The Project Gutenberg EBook of Histoire anecdotique de l'Ancien Thtre en
France, Tome Premier, by Albert Du Casse

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Title: Histoire anecdotique de l'Ancien Thtre en France, Tome Premier
       Thtre-Franais, Opra, Opra-Comique, Thtre-Italien,
       Vaudeville, Thtres forains, etc...

Author: Albert Du Casse

Release Date: March 18, 2011 [EBook #35609]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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  le typographe ont t corriges. L'orthographe d'origine a t
  conserve et n'a pas t harmonise.




  HISTOIRE ANECDOTIQUE

  DE

  L'ANCIEN THATRE

  EN FRANCE

  THATRE-FRANAIS, OPRA, OPRA-COMIQUE, THATRE-ITALIEN
    VAUDEVILLE, THATRES FORAINS, ETC.

  PAR

  A. DU CASSE

  AUTEUR DES MMOIRES DU ROI JOSEPH, DU PRINCE EUGNE, ETC.

  TOME PREMIER

  [Illustration]

  PARIS

  E. DENTU, DITEUR

  LIBRAIRIE DE LA SOCIT DES GENS DE LETTRE

  PALAIS-ROYAL, 17 ET 19, GALERIE D'ORLANS

  1864

  Tous droits rservs.




  HISTOIRE ANECDOTIQUE

  DE

  L'ANCIEN THATRE EN FRANCE




OUVRAGES DU MME AUTEUR

MMOIRES DU ROI JOSEPH, 10 vol. in-8.

HISTOIRE DES NGOCIATIONS RELATIVES AUX TRAITS DE MORFONTAINE, DE
  LUNVILLE ET D'AMIENS, faisant suite aux _Mmoires du roi Joseph_, 3
  vol. in-8.

ALBUM DES MMOIRES DU ROI JOSEPH, grand in-folio.

PRCIS HISTORIQUE DES OPRATIONS DE L'ARME DE LYON EN 1814, 1 vol.
  in-8.

MMOIRES POUR SERVIR  L'HISTOIRE DE LA CAMPAGNE DE 1812, 1 vol. in
8.

OPRATIONS DU NEUVIME CORPS DE LA GRANDE-ARME EN 1806 ET EN 1807, 2
  vol. in-8 avec atlas.

PRCIS DES OPRATION DE L'ARME D'ORIENT DE MARS 1854  OCTOBRE 1855,
  1 vol. in-8.

LE DUC DE RAGUSE DEVANT L'HISTOIRE, 1 vol. in-8.

LES ERREURS MILITAIRES DE M. DE LAMARTINE, 1 vol. in-8.

MMOIRES DU PRINCE EUGNE, 10 vol. in-8.

LA MORALE DU SOLDAT, 1 vol. in-18.

SOUVENIRS D'UN OFFICIER DU 2e DE ZOUAVES, 1 vol. in-18.


ROMANS

QUATORZE DE DAMES, 1 vol. in-18.

RAMBURES, 1 vol. in-8.

DU SOIR AU MATIN, 1 vol. in-8.

LES DEUX BELLES-SOEURS, 1 vol. in-8.

LE MARQUIS DE PAZAVAL, 1 vol. in-18.  { En collaboration
                                      { avec
LE CONSCRIT DE L'AN VII, 1 vol. in-18.{ M. VALVIS.

Paris, imp. de L. TINTERLIN, rue Neuve-des-Bons-Enfants, 3.




PRFACE


Lecteur, ma Prface ne vous fatiguera pas. J'ai compos ce livre en
_bouquinant_. C'est du neuf fait avec du vieux. S'il vous intresse
autant  lire qu'il m'a plu  crire, nous serons satisfaits l'un et
l'autre.




HISTOIRE ANECDOTIQUE

DE

L'ANCIEN THATRE EN FRANCE




I

ORIGINE DU THATRE EN FRANCE.--LES DEUX PREMIRES PRIODES.

DE 1402 A 1588.

  Origine du thtre en France.--Thtre 
    Saint-Maur.--Lettres-patentes de 1402.--Confrres de la
    Passion.--Origine du droit pour les hpitaux.--_Les
    mystres_.--Analyse d'une de ces pices.--Anecdote relative au
    mystre de la Passion.--Bon mot d'un peintre.--_Les
    moralits_.--Origine de la petite pice.--Analyse d'une
    moralit.--Personnages habituels des mystres et des
    moralits.--Origine de ce dicton, _faire le diable 
    quatre_.--Origine du prologue.--Principaux auteurs des
    mystres et des moralits pendant le quinzime sicle et la
    moiti du seizime.--Mystres jous dans les glises au
    treizime sicle.--Influence sur le thtre, des ftes donnes
     Isabeau de Bavire, en 1385.--Modifications apportes aux
    reprsentations par les pices connues sous le nom de
    _farces_.--_Les sottises_.--Rvolution dans le thtre en
    1548.--dit du Parlement.--Les Confrres de la Passion 
    l'Htel de Bourgogne.--Transition entre le genre sacr et le
    genre profane, un peu avant 1548.--Modification du got en
    France.--LAZARE BAF et JEAN DE LA TAILLE.--Principaux auteurs
    et principales compositions dramatiques, de 1548 
    1588.--JODELLE.--La tragdie des anciens remise sur la scne
    franaise.--_Cloptre, Didon._--Les comdies de Jodelle (de
    1552  1558).--JEAN DE LA RIVEY.--Ses comdies.--Ses
    innovations.--Comdie des _Esprits_, reprsente en 1576.--Les
    farces.--FRANOIS VILLON, auteur de celle de l'_Avocat
    Pathelin_.--Anecdote relative  la pice de la Passion, de
    Villon.--Succs de l'_Avocat Pathelin_, au commencement du
    seizime sicle.


L'origine du thtre en France ne remonte pas au del du commencement
du quinzime sicle. Toute tradition de l'art dramatique qui, chez les
anciens, avait fait briller la littrature d'un si vif clat, semblait
entirement perdue, lorsque, pousss par une pense pieuse, quelque
bourgeois de Paris eurent l'ide de former une socit, d'lever un
thtre, et d'y reprsenter les _Mystres de la Passion_.

C'est le bourg de Saint-Maur, prs Vincennes, qu'ils choisirent pour y
dresser leurs trteaux. Le choix de Saint-Maur fut dtermin par deux
raisons. La premire, c'est que la socit dramatique craignait, et
elle n'avait pas tort, de ne pouvoir obtenir d'exercer dans
l'intrieur de la ville; la seconde, c'est que les quartiers
avoisinant la place Royale taient alors la partie la mieux habite de
Paris, et que le bourg o ils s'taient fixs se trouvait peu loign
des grands htels.

Le prvt de la cit mit d'abord des obstacles aux reprsentations;
mais, en 1402, la troupe de Saint-Maur eut la bonne aubaine de jouer
devant Charles VI quelques pices qui firent plaisir  cet infortun
monarque, et les acteurs obtinrent des lettres-patentes pour leur
tablissement dans la capitale.

C'est donc  l'anne 1402 qu'il faut faire remonter la cration du
premier thtre  Paris. La troupe prit le nom de _Confrres de la
Passion_, nom qui rappelait les sujets des pices, toutes tires de
l'Ancien, du Nouveau-Testament ou de la Vie des Saints. La salle de
spectacle fut tout simplement une salle de l'hpital de la Trinit,
rue Saint-Denis.

Pendant un sicle et demi, le thtre des Confrres de la Passion
subsista sans rival et sans grande amlioration, il tait fort couru
cependant, puisqu'en 1541, un arrt du Parlement obligea la socit 
payer 800 livres parisis par an, au profit des pauvres, _pour les
indemniser_ de la diminution que l'on remarquait dans les aumnes qui
leur taient faites depuis les reprsentations thtrales. C'est  cet
dit qu'on doit, sans nul doute, faire remonter la taxe pour les
hpitaux, droit qui s'est perptu jusqu' nous et qui subsiste
encore.

L'espce de pome dramatique qu'on appelait _Mystre_, tait un
_factum_ presque toujours long, grossier et absurde, tir de
l'criture sainte et de la Legende des saints, et o Dieu et le diable
taient souvent en scne. Ceux qui obtinrent le plus grand succs
furent: _le Mystre des Actes des Aptres_, par Arnoul et Simon Grban
(reprsent en 1450); _le Mystre de la Passion_, par Jean Michel (en
1490); _le Mystre du_ VIEIL _Testament_, par Jean Petit (en 1506);
_le Mystre de la Conception et Nativit de la glorieuse Marie vierge
avec le mariage d'icelle_, etc., par Joseph de Marnef (en 1507); _le
Mystre et beau miracle de Saint-Nicolas_, avec quatre-vingt-quatre
personnages, par Pierre Sergent (en 1544).

On aura une ide de ce qu'taient ces sortes de pices, par l'analyse
de l'une d'elles, _le Mystre du_ VIEIL _Testament_. Dieu, irrit des
crimes qui se commettent  Sodome et  Gomorrhe, se dcide  lancer le
feu du ciel sur ces deux villes. Un personnage ayant nom
_Misricorde_, veut intercder pour les habitants des cits
condamnes; Dieu rpond navement:

     Leur pch si fort me dplat,
     Vu qu'il n'y a ni raison ni rime,
     Qu'ils descendront tous en abme.

_Le Mystre de la Passion_, qui fut reprsent en Sude, sous le rgne
de Jean II, devint la cause d'une vritable et pouvantable tragdie.
L'acteur ayant le rle du soldat qui perce le Christ de sa lance, mit
tant d'action dans son jeu, qu'il enfona rellement le fer de son
arme dans le ct de celui qui tait sur la croix. Ce dernier tomba
mort et crasa dans sa chute l'actrice qui reprsentait Marie. Jean
II, indign de la brutalit de l'acteur qui a donn le coup de lance,
se prcipite sur la scne, et d'un coup de sabre fait voler sa tte.
Le public,  son tour, exaspr de la mort d'un homme qui lui plat,
envahit le thtre et dcapite le roi.

Les reprsentations des Mystres servaient aussi souvent pour les
ftes et les solennits, telles que les mariages des princes, leurs
entres dans la capitale.

Les ides les plus absurdes trouvaient place dans ces sortes de pomes
dramatiques. Ainsi, dans l'un d'eux, Jsus-Christ en perruque et le
diable en bonnet  deux cornes, se disputent, se battent  coups de
poing et finissent par danser ensemble.

Un peintre, fort amoureux de son talent, disait  ceux qui
l'entouraient en regardant _un paradis_ qu'il venait de terminer pour
la reprsentation d'un Mystre.

--Voil bien le plus beau paradis que vous vtes jamais, ni que vous
verrez.

Le public finit par se lasser des Mystres. Un nouveau genre de pices
thtrales, auxquelles on donna le singulier nom de _Moralits_,
partagea d'abord avec les Mystres les faveurs de la scne, puis leur
succda.

Ce fut sous Louis XII, vers la fin du quinzime sicle, que les
_Moralits_ eurent les honneurs du thtre. Dans le principe, une
Moralit n'tait qu'une petite pice qu'on jouait aprs le Mystre,
pour faire rire les spectateurs, de l vient l'usage de terminer les
reprsentations par ce qu'on nommait, il n'y a pas encore longtemps,
_la petite pice_, et par ce qu'on appelle aujourd'hui _une fin de
rideau_.

JEAN BOUCHET, procureur  Poitiers, est un des premiers qui ait
introduit les Moralits au thtre. Au commencement du rgne de Louis
XII, il en fit reprsenter une intitule le _Nouveau-Monde_, qui eut
un grand succs. Cette pice contenait un trait de satire trs-vif
contre l'avarice du roi. Ce dernier, qui avait autoris les potes 
critiquer les dfauts de toutes les personnes de son royaume, sans
exception, fut le premier  en rire.

Analysons rapidement le sujet d'une des Moralits les plus admires du
thtre de cette poque.

La pice est intitule _le Mirouer et l'exemple des enfants ingrats_.
Un pre et une mre marient leur fils unique et lui abandonnent tous
leurs biens. Ils tombent dans la misre et ont recours  leur enfant.
Celui-ci feint de ne pas les reconnatre et les chasse. A son repas,
il se fait servir un pt de venaison. Du pt s'lance un crapaud qui
s'attache  son nez et que rien ne peut en arracher. Pensant que ce
doit tre une punition divine, il s'adresse au cur. Le cur le
renvoie  l'vque, l'vque au pape, et ce n'est qu'au moment o il
obtient l'absolution du Saint-Pre que le crapaud tombe de son nez.

Si le bon Dieu et les saints faisaient habituellement les frais des
Mystres, Satan avait d'ordinaire la plus large part dans les
Moralits. On voyait souvent plusieurs diables sur la scne. Les
reprsentations prenaient le nom de _Petite Vie ou Grande Diablerie_,
suivant qu'il y avait moins ou plus de quatre diables sur le thtre;
d'o est venu le proverbe de _faire le diable  quatre_.

Il est juste de dire que malgr les dfauts de toute nature dont ces
sortes de pices fourmillaient, on y trouvait cependant parfois des
ides morales et des mots spirituels.

Une Moralit joue ds le commencement du seizime sicle, nous offre
une nouveaut dont les auteurs modernes du boulevart abusent bien
souvent: le prologue. L'auteur de la diablerie dont il est ici
question, fait connatre de la manire suivante,  son public, le but
de sa pice:--Un jour, dit-il, j'tais couch seul dans ma chambre, je
me sentis tout  coup transport aux portes de l'enfer. J'entendis
Satan causant avec Lucifer. Il lui racontait les moyens qu'il
employait pour tenter les chrtiens. Quant aux hrtiques,
ajoutait-il, et aux infidles, comme ils me sont acquis, je ne m'en
inquite gure. Le diable, prtendait plaisamment l'auteur, croyant
n'tre entendu de personne, dcouvrait  son matre toutes ses ruses,
sans rticence, sans dguisement; aussi, lorsque je fus de retour chez
moi, je m'empressai de prendre la plume et d'crire tout ce que
j'avais entendu ou du moins tout ce que j'avais pu retenir, afin de
faire connatre aux chrtiens les principaux tours de Satan. Ils
pourront ainsi les prvenir et les viter.

Aux auteurs des Mystres et des Moralits que nous avons cits plus
haut, nous pouvons encore en ajouter quelques-uns. BARTHLEMY ANNEAU,
principal au collge de Lyon en 1542, qui, vers cette poque, fit
reprsenter _les Mystres de la Nativit par personnages_. Anneau eut
une fin tragique. Le 21 juin 1565, au moment o la procession passait
devant le collge, une grosse pierre fut lance d'une des fentres sur
le Saint-Sacrement et sur le prtre qui le portait. Le peuple,
furieux, se prcipita dans l'tablissement et massacra sans piti le
principal, qui avait du reste une fort mauvaise rputation.

JEAN ABUNDANCE, notaire au Pont-Saint-Esprit, qui composa plusieurs
Mystres et les fit jouer vers 1544. _Moralit et figure sur la
Passion_; _le joyeux Mystre des Trois Rois_; _le Couvert
d'humanit_; _le Monde qui tourne le dos  chacun_; _Plusieurs qui
n'ont pas de conscience_.

JEAN ALLAIS[1], matre et chef des joueurs de Moralits et de Farces,
et qui mourut vers la fin du seizime sicle aprs avoir fait
reprsenter quelques pices.

  [1] _Jean_ Allais, ou plutt _Pont_-Allais, contemporain et
  camarade de Gringoire, l'auteur de la Sottie intitule: _Le Jeu
  du Prince des sots_, tait bossu et avait de l'esprit. On le
  recevait chez les grands personnages de l'poque, ce qui lui
  donnait de l'audace. Rencontrant un jour un cardinal contrefait,
  il vint se mettre bosse  bosse avec lui, en s'criant:
  Monseigneur, que l'on dise maintenant que deux montagnes ne
  peuvent se rencontrer? L'minence trouva la plaisanterie d'assez
  mauvais got.

  Avant qu'on n'afficht les pices qu'on devait jouer, on tait
  dans l'usage de les annoncer par les rues et les carrefours, au
  son du tambourin. Un dimanche matin, Pont-Allais eut l'audace de
  faire battre le tambourin prs l'glise Saint Eustache. Le cur
  tait en chaire. Ses paroissiens sortant de l'glise pour entendre
  l'annonce du spectacle, le cur se prcipite vers l'entrepreneur
  de Mystres par reprsentations, en lui disant: Qui vous a fait
  si hardi de tambouriner pendant que je prche?--Et vous, reprend
  aussitt _Pont-Allais_, qui vous a fait si hardi de prcher quand
  je tambourine?

  Cette incartade valut six mois de prison  Pont-Allais.

BONFONS, le plus ancien des auteurs dramatiques franais connus. Il
fit jouer une pice sous le titre de _Griselidis_ ou _la marquise de
Salus_, histoire mise par personnages et rimes, l'an 1395.

JEAN BOUCHET, procureur  Poitiers, auteur d'une pice  huit
personnages, intitule _Sottie_, et d'une moralit qui fait allusion 
la pragmatique qui, sous Louis XII, divisait la France.

SIMON BOURGOIN, valet de chambre de Louis XII, auteur d'une Moralit
ayant pour titre: l'_Homme juste et l'Homme mondain_.

JEAN PARMENTIER, marchand de Dieppe, qui fit jouer en 1527 dans sa
ville natale: la _Moralit trs-excellente_, en l'honneur de la
glorieuse assomption de Notre-Dame.

Cette circonstance prouve que vers le seizime sicle, Paris n'tait
plus seul en possession d'un thtre, et que le got des
reprsentations dramatiques avait gagn la province.

Au treizime sicle, prs de deux cents ans avant la fondation du
thtre des Confrres de la Passion,  Saint-Maur, on jouait dj des
espces de tragdies rimes ou plutt _rimailles_, et, chose plus
singulire, en dtestable latin. Ces pices, qui avaient la prtention
d'offrir un cachet religieux, parce qu'elles avaient pour personnages
Dieu, le diable et les saints, taient reprsentes _dans les
glises_. Elles diffraient des Mystres qu'on introduisit plus tard
au thtre, en ce que les paroles taient notes en plain-chant. C'est
l certainement la plus ancienne origine des pices chantes, et la
premire et grossire image des opras. Avant la rvolution de 1789,
beaucoup d'abbayes possdaient encore dans leurs archives, des
manuscrits contenant des sortes de drames de cette espce, jous dans
les glises avec chant, dclamation et gestes.

Il y a tout lieu de croire que bien avant les Confrres de la Passion,
d'autres socits thtrales tentrent de se fonder en France, dans le
but de _bnficier_ plutt que dans celui de _moraliser_; car
Philippe-Auguste chassa les comdiens de son royaume, en disant: Que
le thtre du monde fournissait assez de comdiens en original, sans
s'amuser  les copier et sans s'arrter  leurs fictions; intention
morale, sans doute, mais qui heureusement ne fut pas longtemps suivie.

En 1385, quelques annes avant la fondation du thtre de Saint-Maur,
lors de l'entre  Paris de la belle Isabeau de Bavire, femme de
Charles VI, on tablit sur les places publiques des thtres en plein
vent, o se trouvaient des choeurs de musique, des orgues, et sur
plusieurs desquels des jeunes gens reprsentrent _diverses histoires
de l'Ancien-Testament_.

Au moyen de machines ingnieuses, probablement dans le genre de ce
qu'on appelle aujourd'hui au thtre _des trucs_, on fit descendre des
difices plusieurs enfants vtus comme on a coutume de reprsenter les
anges. Ils posrent des couronnes sur la tte de la reine. Un homme,
se laissant couler sur une corde tendue depuis le haut des tours de
Notre-Dame jusqu' l'un des ponts par o passait le cortge, vint
galement dposer une couronne sur le front d'Isabeau. Comme la nuit
tait close quand l'audacieux quilibriste excuta ce tour prilleux,
il prit  la main un flambeau allum, afin qu'on le pt bien
apercevoir.

Dans cette grande reprsentation ou mise en scne de l'entre de la
reine Isabeau  Paris, on peut donc retrouver la trace, peut-tre mme
l'origine, du drame proprement dit, du drame avec musique ou opra, du
drame avec mise en scne, machines, trucs ou pice ferique. C'est 
cette poque qu'il est permis de reporter les premiers essais de
l'art de l'quilibriste.

Vers la fin du quinzime sicle, sous le rgne de Louis XII, le got
du public pour le genre des reprsentations thtrales se modifia. Aux
Mystres et aux Moralits vinrent s'adjoindre des petites pices en un
acte, fort courtes pour la plupart, et qu'on nomma _Farces_.

Ces Farces, qui taient d'un degr au-dessous des Moralits, ne
manquaient pas d'originalit et d'esprit, et bien des auteurs y
puisrent, par la suite, une partie de leurs ides et de leurs bons
mots. Sans vouloir leur attribuer un mrite trop grand, on peut dire
que plusieurs approchaient du comique de bon aloi. Il serait
impossible de donner l'numration, mme approximative, de ces pices.
Beaucoup n'taient joues que sur des trteaux, par deux ou trois
troupes ou runions plutt tolres qu'autorises, et auxquelles le
public donnait les noms: d'_Enfants Sans-Souci, d'Histrions ou Clercs
de la Bazoche_. Les thtres portatifs sur lesquels on reprsentaient
d'habitude les Farces, finirent par inquiter les acteurs qui avaient
remplac les Confrres de la Passion, et l'on verra les rclamations
qui furent portes par eux, sous Louis XIII[2]. Disons aussi, en
passant, qu'une de ces Farces eut un succs prodigieux, un peu avant
le rgne de Franois Ier. Elle fait pour ainsi dire cole, c'est
celle de _l'avocat Pathelin_, du pote VILLON, remise  la scne deux
sicles aprs, par Brueys. Nous en parlerons avec quelques dtails, un
peu plus loin.

  [2] Dans les _Confrres de la Passion_, on doit voir l'origine
  premire de la troupe du Thtre-Franais; dans les _Enfants
  Sans-Souci, Clercs de la Bazoche_, est l'origine premire des
  troupes des thtres forains, thtres qui engendrrent plus tard
  l'opra, l'opra-comique, le vaudeville, et mme le drame.

Outre les pices appeles Farces, on en fit encore d'autres d'un genre
analogue qu'on nomma les _Sottises_, et qui, moiti srieuses, moiti
bouffonnes, finirent par donner lieu sur la scne,  des plaisanteries
telles que le public en fut scandalis.

Telle fut la filire par laquelle les reprsentations thtrales et le
genre dramatique passrent en France, depuis leur origine jusqu'
l'anne 1548.

Alors eut lieu toute une rvolution dans le thtre. On ta aux
Confrres de la Passion la maison de la Trinit, qui rentra dans sa
destination premire et redevint un hpital. Puis, comme le got
s'tait un peu pur et que la mise en scne du bon Dieu et du diable
avait fini par paratre quelque chose d'assez inconvenant, on permit
aux Confrres de construire une salle de spectacle et d'y donner des
reprsentations, mais sous la condition expresse, _par arrt du
Parlement_, que l'on ne jouerait que des pices  _sujets profanes,
licites et honntes_.

Les Confrres de la Passion avaient fait des gains considrables
pendant les cent quarante-six ans qu'ils avaient exerc de pre en
fils, leur profession lucrative. La socit tant fort riche, acheta
l'ancien htel des ducs de Bourgogne, tomb alors en ruine. Elle leva
des constructions fort belles, et pendant quarante ans encore
(jusqu'en 1588), elle continua  donner des reprsentations. Elle
tait assez dsappointe, du reste, d'tre oblige de renoncer aux
Mystres et d'aborder des pices profanes, elle dont les membres
faisaient profession de pit.

Bien que les pices  sujets religieux n'aient t abandonnes
qu'aprs l'dit de 1548, on doit signaler cependant trois drames ou
tragdies qui, reprsents par les Confrres de la Passion sur leur
ancien thtre avant leur venue  l'htel de Bourgogne, semblent la
transition du genre sacr au genre profane. Deux de ces pices sont de
LAZARE BAF: 1 _Electre, tragdie contenant la vengeance de
l'inhumaine et trs-piteuse mort d'Agamemnon, roi de Mycne la grande,
faite par sa femme Clytemnestre et de son adultre Egyptus, traduit du
grec de Sophocle, ligne pour ligne, vers pour vers, en rimes
franaises_. 2 HECUBA. Toutes deux furent reprsentes en 1537. La
troisime pice, _la Destruction de Troie_, joue en 1544, est de
CHOPINEL.

Voil donc trois tragdies, sortant du genre des Mystres, qui font
leur apparition sur le thtre avant l'dit de 1548.

Elles semblent l'aurore d'un nouveau jour pour la littrature
dramatique. C'est qu'en effet, depuis 1402, le got s'tait tendu et
pur; l'imprimerie avait t invente; les lettres avaient eu leur
renaissance sous Franois Ier; les livres, devenus moins rares,
ramenaient les ides vers le thtre des anciens. On pensa donc
d'abord  traduire les auteurs grecs et romains, puis  les imiter,
puis enfin, on s'enhardit jusqu' crer des pices  sujets non encore
traits.

Lazare Baf, qu'on peut considrer comme tant un des premiers qui
aient song  faire revivre, sur la scne franaise, les tragdies des
anciens, fut abb, conseiller au Parlement, matre des requtes, et
enfin ambassadeur  Venise en 1538. C'tait pour cette poque, un
littrateur des plus distingus. Si Lazare Baf fut en quelque sorte
le rgnrateur de la tragdie, JEAN DE LA TAILLE DE BONDAROY fut le
rgnrateur de la comdie. N prs de Pithiviers, gentilhomme de la
Bauce, Jean de la Taille donna au thtre, outre plusieurs tragdies
(dont une avec choeur, la _Famine_), trois comdies en prose: les
_Corrivaux_ en 1562[3]; _Ngromant_ en 1568 et le _Combat de Fortune
et de Pauvret_ en 1578. La premire de ces comdies, tire de
l'Arioste, a un prologue trs-significatif; il commence ainsi: Il
semble, Messieurs,  vous voir assembls en ce lieu, que vous y soyez
venus pour our une comdie. Vraiment, vous ne serez point dus de
votre intention. Une comdie, pour certain, vous y verrez, non point
une farce, ni une moralit. Nous ne nous amusons point en chose, ni si
basse, ni si sotte, et qui ne montre qu'une pure ignorance de nos
vieux Franais. Vous y verrez jouer une comdie faite au patron,  la
mode et au portrait des anciens Grecs et Latins; une comdie, dis-je,
qui vous agrera plus que toutes (je le dis hardiment) les farces, les
moralits qui furent onc joues en France. Aussi, avons-nous grand
dsir de bannir de ce royaume telles badineries et sottises qui, comme
amres piceries, ne font que corrompre le got de notre langue.

  [3] C'est la premire comdie en cinq actes qui ait t crite en
  prose, si nous en exceptons celle de _Plutus_, traduite
  d'Aristophane, par Ronsard, le pre de la posie franaise, et
  reprsente en 1539,  Paris, au collge de Coquerel.

Comme on le voit, le prologue est tout un programme. C'est l'acte de
rupture de l'ancien thtre avec le nouveau. C'est le got cherchant 
supplanter le ridicule.

Les principaux crivains qui travaillrent en France pour le thtre,
de 1548  1588, poque de transition, sont:

FONTENY, ancien confrre de la Passion, qui fit paratre, en 1587, _le
Beau Pasteur_, _la Chaste Bergre_ et _Galathe_, assez ennuyeuses
pastorales.

GUERSENS, avocat au Parlement de Bretagne, puis snchal de Rennes,
lequel composa, vers 1583, quelques pastorales.

MONTREUX, auteur de plusieurs tragdies, entre autres celle
d'_Isabelle_, tire du pome de _l'Arioste_, o l'on trouve le
dialogue suivant entre Rodomont et Isabelle, dialogue qui fera juger
de la convenance des pices de cette poque:

     RODOMONT.

     Je veux avoir de vous, ce que la loi de Mars
     Me permet de ravir, seule loi des soudars.

     ISABELLE.

     Un plaisir si lger vous sera peu durable.

     RODOMONT.

     Nul plaisir n'est lger, qui nous est secourable.

     ISABELLE.

     Est-ce bien que forcer une simple femelle?

     RODOMONT.

     Oui bien, quand on ne peut vivre sans jouir d'elle.

MATHIEU, principal du collge de Vercel, puis historiographe, et qui
donna au thtre, en 1580, la tragdie de _Clytemnestre_, celle de
_Vasthi rpudie_, en 1588, et beaucoup plus tard, en 1601, _la
Guisarde ou le triomphe de la Ligue_,  laquelle Racine, dans
_Athalie_, emprunta plus d'une pense.

JACQUES DE BOYS, auteur de _Comdie et Rjouissance de Paris_, pome
dramatique reprsent en 1559, compos  l'occasion du mariage du roi
d'Espagne et du prince de Pimont avec lisabeth et Marguerite de
France,  la fin duquel pome ces princesses chantent des pithalames.

DESMAZURES, capitaine d'une troupe de cavalerie sous Henri II, qui
composa, en 1566, les tragdies de _Josias_, de _David combattant_,
_David fugitif_ et _David triomphant_.

LEBRETON, auteur de plusieurs tragdies, entre autres _Adonis_,
_Dorothe_, joues en 1579.

LE DEVIN, qui fit les tragdies d'_Esther_, de _Judith_ et de
_Suzanne_, de 1570  1576.

Trois autres auteurs mritent une tude toute particulire, car tous
les trois font poque et mme cole. JODELLE, pour la tragdie; LA
RIVEY, pour la comdie; VILLON, pour les pices dnommes farces.
Nous leur consacrerons quelques lignes; mais nous ne devons pas
oublier de citer GRARD DE VIVRE, qui fit jouer, en 1577, _les Amours
de Thse et de Djanire_. Cette pice se termine par le mariage de
Thse et de Djanire, ce qui est trs-moral; mais ce qui est moins
convenable, ce sont les dernires paroles de l'acteur au
public:--Messieurs, n'attendez pas que les noces se fassent ici, vu
que le reste se fera l dedans.

JODELLE passe pour le premier qui essaya de ressusciter l'ancienne
tragdie. Il ne put suivre que d'un peu loin les grands modles de
l'antiquit; mais il eut le courage de les prendre pour guides, ce
qui,  cette poque, tait beaucoup. Il rendit par l un immense
service  l'art dramatique en France, car il trouva bientt des
imitateurs[4]. Ce pote, qui eut une grande rputation, et qui fut
honor de la protection des rois Henri II et Charles IX, tait encore
fort jeune quand il donna au thtre sa premire tragdie,
_Cloptre_, en 1552. Cette pice eut des partisans et des
adversaires; mais elle fit tant de plaisir  Henri II que ce prince
fit compter  Jodelle cinq cents cus d'or; chose fort rare. Le succs
du pote faillit lui coter bien cher. Les applaudissements dont on
l'accabla chauffrent la tte de quelques-uns de ses amis. Dans une
partie de carnaval faite  Auteuil prs Paris, Ronsard et les autres
potes formant ce qu'on appelait la _pliade_ franaise, eurent
l'ide bouffonne de sacrifier un bouc  Jodelle, en imitation d'une
des anciennes ftes  Bacchus. Des couplets furent chants, il
s'ensuivit une espce de baccanale qui, de nos jours, paratrait fort
innocente, et qui parut alors un attentat  la religion. Ce fut 
grand'peine que les auteurs de cette scne _renouvele des Grecs_
purent chapper aux chtiments des impies et des athes.

  [4] Il est juste de dire, comme nous l'avons prouv prcdemment,
  qu'il eut un prdcesseur, Lazare Baf.

Jodelle fit reprsenter galement, en 1552, sa tragdie de _Didon se
sacrifiant_. Comme dans sa _Cloptre_, il y eut des choeurs, ainsi que
c'tait l'usage chez les anciens. Outre plusieurs autres pices moins
importantes, le pote de Henri II et de Charles IX composa des comdies
qui sont plus remarquables par les licences de penses et de style, par
les obscnits mme, que par un mrite littraire. La premire de ces
comdies, joue en 1552, est _Eugne ou la Rencontre_, pice en cinq
actes en vers de huit syllabes avec prologue. Puis vint _la Mascarade_,
_Momerie ou Muette_, _pantomime ou pice dramatique_, qui fut excute 
l'Htel-de-Ville, en 1558, en prsence de Henri II.

Jodelle eut le grand mrite de comprendre ce que valaient les anciens,
assez de force de volont pour suivre leurs traces, assez de talent pour
faire quelques pas dans la mme carrire. Il y avait une sorte
d'lvation dans sa pense; et si la langue lui et prt plus de
charmes peut-tre et-il t un grand pote dramatique? Nul, avant lui,
 son poque, et longtemps encore aprs lui, ne comprit aussi bien la
vraie marche du pome destin au thtre. Il est permis de dire: que
c'tait un habile architecte rduit  construire avec de mauvais
matriaux.

JEAN DE LA RIVEY, qui a laiss plusieurs comdies au thtre, vivait
vers le milieu du seizime sicle. Il est le premier qui ait os
composer des pices de pure invention et des comdies en prose[5].

  [5] Un essai en prose avait eu lieu dj quelques annes avant
  l'apparition des pices de La Rivey, ainsi que nous l'avons fait
  remarquer.

A ce double point de vue, il mrite d'tre cit; car si Jodelle fit
faire un pas immense  la tragdie, il fit faire galement un grand pas
 la comdie qu'il dgagea des premires entraves. On a de lui, _le
Jaloux_, comdie en un acte et en prose avec prologue, tire de
_l'Eunuque_ et de _l'Andrienne_; _le Laquais_, comdie en cinq actes et
en prose, reprsent en 1578 comme la prcdente; _le Morfondu_, _les
coliers_, _la Veuve_, comdies en cinq actes et en prose, joues en
1579 toutes les trois. La premire des comdies de La Rivey, _les
Esprits_ (en cinq actes et en prose), fut reprsente en 1576. Elle
offre une particularit qui mrite d'tre signale. Dans une scne fort
jolie, on fait croire  un vieillard que les esprits malins se sont
empars de sa maison. Cette ide fut reproduite dans le _Retour imprvu_
de Regnard, jou aux Franais en 1700. Puis, dans une autre scne, on
trouve un monologue d'un avare  qui l'on a pris son argent, monologue
dont Molire a fait grandement son profit dans le quatrime acte de sa
pice de _l'Avare_, ainsi qu'il est facile de le prouver. Voici ce que
dit le personnage de la comdie de La Rivey:

   SEVERIN, _regardant sa bourse_:

   Jsus, qu'elle est lgre! Vierge Marie, qu'est-ce qu'on a mis
   dedans? hlas! je suis perdu, je suis dtruit, je suis ruin. Au
   voleur! au larron! prenez-le. Arrtez tous ceux qui passent.
   Fermez les portes, les huis, les fentres. Misrable que je suis!
   o cours-je?  qui le dis-je? Je ne sais o je suis, que je fais
   ni o je vais. (_Aux spectateurs._) Hlas! mes amis, je me
   recommande  vous tous; secourez-moi, je vous prie; je suis mort,
   je suis perdu. Enseignez-moi qui m'a drob mon me, ma vie, mon
   coeur et toute mon esprance? Que n'ai-je un licol pour me
   pendre? car j'aime mieux mourir que de vivre ainsi. Hlas! elle
   est toute vuide, vrai Dieu! Quel est ce cruel qui tout  coup m'a
   ravi mes biens, mon honneur et ma vie? Ah! chtif que je suis:
   que ce jour m'a t malencontreux! A quoi veux-je plus vivre,
   puisque j'ai perdu mes cus que j'avais si soigneusement amasss,
   et que j'aimais et tenais plus chers que mes propres yeux? Mes
   cus que j'avais pargns, retirant le pain de ma bouche, n'osant
   manger mon saol, et qu'un autre jouit maintenant de mon mal et
   de mon dommage!

Les petites pices qu'on appela du nom de _Farces_, firent leur
apparition au thtre un peu avant l'poque o les Mystres cdrent
le pas aux Moralits. Les Farces sont assez dans le got du peuple
franais, ce sont elles qui, selon toute probabilit, peuvent tre
considres comme ayant donn naissance au vaudeville. Bien peu ont eu
les honneurs de l'impression. L'une d'elles cependant obtint un succs
vritable et un retentissement qui la maintint plus d'un sicle au
thtre: c'est celle de _l'Avocat Pathelin_ du pote Villon. Bien
plus, aprs avoir t joue pendant cent ans, cette pice fut refaite
au got de l'poque en 1706, par Brueys, et se trouve encore, de nos
jours, au rpertoire du Thtre-Franais.

FRANOIS CORBEUIL, dit _Villon_, pote qui vivait au commencement du
seizime sicle et qui passe pour l'auteur de l'_Avocat Pathelin_, se
retira, dit-on, sur ses vieux jours en Poitou, chez un de ses amis,
abb  Saint-Maixent. Ce fut l, prtend Rabelais, que pour s'gayer
dans sa retraite, et aussi dans le but de divertir les habitants du
lieu, il entreprit de faire jouer en langue poitevine la Passion de
Notre-Seigneur, puis la farce de _Matre Pierre Pathelin_. La premire
de ces deux pices fut la cause d'un petit scandale qui amusa le pays
plus peut-tre que le mystre reprsent. Tout tant prt pour jouer
la Passion, on s'aperut qu'on n'avait pas de vtements assez beaux
pour l'acteur charg du rle du Pre ternel. Villon s'adressa au
sacristain d'un couvent de Cordeliers dans l'tablissement desquels
existait une chape magnifique. Le sacristain refusa de la prter,
faisant fi des acteurs. Ces derniers, pour se venger de lui, furent
l'attendre sur la route, un jour de qute. Dguiss en diables, arms
d'instruments de toute espce, ils donnrent au pauvre sacristain un
charivari des mieux conditionns, lui criant: H! le vilain! h! le
vilain! qui n'a pas voulu prter  Dieu le Pre une pauvre chape. Les
dguisements effrayrent le malheureux, le bruit effraya sa mule, la
mule se dbarrassa de lui, lui resta demi-mort sur le champ de
bataille et les charivaristes se retirrent en riant aux clats.

Mais revenons  l'_Avocat Pathelin_. Cette farce fut reue du public
avec des applaudissements frntiques. Le fait est, que comme _farce_,
elle l'emporte de beaucoup sur tout ce qui a t compos dans ce
genre. Le but de l'auteur tait de mettre en action ce vieux proverbe:
_A trompeur, trompeur et demi_[6].

  [6] Nous devons dire que si l'on attribue gnralement la _farce_
  de l'_Avocat Pathelin_  Villon, il est quelques auteurs qui
  prtendent qu'elle fut faite par Pierre Blanchet, n  Poitiers,
  en 1459, et mort dans cette ville, en 1519.




II

TROISIME PRIODE DRAMATIQUE.

DE 1588 A 1630.

  Troisime priode de l'art dramatique en France, de 1588 
    1630.--Les Confrres de la Passion cdent leur thtre de
    l'Htel de Bourgogne, 1588.--La troupe se scinde en deux
    parties en 1600.--La seconde troupe s'tablit au
    Marais.--ROBERT GARNIER.--Les principales tragdies, de 1568 
    1588.--Anecdotes relatives aux reprsentations de _Bradamante_
    et de _Hippolyte_.--ALEXANDRE HARDY, de 1601  1630.--Sa
    fcondit.--Ses principales productions dramatiques.--_La
    Force du sang_, et _Thagne et Charicle_.--Prix des places
    aux thtres.--Diffrents usages.--Entr'actes.--Choeurs.
    --Orchestre.--Droits d'auteur.--L'art dramatique pendant les
    trente premires annes du dix-septime sicle.--NICOLAS
    CHRTIEN, ses pastorales et ses tragdies.--Celle
    d'ALBOIN.--RAISSIGNER.--L'_Aminte du Tasse_.--Les _Amours
    d'Astre_.--PIERRE BRINON, auteur de la _Calomnie_ et de
    _l'phsienne_.--Beaux vers qu'on trouve dans ces deux
    tragdies.--Les dernires _moralits_, en 1606 et 1624, de
    SORET.--Le roman de l'_Astre_, de DURF et de BARO.--Pastorale
    de Baro.--Anecdote plaisante relative  celle de _Cloreste_.
    --PIERRE DU RYER.--Ses oeuvres dramatiques.--Beaux vers qui
    s'y rencontrent.--Sa _Lucrce_.--Singulires licences des
    potes de cette poque.


La premire priode de l'art thtral en France peut tre considre
comme embrassant l'espace qui s'coule de la fin du quatorzime
sicle au milieu du seizime; la seconde priode, les quarante annes
de 1548  1588. De 1402  1548, le thtre, dans l'enfance, se trane
pniblement sans faire de progrs; pendant la seconde poque, quelques
hommes de got, amis de la littrature ancienne, le font sortir de ses
langes; secouant les vieilles coutumes reues, admises sur la scne
par un public ignorant, ils arrivent  un commencement de pices
dramatiques et littraires qui doivent aboutir aux grandes coles de
Corneille, de Racine et de Molire.

Nous avons dit que les Confrres de la Passion voyaient avec peine les
Mystres et les Moralits remplacs peu  peu, sur leur thtre, par
des drames profanes, ainsi que le voulait l'dit de 1548. Ils ne
pouvaient se faire  l'ide du Pre ternel, de son Fils, de la Sainte
Vierge et du diable, cdant le pas  Priam,  Cloptre,  Didon, 
Marc-Antoine et autres personnages des histoires grecque ou romaine.
Leur dcouragement devint tel, qu'aprs avoir exploit, avec d'assez
bons profits toutefois, leur thtre de l'htel de Bourgogne, pendant
quarante annes, ils le cdrent ou plutt le lourent  une troupe de
comdiens qui se constitua  Paris, avec l'autorisation du roi. Cette
troupe peut tre considre, en quelque sorte, comme formant la souche
de celle de la Comdie-Franaise, bien que la fondation du
Thtre-Franais tel qu'il est encore de nos jours, date du 21 octobre
1680, seulement sept ans aprs la mort de Molire.

La troisime priode thtrale s'tend de 1588  1630, poque o
Corneille commena  se produire. Sans avoir encore une grande valeur
littraire et dramatique, sans briller surtout par un got bien pur,
les pices donnes  la scne pendant ces quarante-deux annes sont
suprieures, en tout point,  ce qui avait t crit jusqu'alors.

En 1600, l'affluence du public tait devenue telle aux
reprsentations, qu'un seul thtre parut insuffisant. La troupe de
l'htel de Bourgogne se scinda. Une partie forma une nouvelle socit,
qui fut s'tablir au Marais et l'autre conserva son ancien
emplacement: il y eut donc alors deux scnes franaises  Paris.
Cinquante ans aprs, ainsi que nous l'expliquerons plus loin, Molire
forma une troisime troupe.

L'auteur qui occupe en premire ligne la priode thtrale de 1588 
1630 est ALEXANDRE HARDY. Il mrite d'tre tudi; mais avant de
parler de lui, disons un mot de ROBERT GARNIER, qui parut aprs
Jodelle et fut comme le trait d'union entre ces deux potes
dramatiques.

N  la Fert-Bernard en 1534, et mort en 1590, Robert Garnier occupa
des charges importantes, mais son got le portant vers l'tude des
anciens, il travailla pour le thtre, s'efforant surtout d'imiter
Snque.

Il ne faut pas chercher, dans les tragdies, en assez grand nombre,
qu'il fit reprsenter, un style facile, des penses bien leves, ni
des situations bien naturelles; cependant, son rang est marqu parmi
les bons potes tragiques de la seconde priode. Ses pices sont comme
une source de posies de toute nature. Ainsi, il n'est pas rare de
trouver dans ses choeurs, des stances dignes de l'ode; dans les scnes
familires, des traits propres  l'ptre. Son style est ampoul, cela
est vrai; mais ainsi le voulait le got de l'poque. Si la langue fut
un obstacle pour Jodelle, Garnier sut vaincre cet obstacle en forgeant
au besoin des mots qu'il tirait du latin. Ses figures sont outres,
ses conceptions bizarres, mais sa muse est ardente et dsintresse.
Vivant sous l'empire des ides pousses au fanatisme religieux le plus
dplorable, il ne sacrifie pas aux passions du jour. Tous les sujets
de ses tragdies sont choisis de faon  inspirer  son public une
juste horreur des dissensions intestines. Il montre  la France ses
malheurs dans ceux de Rome succombant sous les blessures que lui font
ses propres enfants. Il combat avec force, avec talent: l'orgueil,
l'envie, la cruaut. Dfenseur des droits de la socit, Garnier est
non-seulement un pote patriote, mais encore un moraliste clair. Si
dans son _Hippolyte_, on voit une _Phdre_ sans pudeur bien diffrente
de la Phdre de Racine, on doit ne pas oublier que Garnier vivait sous
Henri II et sous Charles IX, Racine sous Louis XIV.

Les principales productions dramatiques de Robert Garnier sont:
_Cornely_, _Hippolyte_, _Marc-Antoine_, _Porcie_, _la Troade_,
_Antigone_, _Bradamante_ et _Sdcias_, tragdies en choeurs,
reprsentes de 1568  1588.

Lors de la premire reprsentation de _Bradamante_, en 1582, l'acteur
jouant le rle de Laroque avait  dire ces deux vers:

     Monsieur, entrez dedans, je crains que vous tombiez,
     Vous n'tes pas trop bien assur _sur vos pis_.

Jamais il ne put terminer le second vers qu'en remplaant le mot
_pis_ par _jambes_, ce qui amusa beaucoup le public. Ceci rappelle
cet autre acteur qui ayant  prononcer ces mots:

--_C'en est fait, il est mort,_ disait habituellement: _C'en est mort,
il est fait_.

Dans l'_Hippolyte_ de Garnier, reprsent en 1568, on ne peut
s'empcher de remarquer la navet de Thse interrompant, tout en
larmes, le pathtique rcit de la mort de son fils pour demander 
celui qui la lui raconte, _quelle figure avait le monstre_.

HARDY, le plus fcond des potes dramatiques, puisque, dit-on, le
nombre de ses pices dpasse _sept cents_, naquit  Paris et commena
 travailler pour le thtre en 1601. Il mourut en 1630. Ainsi, dans
l'espace de vingt-neuf ans, il inonda la scne de ses productions. Il
fournissait aux comdiens la pice qu'ils demandaient, et cela au bout
de cinq  six jours. Il ne s'astreignait pas, comme ses prdcesseurs,
 observer l'unit de lieu, de temps, etc. Son drame embrassait
souvent la vie d'un homme. Trente  quarante des compositions de cet
auteur sont parvenues jusqu' nous, les autres, ou n'ont pas t
imprimes, ou sont tombes dans un tel oubli que personne n'a pris le
soin de les recueillir. Il n'est pas une seule de celles connues qui
supporte aujourd'hui la lecture, depuis un bout jusqu' l'autre, mais
il n'en est pas non plus, qui ne contienne des traits agrables, des
vers heureux. Les caractres des personnages sont, en gnral, bien
soutenus; les situations presque toujours intressantes. Hardy a tous
les dfauts de son temps; la plupart de ses pices sont grossires,
indcentes mme, pourtant elles affectent la morale. Le dialogue est
rapide, press, il y a des scnes bien conduites, o l'intrt va sans
cesse en croissant; mais son style est dur, ampoul, son dialogue
froid, malgr sa brivet.

Nous ne nous astreindrons pas  citer toutes les pices connues
d'Alexandre Hardy, la liste en est trop longue; nous dirons un mot
seulement de deux d'entre elles, parce que cela donnera l'ide des
licences (dans le genre appel de nos jours _romantique_) auxquelles
cet auteur n'hsitait pas  se livrer.

En 1612, il fit reprsenter une tragi-comdie intitule _la Force du
sang_, tire d'une nouvelle de Cervantes; or, voici la contexture de
cette production curieuse. Au premier acte, Locadie, qui en est
l'hrone, est enleve par Don Alphonse, qui la viole. Au commencement
du deuxime acte, elle est renvoye, et, deux scnes plus loin, elle
sent les symptmes certains de grossesse. Le troisime acte dbute par
son accouchement. Elle met au jour un enfant qui,  la fin de ce mme
troisime acte, est dj un garon de huit  dix ans. Au quatrime
acte, Don Alphonse, le ravisseur, reconnat son fils; au cinquime, il
pouse Locadie.

On voit, d'aprs cela, qu'unit de temps, de lieu et autres rgles
auxquelles les anciens, et, aprs les anciens, les grands matres de
l'art dramatique, depuis Louis XIII, s'astreignirent jusqu' la venue
de l'cole romantique, taient loin d'tre observes par Alexandre
Hardy. Ce pote fit mieux encore. La premire pice qu'il donna au
thtre, en 1601, sa tragdie de _Thagne et Charicle_, est
distribue en _huit journes de cinq actes chacune_.

La longueur de ses compositions fit dire qu'avec lui le public en
avait pour son argent. On pouvait l'affirmer d'autant mieux, qu'
cette poque on ne payait, pour l'entre au thtre, que cinq sous au
parterre et dix sous aux galeries et aux loges. Lorsque, pour des
pices nouvelles, il y avait lieu de faire des frais extraordinaires,
le lieutenant civil du Chtelet fixait le prix des entres; mais ce
n'tait jamais que quelques sous au del du tarif habituel. Combien
les temps sont changs et les tarifs modifis pour les thtres! Que
diraient nos pres s'ils voyaient payer habituellement quarante
francs, dans les petits thtres de Paris, une loge de cinq places o
quatre chiens de chasse un peu forts ne tiendraient pas  l'aise, et
offrir quelquefois dix louis de la mme _niche_ pour un jour de
premire reprsentation?...

A la fin du dix-septime sicle, en 1699, on augmenta le prix des
places d'_un sou_ pour le parterre, de _deux sous_ pour les loges.
Dix-sept ans aprs, en 1716, le tarif fut port  un neuvime en sus
au profit de l'Htel-Dieu de Paris.

Aux premiers temps des thtres, les salles, qui taient plus vastes
et plus commodes peut-tre, mais bien moins ornes que celles
actuelles, taient fermes le soir. Les reprsentations avaient lieu
le jour. En 1609, poque de la plus grande vogue d'Alexandre Hardy,
une ordonnance de police enjoignit aux comdiens de l'htel de
Bourgogne et  ceux du Marais d'ouvrir leurs portes  une heure aprs
midi, et de commencer  deux heures prcises leurs reprsentations,
pour que leur jeu ft fini avant quatre heures et demie. Ce rglement
avait lieu depuis la Saint-Martin jusqu'au 15 fvrier. C'tait chose
prudente. On dnait alors  midi; il n'y avait point de lanternes dans
Paris, peu de carrosses, beaucoup de boue et encore plus de voleurs.

On comprend combien les reprsentations devaient tre presses et
combien les entr'actes taient courts, ce qui ne laissait pas que
d'avoir un certain charme; car de nos jours l'ennui que l'on prouve
dans l'intervalle qui s'coule entre les diffrentes pices ou entre
les actes d'une mme pice, te bien souvent une grande partie de
l'agrment qu'on prouve. Il est juste de dire que dans les premiers
temps de l'art dramatique et mme pendant des sicles encore, il n'y
avait ni changement de dcors au thtre, ni changement de costume
pour les acteurs. Comme cependant on voulait laisser  ces derniers le
temps de reprendre haleine, il fallait des entr'actes. Afin que le
public ne prt point trop d'ennui, des choeurs,  l'imitation des
anciens, chantaient pendant cet intervalle. Introduits au thtre par
Jodelle, ils furent scrupuleusement conservs par les auteurs
dramatiques qui vinrent aprs lui, jusqu' l'anne 1630. Ces choeurs
rcitaient habituellement des strophes morales ayant rapport  la
pice qu'on reprsentait. Ils n'avaient aucun accompagnement, attendu
que la musique instrumentale n'tait pas encore en usage  la comdie.
Cela dura jusqu'en 1630. Alors eut lieu une modification dans cette
partie des reprsentations thtrales. Les choeurs causant trop
d'embarras et de dpenses, on les remplaa par des joueurs
d'instruments que l'on plaa d'abord sur les cts de la salle. Avant
que la pice ne comment et ainsi que cela a lieu encore de nos
jours, l'orchestre excutait quelques morceaux. Il en tait de mme
pendant les entr'actes, ce qui n'est plus dans les usages actuels, et
c'est peut-tre un tort. Les musiciens, installs sur les ailes du
thtre, furent relgus ensuite tout au fond, derrire les troisimes
loges, puis derrire les secondes, et enfin on leur mnagea un certain
espace entre la scne et le parterre. C'est celui qu'ils occupent
encore aujourd'hui.

A l'poque des Jodelle, des Garnier, des Hardy, les droits d'auteur
n'taient pas fort levs et ne pouvaient, comme actuellement, faire
la fortune des potes dramatiques. Dans le principe, les pices de
thtre appartenaient  ceux qui les voulaient jouer; plus tard, les
comdiens achetrent les pices en dbattant le prix avec les auteurs;
puis enfin,  la suite d'une circonstance assez singulire, (dont nous
parlerons en temps et lieu) vers la fin du dix-septime sicle, on
fixa les droits:

1 Au neuvime du _produit_ de la recette pour une tragdie et pour
une comdie en cinq actes, _le quart des pauvres ainsi que la dpense
journalire de la comdie prlevs;_

2 Au dix-huitime pour les pices d'un acte  trois, toujours aprs
les mmes _prlvements_ effectus.

D'aprs ce que nous avons dit plus haut du prix des places au thtre,
et en raison des prlvements, on peut juger de ce qui restait acquis
aux auteurs n'ayant droit qu'aux neuvime et dix-huitime non pas de
la _recette_, mais des _produits_.

Les trente premires annes du dix-septime sicle, annes de
transition entre la fin de la vieille cole thtrale et la nouvelle
inaugure par Pierre Corneille, produisit des auteurs dont les oeuvres
dramatiques se rapprochaient ou s'loignaient plus ou moins des pices
de la troisime priode. Dans les uns on trouvait encore le got des
premires poques, tandis que les autres s'levaient  une certaine
hauteur qui permettait d'entrevoir une nouvelle faon d'crire pour le
thtre. Le public transformait peu  peu son got, soit qu'il
diriget les auteurs, soit qu'il se laisst diriger par eux. De temps
 autre, pendant ces trente annes, quelques tragdies, quelques
comdies se produisirent sur la scne, comme des claircies de beau
temps  travers un ciel encore nuageux.

Les auteurs qui remplissent cette priode transitoire, aussi bien que
leurs oeuvres, sont curieux  observer.

NICOLAS CHRTIEN, pote normand, l'un de ceux qui se rapprochent de la
faon primitive, donna plusieurs pastorales fort longues et deux
tragdies d'un ridicule achev. Ses personnages chrtiens parlent en
paens, la fable et le christianisme sont confondus avec un
sans-faon incroyable. Ainsi, dans _Alboin ou la Vengeance trahie_,
reprsente en 1608, la veuve d'Alboin, force d'pouser le meurtrier
de son mari, empoisonne la coupe nuptiale et la prsente au tyran qui,
aprs avoir pris le breuvage, fait tout haut cette rflexion:

--Ce vin-l n'est pas bon.--C'est donc que votre got volontiers est
chang, reprend la reine.--Eh! comme cela bout dans mon faible
estomac, continue le roi.--Cela n'est pas trange, ajoute la tendre
veuve, c'est le mal qui sitt pour votre bien se change.--Hlas! c'est
du poison!--Que dites-vous, grands dieux!--Je suis empoisonn!--Vous
tes furieux, voyez-vous bien cela?--Si tu ne bois le reste, je le
crois. Mais la reine n'est pas si niaise et dit tranquillement: Je
n'ai soif.--O dangereuse _peste_ (il faut bien pardonner un langage
peu lev  un roi empoisonn), tu le boiras soudain.--J'ai bu vous
l'apportant, et ma soif est teinte.--Il faut boire pourtant, , ,
mchante louve, ouvre ta bouche infme.

     Malheureux est celui qui se fie  sa femme.

Ce dernier vers semble la morale de la pice.

Un peu plus tard, et presque au moment o Corneille fit jouer sa
premire tragdie, RAISSIGNER, avocat languedocien, protg du duc de
Montmorency et amant malheureux, lana sur la scne plusieurs
pastorales de mauvais got et qui peignaient la douleur de son me
mconnue. Le style de ses oeuvres est assez pur, mais hriss de
pointes et d'antithses. Dans l'une de ses pices, l'_Aminte du
Tasse_, se trouvent les vers suivants qui soulevrent contre l'auteur
la colre de toutes les femmes...

           Le respect prs des dames,
     Ne soulage jamais les amoureuses flammes;
     Et qui veut en amour tant soit peu s'avancer,
     Qu'il entreprenne tout, sans crainte d'offenser.

Dans une autre pastorale de Raissigner, les _Amours d'Astre et de
Cladon_, Cladon, ddaign par Astre, se jette de dsespoir dans le
Lignon;

     Mais le Dieu du Lignon, pour lui trop pitoyable,
     Contre sa volont le jette sur le sable,
     De peur que la grandeur du _feu de son amour_
     Ne changet en gurets son humide sjour.

Voil certes une pense d'une audace peu commune; on en retrouve
d'autres du mme genre dans les pastorales de cet auteur dramatique.
Comme on lui faisait observer que cette pice des _Amours d'Astre_
tait un peu longue, il expliqua dans la prface qu'on devait lui
savoir gr d'avoir restreint en deux mille vers une histoire pour
laquelle il avait fallu cinq gros volumes.

BRINON (Pierre), conseiller au Parlement de Normandie, auteur vivant 
la mme poque que les deux prcdents, montra plus de got.

Il donna au thtre deux pices seulement; mais dans l'une et dans
l'autre on trouve de beaux vers, des penses justes et leves, comme
celle-ci de _Baptiste ou la Calomnie_, tragdie traduite du latin et
reprsente en 1613:

     Par moi le peuple obirait aux rois,
     Les rois  Dieu, si je faisais les lois.

Dans l'autre de ses pices, _l'phsienne_, tragi-comdie avec
choeurs, joue l'anne suivante, on lit ces vers, dignes de l'cole
qui tendait  se fonder:

     Voil de mes labeurs la belle rcompense!
     Et puis, suivez la cour, faites service aux grands,
     Donnez  leur plaisir votre force et vos ans,
     Embrassez leurs desseins avec un zle extrme,
     Mprisez vos amis, mprisez-vous vous-mme;
     Courez mille hasards pour leur ambition,
     A la premire humeur, la moindre impression
     Qu'ils prendront contre vous, vous voil hors de grce,
     Et cela seulement tous vos bienfaits efface.
     Bienheureux celui-l qui, loin du bruit des gens,
     Sans connatre au besoin, ni palais, ni sergents,
     Ni princes, ni seigneurs, d'une tranquille vie,
     Le bien de ses parents mnage sans envie.

De loin en loin on faisait encore reprsenter, et surtout par les
coliers, des espces de tragi-comdies avec choeurs dans le got des
anciennes _Moralits_. Ainsi en 1606 et mme en 1624, NICOLAS SORET
fit jouer en province,  Reims, _le Martyre sanglant de sainte Ccile,
et l'lection divine de saint Nicolas  l'archevch de Myre_. C'tait
une rminiscence de l'art primitif, comme le dernier et ple reflet
d'un feu qui s'teint pour faire place  une lumire plus vive.

Quelque temps aussi, les pices qui n'taient pas des tragdies
portrent le nom de pastorales, et jusqu'au milieu du dix-septime
sicle, beaucoup de vieux habitus du thtre ne purent se faire  les
appeler autrement; cependant ces pastorales taient souvent de
vritables comdies, et en reurent enfin le titre. Pendant plus d'un
sicle, on les tira presque toutes de _l'Astre_, roman clbre et
fort long de DURF[7] et de BARO. Durf en fit les quatre premires
parties et mourut, Baro son secrtaire le termina.

  [7] Durf, n  Marseille eu 1567, mourut en 1625.

Un des auteurs du dix-septime sicle qui composa le plus de
_pastorales_ d'aprs le roman de Durf, est sans contredit ce
Balthasar Baro, qui avait du reste le droit d'en agir ainsi, puisqu'il
avait contribu  l'achvement de cette oeuvre volumineuse, oeuvre qui
trouva,  cette poque, tant d'admirateurs[8]. Parmi les nombreuses
pastorales, toutes assez mdiocres, de Baro, mort en 1650,
acadmicien et trsorier de France  Montpellier, s'en trouve une,
_Cloreste ou les Comdiens rivaux_, qui ne vaut certainement pas mieux
que les autres, mais  laquelle se rattache une plaisante anecdote:

A l'poque de la plus grande vogue de cette pice, vivait un cadet de
famille, _Cyrano_, n  Bergerac, auteur  qui son esprit et son
bouillant caractre, plus encore que ses compositions dramatiques,
acquirent bientt une certaine clbrit. Entr au rgiment des gardes
tant encore fort jeune, il ne tarda pas  devenir la terreur des
duellistes de son temps. Il n'y avait pas de jour qu'il ne se battt
plus souvent pour les autres que pour son propre compte. Voyant un
beau soir une centaine d'individus attroups prs de la porte de Nesle
et insultant une personne de sa connaissance, il mit l'pe  la main,
en blessa sept, en tua deux et dlivra son protg. Ayant reu deux
blessures au sige de Mouzon et  celui d'Arras, il quitta le service
et se fit auteur. Il voyait habituellement l'acteur Montfleury, et
s'tant pris un matin de querelle avec lui, il lui dfendit
trs-srieusement, de son autorit prive, de paratre au thtre.--Je
t'interdis pour un mois, lui dit-il. Deux jours plus tard, Cyrano
tant  la comdie, voit paratre Montfleury en scne dans la pice de
_Cloreste_. Il se lve du milieu du parterre et lui crie de se retirer
ou qu'il va lui couper les oreilles. Montfleury obit et se
retire.--Ce coquin-l est si gros, disait plaisamment Cyrano, qu'il
abuse de ce qu'on ne peut le btonner tout entier en un jour.

  [8] Dans une pastorale de Baro, Clorise, qu'il ne faut pas
  confondre avec sa _Cloreste_, il met en scne le berger Philidor
  et la bergre liante.

Philidor te le mouchoir d'liante en lui disant:

     Si de ce que j'ai dit, ta rigueur trop connue,
     Cherche la vrit, la voil toute nue.

liante rpond:

     --Que fais-tu, Philidor?
                        --C'est que je veux au moins
     Te convaincre d'erreur avec deux beaux tmoins.
     --Causeur, rends ce mouchoir, ou de tant de malices
     Je saurai chtier l'auteur et les complices.
     --Pourquoi les caches-tu?
                         --Parce que j'ai raison,
     Puisqu'ils sont faux tmoins, de les mettre en prison.
     --..... Ta pense est aimable et gentille,
     Il me semble les voir  travers une grille.

PIERRE DU RYER, d'une famille noble, reu  l'Acadmie en 1646, se fit,
pendant la premire partie du dix-septime sicle, un nom assez clbre
au thtre. Il produisit beaucoup, et ses oeuvres dramatiques, bien
qu'entaches de grands dfauts, ne manquent pas de valeur. On a de lui
plus de vingt tragdies, dans quelques-unes desquelles on a trouv de
jolis vers et de belles penses.

Par exemple,  la premire scne du premier acte de _Clomdon_,
ceux-ci:

     Et comme un jeune coeur est bientt enflamm,
     Il me vit, il m'aima; je le vis, je l'aimai.

Puis ceux-ci du combat de l'honneur et de l'amour:

     Pour obtenir un bien si grand, si prcieux,
     J'ai fait la guerre aux rois, je l'eusse faite aux dieux.

On prtend que le prince de Cond, interrog par un de ses amis sur ce
qui l'avait port  combattre Louis XIV pendant la minorit de ce
prince, rpondit par ces deux vers de Du Ryer, faisant allusion  Mme de
Chtillon dont il avait t amoureux fou, et qui avait exig de lui de
se jeter dans le parti contraire  celui de la cour.

Dans l'_Esther_ de ce mme Du Ryer, il y a encore ces beaux vers:

     Car enfin quelle flamme et quels malheurs clatent
     Quand deux religions dans un tat combattent!
     Quel sang pargne-t-on, ignoble ou glorieux,
     Quand on croit le verser pour la gloire des dieux?
     Alors tout est permis, tout semble lgitime;
     Du nom de pit l'on couronne le crime;
     Et, comme on pense faire un sacrifice aux dieux,
     Qui verse plus de sang parat le plus pieux.

A ct de ces preuves de bon got, on trouve chez Du Ryer de fcheuses
tendances  sacrifier aux exigences de l'poque; ainsi il donna au
thtre _une Lucrce_, tragdie dans laquelle on voit un Sextus, le
poignard  la main, demandant  la jeune Romaine de lui sacrifier son
honneur. Lucrce se dfend, gagne la coulisse, on entend ses cris, elle
reparat en dsordre et apprend elle-mme aux spectateurs qu'elle vient
_d'tre viole_. Cette scne est un reste de la crudit, de la barbarie
des premiers temps du thtre.

On jouait vers la mme poque (en 1613) une pice intitule: _Dialogue
en_ RYTHME _franaise et savoisienne_, en quatre actes, en vers de huit
syllabes, etc., qui contient bien d'autres licences de penses et
d'expression! Voici le dialogue entre une servante et un valet, son
amant. Ils sont brouills, la servante dit au valet: Va-t-en un po
grater le cu. Le valet rpond avec galanterie! Madame pour gratter le
vtre, je quitterais bientt le ntre. La belle, loin d'tre dsarme,
rpond par une expression encore plus dcollete et que nous n'osons
reproduire.

Un peu plus tard, en 1628, on reprsentait  Bziers une pice  six
personnages, _Les Aventures de Gazette_, en vers gascons, dans laquelle
une vieille femme, pour prouver combien sa fille aime le travail,
s'crie: Que per non perdre tems, ben souven on s'aviso qu'elle pissa en
marchan san leva le camiso.

Du Ryer tait un fort honnte homme, qui devint, vers la fin de sa vie,
historiographe de France. Sa fortune ayant t drange par un mariage
peu avantageux, il s'tait mis  faire d'abord des traductions, puis
bientt aprs des pices dramatiques, pour aider sa famille. On prtend
que son libraire lui donnait un petit cu par feuille de traduction,
quatre livres par cent _grands_ vers et quarante sous par cent _petits_
vers. On comprend qu' ce taux, il fallait que le pauvre pote abattt
beaucoup de lignes et de vers, aussi ses oeuvres sont-elles plus
volumineuses que soignes.




III

FARCES ET TURLUPINADES.

DE 1583 A 1634.

  Cynisme d'expressions au thtre avant la venue du grand
    Corneille.--La _Sylvie_, de MAIRET, en 1627.--_Le Duc
    d'Ossonne et Silvanire_, du mme.--Qualits et dfauts de
    Mairet.--Les _Bergeries_, de RACAN, en 1616. Les tragdies
    sacres de NANCEL, en 1606.--SCUDRY, en 1625.--Sa
    tragi-comdie de _Ligdamon et Lidias_.--Singulire
    prface.--TROTEREL.--CLAUDE BILLARD.--Sa tragdie d'_Henri
    IV._--MAINFRAY.--Sa tragdie d'_Aman._--_Bore._--_La
    Guisade_, de Pierre _Mathieu_,--BOISSIN DE GATTERDON.--DESPANNEY
    et son _Adaminte_, 1600.--THULLIN et _Les Amours de la
    Guimbarde_, 1629.--Les _Farces_ remplaces par les
    _Turlupinades_, en 1583.--GROS-GUILLAUME, GAUTHIER-GARGUILLE
    et TURLUPIN.--Leur thtre des Fosss-de-l'Estrapade.--Histoire
    de ce trio.--Vogue qu'il obtient.--Plaintes des acteurs de
    l'Htel de Bourgogne.--Le cardinal de Richelieu les fait
    venir.--Ils jouent devant lui une _Turlupinade_.--Le cardinal
    les incorpore dans la troupe de l'Htel de Bourgogne.--Mort
    de Gros-Guillaume.--Dsespoir des deux autres amis; leur
    mort.--Fin des turlupinades, en 1634.--Rcit d'une _Farce_
    sous Charles IX.--Titre singulier d'une autre farce, en 1558.


Jusqu' ce que le grand Corneille ft venu apporter un changement
total, oprer une vritable rvolution dans l'art dramatique et poser
les bases du got et de la convenance, les auteurs donnaient accs
dans leurs pices  des vers d'une crudit d'expression, d'un cynisme
de situation que le spectateur admettait sans y trouver rien  redire.

Nous avons dj parl de la scne o Lucrce, les vtements en
dsordre, vient faire part de son dshonneur, des vers savoisiens et
gascons de deux autres pices.

Dans la _Sylvie_ de Mairet, reprsente en 1627, la bergre Sylvie
saute au cou de son amant, en s'criant: Cher prince, vous voyez mon
me toute nue; et le prince lui rpond avec la plus exquise galanterie
en l'embrassant: Ah! j'aimerais mieux te voir le _corps tout nu_. On
n'est pas plus naf et plus sans faon. Cela vaut les deux vers de
Lucelle  son amant Ascagne dans la tragi-comdie de ce nom de
Duhamel:

     Ascagne, approchez-vous, mettez-vous dans les draps,
     Le serein n'est pas bon pour un homme en chemise.

Dans le _Duc d'Ossone_ de Mairet, jou en 1627, le duc couche avec sa
matresse en plein thtre; et cependant cela ne fit nullement
scandale, les plus honntes femmes allaient voir cette comdie.

Le mme auteur dans sa _Silvanire_, joue en 1625, nous offre un
exemple frappant du jargon sentimental que le spectateur non-seulement
souffrait mais prfrait  tout autre, depuis l'apparition des longs
et sots romans d'amour.

Silvanire exposant la lutte de son amour et de son devoir, s'crie:

     Ah! si comme le front, ce coeur tait visible,
     Ce coeur qu'injustement tu nommes insensible,
     Voyant en mes froideurs et mes soupirs ardents,
     La Scythie en dehors, et l'Afrique en dedans,
     Tu dirais que l'honneur et l'amour l'ont place
     Sous la zone torride et la zone glace.

Et qu'on ne s'y trompe pas, Mairet non-seulement n'tait pas le seul
qui ust aussi largement et d'une faon aussi ridicule du galimatias
sentimental, mais encore c'tait un pote d'un certain mrite.

Le thtre de cette poque lui doit une douzaine de tragdies ou de
tragi-comdies dont plusieurs ont de la valeur. Bien qu'il se soit cru
oblig de sacrifier  quelques usages de son sicle, il sut aussi en
rformer plusieurs. Il y a de ses ouvrages dramatiques qui sont dans
toute la rigueur des rgles. De belles penses, des vers quelquefois
heureux, en recommandent d'autres  la bienveillance. Mairet, s'il et
vcu  une autre poque, et pu atteindre  une sorte d'lvation.
Toutefois il et mieux peint les passions terribles, telles que la
vengeance, la fureur, que la tendresse et l'amour. Lorsqu'il se jette
dans le sentiment, il tombe dans le lascif ou dans le pdantesque[9].
L'amant appellera sa matresse son _soleil_, et elle, soutiendra
qu'elle est sa _lune_ parce qu'elle tire de lui tout son clat; puis
tous les deux, sur la scne, se livreront aux bats de leur mutuelle
affection. Mais il est un point pour lequel Mairet fait cole, c'est
l'habilet de la mise en scne, et l'effet calcul de situations
neuves et pleines d'intrt. Son esprit tait inventif, et quoique ses
pices ne soient pas restes longtemps au thtre et ne lui aient
gure survcu, son nom ne saurait tre pass sous silence.

  [9] Voici un exemple frappant de ce que nous avanons: dans sa
  pastorale de _Silvie_, le berger dit  la bergre:

     O Dieu! soyez tmoin que je souffre un martyre
     Qui fait fendre le tronc de ce chne endurci?

  Silvie lui rpond:

     Il faut croire plutt qu'il s'clate de rire,
     Oyant les sots discours que tu me fais ici.

Avant lui, bien qu'il n'ait compos qu'une longue pastorale avec
prologue, _les Bergres_, RACAN acquit une vritable clbrit, tant
cette pastorale eut de succs et de retentissement. Ce fut en 1616 qu'on
donna cette pice pour la premire fois; elle conquit la plus
prodigieuse admiration du public, et cependant le style et les penses
brillent par leur navet plutt que par tout autre mrite: qu'on en
juge. Sa bergre, racontant les premires impressions de l'amour,
s'crie:

     Je n'avais pas douze ans, quand la premire flamme
     Des beaux yeux d'Alidor s'alluma dans mon me;
     Mais ignorant le feu qui depuis me brla,
     Je ne pouvais juger d'o me venait cela.
     Soit que, dans la prairie, il vt ses brebis patre;
     Soit que sa bonne grce au bal le fit paratre,
     Je le suivais partout de l'esprit et des yeux.
     . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
     Il m'appelait ma soeur, je l'appelais mon frre,
     Nous mangions mme pain au logis de mon pre.
     Cependant qu'il y ft, nous vcmes ainsi.
     Tout ce que je voulais, il le voulait aussi.
     Il m'ouvrait ses pensers jusqu'au fond de son me;
     De baisers innocents il nourrissait ma flamme;
     Mais dans ces privauts dont l'Amour nous masquait,
     Je me doutais toujours de celle qui manquait.

En 1606 PIERRE NANCEL avait fait jouer dans la mme anne trois
tragdies, _Dbora_, _Dina_ et _Josu_, tires toutes les trois de
l'Histoire sainte. Cette rminiscence des anciens mystres a ceci de
remarquable que ce sont les premires pices o l'on voit, en France,
des combats, des batailles livres sur la scne. Aprs la rvolution de
1789, sous le premier Empire et surtout depuis, ce genre dramatique que
l'on appelle  _grand spectacle_ a pris un accroissement considrable;
mais alors c'tait une innovation, que du reste aucun auteur ne voulut
imiter.

Un auteur dramatique dont la grande fcondit n'tait pas le seul
mrite, quoi qu'en dise le satirique Boileau, commena vers l'anne 1625
 donner des ouvrages au thtre. Nous voulons parler de SCUDRY, qui
composa et fit jouer plus de trente pices presque toutes assez longues.
N en 1601 au Havre, dont son pre tait gouverneur, Scudry, d'une
famille noble originaire de Naples, voyagea longtemps, puis entra au
rgiment des gardes, obtint le gouvernement de Notre-Dame  Marseille et
mourut acadmicien. Ayant une imagination vive, ardente, leve mais
trop fconde, il se livrait aveuglment  sa facilit d'crire. Aussi
ses oeuvres sont-elles entaches de nombreux dfauts que rachtent
quelques qualits, telles que de l'esprit, des tours pleins de
hardiesse, des situations heureuses, varies  l'infini, intressantes.
Son style est dcent et ses personnages sont toujours convenables, ce
qui tait bien rare  cette poque, comme nous l'avons fait remarquer
dj. Scudry ayant beaucoup voyag, avait la mmoire orne d'une foule
d'aventures romanesques, d'histoires singulires, de traits bizarres,
d'ides amusantes, de telles sortes que les intrigues taient pour lui
tout ce qu'il y avait de plus facile  nouer et  dnouer. Au
commencement du dix-septime sicle, ce n'tait pas l un dfaut, au
contraire, aussi a-t-il eu parmi ses contemporains de nombreux
admirateurs.

La premire pice donne par Scudry, _Ligdamon et Lidias_ (1629),
tragi-comdie tire, comme bien d'autres, de l'ternel roman _d'Astre_,
a une prface trop singulire pour que nous n'en parlions pas. L'auteur
se donne pour un homme _au poil et  la plume_ et dit: J'ai pass plus
d'annes parmi les armes que d'heures dans mon cabinet, et beaucoup plus
us de mches en arquebuse qu'en chandelle, de sorte que je sais mieux
ranger les soldats que les paroles, et mieux quarrer les bataillons que
les priodes.

Il faut avouer qu'il et bien mrit que le public le renvoyt  ses
mches d'arquebuse et  ses bataillons, surtout lorsque Sylvie la
bergre, refusant le don du coeur qu'on lui offre, rpond, en vraie
gourgandine:

     Qu'il garde ce beau don, pour moi je le renvoie:
     Je ne veux point passer pour un oiseau de proie.
     Qui se nourrit de coeurs, et ce n'est mon dessein
     De ressembler un monstre ayant deux _coeurs au sein_.

On en conviendra, Sylvie la bergre a un langage de soldat aux gardes.
Il est vrai de dire que l'amoureux Ligdamon s'y prend d'une faon
singulire pour se faire adorer, voil sa dclaration  la bergre:

     Lorsque le temps vengeur, qui vole diligent,
     Changera ton poil d'or en des filons d'argent,
     Que l'humide et le chaud manquant  ta poitrine,
     Accroupie au foyer t'arrteront chagrine;
     Que ton front plus rid que Neptune en courroux,
     Que tes yeux enfoncs n'auront plus rien de doux,
     Et que, si dedans eux quelque splendeur clate,
     Elle prendra son tre en leur bord d'carlate;
     Que tes lvres d'bne et tes dents de charbon,
     N'auront plus rien de beau, ne sentiront plus bon;
     Que ta taille si droite et si bien ajuste,
     Se verra comme un temple en arcade vote;
     Que tes jambes seront grles comme roseau;
     Que tes bras deviendront ainsi que des fuseaux;
     Que dents, teint et cheveux restant sur la toilette,
     Tu ne mettras au lit qu'un dcharn squelette;
     Alors, certes, alors, plus laide qu'un dmon,
     Il te ressouviendra du pauvre Ligdamon.

Parmi les auteurs dramatiques de la mme poque, nous citerons:
TROTEREL, qui fit quelques pastorales et deux tragdies dont le succs
dura peu de temps; CLAUDE BILLARD, sieur de Courgenay, d'abord page de
la duchesse de Retz, qui crivit ensuite pour le thtre et laissa les
mdiocres tragdies de _Gaston de Foix_, de _Mrou_, de _Polixne_, de
_Panthe_, de _Sal d'Alban_, de _Genvre_ et de _Henri IV_. Dans cette
dernire composition, le dauphin, suivi des seigneurs de la cour, se
rvolte de ce qu'on le trouve trop jeune pour accompagner le roi son
pre. Ses amis l'approuvent et le choeur des courtisans reprend:

     Je ne puis mettre dans ma tte,
     Ce malheureux latin tranger
     Qui met mes _fesses_ en danger.

MAINFRAY, auteur d'_Hercule_, d'_Astiage_, de _Cyrus triomphant_, de la
_Rhodienne_, tragdie, et de la _Chasse royale_, comdie en quatre actes
et en vers, joue en 1625 et contenant, dit le titre, _la subtilit dont
usa une chasseresse envers un satyre qui la poursuivait d'amour_.

Dans une de ses tragdies, intitule _la Perfidie d'Aman mignon et
favori d'Assurus_, on trouve le singulier dialogue suivant.

Aman se plaint ainsi de Mardoche qui refuse de lui rendre hommage:

     Un certain Mardoche en tous lieux me courrouce.
     Il se moque de moi et bien loin me repousse
     Comme homme de nant Je lui ferai sentir,
     En dedans peu de jours, un triste repentir.
     Le gibet est tout prt; il faut qu'il y demeure,
     Et qu'il y soit pendu avant qu'il y soit une heure.

Mardoche arrive, et Aman lui dit:

     Ah! te voici, coquin! qui te fait si hardi
     D'entrer en cette place? Es-tu pas tourdi?

     MARDOCHE.

     Que veut dire aujourd'hui cet homme pouvantable?
     Qui croit m'pouvanter de sa voix effroyable?
     As-tu bu trop d'un coup? Tu es bien furieux!
     Nul homme n'ose-t-il se montrer  tes yeux?

     AMAN.

     Oui, mais ne sais-tu pas ce que le roi commande,
     Que le peuple m'adore, autrement qu'on le pende?
     Et encore oses-tu te montrer devant moi?
     Je t'apprendrai bientt  mpriser le roi.

     MARDOCHE.

     O le grand personnage! Adorer un tel homme!
     J'adorerais plutt la plus petite pomme,
     Et ne fait-il pas beau qu'un petit raboteur,
     Qu'un homme roturier reoive un tel honneur?
     Tu devrais te cacher, etc.

BORE composa _Clorise_, _Achille_, _Bevalde_, _la Justice d'amour_,
_Rhodes subjugue_, _Tomyris_, tragdies aussi ennuyeuses que longues,
se rapprochant des temps barbares du thtre, mais dans lesquelles on
trouve cependant quelques scnes bien dialogues.

PIERRE MATHIEU, historiographe de France, donna _la Guisarde, ou le
triomphe de la Ligue_, tragdie dans laquelle on lit ces vers:

     Je redoute mon Dieu, c'est lui seul que je crains;
     On n'est point dlaiss quand on a Dieu pour pre.
     Il ouvre  tous la main, il nourrit les corbeaux,
     Il donne la pture aux jeunes passereaux, etc.

videmment c'est cette pense que Racine reproduit dans un langage plus
lev et plus noble au commencement d'_Athalie_.

Nous terminerons cette tude sur les auteurs dramatiques des premires
annes du dix-septime sicle, par un mot sur BOISSIN DE GATTARDON, qui
composa d'abord des pices saintes, telles que le _Martyre de sainte
Catherine_, _de saint Eustache et de saint Vincent_, et fit ensuite les
pices profanes de _Andromde_, _Mlagre_ et les _Urnes vivantes_, _ou
les Amours de Pholimor et de Polibelle_.

Ce pote est un des plus barbares qui ait jamais exist. On ne comprend
pas mme aujourd'hui qu'il se soit trouv dans aucun temps, un public
pour accepter et laisser reprsenter des monstruosits semblables. Les
hros de la fable, dans ses tragdies ou ce qu'il dcore de ce nom,
_citent_ Dmosthne, Cicron, Pline. Les martyres des saints sont des
rapsodies dgotantes, et n'ont pas mme le plaisant de la farce.

Nous n'avons cit que les principaux auteurs du commencement du
dix-septime sicle. Le nombre en est beaucoup plus considrable.
Quelques-unes des pices de ceux dont nous n'avons pas prononc le nom,
mritent encore par leur bizarrerie, d'tre mentionnes dans cette tude
anecdotique.

En 1600, DESPANNEY fit jouer une tragi-comdie intitule _Adamantine, ou
le Dsespoir_, dans laquelle se trouve la scne suivante qui parut aux
spectateurs de cette poque, la chose du monde la plus simple et la plus
morale.

Un chevalier franais, pris d'une princesse trangre, se jette  ses
pieds et parvient  l'mouvoir. Elle lui dit:

     --Qui peut  vos douleurs donner de l'allgeance?
     --Je n'en puis esprer que par la jouissance.
     --Vous voulez, je le crois, de l'honneur abuser?
     --Non, mais bien, s'il vous plat, ce soir vous pouser.

Alors la confidente de la princesse intervient et les fait s'embrasser,
puis elle leur dit:

     C'est assez, mes amis; sans plus de cavillage,
     Donnez-vous, comme poux, la foi du mariage.
     Vous tes maris; ne reste que la nuit
     Pour teindre vos feux.

Voil certes une faon commode et des plus lestes de s'unir par les
liens du mariage, c'est encore plus expditif que d'avoir recours au
fameux forgeron anglais. Au moyen de quatre vers et d'un jeu de mots, la
confidente tranche toute difficult.

THULIN, en 1629, fit reprsenter une pice en un acte sous ce singulier
titre: _les Amours de la Guimbarde, toute en chanson et en vers
gascons_. C'est  Bziers que se donna cette oeuvre bizarre, l'une des
treize comdies insres dans un livre fort rare aujourd'hui et
intitul: _l'Antiquit du Triomphe de Bziers un jour de l'Ascension_.
Voici, du reste, quelle fut l'origine de ce livre et de ces pices. La
ville de Bziers, assige il y a plusieurs sicles, avait t dlivre
le jour de l'Ascension. En souvenir de cet heureux vnement et pour en
conserver la mmoire, on avait institu une fte anniversaire. Ce
jour-l, les habitants des environs se rendaient  la procession, et des
drames taient reprsents en l'honneur d'un certain capitaine Ppesuc,
dont la statue de pierre existait alors dans la ville, et auquel on
attribuait en partie la dlivrance de Bziers.

Dans _Bisatic_, tragdie de MAGARIT PAGEAU, joue eu 1600, la fille du
roi des Massiliens, prise de Crassus et dsole de ne pas l'avoir suivi
 Rome, s'crie:

     Je te pouvais aider de petite servante,
     Sous ton commandement volontiers flchissante,
     Ou bien pour tes rabats blanchement affiner,
     Ou bien, en reposant, ton lit encourtiner.

Les autres comdies ou pastorales dont nous pourrions parler, sont en
gnral tellement ennuyeuses ou tellement dcolletes par le fond et par
la forme, que nous croyons devoir borner l nos citations, d'autant que
nous en avons dit assez pour faire comprendre quel tait le got des
premires poques dramatiques et les tendances vers la nouvelle. Nous
allons voir bientt le thtre et le public modifier compltement leur
faon d'tre, sous la salutaire influence de quelques grands auteurs;
mais avant, qu'on nous permette un mot d'adieu aux vieilles _Farces_ qui
rjouissaient tant nos pres.

Nous avons salu, dans une de nos tudes prcdentes, l'avnement sur la
scne des petites pices qui remplaaient ce qui tait le vaudeville de
la premire priode thtrale. Trois honntes Parisiens,
GAUTHIER-GARGUILLE, GROS-GUILLAUME et TURLUPIN, acquirent, vers la fin
du seizime sicle et dans les trente premires annes du dix-septime,
une rputation telle, dans la parodie et la _farce_, que leurs pices
prirent insensiblement le nom de l'un d'eux et furent appeles
_Turlupinades_. Les trois quarts du temps ces turlupinades n'taient
que de mauvais jeux de mots, des pointes et des quivoques accommodes
au gros sel; mais elles avaient le don de faire courir tout Paris. Du
reste, cela n'est pas bien tonnant, puisque aujourd'hui, en France, il
n'y a pas de trteaux de saltimbanques devant lesquels les paillasses et
les jocrisses, turlupins modernes, n'attirent, dans les foires, un
nombreux public.

La trinit Garguille, Guillaume et Turlupin ne descendait pas de la
cuisse de Jupiter, ils taient tout simplement garons boulangers au
faubourg Saint-Laurent,  Paris, en l'an de grce 1583, lorsque l'ide
leur vint qu'ils avaient des talents transcendants comme acteurs. Une
irrsistible passion les poussant vers les planches, ils abandonnrent
le ptrin pour les trteaux. Ils se mirent  composer des pices ou
fragments de pices d'un comique  eux. Le public (peuple et bourgeois
de Paris) accueillit par un gros rire ces grosses facties, et bientt,
leur rputation s'tant tendue, ce fut  qui, dans la ville, se
prcipiterait aux _turlupinades_ des trois amis. Ils prirent des
costumes en rapport avec leur caractre et leur physique.

Gauthier-Garguille, selon le sujet de leurs farces, reprsentait soit le
matre d'cole, soit un savant, dbitant d'un air bien bte les chansons
composes par lui.

Gros-Guillaume, d'une corpulence telle qu'il tait toujours garott par
deux ceintures, ce qui le faisait ressembler  un tonneau cercl;
Gros-Guillaume, disons-nous, avait adopt les rles de l'homme
sentencieux. Il ne portait point de masque, comme c'tait encore
l'usage  cette poque, mais il se couvrait la figure de farine si
adroitement mnage, qu'en remuant un peu les lvres il blanchissait
tout  coup ceux auxquels il parlait. Par une bizarrerie singulire, ce
malheureux tait affect d'une cruelle infirmit, et cette infirmit
contribuait souvent  son succs. Il avait la pierre; il entrait
quelquefois en scne, souffrant le martyre et son visage accusant la
douleur; sa contenance triste, ses yeux baigns de larmes contrastant
avec ses rles plaisants et ses lazzis, rjouissaient outre mesure les
nombreux spectateurs dont pas un ne souponnait la vrit. Il vcut
jusqu' quatre-vingts ans, malgr cette infernale maladie, et sa mort,
dont nous parlerons plus loin, eut une cause  peu prs accidentelle.

Turlupin, tantt valet, tantt intrigant et filou, jouait avec feu comme
on et dit de nos jours; en argot de thtre, il brlait la planche. Il
lanait  tout instant des pointes et des bons mots; bref, c'tait le
paillasse de la troupe, et l'on sait que pour tre un amusant paillasse,
il faut avoir non-seulement de l'entrain, mais de l'esprit.

Ces trois hommes lourent un petit jeu de paume  la porte
Saint-Jacques,  l'entre de ce qui tait alors le foss de l'Estrapade.
Ils se firent un thtre portatif dans le genre, mais sur une plus
grande chelle, de celui du fameux Guignol de nos jours, ils y
adaptrent des toiles de bateaux peintes en guise de dcorations; puis,
deux fois dans les vingt-quatre heures, dans l'aprs-midi et le soir,
ils jouaient, moyennant une redevance de 12 deniers par spectateurs.

La vogue devint telle  leur thtre, que les acteurs de l'htel de
Bourgogne en conurent de la jalousie, puis finirent par se plaindre au
cardinal de Richelieu, prtendant que ces trois bateleurs, comme ils les
appelaient, allaient sur leurs brises et leur causaient un vritable
prjudice.

Richelieu, qui aimait beaucoup le thtre et que dvorait la manie
d'tre lui-mme auteur dramatique, fut bien aise d'avoir un prtexte
pour assister  une _turlupinade_. Il dclara qu'il voulait juger du
diffrend en connaissance de cause, et fit venir les trois amis au
Palais-Royal, alors Palais-Cardinal. On leur donna l'ordre de jouer dans
une alcve. Ils imaginrent une scne comique dans laquelle
Gros-Guillaume, en femme, cherche  apaiser la colre de Turlupin, son
mari. Ce dernier, le sabre  la main, va couper la tte  sa malheureuse
moiti, lorsqu'elle s'avise de l'adjurer par la soupe aux choux qu'elle
lui a fait manger la veille. A ce souvenir, le sabre tombe des mains du
mari offens, qui s'crie: Ah! la carogne, elle m'a pris par mon
faible, la graisse m'en fige encore sur le coeur. Cette scne, qui dura
une heure, et dans laquelle les deux pauvres diables se surpassrent,
amusa tellement Richelieu, le fit rire  tel point, qu'il prit leur
parti contre les acteurs de l'htel de Bourgogne et qu'il ordonna  ces
derniers de s'associer les trois amis, disant qu'on sortait toujours
triste de leur thtre et qu'avec le secours de ces braves gens il n'en
serait plus de mme.

Voici une autre des principales _turlupinades_ de cette poque.
Gauthier-Garguille dblatre contre les servantes; il est oblig,
dit-il, d'en changer tous les huit jours. Il termine la nomenclature de
leurs dfauts par le chapitre de la malpropret et prtend qu'il a
trouv les siennes se peignant au-dessus de la marmite. Turlupin rpond
qu'il n'est pas tonnant alors qu'il y ait toujours des cheveux dans sa
soupe, puis il ajoute qu'il en a une  lui donner qui est un vrai
phnix, car elle ne se peigne jamais qu' la cave.

Ces deux citations peuvent faire comprendre que les _Turlupinades_
avaient bien de l'analogie avec les scnes de paillasse dont les masses
populaires sont encore avides pendant les ftes et dans les foires.

Le factieux trio de boulangers devenus artistes, entra donc, par ordre
de Son minence le Grand Cardinal, au thtre de l'htel de Bourgogne;
mais ce fut l sa perte. Un beau jour, Gros-Guillaume eut la hardiesse
de contrefaire un magistrat afflig d'un tic trs-dsagrable. Il eut
l'adresse, ou si l'on veut, la maladresse de le si bien contrefaire,
qu'il tait impossible de s'y mprendre. Personne ne s'y mprit, en
effet, le public rit beaucoup; mais les magistrats ne trouvrent pas la
chose plaisante, et le pauvre artiste fut dcrt de prise de corps
ainsi que ses deux compagnons en _Turlupinades_. Cette arrestation
tourna au tragique, Garguille et Turlupin s'vadrent; mais
Gros-Guillaume fut arrt, mis au cachot. Il eut un tel saisissement
qu'il en mourut. La douleur que ressentirent les deux autres membres de
l'insparable trio fut si grande, lorsqu'ils apprirent la mort de leur
ami, que, dans la mme semaine, l'un et l'autre descendirent au tombeau.
Ils n'avaient pas fait d'lves. Avec eux s'teignirent, en 1634, les
_Turlupinades_ du vrai Turlupin; mais le nom subsista et les farces ne
sont pas prtes  disparatre en France. Pour un Gros-Guillaume, un
Garguille, un Turlupin du dix-septime sicle, il y a, au dix-neuvime,
des milliers de paillasses qui n'ont cess de continuer leur genre sur
tous les thtres ambulants du monde.

Terminons cet expos de ce qu'on appelait la _Farce_ dans les premires
priodes thtrales, par le rcit suivant de l'une d'elles, rcit
emprunt  un auteur qui vivait au temps de Charles IX:

En l'an 1550, au mois d'aot, un avocat tomba en telle mlancolie et
alination d'entendement, qu'il disait et croyait tre mort. A cause de
quoi il ne voulut plus parler, rire, ni manger, ni mme cheminer, mais
se tenait couch. Enfin il devint si dbile, qu'on attendait d'heure 
heure qu'il dt expirer; lorsque voici arriver un neveu de la femme du
malade, qui, aprs avoir tch de persuader son oncle de manger, ne
l'ayant pu faire, se dlibra d'y apporter quelque artifice pour sa
gurison. Par quoi il se fit envelopper, en une autre chambre, d'un
linceul  la faon qu'on agence ceux qui sont dcds, pour les inhumer,
sauf qu'il avait le visage dcouvert, et se fit porter sur la table de
la chambre o tait son oncle, et se fit mettre quatre cierges allums
autour de lui. Somme, la chose fut si bien excute, qu'il n'y eut
personne qui et pu se contenir de rire: mme la femme du malade,
combien qu'elle ft fort afflige, ne s'en put tenir, ni le jeune homme
inventeur de cette affaire; apercevant aucuns de ceux qui taient autour
de lui, faire laides grimaces, se prit  rire. Le patient, pour qui tout
cela se faisait, demanda  sa femme qui c'tait qui tait sur la table,
laquelle rpondit que c'tait le corps de son neveu dcd; mais,
rpliqua le malade, comment serait-il mort, vu qu'il vient de rire 
gorge dploye? La femme rpond que les morts riaient. Le malade en veut
faire l'exprience sur soi, et, pour ce, se fait donner un miroir, puis
s'effora de rire, et connaissant qu'il riait, se persuada que les morts
avaient cette facult, qui fut le commencement de sa gurison. Cependant
le jeune homme, aprs avoir demeur environ trois heures sur cette table
tendu, demanda  manger quelque chose de bon. On lui prsenta un chapon
qu'il dvora avec une pinte de bon vin; ce qui fut remarqu du malade,
qui demanda si les morts mangeaient. On l'assura que oui; alors il
demanda de la viande qu'on lui apporta, dont il mangea de bon apptit.
Et somme, il continua  faire toutes actions d'homme de bon jugement, et
peu  peu cette cogitation mlancolique lui passa. Cette histoire fut
rduite en _Farce_ imprime, laquelle fut joue un soir devant le roi
Charles IX, moi y tant.

Voici le singulier titre d'une farce reprsente en 1558: les _Femmes
Sales_, en un acte, en vers,  cinq personnages, par un anonyme, joue
par les Enfants Sans Souci, imprime en caractres gothiques, ou
_discours factieux des hommes qui font saler leurs femmes  cause
qu'elles sont trop douces_.




IV

COMDIE-FRANAISE.

DE 1600 A 1789.

  Le thtre de l'Htel de Bourgogne et celui du Marais, en
    1600.--Les deux thtres du Palais-Cardinal.--Celui du jeu de
    paume de la rue Michel-le-Comte (1633).--_Mlite_, premire
    comdie de Corneille (1625).--Rotrou, de 1609 
    1650.--Caractre de son talent.--Ses compositions
    dramatiques.--_Les Occasions perdues_ (1631).--_Venceslas_
    (1648).--Anecdote relative  cette tragdie.--L'acteur
    Baron.--_Cosros_ retouch par M. d'Uss.--Emprunt fait 
    Rotrou par plusieurs auteurs dramatiques.--Transformations
    diverses subies par les thtres de l'Htel de Bourgogne et du
    Marais, depuis 1600.--Deux troupes franaises  Paris jusqu'en
    1641.--L'_illustre_ thtre de Molire.--Troisime troupe,
    celle de Molire  la salle du Petit-Bourbon, en 1642, sous le
    nom de troupe de _Monsieur_. Elle devient troupe du _Roi_ en
    1665.--Elle s'installe  la salle du Palais-Royal.--Trois
    troupes franaises jusqu'en 1673,  la mort de Molire.--Fusion
    de la troupe de Molire, partie dans celle de l'Htel de
    Bourgogne, partie dans celle du Marais.--La troupe du
    Marais dans la rue Gungaud.--Runion des deux troupes
    franaises, le 21 octobre 1680, et formation de la troupe de
    la Comdie-Franaise ou troupe _du Roi_.--Elle est installe
    d'abord dans la rue Gungaud, puis au jeu de Paume de la rue
    Saint-Germain-des-Prs.--Ouverture de cette salle, le 18 avril
    1689.--Priode de 1689  1770.--Lutte avec les thtres
    forains.--Anecdotes.--Dancourt, directeur de la Comdie, fait
    valoir les privilges exclusifs de la troupe et obtient divers
    dcrets contre les thtres forains (1710).--Rglement du 18
    juin 1757.--La Comdie-Franaise, de 1770  1782, aux
    Tuileries.--De  1782  1799  l'Odon.--Depuis 1799,  la
    salle de Richelieu.--Modifications dans le costume
    thtral.--Rflexions.--Suppression des banquettes sur la
    scne, 1760.--Rflexions.


Plus les compositions dramatiques s'puraient et plus le got du
thtre s'tendait. Le public se pressait en foule aux reprsentations
thtrales, et le nombre des auteurs augmentait dans une proportion
notable. Il rsulta de ce penchant dclar du Parisien, et nous
pourrions dire des habitants de la France entire, que bientt, malgr
les bateleurs ambulants et les _turlupins_, malgr la Comdie
italienne, dont nous parlerons plus loin, on reconnut que la seule
troupe de l'Htel de Bourgogne n'tait pas suffisante  Paris.

En consquence, en 1600, cette troupe se partagea. Une partie des
comdiens conserva son premier thtre, l'autre en leva un second au
Marais; il y eut donc, ds le commencement du dix-septime sicle,
deux salles de spectacle  Paris, sans compter, comme nous l'avons
dit, les trteaux et le thtre nomade de la troupe italienne, qui
jouait assez habituellement  l'Htel du Petit-Bourbon depuis 1577.
Cette dernire troupe subit des vicissitudes sans nombre que nous
raconterons.

A la mme poque, Richelieu, possd de la fureur des reprsentations
thtrales, fit construire dans son propre palais, deux salles: une
petite, pouvant contenir six cents personnes et o l'on jouait les
pices reprsentes au Marais; et une autre, d'apparat, pouvant
recevoir deux mille spectateurs et qui plus tard fut donne  la
troupe de Molire. Mais ces deux salles n'taient pas ouvertes au
public.

En 1625, une aventure bien ordinaire, bien banale, faillit doter Paris
d'un troisime thtre permanent, et dota la scne franaise du plus
grand gnie qui se ft encore rvl au point de vue de l'art
dramatique. Un jeune homme de Rouen avait un ami, il le mne chez une
jeune personne dont il est fort pris. La jeune personne trouve l'ami
 son got et repousse le pauvre amoureux. L'ami se nommait Pierre
Corneille. L'aventure lui parat fort agrable, et si plaisante, qu'il
en fait une charmante comdie. Il la met au thtre sous le nom de
_Mlite_ (nom qui fut donn plus tard  la jeune personne, cause
premire de la premire tincelle du gnie du grand Corneille). La
comdie a un succs fou, si bel et bien que la salle ne pouvant
suffire au public, une nouvelle troupe de comdiens s'organise,
demande et obtient du lieutenant civil la permission de s'entendre
avec le propritaire du Jeu de paume de la Fontaine, rue
Michel-le-Comte, pour louer son tablissement et y organiser une salle
de spectacle. La permission tait accorde pour deux ans; mais  peine
la nouvelle troupe eut-elle ouvert son thtre, qu'une affluence telle
se porta aux reprsentations de la _Mlite_ de Corneille, que la rue
Michel-le-Comte, alors compose de vingt-quatre htels, rue courte et
troite, fut pour ainsi dire intercepte pendant la majeure partie du
jour. De l les rclamations des habitants affirmant que souvent ils
ne pouvaient rentrer que de nuit chez eux, se plaignant de rester en
butte aux sots propos des laquais et aux entreprises plus dangereuses
des filous. Bref, l'affaire fut dfre au Parlement qui, par arrt du
22 mars 1633, fit dfendre aux comdiens du Jeu de paume de la
Fontaine, de reprsenter aucune pice, _jusqu' ce qu'autrement en ft
ordonn_; or il n'en fut pas autrement ordonn, et le troisime
thtre de Paris mourut en naissant.

Avant de parler du grand Corneille, un mot de celui qu'il appelait son
pre en art dramatique, de Rotrou, dont les leons lui furent fort
utiles et qui, presque seul des potes du temps de Richelieu, eut la
loyaut et le courage de refuser de condamner _le Cid_ (ce
chef-d'oeuvre de la tragdie  cette poque), malgr les ordres
injustes du cardinal-ministre. C'est de Rotrou que Corneille disait
plus tard: Lui et moi, nous ferions subsister des saltimbanques,
voulant exprimer que, joues par de mauvais acteurs, leurs pices
auraient encore du succs, et il avait raison.

Rotrou mrite une tude spciale, car il est le trait d'union entre la
tragdie primitive dgrossie  la fin du seizime sicle, et la
tragdie digne de ce nom, inaugure par Corneille et continue par
Racine et par Voltaire.

N  Dreux en 1609, Rotrou, dou d'une facilit prodigieuse, se
distingua trs-vite, par ses oeuvres dramatiques, des potes qui
l'avaient prcd. Le cardinal de Richelieu, en qute de littrateurs
de talent pour les confisquer au profit de sa gloire (ce  quoi il n'a
gure russi), le choisit, bien qu'il ft encore fort jeune, pour se
l'attacher, et s'il ne le fit pas admettre  l'Acadmie franaise,
c'est que l'on n'y recevait que les hommes ayant leur rsidence fixe 
Paris, et que Rotrou refusa toujours de quitter Dreux, o il mourut 
l'ge de quarante et un ans.

Rotrou fit reprsenter plus de trente-cinq pices au thtre, en
vingt-deux annes, puisque sa premire, la _Bague de l'oubli_, est de
1628, et sa dernire _don Lopez de Cardone_, est de 1650. Corneille
avait en grande estime les oeuvres de ce pote dramatique, et, en
effet, le premier, il a rendu la tragdie  sa vritable
signification; le premier, il a introduit dans sa composition la
rgularit. Surpass et bien distanc par Corneille, il a prouv par
plusieurs productions pleines de got et d'intrt, qu'il et pu
approcher beaucoup de celui qui se disait son fils, si sa trop grande
facilit ne l'et pas rendu trop coulant dans le choix de ses sujets.
Une autre cause de la faiblesse d'un grand nombre de ses oeuvres, fut
la passion du jeu, qui le mettait souvent dans l'embarras. Pour se
tirer des fausses positions o il se trouvait tout  coup, il fallait
une comdie nouvelle. Eu quelques jours, la comdie faisait son entre
au thtre et rparait les pertes du jeu; mais le travail se
ressentait forcment de la rapidit du pote et de la proccupation du
joueur. Rotrou, comme les matres qui vinrent aprs lui, Corneille,
Racine, Molire, puisa aux sources pures des Grecs et des Romains. Les
thtres italiens et espagnols lui fournirent aussi des comdies
agrables. Si ses tragi-comdies se ressentent du got de l'poque et
ne sont gure, comme toutes les pices de ce genre, que des romans
dialogus, mal construits et surchargs de personnages pisodiques
inutiles au sujet, il y a du moins plusieurs de ses comdies qui sont
bien conduites. Ses tragdies de _Venceslas_, d'_Antigone_, d'_Hercule
mourant_, de _Blisaire_, d'_Iphignie_ et de _Cosros_ ont du mrite,
mme  ct de celles de Pierre Corneille. Si l'on trouve dans ses
compositions des vers secs, durs, allant quelquefois jusqu'au barbare
et au burlesque (ce qui ne dplaisait pas encore au public d'alors),
on y rencontre aussi des vers aiss, naturels, coulants, exprimant de
belles penses.

Dans les _Occasions perdues_, reprsente en 1631, il y a une scne de
bonne comdie qui ne serait pas dplace de nos jours.

La reine de Naples prise de _Cloriman_, mais ne voulant voir ce
dernier que par l'entremise d'_Isabelle_ sa confidente, la charge de
le sduire pour elle, et lui dit:

     --Feins de brler pour lui d'une ardeur sans seconde
     --Mais en feignant, Madame, un feu si vhment,
     Il faut donc me rsoudre  perdre mon amant?
     --Simple, qui ne sait pas qu' la fille avise,
     Abuser tous les coeurs est une chose aise.
     Telle en trahit un cent, et se fait aimer d'eux;
     Et tu n'espres pas d'en pouvoir tromper deux?

Isabelle s'empresse d'expliquer  la reine comment elle s'y prendra
pour toucher le coeur de Cloriman:

     Mes yeux, pour commencer, apprendront de ma glace,
     Avec quels mouvements ils auront plus de grace.
     Par quels ris je pourrai m'acqurir plus de voeux,
     Et par quelle frisure embellir mes cheveux.
     Pour rendre  mes dsirs son me rsigne,
     S'il vous plat, j'emploierai le fard et la saigne.
     Mes mains emprunteront la blancheur des onguents:
     Je veux, pour les polir, avoir au lit des gants.
     Je consens qu'un tailleur inventif et fidle,
     Pour me rendre le port et la taille plus belle
     N'pargne en mes habits ni baleine, ni fer,
     Et me serre le corps jusques  m'touffer.
     Je parlerai toujours de soupirs et de flamme
     A ce jeune tranger qui vous a ravi l'me.
     Je n'pargnerai point les pas de cent valets,
     Et mille coeurs navrs empliront mes poulets.
     Je m'y qualifierai du nom de prisonnire;
     Lui, du nom de mon tout, de ma seule lumire.
     Ce ne seront qu'amours, que soupirs et que voeux;
     Je les cachetterai de mes propres cheveux.
     Je verserai des pleurs; il me verra malade,
     Si quelqu'autre en obtient seulement une oeillade.
     --Ma mignonne, tout beau: c'est trop bien m'obir.
     En pensant m'obliger, tu pourrais me trahir.

Le chef-d'oeuvre de Rotrou est sa tragdie de _Venceslas_, joue en
1648, deux ans avant sa mort, retouche en 1759, plus d'un sicle
aprs lui, par M. Marmontel, et donne la seconde fois  la scne avec
beaucoup moins de succs que la premire. Rotrou venait  peine de
terminer le dernier acte de son _Venceslas_, dont il tait, avec
raison, fort satisfait, qu'il fut se livrer  sa passion du jeu. La
chance lui tant dfavorable, il perdit une somme assez peu leve,
mais enfin qu'il ne put payer de suite. On l'arrta, on le conduisit
en prison. Le malheureux pote ne savait o donner de la tte,
lorsqu'il songea  son _Venceslas_.

Il envoya chercher les comdiens et leur offrit sa tragdie pour
_vingt pistoles_. Ce n'tait pas cher; on s'empressa d'accepter, il
sortit de prison, et la pice eut un succs tel que les acteurs lui
firent un beau prsent. C'est par le rle de Venceslas que Baron, le
clbre comdien, fit sa seconde rentre au thtre, trente ans aprs
l'avoir abandonn, et c'est par ce mme rle qu'il quitta la scne
pour n'y plus paratre. Il tait temps, car il ne put achever son
rle. Il avait  peine dclam ce vers:

     Si proche du cercueil o je me vois descendre.

que son asthme l'empcha de continuer.

Plus d'un pote venu longtemps aprs Rotrou, lui emprunta des penses,
des vers et mme des scnes et des pices. Ainsi, outre son
_Venceslas_ repris par Marmontel, Regnard, en 1705, se servit de ses
_Mnechmes_, jous en 1632; Racine utilisa, dans sa _Thbade_,
l'_Antigone_ reprsente en 1638; Tristan retoucha son _Amarillis_; M.
d'Uss fit de mme en 1704, pour _Cosros_ donn au thtre en 1648.
Il est vrai de dire que dans cette dernire tragdie, les plus beaux
vers sont du second auteur, comme, par exemple, ceux-ci dans une scne
du quatrime acte:

     Fatale illusion, fantme de grandeur,
     blouissant clat dont brille une couronne!
     Pourquoi, malgr moi-mme, embrasez-vous mon coeur?
     Que ne me quittez-vous quand je vous abandonne.
       Cessez, honneur, de me donner des lois;
         Votre grandeur n'est qu'un passage
         Que le Destin, toujours volage,
         Abat et relve  son choix;
         Et la pompe qui suit les rois
         N'est rien qu'un brillant esclavage.

Enfin, l'_Amphitryon_ de Molire, jou en 1668, a, on n'en saurait
disconvenir, un grand air de famille avec les _Sosies_ de Rotrou,
reprsents trente ans plus tt.

Rotrou, qui aimait beaucoup Corneille et qui apprciait le gnie de ce
grand homme, imagina une singulire faon de faire l'loge de l'auteur
de _Cinna_. Dans sa tragdie de _Saint-Genest_, Diocltien, aprs
avoir lou sur ses talents, le plus grand comdien de son poque, lui
demande quelles? sont les pices qui ont le plus de succs. L'acteur
rpond:

     Nos plus nouveaux sujets, les plus dignes de Rome,
     Et les plus grands efforts des veilles d'un grand homme,
     A qui les rares fruits que la Muse produit,
     Ont acquis sur la scne un lgitime bruit,
     _Et de qui certes l'art, comme l'estime, est juste,_
     Portent les noms fameux de _Pompe et d'Auguste_.
     Les pomes sans prix, o son illustre main,
     D'un pinceau sans pareil a peint l'esprit romain
     Rendront de leurs beauts votre oreille idoltre,
     Et sont aujourd'hui l'me et l'amour du thtre.

Nous avons expliqu, dans un de nos chapitres prcdents, comment la
foule qui se pressait aux reprsentations dramatiques, avait amen les
comdiens de l'Htel de Bourgogne, en 1600,  se sparer en deux
troupes, ce qui avait donn naissance  une seconde scne leve au
Marais. Nous avons dit galement qu'au commencement du dix-septime
sicle, le cardinal de Richelieu, emport par sa passion pour le
thtre, avait fait construire dans son propre palais deux salles de
spectacle, une grande et une petite.

En 1641, Molire, ou plutt Poquelin (car c'tait son vritable nom),
entra dans une des nombreuses socits particulires qui,  cette
poque, se faisaient un divertissement domestique de jouer la comdie.
Cette socit acquit bientt une certaine clbrit sous le nom de
_l'Illustre Thtre_. Beaucoup de princes et de grands personnages la
faisaient venir dans leurs htels. Aprs avoir parcouru quelque temps
la province avec cette _Socit_, ou si l'on veut avec cette _troupe_,
Molire revint  Paris, fut assez heureux pour avoir accs auprs de
Monsieur, qui le prsenta au Roi et  la Reine-Mre, et pour tre
appel  jouer en prsence de Leurs Majests dans la salle des gardes
du vieux Louvre. Bientt Louis XIV, fort satisfait des talents de la
troupe de Molire et des comdies composes par son chef, accorda 
ces acteurs la salle du Petit-Bourbon, pour y fonder une troisime
troupe dramatique sous le nom de troupe de _Monsieur_. En 1665, les
comdiens de _Monsieur_ devinrent comdiens _du Roi_, avec 7,000
livres de pension, et ils s'tablirent  la salle du Palais-Royal.

Les trois thtres, c'est--dire: celui de l'Htel de Bourgogne, le
plus ancien de tous; celui du Marais, _fond_, ou si l'on veut
_dtach_ du premier en 1600; et enfin celui du Palais-Royal de
cration rcente, subsistrent et jourent sparment jusqu' la mort
de Molire en fvrier 1673. Les acteurs de l'Htel de Bourgogne et du
Marais interprtaient de prfrence la tragdie, ceux du Palais-Royal
la comdie.

Lorsque la troupe de Molire eut perdu son chef, c'est--dire l'me de
la socit, elle ne put se soutenir et se divisa. Une partie du
personnel s'unit  l'Htel de Bourgogne, l'autre se joignit au thtre
du Marais. Il n'y eut donc plus  Paris que deux thtres o taient
reprsentes les tragdies et les comdies franaises.

La troupe du Marais quitta bientt son tablissement pour en fonder un
autre rue Gungaud. Louis XIV ordonna d'y transporter les loges, les
dcorations et tout le matriel encore dans la salle du Palais-Royal
et ayant servi  la troupe de Molire.

La troupe de l'Htel de Bourgogne et celle du thtre Gungaud
restrent distinctes et spares jusqu'au 21 octobre 1680. Ce jour-l,
elles furent runies par ordre de Louis XIV, en sorte qu' dater de ce
moment, il n'y eut plus qu'une troupe, celle de la Comdie-Franaise,
dite _troupe du Roi_, qui fut seule charge de reprsenter les
comdies et les tragdies. Le nombre des acteurs fut dtermin, les
bnfices distribus au _prorata_ des talents. Les artistes obtinrent
certains privilges. Les uns furent dispenss du service, les autres
eurent des pensions. Une ordonnance royale affecta 12,000 livres 
cette nouvelle socit, dont toute l'administration fut rgle par
ordonnance royale.

C'est donc du 21 octobre 1680 que date rellement la
Comdie-Franaise; cependant elle fut organise sur de nouvelles
bases, prs d'un sicle plus tard, aprs avoir pass par diverses
phases.

La Comdie-Franaise fut d'abord installe au thtre de la rue
Gungaud; mais la proximit du collge Mazarin tant chose gnante et
pour le collge et pour le thtre, Louis XIV prescrivit aux acteurs
d'abandonner cette salle et de chercher un autre emplacement pour
leurs reprsentations. La socit fit l'acquisition du jeu de paume de
la rue Saint-Germain-des-Prs et de deux maisons voisines. Sur les
dessins de Franois d'Orbay, architecte, jouissant d'une rputation
mrite, on btit l'htel dit des Comdiens du roi. Ces derniers en
firent l'ouverture le 18 avril 1689, lundi de pques, par la tragdie
de _Phdre_ de Racine. La dernire reprsentation donne sur ce
thtre eut lieu en 1770. On y joua dans cette soire _Bverley_ et
_le Sicilien_. L'acteur d'Allainval annona au public le changement
qui allait s'oprer par la petite allocution suivante:

   Le Thtre-Franais touche enfin  l'poque la plus flatteuse
   qu'il pouvait esprer. Le gouvernement daigne fixer un moment son
   attention sur lui, et s'occupe des moyens de faire lever un
   monument digne des chefs-d'oeuvre des hommes de gnie qui vous
   ont fait l'hommage de leurs veilles. La scne lyrique vient
   d'offrir  vos yeux les ressources de l'architecture; vous avez
   rendu justice au travail de l'artiste clbre qui a eu le courage
   de s'carter des routes d'une imitation servile, et qui a t
   assez heureux de vous plaire, en osant innover. Il est temps que
   les mnes de Corneille, de Racine et de Molire viennent
   contempler les changements dont le thtre est susceptible, et
   nous dire: Voil le temple o nous aurons  tre honors. Il est
   temps enfin de faire cesser les reproches trs-fonds des autres
   nations jalouses de la gloire de la ntre. Accoutums depuis
   longtemps  votre bienveillance, nous ne cesserons jamais de vous
   donner des preuves de notre empressement  vous offrir des
   productions dignes de vos suffrages. C'est dans ces sentiments
   que nous quittons un thtre o vous avez tant de fois second
   nos efforts. Pntrs de la plus vive reconnaissance pour les
   bonts dont vous daignez nous honorer, nous osons vous en
   demander la continuation sur la nouvelle scne que nous allons
   occuper.

Pendant la priode de 1689  1770, la Comdie-Franaise eut 
supporter quelques vicissitudes, malgr la protection dont elle tait
l'objet de la part du gouvernement royal. Ainsi, vers le commencement
du dix-huitime sicle, le peu d'empressement que les Comdiens
mettaient  plaire au public, leurs ngligences, leurs discussions
intestines, la pauvret des ouvrages qu'ils acceptaient d'auteurs
mdiocres, aprs les grandes et belles productions de Corneille, de
Racine, de Molire, avaient fait tomber leur thtre dans un discrdit
dont il ne semblait pas devoir se relever facilement. Leur spectacle
tait entirement dsert et, par contre, le public, mme les grands
seigneurs et la cour, se pressaient aux spectacles forains. La
Comdie-Italienne avait pris le dessus sur la Comdie-Franaise.
Quelques parodies, quelques pices lgres, quelques vaudevilles
amusants, jous aux Italiens, avaient fait entirement dserter la
premire scne franaise. Les choses taient en cet tat en 1710 et la
scne des Italiens abondait en critiques plus ou moins spirituelles
sur l'tat d'abandon dans lequel on laissait la Comdie-Franaise, ce
n'taient que quolibets, que pointes pigrammatiques, que parodies du
rpertoire de la troupe du roi, quand le directeur de la
Comdie-Franaise, Dancourt, voulut essayer de ramener les Parisiens
dans sa salle. Mais au lieu de comprendre que la scne franaise ne
doit briller et attirer les gens d'esprit que par des compositions
dramatiques de bon aloi, par des tragdies ou par des comdies
d'auteurs de mrite, de potes de talent, Dancourt imagina de
sacrifier au got du jour. Il rsolut de faire reprsenter un
divertissement dans lequel on verrait _Arlequin_ et _Scaramouche_. Il
proposa le rle d'Arlequin  La Thorillire. Longtemps cet excellent
acteur refusa de condescendre  ce qui lui semblait tre une vritable
platitude. Press par Dancourt, il finit cependant par accepter le
rle de Mezzetin[10]. On se dtermina  travailler au divertissement.
Le sujet fut tir de la situation mme dans laquelle se trouvait alors
la Comdie-Franaise. On l'intitula la _Comdie des Comdies_.
Dancourt composa la pice, fit faire quelques airs par Gilliers, et on
l'offrit aux Parisiens. Les Parisiens montrrent plus d'intelligence
que les Comdiens, en ne faisant pas fte  ce spectacle de mauvais
got[11].

  [10] Mezzetin, nom d'un rle de la Comdie-Italienne dont le
  caractre est  peu prs celui de _Scapin_.

  [11] On en tait arriv  ce point,  la Comdie-Franaise, que
  l'on vit la clbre Desmares, pour plaire aux Parisiens, parmi
  lesquels le bilboquet tait alors fort  la mode, jouer  ce jeu
  dans la pice de l'_Amour veng_.

Par opposition, le thtre de la foire Saint-Laurent fit reprsenter
une espce de prologue de Lesage, Fuzelier et d'Orneval, intitul les
_Comdiens Corsaires_. Dans cette petite pice, les comdiens de la
foire se plaignaient de ce qu'on leur enlevait leurs chants et leurs
danses. Un des personnages de cette farce tait une actrice de la
Comdie-Italienne arrivant en scne et chantant ce couplet:

     Au mpris de notre gloire,
     Ces petits esprits follets
     Ne demandent que couplets,
     Que musique, vraiment voire!
     Ils feraient, ces Messieurs-l,
     Si on voulait les en croire,
     Ils feraient, ces Messieurs-l,
     Danser et Phdre et Cinna.

Alors un acteur de la troupe du roi paraissait et, pour justifier le
nouveau genre adopt par la Comdie-Franaise, il dclamait:

     Depuis qu'aux Tabarins les foires sont ouvertes,
     Nous voyons le prau s'enrichir de nos pertes;
     Et l, les spectateurs, de couplets altrs,
     Gobent les mirlitons qui les ont attirs:
     Ils y courent en foule entendre des sornettes;
     Nous, pendant ce temps-l, nous grossissons nos dettes.
     Molire, et les auteurs qui l'ont suivi de prs,
     De nos tables jadis ont soutenu les frais;
     Mais vous le savez tous, notre noble comique
     Prsentement n'est plus qu'un beau garde-boutique;
     Lorsque nous le jouons, quels sont nos spectateurs?
     Trente contemporains de ces fameux auteurs...
     Ainsi donc, nous devons, sans tarder davantage,
     Pour rappeler Paris, donner du batelage.
     Si vous me demandez o nous l'irons chercher;
     Amis c'est aux forains que nous devons marcher.

Voyant que la Comdie-Franaise n'avait pas mme le privilge, avec de
mauvaises pices faites  la mode, de lutter contre les lazzis des
thtres forains, Dancourt trouva un autre expdient, celui de faire
valoir le _privilge exclusif_ de la troupe et d'en demander la
stricte excution en justice.

Plusieurs sentences et divers arrts furent en effet rendus dans ce
sens, mais sans tre excuts. Enfin le Parlement se mla du procs et
fit dfense aux thtres de la foire de faire servir leurs
tablissements  d'_autres usages qu' ceux de leur profession_,
permettant, en cas de contravention, de dmolir leurs salles de
spectacles. Les petits thtres voulurent encore lutter et les
comdiens du roi firent abattre plusieurs salles. Un nouvel arrt du
conseil en date du 17 mars 1710 confirma celui du Parlement.

Le 18 juin 1757, un rglement pour la Comdie-Franaise fut promulgu,
lequel annulait tout ce qui avait t dcrt jusqu'alors concernant
ce thtre, _form en France_, dit le prambule royal, _par les
talents des plus grands auteurs_.

Quarante articles rglaient tout ce qui avait rapport: 1 A
l'administration, aux parts bnficiaires des acteurs,  leurs
devoirs,  leurs droits,  leurs pensions de retraite; 2 aux
retenues pour l'Hpital gnral, pour l'Htel-Dieu, pour le traitement
des employs; 3  la tenue des archives; 4  la composition du
conseil de la troupe, et enfin  tout ce qui concernait l'organisation
complte de cette socit.

La Comdie-Franaise tait  la disposition du roi. Elle jouait
habituellement  la cour depuis la Saint-Martin jusqu'au jeudi d'avant
la Passion, et lorsque la famille royale allait  Fontainebleau, une
partie de la troupe s'y rendait galement. Chaque sujet avait un
supplment. Une assemble gnrale avait lieu tous les lundis 
l'htel de la Comdie, et c'tait alors que les auteurs prsentaient
leurs pices, qui devaient tre examines par l'assemble.

En 1770, les comdiens ordinaires du roi s'tablirent dans la salle
des Tuileries o ils jourent jusqu' l'anne 1782, pendant que l'on
construisait pour eux le thtre de l'Odon o ils restrent de 1782 
1799.

La salle de l'Odon, btie par ordre de Louis XVI, d'aprs les plans
des architectes Peyre, Lain et Vailly, fut incendie en 1799 et la
Comdie-Franaise s'installa,  la suite de cet vnement, au thtre
de la rue Richelieu, o elle se trouve encore aujourd'hui. Cette salle
de la rue Richelieu avait t commence en 1787, aux frais du duc
d'Orlans. Termine au bout de trois ans, la troupe des
_Varits-Amusantes_ l'avait occupe en 1790, pour la cder, en 1799,
aux comdiens franais. L'Odon, brl en 1799, reconstruit sur ses
anciennes fondations par dcision du Premier Consul, servit  la
troupe de M. Picard. Le feu dtruisit une seconde fois cette belle
salle le 20 mars 1818. Louis XVIII la fit encore rebtir et annexa la
troupe qui en exploitait le privilge  la Comdie-Franaise,
l'autorisant  y reprsenter les tragdies, les drames et les comdies
donnes sur la scne franaise.

Pendant la priode de 1710  1799, la Comdie-Franaise, devenue la
premire scne du monde, introduisit d'importantes et trs-utiles
amliorations dans ses habitudes intrieures. Elle arriva
successivement, ainsi que nous allons le raconter,  la rforme
complte des costumes,  leur appropriation  l'poque, de faon  ce
que les paroles ne fussent plus un anachronisme _chronique_ avec les
vtements. Elle obtint ( grand'peine, il est vrai), mais enfin, elle
obtint la libert de l'emplacement sur lequel est reprsente la pice
joue par les acteurs.

Jusqu'en l'anne 1727, les acteurs et actrices disaient leurs rles
vtus comme ils l'taient dans la vie habituelle. On comprend combien
cela nuisait  l'illusion, et quel ridicule en ft mme rsult, si
les yeux n'eussent t depuis longtemps faonns par l'usage  cette
bizarre disparate. A l'une des reprises de la tragdie de Campistron,
_Tiridate_, en 1727, Mlle Lecouvreur, excellente actrice et femme de
got, commena une petite rforme dans le costume; mais comme les
choses, mme les plus simples et les plus naturelles, ne se modifient
pas en un jour, au lieu d'adopter pour elle et pour ses camarades de
thtre le vtement spcial  l'oeuvre dramatique reprsente, elle ne
fit que changer le costume de ville en costume de cour, c'est--dire
qu'elle parut sur la scne en robe  queue tranante et  paniers,
comme en portaient les grandes dames au commencement du dix-huitime
sicle. Cette nouveaut fut approuve du public.

Il n'en est pas moins vrai que pendant plus de trente annes encore,
on vit  la Comdie-Franaise les femmes des consuls romains et des
hros grecs en robes bouffantes, la tte surmonte d'normes coiffures
inventes souvent par le mauvais got de l'actrice. Les artistes de
l'poque pensaient avoir bien mrit de la patrie et des beaux-arts en
reprsentant les reines ou les princesses de la plus haute antiquit
dguises en marquises de la cour de Louis XV. Les acteurs taient
tout aussi ridicules. Avec la cuirasse antique, avec le cothurne, le
Romain ou le hros grec de la Comdie-Franaise se coiffait d'un
chapeau  plumes surmont d'un panache. On applaudissait un Ajax, un
Ulysse, un Agamemnon en perruque de magistrat, ayant au-dessus de
cette perruque un casque plus ou moins grec ou troyen. Le bon roi
Priam tranait sur la scne une casaque de marchand armnien, et
toutes ces absurdes bigarrures de costume, loin d'tre l'objet de
plaisanteries dans le public, taient souvent applaudies et admires.

C'est donc ainsi _attiffs_ que parurent sur la scne franaise les
hros de Rotrou, de Corneille, de Racine. Le _Cid_ et _Cinna_ eurent
pour interprtes des acteurs en fraise plate, en hauts-de-chausses 
dentelle, en juste-au-corps  petites basques; des actrices en corsage
court et rond, avec le sein dcouvert, la jupe  queue, les talons
levs, les cheveux crps et bouffants. Auguste avait une couronne de
laurier par dessus sa perruque  la Louis XIV.

Racine avait plusieurs fois senti le ridicule de l'habillement adopt
au thtre. Il voulut s'y opposer, obtenir des modifications, l'usage
fut plus fort que sa logique. Baron, le grand Baron lui-mme, qui
avait su rformer la diction ampoule de ses prdcesseurs, ne comprit
pas l'harmonie du costume. Sur la fin de sa carrire dramatique, il
joua le jeune Misal des _Machabes_, vtu en bourgeois de Paris, avec
un toquet d'enfant et des manches pendantes.

Sorel, dans _la Maison des jeux_, raconte que le rle d'Hercule tait
interprt par un acteur en vtements ordinaires, mais en manches
retrousses, qui le faisaient ressembler  un cuisinier en fonction.
Il portait sur l'paule, en guise de massue, une petite bche. Apollon
avait l'habitude de mettre derrire son oreille une plaque jaune
destine  reprsenter le soleil.

En 1747, une jolie comdie en trois actes, de Lachausse, _l'Amour
castillan_, fut donne aux Italiens avec des costumes espagnols. Cette
nouveaut tonna beaucoup, mais ne produisit pas d'autre sensation.

En 1753, madame Favart fit un rle de paysanne, sans robe  paniers,
sans gants, sans coiffure; mais comme une fille de village, en jupon
de serge, les cheveux plats, la croix d'or au cou, les bras nus et
enfin chausse de sabots, ce qui dplut aux lgants de l'poque.

En 1755, Lekain et mademoiselle Clairon, guids par le bon got et par
l'amour de l'art dramatique, sentirent enfin le ridicule du costume et
la ncessit d'arriver  une rforme devenue indispensable. Grce 
ces deux grands artistes, les paniers, les chapeaux  plumes
disparurent de la tragdie; les habits furent coups  la mode
antique; les reprsentations thtrales devinrent plus pompeuses. Les
dcors furent rendus plus semblables  la ralit, le nombre des
gardes et des soldats qui environnent les rois fut augment. Les
changements  vue eurent une plus grande prcision. En un mot, tout
s'amliora dans ce que l'on appelle la mise en scne.

Toutefois, ni Lekain ni mademoiselle Clairon n'eurent assez de
puissance encore, pour faire adopter compltement le costume vrai de
l'poque dans chaque oeuvre dramatique. Les Scythes et les Sarmates
portrent la peau de tigre, les Turcs le turban et le sabre recourb;
mais pour bien des rles l'habit franais resta toujours de mise. Il
fallut que Talma vnt donner le coup de grce aux oripeaux que l'on
adaptait au vtement de tous les jours, pour faire disparatre enfin
ce reste de barbarie. Il introduisit le costume exact. Le premier
exemple qu'il donna fut dans _Charles IX_. Bientt _Virginie_, de La
Harpe, _les Gracques_, d'Andr Chnier, furent jous avec
l'habillement de l'poque; puis les acteurs et les actrices, Romains
ou Grecs,  la scne, se vtirent en Romains et en Grecs: puis enfin,
en dernire analyse,  partir du commencement de ce sicle, on devint
au thtre d'une rigidit extrme pour l'exactitude du costume.

Aujourd'hui, nous rions en songeant  ces bvues,  ces usages
extravagants si longtemps maintenus au thtre. Nous sommes souvent
tents d'accuser nos bons anctres de folie, et nous ne pouvons
comprendre qu'ils aient pu supporter d'entendre un vers hroque
sortir de la bouche d'un homme habill en bourgeois de son temps?
Avons-nous bien raison, et si nous nous donnions la peine de regarder
un peu autour de nous, ne verrions-nous pas des choses tout aussi
ridicules? D'abord, chaque jour,  l'Opra, n'assistons-nous pas  des
ftes de village, dont toutes les villageoises en crinoline, sont
ornes de diamants en plus ou moins grande quantit, selon que le leur
permettent leurs appointements ou leurs ressources de toute nature?
N'en est-il pas de mme pour les jolies soubrettes de la
Comdie-Franaise et des autres thtres? Quelle est la paysanne qui
n'entre en scne les bras nus, les paules (pour ne pas dire plus)
trs-dcolletes, chausse d'un dlicieux petit soulier verni, avec un
bas de soie  jour, bien tir, dessinant la jambe? Quel est le
militaire de thtre, arrivant  franc trier, d'aprs son rle, qui
ne se prsente en culotte irrprochable, en bottes sans une
moucheture, en gants paille du dernier blanc? Tout ce qui sort de la
coulisse n'est-il pas  l'tat de pastel vivant?

On le voit, il y aurait bien quelques rformes  faire encore au
costume. Ces rformes cependant ne nous paraissent pas urgentes. De
mme que les dandys de Louis XV, nous ne serions peut-tre pas
charms  l'aspect d'une soubrette de thtre malpropre comme une
fille d'auberge, ou d'une paysanne dguenille comme elles le sont
dans nos campagnes. Nous acceptons volontiers le soldat couvert de
gloire et de laurier, arrivant du combat comme s'il venait  la
parade. Nous le trouverions peut-tre fort dsagrable s'il se
montrait  nous, dans un ballet de l'Opra, en uniforme poudreux ou
dchir.

Soyons donc charitables pour nos pres, ne nous moquons pas trop
d'eux; car s'ils revenaient en ce monde, ils pourraient bien,  leur
tour, nous rendre au centuple nos plaisanteries, en voyant les sots
lazzis qui font la fortune des thtres depuis quelques annes; en
entendant le jargon de mauvais got, les scnes obscnes et sans
esprit, les gestes dplacs, inconvenants, qu'on applaudit  outrance.
Avec quelle stupfaction eux, qui avaient l'habitude de n'admettre les
acteurs  l'honneur de leur parler qu'avec une politesse rigide, avec
quelle stupfaction ne verraient-ils pas le sans-gne, le sans-faon,
la manire d'tre des _artistes_ du dix-neuvime sicle vis--vis leur
public?

Non, non, ne rions pas trop. Le thtre des sicles de Louis XIV et de
Louis XV, s'il avait ses dfauts, avait aussi de grandes qualits. On
y sifflait les mauvaises pices, on y applaudissait les bonnes.
Aujourd'hui on rit trop souvent de sottises indcentes et platement
ridicules. Si on mettait en parallle les qualits de l'ancienne scne
franaise et ses dfectuosits avec les vertus et les vices de la
ntre, il est fort probable que cette dernire n'aurait pas
l'avantage aux yeux de la morale, de l'esprit et du bon got.

Aprs la rvolution du costume thtral, il restait encore  oprer un
changement plus important peut-tre, celui de la libert de la scne,
si longtemps dsire, demande, rclame par les auteurs et les
acteurs. On ne put l'obtenir qu'en 1760; jusqu' cette anne, la
partie du thtre qui forme la scne sur laquelle agissent les
acteurs, tait encombre par les bancs o de grands personnages, les
lgants, les lions de l'poque venaient prendre place, nuisant au jeu
des machines et des artistes, dtruisant toute illusion, et mlant
souvent leurs rflexions aux paroles de la pice. Qu'on se figure les
conversations des avant-scnes d'aujourd'hui ayant lieu sur le thtre
mme,  ct ou derrire les acteurs, tandis que ces derniers disent
leur rle, et on aura une ide de l'espce de cacophonie qui devait
rgner sur la scne. Ces places, trs-recherches dans le grand monde
d'alors, se payaient fort cher, et c'tait un revenu important pour la
troupe; cependant la Comdie-Franaise renona volontiers au produit
considrable qui en rsultait pour elle afin de dtruire cet abus.

Alors donc, on put voir ouvrir la scne d'une manire imposante.
L'illusion fut permise. Le jeu des comdiens, si utile au succs des
pices, n'tant plus entrav, prit un dveloppement naturel. L'art
dramatique eut devant lui une porte nouvelle. Les dcors purent tre
placs et enlevs avec facilit. On ne vit plus un temple l o il
fallait un salon; un cabinet  o il fallait un vestibule ou une place
publique.

C'est au comte de Lauraguais qu'on dut ce changement radical dans les
habitudes du thtre. Il donna, pour indemniser les comdiens, douze
mille francs de sa bourse.

Jusqu'en 1782, le public du parterre fut debout;  cette poque on
commena  lui donner des siges, et il ne fut plus un flot sans cesse
agit. C'est pour la salle de l'Odon que cette dernire modification
fut d'abord admise.




V

QUATRIME PRIODE DRAMATIQUE.--LES DEUX CORNEILLE. DE 1630 A 1674.

  PIERRE CORNEILLE.--Considrations gnrales sur ses oeuvres
    dramatiques.--Son portrait peint par lui-mme.--Sa difficult
    d'nonciation.--Anecdotes sur sa vie.--Ses diffrentes
    productions, dans l'ordre o elles ont t donnes au
    thtre.--_Mlite_ (1630).--Anecdotes.--_Clitandre_
    (1630).--_La Veuve et la Galerie du Palais_
    (1634).--Innovation due  cette dernire comdie.--_La
    Suivante_ (1634).--_La Place Royale_ (1635).--Lettre de
    Claveret.--_Mde_ (1635), premire tragdie de Pierre
    Corneille.--Son peu de succs.--_L'Illusion_ (1635).--_Le Cid_
    (1636).--Rflexions.--Anecdotes.--Le cardinal de
    Richelieu.--L'Acadmie.--Boileau.--L'acteur Baron.--_Les
    Horaces et Cinna_ (1639).--_Polyeucte_ (1640).--Anecdotes.
    --ptres  la Montauron.--Le marchal de La Feuillade.
    --Dufresne.--_La Mort de Pompe_ (1641).--Le comte de
    Choiseul.--Ninon de Lenclos.--Pcourt.--_Le Menteur_
    et _La Suite du Menteur_ (1642).--_Rodogune_
    (1646).--Rflexions.--Anecdotes.--_Thodore_, tragdie
    (1645).--Anecdote.--_Hraclius_ (1647).--_Andromde_
    (1650).--Anecdote du cheval.--Succs de cette pice.--_Don
    Sanche d'Aragon_ (1651).--_Nicomde_ (1652).--_Pertharite_
    (1653).--Premier chec grave de Pierre Corneille.--Il veut
    abandonner le thtre et mettre l'_Imitation_ en
    vers.--_Oedipe_ (1659).--Tragi-comdie de _la Toison d'Or_
    (1660).--_Sertorius_, tragdie (1662).--Mot de
    Turenne.--_Sophonisbe._--_Othon_ (1664).--pigramme de
    Boileau.--_Agsilas_, _Attila_ (1666 et 1667).--_Tite et
    Brnice_ (1670).--Galimatias double.--Baron, Molire et
    Corneille.--Anecdote.--_Pulchrie_ (1672).--_Surena_, tragdie
    (1674).--_Psych_, en collaboration avec
    Molire.--Anecdote.--Hommages  rendus au grand Corneille
    pendant sa vie et aprs sa mort.--Son petit-neveu.--Premier
    exemple de reprsentation  bnfice.--Deuxime dition des
    oeuvres de Pierre Corneille, donne en dot par Voltaire  la
    petite-nice de l'auteur du _Cid_.--THOMAS
    CORNEILLE.--Considrations sur cet auteur.--Impromptu  propos
    de son portrait.--Ses principales productions
    dramatiques.--L'_Ariane_.--Mlle Duclos.--Anecdote.--_Le Comte
    d'Essex._--_Le Festin de Pierre_ (1665), en collaboration avec
    Molire.--Origine de cette pice.--_L'Inconnu._--Chanson
    paysanne.--Le _Ballet de Louis XIV_.--_La Devineresse_,
    comdie dont le succs fut d  l'actualit.--_Timocrate_
    (1656).--Anecdote  la quatre-vingtime reprsentation de
    cette pice.--_Commode_ (1658).--_Camma_ (1661).--Succs de
    ces trois dernires tragdies.--_Laodice_ (1668).--Bon mot au
    sujet de cette pice.--_Achille._--Anecdote d'un peintre 
    propos de cette tragdie.


Nous avons dit par suite de quelle circonstance bien simple, Corneille
avait eu la rvlation de son talent potique et de son aptitude pour
le thtre. Il n'avait alors que dix-neuf ans. Sa comdie de _Mlite_
fut le premier des anneaux qui devaient lui conqurir une gloire
littraire immortelle. Pendant cinquante-trois annes, ce grand gnie
dota la scne franaise des plus belles productions et fixa
dfinitivement les rgles du beau et du sublime. En vain chercha-t-on
 le surpasser, il se produisit sans doute des talents de premier
ordre qui illustrrent leur nom, mais aucun n'a encore, dans le genre
tragique, atteint  sa hauteur. Racine peut tre prfr par beaucoup
d'hommes de mrite pour la puret de son style; mais ses oeuvres, 
notre avis, n'ont pas les clats de mle vigueur qu'on retrouve dans
celles de Corneille.

Ce grand pote donna d'abord dans les travers communs aux auteurs de
son poque. Il ne fut pas longtemps  s'apercevoir qu'il faisait
fausse route, et il s'empressa d'en changer. Guid par l'tude des
anciens, il entra rsolument dans la vraie carrire dramatique,
entranant sur ses pas, littrateurs, orateurs, philosophes et
artistes. Sans doute on peut reprocher  ce pre du thtre plus d'un
dfaut. Son style est souvent ingal, il se met quelquefois au-dessus
des rgles grammaticales; sans doute ses chefs-d'oeuvre eux-mmes, _le
Cid_, _Cinna_, _Polyeucte_, _Rodogune_, ne sont pas exempts de tout
reproche; mais ses ouvrages ont des beauts qu'on ne retrouve dans
ceux d'aucun autre pote. Ses compositions dramatiques, non-seulement
ne ressemblent pas  celles qui avaient paru jusqu'alors, mais nulle
des siennes n'a d'analogie avec celle qui l'a prcde ou qui l'a
suivie, tant son esprit tait inventif, tant son gnie avait de
ressources. Ses plans sont varis, ses caractres sont suivis, bien
dvelopps, vigoureusement tracs. Si ses vers ne sont pas toujours de
la plus exacte puret, que d'lvation dans les ides qu'ils
expriment! Si un vieux mot vient quelquefois choquer l'oreille, comme
la pense qu'il exprime est forte et noble! On peut dire que nul ne
sut mieux que Corneille chauffer le spectateur et produire
l'enthousiasme.

Chose bizarre, cet homme si lev, si sublime dans ses crits, avait
la parole difficile, embarrasse. Il s'nonait si mal qu'une
princesse, aprs l'avoir reu et caus avec lui, disait: Il ne faut
pas entendre M. Corneille ailleurs qu' l'Htel de Bourgogne. C'tait
malheureusement trs-vrai, et lorsqu'il rcitait ses beaux vers, il
fatiguait tout son auditoire. A ce propos, Bois-Robert rpondit
plaisamment un jour  Corneille qui lui reprochait d'avoir mal parl
d'une de ses pices, aprs l'avoir entendue sur le thtre:--Comment
pourrais-je blmer vos vers sur la scne, moi qui les ai trouvs
admirables quand vous les _barbouilliez_ vous-mme?

Corneille sentait cette infriorit. Il envoya un jour son portrait 
Plisson, avec les six vers que voici:

     En matire d'amour je suis fort ingal,
     J'en cris assez bien et le fais assez mal.
     J'ai la plume fconde et la bouche strile,
     Bon galant au thtre et fort mauvais en ville;
     Et l'on peut rarement m'couter sans ennui,
     Que quand je me produis par la bouche d'autrui.

Sur la fin de sa vie, son talent ne fut plus  la mme hauteur; il
avait eu, comme tout ici-bas, son commencement et son apoge, il
touchait  son dclin. Le duc de Montpensier, son ami, voulant le lui
faire sentir, lui dit: M. Corneille, quand j'tais jeune, je faisais
de jolis vers;  prsent que je suis vieux, mon gnie est teint;
croyez-moi, laissons faire des vers  la jeunesse. Corneille ne
profita pas de cette sage leon, il travailla jusqu' un ge fort
avanc et donna, dans ses dernires annes, des comdies que son gnie
et repousses dans ses belles annes.

Voici, dans l'ordre o elles furent reprsentes au thtre, et avec
quelques anecdotes, les pices que l'on doit  Pierre Corneille.

Nous avons dj racont comment avait t compose _Mlite_, comdie
en cinq actes et en vers joue en 1630; mais ce que nous n'avons pas
dit, c'est qu'il fallut plusieurs reprsentations pour faire sentir
la supriorit de cette composition dramatique sur celles du mme
genre qui l'avaient prcde.

Hardy tait  cette poque l'auteur le plus en renom au thtre dont
il avait depuis longtemps le monopole, tant mme associ avec les
comdiens pour les pices auxquelles il tait compltement tranger.
Il rpondit, lorsqu'on lui apporta sa part du produit des
reprsentations de _Mlite: bonne farce_.

_Mlite_ avait paru trop simple au public, Corneille s'en aperut et
composa sa tragi-comdie de _Clitandre_, o les incidents, les
aventures compliquent l'intrigue. On y supprima quelques expressions
un peu trop dcolletes. Cette pice, donne en 1630, parut aux
spectateurs prfrable  _Mlite_; mais Corneille ne fut nullement de
cet avis, il sentit qu'il retombait dans l'ornire dont il avait hte
de sortir, il se promit de ne plus sacrifier  des usages de mauvais
got et de revenir  la manire simple, naturelle et vraie. La comdie
de _Clitandre_ fut la premire o la fameuse rgle des vingt-quatre
heures, si ddaigne de nos jours, ait t observe. L'unit d'action
y est fort abandonne.

Cette pice fut suivie de _la Veuve_ (1634), en cinq actes et en vers,
puis quelques mois plus tard de _la Galerie du Palais_, comdie dans
le genre de la prcdente, mais qui donna lieu  une innovation
heureuse, l'abolition du personnage de la nourrice. On conservait
avec soin ce rle dans la plupart des comdies anciennes, parce
qu'on pouvait le faire remplir par un homme qui prenait le masque,
et qu'alors le nombre des actrices tait assez restreint.
L'indispensable nourrice devint la non moins indispensable suivante,
soubrette, Lisette ou confidente qu'on retrouve dans les comdies
d'avant la rvolution, et encore beaucoup aujourd'hui dans tous les
genres de compositions thtrales.

Cette suppression de la nourrice et son remplacement par la suivante
fut probablement la cause premire de la cinquime comdie de
Corneille. Elle porte ce nom de _Suivante_. Elle fut reprsente  la
fin de la mme anne 1634, et eut, comme les prcdentes, un succs
qui fixa tous les regards sur l'auteur d'oeuvres si diffrentes de
tout ce qu'on avait entendu jusqu' ce moment  la scne.

En 1635, Corneille fit reprsenter une jolie comdie en cinq actes et
en vers, _la Place royale_, qui lui valut la lettre suivante de
Claveret, auteur d'une comdie non imprime, donne  Forges devant
Louis XIII et portant le mme titre:

Vous eussiez aussi bien appel votre _Place Royale_ la _Place
Dauphine_ ou autrement, si vous eussiez pu perdre l'envie de me
choquer; pice que vous rsoltes de faire, ds que vous stes que j'y
travaillais, ou pour satisfaire votre passion jalouse, ou pour
contenter celle des comdiens que vous serviez. Cela n'a pas empch
que je n'aie reu tout le contentement que j'en pouvais lgitimement
attendre, et que les honntes gens qui se rendirent en foule  ses
reprsentations, n'aient honor de quelques louanges l'invention de
mon esprit, etc.

Bientt aprs, parut la premire tragdie de Corneille, _Mde_.
C'tait la troisime fois que ce sujet tait donn au thtre; ce ne
devait pas tre la dernire, puisque cinq autres _Mde_ furent
reprsentes sur la scne  diffrentes poques. La muse tragique ne
parut pas d'abord vouloir traiter aussi bien le pote normand que la
muse de la comdie, et il fut si peu satisfait de l'impression
produite sur le public par sa tragdie, qu'il revint ds l'anne
suivante  son genre favori, et qu'il fit reprsenter _l'Illusion_,
pice assez mdiocre et que lui-mme avoua plus tard tre une
_galanterie extravagante_. Heureusement le gnie du grand pote ne
devait pas tre restreint  la comdie, bien qu'il lui et donn des
formes autrement sages que n'tait la tragi-comdie des sicles
prcdents. L'auteur de _Mde_, cdant au conseil d'un vieux
serviteur de la reine Marie de Mdicis, retir  Rouen, se mit 
tudier le sujet du Cid dans le pote espagnol _Guillin de Castro_. Il
y puisa l'immortelle tragdie qu'il mit au thtre en 1636; tragdie
qui eut dans le public le plus immense succs, tragdie que Richelieu
combattit par jalousie, et que les quarante immortels dvous au
ministre, critiqurent par ordre, ne croyant pouvoir faire autrement
que d'obir  celui auquel ils devaient tout. Des volumes ont t
crits sur le _Cid_; mais, malgr les critiques qu'on en fit, malgr
l'opposition dont la pice fut l'objet lors de son apparition, par
suite de la haute cabale qui s'leva pour la faire tomber, cette
oeuvre eut un retentissement inconnu jusqu'alors. Elle fut traduite
dans chacune des langues de l'Europe, et pour tout dire en un mot,
_elle fit cole_. En vain tous les potes,  l'exception de Rotrou,
tous les acadmiciens se ligurent contre _le Cid_ et son auteur, la
pice a survcu aux critiques, aux sicles, elle est encore de nos
jours au thtre. Seule elle suffirait pour conqurir  Corneille le
premier rang parmi les potes dramatiques de tous les pays, de toutes
les poques, et cependant elle n'est pas exempte de dfauts.

Richelieu, qui se montra si injustement acharn contre _le Cid_ et
contre Corneille, avait souhait d'abord passer pour l'auteur de cette
tragdie. Si le grand pote et voulu y consentir, sa fortune tait
faite; mais  l'argent il prfrait la gloire, et son refus irrita le
ministre tout-puissant au point de lui faire commettre la plus haute
iniquit. Par son ordre, l'Acadmie dut faire l'examen de la pice, ce
 quoi Corneille consentit, en disant  Bois-Robert: Puisque vous
m'crivez que Monseigneur serait bien aise de voir le jugement de
Messieurs de l'Acadmie sur _le Cid_, et que cela doit divertir son
minence, ils peuvent faire ce qui leur plaira. Or, on sait que
d'aprs les statuts, il fallait ce consentement de l'auteur pour que
la pice pt tre juge. Nous ne raconterons pas ici ce singulier
procs dramatique si connu et qui fit tant de bruit  cette poque.

Le cardinal, chose trange, tait le bienfaiteur de Corneille et
rcompensait, comme ministre, le mrite dont il se montrait jaloux
comme pote; aussi, aprs la mort de Richelieu, Corneille fit-il ces
quatre vers:

     Qu'on parle mal ou bien du fameux cardinal,
     Ma prose ni mes vers n'en diront jamais rien;
     Il m'a trop fait de bien pour en dire du mal;
     Il m'a trop fait de mal pour en dire du bien.

On connat les vers de Boileau sur _le Cid_:

     En vain contre le _Cid_ un ministre se ligue,
     Tout Paris pour Chimne a les yeux de Rodrigue.
     L'Acadmie en corps a beau le censurer
     Le public rvolt s'obstine  l'admirer.

Aux premires reprsentations de cette tragdie, il y avait encore les
quatre vers suivants, qui furent supprims comme contenant une morale
contraire  la religion et aux lois de l'tat:

     Ces satisfactions n'apaisent point mon me;
     Qui les reoit n'a rien; qui les fait, se diffame;
     Et de tous ses accords, l'effet le plus commun,
     Est de perdre d'honneur deux hommes au lieu d'un.

Corneille se montra trs-choqu d'une innocente plaisanterie de Racine
qui, parodiant le vers de Don Digue, avait mis  peu prs le mme
dans la bouche d'un sergent, en lui faisant dire:

     Les rides sur son front gravaient tous ses exploits,

Une foule d'anecdotes se rapportent  la tragdie du _Cid_. En voici
deux entre mille:

Baron, pre du fameux Baron et assez bon acteur, mais bien loin de
valoir son fils, mourut assez jeune pour avoir, dans le rle de Don
Digue, pouss du pied l'pe que le comte de Gomas lui fait tomber
des mains. Il se blessa lgrement, ngligea cette blessure, la
gangrne s'y mit, et comme il refusa de se faire couper la jambe,
disant qu'un roi de thtre se ferait huer avec une jambe de bois, il
succomba.

Son fils reprit le rle; mais tant remont  quatre-vingts ans sur le
thtre qu'il avait abandonn pendant trente annes, lorsque, dans le
rle de Rodrigue, il pronona d'un ton nazillard ces deux fameux vers:

     _Je suis jeune, il est vrai_, mais aux mes bien nes
     La valeur n'attend pas le nombre des annes,

la salle entire retentit d'un immense clat de rire. Un Rodrigue de
quatre-vingts ans tait chose si amusante!

Baron recommena sa dclamation, et les rires clatrent de plus
belle; l'acteur s'avana et dit alors aux spectateurs:

Messieurs, je m'en vais recommencer pour la troisime fois; mais je
vous avertis que si l'on rit encore, je quitte le thtre. Baron
tait tellement aim qu'on se tut; malheureusement, quand vint la
scne o Rodrigue se jette aux genoux de Chimne, Rodrigue-Baron tomba
bien aux pieds de sa belle matresse; mais en vain le pressa-t-elle de
se relever, il ne le put sans le secours de deux valets appels de la
coulisse. L'illusion n'tait plus possible, Baron abandonna le rle 
plus jeune que lui.

Il semble que _le Cid_ ait ouvert  Corneille un filon de mine de
chefs-d'oeuvre, car on voit le grand pote abandonner brusquement les
comdies lgres qui avaient commenc sa rputation, pour jeter coup
sur coup  la scne: _les Horaces_ et _Cinna_ en 1639, _Polyeucte_ en
1640.

Lorsque la belle tragdie des _Horaces_ parut au thtre, le bruit se
rpandit que l'Acadmie ferait encore des observations et prononcerait
son jugement comme sur _le Cid_, ce qui fit dire: Horace fut condamn
par les duumvirs et absous par le peuple. L'acteur Baron, le Talma du
dix-septime sicle, fut  peu prs le seul qui sut faire comprendre
le rle si difficile d'Horace, et prononcer ce fameux vers:

     Albe vous a nomm, je ne vous connais plus,

de faon  bien indiquer la pense de l'auteur. Corneille l'en
flicita et s'en montra fort satisfait. On raconte,  propos de cette
tragdie, que dans une reprsentation, l'actrice charge du rle de
Camille, au lieu de dire:

     Que l'un de vous me tue et que l'autre me venge,

s'tant trompe, s'cria:

     Que l'un de vous me tue et que l'autre me mange

ce qui mit le public tellement en belle humeur qu'on eut peine 
continuer la pice. Dans une autre reprsentation, une circonstance
imprvue vint beaucoup embarrasser _Camille_. Les actrices jouaient
encore la tragdie et la comdie avec le costume, non _de l'poque de
leurs rles_, mais dans celui de mode  leur poque  elles. Un jour
que Camille des _Horaces_, aprs avoir lanc son imprcation contre
Rome, fuyait vers la coulisse o elle doit tre immole, ses pieds
s'embarrassrent dans la queue tranante de sa robe et elle tomba.
L'Horace de la scne, faisan aussitt trve  sa fureur, met le
chapeau  la main et avec la plus exquise galanterie, offre l'autre 
l'actrice pour la relever et la conduire dans la coulisse, puis se
coiffant brusquement, reprenant sa colre un instant interrompue et
rentrant dans son rle, il s'lance le fer lev pour tuer brutalement
Camille. Jamais meurtre de comdie ne causa une si forte explosion
d'hilarit. Le grand Baron n'et pas manqu de tuer Camille tombe 
ses pieds, dt-il ensuite lui offrir la main une fois la toile
abaisse.

On raconte qu'un rvrend Pre, prchant un nouveau converti et
l'engageant  abandonner son affection pour une jeune fille de la
religion rforme, en eut pour rponse ces deux beaux vers des
_Horaces_:

     Rome, si tu te plains que c'est l te trahir,
     Fais-toi des ennemis que je puisse har.

Aprs _les Horaces_, et dans la mme anne 1639, parut la magnifique
tragdie de _Cinna_. Deux chefs-d'oeuvre en moins d'un an, c'tait de
la part du pote s'lever  une hauteur inconnue jusqu'alors. Cinna
est, pour beaucoup d'hommes comptents, la plus admirable cration de
Corneille, cependant ce dernier lui prfrait _Rodogune_. On prtend
que Louis XIV dit un jour, en sortant du thtre o il venait
d'entendre la fameuse scne de la clmence d'Auguste: Si, aprs la
reprsentation de _Cinna_, on m'avait demand la grce du chevalier de
Rohan, je l'aurais accorde. _Cinna_ devait tre ddie au cardinal
Mazarin; mais quelqu'un ayant fait observer  l'auteur que ce
ministre, aussi avare que son prdcesseur tait gnreux, ne lui
ferait aucun prsent, Corneille l'adressa  M. de Montauron qui lui
envoya mille pistoles, de l vint le nom d'_ptres  la Montauron_,
donn aux ddicaces lucratives. La tragdie de _Cinna_ fit une telle
impression sur le grand Cond, qu'on vit couler ses larmes. A l'une
des reprsentations, le vieux marchal de La Feuillade fit une
observation trs-fine. Il tait sur le thtre, comme c'tait encore
l'usage, alors, pour beaucoup de grands personnages. _Auguste_ venait
de dire ces deux vers:

     Mais tu ferais piti mme  ceux qu'elle irrite,
     Si je t'abandonnais  ton peu de mrite.

--Ah! s'cria tout haut le marchal, tu me gtes le _soyons amis,
Cinna_.

Le pauvre comdien crut avoir mal jou et se montra tout interdit:
Mais non, lui dit La Feuillade aprs la pice; ce n'est pas vous qui
m'avez dplu, c'est Auguste qui raconte  Cinna qu'il n'a aucun mrite
et puis qui lui offre ensuite son amiti; si le roi m'en disait
autant, je le remercierais de cette amiti.

Lorsque Baron prit le rle de Cinna, le public tait habitu  des
dclamations boursouffles d'acteurs de mauvais got mugissant les
beaux vers de Corneille, au lieu de les dire. La dmarche noble,
simple, majestueuse du nouveau comdien ne fut pas gote d'abord;
mais lorsque dans le tableau de la conjuration, on le voit plir et
rougir rapidement, le feu et la vrit de son jeu enlevrent tous les
suffrages.

Le rle de Cinna fut tenu plus tard par un fort bon acteur, Dufresne,
mais dont le talent tait loin d'galer celui de Baron. Ce Dufresne
imagina un jour un singulier moyen, ou si l'on veut, une _singulire
ficelle_, pour produire de l'effet sur les spectateurs. Au moment o
il pronona ces deux vers:

     Ici le fils baign dans le sang de son pre,
     Et, sa tte  la main, demandant son salaire,

il mit tout  coup sous les yeux du public, et agita de sa main droite
jusqu'alors cache derrire son dos, son casque surmont d'une plume
rouge. Cela produisit un effet surprenant et on l'applaudit beaucoup.
Nous doutons fort qu'une pareille surprise ft aussi bien accueillie
de nos jours, et que semblable jonglerie produist autre chose que des
rires, des hues et des coups de sifflet.

Deux ans aprs cette avalanche de chefs-d'oeuvre, en 1641, le grand
Corneille donna la belle tragdie de _la Mort de Pompe_. Une femme de
beaucoup d'esprit faisait la critique de cette pice en disant qu'elle
ne lui reprochait qu'une chose, c'tait le trop grand nombre de hros
qui s'y trouvaient, ce qui l'empchait de fixer son choix. La fameuse
Ninon de Lenclos, poursuivie par le comte de Choiseul qui l'ennuyait
de son amour et de ses soupirs, lui rpondit un jour plaisamment par
ce vers de la tragdie de _Pompe_:

     Ah! ciel, que de vertus vous me faites har.

On prtend que le futur marchal avait alors pour rival prfr auprs
de Ninon, le danseur Pcourt. Ayant un jour trouv chez Ninon,
Pcourt, vtu d'un habit qui semblait un uniforme, il lui demanda dans
quel corps il servait:--Monsieur, lui rpondit Pcourt bless du
persiflage, je commande  un corps o vous servez depuis longtemps.

Ayant donn  la scne franaise quatre tragdies qui y sont encore
aprs plus de deux sicles et qui resteront tant que le got du beau
se conservera dans notre pays, le grand Corneille sembla vouloir
reposer son gnie et revenir pour se dlasser  son genre primitif. Il
composa _le Menteur_, belle comdie en cinq actes qu'il tira de
l'Espagnol _Lopez de Vega_ et qu'il fit jouer en 1642.--Je donnerais,
disait-il un jour, mes deux meilleures pices pour tre l'auteur de la
comdie de Lopez. Public et acteurs firent fte  ce nouveau produit
du grand pote qui donna l'anne suivante (1643), une autre comdie
intitule _la Suite du Menteur_. Elle eut moins de succs; cependant,
un peu plus tard, elle russit assez bien sur le thtre du Marais.

Aprs cinq annes de repos, la muse tragique inspira  son grand pote
_Rodogune_ (1646), composition pour laquelle l'auteur eut toujours un
faible et qu'il prfrait  ses autres chefs-d'oeuvre, peut-tre parce
qu'elle lui avait cot plus de peine et de travail que les
prcdentes. Il avouait avoir mis plus d'un an  faire le scenario.
Corneille avait dj produit seize grandes compositions dramatiques,
il avait quarante ans, il tait  l'apoge de son talent immortel. Il
devait encore donner au thtre de bonnes tragdies, des comdies d'un
grand mrite; mais le temps des _Horaces_, des _Cinna_ commenait 
s'loigner de lui. Sa muse n'avait plus la verdeur et la force de la
jeunesse. Sans doute elle ne pouvait l'entraner au mdiocre, mais
elle refroidissait peu  peu son gnie. Le pote, aprs tre mont
jusqu'au fate du sublime, redescendit lentement et une  une les
marches qui l'y avaient conduit.

Voici une anecdote assez plaisante relative  la tragdie de
_Rodogune_:

A l'une des premires reprsentations, un soldat en faction sur le
thtre coutait avec l'attention la plus soutenue. A plusieurs
reprises, il avait essay par divers signes, de faire comprendre 
_Antiochus_ que le meurtrier de son frre tait _Cloptre_. Enfin,
lorsque le prince s'crie en s'adressant  Rodogune:

     . . . . . . . Une main qui nous fut chre...
     Madame, est-ce la vtre ou celle de ma mre?
     Est-ce vous? etc...

le brave fantassin, n'y tenant plus, rpondit trs-haut, en dsignant
_Cloptre_:

--C'est elle!

Le public se livra  de tels clats de rire, et les acteurs en scne
eurent tant de peine  reprendre leur srieux, que cet incident
faillit compromettre le succs de la pice qu'on acheva
trs-difficilement.

La tragdie de _Thodore_, que Corneille fit jouer quelque temps aprs
celle de _Rodogune_ est loin de valoir celle-ci. On raconte  propos
de celle pice, que Fontenelle, en entendant les deux vers suivants:

     On la verrait offrir d'une me rsolue,
     A l'poux sans macule une pouse impolue.

s'cria: Quel est donc le Ronsard qui a pu crire ainsi? Il fut
tonn d'apprendre que c'tait son cher oncle, le grand Corneille.

La tragdie d'_Hraclius_ suivit en 1647 celle de _Thodore_. Elle ne
vaut gure mieux quoiqu'elle servt de modle  beaucoup de copies.
L'abb Pellegrin appelait cette pice le dsespoir de tous les auteurs
tragiques, et Boileau disait d'elle: C'est un logogryphe. Il lui fait
allusion, lorsqu'il crit dans son _Art potique_:

     Je me ris d'un auteur qui, lent  s'exprimer,
     De ce qu'il veut d'abord ne sait pas m'informer.
     Et qui, dbrouillant mal une pnible intrigue,
     D'un divertissement me fait une fatigue.

Ce qu'il y a de plus plaisant, c'est que Corneille assistant  la
reprise de cet ouvrage, quelques annes aprs qu'il l'eut compos,
avoua n'y plus rien du tout comprendre.

En 1650, l'auteur du _Cid_ fut sollicit pour faire une tragdie qui
pt prter  une mise en scne splendide, avec machines et
dcorations. On voulait amuser le jeune roi Louis XIV, alors dans sa
minorit. La reine-mre tait dcide  ne rien pargner pour avoir un
spectacle dans le genre des opras de Venise. La pice fut faite, elle
porta le nom d'_Andromde_ et fut joue  l'htel du Petit-Bourbon,
dont la salle, belle, grande, leve, se prtait admirablement  la
circonstance. L'ouvrage eut un immense succs, si bien que les acteurs
du Marais s'empressrent de la reprendre et ils eurent raison, car
tout Paris y courut. Seulement ce ne fut plus, comme pour _Cinna_,
comme pour _Rodogune_,  de beaux vers que Corneille dut le
retentissement de sa pice, mais  la premire apparition sur la scne
d'un vrai cheval reprsentant Pgase. Jamais encore on n'avait os
commettre semblable hardiesse. Ce qui prouve que si le thtre du
Cirque ft inopinment tomb au milieu de Paris au dix-septime
sicle, avec ses chevaux caparaonns et sa brillante mise en scne,
il et fait fureur. Du reste, les honneurs furent moins pour
_Andromde_ que pour le cheval qui jouait son rle en acteur consomm.
Il marquait une ardeur guerrire, il poussait, au moment opportun, des
hennissements, il trpignait avec un tel naturel, que le public ne se
lassait point d'admirer sa haute intelligence. Il est vrai que ce bon
public franais, toujours le mme, ne pouvait voir dans la coulisse un
brave homme vannant de l'avoine, et qu'il ignorait aussi que le pauvre
animal, objet de son admiration, tait  jeun et ne soupait qu'aprs
avoir fourni son emploi avec l'instinct que donnent  tout tre vivant
la faim et la soif.

_Don Sanche d'Aragon_, comdie hroque, parut en 1651, aprs
_Andromde_, ou si l'on veut, aprs le cheval d'_Andromde_. Cette
pice eut d'abord un succs; mais le prince de Cond, dont le got
faisait autorit, s'en tant montr fort peu enthousiaste, elle tomba
bien vite et fut relgue longtemps sur les planches de province. On y
trouve de beaux vers, cependant, et de belles scnes, et on la reprit
plusieurs fois sur les thtres de Paris.

Corneille, aprs ces quelques pices qui ne manquent pas de beauts,
mais qui ne sont plus  la hauteur de ses belles conceptions, parut
vouloir se relever par la tragdie de _Nicomde_, joue en 1652, et
qui eut un trs-grand retentissement. Toutefois, disons-le, ce
retentissement fut en partie d  cette circonstance, qu' l'poque o
on reprsenta l'ouvrage, les princes sortaient de prison et que
plusieurs scnes semblaient une allusion  cet vnement.

En 1653, parut _Pescharite, roi des Lombards_, tragdie qui n'eut
aucun succs, c'tait le premier chec grave de Corneille sur la
scne. Il en fut si chagrin que le dgot s'empara de lui. Il rsolut
d'abandonner le thtre, et se mit  traduire en vers franais
l'_Imitation de Jsus-Christ_. Ce qui surtout avait fait tomber la
pice, c'est que le public s'tait montr indign de voir un mari
racheter sa femme au prix de son royaume. La bouderie de Corneille
avec la muse tragique dura six ans. Son serment avait t un serment
de buveur, l'_Imitation_ resta inacheve sur sa table, et _Oedipe_,
avec les beaux vers qu'il renferme, parut radieux aux yeux du public
qui retrouva avec joie son grand pote en 1659. Le sujet avait t
fourni  Corneille par Fouquet, dsireux de rendre  l'art dramatique
l'homme de gnie qui avait tant fait dj pour la saine littrature.

L'anne suivante, Corneille composa la tragi-comdie de _la Toison
d'or_, pour tre reprsente au chteau de Neubourg, chez le marquis
de Sourdeac,  l'occasion du mariage de Louis XIV et de la paix avec
l'Espagne, en 1661; la troupe du Marais la joua avec les danses et la
musique, mais elle ne resta pas longtemps au thtre. Elle fut reprise
en 1683, avec un prologue de La Chapelle.

_Sertorius_ succda  la _Toison d'or_ en 1662. _Sertorius_ a des
scnes d'une grande beaut, et on prtend que Turenne, aprs avoir
entendu cette tragdie, s'cria:--O donc Corneille a-t-il appris
l'art de la guerre? Ainsi, on le voit, Corneille avait de temps 
autre, au dclin de sa vie et de son talent, comme des clairs qui
brillaient d'un vif clat, puis venant  s'teindre, laissaient les
admirateurs de son immense talent dans un clair-obscur. C'est ce qui
arriva lorsqu'il voulut traiter le sujet de _Sophonisme_, dj mis
cinq fois  la scne depuis un sicle, par Saint-Gelais, par Marmet,
par Mont-Chrtien, par Montreux, et enfin d'une faon assez brillante
par Mairet. La Grange-Chancel et Voltaire ont galement fait leur
tragdie de _Sophonisme_. Celle de Corneille ne russit pas, non plus
que la pice d'_Othon_, donne par lui en 1664, et qui manque
d'action. Boileau lui fait allusion, lorsqu'il dit dans son _Art
Potique_:

     Vos froids raisonnements ne feront qu'attidir
     Un spectateur toujours paresseux d'applaudir;
     Et qui, des vains efforts de votre rhtorique
     Justement fatigu, s'endort ou vous critique.

Les deux tragdies d'_Agsilas_ et d'_Attila_, en 1666 et en 1667,
n'taient pas faites pour venger Corneille de _Sophonisme_ et
d'_Othon_. Cependant, elles eurent Chapelain pour grand admirateur. On
connat l'pigramme de Boileau:

     Aprs l'_Agsilas_
         Hlas!
     Mais aprs l'_Attila_
         Hol!

Corneille, ou se mprit ou voulut bien se mprendre sur le sens de
cette pigramme et la traduisit  son avantage. HLAS! d'aprs lui,
voulait dire que l'_Agsilas_ inspirait la piti, qu'ainsi elle
remplissait le but de la tragdie, et le HOLAmis aprs l'_Attila_,
indiquait que c'tait le _nec plus ultr_ de l'art.

_Attila_ avait t compos par Corneille pour se venger des comdiens
de l'Htel de Bourgogne, qui commenaient  prfrer le talent jeune
et pur de Racine au sien qui semblait fatigu. Il donna donc sa
tragdie nouvelle  la troupe du Palais-Royal, o le clbre La
Thorillire lui prta l'appui de sa belle diction. Malgr cela, cet
ouvrage ne resta pas au thtre.

_Tite et Brnice_, reprsent en 1670, tait de plusieurs degrs
au-dessous des deux prcdentes tragdies, Boileau disait d'elle que
c'tait du _galimatias double_, c'est--dire du galimatias que
non-seulement le public, mais mme l'auteur ne comprend pas. Il avait
raison, et la preuve ressort de l'anecdote suivante:

Baron, charg du principal rle, se mit  l'tudier avec le soin qu'il
apportait toujours  se rendre compte des moindres intentions de
l'auteur; mais il trouva tellement d'obscurit dans les penses et
dans les mots, qu'il pria Molire de lui expliquer cette tragdie.
Molire la lut, essaya; mais il finit par avouer qu'il n'y entendait
rien.--Attendez, dit-il  Baron, Corneille vient souper chez moi ce
soir, soyez des ntres, vous lui demanderez l'explication. Baron
accepte, et ds que Corneille parat, il lui saute au cou, l'embrasse
et le prie de lui expliquer plusieurs vers. Corneille, aprs les avoir
examins quelque temps, dit  Baron: Ma foi, je ne les entends pas
trop bien non plus; mais rcitez-les toujours, tel qui ne les
comprendra pas, les admirera.

_Pulchrie_, tragi-comdie, et _Surena_, tragdie, furent, en 1672 et
en 1674, les deux dernires pices de Corneille, si nous en exceptons
la tragi-comdie-ballet de _Psych_, faite en collaboration avec
Molire et Quinault pour les paroles, avec Lully pour la musique.

_Psych_ fut une dernire galanterie de Corneille  Louis XIV. Dj
bien vieux pour un pote, puisqu'il avait soixante-cinq ans, il
consentit  plier son mle gnie que l'ge rendait sec et svre,
jusqu' composer un pastiche pour amuser un roi jeune encore et aimant
le plaisir. Molire fit le premier acte de cette espce de pastorale,
et quelques scnes dtaches ainsi que le prologue; Corneille
s'assujettit  broder sur le plan du grand comdien, Quinault composa
les paroles de la musique et le fameux Lully la partition.

Grce  cette condescendance, le thtre et la littrature furent
dots d'un morceau qui a pass longtemps pour un des plus tendres et
des plus naturels qui soient  la scne, et qui, aujourd'hui encore,
excite l'admiration, c'est la dclaration de Psych  l'Amour. Le
grand roi gota fort cette jolie pice. Les deux rles principaux,
celui de l'Amour et celui de Psych, furent remplis par le fils du
fameux Baron et par mademoiselle Desmares, quand la pice fut mise 
la scne.

Baron, amoureux fou de la Desmares, joua avec tant de feu, que le duc
d'Orlans, dont l'actrice tait la matresse, en conut des soupons
et de la jalousie. Il eut avec elle une explication orageuse qui se
termina par l'aveu de sa flamme pour son camarade et par sa rupture
avec l'altesse royale.

Le grand Corneille acquit une gloire immortelle; mais il ne fit pas
fortune ou du moins il n'en laissa gure aprs lui. Admir des plus
grands princes, jalous par un grand ministre, estim des plus grands
hommes du sicle, il fut l'objet des hommages les plus spontans et
les plus dlicats de son vivant; sa mort fut un deuil gnral, et bien
longtemps aprs qu'il fut descendu dans la tombe, sa mmoire, ainsi
que nous allons le dire, fut honore dans la personne de ses
descendants.

Sur la fin de ses jours, il parut au thtre o on ne l'avait pas vu
depuis deux ans;  l'instant mme les acteurs s'interrompent, le grand
Cond, le prince de Conti, tous les personnages alors sur la scne se
lvent; les loges suivent leur exemple; le parterre applaudit; des
acclamations se font entendre de toutes parts, et malgr sa modestie,
il lui est impossible de se drober  cette manifestation spontane, 
cette vritable ovation.

A sa mort, Racine et l'abb Delaveau se disputrent l'honneur de lui
faire faire un service funbre. Un acteur fit ces deux vers:

     Puisque _Corneille_ est mort, qui nous donnait du pain,
     Faut vivre de _Racine_, ou bien mourir de faim.

En 1750, prs de soixante-dix annes aprs la mort de Pierre
Corneille, il restait encore un de ses petits-neveux, et le descendant
du grand pote n'tait pas heureux. On le sut, et un des admirateurs
du _Cid_ eut l'ide de l'engager  solliciter des acteurs du
Thtre-Franais une reprsentation  son bnfice. C'est peut-tre le
premier exemple de cet usage depuis si frquent. La Comdie-Franaise
mit  _ce bnfice_ un empressement qui ne fut gal que par celui du
public  rpondre  cette pense gnreuse. On choisit pour la
reprsentation, _Rodogune_, la tragdie de prdilection de Corneille,
et _les Bourgeoises de qualit_, comdie dans laquelle presque toute
la troupe est en scne, et qui fut adopte par cette raison, chacun
voulant contribuer  cette bonne oeuvre. La soire fut des plus
brillantes, elle produisit plus de 5,000 francs. Longtemps aprs, il
parut une ode de Lebrun  Voltaire, pour appeler l'attention de ce
pote riche, gnreux et courant aprs la gloire, sur la fille du
petit-neveu de Corneille. Voltaire maria et dota cette jeune personne.
La dot fut le prix d'une belle dition des oeuvres de l'auteur des
_Horaces_, dont Voltaire voulut tre lui-mme l'diteur et qui se fit
par souscription.

Ainsi voil deux actes de bienfaisance pour les descendants du grand
pote dramatique qui sont la cause premire, peut-tre, de deux
innovations heureuses pour les artistes et pour les lettres, les
reprsentations  bnfice et les ditions par souscription.

Pierre Corneille eut, en 1625, un frre, Thomas Corneille, qui voulut
marcher sur ses traces et, se sentant la verve potique, s'essaya de
bonne heure au thtre. Il y russit, et quoi qu'en dise le satirique
Boileau, si _Thomas_ n'avait pas t le frre de _Pierre_, son nom de
Corneille et brill d'un grand clat. Il ne produisit pas des
chefs-d'oeuvre comme _Cinna_, _les Horaces_, _Rodogune_; mais il donna
de belles et de bonnes tragdies, de jolies comdies, bien conduites,
bien versifies, et que le public de cette poque loua et applaudit.
Plusieurs sont restes  la scne, o elles sont encore de nos jours.
C'est  tort que l'auteur de _l'Art potique_ prtend que Thomas
Corneille ne fit jamais rien de raisonnable et qu'il semble s'tre
tudi  copier les dfauts de son frre. Ce jugement est partial,
injuste, et la postrit comme les contemporains n'ont pas voulu le
ratifier. Un mauvais plaisant mit l'impromptu suivant sous le portrait
de cet auteur dramatique:

     Voyant le portrait de Corneille,
     Gardez-vous de crier merveille;
     Et dans vos transports n'allez pas
     Prendre ici _Pierre_ pour _Thomas_.

Thomas Corneille se montra observateur fidle des rgles de l'art. En
gnral, dans ses pices, la partie thtrale est bien entendue. Les
situations sont varies, naturellement amenes et habilement
conduites. Il travaillait avec facilit. Il reconnaissait avec plaisir
la supriorit de son an, qu'il appelait toujours le grand
Corneille, et ce dernier,  son tour, a souvent dit qu'il et voulu
tre l'auteur de plusieurs des comdies de celui que Boileau dsignait
sous le nom de _cadet de Normandie_.

_Ariane_, joue en 1672; _le Comte d'Essex_ (1678), _Camma_ (1661),
_Commode_ (1658), _Timocrate_ (1656) sont des tragdies qui ont de la
valeur et qui eurent du succs. _L'Inconnu_ (1675), _le Festin de
Pierre_ (1677) que l'on joue quelquefois, aprs deux sicles, sont des
comdies qui mritaient mieux que des critiques peu loyales. tait-ce
la faute de Thomas Corneille, si, avant lui et en mme temps que lui,
les plus belles productions dramatiques qui aient encore paru, taient
reprsentes sous le mme nom que le sien?

Thomas Corneille mourut aux Andelys en 1709, vingt-cinq ans aprs son
frre, il avait alors quatre-vingt-quatre ans. Le plus bel loge qu'on
puisse faire de lui, c'est que jamais il ne montra la moindre jalousie
 l'gard de son an. Bien plus, les deux frres pousrent les deux
soeurs; ils vcurent toujours ensemble, dans la mme maison, et, aprs
vingt-cinq ans de mariage, ils n'avaient pas encore song  faire le
partage des biens de leurs femmes.

Thomas Corneille fit reprsenter trente-cinq ouvrages, tragdies,
tragi-comdies, comdies et mme opras; mais il ne russit pas dans
ce dernier genre. Il avait une mmoire si prodigieuse, que lorsqu'on
lui demandait de dclamer une de ses pices, comme c'tait alors
l'usage dans les salons des grands personnages, il le faisait sans
avoir recours au manuscrit. A l'inverse de son frre, il avait une
diction facile et heureuse.

Madame de Svign parle dans ses lettres, de l'_Ariane_ de Thomas
Corneille,  propos de l'actrice charge du principal rle, la
Champmesl, qu'elle appelait sa belle-fille, parce qu'elle tait
entretenue par son fils, le marquis de Svign. Mademoiselle Duclos
prit le rle longtemps aprs la Champmesl et ce fut son triomphe.

Nous avons dj dit qu' cette poque, il y avait deux grands thtres
 Paris, celui de l'Htel de Bourgogne et celui du Marais. Le premier
avait le pas sur le second, comme aujourd'hui le Thtre-Franais sur
l'Odon. Beaucoup des pices de Thomas Corneille taient joues sur le
thtre du Marais.

Un jour que le public redemandait l'_Ariane_, l'acteur Dancourt
s'avana timidement sur le devant de la scne, fort embarrass pour
expliquer d'une manire convenable qu'on ne pouvait donner cette
tragdie, vu la position, que nous appellerions aujourd'hui
_intressante_, de mademoiselle Duclos. Enfin, il tait parvenu, 
l'aide d'un geste assez significatif,  se faire comprendre, lorsque
l'actrice, qui le guettait des coulisses, s'lance sur le thtre, lui
applique un superbe soufflet, et, se retournant vers le parterre:
Messieurs, dit-elle,  _demain l'Ariane_. Au commencement du rgne
de Louis XV, la _Clairon_ joua aussi le rle d'Ariane, elle y obtint
un grand succs.

_Le Comte d'Essex_, tragdie dans laquelle brilla la belle
mademoiselle Lecouvreur, fit dire, par un homme de beaucoup d'esprit:
J'ai vu une reine parmi les comdiens.

_Le Festin de Pierre_, comdie de Molire, fut joue par sa troupe en
1665; mais alors cette pice tait en prose. Molire proposa  Thomas
Corneille de la mettre en vers, ce qu'il fit, et pour tre agrable 
l'auteur de _Tartuffe_ et pour que cette condescendance lui devnt
profitable  lui-mme. Ce fut en 1667 que cette comdie parut sur la
scne, crite par Corneille. Le succs qu'eut en tout temps le sujet
de cette pice, est prodigieux. Il fut apport en France par les
comdiens italiens qui l'avaient pris au thtre espagnol de _Tirso di
Molina_. Le titre primitif tait _el Combibado de Pietra_, ce qui
signifie _le Convi de Pierre_, c'est--dire la statue de Pierre
_convie  un repas_, dont on fit _le Repas_, _le Festin de Pierre_,
parce que la statue invite tait celle d'un commandeur appel _Don
Pedro_. Il n'y a pas de thtre, il n'y a pas de troupe dramatique qui
n'ait eu, sous un nom ou sous un autre, son _Festin de Pierre_.
Devillers en 1659, Dorimond en 1661, Rosimond en 1669, le donnrent
sur diverses scnes, les uns pour les comdiens du Marais, les autres
pour ceux de l'Htel de Bourgogne; enfin, Molire et Thomas Corneille
pour ceux du Palais-Royal. Le premier de ces deux auteurs y avait
hasard quelques traits un peu forts que le second a retranchs, entre
autres une scne o Don Juan dit  un pauvre qui lui demande l'aumne:
Tu passes ta vie  prier Dieu, il te laisse mourir de faim! prends
cet argent, je te le donne pour l'amour de l'humanit.

Corneille le jeune ne ddaignait aucun genre, son heureuse facilit et
son dsir de se produire au thtre, lui ont fait essayer depuis la
tragdie jusqu' l'opra o il ne russit nullement, quoique Lully ft
son collaborateur pour la musique. En 1675, il livra  la scne une
comdie hroque en cinq actes et en vers, avec prologue et
divertissements, le tout ml de musique et de danses. Cette pice,
appele _l'Inconnu_, eut un trs-grand nombre de reprsentations, dont
trente-trois conscutives, ce qui tait alors assez rare. Il la fit
avec _Vis_, qui travailla galement  un autre ouvrage, _la
Devineresse_, donne en 1679. A la reprise de _l'Inconnu_, Thomas
Corneille y ajouta, dans le divertissement du cinquime acte, une
chanson de paysanne qui fit fureur, la voici:

         Ne frippez poan mon bavolet;
           C'est aujordi dimanche.
           Je vous le dis tout net:
         J'ai des pingles sur une manche.
         Ma main pse autant qu'all'est blanche,
         Et vous gagnerez un soufflet:
         Ne frippez poan mon bavolet;
           C'est aujordi dimanche.
       Attendez  demain que je vase  la ville,
           J'aurai mes vieux habits;
             Et les lundis,
         Je ne sis pas si difficile;
           Mais  prsent, tout franc,
         Si vous faites l'impertinent,
         Si vous gtez mon linge blanc,
       Je vous barrai comme il faut de la hte;
       Je vous battrai, pincerai, piquerai;
       Je vous moudrai, grugerai, pilerai;
     Menu, menu, menu, comme la chair en pte.
     Hom! voyez-vous, j'avons une terrible tte,
       Que je cachons sous not' bonnet.
       Ne frippez poan mon bavolet;
         C'est aujordi dimanche.

Bien longtemps aprs la mort des deux auteurs, le roi Louis XV, encore
fort jeune, fit reprsenter cette comdie au palais des Tuileries.
Dans un ballet-intermde, il dansa, ainsi que tous les jeunes
seigneurs de la cour. Ce fut une des dernires fois qu'on sacrifia 
ce singulier usage, introduit par Louis XIV, et qui nous semblerait
aujourd'hui une monstruosit.

_La Devineresse_, dont nous venons de parler, est une comdie en
prose, en cinq actes, et assez mdiocre. Elle eut une grande vogue
d'actualit. On parlait alors beaucoup dans le monde des
empoisonnements de la fameuse Brinvilliers et de la poudre de
succession; or, c'est  la Voisin qu'on fait allusion dans la pice,
et cette empoisonneuse y est dsigne sous le nom de madame _Jobin_.
Quoi qu'il en soit, _la Devineresse_ rapporta, dit-on, la somme norme
de cinquante mille livres, quatre fois peut-tre davantage que la plus
belle tragdie de Pierre Corneille.

Thomas fit ses trois meilleures tragdies en l'espace de cinq ans, et
tant encore assez jeune: ce sont _Timocrate_, en 1656; _Commode_, en
1658, et _Camma_, en 1661.

_Timocrate_ fut donne quatre-vingts fois de suite et toujours avec un
gal succs et un succs tel, que Louis XIV, chose des plus rares,
vint exprs au thtre du Marais, o l'on reprsentait les
compositions de Thomas Corneille, pour assister  l'une des
reprsentations. Les acteurs taient excds de jouer cette tragdie
que le public la demandait encore. Enfin, un beau jour, ils dputrent
un des leurs qui, s'avanant sur le bord de la scne, dit au parterre:
Messieurs, vous ne vous lassez pas d'entendre _Timocrate_; pour nous,
nous sommes las de le jouer; nous courons risque d'oublier nos autres
pices, trouvez bon que nous ne le reprsentions plus. Les comdiens
de l'Htel de Bourgogne, de beaucoup suprieurs, par le talent,  ceux
du Marais, voulurent la jouer; mais ils furent tellement au-dessous de
leurs confrres du _second_ thtre, qu'ils y renoncrent.

La tragdie de _Commode_ eut galement le privilge de faire dplacer
Louis XIV ainsi que toute la Cour qui vint mler ses applaudissements
 ceux du public.

_Camma_ fut joue  l'Htel de Bourgogne et l'affluence fut si
considrable, que la scne tait littralement envahie par les grands
personnages qu'on ne pouvait expulser. Les acteurs avaient de la peine
 se remuer et cette vogue les dcida  jouer les jeudis, ce qu'ils ne
faisaient jamais, car alors, les reprsentations sur le grand thtre
n'avaient lieu que trois fois par semaine, les dimanches, mardis et
vendredis. Le dnouement habile et imprvu imagin par Thomas
Corneille pour cette tragdie, est un des principaux motifs du succs
qu'elle obtint. Quelques jeux de scne heureux, et qu'on appelle
aujourd'hui des _ficelles_ en langage vulgaire de thtre,
contriburent galement  la faire russir.

_Laodice_, reine de Cappadoce, tragdie joue en 1668, fut moins bien
traite que les trois prcdentes. A l'une des reprsentations de
cette pice, l'auteur en expliquait le sujet  un grand seigneur qui
paraissait peu le comprendre. La scne, lui disait-il, est en
Cappadoce, il faut se transporter dans ce pays-l et entrer dans le
gnie de la nation.--Ah! trs-bien, trs-bien, reprit le courtisan, je
crois que votre pice n'est bonne qu' tre joue sur les lieux.

Ainsi que bien d'autres auteurs, Thomas Corneille fit son _Achille_.
Un des acteurs qui tint le rle du hros grec avait t menuisier de
son tat. Se trouvant superbe sous son casque, il voulut avoir son
portrait dans son costume de thtre. Il fit prix avec le peintre;
mais on prvint ce dernier que le comdien tait un mauvais payeur. Le
rapin peignit le bouclier de son Achille en dtrempe. Le portrait fut
trouv d'une grande ressemblance, cependant l'Achille de comdie
refusa de payer le prix convenu. Le peintre feignit d'tre
trs-content de ce qu'on lui offrait et engagea l'acteur  passer
plusieurs fois sur le tableau une ponge imbibe de vinaigre, pour lui
donner plus d'clat. Le conseil fut suivi, mais aussitt l'image
d'Achille apparut en casque et en cuirasse un rabot  la main.

A l'instigation de Boileau et de Racine, Thomas Corneille essaya de
composer des opras pour supplanter Quinault, alors fort en vogue pour
ce genre de pices. Lully se prta avec peine  ses dsirs, et il
avait raison, car il choua compltement. C'est ainsi qu'en 1678,
parut _Psych_, compose pour Louis XIV, et fort peu apprcie, comme
on disait alors, de la Cour et de la ville.




VI

RICHELIEU ET SES COLLABORATEURS.

DE 1636 A 1652.

  RICHELIEU, pote dramatique.--_La Comdie des Thuileries_
    (1635).--Colletet et de Saint-Sorlin.--Caractre de ce
    dernier.--Ses vers sur la violette.--Sa comdie
    d'_Aspasie_ (1636).--La comdie des _Visionnaires_
    (1637).--Anecdote.--_Roxane._--VOITURE.--Son ptre  M. de
    Boutillier.--Anecdote relative  l'abb D'AUBIGNAC.--_Mirame_,
    tragi-comdie (1639).--Efforts de Richelieu pour faire russir
    cette pice.--Peu de succs de _Mirame_  la premire
    reprsentation.--Anecdote.--Deuxime reprsentation.--Joie
    enfantine du cardinal de Richelieu.--Anecdote relative 
    BOIS-ROBERT.--_Europe_, tragi-comdie (1643).--Tribulations de
    Desmarets  l'occasion d'_Europe_.--Richelieu sollicite la
    critique de l'Acadmie.--Sa colre.--Le public prfre _le
    Cid_  _Europe_.--Richelieu retire la pice.--Le nombre des
    auteurs dramatiques tend  s'accrotre au dix-septime
    sicle.--Les auteurs, les spectateurs de cette poque et ceux
    de l'poque actuelle.--Critique.--Les rclames.--Les premires
    reprsentations.--Les journaux.--Jodelet.--Premire pice
    faite en vue d'un acteur.--Auteurs contemporains de
    Corneille.--BOIS-ROBERT.--Ses pices des _Apparences
    trompeuses_, de _l'Amant ridicule_ et des _Orontes_, en 1652
    et 1655.--Anecdote.--La cathdrale de Bois-Robert.--Ce qui
    donna lieu  la pice des _Orontes_.--L'abb BOYER, clbre
    par ses revers au thtre.--pigramme sur une de ses
    pices.--_Clotilde._--_Agamemnon._--Anecdote.--Sonnet sur cet
    te pice.


L'humanit est ainsi faite que bien rarement ici-bas on se contente du
lot que la nature nous a dvolu en partage. Le grand homme de guerre
veut passer pour grand politique, le politique veut paratre pote,
l'historien a des prtentions  tre habile stratgiste. Et chacun est
plus flatt des loges non mrits qu'on lui donnera sur la vertu
qu'il veut avoir et qu'il n'a pas, que de ceux qu'il mritera par les
qualits qu'il possde rellement. C'est ainsi que le cardinal de
Richelieu, l'habile et illustre ministre qui a tant fait pour l'unit
et la grandeur de la France, se souciait assez peu qu'on vantt ses
talents administratifs, sa haute capacit d'homme d'tat, le gnie
avec lequel il gouvernait le royaume; mais il ne pardonnait pas la
plus lgre critique des tragdies mdiocres dont il avait ou donn le
sujet ou barbouill quelques scnes. Richelieu, le grand Richelieu,
voulait tre avant tout un grand pote, il ne jalousait pas le
ministre qui lui tenait tte dans les conseils de l'Europe, mais il ne
pouvait souffrir qu'on lui vantt les oeuvres dramatiques de
Corneille. Piqu de la muse tragique, il cherchait  se faire une
rputation littraire, il s'entourait de beaux esprits, il suivait le
thtre, il composait lui-mme des pices qu'il trouvait admirables et
qu'il ne pouvait russir  faire admirer. Les travers des grands sont
quelquefois bons  quelque chose. Celui du ministre de Louis XIII
aboutit, entres autres mesures heureuses pour la France et pour les
lettres,  la cration de l'Acadmie.

En 1635, Richelieu, aid des cinq auteurs qu'il faisait travailler 
ses productions dramatiques, mit au monde une comdie en cinq actes
intitule: _Les Thuileries_. Cette pice fut reprsente dans le
Palais-Cardinal avec une sollicitude toute paternelle. L'minence en
avait arrang lui-mme toutes les scnes. Corneille, un des auteurs,
plus docile  la muse potique qu'aux volonts du ministre, avait cru
devoir faire quelques changements au troisime acte qui lui avait t
confi. Cela dplut  Richelieu qui lui dit:--Il faut avoir un esprit
de suite. Or, par _esprit de suite_, Son minence entendait une
soumission aveugle aux volonts du suprieur; ce que nous appellerions
de nos jours, en termes militaires, une obissance passive.

Chapelain avait fait le prologue, et quand tout fut prt, le
cardinal-ministre pria le pote de lui prter son nom, ajoutant qu'en
retour, il lui prterait sa bourse en quelque autre occasion.

En outre les cinq auteurs furent nomms avec loge dans le prologue,
ils eurent un banc spcial dans une des meilleures places de la salle,
et leurs pices taient toujours reprsentes devant le roi et devant
toute la cour. Ces avantages ne manquaient pas d'avoir pour eux
quelque agrment.

Colletet, un des cinq de la comdie de Son minence, ayant port 
Richelieu le monologue dans lequel se trouve une description de la
pice d'eau des Thuileries, le ministre admira beaucoup ces trois
vers:

     La cane s'humecter de la bourbe de l'eau;
     D'une voix enroue et d'un battement d'aile,
     Animer le canard qui languit auprs d'elle.

Richelieu courut  son secrtaire, prit cinquante pistoles, les mit
dans la main de Colletet en lui disant que c'tait seulement pour ces
vers qu'il trouvait trs-bien; mais que le roi n'tait pas assez riche
pour payer tout le reste.

Colletet, ravi, remercia par ces deux vers:

     Armand, qui pour six vers m'a donn six cents livres,
     Que ne puis-je,  ce prix, te vendre tous mes livres!

Ce Colletet, qui n'tait certes pas un grand gnie, quoiqu'il ft un
des quarante immortels, tenait quelquefois tte  Richelieu dans des
discussions littraires. Un jour, un flatteur disait au ministre, que
rien ne pouvait lui rsister.--Vous vous trompez, reprit le cardinal,
je trouve dans Paris mme des personnes qui me rsistent. Colletet,
qui a combattu hier avec moi sur un mot, ne se rend pas encore. Voil
une grande lettre qu'il vient de m'crire  ce sujet.

La seule production de Colletet est la tragdie-comdie de _Cymiade_,
joue en 1642, crite en prose par l'abb d'Aubignac et mise en vers
par lui. On voit que son bagage littraire n'a pu le charger beaucoup
pour aller  l'immortalit.

Parmi les crivains d'un mrite relatif qu'il avait  sa dvotion, se
trouvait Jean Desmarets de Saint-Sorlin, n en 1595, qui dut  son
crdit auprs de lui, d'tre contrleur-gnral de l'extraordinaire
des guerres, secrtaire-gnral de la marine du Levant, et l'un des
premiers des _quarante immortels_.

Desmarets avait rellement beaucoup d'esprit et d'imagination, mais
une imagination drgle qui n'enfantait habituellement que des
chimres. Il donna plusieurs pices au thtre, et comme l'une de ses
premires comdies porte ce titre: _les Visionnaires_, on dit de lui
qu'il tait le plus bel esprit de tous les visionnaires, et le plus
visionnaire des beaux esprits. Il n'avait nullement de penchant pour
le mtier de pote, et s'il _enfourcha Pgase_, ce ne fut que press,
que contraint, en quelque sorte, par le cardinal, qui lui fournissait
lui-mme ses sujets de compositions dramatiques, qui y travaillait
avec lui et le comblait de caresses et de faveurs. C'est Saint-Sorlin
qui fit les jolis vers sur la violette de la _Guirlande de Julie_:

     Modeste en ma couleur, modeste en mon sjour,
     Franche d'ambition, je me cache sous l'herbe;
     Mais si, sur voire front, je puis me voir un jour,
     La plus humble des fleurs sera la plus superbe.

_Aspasie_, comdie en cinq actes et en vers (1636), fut le coup
d'essai de Saint-Sorlin, et on peut dire qu'il en fut l'auteur bien
malgr lui; voici comment: Richelieu lui ayant reconnu beaucoup
d'intelligence, de facilit et d'esprit naturel, le pressa de composer
quelque pice pour le thtre. Desmarets rsista longtemps, mais il
n'osa refuser au cardinal de chercher au moins un sujet convenable
pour la scne. Il composa le _scenario d'Aspasie_.

Richelieu trouva ce _scenario_ fort  son got, lui donna de grands
loges et finit par dire que celui qui l'avait imagin tait seul
capable de le traiter avec succs. Toutes les objections du pauvre
auteur, tous ses faux-fuyants furent inutiles, il dut se rsigner 
devenir pote de par Son minence. Il s'excuta donc de la meilleure
grce possible, et sa pice, reprsente devant le duc de Parme, fut
beaucoup applaudie _par ordre_ du ministre qui veilla  son succs.

Richelieu ne tint pas Desmarets quitte pour si peu, il lui demanda un
ouvrage du mme genre tous les ans. Le malheureux pote sans le
vouloir, pris au pige, prtexta le travail incessant que lui donnait
un grand pome hroque, _Clovis_, auquel il consacrait tous ses
moments, et qui devait faire la gloire du rgne de Sa Majest Louis
XIII. Cette occupation, disait-il, ne lui permettait pas de sacrifier
 la posie dramatique.

Le cardinal ne prit pas le change, dclara qu'il n'avait pas assez de
temps  vivre pour voir la fin de _Clovis_, que le tracas des affaires
exigeait qu'il prt des distractions, que les reprsentations
thtrales de bonnes pices en vers taient ses plus douces
distractions, que Desmarets tant n pote et homme d'esprit,
Desmarets lui devait son talent et ses veilles. L'argument tait sans
rplique, et lorsque le ministre tout-puissant du dix-septime sicle
parlait ainsi, tout refus devenait impossible. Desmarets devint donc
le collaborateur forc de Son minence.

Tous deux se mirent  l'oeuvre, et en 1637 il vint au monde une
comdie en cinq actes, de leur faon, _les Visionnaires_, que Molire
et Boileau ont, par la suite, appele un _dtachement des petites
maisons_, mais qui eut, dans le principe, un trs-grand succs. Il est
vrai de dire que la protection hautement dclare du cardinal, alors
plus souverain que le roi de France, fut pour beaucoup dans les
loges du public et dans les applaudissements du parterre. En
littrature comme en politique, la puissance du jour, tant qu'elle a
le dessus, peut  peu prs tout ce qu'elle veut, puis vient la
raction, puis vient le jugement de la postrit. On comprend que
Richelieu tenait  faire russir cette comdie, puisqu'il en tait en
grande partie l'auteur. C'est lui qui en avait trac les caractres et
donn le sujet. Ce sujet tait une allusion  l'poque. Ainsi, par une
des visionnaires, celle qui aime Alexandre, le cardinal avait voulu
dsigner madame de Sabl, auprs de qui lui-mme avait chou, et pour
se venger de laquelle il voulait donner  la belle insensible le
ridicule de n'aimer que le hros de Macdoine. La coquette tait
madame de Chavigny; la visionnaire qui ne se plat qu'au thtre,
tait madame de Rambouillet. La quatrime, celle qui se croit adore
de tous les hommes, est une autre grande dame de la cour. Ce dernier
rle fut fort utile  Molire pour crer le caractre de _Blise_ des
_Femmes savantes_. La comdie des _Visionnaires_ avait donc au moins
le mrite de l'actualit. Plus tard, on se permit de nombreuses
critiques sur cette pice, Desmarets finit par en tre choqu et mit
en tte de sa prface ces quatre vers:

     Ce n'est pas pour toi que j'cris,
     Indocte et stupide vulgaire;
     J'cris pour les nobles esprits,
     Je serais marri de te plaire.

Une fois qu'il fut admis dans le public que Richelieu travaillait
avec Saint-Sorlin, ce dernier ne put donner la moindre pice sans
qu'on ne l'attribut en grande partie au cardinal. Ainsi _Roxane_,
tragdie qui parut en 1640, fut, dit-on, crite par son minence. A ce
compte-l, le grand ministre et pass son temps  rimer tant bien que
mal. Quoi qu'il en soit, Voiture, dans le doute o il tait sur la
paternit de _Roxane_, aima mieux l'admirer que la critiquer. Il en
fit un loge pompeux, ridicule mme, dans son ptre latine  M. de
Boutillier de Chavigny, et il dut se fliciter de sa prudence,
lorsqu'il vit les portes de l'Acadmie franaise refuses  l'abb
d'Aubignac qui avait commis le crime de trouver cet ouvrage mdiocre.
Ce d'Aubignac (Hedelin) tait un singulier personnage; charg par
Richelieu de l'ducation du duc de Fronsac, et rcompens de ses soins
par deux abbayes; il avait du talent et de l'esprit. Tour  tour
grammairien, humaniste, pote, antiquaire, prdicateur et romancier,
il possdait le caractre le plus hautain, le plus difficile, et
trouvait le moyen de se brouiller avec tout le monde. Ayant _commis_
un insipide roman, _Mascarisse_, dont Richelet ne fit pas  son gr un
assez grand loge, il ne voulut plus voir son ami. Richelet lui
crivit:

     Hedelin, c'est  tort que tu te plains de moi,
         N'ai-je pas lou ton ouvrage?
         Pouvais-je plus faire pour toi
         Que de rendre un faux tmoignage?

Mais revenons au collaborateur du grand cardinal. En 1639 et en 1643,
il prta son nom  deux tragi-comdies, _Mirame_ et _Europe_, qui
firent alors bien du bruit dans le monde des lettres et sur la scne
franaise. Pour ces deux ouvrages, Richelieu se remua si bel et si
bien, montra un tel amour, fit de telles dpenses, qu'il est difficile
de ne pas admettre qu'il en est rellement l'auteur. Du reste,
_Mirame_ et _Europe_ sont des pices aussi mauvaises l'une que
l'autre.

_Mirame_ lui cota cent mille cus; car il voulut, pour la faire
jouer, une salle de spectacle qu'il fit construire  grands frais dans
le Palais-Cardinal. Lors de la premire reprsentation, il vint au
thtre, et voyant que la pice n'avait aucun succs, il partit au
dsespoir et s'en fut cacher son dpit  Rueil, en faisant dire 
Saint-Sorlin de venir le trouver. Saint-Sorlin, assez peu dsireux
d'affronter seul l'humeur du ministre, pria un de ses amis, homme de
ressource, de l'accompagner. Du plus loin que le cardinal les aperut,
il leur cria:--Eh bien! les Franais n'auront jamais de got; ils
n'ont point t charms de _Mirame_. Desmarets baissait l'oreille,
son ami se hta de prendre la parole: Monseigneur, dit-il, ce n'est
pas la faute de l'ouvrage ni du public, mais bien celle des comdiens.
Votre minence a d s'apercevoir qu'ils ne savaient pas leurs rles et
mme qu'ils taient ivres?--C'est vrai, reprit le cardinal, ils ont
tous jou d'une faon pitoyable. Cette pense consola Richelieu qui
devint d'une humeur charmante et les retint  souper pour parler
encore de _Mirame_. Ds que les deux amis furent libres, ils coururent
 la comdie prvenir les acteurs de ce qui venait de se passer 
Rueil, puis ils se mirent en qute de spectateurs de bonne volont et
disposs  faire accueil  _Mirame_. A la seconde reprsentation, la
pice fut applaudie  outrance, Richelieu tait au comble du bonheur.
Il applaudissait lui-mme, trpignait des pieds et des mains, se
levait dans sa loge, mettait la moiti du corps en dehors, imposait
silence pour faire mieux goter les endroits qu'il jugeait sublimes,
enfin il tmoignait la joie d'un enfant! Hlas! le grand homme d'tat
ne put, malgr tous ses efforts, que sauver _Mirame_ d'un ternel
oubli, eu rendant cette tragi-comdie et celle d'_Europe_, clbres,
non par les beaux vers qu'elles renferment, mais par le souvenir qui
se rattache  leur mise en scne. A l'une des reprsentations de
_Mirame_, Richelieu avait dfendu de laisser entrer d'autres personnes
que celles qu'il dsignerait. L'abb de Bois-Robert, qui jouissait
d'un grand crdit prs de Son minence,  cause de son esprit toujours
port  la gaiet, introduisit dans la salle deux beauts d'une
rputation passablement quivoque. La duchesse d'Aiguillon, nice de
Richelieu, le sut et le fit exiler. L'Acadmie, dont Bois-Robert tait
membre, dputa prs du ministre pour demander son rappel, cette grce
fut refuse. Le mdecin du cardinal, Citois, fut plus heureux. Un jour
que son illustre malade tait dans un de ses accs taciturnes, il lui
fit cette singulire ordonnance: _Recipe Bois-Robert_.

Le pauvre Desmarets n'avait pas eu tout  fait tort, lorsque, sous
prtexte d'un _Clovis_ infinissable, il refusait l'honneur de la
collaboration du grand ministre. Aprs les tribulations de _Mirame_,
vinrent celles d'_Europe_, autre tragi-comdie tout aussi ennuyeuse
que la premire et joue quatre ans plus tard.

Lorsque cette pice fut termine, Richelieu, la trouvant sublime,
l'envoya, par Bois-Robert,  Messieurs de l'Acadmie franaise, en les
priant de donner leur avis avec la plus scrupuleuse impartialit et la
plus entire bonne foi. Messieurs de l'Acadmie obirent
ponctuellement et maladroitement. Le jugement fut des plus svres, si
svre mme, que quelques vers chapprent seuls  la critique.
Bois-Robert rapporta le manuscrit; l'infortun cardinal-auteur, piqu
au vif, dchira et jeta de dpit sa pice dans la chemine.
Heureusement, ou malheureusement pour _Europe_, on tait au printemps,
il n'y avait pas de feu. Son minence s'tant couche l-dessus, est
mordue, au beau milieu de la nuit, d'un irrsistible sentiment de
tendresse paternelle pour son oeuvre. Elle se lve, ordonne d'appeler
son secrtaire Chevest, et l'envoie dans la lingerie demander aux
femmes de l'empois. Bientt les voil, l'un et l'autre, collant de
leur mieux chacune des pages du manuscrit sacrifi dans un moment
d'humeur. Le lendemain, _Europe_ tait retape, recopie  peu prs
telle qu'elle avait t faite, sauf quelques lgres corrections, et
renvoye  l'Acadmie par Bois-Robert, charg d'observer aux Immortels
que l'on avait _profit_ de leurs lumires. Cette fois, Messieurs de
l'Acadmie comprirent; ils n'eurent garde de toucher  _Europe_, qui
sortit vierge de leurs mains, et de plus, approuve, loue, acclame
comme la plus belle fille qui ait jamais paru au thtre. Hlas! le
chef-d'oeuvre, mis  la scne, eut le succs le plus ngatif! Le
public, beaucoup moins dans les secrets du cardinal que Messieurs de
l'Acadmie,  l'inverse du savant aropage, condamna _Europe_ et
applaudit le _Cid_.

_Europe_, tragi-comdie entirement politique, tait, en effet, peu
propre au thtre. C'tait un amalgame de scnes dans lesquelles les
grandes puissances exposaient, de la faon la plus fastidieuse, leurs
intrts. Par suite d'une autre circonstance fcheuse, cette pice fut
donne  l'Htel de Bourgogne en mme temps que _le Cid_. Lorsque la
reprsentation de la pice du cardinal fut termine, un acteur
s'avana pour en faire un pompeux loge et pour annoncer qu'elle
serait joue le surlendemain. Ce n'tait pas l'affaire des
spectateurs. Des hues, des murmures s'levrent de toutes les parties
de la salle, et tout le monde sembla s'entendre pour demander  la
place la tragdie de Corneille.

Richelieu, choqu au dernier point, retira sa pice et rsolut de se
venger sur _le Cid_ de la chute de son _Europe_. De l vint la ligue,
 l'Acadmie, contre l'un des chefs-d'oeuvre du grand Corneille, et la
fameuse critique qui restera comme un triste exemple de platitude et
une preuve de ce que peut, en France, mme sur les beaux-arts, un
pouvoir despotique.

Au dix-septime sicle, le nombre des auteurs dramatiques s'tait
considrablement accru et tendait  s'accrotre. A cette poque,
quelques _noms_ n'avaient pas seuls, comme de nos jours, le monopole
du thtre. Les acteurs des troupes de l'Htel de Bourgogne ou du
Marais, n'acceptaient pas les yeux ferms une tragdie ou une comdie,
parce qu'elle tait signe de Monsieur un tel, et n'en refusaient pas
de propos dlibr une autre, parce que le nom du pote ne s'tait pas
encore fait connatre. Les grands et bons auteurs n'empchaient
nullement leurs jeunes confrres de s'approcher du tabernacle; ils
encourageaient leurs efforts et applaudissaient  leurs succs. Un
homme qui se sentait la fibre dramatique, pouvait s'essayer  la
scne, sans crainte de se voir rejeter par un directeur, plus jaloux
de mettre sur ses affiches un nom connu du public que d'offrir  ce
public quelque bonne composition dramatique. Et puis, outre le
parterre qui existait encore et savait faire respecter les droits
_qu' la porte il achte en entrant_, il y avait des juges comptents
dans la littrature, des juges n'ayant pas d'intrt  porter de faux
tmoignages, des juges dont le got pur n'tait mis en doute par
personne et faisait loi. Il y avait enfin des spectateurs de toutes
les classes, qui voulaient tre intresss, qui applaudissaient
lorsqu'ils croyaient devoir applaudir et dsapprouvaient
impitoyablement et hautement lorsqu'ils trouvaient le spectacle
mauvais[12]. On ne connaissait ni les intrpides _chevaliers du
lustre_, ni les rclames  tant la ligne, ni la mise en scne des
premires reprsentations, les loges donnes, les stalles offertes
pour le succs de la pice. Le succs tait fait par le public, qui
pouvait se tromper et se trompait quelquefois, sans doute, mais qui
ne se trompait pas avec connaissance de cause. Aujourd'hui, _que les
temps sont changs_ pour le thtre! N'a-t-on pas vu des directeurs
commander des pices  un auteur utile  mnager dans un but
quelconque? L'auteur, ou les auteurs (car ces Messieurs se runissent
quelquefois jusqu' trois ou quatre pour fabriquer un acte), se
mettent  l'oeuvre. L'acte, ou les actes bons ou mauvais, sont reus,
appris, jous, entonns (qu'on nous passe l'expression), de gr ou de
force au public, qui l'avale comme les boulettes dont on gave le
dindon  engraisser. La pice a dix, vingt, trente reprsentations,
jusqu' ce que tout Paris soit venu se prendre btement  la glu d'une
rclame bien stupide, commercialement accepte par les journaux, et le
tour est jou. Il y a bien le critique, charg de rendre compte des
nouvelles reprsentations, qui pourrait et devrait, dans les feuilles
hebdomadaires, charitablement prvenir ses lecteurs; mais les trois
quarts n'auraient garde, et le voulussent-ils, ils ne le pourraient
pas, les colonnes du journal leur seraient fermes, s'ils tentaient de
critiquer le thtre qui envoie loges et billets, et s'ils essayaient
de louer le thtre qui les refuse! D'un autre ct, comme au temps o
nous vivons, on ne va gure plus d'une fois entendre la mme pice, on
ne se donne pas volontiers la peine de l'applaudir ou de la siffler.
Si elle est bonne, on approuve tout bas, en disant du bout des lvres
_bravo_ ou en frappant lgrement le parquet du bout de sa canne. Si
elle est mauvaise, on se contente de murmurer: _Dieu! que c'est bte!_
puis on sort en levant les paules, bien dcid  laisser _voler_ les
autres comme on a t vol soi-mme.

  [12] C'est seulement on 1686, lors de la reprsentation du _Baron
  de Fondrires_, comdie _attribue_  Thomas Corneille, que
  l'usage des sifflets commena  se gnraliser parmi les
  spectateurs du parterre.

Enfin et pour terminer ce tableau critique, contre lequel nous ne
craignons pas qu'on s'inscrive en faux, nous ajouterons qu'au temps
des Corneille, des Racine, des Molire, l'acteur tait fait pour les
pices et non les pices pour l'acteur. On ne composait pas une
comdie pour que, dans son rle, mademoiselle A pt craser tous ses
camarades en brillant aux dpens du reste de la troupe; pour que le
nez du comdien B, son ton de voix nasillard ou tel autre dfaut
naturel, mis en vidence, pt amuser le public. A l'exception du pote
Scarron, qui fit pour l'acteur _Jodelet_ plusieurs pices comiques,
jamais encore on n'avait song  mettre en scne l'individualit d'un
acteur. L'auteur composait son oeuvre sans se proccuper de ceux qui
devaient l'interprter. Il est vrai d'ajouter aussi qu'alors Paris
possdait deux ou trois scnes srieuses, et qu'aujourd'hui Paris a
deux ou trois douzaines de thtres qu'on alimente avec toute espce
de produits plus ou moins frelats.

Mais revenons au dix-septime sicle, au sicle de Richelieu et de
Corneille. Quelques auteurs dramatiques contemporains du grand pote,
obtenaient au thtre, en mme temps que lui, de temps  autre, des
succs. Parmi eux, nous citerons l'me damne du cardinal, l'abb de
BOIS-ROBERT, n en 1592, qui dut  son esprit jovial d'tre en grande
faveur auprs du ministre de Louis XIII. Richelieu ne pouvait se
passer de Bois-Robert, dont il fit un conseiller d'tat et un membre
de l'Acadmie. Autant pour complaire au matre que pour sa propre
satisfaction, l'abb composa et fit jouer une vingtaine de pices de
divers genres, assez mdiocres en gnral. Il en est trois cependant:
_les Apparences trompeuses_, _l'Amant ridicule_ et _les Trois
Orontes_, qui lui acquirent une sorte de rputation.

Bois-Robert n'tait pas un abb des plus orthodoxes, ce qui lui attira
maintes fois des aventures. Le jour o l'on devait donner la premire
reprsentation de sa comdie des _Apparences trompeuses_ (1655),
il tait aux Minimes de la Place-Royale,  genou, un norme livre
de messe devant lui. Quelqu'un demanda  un ecclsiastique quel
tait cet abb de si bonne mine: C'est l'abb Mondory, rpondit
l'ecclsiastique, il doit prcher cet aprs-midi  l'_Htel de
Bourgogne_, et il prie pour le succs de son _sermon_. Aprs la
reprsentation de sa pice, qui fut, en effet, bien accueillie par le
public, Bois-Robert, s'en revenant  pied, fut rencontr par un
de ses amis qui lui demanda ce qu'il avait fait de son carrosse.
Figurez-vous, lui dit l'abb, qu'on me l'a enlev pendant que j'tais
 la comdie.--Quoi, s'cria plaisamment l'ami,  la porte de votre
_cathdrale_. Ah! ce n'est pas supportable.--Un jour que le familier
de Richelieu passait dans une rue, on l'appela pour confesser un
pauvre diable prt  mourir. Bois-Robert s'approcha de lui:--Mon ami,
lui dit-il, pensez  Dieu et rcitez votre _Benedicite_.

On prtend que l'une des disgrces qu'il prouva fut due  une
aventure assez scandaleuse, parvenue aux oreilles de Richelieu. Comme
il cherchait  se disculper en affirmant que la personne au sujet de
laquelle on l'accusait tait affreuse:--Si elle est laide, reprit
Beautru, vous n'en tes que plus coupable.

Pour complter le tableau des vertus vangliques de Bois-Robert, nous
ajouterons qu'il tait joueur enrag. Il perdit un jour dix mille cus
contre le duc de Roquelaure. Pour payer, il vendit tout ce qu'il
possdait, ce dont il eut quatorze mille francs. Quant aux seize mille
autres, comme il ne pouvait les faire, son ami Beautru fut trouver le
duc, lui remit la somme ralise et lui promit une ode  sa louange
par Bois-Robert, disant: Quand on saura dans le monde que M. le duc a
fait prsent de seize mille francs pour une mchante pice de vers, on
s'criera: Que n'et-il pas fait pour une bonne?

Bois-Robert s'empara d'une aventure plaisante pour en faire le sujet
d'une de ses comdies, _les Trois Orontes_, reprsents en 1652. Une
demoiselle de Gournay avait un dsir extrme de connatre Racan. Deux
amis de ce pote s'entendirent et se firent annoncer l'un aprs
l'autre chez elle; mademoiselle de Gournay fut charmante pour le
premier faux Racan. Elle dplora avec le second l'impudence du
premier; mais lorsqu'on vint lui annoncer un troisime Racan qui,
cette fois, tait le vrai Racan, elle se mit dans un tat de fureur
tel que, prenant sa pantoufle, elle le poussa  la porte en
l'accablant de coups et sans lui permettre de dire un mot. Plus tard
on fit sur le mme sujet _les Trois Gascons_.

_L'Amant ridicule_, comdie en un acte et en prose de Bois-Robert,
resta quelque temps au thtre. On reprsenta cette pice avec le
ballet des _Plaisirs_, de Benserade, dans lequel Louis XIV dansa.

Il est un autre abb de cette poque, BOYER, dont nous ne devons pas
oublier la figure. C'est  lui qu'on et pu dire: _Honneur au courage
malheureux_. Ce pauvre pote montra une tnacit, une ardeur pour le
thtre que rien ne put rebuter. A l'inverse de Corneille, de Molire,
il courut de dfaite en dfaite, de chute en chute, et cependant il ne
se lassa pas de composer pour celui qu'il et pu justement appeler
_son ingrat public_. videmment ce malheureux tait n sous une
mauvaise toile, puisqu'il se rejeta sur le thtre aprs avoir chou
comme prdicateur et qu'il ne fut ni plus compris ni plus apprci sur
la scne que du haut de la chaire. Pendant cinquante annes, il
laboura pniblement le champ pour lui strile de la posie dramatique,
et, bien que ne manquant pas d'esprit, il fut toujours ridicule par
l'enflure de son langage, l'incorrection de ses vers et son manque
absolu de got et de sens commun. Il fut membre de l'Acadmie en 1666
et mourut en 1698. Jusqu' quatre-vingts ans, il conserva sa vivacit
et son accent gascon. Il se vengeait de l'injustice de ses
contemporains par l'amour-propre le plus excessif. Boileau et Racine
se sont, on peut dire, acharns aprs les ouvrages dramatiques de ce
pote, qu'ils eussent volontiers salu du titre de _Roi du
galimatias_.

A la suite d'une des nombreuses chutes de ses nombreuses pices, on
fit plusieurs pigrammes, l'une suivit la reprsentation de
_Clotilde_, la voici:

       Quand les pices reprsentes,
       De Boyer sont peu frquentes,
     Chagrin qu'il est d'y voir peu d'assistants,
       Voici comment il tourne la chose:
       Vendredi, la pluie en est cause,
       Et le dimanche, le beau temps.

Comme nous l'avons dit, Boyer travailla pendant cinquante ans pour le
thtre et ne vit jamais russir aucun de ses ouvrages. Pour prouver
si leur chute ne devait pas tre impute au mauvais vouloir du
parterre  son gard, il fit afficher la tragdie d'_Agamemnon_ sous
le nom de Pader d'Affezan, jeune homme nouvellement arriv  Paris. La
pice fut gnralement applaudie. Racine mme, le plus grand flau de
Boyer, se dclara pour le nouvel auteur. Boyer s'cria du milieu du
parterre: Elle est pourtant de Boyer, malgr M. de Racine.

Le lendemain, cette mme tragdie fut siffle, et l'on en fit une
analyse peu favorable dans un sonnet que voici:

     On dit qu'_Agamemnon_ est mort,
     Il court un bruit de son naufrage,
     Et Clytemnestre tout d'abord
     Clbre un second mariage.

     Le roi revient, et n'a pas tort
     D'enrager de ce beau mnage;
     Il aime une nonne bien fort,
     Et prche  son fils d'tre sage.

     De bons morceaux par-ci, par-l,
     Adoucissent un peu cela;
     Bien des gens ont cri merveilles.
     J'ai fort cri de mon ct;
     Mais comment faire? En vrit,
     Les vers m'corchaient les oreilles.




VII

CONTEMPORAINS DE PIERRE CORNEILLE.

  Singulier hommage rendu  Corneille par Mlle Beaupr.
    --Rflexions.--Contemporains du grand pote.--TRISTAN.--Sa
    tragdie de _Marianne_ (1626).--Anecdote de Mondory et de l'abb
    Boyer, chez Richelieu.--_Panthe_ (1637).--_Phaton_
    (1637).--Singulier portrait des Destines.--_Osman_ (1656).--_Le
    Parasite_.--Qualits et dfauts de Tristan.--Son
    pitaphe.--CLAVERET, ami puis rival de Corneille.--Ses productions
    dramatiques.--LA CALPRENDE, auteur gascon.--Anecdote.--Ses
    tragdies de _Mithridate_ (1638), du _Comte d'Essex_, de _la Mort
    des Enfants de Brute_ (1647).--Son style.--BENSERADE.--Anecdotes.
    --Ses tragdies de _Cloptre_ (1636), de _Mlagre_ (1640).
    --Citation.--Petite vanit de Benserade.--Anecdote.--Vers
    au bas de son portrait.--URBAIN CHEVREAU, pote poitevin.--Son
    instruction.--Singulier anachronisme dans sa tragdie de
    _Lucrce_ (1637).--_Coriolan_ (1638).--Citation.--GURIN DE
    BOUSCAL.--Son esprit.--Ses qualits.--_La Mort de Brute_,
    tragdie (1637).--_La Mort d'Agis_ (1642).--Ses comdies sur
    _Don Quichotte_ et _Sancho Pana_.--LA MESNARDIRE et LA
    SERRE.--Anecdotes sur ces deux auteurs.--Rflexions.
    --Tragdies en prose de La Serre.--_Pandoste_.--_Thomas Morus_
    et _le Sac de Carthage_.--Anecdote.--L'auteur du _Parnasse
    Rform_.--LECLERC, de l'Acadmie Franaise.--Sa modestie.--_Iphignie_
    (1645).--pigramme de Racine.--MAGNON.--Sa vanit
    prsomptueuse.--Son livre de la _Science universelle_.--Ses
    principales productions dramatiques (1645).--_Znobie._--Anecdote.
    --GOMBAULT, un des fondateurs  de la Socit savante qui
    fuy la base de l'Acadmie.--Sa tragdie des _Danades_
    (1646).--GILBERT.--Notice sur ce pote, un des plus
    fconds de l'poque.--Ses tragdies.--_Hippolyte_
    (1646).--Anecdote.--_Rodogune_ (1646).--Gilbert, plagiaire de
    Corneille.--_Smiramis_ (1646).-- _Les Amours de Diane et
    d'Endymion_, tragdie (1659).--pigramme.--_Cresphonte_
    (1659).--Anecdote.--_Arie et Petus_ (1659).--Pastorales
    de Gilbert.--La tragi-comdie du _Courtisan_
    (1668).--Citation.--Qualits et dfauts de
    Gilbert.--MONTAUBAN.--Ses deux tragdies.--Sa pastorale des
    _Charmes de Flicie_ (1651).--Citation.--L'ABB DE PURE, rendu
    clbre par Boileau.--Mme DE VILLEDIEU et MILLOTET.--_Manlius
    Torquatus_ (1662).--_Nitetis_ (1663).--Citation.--Millotet et son
    extravagante tragdie de _Sainte-Reine_ (1660).--QUINAULT,
    considr comme pote tragique.--Notice sur cet auteur.--La Cour
    des Comptes.--Voltaire venge Quinault des satires de
    Boileau.--Nature de son talent.--Ses tragdies.--_Les Rivales_
    (1653).--Anecdote.--Origine des droits d'auteur.--_Cyrus_
    (1656).--_Agrippa_ (1661).--_Astrate_ (1663).


Mademoiselle Beaupr, une des premires actrices qui parut sur la
scne (car pendant longtemps les hommes tinrent l'emploi des femmes au
thtre), rendait, sans s'en douter, un bien grand hommage 
Corneille: Il nous a fait tort, disait-elle; nous avions avant lui
des pices pour _trois_ cus et nous gagnions beaucoup, aujourd'hui
les pices sont fort cher et nous gagnons peu. Il est vrai que les
premires taient misrables et que maintenant elles sont excellentes;
mais bah! le public tait accoutum aux mauvaises, il ne s'en trouvait
pas plus mal et le talent des comdiens les faisait passer.

La preuve de la rgnration complte de l'ancien thtre, en France,
est dans ce mot de mademoiselle Beaupr. En exhalant cette plainte,
l'actrice prononait un jugement trs-vrai.

Corneille, par ses compositions dramatiques, modifia le got et fixa
irrvocablement les rgles de l'art. On put encore s'carter plus ou
moins du beau ou approcher plus ou moins du matre; mais au bout de
quelques annes, il ne fut plus permis  personne de retomber dans les
anciens errements, sous peine de chutes clatantes. Aussi voyons-nous
beaucoup des auteurs tragiques contemporains de Corneille que le gnie
du grand pote ne dgota pas de la scne, faire les plus louables
efforts pour marcher sur ses traces. Nul ne put atteindre  sa
hauteur; mais quelques-uns rcoltrent encore quelques palmes sur la
route o lui-mme en avait fait si ample moisson.

TRISTAN, l'un d'eux, donna sa premire tragdie de _Marianne_ en 1626,
trs-peu d'annes avant que le grand pote de l'poque ne ft son
apparition au thtre, et quoique les productions de son esprit
eussent  soutenir avec celles de Corneille une concurrence
redoutable, il obtint cependant des succs.

N en 1601, au chteau de Souliers, dans la Marche, Tristan, surnomm
l'_Hermite_, parce qu'il comptait, parmi ses aeux, le promoteur
fameux de la premire croisade, eut le malheur, trs-jeune encore,
d'avoir un duel et de tuer son adversaire. Forc de passer en
Angleterre, il revint ensuite en Poitou et fut accueilli par Scevole
de Sainte-Marthe[13] chez lequel il commena  puiser le got des
lettres. Graci par Louis XIII, protg par le marchal d'Humires,
nomm gentilhomme de Gaston d'Orlans, Tristan, qui partageait ses
loisirs entre le jeu, les femmes et la posie, fit d'abord paratre
en 1626 une tragdie de _Marianne_ qui produisit  cette poque une
vritable sensation. Le clbre comdien Mondory, charg du principal
rle dans cette oeuvre dramatique, l'interprta avec talent et
contribua beaucoup au succs de l'ouvrage. Le bruit de cette tragdie
parvint aux oreilles de Richelieu qui fut curieux de l'entendre et
manda l'acteur au Palais-Cardinal. Le comdien se surpassa;
l'minence, qui n'avait pas un coeur des plus tendres, laissa chapper
quelques larmes, aussitt l'abb Bois-Robert de prtendre qu'il
s'acquitterait encore mieux du rle que Mondory, Mondory ft-il
prsent. Le jour fut convenu pour cette espce de dfi. Bois-Robert
dclama avec me, si bien que l'acteur lui-mme s'avoua vaincu. Cette
aventure valut au favori de Richelieu le surnom d'abb Mondory. Pour
en revenir  la _Marianne_ de Tristan, nous dirons que non-seulement
cette tragdie fut longtemps maintenue au thtre, mais que Rousseau
s'en occupa pour y introduire quelques corrections.

  [13] Auteur distingu auquel on doit la premire tragdie de
  _Mde_.

Tristan, qui s'tait rvl avec tant d'clat, resta plusieurs annes
sans rien produire. En 1637, il donna _Panthe_, o l'on trouve ces
deux beaux vers:

     Et lorsqu'il est tomb sanglant sur la poussire,
     Les mains de la Victoire ont ferm sa paupire.

A peu prs vers la mme poque, il fit paratre la _Chute de Phaton_,
qui n'eut pas le succs de _Marianne_, d'autant que Pierre Corneille
tait alors entr en ligne, au thtre. C'est dans cette tragdie de
_Phaton_ que l'on trouve le trs-singulier portrait suivant des
_Destines_:

     Ces juges souverains de la terre et de l'onde,
     Ont toujours dans leurs mains le gouvernail du monde.
     C'est eux qui, de Thtis, rglent tous les efforts,
     L'empchent de passer au del de ses bords.
     C'est eux qui, des enfers, tablissent les bornes;
     C'est eux qui, des _cocus_, _font paratre les cornes_.

On voit par ce dernier vers que le got n'tait pas encore fort pur,
puisque cette tirade n'excita pas les murmures et parut toute
naturelle. _La Folie du Sage_, tragi-comdie, _la Mort de Crispe_, et
_la Mort du grand Osman_, les deux premires pices joues en 1644 et
1645, la dernire aprs la mort de l'auteur en 1656, composent, avec
les tragdies cites plus haut, le bagage dramatique de Tristan. Nous
devons encore y ajouter deux comdies: l'_Amarillis_ de Rotrou,
retouche par lui en 1650, et _le Parasite_, reprsent au thtre de
l'Htel de Bourgogne en 1654.

Tristan mourut fort pauvre, si pauvre mme que Boileau a dit de lui:
qu'il passait l't sans linge et l'hiver sans manteau. Aprs sa mort,
Quinault, son lve, fit jouer par reconnaissance la tragdie
d'_Osman_, dans laquelle on trouve de fort beaux vers, tels que
ceux-ci:

     . . . . . . Ne t'imagine pas
     Que ta grandeur passe eut pour moi des appas.
     . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
     . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
     J'aimais Osman lui-mme et non pas l'Empereur.

     Si les dcrets du ciel, si l'ordre du destin,
     Avaient mis sous mes lois les climats du matin,
     Et si, par des progrs o ta valeur aspire,
     Le Danube et le Rhin coulaient sous mon empire,
     Osman dans mes tats serait matre aujourd'hui;
     Il n'aurait qu' m'aimer, et tout serait  lui.
     Ne ft-il qu'un soldat vtu d'une cuirasse,
     N'et-il rien que son coeur, son esprit et sa grce;
     Et mon me serait encore en dsespoir,
     De n'avoir rien de plus pour mettre en son pouvoir.

Dans sa comdie du _Parasite_, on lit ces quatre vers d'une crudit
par trop hardie. Le parasite, toujours affam, dit  une servante avec
laquelle il est seul:

     Que ton nez aussi bien n'est-il un pied de veau?
     Je serais fort habile  _torcher_ ton museau.
     Si tes deux yeux taient deux pts de raqute,
     Je ficherais bientt mes deux yeux dans ta tte.

La scne franaise, aprs Corneille et Racine, s'est enrichie de trop
de chefs-d'oeuvre pour que les tragdies de Tristan n'aient pas t
oublies, cependant _Marianne_ et _la Mort de Crispe_ ont un mrite
rel. Tristan a su viter bien des cueils. Il n'a pas sacrifi au
jargon galant et ennuyeux dont bien des auteurs de l'poque n'ont pas
os dbarrasser leurs oeuvres. Sous sa plume, la passion prend des
couleurs fortes et tragiques. Ses vers sont harmonieux, ses rcits
sont pompeux. La partie dramatique est traite avec suite et
rgularit, les vnements sont naturels, bien amens et
vraisemblables.

Tristan, du reste, fut reu en 1648  l'Acadmie, il mourut en 1655 
l'htel de Guise, ayant compos lui-mme et pour lui la bizarre et
misanthropique pitaphe que voici:

     bloui de l'clat de la splendeur mondaine,
     Je me flattai toujours d'une esprance vaine,
     Faisant le chien couchant auprs d'un grand seigneur,
     Je me vis toujours pauvre et tchai de paratre;
     Je vcus dans la peine attendant le bonheur,
     Et mourus sur un coffre en attendant mon matre.

Nous avons dj eu occasion de parler de CLAVERET, autre pote de la
mme poque, d'abord l'ami et bientt aprs le rival assez ridicule de
Corneille. Claveret composa plusieurs comdies et une tragdie, _le
Ravissement de Proserpine_ (1639). Le pote eut une singulire ide 
propos de cette pice. Ne sachant comment faire pour observer l'unit
de lieu, il imagina de prvenir le public que la scne se passant au
_ciel_, en _Sicile_ et aux _enfers_, et ces trois endroits se trouvant
sur une ligne perpendiculaire tire du cleste au sombre sjour, la
rgle pouvait tre considre comme tant observe. Parmi les comdies
qu'on doit  cet auteur, nous citerons celle de _l'cuyer_ ou _les
Faux Nobles_, en cinq actes et en vers (1666). Cette pice fut
inspire par une mesure prise  cette poque pour la recherche des
individus qui prenaient des titres de noblesse sans en avoir le droit.
On voit que rien n'est nouveau sur la surface du globe et que les
travers du dix-neuvime sicle taient dj ceux du dix-septime.

Un troisime contemporain du grand Corneille, LA CALPRENde,
gentilhomme gascon, fit parler de lui  la mme poque que les deux
prcdents, et son nom ft pass  la postrit, mme  dfaut de ses
oeuvres, grce  ces deux vers de Boileau:

     Tout est humeur gasconne en un auteur gascon,
     Calprende et Juba parlent du mme ton.

Homme d'un certain mrite, La Calprende tait bien, en effet, des
bords de la Garonne, dans toute l'acception qu'on donne  cette
phrase; ainsi, Richelieu lui disant un jour, aprs avoir entendu une
de ses tragdies, que la pice n'tait pas mauvaise, mais que les vers
en taient _lches_: Cadedis! s'cria le Gascon, il n'y a rien de
lche dans la maison de La Calprende. Il tait, du reste, d'une
bonne famille. Son grand talent de conteur plein de verve lui fit
accorder par la reine, qu'il avait amuse en lui disant son roman de
_Silvandre_, une pension assez ronde. Avec cet argent il se fit
faire un habit et rptait avec orgueil en montrant la belle toffe de
son pourpoint: _C'est du Silvandre_.

Il fit paratre en 1635, _Mithridate_, tragdie dont la premire
reprsentation tomba le jour des Rois, en 1638, _le Comte d'Essex_, la
meilleure pice de son rpertoire, en 1647, _la Mort des enfants de
Brute_ o l'on trouve quelques beaux vers, tels que ceux de Brutus,
aprs avoir condamn ses fils:

     Laisse-moi soupirer, tyrannique vertu;
     Je t'ai donn mes fils, Rome que me veux-tu?
     J'ai donn tout mon sang  tes moindres alarmes;
     Souffre qu' tout mon sang je donne quelques larmes.

     JUNIE.

     Qu'as-tu fait de ton sang, Brutus?

     BRUTUS.

                                      Je l'ai vers.
     Femme, viens achever ce que j'ai commenc.

     JUNIE.

     Rends-moi mes fils, cruel?

     BRUTUS.

                               Ils ont perdu la vie.
     .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
     Fuis de moi, femme, fuis; et, cachant tes douleurs,
     Souviens-toi qu'un Romain punit jusques aux pleurs?
     .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
     Souffre que mes neveux adorent ma mmoire;
     Et qu'ils disent de moi, voyant ce que je fis:
     Il fut pre de Rome, et plus que de ses fils.

La Calprende a fait reprsenter encore quatre ou cinq tragdies plus
ou moins mdiocres, mais dont aucune ne vaut ses romans de _Silvandre_
et de _Cloptre_, genre dans lequel il excellait. Les personnages de
ses tragdies parlent beaucoup en hros de romans; ils ont sans cesse
 la bouche des pointes, des phrases  effet et  sentiment exagr.

BENSERADE, dont le nom eut du retentissement au commencement du
dix-septime sicle, naquit en Normandie en 1602. Fils d'un procureur
de Gisors, il eut le travers de prtendre  la noblesse. Destin
d'abord  l'autel, il jeta bien vite le froc aux orties afin d'tre
tout  sa passion pour l'une des plus charmantes actrices de cette
poque, la Belle-Rose. Son esprit fit sa fortune. La Cour l'accueillit
avec faveur, la reine, le cardinal Mazarin le comblrent de bienfaits,
en sorte qu'il vcut toujours dans l'abondance. On aimait alors
beaucoup les ballets, il s'attacha  composer ce genre de pice; il y
russit, et pendant vingt annes il exploita presque seul cette
littrature facile et productive. Il est vrai de dire qu'il changea
totalement la composition de ces ballets et les rendit  peu prs
supportables. Il crivit six tragdies qui n'ont pas relativement la
valeur de ses autres productions littraires, mais qui, cependant, ne
sont pas dnues d'un certain mrite. La premire, _Cloptre_, donne
en 1636, lui fut inspire par la Belle-Rose. Le public accueillit
favorablement cette pice. Il fit ensuite _Iphis_, puis _la mort
d'Achille_, _Gustave_ (1637), _la Pucelle d'Orlans_ et enfin
_Mlagre_ (1640).

Voici quelques vers de cette dernire pice. Ils sont propres  donner
une ide du _faire_ tragique de Benserade. Djanire s'tonne
qu'Atalante coure au danger comme un homme et lui dit:

     DJANIRE.

     Aprs tout, mon souci, dans l'tat o nous sommes
     Ne devons-nous pas vivre autrement que les hommes?
     Nos maux sont diffrents, de mme que nos biens,
     Ce sexe a ses plaisirs, et le ntre a les siens;
     Encore qu'ils semblent ns pour se faire la guerre,
     Nous ne le sommes pas pour dpeupler la terre.

     ATALANTE.

     Pour vous, vous tes fille, et fille infiniment:
     Et moi, si je la suis, c'est de corps seulement.

Aprs tout, on voit que Corneille n'avait rien  craindre d'un pareil
rival. Benserade avait une grande vanit; il fit placer sur sa petite
maison de Gentilly, o il se retira vers la fin de ses jours, des
armes et une couronne de _comte_: C'est aux potes  en faire, dit
plaisamment un bel esprit. Il mourut  quatre-vingts ans, ayant mis en
rondeaux les _Mtamorphoses d'Ovide_ et ayant compos outre ses
tragdies, vingt-un ballets. Senec crivit au bas de son portrait:

       Ce bel esprit eut trois talents divers,
       Qui trouveront l'avenir peu crdule:
     De plaisanter les grands, il ne fit point scrupule,
       Sans qu'ils le prissent de travers.
     Il fut vieux et galant, sans tre ridicule,
       Et s'enrichit  composer des vers.

A l'poque o Benserade commena  se faire connatre, un autre pote
donna galement quelques tragdies et trois comdies. Ce pote, URBAIN
CHEVREAU, fils d'un avocat du Poitou, tait fort instruit. Les langues
grecque, latine, arabe, italienne et espagnole, et mme la langue
hbraque, lui taient familires. Il passa la premire partie de sa
vie en voyages, dans l'un desquels il vint  Stockholm o la reine
Christine le retint quelque temps. Elle le nomma mme secrtaire de
ses commandements. Prcepteur du duc du Maine, il crivit une
_Histoire du Monde_, plusieurs romans, des voyages de philosophie et
enfin quelques pices dramatiques qui obtinrent du succs sur la scne
franaise. Chose bizarre, cet homme, qui avait rdig une _histoire
universelle_, donne  _Tarquin_, dans sa premire tragdie de
_Lucrce_, reprsente en 1637, le titre d'_empereur de Rome_. Aprs
_Lucrce_ vinrent: _La vraie suite du Cid_ en 1638, et la mme anne
_Coriolan_. Voici un chantillon de la versification de cette pice:
Virginie, en voyant son poux assassin par les Volsques, lui dit:

     Mon cher Coriolan, si tu n'as rendu l'me,
     Pousse au moins pour me plaire, un petit trait de flamme;
     Reprends un peu tes sens. Ah! discours superflus?
     La vie est une mer qui n'a point de reflux.
     Nos jours sont des ruisseaux que les Parques retiennent;
     Qui s'coulent toujours et jamais ne reviennent;
     Et depuis que la mort en arrte le cours,
     Tous les dieux n'y sauraient apporter du secours.

Et deux annes auparavant, Pierre Corneille avait donn _le Cid_!...
Mais il fallait quelque temps pour que le gnie du grand pote pt
dvelopper dans l'me des spectateurs l'amour de la bonne et saine
littrature, et pour que les auteurs consentissent  abandonner les
niaiseries sentimentales, les expressions ridicules, les penses
barbares et rvoltantes, pour adopter franchement le langage noble et
lev que Racine allait bientt _polir_ encore, en lui faisant
atteindre un dernier degr de puret.

GURIN DE BOUSCAIL, pote contemporain des prcdents, fournit
quelques bonnes compositions  la scne franaise au milieu du
dix-septime sicle. C'tait un pote ayant,  dfaut de gnie, de
l'esprit et de l'me. Il eut l'intelligence de comprendre qu'il
fallait jeter de ct toutes les vieilleries admises jusqu'alors au
thtre. Ses pices sont remarquables par une absence presque complte
du ridicule et mme, disons-le, de l'extravagance qu'on est en droit
de reprocher  la plupart des bons auteurs de cette poque. Nous avons
dit  dessein une absence presque complte; car, dans sa premire
tragdie, _la Mort de Brute et de Porcie_, joue en 1637, au milieu de
trs-beaux vers, on trouve cette description pitoyable d'une bataille:

     Ce fut lors que l'Enfer fit voir en abrg,
     Ce qu'il a de plus noir et de plus enrag.
     Ce fut lors, qu'on craignit que le ciel en colre
     Voult noyer de sang l'un et l'autre hmisphre;
     Et que Bellone mme, hrissant ses cheveux,
     Arrta sa fureur pour recourir aux voeux.
     L'Assurance et la Peur,  travers la fume,
     Repassrent cent fois de l'une  l'autre arme:
     Et la Victoire errante, en ce danger mortel,
     Douta qui resterait pour lui faire un autel.

Dans _la Mort d'Agis_ (1642) au contraire, le pote a fait une belle
peinture des moeurs grecques au temps o fleurissaient les lois de
Lycurgue:

     La morale rgnait dedans tous les esprits.
     Le bienfait de lui-mme tait l'unique prix.
     Chacun de la vertu recherchait les caresses.
     . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
     Le soldat ngligeait le butin pour l'honneur.
     Au bonheur du pays consistait son bonheur.
     Il ne savait point l'art d'aller faire la guerre,
     Plutt pour ravager, que pour sauver la terre.
     Les orateurs parlaient avec sincrit.
     La Justice rgnait avec galit;
     Et jamais les prsents n'avaient eu la puissance
     De faire lchement trbucher la balance.
     Les trnes de leurs rois n'taient point revtus
     Des ornements de l'or, mais de ceux des vertus, etc.

On est induit  penser que Gurin fut un grand admirateur du roman de
Cervantes, car il en fit le sujet de trois comdies en vers,
intitules: _Don Quichotte 1re et 2e partie_, _Sancho Pana_ (1638,
1639 et 1644). Dancourt, quatre-vingts ans plus tard, s'empara si bel
et si bien de cette dernire pice, qu'on fut sur le point, au
Thtre-Franais, de lui refuser ses droits d'auteur.

Gurin de Bouscail avait compris, sans les crire, les rgles de l'art
dramatique. LA MESNARDIRE, mdecin du frre de Louis XIII, crivit
ces rgles et ne put les appliquer. Richelieu, auquel il plut
beaucoup, fit recevoir La Mesnardire  l'Acadmie, en 1655, et cet
auteur, qui rdigea une _potique_ fort bien pense, ne put faire
russir ni la tragdie d'_Alinde_ (1642), ni celle de _la Pucelle
d'Orlans_ de la mme poque, et qu'on attribue aussi  l'abb
d'Aubignac.

Un autre pote, LA SERRE, collgue de La Mesnardire, puisqu'il tait,
comme ce dernier, employ dans la maison de Monsieur, frre de Louis
XIII, ne put jamais ni comprendre, ni appliquer les rgles
dramatiques, ce qui ne l'empcha pas d'crire et mme d'crire
beaucoup et trs-vite. Il se vantait, en outre, de gagner de l'argent,
et c'tait vrai. Du reste, il se faisait si peu illusion, qu'ayant
entendu un dtestable discours, il alla embrasser l'orateur en
s'criant: Ah! Monsieur, que je vous ai d'obligations; depuis
vingt-cinq ans, j'ai bien dbit du _galimatias_, mais vous venez d'en
dire plus en une heure que j'en ai crit en toute ma vie. La Serre se
plaisait  rpter avec une sorte de cynisme, qu'il avait sur les
autres auteurs un avantage immense, celui de tirer de mauvais ouvrages
plus qu'ils ne tiraient de bonnes productions. On lui reprochait
souvent le peu de soin qu'il mettait  ses travaux, et sa promptitude.
Je suis toujours press, rpondait-il, quand il s'agit de gagner de
l'argent, et je prfre les pistoles qui me font vivre  la chimre
d'une vaine gloire avec laquelle on meurt de faim. Si La Serre vivait
aujourd'hui, que d'auteurs il trouverait pour le comprendre! C'est 
des crivains de cette trempe que le sicle doit tre redevable de
l'annonce et de la rclame qui sont en si grand honneur de nos jours,
et sans lesquelles le bon public rejette impitoyablement tout ouvrage.
Glu de l'poque  laquelle chacun se laisse piper.

Une des productions de ce singulier pote, est la tragdie de
_Pandoste ou la Princesse malheureuse_, en quatre journes, chacune
de cinq actes. Probablement La Serre avait imagin ce nouveau genre
pour tre sr de tenir plus longtemps son public. Il avait ddi cette
oeuvre  une Uranie (nom suppos) dont il exalte les qualits
_extrieures_, ajoutant ensuite: Le reste de votre corps est une
huitime merveille dont on ne parle point parce qu'elle n'a pas de nom
propre.

Trouvant sans doute que des tragdies en vers prenaient trop de temps
 confectionner, La Serre, _le premier et bien avant Lamotte_, inventa
la tragdie en prose. Il donna dans cette forme, celle du _Sac de
Carthage_ en 1642. Le comdien Montfleury la mit plus tard en vers et
la fit paratre sous le titre de _la Mort d'Esdrubal_.

En 1642, on joua une nouvelle tragdie en prose de La Serre, _Thomas
Morus ou le Triomphe de la Foi et de la Constance_.

L'auteur du _Parnasse rform, ou Apollon  l'cole_ (jolie petite
pice joue dans les collges), fait parler ainsi La Serre au sujet de
sa tragdie de _Thomas Morus_:

On sait que mon _Thomas Morus_ s'est acquis une rputation que toutes
les autres comdies du temps n'avaient jamais eue. M. le cardinal de
Richelieu a pleur dans toutes les reprsentations qu'il a vues de
cette pice. Il lui a donn des tmoignages publics de son estime, et
toute la Cour ne lui a pas t moins favorable que Son minence. Le
Palais-Royal tait trop petit pour contenir ceux que la curiosit
attirait  cette tragdie. On y suait au mois de dcembre, et l'on
tua quatre portiers, de compte fait, la premire fois qu'elle fut
joue. Voil ce qu'on appelle de bonnes pices; M. Corneille n'a point
de preuves si puissantes de l'excellence des siennes; et je lui
cderai volontiers le pas, quand il aura fait tuer cinq portiers en un
seul jour.

Si nous continuons l'tude des potes tragiques contemporains de
Corneille, nous trouvons MICHEL LECLERD de l'Acadmie Franaise,
auteur plein de feu et d'imagination qui, certainement, et donn au
Thtre des oeuvres remarquables, s'il se ft occup davantage de
l'art dramatique. Mais au moment o il fit paratre sa premire pice:
_Iphignie_, Corneille tait dans toute la splendeur de sa gloire. Il
n'osa joter contre ce terrible rival et se voua tout entier au
barreau.--_Iphignie_, quoique fort passable, n'eut que cinq
reprsentations. Coras, ami de Leclerc, en revendiqua la
collaboration, ce qui donna lieu  Racine de lancer cette charmante
pigramme:

     Entre Leclerc et son ami Coras,
     Tous deux auteurs, rimant de compagnie,
     N'a pas longtemps sourdirent grands dbats
     Sur le propos de leur _Iphignie_.
     Coras lui dit: La pice est de mon cru.
     Leclerc rpond: Elle est mienne et non vtre.
     Mais aussitt que l'ouvrage eut paru,
     Plus n'ont voulu l'avoir fait l'un ni l'autre.

Deux autres tragdies: _Virginie_ et _Oreste_, sont encore attribues
 Leclerc.

JEAN MAGNON, pote, n  Tournus, avait le dfaut diamtralement
oppos  celui de Leclerc. Autant le second tait modeste et rserv,
autant le premier tait prsomptueux et plein de vanit. L'un tait
toujours en dfiance de lui-mme, l'autre disait  qui voulait
l'entendre, qu'il avait pour la posie les plus heureuses
dispositions. Ses tragdies, prtendait-il, lui cotaient moins de
temps et de peine  crire qu'elles n'en demandaient pour tres lues
et joues. Il affirmait avoir compos en dix heures les sept cent
cinquante vers d'un ouvrage sur l'_Entre du Roi et de la Reine 
Paris_; enfin il eut l'aplomb de raconter qu'il travaillait  une
_Science universelle_ en deux cent mille vers, et qu'en ayant fait
dj cent mille, il aurait bientt mis la dernire main  cette
encyclopdie digne de son gnie immense. Un beau jour, il prtendit
que la posie dramatique tait au-dessous de ses talents et qu'il
abandonnait le thtre pour s'adonner  des compositions d'un ordre
plus lev. Malheureusement chez ce pote, qui aurait d natre sur
les bords de la Garonne plutt que sur les rives de la Sane, les
actions taient peu en rapport avec le langage. _La Science
Universelle_ ne parut jamais; le monde fut dshrit de ce
chef-d'oeuvre, et les pices qu'il donna, au nombre de huit  dix,
tragdies ou comdies, sont assez mdiocres, bien qu'il ne manqut ni
d'esprit, ni d'imagination, ni de facilit. _Artaxerce_ paru en 1645,
_Josaphat_ et _Sjames_ en 1646, _Jeanne de Naples_ en 1654, sont loin
de passer pour des oeuvres de mrite.

Magnon eut l'ide assez malheureuse de mettre en vers une tragdie
faite en prose par l'abb d'Aubignac. Cette pice, intitule
_Znobie_, ne russit ni en vers, ni en prose. Son premier auteur
l'avait compose, disait-il, comme modle des prceptes suivis par
Aristote.--Parbleu! s'cria le prince de Cond,  qui l'on racontait
cela, je sais bon gr  d'Aubignac d'avoir si bien observ les rgles
d'Aristote; mais je ne pardonne pas aux rgles d'Aristote d'avoir fait
faire  ce pauvre d'Aubignac une si dplorable tragdie.

Nous ne parlerions pas de GOMBAULT, gentilhomme calviniste de la
Saintonge, qui donna au thtre deux comdies et la tragdie des
_Danades_ en 1646, si nous ne voulions rappeler ici que cet estimable
auteur, homme d'esprit et de mrite, fut un des fondateurs de la
petite Socit savante qui se runissait chez Conrad, Socit qui fut
le principe de l'Acadmie Franaise.

De tous les mules, car nous ne pouvons dire les rivaux de Corneille,
l'un des contemporains qui eut le plus de succs et par son esprit et
par ses compositions dramatiques et par son extrme fcondit, fut
GILBERT, d'abord secrtaire de la duchesse de Rohan, puis rsident en
France, de Christine de Sude. Malgr les occupations que lui donnait
cette dernire place, Gilbert travailla toujours avec la plus louable
ardeur pour le Thtre. Outre un grand nombre de tragdies et de
comdies, il composa en vers et en prose un assez grand nombre
d'ouvrages de divers genres. Malgr tout cela, Gilbert mourut fort
pauvre, les dernires annes de sa vie se fussent mme coules dans
la misre, s'il n'et trouv sur son chemin Hervard, protecteur des
gens de lettres de cette poque, qui lui donna asile. Les premires
productions dramatiques de Gilbert sont: _Marguerite de France_ et
_Tlphonte_ (1641), qui eurent un succs mdiocre. Il fut ensuite
cinq ans avant de rien donner  la scne; enfin, en 1646, il se dcida
 faire paratre une tragdie d'_Hippolyte_  laquelle plus tard
Racine ne ddaigna pas de faire quelques emprunts. Ainsi, dans la
pice de Gilbert, lorsque Thse exile son fils, Hippolyte rpond:

     Si je suis exil pour un crime si noir,
     Hlas! qui des mortels voudra me recevoir!
     Je serai redoutable  toutes les familles,
     Aux frres pour leurs soeurs, aux pres pour leurs filles.
     O sera ma retraite en sortant de ces lieux?

     THSE.

     Va chez les sclrats, les ennemis des Dieux,
     Chez ces monstres cruels, assassins de leurs mres,
     Ceux qui se sont souills d'incestes, d'adultres;
     Ceux-l te recevront.

Racine fait dire aux deux mmes personnages:

     HIPPOLYTE.

     Charg du crime affreux dont vous me souponnez,
     Quels amis me plaindront, quand vous m'abandonnez?

     THSE.

     Va chercher des amis dont l'estime funeste
     Honore l'adultre, applaudisse  l'inceste;
     Des tratres, des ingrats, sans honneur et sans foi,
     Dignes de protger des mchants tels que toi.

Voici maintenant les adieux de l'_Hippolyte_ de Gilbert:

     Adieu, chers compagnons, mes fidles amis,
     En qui mes jeunes ans ont trouv tant de charmes.
     Mais ne m'accusez point, en rpandant des larmes,
     Quand on n'est point coupable on n'est pas malheureux.
     Comme je suis constant, montrez-vous gnreux.
     Que je sorte d'ici, non de votre mmoire.
     Et toi, qui fus toujours compagne de ma gloire,
     Vertu, qui vois qu' tort les miens m'ont accus,
     Suis-moi dans mon exil, puisque tu l'as caus.

Encourag par le succs d'_Hippolyte_, le pote donna la mme anne
(1646) une tragdie de _Rodogune_; mais il commit une mauvaise action.
Un ami commun de lui et de Corneille, auquel ce dernier avait confi
son projet de composer _Rodogune_, trahit le grand pote et communiqua
son plan  Gilbert, qui s'empressa de faire paratre sa tragdie.
Corneille, dont l'me tait pleine d'lvation et de noblesse, sut
taire ce procd. L'immense succs de sa tragdie le vengea en faisant
tomber celle de son rival. Que de Gilbert, de nos jours, se font
plagiaires sans scrupules!...

L'anne 1646 fut bien employe par Gilbert, car il donna encore  la
scne une _Smiramis_ en cinq actes.

Pendant prs de onze ans, on ne vit plus rien de lui. Il se trouvait 
Rome, en mission de la reine de Sude, lorsque, par ordre de
Christine, il fit jouer dans la capitale du monde chrtien une
tragdie _des Amours de Diane et d'Endymion_, laquelle vint ensuite en
1657 sur la scne franaise. Cette pice a du mrite et eut du succs,
ce qui n'empcha pas la _Gazette Burlesque_, le _Charivari_ de cette
poque, d'en rendre compte ainsi qu'il suit:

     L'histoire d'Endymion,
     Qui, selon mon opinion,
     Est celle de tout le monde,
     En plusieurs beaux traits est fconde,
     Et fait juger Monsieur Gilbert
     crivain tout  fait expert.

_Chrisphonte ou le retour des Hraclides_, jou la mme anne (1657),
faillit tre un revers pour l'auteur, malgr le mrite de la pice,
parce qu'au dnouement, le confident ayant dit  Mrope:

     Madame, c'en est fait, la bataille est donne,
     La fortune rpond  vos justes souhaits;
     Le vainqueur qui vous plat vous donnera la paix.
     C'est de ces deux rivaux le plus digne de gloire.
     C'est...

Mrope l'interrompt brusquement:

     Je sais le vainqueur, conte-moi la victoire.

_Arie et Petus_, en 1659, fut une des dernires tragdies de Gilbert.
Il ne fit plus,  partir de cette poque, que des comdies ou des
pastorales, si l'on en exempte _Landre et Hro_ (1667), qui ne fut
pas imprim. _Les Amours d'Ovide_, _les Amours d'Anglique et de
Mdor_, _les Intrigues Amoureuses_, _les Peines et les Plaisirs de
l'Amour_, sont des pastorales qui furent bien reues du public, mais
qui ne peuvent tre mises en parallle avec les compositions srieuses
de Gilbert.

Nous ne devons pas, avant de terminer, oublier la tragi-comdie du
_Courtisan Parfait_ (1668), pice originale qui en renferme _deux_, la
seconde commenant au troisime acte. Joconde, un des personnages,
numrant les qualits que doit possder le parfait courtisan,
s'exprime ainsi:

     Il faut qu'il soit beau fils et malin de nature,
     D'esprit fort corrompu, mais fort bien fait de corps;
     Hassable au dedans, et charmant au dehors;
     Qu'il n'ait de la vertu rien que les apparences,
     Et qu'il mle aux beaux mots les belles rvrences;
     Qu'il promette beaucoup et qu'il ne tienne rien.

Gilbert, comme auteur dramatique, a des qualits et des dfauts. Il
sut choisir avec art ses sujets, mais il les traita quelquefois avec
assez peu de got. Ses tragdies, sans tre bonnes, prsentent des
situations heureuses et la versification en est facile. Ses comdies
et ses pastorales ont des scnes de bon aloi. On ne peut reprocher 
ses compositions, comme  celles de ses contemporains, de sortir des
bornes du naturel; au contraire, tout y est bien et sagement rgl;
aussi, ne trouve-t-on pas dans ses oeuvres de grands dfauts; et mme
 ct des productions de Corneille, son thtre mrite d'tre lu.

MONTAUBAN fit jouer les deux tragdies de _Znobie_ et de _Seleucus_
en 1650 et 1652, mais il est plus connu par ses comdies, dont une
surtout: _les Charmes de Flicie_, reprsente pour la premire fois
en 1651, eut un tel succs qu'elle resta trente ans entiers  la
scne.

On trouve dans cette jolie pastorale en cinq actes et en vers, un
caractre de bergre coquette trait avec habilet. Ismne trace  son
amant jaloux la ligne de conduite qu'elle veut lui voir tenir:

     Je suis libre, Timante, et ne veux point de matre.
     Je ne prtends jamais dpendre que de moi.
     Eh! t'avais-je promis de ne parler qu' toi?
     Penses-tu que tu sois l'amant seul qui me serve?
     N'en ai-je pas encore qu'il faut que je conserve?
     Et de tous les bergers dont j'ai reu la foi,
     Si je n'ouvre la bouche et les yeux que pour toi,
     Et que l'un de ces jours je cesse de te plaire,
     Ou que je change aussi, comme tout se peut faire,
     Tous les autres, jaloux de ces bons traitements,
     Quand je t'aurai perdu, seraient-ils mes amants?
     Et si ma libert pour tous n'tait soufferte,
     Qui d'entre eux me voudrait consoler de ta perte?
     Je songe  l'avenir, dont tu n'es pas garant:
     Du moins si l'un me quitte, un autre me reprend.
     Vois si l'humeur te plat, ou si, sans jalousie,
     Tu pourras me servir ainsi toute ma vie?
     Et si cela se peut, espre quelque jour,
     Et la bouche et la main, pour flatter ton amour:
     Et peut-tre le coeur, si mon humeur me change, etc.

Montauban, ami de Boileau, de Chapelle et de Racine, et que l'on
prtend mme avoir travaill aux _Plaideurs_ de ce dernier, tait un
auteur ayant de l'esprit et de la facilit. Avocat distingu, il se
fit plus de renom au palais qu'au thtre.

Nous ne citerions pas ici l'abb DE PURE, si les Satires de Boileau ne
l'avaient rendu clbre. L'abb de Pure tait un homme fort agrable,
mais d'une figure peu avantageuse; aussi le grand critique a-t-il
crit satiriquement:

     Quand je veux d'un galant dpeindre la figure,
     Ma plume, pour rimer, trouve l'abb de Pure.

Une tragdie: _Ostorices_, et une comdie: _Les Prcieuses_, pices
joues l'une et l'autre en 1659, constituent tout le bagage dramatique
de l'abb de Pure, dont le nom ne ft pas arriv sans doute jusqu'
nous, sans l'acharnement de Despraux  le dcrier. A quelque chose
malheur est bon!

Il nous reste, pour complter la srie des potes tragiques
contemporains de Corneille et ayant joui d'une certaine clbrit, 
parler de Madame de VILLEDIEU et de MILLOTET, auteur de la tragdie de
_Sainte-Reine_.

Madame Desjardin de Villedieu, femme d'un capitaine du rgiment de
Dauphin, avait beaucoup d'esprit. Ayant obtenu la cassation de son
mariage, elle pousa un M. de Challe, le perdit et se maria de
nouveau, mais sans quitter le nom de son premier poux. Ses romans
l'ont fait plus connatre que son _Manlius Torquatus_, jou cependant
avec succs en 1662. On prtendit, dans le temps, que l'abb
d'Aubignac n'tait pas tranger au plan de cette pice; mais l'abb
s'en est toujours dfendu. _Nitetis_, tragdie reprsente en 1663,
fut galement bien accueillie du public. Dans cette pice, _Nitetis_,
surprise par son mari avec son amant, lui dit sans se troubler et avec
un cynisme qui ne passerait pas au thtre de nos jours:

     Bien que tes cruauts augmentent chaque jour,
     La loi fait dans mon coeur l'office de l'amour.
     . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
     Le mme sentiment me force  t'avertir,
     Que c'est au nom d'poux que mon amour se donne;
     Qu'en t'aimant comme tel, j'abhorre ta personne;
     Et que, si dans sa place un monstre avait ma foi,
     Il aurait dans mon coeur le mme rang que toi.

MILLOTET, chanoine de Flavigny, au lieu d'appliquer le peu de talents
qu'il pouvait avoir  composer de bonnes tragdies, s'appliqua  faire
un vritable tour de force. Il _fabriqua: Sainte Reine ou le Chariot
du triomphe tir par deux aigles, de la glorieuse, noble et illustre
Sainte Reine d'Alise, vierge et martyre_. Toutes les scnes commencent
par chacune des lettres de ces cinq mots: _Sainte Reine, priez pour
nous_. Mais ce qu'il y a de plus bizarre, c'est que l'auteur a eu
l'incroyable patience de faire en sorte que tous les acteurs et
actrices qui reprsentaient cette tragdie, eussent leur acrostiche
dans leurs paroles, par chaque lettre de leurs noms, ou de leurs
surnoms. On comprend le ridicule d'une pice faite pour vaincre une
difficult de cette espce.

Peut-tre a-t-il exist encore quelques auteurs tragiques
contemporains de Pierre Corneille; mais nous croyons avoir pass en
revue ceux d'entre eux dont les oeuvres, au point de vue littraire ou
anecdotique peuvent offrir quelque intrt aux lecteurs de l'poque
actuelle. Quant  ceux qui se sont plus spcialement adonns  la
comdie ou aux pastorales, fort en vogue sous Louis XIII et sous Louis
XIV, nous les avons rservs pour faire escorte au pre de la bonne
comdie,  Molire, autour duquel nous les grouperons  leur tour. Il
est un homme cependant dont le nom ne saurait tre pass sous silence,
c'est QUINAULT; mais comme en lui se trouvent deux potes en la mme
personne, le pote tragique et comique et le pote lyrique, nous ne
parlerons ici que du Quinault, auteur de plusieurs tragdies et d'un
certain nombre de comdies, mettant de ct, pour l'instant, le
Quinault qui charma son sicle par les productions littraires dont il
gratifia la scne de l'Opra Franais.

Occupons-nous donc de l'auteur de: _la Mort de Cyrus_, de
_Stratonice_, d'_Agrippine_ et de bien d'autres oeuvres dramatiques.
Nous dirons d'abord que Quinault occupe un rang lev dans les
lettres, beaucoup moins grce  ses tragdies, que grce aux pices
lgres si bien mises en relief par la musique de Lully. Pote
lyrique, Quinault est en tte de la plade, pote tragique, Quinault
est sur le second plan.

C'tait du reste un homme des plus aimables, plein d'esprit et
d'amnit que Quinault. Son premier tat fut celui de clerc d'un
avocat au Conseil. Fort jeune encore, et se sentant de la verve et du
got pour la scne, il composa quelques pices. Un marchand passionn
pour le thtre, fit sa connaissance et le supplia de prendre un
appartement dans sa maison. Quinault ne se fit pas prier; le marchand
mourut et son hte pousa la veuve, qui lui apporta une fort jolie
fortune. Ceci se passait en 1671. Le pote, ne se trouvant plus assez
grand seigneur, imagina d'tre quelque chose dans l'tat. Il acheta 
beaux deniers une charge d'auditeur des comptes. Mais ce qu'il n'avait
pas prvu, c'est l'opposition de Messieurs de la Chambre des comptes,
qui trouvrent peu digne d'admettre dans un corps aussi recommandable
par sa gravit, un homme de thtre. Ce dbat eut pour rsultat la
plaisanterie suivante en quatre vers, d'un anonyme:

         Quinault, le plus grand des auteurs,
     Dans votre corps, Messieurs, a dessein de paratre;
         Puisqu'il a fait tant d'_auditeurs_,
         Pourquoi l'empchez-vous de l'tre?

Les histoires de son temps le font fils d'un boulanger et domestique
de l'acteur Mondory. Qu'il ait t d'une famille obscure, qu'il ait
servi les autres, le fait positif, c'est que, comme Rousseau et bien
des hommes de talent, il est l'enfant de ses oeuvres. Modeste,
sociable, d'une grande douceur de caractre, il alliait  beaucoup de
bonnes qualits de vritables talents. En vain le satirique Boileau
lui a-t-il lanc les traits les plus acrs; ces traits ont fini par
faire plus de tort  l'auteur de l'_Art potique_ qu' Quinault. On
connat les vers de l'ptre sur la calomnie, de Voltaire:

     O dur Boileau, dont la muse svre,
     Au doux Quinault envia l'art de plaire.
     . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
     Chacun maudit ta satire inhumaine.
     N'entends-tu pas nos applaudissements
     Venger Quinault quatre fois par semaine.

Le fait est qu'il a fallu du temps pour fixer la rputation de cet
auteur. On ne s'est dtermin que fort tard  lui rendre justice.
Pendant prs de cent ans on applaudit ses opras, et ce ne fut qu' la
fin du dix-huitime sicle qu'on voulut bien lui reconnatre quelque
mrite. Ce prjug, l'ingnieux et satirique Despraux l'avait fait
admettre, et les jugements du critique parurent longtemps sans appel.
On ne les contrlait mme pas, on s'inquitait peu de savoir si
Quinault tait la victime d'un mauvais vouloir et si les productions
de son esprit taient, oui ou non, aussi mdiocres que le prtendait
son dtracteur. Ce qu'il y a de plus original dans cette singulire
condamnation, c'est que les juges allaient chaque soir applaudir leur
victime dans ses plus gracieuses compositions, lui donnant ainsi gain
de cause contre eux-mmes.

Parmi les nombreuses tragdies de Quinault, nous citerons: _les
Rivales_ (1653), pice copie de Rotrou et  laquelle se rattache une
anecdote assez curieuse et un usage qui a prvalu depuis lors. Jusqu'
cette poque, il tait d'usage que les comdiens achetassent des
auteurs,  prix dbattu, leurs compositions dramatiques et restassent
matres de la recette entire. Il en rsultait que, souvent, de bonnes
choses taient payes fort mal et de mauvaises au-dessus de leur
valeur. On payait enfin le _nom_ de l'auteur, ainsi que cela se
pratique encore aujourd'hui par les diteurs[14]. Tristan avait pour
lve Quinault. Voulant lui tre utile, il se chargea de lire _les
Rivales_ aux comdiens qui firent grand loge de la pice,
l'acceptrent, fixant le prix  cent cus. Tristan leur apprit que
cette tragi-comdie n'tait pas de lui, mais d'un jeune homme de
talent. Aussitt les comdiens de se rcrier et de diminuer de moiti
les honoraires de l'auteur. Tristan insiste sur la premire valuation
et il parvient, par une habile transaction,  obtenir que le neuvime
de la recette sera allou  Quinault. Ce moyen parut si ingnieux et
si quitable, qu' partir de ce moment, il devint une rgle toujours
suivie. Pour les pices en un acte et en trois actes, les droits
furent fixs au douzime et au dix-huitime de la recette.

  [14] Ceci nous rappelle une anecdote contemporaine dont nous
  avons t tmoin. Un de nos amis porte  un diteur en renom un
  fort joli roman, le priant de le lire et de le lui diter, s'il
  le trouve digne de l'impression. Volontiers, lui dit l'diteur,
  sans mme prendre connaissance du titre de l'ouvrage; si cela
  forme un volume, c'est 1,000 francs; deux volumes, 1,500 francs
  que cela vous cotera. Le jeune homme se rcrie. Alors, avec une
  franchise tant soit peu cynique, le vendeur de livres reprend:
  Monsieur, votre nom n'est pas connu; votre roman serait-il
  excellent, je ne ferais pas les frais de l'dition; mais
  apportez-moi le _factum_ le plus stupide sign d'un des grands
  noms de la littrature moderne, et je vous compte  l'instant
  1,500 francs. Votre excellent ouvrage, sign de vous, je ne le
  vendrai pas; la rapsodie signe d'un grand nom, je l'coulerai de
  suite; c'est comme cela. A qui la faute? A l'diteur ou au
  public?--Au public, selon nous, qui ne mord qu' l'hameon de la
  rclame et du charlatanisme, se souciant fort peu du talent.

Quinault donna, en 1656, la tragdie de _Cyrus_, dans laquelle il fait
dire  la reine Thomiris:

     Que l'on cherche partout _mes tablettes_ perdues,
     Et que, sans les ouvrir, elles me soient rendues.

Le public accueillit favorablement la pice et ne s'aperut pas du
ridicule anachronisme de ces deux vers; mais Boileau n'tait pas homme
 les laisser passer sans critique. _Amalazonte_, _le Feint Alcibiade_
(1658), _Stratonice_ (1660), se succdrent rapidement.

En 1661, Quinault fit jouer sa tragdie d'_Agrippa ou le Faux
Tibrius_. Elle russit, malgr l'absurdit de la donne sur laquelle
elle repose, donne inacceptable, car comment admettre que la
ressemblance de _Tibrius_ et d'_Agrippa_ est telle, au physique et au
moral, que la matresse d'_Agrippa_, aprs avoir t longtemps avec
l'un, continue  le prendre pour l'autre? Deux ans plus tard, en 1663,
parut _Astrate_, trs-bien reue du public et trs-prne dans le
_Journal des Savants_ de cette poque, tandis que Boileau, dans sa
troisime satire, se plat  _l'abmer_, selon l'expression consacre
de nos jours. Cette tragdie, si elle a des dfauts, a cependant du
mrite, et il n'en est pas moins positif qu'elle resta prs d'un
sicle au thtre.

En 1666 et 1670, Quinault crivit encore deux tragdies: _Pausanias_
et _Bellrophon_; mais, comme nous l'avons dit en commenant  parler
de cet auteur clbre, c'est comme pote lyrique qu'il faut
l'envisager, si l'on veut rendre hommage  son vritable talent[15].

  [15] Nous parlerons des opras de Quinault  l'article o il sera
  question du genre lyrique.




VIII

RACINE.

DE 1666 A 1690.

  RACINE.--Parallle avec Corneille.--Talent compar de ces deux
    grands potes.--Qualits de Racine.--Notice.--Sa tragdie de
    la _Thbade_, en 1664.--Anecdote.--Jugement de Corneille sur
    Racine.--Tragdie d'_Alexandre_ (1666).--Son peu de succs
    dans le principe.--On l'te  la troupe de Molire pour la
    donner  la troupe de l'Htel de Bourgogne.--Son
    succs.--Plaisante anecdote  ce sujet.--Le _Dialogue des
    Morts_, de Boileau, et l'_Alexandre_, de Racine.--_Andromaque_
    (1667).--La Champmesl et la Desoeillets.--Mot judicieux de
    Louis XIV.--Boutade d'un spectateur.--Premire parodie.--Chagrin
    de Racine.--_Les Plaideurs_ (1668).--Histoire anecdotique
    de cette jolie comdie.--_Britannicus_ (1669).--Dnouement,
    critiqu par Boileau.--Effet produit sur Louis XIV par
    quelques vers de cette tragdie.--Anecdote.--_Brnice_
    (1671).--Sujet donn par Henriette d'Angleterre.--Parodie.--Mot
    de Chapelle.--Mlle de Mancini.--Le Grand Cond.--Anecdote de
    la sentinelle et de Mlle Gaussin.--Vers  ce sujet.--_Bajazet_
    (1672).--Racine, pote satirique, de par Boileau.--_Mithridate_
    (1673).--Anecdotes relatives  cette tragdie.--_Iphignie_
    (1674), donne  Versailles au retour de la campagne de la
    Franche-Comt.--Vers de Boileau  cette occasion.--Anecdote de
    Lully.--Singulire annonce  propos d'_Iphignie_.--Mlle
    Gaussin, dans le rle d'_Iphignie_.--Vers qu'on lui
    adresse.--_Phdre_ (1677).--Ce qui donna l'ide premire de
    cette tragdie  Racine.--La Champmesl.--Cabale contre cette
    pice.--La _Phdre_ de Pradon.--Mme Deshoulires, la duchesse
    de Bouillon et le duc de Nevers.--Les trois sonnets.--Grande
    querelle.--Frayeur  de Racine et de Boileau.--Le fils du
    Grand Cond les rassure.--Les tribulations essuyes par le
    tendre Racine,  propos de cette tragdie, le font renoncer au
    thtre,  l'ge de trente-huit ans, malgr Boileau.--_Esther_
    (1689).--Anecdotes relatives  cette pice.--_Athalie_
    (1690).--Cette pice, mal juge, est comprise par Louis XIV et
    dfendue par Boileau.--Mme de Maintenon la fait jouer en
    prsence du roi.--En 1702, aprs la mort de Racine, Louis XIV
    la fait reprsenter  Versailles.--Les principaux personnages
    de la cour y prennent des rles.--En 1716, le Rgent donne
    l'ordre aux Comdiens de la mettre au thtre.--Le public
    commence enfin  admirer ce dernier chef-d'oeuvre de
    Racine.--Succs de cette pice.--Son actualit pendant la
    Rgence.


Aprs les belles tragdies de Pierre Corneille, on tait loin de
penser qu'un auteur dramatique pt galer le matre; c'est cependant
ce qui arriva quand parut RACINE.

Plus heureux que Corneille, Racine sut s'arrter dans un ge et  un
moment o sa rputation n'ayant fait que grandir, on pouvait affirmer
que ce pote tait  l'apoge de sa gloire.--Ces deux hommes ont
galement contribu  lever l'art dramatique en France, l'un en
faisant justice des pices absurdes qui, jusqu' sa venue, occupaient
despotiquement la scne et en fixant les rgles dont il n'tait plus
permis de s'carter; l'autre en rectifiant la langue et en lui donnant
une douceur qu'elle a conserve depuis les belles compositions de son
gnie. Le thtre de Corneille, comme celui de Sophocle, brille par la
vigueur des penses. Racine, comme Euripide, a su donner au sien la
tendresse des sentiments. On peut dire que la tragdie chez l'un prend
les formes d'une statue qui frappe par la fiert, la hardiesse de ses
proportions; que chez l'autre, c'est un tableau dont l'expression
tendre, dlicate, naturelle, anime, charme les yeux et touche le
coeur. Corneille, c'est le torrent qui grossit avec violence et brise
ses digues pour faire une irruption; Racine, c'est le fleuve
majestueux qui, dans son paisible cours, rpand la fertilit dans les
lieux qu'il arrose. Corneille enfin va au coeur par l'esprit, Racine
trouve le chemin de l'esprit par le coeur. Ils marchent paralllement
sur deux lignes  la hauteur l'un de l'autre, immortels l'un et
l'autre et dignes l'un comme l'autre de la gloire dont ils jouiront
dans le monde, tant qu'il y aura des hommes capables d'apprcier le
beau et de comprendre le sublime. Boileau disait: le _pompeux_
Corneille et le _tendre_ Racine, et il avait raison.

Conduit par un got qui ne faisait jamais fausse route, Racine
choisissait avec un tact parfait tous les sujets de ses grandes
compositions. Il aimait mieux devoir beaucoup  la bont du sujet que
de compromettre le succs d'une pice en cherchant  vaincre une
situation difficile. Son esprit fin, dlicat, plein de noblesse et
d'lvation, saisissait avec un grand bonheur les nuances du
sentiment. Il savait, en peignant la nature sous ses plus riants
aspects, l'embellir encore sans la dguiser. Les grandes passions
avaient en lui un interprte sage, tendre et qui sut, de prime-abord,
dbarrasser la scne des fadaises dont on se croyait oblig de
surcharger le langage, surtout lorsque l'on voulait exprimer le
sentiment si naturel de l'amour. Dans ses belles et suaves
compositions, Racine intresse et fait passer l'me du spectateur ou
du lecteur par toutes les pripties du drame intime. Faiblesse,
inquitude, emportements, dtours cachs, secrets passionns, on
comprend tout avec lui, au besoin on excuserait tout. Le style est
d'une douceur, d'une noblesse, d'une lgance dont rien jusqu' lui
n'avait donn l'ide. On peut affirmer que Racine est le pote de
l'intelligence; car l'oreille, l'esprit et le coeur, en l'coutant,
sont satisfaits. Aussi, jamais auteur n'eut un succs plus rel, plus
soutenu et plus durable. Aujourd'hui encore, aprs deux sicles, il
fait loi.

N, en 1639,  la Fert-Milon, o son pre tait contrleur du grenier
 sel, Racine fut trsorier en la gnralit de Moulins, secrtaire du
roi, gentilhomme ordinaire de la Chambre, membre de l'Acadmie
franaise et dsign par Louis XIV pour tre l'historiographe de son
rgne. Il mourut  Paris, en 1699, et, selon son dsir, il fut enterr
 Port-Royal-des-Champs, o il avait t lev dans sa jeunesse. Ami
de Corneille, de Molire, avec lequel il fut par la suite en froid, il
fut surtout trs-li avec Boileau, dont les utiles conseils aidrent
au dveloppement de son talent admirable. Aussi disait-il avec la
franchise d'un beau caractre, qu'il tait plus redevable des succs
de la plupart de ses pices aux sages avis du judicieux et clbre
critique, qu' l'tude des prceptes d'Horace et d'Aristote.

Racine fit son entre dans le monde des lettres par la tragdie de _la
Thbade ou les Frres Ennemis_, en 1664. On prtend que le sujet lui
en fut donn par Molire et que dans la pice, telle qu'elle fut joue
d'abord, des scnes entires taient puises presque littralement
dans l'_Antigone_ de Rotrou. Quoi qu'il en soit, lorsque cette
tragdie, qui commena sa rputation, fut imprime, les plagiats,
s'ils ont exist, avaient disparu.

Sa seconde composition dramatique fut _Alexandre_, en 1666. Il la lut
 Corneille avant que de la faire jouer, et Corneille, qui n'tait mu
par aucun sentiment de jalousie, lui dit: Cette pice me fait voir en
vous de grands talents pour la posie, mais ces talents ne sont point
pour le tragique. Corneille prfrait Lucain  Virgile. Ce jugement
parvint aux oreilles de Boileau, qui crivit plus tard:

     Tel excelle  rimer, qui juge sottement,
     Tel s'est fait par ses vers admirer dans la ville,
     Qui jamais, de Lucain, n'a distingu Virgile.

Les amis de Racine ne furent pas de l'avis de Corneille; ils
trouvrent la pice d'_Alexandre_ fort belle et fort bonne, et le
rassurrent compltement. L'ouvrage fut livr  la troupe de Molire,
dont les acteurs, excellents pour le genre comique, n'entendaient rien
 la tragdie. Elle tomba. Le jeune auteur se plaignit du mauvais
conseil qu'on lui avait donn: Votre pice est excellente, lui
dit-on; mais il faut des gens qui sachent l'interprter; faites-la
jouer  l'Htel de Bourgogne. Racine adopta l'ide, et son
_Alexandre_ eut un succs immense. Cette dtermination causa une
petite rvolution intrieure dans la troupe de Molire; mademoiselle
Duparc, la meilleure actrice du thtre de _Monsieur_, passa  l'Htel
de Bourgogne. Molire en fut mortifi, et cela jeta entre Racine et
lui un froid qui subsista toujours depuis, quoiqu'ils se rendissent
justice l'un  l'autre en toute circonstance.

On raconte,  propos de ce fait, une plaisante histoire. Un abb tait
au sermon, faisant d'pouvantables contorsions et rptant sans cesse
ces mots: O Racine!  Racine!--Mon Dieu, lui dit un de ses amis,
l'abb, qu'avez-vous donc  prononcer le nom de Racine?--Eh! mon cher,
rpondit l'autre, vous ne voyez donc pas l'identit de ma position
avec celle de l'auteur d'_Alexandre_?--Comment cela?--C'est moi qui ai
fait le sermon que vous venez d'entendre; il est admirable; mais ce
bourreau le dbite comme les acteurs de Molire ont dbit la pice de
Racine; si je l'avais donn  un autre, mon sermon et eu le succs
qu'a eu l'_Alexandre_  l'Htel de Bourgogne.

Racine disait  Boileau, en lui parlant de cette pice, qu'il se
sentait une surprenante facilit pour faire les vers. Moi, lui dit le
grand critique, je veux vous apprendre  faire avec peine des vers
faciles, et vous avez assez de talent pour le savoir bientt.

On eut,  cette poque, l'ide maligne et fort plaisante d'attribuer 
Boileau la pense d'avoir eu en vue la tragdie d'_Alexandre,_ dans un
de ses _Dialogues des Morts_. Pour cela, on avait adroitement
intercal quelques-uns des vers doucereux mis dans la bouche du
conqurant par Racine, au milieu de ce dialogue.

Voici le morceau tel qu'on le publiait:

  PLUTON.

  Mais qui est ce jeune tourdi qui s'avance d'un air moiti srieux
  et moiti badin? Le voil bien chauff!

  DIOGNE.

  Je crois que c'est Alexandre. Qu'il est chang! J'ai peine  le
  reconnatre. Sa physionomie n'est ni grecque, ni barbare: c'est un
  guerrier petit-matre; apparemment que ses longs voyages l'ont un
  peu gt. C'est pourtant Alexandre, je le reconnais encore.

  PLUTON.

  Oh! pour le coup, nous avons un vritable hros et non pas un fade
  doucereux. Il n'a jamais soupir que pour la gloire. Il s'est mme
  si peu piqu de galanterie, que, dans sept ans, il n'a visit
  qu'une fois la femme et les filles de Darius, bien qu'elles
  fussent les plus belles princesses du monde et ses prisonnires.
  Je jurerais qu'il s'est garanti du mauvais air que les autres ont
  respir, et qu'ayant entendu parler de rvolte, il se hte de la
  venir apaiser. Approchez, gnreux vainqueur de l'Asie, approchez.
  Il s'agit de combattre. Le roi des enfers a besoin de votre bras.

  ALEXANDRE.

     Je suis venu. L'Amour a combattu pour moi.
     La Victoire elle-mme a dgag ma foi.
     Tout cde autour de vous. C'est  vous  vous rendre.
     Votre coeur l'a promis, voudra-t-il s'en dfendre?
     Et lui seul pourrait-il chapper aujourd'hui
     A l'ardeur d'un vainqueur qui ne cherche que lui.

  DIOGNE.

  Ne l'avais-je pas bien dit, qu'il s'tait gt dans ses voyages?
  Alexandre le Grand est devenu conteur de fleurettes.

  PLUTON.

  Quel diable de jargon nous vient-il parler? Quoi! Alexandre, qui
  ne respirait que les combats, s'oublie auprs d'une matresse!

  ALEXANDRE.

     Que vous connaissez mal les violents dsirs
     D'un amour qui, vers vous, porte tous mes soupirs!
     J'avouerai qu'autrefois, au milieu d'une arme,
     Mon coeur ne soupirait que pour la renomme.
     Mais, hlas! que vos yeux, ces aimables tyrans,
     Ont produit sur mon coeur des effets diffrents!
     Ce grand nom de vainqueur n'est plus ce qu'il souhaite.

  DIOGNE.

  Il faut l'envoyer auprs du grand Cyrus.

  ALEXANDRE.

     H quoi! vous croyez donc qu' moi-mme barbare,
     J'abandonne en ces lieux une beaut si rare?

  PLUTON.

  Peste soit de l'extravagant et de sa tendresse mal imagine? Il
  est, ma foi! tout aussi fou que les autres. On avait bien raison,
  l-haut, de plaindre la Macdoine de n'avoir pas eu de
  Petites-Maisons pour le renfermer. Si, pendant sa vie, on l'avait
  trait en fou, il serait venu plus sage ici. Qu'on l'enferme donc
  au plus vite.

Boileau vantait le portrait d'Alexandre, fait par Racine dans les vers
suivants:

     Quelle trange valeur, qui, ne cherchant qu' nuire,
     Embrase tout, sitt qu'elle commence  luire;
     Qui n'a que son orgueil pour rgle et pour raison;
     Qui veut que l'univers ne soit qu'une prison;
     Et que, matre absolu de tous tant que nous sommes,
     Les esclaves en nombre galent tous les hommes!

Il est, disait-il, de la main d'un pote hroque, et celui que j'ai
fait est de la main d'un pote satirique.

Voici celui de Boileau:

     L'enrag qu'il tait, n roi d'une province
     Qu'il pouvait gouverner en bon et sage prince,
     S'en alla follement, et pensant tre dieu,
     Courir comme un bandit qui n'a ni feu ni lieu,
     Et tranant avec soi les horreurs de la guerre,
     De sa vaste folie emplit toute la terre.

En 1667 parut _Andromaque_, un des chefs-d'oeuvre de Racine. Cette
tragdie eut un succs immense, mademoiselle Champmesl y fit ses
dbuts par le rle d'Hermione, au grand dsespoir de l'auteur, qui fut
bientt rassur en voyant le beau talent de la nouvelle actrice. Dans
le principe, le rle d'Hermione avait t tenu par mademoiselle
Desoeillets qui, ayant voulu assister au dbut de la Champmesl, ne
put s'empcher de dire en sortant du thtre: Il n'y a plus de
Desoeillets. Cependant, il parat que si la dbutante avait plus de
feu dans les trois derniers actes, l'autre tait meilleure dans les
deux premiers, ce qui fit dire trs-judicieusement  Louis XIV: Il
faudrait que la Desoeillets jout les deux premiers actes
d'_Andromaque_ et la Champmesl les trois derniers.

Cette tragdie causa la mort de Montfleury, qui tomba malade par suite
de ses efforts pour reprsenter les fureurs d'Oreste. Mondory tait
mort de la mme faon, aprs la _Marianne_ de Tristan. Aussi un bel
esprit de l'poque disait-il: Il n'y aura plus dsormais un pote qui
ne veuille avoir l'honneur de crever un comdien dans sa vie.

Une dbutante au Thtre-Franais, dont les talents taient mdiocres
et la figure dsagrable, jouait un soir le rle d'Andromaque, et le
jouait mal. Un des spectateurs du parterre, grand admirateur de
Racine, souffrait d'entendre estropier les vers de son pote favori;
n'y tenant plus, lorsque l'actrice prononce ce vers d'Andromaque 
Pyrrhus:

     Seigneur, que faites-vous? et que dira la Grce?

il s'crie tout haut:

     Que vous tes, Madame, une laide bougresse!

puis il se lve et sort au milieu des rires, des battements de mains
de la salle, laissant la malheureuse actrice toute dcontenance.

_Andromaque_ fut la premire tragdie qui donna lieu  une comdie
critique ou _parodie_. On l'intitula _la Folle querelle_. L'auteur
tait Subligny; mais on l'attribua  Molire, ce qui brouilla encore
davantage les cartes entre Racine et lui.

De cette parodie date en France ce genre btard qui prte aux lazzis
et qui va du reste assez bien  l'esprit de la nation. Depuis, il est
peu de pices d'une certaine importance qui n'aient eu leur parodie,
parce qu'il est toujours facile de trouver ou de faire natre un ct
plaisant et mme grotesque,  propos de l'oeuvre dramatique la plus
belle. La tragdie, l'opra, la comdie mme, sont en effet des
oeuvres soumises  des rgles de convention. De nos jours, il n'est
pas un petit thtre qui ne donne la parodie de la grande pice en
vogue. Ce qui peut paratre tonnant, c'est que Racine se montra
trs-affect de _la Folle querelle_. Au lieu d'en rire, comme font les
auteurs modernes, dont plusieurs sont les premiers  aider  la
parodie de leur pice, le grand pote ressentit de cette aventure un
chagrin vritable.

Racine, qui ne pardonnait pas l'innocente plaisanterie dont son
_Andromaque_ avait t l'objet, fut entran lui-mme, en 1668, 
composer une comdie qui est reste au thtre comme type de comique
de bon aloi, _les Plaideurs_, et qu'on peut considrer comme la
parodie de tous les talents et de tous les originaux du parquet et du
barreau de cette poque. L'auteur d'_Alexandre_ avait un oncle, brave
religieux, dont le plus vif dsir tait d'arracher son neveu au
thtre, et qui, pour cela, avait imagin de lui laisser un prieur de
son ordre, sous la condition expresse qu'il en prendrait l'habit.
Racine accepta le bnfice, mais ne se pressa pas de se faire moine.
Un rgulier lui disputa le prieur, il s'ensuivit un procs qui fut 
l'avantage du religieux, et ce n'tait que justice. Un jour que
Racine, en compagnie de Despraux, de Lafontaine, de Chapelle, de
Furetire, en un mot, de tous les beaux esprits et les lgants de
l'poque, se trouvait chez un traiteur fameux,  l'enseigne du
_Mouton_, il raconta son aventure. Les cafs n'existaient pas encore,
et encore bien moins les clubs; mais, par le fait, cette runion tait
un petit club de gens d'esprit, puisqu'ils avaient chez ledit traiteur
un salon rserv spcialement pour leur socit. Or donc, l'histoire
du procs ayant gay la joyeuse compagnie, il fut propos, sance
tenante, de faire une comdie o seraient mis en relief tous les
travers de messieurs de la Cour et de messieurs du barreau. Ainsi fut
dit, ainsi fut fait. Mille propos joyeux servirent de fond  la pice
future, pour laquelle un conseiller au Parlement, de Brilhac, apprit 
Racine les termes de la chicane. Cette jolie pice, si spirituelle et
si gaie, n'eut aucun succs aux premires reprsentations. Molire,
alors en assez mauvais termes avec Racine, ne se trompa point sur la
valeur de l'ouvrage, et aprs l'avoir lu un jour, il dit que ceux qui
s'en moquaient taient des sots qui mritaient qu'on se moqut d'eux.
On la joua  la Cour, un mois aprs son apparition au thtre. Le roi
en rit beaucoup, et son entourage s'empressa naturellement de
l'imiter. C'tait un succs inou. La reprsentation  peine termine,
les comdiens partent de Saint-Germain dans trois voitures,  onze
heures du soir, et viennent porter cette bonne nouvelle  Racine. Tout
le quartier est rveill par le bruit des carrosses et des acteurs; on
se met aux fentres, on s'enquiert, on cherche  savoir ce qui produit
cette rumeur inusite. On entend rpter le mot _Plaideurs_, il n'en
faut pas davantage pour que la nouvelle se rpande que l'on est venu
enlever Racine et le conduire en prison, parce qu'il a mal parl des
juges. Il est vrai qu'un vieux conseiller des requtes avait fait
grand bruit au palais de cette charmante comdie; mais cela n'avait
abouti qu' la mettre en vogue, ds que le roi et la Cour avaient
_daign_ s'en amuser.

La plupart des avocats du temps taient parodis dans _les Plaideurs_,
et les diffrents tons sur lesquels l'_Intim_ dclame, sont autant de
copies de diffrents tons des avocats de l'poque. L'exorde est un
ridicule donn  une clbrit du barreau qui avait employ le mme
pour la cause d'un boulanger de ses clients; la scne de Chicaneau et
de la comtesse eut lieu en original chez le greffier Boileau, frre
an de Despraux. Un prsident, neveu de Boileau, et la comtesse de
Crisse, vieille et enrage plaideuse, taient les deux originaux
d'aprs lesquels la scne avait t imagine. Cette comtesse de
Crisse avait tellement fatigu la Cour de ses procs, que le
Parlement de Paris lui fit dfendre d'en intenter  l'avenir, sans
l'avis par crit de deux avocats dsigns _ad hoc_. Cette interdiction
mit la plaideuse dans une fureur et un dsespoir dont rien ne saurait
donner l'ide. Elle s'adressa aux juges, aux avocats,  son procureur,
et enfin elle alla renouveler ses plaintes au greffier Boileau, chez
lequel se trouvait alors, par hasard, le neveu de Despraux, qui crut
se rendre utile en donnant des conseils  la plaideuse. Elle les
couta d'abord avec avidit, puis, par suite d'un malentendu, croyant
qu'on voulait l'insulter, elle accabla le prsident d'injures, Ce vers
de Dandin  Petit-Jean:

     Et vous, venez au fait, un mot du fait,

est une allusion  une anecdote du palais, du temps de Racine. Un
avocat, charg de plaider pour un homme sur le compte duquel on
voulait mettre un enfant, se jetait  dessein dans des digressions
trangres  la cause. Le juge ne cessait de lui dire: Au fait, venez
au fait. Impatient, l'avocat termine brusquement son plaidoyer, en
s'criant: Le fait est un enfant fait; celui qu'on dit l'avoir fait,
nie le fait, voil le fait. Enfin, la femme du lieutenant-criminel
d'alors fournit  Racine le caractre de la femme de Perrin-Dandin.
C'est d'elle qu'il dit:

     Elle et du buvetier emport les serviettes,
     Plutt que de rentrer chez elle les mains nettes.

Elle avait effectivement pris quelques serviettes chez le buvetier du
palais. _Les Plaideurs_ sont un hors-d'oeuvre dans les compositions
srieuses de Racine. En 1669, il continua le cours de ses tudes
dramatiques par la tragdie de _Britannicus_. Quoique cette pice ft
fort belle, elle tomba  la huitime reprsentation. L'auteur tait
trs-sensible  un revers; il composa contre ses critiques une prface
un peu vive et dans laquelle il semblait diriger quelques attaques
contre Corneille. Dans la suite, il la supprima. Boileau lui-mme,
l'ami sincre et l'admirateur de Racine, critiquait le dnouement de
_Britannicus_. Il trouvait avec raison que Junie entre chez les
Vestales, aprs la mort de son amant, un peu comme on entrait, sous
Louis XIV, au couvent des Ursulines.

Cette tragdie produisit une petite rvolution dans les coutumes de la
Cour. On sait que, dans la pice, Narcisse dit  Nron:

     Pour toute ambition, pour vertu singulire,
     Il excelle  conduire un char dans la carrire,
     A disputer des prix indignes de ses mains,
     A se donner lui-mme en spectacle aux Romains,
     A venir prodiguer sa voix sur un thtre,
     A rciter des chants qu'il veut qu'on idoltre.

Louis XIV crut voir une critique de sa conduite dans ce tableau, ou du
moins cette peinture admirable le fit rflchir, sans doute; car, 
partir de ce moment, il cessa de danser dans les ballets o il
figurait souvent.

Boileau, tout en critiquant quelques dtails du _Britannicus_ de son
ami, trouvait cependant cette tragdie admirable, et le voyant un jour
tout chagrin du peu de succs qu'elle avait obtenu, il courut  lui,
l'embrassa avec transport en lui disant que c'tait son chef-d'oeuvre.

On raconte qu'une actrice, au lieu de ce vers du rle d'Agrippine:

     Mit _Claude_ dans mon lit et _Rome_  mes genoux,

se trompa et fit clater de rire le public, en disant:

     Mit _Rome_ dans mon lit et _Claude_  mes genoux.

_Brnice_ parut deux ans aprs _Britannicus_, en 1671,  l'poque o
Corneille, arriv  la fin de sa carrire littraire, abandonnait,
trop tard dj, le thtre. Le sujet de _Brnice_ fut donn  Racine
par Henriette d'Angleterre, belle-soeur de Louis XIV, qui fit demander
galement  Corneille de traiter les _Adieux de Titus et de Brnice_.
Elle esprait voir une allusion aux sentiments qu'elle et Louis XIV
avaient eus l'un pour l'autre. Racine fut courtisan, s'engagea, et fit
une admirable pice que l'on parodia avec assez d'esprit.

Racine avait une grande susceptibilit de sentiments; il ne pouvait
pardonner les critiques que l'on faisait de ses oeuvres.

Il se montra trs-chagrin des vers suivants, qui se trouvent dans la
parodie de _Brnice_:

     COLOMBINE _dit  Arlequin, en le tirant par la manche_.

     Rpondez donc.

     ARLEQUIN.

                    Hlas! que vous me dchirez!

     COLOMBINE.

     Vous tes Empereur, seigneur, et vous pleurez?

     ARLEQUIN.

     Oui, Madame, il est vrai, je pleure, je soupire,
     Je frmis; mais enfin, quand j'acceptai l'Empire,
     Quand j'acceptai l'Empire, on me vit empereur.

Racine fut encore plus sensible au mot de Chapelle. Tous ses amis
vantaient le talent avec lequel il avait trait le sujet; Chapelle
gardait le silence. Dites-moi franchement votre sentiment, lui dit
Racine. Que pensez-vous de _Brnice_?--Ce que je pense, rpond
Chapelle: _Marion pleure, Marion crie, Marion veut qu'on la marie_.



Mademoiselle de Mancini avait dit  Louis XIV, en partant: Vous
m'aimez, vous tes roi, vous pleurez et je pars. Racine s'est souvenu
de ces mots pour Brnice:

     Vous m'aimez, vous me soutenez,
       Et cependant je pars.

mais les paroles de mademoiselle de Mancini sont empreintes d'un
sentiment bien autrement nergique.

On raconte que Louis XIV, rencontrant son mdecin au sortir de la
reprsentation de cette tragdie, lui dit avec beaucoup d'esprit et
d'-propos: J'ai t sur le point de vous envoyer chercher pour
secourir une princesse qui voulait mourir sans savoir comment.

Le grand Cond fit un compliment trs-dlicat  Racine,  propos de
cette pice. On lui demandait son avis, il rpondit par ces deux vers
de Titus  Brnice:

     Depuis deux ans entiers, chaque jour je la vois,
     Et crois toujours la voir pour la premire fois.

A l'une des reprsentations, dont le rle principal tait jou par
mademoiselle Gaussin, une des sentinelles, fondant en larmes, laissa
tomber son fusil. Cela donna lieu aux vers suivants:

     Quel spectacle louchant a frapp mes regards,
         Quand sous le nom de Brnice,
     Gaussin de son amant dplorait l'injustice!
     J'ai vu des flots de pleurs couler de toutes parts,
       Et jusqu'aux fiers soldats en larmes,
     Oubliant leurs emplois, laisser aller leurs armes.
     Quel contraste divers, quand sous le mme nom,
     L'orgueilleuse Montrose a paru sur la scne!
     Aucun coeur n'a senti la moindre motion;
     Aucun n'a retrouv, dans sa froide action,
         Brnice, ni Melpomne.
     Aussi dans ces adieux, si tristes pour Titus,
     Le public, trop charm de sa fuite soudaine,
     Lui rpondait: Partez et ne revenez plus:
         O Racine, ombre rvre,
     De quel ravissement ne dois-tu pas jouir,
     Lorsque tu vois, du haut de l'Empyre,
         La tendre Gaussin embellir
         Les chefs-d'oeuvre de ton gnie.
     Rpandre sur tes vers les grces et la vie
       D'un sentiment aimable et dlicat;
     Surpasser Lecouvreur, tonner Melpomne,
         Et remontrer sur notre scne
         Brnice avec plus d'clat,
     Que tu n'en sus prter aux pleurs de cette reine.

Les tragdies de Racine se succdaient pour ainsi dire rgulirement,
soit chaque anne, soit de deux en deux ans, et pas une n'tait
entache de mdiocrit.

En 1672 vint _Bajazet_, dont il est question dans les lettres de
madame de Svign. Cette pice russit  merveille. Corneille, qui
assistait  la premire reprsentation, se penchant  l'oreille de M.
Segrais, lui dit: Les personnages de cette tragdie ont, sous des
habits turcs, des sentiments trop franais; je n'avoue cela qu' vous,
d'autres croiraient que la jalousie me fait parler. Cette critique
tait fort juste. Boileau concluait des quatre vers suivants:

     L'imbcile Ibrahim, sans craindre sa naissance,
     Trane, exempt de pril, une ternelle enfance,
     Indigne galement de vivre et de mourir,
     On l'abandonne aux mains qui daignent le nourrir;

concluait, disons-nous, de ces vers, que Racine avait, plus encore que
lui, le gnie satirique.

La belle tragdie de _Mithridate_, donne en 1673, marque l'poque o
Racine est dans toute la splendeur de son immense talent et o le
talent de Corneille est entirement  son dclin; car c'est  cette
poque que le grand nom de l'auteur du _Cid_ ne put prserver
_Pulchrie_ d'une chute complte.

De ce jour on vit s'accrotre le parti de Racine et s'affaiblir celui
de Corneille. Ce jour-l, ce dernier et pu se dire  lui-mme, comme
jadis Pompe  Scylla: Ne sais-tu pas que tous les yeux se tournent
vers le soleil levant?

_Mithridate_ eut un grand succs. De toutes les tragdies que Charles
XII, de Sude, lut pendant les loisirs de sa captivit, c'tait celle
qui l'avait le plus fortement impressionn, et il en avait, dit-on,
retenu les endroits les plus saillants. Beaubourg, Baron, La
Thorillire, tous les grands acteurs ont jou le rle de Mithridate,
et beaucoup d'entre eux ont voulu dbuter  la scne par cette pice.

Beaubourg, dont nous venons de prononcer le nom, tait fort laid.
Mademoiselle Lecouvreur, qui jouait Monime, lui ayant dit ce vers de
_Mithridate_:

     Ah! Seigneur, vous changez de visage,

on cria du parterre: _Laissez-le faire_, ce qui jeta un moment le
trouble dans la reprsentation.

Bannires, qu'on appelait le Toulousain, dbuta en 1729 par
_Mithridate_. Il joua le rle avec un emportement qui excita un rire
universel. A la fin de la pice, cet acteur, qui tait un homme
d'esprit, comprenant la faute qu'il avait faite, vint plaisamment
supplier le public de vouloir bien _revenir_  la reprsentation
suivante, pour juger s'il avait profit de sa leon. En effet, il
joua,  son second dbut, avec tant d'intelligence, qu'on l'applaudit
du parterre et des loges.

Un autre acteur, Rousselet, aprs avoir dbut aux Franais, en 1740,
passa  l'Opra-Comique, puis revint quelques annes plus tard au
premier thtre.

Un jour, qu'il jouait _Mithridate_ et avait t mal accueilli du
public, il s'avana vers la rampe pour parler; mais un plaisant ne lui
en laissa pas le temps, et, s'adressant, du parterre, au Mithridate de
la scne, il lui dbita avec beaucoup d'-propos ces deux vers du rle
qu'il venait de jouer:

     Prince, quelques raisons que vous puissiez nous dire,
     Votre devoir ici n'a point d vous conduire.

Les comdiens annoncrent un jour _Mithridate_. Dans l'intervalle, les
premiers sujets reurent l'ordre de se rendre  Saint-Germain, o
tait la Cour, pour y jouer devant le roi. On fut oblig de donner les
_doublures_ au peuple de Paris. Ces doublures dbitrent si mal le
premier acte, qu'il y eut un _tolle_ gnral. La salle tait comble,
les malheureux n'osaient rentrer en scne et opinaient pour rendre
l'argent. Mais non! mais non! s'crie Legrand, la recette est bonne,
ce serait folie que de s'en dessaisir; laissez-moi faire, je vais
conjurer l'orage. Alors, il s'avance sur le devant du thtre, et
s'adressant au parterre, il lui dit d'un air fort humble:

Messieurs, mademoiselle Duclos, M. Beaubourg, MM. Ponteuil et Baron
ont t obligs d'aller remplir leurs devoirs et de jouer  la Cour;
nous sommes au dsespoir de n'avoir pas leur talent et de ne pouvoir
les remplacer; nous n'avons pu, pour ne pas fermer notre thtre
aujourd'hui, vous donner que _Mithridate_. Nous vous avouons qu'il est
et sera jou par les plus mauvais acteurs; vous ne les avez mme pas
encore tous vus; car je ne vous cacherai point que c'est moi qui joue
le rle de Mithridate. Sur cela, grands clats de rire,
applaudissements de toute la salle, et la reprsentation put
continuer.

Quinault l'an, frre de Quinault de Fresne, avait beaucoup d'esprit.
Dnant un jour avec Crbillon et trois P. Jsuites, la conversation
tourna en une grave dissertation sur le genre masculin ou fminin du
mot _amour_ d'un vers du _Mithridate_ de Racine. Quinault soutenait
que le mot est du genre fminin. Les Rvrends prouvaient, par nombre
d'exemples puiss aux meilleures sources, qu'il tait du genre
masculin. Aprs une discussion  n'en plus finir, Quinault, s'crie
tout  coup: Allons, Messieurs, un peu de complaisance, passons
l'amour masculin en faveur de la socit, et qu'il n'en soit plus
question.

A son retour de la campagne de la Franche-Comt, Louis XIV voulut
offrir des divertissements splendides  toute la Cour. Un grand
thtre avait t dress  cette occasion dans le parc de Versailles.
Le monarque vainqueur fit choix, pour y tre reprsente, d'une
tragdie nouvelle de Racine, _Iphignie_, joue pour la premire fois
en 1674, et qui avait eu un beau et lgitime succs. Ce chef-d'oeuvre
fut applaudi  la Cour comme  la ville, tout le brillant auditoire
laissait couler ses larmes, ce qui inspira  Despraux ces quatre
vers:

     Jamais Iphignie, en Aulide immole,
     N'a cot tant de pleurs  la Grce assemble;
     Que dans l'heureux spectacle  nos yeux tal,
     En a fait, sous son nom, verser la Champmesl.

Une anecdote qui prouve bien la puissance du gnie musical de Lully,
se rattache  cette pice. Dans une soire, les amis du clbre
compositeur lui firent un reproche que dj ses ennemis lui avaient
adress, celui de ne pouvoir mettre en musique que des vers faibles
comme ceux que lui fabriquait Quinault, ajoutant qu'il aurait bien
autrement de peine si on lui donnait des vers pleins d'nergie. Lully,
anim par cette plaisanterie, court  un clavecin, et, aprs avoir
promen un instant ses mains sur les touches, il chante tout  coup
ces quatre vers d'_Iphignie_:

     Un prtre, environn d'une foule cruelle,
     Portera sur ma fille une main criminelle,
     Dchirera son sein, et d'un oeil curieux,
     Dans son coeur palpitant consultera les dieux!

Un des tmoins de cette scne racontait, longtemps encore aprs, que
tous ceux qui y assistrent croyaient voir commencer l'odieux
sacrifice, et que la musique expressive dont Lully accompagna les vers
de Racine, lui fit dresser les cheveux sur la tte.

En 1718, les Comdiens Franais, voulant sans doute attirer beaucoup
de monde et ne sachant comment faire concurrence aux autres thtres,
pour lesquels on dlaissait le leur, eurent recours  un moyen que
l'on a bien perfectionn, embelli, augment, et dont on a us et abus
depuis cette poque, _l'annonce_ et _la rclame_. Ils affichrent qu'
la reprsentation du 9 septembre, on verrait dans _Iphignie_, de M.
Racine, quelque chose d'extraordinaire. Tout Paris courut au thtre,
on excita l'impatience du public jusqu'au quatrime acte; enfin, on
vit paratre le vieux Poisson en Achille, et le jeune et beau La
Thorillire en Agamemnon. Cette singulire et ridicule mascarade fit
d'abord rire un instant; mais bientt le bon sens prenant le dessus,
on trouva cette charge de mauvais got, et les hues commencrent. On
fut oblig de baisser le rideau.

Mademoiselle Gaussin, jouant le rle d'Iphignie, tait ravissante. On
lui adressa les vers suivants:

     Les Grecs, Agamemnon, Chalcas et les dieux mme,
     Ne sauraient m'effrayer pour ses jours prcieux.
         Les efforts d'Achille amoureux,
         Pour se conserver ce qu'il aime,
     Ne sont point mon espoir, et je le fonde mieux
         Sur l'attendrissement des dieux.
     Osez les regarder, aimable Iphignie;
         Vers le ciel, levez vos beaux yeux,
     Leur douceur me rpond d'une si belle vie.

Une grande dame de l'poque avait la prtention d'tre un fin
connaisseur en peinture. Elle possdait beaucoup de tableaux de grands
matres, mais il y en avait un dont elle ne pouvait parvenir 
comprendre le sujet. Elle le montra un jour  plusieurs artistes de
talent, qui lui dirent: Ce tableau, c'est le sacrifice d'Iphignie en
Aulide.--Quelle bonne folie, reprend en riant la matresse de la
maison, voil plus d'un sicle que ce tableau est dans ma famille, et
il n'y a pas dix ans que M. Racine a fait sa tragdie!

_Phdre_, qui parut en 1677, laissa trois annes d'intervalle entre
elle et _Iphignie_. On assure que l'auteur de ce chef-d'oeuvre fut
singulirement conduit  traiter ce sujet, un des plus difficiles
qu'on puisse mettre  la scne. Il se trouva un jour amen, par la
conversation,  soutenir qu'un bon pote peut faire excuser les plus
grands crimes et mme inspirer de la compassion pour les criminels.
Racine, en soutenant cette thse, ajoutait avec feu qu'il ne fallait,
pour cela, que de la fcondit, de la dlicatesse, et surtout de la
justesse d'esprit, prtendant qu'il n'tait nullement impossible, par
exemple, de rendre aimables Mde ou Phdre. Personne ne fut de son
avis, et l'on affirma que tout le monde chouerait dans une entreprise
pareille. Cela piqua au jeu l'habile pote tragique, et ne voulant pas
avoir le dmenti de son opinion, il se mit  travailler _Phdre_. On
sait comment il russit  jeter, sur les crimes de la belle-mre, un
sentiment de piti qu'on accorde  peine au vertueux Hippolyte.

La Champmesl avait pri l'auteur de lui crer un rle dans lequel
seraient dveloppes toutes les passions. Celui de Phdre parut
parfaitement convenable pour cela, et Racine le traa de faon  faire
valoir les rares qualits et toutes les belles facults de l'actrice.

_Phdre_ fut la premire tragdie contre laquelle on vit s'organiser
une cabale partie de haut et qui prit des proportions considrables.
La chose faillit dgnrer en dispute de prince, et elle eut pour la
scne franaise et pour la littrature une bien autre et bien triste
porte; elle causa tant de chagrin  Racine, qu'elle le dtermina 
abandonner le thtre. En vain Boileau le supplia de n'en rien faire,
sa rsolution fut inbranlable, et ce ne fut que m par un sentiment
de pit qu'il composa, quelques annes avant sa mort, les deux
tragdies d'_Esther_ et d'_Athalie_. Mais revenons  _Phdre_ et  la
cabale qu'elle engendra.

Lorsqu'on sut que Racine travaillait  cette tragdie et allait la
faire paratre, la clbre madame Deshoulires, qui n'aimait ni
Boileau, ni Racine, noua une intrigue pour faire prouver une chute
complte au pote favori de la cour et de la ville. Elle s'adjoignit
la duchesse de Bouillon, son frre le duc de Nevers, et plusieurs
personnages haut placs. Ce petit aropage imagina d'opposer  la
_Phdre_ de Racine, une autre _Phdre_. Pradon fut mis du complot et
charg de produire une oeuvre ayant le mme titre.

Ds que la coterie Deshoulires connut les jours de la reprsentation
des deux _Phdre_, elle fit retenir,  prix d'or, toutes les premires
loges aux deux thtres, pour les cinq premires reprsentations. On
se rendit en foule  la _Phdre_ de Pradon, qu'on applaudit, qu'on
vanta, qu'on porta aux nues, bien qu'elle ft dtestable et que le
public dt en faire bientt justice. Au contraire, on laissa les loges
vides pour la _Phdre_ de Racine. Il en rsulta naturellement une
certaine froideur, et de la part du public et mme dans le jeu des
acteurs.

Madame Deshoulires, qui avait trop d'esprit pour ne pas sentir la
supriorit de la pice de Racine sur celle de Pradon, revint
cependant de l'Htel de Bourgogne rejoindre sa petite socit, en
faisant, avec Pradon, des gorges-chaudes sur le chef-d'oeuvre de
Racine. Pendant tout le temps du souper, il ne fut question que de
cette dplorable, de cette dtestable tragdie, qui coulait  tout
jamais son auteur, le relguant au second rang; puis, sance tenante,
la Deshoulires composa le fameux sonnet-parodie que nous allons
donner:

     Dans un fauteuil dor, Phdre, tremblante et blme,
     Dit des vers o d'abord personne n'entend rien.
     Sa nourrice lui fait un sermon fort chrtien,
     Contre l'affreux dessein d'attenter sur soi-mme.

     Hippolyte la hait presque autant qu'elle l'aime;
     Rien ne change son coeur ni son chaste maintien.
     La nourrice l'accuse; elle s'en punit bien.
     Thse a pour son fils une rigueur extrme.

     Une grosse Aricie, au teint rouge, aux crins blonds,
     N'est l que pour montrer deux normes ttons,
     Que, malgr sa froideur, Hippolyte idoltre.

     Il meurt enfin, tran par ses coursiers ingrats.
     Et Phdre, aprs avoir pris de la mort aux rats,
     Vient, en se confessant, mourir sur le thtre.

Les amis de Racine attriburent cette satire, fort mchante, mais
spirituelle, au duc de Nevers, qui se mlait quelquefois _d'enfourcher
Pgase_, comme on disait alors, et qui le montait assez mal.
Indigns, et ne faisant pas  Pradon l'honneur de le croire l'auteur
du sonnet, ils rpondirent par un autre, compos sur une forme
identique et dirig contre le duc. Le voici:

     Dans un palais dor, Damon, jaloux et blme,
     Fait des vers o jamais personne n'entend rien.
     Il n'est ni courtisan, ni guerrier, ni chrtien,
     Et souvent, pour rimer, il s'enferme lui-mme.

     La Muse, par malheur, le hait autant qu'il l'aime.
     Il a d'un franc pote et l'air et le maintien.
     Il veut juger de tout et ne juge pas bien.
     Il a pour le Phoebus une tendresse extrme.

     Une soeur vagabonde, aux crins plus noirs que blonds,
     Va partout l'univers promener deux ttons,
     Dont, malgr son pays, Damon est idoltre.

     Il se tue  rimer pour des lecteurs ingrats;
     L'_nide_,  son got, est de la mort aux rats;
     Et, selon lui, Pradon est le roi du thtre.

Le second sonnet fit fureur et eut autrement de succs dans le monde
des lettres et dans le monde de la cour, que celui dont on attribuait
la paternit au duc de Nevers. Tout le monde dsigna Racine et Boileau
comme en tant les auteurs. Or, comme il tait des plus mchants,
comme il attaquait en quelque sorte les moeurs et l'honneur d'un fort
grand seigneur de l'poque, la chose devint grave, et les deux potes
commencrent  avoir des craintes srieuses. Le duc de Nevers, pour
les effrayer encore davantage, cassa les vitres par un troisime
sonnet:

     Racine et Despraux, l'un triste et l'autre blme,
     Viennent demander grce, et ne confessent rien.
     Il faut leur pardonner, parce qu'on est chrtien;
     Mais on sait ce qu'on doit au public,  soi-mme.

     Damon, pour l'intrt de cette soeur qu'il aime,
     Doit de ces sclrats chtier le maintien;
     Car il serait blm de tous les gens de bien,
     S'il ne punissait pas leur insolence extrme.

     Ce fut une furie, aux crins plus noirs que blonds,
     Qui leur pressa du pus de ses affreux ttons
     Ce sonnet qu'en secret leur cabale idoltre.

     Vous en serez punis, satiriques ingrats,
     Non pas en trahison, par de la mort aux rats,
     Mais  coups de bton donns en plein thtre.

Le duc fit aussi rpandre le bruit qu'il avait donn ordre de chercher
partout Racine et Boileau pour les faire assassiner. Or, comme la
bravoure n'tait pas le ct brillant des deux amis, la peur commena
 les galoper de la belle manire. Ils dsavourent hautement le
deuxime sonnet; heureusement pour eux, ils trouvrent un protecteur
puissant dans le fils du grand Cond, le duc Henri-Jules, qui leur
dit: Si vous n'avez pas fait le sonnet, venez  l'htel de Cond, o
M. le prince saura bien vous garantir de ces menaces, puisque vous
tes innocents; et si vous l'avez fait, ajouta-t-il, venez aussi 
l'htel de Cond, et M. le prince vous prendra de mme sous sa
protection, parce que le sonnet est trs-plaisant et plein d'esprit.

Le duc de Nevers se borna aux menaces contenues dans ses vers, et il
eut raison de ne pas pousser les choses plus loin; Racine et Boileau
taient dj fort bien en Cour, le grand roi allait, quelques mois
aprs cette aventure, les choisir l'un et l'autre pour les nommer
historiographes de son rgne. En venir aux voies de fait envers eux,
c'tait risquer toute la colre du monarque, colre qu'on ne bravait
pas volontiers. D'ailleurs, le grand Cond, ds qu'il eut connaissance
du troisime sonnet, fit dire en termes assez durs au duc de Nevers,
qu'il vengerait, comme faites  lui-mme, les injures dont on se
permettrait de se rendre coupable envers deux hommes d'esprit qu'il
aimait et qu'il prenait sous sa protection.

Le public, mieux encore que le grand Cond, vengea Racine. Sa _Phdre_
fut comprise. On l'admira, on l'applaudit et on plaignit l'auteur
d'avoir t mis en parallle avec un adversaire aussi mprisable que
Pradon. Enfin, le pote Lamotte, pour exprimer l'ascendant des femmes
sur les hommes, ne trouva rien de plus fort que ce joli mot:--Elles
seraient capables de faire rechercher la _Phdre_ de Pradon et
abandonner celle de Racine.

Malgr tout cela, l'auteur de tant de chefs-d'oeuvre ne voulut plus
entendre parler de thtre. Il s'arrta court dans sa brillante
carrire dramatique, abreuv de dgot, et rsistant  toutes les
supplications de ses meilleurs amis. Peut-tre est-ce une grande
perte pour la littrature franaise, car Racine n'avait alors que
trente-huit ans; peut-tre aussi est-ce une chose heureuse, parce
qu'il n'et pu s'lever davantage. _Esther_ et _Athalie_ devaient
fermer la couronne littraire dont les premiers fleurons avaient t
_la Thbade_ et _Alexandre_. En treize ans, le pote du grand sicle
avait donn  la scne neuf tragdies admirables et une charmante
comdie.

Dix annes avant sa mort, en 1689, et aprs avoir laiss dormir douze
annes sa muse, Racine, mu par un sentiment religieux et par la
reconnaissance qu'il devait au roi et  madame de Maintenon, se
dcida, un peu  contre-coeur,  cder aux dsirs presque souverains
de la femme de Louis XIV. On raconte que madame de Maintenon, qui
voulait dvelopper le got de la belle posie chez les jeunes lves
de Saint-Cyr, se trouva un jour dgote des mauvaises pices que
mademoiselle de Brinon, premire suprieure de ce grand tablissement,
faisait reprsenter aux jeunes filles. En outre, elle fut scandalise
de la manire trop passionne avec laquelle on leur avait laiss jouer
_Andromaque_. Elle pria donc Racine de lui composer un pome moral ou
historique, dont l'amour ft entirement banni. La tche n'tait pas
facile. crire une oeuvre _dramatique_ en enlevant du drame le
sentiment le plus _dramatique_, parut d'abord  Racine un tour de
force dont il ne se sentait pas capable. En outre, il craignait de
rveiller la haine de ses ennemis et de compromettre sa rputation.
C'taient bien des difficults  vaincre, bien des cueils  viter.
Toutefois, ayant eu le bonheur de trouver le sujet d'Esther, il se
mit au travail, encourag par Boileau qui, d'abord, avait cherch  le
dtourner de rpondre aux vues de madame de Maintenon.

_Esther_ fut donc reprsente  Saint-Cyr pendant le carnaval de 1689.
Racine se chargea de former lui-mme  la dclamation les jeunes
personnes charges des rles dans sa nouvelle tragdie. Madame de
Caylus, sortie depuis peu de l'tablissement, ayant assist  une
rptition, fut prise d'un tel dsir d'avoir un rle, que, pour la
satisfaire, l'auteur ajouta un prologue et le lui donna. _Esther_ fut
joue devant la Cour et fut applaudie plus que n'avaient jamais t
les grandes tragdies du pote, aux plus beaux jours de ses triomphes.
Courtisans, dvots, prlats, jsuites, c'est  qui put obtenir ses
entres au thtre de Saint-Cyr. Singulire et modeste ducation pour
des jeunes personnes, on en conviendra! Mais il fallait, avant tout,
amuser le Grand Roi, qui ne s'amusait plus de beaucoup de choses, et
il fallait l'amuser _saintement_, ce qui tait bien plus difficile
encore. Louis XIV y mena Jacques II, roi d'Angleterre, et sa femme. On
se disait bien bas  l'oreille que la pice tait allgorique.
Assurus tait le Roi; l'altire Vasthy, madame de Montespan; Esther,
madame de Maintenon; Aman, M. de Louvois.

Il parut,  propos de cette tragdie, une ode, dans laquelle chacun
des personnages anciens tait dsign sous le nom du personnage de
l'poque; mais le pote tablissait une diffrence entre la conduite
de la femme d'Assurus et celle de Louis XIV, et ce n'tait pas en
faveur de la favorite du dix-septime sicle. L'une, disait-il, avait
servi la nation juive, sa nation  elle, tandis que l'autre, loin
d'empcher la proscription des huguenots, ses frres, les avait
poursuivis de sa haine en excitant le roi contre eux. Il est vrai,
ajoutait-il, que les juifs n'avaient pour ennemis, ni _jsuites_, ni
_bigots_.

Madame de Svign, dans une de ses lettres, raconte  sa fille la
reprsentation d'_Esther_,  laquelle elle a assist, et sa
conversation (du reste parfaitement banale, mais qui lui fit bien des
envieux) avec le vieux roi.

La tragdie d'_Esther_ ne fut imprime et donne au thtre que bien
longtemps aprs son apparition  Saint-Cyr. Le public ne ratifia pas
le succs immense qu'elle avait obtenu. M. de La Feuillade appelait
l'impression de cette pice _une requte civile contre l'approbation
publique_.

_Athalie_, un des chefs-d'oeuvre du matre, et sa dernire tragdie,
ne fut pas reprsente  Saint-Cyr, comme on le croit gnralement.
Vers la fin de 1690, l'auteur se disposait  la faire jouer par la
jolie troupe qui avait interprt _Esther_, lorsque madame de
Maintenon, soit par suite des avis nombreux qu'elle reut, soit
claire par la raison et rflchissant aux inconvnients qu'il y
avait rellement  mettre en scne, devant la Cour, ses jeunes et
jolies pensionnaires, coupa court aux reprsentations thtrales et
les dfendit. On a pens que les ennemis de Racine taient pour
quelque chose dans cette dfense; la chose n'est point impossible.
Cependant, comme tout tait prt pour les reprsentations d'_Athalie_,
madame de Maintenon ne voulut pas se priver du plaisir de voir
excuter cette pice avec tous les choeurs. Elle fit venir deux fois 
Versailles les jeunes actrices qui avaient d remplir les rles 
Saint-Cyr, et se fit dclamer la tragdie en prsence du roi, dans une
chambre du thtre, mais sans apparat, sans costumes. L'impression que
cette reprsentation, ou plutt ce rcit, produisit sur Louis XIV, fut
des plus vives, et cela valut  Racine la charge de gentilhomme
ordinaire de la chambre. Le roi, qui avait le got du beau, ne
partageait pas l'avis de beaucoup de gens, qui rpandaient partout que
cette tragdie tait plus que mdiocre. On prtend mme qu' cette
poque il tait de bon ton de la dcrier. On fit une mchante
pigramme qui se terminait par ces deux vers:

     Pour avoir fait pis qu'_Esther_,
     Comment diable a-t-il pu faire?

Quelques Parisiens se trouvaient  la campagne quand _Athalie_ venait
d'tre imprime, et on la leur avait envoye. Le soir, en jouant aux
petits jeux  gages, on infligea pour pnitence,  un des hommes de la
joyeuse socit, de lire tout seul le premier acte de la dernire
tragdie de Racine. Il se rcria contre la svrit de la punition;
mais, oblig de s'excuter, il se retira dans sa chambre et prit en
tremblant le livre. Tout  coup il fut saisi d'admiration, et, le
lendemain, il dclara qu'_Athalie_ tait le chef-d'oeuvre du grand
pote; on crut qu'il voulait plaisanter; il affirma qu'il parlait
srieusement et demanda la permission de lire tout haut la pice
entire. L'ouvrage qu'on avait trait avec tant de mpris fut trouv
admirable.

Racine ne croyait pas cette tragdie suprieure  ses autres pices;
il donnait la prfrence sur toutes  _Phdre_. Boileau fut le seul
qui maintint, envers et contre tous, son opinion. Je m'y connais
bien, disait-il, on y reviendra; _Athalie_ est un chef-d'oeuvre.

Ce fut en 1716, longtemps aprs la mort de Racine, que la tragdie
d'_Athalie_ fut mise  la scne. La Cour avait toujours conserv pour
elle une prdilection marque. C'est au point qu'en 1702, Louis XIV
voulut la voir reprsenter  Versailles. La duchesse de Bourgogne se
chargea du rle de Josabeth; ceux d'Abner, d'Athalie, de Joas, de
Zacharie, furent remplis par le duc d'Orlans, la prsidente de
Chailly, le comte de l'Esparre, second fils du comte de la Guiche, et
M. de Champeron. Baron pre eut le rle de Joad; le comte d'Ayen, plus
tard marchal de Noailles, et sa femme, nice de madame de Maintenon,
y remplirent galement des rles secondaires. Trois fois cette
admirable tragdie fut joue  la Cour par ces grands personnages.
Comme ces reprsentations n'avaient qu'un nombre restreint de
spectateurs, elle n'en acquit pas plus de clbrit. On continua, dans
le public,  la croire dtestable, et ce ne fut qu'aprs son
interprtation par les comdiens de Paris, qui durent affronter
l'orage d'un public mal dispos, que ce public comprit enfin qu'il
avait fait fausse route et revint franchement sur son opinion
errone. C'est le duc d'Orlans, rgent de France, qui, sur le compte
que lui en firent des hommes d'esprit, voulut juger par lui-mme de
l'effet produit  la scne par _Athalie_. Il ordonna aux acteurs du
Thtre-Franais de l'apprendre, malgr la clause insre dans le
privilge et qui leur dfendait de la reprsenter. Par une suite de
circonstances politiques, _Athalie_ avait  cette poque une sorte de
mrite d'actualit qui servit encore  la faire valoir. Louis XV avait
l'ge du Joas de Racine; ce prince, comme le Joas de l'histoire juive,
restait seul d'une famille nombreuse teinte par la mort. Le public de
Paris, si prompt  saisir les -propos, applaudit avec force ces vers:

     Voil donc votre roi, votre unique esprance?
     J'ai pris soin jusqu'ici de vous le conserver,
     .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
     .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
     Du fidle David c'est le prcieux reste,
     .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
     .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .
     Songez qu'en cet enfant tout Isral rside,
     .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .  .

Nous allons grouper autour de Racine, comme nous avons group autour
de Corneille, les principaux auteurs tragiques dont les pices furent
mises au thtre pendant la priode qui s'tend de la fin du
dix-septime sicle au milieu du dix-huitime, poque  laquelle nous
aurons  parler d'un autre grand pote, Arouet de Voltaire. Nous
aborderons ensuite la comdie avant, pendant et aprs Molire.

Racine, dit un homme d'esprit, forma, sans le savoir, une cole,
comme les grands peintres; mais ce fut un Raphal qui ne fit point de
Jules Romain.




IX

CONTEMPORAINS DE RACINE.

  Examen anecdotique des contemporains de Racine.--PRADON.--Son
    genre de talent.--_Starita._--Anecdote.--_Tamerlan_ (1676).--Mot
    de Pradon au prince de Conti.--_La Troade_ (1679).--Sonnet-parodie
    de Racine au sujet de cette pice.--_Scipion_ (1697).--pigramme
    de Gacon.--_Germanicus_ (1694).--pigramme.--Anecdote du quatorze
    de dames.--_Rgulus_ (1688).--Le manteau de Rgulus.--pigramme de
    Rousseau.--pitaphe de Pradon.--Mme DESHOULIRES.--_Genseric_
    (1680).--Analyse-pigrammatique de cette tragdie.--LA
    CHAPELLE.--Il cherche  imiter Racine.--Ses tragdies de _Zade_,
    de _Cloptre_, de _Tlphonte_ et d'_Ajax_, de 1681 
    1684.--Anecdotes.--CAMPISTRON, lve de Racine.--Auteur
    fcond.--Son genre de talent.--_Virginie_
    (1683).--_Arminius._--Succs de son _Andronic_
    (1685).--Anecdote.--_Alcibiade_ (1685), et _Phraate_
    (1686).--_Phocion_ (1688).--La bague de Pchantr.--_Adrien_
    (1690), tragdie chrtienne.--Citation.--_Alcide_
    (1693).--Quatrain sur cette pice.--PCHANTR.--Histoire
    de la paternit de _Gta_, premire tragdie de
    Pchantr.--_Jugurtha._--_La Mort de Nron_
    (1703).--Anecdote.--ABEILLE.--Ses tragdies d'_Arglie_,
    de _Coriolan_, de _Lynce_, de _Soliman_ (de 1673 
    1680).--Anecdotes.--pitaphe d'Abeille.--pigramme.
    --LAGRANGE-CHANCEL, dernier lve de Racine.--Sa
    prodigieuse facilit.--Sa premire pice faite quand
    il avait _neuf ans_.--Sa tragdie de _Jugurtha_.--Sa lettre 
    propos de cette pice.--_Oreste et Pilade_ (1697).--_Mlagre_
    (1699).--_Athnas_, _Amadis_, _Alceste_, _Ino_, _Sophonisbe_
    (de 1700  1716).--Anecdotes.--Ses autres pices.--Ses
    aventures romanesques.--FERRIER, GENEST, LONGEPIERRE,
    RIUPEROUX autres contemporains  de Racine.--Leurs
    tragdies.--Anecdotes.--BOURSAULT.--Son ducation nglige.--Ses
    principales productions dramatiques.--Sa tragdie de _Germanicus_
    (1679).--De _Marie Stuart_ (1683).--De _Mlagre_
    (1694).--Anecdotes.--Comdies.--_sope  la Cour_ (1701).--Vers
    retranchs.--_sope  la Ville_ (1690), premire pice 
    tiroir.--Quatrain de Boursault.--_Le Mercure Galant_ (1679),
    premire pice dans laquelle un acteur fait plusieurs
    rles.--Anecdotes sur Vis.--_Phaton_ (1691).--_Les Mots  la
    mode_ (1694).--Brochures chez Barbin, le Dentu du dix-septime
    sicle.--Autres ouvrages de Boursault.--Jugement sur cet
    auteur.--FONTENELLE.--Mrite de ses oeuvres.--Sa tragdie
    d'_Aspar_ (1680).--pigramme.--Couplets.--Ses opras.--_Thtis
    et Pele_ (1689).--Anecdotes.--_ne et Lavinie_
    (1690).--_Bellrophon_ (1719).--Anecdotes curieuses.--_Endymion_
    (1731).--Couplets.


Le grand Corneille avait eu point ou peu de rivaux, en ce sens qu'on
n'avait fait l'honneur  personne de le comparer  lui. Racine en eut
plusieurs. Cela provenait sans doute de ce que Corneille tait entr
tout  coup avec une supriorit telle dans la carrire dramatique,
que Richelieu seul avait os lui faire une opposition qui,
littrairement parlant, n'avait pu tre srieuse, et qui, aujourd'hui,
ne semble que ridicule. Lorsque Racine parut, au contraire, la route
tait dblaye, trace dj, et l'art dbarrass de ses entraves; la
carrire tant plus facile  parcourir, plus d'hommes d'esprit
pouvaient se mettre sur les rangs et aspirer  cueillir les palmes
potiques. Toutefois, aucun de ceux que l'opinion, ou plutt la
coterie, posrent au dix-septime sicle en rivaux de Racine, ne peut
soutenir le moindre parallle avec lui. Aujourd'hui que deux sicles,
en passant sur les cendres de l'auteur de _Phdre_ et d'_Athalie_, ont
enlev jusqu'aux moindres traces des passions des contemporains,
aujourd'hui qu'on n'est plus que juste pour les littrateurs du grand
rgne, personne ne songe  lui opposer une bannire rivale. L'histoire
et la postrit finissent tt ou tard par juger en dernier ressort, et
leur jugement est sans appel.

Commenons l'examen anecdotique des contemporains de Racine, par ceux
que les passions de l'poque lui firent opposer comme rivaux, honneur
bien grand et qu'ils taient loin de mriter pour la plupart. En tte,
nous trouvons celui que la coterie Deshoulires avait choisi pour
composer une _Phdre_ dont nous avons racont l'histoire.

PRADON, n  Rouen, n'tait pas un pote sans valeur, il s'en faut de
beaucoup. Il avait de l'esprit, de l'imagination, de la facilit, une
connaissance exacte des rgles du thtre, du got pour la saine
littrature, et il est hors de doute que, si au lieu de se laisser
sottement poser en rival d'un homme qu'il et d considrer comme un
matre, il se ft born  prendre cet homme pour modle, il se ft
pargn beaucoup de critiques souvent injustes, mais fort
spirituelles, et et t mieux apprci de ses contemporains.
Longtemps Pradon resta sans pouvoir se relever, courb sous les
pointes acres de Boileau; longtemps son nom fut pour le public le
nom d'un pote ridicule, et aujourd'hui mme il est plutt connu par
les pigrammes et les satires auxquelles il donna lieu, que par ses
oeuvres dramatiques. Encore une fois cependant, Pradon a fait de beaux
vers et de bonnes tragdies. Il savait mnager les incidents, placer
 et l, dans ses pices, des traits heureux, des situations
intressantes, des mouvements forts et vhments. Nous le rptons, il
s'est perdu par la vanit ridicule avec laquelle il a voulu se
comparer  Racine. Si Pradon et t un pote modeste, il et eu la
rputation d'un pote de mrite.

Une des tragdies de Pradon, _Starita_, faillit lui coter fort cher.
A la premire reprsentation, il s'en va, le nez dans son manteau,
avec un ami, se glisser au parterre pour jouir, incognito, des
applaudissements qu'on ne peut manquer de donner  sa pice. Mais, ds
le premier acte, les sifflets se font entendre; Pradon perd
contenance; son ami lui conseille de faire comme tout le monde et de
siffler  son tour. Le conseil lui parat bon; il se met de la partie.
Un mousquetaire trouve mauvais cette musique, pousse le coude de
Pradon en lui disant que la tragdie est fort belle, que l'auteur est
bien en cour et qu'il l'engage  se taire. Pradon, un peu vif,
repousse le mousquetaire. Ce dernier jette sur le thtre la perruque
et le chapeau du pote; celui-ci allonge un soufflet au militaire,
qui, mettant l'pe  la main, lui fait deux estafilades sur la joue.
Le malheureux auteur, siffl, battu, bless pour l'amour de lui-mme,
n'a que le temps de sortir pour aller se faire panser, jurant qu'on ne
le prendra jamais  dfendre un pote mconnu. _Starita_, donne en
1679, tait cependant une de ses bonnes pices.

Sa seconde tragdie, _Tamerlan_, joue en 1676, eut plus de succs.
Elle fut fort applaudie; aussi disait-on, plaisamment: L'heureux
_Tamerlan_ du malheureux Pradon. En sortant du thtre, le prince de
Conti fit observer  l'auteur qu'il avait transport en Europe une
ville qui est en Asie. Je prie Votre Altesse de m'excuser, dit le
pote, je ne sais pas la _chronologie_.

       *       *       *       *       *

_La Troade_, reprsente en 1679, fut parodie de la manire suivante,
dans un sonnet de Racine:

     D'un crpe noir, Hcube embguine,
     Lamente, pleure et grimace toujours;
     Dames en deuil courent  son secours;
     Oncques ne fut plus lugubre journe.

     Ulysse vient, fait nargue  l'hymne,
     Le coeur fera de nouvelles amours.
     Pyrrhus et lui font de vaillants discours;
     Mais aux discours leur vaillance est borne.

     Aprs cela, plus que confusion;
     Tant il n'en fut dans la grande Ilion,
     Lors de la nuit aux Troyens si fatale.

     En vain Baron attend le brouhaha;
     Point n'oserait en faire la cabale;
     Un chacun bille, et s'endort ou s'en va.

En outre, on fit sur le mme sujet cette pigramme:

     Quand j'ai vu de Pradon la pice dtestable,
     Admirant du destin le caprice fatal,
     Pour te perdre, ai-je dit, Ilion dplorable,
         Pallas a toujours un cheval.

En 1697, il fit paratre _Scipion_, et son nouveau hros n'eut pas
plus de chance que les autres grands hommes qu'il avait patrons.
_Scipion_ fut horriblement siffl, et comme cette tragdie avait t
joue en carme, le pote Gacon lana cette pigramme:

         Dans sa pice de _Scipion_,
         Pradon fait voir ce capitaine
     Prt  se marier avec une Africaine;
         D'Annibal il fait un poltron;
     Ses hros sont enfin si diffrents d'eux-mmes,
     Qu'un quidam, les voyant plus masqus qu'en un bal,
     Dit que Pradon donnait, au milieu du carme,
         Une pice de carnaval.

Chaque tragdie nouvelle du _malheureux_ Pradon, comme on affectait de
l'appeler, semblait destine  faire clore les plus amusantes et les
plus spirituelles pigrammes; il est vrai de dire que le pauvre auteur
de la _Phdre_, rivale de celle de Racine, s'tait donn bien
maladroitement deux rudes adversaires, contre lesquels il n'tait pas
de force  lutter. C'tait  qui, des deux grands potes du sicle,
l'accablerait de traits d'autant plus redoutables qu'ils taient
pleins de finesse. _Germanicus_ n'eut pas plus tt paru, en 1694,
qu'on vit poindre l'invitable pigramme. Elle tait encore de la
faon de Racine:

     Que je plains le destin du grand Germanicus!
       Quel fut le prix de ses rares vertus?
       Perscut par le cruel Tibre,
       Empoisonn par le tratre Pison;
       Il ne lui restait plus, pour dernire misre,
         Que d'tre chant par Pradon.

Il se produisit un fait assez plaisant  la premire reprsentation de
cette pice. Dans les deux premiers actes il ne parat pas de femmes;
aussi commenait-on  dire, dans le public, que c'tait l, vraiment,
une tragdie de collge, lorsqu'au troisime acte on voit tout  coup,
au fond du thtre, deux reines et deux confidentes. Quatorze de
dames _sont-ils bons_? s'crie une voix perante et gasconne. Le mot
fit fortune, et _Germanicus_ ne put ramener le srieux sur le visage
des spectateurs.

_Rgulus_, une des bonnes tragdies de Pradon, joue en 1688, eut
cependant du succs; et comme _Tamerlan_ en avait eu beaucoup moins,
un plaisant dit au pote, qui portait un mauvais habit sous un beau
manteau: Voil le manteau de Rgulus sur le juste-au-corps de
Tamerlan.

Un jour, l'auteur de tant de tragdies siffles, le _plastron_ de
Racine et de Boileau, le but de tant d'pigrammes, l'objet de tant de
satires, voulut se venger  son tour, et il lana une pice de vers,
une satire contre Boileau. Hlas! il avait  peine parl, qu'un nouvel
et terrible adversaire entrait en ligne contre lui. Rousseau prenait
la plume pour lui dire:

     Au nom des dieux, Pradon, pourquoi ce grand courroux,
     Qui, contre Despraux, exhale tant d'injures?
         Il m'a bern, me direz-vous:
     Je veux le diffamer chez les races futures.
         Eh! croyez-moi, restez en paix,
     En vain tenteriez-vous de ternir sa mmoire.
     Vous n'avancerez rien pour votre propre gloire,
     Et le grand Scipion sera toujours mauvais.

Enfin, la mort ne le dbarrassa pas de ses ennemis. On lui fit cette
pitaphe:

       Ci-gt le pote Pradon,
     Qui, quarante ans, d'une ardeur sans pareille,
       Fit,  la barbe d'Apollon,
       Le mme mtier que Corneille.

Pradon adressa un jour quatre vers charmants  une jeune personne fort
spirituelle, dont il tait trs-pris, et qui entretenait avec lui un
commerce pistolaire, mais qui n'avait pas une bien grande passion
pour le pote. Voici ces vers:

     Vous n'crivez que pour crire,
     C'est pour vous un amusement;
     Moi qui vous aime tendrement
     Je n'cris que pour vous le dire.

Nous ne parlerions pas de madame DESHOULIRES, qui composa beaucoup de
bonnes et jolies posies, mais qui ne donna au thtre que deux
mauvaises pices, si madame Deshoulires ne s'tait dclare assez
maladroitement contre Racine et n'avait t l'me de la cabale  la
suite de laquelle l'auteur de _Phdre_ renona  la scne. Elle
parlait plusieurs langues. C'tait un bel esprit dans toute
l'acception du mot. Un jour, malheureusement, elle eut l'ide fcheuse
de faire jouer une tragdie. Elle composa _Genseric_ (1680), qui fut
fort mal accueilli du public. On lui donna le conseil charitable de
retourner  ses moutons (allusion  une de ses plus spirituelles
idylles); cette tragdie fut en outre le sujet de cette analyse
pigrammatique, attribue  Racine:

     La jeune Eudoxe est une bonne enfant,
     La vieille Eudoxe une franche diablesse,
     Et Gensric un roi fourbe et mchant,
     Digne hros d'une mchante pice.
     Pour Trasimond, c'est un pauvre innocent:
     Et Sophronie en vain pour lui s'empresse;
     Genseric est un homme indiffrent,
     Qui, comme on veut, et la prend et la laisse.
     Et sur le tout le sujet est trait
     Dieu sait comment! Auteur de qualit,
     Vous vous cachez en donnant cet ouvrage.
     C'est fort bien fait de se cacher ainsi:
     Mais pour agir en personne bien sage,
     Il nous fallait cacher la pice aussi.

LA CHAPELLE, membre de l'Acadmie franaise, n  Bourges, en 1655, ne
se posa pas en rival de Racine, mais il chercha  l'imiter. _Il fut de
son cole._ Ses pices, bien qu'elles soient fort au-dessous de leur
modle, eurent pourtant quelques succs, car elles n'taient pas sans
valeur. Elles sont au nombre de quatre: _Zade_, _Cloptre_,
_Tlphonte_ et _Ajax_, de 1681  1684.

La pice de _Cloptre_ (1681), faillit devenir une tragdie
vritable. Voici  quelle occasion La Chapelle aimait beaucoup
l'acteur Baron et avait toujours soin de lui composer des rles qui le
missent en relief. Un comdien, nomm Dauvilliers, jaloux du mrite de
son camarade, eut l'infamie de prsenter  ce dernier, dans
_Cloptre_, une pe vritable, que Baron fut prt  s'enfoncer dans
la poitrine. Du reste, ce Dauvilliers devint fou par la suite.

Voici maintenant un lve vritable de Racine, car Racine guida ses
pas dans la carrire des lettres, CAMPISTRON. Ce pote fut un des
auteurs les plus fconds de la fin du dix-septime sicle. Il a
non-seulement donn au thtre un grand nombre de tragdies, mais
aussi quelques comdies et divers opras.

Campistron, marquis de Penango, n  Toulouse, en 1656, montra, ds sa
jeunesse, d'heureuses dispositions pour les lettres. Il reut une
brillante ducation, et son got pour la posie ne tarda pas 
l'amener dans la capitale de la France, alors dj le centre des
beaux-arts. Il chercha  imiter Racine, son matre, et s'il est loin
de lui pour les beauts de dtail et la versification, il s'en
approche du moins pour la conduite des pices.

Racine fut non-seulement le guide, mais le bienfaiteur de Campistron,
car il le dsigna au duc de Vendme lorsque ce dernier voulut faire
composer et reprsenter,  son chteau d'Anet, une pastorale hroque.
A partir de ce moment, le duc, satisfait des talents et du caractre
du jeune pote, le nomma secrtaire de ses commandements, puis
secrtaire-gnral des galres.

Campistron crivait beaucoup, facilement et vite, aussi ses pices
ont-elles les qualits et les dfauts d'oeuvres faites par un homme
d'esprit, mais faites trop rapidement. On y trouve des peintures
brillantes, des traits frappants, des situations intressantes, des
incidents heureux, puis  ct de cela, des longueurs, des
irrgularits, des carts qui ralentissent la marche de l'action et
nuisent au dveloppement des caractres. Il y a plus d'esprit que
d'art, et peu de cette verve, de ce pathtique qui enlve le
spectateur, le passionne pour les personnages et pour l'action. Le
talent de Campistron consistait principalement  donner de jolies
descriptions, des peintures de moeurs attrayantes. Ses monologues, ses
tirades sont souvent fort beaux, mais il en abuse; aussi fit-il des
morceaux bien crits plutt que des tragdies remarquables.

Campistron commena sa carrire dramatique  peu prs  l'poque o
Racine finit la sienne. Sa premire pice, _Virginie_, parut en 1683.
Elle fut assez bien accueillie du public. Malheureusement pour lui, au
mme moment o l'on reprsentait cette tragdie, on reprsentait
galement le _Tlphonte_ de La Chapelle, et madame de Bouillon, alors
arbitre quasi-souverain pour les succs littraires, protgeait La
Chapelle. Campistron comprit que s'il voulait russir, il fallait
s'assurer le suffrage de la puissante duchesse, il lui ddia sa
seconde pice, _Arminius_, qui eut du succs et le mit en bonne
position. En 1685, Campistron eut un vritable triomphe, lorsque parut
son _Andronic_. Les comdiens furent obligs de doubler le prix des
places, principalement dans le but de mnager la scne qui tait
toujours encombre, et sur laquelle les acteurs avaient peine  se
mouvoir. Trente ans plus tard, en 1715, on reprit cette tragdie; les
rles taient si mal distribus que le public ne put tenir son srieux
pendant tout le temps de la pice. Lorsqu'elle fut termine, l'acteur
Legrand vint, selon l'usage, annoncer la reprsentation du lendemain
en ces termes: Messieurs, nous aurons l'honneur de vous donner
demain _le Joueur_ et _le Grondeur_. Je souhaite que la petite pice
que vous allez voir, vous fasse rire autant que vous avez ri  la
grande. Cette saillie fut applaudie de toute la salle;
malheureusement le souhait de Legrand ne fut pas accompli, la petite
pice, intitule _la Fausse veuve_, ennuya le public sans le faire
rire.

_Alcibiade_ parut galement en 1685, et _Phraate_ en 1686. Cette
dernire pice n'eut que trois reprsentations. Il s'y trouvait des
allusions politiques qui faillirent faire mettre Campistron  la
Bastille, et il ne fallut rien moins que le crdit de Madame la
Dauphine pour sauver l'auteur et faire cesser les reprsentations.
_Phocion_, joue en 1688, n'eut ni succs politique, ni succs
dramatique, ni succs littraire. Campistron, voyant au doigt de
Pchantr, auteur de plusieurs pices de thtre, une bague dont ce
dernier voulait se dfaire, lui dit: On va jouer ma tragdie
nouvelle, et je m'en accommoderai. A quelques jours de l, Pchantr
trouve l'auteur de _Phocion_ derrire un pilier des troisimes loges 
la comdie, on sifflait  outrance. Veux-tu ma bague, dit-il 
Campistron, je te l'ai garde.

Racine avait fait _Esther_ et _Athalie_, Campistron  son tour, voulut
composer sa tragdie chrtienne. En 1690, il donna  la scne
_Adrien_, dans laquelle on trouve de beaux vers, ceux que nous allons
citer, entre autres, dont Voltaire a pris la pense pour son _Alzire_:

     A ma religion, vous prfrez la vtre.
     Une fois seulement, comparez l'une  l'autre:
     La vtre n'eut jamais que de barbares lois;
     . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
     Elle ne se soutient que par la violence;
     La mienne par la paix et par l'obissance.
     La vtre vous prescrit l'ordre de me punir,
     Moi, que des noeuds sacrs  vous doivent unir,
     Moi qui, ds le berceau, sujet toujours fidle,
     Par des soins assidus vous ai prouv mon zle;
     La mienne, quand je suis accabl de vos coups,
     Me dfend de penser  me venger de vous.
     Que dis-je? Elle m'impose une loi souveraine,
     De m'offrir, avec joie, aux traits de votre haine,
     De dissiper la nuit de vos yeux aveugls:
     Enfin, de vous aimer lorsque vous m'immolez.

_Pompea_, qui n'a pas t imprime et dont on n'a rien conserv,
_Tiridate_, et enfin _Alcide_ ou _le Triomphe d'Hercule_, en 1693,
compltent le rpertoire tragique de Campistron. Aprs la
reprsentation de cette dernire pice on fit ce quatrain:

     A force de forger, on devient forgeron;
     Il n'en est pas ainsi du pauvre Campistron;
       Au lieu d'avancer, il recule,
             Voyez _Hercule_

Son Thtre, un de ceux qui ont t le plus souvent rimprims, aprs
les oeuvres de Corneille, de Racine, de Crbillon, et, plus tard, de
Voltaire, comprend encore les comdies: du _Jaloux dsabus_, de
_l'Amante amant_, et les opras d'_Acis et Galathe_, d'_Achille et
Polixne_. La comdie de _l'Amante amant_, joue en 1684, et que
Campistron a toujours dsavoue, bien qu'elle soit de lui, offre
cette particularit, que c'est la premire o une actrice parut sur la
scne vtue en homme. On tait dj loin du temps o les rles de
femmes avaient des hommes masqus pour interprtes. Quoi qu'il en
soit, cela eut un grand succs, et la pice, fort mdiocre cependant,
fut applaudie.

Campistron avait pour protecteur M. de Vendme. Lors d'une maladie
grave, qui mit en danger les jours de Louis XIV, le roi, voyant les
intrigues s'ourdir autour de lui et ne voulant pas qu'on le crt aussi
mal, pria M. de Vendme de donner au Dauphin une grande fte. Lully
fut charg de composer tout exprs la musique d'une pastorale
hroque, et on lui imposa Campistron pour le _libretto_. Lully obit
 contre-coeur. L'opra d'_Acis et Galathe_ fut fait et jou devant
le Dauphin, au chteau d'Anet, en 1686. M. de Vendme dpensa plus de
100,000 francs dans cette circonstance, tant il fit bien les choses.
Il fut tellement satisfait des paroles de l'opra, qu'il envoya cent
louis  Campistron, somme norme pour l'poque. Cependant, d'aprs les
conseils de la Champmesl et de Raisin, Campistron renvoya ces cent
louis au prince. Vendme crut que son protg agissait ainsi par
dsintressement. Telle n'avait pas t la pense du pote, qui avait
tout simplement espr recevoir davantage. Touch de ce qu'il croyait
tre la suite d'une grande noblesse de sentiments, Vendme prit
Campistron pour secrtaire des commandements. Du reste, le choix tait
bon. On ne reprochait  l'auteur d'_Acis et Galathe_ qu'une
ngligence un peu forte  rpondre aux lettres. Un jour, M. de Vendme
le voyant brler des papiers, dit plaisamment  ceux qui
l'entouraient: Tenez, voil Campistron occup  faire sa
correspondance.

Le succs de l'opra d'_Acis_ engagea son auteur  cultiver ce genre
de littrature dramatique. En 1687, il fit jouer _Achille et
Polyxne_, opra sur lequel on fit plusieurs pigrammes.

En voici deux assez spirituelles:

         Entre Campistron et Colasse[16],
         Grand dbat s'mut au Parnasse,
     Sur ce que l'opra n'a pas un sort heureux.
     De son mauvais succs nul ne se croit coupable;
     L'un dit que la musique est plate et dtestable;
     L'autre, que la conduite et les vers sont affreux.
     Et le grand Apollon, toujours juge quitable,
         Trouve qu'ils ont raison tous deux.

     Lully prs du trpas, Quinault sur le retour,
     Abjurent l'opra, renoncent  l'amour,
     Presss de la frayeur que le remords leur donne
         D'avoir gt de jeunes coeurs
     Avec des vers touchants et des sons enchanteurs;
     Colasse et Campistron ne gteront personne.

  [16] Colasse avait fait la musique de l'opra d'_Achille_.

M. de Saint-Gilles fit sur le mme opra une chanson fort jolie, qu'on
attribua  madame Deshoulires, et qu'il revendiqua dans une autre
pice de vers se terminant ainsi:

     Restituez donc  Saint-Gilles
     Le faible honneur de ses chansons;
     Contentez-vous de vos idylles
     Et retournez  vos moutons.

Comme la plupart des auteurs de mrite Campistron eut des admirateurs
outrs et des dtracteurs de mauvaise foi. Les uns ont prtendu qu'il
avait seul pu faire oublier la retraite de Racine; les autres ont
trouv dtestables les vers les plus remarquables de son rpertoire.
Il y a sottise  tomber dans l'un ou l'autre de ces jugements. Ce que
l'on peut dire, c'est que Campistron, pote estimable, a une belle
place parmi les dramatiques de second ordre, et que longtemps il a
occup la scne franaise avec distinction.

PCHANTR, dont nous avons prononc le nom plus haut,  propos d'une
des tragdies de Campistron, tait fils d'un chirurgien de Toulouse.
Aprs avoir t couronn plusieurs fois aux Jeux-Floraux, il vint 
Paris dans le but de travailler pour le thtre. En effet, il donna,
en 1687, la tragdie de _Gta_, dont la paternit fut dispute par
beaucoup de potes. D'abord, l'acteur Baron, qui avait la monomanie de
vouloir tre auteur, et qui, de ce que plusieurs potes ont mis leurs
pices sous son nom, s'est figur tre rellement le _pre des
enfants_ qu'il avait pour ainsi dire tenus simplement sur les fonts
baptismaux, l'acteur Baron voulut faire croire que _Gta_ lui devait
la vie. Or, voici ce qui avait eu lieu. Pchantr, assez pauvre diable
de pote, ayant montr sa pice  Baron, ce dernier la trouva bien et
lui en offrit vingt pistoles, en affirmant qu'elle tait dtestable.
Le malheureux pote rafal, homme fort simple, accepta l'offre et
livra pour ces quelques sous sa premire tragdie. Que de Pchantr en
ce moment  Paris! Que d'auteurs  vingt pistoles, dont les pices,
sous d'autres noms, sous d'autres parrains, font la fortune des
thtres et des pres d'adoption? Malheureusement pour Baron,
Champmesl ayant eu vent de la conversation et du trafic, lut la
pice, la trouva fort belle, et prta  Pchantr vingt pistoles pour
la retirer des mains de l'acteur. Voici pour le premier pre. Un
second fut le nomm Dambelot, cousin de Palaprat, et qui, au dire de
quelques chroniqueurs, aurait bauch cette tragdie de _Gta_ et
serait mort avant de l'avoir termine. Pchantr l'aurait obtenue de
la veuve de Dambelot. Enfin, si on en croit encore d'autres versions,
la pice aurait t _compose_ par Dambelot, _corrige_ par Pchantr,
_acheve_ par Baron. Ce qu'il y a de positif et de plus clair, c'est
qu'elle eut un grand succs. La seconde tragdie de Pchantr,
_Jugurtha_, fut moins bien reue du public. Sa troisime, joue en
1703, et intitule _Mort de Nron_, cota  son auteur juste autant
d'annes qu'il faut de mois  une femme pour mettre au monde un
enfant. Il courut alors une histoire ou un conte au sujet de cette
tragdie. Pchantr avait laiss sur la table d'une auberge un papier
sur lequel il y avait quelques chiffres, au-dessus desquels taient
ces paroles: _Ici le roi sera tu_. L'hte, qui avait dj t frapp
de la physionomie et de la distraction de notre pote, crut devoir
porter cet crit au commissaire du quartier, qui lui dit que si
l'inconnu revenait manger chez lui, il ne manqut pas de le faire
avertir. Pchantr revint en effet quelques jours aprs, et  peine
avait-il commenc son dner, qu'il se vit environn d'une troupe
d'archers. Le commissaire lui montra son papier pour le convaincre de
son crime. Ah! Monsieur, dit le pote, que j'ai de joie de retrouver
cet crit! je le cherche depuis plusieurs jours: c'est la scne o
j'ai dessein de placer la mort de Nron, dans une tragdie  laquelle
je travaille. Le commissaire renvoya ses archers, et quelque temps
aprs Pchantr fit jouer sa pice. .

ABEILLE, autre pote dramatique de la mme poque, plus tard abb du
prieur de Notre-Dame de la Mercy et membre de l'Acadmie franaise,
composa quelques tragdies qu'il fit paratre sous divers noms, en
sorte que plusieurs de ses posies ont longtemps pass pour avoir t
l'oeuvre d'autres auteurs. Cet abb Abeille eut une assez singulire
destine. C'tait un homme d'esprit, fort laid et trs-amusant dans le
monde. Il vint  Paris assez jeune, fut pris comme secrtaire par le
marchal de Luxembourg, et acquit une sorte de clbrit plus encore
par ses bons mots et sa facilit d'locution que par ses crits.

Il fit les tragdies d'_Arglie_, de _Coriolan_, de _Lynce_ et de
_Soliman_, en 1673, 1676, 1678 et 1680. En outre, on lui attribue
celles de _Hercule_, de _Caton_ et de _Silanus_, parues sous le nom
d'un acteur nomm La Thuillerie.

La premire tragdie que fit reprsenter l'abb Abeille, donna lieu 
une plaisanterie qui, dit-on, le dgota longtemps de mettre son nom 
ses ouvrages. Deux princesses entrent en scne, la premire dit 
l'autre:

     Vous souvient-il, ma soeur, du feu roi notre pre?

L'actrice qui devait donner la rplique, au lieu de le faire de suite,
resta muette. Un plaisant du parterre rpondit pour elle:

     Ma foi, s'il m'en souvient, il ne m'en souvient gure.

Cet -propos jeta la salle dans une gat folle; il fut impossible de
continuer la pice, et ce diable de vers poursuivit Abeille
jusqu'aprs sa mort, car on le rappela dans son pitaphe:

         Ci-gt un auteur peu ft,
     Qui veut aller tout droit  l'immortalit.
     Mais sa gloire et son corps n'ont qu'une mme bire;
         Et lorsqu'Abeille on nommera,
         Dame postrit dira:
     _Ma, foi, s'il m'en souvient, il ne m'en souvient gure._

On n'avait pas attendu sa mort pour faire des pigrammes sur lui. En
voici une fort jolie qu'on attribue  Racine:

     Abeille, arrivant  Paris,
     D'abord, pour vivre, vous chanttes
     Quelques messes  juste prix;
     Puis au thtre vous lasstes
     Les sifflets par vous renchris.
     Quelque temps aprs fatigutes
     De Mars l'un des grands favoris,
     Chez qui pourtant vous engraisstes.
     Enfin, digne aspirant, entrtes
     Chez les Quarante beaux-esprits,
     Et sur eux-mmes l'emporttes
     A forger d'ennuyeux crits.

Un pote dramatique, que l'on peut appeler le dernier lve de Racine,
LAGRANGE-CHANCEL, est un des hommes de cette poque dont la vie tient
le plus du roman, par les aventures nombreuses et singulires dont
elle est seme.

Lagrange-Chancel naquit au chteau d'Antoniac, prs de Prigueux, en
1676. La nature lui avait donn en partage un talent des plus
extraordinaires pour la posie. Nul doute que si la science de la
phrnologie et t connue de son temps, on n'et dcouvert sur son
crne _la bosse potique_ la plus prominente. Il disait
spirituellement lui-mme, et de lui, qu'il savait rimer avant que
d'avoir eu le temps d'apprendre  lire. videmment il tait n pote,
comme d'autres sont ns mathmaticiens, peintres ou sculpteurs. A
peine sut-il lire qu'il ne quitta plus les oeuvres de Corneille et les
romans de La Calprende. A sept ans, on le fit entrer au collge de
Prigueux, o il fut considr comme un petit prodige; et, en effet,
il rimait dj fort bien et _corrigeait les vers mdiocres de ses
propres matres_. Il passa au collge de Bordeaux et ayant eu occasion
d'aller au thtre, il fut pris d'une irrsistible dmangeaison de
fabriquer  son tour une comdie. Il la composa en prenant pour sujet
une aventure rcente et connue. Sa mre, se prtant aux fantaisies de
son enfant, fit construire un petit thtre; les rles furent
distribus par Lagrange  six de ses jeunes camarades et la
reprsentation eut lieu. Une pice en vers crite par un enfant de
neuf ans, joue par des collgiens de mme ge, il y avait l de quoi
piquer la curiosit. Toute la ville voulut jouir de ce spectacle
extraordinaire  tant de titres, et l'on applaudit beaucoup
l'enfant-pote et sa petite troupe. A quatorze ans, Lagrange-Chancel
sortit du collge pour se rendre  Paris, o, piqu par la muse
potique, il s'empressa de composer une tragdie. Ce fut celle de
_Jugurtha_. Voici ce qu'il dit  propos de cette pice, reprsente en
1694, dans les dernires annes de la vie de Racine:

   Quand je crus avoir mis la dernire main  ma tragdie, dit
   l'auteur, je me hasardai de la prsenter  madame la princesse de
   Conti. Malgr tous les dfauts dont cette pice tait remplie, la
   princesse y trouva assez de choses dignes de son attention pour
   envoyer chercher le clbre Racine et le prier, avec bont, de
   lire cet essai d'un gentilhomme qui tait son page, pour lui en
   dire son avis sans aucun dguisement. Racine garda la pice huit
   jours, aprs lesquels il se rendit chez la princesse, et lui dit
   qu'il avait lu ma tragdie avec tonnement, qu' la vrit elle
   tait dfectueuse en plusieurs endroits, mais que si Son Altesse
   agrait que j'allasse quelquefois chez lui pour y recevoir ses
   avis, il la mettrait, dans peu de temps, en tat d'tre joue
   avec succs. Je ne manquai pas de m'y rendre tous les jours, et
   je puis dire que les leons qu'il me donnait m'en ont plus appris
   que tous les livres que j'ai lus. Il se faisait quelquefois un
   plaisir de m'entretenir des diffrents sujets qui lui avaient
   pass dans l'esprit. Il n'y en a presque pas, soit dans la fable,
   soit dans l'histoire, sur lesquels il n'et promen ses ides et
   trouv des situations intressantes, dont il avait la bont de me
   faire part. Ma tragdie tant acheve, je la prsentai aux
   comdiens qui la reurent. Il fut rsolu qu'on la donnerait sous
   le titre d'_Adherbal_, au lieu de celui de _Jugurtha_, parce
   qu'il n'y avait pas longtemps que Pchantr en avait donn une
   sous le mme titre, qui n'avait pas t reue favorablement du
   public. Mon _Adherbal_ fut reprsent. Le prince de Conti, qui
   voulut bien assister  la premire reprsentation, voulut aussi
   que je me misse auprs de lui, sur les bancs du thtre, en
   disant que mon ge fermerait la bouche aux censeurs. Racine, 
   qui la dvotion ou la politique ne permettait plus de frquenter
   les spectacles depuis que le roi s'en tait priv, vint  cette
   premire reprsentation, et parut prendre un plaisir extrme 
   tous les applaudissements que je reus.

Lagrange avait alors dix-huit ans  peine; son jeune ge intressa le
public en sa faveur, ainsi que sa position de page  l'htel de Conti;
on applaudit son _Roi de Numidie_. Encourag par ce succs, il
composa _Oreste et Pilade_, en 1697, tragdie  laquelle on a prtendu
que Racine avait travaill  la prire de la princesse de Conti et
dont les reprsentations fructueuses ne furent interrompues que par la
maladie et la mort de la Champmesl. Deux ans plus tard, en 1699, il
donna _Mlagre_, puis successivement _Athnas_, _Amasis_, _Alceste_,
_Ino_, _Sophonisbe_ de 1700  1716. Alors les aventures dont nous
allons parler sommairement arrtrent jusqu'en 1736, c'est--dire
pendant vingt ans, sa prodigieuse fcondit; mais d'abord quelques
anecdotes concernant ses premires tragdies:

_Athnas_ ayant paru, une allusion fut faite  cette pice dans une
lettre que Lagrange-Chancel crut tre de Le Noble; aussitt l'auteur
courrouc lana les vers suivants qui sont du dernier sanglant:

     Esprit bas et rampant, auteur du dernier ordre,
         Mauvais plaisant, fade Pasquin,
         Qui fais d'sope un Tabarin:
         Vraiment, c'est bien  toi de mordre
         Sur des ouvrages applaudis!
         Malgr la fureur qui t'anime,
         Tu feras sur les arts et sur _Athnas_,
         Ce que fit autrefois le serpent sur la lime.

Il faut dire que Le Noble prtait, par sa conduite, par ses aventures
et par ses ouvrages,  ces injures. Cependant, elles sont un peu trop
fortes.

_Amasis_, joue en 1701, fut assez bien analyse par les quelques mots
suivants de l'abb Desfontaines:

Je viens de voir, crivait-il en sortant de la premire
reprsentation, un tableau dont le dessin est bizarre et les couleurs
horribles et mal assorties; une maison o il y a quelque architecture
singulire, mais o toutes les pierres ne sont ni bien tailles ni
bien poses. C'est un difice qui n'est passable que de trs-loin. Si
vous le regardez de prs, tout y est gothique et sans got.

Dans _Sophonisbe_, reprsente en 1716, mais non imprime, il se
trouvait quatre vers remarquables, les seuls qui aient t sauvs de
l'oubli. Asdrubal, parlant  sa fille Sophonisbe, de Massiniss, dont
elle est aime et  qui il veut qu'elle demande une grce, lui dit:

     Songez qu'il est des temps o tout est lgitime,
     Et que, si la patrie avait besoin d'un crime
     Qui pt seul relever son espoir abattu,
     Il ne serait plus crime et deviendrait vertu.

Lagrange-Chancel fit paratre, de 1706  1740, _rigone_,
tragi-comdie en cinq actes et en prose; _Cassius_, tragdie en vers;
_les Jeux olympiques_, comdie hroque; _la Fille suppose_, comdie
en trois actes et en vers; _Pyrame et Thisb_, opra; _le Crime puni_,
opra, imitation du _Festin de Pierre_. En outre, Louis XIV ayant
demand  Racine,  Quinault et  Molire, une pice dans laquelle on
pt utiliser une dcoration des enfers, dcoration fort belle et que
l'on conservait avec soin dans le garde-meuble, Lagrange-Chancel
traita dans ce but le sujet d'Orphe, dont il fit une tragdie en cinq
actes, avec prologue et choeurs. Cette pice, imprime en 1736, fut
joue au mariage de Louis XV. Lagrange avait t amen  composer
_Orphe_, parce qu'il avait entendu dire souvent  Racine que c'tait
le sujet le plus apte  un grand spectacle.

Si quelque chose est plus extraordinaire que la facilit et la
fcondit potique de Lagrange, c'est sa vie toute barriole
d'aventures qui tiennent du roman.

Sous le Rgent, il eut la malheureuse pense de faire paratre les
_Philippiques_, moins par animosit personnelle que pour tre agrable
 quelques ennemis du duc d'Orlans. On donna l'ordre de l'arrter; il
fut assez heureux pour chapper aux poursuites et se rfugia chez M.
de Gonteris, archevque et vice-lgat d'Avignon. Il se trouvait dans
cette ville, lorsque, trahi par un officier rfugi, et attir hors
des limites, il fut saisi et men aux les Sainte-Marguerite et mis en
prison pendant une anne entire. Il ne crut pouvoir mieux faire, pour
attendrir le Rgent, que de lui avouer humblement sa faute, en lui
adressant une ode fort bien tourne. On se relcha de la rigueur qu'on
avait eue  son gard. La promenade lui fut accorde pendant quelques
heures chaque jour, et il en profita habilement pour reconqurir sa
libert. Il gagna ses gardes, se procura une barque, et pendant une
violente tempte il ne craignit pas de se rendre au port de
Villefranche. Malgr une rigoureuse quarantaine, Lagrange obtint du
roi de Sardaigne, par une ptre en vers, d'tre admis  Nice. Le
prince, en outre, fit toucher au pote, d'une faon trs-dlicate,
une forte somme. De Nice, Lagrange se rendit  Gnes, avec le projet
de passer en Espagne. L'offre de M. Doria de rsider dans son palais
ne put le sduire; il s'embarqua sur-le-champ. Trs-bien reu  la
cour de Madrid, il refusa un rgiment, fut en butte aux tentatives
plusieurs fois ritres de spadassins contre lesquels il tira l'pe
 maintes reprises. Sur les plaintes de l'ambassadeur de France,
Lagrange-Chancel fut prvenu qu'il n'y avait plus de sret pour lui
dans les tats de Sa Majest Catholique. Il s'embarqua  Bilbao pour
Amsterdam, o il obtint d'tre reu comme bourgeois de la ville.
Enfin, les malheurs de l'exil finirent pour lui;  la mort du Rgent,
ses liaisons  l'tranger lui fournirent les moyens d'tre utile au
pays; il obtint son rappel. Il revint donc en France, se remit  la
posie et au thtre, consacra sa vie  l'tude des muses, et versifia
jusqu' l'ge de quatre-vingt-deux ans.

Lagrange-Chancel, un des auteurs les plus fconds de la fin du
dix-septime et du commencement du dix-huitime sicle, est un pote
dramatique de mrite, quoiqu'il y ait, dans ses oeuvres, de grands
dfauts. On peut dire que la facilit avec laquelle il composait,
nuisit beaucoup  son talent, en lui faisant produire des vers peu
exacts, obscurs, prosaques, quoique empreints d'nergie et de penses
spirituelles.

FERRIER, GENEST, LONGEPIERRE, BOURSAULT, RIUPEROUX, autres
contemporains de Racine, ont donn  la scne franaise quelques
pices dont plusieurs ne manquent pas d'un certain mrite.

Ferrier, dont on a les deux tragdies d'_Anne de Bretagne_ joue en
1678, et de _Montezume_ de la mme poque, dbuta mal dans la carrire
potique. Ayant _commis_ ce vers, dans _les Prceptes galants_:

     L'amour, pour les mortels, est le souverain bien.

il fut tran devant l'Inquisition d'Avignon, sa patrie, et eut
beaucoup de peine  sortir de ce mauvais pas. Il put enfin se tirer
des griffes du Saint-Office et se retirer  Paris, o il devint
prcepteur des fils du duc de Saint-Aignan. Ses deux tragdies sont
faibles de versification et de style, quoiqu'on y trouve du naturel et
de l'esprit. La premire, _Anne de Bretagne_, eut du succs, grce 
la protection de la Cour, protection que l'auteur sut s'attirer par
une allusion aux grandes qualits de Louis XIV, lequel, comme tous les
hommes et surtout les souverains, se laissait prendre facilement  la
glu de la flatterie.

Voici comment Ferrier peint Charles VIII pour en faire le portrait de
Louis XIV:

     L'exemple du plus sage et du plus grand des rois,
     Fait autant de hros que l'on voit de Franois.
     C'est ce roi dont le nom remplit la terre et l'onde,
     A qui le ciel promet la conqute du monde;
     Dont la gloire et les ans ont le mme progrs,
     Et qui compte par eux le nombre de ses faits.
     Tout l'univers le craint, toute la France l'aime,
     Tous ses sujets en lui ne cherchent que lui-mme;
     Il charme galement et les coeurs et les yeux.

Certes, jamais portrait ne ressembla moins que celui-ci au roi
Charles VIII, qui n'avait gure de marine, que l'univers tait loin de
redouter, et auquel le ciel ne promit jamais la conqute de l'univers.
_Montezume_ russit galement, grce  un grand luxe de dcors et de
costumes.

Genest, abb de Saint-Vilmer, aumnier de madame la duchesse
d'Orlans, membre de l'Acadmie franaise, dut aussi le succs de ses
deux principales tragdies, _Pnlope_ et _Joseph_,  la protection de
quelques grands personnages. Ces deux pices, reprsentes d'abord au
chteau de Clagny prs Versailles, avaient eues pour interprtes: la
duchesse du Maine, Baron, M. de Malezieu, ses enfants, le marquis de
Roquelaure et enfin le marquis de Gondrin. _Joseph_ surtout fit
fureur; mais quand les tragdies de Genest, auxquelles il faut ajouter
_Zlode_ et _Polymnestor_, arrivrent  la Comdie-Franaise, elles
ne furent nullement applaudies. C'tait justice; car  part l'amour de
la vertu qui rgne dans les oeuvres de l'abb de Saint-Vilmer, on n'y
trouve que dfectuosits dans le plan et dans la versification.

Longepierre, comme les deux auteurs dont nous venons de parler et avec
eux, peut tre relgu au troisime rang des potes dramatiques de
l'poque; mais s'il donna quelques pices mdiocres au thtre, il a
du moins une excuse, c'est celle assez singulire de l'obissance
passive aux volonts paternelles. En effet, en rimant, Longepierre ne
fit qu'obir aux ordres de son pre, et on pourrait l'appeler avec
raison _le Pote malgr lui_. Il composa et fit jouer: _Mde_ en
1694, _Ssostris_ en 1695 et _Electre_ un peu plus tard. Ces trois
tragdies sont dans le genre de Sophocle et Euripide, que l'auteur
connaissait  fond et tudiait sans cesse. Malheureusement, il ne put
approcher de ses modles, et quand parut son _Electre_, on dit que
c'tait une statue de Praxitle dfigure par un moderne.

Rousseau fit sur lui cette pigramme:

     Longepierre le translateur,
     De l'antiquit zlateur,
     Ressemble  ces premiers fidles
     Qui combattaient jusqu'au trpas,
     Pour des vrits immortelles
     Qu'eux-mmes ne comprenaient pas.

Racine qui, cependant, avait quelques obligations  Longepierre,
puisque ce dernier, dans un parallle entre lui et Corneille, lui
avait donn de grands loges, Racine lui-mme fit,  propos du
_Ssostris_, l'pigramme suivante:

     Ce fameux conqurant, ce vaillant Ssostris,
     Qui jadis en gypte, au gr des Destines,
         _Vquit_ de si longues annes,
         N'a vcu qu'un jour  Paris.

RIUPEROUX, n  Montauban en 1664, bien qu'ayant donn fort jeune de
grandes esprances par sa tragdie de _Mlagre_, par son pome de
_l'Ame des Btes_ et par son _Trait des Mdailles_, n'occupe pas dans
la littrature dramatique une place meilleure que les auteurs
prcdents. Ses tragdies d'_Annibal_, de _Valeria_, d'_Agrippa_,
d'_Hipermestre_ ne sont pas restes au thtre.

Riuperoux, d'abord protestant, men par M. de Foucault  Paris, et
prsent au Pre de La Chaise, confesseur de Louis XIV, abjura le
calvinisme et obtint un canonicat; mais le ministre Barbezieux, dans
un dner, lui enleva l'habit ecclsiastique et lui donna,  la place,
un commissariat des guerres avec un bon traitement. Riuperoux se
laissa faire, ce qui lui valut du pote Gacon les six vers ci-dessous:

       Certain abb, las de passer sa vie,
         Et sans verre et sans abbaye,
     Brigue, obtient dans l'pe un poste bien rent:
         Et Barbezieux, par cette grce,
     Dlivre en mme temps l'glise et le Parnasse
         D'une grande incommodit.

On voit qu'au sicle du grand roi tout tait sujet  pigramme et que
cette vengeance littraire, souvent fort mchante, tait pratique sur
une grande chelle par tous les beaux-esprits et mme par tous les
grands potes.

BOURSAULT, qui vcut de 1638  1701, ne doit pas tre confondu avec
les auteurs prcdents, bien qu'il soit un pote comique plus encore
peut-tre qu'un pote dramatique; il s'est plac  un rang beaucoup
plus lev.

Sans avoir fait d'tudes srieuses, sans avoir jamais appris le latin,
Boursault, venu de Bourgogne  Paris en 1651, fut bientt en tat de
parler et d'crire trs-lgamment, grce  la lecture de bons
ouvrages et  ses dispositions naturelles. Son ignorance des langues
anciennes l'empcha seule d'tre nomm par Louis XIV, sous-prcepteur
du Dauphin. Il avait rdig avec beaucoup de talent un ouvrage
intitul: _De la Vritable tude des Souverains_, qui avait plu au
roi. On l'engagea  essayer une gazette en vers. Elle parut tous les
huit jours et lui fit obtenir une pension de 2,000 livres. Louis XIV
et la Cour s'en amusaient; mais l'auteur s'tant laiss entraner 
quelques traits satiriques contre les Franciscains et surtout contre
les Capucins, le confesseur de la reine, cordelier espagnol, obtint la
suppression de la gazette et de la pension. Boursault faillit expier
son _crime_  la Bastille.

Il donna au thtre plusieurs comdies, puis les tragdies de
_Germanicus_, en 1679; de _Marie Stuart_, en 1683, et de _Mlagre_,
en 1694.

_Germanicus_, d'abord reprsent sans succs sous le titre de _la
Princesse de Clves_, fut ensuite applaudi et devint la cause d'un
grand froid entre Corneille et Racine, le premier ayant laiss
chapper ce jugement  l'Acadmie, sur la pice de Boursault: _Il ne
lui manque que le nom de M. Racine pour tre acheve. Marie Stuart_,
moins applaudie, fut plus profitable  son auteur, ce dernier ayant eu
la pense de la ddier au duc de Saint-Aignan, qui lui fit prsent de
cent louis.

Parmi les bonnes comdies de Boursault, nous citerons _sope  la
Cour_, joue en 1701, aprs la mort de l'auteur, dont on retrancha
maladroitement, dans la crainte d'application, ces quatre beaux vers:

     Par l je m'aperois, ou du moins je souponne,
     Qu'on encense la place autant que la personne;
     Que c'est au diadme un tribut que l'on rend,
     Et que le roi qui rgne est toujours le plus grand.

_sope  la Ville_ avait prcd _sope  la Cour_ de onze ans. Cette
comdie, ainsi que l'autre, en cinq actes et en vers, eut un immense
succs. Elle ft peut-tre tombe  la premire reprsentation, sans
la prsence d'esprit de l'acteur charg du principal rle. Raisin le
cadet, entendant des murmures dans le parterre,  la troisime fable
qu'il dbitait, s'avance au bord de la scne, et s'adressant au
public, lui dit hardiment: Que l'auteur a cru devoir faire parler
sope par apologues, que si la rptition des fables fatigue le
parterre, il est inutile d'aller plus loin puisqu'il a encore, lui,
douze fables  rciter dans le courant de la pice. Raisin fut
applaudi, la comdie continua; elle fut acclame et elle est reste
longtemps au thtre.

Cette pice a cela de remarquable qu'elle fait poque, attendu qu'elle
est la mre de toutes celles  scnes pisodiques ou  tiroir dont on
a depuis us et abus d'une manire si fcheuse.

Le mauvais accueil que reut d'abord _sope  la Ville_ inspira 
l'auteur la fable du _Dogue et du Boeuf_, dont voici le quatrain
final:

     A tant d'honntes gens qui sont devant vos yeux,
     Laissez la libert d'applaudir ce mlange;
     Et ne ressemblez pas  ce dogue envieux,
     Qui ne veut pas manger, ni souffrir que l'on mange.

D'une autre comdie de Boursault, _le Mercure galant, ou la Comdie
sans titre_, jolie critique du journal de Vis, joue en 1679, date
une autre innovation souvent imite depuis, celle de faire remplir
plusieurs rles par le mme acteur dans une mme pice. Prville y
faisait six personnages, avec un talent, un entrain qui ne
contriburent pas peu au succs.

Vis, auteur du _Mercure_, se plaignit  la Cour de la comdie de
Boursault, disant qu'elle tournait sa feuille en ridicule. La Cour
renvoya l'affaire au lieutenant-gnral de police; alors M. de La
Reynie, homme de beaucoup d'esprit, qui voulut lire le corps du dlit
avant de prononcer. Il trouva _le Mercure galant_ si spirituel, qu'il
dfendit de supprimer la pice, ordonnant qu'on l'appellerait
dsormais _La Comdie sans titre_.

_Phaton_, comdie en cinq actes et en vers libres, reprsente en
1691, eut aussi un grand succs. Au moment o je sortais de la
comdie, crit Boursault dans le temps qu'on jouait son _Phaton_, un
des gardes me donna un billet cachet o taient ces vers:

     Plus je vois ton ouvrage et plus j'en suis avide.
         C'est ainsi qu'au temps ancien
         crivait le galant Ovide
         Et l'ingnieux Lucien.

Ce quatrain est de Thomas Corneille.

Du temps du Grand Roi, on faisait dj des brochures politiques ou
littraires, mais surtout _littraires_, et pour cause, ni plus ni
moins qu'au milieu du dix-neuvime sicle. Le libraire Barbin, le
_Dentu_ de l'poque, en avait le monopole, absolument comme le
spirituel diteur actuel du Palais-Royal. Une de ces brochures, _Les
Mots  la mode_, inspira  Boursault une jolie petite comdie en un
acte et en vers, laquelle parut en 1694, sous le mme titre. C'est une
critique des plus amusantes des manires affectes, du langage
ridicule et des modes outres. Sous ce dernier rapport, il est fcheux
que Boursault ne vive pas de nos jours, il et pu facilement doubler
sa pice.

L'auteur de ces oeuvres dramatiques et comiques ne se borna pas au
thtre; il publia plusieurs romans fort bien crits, et une srie de
lettres pleines d'esprit, sous le nom de _Lettres  Babet_.

Cet auteur, dont l'heureuse facilit se pliait  tous les genres,
obtint des succs dans tous. Ses tragdies dclent une me ferme,
leve, apte  comprendre et  exprimer noblement les grandes
passions. Ses comdies sont une critique agrable des ridicules de son
sicle. Il sait, sans jamais s'garer, sans transiger avec le bon
got, passer du srieux au comique, du comique au moral. Il est bien
entendu que nous ne parlons ici que de ses bonnes pices, de celles
qu'il fit reprsenter lorsque, sa premire jeunesse tant passe, il
eut pu rparer, par l'tude, le vice de son ducation premire.

Chose digne de remarque, Boursault, arriv  Paris, ne parlant que le
patois languedocien, sut en peu de temps se poser comme un des
lgislateurs de la langue franaise, qu'il maniait avec une correction
allant jusqu'au scrupule sans toucher  l'affectation.

Quoique FONTENELLE ne soit pas prcisment un des contemporains de
Racine, puisqu'il vcut bien longtemps encore aprs le grand pote,
comme il donna plusieurs pices pendant la vie de l'auteur de
_Rodogune_, et comme ce dernier fit mme quelques pigrammes  leur
occasion, nous allons dire un mot de ce pote, homme d'un trs-grand
mrite, qui enrichit la scne ou plutt les scnes franaises, de
beaucoup de bonnes productions.

Neveu de Corneille, l'un des quarante de l'Acadmie, membre de celle
des belles-lettres, Fontenelle naquit  Rouen en 1657 et mourut 
Paris en 1757. Pendant un sicle, il sut soutenir sa rputation. Ses
oeuvres dramatiques sont empreintes d'une finesse et sont crites avec
une puret de style qui les rendent aussi agrables  la lecture qu'
la scne. Partout, Fontenelle est ingnieux, sduisant. Il charme par
sa manire de dire, et quelquefois l'on a peine  reconnatre les
dfauts nombreux qui l'empchent de prendre place au premier rang des
auteurs de cette poque, cependant ses ouvrages n'en sont pas exempts.
Ainsi, lorsqu'il faudrait de l'nergie, on ne trouve chez lui que des
agrments; la finesse est souvent plus dans l'expression que dans la
pense; la dlicatesse du sentiment est rendue de telle sorte, que
cela frise l'affterie. Enfin, il semble affecter de s'loigner du
langage adopt par les autres grands potes.

Fontenelle commena  se produire au thtre, en 1680, par la tragdie
d'_Aspar_, qui russit peu. Racine fit,  propos de cette pice, la
charmante pigramme que voici:

     Ces jours passs, chez un vieil histrion,
     Un chroniqueur mit la question:
     Quand,  Paris, commena la mthode
     De ces sifflets qui sont tant  la mode?
     Ce fut, dit l'un, aux pices de Boyer.
     Gens, pour Pradon, voulurent parier.
     --Non, dit l'acteur, je sais toute l'histoire
     Qu'en peu de mots je vais vous dbrouiller;
     Boyer apprit au parterre  biller;
     Quant  Pradon, si j'ai bonne mmoire,
     Pommes sur lui volrent largement;
     Mais quand sifflets prirent commencement,
     C'est (j'y jouais, j'en suis tmoin fidle),
     C'est  l'_Aspar_ du sieur de Fontenelle.

On attribue encore  Racine quelques couplets sur cette pice. En
voici deux. C'est Fontenelle qui parle en quittant Paris pour
retourner  Rouen, sa patrie:

     Adieu, ville peu courtoise,
     O je crus tre ador;
     Aspar est dsespr.
     Le poulailler de Pontoise
     Me doit ramener demain,
     Voir ma famille bourgeoise;
     Me doit ramener demain,
     Un bton blanc  la main.

     Mon aventure est trange,
     On m'adorait  Rouen;
     Dans le _Mercure galant_
     J'avais plus d'esprit qu'un ange.
     Cependant, je pars demain,
     Sans argent et sans louange;
     Cependant, je pars demain,
     Un bton blanc  la main.

En 1689, Fontenelle donna la comdie du _Comte de Gabalis_, en un
acte, tire du livre singulier de l'abb de Villars, puis lui-mme
dans un roman italien. Nous ne parlerons pas des autres tragdies et
comdies de Fontenelle, qui n'offrent que peu d'intrt anecdotique;
mais nous dirons un mot de quelques-uns de ses opras, auxquels se
rattachent des aventures et des pigrammes assez curieuses.

En 1689, il fit jouer la tragdie-opra de _Thtis et Pele_, dont la
musique est de Colasse. Le 29 novembre 1750, c'est--dire _soixante et
un_ ans plus tard,  la reprise de cette pice, Fontenelle occupait 
l'amphithtre la mme place qu'il avait  la premire reprsentation.
Il soupa, comme en 1689,  l'htel du Plessis-Chtillon, chez le
petit-fils de M. de Nonant dont le grand'pre lui avait donn  souper
plus d'un demi-sicle auparavant. A cette mme reprise, les directeurs
de l'Opra prirent l'auteur de juger une difficult,  savoir si les
prtres qui paraissent dans la pice devaient danser ou marcher.--Je
veux que mes prtres _marchent_, dit Fontenelle, faites danser les
autres si vous voulez. Le mot avait de l'-propos; car,  cette
poque, le clerg de France tait mal avec la Cour, qui voulait le
forcer  faire la dclaration de ses biens.

_ne et Lavinie_, autre opra en cinq actes, musique de Colasse, jou
en 1690, fut l'objet de trs-jolies critiques en vers. M. de
Saint-Gilles fit une chanson spirituelle dans laquelle il parodie la
pice acte par acte, en la suivant pas  pas. Soixante annes plus
tard, on voulut en refaire la musique; on en parla  Fontenelle, qui
rpondit avec esprit et modestie: On me fait beaucoup d'honneur; mais
quand cet opra fut reprsent pour la premire fois, il tomba, et
personne ne me dit alors que ce ft la faute du musicien. Toutefois,
M. Dauvergne,  qui s'adressaient ces mots, changea la musique d'_ne
et Lavinie_, remit la pice  la scne en 1758, et obtint un beau
succs.

N'ayant encore que vingt-deux ans, Fontenelle fut choisi par Thomas
Corneille pour composer la tragdie-opra de _Bellrophon_, dont Lully
fit la musique, qui fut reprsente en 1679 et eut un immense succs,
puisqu'on la donna pendant quinze mois sans interruption. Il parat
que Lully, fatigu de l'acharnement de Boileau et de ses amis contre
Quinault, abandonna ce pote et pria Thomas Corneille de lui fournir
un pome. Thomas, assez embarrass et n'aimant pas ce genre de
travail, le confia  Fontenelle, alors  Rouen et trs-jeune.
Fontenelle le fit, broda sur le canevas qu'on lui avait envoy,
expdia acte par acte, et quand, plus tard, il vit attribuer cette
pice  Despraux, il la revendiqua avec raison comme de lui, par une
lettre adresse aux auteurs du _Journal des Savants_. Quinault tait
protg par M. de Seignelay. Ce dernier, sachant que Boileau semblait
tre pour quelque chose dans le _Bellrophon_ de Lully, l'invita 
dner avec les ducs de Chevreuse et de Beauvilliers, et avec Racine.
A la fin du repas, il lui poussa quelques critiques amres sur la
pice, le mettant au dfi de les rtorquer. Boileau, voyant le ton de
persiflage de son hte, ce qui tait d'assez mauvais got de la part
de M. de Seignelay, lui rpondit: Si vous voulez que je me fasse
comprendre de vous, il faut d'abord que je passe au moins trois jours
 vous instruire. Cette rponse mit les convives du parti de l'auteur
de l'_Art potique_, et en sortant, Racine s'cria: Le brave homme
que vous tes, Achille en personne n'aurait pas mieux combattu que
vous.

A propos de cet opra, Boileau disait: Tous ces faiseurs d'opra font
des voeux pour Quinault; Quinault est leur modle: c'est le plus grand
parleur d'amour qu'il y ait eu, mais il n'est point amoureux. Le
choeur de l'opra prche toujours une morale lubrique; vous n'y
entendez autre chose, sinon:

         Il faut aimer,
       Il faut s'enflammer;
         La sagesse
       De la jeunesse
     C'est de savoir jouir de ses appas.

C'est un scandale public, ajoutait-il, qu'il soit permis  des
chrtiens de prostituer leurs voix pour persuader aux filles qu'il est
honteux de ne pas s'abandonner dans le bel ge; ce n'est pas du tout
le langage de la passion, c'est celui de la dbauche.

Illustre critique du grand sicle littraire, que n'es-tu de ce monde,
pour passer une ou deux soires au thtre du Palais-Royal ou  l'un
de ceux du _Boulevard du Crime_!

_Endymion_, pastorale hroque, musique de Colin de Blamont, jou en
1731,  l'Opra, fut le sujet d'une spirituelle chanson de Roy. Voici
deux des nombreux couplets de cette critique:

     Fontenelle, le vieux bedeau
       Du temple de Cythre,
     Fait remonter sur le trteau
       Sa muse douairire.
     Si de ce ballet avort,
     Vous daignez faire une critique,
         Cher Dominique,
       Je dis qu'en vrit
     Vous avez bien de la bont.

     Puisque chaque ge a ses hochets,
       Comme a dit Fontenelle,
     Passons tous les colifichets
       A sa jeune cervelle.
     Mais que, dcrpit et vot,
     Sur la scne encore il gigotte,
         Une calotte,
       Messieurs, en vrit,
     Ne l'aurait-il pas mrit?

Au nombre des pices que l'on trouve dans l'dition des _Oeuvres de
Fontenelle_, on peut remarquer la tragdie en _prose_ et en cinq actes
d'_Idalie_, vritable drame dans le genre de ceux qui font fureur, de
nos jours, sur les scnes des boulevards.




X

DE RACINE A VOLTAIRE.

DE LA FIN DU DIX-SEPTIME SICLE A 1718.

  poque de transition entre Racine et Voltaire.--De la fin du
    dix-septime sicle  1718.--LAFOSSE, DANCHET, DUCH,
    PELLEGRIN et NADAL.--CRBILLON.--Lafosse, ses quatre
    tragdies.--_Polixne_ (1696).--_Manlius_ (1698).--_Thse_
    (1700).--_Corisus_ (1703).--Danchet, ses qualits.--_Hsione_
    (1700).--Anecdote.--_Tancrde_ (1702).--LA MAUPIN. Aventures
    singulires de cette actrice.--_Arthuse_ (1701).--Bon
    mot.--_Achille et Deidamie_ (1735).--Bon mot de
    Voltaire.--Duch de Vancy.--Son aventure avec le ministre
    Pontchartrain.--Ses trois tragdies sacres: _Dbora_,
    _Absalon_ et _Jonathas_, 1706, 1712, 1714.--Pellegrin
    protg de Mme de Maintenon.--Ses aventures.--Ses
    belles qualits.--_Plope_ (1733).--_Polidor_
    (1703).--Anecdotes.--Sa comdie du _Nouveau-Monde_
    (1722).--Anecdote.--Nadal.--Sa tragdie de _Sal_
    (1704).--Crbillon.--Son genre de talent.--Ses dbuts dans
    l'art dramatique.--Le procureur Prieur.--_Idomne_
    (1705).--_Atre et Thyeste_ (1707).--Anecdote.--_Electre_
    (1708).--Son succs.--pigramme.--_Rhadamiste et Znobie_
    (1711).--Anecdote.--Jugement partial de Boileau.--_Smiramis_
    (1717).--Epigramme contre Voltaire,  propos de la
    tragdie de _Smiramis_.--_Pyrrhus_ (1726).--_Catilina_
    (1748).--Anecdotes.--Mme de Pompadour.--Vers
    supprims.--Horreur de Crbillon pour les moyens
    factices d'obtenir un succs.--Crbillon et son
    mdecin.--CHATEAU-BRUN.--Sa tragdie de _Mahomet II_ (1714),
    et des _Troyennes_ (1754).


La nature n'enfante pas coup sur coup des hommes comme Corneille et
Racine. Aprs ce dernier pote dramatique, quelques annes se
passrent sans qu'aucun auteur d'un mrite transcendant vnt occuper
la scne tragique.

Racine avait cess en 1689 de travailler pour le thtre; ce ne fut
qu'en 1705 et en 1718 qu'on vit paratre deux talents approchant du
sien, Crbillon d'abord et Voltaire ensuite.

L'espace qui s'coule entre Racine et Crbillon est occup, pour le
genre dramatique, par Lafosse, Danchet, Duch, Pellegrin et Nadal.
Entre Crbillon et Voltaire, nous ne trouvons que Chteau-Brun. Il est
clair que nous ne parlons ici que des auteurs du thtre franais
ayant marqu dans la littrature dramatique.

LAFOSSE, dont la premire tragdie est de 1696, prit pour modle le
grand Corneille. Prfrant, comme lui, l'expression des sentiments
forts aux sentiments tendres, il va chercher ses hros sous les murs
de Troie, sur le Capitole, plus jaloux d'exciter chez le spectateur
l'admiration pour une pense ou pour une action nergique, que les
larmes pour une situation pathtique. Nourri de la lecture des
tragiques grecs et des grands historiens de l'antiquit, il sut
profiter habilement de cet inapprciable avantage. Le plus srieux
reproche qu'on puisse lui faire, c'est de donner trop au rcit,
quelquefois au dtriment de l'action. Son style est ferme, lev,
nourri, pompeux mme, propre, en un mot,  exprimer les passions
violentes. Ses vers sont peut-tre un peu durs, un peu travaills,
cela vient de ce qu'il avait peine  bien rendre toute l'nergie de
ses penses. Lafosse n'a malheureusement donn au thtre que quatre
tragdies, soit qu'il ait craint le mauvais accueil d'un public
quelquefois mal dispos et injuste, soit qu'il ait prfr la
tranquillit  la gloire. Du reste, le pote parut dans de favorables
circonstances, Racine avait cess de travailler, Campistron venait de
se retirer, et Crbillon tait encore inconnu. Aussi dit-on de
Lafosse, aprs sa tragdie de _Polixne_, qu'il allait consoler le
public de la retraite de Campistron.

Lafosse, vritable philosophe, peu dsireux de la fortune, faisant sa
principale occupation de la posie, tait d'une distraction
incroyable. Un trait entre mille. Invit un jour  dner pour midi
chez M. du Tillet avec des gens de lettres, il n'y arriva qu' quatre
heures du soir. Il tait trs-fatigu, s'excusa d'tre venu si tard,
expliquant que parti  onze heures du matin de la rue de Jouy pour se
rendre dans l'le Saint-Louis, o demeurait son amphitryon, il s'tait
trouv, sans savoir comment,  deux heures, au beau milieu de la
plaine d'Ivy, o la faim s'tait fait sentir  lui d'une faon
irrsistible. Jusqu'alors il avait voyag en pense avec _l'Iliade_,
dont il voulait faire une belle traduction.

La tragdie de Lafosse, _Polixne_, qu'il fit reprsenter en 1696, fut
la premire pice de thtre  laquelle ait assist le Dauphin, fils
de Louis XIV, qui se montra trs-gnreux pour les acteurs. Le mme
sujet de Polixne avait t trait en 1720 par _Molire_, surnomm le
tragique.

Lafosse donna en 1798 _Manlius_, qui eut du succs. C'est la meilleure
pice de son rpertoire. En 1700 et en 1703, il fit reprsenter
_Thse et Corsus_, qui russirent galement.

DANCHET, son contemporain, dont on disait qu'il avait toutes les
qualits d'un homme de lettres sans en avoir les dfauts, composa des
_drames-lyriques_ plutt encore que des tragdies. Membre des
Acadmies franaise et des inscriptions, bibliothcaire du roi, il eut
la sage modration de ne jamais se permettre contre personne une
pigramme,  l'poque o ce genre de posie-_caustique_ tait  la
mode. Une seule fois, ayant t dsign dans une satire sanglante, il
envoya  l'auteur une pice de vers non moins sanglante et plus
spirituelle, dclarant en mme temps  ce rival que personne ne
verrait cet crit, et qu'il le lui avait adress seulement pour lui
prouver combien il tait facile et honteux de manier l'arme de la
satire.

Dans le genre lyrique, qui tait son vritable talent, Danchet n'eut
de suprieur que Quinault, d'gal que Lamotte et peut-tre Roy. Il
savait, dans ses compositions, placer des situations intressantes, y
rpandre des traits tendres et touchants. Ce pote dramatique mrite
une place distingue parmi les auteurs du second rang.

En 1700, il donna la tragdie-opra d'_Hsione_, musique de Campra,
qui eut un trs-grand et trs-lgitime succs, mais qui faillit coter
fort cher  son auteur. Lorsqu'on joua cette pice, Danchet tait
prcepteur de deux lves dont la mre, en mourant, lui avait laiss
une pension viagre, sous la condition qu'il terminerait leur
ducation. Les parents de ses lves, gens d'une dvotion mal
entendue, croyant impossible d'instruire chrtiennement la jeunesse
quand on tait assez possd du diable pour travailler au thtre,
voulurent exiger de Danchet qu'il renont  tout ouvrage de ce genre.
Sur son refus, ils lui trent ses jeunes gens et lui refusrent la
pension. Un arrt du Parlement dcida qu'on pouvait faire une bonne
pice de thtre sans cesser d'tre un bon prcepteur; en consquence,
la pension lui fut rendue sans ses lves.

_Tancrde_, deuxime tragdie-opra de Danchet, reprsent en 1702,
eut une vogue immense, non-seulement grce  la musique de Campra et
au _libretto_, mais aussi grce  l'admirable voix, au jeu hardi de la
Maupin, pour qui avait t cr le rle de Clorinde. Cette clbre
actrice, dont les singulires aventures ont fait le sujet, tout
rcemment, d'une jolie comdie au Gymnase, mrite, par sa figure
exceptionnelle, quelques mots de notre part. Ne en 1673, fille du
sieur d'Aubigny, marie au nomm Maupin, elle ne tarda pas  oublier
son tendre poux. Elle avait une voix admirable et un got prononc
pour l'exercice des armes. Ayant fait connaissance avec un prvt de
salle qui avait lui-mme une belle voix, elle s'en fut avec lui 
Marseille. Sans ressources l'un et l'autre, ils se firent admettre au
thtre de cette ville et y furent apprcis. Malheureusement pour la
Maupin, elle conut de l'affection pour une jeune Marseillaise auprs
de qui elle se faisait passer pour un homme. Les parents de la jeune
fille la mirent au couvent; la Maupin dcouvrit sa retraite et s'y
fit recevoir. Une religieuse tant venue  mourir, la Maupin la
dterra, la porta dans le lit de son amie, mit le feu au lit,  la
chambre, et pendant le tumulte enleva sa compagne. Son procs fut
instruit; on la condamna au feu par contumace, car elle s'tait
vade.

Toujours vtue en homme, grande, belle, bien faite, ayant une figure
accentue, noble et rgulire, la Maupin eut les aventures les plus
bizarres. Elle maniait l'pe de faon  ne pas craindre le plus
habile matre d'armes.

Ennuye de la province, elle vint  Paris, prit les habits de son
sexe, se fit recevoir  l'Opra, fut applaudie et beaucoup admire. Un
jour, Dumesnil, un de ses camarades de thtre, l'insulte; elle
l'attend le soir sur la place des Victoires, vtue en homme, et veut
l'obliger  mettre flamberge au vent. Dumesnil, assez poltron, refuse,
elle lui donne une vole de coups de canne, lui prend sa tabatire et
sa montre, sans tre reconnue de l'acteur. Le lendemain, Dumesnil
raconte son aventure, se vantant d'avoir t attaqu par trois voleurs
qu'il a mis en fuite, mais qui lui ont drob sa montre et sa
tabatire. La Maupin le laisse dire, et quand il a fini, elle se lve
en lui tendant sa montre et sa tabatire, et en lui criant: Tu as
menti, tu n'es qu'un lche, qu'un poltron; c'est moi seule qui ai fait
le coup, et la preuve la voil. Un autre acteur, Thvenard, qui
l'avait aussi offense, fut contraint de se cacher trois semaines au
Palais-Royal, puis de lui demander pardon.

A un bal de _Monsieur_, frre du roi, o elle tait venue en homme et
sans tre connue, elle fit la cour  une femme d'une faon qui parut
blessante. Trois des amis de la dame l'appelrent sur le terrain, elle
les jeta tous les trois sur le carreau, rentra dans le bal, et,
s'tant fait connatre  _Monsieur_, obtint sa grce.

Ayant quitt l'Opra pour aller  Bruxelles, la Maupin, qu'on pourrait
nommer la Lola-Monts du dix-septime sicle, devint la matresse de
l'lecteur de Bavire. Ce dernier la quitta pour la comtesse d'Arcos,
lui envoya une bourse de quarante mille francs, et chargea M. d'Arcos
lui-mme de la lui porter. La Maupin le reut comme un valet, lui jeta
la bourse au nez, en lui disant que cette rcompense tait bonne pour
un homme de son espce; puis elle revint  Paris, rentra  l'Opra, se
raccommoda avec le comte d'Albert, un de ses anciens amants, et vcut
ainsi quelques annes.

En 1705, elle fit tout  coup sa conversion, se retira du thtre,
rappela son mari, et mena une vie aussi rgulire qu'elle en avait
mene une extravagante et licencieuse.

       *       *       *       *       *

Revenons  Danchet.

En 1701, il fit jouer _Arthuse_, ballet avec prologue.--Cet opra
russit peu. On cherchait le moyen de le soutenir.--Je n'en connais
qu'un, dit un homme d'esprit, allongez les danses du ballet et
raccourcissez les jupons des danseuses.

Sur la fin de leur vie, Danchet et son fidle Campra, composrent la
tragdie-opra de _Achille et Deidamie_ (1735). L'ge avanc des
deux auteurs fit dire  Voltaire: Peste, ce ne sont pas l des jeux
d'enfants!

Danchet donna au thtre plusieurs autres tragdies-opras. A sa mort
on grava son portrait avec ces vers:

     Si l'honneur de briller au thtre lyrique,
     Si des succs heureux sur la scne tragique,
     Danchet, affranchissaient de l'ternelle nuit,
     On te verrait jouir encore de la vie
     Et joindre le bon coeur avec le bel esprit,
     Qui ne se trouvent pas toujours de compagnie.

DUCH DE VANCY, autre pote tragique de la mme poque, accueilli avec
distinction par madame de Maintenon qui avait lu quelques vers de lui,
eut  son dbott  Paris une aventure plaisante. La favorite, ou
plutt la femme de Louis XIV, choisit Duch pour composer quelques
posies  l'usage des lves de Saint-Cyr. Fort satisfaite, elle le
recommanda en termes des plus chaleureux  M. de Pontchartrain, alors
ministre. Ce dernier ne crut pouvoir mieux tmoigner son dsir de
plaire, qu'en allant, en grande pompe, rendre visite  Duch. Duch
voyant entrer chez lui un secrtaire d'tat et ne comprenant pas ce
qu'un pauvre diable de pote de son espce peut avoir  dbrouiller
avec un personnage comme Pontchartrain, croit qu'on va le mettre  la
Bastille, qu'il est criminel d'tat. Ce n'est qu' grand'peine que le
ministre parvient  le rassurer.

Le protg de la clbre marquise composa trois tragdies sacres
pour Saint-Cyr, _Dbora_, _Absalon_ et _Jonathas_, qui furent
reprsentes  Paris en 1706, 1712, 1714, longtemps aprs la mort de
leur auteur, arrive en 1702. Il fit aussi plusieurs opras qui furent
bien accueillis du public.

Un autre protg de madame de Maintenon, l'abb PELLEGRIN, se fit,
dans le mme temps, un nom distingu dans les lettres. Entr dans
l'ordre des religieux Servites, puis ennuy de son genre de vie, il
s'embarqua  bord d'un vaisseau de guerre en qualit d'aumnier, et
fit quelques voyages. De retour  Paris, il composa une ptre qui fut
couronne par l'Acadmie. En outre, il avait eu l'ide assez plaisante
d'envoyer en mme temps une ode qui balana les suffrages de la docte
assemble, en sorte qu'il se trouva le rival de lui-mme. Cette
singularit, quand elle fut dvoile, le fit encore plus connatre que
ses deux pices de vers. On obtint un bref de transaction pour l'ordre
de Cluny; mais comme il n'avait pas de fortune et qu'il faut d'abord
vivre, il songea  utiliser ses talents pour la posie. Il imagina de
monter une espce de fabrique d'esprit, une manufacture d'pigrammes,
de madrigaux, d'pithalames, de compliments  tant le _vers_ ou la
_pice_. En outre, il travailla pour divers thtres, surtout pour
l'Opra-Comique. Le cardinal de Noailles, inform de cette singulire
existence _de bohme_, le mit en demeure d'opter pour _la messe_ ou
_l'Opra_. Pellegrin, ne pouvant vivre de la messe, opta pour l'Opra.
Le cardinal l'interdit. Il obtint une pension sur _le Mercure_,
journal de l'poque, dans lequel il eut les articles sur les thtres.
On doit dire  sa louange qu'une grande partie de ce qu'il gagnait
passait  sa famille encore plus pauvre que lui, et pour laquelle il
se refusait souvent le ncessaire. L'abb Pellegrin tait un excellent
homme, un pote de mrite et un noble coeur. Outre ses oeuvres
dramatiques dont nous allons parler, il traduisit assez mal les
oeuvres d'Horace, ce qui lui valut cette charmante pigramme de La
Monnoye:

         On devrait, soi dit entre nous,
     A deux divinits offrir tes deux Horaces;
     Le latin  Vnus, la desse des Grces,
         Et le franais  son poux.

Il mourut  quatre-vingt-deux ans, en 1745. On lui fit plusieurs
pitaphes. Voici une des plus spirituelles:

     Pote, prtre et Provenal[17],
     Avec une plume fconde,
     N'avoir ni dit, ni fait de mal,
     Tel fut l'auteur du _Nouveau-Monde_.

  [17] Il tait de Marseille.

Ses tragdies sont _Polidor_, en 1703, et _Plope_, en 1733; ses
tragdies-opras: _Hippolyte et Aricie_, _Mde et Jason_; plusieurs
comdies, un grand nombre d'opras et d'opras-comiques compltent son
bagage littraire.

Quelques jours aprs la reprsentation de sa _Plope_, qui avait
russi, Pellegrin se promenait avec un de ses amis au Luxembourg.
L'ami ramassa une feuille de papier sur laquelle tait une suite de P.
Devinez ce que c'est que cela? dit-il--Mais, rpond l'abb, ce ne
peut tre que la leon donne par un matre d'criture  son lve.
Vous n'y tes pas; ce sont des abrviations dont voici le sens:
_Plope, pice pitoyable, par Pellegrin, pote, pauvre prtre
provenal_.

Pellegrin rit beaucoup de cette interprtation donne  la page
d'criture.

Sa comdie du _Nouveau-Monde_ (1720), lui fit honneur, ainsi que son
opra de _Jepht_. Sa _Princesse d'lide_, opra-ballet, reprsente
en 1728, donna lieu  un fort joli mot. Un auteur de beaucoup
d'esprit, Autreau, avait fait, sur un des airs de cet opra, de
charmants couplets. Un lgant du jour, homme fort nul, se les tait
attribus et en recevait des compliments. Un ami d'Autreau lui dit:
Voil Monsieur qui se prtend l'auteur de tels couplets.--Eh bien!
rpondit Autreau avec le plus grand sang-froid, pourquoi Monsieur ne
les aurait-il pas faits, je les ai bien faits, moi? Puis il s'loigna
au milieu des rires des tmoins de la scne.

NADAL, contemporain et ami de Pellegrin, mort comme lui dans un ge
fort avanc, vers 1741, composa plusieurs tragdies. L'une d'elles,
_Sal_, joue en 1704, avait une scne d'un effet terrible, lorsque
Sal quitte le camp pour aller consulter la Pythonisse et que l'on
croit voir  chaque instant sortir de terre le fantme voqu par la
magicienne. Une autre des pices de Nadal, son _Hrode_, donna lieu 
des applications politiques. Lors de la premire reprsentation, en
1709,  ces deux vers:

     Esclave d'une femme indigne de ta foi,
     Jamais la vrit ne parvint jusqu' toi,

un spectateur dit tout haut que ces vers taient bien hardis.

--Ce n'est pas dans les vers que se trouve la hardiesse, repartit
aussitt avec beaucoup d'esprit et d'-propos le duc d'Aumont,
protecteur de Nadal, c'est dans l'application que vous venez d'en
faire.

Pour tenter de marcher de pair avec Corneille et Racine, de s'lever
jusqu' ces deux grands potes, il fallait un travail assidu, une
volont de fer capable de briser tous les obstacles, mais surtout, et
avant tout, une conviction intime et profonde qu'on tait n avec le
gnie dramatique. Ces vrits, CRBILLON les comprit; il ne se fit
aucune illusion, et cependant il essaya. Peut-tre agit-il moins par
choix que par impulsion; toujours est-il qu' vingt-six ans il se
dcida  faire sa carrire de la carrire dramatique. On lui demandait
un jour pourquoi ses tragdies taient si terribles. Corneille,
rpondit-il, a brill dans le grand, Racine dans le tendre, je n'avais
que l'horrible  choisir.

En effet, Crbillon fit revivre sur la scne tout le tragique
d'Eschyle, mais il mit de plus dans ses oeuvres une rgularit
qu'Eschyle ne connut jamais. Son style n'a pas l'lvation de celui de
Corneille, n'a pas l'lgante puret de celui de Racine, mais il est
nerveux. Les images, il les sacrifie aux penses; ses vers ont plus de
force et d'harmonie, et son pinceau cherche, de prfrence  tout, les
objets terribles. Il se plat dans le sang et dans le carnage. Dans
beaucoup de ses pices, une partie de ses hros meurent en scne. Dans
_Xerxs_ mme, qui n'eut qu'une reprsentation, presque tous ses
personnages succombaient. Une fort jolie actrice, qui avait,  tort ou
 raison, la rputation d'avoir caus certain _prjudice_  plus d'un
de ses nombreux amants, voulant se moquer du pote, lui demanda la
liste des morts. Volontiers, Mademoiselle, lui rpondit Crbillon;
mais vous me donnerez la liste de tous ceux que vous avez blesss. Du
reste, aprs la reprsentation de _Xerxs_, Crbillon demanda aux
acteurs leurs rles, les jeta au feu devant tout le monde en disant:
Je me suis tromp, le public m'a clair.

Cet auteur tragique avait une mmoire prodigieuse; aussi sa faon de
composer ses pices tait-elle des plus originales. Jamais il ne les
crivait que pour les donner au thtre. Il les rcitait de mmoire,
et, chose plus extraordinaire, lui faisait-on faire une correction, ce
qu'il avait compos d'abord et qui devait disparatre, s'effaait
compltement de son cerveau. Jamais il n'a fait un plan, si l'on en
excepte celui de la tragdie de _Xerxs_, sa plus mauvaise. Il ne
fallait pas d'entraves  son gnie. Toute mthode lui tait
antipathique.

On attribuait, dans le principe, les tragdies de Crbillon  un
Chartreux. Un jour, on lui demandait quel tait son meilleur ouvrage.
Je n'en sais rien, dit-il, mais je suis sr que voil le plus
mauvais. Et il montrait son fils. C'est qu'il n'est pas du
Chartreux, reprit en riant le fils.

_Idomne_, en 1705, fut la premire tragdie _joue_ de Crbillon.
Elle russit; mais le cinquime acte n'ayant pas t approuv,
l'auteur en fit un autre qui fut compos et appris en cinq jours. A la
premire reprsentation, Boileau dit que cette pice semblait avoir
t compose par Racine ivre.

Nous avons dit  dessein qu'_Idomne_ avait t la premire tragdie
_joue_ de Crbillon, car il en avait fait une autre, _la Mort des
Enfants de Brutus_, qui fut refuse par la Comdie-Franaise. A cette
pice se rattache le commencement de la carrire dramatique de ce
pote clbre. Son pre le destinait  la carrire du barreau et
l'avait envoy  Paris, chez un procureur nomm Prieur, homme d'esprit
et grand partisan du thtre. Crbillon, dont les passions taient
vives et qui dj sentait son got pour la scne, se souciait fort peu
de son procureur, qu'il ne voyait mme pas. Un jour, il s'tait
habill pour aller au bal. Survint une pluie affreuse et un manque
total de voitures; cela avait lieu au commencement du dix-huitime
sicle, car on tait aux premires annes de 1700, absolument comme de
nos jours. Nous avons oubli de dire que Crbillon, n  Dijon, en
1674, avait alors de vingt-six  vingt-sept ans. Or donc, il n'y avait
pas moyen de se rendre au bal. Prieur, tmoin du dpit de son
pensionnaire, se prit  rire, puis  lui proposer d'ter sa toilette,
de se mettre  son aise et de causer avec lui.

Crbillon hsita d'abord, croyant son procureur un fcheux, incapable
de parler autre chose que procs et chicane; mais, ncessit fait loi;
il craignit de s'ennuyer encore davantage s'il restait seul, et il
finit par accepter. Prieur, qui savait que le jeune homme allait
trs-souvent au thtre, tourna la conversation sur ce sujet. Il fut
aussi tonn des ides potiques de son pensionnaire, que ce dernier
le fut de l'esprit de son procureur. Prieur, frapp de la faon dont
il entendait analyser les pices, de la justesse, de la logique, de la
force des raisonnements de Crbillon, fut intimement convaincu que ce
jeune homme n'tait nullement fait pour le barreau, mais qu'il
reclait en lui, sans s'en douter encore, le gnie d'un grand pote
dramatique. Il lui conseilla de composer une tragdie. Crbillon crut
que Prieur voulait se moquer de lui, bientt il fut convaincu du
contraire. Alors il se dfendit de pareille entreprise. Le procureur
insista et finit par le dcider. Il lui indiqua mme le sujet de _la
Mort des enfants de Brutus_. La pice faite, Crbillon la fit porter
aux comdiens. Les comdiens la rejetrent sans mme donner
d'encouragement au jeune homme. Crbillon revint au logis, furieux,
dsespr de l'affront qu'il croyait avoir reu, se plaignant avec
amertume au pauvre Prieur de l'cole qu'il avait faite par ses
conseils, jurant de ne plus tenter la muse. Prieur essuya bravement le
premier feu, le raisonna, le chapitra et finit par le dcider 
entreprendre une autre composition dramatique. Cette pice fut
_Idomne_, bientt suivie d'_Atre et Thyeste_ (1707). Lorsqu'on joua
_Atre_, le bon procureur, quoique fort malade, se fit porter au
thtre. A la fin du spectacle, l'auteur vint le voir, Prieur
l'embrassa en lui disant:--Je meurs content; je vous ai fait pote: je
laisse un homme  la nation.

Cette tragdie d'_Atre_ tait si terrible, sortait tellement de ce
qu'on avait entendu jusqu'alors  la scne, surtout depuis l'cole de
Racine, que le parterre s'en fut sans oser siffler ni applaudir, mais
comme frapp de stupeur. Crbillon fut au caf Procope, le caf
_divan_ ou Lepelletier de l'poque. Un Anglais se jeta  son cou en
lui faisant mille compliments sur sa pice, ajoutant qu'elle n'tait
pas faite pour le thtre de Paris, mais pour celui de Londres; qu'en
Angleterre elle et t acclame. La coupe d'Atre, ajouta-t-il, m'a
pourtant fait frmir, tout Anglais que je suis.

L'anne suivante, en 1708, Crbillon donna _lectre_, tragdie qui fut
applaudie; mais  laquelle on reproche les trois descriptions
pompeuses dclames par Tyde, ce qui donna lieu  cette pigramme:

     Quel est ce tragique nouveau,
     Dont l'pique nous assassine?
       Il me semble voir Racine
     Avec un transport au cerveau.

_Rhadamiste et Znobie_ suivit les premires pices de Crbillon en
1711. Nous avons dit que cet auteur composait toujours de tte et sans
crire. Afin d'tre plus isol, il avait obtenu une clef du
Jardin-du-Roi, dont il aimait la solitude. Un jour qu'il travaillait 
son _Rhadamiste_, par une chaleur tropicale, il avait t son habit et
parcourait le jardin rserv en faisant de grands gestes et en
poussant de temps  autres d'effroyables cris. Un jardinier, qui
l'observait, convaincu qu'il avait devant lui un assassin ou un fou,
courut chercher Duvernet, le clbre anatomiste de qui Crbillon
tenait la clef du jardin. Duvernet arrivant effray, ne put retenir un
clat de rire en reconnaissant Crbillon en pleine composition
dramatique.

_Rhadamiste_ eut un grand succs. Quand on le donna, Boileau tait
malade. On lui lut cette tragdie.--Qu'on m'te ce galimatias!
s'cria-t-il, les Pradons taient des aigles, en comparaison de ces
gens-ci; je crois que c'est la lecture de cette tragdie qui a
augment mon mal.

Boileau jugeait souvent d'une faon partiale. C'est ce qui eut lieu
pour _Rhadamiste_, tragdie qui, malgr quelques dfauts, est reste
un des chefs-d'oeuvre de l'ancien thtre et la pice qui caractrise
le mieux le gnie de Crbillon.

Le succs de _Rhadamiste_ eut sur la vie de son auteur une influence
fcheuse. A partir de ce moment, il se jeta dans la dissipation,
montrant peu de got pour son art,  tel point que le bruit, propag
sans doute par des rivaux,--que ses tragdies n'taient pas de lui, se
rpandit de toute part. On prtendit qu'elles devaient le jour  un
Chartreux, son proche parent. Or, Crbillon n'avait ni parents ni amis
aux Chartreux. Il ne fut pas moins fort affect de ce bruit ridicule.

A propos de _Rhadamiste_, on raconte que, dans une reprsentation de
cette pice sur un thtre de province, l'acteur ayant prononc ce
vers:

     De quel front osez-vous, soldats de CORBULON,

un des spectateurs cria tout haut: C'est de _Crbillon_ qu'il faut
dire. Ces comdiens de province sont d'une ignorance inconcevable.

_Smiramis_, donne  la scne en 1717, quatrime tragdie du mme nom
depuis celle de Desfontaines, en 1637, ne fut pas la dernire sur le
mme sujet. Voltaire en fit jouer une autre en 1748, dont nous
parlerons plus loin. On n'approuva pas dans le public des lettres, la
monomanie du philosophe de Ferney, de puiser toujours ses compositions
dramatiques dans le rpertoire des autres auteurs. Piron se rendit
l'interprte de ce sentiment public par l'pigramme que voici:

     N'en doutez pas; oui, si le premier homme
     Et eu le tic de ce faiseur de vers,
     Il et fait pis que de mordre  la pomme;
     Et c'est ici un bien autre travers.
     Du grand auteur de la nature humaine,
     Il et voulu refaire l'univers,
     Et le refaire en moins d'une semaine.

Le pote Roy fut plus violent pour Voltaire:

     Si Quinault vivait encor,
     Loin d'oser toucher sa lyre,
     Je ne me ferais pas dire
     De prendre ailleurs mon essor.
     Usurpateur de la scne,
     Petit btard d'Apollon,
     Attendez que Melpomne
     Soit veuve de Crbillon.

En 1726 parut _Pyrrhus_; en 1748, _Catilina_.

Crbillon mit plus de vingt-cinq ans  composer cette dernire pice,
ce qui fit dire: _Quousque tandem abutere patientia nostra, Catilina._
C'est  soixante-dix ans que l'auteur mit la dernire main  sa
tragdie, dont il avait rcit des passages  l'Acadmie franaise. On
admira beaucoup les trois premiers actes, mais on fut gnralement
pein d'entendre Cicron dire de sa fille Tullie:

     Employons sur son coeur[18] le pouvoir de Tullie,
     Puisqu'il faut que le mien jusque-l s'humilie.

  [18] Celui de Catilina.

A l'Acadmie surtout, on fut choqu de ce rle fait  Cicron.
Crbillon s'aperut du mauvais effet produit par cette scne, et,
s'adressant  l'un des immortels qui secouait la tte:--Je vois bien,
lui dit-il, que cela vous dplat.--Point du tout, reprit
l'acadmicien, cet endroit est digne du reste, et j'ai beaucoup de
plaisir  voir Cicron le Mercure de sa fille.

Madame de Pompadour, la favorite du jour, fit pour cette pice la
dpense de tous les habits des acteurs. Elle obtint en outre, du Roi,
l'impression, au profit de Crbillon, des oeuvres compltes du pote
par l'imprimerie royale.

L'auteur de _Catilina_, en reconnaissance de tant de bienfaits, se
crut oblig de supprimer quelques passages qui pouvaient tre
considrs comme des allusions, celui-ci entre autres:

     Car vous n'aimez jamais. Votre coeur insolent,
     Tend bien moins  l'amour qu' subjuguer l'amant.
     Qu'on vous laisse rgner, tout vous paratra juste;
     Et vous mpriseriez l'amant le plus auguste,
     S'il ne sacrifiait au pouvoir de vos yeux,
     La justice, les lois, sa patrie et ses dieux.

Crbillon n'tait ni jaloux ni envieux. Il mprisait les moyens
dtourns pour arriver au succs d'une pice. Le triomphe moyennant
coterie lui tait odieux. S'il et vcu de nos jours, il et rejet la
rclame et la claque, dont on fait un usage si large et si dplorable.
Le matin de la premire reprsentation de _Catilina_, perscut par
des amis et des parents pour leur donner des billets, il n'y consentit
qu' la condition formelle, expresse, qu'ils ne se croiraient pas
obligs d'pargner sa pice.

Comme nous l'avons dit, _Catilina_ avait t vingt-cinq ans sur le
mtier. Le fils de Crbillon en plaisantait  table devant Coll.
Coll, impatient de ce persiflage, lui dit: Osez-vous, petit
griffonneur de prose, petit r'habilleur de vieux contes de fes,
osez-vous comparer vos frivoles rapsodies aux productions immortelles
de votre pre? Certes, il a fait en votre personne un assez mauvais
ouvrage; mais n'a-t-il pas fait aussi _Atre_, _lectre_,
_Rhadamiste_, _Catilina_, oui, _Catilina, qu'il a fait, qu'il fait et
qu'il fera toujours_. Cette proraison fit clater de rire tous les
convives.

Crbillon avait des cranciers qui voulurent, pour se payer, saisir le
produit des recettes de _Catilina_. Le Conseil d'tat du Roi dcida:
_que les productions de l'esprit ne sont point au nombre des effets
saisissables._

Quelques annes avant que cette tragdie ne ft acheve, Crbillon
tomba si srieusement malade, que son mdecin, Hermant, dsesprant de
lui, le pria de lui faire prsent des deux premiers actes de
_Catilina_. Crbillon rpondit par ce vers de _Rhadamiste_:

     Ah! doit-on hriter de ceux qu'on assassine?

A quatre-vingts ans, il fit jouer une dernire pice, _le Triumvirat_.
Le public la reut avec faveur et reconnaissance.

Il fut enterr avec pompe, aux frais de la Comdie-Franaise, 
Saint-Gervais, o le roi voulut lui faire lever un monument funbre.
Il avait t admis  l'Acadmie en 1731.

Entre Crbillon et Voltaire, les deux plus grands potes tragiques du
dix-huitime sicle, parut CHATEAU-BRUN, auteur des deux tragdies de
_Mahomet II_ et des _Troyennes_.

Chteau-Brun, membre de l'Acadmie en 1753, tait matre-d'htel du
duc d'Orlans. Dans la crainte de dplaire  son prince, il garda
quarante ans, sans la faire jouer, sa premire tragdie. Elle parut en
1714.

Sa seconde ne vit le jour qu'en 1754. Dans le second acte des
_Troyennes_, un homme vient se jeter aux genoux du vainqueur, expose
la misre du peuple et demande du pain. J'aurais t bien surpris,
dit un plaisant du parterre, si on n'et pas parl de manger dans une
pice faite par un matre-d'htel? Ce mot fit changer le trait.

C'est par cette pice que la Comdie-Franaise rouvrit son thtre, le
31 mars 1769, rentre de laquelle date le fameux changement de la
suppression des banquettes ridicules qui obstruaient le thtre. On
avait  dessein choisi _les Troyennes_, o il y a beaucoup d'acteurs
en scne, pour faire comprendre au public les avantages rsultant de
cette disposition nouvelle.




XI

VOLTAIRE.

DE 1718 A 1773.

  VOLTAIRE.--Il rsume tous les genres dramatiques.--Son caractre
    littraire.--Sa tendance au plagiat.--Mot de
    Fontenelle.--Anecdote de pt  propos de _Zare_.--_Oedipe_
    (1718).--Son succs.--Anecdotes et bons mots.--_Artmise_
    (1720).--Transformations successives de cette
    tragdie.--Anecdotes.--pigramme.--Origine des diffrends de
    Voltaire et de Rousseau.--_Brutus et ryphile_ (1730 et
    1732).--Anecdote de la _Calotte_.--_Zare_ (1732).--Vers 
    Mlle Gaussin et  Dufrne.--_Adlade Duguesclin_ (1734).--Sa
    transformation.--Anecdote.--Epigramme.--_Alzire_ (1736). Le
    Franc de Pompignan.--Critique d'_Alzire_.--Comdie de
    _l'Enfant prodigue_ (1736).--_Zulime_ (1740).--Jugement de
    Voltaire sur cette tragdie.--_La Mort de Csar_
    (1741).--_Mahomet_ (1742).--Anecdotes.--Apoge des succs pour
    Voltaire.--_Le Temple de la Gloire_, opra (1743). Joli mot de
    Voisenon.--_Smiramis_ (1748).--_Oreste_ (1750).--_Mrope_
    (1743).--Anecdotes.--Usage de demander l'auteur.--Un
    Anglais.--Parodie de _Mrope_ au thtre des
    Marionnettes.--Pellegrin.--Anecdotes et critique sur
    _Smiramis_.--Le tonnerre de Mlle Dumesnil.--Anecdote sur
    _Oreste_.--_Rome sauve_ (1752).--_Le Paysan
    Normand._--_Tancrde_.--_L'cueil du Sage_ (1762).--_Les
    Scythes_ (1767), et _les Triumvirs_ (1764).--Anecdotes.--Mot
    piquant de Voltaire  une actrice.


Le 30 novembre 1694, dix ans aprs la mort de Corneille, cinq ans
avant celle de Racine, naquit  Paris AROUET DE VOLTAIRE, l'crivain,
l'auteur, le pote qui devait rsumer en lui seul tout le dix-huitime
sicle littraire. Cet homme, le plus extraordinaire qui ait jamais
paru dans la spcialit des lettres, vcut de longues annes
travaillant toujours, produisant sans cesse, s'essayant  tous les
genres, chouant d'abord dans plusieurs, russissant ensuite, et
finissant par mriter de ses contemporains le nom de _Pote-Roi_, nom
que la postrit lui a conserv.

Lorsque Voltaire entra dans la carrire dramatique, tous les genres
semblaient ports  leur apoge: le sublime pour Corneille, le
touchant pour Racine, le terrible pour Crbillon. Il fallait donc se
frayer une nouvelle route, si on ne voulait pas suivre l'ornire dj
si profondment creuse.--Il osa le tenter et il russit, non sans
prouver de frquentes chutes; il russit en runissant en un seul les
trois genres qui avaient chacun, isolment, illustr le nom de trois
grands hommes. Il y ajouta une harmonie, un coloris jusqu'alors
inconnus et une sorte de philosophie encore plus ignore sur la scne.
On s'tait born  jeter l'odieux sur les grands crimes, Voltaire fit
plus, il rendit la vertu aimable. Chacun de ses drames, mme les plus
mdiocres, est un plaidoyer en faveur de l'humanit. Ce genre, qui les
runit tous en ajoutant  leur perfection, manquait au thtre. Il
pouvait seul assurer  son auteur une gloire immortelle.

Avant de raconter les nombreuses anecdotes qui se rattachent aux
oeuvres dramatiques de Voltaire, nous constaterons chez lui une
tendance fcheuse  s'emparer des sujets dj traits par d'autres
auteurs. Ainsi: il tenta de refaire _l'Electre_, la _Smiramis_, le
_Catilina_, le _Triumvir_, l'_Atre_ de Crbillon, la _Marianne_ de
Tristan, l'_Oedipe_ de Corneille. Du moins prit-il les titres de ces
pices dj clbres au thtre. Ce procd lui fut reproch par ses
contemporains, on le trouva peu digne d'un grand gnie.

Voltaire n'aimait pas  perdre le fruit de son travail. Lorsqu'une de
ses pices avait chou sous un titre, il lui en donnait un autre, la
remaniait et la remettait hardiment  la scne quelques annes plus
tard. Cette mthode lui a souvent russi. Il ne demandait pas mieux
que de faire les corrections que le got du public lui indiquait aprs
les premires reprsentations, aussi Fontenelle disait-il: Ce
monsieur de Voltaire est un auteur bien singulier; il compose ses
pices pendant _leurs reprsentations_. Ces corrections, quelquefois
trs-nombreuses, n'taient pas habituellement du got des acteurs, qui
trouvaient fort dur, aprs avoir appris des rles longs et difficiles,
d'en _dsapprendre_ une partie pour _rapprendre_ de nouveaux vers.
L'un des artistes de la Comdie-Franaise qui se montrait le plus
indocile  ces changements, tait Dufrne. Aprs le succs de _Zare_,
des corrections ayant t indiques  Voltaire, corrections sages et
qui ne pouvaient que donner  ce chef-d'oeuvre une perfection rare, le
pote s'empressa de faire les modifications qui lui taient demandes.
Dufrne refusa net de les apprendre. Chaque jour Voltaire tait  la
porte de l'acteur pour le supplier de concourir, par un peu de
complaisance,  un succs plus grand de la pice. Dufrne faisait ce
qu'on fait en pareil cas pour ne pas voir un importun. Quand son
cauchemar venait, il tait toujours sorti. L'auteur ne se rebutait
pas, il montait et introduisait par la serrure de petits papiers
couverts des fatales corrections. Dufrne n'y avait nul gard. Alors
Voltaire eut recours  un expdient de bon got et fort original pour
forcer son bourreau jusque dans ses derniers retranchements et pour le
mettre au pied du mur. Sachant que le comdien doit donner un grand
dner, il lui envoie un magnifique pt de douze perdreaux, avec
injonction  celui qui le porte de ne pas dire de quelle part il
vient.

Le pt, plus heureux que les vers de _Zare_, est fort bien
accueilli, on lui fait fte et on dne; on l'ouvre, dcid  boire 
la sant de l'aimable anonyme. On soulve la crote de dessus avec
prcaution, et l'on aperoit avec tonnement douze beaux volatiles,
cuits  point et portant au bec un petit papier. Les papiers dplis,
on lit sur chacun d'eux les corrections au rle de Dufrne. Il n'y
avait pas moyen d'hsiter davantage, les perdreaux furent mangs par
les convives, et les corrections apprises par l'acteur. Le public ne
tarda pas  s'apercevoir qu'on avait eu gard  ses remarques, il s'en
montra reconnaissant; mais il ignora longtemps que _Zare_ devait une
partie de son succs  un pt de perdrix.

Voltaire, qui fournit  la scne franaise tant de bonnes tragdies,
dbuta d'une faon brillante et qui fixa sur lui tous les regards. En
1718, il donna _Oedipe_. Tandis qu'on applaudissait sa premire
pice, lui-mme tait  la Bastille, par ordre du Rgent; il avait
vingt-quatre ans  peine. Le duc d'Orlans entendit parler de cette
belle composition dramatique, il voulut la voir, et il en fut si
charm qu'il rendit la libert au prisonnier. Voltaire vint
sur-le-champ remercier le prince, qui lui dit:--Soyez sage, et
j'aurai soin de vous.--Je vous suis infiniment oblig, rpondit le
pote; mais je supplie Votre Altesse de ne plus se charger de mon
logement et de ma nourriture. Le Rgent s'amusa beaucoup de cette
spirituelle saillie. Voltaire n'eut pas moins d'esprit dans deux
autres circonstances qui se rattachent aux reprsentations d'_Oedipe_.
Le marchal de Villars, en sortant du thtre, lui ayant dit que la
nation lui avait bien de l'obligation de ce qu'il lui consacrait ainsi
ses veilles.--Elle m'en aurait davantage, Monseigneur, lui rpondit
le jeune Arouet, si je savais crire comme vous savez parler et agir.

A la sortie d'une autre reprsentation, un homme de la Cour donnait le
bras  une jeune et jolie femme qui semblait encore tout mue de la
tragdie d'_Oedipe_.--Voici deux beaux yeux, dit-il  l'auteur,
auxquels vous avez fait rpandre des larmes.--Ils s'en vengeront sur
bien d'autres, rpliqua Voltaire.

_Oedipe_ eut beaucoup de peine  tre reu des acteurs de la
Comdie-Franaise, ce qui prouve que dj,  cette poque, il fallait
un nom pour tre admis sans peine.

Un auteur de mrite, contemporain de Voltaire, et dont nous parlerons
plus loin, La Motte, qui soutenait cette thse: que la prose pouvait
s'lever aux ides potiques, dit un jour  Voltaire: _Oedipe_ est le
plus beau sujet du monde, il faut que je le mette en prose.--Faites
cela, rpondit Voltaire, et je mettrai votre _Ins_ en vers.

La seconde tragdie d'Arouet, _Artmise_ (1720), ne rpondit pas  ce
qu'on attendait de l'auteur d'_Oedipe_. Il s'empressa de la retirer et
la remit  la scne quatre ans plus tard, en 1724, sous le nom de
_Marianne_. Elle n'eut pas meilleur succs. Deux mauvaises
plaisanteries des spectateurs du parterre avaient contribu  sa
chute. Lorsque l'actrice qui remplissait le rle de Marianne porta la
coupe empoisonne  sa bouche, un individu s'cria: _La reine boit._
Il s'ensuivit des rires, un tumulte dfavorable  la pice, sur le
mrite de laquelle, cependant, le public flottait incertain, lorsque,
la toile baisse, on vint annoncer que l'on allait donner la comdie
intitule _le Deuil_.--Est-ce le deuil de la pice nouvelle? cria un
autre quidam. Ce mot dcida la chute de _Marianne_. Voltaire ne voulut
pas en avoir le dmenti; sans se rebuter, il travailla de nouveau, et
l'anne suivante, en 1725, il la fit jouer sous le titre d'_Hrode et
Marianne_. Elle eut alors beaucoup de succs. On comprend que les
pigrammes et les parodies ne furent pas pargnes  la tragdie de
Voltaire. Dans une pice de l'Opra-Comique, _Momus censeur des
Thtres_, Momus dit de Marianne:

     Le public ne doit qu'au latin,
     Ses beauts, ses dlicatesses;
     Ainsi qu'un habit d'arlequin,
     Elle est faite de toutes pices.

Rousseau, dans une longue lettre, analyse cette tragdie et termine
ainsi: Voil, Monsieur, le prcis de ce chef-d'oeuvre, qui, comme
vous voyez, ne semble pas moins fait contre la raison que contre la
rime,  laquelle le pote en veut furieusement. Une copie de cette
ptre tomba entre les mains de Voltaire; ce fut la source de ses
querelles avec Rousseau.

Voltaire, voulant s'essayer  la comdie, fit la jolie petite pice en
un acte et en vers de _l'Indiscret_; mais il revint bien vite au genre
tragique, dans lequel son _Oedipe_ lui assurait une supriorit
marque. En 1730 et en 1732, il donna _Brutus et ryphile_. Il eut
deux chutes. En entendant ces deux vers:

     Je suis fils de Brutus, et je porte en mon coeur
     La libert grave et les rois en horreur.

le public, peu habitu  des expressions et  des penses de ce genre
pour tout ce qui touchait la royaut, le public du parterre tmoigna
son indignation. Rousseau crivait de cette tragdie: J'ai lu le
_Brutus_, et j'ai t bien surpris de voir ce grand homme condamner
son fils  la mort pour une simple pense, qui ne passerait pas mme
pour une tentation chez nos casuistes les plus rigides: si celui de
l'ancienne Rome et t si svre, il et t dpeint, dans
l'histoire, comme un extravagant.

On raconte une anecdote assez plaisante comme ayant eu lieu  la
reprsentation de cette tragdie. C'tait du temps des satires
auxquelles on avait donn le nom de _Calottes_. Un abb tait dans une
loge, devant des femmes. Apostroph par le parterre, qui lui cria:
_Place aux dames! A bas la calotte!_ il rpondit en lanant son
petit bonnet noir au milieu du public et en disant: _Tiens, la voil,
parterre! tu la mrites bien!_ On prtend que ce trait nergique
imposa silence. Cela prouve que le public du dix-huitime sicle tait
plus endurant que celui du dix-neuvime; ajoutons, il est vrai, que
celui du dix-neuvime s'inquite assez peu de savoir si les hommes
sont ou non devant les femmes au thtre, ce qu'on appelait la vieille
galanterie franaise ayant, depuis longtemps dj, franchi les
Pyrnes, le Rhin et les Alpes. Quant aux abbs, on n'en voit plus,
grce au ciel, dans nos salles de spectacle. Notre clerg, pieux sans
affectation et convenable en tout, a laiss ce ridicule usage aux
_monsignor_ de la dvote Italie.

Le sort d'_ryphile_ ne fut pas plus heureux que celui de _Brutus_.
Tous deux restrent sur le carreau. L'abb Desfontaines,  qui
Voltaire avait lu _ryphile_, lui avait prdit son sort. Voltaire
traita Desfontaines d'ne, d'ignorant, d'homme sans got, de pdant,
et ne lui pardonna jamais d'avoir t si bon prophte.

_Artmise_, sous la plume habile de son auteur, s'tait change en
_Marianne_, puis en _Hrode et Marianne_; _ryphile_ se mtamorphosa
en _Smiramis_ seize ans plus tard! Un succs clatant devait venger,
cette mme anne 1732, l'auteur fcond alors encore  l'aurore de sa
vie littraire: _Zare_ parut et conquit tous les suffrages. Voltaire,
trs-vain de sa nature, publia qu'il ne lui avait fallu que trois
semaines pour composer et crire ce chef-d'oeuvre. Le public lui
rpondit en disant que la pice n'tait pas de lui, qu'il l'avait
achete  un abb Macarti, quittant la France pour aller prendre le
turban  Constantinople. Ce bruit tomba de lui-mme. Un riche Anglais,
nomm M. Boud, fut pris d'un tel enthousiasme en entendant _Zare_,
qu'il dpensa, en vritable insulaire, sa fortune et sa vie pour cette
pice. Voici comment. Il voulut absolument qu'elle ft traduite et
joue  Londres. N'ayant pu russir  mettre au thtre une traduction
qui lui avait cot fort cher, il la fit jouer chez lui. Il fit pour
cela des frais normes, prit, malgr son ge, le rle de Lusignan, et
tomba mort, et rellement _mort_, d'motion, au beau milieu de l'une
des scnes les plus pathtiques.

_Zare_ fut l'poque de la grande rputation de mademoiselle Gaussin.
Voltaire lui adressa des vers charmants pour la remercier d'avoir, par
son talent, si puissamment contribu au succs de sa tragdie.
Dufrne, l'acteur au pt, rpandit galement un grand charme sur le
rle d'Orosmane; de l ce joli quatrain:

     Quand Dufrne ou Gaussin, d'une voix attendrie,
     Font parler Orosmane, Alzire, Znobie,
     Le spectateur charm, qu'un beau trait vient saisir,
     Laisse couler des pleurs, enfants de son plaisir.

Pendant deux annes, Arouet de Voltaire ne donna rien au thtre aprs
_Zare_, son chef-d'oeuvre. Enfin, il fit paratre _Adlade du
Guesclin_, en 1734, qu'il remit ensuite au thtre sous le nom du _Duc
de Foix_, en 1752, parce qu'elle n'avait pas russi avec son premier
titre. A quoi tient souvent le succs ou la chute d'une oeuvre
dramatique. Il y avait dans _Adlade_ le personnage de Coucy. A la
fin d'une tirade, un personnage lui dit:

     Es-tu content, Coucy?

Le parterre reprit en choeur: _Couci, couci_, et cette mauvaise
plaisanterie arrta quelque temps la reprsentation.

Rousseau, l'ternel adversaire du pote-roi, fit sur son _Adlade_,
mtamorphose en _Duc de Foix_, cette sanglante pigramme:

     Par le dmon de la dramaturgie,
     Ce fanatique au thtre agrg,
     Que l'ignorance, avec tant d'nergie,
     Avait sans honte, en Corneille rig,
     De dsespoir s'est noy dans l'histoire.
     Sa tragdie a pourtant eu la gloire
     De voir deux yeux de larmes l'honorer,
     Car, s'il n'a fait pleurer son auditoire,
     Son auditoire au moins l'a fait pleurer.

_Alzire_, en 1736, deux ans aprs _Adlade_, vengea Voltaire du peu
de succs de cette dernire pice. _Alzire_ russit et mritait de
russir. Comme pour _Zare_, on fit courir le bruit que cette pice
n'tait pas de lui. On le disait devant un homme fort spirituel, qui
s'cria: Je le souhaiterais beaucoup!--Et pourquoi, lui
demanda-t-on?--Parce que nous aurions deux bons potes au lieu d'un.
_Alzire_ donna lieu  un conflit entre Voltaire et Le Franc de
Pompignan, qui prtendit avoir remis cette tragdie entirement faite
entre les mains du premier. Voltaire crivit dans le mme sens pour se
plaindre de ce que Le Franc lui avait,  la suite d'une indiscrtion,
drob son sujet. Sans donner tort ni raison  l'un ou  l'autre, nous
rappellerons que le grand Voltaire avait le naturel littraire assez
pillard.

Voici la critique d'_Alzire_, faite  l'poque o parut cette
tragdie, sur l'air du _Menuet d'Exaudet_:

         Pour Montez,
         Alvarez
         Est en peine:
     Car son fils, fier et brutal,
       Traite horriblement mal
         La race amricaine.
         Vers pompeux,
         Deux  deux,
         Il dbite:
     D'ailleurs tout manque au sujet:
       Clart, vraisemblance et
         Conduite.

     Tendre Alzire, tu dplores
     Ton triste hymen, quand Zamore
         Sort d'un trou;
         Mais par o?
         On l'ignore.
     Mis au cachot, il arma
     Dans les bois mille ma
         Tamore.

         En amour,
         C'est un tour
         Trop prcoce,
     Qu'aller, loin de son poux,
       Courir le guille doux
       La nuit mme des noces.
         Mal en prend
         A Gusman,
         Qui, pour preuve
     De foi chrtienne en sa fin,
     Lgue  son assassin,
         Sa veuve.

En 1736, Voltaire fit jouer la comdie de l'_Enfant prodigue_, en cinq
actes et en vers de dix syllabes. Le roi fut tellement satisfait du
talent des acteurs de la Comdie-Franaise, qu'il augmenta de mille
livres la pension qu'il faisait  trois d'entre eux.

Il semblait crit que l'auteur de _Zare_ ne pourrait avoir deux
succs coup sur coup. En 1740, il donna _Zulime_, qui tomba  plat,
malgr la rputation si justement acquise du pote. Lui-mme, du
reste, dans une lettre curieuse, avoue sa faute. Voici ce qu'il crit:

_Sic vos non vobis_. Dans le nombre immense de tragdies, comdies,
opras-comiques, discours moraux et facties, au nombre d'environ cinq
cent mille, qui font l'honneur ternel de la France, on vient
d'imprimer une tragdie sous mon nom, intitule _Zulime_. La scne est
en Afrique. Il est bien vrai qu'ayant t autrefois avec _Alzire_ en
Amrique, je fis un petit tour en Afrique avec _Zulime_, avant que
d'aller voir _Idam_  la Chine; mais mon voyage d'Afrique ne me
russit pas. Presque personne, dans le parterre, ne connaissait la
ville d'Arsenie, qui tait le lieu de la scne; c'est pourtant une
colonie romaine, nomme _Arsenaria_, et c'est encore par cette raison
qu'on ne la connaissait pas. Trmizne est un nom bien sonore; c'est
un joli petit royaume; mais on n'en avait aucune ide. La pice ne
donne nulle envie de s'informer du gisement de ses ctes. Je retirai
prudemment ma flotte. Des corsaires se sont enfin saisis de la pice
et l'on fait imprimer; mais, par droit de conqute, ils ont supprim
deux ou trois cents vers de ma faon et en ont mis autant de la leur.
Je crois qu'ils ont trs-bien fait: je ne veux pas leur voler leur
gloire, comme ils m'ont vol mon ouvrage. J'avoue que le dnouement
leur appartient et qu'il est aussi mauvais que l'tait le mien. Les
rieurs auront beau jeu, car au lieu d'avoir une pice  siffler, ils
en auront deux, etc.

Jusqu'alors, chez Voltaire, une bonne tragdie en avait appel une
mauvaise; une mauvaise en avait appel une bonne. A _Zulime_ succda
_la Mort de Csar_, en 1741; _Mahomet_, en 1742. _La Mort de Csar_,
pice sans femme et sans amour, faite pour les collges d'Harcourt et
de Mazarin, fut reprsente pour la premire fois  l'htel de
Sassenage. Elle n'tait pas faite pour la scne franaise. _Mahomet_
eut un autre sort; acclame par le public, elle fut retire par
l'auteur au bout de trois reprsentations, parce qu'il fut averti que
le procureur-gnral dnoncerait la pice au Parlement, si on la
jouait encore. A cette poque, Crbillon tait censeur de la police.
Il avait refus son approbation. Voltaire, par son crdit, ayant
obtenu une lettre du cardinal Fleury, premier ministre, ordre avait
t donn de la laisser paratre. Cependant la crainte du
procureur-gnral arrta le cours du succs prodigieux de cette
tragdie. Le 3 juin 1751, neuf annes aprs sa premire apparition au
thtre, Voltaire tenta de la faire reprendre. Cette seconde fois
encore, on demanda l'approbation de M. de Crbillon, qui la refusa de
nouveau. M. d'Argenson, alors ministre, nomma pour censeur de cette
tragdie, d'Alembert, qui l'approuva et offrit mme  Crbillon de
rfuter ses raisons, s'il voulait les faire imprimer. Enfin, _Mahomet_
reparut avec clat et continua  rester au rpertoire du
Thtre-Franais.

Voltaire demandait un jour au vieux Fontenelle ce qu'il pensait de son
_Mahomet_.--Il est _horriblement beau_, lui rpondit le bel-esprit
nonagnaire.

L'poque de _Mahomet_ marque, dans la vie littraire du philosophe de
Ferney, l'apoge, sinon de la gloire, du moins du succs dramatique;
car il donne coup sur coup au thtre, trois tragdies, _Mrope_,
1743, _Smiramis_ (ancienne _Eryphile_), 1748, _Oreste_, 1750, une
comdie, _Nanine_, 1749, et une comdie-ballet, _la Princesse de
Navarre_, 1765, qui toutes eurent une grande vogue et tablirent la
rputation de leur auteur de la faon la plus solide. En effet, il y
avait dans ces cinq pices, composes en sept annes, de quoi
illustrer le nom d'un homme, Un seul petit revers vint troubler la
quitude du pote. Il avait eu l'ide malheureuse de tenter un opra
dont Rameau fil la musique, _le Temple de la Gloire_, 1743. Voltaire
voulait tre universel et rgner en despote dans la rpublique des
lettres. C'tait un de ses travers. Aprs son opra, il dit  l'abb
de Voisenon:--Avez-vous vu _le Temple de la Gloire_.--J'y suis all,
rpondit l'abb, _elle_ n'y tait pas; je me suis fait inscrire.
Voltaire reconnut sa mprise: J'ai fait une grande sottise,
crivait-il  un ami, de composer un opra; mais l'envie de travailler
avec un homme comme Rameau, m'avait emport. Je ne songeais qu' son
gnie, et je ne m'apercevais pas que le mien, si tant il est que j'en
aie un, n'est point fait du tout pour le genre lyrique, etc.

A _Mrope_, joue en 1743, se rattache, comme  _Alzire_, une petite
histoire de plagiat. Un certain Clment, de Genve, affirma qu'il
avait fait reprsenter une tragdie semblable  celle de Voltaire, et
du nom de _Mrope_; que Voltaire avait us _de mange_ pour empcher
qu'on ne la jout. Du reste, ce sujet avait dj t trait plus de
quatre fois par divers auteurs et  diffrentes poques.

C'est de _Mrope_, dit-on, que date l'usage de crier: l'auteur!
Depuis,  chaque pice nouvelle, le parterre le demandait, soit pour
l'applaudir, soit pour le bafouer. Cette espce de servitude dura
jusqu'en 1775. Les spectateurs des thtres de Londres voulurent
galement introduire cet usage chez eux; mais il tomba presque de
suite. Un auteur ayant cru devoir paratre pour faire cesser le
tumulte qui s'tait lev dans une occasion de ce genre, dit au
public:--Je vous remercie de l'honneur que vous me faites en
accueillant mon faible essai; mais, par reconnaissance, vous auriez
bien d m'pargner la peine de me donner en spectacle, d'autant plus
qu'il y a quelque diffrence entre l'ouvrage et l'auteur. La
destination de l'un pourrait tre de vous amuser quelque temps; mais
je n'ai jamais pens que ce dt tre celle de l'autre.

Une rapsodie grotesque de _Mrope_ passa au thtre des Marionnettes,
 la foire de Saint-Germain. Polichinelle causant avec son compre,
celui-ci lui dit.--Eh bien, vas-tu nous donner quelque pice
nouvelle?--Si elle est nouvelle, elle ne vaudra pas grand'chose, tu
sais que je suis puis.--Bon, tu es inpuisable, donne toujours.--Tu
le veux donc? Je le veux aussi, et je t'avouerai mme que j'en meurs
d'envie. Mais... tous mes amis sont l-bas? Alors, dboutonnant sa
culotte et faisant sa rvrence _ posteriori_, il lche une ptarade
au parterre. Immdiatement on entend crier: _l'auteur, l'auteur!_

Un bel-esprit, aprs avoir entendu _Mrope_, entra au caf Procope en
disant:--En vrit, Voltaire est le roi des potes.--Et moi, dit en
se levant d'un air piqu, l'abb Pellegrin, que suis-je donc?--Vous,
vous en tes le doyen, reprit le bel-esprit.

Un autre usage prend date de cette pice; celui que fit admettre
mademoiselle Dumesnil, que, mme dans les tragdies, il est telle
circonstance o il est permis de marcher sur le thtre autrement que
d'un pas grave et cadenc, ce que jusqu'alors on n'avait pas voulu
reconnatre. On la vit dans _Mrope_ traverser rapidement la scne en
criant: _Arrte... c'est mon fils_. Ce mouvement si naturel fut
applaudi.

Un nouvel acteur de la Comdie-Franaise, protg de Voltaire, obtint
l'honneur insigne d'avoir un rle dans _Mrope_. Il s'en acquittait
mdiocrement.--Ah ! pourquoi avez-vous donn le rle d'un usurpateur
 ce jeune homme? dit-on  Voltaire.--C'est, rpondit-il, un tyran que
j'lve  la brochette.

Nous n'en finirions pas, si nous voulions raconter toutes les
anecdotes qui se rattachent  cette belle tragdie. Il est temps que
nous passions  _Nanine_, comdie en trois actes, tire du roman de
_Pamla_. En sortant de la reprsentation, o de grands
applaudissements avaient t donns  sa pice, Voltaire dit  Piron:
Qu'en pensez-vous?--Je pense, rpondit celui-ci, que vous voudriez
bien que ce ft Piron qui l'et faite.--Pourquoi, reprit Voltaire, on
n'a pas siffl.--Peut-on siffler quand on bille?

On voit que les grands auteurs de cette poque ne se rendaient pas
toujours justice entre eux, et qu'alors, comme de nos jours, ils
sacrifiaient difficilement un bon mot.

La _Smiramis_ est une des pices de Voltaire qui, depuis son
apparition au thtre, a le plus excit l'admiration. Elle n'eut point
un trs-grand succs aux premires reprsentations. Le 10 mars 1749,
l'auteur la fit reprendre avec des corrections, et elle enleva tous
les suffrages. Elle est, en effet, versifie trs-fortement, c'est ce
qui voile un peu les dfauts du plan, de la marche et des caractres.
Piron fit un couplet, qu'il appelait _l'inventaire_ de tout ce qui se
trouve dans cette tragdie. Le voici:

       Que n'a-t-on pas mis
       Dans _Smiramis_?
       Que dites-vous, amis,
       De tout ce salmis?
       Blasphmes nouveaux,
       Vieux dictons dvots,
       Hapelourdes, pavots,
       Et brides  veaux:
         Mauvais rve,
         Sacr glaive;
       Billet, calotte et bandeau;
         Vieux oracle,
         Faux miracle,
         Prtres et bedeau,
         Chapelles et tombeau.
       Que n'a-t-on pas mis, etc.

       Tous les diables en l'air,
       Une nuit, un clair;
     Le fantme du _Festin de Pierre_,
         Cris sous terre,
         Grand tonnerre,
       Foudres et carreaux,
       Etats-Gnraux.

       Reconnaissance au bout,
       Amphigouris pour tout,
     Inceste, mort aux rats, homicide,
         Parricide,
         Matricide,
       Beaux imbroglios,
       Charmants quiproquos.
       Que n'a-t-on pas mis, etc.

Au troisime acte de cette pice, il y avait un tonnerre dans une
scne o mademoiselle Dumesnil jouait le grand rle, et un autre au
cinquime acte, pendant que mademoiselle Clairon seule tait en scne.
A la rptition gnrale, le machiniste qui avait le dpartement de la
foudre, tant prt  lancer le tonnerre dans la scne de mademoiselle
Clairon, et ne sachant s'il devait frapper un coup sec et brusque ou
faire durer le bruit, s'cria du haut du ciel,  l'actrice:
Voulez-vous le coup long?--Comme celui de mademoiselle Dumesnil,
rpondit-elle.

Les comdiens italiens taient prts  donner,  Fontainebleau, une
parodie de _Smiramis_. Voltaire l'apprit, en tmoigna le chagrin le
plus vif, et crivit  la reine une longue et suppliante lettre, pour
demander la suppression de cette parodie. Il russit  empcher la
reprsentation.

_Oreste_ fut l'objet d'une plaisante anecdote. Voltaire voulait lutter
contre l'_lectre_ de Crbillon; il fit imprimer, sur les billets de
parterre les lettres initiales de ce vers d'Horace:

     _Omne tulit punctum, qui miscuit utile dulci.
      O.   T.    P.       Q.  M.      U.    D._

Un mauvais plaisant traduisit ainsi ces initiales.

   _Oreste_, Tragdie Pitoyable, Que Monsieur Voltaire Donne.

_Rome sauve_ vint aprs _Oreste_, en 1752; puis la comdie de
_l'cossaise_, en 1760. On y trouve ce joli mot: _Je ne le parierais
pas, mais j'en jurerais_, tir de cette scne entre deux Normands:

     --Fable!  d'autres! tu veux rire?
     --Non, parbleu! foi de chrtien!
     Vrai, comme je suis de Vire.
     --En jurerais-tu?--Trs-bien.
     --Encore n'en croirai-je rien,
     Qu'un louis il ne m'en cote;
     Le voisin plit.--coute,
     Je te l'avouerai tout bas:
     J'en jurerais bien, sans doute;
     Mais je ne parierai pas.

Ds que Voltaire connut la suppression des banquettes qui obstruaient
la scne, il fit son _Tancrde_, tragdie  grand spectacle, qui eut
du succs.

_L'cueil du Sage_, comdie en cinq actes, joue en 1762, et t pour
le philosophe de Ferney un vritable cueil, si le public ne se ft
souvenu qu'il devait  l'auteur une foule de belles et bonnes pices.
Il en fut de mme d'_Olympie_, tragdie reprsente en 1764. Bien
videmment, Voltaire tait au dclin de son talent; il imitait
Corneille, qui n'avait pas su quitter  temps la scne, ainsi que
l'avait fait Racine.

_Les Scythes_, 1767, _les Triumvirs_, 1764, furent encore deux erreurs
pour le pote qui avait compos _Oedipe_, _Zare_, _Mahomet_, etc.
Maladroitement, Voltaire se vanta d'avoir crit _les Scythes_ en douze
jours; les comdiens lui retournrent la pice en le priant
_humblement_ de mettre _douze_ mois  la corriger. Ces dfaites, coup
sur coup, rendirent plus sage leur auteur. Il abandonna  peu prs le
thtre. Il avait alors soixante-treize ans. Il tait plus que temps.
Pour terminer, un mot du _grand pote_ et du caustique crivain, un
mot qui n'est qu'un assez mauvais calembour, et qui a d trouver
depuis longtemps sa place dans les petites pices de nos petits
thtres. Sous le pristyle de la Comdie-Franaise, Voltaire
rencontre une actrice fort maigre et qui venait de jouer son rle avec
beaucoup de sentiment. Il lui prend la main et la lui serrant avec
effusion: Oh! lui dit-il, Mademoiselle, quel _pathtique_! (patte
tique..)




XII

PENDANT ET APRS VOLTAIRE.

DEPUIS 1718.

  Principaux tragiques contemporains de Voltaire.--PIRON.--Ses
    tragdies.--_Callisthne_ (1730).--Anecdote.--L'acteur
    Sarrazin.--L'abb Desfontaines et Piron.--_Fernand Cortez_
    (1744).--Anecdotes.--MONSIEUR ANDR, perruquier et pote, le
    Jasmin du dix-huitime sicle.--Sa tragdie du _Tremblement de
    terre de Lisbonne_.--Histoire littraire de Monsieur Andr et
    de sa tragdie.--LE PRSIDENT DUPUIS et la tragdie de
    _Tibre_ (1726).--Epigramme.--DE MORAND.--Ses infortunes.--Son
    inaltrable gaiet, mme au moment de la mort.--Ses tragdies
    de _Teglis_ (1735).--_Childric_ (1736).--_Mgare_
    (1748).--Anecdotes.--Sa comdie de _l'Esprit du Divorce_
    (1736).--Sujet de cette pice.--Anecdotes plaisantes.--LE
    FRANC DE POMPIGNAN.--Ses tragdies de _Didon_ et de _Zorade_
    (1745 et 1734).--Vers supprims dans _Didon_.--Vers 
    mademoiselle Dufresne.--_Les Adieux de Mars_ (1735).--Vers
    supprims.--LAMOTTE-HOUDARD.--Son projet d'introduire des
    tragdies en prose au thtre.--_Les Machabes_
    (1721).--Succs de cette pice.--On l'attribue 
    Racine.--Anecdote.--_Romulus_ (1722).--_Ins de Castro_
    (1723).--Spirituelle critique.--_Oedipe_ (1726). Genre
    de talent de Lamotte.--LA NOUE, acteur et auteur de
    mrite.--Son histoire.--_Zlisca._--_La Coquette corrige_
    (1756).--Vers sur lui.--Vers que lui adresse Voltaire 
    propos de la tragdie de _Mahomet II_.--MARMONTEL.--_Denys
    le Tyran_ (1748).--_Aristomne_ (1749).--Anecdote.--_Cloptre_
    (1750).--L'aspic.--_Acante et Cphise_ (1751).--PORTELANCE.--Sa
    tragdie prne _d'Antipater_.--DORAT.--Ses  tragdies de
    _Zulica_, de _Rgulus_ de 1760  1773.--Anecdotes.--Critiques.--LE
    MIERRE.--De 1758  1766, il donne plusieurs belles tragdies 
    la scne.--Celles d'_Idomne_ et de _Guillaume
    Tell_.--Anecdotes.--DE BELLOT, pote national.--Sa tragdie de
    _Titus_ (1759).--_Zelmire_ (1762).--_Le Sige de Calais_
    (1765).--Nombreuses anecdotes sur cette pice.--Origine et
    historique des reprsentations dites _gratis_.--Anecdotes.


Les potes tragiques contemporains de Voltaire sont nombreux, et il y
aurait parmi eux un grand choix  faire. Quelques-uns ont marqu dans
la littrature dramatique. Un de ceux dont le nom est le plus connu
est le clbre Piron,  qui ses comdies et ses posies lgres,
_trs-lgres_ mme, beaucoup plus encore que ses pices srieuses,
ont acquis une grande rputation.

PIRON, n en 1689,  Dijon, fit ses tudes dans le collge des
jsuites de cette ville. Si les rvrends pres eurent l'espoir de
l'attirer dans leur ordre, ainsi qu'ils l'essaient volontiers
lorsqu'ils rencontrent un sujet de mrite, ils se tromprent
grandement. A peine hors de la frule classique, Piron, qui se sentait
pour la posie, la folie, les chansons et l'amour, un irrsistible
attrait, abandonna Dijon pour venir  Paris. Son entrain, sa facilit
 composer des posies grivoises et pleines d'esprit, le firent
rechercher et admettre dans les socits les plus gaies, auxquelles il
payait lui-mme le plus aimable tribut. Ses bons mots, spirituels sans
tre mchants, ses saillies, o ne perait jamais l'envie de nuire,
furent bientt cits, colports, et son nom devint connu mme  Paris,
o il faut si longtemps pour se faire connatre.

Prdcesseur de Branger, il commena sa carrire dramatique en
composant tantt seul, tantt en collaboration avec Lesage et
d'Orneval, des parodies, des opras comiques qu'il donnait aux
thtres forains.

Nous parlerons plus loin de ses compositions d'un ordre secondaire,
quand nous aborderons les thtres de la Foire; aujourd'hui nous
n'avons  apprcier que Piron auteur tragique, Piron, pote grave et
srieux.

En 1730, il donna  la scne des Franais la tragdie de
_Callisthne_, qui eut du succs et faillit tomber par suite d'une
circonstance assez plaisante. A la premire reprsentation de cette
pice, le poignard qu'on remet  Callisthne pour qu'il se perce le
sein, se trouva en si mauvais tat, qu'en passant de la main de
Lysimaque dans la sienne, le manche, la poigne, la garde, la lame,
tout se disjoignit, se spara de faon que l'acteur dut recevoir son
arme pice  pice. Oblig de tenir tous les morceaux le mieux
possible,  pleine main, et ce qui devait tre moins facile, de garder
son srieux, forc de continuer son rle et de gesticuler en dclamant
pompeusement bon nombre de vers avant de se poignarder, le pauvre
acteur tait dans un embarras qui n'chappait point aux spectateurs et
qui amusait beaucoup le parterre. Aussi, lorsqu' l'instant fatal,
Callisthne fut contraint, sous prtexte d'un coup de poignard, de se
donner un coup de poing dans la poitrine, jetant ensuite les diverses
parties de l'arme dont il avait t cens se servir pour accomplir son
suicide, un rire gnral clata dans la salle et faillit nuire  la
pice de Piron.

Trois ans plus tard, en 1733, cet auteur, qui prenait got aux oeuvres
tragiques, fit reprsenter _Gustave Vasa_. Les Italiens s'en
emparrent et en firent une spirituelle critique, _les trennes_. On
trouve dans cette parodie:

     Lorsque du fond du Nord un hros sortira,
     Il effacera tout par sa clart suprme;
         Le grand Gustave tonnera
       Par ses beauts et par ses dfauts mme;
     Jusques  son habit, tout en lui charmera.
       Grands dieux! quelle riche abondance
     De situations contre la vraisemblance!
     Et que de lieux communs heureusement cousus
     A des vnements qu'on n'aura jamais vus!
         Un songe, une reconnaissance,
         Des monologues tant et plus;
         Une longue oraison funbre
         D'un prince vivant qu'on clbre;
     Des travestissements, des conspirations,
     Des emprisonnements et des proscriptions;
         Une sdition subite,
     Qui change tout  coup les dcorations:
         Un enlvement, une fuite,
     Un combat sur la glace, o, faisant le plongeon,
     Par un prodige heureux, la fille de Stnon
       Disparatra sous l'eau, tout habille,
       Puis reviendra sur l'horizon,
     Pour nous en informer, sans paratre mouille;
     Et, par un dernier trait digne d'tre vant,
       Aprs tant de prils, de fracas, de furie,
     Qui tiendront en suspens le public agit,
     Sa pice finira dans la tranquillit;
     Et, hors un confident qui seul perdra la vie,
         Les acteurs de la tragdie
       Se retireront tous en bonne sant.

Un jour qu'on donnait cette tragdie aux Franais, Sarrasin, jadis
abb, alors acteur, tait en scne, lorsque Piron, mcontent de son
jeu, cria du milieu de l'amphithtre, o il se trouvait: Cet homme,
qui n'a pas mrit d'tre sacr  vingt-quatre ans, n'est pas digne
d'tre excommuni  soixante. Le mot est joli, mais il n'tait pas
juste; Sarrasin tait un bon comdien.

L'abb Desfontaines rencontrant au thtre,  la premire
reprsentation, Piron, vtu trop somptueusement  son avis, lui dit:
Mon pauvre Piron, en vrit cet habit n'est gure fait pour
vous.--C'est possible, reprit aussitt le pote; mais convenez que
vous n'tes gure fait pour le vtre?

En 1744, Piron donna une troisime tragdie, _Fernand Cortez_. Cette
pice parut trop longue aux comdiens. Ils dputrent l'un d'eux
auprs de l'auteur, pour le prier de faire des coupures. L'envoy, mal
reu, fit observer que M. de Voltaire lui-mme ne refusait jamais de
corriger ses pices au gr du public. C'est possible! s'cria avec
assez peu de modestie le spirituel Piron; mais Voltaire travaille en
marqueterie, moi je jette en bronze.

On ne se montra pas favorable  la tragdie de _Fernand Cortez_. En
sortant de la premire reprsentation, Piron fit un faux pas; une
personne s'empressa de lui venir en aide. C'est ma pice, Monsieur,
qu'il fallait soutenir, et non pas moi, lui dit moiti srieusement
l'auteur, mcontent de son public.

Nous reviendrons sur ce pote d'esprit et de mrite, dans le volume
suivant.

Nous avons dj fait observer quelque part, que rien n'est nouveau
sous la calotte des cieux, ni les choses ni les hommes. Le fameux
pote-coiffeur d'Agen, JASMIN, dont la rputation est europenne, qui
rase des clients dans son choppe de la promenade de sa ville natale
et vend ses propres ouvrages, posies mridionales fort apprcies,
Jasmin, le grand Jasmin, n'est pas le premier perruquier de son espce
qui ait paru dans le monde littraire. Un sicle avant lui, en 1722,
naquit  Langres, Charles ANDR, coiffeur, qui vint s'tablir  Paris,
et, la plume d'une main, les ciseaux de l'autre, composa la tragdie
du _Tremblement de terre de Lisbonne_.

Voici comment lui-mme, dans la prface de sa pice, fait en quelques
mots l'histoire de sa vie:

On m'avait mis au collge, dit-il, mais ayant malheureusement t
_cr_ sans biens, j'ai t contraint de quitter mes tudes et
d'embrasser l'tat de la perruque, qui tait celui, disait-on, qui me
convenait le mieux... Je m'appliquais, dans ma jeunesse,  faire des
petites rimes satiriques et des chansons, qui n'ont pas laiss de
m'attirer quelques bons coups de bton, ce qui ne m'a pas empch de
continuer toujours  composer quelques petits ouvrages, mais moins
satiriques, mais qui n'ont pas paru... Comme je suis assez positif de
mon naturel, il me venait souvent des ides qui me faisaient tenir le
fer  friser d'une main et la plume de l'autre. M'tant trouv
plusieurs fois  accommoder des personnes de got et d'esprit, et me
voyant penser, ils m'ont si fort questionn, _qu'ils_ m'ont forc 
leur avouer que je pensais toujours  composer quelques vers; leur
ayant fait voir quelqu'un de mes petits ouvrages, ils m'ont persuad
que j'avais du talent pour le genre potique, ce qui m'a dtermin 
composer ma tragdie.

Les occupations de _Monsieur_ Andr taient si nombreuses, sa
clientle tait si belle, il rasait et coiffait avec tant d'adresse,
qu'il ne lui restait nul loisir pour cultiver les Muses. C'tait l
son grand chagrin. Il ne pouvait arriver  mettre la dernire main 
sa magnifique tragdie  grand et terrible spectacle; il dsesprait
de la pouvoir finir. Mais ayant t, dit-il, interrompu sur la fin de
septembre, pendant deux nuits conscutives, par ces sortes de gens
qui, par leurs odeurs, sont capables _d'empestifrer_ le genre humain,
j'ai tch de dissiper leurs _odorats_ en m'appliquant d'un grand zle
 ma tragdie. C'est ce qui m'a occasionn, mon cher lecteur,  vous
la mettre plus tt au jour.

Heureux lecteur de M. Andr!

M. Andr porta l'ouvrage aux Comdiens du Roi, qui furent enchants,
ravis, de cette lecture, tant la chose leur parut singulire et
plaisante, mais qui furent unanimes pour dire  l'auteur que,
malheureusement la mise en scne dpasserait leurs moyens, et que pour
faire abmer, crouler le thtre au dernier acte et trembler toute la
salle, il fallait une somme qui n'tait pas  leur disposition. Du
temps de M. Andr, l'art du machiniste n'avait pas dit son dernier
mot.

M. Andr se rendit  de si bonnes raisons. Il reprit en soupirant ses
vers, rasoirs et ciseaux; mais il ne voulut pas que le public, que son
sicle et la postrit fussent privs de son oeuvre. Il la fit
imprimer et la dbita lui-mme dans sa boutique, entre le cosmtique
qui fait pousser les cheveux et la pte qui fait tomber la barbe. La
chose parut originale; la premire dition fut puise en peu de
jours. Cinquante carrosses stationnaient sans cesse  sa porte; M.
Andr tait pass  l'tat d'homme clbre. Tout Paris voulut se
procurer la satisfaction de possder un exemplaire de ce chef-d'oeuvre
de l'amour-propre et du ridicule; on voulut connatre, voir, toucher
l'auteur de cette superbe tragdie. Chacun vint dans sa boutique le
fliciter, vanter son mrite, et, comme dirait de nos jours le
troupier, se procurer l'agrment de _raser le raseur_. Lui,
l'excellent Monsieur Andr, reut tous les compliments avec une
modestie pleine de noblesse et de gravit. De tous cts on lui
adressa des lettres de compliments. Un Anglais lui demanda sa pice
pour la faire traduire et la faire jouer  Londres. Andr, plastron
sans s'en douter de la grande ville, fit insrer dans sa prface du
_Tremblement de Lisbonne_, la lettre de l'enfant d'Albion, et une
ptre ddicatoire adresse  M. de Voltaire, ptre dans laquelle il
traite d'gal  gal avec Arouet et l'appelle son cher confrre. M.
Andr vcut heureux et fier de son succs.

       *       *       *       *       *

Nous ne dirions rien du prsident Dupuis qui,  proprement parler,
n'est point un auteur, si  son nom ne se rattachait une tragdie de
_Tibre_, reprsente en 1726, laquelle tragdie a pour histoire un
vrai roman que voici:

Le P. Folard, jsuite, professeur de rhtorique, composait des pices
pour le collge de Lyon. Il prenait volontiers les avis d'un homme de
beaucoup d'esprit, procureur du collge, et auquel il les lisait. Il
lui confia un jour son _Tibre_; puis, en ayant eu besoin, il lui fit
demander quelques jours plus tard de lui renvoyer cette tragdie. Le
procureur ne l'ayant pas sous la main, dit au domestique de revenir 
telle heure. Un filou entend la conversation, et, pensant que les
_papiers_ rclams d'un procureur des jsuites ne peuvent tre que des
lettres de change, il prend la rsolution de les enlever adroitement.
Le lendemain, un peu avant l'heure fixe, le voleur, dguis en
domestique, se prsente chez l'ami du P. Folard et n'a pas de peine 
obtenir la remise des papiers prcieux. En reconnaissant une tragdie,
le filou se dit  lui-mme qu'il a t vol, et il laisse le manuscrit
dans une de ses poches. A trois jours de l il est arrt ayant encore
sur lui le _Tibre_ du rvrend pre Folard. Conduit chez M. Hrault,
interrog par le magistrat, il raconte son aventure. La pice est
remise au prsident Dupuis, charg de juger le coupable. Le prsident
Dupuis trouve fort plaisant de faire jouer _Tibre_ sous son nom. Une
difficult se prsente cependant, l'auteur vritable, destinant son
oeuvre  un collge, n'y avait pas mis de rle de femme. Comment
faire? Dupuis envoie chercher l'abb Pellegrin et le prie d'introduire
une reine ou une princesse dans sa tragdie. Pellegrin demande au
prsident, pour cela, _six cents francs_.--Six cents francs pour une
femme! rpond Dupuis, vous vous moquez.--Mais, Monsieur, rplique
l'abb, cette femme, je ne puis pas la laisser seule, il faut que je
lui donne au moins une suivante.--Ta, ta, ta! pourquoi faire une
suivante? s'crie le prsident; aprs cela, mettez-en une, mettez-en
deux, mettez-en dix, n'en mettez pas du tout, peu m'importe, je vous
offre dix cus pour votre travail. Pellegrin accepte le march. Les
rles de la reine et sa compagne sont _bcls_ en deux jours, la pice
est donne, reue, apprise, joue et siffle. Les journaux en
parlrent beaucoup et en donnrent des extraits, des comptes rendus,
le P. Folard y reconnut son ouvrage.

On fit sur ce _Tibre_, qui avait tant couru le monde et avait eu de
si singulires aventures, l'pigramme suivante:

     Pourquoi vouloir, de ce _Tibre_,
     Blmer le prsident Dupuis?
     Si, sous son nom, il n'a pu plaire,
     Aurait-il plus plu sous celui
     De celui qui, pour le lui faire,
     A reu dix cus de lui?

Une des plus singulires figures littraires de cette poque fertile
en crivains de mrite, est celle de PIERRE MORAND, n  Arles, en
1701, d'une famille noble, et qui, malheureux en tout et pour tout, en
dpit et malgr tous ses revers, toutes ses infortunes non mrits,
conserva jusqu'au moment suprme de la mort la plus inaltrable bonne
humeur, la plus inconcevable gaiet.

Homme d'esprit et de talent, pote de certain mrite, MORAND fit de
bonnes tragdies qui ne furent pas apprcies; se maria, tomba dans la
maison d'une belle-mre qui tait une vritable furie, joua et perdit
toujours; eut des bonnes _fortunes_ qui pouvaient passer pour de
trs-mauvaises fortunes, puisqu'elles le menrent aux portes de la
tombe; vcut pauvre jusqu'au moment o il mourut, puis qu'ayant un
petit bien dont il n'avait jamais pu toucher les revenus  cause de
ses dettes, il allait en recevoir le premier quartier le lendemain du
jour o il rendit le dernier soupir.

Comme on dirait aujourd'hui, dans le langage vulgaire et imag de
l'poque actuelle: _Il n'avait pas de chance._

Dans les derniers jours de juillet 1757, n'ayant encore que
cinquante-six ans, il tomba malade et on lui fit une opration
cruelle; il la soutint avec la plus hroque bonne humeur. On n'eut
pas besoin d'user de dtours pour lui annoncer que sa fin tait
proche; il fit venir le prtre et se confessa; il fit aussi venir un
notaire, et, parodiant avec la plus incroyable gaiet le testament de
Crispin dans _le Lgataire universel_, il fora tous les assistants 
rire. Ces devoirs accomplis, comme s'il s'agissait pour lui de la
chose la plus plaisante, il s'entretint avec ses amis de vers, de
littrature, d'ouvrages, des nouvelles du jour. A ce moment on lui
apprit la victoire remporte le 26 juillet sur les Anglais du duc de
Cumberland, par le marchal d'Estres, aussitt il s'cria avec
Mithridate:

     Et mes derniers regards ont vu fuir les Anglais.

Il mourut quelques heures aprs, avec cet enjouement philosophique.
Ses tragdies sont _Tglis_, en 1755, _Childric_, en 1736, et
_Mgare_, en 1748. Il composa aussi _l'Esprit du divorce_, comdie
joue en 1738.

La tragdie de _Childric_, trs-complique mais pleine de traits de
force et de gnie, dans le genre de celle d'_Hraclius_, eut  passer
par une foule d'preuves,  essuyer une srie de contre-temps fcheux.
Lors de la premire reprsentation, sept  huit jeunes gens qui ne
connaissaient pas l'auteur, qui n'avaient nul intrt  siffler cette
pice, imaginrent dans un joyeux de dner la faire tomber. Ils
avaient invit  leur repas un moine de leur ge et de leurs amis.
L'ayant bien fait boire, ils le dguisrent puis l'amenrent au
thtre. L ils l'excitrent si bien, que dans une scne o un des
personnages apporte une lettre, voyant que l'acteur avait de la peine
 se faire jour au travers des spectateurs de haut rang qui
encombraient la scne, le jeune moine s'cria: _Place au facteur!_
L'clat de rire qui rsulta de cette mauvaise plaisanterie coupa tout
l'intrt de la scne. On arrta le moine, on le conduisit  son
suprieur, qui lui infligea une punition; mais la pice de Morand
reut de cette aventure un rude chec.

A cette mme reprsentation, on raconte qu'un monsieur  l'oreille
dure, voyant de grands applaudissements retentir  la suite de ce
vers:

     Tenter est des mortels, russir est des dieux,

et ayant demand  son voisin quelle tait la phrase qui avait excit
un tel enthousiasme, je crois, lui rpondit l'autre, qu'on a dit:

     Enterrer les mortels, ressusciter les dieux.

Dans une autre reprsentation de cette mme tragdie, l'excellent
acteur Dufrne disait son rle d'un ton de voix trop bas, on lui cria
du parterre: _Plus haut!_ Et vous, _plus bas!_ reprit-il vivement,
se croyant sans doute le prince qu'il reprsentait. Comme,  cette
poque, le public ne plaisantait pas pour ces sortes d'algarades, des
hues accueillirent la riposte de l'acteur; le spectacle fut
interrompu, et Dufrne, quoiqu'il ft fort aim, dut venir faire ses
excuses sur le bord de la scne.--Messieurs, dit-il, je n'ai jamais
mieux senti la bassesse de mon tat, que par la dmarche que je fais
aujourd'hui. On l'empcha de terminer de crainte de l'humilier
davantage, et il put reprendre son rle.

Deux ans aprs son _Childric_, en 1736, Morand donna  la scne la
charmante comdie de _l'Esprit du divorce_. Plusieurs anecdotes assez
plaisantes se rattachent  cette jolie pice.

Morand tait brouill avec sa belle-mre qui, sous le nom de sa
fille, lui avait intent un procs en Provence, exigeant des avocats
que son gendre ft dcri de toute faon. Morand donna ordre
d'accorder ce que voudrait sa belle-mre, se rservant de composer 
son tour un _factum_ dans lequel ladite belle-mre serait arrange de
main de matre et selon ses mrites. Ce _factum_ fut la comdie de
_l'Esprit du divorce_. La belle-mre, sous le nom de madame Orgon,
cherche  dtruire partout la bonne harmonie. Spare de son mari,
elle oblige sa fille  agir de mme avec le sien. Elle chasse un
domestique parce que ce domestique vit en bonne intelligence avec sa
femme de chambre, Laurette, qu'il a pouse. Elle finit par tre
punie; sa fille la quitte pour suivre son poux et Laurette pour
rejoindre le sien.

La pice, malgr les ennemis assez nombreux de Morand, fut bien
accueillie. L'auteur descendait mme dj des troisimes loges pour
venir au foyer recevoir les compliments lorsqu'il entendit faire une
critique assez vive du caractre de la belle-mre, qu'on disait charg
et hors nature. Ce jugement l'effraya; n'coutant que son inquitude
paternelle, n'obissant qu' sa nature mridionale, il s'avance sur la
scne, et dit au public:--Messieurs, il me revient de tous cts
qu'on trouve que le principal caractre de la pice que vous venez de
voir n'est point dans la vraisemblance qu'exige le thtre. Tout ce
que je puis avoir l'honneur de vous assurer, c'est qu'il m'a fallu
beaucoup diminuer de la vrit pour le rendre tel que je l'ai
reprsent. Cette sortie donna matire  bien des questions qui
firent connatre l'intention de l'auteur. Tout allait bien; mais  la
fin du spectacle, quand Arlequin vint annoncer pour le jour suivant
_l'Esprit du divorce_, un plaisant cria du parterre:--_Avec le
compliment de l'auteur!_ Morand, furieux, se croyant insult, jeta
son chapeau au milieu des spectateurs, en disant:--Celui qui veut
voir l'auteur, n'a qu' lui rapporter son chapeau.--Bah! reprit un
autre, l'auteur ayant perdu la tte, n'a plus besoin de chapeau.
Cette saillie fut applaudie; un exempt vint poliment arrter le pote
et le conduisit chez le lieutenant de police, qui ne put d'abord
s'empcher de rire de toute cette scne; mais qui, ensuite, interdit
le thtre pour deux mois  M. Morand. Ce dernier retira sa comdie.
Cela fit du bruit et servit de rclame  la pice. Quelques jours
aprs on la redemanda, on fit des dmarches auprs de l'auteur, et
elle fut reprise avec le plus grand succs. Seulement, le public garda
rancune  Morand de sa vivacit, et la tragdie de _Mgare_ ayant
paru, il se fit un malin plaisir de la siffler.

LE FRANC DE POMPIGNAN, ancien prsident de la Cour des aides de
Montauban, auteur de mrite auquel on doit plusieurs jolies comdies,
et, malheureusement, seulement deux tragdies, celles de _Didon_ et de
_Zorade_, vivait en mme temps que Voltaire. En lisant ses oeuvres
dramatiques, on reconnat qu'il a su puiser aux bonnes sources. Sa
_Didon_ renferme de vritables beauts, les caractres y sont fort
habilement tracs. Imitateur de Racine, il parvint, au moment o
Crbillon se faisait applaudir en terrifiant ses spectateurs par la
cruelle nergie de ses compositions,  conqurir tous les suffrages
des hommes de got, en faisant vibrer dans les mes sensibles les
cordes des sentiments tendres et dlicats. La piti, l'amour, sont les
moyens qu'il emploie, vengeant ainsi l'immortel Racine de ceux qui,
pendant le rgne de Crbillon, _le pote noir_, prtendaient que
l'auteur d'_Athalie_ n'et pas eu de succs au milieu du dix-huitime
sicle.

Le Franc de Pompignan mourut trs-vieux. En 1745, onze ans aprs la
premire apparition de _Didon_  la scne (1734), il fit plusieurs
changements  sa tragdie, il refondit presque entirement le
cinquime acte, et elle obtint un beau succs. La police retrancha
malheureusement quatre beaux vers, les suivants:

     S'il fallait remonter jusques aux premiers titres
     Qui du sort des humains rendent les rois arbitres,
     Chacun pourrait prtendre  ce sublime honneur:
     Et le premier des rois fut un usurpateur.

Voltaire, qui avait connaissance de ces vers, et qui _chapardait_[19]
volontiers partout, s'empara de la pense, et dit beaucoup mieux dans
_Mrope_:

     Le premier qui fut roi fut un soldat heureux.

A la suite de la reprsentation de _Didon_, Le Franc fit pour
mademoiselle Dufresne, charge du principal rle dans sa pice, ce
joli compliment:

       Reine crdule, infortune amante,
       Virgile en vain, des plus vives couleurs,
         Nous peint ta beaut sduisante.
     Que n'avais-tu les yeux de l'actrice charmante
       Qui sous ton nom fait verser tant de pleurs?
         Malgr l'inconstance fatale
     Attache aux amours de son hros pieux,
         Ene aurait laiss ses dieux,
     Et Carthage jamais n'aurait eu de rivale.

  [19] _Chaparder_, butiner, marauder, verbe qui semble presque
  avoir obtenu ses lettres de grande naturalisation, depuis que nos
  braves zouaves l'emploient en paroles et en actions.

Mademoiselle Clairon, jouant pour la premire fois le rle de Didon,
parut sur la scne, au cinquime acte, les cheveux pars et comme une
femme qui sort prcipitamment de son lit. On n'approuva pas
gnralement cette innovation. Le temps de la vrit scnique et de la
rigidit du costume n'tait pas encore arriv.

_Zorade_, galement de M. Le Franc, ne fut pas reprsente. Cet
auteur donna une jolie comdie, _les Adieux de Mars_, et plusieurs
opras et ballets.

En 1735, lorsqu'on joua _les Adieux de Mars_, un ordre de la Cour fit
supprimer les vers qu'on va lire, vers que Mars disait  Vulcain en
lui commandant un bouclier:

     Qu'un burin immortel y trace l'Ausonie
     Expirante aux genoux d'un matre imprieux:
     Vers les climats franais qu'elle tourne les yeux;
     Qu'un soleil bienfaisant la rappelle  la vie.
     Que de ses protecteurs les bataillons nombreux
     Conduits par le secret, la prudence et l'audace,
         Malgr des montagnes de glace,
     Volent  son secours et reoivent ses voeux.
     Qu'elle ouvre  son aspect ses villes consternes,
     Et bnisse le jour qui vit nos tendards
     Briser, franchir les eaux par l'hiver enchanes,
     Et du sommet glac des Alpes tonnes,
     Du superbe Germain effrayer les regards.
     Que bientt l'Eridan, tmoin de tant de gloire,
     D'un peuple redoutable admire les exploits;
     Et que les flots soumis  de nouvelles lois
     Reconnaissent la France en voyant la victoire.
         Portez ailleurs vos yeux surpris,
     Et qu'un nouveau spectacle enchante les esprits;
         Peignez la fire Germanie;
     Aux armes du vainqueur  son tour asservie;
     Que du Rhin mutin le dieu prsomptueux
     Rpande loin des bords ses flots imptueux;
     Qu'aussitt  sa voix les vents et les nuages
     Excitent dans les airs la foudre et les orages;
     Que l'on voie, au milieu des plus affreux hasards,
     Dans le noble dsir de venger la patrie,
     Malgr l'airain en feu, tonnant de toutes parts,
     Des bataillons franais l'invincible furie,
     Braver des lments la force runie.
     Le fleuve constern murmurer sur ses bords
     Du malheureux succs de ses faibles efforts.
     Les murs et les remparts tomber rduits en poudre,
     Et l'aigle en frmissant abandonner la foudre.

Ces vers ne furent ni dclams ni imprims.

L'un des auteurs tragiques les plus singuliers parmi les contemporains
de Voltaire, fut LAMOTTE-HOUDARD, qui dbuta au thtre par la
tragdie des _Machabes_, en 1721. N  Paris, en 1674, fils d'un
riche marchand chapelier, cet auteur essaya de la carrire du barreau;
puis, entran par son got pour la posie et pour le thtre, il se
livra  la carrire dramatique, dans laquelle il eut quelques succs
et o il marqua surtout par son originalit. Fort jeune encore, il
s'tait retir  la Trappe. L'abb de Ranc, le trouvant trop faible
pour soutenir les austrits de la rgle, le renvoya au bout de trois
mois. Jetant alors le froc aux orties, Lamotte travailla pour l'Opra,
et c'est le genre qu'il a le mieux russi.

A quarante ans il tait aveugle. Aprs avoir pass la premire partie
de son existence  faire des vers, il essaya pendant la seconde de
dcrier ce genre de littrature, comparant les plus grands
versificateurs  d'habiles prestidigitateurs, qui font passer des
graines de millet par le trou d'une aiguille sans avoir d'autre mrite
que celui de la difficult vaincue. Pour populariser ses ides; il fit
un _Oedipe_ en prose, le mettant en parallle avec son _Oedipe_ en
vers. Ces tentatives absurdes donnrent naissance  une foule
d'pigrammes dont il se consolait en philosophe. Son esprit, son
amnit, sa conversation pleine d'une douce gaiet, son caractre
bienveillant, le firent rechercher et entourer jusqu' ses derniers
jours. On ne connat pas de lui la moindre satire, pas la plus lgre
pigramme.

La scne dramatique lui doit quatre tragdies, parmi lesquelles celle
des _Machabes_, en 1721, qui fut assez remarquable pour tre impute
 Racine. L'auteur ayant gard l'incognito, on prtendit pendant
quelques jours que _les Machabes_ taient une oeuvre posthume du
grand pote. C'est dans cette pice que le fameux Baron, g de prs
de quatre-vingts ans, parut en Misal. Le parterre garda assez bien
son sang-froid, en voyant son cher artiste octognaire affubl d'un
rle de jeune amoureux; mais, quand Antiochus, faisant arrter les
deux amants, pronona ces deux vers:

     Gardes, conduisez-les dans cet appartement,
     Et qu'ils y soient, tous deux, gards sparment.

le mot _sparment_ rveilla une ide folle dans quelques ttes, et le
rire qu'elle excita faillit nuire  l'ouvrage.

_Romulus_, seconde tragdie de Lamotte, fut trs-bien reue du public
en 1722. A cette pice remonte l'usage de donner une comdie aprs les
pices nouvelles. Jusqu'alors les pices nouvelles avaient t joues
seules, on n'y joignait les petites pices qu'aprs les dix ou douze
premires reprsentations, ce qui laissait  penser que la vogue
commenait  s'affaiblir. Lamotte fit jouer une comdie avec son
_Romulus_, et l'exemple fut suivi par les autres auteurs dramatiques.
On fit plusieurs parodies de _Romulus_, une seule russit au thtre
des Marionnettes de la foire Saint-Germain. Elle tait, dans le
principe, destine  l'Opra-Comique. Le Sage et Fuzelier l'avaient
compose pour ce thtre; mais les acteurs ayant reu dfense de
_parler_ ni de _chanter_, ils furent contraints de la donner aux
artistes en bois de M. Brioch.

La troisime tragdie de Lamotte, _Ins de Castro_, reprsente en
1723, fut fabrique, dit-on, d'une faon singulire. On prtend que
l'auteur commena par faire une composition dans laquelle il avait
agglomr toutes les passions qui, toujours, ont produit le plus
d'effet au thtre, qu'ensuite il avait pri plusieurs de ses amis de
lui trouver un sujet historique auquel on pt adapter tout ce
salmigondis. On ne put lui fournir qu'_Ins de Castro_.

Deux enfants paraissent dans cette tragdie. Cela fut trouv fort
ridicule par le parterre. On prtend que mademoiselle Duclos, qui
jouait Ins, s'arrta pour dire avec indignation: Ris donc, sot
parterre,  l'endroit le plus beau. Elle reprit son rle, on
applaudit, les enfants furent accepts et la pice russit. _Ins de
Castro_ se soutint longtemps au thtre, et toujours avec le mme
succs. Les critiques n'taient cependant pas pargnes. Il en
pleuvait de toute part. Un jour, Lamotte tait au caf Procope dans un
cercle de jeunes gens qui, ne le connaissant pas, faisaient des gorges
chaudes sur sa tragdie. Lamotte les couta longtemps, et quand ils
eurent termin leurs plaisanteries, il se leva en disant  un de ses
amis:--Allons donc nous ennuyer  la _soixante-douzime
reprsentation_ de cette mauvaise pice.

Voici une spirituelle parodie d'_Ins_:

     Combien, dans cette _Ins_ que l'on admire tant,
         Trouvez-vous d'acteurs inutiles?
     --J'en trouve dix.--Quoi! dix? C'en est trop!--Tout autant;
     --Je hais les spectateurs qui sont si difficiles.
         --De quel usage est don Fernand?
     --A vous dire le vrai, ce muet confident
         Pourrait rester dans la coulisse.
     --Que sert l'ambassadeur?--Sans lui faire injustice,
     On pourrait se passer de son froid compliment.
     --En voil dj deux; passons donc plus avant.
     A-t-on plus de besoin de Rodrigue et d'Henrique?
     --L'un est un faux amant, l'autre un faux politique.
         --Et les deux Grands de Portugal?
     --Ce sont les deux acteurs qui parlent le moins mal[20].
     --Parlons des deux enfants et de la gouvernante;
     Qu'en dites-vous?--La scne est fort intressante;
     Mais on pourrait aussi les retrancher tous trois.
     --Quand nous serons  dix, nous ferons une croix.
     --Ce dixime  trouver sera plus difficile.
     --Et Constance,  la pice est-elle plus utile?
         --On sait fort peu ce qu'elle y fait.
     Mais tout ce qu'elle dit, c'est le bien.--C'est le laid,
         Ft-on cent fois plus idoltre
         Des ornements ambitieux.
     Tout auteur qui s'en sert pour fasciner les yeux,
         N'entendit jamais le thtre;
     Et c'est bien insulter au got des spectateurs,
         De leur offrir quatorze acteurs
     Que Corneille ou Racine auraient rduits  quatre.

  [20] Personnages muets.

_Oedipe_, quatrime tragdie de Lamotte, fut compose par son auteur
d'abord en _vers_, et joue en 1726, sans succs, puis en _prose_,
mais sans tre reprsente. Une polmique, fort polie du reste et des
plus convenables, s'engagea entre Lamotte et Voltaire  propos du
projet d'introduire au thtre des tragdies en prose. Lamotte n'tait
en cela que l'imitateur de La Serre, qui avant lui avait donn la
tragdie de _Thomas Morus_, et de d'_Aubignac_, qui avait donn celle
de _Znobie_, toutes deux en prose.

Lamotte, qui est loin des Corneille et des Racine, ne manquait
cependant pas de mrite. Il a essay de tous les genres: le sublime
dans _les Machabes_, l'hroque dans _Romulus_, le pathtique dans
Ins, et le simple dans _Oedipe_; mais o il a le mieux russi, c'est
dans le genre lyrique. Il a fait seize opras et huit comdies, dont
une, _le Magnifigue_, est longtemps reste  la scne. Comme auteur
lyrique, Quinault est le seul qui le surpassa.

Au commencement du dix-huitime sicle (1701), naquit  Meaux un homme
qui marqua au thtre et comme acteur et comme auteur, JEAN SAUV,
plus connu sous le nom de LA NOUE. Il fit une partie de ses tudes
sous la protection d'un cardinal, et vint les achever  Paris, au
collge d'Harcourt. Homme d'esprit et de moyens, bien dou par la
nature, il cda  son got pour le thtre et se fit comdien. Il
dbuta  Lyon dans les premiers rles, n'tant encore g que de vingt
ans. Il y fut parfaitement bien accueilli, et ne cessa jamais de
l'tre sur les diffrents thtres o il parut.

De Lyon il se rendit  Strasbourg. Les mmes succs l'y attendaient.
Il y dbuta dans un autre genre. Il donna pour son coup d'essai _les
Deux Bals_, amusement comique o l'on trouve de l'esprit et de la
gaiet. Plusieurs grands personnages l'engagrent  venir  Paris; il
suivit le conseil et s'y fit connatre trs-avantageusement l'anne
suivante en y composant et jouant _le Retour de Mars_, qui eut le plus
grand succs. Tout dans ce petit drame est fin, vif, lger et
spirituel. C'est une des plus jolies pices pisodiques du rpertoire
de cette poque.

Les comdiens italiens dsiraient que son auteur entrt parmi eux; le
duc de la Trmouille l'en pressait; mais La Noue avait d'autres vues.
Il organisait une troupe de comdiens pour le thtre de Rouen, en
socit avec mademoiselle Gauthier, qui en avait le privilge. Cette
troupe resta cinq ans dans la capitale de la Normandie. Pendant ce
temps, La Noue fit reprsenter  Paris sa tragdie de _Mahomet II_,
qu'il avait compose  Strasbourg. Elle eut un joli succs, on la
compte mme parmi le nombre des pices qui restrent longtemps au
thtre.

En couronnant son auteur, le public de Paris et voulu jouir de tous
ses autres talents; mais, demand par le roi de Prusse, La Noue fit
ses dispositions pour passer  Berlin. On lui promettait des avantages
importants. Ce fut nanmoins ce projet qui causa sa ruine. La guerre
qui survint en empcha l'excution, et il fallut que le pauvre
comdien-auteur payt et congdit,  ses dpens, la troupe qui devait
le suivre. Alors il prit le parti de revenir  Paris. Il dbuta 
Fontainebleau, en 1742, par le _Comte d'Essex_. L'intelligence et le
naturel de son jeu y furent gots. La reine dit elle-mme qu'elle le
recevait. Il fut en effet admis le lendemain et avec distinction. Le
public de Paris ne se croit pas toujours oblig de souscrire, en
matire de got, aux dcisions de la Cour; mais, dans cette occasion,
la Cour et le public furent d'accord.

Bientt mme la Cour fournit  La Noue l'occasion de lui plaire dans
un autre genre. On le chargea de composer pour les ftes du mariage de
Monseigneur le Dauphin, la comdie-ballet de _Zlisca_. C'tait
entrer en concurrence avec M. de Voltaire, qui, dans le mme temps et
pour le mme sujet, crivit _la Princesse de Navarre_. Il est rare que
des ouvrages de circonstance et de commande aient le mrite de ceux
que le gnie entreprend  loisir et  son choix; cependant la petite
comdie de _Zlisca_, ingnieuse par le fond, agrable dans ses
dtails, spirituellement crite et compose, fut fort apprcie.
L'ide de deux rivaux mettant en jeu: l'un, tous les prestiges de
l'art, l'autre, toutes les ressources de la nature, tablit un
contraste qui ne pouvait manquer de produire de l'effet  la scne.
Cette pice et ses divertissements firent un plaisir universel, le Roi
lui-mme fit connatre sa satisfaction  l'auteur; il le lui dit de sa
propre bouche.

Il y avait alors  la Cour ce qu'on appelait _les spectacles des
Petits appartements_; La Noue en fut nomm le rptiteur, avec mille
livres de pension. Il fut particulirement redevable de cette faveur
au marchal de Luxembourg. Le duc d'Orlans, qui l'aimait beaucoup,
lui donna galement la direction de son thtre de Saint-Cloud.

En 1756, La Noue couronna sa rputation dramatique par une comdie en
cinq actes et en vers. C'est _la Coquette corrige_. Ce fut la
dernire production de l'auteur, du moins la dernire qu'il mit au
thtre. Il songea mme  renoncer  la scne comme acteur. Sa sant,
fort affaiblie, en tait la principale cause. Il n'avait jamais t
robuste, le double travail de la scne et du cabinet commenait 
puiser ses forces. Il se proposait d'achever  loisir les diffrents
ouvrages dont il avait dj prpar les canevas; la mort ne lui en
laissa pas le temps. Elle l'enleva aux lettres le 15 novembre 1761. Il
venait d'atteindre soixante ans.

Outre les pices dont nous venons de parler, on trouve dans son
rpertoire une comdie intitule _l'Obstine_. Elle n'a paru sur aucun
thetre; cependant elle offre plusieurs scnes d'un bon comique. On
peut ajouter aux drames de La Noue, les canevas de quelques tragdies
qui furent trouvs dans ses papiers. Le sujet de l'une est _la Mort de
Clomne_, le sujet de l'autre, _la Mort de Thrasas_. On doit
d'autant plus les regretter que, dgag pour toujours des travaux de
l'acteur, il aurait pu se livrer utilement  ceux du pote. Ses
ouvrages dclent un gnie flexible. Il avait le got sr, le style
propre au sujet qu'il traitait et de l'aptitude  crire pour tous les
genres. Auteur et acteur il avait du mrite. Dans l'exercice de ces
deux professions, il montra du tact et du talent. La nature avait peu
fait pour lui. Il tait fort laid, il n'avait qu'un faible organe;
mais l'intelligence et le naturel exquis de son jeu enlevaient tous
les suffrages. A ses divers talents, La Noue joignait les moeurs les
plus pures et la plus exacte probit, vertus que les plus grands
talents ne supposent pas toujours, mais qu'ils ne remplacent jamais.

     Mon visage est ingrat pour exprimer la joie,

disait La Noue, dans _l'poux par supercherie_, et il ne le disait
jamais qu'avec de grands applaudissements, parce qu'il affectait de
l'appliquer  sa figure, qui, en effet, n'annonait rien moins que de
la gat, quoiqu'il st d'ailleurs trs-bien rendre tous les autres
sentiments de l'me.

       On voit en La Noue un acteur
       Qui fait trs-bien son personnage;
       A le lire, c'est un auteur
     Qui fait encor mieux un ouvrage.

Lorsque La Noue eut fait jouer son _Mahomet II_, Voltaire, qui avait
trait le mme sujet, lui crivit:

     Mon cher La Noue, illustre pre
     De l'invincible Mahomet,
     Soyez le parrain d'un cadet
     Qui sans vous n'est point fait pour plaire.
     Votre fils fut un conqurant:
     Le mien a l'honneur d'tre aptre,
     Prtre, filou, dvot, brigand,
     Faites-en l'aumnier du vtre.

A l'poque o Voltaire faisait voir le jour  _Oedipe_, sa premire
tragdie, la nature mettait au monde un homme qui devait marquer dans
la littrature du dix-huitime sicle, MARMONTEL, dont les _Contes
moraux_ ont fourni depuis des sujets de pices  tous les thtres.
Auteur dramatique de mrite, Marmontel a donn  la scne franaise,
de 1748  1770, une douzaine de tragdies, plusieurs comdies et mme
quelques opras.

_Denys le Tyran_, tragdie joue en 1748, commena la rputation de
Marmontel, _Aristomne_ (1749) eut galement un grand succs.
Malheureusement une maladie grave de l'acteur Roselli, qui faisait un
des principaux rles, fora d'interrompre le septime jour les
reprsentations de cette pice. On raconte que son mdecin voulut
profiter de cette circonstance pour engager Roselli, alors fort mal, 
abandonner le thtre, et qu'il rpondit par ce vers de _Catilina_:

     N'abusez point, Probus, de l'tat o je suis.

La troisime tragdie de Marmontel, _Cloptre_ (1750), n'eut pas
autant de bonheur que ses deux anes. A la fin du cinquime acte,
malgr la dfense faite  cette poque de siffler au thtre, un coup
de cet instrument, la terreur des auteurs et des comdiens, partit du
milieu de la salle. Aussitt les gardes de chercher partout le
dlinquant; mais en vain, il avait su,  la grande joie des
spectateurs, se drober  la vindicte de l'autorit. Dans cette
tragdie, _Cloptre_, selon la tradition historique, prend un aspic
et l'approche de son sein pour se donner la mort. A ce moment, l'aspic
de la Comdie-Franaise sifflait avec bruit. Quelqu'un ayant demand
en sortant du thtre  un homme d'esprit ce qu'il pensait de la
pice: Eh! eh! reprit ce dernier, je suis de l'avis de l'aspic.

Marmontel crivit les _librettos_ de plusieurs opras, entre autres de
celui d'_Acante et Cphise_, dont la musique tait de Rameau.
Reprsente en 1751, pour les ftes du premier mariage du Dauphin,
cette pice eut un succs prodigieux. Tout avait t employ, du
reste, pour qu'il en ft ainsi, mise en scne splendide, musique
excellente et dpenses considrables.

Au milieu du dix-huitime sicle, vivait  Paris un auteur qui a donn
plusieurs comdies en collaboration avec des hommes de lettres de
cette poque et deux pices, une tragdie et une comdie qui firent
beaucoup de bruit avant leur apparition sur la scne. Cet auteur est
PORTELANCE, dont la tragdie d'_Antipater_, lue, relue dans vingt
salons de Paris, eut parmi les gens du grand monde un succs  nul
autre pareil. La chose tait mme devenue  la mode, on ne parlait que
de l'_Antipater_ de M. Portelance. Qui n'avait ou la sublime tragdie
de M. Portelance n'avait jamais ou quelque chose de beau,
d'incomparable. Pour un peu, ont et port son auteur en triomphe dans
les rues de la capitale en criant au miracle. On sait ce que valent
souvent les engouements de Paris, les rputations fausses. _Antipater_
tomba du premier coup au Thtre-Franais et jamais ne se releva.

Le mme auteur prtendit avoir part  la spirituelle comdie des
_Adieux du got_, qu'il aurait faite en collaboration avec M. Patu.

Dorat, ami du prcdent auteur et dont le nom a acquis une certaine
clbrit, fit jouer la comdie de _Feinte par amour_, et bientt
aprs, de 1760  1773, les tragdies de _Zulica_, de _Thagne et
Charicle_, de _Rgulus_ et d'_Adlade de Hongrie_.

_Zulica_ fut d'abord fort mal accueillie du public; l'auteur
s'empressa d'y faire d'importantes modifications, et cela en fort peu
de temps. Les acteurs, qui aimaient Dorat, firent un magnifique
effort, et, en huit jours, la tragdie, presque entirement
renouvele, fut apprise, rpte, joue et applaudie avec fureur. Cela
n'empcha pas la parodie de s'emparer de _Zulica_ et d'mettre dans
_le Procs des ariettes et des vaudevilles_ le jugement ci-dessous:

     Les demandeurs, dans leur requte,
     Ont expos que _Zulica_,
     S'est pare des pieds  la tte
     D'ornements pris par-ci, par-l.
     Et quoique l'auteur se fatigue
     Pour se dfendre l-dessus,
     Il appert qu'il doit son intrigue
     A _Phanazar_,  _Dardanus_.

_Phanazar_ tait le titre d'une pice de Morand.

_Rgulus_, tragdie parue en 1773, imprime longtemps avant que d'tre
mise  la scne, eut du succs. Chose assez singulire, le mme jour,
Dorat eut deux premires reprsentations aux Franais: _Rgulus_ et la
comdie de _Feinte par amour_; toutes les deux russirent. Le parterre
le demanda avec acharnement; mais il ne voulut pas paratre. Cette
exhibition des auteurs tait devenue une corve des plus
dsobligeantes, car ils taient quelquefois exposs aux lazzis du
parterre, qui ne se gnait pas plus alors que ne se gnent de nos
jours les _titis_ des petits thtres du boulevard.

Malgr le succs de _Rgulus_ et de _Feinte par amour_, on fit sur ces
deux pices ces quatre vers:

     Dorat, qui veut tout effleurer,
     Transport d'un double dlire,
     Voulut faire rire et pleurer,
     Et ne fit ni pleurer ni rire.

Ce qu'il y a de positif, c'est que cette spirituelle pigramme fit
rire Dorat.

LEMIERRE, un des bons auteurs des rgnes de Louis XV et Louis XVI, fit
reprsenter plusieurs tragdies dans lesquelles on trouve de fort
beaux vers, de belles penses et de belles scnes. De 1758  1766, il
donna aux Franais les tragdies de _Hypermestre_ (1758), de _Tirte_
(1761), d'_Idomne_ (1764), de _Guillaume Tell_ (1766) et celles
d'_Artaxercs et de la Veuve du Malabar_. Il composa aussi un drame
tir de l'histoire de Hollande, _Barnwell_, que l'ambassadeur du pays
empcha de jouer, en faisant des reprsentations  la Cour.

A la tragdie d'_Idomne_ se rattache une aventure assez plaisante; 
celle de _Guillaume Tell_, un joli mot.

Les trois premiers actes d'_Idomne_ avaient t applaudis, et tout
allait bien, lorsque le grand-prtre et la peste, arrivant au
quatrime, refroidissent les spectateurs. On avait affich cette pice
_Idomne_ par un Y. La clbre Clairon se plaignit de cette faute et
s'en prit  l'auteur, qui rejeta le crime sur l'imprimeur. Ce dernier,
mand  la barre du tribunal des comdiens, s'excuse de son mieux,
disant que c'est le _semainier_ qui lui a dit d'afficher par un
Y.--C'est impossible, s'crie la Clairon, il n'y a point de _comdien_
(de nos jours elle et dit d'artiste) parmi nous qui ne sache
_orthographer_.--Pardon, pardon, Mademoiselle, reprend l'imprimeur, il
faudrait dire, pour bien faire, _orthographier_.

Aprs quelques reprsentations, _Guillaume Tell_, qui avait t fort
apprci par les Suisses alors  Paris, n'eut plus le privilge
d'attirer grand monde au thtre; seuls, les enfants des montagnes de
l'Helvtie restrent fidles  leur hros. La belle et spirituelle
Arnoult tant venue au thtre, dit en plongeant ses regards dans la
salle: Dcidment, point d'argent point de Suisses est un faux
proverbe: ici, il y a plus de Suisses que d'argent. Voyez plutt?

Jusqu'au moment o parut M. DE BELLOY, les auteurs tragiques s'taient
cru obligs de ne choisir leurs sujets dramatiques que dans les
histoires ancienne, grecque ou romaine, bien peu avaient tent de
puiser dans l'histoire de France, si fertile cependant en hroques
actions. Ni Corneille, ni Racine, ni Crbillon, ni Voltaire n'avaient
pens  consacrer leurs veilles  la gloire de la patrie. M. de
Belloy, aprs s'tre essay  la scne par les deux pices de _Titus_
et de _Zelmire_, ne voulut plus puiser ailleurs que dans les
glorieuses annales de la France. M. de Belloy mrite donc le beau
titre de pote national.

Son premier pas dans la carrire dramatique ne fut pas heureux. Son
_Titus_, jou en 1759, n'eut qu'une reprsentation, ce qui fit mettre
dans une parodie ce vers fort spirituel:

     Titus perdit un jour; un jour perdit Titus.

Aprs _Zelmire_, reprsente en 1762, et qui fut un peu mieux
accueillie que l'infortun _Titus_, de Belloy composa son _Sige de
Calais_, qu'il donna en 1765. Cette belle tragdie est un des
vnements remarquables qui font poque dans l'histoire de l'ancien
thtre. Le roi Louis XV donna ordre de la faire reprsenter gratis,
afin que le peuple de Paris pt y venir puiser des ides grandes,
gnreuses et patriotiques.

Puisque nous venons d'avoir l'occasion de parler des reprsentations
_gratis_, on nous permettra de donner ici un historique rapide de ce
genre de plaisir si apprci par le public parisien.

Les reprsentations thtrales gratis pour le peuple de Paris datent
de la fin du dix-septime sicle. L'initiative premire en est due aux
administrations des thtres. Plus tard, la ville de Paris, puis les
divers gouvernements, profitrent de l'ide et accordrent des
gratifications pour subvenir aux frais occasionns par ces
reprsentations.

Ce fut en 1682, lors de la naissance du duc de Bourgogne, que le
peuple de Paris fut appel, pour la premire fois,  jouir de ce
privilge. A cette poque, la capitale et la France entire taient
dans la joie: un hritier prsomptif du trne venait de natre.

Le clbre Lully, directeur de l'Opra, et qui devait toute sa fortune
au grand roi Louis XIV, ne resta pas en arrire dans cette
circonstance. Il voulut que l'opra de _Perse_, dont les paroles
taient de Quinault et la musique de lui, ft choisi pour la
reprsentation tout exceptionnelle qu'il allait donner au public.

Ce tragi-opra tait alors fort en vogue dans le monde de la cour et
des grands seigneurs. Il avait t reprsent devant le roi. Le
Dauphin et Leurs Altesses Royales avaient honor la premire
reprsentation de leur prsence. Enfin, chose qui tait dans les
moeurs de cette poque et qui semblerait bien singulire aujourd'hui,
un jeune prince avait dans seul sur le thtre une trs-belle _entre
de ballet_ (comme on disait alors). Il y avait montr une grce
merveilleuse. Il avait paru sur la scne masqu, selon la coutume, et
magnifiquement vtu, tenant l'emploi d'un des principaux matres.

Cet opra de _Perse_ agitait, depuis son apparition sur le thtre
lyrique, tous les beaux-esprits du temps. La question qu'il avait
souleve tait grave. On commentait les sentiments de Phine, les uns
approuvant, les autres blmant ces vers de la pice:

     L'amour meurt dans mon coeur; la rage lui succde;
         J'aime mieux voir un monstre affreux
         Dvorer l'ingrate Andromde,
     Que la voir dans les bras de mon rival heureux.

Les _Mercures_ de l'poque taient remplis de questions, de rponses,
de discussions en vers, en prose, et mme en _galimatias_, comme et
dit Boileau. Un pote bel-esprit fit imprimer le jugement suivant:

     Voil ce que Phine a dit dans sa colre,
         Et ce que tout autre aurait dit.
     Qu'on ne s'y trompe pas, un amant qu'on trahit
     Est en droit de tout dire, est en droit de tout faire;
         Et sans crainte d'en user mal,
     Peut voir avec plaisir prir une infidelle;
     Ce n'est pas que cela se doive  cause d'elle,
     Mais seulement pour faire enrager son rival!

La reprsentation _gratis_ donne  l'occasion de la naissance du
Dauphin, fut accueillie avec transport par les Parisiens. Ils ne
s'verturent nullement  commenter les paroles de Phine, et ne
s'inquitrent pas de dcider s'il avait tort de vouloir faire
_manger_ son amante infidle par le monstre pour jouer pice au rival,
mais ils admirrent avec beaucoup de tact et d'intelligence les
endroits les plus remarquables de la dlicieuse musique de Lully, et
ils furent vivement impressionns des dcors magnifiques, des machines
merveilleuses mises en jeu dans la pice. Du reste, Lully avait fait
les choses en grand seigneur. Un arc de triomphe avait t, par ses
ordres et aux frais de l'Opra, lev  l'entre de la salle.

Lorsque la reprsentation fut termine, cet arc de triomphe parut en
feu avec un soleil au-dessus et la fameuse devise du roi. Le soleil
tait compos, dit la chronique du temps, _de plus de mille lumires
vives sans tre couvertes_. On tira ensuite plus de _soixante fuses_
les unes aprs les autres, et l'on fit couler jusqu' minuit une
fontaine de vin. Que diraient Lully et les Parisiens de 1682, s'ils
revenaient tout  coup dans la bonne ville de Napolon III, un 15
aot?...

L'usage des reprsentations gratuites fut adopt  partir de cette
poque, mais les thtres n'eurent plus  en supporter les frais; le
gouvernement ou la ville de Paris leur accordrent des subventions
pour les indemniser.

En 1744, un vnement qui fut considr comme un grand bonheur public,
la convalescence du roi, porta les acteurs du Thtre-Italien  donner
deux magnifiques reprsentations gratuites,  quelques jours
d'intervalle. La premire, qui eut lieu aprs le _Te Deum_ chant en
actions de grces, se composa de _l'Illumination_, de _la Noce de
village_ et des _Ftes sincres_, trois petites pices en un acte,
avec divertissement, composes pour la circonstance par Panard. L'une
de ces pices, _les Ftes sincres_, fut, plus tard, reprsente
devant la Cour. C'est dans cette comdie, ddie  la reine, que, pour
la premire fois, Louis XV reut le nom de _Bien-Aim_.

Ce fut donc Panard qui donna  ce prince un surnom que la France
entire adopta alors avec enthousiasme.

Quelques jours aprs la reprsentation dont nous venons de parler, le
Thtre-Italien en donna une autre gratuite, compose des _Paysans de
qualit_, du _Fleuve d'oubli_ et d'_Arlequin toujours Arlequin_.

Ces trois jolies pices furent accueillies avec transport par le
public, auquel on mnageait encore une autre surprise. Les comdiens
avaient fait illuminer la faade du thtre et placer sur le balcon
plusieurs pices d'un fort bon vin qu'on ne cessa de faire couler
toute la nuit, en rjouissance de l'heureux rtablissement du
monarque. Sur le mme balcon, aprs la reprsentation, et pendant
toute la soire, l'excellent orchestre de la Comdie-Italienne fit
danser le peuple de Paris; mais ce qui excita surtout l'admiration
gnrale, ce fut une dcoration pompeuse qui embrassait toute la
faade du thtre, ou si l'on veut de l'_htel_ de messieurs les
Comdiens du Roi, comme on disait alors. Cette dcoration, qui
pourrait paratre bien mesquine aujourd'hui, consistait en une vaste
toile  la dtrempe reprsentant le temple d'Isis, de forme
circulaire, surmont par un arc-en-ciel sur le point le plus lev
duquel on voyait la desse rpandant la rose pour fconder la terre.
Des arcades soutenaient une frise au-dessous de laquelle taient
places trois pyramides lumineuses. Enfin, au milieu du temple tout
illumin, tait le portrait de Louis XV sous la figure du soleil, avec
ses symboles ordinaires et cette inscription:

     _Post nubila Phoebus._

Cette dcoration, qui avait cinquante-deux pieds de hauteur sur
cinquante de largeur, avait t dessine et peinte par deux Italiens,
dcorateurs ordinaires du thtre. Elle excita une vive curiosit et
produisit une admiration universelle; jamais encore on n'avait rien vu
d'aussi beau dans ce genre.

En 1753, un sicle aprs le premier spectacle gratis, le
Thtre-Franais reut ordre de la Cour de donner une reprsentation
extraordinaire au peuple de Paris, et voici  quelle occasion. M. de
Belloy avait fait pour la scne sa belle et patriotique tragdie du
_Sige de Calais_, cette tragdie, la premire dans laquelle
l'histoire nationale n'est pas sottement travestie. Cette belle
tragdie, disons-nous, produisit une immense sensation, surtout  la
Cour, o elle avait t accueillie avec une sorte d'enthousiasme. Le
roi et la famille royale l'avaient vue plusieurs fois; l'auteur leur
avait t prsent, et le vieux et brave marchal de Brissac,
gouverneur de Paris, s'tait cri aprs avoir entendu les vers de M.
de Belloy: _Cette pice est le brandevin de l'honneur._

On racontait mme que dans un moment d'enthousiasme, le brave marchal
avait dit  Brizard, l'acteur charg du principal rle: Mon cher
Brizard, tu peux tre malade quand tu voudras, je jouerai ton rle.

Le roi, jugeant qu'une tragdie o taient exprims des sentiments
d'amour national, ne pouvait qu'tre utile pour dvelopper le
patriotisme des masses, voulut que cette peinture des vertus de nos
anctres ft offerte au peuple de sa bonne ville. En consquence, le
Thtre-Franais ouvrit ses portes  deux battants. On remarqua avec
joie, mais non sans une certaine surprise, que le _populaire_
applaudissait prcisment les passages, les vers qui avaient t
galement applaudis par la Cour et qui avaient enlev les suffrages
des connaisseurs. Preuve certaine qu'en France les sentiments nobles,
les paroles leves, les beaux vers ont un cho dans le coeur du
citoyen,  quelque classe qu'il appartienne. Cette remarque, on l'a
faite bien souvent depuis, et l'on assure que nos grands artistes
lyriques, tragiques ou comiques prfrent une salle compose d'hommes
et de femmes du peuple, qui ne restent jamais froids devant leurs
efforts,  ce public d'lite des premires reprsentations qui
applaudit ou murmure sourdement du bout des lvres ou du bout de la
canne, systmatiquement et en rsistant  tout entranement.

A cette reprsentation du _Sige de Calais_, les spectateurs
demandrent  grands cris: _Monsieur l'auteur!_ De Belloy parut, et
aussitt sa prsence fut accueillie par un immense cri de: _Vive le
roi et monsieur de Belloy!_

Il serait impossible de rapporter tous les bons mots, vrais cris du
coeur, chapps  ce peuple si vivement mu; mais nous citerons celui
d'un des _titis_ du dix-huitime sicle, disant tout haut, en montrant
l'acteur qui jouait le rle d'Eustache de Saint-Pierre: Ce brave
bourgeois de Calais, il avait l'me d'un bourgeois de Paris.

La noble ide, exprime si simplement et avec tant de franchise par
l'enfant du peuple de Paris, fut releve  Calais. Les habitants de
cette ville en furent frapps, et ils dcidrent que M. de Belloy
serait leur concitoyen. Celui qui a peint si noblement l'me
d'Eustache tait digne d'tre admis au nombre de ses successeurs. Tous
pensrent que la plus belle rcompense qui pt tre offerte  un homme
auquel la ville de Calais tait redevable de ce souvenir de gloire
nationale, c'tait d'tre associ  cette gloire par l'adoption mme
de la cit. En consquence, des lettres de citoyen de Calais furent
envoyes  l'auteur de la tragdie, dans une bote en or sur laquelle
on grava les armes de la ville, entoures, d'un ct, par une branche
de laurier; d'un autre, par une branche de chne avec cette
inscription: _Lauream tulit, civicam recipit._

En outre, la ville de Calais fit excuter le portrait en pied de M. de
Belloy, et ce portrait fut plac dans l'htel de ville parmi ceux des
bienfaiteurs de cette gnreuse et noble cit.

La premire Rpublique ordonna quatre reprsentations gratuites par an
pour le peuple, et on lit dans le _Moniteur_ de 1794 une dcision qui
met une somme de cent mille francs  la disposition du ministre de
l'intrieur, pour tre rpartie entre les vingt thtres de Paris,
selon leur importance, en compensation des quatre reprsentations que
chacun de ces thtres devait donner gratis. Depuis lors, c'est le
jour de la fte du chef de l'tat qui a t adopt pour ces spectacles
_gratuits_, auxquels le populaire se porte avec un avide empressement.

_Le Sige de Calais_ produisit l'motion la plus profonde, la plus
gnrale et la plus utile, non-seulement  Paris mais dans la
province, o il fut jou, applaudi, redemand. Presque partout on
donna des reprsentations gratuites au peuple et aux soldats des
garnisons. Les colonels en firent distribuer des exemplaires dans les
casernes et quartiers de leurs troupes. A Arras, dans le rgiment de
la Couronne, on avait fait mettre en tte de la tragdie imprime:
_Pour inspirer aux nouveaux soldats les sentiments des anciens._
L'auteur de cette belle et noble pice reut des lettres de la France
et des pays trangers. Un caporal du rgiment de Hainaut lui crivit
au nom des hommes de sa compagnie. Le _Sige de Calais_ pntra dans
nos colonies grce au comte d'Estaing, gouverneur des possessions
franaises. Il fit imprimer  ses frais et distribuer gratis le petit
volume. Le corps des officiers envoya  M. de Belloy un des
exemplaires avec cette inscription en tte: _Premire tragdie
imprime dans l'Amrique franaise._

Il ne manquait plus  cette tragdie que le suffrage des Anglais: et
elle l'obtint, car ils estiment notre nation. La pice fut imprime 
Londres en franais, et depuis elle fut traduite deux fois en anglais.
La _Gazette de Londres_ en fit le plus grand loge.

Cette pice fut la cause innocente d'une affligeante singularit, de
la retraite de mademoiselle Clairon et des torts qu'elle eut envers le
public. A la reprise que l'on devait donner du _Sige de Calais_, le
15 avril de l'anne 1765, pour la rentre aprs la quinzaine de
Pques, les comdiens affichrent cette tragdie; mais il s'leva
entre Dubois, l'un d'eux, et ses camarades, une discussion qui empcha
le spectacle d'avoir lieu. Voici  quel propos. Dubois avait un procs
avec son mdecin, qui rclamait des honoraires que ce comdien
prtendait avoir pays. Dubois demandait en justice qu'il ft admis au
serment. Le mdecin avait rpondu en faisant imprimer un Mmoire dans
lequel il prtendait qu'un comdien ne pouvait tre admis _ faire
serment, vu sa profession_. Les camarades de Dubois, piqus de ce que
celui-ci avait donn lieu  ce Mmoire insultant, et voulant terminer
cette affaire dsagrable, demandrent et obtinrent le renvoi de leur
camarade Dubois. Comme il avait un rle dans la tragdie du _Sige de
Calais_, ce fut Bellecour qu'on en chargea. Mais mademoiselle Dubois,
fille de l'acteur renvoy, fit de si fortes reprsentations  MM. les
gentilshommes de la Chambre, qu'elle obtint un sursis et un nouvel
ordre portant que Dubois jouerait son rle jusqu' ce que le roi ait
prononc dans cette affaire. L'ordre fut signifi aux comdiens
quelques heures seulement avant la reprsentation, et ils n'eurent ni
le temps ni le pouvoir de le faire rvoquer. Cependant l'heure du
spectacle arrive, Le Kain, Mol et Brizard font dfaut. Mademoiselle
Clairon arrive, demande si ses camarades sont au thtre; on lui
rpond qu'on ne les a point vus. Elle les attend, ils ne paraissent
pas; alors elle s'en va chez elle. Tous les autres acteurs, qui
n'avaient point de rle dans le _Sige de Calais_, taient rests au
foyer, fort embarrasss de la manire dont ils annonceraient au public
que la reprsentation ne pouvait avoir lieu, d'autant plus qu'ils
savaient que mademoiselle Dubois avait des gens dans le parterre
disposs  mal accueillir tous les comdiens franais. Enfin, un
d'entre eux se dcide, il s'avance bravement au bord du thtre, et
dit d'une voix tremblante: Messieurs, nous sommes au dsespoir... Il
est interrompu. Une voix du parterre lui crie: Point de dsespoir, le
_Sige de Calais_! Toute la salle rpte en choeur: _Calais,
Calais!_ L'orateur veut reprendre sa petite harangue, vingt fois il
la commence, vingt fois les mmes cris redoublent avec plus de fureur,
accompagns de sifflets. Il vient pourtant  bout de faire entendre
qu'il leur est impossible de donner le _Sige de Calais_, qu'ils vont
donner une reprsentation du _Joueur_, ou bien que l'on va rendre
l'argent, puis il se retire.

Loin de s'apaiser, le tumulte augmente; l'orchestre, l'amphithtre,
les loges mme se joignent au parterre, pour demander  grands cris:
_Calais, Calais, Calais!_ Un quart d'heure aprs, et au milieu de ce
bruit infernal, qui continue toujours, Prville parat, et se jette,
en robe de chambre, dans un fauteuil, pour commencer la premire scne
du _Joueur_. Ce comdien, l'idole du public, qui n'a jamais paru que
pour en recevoir des applaudissements, en est mal accueilli. On crie;
les injures pleuvent sur mademoiselle Clairon. Mille invectives
grossires sont lances contre elle, qui ne les mritait pas plus que
ses autres camarades. Cet effroyable bacchanal, qui dura plus d'une
heure, ft devenu, sans doute, une scne sanglante, sans la prudence
du marchal de Biron, qui prfra laisser la colre du public s'user
elle-mme et s'exhaler en injures contre le manque de respect des
comdiens, sans faire intervenir la troupe. Enfin on rendit l'argent.
On avait renvoy les voitures. La moiti des spectateurs fut oblige
de les attendre; il y avait encore du monde  la comdie  dix heures
du soir. Le lendemain, le ressentiment du public n'tait pas calm, le
thtre n'ouvrit point. Mademoiselle Clairon fut conduite au
Fort-l'vque; Brizard, Mol et Lekain y furent mis deux jours aprs,
on les y dtint pendant vingt-quatre jours. Au bout de cinq jours,
mademoiselle Clairon, qui se dit malade, sortit de prison et demeura
chez elle aux arrts pendant le reste du temps. Le mercredi suivant, 
l'ouverture du thtre, Bellecour demanda pardon au public dans un
discours rempli d'expressions les plus respectueuses.

_Le Sige de Calais_, qu'un vnement si bizarre avait fait
interrompre  la vingtime reprsentation, ne fut remis au thtre
qu'au bout de quatre ans. Mais il reparut avec un tel clat, que le
public demanda encore l'auteur, chose sans exemple  une reprise.
Aprs la dixime reprsentation, nouvelle interruption, nouvel
intervalle de quatre annes. Enfin, en 1773, la Cour ayant dsir
revoir la pice, on en donna de suite dix reprsentations  Paris.

Le Dauphin et la Dauphine, sur qui _le Sige de Calais_ avait produit
la plus vive impression  Versailles, le demandrent pour le premier
jour o ils devaient honorer la Comdie-Franaise de leur prsence. On
ne peut peindre la sensation que cette tragdie excita. Tous les
coeurs s'levaient en ce moment vers le prince qui devait tre
l'infortun Louis XVI. On lui prodiguait les expressions nergiques
d'amour, de zle et de fidlit que l'auteur a mises dans la bouche
des hros de Calais; et l'auguste prince y rpondait en applaudissant
tout ce qui pouvait faire allusion  ses sentiments envers le peuple,
qui, vingt ans plus tard, faisait rouler sa tte sur l'chafaud!...

Ces deux vers:

     Le Franais, dans son prince, aime  trouver un frre,
     Qui, n fils de l'tat, en devienne le pre.

furent accueillis avec enthousiasme.

De son ct, le Dauphin applaudit ceux-ci:

     Rendre heureux qui nous aime est un si doux devoir!
     Pour te faire adorer tu n'as qu' le vouloir.

Jamais tragdie, dans aucun pays, n'avait offert un spectacle aussi
noble et aussi touchant. On remarqua que le Dauphin et madame la
Dauphine saisirent tous les traits qui dveloppent la bienfaisance et
leur attachement pour le roi et la nation. L'auteur eut l'honneur de
leur tre prsent aprs la reprsentation, et il reut des deux
princes, des loges et des tmoignages de leur satisfaction,
rcompense flatteuse et que mritait son oeuvre patriotique.

FIN DU PREMIER VOLUME.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES DANS LE PREMIER VOLUME.


I

ORIGINE DU THATRE EN FRANCE.--LES DEUX PREMIRES PRIODES.--DE 1402 A
1588.

  Origine du thtre en France.--Thtre 
   Saint-Maur.--Lettres-patentes de 1402.--Confrres de la
   Passion.--Origine du droit pour les hpitaux.--_Les
   Mystres._--Analyse d'une de ces pices.--Anecdote relative au
   Mystre de la Passion.--Bon mot d'un peintre.--_Les
   Moralits._--Origine de la petite pice.--Analyse d'une
   moralit.--Personnages habituels des mystres et des
   moralits.--Origine de ce dicton, _faire le diable 
   quatre_.--Origine du prologue.--Principaux auteurs des mystres
   et des moralits pendant le quinzime sicle et la moiti du
   seizime.--Mystres jous dans les glises au treizime
   sicle.--Influence sur le thtre, des ftes donnes  Isabeau
   de Bavire en 1385.--Modifications apportes aux reprsentations
   par les pices connues sous le nom de _Farces_.--_Les
   Sottises._--Rvolution dans le thtre en 1548.--dit du
   Parlement.--Les Confrres de la Passion  l'Htel de
   Bourgogne.--Transition entre le genre sacr et le genre profane,
   un peu avant 1548.--Modification du got en France.--LAZARE BAF
   ET JEAN DE LA TAILLE.--Principaux auteurs et principales
   compositions dramatiques, de 1548  1588.--JODELLE.--La tragdie
   des anciens remise sur la scne franaise.--_Cloptre_,
   _Didon_.--Les comdies de Jodelle (de 1552  1558).--JEAN DE LA
   RIVEY.--Ses comdies.--Ses innovations.--Comdie des _Esprits_,
   reprsente en 1576.--Les Farces.--FRANOIS VILLON, auteur de
   celle de l'_Avocat Pathelin_.--Anecdote relative  la pice de
   la Passion, de Villon.--Succs de l'_Avocat Pathelin_, au
   commencement du seizime sicle.                                    3

II

TROISIME PRIODE DRAMATIQUE. DE 1588 A 1630.

  Troisime priode de l'art dramatique en France, de 1588 
   1630.--Les  confrres de la Passion cdent leur thtre de
   l'Htel de Bourgogne, 1588.--La troupe se scinde en deux parties
   en 1600.--La seconde troupe s'tablit au Marais.--ROBERT
   GARNIER.--Les principales tragdies, de 1568  1588.--Anecdotes
   relatives aux reprsentations de _Bradamante_ et de
   _Hippolyte_.--ALEXANDRE HARDY, de 1601  1630.--Sa
   fcondit.--Ses principales productions dramatiques.--_La Force
   du sang_, et _Thagne et Charicle_.--Prix des places aux
   thtres.--Diffrents usages.--Entr'actes.--Choeurs.--Orchestre.
   --Droits d'auteur.--L'art dramatique pendant les trente premires
   annes du dix-septime sicle.--NICOLAS CHRTIEN, ses pastorales
   et ses tragdies.--Celle d'ALBOIN.--RAISSIGNER.--L'_Aminte du
   Tasse_.--Les _Amours d'Astre_.--PIERRE BRINON, auteur de la
   _Calomnie_ et de _l'phsienne_.--Beaux vers qu'on trouve dans
   ces deux tragdies.--Les dernires _moralits_, en 1606 et 1624,
   de SORET.--Le roman de l'_Astre_, de DURF et de
   BARO.--Pastorale de Baro.--Anecdote plaisante relative  celle
   de _Cloreste_.--PIERRE DU RYER.--Ses oeuvres dramatiques.--Beaux
   vers qui s'y rencontrent.--Sa _Lucrce_.--Singulires licences
   des potes de cette poque.                                        25

III

FARCES ET TURLUPINADES.

DE 1583 A 1634.

  Cynisme d'expressions au thtre avant la venue du grand
   Corneille.--La _Sylvie_, de MAIRET, en 1627.--_Le Duc d'Ossonne_
   et _Silvanire_, du mme.--Qualits et dfauts de Mairet.--Les
   _Bergeries_, de RACAN, en 1616.--Les tragdies sacres de
   NANCEL, en 1606.--SCUDRY, en 1625.--Sa tragi-comdie de
   _Ligdamon et Lidias_.--Singulire prface.--TROTEREL.--CLAUDE
   BILLARD.--Sa tragdie d'_Henri IV_.--MAINFRAY.--Sa tragdie
   d'_Aman_.--_Bore._--_La Guisade_, de Pierre _Mathieu_.--BOISSIN
   DE GATTERDON.--DESPANNEY et son _Adaminte_, 1600.--THULLIN et
   _Les Amours de la Guimbarde_, 1629.--Les _Farces_ remplaces par
   les _Turlupinades_, en 1583.--GROS-GUILLAUME, GAUTHIER-GARGUILLE
   et TURLUPIN.--Leur thtre des Fosss-de-l'Estrapade.--Histoire
   de ce trio.--Vogue qu'il obtient.--Plaintes des acteurs de
   l'Htel de Bourgogne.--Le cardinal de Richelieu les fait
   venir.--Ils jouent devant lui une _Turlupinade_.--Le cardinal
   les incorpore dans la troupe de l'Htel de Bourgogne.--Mort de
   Gros-Guillaume.--Dsespoir des deux autres amis; leur mort.--Fin
   des turlupinades, en 1634.--Rcit d'une _Farce_ sous Charles
   IX.--Titre singulier d'une autre farce, en 1558.                    43

IV

COMDIE-FRANAISE.--DE 1600 A 1789.

  Le thtre de l'Htel de Bourgogne et celui du Marais, en
   1600.--Les deux thtres du Palais-Cardinal.--Celui du jeu de
   paume de la rue Michel-le-Comte (1633).--_Mlite_, premire
   comdie de Corneille (1625).--Rotrou, de 1609  1650.--Caractre
   de son talent.--Ses compositions dramatiques.--_Les Occasions
   perdues_ (1631).--_Venceslas_ (1648).--Anecdote relative  cette
   tragdie.--L'acteur Baron.--_Cosros_ retouch par M.
   d'Uss.--Emprunt fait  Rotrou par plusieurs auteurs
   dramatiques.--Transformations diverses subies par les thtres
   de l'Htel de Bourgogne et du Marais, depuis 1600.--Deux troupes
   franaises  Paris jusqu'en 1641.--L'_illustre_ thtre de
   Molire.--Troisime troupe, celle de Molire  la salle du
   Petit-Bourbon, en 1642, sous le nom de troupe de
   _Monsieur_.--Elle devient troupe du _Roi_ en 1665.--Elle
   s'installe  la salle du Palais-Royal.--Trois troupes franaises
   jusqu'en 1673,  la mort de Molire.--Fusion de la troupe de
   Molire, partie dans celle de l'Htel de Bourgogne, partie dans
   celle du Marais.--La troupe du Marais dans la rue
   Gungaud.--Runion des deux troupes franaises, le 21
   octobre 1680, et formation de la troupe de la Comdie-Franaise
   ou troupe _du Roi_.--Elle est installe d'abord dans
   la rue Gungaud, puis au jeu de Paume de la rue
   Saint-Germain-des-Prs.--Ouverture de cette salle, le 18 avril
   1689.--Priode de 1689  1770.--Lutte avec les thtres
   forains.--Anecdotes.--Dancourt, directeur de la Comdie, fait
   valoir les privilges exclusifs de la troupe et obtient divers
   dcrets contre les thtres forains (1710).--Rglement du 18
   juin 1757.--La Comdie-Franaise, de 1770  1782, aux
   Tuileries.--De 1782  1799  l'Odon.--Depuis 1799,  la salle
   de Richelieu.--Modifications dans le costume
   thtral.--Rflexions.--Suppression des banquettes sur la scne,
   1760.--Rflexions.                                                 63

V

QUATRIME PRIODE DRAMATIQUE.--LES DEUX CORNEILLE. DE 1630 A 1674.

  PIERRE CORNEILLE.--Considrations gnrales sur ses oeuvres
   dramatiques.--Son portrait peint par lui-mme.--Sa difficult
   d'nonciation.--Anecdotes sur sa vie.--Ses diffrentes
   productions, dans l'ordre o elles ont t donnes au
   thtre.--_Mlite_ (1630).--Anecdotes.--_Clitandre_ (1630).--_La
   Veuve et la Galerie du Palais_ (1634).--Innovation due  cette
   dernire comdie.--_La Suivante_ (1634).--_La Place Royale_
   (1635).--Lettre de Claveret.--_Mde_  (1635), premire
   tragdie de Pierre Corneille.--Son peu de succs.--_L'Illusion_
   (1635).--_Le Cid_ (1636).--Rflexions.--Anecdotes.--Le
   cardinal de Richelieu.--L'Acadmie.--Boileau.--L'acteur
   Baron.--_Les Horaces_ et _Cinna_ (1639).--_Polyeucte_
   (1640).--Anecdotes.--ptres  la Montauron.--Le marchal
   de La Feuillade.--Dufresne.--_La Mort de Pompe_ (1641).
   Le comte de Choiseul.--Ninon de Lenclos.--Pcourt.--_Le
   Menteur_ et _La Suite du Menteur_ (1642).--_Rodogune_
   (1646).--Rflexions.--Anecdotes.--_Thodore_, tragdie
   (1645).--Anecdote.--_Hraclius_ (1647).--_Andromde_
   (1650).--Anecdote du cheval.--Succs de cette pice.--_Don
   Sanche d'Aragon_ (1651).--_Nicomde_ (1652).--_Pescharite_
   (1653).--Premier chec grave de Pierre Corneille.--Il veut
   abandonner le thtre et mettre l'_Imitation_ en vers.--_Oedipe_
   (1659).--Tragi-comdie de _la Toison d'Or_ (1660).--_Sertorius_,
   tragdie (1662).--Mot de Turenne.--_Sophonisme._--_Othon_
   (1664).--pigramme de Boileau.--_Agsilas_, _Attila_ (1666 et
   1667).--_Tite et Brnice_ (1670).--Galimatias double.--Baron,
   Molire et Corneille.--Anecdote.--_Pulchrie_ (1672).--_Surena_,
   tragdie (1674).--_Psych_, en collaboration avec
   Molire.--Anecdote.--Hommages rendus au grand Corneille pendant
   sa vie et aprs sa mort.--Son petit-neveu.--Premier exemple de
   reprsentation  bnfice.--Deuxime dition des oeuvres de
   Pierre Corneille, donne en dot par Voltaire  la petite-nice
   de l'auteur du _Cid_.--THOMAS CORNEILLE.--Considrations sur cet
   auteur.--Impromptu  propos de son portrait.--Ses principales
   productions dramatiques.--L'_Ariane_.--Mlle
   Duclos.--Anecdote.--_Le Comte d'Essex._--_Le Festin de Pierre_
   (1665), en collaboration avec Molire.--Origine de cette
   pice.--_L'Inconnu._--Chanson paysanne.--Le _Ballet de Louis
   XIV_.--_La Devineresse_, comdie dont le succs fut d 
   l'actualit.--_Timocrate_ (1656).--Anecdote  la
   quatre-vingtime reprsentation de cette pice.--_Commode_
   (1658).--_Camma_ (1661).--Succs de ces trois dernires
   tragdies.--_Laodice_ (1668).--Bon mot au sujet de cette
   pice.--_Achille._--Anecdote d'un peintre  propos de cette
   tragdie.                                                          89

VI

RICHELIEU ET SES COLLABORATEURS.--DE 1636 A 1652.

  RICHELIEU, pote dramatique.--_La Comdie des Thuileries_
   (1635).--Colletet et de Saint-Sorlin.--Caractre de
   ce dernier.--Ses vers sur la violette.--Sa comdie
   d'_Aspasie_ (1636).--La comdie des _Visionnaires_
   (1637).--Anecdote.--_Roxane._--VOITURE.--Son ptre  M. de
   Boutillier.--Anecdote relative  l'abb D'AUBIGNAC.--_Mirame_,
   tragi-comdie (1639).--Efforts de Richelieu  pour faire russir
   cette pice.--Peu de succs de _Mirame_  la premire
   reprsentation.--Anecdote.--Deuxime reprsentation.--Joie
   enfantine du cardinal de Richelieu.--Anecdote relative 
   BOIS-ROBERT.--_Europe_, tragi-comdie (1643).--Tribulations de
   Desmarets  l'occasion d'_Europe_.--Richelieu sollicite la
   critique de l'Acadmie.--Sa colre.--Le public prfre _le Cid 
   Europe_.--Richelieu retire la pice.--Le nombre des auteurs
   dramatiques tend  s'accrotre au dix-septime sicle.--Les
   auteurs, les spectateurs de cette poque et ceux de l'poque
   actuelle.--Critique.--Les rclames.--Les premires
   reprsentations.--Les journaux.--Jodelet.--Premire pice
   faite en vue d'un acteur.--Auteurs contemporains de
   Corneille.--BOIS-ROBERT.--Ses pices des _Apparences
   trompeuses_, de _l'Amant ridicule_ et des _Orontes_, en 1652 et
   1655.--Anecdote.--La cathdrale de Bois-Robert.--Ce qui donna
   lieu  la pice des _Orontes_.--L'abb BOYER, clbre par ses
   revers au thtre.--pigramme sur une de ses
   pices.--_Clotilde._--_Agamemnon._--Anecdote.--Sonnet sur cette
   pice.                                                            123

VII

CONTEMPORAINS DE PIERRE CORNEILLE.

  Singulier hommage rendu  Corneille par Mlle
   Beaupr.--Rflexions.--Contemporains du grand
   pote.--TRISTAN.--Sa tragdie de _Marianne_ (1626).--Anecdote de
   Mondory et de l'abb Boyer, chez Richelieu.--_Panthe_
   (1637).--_Phaton_ (1637).--Singulier portrait des
   Destines.--_Osman_ (1656).--_Le Parasite._--Qualits et dfauts
   de Tristan.--Son pitaphe.--CLAVERET, ami puis rival de
   Corneille.--Ses productions dramatiques.--LA CALPRENDE, auteur
   gascon.--Anecdote.--Ses tragdies de _Mithridate_ (1638), du
   _Comte d'Essex_, de _la Mort des Enfants de Brute_ (1647).--Son
   style.--BENSERADE.--Anecdotes.--Ses tragdies de _Cloptre_
   (1636), de _Mlagre_ (1640).--Citation.--Petite vanit de
   Benserade.--Anecdote.--Vers au bas de son portrait.--URBAIN,
   CHEVREAU, pote poitevin.--Son instruction.--Singulier
   anachronisme dans sa tragdie de _Lucrce_ (1637).--_Coriolan_
   (1638).--Citation.--GURIN DE BOUSCAL.--Son esprit.--Ses
   qualits.--_La Mort de Brute_, tragdie (1637).--_La Mort
   d'Agis_ (1642).--Ses comdies sur _Don Quichotte et Sancho
   Pana_.--LA MESNARDIRE et LA SERRE.--Anecdotes sur ces deux
   auteurs.--Rflexions.--Tragdies en prose de La
   Serre.--_Pandoste._--_Thomas Morus_ et _le Sac de
   Carthage_.--Anecdote.--L'auteur du _Parnasse Rform_.--LECLERC,
   de l'Acadmie Franaise.--Sa modestie.--_Iphignie_
   (1645).--pigramme de Racine.--MAGNON.--Sa vanit
   prsomptueuse.--Son livre de la  _Science universelle._--Ses
   principales productions dramatiques
   (1645).--_Znobie._--Anecdote.--GOMBAULT, un des fondateurs de
   la Socit savante qui fut la base de l'Acadmie.--Sa tragdie
   des _Danades_ (1646).--GILBERT.--Notice sur ce pote, un des
   plus fconds de l'poque.--Ses tragdies.--_Hippolyte_
   (1646).--Anecdote.--_Rodogune_ (1646).--Gilbert, plagiaire de
   Corneille.--_Smiramis_ (1646).--_Les Amours de Diane et
   d'Endymion_, tragdie (1659).--pigramme.--_Cresphonte_
   (1659).--Anecdote.--_Arie et Petus_ (1659).--Pastorales de
   Gilbert.--La tragi-comdie du _Courtisan_
   (1668).--Citation.--Qualits et dfauts de
   Gilbert.--MONTAUBAN.--Ses deux tragdies.--Sa pastorale des
   _Charmes de Flicie_ (1651).--Citation.--L'ABB DE PURE, rendu
   clbre par Boileau.--Mme DE VILLEDIEU ET MILLOTET.--_Manlius
   Torquatus_ (1662).--_Nitetis_ (1663).--Citation.--Millotet et
   son extravagante tragdie de _Sainte-Reine_ (1660).--QUINAULT,
   considr comme pote tragique.--Notice sur cet auteur.--La Cour
   des Comptes.--Voltaire venge Quinault des satires de
   Boileau.--Nature de son talent.--Ses tragdies.--_Les Rivales_
   (1653).--Anecdote.--Origine des droits d'auteur.--_Cyrus_
   (1656).--_Agrippa_ (1661).--_Astrate_ (1663).                     143

VIII

RACINE.--DE 1666 A 1690.

  RACINE.--Parallle avec Corneille.--Talent compar de ces deux
   grands potes.--Qualits de Racine.--Notice.--Sa tragdie de la
   _Thbade_, en 1664.--Anecdote.--Jugement de Corneille sur
   Racine.--Tragdie d'_Alexandre_ (1666).--Son peu de succs dans
   le principe,--On l'te  la troupe de Molire pour la donner 
   la troupe de l'Htel de Bourgogne.--Son succs.--Plaisante
   anecdote  ce sujet.--Le _Dialogue des Morts_, de Boileau, et
   l'_Alexandre_, de Racine.--_Andromaque_ (1667).--La Champmesl
   et la Desoeillets.--Mot judicieux de Louis XIV.--Boutade d'un
   spectateur.--Premire parodie.--Chagrin de Racine.--_Les
   Plaideurs_ (1668).--Histoire anecdotique de cette jolie
   comdie.--_Britannicus_ (1669).--Dnouement, critiqu par
   Boileau.--Effet produit sur Louis XIV par quelques vers de cette
   tragdie.--Anecdote.--_Brnice_ (1671).--Sujet donn par
   Henriette d'Angleterre.--Parodie.--Mot de Chapelle.--Mlle de
   Mancini.--Le Grand Cond.--Anecdote de la sentinelle et de Mlle
   Gaussin.--Vers  ce sujet.--_Bajazet_ (1672).--Racine, pote
   satirique, de par Boileau.--_Mithridate_ (1673).--Anecdotes
   relatives  cette tragdie.--_Iphignie_ (1674), donne 
   Versailles au retour de la campagne de la Franche-Comt.--Vers
   de Boileau  cette occasion.--Anecdote de Lully.--Singulire
   annonce  propos d'_Iphignie_.--Mlle Gaussin, dans le rle
   d'Iphignie.--Vers qu'on lui adresse.--_Phdre_ (1677).--Ce qui
   donna l'ide premire de cette tragdie  Racine.--La
   Champmesl.--Cabale contre cette pice.--La _Phdre_ de
   Pradon.--Mme Deshoulires, la duchesse de Bouillon et le duc de
   Nevers.--Les trois sonnets.--Grande querelle.--Frayeur de Racine
   et de Boileau.--Le fils du Grand Cond les rassure.--Les
   tribulations essuyes par le tendre Racine,  propos de cette
   tragdie, le font renoncer au thtre,  l'ge de trente-huit
   ans, malgr Boileau.--_Esther_ (1689).--Anecdotes relatives 
   cette pice.--_Athalie_ (1690).--Cette pice, mal juge, est
   comprise par Louis XIV et dfendue par Boileau.--Mme de
   Maintenon la fait jouer en prsence du roi.--En 1702, aprs la
   mort de Racine, Louis XIV la fait reprsenter  Versailles.--Les
   principaux personnages de la cour y prennent des rles.--En
   1716, le Rgent donne l'ordre aux Comdiens de la mettre au
   thtre.--Le public commence enfin  admirer ce dernier
   chef-d'oeuvre de Racine.--Succs de cette pice.--Son actualit
   pendant la Rgence.                                               175

IX

CONTEMPORAINS DE RACINE.

  Examen anecdotique des contemporains de Racine.--PRADON.--Son
   genre de talent.--_Starita._--Anecdote.--_Tamerlan_ (1676).--Mot
   de Pradon au prince de Conti.--_La Troade_
   (1679).--Sonnet-parodie de Racine au sujet de cette
   pice.--_Scipion_ (1697).--pigramme de Gacon.--_Germanicus_
   (1694).--pigramme.--Anecdote du quatorze de dames.--_Rgulus_
   (1688).--Le manteau de Rgulus.--pigramme de
   Rousseau.--pitaphe de Pradon.--Mme DESHOULIRES--_Genseric_
   (1680).--Analyse-pigrammatique de cette tragdie.--LA
   CHAPELLE.--Il cherche  imiter Racine.--Ses tragdies de
   _Zade_, de _Cloptre_, de _Tlphonte_ et d'_Ajax_, de 1681 
   1684.--Anecdotes.--CAMPISTRON, lve de Racine.--Auteur
   fcond.--Son genre de talent.--_Virginie_
   (1683).--_Arminius._--Succs de son _Andronic_
   (1685).--Anecdote.--_Alcibiade_ (1685), et _Phraate_
   (1686).--_Phocion_ (1688).--La bague de Pchantr.--_Adrien_
   (1690), tragdie chrtienne.--Citation.--_Alcide_
   (1693).--Quatrain sur cette pice.--PCHANTR.--Histoire
   de la paternit de _Gta_, premire tragdie de
   Pchantr.--_Jugurtha_.--_La Mort de Nron_
   (1703).--Anecdote.--ABEILLE.--Ses tragdies d'_Arglie_, de
   _Coriolan_, de _Lynce_, de _Soliman_ (de 1673 
   1680).--Anecdotes.--pitaphe d'Abeille.--pigramme.--
   LAGRANGE-CHANCEL, dernier lve de Racine.--Sa prodigieuse
   facilit.--Sa premire pice faite quand il avait _neuf
   ans_.--Sa tragdie de _Jugurtha_.--Sa lettre  propos de cette
   pice.--_Oreste et Pilade_ (1697).--_Mlagre_
   (1699).--_Athnas_, _Amadis_, _Alceste_, _Ino_, _Sophonisbe_
   (de 1700  1716).--Anecdotes.--Ses autres pices.--Ses
   aventures romanesques.--FERRIER, GENEST, LONGEPIERRE,
   RIUPEROUX, autres contemporains de Racine.--Leurs
   tragdies.--Anecdotes.--BOURSAULT.--Son ducation nglige.--Ses
   principales productions dramatiques.--Sa tragdie de
   _Germanicus_ (1679).--De _Marie Stuart_ (1683).--De _Mlagre_
   (1694).--Anecdotes.--Comdies.--_sope  la Cour_ (1701).--Vers
   retranchs.--_sope  la Ville_ (1690), premire pice 
   tiroir.--Quatrain de Boursault.--_Le Mercure Galant_ (1679),
   premire pice dans laquelle un acteur fait plusieurs
   rles.--Anecdotes sur Vis.--_Phaton_ (1691).--_Les Mots  la
   mode_ (1694).--Brochures chez Barbin, le Dentu du dix-septime
   sicle.--Autres ouvrages de Boursault.--Jugement sur cet
   auteur.--FONTENELLE.--Mrite de ses oeuvres.--Sa tragdie
   d'_Aspar_ (1680).--pigramme.--Couplets.--Ses opras.--_Thtis
   et Pele_ (1689).--Anecdotes.--_ne et Lavinie_
   (1690).--_Bellrophon_ (1719).--Anecdotes curieuses.--_Endymion_
   (1731).--Couplets.                                                213

X

DE RACINE A VOLTAIRE.

DE LA FIN DU DIX-SEPTIME SICLE A 1718.

  poque de transition entre Racine et Voltaire.--De la fin du
   dix-septime sicle  1718.--LAFOSSE, DANCHET, DUCH,
   PELLEGRIN et NADAL.--CRBILLON.--Lafosse, ses quatre
   tragdies,--_Polixne_ (1696).--_Manlius_ (1698).--_Thse_
   (1700).--_Corisus_ (1703).--Danchet, ses qualits.--_Hsione_
   (1700).--Anecdote.--_Tancrde_ (1702).--LA MAUPIN, Aventures
   singulires de cette actrice.--_Arthuse_ (1701).--Bon
   mot.--_Achille et Deidamie_ (1735).--Bon mot de Voltaire.--Duch
   de Vancy.--Son aventure avec le ministre Pontchartrain.--Ses
   trois tragdies sacres: _Dbora_, _Absalon_ et _Jonathas_,
   1706, 1712, 1714.--Pellegrin protg de Mme de Maintenon.--Ses
   aventures.--Ses belles qualits.--_Polidor_ (1703).--_Plope_
   (1733).--Anecdotes.--Sa comdie du _Nouveau-Monde_
   (1722).--Anecdote.--Nadal.--Sa tragdie de _Sal_
   (1704).--Crbillon.--Son genre de talent.--Ses dbuts
   dans l'art dramatique.--Le procureur Prieur.--_Idomne_
   (1705).--_Atre et Thyeste_ (1707).--Anecdote.--_Electre_
   (1708).--Son succs.--pigramme.--_Rhadamiste et Znobie_
   (1711).--Anecdote.--Jugement partial de Boileau.--_Smiramis_
   (1717).--pigramme contre Voltaire,  propos de la
   tragdie de _Smiramis_.--Pyrrhus (1726)--_Catilina_
   (1748).--Anecdotes.--Mme de Pompadour.--Vers supprims.--Horreur
   de Crbillon pour les moyens factices d'obtenir un
   succs.--Crbillon  et son mdecin.--CHATEAU-BRUN.--Sa tragdie
   de _Mahomet II_ (1714), et des _Troyennes_ (1754).                253

XI

VOLTAIRE.--DE 1718 A 1773.

  VOLTAIRE.--Il rsume tous les genres dramatiques.--Son
    caractre littraire.--Sa tendance au plagiat.--Mot
    de Fontenelle.--Anecdote de pt  propos de
    _Zare_.--_Oedipe_ (1718).--Son succs.--Anecdotes
    et bons mots.--_Artmise_ (1720).--Transformations successives
    de cette tragdie.--Anecdotes.--pigramme.--Origine
    des diffrends de Voltaire et de Rousseau.--_Brutus et
    ryphile_ (1730 et 1732).--Anecdote de la
    _Calotte_.--_Zare_ (1732).--Vers  Mlle Gaussin et 
    Dufrne.--_Adelade Duguesclin_ (1734).--Sa
    transformation.--Anecdote.--Epigramme.--_Alzire_
    (1736).--Le Franc de Pompignan.--Critique
    d'_Alzire_.--Comdie de _l'Enfant prodigue_
    (1736).--_Zulime_ (1740).--Jugement de Voltaire sur cette
    tragdie.--_La Mort de Csar_ (1741).--_Mahomet_
    (1742).--Anecdotes.--Apoge des succs pour Voltaire.--_Le
    Temple de la Gloire_, opra (1743).--Joli mot de
    Voisenon.--_Smiramis_ (1748).--_Oreste_ (1750).--_Mrope_
    (1743).--Anecdotes.--Usage de demander l'auteur.--Un
    Anglais.--Parodie de _Mrope_ au thtre des
    Marionnettes.--Pellegrin.--Anecdotes et critique
    sur _Smiramis_.--Le tonnerre de Mlle Dumesnil.--Anecdote
    sur _Oreste_.--_Rome sauve_ (1752).--_Le Paysan
    Normand._--_Tancrde._--_L'cueil du Sage_ (1762).--_Les
    Scythes_ (1767), et _les Triumvirs_ (1764).--Anecdotes.
    --Mot piquant de Voltaire  une actrice.                         275

XII

PENDANT ET APRS VOLTAIRE.--DEPUIS 1718.

  Principaux tragiques contemporains de Voltaire.--PIRON.--Ses
    tragdies.--_Callisthne_ (1730).--Anecdote.--L'acteur
    Sarrazin.--L'abb Desfontaines et Piron.--_Fernand Cortez_
    (1744).--Anecdotes.--MONSIEUR ANDR, perruquier et pote, le
    Jasmin du dix-huitime sicle.--Sa tragdie du _Tremblement
    de terre de Lisbonne_.--Histoire littraire de Monsieur Andr
    et de sa tragdie.--Le PRSIDENT DUPUIS et la tragdie de
    _Tibre_ (1726).--pigramme.--DE MORAND.--Ses infortunes.--Son
    inaltrable gaiet, mme au moment de la mort.--Ses
    tragdies de _Teglis_ (1735).--_Childric_
    (1736).--_Mgare_ (1748).--Anecdotes.--Sa comdie de
    _l'Esprit du Divorce_ (1736).--Sujet de cette
    pice.--Anecdotes plaisantes.--LE FRANC DE POMPIGNAN.--Ses
    tragdies de _Didon_ et de _Zorade_ (1745 et 1734).--Vers
    supprims dans _Didon_.--Vers  mademoiselle
    Dufresne.--_Les Adieux de Mars_ (1735).--Vers
    supprims.--LAMOTT-HOUDARD.--Son projet d'introduire des
    tragdies en prose au thtre.--_Les Machabes_
    (1721).--Succs de cette pice.--On l'attribue 
    Racine.--Anecdote.--_Romulus_ (1722).--_Ins de Castro_
    (1723).--Spirituelle critique.--_Oedipe_ (1726).--Genre de
    talent de Lamotte.--LA NOUE, acteur et auteur de mrite.--Son
    histoire.--_Zlisca_.--_La Coquette corrige_ (1756).--Vers
    sur lui.--Vers que lui adresse Voltaire  propos de la
    tragdie de _Mahomet II_.--MARMONTEL.--_Denys le Tyran_
    (1748).--_Aristomne_ (1749).--Anecdote.--_Cloptre_
    (1750).--L'aspic.--_Acante et Cphise_
    (1751).--PORTELANCE.--Sa tragdie prne
    d'_Antipater_.--DORAT.--Ses tragdies de _Zulica_, de
    _Rgulus_ de 1760  1773.--Anecdotes.--Critiques.--LE MIERRE.--De
    1758  1766, il donne plusieurs belles tragdies  la
    scne.--Celles d'_Idomne_ et de _Guillaume
    Tell_.--Anecdotes.--DE BELLOY, pote national.--Sa tragdie
    de _Titus_ (1759).--_Zelmire_ (1762).--_Le Sige de Calais_
    (1765).--Nombreuses anecdotes sur cette pice.--Origine et
    historique des reprsentations dites _gratis_.--Anecdotes.       297


FIN DE LA TABLE DES MATIRES.






End of the Project Gutenberg EBook of Histoire anecdotique de l'Ancien
Thtre en France, Tome Premier, by Albert Du Casse

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE ANECDOTIQUE ***

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Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
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Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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