Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0022, 29 Juillet 1843, by Various

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Title: L'Illustration, No. 0022, 29 Juillet 1843

Author: Various

Release Date: December 4, 2011 [EBook #38210]

Language: French

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L'Illustration, No. 0022, 29 Juillet 1843

L'ILLUSTRATION,

JOURNAL UNIVERSEL

N 22. Vol. I.--SAMEDI 29 JUILLET 1843.
Bureaux, rue de Seine, 33.--Rimprim.

Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.
Prix de chaque N 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.

Ab. pour les Dp.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr. Un an, 32 fr.
Pour l'tranger.     -    10         -    20       -    40

SOMMAIRE.--Rvolution du Mexique. Le gnral Santa-Anna. _Portrait de
Santa-Anna; Santa-Anna et son aide-de-camp Arista._--Courrier de
Paris.--Le Sapeur-Pompier. _Costume de Service; Grande Tenue; Attributs;
te Sinistre; Manoeuvre de l'chelle  crochets; Appareil Paulin;
Manoeuvre du Sac de sauvetage_.--Une Mort. Nouvelle.--Anniversaire de
Juillet. Les Ftes politique. _Monument de Farey; Galerie des Tombeaux
sous la Colonne de Juillet; Distribution de secours._--La foire de
Beaucaire. _Gitanos, marchands d'nes; Foire de Beaucaire_.--Potes
Italiens contemporains. H. G. Berchet.--Thtres. Les Demoiselles de
Saint-Cyr; Lnore; madame Barbe-Bleue; Francesca. _Une Scne de Lnore;
deux Scnes de madame Barbe-Bleue_.--Revue algrienne.
_Mohammed-el-Mezari; Mohammed-el-Aboudi_.--Bulletin
bibliographique.--Annonces,--Modes.--Correspondance.--Enfant enlev par
un Ballon. _Gravure_.--Rbus.

Rvolutions du Mexique.

LE GNRAL SANTA-ANNA.

[Illustration.]

Le chemin qui conduit de Vera-Cruz,  Mexico longe, en commenant, les
bords de la mer, traverse une plage, sablonneuse qui s'arrondit
gracieusement autour d'une petite baie aux vagues azures, puis se perd,
aprs quelques dtours, dans une vaste fort dont on voit  l'horizon
les masses de verdure. Le voyageur qui, aprs avoir suivi la grve o
les flots dferlent avec un murmure imposant, pntre sous ces arcades
naturelles, entend encore le bruissement de l'Ocan rpt par les
frmissements du feuillage; c'est la voix de la mer qui alterne avec
celle des grands arbres. Il prte alors avec ravissement l'oreille 
cette double harmonie, et s'abandonne, selon sa manire de voyager, au
balancement de la voiture, au trot de son cheval ou au roulis de sa
litire. Il aperoit de temps  autre,  travers les fourrs pais, la
croupe luisante d'une gnisse, ou les cornes recourbes d'un taureau 
moiti sauvage, qui montre un instant son mufle humide et noir, ses yeux
tonns, et disparat en faisant craquer dans sa fuite les lianes
entrelaces, en broyant sous ses pieds les clochettes des cobes et les
grandes palmes vertes des lataniers. Si l'tranger demande  son guide
d'o viennent ces troupeaux en si bon tat, le guide lui rpondra qu'ils
appartiennent  l'_hacienda_ (grande ferme) de _Manga de Clavo_, et que
l'_hacienda de Manga de Clavo_ appartient au gnral Santa-Anna.

C'est au sein de cette habitation que l'homme qui depuis 1821 a attach
son nom  toutes les rvolutions du Mexique, qui en a t le chef ou
l'instrument, vient tour  tour, victorieux ou vaincu, rassasi de
renomme ou avide de bruit, fatigu de la vie des camps on de
l'administration politique, se reposer de ses travaux, de ses dfaites
ou de ses victoires; c'est l qu'il mrit de nouveaux plans, qu'il
remplace ses antipathies politiques par des amitis personnelles, qu'il
mdite de renverser ceux qu'il a levs, d'lever ceux qu'il a
renverss. C'est l que, pendant des mois, des annes entires, il vit
retir, oubli, jusqu'au moment o, sans transition,  l'tonnement
gnral, son cri de guerre retentit de nouveau  l'autre extrmit de la
rpublique.

Les faits seuls peuvent peindre ce caractre versatile, inquiet,
remuant; cet homme n'aspirant qu' l'impossible, dgot de la ralit,
victorieux aprs une dfaite, vaincu aprs une victoire, jouant sa vie
et sa fortune avec autant d'indiffrence qu'il expose celle des autres,
rpandant le sang sans tre cruel, connaissant du reste assez ses
compatriotes pour jouer impunment ce jeu tmraire, et les asservissant
parce qu'il les connat.

Santa-Anna doit avoir quarante-cinq ou quarante-six ans; sa taille est
leve, et la maturit de l'ge ne l'a pas encore paissie. Son teint
ple, ses grands yeux noirs, ses cheveux plus noirs encore bouclant sur
un front lev, impriment  sa personne un air de distinction que ne
dment pas une locution facile et abondante, particulire du reste 
tous ceux qui parlent cette belle langue espagnole, si harmonieuse et si
riche. Il joint  cette loquence naturelle l'art de connatre mieux que
qui que ce soit les ressorts qu'il faut presser, les fibres qu'il faut
attaquer dans le coeur de ses concitoyens, et l'influence de sa parole
est irrsistible.

[Illustration: Santa-Anna et son aide-de-camp Arista.]

Il apparat pour la premire fois dans l'histoire politique du Mexique
en 1821. A cette poque de sa premire jeunesse, il commandait un corps
d'insurgs,  la tte desquels il s'empare de Vera-Cruz, dont il est
nomm gouverneur. Favori de l'empereur Iturbide qu'il avait soutenu de
tout son pouvoir, il est cit  comparatre devant lui pour rendre
compte d'une insubordination grave. Bless d'une destitution mrite,
mais qu'il n'attendait pas, il revient dans la place qu'il commandait,
harangue ses troupes, se soulve contre l'autorit impriale, et dclare
le Mexique rpublique indpendante. Un gnral, envoy pour le chtier,
se joint  lui; les villes de Oajaca, de Guadalajara, de Guanajuato, de
Queretaro, de San-Luis-Potosi, de Puebla se soulevrent galement, et un
an s'est il peine coul depuis l'audacieux dfi de Santa-Anna, que
l'empereur Iturbide est renvers du trne.

Quelques mois aprs l'installation de la nouvelle rpublique dont le
gnral Santa-Anna avait t le premier champion, il se rvolte aussi le
premier contre l'autorit de son congrs.

En 1828, Santa-Anna est encore gouverneur de Vera-Cruz. Un complot a
clat  Mexico: on le croit complice, et le congrs le rappelle de son
commandement: le congrs ne devait pas tre obi plus qu'Iturbide. Loin
de se dmettre de son autorit, qui ne s'tendait que sur la ville de
Vera-Cruz, Santa-Anna, par un de ces coups d'audace qui lui sont
familiers, usurpe le commandement de la province entire, rassemble ses
fidles Veracruzanos, bat les troupes qu'on lui oppose, s'avance
jusqu'au fort de Perote, et s'en empare. Un dcret du snat dclare
Santa-Anna hors la loi, et de nouvelles troupes sont envoyes contre
lui.

Santa-Anna pousse la modration jusqu'il ne pas dclarer le snat hors
la loi  son tour, et va commencer une de ces campagnes d'escarmouches
dans lesquelles la spontanit, la brusquerie de ses mouvements le
rendent si redoutable; une de ces campagnes de marches et de
contre-marches, o la guerre se fait  la manire des Arabes ou des
Indiens d'Amrique, par ruse, par surprise, et qui tient  la fois de la
guerre et de la chasse.

L, le costume du gnral et de l'officier est remplac par l'quipement
du voyageur: une simple veste avec des attentes d'paulettes, un large
chapeau de vigogne, une manga bleue ou violette, de lourdes bottes de
cheval, de longs perons battus par le fourreau d'un sabre droit, tel
est le costume de Santa-Anna et de son tat-major.

L'officier qui marche  ct du gnral, l'officier porteur de ces
longues moustaches rouges recourbes vers le menton, et qui lui donnent
l'air d'un uhlan, c'est le colonel Arista. C'est l'aide-de-camp de
Santa-Anna, son bras droit, son confident, le compagnon insparable de
ses dangers, celui que, dans certaine comdie politique, nous verrons
lui donner la rplique. Arista est ce que les Mexicains appellent
nergiquement hombre de caballo, ce qui veut dire que, dans une mle,
pour viter un coup de lance, il se couchera sous le ventre, de son
cheval et passera outre; ce qui veut dire que, sans mettre pied il
terre, il ramassera son pe au plus rapide galop de sa monture, qu'il
jettera rudement sur le flanc le taureau dont il aura saisi la queue
entre sa selle et la courroie de son trier.

Les soldats que Santa-Anna commande sont tous de la Tierra-Caliente; ce
sont des hommes dont le corps a la couleur et la duret du bronze
florentin, sur lesquels les maringouins ne peuvent plus mordre, la
fivre jaune, n'a plus de prise; des hommes habitus  supporter la
faim, la fatigue, qui, sous un soleil brlant dont les rverbrations
tordent et calcinent les entrailles, boivent d'une cigarette, et qui,
aprs douze heures de marche, dnent d'une cigarette. C'est  la tte de
ces soldats que Santa-Anna va braver la poursuite de ses ennemis,
composs peut-tre en grande partie de troupes des zones froides et
tempres, et qui, dans ce cas, laisseront pour traces de leur passage
les cadavres des leurs que la soif aura consums. Il abandonne le fort
de Perote, tire  l'est du ct de Thuacan, Camino-de-Oajaca, arrive
dans cette ville et s'y fortifie.

Puis, dbusqu par des forces de beaucoup suprieures aux siennes, il se
replie dans l'intrieur de la ville, et, de rue en rue, de maison en
maison, s'enferme, lui et les siens, dans le couvent de _Santo-Domingo_.
Cet difice,  peu prs comme tous ceux du mme genre, est protg par
de hautes et solides murailles crneles, dfendu par une porte massive
et plus encore par la saintet de son mtier de couvent. Alors va
commencer, non pas un sige, car on n'oserait ni miner, ni saper, ni
canonner la maison sainte, mais on va tcher de forcer par la faim et
les privations les hommes que nous venons de dpeindre. Le sige sera
long.

Santa-Anna sait  quels ennemis il a affaire; aussi, sans souci du
lendemain, ne pensant qu' la fatigue du moment, il choisit l'endroit le
plus frais du couvent pour faire sa sieste; aprs il avisera aux moyens
de dfense. Les assigeants sont moins tranquilles, mais ils doivent
aussi, de leur ct, prendre leur chocolat et se reposer, car la nuit
est venue. Les Indiens suspendent la nuit leurs attaques, les Mexicains
font comme les Indiens.

Le jour revient, la fusillade commence, mais plus meurtrire pour les
assaillants et pour les murailles qui protgent les assigs que pour
ces derniers; puis la nuit succde, au jour une fois encore. Le
lendemain, les troupes du gouvernement ont la mortification d'entendre
le mugissement des boeufs se mler aux hennissements des chevaux brids
et sells dans la vaste cour de Santo-Domingo. Le corps fumant de ces
animaux, leurs flancs haletants attestent qu'ils ont fait pendant la
nuit une course longue et rapide, et les cavaliers, couchs dans leurs
grands manteaux, fument insoucieusement.

Tout d'un coup,  un signe muet, chacun est en selle, et, au moment o
les assigeants croient leurs ennemis occups  se rjouir de leur
succs, les portes du couvent s'ouvrent comme pour les processions
solennelles; mais, au lieu des bannires de l'glise, des chasubles des
prtres, ce sont les banderoles rouges des lanciers, les manteaux jaunes
des dragons qu'on voit flatter. Les clochers, au lieu d'tre garnis de
draperies ondoyantes et de laisser chapper de leurs cages de pierre de
joyeux _repiques_, sont couronns de soldats aux figures basanes qui
font un feu vif et soutenu. Les assigeants surpris sont culbuts,
battus, tandis qu'un dtachement de la garnison de Santo-Domingo va
s'emparer  leurs yeux d'un couvent voisin, et s'y installe.

Le chef qui commande pour le gouvernement s'aperoit de la faute qu'il a
commise en ddaignant d'occuper ce couvent, dont les clochers lui
auraient servi  inquiter les assigs; il se promet,  la premire
occasion, de rparer son imprudence, et prend judicieusement une autre
position, car il est entre deux feux. Plusieurs jours se passent, comme
les premiers, entre les fusillades, les repos et les sorties, pendant
lesquels Santa-Anna attend un de ces heureux hasards qui l'ont toujours
si merveilleusement servi et que la Providence semble lui rserver; de
son ct, le chef des assigeants avise au moyen de s'emparer du couvent
qu'il ambitionne.

Au moment o il y rflchit en se promenant avec son aide-de-camp, les
yeux fixs sur l'difice qu'il convoite, il s'crie:

Mais, je ne me trompe pas, D. Cayetano, _par Maria santisima_, au lieu
de ces maudits soldats si agiles  nous fusiller il y a trois jours,
j'aperois les moines sur les clochers; ces diables de _Pintos_ se
seront rejoints au gnral.

--Si, seor, rpond l'aide-de-camp; ils n'taient pas assez nombreux
pour se diviser ainsi.

En effet, on voyait les capuchons et les longs frocs des moines se
dtacher sur la blancheur des tours, et on entendit un moment aprs les
cloches retentir sous leurs coups, comme si ceux qui les frappaient 
bras raccourcis voulaient clbrer la dlivrance de la maison sainte et
rparer le temps perdu.

Un moine, entre autres, dpassant ses camarades de toute la tte,
semblait y mettre plus d'ardeur qu'eux tous, et dans son enthousiasme,
son capuchon rabattu laisse de temps  autre pointer deux grandes
moustaches d'un rouge vif, mais que la hauteur rend invisibles.

Le gnral, attentif  ce spectacle, se tourne vers l'aide-de-camp:
Qu'un dtachement, lui dit-il, aille occuper de suite le couvent, et
qu'on se hte; cette occasion est trop prcieuse pour la perdre.

L'ordre est excut. Un rgiment s'avance l'arme au bras, quand tout 
coup les moines laissent tomber leurs capuchons el leurs frocs; les
_habits rouges_ paraissent  leur place, une grle de balles tombe sur
le rgiment en marche, et se croise avec celle que le clocher de
Santo-Domingo, galement couronn de soldats de Santa-Anna, fait
pleuvoir sur lui: les malheureux sont dcims, claircis par un double
feu avant qu'ils ne soient revenus de leur surprise.

Cependant la position devient critique pour Santa-Anna; les vivres ne
manquent pas, mais les finances sont puises. Arista, qu'on a sans
doute reconnu dans ce moine aux grandes moustaches, a t, par son
ordre, mettre  contribution les mines d'argent voisines de Oajaca, et
il est de retour, Santa-Anna donne l'ordre de l'introduire dans la pice
qu'il s'est rserve.

Eh bien! Arista, lui dit-il, combien de talegas (sacs de 1.000
piastres) me rapportez-vous?

--Pas une, mon gnral; mais, ajouta-t-il, en caressant sa moustache et
avec cette satisfaction de l'homme qui a rempli consciencieusement son
devoir quoique sans rsultat, j'ai apport en croupe le directeur des
mines, bien qu'il proteste par tous les saints du paradis qu'il n'a pas
un seul ral disponible.

Santa-Anna sourit, el lui dit en reprenant sa promenade: Allez dire 
mes _muchachos_ que je n'ai pas d'argent, mais que je leur accorde un
tiers en sus de leur paye habituelle.

Dans l'aprs-midi une grande rumeur se fait dans la ville et parmi les
assigeants. Le bruit se rpand, et ce bruit est vrai, que Mexico a t
pill, que le prsident est en fuite et le gouvernement renvers.

Le hasard providentiel a servi Santa-Anna. Assigeants et assigs se
donnent la main, s'embrassent, s'appellent des noms les plus affectueux,
_hermanos, campadres_, et avec d'autant plus de raison que, dans les
guerres civiles, _frres_ et _compres_ combattent l'un contre l'autre.
Les moines sont remis en possession de leurs couvents, le directeur des
mines regagne sa rsidence, les soldats de Santa-Anna leur ciel brlant
en faisant crdit  leur gnral, et celui-ci s'en va rver de nouveau
sous les ombrages de _Manga de Clavo_.

Tout ceci se passe dans les premiers jours de 1829,

_(La fin  un prochain numro.)_

[Illustration.]

La session est close; M. le ministre de l'Intrieur a fait savoir, lundi
dernier, au gouvernement reprsentatif qu'il pouvait retourner chez lui
et prendre ses vacances. Le reprsentatif ne se l'est pas fait dire deux
fois: il est parti avec la joie d'un colier qui a fini sa tche et
s'lance  travers les grilles ouvertes, pour aller courir en pleine
campagne et respirer  l'aise. Il faut avouer que le reprsentatif est
dans son droit. Voici bientt huit mois qu'il tait clou sur son banc
de gauche et de droite, et qu'il manoeuvrait au centre. De dcembre 
juillet, l'exercice est rude. Quand on est rest si longtemps sur son
sige, quand on a dvor tant de paroles sans saveur, de discours mal
assaisonns et de budgets indigestes, on a besoin de marcher pour se
dgourdir les jambes, et de se refaire l'estomac et l'apptit par des
provisions d'air pur.

La sance de clture a t parfaitement dserte, comme cela est dans ses
habitudes; quelques honorables se montraient encore, a et l, sur les
banquettes, derniers chantillons du troupeau dispers, et tout  fait
semblables  des brebis gares; depuis deux ou trois mois, les bliers
avaient pris les devants et se promenaient sur les grandes routes
cherchant de l'eau frache et un peu d'herbe tendre.

Les bliers n'en font jamais d'autre: ils assistent rarement aux
derniers jours de la session. Les bliers, en effet, sont chargs de
conduire les moutons  la bataille. Ds qu'il n'y a plus de bataille,
que feraient-ils  la tte de la Bergerie? Or, les heures qui prcdent
la clture des Chambres n'ont pas besoin de ces grands pourfendeurs:
tous les partis prouvent la mme lassitude; sans avoir prcisment mis
bas les armes, ils sont  peu prs dsarms. Comme il n'y a plus de
ministre  battre en brche, ni de questions de cabinet  enfoncer, les
larges fronts qui se chargent ordinairement de cette besogne ne se
sentent plus ncessaires. Ils dsertent donc, se contentant, pour
empcher la session de rendre le dernier soupir dans un complet abandon,
comme un mourant sans amis et sans famille, de laisser  l'arrire-garde
quelques tranards, qui lui jettent l'eau bnite et crient Vive le roi!
autour de son cercueil. Ainsi, les orateurs illustres, les grands
parleurs et les bavards disparaissent un  un, quinze jours avant la
dernire scne de la comdie; il ne reste que les muets et les bgues,
ceux qui se distinguent  la Chambre par un trs-profond silence. La
sance de clture est la sance o triomphent ces foudres de guerre; le
moment de lancer les clairs de leur redoutable loquence est  la fin
venu;  peine M. le ministre a-t-il prononc ces mots: La session est
close, que nos gens se lvent pleins d'ardeur, et, se donnant
rciproquement la main avec de fires attitudes de Dmosthnes: Adieu,
s'crient-ils, portez-vous bien, bon voyage,  l'anne prochaine! Aprs
quoi ils s'essuient le front, comme accabls sous la fatigue de cette
terrible improvisation, et se disent intrieurement; Eh! moi aussi je
suis Mirabeau! Pour peu qu'on les y pousst, ils feraient imprimer sur
vlin et distribuer leur superbe discours: Adieu,  l'anne prochaine,
portez-vous bien, bon voyage!

De leur ct, les lecteurs sont avertis et se tiennent sur le qui-vive?
Le canton n'est pas fch de revoir son reprsentant, et de se trouver
engraiss et dcor dans sa personne. Si le canton est satisfait de son
illustre enfant, il lui dresse un banquet et une demi-douzaine de toasts
et d'allocutions; si, au contraire, il a contre lui quelque rancune,
trois ou quatre bureaux de poste, une dizaine de bureaux de tabac,
quelques aunes de rubans arrivant  propos, adoucissent son
ressentiment, et couronnent le front du mandataire d'une resplendissante
aurole. Le grand homme! il a compris les besoins de son poque: honneur
 lui!

Lui, cependant, se promne par les rues de sa ville d'un pas relev et
avec tous les signes d'une mditation profonde; que voulez-vous? il
porte, dans sa tte, les destines de la France et de l'Europe,
l'Angleterre, et la Russie, et l'Espagne, et mme un peu la Cochinchine.
Ne le drangez pas, ne le troublez pas, de grce! prenez garde qu'il ne
se heurte et ne fasse un faux pas: l'quilibre du monde en serait
branl!--Si vous avez l'honneur de payer 200 francs de contribution,
ou d'tre patent, vous pouvez vous hasarder cependant et l'veiller
dans ses rves. L'lu a des gards pour l'lecteur, tant que sa cote
n'est pas diminue; il l'aperoit de loin, il lui sourit, il lui tend la
main, il le devine d'une lieue au fumet. Comment vous portez-vous?
comment va madame votre pouse? et votre petit Eugne? Mon Dieu! que
vous avez bon air et bon visage, et que la France est heureuse d'avoir
des citoyens tels que vous!

J'en connais un qui pousse  sa perfection cet art de caresser
l'lecteur et de l'emmieller; celui-l est tout frachement arriv aux
honneurs du reprsentatif; c'est  la poursuite de cette toison d'or
qu'il a dploy une souplesse de ressorts digne d'admiration. Vous
souponnait-il lecteur, ou tout au moins cousin, ami, domestique ou
portier d'un lecteur? il courait aprs vous comme un limier sur la
piste d'un fin gibier, vous tirait par le pan de l'habit, et vous
accablait de protestations et de tendresses; vous aviez beau faire et
vous dbattre, et dire que vous n'en pouviez mais, qu'il ne faisait pas
votre affaire, que vos opinions ne vous permettaient pas de le choisir,
et qu'il s'adresst  un autre: notre homme n'en dmordait pas, et
faisait si bien, qu'en vous quittant il emportait toujours quelque chose
de votre personne; si ce n'tait pas votre vote, c'tait au moins le
bouton de votre habit, tant il tait tenace et vous tiraillait par tous
les bouts, pour arracher quelques lambeaux de votre conscience.

Trs-habile  tendre ses hameons en plein vent et  happer les
lecteurs au passage, il tait plus remarquable encore dans sa chasse de
l'lecteur  domicile. Je l'ai vu cumer le pot et arroser le rti pour
plaire  la cuisinire; il appliquait  la politique le systme que
l'Eliante de Molire conseille pour russir en amour:

Jusqu'au chien du logis il s'efforait de plaire.

Un jour, c'tait la veille de l'lection, il avisa sur sa porte la femme
d'un lecteur influent; un enfant de deux ou trois ans jouait sur le
seuil, prs d'elle, illustre rejeton, l'orgueil, l'espoir de cette
famille lectorale. Le candidat s'approcha de madame *** et la salua de
son air le plus souriant et le plus gracieux; puis, se tournant vers le
marmot: C'est l monsieur votre fils? dit-il; charmant enfant,
semblable  sa mre; bon Dieu, quels yeux! quel front! il y a quelque
chose dans cette tte-l; voil un jeune homme qui ira loin, nous en
ferons un jour un conseiller d'tat, qui sait? un ministre; et, si je
suis dput en ce temps-l, il pourra compter sur ma voix.

A ces mots, il prit le petit bonhomme dans ses bras et le caressa avec
de grandes dmonstrations d'enthousiasme et de tendresse. Soit que
l'enfant ft sensible outre mesure  la flatterie, soit que les
prdictions que venait de faire le dput en expectative eussent ouvert
subitement la voie et chatouill son ambition, il ne se contint pas et
se conduisit comme les petits chiens de l'Intim sur les genoux de
Perrin Dandin. Prcisment le candidat le tenait en l'air, dans une
situation perpendiculaire  son visage, de sorte qu'il n'en perdit rien
et fut inond de ses marques de joie et de reconnaissance. Mais il ne
s'en troubla point le moins du monde: Adorable enfant! heureuse mre!
s'cria-t-il. Le lendemain, l'lection eut lieu, et notre hros fut
nomm; la voix du pre de l'enfant vint, au second tour de scrutin,
complter l'appoint de sa majorit. Ou a vu avec quelle rsignation
stoque il supportait, dans l'intrt de sa candidature, tout ce qui
pouvait lui tomber d'en haut; depuis qu'il est dput, il en a essuy
bien d'autres.

Ce n'est pas seulement, la Chambre qui dserte Paris, tout le monde s'en
mle; on ne rencontre que des gens qui font leur malle ou qui vont la
faire. Quand le mois d'aot commence  poindre  l'horizon, il y a toute
une couche de population parisienne qui s'inquite et s'agite; le besoin
de locomotion la sollicite et la tourmente; ce Paris, si cher et si
ador pendant huit mois de l'anne, devient maussade, insupportable,
odieux; il semble qu'on touffe dans ses murs comme dans une bastille;
le pav vous blesse et vous brle, et vous avez hte de lever le pied et
de vous enfuir quelque part,  droite ou  gauche, ici ou l,
qu'importe?

Les symptmes de cette impatience se font voir, en ce moment, de tous
cts; chacun fait ses prparatifs de dpart et de changement de
domicile. Au signal donn par les deux Chambres, Paris va rpondre de
tous les points de la ville: les notaires, les avocats et les avous
expdient les actes, dvorent les dossiers et se prparent  demander au
bienheureux mois de septembre un peu de libert et de repos. Les
prsidents et les juges commencent  mettre leur bonnet au fourreau et 
plier leur hermine et leur loge, caressant l'espoir prochain de donner
un peu de bon temps  Thmis; l'Acadmie distribue ses couronnes et
envoie promener ses laurats; le ministre fait atteler sa chaise de
poste; la guerre va au midi, l'instruction au nord; le commerce, la
marine, les affaires trangres n'attendent que l'heure de se mettre au
galop. La royaut elle-mme prendra bientt ses vacances: elle ira au
chteau d'Eu dans quelques jours. Cependant les altesses royales
voyagent; mais tout n'est pas rose et plaisirs pour elles dans ces
prgrinations que l'officiel et le solennel gnent et attristent
toujours. Les vacances des princes et des rois ne sont pas les
meilleures vacances; ne trouvent-ils pas sans cesse,  chaque pas, au
coin de toutes les villes et de tous les sentiers, la harangue du maire,
du conseil municipal, du commandant de la garde citoyenne, du dput en
cong et de l'acadmie locale qui lui jette ses fleurs de rhtorique et
lui barre le chemin?

Voyez-vous dans l'enceinte des collges cette, multitude jeune et
ardente qui feuillette un dictionnaire, et, les deux coudes appuys sur
la table, griffonne un thme grec ou une dissertation latine? c'est la
nation des coliers. Voil les vritables bienheureux, les lus du mois
d'aot et du mois de septembre. Pour ceux-l, du moins, le mot vacances
a des charmes inapprciables, un bonheur immense et sans mlange: il
renferme les motions les plus vives et donne les biens les plus
dsirs, l'air, la libert, les bois, les prs fleuris, les courses
haletantes dans la plaine ou sur la montagne, les caresses d'une mre,
les douceurs du foyer domestique, les joies de la famille!

Aussi, comme ils calculent les jours! comme ils attendent avec
impatience l'heure qui doit ouvrir les portes de leur cage! A l'instant
o je vous parle, il n'y a pas un lve des collges royaux, de Rollin 
Charlemagne, de Henri IV  Louis-le-Grand, de Bourbon  Saint-Louis, qui
ne compte sur ses doigts tous les matins en se levant, tous les soirs en
se couchant, et ne dise: Dans un mois, dans quinze jours, dans huit
jours, je serai en vacances! Les plus calmes, les plus graves, les plus
indiffrents, les plus forts et thmes, ne sont pas eux-mmes exempts de
cette impatience et de cette palpitation.

Mais nos coliers ne partiront pas avant d'avoir livr la grande
bataille de grec et de latin qui couronne l'anne scolaire et lui sert
de dnouement; bientt les votes de la Sorbonne rpteront les noms des
heureux vainqueurs au concours gnral, et chaque collge donnera, dans
son enceinte particulire, une imitation en miniature de ce triomphe
solennel; l'heure de la lutte n'est pas loin; dj tous nos jeunes
athltes s'arment de la plume et lui donnent le fil: c'est une grande
rumeur dans les collges: le proviseur excite ses bataillons, le
professeur les harangue, le matre d'tude leur crie: _Macte animo!_ il
n'est pas jusqu'au tambour qui ne batte l'appel des classes avec plus de
vivacit et d'ardeur, donnant  son roulement un air de _Te Deum_
anticipant sur les prochaines victoires.

Le combat fini, quand les victorieux s'en retourneront les couronnes au
bras, quand les fils, ceints de lauriers, se seront jets dans les bras
des mres, quand le proviseur leur aura donn le baiser magistral, alors
il fera bon voir la foule des coliers libres enfin s'lancer  travers
les grilles et prendre son vol vers le toit paternel en poussant des
cris joyeux.

En ces jours de liesse et de repos, il semble que le monde change de
face; il y a de tous cts un dsarmement gnral qui ferait presque
croire au bonheur et  la paix universels; tout se tait, tout est calme
et tranquille; les avocats ne crient plus, les ministres ne se
querellent plus, les juges ne condamnent plus, les professeurs ne
donnent plus de pensums; on se croirait en plein ge d'or, avant le coup
de dent donn imprudemment par Eve au fruit dfendu.

Mais quel bonheur n'a pas son excs, quelle mdaille n'a pas son revers?
De cette distraction gnrale que les vacances autorisent, de cet oubli
des affaires qu'elles encouragent et qu'elles donnent, nat un tant soit
peu de langueur et de tristesse; chacun s'amuse  part soi, sur les
grands chemins ou dans son enclos; mais le monde parisien en souffre; il
semble que la vie se retire de lui: peu d'affaires, peu de plaisirs, peu
de bruit! Ce qui reste de Paris, ce qui ne voyage pas, ce qui n'a ni
parents, ni amis _extra muros_, ni coin de terre, ni maison des champs,
le Paris immobile en un mot, le Paris qui reste sur lieu, prend je ne
sais quel air indiffrent et dsoeuvr. Cette anne, le ciel en a piti
et lui envoie un remde efficace contre cet engourdissement et cet
ennui. Quelle est cette merveilleuse panace! Quoi! ne devinez-vous pas,
vous tous, chers lecteurs, qui en faites chaque semaine, un usage
agrable, vous qui en connaissez, par exprience, l'incontestable vertu?
Et qu'y a-t-il de plus intressant, de plus tonnant, de plus important
aujourd'hui que..... le rbus de _l'Illustration?_

Notre rbus a conquis toutes les affections; notre rbus attire tous les
regards; il n'est pas de parti, pas de Pyrnes, que notre rbus ne
runisse dans une commune fraternit et dont il n'abaisse les cimes; il
est l'intrt, le souci, la passion du moment. Les Chambres ont bien
fait de se dissoudre, car leur loquence plissait devant les mystres
de ce rbus ador; on ne s'inquitait dj plus de M. Guizot, mais du
rbus de _l'Illustration_; la gauche, la droite', le centre, avaient
beau se dmener et se dbattre.--Quelle est la nouvelle du jour? un
discours de Barrot? une harangue de Lamartine? Zurbano, Narvaez,
Saragosse, Madrid, O'Connell, la prise de la Zmla? Allons donc, vous
n'y pensez pas! Voil de belles affaires vraiment auprs des rbus de
_l'Illustration!_ Quoi de plus nouveau, en effet,  Athniens! quoi de
plus digne d'attention que ces rbus incomparables?

_L'Illustration_ est naturellement modeste; cependant la plus robuste
modestie ne saurait se taire en prsence d'une sympathie si honorable et
d'un si prodigieux succs. Se taire ne serait plus de la pudeur, mais de
l'ingratitude; il est dcent de baisser les yeux quelque temps et de se
drober  sa propre gloire; mais que cette gloire finisse par vous
envelopper de toutes parts et vous inonde, on est bien oblig de la
voir, de l'envisager, de s'en faire honneur et de s'en parer: tel est le
cas de _l'Illustration_.

Ses rbus occupent Paris, le font coucher tard, l'veillent de bonne
heure, et souvent agitent ses nuits. Le samedi, ds que _l'Illustration_
parat, les Parisiens se rpandent dans la ville par centaines; vous
croyez qu'ils vont  leurs affaires: non, ils courent aprs le rbus. Le
chef de bureau en cherche le sens  travers ses dossiers, l'agent de
change  la Bourse, le marchand dans sa boutique, le millionnaire dans
son htel, la jolie femme dans son boudoir, le garde national en
faction, et le ministre en plein conseil!

_L'Illustration_ refusait d'abord de croire  une vogue si universelle,
 une influence si extraordinaire, mais il a bien fallu qu'elle se
rendit  l'autorit et  l'vidence des faits.

A tous les coins de rues, des femmes, des enfants, des vieillards,
arrtent les crivains, les dessinateurs, les employs, les imprimeurs,
les diteurs, les brocheuses, les porteurs de _l'Illustration_ pour leur
demander le mot du rbus de la semaine. Toutes les nuits, le rdacteur
en chef est veill en sursaut pour la mme question. Dans les thtres,
sur les places publiques, voici des gens en groupe qui chuchotent; vous
approchez et vous distinguez ces mots: C'est cela!--Non, c'est
ceci!--Je n'en viendrai jamais  bout!

--Ah! m'y voici; quel bonheur! je le devine; j'ai devin! C'est encore
de notre rbus qu'il s'agit.

Hier,  minuit, M. de Rotschild rencontra M. Hottinger sur le boulevard
Montmartre: O allez-vous si tard?

--J'allais chez vous.--Et moi aussi, rpondit M. de Rotschild, pareil
 l'un des deux amis de la fable.--S'agit-il d'un emprunt ou d'un chemin
de fer?--Non, pardieu! j'allais savoir si vous aviez pu deviner le
dernier rbus?--Eh! j'allais vous en demander autant.--Ma foi non! je
n'ai rien devin.--Ni moi; mais je ne me coucherai pas sans en avoir le
coeur net.--Ni moi, vraiment. Et nos deux grands financiers se
promenrent longtemps de long en large dans une agitation difficile 
dcrire. A quatre heures du matin, ils cherchaient encore: leur anxit
tait au comble. Nous donnerons dans notre prochain numro le bulletin
des suites de cette crise financire.

A la mme heure, tout remuait au domicile d'un avocat  la Cour de
cassation.--Sa jeune femme se dsolait de ne pas savoir encore  quoi
s'en tenir sur le fin mot de la chose.--Elle sonnait ses domestiques,
elle harcelait son mari, et celui-ci, sautant  bas du lit, envoyait
chercher des renseignements chez le premier prsident de la Cour, et, 
son dfaut, chez le garde-des-sceaux.

Vendredi, le trouble tait  l'ambassade d'Autriche; M. l'ambassadeur et
madame l'ambassadrice avaient mis toute leur maison sur pied; est-ce
qu'il serait arriv  monseigneur quelque nouvelle diplomatique
fcheuse? Est-ce que madame l' ambassadrice, aurait des maux de nerfs?
Point du tout; c'est le rbus de _l'Illustration_ qui cause ce dsordre:
depuis le matin, monseigneur se creusait la tte en vain et se dpitait;
un congrs ne lui aurait pas caus plus de soucis; heureusement, le
secrtaire d'ambassade connaissait un matre des requtes qui
connaissait un oncle de la cousine de la nice du propritaire de
_l'Illustration_. On remonta de source en source, et le secrtaire
d'ambassade victorieux rapporta enfin, tout haletant, le mot du rbus 
M. le comte d'Appony. Immdiatement. M. le comte expdia un courrier
extraordinaire  M. de Metternich.

_L'Illustration_ sent ici le besoin d'exprimer sa reconnaissance  ses
lecteurs et toute son motion.

Il se publie depuis quelques jours un journal qui est bien loin d'avoir
le mme agrment de popularit: l'abonn n'y mord pas, et le lecteur
passe  ct. Un des rdacteurs de ce journal non moins gnreux
qu'inconnu, disait hier avec une rsignation nave: C'est trs-agrable
de travailler dans ce journal-l: on est bien pay, on y met toutes
sortes de btises, et personne ne sait rien!

Le Sapeur-Pompier (1),

[Illustration: Costume de service.]

Deux heures viennent de sonner, Paris s'est enfin dcid  terminer sa
longue journe; il dort, ou du moins il s'est retir dans ses plus
secrets appartements. A peine si les patrouilles grises rencontrent a
et l quelque ivrogne attard dans les rues dsertes et silencieuses.
Tout  coup un cri terrible a troubl le calme de la nuit: Au feu! au
feu!--Dj tous les habitants du quartier menac sont rveills en
sursaut et courent sans savoir o. Un incendie vient de se dclarer au
troisime tage d'une maison habite par de nombreux, locataires et
entoure de magasins de bois; des tourbillons de flamme et de fume
s'chappent par les fentres brises; une foule immense s'agite devant
la maison; les habitants des tages suprieurs, ne pouvant descendre par
l'escalier que l'incendie a dj dvor  moiti, se sont rfugis sur
les toits, o ils sollicitent  grands cris de prompts secours. Le
dsordre est  son comble. Les spectateurs sont pleins de zle, de bonne
volont, de dvouement, mais ils ne savent quels moyens employer pour
teindre le feu et secourir les malheureuses victimes de l'incendie. Un
redoute les plus grands dsastres, et dj les locataires des maisons
voisines, perdant la tte, commencent  jeter par les fentres leurs
meubles les plus prcieux...

Mais, en ce moment, un autre cri retentit  l'extrmit de la rue: Les
pompiers! les pompiers!--A ces mots, l'esprance renat dans toutes les
mes; il semble que tout danger ait disparu comme par enchanement, et
que l'incendie, sr de sa dfaite prochaine, diminue d'intensit et
semble vouloir battre en retraite devant son redoutable ennemi toujours
vainqueur. Ils arrivent en effet, tranant trois par trois, avec la
vitesse d'un cheval au galop, une pompe munie de tout les appareils
ncessaires, et des voitures charges de seaux remplis d'eau. Ils
veillent la nuit comme le jour. A peine avertis, ils sont partis; ils
accourent, ils arrivent, et en quelques minutes ils ont rtabli l'ordre,
rendu la confiance  cette population effraye, et organis des secours
efficaces. L'escalier est dtruit; ils parviennent,  l'aide de courtes
chelles appliques d'tage en tage, jusqu'au but: les uns en font
descendre dans un grand sac de toile, sans secousse et sans danger, les
malheureux qui s'y taient rfugis et qui, croyant leur mort prochaine,
recommandaient leur me  Dieu; les autres pntrent dans l'appartement
o l'incendie a pris naissance, ils l'y concentrent, ils le dfient, ils
le bravent, ils en triomphent. Deux heures aprs, les dernires flammes
sont teintes, et chacun reprend son sommeil interrompu; eux seuls
retournent  leur caserne chargs des bndictions de la foule; mais ils
ne se livreront pas encore au repos; cette nuit mme ils auront
peut-tre d'autres vies ou d'autres proprits  sauver.

Note 1: Au moment o M. le gnral Schramm vient de terminer
l'inspection du corps des sapeurs-pompiers de la ville de Paris, nous
avons cru devoir donner aux lecteurs de l'_Illustration_ quelques
dtails peu connus sur l'histoire et l'organisation de ce bataillon
d'lite, qui rend de si grands services en temps de paix  la capitale
de la France.

[Illustration: Sapeurs-Pompiers.--Grande tenue.]

L'tablissement d'un corps organis de sapeurs-pompiers remonte  la fin
du dix-septime sicle. En 1699, Louis XIV, qui avait dj donn 12
pompes  incendie  la ville de Paris, accorda  M. Dumouriez-Duperrier
le privilge de construire seul, pendant vingt annes, des machines
semblables  celles qu'il avait rapportes de l'Allemagne et de la
Hollande.--Les incendis payaient alors les secours qu'ils recevaient.
En 1705,  l'poque de l'incendie de l'glise du Petit-Saint-Antoine, la
ville possdait 20 pompes desservies par 32 hommes de service, 16
gardiens de pompe et 16 sous-gardiens... Les pompes, alors, taient
dposes dans les tablissements religieux, et des dtachements de
pompiers accompagnaient le roi dans toutes ses rsidences.

Vers 1722, on lisait sur la porte du directeur des pompes: _Pompes
publiques du roi pour remdier aux incendies, sans qu'on soit tenu de
payer_. En outre, il y avait  Htel-de-Ville des pompes qui taient la
proprit de quelques particuliers... En 1764, le nombre des hommes
attachs au service des pompes publiques fut port  80, et l'on cra
six corps de garde. L'anne suivante, les pompiers portrent leur
premier casque en cuivre. En 1767, la compagnie fut porte  108 hommes,
et en 1770, son effectif tait de 146 hommes, plus 14 surnumraires. Il
y avait une somme de 70,000 francs alloue  l'entretien du corps. Seize
ans plus tard, en 1786, 221 hommes cotaient 116,000 francs. L anne
suivante, on comptait 25 corps-de-garde. En 1792, les thtres furent
forcs d'avoir un service de pompiers rtribu par leur direction, et
dj  cette poque il tait dfendu de rien accepter des incendis. En
1705, le corps reut son premier drapeau, et ds lors les pompiers
parurent  toutes les solennits nationales, ils eurent un code et un
conseil de discipline, et leurs veuves furent assimiles  celles des
dfenseurs de la patrie. Bonaparte, premier consul, rduisit le nombre
des pompiers, ce qui permit d'lever le chiffre de leur solde. Les
compagnies se composaient toujours de 150 hommes, mais il y avait 60
surnumraires par compagnie, qui s'habillaient  leurs frais, et qui en
compltaient le cadre. Au bout de deux ans de service, ces surnumraires
taient exempts de la conscription, et faisaient partie du corps sold
par l'tat.

[Illustration: Sapeurs-Pompiers.--Le sinistre.]

Plus tard, l'Empereur dcrta que le bataillon des sapeurs-pompiers de
la ville de Paris concourrait au service de sret publique, sous les
ordres du prfet de police, et qu'il serait soumis en tout  la
discipline militaire.

[Illustration: Sapeurs-Pompiers.--Manoeuvre de l'chelle  crochets.]

Enfin, aujourd'hui, le corps des sapeurs-pompiers compte 623
sous-officiers, caporaux et soldats, 5 capitaines, 4 lieutenants, 5
sous-lieutenants, 1 trsorier, 2 chirurgiens et 2 adjudants. Ces 623
hommes forment 4 compagnies qui occupent les quatre points cardinaux de
la capitale. Il y a dans Paris 37 postes de ville; chaque poste est
compos des 3 hommes ncessaires  la manoeuvre d'une pompe.--Le
lieutenant-colonel commandant des sapeurs-pompiers de la ville de Paris
est M. Gustave Paulin, ancien lve de l'cole Polytechnique et ex-chef
de bataillon du gnie. M. Paulin n'est que lieutenant-colonel parce que
les statuts militaires ne permettent pas de nommer  un grade plus lev
le commandant d'un seul bataillon, et que le corps des sapeurs-pompiers
ne forme qu'un seul bataillon. Toutefois, si, aux termes des rglements,
les pompiers ne peuvent pas tre commands par un colonel, la France a
confi  leur petit nombre la garde d'un de ses drapeaux.

Paris s'agrandit chaque anne; partout de nouvelles maisons se
construisent; certains quartiers autrefois inhabits se sont
transforms, comme par enchantement, en petites villes entirement
neuves; le chiffre de la population s'lve dans la mme proportion que
le nombre des habitations, et cependant tel est le zle, tel est le
dvouement du faible corps des sapeurs-pompiers, qu'on ne songe pas
encore  augmenter son personnel; on n'en prouve mme pas le besoin.
Quel plus bel loge pourrait-on faire de cette admirable institution?

Qu'on nous permette cependant de citer un passage de l'_avant-propos_
que M. le lieutenant-colonel Paulin a mis en tte de sa _Thorie du
Maniement de la Pompe_:

Le corps des sapeurs-pompiers de Paris est un corps d'lite, et cela ne
peut tre autrement... En effet, lorsque les sapeurs arrivent dans un
lieu incendi, ils sont matres des localits, tous les objets prcieux
restent  leur disposition et sous leur garde; il faut donc avant tout
qu'ils soient parfaitement honntes; aussi existe-t-il fort peu
d'exemples que des hommes de ce corps aient t punis pour infidlit.

Ils doivent tre intelligents, car leur mtier ne consiste pas  agir
comme de simples machines; ils doivent oprer avec discernement pour
excuter avec fruit les ordres qui leur sont donns par leurs chefs,
desquels dpend le succs des oprations dont ils sont chargs.

Ils doivent tre sages, parce qu'une conduite drgle, l'ivrognerie,
la passion du jeu et la frquentation des mauvais lieux peuvent les
porter  faire plus de dpenses que leur solde ne le permettrait; qu'ils
auraient alors besoin de se procurer de l'argent, et que par suite ils
pourraient tre tents de soustraire les objets prcieux qui se
trouveraient abandonns dans le local incendi qui leur est confi. Ils
doivent tre ouvriers d'art, maons, charpentiers, couvreurs, plombiers,
parce que les hommes de ces professions ont dj l'habitude de parcourir
les lieux levs sans tre effrays, et d'agir sur ces points, et qu'ils
sont d'autant plus adroits qu'ils connaissent la construction des
btiments.

Ils doivent savoir lire et crire afin de pouvoir s'instruire sur les
thories qui leur son donnes dans les livres et pouvoir faire au besoin
un rapport sur ce qu'ils ont remarqu dans un incendie.

Ils doivent avoir une taille moyenne, parce que c'est dans cette classe
d'hommes qu'on trouve une constitution robuste et en mme temps agile,
qui leur permet de faire de la gymnastique et de pouvoir agir ainsi avec
peu de danger dans des oprations o leur vie serait compromise s'ils
n'avaient l'habitude de travailler sur des points levs, isols, et qui
prsentent peu de scurit.

Quand des sous-officiers de l'arme s'enrlent dans les
sapeurs-pompiers, ils ne sont reus dans le corps que comme simples
soldats, nul ne pouvant y tre admis avec son grade, car il faut que les
sous-officiers qui dirigent les sapeurs dans un incendie aient exerc
comme simples soldats pour avoir les connaissances requises du mtier.

Les officiers qui y arrivent des autres corps sont choisis de
prfrence dans le gnie, et dans l'artillerie.

Les appareils ou ustensiles dont se servent les pompiers pour teindre
les incendies sont tellement connus ou si exactement reprsents dans
les gravures ci-jointes, qu'il serait inutile d'en donner ici une
description dtaille. Il en est un cependant qui, bien qu'illustr,
mrite nanmoins une courte explication. Nous voulons parler de
l'appareil Paulin.

Jusqu' ces dernires aimes les feux de cave avaient t
trs-difficiles  teindre et trs-meurtriers, les sapeurs-pompiers ne
pouvant pntrer dans une cave o un incendie s'tait manifest, sans
s'exposer  tre asphyxis par la fume, Grce  la sollicitude
paternelle de leur commandant, ces dangers n'existent plus pour eux, el
ils sont presque certains de se rendre, matres en peu de temps des feux
de cave les plus terribles. En effet, M. Paulin est l'inventeur d'un
appareil aussi simple que commode,  l'aide duquel l'homme qui en est
revtu peut respirer facilement au milieu de la plus paisse fume.

Cet appareil peu connu consiste en une large blouse en basane et en un
masque de verre demi-cylindrique de trois millimtres d'paisseur,
au-dessous duquel est un sifflet  soupape servant  transmettre les
commandements. Cette espce de blouse est serre sur les hanches par une
ceinture qui fait partie de l'uniforme du sapeur; deux bracelets boucls
la ferment sur les poignets; deux bretelles ajustes au bas de la blouse
et se bouclant par derrire la tiennent solidement attache.

C'est cette enveloppe qui doit contenir l'air respirable; aussi est-elle
perce au ct gauche et  la hauteur de la poitrine d'un trou auquel
est adapt un raccordement en cuivre;  ce raccordement vient se fixer
la vis d'un tuyau de cuir avec spirale; ce tuyau est lui-mme fix sur
la bche de la pompe  incendie: or, en faisant fonctionner la pompe
vide d'eau, ou envoie dans la blouse une grande quantit d'air frais,
qui permet au sapeur de respirer sans aucun danger au milieu d'une
paisse fume et des gaz les plus dltres. Il reoit mme plus d'air
qu'il n'en consomme, mais cet air s'chappe par les plis que fait la
blouse  la ceinture et aux poignets, et en fuyant par ces issues il
remplit deux objets importants: celui de ne pas gner la respiration, et
celui de refouler  l'extrieur de la blouse toutes les vapeurs
malfaisantes qui tendraient  s'y introduire.

[Illustration: Appareil Paulin.]

Nous avons dit que malgr l'agrandissement de Paris, on n'prouvait pas
le besoin d'augmenter le personnel du corps des sapeurs-pompiers. Cela
est vrai, et cependant une rforme devient plus que jamais ncessaire.
Les sapeurs-pompiers actuels font un service trs-pnible. Si on tardait
longtemps encore  leur donner des auxiliaires, ils priraient victimes
de leur zle et de leur dvouement, la ville de Paris leur doit trop de
reconnaissance pour qu'on ne double pas leur nombre. Terminons enfin en
exprimant le voeu que toutes les principales villes imitent l'exemple
utile que leur a donn la mtropole, qu'elles organisent  leurs frais
des corps spciaux de sapeurs-pompiers. Le capital qu'elles emploieront
 cette dpense leur produira de gros intrts.

[Illustration: Sapeurs-Pompiers.--Manoeuvre du sac de sauvetage.]

Au moment on nous crivons, le commandant Paulin fait instruire par ses
soldais des pompiers que le Snat de Hambourg a rcemment envoys 
Paris. Des soldats trangers apprennent des soldats franais, non plus
l'art de dtruire leurs semblables, mais l'art de les sauver.
L'effroyable leon donne  la malheureuse cit de Hambourg ne
profitera-t-elle pas  tous les chefs-lieux des quatre-vingt-six
dpartements franais?

Une Mort.

NOUVELLE.

Au moment on j'allais sortir, on sonna avec violence; j'ouvris: une
femme ple, hve, dont les yeux noirs, agrandis par la maigreur de ses
joues, s'attachrent aux miens avec une fixit effrayante, tait l, un
bras pendu  la sonnette, portant de l'autre un bel enfant qui me
sourit, quoique des larmes tremblassent encore au bout de ses longs
cils.

Par charit, me dit la femme en rprimant un sanglot, aidez-moi  le
mettre sur son sant... il se meurt.

Il n'y eut pas plus d'explication: elle se hta de remonter l'escalier;
je la suivis.

C'tait une personne loge depuis peu de mois dans les combles de la
maison avec son mari et trois enfants. Je la reconnus, bien que je
l'eusse tout au plus entrevue une ou deux fois, lorsqu'elle glissait le
long de la rampe, toujours vtue de la mme robe d'indienne couleur de
cendre, enveloppe du mme chle  nuances ternes, et se dissimulant de
son mieux; aussi passait-elle inaperue, et c'taient seulement ses
beaux enfants qui avaient attir mon attention.

Depuis quelques semaines cependant, je ne voyais plus les deux ans
habills avec une sorte d'lgance, sortir heureux, comme de coutume, le
dimanche matin, donnant la main  un homme dont le visage triste et
l'extrme maigreur formaient un pnible contraste avec leurs mines
rondes et empotes, les deux espigles se renvoyaient l'un  l'autre de
frais rires, de gais accents qui veillaient ma sympathie. Mais, si je
ne rencontrais plus l'homme  la figure allonge et grave  l'habit
boutonn jusqu'au cou, aux bottes si bien cires, qu'elles avaient valu
plus d'un reproche  mon domestique en revanche, il m'arrivait plus
frquemment que jamais de me croiser avec ses enfants sur notre escalier
comun, dont ils encombraient toute la largeur.

Depuis peu l'an avait adopt le plus drle de petit air rflchi; il
ne marchait plus que muni d'un long parapluie, ayant au bras un grand
panier couvert, o l'autre petit aurait pu se cacher tout entier. Ce
dernier courait toujours, et babillait, babillait, entranant aprs lui
son frre, qui dbitait, chemin faisant quelque axiome de morale. La
gravit du petit Mentor, l'imptuosit de son Tlmaque de quatre ans,
me divertissaient; de sorte que j'avais souvent ralenti le pas pour les
suivre lorsqu'ils descendaient marche  marche. _Caton le pourvoyeur_,
comme j'aimais  nommer le sage de sept ans, porteur du gigantesque
panier, rpondait moins volontiers que son frre  mes agaceries, et je
n'avais pu encore dcider ni l'un ni l'autre  entrer chez moi:
impossible de me procurer la satisfaction de leur voir manger les
friandises que je prsentais comme appts au passage. Le petit Caton
interposait toujours son mot; Papa ou maman attend, il faut se
dpcher; et les deux marmots remontaient au plus vite, emportant, sans
y toucher, le gteau ou le fruit que je venais de leur donner.

Cette conduite, peu ordinaire aux enfants si presss de jouir et qui ne
connaissent que le prsent, la physionomie srieuse de l'homme que
j'avais rencontr avec eux, celle  la fois timide et douloureuse de la
mre, auraient d provoquer de ma part quelques efforts pour connatre
cette famille. Le peuple a traduit  sa manire le mot d'un ancien,
d'Hsiode, je crois, qui a dit, en plus nobles termes: _Quiconque a bon
voisin a bon mtin._ Moi, j'tais un voisin de grande ville, c'est tout
dire. Je m'tais constamment vant, je m'en accuse maintenant, d'ignorer
jusqu'aux noms des locataires de la maison que j'habite depuis douze
ans. Je me glorifiais d'tre exempt de curiosit, j'aurais pu dire de
sympathie. Mes voisins emmnageaient, se mariaient, mouraient, se
faisaient enterrer, sans que mes habitudes de bonne compagnie me
permissent de me rjouir ou de m'affliger avec eux; et, comme s'il n'y
avait de relations de voisinage que celles que provoque l'oisivet et
qu'aiguillonne la mdisance, je me vantais d'tre compltement tranger
aux commrages de porte  porte. J'aimais fort  raconter l'histoire
d'un de mes amis, jeune homme  la mode, qui se vantait d'avoir appris
par la gazette un suicide commis la veille sur son palier; la chose, et
j'en rougis, me paraissait du meilleur got. J'aimais, en passant, 
caresser ou  pincer la joue des petits voisins, dont le gracieux
enfantillage gayait mes regards; mais chercher  leur tre utile,
m'enqurir de ce, qui les concernait, fi donc! S'aborder comme on aborde
un tribunal, en dclinant son nom, sa parent, son pays et ses
aventures, c'est le fait des hros d'Homre, et je ne me sentais
nullement en humeur de renouveler les coutumes grecques.

J'arrivai donc sans rien savoir devant cette couche o s'taient
dvores tant de larmes que peut-tre j'eusse pu essuyer, tant
d'angoisses que je pouvais soulager tout au moins. D'abord je ne vis que
le moribond renvers en travers de son lit; sa femme s'tait vainement
efforce de glisser des oreillers sous les reins du malade; la force
avait manqu  celui-ci pour se soutenir,  elle pour le soulever.

Quelque attentif que l'on soit  s'pargner les spectacles douloureux,
on n'arrive gure  mon ge sans que la mort ait plus d'une fois
attrist vos regards; pourtant jamais je n'avais vu cadavre aussi livide
que cet homme, encore respirant et souffrant; ses lvres taient
bleutres; sa peau diaphane, luisante d'une froide sueur, paraissait
tendue et colle par la fivre sur ses os dcharns; ses prunelles
vitreuses nageaient dans le vide d'un oeil terne et hagard. Glac de
stupeur, je le contemplais, tandis que sa femme posait  terre l'enfant
qu'elle tenait dans ses bras.

Vite, dit-elle, il touffe!

La vivacit de ses mouvements me rappela  moi-mme; agissant sous son
impulsion, je sus comment prendre le malade, comment le remuer sans
blesser ses membres endoloris, sans aigrir ses corchures. Quand il fut
doucement replac au milieu du lit, que les os saillants de ses genoux
et de ses chevilles furent soigneusement envelopps, que ses paules
tant soutenues par une masse d'oreillers et de paquets, il put aspirer
un peu d'air dans sa poitrine sifflante, alors seulement il m'aperut:
cet oeil immobile s'anima comme d'un reflet de pense, puis son regard
se dtacha de moi pour se reporter languissamment vers sa femme.

C'est cet obligeant voisin, le monsieur d'en bas, qui a eu tant de
bont pour Julien et pour Charles, et qui vient de m'aider  te
recoucher, mon ami, rpondit-elle.

La direction que prirent alors les yeux du malade me fit apercevoir un
vieux guridon sur lequel se trouvaient une tasse, une assiette brche
et quelques dbris d'orange. La veille j'avais donn deux de ces fruits
aux enfants: je compris que l'orangeade du moribond venait de ce don
prcaire. Du reste, il ne fallait qu'un regard pour parcourir la
mansarde et se convaincre que sur ce lit sans rideaux, toutes les
richesses, comme toutes les esprances de la famille, se trouvaient
concentres; ce grabat tait encore ce qu'il y avait de moins nu, de
plus confortable dans la chambre dpouille.

Une ride douloureuse se creusa autour des narines de l'homme; il voulait
parler. Sa femme se baissa vers lui, et plutt au geste languissant de
la main du malade qu' ses paroles inarticules, je devinai un
remerciement.

Le genou appuy sur un vieil escabeau de bois, pench sur ce visage
dcompos, j'essayais de murmurer des paroles consolantes, mais les mots
expiraient dans ma bouche. Ce n'est pas tout d'abord, et ds qu'on le
veut, qu'on trouve l'accent qui soulage, les paroles qu'il faut dire; la
timidit gauche et strile qu'on prouve en prsence du malheur est
comme une punition de l'gosme qui vous en tenait loign; vous n'tes
pas digne de parler  l'afflig: il ne vous connat pas. Il pourrait
vous crier, lui aussi: Il ose me parler, celui-l qui n'a pas
souffert! Tout lien de fraternit s'est rompu entre votre prosprit et
son indigence.

Je sentis donc soulag en entendant le babil des enfants qui rentraient.
Je ne pouvais plus supporter ce silence de mort, interrompu seulement
par un bruit de respiration, une sorte de rle dont le retour rgulier
faisait, de minute en minute, tressaillir la femme. Je n'avais pas le
courage de m'loigner, la laissant seule entre son nourrisson, qui
commenait  s'agiter, et son mari  demi vanoui; et cependant assister
 ce spectacle sans pouvoir rendre un service, sans savoir quelle parole
dire, c'tait une torture morale au-dessus de mes forces.

Le malade avait aussi entendu les voix enfantines, auxquelles se
mlrent aussitt, les cris du marmot qui se roulait pniblement  terre
sur un lambeau de tapis sans que son pre l'et encore aperu. Le pauvre
homme souleva ses deux bras, et, trop faible pour le geste nergique par
lequel il semblait repousser quelque chose, il les laissa retomber,
tandis qu'une expression d'angoisse parcourait ses traits.

Sois tranquille! sois tranquille! ils n'entreront pas! dit sa femme,
et, saisissant son nourrisson, elle s'lana hors de la chambre, tirant
la porte aprs elle.

Rest seul avec le moribond, je trouvai encore plus impossible de
m'loigner, et, cherchant de nouveau des paroles consolantes, je
murmurai quelques-unes des phrases banales dont on ennuie les malades,
protocole aussi indispensable que les fioles, les potions, et toute
cette atmosphre nausabonde qui entoure leur lit de souffrance. Je
parlai du temps qui, cette anne, prouvait les sants les plus
robustes; de la saison qui s'avanait, promettait d'tre belle, et,
selon toute probabilit, achverait de le rtablir. Le sourire quelque
peu amer qui fit lgrement trembler la lvre suprieure du patient
m'interrompit. Je sentais qu'il tait gauche de rpondre  sa pense en
m'arrtant subitement, et cependant les paroles me manqurent... Je
balbutiai je ne sais quoi.

Je vois que vous me plaignez, dit enfin le malade avec effort; merci...
je suis mieux... je ne souffre pas... peu du moins. La compassion est
toujours un baume, et je n'ai rencontr que des coeurs bienveillants.

Je n'essaierai pas de peindre la sublime rsignation que je lus alors
sur ce visage souffrant. Pour me comprendre, il faudrait avoir vu
quelque chose qui en approcht, et ce n'est pas communment que l'on
rencontre une telle quitude au milieu des angoisses de la pauvret, de
l'abandon et de la mort. Le calme qui se rtablissait sur la figure du
malade s'tendit jusqu' moi. Ce fut de celui que je prtendais consoler
qu'mana la consolation. L'accent de cette voix teinte avait je ne sais
quoi de pntrant, et le sentiment qui succda aux poignantes motions
que je venais de ressentir n'tait pas sans douceur; je commenai, si
j'ose le dire,  jouir de la profonde piti qui m'avait oppress depuis
que j'tais l.

Si je ne pouvais encore lui parler (que dire  celui qui renferme en
lui-mme ce trsor de paix?), du moins le silence ne me pesait plus; mon
esprit se remplissait d'ides, vagues encore, mais graves,  l'aspect de
cet homme prt  sonder le grand mystre, et qui, sur le seuil d'un
monde dont il semblait n'avoir senti que les douleurs, sans se plaindre
du pass, sans craindre l'avenir, mesurait d'un oeil si calme l'abme
qu'il allait franchir.

C'est le mdecin! dit alors la voix brise de la femme. Elle avait
ouvert la porte sans qu'on entendit le bruit de la serrure et des gonds,
introduisant un individu dont les traits ramasss et le teint vif et
frais annonaient l'humeur joyeuse. Ce gros homme s'approcha du malade,
prit sa main et demeura immobile, l'oeil fix sur ce visage qui semblait
appartenir plutt  un cadavre qu' un homme vivant.

Mais vous ne lui ttez donc pas le pouls? mais vous n'ordonnez donc
rien? demanda la femme avec impatience. Il dit bien qu'il est mieux; il
n'appelle jamais la nuit, mais...

--Comment appellerais-je? n'es-tu pas toujours l, pauvre femme? murmura
le malade, l'interrompant.

--Mais, docteur, ces malheureuses transpirations continuent! Tout 
l'heure il tait en nage et froid, froid comme le marbre. Dites, ne
faut-il pas des sinapismes? des vsicatoires? Mais, dites donc, docteur!
dites donc!

--Patience, ma chre dame! nous allons voir, rpondit celui-ci avec
embarras et tristesse en posant les doigts sur l'artre.

--Jamais ni elle ni moi ne pourrons vous remercier de vos bons soins,
dit le malade, faisant effort pour presser le bras du docteur de la main
qui lui restait libre.

Le mdecin continuait son silencieux examen. Enfin, comme par un soudain
effort de mmoire, il demanda si l'on avait fait usage de la potion
ordonne la veille.

Les enfants viennent seulement de l'apporter. On l'a refuse hier  la
pharmacie, et, j'en suis bien sre, c'tait le soir qu'il la fallait
prendre, n'est-ce pas? Peut-tre qu'alors il aurait dormi! Il a beau se
tenir tranquille, je sais bien, moi, qu'il ne ferme pas l'oeil; ah!
c'est bien mal! Ce n'est pas ainsi qu'on sert les riches!

--Ils sont moins nombreux, ma chre; on a plutt fait de les servir.
Docteur, la pauvre mre se tourmente; songez qu'elle a ses enfants et
son malade  servir; mais, croyez-moi, nous n'avons qu' nous louer du
dispensaire; ils ont  rpondre  tant de gens! Dieu voult que nous
fussions les seuls  souffrir!

--Je ne peux pas l'entendre parler ainsi; non, je ne le peux pas!
murmura la femme, et elle quitta la chambre.

--Eh bien! elle a raison, reprit le docteur; la potion vous procurera
une meilleure nuit. Prenez-la ce soir. Pour le moment, je ne vois pas
autre chose  faire. Le lait de votre femme vous passe toujours 
merveille, n'est-ce pas? Je ne vous conseille aucune autre nourriture.

--Docteur, je vous en supplie, ne l'ordonnez plus; reprit le malade
avec une nergie dans la voix et une dcision dans le regard que je ne
lui avais pas encore vues.--Entre son enfant et moi elle s'puise. Vous
savez bien que je n'ai plus rien  nourrir, docteur; et c'est la tuer,
elle! Ne sentez-vous pas qu'elle aura besoin de toutes ses forces?

--Paix! ignorez-vous donc que soutenir l'espoir c'est soutenir la vie?
C'est plus pour elle que pour vous que je vous ordonne son lait.
D'ailleurs, ne faut-il pas que les malades obissent sans mot dire? et
pourquoi les appellerait-on _patients_, s'il vous plat? Allons, allons!
cela ira mieux; bon courage! Il faut se remonter un peu; courage, vous
dis-je.

--Croyez-vous que j'en aie manqu? murmura le malade doucement.

--Non, certes, non; pardon, mon brave ami, dit le docteur, reprenant,
sou chapeau. Allez, nous nous comprenons l'un l'autre; et il y a des cas
o la parole est de trop; mais que voulez-vous, je suis animal
d'habitude, et mon protocole me revient  la bouche comme ma signature
au bout des doigts.

Je le suivis, el j'allais m'informer de la situation relle du
malheureux que nous quittions, quoiqu'elle ne me parut que trop
vidente, lorsque sa femme se jeta au-devant de nos pas.

Eh bien, eh bien? demanda-t-elle d'une voix touffe.

--Nous verrons demain; du reste, toujours votre lait, tant qu'il voudra
le prendre. On cite de merveilleux effets de l'emploi du lait de femme!
La potion, ce soir, comme c'est convenu; et, je vous l'ai dj dit, ayez
quelque ami pour veiller. Je le veux, entendez-vous! je le veux
absolument.

--Oh! je vous comprends! s'cria-t-elle; et la malheureuse femme frappa
sa tte de ses deux mains.

--Certainement, vous devez me comprendre, reprit le mdecin d'un ton
ferme. Ne faut-il pas vous mnager pour le soigner, conserver votre lait
pour lui et le bambin? Est-ce qu'une mre ne doit pas songer avant tout
 ses enfants? A propos, depuis quand ces petits drles oublient-ils de
me dire adieu? J'ai promis une balle  Julien.

Le mdecin levait la voix; l'an des garons sortit de derrire une
cloison et s'avana avec timidit; mais Charles s'tait dj jet au cou
du docteur.

Tandis que celui-ci jasait avec les enfants, mon attention tait toute 
la pauvre femme, que je voyais, dans le coin le plus recul, se rouler
en quelque sorte sur elle-mme, s'abandonnant  la douleur.

J'entendais cependant Julien rpter:

Tant que cela! Oh c'est trop! Songez donc, monsieur, vingt sous! Je ne
veux pas acheter une paume de vingt sous! Vous vous tes tromp,
n'est-ce pas?

--Et moi, donc! s'cria son frre; combien aurai--je de billes pour ce
beau sou d'argent? Est-ce qu'il est tout pour moi, monsieur?

Le docteur cherchait  se dbarrasser d'eux; mais Julien, ds qu'il fut
assur que la pice d'argent tait bien pour lui, reprit d'un ton
rsolu:

Alors, Charles, ma belle pice ronde est  maman, pour mon papa, et la
tienne aussi, n'est-ce pas?

--Oui, oui; je m'en vais la porter  papa, moi-mme! C'est moi qui veux
la lui donner, cria Charles; et tandis que sa mre s'lanait pour
empcher l'enfant d'ouvrir la porte du malade, le docteur sortait du
logement, et je le suivis.

Y a-t-il de l'espoir? lui demandai-je, en le pressant d'entrer chez
moi.

--De l'espoir! rpta-t-il; mais vous ne l'avez donc pas regard! mais
cet homme-l est mort; c'est un cadavre qui respire et pense par je ne
sais quel galvanisme effrayant; tous les organes sont inertes, toute la
chair est consume! Voil deux jours que je reviens, certain de ne plus
le retrouver, et il est l, encore l, martyr de la misre. Il me disait
l'autre semaine: Comment voulez-vous que je meure, j'ai trois
enfants? Maintenant, il le sent bien, qu'il faut mourir, il est
rsign; seulement, les forces que sa volont avait accumules pour
l'ingale lutte le soutiennent sur la limite; je vous dis qu'il n'est ni
vivant ni mort. Hum! c'est effroyable; moi, fait au spectacle des
tortures de l'agonie, j'ai peine  supporter celle-l. Que diable! c'est
trop pour un homme d'endurer ce qu'un homme ne peut voir!

--Il souffre alors?

--S'il souffre! vous le demandez? A trente-trois ans, constitu comme il
l'est, avec un corps de fer, quelles angoisses n'a-t-il pas fallu pour
dvorer ces chairs florissantes, ces muscles robustes dont il ne reste
rien, pour briser ces forces qu'aucun excs n'avait entames! La misre
l'a dtruit pied  pied; depuis six ans ce glas continuel: _Du pain!_
sonne  ses oreilles; sa femme et ses enfants ont beau se taire, il
l'entend, il l'entend toujours; ils ont travaill sans relche, elle et
lui, pour conserver les joues rondes et roses de ces pauvres petits
chrubins, destins maintenant  devenir du gibier d'hospice ou 
mendier dans les rues. Comment la veuve soutiendrait-elle cette niche?
lui, le plus fort, part le premier; elle suivra, c'est la marche; et que
Dieu ait piti des orphelins! la philanthropie ne manquera pas de les
lguer  la Providence!

--J'avais cru ce pauvre homme bon professeur de mathmatiques; je ne
sais o j'ai ou dire qu'il n'tait point dpourvu de talent. Comment
donc n'a-t-il pu soutenir sa famille? Sa femme manquerait-elle d'ordre
et d'conomie? Au fait, il m'en souvient, ses enfants taient toujours
fort bien mis; et, de la part du pre, n'y aurait-il pas aussi paresse
ou nonchalance? Dans la plupart des misres, on trouve toujours quelque
vice cach!...

--Laissez donc! je suis las, moi que mon tat appelle auprs des grabats
et des lits de plumes, je suis las d'entendre le riche chercher un vice
au sein de chaque misre, comme l'colier cherche un noyau au milieu de
chaque pche. Depuis quand le malheur doit-il entraner la perfection?
et o est celui, riche ou pauvre, qui se vante d'tre sans faiblesse?
Oui, votre voisin tait timide et lier; s'il avait eu quelque vertu
d'outrecuidance et d'intrigue, il possdait plus de talent et de mrite
qu'il n'en faut pour se tirer d'affaire; il ne savait que travailler et
souffrir: rien d'tonnant qu'il ait gagn avant le temps la porte que
nous passerons tous. Sa femme avait un vice aussi: elle aimait  voir
ses moutards beaux et bien habills; elle passait les nuits  ajuster 
leur taille les guenilles qu'elle acceptait pour eux, elle jouissait
dans leur propret et leur bonne mine; elle s'tait rserv ce luxe, et
vous n'tes pas le seul  l'en blmer!

Rsolu  en apprendre le plus possible sur mes malheureux voisins,
l'amertume de mon interlocuteur ne pouvait me dcourager. Il tait
vident que la persvrance du malheur de cette famille et la longue
agonie du malade avaient irrit ses nerfs et enflamm sa bile.

Oui, vraiment, rpondait-il  mes demandes;--oui, il donnait des leons
que les parents marchandaient, car le professeur tait pauvre; que
l'colier oubliait de payer, car le matre tait trop dlicat pour
rclamer jamais,--Oui, vers dans plusieurs langues, il a crit quelques
traductions dont l'diteur, s'il ne faisait banqueroute, rduisait
suffisamment le prix pour que le salaire de l'homme de lettres n'galt
pas celui du copiste qui fait des grosses au Palais.--Oui, il a
longtemps remplac en chaire un savant connu, et que je ne demande pas
mieux que de vous nommer; mais si le professeur en titre percevait tous
les moluments de la charge dont l'autre remplissait toutes les
fonctions, en revanche le grand homme n'avait-il pas promis de faire
obtenir  son humble supplant le premier emploi vacant auquel ce
dernier aurait des droits incontestables, pourvu qu'il ne se prsentt
point de candidats pour le lui disputer?--Oui, il prparait les travaux
de MM, tels et tels, qui ont aussi form le louable projet de lui
devenir utiles en temps et lieu; est-ce leur faute s'il n'attend pas?
Nul doute qu'il n'ait de fameuses oraisons funbres au Pre-Lachaise;
mais je suis un profane, moi, et je n'irai pas voir _rpandre des fleurs
sur sa tombe_. Je me ferais l quelque affaire; rien ne m'empcherait de
leur crier: Eh! que ne lui donniez-vous du pain de son vivant? cela
vous aurait conomis les couronnes d'immortelles et les fleurs de
rhtorique!--Du diable si je ne sens en moi tout le fiel qui manque 
cet homme! C'est sa douceur, je crois, qui m'exaspre.

--Probablement qu'il y a impuissance plutt que mauvais vouloir dans
ceux qui ne l'ont pas servi...

-- merveille! entrez dans ses eaux! Parbleu! il ne lui manque que la
parole pour suivre cette veine avec plus d'avantage que vous. Il m'en a
assez rebattu les oreilles de tout ce verbiage de bont! Il vous dirait,
s'il pouvait encore dire, le malheureux! que les coliers qui ne l'ont
point ou mal pay taient plus  plaindre que lui, et que, bien
certainement, ils n'avaient pu s'acquitter; que les parents qui
marchandaient sa vie taient gns, l'ducation tant si chre; que ses
amis, ses protecteurs ont les meilleures intentions du monde; que le
professeur a tout fait pour lui assurer une position aise; tout fait!
Eh! que ne lui donnait-il seulement un quart des appointements qu'il
touche? La dupe a veill, travaill, su, affam; le sage a peru,
plac, thsauris, mang. Mais, en fin de compte, un peu plus tt, un
peu plus tard, tous deux auront le mme lit, la terre; le mme repos, la
mort. Il n'y a donc lieu de plaindre aucun des deux; tout va bien dans
le meilleur des mondes, et j'ai l'honneur de vous saluer.

Je laissai partir l'irascible docteur, dcid plus encore par ce que
j'avais vu et senti, que par ses pres paroles,  apaiser ma conscience,
 faire, quoique trop tard, ce que je pourrais pour mes malheureux
voisins. Je me prsentai chez eux le soir mme, me disant autoris par
le mdecin  remplacer prs du malade, celle qui devait s'efforcer de
dormir pour ne point chauffer un lait ncessaire au rtablissement de
son mari et  l'existence de son enfant. Je fus reu dans la pice
d'entre: une paillasse range dans un coin, et les petites hardes des
enfants, proprement plies sur un tabouret, prouvaient que c'tait leur
chambre  lit. Tous deux, agenouills au pied de la couchette de paille,
se dtournrent  demi pour me regarder et me sourire pendant cette
explication. Je l'achevais  peine, quand la sonnette retentit au-dessus
de ma tte. Appuy contre la porte d'entre, je m'empressai d'ouvrir,
afin de prendre possession du logis en y rendant quelque service, et
d'ter  mon htesse l'embarras d'accepter mes offres et de m'en
remercier.

Ce fut un monsieur  tournure lgante qui se prsenta, le chapeau sur
la tte; en me voyant il fit un pas en arrire:

Est-ce que le mathmaticien a dlog? demanda-t-il.

Apercevant la femme, il se ravisa, et, entrant d'une faon dlibre, il
me fora  me ranger de ct, et se dirigea vers la porte du fond.

Il faut que je parle sur-le-champ  votre mari, dit-il. La femme
hsita; puis s'carta, le laissant passer:

Qu'il voie, murmura-t-elle d'un air sombre; et il pntra dans la
chambre du malade o je le suivis.

L'tranger ne parut voir ni cette pice triste et nue, ni la couche
laboure par cette longue lutte entre la jeunesse et la mort, ni ce
visage osseux et livide qui m'avait si fort remu le coeur le matin. Son
oeil distrait errait dans le vague, vitant de s'arrter sur quelque
aspect dsagrable pour lequel sa lvre  demi releve tmoignait
d'avance son dgot.

H bien! ce travail, dit-il, je comptais dessus ce matin. Savez-vous
que deux ou trois jeunes gens de talent me l'avaient demand? je
pourrais me trouver fort mal de vous avoir donn la prfrence.

Ayant enfin jet les yeux vers l'endroit o il entendait un sourd
murmure, et d'o paraissait devoir venir la rponse inattendue, le
nouveau venu tressaillit:

Malade! reprit-il; diable! c'est fort malheureux pour moi; je ne puis
de ma chaire dclarer que vous tes malade; c'est vraiment dplorable de
se trouver, en vue, charg de toutes les responsabilits. Je disais bien
aussi que ces leons en ville vous tueraient; il faut savoir attendre.
Vous ne devez pas douter qu'un jour ou l'autre je ne vous case!

--Je n'en doutais pas, mais d'ici l il fallait vivre, dit enfin le
malade d'une voix faible.

--On s'arrange pour vivre de peu; tant de gens se tirent d'affaire 
merveille avec huit sous par jour, encore faut-il savoir se passer
quelque chose.

Le mourant fit un mouvement; je m'avanai, Le docteur a dfendu de
faire parler son malade, dis-je. Ne voyez-vous pas qu'il est fort mal?
ajoutai-je plus bas.

--Mais mon travail! reprit  voix haute le monsieur tant son chapeau
pour passer avec impatience la main dans son toupet luisant qu'il
ramenait en boucle arrondie sur son front, mon travail! Vous devez tout
au moins avoir prpar quelques notes?

--Le canevas de la leon est  peu prs termin, dit le malade avec
effort; l! et son regard languissant dsigna un carton prs de la
fentre.

L'tranger s'lana vers le bureau, et feuilletant quelques papiers:

Incomplet! dit-il en observant que je suivais les pages de l'oeil; fort
incomplet; mais  moi, cela pourra suffire... Don courage, allons. Quand
vous serez sur pied, poursuivit-il en se retournant vers le malade, vous
n'aurez pas longtemps  prendre patience; soyez tranquille, j'ai quelque
chose en vue pour vous! Tournant alors en rouleau les papiers et
cherchant de l'oeil une ficelle pour les attacher, il quitta la chambre,
et je m'assis prs de celui que j'tais venu veiller.

Ce fut une nuit longue el pleine d'motions.

Parfois je m'imaginais qu'il y avait du mieux; la fligure du malade
annonait moins de souffrance; et plusieurs fois je rpondis aux regards
pleins d'anxit de sa femme qui, de moment en moment, apparaissait  la
porte:

La potion a russi. Dormez tranquille, il va assez bien.

Cependant, quoique calme, il ne s'assoupissait point, ses yeux
demeuraient ouverts, et ses paroles,  demi profres, erraient sur ses
lvres. Il avait oubli qui tait l; et j'coutais,  genoux, prs de
lui. S'il y a un spectacle auguste au monde, c'est la vue de l'homme qui
le quitte, dans la pleine possession de son me, et prt au terrible
passage.

Elle! murmura-t-il une fois, pauvre femme! elle agrandi dans la
souffrance... le dvouement la soutiendra...--Il y a tant de force dans
le sentiment d'un devoir rempli jusqu'au bout!

A un autre moment il disait:

Si petits!... mais l'exemple sert aux plus jeunes. Ils auront un pre
l-haut... Ah! que Dieu ne leur retire pas la misre si elle doit les
tremper au bien... Oui, celui qui a lutt est le seul fort.

Les premiers rayons du matin pntraient  travers l'troite croise,
lorsque je l'entendis pousser un soupir. Depuis quelque temps il ne
parlait plus, et, croyant qu'il s'tait assoupi, j'avais fini moi-mme
par m'endormir. Ce lger souffle suffit pourtant pour m'veiller; je me
soulevai sur ma chaise, je le regardai. Je ne sais quel sourire, qui
n'avait rien d'humain, claira un moment ses traits et disparut. Je me
penchai sur lui, je le contemplai, j'approchai davantage, j'coutai...
il ne respirait plus.........................

A quoi bon parler  prsent de la famille qu'il laissait sans ressource,
et qui en trouva dans les remords peut-tre de ceux qui l'avaient
oublie, lorsqu'un peu d'aide aurait suffi pour conserver  la femme le
compagnon et l'appui de sa vie, aux enfants le guide de la leur.

Ce rcit n'est point un conte invent  loisir pour occuper la
sensibilit oisive dans vos mes. Ce drame, dont j'ai t le triste
tmoin, se commence ou s'achve dans l'appartement au-dessus ou
au-dessous de vous; dans votre maison ou dans la maison voisine: ne
pleurez donc pas sur celui qui, pour la premire fois sans doute repose
en paix, mais cherchez  vos cts son frre en souffrance; allez lui
dire que vous n'tes pas de ceux qui isolent leurs amis; que lorsque
vous n'aurez pas de travail, pas d'argent, pas de secours  porter  un
frre souffrant, il vous reste du moins  lui donner une larme de
sympathie, une parole de consolation.

A. M.

Anniversaire de Juillet.

LES FTES POLITIQUES.

Chaque anne, quand les derniers jours de juillet ramnent pour la
France l'anniversaire de sa plus glorieuse et de sa plus rapide
rvolution; quand la pense et le souvenir se reportent vers ces jours
de jeunesse et d'enthousiasme, l'esprit est le jouet d'un double effet
d'optique morale qu'il n'est, hlas! que trop facile expliquer.

Dj treize ans! disait-on auprs de nous tout  l'heure.

Treize ans seulement! disait un autre.

Et ces deux exclamations sont vraies toutes deux. C'est qu'il y a un
sicle dj que s'est accompli ce prodige presque oubli; c'est que
c'tait hier en effet que retentissait ce long cri de victoire!

Ne semble-t-il pas qu'en se retournant, en tendant la main, on va voir
derrire soi, on va rencontrer cette population ardente et gnreuse, on
va se mler  ses rangs, entendre le tumulte du combat, les cris de joie
et les chants de triomphe? Ne semble-t-il pas qu'on va retrouver au fond
de son coeur les illusions, les esprances candides, les rves nafs qui
nous beraient alors, enfants que nous tions? A quelles belles et
bonnes choses, en effet, n'avons-nous pas cru alors, quand ce grand
mouvement national vint mouvoir la France entire et le monde avec
elle? Nous croyions que le navire qui emportait dans l'exil les derniers
dbris de nos races royales emportait avec lui tous les maux. Cette
rvolution si puissante et si modre, ce peuple si intelligent, si
humain, si gnreux dont la conduite venait de condamner hautement tous
les excs du pouvoir populaire, semblaient ouvrir une re nouvelle de
paix et de fraternit. Ce drapeau glorieux qui avait conduit  tant de
victoires nos vieilles phalanges rpublicaines, notre grande arme
impriale, semblait devoir, aprs quinze ans d'absence, laisser chapper
de ses plis une gloire nouvelle, plus pacifique et plus populaire
encore. C'tait l'ge d'or; que sais-je? c'tait la meilleure des
rpubliques. Oui, tout cela, c'tait hier, et vous aviez bien raison de
vous crier: Dj treize ans! dj!

Mais est-ce bien la mme France qui vient de saluer cet anniversaire
mmorable? Est-ce bien nous, jeunes gens, qui battions des mains, dont
le coeur bondissait d'esprance et d'orgueil? Notre gnration
soucieuse, ennuye du prsent, inquite de l'avenir, sans ardeur et sans
verve, est-ce bien la mme qui, en 1830, branlait dans leurs bases tous
les trnes europens, et saluait, le front haut, l'oeil radieux, le
coeur jeune et le sein palpitant, une nouvelle aurore? Sommes-nous bien
cette nation qui, alors encore, prtendait  tre la premire entre
toutes, nous qui ne faisons plus rien de grand dans le monde? Il semble,
en effet, qu'il faut un sicle pour oprer un changement aussi profond
et que vous aviez raison de dire: Treize ans seulement!

Ce n'est pas ici le lieu d'examiner au point de vue politique les
consquences regrettables ou non de la rvolution: c'est un bilan dont
l'actif et le passif sont loin de se balancer encore.

Mais il est bon, cependant, de ne pas laisser passer inaperus un
anniversaires qui rappellent les grands mouvements des socits
modernes.. Quand tout est calme autour de nous, quand la paix favorise
le dveloppement des arts et du travail, quand l'ordre, l'ordre public
du moins, rgne dans nos villes, il n'est pas sans intrt d'voquer le
souvenir de ces luttes passionnes, et de faire servir les enseignements
qui en surgissent au progrs de la masse populaire; car c'est elle qui
porte le fardeau de ces grandes crises rvolutionnaires, elle qui dcide
du succs, elle qui a l'hrosme, le courage et rarement le profit.

Il faut, du reste, faire la part des illusions et ne pas tre trop
exigeant envers la rvolution de Juillet, ni lui demander plus qu'elle
ne peut, qu'elle ne doit donner.

Elle a t le premier dveloppement, le premier acte, si l'on veut, de
la rvolution de 1789, qui en fut l'admirable et terrible prologue. Le
peuple, qui jusque-l n'avait compt pour rien dans les affaires
publiques, s'y rua alors avec imptuosit. Le Tiers-tat qui, suivant
l'expression de Sieys, n'tait rien et devait tre tout, eut son jour
enfin. Mais  ce mouvement dsordonn succda une re plus calme.
Contenus par la main ferme, par la volont hardie de Bonaparte, ces
lments, dont dsormais il n'tait plus permis de ne pas tenir compte,
rentrrent dans l'ordre.

Le peuple avait pris date; mais ses ans, les bourgeois mancips en
1789, devaient passer les premiers. Puissante par ses doctrines, par ses
travaux, son influence, ses richesses, ses talents, la bourgeoisie,
aprs les essais de l'Empire et de la Restauration, devait arriver la
premire au pouvoir. La rvolution de Juillet eut pour objet principal
son avnement, et les classes infrieures, les cadets du peuple,
dressrent sur le pavois cette bourgeoisie dont ils taient tiers et qui
sortait de leurs rangs.

Nous ne nous rendions pas compte de cela en 1830. Ardente et crdule
jeunesse que nous tions, nous pensions que tout tait fini quand tout
commenait  peine, nous prenions le premier acte pour le dnouement.
Cette bataille, si bravement gagne par le peuple, sous l'inspiration et
au profit de la bourgeoisie, n'tait qu'un hroque pisode de l'immense
pope. Comment donc nous tonner que ses rsultats n'aient pas t en
harmonie avec nos esprances.

On a reproch beaucoup de prsomption, beaucoup de fautes  la
bourgeoisie. On l'a accuse d'avoir oubli, comme tout parvenu, sa
populaire origine; mais elle a fait du moins une grande chose qui prouve
que si elle a pu mconnatre le peuple, elle a eu du moins un sentiment
profond du premier, du plus indispensable de ses besoins, celui de la
paix. Elle a achet ce bienfait suprme (malheureusement en courbant la
tte, et au prix de sa propre dignit bien souvent); mais la paix n'en a
pas moins permis le dveloppement des grands travaux industriels,
nouveaux champs de bataille qui ne rpandent plus la terreur et la mort,
mais la fcondit et la vie; d'o l'ouvrier ne sort pas encore, il est
vrai, honor, glorieux, sr que l'tat le protgera, veillera sur lui,
et, au besoin, assurera un asile honorable  sa vieillesse, mais o il
marche avec un sentiment plus lev de son indpendance et de sa
dignit.

Si la bourgeoisie a born sa politique au maintien de la paix, si elle
n'a presque rien fait directement pour l'amlioration du sort des
classes infrieures, celles-ci ont fait elles-mmes de courageux
efforts, et aujourd'hui il se forme  la tte du peuple, immdiatement
au-dessous de la bourgeoisie, une classe nouvelle, intelligente,
laborieuse, active, qui se prpare  stipuler un jour pour les intrts
des classes ouvrires, comme les dputs de la Constituante stipulrent,
en 1789 pour les droits de l'homme et du citoyen.

Loin de s'opposer  ce progrs calme et pacifique de la dmocratie,
esprons que la bourgeoisie, instruite par sa propre exprience, le
servira au contraire, en prparant les institutions que le peuple a le
droit d'attendre d'elle; qu'elle facilitera et encouragera plus
efficacement son instruction; qu'elle dveloppera et perfectionnera les
crations utiles; qu'elle honorera le travail et les travailleurs;
qu'elle se conduira enfin en ane intelligente et bonne, et fermera
ainsi pour toujours le gouffre des rvolutions.

Cette anne, ainsi que l'anne dernire, les rjouissances officielles
sont supprimes. Le souvenir de la mort du duc d'Orlans est trop rcent
encore pour qu'on ait cru devoir autoriser ces ftes officielles que les
gouvernements se transmettent avec une fidlit si rare, et dont un de
nos collaborateurs a rcemment racont les banales merveilles.

Nous n'avons donc pas  suivre aujourd'hui la foule dans la poussire
des Champs-Elyse. Ne vaut-il pas mieux, en effet, se joindre par la
pense au deuil de tant de familles attristes? Ne vaut-il pas mieux
parcourir silencieusement la grande ville, et voquer le souvenir de ses
jours glorieux? L'motion qu'veillent le Louvre, le Carrousel, les
Tuileries, l'Htel-de-ville, ne vaut-elle pas bien les motions du feu
d'artifice ou du thtre en plein air du carr Marigny? La tombe modeste
de Farey, de ce bon et hroque jeune homme, mort pour les lois, ne
fait-elle pas  elle seule revivre le souvenir de cette jeunesse
d'lite, si ardente, si gnreuse, de ce peuple entier suivant avec
amour l'uniforme de nos coles?

Voici la colonne de Juillet! mais n'essayez pas de lire les noms
inscrits sur le bronze; entrez plutt avec nous sous les vastes caveaux
ou dorment tant de braves: ne vous semble-t-il pas que de ces votes
humides, de ces froids cercueils, sortent de populaires enseignements?
L, en effet, ce sont les morts victorieux; mais leurs adversaires, mais
ceux que le pouvoir royal avait arms pour sa dfense, les vaincus,
n'taient-ils pas du peuple aussi, n'taient-ils pas les frres de ceux
qui dorment sous ces caveaux sombres? Oh! ne nous le dissimulons pas!
c'est en cela que les rvolutions, quelque lgitimes, quelque glorieuses
qu'elles soient, ont un ct si profondment triste! Vainqueurs et
vaincus, c'est le peuple qui fournit tous les morts; c'est lui qui
souffre de l'interruption des travaux; c'est toujours lui que les
partis, longtemps encore aprs le combat, poussent sur la place publique
au-devant des baonnettes du pouvoir ou sous le glaive de la justice.

[Illustration: Monument lev  la mmoire de Georges Fracy, place du
Carrousel.]

Puisqu'une circonstance douloureuse fait, depuis deux ans, supprimer les
ftes publiques dont l'anniversaire de Juillet tait l'occasion, nous
ferons des voeux pour que l'autorit continue  laisser dans l'ombre de
vieilles habitudes, qui ne sont dignes ni du parti vainqueur dont elles
ont pour objet de perptuer le triomphe, ni du peuple, que les ftes
nationales devraient instruire et ennoblir.

Dj une heureuse modification a t introduite:  ces horribles
distributions jetes publiquement en pture au peuple, comme une pte 
des animaux immondes,  cet ignoble et dgradant usage ont succd des
distributions mieux ordonnes, plus rgulires, moins sauvages surtout,
faites dans chaque arrondissement, dans chaque ville de France, aux
familles ncessiteuses. Certes, ce n'est l une fte ni pour ceux qui
donnent ni pour ceux qui reoivent cette aumne publique; c'est au
contraire la constatation officielle d'une des plaies les plus
douloureuses de notre tat social, le pauprisme. Mais il est bon qu'au
milieu mme de ses joies, au milieu de ses plus beaux souvenirs, la
socit se trouve ainsi en prsence du plus grand de ses devoirs, celui
d'assurer  tous ses membres valides le droit de vivre en travaillant.
Savez-vous rien de plus triste que le spectacle de ces malheureux
affams, de ces visages hves et maigris, attendant un jour de
rjouissance nationale pour recevoir un pain et quelques grossiers
aliments? Oh! ce n'est pas ainsi que nous la gurirons cette plaie
affreuse qui s'largit de jour en jour!

[Illustration: Galerie souterraine des tombeaux sous la Colonne de
Juillet.]

Demandez  l'Angleterre si sa _taxe des pauvres_, de plus en plus
insuffisante, a remdi  ce mal qui la ronge. La charit publique, la
vraie charit, ne consiste pas  donner une aumne toujours prcaire,
qui humilie et avilit la main qui la reoit; la charit, c'est l'amour
de Dieu, l'amour des hommes; et vous qui gouvernes, les nations, songez
que vous ne serez, srs de votre pouvoir, que vous ne serez les
vritables chefs du peuple que quand vous convierez les derniers de ses
enfants au travail, qui fait vivre et honore, et non  l'aumne, qui
empche  peine de mourir de faim et qui dgrade!

[Illustration: Anniversaire des ftes de Juillet.--Distributions de
secours par les bureaux de charit.]

Nous voici bien loin des ftes accoutumes. Si nous regrettons peu de
les voir, pour cette fois encore, supprimes par ordre, ce n'est pas que
nous jugions inutile de consacrer, par des solennits populaires, les
grands souvenirs, les glorieux anniversaires;  Dieu ne plaise! Les
ftes publiques sont un besoin imprieux pour le peuple, et leur
institution est d'un ordre si lev, qu'elle intresse  la fois la
politique et la morale. Les populations aiment le plaisir et tiennent 
gayer le plus qu'elles peuvent leur passage  travers cette valle de
larmes. Quand la socit ne sait plus leur offrir des ftes qui les
runissent, les exaltent et les passionnent pour quelque but lev, les
hommes alors recherchent les plaisirs grossiers, les orgies brutales o
le coeur se dprave, o l'intelligence s'amoindrit.

Loin de combattre ces instincts, ne vaut-il pas mieux les sanctifier et
les faire servir  l'amlioration morale du peuple? Dire ce que seront
les ftes publiques quand un pareil sentiment les inspirera, est chose
impossible. C'est un rve que chacun de nous fait suivant bon coeur,
suivant ses dsirs, suivant ses ides; mais, ce qui n'est pas un rve,
c'est la possibilit de faire servir les rjouissances populaires 
l'ducation des masses; d'inspirer au peuple, par les runions, par les
crmonies publiques, l'amour, la tolrance, le sentiment de sa propre
dignit.

La Foire de Beaucaire.

[Illustration: Foire de Beaucaire.--Gitanos, marchands d'nes.]

Il est, dans le dpartement du Gard, une ville phnomnale, qui vit
quatre semaines seulement par anne; une ville de dix mille habitants,
qui en compte plus de cent mille durant un mois; une ville sans
industrie et sans commerce, qui, dans un temps donn, se trouve 
l'improviste l'une des plus commerantes de l'Europe; une ville morne,
indolente, presque dserte, qui, du 1er au 28 juillet, devient
subitement riante, active et populeuse: c'est Beaucaire, l'antique
_Ugernum_, dont la foire rivalise avec celles de Leipzig, de Francfort,
de Novogorod et de Sinigaglia. Vue par les voyageurs qui vont de Lyon 
Arles sur les bateaux  vapeur du Rhne, cette vieille cit offre un
coup d'oeil assez pittoresque; mais, si vous pntrez dans l'intrieur,
vous trouvez un mandre de rues sinueuses, des pavs anguleux, des
maisons lzardes, et pas un monument,  moins que vous ne preniez pour
tel le chteau de _Bel-Cadro_, dont les ruines couronnent la cime d'un
rocher crayeux. La fabrication beaucairienne se borne aux tricots,  la
poterie de terre,  la tannerie et  la corroierie. D'o vient que le
commerce a choisi pour rendez-vous une aussi modeste rsidence, une
ville aussi trangre aux spculations industrielles? Uniquement de ce
que la foire de Beaucaire tait franche dans un temps de multiples
prohibitions. On ne sait comment elle le devint; les palographes ont
vainement cherch la charte de fondation; mais ils peuvent vous dire
qu'il en est question dans un acte de 1168, et que les privilges en
furent confirms par Charles VIII, Louis XII et Louis XIII. La franchise
fut limite plus tard. On cra, en 1632, un droit de _rapprciation_;
puis un droit _d'abonnement_ de douze sous par balle qui n'tait pas
dballe; puis la douane de Valence, qui, aprs avoir impos les
marchandises portes  Beaucaire, les rimposait souvent au retour. Ces
entraves n'arrtrent point le mouvement commercial dont Beaucaire tait
le centre. Aujourd'hui que les communications sont faciles, que les
canaux, les chemins de fer, les paquebots, portent les marchandises d'un
bout du monde  l'autre, que les plus minces ngociants _vont en
fabrique_, que les commis-voyageurs pntrent jusque dans les
chaumires, les foires, qui ont pour but de runir en un mme lieu les
acheteurs et les vendeurs, semblent une institution superflue. Jamais
cependant la foire de Beaucaire n'a t plus florissante. La somme des
affaires qu'on y fait tait value 18 ou 20 millions en 1789, par
Dulaure, dans sa _Description du Languedoc. Le Dictionnaire de
Gographie commerciale_, publi en l'an VII, donne le chiffre de 7
millions; la _France pittoresque_ celui de 25 millions. Or, les nombreux
ngociants que nous avons consults portent la somme des ventes et
achats  50, 600, et mme 80 millions; il y a progrs. A la vrit, le
fabricant n'obtient gure plus de son produit rendu  Beaucaire que s'il
en effectuait la livraison au sige mme de son industrie. Le transport,
le voyage, le loyer, la nourriture, augmentent ses frais gnraux; mais
il trouve avantage en ce qu'il coule en peu de temps des quantits
considrables. Le trafic est norme  Beaucaire, parce que cette ville
est en communication directe avec nos grands centres industriels et nos
principaux dbouchs: par son canal, avec le Languedoc, Bordeaux, Nantes
et autres ports de l'Ocan; par le Rhne, avec l'Allemagne, la Suisse,
Lyon, Grenoble. Valence et Marseille; par la Mditerrane, avec
l'Italie, l'Espagne, l'Afrique et le Levant.

[Illustration: Foire de Beaucaire.--Pr Sainte-Madeleine.]

Marseille remplit journellement l'ancien rle de Beaucaire, en
approvisionnant ces dernires contres de denres coloniales et de
matires premires; mais la fameuse foire n'y a rien perdu. Elle a pris
un caractre plus industriel; elle est devenue plus utile  nos
manufactures, et son importance a t consolide par la colonisation
algrienne.

La foire de Beaucaire commenait jadis le 22 juillet: c'est mme encore
le matin de ce jour que le canon annonce l'ouverture lgale; mais
vendeurs et chalands apparaissent ds le 25 juin. Le Beaucairien est
alors dans l'tat d'un homme qui sort de catalepsie: il dormait au
soleil, fumait, chassait des bec-figues, travaillait toujours le moins
possible: et le voici transfigur en tre presque agissant. Vite,
badigeonnez ces faades, nettoyez ces lambris, changez ces devantures,
collez des papiers neufs, chassez les rats et les scorpions, tablissez
des choppes le long des murs, transformez les cabinets noirs en
chambres, les soupentes en boutiques, les galetas en appartements. Le
Beaucairien prend tous ces soins  votre intention, malheureux
ngociant, mais il saura s'en indemniser. Un rez-de-chausse de deux
mtres carrs lui rapportera six cents francs; vous paierez la location
d'un magasin pendant un mois aussi cher qu'une arcade du Palais-Royal
pendant un an; vous serez casern par chambres dans les plus
inhabitables repaires. Toutefois, vous affrontez tant d'inconvnients;
la soif du lucre, _auri sacra fames_, vous pousse vers la cit foraine.
Au commencement de juillet, la foule grossit de jour en jour; le prfet
du Gard se met en route pour venir gagner,  surveiller la foire et
donner un bal, une indemnit de 10,000 francs; le tribunal de commerce,
la balance  la main, accourt de Nmes, son sige habituel; le Rhne se
couvre de barques, de tartanes, de felouques gnoises, de pinques
catalanes, de navires de toutes nations. Suivant un vieil usage, le
maire offre au premier arrivant un mouton des _Garigues_, dont
l'quipage mange la chair, et suspend la peau, bourre de paille, 
l'extrmit du grand mt. Les quais s'encombrent, puis les rues. Elles
s'ombragent de tentes protectrices et de toiles jaunes, blanches,
rouges, vertes ou bleues, qui portent en lettres ultra-majuscules les
noms des marchands, leurs adresses fixes et temporaires. Les magasins
s'emplissent, les marchandises dbordent jusqu'au milieu du ruisseau
dessch; les bancs de pierre, les bornes mme, sont envahis par des
merciers ambulants; un tumulte perptuel, un bourdonnement confus
d'abeilles humaines, retentit dans cette ruche immense. Franais de
toutes provinces, trangers de toutes nations, vont, viennent, se
coudoient, conversent, surfont, marchandent, dboursent, reoivent,
dballent ou chargent des colis. Que de costumes, de types, de langages
divers! L, sont reprsents Arles, Nmes, Avignon, Castres,
Carcassonne, Toulouse, Montauban, Saint-Pons, Mazamet, Lodve, tout le
midi de la France, depuis Bordeaux et Rayonne, jusqu' Gap et
Draguignan. L'Alsace, Rouen, Saint-Quentin, Amiens, Sedan, Elbeuf,
Flers, Mayenne, Laval, ont dvers  Beaucaire une partie de leur
population. Lyon, Saint-Etienne, Villefranche, Tatare, Thizy, Voiron.
Roanne, ont aussi fourni leur contingent. On y est venu de Genve, des
villes ansatiques, de la Corse, de l'Italie, de l'Espagne, de
l'Algrie, du Maroc, de la Grce, de l'Armnie, de l'gypte et de
diverses autres rgions levantines. Le total de cette masse est
incalculable. On y a compt jusqu' trois cent mille personnes, dit M.
A. Hugo. Cent, mille ngociants s'y rendent, selon Vosgien. A en
croire la _Statistique_ de Peuchet, il n'est pas extraordinaire d'y
voir un concours de six cent mille hommes. D'aprs l'_Annuaire_ publi
en 1843 chez M. F, Didot, dans un espace o dix mille personnes sont 
l'troit en temps ordinaire, se groupe une population de deux et
quelquefois trois cent mille ngociants. Nous pensons _de visu_, que du
1er au 30 juillet, Beaucaire donne l'hospitalit  environ deux cent
cinquante mille individus. Comme l'avance Jean-Michel, de Nmes, dans
son pome languedocien sur l'_Embarras de la fiero_:

        L'on pot ben sans hyperbolo
        Dire que l'y a mai d'estrangers
        Qu'en Italio d'orangers.

La quantit et la varit des objets de commerce correspondent au nombre
des marchands et des acheteurs. Il vous est loisible de vous procurer 
Beaucaire des rouenneries, des toiles, des tissus de coton, des draps,
de l'orfvrerie gnoise, de la quincaillerie de Paris, de Lyon, de
Saint-Claude et de Thiers, de la parfumerie, des savons de Marseille, de
la rubanerie, des liqueurs de Montpellier, de la droguerie, des pices,
des laines d'Espagne et de Barbarie, des cuirs de Russie et d'Allemagne,
des fers, des planches, des bouchons de lige du Roussillon, etc. Il
serait impossible de se reconnatre dans ce ddale commercial, si
l'autorit n'avait tabli un ordre de vente et un classement mthodique
pour certaines marchandises. Du 10 au 18, on vend les rouenneries, les
impressions, les articles de Mulhouse; du 18 au 25, les draps et les
laines; du 24 au 26, les soies grges, du 26 au 29, les soies laves.
Les articles d'Alsace, de Rouen, de Saint-Quentin et de Tatare occupent
les rues _Basse_, des _Couvertes_ et des _Quatre-Rois_; les cuirs, la
rue _des Tanneurs_; les toiles crues ou blanches, la _Placette_ et les
rues adjacentes. La draperie loge rue _Haute_; la quincaillerie, rue
_Beauregard_; la mercerie, rue _Tupin_. Les grands magasins de
bimbeloteries s'installent au _Bazar_, pristyle couvert situ prs de
la _Porte Beauregard_. Sur la route de Nmes s'opre la vente des
chevaux et des bestiaux; mais elle est restreinte, car il y a pour eux
une foire spciale le lendemain de l'Ascension. Les salaisons, anchois
et sardines, sont sur les bateaux du canal, les fers sur les quais du
canal et du Rhne, les bois sur la grve,  l'extrmit de la ville. La
lingerie et les ventails, les chapeaux de paille et les foulards, les
rubans et les nouveauts, les papiers peints et les casquettes
stationnent dans la rue _des Bijoutiers_, ainsi nomme sans doute parce
qu'un y vend de tout, except des bijoux.

La ville entire est un commerce; le pr _Sainte-Madeleine_ est  la
fois au commerce et au plaisir. C'est une vaste pelouse, qui serait une
dlicieuse promenade sans le _mistral_, les cousins, la poussire, la
chaleur et l'air des cuisines en plein vent; elle est entoure d'alles
d'ormes et de platanes disposs en triangle, dont un ct longe le
Rhne, et dont l'angle aigu aboutit aux rochers du _Bel-Cadro_. Un bail
 loyer d'une dure de six ans donne  des adjudicataires le droit de
btir sur le pr des baraques. Une ville de bois s'y lve en
concurrence avec la ville de pierre, car ne faut-il pas loger les
nattes, les paillassons, les ptes d'Italie, les parfums de Grasse, les
cordages, les souliers, la grosse ferronnerie, les porcelaines, les
faences, les verres, les pipes, les cristaux et tout ce qui constitue
la base des magasins  vingt-cinq sous? Sans le pr Sainte-Madeleine et
ses asiles, que deviendraient les nains, les gants, les hercules, les
hommes-squelettes, les cirques, les combats de bouledogues contre des
ours rogneux et musels, _la Dfense de Mazagran, Genevive de Brabant,
la Passion, la Bataille d'Austerlitz_, les mnageries ambulantes?

        Commo son lions, lopars,
        Panteros, mouninos, rainars,
        Et tant d'autres bestios sauvajos,
        Qu'y gagnan d'argen qu fon rajos.

Que deviendraient les charlatans qui esprent trouver  Beaucaire une
fortune,  l'exemple de feu Chavigny, devenu presque millionnaire en
vendant  la foire un vermifuge efficace?

Le soir, vers les neuf heures, le pr Sainte-Madeleine prsente  peu
prs le mme spectacle que les Champs-Elyses aux ftes de Juillet: la
cohue est interminable; le bruit des grosses caisses, des cymbales, des
galoubets, des trompettes, les appels des paillasses, les aboiements des
chiens, les _hop, hop_ des cuyers, se mlent en un gai charivari. Les
bals de _Nmes_, d'_Aix_, d'_Avignon_, des _Catalans_, etc., runissent
des danseurs de ces diverses localits. Des milliers de consommateurs se
rafrachissent avec de la bire de Lyon, des glaces, des grenades et des
saucissons d'Arles. Dans les cafs-spectacles, enjolivs de guirlandes
et de tentures multicolores, des chanteuses, en toilette de bal masqu,
psalmodient les romances de mademoiselle L. Pujet; des _lustigs_
excutent _le Choriste_ ou _le Marchand d'Images_, des Espagnols dansent
les plus fougueuses _cachuchas_: le tout avec accompagnement
d'orchestres criards et asthmatiques. Toutes ces _exhibitions_ ravissent
les assistants: aprs leurs laborieuses journes, ils sont si heureux de
se distraire, de respirer, d'oublier le comptoir et les chiffres!...
Tout devient nectar pour l'homme altr.

Loin des jeux populaires, dans un coin de la prairie, campe une
population bizarre, celle des Bohmiens. Noirs, crasseux, demi-nus, ils
sont couchs autour de leurs charrettes, ple-mle avec leurs chevaux et
leurs chiens. Leur industrie est la vente et la tonte des nes, la
chiromancie et surtout la mendicit. Par intervalle, une Bohmienne se
dtache de la bande, charge sur ses paules un ou deux enfants  la
mamelle, en prend un plus grand par la main et va demander la _caritat_
par les rues. Elle pousse les glapissements les plus plaintifs, tandis
que son jeune acolyte, innovateur musical, se donne des coups de poing
sur le menton pour se faire claquer les dents.

Tel est, en raccourci, le tableau de la foire de Beaucaire; il se
reproduit tous les ans avec de faibles modifications. La grande
assemble est officiellement dissoute le 28 juillet; les ngociants
plient bagage; les navires remettent  la voile; les diligences partent
charges de voyageurs; la ville se dpeuple lentement, et le Beaucairien
se rendort. Comme le boa, il a fait son repas; il va mettre onze mois 
digrer.

Potes Italiens contemporains.

(Voir p. 86.)

II

G. BERCHET.

Il y a quinze ans environ, si nous ne nous trompons, que _le Globe_,
journal que n'ont oubli aucun de ceux qui  cette poque s'occupaient
srieusement de littrature, et le nombre en tait grand, publia, sans
nom d'auteur, le texte el la traduction de deux petits pomes italiens
remarquables par la forme, par la pense, surtout par l'nergie et la
profondeur du sentiment. Ces pomes, diviss en strophes comme presque
tous les pomes italiens, avaient reu de leur auteur le modeste titre
de _Romances_, qu'il leur a conserv: c'taient _le Remords (il
Rimorso)_ et _l'Ermite du Mont-Cenis (il Romito del Cenigio)_; tous deux
taient une nergique protestation contre la domination trangre, tous
deux taient un cri de libert qui devait retentir profondment dans les
coeurs italiens, et qui rveilla de secrets chos dans tout ce qu'il y
avait en France de noble, de gnreux, de jeune, de vivant.

Effectivement la France tait aussi lasse du joug que lui avait impos
l'tranger que l'Italie tait lasse elle-mme du joug autrichien: l'une
el l'autre avaient jadis combattu sous le mme drapeau, et ni l'une ni
l'autre n'oubliaient que la jeune Rpublique Cisalpine et la jeune
Rpublique Franaise avaient t soeurs un moment. Les amis de la
libert se considraient d'ailleurs comme frres  quelque pays qu'ils
appartinssent; et, regardant la belle Italie du sommet du Mont-Cenis, il
n'en tait pas un qui ne ft prt  s'crier comme l'ermite de la
romance: Maudit soit-il celui-l qui, sans pleurer peut s'approcher de
la terre de douleur...--Les malheurs de l'Italie sont immenses, sa
douleur est inpuisable. Elle a voulu la libert; mais, insense! elle a
cru aux princes, elle s'en est fie  leurs serments pour obtenir ce
qu'elle voulait. Ses princes l'ont joue, ils l'ont entoure de
perfidies; ils l'ont vendue  l'tranger. Et tandis que Berchet, car
c'tait lui qui chantait ainsi, exhalait avec nergie ses douleurs de
patriote, plus d'un ardent admirateur le salua tout bas du nom de
_Branger de l'Italie_, que lui donnent encore aujourd'hui bon nombre de
ses compatriotes. M. Berchet trouve lui-mme, nous n'en doutons pas,
l'loge fort exagr; mais, au-dessous de notre grand pote national,
les places sont encore leves, honorables, et l'auteur des _Romances_,
on doit le dire, occupe peut-tre la premire dans le genre auquel il
s'est vou, genre qui, il ne faut pas l'oublier, n'est qu'une partie et
non toute la gloire de notre Branger.

N dans cette belle Lombardie qui, plus rapproche du nord que les
autres parties de l'Italie, plus franaise aussi, a su se faire une
langue qui n'a ni la mollesse du toscan, ni la grce enfantine et
coquette du doux parler vnitien, mais plutt une sorte de vigoureuse
senteur que semble lui communiquer le vent sain et parfois pre des
Alpes, si le mot pre peut sans contre-sens s'appliquer  quelque chose;
sur cette douce terre d'Italie; n dans la Lombardie d'une famille
italienne mais originaire de France, Berchet, comme aussi Manzoni, a su
retrouver toute l'nergie de l'antique idiome italien; et cette nergie
il l'a puise dans la douleur de son me, car depuis de longues annes
ce n'est que dans l'exil que le noble pote peut aimer, chanter sa
patrie, et on sait ce qu'est la patrie pour l'exil, de quelle sainte
aurole elle lui apparat ceinte au del de la barrire qu'il lui est
interdite de franchir.

Le recueil que nous avons sous les yeux, et qui se compose de huit
pomes, plus ou moins tendus, porte  chaque page, j'ai presque dit 
chaque vers, l'empreinte du regret de la patrie, de la haine de
l'tranger, de l'amour de la libert. Le premier de ces pomes n'est pas
consacr  l'Italie, mais  une autre grande nationalit longtemps
gmissante sous le joug tranger, qu'elle est enfin aujourd'hui parvenue
 secouer, non sans d'immenses efforts, non sans verser pour le saint
baptme de son indpendance des flots de sang mahomtan, et surtout
chrtien. Ce pome, d'environ quatre cent cinquante vers, est une oeuvre
vritablement grande, malgr ses dimensions peu tendues, et la
composition en est si belle que, dans l'impossibilit de traduire ici
cette pice dans son entier,  cause de sa longueur, nous esprons
intresser nos lecteurs en leur en offrant une brve analyse.

_Les Fugitifs de Parga_ (tel est le litre de ce pome divis en trois
parties: _le Dsespoir, le Rcit, la Maldiction_) commencent ainsi: Un
Anglais, Henri, traversant la mer sur un navire grec de Corcyre, voit un
homme assis sur le rivage et regardant du ct o doit se trouver Parga,
que l'Angleterre vient de vendre au farouche Ali-Pacha, livrant sans
piti ses habitants chrtiens  toute l'atrocit des vengeances
musulmanes. Tout dans l'homme du rivage annonce le plus profond
dsespoir, et aprs avoir vainement tent de se poignarder, on le voit
se prcipiter dans les flots, malgr les efforts d'une femme qui le
suit: Qu'on le sauve! s'crie Henri; mais prs de lui une voix s'lve
d'au milieu des matelots grecs, et cette voix lui crie: H! que
t'importe, vil Anglais, que t'importe la mort d'un malheureux dbris de
Parga! Henri se tut; mais il ressentit profondment l'injure qui lui
tait adresse, et l'infamie de l'le o il reut le jour pesa
lourdement sur sa tte. Cependant le fugitif de Parga est sauv, et sa
triste pouse trouve avec lui un asile assur  bord du navire
corcyren. L'Anglais manifeste une douce sympathie aux pauvres exils;
il semble vouloir rparer, au moins envers eux, les torts de sa pairie,
et lorsque le navire touche terre, il est devenu leur hte, et ose
enfin, au milieu de la lthargie o est plong le Grec, demander  la
jeune pouse de lui dvoiler la cause de tant de douleurs. O
bienveillant tranger,  quelque pays que tu appartiennes, il m'est doux
de t'ouvrir mon coeur, rpond celle-ci; sans doute l'ange de Parga t'a
lui-mme amen ici pour tre tmoin du malheur de son peuple. Mais avant
de parler, je t'en supplie, si, durant mon rcit, il sort de ma Douche
quelque parole qui te puisse blesser, ne t'en offense pas, mais pleure
sur nous. Puis, aprs avoir considr quelques instants avec amour son
poux endormi, aprs s'tre rjouie de voir son front plus calme, la
Grecque revient raconter  Henri les malheurs de sa patrie, non sans
s'interrompre maintes fois pour s'approcher encore du lit de son cher
malade.

Les Turcs avaient voulu punir Parga, qui, non contente d'avoir offert un
asile aux hroques Souliotes, tendait encore les bras  tous les
proscrits. La guerre fut terrible: Nous, femmes, nous-mmes on nous vit
combattre, ou bien, accourant au bruit du mousquet, aider nos frres en
rechargeant leurs armes. La victoire fut le prix de notre courage.
L'ennemi se retira, mais en se retirant il jura de se venger, et les
malheureux habitants de Parga, voyant venir la tempte, cherchrent
refuge; mais, hlas! o le cherchrent-ils? Dans le nid du serpent! Un
ban ne tarda pas  leur apprendre que les Anglais, sous la protection
desquels ils s'taient mis, les avaient vendus au farouche pacha de
Janina, leur mortel ennemi. Alors un cri gnral s'leva du milieu de
nous: Non, nous le jurons par notre Dieu, nous ne nous soumettrons pas
au tyran; plutt mille fois l'exil que l'esclavage. Puis, avant
d'abandonner leurs foyers, les Parginotes se prparent  l'exil en
clbrant le saint sacrifice; el pour que l'Osmanli ne viole pas les
spultures de leurs pres, ils tirent les morts de leurs tombeaux, et
rassemblant sur un bcher qu'ils bnissent avec de pieuses crmonies
les ossements sacrs, ils y mettent le feu, et, touchant souvenir des
moeurs de leur antique pairie, les vierges et les jeunes pouses
sacrifient sur le bcher leurs chevelures flottantes. Quand le bcher
fut teint, nous dispersmes ses cendres et nous partmes, dit la jeune
Grecque.

Dire, que dans tout ce chant le pote s'est montr  la hauteur des
hroques souvenirs qu'il rappelle, est un loge suffisant, ce nous
semble, mais il n'est que juste.

Dans celui qui suit, Henri se trouve en face de son hte, enfin sorti de
son vanouissement. Il essaie non d'excuser son inexcusable patrie, mais
de faire comprendre au Grec que tous les Anglais ne sont pas coupables
des fautes, des crimes du gouvernement de la Grande-Bretagne. C'est
presque  genoux qu'il supplie le fugitif d'accepter de lui une aide
fraternelle. Ses remords, dit-il, doivent l'absoudre du crime de son
pays. La jeune Grecque pleure, mais ce n'est que du regard qu'elle ose
supplier son poux, qui, sans se laisser attendrir, rpond ainsi:

Garde tes dons; conserve-les pour des malheurs que la faute de ton
peuple ne peut manquer d'attirer sur lui, l, au jour de la douleur, tu
le trouveras, le lche, qui implorera ta piti; mais il est une douleur,
il est des blessures qui rendent fier celui qui les ressent; moi je
m'enorgueillis de mon malheur, et celui-l qui m'a tout enlev ne pourra
du moins me ravir cet orgueil.

Retiens les pleurs, je n'en veux pas de celui qui m'inspire une
invincible horreur. Tu es juste? et qu'importe? N'es-tu pas fils d'une
terre excre, d'une terre maudite! Partout o gmissent des peuples
dpouills exils, esclaves, un cri de vengeance ne s'lve-t-il pas
contre elle? N'est-ce pas elle qui a conclu l'odieux march dont tous
sont victimes?... Au moment mme o elle affranchit fastueusement ses
ngres, n'insulte-t-elle pas  ses frres d'Europe? Mais le temps
prpare notre vengeance, et Dieu daigne la hter en soulevant contre
vous tout ce que l'Europe a d'mes gnreuses... Peut-tre il n'est pas
loin le jour auquel nous nous appellerons tous Frres, alors que la
guerre ayant expi la guerre, le pardon et l'oubli viendront fermer tant
de plaies; mais aujourd'hui les haines sont, encore vivantes.... Un
jour, en se rappelant ce que je fus et ce que je suis, j'en jure par le
ciel, mes fils frmiront, mais jamais aucun d'eux n'aura la honte de
dire: Il a emprunt son pain  l'Anglais.

A partir du jour o il se vit ainsi repouss, une mortelle tristesse
dvora le coeur de Henri, et cette tristesse ne fut illumine par aucun
rayon de bonheur. Sa patrie est infme, il la renie, il la fuit, il
l'abhorre; cependant il ne peut sans colre l'entendre maudire par les
autres; son me souffre de ne pouvoir l'aimer. Malheureux! il parcourt
toute l'Europe; mais un cri de douleur s'lve de toutes parts: il ne
peut trouver un lieu o l'homme vive paisible.... Partout il entend
s'lever contre l'Angleterre la maldiction de ceux qui souffrent:
ceux-ci, elle les a trahis; ceux-l, elle les a vendus.

_Clarina_ et _Mathilde_ sont des romances d'amour o s'entend, plus haut
que la voix de la tendresse, le cri de l'indpendance nationale, la
premire est une jeune fille qui pleure son amant exil, son amant
auquel elle-mme a dit: Va, pars malgr mes larmes. Tu avais une patrie
avant de m'avoir donn ton coeur, brise les chanes de cette patrie,
puis reviens prs de moi t'enivrer d'amour. Mathilde est une autre
jeune fille qui supplie vainement son pre de ne pas la donner en
mariage  l'tranger.

_Le Remords_ nous montre une autre femme italienne; mais celle-l,
c'est la femme de l'un de nos tyrans, c'est l'pouse de l'tranger. Et
seule au milieu des bals, des concerts, des spectacles, elle entend dire
 ceux qui la regardent: Maudite soit-elle, celle-l qui, d'un baiser
italien, rend heureux le soldat allemand! Mais tant de honte ne
suffirait pas  venger la pairie outrage par une union impie:
l'Italienne se voit abandonne de l'poux tranger, et nulle
consolation, nulle sympathie ne la vient soulager dans son malheur; tous
les regards semblent lui dire: Misrable! de tes propres mains tu l'as
tissu, le manteau d'infamie, tu as voulu t'en revtir; maintenant que ce
manteau te couvre les paules, la plainte est inutile, nul ne peut te
l'ter.

Ngligeant d'autres pices, faute d'espace, nous essaierons de faire
mieux connatre notre pote en donnant la traduction entire d'une
romance  nos lecteurs.

JULIE

ROMANCE.

La cloche a sonn; la loi est proclame; c'est le jour des
conscrits.--Rassembls  l'glise, ils sont rangs en cercle autour
d'une urne. La commune doit fournir sept hommes: les noms sont dans
l'urne; chacun s'en approche la terreur dans l'me.

Mais ne sont-ils pas tous citoyens de l'Italie? et pourquoi, si l'ennemi
menace la frontire, ne partent-ils pas dsireux de sauver la
pairie?--Ce n'est plus la patrie qui leur crie: Aux armes! Soumis  un
peuple de langue trangre, on les appelle  combattre, mais pour rester
sous le joug.

Cependant que veut cette foule si presse dans le temple? et cette autre
foule haletante qui se pousse et se heurte sous le porche, en se
plaignant de ne pas voir plus loin? Veut-elle arracher ses frres au
pril? Va-t-elle courir aux armes? Va-t-elle chasser l'tranger du sol
natal, au noble cri de libert?

Ils labouraient la terre, quand ils ont entendu la cloche; descendant de
leurs montagnes, ils ont pris immdiatement le chemin de la ville,
attirs par le bruit, ainsi que des enfants; ce qu'ils veulent, ce n'est
rien de plus que savoir la nouvelle du jour; ils sont venus couter les
plaintes de leurs frres, et demain ils en parleront entre eux sans
colre et sans douleur.

Mais il n'y a donc pas de sang dans leurs veines; il n'y a donc pas de
vie dans leur coeur? La haine du joug allemand n'y brille donc pas?
Leurs sueurs arrosent la glbe de matres stupides; ils suivent
l'exemple de ces matres, et ils se disent: Pourquoi nous rvolter? ne
somes-nous pas ns pour servir?

Les misrables!... Mais les pres? Ils accourent pensifs, ils s'avancent
cherchant de leurs tristes regards leurs femmes et leurs belles filles
pleurant au pied de l'autel. Elles se sont dites heureuses en voyant
l'activit de leurs fils, levs ds l'aube matinale; et le soir, qui le
sait, si elles pourront se rjouir en les contemplant dans leur sommeil?

Et tandis que la foule bruit et se meut, que fait cette femme immobile
dont la figure ne ressemble  celle d'aucune autre? On ne sait ce qui la
domine le plus ou la colre ou la douleur. Elle ne baisse pas la tte,
elle ne se cache pas le visage de son voile, elle ne parle pas, elle ne
pleure pas; elle regarde le ciel: son oeil ne distingue pas ceux qui
l'entourent, elle ne les remarque mme pas.

C'est Julie, c'est une mre. Elle a vu crotre et grandir en vain deux
fils, espoir de sa vieillesse. L'un d'eux est dj perdu pour elle;
c'est l'exil toujours prsent  son coeur. Il souffre errant dans les
valles dsertes; il s'est arrach de l'Italie le jour o il la vit,
s'abandonnant elle-mme, tomber au-dessous de ses destins.

Quel adieu plein de larmes ce fut pour Julie! Et maintenant la
malheureuse tremble pour son autre fils, qu'un billet sorti de l'urne
peut lui ravir. Quoi! Charles pourrait devenir soldat? Il porterait la
blanche livre de l'odieux tranger? Il ceindrait une pe qu'aurait
forge l'Autrichien?

Et dj, avec le terrible gnie de la douleur, la triste mre,
anticipant le temps, va au-devant d'un jour qui n'est pas encore. Elle
suit le son des trompettes guerrires; elle arrive dans une plaine au
pied des Alpes, et de la montagne, elle voit s'abattre, comme une lgion
de vautours, une arme trangre.

Mais d'autres drapeaux, d'autres guerriers arrivent par d'autres
sentiers; et ceux-ci sont venus pour couper le chemin aux premiers. D'un
ct, ou crie: Italie! sauvons la patrie opprime! De l'autre, ou jure
de la maintenir sous le joug. Les deux armes tirent l'pe.

Un furieux s'lance hors des rangs de l'arme de droite; un autre sort
de l'arme de gauche, il assaille le premier  coups d'pe sans mme
songer  parer les coups qui lui sont ports. Blesss tous deux  la
fois, tous deux laissent chapper un blasphme. Quels gestes, quelles
voix! La malheureuse frmit; d'un oeil pouvant elle envisage ces
terribles adversaires. Hlas! ce sont les deux fils auxquels elle a
donne le jour.

Cependant l'imagination de Julie cesse de lui dpeindre les horreurs de
ce champ de bataille abhorr, et, plus dchir encore, son coeur revient
 la terrible ralit. Le sang coule plus rapide dans ses veines
brlantes; les sorts sont lires de l'urne fatale: que va-t-il advenir de
Charles?

Les numros sont tour  tour tirs par la main des jeunes gens; un
impassible surveillant prside au tirage; c'est lui qui lit les noms;
c'est sa voix, organe du destin, qui proclamera les sept que doit
choisir le sort. Personne n'ose remuer, on n'entend plus une seule
parole dans cette foule tout  l'heure encore si bruyante; curieuse et
stupfaite, elle a hte d'entendre les noms; elle coute d'une oreille
attentive.

Julie regarde son fils avec terreur, et jamais son oeil fix sur lui
n'indiqua tant d'amour. O angoisse! on prononce un nom... ce n'est pas
celui de Charles. On en dit un autre... ce n'est pas le sien non plus;
et dj le cinquime est nomme sans que Charles ait t condamn.

On appelle le sixime. C'est le fils d'une autre; une autre mre pleure
sur lui. Ah! sans doute, elles taient vaines les craintes de Julie, et
semblable au frais zphyr qui ranime le malade, une douce voix lui crie
au fond du coeur que sa prire a trouv grce devant Dieu.

Sa confiance s'accroit: un long soupir soulage l'oppression de son
coeur. C'est avec moins de terreur que Julie coute la lecture du
septime billet... Hlas! on l'a nomm... c'est son fils!... Demain,
obissant honteusement  l'ordre d'un soldat tranger, elle le verra
partir l'aigle au front.

Nous regrettons de ne pouvoir insrer ici _les Fantaisies_, pice de
plus de sept cents vers. Hlas! ces fantaisies ne sont pas celles de
l'amour qu'ont si souvent clbr les Italiens anciens et modernes: ce
sont les rveries tristes ou riantes qui viennent  l'exil, rveries
toujours amres par le sentiment du malheur de la pairie, de son
abaissement.

Berchet, auquel le peu que nous venons de citer suffirait  assurer un
rang distingu parmi les potes de tous les pays, et qui, dans la douce
Italie, se distingue particulirement par la force et l'nergie. Berchet
est encore prosateur distingu, et parmi ses crits en ce genre, on cite
particulirement des morceaux de critique littraire hautement
recommandables. Ajoutons  tous ces titres  notre sympathie que la
France semble tre le pays d'adoption du noble exil, qui, aprs avoir
parcouru une partie de l'Europe, est revenu  plusieurs reprises reposer
sa tte sur cette terre qui, nous le disons avec orgueil, fut toujours
l'asile chri et assur de toutes les grandes infortunes.

[Illustration.]

_Les Demoiselles de Saint-Cyr_, comdie en cinq actes et en prose, de M.
ALEXANDRE DUMAS (THTRE-FRANAIS).--_Lnore_, drame en cinq actes, de
MM. COGNIARD frres (THTRE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN).--_Madame
Barbe-Bleue_, vaudeville, de MM. LOCKROY et Choquart (THTRE DU
VAUDEVILLE).--_Francesca_, comdie-vaudeville, de M. PHILIPPE HART
(GYMNASE-DRAMATIQUE).

Il faut oublier madame de Maintenon, la chaste rgle de Saint-Cyr et
l'austrit des derniers temps de la cour de Louis XIV: tout cela n'a
rien  faire ici. Ce n'est pas de vraisemblance et de vrit que M.
Alexandre Dumas s'inquite: peu lui importe de compromettre le nom de
madame de Maintenon dans une aventure gaillarde; peu lui importe encore
de jeter aux chos de Saint-Cyr; des plaisanteries et des quolibets qui
les auraient fait frissonner de peur; ce que veut M. Alexandre Dumas,
c'est faire rire avant tout, c'est avoir un succs; quant aux moyens, il
parat en faire bon march. Mais, au moins, M. Alexandre Dumas a-t-il
russi? a-t-il touch au but qu'il cherchait, d'amuser sans trop se
soucier du comment ni du pourquoi? Oui et non. Les trois premiers actes
ont excit la curiosit, les deux derniers l'ont attidie, et peu  peu
le rire, qui avait clat assez franchement au dbut, s'est converti en
je ne sais quelle rsignation silencieuse qui ressemblait plutt  un
excs de patience qu' un accs de plaisir.

L'ouvrage de M. Dumas appartient d'ailleurs  cette espce de comdie de
hasard et de fantaisie qui a cours aujourd'hui, au grand prjudice de la
vraie comdie, de la comdie de moeurs et de caractre, cela ne peint
rien, cela n'apprend rien, cela n'ouvre pas une minute l'esprit  la
rflexion, le coeur  une motion un peu releve el un peu nourrissante.
Ce sont des faits, des quiproquos, des mots qui voltigent et courent a
et l, sans qu'on en devine bien l'utilit ni la raison; on ne sait
gure d'o cela vient, o cela va,  quoi cela ressemble; mais enfin, si
le mot est vif, si la scne est leste, on se laisse tourdir un instant,
on sourit on va mme jusqu' ne pas trop s'ennuyer, puis on quitte ce
spectacle sans avoir la moindre envie d'y revenir. Voila le malheur et
le chtiment de ces pices en l'air; vous les avez vues une fois, c'est
assez, c'est plus qu'il n'en faut; car ce qu'on y trouve et ce qu'on
peut en garder, Dieu le sait!

Nous sommes donc  Saint-Cyr, dans le Saint-Cyr de madame de Maintenon,
vers les dernires annes de Louis XIV. Un vicomte de Saint-Hrem,
espce de Lovelace en raccourci, a vu mademoiselle de Meiran  Saint-Cyr
pendant une reprsentation d'_Esther_. En devenir amoureux et songer 
la sduire, tout cela est l'affaire d'un instant pour le vicomte; il
s'introduit  Saint-Or par ruse et par escalade, menant un certain sieur
Achille de Bouloi avec lui. Ce M. de Bouloi est un original, un
plaisant, une espce de Turlupin qui doit servir de paravent au vicomte
et l'aider dans ses manoeuvres; et en effet, tandis que Saint-Hrem
explique sa passion  mademoiselle de Meiran qui l'coute avec la plus
grande indulgence, de Bouloi occupe, pour oprer une diversion,
mademoiselle Charlotte, amie de mademoiselle de Meiran. Mademoiselle
Charlotte n'est pas moins docile, aux propos amoureux que mademoiselle
de Meiran, et les affaires vont si vite et si bien, qu'on s'arrte  un
projet d'enlvement. Malheureusement ou heureusement, madame de
Maintenon a t avertie du complot; les gens du roi arrivent au moment
capital, saisissent M. le vicomte et son aide-de-camp, et les envoient
tous deux  la Bastille.

Le scandale est grand, il faut l'expier. Nos deux conqurants, bien et
dment enferms sous les verrous, se trouvent placs, par l'ordre du
roi, dans l'alternative que voici; Ou vous pouserez ces demoiselles,
ou vous resterez en prison. Il se dcident  pouser; le double mariage
s'accomplit: de Bouloi et Saint-Hrem recouvrent la libert.

Mais avec leur libert ils ont sur le coeur une grande rancune.
Saint-Hrem, qui voulait bien de mademoiselle de Meiran pour se
distraire, n'est que mdiocrement satisfait de l'avoir pour femme; sa
vanit de sducteur est d'ailleurs irrite d'tre tombe si gauchement
et si brusquement dans la prose du mariage. Quant  de Bouloi, il avait
un autre mariage en vue, et mademoiselle Charlotte a tout renvers. Et
puis tous deux sont furieux d'avoir t contraints par la force. L'un
dclare donc  sa femme qu'on a bien pu le marier avec elle, mais qu'il
ne sera jamais son mari, et l'autre fait la mme dclaration 
mademoiselle Charlotte; aprs quoi, ils quittent Paris, ils quittent
leurs femmes, ils quittent la France, et passent en Espagne  la suite
du duc d'Anjou.

En Espagne, ils mnent une assez joyeuse vie et oublient leurs
msaventures de Saint-Cyr et de la Bastille. Un beau jour, ou plutt un
beau soir, le duc d'Anjou, devenu roi, donne grand bal: deux femmes
masques y attirent les regards; bientt Saint-Hrem et de Bouloi sont
sur leurs traces et s'puisent en galanterie; on les encourage, on leur
donne de l'esprance; puis, au moment dcisif, les masques tombent:
C'est elle I s'crie Saint-Hrem; c'est elle! rpond de Bouloi. En
effet, l'une de ces beauts mystrieuses tait madame de Saint-Hrem,
l'autre madame de Bouloi.

Voici encore nos poux aux prises et de nouveau face  face: de Bouloi
tient bon; Saint-Hrem commence  s'mouvoir. Bientt la jalousie
achvera de triompher de sa rancune, car la jalousie, en veillant en
lui le sentiment de l'honneur conjugal, rveillera en mme temps son
amour. Cette jalousie, c'est le duc d'Anjou qui la cause. Le duc, pour
se distraire, se met  aimer madame de Saint-Hrem, et Saint-Hrem
s'imagine que sa femme est complice de cette fantaisie. Alors tout
change; Saint-Hrem s'inquite, pie, surveille; de son ct, madame de
Saint-Hrem, voyant ces premiers symptmes d'une affection renaissante,
attise le feu en paraissant pencher du ct du duc d'Anjou. Que vous
dirai-je? les choses vont si loin, que le duc se dcide  loigner
Saint-Hrem pour se mettre plus  son aise. Pour le coup, l'honneur du
mari se gendarme et clate tout entier; le vicomte accable sa femme de
reproches; il va jusqu' menacer le roi et  tirer  demi l'pe du
fourreau.--La rponse de madame de Saint-Hrem est bien simple:
Pourquoi m'avez-vous abandonne et insulte par cet abandon? Pour le
roi, il se promet de punir Saint-Hrem exemplairement.

Mais il est temps que tout cela finisse. Madame de Saint-Hrem, touche
de ces preuves de l'amour de son mari, lui pardonne; et le roi, revenant
 la clmence, en fait autant. L'aventure finit donc le plus
charitablement du monde, sauf de la part de Bouloi, qui est oblig de
reprendre sa femme, mais  contre-coeur, et, c'est le cas de le dire, 
son corps dfendant.

Tel est le fond de la comdie de M. Alexandre Dumas; il n'y a rien de
plus ni de moins, aux dtails prs, qui sont spirituels  et l, mais
le plus souvent d'assez mauvais ton. En conscience, est-ce l une
comdie? Ne vous semble-t-il pas, bien plutt, vous promener  travers
les petits sentiers si frquents du Vaudeville ou de l'Opra-Comique?

M. Dumas n'a donc fait la ni une oeuvre trs-estimable ni une oeuvre
positivement littraire; il a russi, c'est quelque chose; mais ce
succs ira-t-il loin? j'en doute, tout en le dsirant pour le
Thtre-Franais.

La pice est bien joue par Rgnier, par Firmin, par mademoiselle
Plessy, qui a t charmante, et par mademoiselle Anas; Brindeau est
trs-lourd et trs-empt.

_L'Illustration_ renvoie  son prochain numro le dessin qui doit
reprsenter la scne principale et quelques-uns des personnages de cette
comdie.

[Illustration: Thtre de la Porte-Saint-Martin.--_Lnore, ou les Morts
vont vite_.--Fin du 3e acte: Wilhelm de Lutzow, Clarence; la comtesse
Diane de Valberg, mademoiselle Klotz; le vieux strelitz, Rancourt.]

MM. Cogniard frres, assists de M, Henri Blaze, viennent d'accommoder
en drame la fameuse ballade de Burger intitule _Lnore_. La ballade
n'offrant pas une suffisante pture au drame, MM. Cogniard et Blaze ont
imagin de compagnie une fable romanesque qui corrobore l'action et la
peuple d'vnements et de dtails qui ne sont pas sans intrt.

Lnore est la fille d'un simple mdecin, Wilhelm le fils d'un baron
allemand trs-entich de noblesse; le baron oblige son fils  quitter
Lnore pour aller se battre  l'arme du roi. Lnore pleure, gmit, se
dsespre pendant l'absence de son amant, et lui reste fidle.

[Thtre du Vaudeville.--_Madame Barbe-Bleue_.--1er acte: Arnal, de
Pezenac sortant du tonneau o il s'est cach dans le btiment qui le
transporte  la Martinique.]

Dans la bataille, Wilhelm est bless mortellement; on l'apporte mourant
sur un brancard, et dj son coeur ne bat plus. La nouvelle arrive
jusqu' Lnore, qui attendait toujours.

Tout  coup, au milieu de sa plus violente douleur, quelqu'un frappe 
sa porte; elle ouvre; c'est Wilhelm qu'elle croit mort; Wilhelm
l'emporte dans ses bras, et comme l'indique la ballade, l'emmne parmi
les tombeaux; mais le drame ne suit pas la ballade plus
longtemps.--Wilhelm a t sauv par un miracle, Wilhelm est plein de
vie. S'il a laiss courir le bruit de sa mort, s'il n'a pas dtromp son
pre, c'tait pour briser les entraves que l'autorit paternelle et les
prjugs opposaient  son amour, et pour se donner tout entier  Lnore,
sans que le monde souponnt son bonheur et vint le troubler.

Lnore et Wilhelm finissent donc par s'unir et par tre heureux, le
mlodrame le veut ainsi et donne tort  la ballade. Cependant le drame a
suffisamment conserv les motions et la teinte surnaturelle de la
posie de Burger, pour tenir les spectateurs en suspens et leur donner
le frisson. Madame Dorval a d'ailleurs jet sur le rle de Lnore un
caractre de souffrance amoureuse et de mlancolie d'un effet
trs-saisissant.

[Thtre du Vaudeville.--_Madame Barbe-Bleue_.--2e acte: Arnal, de
Pezenac; madame Doche, madame Barbe-Bleue; Desbirons, Gant-de-Cuir.]

Adieu le drame funbre! nous voici avec Arnal. C'est le moment de
chasser l'humeur noire ou jamais. Arnal s'appelle M. de Pezenac. Pezenac
n'a pas le sou, et va chercher fortune en Amrique; or, comme Pezenac
n'a pas de quoi payer la traverse, il s'insinue ingnieusement dans un
tonneau de sardines, puis, une fois en mer, se manifeste bravement aux
passagers, et sort de son tonneau au nez du capitaine bahi.

En Amrique, c'est un surcrot d'aventures. Pezenac se croit sur le
point d'pouser madame Barbe-Bleue, quand tout  coup il voit la susdite
dame qui se laisse traiter familirement par un boucanier. Vous le
dirai-je! le boucanier embrasse madame Barbe-Bleue  la barbe de
Pezenac.

Le boucanier en a le droit, car il est le mari lgitime. Ce nom de
madame Barbe-Bleue, ce costume de boucanier cachent deux proscrits, le
duc de Montmouth et la duchesse sa femme. Pezenac apprend cela plus tard
en les sauvant tous les deux, acte de dvouement qui lui vaut un beau
chteau pour rcompense. Le tout est suffisamment gai, et Arnal
suffisamment plaisant.

Je n'ai rien  dire de _Francesca_, qui obtient un trs-grand succs au
Gymnase. _L'Illustration_ en a donn un avant-got  nos lecteurs, il y
a quelques semaines, par une charmante comdie imprime ici-mme et
intitule _les deux Marquises_.--_Francesca_ n'est rien de moins et
presque rien de plus; c'est la mme finesse de dtails, le mme intrt
vif et relev. Il y a cependant, pour surcrot d'agrment, mademoiselle
Rose Chri, qui donne la vie, le mouvement et un charme touchant au rle
de Francesca.

Revue Algrienne.

MOHAMMED-EL-MEZARI--MOHAMMED-EL-ABOUDI.

1.--Mohammed-el-Mezari, agha des Douairs, Zmlas et Gharabas.

Aprs la mort du gnral Mustapha-ben-Ismal (V. _l'Illustration_, n 8,
p. 124, et n 16 p. 235), les intrts de la politique franaise
exigeaient que les puissantes tribus des Douairs, Zmlas et Gharabas,
qui les premires dans la province d'Oran avaient fait, ds 1835, leur
soumission, ne restassent pas sans chef indigne. Il tait  craindre,
en effet, que de prompts lments de discorde et d'anarchie ne vinssent
dsorganiser cette milice, instrument utile et ncessaire de notre
domination dans la guerre actuelle. Le successeur de Mustapha-ben-Ismal
fut bientt choisi, dans sa famille mme: son neveu et son principal
lieutenant (khalifah), celui qui depuis plusieurs annes l'avait
accompagn et second dans toutes les expditions, parut le plus propre
 continuer l'oeuvre du vieux gnral; et, sur la proposition du
ministre de la guerre, M. le marchal duc de Dalmatie, une ordonnance
royale du 21 juin 1843 a nomm Mohammed-el-Mezari agha des Douairs,
Zmlas et Gharabas.

Sous le gouvernement turc, El-Mezari (ou Mazary) tait dj l'un des
chefs des tribus que l'on dsignait sous le nom de tribus de Makhzen,
milice privilgie, charge de percevoir les impts et de maintenir le
pays dans l'obissance. Le marabout clbre Tedjini s'tant rvolt
contre le bey d'Oran, s'avana jusqu'auprs de Mascara pour s'emparer de
cette ville importante; mais arrt dans sa marche par un corps de
troupes envoy par le bey  sa rencontre, il fut dfait dans cette mme
plaine d'Eghrs, thtre de tant de combats pendant ces dernires
annes. La valeur personnelle de Mezari contribua puissamment  ce
succs des armes turques, et par une charge vigoureuse sur les cavaliers
ennemis il eut la plus grande part  la dfaite de Tedjini.

Lorsque, au commencement de 1831, la retraite du bey Hassan vint
consommer dans la province d'Oran la ruine de la souverainet turque et
l'avnement de la souverainet franaise, les tribus du Makhzen,  la
tte desquelles se trouvaient les Douairs et les Zmlas, ne surent
d'abord  quel pouvoir se rallier, et vcurent dans une sorte
d'indpendance, luttant tout  la fois contre les Arabes et les
Franais. L'lection d'Abd-el-Kader comme sultan des Arabes, en 1832,
rencontra la plus vive rsistance de la part des principaux chefs de ces
milices. Une ligne se forma contre le jeune mir; elle fut dirige par
Mustapha-ben-Ismal, et, sous ses ordres, par des chefs divers, au
premier rang desquels se plaa Mohammed-el-Mezari.

Comme son oncle, El-Mezari souffrit avec impatience l'lvation d'un
fils de marabout venant ravir aux guerriers du Makhzen une autorit que
ceux-ci taient accoutums  regarder comme leur patrimoine. Avec son
oncle aussi, il partagea les prils de la lutte. Il tait  ses cts
lorsque, le 12 avril 1834, les Douairs attaqurent  l'improviste et
enlevrent au galop le camp d'Abd-el-Kader: coup de main brillant qui
et peut-tre dtruit  jamais l'autorit naissante du jeune sultan,
sans l'assistance fatale que lui prta le gnral franais, commandant
suprieur  Oran.

Voici dans quels termes El-Mezari lui-mme a rendu compte de cette
victoire:

Au gnral Desmichels. Salut! Je vous annonce que le fils de
Sidi-Mahi-Eddin (Abd-el-Kader) vient de faire une expdition contre
nous. Nous tions loin de nous y attendre; nos camps taient sur la
route de Tlemsen. Il a fui devant nous, et nous l'avons poursuivi, tuant
sans relche; il a perdu 340 cavaliers. Nous avons pris ses tentes, ses
tambours, ses propres chevaux sells et les mulets qui portaient ses
bagages. Surpris par nous pendant la nuit, ses cavaliers se sont
disperss; les plus adroits ont sell leurs chevaux  la hte et nous
ont chapp; mais le plus grand nombre a t rduit  enfourcher des
nes: c'est ce qu'a fait le bey lui-mme. Vous pouvez vous le
reprsenter fuyant sans selle et sans bride sur cette monture. Nous
avons pris chevaux, tentes et mulets, et nous sommes partis sains et
saufs et enrichis. Dieu soit lou! Vous recevrez cette nouvelle de
Mascara. Nous avons maintenant l'intention de retourner dans notre pays
et d'approvisionner vos marchs; nous vous demandons comme auparavant de
ne point tre inquits dans notre commerce avec vous. Quand nous serons
de retour, nous irons vous voir pour confrer sur l'intrt de tous.
Ecrivez-nous une lettre pour nous rassurer, et nous retournerons
tranquillement dans notre pays. Envoyez-nous cette rponse le plus tt
possible.

Au lieu d'accueillir cette ouverture, le gnral franais la repoussa
par son silence; il envoya la lettre de Mezari  Abd-el-Kader engagea
celui-ci  se mettre en campagne, alla tablir lui-mme son camp 
Misergain pour imposer  Mustapha-ben-Ismal par cette dmonstration, et
par ses conseils, comme par son appui (il fit dlivrer  l'mir 400
fusils et plusieurs quintaux de poudre), le mit en mesure de triompher
de ses rivaux et de les anantir. Une partie des Douairs et des Zmlas
vint rclamer notre protection et camper sous les murs d'Oran; le
surplus passa dans les rangs ennemis, Mustapha se retira  Tlemsen
auprs des Turcs, matres du Mchouar (citadelle).

Quant  El-Mezari, il fit sa soumission  Abd-el-Kader, et celui-ci,
pour l'en rcompenser, lui confra le titre d'agha. De son ct,
El-Mezari donna alors  son nouveau matre de nombreuses preuves de son
dvouement; il poussa le zle  le servir jusqu' faire saisir et
garrotter son propre neveu, Ismal-Ould-Kadhi, pendant qu'il travaillait
 retenir, dans les environs d'Oran, un certain nombre de tentes des
Douairs et des Zmlas, dont les habitants flottaient incertains entre la
domination franaise et celle de l'mir. Ismal-Ould-Kadhi trouva moyen
de s'chapper, et, entra dans les spahis d'Oran, o il sert aujourd'hui
avec distinction.

Bless au combat de la Macta (28 juin 1835),  la suite duquel l'mir le
nomma kad des Flitahs, El-Mezari le fut plus tard encore  l'affaire de
l'Habra, le 3 dcembre 1835.

[Illustration: El-Mezari, agha des Douairs.]

Aprs l'expdition de Mascara, occup par le marchal Clauzel le 6
dcembre 1835, Abd-el-Kader montra  El-Mezari une mfiance qui fit
natre en lui de justes craintes et rveilla peut-tre d'anciens
ressentiments. El-Mezari, d'ailleurs, dou d'une grande pntration, dut
regarder la cause de l'mir comme perdue, et fit secrtement des
ouvertures  Ibrahim, notre bey de Mustaganem. Ds qu'il fut certain
d'en tre bien reu, il se rfugia dans cette ville, entranant avec lui
une partie des Douairs et des Zmlas rests jusqu'alors fidles 
Abd-el-Kader. Le marchal Clauzel, instruit de son arrive, lui envoya
le commandant Jusuf pour l'assurer de sa bienveillance et le conduire 
Oran.

Au commencement de janvier 1836, El-Mezari fit son entre dans cette
ville  la tte d'une nombreuse escorte d'Arabes bien arms; plusieurs
d'entre eux portaient des tendards rouges et verts au milieu desquels
tait peinte une main blanche, tendue en signe de commandement. Une
maison tait assigne pour l'habitation d'El-Mezari, et des rations pour
ses hommes et ses chevaux. Il descendit d'abord dans le logement qui lui
avait t prpare, et aprs une heure consacre aux ablutions
religieuses et aux soins de sa toilette, il reparut vtu d'un hak d'une
blancheur clatante, la tte ceinte, suivant l'usage, d'une corde de
chameau, et mont sur un cheval richement harnach  la mode arabe. Il
se dirigea vers la Kasbah, accompagn du commandant Jusuf, d'Ibrahim-Bey
et de Kadour-ben-Morphi, ancien kad des Bordjias, qui avait aussi
abandonn l'mir avec quelques hommes de sa tribu, et qui est en ce
moment notre kad des Flitahs.

Le marchal Clauzel, en uniforme, environn de tout son tat-major en
grande tenue et des principaux fonctionnaires civils, donna audience 
El-Mezari dans la magnifique salle de rception de la Kasbah. Aprs
quelques compliments rciproques, changs par l'entremise des
interprtes, il le fit revtir d'un superbe burnous, et lui offrit une
fort belle paire de pistolets. El-Mezari reut ces prsents avec un
sourire de satisfaction. Cependant les principaux d'entre les Arabes de
sa suite, et les chefs des Douairs et des Zmlas, demeurs nos allis,
se prodiguaient entre eux force embrassements: les uns se baisaient les
joues ou le haut de la tte, les autres dposaient humblement leurs
lvres sur le bras, sur la main, ou mme sur le bas du burnous, en
s'agenouillant, selon leurs qualits respectives.

Dans cette premire entrevue, on remarqua le tact naturel d'El-Mezari,
dont la convenance parfaite, quoique instinctive, n'avait rien 
emprunter  notre civilisation. Il se tenait debout, coutait
attentivement ce qu'on lui disait, et rpondait lentement et avec
rflexion. A sa sortie, comme  son entre, il prit la main du marchal
et la baisa respectueusement, mais sans affectation servile. La
dfrence hirarchique est tellement enracine dans les moeurs arabes
que, malgr son ge et son rang, on a vu parfois El-Mezari descendre de
cheval sur la place publique d'Oran pour tenir l'trier  son oncle
Mustapha-ben-Ismal. Le marchal Clauzel assigna  El-Mezari un
traitement et le nomma khalifah (lieutenant) du bey Ibrahim.

Depuis cette poque El-Mezari prit une part active  toutes nos
expditions. Aprs la prise de Tlemsen (janvier 1836), charg de
poursuivre, de concert avec Mustapha-ben-Ismal, les troupes de l'mir
qui fuyaient du ct du Maroc, il dfit,  la tte de son goum, une
partie de l'infanterie ennemie; sa coopration ne fut pas moins efficace
dans l'expdition dirige quelques mois plus lard par le gnral
Perregaux contre les tribus de la valle du Chlif.

Lorsque le trait conclu  la Tafna, le .30 mai 1837, eut rtabli la
paix, El-Mezari, qui supportait impatiemment le repos, fut partag entre
le dsir de faire le plerinage de la Mecque et de suivre l'expdition
de Constantine. Vers le mme temps, un homme de la tribu des Bordjias
qui s'tait rfugi  Mostaganem, ayant voulu retourner vers
Abd-el-Kader, Mezari, au lieu de lui en accorder la permission, lui fit
donner cinquante coups de bton et payer une amende de cent piastres.

Depuis la reprise des hostilits en novembre 1839 jusqu'au mois de
juillet 1842, El-Mezari a constamment combattu dans nos rangs. Investi,
le 12 aot 1841, par M. le lieutenant-gnral Bugeaud, des fonctions
d'agha des troupes indignes places sous les ordres de
Hadj-Mustapha-Ould-Osman, bey de Mostaganem et de Mascara, il a obtenu
de nombreuses soumissions qui ont fourni des contingents  son goum. En
juillet 1842, El-Mezari annona de nouveau l'intention de se rendre en
plerinage  la Mecque, et cette fois il ralisa ce projet avec
l'assistance du gouvernement franais. Embarqu d'Alger  Marseille, et
de Marseille  Alexandrie, sur les paquebots de l'tat, ainsi que ses
deux fils, il est revenu en Algrie de la mme manire. Au moment mme
o il reparaissait dans la province d'Oran, le gnral Mustapha tombait
frapp d'une balle, au retour d'une heureuse rhazia, Mezari a t
sur-le-champ appel au commandement des Douairs, des Zmlas et des
Gharabas, et il s'est mis presque aussitt en campagne pour venger la
mort de son oncle.

Mohammed-E-Mezari est un homme d'environ cinquante-six ans; sa
physionomie est empreinte d'un mlange de douceur et de ruse; son regard
est fin et pntrant; sa taille est au-dessus de la moyenne. Comme
presque tous les Arabes, il monte parfaitement  cheval. Sa bravoure est
incontestable. Au passage de l'IJabra, une balle franaise lui enleva
deux doigts. Il a dj rendu, comme Mustapha, des services rels  notre
cause. Il affectait, mme avant son plerinage  la Mecque, un grand
rigorisme religieux, et c'tait encore l un trait de ressemblance avec
le gnral Mustapha-Ben-Ismal.

II. Mohammed-el-Aboudi, sous-lieutenant de saphis (escadrons d'Alger),

Si Hadj-Mohammed-el-Mezari, dont la famille appartient  l'aristocratie
de la tribu des Douairs d'Oran, est, dans l'arme franaise, le
reprsentant de la milice indigne au service des anciens beys de la
province, le jeune sous-lieutenant de saphis, Mohammed-el-Aboudi,
originaire de la tribu des Douairs de Mdah, reprsente, de son ct,
dans nos escadrons indignes d'Alger, les chefs de la cavalerie
rgulire au service de l'mir Abd-el-Kader.

Ag aujourd'hui de vingt-trois ans, Mohammed-el-Aboudi, depuis l'ge de
onze ans, monte  cheval; aussi est-il un parfait cavalier. En 1838,
pendant la paix, il alla rejoindre Abd-el-Kader dans la valle du
Chlif, au pays des Shihen, aprs de 50 lieues  l'ouest de Blidah, et
prit du service dans la cavalerie que l'mir organisait. Il s'y lit
bientt remarquer, et obtint successivement, les grades de brigadier, de
marchal-des-logis et d'officier. Pendant une expdition dans le dsert
de Constantine, au sac de Sidi-Okbah, ville des Ziban, une jeune fille,
parente de notre. Cheikh-el-Arab, Bou-Azis-ben-Gannah, se jeta  ses
pieds en implorant sa protection contre les insultes d'une soldatesque
effrne. Il la couvrit de son burnous, et dclara, avec cette nergie
calme qui le caractrise, qu'il tuerait le premier qui oserait lever les
yeux sur celle qu'il choisissait ds ce moment pour sa compagne. En
effet, il ne tarda pas  pouser la jeune Arabe. Les diffrents combats
auxquels il prit part, dans les provinces de Constantine et de Titteri,
lui valurent trois dcorations d'Abd-el-Kader. Suivant l'habitude des
Arabes, qui n'estiment la valeur d'un guerrier qu'en proportion du
nombre des ttes coupes  l'ennemi, El-Aboudi compte, dans ses tats de
services, vingt-cinq ttes coupes dans le combat  des Arabes hostiles
 la cause qu'il servait.

A l'affaire du bois des Oliviers, le 20 mai 1840, El-Aboudi fit
prisonniers deux soldats franais, dont un bless. Il commandait le
dtachement qui, sur la route de Doura, enleva M. le sous-intendant
militaire Massot dans la voiture publique charge de la correspondance
entre cette ville et Alger. L'arrive de quelques cavaliers du poste le
plus voisin obligea ce dtachement  abandonner la voiture, avec deux
femmes et une somme d'argent assez considrable qui se trouvaient dans
l'intrieur, les Arabes ayant vainement essay d'y pntrer par le coup
et par la rotonde.

Aprs deux ans de luttes sanglantes, en 1842, les tribus, puises par
la guerre et mourant de faim, demandaient la paix. El-Aboudi, grce aux
bons conseils que lui donna sa jeune femme, parente d'un de nos chefs
les plus dvous de la province de. Constantine, vint dans le camp
franais et s'enrla dans les spahis comme simple cavalier. Il fut nomm
brigadier aprs six mois de services brillants et signals. Le duc
d'Aumale ayant pris le commandement de la province de Titteri, El-Aboudi
lui fut dsign parmi les plus grands cavaliers du rgiment. Le prince
le choisit pour porter son _fanon_ de guerre. A la suite d'une
expdition, au mois de mars 1843 il obtint le grade de
marchal-des-logis. A la prise de la Zmla, cette capitale nomade
d'Abd-el-Kader, compose de tribus nombreuses dont le convoi, au retour
sus Mdah, occupait cinq lieues de long, El-Aboudi, toujours  ct du
prince, faisait flotter nos nobles couleurs au-dessus de la tte de son
jeune gnral.

[Illustration: El-Aboudi, actuellement  Paris.]

Quand M. le duc d'Aumale dut retourner en France, El-Aboudi demanda 
l'accompagner, et il est venu avec le prince  Paris, qu'il habite en ce
moment. Nomm chevalier de la Lgion-d'Honneur par ordonnance du 5
juillet 1843, il a reu des mains du roi la dcoration que son gnral
avait demande pour lui, Voil une dcoration, s'est-il cri, qui vaut
mille de celles que distribuait l'mir! Et lorsque, le soir, un vieil
officier lui demandait qui lui avait donn cette croix, l'Arabe rpondit
firement: C'est mon sabre et elle a t demande au grand sultan des
Franais par le duc d'Aumale. Une ordonnance du 9 juillet l'a promu au
grade de sous-lieutenant de spahis (escadrons d'Alger).

El-Aboudi a t, depuis son sjour  Paris et dans les diffrents lieux
publics o il a paru, l'objet d'une curiosit souvent importune et
quelquefois gnante. Homme bien lev, plein de mesure et de retenue
dans ses relations comprenant et parlant le franais, il est  sa place
partout, et devine, plutt qu il n'apprend, tous les usages de notre
socit franaise. El-Aboudi ne sourit gure, et surtout il ne s'tonne
de rien. A l'orchestre de l'Opra, on et dit un spectateur blas par
l'habitude. Au Cirque des Champs-Elyses, il a admir _la fantasia_ de
M. Gaucher sur _Partisan_, mais beaucoup moins le cavalier que le
cheval, et un retour sur lui-mme lui a arrach cette exclamation tout
arabe: Pauvre cheval noir! lu fais gagner quelques boudjoux  ton
matre: mais si tu appartenais  El-Aboudi, combien ne lui vaudrai-tu
pas de moutons, de boeufs et de chameaux!

[Illustration.]

[Illustration.]

Bulletin bibliographique.

_Les Constitutions des Jsuites_ avec les dclarations; texte latin
d'aprs l'dition de Prague. Traduction nouvelle.--Paris. 1843. 1 vol.
in-18 de 522 pages. Paulin. 3 fr. 50 c.

Depuis quelques annes, la France se croyait heureusement dbarrasse
des jsuites, A son grand tonnement et  son grand effroi, elle vient
d'apprendre qu'elle tait encore afflige de ce terrible flau. Aprs
s'tre tenus longtemps cachs, muets et silencieux on ne sait o, les
disciples de Loyola ont reparu tout  coup au milieu de ce monde qui a
tant de raisons de les har et de les redouter; ils ont le verbe haut;
ils ne se contentent pas de prcher, ils crivent, ils ont des
journaux,--je voulais dire un journal dans lequel ils impriment
srieusement les absurdits les plus rvoltantes; ils fabriquent un ils
font fabriquer des livres remplis d'injures et de grossirets. En un
mot, ils deviennent aussi insolents, aussi audacieux, aussi francs,
qu'ils taient nagure humbles, timides et hypocrites.

Que veulent-ils donc? A quoi bon le demander? ce qu'ils ont toujours
voulu: devenir les souverains absolus de l'univers entier. Que tous les
hommes qui seraient tents de les regarder comme les victimes d'une
erreur de l'opinion publique, se donnent la peine de lire le volume que
vient de rimprimer M. Paulin, et ils apprendront  les connatre. C'est
l, c'est dans ses constitutions, dans ses lois organiques, dans ses
rglements officiels, que la trop fameuse socit de Jsus se montre
rellement telle qu'elle est, telle surtout qu'elle voudrait tre. C'est
l que, tout en admirant le puissant gnie et la force de volont de ses
illustres fondateurs, on apprend  dtester leurs maximes, et surtout 
craindre pour l'humanit que leurs esprances et leurs projets ne
parviennent  se raliser un jour.

Ce volume, dont la publication est si opportune, ne contient pas toutes
les lois auxquelles sont soumis les jsuites, et qui, publies  Prague,
en 1757, par ordre de la dix-huitime et dernire assemble gnrale,
sous le titre d'_institutum societatis Jesu_, remplissent deux gros
volumes in-folio. L'_Institutum_ est trop considrable pour que
l'diteur des _Constitutions_ ait pu songer  le remettre en entier
sous les yeux du public. Oblig de faire un choix, il a fait traduire
et il a rimprime de prfrence les ouvrages fondamentaux de la socit,
ceux qui sont sortis de la plume d'Ignare de Loyola: les
_Constitutions_, suivies des _Dclarations_; les _Exercices spirituels_;
la _Lettre sur l'obissance_.--l'_Examen gnral_ que doivent
pralablement subir tous ceux qui demandent  entrer dans la socit de
Jsus, prcde les _Constitutions_.

Les _Constitutions_ ne sont plus maintenant telles qu'elles furent
crites par Ignace de Loyola. Le texte n'en a t fix que deux ans
aprs la mort du clbre fonda leur de l'ordre des jsuites, par la
premire assemble gnrale, qui, comme on peut le voir dans le
compte-rendu de ses dcrets, changea plusieurs articles, en ajouta
quelques-uns, en retrancha d'autres, en fit passer des _Dclarations_
dans les _Constitutions_, ou des _Constitutions_ dans les
_Dclarations_, et enfin en fit faire une traduction latine, imprime en
1538. Toutefois, divers changements eurent encore lieu par la suite, et
ce ne fut qu'en 1593, qu'on cessa de corriger le texte primitif, qui
avait dj subi tant d'altrations.

Les premires ditions des _Constitutions_ n'taient point destines 
tre publies; elles devaient au contraire tre tenues trs-secrtes.
Aquaviva (_Institut_, I. XI, p. 243) dfend de communiquer, sans le
consentement du provincial, aux autres membres de la socit, les
exemplaires qu'on doit avoir dans chaque maison et dans chaque collge
pour l'usage particulier des suprieurs et des consulteurs, de manire,
dit-il, qu'on ne puisse ni les montrer aux trangers ni les transporter
ailleurs;  plus forte raison ne les laissait-on pas lire aux novices
avant qu'ils eussent fait leurs voeux. Cependant les ditions des
_Constitutions_ se multiplirent  tel point que le secret devint
impossible  garder. La grande dition de Prague se rpandit rapidement
dans toute l'Europe, et ce fut d'aprs cette dition que les parlements
de France et les tribunaux trangers jugrent et condamnrent les
jsuites.

Malgr l'importance des divers documents que nous avons runis dans ce
volume, dit le traducteur, notre travail serait de peu d'utilit, si
nous laissions entirement de ct les antres parties de _l'Institut_.
Dans un ouvrage qui n'est  proprement parler qu'un recueil de pices
mises sous les yeux du public, nous devions du moins donner une ide des
principales rgles et du _ratio studiorum_. Nous devions aussi insister
sur les points contests, et mettre en vidence, par le rapprochement
impartial de passages extraits des Bulles, des formules de toutes les
parties de l'_Institut_, l'esprit des _Constitutions_. C'est ce que nous
avons essay de faire dans les notes rejetes  la fin du volume. Ces
notes ne sont pas un commentaire epigrammatique, elles viennent toujours
 propos de quelques passages des _Constitutions_ qu'elles expliquent et
dveloppent au moyen de citations textuelles. Nous aurions pu
facilement,  l'aide de ces notes, rdiger une exposition suivie des
lois de la socit; nous avons mieux aim laisser chacun en particulier
faire ce travail, et nous nous contentons de l'avoir prpar en en
runissant les matriaux.

_Catalogue des livres composant la bibliothque potique de M. Viollet
Le Duc_.--Paris, chez _L. Hachette_, libraire de l'Universit royale de
France, rue Pierre-Sarrazin, 12.

M. Viollet Le Duc nous fait connatre dans la prface de son livre par
quelles circonstances il a t amen  former la prcieuse collection
dont il nous donne aujourd'hui le catalogue raisonn. Il se vit forc en
93,  l'poque o les collges furent ferms, d'abandonner ses tudes
commences  peine. Plus tard, il les reprit n'tant plus un enfant et
cherchant lui-mme sa route dans les origines de la littrature
franaise. Les recherches auxquelles il se livra taient alors faciles.
La spoliation des grandes bibliothques avait couvert de livres curieux
les quais et les boulevards. Ces livres, alors  vil prix, sont
aujourd'hui introuvables et surtout horriblement coteux. Les Anglais
accourus en 1814 ont fait main basse sur tout ce qui restait de ces
inapprciables bouquins.

Depuis longtemps la bibliothque de M. Viollet Le Duc tait bien connue
de tous ceux qui s'occupent en antiquaires de la posie franaise;
trsor d'autant plus prcieux que le propritaire y laissait puiser 
pleines mains, appelant lui-mme l'attention des curieux sur ce qu'il
avait de plus rare et leur prodiguant les conseils de son rudition en
mme temps que les documents par lui rassembls  grands frais. Bien des
gens ont ainsi contract envers lui des obligations qu'ils ont eu le
soin de tenir secrtes. D'autres, au contraire, les ont hautement
avoues, M. Sainte-Beuve notamment, dans le _Tableau historique et
critique de la posie franaise_, porte  plusieurs de ses pages
l'expression d'une reconnaissance honorable.

M. Viollet Le Duc n'est donc pas un de ces _bibliotaphes_--le mot est de
lui.--qui achtent de vieux livres pour les enfouir sous l'acajou et le
palissandre, et qui se garderaient bien d'y toucher eux-mmes, tant ils
ont de respect pour ces reliques chrement payes. Par une consquence
bien naturelle, le catalogue de M. Viollet Le Duc ne ressemble point aux
sches nomenclatures dresses par un commissaire-priseur. C'est un
vritable livre, un vritable _cours de littrature potique_, tel qu'il
n'en existait aucun avant la publication de ce beau travail. Nous
trouvons au dbut et en guise d'introduction, un tableau de toutes les
Potiques, depuis le _Grand et vray Art de plaine rhtoricque_, par
Pierre Fabry (trs-expert scientifique et vray orateur), jusqu'au pome
de Franois de Neufchteau sur les _Tropes_. Viennent ensuite les
dictionnaires d'pithtes, de synonymes et de rimes, depuis l'ouvrage de
M. de La Porte, _Parisien_ (1602), jusqu'au _Dictionnaire de Michelet_
(1760), le meilleur ouvrage de cette espce. Aprs cela, les recueils de
posies mles, tels que ceux de Sinner, bibliothcaire de Berne, de M.
de Bock, de Lambert Doux fils, gentilhomme bruxellois; _les Quinze Joyes
de Mariage; les Blasons_, colligs par Mon; _le Parnasse_, de Gille
Corozet; _les Marguerites_, d'Esprit Aubert; _les Muses illustres_, de
Colletet; le clbre _Recueil de Sercy_; les _Pices choisies_ de La
Monnoye; _les Epigrammatismes_, de La Martinire; _tes Annales
potiques_, attribues  Sauterau de Marsy et Imbert, le tout finissant
aux _Bijoux des neuf Soeurs_, publis en 1796, chez Didot jeune.

Parmi les notices qui suivent, et qui comprennent le plus grand nombre
des ouvrages de posie publis en France depuis le treizime jusqu' la
fin du dix-septime sicle, nous aurions  citer trop d'tudes
nouvelles, trop de points de science habilement discuts et claircis,
trop de morceaux charmants pour la premire fois mis en lumire, et les
bornes de cet article nous permettent  peine de signaler sommairement
l'analyse du _Livre des Quatre Dames_, par Alain Chartier; les pages
consacres  Franois Villon et  Martin Franck; les dtails donns sur
le _Jardin de plaisance de l'Infortun_; enfin, un long et complet
travail sur le _Sjour d'honneur_ d'Octavien de Saint-Gellais. Ce livre,
presque totalement inconnu, qui contient et dcrit des faits historiques
et des traits de moeurs du plus grand intrt, n'avait jamais t
suffisamment examin. Il devra dsormais une vritable importance au
catalogue de M. Viollet Le Duc.

Nous terminerons cette apprciation bien sommaire et bien insuffisante
par quelques beaux vers tires des oeuvres de Jean et de Jacques de La
Taille. Ils sont placs dans la bouche d'un vieux courtisan, qui dcrit
ainsi les ennuis de son tat:

        Il (le courtisan) doit ngocier pour parents importuns,
        Demander pour autruy, entretenir les uns;
        Il doit, estant gesn, n'en faire aucun murmure,
        Prester des charitez et forcer sa nature;
        Jeusner s'il fault manger; s'il fault s'asseoir, aller;
        S'il fault parler, se taire, et si dormir, veiller;
        Se transformer du tout et combattre l'envie:
        Voil l'aise si grand de la cour, et ma vie!
        .....................................................
        N'est-ce la piti lors de voir un gentilhomme,
        Qui, dfavoris, rompt mille fois son somme?
        De le voir tourment comme s'il fust couch
        Dessus un lict qu'on eust d'orties enjonch?
        De voir comme il tient haut son chevet, et se veautre
        Tantost sur un cost et tantost dessus l'autre?
        De voir comme il ne fait que resver, murmurer,
        Regretter sa maison, maudire et souspirer?
        .....................................................
        La cour est un thtre o nul n'est remarqu
        Ce qu'il est; mais chascun s'y mocque, estant mocqu.
        L'esprit bon s'y fait lourd, la femme s'y diffame,
        La fille y perd sa honte, la veufve y acquiert blasme.
        Les savants s'y font sots, les hardis esperdus,
        Le jeune homme s'y perd, les vieux y sont perdus.

_Lettres de lord Chesterfield_  son fils Philippe Stanhope. Traduction
par M. AMDE RENE. 2 vol. in-18.--Paris, 1843. _Jules Labitte_. 5 Fr.
50 c. le volume.

N'est-ce pas une chose trange qu'en pleine fleur du dix-huitime
sicle, alors que la socit franaise tait  l'apoge de son clat, de
sa politesse et de son esprit, il ait t donn  un Anglais de
promulguer le code des biensances, les lois de cette politique mondaine
 l'aide de laquelle un jeune homme s'avance et se pousse dans la
socit? L'amour paternel fit ce miracle, et aussi, ajoutons-le,
l'influence de l'ducation toute franaise que recevaient alors, au
sortir des universits, les jeunes hritiers de l'aristocratie
britannique. Avant d'tre un homme d'tat, Philippe Stanhope, comte de
Chesterfield, avait fait son apprentissage dans la diplomatie amoureuse
des boudoirs parisiens. Ce qu'il appelait ddaigneusement la crote
anglaise, il l'avait perdue en venant  plusieurs reprises visiter la
France. Ajoutons qu'il tait aid dans ce travail sur lui-mme par un
ardent dsir de plaire qui le caractrisa toujours. Sans cette mulation
naturelle, sans ce naturel besoin de charmer, sans cette ferme croyance
 l'irrsistible pouvoir des formes et du beau langage, il n'est pas
d'homme, en effet, qui trouvt en lui la patience de s'astreindre aux
minutieuses exigences de la vie de salon, telle surtout qu'on la
pratiquait  la brillante poque dont nous parlons.

Orateur, homme du monde, homme de lettres tout  la fois, lord
Chesterfield fut toujours,--nous nous servons d'une expression de M.
Amde Rene, l'_esclave favorite_ de la socit brillante o il vivait.
Au milieu de toutes les proccupations qui lui taient imposes par un
grand rle, un seul sentiment naturel s'tait fait jour, l'affection qui
dicta au noble comte les fameuses _Lettres  son Fils_. Et le destin,
qui semble se plaire quelquefois  se jouer des prvisions humaines,
voulut justement que tous les discours du grand politique, les mesures
importantes adoptes par le vice-roi d'Irlande, les savants crits de
l'ami de Pope et d'Addison fussent  peu prs inconnus de la postrit;
tandis que la correspondance familire, les panchements paternels que
le lord Chesterfield vouait d'avance, au mystre de l'intimit, devaient
tre en fin de compte son titre le plus durable au souvenir des hommes.

De svres moralistes se sont fortement rcris contre la tendance de
ces lettres et l'espce d'immoralit mondaine prche  son fils par le
courtisan mrite. Il est certain que, absolument parlant, comme systme
gnral d'ducation, les doctrines morales de lord Chesterfield sont
loin d'tre irrprochables. Mais on les jugerait mal en se plaant  ce
point de vue: il faut se rappeler, en les lisant, que les lettres furent
crites  un jeune diplomate par un ex-ministre, et qu'elles durent se
ressentir naturellement du gnie des cours au milieu desquelles le
second avait vcu, au milieu desquelles le premier allait vivre. Il faut
se rappeler, en outre, que lord Chesterfield avait  combattre un de ces
naturels froids et contraints, sobres et gauches, apathiques et
scrupuleux, qui russissent ordinairement si mal dans la vie publique;
avec un jeune homme de cette trempe, les conseils srieux taient pour
ainsi dire superflus. Chesterfield voyait  son fils Philippe plus de
dispositions qu'il ne lui en souhaitait pour l'tude, la retraite, les
_in-quarto_ poudreux, les vieilles mdailles. Tout au contraire, il ne
lui trouvait pas l'esprit assez dli, les manires assez gracieuses, la
parole assez facile pour un futur courtisan. N'est-il pas convenable,
ds lors, qu'il lui recommande le commerce de la bonne compagnie, les
artifices quelquefois lgitimes par lesquels on y russit, et, jusqu'
un certain point, le culte des femmes, qui pouvaient seules, au
dix-huitime sicle, commencer la rputation d'un jeune homme?

La rimpression des _Lettres de lord Chesterfield_ est d'autant plus
approprie aux besoins de notre poque, que notre poque ressemble un
peu, par son caractre gnral,  celui de Philippe Stanhope. Elle donne
plus au fond qu' la forme, et, cherchant  prvaloir par le mrite,
elle ne s'occupe peut-tre pas assez des qualits futiles auxquelles le
mrite peut devoir son lustre: il est assez superflu de lui prcher
l'conomie, les fortes tudes, l'application srieuse aux choses utiles,
mais non pas de la rappeler  l'lgance des manires,  l'agrment des
causeries,  la bonne grce dans les mille menus dtails qui composent
la vie de socit. Aussi flicitons-nous M. Amde Rene de nous avoir
donn en deux beaux volumes  bon march ce manuel de la politesse, que
nos anctres, spirituels et raffins comme ils taient, jugeaient
suffisant pour eux; nous le flicitons aussi de sa traduction lgante
et fidle, et nous rendons enfin justice au travail dont il l'a fait
prcder, et o se trouvent runis avec bonheur tous les documents
relatifs soit  la vie de lord Chesterfield, soit  ses autres crits,
dont il n'existe aucune traduction franaise (2).

[Note 2: On a extrait des recueils et des publications priodiques de
nombreux chantillons de sa critique morale et littraire, des posies
lgres, etc., qui ont form, sous le titre de _Mlanges_, deux volumes
in-4. Il a t compos, en outre, d'autres recueils de ses discours el
de ses crits politiques, puis une vaste collection de lettres divises
en trois livres.]

_Mexique et Guatemala_, par M. DE LA RENARDIRE; _Prou et Bolivie_, par
M. LACROIX. 1 vol. in-8, avec 2 cartes et 76 gravures.--Paris, _Firmin
Didot_. (Tome quatrime de l'_Amrique_, dans la collection de
l'_Univers pittoresque_.)--6 francs.

_L'Univers pittoresque_, cette importante collection qui doit embrasser
l'histoire et la description de tous les peuples de la terre, vient de
s'enrichir d'un nouveau volume: c'est le quatrime publi sur
l'Amrique. Il comprend le Mexique, le Guatemala, le Prou et la
Bolivie. Un de nos plus savants gographes, M. de La Renaudire, s'est
charg d'crire, en 500 pages, l'histoire et la description du Mexique
et du Guatemala; M, Frdric. Lacroix, jeune crivain dont le nom est
dj avantageusement connu dans lu science, a rsum en 200 pages tout
ce que les historiens et les voyageurs nous ont appris jusqu' ce jour
concernant le Prou et la Bolivie. Ce double travail est d'autant plus
estimable et plus digne d'un grand succs, qu'il n'existait pas encore
en franais. Nous possdions sans doute une foule d'ouvrages
recommandables sur ces contres si fameuses des deux Amriques; mais de
tous ces fragments dtachs, il eut t mme fort difficile de former un
ensemble compltement satisfaisant. MM. de La Renaudire et Frdric
Lacroix ont rempli avec conscience et avec talent l'utile tche qu'ils
s'taient impose; ils ont rendu un vritable service  toutes les
personnes qui dsirent apprendre  connatre en peu de temps et  peu de
frais le Mexique, le Guatemala, le Prou et la Bolivie, sous le rapport
historique, comme sous le rapport descriptif. Les nombreuses gravures
qui ornent ce volume reprsentent pour la plupart les curieux monuments
des Mexicains et des Pruviens, avant la dcouverte de l'Amrique et les
conqutes de Cortez et de Pizarre.

_Mthode complte et progressive de Piano_; par HENRI BERTINI.--Chez
Schonenberger, diteur, boulevard Poissonnire.

Un ouvrage lmentaire crit pour faciliter l'tude d'un instrument ne
mrite l'attention du public, qu'autant qu'il diffre des autres, et
qu'il ajoute quelque chose  la masse des procds connus avant son
apparition. A ce titre, le travail de M. Bertini doit tre
particulirement remarque. Ce n'est pas, comme les anciennes mthodes,
un recueil d'airs plus ou moins connus, plus ou moins vulgaires, que
l'lve sait d'avance et joue de mmoire; ce n'est pas non plus une
srie aride d'exercices mcaniques, dont un homme fait et dou d'une
volont forte peut seul surmonter l'ennui et la fatigue, grand dfaut
qui s'opposera toujours  ce que la mthode de M. Kalkbrenner puisse
tre mise entre les mains d'un enfant.

M. Bertini a su viter ces deux inconvnients. Sa mthode est simple et
sagement progressive. L'lve n'y rencontre jamais deux difficults  la
fois, chacune de ces difficults est habilement prsente dans un air
trs-court, facile  comprendre, d'une mlodie agrable, et dont
l'harmonie correcte et distingue forme de bonne heure le got de
l'lve, et lui donne le sentiment de l'lgance de la forme et de la
puret du style. Fruit de l'exprience acquise par l'auteur dans une
longue et honorable carrire consacre  l'enseignement, l'ouvrage de M.
Bertini nous parat un des mieux faits qui aient jamais paru en ce
genre, et tous les professeurs qui en adopteront l'usage ne tarderont
pas sans doute  en constater l'utilit.

Modes.

Nous avons assist cette semaine  l'emballage de quelques toilettes de
genres si diffrents, qu'on les croirait les unes pour l't, les autres
pour l'hiver.

La premire, celle dont nous donnons le dessin, se compose d'un chapeau
de crpe blanc  plumet russe et d'une robe de soie glace scarabe. La
jupe est ouverte sur un jupon de mousseline; le corsage, demi-dcollet,
laisse voir une chemisette  jabot; l'ombrelle douairire vient seule
nous indiquer que ce costume est pour l't.

Pour les jours heureux, les beaux jours, il y avait des robes de barge
olien laine et soie, et des robes de barge de soie sur lesquelles
serpentait une petite guirlande de fleurs. Ces dernires taient
charmantes de fracheur et de lgret: deux grands volants ou des plis,
les corsages dcollets et les manches courtes.--Fichus de mousseline
brode, des chapeaux de crpe orns de fleurs.

Une robe de mousseline de l'Inde, le devant brod en tablier  dessins
de guipures, dentelle bordant la broderie, releve de chaque ct de la
jupe par un noeud de ruban; corsage juste, dcollet et brod devant, la
dentelle de la jupe se continuant au bord de la broderie et entourant le
corsage. Turban en point d'Angleterre.--Une robe de tarlatane blanche 
deux jupes sans broderie, corsage  la grecque, ceinture trs-troite
attache devant par une agrafe forme de deux plaques ovales, mail bien
entour de perles. Ces deux dernires toilettes taient envoyes  Bade.

Toutes les robes d'toffes un peu lourdes se garnissent en tablier, et
les biais, les petits plisss  la vieille, les passementeries, font de
jolis ornements dans ce genre.

Correspondance.

_A M. Bonj... de Pezenus_.--Ce que vous nous crivez de M. votre fils
nous parat tout  fait admirable; mais l'avis de madame sa tante nous
semble aussi bien sage. Ne vaut-il pas mieux attendre, pour publier le
portrait de M. Alexandre Bonj..., qu'il se soit fait un peu plus
connatre par ses oeuvres? Vous devez tre parfaitement persuad,
monsieur, que vous n'attendrez pas longtemps.

_A M. Na..., de Montpellier_.--Il est inutile de faire acheter le livre.
Le libraire Tes... en a vendu un exemplaire  l'un de vos compatriotes,
M. Renouv..., qui est trop ami du vrai savoir pour ne pas vous le
laisser consulter.

_A madame J. R. d'Ar_.--Un de nos rdacteurs en a trois ou quatre, mais
ils ne sont pas  vendre.

_A M. Rob..., de Nantes._--La recommandation de deux dputs vous sera
plus utile que celle de la presse tout entire.

_A MM. R., de Lyon; J., d'Avallon; F. et Ob., de Prov.; mademoiselle
Jos. Ri..., de Gisors; De., Leb., Val., Lorm., de Paris._--Il est
singulier que l'un fasse de pareilles communications  un journal. Dans
quel but? Est-ce pour conomiser les frais de correspondance?
L'administration des postes se plaindra. En somme et pour cette fois,
voici les rponses dans l'ordre o nous avons plac les noms des
correspondants:--Oui.--L'adresse est inexacte.--Mort
insolvable.--Consultez votre avocat.--Soit; mais nous ne vous remercions
pas.--25 myriamtres.--En onyx.--Assez, de grce. Faites-vous soigner et
ne lisez rien, pas mme l'_Illustration_; faites-nous lire par
d'autres.--Nous aimons mieux le croire.

_A M. Math. d'Arg..._-Le pilier n'est pas dtruit. Obtenez
l'autorisation de le faire abattre  vos frais; si le chandelier d'or
s'y trouve, nous le publierons. A S..., on dit que depuis 400 ans un
cierge brille dans le troisime pilier de la nef de Saint-Et.,  gauche.
Ne serait-ce pas le cierge de votre chandelier?

_A MM. Lum. et Rod._--Il avait  cette poque vingt-deux ans. C'tait 
son retour de C. La rencontre ont lieu  environ deux cents pas du L. Un
signe particulier marque la place. E. M. a toujours affirm que l'un des
tmoins tait une femme. Le garde de M. d'Arb. raconte des circonstances
qui ne paraissent point croyables. Il n'y a pas eu de commencement
d'instruction. C'est tout ce que l'on veut nous confier, au moins pour
cette premire fois. Avant de rien ajouter, on veut savoir quel intrt
a dict la lettre du 2 juillet.

_A M. O. Vard..._-L'intention est digne d'loges; l'excution serait
difficile, le succs nul. Le conseil que M. Suard donnait  M. votre
pre est encore bon  suivre aujourd'hui; il en sera peut-tre autrement
pour votre petit-fils. _L'Illustration_ ne peut pas accepter
actuellement une si grave responsabilit; si elle vit un quart de
sicle, comptez sur elle.

_A M le professeur Is..._--Trs-certainement. Ce serait une conomie
considrable; mais l'invention est encore trs-imparfaite. Nous
accueillerons, du reste, avec reconnaissance, tous les renseignements
que vous voudrez bien nous communiquer dans cette direction.

Ascension du Ballon de M. Kirsch

EMPORTANT IN ENFANT.

Un aronaute, M. Kirsch, avait annonc  Nantes une ascension pour le
dimanche 16 juillet dernier. Une foule immense tait runie sur la
promenade, de la Fosse; mais le ballon, par suite de la rupture de la
corde qui le retenait attach  deux mts, s'leva tout  coup, tranant
aprs lui la nacelle attache par un de ses cts seulement, et la corde
de sauvetage termine par son grappin comme ancre de salut. Ce grappin,
balayant ainsi le pav, rencontre sur son passage un enfant g de douze
ans et demi, nomm Gurin, apprenti charron, qui cherchait alors  fuir;
il le saisit par son pantalon de laine, qu'il crve au-dessus du genou
gauche pour sortir par le flanc droit, en oprant en outre une large
solution de continuit dans la direction transversale du ventre.

Ainsi cramponn et tran quelques instants avant de perdre pied,
l'enfant ne se doute pas encore du sort qui l'attend; cependant, par un
mouvement instinctif, il s'empare  deux mains de la corde, et,
solidement tabli dans cette position, comme s'il s'y ft prpar 
l'avance et avec connaissance de cause, il est lanc dans les airs  500
mtres au-dessus du sol, au grand effroi de la foule. Une catastrophe
affreuse semblait invitable. Par un hasard providentiel, le ballon est
tomb dans une prairie,  peu de distance de la ville, et l'enfant est
sorti sain et sauf de cette terrible preuve. Reconduit aussitt  sa
mre, qui ignorait tout encore, voici les dtails qu'il a donns sur les
diverses sensations qu'il avait prouves pendant cette ascension
improvise.

Sa premire pense fut de faire une invocation  Dieu pour sa petite
soeur et pour lui-mme; ensuite il appela  grands cris  son secours;
il n'prouvait ni vertiges ni blouissements. Jetant les yeux sur la
terre, il se rendait compte de ce qui se passait, remarquant bien que la
foule, qui lui faisait l'effet d'une fourmilire, suivait le ballon et
paraissait se diriger vers le lieu prsum de la chute.

Sans avoir srieusement rflchi que la mort le touchait de bien prs,
il avoue cependant avoir t vivement proccup de la crainte de tomber
sur une maison ou dans la Loire. Dans cette double hypothse, sa
prfrence tait pour la rivire, pensant avec juste raison y trouver
plus de chances de salut. En regardant tour  tour la terre et le
ballon, il voyait les maisons de la grosseur de son doigt, dit-il, et la
ville de Nantes runie en un seul point.

A la vue du ballon qui perdait de sa tension et semblait lui annoncer
une prompte dlivrance, il sentait son courage se ranimer; mais en mme
temps que la descente s'oprait, il tournait sur lui-mme et voyait tout
tourner au-dessous de lui.

Enfin, sur le point de toucher la terre, l'incertitude sur la manire
dont s'oprerait sa chute a rveill ses craintes, et, apercevant dans
la prairie attenant  la proprit de Beau-Sjour plusieurs personnes
prs d'une meule de foin, il leur cria: A moi, mes amis! sauvez-moi, je
suis perdu! On lui rpondit: N'aie pas peur; tu es sauv.

[Illustration: Ascension force du jeune Gurin,  Nantes, le dimanche
16 juillet.]

En effet, deux hommes accourus immdiatement l'ont reu dans leurs bras;
et aussitt le jeune Gurin leur demanda  tre conduit chez un de ses
cousins demeurant prs du pont de la Madeleine.

Sa sant n'a pas t altre. Il a seulement t trs-agit pendant la
nuit qui a suivi l'vnement: il se figurait encore voyager dans son
ballon  travers les airs, et appelait sa mre  son secours.

Rbus.

EXPLICATION DU DERNIER RBUS: Mademoiselle Lenormand est dcde dans un
ge trs-avanc.

[Illustration: UNE IMPRUDENCE. (Nouveau rbus.)]








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1843, by Various

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http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
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outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
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works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
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