Project Gutenberg's Arsne Lupin gentleman-cambrioleur, by Maurice Leblanc

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Title: Arsne Lupin gentleman-cambrioleur

Author: Maurice Leblanc

Release Date: June 25, 2010 [EBook #32854]
[This file last updated on August 3, 2010]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ARSNE LUPIN GENTLEMAN-CAMBRIOLEUR ***




Alex Kirstukas







Transcriber's note: _Arsne Lupin: Gentleman-Cambrioleur_ is the first
book in Maurice Leblanc's series "Les Aventures Extraordinaires
d'Arsne Lupin." This eBook is based on the 1907 edition published in
Paris by Pierre Lafitte & Cie. It was created from text and scans
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Note du transcripteur: _Arsne Lupin: Gentleman-Cambrioleur_ est le
premier livre dans la srie de Maurice Leblanc Les Aventures
Extraordinaires d'Arsne Lupin. Ce eBook est bas sur l'dition
dite  Paris par Pierre Lafitte & Cie en 1907. Il a t cr du
texte et des images gnreusement rendues disponibles par Wikisource,
Google Books, et l'Internet Archive.





ARSNE LUPIN

Gentleman-Cambrioleur



Par Maurice Leblanc

Prface de Jules Claretie

de l'Acadmie Franaise



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    Pierre LAFITTE.

   Mon cher ami,

Tu m'as engag sur une route o je ne croyais point que je dusse
jamais m'aventurer, et j'y ai trouv tant de plaisir et d'agrment
littraire qu'il me parat juste d'inscrire ton nom en tte de ce
premier volume, et de t'affirmer ici mes sentiments d'affectueuse et
fidle reconnaissance.

      M. L.



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PRFACE



--Racontez-nous donc, vous qui contez si bien, une histoire de
voleurs...

--Soit, dit Voltaire (ou un autre philosophe du XVIIIe sicle, car
l'anecdote est attribue  plusieurs de ces causeurs incomparables).

Et il commena:

--Il tait une fois un fermier gnral...

L'auteur des _Aventures d'Arsne Lupin_, qui sait si joliment conter,
lui aussi, et commenc tout autrement:

--Il tait une fois, un gentilhomme cambrioleur...

Et ce dbut paradoxal et fait dresser les ttes effares des
auditrices. Les aventures d'Arsne Lupin, aussi incroyables et
entranantes que celles d'Arthur Gordon Pym, ont fait mieux. Elles
n'ont pas seulement intress un salon, elles ont passionn la foule.
Depuis le jour o cet tonnant personnage a fait son apparition dans
_Je sais tout_, il a effray, il a charm, il a amus des lecteurs par
centaines de mille et, sous la forme nouvelle du volume, il va entrer
triomphalement dans la bibliothque, aprs avoir conquis le magazine.

Ces histoires de dtectives et d'apaches du high life ou de la rue ont
toujours eu une singulire et puissante attraction. Balzac, en
quittant Mme de Morsauf, vivait l'existence dramatique d'un limier de
police. Il laissait l le lys de la valle pour le rfractaire du
ruisseau. Victor Hugo inventait Javert, donnant la chasse  Jean
Valjean comme l'autre inspecteur poursuivait Vautrin. Et tous deux
songeaient  Vidocq, cet trange loup-cervier devenu chien de garde,
dont le pote des _Misrables_ et le romancier de Rubempr avaient pu
recueillir les confidences. Plus tard, et dans un ordre infrieur,
Monsieur Lecoq avait veill la curiosit des fervents du roman
judiciaire, et M. de Bismarck et M. de Beust, ces deux adversaires,
l'un farouche, l'autre spirituel, avaient trouv, avant et aprs
Sadowa, ce qui les divisait le moins: les rcits de Gaboriau.

Il arrive ainsi  l'crivain de rencontrer sur son chemin un
personnage dont il fait un type et qui,  son tour, fait la fortune
littraire de son inventeur. Heureux qui cre de toutes pices un tre
qui semblera bientt aussi vivant que les vivants: Delobelle ou
Priola! Le romancier anglais Conan Doyle a popularis Sherlock Holmes.
M. Maurice Leblanc a trouv, lui, son Sherlock Holmes, et je crois
bien que depuis les exploits de l'illustre dtective anglais, pas une
aventure au monde n'a aussi vivement excit la curiosit que les
exploits de cet _Arsne Lupin_, cette succession de faits devenus
aujourd'hui un livre.

Le succs des rcits de M. Leblanc a t, on peut le dire, foudroyant
dans la revue mensuelle o le lecteur, qui se contentait jadis des
vulgaires intrigues du roman feuilleton, va chercher (volution
significative) une littrature qui le divertisse, mais qui reste
pourtant de la littrature.

L'auteur avait dbut, il y a une douzaine d'annes, si je ne me
trompe, dans l'ancien _Gil Blas_, o ses nouvelles originales, sobres,
puissantes, le placrent du premier coup au meilleur rang des
conteurs. Normand, Rouennais, l'auteur tait visiblement de la bonne
ligne des Flaubert, des Maupassant, des Albert Sorel (qui fut, lui
aussi, un _novellire_  ses heures). Son premier roman, _Une Femme_,
fut trs remarqu, et, depuis, plusieurs tudes psychologiques,
l'_Oeuvre de Mort_, _Armelle et Claude_, _l'Enthousiasme_, une pice
en trois actes, applaudie chez Antoine, _la Piti_, taient venues
s'ajouter  ces petits romans en deux cents lignes o excelle M.
Maurice Leblanc.

Il faut avoir un don particulier d'imagination pour trouver de ces
drames en raccourci, de ces nouvelles rapides qui enserrent la
substance mme de volumes entiers, comme telles vignettes magistrales
contiennent des tableaux tout faits. Ces rares qualits d'inventeur
devaient ncessairement, un jour, trouver un cadre plus large, et
l'auteur d'_Une Femme_ allait bientt se concentrer aprs s'tre
dispers en tant d'originales histoires.

C'est alors qu'il fit la connaissance du dlicieux et inattendu
Arsne Lupin.

On sait l'histoire de ce bandit du XVIIIe sicle qui volait les gens
avec des manchettes, comme Buffon crivait son _Histoire Naturelle_.
Arsne Lupin est un petit neveu de ce sclrat qui faisait peur  la
fois et souriait aux marquises pouvantes et sduites.

--Vous pouvez comparer, me disait M. Marcel L'Heureux en m'apportant
les preuves de l'oeuvre de son confrre et les numros o _Je sais
tout_ illustrait les exploits d'Arsne Lupin, vous pouvez comparer
Sherlock Holmes  Lupin et Maurice Leblanc  Conan Doyle. Il est
certain que les deux crivains ont des points de contact. Mme
puissance de rcit, mme habilet d'intrigue, mme science du mystre,
mme enchanement rigoureux des faits, mme sobrit de moyens. Mais
quelle supriorit dans le choix des sujets, dans la qualit mme du
drame! Et remarquez ce tour de force: avec Sherlock Holmes on se
trouve chaque fois en face d'un nouveau vol et d'un nouveau crime;
ici, nous savons d'avance qu'Arsne Lupin est le coupable; nous savons
que, lorsque nous aurons dbrouill les fils enchevtrs de l'histoire,
nous nous trouverons en face du fameux gentleman-cambrioleur! Il y
avait l un cueil, certes. Il est vit, il tait mme impossible de
l'viter avec plus d'habilet que ne l'a fait Maurice Leblanc. 
l'aide de procds que le plus averti ne distingue pas il vous tient
en haleine jusqu'au dnouement de chaque aventure. Jusqu' la dernire
ligne on reste dans l'incertitude, la curiosit, l'angoisse, et le
coup de thtre est toujours inattendu, bouleversant et troublant. En
vrit, Arsne Lupin est un type, un type dj lgendaire, et qui
restera. Figure vivante, jeune, pleine de gat, d'imprvu, d'ironie.
Voleur et cambrioleur, escroc et filou, tout ce que vous voudrez, mais
si sympathique, ce bandit! Il agit avec une si jolie dsinvolture!
Tant d'ironie, tant de charme et tant d'esprit! C'est un dilettante.
C'est un artiste! Remarquez-le bien: Arsne Lupin ne vole pas; il
s'amuse  voler. Il choisit. Au besoin, il restitue. Il est noble et
charmant, chevaleresque, dlicat, et je le rpte, si sympathique, que
tout ce qu'il fait semble juste, et qu'on se prend malgr soi 
esprer le succs de ses entreprises, que l'on s'en rjouit, et que la
morale elle-mme a l'air de son ct. Tout cela, je le rpte, parce
que Lupin est la cration d'un artiste, et parce qu'en composant un
livre o il a donn libre cours  son imagination, Maurice Leblanc n'a
pas oubli qu'il tait avant tout, et dans toute l'acception du terme,
un crivain!

Ainsi parla M. Marcel L'Heureux, si bon juge en la matire et qui sait
la valeur d'un roman pour en avoir crit de si remarquables. Et me
voici de son avis aprs avoir lu ces pages ironiquement amusantes,
point du tout amorales malgr le paradoxe qui prte tant de sduction
au gentleman dtrousseur de ses contemporains. Certes je ne donnerais
pas un prix Montyon  ce trs sduisant Lupin. Mais et-on couronn
pour sa vertu le Fra Diavolo qui charma nos grand-mres 
l'Opra-Comique, au temps lointain o les symboles d'_Ariane et Barbe
Bleue_ n'taient pas invents?

   _Le voil qui s'avance_
   _La plume rouge  son chapeau..._

Arsne Lupin, c'est un Fra Diavolo arm non d'un tromblon, mais d'un
revolver, vtu non d'une romantique veste de velours, mais d'un
smoking de forme correcte, et je souhaite qu'il ait le succs plus que
centenaire de l'irrsistible brigand que fit chanter M. Auber.

Mais quoi! il n'y a rien  souhaiter  Arsne Lupin. Il est entr
vivant dans la popularit. Et la vogue qu'a si bien commence le
magazine, le livre va la continuer.

      Jules CLARETIE.



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L'ARRESTATION D'ARSNE LUPIN



L'trange voyage! Il avait si bien commenc cependant! Pour ma part,
je n'en fis jamais qui s'annont sous de plus heureux auspices. La
_Provence_ est un transatlantique rapide, confortable, command par le
plus affable des hommes. La socit la plus choisie s'y trouvait
runie. Des relations se formaient, des divertissements
s'organisaient. Nous avions cette impression exquise d'tre spars du
monde, rduits  nous-mmes comme sur une le inconnue, obligs, par
consquent, de nous rapprocher les uns des autres.

Et nous nous rapprochions...

Avez-vous jamais song  ce qu'il y a d'original et d'imprvu dans ce
groupement d'tres qui, la veille encore, ne se connaissaient pas, et
qui, durant quelques jours, entre le ciel infini et la mer immense,
vont vivre de la vie la plus intime, ensemble vont dfier les colres
de l'Ocan, l'assaut terrifiant des vagues, la mchancet des temptes
et le calme sournois de l'eau endormie?

C'est, au fond, vcue en une sorte de raccourci tragique, la vie
elle-mme, avec ses orages et ses grandeurs, sa monotonie et sa
diversit, et voil pourquoi, peut-tre, on gote avec une hte
fivreuse et une volupt d'autant plus intense ce court voyage dont on
aperoit la fin au moment mme o il commence.

Mais, depuis plusieurs annes, quelque chose se passe qui ajoute
singulirement aux motions de la traverse. La petite le flottante
dpend encore de ce monde dont on se croyait affranchi. Un lien
subsiste, qui ne se dnoue que peu  peu en plein Ocan, et peu  peu,
en plein Ocan, se renoue. Le tlgraphe sans fil! appel d'un autre
univers d'o l'on recevrait des nouvelles de la faon la plus
mystrieuse qui soit! L'imagination n'a plus la ressource d'voquer
des fils de fer au creux desquels glisse l'invisible message. Le
mystre est plus insondable encore, plus potique aussi, et c'est aux
ailes du vent qu'il faut recourir pour expliquer ce nouveau miracle.

Ainsi, les premires heures, nous sentmes-nous suivis, escorts,
prcds mme par cette voix lointaine, qui, de temps en temps,
chuchotait  l'un de nous quelques paroles de l-bas. Deux amis me
parlrent. Dix autres, vingt autres nous envoyrent  tous, au travers
de l'espace, leurs adieux attrists ou souriants.

Or, le second jour,  cinq cents milles des ctes franaises, par une
aprs-midi orageuse, le tlgraphe sans fil nous transmettait une
dpche dont voici la teneur:

_Arsne Lupin  votre bord, premire classe, cheveux blonds, blessure
avant-bras droit, voyage seul, sous le nom de R..._

 ce moment prcis, un coup de tonnerre violent clata dans le ciel
sombre. Les ondes lectriques furent interrompues. Le reste de la
dpche ne nous parvint pas. Du nom sous lequel se cachait Arsne
Lupin, on ne sut que l'initiale.

Il se ft agi de toute autre nouvelle, je ne doute point que le secret
en et t scrupuleusement gard par les employs du poste
tlgraphique, ainsi que par le commissaire du bord et par le
commandant. Mais il est de ces vnements qui semblent forcer la
discrtion la plus rigoureuse. Le jour mme, sans qu'on pt dire
comment la chose avait t bruite, nous savions tous que le fameux
Arsne Lupin se cachait parmi nous.

Arsne Lupin parmi nous! l'insaisissable cambrioleur dont on racontait
les prouesses dans tous les journaux depuis des mois! l'nigmatique
personnage avec qui le vieux Ganimard, notre meilleur policier, avait
engag ce duel  mort dont les pripties se droulaient de faon si
pittoresque! Arsne Lupin, le fantaisiste gentleman qui n'opre que
dans les chteaux et les salons, et qui, une nuit, o il avait pntr
chez le baron Schormann, en tait parti les mains vides et avait
laiss sa carte, orne de cette formule: Arsne Lupin,
gentleman-cambrioleur, reviendra quand les meubles seront
authentiques. Arsne Lupin, l'homme aux mille dguisements: tour 
tour chauffeur, tnor, bookmaker, fils de famille, adolescent,
vieillard, commis-voyageur marseillais, mdecin russe, torero
espagnol!

Qu'on se rende bien compte de ceci: Arsne Lupin allant et venant dans
le cadre relativement restreint d'un transatlantique, que dis-je! dans
ce petit coin des premires o l'on se retrouvait  tout instant, dans
cette salle  manger, dans ce salon, dans ce fumoir! Arsne Lupin,
c'tait peut-tre ce monsieur... ou celui-l... mon voisin de
table... mon compagnon de cabine...

--Et cela va durer encore cinq fois vingt-quatre heures! s'cria le
lendemain miss Nelly Underdown, mais c'est intolrable! J'espre bien
qu'on va l'arrter.

Et s'adressant  moi:

--Voyons, vous, monsieur d'Andrzy, qui tes dj au mieux avec le
commandant, vous ne savez rien?

J'aurais bien voulu savoir quelque chose pour plaire  miss Nelly!
C'tait une de ces magnifiques cratures qui, partout o elles sont,
occupent aussitt la place la plus en vue. Leur beaut autant que leur
fortune blouit. Elles ont une cour, des fervents, des enthousiastes.

leve  Paris par une mre franaise, elle rejoignait son pre, le
richissime Underdown, de Chicago. Une de ses amies, lady Jerland,
l'accompagnait.

Ds la premire heure, j'avais pos ma candidature de flirt. Mais,
dans l'intimit rapide du voyage, tout de suite son charme m'avait
troubl, et je me sentais un peu trop mu pour un flirt quand ses
grands yeux noirs rencontraient les miens. Cependant elle accueillait
mes hommages avec une certaine faveur. Elle daignait rire de mes bons
mots et s'intresser  mes anecdotes. Une vague sympathie semblait
rpondre  l'empressement que je lui tmoignais.

Un seul rival peut-tre m'et inquit, un assez beau garon, lgant,
rserv, dont elle paraissait quelquefois prfrer l'humeur taciturne
 mes faons plus en dehors de Parisien.

Il faisait justement partie du groupe d'admirateurs qui entourait miss
Nelly, lorsqu'elle m'interrogea. Nous tions sur le pont, agrablement
installs dans des rocking-chairs. L'orage de la veille avait clairci
le ciel. L'heure tait dlicieuse.

--Je ne sais rien de prcis, mademoiselle, lui rpondis-je, mais
est-il impossible de conduire nous-mmes notre enqute, tout aussi
bien que le ferait le vieux Ganimard, l'ennemi personnel d'Arsne
Lupin?

--Oh! oh! vous vous avancez beaucoup!

--En quoi donc? Le problme est-il si compliqu?

--Trs compliqu.

--C'est que vous oubliez les lments que nous avons pour le
rsoudre.

--Quels lments?

--1 Lupin se fait appeler monsieur R...

--Signalement un peu vague.

--2 Il voyage seul.

--Si cette particularit vous suffit!

--3 Il est blond.

--Et alors?

--Alors nous n'avons plus qu' consulter la liste des passagers et 
procder par limination.

J'avais cette liste dans ma poche. Je la pris et la parcourus.

--Je note d'abord qu'il n'y a que treize personnes que leur initiale
dsigne  notre attention.

--Treize seulement?

--En premire classe, oui. Sur ces treize messieurs R..., comme
vous pouvez vous en assurer, neuf sont accompagns de femmes,
d'enfants ou de domestiques. Restent quatre personnages isols: le
marquis de Raverdan...

--Secrtaire d'ambassade, interrompit miss Nelly, je le connais.

--Le major Rawson...

--C'est mon oncle, dit quelqu'un.

--M. Rivolta...

--Prsent, s'cria l'un de nous, un Italien dont la figure
disparaissait sous une barbe du plus beau noir.

Miss Nelly clata de rire.

--Monsieur n'est pas prcisment blond.

--Alors, repris-je, nous sommes obligs de conclure que le coupable
est le dernier de la liste.

--C'est--dire?

--C'est--dire, M. Rozaine. Quelqu'un connat-il M. Rozaine?

On se tut. Mais miss Nelly, interpellant le jeune homme taciturne dont
l'assiduit prs d'elle me tourmentait, lui dit:

--Eh bien, monsieur Rozaine, vous ne rpondez pas?

On tourna les yeux vers lui. Il tait blond.

Avouons-le, je sentis comme un petit choc au fond de moi. Et le
silence gn qui pesa sur nous m'indiqua que les autres assistants
prouvaient aussi cette sorte de suffocation. C'tait absurde
d'ailleurs, car enfin rien dans les allures de ce monsieur ne
permettait qu'on le suspectt.

--Pourquoi je ne rponds pas? dit-il, mais parce que, vu mon nom, ma
qualit de voyageur isol et la couleur de mes cheveux, j'ai dj
procd  une enqute analogue, et que je suis arriv au mme
rsultat. Je suis donc d'avis qu'on m'arrte.

Il avait un drle d'air, en prononant ces paroles. Ses lvres minces
comme deux traits inflexibles s'amincirent encore et plirent. Des
filets de sang strirent ses yeux.

Certes, il plaisantait. Pourtant sa physionomie, son attitude nous
impressionnrent. Navement, miss Nelly demanda:

--Mais vous n'avez pas de blessure?

--Il est vrai, dit-il, la blessure manque.

D'un geste nerveux il releva sa manchette et dcouvrit son bras. Mais
aussitt une ide me frappa. Mes yeux croisrent ceux de miss Nelly:
il avait montr le bras gauche.

Et ma foi, j'allais en faire nettement la remarque, quand un incident
dtourna notre attention. Lady Jerland, l'amie de miss Nelly, arrivait
en courant.

Elle tait bouleverse. On s'empressa autour d'elle, et ce n'est
qu'aprs bien des efforts qu'elle russit  balbutier:

--Mes bijoux, mes perles!... on a tout pris!...

Non, on n'avait pas tout pris, comme nous le smes par la suite; chose
bien plus curieuse: on avait choisi!

De l'toile en diamants, du pendentif en cabochons de rubis, des
colliers et des bracelets briss, on avait enlev, non point les
pierres les plus grosses, mais les plus fines, les plus prcieuses,
celles, aurait-on dit, qui avaient le plus de valeur tout en tenant le
moins de place. Les montures gisaient l, sur la table. Je les vis,
tous nous les vmes, dpouilles de leurs joyaux comme des fleurs dont
on et arrach les beaux ptales tincelants et colors.

Et pour excuter ce travail, il avait fallu, pendant l'heure o lady
Jerland prenait le th, il avait fallu, en plein jour, et dans un
couloir frquent, fracturer la porte de la cabine, trouver un petit
sac dissimul  dessein au fond d'un carton  chapeau, l'ouvrir et
choisir!

Il n'y eut qu'un cri parmi nous. Il n'y eut qu'une opinion parmi tous
les passagers, lorsque le vol fut connu: c'est Arsne Lupin. Et de
fait, c'tait bien sa manire complique, mystrieuse, inconcevable...
et logique cependant, car s'il tait difficile de recler la masse
encombrante qu'et forme l'ensemble des bijoux, combien moindre tait
l'embarras avec de petites choses indpendantes les unes des autres,
perles, meraudes et saphirs.

Et au dner, il se passa ceci:  droite et  gauche de Rozaine, les
deux places restrent vides. Et le soir on sut qu'il avait t
convoqu par le commandant.

Son arrestation, que personne ne mit en doute, causa un vritable
soulagement. On respirait enfin. Ce soir-l on joua aux petits jeux.
On dansa. Miss Nelly, surtout, montra une gaiet tourdissante qui me
fit voir que, si les hommages de Rozaine avaient pu lui agrer au
dbut, elle ne s'en souvenait gure. Sa grce acheva de me conqurir.
Vers minuit,  la clart sereine de la lune, je lui affirmai mon
dvouement avec une motion qui ne parut pas lui dplaire.

Mais le lendemain,  la stupeur gnrale, on apprit que, les charges
releves contre lui n'tant pas suffisantes, Rozaine tait libre.

Fils d'un ngociant considrable de Bordeaux, il avait exhib des
papiers parfaitement en rgle. En outre, ses bras n'offraient pas la
moindre trace de blessure.

--Des papiers! des actes de naissance! s'crirent les ennemis de
Rozaine, mais Arsne Lupin vous en fournira tant que vous voudrez!
Quant  la blessure, c'est qu'il n'en a pas reu... ou qu'il en a
effac la trace!

On leur objectait qu' l'heure du vol, Rozaine--c'tait dmontr--se
promenait sur le pont.  quoi ils ripostaient:

--Est-ce qu'un homme de la trempe d'Arsne Lupin a besoin d'assister
au vol qu'il commet?

Et puis, en dehors de toute considration trangre, il y avait un
point sur lequel les plus sceptiques ne pouvaient piloguer: Qui, sauf
Rozaine, voyageait seul, tait blond, et portait un nom commenant par
R? Qui le tlgramme dsignait-il, si ce n'tait Rozaine?

Et quand Rozaine, quelques minutes avant le djeuner, se dirigea
audacieusement vers notre groupe, miss Nelly et lady Jerland se
levrent et s'loignrent.

C'tait bel et bien de la peur.

Une heure plus tard, une circulaire manuscrite passait de main en main
parmi les employs du bord, les matelots, les voyageurs de toutes
classes: M. Louis Rozaine promettait une somme de dix mille francs 
qui dmasquerait Arsne Lupin, ou trouverait le possesseur des pierres
drobes.

--Et si personne ne me vient en aide contre ce bandit, dclara Rozaine
au commandant, moi, je lui ferai son affaire.

Rozaine contre Arsne Lupin, ou plutt, selon le mot qui courut,
Arsne Lupin lui-mme contre Arsne Lupin, la lutte ne manquait pas
d'intrt!

Elle se prolongea durant deux journes. On vit Rozaine errer de droite
et de gauche, se mler au personnel, interroger, fureter. On aperut
son ombre, la nuit, qui rdait.

De son ct, le commandant dploya l'nergie la plus active. Du haut
en bas, en tous les coins, la _Provence_ fut fouille. On
perquisitionna dans toutes les cabines, sans exception, sous le
prtexte fort juste que les objets taient cachs dans n'importe quel
endroit, sauf dans la cabine du coupable.

--On finira bien par dcouvrir quelque chose, n'est-ce pas? me
demandait miss Nelly. Tout sorcier qu'il soit, il ne peut faire que
des diamants et des perles deviennent invisibles.

--Mais si, lui rpondais-je, ou alors il faudrait explorer la coiffe
de nos chapeaux, la doublure de nos vestes, et tout ce que nous
portons sur nous.

Et lui montrant mon kodak, un 9 X 12 avec lequel je ne me lassais pas
de la photographier dans les attitudes les plus diverses:

--Rien que dans un appareil pas plus grand que celui-ci, ne pensez-vous
pas qu'il y aurait place pour toutes les pierres prcieuses de lady
Jerland. On affecte de prendre des vues et le tour est jou.

--Mais cependant j'ai entendu dire qu'il n'y a point de voleur qui ne
laisse derrire lui un indice quelconque.

--Il y en a un: Arsne Lupin.

--Pourquoi?

--Pourquoi? parce qu'il ne pense pas seulement au vol qu'il commet,
mais  toutes les circonstances qui pourraient le dnoncer.

--Au dbut, vous tiez plus confiant.

--Mais, depuis, je l'ai vu  l'oeuvre.

--Et alors, selon vous?

--Selon moi, on perd son temps.

Et de fait, les investigations ne donnaient aucun rsultat, ou du
moins, celui qu'elles donnrent ne correspondait pas  l'effort
gnral: la montre du commandant lui fut vole.

Furieux, il redoubla d'ardeur et surveilla de plus prs encore Rozaine
avec qui il avait eu plusieurs entrevues. Le lendemain, ironie
charmante, on retrouvait la montre parmi les faux-cols du commandant
en second.

Tout cela avait un air de prodige, et dnonait bien la manire
humoristique d'Arsne Lupin, cambrioleur, soit, mais dilettante aussi.
Il travaillait par got et par vocation, certes, mais par amusement
aussi. Il donnait l'impression du monsieur qui se divertit  la pice
qu'il fait jouer, et qui, dans la coulisse, rit  gorge dploye de
ses traits d'esprit et des situations qu'il imagina.

Dcidment, c'tait un artiste en son genre, et quand j'observais
Rozaine, sombre et opinitre, et que je songeais au double rle que
tenait sans doute ce curieux personnage, je ne pouvais en parler sans
une certaine admiration.

Or, l'avant-dernire nuit, l'officier de quart entendit des
gmissements  l'endroit le plus obscur du pont. Il s'approcha. Un
homme tait tendu, la tte enveloppe dans une charpe grise trs
paisse, les poignets ficels  l'aide d'une fine cordelette.

On le dlivra de ses liens. On le releva, des soins lui furent
prodigus.

Cet homme, c'tait Rozaine.

C'tait Rozaine assailli au cours d'une de ses expditions, terrass
et dpouill. Une carte de visite fixe par une pingle  son vtement
portait ces mots: Arsne Lupin accepte avec reconnaissance les dix
mille francs de M. Rozaine.

En ralit, le portefeuille drob contenait vingt billets de mille.

Naturellement, on accusa le malheureux d'avoir simul cette attaque
contre lui-mme. Mais, outre qu'il lui et t impossible de se lier
de cette faon, il fut tabli que l'criture de la carte diffrait
absolument de l'criture de Rozaine, et ressemblait au contraire, 
s'y mprendre,  celle d'Arsne Lupin, telle que la reproduisait un
ancien journal trouv  bord.

Ainsi donc, Rozaine n'tait plus Arsne Lupin. Rozaine tait Rozaine,
fils d'un ngociant de Bordeaux! Et la prsence d'Arsne Lupin
s'affirmait une fois de plus, et par quel acte redoutable!

Ce fut la terreur. On n'osa plus rester seul dans sa cabine, et pas
davantage s'aventurer seul aux endroits trop carts. Prudemment on se
groupait entre gens srs les uns des autres. Et encore, une dfiance
instinctive divisait les plus intimes. C'est que la menace ne
provenait pas d'un individu isol, surveill, et par l mme moins
dangereux. Arsne Lupin, maintenant, c'tait... c'tait tout le
monde. Notre imagination surexcite lui attribuait un pouvoir
miraculeux et illimit. On le supposait capable de prendre les
dguisements les plus inattendus, d'tre tour  tour le respectable
major Rawson, ou le noble marquis de Raverdan, ou mme, car on ne
s'arrtait plus  l'initiale accusatrice, ou mme telle ou telle
personne connue de tous, ayant femme, enfants, domestiques.

Les premires dpches sans fil n'apportrent aucune nouvelle. Du
moins le commandant ne nous en fit point part, et un tel silence
n'tait pas pour nous rassurer.

Aussi, le dernier jour parut-il interminable. On vivait dans l'attente
anxieuse d'un malheur. Cette fois, ce ne serait plus un vol, ce ne
serait plus une simple agression, ce serait le crime, le meurtre. On
n'admettait pas qu'Arsne Lupin s'en tnt  ces deux larcins
insignifiants. Matre absolu du navire, les autorits rduites 
l'impuissance, il n'avait qu' vouloir, tout lui tait permis, il
disposait des biens et des existences.

Heures dlicieuses pour moi, je l'avoue, car elles me valurent la
confiance de miss Nelly. Impressionne par tant d'vnements, de
nature dj inquite, elle chercha spontanment  mes cts une
protection, une scurit que j'tais heureux de lui offrir.

Au fond, je bnissais Arsne Lupin. N'tait-ce pas lui qui nous
rapprochait? N'tait-ce pas grce  lui que j'avais le droit de
m'abandonner aux plus beaux rves? Rves d'amour et rves moins
chimriques, pourquoi ne pas le confesser? Les Andrzy sont de bonne
souche poitevine, mais leur blason est quelque peu ddor, et il ne me
parat pas indigne d'un gentilhomme de songer  rendre  son nom le
lustre perdu.

Et ces rves, je le sentais, n'offusquaient point Nelly. Ses yeux
souriants m'autorisaient  les faire. La douceur de sa voix me disait
d'esprer.

Et jusqu'au dernier moment, accouds aux bastingages, nous restmes
l'un prs de l'autre, tandis que la ligne des ctes amricaines
voguait au-devant de nous.

On avait interrompu les perquisitions. On attendait. Depuis les
premires jusqu' l'entrepont o grouillaient les migrants, on
attendait la minute suprme o s'expliquerait enfin l'insoluble
nigme. Qui tait Arsne Lupin? Sous quel nom, sous quel masque se
cachait le fameux Arsne Lupin?

Et cette minute suprme arriva. Duss-je vivre cent ans, je n'en
oublierai pas le plus infime dtail.

--Comme vous tes ple, miss Nelly, dis-je  ma compagne qui
s'appuyait  mon bras, toute dfaillante.

--Et vous! me rpondit-elle, ah! vous tes si chang!

--Songez donc! cette minute est passionnante, et je suis si heureux
de la vivre auprs de vous, miss Nelly. Il me semble que votre
souvenir s'attardera quelquefois...

Elle n'coutait pas, haletante et fivreuse. La passerelle s'abattit.
Mais avant que nous emes la libert de la franchir, des gens
montrent  bord, des douaniers, des hommes en uniforme, des facteurs.

Miss Nelly balbutia:

--On s'apercevrait qu'Arsne Lupin s'est chapp pendant la traverse
que je n'en serais pas surprise.

--Il a peut-tre prfr la mort au dshonneur, et plonger dans
l'Atlantique plutt que d'tre arrt.

--Ne riez pas, fit-elle, agace.

Soudain je tressaillis, et comme elle me questionnait, je lui dis:

--Vous voyez ce vieux petit homme debout  l'extrmit de la
passerelle?

--Avec un parapluie et une redingote vert-olive?

--C'est Ganimard.

--Ganimard?

--Oui, le clbre policier, celui qui a jur qu'Arsne Lupin serait
arrt de sa propre main. Ah! je comprends que l'on n'ait pas eu de
renseignements de ce ct de l'Ocan. Ganimard tait l! et il aime
bien que personne ne s'occupe de ses petites affaires.

--Alors Arsne Lupin est sr d'tre pris?

--Qui sait? Ganimard ne l'a jamais vu, parat-il, que grim et
dguis.  moins qu'il ne connaisse son nom d'emprunt...

--Ah! dit-elle, avec cette curiosit un peu cruelle de la femme, si
je pouvais assister  l'arrestation!

--Patientons. Certainement Arsne Lupin a dj remarqu la prsence
de son ennemi. Il prfrera sortir parmi les derniers, quand l'oeil du
vieux sera fatigu.

Le dbarquement commena. Appuy sur son parapluie, l'air indiffrent,
Ganimard ne semblait pas prter attention  la foule qui se pressait
entre les deux balustrades. Je notai qu'un officier du bord, post
derrire lui, le renseignait de temps  autre.

Le marquis de Raverdan, le major Rawson, l'Italien Rivolta,
dfilrent, et d'autres, et beaucoup d'autres... Et j'aperus
Rozaine qui s'approchait.

Pauvre Rozaine! il ne paraissait pas remis de ses msaventures!

--C'est peut-tre lui tout de mme, me dit miss Nelly... Qu'en
pensez-vous?

--Je pense qu'il serait fort intressant d'avoir sur une mme
photographie Ganimard et Rozaine. Prenez donc mon appareil, je suis si
charg.

Je le lui donnai, mais trop tard pour qu'elle s'en servt. Rozaine
passait. L'officier se pencha  l'oreille de Ganimard, celui-ci haussa
lgrement les paules, et Rozaine passa.

Mais alors, mon Dieu, qui tait Arsne Lupin?

--Oui, fit-elle  haute voix, qui est-ce?

Il n'y avait plus qu'une vingtaine de personnes. Elle les observait
tour  tour, avec la crainte confuse qu'il ne ft pas, _lui_, au
nombre de ces vingt personnes.

Je lui dis:

--Nous ne pouvons attendre plus longtemps.

Elle s'avana. Je la suivis. Mais nous n'avions pas fait dix pas que
Ganimard nous barra le passage.

--Eh bien, quoi? m'criai-je.

--Un instant, monsieur, qui vous presse?

--J'accompagne mademoiselle.

--Un instant, rpta-t-il d'une voix plus imprieuse.

Il me dvisagea profondment, puis il me dit, les yeux dans les yeux:

--Arsne Lupin, n'est-ce pas?

Je me mis  rire.

--Non, Bernard d'Andrzy, tout simplement.

--Bernard d'Andrzy est mort il y a trois ans en Macdoine.

--Si Bernard d'Andrzy tait mort, je ne serais plus de ce monde. Et
ce n'est pas le cas. Voici mes papiers.

--Ce sont les siens. Comment les avez-vous, c'est ce que j'aurai le
plaisir de vous expliquer.

--Mais vous tes fou! Arsne Lupin s'est embarqu sous le nom de R.

--Oui, encore un truc de vous, une fausse piste sur laquelle vous les
avez lancs, l-bas. Ah! vous tes d'une jolie force, mon gaillard.
Mais cette fois, la chance a tourn. Voyons, Lupin, montrez-vous beau
joueur.

J'hsitai une seconde. D'un coup sec, il me frappa sur l'avant-bras
droit. Je poussai un cri de douleur. Il avait frapp sur la blessure
encore mal ferme que signalait le tlgramme.

Allons, il fallait se rsigner. Je me tournai vers miss Nelly. Elle
coutait, livide, chancelante.

Son regard rencontra le mien, puis s'abaissa sur le kodak que je lui
avais remis. Elle fit un geste brusque, et j'eus l'impression, j'eus
la certitude qu'elle comprenait tout  coup. Oui, c'tait l, entre
les parois troites de chagrin noir, au creux du petit objet que
j'avais eu la prcaution de dposer entre ses mains avant que Ganimard
ne m'arrtt, c'tait bien l que se trouvaient les vingt mille francs
de Rozaine, les perles et les diamants de lady Jerland.

Ah! je le jure,  ce moment solennel, alors que Ganimard et deux de
ses acolytes m'entouraient, tout me fut indiffrent, mon arrestation,
l'hostilit des gens, tout, hors ceci: la rsolution qu'allait prendre
miss Nelly au sujet de ce que je lui avais confi.

Que l'on et contre moi cette preuve matrielle et dcisive, je ne
songeais mme pas  le redouter, mais cette preuve, miss Nelly se
dciderait-elle  la fournir?

Serais-je trahi par elle? perdu par elle? Agirait-elle en ennemie qui
ne pardonne pas, ou bien en femme qui se souvient et dont le mpris
s'adoucit d'un peu d'indulgence, d'un peu de sympathie involontaire?

Elle passa devant moi, je la saluai trs bas, sans un mot. Mle aux
autres voyageurs, elle se dirigea vers la passerelle, mon kodak  la
main.

Sans doute, pensai-je, elle n'ose pas, en public. C'est dans une
heure, dans un instant, qu'elle le donnera.

Mais, arrive au milieu de la passerelle, par un mouvement de
maladresse simule, elle le laissa tomber dans l'eau, entre le mur du
quai et le flanc du navire.

Puis, je la vis s'loigner.

Sa jolie silhouette se perdit dans la foule, m'apparut de nouveau et
disparut. C'tait fini, fini pour jamais.

Un instant, je restai immobile, triste  la fois et pntr d'un doux
attendrissement, puis je soupirai, au grand tonnement de Ganimard:

--Dommage, tout de mme, de ne pas tre un honnte homme...

C'est ainsi qu'un soir d'hiver, Arsne Lupin me raconta l'histoire de
son arrestation. Le hasard d'incidents dont j'crirai quelque jour le
rcit avait nou entre nous des liens... dirai-je d'amiti? Oui,
j'ose croire qu'Arsne Lupin m'honore de quelque amiti, et que c'est
par amiti qu'il arrive parfois chez moi  l'improviste, apportant,
dans le silence de mon cabinet de travail, sa gaiet juvnile, le
rayonnement de sa vie ardente, sa belle humeur d'homme pour qui la
destine n'a que faveurs et sourires.

Son portrait? Comment pourrais-je le faire? Vingt fois j'ai vu Arsne
Lupin, et vingt fois c'est un tre diffrent qui m'est apparu... ou
plutt le mme tre dont vingt miroirs m'auraient renvoy autant
d'images dformes, chacune ayant ses yeux particuliers, sa forme
spciale de figure, son geste propre, sa silhouette et son caractre.

--Moi-mme, me dit-il, je ne sais plus bien qui je suis. Dans une
glace je ne me reconnais plus.

Boutade, certes, et paradoxe, mais vrit  l'gard de ceux qui le
rencontrent et qui ignorent ses ressources infinies, sa patience, son
art du maquillage, sa prodigieuse facult de transformer jusqu'aux
proportions de son visage, et d'altrer le rapport mme de ses traits
entre eux.

--Pourquoi, dit-il encore, aurais-je une apparence dfinie? Pourquoi
ne pas viter ce danger d'une personnalit toujours identique? Mes
actes me dsignent suffisamment.

Et il prcise avec une pointe d'orgueil:

--Tant mieux si l'on ne peut jamais dire en toute certitude: Voici
Arsne Lupin. L'essentiel est qu'on dise sans crainte d'erreur: Arsne
Lupin a fait cela.



Ce sont quelques-uns de ces actes, quelques-unes de ces aventures que
j'essaie de reconstituer, d'aprs les confidences dont il eut la bonne
grce de me favoriser, certains soirs d'hiver, dans le silence de mon
cabinet de travail...



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ARSNE LUPIN EN PRISON



Il n'est point de touriste digne de ce nom qui ne connaisse les bords
de la Seine, et qui n'ait remarqu, en allant des ruines de Jumiges
aux ruines de Saint-Wandrille, l'trange petit chteau fodal du
Malaquis, si firement camp sur sa roche, en pleine rivire. L'arche
d'un pont le relie  la route. La base de ses tourelles sombres se
confond avec le granit qui le supporte, bloc norme dtach d'on ne
sait quelle montagne et jet l par quelque formidable convulsion.
Tout autour, l'eau calme du grand fleuve joue parmi les roseaux, et
des bergeronnettes tremblent sur la crte humide des cailloux.

L'histoire du Malaquis est rude comme son nom, revche comme sa
silhouette. Ce ne fut que combats, siges, assauts, rapines et
massacres. Aux veilles du pays de Caux, on voque en frissonnant les
crimes qui s'y commirent. On raconte de mystrieuses lgendes. On
parle du fameux souterrain qui conduisait jadis  l'abbaye de Jumiges
et au manoir d'Agns Sorel, la belle amie de Charles VII.

Dans cet ancien repaire de hros et de brigands, habite le baron
Nathan Cahorn, le baron Satan, comme on l'appelait jadis  la Bourse
o il s'est enrichi un peu trop brusquement. Les seigneurs du
Malaquis, ruins, ont d lui vendre, pour un morceau de pain, la
demeure de leurs anctres. Il y a install ses admirables collections
de meubles et de tableaux, de faences et de bois sculpts. Il y vit
seul, avec trois vieux domestiques. Nul n'y pntre jamais. Nul n'a
jamais contempl dans le dcor de ces salles antiques les trois Rubens
qu'il possde, ses deux Watteau, sa chaire de Jean Goujon, et tant
d'autres merveilles arraches  coups de billets de banque aux plus
riches habitus des ventes publiques.

Le baron Satan a peur. Il a peur non point pour lui, mais pour les
trsors accumuls avec une passion si tenace et la perspicacit d'un
amateur que les plus madrs des marchands ne peuvent se vanter d'avoir
induit en erreur. Il les aime, ses bibelots. Il les aime prement,
comme un avare; jalousement, comme un amoureux.

Chaque jour, au coucher du soleil, les quatre portes bardes de fer
qui commandent les deux extrmits du pont et l'entre de la cour
d'honneur, sont fermes et verrouilles. Au moindre choc, des
sonneries lectriques vibreraient dans le silence. Du ct de la
Seine, rien  craindre: le roc s'y dresse  pic.

Or, un vendredi de septembre, le facteur se prsenta comme d'ordinaire
 la tte-de-pont. Et, selon la rgle quotidienne, ce fut le baron qui
entrebilla le lourd battant.

Il examina l'homme aussi minutieusement que s'il ne connaissait pas
dj, depuis des annes, cette bonne face rjouie et ces yeux narquois
de paysan, et l'homme lui dit en riant:

--C'est toujours moi, monsieur le baron. Je ne suis pas un autre qui
aurait pris ma blouse et ma casquette.

--Sait-on jamais? murmura Cahorn.

Le facteur lui remit une pile de journaux. Puis il ajouta:

--Et maintenant, monsieur le baron, il y a du nouveau.

--Du nouveau?

--Une lettre... et recommande, encore.

Isol, sans ami ni personne qui s'intresst  lui, jamais le baron ne
recevait de lettre, et tout de suite cela lui parut un vnement de
mauvais augure dont il y avait lieu de s'inquiter. Quel tait ce
mystrieux correspondant qui venait le relancer dans sa retraite?

--Il faut signer, monsieur le baron.

Il signa en maugrant. Puis il prit la lettre, attendit que le facteur
et disparu au tournant de la route, et aprs avoir fait quelques pas
de long en large, il s'appuya contre le parapet du pont et dchira
l'enveloppe. Elle portait une feuille de papier quadrill avec cet
en-tte manuscrit: Prison de la Sant, Paris. Il regarda la signature:
_Arsne Lupin_. Stupfait, il lut:



   Monsieur le baron,

Il y a, dans la galerie qui runit vos deux salons, un tableau de
Philippe de Champaigne d'excellente facture et qui me plat
infiniment. Vos Rubens sont aussi de mon got, ainsi que votre plus
petit Watteau. Dans le salon de droite, je note la crdence Louis
XIII, les tapisseries de Beauvais, le guridon Empire sign Jacob et
le bahut Renaissance. Dans celui de gauche, toute la vitrine des
bijoux et des miniatures.

Pour cette fois, je me contenterai de ces objets qui seront, je
crois, d'un coulement facile. Je vous prie donc de les faire emballer
convenablement et de les expdier  mon nom (port pay), en gare des
Batignolles, avant huit jours... faute de quoi, je ferai procder
moi-mme  leur dmnagement dans la nuit du mercredi 27 au jeudi 28
septembre. Et, comme de juste, je ne me contenterai pas des objets
sus-indiqus.

Veuillez excuser le petit drangement que je vous cause, et accepter
l'expression de mes sentiments de respectueuse considration.

      ARSNE LUPIN.

P.-S.--Surtout ne pas m'envoyer le plus grand des Watteau. Quoique
vous l'ayez pay trente mille francs  l'Htel des Ventes, ce n'est
qu'une copie, l'original ayant t brl, sous le Directoire, par
Barras, un soir d'orgie. Consulter les _Mmoires_ indits de Garat.

Je ne tiens pas non plus  la chtelaine Louis XV dont l'authenticit
me semble douteuse.



Cette lettre bouleversa le baron Cahorn. Signe de tout autre, elle
l'et dj considrablement alarm, mais signe d'Arsne Lupin!

Lecteur assidu des journaux, au courant de tout ce qui se passait dans
le monde en fait de vol et de crime, il n'ignorait rien des exploits
de l'infernal cambrioleur. Certes, il savait que Lupin, arrt en
Amrique par son ennemi Ganimard, tait bel et bien incarcr, que
l'on instruisait son procs--avec quelle peine!--

Mais il savait aussi que l'on pouvait s'attendre  tout de sa part.
D'ailleurs, cette connaissance exacte du chteau, de la disposition
des tableaux et des meubles, tait un indice des plus redoutables. Qui
l'avait renseign sur des choses que nul n'avait vues?

Le baron leva les yeux et contempla la silhouette farouche du
Malaquis, son pidestal abrupt, l'eau profonde qui l'entoure, et
haussa les paules. Non, dcidment, il n'y avait point de danger.
Personne au monde ne pouvait pntrer jusqu'au sanctuaire inviolable
de ses collections.

Personne, soit, mais Arsne Lupin? Pour Arsne Lupin, est-ce qu'il
existe des portes, des ponts-levis, des murailles?  quoi servent les
obstacles les mieux imagins, les prcautions les plus habiles, si
Arsne Lupin a dcid d'atteindre tel but?

Le soir mme, il crivit au procureur de la Rpublique  Rouen. Il
envoyait la lettre de menaces et rclamait aide et protection.

La rponse ne tarda point: le nomm Arsne Lupin tant actuellement
dtenu  la Sant, surveill de prs, et dans l'impossibilit
d'crire, la lettre ne pouvait tre que l'oeuvre d'un mystificateur.
Tout le dmontrait, la logique et le bon sens, comme la ralit des
faits. Toutefois, et par excs de prudence, on avait commis un expert
 l'examen de l'criture, et, l'expert dclarait que, malgr certaines
analogies, cette criture n'tait pas celle du dtenu.

Malgr certaines analogies le baron ne retint que ces trois mots
effarants, o il voyait l'aveu d'un doute qui,  lui seul, aurait d
suffire pour que la justice intervnt. Ses craintes s'exasprrent. Il
ne cessait de relire la lettre. Je ferai procder moi-mme au
dmnagement. Et cette date prcise: la nuit du mercredi 27 au jeudi
28 septembre!...

Souponneux et taciturne, il n'avait pas os se confier  ses
domestiques, dont le dvouement ne lui paraissait pas  l'abri de
toute preuve. Cependant, pour la premire fois depuis des annes, il
prouvait le besoin de parler, de prendre conseil. Abandonn par la
justice de son pays, il n'esprait plus se dfendre avec ses propres
ressources, et il fut sur le point d'aller jusqu' Paris et d'implorer
l'assistance de quelque ancien policier.

Deux jours s'coulrent. Le troisime, en lisant ses journaux, il
tressaillit de joie. Le _Rveil de Caudebec_ publiait cet entrefilet:

Nous avons le plaisir de possder dans nos murs, voil bientt trois
semaines, l'inspecteur principal Ganimard, un des vtrans du service
de la Sret. M. Ganimard,  qui l'arrestation d'Arsne Lupin, sa
dernire prouesse, a valu une rputation europenne, se repose de ses
longues fatigues en taquinant le goujon et l'ablette.

Ganimard! voil bien l'auxiliaire que cherchait le baron Cahorn! Qui
mieux que le retors et patient Ganimard saurait djouer les projets de
Lupin?

Le baron n'hsita pas. Six kilomtres sparent le chteau de la petite
ville de Caudebec. Il les franchit d'un pas allgre, en homme que
surexcite l'espoir du salut.

Aprs plusieurs tentatives infructueuses pour connatre l'adresse de
l'inspecteur principal, il se dirigea vers les bureaux du _Rveil_,
situs au milieu du quai. Il y trouva le rdacteur de l'entrefilet
qui, s'approchant de la fentre, s'cria:

--Ganimard? mais vous tes sr de le rencontrer le long du quai, la
ligne  la main. C'est l que nous avons li connaissance, et que j'ai
lu par hasard son nom grav sur sa canne  pche. Tenez, le petit
vieux que l'on aperoit l-bas, sous les arbres de la promenade.

--En redingote et en chapeau de paille?

--Justement! Ah! un drle de type, pas causeur et plutt bourru.

Cinq minutes aprs, le baron abordait le clbre Ganimard, se
prsentait et tchait d'entrer en conversation. N'y parvenant point,
il aborda franchement la question et exposa son cas.

L'autre couta, immobile, sans perdre de vue le poisson qu'il
guettait, puis il tourna la tte vers lui, le toisa des pieds  la
tte d'un air de profonde piti, et pronona:

--Monsieur, ce n'est gure l'habitude de prvenir les gens que l'on
veut dpouiller. Arsne Lupin, en particulier, ne commet pas de
pareilles bourdes.

--Cependant...

--Monsieur, si j'avais le moindre doute, croyez bien que le plaisir
de fourrer encore dedans ce cher Lupin l'emporterait sur toute autre
considration. Par malheur, ce jeune homme est sous les verrous.

--S'il s'chappe?...

--On ne s'chappe pas de la Sant.

--Mais, lui...

--Lui, pas plus qu'un autre.

--Cependant...

--Eh bien, s'il s'chappe, tant mieux, je le repincerai. En
attendant, dormez sur vos deux oreilles, et n'effarouchez pas
davantage cette ablette.

La conversation tait finie. Le baron retourna chez lui, un peu
rassur par l'insouciance de Ganimard. Il vrifia les serrures,
espionna les domestiques, et quarante-huit heures encore se passrent
pendant lesquelles il arriva presque  se persuader que, somme toute,
ses craintes taient chimriques. Non, dcidment, comme l'avait dit
Ganimard, on ne prvient pas les gens que l'on veut dpouiller.

La date approchait. Le matin du mardi, veille du 27, rien de
particulier. Mais  trois heures, un gamin sonna. Il apportait une
dpche.



Aucun colis en gare Batignolles. Prparez tout pour demain soir.

      ARSNE.



De nouveau, ce fut l'affolement,  tel point qu'il se demanda s'il ne
cderait pas aux exigences d'Arsne Lupin.

Il courut  Caudebec. Ganimard pchait  la mme place, assis sur un
pliant. Sans un mot, il lui tendit le tlgramme.

--Et aprs? fit l'inspecteur.

--Aprs? mais c'est pour demain!

--Quoi?

--Le cambriolage! le pillage de mes collections!

Ganimard dposa sa ligne, se tourna vers lui, et, les deux bras
croiss sur sa poitrine, s'cria d'un ton d'impatience:

--Ah! a, est-ce que vous vous imaginez que je vais m'occuper d'une
histoire aussi stupide!

--Quelle indemnit demandez-vous pour passer au chteau la nuit du 27
au 28 septembre?

--Pas un sou, fichez-moi la paix.

--Fixez votre prix, je suis riche, extrmement riche.

La brutalit de l'offre dconcerta Ganimard qui reprit, plus calme:

--Je suis ici en cong et je n'ai pas le droit de me mler...

--Personne ne le saura. Je m'engage, quoi qu'il arrive,  garder le
silence.

--Oh! il n'arrivera rien.

--Eh bien, voyons, trois mille francs, est-ce assez?

L'inspecteur huma une prise de tabac, rflchit, et laissa tomber:

--Soit. Seulement, je dois vous dclarer loyalement que c'est de
l'argent jet par la fentre.

--a m'est gal.

--En ce cas... Et puis, aprs tout, est-ce qu'on sait avec ce
diable de Lupin! Il doit avoir  ses ordres toute une bande...
tes-vous sr de vos domestiques?

--Ma foi...

--Alors, ne comptons pas sur eux. Je vais prvenir par dpche deux
gaillards de mes amis qui nous donneront plus de scurit... Et
maintenant, filez, qu'on ne nous voie pas ensemble.  demain, vers les
neuf heures.



   *   *   *



Le lendemain, date fixe par Arsne Lupin, le baron Cahorn dcrocha sa
panoplie, fourbit ses armes, et se promena aux alentours de Malaquis.
Rien d'quivoque ne le frappa.

Le soir,  huit heures et demie, il congdia ses domestiques. Ils
habitaient une aile en faade sur la route, mais un peu en retrait, et
tout au bout du chteau. Une fois seul, il ouvrit doucement les quatre
portes. Aprs un moment, il entendit des pas qui s'approchaient.

Ganimard prsenta ses deux auxiliaires, grands gars solides, au cou de
taureau et aux mains puissantes, puis demanda certaines explications.
S'tant rendu compte de la disposition des lieux, il ferma
soigneusement et barricada toutes les issues par o l'on pouvait
pntrer dans les salles menaces. Il inspecta les murs, souleva les
tapisseries, puis enfin il installa ses agents dans la galerie
centrale.

--Pas de btises, hein? On n'est pas ici pour dormir.  la moindre
alerte, ouvrez les fentres de la cour et appelez-moi. Attention aussi
du ct de l'eau. Dix mtres de falaise droite, des diables de leur
calibre, a ne les effraye pas.

Il les enferma, emporta les clefs, et dit au baron:

--Et maintenant,  notre poste.

Il avait choisi, pour y passer la nuit, une petite pice pratique
dans l'paisseur des murailles d'enceinte, entre les deux portes
principales, et qui tait, jadis, le rduit du veilleur. Un judas
s'ouvrait sur le pont, un autre sur la cour. Dans un coin on
apercevait comme l'orifice d'un puits.

--Vous m'avez bien dit, monsieur le baron, que ce puits tait
l'unique entre des souterrains, et que, de mmoire d'homme, elle est
bouche?

--Oui.

--Donc,  moins qu'il n'existe une autre issue ignore de tous, sauf
d'Arsne Lupin, ce qui semble un peu problmatique, nous sommes
tranquilles.

Il aligna trois chaises, s'tendit confortablement, alluma sa pipe et
soupira:

--Vraiment, monsieur le baron, il faut que j'aie rudement envie
d'ajouter un tage  la maisonnette o je dois finir mes jours, pour
accepter une besogne aussi lmentaire. Je raconterai l'histoire 
l'ami Lupin, il se tiendra les ctes de rire.

Le baron ne riait pas. L'oreille aux coutes, il interrogeait le
silence avec une inquitude croissante. De temps en temps il se
penchait sur le puits et plongeait dans le trou bant un oeil anxieux.

Onze heures, minuit, une heure sonnrent.

Soudain, il saisit le bras de Ganimard qui se rveilla en sursaut.

--Vous entendez?

--Oui.

--Qu'est-ce que c'est?

--C'est moi qui ronfle!

--Mais non, coutez...

--Ah! parfaitement, c'est la corne d'une automobile.

--Eh bien?

--Eh bien, il est peu probable que Lupin se serve d'une automobile
comme d'un blier pour dmolir votre chteau. Aussi, monsieur le
baron,  votre place, je dormirais... comme je vais avoir l'honneur
de le faire  nouveau. Bonsoir.



Ce fut la seule alerte. Ganimard put reprendre son somme interrompu,
et le baron n'entendit plus que son ronflement sonore et rgulier.

Au petit jour, ils sortirent de leur cellule. Une grande paix sereine,
la paix du matin au bord de l'eau frache, enveloppait le chteau.
Cahorn radieux de joie, Ganimard toujours paisible, ils montrent
l'escalier. Aucun bruit. Rien de suspect.

--Que vous avais-je dit, monsieur le baron? Au fond, je n'aurais pas
d accepter... Je suis honteux...

Il prit les clefs et entra dans la galerie.

Sur deux chaises, courbs, les bras ballants, les deux agents
dormaient.

--Tonnerre de nom d'un chien! grogna l'inspecteur.

Au mme instant, le baron poussait un cri:

--Les tableaux!... la crdence!...

Il balbutiait, suffoquait, la main tendue vers les places vides, vers
les murs dnuds o pointaient les clous, o pendaient les cordes
inutiles. Le Watteau, disparu! les Rubens, enlevs! les tapisseries,
dcroches! les vitrines, vides de leurs bijoux!

--Et mes candlabres Louis XVI!... et le chandelier du Rgent!...
et ma Vierge du douzime!...

Il courait d'un endroit  l'autre, effar, dsespr. Il rappelait ses
prix d'achat, additionnait les pertes subies, accumulait des chiffres,
tout cela ple-mle, en mots indistincts, en phrases inacheves. Il
trpignait, il se convulsait, fou de rage et de douleur. On aurait dit
un homme ruin qui n'a plus qu' se brler la cervelle.

Si quelque chose et pu le consoler, c'et t de voir la stupeur de
Ganimard. Contrairement au baron, l'inspecteur ne bougeait pas lui. Il
semblait ptrifi, et d'un oeil vague il examinait les choses. Les
fentres? fermes. Les serrures des portes? intactes. Pas de brche au
plafond. Pas de trou au plancher. L'ordre tait parfait. Tout cela
avait d s'effectuer mthodiquement, d'aprs un plan inexorable et
logique.

--Arsne Lupin... Arsne Lupin, murmura-t-il, effondr.

Soudain, il bondit sur les deux agents, comme si la colre enfin le
secouait, et il les bouscula furieusement et les injuria. Ils ne se
rveillrent point!

--Diable, fit-il, est-ce que par hasard?...

Il se pencha sur eux et, tour  tour, les observa avec attention: ils
dormaient, mais d'un sommeil qui n'tait pas naturel.

Il dit au baron:

--On les a endormis.

--Mais qui?

--Eh lui, parbleu!... ou sa bande, mais dirige par lui. C'est un
coup de sa faon. La griffe y est bien.

--En ce cas, je suis perdu, rien  faire.

--Rien  faire.

--Mais c'est abominable, c'est monstrueux.

--Dposez une plainte.

-- quoi bon?

--Dame! essayez toujours... la justice a des ressources...

--La justice! mais vous voyez bien par vous-mme... Tenez, en ce
moment, o vous pourriez chercher un indice, dcouvrir quelque chose,
vous ne bougez mme pas.

--Dcouvrir quelque chose avec Arsne Lupin! Mais, mon cher monsieur,
Arsne Lupin ne laisse jamais rien derrire lui! Il n'y a pas de
hasard avec Arsne Lupin! J'en suis  me demander si ce n'est pas
volontairement qu'il s'est fait arrter par moi, en Amrique!

--Alors, je dois renoncer  mes tableaux,  tout! Mais ce sont les
perles de ma collection qu'il m'a drobes. Je donnerais une fortune
pour les retrouver. Si on ne peut rien contre lui, qu'il dise son
prix!

Ganimard le regarda fixement.

--a, c'est une parole sense. Vous ne la retirez pas?

--Non, non, non. Mais pourquoi?

--Une ide que j'ai.

--Quelle ide?

--Nous en parlerons si l'enqute n'aboutit pas... Seulement, pas
un mot de moi, si vous voulez que je russisse.

Il ajouta entre ses dents:

--Et puis, vrai, je n'ai pas de quoi me vanter.

Les deux agents reprenaient peu  peu connaissance avec cet air hbt
de ceux qui sortent du sommeil hypnotique. Ils ouvraient des yeux
tonns, ils cherchaient  comprendre. Quand Ganimard les interrogea,
ils ne se souvenaient de rien.

--Cependant, vous avez d voir quelqu'un?

--Non.

--Rappelez-vous?

--Non, non.

--Et vous n'avez pas bu?

Ils rflchirent, et l'un d'eux rpondit:

--Si, moi, j'ai bu un peu d'eau.

--De l'eau de cette carafe?

--Oui.

--Moi aussi, dclara le second.

Ganimard la sentit, la gota. Elle n'avait aucun got spcial, aucune
odeur.

--Allons, fit-il, nous perdons notre temps. Ce n'est pas en cinq
minutes que l'on rsoud les problmes poss par Arsne Lupin. Mais,
morbleu! je jure bien que je le repincerai. Il gagne la seconde
manche.  moi la belle!

Le jour mme, une plainte en vol qualifi tait dpose par le baron
de Cahorn contre Arsne Lupin, dtenu  la Sant!



   *   *   *



Cette plainte, le baron la regretta souvent quand il vit le Malaquis
livr aux gendarmes, au procureur, au juge d'instruction, aux
journalistes,  tous les curieux qui s'insinuent partout o ils ne
devraient pas tre.

L'affaire passionnait dj l'opinion. Elle se produisait dans des
conditions si particulires, le nom d'Arsne Lupin excitait  tel
point les imaginations, que les histoires les plus fantaisistes
remplissaient les colonnes des journaux et trouvaient crance auprs
du public.

Mais la lettre initiale d'Arsne Lupin, que publia l'_cho de France_
(et nul ne sut jamais qui en avait communiqu le texte), cette lettre
o le baron Cahorn tait effrontment prvenu de ce qui le menaait,
causa une motion considrable. Aussitt des explications fabuleuses
furent proposes. On rappela l'existence des fameux souterrains. Et le
parquet influenc poussa ses recherches dans ce sens.

On fouilla le chteau du haut en bas. On questionna chacune des
pierres. On tudia les boiseries et les chemines, les cadres des
glaces et les poutres des plafonds.  la lueur des torches, on examina
les caves immenses o les seigneurs du Malaquis entassaient jadis
leurs munitions et leurs provisions. On sonda les entrailles du
rocher. Ce fut vainement. On ne dcouvrit pas le moindre vestige de
souterrain. Il n'existait point de passage secret.

Soit, rpondait-on de tous cts, mais des meubles et des tableaux ne
s'vanouissent pas comme des fantmes. Cela s'en va par des portes et
par des fentres, et les gens qui s'en emparent, s'introduisent et
s'en vont galement par des portes et des fentres. Quels sont ces
gens? Comment se sont-ils introduits? Et comment s'en sont-ils alls?

Le parquet de Rouen, convaincu de son impuissance, sollicita le
secours d'agents parisiens. M. Dudouis, le chef de la Sret, envoya
ses meilleurs limiers de la brigade de fer. Lui-mme fit un sjour de
quarante-huit heures au Malaquis. Il ne russit pas davantage.

C'est alors qu'il manda l'inspecteur principal Ganimard dont il avait
eu si souvent l'occasion d'apprcier les services.

Ganimard couta silencieusement les instructions de son suprieur,
puis, hochant la tte, il pronona:

--Je crois que l'on fait fausse route en s'obstinant  fouiller le
chteau. La solution est ailleurs.

--Et o donc?

--Auprs d'Arsne Lupin.

--Auprs d'Arsne Lupin! Supposer cela, c'est admettre son
intervention.

--Je l'admets. Bien plus, je la considre comme certaine.

--Voyons, Ganimard, c'est absurde. Arsne Lupin est en prison.

--Arsne Lupin est en prison, soit. Il est surveill, je vous
l'accorde. Mais il aurait les fers aux pieds, des cordes aux poignets
et un billon sur la bouche, que je ne changerais pas d'avis.

--Et pourquoi cette obstination?

--Parce que, seul, Arsne Lupin est de taille  combiner une machine
de cette envergure, et de la combiner de telle faon qu'elle russisse...
comme elle a russi.

--Des mots, Ganimard!

--Qui sont des ralits. Mais voil, qu'on ne cherche pas de
souterrain, de pierres tournant sur un pivot, et autres balivernes de
ce calibre. Notre individu n'emploie pas des procds aussi vieux jeu.
Il est d'aujourd'hui, ou plutt de demain.

--Et vous concluez?

--Je conclus en vous demandant nettement l'autorisation de passer une
heure avec lui.

--Dans sa cellule?

--Oui. Au retour d'Amrique nous avons entretenu, pendant la
traverse, d'excellents rapports, et j'ose dire qu'il a quelque
sympathie pour celui qui a su l'arrter. S'il peut me renseigner sans
se compromettre, il n'hsitera pas  m'viter un voyage inutile.



Il tait un peu plus de midi lorsque Ganimard fut introduit dans la
cellule d'Arsne Lupin. Celui-ci, tendu sur son lit, leva la tte et
poussa un cri de joie.

--Ah! a, c'est une vraie surprise. Ce cher Ganimard, ici!

--Lui-mme.

--Je dsirais bien des choses dans la retraite que j'ai choisie...
mais aucune plus passionnment que de vous y recevoir.

--Trop aimable.

--Mais non, mais non, je professe pour vous la plus vive estime.

--J'en suis fier.

--Je l'ai toujours prtendu: Ganimard est notre meilleur dtective.
Il vaut presque,--vous voyez comme je suis franc!--il vaut presque
Sherlock Holms. Mais, en vrit, je suis dsol de n'avoir  vous
offrir que cet escabeau. Et pas un rafrachissement! pas un verre de
bire! Excusez-moi, je suis l de passage.

Ganimard s'assit en souriant, et le prisonnier reprit, heureux de
parler:

--Mon Dieu, que je suis content de reposer mes yeux sur la figure
d'un honnte homme! J'en ai assez de toutes ces faces d'espions et de
mouchards qui passent dix fois par jour la revue de mes poches et de
ma modeste cellule, pour s'assurer que je ne prpare pas une vasion.
Fichtre, ce que le gouvernement tient  moi!...

--Il a raison.

--Mais non! je serais si heureux qu'on me laisst vivre dans mon
petit coin!

--Avec les rentes des autres.

--N'est-ce pas? Ce serait si simple! Mais je bavarde, je dis des
btises, et vous tes peut-tre press. Allons au fait, Ganimard!
Qu'est-ce qui me vaut l'honneur d'une visite?

--L'affaire Cahorn, dclara Ganimard, sans dtour.

--Halte-l! une seconde... C'est que j'en ai tant d'affaires! Que
je trouve d'abord dans mon cerveau le dossier de l'affaire Cahorn...
Ah! voil, j'y suis. Affaire Cahorn, chteau du Malaquis,
Seine-Infrieure... Deux Rubens, un Watteau, et quelques menus
objets.

--Menus!

--Oh! ma foi, tout cela est de mdiocre importance. Il y a mieux!
Mais il suffit que l'affaire vous intresse... Parlez donc,
Ganimard.

--Dois-je vous expliquer o nous en sommes de l'instruction?

--Inutile. J'ai lu les journaux de ce matin. Je me permettrai mme de
vous dire que vous n'avancez pas vite.

--C'est prcisment la raison pour laquelle je m'adresse  votre
obligeance.

--Entirement  vos ordres.

--Tout d'abord ceci: l'affaire a bien t conduite par vous?

--Depuis A jusqu' Z.

--La lettre d'avis? le tlgramme?

--Sont de votre serviteur. Je dois mme en avoir quelque part les
rcpisss.

Arsne ouvrit le tiroir d'une petite table en bois blanc qui composait
avec le lit et l'escabeau tout le mobilier de sa cellule, y prit deux
chiffons de papier et les tendit  Ganimard.

--Ah! a mais, s'cria celui-ci, je vous croyais gard  vue et
fouill pour un oui ou pour un non. Or vous lisez les journaux, vous
collectionnez les reus de la poste...

--Bah! ces gens-l sont si btes! Ils dcousent la doublure de ma
veste, ils explorent les semelles de mes bottines, ils auscultent les
murs de cette pice, mais pas un n'aurait l'ide qu'Arsne Lupin soit
assez niais pour choisir une cachette aussi facile. C'est bien
l-dessus que j'ai compt.

Ganimard, amus, s'exclama:

--Quel drle de garon vous faites! Vous me dconcertez. Allons,
racontez-moi l'aventure.

--Oh! oh! comme vous y allez! Vous initier  tous mes secrets...
vous dvoiler mes petits trucs... C'est bien grave.

--Ai-je eu tort de compter sur votre complaisance?

--Non, Ganimard, et puisque vous insistez...

Arsne Lupin arpenta deux ou trois fois sa chambre, puis s'arrtant:

--Que pensez-vous de ma lettre au baron?

--Je pense que vous avez voulu vous divertir, pater un peu la
galerie.

--Ah! voil, pater la galerie! Eh bien, je vous assure, Ganimard,
que je vous croyais plus fort. Est-ce que je m'attarde  ces
purilits, moi, Arsne Lupin! Est-ce que j'aurais crit cette lettre
si j'avais pu dvaliser le baron sans lui crire? Mais comprenez donc,
vous et les autres, que cette lettre est le point de dpart
indispensable, le ressort qui a mis toute la machine en branle.
Voyons, procdons par ordre, et prparons ensemble, si vous voulez, le
cambriolage du Malaquis.

--Je vous coute.

--Donc, supposons un chteau rigoureusement ferm, barricad, comme
l'tait celui du baron Cahorn. Vais-je abandonner la partie et
renoncer  des trsors que je convoite, sous prtexte que le chteau
qui les contient est inaccessible?

--videmment non.

--Vais-je tenter l'assaut comme autrefois,  la tte d'une troupe
d'aventuriers?

--Enfantin!

--Vais-je m'y introduire sournoisement?

--Impossible.

--Reste un moyen, l'unique  mon avis, c'est de me faire inviter par
le propritaire du dit chteau.

--Le moyen est original.

--Et combien facile! Supposons qu'un jour, ledit propritaire reoive
une lettre, l'avertissant de ce que trame contre lui un nomm Arsne
Lupin, cambrioleur rput. Que fera-t-il?

--Il enverra la lettre au procureur.

--Qui se moquera de lui, _puisque le dit Lupin est actuellement sous
les verrous_. Donc, affolement du bonhomme, lequel est tout prt 
demander secours au premier venu, n'est-il pas vrai?

--Cela est hors de doute.

--Et s'il lui arrive de lire dans une feuille de chou qu'un policier
clbre est en villgiature dans la localit voisine...

--Il ira s'adresser  ce policier.

--Vous l'avez dit. Mais, d'autre part, admettons qu'en prvision de
cette dmarche invitable, Arsne Lupin ait pri l'un de ses amis les
plus habiles de s'installer  Caudebec, d'entrer en relations avec un
rdacteur du _Rveil_, _journal auquel est abonn le baron_, de
laisser entendre qu'il est un tel, le policier clbre,
qu'adviendra-t-il?

--Que le rdacteur annoncera dans le _Rveil_ la prsence  Caudebec
du dit policier.

--Parfait, et de deux choses l'une: ou bien le poisson--je veux dire
Cahorn--ne mord pas  l'hameon, et alors rien ne se passe. Ou bien,
et c'est l'hypothse la plus vraisemblable, il accourt, tout
frtillant. Et voil donc mon Cahorn implorant contre moi l'assistance
de l'un de mes amis!

--De plus en plus original.

--Bien entendu, le pseudo-policier refuse d'abord son concours.
L-dessus, dpche d'Arsne Lupin. pouvante du baron qui supplie de
nouveau mon ami, et lui offre tant pour veiller  son salut. Ledit ami
accepte, amne deux gaillards de notre bande, qui, la nuit, pendant
que Cahorn est gard  vue par son protecteur, dmnagent par la
fentre un certain nombre d'objets et les laissent glisser,  l'aide
de cordes, dans une bonne petite chaloupe affrte _ad hoc_. C'est
simple comme Lupin.

--Et c'est tout btement merveilleux, s'cria Ganimard, et je ne
saurais trop louer la hardiesse de la conception et l'ingniosit des
dtails. Mais je ne vois gure de policier assez illustre pour que son
nom ait pu attirer, suggestionner le baron  ce point.

--Il y en a un, et il n'y en a qu'un.

--Lequel?

--Celui du plus illustre, de l'ennemi personnel d'Arsne Lupin, bref,
de l'inspecteur Ganimard.

--Moi!

--Vous-mme, Ganimard. Et voil ce qu'il y a de dlicieux: si vous
allez l-bas et que le baron se dcide  causer, vous finirez par
dcouvrir que votre devoir est de vous arrter vous-mme, comme vous
m'avez arrt en Amrique. Hein! la revanche est comique: je fais
arrter Ganimard par Ganimard!

Arsne Lupin riait de bon coeur. L'inspecteur, assez vex, se mordait
les lvres. La plaisanterie ne lui semblait pas mriter de tels accs
de joie.

L'arrive d'un gardien lui donna le loisir de se remettre. L'homme
apportait le repas qu'Arsne Lupin, par faveur spciale, faisait venir
du restaurant voisin. Ayant dpos le plateau sur la table, il se
retira. Arsne s'installa, rompit son pain, en mangea deux ou trois
bouches et reprit:

--Mais, soyez tranquille, mon cher Ganimard, vous n'irez pas l-bas.
Je vais vous rvler une chose qui vous stupfiera: l'affaire Cahorn
est sur le point d'tre classe.

--Hein!

--Sur le point d'tre classe, vous dis-je.

--Allons donc, je quitte  l'instant le chef de la Sret.

--Et aprs? Est-ce que M. Dudouis en sait plus long que moi sur ce
qui me concerne? Vous apprendrez que Ganimard--excusez-moi--que le
pseudo-Ganimard est rest en fort bons termes avec le baron. Celui-ci,
et c'est la raison principale pour laquelle il n'a rien avou, l'a
charg de la trs dlicate mission de ngocier avec moi une
transaction, et,  l'heure prsente, moyennant une certaine somme, il
est probable que le baron est rentr en possession de ses chers
bibelots. En retour de quoi, il retirera sa plainte. Donc, plus de
vol. Donc il faudra bien que le parquet abandonne...

Ganimard considra le dtenu d'un air stupfait.

--Et comment savez-vous tout cela?

--Je viens de recevoir la dpche que j'attendais.

--Vous venez de recevoir une dpche?

-- l'instant, cher ami. Par politesse, je n'ai pas voulu la lire en
votre prsence. Mais si vous m'y autorisez...

--Vous vous moquez de moi, Lupin.

--Veuillez, mon cher ami, dcapiter doucement cet oeuf  la coque.
Vous constaterez par vous-mme que je ne me moque pas de vous.

Machinalement Ganimard obit, et cassa l'oeuf avec la lame d'un
couteau. Un cri de surprise lui chappa. La coque, vide, contenait une
feuille de papier bleu. Sur la prire d'Arsne, il la dplia. C'tait
un tlgramme, ou plutt une partie de tlgramme auquel on avait
arrach les indications de la poste. Il lut:

Accord conclu. Cent mille balles livres. Tout va bien.

--Cent mille balles? fit-il.

--Oui, cent mille francs! C'est peu, mais enfin les temps sont
durs... Et j'ai des frais gnraux si lourds! Si vous connaissiez
mon budget... un budget de grande ville!

Ganimard se leva. Sa mauvaise humeur s'tait dissipe. Il rflchit
quelques secondes, embrassa d'un coup d'oeil toute l'affaire, pour
tcher d'en dcouvrir le point faible. Puis il pronona d'un ton o il
laissait franchement percer son admiration de connaisseur:

--Par bonheur, il n'en existe pas des douzaines comme vous, sans quoi
il n'y aurait plus qu' fermer boutique.

Arsne Lupin prit un petit air modeste et rpondit:

--Bah! il fallait bien se distraire, occuper ses loisirs...
d'autant que le coup ne pouvait russir que si j'tais en prison.

--Comment! s'exclama Ganimard, votre procs, votre dfense,
l'instruction, tout cela ne vous suffit donc pas pour vous distraire?

--Non, car j'ai rsolu de ne pas assister  mon procs.

--Oh! oh!

Arsne Lupin rpta posment:

--Je n'assisterai pas  mon procs.

--En vrit!

--Ah! a, mon cher, vous imaginez-vous que je vais pourrir sur la
paille humide? Vous m'outragez. Arsne Lupin ne reste en prison que le
temps qu'il lui plat, et pas une minute de plus.

--Il et peut-tre t plus prudent de commencer par ne pas y entrer,
objecta l'inspecteur d'un ton ironique.

--Ah! monsieur raille? monsieur se souvient qu'il a eu l'honneur de
procder  mon arrestation? Sachez, mon respectable ami, que personne,
pas plus vous qu'un autre, n'et pu mettre la main sur moi, si un
intrt beaucoup plus considrable ne m'avait sollicit  ce moment
critique.

--Vous m'tonnez.

--Une femme me regardait, Ganimard, et je l'aimais. Comprenez-vous
tout ce qu'il y a dans ce fait d'tre regard par une femme que l'on
aime? Le reste m'importait peu, je vous jure. Et c'est pourquoi je
suis ici.

--Depuis bien longtemps, permettez-moi de le remarquer.

--Je voulais oublier d'abord. Ne riez pas: l'aventure avait t
charmante, et j'en ai gard encore le souvenir attendri... Et puis,
je suis quelque peu neurasthnique! La vie est si fivreuse de nos
jours! Il faut savoir,  certains moments, faire ce que l'on appelle
une cure d'isolement. Cet endroit est souverain pour les rgimes de ce
genre. On y pratique la cure de Sant dans toute sa rigueur.

--Arsne Lupin, observa Ganimard, vous vous payez ma tte.

--Ganimard, affirma Lupin, nous sommes aujourd'hui vendredi. Mercredi
prochain, j'irai fumer mon cigare chez vous, rue Pergolse,  quatre
heures de l'aprs-midi.

--Arsne Lupin, je vous attends.

Ils se serrrent la main comme deux bons amis qui s'estiment  leur
juste valeur, et le vieux policier se dirigea vers la porte.

--Ganimard!

Celui-ci se retourna.

--Qu'y a-t-il?

--Ganimard, vous oubliez votre montre.

--Ma montre?

--Oui, elle s'est gare dans ma poche.

Il la rendit en s'excusant.

--Pardonne-moi... une mauvaise habitude... Mais ce n'est pas
une raison parce qu'ils m'ont pris la mienne pour que je vous prive de
la vtre. D'autant que j'ai l un chronomtre dont je n'ai pas  me
plaindre, et qui satisfait pleinement  mes besoins.

Il sortit du tiroir une large montre en or, paisse et confortable,
orne d'une lourde chane.

--Et celle-ci, de quelle poche vient-elle? demanda Ganimard.

Arsne Lupin examina ngligemment les initiales.

--J. B... Qui diable cela peut-il bien tre?... Ah! oui, je me
souviens, Jules Bouvier, mon juge d'instruction, un homme charmant...



------



L'VASION D'ARSNE LUPIN



Au moment o Arsne Lupin, son repas achev, tirait de sa poche un
beau cigare bagu d'or et l'examinait avec complaisance, la porte de
la cellule s'ouvrit. Il n'eut que le temps de le jeter dans le tiroir
et de s'loigner de la table. Le gardien entra, c'tait l'heure de la
promenade.

--Je vous attendais, mon cher ami, s'cria Lupin, toujours de bonne
humeur.

Ils sortirent. Ils avaient  peine disparu  l'angle du couloir, que
deux hommes  leur tour pntrrent dans la cellule et en commencrent
l'examen minutieux. L'un tait l'inspecteur Dieuzy, l'autre
l'inspecteur Folenfant.

On voulait en finir. Il n'y avait point de doute: Arsne Lupin
conservait des intelligences avec le dehors et communiquait avec ses
affids. La veille encore le _Grand Journal_ publiait ces lignes
adresses  son collaborateur judiciaire:



   Monsieur,

Dans un article paru ces jours-ci vous vous tes exprim sur moi en
des termes que rien ne saurait justifier. Quelques jours avant
l'ouverture de mon procs, j'irai vous en demander compte.

   Salutations distingues,

      ARSNE LUPIN.



L'criture tait bien d'Arsne Lupin. Donc il envoyait des lettres.
Donc il en recevait. Donc il tait certain qu'il prparait cette
vasion annonce par lui d'une faon si arrogante.

La situation devenait intolrable. D'accord avec le juge
d'instruction, le chef de la Sret M. Dudouis se rendit lui-mme  la
Sant pour exposer au directeur de la prison les mesures qu'il
convenait de prendre. Et, ds son arrive, il envoya deux de ses
hommes dans la cellule du dtenu.

Ils levrent chacune des dalles, dmontrent le lit, firent tout ce
qu'il est habituel de faire en pareil cas, et finalement ne
dcouvrirent rien. Ils allaient renoncer  leurs investigations,
lorsque le gardien accourut en toute hte et leur dit:

--Le tiroir... regardez le tiroir de la table. Quand je suis
entr, il m'a sembl qu'il le repoussait.

Ils regardrent, et Dieuzy s'cria:

--Pour Dieu, cette fois, nous le tenons, le client.

Folenfant l'arrta.

--Halte-l, mon petit, le chef fera l'inventaire.

--Pourtant, ce cigare de luxe...

--Laisse le Havane, et prvenons le chef.

Deux minutes aprs, M. Dudouis explorait le tiroir. Il y trouva
d'abord une liasse d'articles de journaux dcoups par l'_Argus de la
Presse_ et qui concernaient Arsne Lupin, puis une blague  tabac, une
pipe, du papier dit pelure d'oignon, et enfin deux livres.

Il en regarda le titre. C'tait le _Culte des hros_ de Carlyle,
dition anglaise, et un elzvir charmant,  reliure du temps, le
_Manuel d'pictte_, traduction allemande publie  Leyde en 1634. Les
ayant feuillets, il constata que toutes les pages taient balafres,
soulignes, annotes. tait-ce l signes conventionnels ou bien de ces
marques qui montrent la ferveur que l'on a pour un livre?

--Nous verrons cela en dtail, dit M. Dudouis.

Il explora la blague  tabac, la pipe. Puis, saisissant le fameux
cigare bagu d'or:

--Fichtre, il se met bien, notre ami, s'cria-t-il, un Henri Clet!

D'un geste machinal de fumeur, il le porta prs de son oreille et le
fit craquer. Et aussitt une exclamation lui chappa. Le cigare avait
molli sous la pression de ses doigts. Il l'examina avec plus
d'attention et ne tarda pas  distinguer quelque chose de blanc entre
les feuilles de tabac. Et dlicatement,  l'aide d'une pingle, il
attirait un rouleau de papier trs fin,  peine gros comme un
cure-dent. C'tait un billet. Il le droula et lut ces mots, d'une
menue criture de femme:

Le panier a pris la place de l'autre. Huit sur dix sont prpares. En
appuyant du pied extrieur, la plaque se soulve de haut en bas. De
douze  seize tous les jours, H-P attendra. Mais o? Rponse
immdiate. Soyez tranquille, votre amie veille sur vous.

M. Dudouis rflchit un instant et dit:

--C'est suffisamment clair... le panier... les huit cases...
De douze  seize, c'est--dire de midi  quatre heures...

--Mais ce H-P, qui attendra?

--H-P en l'occurrence, doit signifier automobile, H-P, horse power,
n'est-ce pas ainsi qu'en langage sportif, on dsigne la force d'un
moteur? Une vingt-quatre H-P, c'est une automobile de vingt-quatre
chevaux.

Il se leva et demanda:

--Le dtenu finissait de djeuner?

--Oui.

--Et comme il n'a pas encore lu ce message ainsi que le prouve l'tat
du cigare, il est probable qu'il venait de le recevoir.

--Comment?

--Dans ses aliments, au milieu de son pain ou d'une pomme de terre,
que sais-je?

--Impossible, on ne l'a autoris  faire venir sa nourriture que pour
le prendre au pige, et nous n'avons rien trouv.

--Nous chercherons ce soir la rponse de Lupin. Pour le moment,
retenez-le hors de sa cellule. Je vais porter ceci  monsieur le juge
d'instruction. S'il est de mon avis, nous ferons immdiatement
photographier la lettre, et dans une heure vous pourrez remettre dans
le tiroir, outre ces objets, un cigare identique contenant le message
original lui-mme. Il faut que le dtenu ne se doute de rien.

Ce n'est pas sans une certaine curiosit que M. Dudouis s'en retourna
le soir au greffe de la Sant en compagnie de l'inspecteur Dieuzy.
Dans un coin, sur le pole, trois assiettes s'talaient.

--Il a mang?

--Oui, rpondit le directeur.

--Dieuzy, veuillez couper en morceaux trs minces ces quelques brins
de macaroni et ouvrir cette boulette de pain... Rien?

--Non, chef.

M. Dudouis examina les assiettes, la fourchette, la cuiller, enfin le
couteau, un couteau rglementaire  lame ronde. Il en fit tourner le
manche  gauche, puis  droite.  droite le manche cda et se dvissa.
Le couteau tait creux et servait d'tui  une feuille de papier.

--Peuh! fit-il, ce n'est pas bien malin pour un homme comme Arsne.
Mais ne perdons pas de temps. Vous, Dieuzy, allez donc faire une
enqute dans ce restaurant.

Puis il lut:

Je m'en remets  vous, H-P suivra de loin, chaque jour. J'irai
au-devant.  bientt, chre et admirable amie.

--Enfin, s'cria M. Dudouis, en se frottant les mains, je crois que
l'affaire est en bonne voie. Un petit coup de pouce de notre part, et
l'vasion russit... assez du moins pour nous permettre de pincer
les complices.

--Et si Arsne Lupin vous glisse entre les doigts? objecta le
directeur.

--Nous emploierons le nombre d'hommes ncessaire. Si cependant il y
mettait trop d'habilet... ma foi, tant pis pour lui! Quant  la
bande, puisque le chef refuse de parler, les autres parleront.



   *   *   *



Et de fait, il ne parlait pas beaucoup, Arsne Lupin. Depuis des mois
M. Jules Bouvier, le juge d'instruction, s'y vertuait vainement. Les
interrogatoires se rduisaient  des colloques dpourvus d'intrt
entre le juge et l'avocat matre Danval, un des princes du barreau,
lequel d'ailleurs en savait sur l'inculp  peu prs autant que le
premier venu.

De temps  autre, par politesse, Arsne Lupin laissait tomber:

--Mais oui, Monsieur le juge, nous sommes d'accord: le vol du Crdit
Lyonnais, le vol de la rue de Babylone, l'mission des faux billets de
banque, l'affaire des polices d'assurance, le cambriolage des chteaux
d'Armesnil, de Gouret, d'Imblevain, des Groseillers, du Malaquis, tout
cela c'est de votre serviteur.

--Alors, pourriez-vous m'expliquer...

--Inutile, j'avoue tout en bloc, tout et mme dix fois plus que vous
n'en supposez.

De guerre lasse, le juge avait suspendu ces interrogatoires
fastidieux. Aprs avoir eu connaissance des deux billets intercepts,
il les reprit. Et, rgulirement,  midi, Arsne Lupin fut amen, de
la Sant au Dpt, dans la voiture pnitentiaire, avec un certain
nombre de dtenus. Ils en repartaient vers trois ou quatre heures.

Or, un aprs-midi, ce retour s'effectua dans des conditions
particulires. Les autres dtenus de la Sant n'ayant pas encore t
questionns, on dcida de reconduire d'abord Arsne Lupin. Il monta
donc seul dans la voiture.

Ces voitures pnitentiaires, vulgairement appeles paniers  salade,
sont divises dans leur longueur par un couloir central sur lequel
s'ouvrent dix cases, cinq  droite et cinq  gauche. Chacune de ces
cases est dispose de telle faon que l'on doit s'y tenir assis, et
que les cinq prisonniers, par consquent, sont assis les uns sur les
autres, tout en tant spars les uns des autres par des cloisons
parallles. Un garde municipal, plac  l'extrmit, surveille le
couloir.

Arsne fut introduit dans la troisime cellule de droite, et la lourde
voiture s'branla. Il se rendit compte que l'on quittait le quai de
l'Horloge et que l'on passait devant le Palais de Justice. Alors, vers
le milieu du pont Saint-Michel, il appuya, du pied extrieur,
c'est--dire du pied droit, ainsi qu'il le faisait chaque fois, sur la
plaque de tle qui fermait sa cellule. Tout de suite quelque chose se
dclencha, et la plaque de tle s'carta insensiblement. Il put
constater qu'il se trouvait juste entre les deux roues.

Il attendit, l'oeil aux aguets. La voiture monta au pas le boulevard
Saint-Michel. Au carrefour Saint-Germain, elle s'arrta. Le cheval
d'un camion s'tait abattu. La circulation tant interrompue, trs
vite ce fut un encombrement de fiacres et d'omnibus.

Arsne Lupin passa la tte. Une autre voiture pnitentiaire
stationnait le long de celle qu'il occupait. Il souleva davantage la
tle, mit le pied sur un des rayons de la grande roue et sauta 
terre.

Un cocher le vit, s'esclaffa de rire, puis voulut appeler. Mais sa
voix se perdit dans le fracas des vhicules qui s'coulaient de
nouveau. D'ailleurs Arsne Lupin tait loin dj.

Il avait fait quelques pas en courant; mais sur le trottoir de gauche,
il se retourna, jeta un regard circulaire, sembla prendre le vent,
comme quelqu'un qui ne sait encore trop quelle direction il va suivre.
Puis, rsolu, il mit les mains dans ses poches, et de l'air insouciant
d'un promeneur qui flne, il continua de monter le boulevard.

Le temps tait doux, un temps heureux et lger d'automne. Les cafs
taient pleins. Il s'assit  la terrasse de l'un d'eux.

Il commanda un bock et un paquet de cigarettes. Il vida son verre 
petites gorges, fuma tranquillement une cigarette, en alluma une
seconde. Enfin, s'tant lev, il pria le garon de faire venir le
grant.

Le grant vint, et Arsne lui dit, assez haut pour tre entendu de
tous:

--Je suis dsol, Monsieur, j'ai oubli mon porte-monnaie. Peut-tre
mon nom vous est-il assez connu pour que vous me consentiez un crdit
de quelques jours: Arsne Lupin.

Le grant le regarda, croyant  une plaisanterie. Mais Arsne rpta:

--Lupin, dtenu  la Sant, actuellement en tat d'vasion. J'ose
croire que ce nom vous inspire toute confiance.

Et il s'loigna, au milieu des rires, sans que l'autre songet 
rclamer.

Il traversa la rue Soufflot en biais et prit la rue Saint-Jacques. Il
la suivit paisiblement, s'arrtant aux vitrines et fumant des
cigarettes. Boulevard de Port-Royal, il s'orienta, se renseigna, et
marcha droit vers la rue de la Sant. Les hauts murs moroses de la
prison se dressrent bientt. Les ayant longs, il arriva prs du
garde municipal qui montait la faction, et retirant son chapeau:

--C'est bien ici la prison de la Sant?

--Oui.

--Je dsirerais regagner ma cellule. La voiture m'a laiss en route
et je ne voudrais pas abuser...

Le garde grogna:

--Dites donc, l'homme, passez votre chemin, et plus vite que a.

--Pardon, pardon, c'est que mon chemin passe par cette porte. Et si
vous empchez Arsne Lupin de la franchir, cela pourrait vous coter
gros, mon ami.

--Arsne Lupin! qu'est-ce que vous me chantez l!

--Je regrette de n'avoir pas ma carte, dit Arsne, affectant de
fouiller ses poches.

Le garde le toisa des pieds  la tte, abasourdi. Puis, sans un mot,
comme malgr lui, il tira une sonnette. La porte de fer s'entrebilla.

Quelques minutes aprs, le directeur accourut jusqu'au greffe,
gesticulant et feignant une colre violente. Arsne sourit:

--Allons, Monsieur le directeur, ne jouez pas au plus fin avec moi.
Comment! on a la prcaution de me ramener seul dans la voiture, on
prpare un bon petit encombrement, et l'on s'imagine que je vais
prendre mes jambes  mon cou pour rejoindre mes amis. Eh bien, et les
vingt agents de la Sret qui nous escortaient  pied, en fiacre et 
bicyclette? Non, ce qu'ils m'auraient arrang! Je n'en serais pas
sorti vivant. Dites donc, Monsieur le directeur, c'est peut-tre
l-dessus que l'on comptait?

Il haussa les paules et ajouta:

--Je vous en prie, Monsieur le directeur, qu'on ne s'occupe pas de
moi. Le jour o je voudrai m'chapper, je n'aurai besoin de personne.

Le surlendemain, l'_cho de France_, qui dcidment devenait le
moniteur officiel des exploits d'Arsne Lupin--on disait qu'il en
tait un des principaux commanditaires--l'_cho de France_ publiait
les dtails les plus complets sur cette tentative d'vasion. Le texte
mme des billets changs entre le dtenu et sa mystrieuse amie, les
moyens employs pour cette correspondance, la complicit de la police,
la promenade du boulevard Saint-Michel, l'incident du caf Soufflot,
tout tait dvoil. On savait que les recherches de l'inspecteur
Dieuzy auprs des garons du restaurant n'avaient donn aucun
rsultat. Et l'on apprenait en outre cette chose stupfiante, qui
montrait l'infinie varit des ressources dont cet homme disposait: la
voiture pnitentiaire dans laquelle on l'avait transport tait une
voiture entirement truque, que sa bande avait substitue  l'une des
six voitures habituelles qui composent le service des prisons.

L'vasion prochaine d'Arsne Lupin ne fit plus de doute pour personne.
Lui-mme d'ailleurs l'annonait en termes catgoriques, comme le
prouva sa rponse  M. Bouvier, au lendemain de l'incident. Le juge
raillant son chec, il le regarda et lui dit froidement:

--coutez bien ceci, Monsieur, et croyez-m'en sur parole: cette
tentative d'vasion faisait partie de mon plan d'vasion.

--Je ne comprends pas, ricana le juge.

--Il est inutile que vous compreniez.

Et comme le juge, au cours de cet interrogatoire qui parut tout au
long dans les colonnes de l'_cho de France_, comme le juge revenait 
son instruction, il s'cria d'un air de lassitude:

--Mon Dieu, mon Dieu,  quoi bon! toutes ces questions n'ont aucune
importance!

--Comment, aucune importance?

--Mais non, puisque je n'assisterai pas  mon procs.

--Vous n'assisterez pas...

--Non, c'est une ide fixe, une dcision irrvocable. Rien ne me fera
transiger.

Une telle assurance, les indiscrtions inexplicables qui se
commettaient chaque jour, agaaient et dconcertaient la justice. Il y
avait l des secrets qu'Arsne Lupin tait seul  connatre, et dont
la divulgation par consquent ne pouvait provenir que de lui. Mais
dans quel but les dvoilait-il? et comment?

On changea Arsne Lupin de cellule. Un soir, il descendit  l'tage
infrieur. De son ct, le juge boucla son instruction et renvoya
l'affaire  la chambre des mises en accusation.

Ce fut le silence. Il dura deux mois. Arsne les passa tendu sur son
lit, le visage presque toujours tourn contre le mur. Ce changement de
cellule semblait l'avoir abattu. Il refusa de recevoir son avocat. 
peine changeait-il quelques mots avec ses gardiens.

Dans la quinzaine qui prcda son procs, il parut se ranimer. Il se
plaignit du manque d'air. On le fit sortir dans la cour, le matin, de
trs bonne heure, flanqu de deux hommes.

La curiosit publique cependant ne s'tait pas affaiblie. Chaque jour
on avait attendu la nouvelle de son vasion. On la souhaitait presque,
tellement le personnage plaisait  la foule avec sa verve, sa gaiet,
sa diversit, son gnie d'invention et le mystre de sa vie. Arsne
Lupin devait s'vader. C'tait invitable, fatal. On s'tonnait mme
que cela tardt si longtemps. Tous les matins le Prfet de police
demandait  son secrtaire:

--Eh bien, il n'est pas encore parti?

--Non, Monsieur le Prfet.

--Ce sera donc pour demain.

Et, la veille du procs, un monsieur se prsenta dans les bureaux du
_Grand Journal_, demanda le collaborateur judiciaire, lui jeta sa
carte au visage, et s'loigna rapidement. Sur la carte, ces mots
taient inscrits: Arsne Lupin tient toujours ses promesses.



   *   *   *



C'est dans ces conditions que les dbats s'ouvrirent.

L'affluence y fut norme. Personne qui ne voult voir le fameux Arsne
Lupin et ne savourt d'avance la faon dont il se jouerait du
prsident. Avocats et magistrats, chroniqueurs et mondains, artistes
et femmes du monde, le Tout-Paris se pressa sur les bancs de
l'audience.

Il pleuvait, dehors le jour tait sombre, on vit mal Arsne Lupin
lorsque les gardes l'eurent introduit. Cependant son attitude lourde,
la manire dont il se laissa tomber  sa place, son immobilit
indiffrente et passive, ne prvinrent pas en sa faveur. Plusieurs
fois son avocat--un des secrtaires de Me Danval, celui-ci ayant jug
indigne de lui le rle auquel il tait rduit--plusieurs fois son
avocat lui adressa la parole. Il hochait la tte et se taisait.

Le greffier lut l'acte d'accusation, puis le prsident pronona:

--Accus, levez-vous. Votre nom, prnom, ge et profession?

Ne recevant pas de rponse, il rpta:

--Votre nom? Je vous demande votre nom?

Une voix paisse et fatigue articula:

--Baudru, Dsir.

Il y eut des murmures. Mais le prsident repartit:

--Baudru, Dsir? Ah! bien, un nouvel avatar! Comme c'est  peu prs
le huitime nom auquel vous prtendez, et qu'il est sans doute aussi
imaginaire que les autres, nous nous en tiendrons, si vous le voulez
bien,  celui d'Arsne Lupin, sous lequel vous tes plus
avantageusement connu.

Le prsident consulta ses notes et reprit:

--Car, malgr toutes les recherches, il a t impossible de
reconstituer votre identit. Vous prsentez ce cas assez original dans
notre socit moderne de n'avoir point de pass. Nous ne savons qui
vous tes, d'o vous venez, o s'est coule votre enfance, bref,
rien. Vous jaillissez tout d'un coup, il y a trois ans, on ne sait au
juste de quel milieu, pour vous rvler tout d'un coup Arsne Lupin,
c'est--dire un compos bizarre d'intelligence et de perversion,
d'immoralit et de gnrosit. Les donnes que nous avons sur vous
avant cette poque sont plutt des suppositions. Il est probable que
le nomm Rostat qui travailla, il y a huit ans, aux cts du
prestidigitateur Dickson n'tait autre qu'Arsne Lupin. Il est
probable que l'tudiant russe qui frquenta, il y a six ans, le
laboratoire du docteur Altier,  l'hpital Saint-Louis, et qui souvent
surprit le matre par l'ingniosit de ses hypothses sur la
bactriologie et la hardiesse de ses expriences dans les maladies de
la peau, n'tait autre qu'Arsne Lupin. Arsne Lupin, galement, le
professeur de lutte japonaise qui s'tablit  Paris bien avant qu'on
n'y parlt du jiu-jitsu. Arsne Lupin, croyons-nous, le coureur
cycliste qui gagna le Grand Prix de l'Exposition, toucha ses 10000
francs et ne reparut plus. Arsne Lupin peut-tre aussi celui qui
sauva tant de gens par la petite lucarne du Bazar de la Charit...
et les dvalisa.

Et, aprs une pause, le prsident conclut:

--Telle est cette poque, qui semble n'avoir t qu'une prparation
minutieuse  la lutte que vous avez entreprise contre la socit, un
apprentissage mthodique o vous portiez au plus haut point votre
force, votre nergie et votre adresse. Reconnaissez-vous l'exactitude
de ces faits?

Pendant ce discours, l'accus s'tait balanc d'une jambe sur l'autre,
le dos rond, les bras inertes. Sous la lumire plus vive, on remarqua
son extrme maigreur, ses joues creuses, ses pommettes trangement
saillantes, son visage couleur de terre, marbr de petites plaques
rouges, et encadr d'une barbe ingale et rare. La prison l'avait
considrablement vieilli et fltri. On ne reconnaissait plus la
silhouette lgante et le jeune visage dont les journaux avaient
publi si souvent le portrait sympathique.

On et dit qu'il n'avait pas entendu la question qu'on lui posait.
Deux fois elle lui fut rpte. Alors il leva les yeux, parut
rflchir, puis, faisant un effort violent, murmura:

--Baudru, Dsir.

Le prsident se mit  rire.

--Je ne me rends pas un compte exact du systme de dfense que vous
avez adopt, Arsne Lupin. Si c'est de jouer les imbciles et les
irresponsables, libre  vous. Quant  moi, j'irai droit au but sans me
soucier de vos fantaisies.

Et il entra dans le dtail des vols, escroqueries et faux reprochs 
Lupin. Parfois il interrogeait l'accus. Celui-ci poussait un
grognement ou ne rpondait pas.

Le dfil des tmoins commena. Il y eut plusieurs dpositions
insignifiantes, d'autres plus srieuses, qui toutes avaient ce
caractre commun de se contredire les unes les autres. Une obscurit
troublante enveloppait les dbats, mais l'inspecteur principal
Ganimard fut introduit, et l'intrt se rveilla.

Ds le dbut, toutefois, le vieux policier causa une certaine
dception. Il avait l'air, non pas intimid--il en avait vu bien
d'autres--mais inquiet, mal  l'aise. Plusieurs fois, il tourna les
yeux vers l'accus avec une gne visible. Cependant, les deux mains
appuyes  la barre, il racontait les incidents auxquels il avait t
ml, sa poursuite  travers l'Europe, son arrive en Amrique. Et on
l'coutait avec avidit, comme on couterait le rcit des plus
passionnantes aventures. Mais, vers la fin, ayant fait allusion  ses
entretiens avec Arsne Lupin,  deux reprises il s'arrta, distrait,
indcis.

Il tait clair qu'une autre pense l'obsdait. Le prsident lui dit:

--Si vous tes souffrant, il vaudrait mieux interrompre votre
tmoignage.

--Non, non, seulement...

Il se tut, regarda l'accus longuement, profondment, puis il dit:

--Je demande l'autorisation d'examiner l'accus de plus prs. Il y a
l un mystre qu'il faut que j'claircisse.

Il s'approcha, le considra plus longuement encore, de toute son
attention concentre, puis il retourna  la barre. Et l, d'un ton un
peu solennel, il pronona:

--Monsieur le prsident, j'affirme que l'homme qui est ici, en face
de moi, n'est pas Arsne Lupin.

Un grand silence accueillit ces paroles. Le prsident, interloqu
d'abord, s'cria:

--Ah! a, que dites-vous! vous tes fou.

L'inspecteur affirma posment:

-- premire vue, on peut se laisser prendre  une ressemblance, qui
existe en effet, je l'avoue, mais il suffit d'une seconde d'attention.
Le nez, la bouche, les cheveux, la couleur de la peau... enfin
quoi: ce n'est pas Arsne Lupin. Et les yeux donc! a-t-il jamais eu
ces yeux d'alcoolique?

--Voyons, voyons, expliquons-nous. Que prtendez-vous, tmoin?

--Est-ce que je sais! Il aura mis en son lieu et place un pauvre
diable que l'on allait condamner en son lieu et place...  moins
que ce ne soit un complice.

Des cris, des rires, des exclamations partaient de tous cts dans la
salle qu'agitait ce coup de thtre inattendu. Le prsident fit mander
le juge d'instruction, le directeur de la Sant, les gardiens, et
suspendit l'audience.

 la reprise, M. Bouvier et le directeur, mis en prsence de l'accus,
dclarrent qu'il n'y avait entre Arsne Lupin et cet homme qu'une
trs vague similitude de traits.

--Mais alors, s'cria le prsident, quel est cet homme? D'o
vient-il? comment se trouve-t-il entre les mains de la justice?

On introduisit les deux gardiens de la Sant. Contradiction
stupfiante, ils reconnurent le dtenu dont ils avaient la
surveillance  tour de rle! Le prsident respira.

Mais l'un des gardiens reprit:

--Oui, oui, je crois bien que c'est lui.

--Comment, vous croyez?

--Dame, je l'ai  peine vu. On me l'a livr le soir, et, depuis deux
mois, il reste toujours couch contre le mur.

--Mais, avant ces deux mois?

--Ah! avant, il n'occupait pas la cellule 24.

Le directeur de la prison prcisa ce point:

--Nous avons chang le dtenu de cellule aprs sa tentative
d'vasion.

--Mais vous, monsieur le directeur, vous l'avez vu depuis deux mois?

--Je n'ai pas eu l'occasion de le voir... il se tenait tranquille.

--Et cet homme-l n'est pas le dtenu qui vous a t remis?

--Non.

--Alors, qui est-il?

--Je ne saurais dire.

--Nous sommes donc en prsence d'une substitution qui se serait
effectue il y a deux mois. Comment l'expliquez-vous?

--C'est impossible.

--Alors?

En dsespoir de cause, le prsident se tourna vers l'accus et, d'une
voix engageante:

--Voyons, accus, pourriez-vous m'expliquer comment et depuis quand
vous tes entre les mains de la justice?

On et dit que ce ton bienveillant dsarmait la mfiance ou stimulait
l'entendement de l'homme. Il essaya de rpondre. Enfin, habilement et
doucement interrog, il russit  rassembler quelques phrases, d'o il
ressortait ceci: deux mois auparavant, il avait t amen au Dpt. Il
y avait pass une nuit et une matine. Possesseur d'une somme de
soixante-quinze centimes, il avait t relch. Mais, comme il
traversait la cour, deux gardes le prenaient par le bras et le
conduisaient jusqu' la voiture pnitentiaire. Depuis, il vivait dans
la cellule 24, pas malheureux... on y mange bien... on n'y dort
pas mal... Aussi n'avait-il pas protest...

Tout cela paraissait vraisemblable. Au milieu des rires et d'une
grande effervescence, le prsident renvoya l'affaire  une autre
session pour supplment d'enqute.



   *   *   *



L'enqute, tout de suite, tablit ce fait consign sur le registre
d'crou: huit semaines auparavant, un nomm Baudru Dsir avait couch
au Dpt. Libr le lendemain, il quittait le Dpt  deux heures de
l'aprs-midi. Or, ce jour-l,  deux heures, interrog pour la
dernire fois, Arsne Lupin sortait de l'instruction et repartait en
voiture pnitentiaire.

Les gardiens avaient-ils commis une erreur? Tromps par la
ressemblance, avaient-ils eux-mmes, dans une minute d'inattention,
substitu cet homme  leur prisonnier? Il et fallut vraiment qu'ils y
missent une complaisance que leurs tats de service ne permettaient
pas de supposer.

La substitution tait-elle combine d'avance? Outre que la disposition
des lieux rendait la chose presque irralisable, il et t ncessaire
en ce cas que Baudru ft un complice, et qu'il se ft fait arrter
dans le but prcis de prendre la place d'Arsne Lupin. Mais alors, par
quel miracle un tel plan, uniquement fond sur une srie de chances
invraisemblables, de rencontres fortuites et d'erreurs fabuleuses,
avait-il pu russir?

On fit passer Dsir Baudru au service anthropomtrique: il n'y avait
pas de fiches correspondant  son signalement. Du reste on retrouva
aisment ses traces.  Courbevoie,  Asnires,  Levallois, il tait
connu. Il vivait d'aumnes et couchait dans une de ces cahutes de
chiffonniers qui s'entassent prs de la barrire des Ternes. Depuis un
an cependant il avait disparu.

Avait-il t embauch par Arsne Lupin? Rien n'autorisait  le croire.
Et quand cela et t, on n'en et pas su davantage sur la fuite du
prisonnier. Le prodige demeurait le mme. Des vingt hypothses qui
tentaient de l'expliquer, aucune n'tait satisfaisante. L'vasion
seule ne faisait pas de doute, et une vasion incomprhensible,
impressionnante, o le public, de mme que la justice, sentait
l'effort d'une longue prparation, un ensemble d'actes
merveilleusement enchevtrs les uns dans les autres, et dont le
dnouement justifiait l'orgueilleuse prdiction d'Arsne Lupin: Je
n'assisterai pas  mon procs.

Au bout d'un mois de recherches minutieuses, l'nigme se prsentait
avec le mme caractre indchiffrable. On ne pouvait cependant pas
garder indfiniment ce pauvre diable de Baudru. Son procs et t
ridicule: quelles charges avait-on contre lui? Sa mise en libert fut
signe par le juge d'instruction. Mais le chef de la Sret rsolut
d'tablir autour de lui une surveillance active.

L'ide provenait de Ganimard.  son point de vue, il n'y avait ni
complicit, ni hasard. Baudru tait un instrument dont Arsne Lupin
avait jou avec son extraordinaire habilet. Baudru libre, par lui on
remonterait jusqu' Arsne Lupin ou du moins jusqu' quelqu'un de sa
bande.

On adjoignit  Ganimard les deux inspecteurs Folenfant et Dieuzy, et
un matin de janvier, par un temps brumeux, les portes de la prison
s'ouvrirent devant Baudru Dsir.

Il parut d'abord assez embarrass, et marcha comme un homme qui n'a
pas d'ides bien prcises sur l'emploi de son temps. Il suivit la rue
de la Sant et la rue Saint-Jacques. Devant la boutique d'un fripier,
il enleva sa veste et son gilet, vendit son gilet moyennant quelques
sous, et, remettant sa veste, s'en alla.

Il traversa la Seine. Au Chtelet un omnibus le dpassa. Il voulut y
monter. Il n'y avait pas de place. Le contrleur lui conseillant de
prendre un numro, il entra dans la salle d'attente.

 ce moment, Ganimard appela ses deux hommes prs de lui, et, sans
quitter de vue le bureau, il leur dit en hte:

--Arrtez une voiture... non, deux, c'est plus prudent. J'irai
avec l'un de vous et nous le suivrons.

Les hommes obirent. Baudru cependant ne paraissait pas. Ganimard
s'avana: il n'y avait personne dans la salle.

--Idiot que je suis, murmura-t-il, j'oubliais la seconde issue.

Le bureau communique, en effet, par un couloir intrieur, avec celui
de la rue Saint-Martin. Ganimard s'lana. Il arriva juste  temps
pour apercevoir Baudru sur l'impriale de Batignolles-Jardin des
Plantes qui tournait au coin de la rue de Rivoli. Il courut et
rattrapa l'omnibus. Mais il avait perdu ses deux agents. Il tait seul
 continuer la poursuite.

Dans sa fureur, il fut sur le point de le prendre au collet sans plus
de formalit. N'tait-ce pas avec prmditation et par une ruse
ingnieuse que ce soi-disant imbcile l'avait spar de ses
auxiliaires?

Il regarda Baudru. Il somnolait sur la banquette, et sa tte
ballottait de droite et de gauche. La bouche un peu entr'ouverte, son
visage avait une incroyable expression de btise. Non, ce n'tait pas
l un adversaire capable de rouler le vieux Ganimard. Le hasard
l'avait servi, voil tout.

Au carrefour des Galeries-Lafayette l'homme sauta de l'omnibus dans le
tramway de la Muette. On suivit le boulevard Haussmann, l'avenue
Victor-Hugo. Baudru ne descendit que devant la station de la Muette.
Et d'un pas nonchalant il s'enfona dans le bois de Boulogne.

Il passait d'une alle  l'autre, revenait sur ses pas, s'loignait.
Que cherchait-il? Avait-il un but?

Aprs une heure de ce mange, il semblait harass de fatigue. De fait,
avisant un banc, il s'assit. L'endroit, situ non loin d'Auteuil, au
bord d'un petit lac cach parmi les arbres, tait absolument dsert.
Une demi-heure s'coula. Impatient, Ganimard rsolut d'entrer en
conversation.

Il s'approcha donc et prit place aux cts de Baudru. Il alluma une
cigarette, traa des ronds sur le sable du bout de sa canne, et dit:

--Il ne fait pas chaud.

Un silence. Et soudain, dans ce silence un clat de rire retentit,
mais un rire joyeux, heureux, le rire d'un enfant pris de fou rire, et
qui ne peut pas s'empcher de rire. Nettement, rellement, Ganimard
sentit ses cheveux se hrisser sur le cuir soulev de son crne. Ce
rire, ce rire infernal qu'il connaissait si bien!...

D'un geste brusque, il saisit l'homme par les parements de sa veste et
le regarda profondment, violemment, mieux encore qu'il ne l'avait
regard aux Assises, et en vrit ce ne fut plus l'homme qu'il vit.
C'tait l'homme, mais c'tait en mme temps l'autre, le vrai.

Aid par une volont complice, il retrouvait la vie ardente des yeux,
il compltait le masque amaigri, il apercevait la chair relle sous
l'piderme abm, la bouche relle  travers le rictus qui la
dformait. Et c'taient les yeux de l'autre, la bouche de l'autre,
c'tait surtout son expression aigu, vivante, moqueuse, spirituelle,
si claire et si jeune!

--Arsne Lupin, Arsne Lupin, balbutia-t-il.

Et subitement, pris de rage, lui serrant la gorge, il tenta de le
renverser. Malgr ses cinquante ans, il tait encore d'une vigueur peu
commune, tandis que son adversaire semblait en assez mauvaise
condition. Et puis, quel coup de matre s'il parvenait  le ramener!

La lutte fut courte. Arsne Lupin se dfendit  peine, et, aussi
promptement qu'il avait attaqu, Ganimard lcha prise. Son bras droit
pendait inerte, engourdi.



--Si l'on vous apprenait le jiu-jitsu au quai des Orfvres, dclara
Lupin, vous sauriez que ce coup s'appelle udi-shi-ghi en japonais.

Et il ajouta froidement:

--Une seconde de plus je vous cassais le bras, et vous n'auriez eu
que ce que vous mritez. Comment, vous, un vieil ami, que j'estime,
devant qui je dvoile spontanment mon incognito, vous abusez de ma
confiance! C'est mal... Eh bien, quoi, qu'avez-vous?

Ganimard se taisait. Cette vasion dont il se jugeait
responsable--n'tait-ce pas lui qui, par sa dposition sensationnelle,
avait induit la justice en erreur?--cette vasion lui semblait la
honte de sa carrire. Une larme roula vers sa moustache grise.

--Eh! mon Dieu, Ganimard, ne vous faites pas de bile: si vous n'aviez
pas parl, je me serais arrang pour qu'un autre parlt. Voyons,
pouvais-je admettre que l'on condamnt Baudru Dsir?

--Alors, murmura Ganimard, c'tait vous qui tiez l-bas? c'est vous
qui tes ici!

--Moi, toujours moi, uniquement moi.

--Est-ce possible?

--Oh! point n'est besoin d'tre sorcier. Il suffit, comme l'a dit ce
brave prsident, de se prparer pendant une douzaine d'annes pour
tre prt  toutes les ventualits.

--Mais votre visage? Vos yeux?

--Vous comprenez bien que si j'ai travaill dix-huit mois 
Saint-Louis avec le docteur Altier, ce n'est pas par amour de l'art.
J'ai pens que celui qui aurait un jour l'honneur de s'appeler Arsne
Lupin, devait se soustraire aux lois ordinaires de l'apparence et de
l'identit. L'apparence? Mais on la modifie  son gr. Telle injection
hypodermique de paraffine vous boursoufle la peau juste  l'endroit
choisi. L'acide pyrogallique vous transforme en mohican. Le suc de la
grande chlidoine vous orne de dartres et de tumeurs du plus heureux
effet. Tel procd chimique agit sur la pousse de votre barbe et de
vos cheveux, tel autre sur le son de votre voix. Joignez  cela deux
mois de dite dans la cellule n 24, des exercices mille fois rpts
pour ouvrir ma bouche selon ce rictus, pour porter ma tte selon cette
inclinaison et mon dos selon cette courbe. Enfin cinq gouttes
d'atropine dans les yeux pour les rendre hagards et fuyants, et le
tour est jou.

--Je ne conois pas que les gardiens...

--La mtamorphose a t progressive. Ils n'ont pu en remarquer
l'volution quotidienne.

--Mais Baudru Dsir?

--Baudru existe. C'est un pauvre innocent, que j'ai rencontr l'an
dernier, et qui vraiment n'est pas sans offrir avec moi une certaine
analogie de traits. En prvision d'une arrestation toujours possible,
je l'ai mis en sret, et je me suis appliqu  discerner ds l'abord
les points de dissemblance qui nous sparaient, pour les attnuer en
moi autant que cela se pouvait. Mes amis lui ont fait passer une nuit
au Dpt, de manire qu'il en sortt  peu prs  la mme heure que
moi, et que la concidence ft facile  constater. Car, notez-le, il
fallait qu'on retrouvt la trace de son passage, sans quoi la justice
se ft demand qui j'tais. Tandis qu'en lui offrant cet excellent
Baudru, il tait invitable, vous entendez, invitable qu'elle
sauterait sur lui, et que malgr les difficults insurmontables d'une
substitution, elle prfrerait croire  la substitution plutt que
d'avouer son ignorance.

--Oui, oui, en effet, murmura Ganimard.

--Et puis, s'cria Arsne Lupin, j'avais entre les mains un atout
formidable, une carte machine par moi ds le dbut: l'attente o tout
le monde tait de mon vasion. Et voil bien l'erreur grossire o
vous tes tombs, vous et les autres, dans cette partie passionnante
que la justice et moi nous avions engage, et dont l'enjeu tait ma
libert: vous avez suppos encore une fois que j'agissais par
fanfaronnade, que j'tais gris par mes succs ainsi qu'un blanc-bec.
Moi, Arsne Lupin, une telle faiblesse! Et, pas plus que dans
l'affaire Cahorn, vous ne vous tes dit: Du moment qu'Arsne Lupin
crie sur les toits qu'il s'vadera, c'est qu'il a des raisons qui
l'obligent  le crier. Mais, sapristi, comprenez donc que, pour
m'vader... sans m'vader, il fallait que l'on crt d'avance 
cette vasion, que ce ft un article de foi, une conviction absolue,
une vrit clatante comme le soleil. Et ce fut cela, de par ma
volont. Arsne Lupin s'vaderait, Arsne Lupin n'assisterait pas 
son procs. Et quand vous vous tes lev pour dire: cet homme n'est
pas Arsne Lupin il et t surnaturel que tout le monde ne crt pas
immdiatement que je n'tais pas Arsne Lupin. Qu'une seule personne
doutt, qu'une seule mt cette simple restriction: Et si c'tait
Arsne Lupin?  la minute mme, j'tais perdu. Il suffisait de se
pencher vers moi, non pas avec l'ide que je n'tais pas Arsne Lupin,
comme vous l'avez fait vous et les autres, mais avec l'ide que je
pouvais tre Arsne Lupin, et malgr toutes mes prcautions, on me
reconnaissait. Mais j'tais tranquille. Logiquement,
psychologiquement, personne ne pouvait avoir cette simple petite ide.

Il saisit tout  coup la main de Ganimard.

--Voyons, Ganimard, avouez que huit jours aprs notre entrevue dans
la prison de la Sant, vous m'avez attendu  quatre heures, chez vous,
comme je vous en avais pri?

--Et votre voiture pnitentiaire? dit Ganimard, vitant de rpondre.

--Du bluff! Ce sont mes amis qui ont rafistol et substitu cette
ancienne voiture hors d'usage et qui voulaient tenter le coup. Mais je
le savais impraticable sans un concours de circonstances
exceptionnelles. Seulement j'ai trouv utile de parachever cette
tentative d'vasion et de lui donner la plus grande publicit. Une
premire vasion audacieusement combine donnait  la seconde la
valeur d'une vasion ralise d'avance.

--De sorte que le cigare...

--Creus par moi ainsi que le couteau.

--Et les billets?

--crits par moi.

--Et la mystrieuse correspondante?

--Elle et moi nous ne faisons qu'un. J'ai toutes les critures 
volont.

Ganimard rflchit un instant et objecta:

--Comment se peut-il qu'au service d'anthropomtrie, quand on a pris
la fiche de Baudru, on ne se soit pas aperu qu'elle concidait avec
celle d'Arsne Lupin?

--La fiche d'Arsne Lupin n'existe pas.

--Allons donc!

--Ou du moins elle est fausse. C'est une question que j'ai beaucoup
tudie. Le systme Bertillon comporte d'abord le signalement
visuel--et vous voyez qu'il n'est pas infaillible--et ensuite le
signalement par mesures, mesure de la tte, des doigts, des oreilles,
etc. L-contre rien  faire.

--Alors?

--Alors il a fallu payer. Avant mme mon retour d'Amrique, un des
employs du service acceptait tant pour inscrire une fausse mesure au
dbut de ma mensuration. C'est suffisant pour que tout le systme
dvie, et qu'une fiche s'oriente vers une case diamtralement oppose
 la case o elle devait aboutir. La fiche Baudru ne devait donc pas
concider avec la fiche Arsne Lupin.

Il y eut encore un silence, puis Ganimard demanda:

--Et maintenant, qu'allez-vous faire?

--Maintenant, s'exclama Lupin, je vais me reposer, suivre un rgime
de suralimentation et peu  peu redevenir moi. C'est trs bien d'tre
Baudru ou tel autre, de changer de personnalit comme de chemise et de
choisir son apparence, sa voix, son regard, son criture. Mais il
arrive que l'on ne s'y reconnat plus dans tout cela et que c'est fort
triste. Actuellement j'prouve ce que devait prouver l'homme qui a
perdu son ombre. Je vais me rechercher... et me retrouver.

Il se promena de long en large. Un peu d'obscurit se mlait  la
lueur du jour. Il s'arrta devant Ganimard.

--Nous n'avons plus rien  nous dire, je crois?

--Si, rpondit l'inspecteur, je voudrais savoir si vous rvlerez la
vrit sur votre vasion... L'erreur que j'ai commise...

--Oh! personne ne saura jamais que c'est Arsne Lupin qui a t
relch. J'ai trop d'intrt  accumuler autour de moi les tnbres
les plus mystrieuses, pour ne pas laisser  cette vasion son
caractre presque miraculeux. Aussi, ne craignez rien, mon bon ami, et
adieu. Je dne en ville ce soir, et je n'ai que le temps de
m'habiller.

--Je vous croyais si dsireux de repos!

--Hlas! il y a des obligations mondaines auxquelles on ne peut se
soustraire. Le repos commencera demain.

--Et o dnez-vous donc?

-- l'ambassade d'Angleterre.



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LE MYSTRIEUX VOYAGEUR



La veille, j'avais envoy mon automobile  Rouen par la route. Je
devais l'y rejoindre en chemin de fer, et, de l, me rendre chez des
amis qui habitent les bords de la Seine.

Or,  Paris, quelques minutes avant le dpart, sept messieurs
envahirent mon compartiment; cinq d'entre eux fumaient. Si court que
soit le trajet en rapide, la perspective de l'effectuer en une telle
compagnie me fut dsagrable, d'autant que le wagon, d'ancien modle,
n'avait pas de couloir. Je pris donc mon pardessus, mes journaux, mon
indicateur, et me rfugiai dans un des compartiments voisins.

Une dame s'y trouvait.  ma vue, elle eut un geste de contrarit qui
ne m'chappa point, et elle se pencha vers un monsieur plant sur le
marchepied, son mari, sans doute, qui l'avait accompagne  la gare.
Le monsieur m'observa et l'examen se termina probablement  mon
avantage, car il parla bas  sa femme, en souriant, de l'air dont on
rassure un enfant qui a peur. Elle sourit  son tour, et me glissa un
oeil amical, comme si elle comprenait tout  coup que j'tais un de
ces galants hommes avec qui une femme peut rester enferme deux heures
durant, dans une petite bote de six pieds carrs, sans avoir rien 
craindre.

Son mari lui dit:

--Tu ne m'en voudras pas, ma chrie, mais j'ai un rendez-vous urgent,
et je ne puis attendre.

Il l'embrassa affectueusement, et s'en alla. Sa femme lui envoya par
la fentre de petits baisers discrets, et agita son mouchoir.

Mais un coup de sifflet retentit. Le train s'branla.

 ce moment prcis, et malgr les protestations des employs, la porte
s'ouvrit, et un homme surgit dans notre compartiment. Ma compagne, qui
tait debout alors et rangeait ses affaires le long du filet, poussa
un cri de terreur et tomba sur la banquette.

Je ne suis pas poltron, loin de l, mais j'avoue que ces irruptions de
la dernire heure sont toujours pnibles. Elles semblent quivoques,
peu naturelles. Il doit y avoir quelque chose l-dessous, sans quoi...

L'aspect du nouveau venu cependant, et son attitude, eussent plutt
attnu la mauvaise impression produite par son acte. De la
correction, de l'lgance presque, une cravate de bon got, des gants
propres, un visage nergique... Mais, au fait, o diable avais-je
vu ce visage? Car, le doute n'tait point possible, je l'avais vu. Du
moins, plus exactement, je retrouvais en moi la sorte de souvenir que
laisse la vision d'un portrait plusieurs fois aperu et dont on n'a
jamais contempl l'original. Et, en mme temps, je sentais l'inutilit
de tout effort de mmoire, tellement ce souvenir tait inconsistant et
vague.

Mais, ayant report mon attention sur la dame, je fus stupfait de sa
pleur et du bouleversement de ses traits. Elle regardait son
voisin--ils taient assis du mme ct--avec une expression de rel
effroi, et je constatai qu'une de ses mains, toute tremblante, se
glissait vers un petit sac de voyage pos sur la banquette  vingt
centimtres de ses genoux. Elle finit par le saisir et nerveusement
l'attira contre elle.

Nos yeux se rencontrrent, et je lus dans les siens tant de malaise et
d'anxit, que je ne pus m'empcher de lui dire:

--Vous n'tes pas souffrante, Madame?... Dois-je ouvrir cette
fentre?

Sans me rpondre, elle me dsigna d'un geste craintif l'individu. Je
souris comme avait fait son mari, haussai les paules et lui expliquai
par signes qu'elle n'avait rien  redouter, que j'tais l, et
d'ailleurs que ce monsieur semblait bien inoffensif.

 cet instant, il se tourna vers nous, l'un aprs l'autre nous
considra des pieds  la tte, puis se renfona dans son coin et ne
bougea plus.

Il y eut un silence, mais la dame, comme si elle avait ramass toute
son nergie pour accomplir un acte dsespr, me dit d'une voix 
peine intelligible:

--Vous savez qu'il est dans notre train?

--Qui?

--Mais lui... lui... je vous assure.

--Qui, lui?

--Arsne Lupin!

Elle n'avait pas quitt des yeux le voyageur et c'tait  lui plutt
qu' moi qu'elle lana les syllabes de ce nom inquitant.

Il baissa son chapeau sur son nez. tait-ce pour masquer son trouble
ou, simplement, se prparait-il  dormir?

Je fis cette objection:

--Arsne Lupin a t condamn hier, par contumace,  vingt ans de
travaux forcs. Il est donc peu probable qu'il commette aujourd'hui
l'imprudence de se montrer en public. En outre, les journaux n'ont-ils
pas signal sa prsence en Turquie, cet hiver, depuis sa fameuse
vasion de la Sant?

--Il se trouve dans ce train, rpta la dame, avec l'intention de
plus en plus marque d'tre entendue de notre compagnon, mon mari est
sous-directeur aux services pnitentiaires, et c'est le commissaire de
la gare lui-mme qui nous a dit qu'on cherchait Arsne Lupin.

--Ce n'est pas une raison...

--On l'a rencontr dans la salle des Pas-Perdus. Il a pris un billet
de premire classe pour Rouen.

--Il tait facile de mettre la main sur lui.

--Il a disparu. Le contrleur,  l'entre des salles d'attente, ne
l'a pas vu, mais on supposait qu'il avait pass par les quais de
banlieue, et qu'il tait mont dans l'express qui part dix minutes
aprs nous.

--En ce cas, on l'y aura pinc.

--Et si, au dernier moment, il a saut de cet express pour venir ici,
dans notre train... comme c'est probable... comme c'est certain?

--En ce cas, c'est ici qu'il sera pinc. Car les employs et les
agents n'auront pas manqu de voir ce passage d'un train dans l'autre,
et, lorsque nous arriverons  Rouen, on le cueillera bien proprement.

--Lui, jamais! il trouvera le moyen de s'chapper encore.

--En ce cas, je lui souhaite bon voyage.

--Mais d'ici l, tout ce qu'il peut faire!

--Quoi?

--Est-ce que je sais? il faut s'attendre  tout!

Elle tait trs agite, et de fait la situation justifiait jusqu' un
certain point cette surexcitation nerveuse. Presque malgr moi, je lui
dis:

--Il y a en effet des concidences curieuses... Mais
tranquillisez-vous. En admettant qu'Arsne Lupin soit dans un de ces
wagons, il s'y tiendra bien sage, et, plutt que de s'attirer de
nouveaux ennuis, il n'aura pas d'autre ide que d'viter le pril qui
le menace.

Mes paroles ne la rassurrent point. Cependant elle se tut, craignant
sans doute d'tre indiscrte.

Moi, je dpliai mes journaux et lus les comptes rendus du procs
d'Arsne Lupin. Comme ils ne contenaient rien que l'on ne connt dj,
ils ne m'intressrent que mdiocrement. En outre, j'tais fatigu,
j'avais mal dormi, je sentis mes paupires s'alourdir et ma tte
s'incliner.

--Mais, Monsieur, vous n'allez pas dormir!

La dame m'arrachait mes journaux et me regardait avec indignation.

--videmment non, rpondis-je, je n'en ai aucune envie.

--Ce serait de la dernire imprudence, me dit-elle.

--De la dernire, rptai-je.

Et je luttai nergiquement, m'accrochant au paysage, aux nues qui
rayaient le ciel. Et bientt tout cela se brouilla dans l'espace,
l'image de la dame agite et du monsieur assoupi s'effaa dans mon
esprit, et ce fut en moi le grand, le profond silence du sommeil.

Des rves inconsistants et lgers bientt l'agrmentrent, un tre qui
jouait le rle et portait le nom d'Arsne Lupin y tenait une certaine
place. Il voluait  l'horizon, le dos charg d'objets prcieux,
traversait des murs et dmeublait des chteaux.

Mais la silhouette de cet tre, qui n'tait d'ailleurs plus Arsne
Lupin, se prcisa. Il venait vers moi, devenait de plus en plus grand,
sautait dans le wagon avec une incroyable agilit, et retombait en
plein sur ma poitrine.

Une vive douleur... un cri dchirant... Je me rveillai. L'homme,
le voyageur, un genou sur ma poitrine, me serrait  la gorge.

Je vis cela trs vaguement, car mes yeux taient injects de sang. Je
vis aussi la dame qui se convulsait dans un coin, en proie  une
attaque de nerfs. Je n'essayai mme pas de rsister. D'ailleurs, je
n'en aurais pas eu la force: mes tempes bourdonnaient, je suffoquais...
je rlais... Une minute encore... et c'tait l'asphyxie.

L'homme dut le sentir. Il relcha son treinte. Sans s'carter, de la
main droite, il tendit une corde o il avait prpar un noeud coulant,
et, d'un geste sec, il me lia les deux poignets. En un instant, je fus
garrott, billonn, immobilis.

Et il accomplit cette besogne de la faon la plus naturelle du monde,
avec une aisance o se rvlait le savoir d'un matre, d'un
professionnel du vol et du crime. Pas un mot, pas un mouvement
fbrile. Du sang-froid et de l'audace. Et j'tais l, sur la
banquette, ficel comme une momie, moi, Arsne Lupin!

En vrit, il y avait de quoi rire. Et, malgr la gravit des
circonstances, je n'tais pas sans apprcier tout ce que la situation
comportait d'ironique et de savoureux. Arsne Lupin roul comme un
novice! dvalis comme le premier venu--car, bien entendu, le bandit
m'allgea de ma bourse et de mon portefeuille! Arsne Lupin, victime 
son tour, dup, vaincu... Quelle aventure!

Restait la dame. Il n'y prta mme pas attention. Il se contenta de
ramasser la petite sacoche qui gisait sur le tapis et d'en extraire
les bijoux, porte-monnaie, bibelots d'or et d'argent qu'elle
contenait. La dame ouvrit un oeil, tressaillit d'pouvante, ta ses
bagues et les tendit  l'homme comme si elle avait voulu lui pargner
tout effort inutile. Il prit les bagues et la regarda: elle
s'vanouit.

Alors, toujours silencieux et tranquille, sans plus s'occuper de nous,
il regagna sa place, alluma une cigarette et se livra  un examen
approfondi des trsors qu'il avait conquis, examen qui parut le
satisfaire entirement.

J'tais beaucoup moins satisfait. Je ne parle pas des douze mille
francs dont on m'avait indment dpouill: c'tait un dommage que je
n'acceptais que momentanment, et je comptais bien que ces douze mille
francs rentreraient en ma possession dans le plus bref dlai, ainsi
que les papiers fort importants que renfermait mon portefeuille:
projets, devis, adresses, listes de correspondants, lettres
compromettantes. Mais, pour le moment, un souci plus immdiat et plus
srieux me tracassait:

Qu'allait-il se produire?

Comme bien l'on pense, l'agitation cause par mon passage  travers la
gare Saint-Lazare ne m'avait pas chapp. Invit chez des amis que je
frquentais sous le nom de Guillaume Berlat, et pour qui ma
ressemblance avec Arsne Lupin tait un sujet de plaisanteries
affectueuses, je n'avais pu me grimer  ma guise, et ma prsence avait
t signale. En outre, on avait vu un homme, Arsne Lupin sans doute,
se prcipiter de l'express dans le rapide. Donc, invitablement,
fatalement, le commissaire de police de Rouen, prvenu par tlgramme,
et assist d'un nombre respectable d'agents, se trouverait  l'arrive
du train, interrogerait les voyageurs suspects, et procderait  une
revue minutieuse des wagons.

Tout cela, je le prvoyais, et je ne m'en tais pas trop mu, certain
que la police de Rouen ne serait pas plus perspicace que celle de
Paris, et que je saurais bien passer inaperu,--ne me suffirait-il
pas,  la sortie, de montrer ngligemment ma carte de dput, grce 
laquelle j'avais dj inspir toute confiance au contrleur de
Saint-Lazare?--Mais combien les choses avaient chang! Je n'tais plus
libre. Impossible de tenter un de mes coups habituels. Dans un des
wagons, le commissaire dcouvrirait le sieur Arsne Lupin qu'un hasard
propice lui envoyait pieds et poings lis, docile comme un agneau,
empaquet, tout prpar. Il n'aurait qu' en prendre livraison, comme
on reoit un colis postal qui vous est adress en gare, bourriche de
gibier ou panier de fruits et lgumes.

Et pour viter ce fcheux dnouement, que pouvais-je, entortill dans
mes bandelettes?

Et le rapide filait vers Rouen, unique et prochaine station, brlait
Vernon, Saint-Pierre.

Un autre problme m'intriguait, o j'tais moins directement
intress, mais dont la solution veillait ma curiosit de
professionnel. Quelles taient les intentions de mon compagnon?

J'aurais t seul qu'il et eu le temps,  Rouen, de descendre en
toute tranquillit. Mais la dame?  peine la portire serait-elle
ouverte, la dame, si sage et si humble en ce moment, crierait, se
dmnerait, appellerait au secours!

Et de l mon tonnement! pourquoi ne la rduisait-il pas  la mme
impuissance que moi, ce qui lui aurait donn le loisir de disparatre
avant qu'on se ft aperu de son double mfait?

Il fumait toujours, les yeux fixs sur l'espace qu'une pluie hsitante
commenait  rayer de grandes lignes obliques. Une fois cependant il
se dtourna, saisit mon indicateur et le consulta.

La dame, elle, s'efforait de rester vanouie, pour rassurer son
ennemi. Mais des quintes de toux, provoques par la fume, dmentaient
cet vanouissement.

Quant  moi, j'tais fort mal  l'aise, et trs courbatur. Et je
songeais... je combinais...

Pont-de-l'Arche, Oissel... Le rapide se htait, joyeux, ivre de
vitesse.

Saint-tienne...  cet instant, l'homme se leva, et fit deux pas
vers nous, ce  quoi la dame s'empressa de rpondre par un nouveau cri
et par un vanouissement non simul.

Mais quel tait son but,  lui? Il baissa la glace de notre ct. La
pluie maintenant tombait avec rage, et son geste marqua l'ennui qu'il
prouvait  n'avoir ni parapluie ni pardessus. Il jeta les yeux sur le
filet: l'en-cas de la dame s'y trouvait. Il le prit. Il prit galement
mon pardessus et s'en vtit.

On traversait la Seine. Il retroussa le bas de son pantalon, puis se
penchant, il souleva le loquet extrieur.

Allait-il se jeter sur la voie?  cette vitesse c'et t la mort
certaine. On s'engouffra dans le tunnel perc sous la cte
Sainte-Catherine. L'homme entr'ouvrit la portire et, du pied, tta la
premire marche. Quelle folie! Les tnbres, la fume, le vacarme,
tout cela donnait  une telle tentative une apparence fantastique.
Mais, tout  coup, le train ralentit, les westinghouse s'opposrent 
l'effort des roues. En une minute l'allure devint normale, diminua
encore. Sans aucun doute des travaux de consolidation taient projets
dans cette partie du tunnel, qui ncessitaient le passage ralenti des
trains, depuis quelques jours peut-tre, et l'homme le savait.

Il n'eut donc qu' poser l'autre pied sur la marche,  descendre sur
la seconde et  s'en aller paisiblement, non sans avoir au pralable
rabattu le loquet et referm la portire.

 peine avait-il disparu que du jour claira la fume plus blanche. On
dboucha dans une valle. Encore un tunnel et nous tions  Rouen.

Aussitt la dame recouvra ses esprits et son premier soin fut de se
lamenter sur la perte de ses bijoux. Je l'implorai des yeux. Elle
comprit et me dlivra du billon qui m'touffait. Elle voulait aussi
dnouer mes liens, je l'en empchai.

--Non, non, il faut que la police voie les choses en l'tat. Je
dsire qu'elle soit difie sur ce gredin.

--Et si je tirais la sonnette d'alarme?

--Trop tard, il fallait y penser pendant qu'il m'attaquait.

--Mais il m'aurait tue! Ah! Monsieur, vous l'avais-je dit qu'il
voyageait dans ce train! Je l'ai reconnu tout de suite, d'aprs son
portrait. Et le voil parti avec mes bijoux.

--On le retrouvera, n'ayez pas peur.

--Retrouver Arsne Lupin! Jamais.

--Cela dpend de vous, Madame. coutez. Ds l'arrive, soyez  la
portire, et appelez, faites du bruit. Des agents et des employs
viendront. Racontez alors ce que vous avez vu, en quelques mots,
l'agression dont j'ai t victime et la fuite d'Arsne Lupin. Donnez
son signalement, un chapeau mou, un parapluie--le vtre--un pardessus
gris  taille.

--Le vtre, dit-elle.

--Comment, le mien? Mais non, le sien. Moi, je n'en avais pas.

--Il m'avait sembl qu'il n'en avait pas non plus quand il est mont.

--Si, si...  moins que ce ne soit un vtement oubli dans le
filet. En tout cas, il l'avait quand il est descendu, et c'est l
l'essentiel... un pardessus gris,  taille, rappelez-vous... Ah!
j'oubliais... dites votre nom, ds l'abord. Les fonctions de votre
mari stimuleront le zle de tous ces gens.

On arrivait. Elle se penchait dj  la portire. Je repris d'une voix
un peu forte, presque imprieuse, pour que mes paroles se gravassent
bien dans son cerveau.

--Dites aussi mon nom, Guillaume Berlat. Au besoin, dites que vous me
connaissez... Cela nous gagnera du temps... il faut qu'on
expdie l'enqute prliminaire... l'important c'est la poursuite
d'Arsne Lupin... vos bijoux... Il n'y a pas d'erreur, n'est-ce
pas? Guillaume Berlat, un ami de votre mari.

--Entendu... Guillaume Berlat.

Elle appelait dj et gesticulait. Le train n'avait pas stopp qu'un
monsieur montait, suivi de plusieurs hommes. L'heure critique sonnait.

Haletante, la dame s'cria:

--Arsne Lupin... il nous a attaqus... il a vol mes
bijoux... Je suis madame Renaud... mon mari est sous-directeur
des services pnitentiaires... Ah! tenez, voici prcisment mon
frre, Georges Ardelle, directeur du Crdit Rouennais... vous devez
savoir...

Elle embrassa un jeune homme qui venait de nous rejoindre, et que le
commissaire salua, et elle reprit, plore:

--Oui, Arsne Lupin... tandis que Monsieur dormait, il s'est jet
 sa gorge... M. Berlat, un ami de mon mari.

Le commissaire demanda:

--Mais o est-il, Arsne Lupin?

--Il a saut du train sous le tunnel, aprs la Seine.

--tes-vous sre que ce soit lui?

--Si j'en suis sre! Je l'ai parfaitement reconnu. D'ailleurs on l'a
vu  la gare Saint-Lazare. Il avait un chapeau mou...

--Non pas... un chapeau de feutre dur, comme celui-ci, rectifia le
commissaire en dsignant mon chapeau.

--Un chapeau mou, je l'affirme, rpta madame Renaud, et un pardessus
gris  taille.

--En effet, murmura le commissaire, le tlgramme signale ce
pardessus gris,  taille et  col de velours noir.

-- col de velours noir, justement, s'cria madame Renaud
triomphante.

Je respirai. Ah! la brave, l'excellente amie que j'avais l!

Les agents cependant m'avaient dbarrass de mes entraves. Je me
mordis violemment les lvres, du sang coula. Courb en deux, le
mouchoir sur la bouche, comme il convient  un individu qui est rest
longtemps dans une position incommode, et qui porte au visage la
marque sanglante du billon, je dis au commissaire, d'une voix
affaiblie:

--Monsieur, c'tait Arsne Lupin, il n'y a pas de doute... En
faisant diligence on le rattrapera... Je crois que je puis vous
tre d'une certaine utilit...

Le wagon qui devait servir aux constatations de la justice fut
dtach. Le train continua vers le Havre. On nous conduisit vers le
bureau du chef de gare,  travers la foule des curieux qui encombrait
le quai.

 ce moment, j'eus une hsitation. Sous un prtexte quelconque, je
pouvais m'loigner, retrouver mon automobile et filer. Attendre tait
dangereux. Qu'un incident se produist, qu'une dpche survnt de
Paris, et j'tais perdu.

Oui, mais mon voleur? Abandonn  mes propres ressources, dans une
rgion qui ne m'tait pas trs familire, je ne devais pas esprer le
rejoindre.

--Bah! tentons le coup, me dis-je, et restons. La partie est
difficile  gagner, mais si amusante  jouer! Et l'enjeu en vaut la
peine.

Et, comme on nous priait de renouveler provisoirement nos dpositions,
je m'criai:

--Monsieur le commissaire, actuellement Arsne Lupin prend de
l'avance. Mon automobile m'attend dans la cour. Si vous voulez me
faire le plaisir d'y monter, nous essaierions...

Le commissaire sourit d'un air fin:

--L'ide n'est pas mauvaise... si peu mauvaise mme, qu'elle est
en voie d'excution.

--Ah!

--Oui, monsieur, deux de mes agents sont partis  bicyclette...
depuis un certain temps dj.

--Mais o?

-- la sortie mme du tunnel. L, ils recueilleront les indices, les
tmoignages, et suivront la piste d'Arsne Lupin.

Je ne pus m'empcher de hausser les paules.

--Vos deux agents ne recueilleront ni indice, ni tmoignage.

--Vraiment!

--Arsne Lupin se sera arrang pour que personne ne le voie sortir du
tunnel. Il aura rejoint la premire route et, de l...

--Et de l, Rouen, o nous le pincerons.

--Il n'ira pas  Rouen.

--Alors, il restera dans les environs o nous sommes encore plus
srs...

--Il ne restera pas dans les environs.

--Oh! oh! Et o donc se cachera-t-il?

Je tirai ma montre.

-- l'heure prsente, Arsne Lupin rde autour de la gare de
Darntal.  dix heures cinquante, c'est--dire dans vingt-deux
minutes, il prendra le train qui va de Rouen, gare du Nord,  Amiens.

--Vous croyez? Et comment le savez-vous?

--Oh! c'est bien simple. Dans le compartiment, Arsne Lupin a
consult mon indicateur. Pour quelle raison? Y avait-il, non loin de
l'endroit o il a disparu, une autre ligne, une gare sur cette ligne,
et un train s'arrtant  cette gare?  mon tour je viens de consulter
l'indicateur. Il m'a renseign.

--En vrit, monsieur, dit le commissaire, c'est merveilleusement
dduit. Quelle comptence!

Entran par ma conviction, j'avais commis une maladresse en faisant
preuve de tant d'habilet. Il me regardait avec tonnement, et je crus
sentir qu'un soupon l'effleurait.--Oh!  peine, car les photographies
envoyes de tous cts par le parquet taient trop imparfaites,
reprsentaient un Arsne Lupin trop diffrent de celui qu'il avait
devant lui, pour qu'il lui ft possible de me reconnatre. Mais, tout
de mme, il tait troubl, confusment inquiet.

Il y eut un moment de silence. Quelque chose d'quivoque et
d'incertain arrtait nos paroles. Moi-mme, un frisson de gne me
secoua. La chance allait-elle tourner contre moi? Me dominant, je me
mis  rire.

--Mon Dieu, rien ne vous ouvre la comprhension comme la perte d'un
portefeuille et le dsir de le retrouver. Et il me semble que si vous
vouliez bien me donner deux de vos agents, eux et moi, nous pourrions
peut-tre...

--Oh! je vous en prie, monsieur le commissaire, s'cria madame Renaud,
coutez M. Berlat.

L'intervention de mon excellente amie fut dcisive. Prononc par elle,
la femme d'un personnage influent, ce nom de Berlat devenait
rellement le mien et me confrait une identit qu'aucun soupon ne
pouvait atteindre. Le commissaire se leva:

--Je serais trop heureux, monsieur Berlat, croyez-le bien, de vous
voir russir. Autant que vous je tiens  l'arrestation d'Arsne Lupin.

Il me conduisit jusqu' l'automobile. Deux de ses agents, qu'il me
prsenta, Honor Massol et Gaston Delivet, y prirent place. Je
m'installai au volant. Mon mcanicien donna le tour de manivelle.
Quelques secondes aprs nous quittions la gare. J'tais sauv.

Ah! j'avoue qu'en roulant sur les boulevards qui ceignent la vieille
cit normande,  l'allure puissante de ma trente-cinq chevaux
Moreau-Lepton, je n'tais pas sans concevoir quelque orgueil. Le
moteur ronflait harmonieusement.  droite et  gauche, les arbres
s'enfuyaient derrire nous. Et libre, hors de danger, je n'avais plus
maintenant qu' rgler mes petites affaires personnelles, avec le
concours des deux honntes reprsentants de la force publique. Arsne
Lupin s'en allait  la recherche d'Arsne Lupin!

Modestes soutiens de l'ordre social, Delivet Gaston et Massol Honor,
combien votre assistance me fut prcieuse! Qu'aurais-je fait sans
vous? Sans vous, combien de fois, aux carrefours, j'eusse choisi la
mauvaise route! Sans vous, Arsne Lupin se trompait, et l'autre
s'chappait!

Mais tout n'tait pas fini. Loin de l. Il me restait d'abord 
rattraper l'individu, et ensuite  m'emparer moi-mme des papiers
qu'il m'avait drobs.  aucun prix, il ne fallait que mes deux
acolytes ne missent le nez dans ces documents, encore moins qu'ils ne
s'en saisissent. Me servir d'eux et agir en dehors d'eux, voil ce que
je voulais et qui n'tait point ais.

 Darntal, nous arrivmes trois minutes aprs le passage du train. Il
est vrai que j'eus la consolation d'apprendre qu'un individu en
pardessus gris,  taille,  collet de velours noir, tait mont dans
un compartiment de seconde classe, muni d'un billet pour Amiens.
Dcidment mes dbuts comme policier promettaient.

Delivet me dit:

--Le train est express et ne s'arrte plus qu' Montrolier-Buchy,
dans dix-neuf minutes. Si nous n'y sommes pas avant Arsne Lupin, il
peut continuer sur Amiens, comme bifurquer sur Clres, et de l gagner
Dieppe ou Paris.

--Montrolier, quelle distance?

--Vingt-trois kilomtres.

--Vingt-trois kilomtres en dix-neuf minutes... Nous y serons
avant lui.

La passionnante tape! Jamais ma fidle Moreau-Lepton ne rpondit 
mon impatience avec plus d'ardeur et de rgularit. Il me semblait que
je lui communiquais ma volont directement, sans l'intermdiaire des
leviers et des manettes. Elle partageait mes dsirs. Elle approuvait
mon obstination. Elle comprenait mon animosit contre ce gredin
d'Arsne Lupin. Le fourbe! le tratre! aurais-je raison de lui? Se
jouerait-il une fois de plus de l'autorit, de cette autorit dont
j'tais l'incarnation?

-- droite, criait Delivet!...  gauche!... Tout droit!...

Nous glissions au-dessus du sol. Les bornes avaient l'air de petites
btes peureuses qui s'vanouissaient  notre approche.

Et tout  coup, au dtour d'une route, un tourbillon de fume,
l'express du Nord.

Durant un kilomtre, ce fut la lutte, cte  cte, lutte ingale dont
l'issue tait certaine.  l'arrive, nous le battions de vingt
longueurs.

En trois secondes nous tions sur le quai, devant les deuximes
classes. Les portires s'ouvrirent. Quelques personnes descendaient.
Mon voleur point. Nous inspectmes les compartiments. Pas d'Arsne
Lupin.

--Sapristi, m'criai-je, il m'aura reconnu dans l'automobile tandis
que nous marchions cte  cte, et il aura saut.

Le chef de train confirma cette supposition. Il avait vu un homme qui
dgringolait le long du remblai,  deux cents mtres de la gare.

--Tenez, l-bas... celui qui traverse le passage  niveau.

Je m'lanai, suivi de mes deux acolytes, ou plutt suivi de l'un
d'eux, car l'autre, Massol, se trouvait tre un coureur exceptionnel,
ayant autant de fond que de vitesse. En peu d'instants, l'intervalle
qui le sparait du fugitif diminua singulirement. L'homme l'aperut,
franchit une haie et dtala rapidement vers un talus qu'il grimpa.
Nous le vmes encore plus loin: il entrait dans un petit bois.

Quand nous atteignmes ce bois, Massol nous y attendait. Il avait jug
inutile de s'aventurer davantage, dans la crainte de nous perdre.

--Et je vous en flicite, mon cher ami, lui dis-je. Aprs une
pareille course, notre individu doit tre  bout de souffle. Nous le
tenons.

J'examinai les environs, tout en rflchissant aux moyens de procder
seul  l'arrestation du fugitif, afin de faire moi-mme des reprises
que la justice n'aurait sans doute tolres qu'aprs beaucoup
d'enqutes dsagrables. Puis je revins  mes compagnons.

--Voil, c'est facile. Vous, Massol, postez-vous  gauche. Vous,
Delivet,  droite. De l, vous surveillez toute la ligne postrieure
du bosquet, et il ne peut en sortir, sans tre aperu de vous, que par
cette cave, o je prends position. S'il ne sort pas, moi j'entre, et,
forcment, je le rabats sur l'un ou sur l'autre. Vous n'avez donc qu'
attendre. Ah! j'oubliais: en cas d'alerte, un coup de feu.

Massol et Delivet s'loignrent chacun de son ct. Aussitt qu'ils
eurent disparu, je pntrai dans le bois, avec les plus grandes
prcautions, de manire  n'tre ni vu ni entendu. C'taient des
fourrs pais, amnags pour la chasse, et coups de sentes trs
troites o il n'tait possible de marcher qu'en se courbant comme
dans des souterrains de verdure.

L'une d'elles aboutissait  une clairire o l'herbe mouille
prsentait des traces de pas. Je les suivis, en ayant soin de me
glisser  travers les taillis. Elles me conduisirent au pied d'un
petit monticule que couronnait une masure en pltras,  moiti
dmolie.

--Il doit tre l, pensai-je. L'observatoire est bien choisi.

Je rampai jusqu' proximit de la btisse. Un bruit lger m'avertit de
sa prsence, et, de fait, par une ouverture, je l'aperus qui me
tournait le dos.

En deux bonds je fus sur lui. Il essaya de braquer le revolver qu'il
tenait  la main. Je ne lui en laissai pas le temps, et l'entranai 
terre, de telle faon que ses deux bras taient pris sous lui, tordus,
et que je pesais de mon genou sur sa poitrine.

--coute, mon petit, lui dis-je  l'oreille, je suis Arsne Lupin. Tu
vas me rendre, toute de suite et de bonne grce, mon portefeuille et
la sacoche de la dame... moyennant quoi je te tire des griffes de
la police, et je t'enrle parmi mes amis. Un mot seulement: oui ou
non?

--Oui, murmura-t-il.

--Tant mieux. Ton affaire, ce matin, tait joliment combine. On
s'entendra.

Je me relevai. Il fouilla dans sa poche, en sortit un large couteau et
voulut m'en frapper.

--Imbcile! m'criai-je.

D'une main, j'avais par l'attaque. De l'autre, je lui portai un
violent coup sur l'artre carotide, ce qui s'appelle le hook  la
carotide... Il tomba, assomm.

Dans mon portefeuille, je retrouvai mes papiers et mes billets de
banque. Par curiosit, je pris le sien. Sur une enveloppe qui lui
tait adresse, je lus son nom: Pierre Onfrey.

Je tressaillis. Pierre Onfrey, l'assassin de la rue Lafontaine, 
Auteuil! Pierre Onfrey, celui qui avait gorg Mme Delbois et ses deux
filles. Je me penchai sur lui. Oui, c'tait ce visage qui, dans le
compartiment, avait veill en moi le souvenir de traits dj
contempls.

Mais le temps passait. Je mis dans une enveloppe deux billets de cent
francs, avec une carte et ces mots: Arsne Lupin  ses bons collgues
Honor Massol et Gaston Delivet, en tmoignage de reconnaissance. Je
posai cela en vidence au milieu de la pice.  ct, la sacoche de
Mme Renaud. Pouvais-je ne point la rendre  l'excellente amie qui
m'avait secouru? Je confesse cependant que j'en retirai tout ce qui
prsentait un intrt quelconque, n'y laissant qu'un peigne en
caille, un bton de rouge Dorin pour les lvres et un porte-monnaie
vide. Que diable! Les affaires sont les affaires. Et puis, vraiment
son mari exerait un mtier si peu honorable!...

Restait l'homme. Il commenait  remuer. Que devais-je faire? Je
n'avais qualit ni pour le sauver ni pour le condamner.

Je lui enlevai ses armes et tirai en l'air un coup de revolver.

--Les deux autres vont venir, pensai-je, qu'il se dbrouille! Les
choses s'accompliront dans le sens de son destin.

Et je m'loignai au pas de course par le chemin de la cave.

Vingt minutes plus tard, une route de traverse, que j'avais remarque
lors de notre poursuite, me ramenait auprs de mon automobile.

 quatre heures je tlgraphiais  mes amis de Rouen qu'un incident
imprvu me contraignait  remettre ma visite. Entre nous, je crains
fort, tant donn ce qu'ils doivent savoir maintenant, d'tre oblig
de la remettre indfiniment. Cruelle dsillusion pour eux!

 six heures, je rentrais  Paris par l'Isle-Adam, Enghien et la porte
Bineau.

Les journaux du soir m'apprirent que l'on avait enfin russi 
s'emparer de Pierre Onfrey.



Le lendemain,--ne ddaignons point les avantages d'une intelligente
rclame--l'_cho de France_ publiait cet entrefilet sensationnel:

Hier, aux environs de Buchy, aprs de nombreux incidents, Arsne
Lupin a opr l'arrestation de Pierre Onfrey. L'assassin de la rue
Lafontaine venait de dvaliser sur la ligne de Paris au Havre Mme
Renaud, la femme du sous-directeur des services pnitentiaires. Arsne
Lupin a restitu  Mme Renaud la sacoche qui contenait ses bijoux, et
a rcompens gnreusement les deux agents de la Sret qui l'avaient
aid au cours de cette dramatique arrestation.



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LE COLLIER DE LA REINE



Deux ou trois fois par an,  l'occasion de solennits importantes,
comme les bals de l'ambassade d'Autriche ou les soires de lady
Billingstone, la comtesse de Dreux-Soubise mettait sur ses blanches
paules le Collier de la Reine.

C'tait bien le fameux collier, le collier lgendaire que Bhmer et
Bassenge, joailliers de la couronne, destinaient  la Du Barry, que le
cardinal de Rohan-Soubise crut offrir  Marie-Antoinette, reine de
France, et que l'aventurire Jeanne de Valois, comtesse de la Motte,
dpea un soir de fvrier 1785, avec l'aide de son mari et de leur
complice Rtaux de Villette.

Pour dire vrai, la monture seule tait authentique. Rtaux de Villette
l'avait conserve, tandis que le sieur de la Motte et sa femme
dispersaient aux quatre vents les pierres brutalement desserties, les
admirables pierres si soigneusement choisies par Bhmer. Plus tard, en
Italie, il la vendit  Gaston de Dreux-Soubise, neveu et hritier du
cardinal, sauv par lui de la ruine lors de la retentissante
banqueroute de Rohan-Gumne, et qui en souvenir de son oncle,
racheta les quelques diamants qui restaient en la possession du
bijoutier anglais Jefferys, les complta avec d'autres de valeur
beaucoup moindre, mais de mme dimension, et parvint  reconstituer le
merveilleux collier en esclavage, tel qu'il tait sorti des mains de
Bhmer et Bassenge.

De ce bijou historique, pendant prs d'un sicle, les Dreux-Soubise
s'enorgueillirent. Bien que diverses circonstances eussent notablement
diminu leur fortune, ils aimrent mieux rduire leur train de maison
que d'aliner la royale et prcieuse relique. En particulier le comte
actuel y tenait comme on tient  la demeure de ses pres. Par
prudence, il avait lou un coffre au Crdit Lyonnais pour l'y dposer.
Il allait l'y chercher lui-mme l'aprs-midi du jour o sa femme
voulait s'en parer, et l'y reportait lui-mme le lendemain.

Ce soir-l,  la rception du Palais de Castille, la comtesse eut un
vritable succs, et le roi Christian, en l'honneur de qui la fte
tait donne, remarqua sa beaut magnifique. Les pierreries
ruisselaient autour du cou gracieux. Les mille facettes des diamants
brillaient et scintillaient comme des flammes  la clart des
lumires. Nulle autre qu'elle, semblait-il, n'et pu porter avec tant
d'aisance et de noblesse le fardeau d'une telle parure.

Ce fut un double triomphe, que le comte de Dreux gota profondment,
et dont il s'applaudit quand ils furent rentrs dans la chambre de
leur vieil htel du faubourg Saint-Germain. Il tait fier de sa femme,
et tout autant peut-tre du bijou qui illustrait sa maison depuis
quatre gnrations. Et sa femme en tirait une vanit un peu purile,
mais qui tait bien la marque de son caractre altier.

Non sans regret elle dtacha le collier de ses paules et le tendit 
son mari qui l'examina avec admiration, comme s'il ne le connaissait
point. Puis l'ayant remis dans son crin de cuir rouge aux armes du
Cardinal, il passa dans un cabinet voisin, sorte d'alcve plutt que
l'on avait compltement isole de la chambre, et dont l'unique entre
se trouvait au pied de leur lit. Comme les autres fois, il le
dissimula sur une planche assez leve, parmi des cartons  chapeau et
des piles de linge. Il referma la porte et se dvtit.

Au matin, il se leva vers neuf heures, avec l'intention d'aller, avant
le djeuner, jusqu'au Crdit Lyonnais. Il s'habilla, but une tasse de
caf et descendit aux curies. L, il donna des ordres. Un des chevaux
l'inquitait. Il le fit marcher et trotter devant lui dans la cour.
Puis il retourna prs de sa femme.

Elle n'avait point quitt la chambre et se coiffait, aide de sa
bonne. Elle lui dit:

--Vous sortez!

--Oui... pour cette course...

--Ah! en effet... c'est plus prudent...

Il pntra dans le cabinet. Mais, au bout de quelques secondes, il
demanda, sans le moindre tonnement d'ailleurs:

--Vous l'avez pris, chre amie?

Elle rpliqua:

--Comment? mais non, je n'ai rien pris.

--Vous l'avez drang.

--Pas du tout... je n'ai mme pas ouvert cette porte.

Il apparut, dcompos, et il balbutia, la voix  peine intelligible:

--Vous n'avez pas?... Ce n'est pas vous?... Alors...

Elle accourut, et ils cherchrent fivreusement, jetant les cartons 
terre et dmolissant les piles de linge. Et le comte rptait:

--Inutile... tout ce que nous faisons est inutile... C'est ici,
l, sur cette planche, que je l'ai mis.

--Vous avez pu vous tromper.

--C'est ici, l, sur cette planche, et pas sur une autre.

Ils allumrent une bougie, car la pice tait assez obscure, et ils
enlevrent tout le linge et tous les objets qui l'encombraient. Et
quand il n'y eut plus rien dans le cabinet, ils durent s'avouer avec
dsespoir que le fameux collier, le Collier en esclavage de la
Reine, avait disparu.

De nature rsolue, la comtesse, sans perdre de temps en vaines
lamentations, fit prvenir le commissaire, M. Valorbe, dont ils
avaient eu dj l'occasion d'apprcier l'esprit sagace et la
clairvoyance. On le mit au courant par le dtail, et tout de suite il
demanda:

--tes-vous sr, Monsieur le comte, que personne n'a pu traverser la
nuit votre chambre.

--Absolument sr. J'ai le sommeil trs lger. Mieux encore: la porte
de cette chambre tait ferme au verrou. J'ai d le tirer ce matin
quand ma femme a sonn la bonne.

--Et il n'existe pas d'autre passage qui permette de s'introduire
dans le cabinet?

--Aucun.

--Pas de fentre?

--Si, mais elle est condamne.

--Je dsirerais m'en rendre compte...

On alluma des bougies, et aussitt M. Valorbe fit remarquer que la
fentre n'tait condamne qu' mi-hauteur, par un bahut, lequel en
outre ne touchait pas exactement aux croises.

--Il y touche suffisamment, rpliqua M. de Dreux, pour qu'il soit
impossible de le dplacer sans faire beaucoup de bruit.

--Et sur quoi donne cette fentre?

--Sur une courette intrieure.

--Et vous avez encore un tage au-dessus de celui-l?

--Deux, mais au niveau de celui des domestiques, la courette est
protge par une grille  petites mailles. C'est pourquoi nous avons
si peu de jour.

D'ailleurs, quand on eut cart le bahut, on constata que la fentre
tait close, ce qui n'aurait pas t si quelqu'un avait pntr du
dehors.

-- moins, observa le comte, que ce quelqu'un ne soit sorti par notre
chambre.

--Auquel cas, vous n'auriez pas trouv le verrou de cette chambre
pouss.

Le commissaire rflchit un instant, puis se tournant vers la
comtesse:

--Savait-on dans votre entourage, Madame, que vous deviez porter ce
collier hier soir?

--Certes, je ne m'en suis pas cache. Mais personne ne savait que
nous l'enfermions dans ce cabinet.

--Personne?

--Personne...  moins que...

--Je vous en prie, Madame, prcisez. C'est l un point des plus
importants.

Elle dit  son mari:

--Je songeais  Henriette.

--Henriette? Elle ignore ce dtail comme les autres.

--En es-tu certain?

--Quelle est cette dame? interrogea M. Valorbe.

--Une amie de couvent, qui s'est fche avec sa famille pour pouser
une sorte d'ouvrier.  la mort de son mari, je l'ai recueillie avec
son fils, et leur ai meubl un appartement dans cet htel.

Et elle ajouta avec embarras:

--Elle me rend quelques services. Elle est trs adroite de ses mains.

-- quel tage habite-t-elle?

--Au ntre, pas loin du reste...  l'extrmit de ce couloir...
Et mme, j'y pense... la fentre de sa cuisine...

--Ouvre sur cette courette, n'est-ce pas?

--Oui, juste en face de la ntre.

Un lger silence suivit cette dclaration.

Puis M. Valorbe demanda qu'on le conduist auprs d'Henriette.

Ils la trouvrent en train de coudre, tandis que son fils Raoul, un
bambin de six  sept ans, lisait  ses cts. Assez tonn de voir le
misrable appartement qu'on avait meubl pour elle, et qui se
composait au total d'une pice sans chemine et d'un rduit servant de
cuisine, le commissaire la questionna. Elle parut bouleverse en
apprenant le vol commis. La veille au soir, elle avait elle-mme
habill la comtesse et fix le collier autour de son cou.

--Seigneur Dieu! s'cria-t-elle, qui m'aurait jamais dit?

--Et vous n'avez aucune ide? pas le moindre doute? Il est possible
cependant que le coupable ait pass par votre chambre.

Elle rit de bon coeur, sans mme imaginer qu'on pouvait l'effleurer
d'un soupon:

--Mais je ne l'ai pas quitte, ma chambre! je ne sors jamais, moi. Et
puis, vous n'avez donc pas vu?

Elle ouvrit la fentre du rduit.

--Tenez, il y a bien trois mtres jusqu'au rebord oppos.

--Qui vous a dit que nous envisagions l'hypothse d'un vol effectu
par l?

--Mais... le collier n'tait-il pas dans le cabinet?

--Comment le savez-vous?

--Dame! j'ai toujours su qu'on l'y mettait la nuit... on en a
parl devant moi...

Sa figure, encore jeune, mais que les chagrins avaient fltrie,
marquait une grande douceur et de la rsignation. Cependant elle eut
soudain, dans le silence, une expression d'angoisse, comme si un
danger l'et menace. Elle attira son fils contre elle. L'enfant lui
prit la main et l'embrassa tendrement.

--Je ne suppose pas, dit M. de Dreux au commissaire, quand ils furent
seuls, je ne suppose pas que vous la souponniez? Je rponds d'elle.
C'est l'honntet mme.

--Oh! je suis tout  fait de votre avis, affirma M. Valorbe. C'est
tout au plus si j'avais pens  une complicit inconsciente. Mais je
reconnais que cette explication doit tre abandonne... d'autant
qu'elle ne rsout nullement le problme auquel nous nous heurtons.

Le commissaire ne poussa pas plus avant cette enqute, que le juge
d'instruction reprit et complta les jours suivants. On interrogea les
domestiques, on vrifia l'tat du verrou, on fit des expriences sur
la fermeture et sur l'ouverture de la fentre du cabinet, on explora
la courette de haut en bas... Tout fut inutile. Le verrou tait
intact. La fentre ne pouvait s'ouvrir ni se fermer du dehors.

Plus spcialement, les recherches visrent Henriette, car, malgr
tout, on en revenait toujours de ce ct. On fouilla sa vie
minutieusement, et il fut constat que, depuis trois ans, elle n'tait
sortie que quatre fois de l'htel, et les quatre fois pour des courses
que l'on put dterminer. En ralit, elle servait de femme de chambre
et de couturire  Madame de Dreux, qui se montrait  son gard d'une
rigueur dont tous les domestiques tmoignrent en confidence.

--D'ailleurs, disait le juge d'instruction, qui, au bout d'une
semaine, aboutit aux mmes conclusions que le commissaire, en
admettant que nous connaissions le coupable, et nous n'en sommes pas
l, nous n'en saurions pas davantage sur la manire dont le vol a t
commis. Nous sommes barrs  droite et  gauche par deux obstacles:
une porte et une fentre fermes. Le mystre est double! Comment
a-t-on pu s'introduire, et comment, ce qui tait beaucoup plus
difficile, a-t-on pu s'chapper en laissant derrire soi une porte
close au verrou et une fentre ferme?

Au bout de quatre mois d'investigations, l'ide secrte du juge tait
celle-ci: M. et Mme de Dreux, presss par des besoins d'argent, qui,
de fait, taient considrables, avaient vendu le Collier de la Reine.
Il classa l'affaire.



Le vol du prcieux bijou porta aux Dreux-Soubise un coup dont ils
gardrent longtemps la marque. Leur crdit n'tant plus soutenu par la
sorte de rserve que constituait un tel trsor, ils se trouvrent en
face de cranciers plus exigeants et de prteurs moins favorables. Ils
durent couper dans le vif, aliner, hypothquer. Bref, c'et t la
ruine si deux gros hritages de parents loigns ne les avaient
sauvs.

Ils souffrirent aussi dans leur orgueil, comme s'ils avaient perdu un
quartier de noblesse. Et, chose bizarre, ce fut  son ancienne amie de
pension que la comtesse s'en prit. Elle ressentait contre elle une
vritable rancune et l'accusait ouvertement. On la relgua d'abord 
l'tage des domestiques, puis on la congdia du jour au lendemain.

Et la vie coula, sans vnements notables. Ils voyagrent beaucoup.

Un seul fait doit tre relev au cours de cette poque. Quelques mois
aprs le dpart d'Henriette, la comtesse reut d'elle une lettre qui
la remplit d'tonnement:



   Madame,

Je ne sais comment vous remercier. Car c'est bien vous, n'est-ce pas,
qui m'avez envoy cela? Ce ne peut tre que vous. Personne autre ne
connat ma retraite au fond de ce petit village. Si je me trompe,
excusez-moi, et retenez du moins l'expression de ma reconnaissance
pour vos bonts passes... 

Que voulait-elle dire? Les bonts prsentes ou passes de la comtesse
envers elle se rduisaient  beaucoup d'injustices. Que signifiaient
ces remerciements?

Somme de s'expliquer, elle rpondit qu'elle avait reu par la poste,
en un pli non recommand ni charg, deux billets de mille francs.
L'enveloppe, qu'elle joignait  sa rponse, tait timbre de Paris et
ne portait que son adresse, trace d'une criture visiblement
dguise.

D'o provenaient ces deux mille francs? Qui les avait envoys? La
justice s'informa. Mais quelle piste pouvait-on suivre parmi ces
tnbres?

Et le mme fait se reproduisit douze mois aprs. Et une troisime
fois; et une quatrime fois; et chaque anne pendant six ans, avec
cette diffrence que la cinquime et la sixime anne, la somme
doubla, ce qui permit  Henriette, tombe subitement malade, de se
soigner comme il convenait.

Autre diffrence: l'administration de la poste ayant saisi une des
lettres sous prtexte qu'elle n'tait point charge, les deux
dernires lettres furent envoyes selon le rglement, la premire
date de Saint-Germain, l'autre de Suresnes. L'expditeur signa
d'abord Anquety, puis Pchard. Les adresses qu'il donna taient
fausses.

Au bout de six ans, Henriette mourut. L'nigme demeura entire.



   *   *   *



Tous ces vnements sont connus du public. L'affaire fut de celles qui
passionnrent l'opinion, et c'est un destin trange que celui de ce
collier, qui, aprs avoir boulevers la France  la fin du
dix-huitime sicle, souleva encore tant d'motion un sicle plus
tard. Mais ce que je vais dire est ignor de tous, sauf des principaux
intresss et de quelques personnes auxquelles le comte demanda le
secret absolu. Comme il est probable qu'un jour ou l'autre elles
manqueront  leur promesse, je n'ai, moi, aucun scrupule  dchirer le
voile et l'on aura ainsi, en mme temps que la clef de l'nigme,
l'explication de la lettre publie par les journaux d'avant-hier
matin, lettre extraordinaire qui ajoutait encore, si c'est possible,
un peu d'ombre et de mystre aux obscurits de ce drame.

Il y a cinq jours de cela. Au nombre des invits qui djeunaient chez
M. de Dreux-Soubise, se trouvaient ses deux nices et sa cousine, et,
comme hommes, le prsident d'Essaville, le dput Bochas, le chevalier
Floriani que le comte avait connu en Sicile, et le gnral marquis de
Rouzires, un vieux camarade de cercle.

Aprs le repas, ces dames servirent le caf, et les messieurs eurent
l'autorisation d'une cigarette,  condition de ne point dserter le
salon. On causa. L'une des jeunes filles s'amusa  faire les cartes et
 dire la bonne aventure. Puis on en vint  parler de crimes clbres.
Et c'est  ce propos que M. de Rouzires, qui ne manquait jamais
l'occasion de taquiner le comte, rappela l'aventure du collier, sujet
de conversation que M. de Dreux avait en horreur.

Aussitt chacun donna son avis. Chacun recommena l'instruction  sa
manire. Et, bien entendu, toutes les hypothses se contredisaient,
toutes galement inadmissibles.

--Et vous, Monsieur, demanda la comtesse au chevalier Floriani,
quelle est votre opinion?

--Oh! moi, je n'ai pas d'opinion, Madame.

On se rcria. Prcisment le chevalier venait de raconter trs
brillamment diverses aventures auxquelles il avait t ml avec son
pre, magistrat  Palerme, et o s'taient affirms son jugement et
son got pour ces questions.

--J'avoue, dit-il, qu'il m'est arriv de russir alors que de plus
habiles avaient renonc. Mais de l  me considrer comme un Sherlock
Holmes... Et puis, c'est  peine si je sais de quoi il s'agit.

On se tourna vers le matre de la maison.  contre-coeur, il dut
rsumer les faits. Le chevalier couta, rflchit, posa quelques
interrogations, et murmura:

--C'est drle...  premire vue il ne me semble pas que la chose
soit si difficile  deviner.

Le comte haussa les paules. Mais les autres personnes s'empressrent
autour du chevalier, et il reprit d'un ton un peu dogmatique:

--En gnral, pour remonter  l'auteur d'un crime ou d'un vol, il
faut dterminer comment ce crime ou ce vol ont t commis, ou du moins
ont pu tre commis. Dans le cas actuel, rien de plus simple selon moi,
car nous nous trouvons en face, non pas de plusieurs hypothses, mais
d'une certitude, d'une certitude unique, rigoureuse, et qui s'nonce
ainsi: l'individu ne pouvait entrer que par la porte de la chambre ou
par la fentre du cabinet. Or, on n'ouvre pas, de l'extrieur, une
porte verrouille. Donc il est entr par la fentre.

--Elle tait ferme et on l'a retrouve ferme, dclara nettement M.
de Dreux.

--Pour cela, continua Floriani sans relever l'interruption, il n'a eu
besoin que d'tablir un pont, planche ou chelle, entre le balcon de
la cuisine et le rebord de la fentre, et ds que l'crin...

--Mais je vous rpte que la fentre tait ferme! s'cria le comte
avec impatience.

Cette fois Floriani dut rpondre. Il le fit avec la plus grande
tranquillit, en homme qu'une objection aussi insignifiante ne trouble
point.

--Je veux croire qu'elle l'tait, mais n'y a-t-il pas un vasistas?

--Comment le savez-vous?

--D'abord c'est presque une rgle dans les htels de cette poque. Et
ensuite il faut bien qu'il en soit ainsi, puisque, autrement, le vol
est inexplicable.

--En effet, il y en a un, mais il tait clos, comme la fentre. On
n'y a mme pas fait attention.

--C'est un tort. Car si on y avait fait attention, on aurait vu
videmment qu'il avait t ouvert.

--Et comment?

--Je suppose que, pareil  tous les autres, il s'ouvre au moyen d'un
fil de fer tress, muni d'un anneau  son extrmit infrieure?

--Oui.

--Et cet anneau pendait entre la croise et le bahut?

--Oui, mais je ne comprends pas...

--Voici. Par une fente pratique dans le carreau, on a pu,  l'aide
d'un instrument quelconque, mettons une baguette de fer pourvue d'un
crochet, agripper l'anneau, peser et ouvrir.

Le comte ricana:

--Parfait! parfait! vous arrangez tout cela avec une aisance!
seulement vous oubliez une chose, cher Monsieur, c'est qu'il n'y a pas
eu de fente pratique dans le carreau.

--Il y a eu une fente.

--Allons donc! on l'aurait vue.

--Pour voir il faut regarder, et l'on n'a pas regard. La fente
existe, il est matriellement impossible qu'elle n'existe pas, le long
du carreau, contre le mastic... dans le sens vertical, bien
entendu...

Le comte se leva. Il paraissait trs surexcit. Il arpenta deux ou
trois fois le salon d'un pas nerveux, et, s'approchant de Floriani:

--Rien n'a chang l-haut depuis ce jour... personne n'a mis les
pieds dans ce cabinet.

--En ce cas, Monsieur, il vous est loisible de vous assurer que mon
explication concorde avec la ralit.

--Elle ne concorde avec aucun des faits que la justice a constats.
Vous n'avez rien vu, vous ne savez rien, et vous allez  l'encontre de
tout ce que nous avons vu et de tout ce que nous savons.

Floriani ne sembla point remarquer l'irritation du comte, et il dit en
souriant:

--Mon Dieu, Monsieur, je tche de voir clair, voil tout. Si je me
trompe, prouvez-moi mon erreur.

--Sans plus tarder... J'avoue qu' la longue votre assurance...

M. de Dreux mchonna encore quelques paroles, puis, soudain, se
dirigea vers la porte et sortit.

Pas un mot ne fut prononc. On attendait anxieusement, comme si,
vraiment, une parcelle de la vrit allait apparatre. Et le silence
avait une gravit extrme.

Enfin, le comte apparut dans l'embrasure de la porte. Il tait ple et
singulirement agit. Il dit  ses amis d'une voix tremblante:

--Je vous demande pardon... les rvlations de Monsieur sont si
imprvues... je n'aurais jamais pens...

Sa femme l'interrogea avidement:

--Parle... je t'en supplie... qu'y a-t-il?

Il balbutia:

--La fente existe...  l'endroit mme indiqu... le long du
carreau...

Il saisit brusquement le bras du chevalier et lui dit d'un ton
imprieux:

--Et maintenant, Monsieur, poursuivez... je reconnais que vous
avez raison jusqu'ici, mais maintenant... Ce n'est pas fini...
rpondez... que s'est-il pass selon vous?

Floriani se dgagea doucement et aprs un instant pronona:

--Eh bien, selon moi, voil ce qui s'est pass. L'individu, sachant
que Mme de Dreux allait au bal avec le collier, a jet sa passerelle
pendant votre absence. Au travers de la fentre il vous a surveill et
vous a vu cacher le bijou. Ds que vous tes parti, il a coup la
vitre et a tir l'anneau.

--Soit, mais la distance est trop grande pour qu'il ait pu, par le
vasistas, atteindre la poigne de la fentre.

--S'il n'a pu l'ouvrir, c'est qu'il est entr par le vasistas
lui-mme.

--Impossible; il n'y a pas d'homme assez mince pour s'introduire par
l.

--Alors ce n'est pas un homme.

--Comment!

--Certes. Si le passage est trop troit pour un homme, il faut bien
que ce soit un enfant.

--Un enfant!

--Ne m'avez-vous pas dit que votre amie Henriette avait un fils!

--En effet... un fils qui s'appelait Raoul.

--Il est infiniment probable que c'est ce Raoul qui a commis le vol.

--Quelle preuve en avez-vous?

--Quelle preuve!... il n'en manque pas de preuves... Ainsi par
exemple...

Il se tut et rflchit quelques secondes. Puis il reprit:

--Ainsi, par exemple, cette passerelle, il n'est pas  croire que
l'enfant l'ait apporte du dehors et remporte sans que l'on s'en soit
aperu. Il a d employer ce qui tait  sa disposition. Dans le rduit
o Henriette faisait sa cuisine, il y avait, n'est-ce pas, des
tablettes accroches au mur o l'on posait les casseroles?

--Deux tablettes, autant que je m'en souvienne.

--Il faudrait s'assurer si ces planches sont rellement fixes aux
tasseaux de bois qui les supportent. Dans le cas contraire nous
serions autoriss  penser que l'enfant les a dcloues, puis
attaches l'une  l'autre. Peut-tre aussi, puisqu'il y avait un
fourneau, trouverait-on le crochet  fourneau dont il a d se servir
pour ouvrir le vasistas.

Sans mot dire le comte sortit, et cette fois les assistants ne
ressentirent mme point la petite anxit de l'inconnu qu'ils avaient
prouve la premire fois. Ils savaient, ils savaient de faon
absolue, que les prvisions de Floriani taient justes. Il manait de
cet homme une impression de certitude si rigoureuse qu'on l'coutait
non point comme s'il dduisait des faits les uns des autres, mais
comme s'il racontait des vnements dont il tait facile de vrifier
au fur et  mesure l'authenticit.

Et personne ne s'tonna lorsqu' son retour le comte dclara:

--C'est bien l'enfant, c'est bien lui, tout l'atteste.

--Vous avez vu les planches... le crochet?

--J'ai vu... les planches ont t dcloues... le crochet est
encore l.

Mais Mme de Dreux-Soubise s'cria:

--C'est lui... Vous voulez dire plutt que c'est sa mre. Henriette
est la seule coupable. Elle aura oblig son fils...

--Non, affirma le chevalier, la mre n'y est pour rien.

--Allons donc! ils habitaient la mme chambre, l'enfant n'aurait pu
agir  l'insu d'Henriette.

--Ils habitaient la mme chambre, mais tout s'est pass dans la pice
voisine, la nuit, tandis que la mre dormait.

--Et le collier? fit le comte, on l'aurait trouv dans les affaires
de l'enfant.

--Pardon! il sortait, lui. Le matin mme o vous l'avez surpris
devant sa table de travail, il venait de l'cole, et peut-tre la
justice, au lieu d'puiser ses ressources contre la mre innocente,
aurait-elle t mieux inspire en perquisitionnant l-bas, dans le
pupitre de l'enfant, parmi ses livres de classe.

--Soit, mais ces deux mille francs qu'Henriette recevait chaque
anne, n'est-ce pas le meilleur signe de sa complicit?

--Complice, vous et-elle remercis de cet argent? Et puis, ne la
surveillait-on pas? Tandis que l'enfant est libre, lui, il a toute
facilit pour courir jusqu' la ville voisine, pour s'aboucher avec un
revendeur quelconque et lui cder  vil prix un diamant, deux
diamants, selon le cas... sous la seule condition que l'envoi
d'argent sera effectu de Paris, moyennant quoi on recommencera
l'anne suivante.



Un malaise indfinissable oppressait les Dreux-Soubise et leurs
invits. Vraiment il y avait dans le ton, dans l'attitude de Floriani,
autre chose que cette certitude qui, ds le dbut, avait si fort agac
le comte. Il y avait comme de l'ironie, et une ironie qui semblait
plutt hostile que sympathique et amicale ainsi qu'il et convenu.

Le comte affecta de rire.

--Tout cela est d'un ingnieux qui me ravit, mes compliments. Quelle
imagination brillante!

--Mais non, mais non, s'cria Floriani avec plus de gravit, je
n'imagine pas, j'voque des circonstances qui furent invitablement
telles que je les montre.

--Qu'en savez-vous?

--Ce que vous-mme m'en avez dit. Je me reprsente la vie de la mre
et de l'enfant, l-bas, au fond de la province, la mre qui tombe
malade, les ruses et les inventions du petit pour vendre les
pierreries et sauver sa mre ou tout au moins adoucir ses derniers
moments. Le mal l'emporte. Elle meurt. Des annes passent. L'enfant
grandit, devient un homme. Et alors--et pour cette fois, je veux bien
admettre que mon imagination se donne libre cours--supposons que cet
homme prouve le besoin de revenir dans les lieux o il a vcu son
enfance, qu'il les revoie, qu'il retrouve ceux qui ont souponn,
accus sa mre... pensez-vous  l'intrt poignant d'une telle
entrevue dans la vieille maison o se sont droules les pripties du
drame?

Ses paroles retentirent quelques secondes dans le silence inquiet, et
sur le visage de M. et Mme de Dreux, se lisait un effort perdu pour
comprendre, en mme temps que la peur, que l'angoisse de comprendre.
Le comte murmura:

--Qui tes-vous donc, Monsieur?

--Moi? mais le chevalier Floriani que vous avez rencontr  Palerme,
et que vous avez t assez bon de convier chez vous dj plusieurs
fois.

--Alors que signifie cette histoire?

--Oh! mais rien du tout! C'est un simple jeu de ma part. J'essaie de
me figurer la joie que le fils d'Henriette, s'il existe encore, aurait
 vous dire qu'il fut le seul coupable, et qu'il le fut parce que sa
mre tait malheureuse, sur le point de perdre la place de...
domestique dont elle vivait, et parce que l'enfant souffrait de voir
sa mre malheureuse.

Il s'exprimait avec une motion contenue,  demi lev et pench vers
la comtesse. Aucun doute ne pouvait subsister. Le chevalier Floriani
n'tait autre que le fils d'Henriette. Tout, dans son attitude, dans
ses paroles, le proclamait. D'ailleurs n'tait-ce point son intention
vidente, sa volont mme d'tre reconnu comme tel?



Le comte hsita. Quelle conduite allait-il tenir envers l'audacieux
personnage? Sonner? Provoquer un scandale? Dmasquer celui qui l'avait
dpouill jadis? Mais il y avait si longtemps! Et qui voudrait
admettre cette histoire absurde d'enfant coupable? Non, il valait
mieux accepter la situation, en affectant de n'en point saisir le
vritable sens. Et le comte, s'approchant de Floriani, s'cria avec
enjouement:

--Trs amusant, trs curieux, votre roman. Je vous jure qu'il me
passionne. Mais, suivant vous, qu'est-il devenu ce bon jeune homme, ce
modle des fils? J'espre qu'il ne s'est pas arrt en si beau chemin.

--Oh! certes, non.

--N'est-ce pas! Aprs un tel dbut! Prendre le Collier de la Reine 
six ans, le clbre collier que convoitait Marie-Antoinette!

--Et le prendre, observa Floriani, se prtant au jeu du comte, le
prendre sans qu'il lui en cote le moindre dsagrment, sans que
personne ait l'ide d'examiner l'tat des carreaux ou s'avise que le
rebord de la fentre est trop propre, ce rebord qu'il avait essuy
pour effacer les traces de son passage sur l'paisse poussire...
Avouez qu'il y avait de quoi tourner la tte d'un gamin de son ge.
C'est donc si facile? Il n'y a donc qu' vouloir et  tendre la main?...
Ma foi, il voulut...

--Et il tendit la main.

--Les deux mains, reprit le chevalier en riant.

Il y eut un frisson. Quel mystre cachait la vie de ce soi-disant
Floriani? Combien extraordinaire devait tre l'existence de cet
aventurier, voleur gnial  six ans, et qui, aujourd'hui, par un
raffinement de dilettante en qute d'motion, ou tout au plus pour
satisfaire un sentiment de rancune, venait braver sa victime chez
elle, audacieusement, follement, et cependant avec toute la correction
d'un galant homme en visite!

Il se leva et s'approcha de la comtesse pour prendre cong. Elle
rprima un mouvement de recul. Il sourit.

--Oh! Madame, vous avez peur! aurais-je donc pouss trop loin ma
petite comdie de sorcier de salon!

Elle se domina et rpondit avec la mme dsinvolture un peu railleuse:

--Nullement, Monsieur. La lgende de ce bon fils m'a au contraire
fort intresse, et je suis heureuse que mon collier ait t
l'occasion d'une destine aussi brillante. Mais ne croyez-vous pas que
le fils de cette... femme, de cette Henriette, obissait surtout 
sa vocation?

Il tressaillit, sentant la pointe, et rpliqua:

--J'en suis persuad, et il fallait mme que cette vocation ft
srieuse pour que l'enfant ne se rebutt point.

--Et comment cela?

--Mais oui, vous le savez, la plupart des pierres taient fausses. Il
n'y avait de vrais que les quelques diamants rachets au bijoutier
anglais, les autres ayant t vendus un  un selon les dures
ncessits de la vie.

--C'tait toujours le Collier de la Reine, Monsieur, dit la comtesse
avec hauteur, et voil, me semble-t-il, ce que le fils d'Henriette ne
pouvait comprendre.

--Il a d comprendre, Madame, que, faux ou vrai, le collier tait
avant tout un objet de parade, une enseigne.

M. de Dreux fit un geste. Sa femme aussitt le prvint.

--Monsieur, dit-elle, si l'homme auquel vous faites allusion a la
moindre pudeur...

Elle s'interrompit, intimide par le calme regard de Floriani.

Il rpta:

--Si cet homme a la moindre pudeur...

Elle sentit qu'elle ne gagnerait rien  lui parler de la sorte, et
malgr elle, malgr sa colre et son indignation, toute frmissante
d'orgueil humili, elle lui dit presque poliment:

--Monsieur, la lgende veut que Rtaux de Villette, quand il eut le
Collier de la Reine entre les mains et qu'il en eut fait sauter tous
les diamants avec Jeanne de Valois, n'ait point os toucher  la
monture. Il comprit que les diamants n'taient que l'ornement, que
l'accessoire, mais que la monture tait l'oeuvre essentielle, la
cration mme de l'artiste, et il la respecta. Pensez-vous que cet
homme ait compris galement?

--Je ne doute pas que la monture existe. L'enfant l'a respecte.

--Eh bien, Monsieur, s'il vous arrive de le rencontrer, vous lui
direz qu'il garde injustement une de ces reliques qui sont la
proprit et la gloire de certaines familles, et qu'il a pu en
arracher les pierres sans que le Collier de la Reine cesst
d'appartenir  la maison de Dreux-Soubise. Il nous appartient comme
notre nom, comme notre honneur.

Le chevalier rpondit simplement:

--Je le lui dirai, Madame.

Il s'inclina devant elle, salua le comte, salua les uns aprs les
autres tous les assistants et sortit.



   *   *   *



Quatre jours aprs, Mme de Dreux trouvait sur la table de sa chambre
un crin de cuir rouge aux armes du Cardinal. Elle ouvrit. C'tait le
Collier en esclavage de la Reine.



Mais comme toutes choses doivent, dans la vie d'un homme soucieux
d'unit et de logique, concourir au mme but--et qu'un peu de rclame
n'est jamais nuisible--le lendemain l'_cho de France_ publiait ces
lignes sensationnelles:

Le Collier de la Reine, le clbre bijou historique drob autrefois
 la famille de Dreux-Soubise, a t retrouv par Arsne Lupin. Arsne
Lupin s'est empress de le rendre  ses lgitimes propritaires. On ne
peut qu'applaudir  cette attention dlicate et chevaleresque.



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LE SEPT DE COEUR



Une question se pose, et elle me fut souvent pose:

--Comment ai-je connu Arsne Lupin?

Personne ne doute que je le connaisse. Les dtails que j'accumule sur
cet homme dconcertant, les faits irrfutables que j'expose, les
preuves nouvelles que j'apporte, l'interprtation que je donne de
certains actes dont on n'avait vu que les manifestations extrieures
sans en pntrer les raisons secrtes ni le mcanisme invisible, tout
cela prouve bien, sinon une intimit, que l'existence mme de Lupin
rendrait impossible, du moins des relations amicales et des
confidences suivies.

Mais comment l'ai-je connu? D'o me vient la faveur d'tre son
historiographe? Pourquoi moi et pas un autre?

La rponse est facile: le hasard seul a prsid  un choix o mon
mrite n'entre pour rien. C'est le hasard qui m'a mis sur sa route.
C'est par hasard que j'ai t ml  l'une de ses plus tranges et de
ses plus mystrieuses aventures, par hasard enfin que je fus acteur
dans un drame dont il fut le merveilleux metteur en scne, drame
obscur et complexe, hriss de telles pripties que j'prouve un
certain embarras au moment d'en entreprendre le rcit.

Le premier acte se passe au cours de cette fameuse nuit du 22 au 23
juin dont on a tant parl. Et, pour ma part, disons-le tout de suite,
j'attribue la conduite assez anormale que je tins en l'occasion, 
l'tat d'esprit trs spcial o je me trouvais en rentrant chez moi.
Nous avions dn entre amis au restaurant de la Cascade, et, toute la
soire, tandis que nous fumions et que l'orchestre de tziganes jouait
des valses mlancoliques, nous n'avions parl que de crimes et de
vols, d'intrigues effrayantes et tnbreuses. C'est toujours l une
mauvaise prparation au sommeil.

Les Saint-Martin s'en allrent en automobile. Jean Daspry,--ce
charmant et insouciant Daspry qui devait, six mois aprs, se faire
tuer de faon si tragique sur la frontire du Maroc,--Jean Daspry et
moi nous revnmes  pied par la nuit obscure et chaude. Quand nous
fmes arrivs devant le petit htel que j'habitais depuis un an 
Neuilly, sur le boulevard Maillot, il me dit:

--Vous n'avez jamais peur?

--Quelle ide!

--Dame, ce pavillon est tellement isol! pas de voisins... des
terrains vagues... Vrai, je ne suis pas poltron, et cependant...

--Eh bien, vous tes gai, vous!

--Oh! je dis cela comme je dirais autre chose. Les Saint-Martin m'ont
impressionn avec leurs histoires de brigands.

M'ayant serr la main il s'loigna. Je pris ma clef et j'ouvris.

--Allons! bon, murmurai-je, Antoine a oubli de m'allumer une bougie.

Et soudain je me rappelai: Antoine tait absent, je lui avais donn
cong.

Tout de suite l'ombre et le silence me furent dsagrables. Je montai
jusqu' ma chambre  ttons, le plus vite possible, et, aussitt,
contrairement  mon habitude, je tournai la clef et poussai le verrou.

La flamme de la bougie me rendit mon sang-froid. Pourtant j'eus soin
de tirer mon revolver de sa gaine, un gros revolver  longue porte,
et je le posai  ct de mon lit. Cette prcaution acheva de me
rassurer. Je me couchai et, comme  l'ordinaire, pour m'endormir, je
pris sur la table de nuit le livre qui m'y attendait chaque soir.

Je fus trs tonn.  la place du coupe-papier dont je l'avais marqu
la veille, se trouvait une enveloppe, cachete de cinq cachets de cire
rouge. Je la saisis vivement. Elle portait comme adresse mon nom et
mon prnom, accompagns de cette mention: Urgente.

Une lettre! une lettre  mon nom! qui pouvait l'avoir mise  cet
endroit? Un peu nerveux, je dchirai l'enveloppe, et je lus:

_ partir du moment o vous aurez ouvert cette lettre, quoi qu'il
arrive, quoi que vous entendiez, ne bougez plus, ne faites pas un
geste, ne jetez pas un cri. Sinon, vous tes perdu._

Moi non plus je ne suis pas un poltron, et, tout aussi bien qu'un
autre, je sais me tenir en face du danger rel, ou sourire des prils
chimriques dont s'effare notre imagination. Mais, je le rpte,
j'tais dans une situation d'esprit anormale, plus facilement
impressionnable, les nerfs  fleur de peau. Et d'ailleurs, n'y
avait-il pas dans tout cela quelque chose de troublant et
d'inexplicable qui et branl l'me du plus intrpide?

Mes doigts serraient fivreusement la feuille de papier, et mes yeux
relisaient sans cesse les phrases menaantes... Ne faites pas un
geste... ne jetez pas un cri... sinon, vous tes perdu...
Allons donc! pensai-je, c'est quelque plaisanterie, une farce
imbcile.

Je fus sur le point de rire, mme je voulus rire  haute voix. Qui
m'en empcha? Quelle crainte indcise me comprima la gorge?

Du moins je soufflerais la bougie. Non, je ne pus la souffler. Pas un
geste, ou vous tes perdu, tait-il crit.

Mais pourquoi lutter contre ces sortes d'autosuggestions plus
imprieuses souvent que les faits les plus prcis? Il n'y avait qu'
fermer les yeux. Je fermai les yeux.

Au mme moment, un bruit lger passa dans le silence, puis des
craquements. Et cela provenait, me sembla-t-il, d'une grande salle
voisine o j'avais install mon cabinet de travail et dont je n'tais
spar que par l'antichambre.

L'approche d'un danger rel me surexcita, et j'eus la sensation que
j'allais me lever, saisir mon revolver et me prcipiter dans cette
salle. Je ne me levai point: en face de moi, un des rideaux de la
fentre de gauche avait remu.

Le doute n'tait pas possible: il avait remu. Il remuait encore! Et
je vis--oh! je vis cela distinctement--qu'il y avait entre les rideaux
et la fentre, dans cet espace trop troit, une forme humaine dont
l'paisseur empchait l'toffe de tomber droit.

Et l'tre aussi me voyait, il tait certain qu'il me voyait  travers
les mailles trs larges de l'toffe. Alors je compris tout. Tandis que
les autres emportaient leur butin, sa mission  lui consistait  me
tenir en respect. Me lever? Saisir un revolver? Impossible... il
tait l! au moindre geste, au moindre cri, j'tais perdu.

Un coup violent secoua la maison, suivi de petits coups groups par
deux ou trois, comme ceux d'un marteau qui frappe sur des pointes et
qui rebondit. Ou du moins voil ce que j'imaginais, dans la confusion
de mon cerveau. Et d'autres bruits s'entrecroisrent, un vritable
vacarme qui prouvait que l'on ne se gnait point, et que l'on agissait
en toute scurit.

On avait raison: je ne bougeai pas. Fut-ce lchet? Non,
anantissement plutt, impuissance totale  mouvoir un seul de mes
membres. Sagesse galement, car enfin pourquoi lutter? Derrire cet
homme, il y en avait dix autres qui viendraient  son appel. Allais-je
risquer ma vie pour sauver quelques tapisseries et quelques bibelots?

Et toute la nuit ce supplice dura. Supplice intolrable, angoisse
terrible! Le bruit s'tait interrompu, mais _je ne cessais d'attendre_
qu'il recomment. Et l'homme! l'homme qui me surveillait, l'arme  la
main! Mon regard effray ne le quittait pas. Et mon coeur battait! et
de la sueur ruisselait de mon front et de tout mon corps!

Et tout  coup un bien-tre inexprimable m'envahit: une voiture de
laitier dont je connaissais bien le roulement, passa sur le boulevard,
et j'eus en mme temps l'impression que l'aube se glissait entre les
persiennes closes et qu'un peu de jour dehors se mlait  l'ombre.

Et le jour pntra dans la chambre. Et d'autres voitures passrent. Et
tous les fantmes de la nuit s'vanouirent.

Alors je sortis un bras du lit, lentement, sournoisement. En face rien
ne remua. Je marquai des yeux le pli du rideau, l'endroit prcis o il
fallait viser, je fis le compte exact des mouvements que je devais
excuter, et, rapidement, j'empoignai mon revolver et je tirai.

Je sautai hors du lit avec un cri de dlivrance, et je bondis sur le
rideau. L'toffe tait perce, la vitre tait perce. Quant  l'homme,
je n'avais pu l'atteindre... pour cette bonne raison qu'il n'y
avait personne.

Personne! Ainsi, toute la nuit, j'avais t hypnotis par un pli de
rideau! Et pendant ce temps, des malfaiteurs... Rageusement, d'un
lan que rien n'et arrt, je tournai la clef dans la serrure,
j'ouvris ma porte, je traversai l'antichambre, j'ouvris une autre
porte, et je me ruai dans la salle.

Mais une stupeur me cloua sur le seuil, haletant, abasourdi, plus
tonn encore que je ne l'avais t de l'absence de l'homme: rien
n'avait disparu. Toutes les choses que je supposais enleves, meubles,
tableaux, vieux velours et vieilles soies, toutes ces choses taient 
leur place!

Spectacle incomprhensible! Je n'en croyais pas mes yeux! Pourtant ce
vacarme, ces bruits de dmnagement... Je fis le tour de la pice,
j'inspectai les murs, je dressai l'inventaire de tous ces objets que
je connaissais si bien. Rien ne manquait! Et ce qui me dconcertait le
plus, c'est que rien non plus ne rvlait le passage des malfaiteurs,
aucun indice, pas une chaise drange, pas une trace de pas.

--Voyons, voyons, me disais-je en me prenant la tte  deux mains, je
ne suis pourtant pas un fou! J'ai bien entendu!...

Pouce par pouce, avec les procds d'investigation les plus minutieux,
j'examinai la salle. Ce fut en vain. Ou plutt... mais pouvais-je
considrer cela comme une dcouverte? Sous un petit tapis persan, jet
sur le parquet, je ramassai une carte, une carte  jouer. C'tait un
sept de coeur, pareil  tous les sept de coeur des jeux de cartes
franais, mais qui retint mon attention par un dtail assez curieux.
La pointe extrme de chacune des sept marques rouges en forme de
coeur, tait perce d'un trou, le trou rond et rgulier qu'et
pratiqu l'extrmit d'un poinon.

Voil tout. Une carte et une lettre trouve dans un livre. En dehors
de cela, rien. tait-ce assez pour affirmer que je n'avais pas t le
jouet d'un rve?



   *   *   *



Toute la journe, je poursuivis mes recherches dans le salon. C'tait
une grande pice en disproportion avec l'exigut de l'htel, et dont
l'ornementation attestait le got bizarre de celui qui l'avait conue.
Le parquet tait fait d'une mosaque de petites pierres multicolores,
formant de larges dessins symtriques. La mme mosaque recouvrait les
murs, dispose en panneaux, allgories pompiennes, compositions
bizantines, fresque du moyen ge. Un Bacchus enfourchait un tonneau.
Un empereur couronn d'or,  barbe fleurie, tenait un glaive dans sa
main droite.

Tout en haut, un peu  la faon d'un atelier, se dcoupait l'unique et
vaste fentre. Cette fentre tant toujours ouverte la nuit, il tait
probable que les hommes avaient pass par l,  l'aide d'une chelle.
Mais, ici encore, aucune certitude. Les montants de l'chelle eussent
d laisser des traces sur le sol battu de la cour: il n'y en avait
point. L'herbe du terrain vague qui entourait l'htel aurait d tre
frachement foule: elle ne l'tait pas.

J'avoue que je n'eus point l'ide de m'adresser  la police, tellement
les faits qu'il m'et fallu exposer taient inconsistants et absurdes.
On se ft moqu de moi. Mais, le surlendemain, c'tait mon jour de
chronique au _Gil Blas_, o j'crivais alors. Obsd par mon aventure,
je la racontai tout au long.

L'article ne passa pas inaperu, mais je vis bien qu'on ne le prenait
gure au srieux, et qu'on le considrait plutt comme une fantaisie
que comme une histoire relle. Les Saint-Martin me raillrent. Daspry,
cependant, qui ne manquait pas d'une certaine comptence en ces
matires, vint me voir, se fit expliquer l'affaire et l'tudia...
sans plus de succs d'ailleurs.

Or, un des matins suivants, le timbre de la grille rsonna, et Antoine
vint m'avertir qu'un monsieur dsirait me parler. Il n'avait pas voulu
donner son nom. Je le priai de monter.

C'tait un homme d'une quarantaine d'annes, trs brun, de visage
nergique, et dont les habits propres, mais uss, annonaient un souci
d'lgance qui contrastait avec ses faons plutt vulgaires.

Sans prambule, il me dit--d'une voix raille, avec des accents qui
me confirmrent la situation sociale de l'individu:

--Monsieur, en voyage, dans un caf, le _Gil Blas_ m'est tomb sous
les yeux. J'ai lu votre article. Il m'a intress... beaucoup.

--Je vous remercie.

--Et je suis revenu.

--Ah!

--Oui, pour vous parler. Tous les faits que vous avez raconts
sont-ils exacts?

--Absolument exacts.

--Il n'en est pas un seul qui soit de votre invention?

--Pas un seul.

--En ce cas j'aurais peut-tre des renseignements  vous fournir.

--Je vous coute.

--Non.

--Comment, non?

--Avant de parler, il faut que je vrifie s'ils sont justes.

--Et pour les vrifier?

--Il faut que je reste seul dans cette pice.

Je le regardai avec surprise.

--Je ne vois pas trs bien...

--C'est une ide que j'ai eue en lisant votre article. Certains
dtails tablissent une concidence vraiment extraordinaire avec une
autre aventure que le hasard m'a rvle. Si je me suis tromp, il est
prfrable que je garde le silence. Et l'unique moyen de le savoir,
c'est que je reste seul...

Qu'y avait-il sous cette proposition? Plus tard je me suis rappel
qu'en la formulant l'homme avait un air inquiet, une expression de
physionomie anxieuse. Mais, sur le moment, bien qu'un peu tonn, je
ne trouvai rien de particulirement anormal  sa demande. Et puis une
telle curiosit me stimulait!

Je rpondis:

--Soit. Combien vous faut-il de temps?

--Oh! trois minutes, pas davantage. D'ici trois minutes, je vous
rejoindrai.

Je sortis de la pice. En bas, je tirai ma montre. Une minute
s'coula. Deux minutes... Pourquoi donc me sentais-je oppress?
Pourquoi ces instants me paraissaient-ils plus solennels que d'autres?

Deux minutes et demie... Deux minutes trois quarts... Et soudain
un coup de feu retentit.

En quelques enjambes j'escaladai les marches et j'entrai. Un cri
d'horreur m'chappa.

Au milieu de la salle l'homme gisait, immobile, couch sur le ct
gauche. Du sang coulait de son crne, ml  des dbris de cervelle.
Prs de son poing, un revolver, tout fumant.

Une convulsion l'agita, et ce fut tout.

Mais plus encore que ce spectacle effroyable, quelque chose me frappa,
quelque chose qui fit que je n'appelai pas au secours tout de suite,
et que je ne me jetai point  genoux pour voir si l'homme respirait. 
deux pas de lui, par terre, il y avait un sept de coeur!

Je le ramassai. Les sept extrmits des sept marques rouges taient
perces d'un trou...



   *   *   *



Une demi-heure aprs, le commissaire de police de Neuilly arrivait,
puis le mdecin lgiste, puis le chef de la Sret, M. Dudouis. Je
m'tais bien gard de toucher au cadavre. Rien ne put fausser les
premires constatations.

Elles furent brves, d'autant plus brves que tout d'abord on ne
dcouvrit rien, ou peu de chose. Dans les poches du mort aucun papier,
sur ses vtements aucun nom, sur son linge aucune initiale. Somme
toute, pas un indice capable d'tablir son identit. Et dans la salle
le mme ordre qu'auparavant. Les meubles n'avaient pas t drangs,
et les objets avaient gard leur ancienne position. Pourtant cet homme
n'tait pas venu chez moi dans l'unique intention de se tuer, et parce
qu'il jugeait que mon domicile convenait mieux que tout autre  son
suicide! Il fallait qu'un motif l'et dtermin  cet acte de
dsespoir, et que ce motif lui-mme rsultt d'un fait nouveau,
constat par lui au cours des trois minutes qu'il avait passes seul.

Quel fait? Qu'avait-il vu? Qu'avait-il surpris? Quel secret
pouvantable avait-il pntr? Aucune supposition n'tait permise.

Mais, au dernier moment, un incident se produisit qui nous parut d'un
intrt considrable. Comme deux agents se baissaient pour soulever le
cadavre et l'emporter sur un brancard, ils s'aperurent que la main
gauche, ferme jusqu'alors et crispe, s'tait dtendue, et qu'une
carte de visite, toute froisse, s'en chappait.

Cette carte portait: Georges Andermatt, rue de Berry, 37.

Qu'est-ce que cela signifiait? Georges Andermatt tait un gros
banquier de Paris, fondateur et prsident de ce Comptoir des mtaux
qui a donn une telle impulsion aux industries mtallurgiques de
France. Il menait grand train, possdant mail-coach, automobiles,
curie de course. Ses runions taient trs suivies et l'on citait Mme
Andermatt pour sa grce et pour sa beaut.

--Serait-ce le nom du mort? murmurai-je.

Le chef de la Sret se pencha.

--Ce n'est pas lui. M. Andermatt est un homme ple et un peu
grisonnant.

--Mais alors pourquoi cette carte?

--Vous avez le tlphone, Monsieur?

--Oui, dans le vestibule. Si vous voulez bien m'accompagner.

Il chercha dans l'annuaire et demanda le 415.21.

--M. Andermatt est-il chez lui?--Veuillez lui dire que M. Dudouis le
prie de venir en toute hte au 102 du boulevard Maillot. C'est urgent.

Vingt minutes plus tard, M. Andermatt descendait de son automobile. On
lui exposa les raisons qui ncessitaient son intervention, puis on le
mena devant le cadavre.

Il eut une seconde d'motion qui contracta son visage, et pronona 
voix basse, comme s'il parlait malgr lui:

--tienne Varin.

--Vous le connaissiez?

--Non... ou du moins oui... mais de vue seulement. Son frre...

--Il a un frre?

--Oui, Alfred Varin... Son frre est venu autrefois me solliciter...
je ne sais plus  quel propos...

--O demeure-t-il?

--Les deux frres demeuraient ensemble... rue de Provence, je
crois.

--Et vous ne souponnez pas la raison pour laquelle celui-ci s'est
tu?

--Nullement.

--Cependant cette carte qu'il tenait dans sa main?... Votre carte
avec votre adresse!

--Je n'y comprends rien. Ce n'est l videmment qu'un hasard que
l'instruction nous expliquera.

Un hasard en tout cas bien curieux, pensai-je et je sentis que nous
prouvions tous la mme impression.

Cette impression, je la retrouvai dans les journaux du lendemain, et
chez tous ceux de mes amis avec qui je m'entretins de l'aventure. Au
milieu des mystres qui la compliquaient, aprs la double dcouverte,
si dconcertante, de ce sept de coeur sept fois perc, aprs les deux
vnements aussi nigmatiques l'un que l'autre dont ma demeure avait
t le thtre, cette carte de visite semblait enfin promettre un peu
de lumire. Par elle on arriverait  la vrit.

Mais, contrairement aux prvisions, M. Andermatt ne fournit aucune
indication.

--J'ai dit ce que je savais, rptait-il. Que veut-on de plus? Je
suis le premier stupfait que cette carte ait t trouve l, et
j'attends comme tout le monde que ce point soit clairci.

Il ne le fut pas. L'enqute tablit que les frres Varin, Suisses
d'origine, avaient men sous des noms diffrents une vie fort
mouvemente, frquentant les tripots, en relations avec toute une
bande d'trangers dont la police s'occupait, et qui s'tait disperse
aprs une srie de cambriolages auxquels leur participation ne fut
tablie que par la suite. Au numro 24 de la rue de Provence o les
frres Varin avaient en effet habit six ans auparavant, on ignorait
ce qu'ils taient devenus.

Je confesse que, pour ma part, cette affaire me semblait si
embrouille que je ne croyais gure  la possibilit d'une solution,
et que je m'efforais de n'y plus songer. Mais Jean Daspry, au
contraire, que je vis beaucoup  cette poque, se passionnait chaque
jour davantage.

Ce fut lui qui me signala cet cho d'un journal tranger que toute la
presse reproduisait et commentait:

On va procder en prsence de l'empereur, et dans un lieu que l'on
tiendra secret jusqu' la dernire minute, aux premiers essais d'un
sous-marin qui doit rvolutionner les conditions futures de la guerre
navale. Une indiscrtion nous en a rvl le nom: il s'appelle _Le
Sept-de-coeur_.

Le Sept de coeur! tait-ce l rencontre fortuite? ou bien devait-on
tablir un lien entre le nom de ce sous-marin et les incidents dont
nous avons parl? Mais un lien de quelle nature? Ce qui se passait ici
ne pouvait aucunement se relier  ce qui se passait l-bas.

--Qu'en savez-vous? me disait Daspry. Les effets les plus disparates
proviennent souvent d'une cause unique.

Le surlendemain, un autre cho nous arrivait:

On prtend que les plans du _Sept-de-coeur_, le sous-marin dont les
expriences vont avoir lieu incessamment, ont t excuts par des
ingnieurs franais. Ces ingnieurs, ayant sollicit en vain l'appui
de leurs compatriotes, se seraient adresss ensuite, sans plus de
succs,  l'Amiraut anglaise. Nous donnons ces nouvelles sous toute
rserve.

Je n'ose pas trop insister sur des faits de nature extrmement
dlicate, et qui provoqurent, on s'en souvient, une motion si
considrable. Cependant, puisque tout danger de complication est
cart, il me faut bien parler de l'article de l'_cho de France_, qui
fit alors tant de bruit, et qui jeta sur l'affaire du Sept de coeur,
comme on l'appelait, quelques clarts... confuses.

Le voici, tel qu'il parut sous la signature de Salvator:



_L'affaire du Sept-de-coeur. Un coin du voile soulev._

Nous serons brefs. Il y a dix ans, un jeune ingnieur des mines,
Louis Lacombe, dsireux de consacrer son temps et sa fortune aux
tudes qu'il poursuivait, donna sa dmission, et loua, au numro 102
du boulevard Maillot, un petit htel qu'un comte italien avait fait
rcemment construire et dcorer. Par l'intermdiaire de deux
individus, les frres Varin, de Lausanne, dont l'un l'assistait dans
ses expriences comme prparateur, et dont l'autre lui cherchait des
commanditaires, il entra en relations avec H. Georges Andermatt, qui
venait de fonder le Comptoir des Mtaux.

Aprs plusieurs entrevues, il parvint  l'intresser  un projet de
sous-marin auquel il travaillait, et il fut entendu que, ds la mise
au point dfinitive de l'invention, M. Andermatt userait de son
influence pour obtenir du ministre de la marine une srie d'essais.

Durant deux annes, Louis Lacombe frquenta assidment l'htel
Andermatt et soumit au banquier les perfectionnements qu'il apportait
 son projet, jusqu'au jour o, satisfait lui-mme de son travail,
ayant trouv la formule dfinitive qu'il cherchait, il pria M.
Andermatt de se mettre en campagne.

Ce jour-l, Louis Lacombe dna chez les Andermatt. Il s'en alla, le
soir, vers onze heures et demie. Depuis on ne l'a plus revu.

En relisant les journaux de l'poque, on verrait que la famille du
jeune homme saisit la justice et que le parquet s'inquita. Mais on
n'aboutit  aucune certitude, et gnralement il fut admis que Louis
Lacombe, qui passait pour un garon original et fantasque, tait parti
en voyage sans prvenir personne.

Acceptons cette hypothse... invraisemblable. Mais une question se
pose, capitale pour notre pays: que sont devenus les plans du
sous-marin? Louis Lacombe les a-t-il emports? Sont-ils dtruits?

De l'enqute trs srieuse  laquelle nous nous sommes livrs, il
rsulte que ces plans existent. Les frres Varin les ont eus entre les
mains. Comment? Nous n'avons encore pu l'tablir, de mme que nous ne
savons pas pourquoi ils n'ont pas essay plus tt de les vendre.
Craignaient-ils qu'on ne leur demandt comment ils les avaient en leur
possession? En tout cas cette crainte n'a pas persist, et nous
pouvons en toute certitude affirmer ceci: les plans de Louis Lacombe
sont la proprit d'une puissance trangre, et nous sommes en mesure
de publier la correspondance change  ce propos entre les frres
Varin et le reprsentant de cette puissance. Actuellement le
_Sept-de-coeur_ imagin par Louis Lacombe est ralis par nos voisins.

La ralit rpondra-t-elle aux prvisions optimistes de ceux qui ont
t mls  cette trahison? Nous avons, pour esprer le contraire, des
raisons que l'vnement, nous voudrions le croire, ne trompera point.

Et un post-scriptum ajoutait:

Dernire heure.--Nous esprions  juste titre. Nos informations
particulires nous permettent d'annoncer que les essais du
_Sept-de-coeur_ n'ont pas t satisfaisants. Il est assez probable
qu'aux plans livrs par les frres Varin, il manquait le dernier
document apport par Louis Lacombe  M. Andermatt le soir de sa
disparition, document indispensable  la comprhension totale du
projet, sorte de rsum o l'on retrouve les conclusions dfinitives,
les valuations et les mesures contenues dans les autres papiers. Sans
ce document les plans sont imparfaits; de mme que, sans les plans, le
document est inutile.

Donc il est encore temps d'agir et de reprendre ce qui nous
appartient. Pour cette besogne fort difficile, nous comptons beaucoup
sur l'assistance de M. Andermatt. Il aura  coeur d'expliquer la
conduite inexplicable qu'il a tenue depuis le dbut. Il dira non
seulement pourquoi il n'a pas racont ce qu'il savait au moment du
suicide d'tienne Varin, mais aussi pourquoi il n'a jamais rvl la
disparition des papiers dont il avait connaissance. Il dira pourquoi,
depuis six ans, il fait surveiller les frres Varin par des agents 
sa solde.

Nous attendons de lui, non point des paroles, mais des actes. Sinon...

La menace tait brutale. Mais en quoi consistait-elle? Quel moyen
d'intimidation Salvator, l'auteur... anonyme de l'article,
possdait-il sur M. Andermatt?

Une nue de reporters assaillit le banquier, et dix interviews
exprimrent le ddain avec lequel il rpondit  cette mise en demeure.
Sur quoi, le correspondant de l'_cho de France_ riposta par ces trois
lignes:

Que M. Andermatt le veuille ou non, il est ds  prsent notre
collaborateur dans l'oeuvre que nous entreprenons.



   *   *   *



Le jour o parut cette rplique, Daspry et moi nous dnmes ensemble.
Le soir, les journaux tals sur ma table, nous discutions l'affaire
et l'examinions sous toutes ses faces avec cette irritation que l'on
prouverait  marcher indfiniment dans l'ombre et  toujours se
heurter aux mmes obstacles.

Et soudain, sans que mon domestique m'et averti, sans que le timbre
et rsonn, la porte s'ouvrit et une dame entra, couverte d'un voile
pais.

Je me levai aussitt et m'avanai. Elle me dit:

--C'est vous, Monsieur, qui demeurez ici?

--Oui, Madame, mais je vous avoue...

--La grille sur le boulevard n'tait pas ferme, expliqua-t-elle.

--Mais la porte du vestibule?

Elle ne rpondit pas, et je songeai qu'elle avait d faire le tour par
l'escalier de service. Elle connaissait donc le chemin?

Il y eut un silence un peu embarrass. Elle regarda Daspry. Malgr
moi, comme j'eusse fait dans un salon, je le prsentai. Puis je la
priai de s'asseoir et de m'exposer le but de sa visite.

Elle enleva son voile et je vis qu'elle tait brune, de visage
rgulier, et, sinon trs belle, du moins d'un charme infini, qui
provenait de ses yeux surtout, des yeux graves et douloureux.

Elle dit simplement:

--Je suis Mme Andermatt.

--Madame Andermatt! rptai-je, de plus en plus tonn.

Un nouveau silence. Et elle reprit d'une voix calme, et de l'air le
plus tranquille:

--Je viens au sujet de cette affaire... que vous savez. J'ai pens
que je pourrais peut-tre avoir auprs de vous quelques
renseignements...

--Mon Dieu, Madame, je n'en connais pas plus que ce qu'en ont dit les
journaux. Veuillez prciser en quoi je puis vous tre utile.

--Je ne sais pas... Je ne sais pas...

Seulement alors j'eus l'intuition que son calme tait factice, et que,
sous cet air de scurit parfaite, se cachait un grand trouble. Et
nous nous tmes, aussi gns l'un que l'autre.

Mais Daspry, qui n'avait pas cess de l'observer, s'approcha et lui
dit:

--Voulez-vous me permettre, Madame, de vous poser quelques questions?

--Oh! oui, s'cria-t-elle, comme cela je parlerai.

--Vous parlerez... quelles que soient ces questions?

--Quelles qu'elles soient.

Il rflchit et pronona:

--Vous connaissiez Louis Lacombe?

--Oui, par mon mari.

--Quand l'avez-vous vu pour la dernire fois?

--Le soir o il a dn chez nous.

--Ce soir-l, rien n'a pu vous donner  penser que vous ne le verriez
plus?

--Non. Il avait bien fait allusion  un voyage en Russie, mais si
vaguement!

--Vous comptiez donc le revoir?

--Le surlendemain,  dner.

--Et comment expliquez-vous cette disparition?

--Je ne l'explique pas.

--Et M. Andermatt?

--Je l'ignore.

--Cependant...

--Ne m'interrogez pas l-dessus.

--L'article de l'_cho de France_ semble dire...

--Ce qu'il semble dire, c'est que les frres Varin ne sont pas
trangers  cette disparition.

--Est-ce votre avis?

--Oui.

--Sur quoi repose votre conviction?

--En nous quittant, Louis Lacombe portait une serviette qui contenait
tous les papiers relatifs  son projet. Deux jours aprs, il y a eu
entre mon mari et l'un des frres Varin, celui qui vit, une entrevue
au cours de laquelle mon mari acqurait la preuve que ces papiers
taient aux mains des deux frres.

--Et il ne les a pas dnoncs?

--Non.

--Pourquoi?

--Parce que, dans la serviette, se trouvait autre chose que les
papiers de Louis Lacombe.

--Quoi?

Elle hsita, fut sur le point de rpondre, puis, finalement, garda le
silence. Daspry continua:

--Voil donc la cause pour laquelle votre mari, sans avertir la
police, faisait surveiller les deux frres. Il esprait  la fois
reprendre les papiers et cette chose... compromettante grce 
laquelle les deux frres exeraient sur lui une sorte de chantage.

--Sur lui... et sur moi.

--Ah! sur vous aussi?

--Sur moi principalement.

Elle articula ces trois mots d'une voix sourde. Daspry l'observa, fit
quelques pas, et revenant  elle:

--Vous avez crit  Louis Lacombe?

--Certes... mon mari tait en relations...

--En dehors de ces lettres officielles, n'avez-vous pas crit  Louis
Lacombe... d'autre lettres. Excusez mon insistance, mais il est
indispensable que je sache toute la vrit. Avez-vous crit d'autres
lettres?

Toute rougissante, elle murmura:

--Oui.

--Et ce sont ces lettres que possdaient les frres Varin?

--Oui.

--M. Andermatt le sait donc?

--Il ne les a pas vues, mais Alfred Varin lui en a rvl
l'existence, le menaant de les publier si mon mari agissait contre
eux. Mon mari a eu peur... il a recul devant le scandale.

--Seulement, il a tout mis en oeuvre pour leur arracher ces lettres.

--Il a tout mis en oeuvre... du moins, je le suppose, car, 
partir de cette dernire entrevue avec Alfred Varin, et aprs les
quelques mots trs violents par lesquels il m'en rendit compte, il n'y
a plus eu entre mon mari et moi aucune intimit, aucune confiance.
Nous vivons comme deux trangers.

--En ce cas, si vous n'avez rien  perdre, que craignez-vous?

--Si indiffrente que je lui sois devenue, je suis celle qu'il a
aime, celle qu'il aurait encore pu aimer;--oh! cela, j'en suis
certaine, murmura-t-elle d'une voix ardente, il m'aurait encore aime,
s'il ne s'tait pas empar de ces maudites lettres...

--Comment! il aurait russi... Mais les deux frres se dfiaient
cependant?

--Oui, et ils se vantaient mme, parat-il, d'avoir une cachette
sre.

--Alors?...

--J'ai tout lieu de croire que mon mari a dcouvert cette cachette!

--Allons donc! o se trouvait-elle?

--Ici.

Je tressautai.

--Ici!

--Oui, et je l'avais toujours souponn. Louis Lacombe, trs
ingnieux, passionn de mcanique, s'amusait,  ses heures perdues, 
confectionner des coffres et des serrures. Les frres Varin ont d
surprendre et, par la suite, utiliser une de ces cachettes pour
dissimuler les lettres... et d'autres choses aussi sans doute.

--Mais ils n'habitaient pas ici, m'criai-je.

--Jusqu' votre arrive, il y a quatre mois, ce pavillon est rest
inoccup. Il est donc probable qu'ils y revenaient, et ils ont pens
en outre que votre prsence ne les gnerait pas le jour o ils
auraient besoin de retirer tous leurs papiers. Mais ils comptaient
sans mon mari qui, dans la nuit du 22 au 23 juin, a forc le coffre, a
pris... ce qu'il cherchait, et a laiss sa carte pour bien montrer
aux deux frres qu'il n'avait plus  les redouter et que les rles
changeaient. Deux jours plus tard, averti par l'article du _Gil Blas_,
tienne Varin se prsentait chez vous en toute hte, restait seul dans
ce salon, trouvait le coffre vide... et se tuait.

Aprs un instant, Daspry demanda:

--C'est une simple supposition, n'est-ce pas? M. Andermatt ne vous a
rien dit?

--Non.

--Son attitude vis--vis de vous ne s'est pas modifie? Il ne vous a
pas paru plus sombre, plus soucieux?

--Non.

--Et vous croyez qu'il en serait ainsi s'il avait trouv les lettres!
Pour moi il ne les a pas. Pour moi, ce n'est pas lui qui est entr
ici.

--Mais qui alors?

--Le personnage mystrieux qui conduit cette affaire, qui en tient
tous les fils, et qui la dirige vers un but que nous ne faisons
qu'entrevoir  travers tant de complications, le personnage mystrieux
dont on sent l'action visible et toute-puissante depuis la premire
heure. C'est lui et ses amis qui sont entrs dans cet htel le 22
juin, c'est lui qui a dcouvert la cachette, c'est lui qui a laiss la
carte de M. Andermatt, c'est lui qui dtient la correspondance et les
preuves de la trahison des frres Varin.

--Qui, lui? interrompis-je, non sans impatience.

--Le correspondant de l'_cho de France_, parbleu, ce Salvator!
N'est-ce pas d'une vidence aveuglante? Ne donne-t-il pas dans son
article des dtails que, seul, peut connatre l'homme qui a pntr
les secrets des deux frres?

--En ce cas, balbutia Mme Andermatt, avec effroi, il a mes lettres
galement, et c'est lui  son tour qui menace mon mari! Que faire, mon
Dieu!

--Lui crire, dclara nettement Daspry, se confier  lui sans
dtours; lui raconter tout ce que vous savez et tout ce que vous
pouvez apprendre.

--Que dites-vous!

--Votre intrt est le mme que le sien. Il est hors de doute qu'il
agit contre le survivant des deux frres. Ce n'est pas contre M.
Andermatt qu'il cherche des armes, mais contre Alfred Varin. Aidez-le.

--Comment?

--Votre mari a-t-il ce document qui complte et qui permet d'utiliser
les plans de Louis Lacombe?

--Oui.

--Prvenez-en Salvator. Au besoin, tchez de lui procurer ce
document. Bref, entrez en correspondance avec lui. Que risquez-vous?

Le conseil tait hardi, dangereux mme  premire vue, mais Mme
Andermatt n'avait gure le choix. Aussi bien, comme disait Daspry, que
risquait-elle? Si l'inconnu tait un ennemi, cette dmarche
n'aggravait pas la situation. Si c'tait un tranger qui poursuivait
un but particulier, il devait n'attacher  ces lettres qu'une
importance secondaire.

Quoi qu'il en soit, il y avait l une ide, et Mme Andermatt, dans son
dsarroi, fut trop heureuse de s'y rallier. Elle nous remercia avec
effusion, et promit de nous tenir au courant.

Le surlendemain, en effet, elle nous envoyait ce mot qu'elle avait
reu en rponse:

Les lettres ne s'y trouvaient pas. Mais je les aurai, soyez
tranquille. Je veille  tout. S.

Je pris le papier. C'tait l'criture du billet que l'on avait
introduit dans mon livre de chevet, le soir du 22 juin.

Daspry avait donc raison, Salvator tait bien le grand organisateur de
cette affaire.



   *   *   *



En vrit, nous commencions  discerner quelques lueurs parmi les
tnbres qui nous environnaient et certains points s'clairaient d'une
lumire inattendue. Mais que d'autres restaient obscurs, comme la
dcouverte des deux sept de coeur! Pour ma part, j'en revenais
toujours l, plus intrigu peut-tre qu'il n'et fallu par ces deux
cartes dont les sept petites figures transperces avaient frapp mes
yeux en de si troublantes circonstances. Quel rle jouaient-elles dans
le drame? Quelle importance devait-on leur attribuer? Quelle
conclusion devait-on tirer de ce fait que le sous-marin construit sur
les plans de Louis Lacombe portait le nom de _Sept-de-coeur_?

Daspry, lui, s'occupait peu des deux cartes, tout entier  l'tude
d'un autre problme dont la solution lui semblait plus urgente: il
cherchait inlassablement la fameuse cachette.

--Et qui sait, disait-il, si je n'y trouverais point les lettres que
Salvator n'y a pas trouves... par inadvertance peut-tre. Il est
si peu croyable que les frres Varin aient enlev d'un endroit qu'ils
supposaient inaccessible, l'arme dont ils savaient la valeur
inapprciable.

Et il cherchait. La grande salle n'ayant bientt plus de secrets pour
lui, il tendait ses investigations  toutes les autres pices du
pavillon: il scruta l'intrieur et l'extrieur, il examina les pierres
et les briques des murailles, il souleva les ardoises du toit.

Un jour, il arriva avec une pioche et une pelle, me donna la pelle,
garda la pioche et, dsignant le terrain vague:

--Allons-y.

Je le suivis sans enthousiasme. Il divisa le terrain en plusieurs
sections qu'il inspecta successivement. Mais, dans un coin,  l'angle
que formaient les murs de deux proprits voisines, un amoncellement
de moellons et de cailloux, recouverts de ronces et d'herbes, attira
son attention. Il l'attaqua.

Je dus l'aider. Durant une heure, en plein soleil, nous peinmes
inutilement. Mais lorsque, sous les pierres cartes, nous parvnmes
au sol lui-mme, et que nous l'emes ventr, la pioche de Daspry mit
 nu des ossements, un reste de squelette autour duquel
s'effiloquaient encore des bribes de vtements.

Et soudain je me sentis plir. J'apercevais fiche en terre une petite
plaque de fer, dcoupe en forme de rectangle et o il me semblait
distinguer des taches rouges. Je me baissai. C'tait bien cela: la
plaque avait les dimensions d'une carte  jouer, et les taches rouges,
d'un rouge de minium rong par places, taient au nombre de sept,
disposes comme les sept points d'un sept de coeur, et perces d'un
trou  chacune des sept extrmits.

--coutez, Daspry, j'en ai assez de toutes ces histoires. Tant mieux
pour vous si elles vous intressent. Moi, je vous fausse compagnie.

tait-ce l'motion? tait-ce la fatigue d'un travail excut sous un
soleil trop rude, toujours est-il que je chancelai en m'en allant, et
que je dus me mettre au lit o je restai quarante-huit heures,
fivreux et brlant, obsd par des squelettes qui dansaient autour de
moi et se jetaient  la tte leurs coeurs sanguinolents.



Daspry me fut fidle. Chaque jour il m'accorda trois ou quatre heures,
qu'il passa, il est vrai, dans la grande salle,  fureter, cogner, et
tapoter.

--Les lettres sont l, dans cette pice, venait-il me dire de temps 
autre, elles sont l. J'en mettrais ma main au feu.

--Laissez-moi la paix, rpondais-je horripil.

Le matin du troisime jour, je me levai assez faible encore, mais
guri. Un djeuner substantiel me rconforta. Mais un petit bleu que
je reus vers cinq heures contribua, plus que tout,  mon complet
rtablissement, tellement ma curiosit fut, de nouveau et malgr tout,
pique au vif.

Le pneumatique contenait ces mots:



   Monsieur,

Le drame dont le premier acte s'est pass dans la nuit du 22 au 23
juin, touche  son dnouement. La force mme des choses exigeant que
je mette en prsence l'un de l'autre les deux principaux personnages
de ce drame et que cette confrontation ait lieu chez vous, je vous
serais infiniment reconnaissant de me prter votre domicile pour la
soire d'aujourd'hui. Il serait bon que, de neuf heures  onze heures,
votre domestique ft loign, et prfrable que vous-mme eussiez
l'extrme obligeance de bien vouloir laisser le champ libre aux
adversaires. Vous avez pu vous rendre compte, dans la nuit du 22 au 23
juin, que je poussais jusqu'au scrupule le respect de tout ce qui vous
appartient. De mon ct, je croirais vous faire injure si je doutais
un seul instant de votre absolue discrtion  l'gard de celui qui
signe

   Votre dvou,

      SALVATOR.



Il y avait dans cette missive un ton d'ironie courtoise, et, dans la
demande qu'elle exprimait, une si jolie fantaisie, que je me dlectai.
C'tait d'une dsinvolture charmante, et mon correspondant semblait
tellement sr de mon acquiescement! Pour rien au monde je n'eusse
voulu le dcevoir ou rpondre  sa confiance par de l'ingratitude.

 huit heures, mon domestique,  qui j'avais offert une place de
thtre, venait de sortir quand Daspry arriva. Je lui montrai le petit
bleu.

--Eh bien? me dit-il.

--Eh bien, je laisse la grille du jardin ouverte, afin que l'on
puisse entrer.

--Et vous vous en allez?

--Jamais de la vie!

--Mais puisqu'on vous demande...

--On me demande la discrtion. Je serai discret. Mais je tiens
furieusement  voir ce qui va se passer.

Daspry se mit  rire.

--Ma foi, vous avez raison, et je reste aussi. J'ai ide qu'on ne
s'ennuiera pas.

Un coup de timbre l'interrompit.

--Eux dj? murmura-t-il, et vingt minutes en avance! Impossible.

Du vestibule, je tirai le cordon qui ouvrait la grille. Une silhouette
de femme traversa le jardin: Mme Andermatt.

Elle paraissait bouleverse, et c'est en suffoquant qu'elle balbutia:

--Mon mari... il vient... il a rendez-vous... on doit lui
donner les lettres...

--Comment le savez-vous? lui dis-je.

--Un hasard. Un mot que mon mari a reu pendant le dner.

--Un petit bleu?

--Un message tlphonique. Le domestique me l'a remis par erreur. Mon
mari l'a pris aussitt, mais il tait trop tard... j'avais lu.

--Vous aviez lu...

--Ceci  peu prs: _ neuf heures, ce soir, soyez au boulevard
Maillot avec les documents qui concernent l'affaire. En change, les
lettres_. Aprs le dner, je suis remonte chez moi et je suis
sortie.

-- l'insu de M. Andermatt?

--Oui.

Daspry me regarda.

--Qu'en pensez-vous?

--Je pense ce que vous pensez, que M. Andermatt est un des
adversaires convoqus.

--Par qui? et dans quel but?

--C'est prcisment ce que nous allons savoir.

Je les conduisis dans la grande salle.

Nous pouvions  la rigueur tenir tous les trois sous le manteau de la
chemine, et nous dissimuler derrire la tenture de velours. Nous nous
installmes. Mme Andermatt s'assit entre nous deux. Par les fentes du
rideau la pice entire nous apparaissait.

Neuf heures sonnrent. Quelques minutes plus tard la grille du jardin
grina sur ses gonds.

J'avoue que je n'tais pas sans prouver une certaine angoisse et
qu'une fivre nouvelle me surexcitait. J'tais sur le point de
connatre le mot de l'nigme! L'aventure dconcertante dont les
pripties se droulaient devant moi depuis des semaines, allait enfin
prendre son vritable sens, et c'est sous mes yeux que la bataille
allait se livrer.

Daspry saisit la main de Mme Andermatt et murmura:

--Surtout, pas un mouvement! Quoi que vous entendiez ou voyiez,
restez impassible.

Quelqu'un entra. Et je reconnus tout de suite,  sa grande
ressemblance avec tienne Varin, son frre Alfred. Mme dmarche
lourde, mme visage terreux envahi par la barbe.

Il entra de l'air inquiet d'un homme qui a l'habitude de craindre des
embches autour de lui, qui les flaire et les vite. D'un coup d'oeil
il embrassa la pice, et j'eus l'impression que cette chemine masque
par une portire de velours lui tait dsagrable. Il fit trois pas de
notre ct. Mais une ide, plus imprieuse sans doute, le dtourna,
car il obliqua vers le mur, s'arrta devant le vieux roi de mosaque,
 la barbe fleurie, au glaive flamboyant, et l'examina longuement,
montant sur une chaise, suivant du doigt le contour des paules et de
la figure, et palpant certaines parties de l'image.

Mais brusquement il sauta de sa chaise et s'loigna du mur. Un bruit
de pas retentissait. Sur le seuil apparut M. Andermatt.

Le banquier jeta un cri de surprise.

--Vous! Vous! C'est vous qui m'avez appel?

--Moi? mais pas du tout, protesta Varin d'une voix casse qui me
rappela celle de son frre, c'est votre lettre qui m'a fait venir.

--Ma lettre!

--Une lettre signe de vous, o vous m'offrez...

--Je ne vous ai pas crit.

--Vous ne m'avez pas crit!

Instinctivement Varin se mit en garde, non point contre le banquier,
mais contre l'ennemi inconnu qui l'avait attir dans ce pige. Une
seconde fois ses yeux se tournrent de notre ct, et, rapidement, il
se dirigea vers la porte.

M. Andermatt lui barra le passage.

--Que faites-vous donc, Varin?

--Il y a l-dessous des machines qui ne me plaisent pas. Je m'en
vais. Bonsoir.

--Un instant!

--Voyons, Monsieur Andermatt, n'insistez pas, nous n'avons rien 
nous dire.

--Nous avons beaucoup  nous dire et l'occasion est trop bonne...

--Laissez-moi passer.

--Non, non, non, vous ne passerez pas.

Varin recula, intimid par l'attitude rsolue du banquier, et il
mchonna:

--Alors, vite, causons, et que ce soit fini!

Une chose m'tonnait, et je ne doutais pas que mes deux compagnons
n'prouvassent la mme dception. Comment se pouvait-il que Salvator
ne ft pas l? N'entrait-il pas dans ses projets d'intervenir? et la
seule confrontation du banquier et de Varin lui semblait-elle
suffisante? J'tais singulirement troubl. Du fait de son absence, ce
duel, combin par lui, voulu par lui, prenait l'allure tragique des
vnements que suscite et commande l'ordre rigoureux du destin, et la
force qui heurtait l'un  l'autre ces deux hommes impressionnait
d'autant plus qu'elle rsidait en dehors d'eux.

Aprs un moment, M. Andermatt s'approcha de Varin et, bien en face,
les yeux dans les yeux:

--Maintenant que des annes se sont coules, et que vous n'avez plus
rien  redouter, rpondez-moi franchement, Varin. Qu'avez-vous fait de
Louis Lacombe?

--En voil une question! Comme si je pouvais savoir ce qu'il est
devenu!

--Vous le savez! Vous le savez! Votre frre et vous, vous tiez
attachs  ses pas, vous viviez presque chez lui, dans la maison mme
o nous sommes. Vous tiez au courant de tous ses travaux, de tous ses
projets. Et le dernier soir, Varin, quand j'ai reconduit Louis Lacombe
jusqu' ma porte, j'ai vu deux silhouettes qui se drobaient dans
l'ombre. Cela, je suis prt  le jurer.

--Et aprs, quand vous l'aurez jur?

--C'tait votre frre et vous, Varin.

--Prouvez-le.

--Mais la meilleure preuve, c'est que, deux jours plus tard, vous me
montriez vous-mme les papiers et les plans que vous aviez recueillis
dans la serviette de Lacombe, et que vous me proposiez de me les
vendre. Comment ces papiers taient-ils en votre possession?

--Je vous l'ai dit, Monsieur Andermatt, nous les avons trouvs sur la
table mme de Louis Lacombe le lendemain matin, aprs sa disparition.

--Ce n'est pas vrai.

--Prouvez-le.

--La justice aurait pu le prouver.

--Pourquoi ne vous tes-vous pas adress  la justice?

--Pourquoi? Ah! pourquoi...



Il se tut, le visage sombre. Et l'autre reprit:

--Voyez-vous, Monsieur Andermatt, si vous aviez eu la moindre
certitude, ce n'est pas la petite menace que nous vous avons faite qui
et empch...

--Quelle menace? Ces lettres? Est-ce que vous vous imaginez que j'aie
jamais cru un instant?...

--Si vous n'avez pas cru  ces lettres, pourquoi m'avez-vous offert
des mille et des cents pour les ravoir? Et pourquoi, depuis, nous
avez-vous fait traquer comme des btes, mon frre et moi?

--Pour reprendre des plans auxquels je tenais.

--Allons donc! c'tait pour les lettres. Une fois en possession des
lettres, vous nous dnonciez. Plus souvent que je m'en serais
dessaisi!

Il eut un clat de rire qu'il interrompit tout d'un coup.

--Mais en voil assez. Nous aurons beau rpter les mmes paroles,
que nous n'en serons pas plus avancs. Par consquent nous en
resterons l.

--Nous n'en resterons pas l, dit le banquier, et puisque vous avez
parl des lettres, vous ne sortirez pas d'ici avant de me les avoir
rendues.

--Je sortirai.

--Non, non.

--coutez, Monsieur Andermatt, je vous conseille...

--Vous ne sortirez pas.

--C'est ce que nous verrons, dit Varin avec un tel accent de rage que
Mme Andermatt touffa un faible cri.

Il dut l'entendre, car il voulut passer de force. M. Andermatt le
repoussa violemment. Alors je le vis qui glissait sa main dans la
poche de son veston.

--Une dernire fois!

--Les lettres d'abord.

Varin tira un revolver et visant M. Andermatt:

--Oui, ou non?

Le banquier se baissa vivement.

Un coup de feu jaillit. L'arme tomba.

Je fus stupfait. C'tait prs de moi que le coup de feu avait jailli!
Et c'tait Daspry qui, d'une balle de pistolet, avait fait sauter
l'arme de la main d'Alfred Varin!

Et dress subitement entre les deux adversaires, face  Varin, il
ricanait:

--Vous avez de la veine, mon ami, une rude veine. C'est la main que
je visais, et c'est le revolver que j'atteins.

Tous deux le contemplaient, immobiles et confondus. Il dit au
banquier:

--Vous m'excuserez, monsieur, de me mler de ce qui ne me regarde
pas. Mais vraiment vous jouez votre partie avec trop de maladresse.
Permettez-moi de tenir les cartes.

Se tournant vers l'autre:

-- nous deux, camarade. Et rondement, je t'en prie. L'atout est
coeur, et je joue le sept.

Et,  trois pouces du nez, il lui colla la plaque de fer o les sept
points rouges taient marqus.



Jamais il ne m'a t donn de voir un tel bouleversement. Livide, les
yeux carquills, les traits tordus d'angoisse, l'homme semblait
hypnotis par l'image qui s'offrait  lui.

--Qui tes-vous? balbutia-t-il.

--Je l'ai dj dit, un monsieur qui s'occupe de ce qui ne le regarde
pas... mais qui s'en occupe  fond.

--Que voulez-vous?

--Tout ce que tu as apport.

--Je n'ai rien apport.

--Si, sans quoi, tu ne serais pas venu. Tu as reu ce matin un mot te
convoquant ici pour neuf heures, et t'enjoignant d'apporter tous les
papiers que tu avais. Or, te voici. O sont les papiers?

Il y avait dans la voix de Daspry, il y avait dans son attitude, une
autorit qui me dconcertait, une faon d'agir toute nouvelle chez cet
homme plutt nonchalant d'ordinaire et doux. Absolument dompt, Varin
dsigna l'une de ses poches.

--Les papiers sont l.

--Ils y sont tous?

--Oui.

--Tous ceux que tu as trouvs dans la serviette de Louis Lacombe et
que tu as vendus au major von Lieben?

--Oui.

--Est-ce la copie ou l'original?

--L'original.

--Combien en veux-tu?

--Cent mille.

Daspry s'esclaffa.

--Tu es fou. Le major ne t'en a donn que vingt mille. Vingt mille
jets  l'eau, puisque les essais ont manqu.

--On n'a pas su se servir des plans.

--Les plans sont incomplets.

--Alors, pourquoi me les demandez-vous?

--J'en ai besoin. Je t'en offre cinq mille francs. Pas un sou de
plus.

--Dix mille. Pas un sou de moins.

--Accord.

Daspry revint  M. Andermatt.

--Veuillez signer un chque, Monsieur.

--Mais... c'est que je n'ai pas...

--Votre carnet? Le voici.

Ahuri, M. Andermatt palpa le carnet que lui tendait Daspry.

--C'est bien  moi... Comment se fait-il?

--Pas de vaines paroles, je vous en prie, cher Monsieur, vous n'avez
qu' signer.

Le banquier tira son stylographe et signa. Varin avana la main.

--Bas les pattes, fit Daspry, tout n'est pas fini.

Et s'adressant au banquier:

--Il tait question aussi de lettres, que vous rclamez?

--Oui, un paquet de lettres.

--O sont-elles, Varin?

--Je ne les ai pas.

--O sont-elles, Varin?

--Je l'ignore. C'est mon frre qui s'en tait charg.

--Elles sont caches ici, dans cette pice.

--En ce cas, vous savez o elles sont.

--Comment le saurais-je?

--Dame, n'est-ce pas vous qui avez visit la cachette? Vous paraissez
aussi bien renseign... que Salvator.

--Les lettres ne sont pas dans la cachette.

--Elles y sont.

--Ouvre-la.

Varin eut un regard de dfiance. Daspry et Salvator ne faisaient-ils
qu'un rellement, comme tout le laissait prsumer? Si oui, il ne
risquait rien en montrant une cachette dj connue. Si non c'tait
inutile...

--Ouvre-la, rpta Daspry.

--Je n'ai pas de sept de coeur.

--Si, celui-l, dit Daspry, en tendant la plaque de fer.

Varin recula, terrifi:

--Non... non... je ne veux pas...

--Qu' cela ne tienne...

Daspry se dirigea vers le vieux monarque  la barbe fleurie, monta sur
une chaise, et appliqua le sept de coeur au bas du glaive, contre la
garde, et de faon que les bords de la plaque recouvrissent exactement
les deux bords de l'pe. Puis, avec l'aide d'un poinon, qu'il
introduisit alternativement dans chacun des sept trous pratiqus 
l'extrmit des sept points de coeur, il pesa sur sept des petites
pierres de la mosaque.  la septime petite pierre enfonce, un
dclenchement se produisit, et tout le buste du roi pivota, dmasquant
une large ouverture amnage comme un coffre, avec des revtements de
fer et deux rayons d'acier luisant.

--Tu vois bien, Varin, le coffre est vide.

--En effet... Alors c'est que mon frre aura retir les lettres.

Daspry revint vers l'homme et lui dit:

--Ne joue pas au plus fin avec moi. Il y a une autre cachette. O
est-elle?

--Il n'y en a pas.

--Est-ce de l'argent que tu veux? Combien?

--Dix mille.

--Monsieur Andermatt, ces lettres valent-elles dix mille francs pour
vous?

--Oui, fit le banquier d'une voix forte.

Varin ferma le coffre, prit le sept de coeur, non sans une rpugnance
visible, et l'appliqua sur le glaive, contre la garde, et juste au
mme endroit. Successivement il enfona le poinon  l'extrmit des
sept points de coeur. Il se produisit un second dclenchement, mais
cette fois, chose inattendue, ce ne fut qu'une partie du coffre qui
pivota dmasquant un petit coffre pratiqu dans l'paisseur mme de la
porte qui fermait le plus grand.

Le paquet de lettres tait l, nou d'une ficelle et cachet. Varin le
remit  Daspry. Celui-ci demanda:

--Le chque est prt, Monsieur Andermatt?

--Oui.

--Et vous avez aussi le dernier document que vous tenez de Louis
Lacombe, et qui complte les plans du sous-marin?

--Oui.

L'change se fit. Daspry empocha le document et le chque, et offrit
le paquet  M. Andermatt.

--Voici ce que vous dsiriez, Monsieur.

Le banquier hsita un moment, comme s'il avait peur de toucher  ces
pages maudites qu'il avait cherches avec tant d'pret. Puis, d'un
geste nerveux, il s'en empara.

Auprs de moi j'entendis un gmissement. Je saisis la main de Mme
Andermatt: elle tait glace.

Et Daspry dit au banquier:

--Je crois, Monsieur, que notre conversation est termine. Oh! pas de
remerciements, je vous en supplie. Le hasard seul a voulu que je pusse
vous tre utile.

M. Andermatt se retira. Il emportait les lettres de sa femme  Louis
Lacombe.



-- merveille, s'cria Daspry d'un air enchant, tout s'arrange pour
le mieux. Nous n'avons plus qu' boucler notre affaire, camarade. Tu
as les papiers?

--Les voil tous.

Daspry les compulsa, les examina attentivement et les enfouit dans sa
poche.

--Parfait, tu as tenu parole.

--Mais...

--Mais quoi?

--Les deux chques?... l'argent?...

--Eh bien, tu as de l'aplomb, mon bonhomme. Comment, tu oses
rclamer!

--Je rclame ce qui m'est d.

--On te doit donc quelque chose pour des papiers que tu as vols?

Mais l'homme paraissait hors de lui. Il tremblait de colre, les yeux
injects de sang.

--L'argent... les vingt mille... bgaya-t-il.

--Impossible... j'en ai l'emploi.

--L'argent!...

--Allons, sois raisonnable, et laisse donc ton poignard tranquille.

Il lui saisit le bras si brutalement que l'autre hurla de douleur, et
il ajouta:

--Va-t'en, camarade, l'air te fera du bien. Veux-tu que je te
reconduise? Nous nous en irons par le terrain vague, et je te
montrerai un tas de cailloux sous lequel...

--Ce n'est pas vrai! Ce n'est pas vrai!

--Mais oui, c'est vrai. Cette petite plaque de fer aux sept points
rouges vient de l-bas. Elle ne quittait jamais Louis Lacombe, tu te
rappelles? Ton frre et toi vous l'avez enterre avec le cadavre...
et avec d'autres choses qui intresseront normment la justice.

Varin se couvrit le visage de ses poings rageurs. Puis il pronona:

--Soit. Je suis roul. N'en parlons plus. Un mot cependant... un
seul mot... je voudrais savoir...

--J'coute.

--Il y avait dans ce coffre, dans le plus grand des deux, une
cassette?

--Oui.

--Quand vous tes venu ici, la nuit du 22 au 23 juin, elle y tait?

--Oui.

--Elle contenait?...

--Tout ce que les frres Varin y avaient enferm, une assez jolie
collection de bijoux, diamants et perles, raccrochs de droite et de
gauche par lesdits frres.

--Et vous l'avez prise?

--Dame! Mets-toi  ma place.

--Alors... c'est en constatant la disparition de la cassette que
mon frre s'est tu?

--Probable. La disparition de votre correspondance avec le major von
Lieben n'et pas suffi. Mais la disparition de la cassette...
Est-ce l tout ce que tu avais  me demander?

--Ceci encore: votre nom?

--Tu dis cela comme si tu avais des ides de revanche.

--Parbleu! La chance tourne. Aujourd'hui vous tes le plus fort.
Demain...

--Ce sera toi.

--J'y compte bien. Votre nom?

--Arsne Lupin.

--Arsne Lupin!

L'homme chancela, assomm comme par un coup de massue. On et dit que
ces deux mots lui enlevaient toute esprance. Daspry se mit  rire.

--Ah! a, t'imaginais-tu qu'un M. Durand ou Dupont aurait pu monter
toute cette belle affaire? Allons donc, il fallait au moins un Arsne
Lupin. Et maintenant que tu es renseign, mon petit, va prparer ta
revanche. Arsne Lupin t'attend.

Et il le poussa dehors, sans un mot de plus.



   *   *   *



--Daspry, Daspry, criai-je, lui donnant encore, et malgr moi, le nom
sous lequel je l'avais connu.

J'cartai le rideau de velours.

Il accourut.

--Quoi? Qu'y a-t-il?

--Mme Andermatt est souffrante.

Il s'empressa, lui fit respirer des sels et, tout en la soignant,
m'interrogeait:

--Eh bien, que s'est-il donc pass?

--Les lettres, lui dis-je... les lettres de Louis Lacombe que vous
avez donnes  son mari!

Il se frappa le front.

--Elle a cru que j'avais fait cela!... Mais oui, aprs tout, elle
pouvait le croire. Imbcile que je suis!

Mme Andermatt, ranime, l'coutait avidement. Il sortit de son
portefeuille un petit paquet en tous points semblable  celui qu'avait
emport M. Andermatt.

--Voici vos lettres, madame, les vraies.

--Mais... les autres?

--Les autres sont les mmes que celles-ci, mais recopies par moi,
cette nuit, et soigneusement arranges. Votre mari sera d'autant plus
heureux de les lire qu'il ne se doutera pas de la substitution,
puisque tout a paru se passer sous ses yeux...

--L'criture...

--Il n'y a pas d'criture qu'on ne puisse imiter.

Elle le remercia, avec les mmes paroles de gratitude qu'elle et
adresses  un homme de son monde, et je vis bien qu'elle n'avait pas
d entendre les dernires phrases changes entre Varin et Arsne
Lupin.

Moi, je le regardais non sans embarras, ne sachant trop que dire  cet
ancien ami qui se rvlait  moi sous un jour si imprvu. Lupin!
c'tait Lupin! mon camarade de cercle n'tait autre que Lupin! Je n'en
revenais pas. Mais, lui trs  l'aise:

--Vous pouvez faire vos adieux  Jean Daspry.

--Ah!

--Oui, Jean Daspry part en voyage. Je l'envoie au Maroc. Il est fort
possible qu'il y trouve une fin digne de lui. J'avoue mme que c'est
son intention.

--Mais Arsne Lupin nous reste?

--Oh! plus que jamais. Arsne Lupin n'est encore qu'au dbut de sa
carrire, et il compte bien...

Un mouvement de curiosit irrsistible me jeta sur lui, et
l'entranant  quelque distance de Mme Andermatt:

--Vous avez donc fini par dcouvrir la seconde cachette, celle o se
trouvait le paquet de lettres?

--J'ai eu assez de mal! C'est hier seulement, l'aprs-midi, pendant
que vous tiez couch. Et pourtant, Dieu sait combien c'tait facile!
Mais les choses les plus simples sont celles auxquelles on pense en
dernier.

Et me montrant le sept de coeur:

--J'avais bien devin que, pour ouvrir le grand coffre, il fallait
appuyer cette carte contre le glaive du bonhomme en mosaque...

--Comment aviez-vous devin cela?

--Aisment. Par mes informations particulires, je savais en venant
ici, le 22 juin au soir...

--Aprs m'avoir quitt...

--Oui, et aprs vous avoir mis par des conversations choisies dans un
tat d'esprit tel, qu'un nerveux et un impressionnable comme vous
devait fatalement me laisser agir  ma guise, sans sortir de son lit.

--Le raisonnement tait juste.

--Je savais donc, en venant ici, qu'il y avait une cassette cache
dans un coffre  serrure secrte, et que le sept de coeur tait la
clef, le mot de cette serrure. Il ne s'agissait plus que de plaquer ce
sept de coeur  un endroit qui lui ft visiblement rserv. Une heure
d'examen m'a suffi.

--Une heure!

--Observez le bonhomme en mosaque.

--Le vieil empereur?

--Ce vieil empereur est la reprsentation exacte du roi de coeur de
tous les jeux de cartes, Charlemagne.

--En effet... Mais pourquoi le sept de coeur ouvre-t-il tantt le
grand coffre et tantt le petit? Et pourquoi n'avez-vous ouvert
d'abord que le grand coffre?

--Pourquoi? mais parce que je m'obstinais toujours  placer mon sept
de coeur dans le mme sens. Hier seulement je me suis aperu qu'en le
retournant, c'est--dire en mettant le septime point, celui du
milieu, en l'air au lieu de le mettre en bas, la disposition des sept
points changeait.

--Parbleu!

--videmment, parbleu, mais encore fallait-il y penser.

--Autre chose: vous ignoriez l'histoire des lettres avant que Mme
Andermatt...

--En parlt devant moi? Oui. Je n'avais dcouvert dans le coffre,
outre la cassette, que la correspondance des deux frres,
correspondance qui m'a mis sur la voie de leur trahison.

--Somme toute, c'est par hasard que vous avez t amen, d'abord 
reconstituer l'histoire des deux frres, puis  rechercher les plans
et les documents du sous-marin?

--Par hasard.

--Mais dans quel but avez-vous recherch?...

Daspry m'interrompit en riant:

--Mon Dieu! comme cette affaire vous intresse!

--Elle me passionne.

--Eh bien, tout  l'heure, quand j'aurai reconduit Mme Andermatt et
fait porter  l'_cho de France_ le mot que je vais crire, je
reviendrai et nous entrerons dans le dtail.

Il s'assit et crivit une de ces petites notes lapidaires o se
divertit la fantaisie du personnage. Qui ne se rappelle le bruit que
fit celle-ci dans le monde entier?



Arsne Lupin a rsolu le problme que Salvator a pos dernirement.
Matre de tous les documents et plans originaux de l'ingnieur Louis
Lacombe, il les a fait parvenir entre les mains du ministre de la
marine.  cette occasion il ouvre une souscription dans le but
d'offrir  l'tat le premier sous-marin construit d'aprs ces plans.
Et il s'inscrit lui-mme en tte de cette souscription pour la somme
de vingt mille francs.



--Les vingt mille francs des chques de M. Andermatt? lui dis-je,
quand il m'eut donn le papier  lire.

--Prcisment. Il tait quitable que Varin rachett en partie sa
trahison.



   *   *   *



Et voil comment j'ai connu Arsne Lupin. Voil comment j'ai su que
Jean Daspry, camarade de cercle, relation mondaine, n'tait autre
qu'Arsne Lupin, gentleman-cambrioleur. Voil comment j'ai nou des
liens d'amiti fort agrables avec notre grand homme, et comment, peu
 peu, grce  la confiance dont il veut bien m'honorer, je suis
devenu son trs humble, trs fidle et trs reconnaissant
historiographe.



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LE COFFRE-FORT DE MADAME IMBERT



 trois heures du matin, il y avait encore une demi-douzaine de
voitures devant un des petits htels de peintre qui composent l'unique
ct du boulevard Berthier. La porte de cet htel s'ouvrit. Un groupe
d'invits, hommes et dames, sortirent. Quatre voitures filrent de
droite et de gauche et il ne resta sur l'avenue que deux messieurs qui
se quittrent au coin de la rue de Courcelles o demeurait l'un d'eux.
L'autre rsolut de rentrer  pied jusqu' la Porte-Maillot.

Il traversa donc l'avenue de Villiers et continua son chemin sur le
trottoir oppos aux fortifications. Par cette belle nuit d'hiver, pure
et froide, il y avait plaisir  marcher. On respirait bien. Le bruit
des pas rsonnait allgrement.

Mais au bout de quelques minutes il eut l'impression dsagrable qu'on
le suivait. De fait, s'tant retourn, il aperut l'ombre d'un homme
qui se glissait entre les arbres. Il n'tait point peureux; cependant
il hta le pas afin d'arriver le plus vite possible  l'octroi des
Ternes. Mais l'homme se mit  courir. Assez inquiet, il jugea plus
prudent de lui faire face et de tirer son revolver de sa poche.

Il n'en eut pas le temps. L'homme l'assaillait violemment, et tout de
suite une lutte s'engagea sur le boulevard dsert, lutte 
bras-le-corps o il sentit aussitt qu'il avait le dsavantage. Il
appela au secours, se dbattit, et fut renvers contre un tas de
cailloux, serr  la gorge, billonn d'un mouchoir que son adversaire
lui enfonait dans la bouche. Ses yeux se fermrent, ses oreilles
bourdonnrent, et il allait perdre connaissance, lorsque, soudain,
l'treinte se desserra, et l'homme qui l'touffait de son poids se
releva pour se dfendre  son tour contre une attaque imprvue.

Un coup de canne sur le poignet, un coup de botte sur la cheville...
l'homme poussa deux grognements de douleur, et s'enfuit en boitant
et en jurant.

Sans daigner le poursuivre, le nouvel arrivant se pencha et dit:

--tes-vous bless, Monsieur?

Il n'tait pas bless, mais fort tourdi et incapable de se tenir
debout. Par bonheur, un des employs de l'octroi, attir par les cris,
accourut. Une voiture fut requise. Le monsieur y prit place accompagn
de son sauveur, et on le conduisit  son htel de l'avenue de la
Grande-Arme.

Devant la porte, tout  fait remis, il se confondit en remerciements.

--Je vous dois la vie, Monsieur, veuillez croire que je ne
l'oublierai point. Je ne veux pas effrayer ma femme en ce moment, mais
je tiens  ce qu'elle vous exprime elle-mme, ds aujourd'hui, toute
ma reconnaissance.

Il le pria de venir djeuner et lui dit son nom: Ludovic Imbert,
ajoutant:

--Puis-je savoir  qui j'ai l'honneur...

--Mais certainement, fit l'autre.

Et il se prsenta:

--Arsne Lupin.



   *   *   *



Arsne Lupin n'avait pas alors cette clbrit que lui ont value
l'affaire Cahorn, son vasion de la Sant, et tant d'autres exploits
retentissants. Il ne s'appelait mme pas Arsne Lupin. Ce nom auquel
l'avenir rservait un tel lustre fut spcialement imagin pour
dsigner le sauveur de M. Imbert, et l'on peut dire que c'est dans
cette affaire qu'il reut le baptme du feu. Prt au combat il est
vrai, arm de toutes pices, mais sans ressources, sans l'autorit que
donne le succs, Arsne Lupin n'tait qu'apprenti dans une profession
o il devait bientt passer matre.

Aussi quel frisson de joie  son rveil, quand il se rappela
l'invitation de la nuit! Enfin il touchait au but! Enfin il
entreprenait une oeuvre digne de ses forces et de son talent! Les
millions des Imbert, quelle proie magnifique pour un apptit comme le
sien!

Il fit une toilette spciale, redingote rpe, pantalon lim, chapeau
de soie un peu rougetre, manchettes et faux-cols effiloqus, le tout
fort propre, mais sentant la misre. Comme cravate, un ruban noir
pingl d'un diamant de noix  surprise. Et, ainsi accoutr, il
descendit l'escalier du logement qu'il occupait  Montmartre. Au
troisime tage, sans s'arrter, il frappa du pommeau de sa canne sur
le battant d'une porte close. Dehors il gagna les boulevards
extrieurs. Un tramway passait. Il y prit place, et quelqu'un qui
marchait derrire lui, le locataire du troisime tage, s'assit  son
ct.

Au bout d'un instant, cet homme lui dit:

--Eh bien, patron?

--Eh bien, c'est fait.

--Comment?

--J'y djeune.

--Vous y djeunez!

--Tu ne voudrais pas, j'espre, que j'eusse expos gratuitement des
jours aussi prcieux que les miens? J'ai arrach M. Ludovic Imbert 
la mort certaine que tu lui rservais. M. Ludovic Imbert est une
nature reconnaissante. Il m'invite  djeuner.

Un silence, et l'autre hasarda:

--Alors, vous n'y renoncez pas?

--Mon petit, fit Arsne, si j'ai machin la petite agression de cette
nuit, si je me suis donn la peine,  trois heures du matin, le long
des fortifications, de t'allonger un coup de canne sur le poignet et
un coup de pied sur le tibia, risquant ainsi d'endommager mon unique
ami, ce n'est pas pour renoncer maintenant au bnfice d'un sauvetage
si bien organis.

--Mais les mauvais bruits qui courent sur la fortune...

--Laisse-les courir. Il y a six mois que je poursuis l'affaire, six
mois que je me renseigne, que j'tudie, que je tends mes filets, que
j'interroge les domestiques, les prteurs et les hommes de paille, six
mois que je vis dans l'ombre du mari et de la femme. Par consquent je
sais  quoi m'en tenir. Que la fortune provienne du vieux Brawford,
comme ils le prtendent, ou d'une autre source, j'affirme qu'elle
existe. Et puisqu'elle existe, elle est  moi.

--Bigre, cent millions!

--Mettons-en dix, ou mme cinq, n'importe! il y a de gros paquets de
titres dans le coffre-fort. C'est bien le diable si, un jour ou
l'autre, je ne mets pas la main sur la clef.

Le tramway s'arrta place de l'toile. L'homme murmura:

--Ainsi, pour le moment?

--Pour le moment, rien  faire. Je t'avertirai. Nous avons le temps.

Cinq minutes aprs, Arsne Lupin montait le somptueux escalier de
l'htel Imbert, et Ludovic le prsentait  sa femme. Gervaise tait
une bonne petite dame, toute ronde, trs bavarde. Elle fit  Lupin le
meilleur accueil.

--J'ai voulu que nous soyons seuls  fter notre sauveur, dit-elle.

Et ds l'abord on traita notre sauveur comme un ami d'ancienne date.
Au dessert l'intimit tait complte, et les confidences allrent bon
train. Arsne raconta sa vie, la vie de son pre, intgre magistrat,
les tristesses de son enfance, les difficults du prsent. Gervaise, 
son tour, dit sa jeunesse, son mariage, les bonts du vieux Brawford,
les cent millions dont elle avait hrit, les obstacles qui
retardaient l'entre en jouissance, les emprunts qu'elle avait d
contracter  des taux exorbitants, ses interminables dmls avec les
neveux de Brawford, et les oppositions! et les squestres! tout enfin!

--Pensez donc, Monsieur Lupin, les titres sont l,  ct, dans le
bureau de mon mari, et si nous en dtachons un seul coupon, nous
perdons tout! Ils sont l, dans notre coffre-fort, et nous ne pouvons
pas y toucher!

Un lger frmissement secoua Monsieur Lupin  l'ide de ce voisinage.
Et il eut la sensation trs nette que Monsieur Lupin n'aurait jamais
assez d'lvation d'me pour prouver les mmes scrupules que la bonne
dame.

--Ah! ils sont l, murmura-t-il, la gorge sche.

--Ils sont l.

Des relations commences sous de tels auspices ne pouvaient que former
des noeuds plus troits. Dlicatement interrog, Arsne Lupin avoua sa
misre, sa dtresse. Sur-le-champ, le malheureux garon fut nomm
secrtaire particulier des deux poux, aux appointements de cent
cinquante francs par mois. Il continuerait  habiter chez lui, mais il
viendrait chaque jour prendre les ordres de travail et, pour plus de
commodit, on mettait  sa disposition, comme cabinet de travail, une
des chambres du deuxime tage.

Il choisit. Par quel excellent hasard se trouva-t-elle au-dessus du
bureau de Ludovic?



   *   *   *



Arsne ne tarda pas  s'apercevoir que son poste de secrtaire
ressemblait furieusement  une sincure. En deux mois, il n'eut que
quatre lettres insignifiantes  recopier et ne fut appel qu'une fois
dans le bureau de son patron, ce qui ne lui permit qu'une fois de
contempler officiellement le coffre-fort. En outre, il nota que le
titulaire de cette sincure ne devait pas tre jug digne de figurer
auprs du dput Anquety, ou du btonnier Grouvel, car on omit de le
convier aux fameuses rceptions mondaines.

Il ne s'en plaignit point, prfrant de beaucoup garder sa modeste
petite place  l'ombre, et se tint  l'cart, heureux et libre.
D'ailleurs il ne perdait pas son temps. Il rendit tout d'abord un
certain nombre de visites clandestines au bureau de Ludovic, et
prsenta ses devoirs au coffre-fort, lequel n'en resta pas moins
hermtiquement ferm. C'tait un norme bloc de fonte et d'acier, 
l'aspect rbarbatif, et contre quoi ne pouvaient prvaloir ni les
limes, ni les vrilles, ni les pinces monseigneur.

Arsne Lupin n'tait pas entt.

--O la force choue, la ruse russit, se dit-il. L'essentiel est
d'avoir un oeil et une oreille dans la place.

Il prit donc les mesures ncessaires, et aprs de minutieux et
pnibles sondages  travers le parquet de sa chambre, il introduisit
un tuyau de plomb qui aboutissait au plafond du bureau entre deux
moulures de la corniche. Par ce tuyau, tube acoustique et lunette
d'approche, il esprait voir et entendre.

Ds lors il vcut  plat ventre sur son parquet. Et de fait il vit
souvent les Imbert en confrence devant le coffre, compulsant des
registres et maniant des dossiers. Quand ils tournaient successivement
les quatre boutons qui commandaient la serrure, il tchait, pour
savoir le chiffre, de saisir le nombre des crans qui passaient. Il
surveillait leurs gestes, il piait leurs paroles. Que faisaient-ils
de la clef? La cachaient-ils?

Un jour, il descendit en hte, les ayant vus qui sortaient de la pice
sans refermer le coffre. Et il entra rsolument. Ils taient revenus.

--Oh! excusez-moi, dit-il, je me suis tromp de porte.

Mais Gervaise se prcipita, et l'attirant:

--Entrez donc, Monsieur Lupin, entrez donc, n'tes-vous pas chez vous
ici? Vous allez nous donner un conseil. Quels titres devons-nous
vendre? De l'Extrieure ou de la Rente?

--Mais, l'opposition? objecta Lupin, trs tonn.

--Oh! elle ne frappe pas tous les titres.

Elle carta le battant. Sur les rayons s'entassaient des portefeuilles
ceinturs de sangles. Elle en saisit un. Mais son mari protesta.

--Non, non, Gervaise, ce serait de la folie de vendre de
l'Extrieure. Elle va monter... Tandis que la Rente est au plus
haut. Qu'en pensez-vous, mon cher ami?

Le cher ami n'avait aucune opinion, cependant il conseilla le
sacrifice de la Rente. Alors elle prit une autre liasse, et, dans
cette liasse, au hasard, un papier. C'tait un titre 3% de 1.374
francs. Ludovic le mit dans sa poche. L'aprs-midi, accompagn de son
secrtaire, il fit vendre ce titre par un agent de change et toucha
quarante-six mille francs.

Quoi qu'en et dit Gervaise, Arsne Lupin ne se sentait pas chez lui.
Bien au contraire, sa situation dans l'htel Imbert le remplissait de
surprise.  diverses occasions, il put constater que les domestiques
ignoraient son nom. Ils l'appelaient monsieur. Ludovic le dsignait
toujours ainsi: Vous prviendrez monsieur... Est-ce que monsieur
est arriv? Pourquoi cette appellation nigmatique?

D'ailleurs, aprs l'enthousiasme du dbut, les Imbert lui parlaient 
peine, et, tout en le traitant avec les gards ds  un bienfaiteur,
ne s'occupaient jamais de lui! On avait l'air de le considrer comme
un original qui n'aime pas qu'on l'importune, et on respectait son
isolement, comme si cet isolement tait une rgle dicte par lui, un
caprice de sa part. Une fois qu'il passait dans le vestibule, il
entendit Gervaise qui disait  deux messieurs:

--C'est un tel sauvage!

Soit, pensa-t-il, nous sommes un sauvage. Et renonant  s'expliquer
les bizarreries de ces gens, il poursuivait l'excution de son plan.
Il avait acquis la certitude qu'il ne fallait point compter sur le
hasard ni sur une tourderie de Gervaise que la clef du coffre ne
quittait pas, et qui, au surplus, n'et jamais emport cette clef sans
avoir pralablement brouill les lettres de la serrure. Ainsi donc il
devait agir.

Un vnement prcipita les choses, la violente campagne mene contre
les Imbert par certains journaux. On les accusait d'escroquerie.
Arsne Lupin assista aux pripties du drame, aux agitations du
mnage, et il comprit qu'en tardant davantage, il allait tout perdre.

Cinq jours de suite, au lieu de partir vers six heures comme il en
avait l'habitude, il s'enferma dans sa chambre. On le supposait sorti.
Lui, s'tendait sur le parquet et surveillait le bureau de Ludovic.

Les cinq soirs, la circonstance favorable qu'il attendait ne s'tant
pas produite, il s'en alla au milieu de la nuit, par la petite porte
qui desservait la cour. Il en possdait une clef.

Mais le sixime jour il apprit que les Imbert, en rponse aux
insinuations malveillantes de leurs ennemis, avaient propos qu'on
ouvrt le coffre et qu'on en ft l'inventaire.

--C'est pour ce soir, pensa Lupin.

Et en effet, aprs le dner, Ludovic s'installa dans son bureau.
Gervaise le rejoignit. Ils se mirent  feuilleter les registres du
coffre.

Une heure s'coula, puis une autre heure. Il entendit les domestiques
qui se couchaient. Maintenant il n'y avait plus personne au premier
tage. Minuit. Les Imbert continuaient leur besogne.

--Allons-y, murmura Lupin.

Il ouvrit sa fentre. Elle donnait sur la cour, et l'espace, par la
nuit sans lune et sans toile, tait obscur. Il tira de son armoire
une corde  noeuds qu'il assujettit  la rampe du balcon, enjamba et
se laissa glisser doucement, en s'aidant d'une gouttire, jusqu' la
fentre situe au-dessous de la sienne. C'tait celle du bureau, et le
voile pais des rideaux molletonns masquait la pice. Debout sur le
balcon, il resta un moment immobile, l'oreille tendue et l'oeil aux
aguets.

Tranquillis par le silence, il poussa lgrement les deux croises.
Si personne n'avait eu soin de les vrifier, elles devaient cder 
l'effort, car lui, au cours de l'aprs-midi, en avait tourn
l'espagnolette de faon qu'elle n'entrt plus dans les gches.

Les croises cdrent. Alors, avec des prcautions infinies, il les
entrebilla davantage. Ds qu'il put glisser la tte, il s'arrta. Un
peu de lumire filtrait entre les deux rideaux mal joints: il aperut
Gervaise et Ludovic assis  ct du coffre.

Ils n'changeaient que de rares paroles et  voix basse, absorbs par
leur travail. Arsne calcula la distance qui le sparait d'eux,
tablit les mouvements exacts qu'il lui faudrait faire pour les
rduire l'un aprs l'autre  l'impuissance, avant qu'ils n'eussent le
temps d'appeler au secours, et il allait se prcipiter, lorsque
Gervaise dit:

--Comme la pice s'est refroidie depuis un instant! Je vais me mettre
au lit. Et toi?

--Je voudrais finir.

--Finir! Mais tu en as pour la nuit.

--Mais non, une heure au plus.

Elle se retira. Vingt minutes, trente minutes passrent. Arsne poussa
la fentre un peu plus. Les rideaux frmirent. Il poussa encore.
Ludovic se retourna, et, voyant les rideaux gonfls par le vent, se
leva pour fermer la fentre...

Il n'y eut pas un cri, pas mme une apparence de lutte. En quelques
gestes prcis, et sans lui faire le moindre mal, Arsne l'tourdit,
lui enveloppa la tte avec le rideau, le ficela, et de telle manire
que Ludovic ne distingua mme pas le visage de son agresseur.

Puis, rapidement, il se dirigea vers le coffre, saisit deux
portefeuilles qu'il mit sous son bras, sortit du bureau, descendit
l'escalier, traversa la cour, et ouvrit la porte de service. Une
voiture stationnait dans la rue.

--Prends cela d'abord, dit-il au cocher, et suis-moi.

Il retourna jusqu'au bureau. En deux voyages ils vidrent le coffre.
Puis Arsne monta dans sa chambre, enleva la corde, effaa toute trace
de son passage. C'tait fini.



Quelques heures aprs, Arsne Lupin, aid de son compagnon, opra le
dpouillement des portefeuilles. Il n'prouva aucune dception,
l'ayant prvu,  constater que la fortune des Imbert n'avait pas
l'importance qu'on lui attribuait. Les millions ne se comptaient pas
par centaines, ni mme par dizaines. Mais enfin le total formait
encore un chiffre trs respectable, et c'taient d'excellentes
valeurs, obligations de chemins de fer, Villes de Paris, fonds d'tat,
Suez, mines du Nord, etc.

Il se dclara satisfait.

--Certes, dit-il, il y aura un rude dchet quand le temps sera venu
de ngocier. On se heurtera  des oppositions, et il faudra plus d'une
fois liquider  vil prix. N'importe, avec cette premire mise de
fonds, je me charge de vivre comme je l'entends... et de raliser
quelques rves qui me tiennent au coeur.

--Et le reste?

--Tu peux le brler, mon petit. Ces tas de papiers faisaient bonne
figure dans le coffre-fort. Pour nous, c'est inutile. Quant aux
titres, nous allons les enfermer bien tranquillement dans le placard,
et nous attendrons le moment propice.

Le lendemain Arsne pensa qu'aucune raison ne l'empchait de retourner
 l'htel Imbert. Mais la lecture des journaux lui rvla cette
nouvelle imprvue: Ludovic et Gervaise avaient disparu.

L'ouverture du coffre eut lieu en grande solennit. Les magistrats y
trouvrent ce qu'Arsne Lupin avait laiss... peu de chose.



   *   *   *



Tels sont les faits, et telle est l'explication que donne  certains
d'entre eux l'intervention d'Arsne Lupin. J'en tiens le rcit de
lui-mme, un jour qu'il tait en veine de confidence.

Ce jour-l, il se promenait de long en large dans mon cabinet de
travail, et ses yeux avaient une petite fivre que je ne leur
connaissais pas.

--Somme toute, lui dis-je, c'est votre plus beau coup?

Sans me rpondre directement, il reprit:

--Il y a dans cette affaire des secrets impntrables. Ainsi, mme
aprs l'explication que je vous ai donne, que d'obscurits encore!
Pourquoi cette fuite? Pourquoi n'ont-ils pas profit du secours que je
leur apportais involontairement? Il tait si simple de dire: Les cent
millions se trouvaient dans le coffre. Ils n'y sont plus parce qu'on
les a vols!

--Ils ont perdu la tte.

--Oui, voil, ils ont perdu la tte... D'autre part, il est vrai...

--Il est vrai?...

--Non, rien.

Que signifiait cette rticence? Il n'avait pas tout dit, c'tait
visible, et ce qu'il n'avait pas dit, il rpugnait  le dire. J'tais
intrigu. Il fallait que la chose ft grave pour provoquer de
l'hsitation chez un tel homme.

Je lui posai des questions au hasard.

--Vous ne les avez pas revus?

--Non.

--Et il ne vous est pas advenu d'prouver,  l'gard de ces deux
malheureux, quelque piti?

--Moi! profra-t-il en sursautant.

Sa rvolte m'tonna. Avais-je touch juste? J'insistai:

--videmment. Sans vous, ils auraient peut-tre pu faire face au
danger... ou du moins partir les poches remplies.

--Des remords, c'est bien cela que vous m'attribuez, n'est-ce pas?

--Dame!

Il frappa violemment sur ma table.

--Ainsi, selon vous, je devrais avoir des remords?

--Appelez cela des remords ou des regrets, bref un sentiment
quelconque...

--Un sentiment quelconque pour des gens...

--Pour des gens  qui vous avez drob une fortune.

--Quelle fortune?

--Enfin... ces deux ou trois liasses de titres...

--Ces deux ou trois liasses de titres! Je leur ai drob des paquets
de titres, n'est-ce pas? une partie de leur hritage? voil ma faute?
voil mon crime?

Mais, sacrebleu, mon cher, vous n'avez donc pas devin qu'ils taient
faux, ces titres?... vous entendez?



   ILS TAIENT FAUX!



Je le regardai, abasourdi.

--Faux, les quatre ou cinq millions.

--Faux, s'cria-t-il rageusement, archi-faux! les obligations, les
Villes de Paris, les fonds d'tat, du papier, rien que du papier! Pas
un sou, je n'ai pas tir un sou de tout le bloc! Et vous me demandez
d'avoir des remords? Mais c'est eux qui devraient en avoir! Ils m'ont
roul comme un vulgaire gogo! Ils m'ont plum comme la dernire de
leurs dupes, et la plus stupide!

Une relle colre l'agitait, faite de rancune et d'amour-propre
bless.

--Mais, d'un bout  l'autre, j'ai eu le dessous! ds la premire
heure! Savez-vous le rle que j'ai jou dans cette affaire, ou plutt
le rle qu'ils m'ont fait jouer? Celui d'Andr Brawford! Oui, mon
cher, et je n'y ai vu que du feu!

C'est aprs, par les journaux, et en rapprochant certains dtails,
que je m'en suis aperu. Tandis que je posais au bienfaiteur, au
monsieur qui a risqu sa vie pour vous tirer de la griffe des apaches,
eux, ils me faisaient passer pour un des Brawford!

N'est-ce pas admirable? Cet original qui avait sa chambre au deuxime
tage, ce sauvage que l'on montrait de loin, c'tait Brawford, et
Brawford, c'tait moi! Et grce  moi, grce  la confiance que
j'inspirais sous le nom de Brawford, les banquiers prtaient, et les
notaires engageaient leurs clients  prter! Hein, quelle cole pour
un dbutant! Ah! je vous jure que la leon m'a servi!

Il s'arrta brusquement, me saisit le bras, et il me dit d'un ton
exaspr o il tait facile cependant de sentir des nuances d'ironie
et d'admiration, il me dit cette phrase ineffable:

--Mon cher,  l'heure actuelle, Gervaise Imbert me doit quinze cents
francs!

Pour le coup, je ne pus m'empcher de rire. C'tait vraiment d'une
bouffonnerie suprieure. Et lui-mme eut un accs de franche gat.

--Oui, mon cher, quinze cents francs! Non seulement je n'ai pas palp
le premier sou de mes appointements, mais encore elle m'a emprunt
quinze cents francs! Toutes mes conomies de jeune homme! Et
savez-vous pourquoi? Je vous le donne en mille... Pour ses pauvres!
Comme je vous le dis! pour de prtendus malheureux qu'elle soulageait
 l'insu de Ludovic!

Et j'ai coup l-dedans! Est-ce assez drle, hein? Arsne Lupin
refait de quinze cents francs, et refait par la bonne dame  laquelle
il volait quatre millions de titres faux! Et que de combinaisons,
d'efforts et de ruses gniales il m'a fallu pour arriver  ce beau
rsultat!

C'est la seule fois que j'aie t roul dans ma vie. Mais fichtre, je
l'ai bien t cette fois-l, et proprement, dans les grands prix!...



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LA PERLE NOIRE



Un violent coup de sonnette rveilla la concierge du numro 9 de
l'avenue Hoche. Elle tira le cordon en grognant:

--Je croyais tout le monde rentr. Il est au moins trois heures!

Son mari bougonna:

--C'est peut-tre pour le docteur.

En effet, une voix demanda:

--Le docteur Harel... quel tage?

--Troisime  gauche. Mais le docteur ne se drange pas la nuit.

--Il faudra bien qu'il se drange.

Le monsieur pntra dans le vestibule, monta un tage, deux tages,
et, sans mme s'arrter sur le palier du docteur Harel, continua
jusqu'au cinquime. L, il essaya deux clefs. L'une fit fonctionner la
serrure, l'autre le verrou de sret.

-- merveille, murmura-t-il, la besogne est considrablement
simplifie. Mais avant d'agir, il faut assurer notre retraite. Voyons...
ai-je eu logiquement le temps de sonner chez le docteur, et
d'tre congdi par lui? Pas encore... un peu de patience...

Au bout d'une dizaine de minutes, il redescendit et heurta le carreau
de la loge en maugrant contre le docteur. On lui ouvrit, et il claqua
la porte derrire lui. Or, cette porte ne se ferma point, l'homme
ayant vivement appliqu un morceau de fer sur la gche afin que le
pne ne pt s'y introduire.

Il rentra donc, sans bruit,  l'insu des concierges. En cas d'alarme,
sa retraite tait assure.

Paisiblement il remonta les cinq tages. Dans l'antichambre,  la
lueur d'une lanterne lectrique, il dposa son pardessus et son
chapeau sur une des chaises, s'assit sur une autre, et enveloppa ses
bottines d'pais chaussons de feutre.

--Ouf! a y est... Et combien facilement! Je me demande un peu
pourquoi tout le monde ne choisit pas le confortable mtier de
cambrioleur? Avec un peu d'adresse et de rflexion, il n'en est pas de
plus charmant. Un mtier de tout repos... un mtier de pre de
famille... Trop commode mme... cela devient fastidieux.

Il dplia un plan dtaill de l'appartement.

--Commenons par nous orienter. Ici, j'aperois le rectangle du
vestibule o je suis. Du ct de la rue, le salon, le boudoir et la
salle  manger. Inutile de perdre son temps par l, il parat que la
comtesse a un got dplorable... pas un bibelot de valeur!...
Donc, droit au but... Ah! voici le trac d'un couloir, du couloir
qui mne aux chambres.  trois mtres, je dois rencontrer la porte du
placard aux robes qui communique avec la chambre de la comtesse.

Il replia son plan, teignit sa lanterne, et s'engagea dans le couloir
en comptant:

--Un mtre... Deux mtres... trois mtres... Voici la
porte... Comme tout s'arrange, mon Dieu! Un simple verrou, un petit
verrou, me spare de la chambre, et, qui plus est, je sais que ce
verrou se trouve  un mtre quarante-trois du plancher... De sorte
que, grce  une lgre incision que je vais pratiquer autour, nous en
serons dbarrass...

Il sortit de sa poche les instruments ncessaires, mais une ide
l'arrta.

--Et si, par hasard, ce verrou n'tait pas pouss. Essayons
toujours... Pour ce qu'il en cote!

Il tourna le bouton de la serrure. La porte s'ouvrit.

--Mon brave Lupin, dcidment la chance te favorise. Que te faut-il
maintenant? Tu connais la topographie des lieux o tu vas oprer; tu
connais l'endroit o la comtesse cache la perle noire... Par
consquent, pour que la perle noire t'appartienne, il s'agit tout
btement d'tre plus silencieux que le silence, plus invisible que la
nuit.

Arsne Lupin employa bien une demi-heure pour ouvrir la seconde porte,
une porte vitre qui donnait sur la chambre. Mais il le fit avec tant
de prcaution, qu'alors mme que la comtesse n'et pas dormi, aucun
grincement quivoque n'aurait pu l'inquiter.

D'aprs les indications de son plan, il n'avait qu' suivre le contour
d'une chaise-longue. Cela le conduisait  un fauteuil, puis  une
petite table situe prs du lit. Sur la table, il y avait une bote de
papier  lettres, et, enferme tout simplement dans cette bote, la
perle noire.

Il s'allongea sur le tapis et suivit les contours de la chaise-longue.
Mais  l'extrmit il s'arrta pour rprimer les battements de son
coeur. Bien qu'aucune crainte ne l'agitt, il lui tait impossible de
vaincre cette sorte d'angoisse nerveuse que l'on prouve dans le trop
grand silence. Et il s'en tonnait, car, enfin, il avait vcu sans
motion des minutes plus solennelles. Nul danger ne le menaait. Alors
pourquoi son coeur battait-il comme une cloche affole? tait-ce cette
femme endormie qui l'impressionnait, cette vie si voisine de la
sienne?

Il couta et crut discerner le rythme d'une respiration. Il fut
rassur comme par une prsence amie.

Il chercha le fauteuil, puis, par petits gestes insensibles, rampa
vers la table, ttant l'ombre de son bras tendu. Sa main droite
rencontra un des pieds de la table.

Enfin! il n'avait plus qu' se lever,  prendre la perle et  s'en
aller. Heureusement! car son coeur recommenait  sauter dans sa
poitrine comme une bte terrifie, et avec un tel bruit qu'il lui
semblait impossible que la comtesse ne s'veillt point.

Il l'apaisa dans un lan de volont prodigieux, mais, au moment o il
essayait de se relever, sa main gauche heurta sur le tapis un objet
qu'il reconnut tout de suite pour un flambeau, un flambeau renvers;
et aussitt, un autre objet se prsenta, une pendule, une de ces
petites pendules de voyage qui sont recouvertes d'une gaine de cuir.

Quoi? Que se passait-il? Il ne comprenait pas. Ce flambeau,...
cette pendule... pourquoi ces objets n'taient-ils pas  leur place
habituelle? Ah! que se passait-il dans l'ombre effarante?

Et soudain, un cri lui chappa. Il avait touch... oh!  quelle
chose trange, innommable! Mais non, non, la peur lui troublait le
cerveau. Vingt secondes, trente secondes, il demeura immobile,
pouvant, de la sueur aux tempes. Et ses doigts gardaient la
sensation de ce contact.

Par un effort implacable, il tendit le bras de nouveau. Sa main, de
nouveau, effleura la chose, la chose trange, innommable. Il la palpa.
Il exigea que sa main la palpt et se rendt compte. C'tait une
chevelure, un visage... et ce visage tait froid, presque glac.

Si terrifiante que soit la ralit, un homme comme Arsne Lupin la
domine ds qu'il en a pris connaissance. Rapidement, il fit jouer le
ressort de sa lanterne. Une femme gisait devant lui, couverte de sang.
D'affreuses blessures dvastaient son cou et ses paules. Il se pencha
et l'examina. Elle tait morte.

--Morte, morte, rpta-t-il avec stupeur.

Et il regardait ces yeux fixes, le rictus de cette bouche, cette chair
livide, et ce sang, tout ce sang qui avait coul sur le tapis et se
figeait maintenant, pais et noir.

S'tant relev, il tourna le bouton de l'lectricit, la pice
s'emplit de lumire, et il put voir tous les signes d'une lutte
acharne. Le lit tait entirement dfait, les couvertures et les
draps arrachs. Par terre, le flambeau, puis la pendule--les aiguilles
marquaient onze heures vingt--puis, plus loin, une chaise renverse,
et partout du sang, des flaques de sang.

--Et la perle noire? murmura-t-il.

La bote de papier  lettres tait  sa place. Il l'ouvrit vivement.
Elle contenait l'crin. Mais l'crin tait vide.

--Fichtre, se dit-il, tu t'es vant un peu tt de ta chance, mon ami
Arsne Lupin... La comtesse assassine, la perle noire disparue...
la situation n'est pas brillante! Filons, sans quoi tu risques fort
d'encourir de lourdes responsabilits.

Il ne bougea pas cependant.

--Filer? Oui, un autre filerait. Mais, Arsne Lupin? N'y a-t-il pas
mieux  faire? Voyons, procdons par ordre. Aprs tout, ta conscience
est tranquille... Suppose que tu es commissaire de police et que tu
dois procder  une enqute... Oui, mais pour cela, il faudrait
avoir un cerveau plus clair. Et le mien est dans un tat!

Il tomba sur un fauteuil, ses poings crisps contre son front brlant.



   *   *   *



L'affaire de l'avenue Hoche est une de celles qui nous ont le plus
vivement intrigus en ces derniers temps, et je ne l'eusse certes pas
raconte si la participation d'Arsne Lupin ne l'clairait d'un jour
tout spcial. Cette participation, il en est peu qui la souponnent.
Nul ne sait en tout cas l'exacte et curieuse vrit.

Qui ne connaissait, pour l'avoir rencontre au Bois, Lontine Zalti,
l'ancienne cantatrice, pouse et veuve du comte d'Andillot, la Zalti
dont le luxe blouissait Paris, il y a quelque vingt ans, la Zalti,
comtesse d'Andillot,  qui ses parures de diamants et de perles
valaient une rputation europenne? On disait d'elle qu'elle portait
sur ses paules le coffre-fort de plusieurs maisons de banque et les
mines d'or de plusieurs compagnies australiennes. Les grands
joailliers travaillaient pour la Zalti comme on travaillait jadis pour
les rois et pour les reines.

Et qui ne se souvient de la catastrophe o toutes ces richesses furent
englouties? Maisons de banque et mines d'or, le gouffre dvora tout.
De la collection merveilleuse, disperse par le commissaire-priseur,
il ne resta que la fameuse perle noire. La perle noire! c'est--dire
une fortune, si elle avait voulu s'en dfaire.

Elle ne le voulut point. Elle prfra se restreindre, vivre dans un
simple appartement avec sa dame de compagnie, sa cuisinire et un
domestique, plutt que de vendre cet inestimable joyau. Il y avait 
cela une raison qu'elle ne craignait pas d'avouer: la perle noire
tait le cadeau d'un empereur! Et presque ruine, rduite 
l'existence la plus mdiocre, elle demeura fidle  sa compagne des
beaux jours.

--Moi vivante, disait-elle, je ne la quitterai pas.

Du matin jusqu'au soir, elle la portait  son cou. La nuit, elle la
mettait dans un endroit connu d'elle seule.

Tous ces faits rappels par les feuilles publiques stimulrent la
curiosit, et, chose bizarre, mais facile  comprendre pour ceux qui
ont le mot de l'nigme, ce fut prcisment l'arrestation de l'assassin
prsum qui compliqua le mystre et prolongea l'motion. Le
surlendemain, en effet, les journaux publiaient la nouvelle suivante:

On nous annonce l'arrestation de Victor Dangre, le domestique de la
comtesse d'Andillot. Les charges releves contre lui sont crasantes.
Sur la manche en lustrine de son gilet de livre, que M. Dudouis, le
chef de la Sret, a trouv dans sa mansarde, entre le sommier et le
matelas, on a constat des taches de sang. En outre, il manquait  ce
gilet un bouton recouvert d'toffe. Or ce bouton, ds le dbut des
perquisitions, avait t ramass sous le lit mme de la victime.

Il est probable qu'aprs le dner, Dangre, au lieu de regagner sa
mansarde, se sera gliss dans le cabinet aux robes, et que, par la
porte vitre, il a vu la comtesse cacher la perle noire.

Nous devons dire que, jusqu'ici, aucune preuve n'est venue confirmer
cette supposition. En tout cas, un autre point reste obscur.  sept
heures du matin, Dangre s'est rendu au bureau de tabac du boulevard
de Courcelles: la concierge d'abord, puis la buraliste ont tmoign
dans ce sens. D'autre part, la cuisinire de la comtesse et sa dame de
compagnie, qui toutes deux couchent au bout du couloir, affirment qu'
huit heures, quand elles se sont leves, la porte de l'antichambre et
la porte de la cuisine taient fermes  double tour. Depuis vingt ans
au service de la comtesse, ces deux personnes sont au-dessus de tout
soupon. On se demande donc comment Dangre a pu sortir de
l'appartement. S'tait-il fait faire une autre clef? L'instruction
claircira ces diffrents points.

L'instruction n'claircit absolument rien, au contraire. On apprit que
Victor Dangre tait un rcidiviste dangereux, un alcoolique et un
dbauch, qu'un coup de couteau n'effrayait pas. Mais l'affaire
elle-mme semblait, au fur et  mesure qu'on l'tudiait, s'envelopper
de tnbres plus paisses et de contradictions plus inexplicables.

D'abord une demoiselle de Sinclves, cousine et unique hritire de la
victime, dclara que la comtesse, un mois avant sa mort, lui avait
confi dans une de ses lettres la faon dont elle cachait la perle
noire. Le lendemain du jour o elle recevait cette lettre, elle en
constatait la disparition. Qui l'avait vole?

De leur ct, les concierges racontrent qu'ils avaient ouvert la
porte  un individu, lequel tait mont chez le docteur Harel. On
manda le docteur. Personne n'avait sonn chez lui. Alors qui tait cet
individu? Un complice?

Cette hypothse d'un complice fut adopte par la presse et par le
public. Ganimard, le vieil inspecteur principal Ganimard la dfendait,
non sans raison.

--Il y a du Lupin l-dessous, disait-il au juge.

--Bah! ripostait celui-ci, vous le voyez partout, votre Lupin.

--Je le vois partout, parce qu'il est partout.

--Dites plutt que vous le voyez chaque fois o quelque chose ne vous
parat pas trs clair. D'ailleurs, en l'espce, remarquez ceci: le
crime a t commis  onze heures vingt du soir, ainsi que l'atteste la
pendule, et la visite nocturne, dnonce par les concierges, n'a eu
lieu qu' trois heures du matin.

La justice obit souvent  ces entranements de conviction qui font
qu'on oblige les vnements  se plier  l'explication premire qu'on
en a donne. Les antcdents dplorables de Victor Dangre,
rcidiviste, ivrogne et dbauch, influencrent le juge, et bien
qu'aucune circonstance nouvelle ne vnt corroborer les deux ou trois
indices primitivement dcouverts, rien ne put l'branler. Il boucla
son instruction. Quelques semaines aprs, les dbats commencrent.

Ils furent embarrasss et languissants. Le prsident les dirigea sans
ardeur. Le ministre public attaqua mollement. Dans ces conditions,
l'avocat de Dangre avait beau jeu. Il montra les lacunes et les
impossibilits de l'accusation. Nulle preuve matrielle n'existait.
Qui avait forg la clef, l'indispensable clef sans laquelle Dangre,
aprs son dpart, n'aurait pu refermer  double tour la porte de
l'appartement? Qui l'avait vue, cette clef, et qu'tait-elle devenue?
Qui avait vu le couteau de l'assassin, et qu'tait-il devenu?

--Et, en tout cas, concluait l'avocat, prouvez que c'est mon client
qui a tu. Prouvez que l'auteur du vol et du crime n'est pas ce
mystrieux personnage qui s'est introduit dans la maison  trois
heures du matin. La pendule marquait onze heures, me direz-vous? Et
aprs? ne peut-on mettre les aiguilles d'une pendule  l'heure qui
vous convient?

Victor Dangre fut acquitt.



   *   *   *



Il sortit de prison un vendredi au dclin du jour, amaigri, dprim
par six mois de cellule. L'instruction, la solitude, les dbats, les
dlibrations du jury, tout cela l'avait empli d'une pouvante
maladive. La nuit, d'affreux cauchemars, des visions d'chafaud le
hantaient. Il tremblait de fivre et de terreur.

Sous le nom d'Anatole Dufour, il loua une petite chambre sur les
hauteurs de Montmartre, et il vcut au hasard des besognes, bricolant
de droite et de gauche.

Vie lamentable! Trois fois engag par trois patrons diffrents, il fut
reconnu et renvoy sur-le-champ.

Souvent il s'aperut, ou crut s'apercevoir, que des hommes le
suivaient, des hommes de la police, il n'en doutait point, qui ne
renonaient pas  le faire tomber dans quelque pige. Et d'avance il
sentait l'treinte rude de la main qui le prendrait au collet.

Un soir qu'il dnait chez un traiteur du quartier, quelqu'un
s'installa en face de lui. C'tait un individu d'une quarantaine
d'annes, vtu d'une redingote noire de propret douteuse. Il commanda
une soupe, des lgumes et un litre de vin.

Et quand il eut mang la soupe, il tourna les yeux vers Dangre et le
regarda longuement.

Dangre plit. Pour sr cet individu tait de ceux qui le suivaient
depuis des semaines. Que lui voulait-il? Dangre essaya de se lever.
Il ne le put. Ses jambes chancelaient sous lui.

L'homme se versa un verre de vin et emplit le verre de Dangre.

--Nous trinquons, camarade?

Victor balbutia:

--Oui... oui...  votre sant, camarade.

-- votre sant, Victor Dangre.

L'autre sursauta:

--Moi!... moi!... mais non... je vous jure...

--Vous me jurez quoi? que vous n'tes pas vous? le domestique de la
comtesse?

--Quel domestique? Je m'appelle Dufour. Demandez au patron.

--Dufour, Anatole, oui, pour le patron, mais Dangre pour la justice,
Victor Dangre.

--Pas vrai! pas vrai! on vous a menti.

Le nouveau venu tira de sa poche une carte et la tendit. Victor lut:
Grimaudan, ex-inspecteur de la Sret. Renseignements confidentiels.
Il tressaillit.

--Vous tes de la police?

--Je n'en suis plus, mais le mtier me plaisait, et je continue d'une
faon plus... lucrative. On dniche de temps en temps des affaires
d'or... comme la vtre.

--La mienne?

--Oui, la vtre, c'est une affaire exceptionnelle, si toutefois vous
voulez bien y mettre un peu de complaisance.

--Et si je n'en mets pas?

--Il le faudra. Vous tes dans une situation o vous ne pouvez rien
me refuser.

Une apprhension sourde envahissait Victor Dangre. Il demanda:

--Qu'y a-t-il?... parlez.

--Soit, rpondit l'autre, finissons-en. En deux mots, voici: je suis
envoy par Mlle de Sinclves.

--Sinclves?

--L'hritire de la comtesse d'Andillot.

--Eh bien?

--Eh bien, Mlle de Sinclves me charge de vous rclamer la perle
noire.

--La perle noire?

--Celle que vous avez vole.

--Mais je ne l'ai pas!

--Vous l'avez.

--Si je l'avais, ce serait moi l'assassin.

--C'est vous l'assassin.

Dangre s'effora de rire.

--Heureusement, mon bon monsieur, que la Cour d'assises n'a pas t
du mme avis. Tous les jurs, vous entendez, m'ont reconnu innocent.
Et quand on a sa conscience pour soi et l'estime de douze braves
gens...

L'ex-inspecteur lui saisit le bras:

--Pas de phrases, mon petit. coutez-moi bien attentivement et pesez
mes paroles, elles en valent la peine. Dangre, trois semaines avant
le crime, vous avez drob  la cuisinire la clef qui ouvre la porte
de service, et vous avez fait faire une clef semblable chez Outard,
serrurier, 244, rue Oberkampf.

--Pas vrai, pas vrai, gronda Victor, personne n'a vu cette clef...
elle n'existe pas.

--La voici.

Aprs un silence, Grimaudan reprit:

--Vous avez tu la comtesse  l'aide d'un couteau  virole achet au
bazar de la Rpublique, le jour mme o vous commandiez votre clef. La
lame est triangulaire et creuse d'une cannelure.

--De la blague, tout cela, vous parlez au hasard. Personne n'a vu le
couteau.

--Le voici.

Victor Dangre eut un geste de recul. L'ex-inspecteur continua:

--Il y a dessus des taches de rouille. Est-il besoin de vous en
expliquer la provenance?

--Et aprs?... vous avez une clef et un couteau... Qui peut
affirmer qu'ils m'appartenaient?

--Le serrurier d'abord, et ensuite l'employ auquel vous avez achet
le couteau. J'ai dj rafrachi leur mmoire. En face de vous, ils ne
manqueront pas de vous reconnatre.

Il parlait schement et durement, avec une prcision terrifiante.
Dangre tait convuls de peur. Ni le juge ni le prsident des
assises, ni l'avocat gnral ne l'avaient serr d'aussi prs,
n'avaient vu aussi clair dans des choses que lui-mme ne discernait
plus trs nettement.

Cependant, il essaya encore de jouer l'indiffrence.

--Si c'est l toutes vos preuves!

--Il me reste celle-ci. Vous tes reparti, aprs le crime, par le
mme chemin. Mais, au milieu du cabinet aux robes, pris d'effroi, vous
avez d vous appuyer contre le mur pour garder votre quilibre.

--Comment le savez-vous? bgaya Victor... personne ne peut le
savoir.

--La justice, non, il ne pouvait venir  l'ide d'aucun de ces
messieurs du parquet d'allumer une bougie et d'examiner les murs. Mais
si on le faisait, on verrait sur le pltre blanc une marque rouge trs
lgre, assez nette cependant pour qu'on y retrouve l'empreinte de la
face antrieure de votre pouce, de votre pouce tout humide de sang et
que vous avez pos contre le mur. Or, vous n'ignorez pas qu'en
anthropomtrie, c'est l un des principaux moyens d'identification.

Victor Dangre tait blme. Des gouttes de sueur coulaient de son
front sur la table. Il considrait avec des yeux de fou cet homme
trange qui voquait son crime comme s'il en avait t le tmoin
invisible.

Il baissa la tte, vaincu, impuissant. Depuis des mois il luttait
contre tout le monde. Contre cet homme-l, il avait l'impression qu'il
n'y avait rien  faire.

--Si je vous rends la perle, balbutia-t-il, combien me donnerez-vous?

--Rien.

--Comment! vous vous moquez! Je vous donnerais une chose qui vaut des
mille et des centaines de mille, et je n'aurais rien?

--Si, la vie.

Le misrable frissonna. Grimaudan ajouta, d'un ton presque doux:

--Voyons, Dangre, cette perle n'a aucune valeur pour vous. Il vous
est impossible de la vendre.  quoi bon la garder?

--Il y a des recleurs... et un jour ou l'autre,  n'importe quel
prix...

--Un jour ou l'autre, il sera trop tard.

--Pourquoi?

--Pourquoi? mais parce que la justice aura remis la main sur vous,
et, cette fois, avec les preuves que je lui fournirai, le couteau, la
clef, l'indication du pouce, vous tes fichu, mon bonhomme.

Victor s'treignit la tte de ses deux mains et rflchit. Il se
sentait perdu, en effet, irrmdiablement perdu, et, en mme temps,
une grande fatigue l'envahissait, un immense besoin de repos et
d'abandon.

Il murmura:

--Quand vous la faut-il?

--Ce soir, avant une heure.

--Sinon?

--Sinon, je mets  la poste cette lettre o Mlle de Sinclves vous
dnonce au procureur de la Rpublique.

Dangre se versa deux verres de vin qu'il but coup sur coup, puis, se
levant:

--Payez l'addition, et allons-y... j'en ai assez de cette maudite
affaire.



La nuit tait venue. Les deux hommes descendirent la rue Lepic et
suivirent les boulevards extrieurs en se dirigeant vers l'toile. Ils
marchaient silencieusement, Victor, trs las et le dos vot.

Au parc Monceau, il dit:

--C'est du ct de la maison...

--Parbleu! vous n'en tes sorti, avant votre arrestation, que pour
aller au bureau de tabac.

--Nous y sommes, fit Dangre, d'une voix sourde.

Ils longrent la grille du jardin et traversrent une rue dont le
bureau de tabac faisait l'encoignure. Dangre s'arrta quelques pas
plus loin. Ses jambes vacillaient. Il tomba sur un banc.

--Eh bien? demanda son compagnon.

--C'est l.

--C'est l! qu'est-ce que vous me chantez?

--Oui l, devant nous.

--Devant nous! Dites donc, Dangre, il ne faudrait pas...

--Je vous rpte qu'elle est l.

--O?

--Entre deux pavs.

--Lesquels?

--Cherchez.

--Lesquels? rpta Grimaudan.

Victor ne rpondit pas.

--Ah! parfait, tu veux me faire poser, mon bonhomme.

--Non... mais... je vais crever de misre.

--Et alors, tu hsites? Allons, je serai bon prince. Combien te
faut-il?

--De quoi prendre mon billet d'entrepont pour l'Amrique.

--Convenu.

--Et un billet de cent pour les premiers frais.

--Tu en auras deux. Parle.

--Comptez les pavs,  droite de l'gout. C'est entre le douzime et
le treizime.

--Dans le ruisseau?

--Oui, en bas du trottoir.

Grimaudan regarda autour de lui. Des tramways passaient, des gens
passaient. Mais bah! qui pouvait se douter?...

Il ouvrit son canif et le planta entre le douzime et le treizime
pav.

--Et si elle n'y est pas?

--Si personne ne m'a vu me baisser et l'enfoncer, elle y est encore.

Se pouvait-il qu'elle y ft! La perle noire jete dans la boue d'un
ruisseau,  la disposition du premier venu! La perle noire... une
fortune!

-- quelle profondeur?

--Dix centimtres,  peu prs.

Il creusa le sable mouill. La pointe de son canif heurta quelque
chose. Avec ses doigts il largit le trou.

Il aperut la perle noire.

--Tiens, voil tes deux cents francs. Je t'enverrai ton billet pour
l'Amrique.



Le lendemain, l'_cho de France_ publiait cet entrefilet, qui fut
reproduit par les journaux du monde entier:

_Depuis hier, la fameuse perle noire est entre les mains d'Arsne
Lupin qui l'a reprise au meurtrier de la comtesse d'Andillot. Avant
peu, des fac-simils de ce prcieux bijou seront exposs  Londres, 
Saint-Ptersbourg,  Calcutta,  Buenos-Ayres et  New York._

_Arsne Lupin attend les propositions que voudront bien lui faire ses
correspondants._



   *   *   *



--Et voil comme quoi le crime est toujours puni et la vertu
rcompense, conclut Arsne Lupin, lorsqu'il m'eut rvl les dessous
de l'affaire.

--Et voil comme quoi, sous le nom de Grimaudan, ex-inspecteur de la
Sret, vous ftes choisi par le destin pour enlever au criminel le
bnfice de son forfait.

--Justement. Et j'avoue que c'est une des aventures dont je suis le
plus fier. Les quarante minutes que j'ai passes dans l'appartement de
la comtesse, aprs avoir constat sa mort, sont parmi les plus
tonnantes et les plus profondes de ma vie. En quarante minutes,
emptr dans la situation la plus inextricable, j'ai reconstitu le
crime, j'ai acquis la certitude,  l'aide de quelques indices, que le
coupable ne pouvait tre qu'un domestique de la comtesse. Enfin, j'ai
compris que, pour avoir la perle, il fallait que ce domestique ft
arrt--et j'ai laiss le bouton de gilet--mais qu'il ne fallait pas
qu'on relevt contre lui des preuves irrcusables de sa culpabilit--et
j'ai ramass le couteau oubli sur le tapis, emport la clef oublie
sur la serrure, ferm la porte  double tour, et effac les traces des
doigts sur le pltre du cabinet aux robes.  mon sens, ce fut l un de
ces clairs...

--De gnie, interrompis-je.

--De gnie, si vous voulez, et qui n'et pas illumin le cerveau du
premier venu. Deviner en une seconde les deux termes du problme--une
arrestation et un acquittement--me servir de l'appareil formidable de
la justice pour dtraquer mon homme, pour l'abtir, bref, pour le
mettre dans un tat d'esprit tel qu'une fois libre il devait
invitablement, fatalement, tomber dans le pige un peu grossier que
je lui tendais!...

--Un peu? dites beaucoup, car il ne courait aucun danger.

--Oh! pas le moindre, puisque tout acquittement est chose dfinitive.

--Pauvre diable...

--Pauvre diable... Victor Dangre! vous ne songez pas que c'est un
assassin? Il et t de la dernire immoralit que la perle noire lui
restt. Il vit, pensez donc, Dangre vit!

--Et la perle noire est  vous.

Il la sortit d'une des poches secrtes de son portefeuille, l'examina,
la caressa de ses doigts et de ses yeux mus, et il soupirait:

--Quel est le boyard, quel est le rajah imbcile et vaniteux qui
possdera ce trsor?  quel milliardaire amricain est destin le
petit morceau de beaut et de luxe qui ornait les blanches paules de
Lontine Zalti, comtesse d'Andillot?...



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HERLOCK SHOLMS ARRIVE TROP TARD



C'est trange ce que vous ressemblez  Arsne Lupin, Velmont!

--Vous le connaissez?

--Oh! comme tout le monde, par ses photographies, dont aucune n'est
pareille aux autres, mais dont chacune laisse l'impression d'une
physionomie identique... qui est bien la vtre.

Horace Velmont parut plutt vex.

--N'est-ce pas, mon cher Devanne! Et vous n'tes pas le premier 
m'en faire la remarque, croyez-le.

--C'est au point, insista Devanne, que si vous ne m'aviez pas t
recommand par mon cousin d'Estevan, et si vous n'tiez pas le peintre
connu dont j'admire les belles marines, je me demande si je n'aurais
pas averti la police de votre prsence  Dieppe.

La boutade fut accueillie par un rire gnral. Il y avait l, dans la
grande salle  manger du chteau de Thibermesnil, outre Velmont:
l'abb Glis, cur du village, et une douzaine d'officiers, dont les
rgiments manoeuvraient aux environs, et qui avaient rpondu 
l'invitation du banquier Georges Devanne et de sa mre. L'un d'eux
s'cria:

--Mais est-ce que prcisment Arsne Lupin n'a pas t signal sur la
cte, aprs son fameux coup du rapide de Paris au Havre?

--Parfaitement, il y a de cela trois mois, et la semaine suivante je
faisais connaissance au casino de notre excellent Velmont qui, depuis,
a bien voulu m'honorer de quelques visites--agrable prambule d'une
visite domiciliaire plus srieuse qu'il me rendra l'un de ces
jours... ou plutt l'une de ces nuits!

On rit de nouveau et l'on passa dans l'ancienne salle des gardes,
vaste pice, trs haute, qui occupe toute la partie infrieure de la
tour Guillaume, et o Georges Devanne a runi les incomparables
richesses accumules  travers les sicles par les sires de
Thibermesnil. Des bahuts et des crdences, des landiers et des
girandoles la dcorent. De magnifiques tapisseries pendent aux murs de
pierre. Les embrasures des quatre fentres sont profondes, munies de
bancs, et se terminent par des croises ogivales  vitraux encadrs de
plomb. Entre la porte et la fentre de gauche, s'rige une
bibliothque monumentale de style Renaissance, sur le fronton de
laquelle on lit, en lettres d'or, Thibermesnil et au-dessous, la
fire devise de la famille: Fais ce que veulx.

Et comme on allumait des cigares, Devanne reprit:

--Seulement, dpchez-vous, Velmont, c'est la dernire nuit qui vous
reste.

--Et pourquoi? fit le peintre qui, dcidment, prenait la chose en
plaisantant.

Devanne allait rpondre quand sa mre lui fit un signe. Mais
l'excitation du dner, le dsir d'intresser ses htes, l'emportrent.

--Bah! murmura-t-il, je puis parler maintenant. Une indiscrtion
n'est plus  craindre.

On s'assit autour de lui avec une vive curiosit, et il dclara, de
l'air satisfait de quelqu'un qui annonce une grosse nouvelle:

--Demain,  quatre heures du soir, Herlock Sholms, le grand policier
anglais pour qui il n'est point de mystre, Herlock Sholms, le plus
extraordinaire dchiffreur d'nigmes que l'on ait jamais vu, le
prodigieux personnage qui semble forg de toutes pices par
l'imagination d'un romancier, Herlock Sholms sera mon hte.

On se rcria. Herlock Sholms  Thibermesnil. C'tait donc srieux?
Arsne Lupin se trouvait rellement dans la contre?

--Arsne Lupin et sa bande ne sont pas loin. Sans compter l'affaire
du baron Cahorn,  qui attribuer les cambriolages de Montigny, de
Gruchet, de Crasville, sinon  notre voleur national? Aujourd'hui,
c'est mon tour.

--Et vous tes prvenu, comme le fut le baron Cahorn?

--Le mme truc ne russit pas deux fois.

--Alors?

--Alors?... alors voici.

Il se leva, et dsignant du doigt, sur l'un des rayons de la
bibliothque, un petit espace vide entre deux normes in-folios:

--Il y avait l un livre, un livre du XVIe sicle intitul la
_Chronique de Thibermesnil_, et qui tait l'histoire du chteau depuis
sa construction par le duc Rollon sur l'emplacement d'une forteresse
fodale. Il contenait trois planches graves. L'une reprsentait une
vue cavalire du domaine dans son ensemble, la seconde le plan des
btiments, et la troisime--j'appelle votre attention l-dessus--le
trac d'un souterrain dont l'une des issues s'ouvre  l'extrieur de
la premire ligne des remparts, et dont l'autre aboutit ici, oui, dans
la salle mme o nous nous tenons. Or, ce livre a disparu depuis le
mois dernier.

--Fichtre, dit Velmont, c'est mauvais signe. Seulement cela ne suffit
pas pour motiver l'intervention de Herlock Sholms.

--Certes, cela n'et point suffi s'il ne s'tait pass un autre fait
qui donne  celui que je viens de vous raconter toute sa
signification. Il existait  la Bibliothque nationale un second
exemplaire de cette Chronique, et ces deux exemplaires diffraient par
certains dtails concernant le souterrain, comme l'tablissement d'un
profil et d'une chelle, et diverses annotations, non pas imprimes,
mais crites  l'encre et plus ou moins effaces. Je savais ces
particularits, et je savais que le trac dfinitif ne pouvait tre
reconstitu que par une confrontation minutieuse des deux cartes. Or,
le lendemain du jour o mon exemplaire disparaissait, celui de la
Bibliothque nationale tait demand par un lecteur qui l'emportait
sans qu'il ft possible de dterminer les conditions dans lesquelles
le vol tait effectu.

Des exclamations accueillirent ces paroles.

--Cette fois, l'affaire devient srieuse.

--Aussi, cette fois, dit Devanne, la police s'mut et il y eut une
double enqute, qui, d'ailleurs, n'eut aucun rsultat.

--Comme toutes celles dont Arsne Lupin est l'objet.

--Prcisment. C'est alors qu'il me vint  l'esprit de demander son
concours  Herlock Sholms, lequel me rpondit qu'il avait le plus vif
dsir d'entrer en contact avec Arsne Lupin.

--Quelle gloire pour Arsne Lupin! dit Velmont! Mais, si notre voleur
national, comme vous l'appelez, ne nourrit aucun projet sur
Thibermesnil, Herlock Sholms n'aura qu' se tourner les pouces?

--Il y a autre chose, et qui l'intressera vivement, la dcouverte du
souterrain.

--Comment, vous nous avez dit qu'une des entres s'ouvrait sur la
campagne, l'autre dans ce salon mme!

--O? En quel lieu de ce salon? La ligne qui reprsente le souterrain
sur les cartes, aboutit bien d'un ct  un petit cercle accompagn de
ces deux majuscules T. G., ce qui signifie sans doute, n'est-ce pas,
Tour Guillaume. Mais la tour est ronde, et qui pourrait dterminer 
quel endroit du rond s'amorce le trac du dessin?

Devanne alluma un second cigare et se versa un verre de bndictine.
On le pressait de questions. Il souriait, heureux de l'intrt
provoqu. Enfin il pronona:

--Le secret est perdu. Nul au monde ne le connat. De pre en fils,
dit la lgende, les puissants seigneurs se le transmettaient  leur
lit de mort, jusqu'au jour o Geoffroy, dernier du nom, eut la tte
tranche sur l'chafaud, le 7 thermidor an II, dans sa dix-neuvime
anne.

--Mais, depuis un sicle, on a d chercher?

--On a cherch, mais vainement. Moi-mme, quand j'eus achet le
chteau  l'arrire-petit-neveu du conventionnel Leribourg, j'ai fait
faire des fouilles.  quoi bon? Songez que cette tour, environne
d'eau, n'est relie au chteau que par un point, et qu'il faut, en
consquence, que le souterrain passe sous les anciens fosss. Le plan
de la Bibliothque nationale montre d'ailleurs une suite de quatre
escaliers comportant quarante-huit marches, ce qui laisse supposer une
profondeur de plus de dix mtres. Et l'chelle, annexe  l'autre
plan, fixe la distance  deux cents mtres. En ralit, tout le
problme est ici, entre ce plancher, ce plafond et ces murs. Ma foi,
j'avoue que j'hsite  les dmolir.

--Et l'on n'a aucun indice?

--Aucun.

L'abb Glis objecta:

--M. Devanne, nous devons faire tat de deux citations.

--Oh! s'cria Devanne en riant, M. le cur est un fouilleur
d'archives, un grand liseur de mmoires, et tout ce qui touche 
Thibermesnil le passionne. Mais l'explication dont il parle ne sert
qu' embrouiller les choses.

--Mais encore?

--Vous y tenez?

--normment.

--Vous saurez donc qu'il rsulte de ses lectures que deux rois de
France ont eu le mot de l'nigme.

--Deux rois de France!

--Henri IV et Louis XVI.

--Ce ne sont pas les premiers venus. Et comment M. l'abb est-il au
courant?...

--Oh! c'est bien simple, continua Devanne. L'avant-veille de la
bataille d'Arques, le roi Henri IV vint souper et coucher dans ce
chteau.  onze heures du soir, Louise de Tancarville, la plus jolie
dame de Normandie, fut introduite auprs de lui par le souterrain avec
la complicit du duc Edgard, qui, en cette occasion, livra le secret
de famille. Ce secret, Henri IV le confia plus tard  son ministre
Sully, qui raconte l'anecdote dans ses Royales Oeconomies d'tat
sans l'accompagner d'autre commentaire que de cette phrase
incomprhensible:

_La hache tournoie dans l'air qui frmit, mais l'aile s'ouvre, et
l'on va jusqu' Dieu._

Il y eut un silence, et Velmont ricana:

--Ce n'est pas d'une clart aveuglante.

--N'est-ce pas? M. le cur veut que Sully ait not par l le mot de
l'nigme, sans trahir le secret des scribes auxquels il dictait ses
mmoires.

--L'hypothse est ingnieuse.

--Je l'accorde, mais quelle est cette hache qui tourne, et cet oiseau
qui s'envole?

--Et qu'est-ce qui va jusqu' Dieu?

--Mystre!

Velmont reprit:

--Et ce bon Louis XVI, fut-ce galement pour recevoir la visite d'une
dame, qu'il se fit ouvrir le souterrain?

--Je l'ignore. Tout ce qu'il est permis de dire, c'est que Louis XVI
a sjourn en 1784  Thibermesnil, et que la fameuse armoire de fer,
trouve au Louvre sur la dnonciation de Gamain, renfermait un papier
avec ces mots crits par lui: _Thibermesnil_: 2-6-12.

Horace Velmont clata de rire:

--Victoire! les tnbres se dissipent de plus en plus. Deux fois six
font douze.

--Riez  votre guise, Monsieur, fit l'abb, il n'empche que ces deux
citations contiennent la solution, et qu'un jour ou l'autre viendra
quelqu'un qui saura les interprter.

--Herlock Sholms d'abord, dit Devanne...  moins qu'Arsne Lupin
ne le devance. Qu'en pensez-vous, Velmont?

Velmont se leva, mit la main sur l'paule de Devanne, et dclara:

--Je pense qu'aux donnes fournies par votre livre et par celui de la
Bibliothque, il manquait un renseignement de la plus haute
importance, et que vous avez eu la gentillesse de me l'offrir. Je vous
en remercie.

--De sorte que?...

--De sorte que maintenant, la hache ayant tournoy, l'oiseau s'tant
enfui, et deux fois six faisant douze, je n'ai plus qu' me mettre en
campagne.

--Sans perdre une minute.

--Sans perdre une seconde! ne faut-il pas que cette nuit,
c'est--dire avant l'arrive de Herlock Sholms, je cambriole votre
chteau.

--Il est de fait que vous n'avez que le temps. Voulez-vous que je
vous conduise?

--Jusqu' Dieppe?

--Jusqu' Dieppe. J'en profiterai pour ramener moi-mme M. et Mme
d'Androl et une jeune fille de leurs amis qui arrivent par le train de
minuit.

Et s'adressant aux officiers, Devanne ajouta:

--D'ailleurs, nous nous retrouverons tous ici demain  djeuner,
n'est-ce pas, Messieurs? Je compte bien sur vous, puisque ce chteau
doit tre investi par vos rgiments et pris d'assaut sur le coup de
onze heures.

L'invitation fut accepte, on se spara, et un instant plus tard, une
20-30 toile d'or emportait Devanne et Velmont sur la route de Dieppe.
Devanne dposa le peintre devant le casino, et se rendit  la gare.

 minuit ses amis descendaient du train.  minuit et demi,
l'automobile franchissait les portes de Thibermesnil.  une heure,
aprs un lger souper servi dans le salon, chacun se retira. Peu  peu
toutes les lumires s'teignirent. Le grand silence de la nuit
enveloppa le chteau.



   *   *   *



Mais la lune carta les nuages qui la voilaient, et, par deux des
fentres, emplit le salon de clart blanche. Cela ne dura qu'un
moment. Trs vite la lune se cacha derrire le rideau des collines. Et
ce fut l'obscurit. Le silence s'augmenta de l'ombre plus paisse. 
peine, de temps  autre, des craquements de meubles le
troublaient-ils, ou bien le bruissement des roseaux sur l'tang qui
baigne les vieux murs de ses eaux vertes.

La pendule grenait le chapelet infini des secondes. Elle sonna deux
heures. Puis, de nouveau, les secondes tombrent htives et monotones
dans la paix lourde de la nuit. Puis trois heures sonnrent.

Et tout  coup quelque chose claqua, comme fait, au passage d'un
train, le disque d'un signal qui s'ouvre et se rabat. Et un jet fin de
lumire traversa le salon de part en part, ainsi qu'une flche qui
laisserait derrire elle une trane tincelante. Il jaillissait de la
cannelure centrale d'un pilastre o s'appuie,  droite, le fronton de
la bibliothque. Il s'immobilisa d'abord sur le panneau oppos en un
cercle clatant, puis il se promena de tous cts comme un regard
inquiet qui scrute l'ombre, puis il s'vanouit pour jaillir encore,
pendant que toute une partie de la bibliothque tournait sur elle-mme
et dmasquait une large ouverture, en forme de vote.

Un homme entra qui tenait  la main une lanterne lectrique. Un autre
homme et un troisime surgirent qui portaient un rouleau de cordes et
diffrents instruments. Le premier inspecta la pice, couta et dit:

--Appelez les camarades.

De ces camarades, il en vint huit par le souterrain, gaillards
solides, au visage nergique. Et le dmnagement commena.

Ce fut rapide. Arsne Lupin passait d'un meuble  un autre,
l'examinait, et, suivant ses dimensions ou sa valeur artistique, lui
faisait grce ou ordonnait:

--Enlevez!

Et l'objet tait enlev, aval par la gueule bante du tunnel, expdi
dans les entrailles de la terre.

Et ainsi furent escamots six fauteuils et six chaises Louis XV, et
des tapisseries d'Aubusson, et des girandoles signes Gouthire, et
deux Fragonard, et un Nattier, et un buste de Houdon, et des
statuettes. Quelquefois Lupin s'attardait devant un magnifique bahut
ou un superbe tableau et soupirait:

--Trop lourd, celui-l... trop grand... quel dommage!

Et il continuait son expertise.

En quarante minutes, le salon fut dsencombr selon l'expression
d'Arsne. Et tout cela s'tait accompli dans un ordre admirable, sans
aucun bruit, comme si tous les objets que maniaient ces hommes eussent
t garnis d'paisse ouate.

Il dit alors au dernier d'entre eux qui s'en allait, porteur d'un
cartel sign Boulle:

--Inutile de revenir. Il est entendu, n'est-ce pas, qu'aussitt
l'auto-camion charg, vous filez jusqu' la grange de Roquefort.

--Mais vous, patron?

--Qu'on me laisse la motocyclette.

L'homme parti, il repoussa, tout contre, le pan mobile de la
bibliothque, puis, aprs avoir fait disparatre les traces du
dmnagement, effac les marques de pas, il souleva une portire, et
pntra dans une galerie qui servait de communication entre la tour et
le chteau. Au milieu il y avait une vitrine, et c'tait  cause de
cette vitrine qu'Arsne Lupin avait poursuivi ses investigations.

Elle contenait des merveilles, une collection unique de montres, de
tabatires, de bagues, de chtelaines, de miniatures du plus joli
travail. Avec une pince il fora la serrure, et ce lui fut un plaisir
inexprimable que de saisir ces joyaux d'or et d'argent, ces petites
oeuvres d'un art si prcieux et si dlicat.

Il avait, pass en bandoulire autour de son cou, un large sac de
toile spcialement amnag pour ces aubaines. Il le remplit. Et il
remplit aussi les poches de sa veste, de son pantalon et de son gilet.
Et il refermait son bras gauche sur une pile de ces rticules en
perles si gots de nos anctres, et que la mode actuelle recherche si
passionnment... lorsqu'un lger bruit frappa son oreille.

Il couta: il ne se trompait pas, le bruit se prcisait.

Et soudain il se rappela:  l'extrmit de la galerie, un escalier
intrieur conduisait  un appartement, inoccup jusqu'ici, mais qui
tait, depuis ce soir, rserv  cette jeune fille que Devanne avait
t chercher  Dieppe, avec ses amis d'Androl.

D'un geste rapide, il pressa du doigt le ressort de sa lanterne: elle
s'teignit. Il avait  peine gagn l'embrasure d'une fentre qu'au
haut de l'escalier la porte fut ouverte et qu'une faible lueur claira
la galerie.

Il eut la sensation--car,  demi-cach par un rideau, il ne voyait
point--qu'une personne descendait les premires marches avec
prcaution. Il espra qu'elle n'irait pas plus loin. Elle descendit
cependant et avana de plusieurs pas dans la pice. Mais elle poussa
un cri. Sans doute avait-elle aperu la vitrine brise, aux trois
quarts vide.

Au parfum, il reconnut la prsence d'une femme. Ses vtements
frlaient presque le rideau qui le dissimulait, et il lui sembla qu'il
entendait battre le coeur de cette femme, et qu'elle aussi devinait la
prsence d'un autre tre, derrire elle, dans l'ombre,  porte de sa
main... Il se dit: Elle a peur... elle va partir... il est
impossible qu'elle ne parte pas. Elle ne partit point. La bougie qui
tremblait dans sa main, s'affermit. Elle se retourna, hsita un
instant, parut couter le silence effrayant, puis, d'un coup, carta
le rideau.

Ils se virent.

Arsne murmura, boulevers:

--Vous... vous... Mademoiselle.

C'tait miss Nelly.

Miss Nelly! la passagre du Transatlantique, celle qui avait ml ses
rves aux rves du jeune homme durant cette inoubliable traverse,
celle qui avait assist  son arrestation, et qui, plutt que de le
trahir, avait eu ce joli geste de jeter  la mer le kodak o il avait
cach les bijoux et les billets de banque... Miss Nelly! la chre
et souriante crature dont l'image avait si souvent attrist ou rjoui
ses longues heures de prison!

Le hasard tait si prodigieux qui les mettait en prsence l'un de
l'autre dans ce chteau et  cette heure de la nuit, qu'ils ne
bougeaient point et ne prononaient pas une parole, stupfaits, comme
hypnotiss par l'apparition fantastique qu'ils taient l'un pour
l'autre.

Chancelante, brise d'motion, miss Nelly dut s'asseoir.

Il resta debout en face d'elle. Et peu  peu, au cours des secondes
interminables qui s'coulrent, il eut conscience de l'impression
qu'il devait donner en cet instant, les bras chargs de bibelots, les
poches gonfles, et son sac rempli  en crever. Une grande confusion
l'envahit, et il rougit de se trouver l, dans cette vilaine posture
du voleur qu'on prend en flagrant dlit. Pour elle, dsormais, quoi
qu'il advnt, il tait le voleur, celui qui met la main dans la poche
des autres, celui qui crochte les portes et s'introduit furtivement.

Une des montres roula sur le tapis, une autre galement. Et d'autres
choses encore allaient glisser de ses bras, qu'il ne savait comment
retenir. Alors, se dcidant brusquement, il laissa tomber sur le
fauteuil une partie des objets, vida ses poches et se dfit de son
sac.

Il se sentit plus  l'aise devant Nelly, et fit un pas vers elle avec
l'intention de lui parler. Mais elle eut un geste de recul, puis se
leva vivement, comme prise d'effroi, et se prcipita vers le salon. La
portire se referma sur elle, il la rejoignit. Elle tait l,
interdite, tremblante, et ses yeux contemplaient avec terreur
l'immense pice dvaste.

Aussitt il lui dit:

-- trois heures, demain, tout sera remis en place... Les meubles
seront rapports...

Elle ne rpondit point, et il rpta:

--Demain,  trois heures, je m'y engage... Rien au monde ne pourra
m'empcher de tenir ma promesse... Demain,  trois heures...

Un long silence pesa sur eux. Il n'osait le rompre, et l'motion de la
jeune fille lui causait une vritable souffrance. Doucement, sans un
mot, il s'loigna d'elle.

Et il pensait:

--Qu'elle s'en aille!... Qu'elle se sente libre de s'en
aller!... Qu'elle n'ait pas peur de moi!...

Mais soudain elle tressaillit et balbutia:

--coutez... des pas... j'entends marcher...

Il la regarda avec tonnement. Elle semblait bouleverse, ainsi qu'
l'approche d'un pril.

--Je n'entends rien, dit-il, et quand mme...

--Comment! mais il faut fuir... vite, fuyez...

--Fuir... pourquoi?

--Il le faut... il le faut... Ah! ne restez pas...

D'un trait elle courut jusqu' l'entre de la galerie et prta
l'oreille. Non, il n'y avait personne. Peut-tre le bruit venait-il du
dehors?... Elle attendit une seconde, puis, rassure, se retourna.

Arsne Lupin avait disparu.



   *   *   *



 l'instant mme o Devanne constata le pillage de son chteau, il se
dit: c'est Velmont qui a fait le coup, et Velmont n'est autre
qu'Arsne Lupin. Tout s'expliquait ainsi, et rien ne s'expliquait
autrement. Cette ide ne fit d'ailleurs que l'effleurer, tellement il
tait invraisemblable que Velmont ne ft point Velmont, c'est--dire
le peintre connu, le camarade de cercle de son cousin d'Estevan. Et
lorsque le brigadier de gendarmerie, aussitt averti, se prsenta,
Devanne ne songea mme pas  lui communiquer cette supposition
absurde.

Toute la matine ce fut,  Thibermesnil, un va-et-vient
indescriptible. Les gendarmes, le garde champtre, le commissaire de
police de Dieppe, les habitants du village, tout ce monde s'agitait
dans les couloirs, ou dans le parc, ou autour du chteau. L'approche
des troupes en manoeuvre, le crpitement des fusils, ajoutaient au
pittoresque de la scne.

Les premires recherches ne fournirent point d'indice. Les fentres
n'ayant pas t brises ni les portes fractures, sans nul doute le
dmnagement s'tait effectu par l'issue secrte. Pourtant, sur le
tapis, aucune trace de pas, sur les murs, aucune marque insolite.

Une seule chose, inattendue, et qui dnotait bien la fantaisie
d'Arsne Lupin: la fameuse Chronique du XVIe sicle avait repris son
ancienne place, et,  ct, se trouvait un livre semblable, qui
n'tait autre que l'exemplaire vol de la Bibliothque nationale.

 onze heures, les officiers arrivrent. Devanne les accueillit
gaiement--quelque ennui que lui caust la perte de telles richesses
artistiques, sa fortune lui permettait de la supporter sans mauvaise
humeur.--Ses amis d'Androl et Nelly descendirent.

Les prsentations faites, on s'aperut qu'il manquait un convive,
Horace Velmont. Ne viendrait-il point?

Son absence et rveill les soupons de Georges Devanne. Mais  midi
prcis, il entrait. Devanne s'cria:

-- la bonne heure! Vous voil!

--Ne suis-je pas exact?

--Si, mais vous auriez pu ne pas l'tre... aprs une nuit si
agite! car vous savez la nouvelle?

--Quelle nouvelle?

--Vous avez cambriol le chteau.

--Allons donc!

--Comme je vous le dis. Mais offrez tout d'abord votre bras  Miss
Underdown, et passons  table... Mademoiselle, permettez-moi...

Il s'interrompit, frapp par le trouble de la jeune fille. Puis,
soudain, se rappelant:

--C'est vrai,  propos, vous avez voyag avec Arsne Lupin,
jadis... avant son arrestation... La ressemblance vous tonne,
n'est-ce pas?

Elle ne rpondit point. Devant elle, Velmont souriait. Il s'inclina,
elle prit son bras. Il la conduisit  sa place et s'assit en face
d'elle.

Durant le djeuner on ne parla que d'Arsne Lupin, des meubles
enlevs, du souterrain, de Herlock Sholms.  la fin du repas
seulement, comme on abordait d'autres sujets, Velmont se mla  la
conversation. Il fut tour  tour amusant et grave, loquent et
spirituel. Et tout ce qu'il disait, il semblait ne le dire que pour
intresser la jeune fille. Trs absorbe, elle ne paraissait point
l'entendre.

On servit le caf sur la terrasse qui domine la cour d'honneur et le
jardin franais du ct de la faade principale. Au milieu de la
pelouse, la musique du rgiment se mit  jouer, et la foule des
paysans et des soldats se rpandit dans les alles du parc.

Cependant Nelly se souvenait de la promesse d'Arsne Lupin:  trois
heures tout sera l, je m'y engage.

 trois heures! et les aiguilles de la grande horloge qui ornait
l'aile droite marquaient deux heures quarante. Elle les regardait
malgr elle  tout instant. Et elle regardait aussi Velmont qui se
balanait paisiblement dans un confortable rocking-chair.

Deux heures cinquante... deux heures cinquante-cinq... une sorte
d'impatience, mle d'angoisse, treignait la jeune fille. tait-il
admissible que le miracle s'accomplt, et qu'il s'accomplt  la
minute fixe, alors que le chteau, la cour, la campagne taient
remplis de monde, et qu'en ce moment mme le procureur de la
Rpublique et le juge d'instruction poursuivaient leur enqute?

Et pourtant... pourtant, Arsne Lupin avait promis avec une telle
solennit! Cela sera comme il l'a dit, pensa-t-elle, impressionne par
tout ce qu'il y avait, en cet homme, d'nergie, d'autorit et de
certitude. Et cela ne lui semblait plus un miracle, mais un vnement
naturel qui devait se produire par la force des choses.

Une seconde, leurs regards se croisrent. Elle rougit et dtourna la
tte.

Trois heures... Le premier coup sonna, le deuxime coup, le
troisime... Horace Velmont tira sa montre, leva les yeux vers
l'horloge, puis remit sa montre dans sa poche. Quelques secondes
s'coulrent. Et voici que la foule s'carta, autour de la pelouse,
livrant passage  deux voitures qui venaient de franchir la grille du
parc, atteles l'une et l'autre de deux chevaux. C'taient de ces
fourgons qui vont  la suite des rgiments et qui portent les cantines
des officiers et les sacs des soldats. Ils s'arrtrent devant le
perron. Un sergent-fourrier sauta de l'un des siges et demanda M.
Devanne.

Devanne accourut et descendit les marches. Sous les bches, il vit,
soigneusement rangs, bien envelopps, ses meubles, ses tableaux, ses
objets d'art.

Aux questions qu'on lui posa, le fourrier rpondit en exhibant l'ordre
qu'il avait reu de l'adjudant de service, et que cet adjudant avait
pris, le matin, au rapport. Par cet ordre, la deuxime compagnie du
quatrime bataillon devait pourvoir  ce que les objets mobiliers
dposs au carrefour des Halleux, en fort d'Arques, fussent ports 
trois heures  M. Georges Devanne, propritaire du chteau de
Thibermesnil. Sign: le colonel Beauvel.

--Au carrefour, ajouta le sergent, tout se trouvait prt, align sur
le gazon, et sous la garde... des passants. a m'a sembl drle,
mais quoi! l'ordre tait catgorique.

Un des officiers examina la signature: elle tait parfaitement imite,
mais fausse.

La musique avait cess de jouer, on vida les fourgons, on rintgra
les meubles.

Au milieu de cette agitation, Nelly resta seule  l'extrmit de la
terrasse. Elle tait grave et soucieuse, agite de penses confuses
qu'elle ne cherchait pas  formuler. Soudain, elle aperut Velmont qui
s'approchait. Elle souhaita de l'viter, mais l'angle de la balustrade
qui borde la terrasse l'entourait de deux cts, et une ligne de
grandes caisses d'arbustes, orangers, lauriers-roses et bambous, ne
lui laissait d'autre retraite que le chemin par o s'avanait le jeune
homme. Elle ne bougea pas. Un rayon de soleil tremblait sur ses
cheveux d'or, agit par les feuilles frles d'un bambou. Quelqu'un
pronona trs bas:

--J'ai tenu ma promesse de cette nuit.

Arsne Lupin tait prs d'elle, et autour d'eux il n'y avait personne.

Il rpta, l'attitude hsitante, la voix timide:

--J'ai tenu ma promesse de cette nuit.

Il attendait un mot de remerciement, un geste du moins qui prouvt
l'intrt qu'elle prenait  cet acte. Elle se tut.

Ce mpris irrita Arsne Lupin, et, en mme temps, il avait le
sentiment profond de tout ce qui le sparait de Nelly, maintenant
qu'elle savait la vrit. Il et voulu se disculper, chercher des
excuses, montrer sa vie dans ce qu'elle avait d'audacieux et de grand.
Mais, d'avance, les paroles le froissaient, et il sentait l'absurdit
et l'insolence de toute explication. Alors il murmura tristement,
envahi d'un flot de souvenirs:

--Comme le pass est loin! Vous rappelez-vous les longues heures sur
le pont de la _Provence_. Ah! tenez... vous aviez, comme
aujourd'hui, une rose  la main, une rose ple comme celle-ci... Je
vous l'ai demande... vous n'avez pas eu l'air d'entendre...
Cependant, aprs votre dpart, j'ai trouv la rose... oublie sans
doute... Je l'ai garde...

Elle ne rpondit pas encore. Elle semblait trs loin de lui. Il
continua:

--En mmoire de ces heures, ne songez pas  ce que vous savez. Que le
pass se relie au prsent! Que je ne sois pas celui que vous avez vu
cette nuit, mais celui d'autrefois, et que vos yeux me regardent, ne
ft-ce qu'une seconde, comme ils me regardaient... Je vous en prie...
Ne suis-je plus le mme?

Elle leva les yeux, comme il le demandait, et le regarda. Puis sans un
mot, elle posa son doigt sur une bague qu'il portait  l'index. On
n'en pouvait voir que l'anneau, mais le chaton, retourn 
l'intrieur, tait form d'un rubis merveilleux.

Arsne Lupin rougit. Cette bague appartenait  Georges Devanne.

Il sourit avec amertume:

--Vous avez raison. Ce qui a t sera toujours. Arsne Lupin n'est et
ne peut tre qu'Arsne Lupin, et entre vous et lui, il ne peut mme
pas y avoir un souvenir... Pardonnez-moi... J'aurais d
comprendre que ma seule prsence auprs de vous est un outrage...

Il s'effaa le long de la balustrade, le chapeau  la main. Nelly
passa devant lui. Il fut tent de la retenir, de l'implorer. L'audace
lui manqua, et il la suivit des yeux, comme au jour lointain o elle
traversait la passerelle sur le quai de New-York. Elle monta les
degrs qui conduisent  la porte. Un instant encore sa fine silhouette
se dessina parmi les marbres du vestibule. Il ne la vit plus.

Un nuage obscurcit le soleil. Arsne Lupin observait, immobile, la
trace des petits pas empreinte dans le sable. Tout  coup, il
tressaillit: sur la caisse de bambou contre laquelle Nelly s'tait
appuye gisait la rose, la rose ple qu'il n'avait pas os lui
demander... Oublie sans doute, elle aussi? Mais oublie
volontairement ou par distraction?

Il la saisit ardemment. Des ptales s'en dtachrent. Il les ramassa
un  un comme des reliques...

--Allons, se dit-il, je n'ai plus rien  faire ici. Songeons  la
retraite. D'autant que si Herlock Sholms s'en mle, a pourrait
devenir mauvais.



   *   *   *



Le parc tait dsert. Cependant, prs du pavillon qui commande
l'entre, se tenait un groupe de gendarmes. Il s'enfona dans les
taillis, escalada le mur d'enceinte et prit, pour se rendre  la gare
la plus proche, un sentier qui serpentait parmi les champs. Il n'avait
point march durant dix minutes que le chemin se rtrcit, encaiss
entre deux talus, et comme il arrivait dans ce dfil, quelqu'un s'y
engageait qui venait en sens inverse.

C'tait un homme d'une cinquantaine d'annes peut-tre, assez fort, la
figure rase, et dont le costume prcisait l'aspect tranger. Il
portait  la main une lourde canne, et une sacoche pendait  son cou.

Ils se croisrent. L'tranger dit, avec un accent anglais  peine
perceptible:

--Excusez-moi, Monsieur... est-ce bien ici la route du chteau?

--Tout droit, Monsieur, et  gauche ds que vous serez au pied du
mur. On vous attend avec impatience.

--Ah!

--Oui, mon ami Devanne nous annonait votre visite ds hier soir.

--Tant pis pour M. Devanne s'il a trop parl.

--Et je suis heureux d'tre le premier  vous saluer. Herlock Sholms
n'a pas d'admirateur plus fervent que moi.

Il y eut dans sa voix une nuance imperceptible d'ironie qu'il regretta
aussitt, car Herlock Sholms le considra des pieds  la tte, et
d'un oeil  la fois si enveloppant et si aigu, qu'Arsne Lupin eut
l'impression d'tre saisi, emprisonn, enregistr par ce regard, plus
exactement et plus essentiellement qu'il ne l'avait jamais t par
aucun appareil photographique.

--Le clich est pris, pensa-t-il. Plus la peine de me dguiser avec
ce bonhomme-l. Seulement... m'a-t-il reconnu?

Ils se salurent. Mais un bruit de pas rsonna, un bruit de chevaux
qui caracolent dans un cliquetis d'acier. C'taient les gendarmes. Les
deux hommes durent se coller contre le talus, dans l'herbe haute, pour
viter d'tre bousculs. Les gendarmes passrent, et comme ils se
suivaient  une certaine distance, ce fut assez long. Et Lupin
songeait:

--Tout dpend de cette question: m'a-t-il reconnu? Si oui, il y a
bien des chances pour qu'il abuse de la situation. Le problme est
angoissant.

Quand le dernier cavalier les eut dpasss, Herlock Sholms se releva
et, sans rien dire, brossa son vtement sali de poussire. La courroie
de son sac tait embarrasse d'une branche d'pines. Arsne Lupin
s'empressa. Une seconde encore ils s'examinrent. Et, si quelqu'un
avait pu les surprendre  cet instant, c'et t un spectacle mouvant
que la premire rencontre de ces deux hommes, si tranges, si
puissamment arms, tous deux vraiment suprieurs, et destins
fatalement par leurs aptitudes spciales  se heurter comme deux
forces gales que l'ordre des choses pousse l'une contre l'autre 
travers l'espace.

Puis l'Anglais dit:

--Je vous remercie, Monsieur.

--Tout  votre service, rpondit Lupin.

Ils se quittrent. Lupin se dirigea vers la station Herlock Sholms
vers le chteau.



Le juge d'instruction et le procureur taient partis aprs de vaines
recherches, et l'on attendait Herlock Sholms avec une curiosit que
justifiait sa grande rputation. On fut un peu du par son aspect de
bon bourgeois, qui diffrait si profondment de l'image qu'on se
faisait de lui. Il n'avait rien du hros de roman, du personnage
nigmatique et diabolique qu'voque en nous l'ide de Herlock Sholms.
Devanne, cependant, s'cria plein d'exubrance:

--Enfin, Matre, c'est vous! Quel bonheur! Il y a si longtemps que
j'esprais... Je suis presque heureux de tout ce qui s'est pass,
puisque cela me vaut le plaisir de vous voir. Mais,  propos, comment
tes-vous venu?

--Par le train!

--Quel dommage! Je vous avais cependant envoy mon automobile au
dbarcadre.

--Une arrive officielle, n'est-ce pas? avec tambour et musique!
Excellent moyen pour me faciliter la besogne, bougonna l'Anglais.

Ce ton peu engageant dconcerta Devanne qui, s'efforant de
plaisanter, reprit:

--La besogne, heureusement, est plus facile que je ne vous l'avais
crit.

--Et pourquoi?

--Parce que le vol a eu lieu cette nuit.

--Si vous n'aviez pas annonc ma visite, Monsieur, il est probable
que le vol n'aurait pas eu lieu cette nuit.

--Et quand donc?

--Demain, ou un autre jour.

--Et en ce cas?

--Lupin et t pris au pige.

--Et mes meubles?

--N'auraient pas t enlevs.

--Mes meubles sont ici.

--Ici?

--Ils ont t ramens  trois heures.

--Par Lupin?

--Par deux fourgons militaires.

Herlock Sholms enfona violemment son chapeau sur sa tte et rajusta
son sac; mais Devanne, aux cent coups, s'cria:

--Que faites-vous?

--Je m'en vais.

--Et pourquoi?

--Vos meubles sont l, Arsne Lupin est loin. Mon rle est termin.

--Mais j'ai absolument besoin de votre concours, cher monsieur. Ce
qui s'est pass hier peut se renouveler demain, puisque nous ignorons
le plus important, comment Arsne Lupin est entr, comment il est
sorti, et pourquoi, quelques heures plus tard, il procdait  cette
restitution.

--Ah! vous ignorez...

L'ide d'un secret  dcouvrir adoucit Herlock Sholms.

--Soit, cherchons. Mais vite, n'est-ce pas? et, autant que possible,
seuls.

La phrase dsignait clairement les assistants. Devanne comprit et
introduisit l'Anglais dans le salon. D'un ton sec, en phrases qui
semblaient comptes d'avance, et avec quelle parcimonie! Sholms lui
posa des questions sur la soire de la veille, sur les convives qui
s'y trouvaient, sur les habitus du chteau. Puis il examina les deux
volumes de la Chronique, compara les cartes du souterrain, se fit
rpter les citations releves par l'abb Glis, et demanda:

--C'est bien hier que, pour la premire fois, vous avez parl de ces
deux citations?

--Hier.

--Vous ne les aviez jamais communiques  M. Horace Velmont?

--Jamais.

--Bien. Commandez votre automobile. Je repars dans une heure.

--Dans une heure!

--Arsne Lupin n'a pas mis davantage  rsoudre le problme que vous
lui avez pos.

--Moi!... je lui ai pos...

--Eh! oui, Arsne Lupin et Velmont, c'est la mme chose.

--Je m'en doutais... ah! le gredin!

--Or, hier soir,  dix heures, vous avez fourni  Lupin les lments
de vrit qui lui manquaient et qu'il cherchait depuis des semaines.
Et, dans le courant de la nuit, Lupin a trouv le temps de comprendre,
de runir sa bande et de vous dvaliser. J'ai la prtention d'tre
aussi expditif.

Il se promena d'un bout  l'autre de la pice en rflchissant, puis
s'assit, croisa ses longues jambes et ferma les yeux.

Devanne attendit, assez embarrass.

--Dort-il? Rflchit-il?

 tout hasard il sortit pour donner des ordres. Quand il revint il
l'aperut au bas de l'escalier de la galerie,  genoux, et scrutant le
tapis.

--Qu'y a-t-il donc?

--Regardez... l... ces taches de bougie...

--Tiens, en effet... et toutes fraches...

--Et vous pouvez en observer galement sur le haut de l'escalier, et
davantage encore autour de cette vitrine qu'Arsne Lupin a fracture,
et dont il a enlev les bibelots pour les dposer sur ce fauteuil.

--Et vous en concluez?

--Rien. Tous ces faits expliqueraient sans aucun doute la restitution
qu'il a opre. Mais c'est un ct de la question que je n'ai pas le
temps d'aborder. L'essentiel, c'est le trac du souterrain.

--Vous esprez toujours...

--Je n'espre pas, je sais. Il existe, n'est-ce pas, une chapelle 
deux ou trois cents mtres du chteau?

--Une chapelle en ruines, o se trouve le tombeau du duc Rollon.

--Dites  votre chauffeur qu'il nous attende auprs de cette
chapelle.

--Mon chauffeur n'est pas encore de retour... On doit me prvenir...
Mais, d'aprs ce que je vois, vous estimez que le souterrain
aboutit  la chapelle. Sur quel indice...

Herlock Sholms l'interrompit:

--Je vous prierai, Monsieur, de me procurer une chelle et une
lanterne.

--Ah! vous avez besoin d'une lanterne et d'une chelle?

--Apparemment, puisque je vous les demande.

Devanne, quelque peu interloqu par cette rude logique, sonna. Les
deux objets furent apports.

Les ordres se succdrent alors avec la rigueur et la prcision de
commandements militaires.

--Appliquez cette chelle contre la bibliothque,  gauche du mot
Thibermesnil...

Devanne dressa l'chelle et l'Anglais continua:

--Plus  gauche...  droite... Halte!... Montez...
Bien... Toutes les lettres de ce mot sont en relief, n'est-ce pas?

--Oui.

--Occupons-nous de la lettre H. Tourne-t-elle dans un sens ou dans
l'autre?

Devanne saisit la lettre H, et s'exclama:

--Mais oui, elle tourne! vers la droite, et d'un quart de cercle! Qui
donc vous a rvl?...

Sans rpondre, Herlock Sholms reprit:

--Pouvez-vous, d'o vous tes, atteindre la lettre R? Oui...
Remuez-la plusieurs fois, comme vous feriez d'un verrou que l'on
pousse et que l'on retire.

Devanne remua la lettre R.  sa grande stupfaction, il se produisit
un dclanchement intrieur.

--Parfait, dit Herlock Sholms. Il ne vous reste plus qu' glisser
votre chelle  l'autre extrmit, c'est--dire  la fin du mot
Thibermesnil... Bien... Et maintenant, si je ne me suis pas
tromp, si les choses s'accomplissent comme elles le doivent, la
lettre L s'ouvrira ainsi qu'un guichet.

Avec une certaine solennit, Devanne saisit la lettre L. La lettre L
s'ouvrit, mais Devanne dgringola de son chelle, car toute la partie
de la bibliothque situe entre la premire et la dernire lettre du
mot, pivota sur elle-mme et dcouvrit l'orifice du souterrain.

Herlock Sholms pronona, flegmatique:

--Vous n'tes pas bless?

--Non, non, fit Devanne en se relevant, pas bless, mais ahuri, j'en
conviens... ces lettres qui s'agitent... ce souterrain bant...

--Et aprs? Cela n'est-il pas exactement conforme  la citation de
Sully?

--En quoi, Seigneur?

--Dame! L'H tournoie, l'R frmit et l'L s'ouvre... et c'est ce qui
a permis  Henri IV de recevoir Mlle de Tancarville  une heure
insolite.

--Mais Louis XVI? demanda Devanne abasourdi.

--Louis XVI tait grand forgeron et habile serrurier. J'ai lu un
Trait des serrures de combinaison qu'on lui attribue. De la part de
Thibermesnil, c'tait se conduire en bon courtisan que de montrer 
son matre ce chef-d'oeuvre de mcanique. Pour mmoire, le roi
crivit: 2-6-12, c'est--dire, H. R. L., la deuxime, la sixime et la
douzime lettre du mot.

--Ah! parfait, je commence  comprendre... Seulement, voil...
Si je m'explique comment on sort de cette salle, je ne m'explique pas
comment Lupin a pu y pntrer. Car, remarquez-le bien, il venait du
dehors, lui.

Herlock Sholms alluma la lanterne et s'avana de quelques pas dans le
souterrain.

--Tenez, tout le mcanisme est apparent ici, comme les ressorts d'une
horloge, et toutes les lettres s'y retrouvent  l'envers. Lupin n'a
donc eu qu' les faire jouer de ce ct-ci de la cloison.

--Quelle preuve?

--Quelle preuve? Voyez cette flaque d'huile. Lupin avait mme prvu
que les rouages auraient besoin d'tre graisss, fit Herlock Sholms
non sans admiration.

--Mais alors il connaissait l'autre issue?

--Comme je la connais. Suivez-moi.

--Dans le souterrain?

--Vous avez peur?

--Non, mais tes-vous sr de vous y reconnatre?

--Les yeux ferms.

Ils descendirent d'abord douze marches, puis douze autres, et encore
deux fois douze autres. Puis, ils enfilrent un long corridor dont les
parois de briques portaient la marque de restaurations successives et
qui suintaient par places. Le sol tait humide.

--Nous passons sous l'tang, remarqua Devanne, nullement rassur.

Le couloir aboutit  un escalier de douze marches, suivi de trois
autres escaliers de douze marches qu'ils remontrent pniblement, et
ils dbouchrent dans une petite cavit taille  mme le roc. Le
chemin n'allait pas plus loin.

--Diable, murmura Herlock Sholms, rien que des murs nus, cela
devient embarrassant.

--Si l'on retournait, murmura Devanne, car, enfin, je ne vois
nullement la ncessit d'en savoir plus long. Je suis difi.

Mais, ayant lev la tte, l'Anglais poussa un soupir de soulagement:
au-dessus d'eux se rptait le mme mcanisme qu' l'entre. Il n'eut
qu' faire manoeuvrer les trois lettres. Un bloc de granit bascula.
C'tait, de l'autre ct, la pierre tombale du duc Rollon, grave des
douze lettres en relief Thibermesnil. Et ils se trouvrent dans la
petite chapelle en ruines que l'Anglais avait dsigne.

--Et l'on va jusqu' Dieu, c'est--dire jusqu' la chapelle,
dit-il, rapportant la fin de la citation.

--Est-ce possible, s'cria Devanne, confondu par la clairvoyance et
la vivacit de Herlock Sholms, est-ce possible que cette simple
indication vous ait suffi?

--Bah! fit l'Anglais, elle tait mme inutile. Sur l'exemplaire de la
Bibliothque nationale, le trait se termine  gauche, vous le savez,
par un cercle, et  droite, vous l'ignorez, par une petite croix, mais
si efface qu'on ne peut la voir qu' la loupe. Cette croix signifie
videmment la chapelle o nous sommes.

Le pauvre Devanne n'en croyait pas ses oreilles.

--C'est inou, miraculeux, et cependant d'une simplicit enfantine!
Comment personne n'a-t-il jamais perc ce mystre?

--Parce que personne n'a jamais runi les trois ou quatre lments
ncessaires, c'est--dire les deux livres et les citations...
Personne, sauf Arsne Lupin et moi.

--Mais, moi aussi, objecta Devanne, et l'abb Glis... Nous en
savions tous deux autant que vous, et nanmoins...

Sholms sourit.

--Monsieur Devanne, tout le monde n'est pas apte  dchiffrer les
nigmes.

--Mais voil dix ans que je cherche. Et vous, en dix minutes...

--Bah! l'habitude...

Ils sortirent de la chapelle, et l'Anglais s'cria:

--Tiens, une automobile qui attend!

--Mais c'est la mienne!

--La vtre? mais je pensais que le chauffeur n'tait pas revenu.

--En effet... et je me demande...

Ils s'avancrent jusqu' la voiture, et Devanne, interpellant le
chauffeur:

--douard, qui vous a donn l'ordre de venir ici?

--Mais, rpondit l'homme, c'est M. Velmont.

--M. Velmont? Vous l'avez donc rencontr?

--Prs de la gare, et il m'a dit de me rendre  la chapelle.

--De vous rendre  la chapelle! mais pourquoi?

--Pour y attendre monsieur... et l'ami de monsieur.

Devanne et Herlock Sholms se regardrent. Devanne dit:

--Il a compris que l'nigme serait un jeu pour vous. L'hommage est
dlicat.

Un sourire de contentement plissa les lvres minces du dtective.
L'hommage lui plaisait. Il pronona, en hochant la tte:

--C'est un homme. Rien qu' le voir, d'ailleurs, je l'avais jug.

--Vous l'avez donc vu?

--Nous nous sommes croiss tout  l'heure.

--Et vous saviez que c'tait Horace Velmont, je veux dire Arsne
Lupin?

--Non, mais je n'ai pas tard  le deviner...  une certaine
ironie de sa part.

--Et vous l'avez laiss chapper?

--Ma foi, oui... j'avais pourtant la partie belle... cinq
gendarmes qui passaient.

--Mais, sacrebleu! c'tait l'occasion ou jamais de profiter...

--Justement, Monsieur, dit l'Anglais avec hauteur, quand il s'agit
d'un adversaire comme Arsne Lupin, Herlock Sholms ne profite pas des
occasions... il les fait natre...

Mais l'heure pressait et, puisque Lupin avait eu l'attention charmante
d'envoyer l'automobile, il fallait en profiter sans retard. Devanne et
Herlock Sholms s'installrent au fond de la confortable limousine.
douard donna le tour de manivelle et l'on partit. Des champs, des
bouquets d'arbres dfilrent. Les molles ondulations du pays de Caux
s'aplanirent devant eux. Soudain les yeux de Devanne furent attirs
par un petit paquet pos dans un des vide-poches.

--Tiens, qu'est-ce que c'est que cela? Un paquet! Et pour qui donc?
Mais c'est pour vous.

--Pour moi?

--Lisez: M. Herlock Sholms, de la part d'Arsne Lupin.

L'Anglais saisit le paquet, le dficela, enleva les deux feuilles de
papier qui l'enveloppaient. C'tait une montre.

--Aoh! dit-il, en accompagnant cette exclamation d'un geste de
colre...

--Une montre, fit Devanne, est-ce que par hasard?...

L'Anglais ne rpondit pas.

--Comment! c'est votre montre! Arsne Lupin vous renvoie votre
montre! Mais s'il vous la renvoie, c'est qu'il l'avait prise... Il
avait pris votre montre! Ah! elle est bonne, celle-l, la montre de
Herlock Sholms subtilise par Arsne Lupin! Dieu, que c'est drle!
Non, vrai... vous m'excuserez... mais c'est plus fort que moi.

Il riait  gorge dploye, incapable de se contenir. Et quand il eut
bien ri, il affirma, d'un ton convaincu:

--Oh! c'est un homme, en effet.



L'Anglais ne broncha pas. Jusqu' Dieppe, il ne pronona pas une
parole, les yeux fixs sur l'horizon fuyant. Son silence fut terrible,
insondable, plus violent que la rage la plus farouche. Au dbarcadre,
il dit simplement, sans colre cette fois, mais d'un ton o l'on
sentait toute la volont et toute l'nergie du personnage:

--Oui, c'est un homme, et un homme sur l'paule duquel j'aurai
plaisir  poser cette main que je vous tends, Monsieur Devanne. Et
j'ai ide, voyez-vous, qu'Arsne Lupin et Herlock Sholms se
rencontreront de nouveau un jour ou l'autre... Oui, le monde est
trop petit pour qu'ils ne se rencontrent pas... et ce jour l...



FIN



------



TABLE DES MATIRES



L'arrestation d'Arsne Lupin

Arsne Lupin en prison

L'vasion d'Arsne Lupin

Le mystrieux voyageur

Le collier de la Reine

Le sept de coeur

Le coffre-fort de Madame Imbert

La perle noire

Herlock Sholms arrive trop tard











End of the Project Gutenberg EBook of Arsne Lupin gentleman-cambrioleur, by
Maurice Leblanc

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ARSNE LUPIN GENTLEMAN-CAMBRIOLEUR ***

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Alex Kirstukas

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goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
