanes d'or. Les Ibres taient diviss en
petites tribus montagnardes, qui, dit Strabon, ne se liguent gure
entre elles, par un excs de confiance dans leurs forces. Les Galls,
au contraire, s'associaient volontiers en grandes hordes, campant en
grands villages dans de grandes plaines tout ouvertes, se liant
volontiers avec les trangers, familiers avec les inconnus, parleurs,
rieurs, orateurs; se mlant avec tous et en tout, dissolus par
lgret, se roulant  l'aveugle, au hasard, dans des plaisirs
infmes[8] (la brutalit de l'ivrognerie appartient plutt aux
Germains); toutes les qualits, tous les vices d'une sympathie rapide.
Il ne fallait pas trop se fier  ces joyeux compagnons. Ils ont aim
de bonne heure  _gaber_, comme on disait au moyen ge. La parole
n'avait pour eux rien de srieux. Ils promettaient, puis riaient, et
tout tait dit. (_Ridendo fidem frangere._ Tit.-Liv.)

[Note 8: _App. 2._]

Les Galls ne se contentrent pas de refouler les Ibres jusqu'aux
Pyrnes, ils franchirent ces montagnes, et s'tablirent aux deux
angles sud-ouest et nord-ouest de la pninsule sous leur propre nom;
au centre, se mlant aux vaincus, ils prirent les noms de Celtibriens
et de Lusitaniens.

Alors, ou peut-tre antrieurement, les tribus ibriennes des Sicanes
et des Ligures[9] passrent d'Espagne en Gaule et en Italie; mais en
Italie, comme en Espagne, les Galls les attaqurent. Ceux-ci
franchirent les Alpes sous le nom d'Ambra (vaillants), resserrrent
les Ligures sur la cte montagneuse du Rhne  l'Arno, et poussrent
les Sicanes jusqu'en Calabre et jusqu'en Sicile.

[Note 9: Ibriens des montagnes. W. de Humboldt. Voy. les
claircissements.]

Dans les deux pninsules, les Celtes vainqueurs se mlrent avec les
habitants des plaines centrales, tandis que les Ibres vaincus se
maintenaient aux extrmits, en Ligurie et en Sicile, aux Pyrnes et
dans la Btique. Les Galls-Ambra d'Italie occupaient toute la valle
du P, et s'tendaient dans la pninsule jusqu' l'embouchure du
Tibre. Ils furent soumis, dans la suite, par les Rasena ou trusques,
dont l'empire fut plus tard resserr entre la Macra, le Tibre et
l'Apennin, par de nouvelles migrations celtiques.

Tel tait l'aspect du monde gallique. Cet lment, jeune, mou et
flottant, fut de bonne heure, en Italie et en Espagne, altr par le
mlange des indignes. En Gaule, il et roul longtemps dans le flux
et le reflux de la barbarie; il fallait qu'un lment nouveau, venu du
dehors, lui apportt un principe de stabilit, une ide sociale.

Deux peuples taient  la tte de la civilisation dans cette haute
antiquit, les Grecs et les Phniciens. L'Hercule de Tyr allait alors
par toutes les mers, achetant, enlevant  chaque contre ses plus
prcieux produits. Il ne ngligea point le grenat fin de la cte des
Gaules, le corail des les d'Hyres; il s'informa des mines prcieuses
que recelaient alors  fleur de terre les Pyrnes, les Cvennes et
les Alpes. Il vint et revint, et finit par s'tablir. Attaqu par les
fils de Neptune, Albion et Ligur (ces deux mots signifient
_montagnard_[10]), il aurait succomb si Jupiter n'et suppl ses
flches puises par une pluie de pierres. Ces pierres couvrent encore
la plaine de la Crau, en Provence. Le dieu vainqueur fonda Nemausus
(Nmes), remonta le Rhne et la Sane, tua dans son repaire le brigand
Tauriske qui infestait les routes, et btit Alesia sur le territoire
duen (pays d'Autun). Avant son dpart, il fonda la voie qui
traversait le Col de Tende, et conduisait d'Italie par la Gaule en
Espagne; c'est sur ces premires assises que les Romains btirent la
_Via_ Aurlia et la Domitia.

[Note 10: _Alb_, montagne, dans la langue galique.--_Gor_, lev, en
basque.]

Ici, comme ailleurs, les Phniciens ne firent que frayer la route aux
Grecs. Les Doriens de Rhodes succdrent aux Phniciens, et furent
eux-mmes supplants par les Ioniens de Phoce. Ceux-ci fondrent
Marseille. Cette ville, jete si loin de la Grce, subsista par
miracle. Sur terre, elle tait entoure de puissantes tribus gauloises
et liguriennes qui ne lui laissaient pas prendre un pouce de terre
sans combat. Sur mer, elle rencontrait les grandes flottes des
trusques et des Carthaginois, qui avaient organis sur les ctes le
plus sanguinaire monopole; l'tranger qui commerait en Sardaigne
devait tre noy. Tout russit aux Marseillais; ils eurent la joie de
voir, sans tirer l'pe, la marine trusque dtruite en une bataille
par les Syracusains; puis l'trurie, la Sicile, Carthage, tous les
tats commerants annuls par Rome. Carthage, en tombant, laissa une
place immense que Marseille et bien envie, mais il n'appartenait
pas de reprendre un tel rle  l'humble allie de Rome,  une cit
sans territoire,  un peuple d'un gnie honnte et conome, mais plus
mercantile que politique, qui, au lieu de gagner et s'adjoindre les
barbares du voisinage, fut toujours en guerre avec eux. Telles furent
toutefois la bonne conduite et la persvrance des Massaliotes, qu'ils
tendirent leurs tablissements le long de la Mditerrane, depuis les
Alpes maritimes jusqu'au cap Saint-Martin, c'est--dire jusqu'aux
premires colonies carthaginoises. Ils fondrent Monaco, Nice,
Antibes, aube, Saint-Gilles, Agde, Ampurias, Denia et quelques autres
villes.

Pendant que la Grce commenait la civilisation du littoral
mridional, la Gaule du Nord recevait la sienne des Celtes eux-mmes.
Une nouvelle tribu celtique, celle des Kymry (_Cimmerii?_)[11], vint
s'ajouter  celle des Galls. Les nouveaux venus, qui s'tablirent
principalement au centre de la France, sur la Seine et la Loire,
avaient, ce semble, plus de srieux et de suite dans les ides; moins
indisciplinables, ils taient gouverns par une corporation
sacerdotale, celle des druides. La religion primitive des Galls, que
le druidisme kymrique vint remplacer, tait une religion de la nature,
grossire sans doute encore, et bien loin de la forme systmatique
qu'elle put prendre dans la suite chez les gals d'Irlande[12]. Celle
des druides kymriques, autant que nous pouvons l'entrevoir  travers
les sches indications des auteurs anciens, et dans les traditions
fort altres des Kymry modernes du pays de Galles, avait une tendance
morale beaucoup plus leve; ils enseignaient l'immortalit de l'me.
Toutefois le gnie de cette race tait trop matrialiste pour que de
telles doctrines y portassent leurs fruits de bonne heure. Les druides
ne purent la faire sortir de la vie de clan; le principe matriel,
l'influence des chefs militaires subsista  ct de la domination
sacerdotale. La Gaule kymrique ne fut qu'imparfaitement organise. La
Gaule gallique ne le fut pas du tout: elle chappa aux druides, et,
par le Rhin, par les Alpes, elle dborda sur le monde.

[Note 11: _App. 3._]

[Note 12: Voy. les claircissements.]

C'est  cette poque que l'histoire place les voyages de Sigovse et
Bellovse, neveux du roi des Bituriges, Ambigat, qui auraient conduit
les Galls en Germanie et en Italie. Ils allrent, sans autre guide que
les oiseaux dont ils observaient le vol. Dans une autre tradition,
c'est un mari jaloux, un Aruns trusque, qui, pour se venger, fait
goter du vin aux barbares. Le vin leur parut bon, et ils le suivirent
au pays de la vigne. Ces premiers migrants, dues, Arvernes et
Bituriges (peuples galliques de Bourgogne, d'Auvergne, de Berry),
s'tablissent en Lombardie malgr les trusques, et prennent le nom de
_Is-Ambra_[13], is-ombriens, insubriens, synonyme de Galls; c'tait le
nom de ces anciens Galls ou _Ambra_, Umbriens, que les trusques
avaient assujettis. Leurs frres, les Aulerces, Carnutes et Cnomans
(Manceaux et Chartrains), viennent ensuite sous un chef appel
l'_Ouragan_, se font un tablissement aux dpens des trusques de
Vntie, et fondent Brixia et Vrone. Enfin les Kymry, jaloux des
conqutes des Galls, passent les Alpes  leur tour; mais la place est
prise dans la valle du P; il faut qu'ils aillent jusqu'
l'Adriatique, ils fondent Bologne et Senagallia, ou plutt ils
s'tablissent dans les villes que les trusques avaient dj fondes.
Les Galls taient trangers  l'ide de la cit, mesure, figure
d'aprs des notions religieuses et astronomiques. Leurs villes
n'taient que de grands villages ouverts, comme _Mediolanum_ (Milan).
Le monde gallique est le monde de la tribu[14]; le monde
trusco-romain, celui de la cit.

[Note 13: IS-OMBRIA, Basse-Ombrie.]

[Note 14: Quelques savants ont mme dout que leurs _oppida_, au temps
de Csar, fussent autre chose que des lieux de refuge.]

Voil la tribu et la cit en prsence dans ce champ clos de l'Italie.
D'abord la tribu a l'avantage; les trusques sont resserrs dans
l'trurie proprement dite, et les Gaulois les y suivent bientt. Ils
passent l'Apennin, avec leurs yeux bleus, leurs moustaches fauves,
leurs colliers d'or sur leurs blanches paules, ils viennent dfiler
devant les murailles cyclopennes des trusques pouvants. Ils
arrivent devant Clusium, et demandent des terres. On sait qu'en cette
occasion les Romains intervinrent pour les trusques, leurs anciens
ennemis, et qu'une terreur panique livra Rome aux Gaulois. Ils furent
bien tonns, dit Tite-Live, de trouver la ville dserte; plus tonns
encore de voir aux portes des maisons les vieillards qui sigeaient
majestueusement en attendant la mort; les Gaulois se familiarisrent
peu  peu avec ces figures immobiles qui leur avaient impos d'abord;
un d'eux s'avisa, dans sa jovialit barbare, de caresser la barbe d'un
de ces fiers snateurs, qui rpondit par un coup de bton. Ce fut le
signal du massacre.

La jeunesse, qui s'tait enferme dans le Capitole, rsista quelque
temps, et finit par payer ranon. C'est du moins la tradition la plus
probable. Les Romains ont prfr l'autre. Tite-Live assure que
Camille vengea sa patrie par une victoire, et massacra les Gaulois sur
les ruines qu'ils avaient faites. Ce qui est plus sr, c'est qu'ils
restrent dix-sept ans dans le Latium,  Tibur mme,  la porte de
Rome. Tite-Live appelle Tibur _arcem gallici belli_. C'est dans cet
intervalle qu'auraient eu lieu les duels hroques de Valrius Corvus
et de Manlius Torquatus contre des gants gaulois. Les dieux s'en
mlrent: un corbeau sacr donna la victoire  Valrius; Manlius
arracha le collier (_torquis_)  l'insolent qui avait dfi les
Romains. Longtemps aprs c'tait une image populaire; on voyait sur le
_bouclier cimbrique_, devenu une enseigne de boutique, la figure du
barbare qui gonflait les joues et tirait la langue.

La cit devait l'emporter sur la tribu, l'Italie sur la Gaule. Les
Gaulois, chasss du Latium, continurent les guerres, mais comme
mercenaires au service de l'trurie. Ils prirent part, avec les
trusques et les Samnites,  ces terribles batailles de Sentinum et du
lac Vadimon, qui assurrent  Rome la domination de l'Italie, et par
suite celle du monde. Ils y montrrent leur vaine et brutale audace,
combattant tout nus contre des gens bien arms, heurtant  grand bruit
de leurs chars de guerre les masses impntrables des lgions,
opposant au terrible _pilum_ de mauvais sabres qui ployaient au
premier coup. C'est l'histoire commune de toutes les batailles
gauloises. Jamais ils ne se corrigrent. Il fallut toutefois de grands
efforts aux Romains, et le dvouement de Dcius.  la fin, ils
pntrrent  leur tour chez les Gaulois, reprirent la ranon du
Capitole, et placrent une colonie dans le bourg principal des
Snonais vaincus,  Sna sur l'Adriatique. Toute cette tribu fut
extermine, de faon qu'il ne resta pas un des fils de ceux qui se
vantaient d'avoir brl Rome.

Ces revers des Gaulois d'Italie doivent peut-tre trouver leur
explication dans la part que leurs meilleurs guerriers auraient prise
 la grande migration des Gaulois transalpins, vers la Grce et l'Asie
(an 281). Notre Gaule tait comme ce vase de la mythologie galloise,
o bout et dborde incessamment la vie; elle recevait par torrents la
barbarie du Nord, pour la verser aux nations du Midi. Aprs l'invasion
druidique des Kymry, elle avait subi l'invasion guerrire des Belges
ou _Bolg_. Ceux-ci, les plus imptueux des Celtes, comme les Irlandais
leurs descendants[15], avaient, de la Belgique, perc leur route 
travers les Galls et les Kymry jusqu'au Midi, jusqu' Toulouse, et
s'taient tablis en Languedoc sous les noms d'Arcomiques et de
Tectosages. C'est de l qu'ils prirent leur chemin vers une conqute
nouvelle. Galls, Kymry, quelques Germains mme, descendirent avec eux
la valle du Danube. Cette nue alla s'abattre sur la Macdoine. Le
monde de la cit antique, qui se fortifiait en Italie par les progrs
de Rome, s'tait bris en Grce depuis Alexandre. Toutefois cette
petite Grce tait si forte d'art et de nature, si dense, si serre de
villes et de montagnes, qu'on n'y entrait gure impunment. La Grce
est faite comme un pige  trois fonds. Vous pouvez entrer et vous
trouver pris en Macdoine, puis en Thessalie, puis entre les
Thermopyles et l'Isthme.

[Note 15: _App. 4._]

Les barbares envahirent avec succs la Thrace et la Macdoine, y
firent d'pouvantables ravages, passrent encore les Thermopyles, et
vinrent chouer contre la roche sacre de Delphes. Le dieu dfendit
son temple; il suffit d'un orage et des quartiers de roches que
roulrent les assigs pour mettre les Gaulois en droute. Gorgs de
vin et de nourriture, ils taient dj vaincus par leurs propres
excs. Une terreur panique les saisit dans la nuit. Leur brenn, ou
chef, leur recommanda, pour faciliter leur retraite, de brler leurs
chariots et d'gorger leurs dix mille blesss[16]. Puis il but
d'autant et se poignarda. Mais les siens ne purent jamais se tirer de
tant de montagnes et de passages difficiles au milieu d'une
population acharne.

[Note 16: _App. 5._]

D'autres Gaulois mls de Germains, les Tectosages, Trocmes et
Tolistoboes, eurent plus de succs au del du Bosphore. Ils se
jetrent dans cette grande Asie, au milieu des querelles des
successeurs d'Alexandre; le roi de Bithynie, Nicomde, et les villes
grecques qui se soutenaient avec peine contre les Sleucides,
achetrent le secours des Gaulois, secours intress et funeste, comme
on le vit bientt. Ces htes terribles se partagrent l'Asie Mineure 
piller et  ranonner: aux Trocmes, l'Hellespont; aux Tolistoboes,
les ctes de la mer ge; le midi, aux Tectosages. Voil nos Gaulois
retourns au berceau des Kymry, non loin du Bosphore cimmrien; les
voil tablis sur les ruines de Troie, et dans les montagnes de l'Asie
Mineure, o les Franais mneront la croisade tant de sicles aprs,
sous le drapeau de Godefroi de Bouillon et de Louis le Jeune.

Pendant que ces Gaulois se gorgent et s'engraissent dans la molle
Asie, les autres vont partout, cherchant fortune. Qui veut un courage
aveugle et du sang  bon march achte des Gaulois; prolifique et
belliqueuse nation, qui suffit  tant d'armes et de guerres. Tous les
successeurs d'Alexandre ont des Gaulois, Pyrrhus surtout, l'homme des
aventures et des succs avorts. Carthage en a aussi dans la premire
guerre punique. Elle les paya mal, comme on sait[17]; et ils eurent
grande part  cette horrible guerre des Mercenaires. Le Gaulois
Autarite fut un des chefs rvolts.

[Note 17: Elle en livra quatre mille aux Romains.]

Rome profita des embarras de Carthage et de l'entr'acte des deux
guerres puniques pour accabler les Ligures et les Gaulois d'Italie.

Les Liguriens, cachs au pied des Alpes, entre le Var et la Macra,
dans des lieux hrisss de buissons sauvages, taient plus difficiles
 trouver qu' vaincre; race d'hommes agiles et infatigables[18],
peuples moins guerriers que brigands, qui mettaient leur confiance
dans la vitesse de leur fuite et la profondeur de leurs retraites.
Tous ces farouches montagnards, Salyens, Dcates, Euburiates,
Oxibiens, Ingaunes, chapprent longtemps aux armes romaines. Enfin le
consul Fulvius incendia leurs repaires, Bbius les fit descendre dans
la plaine, et Posthumius les dsarma, leur laissant  peine du fer
pour labourer leurs champs (238-233 avant J.-C.).

[Note 18: _App. 6._]

Depuis un demi-sicle que Rome avait extermin le peuple des Snons,
le souvenir de ce terrible vnement ne s'tait point effac chez les
Gaulois. Deux rois des Boes (pays de Bologne), At et Gall, avaient
essay d'armer le peuple pour s'emparer de la colonie romaine
d'Ariminum; ils avaient appel d'au del des Alpes des Gaulois
mercenaires. Plutt que d'entrer en guerre contre Rome, les Boes
turent les deux chefs et massacrrent leurs allis. Rome, inquite
des mouvements qui avaient lieu chez les Gaulois, les irrita en
dfendant tout commerce avec eux, surtout celui des armes. Leur
mcontentement fut port au comble par une proposition du tribun
Flaminius. Il demanda que les terres conquises sur les Snons depuis
cinquante ans fussent enfin colonises et partages au peuple. Les
Boes, qui savaient par la fondation d'Ariminum tout ce qu'il en
cotait d'avoir les Romains pour voisins, se repentirent de n'avoir
pas pris l'offensive, et voulurent former une ligue entre toutes les
nations du nord de l'Italie. Mais les Ventes, peuple slave, ennemis
des Gaulois, refusrent d'entrer dans la ligue; les Ligures taient
puiss, les Cnomans secrtement vendus aux Romains. Les Boes et les
Insubres (Bologne et Milan), rests seuls, furent obligs d'appeler
d'au del des Alpes des Gsates, des _Gaisda_, hommes arms de gais ou
pieux, qui se mettaient volontiers  la solde des riches tribus
gauloises de l'Italie. On entrana  force d'argent et de promesses
leurs chefs Anroeste et Concolitan.

Les Romains, instruits de tout par les Cnomans, s'alarmrent de cette
ligue. Le Snat fit consulter les livres sibyllins, et l'on y lut avec
effroi que deux fois les Gaulois devaient prendre possession de Rome.
On crut dtourner ce malheur en enterrant tout vifs deux Gaulois, un
homme et une femme, au milieu mme de Rome, dans le march aux boeufs.
De cette manire, les Gaulois avaient _pris possession du sol de
Rome_, et l'oracle se trouvait accompli ou lud. La terreur de Rome
avait gagn l'Italie entire; tous les peuples de cette contre se
croyaient galement menacs par une effroyable invasion de barbares.
Les chefs gaulois avaient tir de leurs temples les drapeaux relevs
d'or qu'ils appelaient les _immobiles_; ils avaient jur
solennellement et fait jurer  leurs soldats qu'ils ne dtacheraient
pas leurs baudriers avant d'tre monts au Capitole. Ils entranaient
tout sur leur passage, troupeaux, laboureurs garrotts, qu'ils
faisaient marcher sous le fouet; ils emportaient jusqu'aux meubles des
maisons. Toute la population de l'Italie centrale et mridionale se
leva spontanment pour arrter un pareil flau, et sept cent
soixante-dix mille soldats se tinrent prts  suivre, s'il le fallait,
les aigles de Rome.

Des trois armes romaines, l'une devait garder les passages des
Apennins qui conduisent en trurie. Mais dj les Gaulois taient au
coeur de ce pays et  trois journes de Rome (225). Craignant d'tre
enferms entre la ville et l'arme, les barbares revinrent sur leurs
pas, turent six mille hommes aux Romains qui les poursuivaient, et
ils les auraient dtruits si la seconde arme ne se ft runie  la
premire. Ils s'loignrent alors pour mettre leur butin en sret;
dj ils s'taient retirs jusqu' la hauteur du cap Tlamone,
lorsque, par un tonnant hasard, une troisime arme romaine, qui
revenait de la Sardaigne, dbarqua prs du camp des Gaulois, qui se
trouvrent enferms. Ils firent face des deux cts  la fois. Les
Gsates, par bravade, mirent bas tout vtement, se placrent nus au
premier rang avec leurs armes et leurs boucliers. Les Romains furent
un instant intimids du bizarre spectacle et du tumulte que prsentait
l'arme barbare. Outre une foule de cors et de trompettes qui ne
cessaient de sonner, il s'leva tout  coup un tel concert de
hurlements, que non seulement les hommes et les instruments, mais la
terre mme et les lieux d'alentour semblaient  l'envi pousser des
cris. Il y avait encore quelque chose d'effrayant dans la contenance
et les gestes de ces corps gigantesques qui se montraient aux premiers
rangs, sans autres vtements que leurs armes; on n'en voyait aucun qui
ne ft par de chanes, de colliers et de bracelets d'or.
L'infriorit des armes gauloises donna l'avantage aux Romains; le
sabre gaulois ne frappait que de taille, et il tait de si mauvaise
trempe qu'il pliait au premier coup.

Les Boes ayant t soumis par suite de cette victoire, les lgions
passrent le P pour la premire fois, et entrrent dans le pays des
Insubriens. Le fougueux Flaminius y aurait pri, s'il n'et tromp les
barbares par un trait, jusqu' ce qu'il se trouvt en force. Rappel
par le snat, qui ne l'aimait pas et qui prtendait que sa nomination
tait illgale, il voulut vaincre ou mourir, rompit le pont derrire
lui et remporta sur les Insubriens une victoire signale. C'est alors
qu'il ouvrit les lettres o le snat lui prsageait une dfaite de la
part des dieux.

Son successeur, Marcellus, tait un brave soldat. Il tua en combat
singulier le brenn Virdumar, et consacra  Jupiter Frtrien les
secondes dpouilles _opimes_ (depuis Romulus). Les Insubriens furent
rduits (222), et la domination des Romains s'tendit sur toute
l'Italie jusqu'aux Alpes.

Tandis que Rome croit tenir sous elle les Gaulois d'Italie terrasss,
voil qu'Hannibal arrive et les relve. Le rus Carthaginois en tira
bon parti. Il les place au premier rang, leur fait passer, bon gr,
mal gr, les marais d'trurie: les Numides les poussent l'pe dans
les reins. Ils ne s'en battent pas moins bien  Trasimne,  Cannes.
Hannibal gagne ces grandes batailles avec le sang des Gaulois[19]. Une
fois qu'ils lui manquent, lorsqu'il se trouve isol d'eux dans le midi
de l'Italie, il ne peut plus se mouvoir. Cette Gaule italienne tait
si vivace, qu'aprs les revers d'Hannibal elle remue encore sous
Hasdrubal, sous Magon, sous Hamilcar. Il fallut trente ans de guerre
(201-170), et la trahison des Cnomans, pour consommer la ruine des
Boes et des Insubriens (Bologne et Milan). Encore les Boes
migrrent-ils plutt que de se soumettre; les dbris de leur cent
douze tribus se levrent en masse et allrent s'tablir sur les bords
du Danube, au confluent de ce fleuve et de la Save. Rome dclara
solennellement que l'_Italie tait ferme aux Gaulois_. Cette dernire
et terrible lutte eut lieu pendant les guerres de Rome contre Philippe
et Antiochus. Les Grecs s'imaginaient alors qu'ils taient la grande
pense de Rome; ils ne savaient pas qu'elle n'employait contre eux que
la moindre partie de ses forces. Ce fut assez de deux lgions pour
renverser Philippe et Antiochus; tandis que, pendant plusieurs annes
de suite, on envoya les deux consuls, les deux armes consulaires,
contre les obscures peuplades des Boes et des Insubriens. Rome roidit
ses bras contre la Gaule et l'Espagne; il lui suffit de toucher du
doigt les successeurs d'Alexandre pour les faire tomber.

[Note 19: Voy. mon _Histoire romaine_.]

Avant de sortir de l'Asie, elle abattit le seul peuple qui et pu y
renouveler la guerre. Les Galates, tablis en Phrygie depuis un
sicle, s'y taient enrichis aux dpens de tous les peuples voisins,
sur lesquels ils levaient des tributs. Ils avaient entass les
dpouilles de l'Asie Mineure dans leurs retraites du mont Olympe. Un
fait caractrise l'opulence et le faste de ces barbares. Un de leurs
chefs ou ttrarques publia que, pendant une anne entire, il
tiendrait table ouverte  tout venant; et non seulement il traita la
foule qui venait des villes et des campagnes voisines, mais il faisait
arrter et retenir les voyageurs jusqu' ce qu'ils se fussent assis 
sa table.

Quoique la plupart d'entre les Galates eussent refus de secourir
Antiochus, le prteur Manlius attaqua leurs trois tribus (Trocmes,
Tolistoboes, Tectosages), et les fora dans leurs montagnes avec des
armes de trait, auxquelles les Gaulois, habitus  combattre avec le
sabre et la lance, n'opposaient gure que des cailloux. Manlius leur
fit rendre les terres enleves aux allis de Rome, les obligea de
renoncer au brigandage, et leur imposa l'alliance d'Eumne, qui devait
les contenir.

Ce n'tait pas assez que les Gaulois fussent vaincus dans leurs
colonies d'Italie et d'Asie, si les Romains ne pntraient dans la
Gaule, ce foyer des invasions barbares. Ils y furent appels d'abord
par leurs allis, les Grecs de Marseille, toujours en guerre avec les
Gaulois et les Ligures du voisinage. Rome avait besoin d'tre
matresse de l'entre occidentale de l'Italie qu'occupaient les
Ligures du ct de la mer. Elle attaqua les tribus dont Marseille se
plaignait, puis celles dont Marseille ne se plaignait pas. Elle donna
la terre aux Marseillais, et garda les postes militaires, celui d'Aix,
entre autres, o Sextius fonda la colonie d'_Aqu Sexti_. De l elle
regarda dans les Gaules.

Deux vastes confdrations partageaient ce pays: d'une part les dues,
peuple que nous verrons plus loin troitement uni avec les tribus des
Carnutes, des Parisii, des Senones, etc.; d'autre part, les Arvernes
et les Allobroges. Les premiers semblent tre les gens de la plaine,
les Kymry, soumis  l'influence sacerdotale, le parti de la
civilisation; les autres, montagnards de l'Auvergne et des Alpes, sont
les anciens Galls, autrefois resserrs dans les montagnes par
l'invasion kymrique, mais redevenus prpondrants par leur barbarie
mme et leur attachement  la vie de clan.

Les clans d'Auvergne taient alors runis sous un chef ou roi nomm
Bituit. Ces montagnards se croyaient invincibles. Bituit envoya aux
gnraux romains une solennelle ambassade pour rclamer la libert
d'un des chefs prisonniers: on y voyait sa meute royale compose
d'normes dogues tirs  grands frais de la Belgique et de la
Bretagne; l'ambassadeur, superbement vtu, tait environn d'une
troupe de jeunes cavaliers clatants d'or et de pourpre;  son ct se
tenait un barde, la _rotte_ en main, chantant par intervalles la
gloire du roi, celle de la nation arverne et les exploits de
l'ambassadeur.

Les dues virent avec plaisir l'invasion romaine. Les Marseillais
s'entremirent, et leur obtinrent le titre d'_allis et amis du peuple
romain_. Marseille avait introduit les Romains dans le midi des
Gaules; les dues leur ouvrirent la Celtique ou Gaule centrale, et
plus tard les Remi la Belgique.

Les ennemis de Rome se htrent avec la prcipitation gallique et
furent vaincus sparment sur les bords du Rhne. Le char d'argent de
Bituit et sa meute de combat ne lui servirent pas de grand'chose. Les
Arvernes seuls taient pourtant deux cent mille, mais ils furent
effrays par les lphants des Romains. Bituit avait dit avant la
bataille, en voyant la petite arme romaine resserre en lgions: Il
n'y en a pas l pour un repas de mes chiens.

Rome mit la main sur les Allobroges, les dclara ses sujets,
s'assurant ainsi de la porte des Alpes. Le proconsul Domitius restaura
la voie phnicienne, et l'appela _Domitia_. Les consuls qui suivirent
n'eurent qu' pousser vers le couchant, entre Marseille et les
Arvernes (annes 120-118). Ils s'acheminrent vers les Pyrnes, et
fondrent presque  l'entre de l'Espagne une puissante colonie,
_Narbo Martius_, Narbonne. Ce fut la seconde colonie romaine hors de
l'Italie (la premire avait t envoye  Carthage). Jointe  la mer
par de prodigieux travaux, elle eut,  l'imitation de la mtropole,
son capitole, son snat, ses thermes, son amphithtre. Ce fut la Rome
gauloise, et la rivale de Marseille. Les Romains ne voulaient plus que
leur influence dans les Gaules dpendt de leur ancienne allie.

Ils s'tablissaient paisiblement dans ces contres, lorsqu'un
vnement imprvu, immense, effroyable, comme un cataclysme du globe,
faillit tout emporter, et l'Italie elle-mme. Ce monde barbare que
Rome avait rembarr dans le Nord d'une si rude main, il existait
pourtant. Ces Kymry qu'elle avait extermins  Bologne et Senagallia,
ils avaient des frres dans la Germanie. Gaulois et Allemands, Kymry
et Teutons, fuyant, dit-on, devant un dbordement de la Baltique, se
mirent  descendre vers le Midi. Ils avaient ravag toute l'Illyrie,
battu, aux portes de l'Italie, un gnral romain qui voulait leur
interdire le Norique, et tourn les Alpes par l'Helvtie, dont les
principales populations, Ombriens ou Ambrons, Tigurins (Zurich) et
Tughnes (Zug), grossirent leur horde. Tous ensemble pntrrent dans
la Gaule, au nombre de trois cent mille guerriers; leurs familles,
vieillards, femmes et enfants, suivaient dans des chariots. Au nord de
la Gaule, ils retrouvrent d'anciennes tribus cimbriques, et leur
laissrent, dit-on, en dpt une partie de leur butin. Mais la Gaule
centrale fut dvaste, brle, affame sur leur passage. Les
populations des campagnes se rfugirent dans les villes pour laisser
passer le torrent, et furent rduites  une telle disette, qu'on
essaya de se nourrir de chair humaine. Les barbares, parvenus au bord
du Rhne, apprirent que de l'autre ct du fleuve c'tait encore
l'empire romain, dont ils avaient dj rencontr les frontires en
Illyrie, en Thrace, en Macdoine. L'immensit du grand empire du Midi
les frappa d'un respect superstitieux; avec cette simple bonne foi de
la race germanique, ils dirent au magistrat de la province, M.
Silanus, que _si Rome leur donnait des terres, ils se battraient
volontiers pour elle_. Silanus rpondit firement que Rome n'avait que
faire de leurs services, passa le Rhne, et se fit battre. Le consul
P. Cassius, qui vint ensuite dfendre la province, fut tu; Scaurus,
son lieutenant, fut pris, et l'arme passa sous le joug des Helvtes,
non loin du lac de Genve. Les barbares enhardis voulaient franchir
les Alpes. Ils agitaient seulement si les Romains seraient rduits en
esclavage, ou extermins. Dans leurs bruyants dbats, ils s'avisrent
d'interroger Scaurus, leur prisonnier. Sa rponse hardie les mit en
fureur, et l'un d'eux le pera de son pe. Toutefois, ils
rflchirent, et ajournrent le passage des Alpes. Les paroles de
Scaurus furent peut-tre le salut de l'Italie.

Les Gaulois Tectosages de Tolosa, unis aux Cimbres par une origine
commune, les appelaient contre les Romains, dont ils avaient secou le
joug. La marche des Cimbres fut trop lente. Le consul C. Servilius
Cpion pntra dans la ville et la saccagea. L'or et l'argent
rapports jadis par les Tectosages du pillage de Delphes, celui des
mines des Pyrnes, celui que la pit des Gaulois clouait dans un
temple de la ville, ou jetait dans un lac voisin, avaient fait de
Tolosa la plus riche ville des Gaules. Cpion en tira, dit-on, cent
dix mille livres pesant d'or et quinze cent mille d'argent. Il dirigea
ce trsor sur Marseille, et le fit enlever sur la route par des gens 
lui, qui massacrrent l'escorte. Ce brigandage ne profita pas. Tous
ceux qui avaient touch cette proie funeste finirent misrablement; et
quand on voulait dsigner un homme dvou  une fatalit implacable,
on disait: _Il a de l'or de Tolosa._

D'abord Cpion, jaloux d'un collgue infrieur par la naissance, veut
camper et combattre sparment. Il insulte les dputs que les
barbares envoyaient  l'autre consul. Ceux-ci, bouillants de fureur,
dvouent solennellement aux dieux tout ce qui tombera entre leurs
mains. De quatre-vingt mille soldats, de quarante mille esclaves ou
valets d'arme, il n'chappa, dit-on, que dix hommes. Cpion fut des
dix. Les barbares tinrent religieusement leur serment; ils turent
dans les deux camps tout tre vivant, ramassrent les armes, et
jetrent l'or et l'argent, les chevaux mme dans le Rhne.

Cette journe, aussi terrible que celle de Cannes, leur ouvrait
l'Italie. La fortune de Rome les arrta dans la Province et les
dtourna vers les Pyrnes. De l, les Cimbres se rpandirent sur
toute l'Espagne, tandis que le reste des barbares les attendait dans
la Gaule.

Pendant qu'ils perdent ainsi le temps et vont se briser contre les
montagnes et l'opinitre courage des Celtibriens, Rome pouvante
avait appel Marius de l'Afrique. Il ne fallait pas moins que l'homme
d'Arpinum, en qui tous les Italiens voyaient un des leurs, pour
rassurer l'Italie et l'armer unanimement contre les barbares. Ce dur
soldat, presque aussi terrible aux siens qu' l'ennemi, farouche comme
les Cimbres qu'il allait combattre, fut, pour Rome, un dieu sauveur.
Pendant quatre ans que l'on attendit les barbares, le peuple, ni mme
le snat, ne put se dcider  nommer un autre consul que Marius.
Arriv dans la Province, il endurcit d'abord ses soldats par de
prodigieux travaux. Il leur fit creuser la _Fossa Mariana_, qui
facilitait ses communications avec la mer, et permettait aux navires
d'viter l'embouchure du Rhne, barr par les sables. En mme temps,
il accablait les Tectosages et s'assurait de la fidlit de la
Province avant que les barbares se remissent en mouvement.

Enfin ceux-ci se dirigrent vers l'Italie, le seul pays de l'Occident
qui et encore chapp  leurs ravages. Mais la difficult de nourrir
une si grande multitude les obligea de se sparer. Les Cimbres et les
Tigurins tournrent par l'Helvtie et le Norique; les Ambrons et les
Teutons, par un chemin plus direct, devaient passer sur le ventre aux
lgions de Marius, pntrer en Italie par les Alpes maritimes et
retrouver les Cimbres aux bords du P.

Dans le camp retranch d'o il les observait, d'abord prs d'Arles,
puis sous les murs d'_Aqu Sexti_ (Aix), Marius leur refusa
obstinment la bataille. Il voulait habituer les siens  voir ces
barbares, avec leur taille norme, leurs yeux farouches, leurs armes
et leurs vtements bizarres. Leur roi Teutobochus franchissait d'un
saut quatre et mme six chevaux mis de front; quand il fut conduit en
triomphe  Rome, il tait plus haut que les trophes. Les barbares,
dfilant devant les retranchements, dfiaient les Romains par mille
outrages: _N'avez-vous rien  dire  vos femmes?_ disaient-ils, _nous
serons bientt auprs d'elles._ Un jour, un de ces gants du Nord vint
jusqu'aux portes du camp provoquer Marius lui-mme. Le gnral lui fit
rpondre que, s'il tait las de la vie, il n'avait qu' s'aller
pendre; et comme le Teuton insistait, il lui envoya un gladiateur.
Ainsi il arrtait l'impatience des siens; et cependant il savait ce
qui se passait dans leur camp par le jeune Sertorius, qui parlait leur
langue, et se mlait  eux sous l'habit gaulois.

Marius, pour faire plus vivement souhaiter la bataille  ses soldats,
avait plac son camp sur une colline sans eau qui dominait un fleuve.
Vous tes des hommes, leur dit-il, vous aurez de l'eau pour du sang.
Le combat s'engagea en effet bientt aux bords du fleuve. Les Ambrons,
qui taient seuls dans cette premire action, tonnrent d'abord les
Romains par leurs cris de guerre qu'ils faisaient retentir comme un
mugissement dans leurs boucliers: _Ambrons! Ambrons!_ Les Romains
vainquirent pourtant, mais ils furent repousss du camp par les femmes
des Ambrons; elles s'armrent pour dfendre leur libert et leurs
enfants, et elles frappaient du haut de leurs chariots sans
distinction d'amis ni d'ennemis. Toute la nuit les barbares pleurrent
leurs morts avec des hurlements sauvages qui, rpts par les chos
des montagnes et du fleuve, portaient l'pouvante dans l'me mme des
vainqueurs. Le surlendemain, Marius les attira par sa cavalerie  une
nouvelle action. Les Ambrons-Teutons, emports par leur courage,
traversrent la rivire et furent crass dans son lit. Un corps de
trois mille Romains les prit par derrire, et dcida leur dfaite.
Selon l'valuation la plus modre, le nombre des barbares pris ou
tus fut de cent mille. La valle, engraisse de leur sang, devint
clbre par sa fertilit. Les habitants du pays n'enfermaient,
n'tayaient leurs vignes qu'avec des os de morts. Le village de
_Pourrires_ rappelle encore aujourd'hui le nom donn  la plaine:
_Campi putridi_, champ de la putrfaction. Quant au butin, l'arme le
donna tout entier  Marius, qui, aprs un sacrifice solennel, le brla
en l'honneur des dieux. Une pyramide fut leve  Marius, un temple 
la Victoire. L'glise de Sainte-Victoire, qui remplaa le temple,
reut jusqu' la Rvolution franaise une procession annuelle, dont
l'usage ne s'tait jamais interrompu. La pyramide subsista jusqu'au
quinzime sicle; et Pourrires avait pris pour armoiries le triomphe
de Marius reprsent sur un des bas-reliefs dont ce monument tait
orn.

Cependant les Cimbres, ayant pass les Alpes Noriques, taient
descendus dans la valle de l'Adige. Les soldats de Catulus ne les
voyaient qu'avec terreur se jouer, presque nus, au milieu des glaces,
et se laisser glisser sur leurs boucliers du haut des Alpes  travers
les prcipices. Catulus, gnral mthodique, se croyait en sret
derrire l'Adige couvert par un petit fort. Il pensait que les ennemis
s'amuseraient  le forcer. Ils entassrent des roches, jetrent toute
une fort par-dessus, et passrent. Les Romains s'enfuirent et ne
s'arrtrent que derrire le P. Les Cimbres ne songeaient pas  les
poursuivre. En attendant l'arrive des Teutons, ils jouirent du ciel
et du sol italiens, et se laissrent vaincre aux douceurs de la belle
et molle contre. Le vin, le pain, tout tait nouveau pour ces
barbares, ils fondaient sous le soleil du Midi et sous l'action de la
civilisation plus nervante encore.

Marius eut le temps de joindre son collgue. Il reut des dputs des
Cimbres, qui voulaient gagner du temps: _Donnez-nous_, disaient-ils,
_des terres pour nous et pour nos frres les Teutons.--Laissez-l vos
frres_, rpondit Marius, _ils ont des terres. Nous leur en avons
donn qu'ils garderont ternellement._ Et comme les Cimbres le
menaaient de l'arrive des Teutons: _Ils sont ici_, dit-il, _il ne
serait pas bien de partir sans les saluer_, et il fit amener les
captifs. Les Cimbres ayant demand quel jour et en quel lieu il
voulait combattre _pour savoir  qui serait l'Italie_, il leur donna
rendez-vous pour le troisime jour dans un champ, prs de Verceil.

Marius s'tait plac de manire  tourner contre l'ennemi le vent, la
poussire et les rayons ardents d'un soleil de juillet. L'infanterie
des Cimbres formait un norme carr, dont les premiers rangs taient
lis tous ensemble avec des chanes de fer. Leur cavalerie, forte de
quinze mille hommes, tait effrayante  voir, avec ses casques chargs
de mufles d'animaux sauvages, et surmonts d'ailes d'oiseaux. Le camp
et l'arme barbares occupaient une lieue en longueur. Au commencement,
l'aile o se tenait Marius, ayant cru voir fuir la cavalerie ennemie,
s'lana  sa poursuite, et s'gara dans la poussire, tandis que
l'infanterie ennemie, semblable aux vagues d'une mer immense, venait
se briser sur le centre o se tenaient Catulus et Sylla, et alors tout
se perdit dans une nue de poudre. La poussire et le soleil
mritrent le principal honneur de la victoire (101).

Restait le camp barbare, les femmes et les enfants des vaincus.
D'abord, revtues d'habits de deuil, elles supplirent qu'on leur
promt de les respecter, et qu'on les donnt pour esclaves aux
prtresses romaines du feu (le culte des lments existait dans la
Germanie). Puis, voyant leur prire reue avec drision, elles
pourvurent elles-mmes  leur libert. Le mariage chez ces peuples
tait chose srieuse. Les prsents symboliques des noces, les boeufs
attels, les armes, le coursier de guerre, annonaient assez  la
vierge qu'elle devenait la compagne des prils de l'homme, qu'ils
taient unis dans une mme destine,  la vie et  la mort (_sic
vivendum, sic pereundum_, Tacit.). C'est  son pouse que le guerrier
rapportait ses blessures aprs la bataille (_ad matres et conjuges
vulnera referunt; nec ill numerare aut exigere plagas pavent_). Elle
les comptait, les sondait sans plir; car la mort ne devait point les
sparer. Ainsi, dans les pomes scandinaves, Brunhild se brle sur le
corps de Siegfrid. D'abord les femmes des Cimbres affranchirent leurs
enfants par la mort; elles les tranglrent ou les jetrent sous les
roues des chariots. Puis elles se pendaient, s'attachaient par un
noeud coulant aux cornes des boeufs, et les piquaient ensuite pour se
faire craser. Les chiens de la horde dfendirent leurs cadavres; il
fallut les exterminer  coups de flches.

Ainsi s'vanouit cette terrible apparition du Nord, qui avait jet
tant d'pouvante dans l'Italie. Le mot _cimbrique_ resta synonyme de
_fort_ et de _terrible_. Toutefois Rome ne sentit point le gnie
hroque de ces nations, qui devaient un jour la dtruire; elle crut 
son ternit. Les prisonniers qu'on put faire sur les Cimbres furent
distribus aux villes comme esclaves publics, ou dvous aux combats
de gladiateurs.

Marius fit ciseler sur son bouclier la figure d'un Gaulois tirant la
langue, image populaire  Rome ds le temps de Torquatus. Le peuple
l'appela le troisime fondateur de Rome, aprs Romulus et Camille. On
faisait des libations au nom de Marius, comme en l'honneur de Bacchus
ou de Jupiter. Lui-mme, enivr de sa victoire sur les barbares du
Nord et du Midi, sur la Germanie et sur les _Indes Africaines_, ne
buvait plus que dans cette coupe  deux anses o, selon la tradition,
Bacchus avait bu aprs sa victoire des Indes[20].

[Note 20: _App. 7._]




CHAPITRE II

tat de la Gaule dans le sicle qui prcde la conqute. -- Druidisme.
-- Conqute de Csar (58-51 avant J.-C).


Ce grand vnement de l'invasion cimbrique n'eut qu'une influence fort
indirecte sur les destines de la Gaule, qui en fut le principal
thtre. Les Kymry-Teutons taient trop barbares pour s'incorporer
avec les tribus gauloises que le druidisme avait dj tires de leur
grossiret primitive. Examinons avec quelque dtail cette religion
druidique[21] qui commena la culture morale de la Gaule, prpara
l'invasion romaine, et fraya la voie au christianisme. Elle devait
avoir atteint tout son dveloppement, toute sa maturit dans le sicle
qui prcda la conqute de Csar; peut-tre mme penchait-elle vers
son dclin; l'influence politique des druides avait du moins diminu.

[Note 21: Ce sujet a t renouvel par le progrs des tudes celtiques
et l'interprtation remarquable de MM. J. Reynaud, Henri Martin,
Gatien-Arnoult (1860).]

Il semble que les Galls aient d'abord ador des objets matriels, des
phnomnes, des agents de la nature: lacs, fontaines, pierres, arbres,
vents, en particulier le _Kirk_. Ce culte grossier fut, avec le temps,
lev et gnralis. Ces tres, ces phnomnes eurent leurs gnies; il
en fut de mme des lieux et des tribus. De l, le dieu _Tarann_,
esprit du tonnerre; _Vosge_, dification des Vosges; _Pennin_, des
Alpes; _Arduinne_, des Ardennes. De l le _Gnie des Arvernes_;
_Bibracte_, desse et cit des dues; _Aventia_, chez les Helvtes;
_Nemausus_ (Nmes) chez les Arcomikes, etc., etc.

Par un degr d'abstraction de plus, les forces gnrales de la nature,
celles de l'me humaine et de la socit furent aussi difies.
_Tarann_ devint le dieu du ciel, le moteur et l'arbitre du monde. Le
soleil, sous le nom de _Bel_ ou _Belen_, fit natre les plantes
salutaires et prsida  la mdecine; _Heus_ ou _Hesus_  la guerre;
_Teutats_ au commerce et  l'industrie; l'loquence mme et la posie
eurent leur symbole dans _Ogmius_, arm comme Hercule de la massue et
de l'arc, et entranant aprs lui des hommes attachs par l'oreille 
des chanes d'or et d'ambre qui sortaient de sa bouche[22].

[Note 22: _App. 8._]

On voit qu'il y a ici quelque analogie avec l'Olympe des Grecs et des
Romains[23]. La ressemblance se changea en identit, lorsque la Gaule,
soumise  la domination de Rome, eut subi, quelques annes seulement,
l'influence des ides romaines. Alors le polythisme gaulois, honor
et favoris par les empereurs, finit par se fondre dans celui de
l'Italie, tandis que le druidisme, ses mystres, sa doctrine, son
sacerdoce, furent cruellement proscrits.

[Note 23: Csar.]

Les druides enseignaient que la matire et l'esprit sont ternels, que
la substance de l'univers reste inaltrable sous la perptuelle
variation des phnomnes o domine tour  tour l'influence de l'eau et
du feu; qu'enfin l'me humaine est soumise  la mtempsycose.  ce
dernier dogme se rattachait l'ide morale de peines et de rcompenses;
ils considraient les degrs de transmigration infrieurs  la
condition humaine comme des tats d'preuves et de chtiment. Ils
avaient mme un _autre monde_[24], un monde de bonheur. L'me y
conservait son identit, ses passions, ses habitudes. Aux funrailles,
on brlait des lettres que le mort devait lire ou remettre  d'autres
morts. Souvent mme ils prtaient de l'argent  rembourser dans
l'autre vie.

[Note 24: Voy.  la fin du volume, les claircissements sur les
traditions religieuses des Gallois et des Irlandais. J'ai rapport ces
traditions; toutes rcentes qu'elles peuvent paratre, elles portent
un caractre profondment indigne. Le mythe du castor et du lac a
bien l'air d'tre n  l'poque o nos contres occidentales taient
encore couvertes de forts et de marcages.]

Ces deux notions combines de la mtempsycose et d'une vie future
faisaient la base du systme des druides. Mais leur science ne se
bornait pas l; ils taient de plus mtaphysiciens, physiciens,
mdecins, sorciers, et surtout astronomes. Leur anne se composait de
lunaisons, ce qui fit dire aux Romains que les Gaulois mesuraient le
temps par nuits et non par jours; ils expliquaient cet usage par
l'origine infernale de ce peuple, et sa descendance du dieu Pluton. La
mdecine druidique tait uniquement fonde sur la magie. Il fallait
cueillir le _Samolus_  jeun et de la main gauche, l'arracher de terre
sans le regarder, et le jeter de mme dans les rservoirs o les
bestiaux allaient boire; c'tait un prservatif contre leurs maladies.
On se prparait  la rcolte de la slage par des ablutions et une
offrande de pain et de vin; on partait nu-pieds, habill de blanc;
sitt qu'on avait aperu la plante, on se baissait comme par hasard,
et, glissant la main droite sous son bras gauche, on l'arrachait sans
jamais employer le fer, puis on l'enveloppait d'un linge qui ne devait
servir qu'une fois. Autre crmonial pour la verveine. Mais le remde
universel, la panace, comme l'appelaient les druides, c'tait le
fameux _gui_. Ils le croyaient sem sur le chne par une main divine,
et trouvaient dans l'union de leur arbre sacr avec la verdure
ternelle du gui un vivant symbole du dogme de l'immortalit. On le
cueillait en hiver,  l'poque de la floraison, lorsque la plante est
le plus visible, et que ses longs rameaux verts, ses feuilles et les
touffes jaunes de ses fleurs, enlacs  l'arbre dpouill, prsentent
seuls l'image de la vie, au milieu d'une nature morte et strile.

C'tait le sixime jour de la lune que le gui devait tre coup; un
druide en robe blanche montait sur l'arbre, une serpe d'or  la main,
et tranchait la racine de la plante, que d'autres druides recevaient
dans une saie blanche; car il ne fallait pas qu'elle toucht la
terre. Alors on immolait deux taureaux blancs dont les cornes taient
lies pour la premire fois.

Les druides prdisaient l'avenir d'aprs le vol des oiseaux et
l'inspection des entrailles des victimes. Ils fabriquaient aussi des
talismans, comme les chapelets d'ambre que les guerriers portaient sur
eux dans les batailles, et qu'on retrouve souvent  leur ct dans les
tombeaux. Mais nul talisman n'galait l'_oeuf de serpent_[25]. Ces
ides d'oeuf et de serpent rappellent l'oeuf cosmogonique des
mythologies orientales, ainsi que la mtempsycose et l'ternelle
rnovation dont le serpent tait l'emblme.

[Note 25: _App. 9._]

Des magiciennes et des prophtesses taient affilies  l'ordre des
druides, mais sans en partager les prrogatives. Leur institut leur
imposait des lois bizarres et contradictoires; ici la prtresse ne
pouvait dvoiler l'avenir qu' l'homme qui l'avait profane; l elle
se vouait  une virginit perptuelle; ailleurs, quoique marie, elle
tait astreinte  de longs clibats. Quelquefois ces femmes devaient
assister  des sacrifices nocturnes, toutes nues, le corps teint de
noir, les cheveux en dsordre, s'agitant dans des transports
frntiques. La plupart habitaient des cueils sauvages, au milieu des
temptes de l'archipel armoricain.  Sna (Sein) tait l'oracle
clbre des neuf vierges terribles appeles _Snes_ du nom de leur
le. Pour avoir le droit de les consulter, il fallait tre marin et
encore avoir fait le trajet dans ce seul but. Ces vierges
connaissaient l'avenir; elles gurissaient les maux incurables; elles
prdisaient et faisaient la tempte.

Les prtresses des Nannetes,  l'embouchure de la Loire, habitaient un
des lots de ce fleuve. Quoiqu'elles fussent maries, nul homme
n'osait approcher de leur demeure; c'taient elles qui,  des poques
prescrites, venaient visiter leurs maris sur le continent. Parties de
l'le  la nuit close, sur de lgres barques qu'elles conduisaient
elles-mmes, elles passaient la nuit dans des cabanes prpares pour
les recevoir; mais, ds que l'aube commenait  paratre, s'arrachant
des bras de leurs poux, elles couraient  leurs nacelles, et
regagnaient leur solitude  force de rames. Chaque anne, elles
devaient, dans l'intervalle d'une nuit  l'autre, couronnes de lierre
et de vert feuillage, abattre et reconstruire le toit de leur temple.
Si l'une d'elles par malheur laissait tomber  terre quelque chose de
ses matriaux sacrs, elle tait perdue; ses compagnes se
prcipitaient sur elle avec d'horribles cris, la dchiraient, et
semaient  et l ses chairs sanglantes. Les Grecs crurent retrouver
dans ces rites le culte de Bacchus; ils assimilrent aussi aux orgies
de Samothrace d'autres orgies druidiques clbres dans une le
voisine de la Bretagne d'o les navigateurs entendaient avec effroi,
de la pleine mer, des cris furieux et le bruit des cymbales barbares.

La religion druidique avait sinon institu, du moins adopt et
maintenu les sacrifices humains. Les prtres peraient la victime
au-dessus du diaphragme, et tiraient leurs pronostics de la pose dans
laquelle elle tombait, des convulsions de ses membres, de l'abondance
et de la couleur de son sang; quelquefois ils la crucifiaient  des
poteaux dans l'intrieur des temples, ou faisaient pleuvoir sur elle,
jusqu' la mort, une nue de flches et de dards. Souvent aussi on
levait un colosse en osier ou en foin, on le remplissait d'hommes
vivants, un prtre y jetait une torche allume, et tout disparaissait
bientt dans des flots de fume et de flamme. Ces horribles offrandes
taient sans doute remplaces souvent par des dons votifs. Ils
jetaient des lingots d'or et d'argent dans les lacs, ou les clouaient
dans les temples.

Un mot sur la hirarchie. Elle comprenait trois ordres distincts.
L'ordre infrieur tait celui des bardes, qui conservaient dans leur
mmoire les gnalogies des clans, et chantaient sur la _rotte_ les
exploits des chefs et les traditions nationales; puis venait le
sacerdoce proprement dit, compos des ovates et des druides. Les
ovates taient chargs de la partie extrieure du culte et de la
clbration des sacrifices. Ils tudiaient spcialement les sciences
naturelles appliques  la religion, l'astronomie, la divination, etc.
Interprtes des druides, aucun acte civil ou religieux ne pouvait
s'accomplir sans leur ministre.

Les druides, ou _hommes des chnes_[26], taient le couronnement de
la hirarchie. En eux rsidaient la puissance et la science.
Thologie, morale, lgislation, toute haute connaissance tait leur
privilge. L'ordre des druides tait lectif. L'initiation, mle de
svres preuves, au fond des bois ou des cavernes, durait quelquefois
vingt annes, il fallait apprendre de mmoire toute science
sacerdotale; car ils n'crivaient rien, du moins jusqu' l'poque o
ils purent se servir des caractres grecs.

[Note 26: _Derw_ (kymrique), _Deru_ (armoricain), _Dair_ (galique):
_chne_.]

L'assemble la plus solennelle des druides se tenait une fois l'an sur
le territoire des Carnutes, dans un lieu consacr, qui passait pour le
point central de toute la Gaule; on y accourait des provinces les plus
loignes. Les druides sortaient alors de leurs solitudes, sigeaient
au milieu du peuple et rendaient leurs jugements. L sans doute ils
choisissaient le druide suprme, qui devait veiller au maintien de
l'institution. Il n'tait pas rare que l'lection de ce chef excitt
la guerre civile.

Quand mme le druidisme n'et pas t affaibli par ces divisions, la
vie solitaire  laquelle la plupart des membres de l'ordre semblent
s'tre vous devaient le rendre peu propre  agir puissamment sur le
peuple. Ce n'tait pas d'ailleurs ici comme en gypte une population
agglomre sur une troite ligne. Les Gaulois taient disperss dans
les forts, dans les marais qui couvraient leur sauvage pays, au
milieu des hasards d'une vie barbare et guerrire. Le druidisme n'eut
pas assez de prise sur ces populations dissmines, isoles. Elles lui
chapprent de bonne heure.

Ainsi, lorsque Csar envahit la Gaule[27], elle semblait convaincue
d'impuissance pour s'organiser elle-mme. Le vieil esprit de clan,
l'indisciplinabilit guerrire, que le druidisme semblait devoir
comprimer, avait repris vigueur; seulement la diffrence des forces
avait tabli une sorte de hirarchie entre les tribus; certaines
taient clientes des autres; comme les Carnutes des Rhmes, les Snons
des dues, etc. (Chartres, Reims, Sens, Autun).

[Note 27: _App. 10._]

Des villes s'taient formes, espces d'asiles au milieu de cette vie
de guerre. Mais tous les cultivateurs taient serfs, et Csar pouvait
dire: Il n'y a que deux ordres en Gaule, les druides et les cavaliers
(_equites_). Les druides taient les plus faibles. C'est un druide des
dues qui appela les Romains.

J'ai parl ailleurs de ce prodigieux Csar et des motifs qui l'avaient
dcid  quitter si longtemps Rome pour la Gaule,  s'exiler pour
revenir matre. L'Italie tait puise, l'Espagne indisciplinable; il
fallait la Gaule pour asservir le monde. J'aurais voulu voir cette
blanche et ple figure, fane avant l'ge par les dbauches de Rome,
cet homme dlicat et pileptique, marchant sous les pluies de la
Gaule,  la tte des lgions, traversant nos fleuves  la nage; ou
bien  cheval entre les litires o ses secrtaires taient ports,
dictant quatre, six lettres  la fois, remuant Rome du fond de la
Belgique, exterminant sur son chemin deux millions d'hommes[28] et
domptant en dix annes la Gaule, le Rhin et l'Ocan du Nord (58-49).

[Note 28: Onze cent quatre-vingt-douze mille hommes avant les guerres
civiles. (Pline.)]

Ce chaos barbare et belliqueux de la Gaule tait une superbe matire
pour un tel gnie. De toutes parts, les tribus gauloises appelaient
alors l'tranger. Le druidisme affaibli semble avoir domin dans les
deux Bretagnes et dans les bassins de la Seine et de la Loire. Au
midi, les Arvernes et toutes les populations ibriennes de l'Aquitaine
taient gnralement rests fidles  leurs chefs hrditaires. Dans
la Celtique mme, les druides n'avaient pu rsister au vieil esprit de
clan qu'en favorisant la formation d'une population libre dans les
grandes villes, dont les chefs ou patrons taient du moins lectifs,
comme les druides. Ainsi deux factions partageaient tous les tats
gaulois; celle de l'hrdit ou des chefs de clans, celle de
l'lection, ou des druides et des chefs temporaires du peuple des
villes[29].  la tte de la seconde se trouvaient les dues;  la tte
de la premire, les Arvernes et les Squanes. Ainsi commenait ds
lors l'opposition de la Bourgogne (dues) et de la Franche-Comt
(Squanes). Les Squanes, opprims par les dues qui leur fermaient la
Sane et arrtaient leur grand commerce de porcs, appelrent de la
Germanie des tribus trangres au druidisme, qu'on nommait du nom
commun de Suves. Ces barbares ne demandaient pas mieux. Ils passrent
le Rhin, sous la conduite d'un Arioviste, battirent les dues, et leur
imposrent un tribut; mais ils traitrent plus mal encore les
Squanes qui les avaient appels; ils leur prirent le tiers de leurs
terres, selon l'usage des conqurants germains, et ils en voulaient
encore autant. Alors dues et Squanes, rapprochs par le malheur,
cherchrent d'autres secours trangers. Deux frres taient
tout-puissants parmi les dues. Dumnorix, enrichi par les impts et
les pages dont il se faisait donner le monopole de gr ou de force,
s'tait rendu cher au petit peuple des villes et aspirait  la
tyrannie; il se lia avec les Gaulois helvtiens, pousa une
Helvtienne, et engagea ce peuple  quitter ses valles striles pour
les riches plaines de la Gaule. L'autre frre, qui tait druide, titre
vraisemblablement identique avec celui de divitiac que Csar lui donne
comme nom propre, chercha pour son pays des librateurs moins
barbares. Il se rendit  Rome, et implora l'assistance du snat, qui
avait appel les dues _parents et amis du peuple romain_. Mais le
chef des Suves envoya de son ct, et trouva le moyen de se faire
donner aussi le titre d'ami de Rome. L'invasion imminente des Helvtes
obligeait probablement le snat  s'unir avec Arioviste.

[Note 29: _Veir-go-breith_, gal, homme pour le jugement. _App. 11._]

Ces montagnards avaient fait depuis trois ans de tels prparatifs,
qu'on voyait bien qu'ils voulaient s'interdire  jamais le retour. Ils
avaient brl leurs douze villes et leurs quatre cents villages,
dtruit les meubles et les provisions qu'ils ne pouvaient emporter. On
disait qu'ils voulaient percer  travers toute la Gaule, et s'tablir
 l'occident, dans le pays des Santones (Saintes). Sans doute ils
espraient trouver plus de repos sur les bords du grand Ocan qu'en
leur rude Helvtie, autour de laquelle venaient se rencontrer et se
combattre toutes les nations de l'ancien monde, Galls, Cimbres,
Teutons, Suves, Romains. En comptant les femmes et les enfants, ils
taient au nombre de trois cent soixante-dix-huit mille. Ce cortge
embarrassant leur faisait prfrer le chemin de la province romaine.
Ils y trouvrent  l'entre, vers Genve, Csar qui leur barra le
chemin, et les amusa assez longtemps pour lever du lac au Jura un mur
de dix mille pas et de seize pieds de haut. Il leur fallut donc
s'engager par les pres valles du Jura, traverser le pays des
Squanes, et remonter la Sane. Csar les atteignit comme ils
passaient le fleuve, attaqua la tribu des Tigurins, isole des autres,
et l'extermina. Manquant de vivres par la mauvaise volont de l'due
Dumnorix et du parti qui avait appel les Helvtes, il fut oblig de
se dtourner vers Bibracte (Autun). Les Helvtes crurent qu'il fuyait,
et le poursuivirent  leur tour. Csar, ainsi plac entre des ennemis
et des allis malveillants, se tira d'affaire par une victoire
sanglante. Les Helvtes, atteints de nouveau dans leur fuite vers le
Rhin, furent obligs de rendre les armes, et de s'engager  retourner
dans leur pays. Six mille d'entre eux, qui s'enfuirent la nuit pour
chapper  cette honte, furent ramens par la cavalerie romaine, et,
dit Csar, _traits en ennemis_.

Ce n'tait rien d'avoir repouss les Helvtes, si les Suves
envahissaient la Gaule. Les migrations taient continuelles: dj cent
vingt mille guerriers taient passs. _La Gaule allait devenir
Germanie._ Csar parut cder aux prires des Squanes et des dues
opprims par les barbares. Le mme druide qui avait sollicit les
secours de Rome guida Csar vers Arioviste et se chargea d'explorer le
chemin. Le chef des Suves avait obtenu de Csar lui-mme, dans son
consulat, le titre d'alli du peuple romain; il s'tonna d'tre
attaqu par lui: Ceci, disait le barbare, est ma Gaule  moi; vous
avez la vtre... si vous me laissez en repos, vous y gagnerez; je
ferai toutes les guerres que vous voudrez, sans peine ni pril pour
vous... Ignorez-vous quels hommes sont les Germains? voil plus de
quatorze ans que nous n'avons dormi sous un toit[30]. Ces paroles ne
faisaient que trop d'impression sur l'arme romaine: tout ce qu'on
rapportait de la taille et de la frocit de ces gants du Nord
pouvantait les petits hommes du Midi. On ne voyait dans le camp que
gens qui faisaient leur testament. Csar leur en fit honte: Si vous
m'abandonnez, dit-il, j'irai toujours: il me suffit de la dixime
lgion. Il les mne ensuite  Besanon, s'en empare, pntre jusqu'au
camp des barbares non loin du Rhin, les force de combattre, quoiqu'ils
eussent voulu attendre la nouvelle lune, et les dtruit dans une
furieuse bataille: presque tout ce qui chappa prit dans le Rhin.

[Note 30: Csar rassure ses soldats en leur rappelant que dans la
guerre de Spartacus ils ont dj battu les Germains.]

Les Gaulois du Nord, Belges et autres, jugrent, non sans
vraisemblance, que, si les Romains avaient chass les Suves, ce
n'tait que pour leur succder dans la domination des Gaules. Ils
formrent une vaste coalition, et Csar saisit ce prtexte pour
pntrer dans la Belgique. Il emmenait comme guide et interprte le
divitiac des dues[31]; il tait appel par les Snons, anciens
vassaux des dues, par les Rhmes, suzerains du pays druidique des
Carnutes. Vraisemblablement, ces tribus voues au druidisme, ou du
moins au parti populaire, voyaient avec plaisir arriver l'ami des
druides, et comptaient l'opposer aux Belges septentrionaux, leurs
froces voisins. C'est ainsi que, cinq sicles aprs, le clerg
catholique des Gaules favorisa l'invasion des Francs contre les
Visigoths et les Bourguignons ariens.

[Note 31: C'est dj ce divitiac qui a explor le chemin quand Csar
marchait contre les Suves.--Les Germains n'ont pas de druides, dit
Csar. Ils taient,  ce qu'il semble, les protecteurs du parti
antidruidique dans les Gaules.]

C'tait pourtant une sombre et dcourageante perspective pour un
gnral moins hardi, que cette guerre dans les plaines bourbeuses,
dans les forts vierges de la Seine et de la Meuse. Comme les
conqurants de l'Amrique, Csar tait souvent oblig de se frayer une
route la hache  la main, de jeter des ponts sur les marais, d'avancer
avec ses lgions, tantt sur terre ferme, tantt  gu ou  la nage.
Les Belges entrelaaient les arbres de leurs forts, comme ceux de
l'Amrique le sont naturellement par les lianes. Mais les Pizarre et
les Cortez, avec une telle supriorit d'armes, faisaient la guerre 
coup sur; et qu'taient-ce que les Pruviens en comparaison de ces
dures et colriques populations des Bellovaques et des Nerviens
(Picardie, Hainaut-Flandre), qui venaient par cent mille attaquer
Csar? Les Bellovaques et les Suessions s'accommodrent par
l'entremise du divitiac des dues[32]. Mais les Nerviens, soutenus par
les Atrebates et les Veromandui, surprirent l'arme romaine en marche,
au bord de la Sambre, dans la profondeur de leurs forts, et se
crurent au moment de la dtruire. Csar fut oblig de saisir une
enseigne et de se porter lui-mme en avant: ce brave peuple fut
extermin. Leurs allis, les Cimbres qui occupaient Aduat (Namur?),
effrays des ouvrages dont Csar entourait leur ville, feignirent de
se rendre, jetrent une partie de leurs armes du haut des murs, et
avec le reste attaqurent les Romains. Csar en vendit comme esclaves
cinquante-trois mille.

[Note 32: Jusqu' l'expdition de Bretagne, nous voyons le divitiac
des dues accompagner partout Csar, qui sans doute leur faisait
croire qu'il rtablirait dans la Belgique l'influence du parti duen,
c'est--dire druidique et populaire.]

Ne cachant plus alors le projet de soumettre la Gaule, il entreprit la
rduction de toutes les tribus des rivages. Il pera les forts et les
marcages des Mnapes et des Morins (Zlande et Gueldre, Gand, Bruges,
Boulogne); un de ses lieutenants soumit les Unelles, buroviens et
Lexoviens (Coutances, vreux, Lisieux); un autre, le jeune Crassus,
conquit l'Aquitaine, quoique les barbares eussent appel d'Espagne les
vieux compagnons de Sertorius[33]. Csar lui-mme attaqua les Vntes
et autres tribus de notre Bretagne. Ce peuple amphibie n'habitait ni
sur la terre ni sur les eaux; leurs forts, dans des presqu'les
inondes et abandonnes tour  tour par le flux, ne pouvaient tre
assigs ni par terre ni par mer. Les Vntes communiquaient sans
cesse avec l'autre Bretagne, et en tiraient des secours. Pour les
rduire, il fallait tre matre de la mer. Rien ne rebutait Csar. Il
fit des vaisseaux, il fit des matelots, leur apprit  fixer les
navires bretons en les accrochant avec des mains de fer et fauchant
leurs cordages. Il traita durement ce peuple dur; mais la petite
Bretagne ne pouvait tre vaincue que dans la grande. Csar rsolut d'y
passer.

[Note 33: Csar.]

Le monde barbare de l'Occident qu'il avait entrepris de dompter tait
triple. La Gaule, entre la Bretagne et la Germanie, tait en rapport
avec l'une et l'autre. Les Cimbri se trouvaient dans les trois pays;
les Helvii et les Boii dans la Germanie et dans la Gaule; les Parisii
et les Atrebates gaulois existaient aussi en Bretagne. Dans les
discordes de la Gaule, les Bretons semblent avoir t pour le parti
druidique, comme les Germains pour celui des chefs de clans. Csar
frappa les deux partis et au dedans et au dehors; il passa l'Ocan, il
passa le Rhin.

Deux grandes tribus germaniques, les Usipiens et les Teuctres,
fatigus au nord par les incursions des Suves comme les Helvtes
l'avaient t au midi, venaient de passer aussi dans la Gaule (55).
Csar les arrta, et, sous prtexte que, pendant les pourparlers, il
avait t attaqu par leur jeunesse, il fondit sur eux  l'improviste,
et les massacra tous. Pour inspirer plus de terreur aux Germains, il
alla chercher ces terribles Suves, prs desquels aucune nation
n'osait habiter; en dix jours il jeta un pont sur le Rhin, non loin de
Cologne, malgr la largeur et l'imptuosit de ce fleuve immense.
Aprs avoir fouill en vain les forts des Suves, il repassa le Rhin,
traversa toute la Gaule, et la mme anne s'embarqua pour la Bretagne.
Lorsqu'on apprit  Rome ces marches prodigieuses, plus tonnantes
encore que des victoires, tant d'audace et une si effrayante rapidit,
un cri d'admiration s'leva. On dcrta vingt jours de supplications
aux dieux. _Au prix des exploits de Csar_, disait Cicron, _qu'a fait
Marius?_

Lorsque Csar voulut passer dans la grande Bretagne, il ne put obtenir
des Gaulois aucun renseignement sur l'le sacre. L'due Dumnorix
dclara que la religion lui dfendait de suivre Csar; il essaya de
s'enfuir, mais le Romain, qui connaissait son gnie remuant, le fit
poursuivre avec ordre de le ramener mort ou vif; il fut tu en se
dfendant.

La malveillance des Gaulois faillit tre funeste  Csar dans cette
expdition. D'abord ils lui laissrent ignorer les difficults du
dbarquement. Les hauts navires qu'on employait sur l'Ocan tiraient
beaucoup d'eau et ne pouvaient approcher du rivage. Il fallait que le
soldat se prcipitt dans cette mer profonde, et qu'il se formt en
bataille au milieu des flots. Les barbares dont la grve tait
couverte avaient trop d'avantage. Mais les machines de sige vinrent
au secours et nettoyrent le rivage par une grle de pierres et de
traits. Cependant l'quinoxe approchait; c'tait la pleine lune, le
moment des grandes mares. En une nuit la flotte romaine fut brise,
ou mise hors hors de service. Les barbares, qui dans le premier
tonnement avaient donn des otages  Csar, essayrent de surprendre
son camp. Vigoureusement repousss, ils offrirent encore de se
soumettre. Csar leur ordonna de livrer des otages deux fois plus
nombreux; mais ses vaisseaux taient rpars, il partit la mme nuit
sans attendre leur rponse. Quelques jours de plus, la saison ne lui
et gure permis le retour.

L'anne suivante, nous le voyons presque en mme temps en Illyrie, 
Trves et en Bretagne. Il n'y a que les esprits de nos vieilles
lgendes qui aient jamais voyag ainsi. Cette fois, il tait conduit
en Bretagne par un chef fugitif du pays qui avait implor son secours.
Il ne se retira pas sans avoir mis en fuite les Bretons, assig le
roi Caswallawn dans l'enceinte marcageuse o il avait rassembl ses
hommes et ses bestiaux. Il crivit  Rome qu'il avait impos un tribut
 la Bretagne, et y envoya en grande quantit les perles de peu de
valeur qu'on recueillait sur les ctes.

Depuis cette invasion dans l'le sacre, Csar n'eut plus d'amis chez
les Gaulois. La ncessit d'acheter Rome aux dpens des Gaules, de
gorger tant d'amis qui lui avaient fait continuer le commandement pour
cinq annes, avait pouss le conqurant aux mesures les plus
violentes. Selon un historien, il dpouillait les lieux sacrs,
mettait des villes au pillage sans qu'elles l'eussent mrit[34].
Partout il tablissait des chefs dvous aux Romains et renversait le
gouvernement populaire. La Gaule payait cher l'union, le calme et la
culture dont la domination romaine devait lui faire connatre les
bienfaits.

[Note 34: Spius ob prdam quam ob delictum. (Sutone.)]

La disette obligeant Csar de disperser ses troupes, l'insurrection
clate partout. Les burons massacrent une lgion, en assigent une
autre. Csar, pour dlivrer celle-ci, passe avec huit mille hommes 
travers soixante mille Gaulois. L'anne suivante il assemble  Lutce
les tats de la Gaule. Mais les Nerviens et les Trvires, les Snonais
et les Carnutes n'y paraissent pas. Csar les attaque sparment et
les accable tous. Il passe une seconde fois le Rhin, pour intimider
les Germains qui voudraient venir au secours. Puis il frappe  la fois
les deux partis qui divisaient la Gaule; il effraye les Snonais,
parti druidique et populaire(?), par la mort d'Acco, leur chef, qu'il
fait solennellement juger et mettre  mort; il accable les burons,
parti barbare et ami des Germains, en chassant leur intrpide Ambiorix
dans toute la fort d'Ardennes, et les livrant tous aux tribus
gauloises qui connaissaient mieux leurs retraites dans les bois et les
marais, et qui vinrent, avec une lche avidit, prendre part  cette
cure. Les lgions fermaient de toute part ce malheureux pays et
empchaient que personne pt chapper.

Ces barbaries rconcilirent toute la Gaule contre Csar (52). Les
druides et les chefs des clans se trouvrent d'accord pour la premire
fois. Les dues mme taient, au moins secrtement, contre leur ancien
ami. Le signal partit de la terre druidique des Carnutes, de Genabum.
Rpt par des cris  travers les champs et les villages, il parvint
le soir mme  cent cinquante milles, chez les Arvernes, autrefois
ennemis du parti druidique et populaire, aujourd'hui ses allis. Le
vercingtorix (gnral en chef) de la confdration fut un jeune
Arverne, intrpide et ardent. Son pre, l'homme le plus puissant des
Gaules dans son temps, avait t brl, comme coupable d'aspirer  la
royaut. Hritier de sa vaste clientle, le jeune homme repoussa
toujours les avances de Csar et ne cessa dans les assembles, dans
les ftes religieuses, d'animer ses compatriotes contre les Romains.
Il appela aux armes jusqu'aux serfs des campagnes, et dclara que les
lches seraient brls vifs; les fautes moins graves devaient tre
punies de la perte des oreilles ou des yeux.

Le plan du gnral gaulois tait d'attaquer  la fois la Province au
midi, au nord les quartiers des lgions. Csar, qui tait en Italie,
devina tout, prvint tout. Il passa les Alpes, assura la Province,
franchit les Cvennes  travers six pieds de neige, et apparut tout 
coup chez les Arvernes. Le chef gaulois, dj parti pour le Nord, fut
contraint de revenir; ses compatriotes avaient hte de dfendre leurs
familles. C'tait tout ce que voulait Csar; il quitte son arme, sous
prtexte de faire des leves chez les Allobroges, remonte le Rhne, la
Sane, sans se faire connatre, par les frontires des dues, rejoint
et rallie ses lgions. Pendant que le vercingtorix croit l'attirer en
assigeant la ville duenne de Gergovie (Moulins), Csar massacre
tout dans Genabum. Les Gaulois accourent, et c'est pour assister  la
prise de Noviodunum.

Alors le vercingtorix dclare aux siens qu'il n'y a point de salut
s'ils ne parviennent  affamer l'arme romaine; le seul moyen pour
cela est de brler eux-mmes leurs villes. Ils accomplissent
hroquement cette cruelle rsolution. Vingt cits des Bituriges
furent brles par leurs habitants. Mais, quand ils en vinrent  la
grande Agendicum (Bourges), les habitants embrassrent les genoux du
vercingtorix, et le supplirent de ne pas ruiner la plus belle ville
des Gaules. Ces mnagements firent leur malheur. La ville prit de
mme, mais par Csar, qui la prit avec de prodigieux efforts.

Cependant les dues s'taient dclars contre Csar, qui, se trouvant
sans cavalerie par leur dfection, fut oblig de faire venir des
Germains pour les remplacer. Labienus, lieutenant de Csar, et t
accabl dans le Nord, s'il ne s'tait dgag par une victoire (entre
Lutce et Melun). Csar lui-mme choua au sige de Gergovie des
Arvernes. Ses affaires allaient si mal, qu'il voulait gagner la
Province romaine. L'arme des Gaulois le poursuivit et l'atteignit.
Ils avaient jur de ne point revoir leur maison, leur famille, leurs
femmes et leurs enfants, qu'ils n'eussent au moins deux fois travers
les lignes ennemies. Le combat fut terrible; Csar fut oblig de payer
de sa personne, il fut presque pris, et son pe resta entre les mains
des ennemis. Cependant un mouvement de la cavalerie germaine au
service de Csar jeta une terreur panique dans les rangs des Gaulois,
et dcida la victoire.

Ces esprits mobiles tombrent alors dans un tel dcouragement, que
leur chef ne put les rassurer qu'en se retranchant sous les murs
d'Alsia, ville forte situe au haut d'une montagne (dans l'Auxois).
Bientt atteint par Csar, il renvoya ses cavaliers, les chargea de
rpandre par toute la Gaule qu'il avait des vivres pour trente jours
seulement, et d'amener  son secours tous ceux qui pouvaient porter
les armes. En effet, Csar n'hsita point d'assiger cette grande
arme. Il entoura la ville et le camp gaulois d'ouvrages prodigieux:
d'abord trois fosss, chacun de quinze ou vingt pieds de large et
d'autant de profondeur; un rempart de douze pieds; huit rangs de
petits fosss, dont le fond tait hriss de pieux et couvert de
branchages et de feuilles; des palissades de cinq rangs d'arbres,
entrelaant leurs branches. Ces ouvrages taient rpts du ct de la
campagne, et prolongs dans un circuit de quinze milles. Tout cela fut
termin en moins de cinq semaines, et par moins de soixante mille
hommes.

La Gaule entire vint s'y briser. Les efforts dsesprs des assigs
rduits  une horrible famine, ceux de deux cent cinquante mille
Gaulois qui attaquaient les Romains du ct de la campagne, chourent
galement. Les assigs virent avec dsespoir leurs allis, tourns
par la cavalerie de Csar, s'enfuir et se disperser. Le vercingtorix,
conservant seul une me ferme au milieu du dsespoir des siens, se
dsigna et se livra comme l'auteur de toute la guerre. Il monta sur
son cheval de bataille, revtit sa plus riche armure, et, aprs avoir
tourn en cercle autour du tribunal de Csar, il jeta son pe, son
javelot et son casque aux pieds du Romain sans dire un seul mot.

L'anne suivante, tous les peuples de la Gaule essayrent encore de
rsister partiellement, et d'user les forces de l'ennemi qu'ils
n'avaient pu vaincre. La seule Uxellodunum (Cap-de-Nac, dans le
Quercy?) arrta longtemps Csar. L'exemple tait dangereux; il n'avait
pas de temps  perdre en Gaule; la guerre civile pouvait commencer 
chaque instant en Italie; il tait perdu s'il fallait consumer des
mois entiers devant chaque bicoque. Il fit alors, pour effrayer les
Gaulois, une chose atroce, dont les Romains, du reste, n'avaient que
trop souvent donn l'exemple: il fit couper le poing  tous les
prisonniers.

Ds ce moment, il changea de conduite  l'gard des Gaulois: il fit
montre envers eux d'une grande douceur; il les mnagea pour les
tributs au point d'exciter la jalousie de la Province. Le tribut fut
mme dguis sous le nom honorable de _solde militaire_. Il engagea 
tout prix leurs meilleurs guerriers dans ses lgions; il en composa
une lgion tout entire, dont les soldats portaient une alouette sur
leur casque, et qu'on appelait pour cette raison l'_Alauda_. Sous cet
emblme tout national de la vigilance matinale et de la vive gaiet,
ces intrpides soldats passrent les Alpes en chantant, et jusqu'
Pharsale poursuivirent de leurs bruyants dfis les taciturnes lgions
de Pompe. L'alouette gauloise, conduite par l'aigle romaine, prit
Rome pour la seconde fois, et s'associa aux triomphes de la guerre
civile. La Gaule garda, pour consolation de sa libert, l'pe que
Csar avait perdue dans la dernire guerre. Les soldats romains
voulaient l'arracher du temple o les Gaulois l'avaient suspendue:
Laissez-la, dit Csar en souriant, elle est sacre.




CHAPITRE III

La Gaule sous l'Empire. -- Dcadence de l'Empire. -- Gaule chrtienne.


Alexandre et Csar ont eu cela de commun d'tre aims, pleurs des
vaincus, et de prir de la main des leurs[35]. De tels hommes n'ont
point de patrie; ils appartiennent au monde.

[Note 35: Si l'on veut qu'Alexandre n'ait pas pri par le poison, on
ne peut nier du moins qu'il fut peu regrett des Macdoniens. Sa
famille fut extermine en peu d'annes.]

Csar n'avait pas dtruit la libert (elle avait pri depuis
longtemps), mais plutt compromis la nationalit romaine. Les Romains
avaient vu avec honte et douleur une arme gauloise sous les aigles,
des snateurs gaulois sigeant entre Cicron et Brutus. Dans la
ralit, c'taient les vaincus qui avaient le profit de la
victoire[36]. Si Csar et vcu, toutes les nations barbares eussent
probablement rempli les armes et le snat. Dj il avait pris une
garde espagnole, et l'Espagnol Balbus tait un de ses principaux
conseillers[37].

[Note 36: Les Romains, dit saint Augustin, n'ont nui aux vaincus que
par le sang qu'ils ont vers. Ils vivaient sous les lois qu'ils
imposaient aux autres. Tous les sujets de l'Empire sont devenues
citoyen...]

[Note 37: C'est lui qui conseilla  Csar de rester assis quand le
snat, en corps, se prsenta devant lui. Voy. mon _Histoire romaine_.]

Antoine essaya d'imiter Csar. Il entreprit de transporter 
Alexandrie le sige de l'Empire, il adopta le costume et les moeurs
des vaincus. Octave ne prvalut contre lui qu'en se dclarant l'homme
de la patrie, le vengeur de la nationalit viole. Il chassa les
Gaulois du snat, augmenta les tributs de la Gaule[38]. Il y fonda une
Rome, _Valentia_ (c'tait un des noms mystrieux de la ville
ternelle). Il y conduisit plusieurs colonies militaires,  Orange,
Frjus, Carpentras, Aix, Apt, Vienne, etc. Une foule de villes
devinrent de nom et de privilges _Augustales_, comme plusieurs
taient devenues _Juliennes_ sous Csar[39]. Enfin, au mpris de tant
de cits illustres et antiques, il dsigna pour sige de
l'administration la ville toute rcente de Lyon, colonie de Vienne,
et, ds sa naissance, ennemie de sa mre. Cette ville, si
favorablement situe au confluent de la Sane et du Rhne, presque
adosse aux Alpes, voisine de la Loire, voisine de la mer par
l'imptuosit de son fleuve qui y porte tout d'un trait, surveillait
la Narbonnaise et la Celtique, et semblait un oeil de l'Italie ouvert
sur toutes les Gaules.

[Note 38: Il tablit, au dtroit de la Manche, des douanes sur
l'ivoire, l'ambre et le verre. (Strabon.)]

[Note 39: _App. 12._]

C'est  Lyon,  Aisnay,  la pointe de la Sane et du Rhne, que
soixante cits gauloises levrent l'autel d'Auguste, sous les yeux de
son beau-fils Drusus. Auguste prit place parmi les divinits du pays.
D'autres autels lui furent dresss  Saintes,  Arles,  Narbonne,
etc. La vieille religion gallique s'associa volontiers au paganisme
romain. Auguste avait bti un temple au dieu Kirk, personnification de
ce vent violent qui souffle dans la Narbonnaise, et sur un mme autel
on lut dans une double inscription les noms des divinits gauloises et
romaines; Mars-Camul; Diane-Arduinna, Belen-Apollon; Rome mit Hsus et
Nhalnia au nombre des dieux indigtes.

Cependant le druidisme rsista longtemps  l'influence romaine; l se
rfugia la nationalit des Gaules. Auguste essaya du moins de modifier
cette religion sanguinaire. Il dfendit les sacrifices humains, et
tolra seulement de lgres libations de sang.

La lutte du druidisme ne put tre trangre au soulvement des Gaules,
sous Tibre, quoique l'histoire lui donne pour cause le poids des
impts, augment par l'usure. Le chef de la rvolte tait
vraisemblablement un due, Julius Sacrovir; les dues taient, comme
je l'ai dit, un peuple druidique, et le nom de _sacrovir_ n'est
peut-tre qu'une traduction de _druide_. Les Belges furent aussi
entrans par Julius Florus[40].

[Note 40: Tacite, traduction de Burnouf.]

Les cits gauloises, fatigues de l'normit des dettes, essayrent
une rbellion, dont les plus ardents promoteurs furent parmi les
Trvires Julius Florus, chez les dues Julius Sacrovir, tous deux
d'une naissance distingue, et issus d'aeux  qui leurs belles
actions avaient valu le droit de cit romaine. Dans de secrtes
confrences, o ils runissent les plus audacieux de leurs
compatriotes, et ceux  qui l'indigence ou la crainte des supplices
faisait un besoin de l'insurrection, ils conviennent que Florus
soulvera la Belgique, et Sacrovir les cits plus voisines de la
sienne... Il y eut peu de cantons o ne fussent sems les germes de
cette rvolte. Les Andecaves et les Turoniens (Anjou, Touraine)
clatrent les premiers. Le lieutenant Acilius Aviola fit marcher une
cohorte qui tenait garnison  Lyon, et rduisit les Andecaves. Les
Turoniens furent dfaits par un corps de lgionnaires que le mme
Aviola reut de Visellius, gouverneur de la basse Germanie, et auquel
se joignirent des nobles gaulois, qui cachaient ainsi leur dfection
pour se dclarer dans un moment plus favorable. On vit mme Sacrovir
se battre pour les Romains, la tte dcouverte, afin, disait-il, de
montrer son courage; mais les prisonniers assuraient qu'il avait voulu
se mettre  l'abri des traits, en se faisant reconnatre. Tibre,
consult, mprisa cet avis, et son irrsolution nourrit l'incendie.

Cependant Florus, poursuivant ses desseins, tente la fidlit d'une
aile de cavalerie leve  Trves et discipline  notre manire, et
l'engage  commencer la guerre par le massacre des Romains tablis
dans le pays. Le plus grand nombre resta dans le devoir. Mais la
foule des dbiteurs et des clients de Florus prit les armes; et ils
cherchaient  gagner la fort d'Ardennes, lorsque des lgions des deux
armes de Visellius et de C. Silius, arrivant par des chemins opposs,
leur fermrent le passage. Dtach avec une troupe d'lite, Julius
Indus, compatriote de Florus, et que sa haine pour ce chef animait 
nous bien servir, dissipa cette multitude qui ne ressemblait pas
encore  une arme. Florus,  la faveur de retraites inconnues,
chappa quelque temps aux vainqueurs. Enfin,  la vue des soldats qui
assigeaient son asile, il se tua de sa propre main. Ainsi finit la
rvolte des Trvires.

Celle des dues fut plus difficile  rprimer, parce que cette nation
tait plus puissante et nos forces plus loignes. Sacrovir, avec des
cohortes rgulires, s'tait empar d'Augustodunum (Autun), leur
capitale, o les enfants de la noblesse gauloise tudiaient les arts
libraux: c'taient des otages qui pouvaient attacher  sa fortune
leurs familles et leurs proches. Il distribua aux habitants des armes
fabriques en secret. Bientt il fut  la tte de quarante mille
hommes, dont le cinquime tait arm comme nos lgionnaires: le reste
avait des pieux, des coutelas et d'autres instruments de chasse. Il y
joignit les esclaves destins au mtier de gladiateur, et que dans ce
pays on nomme crupellaires. Une armure de fer les couvre tout entiers,
et les rend impntrables aux coups, si elle les gne pour frapper
eux-mmes. Ces forces taient accrues par le concours des autres
Gaulois, qui, sans attendre que leurs cits se dclarassent, venaient
offrir leurs personnes, et par la msintelligence de nos deux
gnraux, qui se disputaient la conduite de cette guerre.

Pendant ce temps, Silius s'avanait avec deux lgions, prcdes d'un
corps d'auxiliaires, et ravageait les dernires bourgades des Squanes
(Franche-Comt), qui, voisines et allies des dues, avaient pris les
armes avec eux. Bientt il marche  grandes journes sur
Augustodunum...  douze milles de cette ville, on dcouvrit dans une
plaine les troupes de Sacrovir: il avait mis en premire ligne ses
hommes bards de fer, ses cohortes sur les flancs, et par derrire les
bandes  moiti armes. Les hommes de fer, dont l'armure tait 
l'preuve de l'pe et du javelot, tinrent seuls quelques instants.
Alors le soldat romain, saisissant la hache et la cogne, comme s'il
voulait faire brche  une muraille, fend l'armure et le corps qu'elle
enveloppe; d'autres, avec des leviers ou des fourches, renversent ces
masses inertes, qui restaient gisantes comme des cadavres, sans force
pour se relever. Sacrovir se retira d'abord  Augustodunum; ensuite,
craignant d'tre livr, il se rendit, avec les plus fidles de ses
amis,  une maison de campagne voisine. L, il se tua de sa propre
main; les autres s'trent mutuellement la vie, et la maison, 
laquelle ils avaient mis le feu, leur servit  tous de bcher.

       *       *       *       *       *

Auguste et Tibre, svres administrateurs, et vrais Romains, avaient
en quelque sorte resserr l'unit de l'Empire, compromise par Csar,
en loignant du gouvernement les provinciaux, les barbares. Leurs
successeurs, Caligula, Claude et Nron adoptrent une marche tout
oppose. Ils descendaient d'Antoine, de l'ami des barbares; ils
suivirent l'exemple de leur aeul; dj le pre de Caligula,
Germanicus, avait affect de l'imiter. Caligula, n, selon Pline, 
Trves, lev au milieu des armes de Germanie et de Syrie, montra
pour Rome un mpris incroyable. Une partie des folies que les Romains
lui reprochrent trouve en ceci son explication; son rgne violent et
furieux fut une drision, une parodie de tout ce qu'on avait rvr.
poux de ses soeurs, comme les rois de l'Orient, il n'attendit pas sa
mort pour tre ador; il se fit dieu ds son vivant; Alexandre, son
hros, s'tait content d'tre fils d'un dieu. Il arracha le diadme
au Jupiter romain, et se le mit lui-mme[41]. Il affubla son cheval
des ornements du consulat. Il vendit  Lyon pice  pice tous les
meubles de sa famille, abdiquant ainsi ses aeux, et prostituant leurs
souvenirs. Lui-mme voulut remplir l'office d'huissier-priseur et de
vendeur  l'encan, faisant valoir chaque objet, et les faisant monter
bien au del de leur prix: Ce vase, disait-il, tait  mon aeul
Antoine; Auguste le conquit  la bataille d'Actium. Puis, il institua
 l'autel d'Auguste des jeux burlesques et terribles, des combats
d'loquence, o le vaincu devait effacer ses crits avec la langue,
ou se laisser jeter dans le Rhne. Sans doute, ces jeux taient
renouvels de quelque rite antique. Nous savons que c'tait l'usage
des Gaulois et des Germains de prcipiter les vaincus comme victimes,
hommes et chevaux. On observait la manire dont ils tourbillonnaient,
pour en tirer des prsages de l'avenir. Les Cimbres vainqueurs
traitrent ainsi tous ceux qu'ils trouvrent dans les camps de Cpion
et de Manlius. Aujourd'hui encore la tradition dsigne le pont du
Rhne d'o les taureaux taient prcipits[42].

[Note 41: Un Gaulois le contemplait en silence. Que vois-tu donc en
moi? lui dit Caligula.--Un magnifique radotage. L'empereur ne le fit
pas punir; ce n'tait qu'un cordonnier. (Dion Cassius.)]

[Note 42: Il fit construire le phare qui clairait le passage entre la
Gaule et la Bretagne. On a cru, dans les temps modernes, en dmler
quelques restes.]

Caligula avait prs de lui les Gaulois les plus illustres (Valrius
Asiaticus et Domitius Afer); Claude tait Gaulois lui-mme. N  Lyon,
lev loin des affaires par Auguste et Tibre, qui se dfiaient de ses
singulires distractions, il avait vieilli dans la solitude et la
culture des lettres, lorsque les soldats le proclamrent malgr lui.
Jamais prince ne choqua davantage les Romains et ne s'loigna plus de
leurs gots et de leurs habitudes; son bgaiement barbare, sa
prfrence pour la langue grecque, ses continuelles citations
d'Homre, tout en lui leur prtait  rire; aussi laissa-t-il l'Empire
aux mains des affranchis qui l'entouraient. Ces esclaves, levs avec
tant de soin dans les palais des grands de Rome, pouvaient fort bien,
quoi qu'en dise Tacite, tre plus dignes de rgner que leurs matres.
Le rgne de Claude fut une sorte de raction des esclaves; ils
gouvernrent  leur tour, et les choses n'en allrent pas plus mal.
Les plans de Csar furent suivis; le port d'Ostie fut creus,
l'enceinte de Rome recule, le desschement du lac Fucin entrepris,
l'aqueduc de Caligula continu, les Bretons dompts en seize jours, et
leur roi pardonn.  l'autorit tyrannique des grands de Rome, qui
rgnaient dans les provinces comme prteurs ou proconsuls, on opposa
les procurateurs du prince, gens de rien, dont la responsabilit tait
d'autant plus sre, et dont les excs pouvaient tre plus aisment
rprims.

Tel fut le gouvernement des affranchis sous Claude: d'autant moins
national qu'il tait plus _humain_. Lui-mme ne cachait point sa
prdilection pour les provinciaux. Il crivit l'histoire des races
vaincues, celle des trusques, de Tyr et Carthage, rparant ainsi la
longue injustice de Rome. Il institua pour lire annuellement ces
histoires un lecteur et une chaire au Muse d'Alexandrie; ne pouvant
plus sauver ces peuples, il essayait d'en sauver la mmoire. La sienne
et mrit d'tre mieux traite; quels qu'aient t son incurie, sa
faiblesse, son abrutissement mme, dans ses dernires annes,
l'histoire pardonnera beaucoup  celui qui se dclara le protecteur
des esclaves, dfendit aux matres de les tuer, et essaya d'empcher
qu'on ne les expost vieux et malades, pour mourir de faim, dans l'le
du Tibre.

Si Claude et vcu, il et, dit Sutone, donn la cit  tout
l'Occident, aux Grecs, aux Espagnols, aux Bretons et aux Gaulois,
d'abord aux dues. Il rouvrit le snat  ceux-ci, comme avait fait
Csar. Le discours qu'il pronona en cette occasion, et que l'on
conserve encore  Lyon sur des tables de bronze, est le premier
monument authentique de notre histoire nationale, le titre de notre
admission dans cette grande initiation du monde.

En mme temps, il poursuivait le culte sanguinaire des druides.
Proscrits dans la Gaule, ils durent se rfugier en Bretagne; il alla
les forcer lui-mme dans ce dernier asile; ses lieutenants dclarrent
province romaine les pays qui forment le bassin de la Tamise, et
laissrent dans l'ouest,  Camulodunum, une nombreuse colonie
militaire. Les lgions avanaient toujours  l'ouest, renversant les
autels, dtruisant les vieilles forts, et sous Nron le druidisme se
trouva accul dans la petite le de Mona. Sutonius Paulinus l'y
suivit: en vain les vierges sacres accouraient sur le rivage comme
des furies, en habits de deuil, cheveles, et secouant des flambeaux;
il fora le passage, gorgea tout ce qui tomba entre ses mains,
druides, prtresses, soldats, et se fit jour dans ces forts o le
sang humain avait tant de fois coul.

Cependant les Bretons s'taient soulevs derrire l'arme romaine; 
leur tte, leur reine, la fameuse Boadice, qui avait  venger
d'intolrables outrages; ils avaient extermin les vtrans de
Camulodunum et toute l'infanterie d'une lgion. Sutonius revint sur
ses pas et rassembla froidement son arme, abandonnant la dfense des
villes et livrant les allis de Rome  l'aveugle rage des barbares;
ils gorgrent soixante-dix mille hommes, mais il les crasa en
bataille range; il tua jusqu'aux chevaux. Aprs lui, Cralis et
Frontinus poursuivirent la conqute du Nord. Sous Domitien, le
beau-pre de Tacite, Agricola, acheva la rduction, et commena la
civilisation de la Bretagne.

Nron fut favorable  la Gaule, il conut le projet d'unir l'Ocan 
la Mditerrane par un canal qui aurait t tir de la Moselle  la
Sane. Il soulagea Lyon, incendi sous son rgne. Aussi dans les
guerres civiles qui accompagnrent sa chute, cette ville lui resta
fidle. Le principal auteur de cette rvolution fut l'Aquitain Vindex,
alors proprteur de la Gaule. Cet homme, plein d'audace pour les
grandes choses, excita Galba en Espagne, gagna Virginius, gnral des
lgions de Germanie. Mais avant que cet accord ft connu des deux
armes, elles s'attaqurent avec un grand carnage. Vindex se tua de
dsespoir. La Gaule prit encore parti pour Vitellius; les lgions de
Germanie avec lesquelles il vainquit Othon et prit Rome se composaient
en grande partie de Germains, de Bataves et de Gaulois. Rien
d'tonnant si la Gaule vit avec douleur la victoire de Vespasien. Un
chef batave, nomm Civilis, borgne comme Annibal et Sertorius, comme
eux ennemi de Rome, saisit cette occasion. Outrag par les Romains, il
avait jur de ne couper sa barbe et ses cheveux que lorsqu'il serait
veng. Il tailla en pices les soldats de Vitellius, et vit un instant
tous les Bataves, tous les Belges, se dclarer pour lui. Il tait
encourag par la fameuse Vellda, que rvraient les Germains comme
inspire des dieux, ou plutt comme si elle et t un dieu elle-mme.
C'est  elle qu'on envoya les captifs, et les Romains rclamrent son
arbitrage entre eux et Civilis. D'autre part, les druides de la Gaule,
si longtemps perscuts, sortirent de leurs retraites, et se
montrrent au peuple. Ils avaient ou dire que le Capitole avait t
brl dans la guerre civile. Ils proclamrent que l'empire romain
avait pri avec ce gage d'ternit, que l'empire des Gaules allait lui
succder[43].

[Note 43: Tacit. _Hist._, l. IV., c. 51. Fatali nunc igne signum
coelestis ir datum, et possessionem rerum humanarum transalpinis
gentibus portendi, superstitione van Druid canebant.]

Telle tait pourtant la force du lien qui unissait ces peuples  Rome,
que l'ennemi des Romains crut plus sr d'attaquer d'abord les troupes
de Vitellius au nom de Vespasien. Le chef des Gaulois, Julius Sabinus,
se disait fils du conqurant des Gaules, et se faisait appeler Csar.
Aussi ne fallut-il pas mme une arme romaine pour dtruire ce parti
inconsquent; il suffit des Gaulois rests fidles. La vieille
jalousie des Squanes se rveilla contre les dues. Ils dfirent
Sabinus. On sait le dvouement de sa femme, la vertueuse ponine. Elle
s'enferma avec lui dans le souterrain o il s'tait rfugi; ils y
eurent, ils y levrent des enfants. Au bout de dix ans, ils furent
enfin dcouverts; elle se prsenta devant l'empereur Vespasien,
entoure de cette famille infortune qui voyait le jour pour la
premire fois. La cruelle politique de l'empereur fut inexorable.

La guerre fut plus srieuse dans la Belgique et la Batavie. Toutefois,
la Belgique se soumit encore; la Batavie rsista dans ses marais. Le
gnral romain Cralis, deux fois surpris, deux fois vainqueur, finit
la guerre en gagnant Vellda et Civilis. Celui-ci prtendit n'avoir
pas pris originairement les armes contre Rome, mais seulement contre
Vitellius, et pour Vespasien.

Cette guerre ne fit que montrer combien la Gaule tait dj romaine.
Aucune province, en effet, n'avait plus promptement, plus avidement
reu l'influence des vainqueurs[44]. Ds le premier aspect, les deux
contres, les deux peuples avaient sembl moins se connatre que se
revoir et se retrouver. Ils s'taient prcipits l'un vers l'autre.
Les Romains frquentaient les coles de Marseille, cette petite
Grce[45], plus sobre et plus modeste que l'autre[46], et qui se
trouvait  leur porte. Les Gaulois passaient les Alpes en foule, et
non seulement avec Csar sous les aigles des lgions, mais comme
mdecins[47], comme rhteurs. C'est dj le gnie de Montpellier, de
Bordeaux, Aix, Toulouse, etc.; tendance toute positive, toute
pratique; peu de philosophes. Ces Gaulois du Midi (il ne peut s'agir
encore de ceux du Nord), vifs, intrigants, tels que nous les voyons
toujours, devaient faire fortune et comme beaux parleurs et comme
mimes: ils donnrent  Rome son Roscius. Cependant ils russissaient
dans des genres plus srieux. Un Gaulois, Trogue-Pompe, crit la
premire histoire universelle; un Gaulois, Ptronius Arbiter[48], cre
le genre du roman. D'autres rivalisent avec les plus grands potes de
Rome; nommons seulement Varro Atacinus, des environs de Carcassonne,
et Cornlius Gallus, natif de Frjus, ami de Virgile. Le vrai gnie de
la France, le gnie oratoire, clatait en mme temps. Cette jeune
puissance de la parole gauloise domina, ds sa naissance, Rome
elle-mme. Les Romains prirent volontiers des Gaulois pour matres,
mme dans leur propre langue. Le premier rhteur  Rome fut le Gaulois
Gnipho (M. Antonius). Abandonn  sa naissance, esclave  Alexandrie,
affranchi, dpouill par Sylla, il se livra d'autant plus  son gnie.
Mais la carrire de l'loquence politique tait ferme  un malheureux
affranchi gaulois. Il ne put exercer son talent qu'en dclamant
publiquement aux jours de march. Il tablit sa chaire dans la maison
mme de Jules Csar. Il y forma  l'loquence les deux grands orateurs
du temps, Csar lui-mme et Cicron.

[Note 44: _App. 13._]

[Note 45: _App. 14._]

[Note 46: _App. 15._]

[Note 47: Pline en cite trois qui eurent une vogue prodigieuse au
premier sicle; l'un d'eux donna un million pour rparer les
fortifications de sa ville natale.]

[Note 48: N prs de Marseille.]

La victoire de Csar, qui ouvrit Rome aux Gaulois, leur permit de
parler en leur propre nom, et d'entrer dans la carrire politique.
Nous voyons, sous Tibre, les Montanus au premier rang des orateurs,
et pour la libert et pour le gnie. Caligula, qui se piquait
d'loquence, eut deux Gaulois loquents pour amis. L'un, Valrius
Asiaticus, natif de Vienne, honnte homme, selon Tacite, finit par
conspirer contre lui, et prit sous Claude par les artifices de
Messaline, comme coupable d'une popularit ambitieuse dans les Gaules.
L'autre, Domitius Afer, de Nmes, consul sous Caligula, loquent,
corrompu, fougueux accusateur, mourut d'indigestion. La capricieuse
mulation de Caligula avait failli lui tre funeste, comme celle de
Nron le fut  Lucain. L'empereur apporte un jour un discours au
snat; cette pice fort travaille, o il esprait s'tre surpass
lui-mme, n'tait rien moins qu'un acte d'accusation contre Domitius,
et il concluait  la mort. Le Gaulois, sans se troubler, parut moins
frapp de son danger que de l'loquence de l'empereur. Il s'avoua
vaincu, dclara qu'il n'oserait plus ouvrir la bouche aprs un tel
discours, et leva une statue  Caligula. Celui-ci n'exigea plus sa
mort; il lui suffisait de son silence.

Dans l'art gaulois, ds sa naissance, il y eut quelque chose
d'imptueux, d'exagr, de tragique, comme disaient les anciens. Cette
tendance fut remarquable dans ses premiers essais. Le Gaulois
Znodore, qui se plaisait  sculpter de petites figures et des vases
avec la plus dlicieuse dlicatesse, leva dans la ville des Arvernes
le colosse du Mercure gaulois. Nron, qui aimait le grand, le
prodigieux, le fit venir  Rome pour lever au pied du Capitole sa
statue haute de cent vingt pieds, cette statue qu'on voyait du mont
Albano. Ainsi une main gauloise donnait  l'art cet essor vers le
gigantesque, cette ambition de l'infini, qui devait plus tard lancer
les votes de nos cathdrales.

gale de l'Italie pour l'art et la littrature, la Gaule ne tarda pas
 influer d'une manire plus directe sur les destines de l'empire.
Sous Csar, sous Claude, elle avait donn des snateurs  Rome; sous
Caligula, un consul. L'Aquitain Vindex prcipita Nron, leva Galba;
le Toulousain Bec[49] (Antonius Primus), ami de Martial et pote
lui-mme, donna l'Empire  Vespasien; le Provenal Agricola soumit la
Bretagne  Domitien; enfin d'une famille de Nmes sortit le meilleur
empereur que Rome ait eu, le pieux Antonin, successeur des deux
Espagnols Trajan et Adrien, pre adoptif de l'Espagnol[50] Marc
Aurle. Le caractre sophistique de tous ces empereurs philosophes et
rhteurs tient  leurs liaisons avec la Gaule, au moins autant qu'
leur prdilection pour la Grce. Adrien avait pour ami le sophiste
d'Arles Favorinus, le matre d'Aulu-Gelle, cet homme bizarre qui
crivit un livre contre pictte, un loge de la laideur, un
pangyrique de la fivre quarte. Le principal matre de Marc-Aurle
fut le Gaulois M. Cornelius Fronto, qui, d'aprs leur correspondance,
parat l'avoir dirig bien au del de l'ge o l'on suit les leons
des rhteurs.

[Note 49: Ou _Becco_. Sutone: Id valet gallinacei rostrum.--_Beck_
(Armor.), _Big_ (Cymr.), _Gob_ (Gal.).]

[Note 50: Leurs familles, du moins, taient originaires d'Espagne.]

Gaulois par sa naissance[51], Syrien par sa mre, Africain par son
pre, Caracalla prsente ce discordant mlange de races et d'ides
qu'offrait l'Empire  cette poque. En un mme homme, la fougue du
Nord, la frocit du Midi, la bizarrerie des croyances orientales,
c'est un monstre, une Chimre. Aprs l'poque philosophique et
sophistique des Antonins, la grande pense de l'Orient, la pense de
Csar et d'Antoine s'tait rveille, ce mauvais rve qui jeta dans le
dlire tant d'empereurs, et Caligula, et Nron, et Commode; tous
possds, dans la vieillesse du monde, du jeune souvenir d'Alexandre
et d'Hercule. Caligula, Commode, Caracalla, semblent s'tre crus des
incarnations de ces deux hros. Ainsi les califes fatemites et les
modernes lamas du Thibet se sont rvrs eux-mmes comme dieux. Cette
ide, si ridicule au point de vue grec et occidental, n'avait rien de
surprenant pour les sujets orientaux de l'Empire, gyptiens et
Syriens. Si les empereurs devenaient dieux aprs leur mort, ils
pouvaient fort bien l'tre de leur vivant.

[Note 51: N  Lyon.]

Au premier sicle de l'Empire, la Gaule avait fait des empereurs, au
second elle avait fourni des empereurs gaulois, au troisime elle
essaya de se sparer de l'Empire qui s'croulait, de former un empire
gallo-romain. Les gnraux qui, sous Gallien, prirent la pourpre dans
la Gaule, et la gouvernrent avec gloire, paraissent avoir t presque
tous des hommes suprieurs. Le premier, Posthumius, fut surnomm le
restaurateur des Gaules[52]. Il avait compos son arme, en grande
partie, de troupes gauloises et franciques. Il fut tu par ses soldats
pour leur avoir refus le pillage de Mayence, qui s'tait rvolte
contre lui. Je donne ailleurs l'histoire de ses successeurs, de
l'armurier Marius, de Victorinus et Victoria, la _Mre des Lgions_,
enfin de Ttricus, qu'Aurlien eut la gloire de traner derrire son
char avec la reine de Palmyre[53]. Quoique ces vnements aient eu la
Gaule pour thtre, ils appartiennent moins  l'histoire du pays qu'
celle des armes qui l'occupaient.

[Note 52: _App. 16._]

[Note 53: Voy. mon article ZNOBIE. (_Biog. univ._)]

La plupart de ces empereurs provinciaux, de ces _tyrans_, comme on les
appelait, furent de grands hommes; ceux qui leur succdrent et qui
rtablirent l'unit de l'Empire, les Aurlien, les Probus, furent plus
grands encore. Et cependant l'Empire s'croulait dans leurs mains. Ce
ne sont pas les barbares qu'il en faut accuser; l'invasion des Cimbres
sous la Rpublique avait t plus formidable que celles du temps de
l'Empire. Ce n'est pas mme aux vices des princes qu'il faut s'en
prendre. Les plus coupables, comme hommes, ne furent pas les plus
odieux. Souvent les provinces respirrent sous ces princes cruels qui
versaient  flots le sang des grands de Rome. L'administration de
Tibre fut sage et conome, celle de Claude douce et indulgente. Nron
lui-mme fut regrett du peuple, et pendant longtemps son tombeau
tait toujours couronn de fleurs nouvelles[54]. Sous Vespasien, un
faux Nron fut suivi avec enthousiasme dans la Grce et l'Asie. Le
titre qui porta Hlagabal  l'Empire fut d'tre cru petit-fils de
Septime-Svre et fils de Caracalla.

[Note 54: _App. 17._]

Sous les empereurs, les provinces n'eurent plus, comme sous la
Rpublique,  changer tous les ans de gouverneurs. Dion fait remonter
cette innovation  Auguste. Sutone en accuse la ngligence de Tibre.
Mais Josphe dit expressment qu'il en agit ainsi pour soulager les
peuples. En effet, celui qui restait dans une province finissait par
la connatre, par y former quelques liens d'affection, d'humanit, qui
modraient la tyrannie. Ce ne fut plus, comme sous la Rpublique, un
fermier impatient de faire sa main, pour aller jouir  Rome. On sait
la fable du renard dont les mouches sucent le sang; il refuse l'offre
du hrisson qui veut l'en dlivrer; d'autres viendraient affames,
dit-il; celles-ci sont soles et gorges.

Les procurateurs, hommes de rien, cratures du prince et responsables
envers lui, eurent  craindre sa surveillance. S'enrichir, c'tait
tenter la cruaut d'un matre qui ne demandait pas mieux que d'tre
svre par avidit.

Ce matre tait un juge pour les grands et pour les petits. Les
empereurs rendaient eux-mmes la justice. Dans Tacite, un accus qui
craint les prjugs populaires veut tre jug par Tibre, comme
suprieur  de tels bruits. Sous Tibre, sous Claude, des accuss
chappent  la condamnation par un appel  l'empereur. Claude, press
de juger dans une affaire o son intrt tait compromis, dclare
qu'il jugera lui-mme pour montrer dans sa propre cause combien il
serait juste dans celle d'autrui; personne, sans doute, n'aurait os
dcider contre l'intrt de l'empereur.

Domitien rendait la justice avec assiduit et intelligence; souvent il
cassait les sentences des centumvirs, suspects d'tre influencs par
l'intrigue[55]. Adrien consultait sur les causes soumises  son
jugement, non ses amis, mais les jurisconsultes. Septime-Svre
lui-mme, ce farouche soldat, ne se dispensa pas de ce devoir, et,
dans le repos de sa villa, il jugeait et entrait volontiers dans le
dtail minutieux des affaires. Julien est de mme cit pour son
assiduit  remplir les fonctions de juge. Ce zle des empereurs pour
la justice civile balanait une grande partie des maux de l'Empire; il
devait inspirer une terreur salutaire aux magistrats oppresseurs, et
remdier dans le dtail  une infinit d'abus gnraux.

[Note 55: _App. 18._]

Mme sous les plus mauvais empereurs, le droit civil prit toujours
d'heureux dveloppements. Le jurisconsulte Nerva, aeul de l'empereur
de ce nom (disciple du rpublicain Labon, l'ami de Brutus et le
fondateur de l'cole stocienne de jurisprudence), fut le conseiller
de Tibre. Papinien et Ulpien fleurirent au temps de Caracalla et
d'Hlagabal, comme Dumoulin, l'Hpital, Brisson, sous Henri II,
Charles IX et Henri III. Le droit civil, se rapprochant de plus en
plus de l'quit naturelle, et par consquent du sens commun des
nations, devint le plus fort lien de l'Empire et la compensation de la
tyrannie politique.

Cette tyrannie des princes, celle des magistrats bien autrement
onreuse, n'taient pas la cause principale de la ruine de l'Empire.
Le mal rel qui le minait ne tenait ni au gouvernement ni 
l'administration. S'il et t simplement de nature administrative,
tant de grands et bons empereurs y eussent remdi. Mais c'tait un
mal social, et rien ne pouvait en tarir la source,  moins qu'une
socit nouvelle ne vnt remplacer la socit antique. Ce mal tait
l'esclavage; les autres maux de l'Empire, au moins pour la plupart, la
fiscalit dvorante, l'exigence toujours croissante du gouvernement
militaire, n'en taient, comme on va le voir, qu'une suite, un effet
direct ou indirect. L'esclavage n'tait point un rsultat du
gouvernement imprial. Nous le trouvons partout chez les nations
antiques. Tous les auteurs nous le montrent en Gaule avant la conqute
romaine. S'il nous apparat plus terrible et plus dsastreux dans
l'Empire, c'est d'abord que l'poque romaine nous est mieux connue que
celles qui prcdent. Ensuite, le systme antique tant fond sur la
guerre, sur la conqute de l'homme (l'industrie est la conqute de la
nature), ce systme devait, de guerre en guerre, de proscription en
proscription, de servitude en servitude, aboutir vers la fin  une
dpopulation effroyable. Tel peuple de l'antiquit pouvait, comme ces
sauvages d'Amrique, se vanter d'avoir mang cinquante nations.

J'ai dj indiqu dans mon _Histoire romaine_ comment, la classe des
petits cultivateurs ayant peu  peu disparu, les grands propritaires,
qui leur succdrent, y supplrent par les esclaves. Ces esclaves
s'usaient rapidement par la rigueur des travaux qu'on leur imposait;
ils disparurent bientt  leur tour. Appartenant en grande partie aux
nations civilises de l'antiquit, Grecs, Syriens, Carthaginois, ils
avaient cultiv les arts pour leurs matres. Les nouveaux esclaves
qu'on leur substitua[56], Thraces, Germains, Scythes, purent tout au
plus imiter grossirement les modles que les premiers avaient
laisss. D'imitation en imitation, tous les objets qui demandaient
quelque industrie devinrent de plus en plus grossiers. Les hommes
capables de les confectionner, se trouvant aussi de plus en plus
rares, les produits de leur travail enchrirent chaque jour. Dans la
mme proportion devaient augmenter les salaires de tous ceux
qu'employait l'tat. Le pauvre soldat qui payait la livre de viande
cinquante sous[57] de notre monnaie, et la plus grossire chaussure
vingt-deux francs, ne devait-il pas tre tent de rclamer sans cesse
de nouveaux adoucissements  sa misre et de faire des rvolutions
pour les obtenir? On a beaucoup dclam contre la violence et
l'avidit des soldats, qui, pour augmenter leur solde, faisaient et
dfaisaient les empereurs. On a accus les exactions cruelles de
Svre, de Caracalla, des princes qui puisaient le pays au profit du
soldat. Mais a-t-on song au prix excessif de tous les objets qu'il
tait oblig d'acheter sur une solde bien modique? Les lgionnaires
rvolts disent dans Tacite: On estime  dix as par jour notre sang
et notre vie. C'est l-dessus qu'il faut avoir des habits, des armes,
des tentes; qu'il faut payer les congs qu'on obtient, et se racheter
de la barbarie du centurion, etc.[58]

[Note 56: On a trouv  Antibes l'inscription suivante:

  D. M.
  PVERI SEPTENTRI
  ONIS ANNO XII QUI
  ANTIPOLI IN THEATRO
  BIDVO SALTAVIT ET PLA
  CVIT.

Aux mnes de l'enfant Septentrion, g de douze ans, qui parut deux
jours au thtre d'Antibes, dansa et plut. Ce pauvre enfant est
videmment un de ces esclaves qu'on levait pour les louer  grand
prix aux entrepreneurs de spectacles, et qui prissaient victimes
d'une ducation barbare. Je ne connais rien de plus tragique que cette
inscription dans sa brivet, rien qui fasse mieux sentir la duret du
monde romain... Parut deux jours au thtre d'Antibes, dansa et
plut. Pas un regret. N'est-ce pas l en effet une destine bien
remplie! Nulle mention de parents; l'esclave tait sans famille. C'est
encore une singularit qu'on lui ait lev un tombeau. Mais les
Romains en levaient souvent  leurs joujoux briss. Nron btit un
monument aux mnes d'un vase de cristal.]

[Note 57: Voy. M. Moreau de Jonns, Tableau du prix moyen des denres
d'aprs l'dit de Diocltien retrouv  Stratonic: Une paire de
_calig_ (la plus grossire chaussure) cotait 22 fr. 50 c.; la livre
de viande de boeuf ou de mouton, 2 fr. 50 c.; de porc, 3 fr. 60 c.; le
vin de dernire qualit, 1 fr. 80 c. le litre; une oie grasse, 45 fr.;
un livre, 33 fr.; un poulet, 13 fr.; un cent d'hutres, 22 fr., etc.]

[Note 58: Tacite.--L'empereur finit par tre oblig d'habiller et
nourrir le soldat. (Lampride.)]

Ce fut bien pis encore lorsque Diocltien eut cr une autre arme,
celle des fonctionnaires civils. Jusqu' lui il existait un pouvoir
militaire, un pouvoir judiciaire, trop souvent confondus. Il cra, ou
du moins complta le pouvoir administratif. Cette institution si
ncessaire n'en fut pas moins  sa naissance une charge intolrable
pour l'Empire dj ruin. La socit antique, bien diffrente de la
ntre, ne renouvelait pas incessamment la richesse par l'industrie.
Consommant toujours et ne produisant plus, depuis que les gnrations
industrieuses avaient t dtruites par l'esclavage, elle demandait
toujours davantage  la terre, et les mains qui la cultivaient, cette
terre, devenaient chaque jour plus rares et moins habiles.

Rien de plus terrible que le tableau que nous a laiss Lactance de
cette lutte meurtrire entre le fisc affam et la population
impuissante qui pouvait souffrir, mourir, mais non payer. Tellement
grande tait devenue la multitude de ceux qui recevaient en
comparaison du nombre de ceux qui devaient payer, telle l'normit des
impts, que les forces manquaient aux laboureurs, les champs
devenaient dserts, et les cultures se changeaient en forts... Je ne
sais combien d'emplois et d'employs fondirent sur chaque province,
sur chaque ville, _Magistri_, _Rationales_, vicaires des prfets. Tous
ces gens-l ne connaissaient que condamnations, proscriptions,
exactions; exactions, non pas frquentes, mais perptuelles, et dans
les exactions d'intolrables outrages... Mais la calamit publique, le
deuil universel, ce fut quand le flau du cens ayant t lanc dans
les provinces et les villes, les censiteurs se rpandirent partout,
bouleversrent tout: vous auriez dit une invasion ennemie, une ville
prise d'assaut. On mesurait les champs par mottes de terre, on
comptait les arbres, les pieds de vigne. On inscrivait les btes, on
enregistrait les hommes. On n'entendait que les fouets, les cris de la
torture; l'esclave fidle tait tortur contre son matre, la femme
contre son mari, le fils contre son pre; et faute de tmoignage, on
les torturait pour dposer contre eux-mmes; et quand ils cdaient,
vaincus par la douleur, on crivait ce qu'ils n'avaient pas dit. Point
d'excuse pour la vieillesse ou la maladie; on apportait les malades,
les infirmes. On estimait l'ge de chacun, on ajoutait des annes aux
enfants, on en tait aux vieillards; tout tait plein de deuil et de
consternation. Encore ne s'en rapportait-on pas  ces premiers agents;
on en envoyait toujours d'autres pour trouver davantage, et les
charges doublaient toujours, ceux-ci ne trouvant rien, mais ajoutant
au hasard, pour ne pas paratre inutiles. Cependant les animaux
diminuaient, les hommes mouraient, et l'on n'en payait pas moins
l'impt pour les morts[59].

[Note 59: _App. 19._]

Sur qui retombaient tant d'insultes et de vexations endures par les
hommes libres? Sur les esclaves, sur les colons ou cultivateurs
dpendants, dont l'tat devenait chaque jour plus voisin de
l'esclavage. C'est  eux que les propritaires rendaient tous les
outrages, toutes les exactions dont les accablaient les agents
impriaux. Leur misre et leur dsespoir furent au comble  l'poque
dont Lactance vient de nous tracer le tableau. Alors tous les serfs
des Gaules prirent les armes sous le nom de _Bagaudes_[60]. En un
instant ils furent matres de toutes les campagnes, brlrent
plusieurs villes et exercrent plus de ravages que n'auraient pu faire
les barbares. Ils s'taient choisi deux chefs, lianus et Amandus,
qui, selon une tradition, taient chrtiens. Il ne serait pas tonnant
que cette rclamation des droits naturels de l'homme et t en partie
inspire par la doctrine de l'galit chrtienne. L'empereur Maximien
accabla ces multitudes indisciplines. La colonne de Cussy, en
Bourgogne, semble avoir t le monument de sa victoire[61]; mais
longtemps encore aprs, Eumne nous parle des Bagaudes dans un de ses
pangyriques. Idace mentionne plusieurs fois les Bagaudes de
l'Espagne[62]. Salvien surtout dplore leur infortune: Dpouills par
des juges de sang, ils avaient perdu les droits de la libert romaine;
ils ont perdu le nom de Romains. Nous leur imputons leur malheur, nous
leur reprochons ce nom que nous leur avons fait. Comment sont-ils
devenus _Bagaudes_, si ce n'est par notre tyrannie, par la perversit
des juges, par leurs proscriptions et leurs rapines?

[Note 60: _App. 20._]

[Note 61: Millin.]

[Note 62: Sous les rois Rechila et Thodoric.]

Ces fugitifs contriburent sans doute  fortifier Carausius dans son
usurpation de la Bretagne. Ce Mnapien (n prs d'Anvers) avait t
charg d'arrter avec une flotte les pirates francs qui passaient sans
cesse en Bretagne; il les arrtait, mais au retour, et profitait de
leur butin. Dcouvert par Maximien, il se dclara indpendant en
Bretagne, et resta pendant sept ans matre de cette province et du
dtroit.

L'avnement de Constantin et du christianisme fut une re de joie et
d'esprance. N en Bretagne, comme son pre, Constance Chlore[63], il
tait l'enfant, le nourrisson de la Bretagne et de la Gaule. Aprs la
mort de son pre, il rduisit le nombre de ceux qui payaient la
capitation en Gaule de vingt-cinq mille  dix-huit-mille[64]. L'arme
avec laquelle il vainquit Maxence devait appartenir en grande partie 
cette dernire province.

[Note 63: _App. 21._]

[Note 64: Eumne. Une grande partie du territoire d'Autun tait sans
culture.]

Les lois de Constantin sont celles d'un chef de parti qui se prsente
 l'Empire comme un librateur, un sauveur: Loin! s'crie-t-il, loin
du peuple les mains rapaces des agents fiscaux[65]! tous ceux qui ont
souffert de leurs concussions peuvent en instruire les prsidents des
provinces. Si ceux-ci dissimulent, nous permettons  tous d'adresser
leurs plaintes  tous les comtes de province ou au prfet du prtoire,
s'il est dans le voisinage, afin qu'instruit de tels brigandages, nous
les fassions expier par les supplices qu'ils mritent.

[Note 65: _App. 22._]

Ces paroles ranimrent l'Empire. La vue seule de la croix triomphante
consolait dj les coeurs. Ce signe de l'galit universelle donnait
une vague et immense esprance. Tous croyaient arrive la fin de leurs
maux.

Cependant le christianisme ne pouvait rien aux souffrances matrielles
de la socit. Les empereurs chrtiens n'y remdirent pas mieux que
leurs prdcesseurs. Tous les essais qui furent faits n'aboutirent
qu' montrer l'impuissance dfinitive de la loi. Que pouvait-elle, en
effet, sinon tourner dans un cercle sans issue? Tantt elle
s'effrayait de la dpopulation, elle essayait d'adoucir le sort du
colon, de le protger contre le propritaire[66], et le propritaire
criait qu'il ne pouvait plus payer l'impt; tantt elle abandonnait
le colon, le livrait au propritaire, l'enfonait dans l'esclavage,
s'efforait de l'enraciner  la terre; mais le malheureux mourait ou
fuyait, et la terre devenait dserte. Ds le temps d'Auguste, la
grandeur du mal avait provoqu des lois qui sacrifiaient tout 
l'intrt de la population, mme la morale[67]. Pertinax avait assur
la proprit et l'immunit des impts pour dix ans  ceux qui
occuperaient les terres dsertes en Italie, dans les provinces et chez
les rois allis[68]. Aurlien l'imita. Probus fut oblig de
transplanter de la Germanie des hommes et des boeufs pour cultiver la
Gaule[69]. Il fit replanter les vignes arraches par Domitien.
Maximien et Constance Chlore transportrent des Francs et d'autres
Germains dans les solitudes du Hainaut, de la Picardie, du pays de
Langres; et cependant la dpopulation augmentait dans les villes, dans
les campagnes. Quelques citoyens cessaient de payer l'impt: ceux qui
restaient payaient d'autant plus. Le fisc affam et impitoyable s'en
prenait de tout dficit aux curiales, aux magistrats municipaux.

[Note 66: _App. 23._]

[Note 67: _App. 24._]

[Note 68: Hrodien.]

[Note 69: _App. 25._]

Si l'on veut se donner le spectacle d'une agonie de peuple, il faut
parcourir l'effroyable code par lequel l'Empire essaye de retenir le
citoyen dans la cit qui l'crase, qui s'croule sur lui. Les
malheureux curiales, les derniers qui eussent encore un patrimoine[70]
dans l'appauvrissement gnral, sont dclars les _esclaves_, les
_serfs_ de la chose publique. Ils ont l'honneur d'administrer la
cit, de rpartir l'impt  leurs risques et prils; tout ce qui
manque est  leur compte[71]. Ils ont l'honneur de payer  l'empereur
l'_aurum coronarium_. Ils sont l'_amplissime snat_ de la cit,
l'_ordre trs illustre_ de la curie[72]. Toutefois ils sentent si peu
leur bonheur qu'ils cherchent sans cesse  y chapper. Le lgislateur
est oblig d'inventer tous les jours des prcautions nouvelles pour
fermer, pour barricader la curie. tranges magistrats, que la loi est
oblige de garder  vue, pour ainsi dire, et d'attacher  leur chaise
curule[73]. Elle leur interdit de s'absenter, d'habiter la campagne,
de se faire soldats, de se faire prtres; ils ne peuvent entrer dans
les ordres qu'en laissant leur bien  quelqu'un qui veuille bien tre
curiale  leur place. La loi ne les mnage pas: Certains hommes
lches et paresseux dsertent les devoirs de citoyens, etc., nous ne
les librerons qu'autant qu'ils mpriseront leur patrimoine.
Convient-il que des esprits occups de la contemplation divine
conservent de l'attachement pour leurs biens?...

[Note 70: Au moins vingt-sept _jugera_.]

[Note 71: Aussi ne disposent-ils pas librement de leur bien. Ils ne
peuvent vendre sans autorisation. (Code Thodosien.) Le curiale qui
n'a pas d'enfants ne peut disposer par testament que du quart de ses
biens. Les trois autres quarts appartiennent  la curie.]

[Note 72: Toutefois la loi est bonne et gnreuse; elle ne ferme la
curie ni aux juifs ni aux btards. Ce n'est point une tache pour
l'ordre, parce qu'il lui importe d'tre toujours au complet. (Cod.
Thod.)]

[Note 73: _App. 26._]

L'infortun curiale n'a pas mme l'espoir d'chapper par la mort  la
servitude. La loi poursuit mme ses fils. Sa charge est hrditaire.
La loi exige qu'il se marie, qu'il lui engendre et lui lve des
victimes. Les mes tombrent alors de dcouragement. Une inertie
mortelle se rpandit dans tout le corps social. Le peuple se coucha
par terre de lassitude et de dsespoir, comme la bte de somme se
couche sous les coups, et refuse de se relever. En vain les empereurs
essayrent, par des offres d'immunits, d'exemptions, de rappeler le
cultivateur sur son champ abandonn[74]. Rien n'y fit. Le dsert
s'tendit chaque jour. Au commencement du cinquime sicle, il y
avait, dans l'_heureuse_ Campanie, la meilleure province de tout
l'Empire, cinq cent vingt-huit mille arpents en friche.

[Note 74: _App. 27._]

Tel fut l'effroi des empereurs  l'aspect de cette dsolation, qu'ils
essayrent d'un moyen dsespr. Ils se hasardrent  prononcer le mot
de libert. Gratien exhorta les provinces  former des assembles,
Honorius essaya d'organiser celles de la Gaule[75]: il engagea, pria,
menaa, pronona des amendes contre ceux qui ne s'y rendraient pas.
Tout fut inutile, rien ne rveilla le peuple engourdi sous la
pesanteur de ses maux. Dj il avait tourn ses regards d'un autre
ct. Il ne s'inquitait plus d'un empereur impuissant pour le bien
comme pour le mal. Il n'implorait plus que la mort, tout au moins la
mort sociale et l'invasion des barbares[76]. Ils appellent l'ennemi,
disent les auteurs du temps, ils ambitionnent la captivit... Nos
frres qui se trouvent chez les barbares se gardent bien de revenir;
ils nous quitteraient plutt pour aller les joindre; et l'on est
tonn que tous les pauvres n'en fassent pas autant, mais c'est qu'ils
ne peuvent emporter avec eux leurs petites habitations.

[Note 75: _App. 28._]

[Note 76: _App. 29._]

       *       *       *       *       *

Viennent donc les barbares. La socit antique est condamne. Le long
ouvrage de la conqute, de l'esclavage, de la dpopulation, est prs
de son terme. Est-ce  dire pourtant que tout cela se soit accompli en
vain, que cette dvorante Rome ne laisse rien sur le sol gaulois d'o
elle va se retirer? Ce qui y reste d'elle est en effet immense. Elle y
laisse l'organisation, l'administration. Elle y a fond la _Cit_; la
Gaule n'avait auparavant que des villages, tout au plus des villes.
Ces thtres, ces cirques, ces aqueducs, ces voies que nous admirons
encore, sont le durable symbole de la civilisation fonde par les
Romains, la justification de leur conqute de la Gaule. Telle est la
force de cette organisation, qu'alors mme que la vie paratra s'en
loigner, alors que les barbares sembleront prs de la dtruire, ils
la subiront malgr eux. Il leur faudra, bon gr, mal gr, habiter sous
ces votes invincibles qu'ils ne peuvent branler; ils courberont la
tte, et recevront encore, tout vainqueurs qu'ils sont, la loi de Rome
vaincue. Ce grand nom d'Empire, cette ide de l'galit sous un
monarque, si oppose au principe aristocratique de la Germanie, Rome
l'a dpose sur cette terre. Les rois barbares vont en faire leur
profit. Cultive par l'glise, accueillie dans la tradition populaire,
elle fera son chemin par Charlemagne et par saint Louis. Elle nous
amnera peu  peu  l'anantissement de l'aristocratie,  l'galit,
 l'quit des temps modernes.

Voil pour l'ordre civil. Mais  ct de cet ordre un autre est
tabli, qui doit le recueillir et le sauver pendant la tempte de
l'invasion barbare. Le titre romain de _defensor civitatis_ va partout
passer aux vques. Dans la division des diocses ecclsiastiques
subsiste celle des diocses impriaux. L'universalit impriale est
dtruite, mais l'universalit catholique apparat. La primatie de Rome
commence  poindre confuse et obscure[77]. Le monde du moyen ge se
maintiendra et s'ordonnera par l'glise; sa hirarchie naissante est
un cadre sur lequel tout se place ou se modle.  elle, l'ordre
extrieur, et la vie intrieure. Celle-ci est surtout dans les moines.
L'ordre de Saint-Benot donne au monde ancien, us par l'esclavage, le
premier exemple du travail accompli par des mains libres[78]. Pour la
premire fois, le citoyen, humili par la ruine de la cit, abaisse
les regards sur cette terre qu'il avait mprise. Cette grande
innovation du travail libre et volontaire sera la base de l'existence
moderne.

[Note 77: _App. 30._]

[Note 78: _App. 31._]

L'ide mme de la personnalit libre, qui nous apparaissait confuse
dans la barbarie guerrire des clans galliques, plus distincte dans le
druidisme, dans sa doctrine d'immortalit, elle clate au cinquime
sicle. Le Breton[79] Plage pose la loi de la philosophie celtique,
la loi survie par Jean-l'rigne (l'Irlandais), le Breton Abailard et
le Breton Descartes. Voyons comment fut amen ce grand vnement. Nous
ne pouvons l'expliquer qu'en esquissant l'histoire du christianisme
gaulois.

[Note 79: N, selon les uns dans notre Bretagne, selon d'autres dans
les les Britanniques, ce qui du reste ne change rien  la question.
Il suffit qu'il ait appartenu  la race celtique.]

Depuis que la Gaule, introduite par Rome dans la grande communaut des
nations, avait pris part  la vie gnrale du monde, on pouvait
craindre qu'elle ne s'oublit elle-mme, qu'elle ne devnt toute
Grce, tout Italie. Dans les villes gauloises on aurait en effet
cherch la Gaule. Sous ces temples grecs, sous ces basiliques
romaines, que devenait l'originalit du pays? Cependant hors des
villes, et surtout en s'avanant vers le Nord, dans ces vastes
contres o les villes devenaient plus rares, la nationalit
subsistait encore. Le druidisme proscrit s'tait rfugi dans les
campagnes, dans le peuple[80]. Pescennius Niger, pour plaire aux
Gaulois, ressuscita, dit-on, de vieux mystres, qui sans doute taient
ceux du druidisme. Une femme druide promit l'empire  Diocltien. Une
autre, lorsque Alexandre Svre prparait une nouvelle attaque contre
l'le druidique, la Bretagne, se prsenta sur son passage, et lui cria
en langue gauloise: Va, mais n'espre point la victoire, et ne te fie
point  tes soldats. La langue et la religion nationales n'avaient
donc pas pri. Elles dormaient silencieuses sous la culture romaine,
en attendant le christianisme.

[Note 80: _App. 32._]

Quand celui-ci parut au monde, quand il substitua au Dieu-nature le
Dieu-homme, et  la place de la triste ivresse des sens, dont l'ancien
culte avait fatigu l'humanit, les srieuses volupts de l'me et les
joies du martyre, chaque peuple accueillit la nouvelle croyance selon
son gnie. La Gaule la reut avidement, sembla la reconnatre et
retrouver son bien. La place du druidisme tait chaude encore: ce
n'tait pas chose nouvelle en Gaule que la croyance  l'immortalit de
l'me. Les druides aussi semblent avoir enseign un mdiateur. Aussi
ces peuples se prcipitrent-ils dans le christianisme. Nulle part il
ne compta plus de martyrs. Le Grec d'Asie, saint Pothin ([Grec:
potheinos], l'homme du dsir?), disciple du plus mystique des aptres,
fonda la mystique glise de Lyon, mtropole religieuse des Gaules[81].
On y montre encore les catacombes, et la hauteur o monta le sang des
dix-huit mille martyrs. De ces martyrs, le plus glorieux fut une
femme, une esclave (sainte Blandine).

[Note 81: _App. 33._]

Le christianisme se rpandit plus lentement dans le Nord, surtout dans
les campagnes. Au quatrime sicle encore, saint Martin y trouvait 
convertir des peuplades entires, et des temples  renverser[82]. Cet
ardent missionnaire devint comme un Dieu pour le peuple. L'Espagnol
Maxime, qui avait conquis la Gaule avec une arme de Bretons, ne crut
pouvoir s'affermir qu'en appelant saint Martin auprs de lui.
L'impratrice le servit  table. Dans sa vnration idoltrique pour
le saint homme elle allait jusqu' ramasser et manger ses miettes.
Ailleurs, on voit des vierges, dont il avait visit le monastre,
baiser et lcher la place o il avait pos les mains. Sa route tait
partout marque par des miracles. Mais ce qui recommande  jamais sa
mmoire, c'est qu'il fit les derniers efforts pour sauver les
hrtiques que Maxime voulait sacrifier au zle sanguinaire des
vques[83]. Les pieuses fraudes ne lui cotrent rien: il trompa, il
mentit, il compromit sa rputation de saintet; pour nous, cette
charit hroque est le signe auquel nous le reconnaissons pour un
saint.

[Note 82: Quels temples? Je serais port  croire qu'il s'agit ici de
temples nationaux, de religions locales. Les Romains qui pntrrent
dans le Nord ne peuvent, en si peu de temps, avoir inspir aux
indignes un tel attachement pour leurs dieux. (Sulp. Sev., _Vita S.
Martini_.) Voyez les claircissements.]

[Note 83: _App. 34._]

Plaons  ct de saint Martin l'archevque de Milan, saint Ambroise,
n  Trves, et qu'on peut  ce titre compter pour Gaulois. On sait
avec quelle hauteur ce prtre intrpide ferma l'glise  Thodose,
aprs le massacre de Thessalonique.

L'glise gauloise ne s'honora pas moins par la science que par le zle
et la charit. La mme ardeur avec laquelle elle versait son sang pour
le christianisme, elle la porta dans les controverses religieuses.
L'Orient et la Grce, d'o le christianisme tait sorti, s'efforaient
de le ramener  eux, si je puis dire, et de le faire rentrer dans leur
sein. D'un ct les sectes gnostiques et manichennes le rapprochaient
du parsisme; elles rclamaient part dans le gouvernement du monde pour
Ahriman ou Satan, et voulaient obliger le Christ  composer avec le
principe du mal. De l'autre, les platoniciens faisaient du monde
l'ouvrage d'un dieu infrieur; et les ariens, leurs disciples,
voyaient dans le Fils un tre dpendant du Pre. Les manichens
auraient fait du christianisme une religion tout orientale, les ariens
une pure philosophie. Les Pres de l'glise gauloise les attaqurent
galement. Au troisime sicle, saint Irne crivit contre les
gnostiques: _De l'Unit du gouvernement du monde._ Au quatrime, saint
Hilaire de Poitiers soutint pour la consubstantialit du Fils et du
Pre une lutte hroque, souffrit l'exil comme Athanase, et languit
plusieurs annes dans la Phrygie, tandis qu'Athanase se rfugiait 
Trves prs de saint Maximin, vque de cette ville, et natif aussi de
Poitiers. Saint Jrme n'a pas assez d'loges pour saint Hilaire. Il
trouve en lui la grce hellnique et la hauteur du cothurne gaulois.
Il l'appelle le Rhne de la langue latine. L'glise chrtienne,
dit-il encore, a grandi et cr  l'ombre de deux arbres, saint Hilaire
et saint Cyprien (la Gaule et l'Afrique).

Jusque-l l'glise gauloise suit le mouvement de l'glise universelle;
elle s'y associe. La question du manichisme est celle de Dieu et du
monde; celle de l'arianisme est celle du Christ, de l'homme-Dieu. La
polmique va descendre  l'homme mme, et c'est alors que la Gaule
prendra la parole en son nom.  l'poque mme o elle vient de donner
 Rome l'empereur auvergnat Avitus, o l'Auvergne sous les Ferrol et
les Apollinaire[84] semble vouloir former une puissance indpendante
entre les Goths dj tablis au Midi, et les Francs qui vont venir du
Nord;  cette poque, dis-je, la Gaule rclame aussi une existence
indpendante dans la sphre de la pense. Elle prononce par la bouche
de Plage ce grand nom de la Libert humaine que l'Occident ne doit
plus oublier.

[Note 84: Voyez les claircissements.]

Pourquoi y a-t-il du mal au monde? Voil le point de dpart de cette
dispute[85]. Le manichisme oriental rpond: _Le mal est un dieu_,
c'est--dire un principe inconnu. C'est ne rien rpondre, et donner
son ignorance pour explication. Le christianisme rpond: Le mal est
sorti de la libert humaine, non pas de l'homme en gnral, mais de
tel homme, d'Adam, que Dieu punit dans l'humanit qui en est sortie.

[Note 85: _App. 35._]

Cette solution ne satisfit qu'incompltement les logiciens de l'cole
d'Alexandrie. Le grand Origne en souffrit cruellement. On sait que ce
martyr volontaire, ne sachant comment chapper  la corruption inne
de la nature humaine, eut recours au fer et se mutila. Il est plus
facile de mutiler la chair que de mutiler la volont. Ne pouvant se
rsigner  croire qu'une faute dure dans ceux qui ne l'ont pas
commise, ne voulant point accuser Dieu, craignant de le trouver auteur
du mal, et de rentrer ainsi dans le manichisme, il aima mieux
supposer que les mes avaient pch dans une existence antrieure, et
que les hommes taient des anges tombs[86]. Si chaque homme est
responsable pour lui-mme, s'il est l'auteur de sa chute, il faut
qu'il le soit de son expiation, de sa rdemption, qu'il remonte  Dieu
par la vertu. Que Christ soit devenu Dieu, disait le disciple
d'Origne, le matre de Plage, l'audacieux Thodore de Mopsueste, je
ne lui envie rien en cela; ce qu'il est devenu, je puis le devenir par
les forces de ma nature.

[Note 86: _App. 36._]

Cette doctrine, tout empreinte de l'hrosme grec et de l'nergie
stocienne, s'introduisit sans peine dans l'Occident, o elle ft ne
sans doute d'elle-mme. Le gnie celtique, qui est celui de
l'individualit, sympathise profondment avec le gnie grec. L'glise
de Lyon fut fonde par les Grecs, ainsi que celle d'Irlande. Le clerg
d'Irlande et d'cosse n'eut pas d'autre langue pendant longtemps.
Jean-le-Scot ou l'Irlandais renouvela les doctrines alexandrines au
temps de Charles-le-Chauve. Nous suivrons ailleurs l'histoire de
l'glise celtique.

L'homme qui proclama, au nom de cette glise, l'indpendance de la
moralit humaine, ne nous est connu que par le surnom grec de
_Plagios_ (l'Armoricain, c'est--dire l'homme des rivages de la
mer[87]). On ne sait si c'tait un laque ou un moine. On avoue que sa
vie tait irrprochable. Son ennemi, saint Jrme, reprsente ce
champion de la libert comme un gant; il lui attribue la taille, la
force, les paules de Milon-le-Crotoniate. Il parlait avec peine, et
pourtant sa parole tait puissante[88]. Oblig par l'invasion des
barbares de se rfugier dans l'Orient, il y enseigna ses doctrines, et
fut attaqu par ses anciens amis, saint Jrme et saint Augustin. Dans
la ralit, Plage, en niant le pch originel[89], rendait la
rdemption inutile et supprimait le christianisme[90]. Saint Augustin,
qui avait pass sa vie jusque-l  soutenir la libert contre le
fatalisme manichen, en employa le reste  combattre la libert,  la
briser sous la grce divine, au risque de l'anantir. Le docteur
africain fonda, dans ses crits contre Plage, ce fatalisme mystique,
qui devait se reproduire tant de fois au moyen ge, surtout dans
l'Allemagne, o il fut proclam par Gotteschalk, Tauler, et tant
d'autres, jusqu' ce qu'il vainqut par Luther.

[Note 87: On l'appelait aussi Morgan (_mr_, mer, dans les langues
celtiques).--Il avait eu pour matre l'origniste Rufin, qui traduisit
Origne en latin et publia pour sa dfense une vhmente invective
contre saint Jrme. Ainsi Plage recueille l'hritage d'Origne.]

[Note 88: Saint Augustin.]

[Note 89: Il ne peut y avoir de pch hrditaire, disait Plage, car
c'est la volont seule qui constitue le pch. _App. 37._]

[Note 90: Origne, qui avait aussi ni le pch originel, avait pens
que l'incarnation tait une pure allgorie. Du moins on le lui
reprochait. Saint Augustin sentit bien la ncessit de cette
consquence. Voy. le trait: _De Natur et Grati._]

Ce n'tait pas sans raison que le grand vque d'Hippone, le chef de
l'glise chrtienne, luttait si violemment contre Plage. Rduire le
christianisme  n'tre qu'une philosophie, c'tait le rendre moins
puissant. Qu'et servi le sec rationalisme des Plagiens,  l'approche
de l'invasion germanique? Ce n'tait pas cette fire thorie de la
libert qu'il fallait prcher aux conqurants de l'Empire, mais la
dpendance de l'homme et la toute-puissance de Dieu.

Aussi le plagianisme, accueilli d'abord avec faveur, et mme par le
pape de Rome, fut bientt vaincu par la grce. En vain il fit des
concessions, et prit en Province la forme adoucie du semi-plagianisme,
essayant d'accorder et de faire concourir la libert humaine et la grce
divine[91]. Malgr la saintet du Breton Faustus[92], vque de Riez,
malgr le renom des vques d'Arles, et la gloire de cet illustre
monastre de Lrins[93], qui donna  l'glise douze archevques, douze
vques et plus de cent martyrs, le mysticisme triompha.  l'approche
des barbares, les disputes cessrent, les coles se fermrent et se
turent. C'tait de foi, de simplicit, de patience que le monde avait
alors besoin. Mais le germe tait dpos, il devait fructifier dans son
temps.

[Note 91: Le premier qui tenta cette conciliation difficile, ce fut le
moine Jean Cassien, disciple de saint Jean Chrysostome, et qui plaida
prs du pape pour le tirer d'exil. Il avana que le premier mouvement
vers le bien partait du libre arbitre, et que la grce venait ensuite
l'clairer et le soutenir; il ne la crut pas, comme saint Augustin,
gratuite et prvenante, mais seulement efficace. Il ddia un de ses
livres  saint Honorat, qui avait, comme lui, visit la Grce, et qui
fonda Lrins, d'o devaient sortir les plus illustres dfenseurs du
semi-plagianisme. La lutte s'engagea bientt. Saint Prosper
d'Aquitaine avait dnonc  saint Augustin les crits de Cassien, et
tous deux s'taient associs pour le combattre. Lrins leur opposa
Vincent, et ce Faustus qui soutint contre Mamert Claudien la
matrialit de l'me, et qui crivit, comme Cassien, contre Nestorius,
etc. Arles et Marseille inclinaient au semi-plagianisme. Le peuple
d'Arles chassa son vque, saint Hros, qui poursuivait Plage, et
choisit aprs lui saint Honorat;  saint Honorat succde saint
Hilaire, son parent, qui soutint comme lui les opinions de Cassien, et
fut comme lui enterr  Lrins, etc. Gennadius crivit, au neuvime
sicle, l'histoire du semi-plagianisme.]

[Note 92: En 447, saint Hilaire d'Arles l'oblige de s'asseoir, quoique
simple prtre, entre deux saints vques, ceux de Frjus et de Riez.]

[Note 93: Lrins fut fond par saint Honorat, dans le diocse
d'Antibes,  la fin du quatrime sicle. Saint Hilaire d'Arles, et
saint Csaire, Sidonius de Clermont, Ennodius du Tsin, Honorat de
Marseille, Faustus de Riez, appellent Lrins l'le bienheureuse, la
terre des miracles, l'le des Saints (on donna aussi ce nom 
l'Irlande), la demeure de ceux qui vivent en Christ, etc.--Lrins
avait de grands rapports avec Saint-Victor de Marseille, fond par
Cassien, vers 410.--Les deux couvents furent une ppinire de libres
penseurs.]




CHAPITRE IV

Rcapitulation. -- Systmes divers. -- Influence des races indignes,
des races trangres. -- Sources celtiques et latines de la langue
franaise. -- Destine de la race celtique.


Le gnie hellno-celtique s'est rvl par Plage dans la philosophie
religieuse; c'est celui du moi indpendant, de la personnalit libre.
L'lment germanique, de nature toute diffrente, va venir lutter
contre, l'obliger ainsi de se justifier, de se dvelopper, de dgager
tout ce qui est en lui. Le moyen ge est la lutte; le temps moderne
est la victoire.

Mais avant d'amener les Allemands sur le sol de la Gaule, et
d'assister  ce nouveau mlange, j'ai besoin de revenir sur tout ce
qui prcde, d'valuer jusqu' quel point les races diverses tablies
sur le sol gaulois avaient pu modifier le gnie primitif de la
contre, de chercher pour combien ces races avaient contribu dans
l'ensemble, quelle avait t la mise de chacune d'elles dans cette
communaut, d'apprcier ce qui pouvait rester d'indigne sous tant
d'lments trangers.

Divers systmes ont t appliqus aux origines de la France.

Les uns nient l'influence trangre; ils ne veulent point que la
France doive rien  la langue,  la littrature, aux lois des peuples
qui l'ont conquise. Que dis-je? s'il ne tenait qu' eux, on
retrouverait dans nos origines les origines du genre humain. Le
Brigant et son disciple, La Tour d'Auvergne, le premier grenadier de
la rpublique, drivent toutes les langues du Bas-Breton; intrpides
et patriotes critiques, il ne leur suffit pas d'affranchir la France,
ils voudraient lui conqurir le monde. Les historiens et les lgistes
sont moins audacieux. Cependant l'abb Dubos ne veut point que la
conqute de Clovis soit une conqute; Grosley affirme que notre Droit
coutumier est antrieur  Csar.

D'autres esprits, moins chimriques peut-tre, mais placs de mme
dans un point de vue exclusif et systmatique, cherchent tout dans la
tradition, dans les importations diverses du commerce ou de la
conqute. Pour eux, notre langue franaise est une corruption du
latin, notre droit une dgradation du droit romain ou germanique, nos
traditions un simple cho des traditions trangres. Ils donnent la
moiti de la France  l'Allemagne, l'autre aux Romains; elle n'a rien
 rclamer d'elle-mme. Apparemment ces grands peuples celtiques, dont
parle tant l'antiquit, c'tait une race si abandonne, si dshrite
de la nature, qu'elle aura disparu sans laisser trace. Cette Gaule,
qui arma cinq cent mille hommes contre Csar, et qui parat encore si
peuple sous l'Empire, elle a disparu tout entire, elle s'est fondue
par le mlange de quelques lgions romaines, ou des bandes de Clovis.
Tous les Franais du Nord descendent des Allemands, quoiqu'il y ait si
peu d'allemand dans leur langue. La Gaule a pri, corps et biens,
comme l'Atlantide. Tous les Celtes ont pri, et s'il en reste, ils
n'chapperont pas aux traits de la critique moderne. Pinkerton ne les
laisse pas reposer dans le tombeau; c'est un vrai Saxon acharn sur
eux, comme l'Angleterre sur l'Irlande. Ils n'ont eu, dit-il, rien en
propre, aucun gnie original; tous les _gentlemen_ descendent des
Goths (ou des Saxons, ou des Scythes; c'est pour lui la mme chose).
Il voudrait, dans son amusante fureur, qu'on institut des chaires de
langue celtique pour qu'on apprt  se moquer des Celtes.

Nous ne sommes plus au temps o l'on pouvait choisir entre les deux
systmes, et se dclarer partisan exclusif du gnie indigne, ou des
influences extrieures. Des deux cts, l'histoire et le bon sens
rsistent. Il est vident que les Franais ne sont plus les Gaulois;
on chercherait en vain, parmi nous, ces grands corps blancs et mous,
ces gants enfants qui s'amusrent  brler Rome. D'autre part, le
gnie franais est profondment distinct du gnie romain ou
germanique; ils sont impuissants pour l'expliquer.

Nous ne prtendons pas rejeter des faits incontestables; nul doute que
notre patrie ne doive beaucoup  l'influence trangre. Toutes les
races du monde ont contribu pour doter cette Pandore.

La base originaire, celle qui a tout reu, tout accept, c'est cette
jeune, molle et mobile race des Gals, bruyante, sensuelle et lgre,
prompte  apprendre, prompte  ddaigner, avide de choses nouvelles.
Voil l'lment primitif, l'lment perfectible.

Il faut  de tels enfants des prcepteurs svres. Ils en recevront et
du Midi et du Nord. La mobilit sera fixe, la mollesse durcie et
fortifie; il faut que la raison s'ajoute  l'instinct,  l'lan la
rflexion.

Au Midi apparaissent les Ibres de Ligurie et des Pyrnes, avec la
duret et la ruse de l'esprit montagnard, puis les colonies
phniciennes; longtemps aprs viendront les Sarrasins. Le midi de la
France prend de bonne heure le gnie mercantile des nations
smitiques. Les juifs du moyen ge s'y sont trouvs comme chez
eux[94]. Les doctrines orientales y ont pris pied sans peine, 
l'poque des Albigeois.

[Note 94: Ils y ont t souvent maltraits, il est vrai, mais bien
moins qu'ailleurs. Ils ont eu des coles  Montpellier, et dans
plusieurs autres villes de Languedoc et de Provence.]

Du Nord, descendent de bonne heure les opinitres Kymry, anctres de
nos Bretons et des Gallois d'Angleterre. Ceux-ci ne veulent point
passer en vain sur la terre, il leur faut des monuments; ils dressent
les aiguilles de Loc maria ker, et les alignements de Carnac; rudes et
muettes pierres, impuissants essais de tradition que la postrit
n'entendra pas. Leur druidisme parle de l'immortalit; mais il ne peut
pas mme fonder l'ordre dans la vie prsente; il aura seulement
dcel le germe moral qui est en l'homme barbare, comme le gui,
perant la neige, tmoigne pendant l'hiver de la vie qui sommeille. Le
gnie guerrier l'emporte encore. Les Bolg descendent du Nord,
l'ouragan traverse la Gaule, l'Allemagne, la Grce, l'Asie Mineure;
les Galls suivent, la Gaule dborde par le monde. C'est une vie, une
sve exubrante, qui coule et se rpand. Les Gallo-Belges ont
l'emportement guerrier et la puissance prolifique des Bolg modernes de
Belgique et d'Irlande. Mais l'impuissance sociale de l'Irlande et de
la Belgique est dj visible dans l'histoire des Gallo-Belges de
l'antiquit. Leurs conqutes sont sans rsultat. La Gaule est
convaincue d'impuissance pour l'acquisition comme pour l'organisation.
La socit naturelle et guerrire du clan prvaut sur la socit
lective et sacerdotale du druidisme. Le clan, fond sur le principe
d'une parent vraie ou fictive, est la plus grossire des
associations; le sang, la chair en est le lien; l'union du clan se
rsume en un chef, en un homme[95].

[Note 95: Indpendamment de ce lien commun, quelques-uns se voueront 
cet homme qui les nourrit, qu'ils aiment. Ainsi prendront naissance
les _dvous_ des Galls et des Aquitains. _App. 38._]

Il faut qu'une socit commence, o l'homme se voue, non plus 
l'homme, mais  une ide. D'abord, ide d'ordre civil. Les
_agrimensores_ romains viendront derrire les lgions mesurer,
arpenter, orienter selon leurs rites antiques, les colonies d'Aix, de
Narbonne, de Lyon. La cit entre dans la Gaule, la Gaule entre dans
la cit. Ce grand Csar, aprs avoir dsarm la Gaule par cinquante
batailles et la mort de quelques millions d'hommes, lui ouvre les
lgions et la fait entrer,  portes renverses, dans Rome et dans le
snat. Voil les Gaulois-Romains qui deviennent orateurs, rhteurs,
juristes. Les voil qui priment leurs matres, et enseignent le latin
 Rome elle-mme. Ils y apprennent, eux, l'galit civile sous un chef
militaire; ils apprennent ce qu'ils avaient dj dans leur gnie
niveleur. Ne craignez pas qu'ils oublient jamais.

Toutefois la Gaule n'aura conscience de soi qu'aprs que l'esprit grec
l'aura veille. Antonin le Pieux est de Nmes. Rome a dit: la Cit.
La Grce stocienne dit par les Antonins: la Cit du monde. La Grce
chrtienne le dit bien mieux encore par saint Pothin et saint Irne,
qui, de Smyrne et de Patmos, apportent  Lyon le verbe de Christ.
Verbe mystique, verbe d'amour, qui propose  l'homme fatigu de se
reposer, de s'endormir en Dieu, comme Christ lui-mme, au jour de la
cne, posa la tte sur le sein de celui qu'il aimait. Mais il y a dans
le gnie kymrique, dans notre dur Occident, quelque chose qui repousse
le mysticisme, qui se roidit contre la douce et absorbante parole, qui
ne veut point se perdre au sein du Dieu moral que le christianisme lui
apporte, pas plus qu'il n'a voulu subir le Dieu-nature des anciennes
religions. Cette rclamation obstine du moi, elle a pour organe
Plage, hritier du Grec Origne.

Si ces raisonneurs triomphaient, ils fonderaient la libert avant que
la socit ne soit assise. Il faut de plus dociles auxiliaires 
l'glise, qui va refaire un monde. Il faut que les Allemands viennent;
quels que soient les maux de l'invasion, ils seconderont bientt
l'glise. Ds la seconde gnration, ils sont  elle. Il lui suffit de
les toucher, les voil vaincus. Ils vont rester mille ans enchants.
_Courbe la tte, doux Sicambre..._ Le Celte indocile n'a pas voulu la
courber. Ces barbares, qui semblaient prts  tout craser, ils
deviennent, qu'ils le sachent ou non, les dociles instruments de
l'glise. Elle emploiera leurs jeunes bras pour forger le lien d'acier
qui va unir la socit moderne. Le marteau germanique de Thor et de
Charles-Martel va servir  marteler, dompter, discipliner le gnie
rebelle de l'Occident.

Telle a t l'accumulation des races dans notre Gaule. Races sur
races, peuples sur peuples; Galls, Kymry, Bolg, d'autre part Ibres,
d'autres encore, Grecs, Romains; les Germains viennent les derniers.
Cela dit, a-t-on dit la France? Presque tout est  dire encore. La
France s'est faite elle-mme de ces lments dont tout autre mlange
pouvait rsulter. Les mmes principes chimiques composent l'huile et
le sucre. Les principes donns, tout n'est pas donn; reste le mystre
de l'existence propre et spciale. Combien plus doit-on en tenir
compte, quand il s'agit d'un mlange vivant et actif, comme une
nation; d'un mlange susceptible de se travailler, de se modifier? Ce
travail, ces modifications successives, par lesquels notre patrie va
se transformant, c'est le sujet de l'histoire de France.

Ne nous exagrons donc ni l'lment primitif du gnie celtique, ni les
additions trangres. Les Celtes y ont fait sans doute, Rome aussi, la
Grce aussi, les Germains encore. Mais qui a uni, fondu, dnatur ces
lments, qui les a transmus, transfigurs, qui en a fait un corps,
qui en a tir notre France? La France elle-mme, par ce travail
intrieur, par ce mystrieux enfantement ml de ncessit et de
libert, dont l'histoire doit rendre compte. Le gland primitif est peu
de chose en comparaison du chne gigantesque qui en est sorti. Qu'il
s'enorgueillisse, le chne vivant qui s'est cultiv, qui s'est fait et
se fait lui-mme!

Et d'abord, est-ce aux Grecs qu'on veut rapporter la civilisation
primitive des Gaules? On s'est videmment exagr l'influence de
Marseille. Elle put introduire quelques mots grecs dans l'idiome
celtique[96]; les Gaulois, faute d'criture nationale, purent dans les
occasions solennelles emprunter les caractres grecs[97]; mais le
gnie hellnique tait trop ddaigneux des barbares pour gagner sur
eux une influence relle. Peu nombreux, traversant le pays avec
dfiance et seulement pour les besoins de leur commerce, les Grecs
diffraient trop des Gaulois, et de race et de langue; ils leur
taient trop suprieurs pour s'unir intimement avec eux. Il en tait
d'eux comme des Anglo-Amricains  l'gard des sauvages leurs voisins;
ceux-ci s'enfoncent dans les terres et disparaissent peu  peu, sans
participer  cette civilisation disproportionne, dont on avait voulu
les pntrer tout d'un coup.

[Note 96: _App. 39._]

[Note 97: Strabon.]

C'est assez tard, et surtout par la philosophie, par la religion, que
la Grce a influ sur la Gaule. Elle a aid Plage, mais seulement 
formuler ce qui tait dj dans le gnie national. Puis, les barbares
sont venus, et il a fallu des sicles pour que la Gaule ressuscite se
souvnt encore de la Grce.

L'influence de Rome est plus directe; elle a laiss une trace plus
forte dans les moeurs, dans le droit et dans la langue. C'est encore
une opinion populaire que notre langue est toute latine. N'y a-t-il
pas ici pourtant une trange exagration?

Si nous en croyons les Romains, leur langue prvalut dans la
Gaule[98], comme dans tout l'Empire. Les vaincus taient censs avoir
perdu leur langue, en mme temps que leurs dieux. Les Romains ne
voulaient pas savoir s'il existait d'autre langue que la leur. Leurs
magistrats rpondaient aux Grecs en latin. C'est en latin, dit le
Digeste, que les prteurs doivent interprter les lois.

[Note 98: _App. 40._]

Ainsi les Romains n'entendant plus que leur langue dans les tribunaux,
les prtoires et les basiliques, s'imaginrent avoir teint l'idiome
des vaincus. Toutefois plusieurs faits indiquent ce que l'on doit
penser de cette prtendue universalit de la langue latine. Les
Lyciens rebelles ayant envoy un des leurs, qui tait citoyen romain,
pour demander grce, il se trouva que le citoyen ne savait pas la
langue de la Cit[99]. Claude s'aperut qu'il avait donn le
gouvernement de la Grce, une place si minente,  un homme qui ne
savait pas le latin. Strabon remarque que les tribus de la Btique,
que la plupart de celles de la Gaule mridionale, avaient adopt la
langue latine; la chose n'tait donc pas si commune, puisqu'il prend
la peine de la remarquer. J'ai appris le latin, dit saint Augustin,
sans crainte ni chtiment, au milieu des caresses, des sourires et des
jeux de mes nourrices. C'est justement la mthode dont se flicite
Montaigne. Il parat que l'acquisition de cette langue tait
ordinairement plus pnible; autrement saint Augustin n'en ferait pas
la remarque.

[Note 99: Dion Cassius.]

Que Martial se flicite de ce qu' Vienne tout le monde avait son
livre dans les mains; que saint Jrme crive en latin  des dames
gauloises, saint Hilaire et saint Avitus  leurs soeurs, Sulpice
Svre  sa belle-mre; que Sidonius recommande aux femmes la lecture
de saint Augustin, tout cela prouve uniquement ce dont personne n'est
tent de douter, c'est que les gens distingus du midi des Gaules,
surtout dans les colonies romaines, comme Lyon, Vienne, Narbonne,
parlaient le latin de prfrence.

Quant  la masse du peuple, je parle surtout des Gaulois du Nord, il
est difficile de supposer que les Romains aient envahi la Gaule en
assez grand nombre pour lui faire abandonner l'idiome national. Les
rgles judicieuses poses par M. Abel Rmusat nous apprennent qu'en
gnral une langue trangre se mle  la langue indigne en
proportion du nombre de ceux qui l'apportent dans le pays. On peut
mme ajouter, dans le cas particulier qui nous occupe ici, que les
Romains, enferms dans les villes ou dans les quartiers de leurs
lgions, doivent avoir eu peu de rapports avec les cultivateurs
esclaves, avec les colons demi-serfs qui taient disperss dans les
campagnes. Parmi les hommes mme des villes, parmi les gens
distingus, dans le langage de ces faux Romains qui parvinrent aux
dignits de l'Empire, nous trouvons des traces de l'idiome national.
Le Provenal Cornlius Gallus, consul et prteur, employait le mot
gaulois _casnar_ pour _assectator puell_; Quintilien lui en fait
reproche. Antonius Primus, ce Toulousain dont la victoire valut
l'Empire  Vespasien, s'appelait originairement _Bec_, mot gaulois qui
se retrouve dans tous les dialectes celtiques ainsi qu'en franais. En
230, Septime-Svre ordonne que les fidicommis seront admis, non
seulement en latin et en grec, mais aussi _lingu gallican_[100].
Nous avons vu plus haut une druidesse parler en _langue gauloise_ 
l'empereur Alexandre-Svre. En 473, l'vque de Clermont, Sidonius
Apollinaris, remercie son beau-frre, le puissant Ecdicius, de ce
qu'il a fait dposer  la noblesse arverne la rudesse du langage
celtique.

[Note 100: _App. 41._]

Quelle tait, dira-t-on, cette langue vulgaire des Gaulois? Y a-t-il
lieu de croire qu'elle ait t analogue aux dialectes gallois et
breton, irlandais et cossais? On serait tent de le penser. Les mots
_Bec_, _Alp_, _bardd_, _derwidd_ (druide), _argel_ (souterrain),
_trimarkisia_ (trois cavaliers)[101]; une foule de noms de lieux
indiqus dans les auteurs classiques, s'y retrouvent encore
aujourd'hui sans changement.

[Note 101: _App. 42._]

Ces exemples suffisent pour rendre vraisemblable la perptuit des
langues celtiques et l'analogie des anciens dialectes gaulois avec
ceux que parlent les populations modernes de Galles et Bretagne,
d'cosse et Irlande. L'induction ne semblera pas lgre  ceux qui
connaissent la prodigieuse obstination de ces peuples, leur
attachement  leurs traditions anciennes et leur haine de l'tranger.

Un caractre remarquable de ces langues, c'est leur frappante analogie
avec les langues latine et grecque. Le premier vers de l'_nide_, le
_fiat lux_ en latin et en grec, se trouvent tre presque gallois et
irlandais[102]. On serait tent d'expliquer ces analogies par
l'influence ecclsiastique, si elles ne portaient que sur les mots
scientifiques ou relatifs au culte; mais vous les rencontrez galement
dans ceux qui se rapportent aux affections intimes ou aux
circonstances de l'existence locale[103]. On les retrouve en mme
temps chez des peuples qui ont prouv fort ingalement l'influence
des vainqueurs et celle de l'glise, dans des pays  peu prs sans
communication et placs dans des situations gographiques et
politiques trs diverses, par exemple, chez nos Bretons continentaux
et chez les Irlandais insulaires.

[Note 102: _App. 43._]

[Note 103: _App. 44._]

Une langue si analogue au latin a pu fournir  la ntre un nombre
considrable de mots, qui,  la faveur de leur physionomie latine, ont
t rapports  la langue savante,  la langue du droit et de
l'glise, plutt qu'aux idiomes obscurs et mpriss des peuples
vaincus. La langue franaise a mieux aim se recommander de ses
liaisons avec cette noble langue romaine que de sa parent avec des
soeurs moins brillantes. Toutefois, pour affirmer l'origine latine
d'un mot, il faut pouvoir assurer que le mme mot n'est pas encore
plus rapproch des dialectes celtiques[104]. Peut-tre devrait-on
prfrer cette dernire source, quand y a lieu d'hsiter entre l'une
et l'autre; car apparemment les Gaulois ont t plus nombreux en Gaule
que les Romains leurs vainqueurs. Je veux bien qu'on hsite encore,
lorsque le mot franais se trouve en latin et en breton seulement; 
la rigueur, le breton et le franais peuvent l'avoir reu du latin.
Mais quand ce mot se retrouve dans le dialecte gallois, frre du
breton, il est trs probable qu'il est indigne, et que le franais
l'a reu du vieux celtique. La probabilit devient presque une
certitude, quand ce mot existe en mme temps dans les dialectes
galiques de la haute cosse et de l'Irlande. Un mot franais qui se
retrouve dans ces contres lointaines et maintenant si isoles de la
France, doit remonter  une poque o la Gaule, la Grande-Bretagne et
l'Irlande taient encore soeurs, o elles avaient une population, une
religion, une langue analogues, o l'union du monde celtique n'tait
pas rompue encore[105].

[Note 104: _App. 45._]

[Note 105: _App. 46._]

De tout ce qui prcde, il suit ncessairement que l'lment romain
n'est pas tout,  beaucoup prs, dans notre langue. Or, la langue est
la reprsentation fidle du gnie des peuples, l'expression de leur
caractre, la rvlation de leur existence intime, leur Verbe, pour
ainsi dire. Si l'lment celtique a persist dans la langue, il faut
qu'il ait dur ailleurs encore[106], qu'il ait survcu dans les moeurs
comme dans le langage, dans l'action comme dans la pense.

[Note 106: Bien entendu (je m'en suis dj expliqu) que les germes
primitifs sont peu de chose en comparaison de tous les dveloppements
qu'en a tirs le travail spontan de la libert humaine.]

J'ai parl ailleurs de la tnacit celtique. Qu'on me permette d'y
revenir encore, d'insister sur l'opinitre gnie de ces peuples. Nous
comprendrons mieux la France si nous caractrisons fortement le point
d'o elle est partie. Les Celtes mixtes qu'on appelle Franais,
s'expliquent en partie par les Celtes purs, Bretons et Gallois,
cossais et Irlandais. Il me coterait d'ailleurs de ne pas dire ici
un adieu solennel  ces populations, dont l'invasion germanique doit
isoler notre France. Qu'on me permette de m'arrter et de dresser une
pierre au carrefour o les peuples frres vont se sparer pour prendre
des routes si diverses et suivre une destine si oppose. Tandis que
la France, subissant les longues et douloureuses initiations de
l'invasion germanique et de la fodalit, va marcher du servage  la
libert et de la honte  la gloire, les vieilles populations
celtiques, assises aux roches paternelles et dans la solitude de leurs
les, restent fidles  la potique indpendance de la vie barbare,
jusqu' ce que la tyrannie trangre vienne les y surprendre. Voil
des sicles que l'Angleterre les y a en effet surprises, accables.
Elle frappe infatigablement sur elles, comme la vague brise  la
pointe de Bretagne ou de Cornouailles. La triste et patiente Jude,
qui comptait ses ges par ses _servitudes_, n'a pas t plus durement
battue de l'Asie. Mais il y a une telle vertu dans le gnie celtique,
une telle puissance de vie en ces races, qu'elles durent sous
l'outrage, et gardent leurs moeurs et leur langue.

Race de pierre[107], immuables comme leurs rudes monuments druidiques,
qu'ils rvrent encore[108]. Le jeu des montagnards d'cosse, c'est de
soulever la roche sur la roche, et de btir un petit dolmen 
l'imitation des dolmens antiques[109]. Le Galicien, qui migre chaque
anne, laisse une pierre, et sa vie est reprsente par un
monceau[110]. Les highlanders vous disent en signe d'amiti:
J'ajouterai une pierre  votre _cairn_ (monument funbre)[111]. Au
dernier sicle, ils ont encore rtabli le tombeau d'Ossian, dplac
par l'impit anglaise. La pierre monumentale d'Ossian (_clachan
Ossian_) se trouvant dans la ligne d'une route militaire, le gnral
Wade la fit enlever; on trouva dessous des restes humains avec douze
fers de flche. Les montagnards indigns vinrent, au nombre d'environ
quatre-vingts, les recueillir, et ils les emportrent, au son de la
cornemuse, dans un cercle de larges pierres, au sommet d'un roc, dans
les dserts du Glen-Amon occidental. La pierre, entoure de quatre
autres plus petites et d'une espce d'enclos, garde le nom de _cairn
na huseoig_, le cairn de l'hirondelle[112].

[Note 107: Telle terre, telle race. L'ide de la dlivrance, dit
Turner, ravissait les Kymry dans leur sauvage pays de Galles, dans
leur paradis de pierre; _stony Wales_, selon l'expression de
Taliesin.]

[Note 108: J. Logan: Les Gals remarquent soigneusement que ceux qui
ont port la main sur les pierres druidiques n'ont jamais prospr.]

[Note 109: Logan: CLACH CUID FIR, c'est lever une grosse pierre du
poids de deux cents livres environ, et la mettre sur une autre
d'environ quatre pieds de haut. Un jeune homme qui est capable de le
faire est dsormais compt pour un homme, et il peut alors porter un
bonnet.--Ne semble-t-il pas que les cromlechs soient les jeux des
gants?]

[Note 110: Humboldt, _Recherches sur la langue des Basques_.]

[Note 111: Logan.]

[Note 112: _Ibid._]

Le duc d'Athol, descendant des rois de l'le de Man, sige encore
aujourd'hui, le visage tourn vers le levant[113], sur le tertre du
Tynwald. Nagure les glises servaient de tribunaux en Irlande[114].
La trace du culte du feu se trouve partout chez ces peuples, dans la
langue, dans les croyances et les traditions[115]. Pour notre
Bretagne, je rapporterai, au commencement du second volume, des faits
nombreux qui prouvent quelle est la tnacit de l'esprit breton.

[Note 113: Id.]

[Note 114: _App. 47._]

[Note 115: Voy. les claircissements.]

Il semble qu'une race qui ne changeait pas lorsque tout changeait
autour d'elle et d vaincre par sa persistance seule, et finir par
imposer son gnie au monde. Le contraire est arriv; plus cette race
s'est isole, plus elle a conserv son originalit primitive, et plus
elle a tomb et dchu. Rester original, se prserver de l'influence
trangre, repousser les ides des autres, c'est demeurer incomplet et
faible. Voil aussi ce qui a fait tout  la fois la grandeur et la
faiblesse du peuple juif. Il n'a eu qu'une ide, l'a donne aux
nations, mais n'a presque rien reu d'elles; il est toujours rest
lui, fort et born, indestructible et humili, ennemi du genre humain
et son esclave ternel. Malheur  l'individualit obstine qui veut
tre  soi seule, et refuse d'entrer dans la communaut du monde.

Le gnie de nos Celtes, je parle surtout des Gals, est fort et
fcond, et aussi fortement inclin  la matire,  la nature, au
plaisir,  la sensualit. La gnration et le plaisir de la gnration
tiennent grande place chez ces peuples. J'ai parl ailleurs des moeurs
des Gals antiques et de l'Irlande; la France en tient beaucoup; le
_Vert galant_ est le roi national. C'tait chose commune au moyen ge
en Bretagne d'avoir une douzaine de femmes[116]. Ces gens de guerre,
qui se louaient partout[117], ne craignaient pas de faire des soldats.
Partout chez les nations celtiques les btards succdaient, mme comme
rois, comme chefs de clan. La femme, objet du plaisir, simple jouet de
volupt, ne semble pas avoir eu chez ces peuples la mme dignit que
chez les nations germaniques[118].

[Note 116: _App. 48._]

[Note 117: _App. 49._]

[Note 118: _App. 50._]

Ce gnie matrialiste n'a pas permis aux Celtes de cder aisment aux
droits qui ne se fondent que sur une ide. Le droit d'anesse leur est
odieux. Ce droit n'est autre, originairement, que l'indivisibilit du
foyer sacr, la perptuit du dieu paternel[119]. Chez nos Celtes les
parts sont gales entre les frres, comme galement longues sont leurs
pes. Vous ne leur feriez pas entendre aisment qu'un seul doive
possder. Cela est plus ais chez la race germanique[120]; l'an
pourra nourrir ses frres et ils se tiendront contents de garder leur
petite place  la table et au foyer fraternel[121].

[Note 119: Dans l'Italie antique, DEIVEI PARENTES. Voy. la lettre de
Cornlie  Caus Gracchus.]

[Note 120: _App. 51._]

[Note 121: Ou bien ils migrent. De l, le _wargus_ germanique, le
_ver sacrum_ des nations italiques. Le droit d'anesse, qui quivaut
souvent  la proscription, au bannissement des cadets, devient ainsi
un principe fcond de colonies.]

Cette loi de succession gale, qu'ils appellent le _gabailcine_[122],
et que les Saxons ont pris d'eux, surtout dans le pays de Kent
(_gavelkind_), impose  chaque gnration une ncessit de partage, et
change  chaque instant l'aspect de la proprit. Lorsque le
possesseur commenait  btir, cultiver, amliorer, la mort l'emporte,
divise, bouleverse, et c'est encore  recommencer. Le partage est
aussi l'occasion d'une infinit de haines et de disputes. Ainsi cette
loi de succession gale qui, dans une socit mre et assise, fait
aujourd'hui la beaut et la force de notre France, c'tait chez les
populations barbares une cause continuelle de troubles, un obstacle
invincible au progrs, une rvolution ternelle. Les terres qui y
taient soumises sont restes longtemps  demi incultes et en
pturages[123].

[Note 122: _App. 52._]

[Note 123: _App. 53._]

Quels qu'aient t les rsultats, c'est une gloire pour nos Celtes
d'avoir pos dans l'Occident la loi de l'galit. Ce sentiment du
droit personnel, cette vigoureuse rclamation du moi que nous avons
signale dj dans la philosophie religieuse, dans Plage, elle
reparat ici plus nettement encore. Elle nous donne en grande partie
le secret des destines des races celtiques. Tandis que les familles
germaniques s'immobilisaient, que les biens s'y perptuaient, que des
agrgations se formaient par les hritages, les familles celtiques
s'en allaient se divisant, se subdivisant, s'affaiblissant. Cette
faiblesse tenait principalement  l'galit,  l'quit des partages.
Cette loi d'quit prcoce a fait la ruine de ces races. Qu'elle soit
leur gloire aussi, qu'elle leur vaille au moins la piti et le respect
des peuples auxquels elles ont de si bonne heure montr un tel idal.

Cette tendance  l'galit, au nivellement, qui en droit isolait les
hommes, aurait eu besoin d'tre balance par une vive sympathie qui
les rapprocht, de sorte que l'homme, affranchi de l'homme par
l'quit de la loi, se rattacht  lui par un lien volontaire. C'est
ce qui s'est vu  la longue dans notre France, et c'est l ce qui
explique sa grandeur. Par l nous sommes une nation, tandis que les
Celtes purs en sont rests au clan. La petite socit du clan, forme
par le lien grossier d'une parent relle ou fictive[124], s'est
trouve incapable de rien admettre au dehors, de se lier  rien
d'tranger. Les dix mille hommes du clan des Campbell ont tous t
cousins du chef[125], se sont tous appels Campbell, et n'ont voulu
rien connatre au del;  peine se sont-ils souvenus qu'ils taient
cossais. Ce petit et sec noyau du clan s'est trouv  jamais impropre
 s'agrger. On ne peut gure btir avec des cailloux, le ciment ne
s'y marie pas[126]; au contraire la brique romaine a si bien pris au
ciment, qu'aujourd'hui ciment et brique forment ensemble dans les
monuments un seul morceau, un bloc indestructible.

[Note 124: _App. 54._]

[Note 125: Aussi l'obissance de ces cousins n'est-elle pas sans
indpendance et sans fiert. Un proverbe celtique dit: Plus forts que
le laird sont ses vassaux. (Logan.)--_App. 55._]

[Note 126: Proverbe breton: Cent pays, cent modes; cent paroisses,
cent glises:

  Kant brot, kant kis;
  Kant parrez, kant illis.

Proverbe gallois: Deux Welches ne resteront pas en bon accord.]

Devenues chrtiennes, les populations celtiques devaient, ce semble,
s'amollir, se rapprocher, se lier. Il n'en a pas t ainsi. L'glise
celtique a particip de la nature du clan. Fconde et ardente d'abord,
on et dit qu'elle allait envahir l'Occident. Les doctrines
plagiennes avaient t avidement reues en Provence, mais ce fut pour
y mourir. Plus tard encore, au milieu des invasions allemandes qui
arrivent de l'Orient, nous voyons l'glise celtique s'branler de
l'Occident, de l'Irlande. D'intrpides et ardents missionnaires
abordent, anims de dialectique et de posie. Rien de plus bizarrement
potique que les barbares odysses de ces saints aventuriers, de ces
oiseaux voyageurs qui viennent s'abattre sur la Gaule, avant, aprs
saint Colomban; l'lan est immense, le rsultat petit. L'tincelle
tombe en vain sur ce monde tout tremp du dluge de la barbarie
germanique. Saint Colomban, dit le biographe contemporain, eut l'ide
de passer le Rhin, et d'aller convertir les Suves; un songe l'en
empcha. Ce que les Celtes ne font pas, les Allemands le feront
eux-mmes. L'Anglo-Saxon saint Boniface convertira ceux que Colomban a
ddaigns. Colomban passe en Italie, mais c'est pour combattre le
pape. L'glise celtique s'isole de l'glise universelle: elle rsiste
 l'unit; elle se refuse  s'agrger,  se perdre humblement dans la
catholicit europenne. Les culdes d'Irlande et d'cosse, maris,
indpendants sous la rgle mme, runis douze  douze en petits clans
ecclsiastiques, doivent cder  l'influence des moines anglo-saxons,
disciplins par les missions romaines.

L'glise celtique prira comme l'tat celtique a dj pri. Ils
avaient en effet essay, quand les Romains sortirent de l'le, de
former une sorte de rpublique[127]. Les Cambriens et les Logriens
(Galles et Angleterre) s'unirent un instant sous le Logrien
Wortiguern, pour rsister aux Pictes et Scots du Nord. Mais
Wortiguern, mal second des Cambriens, fut oblig d'appeler les
Saxons, qui, d'auxiliaires, devinrent bientt ennemis. La Logrie
conquise, la Cambrie rsista, sous le fameux Arthur. Elle lutta deux
cents ans. Les Saxons eux-mmes devaient tre soumis en une seule
bataille par Guillaume-le-Btard, tant la race germanique est moins
propre  la rsistance! Les Francs tablis dans la Gaule ont de mme
t subjugus, transforms ds la seconde gnration, par l'influence
ecclsiastique.

[Note 127: _App. 56._]

Les Cambriens ont rsist deux cents ans par les armes et plus de
mille ans par l'esprance. L'indomptable esprance (_inconquerable
will_. Milton) a t le gnie de ces peuples. Les _Saoson_ (Saxons,
Anglais, dans les langues d'cosse et de Galles) croient qu'Arthur est
mort; ils se trompent, Arthur vit et attend. Des plerins l'ont trouv
en Sicile, enchant sous l'Etna. Le sage des sages, le druide Myrdhyn
est aussi quelque part. Il dort sous une pierre dans la fort; c'est
la faute de sa Vyvyan; elle voulut prouver sa puissance, et demanda
au sage le mot fatal qui pouvait l'enchaner; lui qui savait tout,
n'ignorait pas non plus l'usage qu'elle devait en faire. Il le lui dit
pourtant, et, pour lui complaire, se coucha lui-mme dans son
tombeau[128].

[Note 128: C'est l'histoire d'Adam et ve, de Samson et Dalila,
d'Hercule et Omphale; mais la lgende celtique est la plus touchante.
M. Quinet l'a reprise et agrandie dans son dernier pome: _Merlin
l'enchanteur_ (1860). Ce n'est pas dans une note qu'on peut parler
d'un tel livre, l'une des oeuvres capitales du sicle.]

En attendant le jour de sa rsurrection, elle chante et pleure cette
grande race[129]. Ses chants sont pleins de larmes, comme ceux des
Juifs aux fleuves de Babylone. Le peu de fragments ossianiques qui
sont rellement antiques portent ce caractre de mlancolie. Nos
Bretons, moins malheureux, sont dans leur langage pleins de paroles
tristes; ils sympathisent avec la nuit, avec la mort: Je ne dors
jamais, dit leur proverbe, que je ne meure de mort amre. Et  celui
qui passe sur une tombe: Retirez-vous de dessus mon trpass! La
terre, disent-ils encore, est trop vieille pour produire.

[Note 129: _App. 57._]

Ils n'ont pas grand sujet d'tre gais; tout a tourn contre eux. La
Bretagne et l'cosse se sont attaches volontiers aux partis faibles,
aux causes perdues. Les chouans ont soutenu les Bourbons, les
highlanders les Stuarts. Mais la puissance de faire des rois s'est
retire des peuples celtiques depuis que la mystrieuse pierre, jadis
apporte d'Irlande en cosse, a t place  Westminster[130].

[Note 130: _App. 58._]

De toutes les populations celtiques, la Bretagne est la moins 
plaindre, elle a t associe depuis longtemps  l'galit. La France
est un pays humain et gnreux.--Les Kymry de Galles encore ont t,
sous leurs Tudors (depuis Henri VIII), admis  partager les droits de
l'Angleterre. Toutefois c'est dans des torrents de sang, c'est par le
massacre des Bardes que l'Angleterre prluda  cette heureuse
fraternit. Elle est peut-tre plus apparente que relle[131].--Que
dire de la Cornouailles, si longtemps le Prou de l'Angleterre, qui ne
voyait en elle que ses mines? Elle a fini par perdre sa langue: Nous
ne sommes plus que quatre ou cinq qui parlons la langue du pays,
disait un vieillard en 1776, et ce sont de vieilles gens comme moi, de
soixante  quatre-vingts ans; tout ce qui est jeune n'en sait plus un
mot[132].

[Note 131: Les Tudors ont mis le dragon gallois dans les armes
d'Angleterre, que les Stuarts ont ensuite ornes du triste chardon de
l'cosse; mais les farouches lopards ne les ont pas admis sur le pied
de l'galit, pas plus que la harpe irlandaise.]

[Note 132: Mmoires de la Socit des Antiquaires de Londres.]

Bizarre destine du monde celtique! De ses deux moitis, l'une,
quoiqu'elle soit la moins malheureuse, prit, s'efface, ou du moins
perd sa langue, son costume et son caractre. Je parle des highlanders
de l'cosse et des populations de Galles, Cornouailles et
Bretagne[133]. C'est l'lment srieux et moral de la race. Il semble
mourant de tristesse, et bientt teint. L'autre, plein d'une vie,
d'une sve indomptable, multiplie et crot en dpit de tout. On entend
bien que je parle de l'Irlande.

[Note 133: _App. 59._]

L'Irlande! pauvre vieille ane de la race celtique, si loin de la
France, sa soeur, qui ne peut la dfendre  travers les flots! L'_le
des Saints_[134], _l'meraude des mers_, la toute fconde Irlande, o
les hommes poussent comme l'herbe, pour l'effroi de l'Angleterre, 
qui chaque jour on vient dire: Ils sont encore un million de plus! la
patrie des potes, des penseurs hardis, de Jean-l'rigne, de
Berkeley, de Toland, la patrie de Moore, la patrie d'O'Connell! peuple
de parole clatante et d'pe rapide, qui conserve encore dans cette
vieillesse du monde la puissance potique. Les Anglais peuvent rire
quand ils entendent, dans quelque obscure maison de leurs villes, la
veuve irlandaise improviser le _coronach_ sur le corps de son
poux[135]; _pleurer  l'irlandaise_ (to weep irish), c'est chez eux
un mot de drision. Pleurez, pauvre Irlande, et que la France pleure
aussi en voyant  Paris, sur la porte de la maison qui reoit vos
enfants, cette harpe qui demande secours. Pleurons de ne pouvoir leur
rendre le sang qu'ils ont vers pour nous. C'est donc en vain que
quatre cent mille Irlandais ont combattu en moins de deux sicles dans
nos armes[136]. Il faut que nous assistions sans mot dire aux
souffrances de l'Irlande. Ainsi nous avons depuis longtemps nglig,
oubli les cossais, nos anciens allis. Cependant les montagnards
d'cosse auront tout  l'heure disparu du monde[137]. Les hautes
terres se dpeuplent tous les jours. Les grandes proprits qui
perdirent Rome, ont aussi dvor l'cosse[138]. Telle terre a
quatre-vingt-seize milles carrs, une autre vingt mille de long sur
trois de large. Les Highlanders ne seront bientt plus que dans
l'histoire et dans Walter Scott. On se met sur les portes  dimbourg
quand on voit passer le tartan et la claymore. Ils disparaissent, ils
migrent; la cornemuse ne fait plus entendre qu'un air dans les
montagnes[139]:

  Cha till, cha till, cha till sin tuile:

  Nous ne reviendrons, reviendrons, reviendrons
                   Jamais.

[Note 134: _App. 60._]

[Note 135: Logan. C'est une improvisation en vers sur les vertus du
mort.  la fin de chaque stance, un choeur de femmes pousse un cri
plaintif. Dans les cantons loigns d'Irlande, on s'adresse au mort et
on lui reproche d'tre mort, quoiqu'il et une bonne femme, une vache
 lait, de beaux enfants, et sa suffisance de pommes de terre.]

[Note 136: _App. 61._]

[Note 137: Logan: Aujourd'hui les montagnards d'cosse sont obligs,
par la misre, d'migrer; les terres se changent partout en pturages;
les rgiments peuvent  peine s'y lever. Le piobrach peut sonner: les
guerriers n'y rpondront pas.]

[Note 138: Latifundia perdidere Italiam. (Pline.)--En cosse, les
lairds se sont appropri les terres de leurs clans; ils ont converti
leur suzerainet en proprit.--En Bretagne, au contraire, beaucoup de
fermiers qui tenaient la terre  titre de _domaine congable_, sont
devenus propritaires; les anciens propritaires ont t dpouills
comme seigneurs fodaux.]

[Note 139: Logan.]




LIVRE II

LES ALLEMANDS.




CHAPITRE PREMIER

Monde germanique. -- Invasion. -- Mrovingiens.


Derrire la vieille Europe celtique, ibrienne et romaine, dessine si
svrement dans ses pninsules et ses les, s'tendait un autre monde
tout autrement vaste et vague. Ce monde du Nord, germanique et slave,
mal dtermin par la nature, l'a t par les rvolutions politiques.
Nanmoins ce caractre d'indcision est toujours frappant dans la
Russie, la Pologne, l'Allemagne mme. La frontire de la langue, de la
population allemande, flotte vers nous dans la Lorraine, dans la
Belgique.  l'orient, la frontire slave de l'Allemagne a t sur
l'Elbe, puis sur l'Oder, et indcise comme l'Oder, ce fleuve
capricieux qui change si volontiers ses rivages. Par la Prusse, par la
Silsie, allemandes et slaves  la fois, l'Allemagne plonge vers la
Pologne, vers la Russie, c'est--dire vers l'infini barbare. Du ct
du Nord, la mer est  peine une barrire plus prcise; les sables de
la Pomranie continuent le fond de la Baltique; l gisent sous les
eaux, des villes, des villages, comme ceux que la mer engloutit en
Hollande. Ce dernier pays n'est qu'un champ de bataille pour les deux
lments.

Terre indcise, races flottantes. Telles du moins nous les reprsente
Tacite dans sa _Germania_. Des marais, des forts, plus ou moins
tendues, selon qu'elles s'claircissent et reculent devant l'homme,
puis s'paississant dans les lieux qu'il abandonne; habitations
disperses, cultures peu tendues, et transportes chaque anne sur
une terre nouvelle. Entre les forts, des _marches_, vastes
clairires, terres vagues et communes, passage des migrations, thtre
des premiers essais de la culture, o se groupent capricieusement
quelques cabanes. Leurs demeures, dit Tacite, ne sont pas
rapproches; ici, ils s'arrtent prs d'une source, l prs d'un
bouquet d'arbres. Limiter, dterminer la _marche_, c'est la grande
affaire des prud'hommes forestiers. Les limitations ne sont pas bien
prcises. Jusqu'o, disent-ils, le laboureur peut-il tendre la
culture dans la marche? aussi loin qu'il peut jeter son marteau. Le
marteau de Thor est le signe de la proprit, l'instrument de cette
conqute pacifique sur la nature.

Il ne faudrait pourtant pas infrer de cette culture mobile, de ces
mutations de demeures, que ces populations aient t nomades. Nous ne
remarquons pas en elles cet esprit d'aventures qui a promen les
Celtes antiques, les Tartares modernes,  travers l'Europe et l'Asie.

Les premires migrations germaniques sont gnralement rapportes 
des causes prcises. L'invasion de l'Ocan dcida les Cimbres  fuir
vers le Midi, entranant avec eux tant de peuples. La guerre et la
faim, le besoin d'une terre plus fertile, poussaient souvent les
tribus les unes sur les autres, comme on le voit dans Tacite. Mais
lorsqu'elles ont trouv un sol fertile et dfendu par la nature, elles
s'y sont tenues; tmoin les Frisons, qui, depuis tant de sicles,
restent fidles  la terre de leurs aeux, aussi bien qu' leurs
usages.

Les moeurs des premiers habitants de la Germanie n'taient pas autres,
ce semble, que celles de tant de nations barbares, de quelques vives
couleurs qu'il ait plu  Tacite de les parer: l'hospitalit, la
vengeance implacable, l'amour effrn du jeu et des boissons
fermentes, la culture abandonne aux femmes; tant d'autres traits,
attribus aux Germains comme leur tant propres, par des crivains qui
ne connaissaient gure d'autres barbares. Toutefois, il ne faudrait
pas les confondre avec les pasteurs tartares, ou les chasseurs de
l'Amrique. Les peuplades de la Germanie, plus rapproches de la vie
agricole, moins disperses et sur des espaces moins vastes, se
prsentent  nous avec des traits moins rudes; elles semblent moins
sauvages que barbares, moins froces que grossires.

 l'poque o Tacite prend la Germanie, les Cimbres et Teutons
(Ingvons, Istvons) plissent et s'effacent  l'occident; les Goths
et les Lombards commencent  poindre vers l'orient; l'avant-garde
saxonne, les Angli, sont  peine nomms; la confdration francique
n'est pas forme encore; c'est le rgne des Suves (Hermions)[140].
Quoique diverses religions locales aient pu exister chez plusieurs
tribus, tout porte  croire que le culte dominant tait celui des
lments, celui des arbres et des fontaines. Tous les ans, la desse
Hertha (_erd_, la terre) sortait, sur un char voil, du mystrieux
bocage o elle avait son sanctuaire, dans une le de l'Ocan du
Nord[141].

[Note 140: Tacite.]

[Note 141: _App. 62._]

Par-dessus ces races et ces religions, sur cette premire Allemagne,
ple, vague, indcise, monde enfant, encore engag dans l'adoration de
la nature, vint se poser une Allemagne nouvelle, comme nous avons vu
la Gaule druidique tablie dans la Gaule gallique par l'invasion des
Kymry. Les tribus suviques reurent une civilisation plus haute, un
mouvement plus hardi, plus hroque, par l'invasion des adorateurs
d'Odin, des Goths (Jutes, Gpides, Lombards, Burgondes) et des
Saxons[142]. Quoique le systme odinique ft loin sans doute d'avoir
encore les dveloppements qu'il prit plus tard, et surtout dans
l'Islande, il apportait ds lors les lments d'une vie plus noble,
d'une moralit plus profonde. Il promettait l'immortalit aux braves,
un paradis, un Walhalla, o ils pourraient tout le jour se tailler en
pices, et s'asseoir ensuite au banquet du soir. Sur la terre, il leur
parlait d'une ville sainte, d'une cit des Ases, Asgard, lieu de
bonheur et de saintet, patrie sacre d'o les races germaniques
avaient t chasses jadis, et qu'elles devaient chercher dans leurs
courses par le monde[143]. Cette croyance put exercer quelque
influence sur les migrations barbares; peut-tre la recherche de la
ville sainte n'y fut-elle pas trangre, comme une autre ville sainte
fut plus tard le but des croisades.

[Note 142: Ceux-ci avaient gard  la position astronomique des lieux;
de l les noms de: Wisigoths, Ostrogoths, Wessex, Sussex, Essex, etc.
Les Celtes, au contraire.]

[Note 143: Dans la Saga de Regnar Lodbrog, les Normands vont  la
recherche de Rome, dont on leur a vant les richesses et la gloire;
ils arrivent  Luna, la prennent pour Rome et la pillent. Dtromps,
ils rencontrent un vieillard qui marche avec des souliers de fer; il
leur dit qu'il va  Rome, mais que cette ville est si loin qu'il a
dj us une pareille paire de souliers, ce qui les dcourage.]

Entre les tribus odiniques, nous remarquons une diffrence
essentielle. Chez les Goths, Lombards et Burgondes, prvalait
l'autorit des chefs militaires qui les menaient au combat, celle des
Amali, des Balti[144]. L'esprit de la bande guerrire, du _comitatus_,
aperu dj par Tacite dans les premiers Germains, tait tout-puissant
chez ces peuples. Le rle de compagnon n'a rien dont on rougisse. Il
a ses rangs, ses degrs, le prince en dcide. Entre les compagnons,
c'est  qui sera le premier auprs du prince; entre les princes, c'est
 qui aura le plus de compagnons et les plus ardents. C'est la
dignit, c'est la puissance d'tre toujours entour d'une bande
d'lite; c'est un ornement dans la paix, un rempart dans la guerre.
Celui qui se distingue par le nombre et la bravoure des siens, devient
glorieux et renomm, non seulement dans sa patrie, mais encore dans
les cits voisines. On le recherche par des ambassades; on lui envoie
des prsents; souvent son nom seul fait le succs d'une guerre. Sur le
champ de bataille, il est honteux au prince d'tre surpass en
courage; il est honteux  la bande de ne pas galer le courage de son
prince.  jamais infme celui qui lui survit, qui revient sans lui du
combat. Le dfendre, le couvrir de son corps, rapporter  sa gloire ce
qu'on fait soi-mme de beau, voil leur premier serment. Les princes
combattent pour la victoire, les compagnons pour le prince. Si la cit
qui les vit natre languit dans l'oisivet d'une longue paix, ces
chefs de la jeunesse vont chercher la guerre chez quelque peuple
tranger; tant cette nation hait le repos! D'ailleurs, on s'illustre
plus facilement dans les hasards, et l'on a besoin du rgne de la
force et des armes pour entretenir de nombreux compagnons. C'est au
prince qu'ils demandent ce cheval de bataille, cette victorieuse et
sanglante frame. Sa table, abondante et grossire, voil la solde. La
guerre y fournit, et le pillage[145].

[Note 144: _App. 63._]

[Note 145: Tacite.]

Ce principe d'attachement  un chef, ce dvouement personnel, cette
religion de l'homme envers l'homme, qui plus tard devint le principe
de l'organisation fodale, ne parat pas de bonne heure chez l'autre
branche des tribus odiniques. Les Saxons semblent ignorer d'abord
cette hirarchie de la bande guerrire dont parle Tacite. Tous gaux
sous les dieux, sous les Ases, enfants des dieux, ils n'obissent 
leurs chefs qu'autant que ceux-ci parlent au nom du ciel. Le nom de
Saxons lui-mme est peut-tre identique  celui d'Ases[146]. Rpartis
en trois peuplades et douze tribus, ils repoussrent longtemps toute
autre division. Quand les Lombards envahirent l'Italie, la plupart des
Saxons refusrent de les suivre, ne voulant pas s'assujettir  la
division militaire des dizaines et centaines que leurs allis
admettaient. Ce ne fut que bien tard, quand les Saxons, presss entre
les Francs et les Slaves, se mirent  courir l'Ocan et se jetrent
sur l'Angleterre, que les chefs militaires prvalurent, et que la
division des _hundreds_ s'introduisit chez eux. Quelques-uns veulent
qu'elle n'ait commenc qu'avec Alfred.

[Note 146: _App. 64._]

Il semble que les populations saxonnes, une fois tablies au nord de
l'Allemagne, aient longtemps prfr la vie sdentaire. Les Goths ou
Jutes, au contraire, se livrrent aux migrations lointaines. Nous les
voyons dans la Scandinavie, dans le Danemark, et presque en mme temps
sur le Danube et sur la Baltique. Ces courses immenses ne purent avoir
lieu qu'autant que la population tout entire devint une bande, et que
le _comitatus_, le compagnonnage guerrier, s'y organisa sous des chefs
hrditaires. La pression que ces peuples exercrent sur toutes les
tribus germaniques, obligea celles-ci  se mettre en mouvement, soit
pour faire place aux nouveaux venus, soit pour les suivre dans leurs
courses. Les plus jeunes et les plus hardis prirent parti sous des
chefs, et commencrent une vie de guerres et d'aventures. Ceci est
encore un trait commun  tous les peuples barbares. Dans la Lusitanie,
dans la vieille Italie, les jeunes gens taient envoys aux montagnes.
L'exil d'une partie de la population tait consacr, rgularis chez
les tribus sabelliennes, sous le nom de _ver sacrum_[147]. Ces bannis,
ou bandits (_banditi_), lancs de la patrie dans le monde, et de la
loi dans la guerre (_outlaws_), ces loups (_wargr_), comme on les
appelait dans le Nord[148], forment la partie aventureuse et potique
de toutes les nations anciennes.

[Note 147: Voy. mon _Histoire romaine_, I.]

[Note 148: Jacob Grimm.]

La forme jeune et hroque sous laquelle la race germanique apparut
accidentellement au vieux monde latin, on l'a prise pour le gnie
invariable de cette race. Des historiens ont dit que les Germains
avaient import en ce monde l'esprit d'indpendance, le gnie de la
libre personnalit. Resterait pourtant  examiner si toutes les races,
dans des circonstances semblables, n'ont pas prsent les mmes
caractres. Derniers venus des barbares, les Germains n'auraient-ils
pas prt leur nom au gnie barbare de tous les ges? Ne pourrait-on
mme pas dire que leurs succs contre l'Empire tinrent  la facilit
avec laquelle ils s'agglomraient en grands corps militaires,  leur
attachement hrditaire pour les familles des chefs qui les
conduisaient; en un mot, au dvouement personnel, et  la
disciplinabilit, qui, dans tous les sicles, ont caractris
l'Allemagne, de sorte que ce qu'on a prsent comme prouvant
l'indomptable gnie, la forte individualit des guerriers germains,
marquerait au contraire l'esprit minemment social, docile, flexible
de la race germanique[149]?

[Note 149: _App. 65._]

Cette mle et juvnile allgresse de l'homme qui se sent fort et libre
dans un monde qu'il s'approprie en esprance, dans les forts dont il
ne sait pas les bornes, sur une mer qui le porte  des rivages
inconnus, cet lan du cheval indompt sur les steppes et les pampas,
elle est sans doute dans Alaric, quand il jure qu'une force inconnue
l'entrane aux portes de Rome; elle est dans le pirate danois qui
chevauche orgueilleusement l'Ocan; elle est sous la feuille o Robin
Hood aiguise sa bonne flche contre le shriff. Mais ne la
trouvez-vous pas tout autant dans le gurillas de Galice, le D. Luis
de Calderon, _l'ennemi de la loi_? Est-elle moindre dans ces joyeux
Gaulois qui suivirent Csar sous le signe de l'alouette, qui s'en
allaient en chantant prendre Rome, Delphes ou Jrusalem? Ce gnie de
la personnalit libre, de l'orgueil effrn du moi, n'est-il pas
minent dans la philosophie celtique, dans Plage, Abailard et
Descartes, tandis que le mysticisme et l'idalisme ont fait le
caractre presque invariable de la philosophie et de la thologie
allemandes[150]?

[Note 150: _App. 66._]

Du jour o, selon la belle formule germanique, le _wargus_ a jet la
poussire sur tous ses parents, et lanc l'herbe par-dessus son
paule, o s'appuyant sur son bton, il a saut la petite enceinte de
son champ, alors, qu'il laisse aller la plume au vent[151], qu'il
dlibre, comme Attila, s'il attaquera l'Empire d'Orient ou celui
d'Occident[152]:  lui l'espoir,  lui le monde!

[Note 151: Voy. les formules d'initiation du compagnonnage allemand
dans mon _Introduction  l'Histoire universelle_.]

[Note 152: Priscus.]

C'est de cet tat d'immense posie que sortit l'idal germanique, le
Sigurd scandinave, le _Siegfried_ ou le Dietrich von Bern de
l'Allemagne. Dans cette figure colossale est runi ce que la Grce a
divis, la force hroque et l'instinct voyageur, Achille et Ulysse:
_Siegfried parcourut bien des contres par la force de son bras_[153].
Mais ici l'homme rus, tant lou des Grecs, est maudit dans le perfide
Hagen, meurtrier de Siegfried, Hagen  _la face ple_ et qui n'a qu'un
oeil, dans le nain monstrueux qui a fouill les entrailles de la
terre, qui sait tout, et qui ne veut que le mal. La conqute du Nord,
c'est Sigurd; celle du Midi, c'est Dietrich von Bern (Thodoric de
Vrone?). La silencieuse ville de Ravenne garde,  ct du tombeau de
Dante, le tombeau de Thodoric, immense rotonde dont le dme d'une
seule pierre semble avoir t pos l par la main des gants. Voil
peut-tre le seul monument gothique qui reste au monde aujourd'hui.
Il n'a rien dans sa masse qui fasse penser  cette hardie et lgre
architecture qu'on appelle gothique, et qui n'exprime en effet que
l'lan mystique du christianisme au moyen ge. Il faudrait plutt le
comparer aux pesantes constructions plasgiques des tombeaux de
l'trurie et de l'Argolide[154].

[Note 153: Niebelungen, 87.--Il semble que, dans ses admirables
compositions, Cornlius ait eu sous les yeux les _Niebelungen_
allemands plus que l'_Edda_ et les _Sagas_ scandinaves.]

[Note 154: Voy. le _Voyage_ d'Edgar Quinet, 5e volume des _Oeuvres
compltes_, 1857.]

Les courses aventureuses des Germains  travers l'Empire, et leur vie
mercenaire  la solde des Romains, les armrent plus d'une fois les
uns contre les autres. Le Vandale Stilicon dfit  Florence ses
compatriotes dans la grande arme barbare de Rhodogast. Le Scythe
Atius dfit les Scythes dans les campagnes de Chlons; les Francs y
combattirent pour et contre Attila. Qui entrane les tribus
germaniques dans ces guerres parricides? C'est cette fatalit terrible
dont parlent l'_Edda_ et les _Niebelungen_. C'est l'or que Sigurd
enlve au dragon Fafnir, et qui doit le perdre lui-mme; cet or fatal
qui passe  ses meurtriers, pour les faire prir au banquet de l'avare
Attila.

L'or et la femme, voil l'objet des guerres, le but des courses
hroques. But hroque, comme l'effort; l'amour ici n'a rien
d'amollissant; la grce de la femme, c'est sa force, sa taille
colossale. leve par un homme, par un guerrier (admirable froideur du
sang germanique[155]!), la vierge manie les armes. Il faut, pour venir
 bout de Brunhild, que Siegfried ait lanc le javelot contre elle;
il faut que, dans la lutte amoureuse, elle ait de ses fortes mains
fait jaillir le sang des doigts du hros... La femme, dans la Germanie
primitive, tait encore courbe sur la terre qu'elle cultivait[156];
elle grandit dans la vie guerrire; elle devient la compagne des
dangers de l'homme, unie  son destin dans la vie, dans la mort (_sic
vivendum, sic pereundum._ Tacit.). Elle ne s'loigne pas du champ de
bataille, elle l'envisage, elle y prside, elle devient la fe des
combats, la walkyrie charmante et terrible, qui cueille, comme une
fleur, l'me du guerrier expirant. Elle le cherche sur la plaine
funbre, comme dith _au col de cygne_ cherchait Harold aprs la
bataille d'Hastings, ou cette courageuse Anglaise qui, pour retrouver
son jeune poux, retourna tous les morts de Waterloo.

[Note 155: _App. 67._]

[Note 156: _App. 68._]

       *       *       *       *       *

On sait l'occasion de la premire migration des barbares dans
l'Empire. Jusqu'en 375, il n'y avait eu que des incursions, des
invasions partielles.  cette poque les Goths, fatigus des courses
de la cavalerie hunnique qui rendait toute culture impossible,
obtinrent de passer le Danube, comme soldats de l'Empire, qu'ils
voulaient dfendre et cultiver. Convertis au christianisme, ils
taient dj un peu adoucis par le commerce des Romains. L'avidit des
agents impriaux les ayant jets dans la famine et le dsespoir, ils
ravagrent les provinces entre la mer Noire et l'Adriatique; mais
dans ces courses mme ils s'humanisrent encore, et par les
jouissances du luxe et par leur mlange avec les familles des vaincus.
Achets  tout prix par Thodose, ils lui gagnrent deux fois l'Empire
d'Occident. Les Francs avaient d'abord prvalu dans cet empire, comme
les Goths dans l'autre. Leurs chefs, Mellobaud sous Gratien, Arbogast
sous Valentinien II, puis sous le rhteur Eugne qu'il revtit de la
pourpre, furent effectivement empereurs[157].

[Note 157: _App. 69._]

Dans cet affaissement de l'empire d'Occident, qui se livrait lui-mme
aux barbares, les vieilles populations celtiques, les indignes de la
Gaule et de la Bretagne se relevrent et se donnrent des chefs.
Maxime, Espagnol comme Thodose, fut lev  l'Empire par les lgions
de Bretagne (an 383). Il passa  Saint-Malo avec une multitude
d'insulaires, et dfit les troupes de Gratien. Celui-ci et son Franc
Mellobaud furent mis  mort. Les auxiliaires Bretons furent tablis
dans notre Armorique sous leur conan ou chef Mriadec, ou plutt
Murdoch, qu'on dsigne comme premier comte de Bretagne[158]. L'Espagne
se soumit volontiers  l'Espagnol Maxime, et ce prince habile ne tarda
pas  enlever l'Italie au jeune Valentinien II, beau-frre de
Thodose. Ainsi une arme en partie bretonne, sous un empereur
espagnol, avait runi tout l'Occident.

[Note 158: _App. 70._]

C'est par les Germains que Thodose prvalut sur Maxime; son arme,
compose principalement de Goths, envahit l'Italie, tandis que le
Franc Arbogast oprait une diversion par la valle du Danube. Cet
Arbogast resta tout-puissant sous Valentinien II, s'en dfit et rgna
trois ans sous le nom du rhteur Eugne. C'est encore en grande partie
aux Goths que Thodose dut sa victoire sur cet usurpateur[159].

[Note 159: Ils eurent le poste d'honneur  la bataille.]

Sous Honorius, la rivalit du Goth Alaric et du Vandale Stilicon
ensanglanta dix ans l'Italie. Le Vandale, nomm par Thodose tuteur
d'Honorius, avait en ses mains l'empereur d'Occident. Le Goth, nomm
par l'empereur d'Orient, Arcadius, matre de la province d'Illyrie,
sollicitait en vain d'Honorius la permission de s'y tablir. Pendant
ce temps, la Bretagne, la Gaule et l'Espagne redevinrent indpendantes
sous le Breton Constantin. La rvolte d'un des gnraux de cet
empereur[160], et peut-tre la rivalit de l'Espagne et de la Gaule,
prparrent la ruine du nouvel empire gaulois. Elle fut consomme par
la rconciliation d'Honorius et des Goths. Ataulph, frre d'Alaric,
pousa Placidie, soeur d'Honorius, et son successeur, Wallia, tablit
ses bandes  Toulouse, comme milice fdre au service de l'Empire (an
411). Mais cet empire n'avait plus besoin de milice en Gaule; il
abandonnait de lui-mme cette province, comme il avait fait la
Bretagne, et se concentrait dans l'Italie pour y mourir.  mesure
qu'il se retirait, les Goths s'tendirent peu  peu, et dans l'espace
d'un demi-sicle ils occuprent toute l'Aquitaine et toute l'Espagne.

[Note 160: Grontius.]

Les dispositions de ces Goths ne furent rien moins qu'hostiles pour
la Gaule. Dans leur long voyage  travers l'Empire, il n'avaient pu
voir qu'avec tonnement et respect ce prodigieux ouvrage de la
civilisation romaine, faible et prs de crouler sans doute, mais
encore debout et dans sa splendeur. Aprs la premire brutalit de
l'invasion, ils s'taient mis, simples et dociles, sous la discipline
des vaincus. Leurs chefs n'avaient pas ambitionn de plus beau titre
que celui de restaurateur de l'Empire. On peut en juger par les
mmorables paroles d'Ataulph qui nous ont t conserves. Je me
souviens, dit un auteur du cinquime sicle, d'avoir entendu 
Bethlem le bienheureux Jrme raconter qu'il avait vu un certain
habitant de Narbonne, lev  de hautes fonctions sous l'empereur
Thodose, et d'ailleurs religieux, sage et grave, qui avait joui dans
sa ville natale de la familiarit d'Ataulph. Il rptait souvent que
le roi des Goths, homme de grand coeur et de grand esprit, avait
coutume de dire que son ambition la plus ardente avait d'abord t
d'anantir le nom romain et de faire de toute l'tendue des terres
romaines un nouvel empire appel Gothique, de sorte que, pour parler
vulgairement, tout ce qui tait Romanie devnt Gothie, et qu'Ataulph
jout le mme rle qu'autrefois Csar Auguste; mais qu'aprs s'tre
assur par exprience que les Goths taient incapables d'obissance
aux lois,  cause de leur barbarie indisciplinable, jugeant qu'il ne
fallait point toucher aux lois, sans lesquelles la rpublique cessait
d'tre rpublique, il avait pris le parti de chercher la gloire en
consacrant les forces des Goths  rtablir dans son intgrit, 
augmenter mme la puissance du nom romain, afin qu'au moins la
postrit le regardt comme le restaurateur de l'Empire, qu'il ne
pouvait transporter. Dans cette vue il s'abstenait de la guerre et
cherchait soigneusement la paix[161].

[Note 161: Paul Orose.]

Le cantonnement des Goths dans les provinces romaines ne fut pas un
fait nouveau et trange. Depuis longtemps les empereurs avaient  leur
solde des barbares, qui, sous le titre d'htes, logeaient chez le
Romain et mangeaient  sa table. L'tablissement des nouveaux venus
eut mme d'abord un immense avantage, ce fut d'achever la
dsorganisation de la tyrannie impriale. Les agents du fisc se
retirant peu  peu, le plus grand des maux de l'Empire cessa de
lui-mme. Les curiales, borns dsormais  l'administration locale des
municipalits, se trouvrent soulags de toutes les charges dont le
gouvernement central les accablait. Les barbares s'emparrent, il est
vrai, des deux tiers des terres[162] dans les cantons o ils
s'tablirent. Mais il y avait tant de terres incultes, que cette
cession dut gnralement tre peu onreuse aux Romains. Il semble que
les barbares aient conu des scrupules sur ces acquisitions violentes,
et qu'ils aient quelquefois ddommag les propritaires romains. Le
pote Paulin, rduit  la pauvret par suite de l'tablissement
d'Ataulph, et retir  Marseille, y reut un jour avec tonnement le
prix d'une de ses terres que lui envoyait le nouveau possesseur.

[Note 162: Les Hrules et les Lombards se contentrent du tiers.]

Les Burgundes, qui s'tablirent  l'ouest du Jura, vers la mme poque
que les Goths dans l'Aquitaine, avaient peut-tre encore plus de
douceur. Il parat que cette bonhomie, qui est l'un des caractres
actuels de la race germanique, se montra de bonne heure chez ce
peuple. Avant leur entre dans l'Empire, ils taient presque tous gens
de mtier, ouvriers en charpente ou en menuiserie. Ils gagnaient leur
vie  ce travail dans les intervalles de paix, et taient ainsi
trangers  ce double orgueil du guerrier et du propritaire oisif qui
nourrissait l'insolence des autres conqurants barbares...
Impatroniss sur les domaines des propritaires gaulois, ayant reu,
ou pris,  titre d'hospitalit, les deux tiers des terres et le tiers
des esclaves, ce qui probablement quivalait  la moiti de tout, ils
se faisaient scrupule de rien usurper au del. Ils ne regardaient
point le Romain comme leur colon, comme leur lite, selon l'expression
germanique, mais comme leur gal en droits dans l'enceinte de ce qui
lui restait. Ils prouvaient mme devant les riches snateurs, leurs
copropritaires, une sorte d'embarras de parvenu. Cantonns
militairement dans une grande maison, pouvant y jouer le rle de
matres, ils faisaient ce qu'ils voyaient faire aux clients romains de
leur noble hte, et se runissaient pour aller le saluer de grand
matin[163]. Le pote Sidonius nous a laiss le curieux tableau d'une
maison romaine occupe par les barbares. Il reprsente ceux-ci comme
incommodes et grossiers, mais point du tout mchants:  qui
demandes-tu un hymne pour la joyeuse Vnus?  celui qu'obsdent les
bandes  la longue chevelure,  celui qui endure le jargon germanique,
qui grimace un triste sourire aux chants du Burgunde repu; il chante,
lui, et graisse ses cheveux d'un beurre rance... Homme heureux! tu ne
vois pas avant le jour cette arme de gants qui viennent vous saluer,
comme leur grand-pre ou leur pre nourricier. La cuisine d'Alcinos
ne pourrait y suffire. Mais c'est assez de quelques vers,
taisons-nous. Si on allait y voir une satire...?

[Note 163: Aug. Thierry.]

Les Germains, tablis dans l'Empire du consentement de l'empereur, ne
restrent pas tranquilles dans la possession des terres qu'ils avaient
occupes. Ces mmes Huns, qui autrefois avaient forc les Goths de
passer le Danube, entranrent les autres Germains demeurs en
Germanie, et tous ensemble ils passrent le Rhin. Voil le monde
barbare dchir sous ses deux formes. La bande, dj tablie sur le
sol de la Gaule, et de plus en plus gagne  la civilisation
romaine[164], l'adopte, l'imite et la dfend. La tribu, forme
primitive et antique, reste plus prs du gnie de l'Asie, suit par
troupeaux la cavalerie asiatique, et vient demander une part dans
l'Empire  ses enfants qui l'ont oublie.

[Note 164: _App. 71._]

C'est une particularit remarquable dans notre histoire que les deux
grandes invasions de l'Asie en Europe, celle des Huns au cinquime
sicle, et celle des Sarrasins au huitime, aient t repousses en
France. Les Goths eurent la part principale  la premire victoire,
les Francs  la seconde.

Malheureusement il est rest une grande obscurit sur ces deux
vnements. Le chef de l'invasion hunnique, le fameux Attila, apparat
dans les traditions moins comme un personnage historique que comme un
mythe vague et terrible, symbole et souvenir d'une destruction
immense. Son vrai nom oriental, Etzel[165], signifie une chose
puissante et vaste, une montagne, un fleuve, particulirement le
Volga, ce fleuve immense qui spare l'Asie de l'Europe. Tel aussi
parat Attila dans les _Niebelungen_, puissant, formidable, mais
indcis et vague; rien d'humain, indiffrent, immoral comme la nature,
avide comme les lments[166], absorbant comme l'eau ou le feu.

[Note 165: _App. 72._]

[Note 166: _App. 73._]

On douterait qu'il et exist comme homme, si tous les auteurs du
cinquime sicle ne s'accordaient l-dessus, si Priscus ne nous disait
avec terreur qu'il l'a vu en face, et ne nous dcrivait la table
d'Attila. Et dans l'histoire aussi elle est terrible cette table,
quoiqu'on n'y trouve pas, comme dans les _Niebelungen_, les
funrailles de toute une race. Mais c'est un grand spectacle d'y voir
 la dernire place, aprs les chefs des dernires peuplades barbares,
siger les tristes ambassadeurs des empereurs d'Orient et d'Occident.
Pendant que les mimes et les farceurs excitent la joie et le rire des
guerriers barbares, lui, srieux et grave, ramass dans sa taille
courte et forte, le nez cras, le front large et perc de deux trous
ardents[167], roule de sombres penses, tandis qu'il passe la main
dans les cheveux de son jeune fils... Ils sont l ces Grecs qui
viennent, jusqu'au gte du lion, lui dresser des embches; il le sait,
mais il lui suffit de renvoyer  l'empereur la bourse avec laquelle on
a cru acheter sa mort, et de lui adresser ces paroles accablantes:
Attila et Thodose sont fils de pres trs nobles. Mais Thodose, en
payant tribut, est dchu de sa noblesse; il est devenu l'esclave
d'Attila; il n'est pas juste qu'il dresse des embches  son matre,
comme un esclave mchant.

[Note 167: _App. 74._]

Il ne daignait pas autrement se venger, sauf quelques milliers d'onces
d'or qu'il exigeait de plus. S'il y avait retard dans le payement du
tribut, il lui suffisait de faire dire  l'empereur par un de ses
esclaves: Attila, ton matre et le mien, va te venir voir; il
t'ordonne de lui prparer un palais dans Rome.

Du reste, qu'y et-il gagn, ce Tartare,  conqurir l'Empire? Il et
touff dans ces cits mures, dans ces palais de marbre. Il aimait
bien mieux son village de bois, tout peint et tapiss, aux mille
kiosques, aux cent couleurs, et tout autour la verte prairie du
Danube. C'est de l qu'il partait tous les ans avec son immense
cavalerie, avec les bandes germaniques qui le suivaient bon gr, mal
gr. Ennemi de l'Allemagne, il se servait de l'Allemagne; son alli,
c'tait l'ennemi des Allemands, le Vende Gensric, tabli en Afrique.
Les Vendes, ayant tourn de la Germanie par l'Espagne, avaient chang
la Baltique pour la Mditerrane; ils infestaient le midi de l'Empire,
pendant qu'Attila en dsolait le nord. La haine du Vende Stilicon
contre le Goth Alaric reparat dans celle de Gensric contre les Goths
de Toulouse; il avait demand, puis mutil cruellement la fille de
leur roi. Il appela contre eux Attila dans la Gaule. Selon l'historien
contemporain Idace (historien peu grave, il est vrai), Attila et t
appel aussi par son compatriote Atius[168], gnral de l'empire
d'Occident, qui voulait dtruire les Goths par les Huns, et les Huns
par les Goths. Le passage d'Attila fut marqu par la ruine de Metz et
d'une foule de villes. La multitude des lgendes qui se rapportent 
cette poque peut faire juger de l'impression que ce terrible
vnement laissa dans la mmoire des peuples[169]. Troyes dut son
salut aux mrites de saint Loup. Dieu tira saint Servat de ce monde
pour lui pargner la douleur de voir la ruine de Tongres. Paris fut
sauv par les prires de sainte Genevive[170]. L'vque Anianus
dfendit courageusement Orlans. Pendant que le blier battait les
murs, le saint vque, en prire, demandait si l'on ne voyait rien
venir. Deux fois on lui dit que rien n'apparaissait;  la troisime,
on lui annona qu'on distinguait un faible nuage  l'horizon:
c'taient les Goths et les Romains qui accouraient au secours.

[Note 168: _App. 75._]

[Note 169: L'invasion d'Attila en Italie n'y avait pas laiss une
impression moins profonde. Dans une bataille qu'il livra aux Romains,
aux portes mme de Rome, tout, disait-on, avait pri des deux cts.
Mais les mes des morts se relevrent et combattirent avec une
infatigable fureur trois jours et trois nuits.]

[Note 170: Attila, dans sa retraite, massacre, selon la lgende, les
onze mille vierges de Cologne.]

Idace assure gravement qu'Attila tua prs d'Orlans deux cent mille
Goths, avec leur roi Thodoric. Thorismond, fils de Thodoric, voulait
le venger; mais le _prudent_ Atius, qui craignait galement le
triomphe des deux partis, va trouver la nuit Attila, et lui dit: Vous
n'avez dtruit que la moindre partie des Goths; demain il en viendra
une si grande multitude que vous aurez peine  chapper. Attila
reconnaissant lui donne dix mille pices d'or. Puis Atius va trouver
le Goth Thorismond, et lui en dit autant; il lui fait craindre
d'ailleurs que, s'il ne se hte de revenir  Toulouse, son frre
n'usurpe le trne. Thorismond, pour un aussi bon avis, lui donne aussi
dix mille _solidi_. Les deux armes s'loignent rapidement l'une de
l'autre.

Le Goth Jornands, qui crit un sicle aprs, ne manque pas d'ajouter
aux fables d'Idace; mais chez lui toute la gloire est pour les Goths.
Dans son rcit, ce n'est pas Atius, mais Attila qui emploie la
perfidie. Le roi des Huns n'en veut qu'au roi des Goths, Thodoric. Il
emmne dans la Gaule toute la barbarie du Nord et de l'Orient. C'est
une pouvantable bataille de tout le monde asiatique, romain,
germanique. Il y reste prs de trois cent mille morts. Attila, menac
de se voir forc dans son camp, lve un immense bcher form de
selles de chevaux, s'y place la torche  la main, tout prt  y mettre
le feu.

Il y a une chose terrible dans ce rcit, et qu'on ne peut gure
rvoquer en doute: des deux cts, c'taient pour la plupart des
frres, Francs contre Francs, Ostrogoths contre Wisigoths[171]. Aprs
une si longue sparation, ces tribus se retrouvaient pour se combattre
et pour s'gorger. C'est ce que les chants germaniques ont exprim
d'une manire bien touchante dans les _Niebelungen_, quand le bon
markgraf Rdiger attaque, pour obir  l'pouse d'Attila, les
Burgundes qu'il aime, quand il verse de grosses larmes, et qu'en
combattant Hagen il lui prte son bouclier[172]. Plus pathtique
encore est le chant d'Hildebrand et Hadubrand: le pre et le fils,
spars depuis bien des annes, se rencontrent au bout du monde; mais
le fils ne reconnat point le pre, et celui-ci se voit dans la
ncessit de prir ou de tuer son fils[173].

[Note 171: Du ct des Romains taient les Wisigoths et leur roi
Thodoric; du ct des Huns, les Ostrogoths et les Gpides. Un
Ostrogoth tua Thodoric.]

[Note 172:

  Je te donnerais volontiers mon bouclier,
  Si j'osais te l'offrir devant Chriemhild...
  N'importe! prends-le, Hagen, et porte-le  ton bras.
  Ah! puisses-tu le porter jusque chez vous, jusqu' la terre des Burgundes.]

[Note 173: _App. 76._]

Attila s'loignait, et l'Empire ne pouvait profiter de sa retraite. 
qui devait rester la Gaule? Aux Goths et aux Burgundes, ce semble. Ces
peuples ne pouvaient manquer d'envahir les contres centrales, qui,
telles que l'Auvergne, s'obstinaient  rester romaines. Mais les Goths
eux-mmes n'taient-ils pas romains? Leurs rois choisissaient leurs
ministres parmi les vaincus. Thodoric II employait la plume du plus
habile homme des Gaules et se flicitait qu'on admirt l'lgance des
lettres crites en son nom. Le grand Thodoric, fils adoptif de
l'empereur Znon et roi des Ostrogoths tablis en Italie, eut pour
ministre le dclamateur Cassiodore. Sa fille, la savante Amalasonte,
parlait indiffremment le latin et le grec, et son cousin Thodat, qui
la fit prir, affectait le langage d'un philosophe.

Les Goths n'avaient que trop bien russi  restaurer l'Empire.
L'administration impriale avait reparu, et avec elle tous les abus
qu'elle entranait. L'esclavage avait t maintenu svrement dans
l'intrt des propritaires romains. Imbus des ides byzantines dans
leur long sjour en Orient, les Goths en avaient rapport l'arianisme
grec, cette doctrine qui rduisait le christianisme  une sorte de
philosophie, et qui soumettait l'glise  l'tat. Dtests du clerg
des Gaules, ils le souponnaient, non sans raison[174], d'appeler les
Francs, les barbares du Nord. Les Burgundes, moins intolrants que les
Goths, partageaient les mmes craintes. Ces dfiances rendaient le
gouvernement chaque jour plus dur et plus tyrannique. On sait que la
loi gothique a tir des procdures impriales le premier modle de
l'inquisition.

[Note 174: _App. 77._]

La domination des Francs tait d'autant plus dsire que personne
peut-tre ne se rendait compte de ce qu'ils taient[175]. Ce n'tait
pas un peuple, mais une fdration, plus ou moins nombreuse, selon
qu'elle tait puissante; elle dut l'tre au temps de Mellobaud et
d'Arbogast,  la fin du quatrime sicle. Alors les Francs avaient
certainement des terres considrables dans l'Empire. Des Germains de
toute race composaient sous le nom de Francs les meilleurs corps des
armes impriales et la garde mme de l'empereur[176]. Cette
population flottante, entre la Germanie et l'Empire, se dclara
gnralement contre les autres barbares qui venaient derrire elle
envahir la Gaule. Ils s'opposrent en vain  la grande invasion des
Bourguignons, Suves et Vandales, en 406; beaucoup d'entre eux
combattirent Attila. Plus tard, nous les verrons, sous Clovis, battre
les Allemands, prs de Cologne, et leur fermer le passage du Rhin.
Paens encore, et sans doute indiffrents dans la vie indcise qu'ils
menaient sur la frontire, ils devaient accepter facilement la
religion du clerg des Gaules. Tous les autres barbares  cette poque
taient ariens. Tous appartenaient  une race,  une nationalit
distincte. Les Francs seuls, population mixte, semblaient tre rests
flottants sur la frontire, prts  toute ide,  toute influence, 
toute religion. Eux seuls reurent le christianisme par l'glise
latine. Placs au nord de la France, au coin nord-ouest de l'Europe,
les Francs tinrent ferme et contre les Saxons paens, derniers venus
de la Germanie, et contre les Wisigoths ariens, enfin contre les
Sarrasins, tous galement ennemis de la divinit de Jsus-Christ. Ce
n'est pas sans raison que nos rois ont port le nom de fils ans de
l'glise.

[Note 175: _App. 78._]

[Note 176: _App. 79._]

L'glise fit la fortune des Francs. L'tablissement des Bourguignons,
la grandeur des Goths, matres de l'Aquitaine et de l'Espagne, la
formation des confdrations armoriques, celle d'un _royaume Romain_ 
Soissons sous le gnral gidius, semblaient devoir resserrer les
Francs dans la fort Carbonaria, entre Tournai et le Rhin[177]. Ils
s'associrent les Armoriques, du moins ceux qui occupaient
l'embouchure de la Somme et de la Seine. Ils s'associrent les soldats
de l'Empire, rests sans chef aprs la mort d'gidius[178]. Mais
jamais leurs faibles bandes n'auraient dtruit les Goths, humili les
Bourguignons, repouss les Allemands, si partout ils n'eussent trouv
dans le clerg un ardent auxiliaire, qui les guida, claira leur
marche, leur gagna d'avance les populations.

[Note 177: Dans le long sjour qu'ils firent en Belgique, ils durent
ncessairement se mler aux indignes, et n'arrivrent sans doute en
Gaule que lorsqu'ils taient devenus en partie Belges.]

[Note 178: Ainsi les Francs s'associent contre les ariens tous les
catholiques de la Gaule.]

Voyons d'abord en quels termes modestes Grgoire de Tours parle des
premiers pas des Francs dans la Gaule. On rapporte qu'alors
Chlogion, homme puissant et distingu dans son pays, fut roi des
Francs; il habitait Dispargum, sur la frontire du pays de Tongres.
Les Romains occupaient aussi ces pays, c'est--dire vers le midi
jusqu' la Loire. Au del de la Loire, le pays tait aux Goths. Les
Burgundes, attachs aussi  la secte des ariens, habitaient au del du
Rhne, qui coule auprs de la ville de Lyon. Chlogion, ayant envoy
des espions dans la ville de Cambrai, et fait examiner tout le pays,
dfit les Romains et s'empara de cette ville. Aprs y tre demeur
quelque temps, il conquit le pays jusqu' la Somme. Quelques-uns
prtendent que le roi Mrove, qui eut pour fils Childric, tait n
de sa race[179].

[Note 179: Grgoire de Tours.]

Il est probable que plusieurs des chefs des Francs, par exemple ce
Childric, qu'on nous prsente comme fils de Mrove, pre de Clovis,
avaient eu des titres romains, comme au sicle prcdent Mellobaud et
Arbogast. Nous voyons en effet gidius, un gnral romain, un partisan
de l'empereur Majorien, un ennemi des Goths et de leur crature
l'empereur arverne Avitus, succder au chef des Francs, Childric,
momentanment chass par les siens. Ce n'est pas sans doute en qualit
de chef hrditaire et national[180], c'est comme matre de la milice
impriale qu'gidius remplace Childric. Ce dernier, accus d'avoir
viol des vierges libres, s'est retir chez les Thuringiens, dont il
enlve la reine; il retourne parmi les Francs aprs la mort
d'gidius, et son fils Clovis, qui lui succde, prvaut aussi sur le
patrice Syagrius, fils d'gidius. Syagrius, vaincu  Soissons, se
rfugie chez les Goths, qui le livrent  Clovis (an 486). Celui-ci est
revtu plus tard des insignes du consulat par l'empereur de
Constantinople, Anastase.

[Note 180: _App. 80._]

Clovis ne commandait encore qu' la petite tribu des Francs de
Tournai, lorsque plusieurs bandes suviques dsignes sous le nom
d'_All-men_ (tous hommes ou tout  fait hommes) menacrent de passer
le Rhin. Les Francs prirent les armes, comme  l'ordinaire, pour
fermer le passage aux nouveaux venus. En pareil cas, toutes les tribus
s'unissaient sous le chef le plus brave[181]. Clovis eut ainsi
l'honneur de la victoire commune. Il embrassa en cette occasion le
culte de la Gaule romaine. C'tait celui de sa femme Clotilde, nice
du roi des Bourguignons. Il avait fait voeu, disait-il, pendant la
bataille, d'adorer le Dieu de Clotilde, s'il tait vainqueur; trois
mille de ses guerriers l'imitrent[182]. Ce fut une grande joie dans
le clerg des Gaules, qui plaa ds lors dans les Francs l'espoir de
sa dlivrance. Saint Avitus, vque de Vienne, et sujet des
Bourguignons ariens, n'hsitait pas  lui crire: Quand tu combats,
c'est  nous qu'est la victoire. Ce mot fut comment loquemment par
saint Remi au baptme de Clovis: Sicambre, baisse docilement la tte;
brle ce que tu as ador, et adore ce que tu as brl. Ainsi l'glise
prenait solennellement possession des barbares.

[Note 181: _App. 81._]

[Note 182: _App. 82._]

Cette union de Clovis avec le clerg des Gaules semblait devoir tre
fatale aux Bourguignons. Il avait dj essay de profiter d'une guerre
entre leurs rois, Godegisile et Gondebaud. Il avait pour prtexte
contre celui-ci et son arianisme et la mort du pre de Clotilde, que
Gondebaud avait tu; nul doute qu'il ne ft appel par les vques.
Gondebaud s'humilia. Il amusa les vques par la promesse de se faire
catholique. Il leur confia ses enfants  lever. Il accorda aux
Romains une loi plus douce qu'aucun peuple barbare n'en avait encore
accord aux vaincus. Enfin il se soumit  payer un tribut  Clovis.

Alaric II, roi des Wisigoths, partageant les mmes craintes, voulut
gagner Clovis, et le vit dans une le de la Loire. Celui-ci lui donna
de bonnes paroles, mais immdiatement aprs il convoque ses Francs.
Il me dplat, dit-il, que ces ariens possdent la meilleure partie
des Gaules; allons sur eux avec l'aide de Dieu, et chassons-les;
soumettons leur terre  notre pouvoir. Nous ferons bien, car elle est
trs bonne (an 507).

Loin de rencontrer aucun obstacle, il sembla qu'il ft conduit par une
main mystrieuse. Une biche lui indiqua un gu dans la Vienne. Une
colonne de feu s'leva, pour le guider la nuit, sur la cathdrale de
Poitiers. Il envoya consulter les sorts  Saint-Martin de Tours, et
ils lui furent favorables. De son ct, il ne mconnut pas d'o lui
venait le secours. Il dfendit de piller autour de Poitiers. Prs de
Tours, il avait frapp de son pe un soldat qui enlevait du foin sur
le territoire de cette ville, consacre par le tombeau de saint
Martin. O est, dit-il, l'espoir de la victoire, si nous offensons
saint Martin? Aprs sa victoire sur Syagrius, un guerrier refusa au
roi un vase sacr qu'il demandait dans son partage pour le remettre 
saint Remi,  l'glise duquel il appartenait. Peu aprs, Clovis,
passant ses bandes en revue, arrache au soldat sa francisque, et
pendant qu'il la ramasse, lui fend la tte de sa hache: Souviens-toi
du vase de Soissons. Un si zl dfenseur des biens de l'glise
devait trouver en elle de puissants secours pour la victoire. Il
vainquit en effet Alaric  Vougl, prs de Poitiers, s'avana jusqu'en
Languedoc, et aurait t plus loin si le grand Thodoric, roi des
Ostrogoths d'Italie, et beau-pre d'Alaric II, n'et couvert la
Provence et l'Espagne par une arme, et sauv ce qui restait au fils
enfant de ce prince qui, par sa mre, se trouvait son petit-fils.

L'invasion des Francs, si ardemment souhaite par les chefs de la
population gallo-romaine, je veux dire par les vques, ne put
qu'ajouter pour le moment  la dsorganisation. Nous avons bien peu de
renseignements historiques sur les rsultats immdiats d'une
rvolution si varie, si complexe. Nulle part ces rsultats n'ont t
mieux analyss que dans le cours de M. Guizot.

L'invasion, ou, pour mieux dire, les invasions, taient des
vnements essentiellement partiels, locaux, momentans. Une bande
arrivait, en gnral trs peu nombreuse; les plus puissantes, celles
qui ont fond des royaumes, la bande de Clovis, par exemple,
n'taient gure que de cinq  six mille hommes; la nation entire des
Bourguignons ne dpassait pas soixante mille hommes. Elle parcourait
rapidement un territoire troit, ravageait un district, attaquait une
ville, et tantt se retirait emmenant son butin, tantt s'tablissait
quelque part, soigneuse de ne pas trop se disperser. Nous savons avec
quelle facilit, quelle promptitude, de pareils vnements
s'accomplissent et disparaissent. Des maisons sont brles, des champs
dvasts, des rcoltes enleves, des hommes tus ou emmens captifs:
tout ce mal fait, au bout de quelques jours les flots se referment, le
sillon s'efface, les souffrances individuelles sont oublies, la
socit rentre, en apparence du moins, dans son ancien tat. Ainsi se
passaient les choses en Gaule au cinquime sicle.

Mais nous savons aussi que la socit humaine, cette socit qu'on
appelle un peuple, n'est pas une simple juxtaposition d'existences
isoles et passagres: si elle n'tait rien de plus, les invasions des
barbares n'auraient pas produit l'impression que peignent les
documents de l'poque. Pendant longtemps, le nombre des lieux et des
hommes qui en souffraient fut bien infrieur au nombre de ceux qui
leur chappaient. Mais la vie sociale de chaque homme n'est point
concentre dans l'espace matriel qui en est le thtre et dans le
moment qui s'ensuit; elle se rpand dans toutes les relations qu'il a
contractes sur les diffrents points du territoire; et non seulement
dans celles qu'il a contractes, mais aussi dans celles qu'il peut
contracter ou seulement concevoir; elle embrasse non seulement le
prsent, mais l'avenir; l'homme vit sur mille points o il n'habite
pas, dans mille moments qui ne sont pas encore; et si ce dveloppement
de sa vie lui est retranch, s'il est forc de s'enfermer dans les
troites limites de son existence matrielle et actuelle, de s'isoler
dans l'espace et le temps, la vie sociale est mutile, elle n'est
plus.

C'tait l l'effet des invasions, de ces apparitions des bandes
barbares, courtes, il est vrai, et bornes, mais sans cesse
renaissantes, partout possibles, toujours imminentes. Elles
dtruisaient: 1 toute correspondance rgulire, habituelle, facile
entre les diverses parties du territoire; 2 toute scurit, toute
perspective d'avenir; elles brisaient les liens qui unissent entre eux
les habitants d'un mme pays, les moments d'une mme vie; elles
isolaient les hommes, et pour chaque homme, les journes. En beaucoup
de lieux, pendant beaucoup d'annes, l'aspect du pays put rester le
mme, mais l'organisation sociale tait attaque, les membres ne
tenaient plus les uns aux autres, les muscles ne jouaient plus, le
sang ne circulait plus librement ni srement dans les veines; le mal
clatait tantt sur un point, tantt sur l'autre: une ville tait
pille, un chemin rendu impraticable, un pont rompu; telle ou telle
communication cessait, la culture des terres devenait impossible dans
tel ou tel district: en un mot l'harmonie organique, l'activit
gnrale du corps social taient chaque jour entraves, troubles;
chaque jour la dissolution et la paralysie faisaient quelque nouveau
progrs.

Tous ces liens par lesquels Rome tait parvenue, aprs tant
d'efforts,  unir entre elles les diverses parties du monde, ce grand
systme d'administration, d'impts, de recrutement, de travaux
publics, de routes, ne put se maintenir. Il n'en resta que ce qui
pouvait subsister isolment, localement, c'est--dire les dbris du
rgime municipal. Les habitants se renfermrent dans les villes; l
ils continurent  se rgir  peu prs comme ils l'avaient fait jadis,
avec les mmes droits, par les mmes institutions. Mille circonstances
prouvent cette concentration de la socit dans les cits; en voici
une qu'on a peu remarque. Sous l'administration romaine, ce sont les
gouverneurs de province, les consulaires, les correcteurs, les
prsidents, qui occupent la scne, et reviennent sans cesse dans les
lois et l'histoire; dans le sixime sicle, leur nom devient beaucoup
plus rare: on voit bien encore des ducs, des comtes, auxquels est
confi le gouvernement des provinces; les rois barbares s'efforcent
d'hriter de l'administration romaine, de garder les mmes employs,
de faire couler leur pouvoir dans les mmes canaux; mais ils n'y
russissent que fort incompltement, avec grand dsordre; leurs ducs
sont plutt des chefs militaires que des administrateurs; videmment
les gouverneurs de province n'ont plus la mme importance, ne jouent
plus le mme rle; ce sont les gouverneurs de ville qui remplissent
l'histoire; la plupart de ces comtes de Chilpric, de Gontran, de
Thodebert, dont Grgoire de Tours raconte les exactions, sont des
comtes de ville, tablis dans l'intrieur de leurs murs,  ct de
leur vque. Il y aurait de l'exagration  dire que la province a
disparu, mais elle est dsorganise, sans consistance, presque sans
ralit. La ville, l'lment primitif du monde romain, survit presque
seule  sa ruine.

C'est qu'une organisation nouvelle allait peu  peu se former, dont la
ville ne serait plus l'unique lment, o la campagne, compte pour
rien dans les temps anciens, prendrait place  son tour. Il fallait
des sicles pour fonder cet ordre nouveau. Toutefois, ds l'ge de
Clovis deux choses furent accomplies, qui le prparaient de loin.

D'une part, l'unit de l'arme barbare fut assure: Clovis fit prir
tous les petits rois des Francs par une suite de perfidies[183].
L'glise, proccupe de l'ide d'unit, applaudit  leur mort. Tout
lui russissait, dit Grgoire de Tours, parce qu'il marchait le coeur
droit devant Dieu[184]. C'est ainsi que saint Avitus, vque de
Vienne, avait flicit Gondebaud de la mort de son frre, qui
terminait la guerre civile de Bourgogne. Celle des chefs francs,
wisigoths et romains, runit sous une mme main toute la Gaule
occidentale, de la Batavie  la Narbonnaise.

[Note 183: _App. 83._]

[Note 184: Prosternebat enim quotidie Deus hostes ejus sub manu
ipsius, et augebat regnum ejus, eo quod ambularet recto corde coram
eo, et faceret qu placita erant in oculis ejus.--Ces paroles
sanguinaires tonnent dans la bouche d'un historien qui montre partout
ailleurs beaucoup de douceur et d'humanit.]

D'autre part, Clovis reconnut dans l'glise le droit le plus illimit
d'asile et de protection.  une poque o la loi ne protgeait plus,
c'tait beaucoup de reconnatre le pouvoir d'un ordre qui prenait en
main la tutelle et la garantie des vaincus. Les esclaves mmes ne
pouvaient tre enlevs des glises o ils se rfugiaient. Les maisons
des prtres devaient couvrir et protger, comme les temples, _ceux qui
paratraient vivre avec eux_[185]. Il suffisait qu'un vque rclamt
avec serment un captif, pour qu'il lui ft aussitt rendu.

[Note 185: Lettre crite par Clovis  un vque,  l'occasion de sa
guerre contre les Goths.]

Sans doute, il tait plus facile au chef des barbares d'accorder ces
privilges  l'glise que de les faire respecter. L'aventure d'Attale,
enlev comme esclave si loin de son pays, puis dlivr comme par
miracle[186], nous apprend combien la protection ecclsiastique tait
insuffisante. C'tait du moins quelque chose qu'elle ft reconnue en
droit. Les biens immenses que Clovis assura aux glises,
particulirement  celle de Reims, dont l'vque tait, dit-on, son
principal conseiller, durent tendre infiniment cette salutaire
influence de l'glise. Quelque bien qu'on mt dans les mains
ecclsiastiques, c'tait toujours cela de soustrait  la violence, 
la brutalit,  la barbarie.

[Note 186: Grgoire de Tours.]

       *       *       *       *       *

 la mort de Clovis (an 511), ses quatre fils se trouvrent tous rois,
selon l'usage des barbares. Chacun d'eux resta  la tte d'une des
ligues militaires que les campements des Francs avaient formes sur la
Gaule. Theuderic rsidait  Metz; ses guerriers furent tablis dans la
France orientale ou Ostrasie, et dans l'Auvergne. Clotaire rsida 
Soissons, Childebert  Paris, Clodomir  Orlans. Ces trois frres se
partagrent en outre les cits de l'Aquitaine.

Dans la ralit, ce ne fut pas la terre que l'on partagea, mais
l'arme. Ce genre de partage ne pouvait tre que fort ingal. Les
guerriers barbares durent passer souvent d'un chef  un autre, et
suivre en grand nombre celui dont le courage et l'habilet leur
promettaient plus de butin. Ainsi lorsque Theudebert, petit-fils de
Clovis, envahit l'Italie  la tte de cent mille hommes, il est
probable que presque tous les Francs l'avaient suivi, et que bien
d'autres barbares s'taient mls  eux.

La rapide conqute de Clovis, dont on connaissait mal les causes,
jetait tant d'clat sur les Francs, que la plupart des tribus barbares
avaient voulu s'attacher  eux, comme autrefois celles qui suivirent
Attila. Les races les plus ennemies de l'Allemagne, les Germains du
Midi et ceux du Nord, les Suves et les Saxons, se fdrrent avec les
Francs; les Bavarois en firent autant. Les Thuringiens, au milieu de
ces nations, rsistrent, et furent accabls[187]. Les Bourguignons
de la Gaule semblaient alors plus en tat de rsister qu'au temps de
Clovis; leur nouveau roi, saint Sigismond, lve de saint Avitus,
tait orthodoxe et aim de son clerg. Le prtexte d'arianisme
n'existait plus. Les fils de Clovis se souvinrent que, quarante ans
auparavant, le pre de Sigismond avait fait prir celui de Clotilde,
leur mre. Clodomir et Clotaire le dfirent et le jetrent dans un
puits que l'on combla de pierres. Mais la victoire de Clodomir fut
pour sa famille une cause de ruine; tu lui-mme dans la bataille, il
laissa ses enfants sans dfense.

[Note 187: Grgoire de Tours.--Dans la Hesse et la Franconie, ils
avaient cartel ou cras sous les roues de leurs chariots plus de
deux cents jeunes filles, et en avaient ensuite distribu les membres
 leurs chiens et  leurs oiseaux de chasse. Voy. le discours de
Theuderic aux siens.]

Tandis que la reine Clotilde habitait Paris, Childebert, voyant que
sa mre avait port toute son affection sur les fils de Clodomir,
conut de l'envie, et, craignant que, par la faveur de la reine, ils
n'eussent part au royaume, il envoya secrtement vers son frre le roi
Clotaire, et lui fit dire: Notre mre garde avec elle les fils de
notre frre et veut leur donner le royaume; il faut que tu viennes
promptement  Paris, et que, runis tous deux en conseil, nous
dterminions ce que nous devons faire d'eux, savoir, si on leur
coupera les cheveux, comme au reste du peuple, ou si, les ayant tus,
nous partagerons galement entre nous le royaume de notre frre. Fort
rjoui de ces paroles, Clotaire vint  Paris. Childebert avait dj
rpandu dans le peuple que les deux rois taient d'accord pour lever
ces enfants au trne. Ils envoyrent donc, au nom de tous deux,  la
reine, qui demeurait dans la mme ville, et lui dirent: Envoie-nous
les enfants, que nous les levions au trne. Elle, remplie de joie,
et ne sachant pas leur artifice, aprs avoir fait boire et manger les
enfants, les envoya en disant: Je croirai n'avoir pas perdu mon fils,
si je vous vois succder  son royaume. Les enfants allrent, mais
ils furent pris aussitt et spars de leurs serviteurs et de leurs
nourriciers; et on les enferma  part, d'un ct les serviteurs, et de
l'autre les enfants. Alors Childebert et Clotaire envoyrent  la
reine Arcadius, portant des ciseaux et une pe nue. Quand il fut
arriv prs de la reine, il les lui montra, disant: Tes fils, nos
seigneurs,  trs glorieuse reine! attendent que tu leur fasses savoir
ta volont sur la manire dont il faut traiter ces enfants. Ordonne
qu'ils vivent les cheveux coups, ou qu'ils soient gorgs.
Consterne  ce message, et en mme temps mue d'une grande colre en
voyant cette pe nue et ces ciseaux, elle se laissa transporter par
son indignation, et ne sachant, dans sa douleur, ce qu'elle disait,
elle rpondit imprudemment: Si on ne les lve pas sur le trne,
j'aime mieux les voir morts que tondus. Mais Arcadius, s'inquitant
peu de sa douleur, et ne cherchant pas  pntrer ce qu'elle penserait
ensuite plus rellement, revint en diligence prs de ceux qui
l'avaient envoy, et leur dit: Vous pouvez continuer avec
l'approbation de la reine ce que vous avez commenc, car elle veut que
vous accomplissiez votre projet. Aussitt Clotaire, prenant par le
bras l'an des enfants, le jeta  terre, et, lui enfonant son
couteau dans l'aisselle, le tua cruellement.  ses cris, son frre se
prosterne aux pieds de Childebert, et lui saisissant les genoux, lui
disait avec larmes: Secours-moi, mon trs bon pre, afin que je ne
meure pas comme mon frre. Alors Childebert, le visage couvert de
larmes, dit  Clotaire: Je te prie, mon trs cher frre, aie la
gnrosit de m'accorder sa vie; et si tu ne veux pas le tuer, je te
donnerai pour le racheter ce que tu voudras. Mais Clotaire, aprs
l'avoir accabl d'injures, lui dit: Repousse-le loin de toi, ou tu
mourras certainement  sa place. C'est toi qui m'as excit  cette
chose, et tu es si prompt  reprendre ta foi! Childebert,  ces
paroles, repoussa l'enfant et le jeta  Clotaire, qui, le recevant,
lui enfona son couteau dans le ct, et le tua comme il avait fait
son frre. Ils turent ensuite les serviteurs et les nourriciers; et
aprs qu'ils furent morts, Clotaire, montant  cheval, s'en alla sans
se troubler aucunement du meurtre de ses neveux, et se rendit, avec
Childebert, dans les faubourgs. La reine, ayant fait poser ces petits
corps sur un brancard, les conduisit, avec beaucoup de chants pieux et
un deuil immense,  l'glise de Saint-Pierre, o on les enterra tous
deux de la mme manire. L'un des deux avait dix ans et l'autre
sept[188].

[Note 188: Grgoire de Tours. Un troisime fils de Clodomir chappa,
et se rfugia dans un couvent. C'est saint Clodoald ou saint Cloud.]

Theuderic, qui n'avait pas pris part  l'expdition de Bourgogne, mena
les siens en Auvergne. Je vous conduirai, avait-il dit  ses soldats,
dans un pays o vous trouverez de l'argent autant que vous en pouvez
dsirer, o vous prendrez en abondance des troupeaux, des esclaves et
des vtements. C'est qu'en effet cette province avait jusque-l
seule chapp au ravage gnral de l'Occident. Tributaire des Goths,
puis des Francs, elle se gouvernait elle-mme. Les anciens chefs des
tribus arvernes, les Apollinaires, qui avaient vaillamment dfendu ce
pays contre les Goths, sentirent  l'approche des Francs qu'ils
perdraient au change, ils combattirent pour les Goths  Vougl. Mais
l, comme ailleurs, le clerg tait gnralement pour les Francs.
Saint Quintien, vque de Clermont, et ennemi personnel des
Apollinaires, semble avoir livr le chteau. Les Francs turent au
pied mme de l'autel un prtre dont l'vque avait  se plaindre.

Le plus brave de ces rois francs fut Theudebert, fils de Theuderic,
chef des Francs de l'Est, de ceux qui se recrutaient incessamment de
tous les _Wargi_ des tribus germaniques. C'tait l'poque o les Grecs
et les Goths se disputaient l'Italie. Toute la politique des Byzantins
tait d'opposer aux Goths, aux barbares romaniss, des barbares rests
tout barbares; c'est avec des Maures, des Slaves et des Huns que
Blisaire et Narss remportrent leurs victoires. Les Grecs et les
Goths esprrent galement pouvoir se servir des Francs comme
auxiliaires. Ils ignoraient quels hommes ils appelaient.  la descente
de Theudebert en Italie, les Goths vont  sa rencontre comme amis et
allis; il fond sur eux et les massacre. Les Grecs le croient alors
pour eux, et sont galement massacrs. Les barbares changrent les
plus belles villes de la Lombardie en un monceau de cendres,
dtruisirent toute provision, et se virent eux-mmes affams dans le
dsert qu'ils avaient fait, languissant sous le soleil du Midi, dans
les champs noys qui bordent le P. Un grand nombre y prit. Ceux qui
revinrent rapportrent tant de butin qu'une nouvelle expdition partit
peu aprs sous la conduite d'un Franc et d'un Suve. Ils coururent
l'Italie jusqu' la Sicile, gtrent plus qu'ils ne gagnrent; mais le
climat fit justice de ces barbares[189]. Theudebert tait mort
aussi[190] dans la Gaule, au moment o il mditait de descendre la
valle du Danube, et d'envahir l'empire d'Orient. Justinien tait
pourtant son alli; il lui avait cd tous les droits de l'Empire sur
la Gaule du Midi.

[Note 189: _App. 84._]

[Note 190: Bless par un taureau sauvage.]

La mort de Theudebert et la dsastreuse expdition d'Italie, qui
suivit de prs, furent le terme des progrs des Francs. L'Italie,
bientt envahie par les Lombards, se trouva ds lors ferme  leurs
invasions. Du ct de l'Espagne ils chourent toujours[191]. Les
Saxons ne tardrent pas  rompre une alliance sans profit, et
refusrent le tribut de cinq cents vaches qu'ils avaient bien voulu
payer. Clotaire, qui l'exigeait, fut battu par eux.

[Note 191: La premire fois qu'ils l'envahirent, Childebert et
Clotaire prtendaient venger leur soeur, maltraite par son mari
Amalaric, roi des Wisigoths, qui voulait la convertir  l'arianisme.
Elle avait envoy  ses frres un mouchoir teint de son sang.
(Grgoire de Tours.)]

Ainsi les plus puissantes tribus germaniques chapprent  l'alliance
des Francs. L commence cette opposition des Francs et des Saxons qui
devait toujours s'accrotre et constituer pendant tant de sicles la
grande lutte des barbares. Les Saxons, auxquels les Francs ferment
dsormais la terre du ct de l'occident, tandis qu'ils sont pousss 
l'orient par les Slaves, se tourneront vers l'Ocan, vers le Nord;
associs de plus en plus aux hommes du Nord, ils courront les ctes de
France[192], et fortifieront leurs colonies d'Angleterre.

[Note 192: _App. 85._]

Il tait naturel que les vrais Germains devinssent hostiles pour un
peuple livr  l'influence romaine, ecclsiastique. C'est  l'glise
que Clovis avait d en grande partie ses rapides conqutes. Ses
successeurs s'abandonnrent de bonne heure aux conseils des Romains,
des vaincus[193]. Et il devait en tre ainsi; sans compter qu'ils
taient bien plus souples, bien plus flatteurs, eux seuls taient
capables d'inspirer  leurs matres quelques ides d'ordre et
d'administration, de substituer peu  peu un gouvernement rgulier aux
caprices de la force, et d'lever la royaut barbare sur le modle de
la monarchie impriale. Nous voyons dj sous Theudebert, petit-fils
de Clovis, le ministre romain Parthenius, qui veut imposer des tributs
aux Francs, et qui est massacr par eux  la mort de ce roi.

[Note 193: _App. 86._]

Un autre petit-fils de Clovis, Chramne, fils de Clotaire, avait pour
confident le Poitevin Lon; pour ennemi, l'vque de Clermont, Cantin,
crature des Francs; pour amis, les Bretons, chez lesquels il se
retira, lorsque, ayant chou dans une tentative de rvolte, il fut
poursuivi par son pre. Le malheureux se rfugia avec toute sa
famille dans une cabane, o son pre le fit brler.

Clotaire, seul roi de la Gaule (558-561) par la mort de ses trois
frres, laissait en mourant quatre fils. Sigebert eut les campements de
l'Est, ou, comme parlent les chroniqueurs, le royaume d'Ostrasie; il
rsida  Metz: rapproch ainsi des tribus germaniques, dont plusieurs
restaient allies des Francs, il semblait devoir tt ou tard prvaloir
sur ses frres. Chilpric eut la Neustrie, et fut appel roi de
Soissons. Gontran eut la Bourgogne; sa capitale fut Chalon-sur-Sane.
Pour le bizarre royaume de Charibert, qui runissait Paris et
l'Aquitaine, la mort de ce roi rpartit ses tats entre ses frres.
L'influence romaine fut plus forte encore sous ces princes. Nous les
voyons gnralement livrs  des ministres gaulois, goths ou romains.
Ces trois mots sont alors presque synonymes. Dans le commerce des
barbares, les vaincus ont pris quelque chose de leur nergie. Le roi
Gontran, dit Grgoire de Tours, honora du patriciat Celsus, homme lev
de taille, fort d'paules, robuste de bras, plein d'emphase dans ses
paroles, d'-propos dans ses rpliques, exerc dans la lecture du droit;
il devint si avide qu'il spolia frquemment les glises, etc. Sigebert
choisit un Arverne pour envoy  Constantinople. Nous trouvons parmi ses
serviteurs un Andarchius, parfaitement instruit dans les oeuvres de
Virgile, dans le code Thodosien et l'art des calculs[194].

[Note 194: Grgoire de Tours.]

C'est  ces Romains qu'il faut dsormais attribuer en grande partie ce
qui se fait de bien et de mal sous les rois des Francs. C'est  eux
qu'on doit rapporter la fiscalit renaissante[195]; nous les voyons
figurer dans la guerre mme, et souvent avec clat. Ainsi, tandis que
le roi d'Ostrasie est battu par les Avares, et se laisse prendre par
eux, le Romain Mummole, gnral du roi de Bourgogne, bat les Saxons et
les Lombards, les force d'acheter leur retour d'Italie en Allemagne,
et de payer tout ce qu'ils prennent sur la route[196].

[Note 195: Frdgaire parle de la tyrannie fiscale d'un Protadius,
maire du palais en 605, sous Theuderic, et favori de Brunehaut.]

[Note 196: _App. 87._]

L'origine de ces ministres gaulois des rois francs tait souvent trs
basse. Rien ne les fait mieux connatre que l'histoire du serf
Leudaste, qui devint comte de Tours. Leudaste naquit dans l'le de
Rh, en Poitou, d'un nomm Locade, serviteur charg des vignes du
fisc. On le fit venir pour le service royal, et il fut plac dans les
cuisines de la reine; mais comme il avait dans sa jeunesse les yeux
chassieux, et que l'cret de la fume leur tait contraire, on le fit
passer du pilon au ptrin. Quoiqu'il part se plaire au travail de la
pte fermente, il prit la fuite et quitta le service. On le ramena
deux ou trois fois, et, ne pouvant l'empcher de s'enfuir, on le
condamna  avoir une oreille coupe. Alors, comme il n'tait aucun
crdit capable de cacher le signe d'infamie dont il avait t marqu
en son corps, il s'enfuit chez la reine Marcovfe, que le roi
Charibert, pris d'un grand amour pour elle, avait appele  son lit 
la place de sa soeur. Elle le reut volontiers, et l'leva aux
fonctions de gardien de ses meilleurs chevaux. Tourment de vanit et
livr  l'orgueil, il brigua la place de comte des curies, et l'ayant
obtenue, il mprisa et ddaigna tout le monde, s'enfla de vanit, se
livra  la dissolution, s'abandonna  la cupidit, et, favori de sa
matresse, il s'entremit de ct et d'autre dans ses affaires. Aprs
sa mort, engraiss de butin, il obtint par ses prsents, du roi
Charibert, d'occuper auprs de lui les mmes fonctions; ensuite, en
punition des pchs accumuls du peuple, il fut nomm comte de Tours.
L, il s'enorgueillit de sa dignit avec une fiert encore plus
insolente, se montra pre au pillage, hautain dans les disputes,
souill d'adultre, et par son activit  semer la discorde et 
porter des accusations calomnieuses, il amassa des trsors
considrables. Cet intrigant, que nous ne connaissons, il est vrai,
que par les rcits de Grgoire de Tours, son ennemi personnel, essaya,
dit-il, de le perdre en le faisant accuser d'avoir mal parl de la
reine Frdgonde. Mais le peuple s'assembla en grand nombre, et le roi
se contenta du serment de l'vque, qui dit la messe sur trois autels.
Les vques assembls menaaient mme le roi de le priver de la
communion. Leudaste fut tu quelque temps aprs par les gens de
Frdgonde.

Les grands noms, les noms populaires de cette poque, ceux qui sont
rests dans la mmoire des hommes, sont ceux des reines, et non des
rois: ceux de Frdgonde et de Brunehaut. La seconde, fille du roi des
Goths d'Espagne, esprit imbu de la culture romaine, femme pleine de
grce et d'insinuation, fut appele, par son mariage avec Sigebert,
dans la sauvage Ostrasie, dans cette Germanie gauloise, thtre d'une
invasion ternelle. Frdgonde, au contraire, gnie tout barbare,
s'empara de l'esprit du pauvre roi de Neustrie, roi grammairien et
thologien, qui dut aux crimes de sa femme le nom de Nron de la
France. Elle lui fit d'abord trangler sa femme lgitime, Galswinthe,
soeur de Brunehaut; puis ses beaux-fils y passrent, puis son
beau-frre Sigebert. Cette femme terrible, entoure d'hommes dvous
qu'elle fascinait de son gnie meurtrier, dont elle troublait la
raison par d'enivrants breuvages[197], frappait par eux ses ennemis.
Les dvous antiques de l'Aquitaine et de la Germanie, les sectateurs
des Hassassins, qui, sur un signe de leur chef, allaient en aveugles
tuer et mourir, se retrouvent dans les serviteurs de Frdgonde.
Elle-mme, belle et homicide tout entoure de superstitions
paennes[198], nous apparat comme une Walkyrie scandinave. Elle
suppla par l'audace et le crime  la faiblesse de la Neustrie, fit 
ses puissants rivaux une guerre de ruse et d'assassinats, et sauva
peut-tre l'occident de la Gaule d'une nouvelle invasion des
barbares[199].

[Note 197: Grgoire de Tours. Frdgonde donne un breuvage  deux
clercs pour qu'ils aillent assassiner Childebert.]

[Note 198: _App. 88._]

[Note 199: De Frdgonde te souvienne! dit saint Ouen  son ami
broin, dfenseur de la Neustrie contre l'Ostrasie.--La prdominance
appartint d'abord  la Neustrie. Depuis Clovis, et avant le complet
anantissement de l'autorit royale, sous les maires du palais, quatre
rois ont runi toute la monarchie franque: ce sont des rois de
Neustrie:--Clotaire Ier, 558-561.--Clotaire II, 613-628.--Dagobert
Ier, 631-638.--Clovis II, 655-656.--En effet, c'tait en Neustrie que
s'tait tabli Clovis, avec la tribu alors prpondrante.--La Neustrie
tait plus centrale, plus romaine, plus ecclsiastique.--L'Ostrasie
tait en proie aux fluctuations continuelles de l'migration
germanique.]

L'poux de Brunehaut, Sigebert, roi d'Ostrasie, avait en effet appel
les Germains. Chilpric ne put tenir contre ces bandes. Elles se
rpandirent jusqu' Paris, incendiant tout village, emmenant tout
homme en captivit. Sigebert lui-mme ne savait comment contenir ses
terribles auxiliaires, qui ne lui auraient pas laiss sur quoi
rgner[200]. Il tait cependant parvenu  resserrer Chilpric dans
Tournai, il se croyait roi de Neustrie, et dj se faisait lever sur
le pavois, lorsque deux hommes de Frdgonde, arms de couteaux
empoisonns, sortent de la foule et le poignardent (575). Ses
ministres goths furent  l'instant massacrs par le peuple. Brunehaut,
de victorieuse, de toute-puissante qu'elle tait, devint captive de
Chilpric et de Frdgonde, qui lui laissrent pourtant la vie[201].
Elle trouva ensuite le moyen d'chapper, grce  l'amour qu'elle avait
inspir  Mrove, fils de Chilpric. Le malheureux fut aveugl par
sa passion au point d'pouser Brunehaut; c'tait pouser la mort. Son
pre le fit tuer. L'vque de Rouen, Prtextat, homme imprudent et
lger qui avait eu l'audace de les marier, fut protg d'abord par les
scrupules de Chilpric; plus tard Frdgonde s'en dbarrassa.

[Note 200: Les bourgs situs aux environs de Paris furent entirement
consums par la flamme, dit Grgoire de Tours; l'ennemi dtruisit les
maisons comme tout le reste, et emmena mme les habitants en
captivit. Sigebert conjurait qu'on n'en ft rien; mais il ne pouvait
contenir la fureur des peuples venus de l'autre bord du Rhin. Il
supportait donc tout avec patience, jusqu' ce qu'il pt revenir dans
son pays. Quelques-uns de ces paens se soulevrent contre lui, lui
reprochant de s'tre soustrait au combat; mais lui, plein
d'intrpidit, monta  cheval, se prsenta devant eux, les apaisa par
des paroles de douceur, et ensuite en fit lapider un grand nombre.]

[Note 201: Chilpric vint  Paris prendre les trsors de Brunehaut, et
la relgua elle-mme  Rouen, et ses filles  Meaux.]

Brunehaut rentra dans l'Ostrasie, o son fils enfant, Childebert II,
rgnait nominalement. Mais les grands ne voulurent plus obir 
l'influence gothique et romaine. Ils taient mme sur le point de tuer
le Romain Lupus, duc de Champagne, le seul d'entre eux qui ft dvou
 Brunehaut. Elle se jeta au milieu des bataillons arms, et lui donna
ainsi le temps d'chapper. Les grands d'Ostrasie, sentant leur
supriorit sur la Gaule romaine de Bourgogne, o rgnait Gontran,
voulaient descendre avec leurs troupes barbares dans le Midi, et
promettaient part  Chilpric. Plusieurs des grands de la Bourgogne
les appelaient. Chilpric y donnait la main; mais ses troupes furent
battues par le vaillant patrice Mummole, dont les succs sur les
Saxons et les Lombards avaient dj protg le royaume de Gontran.
D'autre part, les hommes libres d'Ostrasie, soulevs contre les
grands, peut-tre  l'instigation de Brunehaut, les accusaient de
trahir le jeune roi. Il semble en effet qu' cette poque les grands
d'Ostrasie et de Bourgogne se soient secrtement entendus pour se
dlivrer des rois Mrovingiens.

Dans la Neustrie, au contraire, le pouvoir royal parat se fortifier.
Moins belliqueuse que le royaume d'Ostrasie, moins riche que celui de
Bourgogne, la Neustrie ne pouvait subsister qu'autant que les vaincus
y reprendraient place  ct des vainqueurs. Aussi voyons-nous
Chilpric employer des milices gauloises contre les Bretons[202]. Il
semblerait que, malgr sa frocit naturelle, Chilpric et essay de
se concilier les vaincus d'une manire plus directe encore. Dans une
guerre contre Gontran, il tua un des siens qui n'arrtait point le
pillage. En mme temps il btissait des cirques  Soissons et  Paris,
il donnait des spectacles  l'exemple de ceux des Romains. Lui-mme il
faisait des vers en langue latine[203], surtout des hymnes et des
prires. Il essaya, comme les empereurs Znon et Anastase, d'imposer
aux vques un CREDO de sa faon, o l'on nommerait Dieu sans faire
mention de la distinction des trois personnes. Le premier vque
auquel il montra cette pice la rejeta avec mpris, et l'aurait
dchire s'il et t plus prs du prince. La patience de celui-ci
indique assez combien il mnageait l'glise[204].

[Note 202: Grgoire de Tours.]

[Note 203: _App. 89._]

[Note 204: _App. 90._]

Ces grossiers essais de rsurrection de gouvernement imprial
entranrent le renouvellement de la fiscalit qui avait ruin
l'Empire. Chilpric fit faire une sorte de cadastre, exigeant, dit
Grgoire de Tours, une amphore de vin par demi-arpent. Ces exactions,
peut-tre invitables dans la lutte terrible que la Neustrie soutenait
contre l'Ostrasie seconde des barbares, n'en parurent pas moins
intolrables, aprs une si longue interruption. C'est sans doute pour
cette cause, tout autant que pour les meurtres dont Grgoire de Tours
nous a transmis les horribles dtails, que les noms de Chilpric et de
Frdgonde sont rests excrables dans la mmoire du peuple. Ils
crurent eux-mmes, lorsqu'une pidmie leur enleva leurs enfants, que
les maldictions du pauvre avaient attir sur eux la colre du ciel.

En ces jours-l, le roi Chilpric tomba grivement malade; et
lorsqu'il commenait  entrer en convalescence, le plus jeune de ses
fils, qui n'tait pas encore rgnr par l'eau ni le Saint-Esprit,
tomba malade  son tour. Le voyant  l'extrmit, on le lava dans les
eaux du baptme. Peu de temps aprs il se trouva mieux; mais son frre
an, nomm Chlodebert, fut pris de la maladie. Sa mre Frdgonde, le
voyant en danger de mort, fut saisie de contrition, et dit au roi:
Voil longtemps que la misricorde divine supporte nos mauvaises
actions; elle nous a souvent frapps de fivres et autres maux, et
nous ne nous sommes pas amends. Voil que nous avons dj perdu des
fils; les larmes des pauvres[205], les gmissements des veuves, les
soupirs des orphelins, vont causer la mort de ceux-ci, et il ne nous
reste plus l'esprance d'amasser pour personne; nous thsaurisons, et
nous ne savons plus pour qui. Nos trsors demeureront dnus de
possesseurs, pleins de rapine et de maldiction. Nos celliers ne
regorgeaient-ils pas de vin? Le froment ne remplissait-il pas nos
greniers? Nos trsors n'taient-ils pas combles d'or, d'argent, de
pierres prcieuses, de colliers et d'autres ornements impriaux? Et
voil que nous perdons ce que nous avions de plus beau. Maintenant, si
tu consens, viens et brlons ces injustes registres; qu'il nous
suffise, pour notre fisc, de ce qui suffisait  ton pre, le roi
Clotaire.

[Note 205: On peut juger de la violence de ce gouvernement par la
manire dont Chilpric dota sa fille Rigunthe. Il fit enlever comme
esclaves, pour la suivre en Espagne, une foule de colons royaux; un
grand nombre se donnrent la mort, et le cortge partit en chargeant
le roi de maldictions.]

Aprs avoir dit ces paroles, en se frappant la poitrine de ses poings,
la reine se fit donner les registres que Marc lui avait apports des
cits qui lui appartenaient. Les ayant jets dans le feu, elle se tourna
vers le roi et lui dit: Qui t'arrte? fais ce que tu me vois faire,
afin que, si nous perdons nos chers enfants, nous chappions du moins
aux peines ternelles. Le roi, touch de repentir, jeta au feu tous les
registres de l'impt, et, les ayant brls, envoya partout dfendre 
l'avenir d'en faire de semblables. Aprs cela, le plus jeune de leurs
petits enfants mourut accabl d'une grande langueur. Ils le portrent
avec beaucoup de douleur de leur maison de Braine  Paris, et le firent
ensevelir dans la basilique de Saint-Denis. On arrangea Chlodebert sur
un brancard, et on le conduisit  Soissons,  la basilique de
Saint-Mdard. Ils le prsentrent au saint tombeau, et firent un voeu
pour lui; mais, dj puis et manquant d'haleine, il rendit l'esprit au
milieu de la nuit. Ils l'ensevelirent dans la basilique de
Saint-Crpin-et-Saint-Crpinien, martyrs. Il y eut un grand gmissement
dans tout le peuple: les hommes suivirent ses obsques en deuil, et les
femmes couvertes de vtements lugubres, comme elles ont coutume de les
porter aux funrailles de leurs maris. Le roi Chilpric fit ensuite de
grands dons aux glises et aux pauvres[206].

[Note 206: Grgoire de Tours.]

... Aprs le synode dont j'ai parl, j'avais dj dit adieu au roi,
et me prparais  m'en retourner chez moi; mais, ne voulant pas m'en
aller sans avoir dit adieu  Salvius et l'avoir embrass, j'allai le
chercher, et le trouvai dans la cour de la maison de Braine; je lui
dis que j'allais retourner chez moi, et, nous tant loigns un peu
pour causer, il me dit: Ne vois-tu, pas au-dessus de ce toit ce que
j'y aperois?--J'y vois, lui dis-je, un petit btiment que le roi a
dernirement fait lever au-dessus. Et il dit: N'y vois-tu pas autre
chose?--Rien autre chose, lui dis-je. Supposant qu'il parlait ainsi
par manire de jeu, j'ajoutai: Si tu vois quelque chose de plus,
dis-le-moi. Et lui, poussant un profond soupir, me dit: Je vois le
glaive de la colre divine tir et suspendu sur cette maison. Et
vritablement les paroles de l'vque ne furent pas menteuses; car,
vingt jours aprs, moururent, comme nous l'avons dit, les deux fils du
roi[207].

[Note 207: Idem.]

Chilpric lui-mme prit bientt, assassin, selon les uns par un
amant de Frdgonde, selon d'autres par les missaires de Brunehaut,
qui aurait voulu venger ses deux poux, Sigebert et Mrove (an 584).
La veuve de Chilpric, son fils enfant, et l'glise, et tous les
ennemis de l'Ostrasie et des barbares, se tournrent vers le roi de
Bourgogne, le _bon_ Gontran. Celui-ci tait en effet le meilleur de
tous ces Mrovingiens. On ne lui reprochait que deux ou trois
meurtres. Livr aux femmes, au plaisir, il semblait adouci par le
commerce des Romains du Midi et des gens d'glise; il avait beaucoup
de dfrence pour ceux-ci; il tait, dit Frdgaire, comme un prtre
entre les prtres[208].

[Note 208: Une femme gurit son fils de la fivre quarte en lui
donnant de l'eau o elle avait fait infuser une frange du manteau de
Gontran. (Grgoire de Tours).]

Gontran se dclara le protecteur de Frdgonde et de son fils Clotaire
II. Frdgonde lui jura, et lui fit jurer par deux cents guerriers
francs, que Clotaire tait bien fils de Chilpric. Ce bon homme semble
charg de la partie comique dans le drame terrible de l'histoire
mrovingienne. Frdgonde se jouait de sa simplicit[209]. La mort de
tous ses frres semble avoir vivement frapp son imagination. Il fit
serment de poursuivre le meurtrier de Chilpric jusqu' la neuvime
gnration, pour faire cesser cette mauvaise coutume de tuer les
rois. Il se croyait lui-mme en pril. Il arriva qu'un certain
dimanche, aprs que le diacre eut fait faire silence au peuple, pour
qu'on entendt la messe, le roi, s'tant tourn vers le peuple, dit:
Je vous conjure, hommes et femmes qui tes ici prsents, gardez-moi
une fidlit inviolable, et ne me tuez pas comme vous avez tu
dernirement mes frres; que je puisse au moins pendant trois ans
lever mes neveux que j'ai faits mes fils adoptifs, de peur qu'il
n'arrive, ce que veuille dtourner le Dieu ternel! qu'aprs ma mort
vous ne prissiez avec ces petits enfants, puisqu'il ne resterait de
notre famille aucun homme fort pour vous dfendre[210].

[Note 209: Grgoire de Tours: Gontran protgeait Frdgonde et
l'invitait souvent  des repas, lui promettant qu'il serait pour elle
un solide appui. Un certain jour qu'ils taient ensemble, la reine se
leva et dit adieu au roi, qui la retint en lui disant: Prenez encore
quelque chose. Elle lui dit: Permettez-moi, je vous en prie,
seigneur, car il m'arrive, selon la coutume des femmes, qu'il faut que
je me lve pour enfanter. Ces paroles le rendirent stupfait, car il
savait qu'il n'y avait que quatre mois qu'elle avait mis un fils au
monde; il lui permit cependant de se retirer.]

[Note 210: Grgoire de Tours.]

Tout le peuple adressa des prires au Seigneur, pour qu'il lui plt de
conserver Gontran. Lui seul en effet pouvait protger la Bourgogne et
la Neustrie contre l'Ostrasie, la Gaule contre la Germanie, l'glise,
la civilisation contre les barbares. L'vque de Tours se dclara
hautement pour Gontran: Nous fmes dire (c'est Grgoire lui-mme qui
parle)  l'vque et aux citoyens de Poitiers que Gontran tait
maintenant pre des deux fils de Sigebert et de Chilpric, et qu'il
possdait tout le royaume, comme son pre Clotaire autrefois.

Poitiers, rivale de Tours, ne suivit point son impulsion. Elle aima
mieux reconnatre le roi d'Ostrasie, trop loign pour lui tre 
charge. Pour les hommes du Midi, Aquitains et Provenaux, ils crurent
que, dans l'affaiblissement de la famille mrovingienne, reprsente
par un vieillard et deux enfants, ils pourraient se faire un roi qui
dpendrait d'eux. Ils appelrent de Constantinople un Gondovald qui se
disait issu du sang des rois francs. L'histoire de cette tentative,
donne tout au long par Grgoire de Tours, fait admirablement
connatre les grands du midi de la Gaule, les Mummole, les
Gontran-Boson, gens quivoques et doubles d'origine et de politique,
moiti Romains, moiti barbares, et leurs liaisons avec les ennemis de
la Bourgogne et de la Neustrie, avec les Grecs byzantins et les
Allemands d'Ostrasie.

Gondovald, qui se disait fils du roi Clotaire, tait arriv 
Marseille, venant de Constantinople. Il faut ici exposer en peu de
mots quelle tait son origine. N dans les Gaules, il avait t lev
avec soin, instruit dans les lettres, et, selon la coutume des rois de
ce pays, portait les boucles de ses cheveux flottantes sur ses
paules; il fut prsent au roi Childebert par sa mre, qui lui dit:
Voil ton neveu, le fils du roi Clotaire: comme son pre le hait,
prends-le avec toi, car il est de ta chair. Celui-ci, qui n'avait pas
de fils, le prit et le garda avec lui. Cette nouvelle ayant t
annonce au roi Clotaire, il envoya des messagers  son frre pour lui
dire: Envoie ce jeune homme pour qu'il vienne vers moi. Son frre le
lui envoya sans retard. Clotaire, l'ayant vu, ordonna qu'on lui coupt
la chevelure, disant: Il n'est pas n de moi. Aprs la mort de
Clotaire, le roi Charibert le reut; mais Sigebert, l'ayant fait
venir, coupa de nouveau sa chevelure et l'envoya dans la ville
d'Agrippine, maintenant appele Cologne. Ses cheveux tant revenus,
il s'chappa de ce lieu et se rendit prs de Narss, qui gouvernait
alors l'Italie. L il prit une femme, engendra des fils et se rendit 
Constantinople. De l,  ce qu'on rapporte, il fut longtemps aprs
invit par quelqu'un  revenir dans les Gaules, et, dbarquant 
Marseille, il fut reu par l'vque Thodore qui lui donna des
chevaux, et il alla rejoindre le duc Mummole. Mummole occupait alors,
comme nous l'avons dit, la cit d'Avignon. Mais  cause de cela le duc
Gontran-Boson se saisit de l'vque Thodore et le fit garder,
l'accusant d'avoir introduit un tranger dans les Gaules, et de
vouloir par ce moyen soumettre le royaume des Francs  la domination
de l'empereur. Thodore produisit, dit-on, une lettre signe de la
main des grands du roi Childebert, et il dit: Je n'ai rien fait par
moi-mme, mais seulement ce qui nous a t command par nos matres et
seigneurs........ Gondovald se rfugia dans une le de la mer, pour
y attendre l'vnement. Le duc Gontran-Boson partagea avec un des ducs
du roi Gontran les trsors de Gondovald, et emporta, dit-on, en
Auvergne une immense quantit d'or, d'argent et d'autres choses.

Avant de se dcider pour ou contre le prtendant, le roi d'Ostrasie
envoya demander  son oncle Gontran la restitution des villes qui
avaient fait partie du patrimoine de Sigebert. Le roi Childebert
envoya vers le roi Gontran l'vque gidius, Gontran-Boson, Sigewald
et beaucoup d'autres. Lorsqu'ils furent entrs, l'vque dit: Nous
rendons grces au Dieu tout-puissant,  roi trs pieux, de ce
qu'aprs bien des fatigues il t'a remis en possession des pays qui
dpendent de ton royaume. Le roi lui dit: On doit rendre de dignes
actions de grces au Roi des rois, au Seigneur des seigneurs, dont la
misricorde a daign accomplir ces choses; car on ne t'en doit aucune
 toi qui, par tes perfides conseils et tes parjures, as fait
incendier l'anne passe tous mes tats; toi qui n'as jamais tenu ta
foi  aucun homme, toi dont l'astuce est partout fameuse, et qui te
conduis partout, non en vque, mais en ennemi de notre royaume! 
ces paroles, l'vque, outr de colre, se tut. Un des dputs dit:
Ton neveu Childebert te supplie de lui faire rendre les cits dont
son pre tait en possession. Gontran rpondit  celui-ci: Je vous
ai dj dit que nos traits me confrent ces villes, c'est pourquoi je
ne veux point les rendre. Un autre dput lui dit: Ton neveu te prie
de lui faire remettre cette sorcire de Frdgonde, qui a fait prir
un grand nombre de rois, pour qu'il venge sur elle la mort de son
pre, de son oncle et de ses cousins. Le roi lui rpondit: Elle ne
pourra tre remise en son pouvoir, parce qu'elle a un fils qui est
roi; mais tout ce que vous dites contre elle, je ne le crois pas
vrai. Ensuite Gontran-Boson s'approcha du roi comme pour lui rappeler
quelque chose; et, comme le bruit s'tait rpandu que Gondovald venait
d'tre proclam roi, Gontran, prvenant ses paroles, lui dit: Ennemi
de notre pays et de notre trne, qui prcdemment es all en Orient
exprs pour placer sur notre trne un Ballomer (le roi appelait ainsi
Gondovald), homme toujours perfide et qui ne tiens rien de ce que tu
promets! Boson lui rpondit: Toi, seigneur et roi, tu es assis sur
le trne royal, et personne n'a os rpondre  ce que tu dis; je
soutiens que je suis innocent de cette affaire. S'il y a quelqu'un,
gal  moi, qui m'impute en secret ce crime, qu'il vienne publiquement
et qu'il parle. Pour toi, trs pieux roi, remets le tout au jugement
de Dieu; qu'il dcide, lorsqu'il nous aura vu combattre en champ
clos.  ces paroles, comme tout le monde gardait le silence, le roi
dit: Cette affaire doit exciter tous les guerriers  repousser de nos
frontires un tranger dont le pre a tourn la meule, et, pour dire
vrai, son pre a mani la carde et peign la laine. Et, quoiqu'il se
puisse bien faire qu'un homme ait  la fois ces deux mtiers, un des
dputs rpondit  ce reproche du roi: Tu prtends donc que cet homme
a eu deux pres, un cardeur et un meunier? Cesse,  roi, de parler si
mal; car on n'a point ou dire qu'un seul homme, si ce n'est en
matire spirituelle, puisse avoir deux pres. Comme ces paroles
excitaient le rire d'un grand nombre, un autre dput dit: Nous te
disons adieu,  roi, puisque tu ne veux pas rendre les cits de ton
neveu, nous savons que la hache est entire qui a tranch la tte 
tes frres; elle te fera bientt sauter la cervelle; et ils se
retirrent ainsi avec scandale.  ces mots le roi, enflamm de colre,
ordonna qu'on leur jett  la tte pendant qu'ils se retiraient du
fumier de cheval, des herbes pourries, de la paille, du foin pourri
et la boue puante de la ville. Couverts d'ordures, les dputs se
retirrent, non sans essuyer un grand nombre d'injures et d'outrages.

Cette rponse de Gontran runit les Ostrasiens aux Aquitains en faveur
de Gondovald. Les grands du Midi l'accueillirent[211], et sous leur
conduite il fit de rapides progrs. Il se vit bientt matre de
Toulouse, de Bordeaux, de Prigueux, d'Angoulme. Il recevait au nom
du roi d'Ostrasie le serment des villes qui avaient appartenu 
Sigebert. Le danger devenait grand pour le vieux roi de Bourgogne. Il
savait que Brunehaut, Childebert et les grands d'Ostrasie favorisaient
Gondovald, que Frdgonde elle-mme tait tente de traiter avec lui,
que l'vque de Reims tait secrtement dans son parti; tous ceux du
Midi y taient ouvertement. La dfection du parti romain
ecclsiastique, dont il s'tait cru si sr, obligea Gontran de se
rapprocher des Ostrasiens; il adopta son neveu Childebert, et le nomma
son hritier, lui rendit tout ce qu'il rclamait, et promit 
Brunehaut de lui laisser cinq des principales cits d'Aquitaine, que
sa soeur avait apportes en dot, comme ancienne possession des Goths.

[Note 211: _App. 91._]

La rconciliation des rois de Bourgogne et d'Ostrasie dcouragea le
parti de Gondovald. Les Aquitains montrrent autant d'empressement 
l'abandonner qu'ils en avaient mis  l'accueillir. Il fut oblig, de
s'enfermer dans la ville de Comminges, avec les grands qui s'taient
le plus compromis. Ceux-ci piaient le moment de livrer le malheureux,
et de faire leur paix  ses dpens. L'un d'eux n'attendit pas mme
l'occasion; il s'enfuit avec les trsors de Gondovald.

Un grand nombre montaient sur la colline et parlaient souvent avec
Gondovald, lui prodiguant les injures et lui disant: Es-tu ce peintre
qui, dans le temps du roi Clotaire, barbouillait dans les oratoires
les murs et les votes? Es-tu celui que les habitants des Gaules
avaient coutume d'appeler du nom de Ballomer? Es-tu celui qui,  cause
de ses prtentions, a si souvent t tondu et exil par les rois des
Francs? dis-nous au moins,  le plus misrable des hommes, qui t'a
conduit en ces lieux; qui t'a donn l'audace extraordinaire
d'approcher des frontires de nos seigneurs et rois. Si quelqu'un t'a
appel, dis-le  haute voix. Voil la mort prsente devant tes yeux,
voil la fosse que tu as cherche longtemps, et dans laquelle tu viens
te prcipiter. Dnombre-nous tes satellites, dclare-nous ceux qui
t'ont appel. Gondovald, entendant ces paroles, s'approchait et
disait du haut de la porte: Que mon pre Clotaire m'ait eu en
aversion, c'est ce que personne n'ignore; que j'aie t tondu par lui
et ensuite par mon frre, c'est ce qui est connu de tous. C'est ce
motif qui m'a fait retirer en Italie auprs du prfet Narss; l j'ai
pris femme et engendr deux fils. Ma femme tant morte, je pris avec
moi mes enfants et j'allai  Constantinople; j'ai vcu jusqu' ce
temps, accueilli par les empereurs avec beaucoup de bont. Il y a
quelques annes, Gontran-Boson tant venu  Constantinople, je
m'informai  lui, avec empressement, des affaires de mes frres, et je
sus que notre famille tait fort diminue, et qu'il n'en restait que
Childebert, fils de mon frre, et Gontran mon frre; que les fils du
roi Chilpric taient morts avec lui, et qu'il n'avait laiss qu'un
petit enfant; que mon frre Gontran n'avait pas d'enfant, et que mon
neveu Childebert n'tait pas trs brave. Alors Gontran-Boson, aprs
m'avoir exactement expos ces choses, m'invita en disant: _Viens,
parce que tu es appel par tous les principaux du royaume de
Childebert, et personne n'ose dire un mot contre toi, car nous savons
tous que tu es fils de Clotaire; et il n'est rest personne dans les
Gaules pour gouverner ce royaume,  moins que tu ne viennes._ Ayant
fait de grands prsents  Gontran-Boson, je reus son serment dans
douze lieux saints, afin de venir ensuite avec scurit dans ce
royaume. Je vins  Marseille, o l'vque me reut avec une extrme
bont, car il avait des lettres des principaux du royaume de mon
neveu; je m'avanai de l vers Avignon, auprs du patrice Mummole.
Mais Gontran-Boson, violant son serment et sa promesse, m'enleva mes
trsors et les retint en son pouvoir. Reconnaissez donc que je suis
roi comme mon frre Gontran; cependant, si votre esprit est enflamm
d'une si grande haine, qu'on me conduise au moins vers votre roi, et
s'il me reconnat pour son frre, qu'il fasse ce qu'il voudra. Si vous
ne voulez pas mme cela, qu'il me soit permis de m'en retourner l
d'o je suis venu. Je m'en irai sans faire aucun tort  personne.
Pour que vous sachiez que ce que je dis est vrai, interrogez Radegonde
 Poitiers et Ingiltrude  Tours; elles vous affirmeront la vrit de
mes paroles. Pendant qu'il parlait ainsi, un grand nombre accueillait
son discours avec des injures et des outrages...

Mummole, l'vque Sagittaire et Waddon s'tant rendus auprs de
Gondovald, lui dirent: Tu sais quels serments de fidlit nous
t'avons prts. coute  prsent un conseil salutaire: loigne-toi de
cette ville, et prsente-toi  ton frre comme tu l'as souvent
demand. Nous avons dj parl avec ces hommes, et ils ont dit que le
roi ne voulait pas perdre ton appui, parce qu'il est rest peu
d'hommes de votre race. Mais Gondovald, comprenant leur artifice,
leur dit tout baign de larmes: C'est sur votre invitation que je
suis venu dans ces Gaules. De mes trsors qui comprenaient des sommes
immenses d'or et d'argent, et diffrents objets, une partie est dans
la ville d'Avignon, une partie a t pille par Gontran-Boson. Quant 
moi, plaant, aprs le secours de Dieu, tout mon espoir en vous, je me
suis confi  vos conseils, et j'ai toujours souhait de rgner par
vous. Maintenant, si vous m'avez tromp, rpondez-en auprs de Dieu,
et qu'il juge lui-mme ma cause.  ces paroles, Mummole rpondit:
Nous ne te disons rien de mensonger, mais voil de braves guerriers
qui t'attendent  la porte. Dfais maintenant mon baudrier d'or dont
tu es ceint, pour ne pas paratre marcher avec orgueil; prends ton
pe et rends-moi la mienne. Gondovald lui dit: Ce que je vois dans
ces paroles, c'est que tu me dpouilles de ce que j'ai reu et port
par amiti pour toi. Mais Mummole affirmait avec serment qu'on ne lui
ferait aucun mal. Ayant donc pass la porte, Gondovald fut reu par
Ollon, comte de Bourges, et par Boson. Mummole, tant rentr dans la
ville avec ses satellites, ferma la porte trs solidement. Se voyant
livr  ses ennemis, Gondovald leva les mains et les yeux au ciel, et
dit: Juge ternel, vritable vengeur des innocents, Dieu de qui toute
justice procde,  qui le mensonge dplat, en qui ne rside aucune
ruse ni aucune mchancet, je te confie ma cause, te priant de me
venger promptement de ceux qui ont livr un innocent entre les mains
de ses ennemis. Aprs ces paroles, ayant fait le signe de la croix,
il s'en alla avec les hommes ci-dessus nomms. Quand ils se furent
loigns de la porte, comme la valle au-dessous de la ville descend
rapidement, Ollon l'ayant pouss le fit tomber en s'criant: Voil
votre Ballomer qui se dit frre et fils de roi. Ayant lanc son
javelot, il voulut l'en percer; mais, l'arme, repousse par les
cercles de la cuirasse, ne lui fit aucun mal. Comme Gondovald s'tait
relev et s'efforait de remonter sur la hauteur, Boson lui brisa la
tte d'une pierre; il tomba aussitt et mourut; toute la multitude
accourut; et l'ayant perc de leurs lances, ils lui lirent les pieds
avec une corde, et le tranrent tout  l'entour du camp. Lui ayant
arrach les cheveux et la barbe, ils le laissrent sans spulture dans
l'endroit o ils l'avaient tu.

Gontran, rassur par la mort de Gondovald, aurait fait payer aux
vques l'appui qu'ils lui avaient prt, s'il n'et t lui-mme
prvenu par la mort.

Cet vnement, qui ouvrit la Bourgogne au roi d'Ostrasie, semblait par
suite lui livrer encore la Neustrie. Elle rsista cependant; les
Ostrasiens, l'ayant envahie, s'tonnrent de voir une fort mobile
s'avancer contre eux; c'tait l'arme neustrienne qui s'tait charge
de branchages[212]; ils s'enfuirent. Ce fut le dernier succs de
Frdgonde et de Landeric, son amant, qu'elle avait, disait-on, donn
pour remplaant  Chilpric. Elle mourut peu de temps aprs.
Childebert tait mort avant elle. Toute la Gaule se trouva dans les
mains de trois enfants, les deux fils de Childebert, appels
Theudebert II et Theuderic II, et Clotaire II, fils de Chilpric.
Celui-ci tait bien faible contre les deux autres. Il fut contraint de
cder aux Bourguignons ce qui tait entre la Seine et la Loire, aux
Ostrasiens les pays entre la Seine, l'Oise et l'Ostrasie. Mais les
dissensions des vainqueurs devaient bientt lui rendre plus qu'il
n'avait perdu.

[Note 212: Ainsi dans Shakespeare, Macbeth, acte V... Je regardais du
ct de Birnham, quand tout  coup il m'a sembl que la fort se
mettait en mouvement...--De mme l'arme des hommes de Kent qui
marcha contre Guillaume-le-Conqurant, aprs la bataille d'Hastings.]

La vieille Brunehaut avait cru rgner sous Theudebert, son petit-fils,
en l'enivrant par les plaisirs. Elle n'y russit que trop bien. Le
prince imbcile fut bientt gouvern par une jeune esclave qui chassa
Brunehaut. Rfugie prs de Theuderic, en Bourgogne, dans un pays
livr  l'influence romaine, elle y eut plus d'ascendant. Elle fit et
dfit les maires du palais, tua Bertoald, qui l'avait bien reue, lui
substitua son amant Protadius; mais le peuple ayant mis en pices ce
favori, elle eut encore le crdit d'lever au pouvoir un certain
Claudius. Ce gouvernement fut d'abord sans gloire. Les Ostrasiens et
les Germains leurs allis enlevrent au royaume de Bourgogne le
Sundgaw, le Turgaw, l'Alsace, la Champagne, et ravagrent tout ce qui
s'tend entre les lacs de Genve et de Neufchtel. L'effroi de ces
invasions parat avoir runi les populations du Midi.

La dix-septime anne de son rgne, au mois de mars, dit Frdgaire,
le roi Theuderic rassembla une arme  Langres, de toutes les
provinces de son royaume, et la dirigeant par Andelot, aprs avoir
pris le chteau de Nez, il s'achemina vers la ville de Toul. L,
Theudebert tant venu  sa rencontre, avec l'arme des Ostrasiens, ils
se livrrent bataille dans la plaine de Toul. Theuderic l'emporta sur
Theudebert et renversa son arme. Dans ce combat, les Francs perdirent
une multitude d'hommes vaillants. Theudebert, ayant tourn le dos,
traversa le territoire de Metz, passa les Vosges, et arriva toujours
fuyant  Cologne. Theuderic le suivait de prs avec son arme. Un
homme saint et apostolique Lonisius, vque de Mayence, aimant la
vaillance de Theuderic, et hassant la sottise de Theudebert, vint
au-devant de Theuderic, et lui dit: Achve ce que tu as commenc, car
ton utilit exige que tu poursuives et recherches la cause du mal. Une
fable rustique raconte que le loup tant un jour mont sur la
montagne, comme ses fils commenaient dj  chasser, il les appela 
lui sur cette montagne et leur dit: Aussi loin que vos yeux peuvent
voir, de quelque ct que vous les tourniez, vous n'avez point d'amis,
si ce n'est quelques-uns de votre espce. Achevez donc ce que vous
avez commenc.

Theuderic, ayant travers les Ardennes, parvint  Tolbiac avec son
arme. Theudebert avec les Saxons, les Thuringiens et le reste des
nations d'outre-Rhin qu'il avait pu rassembler, marcha contre
Theuderic et lui livra une nouvelle bataille  Tolbiac. On assure que
ni les Francs, ni aucune autre nation d'autrefois, n'avaient encore
livr de combat si acharn... Cependant Theuderic vainquit encore
Theudebert, car Dieu marchait avec lui, et l'arme de Theudebert fut
moissonne par l'pe depuis Tolbiac jusqu' Cologne. Dans certains
lieux, les morts couvraient entirement la face de la terre. Le mme
jour Theuderic parvint  Cologne, et il y trouva tous les trsors de
Theudebert. Il envoya Berthaire, son chambellan,  la poursuite de
Theudebert, qui fuyait au del du Rhin, accompagn de peu de
personnes. Il l'atteignit et le prsenta  Theuderic, dpouill de ses
habits royaux. Theuderic accorda  Berthaire ses dpouilles, tout son
quipage royal et son cheval; mais il envoya Theudebert, charg de
chanes,  Chlons. La chronique de Saint-Bnigne rapporte que
Brunehaut, son aeule, le fit d'abord ordonner prtre, que bientt
aprs elle le fit prir. D'aprs l'ordre de Theuderic, un soldat
saisit par le pied un fils de Theudebert encore enfant, et le frappa
contre la pierre jusqu' ce que son cerveau sortit de sa tte
brise[213].

[Note 213: Frdgaire.]

L'Ostrasie et la Bourgogne, runies sous Theuderic ou plutt sous
Brunehaut, semblaient menacer la Neustrie d'une ruine certaine. La
mort de Theuderic et l'avnement de ses trois fils enfants ne
changeaient rien  cette situation, si les ennemis de Clotaire eussent
t unis. Mais l'Ostrasie tait honteuse et irrite de sa dfaite
rcente. En Bourgogne mme, le parti romain et ecclsiastique n'tait
plus pour Brunehaut. Pour tre sr de ce parti, il fallait avoir pour
soi les ecclsiastiques, les gagner  tout prix, et rgner avec eux.
Brunehaut les mit contre elle en faisant assassiner saint Didier,
vque de Vienne, qui avait voulu ramener Theuderic  sa femme
lgitime, et loigner de lui les matresses dont sa grand'mre
l'entourait. L'Irlandais saint Colomban, le restaurateur de la vie
monastique, ce missionnaire hardi qui rformait les rois comme les
peuples, parla  Theuderic avec la mme libert, et refusa de bnir
ses fils: Ce sont, dit-il, les fils de l'incontinence et du crime.
Chass de Luxeuil et de l'Ostrasie, il se rfugia chez Clotaire II, et
sembla lgitimer la cause de la Neustrie par sa prsence sacre.

Tout abandonna Brunehaut. Les grands d'Ostrasie la hassaient, comme
appartenant aux Goths, aux Romains (ces deux mots taient presque
synonymes); les prtres et le peuple avaient en horreur la
perscutrice des saints[214]. Jusque-l ennemie de l'influence
germanique, elle fut oblige de s'appuyer contre Clotaire du secours
des Germains, des barbares. Dj l'vque de Metz, Arnolph, et son
frre Pepin (Pipin), passrent  Clotaire avant la bataille; les
autres se firent battre, et furent mollement poursuivis par Clotaire.
Ils taient gagns d'avance. Le maire Warnachaire avait stipul qu'il
conserverait cette charge pendant sa vie. La vieille Brunehaut, fille,
soeur, mre, aeule de tant de rois, fut traite avec une atroce
barbarie; on la lia par les cheveux, par un pied et par un bras,  la
queue d'un cheval indompt qui la mit en pices. On lui reprocha la
mort de dix rois; on lui compta par-dessus ses crimes ceux de
Frdgonde. Le plus grand sans doute aux yeux des barbares, c'tait
d'avoir restaur sous quelque rapport l'administration impriale. La
fiscalit, les formes juridiques, la prminence de l'astuce sur la
force, voil ce qui rendait le monde irrconciliable  l'ide de
l'ancien Empire, que les rois goths avaient essay de relever. Leur
fille Brunehaut avait suivi leurs traces. Elle avait fond une foule
d'glises, de monastres; les monastres alors taient des coles.
Elle avait favoris les missions que le pape envoyait chez les
Anglo-Saxons de la Grande-Bretagne. L'emploi de cet argent, arrach au
peuple par tant d'odieux moyens, ne fut pas sans gloire et sans
grandeur. Telle fut l'impression du long rgne de Brunehaut, que celle
de l'Empire semble en avoir t affaiblie dans le nord des Gaules; le
peuple fit honneur  la fameuse reine d'Ostrasie d'une foule de
monuments romains. Des fragments de voies romaines qui paraissent
encore en Belgique et dans le nord de la France sont appeles
chausses de Brunehaut. On montrait prs de Bourges un chteau de
Brunehaut, une tour de Brunehaut  tampes, la pierre de Brunehaut
prs de Tournai, le fort de Brunehaut prs de Cahors.

[Note 214: Moine de Saint-Gall.]

       *       *       *       *       *

La Neustrie rsista sous Frdgonde; sous son fils elle vainquit.
Victoire nominale, si l'on veut, qu'elle ne devait qu' la haine des
Ostrasiens contre Brunehaut; victoire de la faiblesse, victoire des
vieilles races, des Gaulois-Romains et des prtres. L'anne mme qui
suit la victoire de Clotaire (614), les vques sont appels 
l'assemble des leudes. Ils y viennent de toute la Gaule au nombre de
soixante-dix-neuf. C'est l'intronisation de l'glise. Les deux
aristocraties, laque et ecclsiastique, dressent une _constitution
perptuelle_. Plusieurs articles d'une remarquable libralit indiquent
la main ecclsiastique: Dfense aux juges de condamner, sans l'entendre,
un homme libre, ou mme un esclave.--Quiconque viole la paix publique
doit tre puni de mort.--Les leudes rentrent dans les biens dont ils ont
t dpouills dans les guerres civiles.--L'lection des vques est
assure au peuple.--Les vques sont les seuls juges des
ecclsiastiques.--Les tributs tablis depuis Chilpric et ses frres
sont abolis. Les vques, devenus grands propritaires, devaient, plus
que personne, profiter de cette abolition.--Ainsi commence avec Clotaire
II cette domination de l'glise, qui ne fait que se consolider sous les
Carlovingiens, et qui n'a d'autre entr'acte que la tyrannie de
Charles-Martel.

Nous savons peu de chose de Clotaire II, davantage de Dagobert. Sage,
juste et justicier, Dagobert commence son rgne par faire le tour de
ses tats, selon la coutume des rois barbares. Roi d'Ostrasie du
vivant de son pre, il ne garda pas longtemps aprs lui ses ministres
ostrasiens. Les deux hommes principaux du pays, Arnolph, archevque de
Metz, puis Pepin, son frre, furent loigns, et firent place au
Neustrien ga. Entour de ministres romains, de l'orfvre saint loi
et du rfrendaire saint Ouen, il s'occupe de fonder des couvents,
fait fabriquer des ornements d'glise. Ses scribes crivent pour la
premire fois les lois barbares; on crit les lois alors qu'elles
commencent  s'effacer. Le Salomon des Francs, comme celui des Juifs,
peuple ses palais de belles femmes[215], et se partage entre ses
concubines et ses prtres.

[Note 215: _App. 92._]

Ce prince pacifique est l'ami naturel des Grecs. Alli de l'empereur
Hraclius, il intervient dans les affaires des Lombards et des
Wisigoths. Dans cette vieillesse prcoce de tous les peuples barbares,
la dcadence des Francs est encore entoure d'une sorte d'clat.

Toutefois, il est facile d'apercevoir combien de faiblesse se cache
sous ces apparences. Ds le vivant de Clotaire, l'Ostrasie a repris
les provinces qui lui avaient t enleves; elle a exig un roi
particulier, et Dagobert, roi de ce pays  quinze ans, n'y a t
effectivement qu'un instrument entre les mains de Pepin et d'Arnolph.
Son pre devient roi de Neustrie, l'Ostrasie rclame encore un
gouvernement particulier, et se fait donner pour roi le fils du roi,
le jeune Sigebert. Clotaire II a remis le tribut aux Lombards pour une
somme une fois paye. Les Saxons, dfaits, dit-on, par les
Francs[216], se dispensent pourtant de livrer  Dagobert les cinq
cents vaches qu'ils payaient jusque-l tous les ans. Les Vendes,
affranchis des Avares par le Franc Samo, marchand guerrier qu'ils
prirent pour chef[217], repoussent le joug de Dagobert, et dfont les
Francs, les Bavarois et les Lombards unis contre eux. Les Avares
fugitifs eux-mmes s'tablissent de force en Bavire, et Dagobert ne
s'en dfait que par une perfidie[218]. Quant  la soumission des
Bretons et des Gascons, elle semble volontaire: ils rendent hommage
moins aux guerriers qu'aux prtres, et le duc des Bretons, saint
Judical, refuse de manger  la table du roi pour prendre place 
celle de saint Ouen.

[Note 216: _App. 93._]

[Note 217: _App. 94._]

[Note 218: _App. 95._]

C'est qu'alors en effet le vrai roi, c'est le prtre. Au milieu mme
de ces bruyantes invasions de barbares, qui semblaient prs de tout
dtruire, l'glise avait fait son chemin  petit bruit. Forte,
patiente, industrieuse, elle avait en quelque sorte treint toute la
socit nouvelle, de manire  la pntrer. De bonne heure elle avait
abandonn la spculation pour l'action; elle avait repouss la
hardiesse du plagianisme, ajourn la grande question de la libert
humaine.

Hritire du gouvernement municipal, l'glise tait sortie des murs 
l'approche des barbares; elle s'tait porte pour arbitre entre eux et
les vaincus. Et une fois hors des murs, elle s'arrta dans les
campagnes. Fille de la cit, elle comprit que tout n'tait pas dans la
cit; elle cra des vques des champs et des bourgades, des
chorvques[219]. Sa protection s'tendit  tous: ceux mme qu'elle
n'ordonna point, elle les couvrit du signe protecteur de la tonsure.
Elle devint un immense asile. Asile pour les vaincus, pour les
Romains, pour les serfs des Romains; les serfs se prcipitrent dans
l'glise; plus d'une fois on fut oblig de leur en fermer les portes;
il n'y eut personne pour cultiver la terre. Asile pour les vainqueurs,
ils se rfugirent dans l'glise contre le tumulte de la vie barbare,
contre leurs passions, leurs violences, dont ils souffraient autant
que les vaincus.

[Note 219: _App. 96._]

En mme temps, d'immenses donations enlevaient la terre aux usages
profanes pour en faire la dot des hommes pacifiques, des pauvres, des
serfs. Les barbares donnrent ce qu'ils avaient pris; ils se
trouvrent avoir vaincu pour l'glise.

Les vques du Midi, trop civiliss, rhteurs et raisonneurs[220],
agissent peu sur les hommes de la premire race. Les anciens siges
mtropolitains d'Arles, de Vienne, de Lyon mme et de Bourges, perdent
de leur influence. Les vques par excellence, les vrais patriarches
de la France, sont ceux de Reims et de Tours. Saint Martin de Tours
est l'oracle des barbares, ce que Delphes tait pour la Grce,
l'_ombilicus terrarum_, l'[Grec: outhar arours].

[Note 220: _App. 97._]

C'est saint Martin qui garantit les traits. Les rois le consultent 
chaque instant sur leurs affaires, mme sur leurs crimes. Chilpric,
poursuivant son malheureux fils Mrove, dpose un papier sur le
tombeau de saint Martin pour savoir s'il lui est permis de tirer le
suppliant de la basilique. Le papier resta blanc, dit Grgoire de
Tours. Ces suppliants, pour la plupart, gens farouches, et non moins
violents que ceux qui les poursuivent, embarrassent quelquefois
terriblement l'vque; ils deviennent les tyrans de l'asile qui les
protge. Il faut voir dans le livre du bon vque de Tours l'histoire
de cet berulf qui veut tuer Grgoire, qui frappe les clercs s'ils
tardent  lui apporter du vin. Les servantes du barbare, rfugies
avec lui dans la basilique, scandalisent tout le clerg en regardant
curieusement les peintures sacres qui en dcoraient les parois.

Tours, Reims, et toutes leurs dpendances, sont exemptes d'impts. Les
possessions de Reims s'tendent dans les pays les plus loigns, dans
l'Ostrasie, dans l'Aquitaine. Chaque crime des rois barbares vaut 
l'glise quelque donation nouvelle. Tout le monde dsire tre donn 
l'glise; c'est une sorte d'affranchissement. Les vques ne se font
nul scrupule de provoquer, d'tendre par des fraudes pieuses les
concessions des rois. Le tmoignage des gens du pays les soutiendra,
s'il le faut. Tous, au besoin, attesteront que cette terre, ce
village, ont t jadis donns par Clovis, par le bon Gontran, au
monastre,  l'vch voisin, lequel n'en a t dpouill que par une
violence impie. Chaque jour la connivence des prtres et du peuple
devait ainsi enlever quelque chose au barbare, et profiter de sa
crdulit, de sa dvotion, de ses remords. Sous Dagobert, les
concessions remontent  Clovis; sous Pepin-le-Bref,  Dagobert.
Celui-ci donne en une seule fois vingt-sept bourgades  l'abbaye de
Saint-Denis. Son fils, dit l'honnte Sigebert de Gemblours, fonda
douze monastres et donna  saint Rmacle, vque de Tongres, douze
lieues de long, douze lieues de large dans la fort d'Ardenne.

La plus curieuse concession est celle de Clovis  saint Remi,
reproduite, ou plus probablement fabrique, sous Dagobert:

Clovis avait tabli sa demeure  Soissons. Ce prince trouvait un
grand plaisir dans la compagnie et les entretiens de saint Remi; mais,
comme le saint homme n'avait dans le voisinage de la ville d'autre
habitation qu'un petit bien qui avait autrefois t donn  saint
Nicaise, le roi offrit  saint Remi de lui donner tout le terrain
qu'il pourrait parcourir pendant que lui-mme ferait sa mridienne,
cdant en cela  la prire de la reine et  la demande des habitants
qui se plaignaient d'tre surchargs d'exactions et contributions, et
qui, pour cette raison aimaient mieux payer  l'glise de Reims qu'au
roi. Le bienheureux saint Remi se mit donc en chemin, et l'on voit
encore aujourd'hui les traces de son passage et les limites qu'il
marqua. Chemin faisant, un meunier repoussa le saint homme, ne voulant
pas que son moulin ft renferm dans l'enceinte. Mon ami, lui dit
avec douceur l'homme de Dieu, ne trouve pas mauvais que nous
possdions ensemble ce moulin. Celui-ci l'ayant refus de nouveau,
aussitt la roue du moulin se mit  tourner  rebours; lors le meunier
de courir aprs saint Remi et de s'crier: Viens, serviteur de Dieu,
et possdons ensemble ce moulin.--Non, rpondit le saint, il ne sera
ni  toi ni  moi. La terre se droba aussitt, et un tel abme
s'ouvrit, que jamais depuis il n'a t possible d'y tablir un moulin.

De mme encore, le saint passant auprs d'un petit bois, ceux  qui
il appartenait l'empchaient de le comprendre dans son domaine: Eh
bien! dit-il, que jamais feuille ne vole ni branche ne tombe de ce
bois dans mon clos. Ce qui a t en effet observ par la volont de
Dieu, tant que le bois a dur, quoiqu'il ft tout  fait joignant et
contigu.

De l, continuant son chemin, il arriva  Chavignon, qu'il voulut
aussi enclore, mais les habitants l'en empchrent. Tantt repouss et
tantt revenant, mais toujours gal et paisible, il marchait toujours,
traant les limites telles qu'elles existent encore.  la fin, se
voyant repouss tout  fait, on rapporte qu'il leur dit: _Travaillez
toujours et demeurez pauvres et souffrants._ Ce qui s'accomplit encore
aujourd'hui, par la vertu et puissance de sa parole. Quand le roi
Clovis se fut lev aprs sa mridienne, il donna  saint Remi, par
rescrit de son autorit royale, tout le terrain qu'il avait enclos en
marchant; et, de ces biens, les meilleurs sont Luilly et Cocy, dont
l'glise de Reims jouit encore aujourd'hui paisiblement.

Un homme trs puissant, nomm Euloge, convaincu du crime de
lse-majest contre le roi Clovis, eut un jour recours 
l'intercession de saint Remi, et le saint homme lui obtint grce de la
vie et de ses biens. Euloge, en rcompense de ce service, offrit  son
gnreux patron, en toute proprit, son village d'pernay: le
bienheureux vque ne voulut point accepter une rtribution temporelle
comme salaire de son intervention. Mais voyant Euloge couvert de
confusion et dcid  se retirer du monde, parce qu'il n'y pouvait
plus rester, ne mritant plus de vivre que par la clmence royale, au
dshonneur de sa maison, il lui donna un sage conseil, lui disant que,
s'il voulait tre parfait, il vendt tous ses biens et en distribut
l'argent aux pauvres, pour suivre Jsus-Christ. Ensuite, fixant la
valeur, et prenant dans le trsor ecclsiastique cinq mille livres
d'argent, il les donna  Euloge, et acquit  l'glise la proprit de
ses biens. Laissant ainsi  tous vques et prtres ce bon exemple
que, quand ils intercdent pour ceux qui viennent se jeter dans le
sein de l'glise ou entre les bras des serviteurs de Dieu, et qu'ils
leur rendent quelque service, jamais ils ne le doivent faire en vue
d'une rcompense temporelle, ni accepter en salaire des biens
passagers; mais bien au contraire, selon le commandement du Seigneur,
donner pour rien comme ils ont reu pour rien....

Saint Rigobert obtint du roi Dagobert des lettres d'immunit pour son
glise, lui remontrant que, sous tous les rois francs ses
prdcesseurs, depuis le temps de saint Remi et du roi Clovis, par lui
baptis, elle avait toujours t libre et exempte de toute servitude
et charge publique. Le roi donc, voulant ratifier ou renouveler ce
privilge de l'avis de ses grands, et dans la mme forme que les rois
ses prdcesseurs, ordonna que tous biens, villages et hommes,
appartenant  la sainte glise de Reims, ou  la basilique de
Saint-Remi situs ou demeurant tant en Champagne, dans la ville ou les
faubourgs de Reims, qu'en Ostrasie, Neustrie, Bourgogne, pays de
Marseille, Rouergue, Gvaudan, Auvergne, Touraine, Poitou, Limousin,
et partout ailleurs dans ses pays et royaumes, seraient  perptuit
exempts de toute charge; qu'aucun juge public n'oserait entrer sur les
terres de ces deux saintes glises de Dieu pour y faire leur sjour, y
rendre aucun jugement ou lever aucune taxe; enfin, qu'elles
conserveraient  toujours les immunits et privilges  elles concds
par les rois ses prdcesseurs...

Ce vnrable vque fut en fort grande amiti avec Pepin, maire du
palais, auquel il avait coutume d'envoyer frquemment des eulogies, en
signe de bndiction. Or, en ce moment, Pepin sjournait au village
de Gernicourt; et, ayant appris de l'vque que cette demeure lui
plaisait, il la lui offrit, ajoutant qu'il lui donnerait en outre tout
le terrain dont il pourrait faire le tour tandis qu'il reposerait 
l'heure de midi. Rigobert, suivant donc l'exemple de saint Remi, se
mit en route et fit poser de distance en distance les limites qui se
voient encore aujourd'hui, et traa ainsi l'enceinte pour obvier 
toute contestation.  son rveil, Pepin, le trouvant de retour, lui
confirma la donation de tout le terrain qu'il venait d'enclore; et
pour indice mmorable du chemin qu'il a suivi, on y voit, en toute
saison, l'herbe plus riche et plus verte qu'en aucun autre lieu
d'alentour. Il est encore un autre miracle non moins digne d'attention
que le Seigneur se plat  oprer sur ces terres, sans doute en vue
des mrites de son serviteur: c'est que, depuis la concession faite au
saint vque, jamais tempte ni grle ne fait dommage en son domaine;
et, tandis que tous les lieux d'alentour sont battus et ravags,
l'orage s'arrte aux limites de l'glise, sans jamais oser les
franchir[221].

[Note 221: Flodoard.]

Ainsi tout favorisait l'absorption de la socit par l'glise, tout y
entrait, Romains et barbares, serfs et libres, hommes et terres, tout
se rfugiait au sein maternel. L'glise amliorait tout ce qu'elle
recevait du dehors: mais elle ne pouvait le faire sans se dtriorer
d'autant elle-mme. Avec les richesses l'esprit du monde entrait dans
le clerg, avec la puissance, la barbarie qui en tait alors
insparable. Les serfs devenus prtres gardaient les vices de serfs,
la dissimulation, la lchet. Les fils des barbares devenus vques
restaient souvent barbares. Un esprit de violence et de grossiret
envahissait l'glise. Les coles monastiques de Lrins, de
Saint-Maixent, de Reom, de l'le Barbe, avaient perdu leur clat; les
coles piscopales d'Autun, de Vienne, de Poitiers, de Bourges,
d'Auxerre, subsistaient silencieusement. Les conciles devenaient de
plus en plus rares: cinquante-quatre au sixime sicle, vingt au
septime, sept seulement dans la premire moiti du huitime.

Le gnie spiritualiste de l'glise se rfugia dans les moines. L'tat
monastique fut un asile pour l'glise, comme l'glise l'avait t pour
la socit. Les monastres d'Irlande et d'cosse, mieux prservs du
mlange germanique, tentrent une rformation du clerg gaulois.
Ainsi, au premier ge de l'glise, le Breton Plage avait allum
l'tincelle qui claira tout l'Occident; puis le breton Faustus, plus
modr dans les mmes doctrines, ouvrit la glorieuse cole de Lrins.
Au second ge, ce fut encore un Celte, mais cette fois un Irlandais,
saint Colomban, qui entreprit la rforme des Gaules. Un mot sur
l'glise celtique.

Les Kymry de Bretagne et de Galles, rationalistes, les Gals
d'Irlande, potes et mystiques, prsentent toutefois dans leur
histoire ecclsiastique un caractre commun, l'esprit d'indpendance
et l'opposition contre Rome. Ils s'entendaient mieux avec les Grecs,
et gardrent longtemps, malgr l'loignement, malgr tant de
rvolutions, tant de misres diverses, des relations avec les glises
de Constantinople et d'Alexandrie. Dj Plage est un vrai fils
d'Origne. Quatre cents ans plus tard, l'Irlandais Scot traduit les
Pres grecs, et adopte le panthisme alexandrin. Saint Colomban, au
septime sicle, dfend aussi contre le pape de Rome l'usage grec de
clbrer la Pque: Les Irlandais, dit-il, sont meilleurs astronomes
que vous autres Romains[222]. Ce fut un Irlandais, un disciple de
saint Colomban, Virgile, vque de Salzbourg, qui affirma le premier
que la terre est ronde, et que nous avons des antipodes. Toutes les
sciences taient alors cultives avec clat dans les monastres
d'cosse et d'Irlande. Ces moines, appels _culdes_[223], ne
connaissaient gure plus de hirarchie que les modernes presbytriens
d'cosse. Ils vivaient douze  douze, sous un abb lu par eux;
l'vque n'tait, conformment au sens tymologique, qu'un
surveillant. Le clibat ne parat pas avoir t rgulirement observ
dans cette glise[224]. Elle se distinguait encore par la forme
particulire de la tonsure, et quelques autres singularits. En
Irlande, on baptisait avec du lait[225].

[Note 222: _App. 98._]

[Note 223: Solitaires de Dieu. _Deus_ et _Celare_, _Cella_, ont des
racines analogues dans les langues latine et celtique.]

[Note 224: Les femmes et les enfants des culdes rclamaient une part
dans les dons faits  l'autel. (Low.)]

[Note 225: _App. 99._]

Le plus clbre de ces tablissements des culdes est celui d'Iona,
fond, comme presque tous, sur les ruines des coles druidiques: Iona,
la spulture de soixante-dix rois d'cosse, la mre des moines,
l'oracle de l'Occident au septime et au huitime sicle. C'tait la
ville des morts, comme Arles dans les Gaules et Thbes en gypte.

La guerre que les empereurs soutinrent contre les nombreux usurpateurs
qui sortirent de la Bretagne, dans les derniers sicles de
l'Empire[226], les papes la continurent contre l'hrsie celtique,
contre Plage, contre l'glise cossaise et irlandaise.  cette
glise, toute grecque de langue et d'esprit, Rome opposa souvent des
Grecs; ds le commencement du cinquime sicle, elle envoie contre eux
Palladios, platonicien d'Alexandrie; mais les doctrines de Palladios
parurent bientt aussi peu orthodoxes que celles qu'il attaquait. Des
hommes plus srs furent envoys, saint Loup, saint Germain
d'Auxerre[227], et trois disciples de saint Germain, Dubricius,
Iltutus, et saint Patrice, le grand aptre de l'Irlande. On sait
toutes les fables dont on a orn la vie de ce dernier; la plus
incroyable, c'est qu'il n'ait trouv nulle connaissance de l'criture
dans un pays que nous voyons en si peu d'annes tout couvert de
monastres, et fournissant des missionnaires  tout l'Occident.
L'invasion saxonne fit trve aux querelles religieuses; mais ds que
les Saxons furent dfinitivement tablis, le pape envoya en Bretagne
le moine Augustin, de l'ordre de Saint-Benot. Les envoys de Rome
russirent auprs des Saxons d'Angleterre, et commencrent cette
conqute spirituelle qui devait avoir de si grands rsultats. Du
monastre d'Iona, fond prcisment  la mme poque par saint
Colomban, sortit son clbre disciple, saint Colombanus[228], dont
nous avons vu le zle hardi contre Brunehaut. Ce missionnaire ardent
et imptueux rattacha un instant la Gaule aux principes de l'glise
irlandaise.

[Note 226: Britannia, fertilis provincia tyrannorum. (Saint Jrme.)]

[Note 227: Saint Loup naquit  Toul, pousa la soeur de saint Hilaire,
vque d'Arles, fut moine  Lrins, puis vque de Troyes.--Saint
Germain, n  Auxerre, fut d'abord duc des troupes de la marche
Armorique et Nervicane. De retour  Auxerre, il se livrait tout entier
 la chasse, et levait des trophes en mmoire des succs qu'il y
obtenait. Saint Amator, vque de la ville, l'en chassa, puis le
convertit et l'ordonna prtre malgr lui. Il eut pour disciples sainte
Genevive et saint Patrice. Saint Germain et saint Martin, le chasseur
et le soldat, taient les deux saints les plus populaires de la
France. Mais saint Hubert succda  saint Germain dans le patronage
des chasseurs.]

[Note 228: Saint Colomban explique lui-mme le rapport mystique de son
nom avec les mots _jona_, _barjona_, qui signifie colombe dans les
livres saints.]

La chute des enfants de Sigebert et de Brunehaut, la runion de
l'Ostrasie  la Neustrie, tait une occasion favorable. Dans la
Neustrie, dans tout le midi des Gaules, les traces de l'invasion
disparaissant, les Germains s'taient comme fondus dans la population
gauloise et romaine. Les races antiques reprenaient force, la Neustrie
avait repouss l'Ostrasie sous Frdgonde, et se l'tait runie sous
Clotaire. Ce prince et son fils Dagobert, moins Francs que Romains,
devaient tre favorables aux progrs de l'glise celtique, dont les
moeurs et les lumires faisaient honte au caractre barbare qu'avait
pris celle des Gaules.

Saint Colomban avait pass d'abord en Gaule avec douze compagnons. Une
foule d'autres semblent les avoir suivis pour peupler les nombreux
monastres que fondrent ces premiers aptres. Pour saint Colomban,
nous l'avons vu d'abord s'tablir dans les plus profondes solitudes
des Vosges, sur les ruines d'un temple paen, circonstance que son
biographe remarque dans toutes les fondations du saint. L, il reut
bientt les enfants de tous les grands de cette partie de la Gaule.
Mais la jalousie des vques vint l'y troubler. La singularit des
rites irlandais prtait  leurs attaques[229]. La libert avec
laquelle il parla  Theuderic et Brunehaut dtermina son expulsion de
Luxeuil. Reconduit par la Loire hors des Gaules, il y rentra par les
tats de Clotaire II, qui le reut avec honneur. Ce fut en effet pour
ce prince un immense avantage d'apparatre aux yeux des peuples comme
le protecteur des saints, que ses ennemis perscutaient. De l
Colomban passa en Suisse, o saint Gall, son disciple, fonda le fameux
monastre de ce nom; puis il se fixa en Italie prs du Bavarois
Agilulfe, roi des Lombards; il s'y btit une retraite  Bobbio, et y
resta jusqu' sa mort, quelques instances que lui ft Clotaire
vainqueur de revenir auprs de lui. C'est de l qu'il crivit au pape
ses lettres loquentes et bizarres, pour la runion des glises
irlandaise et romaine. Il y parle au nom du roi et de la reine des
Lombards; c'est, dit-il,  leur prire qu'il crit. Peut-tre les
opinions qu'il exprime sur la supriorit de l'glise d'Irlande
taient-elles partages par Clotaire et Dagobert, son fils. Du moins,
nous voyons ces princes multiplier par toute la France les monastres
de saint Colomban; au contraire, la race ostrasienne des Carlovingiens
doit s'unir troitement avec le pape, et assujettir tous les
monastres  la rgle de saint Benot.

[Note 229: _App. 100._]

Des grandes coles de Luxeuil et de Bobbio sortaient les fondateurs
d'une foule d'abbayes: saint Gall, dont nous avons parl; saints Magne
et Thodore, premiers abbs de Kempten et Fuessen prs d'Augsbourg;
saint Attale de Bobbio; saint Romaric de Remiremont; saint Omer, saint
Bertin, saint Amand, ces trois aptres de la Flandre; saint Wandrille,
parent des Carlovingiens, fondateur de la grande cole de Fontenelle
en Normandie, qui doit tre  son tour la mtropole de tant d'autres.
Ce fut Clotaire II qui leva saint Amand  l'piscopat, et Dagobert
voulut que son fils ft baptis par ce saint. Saint loi, le ministre
de Dagobert, fonde en Limousin Solignac, d'o sortira saint Remacle,
le grand vque de Lige. Il avait dit un jour  Dagobert: Seigneur,
accordez-moi ce don, pour que j'en fasse une chelle par o vous et
moi nous monterons au ciel.

 ct de ces coles, on vit des vierges savantes en ouvrir d'autres
aux personnes de leur sexe. Sans parler de celles de Poitiers et
d'Arles, de celle de Maubeuge, o sainte Aldegonde crivit ses
rvlations, sainte Gertrude, abbesse de Nivelle, avait t tudier en
Irlande; sainte Bertille, abbesse de Chelles, tait si clbre qu'une
foule de disciples des deux sexes affluaient autour d'elle de toute la
Gaule et de la Grande-Bretagne.

Quelle tait la rgle nouvelle  laquelle tant de monastres s'taient
soumis? Les bndictins[230] ne demandent pas mieux que de nous
persuader qu'elle n'est autre que celle de saint Benot, et les textes
mmes qu'ils allguent prouvent videmment le contraire. Par exemple,
des religieuses obtiennent de saint Donat, disciple de saint Colomban,
devenu vque de Besanon, qu'il fera pour elles un rapprochement des
rgles de saint Csaire d'Arles, de saint Benot, de saint Colomban;
saint Projectus en fit autant pour d'autres religieuses. Ces rgles
n'taient donc pas les mmes.

[Note 230: L'glise de Rome tait fortement intresse  supprimer les
crits d'un ennemi, qui avait pourtant laiss dans la mmoire des
peuples une si grande rputation de saintet. Aussi la plupart des
livres de saint Colomban ont pri. Quelques-uns se trouvaient encore
au seizime sicle  Besanon et  Bobbio, d'o ils furent, dit-on,
ports aux bibliothques de Rome et de Milan.]

La rgle de saint Colomban, oppose en ceci  la rgle de saint
Benot, ne prescrit pas l'obligation d'un travail rgulier; elle
assujettit le moine  un nombre norme de prires. En gnral, elle ne
porte pas cette empreinte d'esprit positif qui distingue l'autre  un
si haut degr. Elle prescrit de mme l'obissance, mais elle ne laisse
pas les peines  l'arbitraire de l'abb; elle les indique d'avance
pour chaque dlit avec une minutieuse et bizarre prcision. Dans cet
trange code pnal, bien des choses scandalisent le lecteur moderne.
Un an de pnitence pour le moine qui a perdu une hostie; pour le
moine qui a failli avec une femme, deux jours au pain et  l'eau, un
jour seulement s'il ignorait que ce fut une faute. En gnral, la
tendance est mystique; le lgislateur a plus gard aux penses qu'aux
actes.--La chastet du moine, dit-il, s'estime par ses penses: que
sert qu'il soit vierge de corps, s'il ne l'est d'esprit[231]?.

[Note 231: _App. 101._]

Cette rforme, doublement remarquable et par son clat, et par sa
liaison avec le rveil des races vaincues dans les Gaules, tait loin
pourtant de satisfaire aux besoins du temps. Ce n'tait pas de
pratiques pieuses, d'lans mystiques qu'il s'agissait, lorsque la
barbarie pesait si lourdement, et qu'une invasion nouvelle tait
toujours imminente sur le Rhin. Saint Benot avait compris qu'il
fallait  une telle poque un monachisme plus humble, plus laborieux,
pour dfricher la terre, devenue tout inculte et sauvage, pour
dfricher l'esprit des barbares. Mais l'glise irlandaise, anime d'un
indomptable esprit d'individualit et d'opposition, n'tait d'accord
ni avec Rome, ni avec elle-mme. Saint Gall, le principal disciple de
saint Colomban, refusa de le suivre en Italie, resta en Suisse, et y
travailla pour son compte[232]. Saint Colomban, passant alors en
Italie, s'occupa de combattre l'arianisme des Orientaux; c'tait se
tourner vers le monde fini, vers le pass, au lieu de regarder vers la
Germanie, vers l'avenir. Comme il tait encore sur le Rhin, il eut un
instant l'ide d'entreprendre la conversion des Suves; plus tard,
celle des Slaves. Un ange l'en dtourna dans un songe, et, lui traant
une image du monde, il lui dsigna l'Italie. Ce dfaut de sympathie
pour les Germains, pour les travaux obscurs de leur conversion, est-il
la condamnation de saint Colomban et de l'glise celtique? Les
missionnaires anglo-saxons, disciples soumis de Rome, vont, avec le
secours d'une dynastie ostrasienne, recueillir dans l'Allemagne cette
moisson que l'Irlande n'a pu, ou n'a pas voulu cueillir[233].

[Note 232: _App. 102._]

[Note 233: Les Bollandistes disent trs bien qu'il y a entre la rgle
de saint Colomban et celle de saint Benot la mme diffrence qu'entre
les rgles des franciscains et des dominicains. C'est l'opposition de
la loi et de la grce. L'ordre de Saint-Benot devait prvaloir: 1
sur le RATIONALISME des Plagiens; 2 sur le MYSTICISME de saint
Colomban.]

       *       *       *       *       *

L'impuissance de l'glise celtique, son dfaut d'unit, se retrouve
dans la monarchie qui  cette poque dominait nominalement toute la
Gaule. La dissolution dfinitive semble commencer avec la mort de
Dagobert. Sous lui, il est probable que l'influence ecclsiastique fut
suprieure  celle des grands. Les prtres, dont nous le voyons
entour, doivent avoir suivi les traditions de l'ancien gouvernement
neustrien dans sa lutte contre l'Ostrasie, c'est--dire contre le pays
des barbares et de l'aristocratie. Lorsque le fameux maire du palais,
broin, envoya demander conseil  l'vque de Rouen, saint Ouen, le
vieux ministre de Dagobert rpondit sans hsiter: De Frdgonde te
souvienne!

Les grands manqurent d'abord leur coup en Ostrasie, sous Sigebert
III, fils de Dagobert. Pepin avait t maire, puis son fils Grimoald,
et celui-ci,  la mort de Sigebert, avait essay de faire roi un de
ses propres enfants. Il tait second par Dido, vque de Poitiers,
oncle du fameux saint Lger. L'oncle et le neveu taient les chefs des
grands dans le Midi. Le vrai roi n'avait que trois ans. On se
dbarrassa sans peine de cet enfant. Dido le conduisit en Irlande.
Mais les hommes libres d'Ostrasie tendirent des embches  Grimoald,
l'arrtrent et l'envoyrent  Paris, au roi de Neustrie Clovis II,
fils de Dagobert, qui le fit mourir avec son fils.

Les trois royaumes se trouvrent ainsi runis sous Clovis II, ou
plutt sous Erchinoald, maire du palais de Neustrie. Pendant la
minorit des trois fils de Clovis, le mme Erchinoald, puis le fameux
broin, remplirent la mme charge, s'appuyant du nom et de la saintet
de Bathilde, veuve du dernier roi. C'tait une esclave saxonne que
Clovis avait faite reine. Ces maires, ennemis des grands, leur
opposaient avec avantage aux yeux des peuples une esclave et une
sainte.

Quelle tait prcisment cette charge des _maires du palais_? M. de
Sismondi ne peut croire que le maire ait t originairement un
officier royal. Il y voit un magistrat populaire, institu pour la
protection des hommes libres, comme le justiza d'Aragon. Cette espce
de tribun et de juge et t appel _morddom_, juge du meurtre. Ces
mots allemands auraient t facilement confondus avec ceux de _major
domus_, et la mairie assimile  la charge de l'ancien comte du palais
imprial. Nul doute que le maire n'ait t souvent lu, et mme de
bonne heure, aux poques de minorit ou d'affaiblissement du pouvoir
royal; mais aussi nul doute qu'il n'ait t choisi par le roi, au
moins jusqu' Dagobert[234]. Quiconque connat l'esprit de la
_famille_ germanique ne s'tonnera pas de trouver dans le maire un
officier du palais. Dans cette famille, la domesticit ennoblit.
Toutes les fonctions rputes serviles chez les nations du Midi sont
honorables chez celles du Nord, et en ralit elles sont rehausses
par le dvouement personnel. Dans les _Niebelungen_, le matre des
cuisines, Rumolt, est un des principaux chefs des guerriers. Aux
festins du couronnement imprial, les lecteurs tenaient  honneur
d'apporter le boisseau d'avoine, et de mettre les plats sur la table.
Chez ces nations, quiconque est grand dans le palais est grand dans le
peuple. Le _plus grand_ du palais (_major_) devait tre le premier des
leudes, leur chef dans la guerre, leur juge dans la paix. Or,  une
poque o les hommes libres avaient intrt  tre sous la protection
royale, _in truste regi_,  devenir antrustions et leudes, le juge
des leudes dut peu  peu se trouver le juge du peuple.

[Note 234: _App. 103._]

Le maire broin avait entrepris l'impossible, tablir l'unit, lorsque
tout tendait  la dispersion; fonder la royaut, quand les grands se
fortifiaient de toutes parts. Les deux moyens qu'il prit pour y
parvenir taient utiles, si on et pu les employer. Le premier fut de
choisir les ducs et les grands dans une autre province que celle o
ils avaient leurs possessions, leurs esclaves, leurs clients; isols
ainsi de leurs moyens personnels de puissance, ils auraient t les
simples hommes du roi, et n'auraient pas rendu les charges
hrditaires dans leur famille. En outre, broin parat avoir essay
de rapprocher les lois, les usages divers des nations qui composaient
l'empire des Francs; cette tentative sembla tyrannique, et elle
l'tait en effet  cette poque.

Aussi l'Ostrasie chappa d'abord  broin; elle exigea un roi, un
maire, un gouvernement particulier. Puis, les grands d'Ostrasie et de
Bourgogne, entre autres saint Lger, vque d'Autun, neveu de Dido,
vque de Poitiers (tous deux taient amis des Pepins), marchent
contre broin au nom du jeune Childric II, roi d'Ostrasie[235].
broin, abandonn des grands neustriens, est enferm au monastre de
Luxeuil. Saint Lger, qui avait contribu  la rvolution, n'en
profita gure. Il fut accus,  tort ou  droit, d'aspirer au trne,
de concert avec le Romain Victor, patrice souverain de Marseille, qui
tait venu pour une affaire auprs de Childric. Les grands du Nord
inspirrent au roi une dfiance naturelle contre le chef des grands du
Midi, et saint Lger fut enferm  Luxeuil avec ce mme broin qu'il y
avait enferm lui-mme. L'adoucissement des moeurs est ici visible.
Sous les premiers Mrovingiens, un tel soupon et infailliblement
entran la mort.

[Note 235: La querelle de saint Lger et d'broin enveloppait aussi
une querelle nationale, une haine de villes. Saint Lger, vque
d'Autun, avait pour lui l'vque de Lyon, et contre lui les vques de
Valence et de Chlons. Ces deux villes faisaient ainsi la guerre 
leurs rivales, les deux capitales de la Bourgogne.--Lorsque saint
Lger se fut livr volontairement  ses ennemis, Autun n'en fut pas
moins oblig de se racheter. Ils voulaient chasser aussi l'vque de
Lyon, mais les Lyonnais s'armrent pour le dfendre. Les villes
prennent videmment part active  la querelle.]

Cependant l'Ostrasien Childric eut  peine respir l'air de la
Neustrie qu'il devint, lui aussi, ennemi des grands. Dans un accs de
fureur, il fit battre de verges un d'entre eux, nomm Bodilo. Ce
chtiment servile les irrita tous. Childric II fut assassin dans la
fort de Chelles; les assassins n'pargnrent pas mme sa femme
enceinte et son fils enfant.

broin et saint Lger sortirent de Luxeuil rconcilis en apparence,
mais ils se sparrent bientt pour profiter des deux rvolutions qui
venaient de s'oprer en Ostrasie et en Neustrie. Les rles taient
changs: pendant que les grands triomphaient avec saint Lger en
Neustrie, par la mort de Childric, les hommes libres d'Ostrasie
avaient fait revenir d'Irlande cet enfant (Dagobert II) que la famille
des Pepins avait autrefois loign du trne, dans l'espoir de s'y
asseoir elle-mme. Les hommes libres d'Ostrasie formrent une arme 
broin, le ramenrent triomphant en Neustrie, o ils firent dgrader,
aveugler, tuer saint Lger, comme coupable d'avoir conseill la mort
de Childric II. Au moment mme, un autre Mrovingien tait tu en
Ostrasie par les amis de saint Lger. Les deux Pepins et Martin,
petits-fils d'Arnulf, vque de Metz, et neveux de Grimoald, firent
condamner par un conseil et poignarder Dagobert II, le roi des hommes
libres, c'est--dire du parti alli d'broin. broin vengea Dagobert
comme il avait veng Childric II. Il attira Martin dans une
confrence et l'y fit assassiner. Lui-mme fut tu peu aprs par un
noble Franc qu'il avait menac de la mort.

Cet homme remarquable avait, comme Frdgonde, dfendu avec succs la
France de l'ouest, et retard vingt annes le triomphe des grands
ostrasiens. Sa mort leur livra la Neustrie. Ses successeurs furent
dfaits par Pepin  Testry, entre Saint-Quentin et Pronne.

Cette victoire des grands sur le parti populaire, de la Gaule
germanique sur la Gaule romaine, ne sembla pas d'abord entraner un
changement de dynastie. Pepin adopta le roi mme au nom duquel broin
et ses successeurs avaient combattu. On peut cependant considrer la
bataille de Testry comme la chute de la famille de Clovis. Peu importe
que cette famille trane encore le titre de roi dans l'obscurit de
quelque monastre. Dsormais le nom des princes mrovingiens ne sera
plus attest comme signe de parti; ils cesseront bientt d'tre
employs mme comme instruments. Le dernier terme de la dcadence est
arriv.

Selon une vieille lgende, le pre de Clovis ayant enlev Basine, la
femme du roi de Thuringe, elle lui dit la premire nuit, comme ils
taient couchs: Abstenons-nous; lve-toi, et ce que tu auras vu dans
la cour du palais, tu le diras  ta servante. S'tant lev, il vit
comme des lions, des licornes et des lopards qui se promenaient. Il
revint et dit ce qu'il avait vu. La femme lui dit alors: Va voir de
nouveau, et reviens dire  ta servante. Il sortit et vit cette fois
des ours et des loups.  la troisime fois, il vit des chiens et
d'autres btes chtives. Ils passrent la nuit chastement, et quand
ils se levrent, Basine lui dit: Ce que tu as vu des yeux est fond en
vrit. Il nous natra un lion; ses fils courageux ont pour symboles
le lopard et la licorne. D'eux natront des ours et des loups, pour
le courage et la voracit. Les derniers rois sont les chiens, et la
foule des petites btes indique ceux qui vexeront le peuple, mal
dfendu par ses rois[236].

[Note 236: Grgoire de Tours.--Basine a le don de seconde vue, comme
la Brunhild de l'_Edda_. Comme Brunhild, elle se livre au plus
vaillant.]

La dgnration est en effet rapide chez ces Mrovingiens. Des quatre
fils de Clovis, un seul, Clotaire, laisse postrit. Des quatre fils
de Clotaire, un seul a des enfants. Ceux qui suivent, meurent presque
tous adolescents. Il semble que ce soit une espce d'hommes
particulire. Tout Mrovingien est pre  quinze ans, caduc  trente.
La plupart n'atteignent pas cet ge. Charibert II meurt  vingt-cinq
ans; Sigebert II, Clovis II,  vingt-six,  vingt-trois; Childric II
 vingt-quatre; Clotaire III  dix-huit; Dagobert II  vingt-six ou
vingt-sept, etc. Le symbole de cette race, ce sont les _nervs_ de
Jumiges, ces jeunes princes  qui l'on a coup les articulations, et
qui s'en vont sur un bateau au cours du fleuve qui les porte 
l'Ocan; mais ils sont recueillis dans un monastre.

Qui a coup leurs nerfs et bris leurs os,  ces enfants des rois
barbares? c'est l'entre prcoce de leurs pres dans la richesse et
les dlices du monde romain qu'ils ont envahi. La civilisation donne
aux hommes des lumires et des jouissances. Les lumires, les
proccupations de la vie intellectuelle, balancent, chez les esprits
cultivs, ce que les jouissances ont d'nervant. Mais les barbares qui
se trouvent tout  coup placs dans une civilisation disproportionne
n'en prennent que les jouissances. Il ne faut pas s'tonner s'ils s'y
absorbent et y fondent, pour ainsi dire, comme la neige devant un
brasier.

Le pauvre vieil historien Frdgaire exprime bien tristement dans son
langage barbare cet affaissement du monde mrovingien. Aprs avoir
annonc qu'il essayera de continuer Grgoire de Tours: J'aurais
souhait, dit-il, qu'il me ft chu en partage une telle faconde, que
je pusse quelque peu lui ressembler. Mais l'on puise difficilement 
une source dont les eaux tarissent. Dsormais le monde se fait vieux,
la pointe de la sagacit s'mousse en nous. Aucun homme de ce temps ne
peut ressembler aux orateurs des ges prcdents, aucun n'oserait y
prtendre[237].

[Note 237: _App. 104._]




CHAPITRE II

Carlovingiens. -- Huitime, neuvime et dixime sicle.


L'homme de Dieu (saint Colomban), ayant t trouver Theudebert, lui
conseilla de mettre bas l'arrogance et la prsomption, de se faire
clerc, d'entrer dans le sein de l'glise, se soumettant  la sainte
religion, de peur que, par-dessus la perte du royaume temporel, il
n'encourt encore celle de la vie ternelle. Cela excita le rire du
roi et de tous les assistants; ils disaient en effet qu'ils n'avaient
jamais ou dire qu'un Mrovingien, lev  la royaut, ft devenu
clerc volontairement. Tout le monde abominant cette parole, Colomban
ajouta: Il ddaigne l'honneur d'tre clerc; eh bien! il le sera malgr
lui[238].

[Note 238: Vie de saint Colomban.]

Ce passage nous rend sensible l'une des principales diffrences que
prsentent la premire et la seconde race. Les Mrovingiens entrent
dans l'glise malgr eux, les Carlovingiens volontairement. La tige
de cette dernire famille est l'vque de Metz, Arnulf, qui a son fils
Chlodulf pour successeur dans cet vch. Le frre d'Arnulf est abb
de Bobbio; son petit-fils est saint Wandrille. Toute cette famille est
troitement unie avec saint Lger. Le frre de Pepin-le-Bref,
Carloman, se fait moine au mont Cassin; ses autres frres sont
archevque de Rouen, abb de Saint-Denis. Les cousins de Charlemagne,
Adalhard, Wala, Bernard, sont moines. Un frre de Louis-le-Dbonnaire,
Drogon, est vque de Metz, trois autres de ses frres sont moines ou
clercs. Le grand saint du Midi, saint Guillaume de Toulouse, est
cousin et tuteur du fils an de Charlemagne. Ce caractre
ecclsiastique des Carlovingiens explique assez leur troite union
avec le pape, et leur prdilection pour l'ordre de Saint-Benot.

Arnulf tait n, dit-on, d'un pre aquitain et d'une mre suve[239].
Cet Aquitain, nomm Ansbert, aurait appartenu  la famille des
Ferreoli, et et t gendre de Clotaire Ier. Cette gnalogie semble
avoir t fabrique pour rattacher les Carlovingiens d'un ct  la
dynastie mrovingienne, de l'autre  la maison la plus illustre de la
Gaule romaine[240]. Quoiqu'il en soit, je croirais aisment, d'aprs
les frquents mariages des familles ostrasiennes et aquitaines[241],
que les Carlovingiens ont pu en effet sortir d'un mlange de ces
races.

[Note 239: _App. 105._]

[Note 240: _App. 106._]

[Note 241: _App. 107._]

Cette maison piscopale de Metz[242] runissait deux avantages qui
devaient lui assurer la royaut. D'une part, elle tenait troitement 
l'glise; de l'autre, elle tait tablie dans la contre la plus
germanique de la Gaule. Tout d'ailleurs la favorisait. La royaut
tait rduite  rien, les hommes libres diminuaient de nombre chaque
jour. Les grands seuls, leudes et vques, se fortifiaient et
s'affermissaient. Le pouvoir devait passer  celui qui runirait les
caractres de grand propritaire et de chef des leudes. Il fallait de
plus que tout cela se rencontrt dans une grande famille piscopale,
dans une famille ostrasienne, c'est--dire amie de l'glise, amie des
barbares. L'glise, qui avait appel les Francs de Clovis contre les
Goths, devait favoriser les Ostrasiens contre la Neustrie, lorsque
celle-ci, sous un broin, organisait un pouvoir laque, rival de celui
du clerg.

[Note 242: _App. 108._]

       *       *       *       *       *

La bataille de Testry, cette victoire des grands sur l'autorit
royale, ou du moins sur le nom du roi, ne fit qu'achever, proclamer,
lgitimer la dissolution. Toutes les nations durent y voir un jugement
de Dieu contre l'unit de l'Empire. Le Midi, Aquitaine et Bourgogne,
cessa d'tre France, et nous voyons bientt ces contres dsignes,
sous Charles-Martel, comme _pays romains_; il pntra, disent les
chroniques, jusqu'en Bourgogne.  l'est et au nord, les ducs
allemands, les Frisons, les Saxons, Suves, Bavarois, n'avaient nulle
raison de se soumettre au duc des Ostrasiens, qui peut-tre n'et pas
vaincu sans eux. Par sa victoire mme Pepin se trouva seul. Il se hta
de se rattacher au parti qu'il avait abattu, au parti d'broin, qui
n'tait autre que celui de l'unit de la Gaule; il fit pouser  son
fils une matrone puissante, veuve du dernier maire, et chre au parti
des hommes libres. Au dehors, il essaya de ramener  la domination des
Francs les tribus germaniques qui s'en taient affranchies, les
Frisons au nord, au midi les Suves. Mais ses tentatives taient loin
de pouvoir rtablir l'unit. Ce fut bien pis  sa mort; son successeur
dans la mairie fut son petit-fils Thobald, sous sa veuve Plectrude.
Le roi Dagobert III, encore enfant, se trouva soumis  un maire
enfant, et tous deux  une femme. Les Neustriens s'affranchirent sans
peine. Ce fut  qui attaquerait l'Ostrasie ainsi dsarme: les
Frisons, les Neustriens la ravagrent, les Saxons coururent toutes ses
possessions en Allemagne.

Les Ostrasiens, fouls par toutes les nations, laissrent l Plectrude
et son fils. Ils tirrent de prison un vaillant btard de Pepin, Carl,
surnomm Marteau. Pepin n'avait rien laiss  celui-ci. C'tait une
branche maudite, odieuse  l'glise, souille du sang d'un martyr.
Saint Lambert, vque de Lige, avait un jour,  la table royale,
exprim son mpris pour Alpade, la mre de Carl, la concubine de
Pepin; le frre d'Alpade fora la maison piscopale et tua l'vque
en prires. Grimoald, fils et hritier de Pepin, tant all en
plerinage au tombeau de saint Lambert, il y fut tu, sans doute par
les amis d'Alpade. Carl lui-mme se signala comme ennemi de l'glise.
Son surnom paen de _Marteau_ me ferait volontiers douter s'il tait
chrtien. On sait que le marteau est l'attribut de Thor, le signe de
l'association paenne, celui de la proprit, de la conqute barbare.
Cette circonstance expliquerait comment un empire, puis sous les
rgnes prcdents, fournit tout  coup tant de soldats et contre les
Saxons et contre les Sarrasins. Ces mmes hommes, attirs dans les
armes de Carl par l'appt des biens de l'glise qu'il leur prodigua,
purent adopter peu  peu la croyance de leur nouvelle patrie, et
prparrent une gnration de soldats pour Pepin-le-Bref et
Charlemagne. Dans cette famille tout ecclsiastique des Carlovingiens,
le btard, le proscrit Carl, ou Charles-Martel, offre une physionomie
 part et trs peu chrtienne[243].

[Note 243: _App. 109._]

D'abord les Neustriens, battus par lui  Vincy, prs de Cambrai,
appelrent  leur aide les Aquitains, qui, depuis la dissolution de
l'empire des Francs, formaient une puissance redoutable. Eudes, leur
duc, s'avana jusqu' Soissons, s'unit aux Neustriens, qui n'en furent
pas moins vaincus. Peut-tre et-il continu la guerre avec avantage,
mais il avait alors un ennemi derrire lui. Les Sarrasins, matres de
l'Espagne, s'taient empars du Languedoc. De la ville romaine et
gothique de Narbonne, occupe par eux, leur innombrable cavalerie se
lanait audacieusement vers le Nord, jusqu'en Poitou, jusqu'en
Bourgogne[244], confiante dans sa lgret et dans la vigueur
infatigable de ses chevaux africains. La clrit prodigieuse de ces
brigands, qui voltigeaient partout, semblait les multiplier; ils
commenaient  passer en plus grand nombre: on craignait que, selon
leur usage, aprs avoir fait un dsert d'une partie des contres du
Midi, ils ne finssent par s'y tablir. Eudes, dfait une fois par
eux, s'adressa aux Francs eux-mmes; une rencontre eut lieu prs de
Poitiers entre les rapides cavaliers de l'Afrique et les lourds
bataillons des Francs (732). Les premiers, aprs avoir prouv qu'ils
ne pouvaient rien contre un ennemi redoutable par sa force et sa
masse, se retirrent pendant la nuit. Quelle perte les Arabes
purent-ils prouver, c'est ce qu'on ne saurait dire. Cette rencontre
solennelle des hommes du Nord et du Midi a frapp l'imagination des
chroniqueurs de l'poque; ils ont suppos que ce choc de deux races
n'avait pu avoir lieu qu'avec un immense massacre[245]. Charles-Martel
poussa jusqu'en Languedoc, il assigea inutilement Narbonne, entra
dans Nmes et essaya de brler les Arnes qu'on avait changes en
forteresse. On distingue encore sur les murs la trace de l'incendie.

[Note 244: En 725, ils prirent Carcassonne, reurent Nmes 
composition, et dtruisirent Autun. En 731, ils brlrent l'glise de
Saint-Hilaire de Poitiers.]

[Note 245: _App. 110._]

Mais ce n'est pas du ct du Midi qu'il dut avoir le plus d'affaires;
l'invasion germanique tait bien plus  craindre que celle des
Sarrasins. Ceux-ci taient tablis dans l'Espagne, et bientt leurs
divisions les y retinrent. Mais les Frisons, les Saxons, les
Allemands, taient toujours appels vers le Rhin par la richesse de la
Gaule et par le souvenir de leurs anciennes invasions; ce ne fut que
par une longue suite d'expditions que Charles-Martel parvint  les
refouler. Avec quels soldats put-il faire ces expditions? Nous
l'ignorons, mais tout porte  croire qu'il recrutait ses armes en
Germanie. Il lui tait facile d'attirer  lui des guerriers auxquels
il distribuait les dpouilles des vques et des abbs de la Neustrie
et de la Bourgogne[246]. Pour employer ces mmes Germains contre les
Germains leurs frres, il fallut les faire chrtiens. C'est ce qui
explique comment Charles devint vers la fin l'ami des papes, et leur
soutien contre les Lombards. Les missions pontificales crrent dans
la Germanie une population chrtienne amie des Francs, et chaque
peuplade dut se trouver partage entre une partie paenne qui resta
obstinment sur le sol de la patrie  l'tat primitif de tribu, tandis
que la partie chrtienne fournit des bandes aux armes de
Charles-Martel, de Pepin et de Charlemagne.

[Note 246: _App. 111._]

L'instrument de cette grande rvolution fut saint Boniface, l'aptre
de l'Allemagne. L'glise anglo-saxonne,  laquelle il appartient,
n'tait pas, comme celle d'Irlande, de Gaule ou d'Espagne, une soeur,
une gale de celle de Rome; c'tait la fille des papes. Par cette
glise, romaine d'esprit[247], germanique de langue, Rome eut prise
sur la Germanie. Saint Colomban avait ddaign de prcher les Suves.
Les Celtes, dans leur dur esprit d'opposition  la race germanique, ne
pouvaient tre les instruments de sa conversion. Un principe de
rationalisme anti-hirarchique, un esprit d'individualit, de
division, dominait l'glise celtique. Il fallait un lment plus
liant, plus sympathique, pour attirer au christianisme les derniers
venus des barbares. Il fallait leur parler du Christ au nom de Rome,
ce grand nom qui, depuis tant de gnrations, remplissait leur
oreille.

[Note 247: _App. 112._]

Winfried (c'est le nom germanique de Boniface) se donna sans rserve
aux papes, et, sous leurs auspices, se lana dans ce vaste monde paen
de l'Allemagne  travers les populations barbares. Il fut le Colomb et
le Cortez de ce monde inconnu, o il pntrait sans autre arme que sa
foi intrpide et le nom de Rome. Cet homme hroque, passant tant de
fois la mer, le Rhin, les Alpes, fut le lien des nations; c'est par
lui que les Francs s'entendirent avec Rome, avec les tribus
germaniques; c'est lui qui, par la religion, par la civilisation,
attacha au sol ces tribus mobiles, et prpara  son insu la route aux
armes de Charlemagne, comme les missionnaires du seizime sicle
ouvrirent l'Amrique  celles de Charles-Quint. Il leva sur le Rhin
la mtropole du christianisme allemand, l'glise de Mayence, l'glise
de l'Empire, et plus loin, Cologne, l'glise des reliques, la cit
sainte des Pays-Bas. La jeune cole de Fulde, fonde par lui au plus
profond de la barbarie germanique, devint la lumire de l'Occident,
et enseigna ses matres. Premier archevque de Mayence, c'est du pape
qu'il voulut tenir le gouvernement de ce nouveau monde chrtien qu'il
avait cr. Par son serment, il se voue, lui et ses successeurs, au
prince des aptres, qui seul doit donner le pallium aux
vques[248]. Cette soumission n'a rien de servile. Le bon Winfried
demande au pape, dans sa simplicit, s'il est vrai que lui, pape, il
viole les canons et tombe dans le pch de simonie[249]; il l'engage 
faire cesser les crmonies paennes que le peuple clbre encore 
Rome, au grand scandale des Allemands. Mais le principal objet de sa
haine, ce sont les Scots (nom commun des cossais et des Irlandais).
Il condamne leur principe du mariage des prtres. Il dnonce au pape,
tantt le fameux Virgile, vque de Saltzbourg, celui qui le premier
devina que la terre est ronde, tantt un prtre nomm Samson, qui
supprime le baptme. Clment, autre Irlandais, et le Gaulois Adalbert
troublent aussi l'glise. Adalbert rige des oratoires et des croix
prs des fontaines (peut-tre aux anciens autels druidiques); le
peuple y court et dserte les glises[250]; cet Adalbert est si rvr
qu'on se dispute comme des reliques ses ongles et ses cheveux.
Autoris par une lettre qu'il a reue de Jsus-Christ, il invoque des
anges dont le nom est inconnu; il sait d'avance les pchs des hommes
et n'coute pas leur confession. Winfried, implacable ennemi de
l'glise celtique, obtient de Carloman et Pepin qu'ils fassent
enfermer Adalbert. Ce zle pre et farouche tait au moins
dsintress. Aprs avoir fond neuf vchs et tant de monastres, au
comble de sa gloire,  l'ge de soixante-treize ans, il rsigna
l'archevch de Mayence  son disciple Lulle, et retourna simple
missionnaire dans les bois et les marais de la Frise paenne, o il
avait quarante ans auparavant prch la premire fois. Il y trouva le
martyre.

[Note 248: _App. 113._]

[Note 249: _App. 114._]

[Note 250: _App. 115._]

Quatre ans avant sa mort (752), il avait sacr roi Pepin au nom du
pape de Rome, et transport la couronne  une nouvelle dynastie. Ce
fils de Charles-Martel, seul maire par la retraite d'un de ses frres
au mont Cassin et par la fuite de l'autre, tait le bien-aim de
l'glise. Il rparait les spoliations de Charles-Martel; il tait
l'unique appui du pape contre les Lombards. Tout cela l'enhardit 
faire cesser la longue comdie que jouaient les maires du palais,
depuis la mort de Dagobert, et  prendre pour lui-mme le titre de
roi. Il y avait prs de cent ans que les Mrovingiens, enferms dans
leur villa de Maumagne ou dans quelque monastre, conservaient une
vaine ombre de la royaut[251]. Ce n'tait gure qu'au printemps, 
l'ouverture du champ de mars, qu'on tirait l'idole de son sanctuaire,
qu'on montrait au peuple son roi. Silencieux et grave, ce roi chevelu,
barbu (c'taient, quel que ft l'ge du prince, les insignes obligs
de la royaut), paraissait, lentement tran sur le char germanique,
attel de boeufs, comme celui de la desse Hertha. Parmi tant de
rvolutions qui se faisaient au nom de ces rois, vainqueurs, vaincus,
leur sort changeait peu. Ils passaient du palais au clotre, sans
remarquer la diffrence. Souvent mme le maire vainqueur quittait son
roi pour le roi vaincu, si celui-ci figurait mieux. Gnralement ces
pauvres rois ne vivaient gure; derniers descendants d'une race
nerve, faibles et frles, ils portaient la peine des excs de leurs
pres. Mais cette jeunesse mme, cette inaction, cette innocence dut
inspirer au peuple l'ide profonde de la saintet royale, du droit du
roi. Le roi lui apparut de bonne heure comme un tre irrprochable,
peut-tre comme un compagnon de ses misres, auquel il ne manquait que
le pouvoir pour en tre le rparateur. Et le silence mme de
l'imbcillit ne diminuait pas le respect. Cet tre taciturne semblait
garder le secret de l'avenir. Dans plusieurs contres encore, le
peuple croit qu'il y a quelque chose de divin dans les idiots, comme
autrefois les paens reconnaissaient la divinit dans les btes.

[Note 251: C'tait comme le pontife-roi  Rome, le calife  Bagdad
dans la dcadence, ou le daro au Japon.]

Aprs les Mrovingiens, dit ginhard, les Francs se constiturent deux
rois. En effet, cette dualit se retrouve presque partout au
commencement de la dynastie Carlovingienne. Ordinairement deux frres
rgnent ensemble: Pepin et Martin, Pepin et Carloman, Carloman et
Charlemagne. Quand il y a un troisime frre (par exemple Grifon,
frre de Pepin-le-Bref), il est exclu du partage.

Cette royaut de Pepin, fonde par les prtres, fut dvoue aux
prtres. Le descendant de l'vque Arnulf, le parent de tant
d'vques et de saints, donna grande influence aux prlats.

Partout les ennemis des Francs se trouvaient tre ceux de l'glise:
Saxons paens, Lombards perscuteurs du pape, Aquitains spoliateurs
des biens ecclsiastiques. La grande guerre de Pepin fut contre
l'Aquitaine. Il ne fit qu'une campagne en Saxe, obtenant la libert de
prdication pour les missionnaires[252], et laissant faire au temps.
Deux campagnes suffirent contre les Lombards, le pape tienne tait
venu lui-mme implorer le secours des Francs. Pepin fora les Alpes,
fora Pavie, et exigea du Lombard Astolph qu'il rendt, non pas 
l'empire grec, mais  saint Pierre et au pape[253], les villes de
Ravenne, de l'milie, de la Pentapole et du duch de Rome. Il fallait
que les Lombards et les Grecs fussent bien peu  craindre, pour que
Pepin crt ces provinces en sret dans les mains dsarmes d'un
prtre.

[Note 252: De plus, un tribut de trois cents chevaux. _App. 116._]

[Note 253: Il rpondit aux rclamations de l'empereur, qu'il avait
entrepris cette guerre pour l'amour de saint Pierre et la rmission de
ses pchs.]

Ce fut une bien autre guerre que celle d'Aquitaine: un mot en
expliquera la dure. Ce pays, adoss aux Pyrnes occidentales,
qu'occupaient et qu'occupent encore les anciens Ibriens, Vasques,
Guasques ou Basques (Eusken), recrutait incessamment sa population
parmi ces montagnards. Ce peuple, agriculteur de got et de gnie,
brigand par position, avait t longtemps serr dans ses roches par
les Romains, puis par les Goths. Les Francs chassrent ceux-ci, mais
ne les remplacrent pas. Ils chourent plusieurs fois contre les
Vasques et chargrent un duc Genialis, sans doute un Romain
d'Aquitaine, de les observer (vers 600)[254]. Cependant les gants de
la montagne[255] descendaient peu  peu parmi les petits hommes du
Barn, dans leurs grosses capes rouges, et chausss de l'abarca de
crin, hommes, femmes, enfants, troupeaux, s'avanant vers le Nord; les
landes sont un vaste chemin. Ans de l'ancien monde, ils venaient
rclamer leur part des belles plaines sur tant d'usurpateurs qui
s'taient succd, Galls, Romains et Germains. Ainsi, au septime
sicle, dans la dissolution de l'empire neustrien, l'Aquitaine se
trouva renouvele par les Vasques, comme l'Ostrasie par les nouvelles
immigrations germaniques. Des deux cts, le nom suivit le peuple, et
s'tendit avec lui; le Nord s'appela la _France_, le Midi la Vasconia,
la _Gascogne_. Celle-ci avana jusqu' l'Adour, jusqu' la Garonne, un
instant jusqu' la Loire. Alors eut lieu le choc.

[Note 254: _App. 117._]

[Note 255: La taille des Basques est trs haute, surtout en
comparaison de celle des Barnais.]

Selon des traditions fort peu certaines, l'Aquitain Amandus, vers l'an
628, se serait fortifi dans ces contres, battant les Francs par les
Basques, et les Basques par les Francs. Il aurait donn sa fille 
Charibert, frre de Dagobert; aprs la mort de son gendre, il aurait
dfendu l'Aquitaine, au nom de ses petits-fils orphelins, contre leur
oncle Dagobert. Peut-tre le mariage de Charibert n'est-il qu'une
fable invente plus tard pour rattacher les grandes familles
d'Aquitaine  la premire race. Toutefois, nous voyons peu aprs les
ducs aquitains pouser trois princesses ostrasiennes.

Les arrire-petits fils d'Amandus furent Eudes et Hubert. Celui-ci
passa dans la Neustrie, o rgnait alors le maire broin, puis dans
l'Ostrasie, pays de sa tante et de sa grand'mre. Il s'y fixa prs de
Pepin. Grand chasseur, il courait avec eux l'immensit des Ardennes;
l'apparition d'un cerf miraculeux le dcida  quitter le sicle pour
entrer dans l'glise. Il fut disciple et successeur de saint Lambert 
Mastricht, et fonda l'vch de Lige. C'est le patron des chasseurs,
depuis la Picardie jusqu'au Rhin.

Son frre Eudes eut une bien autre carrire; il se crut un instant roi
de toutes les Gaules: matre de l'Aquitaine jusqu' la Loire, matre
de la Neustrie au nom du roi Chilpric II qu'il avait dans ses mains.
Mais le sort des diverses dynasties de Toulouse, comme nous le verrons
plus tard, fut toujours d'tre crases entre l'Espagne et la France
du Nord. Eudes fut battu par Charles-Martel, et la crainte des
Sarrasins, qui le menaaient par derrire, le dcida  lui livrer
Chilpric. Vainqueur des Sarrasins devant Toulouse, mais alors menac
par les Francs, il traita avec les infidles. L'mir Munuza, qui
s'tait rendu indpendant au nord de l'Espagne, se trouvait  l'gard
des lieutenants du calife dans la mme position qu'Eudes par rapport 
Charles-Martel. Eudes s'unit  l'mir et lui donna sa fille. Cette
trange alliance, dont il n'y avait pas d'exemple, caractrise de
bonne heure l'indiffrence religieuse dont la Gascogne et la Guienne
nous donnent tant de preuves: peuple mobile, spirituel, trop habile
dans les choses de ce monde, mdiocrement occup de celles de l'autre;
le pays d'Henri IV, de Montesquieu et de Montaigne, n'est pas un pays
de dvots.

Cette alliance politique et impie tourna fort mal. Munuza fut resserr
dans une forteresse par Abder-Rahman, lieutenant du calife, et n'vita
la captivit que par la mort. Il se prcipita du haut d'un rocher. La
pauvre Franaise fut envoye au srail du calife de Damas. Les Arabes
franchirent les Pyrnes; Eudes fut battu comme son gendre. Mais les
Francs eux-mmes se runirent  lui, et Charles-Martel l'aida  les
repousser  Poitiers (732). L'Aquitaine, convaincue d'impuissance, se
trouva dans une sorte de dpendance  l'gard des Francs.

Le fils d'Eudes, Hunald, le hros de cette race, ne put s'y rsigner.
Il commena contre Pepin-le-Bref et Carloman (741) une lutte
dsespre,  laquelle il entreprit d'intresser tous les ennemis
dclars ou secrets des Francs; il alla jusqu'en Saxe, en Bavire,
chercher des allis. Les Francs brlrent le Berry, tournrent
l'Auvergne, rejetrent Hunald derrire la Loire, et furent rappels
par les incursions des Saxons et des Allemands. Hunald passa la Loire
 son tour et incendia Chartres. Peut-tre aurait-il eu de plus grands
succs; mais il semble avoir t trahi par son frre Hatton, qui
gouvernait sous lui le Poitou. Voil dj la cause des malheurs futurs
de l'Aquitaine, la rivalit de Poitiers et de Toulouse.

Hunald cda, mais se vengea de son frre; il lui fit crever les yeux,
puis s'enferma lui-mme pour faire pnitence dans un couvent de l'le
de Rh. Son fils Guaifer (745) trouva un auxiliaire dans Grifon, jeune
frre de Pepin, comme Pepin en avait trouv un dans le frre d'Hunald.
Mais la guerre du Midi ne commena srieusement qu'en 759, lorsque
Pepin eut vaincu les Lombards. C'tait l'poque o le califat venait
de se diviser. Alfonse le Catholique, retranch dans les Asturies, y
relevait la monarchie des Goths. Ceux de la Septimanie (le Languedoc,
moins Toulouse) s'agitrent pour recouvrer aussi leur indpendance.
Les Sarrasins qui occupaient cette contre furent bientt obligs de
s'enfermer dans Narbonne. Un chef des Goths s'tait fait reconnatre
pour seigneur par Nmes, Maguelonne, Agde et Bziers. Mais les Goths
n'taient pas assez forts pour reprendre Narbonne. Ils appelrent les
Francs; ceux-ci, inhabiles dans l'art des siges, seraient rests 
jamais devant cette place, si les habitants chrtiens n'eussent fini
par faire main basse sur les Sarrasins, et ouvrir eux-mmes leurs
portes. Pepin jura de respecter les lois et franchises du pays.

Alors il recommena avec avantage la guerre contre les Aquitains,
qu'il pouvait dsormais tourner du ct de l'Est. Aprs que le pays
se fut repos de guerres pendant deux ans, le roi Pepin envoya des
dputs  Guaifer, prince d'Aquitaine, pour lui demander de rendre aux
glises de son royaume les biens qu'elles possdaient en Aquitaine. Il
voulait que ces glises jouissent de leurs terres, avec toutes les
immunits qui leur taient jadis assures; que ce prince lui payt,
selon la loi, le prix de la vie de certains Goths qu'il avait tus
contre toute justice; enfin qu'il remt en son pouvoir ceux des hommes
de Pepin qui s'taient enfuis du royaume des Francs dans l'Aquitaine.
Guaifer repoussa avec ddain toutes ces demandes[256].

La guerre fut lente, sanglante, destructrice. Plusieurs fois les
Aquitains et Basques, dans des courses hardies, pntrrent jusqu'
Autun, jusqu' Chlon. Mais les Francs, mieux organiss et s'avanant
par grandes masses, firent bien plus de mal  leurs ennemis. Ils
brlrent tout le Berry, arbres et maisons, et cela plus d'une fois.
Puis, s'enfonant dans l'Auvergne, dont ils prirent les forts, ils
traversrent, ils brlrent le Limousin. Puis, avec la mme
rgularit, ils brlrent le Quercy, coupant les vignes qui faisaient
la richesse de l'Aquitaine. Le prince Guaifer, voyant que le roi des
Francs,  l'aide de ses machines, avait pris le fort de Clermont,
ainsi que Bourges, capitale de l'Aquitaine, et ville trs fortifie,
dsespra de lui rsister dsormais, et fit abattre les murs de toutes
les villes qui lui appartenaient en Aquitaine, savoir: Poitiers,
Limoges, Saintes, Prigueux, Angoulme, et beaucoup d'autres[257].

[Note 256: Le continuateur de Frdgaire. _App. 118._]

[Note 257: Le continuateur de Frdgaire.]

Le malheureux se retira dans les lieux forts, sur les montagnes
sauvages. Mais chaque anne lui enlevait quelqu'un des siens. Il
perdit son comte d'Auvergne, qui prit en combattant; son comte de
Poitiers fut tu en Touraine par les hommes de saint Martin de Tours.
Son oncle Rmistan, qui l'avait abandonn, puis soutenu de nouveau,
fut pris et pendu par les Francs. Guaifer lui-mme fut enfin assassin
par les siens, dont la mobilit se lassait sans doute d'une guerre
glorieuse, mais sans espoir. Pepin, triomphant par la perfidie, se vit
donc enfin seul matre de toutes les Gaules, tout-puissant dans
l'Italie par l'humiliation des Lombards, tout-puissant dans l'glise
par l'amiti des papes et des vques, auxquels il transfra presque
toute l'autorit lgislative. Sa rforme de l'glise par les soins de
saint Boniface, les nombreuses translations de reliques dont il
dpouilla l'Italie pour enrichir la France, lui firent un honneur
infini. Lui-mme paraissait dans les crmonies solennelles, portant
les reliques sur ses paules, celles entre autres de saint Austremon
et de saint Germain des Prs[258].

[Note 258: _App. 119._]

Charles[259], fils et successeur de Pepin (768), se trouva bientt
seul matre de l'empire par la mort de son frre Carloman, comme
l'avaient t Pepin-l'Ancien par celle de Martin, et Pepin-le-Bref par
la retraite du premier Carloman. Les deux frres avaient touff sans
peine la guerre qui se rallumait en Aquitaine. Le vieil Hunald, sorti
de son couvent au bout de vingt-trois ans, essaya en vain de venger
son fils et d'affranchir son pays. Il fut livr lui-mme par un fils
de ce frre, auquel il avait fait jadis crever les yeux. Cet homme
indomptable ne cda pas encore, il parvint  se retirer en Italie chez
Didier, roi des Lombards. Didier,  qui Charles son gendre avait
outrageusement renvoy sa fille, soutenait par reprsailles les neveux
de Charles, et menaait de faire valoir leurs droits. Le roi des
Francs passa en Italie, et assigea Pavie et Vrone. Ces deux villes
rsistrent longtemps. Dans la premire, s'tait jet Hunald, qui
empcha les habitants de se rendre jusqu' ce qu'ils l'eussent lapid.
Le fils de Didier se rfugia  Constantinople, et les Lombards ne
conservrent que le duch de Bnvent. C'tait la partie centrale du
royaume de Naples; les Grecs avaient les ports. Charles prit le titre
de roi des Lombards.

[Note 259: On dit communment que CHARLEMAGNE est la traduction de
CAROLUS MAGNUS. Challemaines si vaut autant comme grant
Challes.--Charlemagne n'est qu'une corruption de _Carloman_,
KARL-MANN, l'homme fort. _App. 120._]

L'empire des Francs tait dj vieux et fatigu, quand il tomba aux
mains de Charlemagne, mais toutes les nations environnantes s'taient
affaiblies. La Neustrie n'tait plus rien; les Lombards pas
grand'chose; diviss quelque temps entre Pavie, Milan et Bnvent, ils
n'avaient jamais bien repris. Les Saxons, tout autrement redoutables,
il est vrai, taient pris  dos par les Slaves. Les Sarrasins, l'anne
mme o Pepin se fit roi, perdirent l'unit de leur empire; l'Espagne
s'isola de l'Afrique, et se trouva elle-mme affaiblie par le schisme
qui divisait le califat; ce dernier vnement rassurait l'Aquitaine du
ct des Pyrnes. Ainsi deux nations restaient debout dans cet
affaissement commun de l'Occident, faibles, mais les moins faibles de
toutes: les Aquitains et les Francs d'Ostrasie. Ces derniers devaient
vaincre; plus unis que les Saxons, moins fougueux, moins capricieux
que les Aquitains, ils taient mieux disciplins que les uns et les
autres. Il semble, dit M. de Sismondi (t. II, p. 267), que les Francs
avaient conserv quelque chose des habitudes de la milice romaine, o
leurs aeux avaient servi si longtemps. C'taient en effet les plus
disciplinables des barbares, ceux dont le gnie tait le moins
individuel, le moins original, le moins potique[260]. Les soixante
ans de guerre qui remplissent les rgnes de Pepin et de Charlemagne
offrent peu de victoires, mais des ravages rguliers, priodiques; ils
usaient leurs ennemis plutt qu'ils ne les domptaient, ils brisaient 
la longue leur fougue et leur lan. Le souvenir le plus populaire qui
soit rest de ces guerres, c'est celui d'une dfaite, Roncevaux.
N'importe, vainqueurs, vaincus, ils faisaient des dserts, et dans ces
dserts ils levaient quelque place forte[261], et ils poussaient plus
loin; car on commenait  btir. Les barbares avaient bien assez
chemin; ils cherchaient la stabilit; le monde s'asseyait, au moins
de lassitude.

[Note 260: Ceci est trs frappant dans leur jurisprudence. Ils
adoptent presque indiffremment la plupart des symboles dont chacun
est propre  chaque tribu germanique. Voy. Grimm.]

[Note 261: _App. 121._]

Ce qui favorisa encore l'tablissement de ce monde flottant, c'est la
longueur du rgne de Pepin et de Charlemagne. Aprs tous ces rois qui
mouraient  quinze et vingt ans, il en vint deux qui remplissent
presque un sicle de leurs rgnes (741-814). Ils purent btir et
fonder  loisir; ils recueillirent et mirent ensemble les lments
disperss des ges prcdents. Ils hritrent de tout, et firent
oublier tout ce qui prcdait. Il en advint  Charlemagne comme 
Louis XIV; tout data du _grand rgne_. Institutions, gloire nationale,
tout lui fut rapport. Les tribus mme qui l'avaient combattu lui
attribuent leurs lois, des lois aussi anciennes que la race
germanique[262]. Dans la ralit, la vieillesse mme, la dcadence du
monde barbare fut favorable  la gloire de ce rgne; ce monde
s'teignant, toute vie se rfugia au coeur. Les hommes illustres de
toute contre afflurent  la cour du roi des Francs. Trois chefs
d'cole, trois rformateurs des lettres ou des moeurs, y crrent un
mouvement passager; de l'Irlande vint Clment, des Anglo-Saxons
Alcuin, de la Gothie ou Languedoc saint Benot d'Aniane. Toute nation
paya ainsi son tribut; citons encore le Lombard Paul Warnefrid, le
Goth-Italien Thodulfe, l'Espagnol Agobard. L'heureux Charlemagne
profita de tout. Entour de ces prtres trangers qui taient la
lumire de l'glise, fils, neveu, petit-fils des vques et des
saints, sr du pape que sa famille avait protg contre les Grecs et
les Lombards, il disposa des vchs, des abbayes, les donna mme 
des laques. Mais il confirma l'institution de la dme[263], et
affranchit l'glise de la juridiction sculire[264]. Ce David, ce
Salomon des Francs, se trouva plus prtre que les prtres, et fut
ainsi leur roi.

[Note 262: Grimm.]

[Note 263: _App. 122._]

[Note 264: _App. 123._]

Les guerres d'Italie, la chute mme du royaume des Lombards, ne furent
qu'pisodiques dans les rgnes de Pepin et de Charlemagne. La grande
guerre du premier est, nous l'avons vu, contre les Aquitains, celle de
Charles contre les Saxons. Rien n'indique que cette dernire ait t
motive, comme on a sembl le croire, par la crainte d'une invasion.
Sans doute il y avait eu constamment par le Rhin une immigration des
peuples germaniques. Ils passaient en grand nombre pour trouver
fortune dans la riche contre de l'Ouest. Ces recrues fortifiaient et
renouvelaient sans cesse les armes des Francs. Mais pour des
invasions de tribus entires, comme celles qui eurent lieu dans les
derniers temps de l'empire romain, rien ne peut faire souponner qu'un
pareil fait ait accompagn l'lvation de la seconde race, ni qu'elle
ft menace elle-mme de le voir renouvel  l'avnement de
Charlemagne.

Le vrai motif de la guerre fut la violente antipathie des races
franque et saxonne, antipathie qui croissait chaque jour,  mesure que
les Francs devenaient plus Romains, depuis surtout qu'ils recevaient
une organisation nouvelle sous la main tout ecclsiastique des
Carlovingiens. Ceux-ci avaient d'abord espr, d'aprs le succs de
saint Boniface, que l'Allemagne leur serait peu  peu soumise et
gagne par les missionnaires. Mais la diffrence des deux peuples
devenait trop forte pour que la fusion pt s'oprer. Les derniers
progrs des Francs dans la civilisation avaient t trop rapides. Les
hommes de la _terre rouge_[265], comme s'appelaient firement les
Saxons, disperss, selon la libert de leur gnie, dans leurs
_marches_, dans les profondes clairires de ces forts o l'cureuil
courait les arbres sept lieues sans descendre, ne connaissant, ne
voulant d'autres barrires que la vague limitation de leur _gau_,
avaient horreur des terres limites, des _mansi_ de Charlemagne. Les
Scandinaves et les Lombards, comme les Romains, orientaient et
divisaient les champs. Mais dans l'Allemagne mme, il n'y a pas trace
de telle chose. Les divisions de territoire, les dnombrements
d'hommes, tous ces moyens d'ordre, d'administration et de tyrannie
taient redouts des Saxons. Partags par les Ases eux-mmes en trois
peuples et douze tribus, ils ne voulaient pas d'autre division. Leurs
_marches_ n'taient pas absolument des terres vaines et vagues;
_ville_ et _prairie_ sont synonymes dans les vieilles langues du
Nord[266]; la prairie, c'tait leur cit. L'tranger qui passe dans la
_marche_ ne doit pas se faire traner sur sa charrue; il doit
respecter la terre, et soulever le soc.

[Note 265: Grimm.]

[Note 266: Grimm.]

Ces tribus, fires et libres, s'attachrent  leurs vieilles croyances
par la haine et la jalousie que les Francs leur inspiraient. Les
missionnaires dont ceux-ci les fatiguaient, eurent l'imprudence de les
menacer des armes du grand Empire. Saint Libuin, qui pronona cette
parole, et t mis en pices sans l'intercession des vieillards
saxons; mais ils n'empchrent point que les jeunes gens ne brlassent
l'glise que les Francs avaient construite  Deventer[267]. Ceux-ci,
qui peut-tre souhaitaient un prtexte pour brusquer par les armes la
conversion de leurs voisins barbares, marchrent droit au principal
sanctuaire des Saxons, au lieu o se trouvaient la principale idole et
les plus chers souvenirs de la Germanie. L'Herman-sal[268],
mystrieux symbole, o l'on pouvait voir l'image du monde ou de la
patrie, d'un dieu ou d'un hros, cette statue, arme de pied en cap,
portait de la main gauche une balance, de la droite un drapeau o se
voyait une rose, sur son bouclier un lion commandant  d'autres
animaux,  ses pieds un champ sem de fleurs. Tous les lieux voisins
taient consacrs par le souvenir de la grande et premire victoire
des Germains sur l'Empire[269].

[Note 267: Ils essayrent de brler une glise que saint Boniface
avait construite  Fritzlar, dans la Hesse. Mais le saint avait
prophtis en la btissant qu'elle ne prirait jamais par le feu: deux
anges vtus de blanc vinrent la dfendre, et un Saxon qui s'tait
agenouill pour souffler le feu, fut trouv mort dans la mme
attitude, les joues encore enfles de son souffle. (Annales de
Fulde.)]

[Note 268: Colonne, ou statue de la Germanie, ou d'Arminius.]

[Note 269: _App. 124._]

Si les Francs eussent eu souvenir de leur origine germanique, ils
auraient respect ce lieu saint. Ils le violrent, ils brisrent le
symbole national. Cette facile victoire fut sanctifie par un miracle.
Une source jaillit exprs pour abreuver les soldats de Charlemagne[270].
Les Saxons, surpris dans leurs forts, donnrent douze otages, un par
tribu. Mais ils se ravisrent bientt et ravagrent la Hesse. On aurait
tort si, d'aprs ce fait et tant d'autres du mme genre, on accusait les
Saxons de perfidie. Indpendamment de la mobilit d'esprit propre aux
barbares, ceux qui cdaient devaient tre gnralement la population
attache au sol par sa faiblesse, les femmes, les vieillards. Les
jeunes, rfugis dans les marais, dans les montagnes, dans les cantons
du Nord, revenaient et recommenaient. On ne pouvait les contenir qu'en
restant au milieu d'eux. Aussi Charles fixa sa rsidence sur le Rhin, 
Aix-la-Chapelle, dont il aimait d'ailleurs les eaux thermales, et
fortifia, btit dans la Saxe mme le chteau d'Ehresbourg.

[Note 270: _App. 125._]

L'anne suivante 775, il passa le Weser. Les Saxons Angariens se
soumirent, ainsi qu'une partie des Westphaliens. L'hiver fut employ 
chtier les ducs lombards qui rappelaient le fils de Didier. Au
printemps, l'assemble ou concile de Worms jura de poursuivre la
guerre jusqu' ce que les Saxons se fussent convertis. On sait que
sous les Carlovingiens les vques dominaient dans ces assembles.
Charles pntra jusqu'aux sources de la Lippe, et y btit un
fort[271]. Les Saxons parurent se soumettre. Tous ceux qu'on trouva
dans leurs foyers reurent sans difficult le baptme. Cette crmonie
dont sans doute ils comprenaient  peine le sens, ne semble pas avoir
jamais inspir beaucoup de rpugnance aux barbares paens. Ces
populations, plus fires que fanatiques, tenaient peut-tre moins 
leur religion qu'on ne l'a cru d'aprs leur rsistance. Sous
Louis-le-Dbonnaire, les hommes du Nord se faisaient baptiser en
foule; la difficult n'tait que de trouver assez d'habits blancs;
tel s'tait fait baptiser trois fois pour gagner trois habits[272].

[Note 271: Lippstadt.]

[Note 272: Un jour que l'on baptisait des Northmans, on manqua
d'habits de lin, et on donna  l'un d'eux une mauvaise chemise mal
cousue. Il la regarda quelque temps avec indignation, et dit 
l'empereur: J'ai dj t lav ici vingt fois, et toujours habill de
beau lin blanc comme neige; un pareil sac est-il fait pour un
guerrier, ou pour un gardeur de pourceaux? Si je ne rougissais d'aller
tout nu, n'ayant plus mes habits et refusant les tiens, je te
laisserais l ton manteau et ton Christ. Moine de Saint-Gall.--Les
Avares, allis de Charlemagne, voyant qu'il faisait manger dans la
salle leurs compatriotes chrtiens, et les autres  la porte, se
firent baptiser en foule pour s'asseoir aussi  la table impriale.]

Aussi, pendant que Charlemagne croit tout fini, et baptise les Saxons
par milliers  Paderborn, le chef westphalien Witikind revient avec
ses guerriers rfugis dans le Nord, avec ceux mmes du Nord, qui pour
la premire fois apparaissent en face des Francs. Dfait dans la
Hesse, Witikind rentre dans ses forts et retourne chez les Danois
pour revenir bientt.

C'tait prcisment l'anne 778, o les armes de Charlemagne
recevaient un chec si mmorable  Roncevaux. L'affaiblissement des
Sarrasins, l'amiti des petits rois chrtiens, les prires des mirs
rvolts du nord de l'Espagne, avaient favoris les progrs des
Francs, ils avaient pouss jusqu' l'bre, et appelaient leurs
campements en Espagne une nouvelle province, sous les noms de marche
de Gascogne et marche de Gothie. Du ct oriental, tout allait bien,
les Francs taient soutenus par les Goths; mais  l'Occident, les
Basques, vieux soldats d'Hunald et de Guaifer, les rois de Navarre et
des Asturies, qui voyaient Charlemagne prendre possession du pays et
mettre tous les forts entre les mains des Francs, s'taient arms
sous Lope, fils de Guaifer. Au retour, les Francs attaqus par ces
montagnards perdirent beaucoup de monde dans ces _pors_ difficiles,
dans ces gigantesques escaliers que l'on monte  la file, homme 
homme, soit  pied, soit  dos de mulet; les roches vous dominent, et
semblent prtes  craser d'elles-mmes ceux qui violent cette limite
solennelle des deux mondes.

La dfaite de Roncevaux ne fut, assure-t-on, qu'une affaire
d'arrire-garde. Cependant ginhard avoue que les Francs y perdirent
beaucoup de monde, entre autres plusieurs de leurs chefs les plus
distingus, et le fameux Roland. Peut-tre les Sarrasins aidrent-ils;
peut-tre la dfaite commence par eux sur l'bre fut-elle acheve par
les Basques aux montagnes. Le nom du fameux Roland se trouve dans
ginhard sans autre explication: _Rotlandus prfectus britannici
limitis_[273]. La brche immense qui ouvre les Pyrnes sous les tours
de Marbor et d'o un oeil perant pourrait voir  son choix Toulouse
ou Saragosse, n'est autre chose, comme on sait, qu'un coup d'pe de
Roland. Son cor fut pendant longtemps gard  Blaye sur la Garonne, ce
cor dans lequel il soufflait si furieusement, dit le pote, lorsque
ayant bris sa Durandal, il appela, jusqu' ce que les veines de son
col en rompissent, l'insouciant Charlemagne et le tratre Ganelon de
Mayence. Le tratre, dans ce pome minemment national, est un
Allemand.

[Note 273: _App. 126._]

L'anne suivante (779) fut plus glorieuse pour le roi des Francs; il
entra chez les Saxons encore soulevs, les trouva runis  Buckholz,
et les y dfit. Parvenu ainsi sur l'Elbe, limite des Saxons et des
Slaves, il s'occupa d'tablir l'ordre dans le pays qu'il croyait avoir
conquis; il reut de nouveau les serments des Saxons  Ohrheim, les
baptisa par milliers, et chargea l'abb de Fulde d'tablir un systme
rgulier de conversion, de conqute religieuse. Une arme de prtres
vint aprs l'arme de soldats. Tout le pays, disent les chroniques,
fut partag entre les abbs et les vques[274]. Huit grands et
puissants vchs furent successivement crs: Minden et Alberstadt,
Verden, Brme, Munster, Hildesheim, Osnabruck et Paderborn (780-802):
fondations  la fois ecclsiastiques et militaires, o les chefs les
plus dociles prendraient le titre de comtes, pour excuter contre
leurs frres les ordres des vques. Des tribunaux levs par toute la
contre durent poursuivre les relaps, et leur faire comprendre  leurs
dpens la gravit de ces voeux qu'ils faisaient et violaient si
souvent. C'est  ces tribunaux que l'on fait remonter l'origine des
fameuses cours Wehmiques qui, vritablement, ne se constiturent
qu'entre le treizime et le quinzime sicle[275]. Nous avons dj vu
que les nations germaniques faisaient volontiers remonter leurs
institutions  Charlemagne. Peut-tre le secret terrible de ces
procdures aura-t-il rappel vaguement dans l'imagination des peuples
les mesures inquisitoriales employes jadis contre leurs aeux par
les prtres de Charlemagne; ou, si l'on veut voir dans les cours
Wehmiques un reste d'anciennes institutions germaniques, il est plus
probable que ces tribunaux d'hommes libres qui frappaient dans l'ombre
un coupable plus fort que la loi, eurent pour premier but de punir les
tratres qui passaient au parti de l'tranger, qui lui sacrifiaient
leur patrie et leurs dieux, et qui, sous son patronage, bravaient les
vieilles lois de la contre. Mais ils ne bravaient pas la flche qui
sifflait  leurs oreilles, sans qu'aucune main semblt la guider; et
plus d'un plissait au matin, quand il voyait clou  sa porte le
signe funbre qui l'appelait  comparatre au tribunal invisible.

[Note 274: _App. 127._]

[Note 275: Grimm.]

Pendant que les prtres rgnent, convertissent et jugent, pendant
qu'ils poursuivent avec scurit cette ducation meurtrire des
barbares, Witikind descend encore une fois du Nord pour tout
renverser. Une foule de Saxons se joint  lui. Cette bande intrpide
dfait les lieutenants de Charlemagne prs de Sonnethal (Valle du
Soleil), et quand la lourde arme des Francs vient au secours, ils ont
disparu. Il en restait pourtant; quatre mille cinq cents d'entre eux,
qui peut-tre avaient en Saxe une famille  nourrir, ne purent suivre
Witikind dans sa retraite rapide. Le roi des Francs brla, ravagea
jusqu' ce qu'ils lui fussent livrs. Les conseillers de Charlemagne
taient des hommes d'glise, imbus des ides de l'Empire, gouvernement
prtre et juriste, froidement cruel, sans gnrosit, sans
intelligence du gnie barbare. Ils ne virent dans ces captifs que des
criminels coupables de lse-majest, et leur appliqurent la loi. Les
quatre mille cinq cents furent dcapits en un jour  Verden. Ceux qui
essayrent de les venger furent eux-mmes dfaits, massacrs  Dethmol
et prs d'Osnabruck. Le vainqueur, arrt plus d'une fois dans ces
contres humides par les pluies, les inondations, les boues profondes,
s'opinitra  poursuivre la guerre pendant l'hiver. Alors plus de
feuilles qui drobent le proscrit, les marais durcis par la glace ne
le dfendent plus; le soldat l'atteint, isol dans sa cabane, au foyer
domestique, entre sa femme et ses enfants, comme la bte fauve tapie
au gte et couvrant ses petits.

La Saxe resta tranquille pendant huit ans, Witikind lui-mme s'tait
rendu. Mais les Francs ne manqurent pas pour cela d'ennemis. Les
nations dpendantes n'taient rien moins que rsignes. Dans le palais
mme, ce semble, les Thuringiens tirrent l'pe contre les Francs
qui,  l'occasion du mariage d'un de leurs chefs, voulaient les
assujettir aux lois saliques. Cette cause, et d'autres encore qui nous
sont peu connues, provoqurent une conjuration des grands contre
Charlemagne. Ils dtestaient surtout, dit-on, l'orgueil et la cruaut
de sa jeune pouse Fastrade,  qui un mari de cinquante ans ne savait
rien refuser. Les conjurs, dcouverts, ne nirent pas: l'un d'eux eut
l'audace de dire: Si l'on m'et cru, tu n'aurais jamais pass le Rhin
vivant. Le souverain dbonnaire leur imposa pour toute peine quelques
lointains plerinages aux tombeaux des saints, mais il les fit tuer
sur les routes. Quelques annes aprs, un fils naturel de Charlemagne
s'associa aux grands pour renverser son pre.

Autre conjuration au dehors entre les princes tributaires. Les
Bavarois et les Lombards taient deux peuples frres. Les premiers
avaient longtemps donn des rois aux seconds. Tassillon, duc de
Bavire, avait pous une fille de Didier, une soeur de celle que
Charlemagne pousa et qu'il renvoya outrageusement  son pre.
Tassillon se trouvait ainsi beau-frre du duc lombard de Bnvent.
Celui-ci s'entendait avec les Grecs, matres de la mer; Tassillon
appelait les Slaves et les Avares. Les mouvements des Bretons et des
Sarrasins les encourageaient. Mais les Francs cernrent Tassillon avec
trois armes; vaincu sans combat, il fut accus de trahison dans
l'assemble d'Ingelheim, comme un criminel ordinaire, convaincu,
condamn  mort, puis ras et enferm au monastre de Jumiges. La
Bavire prit comme nation. Le royaume des Lombards avait pri aussi;
il en restait dans les montagnes du Midi le duch de Bnvent, que
Charlemagne ne put jamais forcer, mais qu'il affaiblit et troubla, en
opposant un concurrent au fils de Didier que les Grecs ramenaient.

Charlemagne eut un tributaire de plus, et de plus une guerre. Il en
tait de mme en Allemagne; parvenu sur l'Elbe, en face des Slaves, il
s'tait vu oblig d'intervenir dans leurs querelles, et de seconder
les Abodrites contre les Wiltzi (ou Weletabi). Les Slaves donnrent
des otages. L'Empire parut avoir gagn tout ce qui est entre l'Elbe et
l'Oder, s'tendant toujours, toujours s'affaiblissant.

Entre les Slaves de la Baltique et ceux de l'Adriatique, derrire la
Bavire devenue simple province, Charlemagne rencontrait les Avares,
cavaliers infatigables, retranchs dans les marais de la Hongrie, qui
de l fondaient  leur choix sur les Slaves et sur l'empire grec. Tous
les hivers, dit l'historien, ils allaient dormir avec les femmes des
Slaves. Leur camp, ou _ring_, tait un prodigieux village de bois qui
couvrait toute une province, ferm de haies d'arbres entrelacs; il y
avait l les rapines de plusieurs sicles, les dpouilles des
Byzantins, entassement trange des objets les plus brillants, les plus
inutiles aux barbares, bizarre muse de brigandage. Ce camp, d'aprs
un vieux soldat de Charlemagne, aurait eu douze ou quinze lieues de
tour[276], comme les villes de l'Orient, Ninive ou Babylone: tel est
le gnie des Tartares. Le peuple uni en un seul camp, le reste en
pturages dserts. Celui qui visita le chagan des Turcs au sixime
sicle, trouva le barbare qui sigeait sur un trne d'or au milieu du
dsert. Celui des Avares, dans son village de bois, se faisait donner
des lits d'or massif par l'empereur de Constantinople.

[Note 276: _App. 128._]

Ces barbares, devenus voisins des Francs, auraient lev des tributs
sur eux comme sur les Grecs. Charlemagne les attaqua avec trois
armes, et s'avana jusqu'au Raab, brlant le peu d'habitations qu'il
rencontrait; mais qu'importait aux Avares l'incendie de ces cabanes?
Cependant la cavalerie de Charlemagne s'usait dans ces dserts contre
un insaisissable ennemi, qu'on ne savait o rencontrer. Mais ce qu'on
rencontrait partout, c'taient les plaines humides, les marais, les
fleuves dbords. L'arme des Francs y laissa tous ses chevaux.

Nous disons toujours: l'arme des Francs; mais ce peuple des Francs est
le vaisseau de Thse. Renouvel pice  pice, il n'a presque plus rien
de lui-mme. C'tait alors en Frise, en Saxe, tout autant qu'en
Ostrasie, que se recrutaient les armes de Charlemagne. C'est sur ces
peuples que tombaient effectivement les revers des Francs. Ce n'tait
pas assez de porter chez eux le joug des prtres, il fallait, chose
intolrable aux barbares, que, quittant le costume, les moeurs, la
langue de leurs pres, ils allassent se perdre dans les bataillons des
Francs, leurs ennemis, vainquissent, mourussent pour eux. Car ils ne
revoyaient gure leur pays, envoys  trois ou quatre cents lieues
contre les Sarrasins de l'Espagne, ou les Lombards de Bnvent. Pour
prir, les Saxons aimrent mieux prir chez eux. Ils massacrrent les
lieutenants de Charlemagne, brlrent les glises, chassrent ou
gorgrent les prtres, et retournrent avec passion au culte de leurs
anciens dieux. Ils firent cause commune avec les Avares, au lieu de
fournir une arme contre eux. La mme anne, l'arme du calife Hixm,
trouvant l'Aquitaine dgarnie de troupes, passa l'bre, franchit les
marches et les Pyrnes, brla les faubourgs de Narbonne et dfit avec
un grand carnage les troupes qu'avait rassembles Guillaume-au-Court-Nez,
comte de Toulouse et rgent d'Aquitaine; puis ils reprirent la route
d'Espagne, emmenant tout un peuple de captifs, et chargs de riches
dpouilles, dont le calife orna la magnifique mosque de Cordoue. Tout
s'armait contre Charlemagne, la nature elle-mme. Lorsque ces nouvelles
dsastreuses lui parvinrent, il tait en Souabe pour presser les travaux
d'un canal qui et joint le Rhin au Danube, et facilit en cas
d'invasion la dfense de l'Empire. Mais l'humidit de la terre et la
continuit des pluies empchrent l'excution de ce travail[277]. Il en
fut comme du grand pont de Mayence qui assurait le passage de France et
d'Allemagne, et qui fut brl par les bateliers des deux rives.

[Note 277: _App. 129._]

Malgr tous ces revers, Charlemagne reprit bientt l'ascendant sur des
ennemis disperss. Il entreprit de dpeupler la Saxe, puisqu'il ne
pouvait la dompter. Il s'tablit avec une arme sur le Weser, et
peut-tre pour convaincre les Saxons qu'il ne lcherait pas prise, il
appela son camp Heerstall, comme s'appelait le chteau patrimonial des
Carlovingiens sur la Meuse. De l, tendant de tous cts ses
incursions, il se faisait livrer dans plus d'un canton jusqu'au tiers
des habitants. Ces troupeaux de captifs taient ensuite chasss vers
le Midi, vers l'Ouest, tablis sur de nouvelles terres au milieu de
populations toutes hostiles, toutes chrtiennes, et de langue
diffrente. Ainsi, les rois des Babyloniens et des Perses
transportaient les Juifs sur le Tigre, les Chalcidiens au bord du
golfe Persique. Ainsi Probus avait transplant des colonies de Francs
et de Frisons, jusque sur les rivages du Pont-Euxin.

En mme temps, un fils de Charlemagne, profitant d'une guerre civile
des Avares, entrait chez eux par le Midi avec une arme de Bavarois et
de Lombards; il passa le Danube, la Theiss, et mit enfin la main sur
ce prcieux _ring_ o dormaient tant de richesses. Le butin fut tel,
dit l'annaliste, qu'auparavant les Francs taient pauvres en
comparaison de ce qu'ils furent ds lors. Il semble que ce peuple
thsauriseur ait perdu son me avec l'or qu'il couvait, comme le
dragon des posies scandinaves. Il tombe ds lors dans une extrme
faiblesse. Le chagan se fait chrtien. Ceux d'entre eux qui restent
paens mangent dans des plats de bois avec les chiens  la porte des
vques envoys pour les convertir. Quelques annes aprs, nous les
voyons demander humblement  Charlemagne une retraite en Bavire; ils
ne peuvent plus, disent-ils, rsister aux Slaves qu'ils dominaient
auparavant.

Pour cette fois, Charlemagne commena  esprer un peu de repos.  en
juger par l'tendue de sa domination, sinon par ses forces relles, il
se trouvait alors le plus grand souverain du monde. Pourquoi
n'aurait-il pas accompli ce que Thodoric n'avait pu faire, la
rsurrection de l'Empire romain? Telle devait tre la pense de tous
ces conseillers ecclsiastiques dont il tait environn. L'an 800,
Charlemagne se rend  Rome sous prtexte de rtablir le pape qui en
avait t chass[278]. Aux ftes de Nol, pendant qu'il est absorb
dans la prire, le pape lui met sur la tte la couronne impriale, et
le proclame Auguste. L'empereur s'tonne et s'afflige humblement qu'on
lui impose un fardeau suprieur  ses forces[279]; hypocrisie purile,
qu'il dmentit au reste en adoptant les titres et le crmonial de la
cour de Byzance. Pour rtablir l'Empire, il ne fallait plus qu'une
chose, marier le vieux Charlemagne  la vieille Irne, qui rgnait 
Constantinople aprs avoir fait tuer son fils. C'tait la pense du
pape, mais non celle d'Irne, qui se garda bien de se donner un
matre[280].

[Note 278: Il avait aussi une vive affection pour le prdcesseur de
Lon, le pape Adrien. Il alla quatre fois  Rome pour accomplir des
voeux et faire ses prires. (ginhard.) _App. 130._]

[Note 279: _App. 131._]

[Note 280: Un proverbe grec disait: Ayez le Franc pour ami, mais non
pas pour voisin.]

Une foule de petits rois ornaient la cour du roi des Francs, et
l'aidaient  donner cette faible et ple reprsentation de l'Empire.
Le jeune Egbert, roi de Sussex, Eardulf, roi de Northumberland,
venaient se former dans la politesse des Francs[281]. Tous deux furent
rtablis dans leurs tats par Charlemagne. Lope, duc des Basques,
tait aussi lev  sa cour. Les rois chrtiens et les mirs d'Espagne
le suivaient jusque dans les forts de la Bavire, implorant ses
secours contre le calife de Cordoue. Alfonse, roi de Galice, talait
de riches tapisseries qu'il avait prises au pillage de Lisbonne, et
les offrait  l'empereur. Les drissites de Fez lui envoyrent aussi
une ambassade. Mais aucune ne fut aussi clatante que celle
d'Haroun-al-Raschid, calife de Bagdad, qui crut devoir entretenir
quelques relations avec l'ennemi de son ennemi, le calife schismatique
d'Espagne. Il fit, dit-on, offrir  Charlemagne, entre autres choses,
les clefs du Saint-Spulcre, prsent fort honorable, dont certes le
roi des Francs ne pouvait abuser. On rpandit que le chef des
infidles avait transmis  Charlemagne la souverainet de Jrusalem.
Une horloge sonnante, un singe, un lphant tonnrent fort les hommes
de l'Ouest[282]. Il ne tient qu' nous de croire que le cor
gigantesque que l'on montre  Aix-la-Chapelle est une dent de cet
lphant.

[Note 281: ginhard. Le roi des Northumbres, de l'le de Bretagne,
nomm Eardulf, chass de sa patrie et de son royaume, se rendit prs
de l'empereur, alors  Nimgue, lui exposa la cause de son voyage, et
partit pour Rome.  son retour de Rome, par l'entremise des lgats du
pontife romain et de l'empereur, il fut rtabli dans son royaume.]

[Note 282: _App. 132._]

C'est dans son palais d'Aix qu'il fallait voir Charlemagne[283]. Ce
restaurateur de l'Empire d'Occident avait dpouill Ravenne de ses
marbres les plus prcieux pour orner sa Rome barbare. Actif dans son
repos mme, il y tudiait, sous Pierre de Pise, sous le Saxon Alcuin,
la grammaire, la rhtorique, l'astronomie; il apprenait  crire[284],
chose fort rare alors. Il se piquait de bien chanter au lutrin, et
remarquait impitoyablement les clercs qui s'acquittaient mal de cet
office[285]. Il trouvait encore du temps pour observer ceux qui
entraient ou qui sortaient de la demeure impriale[286]. Des jalousies
avaient t pratiques  cet effet dans les galeries leves du palais
d'Aix-la-Chapelle. La nuit il se levait fort rgulirement pour les
matines[287]. Haute taille, tte ronde, gros col, nez long, ventre un
peu fort, petite voix, tel est le portrait de Charles dans l'historien
contemporain[288]. Au contraire, sa femme Hildegarde avait une voix
forte; Fastrade qu'il pousa ensuite exerait sur lui une domination
virile. Il eut pourtant bien des matresses, et fut mari cinq fois;
mais  la mort de sa cinquime femme, il ne se remaria plus, et se
choisit quatre concubines dont il se contenta dsormais. Le Salomon
des Francs eut six fils et huit filles, celles-ci fort belles et fort
lgres. On assure qu'il les aimait fort, et ne voulut jamais les
marier. C'tait plaisir de les voir cavalcader derrire lui dans ses
guerres et dans ses voyages[289].

[Note 283: Il choisit Aix pour y btir son palais, dit ginhard, 
cause de ses eaux thermales. Il aimait cette douce chaleur, et y
venait frquemment nager. Il y invitait les grands, ses amis, ses
gardes, et quelquefois plus de cent personnes se baignaient avec lui.
Il passait l'automne  chasser.]

[Note 284: Il s'essayait  crire, et portait d'habitude sous son
chevet des tablettes, afin de pouvoir, dans ses moments de loisir,
s'exercer la main  tracer des lettres; mais ce travail ne russit
gure; il l'avait commenc trop tard. (ginhard.) _App. 133._]

[Note 285:  une certaine fte, comme un jeune homme, parent du roi,
chantait fort bien Alleluia, le roi dit  un vque qui se trouvait
l: Il a bien chant, notre clerc! L'autre sot, prenant cela pour
une plaisanterie, et ignorant que le clerc ft parent de l'empereur,
rpondit: Les rustres en chantent autant  leurs boeufs.  cette
impertinente rponse, l'empereur lui lana un regard terrible, dont il
tomba foudroy. (Moine de Saint-Gall.) _App. 134._]

[Note 286: _App. 135._]

[Note 287: _App. 136._]

[Note 288: _App. 137._]

[Note 289: _App. 138._]

La gloire littraire et religieuse du rgne de Charlemagne tient, nous
l'avons dit,  trois trangers. Le Saxon Alcuin et l'cossais Clment
fondrent l'cole palatine, modle de toutes les autres qui
s'levrent ensuite. Le Goth Benot d'Aniane, fils du comte de
Maguelonne, rforma les monastres, en dtruisant les diversits
introduites par saint Colomban et les missionnaires irlandais du
septime sicle. Il imposa  tous les moines de l'Empire la rgle de
Saint-Benot. Combien cette rforme minutieuse et pdantesque fut
infrieure  l'institution premire, c'est ce que M. Guizot a trs
bien montr. Non moins pdantesque et infconde fut la tentative de
rforme littraire dirige surtout par Alcuin; on sait que les
principaux conseillers de Charlemagne avaient form une sorte
d'acadmie, o il sigeait lui-mme sous le nom du roi David; les
autres s'appelaient Homre, Horace, etc. Malgr ces noms pompeux,
quelques posies du Goth-Italien Thodulfe, vque d'Orlans, quelques
lettres de Leidrade, archevque de Lyon, mritent peut-tre seules
quelque attention; pour le reste, c'est la volont qu'il faut louer,
c'est l'effort de rtablir l'unit de l'enseignement dans l'Empire. La
seule tentative d'tablir partout la liturgie romaine et le chant
grgorien cota beaucoup  Charlemagne; entre tant de peuples et tant
de langues, il avait beau faire, la dissonance reparaissait
toujours[290]. Drogon, frre de l'Empereur, dirigeait lui-mme l'cole
de Metz.

[Note 290: _App. 139._]

Avec ce got pour la littrature et pour les traditions de Rome, il ne
faut pas s'tonner que Charlemagne et son fils Louis aient aim 
s'entourer d'trangers, de lettrs de basse condition. Il advint
qu'au rivage de Gaule dbarqurent, avec des marchands bretons, deux
Scots d'Hibernie, hommes d'une science incomparable dans les critures
profanes et sacres. Ils n'talaient aucune marchandise, et se mirent
 crier chaque jour  la foule qui venait pour acheter: Si quelqu'un
veut la sagesse, qu'il vienne  nous, et qu'il la reoive, nous
l'avons  vendre... Enfin ils crirent si longtemps, que les gens
tonns, ou les prenant pour fous, firent parvenir la chose aux
oreilles du roi Charles, amateur toujours passionn de la sagesse. Il
les fit venir en toute hte, et leur demanda s'il tait vrai, comme la
renomme le lui avait appris, qu'ils eussent avec eux la sagesse. Ils
dirent: Nous l'avons, et, au nom du Seigneur, nous la donnons  ceux
qui la cherchent dignement. Et, comme il leur demandait ce qu'ils
voulaient en retour, ils rpondirent: Un lieu commode, des cratures
intelligentes, et ce dont on ne peut se passer pour accomplir le
plerinage d'ici-bas, la nourriture et l'habit. Le Roi, plein de
joie, les garda d'abord avec lui quelque peu de temps. Puis, forc
d'entreprendre des expditions militaires, il ordonna  l'un d'eux,
nomm Clment, de rester en Gaule, lui confia un assez grand nombre
d'enfants de haute, de moyenne et de basse condition, et leur fit
donner des aliments selon leur besoin, et une habitation commode.
L'autre (Jean Mailros, disciple de Bde), il l'envoya en Italie, et
lui donna le monastre de Saint-Augustin, prs de la ville de Pavie,
pour y ouvrir cole.--Sur ces nouvelles, Albinus, de la nation des
Angles, disciple du savant Bde, voyant quel bon accueil Charles, le
plus religieux des rois, faisait aux sages, s'embarqua et vint 
lui... Charles lui donna l'abbaye de Saint-Martin, prs de la ville de
Tours, afin qu'en l'absence du roi il put s'y reposer et y enseigner
ceux qui accourraient pour l'entendre[291]. Sa science porta de tels
fruits, que les modernes Gaulois ou Francs passrent pour galer les
Romains ou les Athniens de l'antiquit.

[Note 291: Albinum cognomento Alcuinum... (ginhard.)

Alcuin crivait  Charlemagne: Envoyez-moi de France quelques savants
traits aussi excellents que ceux dont j'ai soin ici ( la
bibliothque d'York), et qu'a recueillis mon matre Ecbert; et je vous
enverrai de mes jeunes gens, qui porteront en France les fleurs de
Bretagne, en sorte qu'il n'y ait plus seulement un jardin enclos 
York, mais qu' Tours aussi puissent germer quelques rejetons du
paradis. Appel en France, il devint le matre du Scot Rabanus
Maurus, fondateur de la grande cole de Fulde.--ginhard dit que
Charlemagne donnait les honneurs et les magistratures  des Scots,
estimant leur fidlit et leur valeur; et que les rois d'cosse lui
taient fort dvous.--Dans sa vie de saint Csaire, ddie 
Charlemagne, Hricus dit: Presque toute la nation des Scots,
mprisant les dangers de la mer, vient s'tablir dans notre pays avec
une suite nombreuse de philosophes.]

Lorsqu'aprs une longue absence le victorieux Charles revint en
Gaule, il se fit amener les enfants qu'il avait confis  Clment, et
voulut qu'ils lui montrassent leurs lettres et leurs vers. Ceux de
moyenne et de basse condition prsentrent des oeuvres au-dessus de
toute esprance, confites dans tous les assaisonnements de la sagesse;
les nobles, d'insipides sottises. Alors le sage roi, imitant la
justice du Juge ternel, fit passer  sa droite ceux qui avaient bien
fait, et leur parla en ces termes: Mille grces, mes fils, de ce que
vous vous tes appliqus de tout votre pouvoir  travailler selon mes
ordres et pour votre bien. Maintenant efforcez-vous d'atteindre  la
perfection, et je vous donnerai de magnifiques vchs et des abbayes,
et toujours vous serez honorables  mes yeux. Ensuite il tourna vers
ceux de gauche un front irrit, et, troublant leurs consciences d'un
regard flamboyant, il leur lana avec ironie, tonnant plutt qu'il ne
parlait, cette terrible apostrophe: Vous autres nobles, vous fils des
grands, dlicats et jolis mignons, fiers de votre naissance et de vos
richesses, vous avez nglig mes ordres, et votre gloire et l'tude
des lettres, vous vous tes livrs  la mollesse, au jeu et  la
paresse, ou  de frivoles exercices. Aprs ce prambule, levant vers
le ciel sa tte auguste et son bras invincible, il fulmina son serment
ordinaire: Par le Roi des cieux, je ne me soucie gure de votre
noblesse et de votre beaut, quelque admiration que d'autres aient
pour vous; et tenez ceci pour dit, que, si vous ne rparez par un zle
vigilant votre ngligence passe, vous n'obtiendrez jamais rien de
Charles.

Un de ces pauvres dont j'ai parl, fort habile  dicter et  crire,
fut plac par lui dans la Chapelle; c'est le nom que les rois des
Francs donnent  leur oratoire,  cause de la chape de saint Martin,
qu'ils portaient constamment au combat pour leur propre dfense et la
dfaite de l'ennemi.--Un jour, qu'on annonait au prudent Charles la
mort d'un certain vque, il demanda si le prlat avait envoy devant
lui, dans l'autre monde, quelque chose de ses biens et du fruit de ses
travaux. Et comme le messager rpondit: Seigneur, pas plus de deux
livres d'argent; notre jeune clerc soupira, et, ne pouvant contenir
dans son sein sa vivacit, il laissa malgr lui chapper, devant le
roi, cette exclamation: Pauvre viatique pour un si long voyage!
Charles, le plus modr des hommes, aprs avoir rflchi quelques
instants, lui dit: Qu'en penses-tu? Si tu avais cet vch, ferais-tu
de plus grandes provisions pour cette longue route? Le clerc, la
bouche bante  ces paroles comme  des raisins de primeur qui lui
tombaient d'eux-mmes, se jeta  ses pieds et s'cria: Seigneur, je
m'en remets, l-dessus,  la volont de Dieu et  votre pouvoir. Et le
roi lui dit: Tiens-toi sous le rideau qui pend l derrire moi; tu vas
entendre combien tu as de protecteurs. En effet,  la nouvelle de la
mort de l'vque, les gens du palais, toujours  l'afft des malheurs
ou de la mort d'autrui, s'efforcrent, tous impatients et envieux les
uns des autres, d'obtenir pour eux la place par les familiers de
l'empereur. Mais lui, ferme dans sa rsolution, refusait  tout le
monde, disant qu'il ne voulait pas manquer de parole  ce jeune homme.
Enfin, la reine Hildegarde envoya d'abord les grands du royaume, puis
elle vint elle-mme trouver le roi, afin d'avoir l'vch pour son
propre clerc. Comme il accueillit sa demande de l'air le plus
gracieux, disant qu'il ne voulait ni ne pouvait lui rien refuser, mais
qu'il ne se pardonnerait pas de tromper le jeune clerc, elle fit comme
font toutes les femmes quand elles veulent plier  leur caprice la
volont de leurs maris. Dissimulant sa colre, adoucissant sa grosse
voix, elle s'efforait de flchir, par ses minauderies, l'me
inbranlable de l'empereur, lui disant: Cher prince, mon seigneur,
pourquoi perdre l'vch aux mains de cet enfant? Je vous en supplie,
mon trs doux seigneur, ma gloire et mon appui, que vous le donniez
plutt  mon clerc, votre serviteur fidle. Alors le jeune homme que
Charles avait plac derrire le rideau, prs de son sige, pour
couter les sollicitations de tous les suppliants, embrassant le roi
lui-mme avec le rideau, s'cria d'un ton lamentable: Tiens ferme,
seigneur roi, et ne laisse pas arracher de tes mains la puissance que
Dieu t'a confie. Alors ce courageux ami de la vrit lui ordonna de
se montrer et lui dit: Reois cet vch, et aie bien soin d'envoyer,
et devant moi et devant toi-mme, dans l'autre monde, de plus grandes
aumnes et un meilleur viatique pour ce long voyage dont on ne revient
pas[292].

[Note 292: Moine de Saint-Gall.--Voy. l'amusante histoire d'un pauvre
semblablement lev par Charles  un riche vch.]

Toutefois quelle que ft la prfrence de Charlemagne pour les
trangers, pour les lettrs de condition servile, il avait trop besoin
des hommes de race germanique, dans ses interminables guerres, pour se
faire tout romain. Il parlait presque toujours allemand. Il voulut
mme, comme Chilpric, faire une grammaire de cette langue, et fit
recueillir les vieux chants nationaux de l'Allemagne[293]. Peut-tre y
cherchait-il un moyen de ranimer le patriotisme de ses soldats; c'est
ainsi qu'en 1813, l'Allemagne ne se retrouvant plus  son rveil,
s'est cherche dans les _Niebelungen_. Le costume germanique fut
toujours celui de Charlemagne[294], je pense qu'il n'et pas t
politique de se prsenter autrement aux soldats.

[Note 293: _App. 140._]

[Note 294: Quand les Francs qui combattaient au milieu des Gaulois
virent ceux-ci revtus de saies brillantes et de diverses couleurs,
pris de l'amour de la nouveaut, ils quittrent leur vtement
habituel, et commencrent  prendre celui de ces peuples. Le svre
empereur, qui trouvait ce dernier habit plus commode pour la guerre,
ne s'opposa point  ce changement. Cependant, ds qu'il vit les
Frisons, abusant de cette facilit, vendre ces petits manteaux
courts aussi cher qu'autrefois on vendait les grands, il ordonna de
ne leur acheter, au prix ordinaire, que de trs longs et larges
manteaux.  quoi peuvent servir, disait-il, ces petits manteaux? au
lit, je ne puis m'en couvrir;  cheval, ils ne me dfendent ni de la
pluie ni du vent, et quand je satisfais aux besoins de la nature, j'ai
les jambes geles. (Moine de Saint-Gall.)]

Le voil donc jouant de son mieux l'Empire, parlant souvent la langue
latine[295], formant la hirarchie de ses officiers d'aprs celle des
ministres impriaux. Dans le tableau qu'Hincmar nous a laiss, rien
n'est plus imposant. L'assemble gnrale de la nation, tenue
rgulirement deux fois par an, dlibrait, les ecclsiastiques d'une
part, les laques de l'autre, sur les matires proposes par le roi;
puis, runis, ils confraient avec un matre qui ne demandait qu'
s'clairer. Quatre fois par an, les assembles provinciales se
tenaient sous la prsidence des _missi dominici_. Ceux-ci taient les
yeux de l'empereur, les messagers prompts et fidles qui, parcourant
sans cesse tout l'Empire, rformaient, dnonaient tout abus.
Au-dessous des _missi_, les comtes prsidaient les assembles
infrieures, o ils rendaient la justice, assists des _boni homines_,
jurs choisis entre les propritaires. Au-dessous encore existaient
d'autres assembles: celles des vicaires, des centeniers; que dis-je,
les moindres bnficiers, les intendants des fermes royales, tenaient
des plaids comme les comtes.

[Note 295: _App. 141._]

Certes, l'ordre apparent ne laisse rien  dsirer, les formes ne
manquent pas; on ne comprend pas un gouvernement plus rgulier.
Cependant il est visible que les assembles gnrales n'taient pas
gnrales; on ne peut supposer que les _missi_, les comtes, les
vques, courussent deux fois par an aprs l'empereur dans les
lointaines expditions d'o il date ses Capitulaires, qu'ils
gravssent tantt les Alpes, tantt les Pyrnes, lgislateurs
questres, qui auraient galop toute leur vie de l'bre  l'Elbe. Le
peuple, encore bien moins. Dans les marais de la Saxe, dans les
marches d'Espagne, d'Italie, de Bavire, il n'y avait l que des
populations vaincues ou ennemies. Si le nom du _peuple_ n'est pas ici
un mensonge, il signifie l'arme. Ou bien quelques notables qui
suivaient les grands, les vques, etc., reprsentaient la grande
nation des Francs, comme  Rome les trente licteurs reprsentaient les
trente curies aux _comitia curiata_. Quant aux assembles des comtes,
les _boni homines_, les _scabini_ (schoeffen) qui les composent sont
lus par les comtes, avec le consentement du peuple: le comte peut les
dplacer. Ce ne sont plus l les vieux Germains jugeant leurs pairs;
ils ont plutt l'air de pauvres dcurions, prsids, dirigs par un
agent imprial. La triste image de l'empire romain se reproduit dans
cette jeune caducit de l'empire barbare. Oui, l'Empire est restaur;
il ne l'est que trop: le comte tient la place des duumvirs, l'vque
rappelle le _dfenseur des cits_; et ces _hrimans_ (hommes d'arme),
qui laissent leurs biens pour se soustraire aux accablantes
obligations qu'il leur impose, ils reproduisent les curiales
romains[296], propritaires libres, qui trouvaient leur salut 
quitter leur proprit,  fuir,  se faire soldats, prtres, et que la
loi ne savait comment retenir.

[Note 296: Le curiale devait avoir au moins vingt-cinq arpents de
terre; l'hriman, de trente-six  quarante-huit.]

La dsolation de l'Empire est la mme ici. Le prix norme du bl, le
bas prix des bestiaux indiquent assez que la terre reste en
pturage[297]. L'esclavage, adouci il est vrai, s'tend et gagne
rapidement. Charlemagne gratifie son matre Alcuin d'une ferme de
vingt mille esclaves. Chaque jour les grands forcent les pauvres  se
donner  eux, corps et biens; le servage est un asile o l'homme libre
se rfugie chaque jour.

[Note 297: Un boeuf, ou six boisseaux de froment valaient deux
sous;--cinq boeufs, ou une robe simple, ou trente boisseaux, dix
sous;--six boeufs, ou une cuirasse, ou trente-six boisseaux, douze
sous. (M. Desmichels.)]

Aucun gnie lgislatif n'et pu arrter la socit sur la pente rapide
o elle descendait. Charlemagne ne fit que confirmer les lois
barbares. Lorsqu'il eut pris le nom d'empereur, dit ginhard, il eut
l'ide de remplir les lacunes que prsentaient les lois, de les
corriger, et d'y mettre de l'accord et de l'harmonie. Mais il ne fit
qu'y ajouter quelques articles, et encore imparfaits.

Les Capitulaires sont en gnral des lois administratives, des
ordonnances civiles et ecclsiastiques. On y trouve, il est vrai, une
partie lgislative assez considrable, qui semble destine  remplir
ces lacunes dont parle ginhard. Mais peut-tre ces actes, qui portent
tous le nom de Charlemagne, ne font-ils que reproduire les
Capitulaires des anciens rois francs. Il est peu probable que les
Pepins, que Clotaire II et Dagobert aient laiss si peu de
Capitulaires; que Brunehaut, Frdgonde, broin, n'en aient point
laiss. Il en sera advenu pour Charlemagne ce qui serait advenu 
Justinien, si tous les monuments antrieurs du droit romain avaient
pri. Le compilateur et pass pour lgislateur. La discordance du
langage et des formes qui frappe dans les Capitulaires, tend 
fortifier cette conjecture.

La partie originale des Capitulaires, c'est celle qui touche
l'administration, celle qui rpond aux besoins divers que les
circonstances faisaient sentir. Il est impossible de n'y pas admirer
l'activit, impuissante, il est vrai, de ce gouvernement qui faisait
effort pour mettre un peu d'ordre dans le dsordre immense d'un tel
empire, pour retenir quelque unit dans un ensemble htrogne, dont
toutes les parties tendaient  l'isolement, et se fuyaient pour ainsi
dire l'une l'autre. La place norme qu'occupe la lgislation canonique
fait sentir, quand nous ne le saurions pas du reste, que les prtres
ont eu la part principale en tout cela. On le reconnat mieux encore
aux conseils moraux et religieux dont cette lgislation est seme;
c'est le ton pdantesque des lois wisigothiques, faites, comme on
sait, par les vques[298]. Charlemagne, comme les rois des Wisigoths,
donna aux vques un pouvoir inquisitorial, en leur attribuant le
droit de poursuivre les crimes dans l'enceinte de leur diocse.
Quelques passages des Capitulaires qui condamnent les abus de
l'autorit piscopale ne suffisent pas pour nous faire douter de la
toute-puissance du clerg sous ce rgne. Ils ont pu tre dicts par
les prtres de cour, par les chapelains, par le clerg central,
naturellement jaloux de la puissance locale des vques. Charlemagne,
ami de Rome, et entour de prtres comme Leidrade et tant d'autres qui
ne prirent l'piscopat que pour retraite, dut accorder beaucoup  ce
clerg sans titre qui formait son conseil habituel.

[Note 298: _App. 142._]

Cet esprit de pdanterie byzantine et gothique que nous remarquions
dans les Capitulaires clata dans la conduite de Charlemagne,
relativement aux affaires de dogme. Il fit crire en son nom une
longue lettre  l'hrtique Flix d'Urgel, qui soutenait, avec
l'glise d'Espagne, que Jsus comme homme tait simplement fils
adoptif de Dieu. En son nom parurent encore les fameux livres
_Carolins_ contre l'adoration des images[299]. Trois cents vques
condamnrent  Francfort ce que trois cent cinquante vques venaient
d'approuver  Nice. Les hommes de l'Occident, qui luttaient dans le
Nord contre l'idoltrie paenne, devaient rprouver les images; ceux
de l'Orient, les honorer, en haine des Arabes qui les brisaient. Le
pape, qui partageait l'opinion des Orientaux, n'osa pas cependant
s'expliquer contre Charlemagne. Il montra la mme prudence lorsque
l'glise de France,  l'imitation de celle d'Espagne, ajouta au
symbole de Nice que le Saint-Esprit procde aussi du Fils
(_Filioque_).

[Note 299: _App. 143._]

Pendant que Charlemagne disserte sur la thologie, rve l'Empire
romain, et tudie la grammaire, la domination des Francs croule tout
doucement. Le jeune fils de Charlemagne, dans son royaume d'Aquitaine,
ayant, par faiblesse ou justice, donn, restitu toutes les
spoliations de Pepin[300], son pre lui en fit un reproche; mais il ne
fit qu'accomplir volontairement ce qui dj avait lieu de soi-mme.
L'ouvrage de la conqute se dfaisait naturellement; les hommes et les
terres chappaient peu  peu au pouvoir royal pour se donner aux
grands, aux vques surtout, c'est--dire aux pouvoirs locaux qui
allaient constituer la rpublique fodale.

[Note 300: _App. 144._]

Au dehors, l'Empire faiblissait de mme. En Italie, il avait heurt en
vain contre Bnvent, contre Venise; en Germanie, il avait recul de
l'Oder  l'Elbe, et partag avec les Slaves. Et en effet, comment
toujours combattre, toujours lutter contre de nouveaux ennemis?
Derrire les Saxons et les Bavarois Charlemagne avait trouv les
Slaves, puis les Avares; derrire les Lombards, les Grecs; derrire
l'Aquitaine et l'bre, le califat de Cordoue. Cette ceinture de
barbares, qu'il crut simple et qu'il rompit d'abord, elle se doubla,
se tripla devant lui; et quand les bras lui tombaient de lassitude,
alors apparut, avec les flottes danoises, cette mobile et fantastique
image du monde du Nord, qu'on avait trop oubli. Ceux-ci, les vrais
Germains, viennent demander compte aux Germains btards, qui se sont
faits Romains, et s'appellent l'Empire.

Un jour que Charlemagne tait arrt dans une ville de la Gaule
narbonnaise, des barques scandinaves vinrent pirater jusque dans le
port. Les uns croyaient que c'taient des marchands juifs, africains,
d'autres disaient bretons; mais Charles les reconnut  la lgret de
leurs btiments: Ce ne sont pas l des marchands, dit-il, mais de
cruels ennemis. Poursuivis, ils s'vanouirent. Mais l'empereur,
s'tant lev de table, se mit, dit le chroniqueur,  la fentre qui
regardait l'Orient, et demeura trs longtemps le visage inond de
larmes. Comme personne n'osait l'interroger, il dit aux grands qui
l'entouraient: Savez-vous, mes fidles, pourquoi je pleure amrement?
Certes, je ne crains pas qu'ils me nuisent par ces misrables
pirateries; mais je m'afflige profondment de ce que, moi vivant, ils
ont t prs de toucher ce rivage, et je suis tourment d'une violente
douleur, quand je prvois tout ce qu'ils feront de maux  mes neveux
et  leurs peuples[301].

[Note 301: Moine de Saint-Gall.]

Ainsi rdent dj autour de l'Empire les flottes danoises, grecques et
sarrasines, comme le vautour plane sur le mourant qui promet un
cadavre. Une fois deux cents barques armes fondent sur la Frise, se
remplissent de butin, disparaissent. Cependant Charlemagne assemblait
des hommes pour les repousser. Autre invasion: L'Empereur assemble
des hommes en Gaule, en Germanie[302], et btit dans la Frise la
ville d'Esselfeld. Athlte malheureux, il porte lentement la main 
ses blessures, pour parer les coups dj reus.

[Note 302: _App. 145._]

Le roi des Northmans, Godfried, se promettait l'empire de la
Germanie. La Frise et la Saxe, il les regardait comme  lui. Les
Abotrites ses voisins, dj il les avait soumis et rendus tributaires;
il se vantait mme qu'il arriverait bientt avec des troupes
nombreuses jusqu' Aix-la-Chapelle, o le roi tenait sa cour. Quelque
vaines et lgres que fussent ces menaces, on n'y refusait pas
cependant toute croyance; on pensait qu'il aurait hasard quelque
chose de ce genre, s'il n'avait t prvenu par une mort
prmature[303].

[Note 303: _App. 146._]

Le vieil Empire se met en garde; des barques armes ferment
l'embouchure des fleuves; mais comment fortifier tous les rivages?
Celui mme qui a rv l'unit est oblig, comme Diocltien, de
partager ses tats pour les dfendre; l'un de ses fils gardera
l'Italie, l'autre l'Allemagne, le dernier l'Aquitaine. Mais tout
tourne contre Charlemagne; ses deux ans meurent, et il faut qu'il
laisse ce faible et immense Empire aux mains pacifiques d'un saint.




CHAPITRE III

Dissolution de l'Empire carlovingien.


C'est sous Louis-le-Dbonnaire, ou, pour traduire plus fidlement son
nom, sous saint Louis, que devait s'oprer le dchirement et le
divorce des parties htrognes dont se composait l'Empire. Toutes
souffraient d'tre ensemble. Le mal, c'tait la solidarit d'une
guerre immense, qui faisait ressentir sur la Loire les revers de
l'Ostrasie; c'tait le tyrannique effort d'une centralisation
prmature. Plus Charlemagne s'en tait approch, plus il avait pes.
Sans doute Pepin, et son pre _au marteau de forge_, avaient durement
battu les nations. Ils n'avaient pas du moins entrepris de les
ramener, diverses et hostiles qu'elles taient encore,  cette
intolrable unit; unit administrative d'abord; mais Charlemagne
mditait celle de la lgislation. Son fils consomma l'unit religieuse
en nommant Benot d'Aniane rformateur des monastres de l'Empire, et
les ramenant tous  la rgle de saint Benot.

C'est une loi de l'histoire: un monde qui finit, se ferme et s'expie
par un saint. Le plus pur de la race en porte les fautes, l'innocent
est puni. Son crime,  l'innocent, c'est de continuer un ordre
condamn  prir, c'est de couvrir de sa vertu une vieille injustice
qui pse au monde.  travers la vertu d'un homme, l'injustice sociale
est frappe. Les moyens sont odieux; contre Louis-le-Dbonnaire, ce
fut le parricide. Ses enfants couvrirent de leurs noms les nations
diverses qui voulaient s'arracher de l'Empire.

L'infortun qui vient prter sa vie  cette immolation d'un monde
social, qu'il s'appelle Louis-le-Dbonnaire, Charles Ier, ou Louis
XVI, n'est pas pourtant toujours exempt de tout reproche. Sa
catastrophe toucherait moins s'il tait au-dessus de l'homme. Non,
c'est un homme de chair et de sang comme nous, une me douce, un
esprit faible, voulant le bien, faisant parfois le mal, livr  ce qui
l'entoure et vendu par les siens.

       *       *       *       *       *

Le saint Louis du neuvime sicle[304], comme celui du treizime, fut
nourri dans les penses de la croisade. Jeune encore, il conduisit
plusieurs expditions contre les Sarrasins d'Espagne, et leur reprit
la grande ville de Barcelone aprs un sige de deux ans. lev par le
Toulousain saint Guillaume, comme saint Louis par Blanche de Castille,
il eut de mme dans la religion la ferveur du Midi et la candeur du
Nord. Les prtres qui l'avaient form firent plus qu'ils ne
voulaient; leur lve se trouva plus prtre qu'eux, et, dans son
intraitable vertu, il commena par rformer ses matres. Rforme des
vques: il leur fallut quitter leurs armes, leurs chevaux, leurs
perons[305]. Rforme des monastres: Louis les soumit  l'inquisition
du plus svre des moines, saint Benot d'Aniane, qui trouvait que la
rgle bndictine elle-mme avait t donne pour les faibles et pour
les enfants[306]. Ce nouveau roi renvoya dans leur couvent Adalhard et
Wala[307], deux moines intrigants et habiles, petits-fils de
Charles-Martel, qui dans les dernires annes avaient gouvern
Charlemagne. Et le palais imprial eut aussi sa rforme: Louis chassa
les concubines de son pre, et les amants de ses soeurs, et ses soeurs
elles-mmes[308].

[Note 304: _App. 147._]

[Note 305: L'Astronome.]

[Note 306: _App. 148._]

[Note 307: _App. 149._]

[Note 308: _App. 150._]

Les peuples, opprims par Charlemagne, trouvrent en son fils un juge
intgre, prt  dcider contre lui-mme. Roi d'Aquitaine, il avait
accueilli les rclamations des Aquitains, et s'tait rduit  une
telle pauvret, dit l'historien, qu'il ne pouvait plus rien donner, 
peine sa bndiction[309]. Empereur, il couta les plaintes des
Saxons, et leur rendit le droit de succder[310], tant ainsi aux
vques, aux gouverneurs des pays, la puissance tyrannique de faire
passer les hritages  qui ils voulaient. Les chrtiens d'Espagne,
rfugis dans les Marches, taient dpouills par les grands et les
lieutenants impriaux des terres que Charlemagne leur avait
attribues; Louis rendit un dit qui confirmait leurs droits[311]. Il
respecta le principe des lections piscopales, constamment viol par
son pre; il laissa les Romains lire, sans son autorisation, les
papes tienne IV et Pascal Ier.

[Note 309: _App. 151._]

[Note 310: _App. 152._]

[Note 311: _App. 153._]

Ainsi, cet hritage de conqutes et de violences tait tomb aux mains
d'un homme simple et juste qui voulait  tout prix rparer. Les
barbares, qui reconnaissaient sa saintet, se soumettaient  son
arbitrage[312]. Il sigeait au milieu des peuples comme un pre facile
et confiant. Il allait rparant, soulageant, restituant; il semblait
qu'il et volontiers restitu l'Empire.

[Note 312: Il fut pris pour arbitre entre plusieurs chefs danois qui
se disputaient l'hritage de Godfried, et dcida en faveur d'Harold.]

Dans ce jour de restitution, l'Italie rclama aussi. Elle ne voulait
rien moins que la libert[313]. Les villes, les vques, les peuples
se ligurent; sous un prince franc, n'importe. Charlemagne avait fait
roi d'Italie Bernard, le fils de son an Ppin. Bernard, lve
d'Adalhard et Wala, longtemps gouvern par eux dans sa royaut
d'Italie, croyait avoir droit  l'empire comme fils de l'an.

[Note 313: La tentative de Bernard contre son oncle est le premier
essai de l'Italie pour se dlivrer des _barbares_. _App. 154._]

Cependant, le droit du frre pun prvaut chez les barbares sur celui
du neveu[314]. Charlemagne d'ailleurs avait dsign Louis; il avait
consult les grands un  un, et obtenu leurs voix[315]. Enfin,
Bernard lui-mme avait reconnu son oncle. Celui-ci avait pour lui
l'usage, la volont de son pre, enfin l'lection.

[Note 314: Ils veulent pour roi un homme plutt qu'un enfant, et
ordinairement l'oncle est homme, est _utile_, comme on disait alors,
longtemps avant le neveu.]

[Note 315: _App. 155._]

Aussi, Bernard, abandonn d'une grande partie des siens, fut oblig de
s'en remettre aux promesses de l'impratrice Hermengarde, qui lui
offrait sa mdiation. Il se livra lui-mme  Chlon-sur-Sane, et
dnona tous ses complices; un d'eux avait jadis conspir la mort de
Charlemagne. Bernard et tous les autres furent condamns  mort.
L'empereur ne pouvait consentir  l'excution[316]. Hermengarde obtint
du moins qu'on privt Bernard de la vue; mais elle s'y prit de faon
qu'il en mourut au bout de trois jours.

[Note 316: _App. 156._]

L'Italie ne remua pas seule; toutes les nations tributaires avaient
pris les armes. Les Slaves du Nord avaient pour appui les Danois; ceux
de la Pannonie comptaient sur les Bulgares; les Basques de la Navarre
tendaient la main aux Sarrasins; les Bretons comptaient sur eux-mmes.
Tous furent rprims. Les Bretons virent leur pays compltement
envahi, peut-tre pour la premire fois; les Basques furent dfaits,
et les Sarrasins repousss; les Slaves vaincus aidrent contre les
Danois: un roi de ces derniers embrassa mme le christianisme.
L'archevch de Hambourg fut fond; la Sude eut un vque, dpendant
de l'archevque de Reims[317]. Il est vrai que ces premires conqutes
du christianisme ne tinrent pas: le roi chrtien des Danois fut chass
par les siens.

[Note 317: _App. 157._]

Jusqu'ici le rgne de Louis tait, il faut le dire, clatant de force
et de justice. Il avait maintenu l'intgrit de l'Empire, tendu son
influence. Les barbares craignaient ses armes et vnraient sa
saintet. Au milieu de ses prosprits, l'me du saint mollit, et se
souvint de l'humanit. Sa femme tant morte, il fit, dit-on, paratre
devant lui les filles des grands de ses tats et choisit la plus
belle[318]. Judith, fille du comte Welf, unissait en elle le sang des
nations les plus odieuses aux Francs; sa mre tait de Saxe, son pre,
Welf, de Bavire, de ce peuple alli des Lombards, et par qui les
Slaves et les Avares furent appels dans l'Empire[319]. Savante[320],
dit l'histoire, et plus qu'il n'et fallu, elle livra son mari 
l'influence des hommes lgants et polis du Midi. Louis tait dj
favorable aux Aquitains, chez qui il avait t lev. Bernard, fils de
son ancien tuteur, saint Guillaume de Toulouse, devint son favori, et
encore plus celui de l'impratrice. Belle et dangereuse ve, elle
dgrada, elle perdit son poux.

[Note 318: _App. 158._]

[Note 319: En outre, ils avaient t allis de l'Aquitain Hunald.]

[Note 320: _App. 159._]

Depuis cette chute, Louis, plus faible, parce qu'il avait cess d'tre
pur, plus homme et plus sensible, parce qu'il n'tait plus saint,
ouvrit son coeur aux craintes, aux scrupules. Il se sentait diminu,
_une vertu tait sortie de lui_. Il commena  se repentir de sa
svrit  l'gard de son neveu Bernard,  l'gard des moines Wala et
Adalhard, qu'il s'tait pourtant content de renvoyer aux devoirs de
leur ordre. Il lui fallut soulager son coeur. Il demanda, il obtint
d'tre soumis  une pnitence publique. C'tait la premire fois
depuis Thodose qu'on voyait ce grand spectacle de l'humiliation
volontaire d'un homme tout-puissant. Les rois mrovingiens, aprs les
plus grands crimes, se contentent de fonder des couvents. La pnitence
de Louis est comme l're nouvelle de la moralit, l'avnement de la
conscience.

Toutefois l'orgueil brutal des hommes de ce temps rougit pour la
royaut de l'humble aveu qu'elle faisait de sa faiblesse et de son
humanit. Il leur sembla que celui qui avait baiss le front devant le
prtre ne pouvait plus commander aux guerriers. L'Empire en parut, lui
aussi, dgrad, dsarm. Les premiers malheurs qui commencrent une
dissolution invitable furent imputs  la faiblesse d'un roi
pnitent. En 820, treize vaisseaux normands coururent trois cents
lieues de ctes, et se remplirent de tant de butin, qu'ils furent
obligs de relcher les captifs qu'ils avaient faits. En 824, l'arme
des Francs ayant envahi la Navarre fut battue comme  Roncevaux. En
829, on craignit que ces Normands, dont les moindres barques taient
si redoutables, n'envahissent par terre, et les peuples reurent ordre
de se tenir prts  marcher en masse. Ainsi s'accumula le
mcontentement public. Les grands, les vques le fomentaient; ils
accusaient l'empereur, ils accusaient l'Aquitain Bernard; le pouvoir
central les gnait; ils taient impatients de l'unit de l'Empire; ils
voulaient rgner chacun chez soi.

Mais il fallait des chefs contre l'empereur; ce furent ses propres
fils. Ds le commencement de son rgne, il leur avait donn, avec le
titre de roi, deux provinces frontires  gouverner et  dfendre, 
Louis la Bavire,  Pepin l'Aquitaine, les deux barrires de l'Empire.
L'an, Lothaire, devait tre empereur, avec la royaut d'Italie.
Quand Louis eut un fils de Judith, il donna  cet enfant, nomm
Charles, le titre de roi d'Alamanie (Souabe et Suisse). Cette
concession ne changeait rien aux possessions des princes, mais
beaucoup  leurs esprances. Ils prtrent leur nom  la conjuration
des grands. Ceux-ci refusrent de faire marcher leurs hommes contre
les Bretons, dont Louis voulait rprimer les ravages. L'empereur se
trouva seul, Franc de naissance, mais gouvern par un Aquitain, il ne
fut soutenu ni du Midi ni du Nord; nous avons dj vu Brunehaut
succomber dans cette position quivoque. Le fils an, Lothaire, se
crut dj empereur; il chassa Bernard, enferma Judith, jeta son pre
dans un monastre; pauvre vieux Lear, qui, parmi ses enfants, ne
trouva point de Cordelia.

Cependant ni les grands, ni les frres de Lothaire n'taient disposs
 se soumettre  lui. Empereur pour empereur, ils aimaient mieux
Louis. Les moines, qui le tenaient captif, travaillrent  son
rtablissement. Les Francs s'aperurent que le triomphe des enfants de
Louis leur tait l'Empire; les Saxons, les Frisons, qui lui devaient
leur libert, s'intressrent pour lui. Une dite fut assemble 
Nimgue au milieu des peuples qui le soutenaient. Toute la Germanie y
accourut pour porter secours  l'empereur[321]. Lothaire se trouva
seul  son tour, et  la discrtion de son pre; Wala, tous les chefs
de la faction, furent condamns  mort. Le bon empereur voulut qu'on
les pargnt.

[Note 321: _App. 160._]

Cependant l'Aquitain Bernard, supplant dans la faveur de Louis par le
moine Gondebaud, l'un de ses librateurs, rallume la guerre dans le
Midi; il anime Pepin. Les trois frres s'entendent de nouveau.
Lothaire amne avec lui l'Italien Grgoire IV, qui excommunie tous
ceux qui n'obiront pas au roi d'Italie. Les armes du pre et des
fils se rencontrent en Alsace. Ceux-ci font parler le pape; ils font
agir la nuit je ne sais quels moyens. Le matin, l'empereur, se voyant
abandonn d'une partie des siens, dit aux autres: Je ne veux point
que personne meure pour moi[322]. Le thtre de cette honteuse scne
fut appel le champ du Mensonge.

[Note 322: _App. 161._]

Lothaire, redevenu matre de la personne de Louis, voulut en finir une
fois, et achever son pre. Ce Lothaire tait un homme  qui le sang ne
rpugnait pas: il fit gorger un frre de Bernard et jeter sa soeur
dans la Sane; mais il craignait l'excration publique s'il portait
sur Louis des mains parricides. Il imagina de le dgrader en lui
imposant une pnitence publique et si humiliante qu'il ne s'en pt
jamais relever. Les vques de Lothaire prsentrent au prisonnier une
liste de crimes dont il devait s'avouer coupable. D'abord, la mort de
Bernard (il en tait innocent); puis les parjures auxquels il avait
expos le peuple par de nouvelles divisions de l'Empire; puis d'avoir
fait la guerre en carme; puis d'avoir t trop svre pour les
partisans de ses fils (il les avait soustraits  la mort); puis
d'avoir permis  Judith et autres de se justifier par serment;
siximement, d'avoir expos l'tat aux meurtres, pillages et
sacrilges, en excitant la guerre civile; septimement, d'avoir excit
ces guerres civiles par des divisions arbitraires de l'Empire; enfin
d'avoir ruin l'tat qu'il devait dfendre[323].

[Note 323: De tous ces griefs, le septime est grave. Il rvle la
pense du temps. C'est la rclamation de l'esprit local, qui veut
dsormais suivre le mouvement matriel et fatal des races, des
contres, des langues, et qui dans toute division politique ne voit
que violence et tyrannie.]

Quand on eut lu cette confession absurde dans l'glise de Saint-Mdard
de Soissons, le pauvre Louis ne contesta rien, il signa tout,
s'humilia autant qu'on voulut, se confessa trois fois coupable, pleura
et demanda la pnitence publique pour rparer les scandales qu'il
avait causs. Il dposa son baudrier militaire, prit le cilice, et son
fils l'emmena ainsi, misrable, dgrad, humili, dans la capitale de
l'Empire,  Aix-la-Chapelle, dans la mme ville o Charlemagne lui
avait jadis fait prendre lui-mme la couronne sur l'autel.

Le parricide croyait avoir tu Louis. Mais une immense piti s'leva
dans l'Empire. Ce peuple, si malheureux lui-mme, trouva des larmes
pour son vieil empereur. On raconta avec horreur comment le fils
l'avait tenu  l'autel pleurant et balayant la poussire de ses
cheveux blancs; comment il s'tait enquis des pchs de son pre,
nouveau Cham qui livrait  la rise la nudit paternelle; comment il
avait dress sa confession: quelle confession! toute pleine de
calomnies et de mensonges. C'tait l'archevque Ebbon, condisciple de
Louis et son frre de lait, l'un de ces fils de serfs qu'il aimait
tant[324], qui lui avait arrach le baudrier et mis le cilice. Mais en
lui enlevant la ceinture et l'pe, en lui tant le costume des tyrans
et des nobles, ils l'avaient fait apparatre au peuple comme peuple,
comme saint et comme homme. Et son histoire n'tait autre que celle de
l'homme biblique: son ve l'avait perdu; ou si l'on veut, l'une de ces
filles des gants qui, dans la _Gense_, sduisent les enfants de
Dieu. D'autre part, dans ce merveilleux exemple de souffrance et de
patience, dans cet homme injuri, conspu, et bnissant tous les
outrages, on croyait reconnatre la patience de Job, ou plutt une
image du Sauveur; rien n'y avait manqu, ni le vinaigre ni l'absinthe.

[Note 324: Plusieurs faits tmoignent de la prdilection de Louis pour
les serfs, pour les pauvres, pour les vaincus. Il donna un jour tous
les habits qu'il portait  un serf, vitrier du couvent de Saint-Gall.
(Moine de Saint-Gall.)--On a vu son affection pour les Saxons et les
Aquitains; il avait dans sa jeunesse port le costume de ces derniers.
Le jeune Louis, obissant aux ordres de son pre, de tout son coeur
et de tout son pouvoir, vint le trouver  Paderborn, suivi d'une
troupe de jeunes gens de son ge, et revtu de l'habit gascon,
c'est--dire portant le petit surtout rond, la chemise  manches
longues et pendantes jusqu'au genou, les perons lacs sur les
bottines, et le javelot  la main. Tel avait t le plaisir et la
volont du roi. (L'Astronome.)--De plus, et se trouvant absent, le
roi Louis voulut que les procs des pauvres fussent rgls de manire
que l'un d'eux qui, quoique totalement infirme, paraissait dou de
plus d'nergie et d'intelligence que les autres, connt de leurs
dlits, prescrivt les restitutions de vols, la peine du talion pour
les injures et les voies de fait, et pronont mme, dans les cas plus
graves, l'amputation des membres, la perte de la tte, et jusqu'au
supplice de la potence. Cet homme tablit des ducs, des tribuns et des
centurions, leur donna des vicaires, et remplit avec fermet la tache
qui lui tait confie. (Moine de Saint-Gall.)--_App. 162._]

Ainsi le vieil empereur se trouva relev par son abaissement mme:
tout le monde s'loigna du parricide. Abandonn des grands (834-5), et
ne pouvant cette fois sduire les partisans de son pre[325], Lothaire
s'enfuit en Italie. Malade lui-mme, il vit, dans le cours d'un t
(836), mourir tous les chefs de son parti, les vques d'Amiens et de
Troyes, son beau-pre Hugues, les comtes Matfried et Lambert, Agimbert
de Perche, Godfried et son fils, Borgarit, prfet de ses chasses, une
foule d'autres. Ebbon, dpos du sige de Reims, passa le reste de sa
vie dans l'obscurit et dans l'exil. Wala se retira au monastre de
Bobbio, prs du tombeau de saint Colomban; un frre de saint Arnulf de
Metz, l'aeul des Carlovingiens, avait t abb de ce monastre. Wala
y mourut l'anne mme o prirent tant d'hommes de son parti,
s'criant  chaque instant: Pourquoi suis-je n un homme de querelle,
un homme de discorde[326]? Ce petit-fils de Charles-Martel, ce moine
politique, ce saint factieux, cet homme dur, ardent, passionn,
enferm par Charlemagne dans un monastre, puis son conseiller, et
presque roi d'Italie sous Pepin et Bernard, eut le malheur d'associer
un nom, jusque-l sans tache, aux rvoltes parricides des fils de
Louis.

[Note 325: Tous se trouvaient d'accord, sans doute par mcontentement
contre Lothaire, c'est--dire contre l'unit de l'Empire. Bernard
semble pour l'empereur contre ses fils, mais pour Pepin, c'est--dire
pour l'Aquitaine, mme contre l'empereur. _App. 163._]

[Note 326: _App. 164._]

Cependant le Dbonnaire, domin par les mmes conseils, faisait ce qu'il
fallait pour renouveler la rvolte et tomber de nouveau. D'une part, il
sommait les grands de rendre aux glises les biens qu'ils avaient
usurps; de l'autre, il diminuait la part de ses fils ans, qui, il est
vrai, l'avaient bien mrit, et dotait  leurs dpens le fils de son
choix, le fils de Judith, Charles-le-Chauve. Les enfants de Pepin, qui
venait de mourir, taient dpouills. Louis-le-Germanique tait rduit 
la Bavire. Tout tait partag entre Lothaire et Charles. Le vieil
empereur aurait dit au premier: Voil, mon fils, tout le royaume devant
tes yeux, partage, et Charles choisira; ou, si tu veux choisir, nous
partagerons[327]. Lothaire prit l'Orient, et Charles devait avoir
l'Occident. Louis de Bavire armait pour empcher l'excution de ce
trait, et par une mutation trange, le pre cette fois avait pour lui
la France, et le fils l'Allemagne. Mais le vieux Louis succomba au
chagrin et aux fatigues de cette guerre nouvelle. Je pardonne  Louis,
dit-il, mais qu'il songe  lui-mme, lui qui, mprisant la loi de Dieu,
a conduit au tombeau les cheveux blancs de son pre. L'empereur mourut
 Ingelheim dans une le du Rhin prs Mayence, au centre de l'Empire, et
l'unit de l'Empire mourut avec lui.

[Note 327: _App. 165._]

C'tait une vaine entreprise que d'en tenter la rsurrection, comme le
fit Lothaire. Et avec quelles forces? Avec l'Italie, avec les Lombards
qui avaient si mal dfendu Didier contre Charlemagne, Bernard contre
Louis-le-Dbonnaire. Le jeune Pepin qui se joignit  lui par
opposition  Charles-le-Chauve, amenait pour contingent l'arme
d'Aquitaine, si souvent dfaite par Pepin-le-Bref et Charlemagne.
Chose bizarre! c'taient les hommes du Midi, les vaincus, les hommes
de langue latine qui voulaient soutenir l'unit de l'Empire contre la
Germanie et la Neustrie. Les Germains ne demandaient que
l'indpendance.

Toutefois ce nom de fils an des fils de Charlemagne, ce titre
d'empereur, de roi d'Italie, et aussi d'avoir Rome et le pape pour
soi, tout cela imposait encore. Ce fut donc humblement, au nom de la
paix, de l'glise, des pauvres et des orphelins, que les rois de
Germanie et de Neustrie s'adressrent  Lothaire quand les armes
furent en prsence,  Fontenai ou Fontenaille prs d'Auxerre: Ils lui
offrirent en don tout ce qu'ils avaient dans leur arme,  l'exception
des chevaux et des armes; s'il ne voulait pas, ils consentaient  lui
cder chacun une portion du royaume, l'un jusqu'aux Ardennes, l'autre
jusqu'au Rhin; s'il refusait encore, ils diviseraient toute la France
en portions gales, et lui laisseraient le choix. Lothaire rpondit,
selon sa coutume, qu'il leur ferait savoir par ses messagers ce qu'il
lui plairait; et envoyant alors Drogon, Hugues et Hribert, il leur
manda qu'auparavant ils ne lui avaient rien propos de tel, et qu'il
voulait avoir du temps pour rflchir. Mais au fait Pepin n'tait pas
arriv, et Lothaire voulait l'attendre[328].

[Note 328: Nithard.]

Le lendemain, au jour et  l'heure qu'ils avaient eux-mmes indiqus 
Lothaire, les deux frres l'attaqurent et le dfirent. Si l'on en
croyait les historiens, la bataille aurait t acharne et sanglante;
si sanglante qu'elle et puis la population militaire de l'Empire,
et l'et laiss sans dfense aux ravages des barbares[329]. Un pareil
massacre, difficile  croire en tout temps, l'est surtout  cette
poque d'amollissement[330] et d'influence ecclsiastique. Nous avons
dj vu, et nous verrons mieux encore, que le rgne de Charlemagne et
de ses premiers successeurs devint pour les hommes des temps
dplorables qui suivirent, une poque hroque, dont ils aimaient 
rehausser la gloire par des fables aussi patriotiques qu'insipides. Il
tait d'ailleurs impossible aux hommes de cet ge d'expliquer par des
causes politiques la dpopulation de l'Occident et l'affaiblissement
de l'esprit militaire. Il tait plus facile et plus potique  la fois
de supposer qu'en une seule bataille tous les vaillants avaient pri;
il n'tait rest que les lches.

[Note 329: _App. 166._]

[Note 330: On en peut juger par la modration extraordinaire des jeux
militaires donns  Worms par Charles et Louis. La multitude se
tenait tout autour; et d'abord, en nombre gal, les Saxons, les
Gascons, les Ostrasiens et les Bretons de l'un et de l'autre parti,
comme s'ils voulaient se faire mutuellement la guerre, se
prcipitaient les uns sur les autres d'une course rapide. Les hommes
de l'un des deux partis prenaient la fuite en se couvrant de leurs
boucliers, et feignant de vouloir chapper  la poursuite de l'ennemi;
mais, faisant volte-face, ils se mettaient  poursuivre ceux qu'ils
venaient de fuir, jusqu' ce qu'enfin les deux rois, avec toute la
jeunesse, jetant un grand cri, lanant leurs chevaux et brandissant
leurs lances, vinssent charger et poursuivre dans leur fuite, tantt
les uns, tantt les autres. C'tait un beau spectacle  cause de toute
cette grande noblesse, et  cause de la modration qui y rgnait. Dans
une telle multitude, et parmi tant de gens de diverse origine, on ne
vit pas mme ce qui se voit souvent entre gens peu nombreux et qui se
connaissent, nul n'osait en blesser ou en injurier quelque autre.
(Nithard.)]

La bataille fut si peu dcisive, que les vainqueurs ne purent
poursuivre Lothaire; ce fut lui au contraire qui,  la campagne
suivante, serra de prs Charles-le-Chauve. Charles et Louis, toujours
en pril, formrent une nouvelle alliance  Strasbourg, et essayrent
d'y intresser les peuples en leur parlant, non la langue de l'glise,
seule en usage jusque-l dans les traits et les conciles, mais le
langage populaire usit en Gaule et en Germanie. Le roi des Allemands
fit serment en langue romane, ou franaise; celui des Franais (nous
pouvons ds lors employer ce nom) jura en langue germanique. Ces
paroles solennelles prononces au bord du Rhin, sur la limite des deux
peuples, sont le premier monument de leur nationalit.

Louis, comme l'an, jura le premier. Pro Don amur, et pro Christian
poblo, et nostro commun salvamento, dist di in avant, in quant Deus
savir et podir me dunat, si salvareio cist meon fradre Karlo et in
adjudha, et in cadhuna cosa, si cm om per dreit son fradre salvar
dist, in o quid il mi altre si fazet. Et ab Ludher nul plaid numquam
prindrai, qui meon vol cist meo fradre Karle, in damno sit. Lorsque
Louis eut fait ce serment, Charles jura la mme chose en langue
allemande: In Godes minna ind um tes christianes folches, ind unser
bedhero gehaltnissi, fon thesemo dage frammordes, so fram so mir Got
gewizei indi madh furgibit so hald ih tesan minan bruodher soso man
mit rehtu sinan bruder seal, inthiu thaz er mig soso ma duo; indi mit
Lutheren irmo kleinnin thing ne geganga zhe minan vvillon imo ce
scadhen vverhen[331]. Le serment que les deux peuples prononcrent,
chacun dans sa propre langue, est ainsi conu en langue romane: Si
Lodhuvigs sagrament que son fradre Karlo jurat, conservat, et Karlus
meos sendra de suo part non los tanit, si io returnar non lint pois,
ne io ne nuels cui eo returnar int pois, in nulla adjudha contr
Lodhuwig nun lin iver[332].

[Note 331: Pour l'amour de Dieu et pour le peuple chrtien, et notre
commun salut, de ce jour en avant, et tant que Dieu me donnera de
savoir et de pouvoir, je soutiendrai mon frre Karle ici prsent, par
aide et en toute chose, comme il est juste qu'on soutienne son frre,
tant qu'il fera de mme pour moi. Et jamais, avec Lother, je ne ferai
aucun accord qui de ma volont soit au dtriment de mon
frre.--_App. 167._]

[Note 332: Si Lodewig garde le serment qu'il a prt  son frre
Karle, et si Karle, mon seigneur, de son ct ne le tient pas, si je
ne puis l'y ramener, ni moi ni aucun autre, je ne lui donnerai nulle
aide contre Lodewig.--Les Allemands rptrent la mme chose dans
leur langue, en changeant seulement l'ordre des noms.]

En langue allemande: Oba Karl then eid then er sineno brodhuer
Ludhuwighe gessuor geleistit, ind Luduwig min herro then er imo gesuor
forbrihchit, ob ina ih ns irrwenden ne mag, nah ih, nah thero, noh
hein then ih es irrwenden mag, vvindhar Karle imo ce follusti ne
wirdhit.

Les vques prononcrent, ajoute Nithard, que le juste jugement de
Dieu avait rejet Lothaire, et transmis le royaume aux plus dignes.
Mais ils n'autorisrent Louis et Charles  prendre possession
qu'aprs leur avoir demand s'ils voulaient rgner d'aprs les
exemples de leur frre dtrn ou selon la volont de Dieu. Les rois
ayant rpondu qu'autant que Dieu le mettrait en leur pouvoir et  leur
connaissance, ils se gouverneraient, eux et leurs sujets, selon sa
volont, les vques dirent: Au nom de l'autorit divine, prenez le
royaume et le gouvernez selon la volont de Dieu; nous vous le
conseillons, nous vous y exhortons, et vous le commandons. Les deux
frres choisirent chacun douze des leurs (j'tais du nombre), et s'en
rfrrent, pour partager entre eux le royaume,  leur dcision.

Ce qui assura la supriorit  Charles et Louis, c'est que Lothaire et
Pepin ayant essay de s'appuyer sur les Saxons et les Sarrasins,
l'glise se dclara contre eux. Il fallut bien que Lothaire se
contentt du titre d'empereur sans en exercer l'autorit. Les vques
ayant tous t d'avis que la paix rgnt entre les trois frres, les
rois firent venir les dputs de Lothaire, et lui accordrent ce qu'il
demandait. Ils passrent quatre jours et plus  partager le royaume.
On arrta enfin que tout le pays situ entre le Rhin et la Meuse[333],
jusqu' la source de la Meuse, de l jusqu' la source de la Sane,
le long de la Sane jusqu' son confluent avec le Rhne, et le long du
Rhne jusqu' la mer, serait offert  Lothaire comme le tiers du
royaume, et qu'il possderait tous les vchs, toutes les abbayes,
tous les comts et tous les domaines royaux de ces rgions en de des
Alpes,  l'exception de[334]... (Trait de Verdun, 843).

[Note 333: Tous les peuples qui habitaient entre la Meuse et la Seine
envoyrent des messagers  Charles (840), lui demandant de venir vers
eux avant que Lothaire occupt leur pays, et lui promettant d'attendre
son arrive. Charles, accompagn d'un petit nombre de gens, se hta de
se mettre en route, et arriva d'Aquitaine  Kiersy; il y reut avec
bienveillance les gens qui vinrent  lui de la fort des Ardennes et
des pays situs au-dessous. Quant  ceux qui habitaient au del de
cette fort, Herenfried, Gislebert, Bovon et d'autres, sduits par
Odulf, manqurent  la fidlit qu'ils avaient jure. (Nithard.)]

[Note 334: Nithard.]

Les commissaires de Louis et de Charles ayant fait diverses plaintes
sur le partage projet, on leur demanda si quelqu'un d'eux avait une
connaissance claire de tout le royaume. Comme on n'en trouva aucun qui
pt rpondre, on demanda pourquoi, dans le temps qui s'tait dj
coul, ils n'avaient pas envoy de messagers pour parcourir toutes
les provinces et en dresser le tableau. On dcouvrit que c'tait
Lothaire qui ne l'avait pas voulu; et on leur dit qu'il tait
impossible de partager galement une chose qu'on ne connaissait pas.
On examina alors s'ils avaient pu prter loyalement le serment de
partager le royaume galement et de leur mieux, quand ils savaient que
nul d'entre eux ne le connaissait. On remit cette question  la
dcision des vques[335].

[Note 335: Idem.]

L'odieux secours que Lothaire avait demand aux paens[336], et dont
plus tard son alli Pepin fit aussi usage dans l'Aquitaine, sembla
porter malheur  sa famille. Charles-le-Chauve et Louis-le-Germanique,
appuys des vques de leurs royaumes, perpturent le nom de
Charlemagne, et fondrent au moins l'institution royale, qui, longtemps
clipse sous la fodalit, devait un jour devenir si puissante.
Lothaire et Pepin ne purent rien fonder. Ce Charles-le-Chauve, qu'on
croyait le fils du Languedocien Bernard, le favori de Louis-le-Dbonnaire
et de Judith, et qui ressemblait  Bernard[337], parat avoir eu en
effet l'adresse toute mridionale de ce dernier. D'abord c'est l'homme
des vques, l'homme d'Hincmar, le grand archevque de Reims: c'est en
quelque sorte au nom de l'glise qu'il fait la guerre  Lothaire, 
Pepin, alli des paens. Celui-ci, dirig par les conseils d'un fils de
Bernard, n'avait pas hsit  appeler les Sarrasins, les Normands[338]
dans l'Aquitaine. Nous avons vu, par le mariage de la fille d'Eudes avec
un mir, que le christianisme des gens du Midi ne s'effrayait pas de ces
alliances avec les mcrants. Les Sarrasins envahirent au nom de Pepin
la Septimanie, les Normands prirent Toulouse. On dit qu'il en vint
jusqu' renier le Christ, et jura sur un cheval au nom de Woden. Mais de
tels secours devaient lui tre plus funestes qu'utiles; les peuples
dtestrent l'ami des barbares, et lui imputrent leurs ravages. Livr 
Charles-le-Chauve par le chef des Gascons, souvent prisonnier, souvent
fugitif, il n'tablit que l'anarchie.

[Note 336: Nithard. Il envoya des messagers en Saxe, promettant aux
hommes libres et aux serfs (_frilingi_ et _lazzi_), dont le nombre est
immense, que, s'ils se rangeaient de son parti, il leur rendrait les
lois dont leurs anctres avaient joui au temps o ils adoraient les
idoles. Les Saxons, avides de ce retour, se donnrent le nouveau nom
de Stellinga, se ligurent, chassrent presque du pays leurs
seigneurs, et chacun, selon l'ancienne coutume, commena  vivre sous
la loi qui lui plaisait. Lothaire avait de plus appel les Northmans 
son secours, leur avait soumis quelques tribus de chrtiens, et leur
avait mme permis de piller le reste du peuple de Christ. Louis
craignit que les Northmans ainsi que les Esclavons ne se runissent, 
cause de la parent, aux Saxons qui avaient pris le nom de Stellinga,
qu'ils n'envahissent ses tats et n'y abolissent la religion
chrtienne. _App. 168._]

[Note 337: _App. 169._]

[Note 338: _App. 170._]

La famille de Lothaire ne fut gure plus heureuse.  sa mort (855),
son an, Louis II, fut empereur; les deux autres, Lothaire II et
Charles, roi de Lorraine (provinces entre Meuse et Rhin) et roi de
Provence. Charles mourut bientt, Louis, harcel par les Sarrasins,
prisonnier des Lombards, fut toujours malheureux, malgr son courage.
Pour Lothaire II, son rgne semble l'avnement de la suprmatie des
papes sur les rois. Il avait chass sa femme Teutberge pour vivre avec
la soeur de l'archevque de Cologne, nice de celui de Trves, et il
accusait Teutberge d'adultre et d'inceste. Elle nia longtemps, puis
avoua, sans doute intimide. Le pape Nicolas Ier,  qui elle s'tait
adresse d'abord, refusa de croire  cet aveu. Il fora Lothaire de la
reprendre. Lothaire vint se justifier  Rome, et y reut la communion
des mains d'Adrien II. Mais celui-ci l'avait en mme temps menac,
s'il ne changeait, de la punition du ciel. Lothaire mourut dans la
semaine, la plupart des siens dans l'anne. Charles-le-Chauve et
Louis-le-Germanique profitrent de ce jugement de Dieu; ils se
partagrent les tats de Lothaire.

Le roi de France au contraire fut, au moins dans les premiers temps,
l'homme de l'glise. Depuis que cette contre avait chapp 
l'influence germanique, l'glise seule y tait puissante; les
sculiers n'y balanaient plus son pouvoir. Les Germains, les
Aquitains, des Irlandais mme et des Lombards, semblent avoir tenu
plus de place que les Neustriens  la cour carlovingienne. Gouverne,
dfendue par les trangers, la Neustrie n'avait depuis longtemps de
force et de vie que dans son clerg. Du reste, il semble qu'elle ne
prsentait gure que des esclaves pars sur les terres immenses et 
moiti incultes des grands du pays; les premiers des grands, les plus
riches, c'taient les vques et les abbs. Les villes n'taient rien
except les cits piscopales; mais autour de chaque abbaye s'tendait
une ville, ou au moins une bourgade[339]. Les plus riches taient
Saint-Mdard de Soissons, Saint-Denis, fondation de Dagobert, berceau
de la monarchie, tombe de nos rois. Et par-dessus toute la contre
dominait, par la dignit du sige, par la doctrine et par les
miracles, la grande mtropole de Reims, aussi grande dans le Nord que
Lyon l'tait dans le Midi; Saint-Martin de Tours, Saint-Hilaire de
Poitiers taient bien dchues, au milieu des guerres et des ravages.
Reims succda  leur influence sous la seconde race, tendant ses
possessions dans les provinces les plus lointaines jusque dans les
Vosges, jusqu'en Aquitaine[340]; elle fut la ville piscopale par
excellence. Laon, sur son inaccessible sommet, fut la ville royale, et
eut le triste honneur de dfendre les derniers Carlovingiens. Il
fallut que les ravages des Normands fussent passs pour que nos rois
de la troisime race se hasardassent  descendre en plaine, et
vinssent s'tablir  Paris dans l'le de la Cit,  ct de
Saint-Denis, comme les Carlovingiens avaient, pour dernier asile,
choisi Laon  ct de Reims.

[Note 339: Une abbaye, dit fort bien M. de Chateaubriand, n'tait
autre chose que la demeure d'un riche patricien romain, avec les
diverses classes d'esclaves et d'ouvriers attachs au service de la
proprit et du propritaire, avec les villes et les villages de leur
dpendance. Le Pre abb tait le matre; les moines, comme les
affranchis de ce matre, cultivaient les sciences, les lettres et les
arts.--L'abbaye de Saint-Riquier possdait la ville de ce nom, treize
autres villes, trente villages, un nombre infini de mtairies. Les
offrandes en argent faites au tombeau de saint Riquier s'levaient
seules par an  prs de deux millions de notre monnaie.--Le monastre
de Saint-Martin d'Autun, moins riche, possdait cependant, sous les
Mrovingiens, cent mille menses.]

[Note 340: Flodoard.]

Charles-le-Chauve ne fut d'abord que l'humble client des vques. Avant,
aprs la bataille de Fontenai, dans ses ngociations avec Lothaire, il
se plaint surtout de ce que celui-ci ne respecte pas l'glise[341].
Aussi Dieu le protge. Lorsque Lothaire arrive sur la Seine avec son
arme barbare et paenne, dont les Saxons faisaient partie, le fleuve
enfle miraculeusement et couvre Charles-le-Chauve[342]. Les moines,
avant de dlivrer Louis-le-Dbonnaire, lui avaient demand s'il voulait
rtablir et soutenir le culte divin; les vques interrogent de mme
Charles-le-Chauve et Louis-le-Germanique, puis leur confrent le
royaume. Plus tard les vques _sont d'avis que la paix rgne entre les
trois frres_[343]. Aprs la bataille de Fontenai, les vques
s'assemblent, dclarent que Charles et Louis ont combattu pour l'quit
et la justice, et ordonnent un jene de trois jours.--Les Francs comme
les Aquitains, dit son partisan Nithard, mprisrent le petit nombre de
ceux qui suivaient Charles. Mais les moines de Saint-Mdard de Soissons
vinrent  sa rencontre, et le prirent de porter sur ses paules les
reliques de saint Mdard et de quinze autres saints, que l'on
transportait dans leur nouvelle basilique. Il les porta en effet sur ses
paules en toute vnration, puis il se rendit  Reims[344]...

[Note 341: Nithard.]

[Note 342: Nithard: Sequana, mirabile dictu!... repente aere sereno
tumescere coepit.]

[Note 343: _App. 171._]

[Note 344: Nithard.--Avant de quitter Angers (873), Charles-le-Chauve
voulut assister aux crmonies que firent les Angevins  leur rentre
dans la ville, pour remettre dans les chsses d'argent qu'ils avaient
emportes les corps de saint Aubin et de saint Lzin.]

Crature des vques et des moines, il dut leur transfrer la plus
grande partie du pouvoir. Ainsi le Capitulaire d'pernay (846)
confirme le partage des attributions des commissaires royaux[345]
entre les vques et les laques; celui de Kiersy (857) confre aux
curs un droit d'inquisition contre tous les malfaiteurs[346]. Cette
lgislation tout ecclsiastique prescrit, pour remde aux troubles et
aux brigandages qui dsolaient le royaume, des serments sur les
reliques que prteront les hommes libres et les centeniers. Elle
recommande les brigands aux instructions piscopales, et les menace,
s'ils persistent, de les frapper du glaive spirituel de
l'excommunication.

[Note 345: _App. 172._]

[Note 346: En 851, Trait d'alliance et de secours mutuel entre les
trois fils de Louis-le-Dbonnaire, et pour faire poursuivre ceux qui
fuiraient l'excommunication des vques d'un royaume  l'autre, ou
emmneraient une parente incestueuse, une religieuse, une femme
marie.]

Les matres du pays taient donc les vques. Le vrai roi, le vrai
pape de la France, tait le fameux Hincmar, archevque de Reims. Il
tait n dans le nord de la Gaule, mais Aquitain d'origine, parent de
saint Guillaume de Toulouse, et de ce Bernard, favori de Judith, dont
on croyait que Charles tait le fils. Personne ne contribua davantage
 l'lvation de Charles, et n'exera plus d'autorit en son nom dans
les premires annes. C'est Hincmar qui,  la tte du clerg de
France, semble avoir empch Louis-le-Germanique de s'tablir dans la
Neustrie et dans l'Aquitaine, o les grands l'appelaient. Louis ayant
envahi le royaume de Charles en 859, le concile de Metz lui envoya
trois dputs pour lui offrir l'indulgence de l'glise, pourvu qu'il
rachett, par une pnitence proportionne, le pch qu'il avait commis
en envahissant le royaume de son frre, et en l'exposant aux ravages
de son arme. Hincmar tait  la tte de cette dputation. Le roi
Louis, dirent les vques  leur retour au concile, nous donna
audience  Worms, le 4 juin, et il nous dit: Je veux vous prier, si je
vous ai offenss en aucune chose, de vouloir bien me le pardonner,
pour que je puisse ensuite parler en sret avec vous.  cela Hincmar,
qui tait plac le premier  sa gauche, rpondit: Notre affaire sera
donc bientt termine, car nous venons justement vous offrir le pardon
que vous nous demandez. Grimold, chapelain du roi, et l'vque
Thodoric ayant fait  Hincmar quelque observation, il reprit: Vous
n'avez rien fait contre moi qui ait laiss dans mon coeur une rancune
condamnable; s'il en tait autrement, je n'oserais m'approcher de
l'autel pour offrir le sacrifice au Seigneur.--Grimold et les vques
Thodoric et Salomon adressrent encore quelques mots  Hincmar, et
Thodoric lui dit: Faites ce dont le seigneur roi vous prie;
pardonnez-lui.-- quoi Hincmar rpondit: Pour ce qui ne regarde que
moi et ma propre personne, je vous ai pardonn et je vous pardonne.
Mais quant aux offenses contre l'glise qui m'est commise, et contre
mon peuple, je puis seulement vous donner officieusement mes conseils,
et vous offrir le secours de Dieu, pour que vous en obteniez
l'absolution, si vous le voulez.--Alors les vques s'crirent:
Certainement il dit bien.--Tous nos frres s'tant trouvs unanimes 
cet gard, et ne s'en tant jamais dpartis, ce fut toute l'indulgence
qui lui fut accorde, et rien de plus... car nous attendions qu'il
nous demandt conseil sur le salut qui lui tait offert, et alors nous
l'aurions conseill selon l'crit dont nous tions porteurs; mais il
nous rpondit, de son trne, qu'il ne s'occuperait point de cet crit
avant de s'tre consult avec ses vques.

Peu de temps aprs, un autre concile plus nombreux fut assembl 
Savonnires, prs de Toul, pour rtablir la paix entre les rois des
Francs. Charles-le-Chauve s'adressa aux Pres de ce concile (en 859),
pour leur demander justice contre Wnilon, clerc de sa chapelle, qu'il
avait fait archevque de Sens, et qui cependant l'avait quitt pour
embrasser le parti de Louis-le-Germanique. La plainte du roi des
Franais est remarquable par son ton d'humilit. Aprs avoir
rcapitul tous les bienfaits qu'il avait accords  Wnilon, tous les
engagements personnels de celui-ci, et toutes les preuves de son
ingratitude et de son manque de foi, il ajoute: D'aprs sa propre
lection et celle des autres vques et des fidles de notre royaume,
qui exprimaient leur volont, leur consentement par leurs
acclamations, Wnilon, dans son propre diocse,  l'glise de
Sainte-Croix d'Orlans, m'a consacr roi selon la tradition
ecclsiastique, en prsence des autres archevques et des vques; il
m'a oint du saint-chrme, il m'a donn le diadme et le sceptre royal,
et il m'a fait monter sur le trne. Aprs cette conscration, je ne
devais tre repouss du trne ou supplant par personne, du moins sans
avoir t entendu et jug par les vques, par le ministre desquels
j'ai t consacr comme roi. Ce sont eux qui sont nomms les trnes de
la Divinit; Dieu repose sur eux, et par eux il rend ses jugements.
Dans tous les temps j'ai t prompt  me soumettre  leurs corrections
paternelles,  leurs jugements castigatoires, et je le suis encore 
prsent[347].

[Note 347: _App. 173._]

Le royaume de Neustrie tait rellement une rpublique thocratique.
Les vques nourrissaient, soutenaient ce roi qu'ils avaient fait; ils
lui permettaient de lever des soldats parmi leurs hommes; ils
gouvernaient les choses de la guerre comme celles de la paix.
Charles, dit l'annaliste de Saint-Bertin, avait annonc qu'il irait
au secours de Louis avec une arme telle qu'il avait pu la rassembler,
leve en grande partie par les vques. Le roi, dit l'historien de
l'glise de Reims, chargeait l'archevque Hincmar de toutes les
affaires ecclsiastiques, et de plus, quand il fallait lever le peuple
contre l'ennemi, c'tait toujours  lui qu'il donnait cette mission,
et aussitt celui-ci, sur l'ordre du roi, convoquait les vques et
les comtes[348].

[Note 348: Flodoard.]

Le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel se trouvaient donc runis
dans les mmes mains. Des vques, magistrats et grands propritaires,
commandaient  ce triple titre. C'est dire assez que l'piscopat
allait devenir mondain et politique, et que l'tat ne serait ni
gouvern ni dfendu. Deux vnements brisrent ce faible et
lthargique gouvernement, sous lequel le monde fatigu et pu
s'endormir. D'une part, l'esprit humain rclama en sens divers contre
le despotisme spirituel de l'glise; de l'autre, les incursions des
Northmans obligrent les vques  rsigner, au moins en partie, le
pouvoir temporel  des mains plus capables de dfendre le pays. La
fodalit se fonda; la philosophie scolastique fut au moins prpare.

La premire querelle fut celle de l'Eucharistie; la seconde, celle de
la Grce et de la Libert: d'abord la question divine, puis la
question humaine; c'est l'ordre ncessaire. Ainsi, Arius prcde
Plage, et Brenger Abailard. Ce fut au neuvime sicle le
pangyriste de Wala, l'abb de Corbie, Paschase Ratbert qui, le
premier, enseigna d'une manire explicite cette prodigieuse posie
d'un Dieu enferm dans un pain, l'esprit dans la matire, l'infini
dans l'atome. Les anciens Pres avaient entrevu cette doctrine, mais
le temps n'tait pas venu. Ce ne fut qu'au neuvime sicle,  la
veille des dernires preuves de l'invasion barbare, que Dieu sembla
descendre pour consoler le genre humain dans ses extrmes misres, et
se laissa voir, toucher et goter. L'glise irlandaise eut beau
rclamer au nom de la logique, le dogme triomphant n'en poursuivit pas
moins sa route  travers le moyen ge.

La question de la libert fut l'occasion d'une plus vive controverse.
Un moine allemand, un Saxon[349], Gotteschalk (gloire de Dieu) avait
profess la doctrine de la prdestination, ce fatalisme religieux qui
immole la libert humaine  la prescience divine. Ainsi l'Allemagne
acceptait l'hritage de saint Augustin; elle entrait dans la carrire
du mysticisme, d'o elle n'est gure sortie depuis. Le Saxon
Gotteschalk prsageait le Saxon Luther; comme Luther, Gotteschalk alla
 Rome, et n'en revint pas plus docile; comme lui, il fit annuler ses
voeux monastiques.

[Note 349: Dans sa profession de foi, Gotteschalk demanda  prouver sa
doctrine en passant par quatre tonneaux d'eau bouillante, d'huile, de
poix, et en traversant un grand feu. _App. 174._]

Rfugi dans la France du Nord, il y fut mal reu. Les doctrines
allemandes ne pouvaient tre bien accueillies dans un pays qui se
sparait de l'Allemagne. Contre le nouveau prdestinianisme s'leva un
nouveau Plage.

D'abord l'Aquitain Hincmar, archevque de Reims, rclama en faveur du
libre arbitre et de la morale en pril. Violent et tyrannique
dfenseur de la libert, il fit saisir Gotteschalk, qui s'tait
rfugi dans son diocse, le fit juger par un concile, condamner,
fustiger, enfermer. Mais Lyon, toujours mystique, et d'ailleurs rivale
de Reims, sur laquelle elle et voulu faire valoir son titre de
mtropole des Gaules, Lyon prit parti pour Gotteschalk. Des hommes
minents dans l'glise gauloise, Prudence, vque de Troyes, Loup,
abb de Ferrires, Ratramne, moine de Corbie, que Gotteschalk appelait
son matre, essayrent de le justifier, en interprtant ses paroles
d'une manire favorable. Il y eut des saints contre des saints, des
conciles contre des conciles. Hincmar, qui n'avait pas prvu cet
orage, demanda d'abord le secours du savant Raban, abb de Fulde[350],
chez lequel Gotteschalk avait t moine, et qui, le premier, avait
dnonc ses erreurs. Raban hsitant, Hincmar s'adressa  un Irlandais
qui avait combattu Paschase Ratbert sur la question de l'Eucharistie,
et qui tait alors en grand crdit prs de Charles-le-Chauve.
L'Irlande tait toujours l'cole de l'Occident, la mre des moines,
et, comme on disait, l'_le des Saints_. Son influence sur le
continent avait diminu, il est vrai, depuis que les Carlovingiens
avaient partout fait prvaloir la rgle de saint Benot sur celle de
saint Colomban. Cependant, sous Charlemagne mme, l'cole du Palais
avait t confie  l'Irlandais Clment; avec lui taient venus Dungal
et saint Virgile. Sous Charles-le-Chauve, les Irlandais furent mieux
accueillis encore. Ce prince, ami des lettres, comme sa mre Judith,
confia l'cole du Palais  Jean-l'Irlandais (autrement dit le _Scot_
ou l'_rigne_). Il assistait  ses leons, et lui accordait le
privilge d'une extrme familiarit. On ne disait plus l'_cole du
Palais_, mais le _Palais de l'cole_.

[Note 350: Selon quelques-uns, Raban et son matre Alcuin auraient t
Scots. (Low.)

Guillaume de Malmesbury rapporte l'anecdote suivante: Jean tait
assis  table en face du roi, et de l'autre ct de la table. Les mets
ayant disparu, et comme les coupes circulaient, Charles, le front gai,
et aprs quelques autres plaisanteries, voyant Jean faire quelque
chose qui choquait la politesse gauloise, le tana doucement en lui
disant: Quelle distance y a-t-il entre un _sot_ et un _Scot_? (_Quid
distat inter sottum et Scotum?_)--Rien que la table, rpondit Jean,
renvoyant l'injure  son auteur.]

Ce Jean, qui savait le grec et peut-tre l'hbreu, tait clbre alors
pour avoir traduit,  la prire de Charles-le-Chauve, les crits de
Denys-l'Aropagite, dont l'empereur de Constantinople venait d'envoyer
le manuscrit en prsent au roi de France. On s'imaginait que ces
crits, dont l'objet est la conciliation du noplatonisme alexandrin
avec le christianisme, taient l'ouvrage du Denys-l'Aropagite dont
parle saint Paul, et l'on se plaisait  confondre ce Denys avec
l'aptre de la Gaule.

L'Irlandais fit ce que demandait Hincmar. Il crivit contre
Gotteschalk en faveur de la libert; mais il ne resta pas dans les
limites o l'archevque de Reims et voulu sans doute le retenir.
Comme Plage, dont il relve, comme Origne, leur matre commun, il
attesta moins l'autorit que la raison elle-mme; il admit la foi,
mais comme commencement de la science. Pour lui, l'criture est
simplement un texte livr  l'interprtation; la religion et la
philosophie sont le mme mot[351]. Il est vrai qu'il ne dfendait la
libert contre le prdestinianisme de Gotteschalk que pour l'absorber
et la perdre dans le panthisme alexandrin. Toutefois, la violence
avec laquelle Rome attaqua Jean-le-Scot prouve assez combien sa
doctrine effraya l'autorit. Disciple du Breton Plage, prdcesseur
du Breton Abailard, cet Irlandais marque  la fois la naissance de la
philosophie et la rnovation du libre gnie celtique contre le
mysticisme de l'Allemagne.

[Note 351: Jean rigne: La vraie philosophie est la vraie religion,
et rciproquement la vraie religion est la vraie philosophie.--_App.
175._]

Au mme moment o la philosophie essayait ainsi de s'affranchir du
despotisme thologique, le gouvernement temporel des vques tait
convaincu d'impuissance. La France leur chappait; elle avait besoin
de mains plus fortes et plus guerrires pour la dfendre des nouvelles
invasions barbares.  peine dbarrasse des Allemands qui l'avaient si
longtemps gouverne, elle se trouvait faible, inhabile, administre,
dfendue par des prtres; et cependant arrivaient par tous ses
fleuves, par tous ses rivages, d'autres Germains, bien autrement
sauvages que ceux dont elle tait dlivre.

Les incursions de ces brigands du Nord (Northmen) taient fort
diffrentes des grandes migrations germaniques qui avaient eu lieu du
quatrime au sixime sicle. Les barbares de cette premire poque,
qui occuprent la rive gauche du Rhin, ou qui s'tablirent en
Angleterre, y ont laiss leur langue. La petite colonie des Saxons de
Bayeux a gard la sienne au moins cinq cents ans. Au contraire, les
Northmen du neuvime et du dixime sicle ont adopt la langue des
peuples chez lesquels ils s'tablirent. Leurs rois, Rou, de Russie et
de France (Ru-Rik, Rollon), n'ont point introduit dans leur patrie
nouvelle l'idiome germanique. Cette diffrence essentielle entre les
deux poques des invasions me porterait  croire que les premires,
qui eurent lieu par terre, furent faites par des familles, par des
guerriers suivis de leurs femmes et de leurs enfants; moins mls aux
vaincus par des mariages, ils purent mieux conserver la puret de leur
race et de leur langue. Les pirates de l'poque o nous sommes
parvenus semblent avoir t le plus souvent des exils, des bannis,
qui se firent _rois de la mer_, parce que la terre leur manquait.
Loups[352] furieux, que la famine avait chasss du gte paternel[353],
ils abordrent seuls et sans famille[354]; et lorsqu'ils furent sols
de pillage, lorsqu' force de revenir annuellement, ils se furent fait
une patrie de la terre qu'ils ravageaient, il fallut des Sabines  ces
nouveaux Romulus; ils prirent femme, et les enfants, comme il arrive
ncessairement, parlrent la langue de leurs mres. Quelques-uns
conjecturent que ces bandes purent tre fortifies par les Saxons
fugitifs, au temps de Charlemagne. Pour moi, je croirais sans peine
que non seulement les Saxons, mais que tout fugitif, tout bandit, tout
serf courageux, fut reu par ces pirates, ordinairement peu nombreux,
et qui devaient fortifier volontiers leurs bandes d'un compagnon
robuste et hardi. La tradition veut que le plus terrible des rois de
la mer, Hastings, ft originairement un paysan de Troyes[355]. Ces
fugitifs devaient leur tre prcieux comme interprtes et comme
guides. Souvent peut-tre la fureur des Northmans et l'atrocit de
leurs ravages furent moins inspires par le fanatisme odinique que par
la vengeance du serf et la rage de l'apostat.

[Note 352: _Wargr_, loup; _wargus_, banni. Voy. Grimm.]

[Note 353: _App. 176._]

[Note 354: La forme potique de la tradition qui leur donne pour
compagnes les _Vierges au bouclier_ indique assez que ce fut une
exception, et qu'ils avaient rarement des femmes avec eux.]

[Note 355: Raoul Glaber: Dans la suite des temps naquit, prs de
Troyes, un homme de la plus basse classe des paysans, nomm Hastings.
Il tait d'un village appel Tranquille,  trois milles de la ville;
il tait robuste de corps et d'un esprit pervers. L'orgueil lui
inspira, dans sa jeunesse, du mpris pour la pauvret de ses parents;
et cdant  son ambition, il s'exila volontairement de son pays. Il
parvint  s'enfuir chez les Normands. L, il commena par se mettre au
service de ceux qui se vouaient  un brigandage continuel pour
procurer des vivres au reste de la nation, et que l'on appelait la
_flotte_ (flotta).]

Loin de continuer l'armement des barques que Charlemagne avait voulu
leur opposer  l'embouchure des fleuves, ses successeurs appelrent
les barbares et les prirent pour auxiliaires. Le jeune Pepin s'en
servit contre Charles-le-Chauve, et crut, dit-on, s'assurer de leur
secours en adorant leurs dieux. Ils prirent les faubourgs de
Toulouse, pillrent trois fois Bordeaux, saccagrent Bayonne et
d'autres villes au pied des Pyrnes. Toutefois, les montagnes, les
torrents du Midi les dcouragrent de bonne heure (depuis 864). Les
fleuves d'Aquitaine ne leur permettaient pas de remonter aisment
comme ils le faisaient dans la Loire, dans la Seine, dans l'Escaut et
dans l'Elbe.

Ils russirent mieux dans le Nord. Depuis que leur roi Harold eut
obtenu du pieux Louis une province pour un baptme (826)[356], ils
vinrent tous  cette pture. D'abord ils se faisaient baptiser pour
avoir des habits. On n'en pouvait trouver assez pour tous les
nophytes qui se prsentaient.  mesure qu'on leur refusa le sacrement
dont ils se faisaient un jeu lucratif, ils se montrrent d'autant plus
furieux. Ds que leurs _dragons_, leurs _serpents_[357] sillonnaient
les fleuves; ds que le cor d'ivoire[358] retentissait sur les rives,
personne ne regardait derrire soi. Tous fuyaient  la ville, 
l'abbaye voisine, chassant vite les troupeaux;  peine en prenait-on
le temps. Vils troupeaux eux-mmes, sans force, sans unit, sans
direction, ils se blottissaient aux autels sous les reliques des
saints. Mais les reliques n'arrtaient pas les barbares. Ils
semblaient au contraire acharns  violer les sanctuaires les plus
rvrs. Ils forcrent Saint-Martin de Tours, Saint-Germain-des-Prs 
Paris, une foule d'autres monastres. L'effroi tait si grand qu'on
n'osait plus rcolter. On vit les hommes mler la terre  la farine.
Les forts s'paissirent entre la Seine et la Loire. Une bande de
trois cents loups courut l'Aquitaine, sans que personne pt l'arrter.
Les btes fauves semblaient prendre possession de la France.

[Note 356: _App. 177._]

[Note 357: Ils appelaient ainsi leurs barques, _drakars_, _snekkars_.]

[Note 358: Le cor d'ivoire joue un grand rle dans les lgendes
relatives aux Normands, par exemple dans la lgende bretonne de
Saint-Florent: Le moine Guallon fut envoy  Saint-Florent...
Lorsqu'il fut entr dans le couvent, il chassa des cryptes les laies
sauvages qui s'y taient tablies avec leurs petits... Ensuite il alla
trouver Hastings, le chef normand, qui rsidait encore  Nantes...
Lorsque le chef le vit venir  lui avec des prsents, il se leva
aussitt et quitta son sige, et appliqua ses lvres sur ses lvres;
car il professait, dit-on, tellement quellement le christianisme... Il
donna au moine un cor d'ivoire, appel le Cor des tonnerres, ajoutant
que, lorsque les siens dbarqueraient pour le pillage, il sonnt de ce
cor, et qu'il ne craignt rien pour son avoir aussi loin que le son
pourrait tre entendu des pirates.]

Que faisaient cependant les souverains de la contre, les abbs, les
vques? Ils fuyaient, emportant les ossements des saints; impuissants
comme leurs reliques, ils abandonnaient les peuples sans direction,
sans asile. Tout au plus, ils envoyaient quelques serfs arms 
Charles-le-Chauve, pour surveiller timidement la marche des barbares,
ngocier, mais de loin, avec eux, leur demander pour combien de livres
d'argent ils voudraient quitter telle province, ou rendre tel abb
captif. On paya un million et demi de notre monnaie pour la ranon de
l'abb de Saint-Denis[359].

[Note 359: Le couvent se racheta lui-mme plusieurs fois et finit par
tre rduit en cendres.]

Ces barbares dsolrent le Nord, tandis que des Sarrasins infestaient le
Midi; je ne donnerai pas ici la monotone histoire de leurs incursions.
Il me suffit d'en distinguer les trois priodes principales: celle des
incursions proprement dites, celle des stations, celle des
tablissements fixes. Les stations des Northmen taient gnralement
dans des les  l'embouchure de l'Escaut, de la Seine et de la Loire;
celles des Sarrasins  Fraxinet (la Garde-Fraisnet) en Provence, et 
Saint-Maurice-en-Valais; telle tait l'audace de ces pirates, qu'ils
avaient os s'carter de la mer, et s'tablir au sein mme des Alpes,
aux dfils o se croisent les principales routes de l'Europe. Les
Sarrasins n'eurent d'tablissements importants qu'en Sicile. Les
Northmans, plus disciplinables, finirent par adopter le christianisme,
et s'tablirent sur plusieurs points de la France, particulirement dans
le pays appel de leur nom Normandie.

Quelques textes des annales de Saint-Bertin suffiront pour faire
connatre l'audace des Northmen, l'impuissance et l'humiliation du roi
et des vques, leurs vaines tentatives pour combattre ces barbares,
ou pour les opposer les uns aux autres.

En 866, il fut convenu que tous les serfs pris par les Normands qui
viendraient  s'enfuir de leurs mains, leur seraient rendus, ou
rachets au prix qu'il leur plairait, et que si quelqu'un des Normands
tait tu, on payerait une somme pour le prix de sa vie.

En 861, les Danois qui avaient dernirement incendi la cit de
Throuanne, revenant, sous leur chef Wland, du pays des Angles,
remontent la Seine avec plus de deux cents navires, et assigent les
Normands dans le chteau qu'ils avaient construit en l'le dite
d'Oissel. Charles ordonna de lever, pour les donner aux assigeants 
titre de loyer, cinq mille livres d'argent, avec une quantit
considrable de bestiaux et de grains,  prendre sur son royaume, afin
qu'il ne ft pas dvast; puis, passant la Seine, il se rendit 
Mehun-sur-Loire, et y reut le comte Robert avec les honneurs
convenus. Guntfrid et Gozfrid, par le conseil desquels Charles avait
reu Robert, l'abandonnrent cependant, eux avec leurs compagnons,
selon l'inconstance ordinaire de leur race et leurs habitudes natives,
et se joignirent  Salomon, duc des Bretons. Un autre parti de Danois
entra par la Seine avec soixante navires dans la rivire d'Yerres,
arriva de l vers ceux qui assigeaient le chteau, et se joignit 
eux. Les assigs, vaincus par la faim et la plus affreuse misre,
donnent aux assigeants six mille livres, tant or qu'argent, et se
joignent  eux.

En 869, Louis, fils de Louis, roi de Germanie, se prenant  faire la
guerre avec les Saxons contre les Wendes qui sont dans le pays des
Saxons, remporta une sorte de victoire, avec un grand carnage des deux
partis. En revenant de l, Roland, archevque d'Arles, qui (non pas
les mains vides) avait obtenu de l'empereur Louis et d'Ingelberge
l'abbaye de Saint-Csaire, leva dans l'le de la Camargue, de tous
cts extrmement riche, o sont la plupart des biens de cette abbaye,
et dans laquelle les Sarrasins avaient coutume d'avoir un port, une
forteresse seulement de terre, et construite  la hte; apprenant
l'arrive des Sarrasins, il y entra assez imprudemment. Les Sarrasins,
dbarqus  ce chteau, y turent plus de trois cents des siens, et
lui-mme fut pris, conduit dans leur navire et enchan. Auxdits
Sarrasins furent donns pour les racheter cent cinquante livres
d'argent, cent cinquante manteaux, cent cinquante grandes pes et
cent cinquante esclaves, sans compter ce qui se donna de gr  gr.
Sur ces entrefaites, ce mme vque mourut sur les vaisseaux. Les
Sarrasins avaient habilement acclr son rachat, disant qu'il ne
pouvait demeurer plus longtemps, et que si on voulait le ravoir, il
fallait que ceux qui le rachetaient donnassent promptement sa ranon,
ce qui fut fait: et les Sarrasins, ayant tout reu, assirent l'vque
dans une chaise, vtu de ses habits sacerdotaux dans lesquels ils
l'avaient pris, et, comme par honneur, le portrent du navire  terre;
mais quand ceux qui l'avaient rachet voulurent lui parler et le
fliciter, ils trouvrent qu'il tait mort. Ils l'emportrent avec un
grand deuil, et l'ensevelirent le 22 septembre dans le spulcre qu'il
s'tait fait prparer lui-mme.

Ainsi fut dmontre l'impuissance du pouvoir piscopal pour dfendre
et gouverner la France. En 870, le chef de l'glise gallicane,
l'archevque de Reims, Hincmar crivait au pape ce pnible aveu:
Voici les plaintes que le peuple lve contre nous: Cessez de vous
charger de notre dfense, contentez-vous d'y aider de vos prires, si
vous voulez notre secours pour la dfense commune... Priez le seigneur
apostolique de ne pas nous imposer un roi qui ne peut, de si loin,
nous aider contre les frquentes et soudaines incursions des
paens...

Le pouvoir local des vques, le pouvoir central du roi, se trouvent
galement condamns par ces graves paroles. Ce roi, qui n'est rien
sans l'glise, ne sera que plus faible en s'en sparant. Il peut
disposer de quelques vchs, humilier les vques[360], opposer le
pape de Rome au pape de Reims. Il peut accumuler de vains titres, se
faire couronner roi de Lorraine et partager avec les Allemands le
royaume de son neveu Lothaire II; il n'en est pas plus fort. Sa
faiblesse est au comble quand il devient empereur. En 875, la mort de
son autre neveu, Louis II, laissait l'Italie vacante, ainsi que la
dignit impriale. Il prvient  Rome les fils de Louis-le-Germanique,
les gagne de vitesse, et drobe pour ainsi dire le titre d'empereur.
Mais le jour mme de Nol o il triomphe dans Rome sous la dalmatique
grecque[361], son frre, matre un instant de la Neustrie, triomphe
lui aussi dans le propre palais de Charles; le pauvre empereur
s'enfuit d'Italie  l'approche d'un de ses neveux, et meurt de maladie
dans un village des Alpes (877)[362].

[Note 360: _App. 178._]

[Note 361: _App. 179._]

[Note 362: Suivant l'annaliste de Saint-Bertin, il fut empoisonn par
un mdecin juif.]

Son fils, Louis-le-Bgue, ne peut mme conserver l'ombre de puissance
qu'avait eue Charles-le-Chauve. L'Italie, la Lorraine, la Bretagne, la
Gascogne, ne veulent point entendre parler de lui. Dans le nord mme
de la France, il est oblig d'avouer aux prlats et aux grands qu'il
ne tient la couronne que de l'lection[363]. Il vit peu, ses fils
encore moins. Sous l'un d'eux, le jeune Louis, l'annaliste jette en
passant cette parole terrible, qui nous fait mesurer jusqu'o la
France tait descendue: Il btit un chteau de bois; mais il servit
plutt  fortifier les paens qu' dfendre les chrtiens, car ledit
roi ne put trouver personne  qui en remettre la garde[364].

[Note 363: _App. 180._]

[Note 364: Annales de Saint-Bertin.]

Louis eut pourtant, en 881, un succs sur les Northmans de l'Escaut.
Les historiens n'ont su comment clbrer ce rare vnement. Il existe
encore en langue germanique un chant qui fut compos  cette
occasion[365]. Mais ce revers ne les rendit que plus terribles. Leur
chef Gotfried pousa Gizla, fille de Lothaire II, se fit cder la
Frise; et quand Charles-le-Gros, le nouveau roi de Germanie, y eut
consenti, il voulut encore un tablissement sur le Rhin, au coeur mme
de l'Empire. La Frise, disait-il, ne donnait pas de vin; il lui
fallait Coblentz et Andernach. Il eut une entrevue avec l'empereur
dans une le du Rhin. L il levait de nouvelles prtentions au nom de
son beau-frre Hugues. Les impriaux perdirent patience et
l'assassinrent. Soit pour venger ce meurtre, soit de concert avec
Charles-le-Gros, le nouveau chef Siegfried alla s'unir aux Northmans
de la Seine, et envahit la France du Nord, qui reconnaissait mal le
joug du roi de Germanie, Charles-le-Gros, devenu roi de France par
l'extinction de la branche franaise des Carlovingiens.

[Note 365:

  Einen Kuning weiz ich,
    Heisset er Ludwig
  Der gerne Gott dienet, etc.

Un chroniqueur, postrieur de deux sicles, ne craint pas d'affirmer
qu'Eudes, qui faisait la guerre pour Louis, tua aux Normands cent
mille hommes. (Marianus Scotus.)]

Mais l'humiliation n'est pas complte jusqu' l'avnement du prince
allemand (884). Celui-ci runit tout l'empire de Charlemagne. Il est
empereur, roi de Germanie, d'Italie, de France. Magnifique drision!
Sous lui les Northmans ne se contentent plus de ravager l'Empire. Ils
commencent  vouloir s'emparer des places fortes. Ils assigent Paris
avec un prodigieux acharnement. Cette ville, plusieurs fois attaque,
n'avait jamais t prise. Elle l'et t alors, si le comte Eudes, fils
de Robert-le-Fort, l'vque Gozlin et l'abb de Saint-Germain-des-Prs
ne se fussent jets dedans, et ne l'eussent dfendue avec un grand
courage. Eudes osa mme en sortir pour implorer le secours de
Charles-le-Gros. L'empereur vint en effet, mais il se contenta
d'observer les barbares, et les dtermina  laisser Paris pour ravager
la Bourgogne, qui mconnaissait encore son autorit (885-886). Cette
lche et perfide connivence dshonorait Charles-le-Gros.

C'est une chose  la fois triste et comique de voir les efforts du
moine de Saint-Gall pour ranimer le courage de l'empereur. Les
exagrations ne cotent rien au bon moine. Il lui conte que son aeul
Pepin coupa la tte  un lion d'un seul coup; que Charlemagne (comme
auparavant Clotaire II) tua en Saxe tout ce qui se trouvait plus haut
que son pe; que le Dbonnaire, fils de Charlemagne, tonnait de sa
force les envoys des Northmans et se jouait  briser leurs pes dans
ses mains[366]. Il fait dire  un soldat de Charlemagne qu'il portait
sept, huit, neuf barbares embrochs  sa lance comme de petits
oiseaux[367]. Il l'engage  imiter ses pres,  se conduire en homme,
 ne pas mnager les grands et les vques. Charlemagne ayant envoy
consulter un de ses fils, qui s'tait fait moine, sur la manire dont
il fallait traiter les grands, on le trouva arrachant des orties et de
mauvaises herbes: Rapportez  mon pre, dit-il, ce que vous m'avez vu
faire... Son monastre fut dtruit. Pour quelle cause, cela n'est pas
douteux. Mais je ne le dirai pas que je n'aie vu votre petit Bernard
ceint d'une pe.

[Note 366: C'est ainsi qu'Haroun-al-Raschid met en pices les armes
que lui apportent les ambassadeurs de Constantinople. On sait
l'histoire de l'arc d'Ulysse dans l'_Odysse_, de l'arc du roi
d'thiopie dans Hrodote.]

[Note 367: _App. 181._]

Ce petit Bernard passait pour fils naturel de l'empereur. Charles
lui-mme rendait pourtant la chose douteuse lorsque, accusant sa femme
devant la dite de 887, il semblait se proclamer impuissant; il
assurait qu'il n'avait point connu l'impratrice, quoiqu'elle lui ft
unie depuis dix ans en lgitime mariage. Il n'y avait que trop
d'apparence: l'empereur tait impuissant comme l'Empire. L'infcondit
de huit reines, la mort prmature de six rois, prouvent assez la
dgnration de cette race: elle finit d'puisement, comme celle des
Mrovingiens. La branche franaise est teinte; la France ddaigne
d'obir plus longtemps  la branche allemande. Charles-le-Gros est
dpos  la dite de Tribur, en 887. Les divers royaumes qui
composaient l'empire de Charlemagne sont de nouveau spars; et non
seulement les royaumes, mais bientt les duchs, les comts, les
simples seigneuries.

L'anne mme de sa mort (877), Charles-le-Chauve avait sign
l'hrdit des comts; celle des fiefs existait dj. Les comtes,
jusque-l magistrats amovibles, devinrent des souverains hrditaires,
chacun dans le pays qu'ils administraient. Cette concession fut amene
par la force des choses. Charles-le-Chauve avait au contraire dfendu
d'abord aux seigneurs de btir des chteaux, dfense vaine et coupable
au milieu des ravages des Northmans. Il finit par cder  la
ncessit: il reconnut l'hrdit des comts (877)[368]; c'tait
rsigner la souverainet. Les comtes, les seigneurs, voil les
vritables hritiers de Charles-le-Chauve. Dj il a mari ses filles
aux plus vaillants d'entre eux,  ceux de Bretagne et de Flandre.

[Note 368: Il assure l'hritage au fils, lors mme qu'il est encore
enfant  la mort du pre. S'il n'y a point de fils, le prince
disposera du comt.]

Ces librateurs du pays occuperont les dfils des montagnes, les
passes des fleuves; ils y dresseront leurs forts, ils s'y
maintiendront  la fois, et contre les barbares, et contre le prince,
qui, de temps en temps, aura la tentation de ressaisir le pouvoir
qu'il abandonne  regret. Mais les peuples n'ont plus que haine et
mpris pour un roi qui ne sait point les dfendre. Ils se serrent
autour de leurs dfenseurs, autour des seigneurs et des comtes. Rien
de plus populaire que la fodalit  sa naissance. Le souvenir confus
de cette popularit est rest dans les romans, o Grard de
Roussillon, o Renaud et les autres fils d'Aymon soutiennent une lutte
hroque contre Charlemagne. Le nom de Charlemagne est ici la
dsignation commune des Carlovingiens.

Le premier et le plus puissant de ces fondateurs de la fodalit est
le beau-frre mme de Charles-le-Chauve, Boson, qui prend le titre de
roi de Provence, ou Bourgogne Cisjurane[369](879). Presqu'en mme
temps (888), Rodolf Welf occupe la Bourgogne Transjurane, dont il fait
aussi un royaume. Voil la barrire de la France au sud-est. Les
Sarrasins y auront des combats  rendre contre Boson, contre Grard de
Roussillon, le clbre hros de roman, contre l'vque de Grenoble et
le vicomte de Marseille.

[Note 369: Il fut lu au concile de Mantaille par vingt-trois vques
du Midi et de l'Orient de la Gaule.]

Au pied des Pyrnes, le duch de Gascogne est rtabli par cette
famille d'Hunald et de Guaifer[370], si maltraite par les
Carlovingiens, qui lui durent le dsastre de Roncevaux. Dans
l'Aquitaine, s'lvent les puissantes familles de Gothie (Narbonne,
Roussillon, Barcelone), de Poitiers et de Toulouse. Les deux premires
veulent descendre de saint Guillaume, le grand saint du Midi, le
vainqueur des Sarrasins. C'est ainsi que tous les rois d'Allemagne et
d'Italie descendent de Charlemagne, et que les familles hroques de
la Grce, rois de Macdoine et de Sparte, Aleuades de Thessalie,
Bacchides de Corinthe, descendaient d'Hercule.

[Note 370: _App. 182._]

 l'Est, le comte de Hainaut, Reinier, disputera la Lorraine aux
Allemands, au froce Swintibald, fils du roi de Germanie.
Reinier-_Renard_ restera le type et le nom populaire de la ruse
luttant avec avantage contre la brutalit de la force.

Au Nord, la France prend pour double dfense contre les Belges et les
Allemands les _forestiers_ de Flandre[371] et les comtes de
Vermandois, parents et allis, plus ou moins fidles, des
Carlovingiens.

[Note 371: Les comtes de Flandre portrent d'abord ce nom, ainsi que
les comtes d'Anjou.]

Mais la grande lutte est  l'Ouest, vers la Normandie et la Bretagne.
L, dbarquent annuellement les hommes du Nord. Le Breton Nomeno se
met  la tte du peuple, bat Charles-le-Chauve, bat les Northmans,
dfend contre Tours l'indpendance de l'glise bretonne, et veut faire
de la Bretagne un royaume[372]. Aprs lui, les Northmans reviennent en
plus grand nombre, le pays n'est plus qu'un dsert, et quand l'un de
ses successeurs (937), l'hroque Allan Barbetorte, parvient  leur
reprendre Nantes, il faut, pour arriver  la cathdrale, o il va
remercier Dieu, qu'il perce son chemin l'pe  la main  travers les
ronces. Mais, cette fois, le pays est dlivr; les Northmans, les
Allemands, appels par le roi contre la Bretagne, sont repousss
galement. Allan assemble pour la premire fois les tats du comt, et
le roi finit par reconnatre que tout serf rfugi en Bretagne devient
par cela seul homme libre.

[Note 372: _App. 183._]

En 859, les seigneurs avaient empch le peuple de s'armer contre les
Northmans[373]. En 864, Charles-le-Chauve avait dfendu aux seigneurs
d'lever des chteaux. Peu d'annes s'coulent, et une foule de
chteaux se sont levs; partout les seigneurs arment leurs hommes,
les barbares commencent  rencontrer des obstacles. Robert-le-Fort a
pri en combattant les Northmans  Brisserte (866). Son fils Eudes,
plus heureux, dfend Paris contre eux en 885. Il sort de la ville, il
y rentre  travers le camp des Northmans[374]. Ils lvent le sige et
vont encore chouer sous les murs de Sens. En 891, le roi de Germanie
Arnulf force leur camp prs de Louvain, et les prcipite dans la Dyle.
En 933 et 955, les empereurs saxons Henri-l'Oiseleur et
Othon-le-Grand, remportent sur les Hongrois leurs fameuses victoires
de Mersebourg et d'Augsbourg. Vers la mme poque, l'vque Izarn
chasse les Sarrasins du Dauphin, et le vicomte de Marseille,
Guillaume, en dlivre la Provence (965, 971).

[Note 373: _App. 184._]

[Note 374: _App. 185._]

Peu  peu les barbares se dcouragent; ils se rsignent au repos. Ils
renoncent au brigandage, et demandent des terres. Les Northmans de la
Loire, si terribles sous le vieil Hastings, qui les mena jusqu'en
Toscane, sont repousss d'Angleterre par le roi Alfred. Ils ne se
soucient point d'y mourir, comme leur hros Regnard Lodbrog, dans un
tonneau de vipres. Ils aiment mieux s'tablir en France, sur la belle
Loire. Ils possdent Chartres, Tours et Blois. Leur chef Thobald,
tige de la maison de Blois et Champagne, ferme la Loire aux invasions
nouvelles, comme, tout  l'heure, Radholf ou Rollon va fermer la
Seine, sur laquelle il s'tablit (911), du consentement du roi de
France, Charles-le-Simple ou le Sot. Il n'tait pas si sot pourtant de
s'attacher ces Northmans, et de leur donner l'onreuse suzerainet de
la Bretagne, qui devait user Bretons et Northmans les uns par les
autres. Rollon reut le baptme et fit hommage, non en personne, mais
par un des siens; celui-ci s'y prit de manire qu'en baisant le pied
du roi il le jeta  la renverse. Telle tait l'insolence de ces
barbares.

Les Northmans se fixent donc et s'tablissent. Les indignes se
fortifient. La France prend consistance, et se forme peu  peu. Sur
toutes ses frontires s'lvent, comme autant de tours, de grandes
seigneuries fodales. Elle retrouve quelque scurit dans la formation
des puissances locales, dans le morcellement de l'Empire, dans la
destruction de l'unit. Mais quoi! cette grande et noble unit de la
patrie, dont le gouvernement romain et francique nous ont du moins
donn l'image, n'y a-t-il pas espoir qu'elle revienne un jour?
Avons-nous dcidment pri comme nation? N'y a-t-il point au milieu de
la France quelque force centralisante qui permette de croire que tous
les membres se rapprocheront et formeront de nouveau un corps?

Si l'ide de l'unit subsiste, c'est dans les grands siges
ecclsiastiques, qui conservent la prtention de la primatie. Tours
est un centre sur la Loire; Reims en est un dans le Nord. Mais partout
le pouvoir fodal limite celui des vques.  Troyes,  Soissons, le
comte l'emporte sur le prlat.  Cambrai et  Lyon il y a partage. Ce
n'est gure que dans le domaine du roi que les vques obtiennent ou
conservent la seigneurie de leur cit. Ceux de Laon, Beauvais, Noyon,
Chlons-sur-Marne, Langres, deviennent pairs du royaume; il en est de
mme des mtropolitains de Sens et de Reims. Le premier chasse le
comte; le second lui rsiste. L'archevque de Reims, chef de l'glise
gallicane, est longtemps l'appui fidle des Carlovingiens[375]. Lui
seul semble s'intresser encore  la monarchie,  la dynastie.

[Note 375: Lorsque Charles-le-Simple appela ses vassaux contre les
Hongrois, en 919, aucun ne vint  son ordre, hors l'archevque de
Reims, Hrive, qui lui amena quinze cents hommes d'armes.
(Flodoard.)--Louis-d'Outre-mer confirma, en 953, tous les anciens
privilges de l'glise de Reims; ils furent confirms de nouveau par
Lothaire en 955, et plus tard par les Othons.]

Cette vieille dynastie, sous la tutelle des vques, ne peut plus
rallier la France. Au milieu des guerres et des ravages des barbares,
le titre de roi doit passer  quelqu'un des chefs qui ont commenc 
armer le peuple. Il faut que ce chef sorte des provinces centrales.
L'ide de l'unit ne peut tre reprise et dfendue par les hommes de
la frontire. Cette unit leur est odieuse; ils aiment mieux
l'indpendance.

Le centre du monde mrovingien avait t l'glise de Tours. Celui des
guerres carlovingiennes contre les Northmans et les Bretons est aussi
sur la Loire, mais plus  l'occident, c'est--dire dans l'Anjou, sur
la marche de Bretagne. L, deux familles s'lvent, tiges des Capets
et des Plantagenets, des rois de France et d'Angleterre. Toutes deux
sortent de chefs obscurs qui s'illustrrent en dfendant le pays.

La seconde veut remonter  un Torthulf ou Tertulle, Breton de Rennes,
simple paysan, dit la chronique, vivant de sa chasse et de ce qu'il
trouvait dans les forts. Charles-le-Chauve le nomma forestier de la
fort de Nid-de-Merle[376]. Son fils, du mme nom, reut le titre de
snchal d'Anjou. Son petit-fils Ingelger, et les Foulques, ses
descendants, furent des ennemis terribles pour la Normandie et la
Bretagne.

[Note 376: _App. 186._]

Les Capets sont aussi d'abord tablis dans l'Anjou. Il semble que ce
soient des chefs saxons au service de Charles-le-Chauve[377]. Il
confie  leur premier anctre connu, Robert-le-Fort, la dfense du
pays entre la Seine et la Loire. Robert se fait tuer en combattant, 
Brisserte, le chef des Northmans, Hastings. Son fils Eudes, plus
heureux, les repousse au sige de Paris (885), et remporte sur eux une
grande victoire  Montfaucon.  l'poque de la dposition de
Charles-le-Gros, il est lu roi de France (888).

[Note 377: _App. 187._]

M. Augustin Thierry, dans ses _Lettres sur l'histoire de France_, a
suivi avec beaucoup de sagacit les alternatives de cette longue lutte
qui, dans l'espace d'un sicle, fit prvaloir la nouvelle dynastie. Il
m'est impossible de ne pas emprunter quelques pages de ce beau rcit.
La question n'y est traite que sous un point de vue, mais avec une
nettet singulire.

 la rvolution de 888, correspond de la manire la plus prcise un
mouvement d'un autre genre, qui lve sur le trne un homme
entirement tranger  la famille des Carlovingiens. Ce roi, le
premier auquel notre histoire devrait donner le titre de roi de
France, par opposition au roi des Francs, est Ode, ou selon la
prononciation romaine, qui commenait  prvaloir, Eudes, fils du
comte d'Anjou Robert-le-Fort. lu au dtriment d'un hritier qui se
qualifiait de lgitime, Eudes fut le candidat national de la
population mixte qui avait combattu cinquante ans pour former un tat
par elle-mme, et son rgne marque l'ouverture d'une seconde srie de
guerres civiles, termines, aprs un sicle, par l'exclusion
dfinitive de la race de Charles-le-Grand. En effet, cette race toute
germanique, se rattachant, par le lien des souvenirs et les affections
de parent, aux pays de la langue tudesque, ne pouvait tre regarde
par les Franais que comme un obstacle  la sparation sur laquelle
venait de se fonder leur existence indpendante.

Ce ne fut point par caprice, mais par politique, que les seigneurs du
nord de la Gaule, Francs d'origine, mais attachs  l'intrt du pays,
violrent le serment prt par leurs aeux  la famille de Pepin, et
firent sacrer roi,  Compigne, un homme de descendance saxonne.
L'hritier dpossd par cette lection, Charles, surnomm le Simple
ou le Sot[378], ne tarda pas  justifier son exclusion du trne en se
mettant sous le patronage d'Arnulf, roi de Germanie. Ne pouvant
tenir, dit un ancien historien, contre la puissance d'Eudes, il alla
rclamer, en suppliant, la protection du roi Arnulf. Une assemble
publique fut convoque dans la ville de Worms; Charles s'y rendit, et,
aprs avoir offert de grands prsents  Arnulf, il fut investi par lui
de la royaut dont il avait pris le titre. L'ordre fut donn aux
comtes et aux vques qui rsidaient aux environs de la Moselle de lui
prter secours, et de le faire rentrer dans son royaume, pour qu'il y
ft couronn; mais rien de tout cela ne lui profita.

[Note 378: _App. 188._]

Le parti des Carlovingiens, soutenu par l'intervention germanique, ne
russit point  l'emporter sur le parti qu'on peut nommer franais. Il
fut plusieurs fois battu avec son chef, qui, aprs chaque dfaite, se
mettait en sret derrire la Meuse, hors des limites du royaume.
Charles-le-Simple parvint cependant, grce au voisinage de
l'Allemagne,  obtenir quelque puissance entre la Meuse et la Seine.
Un reste de la vieille opinion germanique qui regardait les Welskes ou
Wallons comme les sujets naturels des fils des Francs, contribuait 
rendre cette guerre de dynastie populaire dans tous les pays voisins
du Rhin. Sous prtexte de soutenir les droits de la royaut lgitime,
Swintibald, fils naturel d'Arnulf et roi de Lorraine, envahit le
territoire franais en l'anne 895. Il parvint jusqu' Laon avec une
arme compose de Lorrains, d'Alsaciens et de Flamands, mais fut
bientt force de battre en retraite devant l'arme du roi Eudes.
Cette grande tentative ayant ainsi chou, il se fit  la cour de
Germanie une sorte de raction politique en faveur de celui qu'on
avait jusque-l qualifi d'usurpateur. Eudes fut reconnu roi[379], et
l'on promit de ne plus donner  l'avenir aucun secours au prtendant.
En effet, Charles n'obtint rien tant que son adversaire vcut; mais 
la mort du roi Eudes, lorsque le changement de dynastie fut remis en
question, le _Keisar_, ou empereur, prit de nouveau parti pour le
descendant des rois francs.

[Note 379: Il ne faut pas se reprsenter cet Eudes comme assis dans de
paisibles possessions, ainsi que le furent aprs lui Hugues-le-Grand
et Hugues-Capet. Il n'avait qu'un royaume flottant, ou plutt qu'une
arme. C'est un chef de partisans qu'on voit combattre tour  tour le
Nord et le Midi, la Flandre et l'Aquitaine.]

Charles-le-Simple, reconnu roi en 898, par une grande partie de ceux
qui avaient travaill  l'exclure, rgna d'abord vingt-deux ans sans
aucune opposition. C'est dans cet espace de temps qu'il abandonna au
chef normand Rolf tous ses droits sur le territoire voisin de
l'embouchure de la Seine, et lui confra le titre de duc (912). Le
duch de Normandie servit plus tard  flanquer le royaume de France
contre les attaques de l'empire germanique et de ses vassaux lorrains
ou flamands. Le premier duc fut fidle au trait d'alliance qu'il
avait fait avec Charles-le-Simple, et le soutint, quoique assez
faiblement, contre Rodbert ou Robert, frre du roi Eudes, lu roi en
922. Son fils Guillaume Ier suivit d'abord la mme politique, et
lorsque le roi hrditaire eut t dpos et emprisonn  Laon, il se
dclara pour lui contre Radulf ou Raoul, beau-frre de Robert, lu et
couronn roi, en haine de la dynastie franque. Mais peu d'annes
aprs, changeant de parti, il abandonna la cause de Charles-le-Simple
et fit alliance avec le roi Raoul. En 936, esprant qu'un retour 
ses premiers errements lui procurerait plus d'avantages, il appuya
d'une manire nergique la restauration du fils de Charles, Louis,
surnomm d'Outre-mer.

Le nouveau roi, auquel le parti franais, soit par fatigue, soit par
prudence, n'opposa aucun comptiteur, pouss par un penchant
hrditaire  chercher des amis au del du Rhin, contracta une
alliance troite avec Othon, premier du nom, roi de Germanie, le
prince le plus puissant et le plus ambitieux de l'poque. Cette
alliance mcontenta vivement les seigneurs, qui avaient une grande
aversion pour l'influence teutonique. Le reprsentant de cette opinion
nationale, et l'homme le plus puissant entre la Seine et la Loire,
tait Hugues, comte de Paris, auquel on donnait le surnom de Grand, 
cause de ses immenses domaines. Ds que les dfiances mutuelles se
furent accrues au point d'amener, en 940, une nouvelle guerre entre
les deux partis qui depuis cinquante ans taient en prsence,
Hugues-le-Grand, quoiqu'il ne prt point le titre de roi, joua contre
Louis-d'Outre-mer le mme rle qu'Eudes, Robert et Raoul avaient jou
contre Charles-le-Simple. Son premier soin fut d'enlever  la faction
oppose l'appui du duc de Normandie; il y russit, et, grce 
l'intervention normande, parvint  neutraliser les effets de
l'influence germanique. Toutes les forces du roi Louis et du parti
franc se brisrent, en 945, contre le petit duch de Normandie. Le
roi, vaincu en bataille range, fut pris avec seize de ses comtes, et
enferm dans la tour de Rouen, d'o il ne sortit que pour tre livr
aux chefs du parti national, qui l'emprisonnrent  Laon.

Pour rendre plus durable la nouvelle alliance de ce parti avec les
Normands, Hugues-le-Grand promit de donner sa fille en mariage  leur
duc. Mais cette confdration des deux puissances gauloises les plus
voisines de la Germanie attira contre elles une coalition des
puissances teutoniques, dont les principales taient alors le roi
Othon et le comte de Flandre. Le prtexte de la guerre devait tre de
tirer le roi Louis de sa prison; mais les coaliss se promettaient des
rsultats d'un autre genre. Leur but tait d'anantir la puissance
normande, en runissant ce duch  la couronne de France, aprs la
restauration du roi leur alli: en retour, ils devaient recevoir une
cession de territoire, qui agrandirait leurs tats aux dpens du
royaume de France. L'invasion, conduite par le roi de Germanie, eut
lieu en 946.  la tte de trente-deux lgions, disent les historiens
du temps, Othon s'avana jusqu' Reims. Le parti national, qui tenait
un roi en prison et n'avait point de roi  sa tte, ne put rallier
autour de lui des forces suffisantes pour repousser les trangers. Le
roi Louis fut remis en libert, et les coaliss s'avancrent jusque
sous les murs de Rouen; mais cette campagne brillante n'eut aucun
rsultat dcisif. La Normandie resta indpendante, et le roi dlivr
n'eut pas plus d'amis qu'auparavant. Au contraire, on lui imputa les
malheurs de l'invasion, et, menac bientt d'tre pour la seconde fois
dpos, il retourna au del du Rhin pour implorer de nouveaux
secours.

En l'anne 948, les vques de la Germanie s'assemblrent, par ordre
du roi Othon, en concile,  Ingelheim, pour traiter, entre autres
affaires, des griefs de Louis-d'Outre-mer contre le parti de
Hugues-le-Grand. Le roi des Franais vint jouer le rle de solliciteur
devant cette assemble trangre. Assis  ct du roi de Germanie,
aprs que le lgat du pape eut annonc l'objet du synode, il se leva
et parla en ces termes: Personne de vous n'ignore que des messagers
du comte Hugues et des autres seigneurs de France sont venus me
trouver au pays d'outre-mer, m'invitant  rentrer dans le royaume qui
tait mon hritage paternel. J'ai t sacr et couronn par le voeu et
aux acclamations de tous les chefs et de l'arme de France. Mais, peu
de temps aprs, le comte Hugues s'est empar de moi par trahison, m'a
dpos et emprisonn durant une anne entire; enfin, je n'ai obtenu
ma dlivrance qu'en remettant en son pouvoir la ville de Laon, la
seule ville de la couronne que mes fidles occupassent encore. Tous
ces malheurs qui ont fondu sur moi depuis mon avnement, s'il y a
quelqu'un qui soutienne qu'ils me sont arrivs par ma faute, je suis
prt  me dfendre de cette accusation, soit par le jugement du synode
et du roi ici prsent, soit par un combat singulier. Il ne se
prsenta, comme on pouvait le croire, ni avocat, ni champion de la
partie adverse, pour soumettre un diffrend national au jugement de
l'empereur d'outre-Rhin, et le concile, transfr  Trves, sur les
instances de Leudulf, chapelain et dlgu du Csar, pronona la
sentence suivante: En vertu de l'autorit apostolique, nous
excommunions le comte Hugues, ennemi du roi Louis,  cause des maux de
tout genre qu'il lui a faits, jusqu' ce que ledit comte vienne 
rsipiscence, et donne pleine satisfaction devant le lgat du
souverain pontife. Que s'il refuse de se soumettre, il devra faire le
voyage de Rome pour recevoir son absolution.

 la mort de Louis-d'Outre-mer, en l'anne 954, son fils Lothaire lui
succda sans opposition apparente. Deux ans aprs, le comte Hugues
mourut, laissant trois fils, dont l'an, qui portait le mme nom que
lui, hrita du comt de Paris, qu'on appelait aussi le duch de
France. Son pre, avant de mourir, l'avait recommand  Rikard ou
Richard, duc de Normandie, comme au dfenseur naturel de sa famille et
de son parti. Ce parti sembla sommeiller jusqu'en l'anne 980.

Ce sommeil, que M. Thierry nglige d'expliquer, ne fut autre chose que
la minorit du roi Lothaire et du duc de France, Hugues-Capet, sous la
tutelle de leurs mres Hedwige et Gerberge, toutes deux soeurs du
Saxon Othon, roi de Germanie[380]. Ce puissant monarque semble avoir
gouvern la France par l'intermdiaire de son frre, Bruno, archevque
de Cologne et duc de Lorraine et des Pays-Bas[381]. Ces relations
expliquent suffisamment le caractre germanique que M. Thierry
remarque dans les derniers Carlovingiens. Il tait naturel que
Louis-d'Outre-mer, lev chez les Anglo-Saxons, que Lothaire, fils
d'une princesse saxonne, parlassent la langue allemande. La
prpondrance de l'Allemagne  cette poque, la gloire d'Othon,
vainqueur des Hongrois et matre de l'Italie, justifieraient
d'ailleurs la prdilection de ces princes pour la langue du grand roi.
Pour tre parents des Othons, les derniers Carlovingiens, les premiers
Captiens, n'en furent pas plus belliqueux. Hugues-Capet et son fils
Robert, princes vous  l'glise, ne rappellent gure le caractre
aventureux de Robert-le-Fort et d'Eudes, leurs aeux, qui s'taient
fait si peu de scrupule de guerroyer contre les vques, nommment
contre l'archevque de Reims. Mais reprenons le rcit de M. Thierry.

[Note 380: Louis-d'Outre-mer pousa Gerberge, soeur de l'empereur
Othon; le duc Hugues-le-Grand, voyant cela, afin de lui rendre coup
pour coup, et de contre-balancer le crdit que Louis avait obtenu
auprs d'Othon, prit pour femme l'autre soeur, Hedwige. De ces deux
soeurs sortirent la race impriale de Germanie et les races royales de
France et d'Angleterre. (Albric des Trois-Fontaines.)]

[Note 381: Hedwige et Gerberge se mirent ensemble sous la protection
de Bruno, et il rtablit la paix entre ses neveux. (Flodoard.) Les
deux soeurs vinrent rendre visite  Othon, lorsqu'il vint  Aix, en
965, et jamais, dit la chronique, ils ne ressentirent pareille joie.
(Vie de saint Bruno.)]

Aprs la mort d'Othon-le-Grand, le roi Lothaire, s'abandonnant 
l'impulsion de l'esprit franais, rompit avec les puissances
germaniques, et tenta de reculer jusqu'au Rhin la frontire de son
royaume. Il entra  l'improviste sur les terres de l'Empire, et
sjourna en vainqueur dans le palais d'Aix-la-Chapelle. Mais cette
expdition aventureuse, qui flattait la vanit franaise, ne servit
qu' amener les Germains, au nombre de soixante mille, Allemands,
Lorrains, Flamands et Saxons, jusque sur les hauteurs de Montmartre,
o cette grande arme chanta en choeur un des versets du _Te Deum_.
L'empereur Othon, qui la conduisait, fut plus heureux, comme il arrive
souvent, dans l'invasion que dans la retraite. Battu par les Franais
au passage de l'Aisne, ce ne fut qu'au moyen d'une trve conclue avec
le roi Lothaire qu'il put regagner sa frontire. Ce trait, conclu, 
ce que disent les chroniques, contre le gr de l'arme franaise,
ranima la querelle des deux partis, ou plutt fournit un nouveau
prtexte  des ressentiments qui n'avaient point cess d'exister.

Menac, comme son pre et son aeul, par les adversaires implacables
de la race des Carlovingiens, Lothaire tourna les yeux du ct du Rhin
pour obtenir un appui en cas de dtresse. Il fit remise  la cour
impriale de ses conqutes en Lorraine, et de toutes les prtentions
de la France sur une partie de ce royaume. Cette chose contrista
grandement, dit un auteur contemporain, le coeur des seigneurs de
France. Nanmoins, ils ne firent point clater leur mcontentement
d'une manire hostile. Instruits par le mauvais succs des tentatives
faites depuis prs de cent ans, ils ne voulaient plus rien
entreprendre contre la dynastie rgnante,  moins d'tre srs de
russir. Le roi Lothaire, plus habile et plus actif que ses deux
prdcesseurs[382], si l'on en juge par sa conduite, se rendait un
compte exact des difficults de sa position, et ne ngligeait aucun
moyen de les vaincre. En 983, profitant de la mort d'Othon II et de la
minorit de son fils, il rompit subitement la paix qu'il avait conclue
avec l'Empire, et envahit de rechef la Lorraine, agression qui devait
lui rendre un peu de popularit. Aussi, jusqu' la fin du rgne de
Lothaire, aucune rbellion dclare ne s'leva contre lui. Mais chaque
jour son pouvoir allait en dcroissant; l'autorit, qui se retirait de
lui, pour ainsi dire, passa tout entire aux mains du fils de
Hugues-le-Grand, Hugues, comte de l'le-de-France et d'Anjou, qu'on
surnommait _Capet_ ou _Chapet_, dans la langue franaise du temps.
Lothaire n'est roi que de nom, crivait dans une de ses lettres l'un
des personnages les plus distingus du dixime sicle[383]; Hugues
n'en porte pas le titre, mais il l'est en fait et en oeuvres.

[Note 382: Nous remarquerons,  l'occasion de cette observation de M.
Thierry, que les Carlovingiens, dans leur dgnration, ne tombrent pas
si bas que les Mrovingiens. Si Louis-le-Bgue fut surnomm
_Nihil-fecit_, il faut se souvenir qu'il ne rgna que dix-huit mois;
et les Annales de Metz vantent sa douceur et son quit.--Louis III
et Carloman remportrent une victoire sur les Northmans
(879).--Charles-_le-Sot_ fit avec eux un trait fort utile (911). Il
battit son rival le roi Robert, et le tua, dit-on, de sa
main.--Louis-d'Outre-mer montra un courage et une activit qui
n'auraient pas d lui attirer cette satire: Dominus in convivio, rex in
cubiculo.--Enfin, suivant l'observation de D. Vaissette, la jeunesse de
Louis-_le-Fainant_ lui-mme, la brivet de son rgne, et la valeur
dont il fit preuve au sige de Reims, ne mritaient pas ce surnom des
derniers Mrovingiens.]

[Note 383: Gerbert.]

Les difficults de tout genre que prsentait en 987 une quatrime
restauration des Carlovingiens effrayrent les princes d'Allemagne;
ils ne firent marcher aucune arme au secours du prtendant Charles,
frre de l'avant-dernier roi, et duc de Lorraine sous la suzerainet
de l'Empire. Rduit  la faible assistance de ses partisans de
l'intrieur, Charles ne russit qu' s'emparer de la ville de Laon, o
il se maintint en tat de blocus,  cause de la force de la place,
jusqu'au moment o il fut trahi et livr par l'un des siens.
Hugues-Capet le fit emprisonner dans la tour d'Orlans, o il mourut.
Ses deux fils, Louis et Charles, ns en prison et bannis de France
aprs la mort de leur pre, trouvrent un asile en Allemagne, o se
conservait  leur gard l'ancienne sympathie d'origine et de parent.

Quoique le nouveau roi ft issu d'une famille germanique, l'absence
de toute parent avec la dynastie impriale, l'obscurit mme de son
origine dont on ne retrouvait plus de trace certaine aprs la
troisime gnration, le dsignaient comme candidat  la race
indigne, dont la restauration s'oprait en quelque sorte depuis le
dmembrement de l'Empire.

L'avnement de la troisime race est, dans notre histoire nationale,
d'une bien autre importance que celui de la seconde; c'est, 
proprement parler, la fin du rgne des Francs et la substitution d'une
royaut nationale au gouvernement fond par la conqute. Ds lors,
notre histoire devient simple; c'est toujours le mme peuple, qu'on
suit et qu'on reconnat malgr les changements qui surviennent dans
les moeurs et la civilisation. L'identit nationale est le fondement
sur lequel repose, depuis tant de sicles, l'unit de dynastie. Un
singulier pressentiment de cette longue succession de rois parat
avoir saisi l'esprit du peuple  l'avnement de la troisime race. Le
bruit courut qu'en 981 saint Valeri, dont Hugues-Capet, alors comte de
Paris, venait de faire transfrer les reliques, lui tait apparu en
songe et lui avait dit:  cause de ce que tu as fait, toi et tes
descendants vous serez rois jusqu' la septime gnration,
c'est--dire  perptuit[384].

[Note 384: Chronique de Sithiu.]

Cette lgende populaire est rpte par tous les chroniqueurs sans
exception, mme par le petit nombre de ceux qui, n'approuvant point le
changement de dynastie, disent que la cause de Hugues est une mauvaise
cause, et l'accusent de trahison contre son seigneur et de rvolte
contre les dcrets de l'glise[385]. C'tait une opinion rpandue
parmi les gens de condition infrieure, que la nouvelle famille
rgnante sortait de la classe plbienne; et cette opinion, qui se
conserva plusieurs sicles, ne fut point nuisible  sa cause[386].

[Note 385: Acta SS. ord. S. Bened., sec. V.]

[Note 386: Raoul Glaber, moine de Cluny, mort en 1048, se contente de
dire: Hugues-Capet tait fils d'Hugues-le-Grand, et petit-fils de
Robert-le-Fort; mais j'ai diffr de rapporter son origine, parce
qu'en remontant plus haut elle est fort obscure.--Dante a reproduit
l'opinion populaire qui faisait descendre les Capets d'un boucher de
Paris.

  Di me son nati i Filippi i Luigi,
  Per cui novellamente  Francia retta.
  Figliuol fui d'un beccaio di Parigi,
  Quando li regi antichi vener meno,
  Tutti fuor ch'un renduto in panni bigi.]

L'avnement d'une dynastie nouvelle fut  peine remarqu dans les
provinces loignes[387]. Qu'importait aux seigneurs de Gascogne, de
Languedoc, de Provence, de savoir si celui qui portait vers la Seine
le titre de roi s'appelait Charles ou Hugues-Capet?

[Note 387: Un moine de Maillezais (Poitou) dit dans sa Chronique:.....
Regnare Francis rex Robertus ferebatur.--Le duc d'Aquitaine, c'tait
alors (1016) Guillaume de Poitiers, reconnaissait le roi d'Arles pour
suzerain.]

Pendant longtemps le roi n'aura gure plus d'importance qu'un duc ou
un comte ordinaire. C'est quelque chose cependant qu'il soit au moins
l'gal des grands vassaux, que la royaut soit descendue de la
montagne de Laon, et sortie de la tutelle de l'archevque de
Reims[388]. Les derniers Carlovingiens avaient souvent lutt avec
peine contre les moindres barons. Les Capets sont de puissants
seigneurs, capables de faire tte par leurs propres forces au comte
d'Anjou, au comte de Poitiers. Ils ont runi plusieurs comts dans
leurs mains.  chaque avnement ils ont acquis un titre nouveau, pour
ranon de la royaut, pour ddommagement de la couronne qu'ils
voulaient bien ne pas prendre encore. Hugues-le-Grand obtient de Louis
IV le duch de Bourgogne, et de Lothaire le titre de duc d'Aquitaine.

[Note 388: Dj Charles-le-Chauve, dans la premire poque de son
rgne, ne voyait que par les yeux d'Hincmar. Ce fut encore Hincmar qui
dirigea Louis-le-Bgue et qui fit roi Louis III, comme il s'en vantait
lui-mme.--Son successeur Foulques fut le protecteur de
Charles-le-Simple en bas ge. Il le couronna en 893,  l'ge de
quatorze ans, traita pour lui avec le roi Arnulf et avec Eudes, et le
fit enfin roi en 898.--Aprs lui, Herive ramena  Charles-le-Simple,
en 920, ses vassaux rvolts, et raffermit sa royaut chancelante.
Seul il vint le dfendre avec ses hommes contre l'invasion des
Hongrois.--Louis-d'Outre-mer fit la guerre  Hribert avec
l'archevque Arnoul, et lui accorda le droit de battre monnaie.]

Dans l'abaissement o l'avaient rduite les derniers Carlovingiens, la
royaut n'tait plus qu'un nom, un souvenir bien prs d'tre teint;
transfre aux Capets, c'est une esprance, un droit vivant, qui
sommeille, il est vrai, mais qui, en temps utile, va peu  peu se
rveiller. La royaut recommence avec la troisime race, comme avec la
seconde, par une famille de grands propritaires, amis de l'glise. La
proprit et l'glise, la terre et Dieu, voil les bases profondes sur
lesquelles la monarchie doit se replacer pour revivre et refleurir.

Parvenus au terme de la domination des Allemands,  l'avnement de la
nationalit franaise, nous devons nous arrter un moment. L'an 1000
approche, la grande et solennelle poque o le moyen ge attendait la
fin du monde. En effet, un monde y finit. Portons nos regards en
arrire. La France a dj parcouru deux ges dans sa vie de nation.

Dans le premier, les races sont venues se dposer l'une sur l'autre,
et fconder le sol gaulois de leurs alluvions. Par-dessus les Celtes
se sont placs les Romains, enfin les Germains, les derniers venus du
monde. Voil les lments, les matriaux vivants de la socit.

Au second ge, la fusion des races commence et la socit cherche 
s'asseoir. La France voudrait devenir un monde social, mais
l'organisation d'un tel monde suppose la fixit et l'ordre. La fixit,
l'attachement au sol,  la proprit, cette condition impossible 
remplir tant que durent les immigrations de races nouvelles, elle
l'est  peine sous les Carlovingiens; elle ne le sera compltement que
par la fodalit.

L'ordre, l'unit, ont t, ce semble, obtenus par les Romains, par
Charlemagne. Mais pourquoi cet ordre a-t-il t si peu durable? c'est
qu'il tait tout matriel, tout extrieur, c'est qu'il cachait le
dsordre profond, la discorde obstine d'lments htrognes qui se
trouvaient unis par force. Diversit de races, de langues et
d'esprits, dfaut de communications, ignorance mutuelle, antipathies
instinctives: voil ce que cachait cette magnifique et trompeuse unit
de l'administration romaine, plus ou moins reproduite par Charlemagne.
Mortua quin etiam jungebat corpora vivis, tormenti genus. C'tait
une torture que cet accouplement tyrannique de natures hostiles. Qu'on
en juge par la promptitude et la violence avec laquelle tous ces
peuples s'efforcrent de s'arracher de l'Empire.

La matire veut la dispersion, l'esprit veut l'unit. La matire,
essentiellement divisible, aspire  la dsunion,  la discorde. Unit
matrielle est un non-sens. En politique, c'est une tyrannie. L'esprit
seul a droit d'unir; seul, il _comprend_, il embrasse, et, pour tout
dire, il aime.

L'glise elle-mme doit devenir une. L'aristocratie piscopale a
chou dans l'organisation du monde carlovingien. Il faut qu'elle
s'humilie, cette aristocratie impuissante, qu'elle apprenne 
connatre la subordination, qu'elle accepte la hirarchie, qu'elle
devienne, pour tre efficace, la monarchie pontificale. Alors dans la
dispersion matrielle apparatra l'invisible unit des intelligences,
l'unit relle, celle des esprits et des volonts. Alors le monde
fodal contiendra, sous l'apparence du chaos, une harmonie relle et
forte, tandis que le pompeux mensonge de l'unit impriale ne
contenait que l'anarchie.

En attendant que l'esprit vienne, et que Dieu ait souffl d'en haut,
la matire s'en va et se dissipe vers les quatre vents du monde. La
division se subdivise, le grain de sable aspire  l'atome. Ils
s'abjurent et se maudissent, ils ne veulent plus se connatre. Chacun
dit: Qui sont mes frres? Ils se fixent en s'isolant. Celui-ci perche
avec l'aigle, l'autre se retranche derrire le torrent. L'homme ne
sait bientt plus s'il existe un monde au del de son canton, de sa
valle. Il prend racine, il s'incorpore  la terre: Pes, mod tam
velox, pigris radicibus hret. Nagure, il se classait, il se jugeait
par la loi propre  sa race, salique ou bavaroise, bourguignonne,
lombarde ou gothique. L'homme tait une personne, la loi tait
personnelle. Aujourd'hui l'homme s'est fait terre, la loi est
territoriale. La jurisprudence devient une affaire de gographie.

 cette poque, la nature se charge de rgler les affaires des hommes.
Ils combattent, mais elle fait les partages. D'abord elle s'essaye, et
sur l'Empire dessine les royaumes  grands traits. Les bassins de
Seine et Loire, ceux de la Meuse, de la Sane, du Rhne, voil quatre
royaumes. Il n'y manque plus que les noms; vous les appellerez, si
vous le voulez, royaumes de France, de Lorraine, de Bourgogne, de
Provence. On croit les runir, et, loin de l, ils se divisent
encore. Les rivires, les montagnes rclament contre l'unit. La
division triomphe, chaque point de l'espace redevient indpendant. La
valle devient un royaume, la montagne un royaume.

L'histoire devrait obir  ce mouvement, se disperser aussi, et suivre
sur tous les points o elles s'lvent toutes les dynasties fodales.
Essayons de prparer le dbrouillement de ce vaste sujet, en marquant
d'une manire prcise le caractre original des provinces o ces
dynasties ont surgi. Chacune d'elles obit visiblement dans son
dveloppement historique  l'influence diverse de sol et de climat. La
libert est forte aux ges civiliss, la nature dans les temps
barbares; alors les fatalits locales sont toutes-puissantes, la
simple gographie est une histoire.




CLAIRCISSEMENTS

DE LA PREMIRE DITION (1833)


SUR LES IBRES OU BASQUES (Voy. page 8.)


Dans son livre, intitul _Prfung der Untersuchungen ber die
Urbewohner Hispaniens, vermittelst der Waskischen Sprache_ [Berlin,
1821], M. W. de Humboldt a cherch  tablir, par la comparaison des
dbris de l'ancienne langue ibrique, avec la langue basque actuelle,
l'identit des Basques et des Ibres. Ces dbris ne sont autre chose
que les noms de lieux et les noms d'hommes qui nous ont t transmis
par les auteurs anciens. Encore nous sont-ils parvenus bien dfigurs.
Pline dclare rapporter seulement les noms qu'il peut exprimer en
latin: Ex his digna memoratu aut latiali sermone dictu facilia, etc.
Mela, Strabon, sont aussi arrts par la difficult de rendre dans
leur langue la prononciation barbare. Ainsi les anciens ont d omettre
prcisment les noms les plus originaux. Quelques mots transmis
littralement sur les monnaies ont la plus grande importance...

Aprs avoir pos les principes de l'tymologie, M. de Humboldt les
applique  la mthode suivante: 1 chercher s'il y a d'anciens noms
ibriens qui, pour le son et la signification, s'accordent (au moins
en partie) avec les mots basques usits aujourd'hui; 2 dans tout le
cours de ces recherches, et avant d'entrer dans l'examen spcial,
comparer l'impression que ces anciens noms produisent sur l'oreille
avec le caractre harmonique de la langue basque; 3 examiner si ces
anciens noms s'accorderaient avec les noms de lieux des provinces o
l'on parle le basque aujourd'hui. Cet accord peut montrer, lors mme
qu'on ne trouverait pas le sens du nom, que des circonstances
analogues ont tir d'une langue identique les mmes noms pour
diffrents lieux.

Il a t conduit aux rsultats suivants:

1 Le rapprochement des anciens noms de lieux de la pninsule
ibrienne avec la langue basque montre que cette langue tait celle
des Ibres, et comme ce peuple parat n'avoir eu qu'une langue,
peuples ibres et peuples parlant le basque sont des expressions
synonymes.

2 Les noms de lieux basques se trouvent sur toute la Pninsule sans
exception, et, par consquent, les Ibres taient rpandus dans toutes
les parties de cette contre.

3 Mais dans la gographie de l'ancienne Espagne, il y a d'autres
noms de lieux qui, rapprochs de ceux des contres habites par les
Celtes, paraissent d'origine celtique; et ces noms nous indiquent, au
dfaut de tmoignage historique, les tablissements des Celtes mls
aux Ibres.

4 Les Ibres non mls de Celtes habitaient seulement vers les
Pyrnes, et sur la cte mridionale. Les deux races taient mles
dans l'intrieur des terres, dans la Lusitanie et dans la plus grande
partie des ctes du Nord.

5 Les Celtes ibriens se rapportaient, pour le langage, aux Celtes,
d'o proviennent les anciens noms de lieux de la Gaule et de la
Bretagne, ainsi que les langues encore vivantes en France et en
Angleterre. Mais vraisemblablement ce n'taient point des peuples de
pure souche gallique, rameaux dtachs d'une tige qui restt derrire
eux; la diversit de caractre et d'institution tmoigne assez qu'il
n'en est pas ainsi. Peut-tre furent-ils tablis dans les Gaules  une
poque ant-historique, ou du moins ils y taient tablis bien avant
(avant les Gaulois?). En tous cas, dans leur mlange avec les Ibres,
c'tait le caractre ibrien qui prvalait, et non le caractre
gaulois, tel que les Romains nous l'ont fait connatre.

6 Hors de l'Espagne, vers le Nord, on ne trouve pas trace des
Ibres, except toutefois dans l'Aquitaine ibrique, et une partie de
la cte de la Mditerrane. Les Caldoniens nommment appartenaient 
la race celtique, non  l'ibrienne.

7 Vers le sud, les Ibres taient tablis dans les trois grandes
les de la Mditerrane; les tmoignages historiques et l'origine
basque des noms de lieux s'accordent pour le prouver. Toutefois, ils
n'y taient pas venus, du moins exclusivement, de l'Ibrie ou de la
Gaule, ils occupaient ces tablissements de tout temps ou bien ils y
vinrent de l'Orient.

8 Les Ibres appartenaient-ils aussi aux peuples primitifs de
l'Italie continentale? La chose est incertaine; cependant on y trouve
plusieurs noms de lieux d'origine basque, ce qui tendrait  fonder
cette conjecture.

9 Les Ibres sont diffrents des Celtes, tels que nous connaissons
ces derniers par le tmoignage des Grecs et des Romains, et par ce qui
nous reste de leurs langues. Cependant il n'y a aucun sujet de nier
toute parent entre les deux nations; il y aurait mme plutt lieu de
croire que les Ibres sont une dpendance des Celtes, laquelle en a
t dmembre de bonne heure.

Nous n'extrairons de ce travail que ce qui se rapporte directement 
la Gaule et  l'Italie. Nous reproduirons d'abord les tymologies des
noms: Basques, Biscaye, Espagne, Ibrie (p. 54).

_Basoa_, fort, bocage, broussailles. Basi, basti, bastetani,
basitani, bastitani (bas _eta_, pays de fort), bascontum (comme
baso-coa, appartenant aux forts). Cette tymologie donne par
Astallos n'est pas bonne.--Les Basques s'appellent non Basocoac, mais
_Eusc_aldunac, leur pays _Eus_calerria, _Eusqu_ererria, et leur langue
_eus_cara, _eusq_uera, _escu_ara. [La terminaison _ara_ indique le
rapport de suite, de consquence, d'une chose  une autre; ainsi,
_ara-uz_, conformment; _ara-ua_, rgle, rapport. Eusk-ara veut donc
dire  la manire basque.] Aldunac vient d'_aldea_, ct, partie;
_duna_, terminaison de l'adjectif, et _c_, marque du pluriel[389].
Erria, ara, era, ne sont que des syllabes auxiliaires. La racine est
EUSKEN, ESKEN[390], d'o les villes Vesci, Vescelia, et la
Vescitania, o se trouvait la ville d'_Osca_; deux autres _Osca_ chez
les Turduli et en Boeturie, et _Ileosca_, _Etosca_ (_Etrusca?_),
_Menosca_ (_Mendia_, montagne), Viro_vesca_; les _Auscii_ d'Aquitaine
avec leur capitale Elimberrum (Illiberris, ville neuve);
_Osqui_dates?--Le nom d'_Osca_[391] doit se rapporter  tout le peuple
des Ibres. Les sommes normes d'_argentum oscense_ mentionnes par
Tite-Live ne peuvent gure avoir t frappes dans une des petites
villes appeles _Osca_. Florez croit que la ressemblance de l'ancien
alphabet ibrien avec celui des Osques italiens peut avoir donn lieu
 ce nom.

[Note 389: Ainsi les terminaisons _ac_, _oc_, du midi de la France,
rattacheraient les noms d'hommes et de lieux  un pluriel,
conformment au gnie des _gentes_ plasgiques, exprim nettement dans
l'italien moderne, o les noms d'homme sont des pluriels: Alighieri,
Fieschi, etc.]

[Note 390: Vasco, Wasco, en langue basque, signifie _homme_, dit le
dictionnaire de Laramandi (dition de 1743, sous ce titre pompeux: _El
impossible vincido, arte della lingua Bascongada_, imprim 
Salamanque). Voy. aussi Laboulinire, Voyage dans les Pyrnes
franaises, I, 235.]

[Note 391: Osca, d'_eusi_, aboyer; parler? d'_otsa_, bruit? Chaque
peuple barbare se considrait comme parlant seul un vrai langage
d'homme. En opposition  _eusc_aldunac, ils disent _er-d-al-dun-ac_;
de _arra_, _erria_, terre; ainsi _erdaldunac_, qui parlent la langue
du pays; les Basques franais appellent ainsi les Franais, les
Biscayens les Castillans.]

Noms basques qui se retrouvent en Gaule (p. 91):

AQUITAINE: Calagorris, Casres en Comminges.--Vasates et Basabocates, de
_Basoa_, fort.--De mme le diocse de Bazas, entre la Garonne et la
Dordogne.--Huro, comme la ville des Cosetans (Olron).--Bigorra, de
_bi_, deux, _gora_, haut.--Oscara, Ousche.--Garites, pays de Gavre, de
_gora_, haut.--Garoceli... (Csar, de Bell. Gall., I, X, et non
_Graioceli_). Auscii, de eusken, esken, vesci (osci?), nom des Basques
(leur ville est Elimberrum comme Illiberris).--Osquidates, mme racine,
valle d'Ossau, du pied des Pyrnes  Olron.--Curianum (cap de Buch,
promontoire prs duquel le bassin d'Arcachon s'enfonce dans les terres,
de _gur_, courb.--Le rivage _Corense_ en Btique.)--Bercorcates, mme
racine; Biscarosse, bourg du district de Born, frontires de Buch.--Les
terminaisons celtiques sont _dunum_[392], _magus_, _vices_ et _briga_
(p. 96). Segodunum apud Rutenos appartient plus  la Narbonnaise qu'
l'Aquitaine. Lugdunum apud Convenas est mixte, comme l'indique Conven,
Comminges. On ne les trouve pas, non plus que _briga_, chez les vrais
Aquitains. La terminaison en _riges_ parat commune aux Celtes et aux
Basques. Chose remarquable: le seul peuple que Strabon nous dsigne
comme tranger, dans l'Aquitaine, les _Bituriges_, ont un nom tout 
fait basque; de mme les _Caturiges_, Celtes des Hautes-Alpes; ce sont
des tablissement primitivement ibriens.

[Note 392: Toutefois, dun (dun_a_, avec l'article) est une terminaison
commune de l'adjectif basque. De _arra_, ver; ar-duna, plein de vers.
De _erstura_, angoisse; _erstura-dun-a_, plein d'angoisses.
_Eusc-al-dun-ac_, les Basques. Cala_dun_um peut signifier en basque,
contre riche en joncs.]

Cte mridionale de la Gaule: Illiberis Bebryciorum, Vasio Vocontiorum
(Vaison) en Narbonnaise. Bebryces rappelle _briges_, et peut-tre
Allo-Broges (tienne de Byzance crit Allobryges; selon lui, on trouve
le plus souvent, chez les Grecs, Allobryges). Cependant le scholiaste
de Juvnal dit ce mot celtique (Sat. VIII, v. 234), et signifiant
terre, contre.

Dans le reste de la Gaule, on rencontre peu de noms analogues au
basque, except Bituriges[393]. Cependant Gel_duba_, comme Corduba,
Salduba, Arverni, Arvii, Ga_durci_, Caracates, Carasa, Carcaso (et
Ardyes dans le Valais), Carnutes, Carocotinum (Crotoy), Carpentoracte
(Carpentras), Corsisi, Carsis ou Cassis, Corbilo (Coiron-sur-Loire),
(Turones?) Ces analogies avec le basque sont probablement fortuites.
Le mot mme de _Bri_tannia ne driverait-il pas de cette racine
fconde? prydain, brigantes?

[Note 393: On peut cependant citer encore Maulon en Gascogne et en
Poitou (Maulin en basque).--En Bretagne: Rennes, Batz, Alet, Morlaix.
(On trouve dans les Pyrnes: Rasez, Roed, pagus Redensis ou
Radensis, comme Redon, Redonas, Morlaas, etc.--On trouve encore en
Bretagne un Auvergnac, un Montauban du ct de Rennes.)--Les mots
Auch, Occitanie, Gard, Gers, Garonne, Gironde, semblent aussi
d'origine basque.--Montesquieu, Montesquiou, de Eusquen?]

_Brigan_tium en Espagne chez les Gallaci, _Brigoe_tium en Asturie. De
mme en Gaule _Brigan_tium et le port _Briv_ates.--En Bretagne, les
_Brigan_tes, et leur ville Isu_brigan_tum; le mme nom de peuple se
trouve en Irlande.--_Brigan_tium, sur le lac de Constance,
_Brege_tium, en Hongrie, sur le Danube. En Gaule, sur la cte sud, les
Sego_briges_; dans l'Aquitaine propre, les Nitio_briges_ (Agen);
Samaro_briva_ (Amiens); Eburo_briva_ entre Auxerre et Troyes;
Baudo_brica_, au-dessus de Coblentz, Bonto_brice_ et ad Mageto_bria_,
entre Rhin et Moselle; en Suisse, les Lato_brigi_ et Lato_brogi_; en
Bretagne, Duro_briv_ et Ouro_briv_; Arto_briga_ (Ratisbonne) dans
l'Allemagne celtique.

Recherches de noms celtiques dans des noms de lieux ibriens (p. 100):
_Ebura_ ou _Ebora_, en Btique et chez les Turduli, Edetani,
Carpetani, Lusitani, et Ripe_pora_ en Btique, _Eburo_britium chez les
Lusitani; en Gaule, _Eburo_brica, _Eburo_dunum; sur la cte
mridionale, les _Eburo_nes, sur la rive gauche du Rhin, Aulerci
_Eburo_vices en Normandie; en Bretagne, _Ebora_cum, _Ebura_cum; en
Autriche, _Eburo_dunum; en Hongrie, _Ebu_rum; en Lucanie, les
_Eburi_ni? le gaulois _Epore_dorix, dans Csar?

Noms celtiques en Espagne.

Ebora, Ebura, Segobrigii (?), p. 102. Les _Segobriges_ sur la cte sud
de la Gaule. _Segobriga_, villes espagnoles des _Celtibriens_;
_Segontia_. Segedunum, en Bretagne. _Segodunum_, en Gaule. _Segestica_,
en Pannonie.--En Espagne, _Nemetobriga_, _Nemetates_.--_Augustonemetum_,
en Auvergne, _Nemetacum_, _Nemetocenna_, et les _Nemtes_ dans la
Germanie suprieure, _Nemausus_, Nmes; de l'irlandais _Naomhtha_ (V.
Lluyd), sacr, saint?

Page 106.--Recherches de noms _basques_ dans les noms de lieux
celtiques. En Bretagne: Le fleuve Ilas. Isca. Isurum. Verurium. Le
promontoire Ocelum ou Ocellum. Sur le Danube, entre le Norique et la
Pannonie, Astura et le fleuve Carpis. Urbate et le fleuve Urpanus.--En
Espagne: Ula. Osca. Esurir. Le mont Solorius. Ocelum chez les
Gallaci...

Noms _basques_ en Italie: _Iria_ apud Taurinos, comme Iria Flavia
Gallacorum (_iria_, ville).--_Ilienses_, en Sardaigne, Troyens?
Cependant d'habit et de moeurs libyens selon Pausanias.--_Uria_, en
Apulie, comme _Urium_ Turdulorum.--_D'ra_, eau: _Urba_ _Salovia_
Picenorum, _Urbinum_, _Urcinium_ de Corse, comme _Urce_
Bastetanorum.--_Urgo_, le entre Corse et trurie, comme _Urgao_ en
Btique.--_Usentini_ en Lucanie, comme _Urso_, _Ursao_, en
Btique.--_Agurium_, en Sicile; _Argiria_, en Espagne.--_Astura_, fleuve
et le prs d'Antium.--D'_asta_, roche: _Asta_, en Ligurie, et _Asta
Turdelanorum_, etc., etc., en Espagne.--_Osci_ ne se rapporte pas 
_osca_, il est contract d'_opici_, opci (mais pourquoi opici ne
serait-il pas une extension de _osci_?)--_Ausones_, analogue 
l'espagnol _Ausa_ et _Ausetani_. Cependant il se lie avec
_Aurunci_.--_Arsia_, en Istrie; _Arsa_, en Boeturie.--_Basta_, en
Calabre; _Basti_ apud Bastetanos.--_Basterbini_ Salentinorum,
de _basoa_, montagne, et de _erbestatu_, migrer, changer de
pays (erria).--_Biturgia_, en trurie; _Bituris_, chez les
Basques.--_Hispellum_, en Ombrie.--Le Lambrus, qui se jette dans le P,
Lambriaca et Flavia lambris Gallacorum.--_Murgantia_, ville barbare en
Sicile; _Murgis_, en Espagne; _Suessa_ et _Suessula_, comme les
_Suessetani_ des Ilergtes.--_Curenses_ Sabinorum, _Gurulis_, en
Sardaigne, comme le littus _Corense_, en Btique, et le prom. Curianum
en Aquitaine.--_Curia_, mme racine que _urbs_; urvus, curvus, urvare,
urvum aratri; [Grec: horos], [Grec: aro], [Grec: kurtos]; en allemand,
aren, labourer; en basque, ara-tu, labourer ([Grec: ar], labourer);
_gur_, courbe; _uria_, _iria_, ville.--L'allemand _ort_ est encore de
cette famille.--Les Basques et les Romains seraient rattachs l'un 
l'autre par l'intermdiaire des trusques. Je ne dis pas pour cela que
les trusques soient pres des Ibres ni leurs fils[394].

[Note 394: L'aruspicine et la flte des Vascons taient clbres,
comme celle des trusques et Lydiens, Lamprid. Alex. Sever.--_Vasca
tibia_ dans Solin, c. V;--Servius, XI n., et apud auctorem veteris
glossarii latino-grci. Aujourd'hui ils n'ont pas d'autre instrument
(comme les highlanders cossais la cornemuse), Strabon, l. III.]

Page 122.--C'est  tort que les Franais et Espagnols confondent les
Cantabres et les Basques (Oihenart les distingue); les Cantabres en
taient spars par les Autrigons, et les tribus peu guerrires des
Caristii et Varduli. Chez les Cantabres, commence ce mlange de noms
de lieux que je ne trouve point chez les Basques. Les Cantabres sont
essentiellement guerriers, les Basques aussi, et mme ils se vantaient
de ne pas porter de casques (Sil. It, III, 358. V. 197, IX, 232). Ceci
prouve cependant qu'ils avaient plus rarement la guerre. Enferms dans
leurs montagnes, ils n'eurent point de guerres contre les Romains,
sauf la guerre dsespre de Calagurris (Juven., XV, 93-110).

Page 127.--Les noms basques se reprsentent surtout chez les Turduli
et Turdetani de la Btique. Ainsi, il n'y avait aucune contre de la
Pninsule o les noms de lieux n'indiquassent un peuple parlant et
prononant comme les Basques d'aujourd'hui. Les formes infiniment
varies de la langue basque seraient inexplicables, si ce peuple
n'avait t form de tribus trs nombreuses, et disperses autrefois
sur un vaste territoire.--_Atzean_ signifie derrire, en arrire, et
_Atzea_ l'tranger; ainsi ce peuple pensait primitivement que
l'tranger n'tait que derrire lui: ceci fait croire que, depuis un
temps immmorial, ils sont tablis au bout de l'Europe.

Page 149.--Les Celtes et les Ibres sont deux races diffrentes
(Strab.). Niebuhr pense de mme contre l'opinion de Bullet, Vallancey,
etc. Les Ibres taient plus pacifiques; en effet, les _Turduli,
Turdetani_. Au lieu de faire des expditions, ils furent repousss du
Rhne  l'Ouest. Ils ne faisaient pas de ligues avec d'autres, par
confiance en soi (Strab., III, 4, p. 138); aussi, point de grandes
entreprises (Florus, II, 17, 3), seulement de petits brigandages;
opinitres contre les Romains, mais surtout les _Celtibres_; pousss
par la tyrannie des prteurs, par la frquente strilit des pays de
montagnes, avec une population croissante; obligs d'loigner d'eux
annuellement une partie des hommes en ge de porter les armes;
effarouchs par l'tat de guerre permanent en Espagne, sous les
Romains.

Le monde Ibrien est antrieur au monde Celtique..... On n'en connat
que la dcadence. Les Vaccens (Diod., V, 34) faisaient chaque anne
un partage de leurs terres, et mettaient les fruits en commun, signe
d'une socit bien antique.

Nous ne trouvons pas chez les Ibres l'institut des Druides et Bardes.
Aussi point d'union politique (les Druides avaient un chef unique).
Aussi moins de rgularit dans la langue basque, pour revenir des
drivs aux racines.

On accuse les Gaulois, et non les Ibres, de pdrastie (Athen. XIII,
79. Diod., V, 32); au contraire, les Ibres prfrent l'honneur et la
chastet  la vie (Strab., III, 4, p. 164). Les Gaulois, et non les
Ibres, bruyants, vains, etc. (Diod., V, 31, p. 157), les Ibres
mprisent la mort, mais avec moins de lgret que les Gaulois, qui
donnaient leur vie pour quelque argent ou quelques verres de vin
(Athen., IV, 40).

Diodore assimile les Celtibres aux Lusitaniens. Les uns et les autres
semblent avoir dploy dans la guerre la ruse, l'agilit, caractre
des Ibres (Strab., III). Mais les Celtibres craignaient moins les
batailles ranges; ils avaient conserv le bouclier gaulois; les
Lusitaniens en portaient un moins long (Scutat citerioris provinci,
et cetrat ulterioris Hispani cohortes, Cs. de B., lib. I, 39.
Cependant id. I, 48).

Les Celtibres avaient (sans doute d'aprs les Ibres) des bottes
tissues de cheveux (Diodore: [Grec: Trichinas eilousi knmidas]). Les
Biscayens d'aujourd'hui ont la jambe serre de bandes de laine, qui
vont joindre l'_abarca_, sorte de sandale.

Les montagnards vivaient deux tiers de l'anne d'un pain de gland
(nourriture des Plasges, Dodone, etc.; glandem ructante marito. Juv.
VI, 10). Les Celtibres mangeaient beaucoup de viande; les Ibres
buvaient une boisson d'orge fermente; les Celtibres, de l'hydromel.

Les ressemblances entre les Ibres et les Celtibres sont nombreuses,
exemple: tout soin domestique abandonn aux femmes; force et
endurcissement de celles-ci, qu'on retrouve en Biscaye et provinces
voisines (et dans plusieurs parties de la Bretagne, comme  Ouessant).

Chez les Ibres et les Celtes (Aquitaine?) hommes qui dvouent leur
vie  un homme (Plut. Sertor., 14, Val. Max., VII, 6, ext. 3.--Cs. de
B. Gall.). Val. Max., II, 6, 11, dit expressment que ces dvouements
taient particuliers aux Ibres.

Page 158.--Les Gaulois aimaient les habits bariols et voyants; les
Ibres, mme les Celtibres, les portaient noirs de grosse laine,
comme des cheveux, leurs femmes des voiles noirs. En guerre, par
exemple  Cannes (Polyb., III, 114, Livius, XXII, 46), vtements de
lin blanc, et par-dessus habits rays de pourpre (c'est un milieu
entre le bariol gaulois et la simplicit ibrienne).

Ce qu'on sait de la religion des Ibres s'applique aussi aux Celtes,
sauf une exception: _Quelques-uns_, dit Strabon (III, 4, p. 164),
_refusent aux Galliciens toute foi dans les dieux, et disent qu'aux
nuits de pleine lune les Celtibres et leurs voisins du Nord font des
danses et une fte devant leurs portes avec leurs familles, en
l'honneur d'un dieu sans nom_. Plusieurs auteurs (dont Humboldt semble
adopter le sentiment) croient voir un croissant et des toiles sur les
monnaies de l'ancienne Espagne. Florez (Medallas, I) remarque que dans
les mdailles de la Btique (et non des autres provinces) le taureau
est toujours accompagn d'un croissant (le croissant est phnicien et
druidique; la vache est dans les armes des Basques, des Gallois,
etc.). Dans les autres provinces, on trouve le taureau, mais non le
croissant.

Nulle mention de temple, si ce n'est dans les provinces en rapport
avec les peuples mridionaux (cependant quelques noms celtiques:
exemple, Nemeto_briga_).--Strab. (III, 1, p. 138), dans un passage
obscur o il donne les opinions opposes d'Artmidore et d'phore sur
le prtendu temple d'Hercule au promontoire Cuneus, parle de certaines
pierres qui, dans plusieurs lieux, se trouvent trois ou quatre
ensemble, et qui ont rapport  des usages religieux (trad. fr., I,
385, III, 4, 5). Un voyageur anglais en Espagne dit qu'aux frontires
de Galice on rencontre de grands tas de pierres, la coutume tant que
tout Galicien qui migre pour trouver du travail y mette une pierre au
dpart et au retour. Arist. Polit. VII, 2, 6: Sur la tombe du guerrier
ibrien autant de lances ([Grec: obeliskous]) qu'il a tu d'ennemis.

Nous ne trouvons pas chez les Ibres, comme chez les Gaulois, l'usage
de jeter de l'or dans les lacs ou de le placer dans les lieux sacrs,
sans autre garde que la religion. Au temple d'Hercule  Cadix, il y
avait des offrandes que Csar fit respecter aprs la dfaite des fils
de Pompe (Diod., c. XLIII, XXXIX); mais le culte de ce temple tait
encore phnicien, mme au temps d'Appien, VI, II, 35.--Justin, XLIV,
3: La terre est si riche chez les Galiciens, que la charrue y soulve
souvent de l'or; ils ont une montagne sacre qu'il est dfendu de
violer par le fer; mais si la foudre y tombe, on peut y recueillir
l'or qu'elle a pu dcouvrir, comme un prsent des dieux. Voil bien
l'or, proprit des dieux.

Page 163.--Pour les noms de lieux, point de trace des Ibres dans la
Gaule non aquitanique, ni dans la Bretagne [cependant voyez plus
haut], quoique Tacite (Agric., II) croie les reconnatre dans le teint
des Silures, dans leurs cheveux friss et leur position gographique.
(Mannert croit les trouver en Caldonie). Il faut attendre qu'on ait
compar le basque avec les langues celtiques. Esprons, ajoute M. de
Humboldt, qu'Ahlwardt nous fera connatre ses travaux...

Page 166.--Les anciennes langues celtiques ne peuvent avoir diffr du
breton et gallois actuel; la preuve en est dans les noms de lieux et
de personnes, dans beaucoup d'autres mots, dans l'impossibilit de
supposer une troisime langue qui et entirement pri.

Page 173.--On peut dire des _Ibres_ ce que dit Mannert des _Ligures_,
avec beaucoup de sagacit, qu'ils ne drivent pas des Celtes que nous
connaissons dans la Gaule, mais que pourtant ils pourraient tre une
branche soeur d'une tige orientale plus ancienne.

Page 175.--Parent fort douteuse du basque et des langues amricaines.

Nous n'avons pas cru qu'on pt nous blmer de donner un extrait de cet
admirable petit livre, qui n'est pas encore traduit.


SUR LES TRADITIONS RELIGIEUSES DE L'IRLANDE ET DU PAYS DE GALLES
(_Voy. page 39_).

Nous nous sommes svrement interdit, dans le texte, tout dtail sur
les religions celtiques qui ne ft tir des sources antiques, des
crivains grecs et romains. Toutefois, les traditions irlandaises et
galloises qui nous sont parvenues sous une forme moins pure, peuvent
jeter un jour indirect sur les anciennes religions de la Gaule.
Plusieurs traits, d'ailleurs, sont profondment indignes et portent
le caractre d'une haute antiquit: ainsi, le culte du feu, le mythe
du castor et du grand lac, etc., etc.


 Ier.

Le peu que nous savons des vieilles religions de l'Irlande nous est
arriv altr, sans doute, par le plus impur mlange de fables
rabbiniques, d'interpolations alexandrines, et peut-tre dnatur
encore par les explications chimriques des critiques modernes.
Toutefois, en quelque dfiance qu'on doive tre, il est impossible de
repousser l'tonnante analogie que prsentent les noms des dieux de
l'Irlande (Axire, Axcearas, Coismaol, Cabur) avec les Cabires de
Phnicie et de Samothrace (Axieros, Axiokersos, Casmilos, Cabeiros).
Baal se retrouve galement comme Dieu suprme en Phnicie et en
Irlande. L'analogie n'est pas moins frappante avec plusieurs des dieux
gyptiens et trusques. sar, dieu en trusque (d'o Csar), c'est en
irlandais le dieu qui allume le feu[395]. Le feu allum, c'est Moloch.
L'Axire irlandais, eau, terre, nuit, lune, s'appelle en mme temps Ith
(prononcez Iz comme Isis), Anu Mathar, Ops et Sibbol (comme Magna
Mater, Ops et Cyble). Jusqu'ici c'est la nature potentielle, la
nature non fconde: aprs une suite de transformations, elle devient,
comme en gypte, Neith-Nath, dieu-desse de la guerre, de la sagesse
et de l'intelligence, etc.

[Note 395: Suivant Bullet, _Lar_, en celtique, signifie feu. En vieil
irlandais il signifie le sol d'une maison, la terre, ou bien une
famille (?).--_Lere_, tout-puissant.--_Joun_, _iauna_, en basque Dieu
(Janus, Diana). En Irlandais, _Anu_, _Ana_ (d'o Jona?) mre des
Dieux, etc., etc.]

M. Adolphe Pictet tablit pour base de la religion primitive de
l'Irlande le culte des Cabires, puissances primitives, commencement
d'une srie ou progression ascendante qui s'lve jusqu'au Dieu
suprme, Beal. C'est donc l'oppos direct d'un systme d'manation.

D'une dualit primitive, constituant la force fondamentale de
l'univers, s'lve une double progression de puissances cosmiques,
qui, aprs s'tre croises par une transition mutuelle, viennent
toutes se runir dans une unit suprme comme en leur principe
essentiel. Tel est, en peu de mots, le caractre distinctif de la
doctrine mythologique des anciens Irlandais, tel est le rsum de tout
notre travail. Cette conclusion est presque identique  celle qu'a
obtenue Schelling  la suite de ses recherches sur les Cabires de
Samothrace. La doctrine des Cabires, dit-il, tait un systme qui
s'levait des divinits infrieures, reprsentant les puissances de la
nature, jusqu' un Dieu supra-mondain qui les dominait toutes; et
dans un autre endroit: La doctrine des Cabires, dans son sens le plus
profond, tait l'exposition de la marche ascendante par laquelle la
vie se dveloppe dans une progression successive, l'exposition de la
magie universelle, de la thurgie permanente qui manifeste sans cesse
ce qui, de sa nature, est suprieur au monde rel, et fait apparatre
ce qui est invisible.

Cette presque identit est d'autant plus frappante que les rsultats
ont t obtenus par deux voies diverses. Partout je me suis appuy sur
la langue et les traditions irlandaises, et je n'ai rapport les
tymologies et les faits prsents par Schelling que comme des
analogies curieuses, non pas comme des preuves. Les noms d'AXIRE,
d'AXCEARAS, de COISMAOL et de CABUR, se sont expliqus par
l'irlandais, comme l'ont t par l'hbreu les noms d'AXIEROS,
d'AXIOKERSOS, de CASMILOS et de KABEIROS. Qui ne reconnatrait l une
connexion vidente?

D'ailleurs Strabon parle expressment de l'analogie du culte de
Samothrace avec celui de l'Irlande. Il dit, d'aprs Artmidore, qui
crivait cent ans avant notre re: [Grec: hoti phasin eis nson pros
t Brettanik, kath hn homoia tois en Xamothrak peri tn Dmtran
kai tn Korn hieropoieitai]. (Ed. Casaubon, IV, p. 137.) On cite
encore un passage de Denys-le-Prigte, mais plus vague et peu
concluant (V, 365).

Celui en qui ce systme trouve son unit, c'est SAMHAN, _le mauvais
esprit_ (Satan), l'image du soleil (littralement Samhan), le juge des
mes, qui les punit en les renvoyant sur la terre ou en les envoyant
en enfer. Il est le _matre de la mort_ (Bal-Sab). C'tait la veille
du 1er novembre qu'il jugeait les mes de ceux qui taient morts dans
l'anne: ce jour s'appelle encore aujourd'hui la nuit de Samhan
(Beaufort et Vallancey, Collectanea de rebus hibernicis (t. IV, p.
83).--C'est le Cadmilos ou Kasmilos de Samothrace, ou le Camillus des
trusques, le _serviteur_ (coismaol, cadmaol, signifie en irlandais
serviteur). Samhan est donc le centre d'association des Cabires (sam,
sum, cum, indiquent l'union en une foule de langues). On lit dans un
ancien Glossaire irlandais: _Samhandraoic, eadhon Cabur_, la magie
de Samhan, c'est--dire CABUR, et il ajoute pour explication:
Association mutuelle. Cabur, associ; comme en hbreu, _Chaberim_;
les Consentes trusques (de mme encore _Kibir_, _Kbir_ signifie
Diable dans le dialecte maltais, dbris de la langue punique. Creuzer,
Symbolique, II, 286-8). Le systme cabirique irlandais trouvait encore
un symbole dans l'harmonie des rvolutions clestes. Les astres
taient appels _Cabara_. Selon Bullet, les Basques appelaient les
sept plantes _Capirioa_ (?) Le nom des constellations signifiait en
mme temps intelligence et musique, mlodie. _Rimmin_, _rinmin_,
avaient le sens de soleil, lune, toiles; _rimham_ veut dire compter;
_rimh_, nombre (en grec [Grec: rhythmos]; en franais, rime, etc.).

Il semble que la hirarchie des druides eux-mmes composait une
vritable association cabirique, image de leur systme religieux.

Le chef des druides tait appel _Coibhi_[396]. Ce nom, qui s'est
conserv dans quelques expressions proverbiales des Gals de l'cosse,
se lie encore  celui de _Cabire_. Chez les Gallois, les druides
taient nomms _Cowydd_, associs[397]. Celui qui recevait
l'initiation prenait le titre de _Caw_, associ, cabire, et _Bardd
caw_ signifiait un barde gradu (Davies, Myth., 163. Owen, Welsh,
Dict.). Parmi les les de Scilly, celle de Trescaw portait autrefois
le nom d'_Innis Caw_, le de l'association; et on y trouve des restes
de monuments druidiques (Davies).  Samothrace, l'initi tait aussi
reu comme _Cabire_ dans l'association des dieux suprieurs, et il
devenait lui-mme un anneau de la chane magique (Schelling, Samothr.
Gottesd., p. 40).

[Note 396: Bed. Hist. Eccl., II, c. XIII: Cui primus pontificum
ipsius Coifi continuo respondit (premier prtre d'Edwin, roi de
Northumbrie, converti par Paulinus au commencement du septime
sicle). Macpherson. Dissert. on the celt. antiq.--_Coibhi-draoi_,
druide coibhi, est une expresion usite en cosse pour dsigner une
personne de grand mrite (Voy. Mac Intosh's Gaelic Proverbs, p.
34.--Haddleton, Notes on Tolland, page 279). Un proverbe galique dit:
La pierre ne presse pas la terre de plus prs que l'assistance de
Coibhi (bienfaisance, attribut du chef des druides?).]

[Note 397: Davies Mythol., p. 271, 277. Ammian. Marcell., liv. XV:
Druid ingeniis celsiores, ut authoritas Pythagor decrevit,
sodalitiis astricti consortiis, qustionibus occultarum rerum
altarumque erecti sunt, etc.]

La danse mystique des druides avait certainement quelque rapport  la
doctrine cabirique et au systme des nombres. Un passage curieux d'un
pote gallois, Cynddelw, cit par Davies, p. 16, d'aprs
l'Archologie de Galles, nous montre druides et bardes se mouvant
rapidement en cercle et en nombres impairs, comme les astres dans leur
course, en clbrant le _conducteur_. Cette expression de nombres
impairs nous montre que les danses druidiques taient, comme le temple
circulaire, un symbole de la doctrine fondamentale, et que le mme
systme de nombres y tait observ. En effet, le pote gallois, dans
un autre endroit, donne au monument druidique le nom de Sanctuaire du
nombre impair.

Peut-tre chaque divinit de la chane cabirique avait-elle, parmi
les druides, son prtre et son reprsentant. Nous avons vu dj, chez
les Irlandais, le prtre adopter le nom du dieu qu'il servait; et,
chez les Gallois, le chef des druides semble avoir t considr comme
le reprsentant du Dieu suprme (Jamieson, Hist. of the Culdees, p.
29). La hirarchie druidique aurait t ainsi une image microcosmique
de la hirarchie de l'univers, comme dans les mystres de Samothrace
et d'leusis...

Nous savons que les Caburs taient adors dans les cavernes et
l'obscurit, tandis que les feux en l'honneur de Beal taient allums
sur le sommet des montagnes. Cet usage s'explique par la doctrine
abstraite:

Le monde cabirique, en effet, dans son isolement du grand principe de
lumire, n'est plus que la force tnbreuse, que l'obscure matire de
toute ralit. Il constitue comme la base ou la racine de l'univers,
par opposition  la suprme intelligence, qui en est comme le sommet.
C'tait sans doute par suite d'une manire de voir analogue que les
crmonies du culte des Cabires,  Samothrace, n'taient clbres que
pendant la nuit.

On peut ajouter  ces inductions de M. Pictet que, suivant une
tradition des montagnards d'cosse, les druides travaillaient la nuit
et se reposaient le jour (Logan, II, 351).

Le culte de Beal, au contraire, se clbrait par des feux allums sur
les montagnes. Ce culte a laiss des traces profondes dans les
traditions populaires (Toland, XIe lettre, p. 101). Les druides
allumaient des feux sur les _cairn_, la veille du 1er mai, en
l'honneur de _Beal_, _Bealan_ (le soleil). Ce jour garde encore
aujourd'hui en Irlande le nom de la _Bealteine_, c'est--dire le jour
du feu de Beal. Prs de Londonderry, un cairn plac en face d'un autre
cairn s'appelle _Bealteine_.--Logan, II, 326. Ce ne fut qu'en 1220 que
l'archevque de Dublin teignit le feu perptuel qui tait entretenu
dans une petite chapelle prs de l'glise de Kildare, mais il fut
rallum bientt et continua de brler jusqu' la suppression des
monastres (Archdall's mon. Hib. apud Anth. Hib., III, 240). Ce feu
tait entretenu par des vierges, souvent de qualit, appeles _filles
du feu_ (inghean an dagha), ou _gardiennes du feu_ (breochuidh), ce
qui les a fait confondre avec les nonnes de sainte Brigitte.

Un rdacteur du _Gentleman's Magasine_, 1795, dit: que, se trouvant en
Irlande la veille de la Saint-Jean, on lui dit qu'il verrait  minuit
allumer les _feux en l'honneur du soleil_. Riches dcrit ainsi les
prparatifs de la fte: What watching, what vattling, what tinkling
upon pannes and candlesticks, what strewing of hearbes, what clamors,
and other ceremonies are used.

Spenser dit qu'en allumant le feu, l'Irlandais fait toujours une prire.
 Newcastle, les cuisiniers allument les feux de joie  la Saint-Jean. 
Londres et ailleurs, les ramoneurs font des danses et des processions en
habits grotesques. Les montagnards d'cosse passaient par le feu en
l'honneur de Beal, et croyaient un devoir religieux de marcher en
portant du feu autour de leurs troupeaux et de leurs champs.--Logan, II,
364. Encore aujourd'hui, les montagnards cossais font passer l'enfant
au-dessus du feu, quelquefois dans une sorte de poche, o ils ont mis du
pain et du fromage. (On dit que dans les montagnes on baptisait
quelquefois un enfant sur une large pe. De mme en Irlande la mre
faisait baiser  son enfant nouveau-n la pointe d'une pe. Logan, I,
122.)--Id. I, 213. Les Caldoniens brlaient les criminels entre deux
feux; de l le proverbe: Il est entre les deux flammes de
Bheil.--Ibid., 140. L'usage de faire courir la croix de feu subsistait
encore en 1745; elle parcourut dans un canton trente-six milles en trois
heures. Le chef tuait une chvre de sa propre pe, trempait dans le
sang les bouts d'une croix de bois demi-brle, et la donnait avec
l'indication du lieu de ralliement  un homme du clan, qui courait la
passer  un autre. Ce symbole menaait du fer et du feu ceux qui
n'iraient pas au rendez-vous.--Caumont, I, 154: Suivant une tradition,
on allumait autrefois, dans certaines circonstances, des feux sur les
_tumuli_, prs de Jobourg (dpartem. de la Manche).--Logan, II, 64. Pour
dtruire les sortilges qui frappent les animaux, les personnes qui ont
le pouvoir de les dtruire sont charges d'allumer le _Needfire_; dans
une le ou sur une petite rivire ou lac, on lve une cabane circulaire
de pierres ou de gazon, sur laquelle on place un soliveau de bouleau; au
centre est un poteau engag par le haut dans cette pice de bouleau; ce
poteau perpendiculaire est tourn dans un bois horizontal au moyen de
quatre bras de bois. Des hommes, qui ont soin de ne porter sur eux aucun
mtal, tournent le poteau, tandis que d'autres, au moyen de coins, le
serrent contre le bois horizontal qui porte les bras, de manire qu'il
s'enflamme par le frottement; alors on teint tout autre feu. Ceux qu'on
a obtenus de cette manire passent pour sacrs, et on en approche
successivement les bestiaux.


 II.

Dans la religion galloise (Voyez Davies, Myth. and rites of the
British druids, et le mme, Celtic researches), le dieu suprme, c'est
le dieu inconnu, DIANA (_dianaff_, inconnu, en breton; _diana_ en
lonais, _dianan_ dans le dialecte de Vannes). Son reprsentant sur la
terre c'est HU le grand, ou _Ar-bras_, autrement CADWALCADER, le
premier des druides.

Le castor noir perce la digue qui soutient le grand lac, le monde est
inond; tout prit, except DOUYMAN et DOUYMEC'H (_man_, _mec'h_,
homme, fille), sauvs dans un vaisseau sans voiles, avec un couple de
chaque espce d'animaux. HU attelle deux boeufs  la terre pour la
tirer de l'abme. Tous deux prissent dans l'effort; les yeux de l'un
sortent de leurs orbites, l'autre refuse de manger et se laisse
mourir.

Cependant Hu donne des lois et enseigne l'agriculture. Son char est
compos des rayons du soleil, conduit par cinq gnies; il a pour
ceinture l'arc-en-ciel. Il est le dieu de la guerre, le vainqueur des
gants et des tnbres, le soutien du laboureur, le roi des bardes, le
rgulateur des eaux. Une vache sainte le suit partout.

Hu a pour pouse une enchanteresse, Ked ou Ceridguen, dans son domaine
de Penlym ou Penleen,  l'extrmit du lac o il habite.

Ked a trois enfants: Mor-vran (le corbeau de mer, guide des
navigateurs), la belle Creiz-viou (le milieu de l'oeuf, le symbole de
la vie), et le hideux Avagdu ou Avank-du (le castor noir). Ked voulut
prparer  Avagdu, selon les rites mystrieux du livre de Pherylt,
l'eau du vase Azeuladour (sacrifice), l'eau de l'inspiration et la
science. Elle se rendit donc dans la terre du repos, o se trouvait la
cit du juste, et s'adressant au petit Gouyon, le fils du hraut de
Lanvair, le gardien du temple, elle le chargea de surveiller la
prparation du breuvage. L'aveugle Morda fut charg de faire bouillir
la liqueur sans interruption pendant un an et un jour.

Durant l'opration, Ked ou Ceridguen tudiait les livres astronomiques
et observait les astres. L'anne allait expirer, lorsque de la liqueur
bouillonnante s'chapprent trois gouttes qui tombrent sur le doigt
du petit Gouyon; se sentant brl, il porta le doigt  sa bouche...
Aussitt l'avenir se dcouvrit  lui; il vit qu'il avait  redouter
les embches de Ceridguen, et prit la fuite.  l'exception de ces
trois gouttes, toute la liqueur tait empoisonne: le vase se renversa
de lui-mme et se brisa... Cependant Ceridguen furieuse poursuivait le
petit Gouyon. Gouyon, pour fuir plus vite, se change en livre.
Ceridguen devient levrette et le chasse vigoureusement jusqu'au bord
d'une rivire. Le petit Gouyon prend la forme d'un poisson; Ceridguen
devient loutre et le serre de si prs, qu'il est forc de se
mtamorphoser en oiseau et de s'enfuir  tire-d'aile. Mais Ceridguen
planait dj au-dessus de sa tte sous la forme d'un pervier...
Gouyon, tout tremblant, se laissa tomber sur un tas de froment, et se
changea en grain de bl; Ceridguen se changea en poule noire, et avala
le pauvre Gouyon.

Aussitt elle devint enceinte, et Hu-Ar-Bras jura de mettre  mort
l'enfant qui en natrait; mais au bout de neuf mois elle mit au monde
un si bel enfant qu'elle ne put se rsoudre  le faire prir.

Hu-Ar-Bras lui conseilla de le mettre dans un berceau couvert de peau
et de le lancer  la mer. Ceridguen l'abandonna donc aux flots le 29
avril.

En ce temps-l, Gouydno avait prs du rivage un rservoir qui donnait
chaque anne, le soir du 1er mai, pour cent livres de poisson. Gouydno
n'avait qu'un fils, nomm Elfin, le plus malheureux des hommes,  qui
rien n'avait jamais russi; son pre le croyait n  une heure fatale.
Les conseillers de Gouydno l'engagrent  confier  son fils
l'puisement du rservoir.

Elfin n'y trouva rien; et comme il revenait tristement, il aperut un
berceau couvert d'une peau, arrt sur l'cluse... Un des gardiens
souleva cette peau, et s'cria en se tournant vers Elfin: Regarde,
Thaliessin! quel front radieux!--Front radieux sera son nom,
rpondit Elfin. Il prit l'enfant et le plaa sur son cheval. Tout 
coup l'enfant entonna un pome de consolation et d'loge pour Elfin,
et lui prophtisa sa renomme. On apporta l'enfant  Gouydno. Gouydno
demanda si c'tait un tre matriel ou un esprit. L'enfant rpondit
par une chanson o il dclarait avoir vcu dans tous les ges, et o
il s'identifiait avec le soleil. Gouydno, tonn, demanda une autre
chanson; l'enfant reprit: L'eau donne le bonheur. Il faut songer 
son Dieu; il faut prier son Dieu, parce qu'on ne saurait compter les
bienfaits qui en dcoulent... Je suis n trois fois. Je sais comment
il faut tudier pour arriver au savoir. Il est triste que les hommes
ne veuillent pas se donner la peine de chercher toutes les sciences
dont la source est dans mon sein; car je sais tout ce qui a t et
tout ce qui doit tre.

       *       *       *       *       *

Cette allgorie se rapportait au soleil, dont le nom, Thaliessin
(front radieux) devenait celui de son grand prtre. La premire
initiation, les tudes, l'instruction, duraient un an. Le barde alors
s'abreuvait de l'eau d'inspiration, recevait les leons sacres. Il
tait soumis ensuite aux preuves; on examinait avec soin ses moeurs,
sa constance, son activit, son savoir. Il entrait alors dans le sein
de la desse, dans la cellule mystique, o il tait assujetti  une
nouvelle discipline. Il en sortait enfin, et semblait natre de
nouveau; mais, cette fois, orn de toutes les connaissances qui
devaient le faire briller et le rendre un objet de vnration pour les
peuples.

On connat encore les lacs de l'Adoration, de la Conscration, du
bosquet d'Ior (surnom de Diana). Ils offraient, prs du lac, des
vtements de laine blanche, de la toile, des aliments. La fte des
lacs durait trois jours.

Prs Landlorn (Landerneau), le 1er mai, la porte d'un roc s'ouvrait
sur un lac au-dessus duquel aucun oiseau ne volait. Dans une le
chantaient des fes avec la chanteuse des mers: qui y pntrait tait
bien reu, mais il ne fallait rien emporter. Un visiteur emporte une
fleur qui devait empcher de vieillir; la fleur s'vanouit. Dsormais
plus de passage; un brave essaye, mais un fantme menace de dtruire
la contre... Selon Davies (Myth and rites), on trouve une tradition
presque semblable dans le Brecnockshire. Il y a aussi un lac dans ce
comt, qui couvre une ville. Le roi envoie un serviteur... on lui
refuse l'hospitalit. Il entre dans une maison dserte, y trouve un
enfant pleurant au berceau, y oublie son gant; le lendemain, il
retrouve le gant et l'enfant qui flottaient. La ville avait disparu.


SUR LES PIERRES CELTIQUES (_Voy. page 117_).

La pierre fut sans doute  la fois l'autel et le symbole de la
Divinit. Le nom mme de _Cromleach_ (ou dolmen) signifie _pierre de
Crom_, le Dieu suprme (Pictet, p. 129). On ornait souvent le
Cromleach de lames d'or, d'argent ou de cuivre, par exemple le
_Crum-cruach_ d'Irlande, dans le district de Bresin, comt de Cavan
(Toland's Letters, p. 133).--Le nombre de pierres qui composent les
enceintes druidiques est toujours un nombre mystrieux et sacr:
jamais moins de douze, quelquefois dix-neuf, trente, soixante. Ces
nombres concident avec ceux des Dieux. Au milieu du cercle,
quelquefois au dehors, s'lve une pierre plus grande, qui a pu
reprsenter le Dieu suprme (Pictet, p. 134).--Enfin,  ces pierres
taient attaches des vertus magiques, comme on le voit par le fameux
passage de Geoffroy de Montmouth (I. V). Aurelius consulte Merlin sur
le monument qu'il faut donner  ceux qui ont pri par la trahison
d'Hengist...--Choream gigantum[398] ex Hiberni adduci jubeas... Ne
moveas, domine rex, vanum risum. Mystici sunt lapides, et ad diversa
medicamina salubres, gigantesque olim asportaverunt eos ex ultimis
finibus Afric... Erat autem causa ut balnea intr illos conficerent,
cm infirmitate gravarentur. Lavabant namque lapides et intr balnea
diffundebant, und groti curabantur; miscebant etiam cum herbarum
infectionibus, unde vulnerati sanabantur. Non est ibi lapis qui
medicamento careat. Aprs un combat, les pierres sont enleves par
Merlin. Lorsqu'on cherche partout Merlin, on ne le trouve que _ad
fontem_ Galabas, quem solitus fuerat frequentare. Il semble lui-mme
un de ces gants mdecins.

[Note 398: Sur le bord de la Seine, prs de Duclair, est une roche
trs leve, connue sous le nom de Chaise de Gargantua; prs d'Orches,
 deux lieues de Blois, la _Chaise de Csar_; prs de Tancarille, la
_Pierre Gante_, ou Pierre du gant.]

On a cru trouver sur les monuments celtiques quelques traces de
lettres ou de signes magiques.  Saint-Sulpice-sur-Rille, prs de
Laigle, on remarque, sur l'un des supports de la table d'un dolmen,
trois petits croissants gravs en creux et disposs en triangle. Prs
de Loc-Maria-Ker, il existe un dolmen dont la table est couverte,  sa
surface infrieure, d'excavations rondes disposes symtriquement en
cercles. Une autre pierre porte trois signes assez semblables  des
spirales. Dans la caverne de New-Grange (prs Drogheda, comt de
Meath, voy. les Collect. de reb. hib. II, p. 161, etc.), se trouvent
des caractres symboliques et leur explication en ogham. Le symbole
est une ligne spirale rpte trois fois. L'inscription en ogham se
traduit par  , c'est--dire _le Lui_, c'est--dire le Dieu sans nom,
l'tre ineffable (?). Dans la caverne, il y a trois autels (Pictet, p.
132). En cosse, on trouve un assez grand nombre de pierres ainsi
couvertes de ciselures diverses. Quelques traditions enfin doivent
appeler l'attention sur ces hiroglyphes grossiers et  peu prs
inintelligibles: les Triades disent que sur les pierres de
Gwiddon-Ganhebon on pouvait lire les arts et les sciences du monde;
l'astronome Gwydion ap Don fut enterr  Caernarvon sous une pierre
d'nigmes. Dans le pays de Galles on trouve sur les pierres certains
signes, qui semblent reprsenter tantt une petite figure d'animal,
tantt des arbres entrelacs. Cette dernire circonstance semblerait
rattacher le culte des pierres  celui des arbres. D'ailleurs
l'_Ogham_ ou _Ogum_, alphabet secret des druides, consistait en
rameaux de divers arbres et assez analogues aux caractres runiques.
Telles sont les inscriptions places sur un monument mentionn dans
les chroniques d'cosse, comme tant dans le bocage d'Aongus, sur une
pierre du _Cairn du vicaire_, en Armagh, sur un monument de l'le
d'Arran, et sur beaucoup d'autres en cosse.--On a vu plus haut que
les pierres servaient quelquefois  la divination. Nous rapporterons 
ce sujet un passage important de Taliesin. (N'ayant pas sous les yeux
le texte gallois, je rapporte la traduction anglaise.) I know the
intent of the trees, I know which was decreed praise or disgrace, by
the intention of the memorial trees of the sages, and celebrates the
engagement of the sprigs of the trees, or of devices, and their battle
with the learned. He could delineate the elementary trees and
reeds, and tells us when the sprigs were marked in the small tablet
of devices they uttered their voice. (Logan, II, 388.)

Les arbres sont employs encore symboliquement par les Welsh et les
Gals; par exemple, le noisetier indique l'amour trahi. Le Caldonien
Merlin (Taliesin est Cambrien) se plaint que l'autorit des rameaux
commence  tre ddaigne. Le mot irlandais _aos_, qui d'abord
signifiait un arbre, s'appliquait  une personne lettre; _feadha_,
bois ou arbre, devient la dsignation des prophtes, ou hommes sages.
De mme, en sanskrit, _bd'hi_ signifie le figuier indien, et le
bouddhiste, le sage.

Les monuments celtiques ne semblent pas avoir t consacrs
exclusivement au culte. C'tait sur une pierre qu'on lisait le chef
de clan (Voy. p. 126, _app._ 58). Les enceintes de pierres servaient
de cours de justice. On en a trouv des traces en cosse, en Irlande,
dans les les du Nord (King, I, 147; Martin's Descr. of the Western
isles), mais surtout en Sude et en Norvge. Les anciens pomes erses
nous apprennent en effet que les rites druidiques existaient parmi les
Scandinaves, et que les druides bretons en obtinrent du secours dans
le danger (Ossian's Cathlin, II, p. 216, not. dit. 1765, t. II;
Warton, t. I).

Le plus vaste cercle druidique tait celui d'Avebury ou Abury, dans le
Wiltshire. Il embrassait vingt-huit acres de terre entours d'un foss
profond et d'un rempart de soixante-dix pieds. Un cercle extrieur,
form de cent pierres, enfermait deux autres cercles doubles
extrieurs l'un  l'autre. Dans ceux-ci, la range extrieure
contenait trente pierres, l'intrieure douze. Au centre de l'un des
cercles taient trois pierres, dans l'autre une pierre isole; deux
avenues de pierres conduisaient  tout le monument (Voy. O'Higgin's,
Celtic druids).

Stonehenge, moins tendu, indiquait plus d'art. D'aprs Waltire, qui y
campa plusieurs mois pour l'tudier (on a perdu les papiers de cet
antiquaire enthousiaste, mais plein de sagacit et de profondeur), la
range extrieure tait de trente pierres droites; le tout, en y
comprenant l'autel et les impostes, se montait  cent trente-neuf
pierres. Les impostes taient assurs par des tenons. Il n'y a pas
d'autre exemple dans les pays celtiques du style trilithe (sauf deux 
Holmstad et  Drenthiem).

Le monument de Classerness, dans l'le de Lewis, forme, au moyen de
quatre avenues de pierres, une sorte de croix dont la tte est au sud,
la rencontre des quatre branches est un petit cercle. Quelques-uns
croient y reconnatre le temple hyperboren dont parlent les anciens.
ratosthnes dit qu'Apollon cacha sa flche l o se trouvait un
temple ail.

Je parlerai plus loin des alignements de Carnac et de Loc-Maria-Ker
(t. II. Voyez aussi le Cours de M. Caumont, I, p. 105).

Il est rest en France des traces nombreuses du culte des pierres,
soit dans les noms de lieux, soit dans les traditions populaires:

1 On sait qu'on appelait _pierre fiche_ ou _fiche_ (en celtique,
_menhir_, pierre longue, _peulvan_, pilier de pierre), ces pierres
brutes que l'on trouve plantes simplement dans la terre comme des
bornes. Plusieurs bourgs de France portent ce nom. _Pierre-Fiche_, 
cinq lieues N.-E. de Mende, en Gvaudan.--_Pierre-Fiques_, en Normandie,
 une lieue de l'Ocan,  trois de Montivilliers.--_Pierrefitte_,
prs Pont-l'vque.--_Pierrefitte_,  deux lieues N.-O.
d'Argentan.--_Pierrefitte_,  trois lieues de Falaise.--_Pierrefitte_,
dans le Perche, diocse de Chartres,  six lieues S. de
Mortagne.--_Idem_, en Beauvoisis,  deux lieues N.-O. de
Beauvais.--_Idem_, prs Paris,  une demi-lieue N. de
Saint-Denis.--_Idem_, en Lorraine,  quatre lieues de Bar.--_Idem_, en
Lorraine,  trois lieues de Mirecourt.--_Idem_, en Sologne,  neuf
lieues S.-E. d'Orlans.--_Idem_, en Berry,  trois lieues de Gien, 
cinq de Sully.--_Idem_, en Languedoc, diocse de Narbonne,  deux lieues
et demie de Limoux.--_Idem_, dans la Marche, prs Bourganeuf.--_Idem_,
dans la Marche, prs Guret.--_Idem_, en Limousin,  six lieues de
Brives.--_Idem_, en Forez, diocse de Lyon,  quatre lieues de Roanne,
etc.

2  Colombiers, les jeunes filles qui dsirent se marier doivent
monter sur la pierre-leve, y dposer une pice de monnaie, puis
sauter du haut en bas.  Gurande, elles viennent dposer dans les
fentes de la pierre des flocons de laine rose lis avec du clinquant.
Au Croisic, les femmes ont longtemps clbr des danses autour d'une
pierre druidique. En Anjou, ce sont les fes qui, descendant des
montagnes en filant, ont apport ces rocs dans leur tablier. En
Irlande, plusieurs dolmens sont encore appels les lits des amants: la
fille d'un roi s'tait enfuie avec son amant; poursuivie par son pre,
elle errait de village en village, et tous les soirs ses htes lui
dressaient un lit sur la roche, etc., etc.


TRIADES DE L'LE DE BRETAGNE

     Qui sont des triades de choses mmorables, de souvenirs et de
     sciences, concernant les hommes et les faits fameux qui furent en
     Bretagne, et concernant les circonstances et infortunes qui ont
     dsol la nation des Cambriens  plusieurs poques (traduites par
     Probert.--_Voy. page 423, app. 70_).

Voici les trois noms donns  l'le de Bretagne.--Avant qu'elle ft
habite, on l'appelait le Vert-Espace entour des eaux de l'Ocan
(the Seagirt Green Space); aprs qu'elle fut habite, elle fut appele
le de Miel, et aprs que le peuple eut t form en socit par
Prydain, fils d'Aedd-le-Grand, elle fut appele l'le de Prydain. Et
personne n'a droit sur elle que la tribu des Cambriens, car les
premiers ils en prirent possession; et avant ce temps-l, il n'y eut
aucun homme vivant, mais elle tait pleine d'ours, de loups, de
crocodiles et de bisons.

Voici les trois principales divisions de l'le de Bretagne.--Cambrie,
Llogrie et Alban, et le rang de souverainet appartient  chacun
d'eux. Et sous une monarchie, sous la voix de la contre, ils sont
gouverns selon les tablissements de Prydain, fils d'Aedd-le-Grand;
et  la nation des Cambriens appartient le droit d'tablir la
monarchie selon la voix de la contre et du peuple, selon le rang et
le droit primordial. Et sous la protection de cette rgle, la royaut
doit exister dans chaque contre de l'le de Bretagne, et toute la
royaut doit tre sous la protection de la voix de la contre; c'est
pourquoi il y a ce proverbe: Une nation est plus puissante qu'un chef.

Voici les trois piliers de la nation dans l'le de Bretagne.--La voix
de la contre, la royaut et la judicature d'aprs les tablissements
de Prydain, fils d'Aedd-le-Grand. Le premier fut Hu-le-Puissant, qui
amena la nation le premier dans l'le de Bretagne; et ils vinrent de
la contre de l't, qui est appele Defrobani (Constantinople?); et
ils vinrent par la mer Hazy (du Nord) dans l'le de Bretagne et dans
l'Armorique, o ils se fixrent. Le second fut Prydain, fils
d'Aedd-le-Grand, qui le premier organisa l'tat social et la
souverainet en Bretagne. Car avant ce temps il n'y avait de justice
que ce qui tait fait par faveur, ni aucune loi except celle de la
force. Le troisime fut Dynwal Moemud; car il fit le premier des
rglements concernant les lois, maximes, coutumes et privilges
relatifs au pays et  la tribu. Et  cause de ces raisons ils furent
appels les trois piliers de la nation des Cambriens.

Voici les trois tribus sociales de l'le de Bretagne.--La premire fut
la tribu des Cambriens, qui vint de l'le de Bretagne avec
Hu-le-Puissant, parce qu'ils ne voulaient pas possder un pays par
combat et conqute, mais par justice et tranquillit. La seconde fut
la tribu des Lloegriens, qui venaient de la Gascogne; ils descendaient
de la tribu primitive des Cambriens. Les troisimes furent les
Brython, qui taient descendus de la tribu primitive des Cambriens.
Ces tribus taient appeles les pacifiques tribus, parce qu'elles
vinrent d'un accord mutuel, et ces tribus avaient toutes trois la
mme parole et la mme langue.

Les trois tribus rfugies: Caldoniens, Irlandais, le peuple de
Galedin, qui vinrent dans des vaisseaux nus en l'le de Wight, lorsque
leur pays tait inond; il fut stipul qu'ils n'auraient le rang de
Cambriens qu'au neuvime degr de leur descendance.

Les trois envahisseurs sdentaires: les Coraniens, les Irlandais
Pictes, les Saxons.

Les trois envahisseurs passagers: les Scandinaves; Gadwal-l'Irlandais
(conqute de 29 ans), vaincu par Caswallon, et les Csariens.

Les trois envahisseurs tricheurs: les Irlandais rouges en Alban, les
Scandinaves et les Saxons.

Voici les trois disparitions de l'le de Bretagne: la premire est
celle de Gavran et ses hommes qui allrent  la recherche des les
vertes des inondations; on n'entendit jamais parler d'eux. La seconde
fut Merddin, le barde d'Emrys (Ambrosius, successeur de Vortigern?),
et ses neuf bardes, qui allrent en mer dans une maison de verre; la
place o ils allrent est inconnue. La troisime fut Madog, fils
d'Owain, roi des Galles du Nord, qui alla en mer avec trois cents
personnes dans dix vaisseaux; la place o ils allrent est inconnue.

Voici les trois vnements terribles de l'le de Bretagne: le premier
fut l'irruption du lac du dbordement avec inondation sur tout le pays
jusqu' ce que toutes personnes fussent dtruites, except Dwyvan et
Dwyvach qui chapprent dans un vaisseau ouvert, et par eux l'le de
Prydain fut repeuple. Le second fut le tremblement d'un torrent de
feu jusqu' ce que la terre ft dchire jusqu' l'abme, et que la
plus grande partie de toute vie ft dtruite. Le troisime fut l't
chaud, quand les arbres et les plantes prirent feu par la chaleur
brlante du soleil, et que beaucoup de gens et d'animaux, diverses
espces d'oiseaux, vers, arbres et plantes, furent entirement
dtruits.

Voici les trois expditions combines qui partirent de l'le de
Bretagne: la premire partit avec Ur, fils d'rin, le puissant
guerrier de Scandinavie (ou peut-tre le vainqueur des Scandinaves,
the bellipotent of Scandinavia); il vint en cette le du temps de
Gadial, fils d'rin, et obtint secours  condition qu'il ne tirerait
de chaque principale forteresse plus d'hommes qu'il n'y prsenterait.
 la premire, il vint seul avec son valet Mathata Vawr; il en obtint
deux hommes, quatre de la seconde, huit de la troisime, seize de la
suivante, et ainsi de toutes en proportion, jusqu' ce qu'enfin le
nombre ne pt tre fourni par toute l'le. Il emmena soixante-trois
mille hommes, ne pouvant obtenir dans toute l'le un plus grand nombre
d'hommes capables d'aller  la guerre: les vieillards et les enfants
restrent seuls dans l'le. Ur, le fils d'rin, le puissant guerrier,
fut le plus habile recruteur qui et jamais exist. Ce fut par
inadvertance que la tribu des Cambriens lui donna cette permission
stipule irrvocablement. Les Coraniens saisirent cette occasion
d'envahir l'le sans difficult. Aucun des hommes qui partirent ne
retourna, aucun de leurs fils ni de leurs descendants. Ils firent
voile pour une expdition belliqueuse jusque dans la mer de la Grce,
et s'y fixant dans les pays des Galas et d'Avne (Galitia?), ils y
sont rests jusqu' ce jour et sont devenus Grecs.

La seconde expdition combine fut conduite par Caswallawn, le fils de
Beli et petit-fils de Manogan, et par Gwenwynwyn et Gwanar, les fils
de Lliaws, fils de Nwyvre et Arianrod, fille de Beli, leur mre. Ils
descendaient de l'extrmit de la pente de Galedin et Siluria et des
tribus combines des Boulognse, et leur nombre tait de soixante et
un mille. Ils marchrent avec leur oncle Caswallawn, aprs les
Csariens, vers le pays des Gaulois de l'Armorique, qui descendaient
de la premire race des Cambriens. Et aucun d'eux, aucun de leurs fils
ne retourna dans cette le, car ils se fixrent dans la Gascogne parmi
les Csariens, o ils sont  prsent; c'tait pour se venger de cette
expdition que les Csariens vinrent la premire fois dans cette le.

La troisime expdition combine fut conduite hors de cette le par
Ellen, puissant dans les combats, et Cynan, son frre, seigneur de
Meiriadog en Armorique, o ils obtinrent terres, pouvoir et
souverainet de l'empereur Maxime, pour le soutenir contre les
Romains... Et aucun d'eux ne revint; mais ils restrent l et dans
Ystre Gyvaelwg, o ils formrent une communaut. Par suite de cette
expdition, les hommes arms de la tribu des Cambriens diminurent
tellement, que les Pictes irlandais les envahirent. Voil pourquoi
Vortigern fut forc d'appeler les Saxons pour repousser cette
invasion. Les Saxons, voyant la faiblesse des Cambriens, tournrent
leurs armes perfidement contre eux, et, s'alliant aux Pictes irlandais
et  d'autres tratres, ils prirent possession du pays des Cambriens
ainsi que de leurs privilges et de leur couronne. Ces trois
expditions combines sont nommes les trois grandes prsomptions de
la tribu des Cambriens, et aussi les trois Armes d'argent, parce
qu'elles emportrent de l'le tout l'or et l'argent qu'elles purent
obtenir par la fraude, par l'artifice et par l'injustice, outre ce
qu'elles acquirent par droit et par consentement. Elles furent aussi
nommes les trois Armements irrflchis, vu qu'elles affaiblirent
l'le au point de donner occasion aux trois grandes invasions, savoir:
l'invasion des Coraniens, celle des Csariens et celle des Saxons.

Voici les trois perfides rencontres qui eurent lieu dans l'le de
Bretagne.--La premire fut celle de Mandubratius, le fils de Lludd, et
de ceux qui trahirent avec lui. Il fixa aux Romains une place sur
l'troite extrmit verte pour y aborder; rien de plus. Il n'en fallut
pas davantage aux Romains pour gagner toute l'le. La seconde fut
celle des Cambriens nobles et des Saxons... sur la plaine de
Salisbury, o fut tram le complot des Longs-Couteaux, par la trahison
de Vortigern; car c'est par son conseil qu' l'aide des Saxons presque
tous les notables des Cambriens furent massacrs. La troisime fut
l'entrevue de Medrawd et d'Iddawg Corn Prydain avec leurs hommes 
Nanhwynain, o ils conspirrent contre Arthur, et par ces moyens
fortifirent les Saxons dans l'le de Bretagne.

Les trois insignes tratres de l'le de Bretagne.--Le premier,
Mandubratius, fils de Lludd, fils de Beli-le-Grand, qui, invitant
Jules Csar et les Romains  venir en cette le, causa l'invasion des
Romains. Lui et ses hommes se firent les guides des Romains, desquels
ils reurent annuellement une quantit d'or et d'argent. C'est
pourquoi les habitants de cette le furent contraints de payer en
tribut annuel, aux Romains, 3,000 pices d'argent jusqu'au temps
d'Owain, fils de Maxime, qui refusa de payer le tribut. Sous prtexte
de satisfaction, les Romains emmenrent de l'le de Bretagne la
plupart des hommes capables de porter les armes et les conduisirent en
Aravie (Arabie), et en d'autres contres lointaines d'o ils ne sont
jamais revenus. Les Romains, qui taient en Bretagne, marchrent en
Italie et ne laissrent en arrire que les femmes et les petits
enfants; c'est pourquoi les Bretons furent si faibles, que, par dfaut
d'hommes et de force, ils n'taient pas capables de repousser
l'invasion et la conqute. Le second tratre fut Vortigern, qui
massacra Constantin-le-Saint, saisit la couronne de l'le par la
violence et par l'injustice, qui, le premier, invita les Saxons de
venir en l'le comme auxiliaires, pousa Alice Rowen, la fille
d'Hengist, et donna la couronne de Bretagne au fils qu'il eut d'elle
et dont le nom tait Gotta. De l les rois de Londres sont nomms
enfants d'Alis. C'est ainsi que les Cambriens perdirent, par
Vortigern, leurs terres, leur rang et leur couronne en Lloegrie. Le
troisime tait Mdrawd, fils de Llew, fils de Cynvarch; car, lorsque
Arthur marcha contre l'empereur de Rome, laissant le gouvernement de
l'le  ses soins, Mdrawd ta la couronne  Arthur par usurpation et
sduction; et, pour se l'assurer, il s'allia aux Saxons. C'est ainsi
que les Cambriens perdirent la couronne de Lloegrie et la souverainet
de l'le de Bretagne.

Les trois tratres mprisables qui mirent les Saxons  mme d'enlever
la couronne de l'le de Bretagne aux Cambriens.--Le premier tait
Gwrgi Garwlwgd, qui, aprs avoir got la chair humaine dans la cour
d'Edelfled, roi des Saxons, y prit got au point de ne plus vouloir
d'autre viande. C'est pourquoi lui et ses gens s'unirent  Edelfled,
roi des Saxons; il fit des incursions secrtes contre les Cambriens,
lesquelles lui valurent chaque jour un garon et une fille qu'il
mangeait. Et toutes les mauvaises gens d'entre les Cambriens vinrent 
lui et aux Saxons, et obtinrent bonne part dans le butin fait sur les
naturels de l'le. Le second fut Mdrawd, qui, pour s'assurer le
royaume contre Arthur, s'unit avec ses hommes aux Saxons; cette
trahison fut cause qu'un grand nombre de Llogriens devinrent Saxons.
Le troisime fut Aeddan, le tratre du Nord, qui, avec ses hommes, se
soumit aux Saxons, pour pouvoir, sous leur protection, se soutenir par
l'anarchie et le pillage. Ces trois tratres firent perdre aux
Cambriens leurs terres et leur couronne en Lloegrie. Sans de telles
trahisons, les Saxons n'auraient jamais gagn l'le sur les Cambriens.

Les trois bardes qui commirent les trois assassinats bienfaisants de
l'le de Bretagne.--Le premier fut Call, fils de Dysgywedawg, qui tua
les deux oiseaux fauves (les fils) de Gwenddolen, fils de Ceidiaw, qui
avaient un joug d'or autour d'eux, et qui dvoraient chaque jour deux
corps de Cambriens, un  leur dner et un  leur souper. Le second,
Ysgawnel, fils de Dysgywedawg, tua Edelfled, roi de Lloegrie, qui
prenait chaque nuit deux nobles filles de la nation cambrienne et les
violait, puis chaque matin les tuait et les dvorait. Le troisime,
Difedel, fils de Dysgywedawg, tua Gwrgi Garwlwyd, qui avait pous la
soeur d'Edelfled, et qui commit des trahisons et des meurtres sur les
Cambriens, de concert avec Edelfled. Et ce Gwrgi tuait chaque jour
deux Cambriens, homme et fille, et les dvorait; et le samedi il
tuait deux hommes et deux filles, afin de ne pas tuer le dimanche. Et
ces trois personnes qui excutrent ces trois meurtres bienfaisants,
taient bardes.

Les trois causes frivoles de combat dans l'le de Bretagne.--La
premire fut la bataille de Godden, cause par une chienne, un
chevreuil et un vanneau; soixante-onze mille hommes prirent dans
cette bataille. La seconde fut la bataille d'Arderydd, cause par un
nid d'oiseau; quatre-vingt mille Cambriens y prirent. La troisime
fut la bataille de Camlan, entre Arthur et Mdrawd, o Arthur prit
avec cent mille hommes d'lite des Cambriens. Par suite de ces trois
folles batailles, les Saxons trent aux Cambriens la contre de
Lloegrie, parce que les Cambriens n'avaient plus un nombre suffisant
de guerriers pour s'opposer aux Saxons,  la trahison de Gwrgi
Garwlwyde et  la fraude de Eiddilic-le-Nain.

Les trois reclements et dclements de l'le de Bretagne.--Le premier
fut la tte de Bran-le-Saint, fils de Llyr, laquelle Owain, fils
d'Ambrosius, avait cache dans la colline blanche de Londres, et, tant
qu'elle demeura en cet tat, aucun accident fcheux ne put arriver 
cette le. Le second furent les ossements de Gwrthewyn-le-Saint, qui
furent enterrs dans les principaux ports de l'le; et tandis qu'ils y
restaient, aucun inconvnient ne put arriver  cette le. Le troisime
furent les dragons, cachs par Lludd, fils de Beli, dans la forteresse
de Pharaon, parmi les rochers de Snowdon. Et ces trois reclements
furent mis sous la protection de Dieu et des attributs divins.
L'infortune devait tomber sur l'heure et sur l'homme qui les
dclerait. Vortigern rvla les dragons, pour se venger par l de
l'opposition des Cambriens contre lui, et il appela les Saxons sous
prtexte de combattre avec lui les Pictes irlandais. Aprs cela, il
rvla les ossements de Gurthewyn-le-Saint, par amour pour Rowen,
fille d'Hengist-le-Saxon. Et Arthur dcouvrit la tte de
Bran-le-Saint, fils de Llyr, parce qu'il ddaignait de garder l'le
autrement que par sa valeur. Ces trois choses saintes tant dceles,
les envahisseurs gagnrent la supriorit sur la nation cambrienne.

Les trois nergies dominatrices de l'le de Bretagne.--Hu-le-Puissant,
qui amena la nation cambrienne de la contre de l't, nomme
Defrobani, en l'le de Bretagne; Prydain, fils d'Aedd-le-Grand, qui
organisa la nation et tablit un jury sur l'le de Bretagne; et Rhitta
Gawr, qui se fit faire une robe avec les barbes des rois qu'il avait
faits prisonniers, en punition de leur oppression et de leur
injustice.

Les trois hommes vigoureux de l'le de
Bretagne.--Gwnerth-le-bon-Tireur, qui tuait avec une flche de paille
le plus grand ours qu'on et jamais vu; Gwgawn  la main puissante,
qui roulait la pierre de Macnarch de la valle au sommet de la
montagne: il fallait soixante boeufs pour l'y traner; et
Eidiol-le-Puissant, qui, dans le complot de Stonehenge, tua, avec une
bche de cormier, six cent soixante Saxons entre le coucher du soleil
et la nuit.

Les trois faits qui causrent la rduction de la Lloegrie et
l'arrachrent aux Cambriens.--L'accueil des trangers, la dlivrance
des prisonniers et le prsent de l'homme chauve (Csar? ou saint
Augustin? Ce dernier excita les Saxons  massacrer les moines et 
porter la guerre dans le pays de Galles).

Les trois premiers ouvrages extraordinaires de l'le de Bretagne.--Le
vaisseau de Nwydd Nav Neivion, qui apporta dans l'le le mle et la
femelle de toutes les cratures vivantes, lorsque le lac de
l'inondation dborda; les boeufs aux larges cornes, de Hu-le-Puissant,
qui tirrent le crocodile du lac sur la terre, de sorte que le lac ne
dborda plus; et la pierre de Gwyddon Ganhebon, dans laquelle sont
gravs tous les arts et toutes les sciences du monde.

Les trois hommes amoureux de l'le de Bretagne.--Le premier fut
Caswallawn, fils de Beli, pris de Flur, fille de Mygnach-le-Nain; il
marcha pour elle contre les Romains jusque dans la Gascogne, et il
l'emmena et tua six mille Csariens; pour se venger, les Romains
envahirent cette le. Le second fut Tristan, fils de Tallwch, pris
d'Essylt, fille de March, fils de Meirchion, son oncle. Le troisime
fut Cynon, pris de Morvydd, fille de Urien Rheged.

Les trois premires matresses d'Arthur.--La premire fut Garwen,
fille de Henyn, de Tegyrn Gwyr et d'Ystrad Tywy; Gwyl, fille d'Eutaw,
de Caervorgon, et Indeg, fille d'Avarwy-le-Haut, de Radnorshine.

Les trois principales cours d'Arthur.--Caerllion sur l'Usk en Cambrie,
Celliwig en Cornwall, et dimbourg au nord. Ce sont les trois cours o
il ftait les trois grandes ftes: Nol, Pques et Pentecte.

Les trois chevaliers de la cour d'Arthur qui gardaient le
Greal.--Cadawg, fils de Gwynlliw; Ylltud le chevalier canonis; et
Peredur, fils d'Evrawg.

Voici les trois hommes qui portaient des souliers d'or dans l'le de
Bretagne.--Caswallawn, fils de Beli, lorsqu'il alla en Gascogne pour
obtenir Flur, fille de Mygnach-le-Nain, laquelle y avait t emmene
clandestinement pour l'empereur Csar, par un homme nomm
Mwrchan-le-Voleur, roi de cette contre et ami de Jules Csar; et
Caswallawn la ramena dans l'le de Bretagne. Le second Manawydan, fils
de Llyr Llediaith, quand il alla aussi loin que Dyved, imposer des
restrictions. Le troisime, Llew Llaw Gyfes, quand il alla avec
Gwydion, fils de Don, chercher un nom et un projet de sa mre Riannon.

Les trois royaux domaines qui furent tablis par Rhadri-le-Grand en
Cambrie.--Le premier est Dinevor, le second Aberfraw, et le troisime
Mathravael. Dans chacun de ces trois domaines, il y a un prince ceint
d'un diadme; et le plus vieux de ces trois princes, quel qu'il soit,
doit tre souverain, c'est--dire roi de toute la Cambrie. Les deux
autres doivent obir  ses ordres, et ses ordres sont impratifs pour
eux. Il est le chef de la loi et des anciens dans chaque runion
gnrale et dans chaque mouvement du pays et de la tribu.
(Maldictions continuelles contre Vortigern, Rowena, les Saxons, les
tratres  la nation[399].)

[Note 399: Un roi d'Irlande, nomm Cormac, crivit en 260 _de
Triadibus_, et quelques triades sont restes dans la tradition
irlandaise sous le nom de Fingal. Les Irlandais marchaient au combat
trois par trois; les highlanders d'cosse sur trois de profondeur.
Nous avons dj parl de la _trimarkisia_.--Au souper, dit Giraldus
Cambrensis, les Gallois servent un panier de vgtaux devant chaque
triade de convives; ils ne se mettent jamais deux  deux (Logan, the
Scotish Gal).]


SUR LES BARDES (_V. page 423_).

Les bardes tudiaient pendant seize ou vingt ans. Je les ai vus, dit
Campion, dans leurs coles, dix dans une chambre couchs  plat ventre
sur la paille et leurs livres sous le nez.--Brompton dit que les
leons des bardes en Irlande se donnaient secrtement et n'taient
confies qu' la mmoire (Logan, the Scotish Gal, t. II, p. 215).--Il
y avait trois sortes de potes: pangyristes des grands; potes
plaisants du peuple; bouffons satiriques des paysans (Toland's
letters).--Buchanan prtend que les joueurs de harpe en cosse taient
tous Irlandais. Giraldus Cambrensis dit pourtant que l'cosse
surpassait l'Irlande dans la science musicale et qu'on venait s'y
perfectionner. Lorsque Pepin fonda l'abbaye de Neville, il y fit venir
des musiciens et des choristes cossais (Logan, II, 251).--Giraldus
compare la lente modulation des Bretons avec les accents rapides des
Irlandais; selon lui, chez les Welsh chacun fait sa partie; ceux du
Cumberland chantent en parties, en octaves et  l'unisson.--Vers 1000,
le Welsh Griffith ap Cynan, ayant t lev en Irlande, rapporta ses
instruments dans son pays, y convoqua les musiciens des deux contres,
et tablit vingt-quatre rgles pour la rforme de la musique (Powel,
Hist. of Cambria).

Lorsque le christianisme se rpandit dans l'cosse et l'Irlande, les
prtres chrtiens adoptrent leur got pour la musique.  table, ils
se passaient la harpe de main en main (Bde, IV, 24). Au temps de
Giraldus Cambrensis, les vques faisaient toujours porter avec eux
une harpe.--Gunn dit dans son Enquiry: Je possde un ancien pome
gallique, o le pote, s'adressant  une vieille harpe, lui demande ce
qu'est devenu son premier lustre. Elle rpond qu'elle a appartenu  un
roi d'Irlande et assist  maint royal banquet; qu'elle a ensuite t
successivement dans la possession de Dargo, fils du druide de Beal, de
Gaul, de Fillon, d'Oscar, de O'duine, de Diarmid, d'un mdecin, d'un
barde, et enfin d'un prtre qui, dans un coin retir, mditait sur un
livre blanc (Logan, II, 268).

Les bardes, bien qu'attachs  la personne des chefs, taient
eux-mmes fort respects. Sir Richard Cristeed, qui fut charg par
Richard II d'initier les quatre rois d'Irlande aux moeurs anglaises,
rapporte qu'ils refusrent de manger parce qu'il avait mis leurs
bardes et principaux serviteurs  une table au-dessous de la leur
(Logan, 138).--Le joueur de cornemuse, comme celui de harpe, occupait
cette charge par droit hrditaire dans la maison du chef; il avait
des terres et un serviteur qui portait son instrument.

Le fameux joueur de cornemuse irlandais des derniers temps, Macdonald,
avait serviteurs, chevaux, etc. Un grand seigneur le fait venir un
jour pour jouer pendant le dner. On lui place une table et une chaise
dans l'antichambre avec une bouteille de vin et un domestique derrire
sa chaise; la porte de la salle tait ouverte. Il s'y prsente, et dit
en buvant:  votre sant et  celle de votre compagnie, monsieur...
Puis, jetant de l'argent sur la table, il dit au laquais: Il y a deux
schellings pour la bouteille, et six pences pour toi, mon garon. Et
il remonta  cheval (Ibid., 277-279).--La dernire cole bardique
d'Irlande, _Filean school_, se tint  Typperary, sous Charles Ier
(Ibid., 247).--L'un des derniers bardes accompagnait Montrose, et
pendant sa victoire d'Inverlochy il contemplait la bataille du haut du
chteau de ce nom. Montrose lui reprochant de ne pas y avoir pris
part: Si j'avais combattu, qui vous aurait chant? (Ibid., 215).--La
cornemuse du clan Chattan, que Walter Scott mentionne comme tant
tombe des nuages pendant une bataille en 1396, fut emprunte par un
clan vaincu, qui esprait en recevoir l'inspiration du courage, et qui
ne l'a rendue qu'en 1822 (Ibid., 298).--En 1745, un joueur de
cornemuse composa, pendant la bataille de Falkirk, un piobrach qui est
rest clbre.-- la bataille de Waterloo, un joueur de cornemuse, qui
prparait un bel air, reoit une balle dans son instrument; il le
foule aux pieds, tire sa claymore, et se jette au milieu de l'ennemi
o il se fait tuer (? ibid., 273-276).


SUR LA LGENDE DE SAINT MARTIN (_Voy. page 94_).

Cette lgende du saint le plus populaire de la France nous semble
mriter d'tre rapporte presque entirement, comme tant l'une des
plus anciennes, et de plus crite par un contemporain; ajoutez qu'elle
a servi de type  une foule d'autres.


_Ex Sulpicii Severi Vita B. Martini:_

Saint Martin naquit  Sabaria en Pannonie, mais il fut lev en
Italie, prs du Tsin; ses parents n'taient pas des derniers selon le
monde, mais pourtant paens. Son pre fut d'abord soldat, puis tribun.
Lui-mme, dans sa jeunesse, suivit la carrire des armes, contre son
gr, il est vrai, car ds l'ge de dix ans il se rfugia dans l'glise
et se fit admettre parmi les catchumnes; il n'avait que douze ans,
qu'il voulait dj mener la vie du dsert, et il et accompli son
voeu, si la faiblesse de l'enfance le lui et permis... Un dit
imprial ordonna d'enrler les fils de vtrans; son pre le livra; il
fut enlev, charg de chanes, et engag dans le serment militaire. Il
se contenta pour sa suite d'un seul esclave, et souvent c'tait le
matre qui servait; il lui dliait sa chaussure et le lavait de ses
propres mains; leur table tait commune..... Telle tait sa
temprance qu'on le regardait dj, non comme un soldat, mais comme un
moine.

Pendant un hiver plus rude que d'ordinaire, et qui faisait mourir
beaucoup de monde, il rencontre  la porte d'Amiens un pauvre tout nu;
le misrable suppliait tous les passants, et tous se dtournaient.
Martin n'avait que son manteau; il avait donn tout le reste; il prend
son pe, le coupe en deux et en donne la moiti au pauvre.
Quelques-uns des assistants se mirent  rire de le voir ainsi
demi-vtu et comme court..... Mais la nuit suivante Jsus-Christ lui
apparut couvert de cette moiti de manteau dont il avait revtu le
pauvre.

Lorsque les barbares envahirent la Gaule, l'empereur Julien rassembla
son arme et fit distribuer le _donativum_.... Quand ce fut le tour de
Martin: Jusqu'ici, dit-il  Csar, je t'ai servi; permets-moi de
servir Dieu; je suis soldat du Christ, je ne puis plus combattre.....
Si l'on pense que ce n'est pas foi, mais lchet, je viendrai demain
sans armes au premier rang; et au nom de Jsus, mon Seigneur, protg
par le signe de la croix, je pntrerai sans crainte dans les
bataillons ennemis. Le lendemain l'ennemi envoie demander la paix, se
livrant corps et biens. Qui pourrait douter que ce ft l une victoire
du saint, qui fut ainsi dispens d'aller sans armes au combat?

En quittant les drapeaux, il alla trouver saint Hilaire, vque de
Poitiers, qui voulut le faire diacre... mais Martin refusa, se
dclarant indigne; et l'vque, voyant qu'il fallait lui donner des
fonctions qui parussent humiliantes, le fit exorciste..... Peu de
temps aprs, il fut averti en songe de visiter, par charit
religieuse, sa patrie et ses parents, encore plongs dans l'idoltrie,
et saint Hilaire voulut qu'il partt, en le suppliant avec larmes de
revenir. Il partit donc, mais triste, dit-on, et aprs avoir prdit 
ses frres qu'il prouverait bien des traverses. Dans les Alpes, en
suivant des sentiers carts, il rencontra des voleurs.... L'un d'eux
l'emmena les mains lies derrire le dos.... mais il lui prcha la
parole de Dieu, et le voleur eut foi: depuis, il mena une vie
religieuse, et c'est de lui que je tiens cette histoire. Martin
continuant sa route, comme il passait prs de Milan, le diable
s'offrit  lui sous forme humaine et lui demanda o il allait; et
comme Martin lui rpondit qu'il allait o l'appelait le Seigneur, il
lui dit: Partout o tu iras, et quelque chose que tu entreprennes, le
diable se jettera  la traverse. Martin rpondit ces paroles
prophtiques: Dieu est mon appui, je ne craindrai pas ce que l'homme
peut faire. Aussitt l'ennemi s'vanouit de sa prsence.--Il fit
abjurer  sa mre l'erreur du paganisme; son pre persvra dans le
mal.--Ensuite, l'hrsie arienne s'tant propage par tout le monde,
et surtout en Illyrie, il combattit seul avec courage la perfidie des
prtres, et souffrit mille tourments (il fut frapp de verges et
chass de la ville).... Enfin il se retira  Milan, et s'y btit un
monastre.--Chass par Auxentius, le chef des ariens, il se rfugia
dans l'le Gallinaria, o il vcut longtemps de racines.

Lorsque saint Hilaire revint de l'exil, il le suivit, et se btit un
monastre prs de la ville. Un catchumne se joignit  lui.....
Pendant l'absence de saint Martin, il vint  mourir, et si subitement
qu'il quitta ce monde sans baptme..... Saint Martin accourt pleurant
et gmissant.--Il fait sortir tout le monde, se couche sur les membres
inanims de son frre..... Lorsqu'il eut pri quelque temps,  peine
deux heures s'taient coules, il vit le mort agiter peu  peu tous
ses membres, et palpiter ses paupires rouvertes  la lumire. Il
vcut encore plusieurs annes.

On le demandait alors pour le sige piscopal de Tours; mais, comme
on ne pouvait l'arracher de son monastre, un des habitants, feignant
que sa femme tait malade, vint se jeter aux pieds du saint, et obtint
qu'il sortit de sa cellule. Au milieu de groupes d'habitants disposs
sur la route, on le conduisit sous escorte jusqu' la ville. Une foule
innombrable tait venue des villes d'alentour pour donner son
suffrage. Un petit nombre cependant, et quelques-uns des vques,
refusaient Martin avec une obstination impie: C'tait un homme de
rien, indigne de l'piscopat, et de pauvre figure, avec ses habits
misrables et ses cheveux en dsordre...... Mais, en l'absence du
lecteur, un des assistants, prenant le psautier, s'arrte au premier
verset qu'il rencontre: c'tait le psaume: _Ex ore infantium et
lactentium perfecisti laudem, ut destruas inimicum et defensorem._ Le
principal adversaire de Martin s'appelait prcisment _Defensor_.
Aussitt un cri s'lve parmi le peuple, et les ennemis du saint sont
confondus.

Non loin de la ville tait un lieu consacr par une fausse opinion
comme une spulture de martyr. Les vques prcdents y avaient mme
lev un autel... Martin, debout prs du tombeau, pria Dieu de lui
rvler quel tait le martyr, et ses mrites. Alors il vit  sa gauche
une ombre affreuse et terrible. Il lui ordonne de parler: elle
s'avoue pour l'ombre d'un voleur mis  mort pour ses crimes, et qui
n'a rien de commun avec un martyr. Martin fit dtruire l'autel.

Un jour il rencontra le corps d'un gentil qu'on portait au tombeau
avec tout l'appareil de funrailles superstitieuses; il en tait
loign de prs de cinq cents pas, et ne pouvait gure distinguer ce
qu'il apercevait. Cependant, comme il voyait une troupe de paysans, et
que les linges jets sur le corps voltigeaient agits par le vent, il
crut qu'on allait accomplir les profanes crmonies des sacrifices;
parce que c'tait la coutume des paysans gaulois de promener  travers
les campagnes, par une dplorable folie, les images des dmons
couvertes de voiles blancs[400]. Il lve donc le signe de la croix,
et commande  la troupe de s'arrter et de dposer son fardeau. 
prodige! vous eussiez vu les misrables demeurer d'abord roides comme
la pierre. Puis, comme ils s'efforaient pour avancer, ne pouvant
faire un pas, ils tournaient ridiculement sur eux-mmes; enfin,
accabls par le poids du cadavre, ils dposent leur fardeau, et se
regardent les uns les autres, consterns et se demandant  eux-mmes
ce qui leur arrivait. Mais le saint homme, s'tant aperu que ce
cortge s'tait runi pour des funrailles et non pour un sacrifice,
leva de nouveau la main et leur permit de s'en aller et d'enlever le
corps.

[Note 400: Dans Grgoire de Tours (ap. Scr. Fr, II, 467), saint
Simplicius voit de loin promener par la campagne, sur un char tran
par des boeufs, une statue de Cyble. La Cyble germanique, Erlha,
tait trane de mme. Tacit. German.]

Comme il avait dtruit dans un village un temple trs antique, et
qu'il voulait couper un pin qui en tait voisin, les prtres du lieu
et le reste des paens s'y opposrent... Si tu as, lui dirent-ils,
quelque confiance en ton Dieu, nous couperons nous-mmes cet arbre,
reois-le dans sa chute, et si ton Seigneur est comme tu le dis avec
toi, tu en rchapperas... Comme donc le pin penchait tellement d'un
ct qu'on ne pouvait douter  quel endroit il tomberait, on y amena
le saint, garrott... Dj le pin commenait  chanceler et  menacer
ruine; les moines regardaient de loin et plissaient. Mais Martin,
intrpide, lorsque l'arbre avait dj craqu, au moment o il tombait
et se prcipitait sur lui, lui oppose le signe du salut. L'arbre se
releva comme si un vent imptueux le repoussait, et alla tomber de
l'autre ct, si bien qu'il faillit craser la foule qui s'tait crue
 l'abri de tout pril.

Comme il voulait renverser un temple rempli de toutes les
superstitions paennes, dans le village de Leprosum (le Loroux), une
multitude de gentils s'y opposa, et le repoussa avec outrage. Il se
retira donc dans le voisinage, et l, pendant trois jours, sous le
cilice et la cendre, toujours jenant et priant, il supplia le
Seigneur que, puisque la main d'un homme ne pouvait renverser ce
temple, la vertu divine vnt le dtruire. Alors deux anges s'offrirent
 lui, avec la lance et le bouclier, comme des soldats de la milice
cleste; ils se disent envoys de Dieu pour dissiper les paysans
ameuts, dfendre Martin, et empcher personne de s'opposer  la
destruction du temple. Il revient, et,  la vue des paysans immobiles,
il rduit en poussire les autels et les idoles... Presque tous
crurent en Jsus-Christ.

Plusieurs vques s'taient runis de divers endroits auprs de
l'empereur Maxime, homme d'un caractre violent. Martin, souvent
invit  sa table, s'abstint d'y aller, disant qu'il ne pouvait tre
le convive de celui qui avait dpouill deux empereurs, l'un de son
trne, l'autre de la vie. Cdant enfin aux raisons que donna Maxime ou
 ses instances ritres, il se rendit  son invitation. Au milieu du
festin, selon la coutume, un esclave prsenta la coupe  l'empereur.
Celui-ci la fit offrir au saint vque, afin de se procurer le bonheur
de la recevoir de sa main. Mais Martin, lorsqu'il eut bu, passa la
coupe  son prtre, persuad sans doute que personne ne mritait
davantage de boire aprs lui. Cette prfrence excita tellement
l'admiration de l'empereur et des convives, qu'ils virent avec plaisir
cette action mme, par laquelle le saint paraissait les ddaigner.
Martin prdit longtemps avant  Maxime que, s'il allait en Italie,
selon son dsir, pour y faire la guerre  Valentinien, il serait
vainqueur dans la premire rencontre, mais que bientt il prirait.
C'est en effet ce que nous avons vu.

On sait aussi qu'il reut trs souvent la visite des anges, qui
venaient converser devant lui. Il avait le diable si frquemment sous
les yeux, qu'il le voyait sous toutes les formes. Comme celui-ci tait
convaincu qu'il ne pouvait lui chapper, il l'accablait souvent
d'injures, ne pouvant russir  l'embarrasser dans ses piges. Un
jour, tenant  la main une corne de boeuf ensanglante, il se
prcipita avec fracas vers sa cellule, et lui montrant son bras
dgouttant de sang et se glorifiant d'un crime qu'il venait de
commettre: Martin, dit-il, o est donc ta vertu? Je viens de tuer un
des tiens. Le saint homme runit ses frres, leur raconte ce que le
diable lui a appris, leur ordonne de chercher dans toutes les cellules
afin de dcouvrir la victime. On vint lui dire qu'il ne manquait
personne parmi les moines, mais qu'un malheureux mercenaire, qu'on
avait charg de voiturer du bois, tait gisant auprs de la fort. Il
envoie  sa rencontre. On trouve non loin du monastre ce paysan 
demi mort. Bientt aprs il avait cess de vivre. Un boeuf l'avait
perc d'un coup de corne dans l'aine.

Le diable lui apparaissait souvent sous les formes les plus diverses.
Tantt il prenait les traits de Jupiter, tantt ceux de Mercure,
d'autres fois aussi ceux de Vnus et de Minerve. Martin, toujours
ferme, s'armait du signe de la croix et du secours de la prire. Un
jour, le dmon parut prcd et environn lui-mme d'une lumire
clatante, afin de le tromper plus aisment par cette splendeur
emprunte: il tait revtu d'un manteau royal, le front ceint d'un
diadme d'or et de pierreries, sa chaussure brode d'or, le visage
serein et plein de gaiet. Dans cette parure, qui n'indiquait rien
moins que le diable, il vint se placer dans la cellule du saint
pendant qu'il tait en prire. Au premier aspect, Martin fut
constern, et ils gardrent tous les deux un long silence. Le diable
le rompit le premier: Martin, dit-il, reconnais celui qui est devant
toi. Je suis le Christ. Avant de descendre sur la terre, j'ai d'abord
voulu me manifester  toi. Martin se tut et ne fit aucune rponse. Le
diable reprit audacieusement: Martin, pourquoi hsites-tu  croire
lorsque tu vois? Je suis le Christ.--Jamais, reprit Martin, notre
Seigneur Jsus-Christ n'a prdit qu'il viendrait avec la pourpre et le
diadme. Pour moi, je ne croirai pas  la venue du Christ, si je ne le
vois tel qu'il fut dans sa Passion, portant sur son corps les
stigmates de la croix.  ces mots, le diable se dissipe tout  coup
comme de la fume laissant la cellule remplie d'une affreuse puanteur.
Je tiens ce rcit de la bouche mme de Martin; ainsi, que personne ne
le prenne pour une fable.

Car sur le bruit de sa religion, brlant du dsir de le voir, et
aussi d'crire son histoire, nous avons entrepris pour l'aller trouver
un voyage qui nous a t agrable. Il ne nous a entretenus que de
l'abandon qu'il fallait faire des sductions de ce monde, et du
fardeau du sicle pour suivre d'un pas libre et lger notre Seigneur
Jsus-Christ. Oh! quelle gravit, quelle dignit il y avait dans ses
paroles et dans sa conversation! Quelle force, quelle facilit
merveilleuse pour rsoudre les questions qui touchent les divines
critures! Jamais le langage ne peindra cette persvrance et cette
rigueur dans le jene et l'abstinence, cette puissance de veille et de
prire, ces nuits passes comme les jours, cette constance  ne rien
accorder au repos ni aux affaires,  ne laisser dans sa vie aucun
instant qui ne ft employ  l'oeuvre de Dieu;  peine mme
consacrait-il aux repas et au sommeil le temps que la nature exigeait.
 homme vraiment bienheureux, si simple de coeur, ne jugeant personne,
ne condamnant personne, ne rendant  personne le mal pour le mal! Et,
en effet, il s'tait arm contre toutes les injures d'une telle
patience que, bien qu'il occupt le plus haut rang dans la hirarchie,
il se laissait outrager impunment par les moindres clercs, sans pour
cela leur ter leurs places ou les exclure de sa charit. Personne ne
le vit jamais irrit, personne ne le vit troubl, personne ne le vit
s'affliger, personne ne le vit rire; toujours le mme, et portant sur
son visage une joie cleste, en quelque sorte, il semblait suprieur 
la nature humaine. Il n'avait  la bouche que le nom du Christ, il
n'avait dans le coeur que la pit, la paix, la misricorde. Le plus
souvent mme il avait coutume de pleurer pour les pchs de ceux qui
le calomniaient, et qui, dans la solitude de sa retraite, le
blessaient de leur venin et de leur langue de vipre.

Pour moi, j'ai la conscience d'avoir t guid dans ce rcit par ma
conviction et par l'amour de Jsus-Christ. Je puis me rendre ce
tmoignage que j'ai rapport des faits notoires et que j'ai dit la
vrit.


_Ex Sulpicii Severi Histori sacr, lib. II:_

Un certain Marcus de Memphis apporta d'gypte en Espagne la
pernicieuse hrsie des gnostiques. Il eut pour disciples une femme de
haut rang, Agape, et le rhteur Helpidus. Priscillien reut leurs
leons... Peu  peu le venin de cette erreur gagna la plus grande
partie de l'Espagne. Plusieurs vques en furent mme atteints, entre
autres Instantius et Salvianus... L'vque de Cordoue les dnona 
Idace, vque de la ville de Merida... Un synode fut assembl 
Saragosse, et on y condamna, quoique absents, les vques Instantius
et Salvianus, avec les laques Helpidus et Priscillien. Ithacius fut
charg de la promulgation de la sentence... Aprs de longs et tristes
dbats, Idace obtint de l'empereur Gratien un rescrit qui bannit de
toute terre les hrtiques... Lorsque Maxime eut pris la pourpre et
fut entr vainqueur  Trves, il le pressa de prires et de
dnonciations contre Priscillien et ses complices: l'empereur ordonna
d'amener au synode de Bordeaux tous ceux qu'avait infects l'hrsie.
Ainsi furent amens Instantius et Priscillien (Salvianus tait mort).
Les accusateurs Idace et Ithacius les suivirent. J'avoue que les
accusateurs me sont plus odieux pour leurs violences que les coupables
eux-mmes. Cet Ithacius tait plein d'audace et de vaines paroles,
effront, fastueux, livr aux plaisirs de la table... Le misrable osa
accuser du crime d'hrsie l'vque Martin, un nouvel aptre! Car
Martin, se trouvant alors  Trves, ne cessait de poursuivre Ithacius
pour qu'il abandonnt l'accusation, de supplier Maxime qu'il ne
rpandt point le sang de ces infortuns: c'tait assez que la
sentence piscopale chasst de leurs siges les hrtiques; et ce
serait un crime trange et inou qu'un juge sculier juget la cause
de l'glise. Enfin, tant que Martin fut  Trves, on ajourna le
procs; et, lorsqu'il fut sur le point de partir, il arracha  Maxime
la promesse qu'on ne prendrait contre les accuss aucune mesure
sanglante.


_Ex Sulpicii Severi Dialogo III:_

Sur l'avis des vques assembls  Trves, l'empereur Maxime avait
dcrt que des tribuns seraient envoys en armes dans l'Espagne, avec
de pleins pouvoirs pour rechercher les hrtiques, et leur ter la vie
et leurs biens. Nul doute que cette tempte n'et envelopp aussi une
multitude d'hommes pieux; la distinction n'tant pas facile  faire,
car on s'en rapportait aux yeux, et on jugeait d'un hrtique sur sa
pleur ou son habit, plutt que sur sa foi. Les vques sentaient que
cette mesure ne plairait pas  Martin; ayant appris qu'il arrivait,
ils obtinrent de l'empereur l'ordre de lui interdire l'approche de la
ville s'il ne promettait de s'y tenir _en paix avec les vques_. Il
luda adroitement cette demande, et promit de venir _en paix avec
Jsus-Christ_. Il entra de nuit, et se rendit  l'glise pour prier;
le lendemain il vient au palais... Les vques se jettent aux genoux
de l'empereur, le suppliant avec larmes de ne pas se laisser entraner
 l'influence d'un seul homme... L'empereur chassa Martin de sa
prsence. Et bientt il envoya des assassins tuer ceux pour qui le
saint homme avait intercd. Ds que Martin l'apprit, c'tait la nuit,
il court au palais. Il promet que, si on fait grce, il communiera
avec les vques, pourvu qu'on rappelle les tribuns dj expdis
pour la destruction des glises d'Espagne. Aussitt Maxime accorda
tout. Le lendemain... Martin se prsenta  la communion, aimant mieux
cder  l'heure qu'il tait que d'exposer ceux dont la tte tait sous
le glaive. Cependant les vques eurent beau faire tous leurs efforts
pour qu'il signt cette communion, ils ne purent l'obtenir. Le jour
suivant, il sortit de la ville, et il s'en allait le long de la route,
triste et gmissant de ce qu'il s'tait ml un instant  une
communion coupable; non loin du bourg qu'on appelle Andethanna, o la
vaste solitude des forts offre des retraites ignores, il laissa ses
compagnons marcher quelques pas en avant, et s'assit, roulant dans son
esprit, justifiant et blmant tour  tour le motif de sa douleur et de
sa conduite. Tout  coup lui apparut un ange. Tu as raison, Martin,
lui dit-il, de t'affliger et de te frapper la poitrine, mais tu ne
pouvais t'en tirer autrement. Reprends courage; raffermis-toi le
coeur, ne va pas risquer maintenant non plus seulement ta gloire, mais
ton salut. Depuis ce jour, il se garda bien de se mler  la
communion des partisans d'Ithacius. Du reste, comme il gurissait les
possds plus rarement qu'autrefois, et avec moins de puissance, il se
plaignait  nous avec larmes que, par la souillure de cette communion
 laquelle il s'tait ml un seul instant, par ncessit et non de
son propre mouvement, il sentait languir sa vertu. Il vcut encore
seize ans, n'alla plus  aucun synode, et s'interdit d'assister 
aucune assemble d'vques.


_Ex Sulpicii Severi Dialogo II:_

Comme nous lui faisions quelques questions sur la fin du monde, il
nous dit: Nron et l'Antichrist viendront aprs; Nron rgnera en
Occident sur dix rois vaincus, et exercera la perscution jusqu'
faire adorer les idoles des gentils. Mais l'Antichrist s'emparera de
l'empire d'Orient; il aura pour sige de son royaume et pour capitale
Jrusalem; par lui, la ville et le temple seront rpars. La
perscution qu'il exercera, ce sera de faire renier Jsus-Christ notre
Seigneur, en se donnant lui-mme pour le Christ, et de forcer tous les
hommes de se faire circoncire selon la loi. Moi-mme enfin je serai
tu par l'Antichrist, et il rduira sous sa puissance tout l'univers
et toutes les nations: jusqu' ce que l'arrive du Christ crase
l'impie. On ne saurait douter, ajoutait-il, que l'Antichrist, conu de
l'esprit malin, ne ft maintenant enfant, et qu'une fois sorti de
l'adolescence il ne prt l'Empire.


EXTRAIT DE L'OUVRAGE DE M. PRICE, SUR LES RACES DE L'ANGLETERRE

(_Voy. page 116_).

MM. Thierry et Edwards ont adopt l'opinion de la persistance des
races; M. Price adopte celle de leur mutabilit. Mais il devrait tre
franchement spiritualiste et expliquer les modifications qu'elles
subissent par l'action de la libert travaillant la matire. Il n'a su
trouver  l'appui de son point de vue biblique que des hypothses
matrialistes.

Toutefois, nous extrairons de son ouvrage quelques rsultats
intressants (An Essay on the physiognomy and physiology of the
present inhabitants of Britain, with reference to their origin, as
Goths and Celts, by the Rev. T. Price, London, 1829).

Tout ce que les anciens disent des yeux bleus et des cheveux blonds
des Germains ne dsigne pas plus les Goths que les Celtes, parce qu'il
y avait des Celtes dans la Germanie. Les CIMBRES taient des Celtes;
Pline parlant de la Baltique, et citant Philmon, dit: _Morimarusam_ 
Cimbris vocari, hoc est, mortuum mare (en welche _Mrmarw_).

L'auteur pense qu'il y a eu un changement des cheveux, du roux au
jaune et du jaune au brun: Tacite: _Rutil_ Caledoniam habitantium
com, magni artus Germanicam originem asseverant. Dans les triades
bretonnes, une colonie galique de race scot-irlandaise est appele:
_Les rouges Gals d'Irlande._ Dans le vieux galique Duan, qui fut
rcit par le barde de Malcolm III en 1057, on voit que les
montagnards avaient les cheveux _jaunes_:

    A Eolcha Alban nile
  A Shluagh fela foltbhuidle.

O ye learned Albanians all, ye learned yellow-haired hosts!

Aujourd'hui le _brun_ est la couleur dominante chez les montagnards.
Il ne faut pas croire que les hommes distingus soient d'origine
gothique et les autres Celtes. La diversit de nourriture explique la
diffrence, comme on le voit dans les animaux transports dans de plus
riches pturages (par exemple de Bretagne en Normandie).

Le climat et les habitudes changent les races; Camper remarque que
dj les Anglo-Amricains ont la face longue et troite, l'oeil serr.
West ajoute qu'ils ont le teint moins fleuri que les Anglais. L'oeil
devient sombre dans le voisinage des mines de charbon, et partout o
l'on en brle (?).

Csar attribue aux Belges une origine germanique: ... Plerosque 
Germanis ortos. Mais Strabon dit qu'ils parlaient la langue des
Gaulois: [Grec: Mikron exallatountas t glss]... La chronique
saxonne parle d'Hengist qui engagea les Welsh de Kent et Sussex. Ces
Welsh taient des Belges selon Pinkerton. Les noms des villes belges,
en Angleterre, sont bretons.

On ne trouve pas en Angleterre de traces de sang danois.--Les NORMANDS
conqurants taient un peuple ml de Gaulois, Francs, Bretons,
Flamands, Scandinaves, etc. Les hommes du Nord n'avaient pu exterminer
les habitants de la Normandie, ni mme diminuer de beaucoup leur
nombre, puisque en cent soixante ans ils perdirent leur langue
scandinave pour adopter celle des vaincus. Il serait ridicule de
chercher les traces en Angleterre d'une population aussi mle que
l'arme de Guillaume. Il parat que ds lors les cheveux roux taient
rares, puisque c'tait l'objet d'un surnom, Guillaume-le-Roux[401].

[Note 401: On voit, dans le moine de Saint-Gall, un pauvre qui a honte
d'tre roux: Pauperculo valde rufo, gallicul su quia pileum non
habet, et de colore suo nimium erubuit, caput induto... Lib. I, ap.
Scr. Fr., V.]

Vers York et Lancastre, o l'influence des habitudes manufacturires
ne se fait pas sentir, les Anglais sont plus grands, mais plus lourds
que dans le sud; l'oeil bleu prvaut dans le comt de Lancastre. Les
hommes du Cumberland (ce sont des Cymry, qui ont perdu leur langue
plus tt que ceux de Cornouailles) n'ont rien qui les distingue des
Anglais du Midi.

Entre l'COSSAIS et l'Anglais, il y a une diffrence indfinissable;
les traits durs et la prominence des os des joues ne sont pas
particuliers  l'cosse. Les montagnards sont rarement grands, mais
bien faits; gnralement bruns, moins de vivacit qu'en Irlande,
taille moins haute, population plus varie. Quoi qu'on dise des
tablissements des Norwgiens dans l'Ouest, c'est la mme langue et la
mme physionomie que dans les montagnes d'cosse.

PAYS DE GALLES, varit infinie, nez romain trs frquent, hommes de
moyenne taille, mais fortement btis; on dit que la milice de
Coemarthenshire demande plus de place pour former ses lignes que
celle d'aucun autre comt. Dans le Nord, taille plus haute, beaut
classique, mais traits petits.

L'IRLANDE plus mle que la Grande-Bretagne; aujourd'hui tonnante
uniformit de caractre moral et physique; deux classes seulement, les
bien nourris, les mal nourris. Chez les paysans, cheveux bruns ou
noirs, noirs surtout dans une partie du sud, mais l'oeil toujours gris
ou bleu[402], sourcils bas, pais et noirs, face longue, nez petit,
tendant  relever; grande taille gnralement, tous hommes bien faits;
ceci est moins vrai depuis quarante ans, par suite de la misre dans
plusieurs parties, surtout au sud. Bouche ouverte, ce qui leur donne
un air stupide; extraordinaire facilit du langage, qui contraste avec
leurs haillons. Tout mendiant est un bel esprit, un orateur, un
philosophe. Espagnols au sud de l'Irlande depuis lisabeth. Allemands
Palatins des bords du Rhin.

[Note 402:

  Moi, je vueil l'oeil et brun le teint,
  Bien que l'oeil _verd_ toute la France adore.
                                         RONSARD.

Ode  Jacques Lepeletier,--Legrand d'Aussy, I, 369: Les cheveux de ma
femme, qui aujourd'hui me paraissent noirs et pendants, me semblaient
alors _blonds_, luisants et boucls. Ses yeux, qui me semblent petits,
je les trouvais _bleus_, charmants et bien fendus. (Le Mariage;
Alis: Le Jeu d'Adam, le Bossu d'Arras.)]

En FRANCE, visage rond; en ANGLETERRE, ovale; en ALLEMAGNE, carr. Les
yeux plus prominents sur le continent qu'en Angleterre.--Ni en
Normandie ni en Bourgogne il n'y a trace des hommes du Nord (except
vers Bayeux et Vire).

SAVOYARDS, petits, actifs; mchoire trs carre, oeil gris, cheveux
noirs, sourcils bas, pais.

SUISSES, mme mchoire, hommes plus grands, oeil bleu ciel, avec un
clat qui ne plat pas toujours, cheveux bruns.

ALLEMANDS, yeux gris, cheveux bruns ou blond ple, mchoire angulaire,
nez rarement aquilin, mais bas  la racine; grande tendue entre les
yeux, encore plus qu'en France.

BELGES, oeil d'un parfait bleu de Prusse, plus fonc autour de l'iris,
visage plus long qu'en Allemagne.

Je croirais volontiers (ce que ne dit pas l'auteur) que, par l'action
du temps et de la civilisation, les cheveux ont pu brunir, les yeux
noircir, c'est--dire prendre le caractre d'une vie plus intense.


SUR L'AUVERGNE AU CINQUIME SICLE (_Voy. page 144_).

Au cinquime sicle, l'Auvergne se trouva place entre les invasions
du Midi et du Nord, entre les Goths, les Burgundes et les Francs. Son
histoire prsente alors un vif intrt, c'est celle de la dernire
province romaine.

Sa richesse et sa fertilit taient pour les barbares un puissant
attrait. Sidonius Apollin., l. IV, epist. XXI (ap. Scrip. rer. Franc.,
t. I, p. 793):

Taceo territorii (il parle de la Limagne) peculiarem jocunditatem;
taceo illud quor agrorum, in quo sine periculo qustuos fluctuant in
segetibus und; quod industrius quisque quo plus frequentat, hoc mins
naufragat; viatoribus molle, fructuosum aratoribus, venatoribus
voluptuosum: quod montium cingunt dorsa pascuis, latera vinetis, terrona
villis, saxosa castellis, opaca lustris, aperta culturis, concava
fontibus, abrupta fluminibus: quod denique hujusmodi est, ut semel visum
advenis, multis patri oblivionem sp persuadeat.--Carmen VII, p. 804:

  ........ Foecundus ab urbe
  Pollet ager, primo qui vix proscissus aratro
  Semina tarda sitit, vel luxuriante juvenco,
  Arcanam exponit pice pinguedine glebam.

Childebert disait (en 531): Quand verrai-je cette belle Limagne!
Velim Arvernam Lamanem, qu tant jocunditatis grati refulgere
dicitur, oculis cernere! Theuderic disait aux siens: Ad Arvernos me
sequimini, et ego vos inducam in patriam ubi aurum et argentum
accipiatis, quantm vestra potest desiderare cupiditas; de qu pecora,
de qu mancipia, de qu vestimenta in abundantiam adsumatis. (Greg.
Tur., l. III, c. IX, 11.)

Les barbares allis de Rome n'pargnaient pas non plus l'Auvergne dans
leur passage. Les Huns, auxiliaires de Litorius, la traversrent en
437 pour aller combattre les Wisigoths et la mirent  feu et  sang
(Sidon. Panegyr. Aviti, p. 805. Paulin., l. VI, vers. 116).
L'avnement d'un empereur auvergnat, en 455, lui laissa quelques
annes de relche. Avitus fit la paix avec les Wisigoths; Thodoric II
se dclara l'ami et le soldat de Rome (Ibid., p. 810... Rom sum, te
duce, amicus, Principe te, miles).--Mais,  la mort de Majorien (461),
il rompit le trait et prit Narbonne; ds lors, l'Auvergne vit arriver
et monter rapidement le flot de la conqute barbare, et bientt (474)
la cit des Arvernes (Clermont), l'antique Gergovie, surnagea seule,
isole sur sa haute montagne ([Grec: Gergouian, eph hypslou orous
keimenn]). Strabon, l. IV.--Qu posita in altissimo monte omnes
aditus difficiles habebat (Csar, l. VI, c. XXXVI. Dio Cass., l. XL).

Sidon. Apollin., l. III, epist. IV (ann. 474: Oppidum nostrum, quasi
quemdam sui limitis oppositi obicem, circumfusarum nobis gentium arma
terrificant. Sic omulorum sibi in medio positi lacrymabilis prda
populorum, suspecti Burgundionibus, proximi Gothis, nec impugnantm
ir nec propugnantm caremus invidi.--L. VII, ad Mamert. Rumor est
Gothos in Romanum solum castra movisse. Huic semper irruptioni nos
miseri Arverni janua sumus. Namque odiis inimicorum hinc peculiaria
fomenta subministramus, quia, quod necdm terminos suos ab Oceano in
Rhodanum Ligeris alveo limitaverunt, solam sub ope Christi moram de
nostro tantm obice patiuntur. Circumjectarum vero spatium tractumque
regionum jampridem regni minacis importuna devoravit impressio.

Ainsi livre  elle-mme, abandonne des faibles successeurs de
Majorien, l'Auvergne se dfendit hroquement, sous le patronage d'une
puissante aristocratie. C'tait la maison d'Avitus avec ses deux
allies, les familles des Apollinaires et des Ferrols; toutes trois
cherchrent  sauver leur pays, en unissant troitement sa cause 
celle de l'empire.

Aussi les Apollinaires occupaient-ils ds longtemps les plus hautes
magistratures de la Gaule (l. I, Epist. III): Pater, socer, avus,
proavus prfecturis urbanis prtorianisque, magisteriis palatinis
militaribusque micuerunt. Sidonius lui-mme pousa, ainsi que
Tonantius Ferrol, une fille de l'empereur Avitus, et fut prfet de
Rome sous Anthemius (Scr. Fr. I, 783).

Tous ils employrent leur puissance  soulager leur pays accabl par
les impts et la tyrannie des gouverneurs.--En 469, Tonantius Ferrol
fit condamner le prfet Arvandus, qui entretenait des intelligences
avec les Goths.--Sidon., l. I, ep. VII: Legati provinci Galli
Tonantius Ferreolus prtorius, Afranii Syagrii consulis  filia nepos;
Thaumastus quoque et Petronius, verborumque scienti prditi, et inter
principalia patri nostr decora ponendi, prvium Arvandum publico
nomine accusaturi cum gestis decretalibus insequuntur. Qui inter
ctera qu sibi provinciales agenda mandaverant, interceptuas litteras
deferebant... Hc ad regem Gothorum charta videbatur emitti, pacem cum
grco imperatore (Anthemio) dissuadens, Britannos super Ligerim sitos
oppugnari oportere demonstrans, cum Burgundionibus jure gentium
Gallias dividi debere confirmans.--Ferrol avait lui-mme administr
la Gaule et diminu les impts. Sid., l. VII, ep. XII: ...Prtermisit
stylus noster Gallias tibi administratas tune qum maxime incolumes
erant... propterque prudentiam tantam providentiamque, currum tuum
provinciales cum plausum maximo accentu spontanies subiisse
cervicibus; quia sic habenas Galliarum moderabere, ut possessor
exhaustus tributario jugo relevaretur.--Avitus, dans sa jeunesse,
avait t dput par l'Auvergne  Honorius, pour obtenir une rduction
d'impts (Panegyr. Aviti, vers. 207). Sidonius dnona et fit punir
(471) Seronatus, qui opprimait l'Auvergne et la trahissait comme
Arvandus. L. II, ep. I: Ipse Catilina sculi nostri... implet
quotidie sylvas fugientibus, villas hospitibus, altaria reis, carceres
clericis: exultans Gothis, insultansque Romanis, illudens prfectis,
colludensque numerariis: leges Theodosianas calcans, Theodoricianasque
proponens veteresque culpas, nova tributa perquirit.--Proinde moras
tuas citus explica, et quicquid illud est quod te retentat, incide...

Ces derniers mots s'adressent au fils d'Avitus, au puissant
Ecdicius... Te expectat palpitantium civium extrema libertas.
Quicquid sperandum, quicquid desperandum est, fieri te medio, te
prsule placet. Si null a republic vires, nulla prsidia, si null,
quantm rumor est, Anthemii principis opes: statuit te auctore
nobilitas seu patriam dimittere, seu capillos.

Ecdicius, en effet, fut le hros de l'Auvergne; il la nourrit pendant
une famine, leva une arme  ses frais, et combattit contre les Goths
avec une valeur presque fabuleuse: il leur opposait les Burgundes, et
attachait la noblesse arverne  la cause de l'Empire, en
l'encourageant  la culture des lettres latines.

Gregor. Turon., l. II, c. XXIV: Tempore Sidonii episcopi magna
Burgundiam fames oppressit, Cumque populi per diversas regiones
dispergerentur... Ecdicius quidam ex senatoribus... misit pueros suos
cum equis et plaustris per vicinas sibi civitates, ut eos qui hc
inopi vexabantur, sibi adducerent. At illi euntes, cunctos pauperes
quotquot invenire potuerunt, adduxre ad domum ejus. Ibique eos per
omne tempus sterilitatis pascens, ab interitu famis exemit. Fuereque,
ut multi aiunt, amplis quam quatuor millia... Post quorum discessum,
vox ad eum  coelis lapsa pervenit: Ecdici, Ecdici, quia fecisti rem
hanc, tibi et semini tuo panis non deerit in sempiternum.--Sidon. l.
III, epist. III: Si quand, nunc maxime, Arvernis meis desideraris,
quibus dilectio tui immane dominatur, et quidem multiplicibus ex
causis... Mitto istc ob gratiam pueriti tu undique gentium
confluxisse studia litterarum, tuque person debitum, quod sermonis
Celtici squamam depositura nobilitas, nunc oratorio stylo, nunc etiam
camoelanibus modis imbuebatur. Illud in te affectum principaliter
universitatis accendit, quod quos olim Latinos fieri exegeras,
barbaros deinceps esse vetuisti... Hinc jam per otium in urbem reduci,
quid tibi obvim processerit officiorum, plausuum, fletuum, gaudiorum,
magis tentant vota conjicere, qum verba reserare... Dm alii osculis
pulverem tuum rapiunt, alii sanguine ac spumis piuguia lupata
suscipiunt;... hc licet multi complexibus tuorum tripudiantes
adhrescerent, in te maximus tamen ltiti popularis impetus
congerebatur, etc... Taceo deinceps collegisse te privatis viribus
publici exercits speciem... te aliquot supervenientibus cuneos
mactsse turmales, e numero tuorum vix binis ternisve post prlium
desideratis.

En 472, le roi des Goths, Euric, avait conquis toute l'Aquitaine, 
l'exception de Bourges et de Clermont (Sidon., l. VII, Ep. V).
Ecdicius put prolonger quelque temps une guerre de partisans dans les
montagnes et les gorges de l'Auvergne (Scr. Fr. XII, 53... Arvernorum
difficiles aditus et obviantia castella).--Renaud, selon la tradition,
n'osa entrer dans l'Auvergne, et se contenta d'en faire le tour. Sans
doute, comme plus tard au temps de Louis-le-Gros, les Auvergnats
abandonnrent les chteaux pour se rfugier dans leur petite mais
imprenable cit (loc. cit.: Prsidio civitatis, quia peroptime erat
munita, relictis montanis acutissimis castellis, se commiserunt).
Sidonius en tait alors vque; il instituait, pour repousser ces
Ariens, des prires publiques: Non nos aut ambustam murorum faciem,
aut putrem sudium cratem, aut propugnacula vigilum trita pectoribus
confidimus opitulaturum: solo tamen invectarum te (Mamerte) auctore,
Rogationum palpamur auxilio; quibus inchoandis instituendisque populus
arvernus, et si non effectu pari, affectu certe non impari, coepit
initiari, et ob hoc circumfusis necdm dat terga terroribus. (L.
VII, Ep. ad Mamert.)

On a vu qu'Ecdicius repoussa les Goths; l'hiver les fora de lever le
sige (Sidon., l. III, Ep. VII). Mais, en 475, l'empereur Npos fit la
paix avec Euric, et lui cda Clermont. Sidonius s'en plaignit
amrement (l. VII, Ep. VII): Nostri hic nunc est infelicis anguli
status, cujus, ut fama confirmat, melior fuit sub bello qum sub pace
conditio. Facta est servitus nostra pretium securitatis alien.
Arvernorum, proh dolor! servitus, qui, si prisca replicarentur,
audebant se quondam fratres Latio dicere, et sanguine ab Iliaco
populos computare (et ailleurs:... Tellus... qu Latio se sanguine
tollit altissimam. Panegyr. Avit., v. 139)... Hoccine meruerunt
inopia, flamma, ferrum, pestilentia, pingues cdibus gladii, et macri
jejuniis prliatores!

Ecdicius, ne voyant plus d'espoir, s'tait retir auprs de l'empereur
avec le titre de Patrice. (Sidon., l. V, Ep. XVI; l. VIII, ep. VII;
Jornands, c. XLV.)--Euric relgua Sidoine dans le chteau de Livia, 
douze milles de Carcassonne, mais il recouvra la libert en 478,  la
prire d'un Romain, secrtaire du roi des Goths, et fut rtabli dans
le sige de Clermont (Sidon., l. VIII, Ep. VIII). Lorsqu'il mourut
(484), ce fut un deuil public: Factum est post hc, ut accedente
febre grotare coepisset; qui rogat suos ut eum in ecclesiam ferrent.
Cmque illuc inlatus fuisset, conveniebat ad eum multitudo virorum ac
mulierum, simulque etiam et infantium plangentium atque dicentium:
Cur nos deseris, pastor bone, vel cui nos quasi orphanos derelinquis?
Numquid erit nobis post transitum tuum vita?... Hc et his similia
populis cum magno fletu dicentibus... Greg. Tur., l. II, c. XXIII.

Malgr la conqute d'Euric, les Arvernes durent jouir d'une certaine
indpendance.--Alaric, il est vrai, les enrle dans sa milice pour
combattre  Vougl (507); mais on les voit pourtant lire
successivement pour vques deux amis des Francs, deux victimes des
soupons des Ariens, Burgundes et Goths: en 484, Apruncule, dont
Sidoine mourant avait prdit la venue (Greg. Tur., l. II, c. XXIII),
et saint Quintien en 507, l'anne mme de la bataille de Vougl.

Les grandes familles de Clermont conservrent aussi sans doute une
partie de leur influence. On trouve parmi les vques de Clermont un
Avitus non infimis nobilium natalibus ortus (Scr. Fr. II, 220,
note), qui fut lu par l'assemble de tous les Arvernes. (Greg.
Tur., l. IV, c. XXXV), et fut trs populaire (Fortunat, l. III, Carm.
26). Un autre Avitus est vque de Vienne.--Un Apollinaire fut vque
de Reims. Le fils de Sidonius fut vque de Clermont aprs saint
Quintien; c'tait lui qui avait command les Arvernes  Vougl: Ibi
tunc Arvernorum populus, qui cum Apollinare venerat, et primi qui
erant ex senatoribus, conruerunt. Greg. Tur., l. II, c. XXXVII.

De ce passage et de quelques autres encore, on pourrait induire que
cette famille avait t originairement  la tte des clans arvernes.

Greg. Tur., l. III, c. II: Cm populus (Arvernorum) sanctum
Quintianum, qui de Rutheno ejectus fuerat, elegisset, Alchima et
Placidina, uxor sororque Apollinaris, ad sanctum Quintianum venientes,
dicunt: Sufficiat, domine, senectuti tu quod es episcopus ordinatus.
Permittat, inquiunt, pietas tua servo tuo Apollinari locum hujus
honoris adipisci... Quibus ille: Quid ego, inquit, prstabo, cujus
potestati nihil est subditum? sufficit enim ut orationi vacans,
quotidianum mihi victum prstet ecclesia.--Les Avitus semblent
n'avoir t pas moins puissants. Leur terre portait leur nom
(_Avitacum._ Sidonius en donne une longue et pompeuse description
(carmen XVIII). Ecdicius, le fils d'Avitus, semble entour de
_dvous_. Sidonius lui crit (l. III, Ep. III): ... Vix duodeviginti
equitum sodalitate comitatus, aliquot millia Gothorum... transisti...
Cm tibi non daret tot pugna socios, quot solet mensa convivas.--Le
nom mme d'Apollinaire indique peut-tre une famille originairement
sacerdotale. Le petit-fils de Sidonius, le snateur Arcadius, appela
en Auvergne Childebert au prjudice de Theuderic (530), prfrant sans
doute sa domination  celle de l'ami de saint Quintien, du barbare roi
de Metz (Greg. Tur., l. III, c. IX, sqq.).

Un Ferrol tait vque de Limoges en 585 (Scr. Fr. II, 296.) Un
Ferrol occupa le sige d'Autun avant saint Lger. On sait que la
gnalogie des Carlovingiens les rattache aux Ferrols. Un capitulaire
de Charlemagne (ap. Scr. F. V, 744) contient des dispositions
favorables  un Apollinaire, vque de Riez (Riez mme s'appelait
_Reii Apollinares_).--Peut-tre les Arvernes eurent-ils grande part 
l'influence que les Aquitains exercrent sur les Carlovingiens. Raoul
Glaber attribue aux Aquitains et aux Arvernes le mme costume, les
mmes moeurs et les mmes ides (l. III, ap. Scr. Fr. X, 42).


SUR LA CAPTIVIT DE LOUIS II (_Voy. page 314_).

  Audite omnes fines terre orrore cum tristitia,
      Quale scelus fuit factum Benevento civitas.
      Lhuduicum comprenderunt, sancto pio Augusto.
  Beneventani se adunrunt ad unum consilium,
      Adalferio loquebatur et dicebant principi:
      Si nos eum vivum dimittemus, certe nos peribimus.
  Celus magnum preparavit in istam provinciam,
      Regnum nostrum nobis tollit, nos habet pro nihilum,
      Plures mala nobis fecit, rectum est moriar.
  Deposuerunt sancto pio de suo palatio;
      Adalferio illum ducebat usque ad pretorium,
      Ille vero gaude visum tanquam ad martyrium.
  Exierunt Sado et Saducto, invocabant imperio;
      Et ipse sancte pius incipiebat dicere:
      Tanquam ad latronem venistis cum gladiis et fustibus,
  Fuit jam namque tempus vos allevavit in omnibus,
      Modo vero surrexistis adversus me consilium,
      Nescio pro quid causam vultis me occidere.
  Generatio crudelis veni interficere,
      Eclesieque sanctis Dei venio diligere,
      Sanguine veni vindicare quod super terram fusus est.
  Kalidus ille temtador, ratum atque nomine
      Cororum imperii sibi in caput pronet et dicebat populo:
      Ecce sumus imperator, possum vobis regero.
  Leto animo habebat de illo quo fecerat;
      A demonio vexatur, ad terram ceciderat,
      Exierunt mult turm videre mirabilia.
  Magnus Dominus Jesus Christus judicavit judicium:
      Multa gens paganorum exit in Calabria,
      Super Salerno pervenerunt, possidere civitas.
  Juratum est ad Surete Dei reliquie
      Ipse regnum defendendum, et alium requirere.

coutez, limites de la terre, coutez avec horreur, avec tristesse,
quel crime a t commis dans la ville de Bnvent. Ils ont arrt
Louis, le saint, le pieux Auguste. Les Bnventins se sont assembls
en conseil; Adalfieri parlait, et ils ont dit au prince: Si nous le
renvoyons en vie, sans doute nous prirons tous. Il a prpar de
cruelles vengeances contre cette province: il nous enlve notre
royaume, il nous estime comme rien; il nous a accabls de maux: il est
bien juste qu'il prisse. Et ce saint, ce pieux monarque, ils l'ont
fait sortir de son palais; Adalfieri l'a conduit au prtoire, et lui,
il paraissait se rjouir de sa perscution comme un saint dans le
martyre. Sado et Saducto sont sortis en invoquant les droits de
l'empire; lui-mme il disait au peuple: Vous venez  moi comme
au-devant d'un voleur avec des pes et des btons; un temps tait o
je vous ai soulags, mais  prsent vous avez complot contre moi, et
je ne sais pourquoi vous voulez me tuer: je suis venu pour dtruire la
race des infidles; je suis venu pour rendre un culte  l'glise et
aux saints de Dieu; je suis venu pour venger le sang qui avait t
rpandu sur la terre. Le tentateur a os mettre sur sa tte la
couronne de l'Empire; il a dit au peuple: Nous sommes empereur, nous
pouvons vous gouverner, et il s'est rjoui de son ouvrage; mais le
dmon le tourmente et l'a renvers par terre, et la foule est sortie
pour tre tmoin du miracle. Le grand matre Jsus-Christ a prononc
son jugement: la foule des paens a envahi la Calabre; elle est
parvenue  Salerne pour possder cette cit: mais nous jurons sur les
saintes reliques de Dieu de dfendre ce royaume et d'en conqurir un
autre.


SUR LES COLLIBERTS, CAGOTS, CAQUEUX, GSITAINS, ETC.

On retrouve dans l'ouest et le midi de la France quelques dbris d'une
population opprime, dont nos anciens monuments font souvent mention,
et que poursuivent encore une horreur et un dgot traditionnels. Les
savants qui ont cherch  en dcouvrir l'origine ne sont arrivs,
jusqu' ce jour, qu' des conjectures contradictoires plus ou moins
plausibles, mais peu dcisives.

Ducange drive le mot _Collibert_ de _cum_ et de _libertus_. Il
semble, dit-il, que les Colliberts n'taient ni tout  fait esclaves,
ni tout  fait libres. Leur matre pouvait, il est vrai, les vendre ou
les donner, et confisquer leur terre.--Iratus graviter contra eum,
dixi ei quod meus Colibertus erat, et poteram eum vendere vel ardere,
et terram suam cuicumque vellem dare, tanquam terram Coliberti mei
(Charta juelli de Meduana, ap. Carpentier, Supplem. Gloss.). On les
affranchissait de la mme manire que les esclaves (vid. Tabul.
Burgul., Tabul. S. Albini Andegav., Chart. Lud. VI, ann. 1103, ap.
Ducange). Enfin un auteur dit:

  Libertate carens Colibertus dicitur esse;
  De servo factus liber, Libertus, etc.

(Ebrardus Betum; ibid. Vid. Acta pontific. Cenoman., ap. Scr. Fr. X,
385). Mais, d'un autre ct, la loi des Lombards compte les Colliberts
parmi les libres (l. I, tit. XXIX; l. II, t. XXI, XXVII, LV). Ils
taient sans doute en gnral _serfs sous conditions_, et dans une
situation peu diffrente de celle des _homines de capite_. Le Domesday
Book les appelle _colons_. On les voit souvent sujets  des
redevances: Colibertis S. Cyrici, qui unoquoque anno solvere debent
de capite tres denarios (Liber chart. S. Cyrici Nivern., n 83, ap.
Ducange).

C'est surtout dans le Poitou, le Maine, l'Anjou, l'Aunis, qu'on trouve
le mot de Collibert. L'auteur d'une histoire de l'le de Maillezais
les reprsente comme une peuplade de pcheurs qui s'tait tablie sur
la Svre, et donne de leur nom une tymologie singulire.--In
extremis quoque insul, supra Separis alveum quoddam genus hominum,
piscando quritans victum, nonnulla tuguria confecerat, quod 
majoribus Collibertorum vocabulum contraxerat. Collibertus  _cultu
imbrium_ descendere putatur. Il ajoute que les Normands en
dtruisirent une grande quantit, et qu'on chante encore cet
vnement: Deleta cantatur maxima multitudo.

Dans la Bretagne, c'taient les _Caqueux_, _Caevus_, _Cacous_[403],
_Caquins_. On lit dans un ancien registre qu'ils ne pouvaient voyager
dans le duch que vtus de rouge (D. Lobineau, II, 1350. Marten.
Anecdot., IV, 1142). Le parlement de Rennes fut oblig d'intervenir
pour leur faire accorder la spulture. Il leur tait dfendu de
cultiver d'autres champs que leurs jardins. Mais cette disposition,
qui rduisait ceux qui n'avaient pas de terre  mourir de faim, fut
modifie en 1477 par le duc Franois.

[Note 403: Le chef suprme des Truands s'appelait dans leur langage
_corse_, et ses principaux officiers _cagoux_, ou archisuppts.]

En Guyenne, c'taient les _Cahets_; chez les Basques et les Barnais,
dans la Gascogne et le Bigorre, les _Cagots_, _Agots_, _Agotas_,
_Capots_, _Caffos_, _Crtins_; dans l'Auvergne, les _Marrons_.

D'aprs l'ancien for de Barn, il fallait la dposition de sept Cagots
ou Crtins pour valoir un tmoignage (Marca, Barn, p. 73). Ils
avaient une porte et un bnitier  part,  l'glise, et un arrt du
parlement de Bordeaux leur dfendit, sous peine du fouet, de paratre
en public autrement que chausss et habills de rouge (comme en
Bretagne). En 1460, les tats du Barn demandrent  Gaston qu'il ft
dfendu de marcher pieds nus dans les rues sous peine d'avoir les
pieds percs d'un fer, et qu'ils portassent sur leurs habits leur
ancienne marque d'un pied d'oie ou de canard. Le prince ne rpondit
pas  cette demande. En 1606, les tats de Soule leur interdisent
l'tat de meunier (Marca, p. 71).

Marca drive le mot Cagots de _caas goths_, chiens goths. Ce seraient
alors des Goths. Cependant le nom de Cagots ne se trouve que dans la
nouvelle coutume de Barn, rforme en 1551, tandis que les anciens
fors manuscrits donnent celui de _Chrestiaas_, ou chrtiens; dans
l'usage on les appelle plus souvent Chrtiens que Cagots. Le lieu o
ils habitent s'appelle le quartier des Chrtiens.

Oihenart conjecture que les Cagots taient autrefois appels Chrtiens
(crtins) par les Basques, lorsque ceux-ci taient encore paens. On
les appelait aussi _pelluti_ et _comati_: cependant les Aquitains
laissaient galement crotre leurs cheveux.

Ce qui pourrait encore les faire considrer comme les dbris d'une
race germanique, c'est que les familles _agotes_, chez les Basques,
sont gnralement blondes et belles. Selon M. Barraut, mdecin, les
Cagots de sa ville sont de beaux hommes blonds (Laboulinire, I, 89).

Marca pense que ce sont des descendants des Sarrasins, rests aprs la
retraite des infidles, surnomms peut-tre _Caas-Goths_, par
drision, dans le sens de chasseurs des Goths. On les aurait appels
Chrtiens en qualit de nouveaux convertis. L'isolement o ils vivent
semble rappeler la retraite des catchumnes. Il est dit dans les
actes du concile de Mayence, chap. V: Les catchumnes ne doivent
point manger avec les baptiss ni les baiser; encore moins les
gentils. Et d'un autre ct, une lettre de Benot XII, adresse en
janvier 1340  Pierre IV d'Aragon, prouve que les habitations des
Sarrasins, comme celles des Cagots, taient situes dans des lieux
carts. Nous avons appris, dit le pape, par le rapport de plusieurs
fidles habitants de vos tats, que les Sarrasins, qui y sont en grand
nombre, avaient, dans les villes et les autres lieux de leur demeure,
des habitations spares et enfermes de murailles, pour tre
loigns du trop grand commerce avec les chrtiens et de leur
familiarit dangereuse; mais  prsent ces infidles tendent leur
quartier ou le quittent entirement, et logent ple-mle avec les
chrtiens, et quelquefois dans les mmes maisons. Ils cuisent aux
mmes feux, se servent des mmes bancs, et ont une communication
scandaleuse et dangereuse. (Voy. Laboulinire, I, 82.)

Le mot de Crtin, selon Fodr (ap. Dralet, t. I) vient de Chrtien,
bon Chrtien, Chrtien par excellence, titre qu'on donne  ces idiots,
parce que, dit-on, ils sont incapables de commettre aucun pch. On
leur donne encore le nom de Bienheureux, et aprs leur mort on
conserve avec soin leurs bquilles et leurs vtements.

Dans une requte qu'ils adressrent en 1514  Lon X, sur ce que les
prtres refusaient de les our en confession, ils disent eux-mmes que
leurs anctres taient Albigeois. Cependant, ds l'an 1000, les Cagots
sont appels Chrtiens dans le Cartulaire de l'abbaye de Luc et
l'ancien for de Navarre. Mais ce qui vient  l'appui de leur
tmoignage, c'est que, dans le Dauphin et les Alpes, les descendants
des Albigeois sont encore appels _Caignards_, corruption de
_canards_, parce qu'on les obligeait de porter sur leurs habits le
pied de canard dont il est parl dans l'histoire des Cagots de Barn.
Rabelais, pour la mme raison, appelle _Canards de Savoie_ les Vaudois
Savoyards[404].

[Note 404: Bullet croit trouver dans ce fait un rapport avec
l'histoire de Berthe, la _reine pdauque_ (pes auc, pied d'oie. Voy.
mon IIe volume). Un passage de Rabelais indique qu'on voyait une image
de la reine Pdauque  Toulouse. Les contes d'Eutrapel nous apprennent
qu'on jurait  Toulouse _par la quenouille de la reine Pdauque_.
Cette locution rappelle le proverbe: _Du temps que la reine Berthe
filait_ (Bullet, Mythologie franaise).]

Les descendants des Sarrasins, continue Marca, auraient t aussi
nomms _Gsitains_, comme ladres, du nom du Syrien Giezi, frapp de la
lpre pour son avarice. Les Juifs et les Agarniens ou Sarrasins
croyaient, selon les crivains du moyen ge, chapper  la puanteur
inhrente  leur race en se soumettant au baptme chrtien, ou en
buvant le sang des enfants chrtiens.--Le P. Grgoire de Rostrenen
(Dictionnaire celt.) dit que _caccod_ en celtique signifie lpreux. En
espagnol: _gafo_, lpreux; _gafi_, lpre. L'ancien for de Navarre,
compil vers 1074, du temps du roi Sanche Ramirez, parle des _Gaffos_
et les traite comme ladres. Le for de Barn distingue pourtant les
Cagots des lpreux: le port d'armes leur est dfendu, et il est permis
aux ladres.

De Bosquet, lieutenant gnral au sige de Narbonne, dans ses notes
sur les lettres d'Innocent III, crot reconnatre les _Capots_ dans
certains marchands juifs dsigns dans les Capitulaires de
Charles-le-Chauve par le nom de _Capi_ (Capit. ann. 877, c. XXXI).

Dralet pense que ce furent des gotreux qui formrent ces races. Les
premiers habitants, dit-il, durent tre plus sujets aux gotres, parce
que le climat dut tre alors plus froid et plus humide. En effet, on
trouve peu de gotreux sur le versant espagnol; les nuits y sont moins
froides, il y a moins de glaciers et de neiges, et le vent du sud y
adoucit le climat. Selon M. Boussingault, cette maladie vient de ce
qu'on boit les eaux descendues des hautes montagnes, o elles sont
soumises  une trs faible pression atmosphrique et ne peuvent
s'imprgner d'air. (De mme on voit beaucoup de gotres  Chantilly,
parce qu'on y boit l'eau de conduits souterrains o la pression de
l'air a peu d'action.--Annal. de Chimie, fvrier 1832.)

Au reste, peut-tre doit-on admettre  la fois les opinions diverses
que nous avons rapportes; tous ces lments entrrent sans doute
successivement dans ces races maudites, qui semblent les parias de
l'Occident.




APPENDICE


1--page 7--... _parleurs terribles_, etc...

[Grec: Hoson achrston poisai to loipon], Strab., l. IV, ap. Scr. R.
Fr. I, 30.--Remarquons combien les anciens ont t frapps de
l'instinct rhteur et du caractre bruyant des Gaulois. _Nata in vanos
tumultus gens_ (Tit. Liv.  la prise de Rome).--Les crieurs publics,
les trompettes, les avocats, taient souvent Gaulois. _Insuber, id
est, mercator et prco._ Cic. Fragm. or. contra Pisonem.--Voyez aussi
tout le discours Pro Fonteio.--_Pleraque Gallia duas res
industriosissime persequitur, virtutem bellicam et argut loqui._
(Cato). [Grec: Apeiltai, kai anatatikoi, kai tetragdmenoi.] Diodor.
Sic., lib. IV.


2--page 9--... _dissolus par lgret_...

Diodor. Sicul., l. V, ap. Scr. Fr., I, 310.--Strab., l. IV.--Athen.,
l. XIII, c. VIII.--Nous trouvons plus tard, chez les Celtes de
l'Irlande et de l'Angleterre, quelque trace des moeurs dissolues de la
Gaule antique. Le docteur Leland, t. I, p. 14, dit que les Irlandais
regardaient l'adultre comme une galanterie pardonnable. O'Halloran,
I, 394.--Lanfranc, saint Anselme et le pape Adrien, dans son fameux
bref  Henri II, leur reprochent l'inceste.--Voy. Usser., Syl. epis.,
70, 94, 95.--Saint Bernard, in Vit. S. Malach., 1932, sqq. Girald.
Cambr., 742, 743.


3--page 12--... _des Kymry_ (_Cimmerii_?)...

Appien (Illyr., p. 1196, et de B. civ., I, p. 625) et Diodore (lib. V,
p. 309) disent que les Celtes taient Cimmriens.--Plutarque (in
Mario) fait entendre la mme chose.--Les Cimmriens, dit phore
(apud Strab., V, p. 375), habitent des souterrains qu'ils appellent
_argillas_. Le mot _argel_ veut dire souterrain, dans les posies des
Kymry de Galles (W. Archaiol., I, p. 80, 152).--Les Cimbres juraient
par un taureau. Les armes de Galles sont deux vaches.--Plusieurs
critiques allemands distinguent toutefois les Cimmriens des Cimbres,
et ceux-ci des Kymry. Ils rattachent les Cimbres  la race germanique.


4--page 16--... _des Belges_...

La fougue, la promptitude et la mobilit des rsolutions caractrisent
galement les _Bolg_ d'Irlande, de Belgique et de Picardie (Bellovaci,
Bolci, Bolg, Belg, Volci, etc), et ceux du midi de la France, malgr
les mlanges divers de races.

Les Belges, dans les anciennes traditions irlandaises, sont dsigns
par le nom de _Fir-Bholg_. Ausone (de Clar. Urb. Narbo.,) tmoigne que
le nom primitif des Tectosages tait Bolg: Tectosagos primvo nomine
_Bolgas_. Cicron leur donne celui de _Belg_: Belgarum
Allobrogumque testimoniis credere non timetis? (Pro Man. Fonteio).
Les manuscrits de Csar portent indiffremment _Volg_ ou
_Volc_.--Enfin saint Jrme nous apprend que l'idiome des _Tectosages
tait le mme que celui de Trves_, ville capitale de la Belgique. Am.
Thierry, I, 131.


5--page 17--_Leur brenn leur recommanda_, etc...

Ses derniers avis furent suivis pour ce qui regardait les blesss, car
le nouveau brenn fit gorger dix mille hommes qui ne pouvaient
soutenir la marche; mais il conserva la plus grande partie des
bagages.--Diod. Sic., XXII, 870.--S'il y avait des enfants qui
parussent plus gras que les autres, ou nourris d'un meilleur lait, les
Gaulois, dans l'invasion de Grce, buvaient leur sang et se
rassasiaient de leur chair. Pausanias, l. X, p. 650.--Aprs le combat,
les Grecs donnrent la spulture  leurs morts; mais les Kymro-Galls
n'envoyrent aucun hraut redemander les leurs, s'inquitant peu
qu'ils fussent enterrs ou qu'ils servissent de pture aux btes
fauves et aux vautours. Pausan., l. X, p. 619.-- ge, ils jetrent
au vent les cendres des rois de Macdoine. Plut., Pyrrh., Diod. ex
Val.--Lorsque le brenn eut connu, par les rapports des transfuges, le
dnombrement des troupes grecques, pleins de mpris pour elles, il se
porta en avant d'Hracle, et attaqua les dfils, ds le lendemain,
au lever du soleil, sans avoir consult sur le succs futur de la
bataille, remarque un crivain ancien, aucun prtre de sa nation, ni,
 dfaut de ceux-ci, aucun devin grec. Pausan., liv. X, p. 648. Am.
Thierry, _passim_.--Le brenn dit,  Delphes: Locupletes deos largiri
hominibus oportere... eos nullis opibus egere, ut qui eas largiri
hominibus soleant. Justin, XXIV, 6.


6--19--_Les Ligures_...

Florus II, 3, trad. de M. Ragon.--La vigueur des Liguriens faisait
dire proverbialement: Le plus fort Gaulois est abattu par le plus
maigre Ligurien. Diod., V, 39. Voy. aussi liv. XXXIX, 2. Strabon, IV.
Les Romains leur empruntrent l'usage des boucliers oblongs, _scutum
ligusticum_. Liv. XLIV, 35. Leurs femmes, qui travaillaient aux
carrires, s'cartaient un instant quand les douleurs de l'enfantement
les prenaient, et aprs l'accouchement elles revenaient au travail.
Strabon, III. Diod. IV. Les Liguriens conservaient fidlement leurs
anciennes coutumes, par exemple, celle de porter de longs cheveux. On
les appelait _Capillati_.--Caton dit dans Servius: Ipsi unde oriundi
sint exact memori, illiterati, mendaces, qu sunt et vera mins
meminre. Nigidius Figulus, contemporain de Varron, parle dans le
mme sens.


7--page 36--_Marius enivr de sa victoire sur les barbares_...

Valer. Max., l. III, c. VII.--Sallust. de B. Jug., ad. calc: Ex e
tempestate spes atque opes civitatis in illo sit.--Vell. Paterc, l.
II, c. XII: Videtur meruisse.... ne ejus nati rempublicam
poeniteret.--Florus, l. III, c. III: Tam ltum tamque felicem
liberat Itali assertique imperii nuntium..... populus Romanus
accepit per ipsos, si credere fas est, deos, etc.--Plut., in Mario.


8--page 38--_Le terrible Kirk_, etc...

KIRK. Maxim. Tyr., Serm. 18.--Senec., Qust. nat., l. V, c.
XVII.--Posidon., ap. Strab., l. IV.--P. Oros., l. V, c. XVI. Greg.
Turon, de Glor. confess., c. V. Dans le moine de Saint-Gall,
_Circinus_ est synonyme de _Boreas_.--TARANIS. Lucan., l. I.--VOSGE.
Inscript. Grut., p. 94.--PENNIN, liv. XXI, c. XXXVIII.--ARDOINNE,
Inscript. Grut.--GENIO ARVERNORUM. Reines., app. 5.--BIBRACTE, Inscr.
ap. Scr. rer. Fr., I, 24.--NEMAUSUS. Grut., p. 111. Spon., p.
169.--AVENTIA. Grut., p. 110.--BELENUS. Auson., carm. II.--Tertull.,
Apolog. c. XXIV.--HESUS. Dans un bas-relief trouv sous l'glise de
Notre-Dame de Paris, en 1711, on voit Hsus couronn de feuillage, 
demi-nu, une cogne  la main, et le genou gauche appuy sur un arbre
qu'il coupe.--OGMIUS. L'criture sacre des Irlandais s'appelait
_Ogham_. Voy. Toland O'Halloran, et Vallancey et Beaufort, dans les
_Collectanea de Rebus Hibernicis_, etc.


9--page 41--_L'oeuf de serpent_...

Cet oeuf prtendu parat n'avoir t autre chose qu'une chinite, ou
ptrification d'oursin de mer.

Durant l't, dit Pline, on voit se rassembler dans certaines cavernes
de la Gaule des serpents sans nombre, qui se mlent, s'entrelacent, et
avec leur salive, jointe  l'cume qui suinte de leur peau, produisent
cette espce d'oeuf. Lorsqu'il est parfait, ils l'lvent et le
soutiennent en l'air par leurs sifflements; c'est alors qu'il faut
s'en emparer avant qu'il ait touch la terre. Un homme, apost  cet
effet, s'lance, reoit l'oeuf dans un linge, saute sur un cheval qui
l'attend, et s'loigne  toute bride, car les serpents le poursuivent
jusqu' ce qu'il ait mis une rivire entre eux et lui. Il fallait
l'enlever  une certaine poque de la lune; on l'prouvait en le
plongeant dans l'eau; s'il surnageait, quoique entour d'un cercle
d'or, il avait la vertu de faire gagner les procs et d'ouvrir un
libre accs auprs des rois. Les druides le portaient au cou,
richement enchss, et le vendaient  trs haut prix.


10--page 45--_Lorsque Csar envahit la Gaule_...

Sur les rvolutions de la province romaine, entre Marius et Csar,
voyez Am. Thierry. Une grande partie de l'Aquitaine suivit l'exemple
de l'Espagne, et se dclara pour Sertorius; c'est de la Gaule que
Lpidus envahit l'Italie. Mais le parti de Sylla l'emporta.
L'Aquitaine fut rduite par Pompe. Il y fonda des colonies militaires
 Toulouse,  Biterr (Bziers),  Narbonne (an 75), et runit tous
les bannis qui infestaient les Pyrnes dans sa nouvelle ville de
_Conven_ (runion d'hommes rassembls de tous pays); c'est
Saint-Bertrand de Comminges. Le principal agent des violences du parti
de Sylla en Gaule avait t un Fonteius, que Cicron trouva moyen de
faire absoudre. (Voy. le _Pro Fonteio_.) La Gaule romaine eut tant 
souffrir que les dputs des Allobroges furent au moment d'engager
leur patrie dans la conjuration de Catilina. Voy. mon _Histoire
romaine_.


11--page 46, note--_Ver-go-breith_...

Cs., l. I, c. XVI. _Vergobretum_, qui creatur annuus et vit necisque
in suos habet potestatem.--L. VII, XXXIII. Legibus duorum iis qui
summum magistratum obtinerent, excedere ex finibus non liceret... qum
leges duo ex un famili, vivo utroque, non solm magistratus creari
vetarent, sed etiam in senatu esse prohiberent.--L. V, c. VII. Esse
ejusmodi imperia, ut non mins haberet juris in se (regulum?),
multitudo, qum se in multitudine... _et passim_.


12--page 62--_Villes Juliennes, Augustales_...

Csar tablit des vtrans de la 10e lgion  Narbonne, qui prit alors
les surnoms de _Julia_, _Julia Palerna_, _colonia Decumanorum_.
Inscript. ap. Pr. de l'Hist. du Languedoc.--Arles, _Julia_, _Paterna
Arelate_.--Biterr, _Julia Biterra_. Scr. fr. I, 135.--Bibracte,
_Julia Bibracte_, etc.--Sous Auguste, Nemausus joignit  son nom celui
d'_Augusta_, et prit le titre de colonie romaine. Il en fut de mme
d'_Alba Augusta_ chez les Helves; d'_Augusta_, chez les
Tricastins.--_Augusto nemetum_ devint la capitale des
Arvernes.--Noviodunum prit le nom d'_Augusta_; Bibracte,
d'_Augustodunum_, etc. Am. Thierry, III, 281.


13--page 73--_Combien la Gaule tait dj romaine_... Strab.,
l. IV: Rome soumit les Gaulois bien plus aisment que les
Espagnols.--Discours de Claude, ap. Tacit., Annal. II, c. XIV: Si
cuncta bella recenseas, nullum breviore spatio qum adverss Gallos
confectum: continua inde ac firma pax.--Hirtius ad Cs., l. VIII, c.
XLIX: Csar... defessam tot adversis prliis Galliam, conditione
parendi meliore, facile in pace continuit.--Dio C., l. LII, ap. Scr. R.
Fr. I, p. 520: Auguste dfendit aux snateurs de sortir de l'Italie
sans son autorisation; ce qui s'observe encore aujourd'hui; aucun
snateur ne peut voyager, si ce n'est en Sicile ou en Narbonnaise.


14--page 73--_Marseille, cette petite Grce_...

Strab., l. IV, ap. Scr. Fr. I, 9. Cette ville avait rendu les Gaulois
tellement _philhellnes_, qu'ils crivaient en grec jusqu'aux formules
des contrats, et aujourd'hui elle a persuad aux Romains les plus
distingus de faire le voyage de Massalie, au lieu du voyage
d'Athnes.--Les villes payaient sur les revenus publics des sophistes
et des mdecins. Juvnal: De conducendo loquitur jam rhetore
Thule.--Martial (l. VII, 87) se flicite de ce qu' Vienne les femmes
mme et les enfants lisent ses posies.--Les coles les plus clbres
taient celles de Marseille, d'Autun, de Toulouse, de Lyon, de
Bordeaux. Ce fut dans cette dernire que persista le plus longtemps
l'enseignement du grec.


15.--page 73--... _cette petite Grce, plus sobre et plus modeste que
l'autre_...

Strab., ibid. Chez les Marseillais, on ne voit point de dot au-dessus
de cent pices d'or; on n'en peut mettre plus de cinq  un habit, et
autant pour l'ornement d'or.-Tacit. Vit. Agricol., c. IV: Arcebat
eum (Agricolam) ab inlecebris peccantium, prter ipsius bonam
integramque naturam, qud statim parvulus sedem ac magistram studiorum
Massiliam habuerit, locum grc comitate et provinciali parcimoni
mixtum ac bene compositum. On trouve dans Athne, l. XII, c. V, un
proverbe qui semble contredire ces autorits ([Grec: pleusais eis
Massalian]).


16--page 77--_Posthumius... le restaurateur des Gaules_...

Zozim., l. I.--P. Oros., liv. VII: Invasit tyrannidem, multo quidem
reipublic commodo.--Trebell. Pollio, ad. ann. 260: Posthumius...
Gallias ab omnibus circumfluentibus barbaris validissime
vindicavit.--Nimius amor erg Posthumium omnium erat in Gallic gente
populorum, qud submotis omnibus germanicis gentibus, romanum in
pristinam securitatem revocasset imperium. Ab omni exercitu et ab
omnibus Gallis Posthumius gratanter acceptus talem se prbuit per
annos septem, ut Gallias instauraverit.--On lit sur une mdaille de
Posthumius: RESTITUTORI GALLI. Script. Fr. I, 538.


17--page 78--_Les provinces respirrent sous ces princes cruels_...

_Tibre._ Dans l'affaire de Srnus, Tibre se dclara pour les
accusateurs, _contr morem suum_. Tacite, _Annal._, l. IV, c.
XXX.--Accusatores, si facultas incideret, poenis afficiebantur. L.
VI, c. XXX.--Les biens d'un grand nombre d'usuriers ayant t vendus
au profit du fisc: Tulit opem Csar, disposito per mensas millies
sestertio, factque mutuandi copi sine usuris per triennium, si
debitor populo in duplum prdiis cavisset. Sic refecta fides.
_Annal._, liv. VI, c. XVII.--Prsidibus onerandas tributo provincias
suadentibus rescripsit: Boni pastoris esse tondere pecus, non
deglubere. Sueton. in Tiber., c. XXXII.--Principem prstitit, et si
varium, commodiorem tamen spius, et ad utilitates publicas proniorem.
Ac primo eatenus interveniebat, ne quid perperam fieret... Et si quem
reorum elabi grati rumor esset, subitus aderat, judicesque...
religionis et nox de qu cognoscerent, admonebat: atque etiam si qua
in publicis moribus desidi aut mal consuetudine labarent, corrigenda
suscepit. C. XXXIII.-Ludorum ac munerum impensas corripuit,
mercedibus scenicorum rescissis, paribusque gladiatorum ad certum
numerum redactis..; adhibendum supellectili modum censuit. Annonamque
macelli, senats arbitratu, quotannis temperandam, etc.--Et
parcimoniam publicam exemplo quoque juvit. C. XXXIV.--Neque
spectacula omnino edidit. C. XLVII.--In primis tuend pacis 
grassaturis ac latrociniis seditionumqne licenti, curam habuit,
etc.--Abolevit et jus moremque asylorum, qu usquam erant. C.
XXXVII.

_Nron._ Non defuerunt qui per longum tempus vernis stivisque
floribus tumulum ejus ornarent, ac modo imagines prtextatas in
Rostris prferrent, modo edicta, quasi viventis, et brevi magno
inimicorum malo reversuri. Quin etiam Vologesus, Parthorum rex, missis
ad senatum legatis de instaurand societate, hoc etiam magnopere
oravit, ut Neronis memoria coleretur. Denique cm post viginti annos
exstitisset conditionis incert, qui se Neronem esse jactaret, tam
favorabile nomen ejus apud Parthos fuit, ut vehementer adjutus, et vix
redditus sit. Suet., in Nerone, c. LVII.


18--page 80--_Les empereurs rendaient eux-mmes la justice_...

_Tibre._ Petitum est a principe cognitionem exciperet: quod ne reus
quidem abnuebat, studia populi et patrum metuens: contra, Tiberium
spernendis rumoribus validum... veraque... judice ab uno facilius
discerni: odium et invidiam apud multos valere... Paucis familiarium
adhibitis, minas accusantium, et hinc preces audit, integramque causam
ad senatum remittit. Tacit. _Annal._, III, c. X.

Messalinus...  primoribus civitatis revincebatur: iisque instantibus
ad imperatorem provocavit. Tacit. _Annal._, l. VI, c. V.--Vulcatius
Tullinus, ac Marcellus, senatores, et Calpurnius, eques romanus,
appellato principe instantem damnationem frustrati. Ibid., l. XII, c.
XXVIII.--Deux dlateurs puissants, Domitius Afer et P. Dolabella,
s'tant associs pour perdre Quintilius Varus, restitit tamen senatus
et opperiendum imperatorem censuit, quod unum urgentium malorum
suffugium in tempus erat. Ibid., liv. IV, c. LXVI.

_Claude._ Alium interpellatum ab adversariis de propri lite,
negantemque cognitionis rem, sed ordinarii juris esse, agere causam
confestim apud se coegit, proprio negotio documentum daturum, qum
quus judex in alieno negotio futurus esset. Sueton., in Claudio, c.
V.

_Domitien._ Jus diligenter et industrie dixit, plerumque et in foro
pro tribunali extra ordinem ambitiosas centumvirorum sententias
recidit. Suet. in Dom., c. VIII.


19--page 85--_Lutte meurtrire entre le fisc et la population_...

Lactant. de M. persecut. c. VII, 23. Adeo major esse coeperat
numerus accipientium qum dantium... Filii adversus parentes
suspendebantur...--Une sorte de guerre s'tablit entre le fisc et la
population, entre la torture et l'obstination du silence. Erubescit
apud eos, si quis non inficiando tributa, in corpore vibices ostendat.
Ammian. Marc., in Comment. Cod. Theod., lib. XI, tit. 7, leg. 3a.


20--page 85--_Sous le nom de Bagaudes_...

Prosper Aquit., in Chronic: Omnia penc Galliarum servitia in
_Bagaudam_ conspiravre.--Ducange, v BAGAUD, BACAUD, ex Paul.
Oros., l. VII, c. XV; Eutrop., lib. IX; Hieronymus in Chronico Euseb.:
Diocletianus consortem regni Herculium Maximianum assumit, qui,
rusticorum multitudine oppressa, qu factioni su Bacaudarum nomen
indiderat, pacem Gallis reddit. Victor Scotti: Per Galliam excita
manu agrestium ac latronum, quos Bagaudas incol vocant, etc. Panius
Eutropii interpres Gr.: [Grec: Stasiazontos de en Gallois tou
agroikikou, kai Bakaudas kalountas tous sunkrotthentas, onoma de esti
touto turannous dloun epichrious]... [Grec: _Bageuein_] est vagari
apud Suidam. At cm Gallicam vocem esse indicet Aurelius Victor, quid
si  _Bagat_, _vel Bagad_, qu vox Armoricis et Wallis, proinde
veteribus Gallis, turmam sonat, et hominum collectionem?--Catholicum
Armoricum: _Bagat_, Gall., assemble, multitude de gens,
troupeau.--Cterum _Baogandas_, seu _Baogaudas_ habet prima Salviani
editio, ann. 1530.--_Baugaredos_ vocat liber de Castro Ambasi, num.
8. _Baccharidas_, Idacius in Chronico, in Diocletiano.--Non desunt,
qui Parisienses vulgo _Badauts_ per ludibrium appellant, tanquam 
primis Bagaudis ortum duxerint.--Turner, Hist. of A. I. _Bagach_, in
Irish, is war-like. _Bagach_, in Erse, is fighting.--_Bagad_, in
Welsh, is multitude.--Saint-Maur-des-Fosss, prs Paris, s'appelait le
chteau des Bagaudes. Voy. Vit. S. Baboleni.


21--page 86--_Constantin, n en Bretagne_...

Schpflin adopte cependant une autre opinion. V. sa dissertation:
_Constantinus Magnus non fuit Britannicus._ Ble, 1741, in-4{o}.


22--page 87--_Lois de Constantin_...

Cessent jam nunc rapaces officialium manus... Lex Constantini in
Cod. Theod., lib. I, tit. VII, leg. 1a.--Si quis est cujuscumque loci,
ordinis, dignitatis, qui se in quemcumque judicum, comitum, amicorum,
vel palatinorum meorum, aliquid... manifeste probare posse confidit,
quod non integre, atque juste gessisse videatur, intrepidus et securus
accedat; interpellet me, ipse audiam omnia;... si probaverit, ut dixi,
ipse me vindicabo de eo, qui me usque ad hoc tempus simulat
integritate deceperit. Illum autem, qui hoc prodiderit, et
comprobaverit, in dignitatibus et rebus augebo. (Ex lege Constantini
in Cod. Theod., lib. I, tit. I, leg. 4a.)--Si pupilli, vel vidu,
aliique fortuno injuri miserabiles, judicium nostr serenitatis
oraverint, prsertim cm alicujus potentiam perhorrescant, cogantur
eorum adversarii examini nostro su copiam facere. Ex lege
Constantini, lib. I, tit. leg. 2a.--A sext indictione... ad
undecimam nuper transactam, tm curiis, qum possessori... reliqua
indulgemus: ita ut qu in istis viginti annis... sive in speciebus,
sive pecuni... debentur, nomine reliquorum omnibus concedantur: nihil
de his viginti annis speret publicorum cumulus horreorum, nihil arca
amplissim prfectur, nihil utrumque nostrum rarium. Constantini in
Cod. Theod., lib. XI, tit. XXVIII, leg. 16a.--Quinque annorum reliqua
nobis remisisti, dit Eumne  Constantin. (V. Ammian. Marc. in Comm.
Cod. Theod., lib. XI, tit. XXVIII, leg. 1a.)


23--page 87.--_Tantt la loi essayait de protger le colon contre le
propritaire_... _tantt elle le livrait_...

Quisquis colonus plus a domino exigitur, qum ante consueverat et
quam in anterioribus temporibus exactum est, adeat judicem... et
facinus comprobet: ut ille qui convincitur amplis postulare, qum
accipere consueverat, hoc facere in posterum prohibeatur, prius
reddito quod superexactione perpetrat noscitur extorsisse.
(Constant, in Cod. Justinian., lib. XI, tit. XLIX.)

Apud quemcumque colonus juris alieni fuerit inventus, is non solm
eumdem origini su restituat... ipsos etiam colonos, qui fugam
meditantur, in servilem conditionem ferro ligari conveniet, ut officia
qu liberis congruunt, merito servilis condemnationis compellantur
implere. Ex lege Constantini in Cod. Theod., lib. V, leg. 9a, l.
I.--Si quis colonus originalis, vel inquilinus, ante triginta annos
de possessione discessit, neque ad solum genitale... repetitus est,
omnis ab ipso, vel a quo forte possidetur, calumnia penitus
excludatur... Ex lege Hon. et Theod. in Cod. Theod., lib. V, tit. X,
leg. 1a.--In causis civilibus hujusmodi hominum generi adversus
dominos, vel patronos aditum intercludimus, et vocem negamus
(exceptis superexactionibus in quibus retro principes facultatem eis
super hoc interpellandi prbuerunt). Arc. et Hon., in Cod. Justin.,
lib. XI, tit. XLIX.--Si quis alienum colonum suscipiendum,
retinendumve crediderit, duas auri libras ei cogatur exsolvere, cujus
agros transfug cultore vacuaverit: ita ut eumdem cum omni peculio suo
et agnitione restituat. Theod. et Valent., in Cod. Just., lib. XI.
tit. LI, leg. 1a.

La loi finit par identifier le colon  l'esclave: Le colon change de
matre avec la terre vendue. Valent. Theod. et Arc., in Cod. Justin.,
lib. XI, tit. XLIX, leg. 2a.--Cod. Just., LI. Que les colons soient
lis par le droit de leur origine, et bien que, par leur condition,
ils paraissent des ingnus, qu'ils soient tenus pour serfs de la terre
sur laquelle ils sont ns.--Cod. Justin., tit. XXXVII. Si un colon
se cache ou s'efforce de se sparer de la terre o il habite, qu'il
soit considr comme ayant voulu se drober frauduleusement  son
patron, ainsi que l'esclave fugitif. Voyez le Cours de Guizot, t.
IV.--M. de Savigny pense que leur condition tait, en un sens, pire
que celle des esclaves; car il n'y avait,  son avis, aucun
affranchissement pour les colons.


24.--page 88--... _la morale sacrifie  l'intrt de la
population_...

Par la loi Julia, le coelebs ne peut rien recevoir d'un tranger, ni
de la plupart de ses _affines_, except celui qui prend concubinam,
liberorum qurendorum caus.


25--page 88--_Probus_, etc..., _transplantrent des Germains pour
cultiver la Gaule_...

Probi Epist. ad senatum, in Vopisc. Arantur Gallicana rura barbaris
bobus, et juga germanica captiva prbent nostris colla cultoribus.

Voyez Aurel. Vict., in Csar.--Vopisc. ad ann. 281.--Eutrop. lib.
IX.--Euseb. Chronic.--Sueton., in Domit., c. VII.

Eumen., Panegyr. Constant.: Sicut tuo, Maximiane Auguste, nutu
Nerviorum et Treverorum arva jacentia letus postliminio restitutus, et
receptus in leges Francus excoluit: ita nunc per victorias tuas,
Constanti Csar invicte, quidquid infrequens Ambiano et Bellovaco et
Tricassino solo Lingonicoque restabat, barbaro cultoro revirescit...
etc.


26--page 89--_Les Curiales_...

Cod. Theod., l. X, t. XXXI. Non ante discedat qum, insinuato judici
desiderio, proficiscendi licentiam consequatur.

Ibid., l. XII, t. XVIII. Curiales omnes jubemus interminatione
moneri, ne civitates fugiant aut deserant, rus habitandi caus; fundum
quem civitati prtulerint scientes fisco esse sociandum, eoque rure
esse carituros, cujus caus impios se, vitando patriam,
demonstrarint.

L. _si cohortalis_ 30. Cod. Theod., l. VIII, t. IV. Si quis ex his
ausus fuerit affectare militiam... ad conditionem propriam
retrahatur.--Cette disposition dsarmait tous les propritaires.

Quidam ignavi sectatores, desertis civitatum muneribus, captant
solitudines ac secreta... L. _quidam_ 63, Cod. Theod., l. XII, t.
I.--Nec enim eos aliter, nisi contemptis patrimoniis, liberamus.
Quippe animos divin observatione devinctos non decet patrimoniorum
desideriis occupari. L. _curiales_, 104, ibid.


27--page 90--_Le dsert s'tendit chaque jour_...

Constantini, in Cod. Justin., l. XI, t. LVIII, lex. l. Prdia deserta
decurionibus loci cui subsunt assignari debent, cum immunitate
triennii.

Honorii indulgenti Campani tributa, aliquot jugerum velut
desertorum et squalidorum... Quingena viginti octo millia quadraginta
duo jugera, qu Campania provincia, juxta inspectorum relationem et
veterum monumenta chartarum, in desertis et squalidis locis habere
dignoscitur, iisdem provincialibus concessimus, et chartas superflu
descriptionis cremari censemus. Arc. et Hon., in Cod. Theod., lib.
XI, tit. XXVIII, l. II.


28--page 90--_Gratien_, etc... _hasardrent des assembles_...

En 382, une loi porta: Soit que toutes les provinces runies
dlibrent en commun, soit que chaque province veuille s'assembler en
particulier, que l'autorit d'aucun magistrat ne mette ni obstacle ni
retard  des discussions qu'exige l'intrt public. L. _sive
integra_, 9, Cod. Theod., l. XX, t. XII. Voyez Raynouard, Histoire du
Droit municipal en France, I, 192.

Voici les principales dispositions de la loi de 418:--I. L'assemble
est annuelle.--II. Elle se tient aux ides d'aot.--III. Elle est
compose des honors, des possesseurs et des magistrats de chaque
province.--IV. Si les magistrats de la Novempopulanie et de
l'Aquitaine, qui sont loignes, se trouvent retenus par leurs
fonctions, ces provinces, selon la coutume, enverront des dputs.--V.
La peine contre les absents sera de cinq livres d'or pour les
magistrats, et de trois pour les honors et les curiales.--VI. Le
devoir de l'assemble est de dlibrer sagement sur les intrts
publics. Ibid., p. 199.


29--page 90--_Le peuple implorait l'invasion des barbares_...

Mamertin., in Panegyr. Juliani: Ali, quas a vastitate barbaric
terrarum intervalla distulerant, judicum nomine a nefariis latronibus
obtinebantur ingenua indignis cruciatibus corpora (lacerabantur); nemo
ab injuri liber... ut jam barbari desiderarentur, ut proptaretur a
miseris fortuna captorum.--P. Oros... Ut inveniantur quidam Romani,
qui malint inter barbaros pauperem libertatem, qum inter Romanos
tributariam servitutem.--Salvian. de Provid., l. V. Malunt enim sub
specie captivitatis vivere liberi, qum sub specie libertatis esse
captivi... nomen civium Romanorum aliquando... magno stimatum... nunc
ultro repudiatur.--Sic sunt... quasi captivi jugo hostium pressi:
tolerant supplicium necessitate, non voto: animo desiderant
libertatem, sed summam sustinent servitutem. Leviores his hostes, qum
exactores sunt, et res ipsa hoc indicat; ad hostes fugiunt, ut vim
exactionis evadant. Una et consentiens illic Roman plebis oratio, ut
liceat eis vitam... agere cum barbaris... Non solum transfugere ab eis
ad nos fratres nostri omnino nolunt, sed ut ad eos confugiant, nos
relinquunt; et quidam mirari satis non possunt, quod hoc non omnes
omnino faciunt tributarii pauperes... nisi quod una causa tantum est,
qu non faciunt, quia transfere illuc... habitatiunculas familiasque
non possunt; nam cm plerique eorum agellos ac tabernacula sua
deserant, ut vim exactionis evadant... Nonnulli eorum... qui... fugati
ab exactoribus deserunt... fundos majorum expetunt, et coloni divitum
fiunt.--V. aussi, dans Priscus, l'Histoire d'un Grec rfugi prs
d'Attila.


30--page 92--_La primatie de Rome commence  poindre_...

Au commencement du cinquime sicle, Innocent Ier avance quelques
timides prtentions, invoquant la coutume et les dcisions d'un
synode. (Epist. 2: Si majores caus in medium fuerint devolut, ad
sedem apostolicam, sicut synodus statuit et beata consuetudo exigit,
post judicium episcopale referantur.--Epist. 29: Patres non human sed
divin decrevere sententi, ut quidquid, quamvis de disjunctis
remotisque provinciis ageretur, non prius ducerent finiendum, nisi ad
hujus sedis notitiam pervenirent).--On disputait beaucoup sur le sens
du clbre passage: _Petrus es_, etc., et saint Augustin et saint
Jrme ne l'interprtaient pas en faveur de l'vch de Rome.
(Augustin, de divers. Serm., 108. Id., in Evang. Joan., tract.
124.--Hieronym., in Amos, 6, 12. Id. adv. Jovin., l. I). Mais saint
Hilaire, saint Grgoire de Nysse, saint Ambroise, saint Chrysostome,
etc., se prononcent pour la prtention contraire.  mesure qu'on
avance dans le cinquime sicle, on voit peu  peu tomber
l'opposition; les papes et leurs partisans lvent plus haut la voix
(Concil., Ephes. ann. 431, actio III.--Leonis I, Epist. 10: Divin
cultum religionis ita Dominus instituit, ut veritas per apostolicam
tubam in salutem universitatis exiret... ut (id officium) in B. Petri
principaliter collocaret.--Epist. 12: Curam quam universis ecclesiis
principaliter ex divin institutione debemus, etc., etc.--Enfin
Lon-le-Grand prit le titre de _chef de l'glise universelle_ (Leonis
I epist., 103, 97).


31--page 92--_Le premier exemple du travail accompli par des mains
libres_...

Rgula S. Bened., c. 48: Otiositas inimica est anim... L'oisivet
est ennemie de l'me: aussi les frres doivent tre occups, 
certaines heures, au travail des mains; dans d'autres,  de saintes
lectures.--Aprs avoir rgl les heures du travail, il ajoute: Et si
la pauvret du lieu, la ncessit ou la rcolte des fruits tient les
frres constamment occups, qu'ils ne s'en affligent point, car ils
sont vraiment moines s'ils vivent du travail de leurs mains, ainsi
qu'ont fait nos pres et les aptres.

Ainsi, aux Asctes de l'Orient, priant solitairement au fond de la
Thbade, aux Stylites, seuls sur leur colonne, aux [Grec: Euchitai]
errants, qui rejetaient la loi et s'abandonnaient  tous les carts
d'un mysticisme effrn, succdrent en Occident des communauts
attaches au sol par le travail. L'indpendance des cnobites
asiatiques fut remplace par une organisation rgulire, invariable;
la rgle ne fut plus un recueil de conseils, mais un code.


32--page 93--_Le druidisme proscrit s'tait rfugi dans le peuple_...

lianus Spartianus, in Pescenn. Nigro. Vopisc, in Numeriano: Cm apud
Tungros in Galli, qudam in caupon moraretur, et cum druide qudam
muliere rationem convicts sui quotidiani faceret, at illa diceret:
Diocletiane, nimium avarus, nimium parcus es; joco, non serio,
Diocletianum respondisse fertur: Tunc ero largus, cm imperator fuero.
Post quod verbum druida dixisse fertur: Diocletiane, jocari noli: nam
imperator eris, cm Aprum occideris.--Id. in Diocletiano, Dicebat
(Diocletianus) quodam tempore Aurelianum Gallicanas consuluisse
druidas, sciscitantem utrum apud ejus posteros imperium permaneret:
tm illas respondisse dixit: Nullius clarius in republic nomen qum
Claudii posterorum futurum.

l. Lamprid. in Alex. Sever. Mulier druida eunti exclamavit gallico
sermone: Vadas, nec victoriam speres, nec militi tuo credas.


33--page 94--_Saint Pothin fonda l'glise de Lyon_...

C'est  cette poque, vers 177, sous le rgne de Marc-Aurle, que l'on
place les premires conversions et les premiers martyrs de la Gaule.
Sulpic. Sever., Hist. sacra, ap. Scr. fr. I, 573: Sub Aurelio...
persecutio quinta agitata ac tm primm intr Gallias martyria
visa.--Avec saint Pothin moururent quarante-six martyrs. Gregor.
Turonens. de Glor. martyr., l. I, c. XLIX.--En 202, sous Svre, saint
Irne, d'abord vque de Vienne, puis successeur de saint Pothin,
souffrit le martyre avec neuf mille (selon d'autres, dix-huit mille)
personnes de tout sexe et de tout ge. Un demi-sicle aprs lui, saint
Saturnin et ses compagnons auraient fond sept autres vchs. Passio
S. Saturn., ap. Greg. Tur., l. I, c. XXVIII: Decii tempore, viri
episcopi ad prdicandum in Gallias missi sunt:...Turonicis Gatianus,
Arelatensibus Trophimus, Narbon Paulus, Tolos Saturninus, Parisiacis
Dionysius, Arvernis Stremonius, Lemovicinis Martialis, destinatus
episcopus.--Le pape Zozime rclame la suprmatie pour Arles. Epist. I,
ad. Episc. Gall.


34--page 95--_Saint Martin._--_Saint Ambroise_...

Id. ibid., ap. Scr. Fr. I, 573. V. aussi Grg. de Tours, l. X, c.
XXXI.--Saint Ambroise, qui se trouvait en mme temps  Trves, se
joignit  lui (Ambros., Epist. 24, 26). Saint Martin avait fond un
couvent  Milan, dont saint Ambroise occupa bientt le sige (Greg.
Tur., l. X, c. XXXI). On sait quelle rsistance Ambroise opposa aux
Milanais qui l'appelaient pour vque. Il fallut aussi employer la
ruse, et presque la violence, pour faire accepter  saint Martin
l'vch de Tours. (Sulp. Sev., loco citato.)


35--page 97--_Pourquoi y a-t-il du mal au monde_...

Euseb. Hist. eccl., V, 37, ap. Gieseler's Kirchengeschichte, I, 139.
[Grec: Poluthrullton para tois airesitais ztma to pothen 
kakia;]--Tertullian., de prser. hret., c. VII, ibid.: Edem materi
hreticos et philosophos volutantur, iidem retractus implicantur, unde
malum et quare? et unde homo et quomodo?


36--page 97--_Origne_...

S. Hieronym. ad Pammach.: In libro [Grec: eri archn] loquitur:...
quod in hoc corpore quasi in carcere sunt anim relegat, et antequm
homo fieret in Paradiso, inter rationales creaturas in coelestibus
commorat sunt.--Saint Jrme lui reproche ensuite d'allgoriser
tellement le Paradis, qu'il lui te tout caractre historique (quod
sic Paradisum allegoriset, ut histori auferat veritatem, pro
arboribus angelos, pro fluminibus virtutes coelestes intelligens,
totamque Paradisi continentiam tropologic interpretatione subvertat).
Ainsi, Origne rend inutile, en donnant une autre explication de
l'origine du mal, le dogme du pch originel, et en mme temps il en
dtruit l'histoire. Il en nie la ncessit, puis la ralit.--Il
disait aussi que les dmons, anges tombs comme les hommes,
viendraient  rsipiscence, et seraient heureux avec les saints (et
cum sanctis ultimo tempore regnaturos). Ainsi cette doctrine, toute
stocienne, s'efforait d'tablir une exacte proportion entre la faute
et la peine; elle rendait l'homme seul responsable; mais la terrible
question revenait tout entire; il restait toujours  expliquer
comment le mal avait commenc dans une vie antrieure.


37--page 99 note--_Plage, en niant le pch originel,_ etc...

Qurendum est, peccatum voluntatis an necessitatis est! Si
necessitatis est peccatum, non est; si voluntatis, vitari potest.
Donc, ajoutait-il, l'homme peut tre sans pch; c'est le mot de
Thodore de Mopsueste: Qurendum utrum debeat homo sine peccato esse?
Procul dubio debet. Si debet, potest. Si prceptum est,
potest.--Origne aussi ne demandait pour la perfection que la
libert aide de la loi et de la doctrine.


38--page 106, note--... _les dvous des Galls et des Aquitains_...

Csar, B. Gall, l. III, c. XXII: Devoti, quos illi soldurios
appellant... Neque adhc repertus est quisquam qui, eo interfecto,
cujus se amiciti devovisset, mori recusaret.--Athenus, l. VI, c.
XIII:... [Grec: Adiatomon ton tn Stiann basilea (ethnos de touto
Keltikon) exakosious echein logadas peri auton, ous kaleisthai upo
Galatn Silodourous ellnisti euchlimaious].--Zaldi ou Saldi, cheval,
dans la langue basque.


39--page 109--_Quelques mots grecs dans l'idiome celtique_...

M. Champollion-Figeac en a reconnu jusque dans le Dauphin.--On
retrouve  Marseille, sous forme chevaleresque, la tradition de la
reconnaissance d'Ulysse et de Pnlope.--Nagure encore l'glise de
Lyon suivait les rites de l'glise grecque.--Il parat que les
mdailles celtiques antrieures  la conqute romaine offrent une
grande ressemblance avec les monnaies macdoniennes. Caumont, Cours
d'Antiq. monument., I, 249.--Tout cela ne me semble pas suffisant pour
conclure que l'influence grecque ait modifi profondment, intimement,
le gnie gaulois. Je crois plutt  l'analogie primitive des deux
races qu' l'influence des communications.


40--page 110--_Si nous en croyons les Romains, leur langue prvalut
dans la Gaule_...

S. August., de Civ. Dei, l. XIX, c. VII: At enim opera data est ut
imperiosa civitas non solm jugum, verum etiam linguam suam domitis
gentibus, per pacem societatis, imponeret.

Val. Max., l. II, c. II: Magistratus ver prisci, quantopere suam
populique romani majestatem retinentes se gesserint, hinc cognosci
potest, quod, inter ctera obtinend gravitatis indicia, illud quoque
magn cum perseveranti custodiebant, ne Grcis unquam nisi latine
responsa darent. Quin etiam ips lingu volubilitate, qu plurimum
valent, excuss, per interpretem loqui cogebant; non in urbe tantm
nostr, sed etiam in Grci et Asi; quo scilicet latin vocis honos
per omnes gentes venerabilior diffunderetur.

L. _Decreta_, D. l. XLII, t. I: Decreta a prtoribus latine interponi
debent.--Tibre s'excusa auprs du snat d'employer le mot grec de
_monopole_... Adeo ut monopolium nominaturus, prius veniam postulant
qud sibi verbo peregrino utendum esset; atque etiam in quodam decreto
patrum, cm [Grec: emblma] recitaretur, commutandam censuit vocem.
Suet. in Tiber., c. LXXI.


41--page 112--_Dans le langage_... _des traces de l'idiome
national_...

Ds le huitime sicle, le mariage des deux langues gauloise et latine
parat avoir donn lieu  la formation de la langue romane. Au
neuvime sicle, un Espagnol se fait entendre d'un Italien (Acta SS.
Ord. S. Ben., sec. III, P. 2a, 258). C'est dans cette langue romane
_rustique_ que le concile d'Auxerre dfend de faire chanter par des
jeunes filles des cantiques mls de latin et de roman, tandis qu'au
contraire ceux de Tours, de Reims et de Mayence (813, 847) ordonnent
de traduire les prires et les homlies; c'est enfin dans cette langue
qu'est conu le fameux serment de Louis-le-Germanique 
Charles-le-Chauve, premier monument de notre idiome national.--Le
latin et le gaulois durent, sans aucun doute, y entrer, suivant les
localits, dans des proportions trs diffrentes. Un Italien a pu
crire, vers 960: Vulgaris nostra lingua qu latinitati vicina est
(Martne, Vet. Scr. I, 298): ce qui explique pourquoi la langue
vulgaire provenale tait commune  une partie de l'Espagne et de
l'Italie; mais rien ne nous dit qu'il en ft de mme de la langue
vulgaire du milieu et du nord de la Gaule. Grgoire de Tours (l.
VIII), en racontant l'entre de Gontran  Orlans, distingue nettement
la langue latine de la langue vulgaire. En 995, un vque prche en
gaulois (gallice. Concil. Hardouin, V, 734). Le moine de Saint-Gall
donne le mot _veltres_ (lvriers) pour un mot de la langue gauloise
(gallica lingua). On lit dans la vie de saint Columban (Acta SS. sec.
II, p. 17): Ferusculam, quam vulgo homines _squirium_ vocant (un
cureuil). Il est curieux de voir poindre ainsi peu  peu, dans un
patois mpris, notre langue franaise.


42--page 113--_La langue vulgaire des Gaulois, analogue aux dialectes
gallois_, etc...

_Alb_, d'o: Alpes, Albanie; _penn_, pic, d'o Apennins, Alpes
Pennines.--_Bardd_, [Grec: Bardoi], ap. Strab., l. IV, et Diod., l. V.
Bardi, ap. Amm. Marc., l. XV, etc.--_Derwydd_ (V. note, p. 43);
aujourd'hui encore en Irlande, _Drui_ signifie magicien;
_Druidheacht_, magie; Toland's Letters, p. 58. Dans le pays de Galles,
on appelle les amulettes de verre: _gleini na Droedh_, verres des
druides.--_Trimarkisia_, de _tri_, trois, et _marc_, cheval. Owen's
welsch Dictionn. Armstrong's gael dict. Chaque cavalier gaulois, dit
Pausanias, l. X, ap. Scr. fr. I, 469) est suivi de deux serviteurs qui
lui donnent au besoin leurs chevaux; c'est ce qu'ils appellent dans
leur langue Trimarkisia ([Grec: trimarkisia]), du mot celtique
_marca_.-- ces exemples, on en pourrait joindre beaucoup d'autres.
On retrouve le _gsum_. (javelot gaulois) des auteurs classiques dans
les mots galliques: _gaisde_, arm; _gaisg_, bravoure, etc. Le
_cateia_, dans _gath-teht_ (prononcez ga-t). La _rotta_, ou _chrotta_
(Fortunat., VII, 8), dans le galique _cruit_, le cymrique _crwdd_,
est la _roite_ du moyen ge.--Le _sagum_, dans l'armoric _sae_, etc.,
etc.


43--page 113--_Le premier vers de l'nide, le Fiat lux_, etc...

Il n'y a pas un homme illettr en Irlande, Galles et cosse du Nord,
qui ne comprenne:

            Arma  virumque(ac)  cano    Troj  qui  primus  ab   oris.
  GAELIQ.   _Arm   agg fer      can             pi  pim     fra  or._
  GALLOIS.  _Arvau ac  gwr      canwyv  Troiaub cw  priv    o    or._

   [Grec:    Gntth    phaos    kai      egeneto   phaos.]
            _G'ennnet     pheos    agg      genneth   pheor,_
            _Ganed        fawdd    ac y     genid     fawdd_

             Fiat         lux      et (ac)  lux       facta  fuit.
            _Feet         lur      agg      lur       feet   fet._
            _Tydded       lluch    a        lluch     a      feithied._

                                          Cambro-Briton, janvier 1822.


44--page 113--_Analogies dans les mots_, etc...

ARDENN: l'article _ar_, et _den_ (cymr.), _don_ (bas-bret.),
_domhainn_ (gal.), profond.--ARELATE: _ar_, sur, et _lath_ (gal),
_llaeth_ (cymr.), marais.--AVENIO: _abhainn_ (gal), _avon_ (cymr.),
eau.--BATAVIA: _bat_, profond, et _av_, eau.--GENABUM (Orlans, et de
mme GENVE): _cen_, pointe, et _av_, eau.--MORINI (le Boulonnais):
_mr_, mer.--RHODANUS: _rhed-an_, _rhod-an_, eau rapide (Adelung.
Dict. gal. et welsch.), etc.


45--page 114--... _le mme mot plus rapproch des dialectes celtiques
que du latin_...

On peut citer les exemples suivants:

                    _Breton.    Gallois.   Irlandais.   Latin._

  Bton                                    batta        baculus.
  Bras                          braich                  brachium.
  Carriole, chariot  carr                  carr         currus.
  Chane             chadden               caddan       catena.
  Chambre            cambr                              camera.
  Cire                                     ceir         cera.
  Dent                          dant                    dens.
  Glaive             Glaif                              gladius.
  Haleine            halan      alan                    halitus.
  Lait                          laeth      laith        lac, lactis.
  Matin              mintin                madin        man, matutinus.
  Prix               pris                  pris         pretium.
  Soeur              choar                 seuar        soror.


46--page 115--... _ une poque o l'union du monde celtique n'tait
pas rompue encore_...

Ces ides que je hasarde ici trouvent leur dmonstration complte et
invincible dans le grand ouvrage que M. Edwards va publier sur les
langues de l'occident de l'Europe. Puisque j'ai rencontr le nom de
mon illustre ami, je ne puis m'empcher d'exprimer mon admiration sur
la mthode vraiment scientifique qu'il suit depuis vingt ans dans ses
recherches sur l'histoire naturelle de l'homme. Aprs avoir pris
d'abord son sujet du point de vue extrieur (_Influence des agents
physiques sur l'homme_), il l'a considr dans son principe de
classification (_Lettres sur les races humaines_). Enfin il a cherch
un nouveau principe de classification dans le _langage_, et il a
entrepris de tirer du rapprochement des langues les lois
philosophiques de la parole humaine. C'est avoir saisi le point par o
se confondent l'existence extrieure de l'homme et sa vie
intime.--Ceci tait crit en 1832.--En 1842, nous avons eu le malheur
de perdre cet excellent ami.--M. Edwards, n dans les colonies
anglaises, tait originaire du pays de Galles.


47--page 117--... _les glises servaient de tribunaux en Irlande_...

Partout o le christianisme ne dtruisit pas les cercles druidiques,
ils continurent  servir de cours de justice.--En 1380, Alexandre
lord de Stewart Badenach tint cour _aux pierres debout_ (the Standing
Stones) du conseil de Kingusie.--Un canon de l'glise cossaise dfend
de tenir des cours de justice dans les glises.


48--page 118--... _en Bretagne_... _une douzaine de femmes_...

Guillelm. Pictav., ap. Scr. Fr. XI, 88: La confiance de Conan II
tait entretenue par le nombre incroyable de gens de guerre que son
pays lui fournissait; car il faut savoir que dans ce pays, d'ailleurs
fort tendu, un seul guerrier en engendre cinquante; parce que,
affranchis des lois de l'honntet et de la religion, ils ont chacun
dix femmes, et mme davantage.--Le comte de Nantes dit 
Louis-le-Dbonnaire: Coeunt frater et ipsa soror, etc. Ermold.
Nigellus, l. III, ap. Scr. Fr. VI, 52.--Hist. Brit. Armoric, ibid.
VII, 52: Sorores suas, neptes, consanguineas, atque alienas mulieres
adulterantes, necnon et hominum, quod pejus est, interfectores...
diabolici viri.--Csar disait des Bretons de la Grande-Bretagne:
Uxores habent deni duodenique inter se communes, et maxime fratres
cum fratribus et parentes cum liberis. Sed si qui sunt ex his nati,
eorum habentur liberi, a quibus primm virgines quque duct sunt.
Bell. Gall., l. V, c. XIV.--V. aussi la lettre du synode de Paris 
Nomeno (849), ap. Scr. Fr. VII, 504, et celle du concile de
Savonnires aux Bretons (859), ibid., 584.


49--page 118--_Les Bretons qui se louaient partout_...

Ducange, Glossarium. On disait: un _Breton_ pour un soldat, un
routier, un brigand. Guibert, de Laude B. Mari, c. X.--Charta an.
1395: Per illas partes transierunt gentes armorum, Britones et
pillardi, et amoverunt quatuor jumenta.--On disait aussi _Breton_,
pour: conseiller de celui qui se bat en duel. dit de Philippe-le-Bel:
... et doit aler cius ki a apelet devant, et ses _Bretons_ porte sen
escu devant lui. Carpentier, Supplment au Glossaire de
Ducange.--(Breton, bretteur? bretailleur?)--Willelm. Malmsbur., ap.
Scr. Fr. XIII, 13: Est illud genus hominum egens in patri, alisque
externo re laborios vit mercatur stipendia; si dederis, nec vilia,
sine respectu juris et cognationis, detrectans prlia; sed pro
quantitate nummorum ad quascumque voles partes obnoxium.


50--page 118--... _la femme, objet du plaisir_...

Elle est esclave chez les Germains mme, comme chez les Celtes. C'est
la loi commune des ges o rgne sans partage la brutalit de la
force.

Strabon, Dion, Solin, saint Jrme, s'accordent sur la licence des
moeurs celtiques.--O'Connor dit que la polygamie tait permise chez eux;
Derrick, qu'ils changeaient de femme une fois ou deux par an; Campion,
qu'ils se mariaient pour un an et un jour.--Les Pictes d'cosse
prenaient leurs rois de prfrence dans la ligne fminine (Fordun, apud
Low, Hist. of Scotland); de mme chez les Nars du Malabar, dans le pays
le plus corrompu de l'Inde, la ligne fminine est prfre, la
descendance maternelle semblant seule certaine.--C'est peut-tre comme
mres des rois que Boadicea et Cartismandua sont reines des Bretons,
dans Tacite.--Les lois galloises limitent  trois cas le droit qu'a le
mari de battre sa femme (lui avoir souhait malheur  sa barbe, avoir
tent de le tuer, ou commis adultre). Cette limitation mme indique la
brutalit des maris.--Cependant l'ide de l'galit apparat de bonne
heure dans le mariage celtique. Les Gaulois, dit Csar (B. Gall., lib.
VI, 17) apportaient une portion gale  celle de la femme, et le produit
du tout tait pour le survivant. Dans les lois de Galles, l'homme et la
femme pouvaient galement demander le divorce. En cas de sparation, la
proprit tait divise par moiti. Enfin dans les posies ossianiques,
bien modifies il est vrai par l'esprit moderne, les femmes partagent
l'existence nuageuse des hros. Au contraire, elles sont exclues du
Walhalla scandinave.


51--page 119--... _qu'un seul doive possder_...

Le partage gal tombe de bonne heure en dsutude dans l'Allemagne; le
Nord y reste plus longtemps fidle. V. Grimm, Alterthmer, p. 475, et
Mittermaier, Grundsatze des deutschen Privatrechts, 3e ausg., 1827, p.
730.--J'ai lu dans un voyage (de M. de Stal, si je ne me trompe) une
anecdote fort caractristique. Le voyageur franais, causant avec des
ouvriers mineurs, les tonna fort en leur apprenant que beaucoup
d'ouvriers franais avaient un peu de terre qu'ils cultivaient dans
les intervalles de leurs travaux. Mais quand ils meurent,  qui passe
cette terre?--Elle est partage galement entre leurs enfants. Nouvel
tonnement des Anglais. Le dimanche suivant, ils mettent aux voix
entre eux les questions suivantes: Est-il bon que les ouvriers aient
des terres? Rponse unanime: Oui. Est-il bon que ces terres soient
partages et ne passent pas exclusivement  l'an? Rponse unanime:
Non.


52--page 119--_Cette loi de succession gale_, etc...

V. mon IIIe vol. et les ouvrages de Sommer, Robinson, Palgrave,
Dalrymple, Sullivan, Hasted, Low, Price, Logan, les _Collectanea de
Rebus Hibernicis_, et les Usances de Rohan, Brouerec, etc. Blackstone
n'y a rien compris.


53--page 120--... _une cause continuelle de troubles_...

Suivant Turner (Hist. of the Anglo-Saxons, I, 233), ce qui livra la
Bretagne aux Saxons, ce fut la coutume du gavelkind, qui subdivisait
incessamment les hritages des chefs en plus petites tyrannies. Il en
cite deux exemples remarquables.


54--page 120--_La petite socit du clan_, etc...

On sait qu'en Bretagne on donne le titre d'oncle au cousin qui est
suprieur d'un degr. Cette coutume tendait videmment  resserrer les
liens de parent.--En gnral, l'esprit de clan a t plus fort en
Bretagne qu'on ne l'imagine, bien qu'il domine moins chez les Kymry
que chez les Gals.


55--page 121, note--_Les cousins du chef_...

Logan, I, 192. Le jeune chef de clan Rannald, venant prendre
possession et voyant la quantit de btes qu'on avait tues pour
clbrer son arrive, remarqua que quelques poules auraient suffi.
Tout le clan s'insurgea, et dclara qu'il ne voulait rien avoir 
faire avec un chef de poules. Les Frasers, qui avaient lev le jeune
chef, livrrent un combat sanglant o ils furent dfaits et le chef
tu.


56--page 122--... _ils avaient essay une sorte de rpublique_...

Suivant Gildas, p. 8, les Saxons avaient une prophtie selon laquelle
ils devaient ravager la Bretagne cent cinquante ans et la possder
cent cinquante (interpolation cambrienne?).

  A serpent with chains
  Towering and plundering
  With armed wings
      From Germania...
                     (Taliesin, p. 94, et apud Turner, I, p. 312.)

Nous rapporterons aussi la fameuse prophtie de Myrdhyn, d'aprs
Geoffroi de Montmouth, qui nous a transmis les traditions religieuses
de la Bretagne renfermes autrefois dans les livres d'exaltation,
comme disaient les Latins (_libri exaltationis_):

Wortigern tant assis sur la rive d'un lac puis, deux dragons en
sortirent, l'un blanc et l'autre rouge. Le rouge chasse le blanc; le
roi demande  Myrdhyn ce que cela signifie.... Myrdhyn pleure; le
blanc c'est le Breton, le rouge c'est le Saxon...--Le sanglier de
Cornouailles foulera leurs cols sous ses pieds. Les les de l'Ocan
lui seront soumises, et il possdera les ravins des Gaules. Il sera
clbre dans la bouche des peuples, et ses actions seront la
nourriture de ceux qui les diront. Viendra le lion de la justice; 
son rugissement trembleront les tours des Gaules et les dragons des
les. Viendra le bouc aux cornes d'or,  la barbe d'argent. Le souffle
de ses narines sera si fort qu'il couvrira de vapeurs toute la surface
de l'le. Les femmes auront la dmarche des serpents, et tous leurs
pas seront remplis d'orgueil. Les flammes du bcher se changeront en
cygnes qui nageront sur la terre comme dans un fleuve. Le cerf aux dix
rameaux portera quatre diadmes d'or. Les six autres rameaux seront
changs en cornes de bouviers, qui branleront, par un bruit inou,
les trois les de Bretagne. La fort en frmira, et elle s'criera par
une voix humaine: Arrive, Cambrie, ceins Cornouailles  ton ct, et
dis  Guintonhi: La terre t'engloutira.

Ce qui prcde est emprunt  la traduction qu'en a donne Edgar
Quinet dans les popes franaises indites du douzime sicle. Voici
la suite:

Alors il y aura massacre des trangers. Les fontaines de l'Armorique
bondiront, la Cambrie sera remplie de joie, les chnes de
Cornouailles verdiront. Les pierres parleront; le dtroit des Gaules
sera resserr... Trois oeufs seront couvs dans le nid, d'o sortiront
renard, ours et loup. Surviendra le gant de l'iniquit, dont le
regard glacera le monde d'effroi.

                                       (Galfrid. Monemutensis, l. IV.)


57--page 123--_En attendant_... _elle chante cette grande race_...

Voici la plus populaire des chansons galloises: elle est mle
d'anglais et de gallois.

  Doux est le champ du joyeux barde,
          _Ar hyd y Ns_ (toute la nuit);
  Doux le repos des pasteurs fatigus,
          _Ar hyd y Ns_;
  Et pour les coeurs oppresss de chagrin,
  Obligs d'emprunter le masque de la joie,
  Il y a trve jusqu'au matin,
          _Ar hyd y Ns_.
                        (Cambro-Briton, novembre 1819.)


58--page 124--... _la puissance de faire des rois_, etc..

On couronnait le roi d'Irlande sur une pierre noirtre, appele la
Pierre du Destin. Elle rendait un son clair, si l'lection tait
bonne. (Voyez Toland, p. 138.) D'Iona elle fut transporte dans le
comt d'Argyle, puis  Scone, o l'on inaugurait les rois d'cosse.
douard Ier la fit placer, en 1300,  Westminster, sous le sige du
couronnement. Les cossais conservent l'oracle suivant: Le peuple
libre de l'cosse fleurira, si cet oracle n'est point menteur: partout
o sera la pierre fatale, il prvaudra par le droit du ciel. Logan,
I, 197.--En Danemark et en Sude, comme dans l'Irlande et l'cosse,
c'tait sur une pierre qu'on faisait l'inauguration des chefs.--Id.,
page 198. Sur une belle colline verte, aux environs de Lanark, est une
pierre creuse de main d'homme, o sigeait Wallace pour confrer avec
ses chefs.


59--page 125--_Une moiti du monde celtique perd sa langue_, etc...

Voyez le Cambro-Briton (avec cette pigraphe: KYMRI FU, KYMRI
FUD).--Plusieurs lois dfendaient aux Irlandais de parler le celtique,
et de mme aux Gallois, vers 1700.--Cambro-Briton, dc. 1821. Dans les
principales coles galloises, surtout dans le Nord, le gallois, loin
d'tre encourag, a t depuis plusieurs annes dfendu sous peine
svre. Aussi les enfants le parlent incorrectement, n'en connaissent
point la grammaire, et sont incapables de l'crire. Mais il semble que
les langues celtiques se soient rfugies dans les acadmies. En 1711,
le pays de Galles avait soixante-dix ouvrages imprims dans sa langue:
il en a aujourd'hui plus de dix mille. Logan, the Scotish Gal,
1831.--Le costume n'a pas t moins perscut que la langue. En 1585,
le parlement dfendit de paratre aux assembles en habit irlandais.
(Toutefois les Irlandais ont quitt leur costume au milieu du
dix-septime sicle, plus aisment que les highlanders d'cosse.)--On
lit dans un journal cossais, de 1750, qu'un meurtrier fut acquitt
parce que sa victime portait la tartane.


60--page 125--... _l'Irlande, l'le des Saints_...

Giraldus Cambrensis (Topograph. Hiberni, III, c. XXIX) reproche 
l'Irlande de ne pas compter parmi ses saints un seul martyr. Non fuit
qui faceret hoc bonum: non fuit usque ad unum! Moritz, archevque de
Cashel, rpondit que l'Irlande pouvait du moins se vanter d'un grand
nombre de personnages dont la science avait clair l'Europe. Mais
peut-tre, ajouta-t-il, aujourd'hui que votre matre, le roi
d'Angleterre, tient la monarchie entre ses mains, nous pourrons
ajouter des martyrs  la liste de nos saints.--O'Halloran, Introduct.
to the hist. of Ireland. Dublin, 1803, p. 177.


61--page 126--_Quatre cent mille Irlandais dans nos armes_...

O'Halloran prtend que, d'aprs les registres du ministre de la
guerre, depuis l'an 1691 jusqu' l'an 1745 inclusivement, quatre cent
cinquante mille Irlandais se sont enrls sous les drapeaux de la
France. Peut-tre ceci doit-il s'entendre de tous les Irlandais entrs
dans nos armes jusqu'en 1789.


62--page 131--_Chez les Germains, le culte des lments_...

Lorsque saint Boniface alla convertir les Hessois... alii lignis et
fontibus clanculo, alii autem aperte sacrificabant, etc. Acta SS.
ord. S. Ben., sect. III, in S. Bonif.

Tacit. Germania, c. XL: Ils adorent ERTHA, c'est--dire la
Terre-Mre. Ils croient qu'elle intervient dans les affaires des
hommes et qu'elle se promne quelquefois au milieu des nations. Dans
une le de l'Ocan est un bois consacr, et dans ce bois un char
couvert ddi  la desse. Le prtre seul a le droit d'y toucher; il
connat le moment o la desse est prsente dans ce sanctuaire; elle
part trane par des vaches, et il la suit avec tous les respects de
la religion. Ce sont alors des jours d'allgresse; c'est une fte pour
tous les lieux qu'elle daigne visiter et honorer de sa prsence. Les
guerres sont suspendues; on ne prend point les armes; le fer est
enferm. Ce temps est le seul o ces barbares connaissent, le seul o
ils aiment la paix et le repos; il dure jusqu' ce que, la desse
tant rassasie du commerce des mortels, le mme prtre la rende  son
temple. Alors le char et les voiles qui le couvrent, et si on les en
croit, la divinit elle-mme, sont baigns dans un lac solitaire. Des
esclaves s'acquittent de cet office, et aussitt aprs le lac les
engloutit. De l une religieuse terreur et une sainte ignorance sur
cet objet mystrieux, qu'on ne peut voir sans prir.

Le _Castum nemus_ de Tacite ne serait-il pas l'le Sainte des Saxons,
_Heiligland_,  l'embouchure de l'Elbe, appele aussi _Fosetesland_,
du nom de l'idole qu'on y adorait (... a nomine dei sui falsi FOSETE,
Fosetesland est appellata. Acta SS. ord. S. Bened., sect. 1, p. 25)?
Les marins la rvraient encore au onzime sicle, selon Adam de
Brme. Pontanus la dcrit en 1530.--Les Anglais possdent depuis 1814
cette le danoise, berceau de leurs aeux (elle a pour armes un
vaisseau voguant  pleines voiles); mais la mer, qui a ananti
North-Strandt en 1634, a presque dtruit Heiligland en 1649. Elle est
forme de deux rocs, comme le Mont-Saint-Michel et le rocher de
Delphes. V. Turner, Hist. of the Anglo-Saxons, I, 125.


63--page 132--... _des Amali, des Balti_...

Jornands (c. XIII, XIV) a donn la gnalogie de Thodoric, le
quatorzime rejeton de la race des AMALI, depuis Gapt, l'un des Ases
ou demi-dieux.--BALTHA ou BOLD (hardi, brave). Origo mirifica, dit
le mme auteur, c. XXIX. C'est  cette race illustre qu'appartenait
Alaric.--La famille des Baux, de Provence et de Naples, se disait
issue des Balti. Voyez Gibbon, V, 430.


64--page 134--_Saxons, Ases_...

Saxones, Saxen, Sac, Asi, Arii?--Turner, I, 115. Saxones, i. e.
_Sakai-Suna_, fils des Sac, conqurants de la Bactriane.--Pline dit
que les Sakai tablis en Armnie s'appelaient _Saccassani_ (l. VI, c.
XI); cette province d'Armnie s'appela _Saccasena_. (Strab., l. XI, p.
776-8). On trouve des _Saxoi_ sur l'Euxin (Stephan de urb. et pop., p.
657). Ptolme appelle _Saxons_ un peuple scythique sorti des Sakai.


65--page 136--... _l'esprit de la race germanique_...

Distinguons soigneusement de la Germanie primitive deux formes sous
lesquelles elle s'est produite  l'extrieur; premirement, les bandes
aventureuses des barbares qui descendirent au Midi, et entrrent dans
l'Empire comme conqurants et comme soldats mercenaires; deuximement,
les pirates effrns qui, plus tard, arrts  l'ouest par les Francs,
sortirent d'abord de l'Elbe, puis de la Baltique, pour piller
l'Angleterre et la France. Les uns et les autres commirent d'affreux
ravages. Au premier contact des races, lorsqu'il n'y avait encore ni
langues, ni habitudes communes, les maux furent grands sans doute,
mais les vaincus n'oublirent aucune exagration pour ajouter
eux-mmes  leur effroi.


66--page 136--... _le mysticisme et l'idalisme_, etc...

J'ai parl dans un autre ouvrage de la profonde impersonnalit du
gnie germanique et j'y reviendrai ailleurs. Ce caractre est souvent
dguis par la force sanguine, qui est trs remarquable dans la
jeunesse allemande; tant que dure cette ivresse de sang, il y a
beaucoup d'lan et de fougue. L'impersonnalit est toutefois le
caractre fondamental (V. mon _Introduction  l'Histoire
universelle_). C'est ce qui a t admirablement saisi par la sculpture
antique, tmoin les bustes colossaux des captifs Daces, qui sont dans
le Bracchio Nuovo du Vatican et les statues polychromes qu'on voit
dans le vestibule de notre Muse. Les Daces du Vatican, dans leurs
proportions normes, avec leur fort de cheveux incultes, ne donnent
point du tout l'ide de la frocit barbare, mais plutt celle d'une
grande force brute, comme du boeuf et de l'lphant, avec quelque
chose de singulirement indcis et vague. Ils voient sans avoir l'air
de regarder,  peu prs comme la statue du Nil dans la mme salle du
Vatican, et la charmante Seine de Vietti, qui est au Muse de Lyon.
Cette indcision du regard m'a souvent frapp dans les hommes les plus
minents de l'Allemagne.


67--page 138--_leve par un guerrier, la vierge_, etc...

V. le commencement du Nialsaga.--Salvian. de Provident., liv. VII.
Gotorum gens perfida, sed pudica est. Saxones crudelitate efferi, sed
castitate mirandi.


68--page 139--... _la femme cultivait la terre_...

Tacit. Germ., c. XV. Fortissimus quisque... nihil agens, delegat
doms et penatium et agrorum cur feminis senibusque, et infirmissimo
cuique ex famili.


69--page 140--_Mellobaud, Arbogast_, etc...

Zozim., l. IV, ap. Script. Fr. I, 584:--Paul. Oros., l. VII, c. XXXV:
Eugenium tyrannum creare ausus est, legitque hominem, cui titulum
imperatoris imponeret, ipse acturus imperium. Prosper. Aquitan., ann.
394. Marcelin. Chron. ap. Scr. Fr. I, 640.--Claudien (IV Consul.
Honor. v. 74) dit ddaigneusement:

  Hunc sibi Germanus famulum delegerat exul.


70--page 140--_Mriadec, ou Murdoch,_...

Triades de l'le, de Bretagne, trad. par Probert, p. 381. La
troisime expdition combine fut conduite hors de cette le par
Ellen, puissant dans les combats, et Cynan, son frre, seigneur de
Meiriadog, en l'Armorique, o ils obtinrent terres, pouvoir et
souverainet de l'empereur Maxime, pour le soutenir contre les
Romains... et aucun d'eux ne revint, mais ils restrent l et dans
Ystre Gyvaelwg, o ils formrent une communaut.--En 462, on voit au
concile de Tours un vque des Bretons.--En 468, Anthemius appelle de
la Bretagne et tablit  Bourges douze mille Bretons. Jornands, de
Reb. Geticis, c. XLV.--Suivant Turner (Hist. of the Anglo-Sax., p.
282), les Bretons ne s'tablirent dans l'Armorique qu'en 532, comme le
dit la Chronique du Mont-Saint-Michel.--Au reste, il y eut sans doute
de toute antiquit, entre la Grande-Bretagne et l'Armorique, un flux
et reflux continuel d'migrations, motiv par le commerce et surtout
par la religion (V. Csar). On ne peut disputer que sur l'poque d'une
colonisation conqurante.


71--page 145--... _la bande de plus en plus gagne  la civilisation
romaine_...

Procope oppose les Goths aux nations germaniques. De Bello Gothico, l.
III, c. XXXIII, ap. Scr. Fr. II, 41.--Paul Orose, ap. Scr. Fr. I.
Blande, mansuete, innocenterque vivunt, non quasi cum subjectis, sed
cum fratribus.


72--page 146--_Le nom oriental d'Attila, Etzel_...

Etzel, Atzel, Athila, Athela, Ethela.--Atta, Atti, Aetti, Vater,
signifient, dans presque toutes les langues, et surtout en Asie, pre,
juge, chef, roi.--C'est le radical des noms du roi marcoman Attalus,
du Maure Attala, du Scythe Atheas, d'Attalus de Pergame, d'Atalrich,
Eticho, Ediko.--Mais il y a un sens plus profond et plus large. ATTILA
est le nom du Volga, du Don, d'une montagne de la province
d'Einsiedeln, le nom gnral d'un mont ou d'un fleuve. Il aurait ainsi
un rapport intime avec l'ATLAS des mythes grecs. Jac. Grimm,
Aldeutsche Walder, I, 6.


73--page 146--... _Attila, avide comme les lments_...

On voit dans Priscus et Jornands les Grecs et les Romains l'apaiser
souvent par des prsents (Priscus, in Corp. Hist. Byzantin, I,
72.--Gensric le dtermine, par des prsents,  envahir la
Gaule.--Pour rparation d'un attentat  sa vie, il exige une
augmentation de tribut, etc.).--Dans le Wilkina-saga, c. LXXXVII, il
est appel le plus avide des hommes; c'est par l'espoir d'un trsor
que Chriemhild le dcide  faire venir ses frres dans son palais.


74--page 147--... _le front perc de deux trous ardents_...

Jornands, de rebus Getic, ap. Duchesne, I, 226: Form brevis, lato
pectore, capite grandiori, minutis oculis, rarus barb, canis
aspersus, simo naso, teter colore, originis su signa referens.--Amm.
Marcel., XXXI, 1. Hunni... pandi, ut bipedes existimes bestias: vel
quales in commarginandis pontibus effigiati stipites dolantur
incompti.--Jornands, c. XXIV. Species pavend nigredine, sed veluti
qudam (si dici fas est) offa, non facies, habensque magis puncta qum
lumina.


75--page 148--... _appel par son compatriote Atius_...

Greg. Tur., l. II, ap. Scr. Fr. I, 163: Gaudentius, Aetii pater,
Scythi provinci primoris loci.--Jornands dit (ap. Scr. Fr. I, 22):
Fortissimorum Moesiorum stirpe progenitus, in Dorosten
civitate.--Atius avait t otage chez les Huns (Greg. Tur., loc.
cit.).--Parmi les ambassadeurs d'Attila taient Oreste, pre
d'Augustule, le dernier empereur d'Occident, et le Hun decon, pre
d'Odoacre, qui conquit l'Italie. Voyez la relation de Priscus.


76--page 150--_Le chant d'Hildebrand et Hadubrand_...

Le chant d'Hildebrand et Hadubrand a t retrouv et publi en 1812
par les frres Grimm. Ils le croient du huitime sicle. Je ne puis
m'empcher de reproduire ce vnrable monument de la primitive
littrature germanique. Il a t traduit par M. Gley (Langue des
Francs, 1814) et par M. Ampre (tudes hist. de Chateaubriand).
J'essaye ici d'en donner une traduction nouvelle.

J'ai ou dire qu'un jour, au milieu des combattants, se dfirent
Hildibraht et Hathubraht, le pre et le fils... Ils arrangeaient
leurs armures, se couvraient de leurs cottes d'armes, se ceignaient,
bouclaient leurs pes; ils marchaient l'un sur l'autre. Le noble et
sage Hildibraht demande  l'autre, en paroles brves: Qui est ton pre
entre les hommes du peuple, et de quelle race es-tu? Si tu veux me
l'apprendre, je te donne une armure  trois fils. Je connais toute
race d'hommes.--Hathubraht, fils d'Hildibraht, rpondit: Les hommes
vieux et sages qui taient jadis me disaient que Hildibraht tait mon
pre; moi, je me nomme Hathubraht. Un jour il s'en alla vers l'Orient,
fuyant la colre d'Othachr (Odoacre?); il alla avec Thothrich
(Thodoric?) et un grand nombre de ses serviteurs. Il laissa au pays
une jeune pouse assise dans sa maison, un fils enfant, une armure
sans matre, et il alla vers l'Orient. Le malheur croissant pour mon
cousin Dietrich, et tous l'abandonnant, lui, il tait toujours  la
tte du peuple, et mettait sa joie aux combats. Je ne crois pas qu'il
vive encore.--Dieu du ciel, seigneur des hommes, dit alors Hildibraht,
ne permets point le combat entre ceux qui sont ainsi parents! Il
dtache alors de son bras une chane travaille en bracelet que lui
donna le roi, seigneur des Huns. Laisse-moi, dit-il, te faire ici ce
don!--Hathubraht rpondit: C'est avec le javelot que je puis recevoir,
et pointe contre pointe! Vieux Hun, indigne espion, tu me trompes avec
tes paroles. Dans un moment je te lance mon javelot. Vieil homme,
esprais-tu donc m'abuser? Ils m'ont dit, ceux qui naviguaient vers
l'Ouest, sur la mer des Vendes, qu'il y eut une grande bataille o
prit Hildibraht, fils d'Heeribraht.--Alors, reprit Hildibraht, fils
d'Heeribraht: Je vois trop bien  ton armure que tu n'es point un
noble chef, que tu n'as pas encore vaincu... Hlas! quelle destine
est la mienne! J'erre depuis soixante ts, soixante hivers, expatri,
banni. Toujours on me remarquait dans la foule des combattants; jamais
ennemi ne me trana, ne m'enchana dans son fort. Et maintenant, il
faut que mon fils chri me perce de son glaive, me fende de sa hache,
ou que moi je devienne son meurtrier. Sans doute, il peut se faire, si
ton bras est fort, que tu enlves  un homme de coeur son armure, que
tu pilles son cadavre; fais-le, si tu en as le droit, et qu'il soit le
plus infme des hommes de l'Est, celui qui te dtournerait du combat
que tu dsires. Braves compagnons, jugez dans votre courage lequel
aujourd'hui sait le mieux lancer le javelot, lequel va disposer des
deux armures.--L-dessus, les javelots aigus volrent et s'enfoncrent
dans les boucliers; puis ils en vinrent aux mains, les haches de
pierre sonnaient, frappant  grands coups les blancs boucliers. Leurs
membres en furent quelque peu branls, non leurs jambes
toutefois...


77--page 151--_Les Goths, dlests du clerg des Gaules_...

Cm jam terror Francorum resonaret in his partibus, et omnes eos
amore desiderabili cuperent regnare, sanctus Aprunculus, Lingonic
civitatis episcopus, apud Burgundiones coepit haberi suspectus. Cmque
odium de die in diem cresceret, jussum est ut clm gladio feriretur.
Quo ad eum, perlato nuntio, nocte a castro Divionensi... demissus,
Arvernis advenit ibique... datus est episcopus.--Multi jam tunc ex
Galliis habere Francos dominos summo desiderio cupiebant. Unde factum
est, ut Quintianus Ruthenorum episcopus... ab urbe depelleretur.
Dicebant enim ei: quia desiderium tuum est, ut Francorum dominatio
teneat terram hanc... Orto inter eum et cives scandalo, Gotthos qui
in hc urbe morabantur, suspicio attigit, exprobrantibus civibus quod
velit se Francorum ditionibus subjugare; consilioque accepta,
cogitaverunt eum perfodere gladio. Quod cm viro Dei nuntiatum
fuisset, de nocte consurgens, ab urbe Ruthen egrediens, Arvernos
advenit. Ibique  sancto Eufrasio episcopo... benigne susceptus est,
decedente ab hoc mundo Apollinari, cm hc Theodorico regi nuntiata
fuissent, jussit inibi sanctum Quintianum constitui... dicens: Hic ob
nostri amoris zelum ab urbe su ejectus est.--Hujus tempore jam
Chlodovechus regnabat in aliquibus urbibus in Galliis, et ob hanc
causam hic pontifex suspectus habitus  Gotthis, quod se Francorum
ditionibus subdere vellet, apud urbem Tholosam exilio condemnatus, in
eo obliit... Septimus Turonum episcopus Volusianus... et octavus
Verus... pro memorat caus zelo suspectus habitus  Gotthis in
exilium deductus vitam finivit. Greg. Tur., lib. II, c. XXIII, XXVI;
l. X, c. XXXI. V. aussi c. XXVI et Vit. Fartr. ap. Scr. Fr., t. III,
p. 408.


78--page 152--... _les Francs_...

En 254, sous Gallien, les Francs avaient envahi la Gaule et perc 
travers l'Espagne jusqu'en Mauritanie. (Zozime, l. I, p. 646. Aurel.
Victor, c. XXXIII.) En 277, Probus les battit deux fois sur le Rhin et
en tablit un grand nombre sur les bords de la mer Noire. On sait le
hardi voyage de ces pirates, qui partirent, ennuys de leur exil, pour
aller revoir leur Rhin, pillant sur la route les ctes de l'Asie, de
la Grce et de la Sicile, et vinrent aborder tranquillement dans la
Frise ou la Batavie (Zozime, I, 666).--En 293, Constance transporta
dans la Gaule une colonie franque.--En 358, Julien repoussa les
Chamaves au del du Rhin et soumit les Saliens, etc.--Clovis (ou mieux
Hlodwig) battit Syagrius en 486.--Greg. Tur., l. II, c. IX: Tradunt
multi eosdem de Pannoni fuisse digressos, et primm quidem litora
Rheni amnis incoluisse: dehinc transacto Rheno, Thoringiam
transmeasse.


79--page 152--... _les Francs dans les armes impriales_...

Amm. Marcellin, l. XV, ad ann. 355... Franci, quorum e tempestate in
Palatio multitude florebat...--Lorsque l'empereur Anastase envoya
plus tard  Clovis les insignes du consulat, les titres romains
taient dj familiers aux chefs des Francs.--Agathias dit, peu aprs,
que les Francs sont les plus civiliss des barbares, et qu'ils ne
diffrent des Romains que par la langue et le costume.--Ce n'est pas 
dire que ce costume ft dpourvu d'lgance. Le jeune chef Sigismer,
dit Sidonius Apollinaris, marchait prcd ou suivi de chevaux
couverts de pierreries tincelantes; il marchait  pied, par d'une
soie de lait, brillant d'or, ardent de pourpre; avec ces trois
couleurs s'accordaient sa chevelure, son teint et sa peau. Les chefs
qui l'entouraient taient chausss de fourrures. Les jambes et les
genoux taient nus. Leurs casaques leves, troites, bigarres de
diverses couleurs, descendaient  peine aux jarrets, et les manches ne
couvraient que le haut du bras. Leurs saies vertes taient bordes
d'une bande carlate. L'pe, pendant de l'paule  un long baudrier,
ceignait leurs flancs couverts d'une rhnone. Leurs armes taient
encore une parure. Sidon. Apollin., l. IV, Epist. XX, ap. Scr. Fr. I,
793.--Dans le tombeau de Childric Ier, dcouvert en 1653  Tournai,
on trouva autour de la figure du roi son nom crit en lettres
romaines, un globe de cristal, un stylet avec des tablettes, des
mdailles de plusieurs empereurs... Il n'y a rien dans tout cela de
trop barbare. Chateaubriand, tudes historiques, III, 212.--Saint
Jrme (dans Frdgaire) croit les Francs, comme les Romains,
descendants des Troyens, et rapporte leur origine  un Francion, fils
de Priam. De Francorum vero regibus, beatus Hieronimus, qui jam olim
fuerant, scripsit quod prius... Priamum habuisse regem... cm Troja
caperetur... Europam media ex ipsis pars cum Francione eorum rege
ingressa fuit... cum uxoribus et liberis Rheni ripam occuparunt...
Vocati sunt Franci, multis post temporibus, cum ducibus externas
dominationes semper negantes. Fredeg., c. II.--On sait combien cette
tradition a t vivement accueillie au moyen ge.


80--page 154--_Ce n'est pas en qualit de chef national_, etc...

Plusieurs critiques anglais et allemands pensent maintenant, comme
l'abb Dubos, que la royaut des Francs n'avait rien de germanique,
mais qu'elle tait une simple imitation des gouverneurs impriaux,
_prsides_, etc. Voy. Palgrave, Upon the Commonwealth of the England,
1832, Ier vol.--En 406, les Francs avaient tent vainement de dfendre
les frontires contre la grande invasion des barbares, et  plusieurs
reprises ils avaient obtenu des terres comme soldats romains.
Sismondi, I, 174.--Enfin, les Bndictins disent dans leurs prface
(Scr. r. Fr. I, LIII): Il n'y a rien, ni dans l'histoire, ni dans les
lois des Francs, dont on puisse infrer que les habitants des Gaules
aient t dpouills d'une partie de leurs terres pour former des
terres saliques aux Francs.


81--page 155--_Les Francs s'unissaient sous le chef le plus brave_...

Les passages suivants montrent  quel point ils taient indpendants
de leurs rois: Si tu ne veux pas aller en Bourgogne avec tes frres,
disent les Francs  Thodoric, nous te laisserons l et nous
marcherons avec eux. Greg. Tur., l. III, c. XI.--Ailleurs les Francs
veulent marcher contre les Saxons qui demandent la paix.--Ne vous
obstinez pas  aller  cette guerre o vous vous perdrez, leur dit
Clotaire Ier; si vous voulez y aller, je ne vous suivrai pas. Mais
alors les guerriers se jetrent sur lui, mirent en pices sa tente,
l'en arrachrent de force, l'accablrent d'injures, et rsolurent de
le tuer s'il refusait de partir avec eux. Clotaire, voyant cela, alla
avec eux, malgr lui. Ibid., l. IV, c. XIV.--Le titre de roi tait
primitivement de nulle consquence chez les barbares. Ennodius, vque
de Paris, dit d'une arme du grand Thodoric: _Il y avait tant de
rois_ dans cette arme, que leur nombre tait au moins gal  celui
des soldats qu'on pouvait nourrir avec les subsistances exiges des
habitants du district o elle campait.


82--page 155--_Clovis embrassa le culte de la Gaule romaine_...

Greg. Tur., l. II, c. XXXI.--Sigebert et Chilpric n'pousent
Brunehaut et Galswinthe qu'aprs leur avoir fait abjurer
l'arianisme.--Chlotsinde, fille de Clotaire Ier; Ingundis, femme
d'Ermengild; Berthe, femme du roi de Kent, convertirent leurs maris.


83--page 161--_Clovis fit prir tous les petits rois des Francs_...

Il envoya secrtement dire au fils du roi de Cologne,
Sigebert-le-Boiteux: Ton pre vieillit et boite de son pied malade.
S'il mourait, je te rendrais son royaume avec mon amiti... Chlodric
envoya des assassins contre son pre et le fit tuer, esprant obtenir
son royaume... Et Clovis lui fit dire: Je rends grces  ta bonne
volont, et je te prie de montrer tes trsors  mes envoys; aprs
quoi tu les possderas tous. Chlodric leur dit: C'est dans ce
coffre que mon pre amassait ses pices d'or. Ils lui dirent: Plonge
ta main jusqu'au fond pour trouver tout. Lui l'ayant fait et s'tant
tout  fait baiss, un des envoys leva sa hache et lui brisa le
crne.--Clovis, ayant appris la mort de Sigebert et de son fils, vint
dans cette ville, convoqua le peuple, et dit: Je ne suis nullement
complice de ces choses, car je ne puis rpandre le sang de mes
parents; cela est dfendu. Mais puisque tout cela est arriv, je vous
donnerai un conseil; voyez s'il peut vous plaire. Venez  moi, et
mettez-vous sous ma protection. Le peuple applaudit avec grand bruit
de voix et de boucliers, l'leva sur le pavois, et le prit pour
roi.--Il marcha ensuite contre Chararic..., le fit prisonnier avec son
fils, et les fit tondre tous les deux. Comme Chararic pleurait, son
fils lui dit: C'est sur une tige verte que ce feuillage a t coup,
il repoussera et reverdira bien vite. Plt  Dieu que prt aussi vite
celui qui a fait tout cela! Ce mot vint aux oreilles de Clovis... Il
leur fit  tous deux couper la tte. Eux morts, il acquit leur
royaume, et leurs trsors, et leur peuple.--Ragnacaire tait alors roi
 Cambrai... Clovis, ayant fait faire des bracelets et des baudriers
de faux or (car ce n'tait que du cuivre dor), les donna aux leudes
de Ragnacaire pour les exciter contre lui... Ragnacaire fut battu et
fait prisonnier avec son fils Richaire... Clovis lui dit: Pourquoi
as-tu fait honte  notre famille en te laissant enchaner? Mieux
valait mourir. Et levant sa hache, il la lui planta dans la tte.
Puis se tournant vers Richaire, il lui dit: Si tu avais secouru ton
pre, il n'et pas t enchan. Et il le tua de mme d'un coup de
hache.--Rignomer fut tu par son ordre dans la ville du Mans... Ayant
tu de mme beaucoup d'autres rois et ses plus proches parents, il
tendit son royaume sur toutes les Gaules. Enfin, ayant un jour
assembl les siens, il parla ainsi de ses parents qu'il avait lui-mme
fait prir: Malheureux que je suis, rest comme un voyageur parmi des
trangers, et qui n'ai plus de parents pour me secourir si l'adversit
venait! Mais ce n'tait pas qu'il s'affliget de leur mort; il ne
parlait ainsi que par ruse et pour dcouvrir s'il avait encore quelque
parent, afin de le tuer. Greg. Tur., l. II, XLII.


84--page 168--_Le climat fit justice de ces barbares_...

L'expdition de Theudebert ne fut pas la dernire des Francs en
Italie. En 584, le roi Childebert alla en Italie; ce qu'apprenant les
Lombards, et craignant d'tre dfaits par son arme, ils se soumirent
 sa domination, lui firent beaucoup de prsents, et promirent de lui
demeurer fidles et soumis. Le roi, ayant obtenu d'eux ce qu'il
dsirait, retourna dans les Gaules, et ordonna de mettre en mouvement
une arme qu'il fit marcher en Espagne. Cependant il s'arrta.
L'empereur Maurice lui avait donn, l'anne prcdente, cinquante
mille sols d'or pour chasser les Lombards de l'Italie. Ayant appris
qu'il avait fait la paix avec eux, il redemanda son argent; mais le
roi, se confiant en ses forces, ne voulut pas seulement lui rpondre
l-dessus. Greg. Tur., l. VI, c. XLII.


85--page 169--_Les Saxons se tourneront vers l'Ocan_...

Sidon. Apollin., l. VIII, Epist. IX: Istic ( Bordeaux) Saxona
crulum videmus assuetum ant salo, solum timere. Carmen VIII:

  Quin et Armoricus piratam Saxona tractus
  Sporabat, cui pelle salum sulcare Britannum
  Ludus, et assuto glaucum mare findere lembo.


86--page 169--_Les successeurs de Clovis s'abandonnent aux conseils
des Romains_...

Clovis lui-mme choisit des Romains pour les envoyer en ambassade,
Aurelianus en 481, Paternus en 507 (Greg. Tur. Epist., c. XVIII, XXV).
On rencontre une foule de noms romains autour de tous les rois
germains: un Aridius est le conseiller assidu de Gondebaud (Greg.
Tur., l. II, c. XXXII).--Arcadius, snateur arverne, appelle
Childebert Ier dans l'Auvergne et s'entremet pour le meurtre des
enfants de Clodomir (Id., l. III, c. IX, XVIII).--Asteriolus et
Secundinus, tous deux sages et habiles dans les lettres et la
rhtorique, avaient beaucoup de crdit (en 547) auprs de Theudebert
(Ibid., c. XXXIII).--Un ambassadeur de Gontran se nomme Flix (Greg.
Tur., l. VIII, c. XIII); son _rfrendaire_, Flavius (l. V, c. XLVI).
Il envoie un Claudius pour tuer Eberulf dans Saint-Martin de Tours (l.
VII, c. XXIX).--Un autre Claudius est _chancelier_ de Childebert II
(Greg. de Mirac. S. Martini, l. IV).--Un _domestique_ de Brunehaut se
nomme Flavius (Greg. Tur., l. IX, c. XIX).  son favori Protadius
succde le Romain Claudius, fort lettr et agrable conteur
(Fredegar., c. XXVIII). Dagobert a pour ambassadeurs Servatus et
Paternus, pour gnraux Abundantius et Venerandus, etc. (Gesta
Dagoberti, _passim_)... etc., etc.--Sans doute plus d'un roi
mrovingien perdit dans ce contact avec les vaincus la rudesse
barbare, et voulut apprendre avec ses favoris l'lgance latine:
Fortunat crit  Charibert:

    Floret in eloquio lingua latina tuo.
  Qualis es in propri docto sermone loquel
    Qui nos Romano vincis in eloquio?

--Sigebertus erat elegans et versutus.--Sur Chilpric, V. plus
bas.--Les Francs semblent avoir eu de bonne heure la perfidie
byzantine: Franci mendaces, sed hospitales (sociables?). Salvian.,
l. VII, p. 169. Si pejeret Francus, quid novi faceret; qui perjurium
ipsum sermonis genus esse putat, non criminis. Salvian., l. IV, c.
XIV.--Franci, quibus familiare est ridendo fidem frangere. Flav.
Vopiscus in Proculo.


87--page 171--_Le Romain Mummole bat les Saxons_...

Lorsque les Saxons rentrrent dans leur pays, ils trouvrent la place
prise: Au temps du passage d'Alboin en Italie, Clotaire et Sigebert
avaient plac, dans le lieu qu'il quittait, des Suves et d'autres
nations; ceux qui avaient accompagn Alboin, tant revenus du temps de
Sigebert, s'levrent contre eux et voulurent les chasser et les faire
disparatre du pays; mais eux leur offrirent la troisime partie des
terres, disant: Nous pouvons vivre ensemble sans nous combattre. Les
autres, irrits parce qu'ils avaient auparavant possd ce pays, ne
voulaient aucunement entendre  la paix. Les Suves leur offrirent
alors la moiti des terres, puis les deux tiers, ne gardant pour eux
que la troisime partie. Les autres le refusant, les Suves leur
offrirent toutes les terres et tous les troupeaux, pourvu seulement
qu'il renonassent  combattre; mais ils n'y consentirent pas, et
demandrent le combat. Avant de le livrer, ils traitrent entre eux du
partage des femmes des Suves, et de celle qu'aurait chacun aprs la
dfaite de leurs ennemis qu'ils regardaient dj comme morts; mais la
misricorde de Dieu, qui agit selon sa justice, les obligea de tourner
ailleurs leurs penses; le combat ayant t livr, sur vingt-six mille
Saxons, vingt mille furent tus, et des Suves, qui taient six mille
quatre cents, quatre-vingts seulement furent abattus, et les autres
obtinrent la victoire. Ceux des Saxons qui taient demeurs aprs la
dfaite jurrent, avec des imprcations, de ne se couper ni la barbe
ni les cheveux jusqu' ce qu'ils se fussent vengs de leurs ennemis;
mais ayant recommenc le combat, ils prouvrent encore une plus
grande dfaite, et ce fut ainsi que la guerre cessa. Greg. Tur., l.
V, c. XV. V. aussi Paul Diacre, De Gestis Langobardorum, ap. Muratori,
I.


88--page 173--_Frdgonde, entoure de superstitions paennes_...

Une affranchie, possde de l'esprit de Python, riche, vtue d'habits
magnifiques, se rfugie auprs de Frdgonde. (Greg. Tur., l. VII,
CXLIV.)--Claudius promet  Frdgonde et  Gontran de tuer Eberulf,
meurtrier de Chilpric, dans la basilique de Tours: Et cm iter
ageret, ut consuetudo est barbarorum, auspicia intendere coepit.
Simulque interrogare multos si virtus beati Martini de prsenti
manifestaretur in perfidis. C. XXIX.

Le paganisme est encore trs fort  cette poque. Dans un concile o
assistrent Sonnat, vque de Reims, et quarante vques, on dcide
que ceux qui suivent les augures et autres crmonies paennes, ou
qui font des repas superstitieux avec des paens, soient d'abord
doucement admonests et avertis de quitter leurs anciennes erreurs;
que s'ils ngligent de le faire, et se mlent aux idoltres et  tous
ceux qui sacrifient aux idoles, ils soient soumis  une pnitence
proportionne  leur faute. Flodoard, l. II, c. V.--Dans Grgoire de
Tours (l. VIII, c. XV), saint Wulfilac, ermite de Trves, raconte
comment il a renvers (en 585) la Diane du lieu et les autres
idoles.--Les conciles de Latran, en 402, d'Arles, en 452, dfendent le
culte des pierres, des arbres et des fontaines. On lit dans les canons
du concile de Nantes, en 658: Summo decertare debent studio episcopi
et eorum ministri, ut arbores dmonibus consecrat quas vulgus colit,
et in tant veneratione habet ut nec ramum nec surculum ind audeat
amputare, radicitus excindantur atque comburantur. Lapides quoque quos
in ruinosis locis et silvestribus dmonum ludificationibus decepti
venerantur, ubi et vota vovent et deferunt, funditus effodiantur,
atque in tali loco projiciantur, ubi nunqum a cultoribus suis
inveniri possint. Omnibusque interdicatur ut nullus candelam vel
aliquod munus alibi deferat nisi ad ecclesiam Domino Deo suo...
Sirmund., t. III, Conc. Galli. V. aussi le vingt-deuxime canon du
Concile de Tours, en 567, et les Capitulaires de Charlemagne, ann.
769.


89--page 176--_Chilpric faisait des vers en langue latine_...

Greg. Tur., liv. VII, CXLV.--Sed versiculi illi, dit Grgoire de
Tours, nulli penitus metric conveniunt rationi. Liv. V, c.
XLV.--Cependant la tradition lui attribue l'pitaphe suivante sur
Saint-Germain-des-Prs:

  Ecclesi speculum, patri vigor, ara reorum,
    Et pater, et medicus, pastor amorque gregis,
  Germanus virtute, fide, corde, ore beatus,
    Carne tenet tumulum, mentis honore polum.
  Vir cui dura nihil nocuerunt fata sepulcri:
    Vivit enim, nam mors quem tulit ipsa timet.
  Crevit adhc potis justus post funera; nam qui
    Fictile vas fuerat, gemma superna micat.
  Hujus opem et meritum mutis data verba loquuntur,
    Redditus et ccis prdicat ore dies.
  Nunc vir apostolicus, rapiens de carne trophum,
    Jure triumphali considet arce throni.
                                       (Apud Aimoin., l. III, c. x.)

Il ajouta des lettres  l'alphabet... et misit epistolas in universas
civitates regni sui, ut sic pueri docerentur, ac libri antiquitus
scripti, planatipumice rescriberentur. Greg. Tur., l. V, XLV.


90--page 176--... _combien il mnageait l'glise_...

Voy. dans Grg. de Tours (l. VI, c. XXII) sa clmence envers un vque
qui avait dit, entre autres injures, qu'en passant du royaume de
Gontran dans celui de Chilpric, il passait de paradis en
enfer.--Cependant, ailleurs il se plaint amrement des vques (ibid.,
l. VI, c. XLVI): Nullum plus odio habens qum ecclesias: aiebat enim
plermque: Ecce pauper remansit fiscus noster, ecce diviti nostr ad
ecclesias sunt translat; nulli penitus, ni soli episcopi regnant:
periit honor noster, et transiit ad episcopos civitatum.


91--page 186.--_Les grands du Midi accueillirent Gondovald_...

Comme Gondovald cherchait de tous cts des secours, quelqu'un lui
raconta qu'un certain roi d'Orient, ayant enlev le pouce du martyr
saint Serge, l'avait implant dans son bras droit, et que lorsqu'il
tait dans la ncessit de repousser ses ennemis, il lui suffisait
d'lever le bras avec confiance; l'arme ennemie, comme accable de la
puissance du martyr, se mettait en droute. Gondovald s'informa avec
empressement s'il y avait quelqu'un en cet endroit qui et t jug
digne de recevoir quelques reliques de saint Serge. L'vque Bertrand
lui dsigna un certain ngociant nomm Euphron, qu'il hassait, parce
qu'avide de ses biens, il l'avait fait raser autrefois, malgr lui,
pour le faire clerc, mais Euphron passa dans une autre ville et revint
lorsque ses cheveux eurent repouss. L'vque dit donc: Il y a ici
un certain Syrien nomm Euphron, qui, ayant transform sa maison en
une glise, y a plac les reliques de ce saint; et, par le pouvoir du
martyr, il a vu s'oprer plusieurs miracles, car, dans le temps que la
ville de Bordeaux tait en proie  un violent incendie, cette maison,
entoure de flammes, en fut prserve. Aussitt Mummole courut
promptement avec l'vque Bertrand  la maison du Syrien, y pntra de
force, et lui ordonna de montrer les saintes reliques. Euphron s'y
refusa; mais, pensant qu'on lui tendait des embches par mchancet,
il dit: Ne tourmente pas un vieillard et ne commets pas d'outrages
envers un saint; mais reois ces cent pices d'or et retire-toi.
Mummole insistant, Euphron lui offrit deux cents pices d'or; mais il
n'obtint point  ce prix qu'ils se retirassent sans avoir vu les
reliques. Alors Mummole fit dresser une chelle contre la muraille
(les reliques taient caches dans une chsse au haut de la muraille,
contre l'autel), et ordonna au diacre d'y monter. Celui-ci, tant donc
mont au moyen de l'chelle, fut saisi d'un tel tremblement lorsqu'il
prit la chsse, qu'on crut qu'il ne pourrait descendre vivant.
Cependant, ayant pris la chsse attache  la muraille, il l'emporta.
Mummole, l'ayant examine, y trouva l'os du doigt du saint, et ne
craignit pas de le frapper d'un couteau. Il avait plac un couteau sur
la relique et frappait dessus avec un autre. Aprs bien des coups qui
eurent grand'peine  le briser, l'os, coup en trois parties, disparut
soudainement. La chose ne fut pas agrable au martyr, comme la suite
le montra bien.--Ces Romains du Midi respectaient les choses saintes
et les prtres bien moins que les hommes du Nord. On voit un peu plus
loin qu'un vque ayant insult le prtendant  table, les ducs
Mummole et Didier l'accablrent de coups.--Greg. Tur., l. VII, ap.
Scr. Rer. Fr., t. II, p. 302.


92--page 197--_Dagobert, le Salomon des Francs_...

Fredegar., c. LX: Luxuri supr modum deditus, tres habebat, ad
instar Salomonis, reginas, maxim et plurimas concubinas... Nomina
concubinarum, e quod plures fuissent, increvit huic chronic inseri.


93--page 198--_Les Saxons dfaits par les Francs_, etc...

Gesta Dagob., c. I. ap. Scr. Rer. Fr., II, 580. Clotharius tum
prcipue illud memorabile su potenti posteris reliquit indicium,
quod rebellantibus adversus se Saxonibus, ita eos armis perdomuit, ut
omnes virilis sexus ejusdem terr incolas, qui gladii, quem tm forte
gerebat, longitudinem excesserint, peremerit.


94--page 198--... _le Franc Samo_...

Fredegar., c. XLVIII. Homo quidam, nomine Samo, natione Francus, de
pago Sennonago, plures secum negotiantes adscivit; ad exercendum
negotium in Sclavos, cognomento Winidos, perrexit. Sclavi jm contra
Avaros, cognomento Chunos... coeperant bellare... Cm Chuni in
exercitu contra gentem quamlibet adgrediebant, Chuni pro castris
adunato illorum exercitu stabant; Winidi vero pugnabant, etc... Chuni
ad hyemandum annis singulis in Sclavos veniebant; uxores Sclavorum et
filias eorum stratu sumebant... Winidi, cernentes utilitatem Samonis,
eum super se eligunt regem. Duodecim uxores ex genere Winidorum
habebat.


95--page 198--_Les Avares dfaits par une perfidie_...

Fredegar., c. LXXII: Cm dispersi per domos Bajoariorum ad hyemandum
fuissent, consilio Francorum Dagobertus Bajoariis jubet ut Bulgaros
illos cum uxoribus et liberis unusquisque in domo su in un nocte
Bajoarii interficerent: quod protins a Bajoariis est impletum.


96--page 199--... _des chorvques_...

[Grec: Tou chrou episkopoi],--Dans les Capitulaires de Charlemagne,
on les nomme: Episcopi villani;--Hincmar, opusc. 33, c. XVI:
_vicani_.--Canones Arabici Nicn Synodi: Chorepiscopus est loco
episcopi, super villas et monasteria, et sacerdotes villarum.--Voy.
le Glossaire de Ducange, t. II.


97--page 199--_Les vques du Midi, trop civiliss_...

Saint Domnole, aim de Clotaire pour avoir souvent cach ses espions
du vivant de Childebert, allait en rcompense tre lev au sige
d'Avignon. Mais il supplie le roi ne permitteret simplicitatem illius
inter senatores sophisticos ac judices philosophicos fatigari.
Clotaire le fit vque du Mans. Greg. Turon., l. VI, c. IX.


98--page 207--_Les Irlandais sont meilleurs astronomes_, etc...

Dans l'le d'Anglesey, il y a deux places appeles encore le Cercle de
l'Astronome, _Crrig-Bruydn_, et la Cit des Astronomes, _Cr-Edris_.
Rowland, Mona antiqua, p. 84. Low, Hist. of Scotl., p. 277.


99--page 207--_En Irlande on baptisait avec du lait_...

Carpentier, Suppl. au Gloss. de Ducange: In Hyberni lac adhibitum
fuisse ad baptizandos divitum filios, qui domi baptizabantur, testis
est Bened, abbas Petroburg. T. I, p. 30. (On plongeait trois fois les
enfants dans de l'eau, ou dans du lait si les parents taient riches;
le Concile de Cashel (1171) ordonna de baptiser  l'glise.)--Ex
Concil. Neocesariensi, in vet. Poenitentiali, discimus infantem posse
baptizari inclusum in utero materno, cujus hc sunt verba: Prgnans
mulier baptizetur, et postea infans.--On voyait souvent en Irlande
des vques maris. O'Halloran, t. III.--Au neuvime sicle, les
Bretons se rapprochaient par la liturgie et la discipline de l'glise
bretonne anglaise. Louis-le-Dbonnaire, remarquant que les religieux
de l'abbaye de Landvenec portaient la tonsure dans la forme usite
chez les Bretons insulaires, leur ordonna de se conformer en cela,
comme en tout, aux dcisions de l'glise de Rome. D. Lobineau, preuves
II, 26.--D. Morice, preuves I, 228.


100--page 210--_Saint Colomban dans les Vosges_, etc...

Nous avons son loquente rponse  un concile assembl contre
lui.--Biblioth. max. Patrum, III, Epist. 2, ad Patres cujusdam
gallican super qustiones pasch congregat: Unum deposco a vestr
sanctitate ut... quia hujus diversitatis author non sim, ac pro
Christo salvatore, communi Domino ac Deo, in has terras peregrinus
processerim, deprecor vos per communem Dominum qui judicaturum... ut
mihi liceat cum vestr pace et charitate in his sylvis silere et
vivere juxt ossa nostrorum fratrum decem et septem defunctorum, sicut
usque nunc licuit nobis inter vos vixisse duodecim annis... Capiat nos
simul, oro, Gallia, quos capiet regnum coelorum, si boni simus meriti.
Confiteor conscienti me secreta, quod plus credo traditioni patri
me...


101--page 213--_La rgle de saint Colomban_...

Bibl. max. PP., XII, p. 2. La base de la discipline est l'obissance
absolue, jusqu' la mort. Obedientia usque ad quem modum definitur?
Usque ad mortem certe, quia Christus usque ad mortem obedivit Patri
pro nobis.--Quelle est la mesure de la prire?: Est vera orandi
traditio, ut possibilitas ad hoc destinati sine fastidio voti
prvaleat. Celui qui perd l'hostie aura pour punition un an de
pnitence.--Qui la laisse manger aux vers, six mois.--Qui laisse le
pain consacr devenir rouge, vingt jours.--Qui le jette dans l'eau par
mpris, quarante jours.--Qui le vomit par faiblesse d'estomac, vingt
jours;--par maladie, dix jours.--Six coups, douze coups, douze psaumes
 rciter, etc., pour celui qui n'aura pas rpondu amen au bndicit,
qui aura parl en mangeant, qui n'aura pas fait le signe de la croix
sur sa cuiller (qui non signaverit cochlear quo lambit), ou sur la
lanterne allume par un plus jeune frre.--Cent coups  celui qui fait
un ouvrage  part.--Dix coups  celui qui a frapp la table de son
couteau ou qui a rpandu de la bire.--Cinquante  celui qui ne s'est
pas courb pour prier, qui n'a pas bien chant, qui a touss en
entonnant les psaumes, qui a souri pendant l'oraison, ou qui s'amuse 
conter des histoires.--Celui qui raconte un pch dj expi sera mis
au pain et  l'eau pour un jour (pour que l'on ne rveille pas en soi
les tentations passes?).--Si quis monachus dormierit in un domo cum
muliere, duos dies in pane et aqu; si nescivit quod non debet, unum
diem.--Castitas vera monachi in cogitationibus judicatur... et quid
prodest virgo corpore, si non sit virgo mente?


102--page 213--_Saint Gall resta en Suisse_...

Pour se dispenser de suivre Colomban en Italie, saint Gall prtendait
avoir la fivre... Ille vero existimans eum pro laboribus ibi
consummandis amore loci detentum, vi longioris detrectare laborem,
dicit ei: Scio, frater, jam tibi onerosum esse tantis pro me laboribus
fatigari; tamen hoc discessurus denuntio, ne, vivente me in corpore,
missam celebrare prsumas.--Un ours vint servir saint Gall dans sa
solitude, et lui apporter du bois pour entretenir son feu. Saint Gall
lui donna un pain: Hoc pacto montes et colles circumpositos habeto
communes. Potique symbole de l'alliance de l'homme et de la nature
vivante dans la solitude.


103--page 216--_Le maire du palais choisi par le roi_...

In infanti Sigiberti omnes Austrasii, cm eligerent Chrodinum majorem
doms... Ille respuens... Tunc Gogonem eligunt. Greg. Tur., Epitom., c.
LVIII.--Ann. 628. Defuncto Gundoaldo..., Dagobertus rex Erconaldum,
virum illustrem, in majorem doms statuit...--656. Defuncto
Erconaldo..., Franci, in incertum vacillantes, prfinito consilio
Ebruino hujus honoris altitudine majorem domo in aul regis statuunt
(Dagobert tait mort et ils avaient _lu_ pour roi Clotaire III). Gesta
Reg. Fr., c. XXLII, XLV.--626. Clotarius II... cum proceribus et leudis
Burgundi Trecassis conjungitur, cm eos sollicitsset, si vellent
mortuo jm Warnachario, alium in ejus honoris gradum sublimare. Sed
omnes, unanimiter denegantes, se nequaqum velle majorem domus eligere,
regisgratiam obnixe petentes cum rege transigere... Fredegar., c. LIV,
ap. Scr. Fr., II, 435.--641. Flaochatus, genere Francus, Major doms in
regnum Burgundi, electione pontificum et cunctorum ducum,  Nantichilde
regin in hunc gradum honoris nobiliter stabilitur. Id. c. LXXXIX,
ibid. 447.--M. Pertz, dans son ouvrage intitul: Geschichte der
Merowingischen Hausmeier (1819), a runi tous les noms par lesquels on
dsignait les maires du palais:--Major doms regi, doms regalis, doms
palatii, doms in palatio, palatii, in aul.--Senior doms.--Princeps
doms.--Princeps palatii.--Prpositus palatii.--Prfectus doms
regi.--Prfectus palatii.--Prfectus aul.--Rector palatii.--Nutritor
et bajulus regis? (Fredeg. c. LXXXVI.)--Rector aul, imo totius
regni.--Gubernator palatii.--Moderator palatii.--Dux palatii, Custos
palatii et Tutor regni.--Subregulus.--Ainsi le maire devient presque le
roi, et rciproquement _gouverner le royaume_ s'exprima par _gouverner
le palais_. Bathilda regina, qu cum Chlotario, filio Francorum,
regebat palatium.


104--page 221--_Frdgaire exprime cet affaissement_...

Fredegarius, ap. Scr. Rer. Fr. II, 414: Optaveram et ego ut mihi
succumberet talis dicendi facundia, ut vel paululum esset ad instar.
Sed rarius hauritur, ubi non est perennitas aqu. Mundus jm senescit,
ideoque prudenti acumen in nobis tepescit, nec quisquam potest hujus
temporis, nec prsumit oratoribus prcedentibus esse consimilis.


105--page 223--_Arnulf n d'un pre aquitain et d'une mre suve_...

Acta SS. ord. S. Ben., sc. II.--Dans une Vie de saint Arnoul, par un
certain Umno, qui prtend crire par ordre de Charlemagne, il est dit:
Carolus... cui fuerat trivatus Arnolfus.--... regem Chlotarium, cujus
filiam, Bhlithildem nomine, Ansbertus, vir aquitanicus prpotens
divitiis et genere, in matrimonium accepit, de qu Burtgisum genuit,
patrem B. hujus Arnulfi.--Et plus loin: Natus est B. Arnulfus
aquitanico patre, suevi matre in castro Lacensi ( Lay, diocse de
Tulle), in comitatu Calvimontensi.


106--page 223--... _la famille des Ferroli_...

V. Lefebvre, Disquisit., et Valois, Rerum. Fr. lib. VIII et XVII. On
trouve dans l'ancienne vie de saint Ferrol: Sanctus Ferreolus,
natione Narbonensis a nobilissimis parentibus originem duxit; hujus
genitor Anspertus, ex magno senatorum genere prosapiam nobilitatis
deducens, accepit Chlotarii, regis Francorum, filiam, vocabulo
Blitil.--Le moine gidius, dans ses additions  l'histoire des
vques d'Utrecht, compose par l'abb Harigre, dit que Bodegisile ou
Boggis, fils d'Anspert, possdait cinq duchs en Aquitaine. D'aprs
cette gnalogie, les guerres de Charles-Martel et Eudes, de Pepin et
d'Hunald, auraient t des guerres de parents.


107--page 223--..._des mariages des familles ostrasiennes et
aquitaines_...

V. l'importante charte de 845 (Hist. du Lang., I, preuves, p. 85, et
notes, p. 688. L'authenticit en a t conteste par M. Rabanis). Les
ducs d'Aquitaine Boggis et Bertrand pousrent les Ostrasiennes Ode et
Bhigberte. Eudes, fils de Boggis, pousa l'Ostrasienne Waltrude. Ces
mariages donnrent occasion  saint Hubert, frre d'Eudes, de
s'tablir en Ostrasie, sous la protection de Pepin, et d'y fonder
l'vch de Lige.


108--page 224--_Cette maison piscopale de Metz_...

La maison Carlovingienne donne trois vques de Metz en un sicle et
demi, Arnulf, Chrodulf et Drogon. Les vques tant souvent maris
avant d'entrer dans les ordres, transmettaient sans peine leur sige 
leurs fils ou petits-fils. Ainsi les Apollinaires prtendaient
hrditairement  l'vch de Clermont. Grgoire de Tours dit au sujet
d'un homme qui voulait le supplanter: Il ne savait pas, le misrable,
qu'except cinq, tous les vques qui avaient occup le sige de Tours
taient allis de parent  notre famille. (L. V, c. L, ap. Scr. Fr.
II, 264.)


109--page 226--_Charles-Martel, physionomie trs peu chrtienne_...

 en croire quelques auteurs, la France,  cette poque, et pens
devenir paenne.--Bonifac., Epist. 32, ann. 742: Franci enim, ut
seniores dicunt, plus qum per tempus LXXX annorum synodum non
fecerunt, nec archiepiscopum habuerunt, nec Ecclesi canonica jura
alicubi fundabant vel renovabant.--Hincmar., epist. 6, c. XIX.
Tempore Caroli principis... in Germanicis et Belgicis ac Gallicanis
provinciis omnis religio Christianitatis pene fuit abolita, ita ut...
multi jm in orientalibus regionibus idola adorarent, et sine baptismo
manerent.


110--page 227--_Ce choc de deux races_... _immense massacre_...

Selon Paul Diacre (l. VI) les Sarrasins perdirent trois cent
soixante-quinze mille hommes.--Isidore de Bja a racont cette guerre
vingt-deux ans aprs la bataille, dans un latin barbare. Une partie de
son rcit est en rimes, ou plutt en assonances. (On retrouve
l'assonance dans la chanson des habitants de Modne, compose vers
924):

  Abdirraman multitudine repletam
  Sui exercits prospiciens terram,
  Montana Vaccorum disecans,
  Et fretosa el plana percalcans,
  Trans Francorum intus experditat
  . . . . . . . . . . . . . . . . .
                        (Isidor. Pacensis, ap. Scr. Rer. Fr. II, 721.)


111.--page 228--... _Charles-Martel distribuait les dpouilles des
vques_...

Chronic. Virdun., ap. Scr. Fr., III, 364. Tant enim profusione
thesaurus totius rarii publici dilapidatus est, tanta dedit
militibus, quos soldarios vocari mos obtinuit (soldarii, soldurii? on
a vu que les dvous de l'Aquitaine s'appelaient ainsi)..., ut non ei
suffecerit thesaurus regni, non deprdatio urbium... non exspoliatio
ecclesiarum et monasteriorum, non tributa provinciarum. Ausus est
etiam, ubi hc defecerunt, terras ecclesiarum diripere, et eas
commilitonibus illis tradere, etc..--Flodoard, l. II, c. XII: Quand
Charles-Martel eut dfait ses ennemis, il chassa de son sige le pieux
Rigobert, son parrain, qui l'avait tenu sur les saints fonts de
baptme, et donna l'vch de Reims  un nomm Milon, simple tonsur
qui l'avait suivi  la guerre. Ce Charles-Martel, n du concubinage
d'une esclave, comme on le lit dans les Annales des rois Francs, plus
audacieux que tous les rois ses prdcesseurs, donna non seulement
l'vch de Reims, mais encore beaucoup d'autres du royaume de France,
 des laques et  des comtes; en sorte qu'il ta tout pouvoir aux
vques sur les biens et les affaires de l'glise. Mais tous les maux
qu'il avait faits  ce saint personnage et aux autres glises de
Jsus-Christ, par un juste jugement, le Seigneur les fit retomber sur
sa tte; car on lit dans les crits des Pres que saint Euchre, jadis
vque d'Orlans, dont le corps est dpos au monastre de
Saint-Trudon, s'tant mis un jour en prire, et absorb dans la
mditation des choses clestes, fut ravi dans l'autre vie; et l, par
rvlation du Seigneur, vit Charles tourment au plus bas des enfers.
Comme il en demandait la cause  l'ange qui le conduisait, celui-ci
rpondit que, par la sentence des saints qui, au futur jugement,
tiendront la balance avec le Seigneur, il tait condamn aux peines
ternelles pour avoir envahi leurs biens. De retour en ce monde, saint
Euchre s'empressa de raconter ce qu'il avait vu  saint Boniface, que
le saint-sige avait dlgu en France pour y rtablir la discipline
canonique; et  Fulrad, abb de Saint-Denis et premier chapelain du
roi Pepin, leur donnant pour preuve de la vrit de ce qu'il
rapportait sur Charles-Martel, que, s'ils allaient  son tombeau, ils
n'y trouveraient point son corps. En effet, ceux-ci tant alls au
lieu de la spulture de Charles, et ayant ouvert son tombeau, il en
sortit un serpent, et le tombeau fut trouv vide et noirci comme si le
feu y avait pris.


112--page 228--_L'glise anglo-saxonne, romaine d'esprit_...

Acta SS. ord. S. Ben., sc. III. Le Pape Zacharie crit  saint
Boniface: Provincia in qu natus et nutritus es, quam et in gentem
Anglorum et Saxonum in Britanni insul primi prdicatores ab
apostolic sede missi, Augustinus, Laurentius, Justus et Honorius,
novissime vero tuis temporibus Theodorus, ex grco latinus, arte
philosophus et Athenis eruditus, Rom ordinatus, pallio sublimatus, ad
Britanniam prfatam transmissus, judicabat et gubernabat... Ce
Thodore, moine grec de Tarse en Cilicie, avait t envoy pour
remplir le sige de Kenterbury, par le pape Vitalien; il tait fort
savant en astronomie, en musique, en mtrique, en langues grecque et
latine; il apporta un Homre et un saint Chrysostome. Il tait conduit
par Adrien, moine napolitain, n en Afrique, non moins savant, et qui
avait t deux fois en France. (Usque hodie supersunt de eorum
discipulis, qui latinam grcamque linguam que ut propriam norunt.)
Sous eux, le moine northumbrien Benedict Biscop fit venir des artistes
de France, et btit dans le Northumberland le monastre de Weremouth,
selon l'architecture romaine; les murs taient orns de peintures
achetes  Rome et de vitres apportes de France. Un matre chanteur
avait t appel de Saint-Pierre de Rome. (Beda, Hist. Abbat.
Viremuth.)--Thodore et Adrien eurent pour lves Alcuin et Aldhelm,
parent du roi Ina, le premier Saxon qui ait crit en latin, selon
Camden; il chantait lui-mme ses _Cantiones Saxonic_ dans les rues, 
la populace. Guill. Malmesbury le qualifie: Ex acumine Grcum, ex
nitore Romanum, ex pomp Anglum. (Warton, Diss. on the introd. of
learning into England, I, CXXII.)


113--page 230--_Boniface se voue au pape_...

Bonifac, Epist. 105: Decrevimus in nostro synodali conventu et
confessi sumus fidem catholicam, et unitatem, et subjectionem Roman
Ecclesi, fine tenus vit nostr, velle servare: sancto Petro et
vicario ejus velle subjici... Metropolitanos pallia ab ill sede
qurere: et per omnia, prcepta Petri Canonice sequi desiderare, ut
inter oves sibi commendatas numeremur.


114--page 230--_Il demande au pape, dans sa simplicit_, etc...

Le pape crit  Boniface: Talia nobis a te referuntur, quasi nos
corruptores simus canonum et Patrum rescindere traditiones studeamus:
ac per hoc (quod absit) cum nostris clericis in simoniacam hresim
incidamus, expetentes et accipientes ab illis prmia, quibus tribuimus
pallia. Sed hortamur, carissime frater, ut nobis deinceps tale aliquid
minime scribas... Acta SS. ord. S. Ben., sc. III, 75.


115--page 230--_Adalbert_, etc...

Saint Boniface crit au pape Zacharie: Maximus mihi labor fuit
adversus duos hreticos pessimos..., unus qui dicitur Adelbert,
natione Gallus, alter qui dicitur Clemens, genere Scotus.--Fecit
quoque (Adelbert) cruciculas et auratoriola in campis et ad fontes...;
ungulas quoque et capillos dedit ad honorificandum et portandum cum
reliquiis S. Petri, principis apostolorum. Epist. 135.


116--page 233, note--... _un tribut de trois cents chevaux_...

Annal. Met., ap. Script. Fr., V, 336. Le cheval tait la principale
victime qu'immolaient les Perses et les Germains. Le pape Zacharie
(Epist. 142) recommande  Boniface d'empcher qu'on ne mange de chair
de cheval, sans doute comme viande de sacrifice.


117--page 234--_Les Francs contre les Vasques_, etc..

Fredegar. Scholast., c. XXI. Je doute fort que les Francs, qui furent
battus par eux dans la jeunesse de leur empire, leur aient impos un
tribut, comme le prtend Frdgaire, sous les faibles enfants de
Brunehaut.


118--page 238--_Guaifer repoussa ces demandes_...

Voy. aussi Eginhard, Annal., ibid., 199: Cm res qu ad ecclesias...
pertinebant, reddere noluisset.--Spondet se ecclesiis sua jura
redditurum, etc.


119--page 239--_Pepin portant les reliques_...

Secunda S. Austremonii translatio, ap. Scr. Rer. Fr. V, 433. Rex, ad
instar David regis... oblita regali purpur, pr gaudio omnem illam
insignem vestem lacrymis perfundebat, et ant sancti martyris exequias
exultabat, ipsiusque sacratissima membra propriis humeris evehebat.
Erat autem hiems.--Translat. S. Germani Pratens., ibid., 428
...mittentes, tm ipse qum optimates ab ipso electi, manus ad
feretrum.


120--page 239, note 3--_Charlemagne_...

Les Chroniques de Saint-Denys disent elles-mmes Challes et
Challemaines, pour Charles et Carloman (maine, corruption franaise de
_mann_; comme _lana_, laine, etc.). On trouve dans la Chronique de
Thophane un texte plus positif encore. Il appelle Carloman [Grec:
Karoullomagnos]; Scr. Fr., V, 187. Les deux frres portaient donc le
mme nom.--Au dixime sicle, Charles-le-Chauve gagna aussi 
l'ignorance des moines latins le surnom de Grand, comme son aeul.
pitaph., ap. Scr. Fr., VII, 322:

            ... Nomen qui nomine duxit
  De magni magnus, de Caroli Carolus.

C'est ainsi que les Grecs se sont tromps sur le nom d'lagabal, dont
ils ont fait, bon gr, mal gr, Hliogabal, du grec _Hlios_, soleil.


121--page 241--... _dans ces dserts ils levaient quelque place
forte_...

Fronsac (Francicum ou Frontiacum) en Aquitaine (Eginh., Annal., ap.
Scr. Fr., V, 201); et en Saxe, la ville que les chroniques dsignent
sous le nom de _Urbs Karoli_ (Annal. Franc, ibid., p. 11), un fort sur
la Lippe (p. 29), Ehresburg, etc.


122--page 242--_Charlemagne confirma la dme_...

Capitulare ann. 789, c. VII. De decimis, ut unusquisque suam decimam
donet, atque per jussionem pontificis dispensetur.--Capitulatio de
Saxon., ann. 791, c. XVI: Undecunque censs aliquid ad fiscum
pervenerit..., decima pars ecclesiis et sacerdotibus reddatur. C.
XVII: Omnes decimam partem substanti et laboris sui dent, tm
nobiles qum ingenui, similiter et liti.--Voy. aussi Capitul.
Francoford., ann. 794, c. XXIII.--Ds l'an 567, on trouve mention de
la dme dans une lettre pastorale des vques de Touraine; une
constitution de Clotaire et les Actes du concile de Mcon, en 588, la
prescrivent expressment. Ducange, II, 1334, v{o} DECIM.


123--page 242--... _affranchit l'glise de la juridiction sculire_.

Capitul. add. ad leg. Langob., ann. 801, c. I. Volumus primo, ut
neque abbates, neque presbyteri, neque diaconi, neque subdiaconi,
neque quislibet de clero, de personis suis ad publica, vel ad
secularia judicia trahantur vel distringantur, sed a suis episcopis
judicati justitiam faciant.--Cf. Capitul. Aquisgr., ann. 789, c.
XXXVII.--Capitul. Francoford., ann. 794, c. IV: Statutum est a domino
rege et S. Synodo, ut episcopi justifias faciant in suas parochias...
Comites quoque nostri veniant ad judicium episcoporum.


124--page 245--... _la premire victoire des Germains sur l'Empire_.

Stapfer, art. ARMINIUS, dans la Biogr. univers.: Les lieux voisins de
Dethmold sont encore pleins de souvenirs de ce mmorable vnement. Le
champ qui est au pied de Teutberg s'appelle encore Wintfeld, ou Champ
de la Victoire; il est travers par le Rodenbeck, ou Ruisseau de sang,
et le Knochenbach, ou Ruisseau des os, qui rappelle ces ossements
trouvs, six ans aprs la dfaite de Varus, par les soldats de
Germanicus venus pour leur rendre les derniers honneurs. Tout prs de
l est Feldrom, le champ des Romains; un peu plus loin, dans les
environs de Pyrmont, le Herminsberg, ou mont d'Arminius, couvert des
ruines d'un chteau qui porte le nom de Harminsbourg, et sur les bords
du Weser, dans le mme comt de la Lippe, on trouve Varenholz, le bois
de Varus.


125--page 245--... _la victoire des Francs sanctifie par un miracle_,
etc...

Eginhard. Annal., ap. Script. Fr., V, 201. Ne diutius siti confectus
laboraret exercitus, divinitus factum creditur ut qudam die, cm
juxta morem, tempore meridiano, cuncti quiescerent, prope montem qui
castris erat contiguus tanta vis aquarum in concavitate cujusdam
torrentis eruperit, ut exercitui cuncto sufficeret.--Poet Saxonici
Annal., l. I.


126--page 248--_Le nom du fameux Roland_...

Eginhard, vita Karoli, ap. Scr. Fr., V, 93.--Voy. aussi Eginhard.
Annal., ibid., 203.--Poet. Sax., l. I, ibid., 143.--Chroniques de
Saint-Denys, l. I, c. VI.--Les autres chroniques ne parlent point de
cette droute.--Sur les pomes carlovingiens, voyez le cours de M.
Fauriel, et l'excellente thse de M. Monin: _Sur le Roman de
Roncevaux_, 1832.


127--page 249--... _un systme de conversion_...

Il prit pour otages quinze des plus illustres, et les remit  la garde
de l'archevque de Reims, Vulfar, auquel il accordait la plus grande
confiance. Vulfar avait t prcdemment revtu des fonctions de
Missus Dominicus en Champagne. Flodoard. Hist. Remens., l. II, c.
XVIII. Le trs sage et trs habile Charles, dit le biographe de
Louis-le-Dbonnaire, savait s'attacher les vques. Il tablit par
toute l'Aquitaine des comtes et des abbs, et beaucoup d'autres
encore, qu'on nomme des _Vassi_, de la race des Francs; il leur confia
le soin du royaume, la dfense des frontires et le gouvernement des
fermes royales. Astronom. Vita Ludov. Pii. c. 3, ap. Scr. Fr., VI,
88.--Les abbs remplissent ici des fonctions militaires. Charlemagne
crit  un abb de Saxe de venir avec des hommes bien arms et des
vivres pour trois mois. Caroli M. Epist., 21, ap. Scr. Fr., V, 633.

Vita S. Sturmii, abbat. Fuld., ap. Scr. Fr., V, 447. Karolus...
assumptis universis sacerdotibus, abbatibus, presbyteris... totam
illam provinciam in parochias episcopales divisit... Tunc pars maxima
beato Sturmio populi et terr illius ad procurandum commititur.
Annal. Franc., ap. Scr. Fr., V, 26. Divisitque ipsam patriam inter
presbyteros et episcopos, seu et abbates, ut in eis baptizarent et
prdicarent.--Idem, Chron. Moissiac., ibid. 71.


128--page 253--... _le camp des Avares_...

Monach. S. Galli, l. II, c. II. Terra Hunorum novem circulis
cingebatur... Tm latus fuit unus circulus... quantm est spatium de
castro Turonico ad Constantiam... Ita vici et vill erant locat, ut
de aliis ad alias vox humana posset audiri. Contra eadem quoque
dificia, inter inexpugnabiles illos muros, port non satis lat erant
constitut... Item de secundo circulo, qui similiter ut primus erat
exstructus; viginti miliaria Teutonica qu sunt quadraginta Italica,
ad tertium usque tendebantur; similiter usque ad nonum; quamvis ipsi
circuli alius alio multo contractiores fuerunt... Ad has ergo
munitiones per ducentos et eo amplis annos, qualescumque omnium
occidentalium divitias congregantes... orbem occiduum pene vacuum
dimiserunt.


129--page 255--... _un canal du Rhin au Danube_...

Eginh. Annal., ad ann. 793. On avait persuad au roi que si l'on
creusait entre le Rednitz et l'Altmul un canal assez grand pour
contenir des vaisseaux, on pourrait naviguer facilement du Rhin au
Danube, parce que l'une de ces rivires se jette dans le Danube et
l'autre dans le Mein. Aussitt il vint dans ce lieu avec toute sa
cour, y runit une grande multitude, et employa  cette oeuvre toute
la saison de l'automne. Le canal fut donc creus sur deux mille pas de
longueur et trois cents pieds de largeur, mais en vain, car au milieu
d'une terre marcageuse dj imprgne d'eau par sa nature, et inonde
par des pluies continuelles, l'entreprise ne put s'achever: autant les
ouvriers avaient tir de terre pendant le jour, autant il en retombait
pendant la nuit,  la mme place. Pendant ce travail, on lui apporta
deux nouvelles fort dplaisantes: les Saxons s'taient rvolts de
tous cts; les Sarrasins avaient envahi la Septimanie, engag un
combat avec les comtes et les gardes de cette frontire, tu beaucoup
de Francs, et ils taient rentrs chez eux victorieux.


130--page 257, note--_Charlemagne et le pape Adrien_...

Eginh. Kar. M. c. 19: Nuntiato Adriani obitu, quem amicum prcipuum
habebat, sic flevit, ac si fratrem aut carissimum filium amisisset.
C. XVII: Nec ille toto regni sui tempore quicquam duxit antiquius,
qum ut urbs Roma su oper suoque labore veteri polleret
auctoritate...--Voy. les lettres d'Adrien  Charlemagne. (Scr. Fr. V,
403, 544, 545, 546, etc.)


131--page 257--... _le couronnement de Charlemagne_...

Eginh. Annal., p. 215. Coram altari, ubi ad orationem se
inclinaverat, Leo papa coronam capiti ejus imposuit.--Eginh. Vit.
Kar. M., ibid. 100. Quod primo in tantum adversatus est, ut
affirmaret se eo die, quamvis prcipua festivitas esset, ecclesiam non
intraturum fuisse, si pontificis consilium prscire potuisset.


132--page 258--_Les prsents d'Haroun_...

Ce que le pote disait impossible:

  Aut Ararim Parthus bibet, aut Germania Tigrim,

parut alors, dit le moine de Saint-Gall, une chose toute simple, 
cause des relations de Charles avec Haroun. En tmoignage de ce fait,
j'appellerai toute la Germanie, qui, du temps de votre glorieux pre
Louis (il s'adresse  Charles-le-Chauve), fut contrainte de payer un
denier par chaque tte de boeuf et par chaque manse dpendant du
domaine royal, pour le rachat des chrtiens qui habitaient la terre
sainte. Dans leur misre, ils imploraient leur dlivrance de votre
pre, comme anciens sujets de votre bisaeul Charles et de votre aeul
Louis. Monach. Sangall., l. II, c. XIV.


133--page 258--_Charlemagne actif dans son repos mme_, etc...

Eginh. in Karol. M., c. XXV. Il apprit la grammaire sous le diacre
Pierre de Pise, et eut pour matre, dans les autres tudes, Albinus,
surnomm Alcuin, galement diacre, n en Bretagne, et de race saxonne,
homme d'une science universelle, et sous la direction duquel il donna
beaucoup de temps et de travail  la rhtorique et  la dialectique,
mais surtout  l'astronomie. Il apprenait aussi le calcul et tudiait
le cours des astres avec une curieuse et ardente sagacit.--Dans les
dernires annes de sa vie, il ne fit plus que s'occuper de prires et
d'aumnes et corriger des livres. La veille de sa mort, il avait
soigneusement corrig, avec des Grecs et des Syriens, les vangiles de
saint Matthieu, de saint Marc, de saint Luc et de saint Jean. Thegan.
de Gestis Ludov. Pii, c. VII, ap. Scr. Fr. VI, 76.--Il envoya aussi 
son meilleur ami, le pape Adrien, un Psautier en latin, crit en
lettres d'or, et avec une ddicace en vers. (Eginh. ap. Script. Rer.
Franc., t. V, p. 402.) Aussi l'ensevelit-on avec un vangile d'or  la
main. (Monach. Engolism. in Kar. M., ibid. 186.)


134--page 259--_Il se piquait de bien chanter au lutrin_...

Eginh. in Kar. M., c. XXVI. Il perfectionna soigneusement la lecture
et le chant sacrs, car il s'y entendait admirablement, quoiqu'il ne
lt jamais lui-mme en public, et qu'il ne chantt qu' demi voix et
en choeur.--Mon. Sangall., l. I, c. VII. Jamais, dans la basilique
du docte Charles, il ne fut besoin de dsigner  chacun le passage
qu'il devait lire, ni d'en marquer la fin avec de la cire ou avec
l'ongle; tous savaient si bien ce qu'ils avaient  lire, que si on
leur disait  l'improviste de commencer, jamais il ne les trouvait en
faute. Lui-mme, il levait le doigt ou un bton, ou envoyait quelqu'un
aux clercs, assis loin de lui, pour dsigner celui qu'il voulait faire
lire. Il marquait la fin, par un son guttural, que tous attendaient en
suspens, tellement que, soit qu'il ft signe aprs la fin d'un sens,
ou  un repos au milieu de la phrase, ou mme avant le repos, personne
ne reprenait trop haut ou trop bas, quelque trange commencement que
cela pt faire. En sorte que, bien que tous ne comprissent pas,
c'tait dans son palais que se trouvaient les meilleurs lecteurs, et
nul n'osa entrer parmi ses choristes (ft-il mme connu d'ailleurs)
qui ne st bien lire et bien chanter.


135--page 259--... _pour observer ceux qui entraient_...

Mon. S. Galli, l. I, c. XXXII. Qu (mensiones) ita circa palatium
peritissimi Caroli ejus dispositione construct sunt, ut ipse per
cancellos solarii sui cuncta posset videre, qucumque ab intrantibus
vel exeuntibus quasi latenter fierent. Sed et ita omnia procerum
habitacula a terr erant in sublime suspensa, ut sub eis non solum
militum milites et eorum servitores, sed omne genus hominum ab
injuriis imbrium vel nivium, vel gelu, caminis possent defendi, et
nequaqum tamen ab oculis acutissimi Caroli valerent abscondi.


136--page 259--_La nuit, il se levait pour les matines_...

Eginh. in Kar. M., c. XXVI. Ecclesiam mane et vespere, item nocturnis
horis et sacrificii tempore, quoad eum valetudo permiserat, impigr
frequentabat.--Mon. Sangall., l. I, c. XXXIII: Gloriosissimus
Carolus ad nocturnas laudes pendulo et profundissimo pallio utebatur.


137--page 259--_Portrait de Charlemagne_...

Eginh. in Kar. M., c. XXII. Corpore fuit amplo atque robusto, statur
eminenti, qu tamen justam non excederet... apice corporis rotundo,
oculis prgrandibus ac vegetis, naso paululum mediocritatem
excedente... Cervix obesa et brevior, venterque projectior... Voce
clar quidem, sed qu mins corporis form conveniret.--Medicos pene
exosos habebat, quod ei in cibis assas, quibus assuetus erat,
dimittere, et elixis adsuescere suadebant.--Permis aux grandes
Chroniques de Saint-Denys, crites si longtemps aprs, de dire qu'il
fendait un chevalier d'un coup d'pe, et qu'il portait un homme arm
debout sur la main. On a proportionn l'empereur  l'empire, et conclu
que celui qui rgnait de l'Elbe  l'bre devait tre un gant.


138--page 259--_C'tait plaisir de les voir cavalcader derrire
lui_...

Id. ibid., c. XIX: Numqum iter sine illis faceret. Adequitabant ei
filii, fili vero pone sequebantur... Qu cm pulcherrim essent et ab
eo plurimum diligerentur, mirum dictu quod nullam earum cuiquam aut
suorum aut exterorum nuptum dare voluit. Sed omnes secum usque ad
obitum suum in domo su retinuit, dicens se earum contubernio carere
non posse. Ac propter hoc, alias felix, advers fortun malignitatem
expertus est. Quod tamen ita dissimulavit, ac si de eis nunquam
alicujus probri suspicio exorta, vel fama dispersa fuisset.


139--page 260--... _la dissonance reparaissait toujours_...

V. un passage curieux d'une vie de saint Grgoire, ap. Scrip. Rer. Fr.
t. V, p. 445.--V. aussi la vie de Charlemagne, par un moine
d'Angoulme (ap. Scr. Fr. V, 185).--Mon. Sangall., l. 1, c. X. Voyant
avec douleur que le chant tait divers selon les diverses provinces,
il demanda au pape douze clercs instruits dans la psalmodie. Mais, par
malice, lorsqu'on les eut disperss de ct et d'autre, ils se mirent
 enseigner tous des mthodes diffrentes. Charles indign se plaignit
au pape, et le pape les mit en prison.


140--page 265--_Charlemagne fit recueillir les vieux chants nationaux
de l'Allemagne_...

Eginh. in Kar. M., c. XXIX. Barbara et antiquissima carmina, quibus
veterum regum actus ac bella canebantur, scripsit, memorique
mandavit. Inchoavit et grammaticam patrii sermonis.--Suivant ginhard
(c. XIV) Charlemagne donna au mois des noms significatifs dans la
langue allemande (mois d'hiver, mois de boue, etc.); mais, selon la
remarque de M. Guizot, on les trouve en usage chez diffrents peuples
germains avant le temps de Charlemagne.


141--page 266--... _parlant souvent la langue latine_...

Eginh. in Kar: M. c. XXV. Latinam ita didicit, ut que, ill ac
patri lingu orare esset solitus; grcam vero melius intelligere quam
pronunciare poterat.--Poeta Saxon., l. V, ap. Scr. Fr. V, 176:

  ..... Solitus lingu spe est orare latin;
  Nec grc prorsus nescius extiterat.

Telle tait sa faconde, qu'il en ressemblait  un pdagogue (ut
didasculus appareret; alibi dicaculus, petit plaisant).


142--page 270--_Dans les Capitulaires, le ton pdantesque_...

On pourrait multiplier les exemples. Capitul. anni 802, ap. Scr. Fr.
V, 659. Placuit ut unusquisque ex propri person se in sancto Dei
servitio secundum Dei prceptum et secundum sponsionem suam pleniter
conservare studeat secundum intellectum et vires suas; quia ipse
domnus imperator non omnibus singulariter necessariam potest exhibere
curam. Capitul. anni 806, ibid. 677. Cupiditas in bonam partem
potest accipi et in malam. In bonam juxta apostolum, etc.--Avaritia
est alienas res appetere, et adeptas nulli largiri. Et juxta
apostolum, hc est radix omnium malorum. Turpe lucrum exercent qui per
varias circumventiones lucrandi caus inhoneste res quaslibet
congregare decertant.


143--page 270--_Les livres Carolins contre l'adoration des images_...

Carol. libr. I, c. XXI. Solus igitur Deus colendus, solus adorandus,
solus glorificandus est, de quo per prophetam dicitur: exaltatum est
nomen ejus solius, etc.


144--p. 271--... _son fils Louis ayant restitu toutes les spoliations
de Pepin_...

Je crois qu'il faut entendre ainsi cette dilapidation du domaine que
Charlemagne reprocha  son fils. Ce domaine avait d se former de
toutes les violences de la conqute. Le caractre scrupuleux de Louis,
et les rparations qu'il fit plus tard  d'autres nations maltraites
par les Francs, autorisent  interprter ainsi sa conduite en
Aquitaine. Voici le texte de l'historien contemporain: In tantum
largus, ut antea nec in antiquis libris nec in modernis temporibus
auditum est, ut villas regias qu erant et avi et tritavi (Pepin et
Charles-Martel), fidelibus suis tradidit eas in possessiones
sempiternas... Fecit enim hoc diu tempore. Theganus, de gestis Ludov.
Pii, c. XIX, ap. Scr. Fr. VI, 78.


145--page 273--_L'Empereur assemble des hommes en Gaule, en
Germanie_...

Annal. Franc., ad ann. 810, ap. Scr. Fr. V, 59. Nuntium accepit
classem CC navium de Nortmannia Frisiam appulisse... Missis in omnes
circumquaque regiones ad congregandum exercitum nuntiis...--Ibid., ad
ann. 809. Cumque ad hoc per Galliam atque Germaniam homines
congregasset...


146--page 273--_Le roi des Northmans, Godfried_, etc...

Eginh. in Kar. M., c. XIV. Godefridus adeo van spe inflatus erat, ut
totius sibi Germanise promitteret potestatem, etc.--V. aussi Annal.
Franc., ap. Scr. Fr. V, 57, Hermann. Contract., ibid. 366.


147--page 275--_Le saint Louis du neuvime sicle_...

Il y a une singulire ressemblance entre les portraits que l'histoire
nous a laisss de Louis-le-Dbonnaire et de saint Louis. Imperator
erat... manibus longis, digitis redis, tibiis longis et ad mensuram
gracilibus, pedibus longis. Theganus, de Gest. Ludov. Pii, c. XIX,
ap. Scr. Fr. VI, 78.--Ludovicus (saint Louis) erat subtilis et
gracilis, macilentus, convenienter et longus, habens vultum anglicum
(angelicum?), et faciem gratiosam. Salimbeni, 302; ap. Raumer,
Geschichte der Hohenstauffen, IV, 271.--L'un et l'autre se gardaient
soigneusement de rire aux clats. Numquam in risu imperator exaltavit
vocem suam, nec quando in festivitatibus ad ltitiam populi
procedebant themilici, scurr et mimi cum choraulis et citharistis ad
mensam coram eo: tunc ad memsuram coram eo ridebat populus; ille
numquam vel dentes candidos suos in risu ostendit. Thegan. ibid.--Sur
la gravit de saint Louis et son horreur pour les baladins et les
musiciens, V. le IIe vol.--Enfin les deux saints ont montr le mme
dsir de rparer par des restitutions les injustices de leurs pres.


148--page 276--_Rforme des monastres_, etc....

Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 195. Regulam B. Benedicti
tironibus seu infirmis positam fore contestans, ad beati Basilii dicta
necnon Pachomii regulam scandere nitens.--Astronom., c. XXXVIII, ap.
Scr. Fr. VI, 100: Ludovicus... fecit componi ordinarique librum
canonic vit normam gestantem; misit... qui transcribi facerent...
itidemque constituit Benedictum abbatem, et cum eo monachos strenu
vit per omnia, qui per omnia monachorum euntes redeuntesque
monasteria, uniformem cunctis traderent monasteriis, tam viris qum
feminis, vivendi secundum regulam S. Benedicti incommutabilem morem.


149--page 276--_Louis renvoya, dans leur couvent Adalhard et Wala_...

S. Adhalardi Vita, ibid., 277. Invidi... pulsus prsentibus bonis,
dignitate, exutus vulgi existimatione foedatus... exilium tulit.--Acta
SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 464: Wala... cujus Augustus, efficaciam
auspicatus ingenii, licet consobrinus ipsius esset, patrui ejus filius,
decrevit humiliari, cujuslibet instinctu, et redigi inter infimos.--P.
492. Un jour il dit  Louis-le-Dbonnaire: Velim, reverendissime
imperator Auguste, dicas nobis tuis quid est quod tantm propriis
interdum relictis officiis, ad divina te transmittis.--Astronom., c.
XXI: Timebatur qum maxime Wala, summi apud Carolum imperatorem
habitus loci, ne forte aliquid sinistri contra imperatorem moliretur.


150--page 276--_Le palais imprial eut sa rforme_...

Astronom., c. XXI: Moverat ejus animum jamdudum, quanquam natur
mitissimum, illud quod a sororibus illius in contubernio exercebatur
paterno; quo solo domus paterna inurebatur nvo... Misit... qui...
aliquos stupri immanitate et superbi fastu, reos majestatis caute ad
adventum usque suum adservarent.--C. XXIII: Omnem coetum femineum,
qui permaximus erat, palatio excludi judicavit prter paucissimas.
Sororum autem quque in sua, qu a patre acceperat, concessit.


151--page 276--_Roi d'Aquitaine, il s'tait rduit  une telle
pauvret_...

Astronom., c. VII.--Le roi Louis donna bientt une preuve de sa
sagesse, et fit voir la tendresse de misricorde qui lui tait
naturelle. Il rgla qu'il passerait les hivers dans quatre lieux
diffrents; aprs trois ans couls, un nouveau sjour devait le
recevoir pour le quatrime hiver; ces habitations taient: Dou,
Chasseneuil, Audiac et breuil. Ainsi chacune, quand son tour
revenait, pouvait suffire  la dpense du service royal. Aprs cette
sage disposition, il dfendit qu' l'avenir on exiget du peuple les
approvisionnements militaires, qu'on appelle vulgairement _foderum_.
Les gens de guerre furent mcontents; mais cet homme de misricorde,
considrant et la misre de ceux qui payaient cette taxe, et la
cruaut de ceux qui la percevaient, et la perdition des uns et des
autres, aima mieux entretenir ses hommes sur son bien que de laisser
subsister un impt si dur pour ses sujets.  la mme poque, sa
libralit dchargea les Albigeois d'une contribution de vin et de
bl... Tout cela plut tellement, dit-on, au roi son pre, qu' son
exemple il supprima en France l'impt des approvisionnements
militaires, et ordonna encore beaucoup d'autres rformes, flicitant
son fils de ses heureux progrs.--Voy. aussi Thegan, De gestis, etc.


152--page 276--_Empereur, il rendit aux Saxons le droit de
succder_...

Astronom, c. XXIV. Saxonibus atque Frisonibus jus patern
hreditatis, quod sub patre ob perfidiam legaliter perdiderant,
imperatori restituit clementi... Post hc easdem gentes semper sibi
devotissimas habuit.


153--page 277--... _confirma les droits des chrtiens d'Espagne_...

Diplomata Ludov. Imperat., ann. 816, ap. Scr. Fr. VI, 486, 487:
Jubemus ut hi, qui vel nostrum vel domini et genitoris nostri
prceptum accipere meruerunt, hoc quod ipsi cum suis hominibus de
deserto excoluerunt, per nostram concessionem habeant. Hi vero qui
postea venerunt, et se aut comitibus aut vassis nostris aut paribus
suis se commendaverunt, et ab eis terras ad habitandum acceperunt, sub
quali convenienti atque conditione acceperunt, tali eas in futurum et
ipsi possideant, et su posteritati derelinquant, etc.


154--page 277, note 3--... _premier essai de l'Italie pour se dlivrer
des barbares_...

Omnes civitates regni et principes Itali in hc verba conjuraverunt,
sed et omnes aditus, quibus in Italiam intratur, positis obicibus et
custodiis obserarunt.--Astronom., c. XXIX.--V. aussi Eginh. Annal.,
ap. Scr. F. VI, 177.


155--page 278--_Charlemagne avait dsign Louis_, etc...

Thegan., c. VI. Cm intellexisset appropinquare sibi diem obitus sui,
vocavit filium suum Ludovicum ad se cum omni exercitu, episcopis,
abbatibus, ducibus, comitibus, loco positis... interrogans omnes a
maximo usque ad minimum, si eis placuisset ut nomen suum, id est
imperatoris, filio suo Ludovico tradidisset. Illi omnes responderunt
Dei esse admonitionem illius rei.--Il avait aussi consult Alcuin au
tombeau de saint Martin de Tours: Quo in loco tenens manum Albini,
ait secrete: Domine magister, quem de his filiis meis videtur tibi in
isto honore quem indigno quanquam dedit mihi Deus, habere me
successorem? At ille vultum in Ludovicum dirigens, novissimum illorum,
sed humilitate clarissimum, ob quam a multis despicabilis notabatur,
ait: Habebis Ludovicum humilem successorem eximium. Acta SS. ord. S.
Bened., sec. IV, p. 156.


156--page 278--_Louis ne pouvait consentir  l'excution de Bernard_,
etc...

Astron., c. XXX. Cum lege judicioque Francorum deberent capitali
invectione feriri, suppress tristiori sententi, luminibus orbarit
consensit, licet multis obnitentibus, et adnimadverti in eos tot
severitate legali cupientibus. Thegan., ibid., 79. Judicium mortale
imperator exercere noluit; sed consiliarii Bernhardum luminibus
privrunt... Bernhardus obiit. Quod audiens imperator, magno cum
dolore flevit mullo tempore.


157--page 278--_La Sude eut un vque dpendant de l'archevque de
Reims_...

S. Anscharii vita, ibid., 305. In civitate Hammaburg sedem constituit
archiepiscopalem.--Ibid., 306. Ebo (archiep. Remensis) quemdam...
pontificali insignitum honore, ad partes direxit Sueonum, etc.


158--page 279--_Louis choisit la plus belle. Judith_, etc...

Astron., c. LXXX. Undecumque abductas procerum filias inspiciens,
Judith.--Thegan., c. XXVI. Accepit filiam Velfi ducis, qui erat de
nobilissim stirpe Bavarorum, et nomen virginis Judith, qu erat ex
parte matris nobilissimi generis Saxonici, eamque reginam constituit.
Erat enim pulchra valde.--L'vque Friculfe lui crit: Si agitur de
venustate corporis, pulchritudine superas omnes, quas visus vel
auditus nostr parvitatis comperit, reginas. Scr. Fr. VI, 355.


159--page 279--_Savante_...

V. les ptres ddicatoires du clbre Raban de Fulde et de l'vque
Friculfe. Celui-ci lui crit: In divinis et liberalibus studiis, ut
tu eruditionis cognovi facundiam, obstupui. Script. Fr. VI, 355,
356.--Walafrid versus, ibid., 268:

  Organa dulcisono percurrit pectine Judith.
  O si Sappho loquax, vel nos inviseret Holda.
  Ludere jam pedibus...
  Quidquid enim tibimet sexs subtraxit egestas,
  Reddidit ingeniis culta atque exercita vita.

--Annal. Met., ibid., 212. Pulchra nimis et sapienti floribus optime
instructa.


160--page 282--_Une dite fut assemble  Nimgue_...

Astron., c. XLV. Hi qui imperatori contraria sentiebant, alicubi in
Franci conventum fieri generalem volebant. Imperator autem clanculo
obnitebatur, diffidens quidem Francis, magisque se credens Germanis.
Obtinuit tamen sententia imperatoris, ut in Neomago populi
convenirent... Omnisque Germania eo confluxit, imperatori auxilio
futura. Louis se rconcilie avec son fils; le peuple, furieux, menace
de massacrer et l'empereur et Lothaire. On saisit les mutins.--Quos
postea ad judicium adductos, cum omnes juris censores filiique
imperatoris judicio legali, tanquam reos majestatis, decernerent
capitali sententi feriri, nullum ex eis permisit occidi.--Voy. aussi
Annal. Bertinian., ibid. 193.


161--page 282--... _l'empereur se voyant abandonn_, etc...

Thegan., c. XLII. Dicens: Ite ad filios meos. Nolo ut ullus propter
me vitam aut membra dimittat. Illi infusi lacrymis recedebant ab eo.


162--page 284--_Ebbon, l'un de ces fils de serfs_, etc...

Thegan., c. XLIV. Hebo Remensis episcopus, qui erat ex originalium
servorum stirpe... O qualem remunerationem reddidisti ei. Vestivit te
purpur et pallio, et tu eum induisti cilicio... Patres tui fuerunt
pastores caprarum, non consiliarii principum!... Sed tentatio piissimi
principis... sicut et patientia beati Job. Qui beato Job insultabant,
reges fuisse leguntur; qui istum vero affligebant, legales servi ejus
erant ac patrum suorum.--Omnes enim episcopi molesti fuerunt ei, et
maxime hi quos ex servili conditione honoratos habebat, cum his qui ex
barbaris nationibus ad hoc fastigium perducti sunt.--Id., c. XX:
Jamdudum illa pessima consuetudo erat, ut ex vilissimis servis summi
pontifices fierent, et hoc non prohibuit... Puis vient une longue
invective contre les parvenus.


163--page 285, note--_Tous se trouvaient d'accord_...

Nithardi histori, l. I, c. IV, ap. Scr. Fr. VII, 12. Occurrebat
univers plebi verecundia et poenitudo, quod bis imperatorem
dimiserant.--C. V: Franci, eo quod imperatorem bis reliquerant,
poenitudine correpti; ad defectionem impelli dedignati sunt.--Tous
les peuples revenaient  Louis: Gregatim populi tam Franci quam
Burgundi, necnon Aquitani sed et Germani coeuntes, calamitatis
querelis de imperatoris infortunio querebantur, etc. Astronom., c.
XLIX.


164--page 286--_Wala_... _un homme de discorde_...

Acta SS. ord. S. Bened., sec. IV, p. 453: Virum rix virumque
discordi se progenitum frequenter ingemuerit.--Pascase Radbert,
auteur de la vie de Wala, qui crivait sous Louis-le-Dbonnaire et
sous son fils Charles-le-Chauve, crut prudent de dguiser ses
personnages sous des noms supposs. Wala s'appelle _Arsenius_;
Adhalard, _Antonius_; Louis-le-Dbonnaire, _Justinianus_; Judith,
_Justina_; Lothaire, _Honorius_; Louis-le-Germanique, _Gratianus_;
Pepin, _Melanius_; Bernard de Septimanie, _Naso_ et _Amisarius_.


165--page 286--_Le vieil empereur aurait dit  Lothaire_...

Nithard., l. I, c. XII: Ecce, fili, ut promiseram, regnum omne coram
te est; divide illud prout libuerit. Quod si tu diviseris, partium
electio Caroli erit. Si autem nos illud diviserimus, similiter partium
electio tua erit.--Quod idem cum per triduum dividere vellet, sed
minime posset, Josippum atque Richardum ad patrem direxit, deprecans
ut ille et sui regnum dividerent, partiumque electio sibi
concederetur... Testati quod pro null re ali, nisi sol ignoranti
regionum, id peragere differret. Quamobrem pater, ut grius valuit,
regnum omne absque Bajoari cum suis divisit; et a Mos partem
Australem Lodharius cum suis elegit Occiduam ver, ut Carolo
conferretur, consensit.


166--page 288--... _bataille si sanglante qu'elle et puis
l'Empire_...

Annal. Met., ap. Scr. Fr. VII, 184. In qu pugn it Francorum vires
attenuat sunt..., ut nec ad tuendos proprios fines in posterum
sufficerent.--Dans cette bataille, dit une autre chronique crite au
temps de Philippe-Auguste, presque tous les guerriers de la France, de
l'Aquitaine, de l'Italie, de l'Allemagne, de la Bourgogne, se turent
mutuellement. Hist. reg. Franc., 259.


167--page 290--_Serment de Louis-le-Germanique et de
Charles-le-Chauve_...

Nithard., l. III, c. V. ap. Scr. Fr. VII, 27, 35.--J'emprunte la
traduction de M. Aug. Thierry (Lettres sur l'Histoire de France). Mais
je n'ai pas cru devoir adopter ses restitutions. Il est trop hasardeux
de changer les mots latins qui se rencontrent dans les monuments d'une
poque semblable. Le latin devait se trouver ml selon des
proportions diffrentes dans les langues naissantes de l'Europe.
(Voy., aux claircissements, le chant barbare compos sur la captivit
de Louis II.)


168--page 293--_Le secours que Lothaire avait demand aux paens_...

Voy. aussi les Annales de Saint-Bertin, an 841, les Annales de Fulde,
an 842, la Chronique d'Hermann. Contract., ap. Scr. Fr. VII, 232, etc.


169--page 293--_Charles-le-Chauve qui ressemblait  Bernard_...

Thegan., c. XXXVI. Impii... dixerunt Judith reginam violatam esse 
duce Bernhardo.--Vita venerab. Wal, ap. Scr. Fr. VI, 289.--Agobardi
Apolog., ibid., 248.--Ariberti Narratio, ap. Scr. Fr. VII, 286: Et os
ejus mire ferebat, natur adulterium maternum prodente.


170--page 293--_Pepin n'avait pas hsit  appeler les Sarrasins, les
Normands_...

Annal. Bertin, ap. Scr. Fr. VII, 66. Chronic. S. Benigni Divion.,
ibid. 229.--Translat. S. Vincent, 353. Nortmanni... a Pippino
conducti mercimoniis, pariter cum eo ad obsidendam Tolosam
adventaverant.


171--page 296--_Les moines avaient demand  Louis-le-Dbonnaire_,
etc...

Nithard., l. I, c. III. Percontari... si respublica ei restitueretur,
an eam erigere ac fovere vellet, maximeque cultum divinum.

_Les vques interrogent de mme Charles-le-Chauve_, etc... Nithard,
l. IV, c. I. Palam illos percontati sunt... an secundum Dei
voluntatem regere voluissent. Respondentibus... se velle... aiunt: Et
auctoritate divin ut illud suscipiatis, et secundum Dei voluntatem
illud regatis monemus, hortamur atque prcipimus.

_Plus tard les vques sont d'avis que la paix rgne entre les trois
frres._ Nithard, ibid., c. III. Solito more, ad episcopos
sacerdotesque rem referunt. Quibus cum undique ut pax inter illos
fieret melius videretur, consentiunt, legatos convocant, postulata
concedunt.


172--page 297--_Le Capitulaire d'pernay_, etc...

C'est par erreur qu'un historien rcent a dit que ce pouvoir avait t
confr aux vques exclusivement. Baluz., t. II, p. 31, Capitul.
Sparnac. ann. 846, art. 20. Missos ex utroque ordine... mittatis...

_Le Capitulaire de Kiersy_, etc. Capitul. Car. Calvi; ap Scr. Fr. VII,
630. Ut unusquisque presbyter imbreviet in su parrochi omnes
malefactores, etc., et eos extra ecclesiam faciat... Si se emendare
noluerint, ad episcopi prsentiam perducantur.


173--page 300--_La plainte de Charles-le-Chauve contre Venilon_,
etc...

Baluz., Capitul., ann. 859, p. 127.--Hincmar dit plus tard
expressment qu'il a _lu_ Louis III. Hincmari ad Ludov. III epist.
(ap. Hinc. op. II, 198): Ego cum collegis meis et cteris Dei ac
progenitorum vestrorum fidelibus, vos elegi ad regimen regni, sub
conditione debitas leges servandi.


174--page 302--_Gotteschalk avait profess la doctrine de la
prdestination_...

Voy. sur cette affaire les textes qu'a runis Gieseler,
Kirchengeschichte, II, 101, sqq.


175--page 305--_Pour Jean rigne l'criture est un texte livr 
l'interprtation_...

J. Erig. De nat. divis., l. I, c. LXVI... Il ne faut pas croire que,
pour faire pntrer en nous la nature divine, la sainte criture se
serve toujours des mots et des signes propres et prcis; elle use de
similitudes, de termes dtourns et figurs, condescend  notre
faiblesse, et lve, par un enseignement simple, nos esprits encore
grossiers et enfantins. Dans le Trait [Grec: Peri phuses merismou],
l'autorit, est drive de la raison, nullement la raison de
l'autorit. Toute autorit qui n'est pas avoue par la raison parat
sans valeur, etc.


176--p. 306, note.--_Les pirates_... _que la famine avait chasss du
gte paternel_...

La faim fut le gnie de ces rois de la mer. Une famine qui dsola le
Jutland fit tablir une loi qui condamnait tous les cinq ans  l'exil
les fils puns. Odio Cluniac, ap. Scr. Fr. VI, 318. Dodo, de Mor.
Duc. Normann., l. I. Guill. Gemetic, l. I, c. IV, 5.--Un Saga
irlandais dit que les parents faisaient brler avec eux leur or, leur
argent, etc., pour forcer leurs enfants d'aller chercher fortune sur
mer. Watzdla, ap. Barth., 438.

Olivier Barnakall, intrpide pirate, dfendit le premier  ses
compagnons de se jeter les enfants les uns aux autres sur la pointe
des lances: c'tait leur habitude. Il en reut le nom de Barnakall,
sauveur des enfants. Bartholin., p. 457.--Lorsque l'enthousiasme
guerrier des compagnons du chef s'exaltait jusqu' la frnsie, ils
prenaient le nom de _Bersekir_ (insenss, fous furieux). La place du
Bersekir tait la proue. Les anciens Sagas font de ce titre un honneur
pour leurs hros (V. l'Edda Smundar, l'Hervarar-Saga, et plusieurs
Sagas de Snorro). Mais dans le Vatzdla-Saga, le nom de Bersekir
devient un reproche. Barthol., 345.--Furore bersekico si quis
grassetur, relegatione puniatur. Ann. Kristni-Saga. Turner, Hist. of
the Anglo-Saxons, I, 463, sqq.


177--page 308--_Depuis qu'Harold eut obtenu de Louis une province pour
un baptme_, etc...

Thegan., XXXIII, ap. Scr. Fr. VI, 80. Quem imperator elevavit de
fonte baptismatis... Tunc magnam partem Frisonum dedit ei. Astronom.,
c. XL, ibid., 107.--Eginh. Annal., ibid., 187.--Annal. Bertin., ann.
870. Cependant furent baptiss quelques Normands, amens pour cela 
l'empereur par Hugues, abb et marquis: ayant reu des prsents, ils
s'en retournrent vers les leurs, et aprs le baptme ils se
conduisirent de mme qu'auparavant, en Normands et comme des paens.


178--page 313--_Ce roi peut disposer de quelques vchs_, etc...

Annal. Bertin, ann. 859. Charles distribua aux laques certains
monastres, qui n'taient jamais accords qu' des clercs.--Ann. 862:
L'abbaye de Saint-Martin, qu'il avait donne draisonnablement  son
fils Hludowic, il la donna sans plus de raison  Hubert, clerc mari.
Pendant longtemps il avait laiss vacante la place d'abb, et l'avait
garde  son profit. En 861, il en avait fait autant des abbayes de
Saint-Quentin et de Saint-Waast.--Ann. 876. Il rcompensait, en leur
donnant des abbayes, les transfuges qui passaient dans son
parti.--Ann. 865. Il nomma de sa pleine autorit, avant que la cause
et t juge, Vulfade  l'archevch de Bourges, etc.,
etc...--Flodoard, l. II, c. XVII. Le synode de Troyes, qui avait
dsapprouv la nomination de Vulfade, envoyait au pape le compte rendu
de ses dlibrations. Charles exigea que la lettre lui ft remise, et
brisa, pour la lire, les sceaux des archevques, etc.--Voyez aussi
dans les Annales de Saint-Bertin, an 876, sa conduite dure et hautaine
envers les vques assembls au concile de Ponthion.--En 867, il avait
exig des vques et des abbs un tat de leurs possessions, afin de
savoir combien il pouvait en exiger de serfs pour les employer  des
constructions. Dix ans aprs, il fit contribuer tout le clerg pour le
payement d'un tribut aux Normands. Ann. Bertin.--Dans ses expditions
militaires, il se fit peu de scrupule de piller les glises. Ibid.,
ann. 851.--On alla jusqu' douter de la puret de sa foi (Lotharius
adversus Karolum occasione suspect fidei queritur... Multa catholic
fidei contrario in regno Karli, ipso quoque non nescio, concitantur.
Ibid., ann. 855).--Nous le voyons mme humilier l'archevque de Reims,
auquel il devait tout, en donnant la primatie  celui de
Sens.--Hincmar avait plusieurs cts faibles et vulnrables. D'une
part, il avait succd  l'archevque Ebbon, dont plusieurs
dsapprouvaient la dposition. De l'autre, il s'tait compromis dans
l'affaire de Gotteschalk, et par des procds illgaux envers
l'hrtique, et par son alliance avec Jean Scot. On lui reprochait
aussi ses violences  l'gard de son neveu Hincmar, vque de Laon,
jeune et savant prlat, qu'il ne trouvait pas assez soumis  la
primatie de Reims.


179--page 313--_Charles-le-Chauve sous la dalmatique grecque_...

Annal. Fuld., ap. Scr. Fr. VII, 27. De Itali in Galliam rediens,
novos et insolentes habitus assumpsisse perhibetur: nam talari
dalmatic indutus et balteo desuper accinctus pendente usque ad pedes,
necnon capite involuto serico velamine, ac diademate desuper imposito,
dominicis et festis diebus ad ecclesiam procedere solebat... Grcas
glorias optimas arbitrabatur...


180--page 313--_Louis-le-Bgue avoue qu'il ne tient la couronne que de
l'lection_...

Annal. Bertin., ap. Scr. Fr. VIII, 27. Ego Ludovicus misericordi
Domini Dei nostri et electione populi rex constitutus... polliceor
servaturum leges et statuta populo, etc.


181--page 316--_Le moine de Saint-Gall fait dire  un soldat de
Charlemagne_, etc...

Mon. Sangall., l. II, c. XX. Is cum Behemanos, Wilzoz et Avaros in
modum prati secaret, et in avicularum modum de hastili suspenderet...
aiebat: Quid mihi ranunculi isti? Septem vel octo, vel certe novem de
illis hast me perforatos et nescio quid murmurantes, huc illucque
portare solebam.


182--page 318--_Le duch de Gascogne est rtabli_, etc...

Voy. la charte de 845, par laquelle Charles-le-Chauve refuse de
_confisquer_ les dons prodigieux que le comte des Gascons Vandregisile
et sa famille (comtes de Bigorre, etc.) avaient faits  l'glise
d'Alahon (diocse d'Urgel). Histoire du Lang., I, note, p. 688 et p.
85 des preuves.--Il ne donnait pas moins que tout l'ancien patrimoine
de ses aeux en France, tout ce qu'ils avaient eu de proprits et _de
droits_ dans le _Toulousan_, l'_Agnois_, le _Quercy_, le _pays
d'Arles_, le _Prigueux_, la _Saintonge_ et le _Poitou_. Les
bndictins ne trouvent dans l'tat matriel et la forme de cette
pice aucun motif d'en suspecter l'authenticit. Ce serait le
testament de l'ancienne dynastie aquitanique, rfugie chez les
Basques, lguant  l'glise espagnole tout ce qu'elle a jamais possd
en France. Du tiers de la France, le don est rduit par
Charles-le-Chauve  quelques terres en Espagne, sur lesquelles il
n'avait pas grand'chose  prtendre (1833). M. Rabanis a contest
l'authenticit de la charte d'Alahon (1841).


183--page 319--_Le Breton Nomno veut faire de la Bretagne un
royaume_...

Histor Britann., ap. Scr. Fr. VII, 49. ... In corde suo cogitavit ut
se regem faceret... Reperit ut episcopos totius su regionis manu
Francorum regi factos, aliqu seductione a sedibus suis expelleret,
et alios concessione su constitutos in locis illorum subrogaret, et
si sic fierit posset, faciliter per hoc ad regiam dignitatem
ascenderet.


184--page 319--_En 859, les seigneurs avaient empch le peuple de
s'armer contre les Northmans_...

Annal. Bertin., ap. Scr. Fr. VII, 74: Vulgus promiscuum inter
Sequanam et Ligerim, inter se conjurans adversus Danos in Sequan
consistentes, fortiter resistit. Sed quia incaute suscepta est eorum
conjuratio, a potentioribus nostris facile interficiuntur.


185--page 320--_Eudes rentre  Paris  travers le camp des
Northmans_...

Annal. Vedast., ap. Scr. Fr. VIII, 85: Nortmanni, ejus reditum
prscientes, accurerunt ei ante portam Turris; sed ille, emisso equo,
a dextris et sinistris adversarios cdens, civitatem ingressus.


186--page 323--_Torthulf_...

Gesta consulum Andegav., c. I, 2, ap. Scr. Fr. VII, 256. Torquatus...
seu Tortulfus... habitator rusticanus fuit, ex copi silvestri et
venatico exercitio victitans, etc. Voy. aussi (ibid.) Pactius
Lochiensis, de Orig. comitum Andegavensium.


187--page 323--_Les Capets_... _des chefs saxons au service de
Charles-le-Chauve_...

Aimoin de Saint-Fleury, qui crivit en 1005, dit formellement
Rotbert... homme de race saxonne... Il eut pour fils Eudes et Rotbert.
Acta SS. ord. S. Bened., P. II, sec. IV, p. 357. Albric des
Trois-Fontaines, qui crivit deux sicles plus tard, n'a donc pas t,
comme l'a cru M. Sismondi, le premier  donner cette gnalogie. Les
rois Robert et Eudes furent fils de Robert-le-Fort, marquis de la
race des Saxons... Mais les historiens ne nous apprennent rien de plus
sur cette race. Ibid., 285.--Guillaume de Jumiges: Robert, comte
d'Anjou, homme de race saxonne, avait deux fils, le prince Eudes et
Robert, frre d'Eudes. Item, Chron. de Strozzi, ap. Scr. Fr. X,
278.--Un anonyme, auteur d'une vie de Louis VIII: Le royaume passa de
la race de Charles  celle des comtes de Paris, qui provenaient
d'origine saxonne.--Helgald, Vie de Robert, c. I. L'auguste famille
de Robert, comme lui-mme l'assurait en saintes et humbles paroles,
avait sa souche en Ausonie. (Ausoni, il faut peut-tre lire
Saxoni?)--Quelques historiens font natre Robert en Neustrie; les uns
 Seez (Saxia, civitas Saxonum), les autres  Saisseau (Saxiacum). V.
la prface du tome X des Historiens de France. Toutes ces opinions se
concilient et se confirment par leur divergence mme, en admettant que
Robert-le-Fort descendait des Saxons tablis en Neustrie, et
particulirement  Bayeux. Tout le rivage s'appelait _littus
Saxonicum_. Les noms de _Sez_, de _Saisseau_, de la rivire de _Se_,
etc., ont videmment la mme origine.


188--page 324--_Charles, surnomm le Simple ou le Sot_...

Chronic. Ditmari, ap. Scr. Fr. X, 119: Fuit in occiduis partibus
quidam rex ab incolis Karl _Sot_, id est _Stolidus_, ironice dictus.
Rad. Glaber, l. I, c. I, ibid., IV: Carolum _Hebetem_ cognominatum.
Chronic. Strozzian., ibid., 273:...Carolum _Simplicem_.--Chron. S.
Maxent,, ap. Scr. Fr. IX, 8: Karolus _Follus_. Richard. Pictav.,
ibid., 22: Karolus Simplex, sive _Stultus_.


FIN DU TOME PREMIER.




TABLE DES MATIRES

                                                                 Pages

  PRFACE DE 1869.                                                   I

    Table de la Prface.                                          XLVI


  LIVRE I.--CELTES.--IBRES.--ROMAINS.


  CHAPITRE Ier. _Celtes et Ibres._                                  5

    Race gauloise ou celtique; gnie sympathique; tendance 
    l'action: ostentation et rhtorique.                       _ibid._

    Race ibrienne; gnie moins sociable; esprit de rsistance.      8

    Les Galls refoulent les Ibres et les suivent au del des
    Pyrnes et des Alpes.                                           9

    Colonies dans le midi de la Gaule.                              10

    1 tablissements des Phniciens.                               11

    2 tablissements des Ioniens de Phoce. Marseille.        _ibid._

    Invasions celtiques dans le nord de la Gaule.                   12

    1 Invasion et tablissement des Kymry. Supriorit morale
    des Kymry sur les Galls. Druidisme.                             12

    Passage des Galls, puis des Kymry, en Italie. Guerre contre
    les trusques. Lutte de la tribu contre la cit.                13

    Intervention des Romains. Prise de Rome, 388.                   15

    Revers des Gaulois; victoires de la cit sur la tribu.     _ibid._

    2 Invasion des Belges ou Bolg. Leurs tablissements dans
    le Languedoc.                                                   16

    Expditions des Gaulois en Grce et en Asie.                    18

    Gaulois mercenaires.                                            19

    Insurrection des Gaulois d'Italie, Boes et Insubres.           19

  222. Rome accable les Boes, puis les Insubres.                   22

      Hannibal relve les Gaulois.                                  23

  201-170. Ruine des Boes et Insubres. _L'Italie ferme aux
      Gaulois._                                                     23

      Rome accable les Gaulois d'Asie ou Galates.                   24

      Premire expdition des Romains dans la Gaule.           _ibid._

  112. Invasion des Cimbres et des Teutons. Dfaites des
      Romains.                                                      28

  102-101. Marius. Extermination des Teutons et des Cimbres.        32


  CHAPITRE II. _tat de la Gaule dans le sicle qui prcde la
  conqute. -- Druidisme. -- Conqute de Csar._                    37

      Premire religion des Galls. Culte de la nature.              38

      Religion des Kymry ou druidisme. Dogme moral de
      l'immortalit de l'me, des peines et des rcompenses.        39

      Science druidique. Astrologie, mdecine. Samolus, gui,
      oeuf de serpent.                                              40

      Prtresses et prophtesses. Vierge de Sein. Sacrifices
      humains.                                                      41

      Hirarchie sacerdotale. Druides, Ovates, Bardes.              43

      Assembles des druides dans le pays des Carnutes.             44

      Impuissance du druidisme pour fonder une socit. La
      Gaule lui chappe. Triomphe de l'esprit de clan.              45

      Csar.--tat intrieur de la Gaule. Deux partis: 1 le
      parti gallique ou des chefs de clans (Arvernes et Squanes);
      2 le parti kymrique ou du druidisme (dues, etc.);
      l'hrdit et l'lection.                                     46

      Les Squanes appellent contre les dues les Suves, qui
      oppriment les uns et les autres.                              47

      Un due, Dumnorix, appelle les Helvtes.                      48

      Un Druide, frre de Dumnorix, appelle les Romains.       _ibid._

  58. Csar repousse les Helvtes.                                  48

      et chasse les Suves.                                         49

      Les Gaulois du nord se coalisent contre Csar, appel par
      les dues, les Snons et les Rhmes.                     _ibid._

  57. Guerre pnible de Csar contre les peuples de la Belgique.    50

  56. Il rduit les tribus des rivages et l'Armorique.              51

  55. Il fallait frapper les deux partis qui divisaient la Gaule,
      dans la Germanie et dans la Bretagne.

      1 Csar passe le Rhin.                                       52

      2 Il passe en Bretagne.                                      53

  54-53. L'insurrection clate en Gaule de toutes parts.            55

      Soulvement et extermination des burons.                _ibid._

  52. Soulvement des deux partis, kymrique et gallique (Carnutes,
      Arvernes, etc.).                                              56

      Csar accourt de l'Italie, prend Genabum et Noviodunum.  _ibid._

      Soulvement des dues.                                        57

      Csar assige dans Alsia le Vercingtorix.                   58

  51. Il la prend et rduit rapidement la Gaule.                    59


  CHAPITRE III. _La Gaule sous l'Empire. -- Dcadence de l'Empire.
  -- Gaule chrtienne._                                             61

    Csar, gnie cosmopolite, favorable aux vaincus, fait entrer
    les Gaulois dans la cit.                                  _ibid._

    Antoine, imitateur de Csar. Raction d'Octave; il repousse
    les Gaulois de la cit, et impose  la Gaule la forme
    romaine.                                                        62

    Association du paganisme romain  la religion gallique.         63

    Perscution du druidisme. La Gaule souleve par les Trvires et
    les dues.                                                 _ibid._

    Caligula, Claude, Nron, descendants d'Antoine, favorables aux
    vaincus.                                                        67

    Caligula, n  Trves, institue les jeux du Rhne  Lyon.  _ibid._

    Claude, n  Lyon; il rouvre la cit aux Gaulois.               68

    Perscution des druides. Rduction de la Bretagne.              70

    Nron. La Gaule prend parti pour Galba et pour Vitellius.       71

    Rvoltes de Civilis et de Sabinus contre Vespasien.             72

    Relations de Rome et de la Gaule. Action rciproque.            74

    Influence de la Gaule sur les destines de l'Empire. Empereurs
    gaulois.                                                        76

    Essai d'un empire gallo-romain. Posthumius, etc.                77

    Dcadence de l'Empire. La faute n'en est point aux Empereurs
    ni  l'administration.                                          78

    Substitution des esclaves aux petits cultivateurs. Extinction
    graduelle et ncessaire de la population esclave.               81

    Point d'industrie. La socit absorbe et ne produit point.
    Misre universelle, fiscalit intolrable.                      83

    Rvolte des _Bagaudes_.                                         85

    Constantin. Espoir de l'Empire.                                 86

    Dpopulation croissante. Misre des Curiales.                   88

    Condamnation de la socit antique.                             91

    Toutefois Rome laisse en Gaule l'ordre civil, la _Cit_.   _ibid._

    Gaule chrtienne.                                               92

    Le christianisme y a mis l'ordre ecclsiastique.                92

    Les moines de Saint-Benot commencent le travail libre.    _ibid._

    La nationalit gauloise se rveille dans le christianisme.      94

    Un Grec fonde la mystique glise de Lyon.                       95

    Saint Irne, saint Hilaire, saint Ambroise, saint Martin. _ibid._

    Ide de la personnalit libre, loi de la philosophie celtique,
    pose par le Breton Plage.                                     98

    Les Plagiens, disciples d'Origne. Sympathie du gnie grec et
    du gnie gaulois.                                               98

    Lutte de saint Augustin contre les Plagiens.                   99

    Semi-plagianisme de la Provence.                              100

    Le rationalisme des Plagiens tait prmatur.             _ibid._


  CHAPITRE IV. _Rcapitulation. -- Systmes divers. -- Influence des
  races indignes. -- des races trangres. -- Sources celtiques
  et latines de la langue franaise. -- Destine de la race
  celtique._                                                       102

    Systmes divers. Les uns rapportent tout le dveloppement de la
    nationalit franaise  l'lment indigne, les autres 
    l'influence trangre.                                         103

    Dfaut commun de ces deux systmes exclusifs.                  104

    Rcapitulation. Gals, Ibres, Kymry, Bolg, Grecs, Romains.    105

    La France rsulte du travail de la libert sur ces lments.   109

    N'a-t-on pas exagr l'influence grecque?                  _ibid._

      et l'influence romaine?                                      110

    Est-il vrai que la langue latine ait t universelle?          111

    De la langue vulgaire gauloise et de l'analogie qu'elle a pu
    prsenter avec les modernes dialectes celtiques.               113

    Tnacit des races celtiques.                                  115

    Destine malheureuse des races restes pures.                  118

    Galles et Bretagne, Irlande et Highland d'cosse.          _ibid._


  LIVRE II.--LES ALLEMANDS.


  CHAPITRE Ier. _Monde germanique. -- Invasion. -- Mrovingiens._  128

    Monde germanique, flottant et vague.                       _ibid._

    Premire Allemagne, ou Allemagne suvique.                     131

    L'invasion des tribus ordiniques (Goths, Lombards,
    Burgundes;--Saxons) y apporte une civilisation plus haute. _ibid._

    Goths, Lombards et Burgundes; chefs militaires.                132

    Saxons; Ases, descendants des dieux.                           134

    Gnie impersonnel de la race germanique.                       135

    L'hrosme commun aux barbares n'a-il pas t pris  tort pour
    le caractre propre des Germains?                          _ibid._

    Esprit d'aventure des temps hroques. Sigurd.                 137

    But des courses hroques: l'Or et la Femme. Brunhild.         138

  375. Premire migration des barbares dans l'Empire. Invasion des
      Goths.                                                       139

  383. Soulvement des populations celtiques de Gaule et de
      Bretagne; Maxime, Constantin.                                140

  412. tablissement des Goths dans l'Aquitaine. Dsorganisation
      de la tyrannie impriale.                                    142

  413. tablissement des Burgundes  l'ouest du Jura.              144

  451. Invasion des Huns dans la Gaule. Attila.                    146

      Rsistance des Goths. Bataille de Chlons. Combat fratricide
      des tribus germaniques. Retraite des Huns.                   149

      Civilisation romaine des Goths. Rsurrection de la tyrannie
      impriale.                                                   150

      Le clerg appelle les Francs dans la Gaule.                  151

      L'glise soutient les Francs catholiques contre les Goths
      et Burgundes ariens.                                         153

  486. Commencement de l'invasion franque. Syagrius vaincu.        154

  496. Clovis. Il repousse les tribus suviques (Allemands) et
      embrasse le christianisme.                                   155

  507. Victoire des Francs sur les Goths.                          156

      L'invasion franque achve la dissolution de l'organisation
      romaine.                                                     157

  511. Les fils de Clovis (Theuderic, Clotaire, Childebert,
      Clodomir) se partagent les conqutes, ou plutt l'arme.     162

  523-534. Guerres contre les Thuringiens et les Burgundes.        163

      Mort de Clodomir. Meurtre de ses enfants.                    164

      Expdition de Theuderic en Auvergne.                         166

  539. Expdition de Theudebert en Italie.--Revers des Francs.     167

      Les tribus germaniques se soulvent contre les Francs.       168

  558-561. Runion sous Clotaire Ier.                              170

  561. Partage entre les quatre fils de Clotaire (Sigebert,
      Chilpric, Gontran, Charibert).                          _ibid._

      Les Francs livrs a l'influence romaine et
      ecclsiastique.                                          _ibid._

      Frdgonde, femme de Chilpric, roi de Neustrie. Brunehaut,
      femme de Sigebert, roi d'Ostrasie.                           172

      Sigebert appelle les Germains contre Chilpric; meurt
      assassin.                                                   173

      En Neustrie, essai de rsurrection du gouvernement imprial.
      Fiscalit oppressive.                                        175

  584. Meurtre de Chilpric.                                       179

      Gontran, roi de Bourgogne, protge Frdgonde et son fils
      Clotaire II contre l'Ostrasie.                               180

      La Gaule mridionale essaye de se donner un roi, Gondovald.  181

      Childebert, roi d'Ostrasie, soutient Gondovald contre
      Gontran.                                                     184

      Gontran se rconcilie avec Childebert. Abandon et mort de
      Gondovald.                                                   185

      Mort de Gontran, de Frdgonde et de Childebert.             191

      Theudebert II en Ostrasie, Theuderic II en Bourgogne,
      Clotaire II en Neustrie.                                     191

      Victoires de Theuderic II sur Theudebert II. L'Ostrasie
      runie  la Bourgogne. Puissance de Brunehaut.               192

  613. Abandon, dfaite et mort de Brunehaut.                      194

      Victoire de la Neustrie, c'est--dire des Gaulois-Romains.   196

  613-638. Clotaire II. Dagobert.--Faiblesse relle de la
      Neustrie.                                                    197

      Rgne de l'glise. L'glise asile des races vaincues.        198

      Centres ecclsiastiques de la Gaule, Reims et Tours.         200

      L'glise absorbe tout, se matrialise, et devient barbare.   205

      Le spiritualisme se rfugie dans les moines.                 206

      La rforme vient de l'glise celtique, claire et
      florissante.                                             _ibid._

      Arrive de saint Colomban.                                   207

      Rgle de saint Colomban (mort en 615).                       209

      Impuissance de cette rforme.                                212

      Dissolution de la monarchie neustrienne.                     213

      Clovis II runit les trois royaumes. Minorit de ses trois
      fils. Puissance des maires du Palais, Erchinoald et broin.  215

  660-681. Lutte d'broin contre l'Ostrasie et la Bourgogne. Mort
      de saint Lger (678).                                        216

  687. Victoire des grands d'Ostrasie sur la Neustrie et le parti
      populaire. Bataille de Testry.                               219

      Dgnration des Mrovingiens.                               220


  CHAPITRE II.--_Carlovingiens. -- Huitime, neuvime et dixime
  sicles:_                                                        222

      Origine ecclsiastique des Carlovingiens.                    223

      La bataille de Testry achve et lgitime la dissolution.     224

      Impuissance de Pepin et de l'Ostrasie.                       225

  715-741. Carl Martel. Physionomie paenne de ce chef des
      Francs.                                                  _ibid._

      Il bat les Neustriens, les Aquitains, les Sarrasins.         226

  732. Bataille de Poitiers.                                       227

      Il refoule les Frisons, les Saxons, les Allemands.           228

      Il dpouille le clerg.                                  _ibid._

      Puis il se rconcilie avec l'glise. Mission de saint
      Boniface dans la Germanie.                                   229

  752. Saint Boniface sacre roi Pepin au nom du pape.              231

      Guerres de Ppin contre les ennemis de l'glise, Saxons,
      Lombards, Aquitains.                                         232

      Situation de l'Aquitaine. Progrs des Basques.               233

      Amandus (628). Puissance de son arrire-petit-fils Eudes.    234

      Eudes s'allie aux Sarrasins, est battu par Charles-Martel.   235

  741. Arrestation et dfaite d'Hunald.                            236

  745. Guaifer, fils d'Hunald.                                     237

  739. Ppin dfait Guaifer et ravage le midi de la Gaule.         238

      Puissance de Ppin, fonde sur l'appui de l'glise.      _ibid._

  768. Charlemagne et Carloman. Rvolte d'Hunald. Charlemagne, roi
      des Lombards.                                                239

      La faiblesse des nations environnantes, la vieillesse du
      monde barbare, la longueur des rgnes de Ppin et de son
      fils, n'ont-elles pas fait illusion sur la grandeur relle
      de Charles?                                                  241

      La grande guerre fut contre les Saxons. La cause fut-elle
      l'imminence d'une invasion?                                  243

  772. Premire expdition en Saxe. Charles fixe sa rsidence 
      Aix-la-Chapelle.                                             245

  775-777. Passage du Weser. Soumission des Saxons Angariens.
      Charlemagne baptise les vaincus  Paderborn.                 246

  778. Guerre d'Aquitaine et d'Espagne. Dfaite de Roncevaux.      247

  779. Reprise de la guerre de Saxe. Victoire de Buckholz.         249

      Organisation ecclsiastique de la Saxe. Fondation de huit
      vchs. Tribunaux d'inquisiteurs.                       _ibid._

  782. Witikind descend du Nord, et dfait les Francs  Sonnethal. 250

      Massacre de Verden. Victoires de Dethmold et d'Osnabruck.
      Soumission de Witikind.                                      251

      Conjuration contre Charlemagne.                          _ibid._

  787. Ligue des Bavarois et des Lombards.                         252

      Guerre contre les Slaves; l'empire Franc s'tend et
      s'affaiblit. Guerre contre les Avares.                       253

  791. Rvolte des Saxons. Invasion des Sarrasins.                 254

  796-797. Charlemagne entreprend la dpopulation de la Saxe.      255

  800. Voyage de Charlemagne  Rome. Le pape le proclame empereur. 256

      Ple reprsentation de l'Empire.--Ambassade
      d'Haroun-al-Raschid.                                         257

      Zle de Charlemagne pour la culture des lettres latines et
      les crmonies du culte.                                     258

      Ses femmes et ses filles.                                    259

      Rforme des moines par saint Benot d'Aniane.                260

      Littrature pdantesque et vide.                         _ibid._

      Prfrence de Charlemagne pour les trangers et les gens de
      basse condition.                                             260

      Apparences d'administration.                                 267

      Misre de l'Empire.                                          268

      Que penser de la gloire lgislative de Charlemagne?      _ibid._

      Caractre ecclsiastique des Capitulaires.                   269

      Intervention de Charlemagne dans les affaires de dogme.      270

      La domination des Francs s'croule.                          271

      Premires apparitions des pirates du Nord.                   272

      L'Empire se met vainement en dfense.                        273


  CHAPITRE III. _Dissolution de l'Empire carlovingien._            274

      L'empire Franc aspire  se diviser.                      _ibid._

  814. Louis rforme les vques, les monastres, le palais
      imprial.                                                    275

      Il se montre favorable aux vaincus, veut rparer et
      restituer.                                                   276

      Insurrection de l'Italie sous Bernard, neveu de Louis.
      Supplice de Bernard.                                         277

      Soulvement des Slaves, des Basques, des Bretons.            278

      Mariage de Louis avec Judith.                                279

  822. Il veut faire une pnitence publique.                       280

  820-829. Incursions des Northmans.                           _ibid._

  830. Conjuration des grands et des fils de l'empereur, Lothaire,
      Louis, Pepin.                                                280

      Lothaire enferme Louis dans un monastre.                    281

      Les Germains le dlivrent.                               _ibid._

  833. Lothaire redevient matre de son pre.                      282

      et lui impose une pnitence publique.                    _ibid._

      Indignation et soulvement de l'Empire.                      283

  834-835. Lothaire, abandonn, s'enfuit en Italie.                285

  839. L'empereur partage ses tats entre ses fils.                286

      Il meurt, et avec lui l'unit de l'Empire.               _ibid._

  841. Pepin et l'Aquitaine se joignent  Lothaire contre les rois
      de Germanie et de Neustrie. Dfaite de Lothaire 
      Fontenaille.                                                 287

  842. Alliance et serment de Charles et Louis.                    289

      Les vques lui confrent le droit de rgner.                290

  843. Partage de l'Empire. Trait de Verdun.                      291

      L'appui de l'glise fait prvaloir Charles et Louis sur
      Lothaire et Pepin.                                           293

      Puissance de l'glise dans la Neustrie. Reims, la ville
      piscopale sous la seconde race. Laon, la ville royale.      295

      Charles-le-Chauve remet la plus grande partie du pouvoir 
      l'glise.                                                    296

      Le vrai roi est l'archevque de Reims. Hincmar.              298

      Le royaume de Neustrie tait une rpublique thocratique.    300

      Deux vnements brisent ce gouvernement spirituel et temporel:
      1 les hrsies; 2 les incursions des Northmans.            301

      Question de l'Eucharistie.                               _ibid._

      Question de la prdestination. L'Allemand Gotteschalk.       302

      Hincmar dfend le libre arbitre, et appelle  son aide
      Jean-le-Scot.                                                303

      Les Northmans. Caractre de leurs incursions.                305

      Impuissance du roi et des vques.                           310

      Charles-le-Chauve s'loigne des vques et n'en est que
      plus faible.                                                 313

  875-877. Il se fait empereur et meurt en Italie.             _ibid._

      Louis-le-Bgue et ses fils.                              _ibid._

  884. Charles-le-Gros runit tout l'empire de Charlemagne.        314

      Sige de Paris par les Normands.                         _ibid._

      Faiblesse et lchet de Charles-le-Gros.                     315

  888. Dposition de Charles-le-Gros. Extinction de la dynastie
      carlovingienne.                                              316

      Fondation des diverses dominations locales; fodalit.   _ibid._

      Les fondateurs de la fodalit ferment la France aux
      incursions barbares.                                         317

      Les Northmans renoncent au brigandage et s'tablissent en
      France (Normandie).                                          321

      Au milieu du morcellement de l'Empire, grands centres
      ecclsiastiques.                                             322

      Les deux familles des Capets et des Plantagenets.            323

      La famille populaire et nationale des Capets succde aux
      Carlovingiens.                                               325

      Charles-le-Simple se met sous la protection du roi de
      Germanie.                                                _ibid._

      Le parti carlovingien l'emporte.                         _ibid._

  898. Charles-le-Simple reconnu roi.                              326

  936. Louis-d'Outre-mer s'allie au roi de Germanie, Othon.        327

      Opposition d'Hugues-le-Grand, soutenu par les Normands.  _ibid._

  954. Minorit de Lothaire et d'Hugues-Capet. Prpondrance de la
      Germanie.                                                    330

  987. Hugues-Capet. Avnement de la troisime race.               334


  CLAIRCISSEMENTS                                                 341

      Sur les Ibres et les Basques.                               341

      Sur les traditions religieuses de l'Irlande et du pays de
      Galles.                                                      350

      Sur les pierres celtiques.                                   359

      Triades de l'le de Bretagne.                                362

      Sur les Bardes.                                              367

      Sur la lgende de saint Martin.                              372

      Extrait de l'ouvrage de M. Price, sur les races de
      l'Angleterre.                                                381

      Sur l'Auvergne au cinquime sicle.                          384

      Sur la captivit de Louis II.                                390

      Sur les Colliberts, Cagots, Caqueux, Gsitains, etc.         391


  APPENDICE.--Notes.                                               397


FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.





End of the Project Gutenberg EBook of Histoire de France - Moyen ge; (Vol.
1 / 10), by Jules Michelet

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE FRANCE VOL. 1/10 ***

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and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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