Project Gutenberg's Le livre de la piti et de la mort, by Pierre Loti

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org


Title: Le livre de la piti et de la mort

Author: Pierre Loti

Release Date: July 23, 2011 [EBook #36814]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DE LA PITI ET DE LA MORT ***




Produced by Laurent Vogel, Hans Pieterse and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)









Note de transcription:

Les erreurs clairement introduites par le typographe ont t
corriges.

Quelques mots ont t modifis. La liste des modifications se
trouve  la fin du texte.




  LE LIVRE
  DE LA PITI ET DE LA MORT




  CALMANN LVY, DITEUR


  DU MME AUTEUR

  Format grand in-18

  AU MAROC                                               1 vol.
  AZIYAD                                                1 --
  FLEURS D'ENNUI                                         1 --
  JAPONERIES D'AUTOMNE                                   1 --
  LE MARIAGE DE LOTI                                     1 --
  MON FRRE YVES                                         1 --
  PCHEUR D'ISLANDE                                      1 --
  PROPOS D'EXIL                                          1 --
  LE ROMAN D'UN ENFANT                                   1 --
  LE ROMAN D'UN SPAHI                                    1 --


  Format in-8 cavalier

  MADAME CHRYSANTHME, imprim sur magnifique vlin
    et illustr d'un grand nombre d'aquarelles et de
    vignettes par ROSSI et MYRBACH                       1 vol.

  Droits de reproduction et de traduction rservs pour tous les pays,
  y compris la Sude et la Norvge.

  IMPRIMERIE CHAIX, RUE BERGRE, 20, PARIS.--13698-7-91.




  LE LIVRE
  DE LA PITI ET DE LA MORT

  PAR
  PIERRE LOTI
  de l'Acadmie franaise

  DOUZIME DITION

  [Logo de l'diteur]

  PARIS
  CALMANN LVY, DITEUR
  ANCIENNE MAISON MICHEL LVY FRRES
  3, RUE AUBER, 3

  1891




  A MA MRE BIEN AIME,


  Je ddie ce livre,

  Sans crainte, parce que la foi chrtienne lui
  permet de lire avec srnit les plus sombres
  choses.




AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR


  Ah! insens qui crois que tu n'es pas moi.
  V. Hugo. (_Les Contemplations._)

Ce livre est encore plus moi que tous ceux que j'ai crits jusqu' ce
jour.

Il renferme mme un long chapitre (le neuvime, pages 221  286) que
je n'ai consenti  livrer  aucune revue, de peur qu'il ne tombt sous
les yeux de gens quelconques, sans que j'aie pu les avertir.

D'abord, je voulais ne pas publier ce passage. Mais j'ai song  mes
amis inconnus: un seul mouvement de leur sympathie lointaine, je
regretterais trop de m'en priver... Et puis j'ai toujours cette
impression que, dans l'espace et dans la dure, je recule les limites
de mon me en la mlant un peu aux leurs; quelques instants de plus,
aprs que j'aurai pass, la mmoire de ces frres gardera peut-tre
vivantes de chres images que j'y aurai graves.

Ce besoin de lutter contre la mort est d'ailleurs--aprs le dsir de
faire quelque bien si l'on s'en croit capable--la seule raison
immatrielle que l'on ait d'crire.


Parmi ceux qui font profession d'_tudier_ les oeuvres de leur
prochain, il en est bon nombre avec lesquels je n'ai rien de commun,
ni les ides ni le langage. Moins que jamais je me sens capable
d'irritation contre eux, tant j'ai appris  tenir compte, avant de
juger les autres hommes, des diffrences naturelles ou acquises.

Mais cette fois est la premire o leur gouaillerie aurait quelque
chance de m'tre pnible, si elle parvenait jusqu' moi, parce qu'elle
pourra porter sur des choses et des tres qui me sont sacrs; je leur
donne vraiment la partie belle en publiant ce livre. Aussi vais-je
essayer de leur dire ici: faites-moi donc la grce de ne pas le lire,
il ne contient rien qui soit pour vous,--et il vous ennuiera tant, si
vous saviez!...

  PIERRE LOTI.




RVE


Je voudrais connatre une langue  part, dans laquelle pourraient
s'crire les visions de mes sommeils. Quand j'essaie avec les mots
ordinaires, je n'arrive qu' construire une sorte de rcit gauche et
lourd,  travers lequel ceux qui me lisent ne doivent assurment rien
voir; moi seul, je puis distinguer encore, derrire l'_ peu prs_ de
ces mots accumuls, l'insondable abme.

Il parat que les rves, mme ceux qui nous semblent les plus longs,
n'ont qu'une dure  peine apprciable, rien que ces instants
toujours trs fugitifs o l'esprit flotte entre la veille et le
sommeil; mais nous sommes tromps par l'excessive rapidit avec
laquelle leurs mirages se succdent et changent; ayant vu passer tant
de choses, nous disons: j'ai rv toute une nuit, quand  peine
avons-nous rv pendant une minute.

                               *
                             *   *

La vision dont je vais parler n'a peut-tre pas eu, comme dure
relle, plus de quelques secondes, car elle m'a paru  moi-mme fort
courte.

La premire image s'est claire en deux ou trois fois, par saccades
lgres, comme si, derrire un transparent, on remontait par petites
secousses la flamme d'une lampe.

D'abord une lueur indcise, de forme allonge,--attirant l'attention
de mon esprit au sortir du plein sommeil, de la nuit et du non-tre.

Puis la lueur devient une trane de soleil, entrant par une fentre
ouverte et s'talant sur un plancher. En mme temps, mon attention,
plus excite, s'inquite tout  coup; vague ressouvenir de je ne sais
quoi, pressentiment rapide comme l'clair de quelque chose qui va me
remuer jusqu'au fond de l'me.

Cela se prcise: c'est le rayon d'un soleil du soir, venant d'un
jardin sur lequel cette fentre donne;--jardin exotique o, sans les
avoir vus, je sais  prsent qu'il y a des manguiers. Dans cette
trane lumineuse sur le plancher, l'ombre d'une plante, qui est
dehors, se dcoupe et tremble doucement,--l'ombre d'un bananier...

Et maintenant les parties relativement obscures s'clairent;--dans la
pnombre, les objets se dessinent,--et je vois tout, avec un
inexprimable frisson!

Rien que de trs simple pourtant; un petit appartement dans quelque
maison coloniale, aux murs de bois, aux chaises de paille. Sur une
console, une pendule du temps de Louis XV, dont le balancier tinte
imperceptiblement. Mais j'ai dj vu tout cela et j'ai conscience de
l'impossibilit o je suis de me rappeler o, et je m'agite avec
angoisse derrire cette sorte de voile tnbreux qui est tendu  un
point donn dans ma mmoire, arrtant les regards que je voudrais
plonger au del, dans je ne sais quel recul plus profond.

... C'est bien le soir, c'est bien la lueur dore d'un soleil qui va
s'teindre,--et les aiguilles de la pendule Louis XV marquent six
heures... Six heures de quel jour  jamais perdu dans le gouffre
ternel? de quel jour, de quelle anne lointaine et disparue?

Ces chaises ont aussi un air ancien. Dans l'une d'elles est pos un
large chapeau de femme, en paille blanche, d'une forme dmode depuis
plus de cent ans. Mes yeux s'y arrtent et alors l'indicible frisson
me secoue plus fort... La lumire baisse, baisse; maintenant, c'est 
peine l'clairage trouble des rves ordinaires... Je ne comprends pas,
je ne sais pas,--mais, malgr tout, je sens que j'ai t au courant
des choses de cette maison et de la vie qui s'y mne,--cette vie plus
mlancolique et plus exile des colonies d'autrefois, alors que les
distances taient plus grandes et les mers plus inconnues.

Et tandis que je regarde ce chapeau de femme, qui s'efface peu  peu,
comme tout ce qui est l, dans des gris crpusculaires, cette
rflexion me vient, faite en ma tte par un autre que par moi-mme:
Alors, c'est qu'_elle_ est rentre.

--En effet, ELLE apparat. _Elle_, derrire moi sans que je l'aie
entendue venir; _elle_, restant dans la partie obscure, dans le fond
de l'appartement o ce reflet de soleil n'arrive pas; _elle_, trs
vague comme une esquisse trace en couleurs mortes sur de l'ombre
grise.

_Elle_, trs jeune, crole, nu-tte avec des boucles noires disposes
autour du front d'une manire suranne; de beaux yeux limpides, ayant
l'air de vouloir me parler, avec un mlange d'effarement triste et
d'enfantine candeur; peut-tre pas absolument belle, mais possdant le
suprme charme... Et puis surtout c'tait ELLE! _Elle_, un mot qui par
lui-mme est d'une douceur exquise  prononcer; un mot qui, pris dans
le sens o je l'entends, rsume en lui toute la raison qu'on a de
vivre, exprime presque l'ineffable et l'infini. Dire que je la
reconnaissais serait une expression bien banale et bien faible; il y
avait beaucoup plus, tout mon tre s'lanait vers elle, avec une
force profonde et comme enchane, pour la ressaisir; et ce mouvement
avait je ne sais quoi de sourd, d'affreusement touff, comme l'effort
impossible de quelqu'un qui chercherait  reprendre son propre souffle
et sa propre vie, aprs des annes et des annes passes sous le
couvercle d'un spulcre...

                               *
                             *   *

Habituellement une motion trs forte prouve dans un rve en brise
les fils impalpables, et c'est fini: on s'veille; la trame fragile,
une fois rompue, flotte un instant, puis retombe, s'vanouit d'autant
plus vite que l'esprit s'efforce davantage  la retenir,--disparat,
comme une gaze dchire dans le vide, qu'on voudrait poursuivre et que
le vent emporte au fond des lointains inaccessibles.

Mais non, cette fois, je ne m'veillai pas et le rve continua, en
s'teignant; le rve se prolongea en trane mourante.

Un instant, nous restmes l'un devant l'autre, arrts, dans notre
lan de souvenir, par je ne sais quelle sombre inertie; sans voix pour
nous parler, et presque sans pense, croisant seulement nos regards de
fantmes avec un tonnement et une dlicieuse angoisse... Puis nos
yeux aussi se voilrent, et nous devnmes des formes plus vagues
encore, accomplissant des choses insignifiantes et involontaires. La
lumire baissait, baissait toujours; on n'y voyait presque plus. Elle
sortit, et je la suivis dans une espce de salon aux murs blanchis,
vaste,  peine garni de meubles simples--comme d'ordinaire dans les
habitations des planteurs.

Une autre ombre de femme qui nous attendait l, vtue d'une robe
crole,--une femme ge que je reconnus aussi tout de suite et qui lui
ressemblait, sa mre sans doute,--se leva  notre approche et nous
sortmes tous les trois, sans nous tre concerts, comme obissant 
une habitude... Mon Dieu, que de mots et que de longues phrases pour
expliquer lourdement tout cela qui se passait sans dure et sans
bruit, entre personnages diaphanes comme des reflets, se mouvant sans
vie dans une obscurit toujours croissante, plus dcolore et plus
trouble que celle de la nuit.

Nous sortmes tous trois, au crpuscule, dans une petite rue triste,
triste, borde de maisonnettes coloniales basses sous de grands
arbres; au bout, la mer, vaguement devine; une impression de
dpaysement, de lointain exil, quelque chose comme ce que l'on devait
prouver au sicle pass dans les rues de la Martinique ou de la
Runion, mais avec la grande lumire en moins, tout cela vu dans cette
pnombre o vivent les morts. De grands oiseaux tournoyaient dans le
ciel lourd; malgr cette obscurit, on avait conscience de n'tre qu'
cette heure encore claire qui vient aprs le soleil couch. videmment
nous accomplissions l un acte habituel; dans ces tnbres toujours
plus paisses, qui n'taient pas celles de la nuit, nous refaisions
_notre promenade du soir_.

Mais les impressions perues allaient s'teignant toujours; les deux
femmes n'taient plus visibles; il ne me restait d'elles que la notion
de deux spectres lgers et doux cheminant  mes cts... Puis, plus
rien; tout s'teignit  jamais dans la nuit absolue du vrai sommeil.

                               *
                             *   *

Je dormis longtemps aprs ce rve,--une heure, deux heures, je ne
sais; au rveil, au retour des penses, ds qu'un premier souvenir
m'en revint, j'prouvai cette sorte de commotion intrieure qui fait
faire un sursaut et ouvrir tout grands les yeux... Dans ma mmoire, je
retrouvai d'abord la vision  son moment le plus intense, celui o
tout  coup j'avais song  _elle_, en reconnaissant son grand chapeau
jet sur cette chaise, et o, derrire moi, _elle_ avait paru... Puis
lentement, peu  peu, je me rappelai tout le reste: les dtails si
prcis de cet appartement _dj connu_, cette femme plus ge entrevue
dans l'ombre, cette promenade dans cette petite rue dserte... O donc
avais-je vu et aim tout cela? Je cherchai rapidement dans mon pass
avec une sorte d'inquitude, d'anxieuse tristesse, _me croyant sr de
trouver_. Mais non, rien, nulle part; dans ma propre vie, rien de
pareil...

La tte humaine est remplie de souvenirs innombrables, entasss
ple-mle, comme des fils d'cheveaux brouills; il y en a des
milliers et des milliers serrs dans des recoins obscurs d'o ils ne
sortiront jamais; la main mystrieuse qui les agite et les retourne va
quelquefois prendre les plus tnus et les plus insaisissables pour les
amener un instant en lumire, pendant ces calmes qui prcdent ou
suivent les sommeils. Celui que je viens de raconter ne reparatra
certainement jamais, et reparatrait-il mme, une autre nuit, que je
n'en apprendrais pas davantage au sujet de cette femme et de ce lieu
d'exil, parce que, dans ma tte, il n'y a sans doute rien de plus qui
les concerne; c'est le dernier fragment d'un fil bris, qui doit finir
l o s'est arrt mon rve; le commencement et la suite n'existaient
que dans d'autres cerveaux depuis longtemps retourns  la poussire.

Parmi mes ascendants, j'ai eu des marins dont la vie et les aventures
ne me sont qu'imparfaitement connues; et il y a certainement, je ne
sais o, dans quelque petit cimetire des colonies, de vieux ossements
qui sont les restes de la jeune femme au grand chapeau de paille et
aux boucles noires; le charme que ses yeux avaient exerc sur un de
ces anctres inconnus a t assez puissant pour jeter un dernier
reflet mystrieux jusqu' moi; j'ai song  elle tout un jour... et
avec une mlancolie si trange!




CHAGRIN D'UN VIEUX FORAT


C'est une bien petite histoire, qui m'a t conte par Yves,--un soir
o il tait all en rade conduire, avec sa canonnire, une cargaison
de condamns au grand transport en partance pour la Nouvelle-Caldonie.

Dans le nombre se trouvait un forat trs g (soixante-dix ans pour
le moins), qui emmenait avec lui, tendrement, un pauvre moineau dans
une petite cage.

Yves, pour passer le temps, tait entr en conversation avec ce vieux,
qui n'avait pas mauvaise figure, parat-il,--mais qui tait accoupl
par une chane  un jeune monsieur ignoble, gouailleur, portant
lunettes de myope sur un mince nez blme.

Vieux coureur de grands chemins, arrt, en cinquime ou sixime
rcidive, pour vagabondage et vol, il disait: Comment faire pour ne
pas voler, quand on a commenc une fois,--et qu'on n'a pas de mtier,
rien,--et que les gens ne veulent plus de vous nulle part? Il faut
bien manger, n'est-ce pas?--Pour ma dernire condamnation, c'tait un
sac de pommes de terre que j'avais pris dans un champ, avec un fouet
de roulier et un giraumont. Est-ce qu'on n'aurait pas pu me laisser
mourir en France, je vous demande, au lieu de m'envoyer l-bas, si
vieux comme je suis?...

Et, tout heureux de voir que quelqu'un consentait  l'couter avec
compassion, il avait ensuite montr  Yves ce qu'il possdait de
prcieux au monde: la petite cage et le moineau.

Le moineau apprivois, connaissant sa voix, et qui pendant prs d'une
anne, en prison, avait vcu perch sur son paule...--Ah! ce n'est
pas sans peine qu'il avait obtenu la permission de l'emmener avec lui
en Caldonie!--Et puis aprs, il avait fallu lui faire une cage
convenable pour le voyage; se procurer du bois, un peu de vieux fil de
fer, et un peu de peinture verte pour peindre le tout et que ce ft
joli.

Ici, je me rappelle textuellement ces mots d'Yves: Pauvre moineau! Il
avait pour manger dans sa cage un morceau de ce pain gris qu'on donne
dans les prisons. Et il avait l'air de se trouver content tout de
mme; il sautillait comme n'importe quel autre oiseau.


Quelques heures aprs, comme on accostait le transport et que les
forats allaient s'y embarquer pour le grand voyage, Yves, qui avait
oubli ce vieux, repassa par hasard prs de lui.

--Tenez, prenez-la, vous, lui dit-il d'une voix toute change, en lui
tendant sa petite cage. Je vous la donne; a pourra peut-tre vous
servir  quelque chose, vous faire plaisir...

--Non, certes! remercia Yves. Il faut l'emporter au contraire, vous
savez bien. Ce sera votre petit _compagnon_ l-bas...

--Oh! reprit le vieux, _il_ n'est plus dedans... Vous ne saviez donc
pas? _il_ n'y est plus...

Et deux larmes d'indicible misre lui coulaient sur les joues.

Pendant une bousculade de la traverse, la porte s'tait ouverte, le
moineau avait eu peur, s'tait envol,--et tout de suite tait tomb 
la mer  cause de son aile coupe. Oh! le moment d'horrible douleur!
Le voir se dbattre et mourir, entran dans le sillage rapide, et ne
pouvoir rien pour lui! D'abord, dans un premier mouvement bien
naturel, il avait voulu crier, demander du secours, s'adresser  Yves
lui-mme, le supplier... lan arrt aussitt par la rflexion, par la
conscience immdiate de sa dgradation personnelle: un vieux misrable
comme lui, qui est-ce qui aurait piti de son moineau, qui est-ce qui
voudrait seulement couter sa prire? Est-ce qu'il pouvait lui venir 
l'esprit qu'on retarderait le navire pour repcher un moineau qui se
noie,--et un pauvre oiseau de forat, quel rve absurde!... Alors il
s'tait tenu silencieux  sa place, regardant s'loigner sur l'cume
de la mer le petit corps gris qui se dbattait toujours; il s'tait
senti effroyablement seul maintenant, pour jamais, et de grosses
larmes, des larmes de dsesprance solitaire et suprme lui
brouillaient la vue,--tandis que le jeune monsieur  lunettes, son
collgue de chane, riait de voir un vieux pleurer.

Maintenant que l'oiseau n'y tait plus, il ne voulait pas garder cette
cage, construite avec tant de sollicitude pour le petit mort; il la
tendait toujours  ce brave marin qui avait consenti  couter son
histoire, dsirant lui laisser ce legs avant de partir pour son long
et dernier voyage.

Et Yves, tristement, avait accept le cadeau, la maisonnette
vide,--pour ne pas faire plus de peine  ce vieil abandonn en ayant
l'air de ddaigner cette chose qui lui avait cot tant de travail.

Je crois que je n'ai rien su rendre de tout ce que j'avais trouv de
poignant dans ce rcit tel qu'il me fut fait.

C'tait le soir, trs tard, et j'tais prs de m'en aller dormir. Moi
qui dans la vie ai regard sans trop m'mouvoir pas mal de douleurs 
grand fracas, de drames, de tueries, je m'aperus avec tonnement que
cette dtresse snile me fendait le coeur--et irait mme jusqu'
troubler mon sommeil:

--S'il y avait moyen, dis-je, de lui en envoyer un autre...

--Oui, rpondit Yves, j'avais bien pens  cela, moi aussi. Chez un
oiseleur, lui acheter un bel oiseau, et le lui porter demain avec la
pauvre cage, s'il en est encore temps avant le dpart. Un peu
difficile. Il n'y a du reste que vous-mme qui puissiez obtenir
d'aller en rade demain matin et de monter  bord du transport pour
rechercher ce vieux dont je ne sais pas le nom. Seulement... on va
trouver cela bien drle...

--Oh! oui, en effet. Oh! pour ce qui est d'tre trouv drle, il n'y a
pas d'illusion  se faire l-dessus!...

Et, un instant, tout au fond de moi-mme, je m'amusai de cette ide,
riant de ce bon rire intrieur qui  la surface parat  peine.

Cependant je n'ai pas donn suite au projet: le lendemain,  mon
rveil, la premire impression envole, il m'a sembl enfantin et
ridicule. Ce chagrin-l, videmment, n'tait pas de ceux qu'un simple
jouet console. Pauvre vieux forat, seul au monde, le plus bel oiseau
du paradis n'et pas remplac pour lui l'humble moineau gristre, 
aile coupe, lev au pain de prison, qui avait su rveiller les
tendresses infiniment douces et les larmes, au fond de son coeur
endurci,  moiti mort...

  Rochefort, dcembre 1889.




UNE BTE GALEUSE


Un vieux chat galeux, chass sans doute de son logis par ses matres,
s'tait tabli dans la rue, sur le trottoir de notre maison o un peu
de soleil de novembre le rchauffait encore. C'est l'usage de
certaines gens  piti goste d'envoyer ainsi _perdre_ le plus loin
possible les btes qu'ils ne veulent ni soigner ni voir souffrir.

Tout le jour il se tenait piteusement assis dans quelque embrasure de
fentre, l'air si malheureux et si humble! Objet de dgot pour ceux
qui passaient, menac par les enfants, par les chiens, en danger
continuel, d'heure en heure plus malade, et vivant de je ne sais quels
dbris ramasss  grand'peine dans les ruisseaux, il tranait l,
seul, se prolongeant comme il pouvait, s'efforant de retarder la
mort. Sa pauvre tte tait toute mange de gale, couverte de crotes,
presque sans poils; mais ses yeux, rests jolis, semblaient penser
profondment. Il devait certainement sentir, dans toute son amertume
affreuse, cette souffrance, la dernire de toutes, de ne pouvoir plus
faire sa toilette, de ne pouvoir plus lisser sa fourrure, se peigner
comme font tous les chats avec tant de soin.

Faire sa toilette! Je crois que, pour les btes comme pour les hommes,
c'est une des plus ncessaires distractions de la vie. Les trs
pauvres, les trs malades, les trs dcrpits qui,  certaines heures,
se parent un peu, essayent de s'arranger encore, n'ont pas tout perdu
dans l'existence. Mais ne plus s'occuper de son aspect, parce qu'il
n'y a vraiment plus rien  y faire avant la pourriture finale, cela
m'a toujours paru le dernier degr de tout, la misre suprme. Oh! les
vieux mendiants qui ont dj, avant la mort, de la terre et des
immondices sur le visage, les tres rongs par des lpres visibles qui
ne peuvent plus tre laves, les btes galeuses dont on n'a seulement
plus piti!

Il me faisait tant de peine  regarder, ce chat  l'abandon, qu'aprs
lui avoir envoy  manger dans la rue, je finis un jour par
m'approcher pour lui parler doucement. (Les btes arrivent trs bien 
comprendre les bonnes paroles, et y trouvent consolation.) Par
habitude d'tre pourchass, il eut d'abord peur en me voyant arrt
devant lui; son premier regard fut mfiant, charg de reproche et de
prire: Est-ce que tu vas encore me renvoyer, toi aussi, de ce
dernier coin de soleil? Puis, comprenant vite que j'tais venu par
sympathie, et tonn de tant de bonheur, il m'adressa tout bas sa
pauvre rponse de chat: Trr! Trr! Trr! en se levant par politesse,
en essayant mme de faire le gros dos, malgr ses crotes, dans
l'espoir que peut-tre j'irais jusqu' une caresse.

Non, ma piti,  moi qui seul au monde en prouvais encore pour lui,
n'allait pas jusque-l. Cette joie d'tre caress, il ne la
connatrait sans doute jamais plus. Mais, en compensation, j'imaginai
de lui donner la mort tout de suite, de ma main, et d'une faon
presque douce.


Une heure aprs, cela se passa dans l'curie o Sylvestre, mon
domestique, qui d'abord tait all acheter du chloroforme, l'avait
attir doucement, l'avait dcid  se coucher sur du foin bien chaud
au fond d'une manne d'osier qui allait devenir sa chambre mortuaire.
Nos prparatifs ne l'inquitaient point; nous avions roul une carte
de visite en forme de cne, comme nous avions vu faire  des
chirurgiens dans des ambulances; lui nous regardait, l'air confiant et
heureux, pensant avoir enfin retrouv un gte et des gens qui auraient
compassion, de nouveaux matres qui le recueilleraient.

Cependant je m'tais baiss pour le caresser, malgr l'effroi de son
mal, ayant dj reu des mains de Sylvestre le cornet de carton tout
imbib de la chose mortelle. En le caressant toujours, j'essayais de
le dcider  rester l, bien tranquille,  enfoncer peu  peu son bout
de nez dans ce carton endormeur; lui, un peu surpris d'abord,
reniflant avec un vague effroi cette senteur inconnue, finit pourtant
par se laisser aller, avec une soumission telle que j'hsitai 
continuer mon oeuvre. L'anantissement d'une bte pensante, tout
autant que celui d'un homme, a de quoi nous confondre; quand on y
songe, c'est toujours le mme rvoltant mystre. Et la mort d'ailleurs
porte en elle tant de majest qu'elle est capable d'agrandir un
instant, d'une faon inattendue, dmesure, les plus infimes petites
scnes, ds que son ombre est prs d'y apparatre:  ce moment, je me
fis presque l'effet de quelque magicien noir s'arrogeant le droit
d'apporter aux souffrants ce qu'il croit tre l'apaisement suprme, le
droit d'ouvrir,  ceux qui ne l'ont pas encore demand, les portes de
la grande nuit...

Une fois il releva, pour me regarder fixement, sa pauvre tte bientt
morte; nos yeux se croisrent; les siens interrogateurs, expressifs,
avec une intensit extrme, me demandant: Que me fais-tu? Toi  qui
je me suis confi et que je connais si peu, que me fais-tu? Et
j'hsitai encore; mais son cou retomba; sa pauvre tte dgotante
s'appuyait maintenant dans ma main que je ne retirai pas; une torpeur
l'envahissait, malgr lui, et j'esprai qu'il ne me regarderait plus.

Si pourtant, une dernire fois! les chats, comme disent les bonnes
gens du peuple, ont l'me cheville au corps. Dans un dernier
soubresaut de vie, il me fixa de nouveau,  travers son demi-sommeil
mortel; il semblait mme avoir maintenant tout  fait compris: Alors
c'tait pour me tuer, dcidment?... Et, tu vois, je me laisse
faire... Il est trop tard... Je m'endors...

En vrit, j'avais peur de m'tre gar; dans ce monde o nous ne
savons rien de rien, il ne nous est mme pas permis d'avoir piti
d'une faon intelligente. Voici que son regard, infiniment triste,
tout en se vitrifiant dans la mort, continuait de me poursuivre comme
d'un reproche: Pourquoi t'es-tu ml de ma destine? Sans toi,
j'aurais pu traner quelque temps de plus, avoir encore quelques
petites penses pendant au moins une semaine. Il me restait assez de
force pour sauter sur les appuis de tes fentres, o les chiens ne me
tourmentaient pas trop, o je n'avais pas trop froid; le matin
surtout, quand le soleil y donnait, je passais l quelques heures
presque supportables,  regarder autour de moi le mouvement de la vie,
 m'intresser aux alles et venues des autres chats,  avoir encore
conscience de quelque chose; tandis qu' prsent je vais me dcomposer
 jamais en je ne sais quoi d'autre qui ne se souviendra pas; 
prsent _je ne serai plus_...

J'aurais d me rappeler, en effet, que les plus chtifs aiment mieux
se prolonger par tous les moyens, jusqu'aux limites les plus
misrables, prfrent n'importe quoi  l'pouvante de n'tre rien, de
ne _plus tre_...


Quand je revins dans la soire le voir, je le retrouvai raidi et froid
dans la pose de sommeil o je l'avais laiss. Alors, je commandai 
Sylvestre de fermer le petit panier mortuaire et de l'emporter loin de
la ville pour le jeter dans les champs.




PAYS SANS NOM


Une vision qui m'est venue une nuit d'avril, pendant mon sommeil sous
la tente, dans un campement chez les Beni-Hassem, au Maroc,  environ
trois journes de marche de la sainte ville de Mquinez:

Le rideau du rve s'est lev brusquement sur un pays lointain,--mais
lointain, lointain bien au del des habituelles distances terrestres,
tellement que, tout de suite, ds que le dcor a commenc de
s'clairer, mme avant d'avoir bien vu, en moi-mme j'ai eu la notion
de cet loignement effroyable. C'tait une plaine pierreuse, nue,
dserte, o il faisait terriblement chaud et lourd, sous un morne ciel
crpusculaire; mais elle n'avait rien de bien particulier dans son
aspect,--comme, par exemple, certaines plaines du Centre-Afrique, qui
semblent insignifiantes par elles-mmes, qui ont un air quelconque et
qui pourtant sont d'un si difficile et dangereux accs. Si je n'avais
pas _su_, j'aurais pu me croire n'importe o; mais je savais d'avance,
par une sorte d'intuition immdiate, et alors cela m'oppressait d'tre
l; je me sentais en proie  la peur des distances sans fin, 
l'angoisse des trop longs voyages dont on ne peut plus revenir.

De loin en loin, sur cette plaine, poussaient des petits arbres
rabougris, dont les branches noires se contournaient sur elles-mmes
par des sries de cassures rectangulaires, comme des bras de
fauteuils chinois. Ils avaient chacun seulement trois ou quatre
feuilles molles, d'un vert ple, qui pendaient comme nerves de
chaleur.

J'avais conscience que, d'un moment  l'autre, des surprises
sinistres, des prils sans nom pouvaient surgir de tous les points de
cet horizon trouble, embrouill de nues stagnantes et d'obscurit.

Un de mes compagnons de route imaginaires--je devais en avoir au moins
deux, dont je sentais la prsence, mais qui taient invisibles: des
esprits, des voix,--un de mes compagnons de route me dit  l'oreille:
Eh bien! puisque nous voil ici, il va falloir se dfier des _chiens
crochus_.--Ah! oui, par exemple, rpondis-je d'un ton dgag, comme
quelqu'un qui serait aussi trs au courant de ce genre de btes et du
danger de leur voisinage... videmment j'tais dj venu l; mais ces
_chiens crochus_, leur image subitement rappele  mon esprit,
accentuant encore la notion de ce dpaysement extrme, me faisaient
davantage frmir...

Ils apparurent aussitt, voqus au seul prononc de leur nom, grce 
l'tonnante facilit avec laquelle les choses se passent dans les
rves. Ils couraient trs vite  travers la pnombre de ce lourd
crpuscule, lancs comme des flches, comme des boulets, on n'avait
pas le temps de les voir venir: affreux chiens noirs, aux ongles de
chats, en crochets, qui au passage griffaient cruellement d'un coup de
patte rapide, puis se perdaient dans les lointains confus.

Passaient aussi des petites femmes, presque naines, ricanantes,
moqueuses, moiti singes (dans la vie relle, j'en ai rencontr ainsi
deux, au milieu d'une solitude africaine dvore de soleil, sous
l'accablement d'un ciel noir, aux environs d'Obock), des petites
femmes qui, sans doute, taient _crochues_ comme les chiens, car, en
me croisant, elles me griffaient de mme... Et leur souffle aussi
tait _crochu_: quand elles me soufflaient au visage, a cinglait
comme des pointes d'aiguilles...

Mais les mots humains ne peuvent rendre les _dessous_ de cette vision,
le mystre et la tristesse de cette plaine ainsi rapparue, tout ce
qui s'bauchait en moi d'inquitudes dsoles rien qu' contempler ces
chtifs arbustes aux longues feuilles plies de chaleur...

Quand je m'veillai, au petit jour timide qui commenait  filtrer 
travers les toiles de ma tente, la notion me revint peu  peu des
choses relles, de l'Afrique, du Maroc, des Beni-Hassem, de notre
petit campement isol au milieu d'immenses pturages dserts;--alors
je reconquis tout de suite une douce impression de _chez moi_, de
scurit, d'inespr retour. Et, mon Dieu, bien des gens, que fera
sourire ma terreur de ces petites _femmes crochues_,  ma place se
seraient proccups peut-tre des tribus peu sres d'alentour, des
longues journes d'tape  faire en plein soleil, sans routes 
travers les montagnes et sans ponts sur les fleuves. Quant  moi, ce
territoire des Beni-Hassem me paraissait comparable  la plus anodine
banlieue de Paris--auprs de ce pays de je ne sais quelle plante, de
je ne sais o, entrevu au fond des insondables infinis du temps ou de
l'espace, pendant les clairvoyances inexpliques du rve.




VIES DE DEUX CHATTES

(_Pour mon fils Samuel quand il saura lire._)


I

J'ai vu souvent, avec une sorte d'inquitude infiniment triste, l'me
des btes m'apparatre au fond de leurs yeux;--l'me d'un chat, l'me
d'un chien, l'me d'un singe, aussi douloureuse pour un instant qu'une
me humaine, se rvler tout  coup dans un regard et chercher mon me
 moi, avec tendresse, supplication ou terreur... Et j'ai peut-tre eu
plus de piti encore pour ces mes des btes que pour celles de mes
frres, parce qu'elles sont sans parole et incapables de sortir de
leur demi-nuit, surtout parce qu'elles sont plus humbles et plus
ddaignes.


II

Les deux chattes dont je vais conter l'histoire s'associent dans mon
souvenir  quelques annes relativement heureuses de ma vie.--Oh! des
annes toutes rcentes, mon Dieu, si on les considre dates en main,
mais des annes qui semblent dj lointaines, emportes avec la
vitesse toujours de plus en plus effroyable du temps, et qui, vues
ainsi dans le pass, se colorent presque de derniers reflets d'aube,
de dernires lueurs roses de matin et de commencement, en comparaison
de l'heure grise prsente,--tant nos jours se htent de s'assombrir,
tant notre chute est rapide dans la nuit...


III

Qu'on me pardonne de les appeler l'une et l'autre Moumoutte. D'abord
je n'ai jamais eu d'imagination pour donner des noms  mes chattes:
Moumoutte, toujours;--et leurs petits, invariablement: Mimi. Et puis
vraiment il n'existe pas pour moi d'autres noms qui conviennent mieux,
qui soient plus _chat_ que ces deux adorables: Mimi et Moumoutte.

Je garderai donc aux pauvres petites hrones de ce rcit les noms
qu'elles portaient dans leur vie relle. Pour l'une: Moumoutte
Blanche. Pour l'autre: Moumoutte Grise ou Moumoutte Chinoise.


IV

Par ordre d'anciennet, c'est Moumoutte Blanche que je dois prsenter
d'abord; sur ses cartes de visite, elle avait du reste fait mentionner
son titre de premire chatte de ma maison:

  MADAME MOUMOUTTE BLANCHE
  _Premire chatte_
  Chez M. Pierre Loti.

Il remonte  peu prs  une dizaine d'annes, l'inoubliable joyeux
soir o je la vis pour la premire fois. C'tait un soir d'hiver, 
un de mes retours au foyer, aprs je ne sais quelle campagne en
Orient; j'tais arriv  la maison depuis quelques minutes  peine et,
dans le grand salon, je me chauffais devant une flambe de branches,
entre maman et tante Claire assises aux deux coins du feu. Tout  coup
quelque chose fit irruption en bondissant comme une paume, puis se
roula follement par terre, tout blanc, tout neigeux sur le rouge
sombre des tapis:

--Ah! dit tante Claire, tu ne savais pas?... Je te la prsente, c'est
notre nouvelle Moumoutte. Que veux-tu, nous nous sommes dcides 
en avoir une autre: jusque dans notre petit salon l-bas, une souris
tait venue nous trouver!

Il y avait eu chez nous un assez long interrgne sans Moumouttes. Et
cela, pour le deuil d'une certaine chatte du Sngal, ramene avec
moi de l-bas  ma premire campagne, et adore pendant deux ans, qui
un beau matin de juin avait, aprs une courte maladie, exhal sa
petite me trangre, en me regardant avec une expression de prire
suprme, et puis, que j'avais moi-mme enterre au pied d'un arbre
dans notre cour.

Je ramassai, pour la voir de prs, la belle pelote de fourrure qui
s'talait si blanche sur ces tapis rouges. Je la pris  deux mains,
bien entendu,--avec ces gards particuliers auxquels je ne manque
jamais vis--vis des chats et qui leur font tout de suite se dire:
Voici un homme qui nous comprend, qui sait nous toucher, qui est de
nos amis et aux caresses duquel on peut condescendre avec
bienveillance.

Il tait trs avenant, le minois de la nouvelle Moumoutte: des yeux
tout flambants jeunes, presque enfantins, le bout d'un petit nez
rose,--puis plus rien, tout le reste perdu dans les touffes d'une
fourrure d'angora, soyeuse, propre, chaude, sentant bon, exquise 
frler et  embrasser. D'ailleurs, coiffe et tache absolument comme
l'autre, comme la dfunte Moumoutte du Sngal,--ce qui peut-tre
avait dcid le choix de maman et de tante Claire, afin qu'une sorte
d'illusion de personnes se ft  la longue dans mon coeur un peu
volage... Sur les oreilles, un bonnet bien noir, pos droit et formant
bandeau au-dessus des yeux vifs; une courte plerine noire jete sur
les paules, et enfin une queue noire, en panache superbe, agite d'un
perptuel mouvement de chasse-mouches. La poitrine, le ventre, les
pattes taient blancs comme le duvet d'un cygne, et l'ensemble donnait
l'impression d'une grosse houppe de poils, lgre, lgre, presque
sans poids, mue par un capricieux petit mcanisme de nerfs toujours
tendus.

Moumoutte, aprs cet examen, m'chappa pour recommencer ses jeux. Et,
dans ces premires minutes d'arrive,--forcment mlancoliques parce
qu'elles marquent une tape de plus dans la vie--la nouvelle chatte
blanche tache de noir m'obligea de m'occuper d'elle, me sautant aux
jambes pour me souhaiter la bienvenue, ou s'talant par terre, avec
une lassitude tout  fait feinte, pour me faire mieux admirer les
blancheurs de son ventre et de son cou soyeux. Tout le temps gambada
cette Moumoutte, tandis que mes yeux se reposaient avec recueillement
sur les deux chers visages qui me souriaient l, un peu vieillis et
encadrs de boucles plus grises; sur les portraits de famille qui
conservaient leur mme expression et leur mme ge, dans les cadres du
mur; sur les objets toujours connus aux mmes places; sur les mille
choses de ce logis hrditaire, restes immuables cette fois encore,
pendant que j'avais promen par le monde changeant mon me
changeante...

Et c'est l'image persistante, dfinitive, qui devait me rester d'elle,
mme aprs sa mort: une folle petite bte blanche, inattendue,
s'battant sur fond rouge, entre les robes de deuil de maman et de
tante Claire, le soir d'un de mes grands retours...


Pauvre Moumoutte! pendant les premiers hivers de sa vie, elle fut plus
d'une fois le petit dmon familier, le petit lutin de chemine qui
gaya dans leur solitude ces deux gardiennes bnies de mon foyer,
maman et tante Claire. Quand j'tais errant sur les mers lointaines,
quand la maison tait redevenue grande et vide, aux tristes
crpuscules de dcembre, aux veilles sans fin, elle leur tenait
fidle compagnie, les tourmentant  l'occasion et laissant sur leurs
irrprochables robes noires, pareilles, des paquets de son duvet
blanc. Trs indiscrte, elle s'installait de force sur leurs genoux,
sur leur table  ouvrage, dans leur corbeille mme, par fantaisie,
embrouillant leurs pelotons de laine ou leurs cheveaux de soie. Et
alors elles disaient, avec des airs terribles et, au fond, avec des
envies de rire: Oh! mais, cette chatte, il n'y a plus moyen d'en
avoir raison!... Allez-vous-en, mademoiselle, allez!... A-t-on jamais
vu des faons comme a!... Ah! par exemple!...

Il y avait mme,  son usage, un martinet qu'on lui faisait voir.


Elle les aimait  sa manire de chatte, avec indocilit, mais avec une
constance touchante, et, rien qu' cause de cela, sa petite me
incomplte et fantasque mrite que je lui garde un souvenir...

Les printemps, quand le soleil de mars commenait  chauffer notre
cour, elle avait des surprises toujours nouvelles  voir s'veiller et
sortir de la terre sa commensale et amie, Sulema la tortue.

Durant les beaux mois de mai, elle se sentait gnralement l'me
envahie par un besoin irrsistible d'expansion et de libert; alors il
lui arrivait de faire, dans les jardins et sur les toits d'alentour,
des absences nocturnes--qui, je dois le dire, n'taient peut-tre pas
toujours assez comprises dans le milieu austre o le sort l'avait
place.

Les ts, elle avait des langueurs de crole. Pendant des journes
entires, elle se pmait d'aise et de chaleur, couche sur les vieux
murs parmi les chvrefeuilles et les rosiers, ou bien tale par
terre, prsentant  l'ardent soleil son ventre blanc, sur les pierres
blanches, entre les pots de cactus fleuris.

Extrmement soigne de sa personne, et, en temps ordinaire, pose,
correcte, aristocrate mme jusqu'au bout des ongles, elle tait
intraitable avec les autres chats et devenait brusquement trs mal
leve quand un visiteur se prsentait pour elle. Dans cette cour,
qu'elle considrait comme son domaine, elle n'admettait point qu'un
tranger et le droit de paratre. Si, par-dessus le mur du jardin
voisin, deux oreilles, un museau de chat, pointaient avec timidit, ou
si seulement quelque chose avait remu dans les branches et le lierre,
elle se prcipitait comme une jeune furie, hrisse jusqu'au bout de
la queue, impossible  retenir, plus comme il faut du tout; des cris
du plus mauvais got s'ensuivaient, des dgringolades et des coups de
griffes...

En somme, d'une indpendance farouche, et le plus souvent
dsobissante; mais si affectueuse  ses heures, si caressante et
cline, et jetant un si joli petit cri de joie chaque fois qu'elle
revenait parmi nous aprs quelqu'une de ses excursions vagabondes dans
les jardins du voisinage.

Elle avait dj cinq ans, elle tait dans l'panouissement de sa
beaut d'angora, avec des attitudes d'une dignit superbe, des airs de
reine, et j'avais eu le temps de m'attacher  elle par une srie
d'absences et de retours, la considrant comme une des choses du
foyer, comme un des tres de la maison--quand naquit  trois mille
lieues de chez nous, dans le golfe de Pkin, et d'une famille plus que
modeste, celle qui devait devenir son insparable amie, la plus
bizarre petite personne que j'aie jamais connue: la Moumoutte
Chinoise.


V

  MADAME MOUMOUTTE CHINOISE
  _Deuxime chatte_
  Chez M. Pierre Loti.

Trs singulire, la destine qui unit  moi cette Moumoutte de race
jaune, issue de parents indigents et dpourvue de toute beaut.

Ce fut  la fin de la guerre l-bas, un de ces soirs de bagarre qui
taient frquents alors. Je ne sais comment cette petite bte affole,
sortie de quelque jonque en dsarroi, saute  bord de notre bateau
par terreur, vint chercher asile dans ma chambre, sous ma couchette.
Elle tait jeune, pas encore de taille adulte, minable, efflanque,
plaintive, ayant sans doute, comme ses parents et ses matres, vcu
chichement de quelques ttes de poisson avec un peu de riz cuit 
l'eau. Et j'en eus tant de piti que je commandai  mon ordonnance de
lui prparer une pte et de lui offrir  boire.

D'un air humble et reconnaissant, elle accepta ma prvenance,--et je
la vois encore s'approchant avec lenteur de ce repas inespr,
avanant une patte, puis l'autre, ses yeux clairs tout le temps fixs
sur les miens pour s'assurer si elle ne se trompait pas, si bien
rellement c'tait pour elle...

Le lendemain matin, par exemple, je voulus la mettre  la porte. Aprs
lui avoir fait servir un djeuner d'adieu, je frappai dans mes mains
trs fort, en trpignant des deux pieds  la fois, comme il est
d'usage en pareil cas, et en disant d'un ton rude: Allez-vous-en,
petite Moumoutte!

Mais non, elle ne s'en allait pas, la chinoise. videmment, elle
n'avait aucune frayeur de moi, comprenant par intuition que c'tait
trs exagr, tout ce bruit. Avec un air de me dire: Je sais bien,
va, que tu ne me feras pas de mal, elle restait tapie dans son coin,
crase sur le plancher, dans la pose d'une suppliante, fixant sur moi
deux yeux dilats, un regard humain que je n'ai jamais vu qu' elle
seule.

Comment faire? Je ne pouvais pourtant pas tablir une chatte  demeure
dans ma chambre de bord. Et surtout une bte si vilaine et si
maladive, quel encombrement pour l'avenir!...

Alors je la pris  mon cou, avec mille gards toutefois et en lui
disant mme: Je suis bien fch, ma petite Moumoutte,--mais je
l'emportai rsolument dehors,  l'autre bout de la batterie, au milieu
des matelots qui, en gnral, sont hospitaliers et accueillants pour
les chats quels qu'ils soient.

Tout aplatie contre les planches du pont, et la tte retourne vers
moi pour m'implorer toujours avec son regard de prire, elle se mit 
filer, d'une petite allure humble et drle, dans la direction de ma
chambre, o elle fut rentre la premire de nous deux; quand j'y
revins aprs elle, je la trouvai tapie obstinment dans son mme petit
coin, et ses yeux taient si expressifs que le courage me manqua pour
la chasser de nouveau.--Voil comment cette chinoise me prit pour
matre.

Mon ordonnance, qui tait visiblement gagn  sa cause depuis le
commencement du dbat, complta sur-le-champ son installation en
plaant par terre, sous mon lit, une corbeille rembourre pour son
couchage,--et un de mes grands plats de Chine, trs pratiquement
rempli de sable... (dtail qui me glaa d'effroi).


VI

Sans sortir ni jour ni nuit, elle vcut sept mois passs, dans la
demi-obscurit et le continuel balancement de cette chambre de bord,
et peu  peu une intimit s'tablit entre nous deux, en mme temps que
nous acqurions une facult de pntration mutuelle trs rare entre un
homme et une bte.

Je me rappelle le premier jour o nos relations devinrent
vritablement affectueuses. C'tait au large, dans le nord de la Mer
Jaune, par un temps triste de septembre. Les premires brumes
d'automne s'taient dj formes sur les eaux subitement refroidies et
inquites. Dans ces climats, les fracheurs et les ciels sombres
arrivent vite, apportant, pour nous Europens de passage, une
mlancolie d'autant plus grande que nous nous sentons plus loin. Nous
nous en allions vers l'Est, en travers  une longue houle qui s'tait
leve, et bercs d'une faon monotone, avec des craquements plaintifs
de tout le navire. Il avait fallu fermer mon sabord, et ma chambre ne
recevait plus qu'un clairage de cave  travers la lentille de verre
pais sur laquelle des crtes de lames passaient en transparences
vertes, faisant des intermittences d'obscurit.

Sur cet troit petit bureau  glissires, qui est le mme dans toutes
nos chambres de bord, j'tais install  crire, pendant un de ces
moments assez rares o le service laisse une paix complte et o
l'ide vient de se retirer chez soi comme dans la cellule d'un
clotre.

Moumoutte Chinoise habitait sous mon lit depuis deux semaines  peu
prs. Elle vivait l trs retire, discrte, mlancolique, observant
les conventions et les strictes limites de son plat rempli de sable,
se montrant peu, presque constamment cache, et comme prise de la
nostalgie de son pays o elle ne devait jamais revenir.

Tout  coup, je la vis paratre dans la pnombre, s'tirer longuement
comme pour se donner le temps de rflchir encore, puis s'avancer vers
moi, hsitante, avec des temps d'arrt; parfois mme, en affectant une
grce toute chinoise, elle retenait une de ses pattes en l'air pendant
quelques secondes, avant de se dcider  la poser devant elle pour
faire un pas de plus. Et toujours elle me regardait fixement, d'un air
interrogateur.

Qu'est-ce qu'elle pouvait me vouloir?... Elle n'avait pas faim,
videmment: une pte fort convenable lui tait, deux fois le jour,
servie par mon ordonnance. Alors, quoi?...

Quand elle fut bien prs, bien prs,  toucher ma jambe, elle s'assit
sur son derrire, ramena sa queue et poussa un petit cri trs doux.

Et elle continuait de me regarder, mais de me regarder _dans les
yeux_, ce qui dj indiquait dans sa petite tte tout un monde de
conceptions intelligentes: il fallait d'abord qu'elle comprt, comme
du reste tous les animaux suprieurs, que je n'tais pas une chose,
mais un tre pensant, capable de piti et accessible  la muette
prire d'un regard; de plus, il fallait que mes yeux fussent pour elle
_des yeux_, c'est--dire les miroirs o sa petite me cherchait
anxieusement  saisir un reflet de la mienne... En vrit, ils sont
effroyablement prs de nous, quand on y songe, les animaux
susceptibles de concevoir de telles choses...

Quant  moi, je dvisageai pour la premire fois avec attention la
petite visiteuse qui, depuis tantt deux semaines, partageait mon
logis: d'une couleur fauve de lapin sauvage, toute mouchete de taches
comme un tigre, avec le museau et le cou blancs; laide en effet, mais
surtout  cause de sa maigreur maladive,--et, en somme, plus bizarre
que laide, pour un homme affranchi comme moi de toutes les rgles
banales sur la beaut. Assez diffrente d'ailleurs de nos chattes
franaises; basse sur pattes, allonge en fouine, avec une queue
dmesure; de grandes oreilles droites, avec un visage en coin de mur;
tout le charme, dans les yeux, relevs aux tempes comme tous les yeux
d'extrme Asie, d'un beau jaune d'or au lieu d'tre verts, et sans
cesse mobiles, tonnamment expressifs.

Et, tout en la regardant, je laissai descendre ma main jusqu' sa
bizarre petite tte et la promenai sur son poil fauve, pour une
premire caresse.

Ce qu'elle prouva assurment fut autre chose et plus qu'une
impression de plaisir physique; elle eut le sentiment d'une
protection, d'une sympathie dans sa dtresse d'abandonne. Voil donc
pourquoi elle tait sortie de sa cachette obscure, la Moumoutte; ce
qu'elle avait rsolu de me demander, aprs tant d'hsitations, ce
n'tait ni  manger ni  boire; c'tait, pour sa petite me de chatte,
un peu de compagnie en ce monde, un peu d'amiti...

O avait-elle appris  connatre cela, cette bte de rebut, jamais
flatte par une main bienveillante, jamais aime par personne--si ce
n'est peut-tre dans la jonque paternelle, par quelque pauvre petit
enfant chinois sans jouets et sans caresses, pouss au hasard comme
une chtive plante de trop dans l'immense grouillement jaune, aussi
misrable et affam qu'elle-mme, et dont l'me incomplte ne
laissera, en disparaissant, pas plus de trace que la sienne?...

Alors une patte frle se posa timidement sur moi--oh! avec tant de
dlicatesse, tant de discrtion!--et aprs m'avoir longtemps encore
consult et pri du regard, la Moumoutte, croyant pouvoir brusquer les
choses, sauta enfin sur mes genoux.

Elle s'y installa en rond, mais avec un tact, une rserve, se faisant
toute lgre,  peine appuye, presque sans poids,--et me regardant
toujours. Elle resta l longtemps, me gnant bien, et je manquai de
courage pour la chasser,--ce que j'aurais fait sans nul doute si elle
et t une jolie bte gaie dans l'panouissement de vivre. Tout le
temps inquite du moindre de mes mouvements, elle ne me perdait pas
de vue, non par crainte que je lui fisse du mal, elle tait bien trop
intelligente pour m'en croire capable, mais avec un air de me dire:
Est-ce que vraiment je ne t'ennuie pas, je ne t'offense pas?... Et
puis, ses yeux devinrent plus expressifs encore et plus clins, me
disant trs clairement: Par ce jour d'automne, tellement triste 
l'me des chats, puisque nous sommes ici deux isols, dans ce gte
agit et perdu au milieu de je ne sais quoi de dangereux et d'infini,
si nous nous donnions l'un  l'autre un peu de cette chose douce qui
berce les misres, qui a son semblant d'immatrialit et de dure non
soumise  la mort, qui s'appelle affection et qui s'exprime de temps
en temps par des caresses...


VII

Quand le pacte d'amiti fut sign entre cette bte et moi, des
inquitudes me vinrent sur son avenir. Qu'en faire? L'emmener jusqu'en
France,  travers tant de milliers de lieues et de difficults?
videmment mon foyer serait pour elle l'asile inespr o le court
petit rve mystrieux de sa vie de chatte pourrait se finir avec le
plus de paix et le moins de souffrance. Mais je ne voyais pas bien
cette minable chinoise, en fourrure de pauvre, devenue commensale de
la superbe Moumoutte Blanche, si jalouse, qui certainement la
houspillerait avec indignation ds qu'elle la verrait paratre... Non,
cela n'tait pas possible.

D'un autre ct, l'abandonner dans une relche, chez des amis de
hasard, non plus: je l'aurais fait peut-tre si elle et t
vigoureuse et belle, mais cette petite plaintive, aux yeux humains, me
tenait par la piti profonde.


VIII

Notre intimit, faite de nos deux isolements, se resserrait toujours.
Les semaines et les mois passaient, au milieu d'un continuel
changement du monde extrieur, tandis que tout restait immuablement
pareil dans ce recoin obscur du navire o la bte avait fix son gte.
Pour nous, les hommes, qui courons sur mer, il y a tout le temps les
grands souffles frais qui nous ventent, la vie de plein vent, les
nuits de quart  la belle toile,--et les courses dans les pays
tranges. Elle, au contraire, ne savait rien du monde immense o sa
prison se promenait, rien de ses semblables, ni du soleil, ni des
verdures, ni de l'ombre. Et, sans sortir jamais, elle vivait l, dans
le renferm de cette chambre de bord; c'tait un lieu glacial par
instants, quand le hublot s'ouvrait  quelque grande brise du travers
balayant tout; le plus souvent, c'tait une tuve sombre et
touffante, o des parfums chinois brlaient devant de vieilles
idoles, comme dans un temple bouddhique. Pour compagnons de rve, elle
avait les monstres de bois ou de bronze accrochs aux murs, qui
riaient d'un mchant rire; au milieu d'un encombrement de choses
saintes de son pays, prises dans des pillages, elle s'tiolait sans
air, entre des tentures de soie qu'elle aimait dchirer de ses petites
griffes inquites et nerveuses.

Ds que j'entrais dans ma chambre, elle apparaissait avec un
imperceptible cri de joie, sortant comme un diablotin de derrire
quelque rideau, ou d'une tagre, ou d'une bote. Si par hasard je
m'asseyais  crire, trs cline, trs attendrie, en qute de
protection et de caresses, elle prenait lentement place sur mes genoux
et suivait des yeux le va-et-vient de ma plume, effaant mme
quelquefois, d'un coup de patte toujours imprvu, les lignes qu'elle
n'approuvait pas.

Les secousses des mauvais temps, le bruit de nos canons, lui causaient
de dangereuses terreurs: en ces moments-l, elle sautait aux murs,
tournoyait pendant quelques secondes comme une enrage, puis
s'arrtait haletante, pour aller se tapir dans un coin, le regard
gar et triste.

Sa jeunesse clotre avait quelque chose de maladif et d'trange qui
s'accentuait de plus en plus. L'apptit cependant restait bon et les
ptes continuaient de passer d'une faon rassurante, mais elle tait
maigre singulirement, le museau allong, les oreilles exagres en
chauve-souris. Ses grands yeux jaunes cherchaient les miens toujours,
avec une expression de tendresse craintive--ou d'interrogation
anxieuse sur tout l'inconnu de la vie, aussi troublant peut-tre et
bien plus insondable encore pour sa petite intelligence que pour la
mienne...

Trs curieuse des choses du dehors, malgr son obstination
inexplicable  ne pas seulement franchir le seuil de ma porte, elle ne
manquait jamais d'examiner avec une attention extrme tous les objets
nouveaux qui arrivaient dans notre logis commun, lui apportant
l'impression confuse des exotiques contres o passait notre navire.
Dans l'Inde, par exemple, je me la rappelle, une fois, intresse,
jusqu' en oublier de djeuner, par un bouquet d'orchides
odorantes--si extraordinaires, pour elle surtout qui n'avait jamais
connu ni jardins ni forts, jamais vu de fleurs autrement que
cueillies et mourantes dans mes vases de bronze.

Malgr sa vilaine fourrure rpe, qui lui donnait un premier aspect de
chat de gouttire, elle avait dans la figure une distinction rare, et
les moindres mouvements de ses pattes trs fines taient d'une grce
patricienne. Aussi me faisait-elle l'effet de quelque petite princesse
condamne par les fes mchantes  partager ma solitude sous une forme
infrieure, et je songeais  cette histoire de la mre du grand
Tchengiz-Khan, que jadis  Constantinople un vieux prtre armnien,
mon professeur de langue turque, m'avait donne  traduire:

  La jeune princesse Ulemalik-Kurekli, voue avant sa naissance 
  mourir si elle voyait jamais la lumire du jour, vivait enferme
  dans un donjon obscur.

  Et elle demandait  ses suivantes:

  --Est-ce ceci, dites-moi, qu'on appelle le monde? Ou bien
  existe-t-il des espaces ailleurs, et cette tour est-elle _dans
  quelque chose_?

  --Non, princesse, ceci n'est pas le monde: il est dehors et bien
  plus grand. Et puis il y a aussi des choses qu'on appelle
  toiles, qu'on appelle soleil et qu'on appelle lune.

  --Oh! reprit Ulemalik, que je meure, mais que je les voie!


IX

Ce fut  la fin d'un hiver, aux premiers jours tides d'un mois de
mars, que Moumoutte Chinoise fit son entre dans ma maison de France.

Moumoutte Blanche, que mes yeux s'taient dshabitus de voir pendant
ma campagne de Chine, portait encore  cette poque de l'anne sa
royale fourrure des temps froids et je ne l'avais jamais connue si
imposante.

Le contraste allait tre d'autant plus crasant pour l'autre,
efflanque, avec son pauvre poil de lapin sauvage us par places comme
si les teignes l'avaient mang. Aussi me trouv-je trs confus quand
mon domestique Sylvestre, revenant de la chercher  bord, souleva d'un
air semi-narquois le couvercle du panier o il l'avait mise, et qu'il
fallut voir, en prsence de la maison assemble, sortir craintivement
cette petite amie chinoise...

L'impression fut dplorable, et je me rappelle toute la conviction que
tante Claire mit dans cette simple phrase: Oh! mon ami... qu'elle est
vilaine!

Bien vilaine, en effet. Et comment, sous quel prtexte, avec quelle
formule d'excuse la prsenter  Moumoutte Blanche? N'imaginant rien,
je la fis conduire pour le moment dans un grenier isol, afin de les
dissimuler d'abord l'une  l'autre, de gagner du temps et de
rflchir.


X

Ce fut une chose vraiment pouvantable que leur premire entrevue.

Cela se passa inopinment, quelques jours aprs,  la cuisine (un lieu
d'irrsistible attrait o les chats d'une mme maison, quoi que l'on
fasse, finissent toujours par se runir). En toute hte on vint me
chercher et j'accourus: on entendait des cris inhumains; une pelote,
une boule de poils et de griffes, faite de leurs deux petits corps
enchevtrs, roulait et bondissait, chavirant des verres, des
assiettes, des plats, tandis que le duvet blanc, le duvet gris, le
duvet couleur de lapin, voltigeait en petites touffes alentour.--Il
fallut intervenir avec nergie, les sparer en jetant dessus toute
l'eau d'une carafe.--J'tais constern...


XI

Tremblante, gratigne, le coeur battant  se rompre, Moumoutte
Chinoise, recueillie dans mes bras, se tenait blottie contre moi, et
s'apaisait progressivement, les nerfs dtendus par une expression de
douce scurit; puis se faisait peu  peu inerte et molle comme une
chose sans vie, ce qui est, chez les chats, la faon de tmoigner 
ceux qui les tiennent une suprme confiance.

Moumoutte Blanche, assise dans un coin, pensive et sombre, nous
regardait de ses pleins yeux, et un raisonnement s'bauchait dans sa
petite tte jalouse; elle qui, d'un bout de l'anne  l'autre,
houspillait sur les murs les mmes voisins et les mmes voisines, sans
pouvoir s'habituer  leurs minois, venait de comprendre que cette
trangre tait  moi, puisque je la prenais ainsi  mon cou et
qu'elle s'y abandonnait avec tendresse; donc, il fallait ne plus lui
faire de mal et se rsigner  tolrer sa prsence au logis.

Ma surprise et mon admiration furent grandes de les voir, un instant
aprs, passer l'une prs de l'autre, ddaigneuses seulement, mais
calmes, trs correctes, et ce fut fini: de leur vie, elles ne se
fchrent plus.


XII

Le printemps de cette anne-l!... j'en garde bon souvenir. Bien que
trs court, comme me paraissent  prsent toutes les saisons, il fut
un des derniers qui eut encore pour moi le charme, presque
l'enchantement mystrieux de ceux de mon enfance,--du reste, dans le
mme cadre de plantes et de jardins, au milieu des mmes fleurs,
renouveles aux mmes places par les mmes antiques jasmins et les
mmes rosiers. Aprs chacune de mes campagnes, j'en viens d'ailleurs
trs facilement, en trs peu de jours,  ne plus me souvenir des
continents et des mers immenses; de nouveau, comme au dbut de ma vie,
je limite le monde extrieur  ces vieux murs garnis de lierre et de
mousse qui m'ont enferm quand j'tais petit enfant; les lointains
pays o je suis tant de fois all vivre me semblent aussi irrels
qu'aux temps o j'y rvais sans les avoir vus. Les horizons dmesurs
se resserrent, tout se rtrcit doucement, et j'en arrive, en fait de
nature,  presque oublier s'il existe autre chose que nos pierres
moussues, nos arbustes, nos treilles et nos chres roses blanches...

Je faisais construire,  cette poque, dans un coin de ma maison, une
pagode bouddhique, avec des dbris de temples dtruits l-bas. Et
d'normes caisses s'ouvraient journellement dans ma cour rpandant
l'indfinissable et complexe odeur de la Chine, tandis qu'on
dballait, au beau soleil nouveau, des fts de colonnes, des
sculptures de votes, de lourds autels et des idoles trs
vieilles.--Il tait du reste amusant, un peu singulier aussi, de voir
un  un reparatre, puis s'taler l sur l'herbe et la mousse des
vieilles pierres familiales, tous ces monstres d'extrme Asie qui
faisaient,  notre soleil plus ple, les mmes grimaces que chez eux
depuis des annes et des sicles.--De temps  autre, maman et tante
Claire venaient les dvisager, inquites de leur tonnante laideur.
Mais c'tait surtout Moumoutte Chinoise qui assistait avec intrt 
ces dballages; reconnaissant ses compagnons de route, elle flairait
tout, avec de confus ressouvenirs de patrie; puis, par habitude de
vivre enferme dans l'obscurit, elle se htait d'entrer dans les
caisses vides et de s'y cacher,  la place des magots, sous ce foin
exotique qui sentait le musc et le sandal...

C'tait vraiment un trs beau et clair printemps, avec une musique
excessive d'hirondelles et de martinets dans l'air.

Et Moumoutte Chinoise s'en merveillait beaucoup. Pauvre petite
solitaire, leve dans une touffante pnombre, le grand jour, le vent
suave  respirer, le voisinage des autres chats, l'pouvantaient et la
charmaient en mme temps. Elle faisait  prsent de longues promenades
d'exploration dans la cour, flairant de bien prs tous les jeunes
brins d'herbes, toutes les pousses nouvelles, tout ce qui sortait,
frais et odorant, de la terre attidie. Ces formes et ces nuances,
vieilles comme le monde, que les plantes reproduisent inconsciemment 
chaque avril, ces lois d'une si tranquille immuabilit suivant
lesquelles se dplient et se dcoupent les premires feuilles, taient
choses absolument neuves et surprenantes, pour elle qui n'avait jamais
vu de verdure ni de printemps. Et Moumoutte Blanche, autrefois la
reine unique et intolrante de ce lieu, avait consenti au partage, la
laissant errer  sa guise au milieu des arbustes, des pots de fleurs,
et le long des vieux murs gris, sous les branches retombantes.
C'taient surtout les bords de ce lac en miniature--si intimement li
 mes souvenirs d'enfance--qui la captivaient longuement; l, dans
l'herbe chaque jour plus haute et plus touffue, elle circulait en se
baissant comme les fauves en chasse (ayant sans doute hrit cette
allure de ses anctres, chats mongols aux moeurs primitives). Elle se
cachait derrire les rochers lilliputiens, s'enfonait sous les
lierres, comme un petit tigre dans une minuscule fort vierge.

Je m'amusais  suivre des yeux ses alles et venues, ses arrts
subits, ses tonnements; elle, alors, se sentant regarde, se
retournait pour me regarder aussi, immobile tout  coup dans une pose
qui lui tait propre;--pose gracieuse, mais trs manire  la
chinoise, avec une patte de devant toujours en l'air,  la faon de
ces personnes qui, en prenant un objet, relvent coquettement leur
petit doigt. Et ses drles d'yeux jaunes taient alors expressifs 
l'excs, parlants comme les bonnes gens disent: Tu me permets bien
de continuer ma promenade? semblait-elle me demander. a ne te
contrarie pas, au moins? Du reste, je marche et je passe avec tant de
lgret, tant de discrtion! Et crois-tu au moins que c'est joli tout
a! Toutes ces extraordinaires petites choses vertes qui rpandent des
odeurs fraches, et ce bon air si pur, et cet espace! Et ces autres
choses aussi, que je vois tour  tour l-haut, ces choses _qu'on
appelle toiles, qu'on appelle soleil et qu'on appelle lune_!...
Quelle diffrence avec notre ancien logis, et comme on est bien dans
ce pays o nous voil arrivs tous deux!

Ce lieu, si neuf pour elle, tait prcisment pour moi le plus ancien
et le plus familier de tous les lieux de la terre; celui dont les
moindres dtails, les plus infimes brins d'herbe me sont connus depuis
les premires heures incertaines et tonnes de mon existence.
Tellement que je m'y suis attach de toute mon me, tellement que
j'aime d'une faon singulire, un peu ftichiste peut-tre, des
plantes anciennes qui sont l, des treilles, des jasmins,--et un
certain diclytra rose qui,  chaque mois de mars, montre  la mme
place ses pousses rougies de jeune sve, tale bien vite ses feuilles
htives, donne ses mmes fleurs en avril, jaunit au soleil de juin,
puis brle au soleil d'aot et semble mourir.

Et tandis qu'elle se laissait leurrer, la Moumoutte, par tous ces airs
de joie, de jeunesse, de commencement, moi, au contraire, qui savais
que cela passe, je sentais pour la premire fois monter dans ma vie
l'impression du soir, du grand soir inexorable et sans lendemain, du
suprme automne qu'aucun printemps ne suivra plus.--Et, avec une
infinie mlancolie, dans cette cour gaye de soleil nouveau, je
regardais les deux chres promeneuses en cheveux blancs, en robe de
deuil, maman et tante Claire, aller et venir, se pencher pour
reconnatre, comme depuis tant de printemps, quels germes de fleurs
taient sortis de la terre, ou lever la tte pour apercevoir les
boutons des glycines et des roses. Et quand leurs deux robes noires
cheminaient, s'cartaient de moi, dans le recul de cette avenue verte
qui est la cour de notre maison familiale, je remarquais surtout ce
que leur allure avait de plus lent et de plus bris... Oh! le temps,
peut-tre prochain, o, dans l'avenue verte toujours pareille, je ne
les verrai plus!... Est-ce vraiment possible que ce temps vienne?
Quand elles s'en seront alles, j'ai presque cette illusion qu'au
moins ce ne sera pas un dpart absolu, tant que moi je serai l,
appelant encore leur bienfaisante prsence; que les soirs d't, je
verrai quelquefois passer leurs ombres bnies sous les vieux jasmins
et les vieilles vignes; que quelque chose d'elles demeurera
confusment dans les plantes qu'elles ont soignes, dans les
chvrefeuilles retombants,--dans le vieux diclytra rose...


XIII

Depuis que Moumoutte Chinoise vivait de cette vie en plein air, elle
embellissait  vue d'oeil. Les trous de sa fourrure de lapin rp se
regarnissaient de poils tout neufs; elle devenait moins maigre, plus
lisse et plus soigne de sa personne, n'avait plus sa mauvaise mine de
bte de Sabbat. Il arrivait que maman et tante Claire s'arrtaient
pour lui parler, amuses elles aussi de ses manires  part, de ses
yeux expressifs et des petites rponses si douces: Trr! trr! trr!
que jamais elle ne manquait de faire quand on lui avait adress la
parole.

--Vraiment, disaient-elles, cette Chinoise a l'air heureux chez nous;
jamais nous n'avions vu figure de chat plus contente.

L'air heureux, en effet; mme l'air reconnaissant envers moi qui
l'avais amene.--Et le bonheur des btes jeunes est complet peut-tre,
parce qu'elles n'ont pas comme nous l'apprhension de l'inexorable
avenir.--Elle passait des journes contemplatives dlicieuses, dans
des poses de bien-tre, tale nonchalamment sur les pierres et la
mousse, jouissant du silence--un peu mlancolique pour moi--de cette
maison que les canons sourds ni les coups de mer ne venaient plus
jamais troubler. Elle tait arrive au port lointain et tranquille, 
l'tape dernire de sa vie,--et s'y reposait sans avoir conscience de
la fin.


XIV

Un beau jour, sans transition, par subite fantaisie, la tolrance de
Moumoutte Blanche pour Moumoutte Chinoise se changea en amiti tendre.
Elle s'approcha dlibrment et vint lui sentir  bout portant les
babines, ce qui, entre chattes, quivaut au plus affectueux baiser.

Sylvestre, prsent  cette scne, se montra sceptique:

--As-tu vu, lui dis-je, le baiser de paix des moumouttes?

--Oh! non, monsieur, rpondit-il sur ce ton de connaisseur entendu
qu'il prend lorsqu'il s'agit des affaires intimes de mes chats,
chevaux ou btes quelconques; non, monsieur; c'est que tout simplement
la Moumoutte Blanche voulait s'assurer, d'aprs l'odeur du museau, si
la Chinoise ne venait pas de lui manger sa viande...

Il se trompait pourtant,--et,  partir de ce jour, elles furent amies.
On les vit s'asseoir sur la mme chaise, manger la pte dans la mme
assiette et, chaque matin, accourir pour se dire bonjour en frottant
leurs bouts de nez cocasses, l'un jaune sur l'autre rose...


XV

On disait maintenant: Les moumouttes ont fait ceci ou cela. Elles
taient un duo intime et insparable, se consultant, se suivant pour
les moindres et les plus triviales actions de leur vie; se peignant,
se lchant l'une l'autre, faisant toilette en commun avec une mutuelle
tendresse.

Moumoutte Blanche continuait d'tre plus spcialement la chatte de
tante Claire, tandis que la Chinoise demeurait ma petite amie fidle,
avec toujours sa mme faon plus tendre de me suivre des yeux, de
rpondre au moindre appel de ma voix. A peine m'asseyais-je, qu'une
patte lgre se posait doucement sur moi, comme jadis  bord; deux
yeux jaunes m'interrogeaient avec une intense expression humaine;
puis, houp! la Chinoise tait sur mes genoux,--trs lente ensuite 
chercher sa position, pilant des deux pattes, se tournant en rond dans
un sens, en rond dans un autre, et tout juste installe quand j'tais
prt  repartir...

Mystre immatriel peut-tre, mystre d'me, que l'affection constante
d'une bte et sa longue reconnaissance...


XVI

Trs gtes, les deux moumouttes; admises dans la salle  manger aux
heures des repas; souvent assises  mes cts, l'une  droite, l'autre
 gauche; se rappelant de temps en temps  mon souvenir par un petit
coup de patte discret sur ma serviette, et guettant des bouches que
je leur faisais passer, furtivement comme un colier en faute, au bout
de ma fourchette personnelle.

En contant cela, je vais nuire encore  ma rputation qui, parat-il,
est dj si entache de bizarrerie et d'incorrectitude. Je puis
cependant dnoncer certain acadmicien qui, m'ayant fait l'honneur de
s'asseoir  ma table, ne se tint pas de leur offrir  chacune, dans sa
propre cuillre, un peu de crme Chantilly[1].

  1. _Note de l'diteur._ Ce passage tait crit avant la
  nomination de M. Pierre Loti  l'Acadmie franaise.


XVII

L't qui survint fut pour la Moumoutte Chinoise une priode de vie
absolument dlicieuse. Avec son originalit et son air distingu, elle
tait devenue presque jolie, ainsi remplume; alentour, dans le monde
des chats, au fond des jardins et sur les toits, le bruit avait
circul de la prsence de cette piquante trangre, et les prtendants
taient nombreux, qui venaient roucouler sous ses fentres, par les
belles nuits chaudes embaumes de chvrefeuille.

Vers la mi-septembre, les deux moumouttes connurent presque en mme
temps la joie d'tre mre.

Moumoutte Blanche, cela va sans dire, tait dj une matrone entendue.
Quant  Moumoutte Chinoise, les premiers instants de surprise passs,
on la vit tendrement lcher l'impayable et minuscule mimi gris,
mouchet comme un tigre, qui tait son unique fils.


XVIII

Ce fut trs touchant ensuite, l'affection rciproque de ces deux
familles: le petit Chinois comique et le petit angora, tout rond comme
une houppe  poudrer, jouant ensemble, et soigns, peigns, nourris
par l'une ou l'autre des deux moumouttes, avec une sollicitude presque
gale.


XIX

L'hiver est la saison o les chats deviennent plus particulirement
des htes du foyer, des compagnons de tous les instants au coin du
feu, partageant avec nous, devant les flammes qui dansent, les vagues
mlancolies des crpuscules et les insondables rves.

C'est aussi, chacun sait cela, l'poque o ils sont en beaut, en
grand luxe de poils, toute fourrure dehors. Moumoutte Chinoise, ds
les premiers froids, n'avait dj plus de trous  sa robe, et
Moumoutte Blanche avait arbor une imposante cravate, un boa d'un
blanc de neige, qui encadrait son minois comme une fraise  la
Mdicis. Leur tendresse s'augmentait du plaisir qu'elles prouvaient 
se rchauffer mutuellement; prs des chemines, sur les coussins, sur
les fauteuils, elles dormaient des jours entiers dans les bras l'une
de l'autre, roules en une seule boule o ne se distinguait plus ni
tte ni queue.

C'tait surtout Moumoutte Chinoise qui ne se trouvait jamais assez
prs. Au retour de quelque course en plein air, si elle apercevait son
amie Blanche endormie devant le feu, tout doucement, tout doucement
elle s'approchait, avec des ruses comme pour surprendre une souris;
l'autre, toujours fantasque, nerveuse, agace d'tre drange,
quelquefois lanait un lger coup de patte, une gifle... Elle ne
ripostait pas, la Chinoise, mais levait seulement sa petite main, en
geste de menace pour rire, puis me disait, du coin de l'oeil:
Crois-tu au moins qu'elle a un caractre difficile! Mais je ne prends
pas a au srieux, tu penses bien! Avec un redoublement de
prcautions, elle en venait toujours  ses fins, qui taient de se
coucher compltement sur l'autre, la tte enfouie dans sa belle
fourrure de neige,--et, avant de s'endormir, elle me disait encore,
d'un demi-regard  peine ouvert: C'tait ce que je voulais!... J'y
suis!...


XX

Oh! nos soires d'hiver en ce temps-l!... Tout au fond de la maison
silencieuse, obscure, laisse vide et comme trop grande, dans un petit
salon bien chaud du rez-de-chausse donnant sur la cour et sur des
jardins, veillaient maman et tante Claire, sous leur lampe suspendue,
 des places accoutumes depuis tant d'hivers antrieurs et pareils.
Et, le plus souvent, je veillais l, moi aussi, pour ne pas perdre le
temps de leur prsence sur terre et de mes sjours auprs d'elles.
Dans une autre partie de la maison, loin de nous, je laissais noir et
sans feu mon cabinet de travail, mon logis d'Aladin, pour tout
simplement passer ma soire  trois, en leur compagnie, dans ce petit
salon qui tait bien la coulisse la plus secrte de notre vie
familiale, le chez nous le plus sans faon de tous. (Aucun autre lieu,
du reste, ne m'a donn jamais une plus complte et plus douce
impression de nid; nulle part je ne me suis chauff avec une plus
berante mlancolie que devant les flambes de bois de cette petite
chemine.) Les fentres, aux contrevents jamais ferms, par scurit
confiante, la porte vitre, presque un peu campagnarde, donnaient sur
le noir des feuillages d'hiver, sur des lauriers, des lierres de
murailles qu'clairait parfois un rayon de lune. Aucun bruit ne
parvenait jusqu' nous de la rue, qui tait assez loigne--et
d'ailleurs fort tranquille,  peine trouble de temps en temps par
des chants de matelots clbrant un retour. Non, nous avions plutt
les bruits de la campagne, dont on sentait la prsence presque proche,
au del des vieux jardins et des remparts de la ville; l't,
l'immense concert des grenouilles, dans ces plaines marines qui nous
entourent, unies comme des steppes, et, de minute en minute, la petite
note en flte triste des hiboux; l'hiver,  ces veilles dont je
parle, quelque cri trs rare d'oiseau de marais, et surtout la longue
plainte du vent d'ouest arrivant de la mer.

Sur la grande table, couverte de certain tapis  fleurs connu toute ma
vie, maman et tante Claire talaient leurs chres corbeilles  ouvrage,
o il y avait des choses que j'appellerais _fondamentales_, si j'osais
employer ce mot qui, dans le cas prsent, n'aura de sens que pour
moi-mme; de ces petites choses qui ont pris place de reliques  mes
yeux, qui ont acquis dans mon souvenir, dans ma vie, une importance tout
 fait de premier ordre: ciseaux  broder, venus des aeules, qu'on me
prtait avec mille recommandations quand j'tais tout enfant, pour
m'amuser  des dcoupures; bobines  fil, en bois rare des colonies,
rapportes jadis de l-bas par des marins et qui me donnaient tant 
rver; porte-aiguilles, lunettes, ds et tuis... Comme je les connais
tous et que les aime, les pauvres petits riens si prcieux, tals le
soir, depuis tant d'annes, sur le vieux tapis  fleurs, par les mains
de maman et de tante Claire; aprs chaque lointain voyage, avec quel
sentiment attendri je les retrouve et leur dis mon bonjour d'arrive!
J'ai employ tout  l'heure pour eux le mot: _fondamental_--si impropre,
dans l'espce, je le reconnais,--voici comment je puis l'expliquer: si
on me les dtruisait, s'ils cessaient d'exister  leurs mmes places
ternelles, j'aurais l'impression d'avoir fait un grand pas de plus vers
l'anantissement de moi-mme, vers la poussire, l'oubli.

Et quand elles seront parties toutes les deux, maman et tante Claire,
il me semble que ces chers petits objets, religieusement conservs
aprs elles, appelleront leur prsence, prolongeront presque un peu
leur sjour parmi nous...

Les moumouttes, il va sans dire, se tenaient aussi dans ce salon,
endormies ensemble en une seule boule bien chaude, sur quelque
fauteuil ou quelque tabouret, le plus prs possible du feu. Et leurs
rveils inattendus, leurs rflexions, leurs ides drles gayaient nos
soires un peu silencieuses.

Une fois c'tait Moumoutte Blanche qui, prise d'un dsir subit d'tre
plus en notre compagnie, sautait sur la table, et venait s'asseoir
avec gravit sur l'ouvrage mme de tante Claire, lui tournant le dos,
aprs lui avoir inopinment frl la figure de son imposante queue
noire; puis restait l, indiscrte et obstine, en contemplation
devant la flamme de la lampe.

Ou bien, par quelqu'une de ces nuits de piquante gele qui portent sur
les nerfs des chats, on entendait tout  coup, dans les jardins
voisins, une discussion: Miaou! miaraouraou! Alors la tranquille
pelote de fourrure, qui sommeillait si bien, dressait aussitt deux
ttes, deux paires d'oreilles... Encore: Miaraou! miaraou!--a ne
s'apaisait pas! La Moumoutte Blanche, rsolument leve, le poil
hriss en guerre, courait d'une porte  l'autre, cherchant une issue
pour sortir, comme appele dehors par un devoir imprieux et d'une
capitale importance: Mais non, Moumoutte, disait tante Claire, tu
n'as pas besoin de t'en mler, je t'assure; a s'arrangera sans
toi!--Et la Chinoise au contraire, toujours plus calme et ennemie des
prilleuses aventures, se contentait de me regarder du coin de l'oeil,
l'air trs intelligent et un peu moqueur pour l'autre, me disant:
N'est-ce pas que j'ai raison, moi, de rester neutre?

Un certain moi tranquille, rassrn et presque enfant, se retrouvait l
le soir, dans ce petit salon doucement silencieux,  cette table o
travaillaient maman et tante Claire. Et si par instants je me souvenais,
avec une sourde commotion intrieure, d'avoir eu une me orientale, une
me africaine et un tas d'autres mes encore; d'avoir promen, sous
diffrents soleils, des rves et des fantaisies sans nombre, tout cela
m'apparaissait comme trs loin et  jamais fini. Et ce pass errant me
faisait plus compltement goter l'heure prsente, le repos,
l'entr'acte, dans cette coulisse tout  fait intime de ma vie, qui est
si inconnue, qui tonnerait tant de gens et peut-tre les ferait
sourire. En toute sincrit d'intention, je me disais que je ne
repartirais plus, que rien ne valait la paix d'tre l et d'y retrouver
un peu de son me premire; de sentir autour de soi, dans ce nid de
l'enfance, je ne sais quelles protections bnies contre le vide et la
mort; de deviner,  travers les vitres de la fentre, dans l'obscurit
des feuillages et sous la lune d'hiver, cette cour qui jadis rsumait
presque le monde, qui est reste pareille, avec son lierre, ses petits
rochers et ses vieux murs, et qui, mon Dieu, reprendrait peut-tre
encore  mes yeux son importance, son grandissement d'autrefois et se
repeuplerait des mmes rves... Surtout, je me disais que rien, dans le
monde immense, ne valait la joie douce de regarder maman et tante Claire
assises  travailler  cette table, penchant vers le tapis  fleurs
leurs bonnets de dentelle noire et leurs coques de cheveux blancs...

Oh! un soir, je me rappelle... Il y eut une scne de chats!... Encore
aujourd'hui je ne puis y repenser sans rire.

C'tait une nuit de gele aux environs de Nol. Dans le grand silence,
nous avions entendu passer au-dessus des toits,  travers le ciel froid
et tranquille, un vol d'oies sauvages qui migraient vers d'autres
climats: un peu une musique de chasse-gallery, un bruit de voix aigres,
trs nombreuses, gmissant toutes  la fois l-haut dans le vide, puis
bientt perdues dans les lointains de l'air.--Entends-tu? entends-tu?
m'avait dit tante Claire, avec un petit sourire et une mine inquite
pour se moquer de moi, se rappelant que dans mon enfance j'avais
grand'peur de ces passages nocturnes d'oiseaux. Pour entendre, il
fallait du reste avoir l'oreille fine et tre dans un endroit
silencieux.

Le calme revint ensuite, si complet qu'on et distingu la plainte du
bois flambant dans le foyer et la respiration rgulire des deux
chattes assises au coin de la chemine.

Tout  coup, certain gros matou jaune, que Moumoutte Blanche avait en
horreur, et qui la poursuivait de ses dclarations, parut inopinment
derrire la vitre de la cour, en lumire sur le noir des feuillages,
la regardant d'un air effront et ahuri, avec un formidable Miaou de
provocation.--Alors elle bondit  cette fentre, comme une paume,
comme un balle qu'on lance, et l, nez  nez, de chaque ct du
carreau, ce fut une impayable bataille, une borde d'injures affreuses
 grosse voix rauque; des coups de patte  toute vole, des gifles 
travers le verre, qui faisaient grand bruit, pouf, pouf, et qui ne
portaient pas... Oh! l'pouvante de maman et de tante Claire,
tressautant sur leur chaise  la premire minute de surprise,--puis
leur bon rire aprs; le comique de tout ce vacarme subit et saugrenu,
succdant  un tel recueillement de silence,--et surtout la figure de
l'autre, le matou jaune, dconfit et gifl, dont les yeux flambaient
derrire ce carreau si drlement!...

Le coucher des chattes tait en ce temps-l une des oprations
importantes, primordiales, dirais-je mme, de notre maison. Elles
n'taient point autorises, comme tant d'autres,  passer des nuits
errantes, dans les feuillages des murs,  la belle toile ou en
contemplation de la lune; nous avions sur ces questions-l des
principes avec lesquels nous ne transigions point.

Le coucher consistait  les enfermer dans un grenier situ au fond
de la cour, dans un corps de logis spar, trs ancien, qui
disparaissait sous les lierres, les treilles et les glycines; c'tait
prcisment dans les quartiers de Sylvestre,  ct de sa chambre;
aussi chaque soir partaient-ils tous les trois ensemble, les deux
moumouttes et lui. Chaque fois qu'une de ces journes--auxquelles je
ne prenais pas garde alors et que j'ai pleures ensuite--tait finie,
tait tombe dans l'abme du temps, on appelait ce serviteur, devenu
presque de la famille, et maman disait d'un ton demi-srieux,
s'amusant elle-mme de ces fonctions remplies comme un sacerdoce:
Sylvestre, il est temps d'aller coucher vos chattes.

Aux premiers mots de cette phrase, mme prononce  voix basse,
Moumoutte Blanche dressait une oreille inquite; puis, convaincue que
c'tait bien cela, sautait  bas de son fauteuil, l'air important,
l'air agit, et courait d'elle-mme  la porte, afin de passer devant
et de partir  pied, n'admettant pas d'tre emporte, voulant entrer
de son plein gr dans sa chambre  coucher ou n'y pas entrer du tout.

La Chinoise, au contraire, rusait pour ne pas quitter, si possible, ce
salon bien chaud, descendait tout doucement, se coulait sans bruit par
terre et, toute baisse pour moins paratre, regardant du coin de
l'oeil si on ne l'avait pas vue, s'en allait se cacher sous un meuble.
Le grand Sylvestre alors, habitu de longue date  ce mange,
demandait avec son sourire de petit enfant: O es-tu, Chinoise? Je
devine bien, va, que tu n'es pas loin!--Tendrement elle lui
rpondait: Trr! Trr!, comprenant qu'il tait inutile de feindre
davantage, puis se laissait prendre et asseoir  califourchon, trs
douillettement, sur l'paule large de son ami.

Le cortge enfin se mettait en marche: devant, Moumoutte Blanche,
indpendante et superbe; derrire, Sylvestre, qui disait: Bonsoir,
monsieur et dames et qui, d'une main, portait sa lanterne pour
traverser la cour, de l'autre tenait invariablement la longue queue
grise de la Chinoise pendante sur sa poitrine.

En gnral, Moumoutte Blanche prenait docilement le chemin de son
grenier,--aprs avoir prouv le besoin toutefois de s'arrter en
route, de s'isoler un instant dans le noir des feuillages.

Mais il arrivait aussi,  certaines phases de la lune, que des lubies
vagabondes lui venaient, des fantaisies de s'en aller dormir  l'angle
de quelque toit ou bien au sommet de quelque poirier solitaire,  la
bonne fracheur de dcembre, aprs s'tre chauffe tout le jour sur un
confortable fauteuil. Dans ces cas-l, on voyait bientt reparatre,
avec une comique figure de circonstance, Sylvestre, tenant toujours sa
lanterne et la queue de la docile Chinoise blottie contre son cou:
Encore Moumoutte Blanche qui ne veut pas se coucher!--Comment!
rpondait tante Claire indigne. Ah! par exemple!... Et elle sortait
elle-mme, pour essayer du prestige de son autorit, appelant:
Moumoutte! Moumoutte! de sa pauvre chre voix, que je crois entendre
encore, et qui se prolongeait l, dans le silence des jardins, dans la
sonorit de la nuit d'hiver... Mais non, Moumoutte Blanche n'obissait
pas; du haut d'un arbre ou du haut d'un mur, elle se contentait de
regarder, narquoisement assise, sa fourrure faisant tache blanche dans
l'obscurit et ses yeux lanant de petites lueurs de phosphore...
Moumoutte! Moumoutte!... oh! la vilaine bte! c'est honteux,
mademoiselle, cette conduite, honteux!

Puis maman sortait  son tour, inquite du grand froid, voulant faire
rentrer tante Claire.

Puis moi-mme, un instant aprs, pour les ramener toutes les deux. Et
alors, de nous voir runis dans cette cour, une nuit de gele, y
compris Sylvestre tenant sa Chinoise par la queue, et nargus en bloc
par cette Moumoutte l-haut perche, cela nous donnait aux dpens de
nous-mmes une irrsistible envie de rire, qui commenait par tante
Claire et qu'aussitt elle nous communiquait... Du reste, j'ai
toujours dout qu'il y et par le monde deux autres bonnes vieilles
dames,--oh! bien vieilles, hlas!--capables de si franchement rire
avec les jeunes; sachant si bien tre aimables, si bien tre gaies. En
somme, je ne m'amuse autant avec personne qu'avec elles,--et toujours
 propos des plus insignifiantes petites choses dont elles saisissent
d'une faon  part le ct impayablement drle...

Cette Moumoutte en aurait le dernier mot, dcidment!... Nous
rentrions trs mortifis, dans le petit salon refroidi par ces portes
ouvertes, pour gagner ensuite nos chambres respectives par une srie
d'escaliers et de passages sombres.--Et tante Claire, prise d'un
regain d'indignation avant de rentrer chez elle, concluait ainsi, sur
le pas de sa porte, en me disant bonsoir: Oh! tout de mme, qu'en
dis-tu, de cette chatte?...


XXI

Une existence de chat, cela peut durer douze ou quinze ans, si aucun
accident ne survient.

Les deux moumouttes virent encore, ensemble, luire un second dlicieux
t; elles retrouvrent leurs heures de nonchalante rverie, en
compagnie de Sulema (la tortue ternelle que les annes ne
vieillissent pas), entre les cactus fleuris, sur les pierres de la
cour chauffes  l'ardent soleil,--ou bien seules, au fate des vieux
murs, dans le fouillis annuel des chvrefeuilles et des roses
blanches. Elles eurent plusieurs petits, levs avec tendresse et
placs avantageusement dans le voisinage; mme ceux de la Chinoise
taient d'une dfaite facile et trs demands,  cause de
l'originalit de leurs minois.

Elles virent encore un autre hiver et purent recommencer leurs longs
sommeils aux coins des chemines, leurs mditations profondes devant
l'aspect changeant des braises ou des flammes.

Mais ce fut leur dernire saison de bonheur, et aussitt aprs leur
triste dclin commena. Ds le printemps suivant, d'indfinissables
maladies entreprirent de dsorganiser leurs petites personnes
bizarres, qui taient d'ge cependant  durer quelques annes de plus.

Moumoutte Chinoise, atteinte la premire, donna d'abord des indices de
trouble mental, de mlancolie noire,--regrets peut-tre de sa
lointaine patrie mongole. Sans boire ni manger, elle faisait des
retraites prolonges sur le haut des murs, immobile pendant des
journes entires  la mme place, ne rpondant  tous nos appels que
par des regards attendris et de plaintifs petits miaou.

Moumoutte Blanche aussi, ds les premiers beaux jours, avait commenc
de languir, et, en avril, toutes deux taient vraiment malades.

Des vtrinaires, appels en consultation, ordonnrent sans rire
d'inexcutables choses. Pour l'une, des pilules matin et soir et des
cataplasmes sur le ventre!... Pour l'autre, de l'hydrothrapie; la
tondre ras et la doucher deux fois par jour  grande eau!... Sylvestre
lui-mme, qui les adorait et s'en faisait obir comme personne,
dclara le tout impossible. On essaya alors des remdes de bonnes
femmes; des mres Michel furent convoques et on suivit leurs
prescriptions, mais rien n'y fit.

Elles s'en allaient toutes deux, nos moumouttes, nous causant une
grande piti,--et ni le beau printemps, ni le beau soleil revenu ne
les tiraient de leur torpeur de mort.

Un matin, comme je rentrais d'un voyage  Paris, Sylvestre, en
recevant une valise, me dit tristement: Monsieur, la Chinoise est
morte.

Depuis trois jours, elle avait disparu, elle si range, qui jamais ne
quittait la maison. Nul doute que, sentant sa fin proche, elle ne ft
dfinitivement partie, obissant  ce sentiment d'exquise et suprme
pudeur qui pousse certaines btes  se cacher pour mourir. Elle tait
reste toute la semaine, monsieur, perche l-haut sur le jasmin
rouge, ne voulant plus descendre pour manger; elle rpondait pourtant
toujours quand nous lui parlions, mais d'une petite voix si faible!

O donc tait-elle alle passer l'heure terrible, la pauvre Moumoutte
Chinoise? Peut-tre, par ignorance de tout, chez des trangers qui ne
l'auront seulement pas laisse finir en paix, qui l'auront
pourchasse, tourmente,--et mise ensuite au fumier. Vraiment,
j'aurais prfr apprendre qu'elle tait morte chez nous; mon coeur se
serrait un peu, au souvenir de son trange regard humain, si
suppliant, charg toujours de ce mme besoin d'affection qu'elle tait
incapable d'exprimer, et tout le temps cherchant mes yeux  moi avec
cette mme interrogation anxieuse qui n'avait jamais pu tre
formule... Qui sait quelles mystrieuses angoisses traversent les
petites mes confuses des btes, aux heures d'agonie?...


XXII

Comme si un mchant sort et t jet sur nos chattes, Moumoutte
Blanche, aussi, semblait  la fin.

Par fantaisie de mourante, elle avait lu son dernier domicile dans
mon cabinet de toilette--sur certain lit de repos dont la couleur rose
l'avait sans doute charme. On lui portait l un peu de nourriture, un
peu de lait, auquel elle ne touchait mme plus; seulement, elle vous
regardait quand on entrait, avec de bons yeux contents de vous voir,
et faisait encore un pauvre ronron affaibli, quand on la touchait
doucement pour une caresse.

Puis, un beau matin, elle disparut aussi, clandestinement, comme avait
fait la Chinoise, et nous pensmes qu'elle ne reviendrait plus.


XXIII

Elle devait reparatre cependant, et je ne me rappelle rien de si
triste que ce retour.

Ce fut environ trois jours aprs, par un de ces temps de commencement
de juin, qui rayonnent, qui resplendissent, dans un calme absolu de
l'air, trompeurs avec des apparences d'ternelle dure, mlancoliques
sur les tres destins  mourir. Notre cour talait toutes ses
feuilles, toutes ses fleurs, toutes ses roses sur ses murs, comme 
tant de mois de juin passs; les martinets, les hirondelles, affols
de lumire et de vie, tournoyaient avec des cris de joie dans le ciel
tout bleu; il y avait partout grande fte des choses sans me et des
btes lgres que la mort n'inquite pas.

Tante Claire, qui se promenait par l, surveillant la pousse des
fleurs, m'appela tout  coup, et sa voix indiquait quelque chose
d'extraordinaire:

--Oh!... viens voir!... notre pauvre Moumoutte qui est revenue!...

Elle tait bien l, en effet, rapparue comme un triste petit fantme,
maigre, la fourrure dj souille de terre,  moiti morte. Qui sait
quel sentiment l'avait ramene: une rflexion, un manque de courage 
la dernire heure, un besoin de nous revoir avant de mourir!

A grand'peine, elle avait franchi encore une fois ce petit mur bas, si
familier, que jadis elle sautait en deux bonds, lorsqu'elle revenait
de faire sa police extrieure, de gifler quelque voisin, de corriger
quelque voisine... Haletante de son grand effort pour revenir, elle
restait  demi couche sur la mousse et l'herbe nouvelle, au bord du
bassin, cherchant  se baisser pour y boire une gorge d'eau frache.
Et son regard nous implorait, nous appelait au secours: Vous ne voyez
donc pas que je vais mourir? Pour me prolonger un peu, vous ne pouvez
donc rien faire?...

Prsages de mort partout, ce beau matin de juin, sous ce calme et
resplendissant soleil: tante Claire, penche vers sa moumoutte
finissante, me paraissait tout  coup si ge, affaisse comme jamais,
prte  s'en aller aussi...

Nous dcidmes de reporter Moumoutte dans mon cabinet de toilette, sur
ce mme lit rose dont elle avait fait choix la semaine prcdente et
qui avait sembl lui plaire. Et je me promis de veiller  ce qu'elle
ne partt plus, afin qu'au moins ses os pussent rester dans la terre
de notre cour, qu'elle ne ft pas jete sur quelque fumier,--comme
sans doute l'autre, ma pauvre petite compagne de Chine, dont le regard
anxieux me poursuivait toujours. Je la pris  mon cou, avec des
prcautions extrmes et, contrairement  son habitude, elle se laissa
emporter cette fois, en toute confiance, la tte abandonne, appuye
sur mon bras.

Sur ce lit rose, salissant tout, elle rsista encore quelques jours,
tant les chats ont la vie dure. Juin continuait de rayonner dans la
maison et dans les jardins autour de nous.

Nous allions souvent la voir, et toujours elle essayait de se lever
pour nous faire fte, l'air reconnaissant et attendri, ses yeux
indiquant autant que des yeux humains la prsence intrieure et la
dtresse de ce qu'on appelle me...

Un matin, je la trouvai raidie, les prunelles vitreuses, devenue une
bte creve, une chose  jeter dehors. Alors je commandai  Sylvestre
de faire un trou dans une banquette de la cour, au pied d'un
arbuste... O tait pass ce que j'avais vu luire  travers ses yeux
de mourante; la petite flamme inquite du dedans, o tait-elle
alle?...


XXIV

L'enterrement de Moumoutte Blanche, dans la cour tranquille, sous le
beau ciel de juin, au grand soleil de deux heures.

A la place indique, Sylvestre creuse la terre,--puis s'arrte,
regardant au fond du trou, et se baisse pour y prendre avec la main
quelque chose qui l'tonne:

--Qu'est-ce que c'est que a, dit-il, en remuant des petits os blancs
qu'il vient d'apercevoir,--un lapin?

Les dbris d'une bte, en effet;--ceux de ma chatte du Sngal, une
ancienne moumoutte, ma compagne en Afrique, trs aime elle aussi
jadis, que j'avais enterre l une douzaine d'annes auparavant, puis
oublie, dans l'abme o s'entassent les choses et les tres disparus.
Et, en regardant ces petits os mls de terre, ces petites jambes en
btons blancs, cet assemblage figurant encore l'arrire-train d'une
bte vue de dos, je me rappelai tout  coup, avec une envie de sourire
et un demi-serrement de coeur, une scne bien oublie, une certaine
circonstance o j'avais vu cette mme petite charpente postrieure de
chatte, garnie alors de muscles agiles et de fourrure soyeuse, fuir
devant moi comiquement, dtaler, queue en l'air, au comble de la
terreur...

C'tait un jour o, avec l'obstination propre  sa race, elle tait
monte encore sur un meuble vingt fois dfendu et y avait cass un
vase auquel je tenais beaucoup. Je l'avais d'abord tape, puis, ma
colre n'tant pas finie, je lui avais lanc en la poursuivant un coup
de pied trop brutal. Elle, tonne seulement de la tape, avait
compris, au coup de pied d'aprs, que cela devenait la grande guerre;
c'est alors qu'elle avait si lestement dtal  toutes jambes, son
panache de queue au vent, me montrant d'une faon incorrecte et
impayable son petit arrire-train affol; puis, abrite sous un
meuble, elle s'tait retourne pour me jeter un regard de reproche et
de dtresse, se croyant perdue, trahie, assassine par celui qu'elle
aimait et aux mains de qui elle avait confi son sort; et, comme mes
yeux restaient toujours mchants, elle avait enfin pouss son cri des
grands abois, ce _miaou_ particulier et sinistre des chats qui se
sentent en passe de mort.--Toute ma colre tomba du coup; je
l'appelai, la caressai, la calmai sur mes genoux, encore toute
inquite et haletante. Oh! le cri de dtresse dernire d'une bte,
ft-ce celui du pauvre boeuf qu'on vient d'attacher  l'abattoir, mme
celui du rat misrable qu'un bouledogue tient entre ses dents; ce cri
qui n'espre plus rien, qui ne s'adresse plus  personne, qui est
comme une protestation suprme jete  la nature elle-mme, un appel 
je ne sais quelles pitis inconscientes pandues dans l'air...

Deux ou trois os enfouis au pied d'un arbre, c'est ce qui reste 
prsent de ce petit arrire-train de moumoutte, que je me rappelle si
vivant et si drle. Et sa chair, sa petite personne, son attachement
pour moi, sa grande terreur d'un certain jour, son cri d'angoisse et
de reproche; tout ce qui tait autour de ces os enfin,--est devenu un
peu de terre... Quand le trou fut creus  souhait, je montai chercher
la moumoutte, raidie l-haut sur le lit rose.

En en redescendant avec ce petit fardeau, je trouvai, dans la cour,
maman et tante Claire, assises sur un banc,  l'ombre, avec un air d'y
tre venues par hasard et affectant de parler de n'importe quoi: nous
assembler exprs pour cet enterrement de chat, nous et peut-tre
sembl un peu ridicule  nous-mmes, nous et fait sourire malgr
nous... Jamais il n'y avait eu plus rayonnante journe de juin, jamais
plus tide silence travers de si gais bourdonnements de mouches; la
cour tait toute fleurie, les rosiers couverts de roses; un calme de
village, de campagne, rgnait dans les jardins d'alentour; les
hirondelles et les martinets dormaient; seule, la tortue ternelle,
Sulema, d'autant plus veille qu'il faisait plus chaud, trottait
allgrement sans but, sur les vieilles pierres ensoleilles. Tout
tait en proie  la mlancolie des ciels trop tranquilles, des temps
trop beaux,  l'accablement des milieux de jour. Parmi tant de
fraches verdures, de joyeuses et blouissantes lumires, les deux
robes pareilles de maman et de tante Claire faisaient deux taches
intensement noires. Leurs ttes, aux cheveux blancs bien lisses, se
penchaient, comme un peu lasses d'avoir vu et revu tant de fois, tant
de fois, prs de quatre-vingts fois, le renouveau trompeur. Les
plantes, les choses, semblaient cruellement chanter le triomphe de
leur recommencement perptuel, sans piti pour les tres fragiles qui
les coutaient, dj angoisss par le prsage de leur irrmdiable
fin...

Je posai Moumoutte au fond du trou, et sa fourrure blanche et noire
disparut tout de suite sous un boulement et des pelletes de terre.
J'tais content d'avoir russi  la garder,  l'empcher de s'en aller
finir ailleurs comme l'autre; du moins, elle pourrirait l chez nous,
dans cette cour o si longtemps elle avait fait la loi aux chats des
voisins, o elle avait tant fln l't sur les vieux murs fleuris de
roses blanches,--et o, les nuits d'hiver,  l'heure de son coucher
capricieux, son nom avait rsonn tant de fois dans le silence, appel
par la voix vieillie de tante Claire.

Il me semblait que sa mort tait le commencement de la fin des
habitants de la maison; dans mon esprit, cette moumoutte tait lie,
comme un jouet leur ayant longtemps servi, aux deux gardiennes
bien-aimes de mon foyer, assises l sur ce banc et  qui elle avait
tenu compagnie pendant mes absences au loin. Mon regret tait moins
pour elle-mme, indchiffrable et douteuse petite me, que pour sa
_dure_ qui venait de finir. C'tait comme dix annes de notre propre
vie, que nous venions d'enfouir l dans la terre...




L'OEUVRE DE PEN-BRON


Je m'tonne moi-mme de prter ma voix  cette oeuvre, qui est si en
dehors de ma route, qui,  premire vue, m'avait presque glac. Je
m'tonne surtout de le faire avec conviction, avec un vrai dsir
d'tre cout, de persuader, d'entraner, comme j'ai fini par tre
entran moi-mme.

Cet automne, un trs respect amiral m'crivit pour me prier de
m'occuper des _Hpitaux de Pen-Bron_, que j'entendais nommer pour la
premire fois. J'avoue que si la lettre n'et pas t signe de ce
nom de marin, j'aurais dtourn la tte. Que me demandait-on l, mon
Dieu, et  quel propos! Un _hpital pour les enfants scrofuleux_,
qu'est-ce que cela pouvait me faire,  moi? Qu'on les laisst plutt
mourir, ces pauvres petits, pour leur pargner une vie misrable--et
peut-tre une descendance honteuse. Il y en a bien assez, hlas!
d'tiols en France et de tranards dans nos armes...

Par vnration pour celui qui s'tait adress  moi, je rpondis
cependant que je tcherais, que je ferais tout ce que je pourrais
mme, avec ma meilleure volont. Et j'crivis, un peu  contre-coeur,
au fondateur de Pen-Bron--M. Pallu, dont l'amiral me donnait le nom et
l'adresse--qu'il pouvait disposer de moi.

Deux ou trois jours aprs, M. Pallu en personne arriva de Nantes pour
me voir.

D'abord sa chaude parole ne me toucha pas. Ces petits tres maladifs,
ces petits scrofuleux dont il m'entretenait continuaient de ne me
causer qu'un vague effroi, qu'une piti relative mle de je ne sais
quel insurmontable dgot.--Je l'coutais avec rsignation.--On lui en
apportait, me contait-il, qui avaient les membres tendus dans des
gouttires et qui taient rongs par des plaies horribles; dans des
petites botes, on lui en apportait qui tombaient presque par
morceaux;--et il les remettait sur pied, au bout de peu de mois, leur
refaisait des os, une espce de sant, leur assurait la vie...

A la fin, lass, je l'interrompis pour lui dire, un peu brutalement:
Il serait peut-tre plus humain de les laisser mourir.

Avec un grand calme, il me rpondit qu'il tait de mon avis. Alors je
commenai  prvoir que nous pourrions peut-tre nous entendre: son
oeuvre avait sans doute des dessous qu'il m'expliquerait, une porte
plus haute que je ne devinais pas encore.

Peu  peu il m'apprenait des choses encore inoues pour moi, qui
m'pouvantaient: les progrs de ce mal, dont le nom seul entrane
l'opprobre; les progrs de plus en plus rapides, en ces dernires
annes surtout; les misres, l'appauvrissement physique des enfants
des grandes villes; le tiers au moins du sang franais dj vici!...

Ces gurisons, opres  Pen-Bron, sur des petits tres rputs perdus
et qui resteraient piteusement dbiles, n'avaient pour lui que la
valeur d'expriences probantes; elles dmontraient que ce mal, dont je
ne veux plus crire le nom, tait curable, absolument curable, sous
certains climats spciaux, par le sel et par la mer. Et alors il
rvait d'tendre son oeuvre, d'en faire quelque chose d'immense, de
gnral; de tenter un renouvellement de la race tout entire.

Aujourd'hui, me disait-il, dans cet hpital si pniblement fond, qui
peut tout juste contenir cent enfants, nous n'avons gure que le rebut
des autres hpitaux de France: des pauvres petits phnomnes morbides,
qui ont tran pendant des annes sur des lits, qui ont lass tous les
mdecins et qu'on nous apporte _in extremis_, quand on n'espre plus.
Mais si au lieu de cent enfants, nous pouvions en recevoir  Pen-Bron
des milliers et des milliers, dans de grands btiments chelonns sur
des kilomtres de faade, tout le long de cette merveilleuse
presqu'le de sable o l'air est toujours tide et imprgn de sel;
si, au lieu de ces petits tres dont la chair est perce de trous
profonds, on nous amenait tous ceux que le mal a encore  peine
touchs, tous ceux qui sont menacs seulement;--oh! si on pouvait y
faire passer chaque anne tous les petits plots, tous les petits
malsains qui croissent sans air dans les usines des grandes villes, et
qui deviennent ensuite de faibles soldats couturs--et dont les fils
seront plus pitoyables encore; s'ils pouvaient venir tous,  cet ge
o la constitution s'amliore si vite, demander  la mer un peu de
cette force qu'elle donne  ses marins,  ses pcheurs... Et  mesure
qu'il me dveloppait son ide,  mesure qu'il l'agrandissait devant
moi avec une conviction ardente, je voyais monter dans ses yeux comme
une expression d'aptre; je comprenais que l'oeuvre  laquelle il
avait vou sa vie tait noble, franaise, humaine.

Donc, presque gagn dj  sa cause, je lui promis d'aller moi-mme 
Pen-Bron, pour voir, avant d'essayer d'en parler (je n'ai jamais su
parler que de ce que j'avais bien vu), pour voir ce qu'il avait
commenc de faire l--sur ses sables merveilleux, comme il les
appelait.

                               *
                             *   *

Quelques semaines plus tard-- la fin de septembre--nous sommes au
Croisic, sur le port encombr de barques de pche. Devant nous, l'eau
marine a ce bleu plus intense qu'elle prend toujours dans les endroits
o, sous l'influence de certains courants, elle est plus
particulirement sale et chaude. Et l-bas, au del des premires
bandes bleues, un vieux chalet  donjon, blanchi de frais, se dresse
compltement isol, sur des sables qui paraissent tre une le; ce
chalet est Pen-Bron; mais jamais hpital n'eut moins l'air d'en tre
un; on a mme grand'peine  se figurer que cette gaie habitation de
plein vent puisse renfermer tant de pauvres choses sinistres, tant de
varits excessives et rares d'un mal horrible.

Aprs quelques minutes de traverse, une barque nous dpose sur ces
sables--qui ne sont point un lot comme on l'aurait cru de loin, mais
qui forment l'extrmit d'une longue, longue et troite presqu'le,
d'une espce de plage sans fin resserre entre l'Ocan et des lagunes
 sel alimentes par la mer. Pen-Bron est l, entour d'eau comme un
navire. Devant ses murs, on a esquiss un jardin, que balaient tous
les souffles du large, mais o les fleurs poussent tout de mme dans
les plates-bandes sablonneuses.

Une soixantaine d'enfants se tiennent dehors, petits garons et
petites filles, en deux groupes spars. Les petits garons jouent,
causent, chantent. Sous la surveillance d'une bonne soeur en cornette,
les petites filles en font autant de leur ct,  part quelques-unes
un peu grandes, qui sont assises sur des chaises et travaillent 
l'aiguille.--Et c'est comme cela tous les jours, parat-il, except
par les grandes pluies; constamment installs dehors, les
pensionnaires de Pen-Bron tournent, d'aprs le vent et le soleil,
autour des murs de leur maison, regardant tantt la lagune, tantt la
grande mer, sans cesse respirant cette brise qui laisse aux lvres un
got de sel. Et vraiment--si ce n'tait qu'on aperoit quelques
bquilles soutenant de pauvres petites jambes trop faibles, quelques
bandages cachant encore des moitis de figure, et, adosss  la
muraille, trois ou quatre petits fauteuils d'une forme un peu
inquitante--on croirait arriver dans un pensionnat quelconque, 
l'heure de la rcration; tellement, que je sens tout  coup s'envoler
cette sorte d'horreur physique, d'angoisse irraisonne qui me serrait
la poitrine  l'abord de ce musum de misres.

Je n'ai plus qu'un sentiment de curiosit en approchant de ces petits
malades: de loin, je les vois jouer comme n'importe quels autres
enfants de leur ge; mais, pour tre l, cependant, il faut qu'ils
soient tous, tous sans exception, atteints jusqu'aux moelles par
quelque maladie effroyable.--Et alors, quelles figures vont-ils avoir?

--Mon Dieu, des figures comme tout le monde; quelquefois mme,  mon
grand tonnement, des figures trs gentilles, arrondies, pleines,
imitant la sant. Et comme ils sont brunis, grills; ils ont sur les
joues la patine de la mer, comme de vrais petits pcheurs; on dirait
qu'ils ont vol aux enfants des marins ce bon hle de vent et de
soleil qui leur donne l'air si fort. C'est une surprise complte de
les trouver ainsi.

De plus prs, cependant, oui, il y a bien quelques dtails  faire
frmir; sous les larges petits pantalons de campagnards, des jambes
odieusement tordues, contournes, des tibias courbes; sous les petites
vestes, des corsets durs soutenant encore des vertbres ramollies qui
s'effondreraient; et puis, dans les chairs, de grands trous qui sont 
peine referms, des cicatrices creuses et horribles; toutes sortes de
mystrieux phnomnes, d'un ordre trs lugubre...

Mais la gaiet souriante est l quand mme, dans presque tous les
yeux; on sent que la confiance et l'espoir sont revenus  ces petits
atrophis qui ont l'impression d'un retour inespr de la vie dans
leurs corps frles...

M. Pallu, qui m'accompagne, les appelle les uns aprs les autres, tout
fier de me les prsenter avec de si bonnes joues bronzes; et ils me
montrent leurs cicatrices sans honte, les pauvres enfants--et chacun
mme me conte son pass lamentable. Celui-ci avait depuis six ans une
plaie ouverte au ct, en dessous du bras; le trou se creusait
toujours et les traitements des hpitaux n'y faisaient rien; il y a
quatre ou cinq mois qu'il est  Pen-Bron, et c'est ferm, c'est fini;
en souriant, il carte sa petite chemise pour que je voie la place, o
ne reste plus qu'une longue cicatrice un peu rouge.--Un autre, d'une
dizaine d'annes, venait de passer quatre ans sur un lit d'hpital,
tendu dans une espce de bote, avec le mal de Pott, un mal dont je
n'avais encore jamais entendu parler, mais dont le nom seul a je ne
sais quelle consonance qui glace: c'est dans la colonne vertbrale;
les anneaux ne se tiennent plus entre eux, la soudure en est ronge,
et alors le petit corps du malade, livr  lui-mme, s'effondrerait
comme une lanterne vnitienne que l'on dcroche et qui se replie. Eh
bien! l'enfant qui avait ce mal-l est debout devant moi; on lui a t
depuis deux ou trois jours le corset qui lui avait soutenu le dos
pendant ses premires sorties; il n'en a plus besoin, et mme son
torse restera  peine dform.

Et tous ont des choses du mme genre  me montrer et  me dire, avec
une navet joyeuse, avec un air de confiance absolue dans leur
gurison complte et prochaine. Le grand air sal de Pen-Bron vient 
bout de toutes ces sinistres dcompositions humaines, presque aussi
srement que les vents chauds d't desschent les cloaques putrides,
les suintements des murailles et les moisissures.

                               *
                             *   *

Nous entrons ensuite dans l'hpital qui, pendant la journe, est
presque vide. C'est un trs vieux btiment, un ancien magasin  sel,
que M. Pallu a transform. Et il lui a fallu pour cela une volont et
une constance extrmes. Les frais ont t  peu prs couverts par des
dons. Mais ce n'est pas sans peine, sans dboires de toutes sortes,
que l'on arrive  recueillir une centaine de mille francs pour une
oeuvre pareille, si peu attrayante  premire vue.

L'hpital de Pen-Bron, dans son tat actuel, contient environ cent
lits--cent lits d'enfant, quelques-uns  peine plus grands que des
berceaux. Les salles toutes blanches ouvrent toujours des deux cts
sur la mer; comme si on tait dans une maison flottante, on ne voit
par les fentres que de grandes tendues marines, que de grands
horizons changeants, avec des barques de pche qui s'y promnent  la
voile. Et la chapelle, trs simple, avec sa vote de chne, ressemble
 une chapelle de navire. Les petits malades nouveau-venus, qui ne
peuvent pas encore sortir, au lieu de regarder de grands murs gris,
comme dans les hpitaux ordinaires, s'amusent, de leur place,  voir
les bateaux passer et reoivent jusque dans leur couchette le grand
air vivifiant du large. Par contraste avec les pensionnaires plus
anciens, ils ont, ceux-ci, un teint blme, une transparence de cire et
de trop grands yeux cerns.

Mais leur temps de stage dans les salles n'est gnralement pas bien
long; au plus vite, cote que cote, on les envoie dehors, au soleil,
respirer la senteur sale des eaux. Il y a mme pour eux des barques
spciales sur lesquelles on les couche, des espces de lits flottants
pour les mener sur la lagune. Par une fentre ouverte, on me montre
l-bas leur pauvre petite escadre singulire qui s'loigne de la rive,
 la remorque d'un canot; trois de ces radeaux-lits sont occups par
des enfants ples; dans le canot se tient l'aumnier qui les conduit,
emportant un livre pour leur faire la lecture pendant les longues
heures du mouillage quotidien.

Parmi ceux qui ne peuvent sortir encore, il s'en trouve vraiment de
bien tiols, de bien blmes, plus attristants  regarder que des
enfants morts. Mais tous m'accueillent avec un gentil sourire; sans
doute on le leur a recommand; avant que je vienne, on a d leur dire
que j'tais quelqu'un de dvou  leur cause; alors, dans leur
imagination toujours en rve, ils m'attribuent peut-tre quelque
bienfaisant pouvoir un peu magique. Et il me semble que leurs bons
petits regards m'obligent davantage  faire pour leur hpital tout mon
possible.  et l, sur les lits, il y a des jouets. Oh! bien
modestes: pour les petites filles, ce sont des poupes, des marottes
plutt, habilles en peignoir d'indienne. Ici, un petit garon de
quatre ou cinq ans--qui a les deux jambes dans des gouttires avec des
poids attachs aux pieds pour empcher ses os ramollis de se
recoquiller--s'amuse  aligner sur son drap des soldats en carton,
cadeau de la bonne soeur. Et puis mes yeux s'arrtent charms sur une
dlicieuse petite crature d'une douzaine d'annes, blanche et rose,
avec des traits affins trangement, qui ne joue  rien, mais qui
parat dj rver avec une mlancolie profonde, la tte sur son
oreiller tout propre et tout blanc. Je demande quel est son mal, 
cette petite si jolie. On me rpond que c'est l'horrible mal de Pott,
arriv  son dernier degr, et qu'on a peur qu'il ne soit bien tard
pour la gurir...

Son regard,  elle, m'impressionne singulirement; il est comme un
appel, une supplication douloureuse, un cri de dsesprance
clairvoyante et sans borne.--D'ailleurs, aucune parole ni aucune larme
n'galent pour moi ces prires d'angoisse qui,  certains moments,
jaillissent ainsi, muettes et brves, des yeux des dshrits quels
qu'ils soient--enfants malades, vieillards pauvres et abandonns, ou
mme btes battues qui tremblent et qui souffrent... Oh! la pauvre
petite! Et moi qui avais dit, en parlant de ces enfants de Pen-Bron,
qu'il vaudrait mieux les laisser mourir! C'est d'une manire gnrale
et vague que l'on dit de pareilles choses, _quand on n'a pas vu_; mais
ds qu'il s'agit de passer  l'application individuelle, on sent tout
de suite qu'on ne pourrait plus, que ce serait monstrueux. Et puis, de
quel droit, lorsqu'il y a moyen de l'empcher, laisserait-on repartir
pour le mystrieux inconnu de la mort des petits yeux clairs,
intelligents comme ceux-l, des petits yeux interrogateurs,
suppliants--et qui viennent  peine de s'ouvrir sur la vie... Quand
mme l'ide de dvelopper ces hpitaux jusqu' en faire une oeuvre de
rgnration nationale serait une chimre impossible, rien que pour
ramener  la sant quelques petites cratures comme celles que je
viens de voir, il vaudrait la peine cent fois de continuer,
d'agrandir...

Mais la chimre est trs ralisable--avec de l'argent, par exemple, de
l'argent, beaucoup d'argent. Derrire l'hpital actuel, il y a cette
interminable presqu'le de sable, qui court  perte de vue, comme un
ruban jauntre entre les eaux bleues de la mer et les eaux encore plus
bleues de la lagune sale. C'est l, dans cette exposition
incomparable, que M. Pallu, le fondateur de Pen-Bron, rve de
prolonger sur des kilomtres de faade ses ranges de lits blancs,
pour que des milliers de petits affaiblis viennent s'y faire, comme
les marins, des poitrines bombes et des muscles durs.

......................................................................

Et surtout qu'on ne pense pas que j'ai prt ma voix, par surprise, 
une spculation intresse. Oh! non, qu'on ne se mprenne pas sur ce
point. Celui qui a fond Pen-Bron y a dpens son argent en mme temps
que son nergie et sa volont. Il y a l un conseil d'administration
qui n'est pas rtribu; un conseil compos de gens d'lite qui,
lorsqu'un dficit se produit dans la caisse, le comblent avec leur
propre bourse. Il y a l des mdecins qu'on ne paie pas et qui
viennent tous les jours de Nantes par pur dvouement. Il y a l des
soeurs de charit qui sont admirables, et voici un trait pour peindre
la soeur suprieure: faute d'argent, on ne peut pas brler les linges
souills qui ont band les plaies, on est oblig de les laver pour les
faire resservir et, les femmes de peine refusant toutes cette
effroyable besogne, cette soeur a dit simplement: Moi, je les
laverai.--Et elle les a lavs, et elle les lave elle-mme chaque jour
pendant ses heures de repos.

C'est toute une runion de gens de coeur, lis par une foi commune
dans leur oeuvre bauche, et soutenus,  travers les difficults
terribles, par les merveilleux rsultats acquis. Ils ont fond quelque
espoir sur moi, sur ce que je pourrais dire pour les rendre un peu
moins ignors... et je tremble que leur espoir ne soit du, tant j'ai
conscience, hlas! que leur oeuvre admirable est de celles qui, 
premire vue, n'attirent pas... L'argent leur manque, non seulement
pour entreprendre leur grand projet rv, la rgnration en masse des
enfants de France, mais mme pour faire face aux plus pressantes
misres; chaque jour, faute de place, ils se voient obligs de fermer
leur porte  des parents qui viennent supplier qu'on prenne leurs
petits.

Si ma voix pouvait tre entendue! si je pouvais leur attirer quelques
dons!... Ou si, au moins,  ceux qui ne se laisseront pas convaincre,
je pouvais inspirer la curiosit d'aller, pendant leurs voyages de
bains de mer, visiter Pen-Bron... je suis sr que, quand ils auraient
vu, ils seraient gagns comme je l'ai t--et qu'ils donneraient.




DANS LE PASS MORT


Le temps pass, tout l'antrieur amoncel des dures, obsde mon
imagination d'une manire presque constante.

Et souvent j'ai eu ce dsir,--le seul irralisable d'une faon
absolue, impossible mme  Dieu,--de retourner, ne ft-ce que pour un
instant furtif, en arrire, dans l'abme des temps rvolus, dans la
fracheur matinale des autrefois plus ou moins lointains.

Avec un peu d'attentive volont, la demi-illusion d'un de ces retours
peut me venir,  certaines heures particulires, quand par exemple je
pntre dans des lieux qui n'ont pas chang depuis des sicles, dans
des habitations restes intactes,--o de vieux ossements, aujourd'hui
parpills on ne sait plus dans quelle terre, vivaient, pensaient,
souriaient. Je l'prouve aussi en retrouvant par hasard de ces choses
tout  fait fragiles, frles, qui parfois se conservent
miraculeusement, aprs que les tres auxquels elles ont appartenu sont
depuis longtemps retourns  la plus mconnaissable poussire.--Alors
je revois assez bien, en esprit, des personnages disparus, vieux ou
dlicieusement jeunes. Mais jamais je n'arrive  me les reprsenter 
la lumire du plein jour: le vague crpuscule dans lequel ils me
rapparaissent d'ordinaire tient  la fois de l'extrme matin et de la
nuit qui tombe, de l'aube trangement frache et du suprme soir.

Mes anctres les plus proches, ceux du commencement de ce sicle ou de
la fin de l'autre, que les portraits m'ont appris  connatre de
visage et de sourire, desquels on m'a dit les allures et les faons
habituelles, dont certaines phrases entires m'ont mme t
rapportes,--et qui, d'ailleurs, vivaient d'une vie dj si semblable
 la ntre au milieu d'objets connus,--je les revois parfaitement,
ceux-l; mais toujours par des soirs de printemps, par de beaux
crpuscules limpides embaums de jasmin.

Cette association, qui se fait malgr moi entre les soires de mai,
l'odeur de ces fleurs et le temps pass, je lui trouve beaucoup de
charme. Je me l'explique d'ailleurs assez facilement. D'abord, le
jasmin est une plante de mode ancienne; les vieux murs de notre maison
familiale, dans l'le d'Olron, en sont tapisss depuis deux ou trois
sicles. Et puis surtout, un soir, dans mes commencements  moi,
comme je revenais de la promenade, au crpuscule, gris des senteurs
de la campagne, du foin nouveau, de la belle verdure partout
rapparue, je trouvai au fond de notre cour ma grand'mre et ma
grand'tante Berthe, assises l  prendre le frais sur un banc, dans la
pnombre, sous des branches retombantes dont on distinguait encore
confusment les fleurs blanches (vieux jasmins toujours). Elles
taient en train de causer de deux de leurs soeurs, mortes
accidentellement trs jeunes,--vers 1820  peu prs,--qui, parat-il,
s'attardaient aussi dans cette cour, les soirs des printemps d'alors,
 chanter des duos accompagns de guitares... Alors, il me vint une
impression subite de temps pass, la premire vraiment vive depuis que
j'tais au monde, saisissante, presque effrayante, avec tout un rappel
de sensations qui semblaient ne plus bien m'appartenir  moi-mme...

On n'en avait encore jamais parl devant moi, de ces deux jeunes filles
mortes, et je m'approchai, frissonnant, l'imagination tendue, pour
couter avec une crainte avide ce qu'on dirait d'elles. Oh! ces duos
qu'elles chantaient, ces voix d'autrefois qui vibraient  cette mme
place et par des soirs de mai pareils!... Poussire  prsent, les
lvres, les gosiers, les cordes qui avaient donn, dans la mme
tranquillit frache des crpuscules, ces harmonies-l... Et trs
vieilles, prs de mourir aussi, les deux aeules qui, les dernires,
s'en souvenaient.... J'coutais, je questionnais timidement sur leurs
aspects: Comment taient leurs figures,  qui ressemblaient-elles?...
Dj se dressait devant ma route le sombre et rvoltant mystre de
l'anantissement brutal des personnalits, de la continuation aveugle
des familles et des races... Pendant tous ces printemps-l, le soir,
sous ce berceau de jasmin, je songeai obstinment  ces deux jeunes
filles, mes grand'tantes inconnues... Et l'association d'ides dont je
parlais tout  l'heure fut faite dans mon esprit pour toujours.

                               *
                             *   *

Tout rcemment, un soir de ce dernier mois de mai,  la fentre de mon
cabinet de travail, je regardais la belle lumire s'teindre peu  peu
sur notre quartier tranquille, sur les maisons toujours connues
d'alentour. Les hirondelles, les martinets, aprs des tournoiements et
des cris de joie effrne, intimids maintenant par l'ombre, avaient
fait silence tous en mme temps, comme au signal d'un chef, s'taient
nichs un  un sous les tuiles, laissant libres les champs de l'air
pour les rapides et  peine visibles chauves-souris. Un reste de
splendeur rose planait au-dessus de nous, n'effleurant bientt plus
que le sommet des vieux toits, puis remontait toujours, et se perdait
en haut dans le vide trop profond du ciel... La vraie nuit allait
venir...

Une senteur de jasmin m'arriva tout  coup des jardins du
voisinage,--et alors je songeai au pass,--mais  ce pass qui nous
prcde  peine,  celui dont les acteurs ont encore forme sous la
terre dvorante et encombrent les cimetires de leurs cercueils
presque intacts: hommes qui portaient au cou la cravate  plusieurs
tours de 1830, femmes qui se coiffaient en papillotes, pauvres dbris
qui ont t des grands-pres, des grand'mres tendrement pleurs--et
que dj l'on oublie... Sans doute, grce  l'immobilit des petites
villes de province, ce quartier plac sous mes yeux n'avait d gure
changer depuis l'poque antrieure qui maintenant proccupait mon
imagination. Reste la mme aussi, cette vieille maison qui nous fait
vis--vis et o jadis une de mes grand'mres habitait. Et l'obscurit
aidant, je m'efforai, avec toute ma volont, de me figurer que les
temps actuels n'avaient pas encore commenc d'tre; que la date de ce
jour tait plus jeune de soixante ou quatre-vingts annes.--Si la
porte de cette maison d'en face allait s'ouvrir, pour donner passage 
cette grand'mre  peine connue, qui apparatrait l, jeune encore et
jolie, avec des manches  gigot et une trange coiffure; si d'autres
promeneuses aussi, dans des atours de la mme poque, allaient peupler
la rue de leurs ombres lgres... Oh! quel charme, quel amusement
mlancolique il y aurait  revoir, ne ft-ce qu'un seul instant, ce
mme quartier par un crpuscule de mai 1820 ou 1830; les jeunes
filles d'alors, dans leurs costumes et leurs attitudes suranns,
partant pour la promenade ou paraissant aux fentres pour prendre la
fracheur du soir!...

......................................................................

Il s'ensuivit que, la nuit d'aprs, je vis en songe ce que je m'tais
si intensment reprsent  moi-mme pendant cette rverie-l: une
tombe de nuit de mai, vers le premier quart de ce sicle prt 
finir. Dans les rues de ma ville natale, qui n'taient gure changes
mais o descendait une pnombre de soir assez sinistre, je me
promenais, avec quelqu'un de ma gnration... je ne sais trop qui, par
exemple, un tre invisible, pur esprit, comme en gnral mes
compagnons de rve,--ma nice peut-tre, ou bien Lo, en tout cas un
personnage en communion habituelle d'ides avec moi et hant  ma
manire par l'obsession du pass. Et nous regardions de nos pleins
yeux, pour ne rien perdre de cet instant, que nous savions rare,
unique, instable, impossible  retenir, instant d'une poque si
ensevelie, qui revivait par quelque artifice magique.--On sentait trs
bien du reste qu'on ne pouvait compter sur la fixit de ces choses;
parfois les images s'teignaient brusquement, pour une demi-seconde,
rapparaissaient, puis s'teignaient encore; c'tait comme une ple
fantasmagorie clignotante, qu'un effort de volont, trs pnible 
soutenir, aurait russi  faire jouer  travers des couches trop
paisses d'ombre morte.--Nous pressions le pas, un peu affols, pour
voir, voir le plus possible, avant le coup de baguette qui
replongerait tout dans la grande nuit dfinitive; il nous tardait
d'arriver jusqu' notre quartier, dans l'espoir d'y rencontrer quelque
personne de la famille, quelque aeul que nous pourrions
reconnatre,--ou, qui sait, peut-tre maman et tante Claire, encore
trs petites filles, qu'on ramnerait de la promenade du soir, de la
cueillette des fleurs de mai... Les passants se htaient aussi de
rentrer, de disparatre, dans les maisons dont ils fermaient vite les
portes,--comme des ombres dshabitues d'errer en pleine rue, un peu
inquites de se retrouver en vie. Les femmes avaient des manches 
gigot, des peignes  la girafe, des chapeaux si suranns que, malgr
notre saisissement et notre vague effroi, il nous arrivait de
sourire... Un vent triste, au coin des rues surtout, agitait, dans le
crpuscule confus, les jupes, les petits chles, les charpes un peu
comiques des promeneuses, leur donnant l'air encore plus fantme.
Mais, malgr ce vent-l et malgr cette pnombre funbre, c'tait bien
le printemps: les tilleuls taient en fleurs, et, sur les vieux murs,
des jasmins embaumaient... Bien prs de nous, passa un couple encore
tout jeune, deux amoureux tendrement appuys au bras l'un de l'autre,
et je ne sais quoi de dj connu dans leurs figures nous fit les
dvisager avec plus d'attention: Oh! dit ma nice, d'un ton moiti
attendri, moiti moqueur sans mchancet... les vieux Dougas!
(C'tait devenu dfinitivement ma nice, cette personne, imprcise au
dbut, qui m'accompagnait; je la voyais mme  prsent d'une faon
assez nette, cheminant  mes cts, trs vite elle aussi, courant
presque.)

Les vieux Dougas, en effet! c'tait la ressemblance que je cherchais
moi-mme. Et nous tions tout mus, non pas prcisment  cause d'eux,
mais du fait seul d'avoir enfin russi  reconnatre quelqu'un dans ce
peuple de spectres furtifs. Cela donnait tout  coup un charme de plus
frappante vrit  cette replonge dans le temps et cela jetait sur
cette revue de choses effaces une mlancolie encore plus indicible...

Ces vieux Dougas, les personnages certes auxquels nous pensions le
moins, sous quel aspect inattendu ils venaient de passer prs de
nous!... Deux pauvres tres grotesques, connus de vue autrefois dans
le quartier, dj caducs et perclus quand nous tions encore enfants,
de ces vieillards qui font aux jeunes l'effet d'avoir toujours t
ainsi... Et c'taient vraiment eux qui trottaient de ce pas alerte, 
ce petit vent du soir, avec ces airs de tourtereaux. Elle, absolument
jeune, tte penche, cheveux trs noirs, arrangs assez coquettement
sous un grand chapeau de son temps. Pas plus ridicules que d'autres,
mon Dieu, pas plus laids, transfigurs par la seule magie de la
jeunesse, ayant l'air de jouir autant que n'importe qui des heures
fugitives du printemps et de l'amour... Et, de les voir amoureux et
jeunes, eux aussi, ces vieux Dougas, cela me donnait une comprhension
encore plus dsole de la fragilit de ces deux choses, amour et
jeunesse,--les seules qui vaillent la peine que l'on vive...

                               *
                             *   *

Une autre impression trs poignante de temps pass m'est venue tout
dernirement, en pays corse.

A Ajaccio, o j'arrivais  peine et pour la premire fois, des amis
m'avaient men voir la maison o naquit Napolon Ier.--C'tait au
printemps, toujours,--un printemps plus chaud que le ntre, lourd sous
un ciel couvert, avec des senteurs d'orangers et de je ne sais quelles
autres plantes presque africaines.--Par avance, je ne m'en souciais
gure de cette maison, comme du reste de tous les lieux trs cots
dans les guides et o chacun se croit oblig de courir; a ne me
disait rien, et je n'en attendais aucune motion.

Le quartier cependant me plut assez ds l'abord; on sentait que, dans
le voisinage immdiat, rien n'avait d beaucoup changer, depuis
l'enfance de cet homme qui a tant boulevers le monde.

La maison surtout tait intacte et, ds l'entre, l'heure du soir et
le silence aidant, le pass commena de sortir pour moi des tnbres
d'en-dessous--voqu comme toujours par les dtails les plus infimes:
l'usure des marches de l'escalier, le badigeon fan des murailles, le
vieux rcloir en fer plac sur le seuil, pour les pieds crotts du
XVIIIe sicle...--Le pass commena de s'agiter d'une vie spectrale,
dans ma tte attentive...

D'abord la cour, la toute petite cour triste et sans verdure, entoure
de hautes maisons trs anciennes... Je vis jouer l-dedans, en
costume d'autrefois, l'enfant singulier qui devint l'empereur...

Les appartements, o je pntrai au crpuscule, ne s'clairaient qu'
travers des jalousies partout fermes, comme pour plus de mystre. Les
choses avaient un air d'lgance, un parfum de bon ton dans cette
grande demeure; videmment, en tenant compte de l'poque, les matres
de cans avaient d tre des gens fort bien. Et puis le sceau du pass
tait imprim si fortement partout! L'odeur de poussire, le
dlabrement extrme de ces meubles Louis XV ou Louis XVI, mangs par
les mites et la vermoulure, donnaient si facilement l'illusion d'un
abandon absolu, d'une longue immobilit de spulcre, comme si personne
n'et pntr l, depuis tantt cent ans que les htes historiques en
taient sortis. Dans la salle  manger, donnant sur la petite rue
presque dserte, il y avait au milieu leur table encore dresse, avec
de bizarres chaises de forme antique ranges autour,--et peu  peu
j'arrivai  me reprsenter, par une soire de printemps effroyablement
pareille  celle-ci, avec les mmes bruits d'oiseaux sur les toits et
les mmes senteurs dans l'air, un de leurs soupers de famille; ils
ressuscitaient tous  mes yeux maintenant, dans la pnombre favorable
aux morts, avec leurs costumes et leurs visages; la ple madame
Loetitia, assise au milieu de ses enfants un peu tranges, dont
l'avenir nigmatique proccupait dj son esprit grave... C'est si
prs de nous, leur poque, quand on y songe; nous sommes encore si
voisins les uns des autres, dans la suite profonde et sans
commencement des dures...

Puis, de cette mre d'empereur, ma pense se reporta sur la mienne, 
moi l'obscur, et--sans qu'il me soit possible d'expliquer en aucune
faon ce sentiment-l--j'prouvai une tristesse subite, quelque chose
comme un vertige d'abme,  me dire que ce souper des Bonaparte, revu
tout  coup si nettement, se passait plus d'un demi-sicle avant qu'il
ft question dans ce monde de ma mre  moi; de ma mre qui est
toujours ce que j'ai de plus prcieux et de plus stable, qui est
toujours celle contre qui je me serre, avec un reste de confiance
tendre de petit enfant, quand la terreur me prend, plus sombre, de la
destruction et du vide.

Je ne sais comment exprimer cela, mais j'aimerais mieux pouvoir me
figurer que ses commencements  elle remontent plus haut que tout, que
sa foi douce, qui me rassure encore, a des origines un peu lointaines
dans le pass;--de mme que j'ai l'inconsquence de presque esprer
pour son me, au del de la mort, un prolongement sans fin. Non,
songer  un temps dj si semblable au ntre et o cependant elle
n'avait pas mme commenc d'exister, cela me droute; je crois que
cela me donne une perception nouvelle, plus dcevante encore, du rien
que nous sommes tous deux dans le tourbillonnement immense des tres
et dans l'infinit des temps.

                               *
                             *   *

L'attention est vite distraite, par fatigue, ds qu'elle a t un peu
trop tendue sur un sujet donn. Je continuai maintenant ma visite  la
maison de l'empereur en pensant  autre chose,  n'importe quoi, sans
m'y intresser plus.

Je regardai pourtant encore sa modeste chambre  lui, sa chambre de
jeune homme, o, dit-on, il coucha pour la dernire fois  son retour
d'gypte. Elle tait assez saisissante d'aspect, avec tous ses menus
dtails respects. Dans notre vieille maison de l'le d'Olron, je me
souviens d'en avoir connu une pareille, habite jadis par une
arrire-grand'tante huguenote qui avait t presque sa contemporaine.

                               *
                             *   *

Mais, pour moi, l'me et l'pouvante du lieu, c'est, dans la chambre
de madame Loetitia, un ple portrait d'elle-mme, plac  contre-jour,
que je n'avais pas remarqu d'abord et qui,  l'instant du dpart,
m'arrte pour m'effrayer au passage. Dans un ovale ddor, sous une
vitre moisie, un pastel incolore, une tte blme sur fond noir. Elle
lui ressemble  lui; elle a les mmes yeux impratifs et les mmes
cheveux plats en mches colles; son expression, d'une intensit
surprenante, a je ne sais quoi de triste, de hagard, de suppliant;
elle parat comme en proie  l'angoisse de ne plus tre... La figure,
on ne comprend pas pourquoi, n'est pas reste au milieu du cadre,--et
l'on dirait d'une morte, effare de se trouver dans la nuit, qui
aurait mis furtivement la tte au trou obscur de cet ovale pour
essayer de regarder,  travers la brume du verre terni, ce que font
les vivants--et ce qu'est devenue la gloire de son fils... Pauvre
femme!  ct de son portrait, sur la commode de sa vieille chambre
mange aux vers, il y a sous globe, une crche de Bethlem 
personnages en ivoire, qui semble un jouet d'enfant; c'est son fils,
parat-il, qui lui avait rapport ce cadeau d'un de ses voyages... Ce
serait si curieux  connatre, leur manire d'tre ensemble, le degr
de tendresse qu'ils pouvaient avoir l'un pour l'autre, lui affol de
gloire, elle toujours inquite, svre, attriste, clairvoyante...

Pauvre femme! Elle est bien dans la nuit, en effet, et le grand clat
mourant de l'empereur suffit  peine  maintenir son nom dans quelques
mmoires humaines.--Ainsi, cet homme a eu beau s'immortaliser autant
que les vieux hros lgendaires, en moins d'un sicle sa mre est
oublie; pour la sauver du nant, il reste  peine deux ou trois
portraits  l'abandon, comme celui-ci qui dj s'efface. Alors, les
ntres,--nos mres  nous les ignors,--qui s'en souviendra? Qui
conservera leur image chrie quand nous n'y serons plus?...

En face de ce pastel,  un angle oppos de cette mme chambre, une
autre petite chose triste attire encore mes yeux, malgr l'obscurit
crpusculaire qui tombe: c'est, dans un simple cadre de bois, une
photographie jaunie accroche au mur. Elle reprsente, tout enfant et
en pantalon court, ce trs jeune prince imprial qui fut tu en
Afrique il y a une douzaine d'annes. Une fantaisie singulire, assez
touchante, de l'ex-impratrice Eugnie a plac l ce souvenir de son
fils, dernier des Napolon, dans la chambre mme o tait n l'autre,
le grand qui remua le monde...

Je songe  ce qu'il y aura de frappant et d'trange, dans un sicle ou
deux, pour quelques-uns de nos arrire-fils,  passer en revue des
photographies d'anctres ou d'enfants morts. Si expressifs qu'ils
soient, ces portraits, gravs ou peints, que nos ascendants nous ont
lgus, ne peuvent produire sur nous rien de pareil comme impression.
Mais les photographies, qui sont des reflets mans des tres, qui
fixent jusqu' des attitudes fugitives, des gestes, des expressions
instantanes, comme ce sera curieux et presque effrayant  revoir,
pour les gnrations qui vont suivre, quand nous serons retombs,
nous, dans le pass mort...




VEUVES DE PCHEURS


  A l'une des dernires saisons de pche, deux navires de Paimpol,
  la _Petite-Jeanne_ et la _Catherine_, se perdirent corps et
  biens dans la mer d'Islande. Il y eut du mme coup trente veuves
  et quatre-vingts orphelins de plus sur la cte bretonne.

  M. Pierre Loti fit alors appel  la charit publique. Une
  souscription, ouverte aussitt, rapporta une trentaine de mille
  francs qui furent distribus aux familles en deuil.

  C'est le compte rendu de cette distribution que l'on va lire.

  (NOTE DE L'DITEUR.)

A Paimpol, un matin de septembre, par temps de Bretagne sombre et
pluvieux...

J'ai prouv une premire motion assez poignante quand,  l'heure
convenue, je suis entr dans la maison du commissaire de la marine o
l'on avait rassembl les familles des pcheurs disparus. Le corridor,
le vestibule taient encombrs de veuves, de vieilles mres, de femmes
en deuil: des robes noires, des coiffes blanches sous lesquelles
coulaient des larmes. Silencieuses toutes, tasses l  cause de la
pluie qui tombait dehors, elles m'attendaient.

Dans le bureau du commissaire taient runis, sur sa convocation, les
maires de Ploubazlanec, de Plouzec et de Kerity (les trois communes
les plus prouves). Ils venaient pour assister comme tmoins  la
distribution et pour donner des renseignements sur la moralit des
veuves  qui des sommes relativement considrables allaient tre
donnes; j'avais craint que, sur le grand nombre, il s'en trouvt de
peu sres, de trop dpensires, en ce pays o svit l'alcool; mais je
m'tais bien tromp. Oh! les pauvres femmes, l'assertion des maires,
favorable  chacune, tait presque inutile tant elles avaient la mine
honnte. Et si propres toutes, si soignes, si dcemment mises, avec
leur humble toilette noire et leur coiffe repasse de frais.

Nous avons commenc par les veuves des marins de la _Petite-Jeanne_.

Elles rpondaient l'une aprs l'autre  l'appel de leur nom et
venaient chercher leur argent, les unes avec des sanglots, les autres
avec des larmes tranquilles: ou bien seulement avec un petit salut
triste, embarrass,  notre adresse. Quand elles se retiraient, en
remerciant tout le monde, les maires avaient la bont de leur dire, me
montrant  elles: C'est  celui-l, c'est  _Nostre Loti_ (en
franais _Monsieur Loti_) qu'il faut faire vos remerciements. Alors
quelques-unes avanaient une main pour toucher la mienne; toutes
m'adressaient un regard inoubliable de reconnaissance.

Il s'en trouvait parmi elles qui n'avaient jamais vu de billet de mille
francs et qui retournaient cette petite image bleue dans leurs doigts
avec des airs presque effars. En breton, on leur expliquait la valeur
de ce papier. Il faudra tre conome, disait le maire, et rserver cela
pour vos enfants. Elles rpondaient: Je le placerai, mon bon
monsieur, ou bien: J'achterai un bout de champ,--j'achterai des
moutons--j'achterai une vache... Et elles s'en allaient en pleurant.

                               *
                             *   *

L'appel lugubre une fois termin pour les veuves de la _Petite-Jeanne_,
un incident assez dchirant s'est produit quand nous avons commenc pour
la _Catherine_.

Cette _Catherine_, vous savez, a eu un sort mystrieux, comme celui
que j'ai cont jadis de la _Lopoldine_; personne ne l'a jamais
rencontre en Islande, elle a d sombrer avant d'y arriver; on n'a
rien vu, on ne sait rien de ce naufrage. Mais il y a six mois qu'on
est sans nouvelles, et cela suffit pour affirmer qu'elle est
perdue.--Cependant, quelques veuves, parat-il, espraient encore,
contre toute vraisemblance, et je ne m'en doutais pas.

La veille, sur l'avis de l'armateur, nous avions dcid, M. le
commissaire de l'inscription maritime et moi, que, faute de preuves,
on attendrait encore quelques semaines pour distribuer l'argent  ces
familles de la _Catherine_. Les veuves avaient donc t prvenues
qu'on les appellerait ce matin pour les informer seulement des sommes
 elles destines, et qu'elles ne les toucheraient qu'au 1er octobre,
si aucune nouvelle heureuse n'arrivait d'ici l sur le sort du
navire. Mais M. de Noul, maire de Ploubazlanec, tant venu nous
dclarer, pendant la sance, que des pcheurs de sa commune, rentrs
hier d'Islande, avaient rencontr une pave non douteuse de cette
_Catherine_, nos hsitations naturellement taient tombes; il n'y
avait plus  balancer, nous pouvions payer de suite.

Les premires veuves appeles--deux toutes jeunes femmes qui se sont
prsentes ensemble--pensaient tre seulement informes du chiffre de
leur secours. Quand elles ont vu qu'on les payait, elles aussi, comme
leurs soeurs de la _Petite-Jeanne_, elles se sont regardes l'une
l'autre avec des yeux interrogateurs; en mme temps, une affreuse
angoisse contractait leur figure--et c'est devenu alors une explosion
inattendue de sanglots qui s'est propage jusque dans le vestibule o
les autres taient. Les malheureuses, elles ne dsespraient pas
encore tout  fait; elles avaient dj pris le deuil, pourtant, mais
elles persistaient  attendre, obstinment,--et  prsent qu'on leur
mettait cet or dans les mains, il leur semblait que tout tait plus
fini, plus irrvocable; que c'tait la vie de leur mari qu'on leur
payait l. Je leur avais port sans le vouloir, par tourderie, un
coup cruel.

                               *
                             *   *

Quand toutes celles de la _Catherine_ furent parties, une dizaine de
pauvres robes noires, qui avaient t convoques aussi, attendaient
encore  la porte... Ici, je suis forc d'avouer que j'ai outrepass
mes droits. Mais, comme il et t difficile de ne pas le faire! Et
qui pourra m'en vouloir?

Depuis la veille,  l'htel o j'tais descendu, des femmes en deuil
venaient me demander, et me disaient humblement, sans rcrimination,
sans jalousie: Moi aussi, j'ai perdu mon mari en Islande cette anne;
il est tomb  la mer--ou il a t enlev de son navire par une
lame--et j'ai des petits enfants. Il fallait leur rpondre: J'en
suis bien fch, mais vous n'tes point de la _Petite-Jeanne_ ni de la
_Catherine_; or, je n'ai de secours que pour celles-l; vous, je ne
vous connais pas.

A la fin, j'ai trouv cette ingalit inique et rvoltante. J'en
demande pardon aux souscripteurs, mais, aprs m'y tre refus d'abord,
j'ai pris sur moi de les faire entrer dans la rpartition; je me suis
dcid  donner une part d'aumne--une part moindre, il est vrai--aux
autres femmes de la rgion de Paimpol _dont les maris se sont perdus
en mer dans le courant de cette anne_, et j'ai pri M. le commissaire
de l'inscription maritime, qui d'ailleurs approuvait ma dcision, de
vouloir bien recommencer dans ce sens le calcul compliqu du partage.

                               *
                             *   *

Hlas! en ce pays d'_Islandais_, il reste bien des veuves encore
auxquelles je n'ai pu venir en aide: des veuves de l'anne dernire,
des veuves d'il y a deux ans, d'il y a trois ans, toutes dans une
grande indigence et charges de petits enfants bien jeunes. Pour
elles, j'ai t oblig de paratre sourd; il a fallu se borner,
s'arrter.

Il m'a t pnible de ne pouvoir rien pour ces misres plus anciennes;
j'ai souffert surtout de pressentir ma complte impuissance  soulager
les misres futures, imminentes, celles qui vont infailliblement
rsulter des prochaines saisons de pche--(car je n'oserai plus
maintenant adresser un nouvel appel  mes amis inconnus).

C'est alors que j'ai mieux compris l'espce de protestation courtoise
que m'avaient envoye les armateurs de Paimpol ds le dbut de la
souscription; ils s'taient effrays presque de voir l'argent arriver
si vite aux veuves de la _Petite-Jeanne_, quand d'autres femmes du
mme pays, demeurant porte  porte avec elles, ayant eu le mme
malheur dans d'autres naufrages, allaient rester dans leur dtresse
profonde. Ils m'avaient pri instamment de demander aux donateurs la
permission de verser ces fonds  la _Socit de Courcy_--et j'avais
t sur le point de le faire...

Mais voil, si je l'avais fait, j'aurais arrt net l'lan de charit
qui se produisait d'une manire si spontane. Nous sommes ainsi, tous:
il faut des infortunes spciales et mises d'une certaine faon sous
nos yeux, pour nous ouvrir le coeur. Les socits de secours,
organises dans un but gnral, nous parlent bien moins, ne nous
touchent presque pas. Donc, j'ai _laiss courir_, comme nous disons en
marine.

A prsent, et pour l'avenir, je suis tout dvou  cette _Socit de
Courcy_, dont j'ignorais mme l'existence il y a seulement deux mois;
si je puis contribuer  la faire un peu connatre, j'en serai bien
heureux.

Il s'est trouv un homme de coeur--M. de Courcy[2]--qui s'est dvou
tout entier aux veuves et aux petits orphelins de la mer. En sept ans,
il a runi et plac environ huit cent mille francs comme fonds de
secours pour les familles de tous les matelots naufrags de France. Il
n'y a pas un village de pcheurs o son nom ne soit connu et bni.

  2. Le sige de la _Socit de secours aux familles des
  naufrags_, fonde par M. de Courcy, est  Paris, 87, rue de
  Richelieu.

Les secours que la socit envoie ont, sur ceux qui proviennent
d'initiatives particulires, cette supriorit trs grande _d'tre
toujours gaux pour des infortunes gales_, de n'exciter aucun
sentiment de jalousie entre les familles que le malheur a frappes.

Mais ces secours sont malheureusement bien infrieurs  ceux que j'ai
t assez heureux pour apporter aujourd'hui  Paimpol: ils sont trs
insuffisants parfois--car l'action de la socit s'tend sans
distinction sur toutes nos ctes, depuis la Mditerrane jusqu' la
Manche, et ils sont nombreux, hlas! les marins qui disparaissent tous
les ans. Il faudrait encore  M. de Courcy beaucoup de legs, beaucoup
de dons, et je voudrais savoir parler de son oeuvre excellente avec
des mots assez touchants pour lui en attirer quelques-uns.

                               *
                             *   *

Grce aux renseignements recueillis avec tant de soin par M. le
commissaire de la marine, nous avons pu calculer les parts, d'une
faon assez quitable, en tenant compte des sommes dj donnes par M.
de Courcy et en tenant compte surtout de la quantit d'enfants dans
chaque famille (y compris les bbs attendus, qui taient nombreux).

J'ai cru devoir secourir aussi les parents gs, qui avaient perdu
leur soutien dans la personne d'un fils.

                               *
                             *   *

Sur l'tat que nous avions prpar, celles qui savaient un peu crire
margeaient en face de leur nom. Pour les autres qui ne savaient pas
(les plus nombreuses), les maires prsents signaient comme tmoins.

                               *
                             *   *

A Pors-Even et  Ploubazlanec, o je suis all le soir, aprs la
distribution termine, pour voir des amis pcheurs qui habitent par
l-bas, j'ai reu bien des poignes de main, des remerciements, des
bndictions. Je voudrais pouvoir envoyer aux souscripteurs un peu de
tout cela, qui tait si franc, si rude et si bon.

                               *
                             *   *

Le lendemain mardi, je repartais tranquillement de ce pays, dans le
coup de la diligence de Saint-Brieuc, pensant que c'tait fini.

Vers deux heures, nous devions traverser Plouzec--la commune la plus
frappe--celle des marins de la _Petite-Jeanne_.

D'abord, je regardai de loin ce village, ses maisons de granit, ses
arbres, sa chapelle et sa flche grise,--songeant  tout ce qu'il y
avait eu l de deuil et de misre.

En approchant davantage, je m'tonnai de voir beaucoup de monde
stationnant sur la route: des rassemblements comme pour une foire,
mais c'taient des gens silencieux qui ne bougeaient pas; des femmes
surtout et des enfants.

--Je pense que c'est pour vous... Ils vous attendent, me dit un ami
Islandais, qui voyageait  ct de moi dans cette voiture.

C'tait pour moi en effet; je le compris bientt. On avait su l'heure
 laquelle je passerais et on voulait me voir.

Quand le courrier se fut arrt devant le bureau de la poste, le maire
s'avana, levant  deux mains une petite fille de six  sept ans qui
avait affaire  moi,--une trs belle petite fille avec de grands yeux
noirs et des cheveux qui semblaient tre en soie jaune paille. Elle
avait  m'offrir un beau bouquet et  me dire ce compliment (dans
lequel elle s'embrouilla un peu, ce qui la fit pleurer): Je vous
remercie, parce que vous avez empch les petits enfants de Plouzec
d'avoir faim.

Ils taient tous aligns des deux cts de la route, ces petits
enfants de Plouzec; et au premier rang aprs eux, je reconnaissais
les veuves d'hier, qui avaient les yeux pleins de larmes en me
regardant. Derrire elles,  peu prs tout le monde du village et
quelques trangers aussi,--baigneurs, sans doute, ou touristes.

Ce n'tait pas une foule bruyante, une ovation avec des cris; c'tait
beaucoup mieux et plus que cela; c'taient quelques groupes, composs
surtout de pauvres gens, mus, recueillis, immobiles, qui me
regardaient sans rien dire.

Le courrier se remit en marche et je saluai de la tte tout le long de
la rue, en m'efforant de conserver ma figure ordinaire,--car un homme
est trs ridicule quand il pleure...

                               *
                             *   *

J'ai dj remerci, au nom de ces veuves et de ces orphelins, les
souscripteurs qui ont rpondu  mon appel. J'ai  les remercier aussi
pour moi-mme,  cause de ce moment d'motion trs douce que je leur
dois.




TANTE CLAIRE NOUS QUITTE


  Ah! insens, qui crois que tu n'es pas moi.
  (V. HUGO.--_Les Contemplations._)

_Dimanche 31 novembre 1890._--Hier au soir, le pas douloureux a t
franchi; la minute prcise o l'on comprend tout  coup que la mort
arrive, a t passe.

Ceux qui ont eu des deuils le connaissent sans doute tous, cet
entretien dcisif avec le mdecin, sur qui on fixe des yeux sombres
presque et irrits tandis qu'il parle. Ses rponses, d'abord
obstinment quelconques, puis de plus en plus dsolantes  mesure
qu'on le presse, font leur chemin peu  peu, vous enveloppant de
couches de froid successives qui pntrent toujours plus
avant--jusqu'au moment o l'on baisse la tte, ayant tout  fait
entendu... On a envie de lui demander grce comme si cela dpendait de
lui, et en mme temps on lui en veut de ne rien pouvoir...

Alors elle va mourir tante Claire...

Et, quand on sait, un certain temps est ncessaire encore pour
envisager tous les aspects de ce qui va arriver, mme pour se rendre
compte de ce qu'il y a d'effroyablement _dfinitif_ dans la mort...

La premire nuit vient ensuite, sur cette certitude, avec l'oubli
momentan qu'apporte le sommeil, et il faut avoir l'angoisse de se
rveiller en retrouvant plus assise que jamais la mme pense noire...

Donc, c'est fini, tante Claire va mourir...

                               *
                             *   *

_Lundi 1er dcembre._--Jour de grande gele. Un triste soleil d'hiver
claire blanc dans un ciel bleu ple plus sinistre que ne serait un
ciel gris.

Journe passe  attendre la mort de tante Claire. Au milieu de sa
chambre elle est couche sur un lit bas, o on ne l'avait pose que
pour un instant et o elle a demand qu'on la laisst sans la dranger
plus.

C'est bien toujours sa chambre d'autrefois o j'aimais tant  me tenir
des journes entires quand j'tais enfant; beaucoup de mes premiers
petits rves tranges, sur le grand univers inconnu, y sont rests
accrochs un peu partout, aux cadres des glaces, aux aquarelles
anciennes des murs,--et surtout enchevtrs aux dessins nuageux du
marbre de la chemine, que je regardais de prs les soirs d'hiver, y
dcouvrant toutes sortes de formes de btes ou de choses, quand
l'heure du crpuscule me ramenait devant le feu... On n'y a rien
chang,  cette chemine o jadis tante Claire plaait pour moi
l'_Ours aux pralines_--et je revois toujours  leurs mmes places la
table sur laquelle elle m'aidait  faire mes pensums, la grande
commode que j'encombrais si bien de mon thtre de _Peau d'Ane_, de
mes fantastiques dcors et de mes petits acteurs de porcelaine. Toute
mon enfance, anxieuse ou enchante, tous mes commencements, inquiets
ou blouis de mirages, je les retrouve ici aujourd'hui, avec dj une
sorte de mlancolie d'outre-tombe, dans cette chambre o j'ai t tant
choy, consol, gt, par celle qui va y mourir... Oh! la fin de tout.
Oh! le nant l, tout prs, qui nous appelle et o nous serons
demain...

                               *
                             *   *

Il n'y a plus rien  faire et nous restons assis auprs de son lit.

Pendant ces heures de lourde attente, o l'esprit quelquefois s'endort
et oublie, o il ne semble plus que cette pauvre tte blme et dj
presque sans pense, qui est l, soit bien rellement celle de tante
Claire, la bonne vieille tante si aime,--mes yeux regardent par
hasard les coussins qui la soutiennent... Celui-ci, aux dessins un peu
fans, fut brod jadis par elle,--en surprise, je me souviens, pour un
premier de l'an,  l'poque o cette approche des trennes me
transportait d'une telle joie enfantine, il y a vingt-cinq ou trente
ans... Oh! le temps jeune que c'tait!... oh! y revenir rien que pour
une heure, rebrousser chemin  travers les dures accomplies, ou
seulement s'arrter un peu, ou seulement ne pas courir si vite  la
mort...

Rien  faire. Nous nous tenons l prs d'elle, et de temps  autre les
petits nouveau-venus de la famille--les tout-petits qui vieilliront si
vite--arrivent aussi, mens par la main ou au cou de leurs bonnes, un
peu effars sans savoir qu'il y a tant de quoi et les yeux
anxieusement ouverts. Ils s'en souviendront mme  peine, eux, de
celle qui s'en va.--Dehors, il gle  pierre fendre sous ce ple
soleil hyperboral.--Et ma bien-aime vieille mre, constamment dans
le mme fauteuil bien en face de sa soeur mourante, regarde tout le
temps ce pauvre visage qui se dcompose et s'anantit, veut voir
obstinment jusqu' la fin cette compagne de toute sa vie qui, la
premire, s'en retourne  la terre. Et je l'entends dire tout bas,
avec un accent de douce et sublime piti: Comme c'est long!--Cette
chose qu'elle ne nomme pas et que nous connatrons tous, c'est
l'agonie. Elle trouve que, pour sa soeur, c'est bien long, que rien ne
lui est pargn. Mais elle en parle, elle, comme d'un passage vers un
ailleurs radieux et trs sr; elle en parle avec sa foi tranquille que
je vnre, qui est la seule chose au monde me donnant  certaines
heures une esprance irraisonne encore un peu douce.

                               *
                             *   *

Toujours ce froid, si inusit dans nos pays qui,  la tristesse de
cette attente de mort, ajoute une impression gnrale sinistre, comme
celle d'un trouble cosmique, d'un refroidissement de la terre.

Vers trois heures du soir, dans la maison glace, j'tais  errer,
sans but, pour changer de place, sans savoir que faire et l'esprit
distrait pour un moment; j'avais presque _oubli_, comme il arrive
quand les attentes mme les plus anxieuses se prolongent trop. Et
j'tais par hasard tout en haut, dans la lingerie, d'o l'on
apercevait au loin la campagne  travers les vitres tachetes de
brouillard glac, la campagne unie et morne sous un soleil rose de
soir d'hiver...

Sur l'appui d'une des fentres,  l'extrieur, mes yeux rencontrrent
deux brins de laurier-rose dans une pauvre petite bouteille casse
qu'une ficelle retenait  un clou... Et tout  coup je me rappelai
avec un dchirant retour... Il y a environ deux mois, quand c'tait
encore le bel automne lumineux et chaud, tante Claire se trouvant 
passer en mme temps que moi dans cette lingerie, m'avait dit, en me
montrant cela: Ce sont des boutures de laurier-rose que je vais
faire. Je ne sais pourquoi, dans la premire minute, je m'tais
senti attrist; cette ide de faire des boutures, quand il tait bien
plus simple d'acheter des lauriers tout venus, m'avait paru presque un
enfantillage snile. Mais ensuite ma pense s'tait reporte avec un
attendrissement trs doux vers le temps pass, vers le temps o nous
tions pauvres et o l'activit, l'ordre, l'conomie de maman et de
tante Claire, suffisaient  donner encore bon aspect  notre chre
maison; en ce temps-l, comme toujours du reste, c'tait tante Claire
qui avait la haute direction de nos arbres et de nos fleurs; elle
faisait elle-mme des boutures, des cussons, des semis au printemps,
et trouvait le moyen, avec une dpense presque nulle, de rendre notre
cour fleurie et dlicieuse.--C'est une chose vraiment exquise que
d'avoir t pauvre; je bnis cette pauvret inattendue, qui nous
arriva un beau jour, au lendemain de mon enfance trop heureuse, et
nous dura prs de dix annes; elle a resserr nos liens, elle m'a
fait adorer davantage les deux chres gardiennes de mon foyer; elle a
donn du prix  mille souvenirs; elle a beaucoup jet de charme sur ma
vie; je ne puis assez dire tout ce qu'elle m'a appris et tout ce que
je lui dois. Certainement il manque quelque chose  ceux qui n'ont
jamais t pauvres; un ct attachant de ce monde leur reste inconnu.

Ces plantes, que nous achetons maintenant chez des jardiniers, elles
sont pour moi impersonnelles, quelconques, je ne les connais pas;
qu'elles meurent, je m'en moque. Mais les anciennes qui furent semes
jadis ou greffes par tante Claire, pourvu que ce froid inaccoutum ne
me les tue pas!... Une frayeur m'en vient tout  coup; j'en aurais un
surcrot de chagrin... Je vais recommander aux domestiques de rentrer
toutes celles qui sont dans des pots, de leur faire du feu, d'y
veiller avec plus de soin que jamais...

Et je regarde de plus prs,  travers les vitres, ces deux brins de
laurier-rose que secoue le vent du nord mortel; ils sont dj gels et
la glace a fait fendre la bouteille o ils trempaient; personne ne la
plantera, ni ne la fera revivre, la pauvre dernire bouture laisse
par tante Claire, et cela me dchire cruellement de la regarder, et
les sanglots tout  coup me viennent, les premiers depuis que je sais
qu'elle va mourir...

Puis, j'ouvre la fentre, je ramasse pieusement la bouture gele, les
dbris de la bouteille, la ficelle qui l'attachait, et je serre le
tout dans une bote, crivant, sur le couvercle, ce que cela a t,
avec la date funbre.--Qui sait entre quelles mains tombera cette
petite relique ridicule, quand je serai moi aussi retourn  la
terre!... Toujours cette drision lamentable: aimer de tout son coeur
des tres et des choses que chaque journe, chaque heure travaille 
user,  dcrpir,  emporter par morceaux;--et, aprs avoir lutt,
lutt avec angoisse pour retenir des parcelles de tout ce qui s'en va,
passer  son tour.

Le soir, tante Claire respire et parle encore, nous reconnat, rpond
aux questions qu'on lui fait, mais d'une voix sourde, gale, sans
inflexions, qui n'est plus la sienne. Elle est dj  moiti dans
l'abme...

Je suis de garde  la caserne des matelots, o il me faut rentrer pour
la nuit. Lo, qui vient m'y reconduire par les rues obscures et
glaces, me dit en route, pendant notre trajet silencieux, seulement
ces deux petites phrases si naves en elles-mmes, banales  force
d'tre simples, mais qui expriment prcisment le genre de regret de
mon pass lointain qu'en ce moment mme j'prouvais, qui sonnent le
glas funbre de toute l'poque matinale de ma vie: Elle ne fera plus
vos devoirs ni vos pensums, la pauvre tante Claire;... elle ne
travaillera plus  votre thtre de _Peau d'Ane_...

                               *
                             *   *

Nuit de garde passe sans sommeil dans cette caserne. Au dehors,
grande gele toujours, le froid persistant sous le ciel net et
dessch. Ds que se lve le jour, j'envoie mon ordonnance prendre des
nouvelles; un mot au crayon qu'il me rapporte me dit que rien n'est
chang; tante Claire est encore l.

A la caserne, o je dois rester tout le jour, c'est aussi une fin qui
s'opre, ajoutant sa toute petite tristesse  la grande. Par suite
d'un ordre du ministre rduisant encore notre division, on
dsapproprie des locaux o les marins habitaient depuis Louis XIV,
entre autres la vieille salle d'escrime, que j'aimais pour y avoir
pris mes premires leons d'armes, pour m'y tre, pendant des annes,
rompu  tous les sports des matelots. Ple-mle, dehors, sur le sol
gel, sont jets les masques, les paquets de fleurets, les btons et
les gants de boxe, les vieux cussons et les vieux trophes. Et c'est
encore presque un peu de ma jeunesse qui s'parpille l par terre...

Vers quatre heures du soir, aprs une tourne de service en plein air
dans les cours, rentrant dans cette chambre nue de l'officier de garde
que j'habite encore jusqu' demain, j'aperois, pos sur ces laids et
tristes rideaux jaunes du lit, un pauvre papillon qui bat des ailes
comme pour mourir,--un grand papillon d't et de fleurs, une
vanesse, dont l'existence en dcembre, aprs cette srie de froids
excessifs, inconnus dans nos pays, a quelque chose d'anormal et
d'inexpliqu; je m'approche pour le regarder: il est piqu par une
grosse pingle qu'on a enfonce jusqu' la tte dans son petit corps
affreusement crev.--C'est mon ordonnance qui a d faire cela, sans
piti comme les enfants.--Un tremblement de douloureuse agonie agite
ses pauvres ailes encore fraches... Dans les tats d'me trs
particuliers, pendant les anxits et les dsesprances, de trs
insignifiantes petites choses s'agrandissent, ont des dessous
insondables, font mal et font pleurer. Voici que l'agonie de ce
dernier papillon de l't, dans cette chambre nue, un soir d'hiver et
de gele, au reflet mourant d'un terne soleil rose qui se couche, me
semble une chose infiniment mlancolique, s'associe pour moi d'une
faon mystrieuse  l'autre agonie qui va venir... Et des larmes--ces
larmes plus amres que l'on verse seul--m'obscurcissent  prsent les
yeux.

Oh! ce bel t pass, dont ce papillon est le dernier survivant, avec
quel serrement de coeur je l'ai vu finir, je l'ai senti s'teindre peu
 peu au milieu des plantes jaunies, au milieu de nos treilles et de
nos roses qui s'effeuillaient! J'avais si bien le pressentiment que ce
serait le dernier des derniers pendant lequel il me serait donn de
voir encore, parmi les fleurs de la cour, dans l'avenue verte, passer
ensemble les deux chres robes noires pareilles!

                               *
                             *   *

Il n'y a rien  faire pour ce papillon; il est doublement perdu, 
cause du froid et  cause de ce trou qui lui traverse le corps; rien
qu' abrger sa fin. Je le prends, en lui faisant le moins de mal
possible, et je le jette au milieu du brasier de la chemine, o il
est consum instantanment, son me exhale en une fume
imperceptible..

                               *
                             *   *

Nuit de garde  la caserne,--pendant laquelle je crois entendre 
chaque instant des pas dans l'escalier: quelqu'un qui viendrait de la
maison m'annoncer que la mort a fait son oeuvre.

                               *
                             *   *

_Mercredi, 3 dcembre._--Je finis le matin ma semaine de service.
Toujours ce mme temps de grande gele, avec ce ple soleil.

Dans cette chambre de tante Claire o, depuis trois jours, il semble
qu'on sente physiquement l'approche de la mort, les choses ont encore
leur mme aspect d'attente. Et maman est dans le mme fauteuil en
face d'elle, la regardant s'en aller. Sur ce petit lit de fer, d'o
elle ne veut plus qu'on l'enlve, trs bas, trs en vue et presque au
milieu de l'appartement, tante Claire est couche, se plaint, s'agite
et souffre. De moins en moins elle se ressemble  elle-mme,
dfigure; les coques de ses cheveux blancs, qu'on tait habitu 
voir si bien faites,  prsent tout en dsordre. Son image s'altre et
s'efface sous nos yeux, mme avant la fin. Puis elle nous reconnat 
peine et ne trouve plus pour rpondre que cette voix sourde qui ne
parat pas lui appartenir.--Alentour, pourtant, sa chambre a conserv
son aspect accoutum, avec toujours, aux mmes places, les mmes
petits objets que du temps de mon enfance, et, quand j'arrive  bien
me reprsenter que c'est la tante Claire d'autrefois, ce pauvre dbris
dj mconnaissable, condamn sans esprance, je sens un
envahissement de tristesse qui est comme une tombe de nuit d'hiver
sur ma vie,--avec aussi une inquitude de ne lui avoir peut-tre pas
assez tmoign combien je l'aimais.

                               *
                             *   *

Le mdecin dclare le soir qu'elle ne passera pas la nuit, qu'il n'y a
plus absolument, rien  essayer ni  esprer; on pourra seulement lui
viter un peu la souffrance, avec de la morphine. Sur ce petit lit de
hasard, elle est aux prises avec le grand mystre d'pouvantement;
elle va finir sa vie qui fut sans joie mme aux heures de sa jeunesse,
qui fut toujours humble et efface, sacrifie  nous tous.

Dans la maison entire, dans les appartements, dans les escaliers, il
fait, cette nuit, un froid qui pntre jusqu'aux os, qui resserre
l'esprit et le tient fig davantage dans l'unique pense de la mort.
On dirait que le soleil s'loigne de nous pour jamais, comme la
vie,--et ces plantes que tante Claire soignait depuis tant d'annes
dans notre cour vont sans doute aussi mourir.

Vers dix heures, maman, aprs l'avoir embrasse, consent  la quitter
et  descendre se reposer dans une chambre loigne o elle trouvera
plus de silence; elle se laisse emmener par notre fidle Mlanie--qui
est d'une race de vieux serviteurs dvous, devenus presque des
membres de la famille. Avant de partir, cependant, elle a prpar,
avec ce courage tranquille, ce besoin d'ordre qui a prsid  toute sa
vie, les choses blanches qui doivent servir  la dernire toilette.
Moi, qui n'ai jamais vu mourir qu'au loin, sans apprts, dans des
ambulances ou sur des navires, je me sens tonn et glac par mille
petits dtails qui m'taient tout  fait inconnus...

On tient conseil  voix basse pour cette veille suprme; il est
convenu qu'on laissera, cette nuit, dormir les domestiques; ce sont
ses nices qui resteront l ensemble. Je coucherai tout  ct, dans
la chambre arabe, et, quand le moment de l'agonie sera venu, elles me
rveilleront. Elles ne frapperont pas  ma porte, de peur que maman,
d'en bas, dans le silence de la nuit, n'entende et ne comprenne. Non,
elles frapperont  certain point du mur qui est voisin de ma tte--et
o prcisment tante Claire elle-mme avait jadis si souvent cogn
avec une canne, de grand matin,  des heures toujours exactes de sa
grande pendule, quand j'avais quelque corve au petit jour ou quelque
dpart; je me fiais beaucoup plus  elle qu' mon domestique
dormeur,--et elle acceptait volontiers cette charge, comme autrefois
celle de coiffer les nymphes et les fes de _Peau d'Ane_ ou de me
faire rciter l'_Iliade_, comme en gnral toutes les missions que ma
fantaisie imaginait de lui confier...

                               *
                             *   *

_Jeudi 4 dcembre._--La mme nuit, vers deux heures du matin, aprs
quelques moments de ce sommeil particulier que l'on a lorsque plane
une angoisse, une attente de malheur ou de mort, je m'veille,
frmissant d'une sorte d'horreur glace: on a frapp derrire ce
mur,--qui, de ce ct-ci, ressemble  celui de quelque lointaine
mosque blanche, dpayse l'esprit, mais qui, de l'autre, donne dans
l'alcve de tante Claire. Or, j'ai compris presque avant d'avoir
entendu; j'ai compris avec la mme pouvante que si la mort elle-mme,
de l'os de son doigt, et frapp ces petits coups inexorables dans
cette alcve...

Et je me lve en hte, dans la nuit de gele, les dents claquant de
froid, pour courir o l'on m'appelle...

                               *
                             *   *

L, c'est la fin, la sombre lutte de la fin. Cela dure encore quelques
secondes  peine;  travers le trouble du rveil, je vois cela comme
dans un cauchemar angoissant... Puis la molle immobilit survient,
l'apaisement suprme.--Oh! l'horreur de cet instant, l'effroi de cette
pauvre tte, si vnre et si aime, qui retombe enfin sur son
oreiller pour jamais...

Maintenant, il faut faire les plus pnibles choses, s'acquitter des
plus effroyables soins. Celles qui sont l dcident de s'en charger
elles-mmes, sans vouloir que les domestiques s'en mlent, ni
seulement les assistent. Et, jusqu' ce qu'elles aient fini, je me
retire pour attendre dans l'antichambre glaciale, transi d'un froid
mortel qui n'est pas seulement physique, qui est aussi un froid d'me,
pntrant jusqu'aux trfonds de moi-mme. Dans cette antichambre de
tante Claire, il y a ces objets familiers que j'ai connus l toute ma
vie, mais qu'en cet instant je ne peux plus regarder: ils embrument
mes yeux de larmes... Il y a certain petit pupitre  elle, certains
petits livres et une bible, poss l sur une table ancienne; puis
surtout, dans un coin, sa propre chaise d'enfant, rapporte de
l'_le_, conserve depuis soixante-dix ou soixante-quinze annes et
dans laquelle, tant tout petit, je venais m'asseoir prs
d'elle,--essayant de me reprsenter l'poque si recule, presque
lgendaire et merveilleuse  mes yeux d'alors, o dans cette le
d'Olron, tante Claire avait t elle-mme une petite fille...

Quand c'est fini, la suprme toilette, on me rappelle. Alors nous
prenons  deux le pauvre corps, maintenant calme et en vtements
blancs, pour l'enlever de l'affreux petit lit de souffrance, qui avait
pris, malgr tout ce qu'on avait pu faire, un aspect de grabat, et le
porter sur le grand lit, tout blanc et immacul.

Puis nous commenons,  travers la maison noire et glace, un
va-et-vient trange, sans veiller les domestiques, sans bruit pour
que maman n'entende rien; emporter pice par pice le lit de mort,
toutes les choses sombres qui n'ont plus de raison d'tre, charroyer
nous-mmes cela au fond de la maison, dans un chai, traversant vingt
fois la cour o commence  tomber une pluie d'hiver plus froide que de
la vraie neige. Il est environ trois heures du matin; nous avons l'air
de faire je ne sais quoi de clandestin et de criminel; nous
accomplissons du reste des besognes dont nous n'avions aucune ide
jusqu' cette nuit, tonns de le pouvoir sans plus de peine ni de
dgot, soutenus par une sorte de pudeur vis--vis des gens de
service, par une sorte de sentiment pieux qui s'tend  de trs
petites choses...

Revenus maintenant prs du lit o nous l'avons couche, nous enlevons,
avec une anxieuse crainte, ce bandeau funbre que, dans les premires
minutes, on met aux morts,--et le visage rapparat, immobilis dans
une expression dj rassrne, plus du tout pnible  voir.

Elles entreprennent maintenant de recoiffer tante Claire, de refaire
pour la dernire fois ses vnrables boucles blanches dont elle tait
si soigneuse pendant sa vie. Et, sitt que cette coiffure est
termine, la blancheur des cheveux encadrant le front ple, c'est une
transformation complte, surprenante; le cher visage que, depuis tant
de jours, nous n'avions plus vu que contract par la douleur physique,
s'est transfigur absolument; tante Claire a pris une expression de
paix suprme, une distinction tranquille avec un vague sourire trs
doux, un air de planer au-dessus de toutes choses et de nous-mmes.
C'est apaisant et consolant de la voir ainsi, dans cet apparat blanc
comme neige, dans cette majest tout  coup survenue--aprs tout
l'horrible de ce petit lit sur lequel elle avait voulu rester pour
mourir....

Toujours sans bruit, montant et descendant comme des fantmes, nous
allons chercher maintenant tout ce qu'il y a de fleurs dans la maison
par ces temps de gele: des bouquets de chrysanthmes blancs, qui
taient en bas dans le grand salon; des bouquets trs odorants de
fleurs d'oranger, venus du jardin de Lo en Provence; puis des
primevres,--et nous coupons aussi, pour les jeter sur les draps, les
palmes d'un cyca auxquelles nous attachions une valeur de souvenir
parce que, contrairement  l'habitude des cycas annuels, elles avaient
rsist quatre ts durant,  l'ombre, dans notre cour.

La figure continue de s'affiner, de s'embellir dans une pleur de cire
vierge; jamais morte ne fut plus douce  regarder, et nous pensons que
les tout petits enfants de la famille, mme mon fils Samuel, pourront
trs bien entrer demain pour lui dire adieu.

Avant de descendre chez ma mre, pour gagner du temps, pour retarder
encore le moment de tout lui dire, nous dcidons de mettre dans un
ordre parfait la chambre entire; ainsi, quand elle montera revoir sa
soeur, l'aspect des choses alentour n'aura plus rien de pnible, sera
plus en harmonie avec le visage infiniment calme qui repose sur
l'oreiller blanc. Nous ferons tout cela nous-mmes, comme le reste; de
cette faon, aucune trace de la lutte de cette nuit ne demeurera
apparente pour ceux qui n'y ont pas assist. Dans le mme silence
toujours, marchant sur la pointe des pieds, nous nous remettons 
l'oeuvre, avec un besoin d'activit qui est peut-tre un peu fivreux:
comme des domestiques, nous voici encore emportant des plateaux, des
tasses, des remdes, tout l'attirail de la maladie et de la mort; puis
nous ouvrons les fentres au vent glac de la nuit, nous brlons de
l'encens,--et je me rappelle avoir balay moi-mme les tapis, trouvant
plaisir, en ce moment,  faire pour elle n'importe quelle plus humble
besogne.

Cinq heures du matin sonnent quand tout est termin, dans un ordre
parfait, et les fleurs arranges. Une petite lampe d'argent, place
d'une certaine faon, tamise,  travers un abat-jour, de la lumire
rose sur le visage mort qui achve de se transfigurer radieusement.
Tante Claire est devenue jolie, jolie comme jamais nous ne l'avions
vue dans sa vie: l'expression de paix suprme et triomphante semble
s'tre fixe pour toujours comme dans du marbre. Son visage actuel est
plutt une reprsentation idale d'elle-mme, dans laquelle, en
rgularisant tous les traits, on n'aurait conserv que le charme de
douceur et de bont reflt au dehors par son me. Et ces palmes
vertes, poses en croix sur sa poitrine, ajoutent  la tranquille
majest inattendue de son aspect.

......................................................................

Allons, maintenant, plus de prtexte pour attendre; il faut se dcider
 prvenir ma mre, lui dire comment tout s'est pass et quelles
choses nous avons faites.--Pour arriver  sa chambre, il y a un long
dtour  prendre, par le rez-de-chausse,  cause de mon fils qui
dort son sommeil lger de tout petit enfant,--et je trouve
interminable notre trajet silencieux, une lampe  la main,  cette
heure inusite, dans les appartements, les escaliers, qui se succdent
froids et noirs.

C'est horriblement pnible d'apporter un tel message... Ds le premier
coup, frapp bien doucement  la porte, avant que Mlanie ait eu le
temps de se lever pour ouvrir, la voix de maman, qui devine pourquoi
nous venons, demande, dans ce silence de la nuit, trs vite, avec une
intonation presse d'angoisse:

--C'est fini, n'est-ce pas?...

                               *
                             *   *

Le jour d'hiver se lve enfin, bien ple, beaucoup moins froid que les
jours prcdents, attidi par cette neige fondue qui est tombe, la
nuit.

Ds le matin, les domestiques vont de ct et d'autre annoncer la fin
 nos amis. On apporte des bouquets, des couronnes de tristes fleurs
d'hiver, dont le lit se recouvre peu  peu, en attendant les roses de
Provence commandes par dpche. On vient de photographier le
tranquille visage de cire encadr de boucles blanches, qui demain aura
disparu pour l'ternit: l'image qu'on va en faire le fixera pour
quelques annes encore,--pour quelques instants de plus, d'une
insignifiante dure dans la suite infinie du temps... Des amis montent
et descendent; la maison est pleine d'une agitation particulire,
sourde,  pas touffs--et tante Claire, au milieu de ses fleurs, fait
toujours, toujours son mme sourire de triomphante et inaltrable
paix.

Ma toute petite nice, de cinq ans, qu'on a amene auprs de ce lit,
exprime ainsi son impression  sa plus petite soeur, qui n'est pas
monte encore: On vient de me faire voir tante Claire, en ange, qui
partait pour le ciel.

Je me rappelle aussi cette scne avec Lo... Depuis tantt quatre ans,
il tait son voisin  table; ils avaient ensemble de petits mystres,
mme de petites querelles comiques--surtout  propos d'une certaine
paire de ces ciseaux courts pour les broderies qu'on appelle des
_monstres_. Lui, inventait mille prtextes, plus saugrenus les uns que
les autres, pour avoir trs souvent besoin de ces petits monstres et
venir les emprunter  tante Claire, qui les lui refusait toujours avec
indignation. Une seule et unique fois elle les lui avait confis,--le
soir o il avait t reu capitaine. Ce jour-l, elle les avait
glisss elle-mme en surprise sous sa serviette  table, pour excuter
une promesse ancienne: Le jour o vous serez reu, je vous les
prterai, si jusque-l vous tes sage.--Et ce matin, quelqu'un ayant
prononc devant lui ce nom des petits monstres, il clate en
sanglots...

                               *
                             *   *

Je vais au cimetire, au soleil de midi, pour les dispositions 
prendre au sujet du caveau et de la crmonie de demain. Un temps
doux, aprs ces grands froids passs; un soleil trompeur, jouant la
lumire d't. Je crois que les ciels sombres sont moins
mlancoliques, en dcembre, que ces demi-soleils, qui chauffent vers
le milieu du jour pour faiblir de trs bonne heure devant l'humidit
et les brouillards. Dans ce cimetire ensoleill, presque riant, o
des milliers de couronnes de perles jettent de fraches couleurs sur
les tombes, je me laisse distraire par instants, l'esprit dtendu;
puis, tout  coup, me reprend un souvenir de mort, je me rappelle que
je suis venu l pour faire prparer la place d'anantissement destine
 tante Claire.

                               *
                             *   *

La nuit vite revenue, on se dispose pour la dernire veille. Je
regarde longuement, avant de me retirer, la figure sereine de tante
Claire, cherchant  fixer en moi cette suprme image d'elle, qui est
si consolante et si jolie.

Cet arrangement, ces fleurs sur ce lit, tout cela est tel que je
l'avais souhait, et tel que je l'avais, pour ainsi dire, vu par
avance avec une tristesse anticipe.

Mes souvenirs d'enfance me reviennent ce soir avec une nettet rare.
Ils me reviennent pour l'adieu sans doute, car il est certain que
tante Claire en emporte une grande partie avec elle dans la terre...

Vers mes huit ou dix ans, j'avais un bengali que j'aimais beaucoup. Je
savais sa petite existence trs fragile et j'avais eu cette prcaution
singulire de prparer de longue date tout ce qu'il faudrait pour
l'ensevelir: une petite bote de plomb rembourre de ouate rose et un
mouchoir de batiste  tante Claire comme drap de deuil. J'aimais ce
petit oiseau d'une affection trange, exagre comme taient beaucoup
de mes sentiments d'alors; longtemps  l'avance, je m'tais reprsent
qu'un jour viendrait o il faudrait coucher le bengali dans cette
bote et o je verrais la cage, devenue silencieuse, occupe par le
tout petit cercueil recouvert de son drap blanc.--Un matin, comme on
venait de me ramener du collge, tante Claire, qui m'avait guett par
une fentre, me prit  part pour m'annoncer, avec des prcautions,
que l'oiseau avait t trouv mort, tomb sans cause connue.--Je le
pleurai et l'ensevelis comme j'avais depuis longtemps projet. Puis,
jusqu'au surlendemain, je laissai dans la cage le cercueil en
miniature couvert du fin mouchoir, et je ne pouvais me lasser de la
contemplation triste de cela--qui _tait la ralit d'une chose depuis
longtemps redoute et imagine  l'avance absolument sous le mme
aspect_.

Il en est un peu ainsi ce soir. Depuis ces derniers hivers, voyant de
plus en plus tante Claire s'affaiblir et vieillir, j'avais eu la
vision de son lit de mort, de sa toilette dernire, de ses boucles
blanches ainsi refaites et de beaucoup de fleurs jetes sur elle. Ce
soir, je contemple la ralit d'une chose que j'avais redoute et
prvue absolument telle qu'elle devait tre, avec la certitude de son
accomplissement inexorable...

                               *
                             *   *

_Vendredi 5 dcembre._--Grand froid revenu, sous un ciel bas, obscur,
funbre. Jamais, depuis que suis au monde, pareil hiver n'avait pass
sur notre pays. De nouveau, on a ces vagues impressions de fin de
tout, de destruction sous la glace envahissante. Et puis l'esprit se
resserre, par des temps semblables, se concentre encore davantage sur
la pense dominante du moment--qui, pour nous tous, est la pense de
la mort.

J'avais peur de ce que serait le visage de tante Claire, ce matin au
jour. Une nuit de plus aurait pu nous le changer, et nous avions
dcid de le recouvrir s'il avait cess d'tre agrable  voir...

Aprs quelques heures de sommeil, je vais anxieusement le regarder...
Mais non, pas un affaissement dans les traits ples; on dirait plutt
que l'ensemble s'est rajeuni, poli et affin encore. Et l'expression
de paix et de triomphe, le mystrieux sourire doux, restent toujours
identiquement les mmes, comme dcisifs et ternels. Nous aurions pu
la conserver et la regarder une journe de plus, si tout n'tait
command pour aujourd'hui.

                               *
                             *   *

Il y a mille prparatifs  faire, qui empchent de penser. Les paniers
de roses et de lilas de Provence viennent d'arriver de la gare, et
c'est presque un enchantement de les ouvrir; le lit, o tante Claire
sourit si doucement, est bientt couvert de toutes ces nouvelles
fleurs...

Maintenant on apporte cette chose lourde et banalement sinistre que je
n'avais encore jamais vue entrer dans notre maison,--ayant toujours
t au loin sur mer quand la mort nous avait visits,--un cercueil.

Et l'heure est venue d'accomplir la plus cruelle besogne: coucher
tante Claire dans ce coffre et refermer sur elle le couvercle, pour
jamais!...

Avant, il y a le dpart de ma mre, que nous avons supplie de quitter
cette chambre pour ne pas voir...

Oh! le chagrin des personnes trs ges, le chagrin des vieillards qui
n'ont presque pas de larmes, c'est, avec le chagrin des petits enfants
 l'abandon, celui qui me fait le plus de mal  regarder. Et, en ce
moment, il s'agit de ma propre mre, de son chagrin  elle; je crois
que jamais rien ne m'a dchir comme son baiser d'adieu  sa soeur et
l'expression de ses yeux quand elle s'est retourne sur le seuil pour
apercevoir encore, une suprme fois, cette compagne de toute sa vie;
jamais ma rvolte n'a t plus irrite et plus sombre contre tout
l'odieux de la mort...

                               *
                             *   *

Nous l'ensevelirons nous-mmes, sans qu'elle soit touche par aucune
main trangre, mme pas par ces domestiques fidles qui sont presque
des ntres.

C'est fait trs vite, comme automatiquement...

Du reste, il y a l beaucoup de monde, des porteurs, des ouvriers
venus pour souder le lourd couvercle, et leur prsence neutralise
tout. C'est fini, le visage de tante Claire est voil  jamais,
vanoui dans la grande nuit des choses passes...

Le cercueil s'en va; on l'emporte en bas dans la cour. Elle est partie
pour l'ternit, de cette chre chambre, o, toute mon enfance,
j'tais venu chercher ces gteries  elle, que rien ne lassait,--et
o il semblait que sa prsence et apport un peu du charme de
l'le, un peu de la vie antrieure de nos anctres de l-bas...

Dans la cour, sur des bancs recouverts de verdure, on l'a place 
l'abri d'une tente; par terre, une jonche de feuillages et, alentour,
des arbustes verts. Je fais enlever en hte tout ce que le rude mois
de dcembre a dtruit  nos espaliers, couper les branches geles,
arracher les feuilles mortes. Pour la dernire fois qu'elle est l,
dans cette cour o elle avait jardin toute sa vie, o chaque plante
et mme chaque imperceptible mousse devait si bien la connatre, je
veux que tout fasse, malgr l'hiver, une toilette pour elle.

De la crmonie, du convoi, sur lequel tombe une neige fondue, je me
souviens  peine. En public, on devient presque inconscient, comme 
un enterrement quelconque.--On retient seulement, parmi tant de
manifestations extrieures de sympathie, un regard, une poigne de
main qui ont t vraiment bons.

Mais le retour!... La maison revue sous ce ciel noir de dcembre, sous
cette pluie glace, par ce crpuscule funbre; la maison en dsordre,
pitine par la foule, avec la jonche de branches vertes qui trane
dans la cour--et l'odeur des substances employes pour les morts qui
reste vaguement dans les escaliers o le cercueil a pass.

Puis le dner du soir, le premier dner qui nous rassemble tous,
tranquilles maintenant, sans proccupation d'aller et venir dans la
chambre de la malade; le premier dner qui recommence le train de vie
d'autrefois--avec une place ternellement vide au milieu de nous.

Et enfin la premire nuit qui suit cette journe!...

Couch dans la chambre arabe, j'ai constamment,  travers mon
demi-sommeil fatigu, l'impression obsdante, infiniment triste, du
silence inusit qui s'est fait de l'autre ct du mur,--et pour
jamais,--dans la chambre de tante Claire. Oh! les chres voix et les
chers bruits protecteurs que j'entendais l depuis tant d'annes, 
travers ce mur, quand le silence de la nuit s'tait fait dans la
maison! Tante Claire ouvrant sa grande armoire qui criait sur ses
ferrures d'une faon particulire (l'armoire o est remis pour
toujours l'Ours aux pralines); tante Claire changeant  haute voix
quelques mots, que j'arrivais presque  distinguer, avec maman couche
plus loin dans la chambre voisine: Dors-tu, ma soeur? Et sa grosse
pendule murale--aujourd'hui arrte--qui sonnait si fort; cette
pendule qui fait tant de bruit quand on la remonte et qu'il lui
arrivait quelquefois,  notre grand amusement, de remonter elle-mme
avant de s'endormir, au coup de minuit,--si bien que c'tait devenu
une plaisanterie lgendaire  la maison, ds qu'on entendait quelque
tapage nocturne, d'en accuser tante Claire et sa pendule... Fini, tout
cela, ternellement fini. Partie pour le cimetire, tante Claire,--et
maman, sans doute, prfrera ne plus revenir habiter la chambre
voisine de la sienne; alors, le silence s'est fait l pour toujours.
Depuis tant d'annes, c'tait ma joie et ma paix, de les entendre
toutes deux, de reconnatre leurs chres bonnes vieilles voix, 
travers ce mur rendu sonore par la nuit... Fini,  prsent; jamais,
jamais je ne les entendrai plus...

                               *
                             *   *

Endormi enfin, cette nuit de deuil, aprs la fatigue extrme et le
surmenage de ces jours, je rve les choses que je vais essayer de
conter et qui sont tout imprgnes de mort.

Cela se passait  la maison; nous tions runis dans la salle
gothique, le soir. Ce devait tre l'heure du coucher du soleil, car de
grands rayons rouges nous arrivaient de l'ouest,  travers les rideaux
et la dentelure des ogives; pourtant, il faisait plus sombre, plus
confus, comme aux fins de crpuscules. Il y avait dans cette salle une
dsolation de ruine: des murs lzards, des fauteuils tombs, des
meubles comme effondrs de vermoulure, des dbris dans de la
poussire. Mais nous tions insouciants de ce dsordre,--prcurseur de
je ne sais quelles autres destructions ne pouvant tre conjures; nous
restions groups sur les stalles, immobiles, dans une attente rsigne
de fin de monde.

Et maintenant, on commenait  voir, par le mur entr'ouvert, les
ruines entasses des maisons du voisinage et, au del, l'horizon
monotone de la campagne, jusque vers Martrou et la Limoise; de grandes
plaines, sur lesquelles posait le disque rouge du soleil couchant,
nous envoyant toujours ses longs rayons de soir... Les formes et les
figures de ceux qui attendaient l avec moi restaient indcises,
d'aspect trs fantme;  part ma mre, que je reconnaissais bien, les
autres?... peut-tre des anctres jamais vus, de l'le d'Olron, ou
des descendants n'ayant pas encore exist; des tres de la famille,
c'est tout ce que j'en savais; des enfants d'une mme branche humaine,
mais sans poque ni personnalit prcises... Nous tions sous
l'impression de la mort de tante Claire, mais cette impression
s'amoindrissait de la conscience que nous avions de la fin de tout et
de nous-mmes; le regret de ce qu'elle tait perdue se diffusait dans
une plus universelle mlancolie d'anantissement. Et ce soleil, qui
se couchait si tranquille, comme assur d'une dure encore illimite,
nous le regardions avec une sorte de haine... Alors, une des mains de
ces demi-fantmes qui taient l avec moi se tendit vers lui, le doigt
indicateur lev vers son disque comme pour le maudire, et une voix
commena de profrer des paroles qui nous semblaient dvoiler des
vrits inconnaissables, en mme temps qu'elles taient l'expression
mme de notre plainte  tous, de notre rvolte, jusque-l muette,
contre le nant invitable et prochain.

Les paroles que la voix pronona, retrouves ensuite au rveil, se
suivaient incohrentes et dnues de sens; l, au contraire, elles
m'avaient paru d'une profondeur apocalyptique, formulant des
rvlations suprieures... Dans le rve, peut-tre est-on plus lucide
pour les mystres, plus capable de pntrer dans les dessous insonds
des origine et des causes...

De toutes les phrases que la voix avait profres contre le soleil,
cette dernire seulement a gard un sens, du reste banal et ordinaire,
pour mon esprit rveill: ... Le mme, toujours le mme!... Le mme
qui s'est couch  cette place, sur ces mmes plaines, il y a des
annes, des sicles et des millnaires, aux ges antdiluviens, quand
il s'agissait d'clairer les btes de ces temps-l, les mammouths ou
les plsiosaures... Et ce nom de plsiosaure sur lequel la voix
s'tait tue, avait vibr trangement, prolong dans le silence comme
un appel vocateur des monstruosits et des pouvantes originelles; la
plaine crpusculaire, au son de ce mot qui tranait lugubre, s'tait
agrandie devant nous dmesurment, avec toujours ce mme terne soleil
au fond de son horizon immense; la plaine avait repris son aspect
antdiluvien, sa dsolation et sa nudit rudimentaire des poques
disparues...

Et des choses inexplicables commenaient aussi  s'accomplir autour de
nous. Au fond de la salle, dans la partie obscure, la porte de ce
muse--o jadis mon esprit d'enfant avait t initi  la diversit
infinie des formes de la nature--s'tait ouverte, sur la galerie haute
o elle donne, et des btes commenaient  en sortir: les vieilles
btes empailles, dont quelques-unes, rapportes par des marins
d'autrefois, se desschent depuis si longtemps dans la poussire...

Lentement, l'une aprs l'autre, les btes sortaient; du reste, il n'y
avait plus ni poque, ni dure, ni vie, ni mort, et, dans cette grande
confusion, rien n'tonnait...

Les oiseaux, sortis des vitrines, venaient un  un, sans bruit, se
poser sur les crneaux de la haute chemine--et je reconnaissais
surtout les plus anciens, ceux qu'on m'avait donns les premiers,
_quand j'tais enfant_: c'est trange comme, aux instants de fatigue
ou de douleur, de trs grande surexcitation nerveuse quelconque, ce
sont toujours les impressions d'enfance qui reparaissent et qui
dominent tout...

Les papillons aussi, les papillons morts depuis tant d'ts, avaient
fui leurs pingles et leurs cadres de verre pour venir voler autour de
nous, dans l'obscurit de plus en plus envahissante. Et il y en avait
un surtout que je regardais approcher avec un sentiment de crainte
indfinie,--un certain papillon jaune ple, le _citron-aurore_, qui
est ml pour moi  tout un monde de souvenirs ensoleills et jeunes.
Il venait de reprendre comme les autres sa vie lgre, mais ses ailes
avaient le tremblement d'agonie de celui que j'avais trouv, trois ou
quatre jours auparavant, piqu aux rideaux de mon lit de caserne. Et
je m'cartais de lui avec respect pour ne pas gner son vol,
m'tonnant mme de voir que les autres formes humaines prsentes ne
s'cartaient pas comme moi; car ce papillon tait maintenant devenu
une sorte d'manation de tante Claire, un peu d'elle-mme,--peut-tre
son me errante...

                               *
                             *   *

Le lendemain, un rve me revint encore dans ce mme sentiment de la
fin de toutes choses, mais avec dj moins de rvolte et d'horreur.

Je rvai cette fois qu'aprs de longs voyages sur mer, je revenais au
logis familial, ayant vieilli beaucoup et portant chevelure grise. A
travers le mme demi-jour crpusculaire, je revoyais les choses de
tout temps connues, mais nullement dranges, en ordre comme dans les
demeures vivantes--malgr cette anxit de mort qui continuait de
planer...

J'arrivais seul, attendu par personne, aprs une absence qui avait
tant dur. Je trouvai ma mre qui montait lentement l'escalier obscur,
ge et affaisse comme je ne l'avais jamais vue; nous nous
rencontrmes sans rien nous dire, unis dans cette mme anxit
silencieuse. La prenant par la main, je la menai chez moi, dans le
salon arabe, o je la fis asseoir et m'assis par terre prs d'elle.
Puis, attir par je ne sais quel pressentiment inquiet vers la porte
reste ouverte, j'allai jeter les yeux sur l'escalier; je sortis mme,
hsitant dans ce crpuscule sinistre, pour essayer de voir jusqu'en
bas, si personne ni rien ne montaient aprs nous... La chambre de
tante Claire, qui donne aussi sur ce vestibule, tait ouverte,
claire par une sorte de lueur jaune d'astre couchant; j'y entrai,
pour regarder... Et l, me retournant, je la vis elle-mme derrire
moi, rapparue sans bruit, avec de bons yeux souriants, trs tristes.
Je n'en eus aucune frayeur; je la touchai seulement pour m'assurer si
elle tait bien aussi relle que moi; ensuite, la prenant par la main
et toujours sans parler, je l'emmenai dans le salon arabe, vers maman,
 qui je dis seulement avant d'entrer: Devine qui je te ramne.....
Quand elles furent assises toutes deux, et moi  leurs pieds, je les
pris de nouveau par les mains pour les bien tenir, les empcher de
s'teindre avant moi, n'ayant toujours pas trop confiance dans leur
ralit ni leur dure... Et nous restmes un long moment ainsi,
immobiles et sans paroles, avec la conscience, non seulement d'tre
seuls dans la maison dserte, mais seuls aussi dans toute la ville
abandonne aux spectres, comme aprs une longue volution des temps
n'ayant pargn que nous trois. D'ailleurs nous savions aussi que nous
allions disparatre, nous anantir... Et je me disais, avec une
dsesprance suprme: j'ai pu fixer un peu de leurs traits dans des
livres, les rvler l'une et l'autre  quelques milliers de frres
inconnus--aussi angoisss que moi-mme par la perspective de la mort
et de l'oubli; mais ils sont passs, tous ceux qui m'ont lu, tous ceux
de ma gnration, et,  prsent, c'est fini mme de cette sorte de vie
factice que je leur avais donne  toutes deux dans le souvenir des
hommes; c'est fini d'elles, fini de moi; notre trace mme va tre
efface, perdue dans l'absolu nant...

                               *
                             *   *

_Mars 1891._--Dj plus de trois mois que tante Claire nous a
quitts...

Presque au lendemain de sa mort, je suis brusquement parti, laissant
la maison encore dans le dsarroi sinistre, et le pays dans le froid
sombre du grand hiver; je m'en suis all retrouver le soleil et la mer
bleue, appel au loin par mon mtier de marin.

Et je suis revenu hier, en cong de quelques heures, par un temps dj
printanier, trs lumineux, trs doux. J'ai t presque attrist de
l'ordre parfait rtabli partout, de la tranquillit insouciante des
choses... Le temps a pass, l'image de tante Claire s'est loigne.

Un soleil chaud, un peu htif, surprenant, a recommenc d'gayer notre
cour, que j'avais quitte encore toute transie de ces froids
noirs--avec les branches vertes de la jonche funraire encore
entasses dans un coin sous de la neige. Plusieurs de nos plantes sont
mortes, de celles que tante Claire soignait et auxquelles je tenais 
cause d'elle; on les a remplaces par d'autres, apportes en hte
avant mon arrive... Mme dans cette cour, qui avait t son domaine,
la trace de son bienfaisant et doux passage sur la terre aura bientt
disparu.

                               *
                             *   *

Nous allons tous ensemble au cimetire, faire visite au caveau o elle
dort, mure dans des pierres neuves. Le plus joyeux soleil printanier
joue sur nos vtements noirs. Le cimetire secoue, lui aussi, la
torpeur de cet hiver long et mortel: les plantes, dont les racines
touchent aux morts, bourgeonnent doucement et vont revivre.

Il semble presque que nous venons l voir une tombe dj ancienne,
avec un commencement d'oubli.

                               *
                             *   *

Au retour, j'entre dans sa chambre; les fentres sont ouvertes au vent
tide de printemps, et l encore rgne un ordre parfait, avec je ne
sais quel air de gaiet et de rajeunissement que je n'attendais pas.
Sa prsence est remplace par un grand portrait tout frachement
peint, qui fixe un peu de son expression et de son bon sourire; mais
cette image, enchsse dans cet or trop neuf qui se ternira, mon fils
Samuel ne saura mme pas qui elle reprsente, si on ne prend soin de
le lui expliquer; aprs moi, elle deviendra, comme tous ces portraits
d'ascendants que personne ne connat plus, une chose simplement
respectable, que l'on regarde  peine.

J'ouvre sa grande armoire. L, les menus objets qu'elle touchait
chaque jour ont t classs religieusement, rangs par ma mre d'une
faon dfinitive, et, derrire diffrentes petites botes de forme
dmode auxquelles elle tenait beaucoup, l'_Ours aux pralines_
m'apparat dans un coin... Tout cela restera immobile, sur ces
tagres qui ne bougeront pas, dans cette chambre o personne
n'habitera plus,--jusqu' l'heure de je ne sais quelles profanations
qui finiront tout, plus tard, quand je serai mort...

                               *
                             *   *

Je retourne chez moi, dans mon cabinet de travail et, accoud  ma
fentre ouverte, en fumant une cigarette d'Orient, je regarde, comme
depuis des annes, la rue familire, le quartier qui ne change pas.

De tout temps, j'ai beaucoup song et mdit  cette mme fentre, par
les longs soirs de juin surtout,--et je voudrais bien que jusqu' ma
mort on ne dranget pas l'aspect des vieux toits d'alentour; je m'y
suis attach, bien qu'ils soient probablement si banals et quelconques
pour ceux qui n'y retrouvent pas de souvenirs.--A chacun de mes
sjours au foyer, pendant toutes ces diffrentes phases de ma vie, qui
se sont superposes si vite, j'ai pass ici des instants de rve, des
heures nostalgiques,  me rappeler et  regretter mille choses
d'Orient ou d'ailleurs. Et, dans ces ailleurs, ensuite, au milieu de
leurs mirages, je regrettais par instants cette fentre... Le petit
Samuel, mon fils, a commenc d'y venir, lui aussi, apport au cou de
sa bonne; plus d'une fois dj il a promen, d'ici mme, sur le
voisinage, son petit oeil tonn et peu conscient. Aprs moi,
peut-tre, aimera-t-il ce lieu  son tour.

Il y fait dlicieusement beau aujourd'hui; le ciel est bleu, le vent
passe sur ma tte, tide comme un vent d'avril; on sent le printemps
partout; on entend dj le chalumeau des meneurs de chvres qui
viennent d'arriver des Pyrnes; puis voici ces trois musiciens
ambulants, qui, chaque t, reparaissent et rejouent leurs mmes airs;
les voici installs  leur poste sur le trottoir d'en face, prts 
recommencer leur musique des belles saisons passes... Et, en ce
moment, je me laisse prendre un peu  toute cette gaiet-l,  des
lendemains de soleil que j'aurai peut-tre,  de la vie que je sens
encore en avant de moi...

Mes yeux se portent maintenant sur la fentre la plus voisine de la
mienne--une de celles de chez tante Claire--qui est  demi ferme et
o je vois, par l'ouverture en tuile des persiennes, passer la petite
tte odorante d'un vigoureux brin de rsda. (Le rsda tait la fleur
choisie de tante Claire; je lui en ai connu presque en toute saison,
dans sa chambre,--et maman sans doute en aura conserv la tradition
fidlement, comme si elle tait l encore.)

Ces deux ou trois derniers ts, elle se tenait souvent derrire ses
persiennes ainsi entre-billes, ayant un peu renonc, par fatigue, 
tous ces ouvrages qui l'occupaient depuis plus d'un demi-sicle; nous
l'apercevions donc gnralement l prs de nous; elle nous disait
bonjour d'un sourire, par-dessus ses ternels rsdas fleuris, dans
les moments o nous quittions, Lo et moi, nos tables de travail--lui,
ses livres de mathmatiques, moi, les feuillets o je m'efforais de
fixer d'insaisissables choses emportes  mesure par le temps,--pour
nous reposer  la fentre, nous amuser  regarder de haut les
passants, les chats en contemplation sur les toits et les martinets en
vertige dans l'air...

C'est que, pour tout dire, je tiens  mes passants aussi,--et j'y
tiens d'autant plus qu'ils sont plus vieux dans notre voisinage.
J'aime non seulement ceux qui,  l'occasion, lvent la tte pour me
faire un signe de connaissance; mais ceux-l mme qui me jettent un
regard mchant et niais, ruminant contre moi quelque petite vilenie
anonyme; ils ne se doutent pas, ces derniers, qu'ils font partie de
mon dcor familier et qu'au besoin j'offrirais un pourboire  la Mort
pour qu'elle me les laisse tranquilles quelque temps de plus...

Donc, je regarde du ct de chez tante Claire.--Et voici que je trouve
mlancolique,  prsent, ce vent qui me charmait tout  l'heure; je
trouve tout  coup morne et triste, ce soleil,--et dsole, cette
immobile srnit de l'air. Ces persiennes  demi ouvertes, entre
lesquelles je ne verrai plus jamais, jamais, paratre son bonnet de
dentelle noire et ses boucles blanches; ce brin de rsda, qui est l
tout seul me montrant innocemment une gentille tte frache, non, je
ne peux plus continuer de regarder ces choses;--et je referme vite ma
fentre parce que je pleure, je pleure comme un petit enfant...

                               *
                             *   *

Peut-tre, mon Dieu, est-ce la dernire fois que le regret de tante
Claire se produira en moi avec cette intensit et sous cette forme
spciale qui amne les larmes, puisque tout s'apaise, puisque tout
devient coutume, s'oublie, et qu'il y a un voile, une brume, une
cendre, je ne sais quoi, de jet comme en hte et tout de suite sur le
souvenir des tres qui s'en sont retourns dans l'ternel rien...




VIANDE DE BOUCHERIE


Au milieu de l'ocan Indien, un soir triste o le vent commenait 
gmir.

Deux pauvres boeufs nous restaient, de douze que nous avions pris 
Singapoor pour les manger en route. On les avait mnags, ces
derniers, parce que la traverse se prolongeait, contrarie par la
mousson mauvaise.

Deux pauvres boeufs tiols, amaigris, pitoyables, la peau dj use
sur les saillies des os par les frottements du roulis. Depuis bien
des jours ils naviguaient ainsi misrablement, tournant le dos  leur
pturage de l-bas o personne ne les ramnerait plus jamais, attachs
court, par les cornes,  ct l'un de l'autre et baissant la tte avec
rsignation chaque fois qu'une lame venait inonder leur corps d'une
nouvelle douche si froide; l'oeil morne, ils ruminaient ensemble un
mauvais foin mouill de sel, btes condamnes, rayes par avance sans
rmission du nombre des btes vivantes, mais devant encore souffrir
longuement avant d'tre tues; souffrir du froid, des secousses, de la
mouillure, de l'engourdissement, de la peur...

Le soir dont je parle tait triste particulirement. En mer, il y a
beaucoup de ces soirs-l, quand de vilaines nues livides tranent sur
l'horizon o la lumire baisse, quand le vent enfle sa voix et que la
nuit s'annonce peu sre. Alors,  se sentir isol au milieu des eaux
infinies, on est pris d'une vague angoisse que les crpuscules ne
donneraient jamais sur terre, mme dans les lieux les plus
funbres.--Et ces deux pauvres boeufs, cratures de prairies et
d'herbages, plus dpayses que les hommes dans ces dserts mouvants et
n'ayant pas comme nous l'esprance, devaient trs bien, malgr leur
intelligence rudimentaire, subir  leur faon l'angoisse de ces
aspects-l, y voir confusment l'image de leur prochaine mort.

Ils ruminaient avec des lenteurs de malades, leurs gros yeux atones
restant fixs sur ces sinistres lointains de la mer. Un  un, leurs
compagnons avaient t abattus sur ces planches  ct d'eux; depuis
deux semaines environ, ils vivaient donc plus rapprochs par leur
solitude, s'appuyant l'un sur l'autre au roulis, se frottant les
cornes, par amiti.

Et voici que le personnage charg du service des vivres (celui que
nous appelons  bord: le matre-commis) monta vers moi sur la
passerelle, pour me dire dans les termes consacrs: Cap'taine, on va
tuer un boeuf. Le diable l'emporte, ce matre-commis! Je le reus
trs mal, bien qu'il n'y et assurment pas de sa faute; mais en
vrit, je n'avais pas de chance depuis le commencement de cette
traverse-l: toujours pendant mon quart, l'abatage des boeufs!... Or,
cela se passe prcisment au-dessous de la passerelle o nous nous
promenons, et on a beau dtourner les yeux, penser  autre chose,
regarder le large, on ne peut se dispenser d'entendre le coup de
masse, frapp entre les cornes, au milieu du pauvre front attach trs
bas  une boucle par terre; puis le bruit de la bte qui s'effondre
sur le pont avec un cliquetis d'os. Et sitt aprs, elle est souffle,
pele, dpece; une atroce odeur fade se dgage de son ventre ouvert
et, alentour, les planches du navire, d'habitude si propres, sont
souilles de sang, de choses immondes...

Donc c'tait le moment de tuer le boeuf. Un cercle de matelots se
forma autour de la boucle o l'on devait l'attacher pour
l'excution,--et, des deux qui restaient, on alla chercher le plus
infirme, un qui tait dj presque mourant et qui se laissa emmener
sans rsistance.

Alors, l'autre tourna lentement la tte, pour le suivre de son oeil
mlancolique, et, voyant qu'on le conduisait vers ce mme coin de
malheur o tous les prcdents taient tombs, _il comprit_; une lueur
se fit dans son pauvre front dprim de bte ruminante et il poussa un
beuglement de dtresse... Oh! le cri de ce boeuf, c'est un des sons
les plus lugubres qui m'aient jamais fait frmir, en mme temps que
c'est une des choses les plus mystrieuses que j'aie jamais
entendues... Il y avait l-dedans du lourd reproche contre nous tous,
les hommes, et puis aussi une sorte de navrante rsignation; je ne
sais quoi de contenu, d'touff, comme s'il avait profondment senti
combien son gmissement tait inutile et son appel cout de personne.
Avec la conscience d'un universel abandon, il avait l'air de dire:
Ah! oui... voici l'heure invitable arrive, pour celui qui tait mon
dernier frre, qui tait venu avec moi de l-bas, de la patrie o l'on
courait dans les herbages. Et mon tour sera bientt, et pas un tre au
monde n'aura piti, pas plus de moi que de lui...

Oh! si, j'avais piti! J'avais mme une piti folle en ce moment, et
un lan me venait presque d'aller prendre sa grosse tte malade et
repoussante pour l'appuyer sur ma poitrine, puisque c'est l une des
manires physiques qui nous sont le plus naturelles pour bercer d'une
illusion de protection ceux qui souffrent ou qui vont mourir.

Mais, en effet, il n'avait plus aucun secours  attendre de personne,
car mme moi qui avais si bien senti la dtresse suprme de son cri,
je restais raide et impassible  ma place en dtournant les yeux... A
cause du dsespoir d'une bte, n'est-ce pas, on ne va pas changer la
direction d'un navire et empcher trois cents hommes de manger leur
ration de viande frache! On passerait pour un fou, si seulement on y
arrtait une minute sa pense.

Cependant un petit gabier, qui peut-tre, lui aussi, tait seul au
monde et n'avait jamais trouv de piti,--avait entendu son appel,
entendu au fond de l'me comme moi. Il s'approcha de lui, et, tout
doucement, se mit  lui frotter le museau.

Il aurait pu, s'il y avait song, lui prdire:

Ils mourront aussi tous, va, ceux qui vont te manger demain; tous,
mme les plus forts et les plus jeunes; et peut-tre qu'alors l'heure
terrible sera encore plus cruelle pour eux que pour lui, avec des
souffrances plus longues; peut-tre qu'alors ils prfreraient le coup
de masse en plein front.

La bte lui rendit bien sa caresse en le regardant avec de bons yeux
et en lui lchant la main. Mais c'tait fini, l'clair d'intelligence
qui avait pass sous son crne bas et ferm venait de s'teindre. Au
milieu de l'immensit sinistre o le navire l'emportait toujours plus
vite, dans les embruns froids, dans le crpuscule annonant une nuit
mauvaise,--et  ct du corps de son compagnon qui n'tait plus qu'un
amas informe de viande pendue  un croc,--il s'tait remis  ruminer
tranquillement, le pauvre boeuf; sa courte intelligence n'allait pas
plus loin; il ne pensait plus  rien; il ne se souvenait plus.




LA CHANSON DES VIEUX POUX


Toto-San et Kaka-San, le mari et la femme.

Ils taient vieux, vieux; on les avait toujours connus; les plus
anciens de Nangasaki ne se rappelaient mme pas les avoir vus jeunes.

Ils mendiaient par les rues. Toto-San, qui tait aveugle, tranait
dans une petite caisse  roulettes Kaka-San, qui tait paralytique.

Jadis ils s'taient nomms Hato-San et Oum-San (monsieur Pigeon et
madame Prune), mais on ne s'en souvenait plus.

En langue nippone, Toto et Kaka sont des mots trs doux qui signifient
pre et mre dans la bouche des enfants. A cause sans doute de leur
grand ge, tout le monde les appelait ainsi; et en ce pays d'excessive
politesse, on faisait suivre ces noms familiers du terme _San_, qui
est honorifique comme monsieur ou madame (_monsieur papa et madame
maman_); les plus petits des bbs japonais ne ngligent jamais ces
formules d'tiquette.

Leur faon de mendier tait discrte et comme il faut; ils ne
harcelaient point les gens avec des prires, mais tendaient les mains,
simplement et sans rien dire, de pauvres mains rides sur lesquelles
il y avait dj comme des plissures de momie. On leur donnait du riz,
des ttes de poisson, des vieilles soupes.

Trs petite, comme toutes les Japonaises, Kaka-San paraissait rduite
 rien dans cette bote  roulettes, o son arrire-train presque mort
s'tait dessch et tass pendant une si longue suite d'annes.

Sa voiture tait mal suspendue; aussi lui arrivait-il d'tre trs
cahote dans le cours de ses promenades par la ville. Il ne marchait
pourtant pas vite, son pauvre poux, et il tait si rempli de soins,
de prcautions! Elle le guidait de la voix, et lui, attentif,
l'oreille tendue, allait son chemin de juif-errant dans son ternelle
obscurit, le trait de cuir pass  l'paule et sondant avec un bambou
la terre en avant de ses pas.

Les moments trs graves, c'tait quand il s'agissait de monter une
marche, ou bien de franchir un ruisseau, une crevasse, une
ornire,--comment se tirerait-il de l, Toto-San?... Et il fallait
voir alors la pauvre vieille s'agiter dans sa bote: cette figure
inquite, ces yeux qui brillaient d'anxit intelligente, malgr la
bue que les ans avaient souffle dessus pour les ternir... videmment
la frayeur d'tre chavire tait une des choses qui minaient le plus
sa fin d'existence.


Que se passait-il dans leurs ttes,  ces deux vieux qui s'adoraient?
Qu'est-ce qu'ils pouvaient se conter l'un  l'autre, dans le
recueillement du soir? Quels souvenirs exhumaient-ils de leurs jeunes
annes, quand ils taient nichs ensemble sous quelque hangar pour
dormir, Kaka-San dj encapuchonne dans le mouchoir de coton bleu qui
tait sa coiffure de nuit? Comment se faisaient leurs projets de
promenade, pour le lendemain, qui allait recommencer tout pareil au
jour d'avant, avec la mme lutte pour manger, la mme dcrpitude et
la mme misre. Avaient-ils encore des joies, de petits restes
d'esprance? Avaient-ils bien encore des penses, seulement, et
pourquoi s'obstinaient-ils  vivre, quand la terre tait l toute
prte pour les recevoir, pour achever de les dcomposer sans plus les
faire souffrir?...

Ils se rendaient  toutes les ftes religieuses clbres dans les
temples.

Sous les grands cdres noirs qui ombragent les praux sacrs, au pied
de quelque vieux monstre en granit, ils s'installaient de bonne heure,
avant l'arrive des premiers fidles, et tant que durait le
plerinage, beaucoup de passants s'arrtaient  eux. Jeunes filles 
figure de poupe et  tout petits yeux de chat, faisant traner leurs
hautes chaussures de bois; bbs nippons trs comiques dans leurs
longues robes bigarres, arrivant par bandes pour faire leur dvotion
en se tenant par la main; belles dames minaudires  chignon
compliqu, venant  la pagode pour prier et pour rire; paysans  longs
cheveux, bonzes ou marchands, toutes les marionnettes imaginables de
ce petit peuple gai, passaient devant Kaka-San qui les voyait encore
et devant Toto-San qui ne les voyait plus. On leur jetait toujours un
regard bienveillant et parfois, d'un groupe, quelqu'un se dtachait
pour leur porter une aumne; on leur faisait mme des rvrences, tout
comme  des gens de bonne compagnie, tant ils taient connus et tant
on est poli dans cet Empire.

Et ces jours-l, il leur arrivait  eux aussi de sourire  la fte,
quand le temps tait beau et la brise tide, quand leurs douleurs de
vieillesse taient un peu endormies au fond de leurs membres puiss.
Kaka-San, moustille par le brouhaha des voix rieuses et lgres, se
reprenait  minauder comme les dames qui passaient, en jouant de son
pauvre ventail de papier, se donnait un air d'tre encore bien en vie
et de s'intresser comme les autres aux choses amusantes de ce monde.


Mais, quand le soir venait, ramenant de l'obscurit et du froid sous
les cdres, quand il y avait une horreur religieuse et un mystre
rpandus tout  coup alentour des temples, dans les alles bordes de
monstres, les deux vieux poux s'affaissaient sur eux-mmes. Il
semblait que la fatigue du jour les et rongs par en dedans, leurs
rides taient plus creuses, les plissures de leur peau plus pendantes;
leurs figures n'exprimaient plus que la misre affreuse et la dtresse
d'tre prs de mourir.

Des milliers de lanternes s'allumaient pourtant autour d'eux dans les
branches noires, et des fidles stationnaient toujours sur les
marches des sanctuaires. Le bourdonnement d'une gaiet frivole et
bizarre sortait de toute cette foule, emplissait les avenues et les
saintes votes, contrastant avec le rictus des monstres immobiles qui
gardaient les dieux, avec les symboles effrayants et inconnus, avec
les vagues pouvantes de la nuit. La fte se prolongeait aux lumires
et semblait une immense ironie pour les Esprits du ciel, bien plus
qu'une adoration, mais une ironie sans amertume, enfantine,
bienveillante et surtout irrsistiblement joyeuse.

C'est gal, le soleil couch, rien de tout cela ne ranimait plus ces
deux dbris humains; ils redevenaient sinistres  voir, accroupis 
l'cart comme des parias malades, comme de pauvres vieux singes uss
et finis, mangeant dans un coin leurs miettes d'aumne. A ce moment,
s'inquitaient-ils de quelque chose de profond et d'ternel, pour
avoir cette expression d'angoisse rpandue sur leurs masques morts?
Qui sait ce qui se passait au fond de ces vieilles ttes japonaises?
Peut-tre rien!... Ils luttaient simplement pour tcher de continuer
de vivre; ils mangeaient, au moyen de leurs petites baguettes de bois,
en s'entr'aidant avec des soins tendres; ils s'enveloppaient pour
n'avoir pas trop froid, pour ne pas laisser la rose se dposer sur
leurs os; ils se soignaient de leur mieux, avec le dsir d'tre en vie
demain et de recommencer, l'un roulant l'autre, leur mme promenade
errante...


Dans la petite voiture, il y avait, en plus de Kaka-San, tous les
objets de leur mnage: cuelles brches en porcelaine bleue, pour
mettre le riz, tasses en miniature pour boire le th et lanterne en
papier rouge qu'ils allumaient le soir.

Chaque semaine une fois, Kaka-San tait soigneusement repeigne et
recoiffe par son mari aveugle. Ses bras,  elle, ne pouvaient plus se
lever assez haut pour construire son chignon de Japonaise, et Toto-San
avait appris. A ttons,  mains tremblantes, il caressait la pauvre
vieille tte qui se laissait tripoter avec un abandon clin, et cela
rappelait, en plus triste, ces toilettes deux  deux que se font les
singes. Les cheveux taient rares et Toto-San ne trouvait plus
grand'chose  peigner sur ce parchemin jaune, rid comme la peau des
pommes en hiver. Il russissait pourtant  former des coques, qu'il
disposait avec un got nippon; elle, trs intresse, suivait des yeux
dans un casson de miroir: Un peu plus haut, Toto-San!... Un peu plus
 droite, un peu plus  gauche... A la fin, quand il avait piqu
l-dedans deux longues pingles en corne, qui achevaient de donner du
genre  la coiffure, Kaka-San prenait encore une certaine mine de
grand'mre comme il faut, une certaine silhouette apprte de bonne
femme  potiche.

Ils faisaient aussi leurs ablutions consciencieusement: on est si
propre au Japon.

Et, quand ils avaient accompli une fois de plus ce lavage,
perptuellement recommenc depuis tant d'annes, quand ils avaient
fini cette tche de toilette que l'approche de la mort rendait de jour
en jour plus ingrate, se sentaient-ils au moins vivifis par l'eau
pure et froide, prouvaient-ils encore un peu de bien-tre, au frais
matin?

O misre lamentable! Aprs chaque nuit, se rveiller tous deux plus
caducs, plus endoloris, plus branlants, et, malgr tout, vouloir
obstinment vivre, taler sa dcrpitude au soleil, et repartir pour
la mme ternelle promenade  roulettes, avec les mmes lenteurs, les
mmes grincements de planches, les mmes cahots, les mmes fatigues;
aller toujours, par les rues, par les faubourgs, par les villages,
jusque dans la campagne lointaine, quand une fte tait annonce 
quelque temple des bois...


Ce fut dans les champs, un matin, au croisement de deux routes
mikadales, que la mort, en sournoise, attrapa la vieille Kaka-San.

Un beau matin d'avril, en plein soleil, en pleine verdure.

Dans cette le de Kiu-Siu, le printemps est un peu plus chaud que le
ntre, un peu plus htif, et dj tout resplendissait dans la fertile
campagne. Les deux routes se coupaient en plaine, au milieu de
rizires veloutes qu'un vent lger rendait chatoyantes comme des
peluches vertes. L'air tait rempli de la musique des cigales qui, au
Japon, sont trs bruyantes.

A ce carrefour, il y avait une dizaine de tombes dans les herbes, sous
un bouquet de grands cdres isols: des bornes carres ou bien
d'antiques bouddhas en granit assis dans des calices de lotus. Au del
des champs de riz, on apercevait les bois, assez semblables  nos bois
de chnes, mais o se mlaient quelques touffes blanches ou roses qui
taient des camlias  fleurs simples, et quelques feuillages trs
lgers qui taient des bambous; puis tout au loin, des montagnes
ressemblant  de petits dmes,  de petites coupoles, dessinaient sur
le ciel bleu des formes un peu manires, mais trs gracieuses.

C'est au milieu de cette rgion de calme et de verdure que l'quipage
de Kaka-San s'tait arrt, et pour une halte suprme. Des paysans et
des paysannes, habills de longues robes en cotonnade bleu sombre 
manches pagode, une vingtaine de bonnes petites mes nipponnes,
s'empressaient autour de la caisse  roulettes o la moribonde tordait
ses vieux bras. a l'avait prise tout d'un coup en chemin, tandis que
Toto-San la tranait  un plerinage dans un temple de la desse
Kwanon.


Les bonnes petites mes, qui s'taient attroupes par bienveillance
autant que par curiosit, se dmenaient de leur mieux pour la soigner.
C'taient pour la plupart des gens qui se rendaient, eux aussi, 
cette fte de Kwanon, divinit de la Grce.

Pauvre Kaka-San! On avait essay de la remonter avec un cordial 
l'eau-de-vie de riz; on lui avait frott le creux de l'estomac avec
des herbes aromatiques et tamponn la nuque avec l'eau frache d'un
ruisseau.

Toto-San la touchait tout doucement, la caressait  ttons, ne
sachant que faire, entravant les autres avec ses gestes d'aveugle, et
tremblant plus que jamais de tous ses membres dans son angoisse.

En dernier lieu, on lui avait fait avaler, en boulettes, des morceaux
de papier qui contenaient d'efficaces prires crites par les bonzes
et qu'une femme secourable avait consenti  retirer de la doublure de
ses propres manches. Peine perdue, car l'heure tait sonne;
l'invisible Mort tait l, riant au nez de tous ces Nippons et serrant
dj la vieille dans ses mains sres.

Une dernire contorsion, trs douloureuse, et Kaka-San s'affaissa, la
bouche ouverte, le corps tout de ct,  moiti tombe de sa bote et
les bras pendants, comme la poupe d'un guignol de pauvres qui serait
au repos, la reprsentation finie.


Ce petit cimetire ombreux, devant lequel s'tait accomplie la scne
finale, semblait tout indiqu par les Esprits et comme choisi par la
morte elle-mme.

On n'hsita donc pas. On embaucha des _coolies_ qui passaient et bien
vite on se mit en devoir de creuser la terre. Tout le monde tait
press, ne voulant pas manquer le plerinage, ni laisser cette pauvre
vieille sans spulture, d'autant plus que la journe s'annonait
chaude et que dj de vilaines mouches s'assemblaient.

En une demi-heure le trou fut prt. On tira la morte de sa bote, en
l'enlevant par les paules, et on la mit en terre, assise comme elle
avait toujours t, l'arrire-train recoquill comme durant sa vie,
semblable  une de ces guenons dessches que les chasseurs
rencontrent parfois au pied des arbres dans les forts.

Toto-San essayait de tout faire par lui-mme, n'ayant plus bien ses
ides et gnant les _coolies_ qui n'avaient pas l'me sensible et qui
le bousculaient; il gmissait comme un petit enfant et des larmes
coulaient de ses yeux sans regard. Il ttait si au moins elle tait
bien peigne pour se prsenter dans les demeures ternelles, si ses
coques de cheveux taient en ordre, et il voulut replacer les grandes
pingles dans sa coiffure avant qu'on jett la terre dessus...


On entendait un lger frmissement dans les feuillages: c'taient les
Esprits des anctres de Kaka-San qui venaient la recevoir  son entre
dans le pays des Ombres.

Elle avait fait des choses trs malpropres dans sa bote, pendant le
laisser-aller bien pardonnable de la fin, et les _coolies_, pris de
dgot, parlaient de jeter aussi dans la fosse tout le mnage, souill
maintenant de matires immondes: la couverture, les loques de
rechange, les petites tasses et la lanterne, jusqu' la bote
elle-mme, prtendant que la peste tait dedans.

Oh! alors Toto-San perdit tout  fait la tte de dsespoir, en voyant
qu'on allait lui enlever tous ces souvenirs; puis et pleurant, il se
coucha dessus pour les dfendre.

Mais une autre vieille mendiante qui se rendait  la fte, elle aussi,
pour y ramasser des aumnes, s'arrta et eut piti de lui: Je laverai
tout a dans le ruisseau, moi, dit-elle.

Les gens qui s'taient attroups continurent donc leur chemin vers le
temple de la desse, laissant ces deux mendiants ensemble au milieu de
la solitude verte o les cigales chantaient.

Dans le ruisseau d'eau courante et claire, la pauvresse lava tout avec
soin, mme la bote et ses roulettes; les dtritus de Kaka-San
allrent fconder les fraches plantes qui poussaient le long de la
rive et les lotus superbes dont les premiers boutons commenaient 
monter des vases profondes.

Ensuite elle tendit les loques sur des branches, au gai soleil, et,
le soir, tout fut sec, bien repli, bien arrang; Toto-San put
reprendre sa route errante.


Il s'attela et repartit, par habitude de marcher en roulant quelque
chose. Mais derrire lui, la petite voiture tait vide. Spar de
celle qui avait t son amie, son conseil, son intelligence et ses
yeux, il s'en allait au hasard, dbris plus pitoyable  prsent,
irrvocablement seul sur la terre jusqu' sa fin, ne retrouvant plus
ses ides, avanant  ttons, sans but ni esprance, dans une nuit
plus noire...

Cependant, les cigales chantaient  pleine voix dans la verdure qui
s'assombrissait sous les toiles et, tandis que la vraie nuit
descendait autour de l'homme aveugle, on commenait  entendre dans
les branches les mmes frmissements que le matin pendant la mise en
terre; c'taient encore des murmures d'Esprits qui disaient:
Console-toi, Toto-San, elle se repose dans cette sorte
d'anantissement trs doux o nous sommes nous-mmes et o tu viendras
bientt. Elle n'est plus ni vieille ni branlante, puisqu'elle est
morte; ni dsagrable  voir, puisqu'elle est bien cache parmi les
racines souterraines; ni dgotante pour personne, puisqu'elle est de
la matire fertilisant le sol. Son corps va se purifier en
s'infiltrant dans la terre; Kaka-San va devenir de jolies plantes
japonaises,--des rameaux de cdre,--des camlias simples,--des
bambous...


FIN




  TABLE


  AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR                      I
  RVE                                           1
  CHAGRIN D'UN VIEUX FORAT                     17
  UNE BTE GALEUSE                              27
  PAYS SANS NOM                                 39
  VIES DE DEUX CHATTES                          47
  L'OEUVRE DE PEN-BRON                         151
  DANS LE PASS MORT                           175
  VEUVES DE PCHEURS                           201
  TANTE CLAIRE NOUS QUITTE                     221
  VIANDE DE BOUCHERIE                          287
  LA CHANSON DES VIEUX POUX                   299


IMPRIMERIE CHAIX.--RUE BERGRE, 20, PARIS.--13698-6-91.




  Liste des modifications

  page  88: en remplac par on (on entendait des cris
            inhumains)
  page  88: pelotte par pelote (une pelote, une boule de poils
            et de griffes)
  page 138: carresse par caresse (quand on la touchait
            doucement pour une caresse)
  page 161: moiti par moitis (des moitis de figure)
  page 209: desespraient par dsespraients (elles ne
            dsespraient pas encore)
  page 210: rcrimation par rcrimination (sans rcrimination,
            sans jalousie)
  page 258: remboure par rembourre (une petite bote de
            plomb rembourre de ouate rose)
  page 265: main-nant par maintenant (tranquilles maintenant,
            sans proccupation)
  page 308: de d'ternel par d'ternel (quelque chose de
            profond et d'ternel)





End of Project Gutenberg's Le livre de la piti et de la mort, by Pierre Loti

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE LIVRE DE LA PITI ET DE LA MORT ***

***** This file should be named 36814-8.txt or 36814-8.zip *****
This and all associated files of various formats will be found in:
        http://www.gutenberg.org/3/6/8/1/36814/

Produced by Laurent Vogel, Hans Pieterse and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)


Updated editions will replace the previous one--the old editions
will be renamed.

Creating the works from public domain print editions means that no
one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
(and you!) can copy and distribute it in the United States without
permission and without paying copyright royalties.  Special rules,
set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark.  Project
Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
charge for the eBooks, unless you receive specific permission.  If you
do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
rules is very easy.  You may use this eBook for nearly any purpose
such as creation of derivative works, reports, performances and
research.  They may be modified and printed and given away--you may do
practically ANYTHING with public domain eBooks.  Redistribution is
subject to the trademark license, especially commercial
redistribution.



*** START: FULL LICENSE ***

THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK

To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
distribution of electronic works, by using or distributing this work
(or any other work associated in any way with the phrase "Project
Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
Gutenberg-tm License (available with this file or online at
http://gutenberg.org/license).


Section 1.  General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
electronic works

1.A.  By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
and accept all the terms of this license and intellectual property
(trademark/copyright) agreement.  If you do not agree to abide by all
the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
1.E.9.

1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
terms imposed by the copyright holder.  Additional terms will be linked
to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
permission of the copyright holder found at the beginning of this work.

1.E.4.  Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
License terms from this work, or any files containing a part of this
work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.

1.E.5.  Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
electronic work, or any part of this electronic work, without
prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
active links or immediate access to the full terms of the Project
Gutenberg-tm License.

1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
word processing or hypertext form.  However, if you provide access to or
distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
form.  Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
License as specified in paragraph 1.E.1.

1.E.7.  Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.

1.E.8.  You may charge a reasonable fee for copies of or providing
access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
that

- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
     address specified in Section 4, "Information about donations to
     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
     you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
     does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
     License.  You must require such a user to return or
     destroy all copies of the works possessed in a physical medium
     and discontinue all use of and all access to other copies of
     Project Gutenberg-tm works.

- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
refund.  If you received the work electronically, the person or entity
providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
