Project Gutenberg's Les Nuits chaudes du Cap franais, by Hugues Rebell

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Title: Les Nuits chaudes du Cap franais

Author: Hugues Rebell

Release Date: October 20, 2011 [EBook #37805]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES NUITS CHAUDES DU CAP FRANAIS ***




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  3fr COLLECTION 3fr
         VARIA


  HUGUES REBELL

  LES NUITS CHAUDES
  DU CAP FRANAIS


  [Illustration]

  Editions Georges Cres
  Paris 21 rue Hautefeuille




  Les Nuits chaudes
  du Cap franais

[Illustration]




  HUGUES REBELL

  Les Nuits chaudes
  du Cap franais


  [Illustration: logo de l'diteur]

  PARIS

  GEORGES CRS & Cie

  ditions de la _Plume_

  116, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 116


  MCMXVIII




_A MAURICE SAILLAND_




LIVRE PREMIER




LA VENGEANCE D'UN INCONNU


Comme je visitais Bordeaux, par un matin d't, et que je suivais, avec
un ami, une ruelle sombre conduisant  la Porte du Palais, mon regard
s'attacha sur une maison du XVIIIe sicle, aux balcons de fer renfls,
soutenus de cariatides, aux hautes fentres surmontes de mascarons
grimaants. Encadre de jardins, de hauts feuillages pleins de tnbres,
elle semblait prendre ses aises avec les baraques triques, tordues,
sans doute pauvrement habites, de son entourage, o l'on voyait du
linge et des mouchoirs rouges  scher. En dpit de la lumire jaune et
avare qui ne l'clairait qu' demi, des figures sculptes assez
rudement, des amours aux jambes cagneuses et aux pieds serpentins
cabriolant sous les balustres massifs du premier tage, cette demeure
avait grand air; j'y lisais comme une expression de richesse fastueuse
et insolente; des souvenirs de ce ngoce hardi qui s'en allait  travers
le monde,  la ruine ou  la fortune et qui, s'il avait russi, talait
au retour son triomphe et criait ses plaisirs.

Voyant que les vieux murs m'avaient rendu songeur, mon compagnon, qui
tait de la ville, me dit: Cette maison a une histoire singulire. Je
la lui demandai. Et voici  peu prs ce qu'il me conta, tandis que nous
nous faisions un chemin avec peine au milieu des marchandes de fruits
voiturant leurs ventaires et des servantes allant aux provisions, les
cheveux enrouls sous un foulard carlate.

       *       *       *       *       *

Pour craser l'meute qu'avaient souleve  Bordeaux l'arrestation des
dputs girondins, l'arrt des affaires et enfin la famine, la
Convention venait d'envoyer avec pleins pouvoirs le reprsentant
Tallien. C'tait un homme mdiocre, paisible, mais fat et ambitieux qui,
par intrt, besoin de se distinguer, de conqurir un rang lev dans la
Rpublique, devint tout d'un coup sanguinaire. Trouvant que
l'insurrection s'tait calme trop promptement pour sa gloire, il
affecta de dcouvrir partout des complots et des conspirateurs, et la
guillotine ne chma plus.

Cependant, au milieu de ces boucheries, Tallien eut un moment d'humanit
et il se laissa attendrir. Une jeune femme, Thrsia de Cabarrus, pouse
divorce de M. de Fontenay, se trouvant en prison comme suspecte,
s'autorisa d'une courte entrevue qu'elle avait eue nagure avec le
reprsentant pour lui demander justice; elle parvint  le voir, le
toucha de sa vive et agaante beaut d'Espagnole. Tallien lui rendit la
libert, et n'eut pas de peine ensuite  en faire sa matresse; sans
tre beau ni agrable, c'tait alors une puissance, que Thrsia, peu
farouche, et surtout intresse, devait se plaire  conqurir. On les
vit passer sur le Cours de Tourny, enlacs comme d'humbles et obscurs
amoureux; ds lors, Bordeaux les confondit dans la mme rprobation.

Thrsia, pourtant, loin de ressembler  Tallien, mettait son honneur
fminin  tre bonne et s'appliquait  la misricorde comme  une
lgance. Arracher de Tallien des passeports, parfois des leves
d'crou; empcher des visites domiciliaires, prvenir des condamnations,
c'tait son jeu. Seulement, comme la bont est une vertu qui mrite
rcompense et qu'on ne peut gure attendre celles de l'autre monde,
Thrsia trouvait juste de faire payer ses grces  ses obligs. Tantt
c'tait un collier de douze ou quinze mille livres, tantt c'tait
presque une fortune, vite gaspille d'ailleurs, en joyaux, en toilette
et en ftes.

Le mnage vivait ainsi, fort doucement, des menaces du matre et des
rmissions de la matresse. Il y avait bien, de temps  autre, de
lgres querelles, soit que Tallien juget prilleuse la vente d'une
nouvelle grce, soit que Thrsia se ft montre trop aimable pour les
camarades du reprsentant. Avec des faons d'ours mal apprivois, il
criait  son amie: Si tu continues, je vais te faire guillotiner. Mais
la jeune femme lui rpliquait en riant: C'est bien! je ne t'embrasse
plus. Et sans force arme, sans bourreau, sans pouvoirs derrire elle,
c'tait encore la plus puissante.

Elle se faisait un divertissement, ou mme une arme, de ces colres
qu'elle savait fugitives, dont elle humiliait ensuite Tallien, et qui le
lui rendaient plus soumis, plus attach. Alors, semblable aux femmes qui
n'ont point  compter avec l'amour, elle sacrifiait ses adorateurs  sa
fortune.

Un matin qu'elle tait encore couche, gotant ces volupts de paresse
qui sont si chres aux croles et aux mridionales, on lui apporta une
lettre qui longtemps la secoua de rires et la remplit d'une gaiet
enfantine. Bien que Thrsia et le style emphatique et contourn ds
qu'elle se mlait d'crire, les manires prtentieuses de son
correspondant ne l'en amusrent pas moins  l'excs. La tte renverse
sur l'oreiller, ayant peine  contenir son rire:

--Tiens, regarde-moi cela, dit-elle  Tallien qui travaillait prs de
son lit, et elle lui tendit l'ptre d'un geste nonchalant, au bout de
son bras nu.

  Jamais l'Innocence, crivait-on, entre autres compliments, n'a dcor
  un front plus pur que le vtre; il rendrait l'Amour muet, et glacerait
  jusqu'au Dsir, si votre bouche mutine, forme par les Grces, en
  inspirant l'admiration, ne laissait croire aussi que les paroles
  sensibles et pitoyables lui conviennent mieux que les cruelles...

--Hein! s'cria Thrsia, tu ne m'en as jamais crit de pareilles!

--L'insolent, murmurait Tallien.

--Bah! fit-elle, c'est du bel esprit de province. a ne tire pas 
consquence.

--Bel esprit, bel esprit! cela te plat  dire, mais ce jargon ridicule
cache peut-tre des intentions fort malhonntes. Je voudrais bien savoir
quel est le malotru qui s'est permis de t'adresser ces indcences. Je
lui ferais passer le got de t'en crire de nouvelles.

--Laisse-donc! Laisse-donc! disait Thrsia. Je suis de force  me
dfendre d'un galantin.

--Tu les encourages par tes coquetteries, s'criait Tallien furieux, et
il se promenait  grands pas, froissant la lettre, heurtant les meubles
 jeter et  briser, les uns contre les autres, les svres fragiles et
les riens charmants de biscuit et de cristal, dont tait remplie cette
chambre fminine.

Mais Thrsia, toute joyeuse d'avoir ainsi chauff au point voulu la
colre de Tallien, se mettait  appeler sa femme de chambre:

--Frnelle! Frnelle!

C'tait le secrtaire, l'agent secret, l'auxiliaire de Thrsia;
d'ailleurs, comme sa matresse, jeune et jolie.

Elle accourut, riant dj, le nez au vent, flairant quelque aventure.

--Frnelle, regardez la colre de mon mari, pour une misrable lettre
que je viens de lui montrer! Voil comment il encourage ma confiance!

--Oh! citoyen, s'cria Frnelle, essayant de prendre un air contrist,
pouvez-vous gronder une femme si excellente, si dvoue!

Et comme le regard de Tallien, radouci mais dfiant, allait de la
matresse  la servante:

--Allons! embrassez-vous, et que a finisse!

Thrsia, vautre sur le lit,  demi riante et  demi boudeuse, voyait
Tallien hsiter, glissait, se haussait vers lui, souple et massive, et
d'une bouche chaude, molle, agrandie, lui buvait un baiser.

--Ne recommence plus, disait Tallien, a fait trop de mal!

--Mes caresses?

--Non, ces lettres...

--Mais ce n'est pourtant pas ma faute si on m'crit, rpliquait
Thrsia de cette voix claire des Espagnoles du nord, rsonnante comme
un roulement de tambour.

       *       *       *       *       *

Thrsia ne cachait gure son existence. Sauf les grces accordes aux
suspects qu'il fallait naturellement tenir secrtes si on ne voulait pas
risquer sa fortune et plus encore, elle ne laissait rien ignorer de son
mnage avec Tallien, de ses amours passes et de ses amoureux du moment.
Sa cour d'admirateurs aussi bien que ses domestiques se chargeaient de
colporter, avec les menus faits de sa maison, les mdisances qui se
succdaient sur ses lvres. L'aventure de la lettre fut bientt la fable
de la ville.

Cet amant mpris se nommait Dubousquens. C'tait un des plus riches
ngociants de Bordeaux, bel homme avec cela, jeune encore, ayant ces
faons lgantes, autoritaires et affables du haut commerce bordelais
qui tait autrefois une vritable aristocratie. Il passait pour un homme
habile en affaires, assez fin dans la conduite de sa vie; et, bien que
ce ne ft pas son mtier d'crire des billets doux, on s'tonnait qu'il
et en cette occasion montr tant de maladresse. Il fallait que Thrsia
lui et tourn la tte. D'ordinaire il observait une rserve extrme;
et, en dehors des affaires et des rceptions obliges, son existence
s'coulait presque mystrieuse au fond de son htel de la rue
Sainte-Catherine.

Il est vrai qu'il n'avait pas toujours ainsi vcu. On l'avait connu gai,
d'une prodigalit extravagante, affichant son luxe et ses dbauches. Il
entretenait alors une comdienne  la mode, et c'est pour elle qu'il
avait fait btir ce fastueux htel de la Porte du Palais, o il ne
l'installa point, car les amants se brouillrent avant qu'il ne ft
achev. Aprs la rupture, Dubousquens tait parti pour Saint-Domingue,
d'o arriva un beau jour cette nouvelle: Dubousquens se marie!
Dubousquens se marie!

Ces pousailles taient au moins aussi inattendues que la dclaration 
Thrsia de Fontenay.

On annona son retour, et dj la curiosit provinciale s'veillait,
essayant d'imaginer les qualits et les dfauts de Mme Dubousquens; dj
on prparait voeux et compliments, bals et festins, quand on vit le
ngociant revenir seul. Il apparut accabl, presque mconnaissable de
visage et d'humeur.

Des bruits tranges se rpandirent. Sa fiance tait morte, assassine,
disait-on, par une femme.

Dubousquens ne revenait pourtant pas seul ainsi qu'il l'avait laiss
souponner. Parmi ses domestiques il ramenait une jeune fille noire,
trop belle pour n'tre qu'une servante. Elle semblait runir en sa
personne comme la sduction de deux races. Elle avait les traits fins,
les cheveux souples et soyeux, les formes lances, je ne sais quelle
grce lgre, tout europenne; et aussi de ces grands yeux vagues qui
s'endorment ou s'illuminent sans qu'on devine pourquoi; une vie tour 
tour somnolente et furieuse, mais ne se trahissant que par l'ardeur des
gestes, le mouvement d'un sein qui s'offre, d'une croupe qui ondule, des
bonds d'animal lubrique. C'est du moins ce qu'avaient rapport les rares
personnes qui l'avaient entrevue sur le navire, ou, en passant, par une
fentre entr'ouverte. On ne pouvait l'approcher davantage. Ds son
arrive  Bordeaux, Dubousquens l'avait pour ainsi dire clotre dans
son htel de la Porte du Palais, dont les vastes jardins taient
dfendus de toute curiosit par d'pais ombrages. Deux vieux domestiques
anglais, et ne connaissant que leur langue natale, tout dvous  leur
matre, devaient la servir et la garder. Si tranquille et peu frquente
que ft la rue o donnait l'htel, il n'tait point permis  la jeune
noire de s'y montrer. Pourtant, quelquefois, elle apparaissait un
instant au balcon. On ne l'avait jamais surprise  causer, ni mme 
dire un seul mot  personne, mais elle lanait de temps  autre aux
ciels du soir de ces courtes et dolentes mlopes africaines, qui
semblent, plutt qu'un chant dvelopp, un soupir d'exil, un appel aux
grandes forts de tnbres,  la mer endormeuse de l-bas.

Chaque mois, Dubousquens, laissant le soin de ses affaires  son premier
commis Jumilhac, feignait de s'absenter de Bordeaux quelques jours. Il
allait simplement s'enfermer dans son htel de la Porte du Palais. Il
n'y recevait personne. Jumilhac lui-mme, que seul on avait mis dans le
secret, avait dfense, sous quelque prtexte que ce ft, de venir l'y
chercher.

Dans la ville, Dubousquens tait aim du peuple, auquel il faisait de
larges aumnes; envi des riches,  cause de sa grande fortune. On ne
manquait pas de commenter cette retraite et d'essayer d'en soulever le
voile. Pauvre homme! disait-on, avec plus ou moins de piti et de
raillerie, il a t si malheureux, il tente de se consoler.--Il se
vengerait plutt, rpliquaient les autres. Le ngociant n'est peut-tre
point l'homme paisible qu'il veut paratre.

Et l'on racontait qu'il s'levait souvent, de la maison mystrieuse, les
lamentations, des hurlements sauvages. Quelqu'un disait avoir assist, 
la faveur des fentres ouvertes,  une horrible scne. Dubousquens
frappait de toute sa force la jeune noire. On entendait au milieu des
sanglots, des coups sourds sur les os ou des claques retentissantes sur
la chair nue, la voix furieuse du matre: Ah! parle donc de tes
caresses! toutes tes caresses abominables ne valent pas un seul de ses
sourires. Tiens, donne-moi tes mains, tes mains criminelles, que je les
frappe encore! Vois-tu, je devrais te tuer comme tu l'as tue, excrable
fille!... Est-ce que tu pouvais te comparer, brute obscne,  celle qui
tait l'Amour! Le tmoin s'tait enfui, pouvant de ces imprcations
insenses, puis, ramen par la curiosit, il avait vu Dubousquens
subitement calm, gmissant auprs de sa victime, lui disant d'une voix
entrecoupe: Laisse-moi baiser ton paule, elle s'y appuyait comme
cela, t'en souviens-tu? Te rappelles-tu aussi, le jour o elle s'est
endormie contre toi? Puis il haussait la voix comme si la colre le
dominait encore: Ingrate! Ingrate! Elle qui t'aimait tant! As-tu connu
matresse si clmente!

On prtendait qu'entre le ngociant et la jeune noire, il existait
quelque sorcellerie diabolique et comme un pacte excrable de luxure.
Depuis plus de cinq ans, ils taient ainsi enchans l'un  l'autre.

Tous ces bruits vinrent aux oreilles de Thrsia de Fontenay qui s'amusa
fort d'avoir pour adorateur l'homme  la ngresse.

Elle ne comprenait rien  cette double adoration: S'il m'aime tant,
disait-elle, que ne quitte-t-il sa miss Chocolat. Bah! coeur
d'artichaut: une feuille pour tout le monde!

       *       *       *       *       *

Cependant, avec une persistance, une rgularit inexplicable, les
ptres amoureuses de Dubousquens arrivaient chaque matin  Thrsia.
Elle ne les montrait point  Tallien, et les mettait dans un petit
bonheur du jour o elle conservait tout ce qui lui rappelait ses
caprices ou flattait son me vaniteuse. Bien qu'assez lasse d'une
poursuite si opinitre, elle avait jug convenable de ne point repousser
brutalement une passion dont elle pouvait plus tard avoir besoin et
tirer profit; sans rien faire pour l'encourager, elle voulait attendre.

Mais ce qu'elle supportait d'abord sans trop d'ennui, lui devint bientt
odieux. Les lettres, peu  peu, avaient chang de style. Ce n'taient
plus d'humbles supplications, d'idoltres prires, mais des ordres et
des menaces, puis des insultes.

Enfin la mesure fut dpasse. Un matin la servante Frnelle vit sa
matresse blme, tremblante d'motion, les yeux en larmes, sauter  bas
de son lit, se prcipiter vers Tallien, lui tendre un papier bouchonn,
dchir comme si on avait voulu le dtruire et qu'on se ft, aprs coup,
dcid  le conserver.

--Lis, lis! disait-elle. C'est inou!

Tallien commena  haute voix, mais il s'arrta  la premire ligne:

  Immonde prostitue, toi qui t'es vendue  tout Bordeaux, toi que le
  dernier des portefaix a pu trousser sur le pont...

Le reste tait encore plus insultant.

Comme s'il n'y avait point dans le vocabulaire commun d'assez basse
injure, on tait all chercher les mots les plus boueux que se lancent
les mariniers ivres, ceux qui n'voquent les charmes de la femme que
pour les mpriser et les salir.

Le reprsentant devint ple; la lettre tremblait entre ses doigts.

--Tallien, dit Thrsia, vas-tu laisser ta femme tre la rise d'une
ville et la proie d'un misrable? Vais-je tous les jours tre traite de
la sorte!

--Comment, tous les jours?

--Oui, reprit Thrsia, ce n'est pas la premire lettre de ce genre que
je reois. J'en ai reu vingt, trente peut-tre! Je ne te les montrais
pas, pour ne pas t'attrister. Cette fois vraiment c'est trop d'outrages!
Je ne peux plus me taire, souffrir sans crier. Dfends-moi, frappe le
lche.

--Quel est le misrable, s'criait le reprsentant, quel est le
misrable qui a pu crire ces abominations!

--Tu ne vois pas! La lettre est signe!

--Comment! il a os!... Du-bous-quens! Dubousquens! rptait Tallien,
mais je connais ce nom-l.

Il courut chercher des rapports de police, ventra des montagnes de
paperasses, et aprs avoir boulevers de lourds dossiers, feuillet et
refeuillet de gros livres, il finit par dcouvrir sur une page de
calepin, une petite note ainsi conue:

  Dubousquens, ngociant. Fortune value  trente millions. Suspect
  par ses relations avec Gensonn, avec des royalistes avrs comme
  Martignac. Rle douteux pendant l'insurrection contre-rvolutionnaire.
  Depuis, a affect des sentiments constitutionnels.

  A des amis puissants dans tous les partis. Trs li avec Robespierre
  jeune. Trs populaire dans la ville. A mnager.

--Trs populaire, rptait Tallien en secouant la tte, trs populaire
et  mnager!

--Et qu'importe qu'il soit populaire! s'cria Thrsia.

Puis changeant de ton et se pendant au cou de son amant, l'treignant
avec force:

--Voyons, m'aimes-tu, Tallien? Vas-tu souffrir qu'on insulte ta
Thrsia? Vas-tu hsiter  chtier un monstre! De quoi as-tu peur?
N'es-tu pas le matre ici? D'ailleurs, il est suspect, ce bandit. Ah! si
tu ne prends pas mieux ma dfense, tu verras ce qui arrivera. Ils me
traiteront comme Throigne, ils me battront, ils me fouleront aux pieds,
ils m'gorgeront peut-tre, les infmes!

--Sois donc tranquille! sois donc tranquille!

--Non! je ne serai pas tranquille tant que tu ne m'auras pas venge!

       *       *       *       *       *

Le lendemain de cette scne, Jumilhac, le premier commis de Dubousquens,
fut averti du danger que courait son patron par une chanteuse du
thtre, amie de Thrsia. Dubousquens tait alors  son htel de la
Porte du Palais, dont l'accs tait interdit  tout le monde. Mais
Jumilhac, sous le coup d'une si pressante menace, ne crut point devoir
respecter la dfense, et, sans retard, il s'en fut le trouver.

A l'heure qu'il arriva, la rue tait dserte. Sous le ciel clair,
l'htel et les jardins formaient une nuit impntrable. Mais comme il
levait le marteau pour frapper, il surprit un mince filet de lumire aux
fentres du premier tage et, au mme instant, un cri atroce, un
rugissement prolong qui remplit la rue. Malgr l'motion qu'il
prouvait, Jumilhac heurta violemment  la porte. La curiosit, et aussi
le dsir d'tre utile  Dubousquens, dominaient son inquitude. On ne
parut pas l'avoir entendu. Des cris touffs, puis perants, retentirent
encore; enfin, comme il s'obstinait  frapper, une fentre s'ouvrit, un
homme parut, demanda:

--Qui est l?

--C'est moi, Jumilhac, il faut absolument que je vous parle!

Un instant aprs un verrou glissait, la porte s'entrebilla, et Jumilhac
pntrait enfin dans la mystrieuse demeure, suivant Dubousquens 
travers des corridors obscurs, jusqu' un vaste salon entour de glaces
et meubl de sofas, qu'clairait d'une lumire ple un lustre  demi
allum. A son entre, il entendit soupirer, sangloter longuement dans la
pice voisine.

--Que venez-vous faire? demanda Dubousquens, et qui vous a permis?

Sans habit, dans une fine et prcieuse chemise de dentelles, mais  demi
dchire, laissant voir son cou sillonn d'raflures rouges et comme de
griffes profondes, Dubousquens l'effraya, avec ses yeux hagards, ses
mains sanglantes, le haltement de colre ou de passion qui soulevait sa
poitrine. Il tenait  la main une canne longue et flexible.

Jumilhac lui dit d'une voix sourde:

--Je viens vous sauver. Votre existence est en grand pril.

--Comment cela? fit Dubousquens sans se troubler.

Absorb comme il l'tait, il prtait  peine attention aux paroles les
plus alarmantes.

--Vous avez t bien imprudent! rpliqua le commis. Courtiser la
matresse d'un homme aussi puissant, c'tait dj dangereux; mais lui
crire des injures!... Quel dmon vous poussait  jouer aussi lgrement
votre tte?

--Que me contez-vous l? s'cria Dubousquens qui avait cout son commis
avec la plus grande surprise.

--Mais la vrit simplement!

--Moi, j'ai courtis une femme? Je lui ai crit des injures? Voyons,
vous tes fou!

--Je ne suis pas fou. On a bien reconnu votre criture.

--Et comment s'appelait cette amoureuse que j'ignore?

Avec hsitation, du bout des lvres, comme si les dmentis formels de
son patron lui avaient enlev son assurance, Jumilhac pronona le nom de
la gracieuse Espagnole. Dubousquens le regarda fixement. Il cherchait 
dcouvrir sur le visage de son commis quelque intention secrte, la
raison d'un langage qui lui paraissait extravagant.

--Thrsia de Fontenay! dit-il, mais c'est absurde, c'est insens!
Thrsia de Fontenay! je l'ai vue juste une fois, un soir qu'elle
passait au cours de Tourny. J'ai mme dit, je m'en souviens,  un ami:
Vraiment, cette femme est au-dessous de sa rputation. Je l'aurais crue
plus belle.

A ce moment, un rire bizarre, comme une roulade de cris aigres, un rire
qui ressemblait plutt  un aboiement de chienne qu' un clat de gaiet
humaine retentit dans la pice voisine; Dubousquens s'approcha de la
porte, y donna un coup de pied.

--Tigresse! te tairas-tu, enfin?

Et se tournant vers Jumilhac:

--Il n'y a pas d'tre au monde qui m'ait fait plus de mal.

Puis il se mit  marcher  grands pas, la tte baisse, tandis qu'il
rptait sans cesse:

--Thrsia de Fontenay! mais je ne la connais pas! je ne la connais pas
plus que je n'ai connu Mme de Pompadour. Quel est le coquin assez
audacieux pour avoir os se servir de mon nom?

--Il est adroit en tout cas, observa Jumilhac. Tous ceux qui ont vu ces
lettres n'ont pas dout qu'elles ne fussent de vous et Thrsia moins
que tout autre. Or elle est en mesure de se venger. Vous connaissez
Tallien, n'est-ce pas? Il ne lui en faut pas beaucoup pour transformer
un honnte homme en suspect.

--Mais que faire? demanda Dubousquens accabl.

--Il faut fuir, reprit Jumilhac, et sans retard. Il faut fuir ds ce
soir.

--Puis-je ainsi abandonner mes affaires, risquer ma fortune?

--Et votre vie! vous n'y pensez plus? vous ne pensez pas que vous avez
contre vous des ennemis acharns, des amitis compromettantes, des
jalousies. Il ne s'agit d'ailleurs que de disparatre un moment. Je vous
remplacerai pendant votre absence. Ce ne sera pas la premire fois.

Dubousquens rflchit quelque temps, puis se dcidant tout  coup:

--Allons, fit-il, et il alla prparer son dpart.

Il n'avait pas plutt quitt le salon, que de la chambre voisine
s'lana, bondit et se glissa  ct de Jumilhac comme un vif et souple
animal. Le commis aperut alors une femme noire compltement nue.

Son allure conservait quelque chose de sauvage, mme de froce; le
regard au contraire tait plein d'une douceur insinuante. Jumilhac crut
lui voir autour du cou une parure de corail: c'taient des gouttelettes
de sang qui coulaient d'une blessure toute frache; on et dit qu'une
lame d'pe venait de lui entailler la peau lgrement. Ses yeux
restaient encore rouges, et humides des pleurs qu'elle venait de
rpandre.

Elle alla s'tendre sur un sofa, et les bras rejets en arrire, la tte
appuye contre les mains, la chevelure dnoue, elle regardait devant
elle, en montrant ses dents brillantes.

Dubousquens tait revenu en manteau et en bottes de voyage, prt 
partir. Quand il vit la ngresse, une grande fureur l'emporta; il la
prit par les cheveux, et la poussa du sofa  coups de pieds. Elle
s'abandonnait aux brutalits du matre sans paratre en prouver aucune
frayeur, et ne cessait de lui montrer les dents en un rire plein de
ddain et qui semblait une menace de morsure.

--Misrable! criait Dubousquens en la frappant. Oh! je ne te laisserai
pas ainsi. Il faut que je te tue!

--A quoi songez-vous? dit Jumilhac, et il saisit le bras de Dubousquens
qui se levait pour la battre encore. Quand vous tes en danger d'tre
arrt, ne pouvez-vous oublier vos querelles? Tenez, coutez!

La rue retentissait d'un long pitinement. Des pas s'arrtrent devant
l'htel. Des crosses de fusil tombrent sur le seuil. Une voix haute
cria:

--Ouvrez! au nom de la loi!

--Les bougres! fit Jumilhac, nous sommes foutus maintenant!


Cependant Dubousquens, trs calme, teignait le lustre, poussait la
ngresse dans la chambre voisine, dont il fermait la porte  clef, et
priait Jumilhac de le suivre.

Ils se glissrent doucement dans le jardin, et comme la lune tait
leve, ils longrent les murs abrits par de grands cdres. Ils
gagnrent ainsi une petite porte dissimule sous les arbres. Tout en
cherchant la clef qui devait l'ouvrir:

--Un parent et moi, fit Dubousquens, sommes seuls  connatre cette
issue, et nous avons intrt tous deux  ne point nous trahir.

--Alors, soyez sans crainte, dit Jumilhac. J'ai tout prpar pour votre
dpart. Vous trouverez des chevaux  ct de Sainte-Croix. Gagnez
Soulac. Le _Scipion_ prend la mer aprs-demain, il vous dbarquera sur
la cte d'Espagne. En cas d'ennuis, voici un passeport en rgle. Je vous
apporte aussi l'argent qui est rentr cette semaine.

--Ah! mon ami, puiss-je vous rendre, un jour, tout le bien que vous me
faites en ce moment.

--Dpchons-nous, fit Jumilhac. J'entends du bruit.

Dubousquens ouvrit alors avec prcaution la petite porte. Mais il eut un
recul de terreur. Des fusils et des baudriers blancs brillaient dans la
nuit. Une troupe de gendarmes l'attendaient  sortir.

--Ah! canailles, cria-t-il, qui a pu leur dire!

Et il essaya de faire feu de ses pistolets; mais aussitt on se jeta sur
lui, il fut dsarm en un clin d'oeil.

Comme on l'entranait avec Jumilhac, une forme noire surgit au milieu
des gendarmes, les bouscula, glissa entre leurs mains. C'tait la
ngresse qui s'tait chappe ou qu'on venait de dlivrer. Elle se
dtourna en courant, envoya du bout de ses longs doigts un baiser
ironique  Dubousquens, eut son rire trange pareil  un aboiement de
chienne, puis elle disparut dans une ruelle.

       *       *       *       *       *

Dubousquens fut condamn  mort. Thrsia, implacable dans sa haine,
suivit d'un balcon, en compagnie de Tallien, l'excution de son
insulteur. Il mourut courageusement, en homme qui a puis les plaisirs
et peut-tre, au milieu de toutes les apparences du bonheur, les maux de
ce monde.

Mon guide ignore ce que devint la ngresse. Elle dut quitter la France,
retourner parmi les siens, maintenant affranchis et matres, oublier au
milieu d'eux son servage, ses amours horribles, peut-tre ses crimes.

A Bordeaux, le secret de cette vengeance et de cette union bizarre n'est
point encore clairci. Il dort au milieu de ces vieilles murailles,
dont les mascarons grimaants ont je ne sais quel cruel sourire. Sans
doute on craint toujours les fantmes de ce pass tragique, car les
volets clos et le seuil moussu de l'htel exhalent la sombre tristesse
des maisons abandonnes.

       *       *       *       *       *

Quelques jours aprs avoir entendu et consign par crit cette aventure,
le hasard nous mettait entre les mains divers manuscrits qui semblent se
rapporter  notre histoire: c'est le journal d'une dame crole, le livre
de bord d'un ngrier et un cahier des mmoires d'un docteur. Plus tard
nous fmes encore une nouvelle dcouverte. Nous donnerons toutes ces
pages  la suite de ce rcit. Peut-tre le lecteur trouvera-t-il comme
nous qu'un mme lien les unit et que, contenant chacune des
renseignements spciaux, et crites d'un style particulier, elles n'en
forment pas moins, dans leur ensemble, comme les diverses parties d'une
mme histoire.




LIVRE SECOND




JOURNAL D'UNE DAME CROLE


    _Le Cap franais, mai 1791._

J'ai allum tous les flambeaux, puis je me suis mise  crire sur mon
lit, aprs avoir ferm le moustiquaire. J'aurai moins peur  prsent.

La nuit m'a sembl si brusque! Oh! je me rappellerai toujours cette
sortie de l'glise, ce jour dcolor, cette alle d'acajous dont le
feuillage m'apparut terne et fltri. Il soufflait un vent frais, et j'ai
respir, sous le porche, une odeur exquise, la mme odeur que Mme Du
Plantier, l'autre soir, m'a fait respirer sur son corsage. On et dit
que la trane de sa robe s'tait longuement attarde sur ce seuil. Eh
bien! je me sentais oppresse comme par un air brlant, corrompu. Et,
lorsque le soleil est tomb dans la mer, que l'obscurit nous a envahis,
j'ai cru que mon chtiment tait venu et que j'allais,  ce moment mme,
cesser de vivre. Mon Dieu! avant de m'appeler, laissez-moi du moins
m'expliquer avec vous, entendez ma confession. Epargnez-moi si je n'ai
pas tout dit  votre ministre: je ne le pouvais pas!

Je m'tais bien promis ce matin de ne rien cacher; puis Mme de Ltang
m'a invite  dner. J'ai accept pour m'tourdir, vous le savez:
j'tais si malheureuse. Est-ce cette liqueur, ce tafia au muguet qu'elle
m'a servi  la fin du repas, qui m'a grise? mais, lorsque plus tard, au
confessionnal, l'abb de la Pouyade m'a demand d'une voix un peu
surprise, inquite mme: Est-ce tout? j'ai rpondu oui sans
hsitation. Je crois bien que je n'ai pas menti. Si coupable que je
sois, du moins ma confession n'a-t-elle pas t sacrilge! C'est
seulement aprs avoir quitt M. de la Pouyade que j'ai retrouv avec
terreur mon pch, que je l'ai senti autour de moi qui m'treignait, qui
m'touffait. Ah! pourquoi l'abb n'a-t-il pas insist, ne m'a t-il pas
presse de questions? Je n'aurais pas cette charge horrible sur la
conscience!

Il parat que j'ai cri tout  l'heure, comme une supplicie; je me
voyais damne; dans mon dsespoir, j'avais jet mes papiers, je me
roulais sur mon lit et je mordais les draps. J'ai t bien surprise de
voir tout  coup la bonne figure un peu pleine et rjouie de M. de
Montouroy, cette forte moustache qui ombrage ses lvres narquoises. Bien
qu'il ne soit pas mchant, cet homme me gne toujours un peu. Gras d'une
graisse sans couleur, avec son teint noir, il ressemble  sa mre qui
est de Sville: il a, comme elle, une trivialit de gestes, une faon
bruyante de rire et de parler qui manquent tout  fait d'lgance. Il
venait d'entr'ouvrir les rideaux et d'carter le moustiquaire. Je me
suis retourne et releve un peu lourdement et puis, au milieu de ma
peine, j'ai ri, parce que ma chemise, dans les mouvements que j'avais
faits, s'tait un peu trop trousse et que Montouroy, en entrant, avait
d dcouvrir une drle de figure.

--Vous me devez un cierge, Rose, m'a-t-il dit. (Il est familier avec moi
 la faon des Espagnols, et puis nous sommes un peu parents.)

--Pour m'avoir surprise au lit?

--Pour vous avoir empche de brler. Sans moi vous flambiez comme un
champ de cannes. Le bas de vos rideaux tait dj en feu.

Je vis en effet le bord du moustiquaire tout noirci et rong. Je
tremblai  l'ide du danger que je venais de courir, et puis je riais de
ma frayeur, parce qu' prsent j'tais en sret.

--Vous ne vous aperceviez de rien?

--Non. Je sentais bien un peu le roussi; seulement dans mon rve je me
croyais en enfer: c'tait de circonstance. Mais, comment tiez-vous
encore ici?

--Je suis rest pour elle, Rose. (Ici sa voix est devenue grave comme
pour un reproche.) Ne vous souvenez-vous plus de votre promesse? Ne
deviez-vous pas _lui_ parler ce soir?

Il venait aussitt de me rappeler, sans qu'il s'en doutt, l'opprobre de
mon existence, en me parlant de cette jeune fille qu'un crime a conduite
chez moi et  laquelle j'ai pris tout son luxe, tout son bien-tre,
toute sa libert!...

Ah! qu'ai-je crit? Moi, qui passe pour la plus pieuse, la plus
charitable des femmes! Tant pis, j'avais besoin de me confesser. Et puis
personne ne verra ce cahier, que moi--et Dieu.

--Si, mon ami, ai-je rpondu, si, je me souviens bien, mais pour parler
de vous  Antoinette, il fallait trouver une occasion. Vous savez que
les jeunes filles sont capricieuses. Il suffit que je vous prsente pour
qu'elle ne vous trouve pas de son got. Venez souvent  la maison,
faites-lui votre cour. Je vous y autorise. Et vous verrez ce qu'elle
pense de vous. Je vous promets de faire tout pour la dcider  une
union que je souhaite de mon ct trs vivement, je vous assure. Mais je
ne me crois pas le droit de la lui imposer.

--Merci, Rose. Seulement si elle songe  moi, sachez lui faire un bel
loge de votre serviteur.

--Je n'y manquerai pas. A prsent sauvez-vous, mon cher Jacques. Si
quelque esclave vous apercevait, ds demain on dirait dans toute la
ville... vous savez quoi!

--Personne ne m'a vu ni ne me verra. Je sais marcher discrtement. A
propos, vous avez toujours cette Zinga?

--Mais oui!

--Cette horrible ngresse?

--Pourquoi horrible? elle est plutt jolie, cette enfant.

--Je n'aime pas ses yeux. J'y lis la haine, la cruaut, le got du mal,
et puis...

--Et puis quoi? Dites, Jacques, dites vite. Je veux savoir!

Je lui avais saisi les bras, m'avanant toute vers lui, haletant contre
sa poitrine, mais il se dgagea lgrement, et me saluant avec un
sourire:

--Une autre fois! Vous savez bien qu'il est trop tard ce soir pour que
je vous parle longtemps. On dirait dans toute la ville...

--Mchant! lui criai-je comme il sortait de la chambre.

Que lui a-t-on racont sur la ngresse? Est-ce qu'il saurait quelque
chose de nos conventions atroces? Non, car il ne viendrait plus ici. Je
lui ferais peur. Sa visite doit plutt me rassurer. Et puisque je l'ai 
ma disposition, ce jeune homme, je dois me servir de lui. C'est mme
trange que je n'y aie pas song plus tt. Qu'il pouse Antoinette, oui!
qu'il l'emmne et me dlivre pour toujours de cette enfant dont la vue
mme m'est un remords. Absente, je ne penserai plus  elle, je n'aurai
plus souvenir des vnements qui l'ont conduite dans ma maison; je ne
redouterai plus que les indiscrtions, les colres de Zinga lui rvlent
le pass et me dnoncent  toute la ville. Je finirai par croire, comme
tout le monde,  ma charit. Je serai,  mes yeux mmes, la bonne
Madame Gourgueil.

Mais aux yeux de Dieu?...

Et si Dieu n'existait pas?... Mme du Plantier est athe; le docteur
Chiron aussi. Ce sont des tres intelligents pourtant, aussi
intelligents que moi, et beaucoup plus instruits. Peut-tre ma croyance
vient-elle de mon ducation, et de cette bte de tante qui me faisait
tout le jour, quand j'tais fillette, nonner le catchisme... A Paris
il y a, parat-il, de grands esprits qui ne croient pas.

Dans cette nuit chaude, c'est en vain que j'essaie de m'assoupir. A
chaque instant des ides surgissent en moi; il faut que je reprenne mon
cahier, ma plume, et que j'crive comme pour soulager mon esprit en feu.

Le vrai soulagement sans doute serait de parler  Antoinette. Si, enfin,
je savais ce qu'elle pense de Montouroy? si j'avais la certitude qu'elle
est prte  l'pouser. Elle partirait avec lui pour Saint-Domingue;
peut-tre mme le couple quitterait-il l'le; je ne la verrais plus.

       *       *       *       *       *

Un dsir de causer avec elle ds  prsent m'a saisie. Il m'a sembl que
le calme et la fracheur de la nuit seraient plus propices  notre
entretien que le jour. Puis les esclaves dorment. Zinga elle-mme s'est
assoupie. Je l'entends ronfler  ct. Je ne verrai pas devant nous son
sourire railleur; elle ne souponnera rien; elle ne s'avisera donc pas
de m'adresser des reproches pour faire acte d'autorit.

Je me suis leve; et, sans prendre la peine de me vtir, j'ai travers
le corridor, je suis alle avec un flambeau jusqu' la chambre
d'Antoinette, j'ai cart la portire: Antoinette dort aussi elle,
doucement. C'est  peine si je perois son souffle. J'ai t surprise.
D'ordinaire elle se couche moins tt. Je crains de l'veiller. Elle est
si tranquille! Pourquoi troubler cette me d'un amour auquel elle ne
songe pas encore? Son enfance lui est lgre; elle s'y attarde,
dirait-on, avec dlices. C'est vrai. Cependant l'image d'un jeune amant
pourrait bien la ravir aussi. Et puis qu'importe qu'elle aime ou
qu'elle reste innocente! J'ai besoin, moi, qu'elle se marie; il faut que
je sache son opinion sur Montouroy. Elle l'aime peut-tre. Et si elle ne
l'aime pas, elle l'pousera tout de mme. Pourtant je ne voudrais pas
avoir trop l'air de la contraindre.

       *       *       *       *       *

Je suis entre dans la chambre; je me suis approche du lit. Comme sa
bouche large, charnue, entr'ouverte, comme ses paupires aux longs cils,
bien arrondies et baisses, lui donnent de grce! Le jour, quand elle
laisse voir son regard, elle trahit moins sa pense que dans ce sommeil
ingnu et souriant. Un peu de feu anime son teint; ses cheveux chtains,
aux touffes opulentes, sont rpandus ici et l sur l'oreiller; de ses
pieds unis, elle foule les draps rejets au bas du lit, et, comme pour
corriger ce dsordre, son bras, d'un geste pudique, ramne la chemise
sur son sein.

Jamais je n'aurais souponn qu'elle pt tre aussi jolie. J'ai eu
soudain piti d'elle. Quelle destine atroce m'a livr cette
malheureuse enfant!

Mais, dominant une motion si nuisible  mes intrts, j'ai ht le
rveil d'Antoinette, en levant l'abat-jour du flambeau. A la clart
subite qui tombait sur son visage, elle a ouvert les yeux, et, tout de
suite, elle a fait une moue gentille, une moue d'enfant volontaire qui
se rvolte contre une pnitence.

--Je ne veux pas qu'on m'agace comme a! s'est-elle crie, puis en me
reconnaissant: Ah! c'est vous, madame!...

Elle avait cru que c'tait une esclave qui tait entre.

--Je venais voir si vous dormiez, ma chre enfant.

--Oh! oui... et bien! il faisait si plaisant l-bas!

--Dans vos songes? A quoi rviez-vous donc?

--Je ne sais pas... Mais je me sentais bien heureuse.

Et elle s'tirait, se retournait voluptueusement comme pour saisir,
effleurer encore ce bon sommeil qui s'enfuyait, tendant vers moi toute
la cambrure dj robuste de ses reins, insouciante, dans l'effarement du
rveil, de ce qu'elle pouvait me montrer de ses grces secrtes.

--Ma chrie, lui dis-je, j'aurais dsir vous parler de choses
srieuses. Je pensais que ce soir, comme d'habitude, vous profiteriez de
la fracheur pour travailler  vos dentelles. Le moment me paraissait
convenable pour causer avec vous. Nous n'aurions pas eu  craindre les
visites ni les ngres. Mais puisque vous tes couche, je me retire.

Elle parut trouble de mes paroles: une rougeur soudaine vint colorer
son front, et ce fut d'une voix un peu tremblante qu'elle dit:

--Restez, madame, je n'ai plus envie de dormir.

Je savais bien qu'elle insisterait. Je m'assis au bord de son lit, tout
prs d'elle.

--Vous avez vu aujourd'hui M. de Montouroy?...

A ces paroles, Antoinette fut encore plus mue; elle mit presque de la
colre  me rpondre:

--Oui, il a t ridicule comme toujours.

--Ridicule! m'criai-je, est-ce donc ridicule de vous trouver aimable,
de se plaire auprs de vous?

--Ah! il me trouve aimable! fit-elle en riant d'un rire forc. Et moi je
le trouve simplement insupportable.

--Ne vous conduisez pas en fillette, continuai-je d'un ton svre; je
vous rappelle que M. de Montouroy est mon parent, que je le reois chez
moi: vous lui devez des gards. J'avouerai que j'avais des vues sur lui:
M. de Montouroy n'est pas un vieillard; c'est un brillant gentilhomme.

--Un fat! dit Antoinette  demi-voix, et en haussant les paules.

J'tais irrite; je rpliquai vivement:

--Vous rptez un mot d'Agathe; maintenant vous jugez tout le monde
d'aprs les impressions de votre amie.

Agathe de Ltang est une de ces enfants dont l'aveugle tendresse d'une
mre fait des rvoltes, des envieuses ou des despotes. Habitues au
plaisir comme  leur esclave, elles voudraient que tout plit sous leurs
caprices, jusqu' la nature, jusqu' l'existence. Agathe ne s'explique
pas que Montouroy ait pu, au dernier bal de Mme Du Plantier, la faire
danser toute une nuit sans aussitt s'prendre d'amour pour elle. A
prsent, auprs de toutes ses amies, elle essaie de le rendre odieux. Je
pensais bien qu'aux yeux d'Antoinette, cette aversion d'une camarade
tait le principal dsavantage de Montouroy.

Cependant Antoinette me rpondit:

--Personne ne m'a jamais parl de M. de Montouroy, madame.

--Alors qu'avez-vous contre lui?

--Il me dplat.

--Antoinette, lui dis-je, je veux vous parler ce soir comme l'aurait
fait votre pauvre mre. Il ne s'agit pas d'une fantaisie enfantine, mais
de votre avenir. Vous devez dj y songer. Que deviendrez-vous sans
fortune? Vous savez que mon affection pour vous, qui est trs grande, ne
correspond malheureusement pas  mes ressources d'argent, d'une
mdiocrit telle, que c'est  peine si j'ai pu vous venir en aide
jusqu'ici, et que j'ignore mme si plus tard j'en aurai les moyens.

Je lui mentais avec tranquillit. Mon Dieu, pardonnez-moi! Si je fus
criminelle autrefois je suis aujourd'hui dcide au bien. Peut-tre de
tout le mal que j'ai fait, natra-t-il une bonne action. Je ne puis
oublier mes intrts, je le confesse, du moins ai-je le dsir d'tre
utile  cette enfant.

Antoinette ne perdait aucune de mes paroles comme si chaque mot, tomb
de mes lvres, devait la perdre ou la sauver; les battements prcipits
de son coeur soulevaient son sein dont l'clat et la plnitude se
rvlaient  moi pour la premire fois. Touche d'une soumission si
attentive, je continuai de la sorte:

--Mon enfant, je vous prie, ne vous fiez pas  une impression qui ne
peut durer. Ds que vous connatrez M. de Montouroy, soyez-en sre, vous
l'estimerez. Il possde ces srieuses qualits d'esprit sans lesquelles
il n'est point d'homme; il a la jeunesse, la race, la fortune, que
demander de plus? J'ai donc pens, et justement je crois, que personne,
mieux que lui, ne saurait vous rendre heureuse.

Je n'achevais pas, qu'Antoinette se cachait la tte dans l'oreiller et
clatait en sanglots. Je voulus la prendre contre moi et essuyer ses
larmes, mais elle se refusait  mes consolations et gmissait plus fort,
la face colle contre son lit. Lorsque j'essayais de l'attirer, elle me
repoussait avec violence.

L'crirai-je? Au milieu des larmes qui donnaient  son teint plus de
lustre et de chaleur, elle tait si belle, que je m'en voulais de mes
propositions, tout en bnissant le chagrin qui me l'avait dcouverte. Je
la regardais: elle tait dj femme par les proportions de son corps, et
pourtant elle conservait dans son visage gras, o les traits se
dessinaient  peine, le charme d'enveloppement et la splendeur pulpeuse
de l'enfance. La chair, dans sa blanche nudit ou sous les plis de la
chemise, formait des courbes audacieuses, ou s'effaait en des lignes
d'une mollesse et d'une modestie adorables. Pour moi je ne me rassasiais
pas de contempler cet panouissement vaste, ni ces flexibles
souplesses.

Alors j'ai ressenti ce que je n'avais jamais prouv pour elle, pour
personne. Je l'ai vraiment aime comme ma fille, avec une tendresse
jalouse qui ne souffre point de partage. Montouroy m'a paru absurde, et
mon dsir de l'unir  cette enfant, plus absurde encore. Je me suis dit
qu'il fallait garder pour moi des grces si prcieuses. Ne serait-ce pas
un sacrilge de confier cette enfant nave, dlicate,  un homme que je
connais en ralit si mal. Car enfin, qu'il soit mon parent, que je le
croie un honnte garon, je n'en ignore pas moins son vritable
caractre. Les hommes savent si bien se dguiser jusqu'au mariage! Je
suis sre seulement que c'est un brutal. Il suffit, pour s'en
convaincre, de l'entendre marcher, de le voir prendre un objet
quelconque avec ses grosses mains. Mon flair de femme ne s'y trompe pas.
Et j'allais lui confier Antoinette! Ne serait-elle pas infiniment
malheureuse avec lui? D'ailleurs ne serait-elle pas malheureuse avec
tout homme! Elle est si jeune; elle n'est pas en ge d'tre sacrifie.

Quelle plnitude de joie je ressens  la pense que nous pourrons sans
doute vivre ensemble, confondre nos existences et qu'ainsi une partie du
mal que je lui ai fait autrefois sera rpar, puisque mon bien sera son
bien, qu'elle vivra de sa, de ma fortune, comme je vivrai de son
plaisir.

Dites, mon Dieu! que vous le permettez!


Elle pleurait toujours. Je me suis agenouille sur son lit, courbe vers
elle, et effleurant son visage dans un baiser:

--Chre petite sotte, lui ai-je dit, croyez-vous que je parlais
srieusement? C'tait une preuve, voil tout. Je voulais voir si vous
teniez un peu  moi ou si vous dsiriez quitter la maison.

--Oh! madame.

--Vous m'aimez donc un peu?

--Oh oui! Et vrai, vous ne me chasserez pas d'ici?

--Chre mignonne, Madame Gourgueil n'a pas l'habitude de faire du mal 
personne et moins encore  celles qu'elle aime.

--Je vous suis  charge, je le sens bien, allez, madame. Si je pouvais
vous aider en quoi que ce soit. Je me trouve si inutile. Et puis je suis
paresseuse!

--Vous n'avez pas besoin de vous inquiter. Vous n'avez qu' rester prs
de moi. Votre prsence suffit  me rendre heureuse. J'ai tant aim votre
pauvre mre, ma chre mignonne. Vous me la rappelez; puis vous me faites
oublier la grande douleur de ma vie: l'enfant que Dieu n'a pas voulu me
donner et que vous remplacez.

Ses larmes coulaient plus abondantes, mais  prsent c'tait la joie qui
l'attendrissait ainsi. Avec quelles dlices l'ai-je serre dans mes
bras! J'tais aussi surprise qu'elle-mme; la tranquillit d'me que je
cherchais ne m'tait pas venue, mais une passion inattendue,
dominatrice, qui effaait tous les soucis, et qui se rpandait en moi
brlante, savoureuse comme un vin de fruits et de piments.

Comment ai-je pu vivre prs d'elle et l'ignorer jusqu'aujourd'hui!

Je l'treignis et je la baisai. La chrie me mit toute son me frache
sur les lvres, et je sentis ses larmes comme une rose matinale
humecter mes joues; puis, voulant la laisser reposer, je regagnai
doucement mon lit.

J'tais  peine couche que Zinga a paru devant mon lit, riant de ses
dents fines et de ses grosses lvres entr'ouvertes qui me donnent  la
fois l'ide d'un fruit suave et d'une gueule venimeuse. Son tre est
fait de contrastes. D'allures lgres et de pieds lourds, gracieuse de
traits, mais effrayante par l'expression de sa physionomie, cette jeune
noire respire un vice naf, une haine caressante qui me remplit
d'horreur. Dire que je pensais oublier le pass, refaire mon existence,
ne rien laisser subsister en moi de la femme d'autrefois!... et la seule
vue de cette fille moqueuse me rappelle mes fautes,--mes crimes, hlas!
Ah! si je pouvais la vendre! Mais elle sait bien que cela n'est pas
possible! elle me dnoncerait  ses nouveaux matres,--on ne la connat
pas, elle, et moi on me souponnerait; et puis il serait si facile de
savoir tout ce que j'ai fait! Si je la tuais?... Peut-tre. J'y
songerai. Ce n'est qu'une esclave, aprs tout. Mais les moeurs
deviennent si tranges  prsent! Madame Du Plantier a eu des ennuis
pour avoir chti trop rudement son vieux Jeannot qui, pourtant, avait
vol son argenterie. D'ailleurs cette fille, dont la prsence m'est un
continuel remords, dont le sourire m'pouvante, je ne sais quelle
sorcellerie me lie  elle, me rend sa perversit dlicieuse. Cependant
je lui ai cri d'une voix rude:

--Qui t'a appele?

--_Matress, mo tand-li. Pa domi. Mo atouill li?_ (Matresse, je t'ai
entendue. Tu ne dormais pas. Veux-tu que je te chatouille?)

Je l'ai vue agiter les longues ailes de perroquets dont elle vient me
caresser le soir quand je ne dors pas.

--Non, non, ai-je murmur tout bas.

Je ne voulais pas qu'elle me toucht ce soir.

Mais soit qu'elle ne m'coutt pas, soit qu'elle voult agir  sa
fantaisie, elle tendit mes jambes que je lui abandonnai, et son bouquet
de plumes courut par tout mon corps, me causant une impression de
fracheur voluptueuse. Elle connat bien les faiblesses de ma chair et
s'gaie  les flatter. Malgr moi, j'approchais mes seins aux caresses
des plumes, ou je dnudais mon ventre, ou bien encore, retourne, le
visage couvert de ma chevelure dnoue, honteuse  peine, je lui offrais
tous les secrets de mon corps; et, sans fin, les ailes duveteuses, d'une
touche lente, effleuraient ma peau, ou l'irritaient d'un coup brusque,
pour la calmer presque aussitt d'un baiser lascif et attard aux creux,
aux retraits frmissants de mon tre. Elle choisissait comme  dessein
les replis minces, qui ne dfendent point contre le plaisir, les caches
sombres et impures dont l'unique protection est le mystre. Elle y
garait ses plumes, elle y glissait les doigts, et tombant  genoux
comme ivre, elle posait l tout  coup un baiser ardent qui rpandait
une glace dans mon sang enflamm, puis me soulevait et m'anantissait
de jouissance. Alors, les yeux sans lumire, brise, prte dsormais
pour la douce mort du sommeil, je tendais dsesprment les bras vers
elle, afin de demander une grce que je n'osais implorer de mes paroles.
Mais, insensible ou impitoyable, elle clatait de rire et continuait ses
froces dvotions.

Enfin je m'arrachai au plaisir, je me redressai, et la repoussai, elle
et son bouquet de plumes, de mes bras tendus.

--Va-t'en! Va-t'en!

Elle cessa ses jeux clins, mais, sans pour cela, vouloir s'loigner.
Elle se tenait immobile devant moi, les mains aux hanches; je sentis
qu'elle voulait et n'osait pas me parler.

--Allons, qu'as-tu?

--_Matress_, fit-elle, _mo guen kichoz pou dili_. (Matresse, j'ai
quelque chose  te dire.)

Mais elle hsita encore, bien que pourtant elle ne soit pas timide. Il
fallut la presser. Mes yeux, mes gestes la dcidrent enfin.

--_Matress, oun blang vini jodi._ (Matresse, un blanc est venu
aujourd'hui.)

--On est venu me voir! Et tu ne m'as pas prvenue?

--_No, Es, zot-oul, diti, f w la dmiselle?_ (Non, je ne t'ai pas
prvenue. Pourrai-je, dit-il, voir la demoiselle?)

--Comment! un inconnu a os venir demander Antoinette! Ce n'tait pas M.
de Montouroy?

--_No, pas mouch Montouroy, oun bel._ (Non, pas M. de Montouroy, un
plus bel homme.)

--Et tu ne l'as pas reu au moins. Tu n'as rien dit  Antoinette?

--_No, lo ye riv la kaz, diti._ (Non, il reviendra  la maison, a-t-il
dit.)

--Eh bien, tu entends: s'il reparat ici, tu m'avertiras. Je veux
apprendre  vivre  cet insolent. Et puis, coute encore: M. de
Montouroy reviendra demain, eh bien, tu ne le recevras pas.

--_Mouch Montouroy!_ s'cria Zinga en feignant une profonde surprise.

--Oui, M. de Montouroy. Il venait beaucoup trop de monde ici, j'y mets
ordre. Allons, Zinga, retirez-vous  prsent.

Mais avec un empressement exagr et comme une exubrance d'affection,
Zinga s'est encore agenouille devant mon lit et m'a couvert les mains
de baisers. Puis, dnouant tout un ct de sa candale[1], elle m'a
montr des pices d'or.

  [1] Jupe trs large et courte qui s'arrte au-dessus du genou.

--_Es zot-oul vand mo to lang._ (Voudrais-tu me vendre ta langue?)

Je ne pus me retenir de rire; alors Zinga, vivement choque de ma gat,
m'exposa trs gravement son projet.

--_Sav li, sav cri k to!_ (Je veux savoir lire, savoir crire comme
toi!)

--Demain, lui dis-je en plaisantant, demain nous penserons  t'acheter
une langue.

Elle a nou de nouveau ses louis dans sa candale et est partie toute
joyeuse, pleine de confiance, non sans m'avoir de nouveau bais les
mains.

Savoir lire, savoir crire, est-ce bien utile pour une esclave? Et
pourquoi Zinga a-t-elle si grande envie de s'instruire? Est-ce pour
m'adresser cette demande qu'elle est entre chez moi? Est-ce pour
m'avertir de cette visite, lorsque tout le jour elle me l'a laisse
ignorer? Plus je songe  cette fille, plus je suis inquite.

J'ai bien pu subir ses caresses brutales, mais je la hais, je hais son
sourire faux, je hais son odeur huileuse dont mon lit est encore tout
imprgn. Ce soir une tache immonde souillait sa jupe, et cependant je
l'ai laisse s'approcher de moi avec sa puanteur, sa salet, et toute
l'horreur secrte de son tre, plus repoussante encore par ce que l'on
devine que par ce que laisse voir son corps. Comment donc ai-je pu la
trouver belle et quelle est aujourd'hui ma lchet, pour la craindre et
ne pas oser, une bonne fois, l'loigner  jamais!

Il me semble que si elle n'tait pas l, je retrouverais la paix, je me
sentirais rconcilie avec Dieu, et l'innocence d'Antoinette me rendrait
moi-mme innocente ou du moins meilleure... La chre enfant! je tremble
quand je songe que sa grce l'expose  tant de sductions misrables...
Que lui voulait aujourd'hui cet inconnu?

       *       *       *       *       *

Ce que j'ai surpris, ce qui m'est arriv aujourd'hui, me remplit
d'inquitude. Je crains, en voulant tre trop habile, d'avoir manqu de
prudence. Il y a tant de corruption et de mchancet dans cette socit
du Cap qu'il faut  chaque instant me dfendre et dfendre Antoinette.
Le vice et l'envie nous entourent. La grce d'une enfant et un peu de
fortune, il n'en faut pas davantage pour irriter toutes les convoitises.

Si Zinga voulait tre silencieuse, mais elle est marie! Je sais bien
qu'elle me caresse peut-tre avec plus de plaisir que son mari. C'est un
commandeur si rude, par ses faons lourdes, son embonpoint embarrassant,
sa face paisse de multre! Quand il n'effraie pas, il provoque au rire
plus qu' l'amour. Il ne parat d'ailleurs pas moins brutal avec sa
femme qu'avec ses esclaves. Je crois qu'il m'est dvou, et pourtant ce
matin, en entrant chez eux  une heure o ils ne m'attendaient point,
j'ai surpris une singulire conversation. Ils me tournaient le dos et
taient si occups de leur causerie qu'ils ne m'ont pas entendue.


--Pourquoi trahis-tu les tiens? disait-il, pourquoi ne me montres-tu pas
plus de confiance? Tu oublies qu'en obissant  ce blanc, en lui
remettant ce qu'il veut, ce qui t'est facile, tu sers ta race et tu
t'enrichis avec moi.

--_Guen, Zami_ (ma richesse, c'est mon amour), a-t-elle rpliqu.

--C'est  moi que tu oses dire cela? s'est-il cri en levant sa large
paume.

Elle a clat de rire.

--_Pa jw! zami. Si li kr li pa bon pou a rien, mo ke tout fen mo fen,
mo che, mo pran viand di mo voezen._ (Ah! ah! tu prends a pour une
insulte. Tu ne crois donc pas avoir de quoi tre aim? Alors, si a ne
te gne pas, il faut bien que j'en aime un autre.)

--Cours donc, coquine, puisque tu as le diable au cul, mais je veux
savoir si _l'argent existe_.

--_No sav._ (Je ne sais pas.)

--Tu le sais, et tu me le diras...


J'ai eu tort d'interrompre cette dispute. J'aurais appris si Zinga a
fait  son mari quelque confidence au sujet de Mme Lafon et de l'argent
que j'ai chez moi. Mais que signifie cette phrase de mon commandeur: Tu
sais bien qu'en obissant  ce blanc, en lui remettant ce qu'il
veut...? Quel est ce blanc? que veut-il? Zinga et son mari m'ont paru
tous deux fort troubls  ma vue.

Si alarmantes que soient pour moi ces paroles, divers tracas, cette
aprs-midi, sont venus me les faire oublier, tracas qui sont dus, je
crois bien,  la malveillance jalouse de deux amies. Je veux fixer tout
cela dans ce journal, j'y rflchirai ensuite plus aisment et
j'aviserai mieux aux moyens de lutter contre mes ennemies secrtes et de
protger ma chre enfant.

J'tais alle visiter avec Antoinette le moulin et la sucrerie. Nous ne
ferons la grande rcolte qu'aprs la Saint-Jean, mais nous voulions voir
si le moulin fonctionnait bien, et je fis couper des cannes de repousse
de l'anne dernire, qui taient dj mres. J'expliquais  Antoinette
le systme du moulin, comment les deux bras tirs par une paire de
chevaux, mettent en branle l'arbre qui,  son tour, active le jeu des
trois gros tambours entre lesquels les ngresses font passer les cannes
pleines, puis les bagaces.

Mme de Ltang arriva, en compagnie de l'abb de la Pouyade, vtus l'un
et l'autre avec une lgance telle qu'on aurait dit qu'ils allaient en
visite de crmonie.

Mme de Ltang portait une robe de taffetas, chin  raies vertes, borde
de blonde d'Alenon, releve sur un jupon de taffetas rose, bord
galement de dentelles; son fichu trs ouvert et  peine nou par des
ganses de soie roses laissait voir entirement sa gorge. Une anglaise
amadis,  grands pans, lui faisait une taille d'une finesse exagre sur
ses normes paniers, une boucle de brillants fermait sa ceinture et une
autre pareille retenait sur son chapeau jardinire une touffe de plumes
blanches.

Je sais qu'elle a de beaux yeux noirs quoique un peu btes, des dents
petites et bien tailles, encore qu'elle les montre trop souvent; et,
malgr une prtention insupportable, de la physionomie, un air
langoureux qui plaisent; je sais aussi que Mme de Mauduit, qui l'a vue
se baigner nue, dit qu'elle a le corps bien fait, mais Mme de Mauduit
aurait-elle du got et de la vue, et Mme de Ltang serait-elle la plus
belle des femmes, est-ce une raison, pour s'habiller de la sorte quand
on va voir une amie et visiter un moulin? Toute cette coquetterie est
d'un fcheux exemple pour Agathe, qui l'accompagnait, d'autant plus
qu'Agathe, habille elle-mme d'une simple robe de mousseline, devait
tre jalouse de sa mre. Comme je faisais mes compliments  Mme de
Ltang sur sa toilette, elle s'est retrousse pour me montrer son
jupon. L'abb de La Pouyade tait prsent, elle n'a manifest pourtant
aucun embarras; je dois ajouter que l'abb ne laissait voir non plus
aucune gne, et donnait son avis sur la coupe du jupon comme une
marchande de modes; je remarquai seulement un sourire malicieux sous son
nez en bec de corbeau qui semble fureter partout.

Ces manires dplaces non seulement sont nuisibles pour la rputation,
mais elles ont caus un accident des plus prjudiciables au moulin. Une
ngresse travailleuse et excellente ouvrire, nomme Jacqueline, voyant
paratre une si belle toilette, n'a pu s'empcher d'y prter attention;
or Jacqueline tait justement occupe  pousser des cannes entre les
tambours; comme les paquets qu'apportent les cabrouetires sont
quelquefois assez gros, il faut les pousser avec force pour qu'ils
s'introduisent entre les tambours; distraite par Mme de Ltang,
Jacqueline riait avec un sourire envieux  ces faons de petite
matresse quand, tout  coup, son bras s'est trouv engag entre les
tambours. Avec une rapidit effroyable, nous l'avons vue se jeter,
disparatre entre les pressoirs; un cri perant s'est fait entendre puis
un horrible hurlement touff par le ronflement de la machine, le
clic-clac des fouets, le trot des chevaux: le moulin tournait alors 
toute vitesse.

--Arrtez-donc, voyons, brutes! ai-je cri  Berchoux et  Canqueteau,
les deux ngres conducteurs qui poussaient les attelages au lieu de les
arrter comme s'ils n'avaient rien vu de l'accident.

Il tait trop tard; les tambours avaient entran la malheureuse; le
corps avait suivi le bras; un filet de sang qui coulait du moulin et je
ne sais quelle bouillie qui engluait les cylindres taient tout ce qui
en restait. Quant  la tte, coupe violemment par les dents
d'engrenage, elle s'tait dtache du tronc et tait tombe hors du
moulin. Les yeux, agrandis par le dsespoir, l'pouvante, une douleur
excessive, la langue colle  la lvre infrieure; la bouche qui
s'ouvrait comme pour crier, tout le visage rvlait l'atrocit du
supplice.

L'abb de La Pouyade s'est approch et faisant le geste de la pnitence:

--_Ego te absolvo, in nomine Domini._

--Qu'est-ce qu'il y a? a demand Antoinette qui tournait la tte vers
les cabrouets chargs de cannes que les ngresses ramenaient des champs.

--Rien, mon enfant, ai-je rpondu, car je voulais l'loigner de ce
rpugnant spectacle; mais il a fallu que cette sotte d'Agathe lui apprt
l'accident:

--C'est une ngresse qui vient de se faire couper la tte.

Mme de Ltang s'est alors approche, ramenant contre ses pieds sa robe
et son jupon et les relevant un peu de crainte que le sang qui coulait
du moulin ne les tacht, elle s'est mise  examiner avec curiosit la
tte de la morte.

--C'est affreux! a-t-elle fait, comme ces esclaves sont imprudentes!

--Faut-il continuer? a demand Robert, le multre qui remplaait mon
commandeur alors absent.

--Faites porter par des ngresses la tte de Jacqueline dans sa case,
lui ai-je rpondu, on l'enterrera demain, et continuez le travail.

--C'est que l'un des conducteurs est son mari.

Berchoux, en effet, avait pous Jacqueline l'anne dernire, mais
l'accident ne l'mouvait gure; toujours assis sur la vole qui termine
le bras du moulin, le fouet  la main, prt  activer ses chevaux, il
conservait un visage impassible.

--Vous le ferez fouetter ce soir, m'criai-je, indigne de cette
indiffrence; oui! vous le ferez bien fouetter, pour lui apprendre 
arrter son attelage quand on le lui commande. C'est son insouciance
impardonnable qui est cause de cet accident.

L'abb de La Pouyade me dit alors  mi-voix:

--Ce n'est pas un accident, mais un crime.

Et comme nous le considrions avec effroi:

--Vous vous rappelez que Berchoux s'tait mari contre son gr, et par
ordre de Mme Du Plantier, continua-t-il. Cette malheureuse Jacqueline se
plaignait de l'abandon o la laissait son mari; or, voici ce que j'ai
appris rcemment. Berchoux et votre autre conducteur avaient les
moeurs ordinaires des ngres musulmans; ils dlaissaient les femmes
pour un commerce infme. Et comme Jacqueline menaait de les dnoncer,
ils ont aid le moulin  l'craser, quand ils pouvaient si aisment
arrter les chevaux, empcher que les tambours ne vinssent presser tout
le corps. Sans eux, Jacqueline aurait eu le bras coup, mais on aurait
pu lui sauver la vie.

--Les misrables! dis-je. Quand je pense que c'est Mme Du Plantier qui
me les avait vendus et en me donnant les meilleurs renseignements!
Fiez-vous donc  vos amies.

--Cette bonne Mme Du Plantier! reprit Mme de Ltang avec un sifflement.

--C'est tout simple, dit l'abb de La Pouyade. Avec ces ngres
sodomites, elle craignait d'avoir des ennuis.

--Elle prfrait que je les eusse  sa place.

--Et qu'allez-vous faire de ces deux ngres, madame? demanda l'abb. Les
dnoncer au Conseil colonial?

--Je vais bien les sangler, ce soir... et j'espre qu'ils se corrigeront
de ce vice excrable, mais je vous prierais, monsieur l'abb, et vous,
ma chre amie, de ne point parler de cette aventure, qui pourrait me
causer les plus grands dommages.

Pourquoi en effet les dnoncer au Conseil?

C'est assez de perdre une bonne ngresse, sans encore me priver de deux
ouvriers qui sont d'excellents travailleurs.

Mais il tait dit que cette journe ne m'apporterait que des ennuis.

Nous allmes  la sucrerie, et aprs que Mme de Ltang se fut amuse 
voir courir les ngres, comme des dmons, autour des chaudires noires,
bouillonnantes et sifflantes, et des fourneaux embrass et crpitants,
nous fmes mettre aux fers deux esclaves qui avaient t pris  voler du
sucre; puis nous pntrmes dans le magasin, et c'est ici que l'employ
se montra d'une suprme maladresse. Mme de Ltang est trop absorbe par
sa toilette, les ftes, toutes les frivolits du monde et l'abb a
coutume de placer la vie trop haut, et il se croit trop prs du ciel,
pour rien comprendre aux usages du commerce. Il tait donc inutile de
les leur faire connatre. Mais l'employ, sottement, s'est mis  leur
dcrire la vente. Il est vrai qu'avec une insistance et une curiosit
trs indiscrte, qu'expliquerait seul le dsir de vrifier d'odieuses
mdisances, Mme de Ltang, l'abb et jusqu' Agathe le pressaient de
questions. Pour compenser les pertes invitables causes dans la rcolte
et la fabrication par les ngligences, les maladresses ou les vols des
noirs, il est admis que dans une vente importante ou lorsqu'on fait
affaire avec un ngociant inconnu, on change le fond de quelques-unes
des barriques qu'il vous a fournies, et on le remplace par un bois plus
lourd et qui, pesant davantage, permet d'y mettre moins de sucre; ou
bien, on remplit la barrique  plusieurs reprises, de telle sorte que
le premier sirop s'tant refroidi, les sirops qu'on verse ensuite se
figent et se condensent, ce qui donne tout de suite un poids
considrable. Je sais bien que cela enlve au sucre un peu de sa finesse
mais  part des experts, je ne connais gure de gens qui puissent
s'apercevoir de ce procd, je le rpte, tout naturel. L'abb de La
Pouyade ne s'en est pas moins permis,  ce sujet, une plaisanterie.

--Quand le bon Dieu vous demandera de goter votre sucre, madame, prenez
garde de vous tromper de barrique.

--Oh! il est avec le ciel des accommodements, a repris Mme de Ltang, et
mme avec la terre d'ailleurs, quand on est jolie femme.

--Vous le savez sans doute mieux que moi, ma chre, ai-je rpondu sur le
mme ton.

Nous sommes tous sortis de la sucrerie de fort mchante humeur, et le
spectacle qui nous attendait, n'tait point pour nous rjouir. Le
commandeur, qui tait de retour, avait fait aligner une vingtaine de
jeunes ngresses, dans le jardin,  quelques pas de la maison, et un
Frre des Missions les examinait une  une, leur touchant le ventre, du
bout des doigts, collant l'oreille sur leur abdomen, en des mouvements
rpts et indcis.

--Qu'est-ce que signifient toutes ces faons? m'criai-je. Voulez-vous
me l'expliquer, mon frre?

Le petit capucin, qui avait les yeux enfoncs sous d'pais sourcils
roux, un profil pointu dur et sans barbe, m'adressa d'un coup de tte
vif, un salut ddaigneux qui me donna l'envie de le faire jeter sur la
route: les jeunes ngresses, derrire lui, riaient, chuchotaient, se
pinaient le derrire ou se heurtaient du coude. Une grosse, courte, qui
tait certainement enceinte, immobile, promenait sur nous des yeux
ahuris.

--Madame, dit le capucin, d'un ton apitoy et solennel, comme s'il
allait m'annoncer un malheur, on a rapport  l'hpital que vos noirs ne
se conduisent pas selon les rgles de la religion et de la morale; on me
signale de grands abus, dans les relations sexuelles, et notamment,
plusieurs cas de grossesse. Or, vous savez quelle est la loi; toute
ngresse convaincue d'avoir eu des relations avec un blanc est
confisque par nos missions.

--Cela vous permet d'avoir des ngres pour rien, espces de voleurs!

--Madame! s'cria-t-il, vous manquez au respect d  ma robe!

--Votre robe, je vous la lverai tout  l'heure par dessus la tte,
malotru!

--Enfin, madame, vous avez des ngresses enceintes, et qui ne sont pas
maries. Celle-ci, par exemple, ajouta-t-il en indiquant de la main le
ventre bomb de la grosse ahurie.

--Soutiendrez-vous que c'est un blanc qui l'a engrosse? Je suis veuve.
Il n'y a pas de blanc dans la plantation.

--Eh! eh! rpliqua le Frre des Missions avec un air d'incrdulit des
plus insolents.

--Que prtendez-vous insinuer, misrable! m'criai-je.

--Je ne prtends rien, madame, mais je dois vous dire, que je dois
emmener toute ngresse enceinte et non marie  l'hpital; si elle
accouche d'un multre, elle y sera retenue; si elle met au monde un
noir, elle vous sera au contraire renvoye fort honntement.

--Et comment osez-vous me l'enlever sur une simple prsomption?

--Oh! fit-il, ce n'est pas une simple prsomption qu'un aveu de
l'intresse.

--Quoi! elle a avou.

La surprise un instant me paralysa; me tournant enfin vers l'esclave
incrimine:

--Oserez-vous soutenir que vous tes enceinte d'un blanc, malheureuse!

La grosse ngresse, dont sa voisine, fille dgingande,  l'air
malicieux et sournois, pinait le derrire, rpondit oui tranquillement;
et, sans broncher, les yeux fixes, souffle sans doute par sa camarade,
montrant le capucin du doigt, d'un geste lent:

--Li, papa!

Les ngresses,  ce mot, partirent toutes d'un rire criard qui
ressemblait  un aboiement de petits chiens. Dans leur hilarit, elles
se courbaient sur les genoux, ou bien rejetaient la face en arrire;
certaines sautaient en se frappant les fesses ou le haut de la tte,
tandis que le frre, tout rouge, balbutiait des explications qu'il tait
seul  entendre. La gaiet des jeunes noires nous gagna nous-mmes, et
encourages par notre tolrance, voil qu'elles se mettent  danser
autour du ridicule capucin, se baissant jusqu' terre, se relevant d'un
bond, d'une tension de reins impayable, et rptant en choeur:

--Li papa! Li papa!

Il ne manquait  la calenda qu'un tambourin. Leur derrire sonore,
qu'elles claquaient en cadence, en faisait l'office. Seule la grosse
fille qu'on avait rclame, restait contemplatrice, de tous ces
mouvements joyeux. Le moinillon essayait de fuir, mais le cercle des
ngresses s'tait ferm autour de lui; et, s'il voulait s'en chapper,
une danseuse le heurtait par derrire et le renvoyait comme un ballon 
la croupe de sa voisine; ainsi secou, il faisait, malgr lui, son tour
de ronde et ses pirouettes. Trouvant enfin que le divertissement avait
assez dur, je dis  mon commandeur de l'interrompre; sur un ordre un
peu vif et un battement de mains, les ngresses se dispersrent. Mon
capucin rajusta sa robe qu'elles avaient retrousse, chercha une de ses
sandales qu'il avait perdue, et suant, rouge de colre, il dit d'une
voix courte et rageuse:

--Je vais faire ma dclaration  l'hpital, et je ne manquerai pas,
soyez-en sre, madame, d'en avertir le Conseil colonial.

A peine tait-il disparu que M. de La Pouyade, si indulgent d'ordinaire
 toutes nos plaisanteries, prit un air grave pour nous saluer.

--Je regrette, dit-il, qu'on ait ainsi trait ce frre, car je le
connais, sa conduite est non seulement  l'abri de tout soupon, mais
digne des plus grands loges.

--Pourquoi est-il venu ainsi nous ennuyer?

--Soyez persuade, madame, rpondit-il, qu'il ne vient pas de lui-mme,
mais  la requte de quelque puissant personnage auquel on vous aura
mchamment dnonce.

Quand je fus seule avec Mme de Ltang, je ne manquai pas de me plaindre
d'un procd aussi vexatoire.

--Vous savez comme moi, chre amie, me dit-elle, que ces visites ont
lieu bien rarement, mais vous avez une ennemie, et mme plusieurs, qui,
sous l'apparence d'une trompeuse amiti, vous font en secret, tout le
mal qu'elles peuvent.

Un nom me vint de suite aux lvres:

--Vous songez  Mme Du Plantier, n'est-ce pas?

Mme de Ltang me rpondit d'un signe de tte puis, se tournant vers
Agathe et Antoinette:

--Vous seriez bien aimables, mes chries, de vous promener au jardin.
Nous avons, Madame Gourgueil et moi,  parler srieusement.

Les jeunes filles nous ont fait une moue, d'ailleurs fort gracieuse,
Agathe a chuchot  l'oreille d'Antoinette, et elles ont quitt la
galerie vitre. Nous nous sommes assises  l'entre, dans la nuit
ardente des hauts feuillages; la lumire lissait les palmes les plus
leves, veloutait le parasol des cocolobas et semblait dtacher
au-dessus de nos ttes le beau fruit des aciers, rouge comme une chair 
vif. Mais l'ombre tait profonde autour de nous, et  nos pieds, toute
une vgtation de lianes rampait et, et-on dit, nous enlaait,
fortifiant notre intimit.

--Ma chre, me dit vivement Mme de Ltang, je vous l'affirme, Mme Du
Plantier est une catin... le mal qu'elle essaie de vous faire est
incalculable. Elle vous a longtemps calomni auprs de M. le gouverneur.
Mais M. le gouverneur tait un homme de trop bon got pour souffrir une
vieille fe de sa tournure.

--N'est-il plus son amant? fis-je d'un ton de surprise qui n'tait que
jou, car je savais fort bien que le gouverneur avait remplac cette
ancienne matresse par Mme de Ltang.

--Vous comprenez, rpliqua-t-elle, qu'une personne de son ge, aussi mal
conserve et aussi ridicule, n'a point les amants qu'elle voudrait. Par
bonheur pour elle on la dit fort riche; sans doute fait-elle part  ses
amis de ses richesses. Il y a des gens qui ne demandent  une femme que
de telles complaisances... Ainsi cet odieux Montouroy.

--Je croyais qu'il vous faisait la cour...

--Un moment je l'ai eu  mes pieds, mais je lui ai donn de tels
camouflets qu'il est all porter ailleurs ses hommages. Tout l'argent
qu'il gaspille au Cap avec des cratures lui vient de la Du Plantier.
Mais elle est bien force de s'avouer plus d'une fois l'impuissance de
ses charmes, or savez-vous le moyen qu'elle emploie pour retenir dans
ses jupons un homme qu'elle dgote? Elle essaie d'attirer des jeunes
filles et des plus jolies  ses collations. D'abord j'ai cru que ces
runions taient convenables, j'y ai envoy Agathe; on s'est permis de
tels retroussis, de tels examens, et pour parler net de telles
indcences, que ma pauvre enfant m'est revenue deux heures aprs tre
partie, toute rouge et en larmes. La dame qui me l'a reconduite m'a dit
qu'elle avait pris sur elle de l'emmener, tant elle s'tait sentie
indigne des manires de Mme Du Plantier et de Montouroy.

--Elle avait invit aussi Antoinette, dis-je, fort satisfaite d'avoir
prvu l'aventure; mais j'ai trouv qu'il sied  une jeune fille de ne
point trop se montrer avant son mariage. Dans ces sortes de runions il
se noue plus d'intrigues qu'il ne s'bauche de fianailles.

--Vous avez mille fois raison, mais soyez sre que Mme Du Plantier vous
en veut  mort, surtout aprs l'espce d'injure que vous avez faite 
Montouroy.

--Quelle injure?

--Vous l'avez mis  la porte.

--Nullement. J'ai trouv qu'il faisait des visites trop frquentes aux
Ingas et qu'il paraissait dsirer mon absence pour tre seul avec
Antoinette; j'ai prtext quelquefois des sorties, voulant modrer son
zle qui me semblait excessif et compromettant, mais si j'avais su quel
homme il tait, je n'aurais pas manqu, je vous le confesse, de lui dire
moi-mme de ne plus revenir chez moi.

--Il est pire encore que vous ne pouviez vous l'imaginer. C'est un homme
capable de tous les crimes!

Et Mme de Ltang poussa un long soupir.

--Vous avez eu  vous plaindre de lui, ma chre amie?

--Certes! fit-elle d'une voix furieuse, puis changeant de ton: Il a
rpandu sur moi les calomnies les plus atroces. Peut-tre, hlas!
va-t-il se rvler  vous dans toute sa mchancet. C'est lui, n'en
doutez pas, qui a inspir la visite du capucin.

--Comme je vous remercie, ma chre bonne, lui dis-je en lui prenant les
mains, comme je vous remercie de m'avertir ainsi. Ah! j'ai toujours mis
en vous ma plus vive affection, et je vois aujourd'hui comme elle tait
bien place!

--Et croyez que je vous aime bien aussi, pauvre chre, rpartit-elle en
portant ma main  ses lvres avec une effusion qui me toucha, je ferai
tout pour vous rendre service!

--Vous avez un bon ami dans le gouverneur?

--Il me chrit comme son enfant,... c'est un pre pour moi. Il m'a
connue si jeune! Mais une telle affection, qui a la caducit de l'ge,
ne peut satisfaire un coeur tel que le mien... Allez, pauvre chre,
j'ai bien aim, mais j'ai eu des dceptions cruelles.

Et elle clata en sanglots.

--Notre infortune est la mme, lui dis-je en l'embrassant, depuis la
mort de mon pauvre mari, rien n'a gay mon existence.

Elle me serra frntiquement dans ses bras, et ses lvres vinrent se
coller aux miennes; elle me prenait  pleines mains comme si elle et
voulu s'unir  moi, et qu'elle trouvt dans cette treinte charnelle une
consolation.

J'tais tonne d'un attendrissement si subit. Je songeai cependant
qu'elle pouvait m'tre d'un grand secours auprs du gouverneur pour
lequel,--ce n'est pas un secret,--elle a les extrmes complaisances que
rclament des vieillards uss et libertins; j'avoue que moi-mme j'tais
grise par le parfum intense qui montait de son jupon soulev et de son
corsage libre; tout  coup sa main m'a surprise sous les robes, par une
curiosit plus qu'indiscrte; je ne sais si ses yeux, sa bouche
souriaient alors de volupt, de raillerie ou de tendresse; mais il m'a
paru convenable de ne pas me choquer de familiarits qui, sans tre
ordinaires, n'avaient d'abord rien de rprhensible, et d'y rpondre
sans contrainte: puis j'ai voulu savoir si elle tait aussi bien faite
que l'assurait Madame de Mauduit; la nudit mignonne de ses petites
chairs, qui sous le tulle, la gaze, et l'ampleur des robes, se tendait,
se serrait ou billait  mes caresses, a tent et retenu quelques
instants ma main paresseuse comme  un jeu nigmatique et insolite. Elle
tait si mue qu'elle tremblait et soupirait contre mon paule, je me
demande si c'tait toujours de douleur. J'tais, je l'avoue, heureuse de
son motion, qui me gagnait peu  peu, bien que ses gestes plaisants
d'abord, fussent devenus d'une brutalit trop goste. Tout  coup, elle
eut un tressaillement, se dtacha de mes bras, mit entre nous l'espace
d'une personne, rabattit sa robe drange d'un geste modeste, et passa
doucement la main sur son front.

--Je rve, dit-elle.

Une lumire rouge qui venait de la galerie, clairait devant nous les
plantes bizarres et leur donnait une apparence humaine; les cierges des
sables, les alos, les agas, les figuiers d'Inde, apparaissaient comme
des virilits menaantes.

A ce moment le balcon de bois qui entoure la galerie eut un craquement.
Craignant d'tre pie, je dtournai la tte. Oh! la dsagrable
surprise. Zinga, appuye sur la balustrade, se penchait vers nous et
souriait. Ds qu'elle se vit dcouverte, elle fit une brusque volte-face
et rentra dans la maison.

--Je me suis confie  vous, ma chre, dit Mme de Ltang, j'espre que
vous ne tromperez pas ma bonne foi.

Je ne remarquai point aussitt l'impertinence de ces paroles prononces
d'une voix toute nouvelle pour moi. Je rpliquai sur un ton de tendre
prire:

--Mon amie, dfendez-moi auprs du gouverneur, je vous en aurai une
obligation ternelle.

J'ajoutai, comme si vraiment j'tais oblige de lui faire cet aveu:

--Vous ne savez pas combien j'ai besoin de votre aide!

Elle me considra avec tonnement, sourit, et prit une allure dgage
qui ne lui tait pas ordinaire.

--Il faut appeler Agathe, dit-elle, car il est grand temps de retourner
au Cap. Je me suis bien attarde chez vous, chre madame.

Ces mots chre madame semblaient effacer tout ce qui s'tait pass
entre nous. Agathe arriva en sueur, et la robe un peu salie; elle avait
d s'asseoir par terre.

--Oh! que je vous gronde, dit Mme de Ltang, se met-on dans des tats
pareils quand on est en visite!

Nous brusqumes les adieux qui furent crmonieux, et je les fis
accompagner par des lanterniers jusqu'au Cap, car la nuit tait fort
sombre. A leur dpart je restai quelque temps seule dans la galerie,
tendue sur un sofa, gne, amuse, trouble par le souvenir de Mme de
Ltang dont l'image la plus intime me poursuivait avec insistance.

Quand j'allai me coucher, Antoinette tait dans sa chambre occupe 
crire. Aussitt qu'elle m'a vu entrer, elle a mis brusquement la main
sur son papier et a essay de le faire disparatre sous un livre.

--Voyons, mon enfant, lui ai-je dit, pourquoi ces cachotteries?
montrez-moi ce que vous criviez.

Aprs de longues hsitations et toute rougissante, elle m'a tendu une
lettre singulire qui commenait par ces mots: Mon ami bien aim.

--C'est Agathe, madame, a-t-elle expliqu, qui a invent ce jeu. Je suis
la fiance, elle est le prtendu, et nous nous crivons l'un  l'autre,
pour rire!

--Voil un jeu, dis-je, tout  fait contraire aux biensances, et je
vous prie, ma chre enfant, de le laisser  l'avenir  votre amie.
Qu'elle s'crive et se rponde elle-mme, autant qu'il lui plaira. Pour
vous, je vous dfends un pareil amusement.

J'tais fort contrarie, et il me venait des soupons qu'il m'tait
difficile d'carter. Au risque d'instruire la jeune imagination
d'Antoinette, je ne pus me dfendre de lui demander l'emploi de sa
journe.

--Qu'avez-vous fait avec Agathe?

--Oh! madame, figurez-vous qu'elle a absolument chang d'ide; l'autre
jour elle ne pouvait pas sentir M. de Montouroy, et maintenant elle lui
embrasserait ses chaussures. Elle me dit que je devrais l'pouser.

--Et naturellement vous avez cout votre amie, comme toujours, fis-je
vivement pour l'prouver.

--Oh! madame, vous savez combien je dteste cet homme-l. Je n'ai pas
chang de sentiment. J'ai dit  Agathe qu'elle pouvait le garder pour
elle, s'il lui plaisait tant; mais elle ne cessait de me vanter ses
qualits comme si elle et rpt une leon de sa maman.

--Voil qui est extraordinaire! m'criai-je, puis la prenant dans mes
bras et l'embrassant de toute ma force: Mon enfant, ma chre enfant, lui
disais-je, je vous prie, ne me cachez rien et aimez-moi un peu. Si vous
saviez comme je vous aime moi-mme et quel malheur ce serait pour moi de
vous quitter. Je n'ai que vous au monde.

Elle avait, tandis que je l'treignais, des yeux tonns, puis
indiffrents; elle est si neuve, si ignorante de la vie, me disais-je
d'abord, elle ne peut deviner toutes les exigences de l'amiti! et
pourtant cette froideur me devint infiniment douloureuse. Tout  coup
j'eus honte de moi-mme, je m'en voulus d'treindre ce petit corps frais
et intact, avec ces mains encore souilles d'attouchements btes et
inutiles. Et je la quittai en pleurant, blesse de la trouver si
insensible.

Je souffrais  cause d'elle et elle ne le savait mme pas! A un amant
impitoyable, j'aurais du moins l'ivresse d'avouer mon sacrifice. Elle ne
pouvait me comprendre.

Zinga me rejoignit au moment o j'allais m'tendre sur mon lit.

--_Matress, pa veni, pimigno Ltang._ (Matresse, c'est inutile que je
vienne, puisque tu aimes mieux la Ltang.)

Je ne lui ai pas rpondu, mais je crains d'irriter sa jalousie. Je
tenais cette misrable par les caresses. Ah! comme j'ai t dupe
aujourd'hui, et dans quel pige grossier suis-je tombe!

Oui je le vois  bien  prsent: malgr ce que Mme de Ltang m'a cont
sur Montouroy, elle l'aime toujours; persuade qu'Antoinette est riche,
elle espre me dtacher de mon enfant et la dcider  se rfugier chez
elle, pour la marier  cet homme qui, d'aprs ce qu'elle m'a laiss
entendre, ne cherche que l'argent. Elle pense que ce mariage lui donnera
un nouvel ascendant sur Montouroy et lui rendra son amour. Quant 
Antoinette, elle la sacrifie sans remords, avec sa fortune.

Dire que j'ai pu me fier  cette femme et que j'avais song un instant,
 unir Antoinette  ce gredin!

Ah! que cette journe est affligeante. Il me semble que j'ai perdu
considration, honneur, et que ma chre Antoinette n'est plus  moi.
Elle paraissait, l'autre soir, m'tre si attache! Agathe lui a-t-elle
dit du mal de moi? Je tremble que Zinga ne lui raconte la mort de Mme
Lafon.

Canaille! si tu en avais l'audace, je te tuerais!

Mais non, Antoinette n'a que l'indiffrence de son ge. Je dois la
surveiller davantage, l'amuser, lui donner mille plaisirs. Il faudra
bien qu'elle m'aime.

Surtout j'aurai l'oeil sur mes ennemis.

       *       *       *       *       *

Par une soire touffante, nous tions tous runis dans le salon des
jalaps: Mme de Ltang, Agathe auprs d'Antoinette, Mme Du Plantier, le
docteur Chiron, l'abb de La Pouyade et moi. De la galerie vitre dont
les volets viennent d'tre retirs, nous pouvons dcouvrir la mer que le
ciel, couvert de lourds nuages, a subitement assombrie et qui nous
treint de la menace infinie et obscure de ses vagues. Elles sont
confondues en une montagne mouvante qui s'avance lentement vers nous,
qui brille ici de l'clat dur d'un mtal en fusion, et l-bas, jusqu'
l'horizon, se creuse, plonge en une profonde valle de tnbres. Au
large, dans l'immensit, un lac glauque, lumineux et tranquille semble
dormir.

--Regardez donc, ma chre amie, dit Mme Du Plantier, cette admirable
clart d'meraudes. Cela me rappelle la jupe que je portais au bal du
gouverneur. Vous la voyez, ma chre, cette toilette qui m'avait t
envoye de Paris?... le bas de la robe en crpe blanc, la jupe vert
d'eau, couverte de crpe ray en paillon d'argent. La couturire de la
reine l'avait faite pour la comtesse de Chimay qui l'avait trouve trop
chre, et comme j'ai absolument sa taille, c'est  peine s'il y avait eu
besoin de quelques retouches.

Mme Du Plantier parle en se rengorgeant avec un jeu bien amusant de
mentons, dont les uns ont l'air de crever, tandis que d'autres en
dessus ou en dessous naissent et grandissent.

--Ma toute belle, lui dis-je, au prochain bal du gouverneur, vous
devriez vous dguiser en paon. Cela vous irait  ravir.

--Vous croyez? a-t-elle rpondu, sans comprendre.

Antoinette regardait  une fentre; elle avait le haut du corps un peu
pench, et ses hanches s'arrondissaient gracieusement dans l'embrasure;
cette petite sche, maigriotte d'Agathe s'est approche, lui a claqu
puis pinc la fesse, tandis qu'Antoinette se retournait vers elle,
souriant, se dfendant, rougissant.

--Oh! maman, viens donc voir, Antoinette qui n'a rien sous ses jupes.
Moi aussi, je ne mettrai plus de chemise. Ce sera plus frais.

Mais Mme de Ltang s'abandonnait toute  une contemplation qui semblait
tre pour elle des plus agrables,  en juger par le mouvement de ses
narines, son sourire enivr, le vague de son regard. Elle considrait
les cacaoyers du jardin, dont les fleurs fines et abondantes formaient
sur le lisse feuillage comme une neige lgre; puis, se tournant de
l'autre ct de la galerie, elle respirait les odeurs de jasmin qui
montaient des plantations. Je la contemplais: plus mince encore que sa
fille, avec des yeux normes aux paupires en deuil, elle semble ruine
par la passion. Son confident ordinaire, l'abb de la Pouyade, jeune et
vieilli, tout en aspirant par une paille sa raisinade, ramne  chaque
instant sur sa culotte les longues basques de son habit, comme pour
cacher les merveilleuses jarretires en or cisel, ornes de rubis qu'on
lui voit porter depuis quelques jours, et qu'on prtend tre un cadeau
d'une pnitente. Derrire nous,  l'oreille de l'abb qui ne l'coute
pas, le docteur Chiron parle sans trve, chassant, de pli en pli, dans
son gilet aux broderies ternies et  la soie tache, le tabac qu'il
laisse fuir entre ses doigts, en se chargeant le nez.

Nous avions les nerfs un peu irrits par l'approche de l'orage et
l'odeur enttante qui montait du jardin; Mme de Ltang caressait les
cheveux de sa fille qui, serre contre Antoinette, se livrait  des jeux
de mains si inconvenants que je me disposais  intervenir et  rappeler
une mre  cette vigilance qui est le premier de ses devoirs. Soudain,
derrire l'habitation, un cri s'leva, perant, exhalant quelque extrme
douleur, et nous fit tous tressaillir.

Ce cri, suivi de beaucoup d'autres, nous annonait qu'on chtiait
quelque jeune esclave. La voix qui le poussait et qui tait videmment
une voix de petite fille, lanait une sorte de blement si bizarre
qu'Agathe de Ltang, qui n'a pas l'me bien pitoyable, surprise et
amuse, clata de rire. Pour une fois et sans raison, ainsi qu'il arrive
toujours, Mme de Ltang, abandonnant tout  coup cette indulgence
maternelle, dangereuse d'ordinaire, mais ici bien excusable, souffleta
par deux fois Agathe, et comme la pauvre enfant, les yeux en larmes et
rouge de honte, se levait pour quitter le salon et pleurer  son aise:

--Prenez exemple sur votre jeune amie, lui dit sa mre, je suis sre
qu'elle a horreur de votre cruaut.

--Oh! rpliqua Antoinette, j'admets qu'on frappe les vieux esclaves,
mais cela me rvolte qu'on maltraite les tout petits.

--Je croyais, ma chre amie, me dit Mme Du Plantier, que, chez vous, on
ne chtiait plus les esclaves?

--Ma toute, belle, fis-je  cette remarque obligeante, je ne vais pas
soigner vos victimes, permettez-moi donc d'tre seule  m'occuper des
miennes; je suffis sans effort  cette tche, d'autant mieux que je ne
les aime pas assez pour me donner la peine, comme vous, de les envoyer
en paradis.

Mme Du Plantier avait eu dernirement des ennuis pour avoir tu, ou du
moins contribu par un supplice horrible  faire mourir l'un de ses
ngres: tout le monde s'accorde  dire que, sans sa liaison avec le
gouverneur, elle aurait subi une condamnation. Cependant, c'est  peine
si ma rpartie la blessa: elle est grasse, elle aime son repos, et
laisse passer les impertinences sans y rpondre. Elle se contenta de
hausser lgrement les paules, de baisser les yeux d'une faon
innocente, et de battre l'air plus vivement de son ventail.

--Ces cris sont insupportables! fit  demi-voix l'abb de la Pouyade.

--Croyez bien, monsieur l'abb, lui dis-je, que je ne suis point la
cause de cette barbarie; j'ai rarement ordonn un chtiment, cela me
rpugne; j'abandonne d'ailleurs tout le soin de ma proprit  mon
commandeur.

--Un multre, n'est-ce pas? demanda le docteur Chiron.

--Oui, c'est un homme instruit, fort honnte. On dit mme que son pre
tait un riche ngociant.

--Le pre d'Obalukun?

--Qu'est cela, Obalukun?

--Mais votre commandeur!

--Il s'appelle Joseph Figeroux-Larougerie.

--Pour vous, madame, mais les noirs l'appellent Obalukun. Figeroux a
pris le nom de son ancien matre, un ngociant de Bordeaux. Son pre a
t domestique en France.

--Vous le connaissez donc bien?

--Trop, madame... Oui! Et puisque l'occasion s'en prsente, permettez 
votre vieux docteur d'tre sincre: vous avez, dans cette plantation,
des tres que je tiens  vous signaler comme les plus dangereux, non
seulement pour vous, mais pour la colonie.

--Il est bien certain que Mme Gourgueil est trop bonne, dit Mme Du
Plantier d'un ton aigre.

--Trop confiante, ajouta Mme de Ltang. Cependant je crois volontiers
que le docteur exagre.

--Et en quoi donc, madame, je vous le demande? La plantation des Ingas
est loigne de la ville. Quelle dfense auriez-vous contre vos
esclaves, s'il leur prenait fantaisie de se rvolter?

--Pourquoi se rvolteraient-ils, mon Dieu! observa l'abb. Ne sont-ils
pas heureux ici?

--Heureux, dit le docteur en souriant, permettez-moi d'en douter; la
petite voix que nous entendons encore maintenant, et qui a fait rire
Mlle Agathe tout  l'heure, ne chanterait pas sur ce ton-l, si elle
prouvait rellement de la flicit.

--Mais il faut bien battre les noirs de temps  autre, pour leur
dcrasser la peau! D'ailleurs, je voudrais savoir qui ne les bat pas 
Saint-Domingue!

--C'est que justement ils sont peut-tre fatigus d'tre battus.

--Voil le docteur parti sur sa corvette favorite, l'expdition n'est
pas prs d'tre termine!

--Ah! plt au Ciel!...

--Le docteur invoque le Ciel auquel il ne croit pas, observa l'abb.

--Il faut bien parler votre langue, monsieur. Tout ce que je voulais
dire, c'est que je dsire vivement que mes soucis soient vains et mes
paroles insenses.

--Alors vous pensez, dit Mme de Ltang, qu'une rvolte au Cap serait
possible?

--Non seulement je la crois possible, mais invitable.

--Vous avez trop lu Diodore, mon cher docteur, dit l'abb qui cessa
enfin de siroter sa raisinade. Seulement nous ne sommes pas  Syracuse,
mais au Cap, colonie franaise. Nous ne sommes pas paens, mais
chrtiens. Ne confondons pas des poques qui n'ont aucun trait commun.
Vous ne pouvez comparer en effet aux infortuns esclaves du
paganisme--plus malheureux, plus maltraits que des btes
domestiques,--des tres qui reoivent le baptme et les autres
sacrements, qui peuvent participer aux joies et obtenir les consolations
de tous les chrtiens et qui, s'ils font le bien, jouiront avec nous du
bonheur ternel. Ce sont nos gaux aprs tout. Que nous leur enseignions
parfois la vertu et la civilisation avec quelque rudesse, je ne le nie
point: nous ne sommes pas parfaits, ni eux non plus. Nous sommes des
hommes.

--Puisque vous n'tes que des hommes, il fallait agir en hommes. Vous
pouviez tre bons avec les noirs si vous en aviez le dsir, mais vous
deviez vous garder de leur attribuer des droits que vous tiez dcids 
ne jamais reconnatre.

L'abb eut un mouvement d'indignation.

--Comment,  ne jamais reconnatre? Est-ce que Mme de Ltang n'a pas un
hospice pour ses femmes malades? je l'ai visit, moi qui vous parle,
j'en ai admir la propret, l'excellente disposition; j'ai lou la
prvoyance dlicate qui avait si bien second l'architecte. D'autres
hospices vont se construire.

--Ah! fit Mme de Ltang avec ennui, car elle tient  garder le monopole
de son originalit.

--Oui, une jeune Anglaise marie  un Franais a le dessein de vous
imiter... Oh! je sens que la religion fait de grands progrs. C'est
incontestable. Ainsi on ne voit plus  Saint-Domingue les atroces
excutions dont j'ai t tmoin dans mon enfance; les moeurs
s'adoucissent.

--Dites que les nerfs s'affaiblissent, ce sera plus vrai. On est aussi
cruel, on l'est mme plus qu'autrefois. Seulement on tient  proclamer
son bon coeur, sa charit, son humanit. De la sorte on peut tout se
permettre. Vos mes vous paraissent si belles, mesdames, quand vous les
regardez, que vous n'avez plus souvenir de ce qu'ont fait vos mains, ces
inconscientes!

--Docteur, je vous prie, m'criai-je, cessez cet entretien; vous blessez
ces dames.

--De grce, ma bonne, laissez-le divaguer  son aise, il nous
divertirait.

Le docteur s'tait lev, la face lgrement congestionne; il s'approcha
de la fentre pour respirer un peu d'air, mais l'atmosphre tait
toujours touffante; alors il s'venta, et ses cheveux blancs, qu'il
porte arrangs en perruque, s'agitrent autour de son front et lui
firent comme une aurole burlesque. Aprs s'tre promen quelques
minutes silencieusement, les mains croises sur son ventre qui formait,
sous l'habit serr, de larges bourrelets de chair, il demanda, 
brle-pourpoint:

--Enfin, madame Du Plantier, avez-vous envie de recevoir des coups de
fouet?

--Seigneur mon Dieu!

--Et vous, mademoiselle Antoinette, vous plairait-il d'venter une
ngresse, accroupie  ses cts?

--En vrit, dit Mme du Plantier, je crois que le docteur est devenu
fou.

--Non, mesdames, je ne suis pas devenu fou. Je dis des choses trs
senses au contraire. Vous avez eu les beaux rles assez longtemps.
Puisque vous avez proclam l'galit de tous les hommes, il est logique
que vos noirs jugent bon  prsent de prendre votre place et de vous
donner la leur.

A ces paroles, les dames et l'abb se regardrent en riant et en
secouant la tte.

--Je ne vois pas, fis-je, quel rapport tout cela peut avoir avec mon
commandeur.

--Je vous parlerai de cet homme plus tard, rpliqua le docteur: quand
nous serons seuls.

--Docteur, vous manquez de respect  M. l'abb,  ces dames et 
moi-mme. Nous sommes ici entre amis.

--Raison de plus pour ne rien dire!

--Antoinette va sortir, si vous l'exigez.

--C'est inutile. Plus tard vous saurez quel est l'homme et aussi quelle
est la femme en qui vous avez mis votre confiance.

--Cette pauvre Zinga! s'cria Antoinette.

--Justement, mademoiselle, cette pauvre Zinga.

--Vous allez encore l'accuser, vous! je ne vous aimerai plus.

--Tant pis. On n'est pas toujours rcompens du bien que l'on peut
faire. On se rsigne.

--Enfin, docteur, on n'accuse pas sans raison. Vous ne pouvez plus vous
taire!

--Ce que j'ai  vous dire ne regarde que vous. Je puis cependant vous
citer un trait de vos fidles serviteurs. Connaissez-vous Samuel Goring?

--Oui, dit l'abb, et bien qu'il ne pratique pas notre religion, c'est
un excellent homme.

--C'est un quaker, dit ddaigneusement Mme Du Plantier, tandis
qu'Antoinette et Agathe, qui avait essuy ses larmes, rptaient en
riant: Couacre! Couacre!

--Attendez un peu avant de le juger, continua le docteur. Samuel Goring,
sous prtexte de soigner les noirs malades, d'instruire les enfants,
d'annoncer  tous l'Evangile, leur prche la rvolte contre leurs
matres.

Ce fut un cri d'indignation.

--Mais c'est un matre lui aussi! Qu'aurait-il  gagner  une rvolte?

--Peut-tre, continua le docteur, son orgueil se flatte-t-il de
l'apaiser et de la dominer. Peut-tre n'coute-t-il que sa haine de
pauvre contre votre luxe, son animosit hautaine contre vos plaisirs!

--Et que peut avoir de commun Samuel Goring avec Joseph Figeroux?

--Ce sont deux amis, et ce qui suffirait  les rendre suspects, deux
amis secrets. Ma profession exige que je sorte souvent la nuit. Samuel
Goring a une chambre dans une maison qui se trouve tout prs de la
mienne. Combien de fois Figeroux s'est attard  causer devant la porte
du prdicateur vanglique!... Sitt qu'ils m'entendaient sortir, ils
rentraient dans l'habitation, mais j'avais eu le temps de les voir.

--Figeroux, dis-je, est pourtant d'une svrit cruelle; souvent j'ai d
intervenir pour l'empcher d'appliquer avec tant de rigueur les
chtiments. Il me rpondait que je n'avais pas assez l'habitude de
commander  des noirs pour connatre les moyens de les dompter et de les
forcer au travail: Si je ne puis  mon gr diriger la plantation,
ajoutait-il, je prfre qu'un autre que moi en prenne le soin. Sont-ce
les paroles d'un homme qui prpare une rvolution?

--Le misrable est adroit et cache bien son jeu. Mais croyez que s'il
est cruel pour les noirs, ce qui n'aurait rien d'tonnant, il ne le
laisse point paratre. Toutes les punitions, tous les supplices plutt
qu'ils peuvent subir, sont commands par vous!

--Grand Dieu!

--Il le dit et on le croit. C'est votre Zinga qui est charge de porter
vos prtendus ordres de torture. Il lui a bien fait la leon.

--Comment ose-t-elle aprs toutes ses dmonstrations d'amiti!...

--Ah! vous comprenez que pour elle, Figeroux passe avant Mme Gourgueil.

--Serait-elle donc?...

--Ce qu'elle est, je ne saurais vous le dire. Les uns prtendent qu'elle
est sa fille, et les autres sa matresse. Les uns et les autres ont
peut-tre raison.

--Docteur, s'cria Mme Du Plantier, il y a des jeunes filles ici!

--Si elles ne pchent jamais que par les oreilles, madame, il n'y aura
pas grand mal.

--Cet homme est d'une inconvenance! fit  demi-voix Mme Du Plantier 
Mme de Ltang dont les yeux erraient toujours sur le jardin, et qui
semblait ne pas se soucier de la conversation. Pour moi les rvlations
du docteur m'avaient caus un trouble que je ne parvenais pas  cacher 
mon entourage. J'prouvais surtout un dsir violent de voir Zinga, comme
si le visage de cette fille pouvait m'apprendre sa trahison ou son
innocence. J'aurais voulu ne pas croire le docteur.

Afin d'avoir un prtexte pour la faire venir:

--Zinga, appelai-je, en entr'ouvrant le salon, apportez des raisinades.

Je pensais qu'elle tait assise devant la porte. Mais je n'eus pas de
rponse. J'allais voir o elle se trouvait, lorsqu'un nouveau visiteur
entra, et que nous n'attendions point, certes! le rvrend Samuel
Goring.

C'est un petit homme bossu, avec une norme tte  jaunisse dont le
menton semble tre toujours tir, allong par des mains invisibles. Ses
yeux vairons sont inquiets, troubles, de la couleur d'une eau saumtre;
dfiants, tourns de ct, en yeux de lapin, comme s'ils craignaient que
quelque chose ne vnt dranger la bosse de leur propritaire; ou bien
enfoncs sous les poils roux pars qui lui tiennent lieu de sourcils,
comme s'ils ne voulaient voir le monde que de loin, en contempteurs. Les
jeunes filles aiment entendre prcher le rvrend, car,  la fin de ses
sermons, il a une manire de poser  l'extase, en levant le front vers
le ciel et en laissant la bouche toute grande ouverte  la manne divine,
qui est impayable. En ces moments-l, le manteau dont il est envelopp
mme par les plus grandes chaleurs, glisse le long de son dos contrefait
et emporte son chapeau  larges bords. Aussitt Agathe, Antoinette,
toutes, nous nous prcipitons pour le lui ramasser. Quand c'est une
jeune fille qui arrive la premire, il lui donne une tape sur la joue,
et pousse au fond de lui-mme un grognement sourd, mais o l'on devine
de la reconnaissance; quand c'est une de ces dames ou moi, du bout des
dents et avec une rage contenue, il se contente de dire: Je n'avais pas
besoin de vous. Et il continue  prcher d'une voix tour  tour
grinante et geignarde.

Vraiment il faut avoir, comme le docteur Chiron, cette manie de
dcouvrir partout des choses extraordinaires, et de ne rien juger comme
le commun des mortels, pour voir dans ce pantin un homme dangereux.

Loin d'avoir peur de lui, et d'ajouter foi aux mdisances, nous avons
tous pris un air de fte  son apparition. Mme Du Plantier s'est
panouie davantage; Agathe a oubli les soufflets de sa mre; l'abb,
qui somnolait un peu, s'est compltement rveill, et Mme de Ltang qui
rvait, a bien voulu abaisser sur Goring son regard voluptueux. Jusqu'
la petite ngresse qu'on battait au loin, qui a cess ses cris
subitement, comme si elle en avait senti tout  coup l'inconvenance.

--Bonjour, mon rvrend, bonjour, faisait-on  Goring qui ne desserrait
pas les lvres et n'eut mme pas pour ces dames une inclination de tte.

L'abb s'avana au-devant de Goring avec une politesse souriante:

--Mon cher rival en Jsus-Christ, commena-t-il...

Mais, voyant que le prdicateur semblait mdiocrement touch de ses
avances:

--Nous travaillons l'un et l'autre pour le ciel, ajouta-t-il, dans deux
voies parallles: je cherche  purifier les blancs...

--Et le rvrend voudrait bien faire blanchir les noirs, ajouta le
docteur en haussant les paules, et en se dirigeant vers la porte.
J'essayai vainement de le retenir.

--Je vois, dit-il, qu'il faut unir le temple  la sacristie. Si cela
vous amuse d'tre la passerelle, madame, grand bien vous fasse!

--Allons, docteur, m'criai-je, sans prendre garde  ses paroles, vous
ne partez pas... Enfin, quand vous reverra-t-on?

--Quand vous serez malade, madame, bien malade!

Et il descendit l'escalier de la galerie avec le bruit et la rapidit
d'une avalanche.

Samuel Goring dtourna vers lui son regard inquiet, craignant que son
dpart ne ft qu'une fausse sortie; puis, les yeux baisss, d'une voix
criarde qui avait le son d'une clef rouille dans une vieille serrure:

--Je vous apporte, mes soeurs, une nouvelle bien rjouissante. La
socit des Amis des Noirs vient d'achever sa grande oeuvre.
L'Assemble nationale s'est rendue aux conseils de la raison et de la
vertu. Elle est, m'crit-on de France, sur le point de promulguer ce
dcret attendu depuis si longtemps, qui doit assurer  nos frres de
couleur la libert et les droits politiques. Enfin la nature fait
entendre sa voix!

--M. Goring, dit avec malice Mme de Ltang, dfend les noirs avec tant
d'loquence que je le souponne fort d'avoir donn son coeur  l'une
de ces belles dames d'bne, dont les lvres ont des baisers, m'a-t-on
dit, paradisiaques.

--Il ne s'agit point de volupts criminelles, s'cria Goring, mais des
vertus de nos frres. Eux seuls sont anims de ces grands principes de
justice que la nature inspire. Et je vous le dclare: je serais plus
fier d'avoir pour pouse une chaste multresse, que l'une de ces femmes
blanches dont les paroles ne sont que des mensonges, et les moindres
gestes un hommage au vice et  l'impudeur.

--Bravo! s'cria Mme Du Plantier.

--Le rvrend, vous le savez, ajouta Mme de Ltang, ne nous gte point
de confitures. Mais j'aime cette svrit, moi! a m'aiguillonne.

--Je ne parle pas pour faire plaisir, mais pour enseigner la vrit.

--Cette fois pourtant, observa l'abb, j'ai peur que vous ne vous
abusiez. J'ai entendu parler aussi, moi, du dcret prochain de
l'Assemble nationale, ce ne sera sans doute pas celui que vous
attendez. On a l'intention, parat-il, de laisser aux colons de couleur
qui sont libres, les droits de citoyens actifs, mais sous la rserve que
les assembles particulires des colonies fixeront elles-mmes les
conditions d'ligibilit. Or...

--Or, comme ces assembles sont composes d'aristocrates...

--De blancs!...

--Vous esprez que jamais elles n'accorderont les droits demands?

--J'en ai peur.

--Alors nous nous passerons des assembles coloniales. Il nous suffira
que la nation se soit prononce pour nous.

--Mais les assembles coloniales sont aussi la nation!

--Non, elles n'en reprsentent que la pourriture! Mais en vain
s'opposent-elles aux revendications sacres d'un peuple malheureux.
J'irai, dans chaque plantation, dans chaque case, s'il le faut, dire 
tous les esclaves, aux vieillards vnrables comme aux enfants
innocents, que la nation dsire leur libert.

--Faites-le, si cela vous amuse, mon rvrend, rpliqua Mme du Plantier.
Seulement attendez que les travaux des plantations soient finis. Nos
esclaves sont trop occups  prsent. Une telle nouvelle leur causerait
une motion violente, les dtournerait de leur labeur et pourrait nuire
 la colonie.

--Ce qui nuit  la colonie, c'est l'ignorance et le servage dans
lesquels on force  vivre des tres sensibles, faits  l'image de Dieu.
On a trop tard  leur apprendre ce qu'ils taient!

--Et s'ils allaient ne plus vouloir nous servir? dit Mme de Ltang.

--Ma bonne, rpliquai-je, il faudrait nous soumettre et les laisser
partir. N'usons jamais de la contrainte. Elle ne produit que des fruits
sans saveur. Pour ma part je suis toute prte  me servir moi-mme, 
user de mes mains,  faire la cuisine et le mnage, si cela est
ncessaire. Ma mre, qui tait une fervente de Rousseau, m'a enseign
tous les mtiers. Si vous gotiez de mes souffls  la marchale, vous
deviendriez gourmande.

A ce moment j'entendis comme un croulement dans l'escalier qui
conduisait  l'office. Je sortis vivement. Le couloir tait plein
d'assiettes et de verres briss. L'auteur de ce bel exploit devait tre
Cochonnette, la fille de cuisine: elle avait gliss, selon son habitude,
et laiss toute la vaisselle s'chapper de ses mains.

--Vilaine mazette! m'criai-je, je vais te frotter le cul d'une
pimentade qui t'apprendra bien,  l'avenir,  tre solide sur tes
jambes!

Et saisissant un balai de lianes, je courus aprs elle; mais l'avise,
qui avait sans doute entendu mes menaces, s'tait si bien cache que je
ne parvins pas  la dcouvrir. Alors je songeai  Zinga dont l'absence
inexplicable pouvait causer dans le domestique plus d'un dsordre, car
elle sait se faire craindre et obir, et je me mis  la chercher dans la
maison.

Comme j'errais partout, fort en colre de ne point la rencontrer, un
bruit s'leva de la chambre d'Antoinette. J'y entre aussitt et ma
surprise n'est pas lgre de voir un homme qui enjambe la fentre. Je
m'approche. Il courait  toutes jambes  travers la plantation. Bientt
il disparut derrire les bananiers du jardin. C'tait un blanc, habill
 la mode franaise, et qui m'a sembl fort bien fait et lgant.

Pourquoi s'introduire ici? Dans quelle malhonnte intention?

Je m'adressais cette demande lorsque, tournant la tte, j'ai aperu
Zinga qui, sur la pointe du pied, tout doucement, essayait de se couler
le long du lit et de se glisser hors de la chambre sans se laisser voir.
Sa mise, d'ordinaire trs simple, parfois mme malpropre, tait cette
fois d'un soin et d'un apprt extrmes; elle avait une chemise de soie
 rubans, une jupe de mousseline sur une candale raye, et elle portait
aux mains des bracelets de rassade. A mon entre dans la chambre, elle
devait tre couche; comme mon regard s'tait tourn d'abord du ct
oppos au lit, elle esprait peut-tre se drober.

Lorsqu'elle se vit dcouverte, elle s'adossa au lit et, d'un air
honteux, se protgea la figure de ses mains, mais entre ses doigts je la
voyais rire. Sa gat insultante me donna l'ide de la frapper.

--Pourquoi es-tu ici? que faisait cet homme? m'criai-je en cartant ses
mains et en la souffletant.

Tout de suite son air narquois disparut; et ses yeux se remplirent de
larmes.

--_Matress!_ fit-elle d'une voix touffe, avec un gmissement.

--Tu te moques de moi! lui dis-je, mais je vais te vendre, et sans
tarder.

Elle se redressa firement et, me regardant en face, d'une voix assure:

--_Matress, m libre!_

--Et que m'importe, lui criai-je, que tu sois libre! Tu serais la femme
du gouverneur, espce de racoleuse d'hommes, trane de boue, que je te
fouetterais comme une bozale[2].

  [2] Ngresse nouvellement dbarque d'Afrique et, par suite, inexperte
  et sauvage.

Et du balai de lianes que j'avais emport pour chtier Cochonnette, je
lui cinglai les jambes. Elle poussa un rugissement terrible, plus
honteuse que blesse; puis, au milieu de sanglots, elle criait:

--_Parler, m, di tout k fi, mame Lafon ki fi mouri!_ (Je parlerai moi,
je dirai tout ce que tu as fait, oui, que tu as fait mourir Mme Lafon.)

La gueuse! elle a prononc le nom de Mme Lafon! elle m'a accuse; et
elle hurlait si fort que du salon des jalaps, mes htes pouvaient
l'entendre!

Je courus aprs elle, je la ramenai dans la chambre.

--Tais-toi, fis-je. Je te pardonne! mais je veux que tu te taises,
entends-tu!

Elle me regarda au milieu de ses larmes, avec un mauvais rire qui me fit
croire que tout ce chagrin n'tait qu'une comdie, puis elle partit
sans prononcer un mot. Au mme instant, j'aperus Antoinette, qui, me
voyant chez elle, parut trs surprise et devint toute rouge.

--Qu'avez-vous, mon enfant? lui dis-je et en la serrant contre moi, je
sentais son coeur battre trs vivement.

Elle eut un coup d'oeil vers le lit dfait et vers le jardin, et elle
arrta sur moi un regard plein d'anxit.

--Enfin, que se passe-t-il ici? repris-je. Que signifie cet air tonn?
Pourquoi avez-vous quitt le salon? Quel est ce mystre? Voulez-vous me
parler, Antoinette?

Comme elle demeurait la tte basse, sans ouvrir la bouche:

--Je remplace votre mre, Antoinette, rappelez-vous ce que vous me
devez. Je vous ordonne de me rpondre, et tout de suite.

Mais elle ne m'obit pas davantage. Elle tait moins trouble que
moi-mme; je ne le lui laissai pas voir; je fermai les volets de la
fentre avec une clef, comme lorsque nous allions en promenade, puis je
la laissai dans sa chambre, aprs avoir pouss le verrou extrieur de
la porte.

--Si vous vous dcidez  parler, mademoiselle, vous m'appellerez, lui
criai-je du vestibule. En attendant, bonne soire! On vous apportera
votre souper ici.

Je l'entendis sangloter, et pourtant j'eus le courage de m'arracher 
cette porte derrire laquelle ma chrie se lamentait; alors, il est
vrai, je sentais je ne sais quelle haine contre elle. Il m'avait mme
fallu me retenir pour ne pas la battre comme j'aurais battu une enfant;
et j'tais presque heureuse d'avoir pu, sans la frapper, lui faire mal.
Ce secret qu'elle garde pour elle seule m'irrite comme un affront.
Hlas!  peine commenais-je  sentir les joies d'une affection relle,
et dj elle chappe  mon dsir! Mon Dieu! quand je songe que c'est
prs de cette enfant que j'esprais trouver le pardon et l'oubli du
pass. Pourquoi ne l'avez-vous pas voulu, Seigneur!

Au milieu de ma rage, et par une sorte d'instinct irrflchi, je me suis
dirige vers le salon des jalaps, comme si mes htes, dans une
inquitude si cruelle, ne devaient pas m'tre indiffrents!

L'orage, menaant tout  l'heure, venait d'clater. Les coups de
tonnerre se succdaient, sourds, lointains, ou, par des explosions
soudaines, rptes par mille chos, harcelaient l'oreille et
terrifiaient comme un flau imminent, prt  vous anantir. Derrire la
maison, les montagnes semblaient se rompre et s'crouler dans des
craquements, tandis que des fentres de la galerie, nous voyions la mer
s'avancer en colonnes noires, hautes et profondes, pareilles  quelque
cordillre mouvante, o les lueurs brusques des clairs rvlaient des
mondes infinis. Elle crevait en torrents d'cume, qui, tels que des
trombes, s'levaient du rivage et nous semblaient aussi levs que les
pics les plus inaccessibles. Nous nous croyions perdus et ensevelis
quand dj elle se retirait vaincue, hurlante et tonnante de colre,
pour accrotre encore son effort et renouveler son immense menace.

--Comme  Mose sur le Sina, disait Samuel Goring, les yeux fixs sur
les nuages sombres, c'est aux clarts de la foudre que se rvle  nous
la loi du Seigneur.

Mais personne ne l'coutait plus. Mme Du Plantier, tourne contre la
muraille, poussait de petits gmissements: Mme de Ltang, assise sur le
canap, se cachait la face de ses mains, tandis qu'Agathe, agenouille,
appuyait la tte contre les genoux de sa mre comme si elle devait y
trouver abri et scurit. Seul, l'abb, les mains croises derrire le
dos, regardait froidement les palpitations flamboyantes de l'orage, les
dchirures de feu du ciel, les incendies subits qui clairent l'horizon
et s'teignent dans un tremblement.

--Mes soeurs, continuait Samuel Goring, coutez la voix de Dieu!

--Tartuffe! m'criai-je en haussant les paules.

Je me souvenais des paroles du docteur et la colre, dont j'tais
pleine, s'tendait  tous. Cependant Zinga passait au dehors, et malgr
la pluie qui s'tait mise  tomber par torrents, je courus  elle, je
l'arrtai; puis, sans me soucier du dsespoir qu'elle montrait en voyant
l'eau gter toute sa frache toilette, sans m'occuper moi-mme de
l'inondation qui me suffoquait:

--Zinga, dis-je, parle-moi franchement: pourquoi cette homme tait-il
dans la chambre d'Antoinette?

--_Pou Figeroux pa w mo!_ (Pour que Figeroux ne me vt pas!) a-t-elle
rpondu simplement. La chambre d'Antoinette se trouve en effet  l'aile
droite de la maison, tandis que celle du multre est tout  fait 
gauche.

--Alors cet homme venait pour toi?

--_Wi! pou mo!_ (Oui, pour moi!)

--C'est bien vrai? Jure-le sur ton talisman.

Mais sans s'occuper de ma demande:

--_Matress, moy ye tou di lo!_ (Matresse, je t'ai tout dit!)

Elle se secoua comme une perruche trempe sous l'averse qui redoublait,
et rentra dans la maison en courant.

A quoi bon l'interroger encore, puisque je ne puis avoir foi  ses
paroles, malgr toute mon envie de les croire vridiques.

J'ai laiss mes htes s'effrayer et se rassurer  la parole du quaker;
j'ai regagn ma chambre, je me suis jete sur mon lit, et j'ai pleur.
Zinga n'est pas venue cette nuit; elle savait bien que je l'aurais
chasse. Mais Dieu a eu piti de moi; il m'a envoy un rve de dlices:
j'ai vu prs de moi la chrie; elle tait douce et elle m'aimait.

Seigneur! je vous en supplie, faites qu'elle ne me quitte pas, qu'elle
ne s'prenne pas d'un homme.--C'est pour son bien! elle serait si
malheureuse!

       *       *       *       *       *

Je m'tais veille avec tant de plaisir! Ah! je n'aurais pas prvu la
fin horrible de cette journe!

Quand je me levai, le soleil tincelait sur la mer, et une brise frache
m'apportait les odeurs mielleuses et acides du jardin. C'est  peine si
l'orage a laiss de traces autour de la maison tandis qu' une
demi-lieue, la plantation de M. de Mauduit a beaucoup souffert.

Mes angoisses de la veille s'taient dissipes  la clart limpide du
ciel;  peine hors du lit, je courus  la chambre d'Antoinette. Je
voulais lui dire que je lui pardonnais ou, du moins, lui souffler une
excuse qui pt motiver mon pardon. La chre enfant! j'prouve tant de
peine  lui causer le moindre chagrin! mais je ne puis vaincre l'gosme
cruel de mon affection. Ah! si j'tais sre qu'elle m'aimt, j'aurais de
moins dures exigences.

Par bonheur, Antoinette n'a pas eu trop  ptir de ma mchancet. Ces
dames, qui connaissent l'inconstance de mon humeur, excusrent ma
brusque disparition, l'attribuant aux nerfs ou  l'orage. Profitant
d'une courte accalmie, elles firent demander leurs palanquins et
partirent pour le Cap en mme temps que l'abb. Seule, Agathe de Ltang
que le tonnerre pouvante, ne voulut pas s'en aller avec sa mre. Zinga
eut alors l'inspiration, peut-tre indiscrte, mais dont je lui sais
gr, d'offrir  la jeune fille le lit d'Antoinette. Agathe accepta.
Elles ne s'attendaient ni l'une ni l'autre  trouver ferme la porte de
mon enfant. Mais Zinga ne s'mut pas de si peu. Elle devina ce qui
s'tait pass entre nous; et sans crainte de ma fureur, elle vint,
pendant que je dormais, fouiller mes jupes, en retira la clef et dlivra
la prisonnire. On devine si Antoinette en eut du plaisir. A trois elles
ont organis une petite fte. Agathe,  ct de son amie, n'a plus eu
peur de l'orage; et c'est dans toutes sortes de jeux qu'Antoinette a
fini sa pnitence. Marion, la cuisinire, m'a arrt dans le vestibule
pour tout me raconter.

Aprs avoir termin ses mdisances, la ngresse a eu un sourire de
fiert comme d'un acte mritoire. Je lui ai montr mon indignation.

--Tu attends une rcompense, moucharde, lui dis-je, mais tu devrais
plutt attendre la rigoise pour tes mchantes dnonciations. Prends
garde une autre fois de baver ton venin sur ta jeune matresse. Il en
cuirait  ta peau.

Agathe et Antoinette, lasses d'avoir dans la veille, reposaient encore.
Un souffle lger, d'un mouvement gal, soulevait leur sein. Agathe
avait la tte  demi-cache par les cheveux dnous d'Antoinette; frle,
presque maigre, elle semblait chercher protection auprs de sa grande
amie dont le bras s'allongeait sur son paule. Une ombre charmante
couvrait leurs paupires, jouait autour de leurs cils et de leurs
lvres; elles devaient voir des choses merveilleuses et leur souriaient
en rve.

A mon pas elles tressaillirent toutes deux, eurent des grimaces et des
attitudes plaisantes, s'tirrent de compagnie, puis, quand elles furent
veilles et qu'elles me reconnurent, elles laissrent voir un lger
effroi. Les joues d'Antoinette s'empourprrent; Agathe poussa mme un
cri.

--Ne vous effrayez pas, mes chries, fis-je, je ne veux point vous
gronder. J'en veux seulement  Antoinette comme  Agathe de ne pas me
montrer plus de confiance.

C'est tout ce que j'eus le courage de leur dire. Alors, de joie et de
surprise sans doute, car elles s'attendaient  une semonce, elles
partirent d'un clat de rire. Ce fut dlicieux comme un gouttis de
source ml  des trilles d'oiseau. Cette gaiet franche, trop ingnue
pour tre coupable, acheva de m'enlever mes inquitudes, et voyant que
je ne me fchais pas, elles me racontrent leur soire, avec une vive
abondance de dtails inutiles et gracieux.

--Nous nous sommes bien amuses, allez! madame, Zinga nous a appris 
faire du gteau galeux... c'est un vilain nom, mais c'est follement bon.
On prend une livre de farine, une demi-livre de beurre et trois oeufs,
mais il faut que l'oeuf soit sans blanc, et puis vous dtrempez la
farine avec du lait froid, et puis vous roulez la pte, et puis... Ah!
je ne me souviens plus, tu sais, toi, Antoinette?

--Mais oui, seulement tu t'es trompe; on prend aussi du fromage fait,
tu ne te rappelles rien!

--Moi, je m'en moque... de la cuisine, seulement je l'aime; si vous
n'aviez pas dormi, madame, on vous en aurait donn  goter. C'tait
adorable!

--Prodigieux, ajoutait Antoinette. Ah! vous avez bien manqu.

--C'est que nous avons dans, le soir, aprs le goter, et de jolies
danses, celles des ngresses. Si vous aviez vu les contorsions de Zinga,
on crevait de rire!

--On ne peut rien voir de plus drle que la calenda!

--Et la chica! Elles se tortillent comme cela; on dirait qu'elles ont la
colique.

--Mais, mes enfants, ai-je observ, ces danses de ngresses sont trs
inconvenantes; j'avais dfendu plus d'une fois  Antoinette de danser
avec nos esclaves; et votre mre, Agathe, a d vous le dfendre
galement. Comment avez-vous pu oublier ainsi la modestie qui sied  des
jeunes filles?

--Oh! madame, s'criait Agathe, je vous assure, ce n'tait pas
inconvenant; il n'y avait que des ngresses. On ne nous a pas vues; nous
tions les deux seules blanches.

Elles babillaient toujours lorsque le docteur Chiron qui se montre,
partout o il va, plus familier que le parent le plus proche ou l'ami
le plus intime, entra sans se faire annoncer, et comme les enfants, 
demi nues  cause de la chaleur, semblaient fort effares de cette
visite matinale et cherchaient leurs chemises abandonnes pour se
couvrir, il eut un geste ddaigneux.

--C'est inutile, mesdemoiselles, dit-il aprs un brusque salut. A force
de voir les maux de l'humanit, je suis devenu insensible  ses grces.

J'tais indigne de cette rusticit. J'essayai de le lui faire
comprendre.

--Comment, docteur! osez-vous dire...

--C'est la vrit, rpliqua-t-il en riant comme s'il ne m'avait pas
entendue. Au vrai, j'exerce bien encore, quelquefois, mais c'est par
habitude et par hygine. J'ai, pour cet office un des chantillons les
moins attrayants de la race esclave. De la sorte je ne crains pas les
garements de la passion.

Les enfants clatrent de rire presque en mme temps. Le docteur leur
jeta un regard de reproche.

--Oui, mesdemoiselles, reprit-il, j'ai beau avoir les cheveux blancs,
sous ma vieille peau le coeur est jeune encore.

--Mais vous disiez tout de suite, observa Agathe, que vous tiez
indiffrent  nos grces.

--Je le voudrais, seulement la nature, par malheur, n'a pas permis...

--Et la Facult, reprit la malicieuse, a-t-elle permis au moins? c'est
l l'important.

--Allons, taisez-vous, Agathe, m'criai-je, et vous, docteur, trve 
ces compliments o vous me semblez  l'aise comme un chat dans une mare
 canards. Dites-moi seulement comme il se fait qu'ayant jur de ne plus
me voir qu' mon lit de mort, vous vous trouviez sitt devant moi.

--Mon serment, madame, n'avait rien de srieux. On ne s'engage pas 
faire le mal. J'tais seulement irrit de voir chez vous un coquin de
l'espce de Samuel Goring. Mais, si mme nous avions t brouills, je
n'en serais pas moins venu aujourd'hui vous apprendre des vnements que
vous ignorez et que vous avez le plus grand intrt  connatre.

Je le regardai. Son visage avait une expression grave qui m'mut.

--Je suis prte  vous couter, lui dis-je, curieuse et assez alarme.

Il me laissa voir qu'il ne tenait point  parler devant les jeunes
filles. Alors nous sortmes, et vitant les oreilles indiscrtes, nous
traversmes le jardin pour gagner un petit pavillon qui donne sur la
route du Cap et sur la mer.

Autour de nous, spars par des canaux miroitant au soleil, s'tendaient
les champs de cannes aux larges ondulations vertes, o les lagueurs,
cachs par les hautes tiges, coupaient les feuilles sches et mettaient
un frmissement continu. Il s'en levait une plainte sourde, puis
vibrante, pareille  l'croulement des vagues sur le sable, mais perdue,
comme le bourdonnement des murmures dans l'air silencieux, la joie et la
splendeur de la lumire. Le cri d'une ngritte chtie, les roulements
de la sucrerie, les bruits du travail, et les gmissements des esclaves
viennent ici se briser entre les montagnes, sont touffs par les grands
arbres, les plantes et les cultures innombrables qui se pressent sur la
cte et dans la valle. Les cases disparaissent au milieu du
floconnement des cafiers, sous la neige fine des cacaoyers. Et partout
de grandes feuilles de velours s'talent, ou se courbent vers nous; les
oranges font plier les branches, et les grappes pendent sous le parasol
des cocolobas. La voix d'un esclave chante:

      _Si Bongui di li bon,
    Li divet gagnen so rzon._

Si le bon Dieu dit que c'est bon, il doit avoir raison.


--Tu fais sagement, pensais-je, pauvre ngre, d'accepter le sort que
t'envoie le bon Dieu, ici il faut tre heureux ou bien mourir.

Comme devant la magnificence de cette matine, j'oubliais tout, et le
pass, et Zinga, et les apprhensions du docteur! Je me rvais dj un
paradis de jouissance pour moi et ma chre petite Antoinette. Ah! que
j'allais tre promptement dsabuse!

J'avais courb vers le docteur une tige de canne, et je lui en faisais
remarquer la lourdeur.

--La rcolte sera belle, cette anne, lui dis-je.

--Oui, rpliqua-t-il, si vos noirs veulent bien la faire.

--Encore! repris-je en souriant, vous tes donc incorrigible. On ne peut
causer un instant avec vous sans que vous ne parliez de la rvolte
prochaine! Comme si nos plantations n'taient pas tranquilles! Et qui la
ferait donc, cette rvolte!

--Mais, mon Dieu, les blancs d'abord, et vos esclaves ensuite. Il y a de
riches colons, qui voudraient essayer de nouvelles cultures, remplacer
la canne par le tabac; ils n'ont que faire de payer des impts pour des
esclaves qui leur sont inutiles. Il y a des ngociants qui, ayant une
quantit norme de sucre  vendre, ne seraient point fchs que l'on
abandonnt et mme que l'on ravaget quelques plantations. Cela
renchrirait d'autant leur marchandise. D'autres enfin ont afferm des
boutiques  leurs anciens esclaves et en retireraient plus de profit si
les commerants noirs n'taient pas soumis  certaines impositions. Tous
ces gens-l versent, aprs dner, des larmes bien sincres sur le sort
des malheureux esclaves. Ils sont de la Socit des Amis des Noirs, ils
vont applaudir Samuel Goring et Figeroux qui rclament pour les hommes
de couleur les mmes droits que pour les blancs. Ils disent que le roi
et l'Assemble dsirent leur libert. Les noirs ne voient pas tous du
mme oeil arriver cet affranchissement de nom qui leur en cotera
peut-tre un autre, moins honorable mais plus rel. Les ngres
commerants, en effet, sont pour le moment affranchis d'impts, et, en
dpit des entraves apportes par la loi  leur ngoce, comme ils n'ont
rien  payer, ils arrivent  se faire de jolis bnfices; les esclaves
n'ayant pas lgalement le droit de vendre, les matres qui leur prtent
un nom et une boutique, ne sont pas autoriss  rien leur rclamer, et
on leur donne ce qu'on veut. D'un autre ct, les noirs des plantations,
tablis dans l'le depuis longtemps, ne se soucient pas d'une libert
qui va les jeter  la porte de leurs matres, et leur enlever
l'assurance qu'ils ont encore de pouvoir chaque jour de leur existence
manger leur manioc et reposer leur corps sous un toit. Chose trange!
ils se mettent avec ceux des planteurs qui tiennent encore  leurs
champs de cannes, et s'imaginent avec raison que des ngres citoyens se
croiront dshonors de cultiver autre chose que la politique; ils
s'unissent mme aux petits blancs qui ont un commerce, et redoutent que
les marchands noirs, tablis par les gros ngociants, ne leur fassent
une concurrence ruineuse, ds qu'ils auront le droit de tenir boutique.
Mais soyez assure que cette union du bon sens ne tiendra pas contre
l'intrt de quelques grosses fortunes; l'ambition, la vanit de deux ou
trois multres, avides de jouer un rle ou de venger d'anciennes
injures; la folie enfin de ces ngres bozales, rcemment dbarqus par
la traite et que vous affectez de considrer comme des tres
raisonnables. Le mot de libert  de telles oreilles signifie incendie,
pillage, viol et massacre. L'ivresse que leur versent vos beaux discours
se communiquera aux autres. Tout ce troupeau qui ne craint plus le
fouet, va se prcipiter avec dlices dans la barbarie.

--Nous l'en empcherons bien!

--Il sera trop tard, madame. Dj M. de Larnage n'a plus chez lui que
son commandeur. Tous les noirs de sa plantation se sont enfuis.

--Et o sont-ils?

--Dans les montagnes o, parat-il, une arme s'organise. Et j'ai
d'autres exemples du mme genre  vous citer. Mme Dufourcq vient d'tre
assassine par ses esclaves; ce matin mme, j'apprends qu'on a pill la
maison du gouverneur en l'absence du matre et sous les yeux de
l'intendant, dsarm ou complice.

--Mais ce n'est pas la premire fois qu'on voit de pareilles aventures.
Elles sont plus ou moins frquentes: voil tout.

--Vous avez trop d'insouciance des vnements qui ne se passent pas sous
vos yeux pour pouvoir les juger. Ils ont,  mon sens, une importance
extrme.

Nous tions arrivs au pavillon; aprs une telle causerie j'hsitais  y
entrer, de crainte de la continuer encore. Je lui demandai d'un ton
assez impertinent:

--Ainsi, c'est pour m'entretenir de votre politique que vous tes venu
me dranger?

--Non, madame, rpondit-il. Je n'ai ni le got des paroles inutiles, ni
celui des actes impossibles. Je ne prtends point empcher une rvolte
qui est invitable  Saint-Domingue; je veux seulement avertir mes amis
assez tt pour qu'ils puissent se dfendre. Et je venais vous rpter:
veillez  vos serviteurs!

--Ah! vous voulez encore me parler de Zinga, m'criai-je irrite. Vous
avez d voir pourtant que vos mdisances n'avaient eu, hier, aucun
succs.

--C'est ce qui m'engage  les recommencer aujourd'hui, rpartit le
docteur.

L-dessus il entra dans le pavillon et s'assit lourdement sur un sofa,
renversant la tte sur le dossier, comme pour bien marquer qu'on ne
l'en dpossderait pas malgr lui. On ne peut chapper  cet homme-l!

Je n'en avais pas d'ailleurs l'intention. Un incident, en apparence
ngligeable, semblait en effet confirmer les paroles du docteur et
veillait mon inquitude. Je venais de voir le rvrend Samuel Goring se
glisser dans la plantation; ses yeux obliques et ridicules de lapin
effray taient encore plus soucieux qu' l'ordinaire, et il dtournait
la tte  chaque instant, comme s'il craignait d'tre aperu. Une
ngritte, l'ayant vu, s'inclina devant lui. Sans rpondre  son salut,
le rvrend, un doigt sur la bouche, lui recommanda le silence puis
continua sa route. Il disparut derrire les cacaoyers. Que signifiaient
cette visite matinale et tout ce grand mystre?

Le docteur avait suivi mon regard et il souriait de ma dcouverte.

--Etes-vous dispose  m'couter,  prsent? demanda-t-il.

Il n'avait pas besoin de ma rponse; j'tais assez attentive; il
commena donc son rcit sans prvoir le trouble qu'il allait me causer.

Un mois environ avant la mort de M. Mettereau, Mme Lafon, sa soeur,
reut  Bordeaux, o elle vivait, une lettre de Saint-Domingue lui
demandant avec instance de venir s'tablir dans l'le. Son frre,
crivait-on, avait eu de grands malheurs; l'orage avait dtruit ses
rcoltes; il se trouvait ruin, malade, mais un peu d'argent, en lui
enlevant de grands soucis, lui rendrait la sant, lui permettrait de
rtablir promptement ses affaires et, plac sur la plantation,
rapporterait de larges bnfices au prteur. La lettre, bien que signe
Mettereau, tait crite par une main trangre, celle, sans doute,
d'un garde-malade, ou d'un intendant. Mme Lafon avait eu toujours pour
son frre l'amiti la plus vive; depuis longtemps elle avait form le
projet d'aller le rejoindre. Si elle avait recul jusque-l son voyage,
c'tait  cause de la sant dlicate de sa fille, mais comme celle-ci
tait alors bien portante, et qu'il s'agissait peut-tre de sauver de la
mort un frre qu'elle aimait, elle se dcida aussitt  partir. Elle
emmenait sa fille, et, comme pour un tablissement dfinitif dans la
colonie, elle emportait sa fortune et tout ce qu'elle avait de prcieux.
Aprs une traverse difficile, elle dbarqua  Saint-Domingue o
l'intendant de M. Mettereau vint la recevoir, pour la conduire 
l'habitation de son matre, situe assez loin du Cap, dans les terres.

Or, l'intendant savait et tait alors peut-tre le seul  savoir que M.
Mettereau n'existait plus; il le laissa ignorer  Mme Lafon comme  tout
le monde, et c'est alors qu'eut lieu un effroyable drame. Tandis que les
deux femmes suivaient le chemin des montagnes, pour arriver  la
Plantation Mettereau, l'intendant et les noirs qui l'accompagnent se
jettent sur les voyageuses, les matrisent, leur arrachent tout ce
qu'elles possdent et, non contents de les dpouiller, veulent les
massacrer aprs les avoir souilles de leurs embrassements immondes. La
mre est tue; la jeune fille chappe, et c'est chez vous qu'elle vient
chercher un refuge.

--Elle ne vint pas, fis-je vivement comme pour cacher mon motion; des
esclaves trouvrent Antoinette vanouie  quelques pas des Ingas. Nous
parvnmes  la ranimer, mais, de longtemps, elle ne reprit connaissance.
Vous savez, docteur, puisque vous l'avez soigne, combien dura son
dlire; il tait impossible de prter un sens quelconque aux mots sans
suite qu'elle prononait durant sa fivre. Je l'entendais seulement
quelquefois appeler sa mre.

--Mais, depuis, ne vous a-t-elle rien dit?

--Ceci simplement: trs fatigue de la traverse, elle s'tait endormie
aux cts de Mme Lafon dans le palanquin qui devait la conduire chez son
oncle. Lorsqu'elle ouvrit les yeux, elle fut blouie par la lumire des
torches qui brillaient dans la nuit; des ngres aux physionomies
froces, qui ressemblaient plus  des btes sauvages qu' des hommes,
avaient commenc  lui lier les mains; elle entendait autour d'elle des
cris et des gmissements; elle voulut se dbattre, on la matrisa, on
lui mit un billon, on la frappa; elle s'est vanouie de terreur sous
les coups.

--Et vous avez fait rechercher les assassins, n'est-ce pas? et, malgr
tous vos efforts vous n'avez pu les dcouvrir?

--Non, fis-je, effraye de cette question.

--Moi, j'ai t plus heureux, je connais le nom de l'assassin. Oui, un
esclave que le misrable a voulu rendre complice et qui n'a t que
tmoin, m'a tout racont.

Je sentis un frisson courir dans tout mon corps, et ce fut d'une voix
tremblante que je demandai:

--Qui est-ce donc, docteur?

--Figeroux, oui, c'est Figeroux qui a machin cet horrible guet-apens,
comme c'est lui qui a assassin le frre de Mme Lafon, Mettereau, dont
il tait l'intendant.

--N'accusez pas sans preuves! m'criai-je presque soulage.

J'avais craint un instant qu'il ne pronont mon nom.

--Comment, lui dis-je, si tout cela est vrai, Figeroux n'est-il pas
arrt?

--Le tmoignage d'un seul homme, rpondit-il, surtout d'un noir, n'a
pas de force contre la dngation de tous ces esclaves que Figeroux
tient sous sa main et qui sont prts  faire son apologie. Mais, pour
moi, ce tmoignage suffit. Le noir qui m'a racont le crime n'a aucun
intrt  accuser Figeroux. D'ailleurs, au moment de la mort de
Mettereau, on a dj suspect le multre; les explications qu'il a
donnes, l'alibi qu'il a russi  se crer n'ont point calm tous les
soupons. Seulement, Figeroux impose, mme aux blancs.


Je savais, hlas! mieux que personne, ce qu'il y avait de vrai et de
faux dans ce rcit. Sans le vouloir, le docteur avait renouvel pour moi
l'horrible scne; je me rappelais cette arrive de Mme Lafon; les coups
 la grille du jardin, les cris lamentables, les hurlements; puis, dans
l'entrebillement de la porte, l'apparition effrayante sous la lanterne,
les cheveux sanglants, la tte sanglante et qui semble dtache du
corps, et cette grande femme aux yeux largis et sans regard, qui entre
tout  coup comme un fantme, portant ou plutt tranant une masse
informe, un paquet de jupes boueuses: sa fille, ma chre Antoinette!...
rlant d'une voix teinte, stupide: Sauvez-la! Sauvez-nous! Tandis que
nous nous empressions, Zinga et moi, autour de l'enfant vanouie, la
mre perdit elle-mme connaissance. Ah! Dieu m'est tmoin que je les ai
couches toutes les deux dans mon lit, que je les ai soignes comme
j'aurais soign ma mre et ma fille... Mais, pour mon malheur, Zinga
tait prs de moi, l'immonde crature! Je la vois qui s'approche du
manteau dont j'avais dbarrass la pauvre femme, qui le regarde
curieusement, qui en fouille les poches, et puis tout bas, dans son
jargon: Matresse, regardez donc! les voleurs n'ont pas t bien
adroits. Il y avait l, dans un sac de cuir dissimul entre les doubles
pans du manteau, tout un trsor. Mme Lafon, avant son dpart, avait d
raliser en espces une partie de sa fortune. Zinga ouvrit le sac et
contemplait l'or: Voil disait-elle, pour me faire plaisir,  moi!
Elle ajoutait en me regardant: Et  toi aussi, matresse. Elle
n'ignorait pas qu' ce moment j'tais dans un embarras extrme; un jeune
multre, fils d'affranchi, furieux d'avoir t chass de la maison,
menaait, si je n'achetais son silence, de raconter que je l'avais
soumis, avec d'autres noirs et mme des domestiques blancs, 
d'abominables luxures. Il savait si bien mler les vrits aux mensonges
qu'il pouvait incriminer les plus innocents plaisirs et me dshonorer 
jamais. Il fallait  tout prix fermer la bouche  cette canaille, mais
j'tais alors sans argent; une mauvaise rcolte, des constructions
dispendieuses, de grands frais agricoles me mettaient dans une gne
momentane, et un emprunt, la vente d'un titre ou d'un bien me
rpugnaient. Cette somme-l serait bien utile, disait Zinga.--Portez
tout de suite le manteau et le sac dans ma chambre, dis-je en affectant
de la colre, mais Zinga sourit, car elle me voyait dj vaincue. Sans
s'occuper de mes ordres, sans paratre les entendre, elle continuait 
regarder cet or tentateur. C'est le bon Dieu qui nous a envoy ces
voyageuses, faisait-elle, et puisqu'elles sont  moiti mortes... Un
geste affreux achevait sa pense. Et j'avais beau m'indigner de ces
paroles, le dsir me venait,  moi aussi, de profiter du hasard. Loin du
Cap, dans cette plantation isole o tous me sont soumis, ne suis-je pas
matresse de mes actions!... Alors Zinga a senti combien je me dfendais
mollement contre son dessein; elle a compris tout l'ascendant, toute
l'autorit que pourrait lui valoir sur moi un tel acte; peut-tre aussi
l'or l'avait-elle fascine, peut-tre la haine froce que j'avais dj
remarque chez elle  l'gard des femmes blanches l'enivrait-elle contre
les pauvres fugitives... Et l'horrible forfait s'est accompli. Zinga,
ensuite, a port elle-mme dans la montagne le corps de l'infortune.
Mon Dieu! que votre misricorde s'tende sur moi! Vous savez que je ne
fus pas la vraie coupable, que cette infme ngresse est la vritable
inspiratrice, la seule excutante du meurtre, que ma faute n'a t que
de faiblir, de manquer de courage. Ne voulait-elle pas aussi frapper
Antoinette sous prtexte que son existence compromettrait la mienne?
Certes je devinais bien  quelle dissimulation,  quels mensonges, 
quels prils continuels allait m'entraner cette enfant, quelles fables
il faudrait inventer pour elle et pour le monde afin d'expliquer sa
prsence auprs de moi. N'importe, je n'ai pas hsit; et vous avez bni
ma charit, mon Dieu; au Cap, malgr tant de calomnies, on vante mon me
gnreuse; Antoinette me garde de la reconnaissance de l'avoir
recueillie, et je sais que cette bienfaisance me vaudra votre pardon...

Hlas! je me flatte, Zinga est toujours ici pour me rappeler ce qu'elle
a appel mon crime, lorsqu'elle a voulu partager l'or. Ah! l'atroce nuit
o je me suis dispute, battue avec elle--une esclave!--o elle m'a
menace de m'accuser devant le gouverneur, si je ne lui donnais pas sa
part. Ah! comme elle se sent bien matresse de mon existence, comme
elle se moque bien de mes ordres! Sa part, c'est ma fortune! oui,
voil ce qu'elle dsire.

Et dire que pour m'pargner une calomnie ridicule, par avarice, par
lchet, je suis sous le coup d'une dnonciation capitale!

Il est vrai que le tmoignage d'un esclave est nul devant la justice. Le
docteur m'a bien sembl le dire. Et pour en tre plus sre encore, je le
lui ai demand:

--N'est-ce pas, docteur, on n'admet pas les plaintes des noirs au
Conseil?

Il fut surpris de ma question. Le trouble que je montrai tout d'abord au
rcit du crime, lui avait laiss croire qu'il m'avait convertie  sa
mfiance et  sa haine extrme des noirs. Ma demande, au contraire, qui
tombait inopinment au milieu de son discours, lui prouvait que depuis
plusieurs minutes, je n'coutais que d'une oreille fort distraite ses
commentaires.

--Et qu'importe! s'cria-t-il, revenant toujours  son sujet. Le ngre a
beau tre dissimul et hypocrite, il y a des circonstances o il ne peut
mentir, o il faut le croire. La loi a souvent la vue claire, mais le
regard trop rapide; elle ne distingue que les ensembles; pour se
familiariser et s'assouplir aux varits de l'existence, elle a besoin
de l'arme des lgistes. Mais aux colonies nous ne connaissons pas ces
animaux-l!

--Fort heureusement, dis-je.

Il leva les yeux et attacha sur moi un regard fixe, presque insolent,
comme pour deviner ma pense. Mon coeur battait plus fort. Se
doutait-il de ma complicit? Etait-il venu m'arracher des aveux? Mais je
vis bientt l'absurdit de mes craintes. Le bon docteur ne souponnait
rien. Dj il s'tait remis  me parler de Figeroux.

--Tout l'accuse, reprit-il. C'est seulement le surlendemain du crime que
Figeroux est venu annoncer la mort de son matre, M. Mettereau, et
s'engager chez vous en qualit de commandeur. Le mdecin, mon confrre
Pasdeloup, a trouv le corps en putrfaction; on avait essay de
l'embaumer. Figeroux, m'a-t-on racont, avait voulu d'abord le faire
disparatre, puis il s'tait dcid  le garder sous clef jusqu'
l'arrive de Mme Lafon  Saint-Domingue. Il s'tait sans doute propos
d'accomplir le triple assassinat le mme jour, mais le navire qui
amenait les dames Lafon subit en route des avaries et fut oblig de
faire relche. Le voyage fut ainsi beaucoup plus long qu'il n'aurait d
l'tre, ce qui djoua les projets du misrable.

--S'il est rellement l'assassin de Mme Lafon, dis-je, c'tait bien
maladroit de se rapprocher d'Antoinette. Il n'ignorait pas, en effet,
quand il est venu chez moi, que je l'avais recueillie. Il voulait donc
se faire reconnatre?

--Oh! fit le docteur, l'assassinat a eu lieu la nuit; Figeroux avait
peut-tre le visage couvert, masqu; peut-tre aussi a-t-il dirig les
meurtriers de loin et sans se montrer  ses victimes.

--Mais quel avantage pouvait-il avoir  entrer chez moi?

--Il parat qu'aprs le crime, Figeroux n'a pas trouv sur sa victime
l'or qu'il attendait, soit que Mme Lafon et laiss tomber l'argent, au
milieu de la lutte, lorsqu'elle essaya d'chapper aux bandits, soit que
les noirs qu'il conduisait l'eussent emport  son insu. Il s'est
imagin que Mme Lafon l'avait confi  Antoinette. Il est entr chez
vous pour la voler, pour vous voler aussi peut-tre.

--Oh! docteur, comme cette ide est trange!

--Mais dans cette affaire tout est trange! Pourquoi, par exemple,
Figeroux a-t-il froidement command qu'on violentt ces femmes. Ce ne
pouvait pas tre une vengeance, et d'aprs tout ce qu'on sait de ses
moeurs, ce n'est pas un de ces tempraments de fauve tels qu'on en
rencontre parfois chez les multres. Froidement cruel, il n'a point
leurs passions de mle. Il n'y a rien d'impossible  ce qu'il ait agi au
nom d'un inconnu. Je vous le rpte, madame, il faut vous tenir sur vos
gardes. A votre place, moi je renverrais Figeroux.

Je ne rpondais rien. La pense de ce multre que m'avait recommand
Zinga, qu'elle m'avait presque force de prendre chez moi, me
remplissait d'inquitude. Connaissait-il mon crime, ma destine
dpendait-elle de ces deux assassins; Figeroux allait-il, un beau soir,
devant mes esclaves insensibles, et avec l'aide de Zinga, me tuer aussi,
comme ils avaient tu Mme Lafon? Certes, les conjectures du docteur
n'avaient rien de chimrique. Et pourtant, au milieu de tant de
craintes, une image, plus puissante que les autres, s'imposait  mon
esprit. Je songeais  ma chre Antoinette. Je ne parvenais pas 
loigner de moi une scne d'horreur, d'une obscnit rvoltante. Je
voyais la dlicieuse enfant se dbattre au milieu de noirs fous de
luxure; je voyais sa peau dlicate comme les fleurs, meurtrie,
ensanglante par ces mains de barbares. J'entendais ses cris de douleur
et de honte. Etait-il possible, comme le docteur le prtendait, qu'on se
ft attaqu  tant de grces, qu'un sauvage et os souiller une si
charmante jeunesse?

--Docteur, dis-je, qui vous fait croire qu'on a violent ces
malheureuses femmes? Jamais Antoinette, aux rares fois o j'ai fait
allusion  la mort de sa mre, n'a paru trouble comme aurait d l'tre
une enfant,  la fois si franche et si timide, en se voyant contrainte
de cacher une telle injure. Elle m'a toujours parl de cette nuit
horrible avec des larmes, mais sans honte ni embarras.

--Ah! madame, dit le docteur, les jeunes filles les plus franches savent
 merveille dissimuler les aventures qui les importunent. Je suis sr
que vous-mme autrefois... Allons, passons. Dans l'attitude de Mlle
Antoinette, je m'imagine qu'il y a beaucoup d'inconscience. Vous m'avez
racont que vous l'aviez trouve vanouie. Elle n'a donc rien senti
pendant l'opration, heureuse enfant! A moins, au contraire, qu'elle
n'ait prouv beaucoup de plaisir. D'o sa rserve. La coquine tient 
garder ses sensations pour elle. Voulez-vous que je vous donne un bon
conseil, madame: il ne manque pas de beaux partis au Cap, mariez la
demoiselle; elle est en ge. Vous ferez une excellente action. Mais
d'abord, n'est-ce pas, renvoyez Figeroux.

--Pourquoi parlez-vous de Figeroux au sujet d'Antoinette? m'criai-je
toute en fureur.

En vrit cet homme a des paroles si grossires que j'avais envie de le
gifler et de le mettre  la porte, lui et ses bons conseils. Mais pour
son bonheur et pour ma plus grande angoisse, est survenu un incident qui
m'a fait oublier tant de cynisme et de rusticit.

Tout  coup, comme il considrait la plantation, il s'est lev
brusquement et, m'attirant derrire le vantail de la fentre ouverte,
protge de rideaux lgers de manire  laisser voir au dehors et  vous
drober aux passants:

--Regardez Zinga! m'a-t-il chuchot  l'oreille.

La ngresse tait encore mieux vtue, plus lgante et plus pare qu'au
soir o je l'avais surprise dans la chambre d'Antoinette. Sa chemisette
fine au col de dentelles, bouffait sur une candale courte  raies roses,
dont les fentes, resserres par des noeuds de ruban carlate,
laissaient voir la jupe de dessous, de toile blanche. Elle avait son
collier d'agate et ses bracelets. Ainsi faite elle s'en allait la tte
haute, les paupires lgrement retombes, les yeux  peine entr'ouverts
sous les longs cils, les dents offertes dans un sourire, les narines
palpitantes  la brise de mer. Elle avait oubli ses airs railleurs et
mchants; elle semblait presque jolie dans son bonheur.

Elle passa devant la fentre; en mme temps,  quelque distance apparut
Samuel Goring. Oubliant tout  fait que des yeux indiscrets pouvaient le
voir, le quaker courait derrire elle; il la rejoignit enfin; et, tout
essouffl, d'une voix haletante:

--Zinga, dit-il, je vous ai attendue.

--M'enf! rpliqua-t-elle en haussant les paules, sans le regarder et
elle voulut continuer sa marche.

Alors il l'treignit, mais, elle, des deux mains, se dgagea, avec une
brusquerie si vive et si violente que le rvrend trbucha et s'en fut
heurter la muraille de notre pavillon.

--_Ou pati, Kouraj! agui!_ (Partez, bonne chance, adieu!) cria-t-elle
en le saluant de la main.

Mais, ivre de douleur, de rage aussi, Goring se mit  la suivre. Il ne
la suivit pas longtemps. Voyant qu'il la serrait de prs, elle se
dtourna  demi et, la jambe allonge, d'un coup expert de boxeuse, elle
lui envoya le pied en plein visage; puis, comme il perdait l'quilibre,
elle le poussa de sa croupe tendue et reprit sa marche en chantant la
chanson crole:

    _E si nou kontr k roch,
    M'a kas-y k mo do._

(Et si nous rencontrons quelque caillou, je le casserai avec mon dos.)


Le rvrend se releva, la regarda, secoua la tte et pronona plusieurs
paroles d'une voix entrecoupe. On et dit que les mots se collaient 
ses lvres.

--Ils la suivent, disait-il, comme les boeufs qu'on va immoler... Que
mon esprit ne se laisse point entraner dans les sentiers de cette
femme: elle a fait perdre la vie aux plus forts.

Et, lui tournant le dos, il s'essuya les yeux.

--Il a beau citer la Bible, observa le docteur, cela ne l'empche pas de
pleurer.

Puis se tournant vers moi:

--J'ai envie d'aller voir o court cette fille.

--Et moi de mme, dis-je. Mais si elle s'aperoit que nous la suivons?

--Nous verrons bien ce qu'elle fera. En tout cas, nous ne nous
laisserons pas envoyer des coups de pied au visage comme ce pauvre
Goring. Nous lui en donnerons plutt. D'ailleurs, voyez, elle a dans la
cervelle des papillons blancs; elle suit ses fantaisies, elle ne regarde
rien, elle ne nous verra pas.

Nous partmes sans nous montrer  Goring, ce qui nous fut ais, car le
rvrend tait trop absorb par sa douleur amoureuse pour prendre garde
 ce qui se passait autour de lui.

Zinga sortit de la plantation et prit la route du Cap. Nous la suivmes
 quelque distance. Elle s'avanait d'un pas rapide et dgag, en
fredonnant toujours sa romance crole. Le ciel, la mer tincelaient; au
loin les monts avaient encore de grandes charpes d'ombre, mais la
route, presque partout dcouverte, brlait; un vent chaud, de temps 
autre, soulevait des tourbillons.

Sur ce chemin morne les aspics taient nos seules rencontres. Nous les
apercevions, qui dormaient replis au soleil. A notre approche ils
s'allongeaient, et disparaissaient brusquement dans une palpitation de
lumire.

Je regrettais dj cette promenade d'espionnage; le docteur s'essuyait
le front; mais Zinga, alerte, marchait du mme pas et chantait toujours.

    _Lontan, lontan tout moun t nw
    San pa oun blang lasou la t
    Tan-l sa pa t kou jodi;_

    _Souvan Bongui koutm vini
    Pou pal k sa moun ki bon,
    Y pa p li okin' fason,_

    _Tout sa moun li tki pal
    Li t, guen kichoz pou bay-y._

(Longtemps, longtemps tout le monde fut noir, sans un blanc dessus la
terre. Temps-l n'tait pas temps-ci.

Souvent Bon Dieu venait pour parler au monde qui tait bon, et on
n'avait peur de lui en aucune faon.

A tous les gens  qui il parlait, il avait quelque chose  donner.)

Aprs deux grandes heures de marche, des ombrages de plantations
apparurent, des indigotiers, agits un instant par la brise de mer, nous
ventrent par dessus les palissades, et des feuilles lgres, dtaches
de l'arbuste, vinrent courir sous nos pieds. Nous gotmes l'ombre et
l'odorante fracheur. Un parfum de vanille remplissait l'air tandis
qu'une neige blanche, s'chappant des massifs, volait devant nos yeux.
On ne voyait personne, comme si tout le monde, matres et esclaves,
eussent t endormis. Cependant, au milieu des champs de cannes,
s'entendaient les ciseaux d'lagage, et, sur l'corce des cacaoyers, le
claquement sec de la rigoise qui tue les insectes rongeurs.

Zinga, apercevant les maisons du Cap, s'arrta devant des sterculias qui
tendaient jusque sur la route leurs grandes feuilles contournes;
s'tant trouss la candale et la jupe, elle s'accroupit et pissa, puis
nous la vmes attirer un flacon de son sein et s'oindre la croupe, le
ventre et les jambes. L'odeur tait si forte qu' cinquante pas nous en
tions comme griss. Ayant vid sur son corps le flacon, elle le lana
derrire elle, et reprit sa marche.

--C'est sa toilette d'amour, dis-je au docteur.

--Elle est, ma foi, bien faite, pour une ngresse, fit-il pensif.

--Allez-vous donc, rpliquai-je en riant, vous convertir  la
ngrophilie, comme le rvrend Samuel Goring!

Mais il releva la tte et tendant la main, d'un geste solennel:

--a, jamais, s'cria-t-il, et il ajouta  demi-voix, comme honteux:
D'ailleurs la science l'a voulu, je suis un chaste!

Derrire Zinga, nous arrivmes au Cap, et, nous engageant dans une
petite ruelle borde de sucreries, pleine du bruit saccad des roues
d'crasage, et exhalant l'odeur coeurante des mlasses, nous suivmes
la ngresse jusqu' une maisonnette riante et modeste,  demi-dissimule
derrire de grands cocolobas qui formaient au-devant d'elle une petite
avenue tnbreuse et frache en plein soleil. Des fentres ouvertes
s'envolaient les sons caressants, les tendres accords d'un clavecin.
Zinga prit l'avenue, disparut vite au milieu des feuillages. Des portes
s'ouvrirent, le clavecin se tut, et j'entendis un bruit de baisers. Je
ne sais pourquoi, je me sentis irrite comme si j'avais reu un
soufflet. J'eus envie de m'en aller, puis une curiosit insurmontable
m'attacha devant ces fentres; je voulus mme entrer dans l'avenue.

--O allez-vous? me dit le docteur. C'est la maison de M. Dubousquens.

--Qu'est cela, Dubousquens?

--Un ngociant fort riche de Bordeaux, et le propritaire de ces
sucreries.

--Tant pis! Il n'a pas le droit de me prendre mes esclaves. Et je le lui
dirai bien,  ce monsieur!

--Arrtez! reprit le docteur, vous allez faire une sottise. Chtiez
Zinga, enfermez-la, dnoncez-la au Conseil colonial, mais n'allez pas
ainsi compromettre votre dignit chez un tranger! Ne vous suffit-il pas
de savoir o elle est. Je craignais qu'elle n'et une liaison moins
inoffensive.

--Inoffensive! me rcriai-je, qu'en savez-vous? Cet homme-l est
peut-tre aussi, lui, un ennemi des colons. Et puis, croyez-vous que je
permettrai jamais  une esclave de s'chapper de la plantation quand il
lui en prend fantaisie? Ne lui ai-je pas confi la surveillance des
autres esclaves, la garde et le service d'Antoinette? En vrit, c'est
inou, un tel ddain de mes ordres, un pareil oubli de ses devoirs... Et
quelle audace a cet homme de me la prendre! La religion, les moeurs,
ma rputation, il ddaigne tout cela, ce monsieur. C'est un esprit fort,
sans doute. Vous lui ressemblez, d'ailleurs. Ah! il vous sied bien de
parler de prcaution et de dfense. Ce sont des gens de votre sorte,
tenez, qui perdront l'le!

--Calmez-vous, madame, on va vous entendre.

--Et qu'importe qu'on m'entende. Je le voudrais, tre entendue! Ce
serait une occasion de lui dire,  ce goujat, ce que je pense de sa
conduite. Ecoutez! ils s'embrassent encore... Oh! c'est trop fort; elle
prononce mon nom; elle parle de moi. Il faut que je sache ce qu'ils
disent. Approchons-nous. N'ayez pas peur, voyons, docteur! Derrire
cette haie de lianes on ne nous verra pas.

Je ne pouvais plus me contenir. L'effronterie de cette horrible fille
soulevait mon indignation et ma colre. Dire que c'tait les lvres
salies par les baisers d'un Dubousquens qu'elle venait  moi. Ah!
l'ignoble coureuse. J'avais envie de me prcipiter sur elle, de la
frapper, de la dchirer de mes ongles; puis, un instant aprs, j'aurais
voulu m'loigner, ne plus la voir, et ainsi oublier ma rage. Mais la
curiosit fut plus forte que mon dgot et ma fureur. Il me fallut
rester l, devant ces fentres, qu'ils n'avaient mme pas la pudeur de
fermer. Derrire la haie de lianes nous nous glissmes, le docteur et
moi; de grandes feuilles retombantes de raisinier nous cachaient
suffisamment pour nous permettre de nous approcher et de tout entendre.

Je fus trs tonne que Zinga, au lieu de parler son patois, s'exprimt
 peu prs comme une blanche qui n'aurait pas t  l'cole.
S'tait-elle donc, ainsi qu'elle en avait devant moi tmoign le dsir,
achet une langue? ou bien m'avait-elle tromp en feignant de ne
savoir que le crole?

Je rapporte ici la conversation qu'elle eut avec Dubousquens. Je nglige
seulement l'accent, la concision fatigante des ngres qui veulent parler
franais, quelques expressions grossires ou bizarres dont le sens
m'chappe ou que j'ai oublies.


--Je vois bien que tu ne m'aimes pas, disait-elle. Pourquoi n'es-tu pas
heureux avec moi? Est-ce que je ne sais pas t'embrasser, te donner du
plaisir? Pourquoi m'as-tu prise si tu ne m'aimes pas!

--Ne joue pas  la passion, ma fille, lui rpliquait Dubousquens. Ce
serait peine perdue. Je ne suis pas un de ces serins que peut engluer la
premire venue. A Paris et ailleurs, j'ai dj entendu maintes fois un
ramage pareil au tien. Cela ne m'a pas encore tourn la tte.

--Ah! sot, sot, criait-elle, sot qui ne sais pas comprendre!

--Qu'est-ce donc que je ne sais pas comprendre?... que tu ressembles 
toutes les filles de ta sorte, que seul l'or peut te faire battre le
coeur? En vrit, cela n'est pas difficile  voir... Il faut tre
raisonnable, Zinga: tu es belle, tu peux t'en vanter; dans ta race, on
n'en compte point des centaines comme toi, c'est sr; mais vas-tu, pour
cela, exiger de l'amour de tous ceux qui t'ont pay tes baisers? Je ne
suppose pas que tu aies l'me si despotique... ni si niaise.

L-dessus, Dubousquens apparut  la fentre, haussa les paules et eut
un coup d'oeil vague vers l'avenue. J'eus le temps de voir et
d'tudier son visage. C'tait un homme d'une trentaine d'annes, et,
bien qu'assez gros, de belle prestance dans son gilet brod et sa
chemise de dentelle; il avait le regard intelligent, avec quelque chose
de ce ddain un peu fat, ordinaire aux gens d'esprit rapide et
superficiel. Son oeil n'observait pas;  demi-clos, peut-tre ne se
faisait-il voir que pour laisser luire sur tous son clair mprisant.
La graisse, qui dj alourdissait sa face, ne lui permettait pas de
montrer cette vivacit des physionomies tout en traits, que transforment
les moindres impressions; elle tait comme un dguisement de sa pense
et une dfense contre son entourage; en revanche elle accusait ses
instincts avides et violents: la luxure, peut-tre la cruaut. Sa
bouche, aux lvres charnues et saillantes, ressortait entre ses joues
grasses; les paroles, injures ou cajoleries, devaient en tomber sans
me, sans force, inexpressives et inutiles, comme les feuilles sches
tombent de l'arbre. On et dit que rien chez lui ne pouvait l'mouvoir,
en dehors de l'orgueil et du plaisir, mais cette bouche appelait plus
que le plaisir goste, elle commandait la passion.

Nous autres femmes, les indiffrents nous prennent avec tant d'aisance,
lorsque seulement nous leur souponnons quelque got pour le plaisir:
nous nous piquons  leur conqute, et c'est nous, hlas! qui sommes
conquises!

Dubousquens s'tait mis  siffloter  la fentre; cependant Zinga, qui
avait laiss passer les injures sans les interrompre, s'approcha tout 
coup, et d'une voix sourde, haletante de fureur:

--Et  qui donc me suis-je donne pour que tu me traites ainsi! Dis-le
donc, pour voir!

Il se retourna vers elle, tonn; il n'avait point prvu que ses paroles
ddaigneuses provoqueraient chez une esclave une telle colre:

--A qui tu t'es donne? s'cria-t-il; en vrit la demande est
plaisante. A qui! mais une colonne de mon grand registre ne suffirait
pas  inscrire le nom de tous tes amants.

Il n'achevait pas qu'une gifle, puis deux, puis trois clataient sur sa
face. Cette dispute, dont je ne voulais rien perdre, me fit abandonner
toute prudence. Au risque d'tre vue, et malgr les conseils du docteur,
j'approchai un banc et montai dessus; de la sorte, le visage encadr de
deux feuilles de raisinier, je pouvais dcouvrir tout ce qui se passait
dans la chambre. Mais Dubousquens, vaincu avant de combattre, avait dj
fait sa soumission.

Il essayait d'enlacer Zinga qui dtournait de lui le visage:

--Pardon, disait-il, je ne voulais pas t'offenser. Allons, Zinga,
pardonne-moi!

--Jamais, rpliqua-t-elle.

Elle parvint  desserrer les mains qui la tenaient et gagna la porte.
Dubousquens courut aprs en criant:

--O va-t-elle? Elle est folle, cette fille!

--Non, rpondit Zinga, je ne suis pas folle. Je pars. Tu ne me verras
plus.

Il eut un sourire railleur, plein de ddain:

--Et quand viendras-tu me demander de l'argent?

Zinga lui jeta un coup d'oeil froce; je crus qu'elle allait se
prcipiter sur lui. Elle dnoua seulement l'extrmit de son mouchoir de
soie, y prit des pices d'or et les lana violemment contre la muraille;
puis, comme crase par l'motion, elle alla tomber sur un canap en
sanglotant. Dubousquens parut trs embarrass de ce chagrin. Il
s'employa pourtant le mieux qu'il put  la consoler.

--Non, rptait-elle  toutes ses protestations, je n'ai pas besoin de
tes belles paroles, ni de tes pices d'or: tu m'as mprise...

--Oh! grand Dieu! s'criait Dubousquens.

--Si! tu as cru que j'tais une de ces putains que le premier venu peut
avoir. Imbcile que tu es! Tu penses que c'est ton argent qui m'attire.
Eh bien, veux-tu que je te le dise: il me brle, ton argent, il me
torture! Quand tu me le mets dans la main, j'ai mal l, tiens! Je
m'imagine que plus tu me donnes, plus tu me mets au-dessous de toi...
Ah! ton argent, c'est le paiement de ma libert, de mon amour. Sans cet
argent, je ne pourrais venir ici. C'est pour a que je l'accepte.
...N'as-tu pas vu cette sale gueule de multre qui m'pie, chaque fois
que je sors de chez toi?... Il n'est pas l encore, mais il va venir
tout  l'heure... C'est mon tourment, cette face-l. Si je ne lui
rapportais rien, s'il pouvait penser que j'ai plaisir  te voir, que je
viens pour toi...

--Il te tuerait peut-tre?

--Oui, il me battrait  la mort!

--Et pourquoi ne le quittes-tu pas? Pourquoi ne viens-tu pas demeurer
ici comme je te l'ai demand?

--Oh! il est mon mari.

Dubousquens se mit  rire.

--Tu le trompes pourtant avec un bel entrain!

--Il le permet, mais il ne veut pas que je le quitte.

--On se passerait de sa volont.

--Il peut me lancer une piaye[3]. C'est un sorcier.

  [3] Un sortilge.

--Je te dfendrai contre lui.

--Et la matresse, la Madame Gourgueil. Je ne peux pas l'abandonner.

--J'irai lui demander de t'affranchir.

--Et quand mme!... Il y a des serpents entre nous.

--Raison de plus pour t'loigner d'elle.

--Tu ne comprends pas: il y a quelque chose d'inconnu qui nous lie.

Je tressaillis.

Allait-elle me dnoncer? Le docteur qui tait tout oreilles  cet
entretien, semblait surpris. Cependant elle dtourna la conversation.

--...et puis je ne veux pas que tu me parles d'elle; je ne veux pas que
tu viennes comme hier...

--N'as-tu pas t heureuse?

--J'ai t heureuse de ton baiser, et ensuite, quand j'ai pens  toi,
j'ai eu trs mal.

--Trs mal, pourquoi?

--Parce que j'ai pens que tu n'tais pas venu pour moi.

--Et pour qui donc serais-je venu?

--Pour la demoiselle... Rappelle-toi: quand tu m'as demand avant-hier:
Seras-tu  la villa demain  midi, Zinga?--Mais non, t'ai-je rpondu,
tu sais bien, j'accompagne la Mme Gourgueil  la promenade. --Alors,
as-tu dit, elle laisse sa maison toute seule?--Non, il y a la
demoiselle et Figeroux pour la garder.--Ah! as-tu fait. Pourquoi es-tu
venu si ce n'est pour elle? Sans l'orage tu ne me trouvais pas.

--Je venais voir o tu demeurais, Zinga. Cela m'intressait de connatre
la maison de mon amie et de visiter une plantation. Tout m'est encore
inconnu ici; il y a si peu de temps que je suis dans l'le!

--Ne fais pas le fourbe, pourquoi es-tu entr dans la chambre de la
demoiselle?

--Je t'avais vue  une fentre. J'ai essay de trouver la chambre o
tait cette fentre. J'ai russi par hasard. Comment aurais-je pu savoir
o tait la chambre de Mlle Antoinette!

--Tu mens, vois-tu! Je sais bien que tu mens! L'autre jour, comme tu
dormais prs de moi, tu as parl d'elle; oui, tu as prononc son nom, et
tu as parl aussi de l'enlever. C'est sr! Ah! ami, ami blanc, moi qui
t'aime, comme c'est mal ce que tu m'as fait!

--Tu ne sais pas ce que tu dis.

--Oh! si. Et encore tout  l'heure, tu as parl de Mme Gourgueil. Tu
voulais la connatre?

--Et qu'importe, bon Dieu! Je puis dsirer connatre une dame de mon
pays. Je puis prendre plaisir  causer avec elle!

--Moi, je ne cause pas bien, n'est-ce pas? Tu ne me comprends pas
toujours?

--Mais si, ma petite Zinga, tu causes bien.

--Non, je ne sais pas le franais, mais je vais l'apprendre, et plus
tard je saurai parler comme toi, tu verras. Alors, tu ne connatras plus
que moi. Tu m'aimeras seule. Est-ce qu'il y a des femmes au Cap, dans
l'le, dans ton pays de Bordeaux, qui sont plus belles que moi? Je suis
noire, c'est vrai, mais tu te souviens de la chanson: Il y a longtemps,
longtemps, tout le monde tait noir. Je suis d'une meilleure race que
tes faces  la crme. Vois donc si les blanches ont des nnets comme
ceux-ci!

Elle ouvrait sa chemise et montrait ses seins, larges et rigides, puis,
comme il avanait les lvres, elle vita son baiser en riant. Elle
n'avait plus envie de partir. Vite elle laissa couler candale et jupe;
vite la toile fine dont elle tait enveloppe se roula, se froissa
autour de ses paules et de ses hanches, tomba  ses pieds, et elle
apparut comme une idole de bronze. Un instant elle jouit de
l'admiration de Dubousquens qui devant cette superbe nudit avait
abandonn ses airs d'orgueil et d'insouciance, et l'attirait, la bouche
avide, les yeux brillants; mais bientt l'idole s'anima; le corps
s'chappait, se lanait en des jeux sveltes et gracieux. Dubousquens
tendait les mains, ou les fermait sur le vide, il ne pouvait la saisir;
Zinga courait par la chambre, se glissait derrire les meubles, les
jetait au-devant de lui avec des rires gutturaux pareils au cancannage
des jeunes aras. Et ses bonds, ses dtours, ses glissades, semblaient
n'tre qu'une malice voluptueuse pour projeter, faire saillir davantage
les magnificences du sexe, que la gracilit de son buste rendait plus
apparentes: cette croupe vaste qui se tendait menaante et narquoise,
ces seins normes qui semblaient craser la poitrine. Enfin il
l'treignit, mais comme pour assurer sa dfaite. Il l'avait prise  bras
le corps sur le canap, et elle semblait lutter avec lui, le fouler sous
son ventre en rut, dans l'effort et sous la saccade de ses fesses
majestueuses.

--Quelle impudicit rvoltante! dis-je au docteur.

--Ah! c'est une belle fille, s'cria-t-il sans m'couter, puis comme
s'il venait de deviner mon observation: Que voulez-vous, elle va 
l'amour comme l'abeille va aux fleurs!

--Qu'elle aille o elle voudra, rpliquai-je, elle devrait se souvenir
de l'instruction que je lui ai donne. C'tait bien la peine de lui
enseigner la morale!

Les baisers de Zinga ne montraient pas seulement l'obscnit abjecte de
ses penchants; ils accusaient encore un oubli plus coupable de ses
devoirs envers moi. N'est-elle pas ma servante et ne me trahit-elle
point en se livrant ainsi  un homme? En vain se croit-elle jolie,--et
certes je l'ai trouve mieux que je ne l'avais jamais vue--sa beaut ne
serait point une excuse, au contraire! elle la doit  sa matresse,  la
maison qui la nourrit et l'a faite ce qu'elle est.

Je voudrais la chtier pour lui bien montrer toute l'ignominie de sa
conduite, et je n'en ai pas l'audace. Si elle parlait! certes on ne la
croirait pas, mais on pourrait me souponner. Je suis condamne 
supporter ses rpugnantes dbauches; matresse, il faut me soumettre 
l'esclave. Que va dire de moi le docteur, lui qui sait maintenant  quel
point Zinga mprise mes ordres et son service? Ne va-t-il pas suspecter
mon indulgence, deviner le pacte criminel qui asservit ma volont, et me
rend le pantin de cette gueuse?


Au moment o ils s'enlaaient avec frnsie, un coup de sifflet retentit
derrire nous. Zinga n'y prit pas garde. Seul le plaisir semblait
inspirer les tressaillements de sa chair heureuse. Cependant un second
coup, suivi de deux autres, fit se disjoindre les amants. Zinga, encore
sur les genoux de Dubousquens, tourna la tte vers la fentre et,
prtant l'oreille, parut attendre un nouvel appel.

--C'est lui, fit Zinga avec une grimace d'ennui.

--Qui donc? demanda Dubousquens.

--Figeroux.

--Ne peux-tu le laisser siffler?

--Oh! non, dit-elle toute triste, je vais aller le trouver. Il le faut
bien.

Et elle se revtit en toute hte, eut un baiser press, inattentif pour
Dubousquens qui l'treignit avec passion. Les rles d'amour semblaient
renverss. C'tait lui,  prsent, qui paraissait l'aimer.

--Ah! tes chres lvres, disait-il, quand me les donneras-tu, Zinga?
Toutes les caresses seraient fades auprs des tiennes!

Elle eut un sourire railleur.

--Celles de la demoiselle sont plus douces encore.

--Mchante! cria-t-il comme elle ouvrait la porte. Et quand
reviendras-tu?

--Aprs-demain,  la mme heure. Adieu.

--Pourquoi pas demain?

Il n'eut point de rponse; elle tait dj partie. Elle effleura
vivement la haie de lianes derrire laquelle nous tions cachs et gagna
la ruelle. Une voix en colre gronda aussitt et nous entendmes une
vigoureuse claquade puis des cris, des sanglots.

--Je t'apprendrai, disait la voix,  ne pas venir quand on t'appelle.

--Mais je n'entendais pas.

--Tu n'entendais pas? C'est donc qu'il t'ensorcelle, pour que tu ne
penses plus  le quitter! Sais-tu combien de temps tu es reste avec
lui? Et qu'est-ce qu'il t'a donn pour ta peine?

Nous tions sortis de notre cachette et nous assistions de loin 
l'algarade. Zinga levait le bras pour se dfendre la figure contre les
coups. Mon commandeur, Joseph Figeroux, tait  ct d'elle, et le
docteur,  demi-voix, me faisait observer l'expression froce du
multre. Il est singulier que moi, qui l'ai tous les jours,  toute
heure, devant les yeux, ce soit la premire fois que je remarque sa
physionomie. Je la trouve astucieuse, fausse; elle annonce aussi, par
moments, une dcision cruelle et hardie, que rien n'arrte. Comment ne
m'a-t-elle pas frappe plus tt? Figeroux a donc employ un sortilge
pour m'aveugler, et pour aveugler Zinga, car qui peut attacher cette
femme  un tre pareil?

En vain Figeroux eut pour pre un blanc, en vain est-il affranchi, son
visage, bien plus que celui de Zinga, garde les caractres de
dissimulation et de cruaut de certains Africains. Il ne rappelle pas
ces belles races sngalaises qui ne diffrent des ntres que par la
couleur, mais plutt ces tribus sauvages de la Guine, qui, dit-on,
boivent  certaines ftes le sang humain. La bouche extraordinairement
lippue, et qui ne sourit jamais, le nez cras, retrouss, aux narines
larges, ne paraissent avides que de carnage. Le front est si bas qu'il
apparat  peine sous la touffe blanche et fine qui s'lance de ses
cheveux, ailleurs noirs et laineux. L'oeil  fleur de visage, brillant
d'un regard fixe, inflexible, sous des sourcils toujours froncs,
donnerait  croire que l'existence n'apporte  cet homme que motifs de
colre ou de chagrin. Court, trapu, le ventre prominent, il ressemble,
malgr l'tonnante activit de son existence, toujours en veil et en
mouvement,  quelque planteur oisif qui ne quitte le lit que pour la
table et le palanquin. Il portait un accoutrement ridicule et
prtentieux: un tricorne de visite, l'habit de drap, que personne ne
revt par cette chaleur, et l'pe au ct, qui n'allait gure avec sa
chemise ouverte, sa culotte de toile, ses mollets nus et ses normes
souliers.

Il ne cessait de menacer et d'injurier sa femme dans ce crole du port,
rempli d'obscnits grossires, et que je n'entends pas toujours. Voici
du moins ce que j'ai compris.

--Veux-tu me dire ce qu'il t'a donn? rptait-il en secouant le bras de
Zinga qui se cachait toujours la figure, les coudes levs comme pour
prvenir de nouvelles violences.

--J'ai oubli de prendre l'argent, gmit-elle.

--Tu as oubli! Tu as oubli!

Les yeux du multre s'largissaient d'tonnement. Il ne pouvait
concevoir une telle ngligence.

--Eh bien, je vais te donner de la mmoire, cria-t-il tout en fureur,
tandis que Zinga s'adossait  une muraille, rsigne  son sort, se
protgeant seulement le plus qu'elle pouvait le dos et le visage. Il la
battit de toute la force de son poing, frappant au hasard: les paules,
la poitrine, les hanches.

--Ah! ah! disait-il, je le vois bien, madame aime, madame a une passion;
le blanc l'a embagouine! Le devoir  prsent lui importe peu. Qu'elle
jouisse, la truie; c'est tout ce qu'elle demande. Eh bien, je t'en
donnerai des jouissances. Comment trouves-tu celle-l?

Sous les coups, Zinga soupirait, sanglotait sans rpondre.

--Et veux-tu me dire aussi pourquoi tu as repouss Samuel Goring,
pourquoi tu l'as frapp. Qu'est-ce qu'il t'avait fait?

Zinga, au milieu de ses larmes, eut un cri de rvolte:

--Ah! tu ne vas pas aussi me forcer  voir cette brute-l!

--Et pourquoi donc pas?

--Il me dgote. Je le dteste, je l'excre!

--Ravale ton excration, alors, parce que tu le verras, et pas plus tard
qu'aujourd'hui. Je le veux!

--Pour l'argent qu'il me donne!

--Il ne s'agit pas d'argent. Il s'agit du bien qu'il fait  notre cause,
par ses prdications.

--Je m'en fous de ses prdications, fit Zinga. Jamais il ne me touchera.

--Tu dis? demanda Figeroux en levant sa lourde canne, rpte un peu,
pour voir!

--Jamais! reprit-elle d'une voix rsolue, jamais il ne me touchera.

Le multre abaissa le bras, mais elle avait gliss de ct, vitant
ainsi le coup de bton, et s'tait mise  courir. Figeroux la poursuivit
quelques instants, jusqu' ce qu'il ft hors de souffle. Alors il
s'arrta, tout haletant, et d'une main furieuse lui jeta son bton dans
les jambes.

--Carne! cria-t-il, je te retrouverai.

Dans sa fuite Zinga se retourna, et ramassant  pleine mains de la bouse
de vache qui schait sur un mur, elle la lui lana au visage en clatant
de rire. Figeroux s'essuya sa face souille, grommela je ne sais quelle
injure et reprit sa marche lentement derrire la ngresse. Il tait
patient dans la vengeance.

--Vous tes maintenant difie, me dit le docteur.

--Ils sont rvoltants d'impudeur et de sclratesse! m'criai-je.

--Et qu'allez-vous faire?

Il souriait en me regardant avec curiosit comme s'il avait devin ma
rponse et dj s'en gayait. Je lui rpondis d'un ton ferme:

--Renvoyer le multre et enfermer Zinga, ds que je serai de retour.

Je le quittai sur ces mots. J'tais outre de colre, et, en ce moment,
bien dcide  traiter le couple Figeroux comme je l'avais dit. Mais la
prudence domina mon ressentiment, ou plutt une image qui me revient
sans cesse  l'esprit, la douce image d'Antoinette, chassa toutes les
autres. Je ne songeai plus qu'au danger qu'elle pouvait courir, entre
cette Zinga jalouse et ce Dubousquens amoureux, car, j'en tais sre,
les reproches que cette fille avait adresss  son amant taient fonds.
Si je l'avais surpris dans la chambre d'Antoinette, c'est qu'il voulait
voir mon enfant bien aime, lui parler, lui crier sa dtestable
passion, qui sait? peut-tre la dshonorer.

Zinga n'tait pour lui qu'un passe-temps, une de ces luxures sans me o
les hommes n'apportent que leur perversit, mais il aimait ou du moins
il dsirait Antoinette, tout me le laissait croire, jusqu' cette
rpulsion secrte que j'prouvais pour lui sans rien connatre de son
existence, et qui me faisait redouter de sa part de grands maux: les
pressentiments ne m'ont jamais trompe.

Je revins en toute hte aux Ingas. Ds mon arrive l'attitude accable,
l'air de consternation que je remarque chez tous les esclaves
m'avertissent d'un malheur. La bouche sche, la voix rauque, je demande
 chacun: Antoinette! o est Antoinette? N'obtenant pas de rponse, je
vole  la chambre de mon enfant, je la trouve enfin, mais dans quel
tat, grand Dieu! La robe en lambeaux, les cheveux pars, la tte
rejete en arrire, elle parat morte. Hors de moi, je prends par le
bras la grosse Marion qui regarde devant elle et bouche be; je secoue
Catherine Fuseau qui pleure, la tte dans les mains. Je menace, je
prie, j'injurie, je veux des explications: Qu'est-il arriv? Voyons!
Voulez-vous rpondre, canailles? Alors, au milieu de gmissements et
avec toutes sortes d'excuses pour se mettre hors de cause, Marion,
Catherine, des filles de cuisine qui surviennent, me versent leur
bavardage intarissable, se coupant la parole, se contredisant,
s'enfivrant, parlant toutes  la fois, et ainsi elles essaient de me
raconter ou plutt de me faire deviner l'aventure. Les demoiselles
taient  s'habiller, nous, nous prparions le dner.--Dis donc que tu
dormais!--Si on peut mentir!...--Je mens point. Mme que je disais: elle
fait plus de bruit  elle seule en ronflant que toute la maison en
travaillant. C'est vrai que ces demoiselles qui s'battent comme des
diables d'ordinaire, ne menaient cette fois pas plus de tapage que de
petites souris. On pensait qu'elles s'taient rendormies... Mais voici
tout  coup un cri, puis deux, puis toute une suite qui partent de la
chambre de Mam'zelle, des cris  emporter le gosier de qui les pousse,
des cris qui vous entrent dans le coeur. Catherine a peur, elle veut
se sauver--Non, c'est toi!--C'est elle, matresse! J'ai d l'emmener
avec la cuisinire. Nous la tenions chacune par un bras. Nous arrivons
ainsi  la chambre de mam'zelle Antoinette. Bon Dieu! qu'est-ce que nous
voyons! Des chaises renverses, les draps du lit arrachs, des traces
d'ongles sur la tapisserie comme si on s'y tait accroch, mais
personne... La fentre tait grande ouverte et,  prsent, les cris
venaient du dehors; nous avons regard dans le jardin: deux diables de
ngres, des solides et qui n'avaient pas les jarrets en coton!
dcampaient si vite entre les champs de cannes, que le vent n'aurait pu
les attraper. Ils portaient dans leurs bras des robes gonfles et
frtillantes. C'taient nos demoiselles. J'ai bien reconnu la jupe 
pois roses d'Agathe et ses petits pieds chausss de pantoufles  rubans
amarantes, qui battaient l'une aprs l'autre les ctes de son voleur.
C'tait elle qui criait. Antoinette, pour son compte, ne remuait pas
plus les jambes ni les lvres qu'une statue. Comme le jardinier et
Justin venaient de notre ct, a nous a donn du courage, nous avons
appel: A l'aide!  l'aide! et nous nous sommes lancs  la poursuite
de ces brigands. L'un des diables, tout fort et tout grand qu'il tait,
nous voyant  ses trousses, a senti, je crois bien, grouiller ses
entrailles. Il a lche mam'zelle. Paf! elle est tombe de ses bras
comme un paquet. Puis il a pris ses plus belles jambes de dimanche pour
rejoindre son compagnon qui tait dj loin, disparu derrire les
cannes. Nous sommes alles  mam'zelle qui tait vanouie; et nous
l'avons porte dans sa chambre. En voil-t-il une aventure!

Je laissais bavarder Marion et Catherine, sans leur rpondre. Dans un
autre moment je les aurais battues, mais je ne songeais qu' Antoinette.
Agenouille devant son lit, j'ouvris son corsage, et je passai sous ses
narines un flacon de sels. Elle avait perdu tout sentiment.

--Vite! vite! dis-je en secouant par les paules les brutes insensibles
qui m'entouraient. Vite! vite! Courez chez le docteur Chiron.
Ramenez-le! Vous dpcherez-vous, fainantes!

Cependant Antoinette peu  peu reprit connaissance; je vis ses paupires
se relever lentement, les ailes de son nez palpiter; ses lvres en
s'entr'ouvrant parurent me sourire.

--Mon enfant adore! m'criai-je en la serrant contre mon coeur, et
mes larmes vinrent rafrachir son front et les ondulations souples de
ses beaux cheveux.


Lorsque le docteur entra et qu'il sut ce qui tait arriv:

--Eh bien, dit-il, on se fait enlever par les ngres  prsent...
Qu'est-ce que je vous disais, madame?

A ces mots les yeux de la pauvre petite se remplirent de larmes.

--Mnagez-la, voyons, docteur! cette enfant souffre!

Il observa le pouls d'un air dtach, puis laissant tomber la main:

--Un peu de fivre. Ce ne sera rien. Les motions sont bonnes pour la
jeunesse, ajouta-t-il avec un rire stupide, et il ordonna, au hasard,
quelque remde.

Il semblait enchant comme si l'vnement donnait raison  ses
prophties. Mme l'enlvement d'Agathe ne l'inquitait pas.

--Bah! elle reviendra! Cette jeune fille avait videmment des
dispositions au libertinage.

--Vous tes fou, docteur!

--Ma thorie est faite, madame: point n'enlve-t-on fille qui n'y
consente. La bouche dit non, le cul dit oui... D'ailleurs, si cela
pouvait vous rendre  l'avenir plus prudente envers vos esclaves et plus
attentive  mes conseils, l'aventure aurait t excellente.

A ce moment j'aperus Zinga qui glissait un regard sournois vers
Antoinette. L'infme! tait-elle donc complice des ravisseurs? Si j'en
tais sre, je crois que je ne redouterais plus ni poursuites ni
vengeances. J'aurais sa vie!

--Oh! Oh! fit le docteur qui aperut Zinga, vous ne vous dcidez donc
pas  enfermer cette fille, chre madame.

--Ah! dis-je, en arrivant ici je n'ai pens qu' Antoinette.

Puis, comme pour lui montrer mon repentir, j'ajoutai en me tournant vers
la ngresse:

--Voil donc les consquences de votre inconduite, coureuse!

Elle feignit une profonde surprise; la bouche entrebille, les yeux
innocents, elle me considrait de la tte aux pieds comme si elle ne me
reconnaissait plus et semblait attendre mes paroles:

--Je vous dfends, repris-je, de sortir de la maison. Sinon...

Et je levai le bras sur elle.

Elle resta immobile quelques instants, me fixant avec insolence, puis
elle leva les paules, et se retira, remplissant le vestibule de son
rire clatant, de sa gaiet criarde de perroquet.

--Elle vous respecte bien, fit le docteur d'un ton ironique; j'admire,
pour ma part, votre courage. Ah! si la rosse tait  moi, je la ferais
marcher, avec une bonne rigoise pour lui venter les fesses.

Mais que n'importaient maintenant Zinga, le docteur et le monde entier!
Antoinette tait l, les roses revenaient  ses joues: je n'avais plus
cette ide horrible de la mort qui m'avait accable en entrant dans la
plantation. J'oubliais mme l'enlvement d'Agathe, je ne pensais mme
pas aux angoisses ni au dsespoir que devait prouver sa pauvre mre.

--O est Agathe? m'avait demand la chre enfant en reprenant
connaissance.

--On l'a retrouve, rpondis-je; ne vous effrayez pas. Soyez calme.

J'tais pourtant trs inquite, mais uniquement  cause de ma chrie.
Qui avait pu ordonner cet enlvement? Ce n'tait, certes, pas l'amour
qui l'avait inspir, car pourquoi s'attaquer  ces deux malheureuses
enfants! Je me perdais en conjectures.

--S'ils veulent t'enlever, m'criai-je, il faudra qu'ils m'enlvent avec
toi, car je ne te quitte plus.

Par le jardinier, je fis armer d'un fusil, et poster derrire les
cacaoyers, deux ngres dont j'ai eu dj l'occasion d'prouver la
fidlit.

Si quelqu'un essaie d'entrer furtivement dans la maison, ils ont ordre
de tirer.

De plus, Catherine et Marion vont transporter le lit d'Antoinette dans
ma chambre, pour que je puisse mieux veiller sur mon enfant.

Je ne me fierai plus  personne, qu' moi-mme.

Au besoin je saurai la dfendre. M. le comte de Provence avait donn 
mon mari d'excellents pistolets. Ils resteront dsormais sur ma table,
prs de mon lit, tout chargs. Je ne suis point maladroite.

Mais qui donc a eu l'audace de commander cet enlvement?... Je ne crois
pas que Dubousquens, ni Figeroux soient coupables. Et pourtant!... Ds
demain j'irai porter plainte au Conseil; il faudra bien qu'on dcouvre
les coupables et qu'on venge mon Antoinette!

       *       *       *       *       *

Au milieu de tous les prils qui me menacent et dans l'inquitude o je
suis de perdre mon enfant, je n'esprais pas trouver un auxiliaire  la
fois si prcieux et si mpris, ni qu'une main ignoble et charitable se
tendrait vers la mienne et que je l'accepterais.

Je m'tais rendue ds le matin, au Cap, chez M. de la Pouyade. Il
reposait encore. Par mes instances auprs de son esclave, je l'avais
presque contraint de se lever et de venir entendre ma confession.

Il tait accouru vers moi, l'habit  demi dboutonn, les souliers
dnous, une barbe de la veille et la perruque de travers. N'importe!
c'tait un prtre, et j'avais si grand besoin  ce moment de me confier
 un ministre de Dieu et d'entendre, par ses lvres, que j'tais
pardonne d'en haut, que je l'avais, tel quel, entran dans l'glise.

--Mon Dieu! s'cria-t-il, madame, qu'avez-vous, que vous est-il arriv?
Le diable est-il dans votre maison, que vous venez sitt me rveiller?

--Hlas! fis-je. Plt au ciel, mon pre, qu'il ft seulement dans la
maison, mais je souponne qu'il est en moi.

--Ah! ah! voil qui est amusant, par exemple. Moi qui, jusqu'ici, n'ai
exorcis personne! Comment vais-je faire pour chasser votre dmon?

--Ne riez pas, mon pre, repris-je. De cruelles tentations viennent
souvent incliner au mal une nature porte instinctivement  la vertu;
mais je ne saurais me reconnatre quand je flchis. Il me semble qu'une
autre personne emprunte alors mes sens, et mon me dsavoue des actes
auxquels elle ne prend aucune part.

--Dieu s'en rjouit l-haut, ma fille, conclut-il en aspirant une pince
de tabac vanill, tandis que je tombais  ses pieds, puis: Dites vos
pchs, fit-il, et avec une ironie absolument dplace, il ajouta: Ou
plutt ceux de votre dmon.


La faute que j'avais commise ne me causait tant de trouble que parce
qu'elle atteignait ma chre enfant et l'innocence de mon amour. Une
autre ne s'en ft point mue, mais le lien qui m'unit  cet ange est
saint  mes yeux, et je ne pouvais assez me reprocher d'en avoir terni
la cleste puret.

L'enlvement d'Agathe, l'tat dans lequel se trouvait mon enfant, tout
me conseillait de ne point me fier  des soins mercenaires, mais de
veiller moi-mme sur ce bien sacr. C'est pourquoi j'avais fait
transporter dans ma chambre le lit d'Antoinette, mais la chre enfant
tait trop loin encore! Le soir, je la pris tout endormie dans mes bras
et la portai dans mon lit. Oh! quelle joie lorsque je sentis son corps
contre le mien; que sa douce respiration approcha son jeune sein de ma
poitrine et l'effleura d'une caresse dlicieuse! Je ne sais pourquoi 
ce moment, comme si le ciel se ft montr jaloux de mon plaisir, je me
rappelai les paroles du docteur, et un soupon affreux traversa mon
esprit. Les brigands qui avaient attaqu la pauvre mre, avaient-ils os
porter leurs mains sacrilges sur l'enfant? Le doute me suppliciait. Je
voulus avoir une certitude,--dt-elle tre douloureuse,--et profiter de
ce sommeil. Repoussant tout ce qui voilait le corps de mon Antoinette,
cartant ces jambes grassouillettes qui, chastement runies, semblaient
vouloir drober leur trsor, j'approchai une petite lampe, et penche
vers elle, comme une mre vigilante ou un mari fervent, je dcouvris le
secret adorable. Dieu soit bni! les barbares n'avaient point fltri mon
enfant; la fleur chaste,  peine rose, mince et dlicate encore,
dissimulait ses annelets dans les profondeurs de la chair, parmi les
frisures d'une mousse capricieuse et dore.

O ma chrie! m'criai-je, se peut-il qu'un jour un mle brutal dchire
des grces si parfaites et arrache  ton sein tranquille un cri de
douleur! Va, je te dfendrai contre leurs dsirs. Je te garderai pour
moi seule, car, seule, mon affection ne blesse pas et ne sait pas
tromper.

Alors, prise d'une trange fureur amoureuse, je pressais toute cette
jeunesse; au risque de la fltrir moi-mme, j'imprgnais mes doigts de
son odeur, et mes lvres allaient, au plus intime de son tre, goter la
saveur pntrante, les effluves piquants et sauvages de ses organes.
J'aurais voulu m'abmer en elle.

Cependant je la sentis soudain tressaillir; elle eut une exclamation de
lassitude ou de jouissance; je crus qu'elle appelait sa mre;  demi
veille,  demi somnolente, elle retourna au-dessus de ma face, comme
une narquoise figure, les charnures jumelles et l'arc tendu de son
mignon derrire, puis, de la main, lgrement et sans y prendre garde,
elle me toucha les cheveux. J'eus grand'peur qu'elle ne m'apert. Vite,
doucement aussi, je me redressai, soufflai la lampe; une honte froide,
puis ardente m'envahit: mon ivresse impie s'tait dissipe. Il me sembla
que je venais d'insulter  ma religion; je pleurai, et plus d'une de
mes larmes vint tomber sur ce front que ma bouche, comme si elle en
tait indigne, se refusait maintenant  baiser. Toute la nuit, auprs
d'Antoinette, je souffris d'une solitude dsespre. En dcouvrant en
elle des joies si coupables, j'avais senti comme un nouvel tre qui, par
ses sductions mme, semblait outrager le premier.


Avec quelle motion, quelle voix tremblante ai-je fait ces aveux!

Dans la crainte de me rendre odieuse  mon confesseur, j'essayais, sans
lui rien cacher, de voiler ma faute le plus possible. Enfin les mots que
j'avais tant de honte  prononcer, tombrent de mes lvres. Jamais, je
pense, repentir plus vif n'avait courb une femme devant un prtre, et
toutefois une trange ivresse se mlait  mes remords. L'image de mon
enfant me poursuivait: nue, impudiquement offerte, elle tendait  mes
lvres les roses naissantes de sa chair, et les dlices maudites, jusque
sous le crucifix de la pnitence, prcipitaient les mouvements de mon
coeur. Mais un sentiment tout autre vint m'agiter quand, jetant les
yeux sur M. de la Pouyade, je le vis sourire et jouer ngligemment avec
une chanette d'or qui soutenait son carnet.

Etait-ce donc l l'effet que produisait sur lui ma confession! Moi qui
eusse rv l'clat d'une sainte colre, une de ces pnitences sanglantes
qu'imposait la primitive Eglise,  tout le moins de sincres reproches!
Cette indiffrence de la part d'un prtre me rvoltait. Je fus encore
plus choque lorsque, pour me donner l'absolution, M. de la Pouyade leva
une main o je vis,  l'annulaire, briller une amthyste, entoure de
topazes. Je ne crois point qu'il ait le titre d'vque, et l'et-il, de
semblables parures conviennent-elles  un ministre de Jsus-Christ?

Je me relevai tout irrite.

--Enfin, mon pre, lui dis-je, que dois-je faire pour prvenir de
pareils retours?

Il tait parvenu  ne plus sourire et  se composer un grave visage.

--Que sais-je? vous sparer d'elle, la marier...

--La marier! m'criai-je avec une sorte d'indignation.

--Assurment, reprit-il, cela vaudrait mieux. Vous vous pargneriez des
tentations inutiles. Mais vous tes assez vertueuse, madame, pour y
rsister et je ne veux point vous donner de conseil  ce sujet. Le parti
que vous choisirez sera le meilleur, j'en suis convaincu.

Je sortis, plus irrite, plus mue encore que je ne l'tais  mon
arrive. Sans doute, pour qu'on m'accueille ainsi, en souriant, j'ai d
exagrer ma faute. Pourquoi aussi ne serais-je qu'une mre  l'gard de
cette enfant? J'ai encore la jeunesse; plus d'une fois on m'a dit que
j'tais belle, et sans cette clause horrible du testament de ce
Gourgueil, qui m'interdit un second mariage  moins que je ne renonce 
ses biens, je ne porterais plus aujourd'hui son nom odieux. Mais, au
fond, que m'importe? Quel est l'homme qui saurait tre tendre,
caressant, soumis? Le successeur de ce Gourgueil dont la tyrannie m'a
t si cruelle, le continuerait; il faudrait tre, comme pour l'autre,
une esclave. Et si j'avais un amant, quel scandale dans la colonie! On
s'est trop habitu  me considrer comme une des femmes les plus
vertueuses de l'le; il faut que je porte le poids de ma rputation.
Charge bien lgre! Tous ces baisers barbares ne me tentent pas. Toi
seule, adorable Antoinette, tu meus mon tre de plaisir. J'oublie que
je suis une femme devant toi; tu m'as donn comme un autre sexe pour
t'aimer. O pure, innocente enfant, va! je te garderai! tu ne connatras
point l'treinte odieuse qui dtruirait la grce de ton jeune corps et
te ferait sentir la douleur, toi qui jusqu'ici as ignor tous les maux!
Je ne te demande pas aujourd'hui ton amour; je suis patiente; un jour
peut-tre ta gratitude s'veillera pour mon bienfait, mais, en
attendant, laisse-toi adorer. Que je puisse prouver, autrement que par
de vaines paroles, la force de la passion que je ressens pour toi, et
que ma chair porte en ta chair tout le feu qui la dvore. Dieu ne nous
maudira pas,  la plus chrie; il ne peut condamner l'amour qui veut
pntrer et dfendre ta perfection. Et nous nous aimerons dans l'ombre,
mystrieusement, sans que personne au Cap puisse se douter que tu n'es
pas seulement ma fille, mais mon pouse adore!


J'tais encore devant la maison de M. de la Pouyade lorsque je
rencontrai Mme de Ltang. Ce n'tait plus la femme qui se laissait
porter par l'existence avec tant d'indolence et de mollesse, et que rien
ne semblait mouvoir. Les yeux rougis et cerns, le sein soulev de
sanglots, elle marchait trs vite et comme au hasard, se heurtant contre
les pierres de la route, chancelant, paraissant avoir peine  se
soutenir. J'oubliai toute rancune, j'allai vers elle, je lui pris les
mains; elle n'eut point de larmes, ni de paroles, tant elle semblait
hbte par la douleur.

--Consolez-vous, ma pauvre amie, lui dis-je, nous retrouverons votre
chre Agathe et nous chtierons le misrable ravisseur. Ne m'a-t-on pas
dit que le chef de la milice avait dj commenc les recherches, et
qu'il pensait tre sur une bonne piste?

Elle me regarda fixement comme si elle et voulu trouver dans mon regard
un motif d'esprer, puis secouant la tte d'un air de dsolation, elle
me quitta sans un mot. Je la vis frapper  la porte de M. de la Pouyade.
Puisse-t-il avoir tmoign quelque piti  cette malheureuse mre! Pour
moi, sa vue m'avait atterre; je pleurai en pensant au rapt de sa fille,
mais je songeais moins  son infortune qu'au pril de mon Antoinette.
Que deviendrais-je si elle aussi?... mais je ne veux pas croire que la
destine me rserve des peines si cruelles; je n'y survivrais pas.
D'ailleurs nous sommes deux  prsent  veiller sur elle, et deux femmes
qu'unissent l'amour et la haine ne sont-elles pas de bonnes gardiennes?

Voici comment s'est faite cette nouvelle liaison. Ah! bien tranges sont
parfois les secours que nous envoie la Providence, mais nous courons des
dangers si incroyables et nous avons des ennemis si inattendus!

Je rentrais aux Ingas en palanquin, mene  grande vitesse par mes
quatre noirs que j'activais de la voix et d'une souple badine, dans mon
impatience de revoir Antoinette. Le trouble que j'avais ressenti devant
l'abb de la Pouyade avait cess; je me sentais heureuse, pure de toute
faute envers Dieu comme envers mon amour, prte  aimer mon enfant avec
toute la force de mon me et de mes sens. Dj je me trouvais devant la
porterie lorsque je croisai un palanquin qui revenait de la maison au
galop, palanquin de fillette gte plus que de femme srieuse: tout en
acajou avec des crpines dores et des rubans de soie claire, envelopp
de grands rideaux de mousseline  fleurs roses qui bouffaient au vent
comme des voiles. A peine eus-je le temps de le regarder; les rideaux
s'cartrent et, embarrasse dans sa robe, entranant les coussins,
faisant trbucher un porteur, roula et dgringola vers moi, pattes de
satin, cul dor et dentelles aux cheveux, une frtillante petite
ngresse qui,  peine sur ses jambes, s'avana vers moi avec l'air
dgag et la malice d'une jeune guenon:

--_Maame Gourgueil!_ fit-elle avec un sourire qui carta et durcit ses
lvres entre les dents brillantes, lorsqu'elle fut tout prs de moi.

--Comment, rpondis-je, me connais-tu si bien?

--_Li vue, li marque._ (Une fois qu'on t'a vue, on ne t'oublie pas).

Et, parlant ainsi, elle tira d'une pochette de sa candale une lettre
odorante d'un parfum vif et enttant. J'en rompis le cachet et j'y lus
cette demande singulire:

    Madame,

  Je vous prie d'excuser la libert d'une simple fille qui, n'tant
  point de qualit, et n'appartenant mme pas  votre race, ne saurait
  prtendre  entrer en relations avec une dame de votre rang, si des
  intrts, qui nous sont communs, ne me pressaient de solliciter
  humblement mais avec instance, un rendez-vous. Comme il est utile pour
  l'une et l'autre que l'on ignore notre entrevue, je vous demanderai de
  venir vous-mme me trouver pendant la fte qu'on donnera ce soir au
  Cap, en dguis, ou bien voile. Vous ne serez pas remarque au milieu
  de la foule. Tandis que si j'allais aux Ingas, des personnes que je
  connais et ne tiens pas  rencontrer pourraient m'y voir. Vous
  demanderez la maison du sieur Pichon au bout de l'Alle des Lataniers.
  Elle est  droite. Je demeure derrire, dans un pavillon qui donne sur
  le jardin. Vous n'avez qu' traverser la cour, vous y tes. Encore une
  fois, madame, je dplore mon audace et les ennuis que vous doit coter
  cette visite, et pourtant j'ose esprer que vous n'en aurez point de
  regret.

  Daignez, Madame, accepter les sentiments de respectueux dvouement
  avec lesquels je suis votre trs humble et trs obissante servante.

    Nanette Berthier.

Ce nom n'est que trop connu au Cap franais. Nanette Berthier, que ses
amis de couleur appellent Kouma-Toulou, la Langue Joyeuse, et que nous
nommons familirement Dodue-Fleurie, est une fort belle ngresse, grande
et grasse, une vritable _pice d'Inde_[4]. Il n'est point de
ngociants, de voyageurs de passage  Saint-Domingue qui manquent
d'aller souper avec Dodue-Fleurie; ils croiraient mme ignorer les
dlices de l'le s'ils n'obtenaient,  prix d'or, une de ses nuits o,
dit-on, elle ne se montre jamais oisive. La lourde volupt que dgage
son corps lorsqu'elle se promne dans les rues et les jardins du Cap;
tout ce qu'il y a de grossire et ardente luxure dans le balancement de
ses hanches vastes, dans ses claquements provocateurs de langue, dans le
jeu de ses paupires bordes de longs cils, tantt retombes comme dans
une extase, tantt leves sur des yeux blancs, o le regard tincelle
de colre ou de ddain; ses domestiques noirs qu'elle traite comme des
animaux, mais auxquels elle donne des livres dignes de la Cour; son
luxe, ses toilettes, ses fantaisies ruineuses, les suicides des hommes
qu'elle a dsesprs par son mpris ou ses caprices, tout lui a fait une
clbrit inoue. Elle se croit reine et elle agit en despote. Combien
a-t-elle bris de mariages et fait pleurer de confiantes fiances!
Personne n'ose lever la voix contre elle. Il a fallu que le fils du
gouverneur s'prt de cette femme pour que le pre alarm et furieux
d'une telle liaison menat la courtisane de la faire arrter et de
dchirer l'acte qui l'affranchissait. Alors pour quelques mois elle a
abandonn sa magnifique maison et s'est retire dans ce logis  demi
secret qu'elle m'indique dans sa lettre, ne sortant plus et condamnant
sa porte  son ancien amoureux afin d'apaiser le pre. Je ne connais pas
d'tre qui me rpugne davantage que cette Dodue-Fleurie. Zinga m'irrite;
Zinga m'effraie; Zinga me rappelle d'atroces souvenirs; mais que de
fois l'ai-je sentie lie et dvoue  mon tre, soit qu'une caresse me
l'et conquise, soit que la beaut de mon corps ou la supriorit de ma
race exerce sur son esprit quelque fascination, soit enfin que le fouet,
quand il m'est arriv d'en user avec elle, lui ait fait comprendre la
force de ma volont. Mais je n'ai jamais vu cette Dodue-Fleurie, sans
ressentir comme un soulvement de dgot; toute sa personne me rvolte;
sous ses cotillons de soie brochs d'or et parfums  la poudre  la
marchale, je sens une odeur d'huile et de chair mal lave. Elle me
produit l'impression d'une latrine dcore somptueusement, et pourtant,
moi comme les autres, je me sens domine par elle, et si elle me regarde
en face,  la promenade, je baisse les yeux. Ah! il ne fallait pas
affranchir un pareil monstre; c'est comme si on ouvrait un cloaque, on
serait vite infect par son dbordement. Mais vais-je tre injuste
envers l'tre qui va sauver mon Antoinette; ne puis-je dominer ma
rpugnance et accepter, quel qu'il soit, le secours que m'envoie le
Ciel!

  [4] Les colons dsignaient ainsi un ngre ou une ngresse jeune, en
  bonne sant et de belle conformation, tels enfin que les Portugais
  avaient coutume d'en acheter pour leurs colonies des Indes.

Ds que j'eus pris connaissance de la lettre, je dis  la petite
ngrillonne que j'irais trouver sa matresse, le soir mme. Aussitt
elle s'inclina, fit une pirouette de bouffonne, style  divertir sa
matresse, et remonta dans le palanquin qui redescendit trs vite vers
le Cap, sur les paules de ses porteurs.

Je n'avais pas hsit un seul instant  lui donner cette rponse;
l'humiliation d'une pareille dmarche ne me cotait pas, ou plutt
j'avais le pressentiment que cette femme allait me parler d'Antoinette
et cela seul suffisait  m'attirer chez elle. Peut-tre aussi ai-je
senti dans sa lettre ce mystrieux pouvoir qu'elle exerce sur tous et
auquel il faut se soumettre, malgr soi.

Je passai la journe avec ma chre enfant; elle s'tait remise peu  peu
de son motion, mais quand elle sut que son amie Agathe avait disparu,
elle sanglota et rien ne put la consoler. Il fallait que j'eusse toutes
ces inquitudes et qu'elle m'occupt  ce point l'esprit, pour souffrir
si courageusement les horribles douleurs d'entrailles qui vinrent me
tourmenter. Je m'imaginais qu'un cercle de fer me comprimait, me
rtrcissait le ventre de moment en moment; le mal avait des lans
brusques et des coups froces. Parfois j'aurais eu envie de me rouler
par terre tant je souffrais, et je cachais ma torture  Antoinette de
crainte de l'ennuyer. Une minute il me fut impossible de dissimuler.
Elle m'interrogea. Oh! ce ne sera rien, lui dis-je. En ralit je ne
m'expliquais point ce mal subit; et je me rappelai un fait dont le
docteur Chiron m'avait parl, peu de jours avant: l'empoisonnement d'une
matresse par ses esclaves. Etais-je aussi, moi, empoisonne? La crainte
de laisser paratre une inquitude vaine lorsque je m'tais montre
d'abord si tranquille, m'empcha d'appeler le docteur. Je pensai qu'il
se moquerait de moi.

Vers le soir, cependant, le mal se calma; je dis adieu  Antoinette, je
la laissai sous la garde de deux noirs en qui j'avais confiance et,
aprs l'avoir enferme dans sa chambre, je descendis  pied vers le Cap,
emportant, afin de n'tre point reconnue, un voile lger de tulle noir
que je me mis sur le visage, aussitt que j'eus quitt les Ingas. Je me
faisais suivre seulement des deux fils de ma servante Manon, qui me sont
dvous, parce que souvent je leur donne des friandises et des picettes
 l'insu de leur mre. Ils sont les espions des autres noirs de la
plantation, et bien que l'an n'ait pas quinze ans, ils sont si forts,
si courageux et si hardis que je ne crains rien avec eux. Ils avaient
chacun, dissimuls dans un manteau, un petit pistolet et un poignard.
Ces sorties nocturnes sont dangereuses. Il faut vraiment que j'aime mon
Antoinette pour m'exposer ainsi.

Le soleil, tincelant encore  mon dpart, m'abandonna en route. Il
tomba derrire la mer. La nuit se rpandit tout  coup sur les champs de
cannes et sur les monts. Des touffes de feu, aux plus hauts sommets,
jaillirent seules de l'ombre noire dans le ciel qui, d'instant en
instant, semblait se ternir et se fermer pour nos yeux. Une tristesse
infinie pesa sur tout mon tre. J'attirai mon plus jeune compagnon
contre moi.

--Pas peur, matresse! dit-il. Zozo et Troussot prs toi.

--Et Antoinette, fis-je, connais-tu ceux qui la gardent?

--Matresse, sont bons.

Je ne sais pourquoi je baisai au front le petit ngre, qui,  son tour,
me lcha la main. Cette venue de l'obscurit m'apporte presque chaque
jour un frmissement extraordinaire de tendresse, d'effroi. Je me sens
perdue dans ces vastes tnbres; j'embrasserais alors un animal dans ma
terreur de la solitude.

Cependant mes petits ngres avaient allum les lanternes. Troussot, le
plus grand, marchait devant moi; et Zozo,  mes cts, pour me rassurer.

De la route des Ingas j'aperus le Cap dans une petite bue lumineuse.
Les rumeurs de la fte venaient jusqu' nous, assourdies. Dans
l'immense repos, dans la grande solitude noire de la mer et des monts,
les lumires, le bruit de la ville ne semblaient pas prendre plus de
place que ces feux d'acacias que les ngres marrons allument en chantant
pour conjurer les dmons nocturnes.

Au contraire,  peine tions-nous entrs dans le faubourg des Milices,
que je me sentis comme touffe par la foule. En ce dimanche de la
Saint-Jean et sous l'influence des nouvelles ides, beaucoup de matres
ont cru devoir laisser pleine licence  leurs esclaves. Pour la premire
fois je me demandai si le docteur n'avait pas raison, et je fus saisie
de frayeur quand il me fallut, pour passer, carter des poitrines, des
paules huileuses, me sentir effleurer par des faces noires et luisantes
o les lampes fumeuses des ventaires faisaient courir d'tranges
reflets. Il arriva que Zozo et Troussot durent frapper, jouer des
poings. J'entendis autour de moi gronder des colres; mon coeur
battait violemment, et je me disais: S'ils devinent que j'ai peur, je
suis perdue.

Il y avait l tous les ngres rcemment dbarqus, ceux que l'on n'a pu
dompter encore et qui gardent les violentes ardeurs de l'Afrique; ceux
qui ne travaillent que sous la surveillance du commandeur, au sifflement
des rigoises et la chane aux pieds. Par quelle trange aberration les
avait-on lchs ainsi? On ne voyait point de gardes de la milice, ni de
blancs, ni mme de ces esclaves polics qui ont pris auprs de nous nos
moeurs, notre costume et nos faons de vivre. Point, non plus, de
serviteurs ni de marchands sauf ceux qui s'taient installs pour la
journe. Des ttes ricaneuses et froces d'un noir luisant comme le
bronze, sans cheveux ou bien couvertes d'une laine frise, des ttes aux
yeux blancs, grands ouverts, fixes, aux narines larges,  la bouche
grasse, tendue dans un rire continu et montrant des dents menaantes,
m'apparaissaient telles que ces faces d'animaux inconnus que nous voyons
dans nos insomnies, sans me et toutes semblables; elles me frlaient,
me reniflaient ainsi que des chiens, semblaient vouloir me happer et me
mordre. Je me croyais la proie de quelque horrible cauchemar, car les
ttes se multipliaient  l'infini, me regardant de leurs gros yeux
immobiles, avec un rire incessant. Elles semblaient de plus en plus
animes de joie furieuse et comme de dlire; les bouches d'abord
muettes, puis grommelantes, devenaient orageuses; on sentait que le
mouvement des vagues humaines tait plus rapide, plus violent, comme
lorsque l'on quitte les rivages pour la pleine mer. D'instant en instant
elles me heurtaient et me pressaient davantage.

Deux jeunes blanches qui s'taient aventures dans cette multitude,
curieuses des verroteries et des menus objets qu'offraient les petits
marchands sous les lampes, furent entranes dans une chica ridicule et
fatigante,  trois temps, que ces ngres dansent dos  dos en
s'accroupissant, en se heurtant les fesses et en se relevant d'un lan
brusque. Au milieu de cette foule les mouvements taient encore plus
grossiers et plus brutaux. Ces brutes lchaient en dansant des vents
infects.

--Bola! Bola! criaient-ils lorsque les deux jeunes filles, d'abord
essayant de rire, puis effares, muettes de terreur, se mirent  tourner
avec eux. Par ces appels ils leur demandaient de se dvtir pour danser
nues ainsi qu'ils taient eux-mmes.

Comme elles ne paraissaient pas avoir mme l'ide d'obir ou de refuser,
insensibles aux plaisanteries et aux menaces, on les dpouilla, on leur
arracha cotillons, chemise, mouchoirs de cou, et des mains noires et
rugueuses assaillirent, se disputrent ces peaux de blanches. Epouvante
je regardais les noirs, attire par l'ignoble spectacle comme dans le
vertige on est attir par l'abme; moi-mme je fus entrane, emporte
vers le tourbillon des grandes ombres bondissantes sous les lampes
fumeuses, au milieu des exhalaisons puantes de ces animaux en rut,
pince, frappe, mordue jusqu'au sang par tout le corps. A mes cris
Troussot fit le geste de tirer son pistolet, mais Zozo l'arrta: un
coup de feu et caus notre massacre; avec une force tonnante pour son
ge, il m'enleva aux bras qui m'treignaient, et, tandis que son frre
frappait  poings ferms cette canaille, il me poussa sous la tente d'un
marchand, dresse juste en face d'une petite alle qui heureusement
tait dserte. Nous nous chappmes par cette issue. Quand nous fmes
loin des brutes, je m'arrtai pour arranger mes vtements. J'tais toute
meurtrie, et ils avaient dchir ma robe. Tandis que, le jupon
retrouss, je rparais tant bien que mal le dsordre de ma toilette,
Zozo vit, sur le haut de ma jambe qui tait dcouverte, des gouttes de
sang; alors ce bon petit tre colla ses lvres sur ma blessure et la
lcha. Je fus bien touche de cette marque d'affection, et je l'en
remerciais, quand des voix gutturales partirent autour de nous,
jacassantes et criardes. Je me serais crue transporte au milieu d'une
volire immense de perroquets. C'tait une troupe de noirs qui passait;
elle nous rejeta contre une maison. Ils n'taient pas trs nombreux,
mais ils emplissaient la ruelle d'un bruit norme; leurs pieds nus
rsonnaient sur la terre comme des claques sur une peau nue; ils
chantaient ou plutt ils criaient sur une mlope monotone de trois
notes cette bizarre complainte:


    _Tili saba, a kouma
    I soumousso akha gni
        I assan nt
    --Nt: Mousso a b fourou
    --Nieba, baguifing debenta
        Nt ndimata._

    _H gni tubabulengo
    Ouory a sota ab_

    _Kono nian-a b
    Nt moussod.
    --Gni d, ib mousso la.
    --Tyo tili kile ab fourota
    --Nieba. Tan i foula misse.
        Ni sira
    Nt ndimata_

    _H gni tubabulengo.
    Ouory a sota ab_

    _Nimbe a kha mina dion.
    Marka abe mousso.
    Man ouory, sira, miss.
    Tita Marka, galo diani
    Konkho bena, aman doumount
    Nt a mon dibissa kou bt
    Nt a takha sesouma koro
    Khang tombi khoto._

    _Ne gni tubabulengo.
    Ouory a sota ab._

    _Moun nt a blo sounia da foula
    Mousso ni ouory.
    Aman ke fen nt._


    _(Il y a trois jours il me dit:
    Ta jument est belle.
    Vends-la moi.
    --Mais c'est ma femme, elle est marie.
    --a ne fait rien. Je te donnerai
    cinquante pices de guine._

    _Ah! ces Europens rouges
    Ils ont tous de l'argent._

    _Dans l'oeil il avait aussi
    Ma fille ane.
    Est-ce ton enfant? me demande-t-il
    --Oui, elle va se marier dans un mois.
    --a ne fait rien. Je te donnerai
    Douze boeufs
    Et du tabac._

    _Ah! ces Europens rouges
    Ils ont tous de l'argent!_

    _Ils ont emmen captives
    Toutes les filles de Marka.
    Et je n'ai eu ni argent, ni boeufs, ni tabac:
    Marka dmoli, le village brl,
    La faim est venue, je n'ai pas mang,
    Je suis bien malheureux.
    Je n'ai plus d'autre abri contre le soleil
    Que le vieux tamarinier._

    _Ah! ces Europens rouges
    Ils ont tous de l'argent!_

    _Mais pourquoi m'as-tu laiss voler ton
    fusil  deux coups.
    Argent ni femmes maintenant ne te serviront gure.)_


Lorsque la troupe fut passe, Zozo cracha dans leur direction.

--Guiambas, dit-il, Bambaras qui sentent encore cale o matre les a
parqus, sales ngres! Ah! si moi tais matre  eux, les laisserais pas
courir comme a!

--Et que leur ferais-tu donc?

--Tannerais cuir  eux, et bien! Sales ngres, va!

--Mais tu es un ngre, pourtant, toi aussi!

Il baissa la tte:

--Matresse, dit-il, les larmes aux yeux et la voix tremblante, qu'ai
fait moi  toi pou qu'insultes moi!

--Mais je ne t'insulte pas, tu es fou, voyons.

Et je lui tapotais les joues.

Je le calmais de mon mieux quand j'entendis des pas prcipits; une
femme courant  toutes jambes passa prs de moi, puis un homme trapu qui
la rattrapa, et enfin un troisime individu qu'ils devaient chercher 
viter, mais qui courant plus vite qu'eux parvint  les rejoindre 
l'extrmit de la ruelle. Ils eurent ensemble une violente altercation.
Les invectives, les injures pleuvaient; les deux hommes se menaaient de
leurs cannes hautes. La femme, muette et les bras croiss, attendait la
fin de la querelle.

--Dieu! m'criai-je, mais c'est Zinga, et Figeroux, et Dubousquens. Les
misrables! Voil comment ils gardent la plantation!

Nous nous tions rfugis dans une galerie ouverte pour ne pas nous
laisser voir. Zinga provoquait Figeroux de sa voix criarde et enfantine,
avec des mots aussi grossiers que ceux que l'on entend crier aux
portefaix, et un babil gouailleur de gosseline qui sent son derrire
protg. Elle n'employait plus ce langage prtentieux qu'elle avait
tenu  Dubousquens, mais un patois ignoble, demi-crole, demi-franais,
comme si tantt elle et voulu n'tre comprise que de Figeroux, et
tantt au contraire n'et parl que pour Dubousquens, vers qui elle se
retournait avec un sourire d'intelligence, chaque fois qu'elle avait
lanc au multre une bonne injure.

Elle disait:

--_Ato li pa guen soumak. Sa pa arien._ (Il n'a pas d'argent, 
prsent, mais peu importe). Fe'ai toi cornard si m'amuse!

--Je t'enlverai la peau de la carcasse, gouapeuse! rpondait Figeroux.

--Moi, te la coupe'ai, un soi', pendant toi do'mi'.

Le multre leva le bras. Alors, le visage protg de ses mains, elle dit
comme pour s'excuser:

--C'tait pou rire, pou rire. Toi, n'en as pas!

Et se tournant vers Dubousquens, elle ajouta:

--I n'en a pas! I n'en a pas! Dors touzou quand z'ai envie.

Figeroux rugissait, voulait la battre, mais elle riait aux clats,
colle  Dubousquens qui, la canne toujours leve, cartait le multre.

--On vous a pay, dit-il, laissez-nous.

--L'autre m'a pay aussi, rpliqua froidement Figeroux; elle lui doit sa
nuit.

A ce moment, des sanglots s'levrent et j'aperus un homme qui
pleurait. La lanterne de la galerie qu'on alluma soudain au-dessus de
nous lui claira le visage: c'tait Samuel Goring.

--Moi, dois nuit, moi, dois nuit, rptait Zinga furieuse, moi dois rien
du tout. Ze vais lui paler tout de suite,  gros coon.

En une minute elle fut devant nous. Je ne voulais pas qu'elle m'apert
et je me cachai derrire un sterculia, mais c'tait bien inutile; elle
tait trop occupe de Samuel Goring, de Figeroux et de Dubousquens pour
glisser un regard dans la galerie.

--Viens dire  toi, fit-elle, que Zinga veut plus toi, plus zamais!

Samuel Goring tomba  genoux, joignit les mains. Mais cette timidit de
geste et d'attitude ne fit que provoquer chez Zinga des sarcasmes et des
fuses de rire.

--_Gad li!_ disait-elle, _li ka f so benjoli. So d wey ton pas trou
krab._ (Regardez-le, regardez-le! Le voil qui fait le joli coeur avec
ses yeux pareils  des trous de crabes.)

--Au nom du Ciel! implora Goring.

--Toi pas nommer Ciel, porte malheur, rpliqua-t-elle songeuse.

--Zinga, coute-moi, tu m'avais promis...

Elle s'cria furieuse:

--Moi zamais ai promis, tu mens, coon!

Goring tendit les mains, l'enlaa et l'treignit avec violence.

--Toi, lacer moi, et tout de suite, veux-tu! veux-tu! Moi vais cracer
sur toi, moi vais pter sur toi, moi vais battre, tiens! tiens!

Et elle essayait de se dgager, le heurtait de sa croupe, lui envoyait
des ruades et des coups de poing; Goring recevait les coups et les
injures, mais la tenait toujours; Dubousquens dut s'interposer:

--Allons, viens, Zinga, laisse ce malheureux!

Hors d'haleine, la voix entrecoupe:

--Veux pas trouver sa sale figure touzou su route  moi, rptait-elle,
veux pas! moi hais lui!

--Puisqu'elle ne veut pas de vous, laissez-la donc s'en aller, dit  son
tour Figeroux.

Samuel Goring avait enfin lch sa rtive matresse; il se releva, la
regarda s'loigner avec Dubousquens, et ses sanglots recommencrent.
Figeroux restait devant lui et le contemplait en haussant les paules.

--Vous n'tes pas un homme! dit-il. Vous ne pourrez pas prononcer votre
sermon ce soir.

--Oh! ayez piti! soupira Goring.

--Il faut que vous parliez ce soir  l'Assemble, dit Figeroux. Je le
veux!

--J'essaierai, dit Goring.

Les deux hommes partirent ensemble, Figeroux toujours criant et
gesticulant, Goring la tte basse et les lvres scelles.


Je pris l'Alle des Lataniers et n'eus pas de peine  trouver la demeure
du sieur Pichon. Mais une fois rendu l, on n'est pas encore chez
Nanette. La maison Pichon en effet forme un vaste lot de cases
africaines et de constructions europennes entoures de jardins. Quand
on a franchi la grande grille et travers ce long couloir qui part de la
rue pour aboutir aux jardins, on se trouve devant un entrecroisement
infini d'alles et de sentes troites, bordes de cltures. De grands
arbres cachent les maisons et achvent de drouter les visiteurs
inaccoutums. Nous heurtmes  plusieurs portes, mais toutes restrent
obstinment closes. Enfin nous avismes un passage obscur, au fond
duquel nous apermes, dans une cour ombrage, des lumires aux
fentres. Ce devait tre l'habitation de Nanette. Au hasard nous
suivmes un corridor tortueux o brillait, dans un enfoncement de
muraille, la lueur tremblotante d'une petite lampe.

Comme nous passions devant cette lampe, une forme humaine traversa le
couloir. A sa candale de coton blanc et  sa taille un peu courte, il me
sembla que c'tait une jeune esclave et je lui demandai mon chemin:

--La maison de Nanette Berthier?

On poussa un cri, une porte fut ouverte prcipitamment et un flot de
lumire se rpandit aussitt dans le corridor. Je tressaillis: la
personne que j'avais prise pour une esclave venait, avant de
disparatre, de laisser voir son visage, et en vain me disais-je que mes
yeux me trompaient, j'avais bien reconnu Agathe de Ltang!

Avant que je fusse revenue de ma surprise, le petit ngre qui m'avait
port la lettre de Nanette aux Ingas, tout habill de soie rose broche
d'argent, vint au-devant de moi:

--Matresse attend Mame Gourgueil, fit-il.

Alors je quittai le corridor sombre et mal tenu pour entrer dans un
appartement vraiment extraordinaire de luxe et d'incurie, o l'on tait
d'abord bloui par une profusion de meubles en bois de rose et d'bne,
orns d'incrustations en or et en argent massif, o les lumires, le
cristal des lustres et les hautes glaces mettaient partout un jeu
magique de clarts, qu'adoucissaient  peine  et l des tentures de
l'Inde aux tissus transparents. Ce rayonnement et la violence des
parfums cres et capiteux que l'on respirait ds le seuil me
suffoqurent presque. Mais le petit domestique m'entranait dj vers la
chambre de sa matresse, parmi des couloirs encombrs de toilettes
autrefois somptueuses,  prsent dfrachies, dformes, passes de
couleurs, odorant l'toffe ancienne et la ngresse malpropre, jetes
ple-mle en travers du passage, dans un abandon et un dsordre qui en
disaient long sur la paresse, l'insouciance et la salet de la riche
affranchie.

Dodue-Fleurie tait vautre parmi des mousselines brodes et des soies
tincelantes, sur un petit canap qu'elle crasait de son corps large
et robuste. Elle semblait jouer  frler et  froisser ces toffes
fines, veloutes ou rudes; elle s'amusait de tous ces tissus que
l'ingniosit des hommes avait invents pour elle et ses pareilles. Elle
s'abmait pour ainsi dire dans sa chair, elle rentrait dans sa
bestialit jouisseuse et triomphante.

La chambre o elle tait, pareille  un bazar, ne contenait gure que
des toffes droules, en pices ou formant des toilettes pompeuses qui,
disposes aux quatre angles, et rigides sur les mannequins, semblaient
les autels de cette trange glise. Les lumires, blouissantes dans le
vestibule, taient ici  demi-voiles. Des tulles couvraient les lampes
et laissaient la chambre dans une pnombre o Dodue-Fleurie se laissait
deviner plutt que voir. On distinguait seulement les lvres paisses
dans la large face, un regard sournois et plein de mchancet, o
semblaient briller mille mauvais dsirs; puis quelquefois,  un
mouvement capricieux ou plutt voulu, comme un animal secret, majestueux
et mutin apparaissait  demi, dans le relvement des jupes et
l'encadrement des dentelles: la raie d'ombre, attirante et mystrieuse,
les joues normes, happantes ou serres, de la Croupe. Une odeur de fin
de souper, de vin rpandu et d'amour emplissait la chambre.
Dodue-Fleurie en parut incommode, et, au moment o j'entrais, sans
paratre me voir, elle dit au petit domestique qui m'avait prcde:

--Dis  Gatte de se dpcher  venir.

Gatte apparut brusquement, comme si elle avait entendu l'ordre de sa
matresse.

Hlas! quelle fut mon motion en reconnaissant Agathe de Ltang,  peine
vtue et qui tremblait sous le regard de la ngresse. Surprise et
honteuse de me voir, elle rougit tout  coup et dtourna la tte.

--Vas-tu finir d'emporter la collation, limaonne! cria Dodue-Fleurie.

J'aperus alors,  terre, un trs large plateau, tout charg de plats,
de verres, de bouteilles, et que la pauvre Agathe,  grand'peine, et en
prenant mille prcautions, essayait de transporter dans l'antichambre;
mais comme elle passait la porte, deux bouteilles se renversrent.

--Attends, je vais t'apprendre  briser ma vaisselle, fit Dodue-Fleurie
en envoyant sa pantoufle  la tte d'Agathe, puis d'un bond elle se
prcipita sur elle.

--Madame, dis-je en m'interposant, je connais mademoiselle de Ltang et
je ne pense pas que ce soit pour me faire assister  des scnes si
inconvenantes que vous avez rclam ma visite.

--Je suis confuse, confuse et charme en mme temps, madame, fit Dodue
en balbutiant, d'une voix zzayante et minaudire. Ah! ce n'est pas ici
le luxe des Ingas. Je ne suis qu'une pauvre ngresse, madame, mais
prenez place prs de moi. Ce que j'ai  vous dire doit vous intresser.
Oh! je regrette bien de vous recevoir dans cette misre.

Et elle eut un rire clatant et forc qu'on pouvait prendre aussi bien
pour une marque d'affabilit que pour une affectation d'insolence.

--Vous tes tonne, continua-t-elle, que j'aie chez moi la petite
Ltang, et que je ne la traite pas en princesse. Que voulez-vous? Je
regrette qu'elle soit de vos amies, mais enfin si on me disait: Dodue,
pour Madame Gourgueil, tu vas te dpouiller et recevoir cent coups de
pieds dans le derrire, je vous aime bien, ma bonne et chre madame,
(elle reprenait sa voix mielleuse, zzayante, et me baisait les mains),
je vous aime bien et tout de mme je ne le ferais pas. Eh bien, avec
Ltang c'est la mme chose. Si je la laissais se trotter ce serait pour
moi une maladie. D'ailleurs, l'aimez-vous tant que a! Elle ne vous aime
gure, elle, et sa mre donc! Comme elle riait, avec toutes ces dames,
de La Gourgueil. Je les ai bien entendues lorsque j'tais dans leur
maison!

--Et que disaient-elles donc de moi?

--Oh! je ne me souviens pas. Je sais seulement qu'on vous arrangeait de
jolie manire, et comme on dit, que vous auriez pu ensuite vous montrer
 la foire. Ah! ah! pauvre madame Gourgueil, bonne chre me!

--Enfin pourquoi Agathe est-elle chez vous? Elle a t enleve en mme
temps qu'Antoinette, dans ma plantation; et, malgr vos dmonstrations
d'amiti, j'ai lieu d'tre inquite d'un dvouement que les vnements
semblent si fort dmentir.

--C'est pour vous expliquer ce qui s'est pass et vous demander votre
aide pour plus tard que je vous ai demande. Vous allez voir combien la
destine nous a unies et comme nous aurions tort d'tre des adversaires.

Et, aprs m'avoir offert de la liqueur de Barbade, et en avoir bu
elle-mme un verre, elle commena ce rcit que le ton srieux, avec
lequel elle me l'a cont, me fait croire vridique:

--Je ne vous apprendrai rien, madame, en vous disant que je n'ai pas
toujours t rvre et servie comme je le suis  prsent. A quatorze
ans j'tais esclave chez Mme de Ltang, je travaillais aux sucreries.
Dur emploi pour une fille qui tait alors d'une sant fort dlicate. On
ne me mnageait point; le commandeur, qui prtendait jouir de mon corps,
avec sa face abominable, marque de petite vrole et son corps pourri,
dans sa rage de me voir toujours lui rsister, me maltraitait plus que
mes compagnes. Il ne se passait gure de jour qu'on ne m'attacht aux
trois piquets et qu'on ne me dchirt de cordes ou de lianes. Ce fut
aprs avoir t ainsi chtie, alors qu'on me dtachait toute sanglante,
et si brise de coups que je pouvais  peine me tenir sur mes jambes,
que M. de Montouroy me prit  mes bourreaux; mais ne croyez pas que la
piti lui inspira ce mouvement. Sans sortir de la sucrerie, au milieu du
travail des esclaves, avec une impudeur de blanc qui se croit tout
permis, il se jeta sur moi et, m'ayant possde brutalement, il me
laissa vanouie. On me fit reprendre connaissance  coups de fouet; car
l'honneur d'avoir t distingue par un matre ne me fut pas compt.
Depuis, M. de Montouroy ne cessa de me laisser voir que mon corps ne lui
tait pas indiffrent, mais il ne me savait aucun gr des plaisirs que
je lui donnais,--il est vrai, bien malgr moi. La nuit, il venait me
chercher dans ma case, et je restais jusqu'au matin auprs de lui.
Alors, lasse de ces caresses que je n'acceptais qu'avec dgot, il me
fallait retourner au travail, et comme parfois je tombais de fatigue,
les coups pleuvaient sur mes paules. M. de Montouroy assista
quelquefois  ces excutions; il ne disait rien, quand il et pu
facilement les arrter. Peut-tre se plaisait-il  me voir ainsi
torture! Cependant la sensualit grossire qui l'attachait  mes jupes
ne l'empchait pas de s'intresser  des liaisons plus lgantes. Il
tait li avec Mme de Ltang et un jour je les surpris ensemble. Il se
soucia peu de ma dcouverte, car il ne craignait pas,--et il avait
raison,--ma jalousie, mais il avait la sottise de ne point voir que
j'tais une fille ruse et que je mettrais  profit ce que le hasard
m'avait rvl.

En effet, une nuit que je le savais avec sa matresse, j'entre dans sa
maison dont un esclave ami m'avait ouvert la porte; j'avais cach dans
mon bonnet un couteau, et pass un pistolet dans ma jupe. J'arrive au
moment o ils taient tous deux au lit et se tenaient embrasss:
Ltang; dis-je  ma matresse, je n'ignore point que ton mari est un
jaloux, je l'ai vu te battre sur le plus lger soupon, et je suis sr
que, s'il vient  apprendre que tu le trompes, il n'hsitera pas  te
tuer, or je vais sur le champ le lui dire...--Je te tuerai avant,
vipre! s'cria Montouroy qui voulut s'lancer sur moi. Mais, sortant
mon pistolet, je l'ajuste et le menace de faire feu s'il s'avance. Je
n'ai point l'intention de rien dire, repris-je, si ta femme veut bien
signer mon affranchissement. Et je lui prsente la feuille qui, d'aprs
la loi, doit faire de moi une citoyenne. Mais Ltang, qui s'est
concerte du regard avec Montouroy, se jette sur moi en mme temps que
son amant, et, par la rapidit de leur agression, sans pouvoir
m'arracher mes armes, ils me mettent dans l'impossibilit de m'en
servir. Nous allons t'apprendre  nous pier et  nous dnoncer,
disent-ils. Tu feras de beaux discours, je te promets, quand nous
t'aurons tue!--Tuez-moi, dis-je, mais il y a des esclaves qui me
vengeront. Et je pousse un cri d'appel. C'tait une ruse. Je n'avais
personne avec moi. Mais le hasard me servit. Il y eut  ce moment un
grand bruit dans la maison: sans doute un esclave qui rentrait
furtivement de la ville s'tait heurt contre un meuble, un sige
quelconque, et l'avait renvers; mais ce bruit, survenant aprs ma
menace, la leur rendit terrifiante. Ils crurent qu'il y avait rellement
des noirs cachs dans la maison. Eh bien, dit Montouroy, Mme de Ltang
va t'affranchir, mais dcampe.--Oh! rpliquai-je, pas avant d'avoir
l'acte. Ils eurent un moment d'hsitation. Signe, ma chre amie fait
enfin Montouroy, notre existence vaut plus que la libert de cette
misrable; d'ailleurs libre ou esclave, nous la retrouverons bien un
jour. La Ltang, ple et tremblante, signa donc mon affranchissement,
et je les laissai  leurs amours, que mon interruption avait peut-tre
refroidies.

J'tais libre, mais la libert, quand on est pauvre, ce n'est gure que
le droit de mourir de faim. Une jeune ngresse qui, bien qu'esclave de
fait, vivait avec tous les droits et toutes les richesses d'une blanche,
me prit avec elle et m'enseigna l'art d'tre belle et de charmer.
Montouroy, qui avait eu pour moi un caprice charnel quand j'tais
esclave, me revint amoureux passionn. Il me prend chez lui, m'installe
place Montarcher dans un pavillon qu'il vient de faire btir, me couvre
d'or et de joyaux. Ds que je sentis mon pouvoir sur lui, je pris 
coeur d'tre rellement sa matresse et de le traiter  mon tour comme
il m'avait traite jadis. Quelle joie j'eus  l'humilier,  le mettre en
fureur,  le jeter  la porte de chez moi,  me jouer de lui devant ses
amis, mes femmes, les esclaves! Il devait me servir:  table,  la
toilette,  la garde-robe; et je m'amusais  le chtier comme un ngre.
Il souffrait tout; il semblait mme heureux de souffrir. Avec moi il
tait si soumis que je lui aurais command de se tuer, il l'aurait fait.
Mais, quand je n'tais plus devant ses yeux, il parlait de moi avec
haine et colre. Je compris que son amour n'tait pas sr, et que, si je
voulais le garder  cause de ses hautes relations et de son pouvoir
dans la colonie, je devais me l'attacher autrement que par des baisers
ou des servitudes sensuelles. L'or, en un mot, me parut ncessaire pour
le dominer, et, sans me soucier de ses plaintes, de ses menaces, de ses
colres, j'attirai chez moi tous ceux qui voulaient se ruiner et
m'enrichir.

J'acquis une fortune en trs peu de temps; lorsqu'une femme a quelque
empire sur les hommes et veut vraiment parvenir  la toute puissance, ce
n'est pour elle qu'un jeu. Mais pour avoir cet homme  moi, bien  moi,
il ne me suffisait pas qu'il ft ruin et que moi, j'eusse des
richesses. Il fallait le compromettre, et, avec lui, tous ceux dont
j'attendais protection et honneur. Alors la destine de ces gens
dpendrait de ma volont.

Voici ce que j'ai fait: j'avais eu  me plaindre, au cours de mes
relations amoureuses avec les jeunes gens de l'le, d'un certain
Mettereau qui habitait seul une plantation isole et assez loigne du
Cap; je savais qu'il tait dtest de ses esclaves et surtout de son
commandeur, (le vtre, madame,) ce Figeroux auquel vous avez donn toute
votre confiance. Vous pourrez voir tout  l'heure si elle tait bien
place. Je savais aussi, par cet homme, que Mettereau, trs avare et peu
confiant dans les banques et les affaires, avait chez lui des monceaux
d'or. Aprs m'tre assur la complicit du gouverneur je dcidai une
esclave qui m'est dvoue,  s'en aller trouver Montouroy et  lui
conseiller ce meurtre. Il en chargea Figeroux.

A cet aveu tranquille, je regardai Dodue-Fleurie qui semblait aussi
calme que si elle et parl de la pluie et du beau temps. Une pareille
srnit dans le crime m'effraya.

--Vous tes surprise, madame, fit-elle, mais dans ce pays-ci, et surtout
entre noirs et blancs, n'est-ce pas toujours la guerre? De vous-mme ne
dit-on pas...

--Que dit-on? m'criai-je, affectant un ton de colre pour cacher mon
motion.

--Rien, fit Dodue avec un sourire, mais souvenez-vous que nous sommes,
que nous devons tre des allies, et vous me pardonnerez ces violences,
ces crimes s'il vous plat de les appeler ainsi. Violences ou crimes, de
tels actes ne doivent pas rpugner  quiconque est oblig de faire la
guerre, car ils sont indispensables.


Hlas! j'avais besoin de bonnes ou de mauvaises raisons pour calmer ma
conscience, et je fus plutt reconnaissante  Dodue-Fleurie de composer
une justification qui me convenait si bien.


--Mettereau fut donc assassin, reprit-elle, et comme vous le savez, les
meurtriers ne furent pas recherchs. J'avais ds lors le gouverneur et
Montouroy  ma merci, car je pouvais les accuser et eux, au contraire,
n'avaient aucune preuve contre moi. Le gouverneur et Montouroy avaient
trouv dans la demeure de leur victime de quoi rtablir leur fortune,
mais vous pensez bien que j'avais gard la meilleure part.

--Mais, fis-je tout  coup, je suis surprise que vous me fassiez de
telles confidences. Vous ne me connaissez nullement. Ne craignez-vous
pas que je vous trahisse?

--Je n'ai aucune crainte, rpondit Dodue-Fleurie. Une dnonciation vous
vaudrait une vengeance de ma part et ne m'inquiterait en rien. On ne
peut pas m'arrter. Et d'ailleurs, je vous le rpte, votre intrt vous
commande de vous taire et de rester mon allie.

--Ah! m'criai-je, je n'aurais jamais souponn que M. de Montouroy ft
un tel criminel.

Dodue, sans rpondre, me sourit de ses grosses lvres et de ses dents
froces que l'on imagine toujours mordant de la chair humaine.

--M. de Montouroy est en effet un malhonnte homme, dit-elle, parce
qu'il ne tient pas ses engagements. Il n'avait pas plutt l'argent que
je lui avais procur, qu'il songeait  un mariage qui devait l'enrichir,
l'loigner de moi et du Cap. Or c'est un mariage qui, m'a-t-on dit, ne
vous agre point.

--Certes! fis-je. Mais M. de Montouroy sait trs bien que je
n'accorderai jamais mon consentement  un mariage qui rpugne  ma
protge. Et d'ailleurs, ajoutai-je, ce mariage ne pourrait l'enrichir,
puisqu'Antoinette n'aura rien.

--Rien! s'cria Dodue-Fleurie surprise, et elle eut encore son insolent
sourire.

--Rien que ce que je lui donnerai, rpondis-je d'un ton que je
m'efforais de rendre assur.

--Il compte peut-tre vous voler l'or avec la fille. N'a-t-il pas dj
essay de vous enlever Antoinette.

--Grand Dieu! c'tait lui!

--Oui, lui et Figeroux.

--Le docteur m'avait bien dit que ce Figeroux tait un misrable.

--Il fallait que vous n'eussiez pas d'yeux pour ne pas vous en
apercevoir.

--La canaille! je le ferai surveiller.

--Surveiller, c'est peu; il faudrait le faire disparatre, et doucement;
car le gouverneur ne souffrira pas qu'on l'accuse, mais il serait
heureux qu'il n'existt plus.

J'tais comme suffoque d'une telle audace.

--Mais enfin, madame, lui dis-je, qui m'assure que vous tes rellement
avec moi? Que peut vous faire le mariage de M. de Montouroy? Vous ne
pouvez l'aimer, aprs ce que vous m'avez dit; vous n'attendez pas la
richesse, puisque vous l'avez; et vous n'esprez pas non plus
l'accrotre, puisque Montouroy a peu ou point d'argent. Je ne vois pas
quel intrt vous lie  ma fortune et vous oppose  la sienne.

--Vous allez le savoir, fit-elle. Tant que Montouroy demeurera au Cap,
je resterai sa matresse; or Montouroy, s'il est sans fortune, a, comme
je vous l'ai dj dit, une influence et des relations. Je prpare son
mariage avec la fille du gouverneur: la fille et le pre sont favorables
 cette union. Une fois que Montouroy sera mari, je gouvernerai
rellement Saint-Domingue derrire eux, et croyez que je saurai en tirer
tout l'or et exercer toute l'autorit dont je suis ambitieuse.

Cette ngresse me remplissait d'effroi et d'admiration. Je me demandais
si j'tais en prsence d'une folle ou d'une sorte de gnie monstrueux
et pervers.

--Il n'y a que deux obstacles  mon projet, continua-t-elle. Le premier,
c'est la Ltang. La Ltang est la matresse du gouverneur, elle aime
Montouroy, mais elle l'aime en despote, et ne veut pas d'un mariage qui
nuirait  sa puissance. Le gouverneur ne fera rien contre moi, mais il
ne dsobira point non plus  sa matresse.

Quant  Agathe de Ltang, voici comment elle est ici.

Montouroy, ne pouvant obtenir votre consentement ni celui d'Antoinette,
dcida de s'en passer. Deux ngres devaient enlever votre pupille en
votre absence. Mais les ngres trouvrent Antoinette avec Agathe. Soit
mprise, soit crainte que la restante ne les dnont, ils les
enlevrent toutes deux: seulement l'un des ngres, poursuivi et serr de
prs par vos esclaves, abandonna Antoinette; l'autre revint avec Agathe
 un pavillon que possde M. de Montouroy  l'entre du Cap. J'y tais
venue par hasard, je fus ainsi avertie de l'enlvement avant Montouroy,
et je me rjouis que l'entreprise et eu ce rsultat. Je fis conduire
aussitt Agathe chez moi lie et billonne, dans un palanquin ferm et
entour de mes esclaves. C'tait un otage. Depuis elle n'a pas quitt
cette maison. Un ngre  la porte, et un autre dans la cour l'empchent,
non seulement de sortir, mais encore de se montrer aux fentres. Je la
garderai ainsi jusqu' ce que la mre se dcide enfin  laisser le
gouverneur donner sa fille  Montouroy.

--Et quel est le second obstacle  vos projets? lui demandai-je.

--Le second, c'est vous, en ne mariant pas Antoinette.

--Jamais, dis-je, jamais Antoinette ne se mariera: elle n'aura qu'un
amour, le mien!

Le sang me montait  la face.

--C'est parfait, rpliqua-t-elle, mais alors faites bonne garde. Un mari
pourtant la protgerait mieux que vous.

--Mais c'est contre les maris, quels qu'ils soient, dis-je, que je veux
la protger. Au surplus quel pouvoir vous flattez-vous donc d'avoir,
madame, pour oser donner des ordres  des gens qui vous sont inconnus?

--Entrez ici, madame, dit  voix basse Dodue, qui entr'ouvrit une porte
et souleva des tentures, ne soufflez mot, regardez et coutez.

Elle m'avait pousse dans une sorte de petite loge obscure mais ferme
par une glace, qui vous permettait de voir ce qui ce passait dans la
chambre voisine, sans laisser souponner votre prsence; par une fente
assez large pratique dans la tapisserie, et que dissimulait un mince
rideau, je pouvais aussi entendre tout ce qui se disait  ct.

Je fus bien surprise de reconnatre la voix du docteur Chiron, de
Montouroy, de M. Lveill, un des plus grands ngociants de
Saint-Domingue, de M. de La Marzelle, le chef de la milice. Un jeune
homme disait des vers:

    _Sur les rameaux voisins, entends ces tourterelles
        Former leur doux roucoulement;
    De quel air d'amiti s'entrelacent leurs ailes!
    Vois, vois comme leurs becs sont unis tendrement;
    Ah! que ces jeux, Egl, nous servent de modles._

Tout prs de nous le ngociant Lveill, replet, sanguin, la voix haute
et autoritaire, vint causer avec le docteur Chiron.

--Le meilleur moyen, disait-il, de servir les hommes, n'est pas de
s'abandonner aux rflexions philosophiques, mais de chercher  concilier
les intrts de l'humanit et ceux du commerce.

--Dites votre commerce, fit le docteur.

--Je suis un sincre ami des noirs, continua Lveill, et c'est pourquoi
je verrais sans dplaisir une rvolte contre leurs oppresseurs.

--Vous seriez enchant, j'en suis sr, que quelques incendies de champs
de canne et de plantations vous permissent de raliser un joli gain sur
les sucres  Londres et  Amsterdam.

--Vous insultez mon coeur, monsieur, dit Lveill.

--C'est que j'apprcie votre caisse, continua Chiron.

Lveill se rengorgea.

--Je n'ai jamais attendu, de mes sacrifices  la race opprime, que sa
reconnaissance. Les larmes des noirs doivent tre pour les mes
sensibles un prix bien plus doux que tous les lauriers des conqurants.

--Je crois en effet que les lauriers vous sont assez indiffrents, dit
Chiron: cela se fltrit trop vite. Quant aux larmes, vous ne pourriez,
je crois, les apprcier que si elles se solidifiaient en perles ou en
diamants, et qu'elles fissent l'objet d'un nouveau trafic. Alors il est
probable que votre amour pour les larmes des ngres vous pousserait 
battre leurs producteurs toute la journe, afin de les faire pleurer
davantage. Pour moi qui ne possde de sucre ni en cannes, ni en magasin,
mais qui tiens tant soit peu  ma vieille guenille, je n'attendrai pas,
pour quitter l'le, les larmes de reconnaissance des ngres, ni les
larmes de bienfaisance des blancs.

--Vous partez vraiment, docteur?

--Avant un mois. J'prouve des craintes srieuses quand je vois
l'humanit s'attendrir.

--Vous avez t lev  l'cole de Buffon, mon cher docteur, dit alors
l'abb de la Pouyade. C'est un diste, et comme tout diste, un esprit
rtrograde. Je suis heureux de voir que nos esprits les plus audacieux
reconnaissent aujourd'hui la vrit du christianisme, de ce
christianisme qui doit un jour reconstituer l'humanit. Buffon, lui, n'a
pas compris le noir, il n'a pas vu quels grands principes politiques
font la base de nos institutions. L'ide de l'galit lui chappe. Il a
surtout dshonor son nom par le titre de comte et son extrme
sensibilit pour les hommages des femmes. Il avait d'ailleurs cette
aristocratie du talent, qui en est le poison...

--Mais il me semble, monsieur l'abb, que vous aussi n'tes pas
insensible _aux hommages_ des femmes, puisque vous venez chez Madame
Dodue-Fleurie.

--C'est pour une oeuvre de charit, mon cher docteur, et croyez-bien
que, malgr que ce soit une excellente crature, cela me cote beaucoup.
La socit est si mle ici! A part vous, moi, deux ou trois autres
personnes...

--Vous tes bien difficile, monsieur l'abb.

--Je ne recule jamais devant le devoir, mais permettez  mon got de se
blesser...

--Que Monsieur votre got se blesse, qu'il se blesse, je n'y vois pas
d'inconvnient si cela vous amuse. Mais parlons srieusement: avez-vous
vendu vos hypothques sur les ngres?

--Pas encore, et je venais justement ici avec l'espoir de trouver des
acqureurs.

--C'est l votre oeuvre de charit!

--Certes, puisque je destine une partie de cet argent aux malheureux.

--Je plains vos malheureux, alors; car les hypothques sur les ngres ne
s'achtent plus!

--Comment cela! les miennes portent sur d'excellentes plantations,
riches, en pleine prosprit.

--Je suis bien fch, mais ces hypothques ne s'achtent plus. Du moins
les blancs n'en veulent pas; ils craignent trop la rvolution
prochaine. On m'a dit pourtant que les affranchis en prenaient encore
quelques-unes. Ils esprent montrer par l qu'ils feront cause commune
avec nous, en cas de rvolution et obtenir ainsi que le conseil colonial
leur accorde les droits des autres citoyens.

--Alors les affranchis ne sont pas pour la rvolution? demanda Lveill.
On devrait les expulser de la colonie.

--Attendez, dit l'abb, qu'ils aient achet mes hypothques.

--Le sentiment de la fraternit leur fait absolument dfaut, continua
Lveill. Ils sont indignes de siger au conseil colonial.

--Voil comment vous aimez les noirs! dit le docteur.

--Les affranchis sont de faux ngres, rplique Lveill. Ils devaient
partager les souffrances de leurs frres en attendant l'affranchissement
commun. Au lieu de cela, ils ont voulu devenir des blancs, prendre nos
manires, notre esprit; ils n'ont pris que nos vices. Tenez! il y a un
affranchi qui fait ce joli trafic. Vous savez qu'on rcolte de moins en
moins de sucre depuis deux ans, c'est un fait. Mon affranchi se procure
du sucre infrieur, il le raffine lui-mme, il le garde en magasin, et,
 l'aide de je ne sais quelle prparation, il lui donne un brillant qui
n'ajoute rien  ses qualits, mais qui fait illusion. Au moment de la
vente de la rcolte, il ouvre ses magasins, en laissant croire que le
march est encombr. Tous les propritaires sont forcs de lui vendre 
bas prix. Telles sont les faons d'agir de nos affranchis! Ce sont, je
vous le rpte, des hommes abominables.

--A dire vrai, observa le docteur, si j'avais une plantation, je
prfrerais vendre ma rcolte  bas prix que de la voir incendie. Et,
coquins pour coquins, j'aime mieux ceux qui font croire  l'abondance
d'un produit que ceux qui le suppriment compltement. Qu'en pensez-vous,
jeune pote?

--Je ne connais pas les affaires, dit le chantre des tourterelles, et je
n'ai pas encore l'exprience des hommes; du moins suis-je plein de zle
et d'ardeur pour servir la socit.

--Ne vous empressez pas trop  servir ses caprices, mon jeune ami, dit
le docteur, car elle en change sans cesse, et le lendemain elle a
horreur de ceux de la veille.

--Et vous, Montouroy, dit Lveill, vous ne prenez parti ni pour les
noirs ni pour les blancs, ni pour les affranchis?

--Je prends parti pour les honntes gens, rpliqua Montouroy. Je suis
videmment pour l'affranchissement des noirs, mais aussi pour que les
noirs respectent les intrts et la fortune de leurs bienfaiteurs.

--Fourbe et sot! s'cria Dodue-Fleurie  demi-voix. Restez ici encore un
instant, madame, me dit-elle, et vous allez voir comme je le traite.

Elle sortit alors de la logette et apparut  la porte du salon.

--Toutou, appela-t-elle en tournant  demi le derrire aux saluts de
l'assistance. Allons, venez vite. J'ai besoin de vous!

Montouroy, les yeux inquiets, les gestes empresss, se hta de sortir du
salon et de rentrer dans la chambre de la ngresse. Dodue se coucha
d'abord sur le dos, puis sur le ventre; elle avait dcouvert son corps
vaste, elle semblait le prsenter  l'adoration de Montouroy, qui
s'agenouilla devant lui.

--Lche-moi, Toutou! dit-elle. Lave-moi. Dcrasse-moi avec ta langue.
Les esclaves ne savent pas, et moi je suis trop paresseuse. Vois, je
suis pleine d'ordure et de poussire.

Montouroy prit d'abord les pieds, et sa langue habile et souple en
fouillait les doigts, en caressait les ongles, provoquait chez Dodue des
tressaillements, de petits cris, des rires; puis la langue viprine
monta le long des jambes fortes et vint s'attarder aux courbes, aux
larges ombres, aux replis normes de la chair comme si la nuit de ce
corps attirait Montouroy et qu'il prt plaisir  s'y enfoncer de plus en
plus,  y oublier jusqu' son sexe,  devenir une bte inconsciente et
joyeuse de son asservissement. Et, durant ce nettoyage bizarre, Dodue
tait aussi libre avec lui que si je n'eusse pas t prs d'elle et
qu'il n'et t qu'un chien. Elle laissait s'accomplir sans honte,
peut-tre mme provoquait-elle par une grossire malice, les mouvements
de ses organes. On et dit que, dans son trange orgueil, les impurets
mme de son corps lui devenaient un moyen d'humiliation et lui
procuraient un triomphe.

Le dgot me soulevait le coeur; j'tais tellement indigne contre
Dodue et Montouroy que j'allais sortir de ma cachette, quand tout  coup
elle se releva vivement.

--Immonde brute, dit-elle, est-ce que je t'ai appel pour que tu baises
mon visage, de ta bouche encore toute souille! Non, non, mon visage est
 mon amant, et tu sais bien que tu ne l'es pas! Est-ce que tu es
capable d'ailleurs d'tre un amant? Vois toi-mme, un eunuque paratrait
plus un homme, et aurait des exigences moins insupportables! Va-t'en!
Va-t'en, te dis-je! Veux-tu partir, ou je prends le fouet!...

Et comme vaincu, humili par cette colre, il se retirait, elle le
rappela un instant.

--Et je te dfends d'entrer chez Gatte, fit-elle. Cette fille est  moi,
entends-tu! Au surplus, je vais te mettre  la porte, car je ne suis
pas sre de toi.

Elle sortit un instant, appela des noirs, et j'entendis le bruit d'une
dispute puis d'une porte qu'on fermait violemment.

--Eh bien, dit-elle en revenant vers moi, ne suis-je pas bien sa
matresse! Et croyez, chre madame, que je pourrais traiter comme
Montouroy tous les hommes que vous venez de voir dans mon salon, qui
m'attendent depuis une heure et ne se lassent pas de mon retard. Or ce
sont les notables du Cap et de Saint-Domingue. Quant aux femmes, je sais
bien qu'elles ne me reoivent pas, mais si je le veux, si je l'exige de
leurs maris et de leurs amants, elles m'ouvriront toutes grandes les
portes de leurs maisons. Et d'ailleurs  part vous, moi, la Ltang
peut-tre, est-ce que les femmes comptent  Saint-Domingue?


Me prenant alors par le bras elle m'entrana au dehors. Je la suivais,
je lui obissais, sentant en elle comme une force suprieure.

--Je veux vous montrer, me dit-elle, que je n'ai pas conquis ceux de
votre race pour devenir le jouet des noirs...

Elle me conduisit  quelques pas jusqu' un terrain vague qui s'tend de
l'extrmit de la ville jusqu'au Morne des Capucins. L grouillait,
bruissait, dans une fte qui ressemblait  une bataille, la foule des
noirs o j'avais failli disparatre tout  l'heure,  mon arrive.

A la lueur tremblotante des lanternes, les coiffures normes et lgres,
les bonnets de tulle et de mousseline, les jupes de serge claire, les
cercles dors des oreilles et les colliers de rassade, au-dessus et
parmi cette arme immense de ttes crpues et de corps bronzs,
flottaient comme des papillons de nuit, des insectes brillants, des
libellules et des fleurs d'eau sur un sombre marcage. La fange humaine
augmentait toujours; derrire elle, les hautes montagnes semblaient la
vomir avec srnit; elle exhalait une odeur lourde et laineuse, de
fourrure chaude, de linge humide, de peau en sueur et d'haleines
corrompues, elle rpandait une rumeur confuse, sorte de lamentation
courte, de refrain sans cesse repris, que brisaient parfois un
zzaiement de crole ou des cris gutturaux d'Africains. Tout  coup, la
lune se dgagea des nuages, enveloppa cette tourbe de sa vapeur
lumineuse, fit jaillir des tnbres milles faces soles et froces,
rvla des centaines de couples en folie, accouplements horribles o les
dents, les ongles s'enfoncent dans la chair, o l'treinte et le baiser
ressemblent  des gorgements.

--N'ayez pas peur, me dit Dodue, comme je me serrais contre elle.

Non loin de nous, il y avait une troupe de ngres, moins bruyants,
troupe d'affranchis ou d'employs  demi-libres, qui affectaient de ne
point se mler aux autres noirs et mme les repoussaient brutalement;
vtus  l'europenne, ridicules sous la perruque, et l'habit  la
franaise, pareils  des voleurs couverts des dpouilles de leurs
victimes, ils me rappelaient ces monstres tranges qui, dans les
estampes du sicle dernier, viennent assaillir un saint en oraison.

Le saint tait l en effet, mont sur un escabeau, droit, le bras
tendu, et sa tte sche au long nez recourb, au menton prominent, se
dtachait en rouge entre son chapeau plat  larges bords et le collet de
son manteau noir.

--Mais, fis-je, c'est Samuel Goring!

Dodue-Fleurie me regarda en souriant.

Goring n'avait plus sa mimique froide et son attitude fige. Il menaait
de son poing l'auditoire.


Fils de prostitues, criait-il de toute sa voix, vous tes indignes de
la libert! Vous ne mritez que le joug dont un tyran chargera vos
paules!


Des hues et des injures lui rpondirent.

--Voici les suites de son amour malheureux pour Zinga, dis-je.

--Oui, fit Dodue, et c'est moi qui lui ai rendu Zinga infidle, car elle
avait autrefois des complaisances pour lui. Je craignais qu'il ne
devint par trop ngrophile.


Que feriez-vous si vous tiez libres, continuait Goring en levant les
mains, vous ne sauriez que vous abandonner  l'ivresse et  la luxure!


Une clameur immense couvrit ces paroles, des noirs se jetrent sur
Goring, le saisirent, l'accablrent de coups; il s'engouffra dans la
foule qui s'ouvrit devant lui. J'entendis des voix le menacer, puis des
cris et des supplications. Enfin comme un pantin disloqu, aux loques
boueuses, vint tomber agenouill devant nous. C'tait l'infortun
quaker. Figeroux, derrire lui, le poussait et le rouait de coups de
pied.

--Ah! canaille! criait-il, tu nous as trahis.

--Je veux que vous lui fassiez grce, dit Dodue d'une voix forte en
s'interposant entre Figeroux et la victime.

A la vue de la ngresse, mon commandeur et ses compagnons s'arrtrent,
haletants, frmissants devant leur proie; ils haussaient les paules,
crachaient de dgot et de fureur, mais ils ne touchrent plus au
rvrend qui, avec une faible lamentation, se ramassa et se trana
lentement vers la rue des Capucins.

--Il va compromettre la rvolution, gronda Figeroux.

--Et croyez-vous qu'elle serait un heureux vnement pour nous? fit un
autre multre. Nous n'avons rien  gagner  la libert de ces sales
Bozales qui dansent l-bas. Mieux vaut qu'ils restent esclaves!

--Ces ngres ont confiance en nous. Nous les dirigerons. Nous pouvons
avec leur aide nous emparer du gouvernement de l'le.

--Et comment ces brutes nous comprendraient-elles? fit l'interlocuteur
de Figeroux.

Cependant le petit groupe des affranchis raisonneurs pour lesquels
devait parler le quaker se dissipait. Toute la partie houleuse et
bruyante de l'assemble semblait les repousser.

Un vieil homme, les paules sanglantes, les yeux chassieux et voils,
apparut tout  coup sur l'escabeau o nous avions vu Goring. Il avait
autour de lui un grand chle dont il tirait de petits sachets en peau
huile. Aussitt le silence se fit dans la foule qui s'empressa autour
du vieillard.

--Macandals! Macandals! criait-on.

--On leur donne des amulettes, m'expliqua Dodue, pour les protger. Ils
prparent quelque grande entreprise, cela est sr.

Puis, tout  coup, se penchant vers moi, elle me dit  voix basse:

--Ne craignez-vous pas Zinga?

--Moins que Figeroux.

--Voyez, chre madame, elle est ici!

En effet, Zinga tait l, avec Dubousquens. Ils taient assis  l'cart,
 une petite table, devant des verres pleins auxquels ils ne touchaient
pas; ils parlaient sans s'occuper de la foule, sans prendre garde au
bruit. Quelques paroles que je surpris renouvelrent mes inquitudes.

--Si te maries, disait Zinga, m'abandonneras?

--Tu sais bien, rpondait Dubousquens, que je n'pouse cette jeune fille
qu' cause de sa fortune, et que tu viendras avec nous en France.

--Et mme si elle devient ta femme n'aimeras que moi!

--Je n'aimerai que toi.

Et ils se baisrent.

De quel mariage, de quelle jeune fille, Dubousquens voulait-il parler?

Figeroux,  ce moment, s'approcha, frappa violemment sur l'paule de
Zinga.

--Ah! truie, fit-il. Tu nous as trahis!

Zinga ne lui rpondit que par un rire sarcastique.

Puis se retournant vers lui:

--As peur? demanda-t-elle. _Es m mem pa la k to pou m dfand to
lapo._ (Est-ce que je ne suis pas l avec toi, pour dfendre ta pelure!)

--Salet, cria-t-il en la menaant, tu m'avais dit que tu viendrais...

--Bien, suis l!

--Que tu viendrais, reprit-il, pour encourager Goring.

--Etais l, suffit! Pour embrasser li, peux pas. Li sent trop la
maladie.

Des cris s'levrent. Deux ou trois mots que je ne compris pas furent
plusieurs fois rpts.

--Les porcs! dit Figeroux, aprs avoir prt l'oreille; ils fixent la
date de l'insurrection; ils la feront sans nous.

Ces paroles m'effrayrent et j'allais interroger Dodue lorsqu'une longue
file de noirs, de ngresses et de ngrittes se tenant par la main et
courant, les uns derrire les autres, nous heurtrent et nous sparrent
brusquement de Zinga, de Dubousquens et de Figeroux. Deux vieillards,
levant  bout de bras des serpents, suivaient ces coureurs. A un
claquement de mains des vieillards la bande forma autour d'eux une ronde
de trois rangs et se mit  danser, les hommes tournant le dos aux femmes
et se heurtant violemment de la croupe tous les trois pas.

--Ils nous empestent! fit Dodue, allons-nous-en.

--Vous avez, dis-je, plus peur de ces bozales, que des visiteurs de
votre salon.

--Nullement! rpliqua-t-elle en affectant une expression d'indiffrence.

--Nanmoins vous ne les gouvernez pas si aisment!

Elle haussa les paules.

--Bah! fit-elle, une main nergique et un fouet, il n'en faut pas plus
pour les tenir dans le devoir; quant aux blancs, ce sont des lches!

A peine nous tions-nous loignes que nous entendmes une fusillade.
Dodue me conta qu'aprs leurs danses les ngres s'amusaient souvent 
tirer des coups de feu, mais il arrivait plus d'une fois qu'ils se
faisaient partir le fusil dans les jambes ou contre le ventre, car ils
taient dj ivres, de cette ivresse frntique que leur donne le tafia,
mlang, selon les rites des sorciers,  de la poudre.

--Vous voyez, me dit-elle, que j'ai dans la main l'me de la rsistance
et celle de la rvolte. C'est moi qui ai conseill  Figeroux de runir
ses amis, tout en sachant fort bien que Goring allait les exasprer, et
que les noirs esclaves chasseraient les affranchis. Ceux-l seuls sont 
craindre parce que vous leur avez appris  penser... Je m'en garde le
plus possible et si j'ai l'air de protger Figeroux, croyez-le, ce n'est
qu'en apparence... Ah! si vous vouliez, comme il serait facile de le
faire disparatre, aux Ingas, dans la montagne. Mais je vois que cela ne
vous sourit pas... Du moins veillez sur Antoinette, chre madame, et sur
votre plantation. Et, si vous pargnez Figeroux, surveillez-le, tenez-le
sous clef; le 10 aot est une date dont vous devez vous mfier.

--Pourquoi?

--Parce que les esclaves prparent une rvolte pour ce jour-l. Il y
aura srement des maisons pilles et des plantations incendies.

--Etes-vous donc avec les rvolts, demandai-je, que vous connaissez si
bien leurs secrets?

--Oh! moi, dit-elle avec un gros rire et en se plaquant les deux mains
sur la croupe, je suis seulement pour Dodue-Fleurie! Je suis pour le
parti qui triomphera, car c'est lui que je devrai dominer. Cependant je
ne dsire point que les esclaves russissent. Qu'ai-je  gagner avec ces
fous furieux?

L-dessus elle me dit adieu, et, ayant trouv Troussot et Zozo dans
l'antichambre, je repris la route des Ingas. Tous les noirs s'taient
rassembls du ct du Morne des Capucins, et je n'eus aucune peine 
sortir du Cap. J'arrivai aux Ingas comme l'aube blanchissait le ciel. Je
me prcipitai vers le lit d'Antoinette. Dieu merci! elle reposait
doucement, la bouche entr'ouverte et souriant de ce joli sourire qu'elle
a lorsqu'elle dort. Je l'embrassai sans l'veiller et, me couchant prs
d'elle, je me laissai aller au sommeil, lasse de tant d'motions.

       *       *       *       *       *

J'ai reconnu aujourd'hui que Dodue-Fleurie ne m'avait pas trompe, et
que les prils contre lesquels elle cherche  me prmunir n'taient
point imaginaires.

Mme de Ltang qui, lors de l'enlvement d'Agathe, a cherch querelle 
Mme Du Plantier, l'a insulte dans la rue et mme, prtend-on, l'a fait
battre dans sa maison par deux noirs, s'est rconcilie subitement avec
elle; elles sont venues chez moi cet aprs-midi en compagnie du rvrend
Goring, dont elles se moquaient si bien nagure.

--Ma chre amie, m'a dit Mme de Ltang en se composant un visage svre,
j'ai une pnible requte  vous adresser, mais j'espre que vous
comprendrez quels sentiments dsintresss me l'inspirent. L'amiti mme
que je vous porte me l'a rendue ncessaire, et je dois ajouter, la piti
que nous devons avoir pour nos semblables malheureux et perscuts.

Satisfaite de ce prambule, elle eut un coup d'oeil rapide vers Mme Du
Plantier et Samuel Goring qui, d'un signe de tte, marqurent leur
approbation et l'engagrent  continuer.

--Il court de fcheux bruits sur vous, madame..., oui, de trs fcheux,
et nous avons pens qu'il tait de notre devoir, tant de vos amies, de
vous en avertir. Nous voudrions prvenir, si c'est possible, une
accusation au Conseil colonial, accusation qui est imminente, et qui
pourrait avoir pour vous les consquences les plus dplorables.

J'tais fort trouble, mais je dguisai assez bien l'motion que
j'prouvais, et ce fut de l'air le plus tonn que j'accueillis
l'avertissement.

--Pour aller de suite au fait, dit Mme de Ltang avec vivacit, je vous
dirai qu'on vous accuse de squestrer une jeune fille et de confisquer
sa fortune.

--Squestrer Antoinette, fis-je en partant d'un clat de rire, mais
n'est-ce pas absurde? Vous l'avez tous vue aller et venir ici; elle fait
ce qui lui plat!

--Vous lui avez cach qu'elle possdait une fortune, et vous la retenez
chez vous comme une esclave, exigeant d'elle une affection qui ne vous
est nullement due, qu'elle aimerait mieux porter  un autre, et qu'il ne
serait peut-tre pas fort dcent de dfinir.

--Madame! m'criai-je indigne, tes-vous venue chez moi pour
m'insulter?

--Nous ne voulons point vous blesser, dit  son tour Mme Du Plantier, et
cependant, si les intrts de cette malheureuse enfant l'exigent, croyez
bien que nous n'hsiterons pas  vous montrer: qu'on se met en posture
fcheuse quand on prtend mpriser les lois de la nature et de toute
socit.

--Antoinette, reprit Mme de Ltang, sans me laisser rpondre  cette
insolence, est en ge de se choisir un poux et de diriger elle-mme sa
fortune; nous reconnaissons que vous avez pu veiller sur son enfance
avec beaucoup de dvouement, mais ce n'est plus une fillette; elle est
libre de ses actes. Vous devez remettre sa fortune au Conseil colonial
qui vous ddommagera d'ailleurs de vos sacrifices.

--Je ne rclame point de ddommagement, rpondis-je avec ddain, mais
Antoinette est ma fille adoptive et je la garderai avec moi, comme
d'ailleurs elle me l'a demand. Quant  sa fortune, je n'aurai pas  la
lui rendre, puisqu'elle n'en a point, et qu'elle n'a vcu jusqu'ici que
grce  ma gnrosit.

--Nous savons trs bien ce qu'il en est, dit sentencieusement Samuel
Goring.

--Par une calomnie de quelque ngresse, sans doute!

--Nullement, rpliqua Mme Du Plantier, et vous regretterez bientt,
madame, d'avoir rendu notre dmarche si inutile. Quelle que soit notre
amiti pour vous, nous devons considrer que le bonheur d'une jeune
fille est chose trop prcieuse pour que nous vous le sacrifiions. Nous
allons dposer ds ce jour notre plainte.

--Et je dposerai aussi la mienne, dis-je, pour vos faons
inquisitoriales et rvoltantes.

--Vous verrez ce qu'il en cote de subir une enqute, dit Mme Du
Plantier.

--Surtout lorsqu'on a plus d'un reproche  s'adresser, ajouta Mme de
Ltang, en me saluant de son plus ironique sourire.

Je me souvins alors de ses confidences et de ses caresses perfides.

--Sortez d'ici, madame, fis-je avec colre, sortez, et vous aussi,
parpaillot!

Goring se retourna vers moi, trs calme en apparence.

--Une femme a chang la nature, pronona-t-il les yeux ferms, et le
bruit de son iniquit est mont jusqu'au Juge pour la dnoncer et la
perdre.

La Ltang m'a calomnie mme auprs de lui. Ils ne savent rien encore de
Mme Lafon, mais une enqute peut leur rvler l'assassinat. Et
d'ailleurs, n'ai-je pas tout  craindre de leurs soupons avilissants
s'ils prtendent incriminer mon amour pour Antoinette? Hlas, aux yeux
de certains tres, c'est un crime d'aimer quand ce n'est pas eux qu'on
aime.

Le docteur qui est venu me voir, m'a appris leur complot.

--Ces chres femmes, galement dlaisses de Montouroy, se sont
imagines qu'en mettant en commun leur fortune, et en s'unissant pour le
marier  une grosse dot, elles l'arracheraient sans peine  une jeune
fille novice, sans exprience du plaisir, incapable de retenir prs
d'elle un amant si fourbu, et pourraient ensuite se partager ses
prcieuses nuits.

--Mais qu'a donc Montouroy de si sduisant pour elles?

--Le miracle tente les femmes, dit le docteur. Elles esprent donner de
l'esprit aux sots, de l'lgance aux rustres, s'asservir les volages et
convertir les coquins. Elles aiment  dfaire,  bouleverser et, si
elles s'avisent de s'prendre d'un homme intelligent, c'est pour lui
faire commettre quelque btise: cela leur procure un petit frisson et
une jolie jouissance.

Les paroles du docteur ne m'avaient pas rassure, un mot que je reus le
lendemain, de Dodue-Fleurie, augmenta encore mes angoisses.

  Je sais que Ltang et Du Plantier, crivait la ngresse, veulent
  porter plainte contre vous, et vous enlever Antoinette; mais je les
  en empcherai bien: pour retenir Ltang, j'ai sa fille; quant  Du
  Plantier, je connais certaine histoire de succession o l'on aide 
  mourir une veille tante avec beaucoup d'empressement; histoire qu'elle
  n'aimerait gure voir divulgue, et dont je l'effraierai pour la
  forcer  se taire.

  Si pourtant mes menaces ne suffisaient pas, je vous engagerais 
  quitter le Cap.

Quitter le Cap, c'est perdre une partie de ma fortune, car comment
diriger cette plantation si je suis loin des Ingas, et, d'un autre ct,
comment la vendre sans perte? Enfin, pour garder avec moi Antoinette et
sauver ma libert, je dois me rsigner  tout. Je vais me prparer au
dpart--et, au premier bruit d'une dnonciation, je me drobe  vos
calomnies et  vos vengeances, misrables! qui me punissez d'avoir eu
pour vous trop d'amiti!

       *       *       *       *       *

Ce sont des heures que je n'oublierai pas: avoir fait un tel rve de
bonheur, avoir cru  l'innocence,  l'affection,  la gratitude de
quelqu'un et tre ainsi soudainement dtrompe: c'est trop horrible. Ah!
mon Dieu, si criminelle que je sois, deviez-vous me chtier ainsi!

Je souffrais depuis quelque temps, aprs mes repas, de cruelles douleurs
d'entrailles; comme j'ai toujours eu un estomac assez dlicat et que ma
gourmandise me fait rechercher plutt les aliments agrables au got,
qu'une saine et facile nourriture, je ne m'inquitais pas de la cause de
ces souffrances et je tchais de les supporter le plus patiemment
possible.

Une aprs-souper, mon mal,  la suite d'lans violents et inattendus,
semblait s'tre calm. Devant la vranda je jouissais avec dlices des
derniers rayons du soleil. La fracheur tait venue; les machines de la
sucrerie taient arrtes; les chants des noirs emplissaient la
plantation. Je me sentais rassure, confiante. Non, me disais-je, les
craintes que j'ai eues le soir de ma visite  Dodue-Fleurie sont vaines.
Nos esclaves nous sont soumis. Et, au Cap, on n'ose rien entreprendre
contre moi. A mes cts, Antoinette, fatigue de la journe qui avait
t fort chaude, s'tait tendue; elle dormait doucement, la tte
appuye sur les genoux de Zinga qui, elle aussi, s'tait assoupie. Zinga
se montrait depuis quelque temps si attentive  nous servir, Antoinette
et moi, que je lui avais pardonn une passion,  mes yeux, inoffensive.
Loin de suivre les conseils de Dodue-Fleurie, je ne l'avais point
envoye aux travaux de la plantation, je la gardais auprs de moi.
Pourtant j'avais accept une esclave que m'avait envoye la courtisane
pour veiller sur Antoinette; lorsque Zinga s'en allait au Cap elle ne
devait pas quitter ma fille un instant. Figeroux seul tait de ma part
l'objet d'une troite surveillance, et j'attendais pour le renvoyer
d'avoir trouv son remplaant.

Zinga, prs d'Antoinette, me paraissait plus jolie; elle l'enlaait, et
ses mains, un peu lourdes, venaient se croiser sur son paule, tandis
que le long de ses genoux se droulaient les beaux cheveux d'Antoinette
dnous, libres du rseau. Tout le corps de mon enfant tait immobile,
sauf la jeune poitrine, tendrement fleurie, que les soupirs du sommeil
soulevaient lentement et laissaient entrevoir sous la chemise
entr'ouverte.

Devant ces grces adorables, de nouveau je ressentis ce dsir terrible
qui m'avait une fois jete, ivre de joie, contre son corps; j'oublie que
Zinga est l, je lve ses robes, j'carte avec prcaution ses jambes, et
sans craindre qu'elle ne se rveille, je m'accroupis devant la chre
enfant, je me perds, je m'oublie au plus secret et au plus profond de
son tre; je gote  cette chair plus tendre que le jasmin, et qui
accuse la saveur piquante d'une plante marine. Oh! comme j'eusse voulu
qu'elle m'toufft entre ses jambes dj fortes! Que j'eusse souhait
mourir ainsi en aspirant sa sve et son plaisir! Mais un effroi me
saisit tout  coup. Dans l'ombre duveteuse o j'garais mes lvres, il
me semblait que les frais ptales s'taient desserrs, que plus large la
fleur s'offrait au baiser. Alors folle de curiosit impudique, et au
risque d'tre surprise dans mon examen, je dvts, comme si elle avait
t une courtisane ou une esclave, ses jambes dlicates. Je pousse un
cri! Ah! mon Dieu! Mon Antoinette, l'enfant que j'avais garde
jalousement, que j'avais tenue loin des hommes, qui n'avait jamais eu
pour amie qu'Agathe de Ltang, mon Antoinette si bien surveille, si
jalousement dfendue, n'tait plus vierge! Ah! la barbare dchirure!
j'avais l'ide  prsent qu'Antoinette tait laide, impure, qu'elle
puait! J'avais hte de laver mes lvres, mes doigts. Je respirais sur
son corps et sur moi l'odeur infecte de l'homme. Et pourtant j'esprais
encore, je me disais: c'est peut-tre un accident.

Comme elle faisait un mouvement, je rabats sa jupe, je me relve, mais 
ce moment un papier pli s'chappe de son sein. Je le ramasse, et je
m'loigne un peu pour le lire.

Il n'y avait que quelques mots, mais, hlas! ils taient significatifs.

  Achve les derniers prparatifs. Je viendrai ce soir. Fais attention.
  La Gourgueil veille. Je couvre de baisers ton corps adorable.

    Pierre.

J'tais si mue que mes jambes tremblaient, ma gorge tait dessche, je
pensais qu'avec l'amour de cet enfant toute la joie de l'existence
m'abandonnait. Cependant je me ressaisis, une grande colre m'agitait.
Qu'allais-je faire? les pier, les surprendre! ou bien attendant qu'il
ft parti, traiter Antoinette comme une enfant, chtier cette chair
qu'elle avait prostitue, la dchirer puisqu'elle l'avait salie. Elle me
harait davantage! Oui, mais j'aurais le plaisir de me venger, de
l'empcher d'tre  cet homme,  ce Pierre. Elle ne lui appartiendra
pas, me disais-je, quand je devrais l'enfermer dans une cave. Mais cet
homme parle de prparatifs dans son billet; est-ce qu'elle voudrait
s'enfuir? Je l'en empcherai bien!

Je cherchai Zozo et Troussot; ils taient  se promener dans la
plantation; enfin je les rejoignis.

--Veillez bien sur Mademoiselle, leur dis-je, et soyez prts au besoin 
la dfendre.

Je leur recommandai aussi de prendre leurs armes.

J'errais dans le jardin comme une insense. La conduite de cette enfant
que je m'imaginais si innocente et si affectueuse m'anantissait.
J'avais comme l'impression que le monde n'existait plus, tout me
paraissait transform, tout me devenait ennemi. Dans cette plantation,
au milieu de mes esclaves, riche, gorge de luxe et de bien-tre, je me
sentais plus solitaire, plus dnue de tout qu'une pauvresse qui mendie
son pain.

Je me dcidai  interroger Antoinette et je revins  l'endroit o je
l'avais laisse avec Zinga; elles n'y taient plus. Je me dirigeai
alors vers une alle de raisiniers o elle se promenait quelquefois
avant le coucher du soleil et qui regarde l'habitation. Les fentres de
sa chambre taient ouvertes et, d'o je me trouvais, je l'entendis, sans
distinguer ses paroles, causer avec animation; Zinga l'interrompait
d'une voix forte:

--Non, ne le ferai pas, ne suis plus avec toi, plus avec toi, parce que
tu m'as trompe.

J'allais rentrer  la maison quand tout  coup Zinga vient  moi; elle a
le visage boulevers; elle me dit d'une voix haletante, sans prambule:

--Matresse, on veut t'empoisonner, moi viens t'avertir.

--M'empoisonner! Qui donc oserait m'empoisonner?

J'affectais une assurance et un orgueil que j'tais loin d'avoir. En ce
moment mme mes horribles douleurs m'avaient reprise; et ma voix
trangle et le tremblement de mon corps, tout trahissait bien ma
terreur. Pourtant, les lvres sches, je rptais:

--Qui oserait!

--Qui? rpliqua Zinga. La demoiselle!

--Antoinette! m'criai-je, et,  l'ide d'un crime si monstrueux, il me
sembla que la lumire se retirait du ciel et que la vie s'enfuyait de
mon tre.

--Oui, Antoinette, reprit Zinga d'une voix assure, la physionomie aussi
calme, aussi tranquille que celle d'une statue.

--Misrable! misrable! m'criai-je en la saisissant  la gorge, oses-tu
insulter mon Antoinette? Ah! tu ne mentiras plus, va! je vais te tuer.

Elle rlait et se dbattait dans mon treinte; seule la rapidit de
l'attaque avait pu me rendre un instant victorieuse; elle avait le corps
trop robuste, et Figeroux et les autres esclaves l'avaient trop bien
habitue  des luttes de ce genre pour qu'elle ne pt reprendre
l'avantage.

Elle se dgagea donc trs vite et, me repoussant violemment, elle se mit
 courir dans la direction du Cap. Courant aussi, je la poursuivais.

A ce moment, j'aperus Antoinette qui venait  sa rencontre, suivie de
Zozo et de Troussot.

--Arrtez-la! criai-je aux noirs.

Tous trois se jetrent sur Zinga qui, vainement, voulut les viter; ils
lui saisirent les mains et la poussrent devant eux, malgr les ruades,
les crachats et les injures dont elle les accablait.

--Madame, dit Antoinette, cette noire est une criminelle; vous avez mis
en elle votre confiance, et elle veut vous assassiner.

Je ne rpondis rien; j'tais si surprise, si trouble que je ne savais
quelle dcision prendre. Mes regards allaient de Zinga, qui rugissait,
la bouche cumante, les yeux froces,--au visage d'Antoinette, ple,
dcompos, les yeux cerns comme si elle avait t malade, sa jolie robe
neuve raye de rose, toute froisse, avec une grande dchirure sur le
ct, ses cheveux pars sur ses paules, et montrant dans toute sa
personne une angoisse que je ne lui avais jamais vue. Craignant que
Zinga ne me parlt, Antoinette fit signe aux noirs de lui plaquer la
main sur la bouche, mais comme Zinga avait t la plus forte avec moi,
elle le fut cette fois encore. Elle se dlivra vite des mains qui la
retenaient; seulement au lieu de fuir, elle marcha sur Antoinette, le
visage rsolu, le poing menaant.

--Menteuse! dit-elle, veux me dnoncer, mais moi, vas t'accuser, et de
faon que tu ne pourras rien rpondre!

Puis, se tournant de mon ct:

--Matresse, voil ton assassin!

Antoinette frmissait d'motion, je voyais ses lvres remuer comme si
elle et parl trs rapidement, mais pas un mot ne me parvenait 
l'oreille.

--Oui, disait Zinga, raconterai tout ce que t'as fait, tes salauderies,
ton putanisme, car as beau baisser les yeux, as beau zouer les modestes,
les innocentes, t'es la plus sale de toutes les salets!

Antoinette se cachait le visage dans ses mains, puis elle recula de
quelques pas, comme si elle avait l'intention de s'loigner, pour moi,
au lieu d'arrter Zinga, au lieu de la battre comme je l'aurais fait il
n'y avait qu'un moment, je dis  Antoinette:

--Restez ici.

A Zinga:

--Parle!

Et aux deux noirs:

--Ne la touchez pas! Qu'elle parle librement.

Alors, aprs avoir repris haleine, Zinga dit:

--Matresse, moi te l'affirme: cette fille est une tratresse!

--Infme calomniatrice!

--Infme calomniatrice! s'cria Antoinette, qui leva la main pour la
frapper.

--Taisez-vous! lui dis-je, vous vous dfendrez quand Zinga aura achev
ses aveux.

--Matresse, Antoinette veut empoisonner toi pour ensuite te voler et se
sauver avec celui qu'est son joli coeur, celui qui l'a pouse avant
mariage.

--Malheureuse! m'criai-je, perdue de douleur, tandis qu'Antoinette se
protgeait le visage de son coude tendu comme une enfant qui craint
d'tre soufflete.

--Son joli coeur, si voulez savoir, matresse, continuait Zinga, se
nomme Moussiu Dubousquens, ngociant  Bordeaux, une peau blanche qu'a
du sang pour le bourreau. Oui, des hommes comme a, voudrais les voir au
bout d'une corde!

--Elle ment, madame! interrompit Antoinette. Ecoutez-moi, je vous en
prie! Elle me hait. Elle invente tout; il n'y a pas un mot de vrai dans
ce qu'elle vous dit. C'est elle qui mettait chaque jour du poison dans
votre vin.

--Et comment ne me l'avez-vous pas dit plus tt! lui rpliquai-je, moins
effraye du crime de Zinga que de l'astuce et de la sclratesse
qu'avait montre Antoinette.

--N'allait pas dire, disait Zinga, puisqu'elle commandait  moi.

--Et tu lui obissais, abominable crature!

--Oui, lui obissais. Croyais partir avec elle et Dubousquens pour
France. Moi, l'aime, Dubousquens!

--Oh! grand Dieu! s'cria Antoinette en haussant les paules.

--Oui, l'aime, et m'a aime aussi... Mais regrette, car il est un
porc... Etait aujourd'hui dpart. Au port Charlot. Et puis ai vu que
voulaient pas m'emmener. Alors quand Antoinette m'a command de te
mettre ce soir, dans ta raisinade, de la mancenille, au lieu d'arsenic,
suis venue tout t'apprendre, matresse.

--Elle ment, rptait Antoinette, tout cela est faux!

--Et cela, est-ce faux? dis-je en lui montrant la lettre que j'avais
trouve sur elle.

Elle eut un cri de rage, ses yeux tincelrent; elle me saisit les mains
en m'enfonant les ongles dans la peau.

--Rendez-moi cela, fit-elle.

Mais avant qu'elle ait pu l'atteindre, j'avais dchir la lettre et j'en
avais souffl au vent les morceaux.

Alors elle devint comme un animal affol, elle me frappa au visage au
point de m'arracher des cris. Je crois bien qu'elle m'aurait toute
meurtrie si Troussot et Zozo ne s'taient jets sur elle et ne lui
avaient saisi les mains.

--Est-ce ainsi, dis-je, enfant dnature, que vous reconnaissez tout le
bien que j'ai fait pour vous.

--Le bien! le bien! ah! vous voulez rire! rpondit-elle dcouvrant tout
 coup sa haine. Assassiner ma pauvre mre, voler ma fortune, voil ce
que vous appelez me faire du bien. Ah! monstre, le mal que je t'ai fait
pour me dfendre, pour me sauver de toi, n'est rien en comparaison de
ton crime et de mes souffrances.

A chaque insulte il me semblait descendre d'un degr l'chelle infernale
des tortures. Je m'imaginais que mon supplice tait achev, et je le
voyais renatre de minute en minute comme un incendie qui ne s'endort un
instant que pour clater ensuite avec une ardeur plus dvorante.

--Que lui as-tu dit, misrable menteuse? fis-je en me tournant vers
Zinga.

--Tout! Antoinette sait tout.

Et l'odieuse ngresse se mit  ricaner.

--C'est ma vengeance  moi! ajouta-t-elle en sifflotant d'une lvre
narquoise.

--Ah! c'est ta vengeance, m'criai-je, eh bien! tu vas voir la mienne.
Zozo, dis-je, Troussot, laissez Antoinette, je me charge d'elle, mais
saisissez-vous de Zinga; et conduisez-la dans la cour noire.

Elle eut un tressaillement et perdit son sourire.

--Matresse, suis libre!

--Je m'en moque pas mal que tu sois libre ou esclave!

--Toi peux pas me chtier. N'en as pas le droit!

--Eh bien, tu vas voir si je n'en ai pas le droit, canaille! Tu vas
mourir! Je suis la matresse ici.

Elle poussa un rugissement de bte qui, rpt d'cho en cho, se
prolongea dans la valle comme un sanglot immense. Mais l'excs de sa
terreur soulageait ma peine et je repris:

--Tu vas mourir, mais pas avant d'avoir souffert, d'avoir expi tes
attentats, tes trahisons. Oh! la mort serait trop douce pour toi. Oh
oui! tu vas souffrir.

Je la vis frissonner, mais bientt, rassemblant ses forces, elle poussa
un suprme appel:

--Figeroux!  moi!  moi, Figeroux!

--Amenez Figeroux ici, dis-je  Zozo, elle l'appelle  son secours; il
est donc son complice. Il va mourir avec elle. Allons, courez le
chercher. Et s'il ne veut pas venir, que Justin et Firmin l'amnent de
force.

--Matresse, dit Zozo, Figeroux n'est pas l!

--Comment! m'criai-je, c'est ainsi que vous le gardiez.

--Matresse, Figeroux disparu depuis deux jours.

Je songeai  la recommandation de Dodue.

--Dieu! me dis-je, nous sommes au 10 aot.

Mais loignant ces craintes, ne songeant plus qu' ma vengeance:

--Tu vas payer pour la fuite de Figeroux, dis-je  Zinga, et, en
attendant qu'il rentre ici, avec un billon et enchan, sous les coups
des noirs, entranez-la. Vous l'attacherez solidement par les pieds et
par les mains; et vous prparerez, ce soir, des fouets pour la
dchirer. Elle restera toute la nuit nue, expose au vent froid; demain
le soleil brlera ses blessures; nous les rouvrirons encore, et cette
fois on enduira ses plaies de miel, et l'on versera dans toutes les
ouvertures de sa chair des cornets de sucre pour que les fourmis et les
maringouins viennent aviver et multiplier son supplice. Ah! oui, tu vas
souffrir, Zinga!

A ces promesses de torture, la misrable voulut tenter un dernier effort
et s'arracher  ses gardiens, mais inutilement. La lutte se termina par
de cruelles lamentations qui ne cessrent presque pas de la soire;
interrompues une minute par des cris de douleur, elles reprirent de
nouveau et proclamrent que Zinga, vaincue, s'abandonnait corps et me 
ses bourreaux; que son orgueil tait bris, qu'elle n'tait plus qu'une
chair sensible au mal, et sans nergie pour le braver.

Ds ce moment d'ailleurs, je ne m'occupai plus d'elle. Ma colre, dont
elle prouvait la violence, tait comme ces fleuves dbords qui
rpandent au hasard la destruction. Malgr ses crimes, et le terrible
chtiment auquel je venais de la condamner, je n'avais point de
ressentiment contre elle. Elle avait disparu pour ainsi dire de mon
existence, le souvenir mme des volupts et du meurtre qui nous avaient
lies n'existait plus. Je ne pensais qu' Antoinette, et c'tait parce
que j'hsitais encore  frapper cette enfant, que je passais ma haine,
ma rage, sur la ngresse.

Cependant j'avais pris Antoinette par le bras et, malgr sa rsistance,
je l'entranais dans sa chambre.

--Ignoble fille, lui dis-je, puisque vous n'avez pas voulu de mes
bonts, vous apprendrez  vos dpens que je sais aussi punir.

--On me dlivrera, dit-elle.

Je la souffletai.

--Personne n'entrera ici, entendez-vous: Personne! Vous tes  moi, et
vous resterez  moi.

Elle se mit  sangloter en arrivant chez elle; pour moi, je ne me
souciais pas de ses larmes; je m'assurai seulement que les volets des
fentres taient bien ferms. Tandis que j'tais aux croises, elle
tenta de se glisser hors de la chambre, mais je l'attrapai par sa jupe
et, la ramenant jusqu'au lit, je dnudais son corps pour le mieux
meurtrir. Alors, avec une rougeur et une confusion qui n'taient plus
d'une enfant, elle retenait sa jupe sur ses reins et luttait
dsesprment pour se sauver de mes coups.

--Corps d'impudique, disais-je en la battant, sentine de vices,
rceptacle de crimes, tu n'as pas voulu tre ma fille, tu seras mon
esclave, va! et plus fouette, plus maltraite que les pires ngresses!

En vain serrait-elle les jambes, et se collait-elle contre son lit, il
fallut bien, sous mes coups, qu'elle cartt les membres, qu'elle offrit
 mes mains impitoyables la place impure, la chair souille et dchire
par l'homme, pour que je la dchirasse  mon tour.

Je la laissai enfin brise de douleur, abme de honte; et, l'enfermant
 clef, je me retirai dans ma chambre. Mais  peine tais-je seule que
l'espce d'ivresse que l'on ressent  satisfaire ses haines m'abandonna;
aprs toutes ces excutions je me sentis plus malheureuse, et seule dans
le monde comme dans un dsert. Le plaisir et l'amour n'existent plus
pour moi, me dis-je. Toutes les souffrances que j'infligerai 
Antoinette ne me rendront pas son affection, et pourtant c'est  cela
seul que je tiens: le reste m'est indiffrent.

Et j'avais envie d'aller lui demander pardon, de m'humilier devant elle,
de lui dire de prendre toute ma fortune, d'pouser qui il lui plaisait,
d'tre heureuse. Son bonheur aurait fait le mien: dans l'ombre,  ct
d'elle, tmoin de sa joie, j'touffais toute jalousie, j'aimais qui
l'aimait, je m'oubliais moi-mme.

Puis mon gosme renaissait. Oh! m'criais-je, si elle pouvait me
revenir! A son ge l'amour est un caprice qui ne dure point. Peut-tre
la douceur, la tendresse, aprs un peu de svrit, me la rendront. Il
faut seulement loigner son ami, et, durant son absence, je ferai en
sorte qu'il lui paraisse ridicule et odieux. Ce ne sera sans doute pas
difficile. Les sductions de ce Dubousquens sont si misrables!


A la nuit venue, je me dcidai  rentrer dans sa chambre. Je n'entendais
plus ses sanglots. Il me sembla qu'elle s'tait endormie. Alors j'ouvris
avec mille prcautions et j'entrai sur la pointe du pied, retenant mon
souffle. Avec quelle amoureuse compassion j'eusse coll mes lvres  sa
chair meurtrie, bais ses pieds et ses mains. J'avais la confiance du
vritable amour: rien ne me semblait impossible.

Je ne pensais plus que la confidence de Zinga l'avait remplie pour moi
de haine et d'horreur; qu' ses yeux, j'tais l'assassin de sa mre, et
qu'elle tait trop ingnue pour comprendre; qu'un attachement plus fort
que le plus violent amour d'un homme, me dvouait dsormais  sa vie.

Je m'approchai de son lit dans les tnbres, esprant avoir la joie
dlicieuse de caresser sa chair chaude et ferme d'enfant, mais le lit
tait vide, et je la cherchais, je l'appelais vainement par la chambre,
faisant alterner les clineries et les menaces:

--Antoinette! Antoinette! ma chrie! Viens que je te pardonne, que je
t'embrasse... Ah! immonde crature, je te chtierai, tu vas souffrir
dans ton corps vicieux, dans ta chair prostitue!... Antoinette,
voulez-vous venir  la fin!

La colre et l'angoisse garaient ma raison. Enfin je m'aperus que les
volets ferms  clef avaient t ouverts puis pousss du dehors. Je
descendis dans le jardin. Peut-tre n'tait-elle pas encore sortie de la
plantation. Je me mis  courir de tous cts. Troussot me rencontra.

--Matresse, dit-il, faut venir avec toi?

--Non, fis-je, reste ici. Cherchez Antoinette. Elle vient de s'enfuir de
la maison.

Puis, me rappelant la lettre trouve sur elle et le plaisir que prenait
Troussot  causer avec les marins.

--Sais-tu, lui demandai-je, s'il y a un navire qui part pour la France,
aujourd'hui?

--Oui, dit-il, le _Duquesne_.

Un frisson agita tout mon corps.

--Et o est-il?

--Au port Charlot.

--Donne-moi une lanterne et un manteau. Vite, je m'en vais au Cap.

--Toute seule, matresse?

--Oui, toute seule.

Ds que Troussot m'eut rapport ce que je lui avais demand, je partis.
Je ne craignais ni les attaques des ngres marrons, ni les difficults
du chemin. Je courais  tout moment au risque de tomber dans un
prcipice, me maudissant moi-mme lorsque, faute de souffle, j'tais
force de ralentir mes pas. La lune pleine et magnifique, clairait la
route, et devant ces monts noirs, ou envelopps de vapeurs brillantes,
je songeais par instant  des nuits aussi belles et plus douces, o
j'aurais pu tre heureuse, et qui taient perdues pour l'amour.

Enfin j'arrive au Cap et, un moment aprs, je suis au port Charlot. Je
demande  un marinier:

--Le _Duquesne_?

--Madame, il a quitt le port; il est dans la rade.

Je sentis une mort froide me monter au coeur.

--Parti?

--Non, madame. Mais il appareille demain matin au petit jour.

--Alors trouve-moi une barque, et allons-y de suite.

J'activais le marinier qui ne mettait nulle hte  dmarrer.

--Si vous tiez deux, dis-je, aux avirons, nous irions plus vite.

Il me regarda tonn.

--Il n'y a pas un marin sur le quai, fit-il. C'est par hasard que
j'tais l. Tout le monde est  la fte aujourd'hui.

La traverse ne dura pas une demi-heure, durant laquelle je souffris
toutes les angoisses.

Est-elle l, me disais-je. Vais-je la trouver?

Je ne songeais mme pas  Dubousquens aux bras duquel pourtant il
faudrait l'arracher.

Enfin j'aperois le _Duquesne_, nous touchons  sa coque norme et
sombre parmi les lumires des flots, on me jette une chelle de corde
que tient le marinier et d'o je manque de tomber dans la mer. Cependant
on me hisse tant bien que mal. Le capitaine descend du pont, vient au
devant de moi.

--Monsieur, lui dis-je, je tiens absolument  voir M. Dubousquens avant
son dpart. N'est-il pas ici?

--Il n'est pas encore ici, madame, me rpond-il, mais il doit
s'embarquer cette nuit avec sa jeune femme.

Il appuya sur les derniers mots comme s'il se doutait,  mon air gar,
quel intrt me faisait tenir  les rencontrer.

--Je les attends, dis-je.

Vainement voulut-il me dtourner de mon projet. Il allguait que seuls
les passagers pouvaient rester sur le navire. C'tait une rgle qu'il
devait observer, surtout  la veille d'un dpart.

--Eh bien! dis-je, inscrivez-moi parmi vos passagers. Je pars avec
vous.

Et je payai le marinier qui m'avait conduite et qui retourna au port. Il
et fallu me jeter  la mer pour me faire quitter le _Duquesne_.

Dans la crainte de manquer leur arrive, au lieu de me retirer dans ma
cabine, je restais sur le pont, attendant toujours Dubousquens et
Antoinette, en proie  une atroce inquitude.

Comme les lumires du Cap s'teignaient et que la ville semblait
s'endormir, j'aperus du ct des Ingas et au-dessus du faubourg des
Milices une lueur vive grandir sur le ciel.

Des passagers, autour de moi, prtendaient qu'une rvolte venait
d'clater au Cap.

--Bah! disait quelqu'un, les milices auront vite calm les rvolts.

--Dtrompez-vous, fit un autre, les milices sont avec les noirs.

--Ce sont les affranchis qui ont soulev les esclaves pour faire peur
aux blancs et leur arracher l'galit des droits, mais il se pourrait
que la rvolte ft plus srieuse qu'ils ne pensent et qu'elle tourne
contre ses organisateurs.

--Ah! ah! s'cria une voix que je connaissais, dcidment je n'tais pas
mauvais prophte et je n'ai pas agi en niais en prenant mes prcautions.

Je me retournai, et je reconnus le docteur Chiron; nous fmes tous deux
assez surpris de nous rencontrer; il me fit mille questions, selon son
habitude, mais je lui rpondais  peine, trop brise d'angoisse et
l'esprit trop occup pour prendre garde  ses paroles. Je l'entendis
seulement qui disait:

--Il commence  faire bon rentrer en France. Voyez, les sclrats ont
tenu parole: ils ont commenc  incendier le Cap.

En effet, sur trois points on voyait des colonnes d'tincelles monter
vers le ciel et se fondre dans un nuage norme de fume et de flammes
qui s'avanait sur le _Duquesne_.

Des dbris en feu tombaient devant nous dans la mer; quelques-uns mme
tombrent  mes pieds.

Je m'tais jete  genoux et les yeux levs au ciel:

--Mon Dieu! Mon Dieu! disais-je, sauvez mon Antoinette.

--Vous partez aussi, madame, dit le docteur Chiron. Je vous approuve.
Votre sagesse, pour tre tardive, n'en est pas moins utile. Si on n'a
plus que le bout du nez  sauver, c'est toujours cela!

Une petite barque  ce moment sortit du port et s'approcha du _Duquesne_
 force de rames. Mais dj le capitaine, effray de l'ardeur de
l'incendie que l'on ressentait jusque sur la mer, et des flammches
innombrables que le vent chassait du rivage, redoutait pour son navire,
charg de tonnes de tafia et de toutes sortes de combustibles. Bien que
l'on ne dt d'abord partir que le lendemain, il ordonna de lever l'ancre
et de mettre  la voile.

Cependant la petite barque vint, au risque de chavirer, se heurter
contre nous. Deux hommes conduisaient l'embarcation. On leur jeta une
corde et ils montrent jusqu' nous. Quelle fut mon motion quand je
reconnus Zozo et Troussot. Je me prcipitai vers eux et leur prenant la
main, j'attendais avec angoisse leurs premires paroles.

--Ah! matresse, dit Zozo, quel malheur! Figeroux arriv avec le cancre
(il voulait dire le quaker); tout brl, tout massacr aux Ingas. Nous
avons pu sauver ceci.

Il me remit un lourd coffret et s'affaissa.

--Mais Antoinette, dis-je sans me soucier de sa dfaillance, parlez
donc, voyons! Antoinette, o est-elle? Que m'importe l'argent que vous
m'apportez si je n'ai pas Antoinette!

Troussot qui avait le front couvert de sang, soupira d'une voix grave:

--Antoinette morte. On a tu bonne petite matresse!

Il me fut impossible d'en entendre davantage. On m'a dit que je suis
tombe sur le pont sans connaissance, et que, durant une partie de la
traverse, ma vie a t en pril.

       *       *       *       *       *

Aux premiers moments o la douleur sembla me faire grce, o, aprs
avoir tant souffert, je me rveillais de mon mal, je reprenais les
habitudes de la vie comme afin d'avoir plus de force pour souffrir
encore, Zozo me raconta le crime atroce qui m'avait ravi toutes mes
jouissances.

Quelque temps aprs mon dpart, Zozo avait dcouvert Antoinette alors
qu'elle allait sortir de la plantation pour se diriger sur le Cap; et il
l'avait ramene dans sa chambre bien qu'Antoinette, se dfendant avec
toute l'nergie du dsespoir, n'eut cess de le mordre et de le frapper.

Aprs l'avoir enferme, il m'avait attendue, en compagnie de Troussot,
devant la chambre de la pauvre enfant.

Ils taient encore  leur poste lorsque quatre ngres  la taille de
gants se jettent sur eux avant qu'ils aient le temps de se servir de
leurs armes, leur lient pieds et mains, les billonnent, puis, d'une
pousse ils enfoncent la porte. Montouroy les suivait. Il se prcipite
sur mon enfant qui pousse des cris, se dbat, lui chappe et veut sauter
par la fentre; il la rejoint, la renverse sur le lit, lui ouvre
brutalement les jambes. Il a un mot abominable:

--Ma jolie perruche, il faut d'abord que je te mette ma marque, que tu
sois mienne pour la vie. Aprs tu m'aimeras, si tu veux.

Cependant Antoinette ne cdait pas, mais luttait avec fureur, lui
mordait le visage et le battait de ses pieds.

--Venez donc me la tenir, brutes! cria Montouroy aux ngres.

Ils ne pouvaient gure lui obir. Ils taient en train de jouer du
couteau avec de nouveaux arrivants. En effet, Dodue-Fleurie, apprenant
par ses espions les projets de Montouroy, avait runi tous ses esclaves
et tait partie avec eux pour les Ingas; elle entra derrire Montouroy.
Elle tait elle-mme dans le couloir avec ses gens, un poignard  la
main; elle essayait de forcer le passage, avide de retrouver son amant,
de le surprendre, de le frapper peut-tre.

Au bruit de la lutte, Montouroy avait lch Antoinette, il s'tait
lanc au milieu des combattants et, atteignant Dodue-Fleurie, il essaya
de lui enlever le poignard qu'elle levait sur lui en lui criant les plus
abominables injures.

Antoinette, se voyant seule, se hta de fuir; et dj, elle enjambait la
fentre, lorsque Zinga survint. Du poteau o la ngresse tait attache,
elle avait entendu le tumulte et les cris des ngres. Elle s'imagina que
c'tait Dubousquens qui arrivait avec une escorte pour enlever
Antoinette. Zozo prtend qu'il a vu Samuel Goring la dtacher; Troussot
soutient au contraire que la rage que la ngresse avait conue pour ma
malheureuse enfant lui prta une force extraordinaire et qu'elle parvint
 briser ses liens. En une minute elle fut devant la maison; elle
aperut  la fentre la fugitive qui lui tournait le dos, les pieds en
l'air, prte  sauter. Elle la saisit brusquement par les jambes.
Antoinette poussa un cri, lcha prise, tomba. Zinga se rua sur elle et
plusieurs fois lui frappa la tte contre la muraille. Des ngres de la
plantation aperurent cette misrable s'acharnant contre mon enfant.
Comme c'tait une blanche, ils ne se soucirent point de venir  son
secours et restrent paisibles spectateurs de cet assassinat. Antoinette
ne se dfendait pas, mais de toutes ses forces elle appelait:

--A moi, Pierre! Pierre!  moi.

Les appels bientt furent indistincts; Zinga l'avait saisie  la gorge;
on n'entendit plus que des cris rauques, puis un rle horrible qui
annona la fin de cet gorgement. Zinga grise de haine, n'abandonna
point sa victime, mais ne cessait de lui pitiner le corps.

--Pourriture de fillasse! criait-elle, m'as fait torturer, m'as vol mon
amour, crve donc, chienne, crve donc, catin, que ton corps pourrisse
sous la pluie, et que la chaleur en fasse une infection!

Et aprs ces outrages affreux, comme si rien ne pouvait apaiser sa
rage, dans le sol dtremp elle roulait mon Antoinette. Elle put
savourer tranquillement sa vengeance. Personne ne vint troubler son
infme plaisir. Zozo et Troussot, quand on les eut dlivrs,
retrouvrent le corps tout sanglant et couvert de boue. Les membres
adorables avaient laiss dans la terre leur empreinte.

Zinga, quand elle se fut repue  souhait de cette mort, disparut.

Sans respect pour le corps de ma chre enfant, Dodue-Fleurie et
Montouroy se rconcilirent devant lui dans une treinte immonde.

Ils parvinrent  calmer leurs esclaves et  les ramener avec eux.

Mon Dieu, ne pouviez-vous aussi me prendre, si vous teniez  ravir cet
ange au ciel!

       *       *       *       *       *

Zinga, Dubousquens se trouvent sur le _Duquesne_; ils se sont embarqus
en pleine mer, le soir de l'incendie. Ils vivent ici en secret, dans
leur cabine, loin du capitaine, des passagers et de l'quipage, mais
comme l'animal dcouvre son ennemi  l'odeur, j'ai bien devin leur
prsence; et ds que j'ai pu me lever de mon lit, je les ai vus, je les
ai pis, je les ai surpris, l'homme vautr sur la femme, qui le
baisait, qui l'embrassait, qui le caressait comme un enfant.

--Antoinette tait sotte, tait bte, disait Zinga: moi, je sais toutes
les caresses, les consolantes! les endormeuses! et celles qui font vivre
en une minute des existences. Oh! tu l'oublieras auprs de moi, je serai
ta petite amie, je me ferai franaise pour te plaire. Vois, dj je sais
ta langue, je saurai bientt toutes les faons des femmes de ton pays.
Et tu ne te rappelleras plus mme _son_ nom.

--Tais-toi, sacrilge, tais-toi, disait-il. Oh! ce charme, cette grce
de l'innocence, o les retrouver jamais?

--Innocente, rpliquait-elle, drle d'innocence que celle d'une
empoisonneuse!

--C'est toi, infme! c'est toi qui lui as conseill cet attentat, et
c'est toi qui es son assassin.

--Tant pis, disait-elle, tu l'aimeras encore cet assassin, il fera ton
plaisir!

Elle avait alors mille jeux de hanches, de doigts, d'yeux et de lvres;
son visage se transformait, clatait en rires inattendus, sa croupe
s'enfuyait comme un animal capricieux, ou s'talait majestueuse comme un
dieu lourd et despotique. Dubousquens,  ces gestes luxurieux, perdait
sa tristesse, il poursuivait la ngresse dans les couloirs, oubliant
cette fois qu'il n'tait pas seul sur le _Duquesne_ et qu'on pouvait
surprendre leurs caresses impudiques.

A de pareils spectacles, je puis  peine contenir mon indignation. Il
pleurerait Antoinette comme je la pleure moi-mme que peut-tre lui
pardonnerais-je de l'avoir enleve  mon amour, mais profaner ainsi son
souvenir auprs d'une ngresse criminelle, me semble une effroyable
impit qui rclame son chtiment.

Et chaque jour ma haine s'augmente pour cet homme qui a eu l'affection
de mon enfant--pour cette noire qui, en la dnonant, a caus sa mort.

--Ah! chre Antoinette, me dis-je, va, je te vengerai, je frapperai tes
meurtriers.

Je me demande comment je pourrai chtier leur forfait. Oh! je trouverai
une torture digne du crime. Il le faut pour apaiser la chre morte. Il
me semble que son ombre, ensuite, me regarderait avec moins d'horreur
qu'elle ne m'adresserait plus les reproches, qu'elle me fait en songe.
Par miracle, une nuit elle est venue douce et souriante comme avant la
dnonciation de Zinga. Je l'ai serre dans mes bras et elle m'a laiss
au matin son odeur dlicieuse. Puisse Dieu permettre, en sa misricorde,
que je me console le soir de mes douloureuses journes, et que
j'treigne encore dans mes rves cette grce que je ne veux pas voir
coupable; cette grce qui  mes yeux est toujours ingnue, toujours
innocente!

    FIN




    Cet ouvrage a t achev d'imprimer
    LE VENDREDI 13 JUIN 1902
    par F. DEVERDUN,  Buzanais (Indre)
    pour LA PLUME.




DITIONS GEORGES CRS & Cie


COLLECTION "VARIA" A 3 FRANCS

  HERMANN BANG: _Au Bord de la Route_, roman traduit du danois.
  VALRE BERNARD: _Bagatouni_, roman traduit du provenal.
  HENRI BOUTET: _L'Ame de Paris de 1914_.
  HENRI BOUTET: _Le Coeur de Paris en 1915_.
  CHARLES BOUTIN: _Le Silence du Sina_.
  JEANNE BROUSSAN-GAUBERT: _Reviendra-t-il?_, roman.
  G.-K. CHESTERTON: _Les Crimes de l'Angleterre_.
  ANDR DELACOUR: _Le Trait d'union_.
  LOUISE DELTANG: _L'alcool meurtrier_, roman.
  LOUIS DELLUC: _Le Train sans yeux_, roman.
  EDOUARD DRUMONT: _Sur le Chemin de la Vie_.
  GILBERT DE VOISINS: _Les Moments perdus de John Shag_, roman.
  TRISTAN LEGAY: _Les Amours de Victor Hugo_.
  TRISTAN LEGAY: _Victor Hugo jug par son sicle_.
  CH. LE GOFFIC: _Le Crucifi de Keralis_, roman.
  CH. LE GOFFIC: _Bourguignottes et Pompons rouges_.
  ARTHUR MACHEN: _Le Grand Dieu Pan_, roman traduit de l'anglais.
  HELEN MATHERS: _Le Mort vivant_, suivi de _La Justice aveugle_, roman
  traduit de l'anglais.
  MARGUERITE MORENO: _Une Franaise en Argentine_.
  HUGUES REBELL: _Les Nuits chaudes du Cap Franais_, roman.
  P. RIOUX DE MAILLOU: _Souvenirs des Autres_.


OEUVRES CHOISIES DE VICTOR HUGO

chaque volume: =1= fr. =50=


  Pomes

  _L'Amour_                   1 vol.
  _Chansons d'Amour_          1 vol.
  _Chansons hroques_        1 vol.
  _Famille_                   1 vol.
  _Nature_                    1 vol.


  Lgendes et Contes

  _Lgendes_                  1 vol.
  _Nouvelles lgendes_        1 vol.
  _Contes et Rcits_          1 vol.
  _Nouveaux Contes et Rcits_ 1 vol.


  Thtres

  _Hernani_                   1 vol.
  _Lucrce Borgia-Angelo_     1 vol.
  _Marion Delorme_            1 vol.
  _Le Roi s'amuse_            1 vol.
  _Ruy Blas_                  1 vol.


  Histoire et Voyages

  _En voyage_                 1 vol.
  _La Peine de Mort_          1 vol.
  _Souvenirs d'enfance_       1 vol.
  _Souvenirs politiques_      2 vol.

  Grou-Radenez Paris.--8-20




Note de transcription:


Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t corriges.
L'orthographe d'origine a t conserve et n'a pas t harmonise.

Les mots indiqus =comme ceci= sont en gras dans le texte d'origine.





End of Project Gutenberg's Les Nuits chaudes du Cap franais, by Hugues Rebell

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES NUITS CHAUDES DU CAP FRANAIS ***

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