The Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol.
4 / 20), by Adolphe Thiers

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Title: Histoire du Consulat et de l'Empire, (Vol. 4 / 20)
       faisant suite  l'Histoire de la Rvolution Franaise

Author: Adolphe Thiers

Release Date: March 31, 2010 [EBook #31846]

Language: French

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               HISTOIRE DU CONSULAT

                      ET DE

                     L'EMPIRE




                   FAISANT SUITE

        L'HISTOIRE DE LA RVOLUTION FRANAISE




                 PAR M. A. THIERS




                  TOME QUATRIME




        [Illustration: Emblme de l'diteur.]




                        PARIS
               PAULIN, LIBRAIRE-DITEUR
                  60, RUE RICHELIEU
                         1845




PARIS, IMPRIM PAR PLON FRRES, 36, RUE DE VAUGIRARD.




LIVRE QUINZIME.


LES SCULARISATIONS.

     Flicitations adresses au Premier Consul par tous les cabinets,
      l'occasion du Consulat  vie. -- Premiers effets de la paix en
     Angleterre. -- L'industrie britannique demande un trait de
     commerce avec la France. -- Difficult de mettre d'accord les
     intrts mercantiles des deux pays. -- Pamphlets crits  Londres
     par les migrs contre le Premier Consul. -- Rtablissement des
     bons rapports avec l'Espagne. -- Vacance du duch de Parme, et
     dsir de la cour de Madrid d'ajouter ce duch au royaume
     d'trurie. -- Ncessit d'ajourner toute rsolution  ce sujet.
     -- Runion dfinitive du Pimont  la France. -- Politique
     actuelle du Premier Consul  l'gard de l'Italie. -- Excellents
     rapports avec le Saint-Sige. -- Contestation momentane 
     l'occasion d'une promotion de cardinaux franais. -- Le Premier
     Consul en obtient cinq  la fois. -- Il fait don au Pape de deux
     bricks de guerre, appels _le Saint-Pierre_ et _le Saint-Paul_.
     -- Querelle promptement termine avec le dey d'Alger. -- Troubles
     en Suisse. -- Description de ce pays et de sa Constitution. -- Le
     parti unitaire et le parti oligarchique. -- Voyage  Paris du
     landamman Reding. -- Ses promesses au Premier Consul, bientt
     dmenties par l'vnement. -- Expulsion du landamman Reding, et
     retour au pouvoir du parti modr. -- tablissement de la
     Constitution du 29 mai, et danger de nouveaux troubles par suite
     de la faiblesse du gouvernement helvtique. -- Efforts du parti
     oligarchique pour appeler sur la Suisse l'attention des
     puissances. -- Cette attention exclusivement attire par les
     affaires germaniques. -- tat de l'Allemagne  la suite du trait
     de Lunville. -- Principe des scularisations pos par ce trait.
     -- La suppression des tats ecclsiastiques entrane de grands
     changements dans la Constitution germanique. -- Description de
     cette Constitution. -- Le parti protestant et le parti
     catholique; la Prusse et l'Autriche; leurs prtentions diverses.
     -- tendue et valeur des territoires  distribuer. -- L'Autriche
     s'efforce de faire indemniser les archiducs dpouills de leurs
     tats d'Italie, et se sert de ce motif pour s'emparer de la
     Bavire jusqu' l'Inn et jusqu' l'Isar. -- La Prusse, sous
     prtexte de se ddommager de ce qu'elle a perdu sur le Rhin, et
     de faire indemniser la maison d'Orange, aspire  se crer un
     tablissement considrable en Franconie. -- Dsespoir des petites
     cours, menaces par l'ambition des grandes. -- Tout le monde en
     Allemagne tourne ses regards vers le Premier Consul. -- Il se
     dcide  intervenir, pour faire excuter le trait de Lunville,
     et pour terminer une affaire qui peut  chaque instant embraser
     l'Europe. -- Il opte pour l'alliance de la Prusse, et appuie les
     prtentions de cette puissance dans une certaine mesure. --
     Projet d'indemnit arrt de concert avec la Prusse et les petits
     princes d'Allemagne. -- Ce projet communiqu  la Russie. --
     Offre  cette cour de concourir avec la France  une grande
     mdiation. -- L'empereur Alexandre accepte cette offre. -- La
     France et la Russie prsentent  la dite de Ratisbonne, en
     qualit de puissances mdiatrices, le projet d'indemnit arrt 
     Paris. -- Dsespoir de l'Autriche abandonne de tous les
     cabinets, et sa rsolution d'opposer au projet du Premier Consul
     les lenteurs de la Constitution germanique. -- Le Premier Consul
     djoue ce calcul, et fait adopter par la dputation
     extraordinaire le plan propos, moyennant quelques modifications.
     -- L'Autriche, pour intimider le parti prussien, que la France
     appuie, fait occuper Passau. -- Prompte rsolution du Premier
     Consul, et sa menace de recourir aux armes. -- Intimidation
     gnrale. -- Continuation de la ngociation. -- Dbats  la
     dite. -- Le projet entrav un moment par l'avidit de la Prusse.
     -- Le Premier Consul, pour en finir, fait une concession  la
     maison d'Autriche, et lui accorde l'vch d'Aichstedt. -- La
     cour de Vienne se rend, et adopte le conclusum de la dite. --
     Recs de fvrier 1803, et rglement dfinitif des affaires
     germaniques. -- Caractre de cette belle et difficile
     ngociation.


[En marge: Aot 1802.]

[En marge: Flicitations de l'Europe au Premier Consul, au sujet de
l'institution du Consulat  vie.]

L'lvation du gnral Bonaparte au pouvoir suprme, sous le titre de
consul  vie, n'avait ni surpris ni bless les cabinets europens. La
plupart d'entre eux, au contraire, y avaient vu un nouveau gage de
repos pour tous les tats. En Angleterre, o l'on observait avec une
attention inquite tout ce qui se passait chez nous, le premier
ministre, M. Addington, s'tait empress d'exprimer  M. Otto la
satisfaction du gouvernement britannique, et l'entire approbation qu'il
donnait  un vnement destin  consolider en France l'ordre et le
pouvoir. Bien que l'ambition du gnral Bonaparte comment  inspirer
des craintes, cependant on la lui pardonnait encore, parce que, dans le
moment, elle tait employe  dominer la Rvolution franaise. Le
rtablissement des autels, le rappel des migrs, avaient charm
l'aristocratie anglaise, et en particulier le pieux Georges III. En
Prusse, les tmoignages n'avaient pas t moins significatifs. Cette
cour, compromise dans l'estime de la diplomatie europenne pour avoir
conclu la paix avec la Convention nationale, se sentait fire maintenant
de ses relations avec un gouvernement plein de gnie, et s'estimait
heureuse de voir les affaires de France dfinitivement places dans la
main d'un homme, dont elle esprait le concours pour ses projets
ambitieux  l'gard de l'Allemagne. M. d'Haugwitz adressa les plus vives
flicitations  notre ambassadeur, et il alla mme jusqu' dire qu'il
serait bien plus simple d'en finir sur-le-champ, et de convertir en une
souverainet hrditaire cette dictature viagre, qu'on venait de
confrer au Premier Consul.

[En marge: Paroles de la reine de Naples sur le Premier Consul.]

L'empereur Alexandre, qui affectait de paratre tranger aux prjugs de
l'aristocratie russe, et qui entretenait avec le chef du gouvernement
franais une correspondance frquente et amicale, s'exprima, au sujet
des derniers changements, dans des termes pleins de courtoisie et de
grce. Il fit complimenter le nouveau Consul  vie avec autant
d'empressement que d'effusion. Le fond d'ides tait toujours le mme.
On s'applaudissait  Ptersbourg, comme  Berlin, comme  Londres, de
voir l'ordre garanti en France d'une manire durable, par la
prolongation indfinie de l'autorit du Premier Consul.  Vienne, o
l'on s'tait plus ressenti qu'ailleurs des coups ports par l'pe du
vainqueur de Marengo, une sorte de bienveillance personnelle semblait
natre pour lui. La haine de la Rvolution tait si forte dans cette
capitale du vieil empire germanique, qu'on pardonnait les victoires du
gnral au magistrat nergique et obi. On affectait mme de considrer
son gouvernement comme tout  fait contre-rvolutionnaire, lorsqu'il
n'tait encore que rparateur. L'archiduc Charles, qui dirigeait alors
le dpartement de la guerre, disait  M. de Champagny, que le Premier
Consul s'tait montr par ses campagnes le plus grand capitaine des
temps modernes; que, par une administration de trois annes, il s'tait
montr le plus habile des hommes d'tat; et qu'en joignant ainsi le
mrite du gouvernement  celui des armes, il avait mis le sceau  sa
gloire. Ce qui paratra plus singulier encore, la clbre reine de
Naples, Caroline, mre de l'impratrice d'Autriche, ennemie ardente de
la Rvolution et de la France, la reine de Naples, se trouvant 
Vienne, et recevant M. de Champagny, le chargea des flicitations les
plus inattendues pour le chef de la Rpublique.--Le gnral Bonaparte,
lui dit-elle, est un grand homme. Il m'a fait beaucoup de mal, mais le
mal qu'il m'a fait ne m'empche pas de reconnatre son gnie. En
comprimant le dsordre chez vous, il nous a rendu service  tous. S'il
est arriv  gouverner son pays, c'est qu'il en est le plus digne. Je le
propose tous les jours pour modle aux jeunes princes de la famille
impriale; je les exhorte  tudier ce personnage extraordinaire, pour
apprendre de lui comment on dirige les nations, comment,  force de
gnie et de gloire, on leur rend supportable le joug de l'autorit.--

Certes, aucun suffrage ne devait flatter le Premier Consul autant que
celui de cette reine ennemie et vaincue, remarquable par son esprit
autant que par la vivacit de ses passions. Le Saint-Pre, qui venait de
terminer en commun avec le Premier Consul la grande oeuvre du
rtablissement des cultes, et qui, malgr beaucoup de contrarits,
attendait de cette oeuvre la gloire de son rgne, le Saint-Pre se
rjouissait de voir monter peu  peu vers le trne un homme, qu'il
regardait comme l'appui le plus solide de la religion contre les
prjugs irrligieux du sicle. Il lui exprima son contentement avec une
affection toute paternelle. L'Espagne enfin, que la politique lgre et
dcousue du favori avait un moment loigne de la France, ne resta pas
silencieuse en cette occasion, et se montra satisfaite d'un vnement,
qu'elle s'accordait avec les autres cours  regarder comme heureux pour
l'Europe entire.

Ce fut donc aux applaudissements du monde, que ce rparateur de tant de
maux, cet auteur de tant de biens, se saisit du nouveau pouvoir dont la
nation venait de l'investir. On le traitait comme le vritable souverain
de la France. Les ministres trangers parlaient de lui aux ministres
franais avec les formes de respect employes pour parler des rois
eux-mmes. L'tiquette tait dj presque monarchique. Nos ambassadeurs
avaient pris la livre verte, qui tait celle du Premier Consul. On
trouvait cela simple, naturel, ncessaire. Cette adhsion unanime  une
lvation si subite et si prodigieuse, tait sincre. Quelques
apprhensions secrtes s'y mlaient, il est vrai; mais elles taient, en
tout cas, prudemment dissimules. Il tait possible en effet d'entrevoir
dans l'lvation du Premier Consul son ambition, et dans son ambition la
prochaine humiliation de l'Europe; mais les esprits les plus
clairvoyants pouvaient seuls pntrer aussi profondment dans l'avenir,
et c'taient ceux-l qui sentaient le mieux l'immensit du bien dj
ralis par le gouvernement consulaire. Cependant les flicitations sont
choses passagres; les affaires reviennent bien vite rendre 
l'existence des gouvernements, comme  celle des individus, son poids
lourd et continu.

[En marge: Premiers effets de la paix en Angleterre.]

[En marge: Activit des manufactures anglaises.]

On commenait  ressentir en Angleterre les premiers effets de la paix.
Ces effets, comme il arrive presque toujours en ce monde, ne rpondaient
pas aux esprances. Trois cents navires britanniques, envoys  la fois
dans nos ports, n'avaient pu vendre leurs cargaisons en entier, parce
qu'ils apportaient des marchandises prohibes par les lois de la
Rvolution. Le trait de 1786 ayant autrefois imprudemment ouvert nos
marchs aux produits britanniques, l'industrie franaise, surtout celle
des cotons, avait succomb en trs-peu de temps. Depuis le
renouvellement de la guerre, les mesures prohibitives adoptes par le
gouvernement rvolutionnaire avaient t un principe de vie pour nos
manufactures, qui, au milieu des plus affreuses convulsions politiques,
avaient repris leur essor, et atteint un dveloppement remarquable. Le
Premier Consul, comme nous l'avons rapport, au moment de la signature
des prliminaires de Londres, n'avait garde de changer un tel tat de
choses, et de renouveler les maux qui taient rsults du trait de
1786. Les importations anglaises taient par consquent rendues fort
difficiles, et le commerce de la Cit de Londres s'en plaignait
vivement. Cependant il restait la contrebande, qui se faisait dans de
trs-grandes proportions, soit par les frontires de la Belgique, encore
mal gardes, soit par la voie de Hambourg. Les ngociants de cette
dernire place, en introduisant les marchandises anglaises sur le
continent, et en dissimulant leur origine, leur mnageaient le moyen de
pntrer tant en France que dans les pays placs sous notre domination.
Malgr les prohibitions lgales qui attendaient les produits
britanniques dans nos ports, la contrebande suffisait donc pour leur
crer des dbouchs. Les manufactures de Birmingham et de Manchester
taient en assez grande activit.

[En marge: Inaction et mcontentement du haut commerce.]

Cette activit, le bas prix du pain, la suppression annonce de
l'_income-tax_, taient des sujets de satisfaction qui balanaient
jusqu' un certain point le mcontentement du haut commerce. Mais ce
mcontentement tait grand, car le haut commerce profitait peu des
spculations fondes sur la contrebande. Il trouvait la mer couverte de
pavillons rivaux ou ennemis; il tait priv du monopole de la navigation
que lui avait procur la guerre, et n'avait plus pour se ddommager les
grosses oprations financires de M. Pitt. Aussi se plaignait-il assez
haut des illusions de la politique de la paix, de ses inconvnients pour
l'Angleterre, de ses avantages exclusifs pour la France. Le dsarmement
de la flotte laissant oisifs un trs-grand nombre de matelots, que le
commerce britannique dans son tat prsent n'tait pas capable
d'employer, on voyait ces malheureux errant sur les quais de la Tamise,
quelquefois mme rduits  la misre: spectacle aussi affligeant pour
les Anglais, qu'aurait pu l'tre pour les Franais, la vue des
vainqueurs de Marengo ou de Hohenlinden mendiant leur pain dans les rues
de Paris.

M. Addington, toujours anim de dispositions amicales, avait fait sentir
au Premier Consul la ncessit de trouver des arrangements commerciaux
qui satisfissent les deux pays, et signal ce moyen comme le plus
capable de consolider la paix. Le Premier Consul, partageant les
dispositions de M. Addington, avait consenti  nommer un agent, et 
l'envoyer  Londres, afin de chercher, de concert avec les ministres
anglais, quelle serait la manire d'ajuster les intrts des deux
peuples, sans sacrifier l'industrie franaise.

Mais c'tait l un problme difficile  rsoudre. L'empressement de
l'opinion publique tait tel  Londres pour tout ce qui concernait ces
arrangements commerciaux, qu'on fit grand bruit de l'arrive de l'agent
franais. Il se nommait _Coquebert_; on l'appela _Colbert_; on dit qu'il
descendait du grand Colbert, et on loua fort la convenance d'un tel
choix, pour la conclusion d'un trait de commerce.

[En marge: Difficults d'un arrangement commercial, entre la France et
l'Angleterre.]

Malgr la bonne volont et la capacit de cet agent, un rsultat heureux
de ses efforts n'tait gure  esprer. De part et d'autre les
sacrifices  faire taient grands, et presque sans compensation. Le
travail du fer et le travail du coton constituent aujourd'hui les plus
riches industries de la France et de l'Angleterre, et sont le principal
objet de leur rivalit commerciale. Nous avons russi, nous Franais, 
forger le fer,  filer et tisser le coton, en immense quantit, 
trs-bas prix, et naturellement nous sommes peu disposs  sacrifier ces
deux industries. Le travail du fer n'tait pas alors trs-considrable.
C'tait surtout dans le tissage du coton et dans les ouvrages de
quincaillerie que les deux nations cherchaient  rivaliser. Les Anglais
demandaient qu'on ouvrt nos marchs  leurs cotons et  leur
quincaillerie. Le Premier Consul, sensible aux alarmes de nos
fabricants, impatient de dvelopper en France la richesse
manufacturire, se refusait  toute concession qui aurait pu contrarier
ses intentions patriotiques. Les Anglais, de leur ct, n'taient pas
alors plus qu'aujourd'hui ports  favoriser nos produits spciaux. Les
vins, les soieries taient les objets que nous aurions voulu introduire
chez eux. Ils s'y refusaient par deux raisons: l'obligation contracte
envers le Portugal de mnager une prfrence  ses vins; et le dsir de
protger les soieries, qui avaient commenc  se dvelopper en
Angleterre. Tandis que l'interdiction des communications nous avait valu
la manufacture du coton, elle leur avait valu en retour la manufacture
de la soie. Il est vrai que le dveloppement de l'industrie du coton
tait immense chez nous, parce que rien ne nous empchait d'y russir
compltement, et que l'industrie de la soie, au contraire, ne prosprait
que mdiocrement en Angleterre, par suite du climat, et par suite aussi
d'une certaine infriorit de got. Nanmoins les Anglais ne voulaient
nous sacrifier ni le trait de Methuen, qui les liait au Portugal, ni
leurs soieries naissantes, dont ils avaient conu des esprances
exagres.

Ajuster de tels intrts tait presque impossible. On avait propos
d'tablir  l'entre des deux pays, sur les marchandises importes dans
l'un et dans l'autre, des taxes gales au bnfice que percevait la
contrebande, de manire  rendre libre et profitable au trsor public un
commerce qui ne profitait qu'aux fraudeurs. Cette proposition alarmait
les manufacturiers anglais et franais. D'ailleurs le Premier Consul,
convaincu de la ncessit des grands moyens pour les grands rsultats,
considrant alors l'industrie du coton comme la premire, la plus
enviable de toutes, voulait lui assurer l'immense encouragement d'une
interdiction absolue des produits rivaux.

[En marge: Moyens imagins pour concilier les deux industries rivales de
France et d'Angleterre.]

Pour luder ces difficults, l'agent franais avait imagin un systme
sduisant au premier aspect, mais presque impraticable. Il avait propos
de laisser entrer en France les produits anglais quels qu'ils fussent,
avec des droits modrs,  la condition pour le navire qui les
importait, d'exporter immdiatement une valeur quivalente en produits
franais. Il devait en tre de mme pour les navires de notre nation
allant en Angleterre. C'tait une manire certaine d'encourager le
travail national, dans la mme proportion que le travail tranger. Il y
avait dans cette combinaison un autre avantage, c'tait d'enlever aux
Anglais un moyen d'influence dont ils faisaient, grce  leurs vastes
capitaux, un usage redoutable en certains pays. Ce moyen consistait 
faire crdit aux nations avec lesquelles ils trafiquaient,  se rendre
ainsi chez elles cranciers de sommes considrables, et en quelque sorte
commanditaires de leur commerce. C'est la conduite qu'ils avaient tenue
en Russie et en Portugal. Ils taient devenus possesseurs d'une partie
du capital circulant dans ces deux tats. En accordant ces crdits, ils
encourageaient le dbit de leurs produits, et s'assuraient en outre la
supriorit de celui qui prte sur celui qui emprunte. L'impossibilit
o le commerce russe tait de se passer d'eux, impossibilit telle, que
les empereurs n'taient plus libres dans le choix de la guerre ou de la
paix,  moins de mourir sous le poignard, prouvait assez le danger de
cette supriorit.

La combinaison propose, qui tendait  renfermer le commerce anglais
dans de certaines limites, prsentait malheureusement de telles
difficults d'excution, qu'il n'tait gure possible de l'adopter.
Mais, en attendant, elle occupait les imaginations, et laissait une
certaine esprance de s'entendre. Cette incompatibilit des intrts
commerciaux ne suffisait pas cependant pour faire renatre la guerre
entre les deux peuples, si leurs vues politiques pouvaient se concilier,
et surtout si le ministre de M. Addington parvenait  se soutenir
contre le ministre de M. Pitt.

[En marge: Dispositions pacifiques du cabinet Addington.]

M. Addington se regardait comme l'auteur de la paix, savait que c'tait
l son avantage sur M. Pitt, et voulait conserver cet avantage. Dans un
long entretien avec M. Otto, il avait prononc  ce sujet les paroles
les plus senses et les plus amicales.--Un trait de commerce, avait-il
dit, serait la garantie la plus sre et la plus durable de la paix. En
attendant qu'on puisse s'entendre  cet gard, quelques mnagements du
Premier Consul sur certains points, sont ncessaires pour maintenir le
public anglais en bonne disposition envers la France. Vous avez
rellement pris possession de l'Italie en runissant le Pimont  votre
territoire, et en dfrant au Premier Consul la prsidence de la
Rpublique italienne; vos troupes occupent la Suisse; vous rglez en
arbitres les affaires allemandes. Nous passons sur toutes ces extensions
de la puissance franaise; nous vous abandonnons le continent. Mais il y
a certains pays  propos desquels l'esprit du peuple anglais serait
facile  chauffer: c'est la Hollande, c'est la Turquie. Vous tes les
matres de la Hollande; c'est une consquence naturelle de votre
position sur le Rhin. Mais n'ajoutez rien d'ostensible  la domination
relle que vous exercez actuellement sur cette contre. Si vous vouliez,
par exemple, y faire ce que vous avez dj fait en Italie, en cherchant
 mnager au Premier Consul la prsidence de cette rpublique, le
commerce anglais y verrait une manire de runir la Hollande  la
France, et il concevrait les plus vives alarmes. Quant  la Turquie, une
nouvelle manifestation quelconque des penses qui ont produit
l'expdition d'gypte, causerait en Angleterre une explosion soudaine et
universelle. De grce donc, ne nous crez aucune difficult de cette
nature; concluons un arrangement tel quel au sujet de nos affaires
commerciales; obtenons la garantie des puissances pour l'ordre de Malte,
afin que nous puissions vacuer l'le, et vous verrez la paix se
consolider, et les derniers signes d'animosit disparatre[1].--

         [Note 1: Ces paroles sont le rsum exact de plusieurs
         entretiens, rapports dans les dpches de M. Otto.]

[En marge: Situation menaante de M. Pitt dans le Parlement.]

Ces paroles de M. Addington taient sincres, et il en donnait du reste
la preuve, en faisant les plus grandes diligences pour obtenir des
puissances la garantie du nouvel tat de choses, constitu  Malte par
le trait d'Amiens. Malheureusement M. de Talleyrand, par une ngligence
qu'il apportait quelquefois dans les affaires les plus graves, avait
omis de donner  nos agents des instructions relativement  cet objet,
et il laissait les agents anglais solliciter seuls une garantie qui
tait la condition pralable de l'vacuation de Malte. Il en rsulta des
lenteurs fcheuses, et plus tard de regrettables consquences. M.
Addington tait donc de bonne foi, dans son dsir de maintenir la paix.
Moyennant qu'il ne ft pas vaincu par l'ascendant de M. Pitt, on pouvait
esprer de la conserver. Mais M. Pitt, hors du cabinet, tait plus
puissant que jamais. Tandis que MM. Dundas, Wyndham, Grenville, avaient
publiquement attaqu les prliminaires de Londres et le trait d'Amiens,
il s'tait tenu  l'cart, laissant  ses amis l'odieux de ces
provocations ouvertes  la guerre, profitant de leur violence, gardant
un silence imposant, conservant toujours les sympathies de la vieille
majorit dont il avait eu l'appui pendant dix-huit annes, et
l'abandonnant  M. Addington jusqu'au jour o il croirait le moment venu
de la lui retirer. Il ne se permettait au surplus aucun acte qui pt
ressembler  une hostilit contre le ministre. Il appelait toujours M.
Addington son ami; mais on savait qu'il n'avait qu'un signal  donner
pour bouleverser le Parlement. Le roi le hassait, et souhaitait son
loignement; mais le haut commerce anglais lui tait dvou, et n'avait
de confiance qu'en lui. Ses amis, moins prudents qu'il n'tait,
faisaient  M. Addington une guerre non dguise, et on les supposait
les organes de sa vritable pense.  cette opposition tory se joignait,
sans se concerter toutefois avec elle, et mme en la combattant, la
vieille opposition whig de MM. Fox et Sheridan. Celle-ci avait
constamment demand la paix. Depuis qu'on la lui avait procure, elle
obissait  l'ordinaire penchant du coeur humain, toujours enclin 
moins aimer ce qu'il possde. Elle semblait ne plus apprcier cette paix
tant prconise, et laissait dire les amis exagrs de M. Pitt, quand
ils dclamaient contre la France. D'ailleurs la Rvolution franaise,
sous la forme nouvelle et moins librale qu'elle avait prise, paraissait
avoir perdu une partie des sympathies des whigs. M. Addington avait donc
des adversaires de deux espces, l'opposition tory des amis de M. Pitt,
qui se plaignait toujours de la paix; l'opposition whig, qui commenait
 s'en fliciter un peu moins. Si ce ministre tait renvers, M. Pitt
tait le seul ministre possible, et avec lui semblait revenir la guerre,
la guerre invitable, acharne, sans autre fin que la ruine de l'une des
deux nations. Par malheur, l'une de ces fautes que l'impatience des
oppositions leur fait souvent commettre, avait procur  M. Pitt un
triomphe inou. Quoique combattant dj le ministre Addington en
commun, mais non pas de concert, avec les amis exagrs de M. Pitt,
l'opposition whig avait toujours pour ce dernier une haine implacable.
M. Burdett fit une motion tendant  provoquer une enqute sur l'tat
dans lequel M. Pitt avait laiss l'Angleterre,  la suite de sa longue
administration. Les amis de ce ministre se levrent avec chaleur, et 
cette proposition en substiturent une autre, consistant  demander au
roi une marque de reconnaissance nationale pour le grand homme d'tat,
qui avait sauv la constitution de l'Angleterre, et doubl sa puissance.
Ils voulaient aller aux voix sur-le-champ. Les opposants reculrent
alors, et demandrent une remise de quelques jours. M. Pitt la leur fit
accorder avec une sorte de ddain. Mais la motion fut reprise aprs ces
quelques jours. Cette fois M. Pitt tint  tre absent, et, en son
absence, aprs une discussion des plus vhmentes, une immense majorit
repoussa la proposition de M. Burdett, et lui substitua une motion qui
contenait la plus belle expression de reconnaissance nationale pour le
ministre dchu. Au milieu de ces luttes, le ministre Addington
disparaissait; M. Pitt grandissait de toute la haine de ses ennemis, et
son retour aux affaires tait une chance menaante pour le repos du
monde. Cependant on supposait plus qu'on ne connaissait ses desseins, et
il ne disait pas une parole qui pt signifier la paix ou la guerre.

[En marge: Violence inoue des gazettes crites par les migrs franais
rfugis en Angleterre.]

Les journaux anglais, sans revenir  leur langage violent d'autrefois,
taient moins affectueux pour le Premier Consul, et commenaient 
dclamer de nouveau contre l'ambition de la France. Ils n'approchaient
pas toutefois de cette violence odieuse  laquelle ils descendirent plus
tard. Ce rle tait laiss, il faut le dire avec douleur,  des Franais
migrs, que la paix privait de toutes leurs esprances, et qui
cherchaient, en outrageant le Premier Consul et leur patrie,  rveiller
les fureurs de la discorde entre deux nations trop faciles  irriter. Un
pamphltaire, nomm Peltier, vou au service des princes de Bourbon,
crivait contre le Premier Consul, contre son pouse, contre ses soeurs
et ses frres, des pamphlets abominables, dans lesquels on leur prtait
tous les vices. Ces pamphlets, accueillis par les Anglais avec le ddain
qu'une nation libre et accoutume  la licence de la presse, ressent
pour ses excs, produisaient  Paris un effet tout diffrent. Ils
remplissaient d'amertume le coeur du Premier Consul, et un vulgaire
crivain, instrument des plus basses passions, avait le pouvoir
d'atteindre dans sa gloire le plus grand des hommes, comme ces insectes
qui, dans la nature, s'attachent  tourmenter les plus nobles animaux de
la cration. Heureux les pays accoutums depuis long-temps  la libert!
ces vils agents de diffamation y sont privs du moyen de nuire; ils y
sont si connus, si mpriss, qu'ils n'ont plus le pouvoir de troubler
les grandes mes.

 ces outrages se joignaient les intrigues du fameux Georges, celles
des vques d'Arras et de Saint-Pol-de-Lon, qui taient  la tte des
vques refusants. La police avait surpris leurs missaires portant des
pamphlets dans la Vende, et essayant d'y rveiller les haines mal
teintes. Ces causes, toutes mprisables qu'elles taient, produisaient
cependant un vritable malaise, et finirent par amener de la part du
cabinet franais une demande embarrassante pour le cabinet britannique.
Le Premier Consul, trop sensible  des attaques plus dignes de mpris
que de colre, rclama, en vertu de l'alien-bill, l'expulsion
d'Angleterre de Peltier, de Georges, des vques d'Arras et de
Saint-Pol. M. Addington, plac en prsence d'adversaires tout prts 
lui reprocher la moindre condescendance envers la France, ne refusa pas
prcisment ce qu'on lui demandait, et ce qu'autorisaient les lois
anglaises; mais il essaya de temporiser, en allguant la ncessit de
mnager l'opinion publique, opinion trs-susceptible en Angleterre, et
dans le moment prte  s'garer sous l'influence des dclamations des
partis. Le Premier Consul, habitu  mpriser les partis, comprit peu
ces raisons, et se plaignit de la faiblesse du ministre Addington avec
une hauteur presque blessante. Toutefois les rapports des deux cabinets
ne cessrent pas d'tre bienveillants. Tous deux cherchaient  empcher
le renouvellement d'une guerre  peine termine. M. Addington attachait
 cela son existence et son honneur. Le Premier Consul voyait dans la
continuation de la paix l'occasion d'une gloire nouvelle pour lui, et
l'accomplissement des plus nobles penses de prosprit publique.

[En marge: tat de l'Espagne depuis la paix.]

[En marge: Folle dissipation des richesses mtalliques venues du
Mexique.]

[En marge: Retour de bonne intelligence entre la France et l'Espagne.]

L'Espagne commenait  respirer de sa longue misre. Les galions
taient, comme autrefois, la seule ressource de son gouvernement. Des
quantits considrables de piastres, enfouies pendant la guerre dans les
capitaineries gnrales du Mexique et du Prou, avaient t transportes
en Europe. Il en tait arriv dj pour prs de trois cents millions de
francs. Si un autre gouvernement que celui d'un favori incapable et
insouciant, avait t charg de ses destines, l'Espagne aurait pu
relever son crdit, restaurer sa puissance navale, et se mettre en tat
de figurer d'une manire plus glorieuse, dans les guerres dont le monde
tait encore menac. Mais ces richesses mtalliques de l'Amrique,
reues et dissipes par des mains inhabiles, n'taient pas employes aux
nobles usages auxquels on aurait d les consacrer. La plus faible partie
servait  soutenir le crdit du papier-monnaie; la plus grande,  payer
les dpenses de la cour. Rien ou presque rien n'tait donn aux arsenaux
du Ferrol, de Cadix, de Carthagne. Tout ce que savait faire l'Espagne,
c'tait de se plaindre de l'alliance franaise, de lui imputer la perte
de la Trinit, comme si elle avait d s'en prendre  la France du triste
rle que le prince de la Paix lui avait fait jouer, soit dans la guerre,
soit dans les ngociations. Une alliance n'est profitable que lorsqu'on
apporte  ses allis une force relle qu'ils apprcient, et dont ils
sont obligs de tenir grand compte. Mais l'Espagne, quand elle faisait
cause commune avec la France, entrane  la guerre maritime par
l'vidence de ses intrts, ne savait plus la soutenir ds qu'elle y
tait engage, devenait presque autant un embarras qu'un secours pour
ses allis, et se tranait  leur suite, toujours mcontente et
d'elle-mme et des autres. C'est ainsi qu'elle avait pass peu  peu
d'un tat d'intimit  un tat d'hostilit  l'gard de la France. La
division franaise envoye en Portugal avait t indignement traite,
comme on l'a vu, et il avait fallu une menace foudroyante du Premier
Consul pour arrter les consquences d'une conduite insense.  partir
de cette poque les rapports taient devenus un peu meilleurs. Il y
avait entre les deux puissances, outre les intrts gnraux, qui
taient communs depuis un sicle, des intrts du moment, qui touchaient
fort le coeur du roi et de la reine d'Espagne, et qui taient de nature
 les rapprocher du Premier Consul. C'taient les intrts ns de la
cration du royaume d'trurie.

[En marge: Vacance du duch de Parme, et dsir de la cour d'Espagne
d'ajouter ce duch au royaume d'trurie.]

[En marge: Esprances donnes par le Premier Consul  la cour
d'Espagne.]

[En marge: Introduction en France des moutons mrinos.]

La cour de Madrid se plaignait du ton de supriorit que prenait 
Florence le ministre de France, gnral Clarke. Le Premier Consul avait
fait droit  ces plaintes, et ordonn au gnral Clarke de conseiller
moins, et plus doucement les jeunes infants appels  rgner. Par gard
pour la cour d'Espagne, il avait laiss mourir en pleine jouissance du
grand-duch de Parme le vieux grand-duc, frre de la reine Louise. Mais
ce prince mort, son duch appartenait  la France, en vertu du trait
qui constituait le royaume d'trurie. Charles IV et la reine son pouse
le convoitaient ardemment pour leurs enfants, car cet accroissement de
territoire et fait du royaume d'trurie le second tat d'Italie. Le
Premier Consul n'opposait pas des refus absolus aux dsirs de la famille
royale d'Espagne, mais il demandait du temps, pour ne pas donner trop
d'ombrage aux grandes cours, en faisant un nouvel acte de
toute-puissance. En gardant ce duch en dpt, il laissait aux cabinets
qui protgeaient la vieille dynastie du Pimont l'espoir d'un
ddommagement pour cette dynastie malheureuse; il laissait entrevoir au
Pape une amlioration dans sa condition prsente, qui tait pnible
depuis la perte des Lgations; il laissait enfin reposer un instant les
affaires d'Italie, tant remises sous les yeux de l'Europe depuis
quelques annes. Quoique diffres, les nouvelles transactions au sujet
de Parme avaient bientt ramen l'un vers l'autre les deux cabinets de
Paris et de Madrid. Charles IV venait, avec sa femme et sa cour, de se
rendre en pompe  Barcelonne, afin de clbrer un double mariage, celui
de l'hritier prsomptif de la couronne d'Espagne, depuis Ferdinand VII,
avec une princesse de Naples, et celui de l'hritier de la couronne de
Naples avec une infante d'Espagne. On talait  cette occasion dans la
capitale de la Catalogne un luxe extraordinaire, et beaucoup trop grand
pour l'tat des finances espagnoles. De cette ville, on changeait les
plus gracieux tmoignages avec la cour consulaire. Charles IV s'tait
empress d'annoncer le double mariage de ses enfants au Premier Consul,
comme  un souverain ami. Le Premier Consul avait rpondu avec le mme
empressement et sur le ton de la plus franche cordialit. Toujours
occup d'intrts srieux, il avait voulu profiter de ce moment pour
amliorer les relations commerciales des deux pays. Il n'avait pu
obtenir l'introduction de nos cotonnades, parce que le gouvernement de
Charles IV tenait  mnager l'industrie naissante de la Catalogne, mais
il avait obtenu le rtablissement des avantages accords jadis dans la
Pninsule  la plupart de nos produits. Il s'tait surtout attach 
russir dans un objet de grande importance  ses yeux, c'tait
l'introduction en France des belles races de moutons espagnols.
Antrieurement, la Convention nationale avait eu l'heureuse ide
d'insrer dans le trait de Ble un article secret, par lequel l'Espagne
s'obligeait  laisser sortir, pendant cinq annes, mille brebis, et cent
bliers mrinos par an, avec cinquante talons et cent cinquante juments
andalous. Au milieu des troubles de cette poque, on n'avait jamais
achet ni un mouton ni un cheval. Par un ordre du Premier Consul, le
ministre de l'intrieur venait d'envoyer des agents dans la Pninsule,
avec mission d'excuter en une seule anne ce qui aurait d tre excut
en cinq. L'administration espagnole, toujours fort jalouse de la
possession exclusive de ces beaux animaux, se refusait obstinment  ce
qu'on lui demandait, et allguait comme excuse la grande mortalit des
prcdentes annes. Cependant on comptait sept millions de moutons
mrinos en Espagne, et cinq ou six mille de ces animaux ne pouvaient
tre difficiles  trouver. Aprs une assez vive rsistance, le
gouvernement espagnol se rendit aux dsirs du Premier Consul, en
apportant toutefois quelques dlais  leur accomplissement. Les
relations taient ainsi redevenues tout  fait amicales entre les deux
cours. Le gnral Beurnonville, rcemment ambassadeur  Berlin, venait
de quitter cette rsidence, pour se rendre  Madrid. Il avait t appel
aux ftes de famille donnes  Barcelonne.

[En marge: Dml promptement termin avec le dey d'Alger.]

La sret de la navigation dans la Mditerrane occupait d'une manire
toute particulire la sollicitude du Premier Consul. Le dey d'Alger
avait t assez malavis pour traiter la France comme il traitait les
puissances chrtiennes du second ordre. Deux btiments franais
s'taient vus arrts dans leur marche et conduits  Alger. Un de nos
officiers avait t molest dans la rade de Tunis par un officier
algrien. L'quipage d'un vaisseau chou sur la cte d'Afrique tait
retenu prisonnier par les Arabes. La pche du corail se trouvait
interrompue. Enfin un btiment napolitain avait t captur par des
corsaires africains dans les eaux des les d'Hyres. Interpell sur ces
divers objets, le gouvernement algrien osa demander, pour rendre
justice  la France, un tribut semblable  celui qu'il exigeait de
l'Espagne et des puissances italiennes. Le Premier Consul, indign, fit
partir  l'instant mme un officier de son palais, l'adjudant Hullin,
avec une lettre pour le dey. Dans cette lettre il rappelait au dey qu'il
avait dtruit l'empire des Mamelucks; il lui annonait l'envoi d'une
escadre et d'une arme, et le menaait de la conqute de toute la cte
d'Afrique, si les Franais et les Italiens dtenus, si les btiments
capturs, n'taient rendus sur-le-champ, et si une promesse formelle
n'tait faite de respecter  l'avenir les pavillons de France et
d'Italie.--Dieu a dcid, lui disait-il, que tous ceux qui seront
injustes envers moi seront punis. Je dtruirai votre ville et votre
port, je m'emparerai de vos ctes, si vous ne respectez la France, dont
je suis le chef, et l'Italie, o je commande.--Ce qu'il disait, le
Premier Consul songeait en effet  l'excuter, car il avait dj fait la
remarque que le nord de l'Afrique tait d'une grande fertilit, et
pourrait tre avantageusement cultiv par des mains europennes, au lieu
de servir de repaire  des pirates. Trois vaisseaux partirent de Toulon,
deux furent mis en rade, cinq eurent ordre de passer de l'Ocan dans la
Mditerrane. Mais toutes ces dispositions furent inutiles. Le dey,
apprenant bientt  quelle puissance il avait affaire, se jeta aux pieds
du vainqueur de l'gypte, remit tous les prisonniers chrtiens qu'il
dtenait, les btiments napolitains et franais qui avaient t pris,
pronona une condamnation  mort contre les agents dont nous avions 
nous plaindre, et ne leur accorda la vie que sur la demande de leur
grce, prsente par le ministre de France. Il rtablit la pche du
corail, et promit pour les pavillons franais et italien un respect gal
et absolu.

[En marge: tat de l'Italie.]

[En marge: Runion  la France de l'le d'Elbe et du Pimont.]

L'Italie tait fort calme. La nouvelle Rpublique italienne commenait 
s'organiser sous la direction du prsident qu'elle s'tait choisi, et
qui comprimait de son autorit puissante les mouvements dsordonns,
auxquels est toujours expos un tat nouveau et rpublicain. Le Premier
Consul s'tait enfin dcid  runir officiellement l'le d'Elbe et le
Pimont  la France. L'le d'Elbe, change avec le roi d'trurie contre
la principaut de Piombino, qu'on avait obtenue de la cour de Naples,
venait d'tre vacue par les Anglais. Elle avait t dclare aussitt
partie du territoire franais. La runion du Pimont, consomme de fait
depuis prs de deux annes, passe sous silence par l'Angleterre pendant
les ngociations d'Amiens, admise par la Russie elle-mme qui se bornait
 demander une indemnit quelconque pour la maison de Sardaigne, tait
soufferte comme une ncessit invitable par toutes les cours. La
Prusse, l'Autriche taient prtes  la confirmer par leur adhsion, si
on leur promettait une bonne part dans la distribution des tats
ecclsiastiques. Cette runion du Pimont, officiellement prononce par
un Snatus-consulte organique du 24 fructidor an X (11 septembre 1802),
n'tonna donc personne, et ne fut point un vnement. D'ailleurs la
vacance du duch de Parme tait une esprance laisse  tous les
intrts froisss en Italie. Ce beau pays de Pimont fut divis en six
dpartements: le P, la Doire, Marengo, la Sesia, la Stura et le
Tanaro. Il dut envoyer dix-sept dputs au Corps Lgislatif. Turin fut
dclare une des grandes villes de la Rpublique. C'tait le premier pas
fait par Napolon, au del de ce qu'on appelle les limites naturelles de
la France, c'est--dire au del du Rhin, des Alpes et des Pyrnes. Aux
yeux des cabinets de l'Europe, un agrandissement ne serait jamais une
faute,  en juger du moins par leur conduite ordinaire. Il y a cependant
des agrandissements qui sont des fautes vritables, et la suite de cette
histoire le fera voir. On doit les considrer comme tels, lorsqu'ils
dpassent la limite qu'on peut facilement dfendre, lorsqu'ils blessent
des nationalits respectables et rsistantes. Mais, il faut le
reconnatre, de toutes les acquisitions extraordinaires faites par la
France dans ce quart de sicle, le Pimont tait la moins critiquable.
S'il et t possible de constituer immdiatement l'Italie, ce qu'il y
aurait eu de plus sage  faire, c'et t de la runir tout entire en
un seul corps de nation; mais, quelque puissant que ft alors le Premier
Consul, il n'tait pas encore assez matre de l'Europe pour se permettre
une pareille cration. Il avait t oblig de laisser une partie de
l'Italie  l'Autriche, qui possdait l'ancien tat vnitien jusqu'
l'Adige; une autre  l'Espagne, qui avait demand pour ses deux infants
la formation du royaume d'trurie. Il avait d laisser exister le Pape
dans un intrt religieux, les Bourbons de Naples dans l'intrt de la
paix gnrale. Organiser dfinitivement et compltement l'Italie, tait
donc impossible pour le moment. Tout ce que pouvait le Premier Consul,
c'tait de lui mnager un tat transitoire, meilleur que son tat pass,
propre  prparer son tat futur. En constituant dans son sein une
Rpublique, qui occupait le milieu de la valle du P, il y avait dpos
un germe de libert et d'indpendance. En prenant le Pimont, il s'y
faisait une base solide pour combattre les Autrichiens. Il leur donnait
des rivaux en y appelant les Espagnols. En y laissant le Pape, en
cherchant  se l'attacher, en y supportant les Bourbons de Naples, il
mnageait l'ancienne politique de l'Europe, sans lui sacrifier toutefois
la politique de la France. Ce qu'il faisait actuellement tait, en un
mot, un commencement, qui n'excluait pas plus tard, qui prparait au
contraire un tat meilleur et dfinitif.

[En marge: Rapports du Premier Consul avec le Pape depuis le Concordat.]

[En marge: Rclamations du Pape au sujet des articles organiques.]

Les rapports taient chaque jour plus affectueux avec la cour de Rome.
Le Premier Consul coutait avec une grande complaisance les plaintes du
Saint-Pre sur les objets qui le chagrinaient. La sensibilit de ce
vnrable pontife tait extrme pour tout ce qui touchait aux affaires
de l'glise. La privation des Lgations avait beaucoup rduit les
ressources financires du Saint-Sige. L'abolition d'une foule de droits
perus autrefois en France, abolition qui menaait de s'tendre mme en
Espagne, l'avait encore appauvri. Pie VII s'en plaignait amrement, non
pour lui, car il vivait comme un anachorte, mais pour son clerg, qu'il
pouvait  peine entretenir. Cependant, comme les intrts spirituels
taient, aux yeux de ce digne pontife, fort au-dessus des intrts
temporels, il se plaignait aussi avec douceur, mais avec un vif
sentiment de chagrin, des fameux articles organiques. On se rappelle que
le Premier Consul, aprs avoir renferm dans un trait avec Rome,
qualifi de Concordat, les conditions gnrales du rtablissement des
autels, avait rejet dans une loi tout ce qui tait relatif  la police
des cultes. Il avait rdig cette loi d'aprs les maximes de l'ancienne
monarchie franaise. La dfense de publier aucune bulle ou crit sans la
permission de l'autorit publique; l'interdiction  tout lgat du
Saint-Sige d'exercer ses fonctions sans la reconnaissance pralable de
ses pouvoirs par le gouvernement franais; la juridiction du Conseil
d'tat, charg des appels comme d'abus; l'organisation des sminaires
soumise  des rgles svres; l'obligation d'y professer la dclaration
de 1682; l'introduction du divorce dans nos lois; la dfense de confrer
le mariage religieux avant le mariage civil; l'attribution complte et
dfinitive des registres de l'tat civil aux magistrats municipaux,
taient autant d'objets sur lesquels le Pape adressait des
reprsentations, que le Premier Consul coutait sans vouloir les
admettre, considrant ces objets comme rgls sagement et souverainement
par les articles organiques. Le Pape rclamait avec persvrance, sans
vouloir toutefois pousser ses rclamations jusqu' une rupture. Enfin
les affaires religieuses dans la Rpublique italienne, la scularisation
de l'Allemagne, par suite de laquelle l'glise allait perdre une partie
du sol germanique, mettaient le comble  ses peines; et, sans la joie
que lui causait le rtablissement de la religion catholique en France,
sa vie n'aurait t, disait-il, qu'un long martyre. Son langage
respirait, du reste, la plus sincre affection pour la personne du
Premier Consul.

Celui-ci laissait dire le Saint-Pre avec une patience extrme, et qui
n'tait pas dans son caractre.

Quant  la privation des Lgations et  l'appauvrissement du
Saint-Sige, il y pensait souvent, et nourrissait le vague projet
d'accrotre le domaine de saint Pierre; mais il ne savait comment s'y
prendre, plac qu'il tait entre la Rpublique italienne, qui, loin
d'tre dispose  rendre les Lgations, demandait au contraire le duch
de Parme, entre l'Espagne qui convoitait ce mme duch, entre les hauts
protecteurs de la maison de Sardaigne qui voulaient en faire l'indemnit
de cette maison. Aussi offrait-il de l'argent au Pape, en attendant
qu'il pt amliorer son tat territorial, offre que celui-ci et
accepte si la dignit de l'glise l'avait permis.  dfaut d'un tel
genre de secours, il avait mis un grand soin  payer l'entretien des
troupes franaises pendant leur passage  travers les tats romains. Il
venait de faire vacuer Ancne en mme temps qu'Otrante, et tout le midi
de l'Italie; il avait exig que le gouvernement napolitain vacut
Ponte-Corvo et Bnevent. Enfin, sur les affaires d'Allemagne, il se
montrait dispos  dfendre dans une certaine mesure le parti
ecclsiastique, que le parti protestant, c'est--dire la Prusse,
voulait affaiblir jusqu' le dtruire.

[En marge: Don fait au Pape, de deux btiments de guerre, le
_Saint-Pierre_ et le _Saint-Paul_.]

 ces efforts pour contenter le Saint-Sige, il joignait des actes de la
plus gracieuse courtoisie. Il avait fait dlivrer tous les sujets des
tats romains dtenus  Alger, et les avait renvoys au Pape. Comme ce
prince souverain ne possdait pas mme un btiment pour carter de ses
ctes les pirates africains, le Premier Consul avait choisi dans
l'arsenal maritime de Toulon deux beaux bricks, les avait fait armer
compltement, dcorer avec luxe, et, aprs leur avoir donn les noms de
_Saint-Pierre_ et _Saint-Paul_, les avait envoys en cadeau  Pie VII.
Par surcrot d'attention, une corvette les avait suivis 
Civita-Vecchia, pour ramener les quipages  Toulon, et pargner au
trsor pontifical toute espce de dpense. Le vnrable pontife voulut
recevoir les marins franais  Rome, leur montra les pompes du culte
catholique dans la grande basilique de Saint-Pierre, et les renvoya
combls des modestes dons que l'tat de sa fortune lui permettait de
faire.

[En marge: Promotion de cinq cardinaux franais  la fois.]

Un dsir du Premier Consul, ardent et prompt comme tous ceux qu'il
concevait, venait de susciter avec le Saint-Sige une difficult,
heureusement passagre et bientt vanouie. Il dsirait que la nouvelle
glise de France et ses cardinaux comme l'ancienne. La France en avait
compt autrefois jusqu' huit, neuf et mme dix. Le Premier Consul
aurait dsir avoir  sa disposition, autant de chapeaux, et mme plus,
s'il et t possible de les obtenir, car il y voyait un prcieux moyen
d'influence sur le clerg franais, avide de ces hautes dignits, et un
moyen d'influence plus dsirable encore dans le sacr collge, qui lit
les Papes, et rgle les grandes affaires de l'glise. En 1789, la France
comptait cinq cardinaux: MM. de Bernis, de La Rochefoucauld, de Lomnie,
de Rohan, de Montmorency. Les trois premiers, MM. de Bernis, de La
Rochefoucauld, de Lomnie, taient morts. M. de Rohan avait cess d'tre
Franais, car son archevch tait devenu allemand. M. de Montmorency
tait l'un des refusants qui avaient rsist au Saint-Sige, lors de la
demande des dmissions. Le cardinal Maury, nomm depuis 1789, tait
migr, et considr alors comme ennemi. La Belgique et la Savoie en
comprenaient deux: le cardinal de Frankemberg, autrefois archevque de
Malines, et le savant Gerdil. Le ci-devant archevque de Malines tait
spar de son sige, et ne songeait point  y reparatre. Le cardinal
Gerdil avait toujours vcu  Rome, plong dans les tudes thologiques,
et n'appartenait  aucun pays. Ni l'un ni l'autre ne pouvaient tre
considrs comme Franais. Le Premier Consul voulait qu'on accordt tout
de suite sept cardinaux  la France. C'tait beaucoup plus qu'il n'tait
possible au Pape d'accorder dans le moment. Il y avait, il est vrai,
plusieurs chapeaux vacants, mais la promotion des couronnes approchait,
et il fallait y pourvoir. La promotion des couronnes tait une coutume,
devenue presque une loi, en vertu de laquelle le Pape autorisait six
puissances catholiques  lui dsigner chacune un sujet, qu'il gratifiait
du chapeau sur leur prsentation. Ces puissances taient l'Autriche, la
Pologne, la Rpublique de Venise, la France, l'Espagne, le Portugal.
Deux n'existaient plus: la Pologne et Venise; mais il en restait quatre,
la France comprise, et il n'y avait pas assez de chapeaux vacants, soit
pour les satisfaire, soit pour suffire aux demandes du Premier Consul.
Le Pape fit valoir cette raison pour rsister  ce qu'on exigeait de
lui. Mais le Premier Consul, imaginant qu'il y avait dans cette
rsistance  ses dsirs, outre la difficult du nombre, qui tait
relle, la crainte de montrer trop de condescendance envers la France,
s'emporta vivement, et dclara que, si on lui refusait les chapeaux
demands, il s'en passerait, mais n'en voudrait pas mme un, car il ne
souffrirait pas que l'glise franaise, si elle avait des cardinaux, en
et moins que les autres glises de la chrtient. Le Pape, qui n'aimait
pas  mcontenter le Premier Consul, transigea, et consentit  lui
accorder cinq cardinaux. Mais comme on manquait de chapeaux pour suffire
 cette promotion extraordinaire, et  celle des couronnes, on pria les
cours d'Autriche, d'Espagne et de Portugal de consentir  un ajournement
de leurs justes prtentions, ce qu'elles firent toutes trois avec
beaucoup de grce et d'empressement. On se plaisait alors  satisfaire
spontanment  des dsirs, que bientt il fallut excuter comme des
ordres.

Le Premier Consul consentit  donner le chapeau  M. de Bayanne, depuis
long-temps auditeur de rote pour la France, et doyen de ce tribunal. Il
proposa ensuite au Pape M. de Belloy, archevque de Paris; l'abb
Fesch, archevque de Lyon, et son oncle; M. Cambacrs, frre du second
Consul, et archevque de Rouen; enfin, M. de Boisgelin, archevque de
Tours.  ces cinq choix, il aurait voulu en joindre un sixime, c'tait
celui de l'abb Bernier, vque d'Orlans, pacificateur de la Vende,
principal ngociateur du Concordat. Mais l'ide de comprendre, dans une
promotion aussi clatante, un homme qui avait tant marqu dans la guerre
civile, embarrassait fort le Premier Consul. Il s'en ouvrit au
Saint-Pre, et le pria de dcider tout de suite que le premier chapeau
vacant serait donn  l'abb Bernier, mais en gardant cette rsolution,
comme dit la cour de Rome, _in petto_, et en crivant  l'abb Bernier
le motif de cet ajournement. C'est ce qui fut fait, et ce qui devint un
sujet de chagrin pour ce prlat, encore peu rcompens des services
qu'il avait rendus. L'abb Bernier connaissait la bonne volont du
Premier Consul  son gard, mais il souffrait cruellement de l'embarras
qu'on prouvait  l'avouer publiquement: juste punition de la guerre
civile, tombant du reste sur un homme qui, par ses services, mritait
plus qu'aucun autre l'indulgence du gouvernement et du pays.

Le Pape envoya en France un prince Doria pour porter la barrette aux
cardinaux rcemment lus. Ds ce moment, l'glise franaise, revtue
d'une si large part de la pourpre romaine, tait l'une des plus
favorises et des plus clatantes de la chrtient.

L'glise d'Italie restait  organiser d'accord avec le Pape. Le Premier
Consul demandait un Concordat pour la Rpublique italienne. Mais, en
cette occasion, le Pape ne voulut pas se laisser vaincre. La Rpublique
italienne comprenait les Lgations, et c'et t, suivant lui,
reconnatre l'abandon de ces provinces que de traiter avec la Rpublique
dont elles relevaient. Il fut convenu qu'on y supplerait au moyen d'une
suite de brefs destins  rgler chaque affaire d'une manire spciale.
Enfin, Pie VII s'en rapporta entirement aux conseils du Premier Consul,
pour la constitution dfinitive de l'ordre de Malte. Les prieurs
s'taient assembls dans les diverses parties de l'Europe, afin de
pourvoir  l'lection d'un nouveau grand-matre, et cette fois, afin de
faciliter l'lection, ils taient convenus de s'en remettre au Pape du
soin de la faire. Sur l'avis du Premier Consul, qui tenait  organiser
l'ordre le plus tt possible, afin de lui transfrer prochainement l'le
de Malte, le Pape choisit un Italien; ce fut le bailli Ruspoli, prince
romain d'une grande famille. Le Premier Consul aimait mieux un Romain
qu'un Allemand ou un Napolitain. Le personnage choisi tait d'ailleurs
un homme sage, clair, digne de l'honneur qu'on lui dcernait.
Seulement, son acceptation paraissait peu probable. On se hta de la lui
demander en crivant en Angleterre, o il vivait retir.

Les troupes franaises avaient vacu Ancne et le golfe de Tarente.
Elles taient rentres dans la Rpublique italienne, qu'elles devaient
occuper jusqu' ce que cette rpublique et form une arme. Elles
travaillaient aux routes des Alpes et aux fortifications d'Alexandrie,
de Mantoue, de Legnago, de Vrone, de Peschiera. Six mille hommes
gardaient l'trurie, en attendant un corps espagnol. Toutes les
conditions du trait d'Amiens, relativement  l'Italie, taient donc
excutes de la part de la France.

[En marge: Agitations de la Suisse.]

Tandis que les esprits commenaient  s'apaiser dans la plupart des
tats de l'Europe sous l'influence bienfaisante de la paix, ils taient
loin de se calmer en Suisse. Le peuple de ces montagnes tait le dernier
qui s'agitt encore, mais il s'agitait avec violence. On et dit que la
discorde, chasse de France et d'Italie par le gnral Bonaparte,
s'tait rfugie dans les retraites inaccessibles des Alpes. Sous les
noms d'_unitaires_ et d'_oligarques_, deux partis s'y trouvaient aux
prises, celui de la rvolution, et celui de l'ancien rgime. Ces deux
partis, se balanant presque  force gale, ne produisaient pas
l'quilibre, mais de continuelles et fcheuses oscillations. En dix-huit
mois, ils s'taient tour  tour empars du pouvoir, et l'avaient exerc
sans raison, sans justice, sans humanit. Il convient d'exposer en peu
de mots l'origine de ces partis, et leur conduite depuis le commencement
de la rvolution helvtique.

[En marge: La Suisse avant quatre-vingt-neuf.]

La Suisse se composait, avant quatre-vingt-neuf, de treize cantons; six
dmocratiques: Schwitz, Uri, Unterwalden, Zug, Glaris, Appenzell; sept
oligarchiques: Berne, Soleure, Zurich, Lucerne, Fribourg, Ble,
Schaffouse. Le canton de Neufchtel tait une principaut dpendante de
la Prusse. Les Grisons, le Valais, Genve, formaient trois rpubliques 
part, allies de la Suisse, vivant chacune sous un rgime particulier et
indpendant; mais la premire, celle des Grisons, par sa situation
gographique, plus attire vers l'Autriche; les deux autres, le Valais
et Genve, par la mme raison, plus attires vers la France.

La Rpublique franaise apporta un premier changement  cet tat de
choses. Pour s'indemniser de la guerre, elle s'empara du pays de Bienne,
de l'ancienne principaut de Porentruy, et elle en fit le dpartement du
Mont-Terrible, en y ajoutant une partie de l'ancien vch de Ble. Elle
prit aussi Genve, dont elle forma le dpartement du Lman. Elle
ddommagea la Suisse en lui adjoignant les Grisons et le Valais.
Toutefois elle se rserva dans le Valais une route militaire, qui devait
partir de l'extrmit du lac de Genve vers Villeneuve, remonter la
valle du Rhne, par Martigny et Sion, jusqu' Brigg, point o
commenait la clbre route du Simplon, pour dboucher sur le lac
Majeur. Aprs ces changements territoriaux qui taient du fait de la
Rpublique franaise, vinrent ceux qui taient la consquence des ides
de justice et d'galit, que le parti rvolutionnaire voulait faire
prvaloir en Suisse,  l'imitation de ce qui s'tait accompli en France
en quatre-vingt-neuf.

[En marge: Caractre de la rvolution suisse, et imitation de l'unit
franaise.]

Le parti rvolutionnaire se composait en Suisse de tous les hommes
auxquels dplaisait le rgime oligarchique, et ils taient rpandus
aussi bien dans les cantons dmocratiques que dans les cantons
aristocratiques, car ils avaient autant  souffrir dans les uns que dans
les autres. Ainsi, dans les petits cantons d'Uri, d'Unterwalden, de
Schwitz, o le peuple tout entier, assembl une fois chaque anne,
choisissait ses magistrats, et vrifiait leur gestion en quelques
heures, ce suffrage universel, destin  flatter un instant la multitude
ignorante et corrompue, n'tait qu'une drision. Un petit nombre de
familles puissantes, devenues matresses de toutes choses par le temps
et par la corruption, disposaient souverainement des affaires et des
emplois.  Schwitz, par exemple, la famille Reding distribuait les
grades  sa volont dans un rgiment suisse au service d'Espagne, ce qui
faisait l'unique objet de la sollicitude du pays, car ces grades taient
la seule ambition de tout ce qui ne voulait pas rester ptre ou
laboureur. Les petits cantons avaient en outre dans leur dpendance les
bailliages italiens, et les gouvernaient,  titre de pays sujets, de la
manire la plus arbitraire. Ces dmocraties n'taient donc, comme toute
dmocratie pure arrive  l'tre avec le temps, que des oligarchies
dguises sous des formes populaires. C'est ce qui explique comment il y
avait, mme dans les cantons dmocratiques, des esprits profondment
blesss par l'ancien tat de choses. Les provinces sujettes,  la faon
des bailliages italiens, se retrouvaient dans plus d'un canton. Ainsi
Berne gouvernait durement le pays de Vaud et l'Argovie. Enfin, dans les
cantons aristocratiques, la bourgeoisie infrieure tait exclue des
emplois. Aussi, ds que le signal fut donn par l'entre des armes
franaises en 1798, le soulvement fut prompt et gnral. Dans les
cantons  provinces sujettes, les bailliages opprims s'insurgrent
contre les chefs-lieux oppresseurs; dans le sein des villes souveraines,
la classe moyenne s'insurgea contre l'oligarchie. Des treize cantons on
voulut en former dix-neuf, tous gaux, tous uniformment administrs,
placs sous une autorit centrale et unique, rappelant l'unit du
gouvernement franais. On tait domin en agissant ainsi par le besoin
de justice distributive, et surtout par l'ambition de sortir de l'tat
de nullit particulier aux gouvernements fdratifs. L'esprance de
figurer un peu plus activement sur la scne du monde remuait alors
trs-vivement le coeur des Suisses, fiers de leur antique bravoure, et
du rle qu'elle leur avait valu autrefois en Europe, ennuys de cette
neutralit perptuelle qui les rduisait  vendre leur sang aux
puissances trangres.

Dans cette application  la Suisse des ides de la Rvolution franaise,
amene autant par la conformit des besoins que par l'esprit
d'imitation, on disloqua certains cantons pour en faire plusieurs, comme
on agglomra plusieurs districts spars pour en composer un seul
canton. On divisa le territoire de Berne, qui avec l'Argovie et le pays
de Vaud formait le quart de la Suisse, et on fit de l'Argovie et du pays
de Vaud deux cantons spars. On dtacha d'Uri les bailliages italiens,
pour crer avec ceux-ci le canton du Tessin. On grossit le canton
d'Appenzell en lui adjoignant Saint-Gall, le Tokenbourg, le Rheinthal;
on ajouta au canton de Glaris les bailliages de Sargans, Werdenberg,
Gaster, Uznach et Raperschwill. Ces additions accordes aux cantons
d'Appenzell et de Glaris, avaient pour but d'y dtruire  jamais
l'ancien rgime dmocratique, en leur imposant une tendue qui rendait
ce rgime impossible. On constitua ces dix-neuf cantons dpendants d'un
corps lgislatif, qui leur donnait des lois uniformes, et d'un pouvoir
excutif, qui excutait ces lois, pour tous et chez tous. Il y eut en
Suisse des ministres, des prfets et des sous-prfets.

Le parti oppos, contre lequel toute cette uniformit tait dirige,
adopta le thme contraire, et voulut le rgime fdratif, dans sa plus
grande exagration, avec ses irrgularits les plus bizarres, avec
l'isolement complet des tats fdrs les uns  l'gard des autres. Il
le voulait ainsi, parce qu' la faveur de ces irrgularits, de cet
isolement, chaque petite oligarchie pouvait reprendre son empire. Les
aristocraties de Berne, Zurich, Ble, firent alliance avec les
dmocraties de Schwitz, Uri, Unterwalden, et s'entendirent parfaitement
entre elles, car au fond elles voulaient toutes la mme chose,
c'est--dire la domination de quelques familles puissantes, aussi bien
dans les petits cantons montagneux que dans les cits les plus
opulentes. Les uns reurent le nom d'_oligarques_; les autres, qui
cherchaient dans l'uniformit de gouvernement la justice et l'galit,
reurent le nom d'_unitaires_. Les uns et les autres taient aux prises
depuis plusieurs annes, sans avoir jamais pu gouverner la malheureuse
Suisse, avec quelque modration et quelque dure. Les constitutions s'y
taient succd aussi vite qu'en France, et dans le moment on s'agitait
pour en faire une nouvelle.

[En marge: Relations du parti oligarchique avec les puissances
trangres.]

Une circonstance rendait plus graves encore les troubles de la Suisse,
c'tait la disposition des partis  chercher leur appui  l'tranger, ce
qui arrive toujours dans un pays trop faible pour ne relever que de
lui-mme, et trop important par sa position gographique pour tre
considr d'un oeil indiffrent par ses voisins. Le parti oligarchique
ayant beaucoup de relations  Vienne,  Londres,  Ptersbourg mme, o
un Suisse, le colonel Laharpe, avait form le coeur et l'esprit du jeune
Empereur, assigeait toutes ces cours des plus vives instances: il les
suppliait de ne pas souffrir que la France, en consolidant en Suisse le
rgime rvolutionnaire, soumt  son influence une contre qui tait
militairement la plus importante du continent. Il avait aussi de grandes
relations avec l'Angleterre. Les bourgeois de Berne et de plusieurs
cits souveraines avaient confi le capital de leurs conomies
municipales  la banque de Londres, conduite qui du reste leur faisait
honneur, car, tandis que les villes libres, dans toute l'Europe,
notamment en Allemagne, taient perdues de dettes, les villes de la
Suisse avaient amass des sommes considrables. Le gouvernement anglais,
sous le prtexte de l'occupation franaise, s'tait sans scrupule
empar des fonds dposs. Depuis la paix, il ne les avait pas encore
restitus. Les oligarques de Berne le suppliaient, s'il ne venait pas 
leur secours, de retenir du moins les capitaux qu'ils avaient remis  la
banque de Londres. Ils avaient confi environ dix millions  cette
banque, et deux  celle de Vienne.

[En marge: Le parti rvolutionnaire cherche  s'appuyer sur la France.]

[En marge: Conseils du Premier Consul  la Suisse.]

Le parti rvolutionnaire cherchait naturellement son appui auprs de la
France, et il lui tait facile de le trouver auprs d'elle, puisque les
armes franaises n'avaient pas cess d'occuper le territoire
helvtique. Mais une pareille occupation ne pouvait pas durer
long-temps. Il fallait prochainement vacuer la Suisse, comme on avait
vacu l'Italie. Bien que l'obligation d'vacuer l'une ne ft pas aussi
formellement stipule que l'obligation d'vacuer l'autre, cependant, le
trait de Lunville garantissant l'indpendance de la Suisse, on pouvait
regarder l'excution des traits comme imparfaite, et la paix comme
incertaine, tant que nos troupes ne s'taient pas retires. Aussi les
observateurs politiques avaient-ils les yeux particulirement fixs sur
la Suisse, qui remuait, et sur l'Allemagne, o l'on partageait les
territoires ecclsiastiques, pour voir si l'essai de pacification
gnrale, qu'on tentait en ce moment, serait durable. Le Premier Consul
avait pris la rsolution bien formelle de ne pas compromettre la paix 
l'occasion de ce qui se passait dans l'un et l'autre de ces pays, 
moins toutefois que la contre-rvolution, dont il ne voulait sur aucune
des frontires de France, n'essayt de s'tablir au milieu des Alpes.
Il lui et t facile de se faire accepter pour lgislateur de
l'Helvtie, ainsi qu'il l'avait t de la Rpublique italienne; mais la
_Consulte_ de Lyon avait produit un tel effet en Europe, notamment en
Angleterre, qu'il n'osait pas donner deux fois le mme spectacle. Il
s'en tenait donc  de sages avis, qui taient couts, mais peu suivis,
malgr la prsence de nos troupes. Il conseillait aux Suisses de
renoncer  la chimre de l'unit absolue, unit impossible dans un pays
aussi accident que le leur, insupportable d'ailleurs aux petits
cantons, qui ne pouvaient ni payer de gros impts, comme Berne ou Ble,
ni se plier au joug d'une rgle commune. Il leur conseillait de crer un
gouvernement central pour les affaires extrieures de la Confdration;
et, quant aux affaires intrieures, de laisser aux gouvernements locaux
le soin de s'organiser suivant le sol, les moeurs, l'esprit des
habitants. Il leur conseillait de prendre de la Rvolution franaise ce
qu'elle avait de bon, d'incontestablement utile, l'galit entre toutes
les classes de citoyens, l'galit entre toutes les parties du
territoire; de laisser dtaches les unes des autres les provinces
incompatibles, telles que Vaud et Berne, telles que les bailliages
italiens et Uri; mais de renoncer  certaines agglomrations de
territoire, qui dnaturaient plusieurs petits cantons, tels que ceux
d'Appenzell et de Glaris; de faire cesser dans les grandes villes la
domination alternative des oligarques et de la populace, et d'en finir
par le gouvernement de la bourgeoisie moyenne, sans exclusion
systmatique d'aucune classe; d'imiter enfin cette politique de
transaction entre tous les partis qui avait rendu le repos  la France.
Ces avis, compris par les hommes clairs, mconnus par les hommes
passionns, qui forment toujours le grand nombre, demeuraient sans
effet. Toutefois, comme ils tendaient  ramener la rvolution un peu en
arrire, la faction oligarchique, alors opprime, les accueillait avec
plaisir, se berant d'illusions, ainsi que faisaient  Paris certains
migrs franais, et croyant que, parce qu'il tait modr, le Premier
Consul voulait rtablir l'ancien rgime.

[En marge: Difficult territoriale au sujet de la route du Simplon.]

Une question de territoire ajoutait  cette situation une complication
assez grave. Pendant la Rvolution, la Suisse et la France, s'tant en
quelque sorte confondues, avaient pass du systme de neutralit  celui
d'alliance offensive et dfensive. Dans ce systme, on n'avait pas
hsit  concder  la France, par le trait de 1798, la route militaire
du Valais, aboutissant au pied du Simplon. Lors des derniers traits,
l'Europe n'avait pas os rclamer contre cet tat de choses, rsultat
d'une longue guerre; elle s'tait borne  stipuler l'indpendance de la
Suisse. Le Premier Consul, prfrant par systme la neutralit de la
Suisse  son alliance, entendait jouir de la route du Simplon, sans tre
rduit  emprunter le territoire helvtique, ce qui tait incompatible
avec la neutralit; et il avait imagin pour cela de se faire donner la
proprit du Valais. Ce n'tait pas l une grande exigence, car c'tait
de la France que la Suisse tenait le Valais, autrefois indpendant. Mais
le Premier Consul ne le demandait pas sans compensation: il offrait en
change une province que l'Autriche lui avait cde par le trait de
Lunville, c'tait le Frickthal, petit pays fort important comme
frontire, comprenant la route des villes forestires, s'tendant depuis
le confluent de l'Aar avec le Rhin jusqu' la limite du canton de Ble,
et liant par consquent ce canton avec la Suisse. Ce petit pays, faisant
face  la Fort-Noire, avait, outre sa valeur propre, une valeur de
convenance fort grande. Grce  cet change, la France, devenue
propritaire du Valais, n'avait plus besoin du territoire helvtique
pour le passage de ses armes, et on pouvait revenir du systme de
l'alliance au systme de la neutralit. Les Suisses, tant les unitaires
que les oligarques, dclamaient sur ce sujet,  l'envi les uns des
autres. Ils ne voulaient,  aucun prix, cder le Valais pour le
Frickthal. Ils demandaient d'autres concessions de territoire le long du
Jura, notamment le pays de Bienne, l'Erguel et quelques portions
dtaches du Porentruy. C'tait leur livrer une partie du dpartement du
Mont-Terrible. Mme  ces conditions, ils rpugnaient encore  cder le
Valais; et, comme sous les intrts appels gnraux, se cachent souvent
des intrts trs-particuliers, les petits cantons, redoutant pour la
route du Saint-Gothard la rivalit de celle du Simplon, poussaient au
refus de l'change propos. Le Premier Consul avait fait occuper
provisoirement le Valais par trois bataillons, ne voulant du reste
prendre aucun parti avant l'arrangement gnral des affaires
helvtiques.

[En marge: Constitution du 29 mai 1801, approuve par la France et sa
mise en vigueur.]

[En marge: La Constitution du 29 mai, par la faute des patriotes,
aboutit au triomphe du parti oligarchique.]

[En marge: Voyage de M. Reding  Paris.]

[En marge: Engagements pris par M. Reding envers le Premier Consul.]

En attendant l'organisation dfinitive de la Suisse, il avait t form
un gouvernement temporaire, compos d'un conseil excutif et d'un corps
lgislatif peu nombreux. Divers projets de constitution avaient t
rdigs, et secrtement soumis au Premier Consul. Celui-ci, entre ces
divers projets, en avait prfr un, qui lui semblait conu dans des
vues plus sages, et l'avait renvoy  Berne avec une sorte de
recommandation. Le gouvernement provisoire, compos lui-mme des
patriotes les plus modrs, avait adopt cette constitution, et l'avait
prsente  l'acceptation d'une Dite gnrale. Le parti unitaire exalt
comptait dans cette Dite une majorit considrable, cinquante voix sur
quatre-vingts. Bientt il dclara la Dite constituante, rdigea un
nouveau projet dans les ides de l'unit absolue, et affectant mme de
braver la France, proclama le Valais partie intgrante du sol de la
Confdration helvtique. Les reprsentants des petits cantons se
retirrent, en dclarant qu'ils ne se soumettraient jamais  une
pareille constitution. Matres du gouvernement provisoire, les patriotes
modrs, en voyant ce qui se passait, se concertrent avec le ministre
de France Verninac, et prirent un arrt par lequel ils cassrent la
Dite, pour avoir excd ses pouvoirs, et s'tre faite assemble
constituante lorsqu'elle n'tait point appele  l'tre. Ils mirent
eux-mmes en vigueur la nouvelle constitution du 29 mai 1801, et
procdrent  l'lection des autorits qu'elle instituait. Ces autorits
taient le snat, le petit-conseil, et le landamman. Le snat se
composait de vingt-cinq membres; il nommait le petit-conseil, qui se
composait de sept, et le landamman, qui tait le chef de la rpublique.
Le snat ne nommait pas seulement ces deux autorits, il les conseillait
aussi. Comme les patriotes modrs avaient sur les bras les unitaires
exalts, qu'on venait de disperser en cassant la Dite, ils furent
obligs de mnager le parti contraire, celui des oligarques. Ils
choisirent dans son sein les hommes les plus sages, pour se les
adjoindre, et les comprirent dans le snat. Ils les mlrent avec les
rvolutionnaires, de manire  conserver la majorit  ces derniers.
Mais, dans leur irritation, cinq des rvolutionnaires choisis refusrent
d'accepter. La majorit se trouvait ds lors change d'une manire
d'autant plus fcheuse, que le snat, une fois form, devait se
complter lui-mme. Il se complta en effet, et dans le sens des
oligarques. Aussi, quand il fallut nommer le landamman, et opter entre
deux candidats, M. Reding, qui tait le chef des oligarques, et M.
Dolder, qui tait le chef des rvolutionnaires modrs, M. Reding
l'emporta d'une voix. M. Dolder tait un homme sage, capable, mais d'une
nergie mdiocre. M. Reding tait un ancien officier, peu clair, mais
nergique, ayant servi dans les troupes suisses  la solde des
puissances trangres, et fait avec intelligence, en 1798, la guerre des
montagnes contre l'arme franaise. Il tait du petit canton de
Schwitz, et le chef de cette famille privilgie, qui disposait de tous
les grades dans le rgiment de Reding. Les oligarques de toute la Suisse
avaient adopt cette espce de chef de clan, et lui avaient donn leur
confiance. Tout rude qu'il tait, M. Reding ne manquait pas d'une
certaine finesse; il tait flatt de sa nouvelle dignit, et tenait  la
conserver. Il savait qu'il ne le pouvait pas long-temps contre la
volont de la France. D'accord avec les siens, il imagina de se rendre
brusquement  Paris, pour essayer de persuader au Premier Consul que le
parti des oligarques tait le parti des honntes gens, qu'il fallait le
souffrir au pouvoir, permettre qu'il y ft ses volonts, et qu' ces
conditions on aurait une Suisse dvoue  la France. Le Premier Consul
reut M. Reding avec gards, et l'couta avec quelque attention. M.
Reding affecta de se montrer dpourvu de prjugs, et plutt militaire
qu'oligarque; il parut flatt d'approcher le premier gnral des temps
modernes, et dispos comme lui  se mettre au-dessus des passions de
parti. Il offrit divers accommodements, qui pouvaient tre accepts,
sauf  voir si la conduite rpondrait aux promesses. D'aprs ces
accommodements, le snat devait tre port  trente membres, et le choix
des cinq nouveaux membres fait exclusivement parmi les patriotes. On
devait choisir galement parmi eux un second landamman, alternant avec
le premier dans l'exercice du pouvoir. Des commissions cantonales,
composes de moiti par le snat et par les cantons eux-mmes, devaient
tre charges de donner  chacun d'eux la constitution qui lui
conviendrait. Il tait, en outre, accord que l'Argovie et le pays de
Vaud resteraient dtachs de Berne; et en revanche, que les
agglomrations de territoires qui avaient dfigur certains petits
cantons, seraient rvoques. Sous toutes ces rserves, le Premier Consul
promit de reconnatre la Suisse, de la replacer en tat de neutralit
perptuelle, et d'en retirer les troupes franaises. Pour lui assurer la
route militaire qu'il demandait, on dmembra le Valais, en cdant  la
France la portion qui est sur la rive droite du Rhne. La France, en
change, s'obligeait  cder le Frickthal, plus un arrondissement de
territoire du ct du Jura. M. Reding partit rempli d'esprance, croyant
avoir acquis la faveur du Premier Consul, et pouvoir faire dsormais en
Suisse tout ce qu'il voudrait.

[En marge:  peine retourn en Suisse, M. Reding se livre au parti
oligarchique, et le favorise exclusivement.]

Mais  peine ce chef des oligarques tait-il arriv  Berne, qu'entran
par les siens, il devint tout ce qu'il pouvait, et devait tre, sous de
telles influences, et avec des ides de gouvernement aussi peu arrtes
que les siennes. On ajouta au snat cinq nouveaux membres pris dans le
sein du parti patriote, et on donna un collgue  M. Reding, charg
d'alterner avec lui dans les fonctions de landamman, collgue qui ne fut
point M. Dolder lui-mme, mais M. Rugger, personnage considrable parmi
les rvolutionnaires modrs. Ces nouveaux choix qui, dans le petit
conseil, charg du pouvoir excutif, procurrent la majorit au parti
de la rvolution, la laissrent dans le snat au parti oligarchique. De
plus M. Reding, tant landamman pour cette anne, composa les autorits
dans les intrts de son parti. Il envoya soit  Vienne, soit dans les
autres cours, des agents dvous  la contre-rvolution, avec des
instructions hostiles  la France, et bientt connues d'elle. M. Reding
notamment demandait qu'on accrditt auprs de lui des reprsentants de
toutes les puissances, pour le seconder contre l'influence du charg
d'affaires de France, M. Verninac. Le seul agent au dehors qu'il n'osa
pas remplacer fut M. Stapfer, ministre  Paris, homme respectable,
dvou  sa patrie, ayant su obtenir la confiance du gouvernement
franais, et  ce titre difficile  rvoquer. M. Reding avait promis de
laisser indpendants le pays de Vaud et l'Argovie; et cependant de toute
part couraient des ptitions pour provoquer la restitution de ces
provinces au canton de Berne. Malgr la promesse d'affranchir les
bailliages italiens, Uri demandait tout haut, et avec menace, qu'on lui
rendt la valle Levantine. Les commissions cantonales, charges de
rdiger les constitutions particulires de chaque canton, taient,
except deux ou trois, composes dans un esprit contraire au nouvel
ordre de choses, et favorable au rtablissement de l'ancien. Il n'tait
plus question du Valais ni de la route promise  la France. Enfin les
Vaudois, voyant la contre-rvolution imminente, s'taient insurgs, et,
plutt que de se soumettre au gouvernement de M. Reding, sollicitaient
leur runion  la France.

[En marge: Le Premier Consul n'ayant plus  mnager le gouvernement
suisse, proclame l'indpendance du Valais.]

[En marge: Le parti rvolutionnaire modr s'empare de nouveau du
pouvoir.]

Ainsi la malheureuse Helvtie, livre un an auparavant aux extravagances
des unitaires absolus, tait en proie cette anne aux tentatives
contre-rvolutionnaires des oligarques. Le Premier Consul prit alors son
parti quant au Valais; il dclara qu'il le dtachait de la
confdration, et lui rendait son ancienne indpendance. C'tait
videmment la meilleure solution, car en partageant cette grande valle,
pour donner une rive  la Suisse, une autre  la France, on allait
contre la nature des choses; en la laissant tout entire  la Suisse, en
y crant une route et des tablissements militaires franais, on rendait
la neutralit helvtique impossible. Quand il apprit cette rsolution,
M. Reding clata, soutint que le Premier Consul avait manqu  ses
promesses, ce qui tait faux, et proposa au petit conseil une lettre
tellement violente, que le petit conseil recula d'effroi. La situation
n'tait plus tenable entre les oligarques des grands et des petits
cantons, travaillant  reconstruire l'ancien rgime, et les
rvolutionnaires soulevs dans le pays de Vaud, pour obtenir la runion
 la France. M. Dolder et ses amis du petit conseil se runirent. Dans
ce petit conseil, charg du pouvoir excutif, ils taient six contre
trois. Ils profitrent de l'absence de M. Reding, qui s'tait rendu pour
quelques jours dans les petits cantons, cassrent tout ce qui avait t
fait par lui, annulrent les commissions cantonales, et appelrent 
Berne une assemble de notables, compose de quarante-sept individus,
choisis parmi les hommes les plus respectables et les plus modrs de
toutes les opinions. On devait leur soumettre la constitution du 29 mai,
recommande par la France, y apporter les modifications juges
indispensables, et organiser immdiatement les autorits publiques
d'aprs cette mme constitution.

[En marge: Dposition de M. Reding, et sa retraite dans les petits
cantons.]

[En marge: Les modrs, pour donner une satisfaction au pays, demandent
la retraite des troupes franaises.]

[En marge: Le Premier Consul y consent.]

[En marge: Les modrs restent en Suisse livrs  leurs seules forces.]

Pour ter aux oligarques l'appui du snat, dans lequel ils avaient la
majorit, on pronona la suspension de ce corps.  cette nouvelle, M.
Reding accourut, et protesta contre les rsolutions prises. Mais priv
de l'appui du snat, qui tait suspendu, il se retira, dclarant qu'il
ne renonait pas  sa qualit de premier magistrat, et se transporta
dans les petits cantons pour y fomenter l'insurrection. On le considra
comme dmissionnaire, et on confia au citoyen Ruttimann la charge de
premier landamman. Ainsi la Suisse, arrache tour  tour aux mains des
unitaires absolus, et  celles des oligarques, se trouvait, par une
suite de petits coups d'tat, replace dans les mains des
rvolutionnaires modrs. Malheureusement ces derniers n'avaient pas 
leur tte, comme les modrs franais quand ils firent le 18 brumaire,
un chef puissant, pour donner  la sagesse l'appui de la force.
Cependant clairs par les vnements, les partisans de la rvolution,
quelle que ft leur nuance, taient disposs  s'entendre, et  prendre
pour bonne la constitution du 29 mai, en y introduisant certains
changements. Mais M. Reding travaillait  soulever les petits cantons,
et la ncessit de recourir  un bras puissant, hors de Suisse,
puisqu'on ne l'avait pas en Suisse, tait  peu prs invitable.
Quelque vidente que ft cette ncessit, personne toutefois n'osait
l'avouer. Les oligarques, qui voyaient dans l'intervention de la France
leur ruine assure, faisaient aux rvolutionnaires un crime de vouloir
cette intervention. Ceux-ci, pour ne pas fournir un tel grief  leurs
adversaires, la repoussaient hautement. Enfin le Premier Consul
lui-mme, dsirant pargner des inquitudes  l'Europe, tait dcid, 
moins d'vnements extraordinaires,  ne pas compromettre les troupes
franaises dans les troubles de la Suisse. Aussi, quoique trente mille
Franais fussent rpandus au milieu des Alpes, jamais nos gnraux
n'avaient obtempr aux rquisitions des divers partis, et nos soldats
assistaient l'arme au bras  tous ces dsordres. Leur immobilit devint
mme un sujet de reproche, et les patriotes dirent, avec une apparence
de raison, que la paix gnrale rgnant en Europe, l'arme franaise
n'ayant pas  les dfendre contre les Autrichiens, ne voulant pas les
dfendre contre les soulvements intrieurs, ils ne recueillaient
d'autre fruit de sa prsence que la peine de la nourrir, et le
dsagrment d'une occupation trangre. La retraite de nos troupes
devint bientt une sorte de satisfaction patriotique, que les modrs se
crurent obligs d'accorder  tous les partis; et ils la demandrent au
Premier Consul, pendant que M. Reding excitait le feu de l'insurrection
dans les montagnes de Schwitz, d'Uri et d'Unterwalden. Il semblait
d'autant plus ncessaire d'accorder la satisfaction demande, que la
sparation du Valais, dfinitivement rsolue, tait un sensible
dplaisir pour le coeur des patriotes suisses. Le Premier Consul
consentit  l'vacuation, voulant donner au parti modr l'appui moral
le plus entier, mais au fond redoutant beaucoup l'exprience qu'on
allait faire. Les ordres d'vacuation furent immdiatement expdis. Il
resta trois mille hommes de troupes suisses  la disposition du nouveau
gouvernement. On laissa, en outre, tout prs de la frontire, les
demi-brigades helvtiques au service de France, et on espra s'en tirer
ainsi sans recours ultrieur  notre arme. Un calme momentan fit place
 ces agitations. La constitution du 29 mai, adopte avec certaines
modifications, fut partout accepte. Les petits cantons seuls refusrent
de la mettre en vigueur chez eux. Cependant ils paraissaient vouloir se
tenir tranquilles, du moins pour le moment.

La sparation du Valais s'accomplit sans difficult. Ce pays fut
constitu de nouveau en petit tat indpendant, sous la protection de la
France et de la Rpublique italienne. La France, pour unique marque de
suzerainet, s'y rserva une route militaire, qu'elle devait entretenir
 ses frais, pourvoir de magasins et de casernes. La route fut dclare
exempte de toute espce de page, ce qui tait pour le pays un immense
bienfait. En ouvrant le Simplon, en y crant la grande chausse qui le
traverse aujourd'hui, la France faisait au Valais un don magnifique, et
qui valait assurment le prix qu'elle en exigeait.

[En marge: Les affaires suisses demeures en suspens, sans que l'Europe
ose s'en mler.]

Les affaires suisses demeurrent donc en suspens. Les oligarques,
d'abord joyeux de la retraite des troupes franaises, en furent bientt
alarms. Ils craignaient, en perdant des matres incommodes, d'avoir
perdu aussi des protecteurs utiles, dans le cas probable de nouvelles
convulsions rvolutionnaires. C'taient, il est vrai, les plus sages qui
raisonnaient ainsi. Les autres, se flattant de renverser encore une fois
le gouvernement des patriotes modrs, souhaitaient ardemment que
l'vacuation ft dfinitive, et par l'intermdiaire de leurs agents
secrets ils firent supplier les diverses cours de ne plus permettre que
les troupes franaises rentrassent en Suisse. On avait pu, disaient-ils,
tolrer la continuation de leur prsence, comme suite de la guerre; mais
il fallait considrer leur retour, s'il avait lieu, comme la violation
d'un territoire indpendant, garanti par toute l'Europe.

Le Premier Consul connaissait leurs menes, car les correspondances du
landamman Reding venaient d'tre dcouvertes, et envoyes  Paris. Mais
il s'en montra peu mu: il s'expliqua mme sur ce sujet librement, et
sans contrainte, comme il avait coutume de faire en toute occasion. Il
dit qu'il ne voulait pas de la Suisse, qu'il prfrait la paix gnrale
 la conqute d'un pareil territoire; mais qu'il n'y souffrirait pas un
gouvernement ennemi de la France; que sur ce point ses rsolutions
taient irrvocables.

En Angleterre les sollicitations des oligarques suisses exercrent
quelque action, non sur le cabinet, mais sur le parti Grenville et
Wyndham, qui cherchait en toutes choses de nouveaux griefs contre la
France. En Autriche, en Prusse, on tait beaucoup trop occup des
arrangements territoriaux de l'Allemagne, pour se mler des affaires de
l'Helvtie. On avait un trop grand besoin de la faveur du Premier
Consul, pour songer  lui donner mme un dplaisir. M. de Cobentzel, 
Vienne, poussa le soin jusqu' montrer  notre ambassadeur, M. de
Champagny, tout ce que lui crivait le parti Reding, et les rponses
dcourageantes qu'il faisait aux vives instances de ce parti. La Russie,
parfaitement claire sur les vues du Premier Consul, comprit que les
troubles de la Suisse taient pour lui un embarras dont il voudrait tre
sorti, bien plus qu'une occasion artificieusement prpare pour se
procurer un territoire ou une influence de plus.

[En marge: Affaires de l'Allemagne.]

Quelque graves que fussent en elles-mmes les affaires suisses, quelque
graves surtout qu'elles pussent devenir si nos troupes taient ramenes
sur le sol helvtique, elles ne pouvaient, dans le moment, dtourner des
affaires allemandes l'attention des puissances. On a vu prcdemment que
la cession de la rive gauche du Rhin  la France avait laiss sans tats
une foule de princes, et qu'on tait convenu  Lunville de les
indemniser, en scularisant les principauts ecclsiastiques, dont la
vieille Allemagne tait couverte. C'tait l'occasion force d'un
remaniement gnral du territoire germanique. Une telle question ne
laissait pas d'attention pour d'autres, chez la plupart des cours du
Nord.

[En marge: Usage que l'Autriche veut faire de la paix.]

[En marge: Ses prtentions dans l'affaire des indemnits germaniques.]

L'Autriche, puise par une longue lutte, cherchait  rparer ses
finances dlabres, et  relever le crdit de son papier-monnaie.
L'archiduc Charles avait gagn toute l'influence qu'avait perdue M. de
Thugut. Ce prince, qui avait bien fait la guerre, tait partisan dclar
de la paix. Il avait vu en un instant la gloire qu'il s'tait acquise
sur les bords du Rhin, en combattant les gnraux Jourdan et Moreau,
s'effacer sur les bords du Tagliamento, en combattant le gnral
Bonaparte, et il n'tait pas tent de l'essayer de nouveau contre ce
redoutable adversaire. Des motifs plus levs encore influaient sur ses
dispositions politiques. Il voyait sa maison ruine par deux guerres
longues et sanglantes, auxquelles la passion avait eu plus de part que
la raison, et il se disait que l'Autriche assez heureuse, quoique
battue, pour trouver dans l'acquisition des tats Vnitiens un
ddommagement de la perte des Pays-Bas et du Milanais, perdrait
peut-tre,  une troisime guerre, les tats Vnitiens eux-mmes, et ces
derniers sans compensation. Ce prince, devenu ministre, s'appliquait 
former une arme, qui ft mieux organise et moins coteuse que celles
qu'on avait, depuis dix ans, vainement opposes  l'arme franaise.
L'empereur, esprit sage, plus solide que brillant, partageait les
opinions de l'archiduc, et ne songeait qu' tirer le meilleur parti
possible de l'affaire des indemnits. Il esprait y trouver une
conjoncture favorable pour rparer les derniers revers de sa maison.

[En marge: Vues de la Prusse au sujet de la nouvelle distribution
territoriale de l'Allemagne.]

La Prusse, qui s'tait spare, en 1795, de la coalition, pour faire 
Ble sa paix avec la Rpublique franaise, qui, depuis cette poque,
avait rtabli ses finances au moyen de la neutralit, et gagn de
nouvelles provinces  la suite du dernier soulvement de la Pologne, la
Prusse cherchait maintenant, dans le partage des biens de l'glise
germanique, une occasion de s'agrandir en Allemagne, genre
d'agrandissement qu'elle prfrait  tout autre. Elle avait un roi fort
jeune, fort sage, qui mettait beaucoup de prix  passer pour honnte,
qui l'tait en effet, mais qui aimait infiniment les acquisitions de
territoire,  condition toutefois de ne pas les acheter par la guerre.
Du reste, on possdait un singulier moyen pour tout expliquer en Prusse
d'une manire honorable. Les actes quivoques, d'une honntet
contestable, taient attribus  M. d'Haugwitz, auquel on imputait
ordinairement tout ce qu'on ne savait comment justifier, et qui se
laissait immoler de bonne grce  la rputation de son roi. Cette cour,
ayant des lumires et peu de prjugs, avait su vivre tolrablement avec
la Convention et le Directoire, trs-bien avec le Premier Consul. 
l'avnement de ce dernier, elle avait montr un instant la volont de
s'interposer entre les puissances belligrantes, pour les forcer  la
paix; et depuis que le Premier Consul les y avait forces  lui seul,
elle faisait au moins valoir ses bonnes intentions; elle le caressait
sans cesse, et lui laissait entrevoir pour l'avenir un trait d'alliance
offensive et dfensive, moyennant qu'on la favorist dans le partage
des dpouilles de l'glise germanique.

[En marge: La Russie, dsintresse dans les affaires de l'Allemagne,
voudrait cependant y jouer un rle.]

La Russie, dsintresse dans la question territoriale qui s'agitait en
Allemagne, n'tait ni appele, ni autorise  s'en mler par le trait
de Lunville; mais elle y aurait volontiers jou un rle. tre pris pour
arbitre et flatt la vanit du jeune empereur, vanit qui commenait 
percer sous une modestie et une ingnuit apparentes. Ce prince s'tait
d'abord soumis aux deux personnages qui l'avaient port au trne, 
travers une affreuse catastrophe; c'taient le comte Pahlen et le comte
Panin. Mais son honntet et son orgueil souffraient galement d'un tel
joug. Il lui en cotait d'avoir  ses cts des hommes qui lui
rappelaient d'horribles souvenirs; il tait humili d'avoir des
ministres qui le traitaient en prince mineur. Nous avons dj dit
qu'entour des compagnons de son premier ge, MM. de Strogonoff,
Nowosiltzoff et Czartoryski, et d'un ami plus mr M. de Kotschoubey, il
lui tardait de s'emparer avec eux des affaires de l'empire. Il avait
profit d'une occasion offerte par le caractre imprieux du comte
Pahlen, pour le renvoyer en Courlande. Il en avait fait autant  l'gard
du comte Panin, et il avait introduit M. de Kotschoubey dans le cabinet.
Pour vice-chancelier, il venait de prendre un personnage ancien dans le
gouvernement russe, le prince Kurakin, homme d'tat d'humeur facile,
aimant l'clat du pouvoir, et prtant complaisamment son nom, connu de
l'Europe, aux quatre ou cinq jeunes gens qui commenaient  gouverner
secrtement l'empire. Dans cette bizarre association d'un czar de
vingt-quatre annes, et de quelques seigneurs russes et polonais du mme
ge, on s'tait fait, ainsi que nous l'avons dit plus haut, de
singulires ides sur toutes choses. Paul Ier, Catherine elle-mme, y
taient considrs comme des princes barbares et sans lumires. Le
partage de la Pologne tait regard comme un attentat; la guerre  la
Rvolution franaise, comme le rsultat de prjugs aveugles. La Russie
devait  l'avenir se donner une tout autre mission; elle devait protger
les faibles, contenir les forts, obliger la France et l'Angleterre  se
renfermer dans les limites de la justice, les contraindre toutes deux 
respecter dans leur lutte les intrts des nations. Heureuses
prtentions, nobles penses, si elles avaient t srieuses; si elles
n'avaient pas ressembl  ces vellits librales de la noblesse
franaise, leve  l'cole de Voltaire et de Rousseau, parlant
humanit, libert, jusqu'au jour o la Rvolution franaise vint lui
demander de conformer ses actes  ses thories! Alors ces grands
seigneurs philosophes devinrent les migrs de Coblentz. Toutefois, de
mme qu'il y eut en France une minorit de la noblesse, fidle jusqu'au
bout  ses premiers sentiments, de mme dans ces jeunes gouvernants de
la Russie, deux se distinguaient par des vues plus arrtes, par un
caractre plus srieux, c'taient M. de Strogonoff et le prince Adam de
Czartoryski. M. de Strogonoff annonait un esprit solide et sincre. Le
prince Czartoryski, appliqu, instruit, grave  vingt-cinq ans, ayant
pris sur Alexandre une sorte d'ascendant, tait plein des sentiments
hrditaires de sa famille, c'est--dire du dsir de relever la Pologne;
et il s'efforait, comme on le verra bientt, de faire aboutir  ce but
les combinaisons de la politique russe. Ces jeunes gens, avec les
penchants qui les animaient, devaient tre jaloux de commencer en
Allemagne cet arbitrage quitable et souverain, qui les sduisait si
fort. L'habile Autriche avait bien su dmler leurs dispositions, et
avait song  s'en servir. Apercevant clairement la prdilection du
Premier Consul pour la Prusse, elle s'tait tourne du ct de
l'empereur Alexandre; elle le flattait, et lui offrait le rle d'arbitre
dans les affaires d'Allemagne. Ce n'tait pas l'ambition qui manquait au
czar pour saisir un tel rle; mais il n'tait pas facile de s'en emparer
en prsence du gnral Bonaparte, qu'un trait formel investissait du
droit et du devoir de se mler de la question des indemnits
germaniques, et qui n'tait pas homme  laisser faire aux autres ce
qu'il lui appartenait de faire lui-mme. Aussi l'empereur Alexandre,
quoique impatient de figurer sur la scne du monde, montrait-il une
rserve mritoire  son ge, surtout avec les sentiments ambitieux qui
remplissaient son coeur.

[En marge: Ce qu'taient les indemnits germaniques.]

Il faut pntrer maintenant dans l'obscure et difficile affaire des
indemnits germaniques. Cette affaire entame au congrs de Rastadt,
aprs la paix de Campo-Formio, abandonne par suite de l'assassinat de
nos plnipotentiaires et de la seconde coalition, reprise depuis la paix
de Lunville, souvent commence, jamais termine, tait une grave
question pour l'Europe, question qu'on poussait devant soi, ne sachant
comment la rsoudre. Elle ne pouvait tre rsolue que par la ferme
volont du Premier Consul, car il tait impossible que l'Allemagne y
sufft  elle seule.

[En marge: Pertes des princes allemands  la rive gauche du Rhin.]

Par les traits de Campo-Formio et de Lunville, la rive gauche du Rhin
tait devenue notre proprit, depuis le point o ce beau fleuve sort du
territoire suisse, entre Ble et Huningue, jusqu' celui o il entre sur
le territoire hollandais, entre merick et Nimgue. (Voir la carte n
20.) Mais par la cession de cette rive  la France, des princes
allemands, de tout rang et de tout tat, tant hrditaires
qu'ecclsiastiques, avaient fait des pertes considrables en territoire
et en revenu. La Bavire s'tait vu enlever le duch de Deux-Ponts, le
Palatinat du Rhin, le duch de Juliers. Le Wurtemberg, Baden, avaient
t privs de la principaut de Montbliard et autres domaines. Les
trois lecteurs ecclsiastiques de Mayence, de Trves, de Cologne
taient presque rests sans tats. Les deux Hesses avaient perdu
plusieurs seigneuries; l'vque de Lige, l'vque de Ble, avaient t
compltement dpossds de leurs vchs. La Prusse avait t oblige de
renoncer, au profit de la France, au duch de Gueldre,  une partie de
celui de Clves, et  la petite principaut de Moeurs, territoires
situs sur le cours infrieur du Rhin. Enfin une foule de princes de
second et troisime ordre avaient vu disparatre leurs principauts et
leurs fiefs impriaux. Ce n'taient pas l toutes les dpossessions
amenes par la guerre. En Italie, deux archiducs d'Autriche avaient t
forcs de renoncer, l'un  la Toscane, l'autre au duch de Modne. En
Hollande, la maison d'Orange-Nassau, allie de la Prusse, avait perdu le
stathoudrat, plus une assez grande quantit de biens personnels.

[En marge: L'Autriche et la Prusse veulent faire indemniser en Allemagne
les archiducs italiens et la famille de Nassau.]

D'aprs les rgles de la stricte justice, les princes allemands auraient
d tre seuls ddommags sur le territoire germanique. Des archiducs,
oncles ou frres de l'empereur, ayant depuis long-temps la qualit de
princes italiens, n'avaient aucun titre pour obtenir des tablissements
en Allemagne, aucun, sinon d'tre les parents de l'empereur. Or, c'tait
l'empereur qui avait pouss la malheureuse Allemagne  la guerre, qui
l'avait expose ainsi  des pertes considrables de territoire, et il
venait la forcer d'indemniser ses propres parents, entrans eux aussi,
contre leur gr,  prendre part  cette guerre folle et mal conduite! On
en pouvait dire autant du stathouder. Si ce prince avait perdu ses
tats, ce n'tait pas  l'Allemagne  payer les fautes qu'on lui avait
fait commettre. Mais le stathouder tait le beau-frre du roi de Prusse,
et ce roi, ne voulant pas faire pour sa famille, moins que l'empereur
pour la sienne, demandait que la maison d'Orange-Nassau ft indemnise
en Allemagne. Il fallait donc, outre les princes allemands, ddommager
encore les archiducs privs de leurs tats en Italie, les Orange-Nassau
dpossds du stathoudrat. On avait demand  la France, au trait de
Lunville, et, antrieurement, au trait de Campo-Formio, de consentir 
ce que les archiducs reussent un tablissement en Allemagne. La Prusse
au congrs de Ble, et l'Angleterre au congrs d'Amiens, avaient exig
que le stathouder ft indemnis, sans dsignation de lieu, mais avec
l'intention avoue de choisir ce lieu dans l'tendue du territoire
germanique. La France, qui n'avait  considrer les indemnits que du
point de vue de l'quilibre gnral, la France  qui peu importait que
ce ft un vque ou un prince de Nassau qui se trouvt tabli  Fulde,
que ce ft un archevque ou un archiduc qui se trouvt tabli 
Salzbourg, avait d y consentir.

Le trait de Lunville ayant t ratifi par la Dite, la charge que
l'empereur voulait faire peser sur le territoire germanique tait
accepte, avec regret, mais d'une manire formelle. Les traits de Ble
et d'Amiens, qui stipulaient une indemnit pour le stathouder, taient,
il est vrai, trangers  la confdration; mais l'Angleterre, avec
l'influence que lui procurait la possession du Hanovre, la Prusse, avec
sa puissance sur la Dite, assures d'ailleurs l'une et l'autre du
concours de la France, n'avaient pas de refus  craindre, en rclamant
une indemnit territoriale pour le stathouder. Il tait donc convenu,
d'un consentement  peu prs unanime, que le stathouder, comme les deux
archiducs italiens, auraient leur part des vchs sculariss. Pour
indemniser ces princes allemands, italiens, hollandais, il ne manquait
certainement pas de beaux domaines en Allemagne. Il y en avait beaucoup,
et de trs-considrables, soumis au rgime ecclsiastique. En les
scularisant, on pouvait trouver de vastes champs, couverts d'habitants,
fconds en revenus, pour fournir des tats  toutes les victimes de la
guerre.

[En marge: Valeur approximative des territoires ecclsiastiques.]

Il serait difficile de dire la valeur exacte en territoire, en
habitants, en revenus, de la totalit des principauts allemandes
susceptibles de scularisation. La paix de Westphalie en avait dj
scularis un grand nombre; mais celles qui restaient formaient un
sixime environ de l'Allemagne proprement dite, tant en tendue qu'en
population. Quant au revenu, si on s'en rapporte aux estimations du
temps, fort incompltes et fort contestes, il pouvait s'lever  13 ou
14 millions de florins. Mais on se tromperait si on voulait considrer
cette somme comme le revenu total des principauts dont il est ici
question. C'tait le revenu, dduction faite des frais de perception et
d'administration, dduction faite aussi d'une foule de bnfices
ecclsiastiques, tels qu'abbayes, canonicats, etc., qui n'taient pas
compris dans le produit net que nous venons d'noncer, et qui devaient
par la scularisation appartenir au nouveau possesseur: c'est--dire
que, si on calculait le produit de ces pays comme on calculait en France
en 1803, et comme on calcule bien plus rigoureusement aujourd'hui, on
serait conduit  une estimation trois ou quatre fois plus considrable,
par consquent  40 ou 50 millions de florins (100 ou 120 millions de
francs).

[En marge: numration des principauts ecclsiastiques, propres  tre
scularises.]

Il est donc impossible de prciser au juste la valeur de ces tats,
autrement qu'en affirmant qu'ils comprenaient le sixime environ de
l'Allemagne proprement dite. Il suffit d'ailleurs de les citer pour
montrer que plusieurs d'entre eux composent aujourd'hui des provinces
florissantes, et quelques-unes des plus belles de la confdration.
(Voir la carte n 20.) En commenant par l'orient et le midi de
l'Allemagne, on trouvait dans le Tyrol les vchs de Trente et de
Brixen, que l'Autriche considrait comme lui appartenant, et que par ce
motif elle n'aurait pas voulu laisser figurer dans la masse des
indemnits germaniques, mais qui avaient t rangs malgr elle au
nombre des biens disponibles. On variait dans l'valuation de leur
produit depuis 200,000 florins jusqu' 900,000. En passant du Tyrol en
Bavire, se prsentait le superbe vch de Salzbourg, aujourd'hui l'une
des plus importantes provinces de la monarchie autrichienne, comprenant
la valle de la Salza, produisant, selon les uns, 1,200,000 florins,
selon les autres, 2,700,000, et donnant une race de soldats excellents,
tirailleurs aussi habiles que les Tyroliens. Dans l'vch de Salzbourg
tait comprise la prvt de Berchtolsgaden, prcieuse par le produit du
sel. En entrant tout  fait en Bavire, on rencontrait sur le Lech
l'vch d'Augsbourg, sur l'Isar celui de Freisingen, enfin, au
confluent de l'Inn et du Danube, celui de Passau, tous trois fort
envis par la Bavire, dont ils auraient avantageusement complt le
territoire, produisant ensemble 800,000 florins, et comme d'usage
trs-diversement valus par les prtendants qui se les disputaient. De
l'autre ct du Danube, c'est--dire en Franconie, se trouvait le riche
vch de Wurtzbourg, dont les vques avaient autrefois ambitionn le
titre de ducs de Franconie, et taient assez opulents pour btir 
Wurtzbourg un palais presque aussi beau que celui de Versailles. On
estimait ce bnfice  1,400,000 florins de revenu, et avec l'vch de
Bamberg, qui tait contigu,  plus de 2 millions. C'tait le lot qui
pouvait le mieux arrondir le territoire de la Bavire en Franconie, et
la ddommager de ses immenses pertes. La Prusse enviait ce lot,  cause
de sa valeur et de sa contigut avec les marquisats d'Anspach et de
Bareuth. On peut citer encore l'vch d'Aichstedt, dans la mme
province, trs-infrieur aux deux prcdents, mais nanmoins fort
considrable.

Il restait la partie des archevchs de Mayence, de Trves, de Cologne,
situe  la droite du Rhin, archevchs et lectorats  la fois, formant
un revenu difficile  valuer. Il restait les portions de l'lectorat de
Mayence, enclaves en Thuringe, telles qu'Erfurth, et le territoire de
l'Eischsfeld, puis en descendant vers la Westphalie, le duch mme de
Westphalie, dont le revenu tait estim  4 ou 500,000 florins, les
vchs de Paderborn, d'Osnabruck, d'Hildesheim, qu'on supposait pouvoir
produire 400,000 florins chacun, et enfin le vaste vch de Munster,
le troisime de l'Allemagne en revenu, le plus tendu en territoire,
rapportant, disait-on, alors 1,200,000 florins.

Si l'on joint  ces archevchs, vchs et duchs, au nombre de
quatorze,  ces restes d'anciens lectorats ecclsiastiques, les dbris
des vchs de Spire, Worms, Strasbourg, Ble, Constance, quantit de
riches abbayes, enfin quarante-neuf villes libres, qu'on voulait, non
pas sculariser, mais incorporer aux tats voisins (ce qui s'appelait
alors _mdiatiser_), on aura une ide  peu prs exacte de tous les
biens dont on pouvait disposer pour faire oublier aux princes sculiers
les malheurs de la guerre. Il faut ajouter que si on n'avait pas
prtendu indemniser les archiducs et le stathouder, qui  eux trois
demandaient le quart au moins des domaines disponibles, il n'et pas t
ncessaire de supprimer toutes les principauts ecclsiastiques, et
qu'on aurait pu pargner  la Constitution germanique le coup
destructeur dont elle fut bientt frappe.

C'tait, en effet, porter  cette constitution une atteinte profonde que
de sculariser tous les tats ecclsiastiques  la fois, car ils y
jouaient un rle considrable. Quelques dtails sont ici ncessaires
pour faire connatre cette vieille constitution, la plus ancienne de
l'Europe, la plus respectable aprs la constitution anglaise, et qui
allait prir par l'avidit des princes allemands eux-mmes.

[En marge: Ancienne constitution germanique.]

[En marge: La couronne impriale tait lective.]

[En marge: Cinq lecteurs laques, et trois lecteurs ecclsiastiques.]

L'empire germanique tait lectif. Quoique depuis long-temps la
couronne impriale ne ft pas sortie de la maison d'Autriche, il fallait
qu'une lection formelle,  chaque changement de rgne, la dfrt 
l'hritier de cette maison, qui de son plein droit tait roi de Bohme
et de Hongrie, archiduc d'Autriche, duc de Milan, de Carinthie, de
Styrie, etc..., mais non chef de l'empire. L'lection se faisait
autrefois par sept, et  l'poque dont nous parlons, par huit princes
lecteurs. Sur les huit, il y en avait cinq laques et trois
ecclsiastiques. Les cinq laques taient: la maison d'Autriche, pour la
Bohme; l'lecteur palatin, pour la Bavire et le Palatinat; le duc de
Saxe, pour la Saxe; le roi de Prusse, pour le Brandebourg; le roi
d'Angleterre, pour le Hanovre. Les trois lecteurs ecclsiastiques
taient: l'archevque de Mayence, possdant une partie des deux rives du
Rhin aux environs de Mayence, la ville de Mayence elle-mme, et les
rives du Mein jusqu'au-dessus d'Aschaffenbourg; l'archevque de Trves,
possdant le pays de Trves, c'est--dire la valle de la Moselle,
depuis les frontires de l'ancienne France jusqu' la jonction de cette
rivire avec le Rhin, vers Coblentz; enfin l'archevque de Cologne,
possdant le bord gauche du Rhin, depuis Bonn jusqu'aux approches de la
Hollande. Ces trois archevques, suivant l'usage gnral de l'glise,
partout o la royaut n'avait pas envahi les nominations
ecclsiastiques, taient lus par leurs chapitres, sauf l'institution
canonique, rserve au Pape. Les chanoines, membres de ces chapitres et
lecteurs de leurs archevques, taient choisis dans la plus haute
noblesse allemande. Ainsi, pour Mayence, ils devaient tre membres de la
noblesse immdiate, c'est--dire de la noblesse relevant directement de
l'empire, et ne relevant pas des princes territoriaux chez lesquels ses
domaines taient situs. De la sorte, ni l'archevque, ni les chanoines
chargs de l'lire, ne pouvaient tre des sujets dpendants d'un prince
quelconque, l'empereur except. Il fallait cette prcaution pour un
aussi grand personnage que l'archevque lecteur de Mayence, qui tait
chancelier de la confdration. C'tait lui qui prsidait la Dite
germanique. Les archevques lecteurs de Trves et de Cologne n'avaient
plus que le titre d'une ancienne fonction, vanouie avec les sicles.
L'archevque de Cologne tait jadis chancelier du royaume d'Italie;
l'archevque de Trves, chancelier du royaume des Gaules.

[En marge: Le pouvoir de l'empereur limit par une dite.]

Ces huit princes lecteurs dcernaient la couronne impriale. Dans la
premire moiti du sicle dernier, lors de la guerre de la succession
d'Autriche, on avait voulu les obliger  choisir pour empereur un prince
de Bavire; mais ils taient revenus bientt, par une vieille habitude
et un respect traditionnel,  la descendance de Rodolphe de Habsbourg.
D'ailleurs les lecteurs catholiques se trouvaient l en majorit,
c'est--dire cinq contre trois, et la prfrence des catholiques pour
l'Autriche tait naturelle et sculaire. L'empire n'tait pas seulement
lectif, il tait, si on peut s'exprimer ainsi pour un temps sans
analogie avec le ntre, il tait reprsentatif. On y dlibrait sur les
affaires de la confdration, dans une dite gnrale, qui se runissait
 Ratisbonne, sous la direction du chancelier, archevque de Mayence.

[En marge: Les trois collges composant la Dite germanique.]

[En marge: Collge des lecteurs.]

[En marge: Collge des princes.]

[En marge: Collge des villes.]

Cette dite tait compose de trois collges: le Collge lectoral, o
sigeaient les huit lecteurs que nous venons de citer; le Collge des
princes, o sigeaient tous les princes laques ou ecclsiastiques,
chacun d'eux pour le territoire dont il tait souverain direct
(certaines maisons ayant plusieurs voix, suivant l'importance des
principauts qu'elles reprsentaient  la Dite, quelques-autres au
contraire n'ayant qu'une part de voix, comme les comtes de Westphalie);
enfin le Collge des villes, o sigeaient, au nombre de quarante-neuf,
les reprsentants des villes libres, presque toutes ruines, et n'ayant
plus que fort peu d'influence dans ce gouvernement dlibrant de
l'antique Allemagne.

[En marge: Manire de dlibrer dans les trois Collges.]

Les formes pour recueillir les voix taient extrmement compliques.
Quand le protocole tait ouvert, chacun des trois Collges votait
sparment. Les lecteurs, outre leur reprsentant dans le Collge des
lecteurs, avaient des reprsentants dans celui des princes, et ils
sigeaient ainsi dans deux collges  la fois. L'Autriche sigeait dans
le Collge lectoral pour la Bohme, dans le Collge des princes pour
l'archiduch d'Autriche. La Prusse sigeait au Collge des lecteurs
pour le Brandebourg, au Collge des princes pour Anspach, Bareuth, etc.
La Bavire sigeait au Collge des lecteurs pour la Bavire, au
Collge des princes pour Deux-Ponts, Juliers, etc., et ainsi des autres.
On ne discutait pas prcisment; mais chaque tat, appel dans un ordre
hirarchique, mettait verbalement son avis par l'intermdiaire d'un
ministre. On recueillait les opinions plusieurs fois, et chacun avait
ainsi le temps de modifier la sienne. Quand les Collges taient d'un
sentiment diffrent, ils entraient en confrence, et cherchaient 
s'entendre. On appelait cela _relation_ et _corrlation_ entre les
Collges. Ils se faisaient des concessions les uns aux autres, et
finissaient par un avis commun qu'on appelait _conclusum_.

L'importance de ces trois collges n'tait pas gale. Celui des villes
tait  peine compt. Autrefois, dans le moyen ge, quand toute la
richesse tait concentre dans les villes libres, elles avaient, en
donnant ou refusant leur argent, le moyen de se faire couter. Il n'en
tait plus ainsi depuis que Nuremberg, Augsbourg, Cologne, avaient cess
d'tre les centres de la puissance commerciale et financire. Outre les
formes employes  leur gard, formes qui taient blessantes, on tenait
peu de compte de leur avis. Les lecteurs, c'est--dire les grandes
maisons, avec leurs voix dans le Collge des lecteurs, avec leurs voix
et leur clientle dans le Collge des princes, emportaient presque
toutes les dlibrations.

[En marge: Division de l'Allemagne en dix cercles.]

On ne ferait pas connatre cette constitution tout entire, si on ne
disait pas qu'indpendamment de ce gouvernement gnral, il y avait un
gouvernement local, pour la protection des intrts particuliers, et la
rpartition commune des charges de la confdration. Ce gouvernement
local tait celui des cercles. Toute l'Allemagne tait divise en dix
cercles, dont le dernier, celui de Bourgogne, n'tait gure plus qu'un
vain titre, car il comprenait des provinces chappes depuis long-temps
 l'empire. Le prince le plus puissant du cercle en tait le directeur.
Il appelait  dlibrer les tats qui le composaient; il excutait leurs
rsolutions, et venait au secours des tats menacs de violence. Deux
tribunaux d'empire, l'un  Wetzlar, l'autre  Vienne, rendaient la
justice entre ces confdrs si divers, rois, princes, vques, abbs,
rpubliques.

[En marge: Caractre politique et moral de la Constitution germanique.]

Telle quelle, cette constitution tait un vnrable monument des
sicles. Elle offrait quelques-uns des caractres de la libert, non de
celle qui protge les individus dans les socits modernes, mais de
celle qui protge les tats faibles contre les tats puissants, en les
admettant  dfendre, au sein d'une confdration, leur existence, leurs
proprits, leurs droits particuliers, et  en appeler de la tyrannie du
plus fort  la justice de tous. Il en naissait un certain dveloppement
d'esprit, une profonde tude du droit des gens, un assez grand art de
manier les hommes dans les assembles, fort semblable, quoique avec des
apparences diffrentes,  celui qui se pratique dans les gouvernements
reprsentatifs existant de nos jours.

[En marge: Changements qui devaient rsulter des scularisations dans la
Constitution germanique.]

[En marge: Transformation du parti protestant et du parti catholique en
parti prussien et en parti autrichien.]

Les scularisations devaient produire dans cette constitution un
changement considrable. D'abord elles faisaient disparatre du Collge
lectoral les trois lecteurs ecclsiastiques, et du Collge des princes
un grand nombre de membres catholiques. La majorit catholique, qui
avait t dans ce second Collge de 54 voix contre 43, allait se changer
en minorit, car les princes appels  hriter des voix ecclsiastiques
taient presque tous protestants. C'tait un trouble profond apport 
la constitution et  l'quilibre des forces. Sans doute la tolrance
rsultant de l'esprit du sicle, avait enlev aux mots de parti
protestant et de parti catholique leur ancienne signification
religieuse; mais ces mots avaient acquis une signification politique
extrmement srieuse. Le parti protestant signifiait le parti prussien,
le parti catholique signifiait le parti autrichien. Or, ces deux
influences se partageaient depuis long-temps l'Allemagne. On peut dire
que la Prusse tait dans l'empire le chef de l'opposition, l'Autriche le
chef du parti du gouvernement. Frdric-le-Grand, en faisant de la
Prusse une puissance de premier ordre au moyen des dpouilles
autrichiennes, avait allum entre les deux grandes maisons allemandes
une haine violente. Cette haine, un moment assoupie en prsence de la
Rvolution franaise, s'tait rallume bientt, depuis que la Prusse, se
sparant de la coalition, avait fait sa paix avec la France, et s'tait
enrichie par sa neutralit, pendant que l'Autriche s'puisait pour
soutenir seule la guerre entreprise en commun. Maintenant surtout que,
la guerre finie, il fallait partager le patrimoine de l'glise,
l'avidit des deux cours avait ajout de nouveaux ferments  la passion
qui les divisait.

[En marge: Relations intimes de l'Autriche avec le parti catholique.]

La Prusse voulait naturellement profiter de l'occasion des
scularisations pour affaiblir  jamais l'Autriche. Celle-ci tait  la
fin du dix-huitime sicle, comme dans la guerre de Trente-Ans, comme
dans les guerres de Charles-Quint, l'appui du parti catholique: non pas
que, dans tous les cas, les protestants fussent ports pour la Prusse,
et les catholiques pour l'Autriche; les jalousies de voisinage au
contraire altraient souvent ces relations. Ainsi, la Bavire,
catholique fervente, mais sans cesse alarme des vues de l'Autriche sur
son territoire, votait ordinairement avec la Prusse. La Saxe[2], quoique
protestante, tait souvent oppose  la Prusse par dfiance de
voisinage, et votait avec l'Autriche. Mais, en gnral, l'Autriche avait
pour clients les princes catholiques, et particulirement les tats
ecclsiastiques. Ceux-ci opinaient en sa faveur quand il fallait dfrer
l'empire; ils se conformaient  son avis dans les assembles o se
dbattaient les affaires gnrales. Ne levant pas d'armes, ils
laissaient les recruteurs autrichiens prendre des soldats chez eux; de
plus, ils fournissaient des apanages aux cadets de la maison impriale.
L'archiduc Charles, par exemple, venait de recevoir un riche bnfice
dans la grande matrise de l'Ordre Teutonique, qui lui avait t
rcemment dfre. L'vque de Munster et l'archevque de Cologne tant
morts, les chapitres de ces deux siges avaient nomm l'archiduc Antoine
pour remplacer les prlats dfunts. Comme dans tous les pays
aristocratiques, l'glise fournissait ainsi des dotations aux puns des
grandes familles. La Prusse naturellement savait mauvais gr aux tats
ecclsiastiques de donner  l'Autriche des soldats, des apanages et des
voix  la Dite.

         [Note 2: Il faut toutefois remarquer qu' cette poque
         l'lecteur de Saxe tait catholique, tandis que son pays
         tait protestant, et comptait pour tel.]

Une fois engags dans les rformes constitutionnelles, les princes
allemands allaient tre amens  d'autres changements encore, notamment
 la suppression des villes libres et de la noblesse immdiate.

[En marge: Les villes libres, leur origine, leur suppression
invitable.]

Les villes libres devaient leur origine aux empereurs. De mme que les
rois de France avaient jadis affranchi les communes de la tyrannie des
seigneurs, de mme les empereurs avaient donn aux villes d'Allemagne,
formes par l'industrie et le commerce, une existence indpendante, des
droits reconnus, souvent aussi des privilges. C'tait l ce qui avait
introduit dans cette vaste fodalit allemande,  ct des seigneurs
fodaux,  ct des prtres souverains portant des couronnes de comtes
ou de ducs, des rpubliques dmocratiques, clbres par leur richesse et
leur gnie. Augsbourg, Nuremberg, Cologne, sous le rapport des arts, de
l'industrie et du commerce, avaient autrefois bien mrit de
l'Allemagne et de l'humanit entire. Toutes ces villes taient tombes
sous le joug de petites aristocraties locales, et la plupart se
trouvaient dplorablement administres. Celles dont le commerce s'tait
maintenu chappaient  la ruine commune, et prsentaient mme des
rpubliques assez prospres. Mais elles taient jalouses par les
princes voisins, qui cherchaient  les adjoindre  leur territoire. La
Prusse, en particulier, aurait voulu incorporer dans ses tats
Nuremberg, et la Bavire Augsbourg, bien que ces villes fussent toutes
deux fort dchues de leur ancienne splendeur.

[En marge: La noblesse immdiate, son origine, son existence
actuellement menace.]

La noblesse immdiate avait une origine assez semblable  celle des
villes libres, car son titre provenait de la protection impriale
accorde aux seigneurs, trop faibles pour se dfendre eux-mmes. Aussi
tait-elle surtout rpandue en Franconie et en Souabe, parce qu'
l'poque de la destruction de la maison de Souabe, les seigneurs de
cette contre, se trouvant sans suzerain, s'taient donns  l'empereur.
On l'appelait _immdiate_, parce qu'elle relevait directement de
l'empereur, et non des princes chez lesquels ses domaines taient
situs. On donnait le mme titre d'_immdiat_  tout tat, ville, fief,
abbaye, relevant directement de l'empire. On appelait _mdiat_, tout
tat dpendant directement du prince dans le territoire duquel il se
trouvait enclav. Cette noblesse immdiate, dont l'obissance tait
partage entre le seigneur local et l'empereur qu'elle reconnaissait
comme son unique suzerain, tait fire de cette vassalit plus releve,
servait dans les armes et dans les chancelleries impriales, et livrait
aux recruteurs autrichiens la population des bourgs et villages qui lui
appartenaient.

Les princes territoriaux, de quelque parti qu'ils fussent, souhaitaient
la double incorporation  leurs tats de la noblesse immdiate et des
villes libres. L'Autriche, assez froide pour le maintien des villes
libres, dont elle convoitait un certain nombre pour elle-mme, tait
ardente au contraire pour le maintien de la noblesse immdiate, qu'elle
affectionnait d'une manire particulire. Cependant elle voulait en
gnral la conservation de tout ce qui pouvait tre conserv.

[En marge: Caractre de la rvolution qui s'oprait en ce moment en
Allemagne.]

De notre point de vue moderne, rien ne doit paratre plus naturel, plus
lgitime, que la runion de toutes ces parcelles de territoire, villes
ou seigneuries immdiates, au corps de chaque tat. Cela sans doute et
mieux valu, si, comme en France, en 1789, on avait remplac en Allemagne
ces liberts locales par une libert gnrale, garantissant  la fois
toutes les existences et tous les droits. Mais ces incorporations
allaient accrotre le pouvoir absolu des rois de Prusse, des lecteurs
de Bavire, des ducs de Wurtemberg.  cette condition, il tait permis
de les voir avec quelque regret.

Il y a, dans l'histoire des monarchies europennes, deux rvolutions
fort diffrentes par leur objet et par leur date: la premire, au moyen
de laquelle la royaut conquiert sur la fodalit les petites
souverainets locales, absorbant ainsi beaucoup d'existences
particulires, pour former un seul tat; la seconde, au moyen de
laquelle la royaut, aprs avoir form cet tat unique, est oblige de
compter avec la nation, et d'accorder une libert gnrale, uniforme,
rgulire, bien prfrable assurment aux liberts particulires de la
fodalit. La France, en 1789, aprs avoir achev cette premire
rvolution, entreprenait la seconde. L'Allemagne, en 1803, en tait
encore  la premire, et elle ne l'a pas mme acheve aujourd'hui.
L'Autriche, sans aucune autre vue que de conserver son influence dans
l'empire, dfendait la vieille constitution germanique, et avec elle les
liberts fodales de l'Allemagne. La Prusse, au contraire, avide
d'incorporations, voulant absorber les villes libres et la noblesse
immdiate, devenait novatrice par ambition, et tendait  donner 
l'Allemagne les formes de la socit moderne, c'est--dire  commencer,
sans le vouloir, sans le savoir, l'oeuvre de la Rvolution franaise
dans le vieil empire germanique.

Si les vues constitutionnelles de ces deux puissances taient diverses,
leurs prtentions territoriales ne l'taient pas moins.

[En marge: Demandes de l'Autriche.]

L'Autriche voulait faire indemniser largement ses deux archiducs, et
sous ce prtexte tendre et amliorer la frontire de ses propres tats.
Elle s'occupait peu du duc de Modne, dot depuis long-temps, par les
traits de Campo-Formio et de Lunville, du Brisgau (petite province du
pays de Baden) dont il se souciait mdiocrement, aimant mieux jouir
tranquillement  Venise de ses immenses richesses, accumules  force
d'avarice. Mais elle s'occupait srieusement de l'archiduc Ferdinand,
ancien souverain de la Toscane. Elle convoitait pour lui le bel
archevch de Salzbourg, qui aurait rattach le Tyrol au corps de la
monarchie autrichienne, plus la prvt de Berchtolsgaden, enclave dans
l'archevch de Salzbourg. (Voir la carte n 20.) Ces deux principauts
lui taient formellement promises, mais elle souhaitait obtenir
davantage. Elle voulait pour ce mme archiduc l'vch de Passau, qui
assurait  sa maison l'importante place de Passau, situe au confluent
de l'Inn et du Danube, le superbe vch d'Augsbourg, s'tendant
longitudinalement sur le Lech, au milieu mme de la Bavire, enfin le
comt de Werdenfels[3], et l'abbaye de Kempten, deux possessions places
sur le penchant des Alpes du Tyrol, dominant l'une et l'autre les
sources des fleuves qui traversent la Bavire, tels que l'Inn, l'Isar,
la Loisach, le Lech. Si on ajoute  cela dix-neuf villes libres en
Souabe, plus douze grandes abbayes immdiates, et si on songe que
l'Autriche, indpendamment de ce qu'elle demandait pour l'archiduc en
Souabe, avait une foule d'anciennes possessions dans cette contre, on
comprendra facilement ses desseins en cette circonstance. Elle voulait,
au moyen de la prtendue indemnit de l'archiduc Ferdinand, prendre
position au milieu de la Bavire par Augsbourg, au-dessus par
Werdenfels et Kempten, au del par ses possessions de Souabe, et, en la
pressant ainsi dans les serres de l'aigle imprial, l'amener  lui cder
la partie de ses tats qu'elle convoitait depuis long-temps,
c'est--dire le cours de l'Inn, peut-tre mme celui de l'Isar.

         [Note 3: Ce comt dpendait de l'vch de Freisingen.]

C'tait l'une des plus anciennes prtentions de l'Autriche que de
s'tendre en Bavire pour s'y faire une meilleure frontire, et de
prolonger en mme temps ses postes dans les Alpes tyroliennes, jusqu'aux
limites de la Suisse. La possession de la ligne de l'Isar tait le plus
cher de ses voeux, et n'aurait pas t le dernier, si on l'avait
satisfait. Pour avoir jusqu' l'Isar, elle aurait abandonn  la maison
de Bavire Augsbourg (l'vch et la ville), plus toutes les possessions
autrichiennes en Souabe. Dans ce plan, la ville de Munich, situe sur
l'Isar, se trouvant sur la frontire, et ne pouvant demeurer sige du
gouvernement bavarois, Augsbourg aurait t la nouvelle capitale offerte
 l'lecteur palatin. Mais c'tait absorber presque la moiti de cet
lectorat, et refouler entirement la maison palatine en Souabe. 
dfaut de ce rve beaucoup trop beau, le cours de l'Inn et consol
l'Autriche de ses malheurs. Elle ne possdait que la partie infrieure
de l'Inn, depuis Braunau jusqu' Passau. Mais, au-dessus, entre Braunau
et les Alpes tyroliennes, c'tait la Bavire qui avait les deux rives de
ce fleuve. L'Autriche aurait souhait l'Inn dans tout son cours, depuis
son entre en Bavire,  Kufstein, jusqu' sa runion au Danube. Cette
ligne aurait embrass moins de pays que celle de l'Isar, mais elle tait
fort belle encore, et militairement plus solide. C'tait toujours par
voie d'change que l'Autriche se proposait d'acqurir l'une ou l'autre
de ces frontires. Aussi ne cessait-elle, depuis que la question des
indemnits s'agitait entre les cabinets, d'obsder de ses offres, et,
quand elle n'tait pas coute, de ses menaces, le malheureux lecteur
de Bavire, lequel communiquait sur-le-champ ses anxits  ses deux
protecteurs naturels, la Prusse et la France.

[En marge: Manire dont l'Autriche veut faire la part des autres maisons
allemandes.]

Voil comment l'Autriche entendait faire sa part dans la distribution
des indemnits. Voici comment elle faisait celle des autres.

Pour les pertes essuyes par la Bavire  la gauche du Rhin, pertes qui
surpassaient celles de tous les autres princes allemands, car cette
maison avait perdu le duch de Deux-Ponts, le Palatinat du Rhin, le
duch de Juliers, le marquisat de Berg-op-Zoom, et une foule de terres
en Alsace, l'Autriche lui assignait deux vchs en Franconie, ceux de
Wurtzbourg et de Bamberg, fort bien placs pour la Bavire, puisqu'ils
taient voisins du Haut-Palatinat, mais galant  peine les deux tiers
de ce qui lui tait d. Peut-tre l'Autriche aurait-elle ajout  ce lot
l'vch de Freisingen, situ sur l'Isar, tout prs de Munich.  la
Prusse, l'Autriche entendait donner un gros vch au nord, Paderborn
par exemple, peut-tre deux ou trois abbayes, comme Essen et Werden;
enfin au stathouder un territoire quelconque en Westphalie, c'est--dire
le quart au plus de ce qu'ambitionnait la maison de Brandebourg, pour
elle-mme et pour sa parent. Aprs avoir concd aux deux Hesses, 
Baden et au Wurtemberg, quelques dpouilles du bas clerg, et un certain
nombre d'abbayes  la foule des petits princes hrditaires, lesquels,
disait-elle, seraient bien heureux de prendre ce qu'on leur donnerait,
l'Autriche voulait avec les gros territoires du nord et du centre de
l'Allemagne, tels que Munster, Osnabruck, Hildesheim, Fulde, avec les
dbris des lectorats de Cologne, Mayence et Trves, conserver les trois
lecteurs ecclsiastiques, et sauver par l son influence en empire.

Sur les trois lectorats ecclsiastiques, le premier, celui de Mayence,
venait de passer au coadjuteur du dernier archevque. Ce nouveau
titulaire, membre de la maison de Dalberg, tait un prlat instruit,
spirituel, homme du monde. L'lectorat de Trves appartenait  un prince
saxon, encore vivant, retir dans l'vch d'Augsbourg dont il cumulait
le titre avec celui de Trves, oubliant dans l'observation assidue des
pratiques religieuses, dans l'opulence que lui procuraient les pensions
de sa famille, sa grandeur lectorale perdue. L'lectorat de Cologne
tait devenu vacant par la mort du titulaire. Les vchs de Munster, de
Freisingen, de Ratisbonne, la prvt de Berchtolsgaden, venaient de
vaquer aussi. Soit que l'Autriche ft ou ne ft pas complice des
chapitres, elle avait laiss nommer, en prsence d'un commissaire
imprial, l'archiduc Antoine pour vque de Munster et pour archevque
de Cologne. La Prusse irrite avait rclam vivement, disant qu'on
voulait par la nomination de nouveaux titulaires crer des obstacles aux
scularisations, et empcher la libre excution du trait de Lunville.
Ses rclamations avaient pour but d'empcher qu'on ne remplt de la mme
manire les bnfices encore vacants de Freisingen, Ratisbonne et
Berchtolsgaden.

[En marge: Prtentions contraires de la Prusse.]

On pourrait se faire une ide assez juste des projets de la Prusse, en
prenant exactement le contre-pied des projets de l'Autriche. D'abord
elle jugeait, et avec raison, les pertes du grand-duc de Toscane
exagres du double au moins. On prtendait  Vienne qu'il avait perdu 4
millions de florins en revenu. Cette assertion tait fort exagre; elle
reposait sur la confusion des revenus nets et des revenus bruts. Le
revenu net perdu par le grand duc tait de 2,500,000 florins au plus. La
Prusse soutenait que Salzbourg, Passau et Berchtolsgaden galaient,
s'ils ne surpassaient, le revenu de la Toscane; sans ajouter que la
Toscane, dtache de la monarchie autrichienne, n'avait pour celle-ci
aucune valeur de position, tandis que Salzbourg, Berchtolsgaden, Passau,
lis au corps mme de cette monarchie, lui donnaient une frontire
excellente, et dans les montagnards de Salzbourg une nombreuse
population militaire. On croyait que l'Autriche y pourrait lever
vingt-cinq mille hommes. Il n'y avait donc pas de motif fond pour
ajouter au lot de l'archiduc les vchs d'Augsbourg, d'Aichstedt,
l'abbaye de Kempten, le comt de Werdenfels, ainsi que toutes les villes
libres et les abbayes demandes en Souabe. Cependant la Prusse insistait
moins sur l'exagration des prtentions de l'Autriche, qu'elle
n'insistait sur la lgitimit des siennes. Elle estimait au double de
leur valeur vritable les pertes qu'elle disait avoir faites, et
diminuait de moiti le prix des territoires qu'elle rclamait en
ddommagement. D'abord elle partageait l'un des dsirs de l'Autriche,
celui de se porter vers le centre et le midi de l'Allemagne. Elle
voulait faire en Franconie ce que l'Autriche cherchait  faire en
Souabe; elle y voulait doubler au moins son territoire. C'tait une
ambition constante de ces deux grandes cours de prendre, dans le milieu
de l'Allemagne, des positions avances, soit l'une contre l'autre, soit
contre la France, soit aussi pour y tenir sous leur influence les tats
du centre de la confdration. Dans ses premiers lans d'ambition, la
Prusse n'avait pas demand moins que les vchs de Wurtzbourg et de
Bamberg, contigus aux marquisats d'Anspach et de Bareuth, et destins
dans la pense de tout le monde  indemniser la Bavire. Cette
prtention avait rencontr de telles objections, surtout  Paris, qu'il
avait fallu y renoncer.

 dfaut de Wurtzbourg et de Bamberg, la Prusse, qui avait perdu
seulement le duch de Gueldre, une portion du duch de Clves, la petite
principaut de Moeurs, quelques pages supprims sur le Rhin, et les
enclaves de Savenaer, Huissen, Marbourg, cds  la Hollande, ce qui
reprsentait 700 mille florins de revenu suivant la Russie, 1,200 mille
suivant la France, la Prusse ne voulait pas moins qu'une partie du nord
de l'Allemagne, c'est--dire les vchs de Munster, de Paderborn,
d'Osnabruck, d'Hildesheim, plus les restes de l'lectorat de Mayence en
Thuringe, tels que l'Eichsfeld et Erfurth, puis enfin en Franconie, o
elle n'abdiquait pas ses prtentions, l'vch d'Aichstedt et la clbre
ville de Nuremberg.

Faisant,  l'gard de l'indemnit du stathouder, les mmes calculs que
l'Autriche  l'gard de l'indemnit du duc de Toscane, elle demandait
pour la maison d'Orange-Nassau un tablissement contigu au territoire
prussien, et comprenant les pays qui suivent: le duch de Westphalie, le
pays de Recklinghausen, les restes des deux lectorats de Cologne et de
Trves,  la droite du Rhin. Il en rsultait pour le stathouder, outre
l'avantage d'tre adoss  la Prusse, avantage fort grand pour elle et
pour lui, celui d'tre plac prs de la Hollande, et de pouvoir y
profiter des retours de la fortune. Maintenant, si on songe  la
fausset des valuations de la Prusse, si on songe qu'aprs avoir
exagr jusqu'au double, mme au triple, le chiffre de ses pertes, elle
dissimulait dans la mme proportion la valeur des objets demands en
compensation, que, par exemple, elle valuait  350 mille florins
l'vch de Munster, qui,  Paris, d'aprs les calculs les plus
impartiaux, tait valu  1,200 mille, qu'elle estimait  150 mille
florins l'vch d'Osnabruck, qui,  Paris, tait estim 369 mille, et
ainsi du reste, on se fera une ide de la folle exagration de ses
prtentions.

[En marge: La Prusse se jette dans les bras de la France.]

Elle se montrait un peu plus gnreuse que l'Autriche envers les princes
de second et de troisime ordre, car c'taient tout autant de voix
protestantes  introduire dans la Dite. Elle tait d'avis de supprimer
les lecteurs ecclsiastiques de Cologne et de Trves, de laisser
exister tout au plus celui de Mayence, avec les dbris de son lectorat
situs  la rive droite du Rhin; de remplacer les deux lecteurs
ecclsiastiques supprims par des lecteurs protestants, pris parmi les
princes de Hesse, de Wurtemberg, de Bade, mme d'Orange-Nassau, s'il
tait possible. L'appui que l'Autriche cherchait auprs de la Russie, la
Prusse le cherchait auprs de la France. Elle offrait, si on la
secondait dans ses rclamations, de lier sa politique  celle du Premier
Consul, de s'engager  lui par une alliance formelle, de garantir tous
les arrangements faits en Italie, tels que la cration du royaume
d'trurie, la nouvelle constitution donne  la Rpublique italienne, et
la runion du Pimont  la France. Elle faisait en mme temps les plus
grands efforts pour amener  Paris la ngociation, que l'Autriche
tchait d'amener  Saint-Ptersbourg. Elle savait que, hors de Paris,
elle n'tait pas trs-favorablement juge; que, dans les cours, on lui
reprochait amrement d'avoir abandonn la cause de l'Europe pour celle
de la Rvolution franaise; que, si on critiquait les prtentions de
l'empereur, les siennes taient juges bien plus svrement, car il leur
manquait l'excuse des grandes pertes essuyes par la maison d'Autriche
dans la dernire guerre; elle savait enfin qu'il n'y avait d'appui 
esprer que du ct de la France; que se prter au dplacement de la
ngociation, ce serait dsobliger le Premier Consul, et accepter des
arbitres mal disposs  son gard. Aussi refusa-t-elle nettement toutes
les ouvertures de l'Autriche, qui, en dsespoir de cause, lui offrait de
s'entendre  elles deux, de s'accorder l'une  l'autre la part du lion,
en sacrifiant tous les princes de second et de troisime ordre, et de
s'adresser ensuite  Ptersbourg pour obtenir la conscration du partage
qu'elles auraient fait, dans le but surtout de soustraire l'Allemagne au
joug des Franais.

[En marge: Les princes allemands imitent la Prusse, et ont tous recours
 la France.]

Les princes allemands, suivant l'exemple de la Prusse, avaient tous
recours  la France. Au lieu de solliciter  Londres,  Ptersbourg, 
Vienne,  Berlin, ils sollicitaient  Paris. La Bavire, tourmente par
l'Autriche; les ducs de Baden, de Wurtemberg, de Hesse, jaloux les uns
des autres; les petites familles effrayes de l'avidit des grandes; les
villes libres, menaces d'incorporation; la noblesse immdiate, expose
au mme danger que les villes libres; tous, grands et petits,
rpubliques ou souverains hrditaires, plaidaient leur cause  Paris,
les uns par l'intermdiaire de leurs ministres, les autres directement
et en personne. Le ci-devant stathouder y avait envoy son fils, le
prince d'Orange, depuis roi des Pays-Bas, prince distingu, que le
Premier Consul avait accueilli avec beaucoup de faveur. Plusieurs autres
princes y taient venus galement. Tous frquentaient avec empressement
ce palais de Saint-Cloud, o un gnral de la Rpublique tait courtis
 l'gal des rois.

[En marge: Singularit du spectacle que les puissances allemandes
prsentent au moment des scularisations.]

Singulier spectacle que l'Europe donnait alors, et qui prouve bien
l'inconsquence des passions humaines, et la profondeur des desseins de
la Providence!

La Prusse et l'Autriche avaient entran l'Allemagne  une guerre
injuste contre la Rvolution franaise, et elles avaient t vaincues.
La France, par le droit de la victoire, droit incontestable quand la
puissance victorieuse a t provoque, avait conquis la rive gauche du
Rhin. Une partie des princes allemands se trouvaient ds lors sans
tats. Il tait naturel de les indemniser en Allemagne, et de
n'indemniser qu'eux. Cependant la Prusse et l'Autriche, qui les avaient
compromis, voulaient indemniser aux dpens de cette malheureuse
Allemagne leurs propres parents, italiens comme les archiducs, ou
hollandais comme le stathouder; et, ce qui est plus trange encore,
elles voulaient, sous le nom de leurs proches, s'indemniser elles-mmes,
toujours aux dpens de cette Allemagne, victime de leurs fautes. Et ces
ddommagements, o les cherchaient-elles? dans les biens mmes de
l'glise; c'est--dire que les dfenseurs du trne et de l'autel,
rentrs chez eux aprs s'tre fait battre, entendaient se ddommager
d'une guerre malheureuse en dpouillant l'autel qu'ils taient alls
dfendre, et en imitant la Rvolution franaise qu'ils taient venus
attaquer! Et, chose plus extraordinaire encore, s'il est possible, ils
demandaient au reprsentant victorieux de cette Rvolution, de leur
partager ces dpouilles de l'autel, qu'ils ne savaient pas se partager
eux-mmes!

[En marge: Politique du Premier Consul dans les affaires d'Allemagne.]

Le Premier Consul s'inquitait peu du mouvement qu'on se donnait autour
de lui pour attirer la ngociation tantt ici, tantt l. Il savait
qu'elle n'aurait lieu qu' Paris, parce qu'il le voulait ainsi, et que
c'tait mieux de tout point. Libre de ses mouvements depuis la signature
de la paix gnrale, il couta successivement les parties intresses:
la Prusse, qui ne dsirait agir qu'avec lui et par lui; l'Autriche, qui,
tout en cherchant  porter l'arbitrage  Ptersbourg, ne ngligeait rien
cependant pour le disposer en sa faveur; la Bavire, qui lui demandait
conseil et appui contre les offres menaantes de l'Autriche; la maison
d'Orange, qui avait envoy son fils  Paris; les maisons de Baden, de
Wurtemberg, de Hesse, qui promettaient le plus entier dvouement si on
voulait les avantager; enfin, la masse des petits princes qui se
rclamaient de leur ancienne alliance avec la France. Aprs avoir
entendu ces divers prtendants, le Premier Consul reconnut bientt que,
sans l'intervention d'une volont puissante, le repos de l'Allemagne,
et, par suite, celui du continent, resterait indfiniment en pril. Il
se dcida donc  offrir, et en ralit,  imposer sa mdiation, mais en
prsentant des arrangements qui pussent honorer la justice de la France
et la sagesse de sa politique.

Rien n'tait plus sens, plus admirable, que les vues du Premier Consul,
 cette poque heureuse de sa vie, o, couvert d'autant de gloire qu'il
en eut jamais, il n'avait pas cependant assez de force matrielle pour
mpriser l'Europe, et se dispenser de recourir  une politique
profondment calcule. Il voyait bien qu'avec les dispositions peu sres
de l'Angleterre, il fallait songer  prvenir le danger d'une nouvelle
guerre gnrale; que, dans ce but, il tait urgent de se mnager une
alliance solide sur le continent; que celle de la Prusse tait la plus
convenable; que cette cour, novatrice par nature, par origine, par
intrt, avait avec la Rvolution franaise des affinits, que ne
pouvait avoir aucune autre cour; qu'en se l'attachant srieusement, on
rendait les coalitions impossibles; car, au degr de force auquel la
France tait parvenue, c'tait tout au plus si on oserait l'attaquer,
lorsque toutes les puissances seraient runies contre elle; mais que,
s'il en manquait une seule  la coalition, et, si la puissance qui
manquait, avait pass du ct de la France, jamais on ne tenterait les
chances d'une nouvelle guerre. Cependant, tout en songeant  s'allier 
la Prusse, le Premier Consul comprenait avec une rare justesse d'esprit,
qu'il ne fallait pas la faire tellement forte qu'elle crast
l'Autriche, car alors elle deviendrait  son tour la puissance
dangereuse, au lieu d'tre l'allie utile; qu'il ne fallait lui
sacrifier ni les petits princes, anciens amis de la France, ni les tats
ecclsiastiques sans exception, tats peu consistants, peu militaires,
et prfrables comme voisins  des princes laques et guerriers; ni
enfin les villes libres, respectables par les souvenirs qu'elles
rappelaient, respectables surtout  titre de Rpubliques pour la
Rpublique franaise; que sacrifier en mme temps  la Prusse tous ces
petits tats, hrditaires, ecclsiastiques, rpublicains, c'tait
favoriser la ralisation de cette unit allemande, plus dangereuse pour
l'quilibre europen, si elle se constituait jamais, que toute la
puissance autrichienne ne l'avait t jadis; qu'en faisant pencher, en
un mot, la balance vers le parti protestant et novateur, il fallait la
faire pencher et non verser, car ce serait pousser l'Autriche au
dsespoir, peut-tre la prcipiter vers sa chute, remplacer alors un
ennemi par un autre, et dans l'avenir prparer  la France une rivalit
avec la maison de Brandebourg tout aussi redoutable que celle qui
l'avait mise en guerre avec la maison d'Autriche pendant plusieurs
sicles.

[En marge: Le Premier Consul songe  s'adresser  l'intrt de la Prusse
et  l'orgueil de la Russie, pour faire russir la ngociation.]

Plein de ces sages penses, le Premier Consul entreprit d'abord d'amener
la Prusse  des vues modres. Parvenu  s'entendre avec elle, il
voulait ngocier avec les intresss de second ordre, et les contenter
au moyen d'une juste part d'indemnit; il projetait ensuite d'ouvrir 
Ptersbourg une ngociation toute de courtoisie, pour flatter l'orgueil
du jeune empereur qu'il dcouvrait parfaitement sous une feinte
modestie, et pour le lier par de bons procds aux arrangements
territoriaux qui seraient arrts. Avec le concours de la Prusse
satisfaite, de la Russie flatte, il esprait rendre invitable la
rsignation de l'Autriche, si toutefois on avait eu soin de ne pas trop
l'exasprer par les arrangements adopts.

[En marge: Premier plan du Premier Consul, et mrite de ce plan.]

Dans des combinaisons aussi compliques, il fallait s'attendre  passer
par plusieurs projets avant d'arriver au projet dfinitif. L'ide du
Premier Consul, relativement  la distribution territoriale de
l'Allemagne, avait t d'abord d'loigner les unes des autres les trois
grandes puissances centrales du continent, l'Autriche, la Prusse, la
France, et de placer entre elles la masse entire de la Confdration
germanique. Dans ce but, le Premier Consul aurait concd  l'Autriche,
non pas la totalit de ses prtentions, c'est--dire le cours de l'Isar,
car il aurait fallu dans ce cas transporter la maison palatine en Souabe
et en Franconie; mais il lui aurait concd l'Inn dans tout son cours,
c'est--dire l'vch de Salzbourg, la prvt de Berchtolsgaden, le
pays compris entre la Salza et l'Inn, plus les vchs de Brixen et
Trente, situs en Tyrol. L'Autriche, ainsi ddommage pour son compte et
celui des deux archiducs, aurait d renoncer  toute possession en
Souabe; elle aurait t place en entier derrire l'Inn; elle y aurait
t compacte, et couverte par une frontire excellente; elle et enfin
trouv le repos, et l'aurait donn  la Bavire, par la solution de la
vieille question de l'Inn.

De mme qu'on aurait fait renoncer l'Autriche  son tablissement en
Souabe, on aurait fait renoncer la Prusse  son tablissement en
Franconie, en demandant  celle-ci l'abandon des margraviats d'Anspach
et de Bareuth. Avec ces margraviats et les vchs contigus de
Wurtzbourg et de Bamberg, avec les possessions dont l'Autriche aurait d
faire le sacrifice en Souabe, avec les vchs de Freisingen,
d'Aichstedt, enclavs dans les possessions bavaroises, on et compos 
la maison palatine un territoire bien arrondi, s'tendant  la fois en
Bavire, en Souabe, en Franconie, et capable de servir de barrire entre
la France et l'Autriche.  ce prix la maison Palatine aurait pu
abandonner les restes du Palatinat du Rhin, et le beau duch de Berg,
plac  l'autre extrmit de l'Allemagne, c'est--dire vers la
Westphalie. La Prusse, loigne de la Franconie comme l'Autriche de la
Souabe, aurait t reporte tout  fait au nord. Pour l'y reporter
entirement, on aurait supprim l'obstacle qui l'en sparait,
c'est--dire les deux branches de la maison de Mecklembourg; on aurait
tabli ces deux familles dans les territoires devenus vacants au centre
de l'Allemagne. La Prusse se serait trouve de la sorte sur les bords de
la Baltique; on lui aurait donn en outre les vchs de Munster,
d'Osnabruck et d'Hildesheim. Ddommage ainsi de ses pertes anciennes et
nouvelles, elle aurait pu abandonner tout le duch de Clves, dont la
partie situe  la gauche du Rhin avait pass  la France, dont la
partie situe  la rive droite aurait grossi la masse des indemnits.
Alors, dj spare de l'Autriche par l'abandon de la Franconie, elle
l'et t encore de la France par son loignement des bords du Rhin.

Il serait rest dans les duchs vacants de Clves, de Berg, de
Westphalie, dans les dbris des lectorats de Cologne, Trves et
Mayence, dans les enclaves mayenaises d'Erfurth et d'Eichsfeld, dans
l'vch de Fulde, et autres proprits ecclsiastiques, dans les dbris
du Palatinat du Rhin, dans le grand nombre d'abbayes mdiates ou
immdiates rpandues par toute l'Allemagne, il serait rest de quoi
composer un tat  la maison de Mecklembourg et  celle d'Orange; de
quoi indemniser les maisons de Hesse, de Bade, de Wurtemberg, et la
foule des princes infrieurs. Enfin, dans les siges d'Aichstedt,
d'Augsbourg, de Ratisbonne, de Passau, il y aurait eu de quoi conserver
deux lecteurs ecclsiastiques sur trois, ce qui entrait dans la pense
du Premier Consul, car il ne voulait pas trop altrer la constitution
germanique, et il lui plaisait d'ailleurs de protger l'glise en tout
pays.

Dans ce plan, si profondment conu, l'Autriche, la Prusse, la France,
taient tablies, les unes fort loin des autres; la Confdration
germanique tait runie en un seul corps, et place au milieu des
grandes puissances du continent, avec le rle utile, important,
honorable, de les sparer, et d'empcher les collisions entre elles; les
tats allemands acquraient une dlimitation parfaite; la constitution
germanique tait utilement rforme, et point dtruite.

Le plan du Premier Consul, propos d'abord  la Prusse, ne fut pas
refus tout de suite. Il convenait  cette puissance de devenir
compacte, de border la Baltique, d'occuper tout le nord de l'Allemagne.
Son consentement dfinitif dpendait des quantits qui lui seraient
offertes, lorsqu'on en arriverait  rgler les dtails du partage. Mais
si les princes du centre de l'Allemagne, dont les tats ne reposaient
dans le moment que sur la volont mobile des ngociateurs, pouvaient
tre facilement transports au nord ou au midi, au couchant ou au
levant, il devait en tre autrement pour deux princes, confins 
l'extrmit septentrionale de la Confdration, comme les princes de
Mecklembourg, solidement tablis au milieu de sujets dont ils avaient
l'affection depuis des sicles, trangers  toutes les vicissitudes
territoriales amenes par la guerre, et difficiles  persuader quand on
leur proposerait un dplacement aussi considrable. D'ailleurs, s'ils
disaient un mot  l'Angleterre, elle ne manquerait pas de faire chouer
un projet qui livrait les rivages de la Baltique  la Prusse.

[En marge: Le refus des princes de Mecklembourg rend impossible le plan
primitif du Premier Consul.]

Spontanment ou non, ils refusrent d'une manire premptoire ce qu'on
leur offrait. Cependant la Prusse, qui avait t charge de l'ouverture,
leur avait clairement insinu que la France, en voulant faire d'eux des
voisins, en voulait faire aussi des amis, et se montrerait librale 
leur gard dans la distribution des indemnits.

Quelque importante que ft la partie du plan qui venait d'tre refuse,
il valait encore la peine de poursuivre la ralisation du reste. Il
tait toujours bon en effet de reporter l'Autriche derrire l'Inn, et de
lui concder une fois pour toutes cet ternel objet de ses voeux; il
tait toujours bon de concentrer la Prusse vers le nord de l'Allemagne,
et de l'exclure de la Franconie, o sa prsence n'tait utile 
personne, pouvait mme devenir dangereuse pour elle, en cas de guerre,
car les provinces d'Anspach et de Bareuth se trouvant sur la route des
armes franaise et autrichienne, sa neutralit devenait fort difficile
 respecter. La suite de cette histoire rvlera le grave inconvnient
d'une pareille situation.

[En marge: Les prtentions obstines de la Prusse et de l'Autriche
ajoutent de nouvelles difficults  la belle conception du Premier
Consul.]

[En marge: Le Premier Consul renonce  ses premires ides pour arriver
 un arrangement possible.]

Mais la Prusse et l'Autriche taient fort exigeantes pour ce qui les
concernait. Bien que l'Autriche trouvt la frontire de l'Inn infiniment
sduisante, elle ne voulait rien cder en Souabe; elle prtendait
toujours y avoir des possessions, mme aprs l'acquisition de l'Inn.
Elle demandait, outre Salzbourg et Berchtolsgaden, outre le pays entre
la Salza et l'Inn, l'vch de Passau. Les vchs de Brixen et de
Trente, qu'on lui abandonnait, ne lui semblaient pas un don, car ils
taient en Tyrol, et tout ce qui tait en Tyrol paraissait tellement lui
appartenir, qu'elle croyait en le recevant ne rien recevoir de nouveau.
La Prusse, de son ct, ne voulait se dpartir d'aucune de ses
prtentions en Franconie. Dans cette situation le Premier Consul prit le
parti d'abandonner le bien pour le possible, ncessit pnible mais
frquente dans les grandes affaires. Il tcha de s'entendre
dfinitivement avec la Prusse, pour se concerter ensuite avec la Russie,
rservant pour la fin de la ngociation, l'accord avec l'Autriche, qui
montrait un enttement dsesprant, et qu'on ne pouvait russir 
vaincre que par l'ensemble des adhsions obtenues.

Il annona d'abord la ferme rsolution de ne laisser immoler aucun
intrt, de ne pas tout donner aux grandes maisons aux dpens des
petites, de ne pas supprimer toutes les villes libres, de ne pas
dtruire compltement le parti catholique. Le gnral Beurnonville,
ambassadeur de France  Berlin, tait en ce moment en cong  Paris. Il
fut charg, dans le courant de mai 1802 (floral an X), de s'aboucher
avec M. de Lucchesini, ministre de Prusse, et de signer une convention,
dans laquelle seraient stipuls les arrangements particuliers aux
maisons de Brandebourg et d'Orange.

La Prusse reproduisit toutes ses prtentions, mais elle n'avait avec
personne autant qu'avec la France la chance de traiter avantageusement.
Elle fut donc oblige de se rsigner  un arrangement qui, bien
qu'infrieur  ce qu'elle dsirait, devait paratre  toute l'Allemagne
un acte de grande partialit pour elle. (Voir la carte n 21.)

[En marge: Arrangement particulier avec la Prusse pour ce qui la
concerne.]

Cette puissance perdait, comme nous l'avons dit,  la rive gauche du
Rhin, le duch de Gueldre, une partie du duch de Clves, la petite
principaut de Moeurs; elle cdait  la Hollande quelques enclaves;
enfin elle allait tre prive du revenu des pages du Rhin, en
consquence d'une disposition gnrale, relative  la navigation. Ces
pertes runies entranaient une diminution de revenu qu'elle valuait 
2 millions de florins, que l'Autriche valuait  750 mille, la Russie 
un million, la France par faveur,  12 ou 1,300 mille. Par une
convention, signe le 23 mai 1802 (3 prairial an X), la France promit de
faire obtenir  la Prusse les vchs de Hildesheim et de Paderborn, une
partie de l'vch de Munster, les territoires d'Erfurth et de
l'Eichsfeld, restes de l'ancien lectorat de Mayence, enfin quelques
abbayes et villes libres, le tout reprsentant environ 1,800 mille
florins de revenus, 500 mille de plus que le chiffre suppos des pertes
qu'il fallait compenser. La Prusse n'obtenait rien en Franconie, ce qui
tait pour elle un vif sujet de regrets, car son ambition tait
persvrante de ce ct; mais l'Eichsfeld et Erfurth taient des points
intermdiaires, qui lui mnageaient des relais pour arriver dans ses
provinces de Franconie. Tout en feignant de se rsigner  de grands
sacrifices, elle signa, satisfaite au fond, des acquisitions qu'elle
venait d'obtenir. Le lendemain on conclut avec elle une convention
particulire pour l'indemnit de la maison d'Orange-Nassau. On ne plaa
point cette maison en Westphalie comme elle aurait voulu, mais dans la
Haute-Hesse. On lui donna l'vch et l'abbaye de Fulde, l'abbaye de
Corvey, peu distante de Fulde, celle de Weingarten, et quelques autres.
Par cet arrangement, sans tre place trop prs de la Hollande et des
souvenirs du stathoudrat, elle se trouvait nanmoins assez prs du pays
de Nassau, o toutes les branches de cette famille devaient tre
indemnises.

Ces avantages taient accords  la Prusse et  sa parent, dans le
but de s'assurer son alliance. Aussi le Premier Consul voulut-il
profiter de l'occasion pour lui arracher une adhsion formelle 
tout ce qu'il avait fait en Europe. Il exigea et obtint du chef de
la maison d'Orange-Nassau la reconnaissance de la Rpublique batave,
et la renonciation au stathoudrat; il exigea de la Prusse la
reconnaissance de la Rpublique italienne, la reconnaissance du
royaume d'trurie, et une approbation implicite de la runion du
Pimont  la France. Le roi Frdric-Guillaume se trouvait ainsi
enchan  la politique du Premier Consul, dans ce qu'elle avait de
plus dsagrable pour l'Europe. Il n'hsita cependant point, et
donna l'adhsion demande dans l'acte mme qui lui assignait sa part
des indemnits germaniques.

[En marge: Aprs s'tre entendu avec la Prusse, le Premier Consul se met
d'accord avec la Bavire.]

Aprs en avoir fini des prtentions de la Prusse, le Premier Consul,
fidle  son plan de s'entendre successivement et individuellement avec
les principaux intresss, signa le mme jour une convention avec la
Bavire. Il la traitait dans cette convention en vieille allie de la
France. (Voir la carte n 21.) Il lui assurait toutes les principauts
ecclsiastiques enclaves dans son territoire, l'vch d'Augsbourg
(moins la ville, qui devait tre conserve comme ville libre), l'vch
de Freisingen; les versants du Tyrol, ambitionns par l'Autriche, tels
que l'abbaye de Kempten et le comt de Werdenfels; la place de Passau,
sans l'vch de Passau, enclav dans le territoire autrichien, et
destin  l'archiduc Ferdinand; l'vch d'Aichstedt, plac sur les
bords du Danube; les deux grands vchs de Wurtzbourg et de Bamberg,
formant une notable partie de la Franconie; enfin plusieurs villes
libres et abbayes de la Souabe, que l'Autriche, dans ses rves
ambitieux, avait demandes pour elle-mme, notamment Ulm, Memmingen,
Buchorn, etc. La question de l'Inn, entre l'Autriche et la Bavire,
n'tait pas rsolue: on laissait aux deux puissances intresses le soin
de la vider par voie d'change. La maison palatine, concentre en Souabe
et en Franconie, acqurait ainsi un territoire assez compact. Il n'y
avait plus que le duch de Berg, plac aux confins de la Westphalie, qui
ft loign du corps de ses tats. C'est dans le but d'agglomrer son
territoire qu'on lui avait fait abandonner tout le Palatinat du Rhin;
mais elle tait compltement ddommage de ce qu'on lui enlevait, car si
elle avait perdu 3 millions de florins de revenu, elle recevait 3
millions et quelques mille florins en compensation.

[En marge: Arrangements avec Baden, Wurtemberg, les deux Hesses.]

[En marge: Concert avec la Russie.]

L'indemnit de la Prusse et de la Bavire tant fixe, le plus difficile
tait fait. On avait content deux amis de la France, et les deux tats
les plus considrables de l'Allemagne, aprs l'Autriche. Aucune
opposition insurmontable n'tait dsormais  craindre. Il restait
cependant  se mettre d'accord avec Baden, Wurtemberg, les deux Hesses.
Baden et Wurtemberg taient clients et parents de la Russie. C'est avec
la Russie que leur part devait tre rgle. Il entrait, comme nous
l'avons dit, dans le plan du Premier Consul, de faire participer
l'empereur Alexandre aux arrangements de l'Allemagne, de l'y intresser,
en traitant bien ses protgs, en flattant son orgueil, en paraissant
tenir grand compte de son influence. D'abord on y tait oblig par les
articles secrets annexs au dernier trait de paix, articles par
lesquels on s'tait engag  se concerter avec le cabinet russe pour
l'affaire des indemnits germaniques. Le Premier Consul avait pens
qu'il ne fallait pas lui laisser le temps de rclamer son droit
d'intervenir, et, dans sa correspondance personnelle avec le jeune
empereur, l'entretenant avec confiance de toutes les grandes affaires de
l'Europe, il lui avait demand ses intentions  l'gard des maisons de
Wurtemberg et de Baden, qui avaient l'honneur d'tre allies  la
famille impriale. En effet, l'impratrice douairire, veuve de Paul
Ier, mre d'Alexandre, tait une princesse de Wurtemberg; l'impratrice
rgnante, pouse d'Alexandre, tait une princesse de Baden. Celle-ci
tait l'une de ces trois brillantes soeurs, nes dans la petite cour de
Carlsruhe, et assises  cette poque sur les trnes de Bavire, de
Sude, de Russie.

Le czar, flatt de ces avances, accepta volontiers les ouvertures du
Premier Consul, et ne songea pas un instant  entrer dans la pense de
l'Autriche, qui voulait attirer la ngociation  Ptersbourg. Quelque
satisfait qu'il et t de voir la plus grande affaire du continent
traite chez lui, il eut le bon esprit de n'y pas prtendre un moment.
Il autorisa donc M. de Markoff  ngocier sur ce sujet  Paris.
Wurtemberg, Baden, taient pour lui les moindres intrts de cette
ngociation. Son intrt essentiel c'tait de participer ostensiblement
 la ngociation tout entire. Le Premier Consul ne laissa rien 
dsirer  l'empereur Alexandre, quant  l'extrieur du rle  jouer, et
lui offrit une manire de figurer gale  celle du cabinet franais, en
lui proposant de constituer la France et la Russie mdiatrices entre les
divers tats de la Confdration germanique.

[En marge: Le Premier Consul imagine de constituer la France et la
Russie mdiatrices, et de proposer en leur nom,  la Dite germanique,
les arrangements par lui rsolus.]

Cette ide tait des plus heureuses. Il fallait bien, en effet aprs
avoir arrt avec les principaux intresss la part qui leur serait
faite, se mettre enfin en communication avec le corps germanique
assembl  Ratisbonne, et l'amener  ratifier les arrangements
individuellement souscrits. Le Premier Consul imagina de runir ces
arrangements en un plan gnral, et de le prsenter  la dite de
Ratisbonne au nom de la France et de la Russie, se constituant
spontanment puissances mdiatrices. Cette forme sauvait la dignit du
corps germanique, qui ne paraissait plus dictatorialement organis par
la France, mais qui, dans l'embarras o le jetaient les ambitions
rivales souleves dans son sein, acceptait comme arbitres les deux plus
grandes puissances du continent, et les plus dsintresses. On ne
pouvait pas cacher sous une forme plus convenable pour l'Allemagne, plus
flatteuse pour un jeune souverain entrant  peine sur la scne du monde,
la volont relle de la France. Le Premier Consul, en acceptant ainsi
l'galit de rle avec un prince qui n'avait rien fait encore, lui
couvert de gloire, consomm dans les armes et la politique, tenait une
conduite des plus habiles, car, grce  quelques mnagements, il amenait
l'Europe  ses vues. Le caractre de la vraie politique, c'est de placer
toujours le rsultat rel avant l'effet extrieur. D'ailleurs l'effet se
produit invitablement quand le rsultat rel est obtenu.

[En marge: Difficults qu'on rencontre auprs de M. de Markoff pour
s'entendre sur le plan des indemnits.]

[En marge: Zle de M. de Markoff pour l'Autriche.]

La proposition du Premier Consul  l'empereur Alexandre tant accepte,
on convint de prsenter  la Dite germanique une note, signe des deux
cabinets, et contenant l'offre spontane de leur mdiation. Restait 
s'entendre sur les arrangements  consigner dans cette note. Le Premier
Consul eut beaucoup de peine  faire accepter  M. de Markoff les
stipulations dj convenues avec les principales puissances allemandes,
et contraires aux vues de l'Autriche, sans lui tre srieusement
dommageables. Tandis que le jeune Alexandre affectait de ne partager
aucune des passions de l'aristocratie europenne, M. de Markoff 
Paris, M. de Woronzoff  Londres, affichaient sans aucune retenue les
passions qu'un migr franais, un tory anglais, ou un grand seigneur
autrichien, auraient pu ressentir. M. de Markoff notamment tait un
Russe plein de morgue, dpourvu de cette attrayante flexibilit qu'on
rencontre souvent chez les hommes distingus de sa nation, ayant de
l'esprit, encore plus d'orgueil, et se faisant de la puissance de son
cabinet une ide alors tout  fait exagre. Le Premier Consul n'tait
pas homme  tolrer la ridicule hauteur de M. de Markoff, et savait
remettre  sa place l'ambassadeur, en observant pour le souverain les
gards convenables. Il lui offrit pour le Wurtemberg, pour Baden, pour
la Bavire, des avantages suprieurs certainement aux pertes que ces
trois maisons avaient prouves. Mais M. de Markoff, indiffrent  la
parent impriale, mme  la politique russe, qui commenait depuis la
paix de Teschen  favoriser les petites puissances allemandes, M. de
Markoff, dans son zle pour la cause de la vieille Europe, se montrait
non pas Russe, mais Autrichien. C'tait l'Autriche qui semblait
l'intresser exclusivement. La Prusse lui tait odieuse, il contestait
toutes ses assertions, admettait au contraire toutes celles de
l'Autriche, et demandait pour celle-ci autant qu'on aurait pu demander 
Vienne. L'vch de Salzbourg, la prvt de Berchtolsgaden, accords
d'un consentement gnral  l'archiduc Ferdinand, produisaient  peu
prs autant que la Toscane, c'est--dire 2,500,000 florins. On ajoutait
cependant  ces deux principauts les vchs de Trente et de Brixen.
Mais M. de Markoff, porte-parole de l'Autriche, ne voulait pas qu'on
tnt compte de cette addition. Ces vchs taient dans le Tyrol, et ds
lors, suivant lui, tellement  l'Autriche, que c'tait ter  l'empereur
pour donner  un archiduc. On rpondait  cela que Trente et Brixen
taient des principauts ecclsiastiques, tout  fait indpendantes,
quoique enclaves dans le territoire autrichien, et qu'elles ne seraient
 l'Autriche que lorsqu'on les lui aurait attribues formellement.

[En marge: Difficult relativement  la ville de Passau.]

L'Autriche voulait en outre l'vch de Passau, qui lui assurait
l'importante place de Passau, situe au confluent de l'Inn et du Danube,
et formant une tte de pont sur la Bavire. On consentait bien  donner
 l'Autriche l'vch de Passau sans la place, ce qui tait possible et
convenable, car le territoire de cet vch se trouvait compris tout
entier en Autriche, et la place de Passau en Bavire. Accorder cette
place  l'Autriche, c'et t lui accorder,  l'gard de la Bavire, une
position offensive et menaante. Rien n'tait donc plus naturel que de
concder l'vch  l'archiduc Ferdinand, et Passau  l'lecteur
palatin. Mais l'Autriche tenait  Passau comme  une position capitale,
et M. de Markoff la dfendait pour l'Autriche avec la plus extrme
chaleur. Pourtant on voulait terminer cette longue ngociation, et M. de
Markoff, sentant qu'on finirait par se passer de la Russie, consentit
enfin  transiger, et tomba d'accord avec M. de Talleyrand du plan
dfinitif.

[En marge: Plan dfinitif adopt par la Russie et la France.]

[En marge: Lot de la Prusse et de la maison d'Orange.]

[En marge: Lot de la Bavire.]

Les avantages dj concds par le Premier Consul  la Prusse et  la
maison d'Orange, quoique vivement contests par M. de Markoff, furent
insrs tout entiers dans le plan dfinitif. (Voir la carte n 21.)
C'taient, ainsi qu'on l'a vu, pour la Prusse les vchs d'Hildesheim,
de Paderborn, de Munster (ce dernier en partie seulement), l'Eichsfeld,
Erfurth, plus quelques abbayes et villes libres; et pour la maison
d'Orange-Nassau, Fulde et Corvey. On insra dans le mme plan les
conditions dj stipules pour la Bavire, c'est--dire les vchs de
Freisingen et d'Augsbourg, le comt de Werdenfels, l'abbaye de Kempten,
la ville de Passau sans l'vch, les vchs d'Aichstedt, de Wurtzbourg
et de Bamberg, plus diverses villes libres et abbayes de Souabe.

[En marge: Lot de l'archiduc Ferdinand, reprsentant l'Autriche.]

L'Autriche dut recevoir pour l'archiduc de Toscane les vchs de
Brixen, de Trente, de Salzbourg, de Passau (ce dernier sans la place de
Passau), la prvt de Berchtolsgaden. C'tait un revenu de 3,500,000
florins, en ddommagement d'un revenu net de 2,500,000, avec l'avantage
d'une contigut de territoire, que ne prsentait pas la Toscane.
L'Autriche ne gagnait rien en Souabe, elle y gardait ses anciennes
possessions. C'tait  elle, si elle le voulait,  les changer pour la
frontire de l'Inn. Le Brisgau tait, comme dans les traits antrieurs,
assur au duc de Modne.

[En marge: Lot de la maison de Baden.]

On traita fort bien la maison de Baden, ce qui paraissait intresser
mdiocrement M. de Markoff. Elle avait perdu diverses seigneuries et
terres dans l'Alsace et le Luxembourg, reprsentant au plus 315 mille
florins de revenu. On lui assura en territoires  sa porte, tels que
l'vch de Constance, les restes des vchs de Spire, Strasbourg et
Ble, les bailliages de Ladenbourg, Bretten et Heidelberg, on lui assura
450 mille florins, sans compter la dignit lectorale qui lui tait
destine.

[En marge: Lot de la maison de Wurtemberg.]

La maison de Wurtemberg ne fut pas moins favorablement traite. On lui
concda la prvt d'Ellwangen, et diverses abbayes formant un revenu de
380 mille florins, en compensation de 250 mille qu'elle avait perdus.

[En marge: Lot des maisons de Hesse, de Nassau, et des petits princes
allemands.]

[En marge: Lot de la maison de Hanovre.]

Les maisons de Hesse et de Nassau, furent galement indemnises en
territoires situs  leur porte, et proportionns  leurs pertes. Les
princes infrieurs furent soigneusement dfendus par la France, et
conservrent des revenus  peu prs quivalents  ceux dont ils avaient
t dpouills. Les maisons d'Aremberg, de Solms, furent places en
Westphalie. Les comtes de Westphalie obtinrent le bas vch de Munster.
On s'tait peu occup de l'Angleterre, qui ne semblait pas mettre grand
intrt  la question des indemnits germaniques. Cependant on n'avait
pas oubli que le roi Georges III tait lecteur de Hanovre, et qu'il
attachait beaucoup de prix  cette ancienne couronne de sa famille. Il
la regardait mme comme sa dernire ressource, dans ces moments de
sombre tristesse, o il croyait voir l'Angleterre bouleverse par une
rvolution. On voulait le disposer favorablement, et, comme on lui
demandait d'ailleurs l'abandon de quelques droits en faveur des villes
de Brme et de Hambourg, et divers petits sacrifices en faveur de la
Prusse, on lui concda en ddommagement l'vch d'Osnabruck, contigu au
Hanovre; indemnit fort suprieure  ce qu'il perdait, et qui avait pour
but de l'intresser vivement au succs de la mdiation.

[En marge: Territoires rservs pour fournir des aliments au clerg
dpossd.]

On rserva une certaine quantit d'abbayes mdiates, pour complter
l'indemnit des princes qui auraient pu tre maltraits dans cette
premire rpartition, et pour fournir des pensions aux membres du clerg
supprim. En gnral, les princes qui recevaient des territoires
ecclsiastiques taient chargs de payer des pensions  tous les
titulaires vivants, tant vques, abbs, que membres des chapitres, et
officiers attachs  leur service. C'tait le plus simple devoir
d'humanit envers les bnficiaires, dont ils prenaient les biens et
dtruisaient l'existence princire. Mais si on avait pourvu ainsi aux
besoins du clerg supprim  la rive droite du Rhin, il restait le
clerg dpossd  la rive gauche, et celui-l, tant par suite des
traits sans recours contre la France, n'aurait trouv nulle part des
moyens de vivre. C'est  le sustenter qu'taient destines en grande
partie les abbayes mdiates rserves.

Telles furent les dispositions territoriales convenues avec M. de
Markoff. On avait distribu  peu prs 14 millions de florins de
ddommagement, pour 13 millions de perte; et ce qui prouvera l'avidit
des grandes cours, l'Autriche en prenait quatre millions environ pour
ses archiducs, la Prusse deux pour elle, un demi pour le stathouder; la
Bavire en prenait trois, ce qui tait l'quivalent exact de ses pertes;
Wurtemberg, Baden, les deux Hesses, Nassau, environ deux; tous les
petits princes runis, deux et demi. L'Autriche et la Prusse obtenaient
donc la meilleure part pour elles-mmes, ou pour des princes qui ne
faisaient pas partie de la Confdration germanique.

[En marge: Changements  la Constitution germanique.]

[En marge: Conservation d'un seul lecteur ecclsiastique, celui de
Mayence, et translation de son sige  Ratisbonne.]

Restaient les dispositions constitutionnelles dont il fallait bien
convenir aussi. Le Premier Consul, inclinant d'abord  conserver deux
lecteurs ecclsiastiques, contrari depuis par l'enttement de
l'Autriche, priv de ressources par l'avidit des grandes cours, se
rduisit  la conservation d'un seul. L'lecteur de Cologne tait mort,
et remplac seulement pour la forme par l'archiduc Antoine, mais sans
prtention de la part de l'Autriche de faire valider l'lection.
L'lecteur-archevque de Trves, prince saxon, retir dans son second
bnfice, l'vch d'Augsbourg, n'tait ni  plaindre ni  regretter. On
devait lui donner une pension de 100 mille florins. L'lecteur de
Mayence actuel tait un prince de la maison de Dalberg, duquel nous
avons dj parl. Il avait, indpendamment de ses qualits personnelles,
un titre  tre maintenu, c'tait l'importance de son sige, auquel
tait attache la chancellerie de l'empire d'Allemagne, et la prsidence
de la Dite. On lui conserva donc la qualit d'archichancelier de
l'Empire, prsident de la Dite, et on lui donna l'vch de Ratisbonne,
lieu o sigeait la Dite. On lui laissa en outre le bailliage
d'Aschaffenbourg, reste de l'ancien lectorat de Mayence, et on convint
de lui composer, au moyen des proprits rserves, un revenu d'un
million de florins.

Il devait subsister par consquent un seul des trois lecteurs
ecclsiastiques, ce qui, avec les cinq lecteurs laques, faisait six en
tout. Le Premier Consul voulut en augmenter le nombre, et rendre ce
nombre impair. Il proposa d'en crer neuf. Ce titre fut confr au
margrave de Baden, pour la bonne conduite de ce prince envers la France,
et pour sa parent avec la Russie, au duc de Wurtemberg et au landgrave
de Hesse, pour leur importance dans la Confdration. C'taient trois
lecteurs protestants de plus, ce qui faisait six protestants contre
trois catholiques. La majorit se trouvait ainsi change dans le collge
lectoral au profit du parti protestant, mais elle ne l'tait pas au
point d'enlever son influence lgitime  l'Autriche, car celle-ci tait
assure en tout temps des votes de Bohme, Saxe et Mayence, le plus
souvent de celui de Hanovre, et dans certains cas de celui de Baden et
Wurtemberg.

[En marge: Consquences des nouveaux arrangements adopts, relativement
 la distribution des voix dans la Dite.]

Il fut convenu que les princes indemniss avec des terres
ecclsiastiques sigeraient au Collge des princes pour les seigneuries
dont ils acquraient le titre. Cela changeait encore dans le Collge des
princes la majorit au profit du parti protestant. Mais, grce au
respect qu'inspirait la maison depuis si long-temps impriale, grce 
l'intrt que les petits princes avaient  conserver la Constitution
germanique, les voix protestantes nouvellement cres n'taient pas
toutes des voix hostiles  l'Autriche. On supposait que le parti
protestant ou prussien, comme ou voudra l'appeler, ayant, par suite des
nouveaux arrangements, acquis la majorit numrique aux collges des
lecteurs et des princes, l'Autriche avec le vieux prestige dont elle
tait entoure, avec les prrogatives attaches  la couronne impriale,
avec son influence directe sur l'lecteur de Ratisbonne, avec le pouvoir
de ratification qu'elle possdait  l'gard de toutes les rsolutions de
la Dite, aurait encore le moyen de contre-balancer l'opposition de la
Prusse, et de rester assez puissante pour que l'anarchie ne
s'introduist pas dans le corps germanique. On estimait qu'en lui tant
la majorit numrique, on lui avait tout au plus enlev le pouvoir de
dominer l'Allemagne  volont, et de l'entraner  la guerre, au gr de
son orgueil ou de son ambition. C'tait l'avis du nouvel
archichancelier, fort vers dans la connaissance pratique de la
Constitution germanique.

[En marge: Ce que devient le Collge des villes.]

[En marge: Nouvelle situation des villes libres.]

Il fallait organiser enfin le Collge des villes, peu influent de tout
temps, et destin  ne pas l'tre davantage dans l'avenir. Bien que le
trait de Lunville n'et point parl de la suppression des villes
libres, et seulement de la suppression des principauts ecclsiastiques,
cependant l'existence de beaucoup de ces villes tait tellement
illusoire, leur administration tellement onreuse pour elles-mmes,
l'exception qu'elles formaient au milieu du territoire germanique si
gnante et si rpte, qu'il fallut en supprimer le plus grand nombre.
La protection qu'elles avaient cherche jadis dans leur qualit de
villes immdiates, c'est--dire dpendant de l'empereur seul, elles la
trouvaient dans la justice du temps, et dans une observation des lois
beaucoup plus exacte qu'autrefois. Cependant les supprimer toutes et
t trop rigoureux; et on peut affirmer que, sans le Premier Consul, les
plus clbres eussent succomb sous l'ambition des gouvernements
voisins. Mais il tenait  honneur de conserver les principales d'entre
elles. Il voulut maintenir Augsbourg et Nuremberg,  cause de leur
clbrit historique; Ratisbonne,  cause de la prsence de la Dite;
Wetzlar,  cause de la chambre impriale; Francfort, Lubeck,  cause de
leur importance commerciale. Il imagina d'en adjoindre deux, qui, bien
que considrables, mme les plus considrables de toutes, Hambourg et
Brme, n'avaient pas la qualit de villes impriales. Brme dpendait du
Hanovre. Elle en fut dtache au prix d'une partie de l'vch
d'Osnabruck. Hambourg jouissait d'une vritable indpendance, mais elle
n'avait pas voix au Collge des villes. Elle y fut comprise. Le Premier
Consul fit ajouter d'utiles privilges  l'existence exceptionnelle des
villes libres. Elles taient dclares neutres  l'avenir dans les
guerres de l'empire, exemptes de toutes charges militaires, telles que
le recrutement, le contingent financier, le logement des troupes.
C'tait un moyen de lgitimer et de faire respecter la neutralit qui
leur tait accorde. Un autre bienfait dont elles devaient jouir plus
qu'aucune autre partie des tats germaniques, c'tait la suppression des
pages, vexatoires et onreux, tablis sur les grands fleuves
d'Allemagne. Les pages fodaux sur le Rhin, sur le Weser, sur l'Elbe,
furent supprims. Les pertes rsultant de cette suppression pour les
tats riverains avaient t d'avance calcules et compenses. On avait
mme oblig certains princes qui avaient des proprits dans quelques
villes libres, telles qu'Augsbourg, Francfort, Brme,  y renoncer, au
prix d'une augmentation d'indemnit. C'est  la France seule,  ses
efforts opinitres, que ces bienfaits taient dus. Ainsi le nombre de
ces villes tait rduit de toutes celles qui avaient perdu leur
importance, mais accru des deux plus riches, jusque-l restes en
dehors. Leur existence tait agrandie et amliore; elles taient mises
en position de rendre  la libert du commerce de grands services, et
d'en recueillir le bnfice.

Ce travail une fois achev fut renferm dans une convention, signe le 4
juin par M. de Markoff et par le plnipotentiaire franais. Avertie,
jour par jour, des dmarches de M. de Markoff, l'Autriche s'tait tenue
en arrire. De son ct, le Premier Consul l'avait peu recherche,
voulant, comme il avait fait ds le commencement, obtenir la plupart des
consentements individuels, pour vaincre ensuite les rcalcitrants par
l'ensemble des consentements obtenus. Dans cette vue, des conventions
directes avec le Wurtemberg et les autres tats, firent des dtails du
plan autant de traits particuliers de la France avec les pays
indemniss.

[En marge: Dix jours donns  la Russie pour se prononcer.]

M. de Markoff, au reste, ne voulut prendre qu'un engagement
conditionnel, et en rfrer  sa cour. Il fut convenu que si sa cour
acceptait le plan propos, la note qui devait le contenir serait porte
immdiatement  Ratisbonne, et prsente  la Dite au nom de la France
et de la Russie, se constituant mdiatrices auprs du corps germanique.
Le Premier Consul, en liant ainsi la Russie  son projet, d'accord en
outre sur ce mme projet avec la Prusse, la Bavire, les principaux
tats de second et troisime ordre, ne pouvait manquer de vaincre la
rsistance de l'Autriche. Mais il craignait les efforts qu'elle allait
faire  Ptersbourg pour branler le jeune empereur, pour veiller ses
scrupules, et intresser sa justice contre sa vanit trs-flatte du
rle qui lui tait offert. Aussi chargea-t-il le gnral Hdouville,
notre ambassadeur  Ptersbourg, de dclarer qu'on n'attendrait que dix
jours le consentement du cabinet russe, et la ratification de la
convention du 4 juin. Il fit faire cette dclaration en termes mesurs,
mais positifs. Elle signifiait clairement que, si la Russie n'apprciait
point assez l'honneur de rgler en commun avec la France le nouvel tat
de l'Allemagne, le Premier Consul passerait outre, et se constituerait
seul mdiateur. Il y avait eu de l'habilet et de l'-propos dans la
condescendance tmoigne  la cour de Russie; il n'y en avait pas moins
dans la fermet qu'on montrait  la fin de la ngociation entame avec
elle.

[En marge: Entrevue du roi de Prusse et de l'empereur de Russie 
Mmel.]

Dans ce moment, l'empereur Alexandre se trouvait hors de
Saint-Ptersbourg; il avait une entrevue  Mmel avec le roi de Prusse.
Quoique la diplomatie russe ft toute favorable  l'Autriche, et
dfavorable  la Prusse, dont elle critiquait amrement l'ambition et la
condescendance envers la France, l'empereur Alexandre ne partageait pas
ces dispositions. Il s'tait persuad, sans savoir trop pourquoi, que la
Prusse tait une puissance beaucoup plus redoutable que l'Autriche; il
croyait que le secret du grand art de la guerre tait rest, depuis la
mort de Frdric II, dans les rangs de l'arme prussienne, et il demeura
mme jusqu' Ina dans cette persuasion. Il avait entendu parler du roi
qui gouvernait la Prusse, de sa jeunesse, de ses vertus, de ses
lumires, de sa rsistance  ses ministres; et, croyant voir entre la
position de ce roi et la sienne plus d'une analogie, il avait conu le
dsir de le connatre personnellement. En consquence, il lui avait fait
proposer une entrevue  Mmel. Le roi de Prusse avait saisi cette
proposition avec empressement, car il tait toujours plein du projet de
s'entremettre entre la Russie et la France, toujours persuad qu'il
exercerait sur leurs rapports une utile influence, qu'il les ferait
vivre en bonne harmonie, que, tenant la balance entre elles, il la
tiendrait en Europe, et qu' l'importance du rle se joindrait la
certitude de conserver la paix, dont le maintien tait devenu la plus
constante de ses proccupations. Ce rle, qu'il avait rv un instant
sous l'empereur Paul, devenait bien plus facile sous l'empereur
Alexandre, que l'ge et les penchants semblaient rapprocher de lui.
Confirm dans cette pense par M. d'Haugwitz, il s'tait rendu  Mmel,
la tte remplie des plus honorables illusions. Frdric-Guillaume et
Alexandre, actuellement runis, paraissaient se convenir beaucoup, et se
juraient l'un  l'autre une ternelle amiti. Le roi de Prusse tait
simple et un peu gauche; l'empereur Alexandre n'tait ni simple ni
gauche; il tait, au contraire, aimable, empress, prodigue de
dmonstrations. Il ne craignit point de faire les premiers pas envers le
descendant du grand Frdric, et lui exprima une affection des plus
vives. La belle reine de Prusse tait prsente  cette entrevue;
l'empereur Alexandre lui voua ds cette poque un culte respectueux et
chevaleresque. Ils se sparrent fort enchants les uns des autres, et
convaincus qu'ils s'aimaient, non comme des rois, mais comme des hommes.
C'tait, en effet, la prtention de l'empereur Alexandre, de rester
homme sur le trne. Il revint, rptant  tous ceux qui l'approchaient
qu'il avait enfin trouv un ami digne de lui.  tout ce qu'on lui
racontait du cabinet prussien, de son ambition, de son avidit, il
rpondait par l'explication constamment employe quand il s'agissait de
la Prusse, que ce qu'on disait tait vrai de M. d'Haugwitz, mais faux du
jeune et vertueux roi. Il n'et pas demand mieux que de voir expliquer
ainsi tous les actes de la cour de Russie.  l'instant o les deux
monarques allaient se quitter, un courrier arriv  Mmel remit au roi
Frdric-Guillaume une lettre du Premier Consul. Cette lettre lui
faisait part des avantages accords  la Prusse, et du plan dfinitif
convenu avec M. de Markoff. Tout dpendait maintenant, ajoutait le
Premier Consul, du consentement de l'empereur de Russie. Le roi
Frdric-Guillaume, enchant de ce rsultat, voulut profiter de
l'occasion, et parler des affaires allemandes au jeune ami qu'il croyait
avoir conquis pour la vie. Mais cet ami glissant refusa de l'couter, et
promit de rpondre ds qu'il aurait reu de ses ministres la
communication du plan arrt  Paris.

[En marge: Alexandre ratifie le plan propos.]

On tait  la mi-juin 1802 (fin de prairial an X). Des courriers
attendaient l'empereur Alexandre  Saint-Ptersbourg; et le gnral
Hdouville, trs-ponctuel dans son obissance, avait dj prsent une
note pour annoncer que, si, dans le dlai fix, on ne s'tait pas
expliqu par oui ou par non, il considrerait la rponse comme ngative,
et le manderait  Paris. Le vice-chancelier Kurakin, qui tait mieux
dispos pour la France que ses collgues, engagea le gnral Hdouville
 reprendre sa note, afin de ne pas blesser l'empereur Alexandre,
promettant qu' l'arrive de ce monarque l'affaire lui serait
immdiatement soumise, et la rponse donne sans aucun retard.
L'empereur, de retour dans sa capitale, entendit ses ministres, et fut
fort press par plusieurs d'entre eux de refuser le plan propos. Le
cabinet paraissait partag, mais plus dispos cependant pour l'Autriche
que pour la Prusse. Alexandre, bien qu'il vt, avec sa finesse prcoce,
que le matre des affaires d'Occident lui abandonnait l'apparence d'un
rle dont il gardait la ralit pour lui-mme; bien qu'il comprt que
ces conditions, qu'on devait dicter en commun  Ratisbonne, arrivaient
toutes faites de Paris, Alexandre tait cependant touch des gards
extrieurs observs envers son empire, et satisfait d'un prcdent qui,
ajout  celui de Teschen, tablissait dans l'avenir le droit de la
Russie de se mler aux affaires germaniques.

Il tait convaincu que le Premier Consul passerait outre si le cabinet
russe hsitait plus long-temps; de plus, les prtentions de l'Autriche,
qui faisait en ce moment les derniers efforts  Ptersbourg, lui
semblaient entirement draisonnables; et enfin les lettres du roi de
Prusse taient chaque jour plus instantes: par tous ces motifs, il se
dcida en faveur du plan propos, et ratifia la convention du 4 juin
pour ainsi dire malgr ses ministres. Tandis qu'il donnait son
consentement, le prince Louis de Baden arrivait  Ptersbourg, pour
invoquer les droits de la parent, et faire approuver un plan qui
augmentait la fortune et les titres de sa maison; mais il trouvait ses
voeux exaucs. Quelques jours aprs, ce prince infortun mourait en
Finlande, par un accident de voiture, en allant de chez sa soeur
l'impratrice de Russie, chez sa soeur la reine de Sude.

L'empereur Alexandre, bien qu'il et donn son consentement, avait
cependant fait deux rserves, non pas expresses, mais verbales, et dont
il laissait  la courtoisie du Premier Consul la prise en
considration. La premire tait relative  l'vque de Lubeck, duc
d'Oldembourg et son oncle. Ce prince perdait, par la suppression du
page d'Elsfleth, sur le Weser, un revenu assez considrable, et
demandait une augmentation d'indemnit. C'taient quelques mille florins
 trouver. La seconde rserve de l'empereur tait relative  la dignit
lectorale, qu'il aurait voulu confrer  la maison de Mecklembourg,
laquelle ne paraissait pas, du reste, s'en soucier beaucoup. Ceci tait
plus difficile; car cette nouvelle faveur portait  dix le nombre des
lecteurs, et plaait un protestant de plus dans le collge lectoral.
C'tait chose  rgler ultrieurement avec la Dite.

[En marge: Les ministres de France et de Russie chargs d'annoncer la
mdiation  Ratisbonne.]

Tout avait t dispos pour que les courriers revenant de
Saint-Ptersbourg fissent leur retour par Ratisbonne, et remissent aux
ministres de Russie et de France l'ordre d'agir immdiatement. La Russie
avait dsign comme son ministre extraordinaire en cette circonstance,
M. de Buhler, son reprsentant ordinaire auprs de la cour de Bavire.
Le Premier Consul, de son ct, avait choisi pour le mme rle M. de
Laforest, ministre de France  Munich. M. de Laforest, par sa
connaissance des affaires allemandes, par son activit, runissait les
qualits convenables aux fonctions difficiles dont il allait tre
charg. La note annonant la mdiation des deux cours avait t rdige
d'avance, et envoye aux deux ministres franais et russe, pour qu'ils
pussent la prsenter ds que les courriers seraient revenus de
Saint-Ptersbourg. Tous deux avaient ordre de quitter Munich pour se
rendre immdiatement  Ratisbonne. M. de Laforest excuta cet ordre
sur-le-champ, en engageant M. de Buhler  le suivre sans retard.

Ils arrivrent  Ratisbonne le 16 aot (28 thermidor).

[En marge: Dputation extraordinaire de l'empire, charge de prsenter
un projet d'indemnit.]

La Dite s'tait dcharge de l'oeuvre difficile de la nouvelle
organisation germanique sur une dputation extraordinaire, compose de
quelques-uns des principaux tats allemands. C'tait l'imitation de ce
qu'on avait fait  d'autres poques, en de pareilles circonstances,
notamment  la paix de Westphalie. Les huit tats choisis taient:
Brandebourg (_Prusse_), Saxe, Bavire, Bohme (_Autriche_), Wurtemberg,
Ordre Teutonique (_archiduc Charles_), Mayence, Hesse-Cassel. Ces huit
tats se trouvaient reprsents dans la dputation extraordinaire, par
des ministres dlibrant d'aprs les instructions de leur gouvernement.

Tous ces ministres n'taient pas prsents. M. de Laforest eut de grands
efforts  faire pour les amener  Ratisbonne, efforts d'autant plus
difficiles que l'Autriche, rduite au dsespoir, avait pris le parti
d'opposer  la vivacit de l'action franaise les lenteurs de la
constitution germanique. La note, en forme de dclaration, fut remise au
nom des deux cours le 18 aot (30 thermidor) au ministre directorial de
la Dite, charg de prsider  toutes les communications officielles.
Copie en fut donne au plnipotentiaire imprial, car il y avait auprs
de la grande dputation, comme auprs de la Dite elle-mme, un
plnipotentiaire exerant la prrogative impriale, laquelle consistait
 recevoir communication des propositions adresses  la Confdration,
 les examiner,  les ratifier ou  les rejeter, pour le compte de
l'empereur.

[En marge: Dlai de deux mois assign  la Dite de Ratisbonne.]

La note des puissances mdiatrices, digne, amicale, mais ferme, disait
simplement que les tats allemands n'ayant pu s'entendre encore pour
l'excution du trait de Lunville, et l'Europe entire tant intresse
 ce que l'oeuvre de la paix ret de l'arrangement des affaires
germaniques son dernier complment, la France et la Russie, puissances
amies et dsintresses, offraient leur mdiation  la Dite, lui
prsentaient un plan, et dclaraient _que l'intrt de l'Allemagne, la
consolidation de la paix, et la tranquillit gnrale de l'Europe,
exigeaient que tout ce qui concernait le rglement des indemnits
germaniques ft termin dans l'espace de deux mois_. Ce temps fix avait
quelque chose d'imprieux, sans doute, mais il rendait srieuse la
dmarche des deux cours, et sous ce rapport il tait indispensable.

Cette dclaration devait produire et produisit le plus grand effet. Le
ministre directorial, c'est--dire le prsident, la transmit
immdiatement  la dputation extraordinaire.

Pendant qu'on agissait si rsolument  Ratisbonne, une dmarche
officielle tait faite  Vienne par l'ambassadeur de France, pour
communiquer  la cour d'Autriche le projet de mdiation, lui dclarer
qu'on n'avait pas voulu la blesser, qu'on ne le voulait pas encore,
mais que l'impossibilit de s'entendre avec elle avait oblig  prendre
un parti dfinitif, parti imprieusement rclam par le repos de
l'Europe. On insinuait, au surplus, que le plan ne rglait pas toutes
choses d'une manire irrvocable, qu'il restait en dehors bien des
moyens de servir la cour de Vienne, soit dans ses ngociations avec la
Bavire, soit dans ses efforts pour assurer  des archiducs la
succession de l'Ordre teutonique, et du dernier lectorat
ecclsiastique; que, dans toutes ces choses, la condescendance du
Premier Consul serait proportionne  la condescendance de l'empereur.
Au reste, M. de Champagny, notre ambassadeur, avait ordre de n'entrer
dans aucun dtail, et de faire comprendre que toute discussion srieuse
devait s'engager exclusivement  Ratisbonne.

[En marge: Occupation immdiate des territoires assigns  chaque
copartageant.]

Au milieu de ces invitables dlais de la diplomatie, les princes
indemniss taient fort impatients d'occuper les territoires qui leur
taient dvolus, et ils avaient demand  les occuper immdiatement. La
France y avait consenti, afin de rendre le plan propos  peu prs
irrvocable. Sur-le-champ la Prusse fit occuper Hildesheim, Paderborn,
Munster, l'Eichsfeld, Erfurth. Le Wurtemberg, la Bavire, qui n'taient
pas moins impatients que la Prusse, envoyrent des dtachements de
troupes dans les principauts ecclsiastiques qui leur taient
assignes. La rsistance de la part de ces principauts ne pouvait tre
grande, car c'taient ou de vieux prlats, ou des chapitres
administrant les bnfices vacants, n'ayant ni moyens ni volont de se
dfendre. La duret des occupants valait bien, sous quelques rapports,
la duret reproche autrefois  la Rvolution franaise. La protectrice
naturelle de ces malheureux ecclsiastiques tait l'Autriche, charge
d'exercer la puissance impriale. Mais la plupart d'entre eux taient
placs bien loin de son territoire, et ceux qui se trouvaient  sa
porte, comme les vques d'Augsbourg, de Freisingen, ne pouvaient tre
secourus sans violer le territoire bavarois, ce qui et t un acte
d'une immense gravit. Toutefois il y avait un de ces vchs facile 
garantir de l'occupation bavaroise, et important  conserver, c'tait
l'vch de Passau. Entreprendre sa dfense tait un acte de vigueur,
propre  relever la situation fort abaisse de l'Autriche.

[En marge: Occupation par l'Autriche de l'vch de Passau.]

Nous avons dj indiqu la position gographique de cet vch, tout
entier enclav en Autriche, et n'ayant sur le territoire bavarois qu'un
point, c'tait Passau. (Voir la carte n 20.) La cour de Vienne voulait,
comme on l'a vu, que cette place ft donne  l'archiduc avec l'vch
lui-mme. Les troupes autrichiennes taient aux portes de Passau, et
n'avaient qu'un pas  faire pour les franchir. La tentation devait tre
grande, et les prtextes ne manquaient pas. En effet, le malheureux
vque, en voyant approcher les troupes bavaroises, s'tait adress 
l'empereur, protecteur naturel de tout tat d'empire expos  des
violences. Le plan qui donnait son vch, partie  la Bavire, partie 
l'archiduc Ferdinand, n'tait encore qu'un projet, point encore une loi
d'empire, et jusque-l on pouvait en considrer l'excution comme un
acte illgal. Des actes de ce genre, il est vrai, se commettaient dans
toute l'Allemagne; mais l o il tait possible de les empcher,
pourquoi ne pas le faire, pourquoi ne pas donner signe de vie et de
vigueur?

L'Autriche tait porte au dernier degr d'exaspration. Elle se
plaignait de tout le monde: de la France, qui, sans lui rien dire, avait
ngoci avec la Russie le plan qui changeait la face de l'Allemagne; de
la Russie elle-mme, qui,  Ptersbourg, lui avait tenu secrte
l'adoption du projet de mdiation; de la Prusse et des confdrs, qui
s'appuyaient sur des gouvernements trangers pour bouleverser
compltement l'empire. Ses plaintes taient peu fondes, et elle n'avait
 reprocher qu' elle-mme,  ses prtentions exagres,  ses finesses
mal entendues, l'abandon dans lequel chacun la laissait en ce moment.
Elle avait voulu ngocier avec la Russie en se cachant de la France, et
la France avait ngoci avec la Russie en se cachant d'elle. Elle avait
voulu appeler l'tranger dans l'empire, en ayant recours  l'empereur
Alexandre, et la Prusse, la Bavire, imitant son exemple, avaient appel
la France, avec cette diffrence que la Prusse et la Bavire faisaient
intervenir une puissance amie du corps germanique, et oblige 
intervenir par les traits eux-mmes. Quant aux occupations pralables,
c'taient choses prmatures, il est vrai, et, dans la rigueur du droit,
illgales; mais malheureusement pour la logique de l'Autriche, elle
venait d'occuper elle-mme Salzbourg et Berchtolsgaden.

Quoi qu'il en soit, l'Autriche exaspre, et voulant montrer que son
courage n'tait point abattu par un concours de circonstances
malheureuses, fit un acte peu conforme  sa circonspection ordinaire.
Elle enjoignit  ses troupes de franchir les faubourgs de Passau, pour
occuper la place, et en mme temps accompagna cet acte d'explications
tendant  en attnuer l'effet. Elle dclarait qu'en agissant ainsi, elle
rpondait  une demande formelle de l'vque de Passau; qu'elle
n'entendait nullement dcider par la force une des questions litigieuses
soumises  la Dite germanique; qu'elle voulait faire purement un acte
conservatoire, et qu'aussitt aprs la dcision de cette Dite, elle
retirerait ses troupes, abandonnant la ville conteste au propritaire
qui en serait lgalement investi par le plan dfinitif des indemnits.

Ses troupes entrrent le 18 aot dans Passau. Tandis qu'elles y
marchaient, les troupes bavaroises y marchaient de leur ct. Peu s'en
fallut qu'il n'y eut une collision grave, laquelle aurait mis toute
l'Europe en feu. Cependant la prudence des officiers chargs de
l'excution prvint ce malheur. Les Autrichiens restrent matres de la
place.

[En marge: Caractre du public runi  Ratisbonne, et sensation produite
dans ce public par l'occupation de Passau.]

Cette conduite tait hardie, plus hardie qu'il n'appartenait 
l'Autriche, car c'tait sur un point important opposer un acte formel de
rsistance  la dclaration des puissances mdiatrices. L'effet en fut
trs-grand  Ratisbonne, dans le nombreux public allemand qui s'y
trouvait runi. Il y avait l des reprsentants de tous les tats,
maintenus ou supprims, satisfaits ou mcontents, cherchant, les uns 
faire adopter le plan propos, les autres  le changer en ce qui les
concernait. Magistrats des villes libres, abbs, prlats, nobles
immdiats y abondaient. Les nobles immdiats surtout, remplissant les
armes et les chancelleries des cours allemandes, figuraient en grand
nombre comme ministres  la Dite. Ceux mmes qui reprsentaient des
cours avantages, et qui,  ce titre, auraient d paratre contents,
conservaient nanmoins leurs passions personnelles, et, comme nobles
allemands, taient fort loin d'tre satisfaits. M. de Goertz, par
exemple, ministre de Prusse  Ratisbonne, tait partisan du plan
d'indemnits pour le compte de sa cour; mais, en qualit de noble
immdiat, il regrettait vivement l'ancien ordre de choses. Plusieurs
autres ministres des cours allemandes taient dans le mme cas. Ces
personnages composaient  eux tous un public passionn, et trs-port
pour l'Autriche. Ce n'tait pas  la France qu'ils en voulaient le plus,
car ils voyaient bien qu'elle tait dsintresse en tout cela, et
qu'elle n'avait d'autre but que de mettre un terme aux affaires
germaniques; mais ils poursuivaient de leur blme le plus svre la
Prusse et la Bavire. L'avidit de ces cours, leurs liaisons avec la
France, leur ardeur  dtruire la vieille Constitution, y taient
qualifies en termes d'une singulire amertume. La nouvelle de
l'occupation de Passau produisit au milieu de ce public la sensation la
plus vive et la plus agrable. Il fallait, disait-on, de la vigueur; la
France n'avait point de troupes sur le Rhin; sa paix avec l'Angleterre
n'tait pas tellement solide qu'elle pt si facilement s'engager dans
les affaires de l'Allemagne; d'ailleurs le Premier Consul venait de
recevoir une sorte d'autorit monarchique, en rcompense de la paix
procure au monde; il ne pouvait pas retirer sitt un bienfait pay d'un
si haut prix. On n'avait donc qu' dployer de l'nergie,  passer
l'Inn,  donner une leon  la Bavire, et l'on ferait tomber les
nombreuses mains leves  la fois contre la Constitution germanique.

[En marge: L'effet produit  Ratisbonne s'tend en Europe.]

[En marge: Convention entre la France, la Prusse et la Bavire, pour
faire vacuer Passau par les Autrichiens.]

L'effet produit  Ratisbonne se rpandit bientt dans toute l'Europe. Le
Premier Consul, attentif  la marche de ces ngociations, en fut frapp.
Jusque-l il s'tait soigneusement abstenu de toute dmarche qui aurait
pu porter atteinte  la paix gnrale. Son but avait t de la
consolider et non de la mettre en pril. Mais il n'tait pas d'humeur 
se laisser braver publiquement, et surtout  laisser compromettre un
rsultat qu'il poursuivait avec tant d'efforts, et avec d'aussi
excellentes intentions. Il sentait ce que pourrait produire  Ratisbonne
cette hardiesse de l'Autriche, s'il ne la rprimait pas, et surtout s'il
paraissait hsiter. Sur-le-champ il manda auprs de lui M. de
Lucchesini, ministre de Prusse, M. de Cetto, ministre de Bavire. Il
leur fit sentir  tous deux l'importance d'une rsolution prompte et
nergique, en prsence de la nouvelle attitude prise par l'Autriche, et
le danger auquel serait expos le plan des indemnits, si on montrait en
cette circonstance la moindre hsitation. Ces deux ministres le
sentaient aussi bien que personne, car l'intrt de leurs cours
suffisait pour les clairer  cet gard. Ils adhrrent donc sans
balancer aux ides du Premier Consul. Celui-ci leur proposa de se lier
par une convention formelle, dans laquelle on dclarerait de nouveau,
qu'on tait dispos  employer tous les moyens ncessaires pour faire
prvaloir le projet de mdiation, et que si dans les soixante jours
assigns aux travaux de la Dite, la ville de Passau n'tait pas
vacue, la France et la Prusse uniraient leurs forces  celles de la
Bavire, pour assurer  celle-ci la part qui lui tait promise par le
plan des indemnits. Cette convention fut signe le soir mme du jour o
elle avait t propose, c'est--dire le 5 septembre 1802 (18 fructidor
an X). Le Premier Consul n'appela point M. de Markoff, parce qu'il
prvoyait mille difficults de sa part, suscites dans l'intrt de
l'Autriche. Il n'avait d'ailleurs pas besoin de la Russie pour faire
acte d'nergie. La convention mme en devenait plus menaante, signe
par deux puissances qui toutes deux taient srieusement rsolues 
l'excuter. On se contenta de la communiquer  M. de Markoff, en
l'invitant  la transmettre  Ptersbourg, pour que son cabinet pt y
adhrer, s'il le jugeait convenable.

[En marge: Sept. 1802.]

Le lendemain le Premier Consul fit partir son aide-de-camp Lauriston
avec la convention qui venait d'tre signe, et avec une lettre pour
l'lecteur de Bavire. Dans cette lettre il engageait l'lecteur  se
rassurer, lui garantissait de nouveau toute la part d'indemnit qui lui
avait t promise, et lui annonait qu' l'poque fixe une arme
franaise entrerait en Allemagne, pour tenir la parole de la France et
de la Prusse. L'aide-de-camp Lauriston avait l'ordre de se rendre 
Passau, pour s'y faire voir, et pour juger de ses propres yeux quel
tait le nombre d'Autrichiens runis sur la frontire de Bavire. Il
devait ensuite se montrer  Ratisbonne, passer  Berlin, et revenir par
la Hollande. Il tait porteur de lettres pour la plupart des princes
d'Allemagne.

C'tait plus qu'il n'en fallait pour agir fortement sur les ttes
allemandes. Le colonel Lauriston partit sur-le-champ, et arriva sans
perdre un instant  Munich. Sa prsence y causa au malheureux lecteur
une joie des plus vives. Tous les dtails contenus dans la lettre du
Premier Consul furent rpts de bouche en bouche. Le colonel Lauriston
continua sans retard sa tourne, acquit de ses propres yeux la
conviction que les Autrichiens taient trop peu nombreux sur l'Inn pour
faire autre chose qu'une bravade, et se rendit  Ratisbonne, de
Ratisbonne  Berlin.

Cette promptitude d'action surprit l'Autriche, frappa de crainte tous
les opposants de la Dite, et leur prouva qu'une puissance comme la
France ne s'tait pas publiquement engage avec une autre puissance
comme la Prusse,  faire russir un plan, sans le vouloir srieusement.
D'ailleurs l'intention des mdiateurs tait si vidente, elle avait
tellement pour but d'assurer le repos du continent par la conclusion des
affaires allemandes, que la raison devait se joindre au sentiment d'une
force suprieure pour faire tomber toutes les rsistances. Restaient 
vaincre, il est vrai, les difficults de forme, dont l'Autriche allait
se servir pour ralentir l'adoption du plan,  moins qu'elle n'obtnt
quelque concession qui adouct son chagrin, et sauvt la dignit du chef
de l'empire, fort compromise en cette occasion.

[En marge: Ouverture du protocole dans le sein de la dputation
extraordinaire.]

[En marge: Quatre tats sur huit adoptent compltement le projet de
mdiation.]

La dputation extraordinaire qui tait charge par la Dite de prparer
un conclusum, et de le lui soumettre, tait en ce moment assemble. Les
huit tats qui la composaient, Brandebourg, Saxe, Bavire, Bohme,
Wurtemberg, Ordre Teutonique, Mayence, Hesse-Cassel, taient prsents
dans la personne de leurs ministres. Le protocole tait ouvert; chacun
avait commenc  mettre son avis. Sur les huit tats, quatre admirent
sans hsiter le plan des mdiateurs. Brandebourg, Bavire, Hesse-Cassel,
Wurtemberg, exprimrent leur gratitude pour les hautes puissances, qui
avaient bien voulu venir au secours du corps germanique, et le tirer
d'embarras par leur arbitrage dsintress; dclarrent en outre le plan
sage, acceptable dans son contenu, sauf quelques dtails,  l'gard
desquels la grande dputation pourrait sans inconvnient donner son
avis, et proposer d'utiles modifications. Ils ajoutrent enfin,
relativement au dlai fix, qu'il tait urgent d'en finir au plus tt,
tant pour le repos de l'Allemagne que pour celui de l'Europe. Cependant
les quatre tats approbateurs ne s'expliquaient pas d'une manire
prcise sur ce terme de deux mois. C'et t compromettre leur dignit
que de rappeler ce terme rigoureux, pour proposer de s'y soumettre; mais
c'tait bien ce qu'ils entendaient dire, quand ils recommandaient 
leurs co-tats d'en finir au plus tt.

[En marge: Avis particulier de Mayence.]

On aurait d s'attendre  l'approbation de Mayence, puisque cet ancien
lectorat ecclsiastique tait seul conserv, et pourvu d'un revenu d'un
million de florins. Mais le baron d'Albini, reprsentant de l'archevque
lecteur, homme d'esprit, fort adroit, souhaitant au fond du coeur le
succs de la mdiation, tait fort embarrass d'approuver, en prsence
de tout le parti ecclsiastique, un plan qui anantissait la vieille
glise fodale d'Allemagne, et de l'approuver uniquement, parce que
l'lectorat de son archevque tait conserv. De plus, cet archevque
n'tait pas compltement satisfait des combinaisons qui le concernaient.
Le bailliage d'Aschaffenbourg, dernier dbris de l'lectorat de Mayence,
formait la seule portion de revenu qui lui ft assure en territoire. Le
reste devait lui tre donn en assignations diverses sur les biens
d'glise rservs, et pour cette partie du million promis, partie la
plus considrable, car le bailliage d'Aschaffenbourg valait  peine 300
mille florins, il n'tait pas sans inquitude.

M. d'Albini, pour Mayence, mit donc un avis assez ambigu, remercia
beaucoup les hautes puissances mdiatrices de leur intervention amicale,
dplora longuement les malheurs de l'glise germanique, et distingua
dans le plan deux parties, l'une comprenant la distribution des
territoires, l'autre les considrations gnrales dont le projet tait
accompagn. Quant aux distributions de territoire, sauf les petites
indemnits, le ministre de Mayence approuvait les propositions des
puissances mdiatrices. Quant aux considrations gnrales, contenant
l'indication des rglements  faire, il les trouvait insuffisantes, et
notamment les pensions du clerg lui paraissaient n'tre pas assez
clairement assures. En cela il faut reconnatre que les observations du
reprsentant de Mayence n'taient pas dpourvues de raison.

Son avis ne contenait donc pas une approbation formelle.

[En marge: Avis de Saxe.]

Saxe demandait  rserver encore son vote, ce qui tait fort en usage
dans les dlibrations de la Dite germanique. Comme on recueillait
plusieurs fois les suffrages, on pouvait remettre  dire son opinion
dans une sance postrieure. Cet tat, fort dsintress, fort sage,
plac ordinairement sous l'influence de la Prusse, mais de coeur
prfrant l'Autriche, catholique d'ailleurs par la religion de son
prince, quoique protestant par la religion de son peuple, prouvait des
scrupules pnibles, partag qu'il tait entre ses affections et sa
raison, ses affections qui parlaient pour la vieille Allemagne, sa
raison qui parlait pour le plan des mdiateurs.

[En marge: Avis de Bohme et Ordre Teutonique.]

[En marge: Ministres reprsentant les tats de la dputation
extraordinaire.]

Bohme, Ordre Teutonique, taient des tats tout  fait autrichiens.
Quant au premier, c'tait convenu, puisque l'empereur tait roi de
Bohme. Quant au second, c'tait tout aussi vident, puisque l'archiduc
Charles, frre de l'empereur, son gnralissime, son ministre de la
guerre, tait grand-matre de l'Ordre Teutonique. On affectait  Vienne
et  Ratisbonne de mettre une diffrence entre le ministre de Bohme,
par exemple, et le ministre imprial. Le ministre de Bohme,
reprsentant spcialement la maison d'Autriche, pouvait se livrer 
l'expression des passions de famille: aussi lui faisait-on dire les
choses les plus acerbes. Le ministre imprial parlant au nom de
l'empereur, affectait de s'exprimer plus gravement, et du point de vue
des intrts gnraux de l'empire. Il tait moins vrai et plus
pdantesque. M. de Schraut tait ministre pour Bohme, M. de Hugel pour
l'empereur. Ce dernier, formaliste des plus consomms, tait d'ailleurs
fort dli, comme beaucoup de ces Allemands qui avaient vieilli en
Dite, et qui, sous la pdanterie des formes, cachaient toute l'astuce
des gens de palais. Quant au ministre du grand-matre teutonique,
c'tait M. de Rabenau, soumis en entier  la dputation autrichienne,
qui lui rdigeait jusqu' ses notes, au vu et au su de la Dite; rle
dont ce ministre estimable souffrait beaucoup, et se plaignait lui-mme.
M. de Hugel, ministre pour l'empereur, dirigeait les voix autrichiennes,
et il tait charg de lutter d'artifices et de lenteurs contre le parti
prussien, et contre les puissances mdiatrices.

[En marge: Paroles amres du reprsentant de Bohme.]

Ds la premire sance, M. de Schraut pour Bohme, se plaignit
hautement de la conduite tenue envers l'Autriche, et rpondit avec
amertume au reproche qui tait adress  cette cour, de n'avoir jamais
abouti  une conclusion, reproche sur lequel se fondaient principalement
les puissances mdiatrices pour intervenir. Ce ministre dclara que
depuis neuf mois, le cabinet imprial n'avait pas pu obtenir une seule
rponse  ses ouvertures de la part du gouvernement franais; qu'on
l'avait laiss dans l'ignorance la plus complte de ce qui s'tait
trait  Paris; que jamais son ambassadeur n'avait pu tre initi au
secret de la mdiation, et que le plan de cette mdiation ne lui avait
t connu qu'au moment mme de la communication qui en avait t faite 
Ratisbonne. M. de Schraut se plaignit ensuite du lot assign 
l'archiduc Ferdinand, prtendit que le trait de Lunville tait viol,
car ce trait assurait  l'archiduc une indemnit entire de ses pertes,
et on lui donnait comme quivalent de 4 millions de florins perdus,
1,350,000 au plus. Salzbourg, suivant M. de Schraut, ne produisait que
900 mille florins, Berchtolsgaden 200 mille, Passau 250 mille. C'tait
l un pur mensonge. Du reste, Bohme ne concluait pas.

Ordre Teutonique, plus modr de langage, ne voulut admettre le plan que
comme document  consulter.

Il y avait donc quatre voix approbatives, Brandebourg, Bavire,
Hesse-Cassel, Wurtemberg; une voix, Mayence, qui, au fond, tait
approbative, mais qu'il fallait amener  l'tre compltement; une voix,
Saxe, qui suivrait la majorit, quand cette majorit serait prononce;
deux voix enfin, Bohme et Ordre Teutonique, tout  fait contraires,
jusqu' une satisfaction donne  l'Autriche.

[En marge: Rplique du Premier Consul au langage du reprsentant de
Bohme.]

Ce rsultat fut immdiatement communiqu au Premier Consul. Quand il eut
connaissance du premier avis de Bohme, lequel imputait au silence
obstin de la France l'impossibilit de mener  fin la ngociation des
affaires germaniques, il ne voulut pas rester sous le coup de cette
imputation. Il rpliqua sur-le-champ par une note que M. de Laforest fut
charg de communiquer  la Dite. Dans cette note il exprimait le regret
d'tre rduit  publier des ngociations qui, de leur nature, auraient
d rester secrtes; mais il ajoutait que, puisqu'on l'y obligeait en
calomniant publiquement ses intentions, il dclarait que ces prtendues
ouvertures de l'Autriche au cabinet franais avaient pour but, non
l'arrangement gnral de l'affaire des indemnits, mais l'extension de
la frontire autrichienne jusqu' l'Isar et jusqu'au Lech, c'est--dire
la suppression de la Bavire du nombre des puissances allemandes; que
les prtentions de l'Autriche, portes de Paris, o elles n'avaient pas
russi,  Ptersbourg, o elles n'avaient pas russi davantage, enfin 
Munich, o elles taient devenues menaantes, avaient oblig les
puissances mdiatrices  intervenir pour assurer le repos de
l'Allemagne, et, avec le repos de l'Allemagne, celui du continent.

Cette rplique, fort mrite, mais exagre en un point, l'imputation 
l'Autriche d'avoir cherch  s'tendre jusqu'au Lech (elle n'avait, en
effet, parl que de l'Isar), cette rplique affligea vivement le cabinet
imprial, qui vit bien qu'il avait affaire  un adversaire aussi rsolu
en politique qu'il l'tait en guerre.

[En marge: Moyens employs pour dcider le vote de Mayence.]

[En marge: Octob. 1802.]

[En marge: Adoption d'un _conclusum_ pralable dans les dlais indiqus
par les puissances mdiatrices.]

Cependant il fallait faire marcher la ngociation. M. de Laforest, avec
l'autorisation de son cabinet, employa les moyens ncessaires pour
dcider le vote de Mayence. On promit  M. d'Albini, reprsentant de
l'lecteur de Mayence, d'assurer le revenu de l'archichancelier, non en
rentes, mais en territoires immdiats, ne relevant d'aucun prince. 
cette promesse, qu'on lui fit d'une manire formelle, on ajouta quelques
menaces trs-claires pour le cas o le plan viendrait  chouer. On
dcida ainsi le vote de M. d'Albini. Mais il n'tait pas possible
d'obtenir l'admission pure et simple du plan. L'honneur du Corps
germanique exigeait que la dputation extraordinaire, en l'accueillant
comme base de son travail, y apportt au moins quelques lgers
changements. L'intrt de quelques-uns des petits princes rclamait
plusieurs modifications de dtail; et la Prusse, d'ailleurs, par des
motifs peu avouables, tait d'accord avec Mayence pour sparer les
considrations gnrales du plan lui-mme, et les rdiger sous une forme
nouvelle. Dans ces considrations, en effet, s'en trouvait une relative
aux biens d'glise mdiats, lesquels avaient t rservs, pour servir
soit  quelques complments d'indemnit, soit aux pensions
ecclsiastiques. Beaucoup de ces biens taient enclavs dans le
territoire de la Prusse, et cette puissance, dj si favorablement
traite, nourrissait l'espoir de les sauver de toute nouvelle
assignation, pour se les approprier exclusivement. Elle entra donc dans
les ides de Mayence, et convint avec cet tat de remanier la partie du
plan qui renfermait les considrations gnrales; mais elle convint en
mme temps d'adopter les bases principales du partage territorial, dans
un _conclusum_ pralable, en arrtant que les changements qui devaient y
tre faits, le seraient d'un commun accord avec les ministres des
puissances mdiatrices. Il tait entendu, de plus, que tout ce travail
serait termin au 24 octobre 1802 (2 brumaire an XI), ce qui faisait
deux mois,  partir non du jour de la dclaration des puissances, mais
du jour o leur note avait t _dicte_  la dputation, c'est--dire
lue et transcrite dans les procs-verbaux de la Dite.

Le 8 septembre (21 fructidor), ce _conclusum_ pralable fut adopt,
malgr tous les efforts du ministre imprial, M. de Hugel. Brandebourg,
Bavire, Wurtemberg, Hesse-Cassel, Mayence, c'est--dire cinq tats sur
huit, admirent le _conclusum_ pralable, comprenant l'ensemble du plan,
sauf quelques modifications accessoires, qu'on devait y apporter
d'accord avec les ministres mdiateurs. Dans cette sance, Saxe fit un
pas, en mettant un avis moyen. Cet tat voulait qu'on ret le plan
comme un _fil de direction_, dans le labyrinthe des indemnits.

[En marge: Tactique des agents autrichiens pour retarder la ngociation,
et persvrance des agents mdiateurs  djouer cette tactique.]

Bohme, Ordre Teutonique, s'opposrent  l'adoption. D'aprs les formes
constitutionnelles le ministre imprial aurait d communiquer le
_conclusum_ vot aux ministres mdiateurs. M. de Hugel s'obstina  n'en
rien faire. Du reste, il tait sans cesse  s'excuser des obstacles
qu'il apportait  la ngociation, et faisait tous ses efforts pour
provoquer une ouverture amicale de la part des ministres de France et de
Russie, leur rptant chaque jour que le moindre avantage concd  la
maison d'Autriche, pour sauver au moins son honneur, la dciderait 
laisser passer le travail. Toute sa politique consistait maintenant 
fatiguer les deux lgations franaise et russe, afin d'amener le Premier
Consul, soit  une concession de territoire sur l'Inn, soit  une
combinaison des voix dans les trois collges, qui assurt la
conservation de l'influence autrichienne dans l'empire. La conduite que
M. de Laforest, consomm dans cette espce de tactique, adopta et fit
adopter par son cabinet, fut de marcher obstinment au but, malgr la
lgation autrichienne, de ne rien accorder  Ratisbonne, et de renvoyer
les ministres autrichiens  Paris, disant que l peut tre ils
obtiendraient quelque chose, non pas avant, mais aprs les facilits
qu'on aurait obtenues de leur part dans le cours de la ngociation.

La lgation impriale, pour gagner le temps de ngocier  Paris,
s'effora de faire passer un nouveau _conclusum_ modifi, lequel devait
tre renvoy aux ministres mdiateurs, pour s'entendre avec eux sur les
changements qu'il paratrait convenable d'adopter. Cette tentative
n'aboutit  rien, qu' donner une sorte d'humeur  la lgation de Saxe,
et  rattacher ce membre de la grande dputation  la majorit de cinq
voix qui s'tait dj prononce.

Bien que la _plnipotence impriale_ s'interpost comme un mur, ainsi
que l'crivait M. de Laforest, entre la dputation extraordinaire et les
ministres mdiateurs, car elle s'obstinait  ne pas communiquer 
ceux-ci les actes de cette dputation extraordinaire, il fut convenu
nanmoins que les rclamations adresses  la Dite par les petits
princes seraient officieusement communiques  ces deux ministres, que
tout cela aurait lieu par simples notes, et que les modifications
admises en consquence de ces rclamations seraient renfermes dans des
arrts, dont l'ensemble formerait le _conclusum dfinitif_.

[En marge: Rclamations des petits princes.]

Ds que la voie fut ouverte aux rclamations, elles ne se firent pas
attendre, comme on le pense bien; mais elles venaient des petits
princes, car la part des grandes maisons avait t faite  Paris, lors
de la ngociation gnrale. Ces petits princes s'agitaient en tout sens
pour se faire protger. Malheureusement, et ce fut l le seul dtail
regrettable dans cette mmorable ngociation, des employs franais,
gens nourris dans les dsordres du Directoire, se laissrent souiller
les mains par des dons pcuniaires, que les princes allemands,
impatients d'amliorer leur sort, prodiguaient sans discernement. Le
plus souvent les misrables agents qui recevaient ces dons, vendaient un
crdit qu'ils n'avaient pas. M. de Laforest, homme d'une parfaite
intgrit, et reprsentant principal de la France  Ratisbonne, coutait
peu les recommandations qu'on lui adressait en faveur de telle ou telle
maison; il les dnonait mme  son gouvernement. Le Premier Consul,
averti, crivit plusieurs lettres au ministre de la police, pour faire
cesser ce trafic odieux, qui ne faisait que des dupes, car ces
prtendues recommandations, payes  prix d'argent, n'exeraient aucune
influence sur les arrangements conclus  Ratisbonne.

[En marge: Difficults que fait natre la Prusse au sujet des
assignations sur les biens rservs.]

La plus grande difficult ne consistait pas  rgler les supplments
d'indemnits, mais  les imputer sur les biens rservs, qui devaient
supporter en outre les pensions du clerg aboli. Les efforts de la
Prusse pour sauver de cette double charge les biens situs dans ses
tats, provoqurent de grandes contestations, et nuisirent fort  la
dignit de cette cour. Il fallait d'abord trouver le complment de
revenu promis au prince archichancelier, lecteur de Mayence. On imagina
un premier moyen de le satisfaire. Au nombre des villes libres
conserves se trouvaient Ratisbonne et Wetzlar, la dernire maintenue
dans sa qualit de ville libre  cause de la chambre impriale qui
rsidait chez elle. Mal administres l'une et l'autre, comme la plupart
des villes libres, elles n'avaient pas une existence dont la
continuation ft fort dsirable. On les assigna au prince
archichancelier. Il y avait  cela une vritable convenance, car
Ratisbonne tait la ville o sigeait la Dite, et Wetzlar celle o
sigeait la suprme cour d'empire. Il tait naturel de les donner au
prince directeur des affaires germaniques. Ces deux cits, celle de
Ratisbonne surtout, furent fort joyeuses de leur nouvelle destination.
Le prince archichancelier possdant Aschaffenbourg, Ratisbonne et
Wetzlar, avait 650 mille florins de revenus assurs en territoire. Il
fallait lui en trouver encore 350 mille. Il en fallait de plus 53 mille
pour la maison de Stolberg et Isembourg, 10 mille pour le duc
d'Oldembourg, oncle et protg de l'empereur Alexandre. C'tait en tout
413 mille florins  faire peser sur les biens d'glise rservs,
indpendamment des pensions ecclsiastiques. Baden, Wurtemberg avaient
dj accept la part imputable sur les biens rservs situs dans leurs
tats. La Prusse et la Bavire avaient  supporter chacune la moiti des
413 mille florins restant  trouver. La Bavire tait financirement
trs-charge, et par la quantit des pensions qui lui taient chues, et
par les dettes qui avaient t transportes de ses anciens tats sur les
nouveaux. La Prusse ne voulait pas mme supporter 200 mille florins sur
les 413 mille qui manquaient encore. Elle avait imagin un moyen de se
les procurer, c'tait de faire payer ces 413 mille florins aux villes
libres de Hambourg, Brme, Lubeck, qu'elle jalousait vivement. Cette
pret faisait scandale  Ratisbonne, et le ministre de Prusse, M. de
Goertz, en tait si confus qu'il avait t prt un moment  donner sa
dmission. M. de Laforest l'en avait empch dans l'intrt mme de la
ngociation.

La facult de rclamer accorde aux petits princes avait fait renatre
une quantit de prtentions teintes. Une autre cause avait contribu 
les rveiller, c'tait le bruit dj fort rpandu  Ratisbonne, que
l'Autriche tait prs d'obtenir  Paris un supplment d'indemnit en
faveur de l'archiduc Ferdinand. Hesse-Cassel, jaloux de ce qu'on avait
fait pour Baden, Hesse-Darmstadt de ce qu'on avait fait pour
Hesse-Cassel, Orange-Nassau de ce qu'on annonait pour le ci-devant duc
de Toscane, demandaient des supplments que du reste on ne pouvait
trouver nulle part. Les occupations de vive force, continues sans
interruption, ajoutaient  la confusion gnrale. Le corps germanique se
trouvait exactement dans l'tat o avait t la France, sous l'Assemble
constituante, au moment de l'abolition du rgime fodal. Le margrave de
Baden, qui hritait de Manheim, autrefois proprit de la maison de
Bavire, tait en conflit avec cette dernire maison pour une collection
de tableaux. Des dtachements de troupes appartenant aux deux princes
avaient failli en venir aux mains. Pour complter ce triste spectacle,
l'Autriche, ayant sur une foule de terres en Souabe des prtentions
d'origine fodale, faisait arracher les poteaux aux armes de Baden, de
Wurtemberg, de Bavire, dans les diverses villes ou abbayes assignes 
ces tats par le plan des indemnits. Enfin la Prusse, saisie de
l'vch de Munster, ne voulait pas mettre en possession les comtes
d'empire, co-partageants avec elle de cet vch.

[En marge: Offre d'une transaction de la part de l'Autriche.]

Au milieu de ces dsordres, l'Autriche, sentant qu'il fallait transiger,
offrit d'adhrer immdiatement au plan des puissances mdiatrices, si on
lui concdait la rive de l'Inn, moyennant l'abandon qu'elle ferait  la
Bavire de quelques-unes de ses possessions en Souabe. Elle proposa de
nouveau  cette maison la ville d'Augsbourg, pour en faire sa capitale.
Elle demanda, en outre, la cration de deux lecteurs de plus, dont l'un
serait l'archiduc de Toscane, appel  devenir souverain de Salzbourg,
dont l'autre serait l'archiduc Charles, actuellement grand-matre de
l'Ordre Teutonique.  ces conditions, l'Autriche tait prte  regarder
ses archiducs comme suffisamment indemniss, et  se rendre au voeu des
puissances mdiatrices.

Le Premier Consul ne pouvait plus, aprs tout ce qui s'tait pass 
l'gard de Passau, amener la Bavire  cder la frontire de l'Inn; et
surtout il lui tait difficile de faire accepter  l'Allemagne trois
lecteurs  la fois, pris dans la seule maison d'Autriche, Bohme,
Salzbourg, Ordre Teutonique. Il ne voulait pas enfin sacrifier la ville
libre d'Augsbourg. Il rpondit que, dispos  demander quelques
sacrifices  la Bavire, il lui tait impossible d'exiger la concession
de la frontire de l'Inn. Il insinua qu'il irait peut-tre jusqu'
proposer  la Bavire l'abandon d'un vch, comme celui d'Aichstedt,
mais qu'il lui tait impossible d'aller au del.

Le temps s'coulait; on tait en vendmiaire (octobre), et le terme
final, fix au 2 brumaire (24 octobre), approchait. Les mdiateurs
avaient hte d'en finir. Ils avaient entendu toutes les petites
rclamations, accueilli celles qui mritaient d'tre coutes, et rdig
les rglements qui devaient accompagner la distribution des territoires.
La dignit lectorale rclame pour le Mecklembourg par l'empereur
Alexandre, n'avait paru  personne pouvoir tre accorde, car c'tait un
nouvel lecteur protestant, ajout aux six qui existaient dj dans un
Collge de neuf. La disproportion tait trop grande pour l'accrotre
encore. Cette rclamation avait t carte. On avait fait une nouvelle
distribution des _votes virils_ (c'est ainsi que s'appelaient les votes
dans le Collge des princes); et on avait transfr sur leurs nouveaux
tats les voix des princes dpossds  la rive gauche. Il en rsultait,
dans le Collge des princes comme dans le Collge des lecteurs, un
changement considrable au profit des protestants, car on remplaait des
prlats ou des abbs par des princes sculiers de religion rforme.
Afin d'tablir une sorte de contre-poids, on avait attribu de nouvelles
voix  l'Autriche pour Salzbourg, pour la Styrie, pour la Carniole et la
Carinthie. Mais les princes catholiques manquaient de principauts qui
pussent servir de prtexte  la cration de nouvelles voix dans la
Dite. Malgr tout ce qu'on avait fait, la proportion, qui tait
autrefois, comme nous l'avons dit, de 54 voix catholiques contre 43
protestantes, tait actuellement de 31 voix catholiques contre 62
protestantes. Cependant il n'en fallait pas conclure que le parti de
l'Autriche ft dans une infriorit proportionne  ces nombres. Tous
les suffrages protestants, comme nous l'avons dit ailleurs, n'taient
pas des suffrages assurs  la Prusse, et avec les prrogatives
impriales, avec le respect dont la maison d'Autriche tait encore
l'objet, avec les craintes que la maison de Brandebourg commenait 
inspirer, la balance pouvait tre maintenue entre les deux maisons
rivales.

Quant au Collge des villes, on l'avait organis d'une manire
indpendante, et on avait tch de le rendre moins infrieur aux deux
autres. Les huit villes libres taient rduites  six, puisque Wetzlar
et Ratisbonne avaient t accordes  l'archichancelier. La Prusse
voulait faire supprimer ce troisime collge, et attribuer  chacune des
six villes une voix dans le Collge princier. C'et t un moyen d'en
supprimer encore une ou deux, notamment Nuremberg, dont elle
ambitionnait la possession. La lgation franaise s'y refusa
obstinment.

Il ne fut rien dit sur l'tat de la noblesse _immdiate_, qui tait dans
la plus cruelle anxit, car la Prusse et la Bavire la menaaient
ouvertement.

[En marge: Adoption dfinitive du _conclusum_ par la dputation
extraordinaire.]

Enfin, le terme du 2 brumaire approchant, le nouveau projet fut mis en
dlibration dans la dputation extraordinaire. Brandebourg, Bavire,
Hesse-Cassel, Wurtemberg, Mayence, l'approuvrent. Saxe, Bohme, Ordre
Teutonique, dclarrent qu'ils le prenaient en considration, mais,
qu'avant de se prononcer dfinitivement, ils voulaient attendre la fin
de la ngociation entame  Paris avec l'Autriche; car autrement,
disaient-ils, on s'exposerait  voter un plan qu'il faudrait modifier
ensuite.

La dputation extraordinaire avait  mettre son vote dfinitif, et il
ne restait que trois ou quatre jours pour atteindre le dlai de deux
mois. Il y allait de l'honneur des grandes puissances mdiatrices
d'obtenir l'adoption de leur plan dans le dlai fix. M. de Laforest et
M. de Buhler, qui marchaient franchement d'accord, faisaient les plus
grands efforts pour que, le 29 vendmiaire (21 octobre), le _conclusum_
ft dfinitivement adopt. Ils rencontraient des difficults infinies,
car M. de Hugel rpandait partout qu'un courrier de Paris, apportant de
graves changements, tait attendu  chaque instant; qu' Paris mme on
dsirait un retard. Il tait all jusqu' menacer M. d'Albini, lui
disant que, d'aprs un avis certain, des ordres devaient lui arriver de
l'lecteur de Mayence, pour dsavouer sa conduite, et lui enjoindre de
ne pas voter. C'tait branler l'une des cinq voix favorables, et
jusqu'ici l'une des plus fidles. Ces menaces avaient t pousses si
loin, que M. d'Albini s'en tait offens, et en tait devenu plus ferme
dans sa rsolution. Par surcrot d'embarras, la Prusse venait, au
dernier moment, de crer de nouveaux obstacles: elle voulait une
rdaction qui la dispenst de fournir sur les biens rservs, sa part
des 413 mille florins qui restaient  trouver. Elle aspirait mme 
s'approprier certaines dpendances des biens ecclsiastiques enclavs
dans ses tats, et attribus  divers princes par le plan d'indemnits.
Elle avait, en un mot, mille prtentions plus vexatoires, plus dplaces
les unes que les autres, qui, surgissant d'une manire imprvue  la fin
de la ngociation, taient de nature  la faire chouer. Ce n'tait pas
le ministre de Prusse, M. de Goertz, personnage fort digne, rougissant
du rle qu'on lui faisait jouer, c'tait un financier qu'on lui avait
adjoint, qui provoquait ces difficults. Enfin MM. de Laforest et de
Buhler donnrent une dernire impulsion, et le 29 vendmiaire (21
octobre) le _conclusum_ dfinitif fut adopt par la dputation
extraordinaire des huit tats, et la mdiation se trouva en quelque
sorte accomplie, dans le terme assign par les puissances mdiatrices.
Le dernier jour Saxe vota comme les cinq tats formant la majorit
ordinaire, par respect pour cette majorit.

Il restait cependant encore bien des dtails  rgler. Le partage des
territoires et les rglements organiques ne formaient pas un mme acte.
On avait demand qu'ils fussent runis dans une seule rsolution, qui
prendrait un titre dj connu dans le protocole germanique, celui de
_Recs_. Ensuite, l'oeuvre de la dputation extraordinaire tant
termine, il fallait la porter  la Dite germanique, dont la dputation
extraordinaire n'tait qu'une commission. On avait pris une prcaution
dans le libell du _conclusum_ dfinitif, c'tait de dire que le _recs_
serait directement communiqu aux ministres mdiateurs. On voulait
prvenir ainsi les refus de communications de la part des ministres
impriaux aux ministres mdiateurs, refus qui avaient entran dj de
fcheuses lenteurs.

[En marge: La lgation autrichienne s'appuie sur les dernires questions
restes sans solution, pour retarder la rdaction dfinitive.]

On se mit sur-le-champ  l'oeuvre pour fondre dans une seule rdaction
l'acte principal et les rglements. C'tait une nouvelle occasion pour
M. de Hugel de soulever des questions embarrassantes. Ainsi,  propos de
cette rdaction dfinitive, il demandait obstinment, si on ne
comprendrait pas, dans le _recs_, l'imputation sur un gage quelconque
des 413 mille florins dus  l'archichancelier, au duc d'Oldembourg, aux
maisons d'Isembourg et de Stolberg; il demandait si ce n'tait pas le
moment de pourvoir aux pensions de l'archevque de Trves, des vques
de Lige, de Spire, de Strasbourg, dont les tats avaient pass avec la
rive gauche du Rhin  la France, et qui ne savaient  qui s'adresser
pour obtenir des pensions alimentaires; si on n'accorderait pas une
indemnit  la noblesse immdiate, pour la perte de ses droits fodaux,
perte dont on avait promis antrieurement de la ddommager.

[En marge: La mauvaise volont de la Prusse fournit un prtexte lgitime
aux lenteurs de l'Autriche.]

 toutes les demandes de nouvelles allocations, la Prusse rpondait par
des refus ou des renvois aux villes libres. La Bavire disait avec
raison qu'elle tait fort obre, et qu'elle allait voir ses ressources
encore amoindries par ce qui serait accord  l'Autriche, dans la
ngociation entame  Paris. M. de Hugel rpliquait que ce n'tait pas
ainsi qu'on faisait face  des dettes sacres.

[En marge: Nov. 1802.]

[En marge: Dchanement contre la Prusse  Ratisbonne.]

Ces contestations produisaient  Ratisbonne un effet extrmement
fcheux. On se plaignait surtout de l'avidit de la Prusse et des
complaisances de la France pour elle; on ne reconnaissait plus,
disait-on, le grand caractre du Premier Consul, qui permettait qu'on
abust ainsi de son nom et de sa faveur. Tous les esprits revenaient 
l'Autriche, mme ceux qui n'taient pas ordinairement ports pour elle.
On se disait qu' subir une influence prpondrante en empire, il valait
mieux subir celle de l'antique maison d'Autriche, qui, sans doute, avait
abus jadis de sa suprmatie, mais qui avait aussi souvent protg
qu'opprim les Allemands. Il naissait, entre les tats de second ordre,
tels que la Bavire, le Wurtemberg, les deux Hesses, Baden, une
disposition  former dans le centre de l'Allemagne, une ligue qui
rsisterait aussi bien  la Prusse qu' l'Autriche.

[En marge: Rdaction dfinitive du _recs_ le 23 novembre.]

Enfin, malgr tout l'art apport  exploiter ces difficults, le _recs_
fut rdig, et adopt par la dputation extraordinaire le 2 frimaire an
XI (23 novembre 1802). Aucune ressource n'tait indique pour subvenir
au paiement des 413 mille florins rests sans assignation. On voulait
connatre, disait-on, avant de mettre la dernire main  l'oeuvre, le
rsultat des ngociations entre l'Autriche et la France.

La lgation impriale se voyait donc dfinitivement vaincue par
l'activit et la constance des ministres mdiateurs, qui poursuivaient
invariablement leur marche, appuys sur une majorit de cinq voix,
quelquefois mme de six sur huit, lorsque la Saxe tait ramene  cette
majorit par la rsistance obstine de l'Autriche. M. de Hugel prit le
parti de laisser faire. Il fallait porter le recs de cette commission
spciale, appele la dputation extraordinaire,  la Dite elle-mme.
Pour aller de l'une  l'autre, on tait dcid  se passer de
l'intermdiaire des ministres de l'empereur, s'ils refusaient la
transmission. Cependant les Allemands, mme les plus favorables au plan
d'indemnit, inclinaient pour la fidle observation des rgles
constitutionnelles. On trouvait l'empire bien assez branl, et
d'ailleurs dans le renversement de la constitution, on entrevoyait une
nouvelle domination qu'on redoutait tout autant que l'ancienne. Ceux
mme qui, dans l'origine, taient les partisans de la Prusse, se
ralliaient  ceux qui avaient toujours vnr l'Autriche comme l'image
la plus parfaite du vieil ordre de choses. On en tait arriv  ce
point, auquel on arrive bientt dans les rvolutions, de se dfier des
nouveaux matres, et de har un peu moins les anciens. On souhaitait
donc de n'avoir pas  se passer des ministres impriaux, et la nouvelle
d'un abouchement,  Paris, entre l'Autriche et le Premier Consul, fit
natre une esprance de rapprochement qui fut accueillie avec joie par
tout le monde.

[En marge: Dc. 1802.]

M. de Hugel, amen enfin au systme de la condescendance, consentit 
communiquer les actes de la dputation extraordinaire aux ministres
mdiateurs, afin que ceux-ci pussent s'adresser  la Dite, et requrir
l'adoption du _recs_ comme loi de l'empire. Mais, par une petitesse de
vieux formaliste, M. de Hugel refusa d'envoyer le _recs_ lui-mme
revtu des couleurs impriales; il communiqua un simple imprim, avec
une dpche qui en garantissait l'authenticit.

[En marge: Communication  la Dite du _recs_ adopt par la dputation
extraordinaire.]

Sans perdre de temps, le 4 dcembre (13 frimaire), les deux ministres
franais et russe communiqurent le _recs_  la Dite, dclarant qu'il
l'approuvaient dans son entier, au nom de leurs cours respectives,
qu'ils en demandaient immdiatement la prise en considration, et le
plus prochainement possible l'adoption comme loi de l'empire. Cette
promptitude  saisir la Dite tait un moyen de faire arriver, ou les
ministres des tats allemands qui taient absents, ou les instructions
de ceux qui n'en avaient pas encore.

[En marge: Prcautions prises pour composer la Dite.]

Ici de nouvelles prcautions devenaient ncessaires, relativement  la
composition de la Dite. Admettre  voter tous les tats supprims  la
rive gauche par la conqute de la France,  la rive droite par le
systme des scularisations, c'tait s'exposer de leur part  une
rsistance invincible, ou bien les condamner  prononcer eux-mmes leur
propre suppression. Il fut convenu avec le ministre directorial,
c'est--dire avec l'archichancelier, de convoquer exclusivement les
tats conservs dans l'empire, soit que leur titre ft chang, soit
qu'il ne le ft pas. Ainsi on ne convoqua ni Trves ni Cologne dans le
Collge des lecteurs, mais on convoqua Mayence dont le titre tait
constitu _ex jure novo_. Dans le Collge des princes on supprima ceux
dont les territoires avaient t incorpors  la Rpublique franaise ou
 la Rpublique helvtique, tels, par exemple, que les princes
sculiers et ecclsiastiques de Deux-Ponts, de Montbelliard, de Lige,
de Worms, de Spire, de Ble, de Strasbourg. On maintint provisoirement
les princes qui avaient obtenu des principauts nouvelles, sauf 
rgulariser leur titre plus tard, et  le faire transfrer sur les
territoires sculariss qui leur avaient t dvolus. On supprima dans
le Collge des villes toute la masse des villes incorpores; on ne
maintint que les six villes conserves, Augsbourg, Nuremberg, Francfort,
Brme, Hambourg, Lubeck.

[En marge: On commence  opiner dans la Dite.]

Ces prcautions taient indispensables, et elles obtinrent le rsultat
qu'on en attendait. Aucun des tats supprims ne se prsenta, et dans
les premiers jours de janvier la Dite commena ses dlibrations. Le
protocole tait ouvert. On appelait successivement les tats dans les
trois Collges. Les uns opinaient immdiatement, les autres se
rservaient d'opiner plus tard, comme il tait d'usage  la Dite. On
attendait pour se prononcer dfinitivement le dernier remaniement, que
devait subir le _conclusum_ propos, par suite de la ngociation entame
 Paris entre la France et la cour de Vienne.

Les choses avaient t conduites o le voulait le Premier Consul pour
accorder enfin une satisfaction  l'Autriche.  la rigueur, on aurait pu
se passer de sa bonne volont jusqu'au bout, et faire voter les trois
Collges malgr son opposition. Les Allemands, mme les plus chagrins,
sentaient bien qu'il fallait en finir, et ils taient rsolus  voter
pour le _recs_, aprs quoi les prises de possession dj consommes
auraient t revtues d'une sorte de lgalit, et le refus de sanction
de la part de l'empereur n'aurait pas empch les indemniss de jouir
paisiblement de leurs nouveaux territoires. Cependant l'opposition de
l'empereur  la constitution nouvelle, quelque draisonnable qu'elle
ft, aurait plac l'empire dans une situation fausse, incertaine, et peu
conforme aux intentions pacifiques des puissances mdiatrices. Il valait
mieux transiger, et obtenir l'adhsion de la cour de Vienne. C'tait
l'intention du Premier Consul: il n'avait attendu si long-temps que pour
avoir moins de sacrifices  faire  l'Autriche, et moins de sacrifices 
exiger de la Bavire; car c'tait  celle-ci qu'il fallait demander ce
qu'on accorderait  celle-l.

[En marge: Pour obtenir la sanction impriale, le Premier Consul fait
une concession  l'Autriche.]

En effet, vers les derniers jours de dcembre, il avait consenti 
s'aboucher avec M. de Cobentzel, et il tait enfin tomb d'accord avec
lui de quelques concessions en faveur de la maison d'Autriche. La
Bavire ayant montr une rpugnance invincible  concder la ligne de
l'Inn, soit  cause des salines trs-prcieuses qui se trouvaient entre
l'Inn et la Salza, soit  cause de la situation de Munich, qui se serait
trouv trop prs de la nouvelle frontire, il avait fallu renoncer 
cette sorte d'arrangement. Alors le Premier Consul s'tait rduit 
cder l'vch d'Aichstedt, plac sur le Danube, contenant 70 mille
habitants, rapportant 350 mille florins de revenu, et primitivement
destin  la maison palatine. Moyennant cette augmentation accorde 
l'archiduc Ferdinand, on retirait de son lot les vchs de Brixen et
de Trente, qui taient sculariss au profit de l'Autriche. Celle-ci
avouait ainsi d'une manire assez claire l'intrt qui se cachait
derrire son zle de parent. Il est vrai que, pour prix de cette
scularisation, elle prenait sur ses propres domaines la petite
prfecture de l'Ortenau, pour en accrotre le lot du duc de Modne,
compos, comme on sait, du Brisgau. L'Ortenau tait dans le pays de
Baden, et prs du Brisgau.

L'Autriche avait demand la cration de deux lecteurs de plus dans sa
maison: on en concda un, ce fut le grand-duc Ferdinand, destin ainsi 
tre lecteur de Salzbourg. C'taient dix lecteurs au lieu de neuf que
contenait le plan des mdiateurs, au lieu de huit que contenait la
dernire constitution germanique. C'tait pour l'Autriche une
amlioration de situation dans le Collge lectoral. Il y avait en effet
quatre lecteurs catholiques, Bohme, Bavire, Mayence, Salzbourg,
contre six protestants, Brandebourg, Hanovre, Saxe, Hesse-Cassel,
Wurtemberg, Baden.

[En marge: Convention du 26 dcembre signe avec l'Autriche.]

Ces conditions furent insres dans une convention signe  Paris, le 26
dcembre 1802 (5 nivse an XI), par M. de Cobentzel et Joseph Bonaparte.
M. de Markoff fut invit  y accder au nom de la Russie, et ne se fit
pas prier, dvou qu'il tait  l'Autriche. La Prusse se montra froide,
mais non rsistante. La Bavire se soumit, en demandant  tre
indemnise du sacrifice qu'on exigeait d'elle, et surtout  ne point
supporter sa part de ces 413 mille florins que personne ne voulait
payer.

[En marge: Janv. 1803.]

L'Autriche avait promis de ne plus opposer d'obstacle  l'oeuvre de la
mdiation, et elle tint  peu prs parole. Outre les concessions
obtenues  Paris, elle voulait en obtenir une dernire qu'elle ne
pouvait ngocier qu' Ratisbonne mme, avec les rdacteurs du _recs_.
Cette concession tait relative au nombre des votes virils dans le
Collge des princes. Tandis que le protocole tait ouvert  la Dite, et
qu'on y exprimait des opinions  la suite les unes des autres, la
dputation extraordinaire sigeait en mme temps, et remaniait encore
une fois le plan de la mdiation d'aprs la convention de Paris. La
Dite opinait ainsi sur un projet que la grande dputation remaniait
chaque jour. On y avait insr les changements territoriaux convenus 
Paris; on y avait compris la cration du nouvel lecteur de Salzbourg;
on y avait introduit enfin de nouveaux votes virils qui changeaient la
proportion des voix protestantes et catholiques dans le Collge des
princes, et la portaient  54 voix catholiques contre 77 protestantes,
au lieu de 31 contre 62. Il fallait pourtant en finir de toutes ces
questions, surtout de celle qui tait relative aux 413 mille florins. La
Bavire, qui avait perdu 350 mille florins avec Aichstedt, ne pouvait
tre contrainte  en donner 200 mille. Elle les avait refuss, et on
avait trouv ce refus naturel. Mais la Prusse, bien qu'elle n'et rien
perdu, ne voulut point supporter sa part d'un aussi lger fardeau. On ne
fera pas la guerre pour 200 mille florins, avait dit M. d'Haugwitz;
triste propos, qui avait bless tout le monde  Ratisbonne, et plac le
rle de la Prusse fort au-dessous de celui de l'Autriche, laquelle en
rsistant dfendait au moins des territoires et des principes
constitutionnels.

[En marge: Cration d'un octroi sur le Rhin, pour se procurer les sommes
restant  trouver.]

[En marge: Fv. 1803.]

Le Premier Consul,  la rigueur, aurait pu vaincre cette avarice; mais
ayant besoin de la Prusse jusqu' la fin pour faire russir son plan, il
tait oblig de la mnager. On ne savait comment payer, ni
l'archichancelier, ni les pensions des ecclsiastiques, ni quelques
autres dettes anciennement assignes sur les biens rservs. Rpartir
cette charge sous forme de _mois romains_[4] sur la totalit du corps
germanique, tait impossible, vu la difficult insurmontable, en tout
temps, de faire solder par la confdration les dpenses communes.
L'tat de dlabrement des places fdrales en tait la preuve. On fut
rduit  imaginer un moyen, qui diminuait un peu la libralit du
premier plan franais,  l'gard de la navigation des fleuves. On avait
supprim tous les pages sur l'Elbe, le Weser, le Rhin. Cependant il
fallait pourvoir  quelques dpenses indispensables d'entretien, comme
les chemins de halage, par exemple, sans quoi la navigation aurait t
bientt interrompue. On prit le parti d'tablir sur le Rhin un octroi
modr, fort infrieur  tous les pages de nature fodale dont le
fleuve avait t autrefois grev, et sur l'excdant que laisserait cet
octroi on rsolut de prendre les 350 mille florins du prince
archichancelier, les 10 mille florins du duc d'Oldembourg, les 53 mille
des maisons d'Isembourg et de Stolberg, et quelques mille florins encore
pour mettre d'accord divers princes, qui se renvoyaient mesquinement des
assignations qu'ils ne voulaient pas supporter. De la sorte on satisfit
l'avarice de la Prusse, on dchargea la Bavire des 200 mille florins
qu'elle aurait d fournir pour sa part, on rduisit la perte qu'elle
avait subie en cdant Aichstedt; on accomplit la promesse faite au
prince archichancelier de lui assurer un revenu indpendant. Tous les
Allemands le voulaient ainsi, car ils trouvaient qu'un million de
florins de revenu tait tout juste suffisant pour le prince qui avait
l'honneur de prsider la Dite germanique, et qui tait le dernier
reprsentant des trois lecteurs ecclsiastiques du saint empire. Il fut
constitu l'administrateur unique de cet octroi, de concert avec la
France, qui avait le droit de veiller aux dpenses  faire  la rive
gauche. Sous ce point de vue, la France n'avait pas  se plaindre de cet
arrangement, car, ds ce moment, le prince archichancelier avait tout
intrt  entretenir de bons rapports avec elle.

         [Note 4: On appelait _mois romains_ les dpenses communes
         rparties sur toute la confdration, d'aprs des proportions
         anciennement tablies.]

[En marge: Adoption dfinitive du _recs_ par la Dite germanique, le 25
fvrier.]

Enfin le plan, remani pour la dernire fois, fut adopt le 25 fvrier
(6 ventse an XI) comme acte final par la dputation extraordinaire, et
envoy immdiatement  la Dite, o il fut vot  la presque unanimit
par les trois Collges. Il ne rencontra d'opposition que de la part de
la Sude, dont le monarque, rvlant dj les troubles d'esprit qui
l'ont prcipit du trne, tonnait l'Europe de ses royales folies. Il
infligea un blme violent aux puissances mdiatrices et aux puissances
allemandes, qui avaient concouru  porter une atteinte si grave 
l'antique Constitution germanique. Cette boutade ridicule d'un prince
dont personne ne tenait compte en Europe, n'altra point la satisfaction
qu'on prouvait de voir finir les longues anxits de l'empire.

[En marge: Gratitude du corps germanique envers le Premier Consul.]

Les Allemands, mme ceux qui regrettaient l'ancien ordre de choses, mais
qui conservaient un peu d'quit dans leurs jugements, reconnaissaient
que l'on recueillait en cette occasion les invitables fruits d'une
guerre imprudente; que la rive gauche du Rhin ayant t perdue par suite
de cette guerre, il avait bien fallu faire un nouveau partage du sol
germanique; que ce partage sans doute tait plus avantageux aux grandes
maisons qu'aux petites, mais que, sans la France, cette ingalit et
t bien plus dommageable encore; que la Constitution, modifie sous
plusieurs rapports, tait cependant sauve, quant au fond des choses, et
n'avait pu tre rforme dans un esprit de conservation plus clair.
Ils reconnaissaient enfin que, sans la vigueur du Premier Consul,
l'anarchie se serait introduite en Allemagne, par suite des prtentions
de tout genre souleves dans le moment. Ce qui prouve mieux que tous les
discours le sentiment qu'on prouvait alors pour le chef du gouvernement
franais, c'est qu' la vue de plusieurs questions restes en suspens,
on dsirait que sa main puissante ne se retirt pas tout de suite des
affaires germaniques. On souhaitait que la France ft, en qualit de
garante, oblige de veiller sur son ouvrage.

[En marge: Questions ajournes pour tre rsolues plus tard.]

Il y avait encore, en effet, plus d'une question, gnrale ou
particulire, que la mdiation n'avait pu rsoudre. La Prusse tait en
querelle ouverte avec la ville de Nuremberg, et se permettait  son
gard des procds tyranniques. La mme puissance n'avait pas voulu
jusqu'ici saisir les comtes de Westphalie de leur part  l'vch de
Munster. Francfort tait en contestation avec des princes voisins, pour
une charge qu'on lui avait impose en leur faveur, en compensation de
certaines proprits par eux cdes. La Prusse, la Bavire, voulaient
profiter du silence du _recs_, pour incorporer  leurs tats la
noblesse immdiate. L'Autriche faisait valoir en Souabe une quantit de
droits fodaux d'une origine obscure, et attentatoires  la souverainet
des ducs de Wurtemberg, de Baden et de Bavire. Elle venait de commettre
surtout une violation de proprit inoue. Les principauts
ecclsiastiques rcemment scularises avaient des fonds dposs  la
Banque de Vienne, fonds qui leur appartenaient, et qui avaient d passer
aux princes indemniss. L'administration autrichienne avait saisi ces
fonds montant  une somme de trente millions de florins, ce qui
rduisait certains princes au dsespoir. Toutes ces violences faisaient
dsirer l'institution d'une autorit qui s'occupt de l'excution du
_recs_, ainsi que cela s'tait fait  la suite de la paix de
Westphalie. On dsirait aussi la recomposition des anciens cercles
chargs de veiller  la dfense des intrts particuliers. Il restait
enfin  organiser l'glise allemande, qui, ayant t prive de son
existence princire, avait besoin de recevoir une organisation nouvelle.

Le Premier Consul n'avait pu se charger de rsoudre ces dernires
difficults, car il aurait fallu qu'il se constitut le lgislateur
permanent de l'Allemagne. Il n'avait d s'occuper que de sauver
l'quilibre de l'empire, partie de l'quilibre europen, en dterminant
ce qui revenait  chaque tat, soit en territoire, soit en influence
dans la Dite. Le reste ne pouvait appartenir qu' la Dite elle-mme,
seule charge du pouvoir lgislatif. Elle y pouvait suffire, seconde
toutefois par la France, garante de la nouvelle Constitution germanique,
comme elle l'tait de l'ancienne. Les faibles, menacs par les forts,
invoquaient dj cette garantie. C'tait aux cours allemandes les plus
puissantes,  prvenir par leur modration la nouvelle intervention d'un
bras tranger. Malheureusement il ne fallait gure y compter,  voir la
conduite actuelle de la Prusse et de l'Autriche.

L'empereur, aprs avoir fait attendre sa ratification, l'avait enfin
envoye, mais avec deux rserves: l'une avait pour objet le maintien de
tous les privilges de la noblesse immdiate; l'autre, une nouvelle
distribution des voix protestantes et catholiques dans la Dite. C'tait
tenir  moiti la parole donne au Premier Consul, pour prix de la
convention du 26 dcembre.

[En marge: Caractre gnral de cette longue ngociation.]

Au reste, les difficults vraiment europennes, celles de territoire,
taient vaincues, grce  l'nergique et prudente intervention du
gnral Bonaparte. Si quelque chose avait rendu vident son ascendant
sur l'Europe, c'tait cette ngociation si habilement conduite, dans
laquelle, runissant  la justice l'adresse et la fermet, se servant
tour  tour de l'ambition de la Prusse, de l'orgueil de la Russie, pour
rsister  l'Autriche, rduisant celle-ci sans la pousser au dsespoir,
il avait impos sa propre volont  l'Allemagne, pour le bien mme de
l'Allemagne et le repos du monde: seul cas dans lequel il soit permis et
utile d'intervenir dans les affaires d'autrui.


FIN DU LIVRE QUINZIME.




LIVRE SEIZIME.


RUPTURE DE LA PAIX D'AMIENS.

     Efforts du Premier Consul pour rtablir la grandeur coloniale de
     la France. -- Esprit de l'ancien commerce. -- Ambition de toutes
     les puissances de possder des colonies. -- L'Amrique, les
     Antilles et les Indes orientales. -- Mission du gnral Decaen
     dans l'Inde. -- Efforts pour recouvrer Saint-Domingue. --
     Description de cette le. -- Rvolution des noirs. -- Caractre,
     puissance, politique de Toussaint Louverture. -- Il aspire  se
     rendre indpendant. -- Le Premier Consul fait partir une
     expdition pour assurer l'autorit de la mtropole. --
     Dbarquement des troupes franaises  Santo-Domingo, au Cap et au
     Port-au-Prince. -- Incendie du Cap. -- Soumission des noirs. --
     Prosprit momentane de la colonie. -- Application du Premier
     Consul  restaurer la marine. -- Mission du colonel Sbastiani en
     Orient. -- Soins donns  la prosprit intrieure. -- Le
     Simplon, le mont Genvre, la place d'Alexandrie. -- Camp de
     vtrans dans les provinces conquises. -- Villes nouvelles
     fondes en Vende. -- La Rochelle et Cherbourg. -- Le Code civil,
     l'Institut, l'administration du clerg. -- Voyage en Normandie.
     -- La jalousie de l'Angleterre excite par la grandeur de la
     France. -- Le haut commerce anglais plus hostile  la France que
     l'aristocratie anglaise. -- Dchanement des gazettes crites par
     les migrs. -- Pensions accordes  Georges et aux chouans. --
     Rclamations du Premier Consul. -- Faux-fuyants du cabinet
     britannique. -- Articles de reprsailles insrs au _Moniteur_.
     -- Continuation de l'affaire suisse. -- Les petits cantons
     s'insurgent sous la conduite du landamman Reding, et marchent sur
     Berne. -- Le gouvernement des modrs oblig de fuir  Lausanne.
     -- Demande d'intervention refuse d'abord, puis accorde par le
     Premier Consul. -- Il fait marcher le gnral Ney avec trente
     mille hommes, et appelle  Paris des dputs choisis dans tous
     les partis, pour donner une constitution  la Suisse. --
     Agitation en Angleterre; cris du parti de la guerre contre
     l'intervention franaise. -- Le cabinet anglais, effray par ces
     cris, commet la faute de contremander l'vacuation de Malte, et
     d'envoyer un agent en Suisse pour soudoyer l'insurrection. --
     Promptitude de l'intervention franaise. -- Le gnral Ney soumet
     l'Helvtie en quelques jours. -- Les dputs suisses runis 
     Paris sont prsents au Premier Consul. -- Discours qu'il leur
     adresse. -- Acte de mdiation. -- Admiration de l'Europe pour la
     sagesse de cet acte. -- Le cabinet anglais est embarrass de la
     promptitude et de l'excellence du rsultat. -- Vive discussion
     dans le Parlement britannique. -- Violences du parti Grenville,
     Windham, etc. -- Nobles paroles de M. Fox en faveur de la paix.
     -- L'opinion publique un moment calme. -- Arrive de lord
     Withworth  Paris, du gnral Androssy  Londres. -- Bon accueil
     fait de part et d'autre aux deux ambassadeurs. -- Le cabinet
     britannique, regrettant d'avoir retenu Malte, voudrait l'vacuer,
     mais ne l'ose pas. -- Publication intempestive du rapport du
     colonel Sbastiani sur l'tat de l'Orient. -- Fcheux effet de ce
     rapport en Angleterre. -- Le Premier Consul veut avoir une
     explication personnelle avec lord Withworth. -- Long et mmorable
     entretien. -- La franchise du Premier Consul mal comprise et mal
     interprte. -- Expos de l'tat de la Rpublique, contenant une
     phrase blessante pour l'orgueil britannique. -- Message royal en
     rponse. -- Les deux nations s'adressent une sorte de dfi. --
     Irritation du Premier Consul, et scne publique faite  lord
     Withworth, en prsence du corps diplomatique. -- Le Premier
     Consul passe subitement des ides de paix aux ides de guerre. --
     Ses premiers prparatifs. -- Cession de la Louisiane aux
     tats-Unis, moyennant quatre-vingts millions. -- M. de Talleyrand
     s'efforce de calmer le Premier Consul, et oppose une inertie
     calcule  l'irritation croissante des deux gouvernements. --
     Lord Withworth le seconde. -- Prolongation de cette situation. --
     Ncessit d'en sortir. -- Le cabinet britannique finit par avouer
     qu'il veut garder Malte. -- Le Premier Consul rpond par la
     sommation d'excuter les traits. -- Le ministre Addington, de
     peur de succomber dans le Parlement, persiste  demander Malte.
     -- On imagine plusieurs termes moyens qui n'ont aucun succs. --
     Offre de la France de mettre Malte en dpt dans les mains de
     l'empereur Alexandre. -- Refus de cette offre. -- Dpart des deux
     ambassadeurs. -- Rupture de la paix d'Amiens. -- Anxit publique
     tant  Londres qu' Paris. -- Causes de la brivet de cette
     paix. --  qui appartiennent les torts de la rupture? --


[En marge: Fv. 1802.]

[En marge: Efforts du Premier Consul pour rtablir l'ancien commerce de
la France.]

Tandis que le Premier Consul rglait en arbitre suprme les affaires du
continent europen, son ardente activit, embrassant les deux mondes,
s'tendait jusque dans l'Amrique et les Indes, pour y rtablir
l'ancienne grandeur coloniale de la France.

[En marge: Quel tait autrefois l'esprit des puissances commerantes.]

Aujourd'hui que les nations europennes sont devenues manufacturires
bien plus que commerantes; aujourd'hui qu'elles sont parvenues 
imiter,  surpasser ce qu'elles allaient chercher au del des mers;
aujourd'hui enfin que les grandes colonies, affranchies de leurs
mtropoles, sont montes au rang d'tats indpendants, le tableau du
monde est chang au point de ne pas le reconnatre. De nouvelles
ambitions ont succd  celles qui le divisaient alors, et on a peine 
comprendre les motifs pour lesquels coulait il y a un sicle le sang des
hommes. L'Angleterre possdait,  titre de colonie, l'Amrique du nord;
l'Espagne, au mme titre, possdait l'Amrique du sud; la France
possdait les principales Antilles, et la plus belle de toutes,
Saint-Domingue. L'Angleterre et la France se disputaient l'Inde. Chacune
de ces puissances imposait  ses colonies l'obligation de ne donner qu'
elle-mme les denres tropicales, de ne recevoir que d'elle seule les
produits d'Europe, de n'admettre que ses vaisseaux, de n'lever de
matelots que pour sa marine. Chaque colonie tait ainsi une plantation,
un march et un port ferms. L'Angleterre voulait tirer exclusivement de
ses provinces d'Amrique les sucres, les bois de construction, les
cotons bruts; l'Espagne voulait tre la seule  extraire du Mexique et
du Prou les mtaux si envis de toutes les nations; l'Angleterre et la
France voulaient dominer l'Inde, pour en exporter les fils de coton, les
_mousselines_, les _indiennes_, objets d'une convoitise universelle;
elles voulaient fournir leurs produits en change, et ne faire tout ce
trafic que sous leur pavillon. Aujourd'hui ces ardents dsirs des
nations ont fait place  d'autres. Le sucre, qu'il fallait extraire
d'une plante ne et cultive sous le soleil le plus chaud, se tire d'une
plante cultive sur l'Elbe et sur l'Escaut. Les cotons, fils avec tant
de finesse et de patience par des mains indiennes, sont fils en Europe
par des machines, que met en mouvement la combustion du charbon fossile.
La mousseline est tisse dans les montagnes de la Suisse et du Forez.
Les _indiennes_, tissues en cosse, en Irlande, en Normandie, en
Flandre, peintes en Alsace, remplissent l'Amrique, et se rpandent
jusque dans les Indes. Except le caf, le th, produits que l'art ne
saurait imiter, on a tout gal, ou surpass. La chimie europenne a
dj remplac la plupart des matires colorantes qu'on allait chercher
entre les tropiques. Les mtaux sortent des flancs des montagnes
europennes. On retire l'or de l'Oural; l'Espagne commence  trouver
l'argent dans son propre sein. Une grande rvolution politique s'est
jointe  ces rvolutions industrielles. La France a favoris
l'insurrection des colonies anglaises de l'Amrique du nord;
l'Angleterre a contribu, en revanche,  l'insurrection des colonies de
l'Amrique du sud. Les unes et les autres sont aujourd'hui des nations,
ou dj grandes, ou destines  le devenir. Sous l'influence des mmes
causes, une socit africaine, dont l'avenir est inconnu, s'est
dveloppe  Saint-Domingue. L'Inde enfin, sous le sceptre de
l'Angleterre, n'est plus qu'une conqute, ruine par les progrs de
l'industrie europenne, et employe  nourrir quelques officiers,
quelques commis, quelques magistrats de la mtropole. De nos jours, les
nations veulent tout produire elles-mmes, faire accepter  leurs
voisins moins habiles l'excdant de leurs produits, et ne consentent 
s'emprunter que les matires premires, cherchent mme  faire natre
ces matires le plus prs possible de leur sol: tmoin les essais
ritrs pour naturaliser le coton en gypte et en Algrie. Au grand
spectacle de l'ambition coloniale a succd de la sorte le spectacle de
l'ambition manufacturire. Ainsi le monde change sans cesse, et chaque
sicle a besoin de quelques efforts de mmoire et d'intelligence pour
comprendre le sicle prcdent.

[En marge: Ancien commerce de la France avec ses colonies.]

Cette immense rvolution industrielle et commerciale, commence sous
Louis XVI avec la guerre d'Amrique, s'est acheve sous Napolon avec le
blocus continental. La longue lutte de l'Angleterre et de la France en a
t la principale cause; car, tandis que la premire voulait s'attribuer
le monopole des produits exotiques, la seconde se vengeait en les
imitant. L'inspirateur de cette imitation, c'est Napolon, dont la
destine tait ainsi de renouveler, sous tous les rapports, la face du
monde. Mais, avant de jeter la France dans le systme continental et
manufacturier, comme il le fit plus tard, Napolon consul, tout plein
des ides du sicle qui venait de finir, plus confiant dans la marine
franaise qu'il ne le fut depuis, tenta de vastes entreprises pour
restaurer notre prosprit coloniale.

Cette prosprit avait t assez grande autrefois pour justifier les
regrets et les tentatives dont elle tait alors l'objet. En 1789, la
France tirait de ses colonies une valeur de 250 millions par an, en
sucre, caf, coton, indigo, etc.; elle en consommait de 80  100
millions, et en rexportait 150, qu'elle versait dans toute l'Europe,
principalement sous forme de sucre raffin. Il faudrait doubler au moins
ces valeurs pour trouver celles qui leur correspondent aujourd'hui; et
assurment nous estimerions fort, nous placerions au rang de nos
premiers intrts, des colonies qui nous fourniraient la matire d'un
commerce de 500 millions. La France trouvait dans ce commerce un moyen
d'attirer chez elle une partie du numraire de l'Espagne, qui nous
donnait ses piastres pour nos produits coloniaux et manufacturs. 
l'poque dont nous parlons, c'est--dire en 1802, la France, prive de
denres coloniales, principalement de sucre et de caf, n'en ayant pas
mme pour son usage, les demandait aux Amricains, aux villes
hansatiques,  la Hollande,  Gnes, et, depuis la paix, aux Anglais.
Elle les payait en mtaux, n'ayant pas encore, dans son industrie 
peine renaissante, les moyens de les payer en produits de ses
manufactures. Le numraire n'ayant jamais, depuis les assignats, reparu
avec son ancienne abondance, elle en manquait souvent; ce qui se
rvlait par les efforts continuels de la nouvelle banque pour acqurir
des piastres, sorties d'Espagne par la contrebande. Aussi n'y avait-il
rien de plus ordinaire dans la classe commerante que d'entendre des
plaintes sur la raret du numraire, sur l'inconvnient d'tre oblig
d'acheter  prix d'argent, le sucre et le caf que nous tirions
autrefois des possessions franaises. Il faut sans doute attribuer ce
langage  quelques ides fausses sur la manire dont s'tablit la
balance du commerce; mais il faut l'attribuer aussi  un fait vrai, la
difficult de se procurer des denres coloniales, et la difficult plus
grande encore de les payer, ou en argent rest rare depuis les
assignats, ou en produits encore peu abondants de notre industrie.

[En marge: Motifs qui portaient le Premier Consul aux grandes
entreprises coloniales.]

[En marge: Expdition pour occuper la Louisiane.]

[En marge: Ngociation pour obtenir les Florides.]

[En marge: Mission du gnral Decaen aux Indes.]

Si l'on ajoute que de nombreux colons, autrefois riches, maintenant
ruins, encombraient Paris, et joignaient leurs plaintes  celles des
migrs, on se fera une ide complte des motifs qui agissaient sur
l'esprit du Premier Consul, et le portaient vers les grandes entreprises
coloniales. C'est sous ces influences puissantes, qu'il avait donn 
Charles IV l'trurie pour avoir la Louisiane. Les conditions du contrat
tant accomplies de son ct, puisque les infants taient placs sur le
trne d'trurie, et reconnus de toutes les puissances continentales, il
voulait que ces conditions fussent accomplies du ct de Charles IV, et
il venait d'exiger que la Louisiane nous ft immdiatement livre. Une
expdition de deux vaisseaux et de quelques frgates tait runie dans
les eaux de la Hollande,  Helvoetsluis, pour porter des troupes 
l'embouchure du Mississipi, et faire passer cette belle contre sous la
domination franaise. Le Premier Consul, ayant  disposer du duch de
Parme, tait prt  le cder  l'Espagne, moyennant les Florides et
l'abandon d'une petite partie de la Toscane, le Siennois, dont il
voulait faire l'indemnit du roi de Pimont. L'indiscrtion du
gouvernement espagnol ayant laiss connatre les dtails de cette
ngociation  l'ambassadeur d'Angleterre, la jalousie anglaise suscitait
mille obstacles  la conclusion de ce nouveau contrat. Le Premier Consul
s'occupait en mme temps des Indes, et avait confi le gouvernement de
nos comptoirs de Pondichri et de Chandernagor  l'un des plus vaillants
officiers de l'arme du Rhin, au gnral Decaen. Cet officier, chez
lequel l'intelligence galait le courage, et qui tait propre aux plus
grandes entreprises, avait t choisi et envoy aux Indes, dans des vues
loignes mais profondes. Les Anglais, avait dit le Premier Consul au
gnral Decaen, en lui adressant des instructions admirables, les
Anglais sont les matres du continent de l'Inde; ils y sont inquiets,
jaloux; il faut ne leur donner aucun ombrage, se conduire avec douceur
et simplicit, supporter dans ces rgions tout ce que l'honneur
permettra de supporter, n'avoir avec les princes voisins que les
relations indispensables  l'entretien des troupes franaises et des
comptoirs. Mais, ajoutait le Premier Consul, il faut observer ces
princes et ces peuples, qui se rsignent avec douleur au joug
britannique; tudier leurs moeurs, leurs ressources, les moyens de
communiquer avec eux, en cas de guerre; rechercher quelle arme
europenne serait ncessaire pour les aider  secouer la domination
anglaise, de quel matriel cette arme devrait tre pourvue, quels
seraient surtout les moyens de la nourrir; dcouvrir un port qui pt
servir de point de dbarquement  une flotte charge de troupes;
calculer le temps et les moyens ncessaires pour enlever ce port d'un
coup de main; rdiger, aprs six mois de sjour, un premier mmoire sur
ces diverses questions; l'envoyer par un officier intelligent et sr,
ayant tout vu, capable d'ajouter des explications verbales aux
explications crites dont il serait porteur; six mois aprs, traiter
encore ces mmes questions, d'aprs les connaissances nouvellement
acquises, et envoyer cet autre mmoire par un second officier, galement
sr et intelligent; recommencer le mme travail et le mme envoi tous
les six mois; bien peser, dans la rdaction de ces mmoires, la valeur
de chaque expression, car un mot pourrait influer sur les plus graves
rsolutions; enfin, en cas de guerre, se conduire suivant les
circonstances, ou rester dans l'Indostan, ou se retirer  l'le de
France, en envoyant beaucoup de btiments lgers  la mtropole, pour
l'instruire des dterminations prises par le capitaine gnral.--Telles
taient les instructions donnes au gnral Decaen, dans la vue, non de
rallumer la guerre, mais d'en profiter habilement si elle venait 
clater de nouveau.

[En marge: Expdition de Saint-Domingue.]

Les plus grands efforts du Premier Consul taient dirigs vers les
Antilles, sige principal de la puissance coloniale de la France. C'est
avec la Martinique, la Guadeloupe, Saint-Domingue, que le commerce
franais entretenait jadis ses plus avantageuses relations.
Saint-Domingue surtout figurait pour les trois cinquimes au moins, dans
les 250 millions de denres que la France retirait autrefois de ses
colonies. Saint-Domingue tait alors la plus belle, la plus envie des
possessions d'outre-mer. La Martinique avait t assez heureuse pour
chapper aux consquences de la rvolte des noirs; mais la Guadeloupe et
Saint-Domingue avaient t bouleverses de fond en comble, et il ne
fallait pas moins qu'une arme entire pour y rtablir, non pas
l'esclavage, qui tait devenu impossible, du moins  Saint-Domingue,
mais la lgitime domination de la mtropole.

[En marge: Description de Saint-Domingue.]

[En marge: Toussaint Louverture; son origine, son caractre et son
gnie.]

Sur cette le longue de cent lieues, large de trente, heureusement
situe  l'entre du golfe du Mexique, resplendissante de fertilit,
propre  la culture du sucre, du caf, de l'indigo; sur cette le
magnifique, vingt et quelques mille blancs propritaires, vingt et
quelques mille affranchis de diffrentes couleurs, quatre cent mille
esclaves noirs, cultivaient la terre, et en tiraient une immense
abondance de denres coloniales, valant environ 150 millions de francs,
que trente mille matelots franais taient employs  transporter en
Europe, pour les changer contre une gale valeur de produits nationaux.
Que penserions nous aujourd'hui d'une colonie qui nous donnerait 300
millions de produits, et nous procurerait pour 300 millions de
dbouchs, car 150 millions en 1789, rpondent au moins  300 millions
en 1845? Malheureusement chez ces hommes blancs, multres, noirs,
fermentaient des passions violentes, dues au climat, et  un tat de
socit dans lequel se trouvaient les deux extrmes sociaux: la richesse
orgueilleuse et l'esclavage frmissant. On ne voyait dans aucune colonie
des blancs aussi opulents et aussi entts, des multres aussi jaloux de
la supriorit de la race blanche, des noirs aussi enclins  secouer le
joug des uns et des autres. Les opinions professes  Paris dans
l'Assemble Constituante, venant retentir au milieu des passions
naturelles  un tel pays, devaient y provoquer une affreuse tempte,
comme les ouragans que produit dans ces mers la rencontre subite de deux
vents contraires. Les blancs et les multres,  peine suffisants pour se
dfendre s'ils avaient t unis, s'taient diviss, et aprs avoir
communiqu aux noirs la contagion de leurs passions, les avaient amens
 se soulever contre eux. Ils avaient subi leur cruaut d'abord, puis
leur triomphe et leur domination. Il tait arriv l ce qui arrive dans
toute socit, o clate la guerre des classes: la premire avait t
vaincue par la seconde, la premire et la seconde par la troisime. Mais
 la diffrence de ce qui se voit ailleurs, elles portaient sur leur
visage les marques de leurs diverses origines; leur haine tenait de la
violence des instincts physiques, et leur rage tait brutale comme celle
des animaux sauvages. Aussi les horreurs de cette rvolution
avaient-elles dpass tout ce qu'on avait vu en France en
quatre-vingt-treize, et malgr l'loignement qui attnue toujours les
sensations, l'Europe, dj si touche des spectacles du continent, avait
t profondment mue des atrocits inoues, auxquelles des matres
imprudents, quelquefois cruels, avaient pouss des esclaves froces. Les
lois de la socit humaine, partout semblables, avaient fait natre l
comme ailleurs, aprs de longs orages, la fatigue qui sollicite un
matre, et un tre suprieur, propre  le devenir. Ce matre tait de la
couleur de la race triomphante, c'est--dire, noir. Il s'appelait
Toussaint Louverture. C'tait un vieil esclave, n'ayant pas l'audace
gnreuse de Spartacus, mais une dissimulation profonde, et un gnie de
gouvernement tout  fait extraordinaire. Militaire mdiocre, connaissant
tout au plus l'art des embuscades dans un pays d'un accs difficile,
infrieur mme sous ce rapport  quelques-uns de ses lieutenants, il
avait, par son intelligence  diriger l'ensemble des choses, acquis un
ascendant prodigieux. Cette race barbare, qui en voulait aux Europens
de la mpriser, tait fire d'avoir dans ses rangs un tre, dont les
blancs eux-mmes reconnaissaient les hautes facults. Elle voyait en lui
un titre vivant  la libert,  la considration des autres hommes.
Aussi avait-elle accept son joug de fer, cent fois plus pesant que
celui des anciens colons, et subi la dure obligation du travail,
obligation qui tait, dans l'esclavage, ce qu'elle dtestait le plus.
Cet esclave noir, devenu dictateur, avait rtabli  Saint-Domingue un
tat de socit tolrable, et accompli des choses qu'on oserait presque
appeler grandes, si le thtre avait t diffrent, et si elles avaient
t moins phmres.

[En marge: Gouvernement de Toussaint Louverture.]

Sur cette terre de Saint-Domingue, comme dans tout pays en proie  une
longue guerre civile, il s'tait fait un partage entre la race
guerrire, propre aux armes, en ayant le got, et la race ouvrire,
moins porte aux combats, facile  ramener au travail, prte toutefois 
se jeter de nouveau dans les dangers, si sa libert tait menace.
Naturellement la premire tait dix fois moins nombreuse que la seconde.

[En marge: Arme noire forme sur le modle des armes franaises.]

[En marge: Les noirs cultivateurs ramens au travail.]

Toussaint Louverture avait compos, avec la premire, une arme
permanente d'environ vingt mille soldats, organise en demi-brigades,
sur le modle des armes franaises, ayant des officiers noirs,
quelques-uns multres ou blancs. Cette troupe bien paye, bien nourrie,
assez redoutable sous un climat qu'elle seule pouvait supporter, et sur
un sol abrupte, couvert de broussailles dures et pineuses, tait forme
en plusieurs divisions, et commande par des gnraux de sa couleur, la
plupart assez intelligents, mais plus froces qu'intelligents, tels que
Christophe, Dessalines, Mose, Maurepas, Laplume. Tous dvous 
Toussaint, ils reconnaissaient son gnie, et subissaient son autorit.
Le reste de la population, sous le nom de cultivateurs, avait t ramen
au travail. On leur avait laiss des fusils, pour qu'ils s'en servissent
au besoin, dans le cas o la mtropole attenterait  leur libert; mais
on les avait contraints  retourner sur les plantations abandonnes des
colons. Toussaint avait proclam qu'ils taient libres, mais obligs 
travailler cinq ans encore sur les terres de leurs anciens matres, avec
droit au quart du produit brut. Les propritaires blancs avaient t
encourags  revenir, mme ceux qui, dans un moment de dsespoir,
s'taient associs  la tentative des Anglais sur Saint-Domingue. Ils
avaient t bien accueillis, et avaient reu leurs habitations couvertes
de ngres soi-disant libres, auxquels ils abandonnaient, suivant le
rglement de Toussaint, le quart du produit brut, valu dans la
pratique de la manire la plus arbitraire. Un assez grand nombre de
riches propritaires d'autrefois, soit qu'ils eussent succomb dans les
troubles de la colonie, soit qu'ils eussent migr avec l'ancienne
noblesse franaise, dont ils faisaient partie, n'avaient ni reparu, ni
envoy des dlgus. Leurs biens, squestrs comme les domaines
nationaux en France, avaient t afferms  des officiers noirs, et  un
prix qui permettait  ceux-ci de s'enrichir. Certains gnraux, tels que
Christophe et Dessalines, s'taient acquis de la sorte plus d'un million
de revenu annuel. Ces officiers noirs avaient la qualit d'inspecteurs
de la culture, dans l'arrondissement o ils taient commandants
militaires. Ils y faisaient des tournes continuelles, et y traitaient
les ngres avec la duret particulire aux nouveaux matres. Quelquefois
ils veillaient  ce que justice leur ft rendue par les colons; mais
plus habituellement ils les condamnaient aux verges, pour paresse ou
insubordination, et faisaient une sorte de chasse incessante dans le but
de faire revenir  la culture ceux qui avaient contract le got du
vagabondage. Des revues frquentes dans les paroisses procuraient la
connaissance des cultivateurs sortis de leurs habitations originaires,
et fournissaient le moyen de les y ramener. Souvent mme, Dessalines et
Christophe les faisaient pendre sous leurs yeux. Aussi le travail
avait-il recommenc avec une incroyable activit, sous ces nouveaux
chefs, qui exploitaient  leur profit la soumission des noirs prtendus
libres. Et nous sommes loin de mpriser un tel spectacle! car ces chefs
sachant imposer le travail  leurs semblables, mme pour leur avantage
exclusif; ces ngres sachant le subir, sans grand bnfice pour eux,
ddommags uniquement par l'ide qu'ils taient libres, nous inspirent
plus d'estime que le spectacle d'une paresse ignoble et barbare, donn
par les ngres livrs  eux-mmes, dans les colonies rcemment
affranchies.

[En marge: Toussaint donne  Saint-Domingue la libert du commerce.]

[En marge: Prosprit prsente de l'le.]

Grce au rgime tabli par Toussaint, la plupart des habitations
abandonnes avaient t remises en culture. Aussi en 1801, aprs dix
annes de troubles, la terre de Saint-Domingue, arrose de tant de sang,
offrait un aspect de fertilit presque gal  celui qu'elle prsentait
en 1789. Toussaint, indpendant de la France, avait donn  la colonie
une libert de commerce  peu prs absolue. Un tel rgime de libert,
dangereux pour des colonies d'une fertilit mdiocre, qui produisant peu
et chrement, ont intrt  prendre les produits de la mtropole afin
qu'elle prenne les leurs, un tel rgime est excellent au contraire pour
une colonie riche et fconde, n'ayant besoin d'aucune faveur pour le
dbit de ses denres, intresse ds lors  traiter librement avec
toutes les nations, et  chercher ses objets de ncessit ou de luxe, l
o ils sont meilleurs et  plus bas prix. C'tait le cas de
Saint-Domingue. L'le avait ressenti de la libre prsence des pavillons
trangers, surtout du pavillon amricain, un avantage infini. Les vivres
y abondaient; les marchandises d'Europe s'y vendaient  bon march; ses
denres taient enleves ds qu'elles paraissaient sur le march.
Ajoutez que les nouveaux colons, les uns noirs parvenus par la rvolte,
les autres blancs rintgrs, tous affranchis d'engagements envers les
capitalistes de la mtropole, n'taient pas, comme les anciens colons en
1789, accabls de dettes, et obligs de dduire de leurs profits
l'intrt d'normes capitaux emprunts. Ils taient plus opulents avec
de moindres bnfices. Les villes du Cap, du Port-au-Prince, de
Saint-Marc, des Cayes, avaient recouvr une sorte de splendeur. Les
traces de la guerre y taient presque effaces: on voyait dans la
plupart d'entre elles des demeures lgantes, construites pour les
officiers noirs, habites par eux, et rivalisant avec les plus belles
maisons de ces anciens propritaires blancs, jadis si orgueilleux, si
renomms par leur luxe et leur dissolution.

[En marge: Runion de la partie espagnole  la partie franaise de
Saint-Domingue.]

Le chef noir de la colonie avait mis le comble  sa prosprit rcente,
par l'occupation hardie de la partie espagnole de Saint-Domingue. Cette
le, dans sa longueur, se trouvait jadis partage en deux portions, dont
l'une, place  l'est, se prsentant la premire en venant d'Europe,
appartenait aux Espagnols; dont l'autre, place  l'ouest, tourne vers
Cuba et l'intrieur du golfe de Mexique, appartenait aux Franais (voir
la carte n 22). Cette partie ouest, compose de deux promontoires
avancs, qui forment, outre un vaste golfe intrieur, une multitude de
rades et de petits ports, tait plus propre que l'autre aux plantations,
lesquelles ont besoin d'tre situes prs des points d'embarquement.
Aussi tait-elle couverte de riches tablissements. La partie espagnole,
au contraire, peu montagneuse, prsentant peu de golfes, contenait moins
de sucreries et de cafteries; mais en revanche elle nourrissait
beaucoup de btail, de chevaux, de mulets. Runies, ces deux portions
pouvaient se rendre de grands services, tandis que spares par un
rgime colonial exclusif, elles taient comme deux les loignes, ayant
l'une ce qui manque  l'autre, et ne pouvant se le donner  cause de la
distance. Toussaint, aprs avoir chass les Anglais, avait tourn toutes
ses ides vers l'occupation de la partie espagnole. Affectant une
soumission scrupuleuse envers la mtropole, tout en se conduisant
d'aprs sa seule volont, il s'tait arm du trait de Ble, par lequel
l'Espagne cdait  la France la possession entire de Saint-Domingue, et
il avait somm les autorits espagnoles de lui livrer la province
qu'elles dtenaient encore. Il se trouvait dans le moment un commissaire
franais  Saint-Domingue, car depuis la Rvolution la mtropole n'tait
plus reprsente dans l'le que par des commissaires  peine couts.
Cet agent, craignant les complications qui pouvaient rsulter en Europe
de cette opration, n'ayant d'ailleurs reu aucun ordre de France, avait
inutilement combattu la rsolution de Toussaint. Celui-ci, ne tenant
aucun compte des objections qu'on lui adressait, avait mis en mouvement
toutes les divisions de son arme, et avait exig des autorits
espagnoles, incapables de rsister, les clefs de Santo-Domingo. Ces
clefs lui avaient t remises, et il s'tait rendu ensuite dans toutes
les villes, ne prenant d'autre titre que celui de reprsentant de la
France, mais se comportant en ralit comme un souverain, et se faisant
recevoir dans les glises avec l'eau bnite et le dais.

La runion des deux parties de l'le sous une mme domination, avait
produit pour le commerce et l'ordre intrieur des rsultats excellents
et instantans. La partie franaise, abondamment pourvue de tous les
produits des deux mondes, en avait donn une quantit considrable aux
colons espagnols, en change des bestiaux, des mulets, des chevaux dont
elle avait grand besoin. En mme temps les ngres qui voulaient se
soustraire au travail par le vagabondage, ne trouvaient plus dans la
partie espagnole un asile contre les recherches incessantes de la police
noire.

[En marge: Politique de Toussaint Louverture  l'gard de la France et
de l'Angleterre.]

C'est par tous ces moyens runis que Toussaint avait fait refleurir en
deux ans la colonie. On n'aurait pas une ide exacte de sa politique, si
on ne savait en mme temps comment il se conduisait entre la France et
l'Angleterre. Cet esclave, devenu libre et souverain, conservait au
fond du coeur une involontaire sympathie pour la nation dont il avait
port les chanes, et rpugnait  voir les Anglais  Saint-Domingue.
Aussi avait-il fait de nobles efforts pour les en expulser, et il y
avait russi. Son intelligence politique, profonde quoique inculte, le
confirmait dans ses sentiments naturels, et lui faisait comprendre que
les Anglais taient les matres les plus dangereux, car ils possdaient
une puissance maritime qui rendrait leur autorit sur l'le effective et
absolue. Il ne voulait donc  aucun prix de leur domination. Les
Anglais, en vacuant le Port-au-Prince, lui avaient offert la royaut de
Saint-Domingue, et la reconnaissance immdiate de cette royaut, s'il
consentait  leur assurer le commerce de la colonie. Il s'y tait
refus, soit qu'il tnt encore  la mtropole, soit qu'effray par la
nouvelle de la paix, il craignt une expdition franaise, capable de
rduire sa royaut au nant. D'ailleurs la vanit d'appartenir  la
premire nation militaire du monde, le secret plaisir d'tre gnral au
service de France, de la main mme du Premier Consul, l'avaient emport
chez Toussaint sur toutes les offres de l'Angleterre. Il avait donc
voulu rester Franais. Tenir les Anglais  distance, en vivant
pacifiquement avec eux; reconnatre l'autorit nominale de la France, et
lui obir tout juste assez pour ne pas provoquer le dploiement de ses
forces, telle tait la politique de cet homme singulier. Il avait reu
les commissaires du Directoire, et puis les avait successivement
renvoys, notamment le gnral Hdouville, en prtendant qu'ils
mconnaissaient les intrts de la mre-patrie, et lui demandaient des
choses inexcutables ou funestes pour elle.

[En marge: Politique intrieure de Toussaint Louverture.]

[En marge: Penchant de Toussaint Louverture  imiter le Premier Consul.]

[En marge: Constitution de Saint-Domingue prpare par Toussaint, et
dans laquelle il est nomm gouverneur  vie, avec facult de dsigner
son successeur.]

Sa politique au dedans n'est pas moins digne d'attention que sa
politique au dehors. Sa manire d'tre envers toutes les classes
d'habitants, noirs, blancs ou multres, rpondait  ce que nous venons
de dire de lui. Il dtestait les multres comme plus voisins de sa race,
et caressait au contraire les blancs avec un soin extrme, moyennant
qu'il en obtnt quelques tmoignages d'estime, qui lui prouvassent que
son gnie faisait oublier sa couleur. Il montrait  cet gard une vanit
de noir parvenu, dont toute la vanit des blancs parvenus dans l'ancien
monde, ne saurait donner une ide. Quant aux noirs, il les traitait avec
une incroyable svrit, mais pourtant avec justice; il se servait
auprs d'eux de la religion, qu'il professait avec emphase, et surtout
de la libert, qu'il promettait de dfendre jusqu' la mort, et dont il
tait pour les hommes de sa couleur le glorieux emblme, car on voyait
en lui ce que, par elle, un ngre pouvait devenir. Son loquence sauvage
les charmait. Du haut de la chaire, o il montait souvent, il leur
parlait de Dieu, de l'galit des races humaines, et leur en parlait
avec les plus tranges et les plus heureuses paraboles. Un jour, par
exemple, voulant leur donner confiance en eux-mmes, il remplissait un
verre avec des grains de mas noir, y mlait quelques grains de mas
blanc, puis, agitant ce verre, et leur faisant remarquer combien les
grains blancs disparaissaient promptement dans les noirs, il disait:
Voil ce que sont les blancs au milieu de vous. Travaillez, assurez
votre bien-tre par votre travail; et si les blancs de la mtropole
veulent nous ravir notre libert, nous reprendrions nos fusils, et nous
les vaincrions encore.--Ador par ces motifs, il tait redout en mme
temps pour sa rare vigilance. Dou d'une activit surprenante  son ge,
il avait plac dans l'intrieur de l'le des relais de chevaux d'une
extrme vitesse, et se transportait, suivi de quelques gardes, avec une
rapidit prodigieuse, d'un point de l'le  l'autre, faisant quelquefois
quarante lieues  cheval dans le mme jour, et venant punir comme la
foudre le dlit dont il avait eu connaissance. Prvoyant et avare, il
faisait des amas d'argent et d'armes dans les montagnes de l'intrieur,
et les enterrait, dit-on, dans un lieu appel les Mornes du Chaos, prs
d'une habitation qui tait devenue son sjour ordinaire. C'taient des
ressources pour un avenir de combats, qu'il ne cessait de regarder comme
probable et prochain. S'attachant sans cesse  imiter le Premier Consul,
il s'tait donn une garde, un entourage, une sorte de demeure
princire. Il recevait dans cette demeure les propritaires de toutes
couleurs, surtout les blancs, et rudoyait les noirs, qui n'avaient pas
un assez bon maintien. Affreux  voir, mme sous son habit de
lieutenant-gnral, il avait des flatteurs, des complaisants; et chose
triste  dire, il obtint plus d'une fois que des blanches, appartenant
 d'anciennes et riches familles de l'le, se prostituassent  lui, pour
obtenir sa protection. Ses courtisans lui persuadrent qu'il tait en
Amrique l'gal du gnral Bonaparte en Europe, et qu'il devait s'y
donner la mme situation. Lors donc qu'il apprit la signature de la
paix, et qu'il put prvoir le rtablissement de l'autorit de la
mtropole, il se hta de convoquer le conseil de la colonie pour rdiger
une constitution. Ce conseil s'assembla, et rdigea en effet une
constitution assez ridicule. D'aprs les dispositions de cette oeuvre
informe, le conseil de la colonie dcrtait les lois, le gouverneur
gnral les sanctionnait, et exerait le pouvoir excutif dans toute sa
plnitude. Toussaint naturellement fut nomm gouverneur, et de plus
gouverneur  vie, avec facult de dsigner son successeur. L'imitation
de ce qui se faisait en France ne pouvait tre plus complte et plus
purile. Quant  l'autorit de la mtropole, il n'en fut pas mme
question. Seulement la constitution devait lui tre soumise, pour tre
approuve; mais cette approbation une fois accorde, la mtropole
n'avait plus aucun pouvoir sur sa colonie, car le conseil faisait les
lois, Toussaint gouvernait, et pouvait, s'il le voulait, priver le
commerce franais de tous ses avantages; ce qui existait dans le moment,
ce que la guerre avait rendu excusable, mais ce qui ne devait pas tre
tolr plus long-temps. Quand on demandait  Toussaint quelles seraient
les relations de Saint-Domingue avec la France, il rpondait: Le
Premier Consul m'enverra des commissaires _pour parler avec
moi_.--Quelques-uns de ses amis qui taient plus sages, notamment le
colonel franais Vincent, charg de la direction des fortifications,
l'avertirent du danger de cette conduite, lui dirent qu'il devait se
dfendre de ses flatteurs de toutes couleurs, qu'il provoquerait une
expdition franaise, et qu'il y prirait. L'amour-propre de cet esclave
devenu dictateur, l'emporta. Il voulut, comme il le disait, que le
premier des noirs ft de fait et de droit  Saint-Domingue, ce que le
premier des blancs tait en France, c'est--dire chef  vie, avec
facult de dsigner son successeur. Il dpcha en Europe le colonel
Vincent, avec mission d'expliquer et de faire agrer au Premier Consul
son nouvel tablissement constitutionnel. Il demandait en outre la
confirmation de tous les grades militaires confrs aux officiers noirs.

[En marge: Accueil fait par le Premier Consul aux propositions de
Toussaint Louverture.]

[En marge: Il confirme tous les grades militaires pris par les noirs.]

[En marge: Il veut que Toussaint soit plac sous les ordres de la France
et, pour l'y contraindre, ordonne une grande expdition.]

[En marge: Instruction donnes au gnral Leclerc.]

Cette imitation de sa grandeur, cette prtention de s'assimiler  lui,
fit sourire le Premier Consul, et ne fut, bien entendu, d'aucun effet
sur ses rsolutions. Il tait prt  se laisser appeler le premier des
blancs, par celui qui s'intitulait le premier des noirs,  condition que
le lien de la colonie avec la mtropole serait celui de l'obissance, et
que la proprit de cette terre, franaise depuis des sicles, serait
relle, et non point nominale. Confirmer les grades militaires que ces
noirs s'taient attribus, n'tait pas  ses yeux une difficult. Il les
confirma tous, et fit de Toussaint un lieutenant-gnral commandant 
Saint-Domingue pour la France. Mais il y voulut un capitaine gnral
franais, dont Toussaint serait le premier lieutenant. Sans cette
condition Saint-Domingue n'tait plus  la France. Il rsolut donc d'y
envoyer un gnral et une arme. La colonie avait refleuri; elle valait
tout ce qu'elle avait valu autrefois; les colons rests  Paris
rclamaient leurs biens  grands cris; on jouissait de la paix,
peut-tre pour peu de temps; on avait des troupes oisives, des officiers
pleins d'ardeur, demandant une occasion de servir, n'importe dans quelle
partie de la terre: on ne pouvait donc pas se rsigner  voir une telle
possession chapper  la France, sans employer  la retenir les forces
dont on disposait. Tels furent les motifs de l'expdition dont nous
avons dj racont le dpart. Le gnral Leclerc, beau-frre du Premier
Consul, avait pour instructions de mnager Toussaint, de lui offrir le
rle de lieutenant de la France, la confirmation des grades et des biens
acquis par ses officiers, la garantie de la libert des noirs, mais avec
l'autorit positive de la mtropole, reprsente par le capitaine
gnral. Afin de prouver  Toussaint la bienveillance du gouvernement,
on lui renvoyait ses deux fils levs en France, et accompagns de leur
prcepteur, M. Coisnon.  cela le Premier Consul ajoutait une lettre
noble et flatteuse, dans laquelle, traitant Toussaint comme le premier
homme de sa race, il semblait se prter gracieusement  une sorte de
comparaison entre le pacificateur de la France et le pacificateur de
Saint-Domingue.

[En marge: Marche gnrale des escadres parties de Brest, Rochefort,
Cadix et Toulon.]

[En marge: Plan d'un dbarquement simultan  Santo-Domingo, au
Port-au-Prince, et au Cap.]

Mais il avait prvu aussi la rsistance, et toutes les mesures taient
prises pour la vaincre de vive force. Si on avait t moins impatient de
profiter de la signature des prliminaires de paix, pour traverser la
mer devenue libre, on aurait oblig les escadres  s'attendre les unes
les autres dans un lieu convenu, afin de les faire arriver toutes
ensemble  Saint-Domingue, et de surprendre Toussaint, avant qu'il ft
en mesure de se dfendre. Malheureusement, dans l'incertitude o l'on
tait au moment de l'expdition, sur la signature de la paix dfinitive,
il fallut les faire partir des ports de Brest, Rochefort, Cadix et
Toulon, sans obligation de s'attendre, et avec ordre d'arriver le plus
tt possible  leur destination. L'amiral Villaret-Joyeuse, appareillant
de Brest et de Lorient avec seize vaisseaux, et une force d'environ sept
 huit mille hommes, avait ordre de croiser quelque temps dans le golfe
de Gascogne, pour essayer d'y rencontrer l'amiral Latouche-Trville, qui
devait sortir de Rochefort avec six vaisseaux, six frgates et trois ou
quatre mille hommes. L'amiral Villaret, s'il n'avait pu rallier l'amiral
Latouche, devait passer aux Canaries, pour voir s'il n'y trouverait pas
la division Linois venant de Cadix, la division Ganteaume venant de
Toulon, l'une et l'autre avec un convoi de troupes. Il devait enfin se
rendre dans la baie de Samana, la premire qui se prsente  une escadre
arrivant d'Europe. Se conformant aux ordres qu'elles avaient reus, ces
diverses escadres se cherchant, sans perdre de temps  se runir,
parvinrent  des poques diffrentes au rendez-vous commun de Samana.
(Voir la carte n 22.) L'amiral Villaret y parut le 29 janvier 1802 (9
pluvise an X). L'amiral Latouche le suivit de prs. Les divisions de
Cadix et de Toulon ne touchrent  Saint-Domingue que beaucoup plus
tard. Mais l'amiral Villaret, avec l'escadre de Brest et de Lorient,
l'amiral Latouche-Trville avec l'escadre de Rochefort, ne portaient pas
moins de 11  12 mille hommes. Aprs en avoir confr avec les chefs de
la flotte, le capitaine gnral Leclerc pensa qu'il importait de ne pas
perdre de temps, et qu'il fallait se prsenter devant tous les ports 
la fois, pour se saisir de la colonie, avant d'avoir donn  Toussaint
le loisir de se reconnatre. D'ailleurs beaucoup d'avis, venus des
Antilles, faisaient craindre un accueil peu amical. En consquence, le
gnral Kerversau, avec deux mille hommes embarqus sur des frgates,
devait se rendre  Santo-Domingo, capitale de la partie espagnole;
l'amiral Latouche-Trville, avec son escadre portant la division Boudet,
devait aborder au Port-au-Prince; enfin, le capitaine gnral lui-mme,
avec l'escadre de l'amiral Villaret, avait le projet de faire voile vers
le Cap, et de s'en emparer. La partie franaise, comprenant avec une
notable portion de l'le les deux promontoires qui s'avancent  l'ouest,
se divisait en dpartements du nord, de l'ouest et du sud. Dans le
dpartement du nord, c'tait le Cap qui tait le port principal, et le
chef-lieu; dans le dpartement de l'ouest, c'tait le Port-au-Prince.
Les Cayes, Jacmel, rivalisaient de richesse et d'influence dans le sud.
En occupant Santo-Domingo pour la partie espagnole, le Cap et le
Port-au-Prince pour la partie franaise, on tenait l'le presque
entire, moins, il est vrai, les montagnes de l'intrieur, conqute que
le temps seul pouvait permettre d'achever.

[En marge: Rsolutions de Toussaint en voyant arriver l'expdition
franaise.]

Ces divisions navales quittrent la baie o elles taient mouilles pour
se rendre  leurs destinations respectives, dans les premiers jours de
fvrier. Toussaint, averti de la prsence d'un grand nombre de voiles 
Samana, y tait accouru de sa personne, pour juger de ses propres yeux
du danger dont il tait menac. Ne doutant plus,  la vue de l'escadre
franaise, du sort qui l'attendait, il prit le parti de recourir aux
dernires extrmits, plutt que de subir l'autorit de la mtropole. Il
n'tait pas bien certain qu'on voult remettre les ngres en esclavage;
il ne pouvait mme pas le croire; mais il pensa qu'on voulait le ranger
sous l'obissance de la France, et cela lui suffisait pour le dcider 
la rsistance. Il rsolut de persuader aux noirs que leur libert tait
en pril, de les ramener ainsi de la culture  la guerre, de ravager les
villes maritimes, de brler les habitations, de massacrer les blancs, de
se retirer ensuite dans les mornes (c'est de ce nom qu'on appelle les
montagnes de forme particulire, dont la partie franaise est partout
hrisse), et d'attendre dans ces retraites, que, le climat dvorant les
blancs, on pt se jeter sur eux pour achever leur extermination.
Toutefois, esprant arrter l'arme franaise par de simples menaces,
peut-tre aussi craignant, s'il ordonnait trop tt des actes atroces, de
n'tre pas ponctuellement obi par les chefs noirs, qui,  son exemple,
avaient pris le got des relations avec les blancs, il prescrivit  ses
officiers de rpondre aux premires sommations de l'escadre qu'ils
n'avaient pas ordre de la recevoir; puis si elle insistait, de la
menacer en cas de dbarquement d'une destruction totale des villes, et
enfin, si le dbarquement s'excutait, de tout dtruire et tout
massacrer, en se retirant dans l'intrieur de l'le. Tels furent les
ordres donns  Christophe, qui gouvernait le nord, au froce
Dessalines, chef de l'ouest,  Laplume, noir plus humain, commandant
dans le sud.

[En marge: Rponse ordonne par Toussaint aux sommations de l'escadre.]

[En marge: Plan du gnral Leclerc pour dbarquer au Cap.]

L'escadre de Villaret, s'tant porte jusqu' Monte-Christ, demanda des
pilotes pour la diriger dans les rades du Fort-Dauphin et du Cap, eut
beaucoup de peine  s'en procurer, dtacha en passant la division Magon
sur le Fort-Dauphin, et arriva le 3 fvrier (14 pluvise) devant le Cap.
Toutes les balises taient enleves, les forts arms, et la disposition
 la rsistance vidente. Une frgate, envoye pour communiquer avec la
terre, reut la rponse dicte par Toussaint. On n'avait pas
d'instructions, disait Christophe; il fallait attendre une rponse du
commandant en chef, absent dans le moment; on rsisterait par l'incendie
et le massacre  toute tentative de dbarquement excute de vive
force. La municipalit du Cap, compose de notables, blancs et gens de
couleur, vint exprimer ses angoisses au capitaine gnral Leclerc. Elle
tait  la fois joyeuse de voir arriver les soldats de la mre-patrie,
et remplie d'pouvante en songeant aux menaces affreuses de Christophe.
Ses agitations passrent bientt dans l'me du capitaine gnral, qui se
trouvait plac entre l'obligation de remplir sa mission, et la crainte
d'exposer aux fureurs des noirs une population blanche et franaise. Il
fallait cependant qu'il descendt  terre. Il promit donc aux habitants
du Cap d'agir avec promptitude et vigueur, de manire  surprendre
Christophe, et  ne pas lui laisser le temps d'accomplir ses horribles
instructions. Il les exhorta vivement  s'armer pour dfendre leurs
personnes et leurs biens, et leur remit une proclamation du Premier
Consul, destine  rassurer les noirs sur le but de l'expdition. Il
fallut ensuite regagner le large pour obir  une condition des vents,
rgulire dans ces parages. Le capitaine gnral, une fois en pleine
mer, arrta, de concert avec l'amiral Villaret-Joyeuse, un plan de
dbarquement. Ce plan consistait  placer les troupes sur les frgates,
 les dbarquer dans les environs du Cap, au del des hauteurs qui
dominent la ville, prs d'un lieu qu'on appelle l'embarcadre du Limb;
puis, tandis qu'elles essayeraient de tourner le Cap,  pntrer avec
l'escadre dans les passes, et  faire ainsi une double attaque par terre
et par mer. On esprait, en agissant avec une grande clrit, enlever
la ville avant que Christophe et le temps de raliser ses sinistres
menaces. Le capitaine Magon et le gnral Rochambeau, s'ils avaient
russi au Fort-Dauphin qu'ils taient chargs d'occuper, devaient
seconder le mouvement du capitaine gnral.

[En marge: Incendie du Cap.]

Le lendemain on transfra les troupes sur des frgates et des btiments
lgers, puis on les mit  terre prs de l'embarcadre du Limb. Cette
opration prit toute une journe. Le jour suivant, les troupes se mirent
en marche pour tourner la ville, et l'escadre s'engagea dans les passes.
Deux vaisseaux, le _Patriote_ et le _Scipion_, s'embossrent devant le
fort Picolet, qui tirait  boulet rouge, et l'eurent bientt rduit au
silence. La journe tait avance; la brise de terre, qui le soir
succde  la brise du large, obligeait de nouveau l'escadre 
s'loigner, pour n'aborder que le lendemain. Tandis qu'on gagnait la
pleine mer, on eut la douleur de voir une lueur rougetre s'lever sur
les flots, et bientt les flammes dvorer la ville du Cap. Christophe,
quoique moins froce que son chef, avait cependant obi  ses ordres; il
avait mis le feu aux principaux quartiers, et, se bornant au meurtre de
quelques blancs, avait oblig les autres  le suivre dans les mornes.
Pendant qu'une partie de ces malheureux blancs expirait sous le fer des
ngres, ou tait emmene par eux, le reste, suivant en troupe la
municipalit, avait chapp  Christophe, et cherchait  se sauver en
venant se jeter dans les bras de l'arme franaise. L'anxit fut
grande pendant cette horrible nuit, et parmi ces infortuns exposs 
tant de dangers, et parmi nos troupes de terre et de mer, qui voyaient
l'incendie de la ville et l'affreuse situation de leurs compatriotes,
sans pouvoir leur porter secours.

Le jour suivant, 6 fvrier, tandis que le capitaine gnral Leclerc
marchait en toute hte sur le Cap, en tournant les hauteurs, l'amiral
fit voile vers le port, et vint y jeter l'ancre. La rsistance avait
cess par la retraite des ngres. Il dbarqua sur-le-champ douze cents
matelots, sous le commandement du gnral Humbert, pour courir au
secours de la ville, en arracher les dbris  la fureur des ngres, et
donner la main au capitaine gnral. Ce dernier arrivait de son ct,
sans pouvoir atteindre Christophe qui avait dj pris la fuite. On
trouva la portion des habitants qui avait suivi la municipalit, errante
et dsole, mais rendue bientt  la joie, en se voyant si promptement
secourue, et dfinitivement arrache au pril. Elle courut  ses maisons
incendies. Les troupes de marine l'aidrent  teindre le feu; les
troupes de terre se mirent  poursuivre Christophe dans la campagne.
Cette poursuite, dirige avec activit, empcha les noirs de dtruire
les riches habitations de la plaine du Cap, et servit  leur arracher
une quantit de blancs qu'ils n'eurent pas le temps d'emmener avec eux.

[En marge: Occupation du Fort-Dauphin par le capitaine Magon et la
division Rochambeau.]

Pendant que ces vnements se passaient au Cap, le brave capitaine Magon
avait dbarqu la division Rochambeau  l'entre de la baie de
Mancenille, puis avait pntr avec ses vaisseaux dans la baie mme,
pour seconder le mouvement des troupes. Sa conduite vigoureuse, qui
prsageait dj ce qu'il devait faire  Trafalgar, concourut si bien
avec l'attaque de la division Rochambeau, qu'on s'empara soudainement du
Fort-Dauphin, et qu'on en devint matre avant que les ngres pussent
commettre aucun ravage. Ce second dbarquement acheva de dgager la
campagne aux environs du Cap, et obligea Christophe  se retirer tout 
fait dans les mornes.

Le capitaine gnral Leclerc, tabli dans la ville du Cap, en avait fait
teindre l'incendie. Heureusement le dsastre ne rpondait pas aux
affreuses menaces du lieutenant de Toussaint. Le fate seul des maisons
avait brl. Le nombre des blancs gorgs n'tait pas aussi grand qu'on
l'avait craint d'abord. Beaucoup d'entre eux revenaient successivement
accompagns de leurs serviteurs demeurs fidles. La rage des hordes
noires s'tait surtout assouvie sur les riches magasins du Cap. Les
troupes et la population s'employrent de leur mieux  effacer les
traces de l'incendie. On fit un appel aux ngres cultivateurs qui
taient fatigus de cette vie de ravage et de sang,  laquelle on
voulait de nouveau les entraner, et on en vit beaucoup revenir  leurs
matres et  leurs travaux. En peu de jours la ville reprit un certain
aspect d'ordre et d'activit. Le capitaine gnral envoya une partie de
ses btiments vers le continent d'Amrique, pour y chercher des vivres,
et remplacer les ressources qui venaient d'tre dtruites.

[En marge: Occupation du Port-au-Prince par l'amiral Latouche-Trville
et le gnral Boudet.]

[En marge: La ville du Port-au-Prince sauve par la rapidit des
oprations de l'amiral et des gnraux.]

Dans cet intervalle, l'escadre de l'amiral Latouche-Trville, se portant
 l'ouest, avait doubl la pointe de l'le, et s'tait rendue devant la
baie du Port-au-Prince, pour y oprer son dbarquement. (Voir la carte
n 22.) Un blanc, engag au service des noirs, nomm Ag, officier plein
de bons sentiments, y commandait en l'absence de Dessalines, rsidant 
Saint-Marc. Sa rpugnance  excuter les ordres qu'il avait reus, la
vigueur de l'amiral Latouche-Trville, la promptitude du gnral Boudet,
la fortune enfin qui favorisa cette partie des oprations, sauvrent la
ville du Port-au-Prince des malheurs qui avaient frapp celle du Cap.
L'amiral Latouche fit construire des radeaux arms d'artillerie, parvint
ainsi  dbarquer soudainement les troupes  la pointe du Lamentin, puis
fit voile en toute hte vers le Port-au-Prince. Pendant ce rapide
mouvement des vaisseaux, les troupes s'avanaient de leur ct sur la
ville. Le fort Bizoton se trouvait sur la route. On s'en approcha sans
tirer.--Laissons-nous tuer sans faire feu, s'cria le gnral Boudet,
afin de prvenir une collision, et de sauver, si nous pouvons, nos
malheureux compatriotes de la fureur des noirs.--C'tait en effet le
seul moyen d'viter le massacre dont les blancs taient menacs. La
garnison noire du fort Bizoton, en voyant l'attitude amicale et rsolue
des troupes franaises, se rendit, et vint prendre place dans les rangs
de la division Boudet. On arriva sur le Port-au-Prince, au moment mme
o l'amiral Latouche-Trville y touchait avec ses vaisseaux. Quatre
mille noirs en formaient la garnison. Des hauteurs sur lesquelles
cheminait l'arme, on voyait ces noirs rpandus au milieu des
principales places, ou posts en avant des murs. Le gnral Boudet fit
tourner la ville par deux bataillons, et avec le gros de la division
marcha sur les redoutes qui la couvraient.--Nous sommes amis,
s'crirent les premires troupes noires, ne tirez pas.--Confiant en ces
paroles, nos soldats s'avancrent l'arme au bras. Mais une dcharge de
mousqueterie et de mitraille, excute presque  bout portant, abattit
deux cents d'entre eux, les uns tus, les autres blesss. Le brave
gnral Pamphile-Lacroix tait du nombre de ces derniers. On fondit
alors  la baonnette sur ces misrables noirs, et on immola ceux qui
n'eurent pas le temps de s'enfuir. L'amiral Latouche, qui pendant la
traverse, disait sans cesse aux gnraux de l'arme, qu'une escadre
tait par ses feux suprieure  toute position de terre, et qu'il le
ferait bientt voir, l'amiral Latouche vint se placer sous les batteries
des noirs, et en peu d'instants russit  les teindre. Les noirs
canonns de si prs, assaillis dans les rues par les troupes de la
division Boudet, s'enfuirent en dsordre, sans mettre le feu, laissant
les caisses publiques pleines d'argent, et les magasins remplis d'une
immense quantit de denres coloniales. Malheureusement ils emmenaient
avec eux des troupes de blancs, les traitant sans piti dans leur fuite
prcipite, et marquant leurs traces par l'incendie et le ravage des
habitations. Des colonnes de fume signalaient au loin leur retraite.

[En marge: Le noir Laplume rend intact  nos troupes le dpartement du
sud.]

[En marge: Occupation par le gnral Kerversau de la partie espagnole de
Saint-Domingue.]

Le froce Dessalines, en apprenant le dbarquement des Franais, avait
quitt Saint-Marc, pass derrire le Port-au-Prince, et par une marche
rapide occup Logane, pour disputer aux Franais le dpartement du sud.
Le gnral Boudet y envoya un dtachement qui chassa Dessalines de
Logane. On tait inform que le gnral Laplume, moins barbare que ses
pareils, se dfiant d'ailleurs d'une contre toute pleine de multres
ennemis implacables des noirs, tait dispos  se soumettre. Le gnral
Boudet lui dpcha aussitt des missaires. Laplume se rendit, et remit
intact  nos troupes ce riche dpartement, comprenant Logane, le grand
et le petit Goave, Tiburon, les Cayes et Jacmel. C'tait un heureux
vnement que cette soumission du noir Laplume, car le tiers de la
colonie se trouvait ainsi arrach aux ravages de la barbarie. Pendant ce
temps la partie espagnole tombait sous la domination de nos troupes. Le
gnral Kerversau, envoy  Santo-Domingo avec quelques frgates et deux
mille hommes de dbarquement, second par les habitants et par
l'influence de l'vque franais Mauvielle, prenait possession d'une
moiti de la partie espagnole, celle o dominait Paul Louverture, frre
de Toussaint. De son ct le capitaine Magon, tabli au Fort-Dauphin,
russissait par d'adroites ngociations, et l'influence du mme vque
Mauvielle,  gagner le gnral multre Clervaux, et  lui arracher la
riche plaine de Saint-Yago. Ainsi, dans les dix premiers jours de
fvrier, les troupes franaises occupaient le littoral, les ports, les
chefs-lieux de l'le, la plus grande partie des terrains cultivs. Il ne
restait  Toussaint que trois ou quatre demi-brigades noires, avec les
gnraux Maurepas, Christophe, Dessalines, avec ses trsors et ses amas
d'armes, enfouis dans les mornes du Chaos. Il lui restait
malheureusement aussi une quantit de blancs, emmens en otages, et
cruellement traits, en attendant qu'on les rendt ou qu'on les
gorget. Il fallait profiter de la saison, qui tait favorable, pour
achever de rduire l'le.

[En marge: Projets du gnral Leclerc pour la soumission totale de
l'le.]

La rgion montagneuse et tourmente dans laquelle Toussaint s'tait
renferm, se trouvait place  l'ouest, entre la mer et le mont Cibao,
qui est le noeud central auquel viennent se rattacher toutes les chanes
de l'le. Cette rgion verse ses rares eaux par plusieurs affluents dans
la rivire de l'Artibonite, laquelle se jette  la mer, entre les
Gonaves et le Port-au-Prince, tout prs de Saint-Marc. (Voir la carte
n 22.) Il fallait y marcher de tous les points  la fois, du Cap, du
Port-au-Prince, et de Saint-Marc, de manire  mettre les noirs entre
deux feux, et  les repousser sur les Gonaves pour les y envelopper.
Mais pour pntrer dans ces mornes, on avait  franchir des gorges
troites, rendues presque impntrables par la vgtation des tropiques,
et dans le fond desquelles les noirs, blottis en tirailleurs,
prsentaient une rsistance difficile  surmonter. Toutefois les vieux
soldats du Rhin, transports au del de l'Atlantique, n'avaient 
craindre que le climat. Lui seul pouvait les vaincre; lui seul en effet
les a vaincus dans ce sicle hroque, car ils n'ont succomb que sous
le soleil de Saint-Domingue, ou sous les glaces de Moscou!

Le capitaine gnral Leclerc tait rsolu  profiter des mois de
fvrier, mars et avril, pour achever cette occupation, parce que plus
tard les chaleurs et les pluies rendaient les oprations militaires
impossibles. Grce  l'arrive des divisions navales de la Mditerrane,
commandes par les amiraux Ganteaume et Linois, l'arme de dbarquement
se trouvait porte  17 ou 18 mille hommes. Quelques soldats, il est
vrai, taient malades; mais il en restait 15 mille en tat d'agir. Le
capitaine gnral avait donc tous les moyens d'accomplir sa tche.

[En marge: Les enfants de Toussaint envoys  leur pre, pour essayer de
le ramener  l'obissance.]

Avant d'en poursuivre l'excution, il voulut adresser une sommation 
Toussaint. Ce noir, capable des plus grandes atrocits pour faire
russir ses desseins, tait sensible nanmoins aux affections de la
nature. Le capitaine gnral, par ordre du Premier Consul, avait amen,
comme nous l'avons dit, les deux fils de Toussaint, levs en France,
afin d'essayer sur son coeur l'influence des sollicitations filiales. Le
prcepteur qui avait t charg de leur ducation devait les conduire 
leur pre, lui remettre la lettre du Premier Consul, et chercher  le
rattacher  la France, en lui promettant la seconde autorit de l'le.

[En marge: Entrevue de Toussaint avec ses fils. Son motion et ses
doutes.]

[En marge: Il se dcide pour la guerre.]

Toussaint reut ses deux fils et leur prcepteur dans son habitation
d'Ennery, sa retraite ordinaire. Il les serra long-temps dans ses bras,
et parut un instant subjugu par son motion. Ce vieux coeur, dvor
d'ambition, fut branl. Les fils de Toussaint et l'homme respectable
qui les avait levs, lui peignirent alors la puissance et l'humanit de
la nation franaise, les avantages attachs  une soumission qui
laisserait bien grande encore sa situation  Saint-Domingue, qui
assurerait  ses enfants un avenir brillant; le danger, au contraire,
d'une ruine presque certaine en s'obstinant  combattre. La mre de l'un
de ces deux jeunes gens se joignit  eux pour essayer de vaincre
Toussaint. Touch de ces instances, il voulut prendre quelques jours
pour rflchir, et, pendant ces quelques jours, parut fort combattu,
tantt effray par le danger d'une lutte ingale, tantt domin par
l'ambition d'tre le matre unique du bel empire d'Hati, tantt enfin
rvolt par l'ide que les blancs allaient peut-tre replonger les noirs
dans l'esclavage. L'ambition et l'amour de la libert l'emportrent sur
la tendresse paternelle. Il fit appeler ses deux fils, les serra de
nouveau dans ses bras, leur laissa le choix entre la France, qui en
avait fait des hommes civiliss, et lui, qui leur avait donn le jour,
et dclara qu'il continuerait  les chrir, fussent-ils dans les rangs
de ses ennemis. Ces malheureux enfants, agits comme leur pre,
hsitrent comme lui. L'un d'eux nanmoins, se jetant  son cou, dclara
qu'il mourrait, en noir libre,  ses cts. L'autre, incertain, suivit
sa mre dans l'une des terres du dictateur.

[En marge: Reprise des oprations militaires.]

La rponse de Toussaint ne laissa plus de doute sur la ncessit de
reprendre immdiatement les hostilits. Le capitaine gnral Leclerc fit
ses prparatifs, et commena ses oprations le 17 fvrier.

Son plan tait d'attaquer  la fois, par le nord et par l'ouest, la
rgion fourre et presque inaccessible dans laquelle Toussaint s'tait
retir avec ses gnraux noirs. (Voir la carte n 22.) Maurepas occupait
la gorge troite dite des Trois-Rivires, qui dbouche vers la mer au
Port-de-Paix. Christophe tait tabli sur les versants des mornes vers
la plaine du Cap. Dessalines se trouvait  Saint-Marc, prs de
l'embouchure de l'Artibonite, avec ordre de brler Saint-Marc, et de
dfendre les mornes du Chaos par l'ouest et par le sud. Il avait pour
appui un fort bien construit et bien dfendu, plein de munitions
amasses par la prvoyance de Toussaint. Ce fort, appel la
Crte--Pierrot, tait plac dans le pays plat que l'Artibonite traverse
et inonde, en formant mille dtours sinueux, avant de se jeter  la mer.
Au centre de cette rgion, entre Christophe, Maurepas et Dessalines,
Toussaint se tenait en rserve avec une troupe d'lite.

[En marge: Commencement des oprations le 17 fvrier.]

Le 17 fvrier le capitaine-gnral Leclerc se mit en marche avec son
arme, forme en trois divisions.  sa gauche, la division Rochambeau,
partant du Fort-Dauphin, devait se porter sur Saint-Raphal et
Saint-Michel; la division Hardy devait, par la plaine du nord, marcher
sur la Marmelade; la division Desfourneaux devait, par le Limb, se
rendre  Plaisance. Ces trois divisions avaient des gorges troites 
franchir, des hauteurs escarpes  escalader, pour pntrer dans la
rgion des mornes, et s'y emparer des affluents qui forment le cours
suprieur de l'Artibonite. Le gnral Humbert, avec un dtachement,
tait charg de dbarquer au Port-de-Paix, de remonter la gorge des
Trois-Rivires, et de refouler le noir Maurepas sur le Gros-Morne. Le
gnral Boudet avait ordre, pendant que ces quatre corps marcheraient du
nord au sud, de remonter du sud au nord, en partant du Port-au-Prince,
pour occuper le Mirebalais, les Verrettes et Saint-Marc. Assaillis ainsi
de tous cts, les noirs n'avaient d'asile que vers les Gonaves, o
l'on avait l'espoir de les enfermer. Ces dispositions taient sages
contre un ennemi qu'il fallait envelopper, et chasser devant soi, plutt
que combattre en rgle. Chacun des corps franais avait en effet assez
de force pour n'prouver nulle part un chec srieux. Contre un chef
expriment, ayant des troupes europennes, pouvant se concentrer
soudainement sur un seul des corps assaillants, ce plan et t
dfectueux.

[En marge: Occupation de Plaisance, du Dondon et de Saint-Raphal.]

Parties le 17, les trois divisions Rochambeau, Hardy et Desfourneaux
remplirent valeureusement leur tche, escaladrent des hauteurs
effrayantes, traversrent des broussailles affreuses, et surprirent les
noirs par leur audace  marcher, presque sans tirer, sur un ennemi
faisant feu de toutes parts. Le 18 la division Desfourneaux tait aux
environs de Plaisance, la division Hardy au Dondon, la division
Rochambeau  Saint-Raphal.

Le 19 la division Desfourneaux occupa Plaisance, qui lui fut remis par
Jean-Pierre Dumesnil, noir assez humain, qui se rendit aux Franais avec
sa troupe. La division Hardy pntra de vive force dans la Marmelade, en
culbutant Christophe, qui s'y trouvait  la tte de deux mille quatre
cents ngres, moiti troupes de ligne, moiti cultivateurs soulevs. La
division Rochambeau s'empara de Saint-Michel. Les noirs taient surpris
d'une si rude attaque, et n'avaient pas encore vu de pareilles troupes
parmi les blancs. Un seul d'entre eux rsista vigoureusement, c'tait
Maurepas, qui dfendait la gorge des Trois-Rivires contre le gnral
Humbert. Ce dernier n'ayant pas assez de forces, le gnral Debelle
avait t envoy par mer  son secours, avec un renfort de douze 
quinze cents hommes. Le gnral Debelle ne put dbarquer qu'un peu tard
au Port-de-Paix, et, contrari dans ses attaques par une pluie affreuse,
gagna peu de terrain.

[Illustration: Saint-Domingue, prise de la Ravine-aux-Couleuvres.]

[En marge: Prise de la Ravine-aux-Couleuvres.]

Le capitaine gnral, aprs avoir sjourn deux jours dans les mmes
lieux, afin de laisser passer le mauvais temps, poussa la division
Desfourneaux sur les Gonaves, la division Hardy sur Ennery, et la
division Rochambeau sur une redoutable position dite la
Ravine-aux-Couleuvres. Le 23 fvrier la division Desfourneaux entra
dans les Gonaves, qu'elle trouva en flammes; la division Hardy s'empara
d'Ennery, principale habitation de Toussaint; et la brave division
Rochambeau enleva la Ravine-aux-Couleuvres. Pour forcer cette dernire
position, il fallait pntrer dans une gorge resserre, borde de
hauteurs tailles  pic, hrisse d'arbres gigantesques, de buissons
pineux, et dfendue par des noirs bons tireurs. Il fallait dboucher
ensuite sur un plateau, que Toussaint occupait avec trois mille
grenadiers de sa couleur, et toute son artillerie. L'intrpide
Rochambeau pntra hardiment dans la gorge, malgr un feu de tirailleurs
fort incommode, en escalada les deux berges, tuant  coups de baonnette
les noirs trop lents  se retirer, et dboucha sur le plateau. Arrivs
l, les vieux soldats du Rhin en finirent avec une seule charge. Huit
cents noirs restrent sur le carreau. Toute l'artillerie de Toussaint
fut prise.

[En marge: Saint-Marc livr aux flammes par Dessalines.]

Pendant ce temps le gnral Boudet, excutant les ordres du capitaine
gnral, avait laiss dans le Port-au-Prince le gnral Pamphile-Lacroix
avec six ou huit cents hommes de garnison, et s'tait port avec le
reste de ses forces sur Saint-Marc. Dessalines y tait, attendant les
Franais, et prt  commettre les plus grandes atrocits. Lui-mme, arm
d'une torche, mit le feu  une riche habitation qu'il possdait 
Saint-Marc, fut imit par les siens, puis se retira en gorgeant une
partie des blancs, et en tranant le reste  sa suite dans l'horrible
asile des mornes. Le gnral Boudet n'occupa donc que des ruines
inondes de sang humain. Pendant qu'il poursuivait Dessalines, celui-ci,
par une marche rapide, s'tait port sur le Port-au-Prince, qu'il
supposait faiblement dfendu, et qui l'tait effectivement par une bien
petite garnison. Mais le brave gnral Pamphile-Lacroix avait runi sa
troupe peu nombreuse, et l'avait chaudement harangue. L'amiral
Latouche, apprenant le danger, tait descendu  terre avec ses matelots,
disant au gnral Lacroix: Sur mer vous tiez sous mes ordres, sur terre
je serai sous les vtres, et nous dfendrons en commun la vie et la
proprit de nos compatriotes.--Dessalines, repouss, ne put pas
assouvir sa barbarie, et se rejeta dans les mornes du Chaos. Le gnral
Boudet, retourn en toute hte au Port-au-Prince, le trouva sauv par
l'union des troupes de terre et de mer; mais, au milieu de ces marches
et contre-marches, il lui avait t impossible de seconder les
mouvements du gnral en chef. Les noirs n'avaient pu tre envelopps,
et pousss sur les Gonaves.

[En marge: Mars 1802.]

[En marge: Soumission du gnral noir Maurepas.]

Nanmoins ils taient battus partout. La prise de la
Ravine-aux-Couleuvres sur Toussaint lui-mme, les avait compltement
dcourags. Le capitaine gnral Leclerc voulut mettre le comble  leur
dcouragement en dtruisant le noir Maurepas, qui se soutenait, contre
les gnraux Humbert et Debelle, au fond de la gorge des Trois-Rivires.
Dans ce but il dtacha la division Desfourneaux, qui dut se rabattre sur
le Gros-Morne, au pied duquel aboutit la gorge des Trois-Rivires.
Assailli de tous les cts, le noir Maurepas n'eut d'autre ressource
que de se rendre. Il fit sa soumission avec deux mille noirs des plus
braves. Ce fut l le coup le plus rude port  la puissance morale de
Toussaint.

[En marge: Avril 1802.]

[En marge: Prise du fort de la Crte--Pierrot.]

Il restait  enlever le fort de la Crte--Pierrot, et les mornes du
Chaos, pour avoir forc Toussaint dans son dernier asile,  moins qu'il
n'allt se retirer dans les montagnes de l'intrieur de l'le, y vivre
en partisan, priv de tout moyen d'agir, et dpouill de tout prestige.
Le capitaine gnral fit marcher sur le fort et sur les mornes les
divisions Hardy et Rochambeau d'un ct, la division Boudet de l'autre.
On perdit quelques centaines d'hommes en abordant avec trop de confiance
les ouvrages de la Crte--Pierrot, qui taient mieux dfendus qu'on ne
le supposait. Il fallut entreprendre une espce de sige en rgle,
excuter des travaux d'approche, tablir des batteries, etc. Deux mille
noirs, bons soldats, conduits par quelques officiers moins ignorants que
les autres, gardaient ce dpt des ressources de Toussaint. Celui-ci
chercha, second par Dessalines,  troubler le sige par des attaques de
nuit; mais il n'y russit pas, et, en peu de temps, le fort fut serr
d'assez prs pour que l'assaut devnt possible. La garnison, dsespre,
prit alors le parti de faire une sortie nocturne pour percer les lignes
des assigeants, et s'enfuir. Dans le premier instant, elle parvint 
tromper la vigilance de nos troupes, et  traverser leurs campements;
mais, bientt reconnue, assaillie de tous cts, elle fut en partie
rejete dans le fort, en partie dtruite par nos soldats. On s'empara
de cette espce d'arsenal, o l'on trouva des amas considrables d'armes
et de munitions, et beaucoup de blancs cruellement assassins.

[En marge: Massacre des blancs aux Verrettes.]

Le capitaine gnral fit ensuite parcourir dans tous les sens les mornes
environnants, pour ne laisser aucun asile aux bandes fugitives de
Toussaint, et les rduire avant la saison des grandes chaleurs. Aux
Verrettes l'arme fut tmoin d'un spectacle horrible. Les noirs avaient
long-temps conduit  leur suite des troupes de blancs, qu'ils foraient,
en les battant,  marcher aussi vite qu'eux. N'esprant plus les
soustraire  l'arme qui les suivait de trs-prs, ils en gorgrent
huit cents, hommes, femmes, enfants, vieillards. On trouva la terre
couverte de cette affreuse hcatombe; et nos soldats, si gnreux, qui
avaient tant combattu dans toutes les parties du monde, qui avaient
assist  tant de scnes de carnage, mais qui n'avaient jamais vu
gorger les femmes et les enfants, furent saisis d'une horreur profonde,
et d'une colre d'humanit qui devint fatale aux noirs qu'ils purent
saisir. Ils les poursuivirent  outrance, ne faisant de quartier  aucun
de ceux qu'ils rencontraient.

[En marge: Avril 1802.]

[En marge: Soumission des gnraux noirs Christophe et Dessalines.]

[En marge: Toussaint lui-mme songe  se rendre.]

[En marge: Mai 1802.]

[En marge: Toussaint obtient sa terre d'Ennery pour retraite.]

On tait en avril. Les noirs n'avaient plus de ressources, du moins pour
le prsent. Le dcouragement tait profond parmi eux. Les chefs, frapps
des bons procds du capitaine gnral Leclerc envers ceux qui s'taient
rendus, et auxquels il avait laiss leurs grades et leurs terres,
songrent  poser les armes. Christophe s'adressa, par l'intermdiaire
des noirs dj soumis, au capitaine gnral, et offrit de faire sa
soumission, si on lui promettait les mmes traitements qu'aux gnraux
Laplume, Maurepas et Clervaux. Le capitaine gnral, qui avait autant
d'humanit que de bon sens, consentit de grand coeur aux propositions de
Christophe, et accepta ses offres. La reddition de Christophe amena
bientt celle du froce Dessalines, et enfin celle de Toussaint
lui-mme. Celui-ci tait presque seul, suivi  peine de quelques noirs
attachs  sa personne. Continuer ses courses dans l'intrieur de l'le,
sans rien essayer d'important qui pt relever son crdit auprs des
ngres, lui semblait peu utile, et propre tout au plus  puiser le zle
de ses derniers partisans. Il tait abattu d'ailleurs, et ne conservait
d'autre esprance que celle que pouvait encore lui inspirer le climat.
Il tait en effet habitu depuis long-temps  voir les Europens,
surtout les gens de guerre, disparatre sous l'action de ce climat
dvorant, et il se flattait de trouver bientt dans la fivre jaune un
affreux auxiliaire. Il se disait donc qu'il fallait attendre en paix le
moment propice, et qu'alors peut-tre une nouvelle prise d'armes
pourrait lui russir. En consquence, il offrit de traiter. Le capitaine
gnral, qui n'esprait gure pouvoir l'atteindre, mme en le
pourchassant  outrance dans les nombreuses et lointaines retraites de
l'le, consentit  lui accorder une capitulation, semblable  celle qui
avait t accorde  ses lieutenants. On lui restitua ses grades, ses
proprits,  condition qu'il vivrait dans un lieu dsign, et ne
changerait de sjour que sur la permission du capitaine gnral. Son
habitation d'Ennery fut le lieu qu'on lui fixa pour retraite. Le
capitaine gnral Leclerc se doutait bien que la soumission de Toussaint
ne serait pas dfinitive; mais il le tenait sous bonne garde, prt  le
faire arrter au premier acte qui prouverait sa mauvaise foi.

[En marge: Soumission gnrale de la colonie.]

 partir de cette poque, fin d'avril et commencement de mai, l'ordre se
rtablit dans la colonie, et on vit renatre la prosprit dont elle
avait joui sous son dictateur. Les rglements, imagins par lui, furent
remis en vigueur. Les cultivateurs taient presque tous rentrs sur les
plantations. Une gendarmerie noire poursuivait les vagabonds, et les
ramenait sur les terres auxquelles, en vertu des recensements
antrieurs, ils taient attachs. Les troupes de Toussaint, fort
rduites, soumises  l'autorit franaise, taient tranquilles, et ne
semblaient pas disposes  se soulever, si on leur conservait leur tat
prsent. Christophe, Maurepas, Dessalines, Clervaux, maintenus dans
leurs grades et leurs biens, taient prts  s'accommoder de ce rgime
aussi bien que de celui de Toussaint-Louverture. Il suffisait pour cela
qu'ils fussent rassurs sur la conservation de leurs richesses, et de
leur libert.

Le capitaine gnral Leclerc, qui tait un brave militaire, doux et
sage, s'appliquait  rtablir l'ordre et la scurit dans la colonie. Il
avait continu d'admettre les pavillons trangers, pour favoriser
l'introduction des vivres. Il leur avait assign quatre ports
principaux, le Cap, le Port-au-Prince, les Cayes, Santo-Domingo, avec
dfense de toucher ailleurs, afin d'empcher l'introduction clandestine
des armes le long des ctes. Il n'avait restreint l'importation que
relativement aux produits d'Europe, dont il avait rserv la fourniture
exclusive aux ngociants franais de la mtropole. Il tait en effet
arriv une grande quantit de vaisseaux marchands du Havre, de Nantes,
de Bordeaux, et on pouvait esprer que bientt la prosprit de
Saint-Domingue se rtablirait, non pas au profit des Anglais et des
Amricains, comme sous le gouvernement de Toussaint, mais au profit de
la France, sans que la colonie y perdt aucun de ses avantages.

[En marge: tat de l'arme de Saint-Domingue au moment o l'expdition
parat termine.]

Cependant un double danger tait  craindre; d'une part, le climat
toujours funeste aux troupes europennes; de l'autre, l'incurable
dfiance des ngres, qui ne pouvaient pas, quoi qu'on ft, s'empcher
d'apprhender le retour de l'esclavage. Aux dix-sept ou dix-huit mille
hommes, dj transports dans la colonie, de nouvelles divisions
navales, parties de Hollande et de France, en avaient ajout trois 
quatre mille, ce qui portait  vingt et un, ou vingt-deux mille, le
nombre des soldats de l'expdition. Mais quatre  cinq mille taient
dj hors de combat, pareil nombre dans les hpitaux, et douze mille au
plus restaient pour suffire  une nouvelle lutte, si les ngres avaient
encore recours aux armes. Le capitaine gnral apportait un grand soin 
leur procurer du repos, des rafrachissements, des cantonnements
salubres, et ne ngligeait rien pour rendre complet et dfinitif le
succs de l'expdition qui lui avait t confie.

[En marge: Soumission de la Guadeloupe par les armes du gnral
Richepanse.]

 la Guadeloupe le brave Richepanse, dbarqu avec une force de trois ou
quatre mille hommes, avait dompt les ngres rvolts, et les avait
remis dans l'esclavage aprs avoir dtruit les chefs de la rvolte.
Cette espce de contre-rvolution tait possible et sans danger dans une
le de peu d'tendue comme la Guadeloupe; mais elle offrait un grave
inconvnient, celui d'effrayer les noirs de Saint-Domingue sur le sort
qui leur tait rserv. Du reste, les affaires de nos Antilles taient
aussi prospres qu'on pouvait l'esprer en aussi peu de temps. De toutes
parts des armements se prparaient dans nos ports de commerce, pour
recommencer le riche ngoce que la France faisait autrefois avec elles.

[En marge: Efforts du Premier Consul pour rtablir la marine franaise.]

[En marge: Extension des crdits attribus au budget de la marine.]

Le Premier Consul, poursuivant sa tche avec persvrance, avait
transport sur le littoral les dpts des demi-brigades servant aux
colonies. Il y versait constamment des recrues, et profitait de toutes
les expditions du commerce ou de la marine militaire, pour faire partir
de nouveaux dtachements. Il avait augment les crdits accords  la
marine, et port  130 millions le budget spcial de ce dpartement,
somme considrable dans un budget total de 589 millions (720 si l'on
compte comme aujourd'hui). Il avait ordonn que 20 millions par an
fussent consacrs en achats de matires navales dans tous les pays. Il
avait prescrit, en outre, la construction et la mise  l'eau de douze
vaisseaux de ligne par an. Il disait sans cesse que c'tait pendant la
paix qu'il fallait crer la marine, parce que pendant la paix le champ
des manoeuvres, c'est--dire la mer, tait libre, et la voie des
approvisionnements ouverte. La premire anne d'un ministre,
crivait-il  l'amiral Decrs, est une anne d'apprentissage. La seconde
de votre ministre commence. Vous avez la marine franaise  rtablir:
quelle belle carrire pour un homme dans la force de l'ge, et d'autant
plus belle que nos malheurs passs ont t plus en vidence!
Remplissez-la sans relche. TOUTES LES HEURES PERDUES DANS L'POQUE O
NOUS VIVONS, SONT UNE PERTE IRRPARABLE. (14 fvrier 1803).

[En marge: Mission du colonel Sbastiani dans la Mditerrane.]

Des Indes et de l'Amrique l'active pense du Premier Consul s'tait
reporte sur l'empire ottoman, dont la chute lui semblait prochaine, et
dont il ne voulait pas que les dbris servissent  tendre les
possessions russes ou anglaises. Il avait renonc  l'gypte tant que
les Anglais respecteraient la paix; mais si la paix tait rompue par
leur fait, il se tenait pour libre de revenir  ses premires ides, sur
une contre qu'il regardait toujours comme la route de l'Inde. Au
surplus, il ne projetait rien dans le moment; son intention tait
seulement d'empcher que les Anglais profitassent de la paix pour
s'tablir aux bouches du Nil. Un engagement formel les obligeait 
sortir de l'gypte sous trois mois; or il y en avait douze ou treize de
la signature des prliminaires de Londres, sept ou huit de la signature
du trait d'Amiens, et ils ne semblaient pas disposs encore  quitter
Alexandrie. Le Premier Consul fit donc appeler le colonel Sbastiani,
officier dou d'une rare intelligence, lui ordonna de s'embarquer sur
une frgate, de parcourir les bords de la Mditerrane, d'aller  Tunis,
 Tripoli, pour y faire reconnatre le pavillon de la Rpublique
italienne, de se rendre ensuite en gypte, d'y examiner la situation des
Anglais, et la nature de leur tablissement; de chercher  savoir
combien cet tablissement devait durer; d'observer ce qui se passait
entre les Turcs et les Mamelucks; de visiter les scheiks arabes, de les
complimenter en son nom; d'aller en Syrie pour voir les chrtiens, et
les remettre sous la protection franaise; d'entretenir Djezzar-Pacha,
celui qui avait dfendu Saint-Jean-d'Acre contre nous, et de lui
promettre le retour des bonnes grces de la France, s'il mnageait les
chrtiens, et favorisait notre commerce. Le colonel Sbastiani avait
ordre enfin de revenir par Constantinople pour renouveler au gnral
Brune, notre ambassadeur, les instructions du cabinet. Ces instructions
enjoignaient au gnral Brune de dployer une grande magnificence, de
caresser le sultan, de lui faire esprer notre appui contre ses ennemis
quels qu'ils fussent, de ne rien ngliger en un mot pour rendre la
France imposante en Orient.

[En marge: Juin 1802.]

[En marge: Travaux intrieurs du Premier Consul.]

[En marge: Routes et places fortes.]

Quoique fort occup de ces lointaines entreprises, le Premier Consul ne
cessait pas de donner tous ses soins  la prosprit intrieure de la
France. Il avait fait reprendre la rdaction du Code civil. Une section
du Conseil d'tat et une section du Tribunat se runissaient
journellement chez le consul Cambacrs, pour rsoudre les difficults
naturelles  cette grande oeuvre. La rparation des routes avait t
poursuivie avec la mme activit. Le Premier Consul les avait
distribues, comme nous avons dit, en sries, de vingt chacune,
reportant successivement des unes aux autres les allocations
extraordinaires qui leur taient consacres. L'excution des canaux de
l'Ourcq et de Saint-Quentin n'avait pas t interrompue un instant. Les
travaux ordonns en Italie, tant ceux des routes que ceux des
fortifications, continuaient d'attirer l'attention du Premier Consul. Il
voulait que si la guerre maritime recommenait et ramenait la guerre
continentale, l'Italie ft dfinitivement lie  la France par de
grandes communications et de puissants ouvrages dfensifs. La possession
du Valais ayant facilit l'excution du grand chemin du Simplon, cette
tonnante cration se trouvait presque acheve. Les travaux de la route
du mont Cenis avaient t ralentis pour porter toutes les ressources
disponibles sur celle du mont Genvre, afin d'en avoir une au moins
termine en 1803. Quant  la place d'Alexandrie, elle tait devenue
l'objet d'une correspondance journalire avec l'habile ingnieur
Chasseloup. On y prparait des casernes pour une garnison permanente de
six mille hommes, des hpitaux pour trois mille blesss, des magasins
pour une grande arme. La refonte de toute l'artillerie italienne
venait d'tre commence, dans le but de la ramener aux calibres de 6, de
8 et de 12. Le Premier Consul recommandait une grande fabrication de
fusils au vice-prsident Melzi.--Vous n'avez que cinquante mille fusils,
lui crivait-il, ce n'est rien. J'en ai cinq cent mille en France,
indpendamment de ceux qui sont aux mains de l'arme. Je n'aurai pas de
repos, tant que je n'en possderai pas un million.--

[En marge: Colonies de vtrans en Italie et dans les dpartements du
Rhin.]

Le Premier Consul venait d'imaginer des colonies militaires, dont l'ide
premire tait emprunte aux Romains. Il avait prescrit de choisir dans
l'arme des soldats et des officiers, comptant de longs services et
d'honorables blessures, de les conduire en Pimont, de leur distribuer
l des biens nationaux, situs autour d'Alexandrie, et d'une valeur
proportionne  leur situation, depuis le soldat jusqu' l'officier. Ces
vtrans ainsi dots devaient se marier avec des femmes pimontaises, se
runir deux fois par an pour manoeuvrer, et au premier danger se jeter
dans la place d'Alexandrie avec ce qu'ils auraient de plus prcieux.
C'tait une manire de verser  la fois du sang et des sentiments
franais en Italie. La mme institution devait tre tablie dans les
nouveaux dpartements du Rhin, autour de Mayence.

[En marge: Projet de fonder de nouvelles villes en Bretagne et en
Vende.]

[En marge: Canal de Nantes  Brest.]

[En marge: Commencement du fort Boyard.]

[En marge: Digue de Cherbourg.]

L'auteur de ces belles conceptions mditait quelque chose de
semblable pour les provinces de la Rpublique encore infectes d'un
mauvais esprit, telles que la Vende et la Bretagne. Il voulait y
fonder  la fois de grands tablissements et des villes. Les agents
de Georges venant d'Angleterre descendaient dans les les de Jersey
et de Guernesey, abordaient sur les ctes du Nord, traversaient la
pninsule bretonne par Loudac et Pontivy, se rpandaient soit dans
le Morbihan, soit dans la Loire-Infrieure, pour y entretenir la
dfiance, et au besoin y prparer la rvolte. Le Premier Consul,
correspondant avec la gendarmerie, en dirigeait lui-mme les
mouvements et les recherches, et, prvoyant la possibilit de
nouveaux troubles, avait imagin de construire dans les principaux
passages des montagnes ou des forts, des tours surmontes d'une
pice d'artillerie tournant sur pivot, capables de contenir
cinquante hommes de garnison, quelques vivres, quelques munitions,
et de servir d'appui aux colonnes mobiles. Plein de la pense qu'on
devait songer  civiliser le pays autant qu' le contenir, il avait
ordonn le perfectionnement de la navigation du Blavet pour rendre
ce cours d'eau navigable jusqu' Pontivy. C'est ainsi que fut form
le premier projet de cette belle navigation, qui longe les ctes de
la Bretagne depuis Nantes jusqu' Brest, pntrant par plusieurs
voies navigables dans l'intrieur de la contre, et assurant
l'approvisionnement en tout temps du grand arsenal de Brest. Le
premier Consul avait rsolu de faire construire  Pontivy de grands
btiments pour y recevoir des troupes, un nombreux tat-major, des
tribunaux, une administration militaire, des manufactures enfin
qu'il voulait crer aux frais de l'tat. Il avait prescrit la
recherche des lieux les plus propres  fonder des villes nouvelles,
soit dans la Bretagne, soit dans la Vende. Il faisait travailler
en mme temps aux fortifications de Quiberon, de Belle-Isle, de
l'le-Dieu. Le fort Boyard tait commenc, d'aprs ses propres
plans, dans le but de faire du bassin compris entre La Rochelle,
Rochefort, les les de R et d'Oleron, une rade, vaste, sre et
inaccessible aux Anglais. Cherbourg devait naturellement appeler
toute son attention. N'esprant pas achever la digue assez tt, il
avait ordonn d'en presser l'excution particulirement sur trois
points, afin de les faire sortir de l'eau le plus prochainement
possible, et d'y tablir trois batteries capables de tenir l'ennemi
en respect.

Au milieu de ces travaux entrepris pour la grandeur maritime,
commerciale et militaire de la France, le Premier Consul savait trouver
du temps pour s'occuper des coles, de l'Institut, de la marche des
sciences, de l'administration du clerg.

[En marge: Aot 1802.]

[En marge: Rorganisation de l'Institut.]

Sa soeur lisa, son frre Lucien, formaient avec MM. Suard, Morellet,
Fontanes, ce que dans notre histoire littraire on a nomm un bureau
d'esprit. On y affectait beaucoup de got pour les souvenirs du pass,
surtout en fait de littrature; et il faut avouer que, si le got du
pass est justifi, c'est en ce genre. Mais  ce got fort lgitime, on
mlait d'autres gots fort purils. On affectait de prfrer les
anciennes compagnies littraires  l'Institut, et on y parlait tout haut
du projet de reconstituer l'Acadmie franaise, avec les gens de lettres
qui avaient survcu  la Rvolution, et qui ne l'aimaient gure, tels
que MM. Suard, La Harpe, Morellet, etc. Les bruits rpandus  ce sujet
produisaient un effet fcheux. Le consul Cambacrs, attentif  toutes
les circonstances qui pouvaient nuire au gouvernement, avertit  propos
le Premier Consul de ce qui se passait, et  son tour le Premier Consul
avertit rudement son frre et sa soeur du dplaisir que lui causait ce
genre d'affectation.

[En marge: Sept. 1802.]

 cette occasion, il s'occupa de l'Institut; il dclara que toute
socit littraire qui prendrait un autre titre que celui d'Institut,
qui voudrait, par exemple, s'appeler Acadmie franaise, serait
dissoute, si elle affectait de se donner un caractre public. La seconde
classe, celle qui rpondait alors  l'ancienne Acadmie franaise, resta
consacre aux belles-lettres. Mais il supprima la classe des sciences
morales et politiques, par une aversion dj fort prononce, non pas
prcisment contre la philosophie (on verra plus tard sa faon de penser
sur cette matire), mais contre certains hommes, qui affectaient de
professer la philosophie du dix-huitime sicle, dans ce qu'elle avait
de plus contraire aux ides religieuses. Il fit rentrer cette classe
dans celle qui tait voue aux belles-lettres, disant que leur objet
tait commun, que la philosophie, la politique, la morale, l'observation
de la nature humaine, taient le fond de toute littrature, que l'art
d'crire n'en tait que la forme; qu'il ne fallait pas sparer ce qui
devait rester uni; que la classe consacre aux belles-lettres serait
bien futile, la classe consacre aux sciences morales et politiques,
bien pdantesque, si elles taient  bon droit spares; que des
crivains qui ne seraient pas des penseurs, et des penseurs qui ne
seraient pas des crivains, ne seraient ni l'un ni l'autre; et qu'enfin
un sicle, mme riche en talents, pourrait  peine fournir  une seule
de ces compagnies des membres dignes d'elle, si on ne voulait descendre
 la mdiocrit. Ces ides, vraies ou fausses, taient, chez le Premier
Consul, plutt un prtexte qu'une raison, pour se dfaire d'une socit
littraire, qui contrariait ses vues politiques  l'gard du
rtablissement des cultes. Des deux classes il ne fit donc qu'une seule,
en y ajoutant MM. Suard, Morellet, Fontanes, et la dclara seconde
classe de l'Institut, rpondant  l'Acadmie franaise. Tandis qu'il
oprait cette runion, il demandait au savant Hay un ouvrage
lmentaire sur la physique, lequel manquait encore dans l'enseignement,
et rpondait  Laplace, qui venait de lui adresser la ddicace de son
grand ouvrage sur la mcanique cleste, ces paroles si noblement
orgueilleuses: Je vous remercie de votre ddicace, et je dsire que les
gnrations futures, en lisant votre ouvrage, n'oublient pas l'estime et
l'amiti que j'ai portes  son auteur. (26 novembre 1802.)

[En marge: Administration du clerg.]

Le Premier Consul observait avec attention la conduite du clerg depuis
la restauration des cultes. Les vques nomms taient presque tous
tablis dans leurs diocses. La plupart s'y conduisaient bien;
quelques-uns cependant, pleins encore de l'esprit de secte, avaient le
tort de ne pas apporter dans leurs nouvelles fonctions la douceur,
l'indulgence vangliques, qui pouvaient seules mettre fin au schisme.
Si MM. de Belloy  Paris, de Boisgelin  Tours, Bernier  Orlans,
Cambacrs  Rouen, de Pancemont  Vannes, se montraient de vrais
pasteurs, pieux et sages, d'autres avaient laiss paratre de fcheuses
tendances dans l'exercice de leur ministre. L'vque de Besanon, par
exemple, jansniste et ancien constitutionnel, voulait prouver  ses
prtres, que la constitution civile du clerg tait une institution
vraiment vanglique et orthodoxe, conforme  l'esprit de la primitive
glise. Aussi le trouble rgnait-il dans son diocse. Il faut
reconnatre nanmoins qu'il tait le seul constitutionnel dont on et 
se plaindre. Les fautes qu'on avait  relever dans le clerg, venaient
surtout de l'intolrance des vques orthodoxes. Plusieurs d'entre eux
affectaient l'orgueil d'un parti victorieux, et repoussaient durement
les prtres asserments. Les vques de Bordeaux, d'Avignon, de Rennes,
cartaient ces prtres du service des paroisses, cherchaient  les
humilier, et froissaient ainsi la partie de la population qui leur tait
attache.

Rien n'tait plus nergique  ce sujet que le langage du Premier Consul.
Il crivait lui-mme  certains vques, ou obligeait le cardinal-lgat
 leur crire, et menaait d'enlever  leur sige, d'appeler devant le
Conseil d'tat, les prlats qui troubleraient la nouvelle glise.--J'ai
voulu, disait-il, relever les autels abattus, mettre un terme aux
querelles religieuses, mais non faire triompher un parti sur un autre,
surtout un parti ennemi de la Rvolution. Quand les prtres
constitutionnels ont t fidles aux rgles de leur tat et observateurs
des bonnes moeurs, quand ils n'ont point caus de scandale, je les
prfre  leurs adversaires; car, aprs tout, ils ne sont dcris que
pour avoir embrass la cause de la Rvolution, qui est la ntre,
crivait-il aux prfets.--Le cardinal Fesch, son oncle, semblant, dans
le diocse de Lyon, oublier les instructions du gouvernement, le Premier
Consul lui crivait les paroles suivantes: Blesser les prtres
constitutionnels, les carter, c'est manquer  la justice,  l'intrt
de l'tat,  mon intrt, au vtre, monsieur le cardinal; c'est manquer
 mes volonts expresses, et me dplaire sensiblement.

[En marge: Octob. 1802.]

[En marge: Largesses  l'gard du clerg.]

Il n'y avait pas de mesure  ses largesses envers les vques qui se
conformaient  sa politique, ferme et conciliatrice. Aux uns il donnait
des ornements d'glise, aux autres un mobilier pour leurs htels,  tous
des sommes considrables pour leurs pauvres. Il accordait jusqu' deux
et trois fois, dans un seul hiver, cinquante mille francs  M. de
Belloy, pour les distribuer lui-mme aux indigents de son diocse. Il
envoyait  l'vque de Vannes, qui tait le modle accompli du prlat,
doux, pieux, bienfaisant, dix mille francs pour meubler son htel
piscopal, dix mille pour rmunrer les prtres dont il approuvait la
conduite, soixante-dix mille pour donner  ses pauvres. Dans l'anne
courante, celle de l'an XI, il adressait deux cent mille francs 
l'vque Bernier, pour secourir secrtement les victimes de la guerre
civile dans la Vende, somme dont ce prlat faisait un emploi humain et
habile. Il puisait, pour ces largesses, dans la caisse du ministre de
l'intrieur, alimente par divers produits qui alors ne rentraient pas
au trsor, et dont il purifiait la source en les consacrant aux plus
nobles usages.

On tait dans l'automne de 1802; le temps tait superbe, la nature
semblait vouloir dispenser  cette heureuse anne un second printemps.
Grce  une temprature d'une douceur extrme, les arbustes
fleurissaient une seconde fois. Le dsir vint au Premier Consul d'aller
visiter une province dont on lui parlait d'une manire trs-diverse,
c'tait la Normandie. Alors comme aujourd'hui, cette belle contre
offrait l'intressant spectacle de riches manufactures, s'levant au
milieu des campagnes les plus vertes et les mieux cultives. Participant
 l'activit gnrale qui se rveillait dans toute la France  la fois,
elle prsentait l'aspect le plus anim. Cependant quelques personnes, et
notamment le consul Lebrun, avaient cherch  persuader au Premier
Consul qu'elle tait royaliste. On aurait pu le craindre, en se
rappelant avec quelle force elle s'tait prononce en quatre-vingt-douze
contre les excs de la Rvolution. Le Premier Consul voulut s'y
transporter, la voir de ses propres yeux, et essayer sur ses habitants
l'effet ordinaire de sa prsence. Madame Bonaparte dut l'accompagner.

[En marge: Nov. 1802.]

[En marge: Voyage du Premier Consul en Normandie dans l'automne de
1802.]

Le Premier Consul employa quinze jours  ce voyage. Il traversa Rouen,
Elbeuf, le Havre, Dieppe, Gisors, Beauvais. Il visita les campagnes et
les manufactures, examinant tout par lui-mme, se montrant sans gardes
 la population avide de le voir. Les hommages empresss dont il tait
l'objet ralentissaient sa marche.  chaque instant il trouvait sur sa
route, le clerg des campagnes lui prsentant l'eau bnite, les maires
lui offrant les clefs de leurs villes, et lui adressant, tant  lui qu'
madame Bonaparte, les discours qu'on adressait jadis aux rois et aux
reines de France. Il tait ravi de cet accueil, et surtout de la
prosprit naissante qu'il remarquait de toute part. La ville d'Elbeuf
le charma par les accroissements qu'elle avait reus. Elbeuf,
crivait-il  son collgue Cambacrs, est accrue d'un tiers depuis la
Rvolution. Ce n'est plus qu'une seule manufacture. Le Havre le frappa
singulirement, et il devina les grandes destines commerciales
auxquelles ce port tait appel. Je ne trouve partout, crivait-il
encore au consul Cambacrs, que le meilleur esprit. La Normandie n'est
pas telle que Lebrun me l'avait prsente. Elle est franchement dvoue
au gouvernement. Je retrouve ici l'unanimit de sentiments qui rendit si
beaux les jours de quatre-vingt-neuf. Ce qu'il disait tait vrai. La
Normandie tait parfaitement choisie pour lui exprimer les sentiments de
la France. Elle reprsentait bien cette population honnte et sincre de
quatre-vingt-neuf, d'abord enthousiaste de la Rvolution, puis effraye
de ses excs, accuse de royalisme par des proconsuls dont elle
condamnait les fureurs, et enchante maintenant de retrouver, d'une
manire inespre, l'ordre, la justice, l'galit, la gloire, moins, il
est vrai, la libert, dont malheureusement elle ne se souciait plus.

Le Premier Consul tait au milieu de novembre de retour  Saint-Cloud.

[En marge: Jalousie qu'inspire  l'Angleterre la prosprit inoue de la
France.]

Qu'on imagine un envieux assistant aux succs d'un rival redout, et on
aura une ide  peu prs exacte des sentiments qu'prouvait l'Angleterre
au spectacle des prosprits de la France. Cette puissante et illustre
nation avait cependant dans sa propre grandeur de quoi se consoler de la
grandeur d'autrui! Mais une singulire jalousie la dvorait. Tant que
les succs du gnral Bonaparte avaient t un argument contre le
ministre de M. Pitt, ils avaient t accueillis en Angleterre avec une
sorte d'applaudissement. Mais depuis que ces succs, continus et
accrus, taient ceux de la France elle-mme; depuis qu'on l'avait vue
grandir par la paix autant que par la guerre, par la politique autant
que par les armes; depuis qu'on avait vu, en dix-huit mois, la
Rpublique italienne devenir, sous la prsidence du gnral Bonaparte,
une province franaise, le Pimont ajout  notre territoire, avec
l'agrment du continent, Parme, la Louisiane, accroissant nos
possessions par la simple excution des traits, l'Allemagne enfin
reconstitue par notre seule influence; depuis qu'on avait vu tout cela
s'accomplir paisiblement, naturellement, comme chose dcoulant d'une
situation universellement accepte, un dpit manifeste s'tait empar de
tous les coeurs anglais, et ce dpit ne se dissimulait pas plus que les
sentiments ne se dissimulent d'ordinaire chez un peuple passionn, fier
et libre.

Les classes qui prenaient moins de part aux avantages de la paix,
laissaient plus que les autres clater cette jalousie. Nous avons dj
dit que les manufacturiers de Birmingham et de Manchester, ddommags
par la contrebande des difficults qu'ils rencontraient dans nos ports,
se plaignaient peu; mais que le haut commerce, trouvant les mers
couvertes de pavillons rivaux, et la source des profits financiers tarie
avec les emprunts, regrettait publiquement la guerre, et se montrait
plus mcontent de la paix que l'aristocratie elle-mme. Cette
aristocratie, ordinairement si orgueilleuse et si patriote, ne laissant
 aucune classe de la nation l'honneur de servir et d'aimer, plus
qu'elle ne le fait, la grandeur britannique, n'tait cependant pas
fche en cette occasion de se distinguer du haut commerce, par des vues
plus leves et plus gnreuses. Elle chrissait un peu moins M. Pitt
depuis qu'il tait chri si vivement par le monde mercantile, se
rangeait avec empressement autour du prince de Galles, modle des moeurs
et de la licence aristocratiques, et surtout de M. Fox, qui lui plaisait
par la noblesse de ses sentiments, et une loquence incomparable. Mais
le haut commerce, tout-puissant  Londres et dans les ports, ayant pour
organes MM. Windham, Grenville et Dundas, couvrait la voix du reste de
la nation, et animait de ses passions la presse britannique. Aussi les
gazettes de Londres commenaient-elles  devenir trs-hostiles, en
abandonnant toutefois aux gazettes rdiges par les migrs franais, le
soin d'outrager le Premier Consul, ses frres, ses soeurs, toute sa
famille.

[En marge: Faiblesse du ministre Addington.]

Malheureusement le ministre Addington tait dnu de toute nergie, et
se laissait aller  ce vent de la tempte qui commenait  souffler. Il
commettait par faiblesse des actes d'une vritable dloyaut. Il payait
encore Georges Cadoudal, dont la persvrance  conspirer tait connue;
il mettait  sa disposition des sommes considrables pour l'entretien
des sicaires, dont la troupe courait sans cesse de Portsmouth  Jersey,
de Jersey sur la cte de Bretagne. Il continuait de souffrir la prsence
 Londres du pamphltaire Peltier, malgr les moyens lgaux que lui
fournissait l'Alien-bill; il traitait les princes exils avec des gards
fort naturels, mais il ne s'en tenait pas  des gards, et les faisait
inviter  des revues de troupes, en les y admettant avec les insignes de
l'ancienne royaut. Il agissait ainsi, nous le rptons, par faiblesse,
car la probit de M. Addington, dlivre des influences de parti, aurait
rpugn  de tels actes. Il savait bien, en payant Georges, qu'il
entretenait un conspirateur; mais il n'osait pas,  la face du parti
Windham, Dundas et Grenville, renvoyer, et peut-tre aliner ces vieux
instruments de la politique anglaise.

[En marge: Fcheux dbat entre le Premier Consul et le cabinet
britannique  l'occasion des journaux, de Georges, et des princes
franais.]

Le Premier Consul tait profondment bless de cette conduite. Aux
demandes ritres d'un trait de commerce, il rpondait en rclamant
la rpression de certains journaux, l'expulsion de Georges et de
Peltier, l'loignement des princes franais. Accordez-moi, disait-il,
les satisfactions qui me sont dues, qu'on ne peut me refuser sans se
dclarer complice de mes ennemis, et je rechercherai ensuite les moyens
d'accorder satisfaction  vos intrts froisss.--Mais dans les demandes
du Premier Consul, le ministre anglais n'en trouvait aucune  laquelle
il pt faire droit. Quant  la rpression de certains journaux, MM.
Addington et Hawkesbury rpondaient avec raison: La presse est libre en
Angleterre; imitez-nous, mprisez ses licences. Si vous voulez, on
intentera des procs, mais  vos risques et prils, c'est--dire en
courant la chance de procurer un triomphe  vos ennemis.--Quant 
Georges,  Peltier et aux princes migrs, M. Addington n'avait aucune
excuse lgale  faire valoir, car l'Alien-bill lui attribuait le droit
de les loigner. Il se repliait sur la ncessit de mnager l'opinion
publique en Angleterre; bien triste argument, il faut en convenir, 
l'gard de quelques-uns des hommes dont on rclamait l'expulsion.

Le Premier Consul ne se tenait pas pour battu.--D'abord, disait-il, le
conseil que vous me donnez de mpriser la licence de la presse, serait
bon, s'il s'agissait pour moi de mpriser la licence de la presse
franaise en France. On comprend que, dans son propre pays, on se dcide
 supporter les inconvnients de la libert d'crire, en considration
des avantages qu'elle procure. C'est l une question tout intrieure,
dans laquelle chaque nation est juge de ce qu'il lui convient de faire.
Mais, on ne doit jamais souffrir que la presse quotidienne injurie les
gouvernements trangers, et altre ainsi les relations d'tat  tat. Ce
serait un abus grave, un danger sans compensation. Et la preuve de ce
danger est dans les relations actuelles de la France avec l'Angleterre.
Nous serions en paix sans les journaux, et nous voil presque en guerre.
Votre lgislation est donc mauvaise relativement  la presse. Vous
devriez tout permettre contre votre gouvernement, rien contre les
gouvernements trangers. Nanmoins je laisse de ct les injures des
gazettes anglaises. Je respecte vos lois, mme dans ce qu'elles ont de
fcheux pour les autres nations. C'est un dsagrment de voisinage
auquel je me rsigne. Mais les Franais qui font  Londres un si odieux
usage de vos institutions, qui crivent de si grandes indignits,
pourquoi les souffrez-vous en Angleterre? Vous possdez l'Alien-bill,
qui a justement pour but d'empcher les trangers de nuire; pourquoi ne
l'appliquez-vous pas? Et Georges, et ses sicaires, tous complices
dmontrs de la machine infernale, et les vques d'Arras, de
Saint-Pol-de-Lon, excitant publiquement  la rvolte les populations de
la Bretagne, pourquoi refusez-vous de les expulser? Que devient, dans
vos mains, le trait d'Amiens, qui stipule expressment qu'on ne
souffrira aucune mene dans l'un des deux tats contre l'autre? Vous
donnez asile aux princes migrs, cela est respectable sans doute. Mais
le chef de leur famille est  Varsovie, pourquoi ne les pas renvoyer
tous auprs de lui? Pourquoi surtout leur permettre de porter des
dcorations que les lois franaises ne reconnaissent plus, et qui sont
l'occasion de hautes inconvenances quand ces dcorations sont portes 
ct de l'ambassadeur de France, en sa prsence, souvent  la mme
table? Vous me demandez, ajoutait-il, un trait de commerce et de
meilleures relations entre les deux pays: commencez donc par vous
montrer moins malveillants envers la France, et alors je pourrai
chercher s'il existe des moyens de concilier nos intrts rivaux.--Il
n'y avait certes, rien  reprendre dans de tels raisonnements, rien que
la faiblesse du grand homme qui, dominant l'Europe, se donnait la peine
de les faire. Qu'importaient en effet au tout-puissant vainqueur de
Marengo, et Georges, et Peltier, et le comte d'Artois avec ses royales
dcorations? Contre les poignards des assassins, il avait sa fortune;
contre les outrages des pamphltaires, il avait sa gloire; contre la
lgitimit des Bourbons, il avait l'amour de la France! Mais, 
faiblesse des grands coeurs! cet homme, plac si haut, se tourmentait de
ce qui tait si bas! Nous avons dj dplor cette erreur de sa part, et
nous ne pouvons nous empcher de la dplorer encore, en approchant du
moment o elle produisit de si funestes consquences.

Le Premier Consul, ne se possdant plus, se vengeait par des rponses
insres au _Moniteur_, souvent crites par lui-mme, et dont on
pouvait reconnatre l'origine  une incomparable vigueur de style. Il
s'y plaignait de la complaisance du ministre britannique pour le
conspirateur Georges, pour le diffamateur Peltier. Il demandait pourquoi
on souffrait de tels htes, pourquoi on leur permettait de tels actes,
envers un gouvernement ami, quand on avait le devoir par des traits, le
moyen par une loi existante, de les rprimer. Le Premier Consul allait
plus loin, et, s'adressant au gouvernement anglais lui-mme, il
demandait, dans les articles insrs au _Moniteur_, si ce gouvernement
approuvait, s'il voulait ces odieuses menes, ces infmes diatribes,
puisqu'il les tolrait; ou bien, si, ne les voulant pas, il tait trop
faible pour les empcher. Et il en concluait qu'il n'existait pas de
gouvernement, l o l'on ne pouvait rprimer la calomnie, prvenir
l'assassinat, protger enfin l'ordre social europen.

Alors le ministre anglais se plaignait  son tour.--Ces journaux dont
le langage vous offense, disait-il, ne sont pas officiels; nous n'en
pouvons pas rpondre; mais _le Moniteur_ est l'organe avou du
gouvernement franais; il est d'ailleurs facile de dcouvrir  son
langage mme la source de ses inspirations. Il nous injurie tous les
jours; nous aussi, et avec plus de fondement, nous demandons
satisfaction.--

Ce sont l les tristes rcriminations, dont, pendant plusieurs mois,
furent remplies les dpches des deux gouvernements. Mais tout  coup
survinrent des vnements plus graves, qui fournirent  leurs
dispositions irascibles un objet plus dangereux, il est vrai, mais au
moins plus digne.

[En marge: Nouveaux vnements survenus en Suisse.]

La Suisse, arrache aux mains de l'oligarque Reding, tait tombe dans
celles du landamman Dolder, le chef du parti des rvolutionnaires
modrs. La retraite des troupes franaises tait une concession faite 
ce parti, afin de le rendre populaire, et une preuve de l'impatience
qu'prouvait le Premier Consul de se dbarrasser des affaires suisses.
Cependant, il ne recueillit pas le fruit de ses excellentes intentions.
Presque tous les cantons avaient adopt la Constitution nouvelle, et
accueilli les hommes chargs de la mettre en vigueur; mais, dans les
petits cantons de Schwitz, d'Uri, d'Unterwalden, d'Appenzell, de Glaris,
des Grisons, l'esprit de rvolte, souffl par M. Reding et ses amis,
avait bientt soulev le peuple des montagnes. Les oligarques se
flattant de l'emporter par la force, depuis la sortie des troupes
franaises, avaient runi ce peuple dans les glises, et lui avaient
fait rejeter la Constitution propose. Ils lui avaient persuad que
Milan tait assig par une arme austro-russe, et que la Rpublique
franaise tait aussi prs de sa chute qu'en 1799. La Constitution
rejete, ils n'avaient pas pu cependant les pousser jusqu' la guerre
civile. Les petits cantons s'taient borns  envoyer des dputs 
Berne pour dclarer au ministre de France, Verninac, qu'ils
n'entendaient pas renverser le nouveau gouvernement, mais qu'ils
voulaient se sparer de la confdration helvtique, se constituer 
part dans leurs montagnes, et revenir  leur rgime propre, qui tait la
dmocratie pure. Ils demandaient mme  rgler leurs nouvelles relations
avec le gouvernement central tabli  Berne, sous les auspices de la
France. Naturellement le ministre Verninac avait d se refuser  de
telles communications, et dclarer qu'il ne connaissait d'autre
gouvernement helvtique que celui qui sigeait  Berne.

Dans les Grisons, il se passait des scnes tumultueuses, qui rvlaient
mieux que tout le reste les influences par lesquelles la Suisse tait
alors agite. Au milieu de la valle du Rhin suprieur, que cultivent
les montagnards grisons, se trouvait la seigneurie de Bazuns,
appartenant  l'empereur d'Autriche. Cette seigneurie valait 
l'empereur la qualit de membre des ligues grises, et une action directe
sur la composition de leur gouvernement. Il choisissait l'amman du pays
entre trois candidats qu'on lui prsentait. Depuis que les Grisons
avaient t runis par la France  la confdration helvtique,
l'empereur, rest propritaire de Bazuns, faisait grer son domaine par
un intendant. Cet intendant s'tait mis  la tte des Grisons insurgs,
et avait pris part  toutes les runions dans lesquelles ils avaient
dclar se sparer de la confdration helvtique pour revenir 
l'ancien ordre de choses. Il avait reu et accept la mission de porter
leurs voeux aux pieds de l'empereur, et avec leurs voeux la prire
instante de les prendre sous sa protection.

Assurment on ne pouvait pas montrer plus clairement sur quel parti on
cherchait  s'appuyer en Europe.  toute cette agitation d'esprit se
joignait quelque chose de plus grave encore: on prenait les armes, on
rparait les fusils laisss par les Autrichiens et les Russes dans la
dernire guerre, on offrait et on donnait dix-huit sous par jour aux
anciens soldats des rgiments suisses, expulss de France, on leur
rendait les mmes officiers. Les pauvres habitants des montagnes,
croyant navement que leur religion, leur indpendance, taient
menaces, venaient en tumulte remplir les rangs de cette troupe
insurge. L'argent rpandu avec abondance tait avanc par les riches
oligarques suisses sur les millions dposs  Londres, et prochainement
ralisables si on venait  triompher. Le landamman Reding avait t
dclar chef de la ligue. Morat, Sempach taient les souvenirs invoqus
par ces nouveaux martyrs de l'indpendance helvtique.

On a peine  comprendre une telle imprudence de leur part, l'arme
franaise bordant de tout ct les frontires suisses. Mais on leur
avait persuad que le Premier Consul avait les mains lies, que les
puissances taient intervenues, et qu'il ne pourrait faire rentrer un
rgiment en Suisse, sans s'exposer  une guerre gnrale, menace qu'il
ne braverait certainement pas pour soutenir le landamman Dolder et ses
collgues.

[En marge: Les oligarques soulvent les petits cantons contre le
gouvernement des rvolutionnaires modrs.]

Toutefois, malgr cette agitation, les pauvres montagnards d'Uri, de
Schwitz, d'Unterwalden, les plus engags dans cette triste aventure,
n'allaient pas aussi vite que l'auraient dsir leurs chefs, et ils
avaient dclar ne pas vouloir sortir de leurs cantons. Le gouvernement
helvtique avait  peu prs quatre  cinq mille hommes  sa disposition,
dont mille ou douze cents employs  garder Berne, quelques centaines
rpandus dans diverses garnisons, et trois mille dans le canton de
Lucerne, sur la limite d'Unterwalden, ces derniers destins  observer
l'insurrection. Une troupe d'insurgs tait poste au village
d'Hergyswil. Bientt on en vint aux coups de fusil, et il y eut quelques
hommes tus et blesss de part et d'autre. Tandis que cette collision
avait lieu  la frontire d'Unterwalden, le gnral Andermatt,
commandant les troupes du gouvernement, avait voulu placer quelques
compagnies d'infanterie dans la ville de Zurich, pour y garder
l'arsenal, et le sauver des mains des oligarques. La bourgeoisie
aristocrate de Zurich rsista, et ferma ses portes aux soldats du
gnral Andermatt. Celui-ci envoya vainement quelques obus sur la ville;
on lui rpondit qu'on se ferait brler plutt que de se rendre, et de
livrer Zurich aux oppresseurs de l'indpendance de l'Helvtie. Au mme
instant les partisans de l'ancienne aristocratie de Berne, dans le pays
d'Argovie et dans l'Oberland, s'agitaient au point de faire craindre un
soulvement. Dans le canton de Vaud, on poussait le cri ordinaire de
runion  la France. Le gouvernement suisse ne savait comment se tirer
de cette situation prilleuse. Combattu  force ouverte par les
oligarques, il n'avait pour lui ni les patriotes ardents, qui voulaient
l'unit absolue, ni les masses paisibles, qui taient assez portes pour
la rvolution, mais ne connaissaient de cette rvolution que les
horreurs de la guerre, et la prsence des troupes trangres. Il pouvait
juger maintenant ce que valait la popularit acquise au prix de la
retraite des troupes franaises.

[En marge: Le gouvernement helvtique, menac de toutes parts, demande
l'intervention de la France.]

Dans son embarras, il convint d'un armistice avec les insurgs, puis
s'adressa au Premier Consul, et sollicita vivement l'intervention de la
France, que les insurgs demandaient aussi de leur ct, puisqu'ils
voulaient que leurs relations avec le gouvernement central fussent
rgles sous les auspices du ministre Verninac.

[En marge: Le Premier Consul refuse l'intervention demande.]

Quand cette demande d'intervention fut connue  Paris, le Premier Consul
se repentit d'avoir trop facilement cd aux ides du parti Dolder,
ainsi qu' son propre dsir de sortir des affaires suisses, ce qui
l'avait port  retirer prmaturment les troupes franaises. Les faire
rentrer maintenant, en prsence de l'Angleterre malveillante, se
plaignant de notre action trop manifeste sur les tats du continent,
tait un acte extrmement grave. Du reste, il ne savait pas encore tout
ce qui se passait en Suisse; il ne savait pas  quel point les
provocateurs du mouvement des petits cantons avaient rvl leurs
vritables desseins, pour se montrer ce qu'ils taient, c'est--dire les
agents de la contre-rvolution europenne, et les allis de l'Autriche
et de l'Angleterre. Il refusa donc l'intervention, universellement
demande, dont la consquence invitable aurait t le retour des
troupes franaises en Suisse, et l'occupation militaire d'un tat
indpendant garanti par l'Europe.

[En marge: Le gouvernement helvtique est oblig de se retirer 
Lausanne.]

Cette rponse jeta le gouvernement helvtique dans la consternation. On
ne savait que faire  Berne, menac qu'on tait d'une rupture prochaine
de l'armistice, et d'un soulvement des paysans de l'Oberland. Certains
membres du gouvernement imaginrent de sacrifier le landamman Dolder,
chef des modrs, qui  ce titre tait dtest galement par les
patriotes unitaires et par les oligarques. Les uns et les autres
promettaient de se calmer  cette condition. On se rendit chez le
citoyen Dolder, on lui fit une sorte de violence, et on lui arracha sa
dmission, qu'il eut la faiblesse de donner. Le snat, plus ferme,
refusa d'accepter cette dmission, mais le citoyen Dolder y persista.
Alors on eut recours au moyen ordinaire des assembles, qui ne savent
plus  quelle rsolution s'arrter, on nomma une commission
extraordinaire, charge de trouver des moyens de salut. Mais dans ce
moment l'armistice tait rompu, les insurgs s'avanaient sur Berne,
obligeant le gnral Andermatt  se replier devant eux. Ces insurgs se
composaient de paysans, au nombre de quinze cents ou deux mille, portant
des crucifix et des carabines, et prcds par les soldats des rgiments
suisses, anciennement au service de la France, vieux dbris du dix aot.
Ils parurent bientt aux portes de Berne, et tirrent quelques coups de
canon avec de mauvaises pices qu'ils tranaient  leur suite. La
municipalit de Berne, sous prtexte de sauver la ville, intervint, et
ngocia une capitulation. Il fut convenu que le gouvernement, pour ne
pas exposer Berne aux horreurs d'une attaque de vive force, se
retirerait avec les troupes du gnral Andermatt dans le pays de Vaud.
Cette capitulation fut immdiatement excute; le gouvernement se rendit
 Lausanne, o il fut suivi par le ministre de France. Ses troupes,
concentres depuis qu'il avait cd le pays aux insurgs, taient 
Payern, au nombre de quatre mille hommes, assez bien disposs,
encourags d'ailleurs par les dispositions qui clataient dans le pays
de Vaud, mais incapables de reconqurir Berne.

[En marge: Contre-rvolution complte  Berne.]

Le parti oligarchique s'tablit aussitt  Berne, et, pour faire les
choses compltement, rinstalla l'avoyer qui tait en charge en 1798, 
l'poque mme o la premire rvolution s'tait faite. Cet avoyer tait
M. de Mulinen. Il ne manquait donc rien  cette contre-rvolution, ni le
fond, ni la forme; et, sans les folles illusions des partis, sans les
bruits ridicules, rpandus en Suisse, sur la prtendue impuissance du
gouvernement franais, on ne comprendrait pas une tentative aussi
extravagante.

[En marge: Les deux partis s'adressent au Premier Consul.]

Cependant, les choses amenes  ce point, il ne fallait gure compter
sur la patience du Premier Consul. Les deux gouvernements, sigeant 
Lausanne et  Berne, venaient de dpcher des envoys auprs de lui,
l'un pour le supplier d'intervenir, l'autre pour le conjurer de n'en
rien faire. L'envoy du gouvernement oligarchique tait un membre mme
de la famille de Mulinen. Il avait mission de renouveler les promesses
de bonne conduite dont M. Reding avait t si prodigue, et qu'il avait
si mal tenues, de s'aboucher, en mme temps, avec les ambassadeurs de
toutes les puissances  Paris, et de mettre la Suisse sous leur
protection spciale.

[En marge: Rsolution nergique du Premier Consul.]

Supplications de faire ou de ne pas faire taient dsormais inutiles,
auprs du Premier Consul. En prsence d'une contre-rvolution flagrante,
qui avait pour but de livrer les Alpes aux ennemis de la France, il
n'tait pas homme  hsiter. Il ne voulut point recevoir l'agent du
gouvernement oligarchique, mais il rpondit aux intermdiaires qui
s'taient chargs de porter la parole pour cet agent, que sa rsolution
tait prise.--Je cesse, leur dit-il, d'tre neutre et inactif. J'ai
voulu respecter l'indpendance de la Suisse, et mnager les
susceptibilits de l'Europe; j'ai pouss le scrupule jusqu' une
vritable faute, la retraite des troupes franaises. Mais c'est assez de
condescendance pour des intrts ennemis de la France. Tant que je n'ai
vu en Suisse que des conflits qui pouvaient aboutir  rendre tel parti
un peu plus fort que tel autre, j'ai d la livrer  elle-mme; mais
aujourd'hui qu'il s'agit d'une contre-rvolution patente, accomplie par
des soldats autrefois au service des Bourbons, passs depuis  la solde
de l'Angleterre, je ne peux m'y tromper. Si ces insurgs voulaient me
laisser quelque illusion, ils devaient mettre plus de dissimulation dans
leur conduite, et ne pas placer en tte de leurs colonnes les soldats du
rgiment de Bachmann. Je ne souffrirai la contre-rvolution nulle part,
pas plus en Suisse, en Italie, en Hollande, qu'en France mme. Je ne
livrerai pas  quinze cents mercenaires, gags par l'Angleterre, CES
FORMIDABLES BASTIONS DES ALPES, que la coalition europenne n'a pu, en
deux campagnes, arracher  nos soldats puiss. On me parle de la
volont du peuple suisse; je ne saurais la voir dans la volont de deux
cents familles aristocratiques. J'estime trop ce brave peuple pour
croire qu'il veuille d'un tel joug. Mais, en tout cas, il y a quelque
chose dont je tiens plus de compte que de la volont du peuple suisse,
c'est de la sret de quarante millions d'hommes, auxquels je commande.
Je vais me dclarer mdiateur de la confdration helvtique, lui donner
une constitution fonde sur l'galit des droits, et la nature du sol.
Trente mille hommes seront  la frontire pour assurer l'excution de
mes intentions bienfaisantes. Mais si, contre mon attente, je ne pouvais
assurer le repos d'un peuple intressant, auquel je veux faire tout le
bien qu'il mrite, mon parti est pris. Je runis  la France tout ce
qui, par le sol et les moeurs, ressemble  la Franche-Comt; je runis
le reste aux montagnards des petits cantons, je leur rends le rgime
qu'ils avaient au quatorzime sicle, et je les livre  eux-mmes. Mon
principe est dsormais arrt: ou une Suisse amie de la France, ou point
de Suisse du tout.--

Le Premier Consul enjoignit  M. de Talleyrand de faire partir de Paris,
sous douze heures, l'envoy de Berne, et de lui dire qu'il ne pouvait
plus servir ses commettants qu' Berne mme, en leur conseillant de se
sparer  l'instant, s'ils ne voulaient attirer en Suisse une arme
franaise. Il rdigea de sa propre main une proclamation au peuple
helvtique, courte, nergique, conue dans les termes suivants:

[En marge: Proclamation du Premier Consul au peuple suisse.]

Habitants de l'Helvtie, vous offrez depuis deux ans un spectacle
affligeant. Des factions opposes se sont successivement empares du
pouvoir; elles ont signal leur empire passager par un systme de
partialit, qui accusait leur faiblesse et leur inhabilet.

Dans le courant de l'an X, votre gouvernement a dsir que l'on retirt
le petit nombre de troupes franaises qui taient en Helvtie. Le
gouvernement franais a saisi volontiers cette occasion d'honorer votre
indpendance; mais bientt aprs vos diffrents partis se sont agits
avec une nouvelle fureur: le sang des Suisses a coul par les mains des
Suisses.

Vous vous tes disputs trois ans sans vous entendre. Si l'on vous
abandonne plus long-temps  vous-mmes, vous vous tuerez trois ans sans
vous entendre davantage. Votre histoire prouve d'ailleurs que vos
guerres intestines n'ont jamais pu se terminer que par l'intervention
amicale de la France.

Il est vrai que j'avais pris le parti de ne me mler en rien de vos
affaires; j'avais vu constamment vos diffrents gouvernements me
demander des conseils et ne pas les suivre, et quelquefois abuser de mon
nom selon leurs intrts et leurs passions. Mais je ne puis ni ne dois
rester insensible aux malheurs auxquels vous tes en proie: je reviens
sur ma rsolution. Je serai le mdiateur de vos diffrends; mais ma
mdiation sera efficace, telle qu'il convient au grand peuple au nom
duquel je parle.

[En marge: Dispositions qui accompagnent la proclamation du Premier
Consul.]

 ce noble prambule taient jointes des dispositions impratives. Cinq
jours aprs la notification de cette proclamation, le gouvernement
rfugi  Lausanne devait se transporter  Berne, le gouvernement
insurrectionnel devait se dissoudre, tous les rassemblements arms,
autres que l'arme du gnral Andermatt, devaient se disperser, et les
soldats des anciens rgiments suisses dposer leurs armes dans les
communes dont ils faisaient partie. Enfin tous hommes qui avaient exerc
des fonctions publiques depuis trois ans,  quelque parti qu'ils
appartinssent, taient invits  se rendre  Paris, afin d'y confrer
avec le Premier Consul sur les moyens de terminer les troubles de leur
patrie.

[En marge: L'aide-de-camp Rapp charg de porter en Suisse la
proclamation du Premier Consul.]

[En marge: Le gnral Ney charg d'appuyer cette proclamation avec
trente mille hommes.]

Le Premier Consul chargea son aide-de-camp, le colonel Rapp, de se
transporter immdiatement en Suisse, pour remettre sa proclamation 
toutes les autorits lgales ou insurrectionnelles, de se rendre d'abord
 Lausanne, puis  Berne, Zurich, Lucerne, partout enfin ou il y aurait
une rsistance  vaincre. Le colonel Rapp devait en outre se concerter
pour les mouvements de troupes avec le gnral Ney, charg de les
commander. Des ordres taient dj partis pour mettre ces troupes en
marche. Un premier rassemblement de sept  huit mille hommes, tirs du
Valais, de la Savoie et des dpartements du Rhne, se formait  Genve.
Six mille hommes se runissaient  Pontarlier, six mille  Huningue et
Ble. Une division de pareille force se concentrait dans la Rpublique
italienne, pour s'introduire en Suisse par les bailliages italiens. Le
gnral Ney devait attendre  Genve les avis qu'il recevrait du colonel
Rapp, et au premier signal de celui-ci, entrer dans le pays de Vaud,
avec la colonne forme  Genve, recueillir en marche celle qui aurait
pntr par Pontarlier, et se porter sur Berne avec douze ou quinze
mille hommes. Les troupes venues par Ble avaient ordre de se joindre,
dans les petits cantons, au dtachement arriv par les bailliages
italiens.

Toutes ces dispositions arrtes avec une promptitude extraordinaire,
car en quarante-huit heures la rsolution tait prise, la proclamation
rdige, l'ordre de marcher expdi  tous les corps, et le colonel Rapp
parti pour la Suisse, le Premier Consul attendit avec une tranquille
audace l'effet que produirait en Europe une rsolution aussi hardie, et
qui, ajoute  tout ce qu'il avait fait en Italie et en Allemagne,
allait rendre encore plus apparente une puissance qui offusquait dj
tous les yeux. Mais, quoi qu'il en pt rsulter, mme la guerre, sa
rsolution tait un acte de sagesse, car il s'agissait de soustraire les
Alpes  la coalition europenne. L'nergie, mise au service de la
prudence, est le plus beau des spectacles que puisse prsenter la
politique.

[En marge: Conduite des ministres europens  Paris.]

L'agent de l'oligarchie bernoise envoy  Paris n'avait pas manqu, en
se voyant si rudement accueilli, de s'adresser aux ambassadeurs des
cours d'Autriche, de Russie, de Prusse et d'Angleterre. M. de Markoff,
quoiqu'il dclamt tous les jours contre la conduite de la France en
Europe, M. de Markoff lui-mme n'osa pas rpondre. Tous les autres
reprsentants des puissances se turent, except le ministre
d'Angleterre, M. Merry. Ce dernier, aprs s'tre mis en rapport avec
l'envoy de Berne, dpcha immdiatement un courrier, pour faire part 
sa cour de ce qui se passait en Suisse, et lui annoncer que le
gouvernement bernois invoquait formellement la protection de
l'Angleterre.

[En marge: motion en Angleterre  l'occasion des vnements de la
Suisse.]

Le courrier de M. Merry arrivait  lord Hawkesbury, en mme temps que
les journaux de France  Londres. Sur-le-champ il n'y eut en Angleterre
qu'un cri en faveur de ce brave peuple de l'Helvtie, qui dfendait,
disait-on, sa religion, sa libert, contre un barbare oppresseur. Cette
motion, que nous avons vue de nos jours se communiquer  toute
l'Europe, en faveur des Grecs massacrs par les Turcs, on feignit de
l'prouver en Angleterre pour les oligarques bernois, excitant de
malheureux paysans  s'armer pour la cause de leurs privilges. On
affecta un grand zle, on ouvrit des souscriptions. Cependant l'motion
tait trop factice pour tre gnrale; elle ne descendit pas au-dessous
de ces classes leves, qui ordinairement s'agitent seules pour les
affaires journalires de la politique. MM. Grenville, Windham et Dundas
firent des tournes pour chauffer les esprits, et accusrent avec une
nouvelle vhmence ce qu'ils appelaient la faiblesse de M. Addington. Le
Parlement venait d'tre renouvel, et allait se runir  la suite d'une
lection gnrale. Le cabinet anglais, entre le parti Pitt qui se
dtachait visiblement de lui, et le parti Fox qui, bien qu'adouci depuis
la paix, n'avait pas cess d'tre opposant, ne savait trop sur qui
s'appuyer. Il craignait fort les premires sances du nouveau Parlement,
et il crut devoir faire quelques dmarches diplomatiques qui lui
servissent d'arguments contre ses adversaires.

[En marge: Embarras et fausses dmarches du cabinet britannique.]

La premire dmarche imagine fut de transmettre une note  Paris, pour
rclamer en faveur de l'indpendance de la Suisse, et protester contre
toute intervention matrielle de la part de la France. Ce n'tait pas
une manire d'arrter le Premier Consul, et c'tait tout simplement
s'exposer  un change de communications dsagrables. Mais le cabinet
Addington ne s'en tint pas l. Il envoya sur les lieux un agent, M.
Moore, avec mission de voir et d'entendre les chefs des insurgs, de
juger s'ils taient bien rsolus  se dfendre, et de leur offrir, dans
ce cas, les secours pcuniaires de l'Angleterre. Il avait ordre
d'acheter des armes en Allemagne pour les leur faire parvenir. Cette
dmarche, il faut le reconnatre, n'tait ni loyale ni facile 
justifier. Des communications plus srieuses encore furent adresses 
la cour d'Autriche, pour ranimer sa vieille aversion contre la France,
irriter chez elle le ressentiment rcent des affaires germaniques, et
l'alarmer surtout pour la frontire des Alpes. On alla jusqu' lui
offrir un subside de cent millions de florins (225 millions de francs),
si elle voulait prendre fait et cause pour la Suisse. C'est, du moins,
l'avis que fit parvenir  Paris M. d'Haugwitz lui-mme, qui mettait un
grand soin  se tenir au courant de tout ce qui pouvait intresser le
maintien de la paix. On fit une tentative moins ouverte auprs de
l'empereur Alexandre, qu'on savait assez fortement engag dans la
politique de la France, par suite de la mdiation exerce  Ratisbonne.
On n'en fit aucune auprs du cabinet prussien, qui tait notoirement
attach au Premier Consul, et que, par ce motif, on traitait avec
rserve et froideur.

[En marge: Le cabinet britannique ajourne l'vacuation de Malte.]

[En marge: Motifs qui avaient fait diffrer jusqu'au mois de novembre
1802, l'vacuation de Malte.]

Ces dmarches du cabinet britannique, quelque peu convenables qu'elles
fussent en pleine paix, ne pouvaient avoir grande consquence, car ce
cabinet allait trouver les cours du continent, toutes plus ou moins
lies  la politique du Premier Consul, les unes, comme la Russie, parce
qu'elles taient prsentement associes  ses oeuvres, les autres, comme
la Prusse et l'Autriche, parce qu'elles taient en instance pour obtenir
de lui des avantages tout personnels. C'tait le moment, en effet, o
l'Autriche sollicitait et finissait par obtenir une extension
d'indemnits, en faveur de l'archiduc de Toscane. Mais le cabinet
anglais commit un acte beaucoup plus grave, et qui eut plus tard
d'immenses consquences. L'ordre d'vacuer l'gypte tait expdi; celui
d'vacuer Malte ne l'tait pas encore. Ce retard jusqu'ici tenait  des
motifs excusables, et plutt imputables  la chancellerie franaise qu'
la chancellerie anglaise. M. de Talleyrand, comme on peut s'en souvenir,
avait nglig de donner suite  l'une des stipulations du trait
d'Amiens. Cette stipulation portait qu'on demanderait  la Prusse,  la
Russie,  l'Autriche et  l'Espagne, de vouloir bien garantir le nouvel
ordre de choses tabli  Malte. Ds les premiers jours de la signature
du trait, les ministres anglais, presss d'obtenir cette garantie avant
d'vacuer Malte, avaient mis le plus grand zle  la rclamer de toutes
les cours. Mais les agents franais n'avaient pas reu d'instructions de
leur ministre. M. de Champagny eut la prudence d'agir  Vienne comme
s'il en avait reu, et la garantie de l'Autriche fut accorde. Le jeune
empereur de Russie, au contraire, partageant fort peu la passion de son
pre pour tout ce qui concernait l'ordre de Saint-Jean-de-Jrusalem,
trouvant onreuse la garantie qu'on lui demandait, car elle pouvait
entraner tt ou tard l'obligation de prendre parti entre la France et
l'Angleterre, n'tait pas dispos  la donner. L'ambassadeur de France
n'ayant pas d'instructions pour seconder le ministre anglais dans ses
dmarches, n'osant pas y suppler, le cabinet russe ne fut point press
de s'expliquer, et en profita pour ne pas rpondre. Mme chose, et par
les mmes motifs, eut lieu  Berlin. Grce  cette ngligence prolonge
plusieurs mois, la question de la garantie tait demeure en suspens, et
les ministres anglais, sans mauvaise intention, avaient t autoriss 
diffrer l'vacuation. La garnison napolitaine qui, d'aprs le trait,
devait tre envoye  Malte en attendant la reconstitution de l'ordre,
avait t reue dans l'le, et seulement en dehors des fortifications.
La chancellerie franaise s'tait enfin mise en mouvement, mais trop
tard. Cette fois l'empereur de Russie, press de s'expliquer, avait
refus sa garantie. Un autre embarras tait survenu. Le grand-matre
nomm par le Pape, le bailli Ruspoli, effray du sort de son
prdcesseur, M. de Hompesch, voyant que la charge de l'ordre de Malte
ne consistait plus  combattre les infidles, mais  se tenir en
quilibre entre deux grandes nations maritimes, avec certitude de
devenir la proie de l'une ou de l'autre, ne voulait pas accepter la
dignit onreuse et vaine qui lui tait offerte, et rsistait aux
instances de la cour romaine, ainsi qu'aux pressantes invitations du
Premier Consul.

[En marge: Imprudence de la rsolution prise par le cabinet britannique
 l'gard de Malte.]

Telles taient les circonstances qui avaient fait diffrer l'vacuation
de Malte jusqu'en novembre 1802. Il en rsulta pour le cabinet anglais
la dangereuse tentation de la diffrer encore. Effectivement, le jour
mme o l'agent Moore partait pour la Suisse, une frgate faisait voile
vers la Mditerrane, pour porter  la garnison de Malte l'ordre d'y
rester. C'tait une grave faute de la part d'un ministre qui tenait 
conserver la paix, car il allait exciter en Angleterre une convoitise
nationale,  laquelle personne ne pourrait plus rsister aprs l'avoir
excite. De plus il manquait formellement au trait d'Amiens, en
prsence d'un adversaire qui avait mis de l'orgueil  l'excuter
ponctuellement, et qui en mettrait bien plus encore  le faire excuter
par tous les signataires. C'tait une conduite  la fois imprudente et
peu rgulire.

[En marge: Le Premier Consul repousse les rclamations du cabinet
anglais relativement  la Suisse.]

Les rclamations du cabinet britannique en faveur de l'indpendance
suisse furent fort mal accueillies du cabinet franais, et bien qu'on
pt entrevoir les consquences de ce mauvais accueil, le Premier Consul
ne se laissa aucunement branler. Il persista plus que jamais dans ses
rsolutions. Il ritra ses ordres au gnral Ney, et lui en prescrivit
l'excution la plus prompte et la plus dcisive. Il voulait prouver que
ce prtendu soulvement national de la Suisse n'tait qu'une tentative
ridicule, provoque par l'intrt de quelques familles, et aussitt
rprime qu'essaye.

[En marge: Paroles extraordinaires du Premier Consul  l'Angleterre.]

Il tait convaincu d'obir, en cette circonstance,  un grand intrt
national; mais il tait excit encore par l'espce de dfi qu'on lui
jetait  la face de l'Europe, car les insurgs disaient tout haut, et
leurs agents rptaient en tous lieux, que le Premier Consul avait les
mains lies, et qu'il n'oserait pas agir. La rponse adresse par ses
ordres  lord Hawkesbury avait quelque chose de vraiment extraordinaire.
Nous en donnons la substance, sans conseiller  qui que ce soit de
l'imiter jamais.--Vous tes charg de dclarer, crivait M. de
Talleyrand  M. Otto, que si le ministre britannique, dans l'intrt de
sa situation parlementaire, a recours  quelque notification ou 
quelque publication, de laquelle il puisse rsulter que le Premier
Consul n'a pas fait telle ou telle chose, parce qu'on l'en a empch, 
l'instant mme il la fera. Du reste, quant  la Suisse, quoi qu'on dise
ou qu'on ne dise pas, sa rsolution est irrvocable. Il ne livrera pas
les Alpes  quinze cents mercenaires solds par l'Angleterre. Il ne veut
pas que la Suisse soit convertie en un nouveau Jersey. Le premier Consul
ne dsire pas la guerre, parce qu'il croit que le peuple franais peut
trouver dans l'extension de son commerce, autant d'avantages que dans
l'extension de son territoire. Mais aucune considration ne
l'arrterait, si l'honneur ou l'intrt de la Rpublique lui
commandaient de reprendre les armes. Vous ne parlerez jamais de guerre,
disait encore M. de Talleyrand  M. Otto, mais vous ne souffrirez jamais
qu'on vous en parle. La moindre menace, quelque indirecte qu'elle ft,
devrait tre releve avec la plus grande hauteur. De quelle guerre nous
menacerait-on, d'ailleurs? De la guerre maritime? Mais notre commerce
vient  peine de renatre, et la proie que nous livrerions aux Anglais
serait de bien peu de valeur. Nos Antilles sont pourvues de soldats
acclimats; Saint-Domingue seul en contient vingt-cinq mille. On
bloquerait nos ports, il est vrai; mais  l'instant mme de la
dclaration de guerre, l'Angleterre se trouverait bloque  son tour.
Les ctes du Hanovre, de la Hollande, du Portugal, de l'Italie, jusqu'
Tarente, seraient occupes par nos troupes. Ces contres que l'on nous
accuse de dominer trop ouvertement, la Ligurie, la Lombardie, la Suisse,
la Hollande, au lieu d'tre laisses dans cette situation incertaine, o
elles nous suscitent mille embarras, seraient converties en provinces
franaises, dont nous tirerions d'immenses ressources; et on nous
forcerait ainsi  raliser cet empire des Gaules, dont on veut sans
cesse effrayer l'Europe. Et qu'arriverait-il, si le Premier Consul,
quittant Paris, pour aller s'tablir  Lille ou  Saint-Omer, runissant
tous les bateaux plats des Flandres et de la Hollande, prparant des
moyens de transport pour cent mille hommes, faisait vivre l'Angleterre
dans les angoisses d'une invasion toujours possible, presque certaine?
L'Angleterre susciterait-elle une guerre continentale? Mais o
trouverait-elle des allis? Ce n'est pas auprs de la Prusse et de la
Bavire, qui doivent  la France la justice qu'elles ont obtenue dans
les arrangements territoriaux de l'Allemagne? Ce n'est pas auprs de
l'Autriche, puise pour avoir voulu servir la politique britannique. En
tout cas, si on renouvelait la guerre du continent, ce serait
l'Angleterre qui nous aurait obligs de conqurir l'Europe. Le Premier
Consul n'a que trente-trois ans, il n'a encore dtruit que des tats de
second ordre! Qui sait ce qu'il lui faudrait de temps, s'il y tait
forc, pour changer de nouveau la face de l'Europe, et ressusciter
l'empire d'Occident?--

Tous les malheurs de l'Europe, tous ceux aussi de la France taient
contenus dans ces formidables paroles, que l'on croirait crites aprs
coup, tant elles sont prophtiques[5]. Ainsi le lion devenu adulte
commenait  sentir sa force, et tait prt  en user. Couverte par la
barrire de l'Ocan, l'Angleterre se plaisait  l'exciter. Mais cette
barrire n'tait pas impossible  franchir; il s'en est mme fallu de
bien peu qu'elle ne ft franchie; et si elle l'avait t, l'Angleterre
et pleur amrement les excitations auxquelles la portait une incurable
jalousie. C'tait d'ailleurs une politique cruelle  l'gard du
continent, car il allait essuyer toutes les consquences d'une guerre
provoque, sans raison comme sans justice.

         [Note 5: La dpche dont nous venons de donner la substance
         est du 1er brumaire an XI; elle est crite par M. de
         Talleyrand  M. Otto, sous la dicte du Premier Consul.]

M. Otto avait ordre de ne parler ni de Malte ni de l'gypte, car on ne
voulait pas mme supposer que l'Angleterre pt violer un trait
solennel, sign  la face du monde. On se bornait  lui prescrire de
rsumer toute la politique de la France dans ces mots: _Tout le trait
d'Amiens, rien que le trait d'Amiens._

[En marge: Manire dont la question se trouve pose entre la France et
l'Angleterre.]

M. Otto, qui tait un esprit sage, fort soumis au Premier Consul, mais
capable, dans un but utile, de mettre un peu du sien dans l'excution
des ordres qu'il recevait, adoucit beaucoup les paroles hautaines de
son gouvernement. Nanmoins, avec cette rponse mme adoucie, il
embarrassa lord Hawkesbury, qui, effray de la prochaine runion du
Parlement, aurait voulu avoir quelque chose de satisfaisant  dire. Il
insista pour avoir une note. M. Otto avait ordre de la lui refuser, et
la lui refusa, en dclarant toutefois que la runion  Paris des
principaux citoyens de la Suisse n'avait pas pour but d'imiter ce qui
s'tait fait  Lyon, lors de la Consulte italienne, mais uniquement de
donner  la Suisse une constitution sage, base sur la justice et sur la
nature du pays, sans triomphe d'un parti sur un autre. Lord Hawkesbury,
qui, pendant cette confrence avec M. Otto, tait attendu par le cabinet
anglais, assembl en ce moment pour recueillir la rponse de la France,
parut troubl et mcontent.  cette dclaration, _Tout le trait
d'Amiens, rien que le trait d'Amiens_, dont il comprenait la porte,
car elle faisait allusion  Malte, il rpliqua par cette maxime: _L'tat
du continent  l'poque du trait d'Amiens, rien que cet tat.--_

Cette manire de poser la question provoqua, de la part du Premier
Consul, une rponse immdiate et catgorique. La France, dit M. de
Talleyrand par ses ordres, la France accepte la condition pose par lord
Hawkesbury.  l'poque de la signature du trait d'Amiens, la France
avait dix mille hommes en Suisse, trente mille en Pimont, quarante
mille en Italie, douze mille en Hollande. Veut-on que les choses soient
remises sur ce pied?  cette poque on a offert  l'Angleterre de
s'entendre sur les affaires du continent, mais  condition qu'elle
reconnatrait et garantirait les tats nouvellement constitus. Elle l'a
refus, elle a voulu rester trangre au royaume d'trurie,  la
Rpublique italienne,  la Rpublique ligurienne. Elle avait ainsi
l'avantage de ne pas donner sa garantie  ces nouveaux tats, mais elle
perdait aussi le moyen de se mler plus tard de ce qui les concernait.
Du reste, elle savait tout ce qui tait dj fait, tout ce qui devait
l'tre. Elle connaissait la prsidence dfre par la Rpublique
italienne au Premier Consul; elle connaissait le projet de runir le
Pimont  la France, puisqu'on lui avait refus l'indemnit demande
pour le roi de Sardaigne; et nanmoins elle a sign le trait d'Amiens!
De quoi se plaint-elle donc? Elle a stipul une seule chose,
l'vacuation de Tarente en trois mois, et Tarente a t vacu en deux.
Quant  la Suisse, il tait connu qu'on travaillait  la constituer, et
il ne pouvait tre imagin par personne, que la France y laisserait
oprer une contre-rvolution. Mais en tout cas, mme sous le rapport du
droit strict, qu'a-t-on encore  objecter? Le gouvernement helvtique a
rclam la mdiation de la France. Les petits cantons l'ont rclame
aussi, en demandant  tablir, sous les auspices du Premier Consul,
leurs relations avec l'autorit centrale. Les citoyens de tous les
partis, mme ceux du parti oligarchique, MM. de Mulinen, d'Affry, sont 
Paris, confrant avec le Premier Consul. Les affaires d'Allemagne,
qu'ont-elles de nouveau pour l'Angleterre? que sont-elles, sinon la
littrale excution du trait de Lunville, connu, publi bien avant le
trait d'Amiens? Pourquoi l'Angleterre a-t-elle sign les arrangements
adopts pour l'Allemagne, s'il lui semblait mauvais de la sculariser?
Pourquoi le roi de Hanovre, qui est roi aussi de la Grande-Bretagne,
a-t-il approuv la ngociation germanique, en acceptant l'vch
d'Osnabruck? Pourquoi d'ailleurs a-t-on si bien, si largement trait la
maison de Hanovre, si ce n'est en considration de l'Angleterre? Le
cabinet britannique ne voulait plus se mler, il y a six mois, des
affaires du continent; il le veut aujourd'hui; qu'il fasse comme il lui
plaira. Mais a-t-il plus d'intrt  ces affaires que la Prusse, que la
Russie, que l'Autriche? Eh bien, ces trois puissances adhrent en cet
instant  ce qui vient de se passer en Allemagne. Comment l'Angleterre
pourrait-elle se dire plus fonde  juger des intrts du continent? Il
est vrai que, dans la grande ngociation germanique, le nom du roi
d'Angleterre n'a pas figur. Il n'en a pas t question, et cela peut
blesser son peuple, qui tient  garder, et qui a droit de garder une
grande place en Europe. Mais  qui la faute, sinon  l'Angleterre elle
mme? Le Premier Consul n'aurait pas demand mieux que de lui montrer
amiti et confiance, que de rsoudre en commun avec elle les grandes
questions qu'il vient de rsoudre en commun avec la Russie; mais pour
l'amiti et la confiance il faut un retour. Or, il ne s'lve en
Angleterre que des cris de haine contre la France. On dit que la
Constitution anglaise le veut ainsi. Soit; mais elle ne commande pas de
souffrir  Londres les pamphltaires franais, les auteurs de la machine
infernale, de recevoir, de traiter en princes, avec tous les honneurs
dus  la souverainet, les membres de la maison de Bourbon. Quand on
montrera au Premier Consul d'autres sentiments, on l'amnera  en
prouver d'autres aussi, et  partager avec l'Angleterre l'influence
europenne qu'il a voulu partager cette fois avec la Russie.--

[En marge: Jugement sur la conduite des deux nations.]

Certes, nous ne savons si nos sentiments patriotiques nous aveuglent,
mais nous cherchons la vrit, sans considration de nation, et il nous
semble qu'il n'y avait rien  rpondre  la vigoureuse argumentation du
Premier Consul. L'Angleterre, en signant le trait d'Amiens, n'ignorait
pas que la France dominait les tats voisins, occupait par ses troupes
l'Italie, la Suisse, la Hollande, et allait procder au partage des
indemnits germaniques: elle ne l'ignorait pas, et presse d'avoir la
paix, elle avait sign le trait d'Amiens, sans s'embarrasser des
intrts du continent. Et maintenant que la paix avait  ses yeux moins
de charme que dans les premiers jours; maintenant que son commerce n'y
trouvait pas autant d'avantage qu'elle l'avait espr d'abord;
maintenant que le parti de M. Pitt levait la tte; maintenant enfin que
le calme, succdant aux agitations de la guerre, permettait d'apercevoir
plus distinctement la puissance, la gloire de la France, l'Angleterre
tait saisie de jalousie! et, sans pouvoir invoquer aucune violation du
trait d'Amiens, elle nourrissait la pense de le violer elle-mme, de
la manire la plus audacieuse et la plus inoue!

[En marge: Jugement port par M. d'Haugwitz sur le cabinet britannique.]

Il nous semble que M. d'Haugwitz, dans sa rare justesse d'esprit,
apprciait bien le cabinet britannique, lorsqu' cette occasion il dit 
notre ambassadeur: Ce faible ministre Addington tait si press de
signer la paix, qu'il a pass par-dessus tout sans lever aucune
objection; il s'aperoit aujourd'hui que la France est grande, qu'elle
tire les consquences de sa grandeur, et il veut dchirer le trait
qu'il a sign!--

[En marge: Attitude prise par la Russie, la Prusse et l'Autriche 
l'occasion de l'affaire suisse.]

Pendant cet change de communications si vives entre la France et
l'Angleterre, la Russie, qui avait reu les rclamations des insurgs
suisses et les plaintes des Anglais, la Russie avait crit  Paris une
dpche fort mesure, dans laquelle ne reproduisant aucune des
rcriminations de la Grande-Bretagne, elle insinuait cependant au
Premier Consul qu'il tait ncessaire, pour conserver la paix, de calmer
certains ombrages excits en Europe par la puissance de la Rpublique
franaise, et que c'tait  lui qu'il appartenait, par sa modration,
par le respect de l'indpendance des tats voisins, de dtruire ces
ombrages. C'tait un conseil fort sage, qui avait trait  la Suisse qui
n'avait rien de blessant pour le Premier Consul, et qui allait bien  ce
rle de modrateur impartial, dont le jeune empereur semblait alors
vouloir faire la gloire de son rgne. Quant  la Prusse, elle avait
dclar qu'elle approuvait fort le Premier Consul de ne pas souffrir en
Suisse un foyer d'intrigues anglaises et autrichiennes; qu'il avait
raison de se hter, et de ne pas donner le temps  ses ennemis de
profiter de pareils embarras; qu'il aurait bien plus raison encore, s'il
leur tait tout prtexte de se plaindre, en se gardant de renouveler 
Paris la Consulte de Lyon. Quant  l'Autriche enfin, elle affectait de
ne pas s'en mler, et elle ne l'osait gure, ayant encore besoin de la
France pour la suite des affaires allemandes.

[En marge: Faible rsistance oppose par les Suisses  l'intervention de
la France.]

[En marge: Complte soumission de la Suisse.]

Le Premier Consul tait de l'avis de ses amis: il voulait agir vite, et
ne pas imiter  Paris la Consulte de Lyon, c'est--dire ne pas se faire
le prsident de la Rpublique helvtique. Au surplus, cette rsistance
dsespre, que le patriotisme des Suisses devait lui opposer,
disait-on, n'avait t que ce qu'elle devait tre, une extravagance
d'migrs. Ds que le colonel Rapp, arriv  Lausanne, se prsenta aux
avant-postes des insurgs, sans tre suivi d'un soldat, et portant
seulement la proclamation du Premier Consul, il trouva des gens tout 
fait disposs  se soumettre. Le gnral Bachmann, exprimant le regret
de n'avoir pas vingt-quatre heures de plus, pour jeter le gouvernement
helvtique dans le lac de Genve, se retira nanmoins sur Berne. L on
trouva quelques dispositions  la rsistance chez le parti des
oligarques. Ceux-ci voulaient absolument obliger la France  employer la
force, croyant la compromettre ainsi avec les puissances europennes.
Leurs dsirs allaient tre satisfaits, car cette force arrivait en toute
hte. En effet, les troupes franaises places  la frontire, sous les
ordres du gnral Ney, entrrent, et ds lors le gouvernement
insurrectionnel n'hsita plus  se dissoudre. Les membres dont il tait
compos se retirrent, en dclarant qu'ils cdaient  la violence.
Partout on se soumit avec facilit, except dans les petits cantons, o
l'agitation tait plus grande, et o l'insurrection avait pris
naissance. Cependant, l comme ailleurs, l'opinion des gens raisonnables
finit par prvaloir  l'approche de nos troupes, et toute rsistance
srieuse cessa en leur prsence. Le gnral franais Serras,  la tte
de quelques bataillons, s'empara de Lucerne, de Stanz, de Schwitz,
d'Altorf. M. Reding fut arrt avec quelques agitateurs; les insurgs se
laissrent successivement dsarmer. Le gouvernement helvtique, rfugi
 Lausanne, se rendit  Berne sous l'escorte du gnral Ney, qui s'y
transporta de sa personne, suivi d'une seule demi-brigade. En peu de
jours la ville de Constance, o s'tait tabli l'agent anglais Moore,
fut remplie d'migrs du parti oligarchique, revenant aprs avoir
dpens inutilement l'argent de l'Angleterre, et avouant tout haut le
ridicule de cette chauffoure. M. Moore revint  Londres, pour rendre
compte du mauvais succs de cette Vende helvtique, qu'on avait cherch
 susciter dans les Alpes.

Cette promptitude de soumission avait un grand avantage, car elle
prouvait que les Suisses, dont le courage, mme contre une force
suprieure, ne pouvait tre mis en doute, ne se tenaient pas pour
obligs, par honneur et par intrt,  rsister  l'intervention de la
France. Elle faisait tomber ainsi tout sujet fond de rclamation de la
part de l'Angleterre.

Il fallait achever cette oeuvre de pacification en donnant une
constitution  la Suisse, et en fondant cette constitution sur la raison
et sur la nature du pays. Le Premier Consul, pour ter  la mission du
gnral Ney le caractre trop militaire qu'elle paraissait avoir, lui
confra, au lieu du titre de gnral en chef, celui de ministre de
France, avec les instructions les plus prcises de se conduire doucement
et modrment envers tous les partis. Il n'y avait d'ailleurs que six
mille Franais en Suisse. Le surplus tait demeur  la frontire.

[En marge: Runion  Paris de citoyens suisses de tous les partis.]

[En marge: Une commission du Snat charge de confrer avec les dputs
suisses.]

On avait appel  Paris des hommes appartenant  toutes les opinions,
des rvolutionnaires ardents aussi bien que des oligarques prononcs,
pourvu que ce fussent des personnages influents dans le pays, et
entours de quelque considration. Les rvolutionnaires de toute nuance
dsigns par les cantons vinrent sans hsiter. Les oligarques refusrent
de nommer des reprsentants. Ils voulaient rester trangers  ce qui
allait se faire  Paris, et conserver ainsi le droit de protester. Il
fallut que le Premier Consul dsignt lui-mme les hommes qui les
reprsenteraient. Il en choisit plusieurs, trois notamment des plus
connus, MM. de Mulinen, d'Affry, de Watteville, tous distingus, par
leurs familles, par leurs talents, par leur caractre. Ces messieurs
persistaient  ne pas venir. M. de Talleyrand leur fit comprendre que
c'tait de leur part un dpit mal entendu, qu'on ne les appelait pas
pour les faire assister au sacrifice des opinions qui leur taient
chres; qu'au contraire, on tiendrait la balance gale entre eux et
leurs adversaires, qu'ils taient bons citoyens, gens clairs, et
qu'ils ne devaient pas refuser de contribuer  une constitution, dans
laquelle on chercherait de bonne foi  concilier tous les intrts
lgitimes, et par laquelle d'ailleurs le sort de leur patrie se
trouverait fix pour long-temps. Touchs de cette invitation, ils eurent
le bon esprit de se soustraire aux influences de faction, et rpondirent
 l'appel honorable qui leur tait adress en se rendant immdiatement 
Paris. Le Premier Consul les accueillit avec distinction, leur dit que
ce qu'il souhaitait, tous les hommes modrs devaient le souhaiter avec
lui, car il voulait la constitution que la nature avait elle-mme donne
 la Suisse, c'est--dire l'ancienne, moins les ingalits de citoyen 
citoyen, de canton  canton. Aprs avoir cherch  rassurer
particulirement les oligarques, parce que c'tait contre eux qu'il
venait d'employer la force, il dsigna quatre membres du Snat, MM.
Barthlemy, Roederer, Fouch, Demeunier, les chargea de runir les
dputs suisses, de confrer avec eux, ensemble ou sparment, de les
amener autant que possible  des vues raisonnables, se rservant
toujours, bien entendu, de dcider lui-mme les questions sur lesquelles
on ne pourrait pas arriver  se mettre d'accord. Avant que ce travail
ft commenc, il reut en audience les principaux d'entre eux, qui
avaient t choisis par leurs collgues pour lui tre prsents. Il leur
adressa un discours improvis qui tait plein de sens, de profondeur,
d'originalit de langage, et qui fut recueilli  l'instant[6] pour tre
transmis  la dputation tout entire.

         [Note 6: Ce discours fut recueilli par plusieurs personnes;
         il en existe diffrentes versions, dont deux se trouvent aux
         archives des affaires trangres. J'ai runi ce qui tait
         commun  toutes, et ce qui concordait avec les lettres
         crites sur ce sujet par le Premier Consul.]

[En marge: Allocution du Premier Consul.]

--Il faut, leur dit-il en substance, rester ce que la nature vous a
faits, c'est--dire une runion de petits tats confdrs, divers par
le rgime comme ils le sont par le sol, attachs les uns aux autres par
un simple lien fdral, lien qui ne soit ni gnant ni coteux. Il faut
aussi faire cesser les dominations injustes de canton  canton, qui
rendent un territoire sujet d'un autre; il faut faire cesser le
gouvernement des bourgeoisies aristocratiques, qui, dans les grandes
villes, constituent une classe sujette d'une autre classe. Ce sont l
les barbaries du moyen ge, que la France, appele  vous constituer, ne
peut tolrer dans vos lois. Il importe que l'galit vritable, celle
qui fait la gloire de la Rvolution franaise, triomphe chez vous comme
chez nous; que tout territoire, que tout citoyen, soit l'gal des
autres, en droits et en devoirs. Ces choses accordes, vous devez
admettre non pas les ingalits, mais les diffrences que la nature a
tablies elle-mme entre vous. Je ne vous comprends pas sous un
gouvernement uniforme et central comme celui de la France. On ne me
persuadera pas que les montagnards, descendants de Guillaume Tell,
puissent tre gouverns comme les riches habitants de Berne ou de
Zurich. Il faut, aux premiers, la dmocratie absolue et un gouvernement
sans impts. La dmocratie pure, au contraire, serait pour les seconds
un contre-sens. D'ailleurs,  quoi bon un gouvernement central? Pour
avoir de la grandeur? Elle ne vous va pas, du moins telle que la rve
l'ambition de vos unitaires. Pour avoir une grandeur  la faon de celle
de la France? Il faut un gouvernement central, richement dot, une arme
permanente. Voudriez-vous payer tout cela, le pourriez-vous? Et puis, 
ct de la France qui compte cinq cent mille hommes,  ct de
l'Autriche qui en compte trois cent, de la Prusse qui en compte deux
cent, que feriez-vous avec quinze ou vingt mille hommes de troupes
permanentes? Vous figuriez avec clat au quatorzime sicle, contre les
ducs de Bourgogne, parce qu'alors tous les tats taient morcels, leurs
forces dissmines. Aujourd'hui la Bourgogne est un point de la France.
Il faudrait vous mesurer avec la France ou avec l'Autriche tout
entires. Si vous vouliez de cette espce de grandeur, savez-vous ce
qu'il faudrait faire? Il faudrait devenir Franais, vous confondre avec
le grand peuple, participer  ses charges pour participer  ses
avantages, et alors vous seriez associs  toutes les chances de sa
haute fortune. Mais vous ne le voudriez pas; je ne le veux pas non plus.
L'intrt de l'Europe commande des rsolutions diffrentes. Vous avez
votre grandeur  vous, et qui en vaut bien une autre. Vous devez tre un
peuple neutre, dont tout le monde respecte la neutralit, parce qu'il
oblige tout le monde  la respecter. tre chez soi, libres, invincibles,
respects, c'est une assez noble manire d'tre. Pour celle-l, le
rgime fdratif vaut mieux. Il a moins de cette unit qui ose, mais il
a plus de cette inertie qui rsiste. Il n'est pas vaincu en un jour
comme un gouvernement central; car il rside partout, dans chaque partie
de la confdration. De mme les milices valent mieux pour vous qu'une
arme permanente. Vous devez tre tous soldats le jour o les Alpes sont
menaces. Alors, l'arme permanente, c'est le peuple entier, et, dans
vos montagnes, vos chasseurs intrpides sont une force respectable par
les sentiments et par le nombre. Vous ne devez avoir de soldats pays et
permanents que ceux qui vont chez vos voisins, pour y apprendre l'art
militaire, et en rapporter les traditions chez vous. Une confdration
qui laisse  chacun son indpendance native, la diversit de ses moeurs
et de son sol, qui soit invincible dans ses montagnes, voil votre
vritable grandeur morale. Si je n'tais pas pour la Suisse un ami
sincre, si je songeais  la tenir dans ma dpendance, je voudrais un
gouvernement central qui ft runi tout entier quelque part.  celui-l
je dirais: Faites ceci, faites cela, ou bien je passe la frontire dans
vingt-quatre heures. Un gouvernement fdratif, au contraire, se sauve
par l'impossibilit mme de rpondre promptement; il se sauve par sa
lenteur. En gagnant deux mois de temps, il chappe  toute exigence
extrieure. Mais, en voulant rester indpendants, n'oubliez pas qu'il
faut que vous soyez amis de la France. Son amiti vous est ncessaire.
Vous l'avez obtenue depuis des sicles, et vous lui tes redevables de
votre indpendance. Il ne faut  aucun prix que la Suisse devienne un
foyer d'intrigues et d'hostilits sourdes; qu'elle soit  la
Franche-Comt et  l'Alsace ce que les les de Jersey et Guernesey sont
 la Bretagne et  la Vende. Elle ne le doit ni pour elle, ni pour la
France. Je ne le souffrirai pas d'ailleurs. Je ne parle ici que de votre
constitution gnrale: l s'arrte mon savoir. Quant  vos constitutions
cantonales, c'est  vous  m'clairer, et  me faire connatre vos
besoins. Je vous couterai, et je chercherai  vous satisfaire, en
retranchant toutefois de vos lois les injustices barbares des temps
passs. En tout, n'oubliez pas qu'il vous faut un gouvernement juste,
digne d'un sicle clair, conforme  la nature de votre pays, simple,
et surtout conomique.  ces conditions, il durera, et je veux qu'il
dure; car, si le gouvernement que nous allons constituer ensemble,
venait  tomber, l'Europe dirait, ou que je l'ai voulu ainsi pour
m'emparer de la Suisse, ou que je n'ai pas su faire mieux: or, je ne
veux pas plus lui laisser le droit de douter de ma bonne foi que de mon
savoir.--

Tel fut le sens exact des paroles du Premier Consul. Nous ne les avons
changes que pour les abrger. Il tait impossible de penser avec plus
de force, de justesse, de hauteur. On mit sur-le-champ la main 
l'oeuvre. La constitution fdrale fut discute dans la runion de tous
les dputs suisses. Les constitutions cantonales furent prpares avec
les dputs de chaque canton, et revises en assemble gnrale. Lorsque
les passions sont apaises, et que le bon sens prvaut, la constitution
d'un peuple est facile  faire, car il s'agit d'crire quelques ides
justes, qui se trouvent dans l'esprit de tout le monde. Les passions des
Suisses taient loin d'tre entirement apaises; mais leurs dputs
runis  Paris taient dj plus calmes. Le dplacement, la prsence
d'une autorit suprieure, bienveillante, claire, les avaient
sensiblement modifis. Et, de plus, cette autorit tait l pour leur
imposer ces ides justes, peu nombreuses, qui doivent subsister seules,
aprs que les orages des passions sont dissips.

On s'arrta aux dispositions qui suivent.

[En marge: Dispositions contenues dans l'acte de mdiation.]

La chimre des unitaires fut carte; il fut convenu que chaque canton
aurait sa constitution propre, sa lgislation civile, ses formes
judiciaires, son systme d'impts. Les cantons taient confdrs
uniquement pour les intrts communs  toute la confdration, et
surtout pour les relations avec les autres tats. Cette confdration
devait avoir pour reprsentant une Dite, compose d'un envoy par
chaque canton; et cet envoy devait jouir d'une ou deux voix dans les
dlibrations, suivant l'tendue de la population qu'il reprsentait.
Les reprsentants de Berne, Zurich, Vaud, Saint-Gall, Argovie et
Grisons, dont la population tait de plus de cent mille mes, devaient
possder deux voix. Les autres n'en devaient possder qu'une. La Dite
en comptait ainsi vingt-cinq. Elle tait appele  siger tous les ans
pendant un mois, en changeant chaque anne de rsidence, pour se
transporter alternativement dans les cantons suivants: Fribourg, Berne,
Soleure, Ble, Zurich, Lucerne. Le canton chez lequel la Dite sigeait,
tait pour cette anne canton directeur. Le chef de ce canton, avoyer ou
bourgmestre, tait pour cette mme anne landamman de la Suisse entire.
Il recevait les ministres trangers, accrditait les ministres suisses,
convoquait la milice, exerait, en un mot, les fonctions de pouvoir
excutif de la confdration.

La Suisse devait avoir au service de la confdration une force
permanente de quinze mille hommes, comportant une dpense de 490,500
livres. La rpartition de ce contingent, en hommes et en argent, tait
faite par la constitution mme, entre tous les cantons,
proportionnellement  leur population et  leur richesse. Mais tout
Suisse g de seize ans tait soldat, membre de la milice, et pouvait
tre au besoin appel  dfendre l'indpendance de l'Helvtie.

La confdration n'avait qu'une monnaie commune  toute la Suisse.

Elle n'avait plus de tarifs de douane qu' sa frontire gnrale, et ces
tarifs devaient tre approuvs par la Dite. Chaque canton encaissait 
son profit ce qui se percevait  sa frontire.

Les pages de nature fodale taient supprims. Il ne restait que ceux
qui taient ncessaires  l'entretien des routes ou de la navigation. Un
canton qui violait un dcret de la Dite, pouvait tre traduit devant un
tribunal, compos des prsidents des tribunaux criminels des autres
cantons.

C'taient l les attributions fort restreintes du gouvernement central.
Les autres attributions de la souverainet, non nonces en l'acte
fdral, taient laisses  la souverainet des cantons. Il tait form
dix-neuf cantons, et toutes les questions territoriales, tant dbattues
entre les anciens tats souverains et les tats sujets, se trouvaient
rsolues au profit de ces derniers. Vaud et Argovie, autrefois sujets de
Berne; Thurgovie, autrefois sujet de Schaffhouse; le Tessin, autrefois
sujet d'Uri et d'Unterwalden, taient constitus en cantons
indpendants. Les petits cantons, tels que Glaris, Appenzell, qu'on
avait agrandis, afin de les dnaturer, taient dbarrasss de
l'incommode grandeur dont on avait voulu les charger. Le canton de
Saint-Gall tait compos de tout ce dont on dbarrassait Appenzell,
Glaris et Schwitz. Schwitz seul conservait quelques accroissements. Si
aux dix-neuf cantons qui suivent, Appenzell, Argovie, Ble, Berne,
Fribourg, Glaris, Grisons, Lucerne, Saint-Gall, Schaffhouse, Schwitz,
Soleure, Tessin, Thurgovie, Unterwalden, Uri, Vaud, Zug et Zurich, on
ajoute Genve, alors dpartement franais, le Valais, constitu  part,
Neufchtel, principaut appartenant  la Prusse, on a les vingt-deux
cantons existant aujourd'hui.

Quant au rgime particulier impos  chacun d'eux, on s'tait conform 
leur ancienne constitution locale, en la purgeant de ce qu'elle avait de
fodal ou d'aristocratique. Les _landsgemeinde_, ou assembles des
citoyens gs de vingt ans, se runissant une fois par an, pour statuer
sur toutes les affaires, et nommer le landamman, taient rtablies dans
les petits cantons dmocratiques d'Appenzell, Glaris, Schwitz, Uri,
Unterwalden. On ne pouvait faire autrement sans les rejeter dans la
rvolte. Le gouvernement de la bourgeoisie tait rtabli  Berne,
Zurich, Ble, et cantons semblables, mais  la condition que les rangs
en resteraient toujours ouverts. Moyennant qu'on possdt une proprit
de mille livres de revenu  Berne, de cinq cents  Zurich, on devenait
membre de la bourgeoisie gouvernante, et apte  toutes les fonctions
publiques. Il y avait, comme autrefois, un grand conseil charg de faire
les lois, un petit conseil charg de veiller  leur excution, un avoyer
ou bourgmestre charg des fonctions excutives, sous la surveillance du
petit conseil. Dans les cantons chez lesquels la nature avait fait
natre des divisions administratives particulires, comme les _Rhodes
intrieurs et extrieurs_ dans l'Appenzell, les _Ligues_ dans les
Grisons, ces divisions taient respectes et maintenues. C'tait, en un
mot, l'ancienne constitution helvtique, corrige d'aprs les principes
de la justice et les lumires du temps; c'tait la vieille Suisse,
reste fdrative, mais accrue des pays sujets qu'on levait  la
qualit de cantons, maintenue  l'tat de dmocratie pure, l o la
nature le voulait ainsi,  l'tat de bourgeoisie gouvernante, mais point
exclusive, l o la nature commandait cette forme. Dans cette oeuvre si
juste; si sage, chaque parti gagnait et perdait quelque chose, gagnait
ce qu'il voulait de juste, perdait ce qu'il voulait d'injuste et de
tyrannique. Les unitaires voyaient disparatre leur chimre d'unit et
de dmocratie absolues, mais ils gagnaient l'affranchissement des pays
sujets, et l'ouverture des rangs de la bourgeoisie dans les cantons
oligarchiques. Les oligarques voyaient disparatre les pays sujets
(Berne notamment perdait Argovie et Vaud), ils voyaient disparatre le
patriciat; mais ils obtenaient la suppression du gouvernement central,
et la conscration des droits de la proprit dans les villes riches,
telles que Zurich, Ble et Berne.

[En marge: Choix des personnes charges de mettre la nouvelle
Constitution en vigueur.]

Cependant l'oeuvre restait incomplte si, en arrtant la forme des
institutions, on n'arrtait pas en mme temps le choix des personnes
appeles  la mettre en vigueur. En prsentant la Constitution franaise
en l'an VIII, la Constitution italienne en l'an X, le Premier Consul
avait dsign, dans la Constitution mme, les hommes chargs des
grandes fonctions constitutionnelles. C'tait fort sage, car, lorsqu'il
s'agit de pacifier un pays long-temps agit, les hommes n'importent pas
moins que les choses.

La tendance ordinaire du Premier Consul tait de tout remettre
sur-le-champ  sa place. Rappeler les hautes classes de la socit au
pouvoir, sans en faire descendre les hommes qui par leur mrite s'y
taient levs, et en assurant  tous ceux qui en seraient dignes plus
tard le moyen de s'y lever  leur tour, voil ce qu'il aurait fait tout
de suite en France, s'il l'avait pu. Mais il ne l'avait pas mme essay,
parce que l'ancienne aristocratie franaise tait migre, ou  peine
revenue de l'migration, et devenue, en migrant, trangre au pays et
aux affaires. De plus, il tait oblig de prendre son point d'appui en
France mme, dans l'un des partis qui la divisaient; et naturellement il
avait choisi ce point d'appui dans le parti rvolutionnaire, qui tait
le sien. En France donc, il s'tait exclusivement entour, du moins
alors, d'hommes appartenant  la rvolution. Mais en Suisse il tait
plus libre; il n'avait pas  s'appuyer sur un parti, car il agissait du
dehors, du fate de la puissance franaise; il n'avait pas affaire, non
plus,  une aristocratie migre. Il n'hsita donc pas, et cdant aux
penchants naturels de son esprit, il appela par gale portion au pouvoir
les partisans de l'ancien rgime et du nouveau. Des commissions, nommes
 Paris, devaient aller dans chaque canton, y porter la constitution
cantonale, et y choisir les individus appels  faire partie des
nouvelles autorits. Il eut soin de placer dans chacune, et de manire
 s'y balancer  force gale, les rvolutionnaires et les oligarques.
Ayant enfin  choisir le landamman de toute la confdration helvtique,
celui qui devait tre le premier  exercer cette charge, il choisit
hardiment le personnage le plus distingu, mais le plus modr du parti
oligarchique, M. d'Affry.

M. d'Affry tait un homme sage et ferme, vou  la profession des armes,
attach jadis au service de France, et citoyen du canton de Fribourg,
alors le moins agit des cantons de la confdration. En devenant
landamman, M. d'Affry levait son canton  la qualit de canton
directeur. Un homme d'autrefois, raisonnable, militaire, attach
d'habitude  la France, membre d'un canton tranquille, c'taient l aux
yeux du Premier Consul des raisons dcisives, et il nomma M. d'Affry.
D'ailleurs, aprs avoir brav l'Europe en intervenant, il fallait ne pas
multiplier pour elle les impressions pnibles, en installant en Suisse
la dmagogie et ses chefs turbulents. Il ne fallait ni faire cela, ni
s'attribuer la prsidence de la Rpublique helvtique, comme on s'tait
attribu celle de la Rpublique italienne. Rasseoir la Suisse en la
rformant sagement; l'arracher aux ennemis de la France en la laissant
indpendante et neutre, tel tait le problme  rsoudre. Il fut rsolu
courageusement, prudemment, en quelques jours.

Quand ce bel ouvrage, qui, sous le titre d'Acte de mdiation, a procur
 la Suisse la plus longue priode de repos et de bon gouvernement dont
elle ait joui depuis cinquante ans, quand ce bel ouvrage fut achev, le
Premier Consul appela les dputs runis  Paris, le leur remit en
prsence des quatre snateurs qui avaient prsid  tout le travail,
leur fit une courte et forte allocution, leur recommanda l'union, la
modration, l'impartialit, la conduite en un mot qu'il tenait lui-mme
en France, et les renvoya dans leur pairie, remplacer le gouvernement
provisoire et impuissant du landamman Dolder.

[En marge: Bon effet produit en Suisse et en Europe par l'acte de
mdiation.]

Il y eut en Suisse de l'tonnement, des passions dues et mcontentes,
mais dans les masses, uniquement sensibles au bien vritable, de la
soumission et de la reconnaissance. Ce sentiment se fit remarquer
surtout dans les petits cantons, qui, bien que vaincus, n'taient pas
traits comme tels. En effet, M. Reding et les siens venaient d'tre
immdiatement largis. En Europe, il y eut autant de surprise que
d'admiration pour la promptitude de cette mdiation, et sa parfaite
quit. C'tait un nouvel acte de puissance morale, semblable  ceux que
le Premier Consul avait accomplis en Allemagne et en Italie, mais plus
habile, plus mritoire encore, s'il est possible, car l'Europe y tait 
la fois brave et respecte: brave jusqu'o le voulait l'intrt de la
France, respecte dans ses intrts lgitimes, qui taient
l'indpendance et la neutralit du peuple suisse.

La Russie flicita vivement le Premier Consul d'avoir men  si prompte
et si bonne fin une affaire aussi difficile. Le cabinet prussien, par
la bouche de M. d'Haugwitz, lui exprima son opinion dans les termes de
la plus chaleureuse approbation. L'Angleterre tait stupfaite,
embarrasse, comme prive d'un grief dont elle avait fait grand bruit.

[En marge: Discussions au Parlement d'Angleterre sur ce qui vient de se
passer en Suisse.]

Le Parlement, si redout par MM. Addington et Hawkesbury, venait de
dpenser en vives discussions le temps que le Premier Consul avait
employ  constituer la Suisse. Ces discussions avaient t orageuses,
brillantes, dignes surtout d'admiration, quand M. Fox avait fait
entendre la voix de la justice et de l'humanit contre l'ardente
jalousie de ses compatriotes. Elles avaient rvl sans doute
l'insuffisance du cabinet Addington, mais aussi tellement fait ressortir
la violence du parti de la guerre, que ce parti tait momentanment
affaibli dans le Parlement, et M. Addington un peu renforc. Avec ce
ministre la paix recouvrait quelques-unes de ses chances perdues.

C'tait le discours de la couronne, prononc le 23 novembre, qui tait
devenu le thme de ces discussions.--Dans mes relations avec les
puissances trangres, avait dit Sa Majest Britannique, j'ai t
jusqu' prsent anim du dsir sincre de consolider la paix. Il m'est
nanmoins impossible de perdre de vue, un seul instant, le sage et
antique systme de politique qui lie intimement nos propres intrts aux
intrts des autres nations. Je ne puis donc tre indiffrent  tout
changement qui s'opre dans leur force, et dans leur position
respective. Ma conduite sera invariablement rgle par une juste
apprciation de la situation actuelle de l'Europe, et par une
sollicitude vigilante pour le bien permanent de mon peuple. Vous
penserez sans doute comme moi, qu'il est de notre devoir d'adopter les
mesures de sret les plus propres  offrir  mes sujets l'espoir de
conserver les avantages de la paix.

 ce discours, qui marquait la nouvelle position prise par le cabinet
britannique  l'gard de la France, se trouvait jointe une demande de
subsides, pour porter  cinquante mille matelots l'armement de paix,
armement qui, selon les premires prvisions de M. Addington, devait
tre de trente mille seulement. Les ministres ajoutaient qu'au premier
besoin cinquante vaisseaux de ligne pourraient, en moins d'un mois,
sortir des ports d'Angleterre.

[En marge: Discours de MM. Grenville et Canning.]

Le dbat fut long et orageux, et le ministre put voir qu'il avait peu
gagn  faire des concessions au parti Grenville et Windham. M. Pitt
affecta d'tre absent. Ses amis se chargrent pour lui du rle violent
qu'il ddaignait.--Comment! s'crirent MM. Grenville et Canning,
comment le ministre s'est-il enfin aperu que nous avions des intrts
sur le continent, que le soin de ces intrts tait une partie
importante de la politique anglaise, et qu'ils n'avaient cess d'tre
sacrifis depuis la fausse paix signe avec la France? Quoi! c'est
l'invasion de la Suisse qui a conduit le ministre  s'en apercevoir!
c'est alors seulement qu'il a commenc  dcouvrir que nous tions
exclus du continent, que nos allis y taient immols  l'ambition
insatiable de cette prtendue Rpublique franaise, qui n'a cess de
menacer la socit europenne d'un bouleversement dmagogique, que pour
la menacer d'une affreuse tyrannie militaire! Vos yeux, disaient-ils 
MM. Addington et Hawkesbury, vos yeux taient-ils donc ferms  la
lumire, pendant que se ngociaient les prliminaires de la paix,
pendant que se ngociait le trait dfinitif, pendant que ce trait
commenait  s'excuter? Vous aviez  peine sign les prliminaires de
Londres, que notre ternel ennemi s'emparait ouvertement de la
Rpublique italienne, sous prtexte de s'en faire dcerner la
prsidence, s'adjugeait la Toscane, sous prtexte de la concder  un
infant d'Espagne, et pour prix de cette fausse concession s'emparait de
la plus belle partie du continent amricain, la Louisiane! Voil ce
qu'il faisait ouvertement, le lendemain des prliminaires, pendant que
vous tiez occups  ngocier dans la ville d'Amiens; et cela ne
frappait pas vos yeux! Vous aviez  peine sign le trait dfinitif, _la
cire avec laquelle vous aviez imprim sur ce trait les armes
d'Angleterre tait  peine refroidie_, que dj notre infatigable
ennemi, mettant  dcouvert les intentions qu'il vous avait adroitement
caches, runissait le Pimont  la France, et dtrnait le digne roi de
Sardaigne, ce constant alli de l'Angleterre, qui lui est rest
invariablement fidle pendant une lutte de dix annes; qui, renferm
dans sa capitale par les troupes du gnral Bonaparte, ne pouvant se
sauver que par une capitulation, ne voulait pas la signer parce qu'elle
contenait l'obligation de dclarer la guerre  la Grande-Bretagne! Quand
le Portugal, quand Naples mme nous fermaient leurs ports, le roi de
Sardaigne nous ouvrait les siens, et il a succomb pour avoir voulu nous
les laisser toujours ouverts! Mais ce n'est pas tout: le trait
dfinitif tait conclu en mars; en juin le Pimont tait runi  la
France, et en aot le gouvernement consulaire signifiait purement et
simplement  l'Europe que la Constitution germanique avait cess
d'exister. Tous les tats allemands taient confondus, partags comme
des lots que la France distribuait  qui lui plaisait; et la seule
puissance sur la force et la constance de laquelle nous ayons raison de
compter pour contenir l'ambition de notre ennemi, l'Autriche, a t
tellement affaiblie, abaisse, humilie, que nous ne savons si elle
pourra se relever jamais! Et ce stathouder, que vous aviez promis de
faire indemniser dans une proportion gale  ses pertes, ce stathouder a
t trait d'une manire drisoire pour lui, drisoire pour vous, qui
vous tiez constitus les protecteurs de la maison d'Orange. Cette
maison reoit pour le stathoudrat un misrable vch,  peu prs comme
la maison de Hanovre, qui s'est vue indignement dpouille de ses
proprits personnelles. On a dit souvent, s'criait lord Grenville, que
l'Angleterre avait souffert  l'occasion du Hanovre; on ne le dira plus
cette fois, car c'est  cause de l'Angleterre que le Hanovre a souffert.
C'est parce qu'il tait roi d'Angleterre, que le roi de Hanovre a t
ainsi dpouill de son antique patrimoine. On n'a pas mme observ les
formes de civilit qui sont d'usage entre puissances du mme ordre: on
n'a pas fait part  votre roi que l'Allemagne, son ancienne patrie,
aujourd'hui encore son associe dans la Confdration, que l'Allemagne,
la plus vaste contre du continent, allait tre bouleverse de fond en
comble. Votre roi n'en a rien su, rien que ce qu'il a pu en apprendre
par un message du ministre Talleyrand au Snat conservateur! L'Allemagne
n'est donc pas l'un de ces pays dont la situation importe 
l'Angleterre! Sans quoi, les ministres qui nous disent, par la bouche de
Sa Majest, qu'ils ne resteraient pas insensibles  tout changement
considrable en Europe, seraient sortis en cette occasion de leur
stupeur et de leur engourdissement. Enfin, ces jours derniers, Parme a
encore disparu de la liste des tats indpendants. Parme est devenu un
territoire dont le Premier Consul de la Rpublique franaise est libre
de disposer  son gr. Tout cela s'est accompli sous vos yeux et presque
sans interruption. Pas un mois, depuis les quatorze mois de cette paix
funeste, pas un mois ne s'est coul, sans tre marqu par la chute d'un
tat alli, ou ami de l'Angleterre. Vous n'avez rien vu, rien aperu! et
tout  coup vous vous rveillez, pourquoi? en faveur de qui? en faveur
des braves Suisses, trs-intressants assurment, trs-dignes de toute
la sympathie de l'Angleterre, mais pas plus intressants pour elle que
le Pimont, que la Lombardie, que l'Allemagne. Et qu'avez-vous dcouvert
l de plus extraordinaire, de plus dommageable, que tout ce qui s'est
pass depuis quatorze mois? Quoi! rien n'attirait votre attention sur
le continent, ni le Pimont, ni la Lombardie, ni l'Allemagne? et ce sont
les Suisses seuls qui vous amnent  penser que l'Angleterre ne doit pas
rester insensible  l'quilibre des puissances europennes! Vous avez
t, disait M. Canning, les plus incapables des hommes; car, en
rclamant pour la Suisse, vous avez rendu l'Angleterre ridicule, vous
l'avez expose au mpris de notre ennemi.  Constance se trouvait un
agent anglais connu de tout le monde; pourriez-vous nous dire ce qu'il y
a fait, le rle qu'il y a jou? Il est de notorit publique que vous
avez adress des rclamations au Premier Consul de la Rpublique
franaise, en faveur de la Suisse; pourriez-vous nous dire ce qu'il vous
a rpondu? Ce que nous savons, c'est que, depuis vos rclamations, les
Suisses ont dpos les armes devant les troupes franaises, et que les
dputs de tous les cantons, runis  Paris, reoivent les lois du
Premier Consul. Vous rclamez donc au nom de la Grande-Bretagne sans
exiger qu'on vous coute! Mieux valait vous taire, comme vous avez fait
quand le Pimont a disparu, quand l'Allemagne a t bouleverse, que de
rclamer sans tre couts! Et il devait en tre ainsi au surplus, quand
on parlait aussi inconsidrment qu'on s'tait tu; quand on parlait sans
avoir prpar ses moyens, sans avoir ni une flotte, ni une arme, ni un
alli. Il faut ou se taire, ou lever la voix avec certitude d'tre
entendu. On ne livre pas de la sorte la dignit d'une grande nation au
hasard. Vous nous demandez des subsides, qu'en voulez-vous faire? Si
c'est pour la paix, c'est trop; si c'est pour la guerre, ce n'est pas
assez. Nous vous les donnerons cependant, mais  condition que vous
laisserez le soin de les employer  l'homme que vous avez remplac, et
qui seul peut sauver l'Angleterre de la crise dans laquelle vous l'avez
imprudemment prcipite.--

Les ministres anglais n'obtenaient donc pas mme le prix de leurs
concessions au parti ennemi de la paix, car on leur reprochait jusqu'
leurs rclamations en faveur de la Suisse; et, il faut le reconnatre,
il n'y avait que cela, mais il y avait cela de fond, dans les reproches
de leurs adversaires. Leur conduite sous ce rapport avait t purile.

Cependant, au milieu de ces dclamations, lord Grenville avait avanc
quelque chose de grave, et surtout de bien trange pour un ancien
ministre des affaires trangres. En reprochant  MM. Addington et
Hawkesbury d'avoir dsarm la flotte, licenci l'arme, vacu l'gypte,
vacu le Cap, il les louait en un point, c'tait de n'avoir pas encore
retir les troupes anglaises de Malte. C'est par ngligence, par
lgret, que vous avez agi de la sorte, s'criait-il; heureuse
lgret, seule chose que nous puissions approuver en vous! Mais nous
esprons que vous ne laisserez pas chapper ce dernier gage, rest par
hasard en nos mains, et que vous le retiendrez, pour nous ddommager de
toutes les infractions aux traits, commises par notre insatiable
ennemi.--

On ne pouvait proclamer plus hardiment la violation des traits.

[En marge: Discours de M. Fox.]

Au milieu de ce dchanement, l'loquent et gnreux Fox fit entendre
des paroles de bon sens, de modration et d'honneur national, dans la
vraie acception de ce dernier mot.--J'ai peu de relations avec les
membres du cabinet, dit-il, en s'adressant  l'opposition Grenville et
Canning, et je suis d'ailleurs peu habitu  dfendre les ministres de
Sa Majest; mais je suis tonn de tout ce que j'entends, tonn surtout
en songeant  ceux qui le disent. Certainement je suis afflig, plus
qu'aucun des honorables collgues et amis de M. Pitt, de la grandeur
croissante de la France, qui chaque jour s'tend en Europe et en
Amrique. Je m'en afflige, bien que je ne partage point les prventions
des honorables membres contre la Rpublique franaise. Mais enfin cet
accroissement extraordinaire, qui vous surprend, qui vous effraie, quand
s'est-il produit? Est-ce sous le ministre de MM. Addington et
Hawkesbury, ou bien sous le ministre de MM. Pitt et Grenville? Sous le
ministre de MM. Pitt et Grenville, la France n'avait-elle pas acquis la
ligne du Rhin, envahi la Hollande, la Suisse, l'Italie jusqu' Naples?
tait-ce parce qu'on ne lui avait pas rsist, parce qu'on avait
souffert lchement ses envahissements, qu'elle avait ainsi tendu ses
vastes bras? Il me semble que non, car MM. Pitt et Grenville avaient
nou la plus formidable des coalitions pour touffer cette France
ambitieuse! Ils assigeaient Valenciennes et Dunkerque, et destinaient
dj la premire de ces places  l'Autriche, la seconde  la
Grande-Bretagne. Cette France,  qui on reproche de s'ingrer par la
force dans les affaires d'autrui, on cherchait alors  l'envahir, pour
lui imposer un rgime qu'elle ne voulait plus subir, pour lui faire
accepter la famille des Bourbons, dont elle repoussait le joug; et, par
un de ces mouvements sublimes, dont l'histoire doit conserver un ternel
souvenir, et conseiller l'imitation, la France a repouss ses
envahisseurs. On ne lui a pas arrach Valenciennes et Dunkerque, on ne
lui a pas dict des lois; elle en a, au contraire, dict aux autres! Eh
bien, nous, quoique trs-attachs  la cause de la Grande-Bretagne, nous
avons prouv un involontaire mouvement de sympathie pour ce gnreux
lan de libert et de patriotisme, et nous sommes loin de nous en
cacher. Nos pres n'applaudissaient-ils pas  la rsistance que la
Hollande opposait  la tyrannie des Espagnols? la vieille Angleterre
n'a-t-elle pas applaudi  toute noble inspiration chez tous les peuples?
Et vous, qui dplorez aujourd'hui la grandeur de la France, n'est-ce pas
vous qui avez provoqu son essor victorieux? N'est-ce pas vous qui, en
voulant prendre Valenciennes et Dunkerque, l'avez amene  prendre la
Belgique; qui, en voulant lui imposer des lois, l'avez pousse  en
donner  la moiti du continent? Vous parlez de l'Italie; mais
n'tait-elle pas au pouvoir des Franais quand vous avez trait? Ne le
saviez-vous pas? N'tait-ce pas une de vos dolances? Cette circonstance
a-t-elle empch qu'on signt la paix? Et vous, collgues de M. Pitt,
qui sentiez alors combien cette paix tait rendue ncessaire par les
souffrances d'une guerre de dix ans, combien elle tait indispensable
pour soulager des maux qui taient votre ouvrage, vous consentiez  ce
que les ministres actuels la signassent pour vous! Pourquoi ne pas vous
y opposer alors? Et si vous ne vous y tes pas opposs, pourquoi ne pas
souffrir aujourd'hui qu'ils en excutent les conditions? Le roi de
Pimont vous intresse fort, soit; mais l'Autriche, dont il tait bien
plus l'alli que le vtre, l'Autriche l'avait abandonn. Elle n'avait
pas mme voulu le mentionner dans les ngociations, de peur que
l'indemnit qui serait donne  ce prince ne diminut la part des tats
vnitiens qu'elle convoitait pour elle-mme. L'Angleterre aurait donc la
prtention de maintenir l'indpendance de l'Italie mieux que l'Autriche!
Vous parlez de l'Allemagne bouleverse; mais qu'a-t-on fait en
Allemagne? On a scularis les tats ecclsiastiques, pour indemniser
les princes hrditaires, en vertu d'un article formel du trait de
Lunville, trait sign neuf mois avant les prliminaires de Londres,
plus de douze mois avant le trait d'Amiens; et sign  quelle poque?
pendant que MM. Pitt et Grenville taient ministres en Angleterre. Quand
MM. Addington et Hawkesbury sont arrivs au pouvoir, le prtendu partage
de l'Allemagne tait convenu, promis, arrt, au vu et au su de toute
l'Europe. C'est,  vous entendre, un bouleversement de l'Allemagne:
plaignez-vous donc aussi de la Russie, qui l'a consomm de moiti avec
la France. L'lecteur de Hanovre, dites-vous, parce qu'il tait,
malheureusement pour lui, roi d'Angleterre, a t fort maltrait. Je
n'avais pas ou dire qu'il ft trs-mcontent de son lot; car, sans rien
perdre, il a obtenu un riche vch. Au surplus, je souponne fort ceux
qui s'intressent si vivement  l'lecteur de Hanovre, qui montrent tant
de sollicitude pour lui, de chercher  gagner par cet intermdiaire la
confiance du roi d'Angleterre, et de travailler ainsi  se pousser dans
ses conseils. Sans doute la France est grande, plus grande que ne doit
le souhaiter un bon Anglais; mais sa grandeur, dont les derniers
ministres britanniques sont les auteurs, nous la connaissions avant les
prliminaires de Londres, avant les ngociations d'Amiens; et ce ne
saurait tre l un motif de violer des traits solennels. Veillez sur
l'excution de ces traits; s'ils sont viols, rclamez la foi jure:
c'est votre droit et votre devoir. Mais parce que la France nous
paratrait trop grande aujourd'hui, plus grande que nous ne l'avions
jug d'abord, rompre un engagement solennel, retenir Malte, par exemple,
ce serait un indigne manque de foi, qui compromettrait l'honneur
britannique! Si vritablement les conditions du trait d'Amiens n'ont
pas t remplies, et jusqu' ce qu'elles le soient, nous pouvons garder
Malte; mais pas un instant de plus. J'espre que nos ministres ne feront
pas dire d'eux ce qu'on disait des ministres franais aprs les traits
d'Aix-la-Chapelle, de Paris et de Versailles, qu'ils les avaient signs
avec la secrte pense de les violer  la premire occasion. J'en crois
MM. Addington et Hawkesbury incapables; ce serait une tache  l'honneur
de la Grande-Bretagne. Aprs tout, ces continuelles invectives contre la
grandeur de la France, ces terreurs qu'on cherche  exciter, ne servent
qu' entretenir le trouble et la haine entre deux grands peuples. Je
suis certain que, s'il y avait  Paris une assemble semblable  celle
qui discute ici, on parlerait de la marine anglaise, de sa domination
sur les mers, comme nous parlons dans cette enceinte des armes
franaises, de leur domination sur le continent. Je comprends entre deux
puissantes nations une noble rivalit; mais songer  la guerre, la
proposer parce qu'une nation grandit, parce qu'elle prospre, serait
insens et inhumain. Si on vous annonait que le Premier Consul fait un
canal pour amener la mer de Dieppe  Paris, il y a des gens qui le
croiraient, et qui vous proposeraient la guerre. On parle des
manufactures franaises, de leurs progrs: j'ai vu ces manufactures, je
les ai admires; mais, s'il faut en dire mon sentiment, je ne les crains
pas plus que je ne crains la marine de la France. Je suis certain que
les manufactures anglaises l'emporteront quand la lutte s'tablira entre
elles et les manufactures franaises. Qu'on les laisse donc essayer
leurs forces; mais qu'elles les essaient  Manchester,  Saint-Quentin.
C'est l que la lice est ouverte; c'est l le champ-clos dans lequel
doivent se rencontrer les deux nations. Faire la guerre pour assurer le
succs des unes sur les autres, serait barbare. On reproche aux Franais
d'interdire l'arrive de nos produits dans leurs ports; mais est-ce l
un droit dont vous puissiez empcher l'exercice? Et vous qui vous
plaignez, y a-t-il une nation qui emploie les prohibitions plus
activement que vous ne le faites? Une partie de notre commerce souffre,
cela est possible; mais cela s'est vu  toutes les poques, aprs la
paix de 1763, aprs la paix de 1782. Il y avait alors des industries
dveloppes par la guerre au del de leurs proportions ordinaires, qui
devaient rentrer  la paix dans des limites plus troites, et d'autres
en retour qui devaient prendre un plus grand dveloppement. Que faire 
tout cela? Devons-nous donc, pour l'ambition de nos marchands, verser 
torrents le sang de la nation anglaise? Quant  moi, mon choix est fait.
S'il faut, pour des passions insenses, immoler des milliers d'hommes,
je reviens aux folies de l'antiquit: j'aime mieux que le sang coule
pour les expditions romanesques d'un Alexandre, que pour la cupidit
grossire de quelques marchands affams d'or.--

[En marge: Succs du ministre anglais dans le Parlement; calme
momentan rsultant de ce succs.]

Ces nobles paroles, dans lesquelles le patriotisme le plus sincre ne
nuisait point  l'humanit, car on peut concilier ces deux sentiments
dans un coeur gnreux, produisirent un grand effet sur le Parlement
d'Angleterre. On avait singulirement exagr les progrs de notre
industrie et de notre marine. L'une et l'autre, sans doute, commenaient
 renatre; mais on disait fait et accompli, ce qui tait  peine
commenc; et ces exagrations, rapportes par le haut commerce,
s'taient rpandues d'une manire funeste dans toutes les classes de la
nation britannique. Les paroles loquentes et senses de M. Fox vinrent
attnuer  propos ces exagrations, et furent coutes avec fruit,
quoiqu'il blesst les sympathies nationales. D'ailleurs, bien qu'on ft
mcontent, alarm de notre grandeur, on ne voulait pas encore la guerre.
Le parti Grenville et Windham s'tait compromis par sa violence. M. Fox
s'tait honor en prtant appui au cabinet. On le croyait rapproch du
pouvoir par cette conduite toute nouvelle. On prtendait qu'il devait
renforcer bientt ce faible ministre, qui avait jou dans les dbats un
rle mdiocre et incertain, approuvant ce qui se disait pour la paix,
sans oser le dire lui-mme. Du reste, l'adresse propose en rponse au
discours de la couronne fut vote sans amendements; les subsides furent
vots de mme. Pour un certain temps, les ministres parurent sauvs, ce
qui plaisait  M. Addington, quoiqu'il ft peu ambitieux, et ce qui
plaisait bien davantage  lord Hawkesbury, qui tenait beaucoup plus que
M. Addington  rester ministre. Cette espce de succs disposait ces
deux hommes d'tat  de meilleures relations avec la France, car ils
voulaient la paix, sachant bien qu'ils n'taient venus qu'avec la paix,
et qu'ils s'en iraient avec elle. Effectivement, au premier coup de
canon, M. Pitt ne pouvait manquer d'tre appel par toutes les classes
de la nation  prendre les rnes du gouvernement.

[En marge: Janv. 1803.]

[En marge: Les deux ambassadeurs se rendent  leur poste; lord Withworth
part pour Paris, le gnral Androssy pour Londres.]

[En marge: Ce qui se passait alors dans l'me du Premier Consul.]

L'affaire suisse finie avec sagesse, avec promptitude, avait fait
disparatre le grief principal, et lord Hawkesbury avait demand que
l'on ft partir pour Londres l'ambassadeur de France, le gnral
Androssy, offrant de faire partir pour Paris lord Withworth,
ambassadeur d'Angleterre. Le Premier Consul s'y prta volontiers, car,
malgr quelques mouvements de colre excits dans son me par la
malveillance britannique, malgr les images d'une grandeur inoue qu'il
entrevoyait quelquefois comme suite de la guerre, il tait encore tourn
tout entier  la paix. En le provoquant, en l'irritant, on le portait
sans doute  se dire qu'aprs tout la guerre tait sa vocation
naturelle, son origine, sa destine peut-tre; qu'il savait gouverner
d'une manire suprieure, mais qu'avant de gouverner il avait su
combattre; que c'tait l sa profession, son art par excellence; et que
si Moreau avec les armes franaises tait arriv jusqu'aux portes de
Vienne, il irait bien au del. Il se rptait trop souvent ces choses,
et, dans ce moment, en effet, de singulires visions s'offraient
quelquefois  son esprit. Il voyait des empires dtruits, l'Europe
refaite, et son pouvoir consulaire chang en une couronne, qui ne serait
pas moins que la couronne de Charlemagne. Quiconque le menaait, ou
l'irritait, faisait surgir l'une aprs l'autre dans sa vaste
intelligence ces images fatales et sduisantes. Il tait facile de s'en
apercevoir  l'trange grandeur de son langage journalier, aux dpches
qu'il dictait  son ministre des affaires trangres, aux mille lettres
enfin qu'il adressait aux agents de l'administration. Toutefois il se
disait aussi que toute cette grandeur ne pouvait lui manquer tt ou
tard, et il trouvait que la paix avait trop peu dur, que
Saint-Domingue n'tait pas dfinitivement reconquis, que la Louisiane
n'tait pas occupe, que la marine franaise n'tait pas rtablie.  son
avis, il lui fallait, avant de recommencer la guerre, quatre ou cinq ans
encore d'efforts continuels, au sein d'une paix profonde. Le Premier
Consul partageait cette passion des grandes constructions, qui est
naturelle aux fondateurs d'empires; il prenait got  ces places fortes
qu'il levait en Italie,  ces vastes routes qu'il perait dans les
Alpes,  ces plans de villes nouvelles qu'il projetait en Bretagne, 
ces canaux qui allaient unir les bassins de la Seine et de l'Escaut. Il
jouissait d'un pouvoir absolu, d'une admiration universelle, et tout
cela dans un profond repos, qui devait lui tre doux aprs avoir livr
tant de batailles, travers tant de contres, commis  tant de hasards
sa fortune et sa vie.

[En marge: Caractre de lord Withworth, ambassadeur d'Angleterre.]

[En marge: Accueil qu'on lui fait  Paris.]

Le Premier Consul dsirait donc sincrement la continuation de la paix,
et il consentit  tout ce qui pouvait en assurer la dure. En
consquence, il fit partir le gnral Androssy pour Londres, et reut
avec une grande distinction lord Withworth  Paris. Ce personnage,
destin  reprsenter Georges III en France, tait un vrai gentilhomme
anglais, simple, quoique magnifique dans sa reprsentation, sens,
droit, mais roide et orgueilleux comme les hommes de sa nation, et tout
 fait incapable de ces mnagements habiles et dlicats, qui taient
ncessaires avec un caractre tour  tour emport ou aimable, comme
l'tait celui du Premier Consul. Il aurait fallu un homme d'esprit
plutt qu'un grand seigneur, et l'un et l'autre si on avait pu, auprs
d'un gouvernement nouveau, qui avait besoin d'tre flatt et mnag.
Cependant ce n'est pas dans le premier instant que les dfauts de
caractre se font sentir dans les relations. Au dbut tout se passe
bien. Lord Withworth fut accueilli  merveille; son pouse, la duchesse
de Dorset, trs-grande dame d'Angleterre, fut l'objet des attentions les
plus dlicates. Le Premier Consul donna pour l'ambassadeur et pour
l'ambassadrice de belles ftes, tant  Saint-Cloud qu'aux Tuileries. M.
de Talleyrand dploya pour les bien recevoir tout le savoir-faire, toute
l'lgance de moeurs, qui le distinguaient. Les deux consuls Cambacrs
et Lebrun eurent ordre de s'y employer eux-mmes, et ils s'y prirent de
leur mieux.  tous ces soins on joignit le soin plus flatteur encore de
les publier.

Il entrait dans le sentiment de l'Angleterre  l'gard de la France,
beaucoup d'orgueil bless, bien que l'intrt y et sa grande part. Ces
gards, prodigus par le Premier Consul  l'ambassadeur britannique,
produisirent l'effet le plus sensible sur l'opinion publique  Londres,
et ramenrent un instant les coeurs  des sentiments meilleurs. Le
gnral Androssy s'en ressentit lui-mme, et reut un accueil flatteur,
tout  fait semblable  celui que recevait lord Withworth  Paris. Les
mois de dcembre et de janvier firent natre une espce de calme. Les
fonds, qui avaient baiss dans les deux pays, se relevrent
sensiblement, et reprirent le taux auquel ils taient parvenus dans le
moment de la plus grande confiance. Le cinq pour cent tait  57 ou 58
francs en France.

[En marge: Calme et satisfaction pendant l'hiver de 1803.]

L'hiver de 1803 fut presque aussi brillant que celui de 1802. Il parut
mme plus calme, car au dedans la situation tait parfaitement assise,
tandis que l'anne prcdente l'opposition du Tribunat, sans donner de
l'effroi, causait un certain malaise. Tous les hauts fonctionnaires,
consuls, ministres, avaient ordre d'ouvrir leurs maisons, tant  leurs
subordonns qu' la socit parisienne et trangre. Les classes
commerantes taient satisfaites du mouvement gnral des affaires. Un
sentiment de bien-tre se rpandait partout, et finissait mme par
gagner les cercles de l'migration rentre. Chaque jour on voyait un
personnage, porteur d'un grand nom, se dtacher du groupe oisif, agit,
mdisant, de l'ancienne noblesse franaise, pour venir solliciter des
places de magistrature ou de finance, dans les salons graves et
monotones des consuls Cambacrs et Lebrun. D'autres allaient jusque
chez madame Bonaparte demander des places dans la nouvelle cour. On
parlait mal de ceux qui avaient obtenu, mais on les enviait au fond, et
on n'tait pas loin de les imiter.

[En marge: Embarras du cabinet britannique  l'gard de Malte, qu'il
voudrait, mais n'ose pas vacuer.]

Cet tat de choses avait dur une partie de l'hiver, et aurait pu durer
long-temps encore, sans une circonstance dont on commenait  sentir
l'embarras dans le cabinet britannique; c'tait le dlai apport 
l'vacuation de Malte. En commettant la faute grave de contremander
cette vacuation, on avait fait natre chez le peuple anglais une
tentation bien dangereuse, celle de garder une position qui dominait la
Mditerrane. Il aurait fallu, ou un ministre puissant en Angleterre,
ou une concession quelconque de la part de la France, pour rendre
possible l'abandon d'un gage aussi prcieux. Or le ministre puissant en
Angleterre n'existait pas, et le Premier Consul n'tait pas assez
accommodant pour crer  celui qui existait, des facilits par des
sacrifices. Tout ce qu'on pouvait attendre de lui, c'est qu'il ne mt
pas une trop grande prcipitation  exiger l'excution des traits.

[En marge: La Russie accepte enfin la garantie de l'ordre de Malte, et
fournit aux Anglais une occasion d'vacuer l'le.]

Une circonstance nouvelle rendait pressant encore le danger de cette
situation. On avait eu jusqu'ici un prtexte pour diffrer l'excution
du trait d'Amiens  l'gard de Malte; c'tait le refus de la Russie
d'accepter la garantie du nouvel ordre de choses tabli, dans cette le.
Mais le cabinet russe, apprciant le danger de ce refus, et voulant
sincrement concourir au maintien de la paix, s'tait ht de revenir
sur sa premire dtermination, par un mouvement d'honntet qui honorait
le jeune Alexandre. Seulement, pour donner un motif  ce changement, il
avait mis quelques conditions insignifiantes  sa garantie, telles que
la reconnaissance par toutes les puissances de la souverainet de
l'ordre sur l'le de Malte, l'introduction des natifs dans le
gouvernement, et la suppression de la langue maltaise. Ces conditions ne
changeaient rien au trait, car elles s'y trouvaient  peu prs
contenues. La Prusse, tout aussi presse d'assurer la paix, tait
galement revenue sur sa premire dtermination, et avait accord sa
garantie dans les mmes termes que la Russie. Le Premier Consul s'tait
empress d'adhrer aux conditions nouvelles, ajoutes  l'article X du
trait d'Amiens, et les avait formellement acceptes.

[En marge: Le cabinet anglais est dispos  saisir l'occasion d'vacuer
Malte.]

Le cabinet anglais ne pouvait plus reculer. Il fallait qu'il acceptt la
garantie, telle qu'elle tait donne, ou qu'il se constitut en tat de
mauvaise foi vidente, car les nouvelles clauses imagines par la Russie
taient tellement insignifiantes qu'on ne pouvait pas raisonnablement
les refuser. Quoique embarrass dans les difficults qu'il avait cres
lui-mme, il tait dispos cependant  saisir le dernier acte du
gouvernement russe, comme une occasion naturelle d'vacuer Malte, sauf 
exiger quelques prcautions apparentes  l'gard de l'gypte et de
l'Orient, lorsque survint tout  coup un incident malheureux, qui servit
de prtexte  sa mauvaise foi, s'il tait de mauvaise foi, ou
d'pouvantail  sa faiblesse, s'il n'tait que faible.

[En marge: Incident malheureux qui fait renatre toutes les difficults
de l'vacuation.]

[En marge: Insertion au _Moniteur_ du rapport du colonel Sbastiani sur
sa mission en Orient.]

[En marge: Effet produit pas cette insertion.]

[En marge: Nouvelle agitation en Angleterre.]

[En marge: Le Premier Consul, bless de ce qui se passe  Londres,
provoque une explication long-temps diffre au sujet de Malte et
d'Alexandrie.]

On a dj vu que le colonel Sbastiani avait t envoy  Tunis, et de
Tunis en gypte, pour s'assurer si les Anglais taient prts ou non 
quitter Alexandrie, pour observer ce qui se passait entre les Mamelucks
et les Turcs, pour rtablir la protection franaise sur les chrtiens,
et porter au gnral Brune, notre ambassadeur  Constantinople, une
nouvelle confirmation de ses premires instructions. Le colonel avait
parfaitement rempli sa mission; il avait trouv les Anglais tablis dans
Alexandrie, et ne paraissant pas disposs  en sortir, les Turcs en
guerre acharne avec les Mamelucks, les Franais vivement regretts
depuis qu'on avait pu comparer leur gouvernement avec celui des Turcs,
et l'Orient retentissant encore du nom du gnral Bonaparte. Il avait
mentionn tout cela; il avait mme ajout que dans la situation de
l'gypte, place entre les Turcs et les Mamelucks, il suffirait d'un
corps de six mille Franais pour la reconqurir. Ce rapport, quoique
mesur, ne pouvait tre publi sans inconvnient, parce qu'il avait t
crit pour le gouvernement seul, et qu'on y disait beaucoup de choses,
qui n'taient bonnes  dire qu' lui. Par exemple, le colonel Sbastiani
s'y plaignait amrement du gnral anglais Stuart, qui occupait
Alexandrie, et qui, par ses propos, avait failli le faire assassiner au
Kaire. Dans son ensemble, le rapport prouvait que les Anglais ne
songeaient pas encore  vacuer l'gypte. C'est ce qui dcida le Premier
Consul  le faire insrer au _Moniteur_. Il trouvait qu'on prenait de
grandes liberts, relativement  l'excution du trait d'Amiens; et,
quoiqu'il n'et pas encore voulu se montrer pressant au sujet de Malte
et d'Alexandrie, cependant il n'tait pas fch de mettre les Anglais
publiquement en demeure, en faisant connatre un document qui prouvait
leur lenteur  remplir leurs engagements, et le mauvais vouloir de leurs
officiers envers les ntres. Ce rapport fut insr dans le _Moniteur_ du
30 janvier. Peu remarqu en France, il produisit en Angleterre une
sensation aussi vive qu'imprvue. L'expdition d'gypte avait laiss
chez les Anglais une extrme susceptibilit pour tout ce qui touchait 
cette contre; et ils croyaient toujours voir une arme franaise prte
 s'embarquer  Toulon pour Alexandrie. Le rcit d'un officier, exposant
l'tat misrable des Turcs en gypte, la facilit de les en chasser, la
vivacit des souvenirs laisss par les Franais, et se plaignant surtout
des mauvais procds d'un officier britannique, les alarma, les blessa,
les fit sortir du calme dans lequel ils commenaient  rentrer.
Cependant, cet effet n'et t que passager, si les partis ne se fussent
attachs  l'aggraver. MM. Windham, Dundas, Grenville se mirent  crier
plus fort que jamais, et couvrirent la voix des hommes gnreux, tels
que M. Fox et ses amis. Ceux-ci s'puisaient vainement  dire qu'il n'y
avait dans ce rapport rien de bien extraordinaire, et que si le Premier
Consul avait eu des projets sur l'gypte, il ne les aurait pas publis.
On ne voulait point les couter, on dclamait avec violence; on disait
que l'arme anglaise tait insulte, et qu'il fallait une clatante
rparation pour venger son honneur outrag. L'impression produite 
Londres revint  Paris comme un son rflchi par de nombreux chos. Le
Premier Consul, bless de voir ses intentions toujours dnatures, finit
par perdre patience. Il trouva singulier que des gens qui taient ses
redevables, car ils taient en retard sur deux points essentiels,
l'vacuation d'Alexandrie et de Malte, fussent si prompts  se plaindre,
quand on aurait eu au contraire des plaintes  leur adresser. Il
chargea donc M. de Talleyrand  Paris, le gnral Androssy  Londres,
d'en finir, et d'avoir une explication catgorique sur l'excution des
traits si long-temps diffre.

[En marge: Premire manifestation de l'intention du cabinet britannique
 l'gard de Malte.]

L'explication venait mal  propos dans le moment. Les ministres anglais,
osant  peine vacuer Malte avant la publication du rapport du colonel
Sbastiani, en taient moins capables encore depuis l'effet de ce
rapport. Ils refusrent de s'expliquer, en appuyant leur refus sur des
motifs qui, pour la premire fois, laissaient apercevoir des intentions
suspectes. Lord Withworth fut charg de soutenir qu'il tait d 
l'Angleterre une compensation pour tout avantage obtenu par la France;
que le trait d'Amiens avait t fond sur ce principe, car c'tait en
considration des conqutes faites par l'une des deux puissances en
Europe, qu'on avait accord  l'autre de nombreuses possessions en
Amrique et dans l'Inde; que la France s'tant, depuis la paix, adjug
de nouveaux territoires, et une nouvelle extension d'influence, il
serait d  l'Angleterre des quivalents; que, par ce motif, on aurait
pu refuser de rendre Malte; mais que, par dsir de conserver la paix, on
tait prt  vacuer cette le, sans avoir la pense de demander aucune
compensation, lorsqu'tait survenu le rapport du colonel Sbastiani, et
que, depuis la publication de ce rapport, le cabinet britannique avait
pris le parti de ne rien accorder relativement  Malte, qu' la
condition d'une double satisfaction, premirement sur l'outrage fait 
l'arme anglaise, secondement sur les vues du Premier Consul  l'gard
de l'gypte, vues qui taient exprimes dans le rapport en question, de
manire  blesser et  inquiter sa majest britannique.

[En marge: Le Premier Consul prend le parti de s'expliquer directement
avec l'ambassadeur d'Angleterre.]

Quand cette dclaration fut adresse  M. de Talleyrand, il en ressentit
la plus vive surprise. Quoiqu'il comprt les ombrages que devait causer
en Angleterre tout ce qui touchait  l'gypte, il ne pouvait pas se
figurer que la disposition  rendre Malte tant vraie, cette disposition
put tre change pour un motif aussi insignifiant que le rapport du
colonel Sbastiani. Il en fit part au Premier Consul, qui en fut surpris
 son tour, mais, suivant son caractre, plus irrit que surpris.
Toutefois il jugea, et M. de Talleyrand avec lui, qu'il fallait sortir
d'une situation pnible, intolrable, et pire que la guerre. Le Premier
Consul se dit que, si les Anglais dsiraient garder Malte, et que si
toutes leurs rcriminations n'taient que de purs prtextes, destins 
cacher ce dsir, il fallait s'en expliquer nettement avec eux, et leur
faire comprendre que, sur ce sujet, le tromper, le fatiguer ou
l'branler tait impossible; que si, au contraire, les inquitudes
qu'ils affichaient taient sincres, il fallait les rassurer, en leur
faisant connatre ses intentions avec une vrit de langage qui ne leur
laisst aucun doute. Il rsolut donc de voir lui-mme lord Withworth, de
parler  cet ambassadeur avec une franchise sans bornes, afin de lui
bien persuader que son parti tait pris sur deux points, l'vacuation de
Malte, qu'il voulait exiger imprieusement, et la paix, dont il
dsirait le maintien de trs-bonne foi, quand il aurait obtenu
l'excution des traits. C'tait un essai nouveau qu'il allait faire;
celui de tout dire, tout absolument, mme ce qu'on ne dit jamais  ses
ennemis, afin de calmer leur dfiance, s'ils n'taient que dfiants, ou
de les convaincre de fausset, s'ils taient de mauvaise foi. Il en
devait rsulter, comme on va le voir, une scne trange.

[En marge: Fv. 1803.]

[En marge: Entretien du Premier Consul avec lord Withworth, le 18
fvrier.]

Le 18 fvrier au soir, il invita lord Withworth  se rendre aux
Tuileries, et le reut avec une grce parfaite. Une grande table 
travail occupait le milieu de son cabinet; il fit asseoir l'ambassadeur
 une extrmit de cette table, et s'assit  l'autre.[7] Il lui dit
qu'il avait voulu le voir, l'entretenir directement, afin de le
convaincre de ses vritables intentions, ce qu'aucun de ses ministres ne
pouvait faire aussi bien que lui-mme. Ensuite il rcapitula ses
rapports avec l'Angleterre ds leur origine, le soin qu'il avait mis 
offrir la paix le jour mme de son avnement au Consulat, les refus
qu'il avait essuys, l'empressement avec lequel il avait renou les
ngociations ds qu'il l'avait pu honorablement, et enfin les
concessions qu'il avait faites pour arriver  la conclusion de la paix
d'Amiens. Puis il exprima le chagrin qu'il ressentait de voir ses
efforts, pour bien vivre avec la Grande-Bretagne, pays de si peu de
retour. Il rappela les mauvais procds qui avaient immdiatement suivi
la cessation des hostilits, le dchanement des gazettes anglaises, la
licence permise aux gazettes des migrs, licence injustifiable par les
principes de la constitution britannique; les pensions accordes 
Georges et  ses complices, les continuelles descentes de chouans aux
les de Jersey et Guernesey, l'accueil fait aux princes franais, reus
avec les insignes de l'ancienne royaut; l'envoi d'agents en Suisse, en
Italie, pour susciter partout des difficults  la France.--Chaque vent,
s'cria le Premier Consul, chaque vent qui se lve d'Angleterre, ne
m'apporte que haine et outrage. Maintenant, ajouta-t-il, nous voil
parvenus  une situation dont il faut absolument sortir. Voulez-vous, ne
voulez-vous pas excuter le trait d'Amiens?... Je l'ai, quant  moi,
excut avec une scrupuleuse fidlit. Ce trait m'obligeait  vacuer
Naples, Tarente et les tats Romains en trois mois; et en moins de deux
mois les troupes franaises taient sorties de tous ces pays. Il y a dix
mois couls depuis l'change des ratifications, et les troupes
anglaises sont encore  Malte et  Alexandrie. Il est inutile de
chercher  nous tromper  cet gard: voulez-vous la paix, voulez-vous la
guerre? Si vous voulez la guerre, il n'y a qu' le dire; nous la ferons,
avec acharnement, et jusqu' la ruine de l'une des deux nations.
Voulez-vous la paix, il faut vacuer Alexandrie et Malte. Car, ajouta
le Premier Consul avec l'accent d'une rsolution inbranlable, ce rocher
de Malte, sur lequel on a lev tant de fortifications, a sans doute une
grande importance sous le rapport maritime, mais il en a une bien plus
grande  mes yeux, c'est d'intresser au plus haut point l'honneur de la
France. Que dirait le monde, si nous laissions violer un trait solennel
sign avec nous? Il douterait de notre nergie. Pour moi, mon parti est
pris: j'aime mieux vous voir en possession des hauteurs de Montmartre
que de Malte!--

         [Note 7: Le Premier Consul raconta le jour mme cette
         conversation au ministre des relations extrieures, pour
         qu'on en ft part  nos ministres prs les cours trangres.
         Il en parla  ses collgues, et  plusieurs personnes, qui en
         consignrent le souvenir. Enfin lord Withworth la transmit
         intgralement  son cabinet. Elle circula dans toute
         l'Europe, et fut rapporte de beaucoup de faons diffrentes.
         C'est d'aprs ces versions, et en prenant ce qui m'a paru
         incontestable dans toutes, que je la reproduis ici. Je donne
         non pas les termes, mais le fond des choses, et j'en garantis
         la vrit.]

Effroyable parole, qui s'est trop ralise pour le malheur de notre
patrie!

Lord Withworth, silencieux, immobile, ne comprenant pas assez la scne 
laquelle il assistait, rpondit brivement aux dclarations du Premier
Consul. Il allgua l'impossibilit de calmer en quelques mois les haines
qu'une longue guerre avait suscites entre les deux nations; il fit
valoir les empchements des lois anglaises, qui ne donnaient pas le
moyen de rprimer la licence des crivains; il expliqua enfin les
pensions accordes aux chouans comme la rmunration de services passs,
mais non comme le payement de services futurs (singulier aveu dans la
bouche d'un ambassadeur), et l'accueil fait aux princes migrs, comme
un acte d'hospitalit envers le malheur, hospitalit noblement en usage
chez la nation britannique. Tout cela ne pouvait justifier ni la
tolrance accorde aux pamphltaires franais, ni les pensions alloues
 des assassins, ni les insignes de l'ancienne royaut permis aux
princes de Bourbon. Le Premier Consul fit remarquer  l'ambassadeur
combien sa rponse tait faible sur tous ces points, et revint  l'objet
important, l'vacuation diffre de l'gypte et de Malte. Quant 
l'vacuation d'Alexandrie, lord Withworth affirma qu'elle tait
accomplie au moment o il parlait. Quant  celle de Malte, il expliqua
le retard qu'on y avait apport par la difficult d'obtenir la garantie
des grandes cours, et par les refus obstins du grand-matre Ruspoli.
Mais il ajouta qu'on allait enfin vacuer l'le, lorsque les changements
survenus en Europe, et surtout le rapport du colonel Sbastiani, avaient
suscit de nouvelles difficults. Ici le Premier Consul interrompit
l'ambassadeur anglais.--De quels changements voulez-vous parler, lui
dit-il. Ce n'est pas de la prsidence de la Rpublique italienne, qui
m'a t dfre avant la signature du trait d'Amiens. Ce n'est pas de
l'rection du royaume d'trurie, qui vous tait connue avant ce mme
trait, car on vous a demand, et vous avez fait esprer la
reconnaissance prochaine de ce royaume. Ce n'est donc pas de cela que
vous voulez parler. Serait-ce du Pimont? Serait-ce de la Suisse? En
vrit, ce n'est pas la peine, tant ces deux faits ont peu ajout  la
ralit des choses. Mais, quoi qu'il en soit, vous n'avez pas
aujourd'hui le droit de vous plaindre, car, pour le Pimont, mme avant
le trait d'Amiens, j'ai dit  tout le monde ce que je voulais en faire;
je l'ai dit  l'Autriche,  la Russie,  vous. Je n'ai jamais consenti,
quand on me l'a demand,  promettre le rtablissement de la maison de
Sardaigne dans ses tats; je n'ai mme jamais voulu stipuler pour elle
une indemnit dtermine. Vous saviez donc que j'avais le projet de
runir le Pimont  la France; et, d'ailleurs, cette adjonction ne
change en rien mon pouvoir sur l'Italie, qui est absolu, que je veux
tel, et qui restera tel. Quant  la Suisse, vous tiez bien convaincus
que je n'y souffrirais pas une contre-rvolution. Mais toutes ces
allgations ne peuvent tre prises au srieux. Mon pouvoir sur l'Europe,
depuis le trait d'Amiens, n'est ni moindre ni plus grand qu'il n'tait.
Je vous aurais appels  le partager dans les affaires d'Allemagne, si
vous m'aviez montr d'autres sentiments. Vous savez trs-bien que dans
tout ce que j'ai fait, j'ai voulu complter l'excution des traits, et
assurer la paix gnrale. Maintenant, regardez, cherchez: y a-t-il
quelque part un tat que je menace, ou que je veuille envahir? Aucun,
vous le savez; du moins tant que la paix sera maintenue. Ce que vous
dites du rapport du colonel Sbastiani, n'est pas digne des relations de
deux grandes nations. Si vous avez des ombrages au sujet de mes vues sur
l'gypte, mylord, je vais essayer de vous rassurer. Oui, j'ai beaucoup
pens  l'gypte, et j'y penserai encore, si vous m'obligez 
recommencer la guerre. Mais je ne compromettrai pas la paix dont nous
jouissons depuis si peu de temps, pour reconqurir cette contre.
L'empire turc menace ruine. Pour moi, je contribuerai  le faire durer
autant qu'il sera possible; mais s'il s'croule, je veux que la France
en ait sa part. Nanmoins, soyez-en sr, je ne prcipiterai pas les
vnements. Si je l'avais voulu, avec les nombreux armements que
j'expdiais  Saint-Domingue, je pouvais en diriger un sur Alexandrie.
Les quatre mille hommes que vous avez l n'taient pas pour moi un
obstacle. Ils auraient t, au contraire, mon excuse. J'aurais envahi
l'gypte  l'improviste, et, cette fois, vous ne me l'auriez plus
arrache. Mais je ne pense  rien de pareil. Croyez-vous, ajouta le
Premier Consul, que je m'abuse  l'gard du pouvoir que j'exerce
aujourd'hui sur l'opinion de la France et de l'Europe? Non, ce pouvoir
n'est pas assez grand pour me permettre impunment une agression non
motive. L'opinion de l'Europe se tournerait  l'instant contre moi; mon
ascendant politique serait perdu; et quant  la France, j'ai besoin de
lui prouver qu'on m'a fait la guerre, que je ne l'ai point provoque,
pour obtenir d'elle l'lan, l'enthousiasme, que je veux exciter contre
vous, si vous m'amenez  combattre. Il faut que vous ayez tous les
torts, et que je n'en aie pas un seul. Je ne mdite donc aucune
agression. Tout ce que j'avais  faire en Allemagne et en Italie, est
fait; et je n'ai rien fait que je n'eusse annonc, avou ou consign
d'avance dans un trait. Maintenant, si vous doutez de mon dsir de
conserver la paix, coutez, et jugez  quel point je suis sincre. Bien
jeune encore, je suis arriv  une puissance,  une renomme, auxquelles
il serait difficile d'ajouter. Ce pouvoir, cette renomme, croyez-vous
que je veuille les risquer dans une lutte dsespre? Si j'ai une guerre
avec l'Autriche, je saurai bien trouver le chemin de Vienne. Si j'ai la
guerre avec vous, je vous terai tout alli sur le continent, je vous en
interdirai l'accs depuis la Baltique jusqu'au golfe de Tarente. Vous
nous bloquerez, mais je vous bloquerai  mon tour; vous ferez du
continent une prison pour nous, mais j'en ferai une pour vous de
l'tendue des mers. Cependant, pour en finir, il faudra des moyens plus
directs; il faudra runir cent cinquante mille hommes, une immense
flottille, essayer de franchir le dtroit, et peut-tre ensevelir au
fond des mers ma fortune, ma gloire et ma vie. C'est une trange
tmrit, milord, qu'une descente en Angleterre!--Et en disant ces mots,
le Premier Consul, au grand tonnement de son interlocuteur, se mit 
numrer lui-mme les difficults, les dangers d'une telle entreprise;
la quantit de matires, d'hommes, de btiments qu'il faudrait jeter
dans le dtroit, qu'il ne manquerait pas d'y jeter, pour essayer de
dtruire l'Angleterre; et toujours insistant davantage, toujours
montrant la chance de prir suprieure  la chance de russir, il
ajouta, avec un accent d'une nergie extraordinaire: cette tmrit,
milord, cette tmrit si grande, si vous m'y obligez, je suis rsolu 
la tenter. J'y exposerai mon arme, et ma personne. Avec moi, cette
grande entreprise acquerra des chances qu'elle ne peut avoir avec aucun
autre. J'ai pass les Alpes en hiver; je sais comment on rend possible,
ce qui parat impossible au commun des hommes; et, si je russis, vos
derniers neveux pleureront en larmes de sang la rsolution que vous
m'aurez forc de prendre. Voyez, reprit le Premier Consul, si je dois,
puissant, heureux, paisible, comme je suis aujourd'hui, si je dois
risquer puissance, bonheur, repos, dans une telle entreprise, et si,
quand je dis que je veux la paix, je ne suis pas sincre. Puis, se
calmant, le Premier Consul ajouta: Il vaut mieux pour vous, pour moi, me
satisfaire dans la limite des traits. Il faut vacuer Malte, ne pas
souffrir mes assassins en Angleterre, me laisser injurier, si vous
voulez, par les journaux anglais, mais non par ces misrables migrs,
qui dshonorent la protection que vous leur accordez, et que la loi de
l'Alien-bill vous permet d'expulser d'Angleterre. Agissez cordialement
avec moi, et je vous promets, de mon ct, une cordialit entire; je
vous promets de continuels efforts pour concilier nos intrts dans ce
qu'ils ont de conciliable. Voyez quelle puissance nous exercerions sur
le monde, si nous parvenions  rapprocher nos deux nations! Vous avez
une marine qu'en dix ans d'efforts conscutifs, en y employant toutes
mes ressources, je ne pourrai pas galer; mais j'ai cinq cent mille
hommes prts  marcher, sous mes ordres, partout o je voudrai les
conduire. Si vous tes matres des mers, je suis matre de la terre.
Songeons donc  nous unir plutt qu' nous combattre, et nous rglerons
 volont les destines du monde. Tout est possible, dans l'intrt de
l'humanit et de notre double puissance,  la France et  l'Angleterre
runies.--

Ce langage, si extraordinaire par sa franchise, avait surpris, troubl
l'ambassadeur d'Angleterre, qui, malheureusement, quoiqu'il ft un fort
honnte homme, n'tait pas capable d'apprcier la grandeur et la
sincrit des paroles du Premier Consul. Il aurait fallu les deux
nations assembles pour entendre un pareil entretien, et pour y
rpondre.

Le Premier Consul n'avait pas manqu d'avertir lord Withworth qu'il
allait, sous deux jours, ouvrir la session du Corps Lgislatif,
conformment aux prescriptions de la Constitution consulaire, qui fixait
cette ouverture au 1er ventse (20 fvrier); que, suivant l'usage, il
prsenterait l'expos annuel de la situation de la Rpublique, et qu'il
ne fallait pas qu'on ft surpris en Angleterre d'y trouver les
intentions du gouvernement franais, aussi nettement exprimes qu'elles
l'avaient t  l'ambassadeur lui-mme. Lord Withworth se retira pour
rendre compte  son cabinet de ce qu'il venait de voir et d'entendre.

[En marge: Expos de l'tat de la Rpublique, prsent  l'ouverture du
Corps Lgislatif.]

En effet, le Premier Consul avait rdig lui-mme ce compte-rendu de la
situation de la Rpublique, et, il faut le reconnatre, jamais
gouvernement n'eut  exposer une situation aussi belle, et ne le fit
dans un plus noble langage. Le calme rentrant de toute part dans les
esprits, le rtablissement du culte opr avec une tonnante promptitude
et sans trouble, les traces des discordes civiles partout effaces, le
commerce reprenant son activit, l'agriculture en progrs, les revenus
de l'tat croissant  vue d'oeil, les travaux publics se dveloppant
avec une clrit prodigieuse, les ouvrages dfensifs sur les Alpes,
sur le Rhin, sur les ctes, marchant avec une gale rapidit, l'Europe
dirige tout entire par l'influence de la France, et sans qu'elle en
ft blesse, sauf l'Angleterre, tel est le tableau que le Premier Consul
avait  prsenter, et qu'il avait trac de main de matre. Le lendemain
de l'ouverture, 21 fvrier (2 ventse), trois orateurs du gouvernement
portrent cet expos au Corps Lgislatif, suivant l'usage introduit sous
le Consulat, et cette lecture y produisit l'effet saisissant qu'elle
devait produire partout. Mais le passage relatif  l'Angleterre, objet
d'une curiosit gnrale, tait d'une fiert peu adoucie, et surtout
d'une prcision si catgorique, qu'il devait amener une solution
prochaine. Aprs avoir retrac l'heureuse conclusion des affaires
germaniques, la pacification de la Suisse, la politique conservatrice de
la France  l'gard de l'empire turc, le document ajoutait que les
troupes britanniques occupaient encore Alexandrie et Malte, que le
gouvernement franais avait le droit de s'en plaindre, que cependant il
venait d'apprendre que les vaisseaux chargs de transporter en Europe la
garnison d'Alexandrie taient entrs dans la Mditerrane. Quant 
l'vacuation de Malte, il ne disait pas si elle devait tre prochaine ou
non, mais il ajoutait ces paroles significatives:

[En marge: Passage de l'expos relatif  l'Angleterre.]

Le gouvernement garantit  la nation la paix du continent, et il lui
est permis d'esprer la continuation de la paix maritime. Cette paix est
le besoin et la volont de tous les peuples. Pour la conserver le
gouvernement fera tout ce qui est compatible avec l'honneur national,
essentiellement li  la stricte excution des traits.

Mais en Angleterre deux partis se disputent le pouvoir. L'un a conclu
la paix et parat dcid  la maintenir; l'autre a jur  la France une
haine implacable. De l cette fluctuation dans les opinions et dans les
conseils, et cette attitude  la fois pacifique et menaante.

Tant que durera cette lutte des partis, il est des mesures que la
prudence commande au gouvernement de la Rpublique. Cinq cent mille
hommes doivent tre, et seront prts  la dfendre et  la venger.
trange ncessit que de misrables passions imposent  deux nations,
qu'un mme intrt et une gale volont attachent  la paix!

Quel que soit  Londres le succs de l'intrigue, elle n'entranera
point d'autres peuples dans des ligues nouvelles; et le gouvernement le
dit avec un juste orgueil, seule, l'Angleterre ne saurait aujourd'hui
lutter contre la France.

Mais ayons de meilleures esprances, et croyons plutt qu'on n'coutera
dans le cabinet britannique que les conseils de la sagesse et la voix de
l'humanit.

[En marge: Mars 1803.]

Oui, sans doute, la paix se consolidera tous les jours davantage; les
relations des deux gouvernements prendront ce caractre de bienveillance
qui convient  leurs intrts mutuels; un heureux repos fera oublier les
longues calamits d'une guerre dsastreuse; et la France et
l'Angleterre, en faisant leur bonheur rciproque, mriteront la
reconnaissance du monde entier.

Pour bien juger cet expos, il ne faudrait pas vouloir le comparer  ce
qu'on appelle aujourd'hui en France et en Angleterre le _Discours de la
Couronne_, mais au _message_ du prsident des tats-Unis. C'est l ce
qui peut expliquer et justifier les dtails dans lesquels entrait le
Premier Consul. Il avait voulu absolument parler des partis qui
divisaient l'Angleterre, afin d'avoir le moyen de s'exprimer librement
sur ses ennemis, sans que ses paroles pussent s'appliquer au
gouvernement anglais lui-mme. C'tait une manire bien hardie et bien
dangereuse de s'immiscer dans les affaires d'un pays voisin: c'tait
surtout faire  l'orgueil britannique une blessure cruelle et inutile
que de prtendre, en termes si hautains, que l'Angleterre, rduite  ses
seules forces, ne pouvait lutter contre la France. Le Premier Consul se
donnait ainsi un tort dans la forme, quand il n'en avait aucun dans le
fond.

[En marge: Effet produit en Angleterre par l'expos de l'tat de la
Rpublique.]

Lorsque cet expos de la situation de la Rpublique, trs-beau, mais
trop fier, parvint  Londres, il produisit bien plus d'effet que le
rapport du colonel Sbastiani, bien plus mme que les actes reprochs au
Premier Consul, en Italie, en Suisse, en Allemagne[8]. Ces mots
intempestifs, sur l'impuissance o tait l'Angleterre de lutter seule
contre la France, soulevrent tous les coeurs anglais. Joignez  cela
que le Premier Consul avait accompagn ce dernier document d'une note
qui demandait au gouvernement britannique de s'expliquer dfinitivement
sur l'vacuation de Malte.

         [Note 8: J'ai entendu moi-mme un grand personnage, et l'un
         des plus respectables membres de la diplomatie anglaise, me
         dire aprs quarante ans, quand le temps avait effac en lui
         toutes les passions de cette poque, que ces mots o il tait
         dit que l'Angleterre, seule, ne pouvait pas lutter contre la
         France, avaient soulev tous les coeurs anglais, et qu'
         partir de ce jour la dclaration de guerre avait pu tre
         considre comme invitable.]

Le cabinet anglais tait forc enfin de prendre une rsolution, et de
dclarer au Premier Consul ses intentions  l'gard de cette le si
dispute, et cause de si grands vnements. Son embarras tait grand,
car il ne voulait ni avouer l'intention de violer un trait solennel, ni
promettre l'vacuation de Malte, devenue impossible  sa faiblesse.
Press par l'opinion publique de faire quelque chose, et ne sachant quoi
faire, il prit le parti d'adresser un message au Parlement, ce qui est
quelquefois, dans les gouvernements reprsentatifs, une manire
d'occuper les esprits, de tromper leur impatience, mais ce qui peut
devenir trs-dangereux, lorsqu'on ne sait pas clairement o l'on veut
les conduire, et qu'on ne cherche qu' leur procurer une satisfaction
momentane.

[En marge: Message du roi d'Angleterre au Parlement.]

Dans la sance du 8 mars, le message suivant fut adress au Parlement:

GEORGES, roi......

Sa Majest croit ncessaire d'informer la Chambre des Communes que, des
prparatifs militaires considrables se faisant dans les ports de
France et de Hollande, elle a jug convenable d'adopter de nouvelles
mesures de prcaution pour la sret de ses tats. Quoique les
prparatifs dont il s'agit aient pour but apparent des expditions
coloniales, comme il existe actuellement entre Sa Majest et le
gouvernement franais des discussions d'une grande importance, dont le
rsultat est incertain, Sa Majest s'est dtermine  faire cette
communication  ses fidles communes, bien persuade que, quoiqu'elles
partagent sa pressante et infatigable sollicitude pour la continuation
de la paix, elle peut nanmoins se reposer avec une parfaite confiance
sur leur esprit public et sur leur libralit, et compter qu'elles la
mettront en tat d'employer toutes les mesures que les circonstances
paratront exiger pour l'honneur de sa couronne et les intrts
essentiels de son peuple.

On ne pouvait pas imaginer un message plus maladroitement conu. Il
reposait sur des erreurs de fait, et avait en outre quelque chose
d'offensant pour la bonne foi du gouvernement franais. D'abord il n'y
avait pas un vaisseau disponible dans nos ports; tous nos btiments en
tat de tenir la mer taient  Saint-Domingue, arms pour la plupart en
flte, et employs  porter des troupes. On construisait beaucoup dans
nos chantiers, et ce n'tait pas un mystre; mais on ne songeait pas 
quiper un seul vaisseau. Il y avait seulement, dans le port hollandais
d'Helvoetsluis, une faible expdition de deux vaisseaux et deux
frgates, portant trois mille hommes, et notoirement destins  la
Louisiane. Ils taient retenus par la crainte des glaces depuis quelques
mois, et l'objet de leur mission tait annonc  toute l'Europe. Dire
que ces armements, destins en apparence aux colonies, pourraient avoir
en ralit un autre but, tait une insinuation des plus offensantes.
Prtendre enfin qu'il existait des discussions de grande importance
entre les deux gouvernements, tait bien imprudent, car, jusque-l, tout
s'tait born  quelques mots relatifs  Malte, profrs par la France,
et rests sans rponse de la part de l'Angleterre. Faire de cela une
contestation, c'tait dclarer sur-le-champ qu'on entendait se refuser 
l'excution des traits,  moins qu'on ne prtendt que quelques
expressions recueillies dans le rapport du colonel Sbastiani, ou dans
l'expos de l'tat de la Rpublique, constituaient un grief suffisant
pour mettre sur pied toutes les forces de l'Angleterre. Ce message ne
pouvait donc soutenir d'examen; il tait  la fois inexact et blessant.

[En marge: Effet produit sur le Premier Consul par le message du roi
d'Angleterre.]

Lord Withworth, qui commenait  connatre un peu mieux le gouvernement
auprs duquel il tait accrdit, devina sur-le-champ l'impression que
le message au Parlement produirait sur le gnral Bonaparte. Aussi n'en
donna-t-il copie  M. de Talleyrand qu'avec beaucoup de regret, et en
pressant ce ministre de courir chez le gnral, pour le calmer, pour lui
persuader que ce n'tait pas l une dclaration de guerre, mais une
simple mesure de prcaution. M. de Talleyrand se transporta sur-le-champ
aux Tuileries, et ne russit gure auprs du matre fougueux qui les
occupait. Il le trouva profondment irrit de l'initiative si brusque
prise par le cabinet britannique, car ce message trange, que rien ne
motivait, semblait tre une provocation faite  la face du monde. Il se
sentait brav publiquement, se croyait outrag, et demandait o le
cabinet britannique avait pu recueillir tous les mensonges contenus dans
son message; car il n'existait pas, disait-il, un seul armement dans les
ports de France, et il n'y avait pas mme encore un diffrend dclar
entre les deux cabinets.

[En marge: Scne du Premier Consul  lord Withworth, en prsence du
corps diplomatique.]

M. de Talleyrand obtint du Premier Consul qu'il mettrait un frein  son
ressentiment, et que, s'il fallait se rsoudre  la guerre, il
laisserait aux Anglais le tort de la provocation. C'tait bien
l'intention du Premier Consul, mais il lui tait difficile de se
contenir, tant il se sentait bless. Le message avait t communiqu le
8 mars au Parlement d'Angleterre, et connu le 11  Paris.
Malheureusement, le surlendemain tait un dimanche, jour o l'on
recevait le corps diplomatique aux Tuileries. Une curiosit bien
naturelle y avait attir tous les ministres trangers, qui dsiraient
voir l'attitude du Premier Consul en cette circonstance, et surtout
celle de l'ambassadeur d'Angleterre. En attendant le moment de
l'audience, le Premier Consul tait auprs de madame Bonaparte, dans son
appartement, jouant avec l'enfant qui devait alors tre son hritier, et
qui tait le nouveau-n de Louis Bonaparte et d'Hortense de Beauharnais.
M. de Rmusat, prfet du palais, annona que le cercle tait form, et
entre autres noms pronona celui de lord Withworth. Ce nom produisit sur
le Premier Consul une impression visible; il laissa l'enfant dont il
s'occupait, prit brusquement la main de madame Bonaparte, franchit la
porte qui s'ouvrait sur le salon de rception, passa devant les
ministres trangers qui se pressaient sur ses pas, et alla droit au
reprsentant de la Grande-Bretagne.--Milord, lui dit-il avec une
agitation extrme, avez-vous des nouvelles d'Angleterre? Et, presque
sans attendre sa rponse, il ajouta: Vous voulez donc la guerre?--Non,
gnral, rpondit avec beaucoup de mesure l'ambassadeur, nous sentons
trop les avantages de la paix.--Vous voulez donc la guerre, continua le
Premier Consul d'une voix trs-haute, et de manire  tre entendu de
tous les assistants. Nous nous sommes battus dix ans, vous voulez donc
que nous nous battions dix ans encore? Comment a-t-on os dire que la
France armait? On en a impos au monde. Il n'y a pas un vaisseau dans
nos ports; tous les vaisseaux capables de servir ont t expdis 
Saint-Domingue. Le seul armement existant se trouve dans les eaux de la
Hollande, et personne n'ignore depuis quatre mois qu'il est destin pour
la Louisiane. On a dit qu'il y avait un diffrend entre la France et
l'Angleterre; je n'en connais aucun. Je sais seulement que l'le de
Malte n'a pas t vacue dans le dlai prescrit; mais je n'imagine pas
que vos ministres veuillent manquer  la loyaut anglaise, en refusant
d'excuter un trait solennel. Du moins ils ne nous l'ont pas dit
encore. Je ne suppose pas non plus que, par vos armements, vous ayez
voulu intimider le peuple franais: on peut le tuer, milord;
l'intimider, jamais!--L'ambassadeur, surpris, et un peu troubl, malgr
son sang-froid, rpondit qu'on ne voulait ni l'un ni l'autre; qu'on
cherchait, au contraire,  vivre en bonne intelligence avec la
France.--Alors, repartit le Premier Consul, il faut respecter les
traits! Malheur  qui ne respecte pas les traits!--Il passa ensuite
devant MM. d'Azara et de Markoff, et leur dit assez haut que les Anglais
ne voulaient pas vacuer Malte, qu'ils refusaient de tenir leurs
engagements, et que dsormais il faudrait _couvrir les traits d'un
crpe noir_. Il continua sa marche, aperut le ministre de Sude, dont
la prsence lui rappela les dpches ridicules adresses  la Dite
germanique, et rendues publiques dans le moment mme.--Votre roi, lui
dit-il, oublie donc que la Sude n'est plus au temps de Gustave-Adolphe;
qu'elle est descendue au troisime rang des puissances?--Il acheva de
parcourir le cercle, toujours agit, le regard tincelant, effrayant
comme la puissance en courroux, mais dpourvu de la dignit calme qui
lui sied si bien.

Sentant cependant qu'il tait sorti de la mesure convenable, le Premier
Consul, en achevant sa tourne, revint  l'ambassadeur d'Angleterre, et,
lui demandant avec une voix adoucie des nouvelles de l'ambassadrice,
madame la duchesse de Dorset, il lui exprima le dsir qu'aprs avoir
pass la mauvaise saison en France, elle pt y passer la bonne; il
ajouta que cela ne dpendrait pas de lui, mais de l'Angleterre; et que,
si on tait oblig de reprendre les armes, la responsabilit en serait
tout entire, aux yeux de Dieu et des hommes,  ceux qui refusaient de
tenir leurs engagements. Cette scne devait irriter profondment
l'amour-propre du peuple anglais, et amener une fcheuse rciprocit de
mauvais traitements. Les Anglais avaient tort au fond, car leur ambition
si peu dissimule  l'gard de Malte tait un vrai scandale. Il fallait
leur laisser le tort du fond, sans se donner,  soi, celui de la forme.
Mais le Premier Consul, bless, prouvait une sorte de plaisir  faire
retentir d'un bout du monde  l'autre les clats de sa colre.

La scne faite  lord Withworth devint aussitt publique; car elle avait
eu deux cents personnes pour tmoins. Chacun la rendit  sa manire, et
l'exagra de son mieux. Elle causa un sentiment douloureux en Europe, et
ajouta beaucoup aux embarras du cabinet britannique. Lord Withworth,
bless, se plaignit  M. de Talleyrand, et dclara qu'il ne se
prsenterait plus aux Tuileries, s'il ne recevait l'assurance formelle
de n'y plus essuyer de tels traitements. M. de Talleyrand rpondit
verbalement  ces justes plaintes, et c'est l que son calme, son
aplomb, son adresse, furent d'un grand secours pour la politique du
cabinet, compromise par la vhmence naturelle du Premier Consul.

[En marge: Rvolution opre dans l'me du Premier Consul.]

Une rvolution subite s'tait faite dans l'me mobile et passionne de
Napolon. De ces perspectives d'une paix laborieuse et fconde, dont
rcemment encore il aimait  repatre son active imagination, il passa
tout de suite  ces perspectives de guerre, de grandeur prodigieuse par
la victoire, de renouvellement de la face de l'Europe, de rtablissement
de l'empire d'Occident, qui se prsentaient trop souvent  son esprit.
Il se jeta brusquement de l'une de ces routes vers l'autre. De
bienfaiteur de la France et du monde, qu'il se flattait d'tre, il
voulut en devenir l'tonnement. Une colre, tout  la fois personnelle
et patriotique, s'empara de lui; et vaincre l'Angleterre, l'humilier,
l'abaisser, la dtruire, devint,  partir de ce jour, la passion de sa
vie. Persuad que tout est possible  l'homme,  condition de beaucoup
d'intelligence, de suite et de volont, il s'attacha tout  coup 
l'ide de franchir le dtroit de Calais, et de porter en Angleterre
l'une de ces armes qui avaient vaincu l'Europe. Il s'tait dit, trois
ans auparavant, que le Saint-Bernard et les glaces de l'hiver, rputs
des obstacles invincibles pour le commun des hommes, ne l'taient pas
pour lui; il se dit la mme chose pour le bras de mer qui est entre
Douvres et Calais, et il s'appliqua depuis  le traverser, avec une
profonde conviction d'y russir. C'est de ce moment, c'est--dire du
jour o fut connu le message du roi d'Angleterre, que datent ses
premiers ordres; et c'est alors que cet esprit, que le sentiment de sa
puissance garait en politique, redevenait le prodige de la nature
humaine, quand il s'agissait de prvoir et de surmonter toutes les
difficults d'une vaste entreprise.

[En marge: Premiers ordres du Premier Consul, pour se prparer  la
guerre.]

Sur-le-champ il envoya le colonel Lacue en Flandre et en Hollande,
pour visiter les ports de ces contres, pour en examiner la forme,
l'tendue, la population, le matriel naval. Il lui enjoignit de se
procurer un tat approximatif de tous les btiments destins au cabotage
et  la pche, depuis le Havre jusqu'au Texel, et capables de suivre 
la voile une escadre de guerre. Il envoya d'autres officiers 
Cherbourg, Saint-Malo, Granville, Brest, avec ordre de faire la revue de
tous les bateaux servant  la grande pche, afin d'en connatre le
nombre, la valeur, le tonnage total. Il fit commencer la rparation des
chaloupes canonnires qui avaient compos l'ancienne flottille de
Boulogne en 1801. Il ordonna aux ingnieurs de la marine de lui
prsenter des modles de bateaux plats, capables de porter du gros
canon; il leur demanda le plan d'un vaste canal entre Boulogne et
Dunkerque, afin de mettre ces deux ports en communication. Il fit
procder  l'armement des ctes et des les depuis Bordeaux jusqu'
Anvers. Il prescrivit une inspection immdiate de toutes les forts qui
bordaient les ctes de la Manche, dans le but de rechercher la nature et
la quantit des bois qu'elles contenaient, et d'examiner quel parti on
pourrait en tirer pour la construction d'une immense flottille de
guerre. Averti par ses rapports que des missaires du gouvernement
anglais marchandaient les bois de l'tat Romain, il dpcha des agents
avec les fonds ncessaires pour acheter ces bois, et des recommandations
qui ne laissaient gure au pape le choix des acheteurs.

[En marge: Le Premier Consul se dispose  fermer aux Anglais tous les
ports du continent.]

Trois actes devaient, suivant lui, signaler le dbut des hostilits:
l'occupation du Hanovre, du Portugal, du golfe de Tarente, afin d'oprer
immdiatement la clture absolue des ctes du continent, depuis le
Danemark jusqu' l'Adriatique. Dans ce but, il commena par composer 
Bayonne l'artillerie d'un corps d'arme; il runit  Faenza une division
de dix mille hommes et vingt-quatre bouches  feu, destine  passer
dans le royaume de Naples; il fit descendre  terre les troupes qui
taient embarques  Helvoetsluis, pour se rendre  la Louisiane.
Pensant qu'il tait trop dangereux de les mettre en mer  la veille
d'une dclaration de guerre, il en dirigea une partie sur Flessingue,
port appartenant  la Hollande, mais plac sous la puissance de la
France pendant que nous occupions le pays. Il y envoya un officier avec
mission de s'emparer de tous les pouvoirs qui appartiennent  un
commandant militaire en temps de guerre, et ordre d'armer la place sans
dlai. Le reste de ces troupes fut dirig sur Breda et Nimgue, deux
points de rassemblement dsigns pour la formation d'un corps de
vingt-quatre mille hommes. Ce corps, plac sous les ordres d'un gnral
sage et ferme, le gnral Mortier, devait envahir le Hanovre au premier
acte d'hostilit commis par l'Angleterre.

[En marge: Mission de Duroc  Berlin.]

Cependant ce n'tait pas une chose politiquement trs-facile que cette
invasion. Le roi d'Angleterre, pour le Hanovre, tait membre de la
Confdration germanique, et avait droit, dans certains cas,  la
protection des tats confdrs. Le roi de Prusse, directeur du cercle
de Basse-Saxe, dans lequel tait compris le Hanovre, tait le protecteur
naturel de cet tat. Il fallait donc avoir recours  lui, et obtenir son
adhsion, ce qui ne pouvait manquer de lui coter beaucoup, car c'tait
compromettre l'Allemagne du nord dans la formidable querelle qui allait
s'engager, et l'exposer peut-tre au blocus du Weser, de l'Elbe, de
l'Oder, par les Anglais. Le cabinet de Postdam affectait, il est vrai,
beaucoup d'attachement pour la France, qui lui procurait de larges
indemnits; cet attachement pouvait aller jusqu' se refuser  tous les
projets de coalition, jusqu' faire ses efforts pour les prvenir, et
mme jusqu' en avertir le Premier Consul; mais, dans l'tat des choses,
l'intimit n'tait pas tellement convertie en alliance positive, que, si
on avait besoin de quelque grand acte de dvouement, on pt srieusement
y compter. Le Premier Consul fit partir  l'instant mme son
aide-de-camp Duroc, qui connaissait parfaitement la cour de Prusse, avec
mission d'informer cette cour du danger d'une rupture prochaine entre la
France et l'Angleterre, de l'intention o tait le gouvernement franais
de pousser la guerre  outrance, et de s'emparer du Hanovre. Le gnral
Duroc tait charg d'ajouter que le Premier Consul ne voulait pas la
guerre pour la guerre, et que, si les monarques trangers  la querelle,
comme le roi de Prusse et l'empereur de Russie, trouvaient le moyen
d'arranger le diffrend, en amenant l'Angleterre  respecter les
traits, il s'arrterait tout de suite dans cette voie d'hostilits
acharnes, dans laquelle il tait prt  se prcipiter.

[En marge: Dmarche  l'gard de l'empereur de Russie.]

Le Premier Consul crut aussi devoir faire une dmarche de convenance
envers l'empereur de Russie. Il avait trait jusqu'ici, avec ce
souverain, quelques-unes des grandes affaires de l'Europe, et il voulait
l'intresser  sa cause, en le constituant juge de ce qui se passait
entre la France et l'Angleterre. Il lui crivit une lettre dont le
colonel Colbert devait tre porteur, et dans laquelle, rappelant tous
les vnements passs depuis la paix d'Amiens, il se montrait dispos,
sans la demander toutefois,  se soumettre  sa mdiation, dans le cas
o la Grande-Bretagne s'y soumettrait de son ct, tant il comptait,
disait-il, sur la bont de sa cause et la justice de l'empereur
Alexandre.

[En marge: Le Premier Consul se dcide  cder la Louisiane aux
Amricains, moyennant une somme considrable.]

[En marge: Alination de la Louisiane pour la somme de quatre-vingts
millions.]

 toutes ces dterminations prises si promptement, devait s'en
ajouter une dernire, relativement  la Louisiane. Les quatre mille
hommes destins  l'occuper venaient d'tre dbarqus. Mais que
faire? quel parti prendre  l'gard de cette riche possession? Il
n'y avait pas  s'inquiter pour nos autres colonies. Saint-Domingue
tait rempli de troupes, et on embarquait en hte sur tous les
btiments de commerce, prts  mettre  la voile, les soldats
disponibles dans les dpts coloniaux. La Guadeloupe, la Martinique,
l'le de France, taient pourvues aussi de fortes garnisons, et il
aurait fallu d'immenses expditions pour les disputer aux Franais.
Mais la Louisiane ne contenait pas un soldat. C'tait une vaste
province que quatre mille hommes ne suffisaient pas pour occuper en
temps de guerre. Les habitants, quoique d'origine franaise, avaient
tant chang de matres depuis un sicle, qu'ils ne tenaient plus 
rien qu' leur indpendance. Les Amricains du Nord taient peu
satisfaits de nous voir en possession des bouches du Mississipi, et
de leur principal dbouch dans le golfe du Mexique. Ils taient
mme en instance auprs de la France, afin de mnager  leur
commerce et  leur navigation des conditions avantageuses de
transit, dans le port de la Nouvelle-Orlans. Il fallait donc
compter si nous voulions garder la Louisiane, sur de grands efforts
contre nous de la part des Anglais, sur une parfaite indiffrence de
la part des habitants, et sur une vritable malveillance de la part
des Amricains. Ces derniers, effectivement, ne souhaitaient que les
Espagnols pour voisins. Tous les rves coloniaux du Premier Consul
s'taient vanouis  la fois  l'apparition du message du roi
Georges III, et sa rsolution avait t forme  l'instant mme.--Je
ne garderai pas, dit-il  l'un de ses ministres, une possession qui
ne serait pas en sret dans nos mains, qui me brouillerait
peut-tre avec les Amricains, ou me placerait en tat de froideur
avec eux. Je m'en servirai, au contraire, pour me les attacher, pour
les brouiller avec les Anglais, et je crerai  ceux-ci des ennemis
qui nous vengeront un jour, si nous ne russissons pas  nous venger
nous-mmes. Mon parti est pris, je donnerai la Louisiane aux
tats-Unis. Mais comme ils n'ont aucun territoire  nous cder en
change, je leur demanderai une somme d'argent pour payer les
frais de l'armement extraordinaire que je projette contre la
Grande-Bretagne.--Le Premier Consul ne voulait pas contracter
d'emprunt; il esprait, avec une forte somme qu'il se procurerait
extraordinairement, avec une augmentation modre dans les impts,
et quelques ventes de biens nationaux lentement opres, suffire aux
dpenses de la guerre. Il convoqua M. de Marbois, ministre du
trsor, employ autrefois en Amrique, M. Decrs, ministre de la
marine, et voulut, quoique dcid, entendre leurs raisons. M. de
Marbois parla pour l'alination de cette colonie, M. Decrs contre.
Le Premier Consul les couta fort attentivement, sans paratre le
moins du monde touch des raisons de l'un ou de l'autre; il les
couta, comme il faisait souvent, mme quand son parti tait pris,
pour s'assurer qu'il n'aurait pas mconnu quelque grand ct de la
question soumise  son jugement. Confirm plutt qu'branl dans sa
rsolution par ce qu'il avait entendu, il prescrivit  M. de Marbois
d'appeler, sans perdre un instant, M. de Livingston, ministre
d'Amrique, et d'entrer en ngociation avec lui au sujet de la
Louisiane. M. de Monro venait justement d'arriver en Europe, pour
rgler avec les Anglais la question du droit maritime, et avec les
Franais la question du transit sur le Mississipi.  son arrive 
Paris, il fut accueilli par la proposition inattendue du cabinet
franais. On lui offrait non pas quelques facilits de transit 
travers la Louisiane, mais l'adjonction mme de cette contre aux
tats-Unis. Il ne fut pas embarrass un instant par le dfaut de
pouvoirs, et traita sur-le-champ, sauf la ratification de son
gouvernement. M. de Marbois lui demanda quatre-vingts millions, dont
vingt pour indemniser le commerce amricain des captures
illgalement faites pendant la dernire guerre, et soixante pour le
trsor de France. Les vingt millions consacrs  ce premier objet
devaient nous assurer toute la bienveillance des ngociants des
tats-Unis. Quant aux soixante millions destins  la France, il
tait convenu que le cabinet de Washington crerait des annuits, et
qu'on les ngocierait  des maisons hollandaises,  un taux
avantageux, et peu loign du pair. Le trait fut donc conclu sur
ces bases, et envoy  Washington pour y tre ratifi. C'est ainsi
que les Amricains ont acquis de la France cette vaste contre, qui
a complt leur domination sur l'Amrique du Nord, et les a rendus
les dominateurs du golfe du Mexique pour le prsent et l'avenir! Ils
sont par consquent redevables de leur naissance et de leur grandeur
 la longue lutte de la France contre l'Angleterre. Au premier acte
de cette lutte, ils ont d leur indpendance: au second, le
complment de leur territoire. On verra bientt  quel usage furent
employs ces soixante millions, et quel rsultat ils faillirent
amener.

[En marge: Suite de la ngociation.]

Ces prcautions une fois prises, le Premier Consul suivit avec plus de
patience le dnoment de la ngociation. L'involontaire emportement dont
il n'avait pu se dfendre, en recevant le message du roi d'Angleterre,
tant pass, il se promit, et tint parole, d'tre d'une modration
inaltrable, de se laisser mme pousser  bout si visiblement, que la
France et l'Europe ne pussent se tromper sur les vritables auteurs de
la guerre.

[En marge: Louables efforts de M. de Talleyrand pour prvenir la
guerre.]

M. de Talleyrand, qui, dans ces circonstances, se conduisit avec une
rare sagesse, avait contribu plus que personne  inspirer ces nouvelles
dispositions au Premier Consul. Ce ministre comprenait trs-bien qu'une
guerre avec l'Angleterre, vu la difficult de la rendre dcisive, vu
l'influence des subsides britanniques qui la rendraient bientt
continentale, tait tout simplement le renouvellement de la lutte de la
Rvolution avec l'Europe, et pour prvenir le malheur d'une
conflagration universelle, il tait dcid  user de cette inertie dont
il se servait quelquefois avec le Premier Consul, comme d'une eau qu'on
jette sur un feu ardent, pour en modrer la violence. Si, en quelques
occasions, son inertie avait eu des inconvnients, elle fut cette fois
d'un grand secours; et, avec un autre cabinet que celui qui rgissait si
faiblement l'Angleterre alors, il aurait peut-tre russi  prvenir une
rupture, ou du moins  la retarder long-temps encore. En consquence,
aprs s'tre concert avec le Premier Consul, il fit au cabinet
britannique une communication calme et franche, ayant pour but d'avertir
ce cabinet que des prcautions militaires commenaient du ct de la
France, mais commenaient  partir de ce jour seulement, c'est--dire 
partir du message du roi Georges III au Parlement. Puisqu'on arme en
Angleterre, disait M. de Talleyrand, le cabinet britannique ne sera pas
tonn si la Suisse, qui allait tre vacue, ne l'est pas; si un corps
de troupes est achemin vers le midi de l'Italie, dans le but de
roccuper Tarente; si un corps de vingt mille hommes entre en Hollande,
et prend la position la plus voisine du Hanovre; si le matriel d'une
division est runi  Bayonne, pour agir en cas de besoin contre le
Portugal; si enfin, des travaux de pure construction dans nos ports, on
passe  des travaux d'armement. Sans doute, il en rsultera un
redoublement d'motion en Angleterre; les excitateurs ordinaires de
l'opinion publique en concluront encore que la France mdite de
nouvelles agressions; mais que faire? il faut bien s'y rsigner,
puisqu'enfin le cabinet britannique a pris l'initiative de ces mesures
de prcaution, qui finissent par tre en ralit des mesures de
provocation.--En effet, on armait activement en Angleterre, on exerait
la presse sur les quais de la Tamise, au milieu de la ville de Londres.
On se prparait ainsi  mettre en mer les cinquante vaisseaux de ligne,
qui, suivant l'annonce faite au Parlement, devaient, en cas de rupture,
tre prts  faire voile le jour mme de la dclaration de guerre.

[En marge: Inutiles efforts des ministres anglais pour s'adjoindre M.
Pitt.]

Le ministre de M. Addington, sentant qu'il tait insuffisant pour ces
circonstances, avait fait quelques ouvertures  M. Pitt, afin de
l'engager  entrer dans le cabinet. M. Pitt avait repouss ces
ouvertures avec hauteur, et il continuait  vivre presque toujours loin
de Londres, et des agitations des partis. Sentant sa force, prvoyant
les vnements qui allaient le rendre ncessaire, il aimait beaucoup
mieux tenir le pouvoir de ces vnements, que des faibles ministres qui
en taient les dtenteurs phmres. Il refusa donc leurs offres, les
laissant par ce refus dans un cruel embarras. On avait fait les
dmarches que nous rapportons, sans l'aveu du roi Georges III, qui
aurait voulu garder son cabinet, car il avait pour M. Pitt un
loignement presque invincible. Il trouvait dans M. Pitt, avec des
opinions qui taient les siennes, un ministre qui tait presque un
matre. Il trouvait dans M. Fox, avec un caractre noble et attachant,
des opinions qui lui taient odieuses. Il ne voulait donc ni de l'un ni
de l'autre. Il tenait  garder M. Addington, fils d'un mdecin, qui lui
tait cher; lord Hawkesbury, fils de lord Liverpool, son confident
intime; il tenait aussi  conserver la paix si c'tait chose possible,
et s'il ne le pouvait pas, se rsignait  faire la guerre, qui tait
devenue pour lui une sorte d'habitude, mais en la faisant avec ses
ministres actuels. MM. Addington et Hawkesbury taient fort de cet avis;
cependant ils auraient voulu se renforcer, et, aprs avoir t un
ministre de paix, se constituer en ministre de guerre.  dfaut de M.
Pitt, qui les avait refuss, il n'tait pas possible de s'adjoindre MM.
Windham et Grenville, car la violence de ceux-ci dpassait de beaucoup
l'opinion de l'Angleterre. MM. Addington et Hawkesbury se seraient
volontiers adresss  M. Fox, dont les ides pacifiques leur convenaient
tout  fait; mais ici la volont du roi tait un obstacle insurmontable,
et ils furent rduits  rester seuls, faibles, isols dans le
Parlement, et ds lors mens par les partis. Or, le parti qui avait le
plus de force dans le moment, parce qu'il exploitait les passions
nationales, tait le parti Grenville, que l'on commenait,  cause de sa
violence,  distinguer du parti Pitt, et qui se vengeait de ne pouvoir
arriver au ministre, en obligeant le pouvoir  y faire ce qu'il y
aurait fait lui-mme. La faiblesse du cabinet le menait donc  la
guerre, presque aussi certainement que s'il avait contenu dans son sein
MM. Windham, Grenville et Dundas.

[En marge: Embarras de MM. Addington et Hawkesbury.]

MM. Addington et Hawkesbury taient maintenant fort embarrasss de tout
l'clat qu'ils avaient fait lors des vnements de la Suisse, soit en
retenant Malte, soit en rpondant  une phrase altire du Premier Consul
par un message au Parlement. Ils auraient bien voulu trouver un
expdient pour se tirer d'embarras; mais malheureusement ils s'taient
mis dans une situation o tout ce qui ne serait pas la conqute
dfinitive de Malte, devait paratre insuffisant en Angleterre, et
provoquer un dchanement sous lequel ils succomberaient. Quant  Malte,
il n'y avait aucune esprance de l'obtenir du Premier Consul.

[En marge: Moyen terme imagin par M. de Talleyrand.]

M. de Talleyrand, pour venir  leur secours, leur insinua qu'une
convention dans laquelle on accorderait, par exemple, l'vacuation de la
Suisse et de la Hollande, pour prix de l'vacuation de Malte, dans
laquelle on s'engagerait  respecter l'intgrit de l'empire turc,
serait peut-tre un moyen de calmer l'opinion publique en Angleterre, et
de dissiper ses ombrages.

[En marge: Avril 1803.]

[En marge: Il faut Malte aux ministres anglais pour se prsenter devant
le Parlement.]

[En marge: Propositions des ministres britanniques.]

Cette proposition ne rpondait pas aux dsirs des ministres anglais, car
Malte tait la condition absolue que leur avaient impose les
dominateurs de leur faiblesse. Il fallait, ou satisfaire la convoitise
veille par leur faute, ou succomber en plein Parlement. Cependant ils
sentaient bien qu'ils finiraient par se couvrir de ridicule aux yeux de
l'Angleterre, de la France et de l'Europe, s'ils continuaient  rester
dans une position quivoque, n'osant pas dire ce qu'ils voulaient. Ils
produisirent enfin leurs prtentions le 13 avril (1803). Le Premier
Consul leur donnant des inquitudes sur l'gypte, il leur fallait,
disaient-ils, la possession de Malte, comme moyen de surveillance
capable de les rassurer. Ils offraient deux hypothses: ou la possession
par l'Angleterre des forts de l'le  perptuit, en laissant le
gouvernement civil  l'ordre; ou bien, cette possession pour dix ans, 
la condition, au bout des dix ans, de rendre les forts non  l'ordre,
mais aux Maltais eux-mmes. Dans les deux cas, la France s'obligerait 
seconder une ngociation avec le roi de Naples, pour obtenir de ce
prince qu'il cdt  l'Angleterre l'le de Lampedouse, peu loigne de
celle de Malte, dans le but avou d'y crer un tablissement maritime.

[En marge: Lord Withworth s'adresse  Joseph Bonaparte pour le faire
concourir au maintien de la paix.]

[En marge: Rsistance du Premier Consul aux instances de Joseph et de M.
de Talleyrand.]

Lord Withworth essaya de faire agrer ces demandes  M. de Talleyrand,
et s'adressa mme au frre du Premier Consul, Joseph, qui ne redoutait
pas moins que M. de Talleyrand les chances d'une lutte dsespre, dans
laquelle il faudrait risquer peut-tre toute la grandeur des Bonaparte.
Joseph promit de s'employer auprs de son frre, mais sans grande
esprance de russir. La seule proposition qui lui parut avoir chance de
succs auprs du Premier Consul, c'tait de laisser quelque temps, mais
peu de temps, la possession des forteresses de Malte aux Anglais, en
maintenant l'existence de l'ordre avec grand soin, pour qu'on pt lui
rendre bientt ces forteresses, et d'accorder  la France en
compensation la reconnaissance immdiate des nouveaux tats d'Italie. En
consquence, Joseph et M. de Talleyrand tentrent les plus grands
efforts pour dcider le Premier Consul. Ils faisaient valoir auprs de
lui le maintien de l'ordre de Saint-Jean-de-Jrusalem, comme tmoignage
certain aux yeux du public, que l'occupation des forts serait
temporaire, et comme sauvant par ce moyen la dignit du gouvernement
franais. Le Premier Consul montra une opinitret invincible. Tous ces
tempraments lui parurent au-dessous de son caractre. Il dit que mieux
vaudrait abandonner purement et simplement l'le de Malte aux Anglais;
que ce serait une sorte de ddommagement, accord volontairement 
l'Angleterre, pour les prtendus empitements de la France depuis la
paix d'Amiens; que la concession, ainsi explique, aurait quelque chose
de franc, de net, et offrirait plutt l'apparence d'une justice
volontairement accorde, que l'apparence d'une faiblesse; qu'au
contraire, la possession de Malte accorde en ralit (car les forts
taient toute l'le, et quelques annes taient la perptuit), accorde
en ralit, mais dissimule, serait indigne de lui; que personne ne s'y
tromperait, et que, dans les efforts mme qu'il ferait pour dissimuler
cette concession, on reconnatrait le sentiment de sa propre
faiblesse.--Non, dit-il, ou Malte ou rien! Mais Malte, c'est la
domination de la Mditerrane. Or personne ne croira que je consente 
donner la domination de la Mditerrane aux Anglais, sans avoir peur de
me mesurer avec eux. Je perds donc  la fois la plus importante mer du
monde, et l'opinion de l'Europe, qui croit  mon nergie, qui la croit
suprieure  tous les dangers.--Mais, rpondait M. de Talleyrand, aprs
tout, les Anglais tiennent Malte, et en rompant vous ne la leur arrachez
pas.--Oui, rpliquait le Premier Consul, mais je ne cderai pas sans
combat un immense avantage; je le disputerai les armes  la main, et
j'espre amener les Anglais  un tel tat, qu'ils seront forcs de
rendre Malte, et mieux encore; sans compter que, si j'arrive  Douvres,
c'en est fini de ces tyrans des mers. D'ailleurs, puisqu'il faut
combattre tt ou tard, avec un peuple auquel la grandeur de la France
est insupportable, eh bien! mieux vaut aujourd'hui que plus tard.
L'nergie nationale n'est pas mousse par une longue paix; je suis
jeune, les Anglais ont tort, plus tort qu'ils n'auront jamais; j'aime
mieux en finir. Malte ou rien, rptait-il sans cesse; mais je suis
rsolu, ils n'auront pas Malte.--

Cependant le Premier Consul consentit  ce que l'on ngocit la cession
aux Anglais de Lampedouse, ou de toute autre petite le dans le nord de
l'Afrique,  condition toutefois qu'ils vacueraient Malte
immdiatement.--Qu'ils se donnent, disait-il, une relche dans la
Mditerrane,  la bonne heure. Mais je ne veux pas qu'ils aient deux
Gibraltar dans cette mer, un  l'entre, un au milieu.--

[En marge: Conduite inconvenante de lord Withworth, et patience de M. de
Talleyrand.]

Cette rponse causa le plus grand dsappointement  lord Withworth, et
d'accommodant qu'il s'tait montr d'abord, quand il avait l'esprance
de russir, il devint roide, hautain, et presque inconvenant. Mais M. de
Talleyrand s'tait promis de tout supporter, pour prvenir ou retarder
au moins la rupture. Lord Withworth dit  M. de Talleyrand que, si le
Premier Consul mettait son honneur o il ne devait pas le mettre, peu
importait  l'Angleterre; qu'elle n'tait pas l'un de ces petits tats
auxquels il pouvait dicter ses volonts, et faire subir toutes ses
manires d'entendre l'honneur et la politique. M. de Talleyrand rpondit
avec calme et dignit, que l'Angleterre, de son ct, n'avait pas le
droit, sous prtexte de dfiance, d'exiger l'abandon de l'un des points
les plus importants du globe; qu'il n' y avait pas de puissance au monde
qui pt imposer aux autres les consquences de ses soupons, fonds ou
non; que ce serait l une manire fort commode de faire des conqutes,
et qu'il n'y aurait ds lors qu' dire qu'on avait des inquitudes, pour
tre autoris  mettre la main sur une partie de la terre.

[En marge: Mai 1803.]

[En marge: Le cabinet britannique se rsout  la guerre.]

Lord Withworth communiqua cette rponse au cabinet anglais, qui, se
voyant plac entre l'vacuation de Malte, ce qu'il regardait comme sa
chute, ou la guerre, prit la coupable rsolution de prfrer la guerre,
la guerre contre le seul homme qui pt faire courir  l'Angleterre de
graves prils. Une fois cette rsolution prise, le cabinet pensa qu'il
fallait, pour plaire davantage au parti sous la domination duquel il
tait plac, tre brusque, arrogant, prompt  rompre. On enjoignit 
lord Withworth d'exiger l'occupation de Malte au moins pour dix ans, la
cession de l'le de Lampedouse, l'vacuation immdiate de la Suisse et
de la Hollande, une indemnit prcise et dtermine en faveur du roi de
Pimont, et d'offrir,  titre de compensation, la reconnaissance des
tats italiens.  ces ordres envoys  l'ambassadeur, on ajouta
l'injonction de prendre immdiatement ses passe-ports, si les conditions
de l'Angleterre n'taient pas acceptes.

La dpche tait du 23 avril, elle arriva le 25  Paris. Le 2 mai tait
le terme fatal. Lord Withworth essaya quelques tentatives
d'accommodement auprs de M. de Talleyrand, car lui-mme tait effray
de cette rupture. M. de Talleyrand, de son ct, s'attachait  lui faire
entendre qu'il n'y avait aucun espoir d'obtenir Malte, ni pour dix ans,
ni pour moins, et qu'il fallait songer  un autre arrangement. Mais il
s'appliquait en mme temps, par la tournure de ses rponses,  viter
une conclusion immdiate. Lord Withworth, entrant tout  fait dans ses
intentions, tait rsolu  ne pas devancer le terme du 2 mai. Il n'y
avait pas un homme en effet, quelque hardi qu'il ft, qui n'entrevt
avec effroi les consquences d'une telle guerre. Il n'y avait
d'inbranlables dans ce conflit, que les ministres anglais voulant
sauver  tout prix leur triste existence, et le Premier Consul, bravant
toutes les chances d'une lutte pouvantable, afin de soutenir l'honneur
de son gouvernement, et la prpondrance de la France dans la
Mditerrane. Lord Withworth et M. de Talleyrand atteignirent donc le
septime jour sans rompre.

[En marge: Lord Withworth demande ses passe-ports.]

[En marge: Nouvelle proposition consistant  mettre Malte en dpt dans
les mains de la Russie.]

Enfin le 2 mai lord Withworth, n'osant pas manquer aux ordres de sa
cour, demanda ses passe-ports. M. de Talleyrand, pour gagner encore un
peu de temps, lui rpondit qu'il allait soumettre au Premier Consul
cette demande de passe-ports, le pria de nouveau de ne rien brusquer,
lui affirmant que peut-tre,  force de chercher, on trouverait un mode
imprvu d'arrangement. M. de Talleyrand vit le Premier Consul, confra
long-temps avec lui, et de cette confrence sortit une proposition
nouvelle, et assez ingnieuse. Elle consistait  remettre l'le de Malte
dans les mains de l'empereur de Russie, et de l'y laisser en dpt, en
attendant la conclusion des diffrends survenus entre la France et
l'Angleterre. Une telle combinaison devait ter aux Anglais tout
prtexte de dfiance, car la loyaut du jeune empereur ne pouvait tre
conteste, et cela le constituait juge du diffrend. Par une sorte d'
propos, ce prince venait d'crire, en rponse aux communications du
Premier Consul, qu'il tait tout prt  offrir sa mdiation, si c'tait
un moyen de prvenir la guerre; et le roi de Prusse, partageant son
dsir, s'tait joint  lui pour faire la mme offre. On tait donc bien
sr de trouver ces deux monarques disposs  se charger du fardeau
d'une mdiation. S'y refuser, c'tait prouver qu'on n'avait de craintes
ni sur Malte, ni sur l'gypte, puisqu'un dpositaire impartial ne
rassurait pas, mais qu'on voulait une conqute pour la nation, et un
argument pour le Parlement.

M. de Talleyrand, heureux d'avoir trouv un tel expdient, se rendit
auprs de lord Withworth, pour l'engager  diffrer son dpart, et
l'inviter  transmettre la nouvelle proposition  son cabinet. Les
ordres que cet ambassadeur avait reus taient si positifs, qu'il
n'osait y manquer. Cependant il se laissa branler par la crainte de
faire une dmarche peut-tre irrparable, en prenant immdiatement ses
passe-ports. Il envoya donc un courrier  Londres pour transmettre les
dernires offres du cabinet franais, et s'excuser du dlai qu'il
s'tait permis d'apporter  l'excution des ordres de sa cour.

[En marge: L'Angleterre refuse le dpt propos, et demande  garder
Malte au moyen d'un article secret.]

M. de Talleyrand envoya galement un courrier extraordinaire au gnral
Androssy, qui ne voyait plus les ministres anglais depuis leurs
dernires communications, et lui ordonna d'essayer auprs d'eux une
dmarche dcisive. Le gnral Androssy n'y manqua pas, et leur fit
entendre la voix d'un honnte homme. Si ce n'tait pas Malte qu'on
voulait acqurir, au mpris des traits, on ne pouvait avoir aucun motif
de refuser le dpt de ce gage prcieux, dans des mains puissantes,
dsintresses et parfaitement sres. M. Addington parut branl; car,
au fond, il souhaitait une solution pacifique. Ce chef de cabinet disait
assez navement qu'il dsirait tre clair, exprimait le regret de ne
pas l'tre assez pour une conjoncture aussi grave, et restait suspendu
entre la double crainte de commettre une faiblesse, ou de provoquer une
guerre funeste. Lord Hawkesbury, plus ambitieux, plus ferme, se montra
inbranlable. Le cabinet, aprs en avoir dlibr, refusa la
proposition. On voulait satisfaire l'ambition nationale, et rendre Malte
mme  un tiers dsintress, c'tait manquer le but. D'ailleurs, la
rendre  ce tiers dsintress, c'tait probablement la perdre pour
jamais; car on savait bien qu'il n'y avait pas d'arbitre au monde qui
pt donner gain de cause  l'Angleterre dans une pareille question. On
employa, pour colorer le refus de cette dernire proposition, un
argument tout  fait mensonger. On avait, disait-on, la certitude que la
Russie n'accepterait pas la mission, dont on voulait la charger. Or le
contraire tait certain, car la Russie venait d'offrir sa mdiation; et
un peu plus tard, en apprenant la dernire proposition du gouvernement
franais, elle se hta de dclarer qu'elle y consentait, malgr les
dangers attachs au dpt qu'il s'agissait de remettre en ses mains.
Cependant les ministres anglais voulurent se rserver une dernire
chance d'obtenir Malte, et imaginrent un expdient qui n'tait pas
acceptable. Jugeant le Premier Consul d'aprs eux-mmes, ils crurent
qu'il ne refusait Malte que par crainte de l'opinion publique. Ils
proposrent donc, en ajoutant quelques articles patents au trait
d'Amiens, de rejeter dans un article secret l'obligation de laisser les
troupes anglaises  Malte. Les articles patents devaient dire que la
Suisse et la Hollande seraient immdiatement vacues, que le roi de
Sardaigne recevrait une indemnit territoriale, que les Anglais
obtiendraient l'le de Lampedouse, et, en attendant, resteraient 
Malte. L'article secret devait dire que leur sjour  Malte durerait dix
ans.

[En marge: Le Premier Consul rejette l'ide d'un article secret.]

Cette rponse, dlibre le 7 mai, expdie le mme jour, arriva le 9 
Paris. Le 10, lord Withworth la communiqua par crit  M. de Talleyrand,
qu'il ne put voir, parce que ce ministre tait retenu auprs du Premier
Consul, malade par suite d'une chute de voiture. Quand on fit  celui-ci
la proposition d'un article secret, il la repoussa firement, et n'en
voulut entendre parler  aucun prix.  son tour il imagina un dernier
expdient, et qui tait une manire adroite de maintenir les deux
ambitions nationales en quilibre, tant sous le rapport des avantages
rels, que sous le rapport des avantages apparents. Cet expdient
consistait  laisser les Anglais  Malte, un espace de temps
indtermin, mais  condition que les Franais, pendant le mme espace
de temps, occuperaient le golfe de Tarente. Il y avait  cela d'assez
grands avantages de circonstance. Les ministres anglais gagnaient cette
espce de gageure qu'ils avaient faite, d'obtenir Malte; les Franais
occupaient une position gale sur la Mditerrane; bientt toutes les
puissances devaient tre tentes d'intervenir, et s'efforcer de faire
sortir les Anglais de Malte pour que les Franais sortissent du royaume
de Naples. Cependant le Premier Consul ne voulait proposer ce nouvel
arrangement que s'il avait l'espoir de le faire accepter. M. de
Talleyrand eut donc pour instruction d'apporter dans cette dernire
dmarche une extrme mesure.

Le lendemain, 11 mai, M. de Talleyrand vit lord Withworth  midi, lui
dit qu'un article secret tait inacceptable, car le Premier Consul ne
voulait pas tromper la France sur l'tendue des concessions accordes 
l'Angleterre; que cependant on avait encore une proposition  prsenter,
dont le rsultat serait de cder Malte, mais  condition d'un quivalent
pour la France. Lord Withworth dclara qu'il ne pouvait admettre que la
proposition envoye par son cabinet, et qu'aprs avoir pris sur lui de
diffrer une premire fois son dpart, il ne pouvait le retarder une
seconde fois sans une adhsion formelle  ce que demandait son
gouvernement. M. de Talleyrand ne rpliqua rien  cette dclaration, et
les deux ministres se quittrent, fort attrists l'un et l'autre de
n'avoir pu amener un accommodement. Lord Withworth demanda ses
passe-ports pour le lendemain, mais en disant qu'il voyagerait
lentement, et qu'on aurait encore le temps d'crire  Londres, et de
recevoir une rponse avant qu'il pt s'embarquer  Calais. Il fut
convenu que les ambassadeurs seraient changs  la frontire, et que
lord Withworth attendrait  Calais que le gnral Androssy ft rendu 
Douvres.

[En marge: Dpart de lord Withworth.]

La curiosit tait grande dans Paris. Une foule empresse assigeait la
porte de l'htel de l'ambassadeur d'Angleterre, pour voir s'il faisait
ses prparatifs de voyage. Le lendemain 12, aprs avoir attendu encore
toute la journe, et laiss au cabinet franais tout le temps possible
pour rflchir, lord Withworth s'achemina vers Calais,  petites
journes. Le bruit de son dpart produisit une vive sensation dans
Paris, et tout le monde entrevit que d'immenses vnements allaient
signaler cette nouvelle priode de guerre.

[En marge: Dpart du gnral Androssy.]

M. de Talleyrand avait envoy un courrier au gnral Androssy, pour lui
remettre la nouvelle proposition de laisser occuper Tarente par les
Franais, en compensation de l'occupation de Malte par les Anglais.
C'tait par M. de Schimmelpennink, ministre de Hollande, que la
proposition devait tre faite, non pas au nom de la France, mais comme
une ide personnelle  M. de Schimmelpennink, et du succs de laquelle
il tait assur. L'ide, soumise au cabinet britannique, ne fut point
accueillie, et le gnral Androssy dut quitter l'Angleterre. L'anxit
qui s'tait manifeste  Paris, tait tout aussi grande  Londres. La
salle du Parlement tait sans cesse remplie depuis quelques jours, et
chacun demandait aux ministres des nouvelles de la ngociation. Au
moment d'une aussi grande dtermination, la fougue belliqueuse tait
tombe, et on se surprenait  craindre les consquences d'une lutte
dsespre. Le peuple de Londres ne souhaitait gure le renouvellement
de la guerre. Le parti Grenville et le haut commerce taient seuls
satisfaits.

[En marge: Les deux ambassadeurs se sparent  Douvres.]

Le gnral Androssy fut accompagn  son dpart avec de grands gards
et de visibles regrets. Il parvint  Douvres en mme temps que lord
Withworth  Calais, c'est--dire le 17 mai. Lord Withworth fut 
l'instant mme transport de l'autre ct du dtroit. Il s'empressa de
visiter l'ambassadeur franais, le combla de tmoignages d'estime, et le
conduisit lui-mme  bord du btiment qui devait le ramener en France.
Les deux ambassadeurs se sparrent en prsence de la foule mue,
inquite et attriste. Dans ce moment solennel, les deux nations
semblaient se dire adieu, pour ne plus se revoir qu'aprs une effroyable
guerre, et le bouleversement du monde. Combien les destines eussent t
diffrentes, si, comme l'avait dit le Premier Consul, ces deux
puissances, l'une maritime, l'autre continentale, s'taient unies et
compltes, pour rgler paisiblement les intrts de l'univers! La
civilisation gnrale aurait fait des pas plus rapides; l'indpendance
future de l'Europe eut t  jamais assure; les deux nations n'auraient
pas prpar la domination du Nord sur l'Occident divis!

Telle fut la triste fin de cette courte paix d'Amiens.

[En marge: Jugement sur les causes de cette rupture.]

Nous ne dissimulons pas la vivacit de nos sentiments nationaux: donner
des torts  la France nous coterait; mais nous le ferions sans hsiter,
si elle nous semblait en avoir; et nous saurons le faire, quand
malheureusement elle en aura, parce que la vrit est le premier devoir
de l'historien. Cependant, aprs de longues rflexions sur ce grave
sujet, nous ne pouvons condamner la France, dans ce renouvellement de la
lutte des deux nations. Le Premier Consul, dans cette circonstance, se
conduisit avec une parfaite bonne foi. Il eut, nous l'avouons, des
torts de forme, mais ces torts mme il ne les eut pas tous. Il n'en eut
pas un seul quant au fond des choses. Les plaintes de l'Angleterre,
portant sur le changement opr dans la situation relative des deux
tats depuis la paix, taient sans fondement. En Italie, la Rpublique
italienne avait choisi le Premier Consul pour prsident; mais en ralit
cela ne changeait rien  la dpendance de cette Rpublique, qui
n'existait, et ne pouvait exister que par la France. D'ailleurs, cet
vnement datait de fvrier, et le trait d'Amiens du mois de mars 1802.
La constitution du royaume d'trurie, la cession de la Louisiane et du
duch de Parme  la France, taient des faits publics avant cette mme
poque de mars 1802. Il faut ajouter que l'Angleterre au congrs
d'Amiens avait presque promis la reconnaissance des nouveaux tats
d'Italie. La runion du Pimont tait galement prvue et avoue, dans
les ngociations d'Amiens, puisque le ngociateur anglais avait essay
quelques efforts, pour obtenir une indemnit en faveur du roi de
Pimont. La Suisse, la Hollande n'avaient pas cess d'tre occupes par
nos troupes, soit pendant la guerre, soit pendant la paix, et dans plus
d'un entretien, lord Hawkesbury avait reconnu que notre influence sur
ces tats tait une consquence de la guerre; que, pourvu que leur
indpendance ft dfinitivement reconnue, on n'lverait aucune plainte.
L'Angleterre ne pouvait donc pas supposer que la France laisserait
accomplir en Suisse ou en Hollande, c'est--dire  ses portes, une
contre-rvolution sans s'en mler. Quant aux scularisations, c'tait
un acte oblig par les traits, acte plein de justice, de modration,
excut de moiti avec la Russie, consenti par tous les tats
d'Allemagne, y compris l'Autriche, renforc enfin de l'adhsion du roi
d'Angleterre lui-mme, qui avait, en qualit de roi de Hanovre, adhr 
la rpartition des indemnits, extrmement avantageuse pour lui. Qu'y
avait-il donc sur le continent  reprocher  la France? Sa grandeur
seule, grandeur consacre par les traits, admise par l'Angleterre au
congrs d'Amiens, devenue, il est vrai, plus sensible dans le calme de
la paix, et au milieu de ngociations, que son influence et son habilet
dcidaient d'une manire irrsistible.

Le reproche de prtendus projets sur l'gypte tait un faux prtexte,
car le Premier Consul n'en avait aucun  cette poque, et le colonel
Sbastiani avait t envoy seulement comme observateur, dans le but
unique de s'assurer si les Anglais taient prts  vacuer Alexandrie.
L'examen des plus secrets documents ne laisse pas le moindre doute  cet
gard.

Sur quoi donc pouvait se fonder l'trange violation du trait d'Amiens,
relativement  Malte? Il ne faut, pour se l'expliquer, que se remettre
en mmoire les vnements couls depuis quinze mois.

Les Anglais, passionns comme tous les grands peuples, souhaitaient en
1801, aprs dix ans de lutte, un instant de rpit, et le souhaitaient
avec ardeur, ainsi qu'on souhaite tout changement. Ce sentiment, rendu
plus vif par la misre des classes ouvrires en 1801, devint l'une de
ces impulsions qui, dans les gouvernements libres, renversent ou lvent
les ministres. M. Pitt se retira; le faible ministre Addington lui
succda, et fit la paix  des conditions claires, parfaitement connues
de sa nation et du monde. Il concda les avantages acquis par la France
depuis dix ans, car la paix tait impossible  d'autres conditions.
Aprs quelques mois, cette paix ne parut pas donner tout ce qu'on en
attendait: est-il jamais arriv que la ralit ait gal l'esprance?
Les Anglais virent la France, grande par la guerre, devenir grande par
les ngociations, grande par les travaux de l'industrie et du commerce.
La jalousie s'enflamma de nouveau dans leur coeur. Ils demandrent un
trait de commerce, que le Premier Consul refusa, convaincu que les
manufactures franaises, rcemment cres, ne pouvaient vivre sans une
forte protection. Nanmoins, les manufacturiers anglais taient
satisfaits, parce que la contrebande leur ouvrait encore d'assez grands
dbouchs. Mais le haut commerce de Londres, effray de la concurrence
dont le menaaient les pavillons franais, espagnol, hollandais, gnois,
reparus sur les mers, priv des bnfices des emprunts, li avec MM.
Pitt, Windham, Grenville, le haut commerce de Londres devint hostile,
plus hostile que l'aristocratie anglaise elle-mme. Il avait d'intimes
relations avec la Hollande, et se plaignit vivement de l'empire que la
France exerait sur cette contre. Une contre-rvolution s'tant faite
en Suisse, par la bonne foi mme du Premier Consul, trop press
d'vacuer cette contre, il fallut y rentrer. Ce fut un nouveau
prtexte. Bientt le dchanement fut au comble; et le parti de la
guerre, compos du haut commerce, ayant  sa tte M. Pitt, absent du
Parlement, et les Grenville, prsents  toutes les discussions, poussa
visiblement  une rupture. La presse britannique se livra au plus
affreux dchanement. La presse des migrs franais en profita pour
dpasser de beaucoup toutes les violences des feuilles anglaises.

Malheureusement un ministre faible, voulant la paix, mais craignant le
parti de la guerre, effray du bruit qui s'levait  l'occasion de la
Suisse, commit la faute de contremander l'vacuation de Malte. Ds cet
instant, la paix fut irrvocablement sacrifie; car cette riche proie de
Malte une fois indique  l'ambition anglaise, il n'tait plus possible
de la lui refuser. La promptitude et la modration de l'intervention
franaise en Suisse, ayant fait vanouir le grief qu'on en tirait, le
cabinet britannique aurait bien voulu vacuer Malte; mais il ne l'osait
plus. Le Premier Consul le somma, dans le langage de la justice et de
l'orgueil bless, d'excuter le trait d'Amiens; et, de sommations en
sommations, on fut conduit  la dplorable rupture que nous venons de
raconter.

Ainsi l'aristocratie commerciale anglaise, bien plus active en cette
circonstance que la vieille aristocratie nobiliaire, ligue avec les
ambitieux du parti tory, aide des migrs franais, mal contenue par un
ministre dbile, cette aristocratie commerciale et ses associs,
excitant, provoquant un caractre imptueux, plein du double sentiment
de sa force et de la justice de sa cause, tels sont les vritables
auteurs de la guerre. Nous croyons tre vridiques et justes en les
signalant sous ces traits  la postrit, qui, du reste, psera nos
torts  tous, dans des balances plus sres que les ntres, plus sres,
nous en convenons, parce qu'elle les tiendra d'une main froide et
insensible.

FIN DU LIVRE SEIZIME.




LIVRE DIX-SEPTIME.


CAMP DE BOULOGNE.

     Message du Premier Consul aux grands corps de l'tat, et rponse
      ce message. -- Paroles de M. de Fontanes. -- Violences de la
     marine anglaise  l'gard du commerce franais. -- Reprsailles.
     -- Les communes et les dpartements, par un mouvement spontan,
     offrent au gouvernement des bateaux plats, des frgates, des
     vaisseaux de ligne. -- Enthousiasme gnral. -- Ralliement de la
     marine franaise dans les mers d'Europe. -- tat dans lequel la
     guerre place les colonies. -- Suite de l'expdition de
     Saint-Domingue. -- Invasion de la fivre jaune. -- Destruction de
     l'arme franaise. -- Mort du capitaine gnral Leclerc. --
     Insurrection des noirs. -- Ruine dfinitive de la colonie de
     Saint-Domingue. -- Retour des escadres. -- Caractre de la guerre
     entre la France et l'Angleterre. -- Forces compares des deux
     pays. -- Le Premier Consul se rsout hardiment  tenter une
     descente. -- Il la prpare avec une activit extraordinaire. --
     Constructions dans les ports, et dans le bassin intrieur des
     rivires. -- Formation de six camps de troupes, depuis le Texel
     jusqu' Bayonne. -- Moyens financiers. -- Le Premier Consul ne
     veut pas recourir  l'emprunt. -- Vente de la Louisiane. --
     Subsides des allis. -- Concours de la Hollande, de l'Italie et
     de l'Espagne. -- Incapacit de l'Espagne. -- Le Premier Consul la
     dispense de l'excution du trait de Saint-Ildephonse, 
     condition d'un subside. -- Occupation d'Otrante et du Hanovre. --
     Manire de penser de toutes les puissances, au sujet de la
     nouvelle guerre. -- L'Autriche, la Prusse, la Russie. -- Leurs
     anxits et leurs vues. -- La Russie prtend limiter les moyens
     des puissances belligrantes. -- Elle offre sa mdiation, que le
     Premier Consul accepte avec un empressement calcul. --
     L'Angleterre rpond froidement aux offres de la Russie. --
     Pendant ces pourparlers, le Premier Consul part pour un voyage
     sur les ctes de France, afin de presser les prparatifs de sa
     grande expdition. -- Madame Bonaparte l'accompagne. -- Le
     travail le plus actif ml  des pompes royales. -- Amiens,
     Abbeville, Boulogne. -- Moyens imagins par le Premier Consul,
     pour transporter une arme de Calais  Douvres. -- Trois espces
     de btiments. -- Leurs qualits et leurs dfauts. -- Flottille de
     guerre et flottille de transport. -- Immense tablissement
     maritime lev  Boulogne par enchantement. -- Projet de
     concentrer deux mille btiments  Boulogne, quand les
     constructions auront t acheves dans les ports et les rivires.
     -- Prfrence donne  Boulogne sur Dunkerque et Calais. -- Le
     dtroit, ses vents et ses courants. -- Creusement des ports de
     Boulogne, taples, Wimereux et Ambleteuse. -- Ouvrages destins 
     protger le mouillage. -- Distribution des troupes le long de la
     mer. -- Leurs travaux et leurs exercices militaires. -- Le
     Premier Consul, aprs avoir tout vu et tout rgl, quitte
     Boulogne, pour visiter Calais, Dunkerque, Ostende, Anvers. --
     Projets sur Anvers. -- Sjour  Bruxelles. -- Concours dans cette
     ville des ministres, des ambassadeurs, des vques. -- Le
     cardinal Caprara en Belgique. -- Voyage  Bruxelles de M.
     Lombard, secrtaire du roi de Prusse. -- Le Premier Consul
     cherche  rassurer le roi Frdric-Guillaume par de franches
     communications. -- Retour  Paris. -- Le Premier Consul veut en
     finir de la mdiation de la Russie, et annonce une guerre 
     outrance contre l'Angleterre. -- Il veut enfin obliger l'Espagne
      s'expliquer, et  excuter le trait de Saint-Ildephonse, en
     lui laissant le choix des moyens. -- Conduite trange du prince
     de la Paix. -- Le Premier Consul fait une dmarche auprs du roi
     d'Espagne, pour lui dnoncer ce favori et ses turpitudes. --
     Triste abaissement de la cour d'Espagne. -- Elle se soumet, et
     promet un subside. -- Continuation des prparatifs de Boulogne.
     -- Le Premier Consul se dispose  excuter son entreprise dans
     l'hiver de 1803. -- Il se cre un pied--terre prs de Boulogne,
     au Pont-de-Briques, et y fait des apparitions frquentes. --
     Runion dans la Manche de toutes les divisions de la flottille.
     -- Brillants combats des chaloupes canonnires contre des bricks
     et des frgates. -- Confiance acquise dans l'expdition. --
     Intime union des matelots et des soldats. -- Esprance d'une
     excution prochaine. -- vnements imprvus qui rappellent un
     moment l'attention du Premier Consul sur les affaires
     intrieures.


[En marge: Juin 1803.]

[En marge: Le renouvellement de la guerre imput en France 
l'Angleterre seule.]

Le got de la guerre qu'on devait naturellement supposer au Premier
Consul, l'aurait rendu suspect  l'opinion publique en France, et fait
accuser peut-tre de trop de prcipitation  rompre, si l'Angleterre,
par la violation manifeste du trait d'Amiens, ne s'tait charge de le
justifier compltement. Mais il tait vident, pour tous les esprits,
qu'elle n'avait pas rsist  la tentation de s'approprier Malte, et de
se procurer ainsi une compensation peu lgitime de notre grandeur. On
acceptait donc la rupture comme une ncessit d'honneur et d'intrt,
bien qu'on ne se ft aucune illusion sur ses consquences. On savait que
la guerre avec l'Angleterre pouvait toujours devenir la guerre avec
l'Europe; que sa dure tait aussi incalculable que son tendue, car il
n'tait pas facile d'aller la terminer  Londres, comme on allait
terminer aux portes de Vienne une querelle avec l'Autriche. Elle devait
porter de plus un dommage mortel au commerce, car les mers ne pouvaient
manquer d'tre bientt fermes. Cependant deux considrations en
diminuaient beaucoup le chagrin pour la France. Sous un chef tel que
Napolon, la guerre n'tait plus le signal de nouveaux dsordres
intrieurs, et on se flattait, en outre, d'assister peut-tre  quelque
merveille de son gnie, qui terminerait d'un seul coup la longue
rivalit des deux nations.

[En marge: Franches communications diplomatiques faites aux grands corps
de l'tat.]

[En marge: Rponse des corps de l'tat.]

Le Premier Consul, qui en cette occasion voulut garder de grands
mnagements pour l'opinion publique, se conduisit comme on aurait pu le
faire dans le gouvernement reprsentatif le plus anciennement tabli. Il
convoqua le Snat, le Corps Lgislatif, le Tribunat, et leur communiqua
les pices de la ngociation qui mritaient d'tre connues. Il pouvait,
en effet, se dispenser de toute dissimulation, car, sauf quelques
mouvements de vivacit, il n'avait au fond rien  se reprocher. Ces
trois corps de l'tat rpondirent  la dmarche du Premier Consul, par
l'envoi de dputations, charges d'apporter au gouvernement
l'approbation la plus complte. Un homme qui excellait dans cette
loquence tudie et solennelle, qui sied bien  la tte des grandes
assembles, M. de Fontanes, rcemment introduit dans le Corps Lgislatif
par l'influence de la famille Bonaparte, vint exprimer au Premier Consul
les sentiments de ce corps, et le fit en termes dignes d'tre recueillis
par l'histoire.

[En marge: Belles paroles de M. de Fontanes.]

La France, dit-il, est prte encore  se couvrir de ces armes qui ont
vaincu l'Europe... Malheur au gouvernement ambitieux qui voudrait nous
rappeler sur le champ de bataille, et qui, enviant  l'humanit un si
court intervalle de repos, la replongerait dans les calamits dont elle
est  peine sortie!.... L'Angleterre ne pourrait plus dire qu'elle
dfend les principes conservateurs de la socit menace dans ses
fondements; c'est nous qui pourrons tenir ce langage, si la guerre se
rallume; c'est nous qui vengerons alors les droits des peuples et la
cause de l'humanit, en repoussant l'injuste attaque d'une nation qui
ngocie pour tromper, qui demande la paix pour recommencer la guerre, et
ne signe de traits que pour les rompre.... N'en doutons pas, si le
signal est une fois donn, la France se ralliera par un mouvement
unanime autour du hros qu'elle admire. Tous les partis qu'il tient en
silence autour de lui, ne disputeront plus que de zle et de courage.
Tous sentent qu'ils ont besoin de son gnie, et reconnaissent que seul
il peut porter le poids et la grandeur de nos nouvelles destines....

Citoyen Premier Consul, le peuple franais ne peut avoir que de
grandes penses et des sentiments hroques comme les vtres. Il a
vaincu pour avoir la paix; il la dsire comme vous, mais comme vous il
ne craindra jamais la guerre. L'Angleterre, qui se croit si bien
protge par l'Ocan, ne sait-elle pas que le monde voit quelquefois
paratre des hommes rares, dont le gnie excute ce qui, avant eux,
paraissait impossible? Et si l'un de ces hommes avait paru, devrait-elle
le provoquer imprudemment, et le forcer  obtenir de sa fortune tout ce
qu'il a droit d'en attendre? Un grand peuple est capable de tout avec un
grand homme, dont il ne peut jamais sparer sa gloire, ses intrts et
son bonheur.

[En marge: Les Anglais courent sur le commerce franais avant aucune
dclaration rgulire de guerre.]

[En marge: Le Premier Consul fait arrter tous les Anglais voyageant en
France.]

 ce langage brillant et apprt, on ne pouvait plus sans doute
reconnatre l'enthousiasme de quatre-vingt-neuf, mais on y sentait la
confiance immense que tout le monde prouvait pour le hros qui avait en
main les destines de la France, et duquel on attendait l'humiliation
ardemment dsire de l'Angleterre. Une circonstance, d'ailleurs facile 
prvoir, accrut singulirement l'indignation publique. Presque au moment
du dpart des deux ambassadeurs, et avant toute manifestation rgulire,
on apprit que les vaisseaux de la marine royale anglaise couraient sur
le commerce franais. Deux frgates avaient enlev, dans la baie
d'Audierne, des vaisseaux marchands qui cherchaient un refuge  Brest.
Bientt  ces premiers actes vinrent s'en ajouter beaucoup d'autres,
dont la nouvelle arriva de tous les ports. C'tait une violence peu
conforme au droit des gens. Il y avait une stipulation formelle  ce
sujet dans le dernier trait sign entre l'Amrique et la France (30
septembre 1800,--art. 8); il n'y avait rien de pareil, il est vrai, dans
le trait d'Amiens. Ce trait ne stipulait, en cas de rupture, aucun
dlai pour commencer les hostilits contre le commerce. Mais ce dlai
rsultait des principes moraux du droit des gens, placs bien au-dessus
de toutes les stipulations crites des nations. Le Premier Consul, que
cette situation nouvelle ramenait  toute l'ardeur de son caractre,
voulut user de reprsailles  l'instant mme, et rdigea un arrt par
lequel il dclarait prisonniers de guerre, tous les Anglais voyageant en
France, au moment de la rupture. Puisqu'on voulait, disait-il, faire
retomber sur de simples marchands, innocents de la politique de leur
gouvernement, les consquences de cette politique, il tait autoris 
rendre la pareille, et  s'assurer des moyens d'change, en constituant
prisonniers les sujets britanniques, actuellement arrts sur le sol
franais. Cette mesure, quoique motive par la conduite de la
Grande-Bretagne, prsentait cependant un caractre de rigueur qui
pouvait inquiter l'opinion publique, et faire craindre le retour des
violences de la dernire guerre. M. Cambacrs insista fortement auprs
du Premier Consul, et obtint la modification des dispositions projetes.
Grce  ses efforts ces dispositions ne s'appliqurent qu'aux sujets
britanniques qui servaient dans les milices, ou qui avaient une
commission quelconque de leur gouvernement. Du reste, ils ne furent pas
enferms, mais simplement prisonniers sur parole, dans diverses places
de guerre.

[En marge: lan gnral en France, et empressement  faire des dons
volontaires pour la construction des bateaux plats.]

Une vive commotion fut bientt imprime  toute la France. Depuis le
dernier sicle, c'est--dire depuis que la marine anglaise avait paru
prendre l'avantage sur la ntre, l'ide de terminer par une invasion la
rivalit maritime des deux peuples, tait entre dans tous les esprits.
Louis XVI et le Directoire avaient fait des prparatifs de descente. Le
Directoire notamment avait entretenu, pendant plusieurs annes, un
certain nombre de bateaux plats sur les ctes de la Manche, et on doit
se souvenir qu'en 1801, un peu avant la signature des prliminaires de
paix, l'amiral Latouche-Trville avait repouss les efforts ritrs de
Nelson, pour enlever  l'abordage la flottille de Boulogne. C'tait une
sorte de tradition devenue populaire, qu'avec des bateaux plats on
pouvait transporter une arme de Calais  Douvres. Par un mouvement tout
 fait lectrique, les dpartements et les grandes villes, chacun
suivant ses moyens, offrirent au gouvernement des bateaux plats, des
corvettes, des frgates, mme des vaisseaux de ligne. Le dpartement du
Loiret fut saisi le premier de cette patriotique pense. Il s'imposa une
somme de 300 mille francs pour construire et armer une frgate de 30
canons.  ce signal, les communes, les dpartements, et mme les
corporations rpondirent par un lan universel. Les maires de Paris
ouvrirent des souscriptions, couvertes bientt d'une multitude de
signatures. Parmi les modles de bateaux proposs par la marine, il y
en avait de dimensions diffrentes, cotant depuis 8 mille jusqu' 30
mille francs. Chaque localit pouvait, par consquent, proportionner son
zle  ses moyens. De petites villes, telles que Coutances, Bernay,
Louviers, Valogne, Foix, Verdun, Moissac, donnaient de simples bateaux
plats, de la premire ou de la seconde dimension. Les villes plus
considrables votaient des frgates, et mme des vaisseaux de haut bord.
Paris vota un vaisseau de cent vingt canons, Lyon un vaisseau de cent,
Bordeaux de quatre-vingts, Marseille de soixante-quatorze. Ces dons des
grandes villes taient indpendants de ceux que faisaient les
dpartements; ainsi quoique Bordeaux et offert un vaisseau de
quatre-vingts, le dpartement de la Gironde souscrivait pour 1,600 mille
francs employables en constructions navales. Quoique Lyon et donn un
vaisseau de cent canons, le dpartement du Rhne y ajoutait un don
patriotique montant au huitime de ses contributions. Le dpartement du
Nord joignait un million au fonds vot par la ville de Lille. Les
dpartements s'imposaient, en gnral, depuis 2  300 mille francs,
jusqu' 900 mille francs et un million. Quelques-uns apportaient leur
concours en marchandises du pays propres  la marine. Le dpartement de
la Cte d'Or faisait hommage  l'tat de 100 pices de canon de gros
calibre, qui devaient tre fondues au Creuzot. Le dpartement de
Lot-et-Garonne dlibrait une addition de 5 centimes  ses contributions
directes, pendant les exercices de l'an XI et de l'an XII, pour tre
employs en toiles  voile achetes dans le pays. La Rpublique
italienne, imitant cet lan, offrait au Premier Consul quatre millions
de livres milanaises, pour construire deux frgates, appeles l'une _le
Prsident_, l'autre _la Rpublique italienne_, plus douze chaloupes
canonnires, portant le nom des douze dpartements italiens. Les grands
corps de l'tat ne voulurent pas rester en arrire, et le Snat donna
sur sa dotation un vaisseau de cent vingt canons. De simples maisons de
commerce, comme la maison Barillon, des employs des finances, tels que
les receveurs-gnraux, par exemple, offrirent des bateaux plats. Une
semblable ressource n'tait pas  ddaigner, car on ne pouvait gure
l'valuer  moins de 40 millions. Compare  un budget de 500 millions,
elle avait une vritable importance. Jointe au prix de la Louisiane, qui
tait de 60 millions,  divers subsides obtenus des allis, 
l'augmentation naturelle du produit des impts, elle allait dispenser le
gouvernement de s'adresser  la ressource coteuse, et presque
impossible  cette poque, de l'emprunt en rentes.

[En marge: On construit sur les bords de toutes les rivires.]

Nous ferons bientt connatre avec dtail la cration de cette
flottille, capable de porter 150 mille hommes, 400 bouches  feu, 10
mille chevaux, et qui faillit un instant oprer la conqute de
l'Angleterre. Pour le prsent, il suffira de dire que la condition
impose par la marine  ces bateaux plats de toute dimension, tait de
ne pas tirer plus de 6  7 pieds d'eau. Dsarms, ils n'en tiraient pas
plus de 3 ou 4. Ils pouvaient donc flotter sur toutes nos rivires, et
les descendre jusqu' leur embouchure, pour tre ensuite runis dans les
ports de la Manche, en longeant les ctes. C'tait un grand avantage,
car nos ports n'auraient pu suffire, faute de chantiers, de bois, et
d'ouvriers,  la construction de 1,500 ou 2 mille btiments, qu'il
fallait achever en quelques mois. En construisant dans l'intrieur, la
difficult tait leve. Les bords de la Gironde, de la Loire, de la
Seine, de la Somme, de l'Oise, de l'Escaut, de la Meuse, du Rhin, se
couvrirent de chantiers improviss. Les ouvriers du pays, dirigs par
des contre-matres de la marine, suffirent parfaitement  ces
singulires crations, qui d'abord tonnrent la population, quelquefois
lui fournirent des sujets de raillerie, mais qui bientt nanmoins
devinrent pour l'Angleterre une cause d'alarmes srieuses.  Paris,
depuis la Rpe jusqu'aux Invalides, il y avait quatre-vingt-dix
chaloupes canonnires sur chantier,  la construction desquelles taient
employs plus de mille travailleurs.

[En marge: Dispersion des flottes franaises aux Antilles.]

Le premier soin  prendre  l'occasion de la nouvelle guerre avec
l'Angleterre, c'tait de rallier notre marine, rpandue dans les
Antilles, et occupe  faire rentrer nos colonies sous l'autorit de la
mtropole. C'est  quoi le Premier Consul avait pens tout d'abord. Il
s'tait press de rappeler nos escadres, en leur ordonnant de laisser 
la Martinique,  la Guadeloupe,  Saint-Domingue, tout ce qu'elles
pourraient en hommes, munitions et matriel. Les frgates et les
btiments lgers devaient rester seuls en Amrique. Mais il ne fallait
pas s'abuser. La guerre avec l'Angleterre, si elle ne pouvait pas nous
enlever les petites Antilles, telles que la Guadeloupe et la Martinique,
devait nous faire perdre la plus prcieuse de toutes, celle  la
conservation de laquelle on avait sacrifi une arme, nous voulons
parler de Saint-Domingue.

[En marge: Suite de l'expdition de Saint-Domingue.]

On a vu le capitaine gnral Leclerc, aprs des oprations bien
conduites et une assez grande perte d'hommes, devenu matre de la
colonie, pouvant mme se flatter de l'avoir rendue  la France, et
Toussaint retir dans son habitation d'Ennery, regardant le mois d'aot
comme le terme du rgne des Europens sur la terre d'Hati. Ce terrible
noir prdisait juste, en prvoyant le triomphe du climat d'Amrique sur
les soldats de l'Europe. Mais il ne devait pas jouir de ce triomphe, car
il tait destin  succomber lui-mme sous la rigueur de notre ciel.
Tristes reprsailles de la guerre des races, acharnes  se disputer les
rgions de l'quateur!

[En marge: Subite invasion de la fivre jaune.]

 peine l'arme commenait-elle  s'tablir qu'un flau frquent dans
ces rgions, mais plus meurtrier cette fois que jamais, vint frapper les
nobles soldats de l'arme du Rhin et de l'gypte, transports aux
Antilles. Soit que le climat, par un arrt inconnu de la Providence, ft
cette anne plus destructeur que de coutume, soit que son action ft
plus grande sur des soldats fatigus, accumuls en nombre considrable,
formant un foyer d'infection plus puissant, la mort svit avec une
rapidit et une violence effrayantes. Vingt gnraux furent enlevs
presque en mme temps; les officiers et les soldats succombrent par
milliers. Aux vingt-deux mille hommes arrivs en plusieurs expditions,
dont cinq mille avaient t mis hors de combat, cinq mille atteints de
diverses maladies, le Premier Consul avait ajout, vers la fin de 1802,
une dizaine de mille hommes encore. Les nouveaux arrivs surtout furent
frapps au moment mme du dbarquement. Quinze mille hommes au moins
prirent en deux mois. L'arme resta rduite  neuf ou dix mille
soldats, acclimats, il est vrai, mais la plupart convalescents, et peu
propres  reprendre immdiatement les armes.

[En marge: Joie et menes de Toussaint Louverture  l'apparition du
flau.]

[En marge: Arrestation de Toussaint Louverture ordonne par le gnral
Leclerc.]

Ds les premiers ravages de la fivre jaune, Toussaint Louverture,
enchant de voir ses sinistres prdictions se raliser, sentit renatre
toutes ses esprances. Du fond de sa retraite d'Ennery, il se mit
secrtement en correspondance avec ses affids, leur ordonna de se tenir
prts, leur recommanda de l'informer exactement des progrs de la
maladie, et particulirement de l'tat de sant du capitaine gnral,
sur la tte duquel sa cruelle impatience appelait les coups du flau.
Ses menes n'taient pas tellement caches qu'il n'en parvnt quelques
avis au capitaine gnral, et notamment aux gnraux noirs. Ceux-ci se
htrent d'en avertir l'autorit franaise. Ils jalousaient Toussaint,
tout en lui obissant, et ce sentiment n'avait pas peu contribu  leur
prompte soumission. Ces _noirs dors_, comme les appelait le Premier
Consul, taient contents du repos, de l'opulence dont ils jouissaient.
Ils n'avaient pas envie de recommencer la guerre, et ils craignaient de
voir Toussaint, redevenu tout-puissant, leur faire expier leur
dsertion. Ils firent donc une dmarche auprs du gnral Leclerc, pour
l'engager  se saisir de l'ancien dictateur. L'action sourde exerce par
celui-ci, se rvlait par un symptme alarmant. Les ngres composant
autrefois sa garde, et rpandus dans les troupes coloniales passes au
service de la mtropole, quittaient les rangs pour retourner,
disaient-ils,  la culture, et en ralit pour se jeter dans les mornes,
autour d'Ennery. Le capitaine gnral, press entre un double danger,
d'un ct la fivre jaune qui dtruisait son arme, de l'autre la
rvolte qui s'annonait de toute part, ayant de plus les instructions du
Premier Consul, qui lui enjoignaient, au premier signe de dsobissance,
de se dbarrasser des chefs noirs, rsolut de faire arrter Toussaint.
D'ailleurs les lettres interceptes de celui-ci l'y autorisaient
suffisamment. Mais il fallait recourir  la dissimulation pour saisir ce
chef puissant, entour dj d'une arme d'insurgs. On lui demanda
conseil sur les moyens de faire rentrer les ngres chapps des
cultures, et sur le choix des stations les plus propres  rtablir la
sant de l'arme. C'tait le vrai moyen d'attirer Toussaint  une
entrevue, que d'exciter ainsi sa vanit.--Vous le voyez bien,
s'cria-t-il, ces blancs ne peuvent se passer du vieux Toussaint.--Il se
transporta, en effet, au lieu du rendez-vous, entour d'une troupe de
noirs.  peine arriv, il fut assailli, dsarm, et conduit prisonnier 
bord d'un vaisseau. Surpris, honteux, et cependant rsign, il ne
profra que cette grande parole: En me renversant on n'a renvers que
le tronc de l'arbre de la libert des noirs; mais les racines restent;
elles repousseront, parce qu'elles sont profondes et nombreuses.--On
l'envoya en Europe, o il fut gard dans le fort de Joux.

[En marge: L'esprit de rvolte devenu gnral chez les ngres, en
apprenant le rtablissement de l'esclavage  la Guadeloupe.]

[En marge: Dispositions des gnraux noirs.]

Malheureusement l'esprit d'insurrection s'tait propag chez les noirs;
il tait rentr dans leurs coeurs avec la dfiance des projets des
blancs, et avec l'esprance de les vaincre. La nouvelle de ce qu'on
avait fait  la Guadeloupe, o l'esclavage venait d'tre rtabli,
s'tait rpandue  Saint-Domingue, et y avait produit une impression
extraordinaire. Quelques paroles, prononces  la tribune du Corps
Lgislatif en France, sur le rtablissement de l'esclavage aux Antilles,
paroles qui n'taient applicables qu' la Martinique et  la Guadeloupe,
mais qu'on pouvait, avec un peu de dfiance, tendre  Saint-Domingue,
avaient contribu  inspirer aux noirs la conviction qu'on songeait 
les remettre en servitude. Depuis les simples cultivateurs, jusqu'aux
gnraux, l'ide de retomber sous l'esclavage les faisait frmir
d'indignation. Quelques officiers noirs, plus humains, plus dignes de
leur nouvelle fortune, tels que Laplume, Clervaux, Christophe mme, qui,
n'aspirant pas comme Toussaint  tre dictateurs de l'le,
s'accommodaient parfaitement de la domination de la mtropole, pourvu
qu'elle respectt la libert de leur race, s'exprimrent avec une
chaleur qui ne permettait aucun doute sur leurs sentiments.--Nous
voulons, disaient-ils, rester Franais et soumis, servir la mre-patrie
fidlement, car nous ne dsirons pas recommencer une vie de brigandage;
mais si la mtropole veut refaire des esclaves de nos frres ou de nos
enfants, il faut qu'elle se dcide  nous gorger jusqu'au dernier.--Le
gnral Leclerc, dont la loyaut les touchait, les rassurait bien pour
quelques jours, quand il rpondait sur l'honneur que les intentions
prtes aux blancs taient une imposture; mais au fond la dfiance tait
incurable. Quoi que ft le gnral en chef, il lui tait impossible de
la calmer. Si Laplume et Clervaux, rattachs de bonne foi  la
mtropole, raisonnaient comme nous venons de le dire, Dessalines,
vritable monstre, tel qu'en peuvent former l'esclavage et la rvolte,
ne songeait qu' pousser, avec une profonde perfidie, les noirs sur les
blancs, les blancs sur les noirs,  irriter les uns par les autres, 
triompher au milieu du massacre gnral, et  remplacer Toussaint
Louverture, dont il avait le premier demand l'arrestation.

[En marge: Dsarmement des noirs.]

[En marge: Excution de Charles Belair.]

Dans cette affreuse perplexit, le capitaine gnral n'ayant plus qu'une
faible partie de son arme, dont chaque jour il voyait prir les restes,
menac en mme temps par une insurrection prochaine, crut devoir
ordonner le dsarmement des ngres. La mesure paraissait raisonnable et
ncessaire. Les chefs noirs de bonne foi, comme Laplume et Clervaux,
l'approuvaient; les chefs noirs anims d'intentions perfides, comme
Dessalines, la provoquaient avec ardeur. On y procda sur-le-champ, et
il fallut une vritable violence pour y russir. Beaucoup de ngres
s'enfuirent dans les mornes, d'autres se laissrent torturer, plutt
que de rendre ce qu'ils regardaient comme leur libert mme,
c'est--dire leur fusil. Les officiers noirs, en particulier, se
montraient impitoyables dans ce genre de recherches. Ils faisaient
fusiller les hommes de leur couleur, et agissaient ainsi, les uns pour
prvenir la guerre, les autres au contraire pour l'exciter. On retira
nanmoins par ces moyens environ trente mille fusils, la plupart de
fabrique anglaise, et achets par la prvoyance de Toussaint. Ces
rigueurs excitrent des insurrections dans le nord, dans l'ouest, aux
environs du Port-au-Prince. Le neveu de Toussaint, Charles Belair, noir
qui avait une certaine supriorit sur ses pareils, par ses moeurs, son
esprit, ses lumires, et que par ces motifs son oncle voulait faire son
successeur, Charles Belair, irrit de quelques excutions commises dans
le dpartement de l'ouest, se jeta dans les mornes, en levant le drapeau
de la rvolte. Dessalines, rsidant  Saint-Marc, demanda trs-vivement
 tre charg de le poursuivre; et trouvant ici la double occasion de
montrer ce zle trompeur qu'il affectait, et de se venger d'un rival qui
lui avait caus de grands ombrages, il dirigea contre Charles Belair une
guerre acharne. Il parvint  le prendre avec sa femme, et les envoya
l'un et l'autre devant une commission militaire, qui fit fusiller ces
deux infortuns. Dessalines s'excusait d'une telle conduite auprs des
noirs, en allguant l'impitoyable volont des blancs, et n'en profitait
pas moins de l'occasion pour dtruire un rival abhorr. Tristes
atrocits qui prouvent que les passions du coeur humain sont partout les
mmes, et que le climat, le temps, les traits du visage ne font pas
l'homme sensiblement diffrent! Tout conduisait donc  la rvolte des
noirs, et la sombre dfiance qui s'tait empare d'eux, et les
rigoureuses prcautions qu'il fallait prendre  leur gard, et les
froces passions qui les divisaient, passions qu'on tait oblig de
souffrir, et souvent mme d'employer.

[En marge: Le gnral Rochambeau; ses imprudences  l'gard des
multres.]

 ces malheurs de situation se joignirent des fautes, dues  la
confusion, que la maladie, le danger surgissant partout  la fois, la
difficult de communiquer d'une partie de l'le  l'autre, commenaient
 introduire dans la colonie. Le gnral Boudet avait t tir du
Port-au-Prince, pour tre envoy aux les du Vent, afin d'y remplacer
Richepanse, mort de la fivre jaune. On lui substitua le gnral
Rochambeau, brave militaire, aussi intelligent qu'intrpide, mais avant
contract dans les colonies, ou il avait servi, tous les prjugs des
croles qui les habitaient. Il hassait les multres, comme faisaient
les anciens colons eux-mmes. Il les trouvait dissolus, violents,
cruels, et disait qu'il aimait mieux les noirs parce que ceux-ci
taient, selon lui, plus simples, plus sobres, plus durs  la guerre. Le
gnral Rochambeau, commandant au Port-au-Prince et dans le sud, o
abondaient les multres, leur tmoigna, aux approches de l'insurrection,
autant de dfiance qu'aux noirs, et en incarcra un grand nombre. Ce
qu'il fit de plus irritant pour eux, ce fut de renvoyer le gnral
Rigaud, ancien chef des multres, long-temps le rival et l'ennemi de
Toussaint, vaincu et expuls par lui, profitant naturellement de la
victoire des blancs, pour revenir  Saint-Domingue, et devant y esprer
un bon accueil. Mais la faute que les blancs avaient commise au
commencement de la rvolution de Saint-Domingue, en ne s'alliant point
avec les gens de couleur, ils la commirent encore  la fin. Le gnral
Rochambeau repoussa Rigaud, et lui ordonna de se rembarquer pour les
tats-Unis. Les multres, offenss, dsols, tendirent ds lors  s'unir
aux noirs; ce qui tait trs-fcheux, surtout dans le sud, o ils
dominaient.

[En marge: Insurrection gnrale des noirs.]

[En marge: Dsertion de Clervaux, Christophe et Dessalines.]

Ces causes runies rendirent gnrale l'insurrection, qui n'tait
d'abord que partielle. Dans le nord, Clervaux, Maurepas, Christophe,
s'enfuirent dans les mornes, non sans exprimer des regrets, mais
entrans par un sentiment plus fort qu'eux, l'amour de leur libert
menace. Dans l'ouest, le barbare Dessalines, jetant enfin le masque, se
joignit aux rvolts. Dans le sud, les multres, unis aux noirs, se
mirent  ravager cette belle province, jusque-l demeure intacte et
florissante comme dans les plus beaux temps. Il ne restait de fidle que
le noir Laplume, dfinitivement rattach  la mtropole, et la prfrant
au barbare gouvernement des hommes de sa couleur.

[En marge: Chagrins de Leclerc, et sa mort.]

L'arme franaise, rduite  huit ou dix mille hommes,  peine en tat
de servir, ne possdait plus dans le nord que le Cap et quelques
positions environnantes, dans l'ouest, le Port-au-Prince et Saint-Marc,
dans le sud, Les Cayes, Jrmie, Tiburon. Les angoisses du malheureux
Leclerc taient extrmes. Il avait avec lui sa femme, qu'il venait
d'envoyer dans l'le de la Tortue, pour la sauver de la peste. Il avait
vu mourir le sage et habile M. Benezech, quelques-uns des gnraux les
plus distingus des armes du Rhin et d'Italie; il venait d'apprendre la
mort de Richepanse; il assistait chaque jour  la fin de ses plus
vaillants soldats, sans pouvoir les secourir, et sentait approcher
l'instant o il ne pourrait plus dfendre contre les noirs la petite
partie du littoral qui lui restait encore. Tourment par ces dsolantes
rflexions, il tait plus expos qu'un autre aux atteintes du mal qui
dtruisait l'arme. En effet, il fut saisi  son tour, et aprs une
courte maladie, qui, prenant le caractre d'une fivre continue, finit
par lui enlever toutes ses forces, il expira, ne cessant de tenir un
noble langage, et ne paraissant occup que de sa femme et de ses
compagnons d'armes, qu'il laissait dans une affreuse situation. Il
mourut en novembre 1802.

[En marge: Le gnral Rochambeau remplace dans le commandement le
gnral Leclerc.]

[En marge: Le gnral Rochambeau revient au Cap.]

[En marge: Attaque et dfense du Cap.]

Le gnral Rochambeau prit le commandement, comme le plus ancien. Ce
n'taient ni la bravoure, ni les talents militaires, qui manquaient  ce
nouveau gouverneur de la colonie, mais la prudence, le sang-froid d'un
chef tranger aux passions des tropiques. Le gnral Rochambeau
prtendit rprimer partout l'insurrection, mais il n'tait plus temps.
C'est tout au plus si en concentrant ses forces au Cap, et abandonnant
l'ouest et le sud, il aurait pu se soutenir. Voulant faire face sur tous
les points  la fois, il ne put faire sur tous que des efforts
nergiques et impuissants. Il tait revenu au Cap pour se saisir de
l'autorit. Il y arriva dans le moment o Christophe, Clervaux, et les
chefs noirs du nord, essayaient d'attaquer et d'enlever cette capitale
de l'le. Le gnral Rochambeau avait pour la dfendre quelques
centaines de soldats, et la garde nationale du Cap, compose de
propritaires, braves comme tous les hommes de ces contres. Dj
Christophe et Clervaux avaient enlev l'un des forts; le gnral
Rochambeau le reprit, avec un rare courage, second par l'nergie de la
garde nationale, et se comporta si bien que les noirs, croyant qu'une
arme de renfort tait arrive dans l'le, battirent en retraite. Mais,
pendant cette hroque dfense, il se passait une scne affreuse dans la
rade. On avait envoy  bord des vaisseaux douze cents noirs environ, ne
sachant comment les garder  terre, et ne voulant pas donner ce renfort
 l'ennemi. Les quipages, dcims par la maladie, taient plus faibles
que leurs prisonniers. Au bruit de l'attaque du Cap, craignant d'tre
gorgs par eux, ils en jetrent, nous avons horreur de le dire, ils en
jetrent une partie dans les flots. Au mme instant, dans le sud de
l'le, on faisait subir un traitement pareil  un multre, nomm Bardet,
et on le noyait par une injuste et atroce dfiance. Ds ce jour les
multres, encore incertains, se joignirent aux ngres, gorgrent les
blancs, et achevrent de ravager la belle province du sud.

[En marge: tat dsespr de la colonie, au moment du renouvellement de
la guerre entre la France et la Grande-Bretagne.]

Terminons ces lugubres rcits dans lesquels l'histoire n'a plus rien
d'utile  recueillir.  l'poque du renouvellement de la guerre entre la
France et la Grande-Bretagne, les Franais enferms au Cap, au
Port-au-Prince, aux Cayes, se dfendaient  peine contre les noirs et
les multres coaliss. La nouvelle de la guerre europenne vint ajouter
 leur dsespoir. Ils n'avaient qu' choisir entre les noirs devenus
plus froces que jamais, et les Anglais attendant qu'ils fussent obligs
de se rendre  eux, pour les envoyer prisonniers en Angleterre, aprs
les avoir dpouills des dbris de leur fortune.

[En marge: Pertes causes  la France par l'expdition de
Saint-Domingue.]

De trente  trente-deux mille hommes envoys par la mtropole, il en
restait  la fin sept  huit. Plus de vingt gnraux avaient pri, parmi
lesquels Richepanse, le plus regrettable de tous. Dans le moment,
Toussaint Louverture, sinistre prophte, qui avait prdit et souhait
tous ces maux, mourait de froid en France, prisonnier au fort de Joux,
tandis que nos soldats succombaient sous les traits d'un soleil
dvorant. Dplorable compensation que la mort d'un noir de gnie, pour
la perte de tant de blancs hroques!

Tel fut le sacrifice fait par le Premier Consul  l'ancien systme
commercial de la France, sacrifice qui lui a t amrement reproch.
Cependant pour juger sainement les actes des chefs de gouvernement, il
faut toujours tenir compte des circonstances sous l'empire desquelles
ils ont agi. Quand la paix tait faite avec le monde entier, quand les
ides du vieux commerce revenaient comme un torrent, quand  Paris, et
dans tous les ports, des ngociants, des colons ruins, invoquaient 
grands cris le rtablissement de notre prosprit commerciale, quand ils
demandaient qu'on nous rendt une possession qui faisait autrefois la
richesse et l'orgueil de l'ancienne monarchie, quand des milliers
d'officiers, voyant avec chagrin leur carrire interrompue par la paix,
offraient de servir partout o l'on aurait besoin de leurs bras,
tait-il possible de refuser aux regrets des uns,  l'activit des
autres, l'occasion de restaurer le commerce de la France? Que n'a pas
fait l'Angleterre pour conserver le nord de l'Amrique? l'Espagne, pour
en conserver le sud? Que ne ferait pas la Hollande pour conserver Java?
Les peuples ne laissent jamais chapper aucune grande possession, sans
essayer de la retenir, n'eussent-ils aucune chance de succs. Nous
verrons si la guerre d'Amrique aura servi de leon aux Anglais, et
s'ils n'essaieront pas de dfendre le Canada, le jour o cette colonie
du nord cdera au penchant bien naturel qui l'attire vers les
tats-Unis.

Le Premier Consul avait rappel en Europe toutes nos flottes, sauf les
frgates et les btiments lgers. Elles taient toutes rentres dans nos
ports, une seule excepte, forte de cinq vaisseaux, oblige de relcher
 la Corogne. Un sixime vaisseau s'tait rfugi  Cadix. Il fallait
runir ces lments pars, pour entreprendre une lutte corps  corps
avec la Grande-Bretagne.

[En marge: Difficults inhrentes  toute guerre contre l'Angleterre.]

[En marge: La lutte entre les deux nations devait aboutir ou  une
descente ou au blocus continental.]

C'tait une tche difficile, mme pour le gouvernement le plus habile et
le plus solidement tabli, que de lutter contre l'Angleterre.
Assurment, il tait ais au Premier Consul de se mettre  l'abri de ses
coups; mais il tait tout aussi ais  l'Angleterre de se mettre 
l'abri des siens. L'Angleterre et la France avaient conquis un empire
presque gal, la premire sur mer, la seconde sur terre. Les hostilits
commences, l'Angleterre allait dployer son pavillon dans les deux
hmisphres, prendre quelques colonies hollandaises ou espagnoles,
peut-tre, mais plus difficilement, quelques colonies franaises. Elle
allait interdire la navigation  tous les peuples, et se l'arroger
exclusivement; mais par elle-mme, elle ne pouvait rien de plus. Une
apparition de troupes anglaises sur le continent ne lui aurait procur
qu'un dsastre semblable  celui du Helder en 1799. La France, de son
ct, pouvait, ou par force ou par influence, interdire  l'Angleterre
les abords du littoral europen, depuis Copenhague jusqu' Venise; la
rduire  ne toucher qu'aux rivages de la Baltique, pour faire
descendre, des hauteurs du Ple, les denres coloniales dont elle
devenait pendant la guerre l'unique dpositaire. Mais dans cette lutte
de deux grandes puissances, qui dominaient chacune sur l'un des deux
lments, sans avoir le moyen d'en sortir pour se joindre, il tait 
craindre qu'elles ne fussent rduites  se menacer sans se frapper, et
que le monde, foul par elles, ne fint par se rvolter contre l'une ou
contre l'autre, afin de se soustraire aux suites de cette affreuse
querelle. Dans une pareille situation, le succs devait appartenir 
celle qui saurait sortir de l'lment o elle rgnait, pour atteindre sa
rivale, et si cet effort devenait impossible,  celle qui saurait rendre
sa cause assez populaire dans l'univers, pour le mettre de son parti.
S'attacher les nations tait difficile  toutes deux; car l'Angleterre,
pour s'arroger le monopole du commerce, tait rduite  tourmenter les
neutres, et la France, pour fermer le continent au commerce de
l'Angleterre, tait rduite  violenter toutes les puissances de
l'Europe. Il fallait donc, si on voulait vaincre l'Angleterre, rsoudre
l'un de ces problmes: ou franchir l'Ocan et marcher sur Londres, ou
dominer le continent, et l'obliger, soit par la force, soit par la
politique,  refuser tous les produits britanniques; raliser, en un
mot, la descente, ou le blocus continental. On verra dans le cours de
cette histoire, par quelle suite d'vnements Napolon fut
successivement amen de la premire de ces entreprises  la seconde; par
quel enchanement de prodiges il approcha d'abord du but, presque
jusqu' l'atteindre; par quelle combinaison de fautes et de malheurs il
s'en loigna ensuite, et finit par succomber. Heureusement, avant d'en
arriver  ce terme dplorable, la France a fait de telles choses, qu'une
nation  qui la Providence a permis de les accomplir, reste
ternellement glorieuse, et peut-tre la plus grande des nations.

Ce sont l les proportions que devait prendre invitablement cette
guerre entre la France et la Grande-Bretagne. Elle avait t, de 1792 
1801, la lutte du principe dmocratique contre le principe
aristocratique; sans cesser d'avoir ce caractre, elle allait devenir,
sous Napolon, la lutte d'un lment contre un autre lment, avec bien
plus de difficult pour nous que pour les Anglais; car le continent
entier, par haine de la rvolution franaise, par jalousie de notre
puissance, devait har la France beaucoup plus que les neutres ne
dtestaient l'Angleterre.

[En marge: Napolon forme le projet de tenter une descente en
Angleterre.]

Avec son regard perant, le Premier Consul aperut bientt la porte de
cette guerre, et il prit sa rsolution sans hsiter. Il forma le projet
de franchir le dtroit de Calais avec une arme, et de terminer dans
Londres mme la rivalit des deux nations. On va le voir pendant trois
annes conscutives, appliquant toutes ses facults  cette prodigieuse
entreprise, et demeurant calme, confiant, heureux mme, tant il tait
plein d'esprance, en prsence d'une tentative qui devait le conduire,
ou  tre le matre absolu du monde, ou  s'engloutir, lui, son arme,
sa gloire, au fond de l'Ocan.

[En marge: Quelles taient les forces navales de la France et de
l'Angleterre en 1803.]

[En marge: La France et la Hollande ne pouvaient pas armer plus de 50
vaisseaux de ligne.]

[En marge: L'Angleterre peut runir tout de suite 75 vaisseaux de ligne,
et porter ses armements  120.]

On dira peut-tre que Louis XIV et Louis XVI n'avaient pas t rduits 
de telles extrmits pour combattre l'Angleterre, et que de nombreuses
flottes se disputant les plaines de l'Ocan, y avaient suffi. Mais nous
rpondrons qu'aux dix-septime et dix-huitime sicles, l'Angleterre
n'avait pas encore, en s'emparant du commerce universel, acquis la plus
grande population maritime du globe, et que les moyens des deux marines
taient beaucoup moins ingaux. Le Premier Consul tait dcid  faire
d'immenses efforts pour relever la marine franaise; mais il doutait
beaucoup du succs, bien qu'il possdt une vaste tendue de rivages,
bien qu'il et  sa disposition les ports et les chantiers de la
Hollande, de la Belgique, de l'ancienne France et de l'Italie. Nous ne
citons pas ceux de l'Espagne, alors trop indignement gouverne pour tre
une allie utile. Il n'avait gure, en comptant toutes ses forces
navales actuellement runies en Europe, plus de 50 vaisseaux de ligne 
mettre en mer dans le courant de l'anne. Il pouvait s'en procurer 4 ou
5 en Hollande, 20 ou 22  Brest, 2  Lorient, 6  La Rochelle, 5 en
relche  la Corogne, un  Cadix, 10 ou 12  Toulon, total 50 environ.
Avec les bois dont son vaste empire tait couvert, et qui arrivaient, en
descendant les fleuves, aux chantiers de la Hollande, des Pays-Bas et de
l'Italie, il pouvait construire 50 autres vaisseaux de ligne, et faire
porter par cent vaisseaux son glorieux pavillon tricolore. Mais il
fallait plus de 100 mille matelots pour les armer, et il en possdait 
peine 60 mille. L'Angleterre allait avoir 75 vaisseaux de ligne tout
prts  prendre la mer; il lui tait facile de porter son armement total
 120, avec le nombre de frgates et de petits btiments qu'un tel
armement suppose. Elle y pouvait embarquer 120 mille matelots, et
davantage encore, si, renonant  mnager les neutres, elle exerait la
presse sur leurs btiments de commerce. Elle possdait, en outre, des
amiraux expriments, confiants, parce qu'ils avaient vaincu, se
comportant sur mer comme les gnraux Lannes, Ney, Massna se
comportaient sur terre.

[En marge: Le Premier Consul ne renonce pas  rorganiser la marine
franaise, mais il se dcide  la descente comme au moyen le plus
prompt.]

La disproportion des deux flottes, rsultant du temps et des
circonstances, tait donc fort grande; nanmoins elle ne dsesprait pas
le Premier Consul. Il voulait construire partout, au Texel, dans
l'Escaut, au Havre,  Cherbourg,  Brest,  Toulon,  Gnes. Il songeait
 comprendre un certain nombre de soldats de terre dans la composition
de ses quipages, et  racheter par ce moyen l'infriorit de notre
population maritime. Il avait t le premier  s'apercevoir qu'un
vaisseau, mont par 600 bons matelots et 2 ou 300 hommes de terre bien
choisis, tenu sous voile pendant deux ou trois annes, exerc aux
manoeuvres et au tir, tait capable de se mesurer avec tout vaisseau
quelconque. Mais, en employant ces moyens et d'autres encore, il lui
aurait fallu dix annes, disait-il, pour crer une marine. Or, il ne
pouvait pas attendre dix ans, les bras croiss, que sa marine, courant
les mers par petits dtachements, se ft rendue digne d'entrer en lutte
avec la marine anglaise. Employer dix ans  former une flotte, sans rien
excuter de considrable dans l'intervalle, et t un long aveu
d'impuissance, dsolant pour tout gouvernement, plus dsolant pour lui,
qui avait fait sa fortune, et qui devait la continuer, en blouissant le
monde. Il devait donc, tout en s'appliquant  rorganiser notre arme
navale, tenter audacieusement le passage du dtroit, et se servir en
mme temps de la crainte qu'inspirait son pe, pour obliger l'Europe 
fermer  l'Angleterre les accs du continent. Si,  son gnie
d'excution pour les grandes entreprises, il joignait une politique
habile, il pouvait, par ces moyens runis, ou dtruire d'un seul coup, 
Londres mme, la puissance britannique, ou la ruiner  la longue en
ruinant son commerce.

[En marge: Beaucoup d'amiraux ne partagent pas l'avis du Premier Consul
sur la possibilit de franchir le dtroit.]

[En marge: Ordres pour rarmer sur-le-champ les 50 vaisseaux dont la
France peut disposer.]

[En marge: Emploi des 50 vaisseaux de la marine franaise, dans les
plans du Premier Consul.]

Beaucoup de ses amiraux, notamment le ministre Decrs, lui conseillaient
une lente recomposition de notre marine, consistant  former de petites
divisions navales, et  les faire courir sur les mers, jusqu' ce
qu'elles fussent assez habiles pour manoeuvrer en grandes escadres; et,
en attendant, ils l'exhortaient  s'en tenir l, regardant comme douteux
tous les plans imagins pour franchir la Manche. Le Premier Consul ne
voulut point s'enchaner  de telles vues; il se proposa bien de
restaurer la marine franaise, mais en essayant nanmoins une tentative
plus directe pour frapper l'Angleterre. En consquence il ordonna de
nombreuses constructions  Flessingue, dont il disposait par suite de
son pouvoir sur la Hollande;  Anvers, qui tait devenu port franais; 
Cherbourg,  Brest,  Lorient,  Toulon, enfin  Gnes, que la France
occupait au mme titre que la Hollande. Il fit rparer et armer 22
vaisseaux  Brest; il en fit achever 2  Lorient; rparer, mettre  flot
et armer 5  La Rochelle. Il rclama de l'Espagne les moyens de radouber
et de ravitailler l'escadre en relche  la Corogne, et envoya de
Bayonne tout ce qu'il tait possible de lui faire parvenir par la voie
de terre, en hommes, en matriel et en argent. Il prit les mmes
prcautions pour le vaisseau en relche  Cadix. Il ordonna l'armement
de la flotte de Toulon, qu'il voulait composer de 12 vaisseaux. Ces
divers armements, joints  3 ou 4 vaisseaux hollandais, devaient, comme
nous l'avons dit, porter  50 environ les forces de la France, sans
compter ce qu'on pouvait obtenir plus tard des marines hollandaise et
espagnole, sans compter ce qu'on pouvait construire dans les ports de
France, et armer avec un mlange de matelots et de soldats de terre.
Cependant le Premier Consul ne se flattait pas, avec de telles forces,
de reconqurir en bataille range la supriorit ou mme l'galit
maritime  l'gard de l'Angleterre; il voulait s'en servir pour tenir la
mer, pour aller aux colonies et en revenir, pour s'ouvrir pendant
quelques instants le dtroit de Calais, par des mouvements d'escadres
dont on jugera bientt la profonde combinaison.

[En marge: Formation de six camps sur les ctes de l'Ocan.]

C'est vers ce dtroit que se concentrrent tous les efforts de son
gnie. Quels que fussent les moyens de transports imagins, il fallait
d'abord une arme, et il forma le projet d'en composer une, qui ne
laisst rien  dsirer sous le rapport du nombre et de l'organisation;
de la distribuer en plusieurs camps, depuis le Texel jusqu'aux Pyrnes,
et de la disposer de telle manire qu'elle pt se concentrer avec
rapidit, sur quelques points du littoral habilement choisis.
Indpendamment d'un corps de 25 mille hommes, runis entre Breda et
Nimgue, pour marcher sur le Hanovre, il ordonna la formation de six
camps, un premier aux environs d'Utrecht, un second  Gand, un troisime
 Saint-Omer, un quatrime  Compigne, un cinquime  Brest, un sixime
 Bayonne, ce dernier destin  imposer  l'Espagne, pour des motifs que
nous ferons connatre plus tard. Il commena d'abord par former des
parcs d'artillerie sur ces six points de rassemblement, prcaution qu'il
prenait ordinairement avant toute autre, disant que c'tait toujours ce
qu'il y avait de plus difficile  organiser. Il dirigea ensuite sur
chacun de ces camps un nombre suffisant de demi-brigades d'infanterie,
pour les porter  25 mille hommes au moins. La cavalerie fut achemine
plus lentement, et en proportion moindre que de coutume, parce que,
dans l'hypothse d'un embarquement, on ne pouvait transporter que
trs-peu de chevaux. Il fallait que la qualit et la quantit de
l'infanterie, l'excellence de l'artillerie, et le nombre des bouches 
feu, pussent compenser, dans une telle arme, l'infriorit numrique de
la cavalerie. Sous ce double rapport, l'infanterie et l'artillerie
franaises runissaient toutes les conditions dsirables. Le Premier
Consul eut soin de rassembler sur les ctes, et de former en quatre
grandes divisions, toute l'arme des dragons. Les soldats de cette arme,
sachant servir  cheval et  pied, devaient tre embarqus seulement
avec leurs selles, et tre utiles comme fantassins, en attendant qu'ils
pussent le devenir comme cavaliers, lorsqu'on les aurait monts avec les
chevaux enlevs  l'ennemi.

[En marge: Runion de 400 bouches  feu  la suite de l'arme
d'expdition.]

Toutes les dispositions furent ordonnes pour armer et atteler 400
bouches  feu de campagne, indpendamment d'un vaste parc de sige. Les
demi-brigades, qui taient alors  trois bataillons, durent fournir deux
bataillons de guerre, chacun de 800 hommes, en prenant dans le troisime
bataillon de quoi complter les deux premiers. Le troisime bataillon
fut laiss au dpt, pour recevoir les conscrits, les instruire et les
discipliner. Nanmoins, une certaine quantit de ces conscrits fut
envoye immdiatement aux bataillons de guerre, pour qu'aux vieux
soldats de la Rpublique fussent mls, dans une proportion suffisante,
de jeunes soldats, bien choisis, ayant la vivacit, l'ardeur et la
docilit de la jeunesse.

[En marge: Loi de recrutement et moyens employs pour porter l'arme 
480 mille hommes.]

[En marge: Distribution de l'arme en Italie, en Hollande, en Hanovre,
sur les ctes de l'Ocan, dans l'intrieur de la France, et aux
colonies.]

La conscription avait t dfinitivement introduite dans notre
lgislation militaire, et rgularise sous le Directoire, sur la
proposition du gnral Jourdan. Cependant la loi qui l'tablissait
prsentait encore quelques lacunes, qui avaient t remplies par une
nouvelle loi du 26 avril 1803. Le contingent avait t fix  60 mille
hommes par an, levs  l'ge de 20 ans. Ce contingent tait divis en
deux parts, de 30 mille hommes chacune. La premire devait toujours tre
leve en temps de paix: la seconde formait la rserve, et pouvait tre
appele, en cas de guerre,  complter les bataillons. On tait  la
moiti de l'an XI (juin 1803); on demanda le droit de lever le
contingent des annes XI et XII, sans toucher  la rserve de ces deux
annes. C'taient 60 mille conscrits  prendre tout de suite. En les
appelant ainsi  l'avance, on se donnait le temps de les instruire et de
les accoutumer au service militaire, dans les camps forms sur les
ctes. On pouvait enfin recourir, s'il devenait ncessaire,  la rserve
de ces deux annes, ce qui prsentait encore 60 mille hommes
disponibles, mais dont on comptait ne se servir qu'en cas de guerre
continentale. Trente mille hommes seulement demands  chaque classe,
taient un faible sacrifice, qui ne pouvait gure fatiguer une
population compose de cent neuf dpartements. De plus, il restait 
prendre une partie des contingents des annes VIII, IX et X, qui n'avait
point t appele, grce  la paix dont on avait joui sous le Consulat.
Un arrir en hommes est aussi difficile  recouvrer qu'un arrir en
impts. Le Premier Consul fit,  ce sujet, une sorte de liquidation. Il
demanda, sur ces contingents arrirs, une certaine quantit d'hommes,
choisis parmi les plus robustes, et les plus disponibles; il en exempta
un nombre plus grand sur le littoral que dans l'intrieur, en imposant 
ceux qui n'taient pas appels un service de gardes-ctes. De la sorte,
il pourvut encore l'arme d'une cinquantaine de mille hommes, plus gs,
plus forts que les conscrits des annes XI et XII. L'anne fut ainsi
porte  480 mille hommes, rpandus dans les colonies, le Hanovre, la
Hollande, la Suisse, l'Italie et la France. Sur cet effectif, 100 mille
environ, employs  garder l'Italie, la Hollande, le Hanovre et les
colonies, n'taient pas  la charge du trsor franais. Des subsides en
argent ou des vivres fournis sur les lieux couvraient la dpense de leur
entretien. Trois cent quatre-vingt mille taient entirement pays par
la France, et tout  fait  sa disposition. En dfalquant de ces 380
mille hommes, 40 mille pour les non-valeurs ordinaires, c'est--dire,
pour les soldats malades, momentanment absents, en route, etc., 40
mille pour gendarmes, vtrans, invalides, disciplinaires, on pouvait
compter sur 300 mille hommes disponibles, aguerris, et capables d'entrer
immdiatement en campagne. Si on en destinait 150 mille  combattre
l'Angleterre, il en restait 150 mille, dont 70 mille, formant les
dpts, suffisaient  la garde de l'intrieur, et 80 mille pouvaient
accourir sur le Rhin, en cas d'inquitudes du ct du continent. Ce
n'est pas sur le nombre qu'il faudrait juger une telle arme. Ces 300
mille hommes, presque tous prouvs, rompus aux fatigues et  la guerre,
conduits par des officiers accomplis, en valaient six ou sept cent
mille, un million peut-tre, de ceux qu'on possde ordinairement  la
suite d'une longue paix; car entre un soldat fait et celui qui ne l'est
pas, la diffrence est infinie. Sous ce rapport, le Premier Consul
n'avait rien  dsirer. Il commandait la plus belle arme de l'univers.

[En marge: Le Premier Consul veut se transporter sur les ctes de
l'Ocan, pour arrter le plan de la descente, mais il attend que les
constructions navales soient plus avances.]

Le grand problme  rsoudre, c'tait la runion des moyens de
transport, pour faire passer cette arme de Calais  Douvres. Le Premier
Consul n'avait pas encore dfinitivement arrt ses ides  cet gard.
Une seule chose tait fixe dfinitivement, d'aprs une longue suite
d'observations, c'tait la forme des constructions navales. Des
btiments  fond plat, pouvant s'chouer, aller  la voile et  la rame,
avaient paru  tous les ingnieurs de la marine le moyen le plus adapt
au trajet, outre l'avantage de pouvoir tre construits partout, mme
dans le bassin suprieur de nos rivires. Mais il restait  les runir,
 les abriter dans des ports convenablement placs,  les armer,  les
quiper,  trouver enfin le meilleur systme de manoeuvres, pour les
mouvoir avec ordre devant l'ennemi. Il fallait pour cela se livrer  une
suite d'expriences longues et difficiles. Le Premier Consul avait le
projet de s'tablir de sa personne  Boulogne, sur les bords de la
Manche, d'y vivre assez souvent, assez longuement, pour tudier les
lieux, les circonstances de la mer et du temps, et organiser lui-mme,
dans toutes ses parties, la vaste entreprise qu'il mditait.

[En marge: En attendant il s'occupe d'assurer ses moyens de finances et
ses relations avec les tats du continent.]

En attendant que les constructions ordonnes dans toute la France,
fussent assez avances pour que sa prsence sur les ctes pt tre
utile, il s'occupait  Paris de deux soins essentiels, les finances et
les relations avec les puissances du continent; car il fallait, d'une
part, suffire aux dpenses de l'entreprise, et, de l'autre, avoir la
certitude de n'tre pas troubl pendant l'excution, par les allis
continentaux de l'Angleterre.

[En marge: Moyens financiers imagins pour faire face  la nouvelle
guerre.]

[En marge: Valeurs restant en biens nationaux.]

La difficult financire n'tait pas la moindre des difficults que
prsentait le renouvellement de la guerre. La Rvolution franaise avait
dvor, sous la forme d'assignats, une masse immense de biens nationaux,
et abouti  la banqueroute. Les biens nationaux taient presque puiss,
et le crdit tait ruin pour long-temps. Pour sauver de l'alination
les 400 millions de biens nationaux restant en 1800, on les avait
rpartis entre divers services publics, tels que l'Instruction publique,
les Invalides, la Lgion d'Honneur, le Snat, la Caisse d'amortissement.
Changs ainsi en dotations, ils soulageaient le budget de l'tat, et
prsentaient une immense valeur d'avenir, grce  l'augmentation de la
proprit foncire, augmentation constante en tout temps, mais toujours
plus grande le lendemain d'une rvolution. Ils devaient toutefois tre
diminus de quelques portions  restituer aux migrs, portions peu
considrables, parce que les biens non alins taient en presque
totalit des domaines de l'glise. Il faut ajouter  ce qui restait, les
biens situs dans le Pimont et dans les nouveaux dpartements du Rhin,
pour une valeur de 50  60 millions. Telles taient les ressources
disponibles en domaines nationaux. Quant au crdit, le Premier Consul
tait rsolu  ne pas y recourir. On se souvient que lorsqu'il acheva,
en l'an IX, la liquidation du pass, il profita de l'lvation des fonds
publics, pour acquitter en rentes une partie de l'arrir des annes V,
VI, VII et VIII; mais ce fut la seule opration de ce genre qu'il voulut
se permettre, et il solda intgralement en numraire les exercices des
annes IX et X. En l'an X, dernier budget vot, il avait fait poser en
principe, que la dette publique ne dpasserait jamais 50 millions de
rentes, et que, si une telle chose arrivait, on crerait immdiatement
une ressource pour amortir l'excdant en quinze ans. Cette prcaution
avait t ncessaire pour soutenir la confiance, car, malgr un
bien-tre gnral, le crdit tait tellement dtruit, que les rentes 5
pour cent ne s'levaient gure au del de 56, et n'avaient pas dpass
60, dans le moment o l'on croyait le plus  la paix.

[En marge: Le Premier Consul repousse l'ide de recourir au crdit.]

Depuis long-temps en Angleterre, et depuis peu de temps en France, les
fonds publics sont devenus l'objet d'un commerce rgulier, auquel
participent les plus grandes maisons, toujours disposes  traiter avec
les gouvernements, pour leur fournir les sommes dont ils ont besoin. Il
n'en tait pas ainsi  cette poque. Aucune maison en France n'aurait
voulu souscrire un emprunt. Elle aurait perdu tout crdit, en avouant
qu'elle tait lie d'affaires avec l'tat; et si des spculateurs
tmraires avaient consenti  faire un prt, ils auraient tout au plus
donn 50 francs d'une rente 5 pour cent, ce qui aurait expos le trsor
 supporter l'norme intrt de 10 pour cent. Le Premier Consul ne
voulait donc pas d'une ressource aussi coteuse. Il y avait une autre
manire alors d'emprunter; c'tait de s'endetter avec les grosses
compagnies de fournisseurs, charges de l'approvisionnement des armes,
en s'acquittant inexactement de ce qu'on leur devait. Elles s'en
ddommageaient en faisant payer les services deux ou trois fois ce
qu'ils valaient. Aussi les spculateurs hardis, qui aiment les grandes
affaires, au lieu de s'attacher aux emprunts, se jetaient-ils avec
avidit sur les fournitures. On aurait eu le moyen, par consquent, en
s'adressant  eux, de suppler au crdit; mais ce moyen tait encore
beaucoup plus cher que les emprunts mme. Le Premier Consul entendait
payer les fournisseurs rgulirement, pour les obliger  excuter
rgulirement leurs services, et  les excuter  des prix raisonnables.
Il ne voulait donc ni de la ressource des alinations de biens
nationaux, qui ne pouvaient pas encore se vendre avec avantage, ni de la
ressource des emprunts, alors trop difficiles et trop chers, ni enfin de
la ressource des grandes fournitures, entranant des abus difficiles 
calculer. Il se flattait, avec beaucoup d'ordre et d'conomie, avec
l'accroissement naturel du produit des impts, et quelques recettes
accessoires que nous allons faire connatre, d'chapper aux dures
ncessits que les spculateurs font subir aux gouvernements, qui sont
privs  la fois de revenus et de crdit.

[En marge: Augmentation du produit des impts en l'an X.]

Le dernier budget, celui de l'an X (septembre 1801  septembre 1802)
avait t fix  500 millions (620 avec les frais de perception et les
centimes additionnels). Ce chiffre n'avait pas t dpass, ce qui tait
d  la paix. Les impts seuls avaient excd par leurs produits les
prvisions du gouvernement. On avait suppos un revenu de 470 millions,
et vot une faible alination de biens nationaux, pour galer les
recettes aux dpenses. Mais les impts avaient dpass de 33 millions la
somme prvue, et ds lors l'alination vote tait devenue inutile.
Cette augmentation inattendue de ressources provenait de
l'enregistrement, qui, grce au nombre croissant des transactions
prives, avait produit 172 millions au lieu de 150; des douanes, qui,
grce au commerce renaissant, avaient produit 31 millions au lieu de 22;
enfin des postes, et de quelques autres branches de revenu moins
importantes.

[En marge: La mme augmentation se fait esprer en l'an XI malgr la
guerre.]

[En marge: Fixation du budget de l'an XI  589 millions sans les frais
de perception.]

[En marge: Ncessit de trouver une ressource annuelle de cent millions
pour ajouter au budget.]

Malgr le renouvellement de la guerre, on esprait, et l'vnement
prouva qu'on ne se trompait pas, on esprait la mme augmentation dans
le produit des impts. Sous le gouvernement vigoureux du Premier Consul,
on ne craignait plus ni dsordres, ni revers. La confiance se
maintenant, les transactions prives, le commerce intrieur, les
changes tous les jours plus considrables avec le continent, devaient
suivre une progression croissante. Le commerce maritime tait seul
expos  souffrir, et le revenu des douanes, figurant alors pour 30
millions au budget des recettes, exprimait assez qu'il ne pouvait pas
rsulter de cette souffrance une grande perte pour le trsor. On
comptait donc avec raison sur plus de 500 millions de recettes. Le
budget de l'an XI (septembre 1802  septembre 1803) venait d'tre vot
en mars, avec la crainte, mais non pas avec la certitude de la guerre.
On l'avait fix  589 millions, sans les frais de perception, mais en y
comprenant une partie des centimes additionnels. C'tait par consquent
une augmentation de 89 millions. La marine, porte de 105 millions 
126, la guerre de 210  243, avaient obtenu une partie de cette
augmentation. Les travaux publics, les cultes, la nouvelle liste civile
des Consuls, et les dpenses fixes des dpartements, inscrites cette
fois au budget gnral, s'taient partag le reste. On avait fait face 
cette augmentation de dpenses avec l'accroissement suppos du produit
des impts, avec les centimes additionnels consacrs auparavant aux
dpenses fixes des dpartements, et avec plusieurs recettes trangres
provenant des pays allis. Le budget courant devait donc tre considr
comme en quilibre, sauf un excdant indispensable pour les frais de la
guerre. Et il n'tait pas supposable en effet qu'une vingtaine de
millions ajouts  l'entretien de la marine, une trentaine ajouts 
l'entretien de l'arme, pussent suffire aux besoins de la nouvelle
situation. La guerre avec le continent cotait ordinairement assez peu,
car nos troupes victorieuses, passant le Rhin et l'Adige, ds le dbut
des oprations, allaient se nourrir aux dpens de l'ennemi; mais ici ce
n'tait pas le cas. Les six camps, tablis sur le littoral de la
Hollande aux Pyrnes, devaient vivre sur le sol franais, jusqu'au jour
o ils franchiraient le dtroit. Il fallait pourvoir en outre aux
dpenses des nouvelles constructions navales, et placer sur nos ctes
une masse norme d'artillerie. Cent millions de plus par an taient 
peine suffisants, pour faire face aux besoins de la guerre avec la
Grande-Bretagne[9]. Voici les ressources dont le Premier Consul
entendait se servir.

         [Note 9: Cette somme paratra bien peu de chose en jugeant
         d'aprs le chiffre actuel de nos budgets; mais il faut
         toujours se reporter aux valeurs du temps, et se dire que 100
         millions alors rpondaient  200 ou 250 d'aujourd'hui,
         peut-tre davantage, quand il s'agit de dpenses militaires.]

[En marge: Recettes d'Italie.]

Nous venons de mentionner quelques recettes trangres, dj portes au
budget de l'an XI, afin de couvrir en partie la somme de 89 millions,
dont ce budget dpassait le budget de l'an X. Ces recettes taient
celles d'Italie. La Rpublique italienne n'ayant pas encore d'arme, et
ne pouvant se passer de la ntre, payait 1,600 mille francs par mois
(19,200,000 francs par an) pour l'entretien des troupes franaises. La
Ligurie, place dans le mme cas, fournissait 1,200 mille francs par an;
Parme, 2 millions. C'tait une ressource annuelle de 22 millions et
demi, dj porte, comme nous venons de le dire, au budget de l'an XI.
Restait donc  trouver tout entire la somme de 100 millions, qu'il
fallait probablement ajouter aux 589 millions du budget de l'an XI.

[En marge: Somme des dons volontaires.]

[En marge: Prix de la Louisiane, valu  54 millions net.]

[En marge: Secours  tirer de la Hollande et de l'Espagne.]

[En marge: Motifs du Premier Consul pour faire concourir toutes les
nations maritimes  la guerre contre l'Angleterre.]

Les dons volontaires, le prix de la Louisiane, les subsides des autres
tats allis, tels taient les moyens sur lesquels comptait le Premier
Consul. Les dons volontaires des villes et des dpartements montaient 
40 millions environ, dont 15 payables en l'an XI, 15 en l'an XII, le
reste dans les annes suivantes. Le prix de la Louisiane, aline pour
80 millions, dont 60  verser en Hollande au profit du trsor franais,
et 54  toucher intgralement, les frais de ngociation dduits,
prsentait une seconde ressource. Les Amricains n'avaient pas encore
accept lgalement le contrat, mais la maison Hope offrait dj de
verser par anticipation une partie de cette somme. En distribuant entre
deux annes cette ressource de 54 millions, c'taient 27 millions
ajouts aux 15 provenant des dons volontaires, ce qui portait  42
environ le supplment annuel, pour les exercices XI et XII (septembre
1802  septembre 1804). Enfin la Hollande et l'Espagne devaient fournir
le surplus. La Hollande, dlivre du stathoudrat par nos armes,
dfendue contre l'Angleterre par notre diplomatie, qui lui avait fait
restituer la plus grande partie de ses colonies, aurait bien voulu
maintenant tre affranchie d'une alliance, qui l'entranait de nouveau
dans la guerre. Elle aurait dsir rester neutre entre la France et la
Grande-Bretagne, et faire les profits d'une neutralit, fort
heureusement situe entre les deux pays. Mais le Premier Consul avait
pris une rsolution dont on ne saurait nier la justice: c'tait de faire
concourir toutes les nations maritimes  notre lutte contre la
Grande-Bretagne.--La Hollande et l'Espagne, disait-il sans cesse, sont
perdues si nous sommes vaincus. Toutes leurs colonies de l'Inde, de
l'Amrique, seront ou prises, ou dtruites, ou pousses  la rvolte par
l'Angleterre. Sans doute ces deux puissances trouveraient commode de ne
point prendre parti, d'assister  nos dfaites si nous sommes vaincus,
de profiter de nos victoires si nous sommes victorieux, car si l'ennemi
est battu, il le sera autant  leur profit qu'au ntre. Mais il n'en
saurait tre ainsi: elles combattront avec nous, comme nous,  effort
gal. La justice le veut, leur intrt aussi, car leurs ressources nous
sont indispensables pour russir. C'est tout au plus si, en unissant nos
moyens  tous, nous pourrons vaincre les dominateurs des mers. Isols,
rduits chacun  nos seules forces, nous serons insuffisants et
battus.--Le Premier Consul en avait donc conclu que la Hollande et
l'Espagne devaient l'aider; et on peut dire en toute vrit, qu'en les
forant  concourir  ses desseins, il les obligeait seulement  tre
prvoyantes dans leur propre intrt. Quoi qu'il en soit, pour faire
entendre ce langage de la raison, il avait  l'gard de la Hollande la
force, puisque nos troupes occupaient Flessingue et Utrecht, et, 
l'gard de l'Espagne, le trait d'alliance de Saint-Ildephonse.

[En marge: Convention rglant le concours de la Hollande.]

Du reste,  Amsterdam, tous les esprits clairs et vraiment patriotes,
M. de Schimmelpenninck en tte, pensaient comme le Premier Consul. On
n'eut donc pas de peine  se mettre d'accord, et il fut convenu que la
Hollande nous aiderait de la manire suivante. Elle s'engageait 
nourrir et  solder un corps de 18 mille Franais, et de 16 mille
Hollandais, en tout 34 mille hommes.  cette force de terre elle
promettait de joindre une force navale, compose d'une escadre de ligne
et d'une flottille de bateaux plats. L'escadre de ligne devait consister
en 5 vaisseaux de haut bord, 5 frgates, et les btiments ncessaires
pour transporter 25 mille hommes et 2,500 chevaux, du Texel aux ctes
d'Angleterre. La flottille devait tre compose de 350 bateaux plats de
toute dimension, et tre propre  transporter 37 mille hommes et 1,500
chevaux, des bouches de l'Escaut  celles de la Tamise. En retour, la
France garantissait  la Hollande son indpendance, l'intgrit de son
territoire europen et colonial, et, en cas de succs contre
l'Angleterre, la restitution des colonies perdues dans les dernires
guerres. Le secours obtenu au moyen de cet arrangement tait
considrable, sous le rapport des hommes et de l'argent, car 18 mille
Franais cessaient de peser ds cet instant sur le trsor de France, 16
mille Hollandais allaient grossir notre arme, et enfin des moyens de
transport pour 62 mille hommes et 4 mille chevaux devaient tre ajouts
 nos ressources navales. Il serait difficile de dire toutefois pour
quelle somme un tel secours pouvait figurer dans le budget
extraordinaire du Premier Consul.

[En marge: Concours de l'Espagne.]

[En marge: Le Premier Consul veut convertir en un subside les secours
stipuls par le trait de Saint-Ildephonse.]

Restait  obtenir le concours de l'Espagne. Cette puissance tait encore
moins dispose  se dvouer a la cause commune, que la Hollande
elle-mme. On l'a dj vue, sous l'influence capricieuse du prince de
la Paix, flotter misrablement entre les directions les plus contraires,
tantt pencher vers la France afin d'en obtenir un tablissement en
Italie, tantt vers l'Angleterre pour s'affranchir des efforts que lui
imposait un courageux et infatigable alli, et perdre, dans ces
fluctuations, l'le prcieuse de la Trinit. Amie ou ennemie galement
impuissante, on ne savait que faire d'elle, ni dans la paix, ni dans la
guerre; non que cette noble nation, pleine de patriotisme, non que le
magnifique sol de la pninsule, contenant les ports du Ferrol, de Cadix,
de Carthagne, fussent  ddaigner, il s'en fallait de beaucoup. Mais un
indigne gouvernement trahissait, par une incapacit profonde, la cause
de l'Espagne et celle de toutes les nations maritimes. Aussi, aprs y
avoir bien rflchi, le Premier Consul ne songea-t-il  tirer du trait
d'alliance de Saint-Ildephonse, d'autre parti que celui d'obtenir des
subsides. Ce trait, souscrit en 1796, sous la premire administration
du prince de la Paix, obligeait l'Espagne  fournir  la France 24 mille
hommes, 15 vaisseaux de ligne, 6 frgates, 4 corvettes. Le Premier
Consul prit la rsolution de ne point rclamer ce secours. Il se dit
avec raison qu'entraner l'Espagne dans la guerre ne serait rendre un
service ni  la France ni  elle, qu'elle n'y figurerait pas d'une
manire brillante, qu'elle se trouverait sur-le-champ prive de sa seule
ressource, les piastres du Mexique, dont l'arrive serait intercepte;
qu'elle ne pourrait quiper ni une arme, ni une flotte; qu'elle ne
serait par consquent d'aucune utilit, et fournirait  l'Angleterre le
prtexte depuis long-temps cherch de faire insurger toute l'Amrique du
Sud; que, si,  la vrit, la participation de l'Espagne aux hostilits
changeait en ctes ennemies pour les vaisseaux anglais, toutes les ctes
de la pninsule, aucun de ses ports ne pouvait avoir une influence
utile, comme ceux de la Hollande, sur l'opration de la descente; que
ds lors l'intrt de les avoir  sa disposition n'tait pas grand; que,
sous le rapport commercial, le pavillon britannique tait dj exclu de
l'Espagne par les tarifs, et que les produits franais continueraient
d'y trouver, en paix comme en guerre, une prfrence assure. Par ces
considrations runies, il fit dire secrtement  M. d'Azara,
ambassadeur de Charles IV  Paris, que, si sa cour rpugnait  la
guerre, il consentait  la laisser neutre,  la condition d'un subside
de 6 millions par mois (72 millions par an), et d'un trait de commerce,
qui ouvrirait aux manufactures franaises un dbouch plus large que
celui dont elles jouissaient actuellement.

Cette offre fort modre ne rencontra point  Madrid l'accueil qu'elle
mritait. Le prince de la Paix tait en relations intimes avec les
Anglais, et trahissait ouvertement l'alliance. C'est pour ce motif que
le Premier Consul, se doutant de cette trahison, avait plac  Bayonne
mme l'un des six camps destins  oprer contre l'Angleterre. Il tait
rsolu  dclarer la guerre  l'Espagne, plutt que de souffrir qu'elle
abandonnt la cause commune. Il ordonna donc au gnral Beurnonville,
son ambassadeur, de s'expliquer  cet gard d'une manire premptoire.
Les Anglais, en usurpant une autorit absolue sur les mers,
l'obligeaient  exercer une autorit semblable sur le continent, pour la
dfense des intrts gnraux du monde.

[En marge: Charges imposes au Hanovre et au royaume de Naples.]

Aux secours des tats allis il faut joindre ceux qu'on allait tirer des
tats ennemis, ou malveillants au moins, qu'on tait prt  occuper. Le
Hanovre devait suffire  l'entretien de trente mille hommes. La division
forme  Faenza, et en route vers le golfe de Tarente, devait vivre aux
dpens de la cour de Naples. Instruit par son ambassadeur, le Premier
Consul savait trs-exactement que la reine Caroline, gouverne par le
ministre Acton, tait tout  fait d'accord avec l'Angleterre, et qu'il
ne se passerait pas long-temps sans qu'il ft oblig d'expulser les
Bourbons du continent de l'Italie. Aussi ne manqua-t-il pas de
s'expliquer franchement avec la reine de Naples.--Je ne souffrirai pas
plus, lui dit-il, les Anglais en Italie qu'en Espagne et en Portugal. Au
premier acte de complicit avec l'Angleterre, la guerre me fera justice
de votre inimiti. Je puis vous faire ou beaucoup de bien, ou beaucoup
de mal. C'est  vous de choisir. Je ne veux pas prendre vos tats; il me
suffit qu'ils servent  mes desseins contre l'Angleterre; mais je les
prendrai certainement s'ils sont employs  lui tre utiles.--Le Premier
Consul parlait sincrement, car il ne s'tait pas encore fait chef de
dynastie, et ne songeait pas  conqurir des royaumes pour ses frres.
En consquence il exigea que la division de quinze mille hommes, tablie
 Tarente, ft nourrie par le trsor de Naples, sauf  compter plus
tard. Il considrait cette charge, comme une contribution impose  des
ennemis, tout autant que celle qui allait peser sur le royaume de
Hanovre.

[En marge: Total des ressources cres par le Premier Consul.]

En rcapitulant ce qui prcde, on trouve que les ressources du Premier
Consul taient les suivantes. Naples, la Hollande, le Hanovre, devaient
entretenir environ 60 mille hommes. La Rpublique italienne, Parme, la
Ligurie, l'Espagne, taient charges de lui payer un subside rgulier.
L'Amrique se prparait  lui solder le prix de la Louisiane. Le
patriotisme des dpartements et des grandes villes lui fournissait des
supplments d'impts tout  fait volontaires. Enfin le revenu public
promettait une augmentation croissante de produits, mme pendant la
guerre, grce  la confiance qu'inspirait un gouvernement vigoureux et
rput invincible. C'est avec tous ces moyens que le Premier Consul se
flattait d'ajouter aux 589 millions du budget de l'an XI, la ressource
extraordinaire de cent millions par an, pendant deux, trois ou quatre
annes. Il avait pour l'avenir les impts indirects. Il tait ainsi
assur de pouvoir entretenir une arme de 150 mille hommes sur les
ctes, une autre arme de 80 mille sur le Rhin, les troupes ncessaires
 l'occupation de l'Italie, de la Hollande et du Hanovre, 50 vaisseaux
de ligne, une flottille de transport d'une tendue inconnue, sans
exemple jusqu'ici, puisqu'il s'agissait d'embarquer 150 mille soldats,
10 mille chevaux, 400 bouches  feu.

[En marge: Dispositions des puissances du continent,  l'gard de la
France et de l'Angleterre.]

Le monde tait agit, effray, on peut le dire, des apprts de cette
lutte gigantesque, entre les deux empires les plus puissants du globe.
Il tait difficile qu'il n'en ressentt pas les consquences, la guerre
se renfermt-elle entre la France et l'Angleterre; car les neutres
allaient essuyer les vexations de la marine britannique, et le continent
allait tre oblig de se prter aux desseins du Premier Consul, soit en
fermant ses ports, soit en souffrant des occupations incommodes et
dispendieuses. Au fond, toutes les puissances donnaient le tort de cette
rupture  l'Angleterre. La prtention de garder Malte avait paru 
toutes, mme aux moins bienveillantes envers nous, une violation
manifeste des traits, que rien ne justifiait dans ce qui s'tait pass
en Europe, depuis la paix d'Amiens. La Prusse et l'Autriche avaient
sanctionn par des conventions formelles ce qui s'tait fait en Italie
et en Allemagne, et approuv par des notes ce qui s'tait fait en
Suisse. La Russie avait moins expressment adhr  la conduite de la
France; mais, sauf quelques rclamations, en forme de rappel, pour
l'indemnit trop diffre du roi de Sardaigne, elle avait  peu prs
approuv tous nos actes. Elle avait lou notamment notre intervention en
Suisse, comme habilement conduite, et quitablement termine. Aucune des
trois puissances du continent ne pouvait donc trouver, dans les
vnements des deux dernires annes, une justification de l'usurpation
de Malte, et elles s'en expliquaient avec franchise. Cependant, malgr
cette manire de voir, elles penchaient plutt pour l'Angleterre que
pour la France.

[En marge: Leur blme est pour l'Angleterre; leur mauvais vouloir pour
la France.]

Bien que le Premier Consul et mis tous ses soins  comprimer
l'anarchie, elles ne pouvaient s'empcher de reconnatre en lui la
Rvolution franaise victorieuse, et beaucoup plus glorieuse qu'il ne
leur convenait. Deux d'entre elles, comme la Prusse et l'Autriche,
taient trop peu maritimes pour tre fortement touches du grand intrt
de la libert des mers; la troisime, c'est--dire la Russie, avait 
cette libert un intrt encore trop loign pour s'en proccuper
vivement. Toutes trois taient bien autrement affectes de la
prpondrance de la France sur le continent, que de la prpondrance de
l'Angleterre sur l'ocan. Le droit maritime, que l'Angleterre voulait
faire prvaloir, leur semblait une atteinte  la justice et  l'intrt
du commerce gnral; mais la domination que la France exerait dj, et
allait tre amene  exercer davantage en Europe, tait un danger
immdiat et pressant qui les troublait profondment. Aussi en
voulaient-elles beaucoup  l'Angleterre d'avoir provoqu cette nouvelle
guerre, et elles le disaient tout haut; mais elles taient revenues 
cette mauvaise disposition pour la France, que la sagesse et la gloire
du Premier Consul avaient comme suspendue un instant, par une sorte de
surprise faite  la haine par le gnie.

[En marge: Paroles significatives de M. de Cobentzel et de l'empereur
Franois II.]

Quelques paroles chappes aux plus grands personnages du temps prouvent
mieux que tout ce que nous pourrions dire, les sentiments des
puissances  notre gard. M. Philippe de Cobentzel, ambassadeur  Paris,
et cousin de M. Louis de Cobentzel, ministre des affaires trangres 
Vienne, s'entretenant  table avec l'amiral Decrs, qui, par la vivacit
de son esprit, provoquait la vivacit de l'esprit des autres, M. de
Cobentzel ne put se dfendre de dire: Oui, l'Angleterre a tous les
torts; elle a des prtentions insoutenables; cela est vrai. Mais,
franchement, vous faites trop de peur  tout le monde, pour qu'on songe
maintenant  craindre l'Angleterre[10].--L'empereur d'Allemagne, Franois
II, qui a termin de nos jours sa longue et sage vie, et qui cachait
sous une simplicit apparente une grande pntration, l'empereur
d'Allemagne, parlant  notre ambassadeur, M. de Champagny, de la
nouvelle guerre, et en exprimant son chagrin avec une vidente bonne
foi, affirmait qu'il tait, quant  lui, rsolu  rester en paix, mais
qu'il tait saisi d'inquitudes involontaires, dont il osait  peine
dire le motif. M. de Champagny l'encourageant  la confiance, il avait,
avec mille excuses, avec mille protestations d'estime pour le Premier
Consul, il avait dit: Si le gnral Bonaparte, qui a tant accompli de
miracles, n'accomplit pas celui qu'il prpare actuellement, s'il ne
passe pas le dtroit, c'est nous qui en serons les victimes; car il se
rejettera sur nous, et battra l'Angleterre en Allemagne.--L'empereur
Franois, qui tait timide, eut regret de s'tre autant avanc, et
voulut revenir sur ses paroles; mais il n'tait plus temps. M. de
Champagny les manda tout de suite  Paris par le premier courrier[11].
C'tait de la part de ce prince la preuve d'une rare prvoyance, mais
qui lui servit bien peu; car c'est lui-mme qui vint plus tard offrir 
Napolon l'occasion de battre, comme il disait, l'Angleterre en
Allemagne.

         [Note 10: J'ai lu ce rcit dans une note crite de la main
         mme de M. Decrs, et adresse sur-le-champ  Napolon.]

         [Note 11: Je n'ai pas besoin de dire que ce rcit est encore
         extrait d'une dpche authentique de l'ambassadeur de
         France.]

[En marge: Dispositions particulires et calculs de l'Autriche.]

Au surplus, de toutes les puissances, l'Autriche tait celle qui avait
le moins  redouter les consquences de la prsente guerre, si elle
savait rsister aux suggestions de la cour de Londres. Elle n'avait en
effet aucun intrt maritime  dfendre, puisqu'elle ne possdait ni
commerce, ni ports, ni colonies. Le port ensabl de la vieille Venise,
qu'on venait de lui donner, n'avait pu lui crer des intrts de ce
genre. Elle n'tait pas, comme la Prusse, l'Espagne ou Naples,
souveraine de vastes rivages, que la France ft tente d'occuper. Il lui
tait donc facile de rester en dehors de la querelle. Elle y gagnait, au
contraire, une pleine libert d'action dans les affaires germaniques. La
France, oblige de faire face  l'Angleterre, ne pouvait plus peser de
tout son poids sur l'Allemagne, et l'Autriche, au contraire, pouvait se
donner carrire  l'gard des questions restes sans solution. Elle
voulait, comme on l'a vu, changer le nombre des voix dans le Collge des
princes, s'approprier frauduleusement toutes les valeurs mobiliaires des
tats sculariss, empcher l'incorporation de la noblesse immdiate,
arracher l'Inn  la Bavire, et par tous ces moyens runis reprendre sa
supriorit en empire. L'avantage de rsoudre toutes ces questions comme
elle l'entendrait, la consolait fort du renouvellement de la guerre, et,
sans son extrme prudence, lui aurait presque inspir de la joie.

[En marge: Profond chagrin de la Prusse  l'occasion de la nouvelle
guerre.]

[En marge: Ses efforts pour prvenir l'occupation du Hanovre en s'en
chargeant elle-mme.]

Les deux puissances du continent les plus chagrines en ce moment,
taient la Prusse et la Russie, par des motifs, il est vrai, fort
diffrents, et point au mme degr. La plus affecte tait la Prusse. On
comprend facilement avec le caractre de son roi, lequel hassait la
guerre et la dpense, combien la perspective d'une nouvelle
conflagration europenne devait lui tre pnible. L'occupation du
Hanovre avait en outre, pour son royaume, les plus graves inconvnients.
Pour prvenir cette occupation, il avait essay d'un arrangement qui pt
convenir en mme temps  la France et  l'Angleterre. Il avait offert 
l'Angleterre d'occuper cet lectorat avec les troupes prussiennes, lui
promettant de n'en tre que le dpositaire amical,  condition qu'elle
laisserait libre la navigation de l'Elbe et du Weser. D'autre part, il
avait offert au Premier Consul de garder le Hanovre pour le compte de la
France, en versant dans le trsor franais les revenus du pays. Ce
double zle, tmoign aux deux puissances, avait pour but, premirement
de sauver la navigation de l'Elbe et du Weser des rigueurs de
l'Angleterre, secondement d'pargner au nord de l'Allemagne la prsence
des Franais. Ces deux intrts taient pour la Prusse des intrts
majeurs. C'tait par l'Elbe et Hambourg, par le Weser et Brme, que
s'exportaient tous les produits de son territoire. Les toiles de
Silsie, qui composaient sa plus grande richesse d'exportation, taient
achetes par Hambourg et Brme, changes en France contre des vins, et
en Amrique contre des denres coloniales. Si les Anglais bloquaient
l'Elbe et le Weser, tout ce commerce tait perdu. L'intrt de n'avoir
pas les Franais dans le nord de l'Allemagne, n'tait pas moindre.
D'abord leur prsence inquitait la Prusse. Ensuite elle lui valait
d'amers reproches de la part des princes allemands, formant sa clientle
en empire. Ils lui disaient que, lie  la France par des raisons
d'ambition, elle abandonnait la dfense du sol germanique, et
contribuait mme, par sa lche complaisance,  y attirer l'invasion
trangre. Ils allaient jusqu' soutenir qu'elle tait, par le droit
germanique, oblige d'intervenir pour empcher les Franais d'occuper le
Hanovre. Ces princes avaient tort assurment, d'aprs les principes
rigoureux du droit des gens, car les tats allemands, quoique attachs
les uns aux autres par un lien fdratif, avaient le droit individuel de
paix et de guerre, et pouvaient tre, chacun pour leur compte, en paix
ou en guerre avec une puissance, sans que la confdration se trouvt
avec cette puissance dans les mmes rapports. Il et t trange, en
effet, que le roi Georges III pt se dire en guerre pour l'Angleterre,
qui est inaccessible, et se dire en paix pour le Hanovre, qui ne l'est
pas. Cette manire d'entendre le droit public et t trop commode, et
le Premier Consul, lorsqu'on voulut s'en prvaloir, y rpondit par un
apologue aussi vrai qu'ingnieux.--Il y avait, disait-il, chez les
anciens, droit d'asile dans certains temples. Un esclave cherchant  se
rfugier dans l'un de ces temples, en avait presque franchi le seuil,
quand il fut saisi au pied. On ne mconnut pas le droit anciennement
tabli, on n'arracha pas cet esclave de son asile, mais on lui coupa le
pied rest en dehors du temple.--La Prusse ngociait donc avant de se
prononcer dfinitivement sur l'occupation du Hanovre, annonce du reste
par le Premier Consul comme certaine et prochaine.

[En marge: Efforts de la Russie pour faire accepter sa mdiation  la
France et  l'Angleterre.]

La rupture rcemment survenue entre la France et l'Angleterre surprenait
dsagrablement la cour de Russie,  cause des soins dont cette cour
tait alors occupe. Le jeune empereur avait fait un nouveau pas dans
l'excution de ses projets, et livr un peu plus  ses jeunes amis les
affaires de l'empire. Il avait remerci de ses services le prince de
Kourakin, et appel  la tte de ses conseils un personnage
considrable, M. de Woronzoff, frre de celui qui tait ambassadeur de
Russie  Londres. Il avait donn  M. de Woronzoff le titre de
chancelier, ministre des affaires trangres, et partag
l'administration de l'tat en huit dpartements ministriels. Il s'tait
appliqu  mettre  la tte de ces divers dpartements des hommes d'un
mrite connu, mais en ayant soin de placer auprs d'eux, comme
adjoints, ses amis, MM. de Czartoryski, de Strogonoff, et de
Nowosiltzoff. Ainsi, le prince Adam Czartoryski tait attach  M. de
Woronzoff, comme adjoint au dpartement des affaires trangres. M. de
Woronzoff,  cause de sa sant, se trouvant souvent en cong dans ses
terres, le prince Adam devait tre charg, presque seul, des relations
extrieures de l'empire. M. de Strogonoff tait adjoint au dpartement
de la justice; M. de Nowosiltzoff,  celui de l'intrieur. Le prince de
Kotschoubey, le plus g des amis personnels de l'empereur, avait t
fait ministre en titre, et charg du dpartement de l'intrieur. Ces
huit ministres devaient dlibrer en commun sur toutes les affaires de
l'tat, et rendre au Snat des comptes annuels. C'tait un premier
changement considrable que de faire dlibrer les ministres, plus grand
encore de leur faire rendre des comptes au Snat. L'empereur Alexandre
considrait ces changements comme un acheminement vers les institutions
des pays libres et civiliss. Tout occup de ces rformes intrieures,
il fut pniblement affect de se voir rappel dans le champ immense et
prilleux de la politique europenne, et en montra un sensible dplaisir
aux reprsentants des deux puissances belligrantes. Il tait mcontent
de l'Angleterre, dont les prtentions outres, dont la mauvaise foi
vidente dans l'affaire de Malte, troublaient de nouveau l'Europe; il
tait mcontent aussi de la France, mais par d'autres motifs. La France
n'avait pas tenu grand compte de la demande si souvent ritre d'une
indemnit pour le roi de Pimont; de plus, en accordant une influence
apparente  la Russie dans les affaires germaniques, elle s'tait trop
clairement arrog l'influence relle. Le jeune empereur s'en tait
aperu. Fort jaloux, tout jeune qu'il tait, de faire parler de lui, il
commenait  voir avec une sorte de dplaisir la gloire du grand homme
qui dominait l'occident. La disposition de la cour de Russie tait donc
un mcontentement gnral contre tout le monde. L'empereur, dlibrant
avec ses ministres et ses amis, dcida qu'on offrirait la mdiation de
la Russie, invoque assez ouvertement par la France; qu'on essayerait
par l de prvenir un embrasement universel; qu'en mme temps on dirait
la vrit  tous; qu'on ne dissimulerait pas  l'Angleterre combien ses
prtentions sur Malte taient peu lgitimes, et qu'on ferait sentir au
Premier Consul la ncessit de s'acquitter enfin envers le roi de
Pimont, et de mnager pendant cette nouvelle guerre les petites
puissances, qui composaient la clientle de la cour de Russie.

[En marge: Communications de la Russie  la France et  l'Angleterre.]

En consquence, par l'organe de M. de Woronzoff parlant au gnral
Hdouville, par l'organe de M. de Markoff parlant  M. de Talleyrand, le
cabinet russe exprima son vif dplaisir du nouveau trouble apport  la
paix gnrale par les ambitions rivales de la France et de l'Angleterre.
Il reconnut que les prtentions de l'Angleterre sur Malte taient mal
fondes, mais il fit entendre que les entreprises continuelles de la
France avaient pu faire natre ces prtentions, sans les justifier; et
il ajouta que la France ferait bien de modrer son action en Europe, si
elle ne voulait pas rendre la paix impossible  toutes les puissances.
Il offrit la mdiation de la Russie, quelque pnible qu'il ft pour elle
de se mler  des diffrends qui, lui tant trangers jusqu'ici,
finiraient peut-tre, si elle s'en mlait, par lui devenir personnels.
Il conclut, en disant que, si, malgr sa bonne volont, ses efforts pour
rtablir la paix demeuraient sans succs, l'empereur esprait que la
France mnagerait les amis de la Russie, spcialement le royaume de
Naples, devenu son alli en 1798, et le royaume de Hanovre, garanti par
elle  titre d'tat allemand. Tel fut le sens des communications du
cabinet russe.

[En marge: Accueil fait par le Premier Consul aux communications de la
Russie.]

[En marge: Le Premier Consul offre de rendre le czar arbitre absolu de
la querelle de la France avec l'Angleterre.]

La jeunesse leve dans la dissipation est ordinairement lgre dans son
langage; la jeunesse leve d'une manire srieuse est volontiers
dogmatique; car ce qu'il y a de plus difficile  la jeunesse, c'est la
mesure. C'est l ce qui explique comment les jeunes gouvernants de la
Russie donnaient des leons aux deux plus puissants gouvernements du
globe, l'un men par un grand homme, l'autre par de grandes
institutions. Le Premier Consul en sourit, car depuis long-temps il
avait devin tout ce qu'il y avait d'inexprience et de prtention dans
le cabinet russe. Mais, sachant se dominer dans l'intrt de ses vastes
desseins, il ne voulut pas compliquer les affaires du continent, et
faire natre sur le Rhin une guerre qui l'et dtourn de celle qu'il
prparait sur les bords de la Manche. Recevant, sans paratre s'en
apercevoir, les leons qui lui venaient de Saint-Ptersbourg, il
rsolut de couper court  tous les reproches du jeune czar, en le
constituant arbitre absolu de la grande querelle qui occupait le monde.
Il fit donc offrir par M. de Talleyrand et par le gnral Hdouville au
cabinet russe, de dposer un compromis, en vertu duquel il s'engageait 
subir, quelle qu'elle ft, la dcision de l'empereur Alexandre, se
confiant entirement en sa justice. Cette proposition tait aussi sage
qu'habile. Si l'Angleterre la refusait, elle avouait qu'elle se dfiait
ou de sa cause, ou de l'empereur Alexandre; elle se mettait dans son
tort, elle autorisait le Premier Consul  lui faire une guerre 
outrance. La clture de tous les ports placs sous l'influence de la
France, l'occupation de tous les pays appartenant  l'Angleterre,
devenaient une consquence lgitime de cette guerre. Cependant, pour ce
qui regardait les royaumes de Naples et de Hanovre, le Premier Consul,
prenant le ton dcid qui convenait  ses plans, dclara qu'il ferait
tout ce qu'exigerait la guerre qu'on lui avait suscite, et qu'il
n'avait pas commence.

[En marge: Occupation du golfe de Tarente.]

Aprs avoir adopt l'attitude qui lui semblait dans le moment la
meilleure,  l'gard des puissances du continent, le Premier Consul
procda sur-le-champ aux occupations dj prpares et annonces. Le
gnral Saint-Cyr tait  Faenza, dans la Romagne, avec une division de
15 mille hommes, et un matriel d'artillerie considrable, tel qu'il le
fallait pour armer la rade de Tarente. Il reut l'ordre, qu'il excuta
immdiatement, de traverser l'tat romain pour se rendre aux extrmits
de l'Italie, en payant tout sur la route, afin de ne pas indisposer le
Saint-Pre. D'aprs la convention conclue avec la cour de Naples, les
troupes franaises devaient tre nourries par l'administration
napolitaine. Le gnral Saint-Cyr, jug comme il mritait de l'tre par
le Premier Consul, c'est--dire comme l'un des premiers gnraux du
temps, principalement lorsqu'il oprait seul, avait une position
embarrassante, au milieu d'un royaume ennemi; mais il tait capable de
faire face  toutes les difficults. Ses instructions lui laissaient
d'ailleurs une immense latitude. Il lui tait prescrit, au premier signe
d'une insurrection dans les Calabres, de les quitter pour se jeter sur
la capitale du royaume. Ayant dj conquis Naples une premire fois, il
savait mieux que personne comment il fallait s'y prendre.

[En marge: Occupation d'Ancne.]

Le Premier Consul fit en outre occuper Ancne, aprs avoir donn au Pape
toutes les satisfactions qui pouvaient adoucir ce dsagrment. La
garnison franaise devait payer exactement ce qu'elle consommerait, ne
troubler en rien le gouvernement civil du Saint-Sige, mme l'aider au
besoin contre les perturbateurs, s'il y en avait.

[En marge: Occupation du Hanovre.]

Les ordres avaient t envoys en mme temps pour l'invasion du Hanovre.
Les ngociations de la Prusse taient demeures sans succs.
L'Angleterre avait dclar qu'elle bloquerait l'Elbe et le Weser, si on
touchait aux tats de la maison de Hanovre, qu'on y employt des
Prussiens ou des Franais. C'tait, certainement, la plus injuste des
prtentions. Qu'elle empcht le pavillon franais de circuler sur
l'Elbe et le Weser, rien n'tait plus lgitime; mais qu'elle arrtt le
ngoce de Brme et de Hambourg, parce que les Franais avaient envahi le
territoire au milieu duquel ces villes se trouvaient enclaves, qu'elle
exiget que l'Allemagne entire bravt la guerre avec la France pour les
intrts de la maison de Hanovre, et qu'elle la punt d'une inaction
force, en dtruisant son commerce, c'tait la conduite la plus inique.
La Prusse fut rduite  se plaindre amrement de l'injustice d'un tel
procd, et, en dfinitive,  souffrir le pavillon britannique aux
bouches des deux fleuves allemands, comme la prsence des Franais au
sein du Hanovre. Elle n'avait plus le mme intrt  se charger de
l'occupation, depuis que son commerce devait tre dans tous les cas
frapp d'interdit. Le Premier Consul lui fit exprimer ses regrets, lui
promit de ne pas franchir la limite du Hanovre, mais s'excusa de cette
invasion sur les ncessits de la guerre, et sur l'immense avantage
qu'il y avait pour lui  fermer aux Anglais les deux plus grandes voies
commerciales du continent.

[En marge: Marche du gnral Mortier avec 25 mille hommes, par la
Hollande, les vchs de Munster et d'Osnabruck.]

[En marge: Convention de Suhlingen avec l'arme hanovrienne.]

Le gnral Mortier eut ordre de marcher en avant. Il s'tait transport
avec 25 mille hommes,  l'extrmit nord de la Hollande, sur la
frontire du bas-vch de Munster, appartenant, depuis les
scularisations,  la maison d'Aremberg. On tait assur du consentement
de cette maison. On passait de chez elle sur le territoire de l'vch
d'Osnabruck, rcemment adjoint au Hanovre, et du territoire d'Osnabruck
en Hanovre mme. On pouvait ainsi se dispenser d'emprunter le
territoire prussien, ce qui tait un mnagement indispensable envers la
cour de Prusse. Le Premier Consul avait recommand au gnral Mortier de
bien traiter les pays qu'on traverserait, et surtout de se montrer plein
d'gards pour les autorits prussiennes, qu'on allait rencontrer sur
toute la frontire du Hanovre. Ce gnral, sage et probe autant que
brave, tait parfaitement choisi pour cette mission difficile. Il se mit
en marche  travers les sables arides et les bruyres marcageuses de la
Frise et de la Basse-Westphalie, pntra par Meppen en Hanovre, et
arriva en juin sur les bords de la Hunte. L'arme hanovrienne occupait
Diepholz. Aprs quelques rencontres de cavalerie, elle se replia
derrire le Weser. Quoique compose d'excellents soldats, elle savait
que toute rsistance tait impossible, et qu'elle ne ferait qu'attirer
des malheurs sur le pays, en s'obstinant  combattre. Elle offrit donc
de capituler honorablement,  quoi le gnral Mortier consentit
volontiers. Il fut convenu  Suhlingen que l'arme hanovrienne se
retirerait avec armes et bagages derrire l'Elbe; qu'elle s'engagerait
sous parole d'honneur  ne pas servir dans la prsente guerre,  moins
d'change contre un gal nombre de prisonniers franais; que
l'administration du pays et la perception de ses revenus
appartiendraient  la France, sauf le respect d aux individus, aux
proprits prives, et aux divers cultes.

[En marge: Le roi Georges III refuse de ratifier la convention de
Suhlingen.]

Cette convention, dite de Suhlingen, fut envoye au Premier Consul et
au roi d'Angleterre, pour recevoir leur double ratification. Le Premier
Consul se hta de donner la sienne, ne voulant pas rduire l'arme
hanovrienne au dsespoir, en lui imposant des conditions plus dures.
Lorsqu'on prsenta cette mme convention au vieux Georges III, il fut
saisi d'un violent mouvement de colre, et alla, dit-on, jusqu' la
jeter au visage du ministre qui la lui prsentait. Ce vieux roi, dans
ses sombres rveries, avait toujours considr le Hanovre comme devant
tre le dernier asile de sa famille, dont il tait le berceau.
L'invasion de ses tats patrimoniaux le mit au dsespoir; il refusa de
signer la convention de Suhlingen, exposant ainsi ses soldats hanovriens
 la cruelle alternative, ou de mettre bas les armes, ou de se faire
gorger jusqu'au dernier. Son cabinet allgua pour excuse d'une aussi
singulire dtermination, que le roi voulait rester tranger  tout ce
qu'on entreprenait contre ses tats; que ratifier cette convention,
c'tait adhrer  l'occupation du Hanovre; que cette occupation tait
une violation du sol germanique, et qu'il en appelait  la Dite de la
violence faite  ses sujets. C'tait la plus trange faon d'argumenter,
la moins soutenable sous tous les rapports.

[En marge: Capitulation de l'arme hanovrienne.]

[En marge: Acquisition au profit de l'arme franaise des chevaux de
Hanovre.]

Quand cette nouvelle arriva en Hanovre, la brave arme que commandait le
marchal de Walmoden fut consterne. Elle tait range derrire l'Elbe,
au milieu du pays de Lunebourg, tablie dans une forte position, et
rsolue  dfendre son honneur. De son ct, l'arme franaise, qui
depuis trois ans n'avait pas tir un coup de fusil, ne demandait pas
mieux que de livrer un combat brillant. Cependant l'avis le plus sage
prvalut. Le gnral Mortier, qui joignait l'humanit  la vaillance,
fit ce qu'il put pour adoucir le sort des Hanovriens. Il n'exigea pas
qu'ils se rendissent prisonniers de guerre: il se contenta de leur
licenciement, et convint avec eux qu'ils laisseraient leurs armes au
camp, et se retireraient dans leurs foyers, en promettant de n'tre
jamais ni arms, ni runis. Le matriel de guerre, contenu dans le
royaume, matriel trs-considrable, fut livr aux Franais. Les revenus
du pays durent leur appartenir, ainsi que les proprits personnelles de
l'lecteur de Hanovre. Au nombre de ces proprits se trouvaient les
beaux talons de la race hanovrienne, qui furent envoys en France. La
cavalerie mit pied  terre, et livra 3,500 chevaux superbes, qui furent
employs  remonter la cavalerie franaise.

Le gnral Mortier ne s'empara que d'une manire trs-indirecte de
l'administration du pays, et en laissa la plus grande partie dans les
mains des autorits locales. Le Hanovre, si on ne voulait pas le
pressurer, pouvait parfaitement nourrir 30 mille hommes. Ce fut la force
qu'on projeta d'y faire vivre, et qu'on promit au roi de Prusse de ne
pas excder. Il fut demand  ce monarque, pour viter les longs dtours
de la Hollande et de la Basse-Westphalie, de consentir  l'tablissement
d'une route d'tapes,  travers le territoire prussien, en payant
exactement  des fournisseurs dsigns d'avance, l'entretien des troupes
qui se rendraient en Hanovre, ou qui en reviendraient. Le roi de Prusse
s'y prta pour complaire au Premier Consul. Ds lors les communications
directes furent tablies, et on s'en servit pour envoyer un grand nombre
de cavaliers, qui allaient  pied, et revenaient avec trois chevaux, un
qu'ils montaient, deux qu'ils tenaient en main. La possession de cette
partie de l'Allemagne devint fort utile  notre cavalerie, et servit
bientt  la rendre excellente sous le rapport des chevaux, comme elle
l'tait dj sous le rapport des hommes.

[En marge: Le Premier Consul, aprs avoir rgl ses rapports avec les
puissances du continent, se livre tout entier  ses prparatifs de
descente.]

Pendant que s'excutaient ces diverses occupations, le Premier Consul
poursuivait ses prparatifs sur les bords de la Manche. Il faisait
acheter des matires navales, en Hollande, surtout en Russie, afin
d'tre pourvu avant que les dispositions, peu rassurantes de cette
dernire puissance, ne la portassent  refuser des approvisionnements.
Sur les bassins de la Gironde, de la Loire, de la Seine, de la Somme, de
l'Escaut, on construisait des bateaux plats de toute dimension. Des
milliers d'ouvriers abattaient les forts du littoral. Toutes les
fonderies de la Rpublique taient en activit pour fabriquer des
mortiers, des obusiers, de l'artillerie du plus gros calibre. Les
Parisiens voyaient sur les quais de Bercy, des Invalides, de
l'cole-Militaire, une centaine de chaloupes en construction. On
commenait  comprendre qu'une si prodigieuse activit ne pouvait tre
une simple dmonstration, destine seulement  inquiter l'Angleterre.

Le Premier Consul s'tait promis de partir pour les ctes de la Manche,
ds que les constructions navales, partout entreprises, seraient un peu
plus avances, et qu'il aurait mis ordre aux affaires les plus urgentes.
La session du Corps Lgislatif avait t paisiblement consacre  donner
au gouvernement une entire approbation pour sa conduite diplomatique
envers l'Angleterre,  lui prter l'appui moral le plus complet,  lui
voter le budget dont on a vu plus haut les principales dispositions, et
enfin  discuter sans clat, mais avec profondeur, les premiers titres
du Code civil. Le Corps Lgislatif n'tait plus, ds cette poque, qu'un
grand conseil, tranger  la politique, et uniquement consacr aux
affaires.

[En marge: Voyage de Premier Consul sur les ctes de la Manche.]

Le Premier Consul se trouva libre ds la fin de juin. Il se proposait de
parcourir toutes les ctes jusqu' Flessingue et Anvers, de visiter la
Belgique qu'il n'avait pas encore vue, les dpartements du Rhin qu'il ne
connaissait point, de faire, en un mot, un voyage militaire et
politique. Madame Bonaparte devait l'accompagner, et partager les
honneurs qui l'attendaient. Pour la premire fois, il avait demand au
ministre du trsor public, qui les avait sous sa garde, les diamants de
la couronne, pour en composer des parures  sa femme. Il voulait se
montrer aux nouveaux dpartements et sur les bords mme du Rhin, presque
en souverain; car on le regardait comme tel, depuis qu'il tait consul 
vie, charg de se choisir un successeur. Ses ministres avaient
rendez-vous, les uns  Dunkerque, les autres  Lille,  Gand,  Anvers,
 Bruxelles. Les ambassadeurs trangers taient invits  le visiter
dans les mmes villes. Allant se montrer  des peuples d'un catholicisme
fervent, il avait jug convenable de paratre au milieu d'eux,
accompagn du lgat du Pape. Sur la simple expression de ce dsir, le
cardinal Caprara, malgr son grand ge et ses infirmits, s'tait
dcid, aprs en avoir obtenu la permission du Pape,  grossir le
cortge consulaire, dans les Pays-Bas. Des ordres avaient t aussitt
donns pour faire  ce prince de l'glise un accueil magnifique.

[En marge: Dpart du Premier Consul le 23 juin.]

[En marge: Visite  Compigne, Amiens, Abbeville, Saint-Valery.]

Le Premier Consul partit le 23 juin. Il visita d'abord Compigne, o
l'on construisait sur les bords de l'Oise; Amiens, Abbeville,
Saint-Valery, o l'on construisait sur les bords de la Somme. Il fut
accueilli avec transport, et reu avec des honneurs tout  fait royaux.
La ville d'Amiens lui offrit, selon un ancien usage, quatre cygnes d'une
clatante blancheur, qui furent envoys au jardin des Tuileries. Partout
sa prsence faisait clater le dvouement pour sa personne, la haine
pour les Anglais, le zle  combattre et  vaincre ces anciens ennemis
de la France. Il coutait les autorits, les habitants, avec une extrme
bont; mais son attention tait videmment tout entire au grand objet
qui l'occupait dans le moment. Les chantiers, les magasins, les
approvisionnements de toute espce, attiraient exclusivement son ardente
sollicitude. Il visitait les troupes qui commenaient  s'agglomrer
vers la Picardie, inspectait leur quipement, caressait les vieux
soldats dont le visage lui tait connu, et les laissait pleins de
confiance dans sa vaste entreprise.

[En marge: Arrive  Boulogne.]

 peine avait-il achev ces visites, qu'il rentrait, et, quoique accabl
de fatigue, dictait une multitude d'ordres, qui existent encore, pour
l'ternelle instruction des gouvernements chargs de grands prparatifs.
Ici, le trsor avait diffr des envois de fonds aux entrepreneurs; l,
le ministre de la marine avait nglig de faire arriver des matires
navales; ailleurs, la direction des forts, par diverses formalits,
avait retard les coupes de bois; autre part, enfin, l'artillerie
n'avait pas expdi les bouches  feu ou les munitions ncessaires. Le
Premier Consul rparait ces ngligences, ou levait ces obstacles par la
puissance de sa volont. Il arriva ainsi  Boulogne, centre principal
auquel venaient aboutir ses efforts, et point de dpart prsum de la
grande expdition projete contre l'Angleterre.

[En marge: Exposition des moyens imagins pour franchir le dtroit de
Calais.]

[En marge: Juillet 1803.]

[En marge: Difficult de transporter des troupes en mer.]

[En marge: L'ide des bateaux plats gnralement admise pour passer de
Calais  Douvres.]

[En marge: Calmes en t, brumes en hiver, galement propres au
passage.]

C'est le moment de faire connatre avec dtail l'immense armement
imagin pour transporter 150 mille hommes au del du dtroit de Calais,
avec le nombre de chevaux, de canons, de munitions, de vivres qu'une
telle arme suppose. C'est dj une vaste et difficile opration que de
transporter 20 ou 30 mille hommes au del des mers. L'expdition
d'gypte, excute il y a cinquante ans, l'expdition d'Alger, excute
de nos jours, en sont la preuve. Que sera-ce, s'il faut embarquer 150
mille soldats, 10 ou 15 mille chevaux, 3 ou 400 bouches  feu atteles?
Un vaisseau de ligne peut contenir en moyenne 6 ou 700 hommes, 
condition d'une traverse de quelques jours; une grosse frgate en peut
contenir la moiti. Il faudrait donc 200 vaisseaux de ligne pour
embarquer une telle arme, c'est--dire une force navale chimrique, et
que l'alliance de la France et de l'Angleterre, pour un mme but, peut
tout au plus rendre imaginable. C'et t par consquent une entreprise
impossible, que de vouloir jeter 150 mille hommes en Angleterre, si
l'Angleterre et t  la distance de l'gypte ou de la More. Mais il
ne fallait passer que le dtroit de Calais, c'est--dire parcourir 8 
10 lieues marines. Pour une telle traverse, il n'tait pas besoin
d'employer de gros vaisseaux. On n'aurait pas mme pu s'en servir, si on
les avait possds, car il n'y a pas d'Ostende au Havre un seul port
capable de les recevoir; et il n'y aurait pas eu sur la cte oppose, 
moins de se dtourner beaucoup, un seul port o ils pussent aborder.
L'ide de petits btiments, vu le trajet, vu la nature des ports,
s'tait donc toujours offerte  tous les esprits. D'ailleurs ces petits
btiments suffisaient pour les circonstances de mer qu'on tait expos 
rencontrer. De longues observations, recueillies sur les ctes, avaient
conduit  dcouvrir ces circonstances, et  dterminer les btiments qui
s'y adaptaient le mieux. En t, par exemple, il y a dans la Manche des
calmes presque absolus, et assez longs, pour qu'on puisse compter sur 48
heures du mme temps. Il fallait  peu prs ce nombre d'heures, non pour
passer, mais pour faire sortir des ports l'immense flottille dont il
s'agissait. Pendant ce calme, la croisire anglaise tant condamne 
l'immobilit, des btiments construits pour marcher  la rame comme  la
voile, pouvaient passer impunment, mme devant une escadre ennemie.
L'hiver avait aussi ses moments favorables. Les fortes brumes de la
saison froide, se rencontrant avec des vents ou nuls ou faibles,
offraient encore un moyen de faire le trajet en prsence d'une force
ennemie, ou immobile, ou trompe par le brouillard. Restait enfin une
troisime occasion favorable, c'tait celle qu'offraient les quinoxes.
Il arrive souvent qu'aprs les ouragans de l'quinoxe, le vent tombe
tout  coup, et laisse le temps ncessaire pour franchir le dtroit,
avant le retour de l'escadre ennemie, oblige par la tempte  prendre
le large. C'taient l les circonstances universellement dsignes par
les marins vivant sur les bords de la Manche.

Il y avait un cas dans lequel, en toute saison, quel que ft le temps, 
moins d'une tempte, on pouvait toujours franchir le dtroit; c'tait
celui o, par d'habiles manoeuvres, on aurait amen, pour quelques
heures, une grande escadre de ligne dans la Manche. Alors la flottille,
protge par cette escadre, pouvait mettre  la voile, sans s'inquiter
de la croisire ennemie.

Mais le cas d'une grande escadre franaise amene entre Calais et
Douvres, dpendait de si difficiles combinaisons, qu'on devait y compter
le moins possible. Il fallait mme construire la flottille de transport,
de telle faon qu'elle pt, en apparence au moins, se passer de toute
force auxiliaire; car s'il et t dmontr par sa construction, qu'il
lui tait impossible de tenir la mer sans une escadre de secours, le
secret de cette grande opration et t sur-le-champ livr aux ennemis.
Avertis, ils auraient concentr toutes leurs forces navales dans le
dtroit, et prvenu toute manoeuvre des escadres franaises tendant 
s'y rendre.

[En marge: Forme des rivages et des ports de la Manche.]

[En marge: La forme des btiments  employer dduite des circonstances
locales.]

Aux considrations tires de la nature des vents et de la mer, dans le
dtroit, se joignaient les considrations tires de la forme des ctes.
Les ports franais du dtroit taient tous des ports d'chouage,
c'est--dire restant  sec  la mare basse, et ne prsentant pas un
fond de plus de huit ou neuf pieds  mare haute. Il fallait donc des
btiments qui n'eussent pas besoin, quand ils taient chargs, de plus
de sept  huit pieds d'eau pour flotter, et qui pussent supporter
l'chouage sans en souffrir. Quant au rivage d'Angleterre, les ports
situs entre la Tamise, Douvres, Folkstone et Brighton, taient fort
petits; mais, quels qu'ils fussent, il fallait, pour oprer un si vaste
dbarquement, se jeter tout simplement  la cte, et, pour ce motif
encore, des btiments propres  l'chouage. C'taient l les diverses
raisons qui avaient fait adopter des bateaux plats, pouvant marcher 
l'aviron, afin de passer, soit en calme, soit en brume; pouvant porter
du gros canon, sans tirer plus de sept ou huit pieds d'eau, afin de se
mouvoir librement dans les ports franais de la Manche, afin d'chouer,
sans se briser, sur les plages d'Angleterre.

[En marge: Trois espces de btiments.]

[En marge: Chaloupes canonnires proprement dites.]

Pour satisfaire  ces conditions runies, on imagina de grosses
chaloupes canonnires,  fond plat, solidement construites, et de deux
espces diverses, pour rpondre  deux besoins diffrents. Les chaloupes
de la premire espce, qu'on appela proprement chaloupes canonnires,
taient construites de manire  porter quatre pices de gros calibre,
depuis le 24 jusqu'au 36, deux sur l'avant, deux sur l'arrire, et en
mesure, par consquent, de rpondre au feu des vaisseaux et des
frgates. Cinq cents chaloupes canonnires, armes de 4 pices,
pouvaient ainsi galer le feu de vingt vaisseaux de cent canons. Elles
taient gres comme des bricks, c'est--dire  deux mts, manoeuvres
par 24 matelots, et capables de contenir une compagnie d'infanterie de
100 hommes, avec son tat-major, ses armes et ses munitions.

[En marge: Bateaux canonniers.]

Les chaloupes de la seconde espce, qu'on appela, pour les distinguer
des autres, bateaux canonniers, taient moins fortement armes, moins
maniables, mais destines  porter, indpendamment de l'infanterie,
l'artillerie de campagne. Ces bateaux dits canonniers taient pourvus
sur l'avant d'une pice de 24, et sur l'arrire d'une pice de campagne,
laisse sur son afft, avec les apparaux ncessaires pour l'embarquer et
la dbarquer, en quelques minutes. Ils portaient, de plus, un caisson
d'artillerie, rempli de munitions, et dispos sur le pont, de manire 
ne pas gner la manoeuvre, et  pouvoir tre mis  terre en un clin
d'oeil. Ils contenaient enfin, au centre mme de leur cale, une petite
curie, dans laquelle devaient tre logs deux chevaux d'artillerie,
avec des vivres pour plusieurs jours. Cette curie, place au centre,
ouverte par le haut, surmonte d'un couvercle mobile, tait combine
avec la mture, de faon qu'un cheval, saisi  terre par une vergue,
enlev rapidement, tait descendu dans sa loge avec la plus grande
facilit. Ces bateaux canonniers, infrieurs par leur armement aux
chaloupes canonnires, mais pouvant lancer un gros boulet, et jeter de
la mitraille au moyen de la pice de campagne place sur leur pont,
avaient l'avantage de porter, outre une portion de l'infanterie, toute
l'artillerie de l'arme, avec deux chevaux, pour la traner en ligne,
dans le premier moment de la descente  terre. Le surplus des attelages
devait tre plac sur des transports, dont on verra plus bas
l'organisation. Moins propres que les chaloupes aux manoeuvres et aux
combats, ils taient grs comme les grosses barques longeant nos ctes,
et n'avaient que trois grosses voiles attaches  trois mts, sans hune
ni perroquet. Ils n'taient monts que par 6 matelots. Ils taient
capables de contenir, comme les chaloupes canonnires, une compagnie
d'infanterie avec ses officiers, plus deux charretiers d'artillerie, et
quelques artilleurs. Si on suppose trois ou quatre cents de ces bateaux,
ils pouvaient porter, indpendamment d'une masse considrable
d'infanterie, 3 ou 400 bouches  feu de campagne, avec une voiture de
munitions, suffisante pour une bataille. Le reste des munitions, joint
au reste des attelages, devait suivre sur les btiments de transport.

[En marge: Les pniches.]

Tels taient les bateaux plats de la premire et de la seconde espce.
On avait reconnu ncessaire d'en construire d'une troisime sorte,
encore plus lgers et plus mobiles que les prcdents, tirant deux 
trois pieds d'eau seulement, et faits pour aborder partout. C'taient de
grands canots, troits et longs de 60 pieds, ayant un pont mobile qu'on
posait ou retirait  volont, et distingus des autres par le nom de
pniches. Ces gros canots taient pourvus d'une soixantaine d'avirons,
portaient au besoin une lgre voilure, et marchaient avec une extrme
vitesse. Lorsque soixante soldats, dresss  manier la rame aussi bien
que des matelots, les mettaient en mouvement, ils glissaient sur la mer
comme ces lgres embarcations, dtaches des flancs de nos grands
vaisseaux, et surprenant la vue par la rapidit de leur sillage. Ces
pniches pouvaient recevoir 60  70 soldats, outre 2 ou 3 marins pour
les diriger. Elles avaient  bord un petit obusier, plus une pice de 4,
et ne devaient recevoir d'autre chargement que les armes de leurs
passagers, et quelques vivres de campagne, disposs comme lest.

Aprs de nombreuses expriences, on s'tait dfinitivement attach  ces
trois espces de btiments, qui rpondaient  tous les besoins de la
traverse, et qui, rangs en bataille, prsentaient une redoutable ligne
de feux. Les chaloupes canonnires, plus faciles  manoeuvrer et plus
fortement armes, occupaient la premire ligne; les bateaux canonniers,
infrieurs sous ces deux rapports, taient rangs en seconde ligne,
faisant face aux intervalles qui sparaient les chaloupes, de manire
qu'il n'y et aucun espace priv de feux. Les pniches, qui ne portaient
que de petits obusiers, et qui taient surtout redoutables par la
mousqueterie, disposes, tantt en avant de la ligne de bataille, tantt
en arrire ou sur les ailes, pouvaient rapidement courir  l'abordage si
on avait affaire  une flotte, ou jeter leurs hommes  terre si on
voulait oprer un dbarquement, ou se drober s'il fallait supporter un
feu de grosse artillerie.

Ces trois espces de btiments devaient tre runis au nombre de 12 ou
1500. Ils devaient porter au moins 3 mille bouches  feu de gros
calibre, sans compter un grand nombre de pices de petite dimension,
c'est--dire, lancer autant de projectiles que la plus forte escadre.
Leur feu tait dangereux, parce qu'il tait rasant, et dirig vers la
ligne de flottaison. Engags contre de gros vaisseaux, ils prsentaient
un but difficile  saisir, et tiraient, au contraire, sur un but facile
 atteindre. Ils pouvaient se mouvoir, se diviser, et envelopper
l'ennemi. Mais s'ils avaient les avantages de la division, ils en
avaient aussi les inconvnients. L'ordre  introduire dans cette masse
mouvante et prodigieusement nombreuse, tait un problme extrmement
difficile,  la solution duquel s'appliqurent sans cesse, pendant trois
ans, l'amiral Bruix et Napolon. On verra plus tard  quel degr de
prcision dans les manoeuvres ils surent arriver, et jusqu' quel point
le problme fut par eux rsolu.

[En marge: Rencontre possible d'une escadre de haut bord avec une
flottille de chaloupes canonnires.]

[En marge: Opinion de l'amiral Decrs sur les proprits de la flottille
de Boulogne.]

Quel effet aurait produit une escadre de haut bord, traversant  toutes
voiles cette masse de petits btiments, foulant, renversant ceux qu'elle
rencontrerait devant elle, coulant  fond ceux qu'elle atteindrait de
ses boulets, mais, enveloppe  son tour par cette nue d'ennemis,
recevant dans tous les sens un feu d'artillerie dangereux, assaillie par
la mousqueterie de cent mille fantassins, et peut-tre envahie par
d'intrpides soldats, dresss  l'abordage? On ne saurait le dire, car
on ne peut se faire une ide d'une scne aussi trange, sans aucun
antcdent connu, qui puisse aider l'esprit  en prvoir les chances
diverses. L'amiral Decrs, esprit suprieur, mais dnigrant, admettait
qu'en sacrifiant cent btiments et dix mille hommes, on pourrait
probablement essuyer la rencontre d'une escadre ennemie, et franchir le
dtroit.--On les perd tous les jours dans une bataille, rpondait le
Premier Consul; et quelle bataille a jamais promis les rsultats que
nous fait esprer la descente en Angleterre?--Mais c'tait la chance la
plus dfavorable que celle d'une rencontre avec la croisire anglaise.
Restait toujours la chance de passer par un calme qui paralyst
l'ennemi, par une brume qui lui drobt la vue de notre flottille; et
enfin la chance plus rassurante encore d'une escadre franaise,
apparaissant tout  coup dans le dtroit pour quelques heures.

[En marge: Inconvnients drivant de la construction des bateaux  fond
plat.]

Quoiqu'il en soit, ces btiments avaient assez de force pour se
dfendre, pour aborder un rivage et le balayer, pour ter  l'ennemi
toute ide d'une escadre de secours, pour donner confiance aux soldats
et aux matelots chargs de les monter. Cependant ils prsentaient des
inconvnients tenant  la forme mme de leur construction. Ayant, au
lieu d'une quille profondment immerge, un fond plat qui pntrait peu
dans l'eau, portant de plus une assez forte mture, ils devaient avoir
peu de stabilit, s'incliner facilement sous le souffle du vent, et mme
chavirer, s'ils taient frapps par une rafale subite. C'est ce qui
arriva une fois, dans la rade de Brest,  une chaloupe canonnire mal
leste. L'accident eut lieu sous les yeux de l'amiral Ganteaume, qui,
saisi de crainte, en crivit sur-le-champ au Premier Consul. Mais cet
accident ne se reproduisit pas. Avec des prcautions dans la manire de
distribuer les munitions qui leur servaient de lest, les btiments de la
flottille acquirent assez de stabilit pour supporter de gros temps; et
il ne leur arriva d'autre malheur que celui d'chouer, ce qui tait
naturel, en naviguant toujours le long des ctes, et, ce qui tait en
gnral volontaire de leur part, dans le but d'chapper aux Anglais. Du
reste, la mare suivante les remettait  flot, quand ils avaient t
obligs de se jeter  la cte.

[En marge: Courants de la Manche.]

Ils offraient un inconvnient plus fcheux, celui de driver,
c'est--dire, de cder aux courants. Ils le devaient  leur lourde
structure, qui prsentait plus de prise  l'eau, que leur mture n'en
prsentait au vent. Cet inconvnient s'aggravait, lorsque, privs de
vent, ils marchaient  la rame, et n'avaient que la force des rameurs
pour combattre la force du courant. Dans ce cas, ils pouvaient tre
emports loin du but, ou, ce qui est pire, y arriver sparment; car,
tant de formes diffrentes, ils devaient subir une drivation ingale.
Nelson l'avait prouv lui-mme, lorsqu'en 1801 il attaqua la flottille
de Boulogne. Ses quatre divisions n'ayant pu agir toutes en mme temps,
ne firent que des efforts dcousus. Un semblable dfaut, fcheux dans
toute mer, l'tait davantage encore dans la Manche, o rgnent deux
courants trs-forts  chaque mare. Lorsque la mer s'lve ou s'abaisse,
elle produit alternativement un courant ascendant ou descendant, dont la
direction est dtermine par la figure des ctes de France et
d'Angleterre. (Voir la carte n 23.) La Manche est trs-ouverte 
l'ouest, entre la pointe du Finistre et celle de Cornouailles;
trs-resserre  l'est, entre Calais et Douvres. La mer, en s'levant,
pntre plus vivement par l'issue la plus large; ce qui produit  la
mare montante un courant ascendant de l'ouest  l'est, de Brest 
Calais. Le mme effet se produit en sens contraire, quand la mer
s'abaisse; elle fuit alors plus vite par l'issue la plus vaste; et il en
rsulte,  la mare descendante, un courant de l'est  l'ouest, de
Calais  Brest. Ce double courant, recevant prs des ctes, et de leur
forme elle-mme, diverses inflexions, devait porter une certaine
perturbation dans la marche de ces deux mille navires, perturbation plus
ou moins  craindre, suivant la faiblesse du vent et la force du flot.
Cela diminuait beaucoup l'avantage de la traverse en calme, l'une des
plus souhaitables. Toutefois le canal, entre Boulogne et Douvres,
non-seulement fort troit, mais de plus peu profond, permettait de jeter
l'ancre  gale distance des deux ctes. Les amiraux regardaient donc
comme possible de s'arrter, dans le cas d'une drivation trop grande,
et d'attendre  l'ancre le retour du courant contraire, ce qui ne
pouvait pas entraner une perte de temps de plus de trois ou quatre
heures. C'tait une difficult, mais point insurmontable[12].

         [Note 12: Tout ce que je rapporte ici est extrait de la
         volumineuse correspondance des amiraux, notamment de celle de
         l'amiral Bruix, avec le ministre de la marine et avec
         Napolon. Il est bien entendu que je ne suppose rien, que je
         rsume autant que je puis, avec la prcision historique, tout
         ce qu'il y a d'essentiel dans cette correspondance, que je
         crois qualifier trs-justement en l'appelant admirable.]

Cet inconvnient avait bientt fait abandonner une sorte de btiments,
appels prames. Ceux-ci, tout  fait plats, sans aucune courbure dans
leurs flancs, et mme  trois quilles, taient de vrais pontons
flottants, destins  porter beaucoup de canons et de chevaux. On avait
d'abord rsolu d'en construire cinquante, ce qui aurait procur des
moyens de transport pour 2,500 chevaux, et une force de 600 bouches 
feu. Mais l'infriorit de leurs qualits navigantes les fit bientt
abandonner, et on n'en construisit pas au del de douze ou quinze. Nous
ne parlerons pas de grosses barques, courtes et larges, armes d'une
pice de 24  l'arrire, qu'on appelait caques, ni de corvettes d'un
faible tirant d'eau, portant une dizaine de gros canons, les unes et
les autres construites  titre d'essais, et que l'exprience empcha de
multiplier. La totalit de la flottille se composa presque exclusivement
des trois espces de btiments dont on vient de lire la description,
c'est--dire de chaloupes canonnires, de bateaux canonniers et de
pniches.

Chaque chaloupe et chaque bateau canonnier pouvant contenir une
compagnie d'infanterie, chaque pniche, les deux tiers d'une compagnie,
si on runissait 500 chaloupes, 400 bateaux, 300 pniches, c'est--dire
1,200 btiments, on avait le moyen d'embarquer 120 mille hommes.
Supposez que l'escadre de Brest en portt 15 ou 18 mille, celle du Texel
20 mille, c'taient 150 ou 160 mille hommes, qu'on pouvait jeter en
Angleterre, 120 mille en une seule masse  bord de la flottille, 30 ou
40 mille en divisions dtaches,  bord de deux grosses escadres,
partant, l'une de Hollande, l'autre de Bretagne.

C'tait assez pour vaincre et rduire cette superbe nation, qui
prtendait dominer le monde du fond de son asile inviolable.

[En marge: Moyens pour transporter le matriel.]

Ce n'est pas tout que de porter des hommes; il leur faut du matriel,
c'est--dire des vivres, des armes, des chevaux. La flottille dite de
guerre pouvait embarquer les hommes, les munitions indispensables pour
les premiers combats, des vivres pour une vingtaine de jours,
l'artillerie de campagne avec un attelage de deux chevaux par pice.
Mais il fallait de plus le reste des attelages, au moins sept  huit
mille chevaux de cavalerie, des munitions pour toute une campagne, des
vivres pour un ou deux mois, un grand parc de sige, dans le cas o l'on
aurait des murailles  renverser. Les chevaux surtout taient
trs-difficiles  transporter, et il ne fallait pas moins de 6  700
btiments, si on voulait en porter seulement 7  8 mille.

[En marge: Achat de tous les bateaux de pche sur les ctes de l'Ocan,
en France, en Belgique et en Hollande.]

Pour ce dernier objet on n'avait pas besoin de construire. Le cabotage
et la grande pche devaient fournir un matriel naval tout prt, et
trs-considrable. On pouvait acheter sur toutes les ctes depuis
Saint-Malo jusqu'au Texel, et dans l'intrieur mme de la Hollande, des
btiments jaugeant de 20  60 tonneaux, faisant le cabotage, la pche de
la morue et du hareng, parfaitement solides, excellents  la mer, et
trs-capables de recevoir tout ce dont on voudrait les charger,
moyennant les amnagements convenables. Une commission forme pour cet
objet achetait, depuis Brest jusqu' Amsterdam, des btiments qui
cotaient en moyenne de 12  15,000 francs chacun. On s'en tait dj
procur plusieurs centaines. Le reste n'tait pas difficile  trouver.

En portant la flotte de guerre  12 ou 1,300 btiments, la flottille de
transport  900 ou 1,000, c'tait 2,200 ou 2,300 btiments  runir,
rassemblement naval prodigieux, sans exemple dans le pass, et
probablement aussi dans l'avenir.

On doit comprendre maintenant comment il et t impossible de
construire sur un ou deux points de la cte cette immense quantit de
btiments. Si petite que ft leur dimension, jamais on n'aurait pu se
procurer dans un seul lieu les matires, les ouvriers, les chantiers
ncessaires  leur construction. Il avait donc t indispensable de
faire concourir au mme objet tous les ports, et tous les bassins des
rivires. C'tait bien assez de rserver aux ports de la Manche, dans
lesquels on devait les runir, le soin d'amnager et d'entretenir ces
deux mille btiments.

[En marge: Ports disposs pour recevoir les 2,300 btiments dont se
composait la flottille.]

Mais aprs les avoir construits fort loin les uns des autres, il fallait
les rassembler en un seul point, de Boulogne  Dunkerque,  travers les
croisires anglaises, rsolues  les dtruire avant qu'ils fussent
runis. Il fallait ensuite les recevoir dans trois ou quatre ports,
placs autant que possible sous le mme vent,  une trs-petite
distance, afin d'appareiller et de partir ensemble. Il fallait enfin les
loger sans encombrement, sans confusion,  l'abri du danger du feu,  la
porte des troupes, de manire qu'ils pussent sortir et rentrer souvent,
apprendre  charger et  dcharger rapidement, hommes, canons et
chevaux.

[En marge: Ingnieurs et amiraux dont le Premier Consul s'tait entour
 Boulogne.]

[En marge: MM. Sganzin et Forfait.]

Toutes ces difficults ne pouvaient tre rsolues que sur les lieux
mmes, par Napolon, voyant les choses de ses propres yeux, et entour
des officiers les plus habiles et les plus spciaux. Il avait appel 
Boulogne M. Sganzin, ingnieur de la marine, et l'un des premiers sujets
de ce corps distingu; M. Forfait, ministre de la marine pendant
quelques mois, mdiocre en fait d'administration, mais suprieur dans
l'art des constructions navales, plein d'invention, et dvou  une
entreprise dont il avait t, sous le Directoire, l'un des plus ardents
promoteurs; enfin le ministre Decrs et l'amiral Bruix, deux hommes dont
il a t parl dj, et qui mritent qu'on les fasse connatre ici avec
plus de dtail.

[Illustration: Bruix.]

[En marge: L'amiral Decrs.]

[En marge: L'amiral Ganteaume.]

[En marge: L'amiral Latouche-Trville.]

[En marge: L'amiral Bruix.]

Le Premier Consul aurait voulu possder un peu moins de bons gnraux
dans ses armes de terre, et un peu plus dans ses armes de mer. Mais la
guerre et la victoire forment seules les bons gnraux. La guerre ne
nous avait pas manqu sur mer depuis douze ans; malheureusement notre
marine, dsorganise par l'migration, s'tant trouve tout de suite
infrieure  celle des Anglais, avait t presque toujours oblige de se
renfermer dans les ports, et nos amiraux avaient perdu, non pas la
bravoure, mais la confiance. Les uns taient trs-gs, les autres
manquaient d'exprience. Quatre attiraient dans le moment toute
l'attention de Napolon, Decrs, Latouche-Trville, Ganteaume et Bruix.
L'amiral Decrs tait un homme d'un esprit rare, mais frondeur, ne
voyant que le mauvais ct des choses, critique excellent des oprations
d'autrui,  ce titre bon ministre, mais administrateur peu actif,
trs-utile toutefois  ct de Napolon, qui supplait par son activit
 celle de tout le monde, et qui avait besoin de conseillers moins
confiants qu'il n'tait lui-mme. Par ces raisons, l'amiral Decrs tait
celui des quatre qui valait le mieux  la tte des bureaux de la marine,
et qui aurait valu le moins  la tte d'une escadre. Ganteaume, brave
officier, intelligent, instruit, pouvait conduire une division navale au
feu; mais hors du feu, hsitant, incertain, laissant passer la fortune
sans la saisir, il ne devait tre employ que dans la moins difficile
des entreprises. Latouche-Trville et Bruix taient les deux marins les
plus distingus du temps, et appels certainement, s'ils avaient vcu, 
disputer  l'Angleterre l'empire des mers. Latouche-Trville tait tout
ardeur, tout audace; il joignait l'esprit, l'exprience au courage,
inspirait aux marins les sentiments dont il tait plein, et, sous ce
rapport, tait le plus prcieux de tous, puisqu'il avait ce que notre
marine avait trop peu, la confiance en soi-mme. Enfin Bruix, chtif de
corps et de sant, puis par les plaisirs, dou d'une vaste
intelligence, d'un gnie d'organisation rare, trouvant ressource  tout,
profondment expriment, seul homme qui et dirig quarante vaisseaux
de ligne  la fois, aussi habile  concevoir qu' excuter, et t le
vritable ministre de la marine, s'il n'avait t si propre  commander.
Ce n'taient pas l tous les chefs de notre flotte: il restait
Villeneuve, si malheureux depuis; Linois, le vainqueur d'Algsiras,
actuellement dans l'Inde, et d'autres qu'on verra figurer en leur lieu.
Mais les quatre que nous citons taient alors les principaux.

[En marge: Rivalit entre l'amiral Decrs et l'amiral Bruix.]

Le Premier Consul voulut confier  l'amiral Bruix le commandement de la
flottille, parce que l tout tait  crer;  Ganteaume la flotte de
Brest, qui n'avait  excuter qu'un transport de troupes; enfin 
Latouche-Trville la flotte de Toulon, laquelle tait charge d'une
manoeuvre difficile, audacieuse, mais dcisive, et que nous exposerons
plus tard. L'amiral Bruix, ayant  organiser la flottille, tait sans
cesse en contact avec l'amiral Decrs. L'un et l'autre avaient trop
d'esprit pour n'tre pas rivaux, ds lors ennemis: de plus, leur nature
tait incompatible. Dclarer les difficults invincibles, critiquer les
tentatives qu'on faisait pour les vaincre, tel tait l'amiral Decrs.
Les voir, les tudier, chercher  en triompher, tel tait l'amiral
Bruix. Il faut ajouter qu'ils se dfiaient l'un de l'autre: ils
craignaient sans cesse, l'amiral Decrs qu'on ne dnont au Premier
Consul les inconvnients de son inaction, l'amiral Bruix ceux de sa vie
drgle. Ces deux hommes, sous un matre faible, auraient troubl la
flotte par leurs divisions; sous un matre comme le Premier Consul, ils
taient utiles par leur diversit mme. Bruix proposait des
combinaisons, Decrs les critiquait; le Premier Consul prononait avec
une sret de jugement infaillible.

C'est au milieu de ces hommes, et sur les lieux, que Napolon dcida
toutes les questions laisses en suspens. Son arrive  Boulogne tait
urgente, car, malgr l'nergie et la frquence de ses ordres, beaucoup
de choses restaient en arrire. On ne construisait pas  Boulogne, 
Calais,  Dunkerque, mais on rparait l'ancienne flottille, et on se
prparait  excuter les amnagements, jugs ncessaires, sur les deux
mille btiments construits ou achets, quand ils seraient runis. On
manquait d'ouvriers, de bois, de fer, de chanvre, d'artillerie  grande
porte pour loigner les Anglais, trs-occups  lancer des projectiles
incendiaires.

[En marge: Activit imprime  toutes choses  Boulogne.]

[En marge: Comment on se procure des ouvriers.]

La prsence du Premier Consul, entour de MM. Sganzin, Forfait, Bruix,
Decrs, et d'une quantit d'autres officiers, imprima bientt  son
entreprise une activit nouvelle. Il avait dj employ  Paris une
mesure, qu'il voulut appliquer  Boulogne et partout o il passa. Il fit
prendre dans la conscription cinq  six mille hommes, appartenant 
toutes les professions consacres au travail du bois ou du fer, telles
que menuisiers, charpentiers, scieurs de long, charrons, serruriers,
forgerons. Des matres, choisis parmi les ouvriers de la marine, les
dirigeaient. Une haute paye tait accorde  ceux qui montraient de
l'intelligence et de la bonne volont; et en peu de temps les chantiers
furent couverts d'une population d'ouvriers constructeurs, dont il et
t difficile de deviner la profession originelle.

[En marge: Comment on se procure du bois.]

[En marge: Comment on se procure du chanvre, du cuivre, du goudron.]

Les forts abondaient autour de Boulogne. Un ordre avait livr  la
marine toutes celles des environs. Les bois, employs le jour mme o on
les abattait, taient verts, mais bons  servir de pieux, et il en
fallait des milliers dans les ports de la Manche. On pouvait en tirer
aussi des bordages et des planches. Quant aux bois, destins  fournir
des courbes, on les faisait venir du Nord. Les matires navales, telles
que chanvres, mtures, cuivres, goudrons, transportes de la Russie et
de la Sude en Hollande, pour tre amenes, par les eaux intrieures,
de la Hollande et de la Flandre  Boulogne, taient en ce moment
arrtes par divers obstacles, sur les canaux de la Belgique. Des
officiers, envoys immdiatement avec des ordres et des fonds, partirent
pour acclrer les arrivages. Enfin les fonderies de Douai, de Lige, de
Strasbourg, malgr leur activit se trouvaient en retard. Le savant
Monge, qui suivait presque partout le Premier Consul, fut envoy en
mission pour acclrer leurs travaux, et faire couler  Lige de gros
mortiers et des pices de fort calibre. Le gnral Marmont avait t
charg de l'artillerie. Des aides-de-camp partaient chaque jour en poste
pour aller stimuler son zle, et lui signaler les expditions de canons
ou d'affts qui taient retardes. On avait besoin, en effet,
indpendamment de l'artillerie des btiments, de 5  600 bouches  feu
en batterie, afin de tenir l'ennemi  distance des chantiers.

Ces premiers ordres donns, il fallait s'occuper de la grande question
des ports de rassemblement, et des moyens de proportionner leur capacit
 l'tendue de la flottille. Il fallait agrandir les uns, crer les
autres, les dfendre tous. Aprs en avoir confr avec MM. Sganzin,
Forfait, Decrs et Bruix, le Premier Consul arrta les dispositions
suivantes.

[En marge: Description du dtroit de Calais.]

Depuis long-temps le port de Boulogne avait t indiqu comme le
meilleur point de dpart, pour une expdition dirige contre
l'Angleterre. (Voir la carte n 23.) La cte de France, en s'avanant
vers celle d'Angleterre, projette un cap qui s'appelle le cap Grisnez. 
droite de ce cap, elle court  l'est, vers l'Escaut, ayant en face la
vaste tendue de la mer du Nord.  gauche elle rencontre celle
d'Angleterre, forme ainsi l'un des deux bords du dtroit, puis descend
brusquement du nord au sud, vers l'embouchure de la Somme. Les ports 
la droite du cap Grisnez, tels que Calais et Dunkerque, placs en dehors
du dtroit, sont moins bien situs comme point de dpart; les ports 
gauche, au contraire, tels que Boulogne, Ambleteuse et taples, placs
dans le dtroit mme, ont toujours t jugs prfrables. En effet, si
l'on part de Dunkerque ou de Calais, il faut doubler le cap Grisnez pour
entrer dans le dtroit, surmonter la bouffe des vents de la Manche qui
se fait sentir en doublant le cap, et venir se placer au vent de
Boulogne, pour aborder entre Douvres et Folkstone. Au contraire, en
allant d'Angleterre en France, on est plus naturellement port vers
Calais que vers Boulogne. Pour se transporter en Angleterre, ce qui
tait le cas de l'expdition projete, Boulogne et les ports placs  la
gauche du cap Grisnez valaient mieux que Calais et Dunkerque. Seulement,
ils avaient l'inconvnient de prsenter moins d'tendue et de fond que
Calais et Dunkerque, ce qui s'explique par l'accumulation des sables et
des galets, toujours plus grande dans un espace resserr comme un
dtroit.

[En marge: Port de Boulogne.]

[En marge: Cration du bassin de Boulogne.]

Nanmoins le port de Boulogne, consistant dans le lit d'une petite
rivire marcageuse, la Liane, tait susceptible de recevoir un
agrandissement considrable. Le bassin de la Liane, form par deux
plateaux qui se sparent aux environs de Boulogne, et laissent entre
eux un espace de figure demi-circulaire, pouvait tre, avec de grands
travaux, converti en un port d'chouage trs-vaste. (Voir les cartes ns
24 et 25.) Le lit de la Liane prsentait six  sept pieds d'eau,  la
mare haute, dans les moyennes mares. Il tait possible, en le
creusant, de lui en procurer neuf  dix. C'tait donc chose praticable
que de crer dans ce lit marcageux de la Liane,  peu prs  la hauteur
de Boulogne, un bassin de figure semblable au terrain, c'est--dire
demi-circulaire, capable de contenir quelques centaines de btiments,
plus ou moins, selon le rayon qu'on lui donnerait. Ce bassin, et le lit
creus de la Liane, pouvaient tre amens  contenir 12  1,300
btiments, par consquent plus de la moiti de la flottille. Ce n'tait
pas tout que d'avoir une surface suffisante, il fallait des quais
extrmement tendus, pour que ces nombreux btiments pussent, sinon tous
 la fois, du moins en assez grand nombre, joindre les bords du bassin,
et prendre leur chargement. L'tendue des quais importait donc autant
que l'tendue du port lui-mme. On n'avait song  aucune de ces choses
sous le Directoire, parce que jamais les projets n'avaient t pousss
jusqu' runir 150 mille hommes et deux mille btiments. Le Premier
Consul, malgr la grandeur du travail, n'hsita pas  prescrire
sur-le-champ le creusement du bassin de Boulogne et du lit de la Liane.
Ces mmes 150 mille hommes, qui constituaient par leur nombre la
difficult de l'entreprise, allaient tre employs  la vaincre, en
creusant eux-mmes le bassin o ils devaient s'embarquer. Il fut dcide
que les camps, placs dans l'origine  quelque distance des ctes,
seraient immdiatement rapprochs de la mer, et que les soldats
enlveraient eux-mmes la masse norme de terre dont il fallait se
dbarrasser.

[En marge: Construction d'cluses de chasse.]

Une cluse de chasse fut ordonne pour creuser le chenal, et procurer la
profondeur d'eau ncessaire. Les ports qui ne sont pas, comme celui de
Brest, forms par les sinuosits d'une cte profonde, et qu'on appelle
ports d'chouage, consistent en gnral dans l'embouchure de petites
rivires, qui grossissent  la mare haute, forment alors un bassin o
les btiments se trouvent  flot, puis diminuent avec la mare basse,
jusqu' ne plus prsenter que de gros ruisseaux coulant sur un lit de
vase, et laissant pendant quelques heures les btiments chous sur
leurs rives. Les sables que ces rivires entranent, ramasss par la mer
et ramens en face des embouchures, forment des bancs ou barres, qui
gnent la navigation. Pour vaincre cet obstacle, on lve alors dans le
lit des rivires des cluses, qui s'ouvrent devant la mare montante,
recueillent l'abondance des eaux, retiennent cette abondance en se
refermant  la mare descendante, et ne la laissent chapper qu'au
moment o l'on veut faire la chasse. Ce moment venu, et l'on choisit
celui de la basse mer, on ouvre l'cluse: l'eau se prcipite dans la
rivire, et, chassant les sables par ce dbordement artificiel, creuse
un chenal ou passage. C'est l ce que les ingnieurs appellent des
cluses de chasse, et ce qu'on se hta de construire dans le bassin
suprieur de la Liane.

[En marge: Cration de quais en bois.]

Vingt mille pieds d'arbres abattus dans la fort de Boulogne servirent 
garnir de pieux les deux bords de la Liane, et le pourtour du bassin
demi-circulaire. Une partie de ces pieds d'arbres, scis en gros
madriers, puis tendus en plancher sur ces pieux, servirent  former de
larges quais, le long de la Liane et du bassin demi-circulaire. Les
nombreux btiments de la flottille pouvaient ainsi venir se ranger
contre ces quais, pour embarquer ou dbarquer les hommes, les chevaux et
le matriel.

La ville de Boulogne tait place  la droite de la Liane, le bassin 
la gauche, et presque vis--vis. La Liane s'tendait longitudinalement
entre deux. Des ponts furent construits pour communiquer facilement
d'une rive  l'autre, et placs au-dessus du point o commenait le
mouillage.

Ces vastes travaux taient loin de suffire. Un grand tablissement
maritime suppose des ateliers, des chantiers, des magasins, des
casernes, des boulangeries, des hpitaux, tout ce qu'il faut enfin pour
abriter de grands amas de matires, pour recevoir des marins sains ou
malades, pour les nourrir, les vtir, les armer. Qu'on se figure tout ce
qu'ont cot de temps et d'efforts des tablissements tels que ceux de
Brest et de Toulon! Il s'agissait de crer ici de bien autres
tablissements, puisqu'il fallait que ces ateliers, ces chantiers, ces
magasins, ces hpitaux, rpondissent aux besoins de 2,300 btiments, 30
mille matelots, 10 mille ouvriers, 120 mille soldats. Si mme ces
crations n'avaient pas d tre temporaires, elles eussent t
absolument impossibles. Cependant, quoique temporaires, la difficult de
les excuter, vu la quantit de choses  runir en un seul endroit,
tait immense.

[En marge: Construction improvise de magasins, d'hpitaux, d'curies.]

On loua dans Boulogne toutes les maisons qui pouvaient tre converties
en bureaux, en magasins, en hpitaux. On loua galement dans les
environs les maisons de campagne et les fermes propres au mme usage. On
leva des hangars pour les ouvriers de la marine, et des abris en
planches pour les chevaux. Quant aux troupes, elles durent camper en
plein champ, dans des baraques construites avec les dbris des forts
environnantes. Le Premier Consul choisit,  droite et  gauche de la
Liane, sur les deux plateaux dont l'cartement formait le bassin de
Boulogne, l'emplacement que devaient occuper les troupes. Trente-six
mille hommes furent distribus en deux camps: l'un dit de gauche,
l'autre dit de droite. Ce fut le rassemblement de Saint-Omer, plac sous
les ordres du gnral Soult, qui vint occuper ces deux positions. Les
autres corps d'arme devaient tre successivement rapprochs de la cte,
lorsque leur tablissement y aurait t prpar. Les troupes allaient se
trouver l en bon air, exposes, il est vrai,  des vents violents et
froids, mais pourvues d'une grande abondance de bois pour se baraquer
et se chauffer.

D'immenses approvisionnements furent ordonns de toutes parts, et amens
dans ces magasins improviss. On fit venir, par la navigation
intrieure, qui est fort perfectionne, comme on sait, dans le nord de
la France, des farines pour les convertir en biscuit, du riz, des
avoines, des viandes sales, des vins, des eaux-de-vie. On tira de la
Hollande de grandes quantits de fromages  forme ronde. Ces diverses
matires alimentaires devaient servir  la consommation journalire des
camps, et au chargement en vivres des deux flottilles de guerre et de
transport. On peut se figurer aisment les quantits qu'il fallait
runir, si on imagine qu'il s'agissait de nourrir l'arme, la flotte, la
nombreuse population d'ouvriers attire sur les lieux, d'abord pendant
le campement, puis pendant deux mois d'expdition; ce qui supposait des
vivres pour prs de deux cent mille bouches, et des fourrages pour vingt
mille chevaux. Si on ajoute que tout cela fut fait avec une abondance
qui ne laissa rien  dsirer, on comprendra que jamais cration plus
extraordinaire ne fut excute chez aucun peuple, par aucun chef
d'empire.

[En marge: Ports auxiliaires du port de Boulogne.]

[En marge: Port d'taples et camp de Montreuil.]

Mais un seul port ne suffisait pas pour toute l'expdition. Boulogne ne
pouvait contenir que 12 ou 1,300 btiments, et il en fallait recevoir
environ 2,300. Ce port en aurait-il contenu le nombre ncessaire, il et
t trop long de les faire tous sortir par le mme chenal. Dans
certaines circonstances de mer, c'tait un grand inconvnient que de
n'avoir qu'un seul lieu de refuge. Si, par exemple, on faisait sortir
une grande quantit de btiments, et que le mauvais temps ou l'ennemi
obliget  les faire rentrer subitement, ils pouvaient s'encombrer 
l'entre, manquer la mare, et rester en perdition. Il y avait, en
descendant  quatre lieues au sud, une petite rivire, la Canche, dont
l'embouchure formait une baie tortueuse, trs-ensable, malheureusement
ouverte  tous les vents, et prsentant un mouillage beaucoup moins sr
que celui de Boulogne. (Voir la carte n 24.) Il s'y tait form un
petit port de pche, port celui d'taples. Sur cette mme rivire de la
Canche,  une lieue dans l'intrieur des terres, se trouvait la place
fortifie de Montreuil. Il tait difficile de creuser l un bassin, mais
on pouvait y planter une suite de pieux, afin d'y amarrer les btiments,
et construire sur ces pieux des quais en bois, propres  l'embarquement
et au dbarquement des troupes. C'tait un abri assez sr pour 3 ou 400
btiments. On en pouvait sortir par des vents  peu prs pareils  ceux
de Boulogne. La distance de Boulogne, qui tait de 4  5 lieues,
prsentait bien quelque difficult pour la simultanit des oprations;
mais c'tait une difficult secondaire, et un asile pour 400 navires
tait trop important pour le ngliger. Le Premier Consul y forma un camp
destin aux troupes runies entre Compigne et Amiens, et en rserva le
commandement au gnral Ney, revenu de sa mission en Suisse. Ce camp fut
appel camp de Montreuil. Les troupes eurent ordre de s'y baraquer,
comme celles qui taient campes autour de Boulogne. Des tablissements
furent prpars pour la manutention des vivres, pour les hpitaux, pour
tous les besoins enfin d'une arme de 24 mille hommes. Le centre de
l'arme tant suppos  Boulogne, le camp d'taples en tait la gauche.

[En marge: Ports de Wimereux et d'Ambleteuse, destins  l'avant-garde
et  la rserve.]

Un peu au nord de Boulogne, avant d'tre au cap Grisnez, se trouvaient
deux autres baies, formes par deux petites rivires, dont le lit tait
fort encombr par la vase et le sable, mais dans lesquelles l'eau de la
haute mer s'levait  6 ou 7 pieds. L'une tait  une lieue, l'autre 
deux lieues de Boulogne; elles taient en outre places sous le mme
vent. En y creusant le sol, en y pratiquant des chasses, il tait
possible d'y abriter plusieurs centaines de btiments; ce qui aurait
complt les moyens de loger la flottille entire. La plus proche de ces
deux petites rivires tait le Wimereux, dbouchant prs d'un village
appel Wimereux. L'autre tait la Selacque, dbouchant prs d'un village
de pcheurs appel Ambleteuse. Sous Louis XVI on avait song  y creuser
des bassins, mais les travaux excuts  cette poque avaient
compltement disparu sous la vase et les sables. Le Premier Consul
ordonna aux ingnieurs l'examen des localits; et, dans le cas d'une
rponse favorable  ses vues, des troupes y devaient tre employes, et
campes sous baraques, comme  taples et Boulogne. Ces deux ports
devaient contenir, l'un 200, l'autre 300 btiments: c'taient donc 500
qui se trouvaient encore abrits. La garde, les grenadiers runis, les
rserves de cavalerie et d'artillerie, et les divers corps qui taient
en formation entre Lille, Douai, Arras, devaient trouver l leurs moyens
d'embarquement.

[En marge: La flottille batave destine  porter le corps du gnral
Davout.]

Restait la flottille batave, destine  porter le corps du gnral
Davout, et qui, d'aprs le trait conclu avec la Hollande, tait
indpendante de l'escadre de ligne runie au Texel. Malheureusement la
flottille batave tait moins activement arme que la flottille
franaise. C'tait une question de savoir si elle partirait de l'Escaut
pour la cte d'Angleterre, en la faisant escorter par quelques frgates,
ou si on l'amnerait  Dunkerque et Calais, pour la faire partir des
ports placs  la droite du cap Grisnez. L'amiral Bruix tait charg de
rsoudre cette question. Le corps du gnral Davout, qui formait la
droite de l'arme, se serait ainsi trouv rapproch du centre. On ne
dsesprait mme pas,  force d'largir les bassins et de serrer le
campement, de lui faire doubler le cap Grisnez, et de l'tablir 
Ambleteuse et Wimereux. Alors les flottilles franaise et batave,
runies au nombre de 2,300 btiments, portant les corps des gnraux
Davout, Soult, Ney, plus la rserve, c'est--dire 120 mille hommes,
pouvaient partir simultanment, par le mme vent, des quatre ports
placs dans l'intrieur du dtroit, avec certitude d'agir ensemble. Les
deux grandes flottes de guerre appareillant, l'une de Brest, l'autre du
Texel, devaient porter les 40 mille hommes restants, dont le concours et
l'emploi taient le secret exclusif du Premier Consul.

[En marge: Moyens employs pour fortifier la cte de Boulogne.]

Pour complter toutes les parties de cette vaste organisation, il
fallait mettre la cte  l'abri des attaques des Anglais. Outre le zle
qu'ils allaient apporter  empcher la concentration de la flottille 
Boulogne, en gardant le littoral depuis Bordeaux jusqu' Flessingue, il
tait prsumable qu' l'imitation de ce qu'ils avaient fait en 1801, ils
tcheraient de la dtruire, soit en l'incendiant dans les bassins, soit
en l'attaquant au mouillage, lorsqu'elle sortirait pour manoeuvrer. Il
fallait donc rendre impossible l'approche des Anglais, tant pour
garantir les ports eux-mmes, que pour s'assurer une libre sortie et une
libre entre; car, si la flottille tait condamne  rester immobile,
elle devait tre incapable de manoeuvrer et d'excuter aucune grande
opration.

[En marge: Construction des forts de la Crche et de l'Heurt.]

Cette approche des Anglais n'tait pas facile  empcher, vu la forme de
la cte, qui tait droite, qui ne prsentait ni rentrant, ni saillie, et
ne fournissait par consquent aucun moyen de porter des feux au loin. On
y pourvut nanmoins de la manire la plus ingnieuse. (Voir la carte n
25.) En avant du rivage de Boulogne s'avanaient dans la mer deux
pointes de rocher, l'une  droite, dite la pointe de la Crche, l'autre
 gauche, dite la pointe de l'Heurt. Entre l'une et l'autre se trouvait
un espace de 2,500 toises parfaitement sr, et trs-commode pour
mouiller. Deux  trois cents btiments pouvaient y tenir  l'aise sur
plusieurs lignes. Ces pointes de rocher, couvertes par les eaux  la
mare haute, taient dcouvertes  la mare basse. Le Premier Consul
ordonna d'y lever deux forts en grosse maonnerie, de forme
demi-circulaire, solidement casemats, prsentant deux tages de feux,
et pouvant couvrir de leurs projectiles le mouillage qui s'tendait de
l'un  l'autre. Il fit mettre sur-le-champ la main  l'oeuvre. Les
ingnieurs de la marine et de l'arme, seconds par les maons pris dans
la conscription, commencrent immdiatement les travaux. Le Premier
Consul avait la prtention de les avoir achevs  l'entre de l'hiver.
Mais il tenait tellement  multiplier les prcautions, qu'il voulut
garantir encore le milieu de la ligne d'embossage, par un troisime
point d'appui. Ce point d'appui, choisi au milieu de cette ligne, se
trouvait en face de l'entre du port; et, comme on tait l sur un fond
de sable mobile, le Premier Consul imagina de construire ce nouveau fort
en grosse charpente. De nombreux ouvriers se mirent aussitt  enfoncer
 la mare basse des centaines de pieux, qui devaient servir de base 
une batterie de 18 pices de 24. Le plus souvent ils les battaient sous
le feu mme des Anglais.

Indpendamment de ces trois points avancs dans la mer, et placs
paralllement  la cte de Boulogne, le Premier Consul fit hrisser de
canons et de mortiers toutes les parties un peu saillantes de la
falaise, et ne laissa pas un point capable de porter de l'artillerie,
sans l'armer avec des bouches  feu du plus gros calibre. Des
prcautions moindres, mais suffisantes encore, furent prises pour
taples, et pour les nouveaux ports qu'on s'occupait  creuser.

[En marge: L'excution des projets du Premier Consul fixe  l'hiver.]

Tels furent les vastes projets dfinitivement arrts par le Premier
Consul,  la vue des lieux, et avec le concours des ingnieurs et des
officiers de la marine. La construction de la flottille avanait
rapidement, depuis les ctes de Bretagne jusqu' celles de Hollande;
mais, avant d'en oprer la runion devant Ambleteuse, Boulogne et
taples, il fallait avoir achev le creusement des bassins, l'rection
des forts, amen sur la cte le matriel d'artillerie, concentr les
troupes vers la mer, et cr les tablissements ncessaires  leurs
besoins. On comptait sur l'achvement de tous ces ouvrages pour l'hiver.

[En marge: Dpart de Boulogne et visite  Calais, Dunkerque, Ostende,
Anvers.]

[En marge: Avantages de la situation d'Anvers.]

[En marge: Aot 1803.]

[En marge: Ordres pour la cration d'un grand tablissement maritime 
Anvers.]

Le Premier Consul, aprs Boulogne, visita Calais, Dunkerque, Ostende et
Anvers. Il tenait  voir ce dernier port, et  s'assurer par ses propres
yeux de ce qu'il y avait de vrai dans les rapports trs-divers qu'on lui
avait adresss. Aprs avoir examin l'emplacement de cette ville avec
cette promptitude et cette sret de coup d'oeil qui n'appartenaient
qu' lui, il n'eut aucun doute sur la possibilit de faire d'Anvers un
grand arsenal maritime. Anvers avait,  ses yeux, des proprits toutes
particulires: il tait situ sur l'Escaut, vis--vis la Tamise; il
tait en communication immdiate avec la Hollande, par la plus belle des
navigations intrieures, et par consquent  porte du plus riche dpt
de matires navales. Il pouvait recevoir sans difficult, par le Rhin et
la Meuse, les bois des Alpes, des Vosges, de la Fort-Noire, de la
Wettravie, des Ardennes. Enfin, les ouvriers des Flandres,
naturellement attirs par le voisinage, devaient y offrir des milliers
de bras pour la construction des vaisseaux. Le Premier Consul rsolut
donc de crer  Anvers une flotte dont le pavillon flotterait toujours
entre l'Escaut et la Tamise. C'tait l'un des plus sensibles dplaisirs
qu'il pt causer  ses ennemis, dsormais irrconciliables, c'est--dire
aux Anglais. Il fit occuper sur-le-champ les terrains ncessaires  la
construction de vastes bassins, qui existent encore, et qui sont
l'orgueil de la ville d'Anvers. Ces bassins, communiquant par une cluse
de la plus grande dimension avec l'Escaut, devaient tre capables de
contenir toute une flotte de guerre, et rester toujours pourvus de 30
pieds d'eau, quelle que ft la hauteur du fleuve. Le Premier Consul
voulait faire construire 25 vaisseaux dans ce nouveau port de la
Rpublique; et, en attendant de nouvelles expriences relativement  la
navigabilit de l'Escaut, il ordonna la mise en chantier de plusieurs
vaisseaux de soixante-quatorze. Il ne renonait pas  en construire plus
tard d'un chantillon suprieur. Il esprait faire d'Anvers un
tablissement gal  ceux de Brest et de Toulon, mais infiniment mieux
plac pour troubler le sommeil de l'Angleterre.

[En marge: Sjour  Bruxelles.]

Il se rendit d'Anvers  Gand, de Gand  Bruxelles. Ces populations
belges, mcontentes dans tous les temps du gouvernement qui les a
rgies, se montraient peu dociles pour l'administration franaise. La
ferveur de leurs sentiments religieux y rendait plus grandes qu'ailleurs
les difficults de l'administration des cultes. Le Premier Consul y
rencontra d'abord quelque froideur, ou, pour parler plus exactement, une
vivacit moins expansive que dans les anciennes provinces franaises.
Mais cette froideur disparut bientt quand on vit le jeune gnral,
entour du clerg, assistant avec respect aux crmonies religieuses,
accompagn de son pouse, qui, malgr beaucoup de dissipation, avait
dans le coeur la pit d'une femme, et d'une femme de l'ancien rgime.
M. de Roquelaure tait archevque de Malines: c'tait un vieillard plein
d'amnit. Le Premier Consul l'accueillit avec des gards infinis,
rendit mme  sa famille des biens considrables rests sous le
squestre de l'tat, se montra souvent au peuple, accompagn de ce
mtropolitain de la Belgique, et russit par sa manire d'tre  calmer
les dfiances religieuses du pays. Il tait attendu  Bruxelles par le
cardinal Caprara. Leur rencontre produisit le meilleur effet. Le sjour
de Premier Consul dans cette ville se prolongeant, les ministres et le
consul Cambacrs vinrent y tenir conseil. Une partie des membres du
corps diplomatique s'y rendirent de leur ct, pour obtenir des
audiences du chef de la France. Entour ainsi de ministres, de gnraux,
de troupes nombreuses et brillantes, le gnral Bonaparte tint dans
cette capitale des Pays-Bas une cour qui avait toutes les apparences de
la souverainet. On et dit qu'un empereur d'Allemagne venait visiter le
patrimoine de Charles-Quint. Le temps s'tait coul plus vite que le
Premier Consul ne l'avait cru. De nombreuses affaires le rappelaient 
Paris: c'taient les ordres  donner pour l'excution de ce qu'il avait
rsolu  Boulogne; c'taient aussi les ngociations avec l'Europe, que
cet tat de crise rendait plus actives que jamais. Il renona donc pour
le moment  voir les provinces du Rhin, et remit  un second et prochain
voyage cette partie de sa tourne. Mais, avant de quitter Bruxelles, il
y reut une visite qui fut fort remarque, et qui mritait de l'tre, 
cause du personnage accouru pour le voir.

[En marge: Le Premier Consul visit  Bruxelles par M. Lombard,
secrtaire du roi de Prusse.]

Ce personnage tait M. Lombard, secrtaire intime du roi de Prusse. Le
jeune Frdric-Guillaume, dans sa dfiance de lui-mme et des autres,
avait la coutume de retenir le travail de ses ministres, et de le
soumettre  un nouvel examen, qu'il faisait de moiti avec son
secrtaire, M. Lombard, homme d'esprit et de savoir. M. Lombard, grce 
cette royale intimit, avait acquis en Prusse une trs-grande
importance. M. d'Haugwitz, habile  se saisir de toutes les influences,
avait eu l'art de s'emparer de M. Lombard, de manire que le roi,
passant des mains du ministre dans celles du secrtaire particulier, n'y
trouvait que les mmes inspirations, c'est--dire celles de M.
d'Haugwitz. M. Lombard, venu  Bruxelles, reprsentait donc  la fois
auprs du Premier Consul le roi et le premier ministre, c'est--dire
tout le gouvernement prussien, moins la cour, range exclusivement
autour de la reine, et anime d'un autre esprit que le gouvernement.

[En marge: Motifs de la visite de M. Lombard.]

[En marge: Mcontentements de la Russie, et ses efforts pour crer un
tiers-parti en Europe.]

La visite de M. Lombard  Bruxelles tait la consquence de l'agitation
des cabinets, depuis le renouvellement de la guerre entre la France et
l'Angleterre. La cour de Prusse tait dans une extrme anxit, accrue
par les communications rcentes du cabinet russe. Ce dernier cabinet,
comme on a vu, ramen malgr lui de ses affaires intrieures aux
affaires europennes, aurait voulu s'en ddommager en jouant un rle
considrable. Il s'tait efforc tout d'abord de faire accepter sa
mdiation aux deux parties belligrantes, et de recommander ses protgs
 la France. Le rsultat de ces premires dmarches n'tait pas de
nature  le satisfaire. L'Angleterre avait trs-froidement accueilli ses
ouvertures, refus nettement de confier Malte  sa garde, et de
suspendre les hostilits pendant que durerait la mdiation. Seulement
elle avait dclar ne pas repousser l'entremise du cabinet russe, si la
nouvelle ngociation embrassait l'ensemble des affaires de l'Europe, et
mettait en question, par consquent, tout ce que les traits de
Lunville et d'Amiens avaient rsolu. C'tait repousser la mdiation,
que de l'accepter  des conditions pareilles. Tandis que l'Angleterre
rpondait de la sorte, la France, de son ct, accueillant avec une
entire dfrence l'intervention du jeune empereur, avait nanmoins
occup sans hsiter les pays recommands par la Russie, le Hanovre et
Naples. La cour de Saint-Ptersbourg tait singulirement blesse de se
voir si peu coute, lorsqu'elle pressait l'Angleterre d'accepter sa
mdiation, et la France de limiter le champ des hostilits. Elle avait
donc jet les yeux sur la Prusse pour l'engager  former un tiers
parti, qui ferait la loi aux Anglais et aux Franais, et aux Franais
surtout, bien plus alarmants que les Anglais, quoique plus polis.
L'empereur Alexandre, qui avait rencontr le roi de Prusse  Mmel, qui
lui avait jur dans cette rencontre une amiti ternelle, qui s'tait
dcouvert toute sorte d'analogies avec le jeune monarque, analogies
d'ge, d'esprit, de vertus, cherchait  lui persuader, dans une
correspondance frquente, qu'ils taient faits l'un pour l'autre, qu'ils
taient les seuls honntes gens en Europe; qu' Vienne il n'y avait que
fausset,  Paris qu'ambition,  Londres qu'avarice, et qu'ils devaient
s'unir troitement pour contenir et gouverner l'Europe. Le jeune
empereur, montrant une finesse prcoce, avait surtout cherch 
persuader au roi de Prusse qu'il tait dupe des caresses du Premier
Consul, et que, pour des intrts mdiocres, il lui faisait des
sacrifices de politique dangereux; que, grce  sa condescendance, le
Hanovre se trouvait envahi; que les Franais ne borneraient pas l leurs
occupations; que la raison qui les portait  fermer aux Anglais le
continent, les porterait plus loin que le Hanovre, et les conduirait
jusqu'au Danemark, afin de s'emparer du Sund; qu'alors les Anglais
bloqueraient la Baltique, comme ils bloquaient l'Elbe et le Weser, et
fermeraient la dernire issue reste au commerce du continent. Cette
crainte, exprime par la Russie, ne pouvait tre sincre; car le Premier
Consul ne songeait pas  pousser ses occupations jusqu'au Danemark, et
il n'tait pas possible qu'il y songet. Il avait occup le Hanovre 
titre de proprit anglaise, Tarente en vertu de la domination non
conteste de la France sur l'Italie. Mais envahir le Danemark en passant
sur le corps de l'Allemagne, tait impossible, si on ne commenait par
conqurir la Prusse elle-mme. Et heureusement alors, la politique de la
France n'avait pas acquis une telle extension.

[En marge: Effet des suggestions de la Russie sur la Prusse.]

Les suggestions de la Russie taient donc mensongres, mais elles
inquitaient le roi de Prusse, dj fort troubl par l'occupation du
Hanovre. Cette occupation lui avait valu, outre les plaintes des tats
allemands, de cruelles souffrances commerciales. L'Elbe et le Weser
tant ferms par les Anglais, l'exportation des produits prussiens avait
cess tout  coup. Les toiles de la Silsie, achetes ordinairement par
Hambourg et Brme, dont elles alimentaient le vaste commerce, avaient
t refuses le jour mme o avait commenc le blocus. Les gros
ngociants de Hambourg surtout avaient mis une sorte de malice 
repousser toute espce de transactions, afin de stimuler davantage la
cour de Prusse, afin de lui faire plus vivement sentir l'inconvnient de
l'occupation du Hanovre, cause unique de la clture de l'Elbe et du
Weser. Depuis lors, les plus grands seigneurs prussiens essuyaient des
pertes immenses. M. d'Haugwitz notamment avait perdu la moiti de ses
revenus; ce qui n'avait altr en rien le calme qui faisait l'un des
mrites de son gnie politique. Le roi, assig des plaintes de la
Silsie, avait t oblig de prter  cette province un million d'cus
(4 millions de francs), sacrifice bien grand pour un prince conome, et
jaloux de rtablir le trsor du grand Frdric. On lui demandait, dans
le moment, le double de cette somme.

[En marge: Deux concessions demandes par la Prusse.]

Agit par les suggestions russes, par les plaintes du commerce prussien,
le roi Frdric-Guillaume craignait, en outre, s'il se laissait
entraner par ces suggestions et ces plaintes, d'tre engag dans des
liaisons hostiles  la France; ce qui aurait boulevers toute sa
politique, qui depuis quelques annes avait repos sur l'alliance
franaise. C'est pour sortir de ce pnible tat d'anxit que M. Lombard
venait d'tre envoy  Bruxelles. Il avait mission de bien observer le
jeune gnral, de chercher  pntrer ses intentions, de s'assurer s'il
voulait, comme on le disait  Ptersbourg, pousser ses occupations
jusqu'au Danemark; si enfin, comme on le disait encore  Ptersbourg, il
tait si dangereux de se fier  cet homme extraordinaire. M. Lombard
devait en mme temps s'efforcer d'obtenir quelques concessions
relativement au Hanovre. Le roi Frdric-Guillaume aurait voulu qu'on
rduist  quelques mille hommes le corps qui occupait ce royaume; ce
qui aurait rpondu aux craintes sincres ou affectes dont la prsence
des Franais en Allemagne tait la cause. Il aurait voulu de plus
l'vacuation d'un petit port plac aux bouches de l'Elbe, celui de
Cuxhaven. Ce petit port, situ  l'entre mme de l'Elbe, tait la
proprit nominale des Hambourgeois, mais en ralit il servait aux
Anglais pour y continuer leur commerce. Si on l'avait laiss inoccup 
titre de territoire hambourgeois, le commerce anglais se serait fait
comme en pleine paix. Ds lors l'objet que se proposait la France aurait
t manqu, et cela tait si vrai qu'en 1800, lorsque la Prusse avait
pris le Hanovre, elle avait occup Cuxhaven.

[En marge: Ce que la Prusse offre en retour des deux concessions
demandes.]

Pour prix de ces deux concessions, le roi de Prusse offrait un systme
de neutralit du Nord, calqu sur l'ancienne neutralit prussienne, qui
comprendrait, outre la Prusse et le nord de l'Allemagne, de nouveaux
tats allemands, peut-tre mme la Russie; du moins le roi
Frdric-Guillaume s'en flattait. C'tait, suivant ce monarque, garantir
 la France l'immobilit du continent, lui laisser ainsi le libre emploi
de ses moyens contre l'Angleterre, et, par consquent, mriter de sa
part quelques sacrifices. Tels avaient t les divers objets confis 
la prudence de M. Lombard.

[En marge: Entretiens de M. Lombard avec le Premier Consul.]

Ce secrtaire du roi partit de Berlin pour Bruxelles, chaudement
recommand par M. d'Haugwitz  M. de Talleyrand. Il sentait vivement
l'honneur d'approcher, d'entretenir le Premier Consul. Celui-ci, averti
des dispositions dans lesquelles arrivait M. Lombard, l'accueillit de la
manire la plus brillante, et prit le meilleur moyen de s'ouvrir accs
dans son esprit, c'tait de le flatter par une confiance sans bornes,
par le dveloppement de toutes ses penses, mme les plus secrtes. Du
reste, il pouvait, dans le moment, se montrer tout entier sans y perdre;
et il le fit avec une franchise, une abondance de langage entranantes.
Il ne voulait pas, dit-il  M. Lombard, acqurir un seul territoire de
plus sur le continent; il ne voulait que ce que les puissances avaient
reconnu  la France, par des traits patents ou secrets: le Rhin, les
Alpes, le Pimont, Parme, et le maintien des rapports actuels avec la
Rpublique italienne et l'trurie. Il tait prt  reconnatre
l'indpendance de la Suisse et de la Hollande. Il tait bien rsolu  ne
plus s'immiscer dans les affaires allemandes,  partir du Recs de 1803.
Il ne tendait qu' une seule chose, c'tait  rprimer le despotisme
maritime des Anglais, insupportable  d'autres qu' lui certainement,
puisque la Prusse, la Russie, la Sude et le Danemark s'taient unis
deux fois en vingt ans, en 1780 et en 1800, pour le faire cesser.
C'tait  la Prusse  l'aider dans cette tche,  la Prusse qui tait
l'allie naturelle de la France, qui depuis quelques annes en avait
reu une foule de services, et qui en attendait de si grands encore. Si,
en effet, il tait victorieux, mais grandement victorieux, que ne
pouvait-il pas faire pour elle? N'avait-il pas sous la main le Hanovre,
ce complment si naturel, si ncessaire du territoire prussien? Et
n'tait-ce pas l un prix, immense et certain, de l'amiti que le roi
Frdric-Guillaume lui tmoignerait en cette circonstance? Mais, pour
qu'il ft victorieux et reconnaissant, il fallait qu'on le secondt
d'une manire efficace. Une bonne volont ambigu, une neutralit plus
ou moins tendue, taient de mdiocres secours. Il fallait l'aider 
fermer compltement les rivages de l'Allemagne, supporter quelques
souffrances momentanes, et se lier  la France par un trait d'union
patent et positif. Ce qu'on appelait depuis 1795 la neutralit
prussienne, ne suffisait pas pour assurer la paix du continent. Il
fallait, pour rendre cette paix certaine, l'alliance formelle, publique,
offensive et dfensive, de la Prusse et de la France. Alors aucune des
puissances continentales n'oserait former un projet. L'Angleterre serait
manifestement seule, rduite  une lutte corps  corps avec l'arme de
Boulogne; et, si  la perspective de cette lutte se joignait la clture
des marchs de l'Europe, elle serait, ou amene  composer, ou crase
par la formidable expdition qui se prparait sur les bords de la
Manche. Mais, rptait sans cesse le Premier Consul, pour cela il
fallait l'alliance effective de la Prusse, et un concours srieux et
entier de sa part aux projets de la France. Alors il russirait, alors
il pourrait combler de biens son allie, et lui faire ce prsent qu'elle
ne demandait pas, mais qu'elle dsirait ardemment au fond du coeur,
celui du Hanovre.

[En marge: Heureux effet produit sur l'esprit de M. Lombard par le
langage du Premier Consul.]

Le Premier Consul, par la sincrit, la chaleur de ses explications,
l'blouissant clat de son esprit, avait, non pas dup, comme le dit
bientt  Berlin une faction ennemie, mais convaincu, entran M.
Lombard. Il avait fini par lui persuader qu'il ne mditait rien contre
l'Allemagne, qu'il voulait uniquement se procurer des moyens d'action
contre l'Angleterre, et qu'un magnifique agrandissement serait pour la
Prusse le prix d'un concours franc et sincre. Quant aux concessions
dont M. Lombard apportait la demande, le Premier Consul lui en avait
montr les graves inconvnients; car laisser le commerce britannique
s'exercer librement, tandis qu'on ferait une guerre qui, jusqu'au jour
si incertain de la descente, serait sans consquence pour l'Angleterre,
c'tait abandonner  celle-ci tous les avantages de la lutte. Le Premier
Consul alla mme jusqu' dclarer qu'il tait prt  indemniser, aux
dpens du trsor franais, le commerce souffrant de la Silsie.
Toutefois, dans le cas o la Prusse consentirait  stipuler une alliance
offensive et dfensive, il tait dispos, dans un tel intrt,  faire
quelques-unes des concessions que dsirait le roi Frdric-Guillaume.

M. Lombard, convaincu, bloui, enchant des familiarits du grand homme,
dont les princes mmes apprciaient avec orgueil les moindres gards,
partit pour Berlin, dispos  communiquer  son matre et  M.
d'Haugwitz tous les sentiments dont son me tait remplie.

[En marge: Retour du Premier Consul  Paris.]

Le Premier Consul, aprs avoir tenu  Bruxelles une cour brillante,
n'ayant plus rien qui le retnt en Flandre, tant que les travaux
ordonns sur les ctes ne seraient pas plus avancs, repartit pour
Paris, o il avait tout  faire, sous le double rapport de
l'administration et de la diplomatie. Il passa par Lige, Namur, Sedan,
fut partout accueilli avec transport, et arriva vers les premiers jours
d'aot  Saint-Cloud.

[En marge: Le Premier Consul met fin  la mdiation russe.]

[En marge: Conditions de rapprochement avec l'Angleterre, imagines par
la Russie.]

Il tait press, tout en continuant d'ordonner de Paris les prparatifs
de sa grande expdition, d'claircir, de fixer dfinitivement ses
rapports avec les grandes puissances du continent. Dans les inquitudes
de la Prusse, il avait clairement discern l'influence russe; il
discernait cette influence ailleurs, c'est--dire dans la mauvaise
volont qu'on lui montrait  Madrid. Le cabinet espagnol refusait en
effet de s'expliquer sur l'excution du trait de Saint-Ildephonse, et
disait que, la mdiation russe faisant encore esprer une fin pacifique,
il fallait attendre le rsultat de cette mdiation avant de prendre un
parti dcisif. D'autres circonstances avaient dsagrablement affect le
Premier Consul: c'tait la partialit vidente de la Russie dans l'essai
de mdiation qu'elle venait de tenter. Tandis que le Premier Consul
avait accept cette mdiation avec une dfrence entire, et que
l'Angleterre au contraire y avait oppos des difficults de toute
nature, tantt refusant de confier Malte aux mains de la puissance
mdiatrice, tantt argumentant  l'infini sur l'tendue de la
ngociation, la diplomatie russe penchait plutt pour l'Angleterre que
pour la France, et semblait ne tenir aucun compte de la dfrence de
l'une, et de la mauvaise volont de l'autre. Les propositions rcemment
arrives de Saint-Ptersbourg rvlaient cette disposition de la manire
la plus claire. La Russie dclarait qu' son avis l'Angleterre devait
rendre Malte  l'ordre de Saint-Jean de Jrusalem; mais qu'en retour il
tait convenable de lui accorder l'le de Lampedouse; que la France
devait en outre fournir une indemnit au roi de Sardaigne, reconnatre
et respecter l'indpendance des tats placs dans son voisinage, vacuer
pour n'y plus rentrer, non-seulement Tarente et le Hanovre, mais le
royaume d'trurie, la Rpublique italienne, la Suisse et la Hollande.

[En marge: Le Premier Consul les repousse.]

Ces conditions, acceptables sous quelques rapports, taient compltement
inacceptables sous tous les autres. Concder Lampedouse en compensation
de Malte, c'tait donner aux Anglais le moyen de faire avec de l'argent,
dont ils ne manquaient jamais, un second Gibraltar dans la Mditerrane.
Le Premier Consul avait t prs d'y consentir pour garder la paix.
Lanc maintenant dans la guerre, plein d'esprance de russir, il ne
voulait plus faire un tel sacrifice. Indemniser le roi de Pimont
n'tait pas pour lui une difficult; il tait dispos  consacrer  cet
objet Parme ou un quivalent. vacuer Tarente et le Hanovre la paix
rtablie, tait une suite naturelle de la paix mme. Mais vacuer la
Rpublique italienne qui n'avait point d'arme, la Suisse, la Hollande,
qui taient menaces d'une contre-rvolution immdiate si les troupes
franaises se retiraient, c'tait lui demander de livrer aux ennemis de
la France les tats dont on avait acquis le droit de disposer, par dix
ans de guerres et de victoires. Le Premier Consul ne pouvait adhrer 
de telles conditions. Ce qui le dcidait plus souverainement encore  ne
pas laisser continuer cette mdiation, c'tait la forme sous laquelle on
l'offrait. Le Premier Consul avait consenti  un arbitrage suprme,
absolu et sans appel, du jeune empereur lui-mme, car c'tait intresser
l'honneur de ce monarque  tre juste, et se donner de plus la certitude
d'en finir. Mais s'en remettre  la partialit des agents russes, tous
dvous  l'Angleterre, c'tait souscrire  une ngociation
dsavantageuse et sans terme.

Il dclara donc, aprs avoir discut les propositions de la Russie,
aprs avoir montr l'injustice et le danger de quelques-unes, qu'il
tait toujours prt  accepter l'arbitrage personnel du czar lui-mme,
mais non une ngociation conduite par son cabinet d'une manire peu
amicale pour la France, et tellement complique, qu'on ne pouvait en
esprer la fin; qu'il remerciait le cabinet de Saint-Ptersbourg de ses
bons offices, qu'il renonait toutefois  s'en servir davantage, s'en
remettant  la guerre du soin de ramener la paix. La dclaration du
Premier Consul se terminait par ces paroles, profondment empreintes de
son caractre: Le Premier Consul a tout fait pour conserver la paix;
ses efforts ayant t vains, il a d voir que la guerre tait dans
l'ordre du destin. Il fera la guerre, et il ne pliera pas devant une
nation orgueilleuse, en possession, depuis vingt ans, de faire plier
toutes les puissances. (29 aot 1803.)

M. de Markoff fut schement trait, et avait mrit de l'tre par son
langage et son attitude  Paris. Approbateur constant de l'Angleterre,
de ses prtentions, de sa conduite, il tait le dtracteur avou de la
France et de son gouvernement. Quand on lui disait qu'il ne se
conformait pas ainsi aux intentions, du moins apparentes, de son matre,
qui professait une rigoureuse impartialit entre la France et
l'Angleterre, il rpondait que _l'empereur avait son opinion, mais que
les Russes avaient la leur_. Il tait  craindre qu'il ne s'attirt
bientt quelque tempte, semblable  celle qu'avait essuye lord
Withworth, et mme plus dsagrable encore, parce que le Premier Consul
n'avait pas pour M. de Markoff la considration qu'il professait pour
lord Withworth.

[En marge: Aprs avoir mis fin  la mdiation russe, le Premier Consul
oblige l'Espagne  s'expliquer.]

Le fil de cette fausse mdiation une fois tranch, sans rompre nanmoins
avec la Russie, le Premier Consul voulut forcer l'Espagne  s'expliquer,
et  dire comment elle entendait excuter le trait de Saint-Ildephonse.
Il s'agissait de savoir si elle prendrait part  la guerre, ou si elle
resterait neutre, en fournissant  la France un subside, au lieu d'un
secours en hommes et en vaisseaux. Le Premier Consul ne pouvait se
donner tout entier  son expdition, tant que cette question ne serait
pas rsolue.

L'Espagne prouvait  se dcider une rpugnance extrme, et qui l'avait
rejete  l'gard de la France dans les plus fcheux sentiments. Sans
doute il tait onreux de suivre une puissance voisine dans toutes les
vicissitudes de sa politique; mais, en s'engageant par le trait de
Saint-Ildephonse dans les liens d'une alliance offensive et dfensive
avec la France, l'Espagne avait contract une obligation positive, dont
il tait impossible de contester les consquences. Indpendamment de
cette obligation, il fallait que cette puissance ft indignement
dgnre, pour vouloir se tenir  l'cart, lorsqu'allait s'agiter pour
la dernire fois la question de la suprmatie maritime. Si l'Angleterre
l'emportait, il tait vident qu'il n'y avait plus pour l'Espagne ni
commerce, ni colonies, ni galions, ni rien enfin de ce qui composait
depuis trois sicles sa grandeur et sa richesse. Quand le Premier Consul
la pressait d'agir, il la pressait non-seulement de remplir un
engagement formel, mais de remplir ses plus sacrs devoirs envers
elle-mme. Tenant compte de son incapacit prsente, il la laissait
neutre, et, en lui mnageant ainsi la facult de recevoir les piastres
du Mexique, il lui demandait d'en verser une partie dans la guerre faite
au profit commun, de payer, en un mot, la dette d'argent, puisqu'elle ne
pouvait payer la dette du sang,  la cause de la libert des mers.

[En marge: L'Espagne arrive, on ne sait pourquoi,  un vritable tat
d'hostilit  l'gard de la France.]

Nos relations avec l'Espagne, altres, comme on l'a vu,  l'occasion du
Portugal, un peu amliores depuis, grce  la vacance du duch de
Parme, s'taient gtes de nouveau, au point d'tre tout  fait
hostiles. On se plaignait tous les jours  Madrid d'avoir cd la
Louisiane pour la royaut de l'trurie, qu'on appelait nominale, parce
que des troupes franaises gardaient l'trurie, incapable de se garder
elle-mme. On se plaignait surtout de la cession de la Louisiane aux
tats-Unis. On disait que si la France voulait aliner cette prcieuse
colonie, c'tait au roi d'Espagne qu'elle aurait d s'adresser, non aux
Amricains, qui deviendraient pour le Mexique des voisins dangereux; que
si la France avait rendu cette colonie  Charles IV, il se serait bien
charg de la sauver des mains des Amricains et des Anglais. Il tait
ridicule, en vrit,  des gens qui allaient perdre le Mexique, le
Prou, et toute l'Amrique du Sud, de prtendre pouvoir garder la
Louisiane, laquelle n'tait espagnole ni par les moeurs, ni par
l'esprit, ni par le langage. On faisait  Madrid de cette alination de
la Louisiane un grief considrable contre la France, et tellement grave,
qu'on se tenait pour dli de toute obligation envers elle. Le vrai
motif de cette humeur tait dans le refus du Premier Consul d'ajouter le
duch de Parme au royaume d'trurie; refus forc dans le moment, car il
tait oblig de garder quelques territoires pour indemniser le roi de
Pimont, depuis qu'on demandait si vivement une indemnit pour ce
prince; et d'ailleurs les Florides, aprs l'abandon de la Louisiane,
n'taient plus un objet d'change acceptable. Le cabinet de Madrid ne
s'en tenait pas envers la France  l'attitude de la mauvaise humeur, il
en tait venu aux plus mauvais procds. Notre commerce tait
indignement trait. Sous prtexte de contrebande, des btiments avaient
t saisis, et les quipages envoys aux prsides d'Afrique. Toutes les
rclamations de nos nationaux taient cartes; on ne rpondait plus 
l'ambassadeur sur aucun sujet. Pour mettre le comble aux outrages, on
venait de laisser enlever au mouillage d'Algsiras et de Cadix, sous le
feu mme des canons espagnols, des btiments franais; ce qui
constituait,  part toute alliance, une violation de territoire qu'il
tait indigne de souffrir. La flotte rfugie  la Corogne tait, sur
une fausse allgation de quarantaine, tenue en dehors du mouillage, o
elle aurait pu se trouver en sret. On forait les quipages de mourir
 bord, faute des ressources les plus indispensables, et faute surtout
de l'air bienfaisant de la terre. Cette escadre, bloque par une flotte
anglaise, ne pouvait reprendre la mer, sans un repos, sans un radoub
considrable, et sans un renouvellement de vivres et de munitions. On
lui refusait tout cela, mme  prix d'argent. Enfin, par une bravade qui
mettait le comble  de tels procds, tandis que la marine espagnole
tait laisse dans un dlabrement  faire piti, on s'occupait avec des
soins tranges de l'arme de terre, et on organisait les milices, comme
si on avait voulu prparer une guerre nationale contre la France.

[En marge: Motifs qui pouvaient porter le prince de la Paix  se
conduire comme il le faisait.]

Qui pouvait ainsi pousser dans l'abme l'inepte favori, dont la
domination avilissait le noble sang de Louis XIV, et rduisait une brave
nation  la plus honteuse impuissance? Le dfaut de suite dans les
ides, la vanit blesse, la paresse, l'incapacit, tels taient les
misrables mobiles de cet usurpateur de la royaut espagnole. Il avait
pench autrefois pour la France, c'en tait assez pour que son
inconstance pencht aujourd'hui pour l'Angleterre. Le Premier Consul
n'avait pu lui dissimuler son mpris, tandis que les agents anglais et
russes, au contraire, l'accablaient de flatteries; puis, et surtout, la
France lui demandait du courage, de l'activit, une bonne administration
des affaires espagnoles: c'tait plus qu'il n'en fallait pour l'amener 
dtester un alli aussi exigeant. Tout cela finira, avait dit le Premier
Consul, _par un coup de tonnerre_. Ainsi s'annonait, par de sinistres
clairs, la foudre cache dans cette nue paisse, qui commenait 
s'amonceler sur le vieux trne d'Espagne.

[En marge: Demandes premptoires adresses au cabinet de Madrid.]

Le sixime des camps forms sur les rives de l'Ocan se runissait 
Bayonne. Les apprts furent acclrs et accrus jusqu' former une
vritable arme. Un autre rassemblement fut prpar du ct des Pyrnes
orientales. Augereau reut le titre de gnral en chef de ces divers
corps de troupes. L'ambassadeur de France eut ordre de demander  la
cour d'Espagne le redressement de tous les griefs dont on avait  se
plaindre, l'largissement des Franais dtenus, avec un ddommagement
pour les pertes qu'ils avaient essuyes, la punition des commandants des
forts d'Algsiras et de Cadix, qui avaient laiss prendre des btiments
franais  porte de leurs canons, la restitution des btiments pris,
l'admission dans les bassins du Ferrol de l'escadre rfugie  la
Corogne, son radoub et son ravitaillement immdiats, sauf  compter
sur-le-champ avec la France; le licenciement de toutes les milices, et
enfin, au choix de l'Espagne, ou la stipulation d'un subside, ou
l'armement des 15 vaisseaux et des 24 mille hommes promis par le trait
de Saint-Ildephonse. Le gnral Beurnonville devait dclarer au prince
de la Paix ces volonts expresses, lui dire que si la cour de Madrid
persistait dans sa folle et coupable conduite, c'tait  lui que s'en
prendrait la juste indignation du gouvernement franais; qu'en
franchissant la frontire on dnoncerait au roi et au peuple d'Espagne
le joug honteux sous lequel ils taient courbs, et dont on venait les
dlivrer. Si cette dclaration faite au prince de la Paix n'avait pas
d'effet, le gnral Beurnonville devait demander une audience au roi et
 la reine, leur rpter ce qu'il avait dit au prince, et, s'il
n'obtenait pas justice, se retirer de la cour, en attendant de nouvelles
dpches de Paris.

[En marge: Dmarche de l'ambassadeur Beurnonville auprs du prince de la
Paix.]

[En marge: M. de Beurnonville reoit pour rponse un renvoi  M.
d'Azara.]

Le gnral Beurnonville, impatient de mettre un terme  d'intolrables
outrages, se hta de se rendre chez le prince de la Paix, de lui dire
les dures vrits qu'il avait mission de faire arriver  ses oreilles,
et pour ne lui laisser aucun doute sur le srieux de ces menaces, plaa
sous ses yeux plusieurs passages des dpches du Premier Consul. Le
prince de la Paix plit, laissa chapper quelques larmes, fut tour 
tour bas ou arrogant, finit par dclarer que M. d'Azara tait charg de
s'entendre  Paris avec M. de Talleyrand, qu'au surplus cela ne le
regardait pas, lui prince de la Paix; qu'en coutant l'ambassadeur de
France il sortait de son rle, car il tait gnralissime des armes
espagnoles, et n'avait pas d'autre fonction dans l'tat; et que, si on
avait quelque dclaration  faire, c'tait au ministre des affaires
trangres et non  lui qu'il fallait s'adresser. Il refusa mme une
note que le gnral Beurnonville devait lui remettre  la fin de cette
confrence. Le gnral, pouss  bout, lui dit: Monsieur le prince, il y
a cinquante personnes dans votre antichambre, je vais les prendre 
tmoin du refus que vous faites de recevoir une note qui importe au
service de votre roi, et constater que, si je n'ai pu m'acquitter de mon
devoir, la faute en est  vous seul, et non pas  moi.--Le prince
intimid reut la note, et le gnral Beurnonville se retira.

Tenant  remplir ses instructions dans toute leur tendue, le gnral
ambassadeur voulut voir le roi et la reine, les trouva surpris, perdus,
semblant ne rien comprendre  ce qui se passait, et rptant que le
chevalier d'Azara venait de recevoir des instructions pour tout arranger
avec le Premier Consul. Notre ambassadeur quitta la cour, interrompit
mme toute communication avec les ministres espagnols, et se hta de
mander  son gouvernement ce qu'il avait fait, et le peu de rsultat
qu'il avait obtenu.

[En marge: Instructions qu'avait reues M. d'Azara de Madrid.]

M. d'Azara, en effet, avait reu la plus singulire communication, la
plus inconvenante, la plus dsagrable pour lui. Ce spirituel et sage
Espagnol tait partisan sincre de l'alliance de l'Espagne avec la
France, et ami personnel du Premier Consul depuis les guerres d'Italie,
o il avait jou un rle conciliateur entre l'arme franaise et le
Saint-Pre. Malheureusement, il ne cachait pas assez le dgot, la
douleur que lui causait l'tat de la cour d'Espagne, et cette cour
mcontente s'en prenait de sa dconsidration  l'ambassadeur qui la
dplorait. Il tait, disait-on dans les dpches qu'on venait de lui
crire de Madrid, il tait l'humble serviteur du Premier Consul; il
n'informait sa cour de rien, il ne savait la sauver d'aucune exigence.
On allait jusqu' lui dclarer que, si le Premier Consul n'avait pas
autant tenu  le conserver  Paris, on aurait choisi un autre
reprsentant. On provoquait ainsi sa dmission, sans oser la lui
envoyer. On le chargeait, pour toute conclusion, d'offrir  la France un
subside de 2 millions et demi par mois, en dclarant que c'tait l tout
ce que l'Espagne pouvait faire, qu'au del il y aurait pour elle
impuissance absolue de payer. M. d'Azara transmit ces propositions au
Premier Consul, et puis envoya par un courrier sa dmission  Madrid.

[En marge: Mission de M. Hermann  Madrid, et dnonciation du prince de
la Paix au roi d'Espagne, contenue dans une lettre du Premier Consul.]

Le Premier Consul manda auprs de lui M. Hermann, secrtaire
d'ambassade, qui avait eu des relations personnelles avec le prince de
la Paix, et le chargea de ses ordres pour Madrid. M. Hermann devait
signifier au prince qu'il fallait, ou se soumettre, ou se rsigner  une
chute immdiate, prpare par des moyens que M. Hermann avait en
portefeuille. Ces moyens taient les suivants. Le Premier Consul avait
crit une lettre au roi, dans laquelle il dnonait  ce monarque
infortun les malheurs et les hontes de sa couronne, de manire,
toutefois,  rveiller en lui, sans le blesser, le sentiment de sa
dignit; il le plaait ensuite entre l'loignement du favori, ou
l'entre immdiate d'une arme franaise. Si le prince de la Paix, aprs
avoir vu M. Hermann, n'avait pas sur-le-champ, sans faux-fuyant, sans
nouveau renvoi  Paris, donn satisfaction complte  la France, le
gnral Beurnonville devait demander une audience solennelle  Charles
IV, et lui remettre en mains propres la foudroyante lettre du Premier
Consul. Vingt-quatre heures aprs, si le prince de la Paix n'tait pas
renvoy, le gnral Beurnonville devait quitter Madrid, en expdiant 
Augereau l'injonction de passer la frontire.

[En marge: Comment M. Hermann accomplit sa mission.]

[En marge: Effroi du prince de la Paix, mais sa constance  tout
renvoyer  M. d'Azara.]

[En marge: Remise de la lettre du Premier Consul au roi d'Espagne.]

[En marge: Moyens imagins pour en prvenir les effets.]

M. Hermann arriva en toute hte  Madrid. Il vit le prince de la Paix,
lui signifia les volonts du Premier Consul, et cette fois le trouva,
non plus arrogant et bas, mais bas seulement. Un ministre espagnol qui
aurait eu la conviction de dfendre les intrts de son pays, de
reprsenter dignement son roi, et non de le couvrir d'ignominie, aurait
brav la disgrce, la mort, tout, plutt qu'un tel dploiement de
l'autorit trangre. Mais l'indignit de sa position ne laissait au
prince de la Paix aucune ressource d'nergie. Il se soumit, et affirma
sur sa parole d'honneur que des instructions venaient d'tre envoyes 
M. d'Azara, avec pouvoir de consentir  tout ce que demandait le Premier
Consul. Cette rponse fut rapporte au gnral Beurnonville. Celui-ci,
qui avait ordre d'exiger une solution immdiate, et de ne pas se payer
d'un nouveau renvoi  Paris, dclara au prince qu'il avait pour
instruction expresse de n'en pas croire sa parole, et d'exiger une
signature  Madrid mme, ou de remettre au roi la fatale lettre. Le
prince de la Paix rpta sa triste version, que tout se terminait 
Paris dans le moment, et conformment aux volonts du Premier Consul.
Cette misrable cour croyait sauver son honneur, en laissant  M.
d'Azara le triste rle de se soumettre aux volonts de la France, et en
renvoyant  quatre cents lieues d'elle le spectacle de son abaissement.
Le gnral Beurnonville se crut alors oblig de porter au roi la lettre
du Premier Consul. Les directeurs du roi, c'est--dire la reine et le
prince, auraient pu refuser l'audience, mais un courrier aurait ordonn
 Augereau d'entrer en Espagne. Ils trouvrent un moyen de tout
arranger. Ils conseillrent  Charles IV de recevoir la lettre, mais en
lui persuadant de ne pas l'ouvrir, parce qu'elle contenait des
expressions dont il aurait  s'offenser. Ils s'efforcrent de lui
prouver qu'en la recevant il s'pargnerait l'entre de l'arme
franaise, et qu'en ne l'ouvrant pas il sauverait sa dignit. Les choses
furent ainsi disposes. Le gnral Beurnonville fut admis  l'Escurial,
en prsence du roi et de la reine, hors de la prsence du prince de la
Paix, qu'il avait ordre de ne pas souffrir, et remit au monarque
espagnol l'accablante dnonciation dont il tait porteur.--Charles IV,
avec une aisance qui prouvait son ignorance, dit  l'ambassadeur: Je
reois la lettre du Premier Consul, puisqu'il le faut, mais je vous la
rendrai bientt, sans l'avoir ouverte. Vous saurez sous peu de jours que
votre dmarche tait inutile, car M. d'Azara tait charg de tout
terminer  Paris. J'estime le Premier Consul; je veux tre son fidle
alli, et lui fournir tous les secours dont ma couronne peut
disposer.--Aprs cette rponse officielle, le roi, reprenant le ton
d'une familiarit peu digne du trne et de la situation prsente, parla
en termes d'une vulgarit embarrassante de la vivacit de son ami le
gnral Bonaparte, et de sa rsolution de tout lui pardonner pour ne pas
rompre l'union des deux cours. L'ambassadeur se retira confondu,
souffrant cruellement d'un tel spectacle, et croyant devoir attendre un
nouveau courrier de Paris, avant d'envoyer au gnral Augereau l'avis de
marcher.

[En marge: Ordres envoys  Paris pour terminer au gr du Premier Consul
les contestations survenues avec l'Espagne.]

[En marge: Trait de subside entre l'Espagne et la France.]

Cette fois le prince de la Paix disait vrai: M. d'Azara avait reu les
autorisations ncessaires pour signer les conditions imposes par le
Premier Consul. Il fut convenu que l'Espagne resterait neutre; que, pour
tenir lieu des secours stipuls dans le trait de Saint-Ildephonse, elle
payerait  la France un subside de 6 millions par mois, dont un tiers
serait retenu pour le rglement des comptes existant entre les deux
gouvernements; que l'Espagne acquitterait en un seul payement les quatre
mois chus depuis le commencement de la guerre, c'est--dire 16
millions. Un agent appel d'Hervas, qui traitait  Paris les affaires
financires de la cour de Madrid, dut se rendre en Hollande pour
ngocier un emprunt avec la maison Hope, en lui livrant des piastres, 
extraire du Mexique. Il fut entendu que, si l'Angleterre dclarait la
guerre  l'Espagne, le subside cesserait. Pour prix de ces secours, il
fut stipul que, si les projets du Premier Consul contre la
Grande-Bretagne venaient  russir, la France ferait rendre  son allie
la Trinit d'abord, et ensuite, dans le cas d'un triomphe complet, la
clbre forteresse de Gibraltar.

Cette convention signe, M. d'Azara n'en persista pas moins  donner sa
dmission, quoiqu'il ft sans fortune, et priv de toute ressource pour
soulager une vieillesse prcoce. Il mourut  Paris quelques mois plus
tard. Le prince de la Paix eut encore assez peu de dignit pour crire 
son agent d'Hervas, et le charger, disait-il, d'arranger ses affaires
personnelles avec le Premier Consul. Tout ce qui s'tait pass n'tait,
suivant lui, qu'un malentendu, qu'une de ces brouilles ordinaires entre
personnes qui s'aiment, et qui sont aprs plus amies qu'auparavant. Tel
tait ce personnage; telles taient la force et l'lvation de son
caractre.

[En marge: Continuation des prparatifs pour l'expdition d'Angleterre.]

[En marge: Sept. 1803.]

[En marge: L'escadre de Brest destine  l'Irlande.]

On se trouvait en automne; la mauvaise saison approchait, et l'une des
trois occasions rputes les meilleures pour le passage du dtroit,
allait se prsenter avec les brumes et les longues nuits d'hiver. Aussi
le Premier Consul s'occupait-il sans relche de sa grande entreprise. La
fin de la querelle avec l'Espagne tait venue fort  propos,
non-seulement pour lui procurer des ressources pcuniaires, mais pour
rendre une partie de ses troupes disponibles. Les rassemblements forms
du ct des Pyrnes furent disperss, et les corps qui les composaient
achemins vers l'Ocan. Plusieurs de ces corps furent placs  Saintes,
tout  fait  porte de l'escadre de Rochefort. Les autres eurent ordre
de se rendre en Bretagne, pour tre embarqus sur la grande escadre de
Brest. Augereau commandait le camp form dans cette province. Le projet
du Premier Consul se mrissant peu  peu dans sa tte, il lui semblait
que, pour troubler davantage le gouvernement anglais, il fallait
l'attaquer sur plusieurs points  la fois, et qu'une partie des 150
mille hommes destins  l'invasion devait tre jete en Irlande. C'tait
le but des prparatifs ordonns  Brest. Le ministre Decrs s'tait
abouch avec les Irlandais fugitifs, qui avaient dj cherch  dtacher
leur patrie de l'Angleterre. Ils promettaient un soulvement gnral
dans le cas o l'on dbarquerait 18 mille hommes, avec un matriel
complet, et une grande quantit d'armes. Ils demandaient que, pour prix
de leurs efforts, la France ne ft pas la paix, sans exiger
l'indpendance de l'Irlande. Le Premier Consul y consentait,  condition
qu'un corps de 20 mille Irlandais au moins, aurait joint l'arme
franaise, et combattu avec elle pendant la dure de l'expdition. Les
Irlandais taient confiants et fconds en promesses, comme le sont tous
les migrs; cependant il y en avait parmi eux qui ne donnaient pas de
grandes esprances, qui ne promettaient mme aucun secours effectif de
la part de la population. Toutefois, d'aprs ces derniers, on devait la
trouver au moins bienveillante, et c'tait assez pour prter appui 
notre arme, pour causer de graves embarras  l'Angleterre, et pour
paralyser peut-tre 40 ou 50 mille de ses soldats. L'expdition
d'Irlande avait encore l'avantage de tenir l'ennemi incertain sur le
vrai point d'attaque. Sans cette expdition, en effet, l'Angleterre
n'aurait cru qu' un seul projet, celui de traverser le dtroit pour
diriger une arme sur Londres. Au contraire, avec les prparatifs de
Brest, beaucoup de gens imaginaient que ce qui se faisait  Boulogne
tait une feinte, et que le projet vritable consistait en une grande
expdition sur l'Irlande. Les doutes inspirs  cet gard taient un
premier rsultat fort utile.

La flotte en relche au Ferrol se trouvait enfin introduite dans les
bassins, mise en rparation, et pourvue des rafrachissements dont les
quipages avaient un pressant besoin. Celle de Toulon se prparait. On
commenait en Hollande  quiper l'escadre de haut bord, et  runir la
masse de chaloupes ncessaires pour former la flottille batave. Mais
c'est  Boulogne principalement que tout marchait avec une ardeur et une
rapidit merveilleuses.

[En marge: Le Premier Consul se cre un pied--terre  Boulogne, au
petit chteau du Pont-de-Briques.]

Le Premier Consul, plein de cette persuasion qu'il faut tout voir
soi-mme, que les agents les plus srs sont souvent inexacts dans leurs
rapports, par dfaut d'attention ou d'intelligence, quand ce n'est pas
par volont de mentir, s'tait cr  Boulogne un pied--terre, o il
avait l'intention de sjourner frquemment. Il avait fait louer un petit
chteau dans un village appel le Pont-de-Briques, et il avait ordonn
les apprts ncessaires pour y habiter avec sa maison militaire. Il
partait le soir de Saint-Cloud, et, franchissant les soixante lieues qui
sparent Paris de Boulogne, avec la rapidit que les princes ordinaires
mettent  courir  de vulgaires plaisirs, il arrivait le lendemain, au
milieu du jour, sur le thtre de ses immenses travaux, et voulait tout
examiner avant de prendre un instant de sommeil. Il avait exig que
l'amiral Bruix, extnu de fatigue, quelquefois agit par ses querelles
avec le ministre Decrs, ne se loget pas  Boulogne, mais sur la
falaise mme, sur une hauteur d'o l'on apercevait le port, la rade et
les camps. On avait construit l une baraque bien calfeutre, dans
laquelle cet homme si regrettable achevait sa vie, en ayant sans cesse
devant lui toutes les parties de la vaste cration  laquelle il
prsidait. Il s'tait rsign  cette demeure prilleuse pour sa
dfaillante existence, afin de satisfaire l'inquite vigilance du chef
du gouvernement[13]. Le Premier Consul avait mme fait construire pour
son usage personnel une semblable baraque, tout prs de celle de
l'amiral, et il y passait quelquefois les jours et les nuits. Il
exigeait que les gnraux Davout, Ney, Soult, rsidassent sans
interruption au milieu des camps, assistassent en personne aux travaux
et aux manoeuvres, et lui rendissent compte chaque jour des moindres
circonstances. Le gnral Soult, qui se distinguait par une qualit
prcieuse, celle de la vigilance, lui tait l d'une grande et
continuelle utilit. Lorsque le Premier Consul avait reu de ses
lieutenants des correspondances quotidiennes, auxquelles il rpondait 
l'instant, il partait pour aller vrifier lui-mme l'exactitude des
rapports qu'on lui avait adresss, n'en croyant jamais que ses propres
yeux sur toutes choses.

[En marge: Efforts des Anglais pour troubler les travaux de Boulogne.]

[En marge: Le Premier Consul imagine l'emploi des projectiles creux pour
tenir les btiments anglais  distance.]

[En marge: tablissement de batteries sous-marines, couvertes par les
eaux  la mare haute, dcouvertes  la mare basse, et tenant l'ennemi
 grande distance.]

Les Anglais s'taient appliqus  troubler l'excution des ouvrages
destins  protger le mouillage de Boulogne. Leur croisire, compose
le plus habituellement d'une vingtaine de btiments, dont trois ou
quatre vaisseaux de soixante-quatorze, cinq  six frgates, dix ou douze
bricks et corvettes, et d'un certain nombre de chaloupes canonnires,
faisait sur nos travailleurs un feu continuel. Leurs boulets, dpassant
la falaise, venaient tomber dans le port et sur les camps. Quoique leurs
projectiles n'eussent caus que bien peu de dommage, ce feu tait fort
incommode, et pouvait, lorsqu'une grande quantit de btiments serait
runie, y causer de funestes ravages, peut-tre un incendie. Une nuit
mme les Anglais, s'avanant avec beaucoup d'audace dans leurs
chaloupes, surprirent l'atelier o l'on travaillait  la construction du
fort en bois, couprent les sonnettes qui servaient  battre les pieux,
et bouleversrent les travaux pour plusieurs jours. Le Premier Consul
montra un vif mcontentement de cette tentative, et donna de nouveaux
ordres pour en empcher une pareille  l'avenir. Des chaloupes armes,
se succdant comme des factionnaires, durent passer la nuit autour des
ouvrages. Les ouvriers encourags, piqus d'honneur, ainsi que des
soldats que l'on conduit  l'ennemi, furent amens  travailler en
prsence des vaisseaux anglais, sous le feu de leur artillerie. C'tait
 la mare basse qu'on pouvait aborder les ouvrages. Quand la tte des
pieux tait assez dcouverte par la mer pour qu'on pt les battre, les
ouvriers se mettaient  l'oeuvre, mme avant la retrait des eaux,
restaient aprs qu'elles taient revenues, et, la moiti du corps dans
les flots, travaillaient en chantant, sous les boulets des Anglais.
Cependant le Premier Consul, avec son intarissable fcondit, inventa
de nouvelles prcautions pour loigner l'ennemi. Il fit faire des
expriences sur la cte, et essayer la porte du gros canon, en le
tirant sous un angle de 45 degrs,  peu prs comme on tire le mortier.
L'exprience russit, et on porta les boulets du calibre de 24, jusqu'
2,300 toises; ce qui obligea les Anglais  s'loigner d'autant. Il fit
mieux encore; pensant toujours au mme objet, il imagina le premier un
moyen qui cause aujourd'hui d'effroyables ravages, et qui semble devoir
exercer une grande influence sur la guerre maritime, celui des
projectiles creux employs contre les vaisseaux. Il ordonna de tirer sur
les btiments avec de gros obus, qui, clatant dans le bois ou dans la
voilure, devaient produire ou des brches fatales au corps du navire, ou
de grandes dchirures dans le grement. _C'est avec des projectiles qui
clatent_, crivait-il, _qu'il faut attaquer le bois._ Rien ne se fait
facilement, surtout quand il y a d'anciennes habitudes  vaincre, et il
eut  ritrer souvent les mmes instructions. Lorsque les Anglais, au
lieu de ces boulets pleins qui traversent comme la foudre tout ce qui
est devant eux, mais qui ne font pas un ravage plus tendu que leur
diamtre, virent un projectile qui a moins d'impulsion, il est vrai,
mais qui clate comme une mine, ou dans les flancs du navire, ou sur la
tte de ses dfenseurs, ils furent surpris, et tenus fort  distance.
Enfin, pour obtenir encore plus de scurit, le Premier Consul imagina
un moyen non moins ingnieux. Il eut l'ide d'tablir des batteries
sous-marines, c'est--dire qu'il fit placer,  la laisse de basse-mer,
des batteries de gros canons et de gros mortiers, que l'eau recouvrait 
la mare haute, et dcouvrait  la mare basse. Il en cota beaucoup de
peine pour assurer les plates-formes sur lesquelles reposaient les
pices, pour prvenir les ensablements et les affouillements. On y
russit nanmoins, et  l'heure de la mare descendante, qui tait celle
du travail, lorsque les Anglais s'avanaient pour le troubler, ils
taient accueillis par des dcharges d'artillerie, partant 
l'improviste de la ligne de basse-mer; de faon que les feux
s'avanaient, en quelque sorte, ou reculaient avec la mer elle-mme. Ces
batteries ne furent employes que pendant le temps de la construction
des forts; elles devinrent inutiles ds que les forts furent
achevs[14].

         [Note 13: Voici un extrait de la correspondance du ministre
         Decrs, qui prouve le dvouement de l'amiral Bruix 
         l'entreprise, et peint bien la nature de son caractre.
         Seulement ses souffrances taient moins imaginaires que ne le
         dit le ministre Decrs, car il mourut l'anne suivante.

                                             Boulogne, 7 janvier 1804.

         _Le ministre de la marine et des colonies au Premier Consul._

         CITOYEN CONSUL,

         L'amiral Bruix ne s'tait point dissimul votre
         mcontentement, et il m'a paru trs-soulag de me trouver la
         disposition d'en parler de confiance avec lui. _Il voit
         toujours le gnral Latouche aux portes de Boulogne_, et
         cette ide ne lui est rien moins qu'agrable.

         Cette affaire-ci est si grande et si importante, m'a-t-il dit
         fort noblement, qu'elle ne peut tre confie qu' l'homme que
         le Premier Consul en croira le plus digne. Je conois que
         nulle considration particulire ne peut tre admise, et si
         le Premier Consul croit Latouche plus capable, il le nommera,
         et il fera bien. Pour moi, au point o en sont les choses, je
         ne puis quitter la partie, et je servirai sous les ordres de
         Latouche.--Mais ta sant te le permet-elle?--Oui, il faut
         bien qu'elle le permette, et je suis presque sr de le
         pouvoir.--Le Premier Consul demande tant d'activit, il en
         donne un exemple si extraordinaire!--Eh bien! cet exemple,
         j'ai bien vu que c'tait une leon qu'il me donnait, et cette
         leon ne sera pas perdue.--Quoi! tu entreras dans tous les
         dtails, tu inspecteras chaque btiment?--Oui, je le ferai
         puisqu'il le veut, quoiqu'il soit dans mon principe que cette
         mthode ne vaut pas la mienne, qui est de faire faire, et de
         se montrer rarement.--Mais le Premier Consul?--Oh! lui peut
         toujours se faire voir, parce que toujours il subjugue; mais
         nous qui ne sommes pas _lui_, pas mme l'phestion de ton
         Alexandre, je crois qu'il nous faut une plus grande rserve.
         Mais il le veut, il l'entend comme cela, et je veux lui faire
         voir que je sais faire tout ce qu'il dsire.--

         Voil, citoyen Consul, le sommaire d'une partie de mon
         dialogue avec lui. Il se portait  merveille, et quelques
         gnraux tant entrs  la fin de notre confrence, et lui
         ayant demand des nouvelles de sa sant, il a pass
         subitement  son air moribond, et s'en est plaint d'une voix
         lamentable! Sacrifice involontaire  sa vieille habitude!

         De tout ce qu'il m'a dit, il rsulte qu'il tremble que vous
         ne lui tiez le commandement, qu'il ne m'a point cach qu'il
         avait cette crainte, et qu'il m'a promis de faire dans le
         plus grand dtail tout ce dont vous lui avez donn l'exemple,
         et cela  commencer d'aujourd'hui.

                                                     DECRS.]

         [Note 14: Tous les dtails que nous donnons ici sont extraits
         des correspondances originales de l'amiral Bruix et de
         Napolon, que nous avons dj cites.]

Le fort en bois fut termin le premier, grce  la nature de la
construction. On tablit de solides plates-formes sur la tte des pieux,
et  quelques pieds au-dessus des plus hautes eaux. On arma cet ouvrage
de dix pices de gros calibre, et de plusieurs mortiers  grande porte,
et ds qu'il commena de tirer, les Anglais ne reparurent plus 
l'entre du port. Tout le haut des falaises fut arm avec du 24, du 36
et des mortiers. Environ 500 bouches  feu furent mises en batterie, et
la cte, devenue inabordable, reut des Anglais et des Franais le nom
de _Cte de fer_. Dans cet intervalle, on achevait les forts en
maonnerie, sans autre obstacle que celui de la mer.  l'entre de
l'hiver surtout, les vagues deviennent quelquefois si furieuses sous
l'impulsion des vents de la Manche, qu'elles branlent et inondent les
ouvrages les plus solides et les plus levs. Deux fois elles enlevrent
des assises entires, et prcipitrent les plus gros blocs du haut des
murailles commences, dans le fond de la mer. On continua cependant ces
deux importantes constructions, indispensables  la sret du mouillage.

[En marge: Creusement des bassins par les troupes.]

Pendant ces travaux, les troupes, rapproches des ctes, avaient
construit leurs baraques, et trac leurs camps  l'image de vritables
cits militaires, divises en quartiers, traverses par de longues rues.
Cette besogne termine, elles s'taient rparties autour du bassin de
Boulogne. On leur avait partag la tche, et chaque rgiment devait
enlever une portion dtermine de cette norme couche de sable et de
limon, qui remplissait le bas-fond de la Liane. Les uns creusaient le
lit mme de la Liane, ou le bassin demi-circulaire; les autres
enfonaient les pieux destins  former des quais. Les ports de Wimereux
et d'Ambleteuse, dont l'excution avait t reconnue possible, taient
dj entrepris. On travaillait  en extraire le sable et la vase; on y
construisait des cluses, afin de creuser un chenal d'entre par des
chasses rptes. D'autres dtachements taient occups  tracer des
routes, pour runir entre eux les ports de Wimereux, d'Ambleteuse, de
Boulogne, d'taples, et ces ports eux-mmes avec les forts voisines.

[En marge: Excellentes dispositions physiques et morales des troupes
runies au camp de Boulogne.]

Les troupes consacres  ces rudes travaux se relevaient aprs
l'accomplissement de leur tche, et celles qui avaient cess de remuer
la terre, se livraient  des manoeuvres de tout genre, propres 
perfectionner leur instruction. Vtues de gros habits d'ouvriers,
garanties par des sabots de l'humidit du sol, bien loges, nourries
abondamment, grce au prix de leur travail ajout  leur solde, vivant
en plein air, elles jouissaient, au milieu du plus rude climat et de la
plus mauvaise saison, d'une sant parfaite. Contentes, occupes, pleines
de confiance dans l'entreprise qui se prparait, elles acquraient
chaque jour cette double force physique et morale, qui devait leur
servir  vaincre le monde.

[En marge: Commencement de concentration de la flottille.]

Le moment tait venu de concentrer la flottille. La construction des
bateaux de toute espce tait presque partout acheve. On les avait fait
descendre aux embouchures des rivires; on les avait grs et arms dans
les ports. Les ouvriers en bois, qui taient devenus libres dans
l'intrieur, avaient t forms en compagnies, et conduits tant 
Boulogne que dans les ports environnants. On se proposait de les
employer aux amnagements et  l'entretien de la flottille, une fois
runie.

[En marge: Ingnieux emploi de la cavalerie et de l'artillerie attele,
pour protger les divisions de la flottille, dans leur marche le long
des ctes.]

Il fallut donc procder  ces concentrations, attendues impatiemment par
les Anglais, avec la confiance de dtruire jusqu'au dernier nos lgers
btiments. C'est ici qu'on peut juger des ressources d'esprit du Premier
Consul. Les divisions de la flottille qui avaient  se rendre 
Boulogne, allaient partir de tous les points des ctes de l'Ocan,
depuis Bayonne jusqu'au Texel, pour venir se rallier dans le dtroit de
Calais. Elles devaient ctoyer le rivage en se tenant toujours 
trs-petite distance de la terre, et s'chouer quand elles seraient
serres de trop prs par les croisires anglaises. Un ou deux accidents
arrivs  des btiments de la flottille, fournirent au Premier Consul
l'ide d'un systme de secours aussi sr qu'ingnieux. Il avait vu
quelques chaloupes jetes  la cte pour viter l'ennemi, secourues
heureusement par les habitants des villages voisins. Frapp de cette
circonstance, il fit distribuer le long de la mer des corps nombreux de
cavalerie, depuis Nantes jusqu' Brest, depuis Brest jusqu' Cherbourg,
depuis Cherbourg et le Havre jusqu' Boulogne. Ces corps de cavalerie,
diviss par arrondissements, avaient avec eux des batteries d'artillerie
atteles, dresses  manoeuvrer avec une extrme rapidit, et  courir
au galop sur les sables unis que la mer laisse  dcouvert en se
retirant. Ces sables, qu'on appelle l'estran, sont en gnral solides,
au point de porter des chevaux et des voitures. Nos escadrons, tranant
l'artillerie  leur suite, devaient parcourir sans cesse la plage,
s'avancer ou se retirer avec la mer, et protger de leurs feux les
bateaux en marche. Ordinairement on n'attelle que du petit calibre; le
Premier Consul avait pouss l'emploi de tous les moyens, jusqu' faire
atteler du 16, roulant aussi vite que du 4 et du 8. Il avait exig et
obtenu que chaque cavalier, devenu propre  tous les services, se plit
 mettre pied  terre,  tirer les pices, ou  courir la carabine  la
main au secours des matelots chous sur le rivage. Il faut faire
souvenir les hussards, crivait-il au ministre de la guerre, qu'un
soldat franais doit tre cavalier, fantassin, canonnier, qu'il doit
faire face  tout. (29 septembre.) Deux gnraux, Lemarrois et
Sbastiani, taient chargs du commandement de toute cette cavalerie.
Ils avaient ordre d'tre sans cesse  cheval, de faire manoeuvrer tous
les jours les escadrons avec leurs pices, et de se tenir constamment
avertis du mouvement des convois, afin de les escorter dans leur
marche[15].

         [Note 15: La lettre suivante, crite  propos d'une
         ngligence commise, prouve dans quel tat il avait mis la
         cte.

                                                      30 octobre 1803.

         _Au gnral Davout._

         Citoyen gnral Davout, je n'ai vu qu'avec peine, par le
         rapport du gnral de brigade Seras, que les Anglais avaient
         eu le temps de piller et de dgrer le btiment qui tait
         chou entre Gravelines et Calais. Dans la situation actuelle
         de la cte, jamais pareil vnement ne serait arriv depuis
         Bordeaux. Des dtachements de cavalerie et des pices mobiles
         seraient arrivs pour empcher les Anglais de piller le
         btiment. Voil la seconde fois que des btiments chous sur
         cette cte ne sont point secourus. La faute en est  celui
         que vous avez charg de la surveillance de la cte. Chargez
         deux gnraux de brigade de l'inspection de la cte: l'un de
         Calais  Dunkerque, l'autre de Dunkerque  l'Escaut. Que des
         piquets de cavalerie soient disposs de manire  se croiser
         sans cesse, et que des pices soient places avec des
         attelages, de manire qu'au premier signal elles puissent
         arriver dans le moins de temps possible aux endroits o les
         btiments seraient chous. Enfin ces gnraux inspecteurs
         doivent toujours tre  cheval, faire manoeuvrer les
         batteries de terre, inspecter les canonniers gardes-ctes,
         escorter les flottilles sur l'estran, lorsqu'elles se
         mettront en mouvement. Faites-moi connatre le nom de tous
         les postes que vous aurez placs, et l'endroit o vous aurez
         tabli des pices mobiles.]

Ce systme produisit, comme on le verra, d'excellents rsultats. Les
btiments taient forms en convois de 30, 50 et jusqu' 60 voiles. Ils
devaient commencer  sortir, vers la fin de septembre, de Saint-Malo,
Granville, Cherbourg, de la rivire de Caen, du Havre, de Saint-Valery.
Il n'y en avait pas beaucoup au del de la pointe de Brest; mais, en
tout cas, les Anglais gardaient cette partie de nos rivages avec trop de
soin, pour hasarder ce trajet, avant d'avoir fait de nombreuses
expriences. Ce n'tait pas le mme commandant qui conduisait les
convois du point de dpart au point d'arrive. On avait pens que tel
officier de mer qui connaissait bien les ctes de Bretagne, par exemple,
ne connatrait pas galement bien les ctes de Normandie ou de Picardie.
On les avait donc distribus suivant leurs connaissances locales, et,
comme des pilotes ctiers, ils ne sortaient pas de l'arrondissement qui
leur tait fix. Ils recevaient les convois  la limite de leur
arrondissement, les dirigeaient jusqu' la limite de l'arrondissement
voisin, et se les transmettaient ainsi de main en main jusqu' Boulogne.
On avait embarqu des troupes sur les btiments, mme des chevaux sur
ceux qui taient destins  en recevoir; on les avait chargs, en un
mot, comme ils devaient l'tre pendant la traverse de France en
Angleterre. Le Premier Consul avait ordonn d'examiner avec le plus
grand soin comment ils se comporteraient  la mer sous le fardeau qu'ils
devaient transporter.

[En marge: Combats soutenus par les capitaines Saint-Haouen et Pevrieux
autour du cap Grisnez, pour faire passer  Boulogne les divisions de
Dunkerque et de Calais.]

Vers les derniers jours de septembre (premiers jours de vendmiaire an
XII), une premire division, compose de chaloupes, bateaux canonniers
et pniches, partit de Dunkerque pour doubler le cap Grisnez, et se
rendre  Boulogne. Le capitaine de vaisseau Saint-Haouen, excellent
officier, qui commandait cette division, quoique trs-hardi, marchait
avec beaucoup de prcaution. Quand il fut  la hauteur de Calais, il se
laissa intimider par une circonstance en ralit peu importante: il vit
la croisire anglaise disparatre, comme si elle tait alle chercher
d'autres btiments. Il craignit d'tre bientt assailli par une escadre
nombreuse, et au lieu de forcer de voiles pour gagner Boulogne, il
relcha dans le port de Calais. L'amiral Bruix, averti de cette faute,
courut de sa personne sur les lieux, afin de la rparer s'il tait
possible. En effet, les Anglais taient bientt venus en trs grand
nombre, et il devenait vident qu'ils allaient s'acharner sur le port de
Calais, pour empcher d'en sortir la division qui s'y trouvait en
relche. L'amiral se rendit  Dunkerque, pour hter l'organisation d'une
seconde division, qui tait prte dans ce port, et la faire venir au
secours de la premire.

Les Anglais taient devant Calais avec une force considrable, surtout
avec plusieurs bombardes. Dans la journe du 27 septembre (4
vendmiaire), ils lancrent un grand nombre de bombes sur la ville et
sur le port. Ils turent un ou deux hommes, et n'atteignirent aucun
btiment. Les batteries atteles, accourues au galop sur la plage, leur
rpondirent par un feu bien nourri, et les obligrent  se retirer. Ils
s'en allrent assez confus d'avoir produit si peu d'effet. Le
lendemain, l'amiral Bruix prescrivit  la division Saint-Haouen de
mettre en mer pour affronter la croisire ennemie, empcher un nouveau
bombardement, et, suivant les circonstances, doubler le cap Grisnez,
afin de se rendre  Boulogne. La seconde division de Dunkerque devait
mettre  la voile en mme temps, sous le commandement du capitaine
Pevrieux, et appuyer la premire. Le contre-amiral Magon, qui commandait
 Boulogne, avait ordre, de son ct, de sortir de ce port avec tout ce
qui tait disponible, de se tenir sous voiles pour donner la main aux
divisions Saint-Haouen et Pevrieux, si elles parvenaient  doubler le
cap Grisnez.

Le 28 septembre au matin (5 vendmiaire an XII) le capitaine
Saint-Haouen sortit hardiment de Calais, et s'avana jusqu' porte de
canon. Les Anglais firent un mouvement pour s'lever au vent. Le
capitaine Saint-Haouen, profitant habilement de ce mouvement, qui les
loignait de lui, se dirigea  toutes voiles vers le cap Grisnez. Mais
il fut rejoint bientt par les Anglais un peu au del du cap, et
assailli par un feu violent d'artillerie. Il semblait qu'une vingtaine
de btiments ennemis, quelques-uns de grand chantillon, auraient d
couler nos lgers navires; mais il n'en fut rien. Le capitaine
Saint-Haouen continua sa marche sous les boulets des Anglais, sans en
souffrir beaucoup. Un bataillon de la 46e, et un dtachement de la 22e,
embarqus  bord des btiments, maniaient la rame avec un admirable
sang-froid sous un feu trs-vif, mais heureusement peu meurtrier. En
mme temps les batteries atteles sur la plage taient accourues, et
rpondaient avec avantage  l'artillerie des vaisseaux anglais. Enfin,
dans l'aprs-midi, le capitaine Saint-Haouen mouilla en rade de
Boulogne, joint par un dtachement sorti de ce port, sous les ordres du
contre-amiral Magon. La seconde division de Dunkerque, qui avait mis 
la mer, s'tait avance de son ct jusqu' la vue du cap Grisnez. Mais,
arrte par le calme et la mare, elle fut oblige de mouiller en de,
le long d'une cte dcouverte. Elle resta dans cette position jusqu'au
moment o le courant chang pouvait la porter vers Boulogne. Elle
n'avait point de vent, et elle fut oblige de se servir de ses rames.
Quinze btiments anglais, frgates, corvettes et bricks, l'attendaient
au cap Grisnez.  ce point la profondeur d'eau tant plus grande, et la
croisire anglaise pouvant s'approcher de terre, sans que nos btiments
eussent la ressource de s'chouer, on devait concevoir pour eux de
trs-vives craintes. Mais ils passrent comme ceux de la veille, nos
soldats maniant la rame avec une rare intrpidit, et les Anglais
recevant de nos batteries de terre, plus de mal qu'ils n'en pouvaient
faire  nos chaloupes canonnires. La flottille de Boulogne et la
division Saint-Haouen, entre la veille, taient sorties de nouveau,
pour venir au-devant de la division Pevrieux. Elles la joignirent  une
hauteur dite la Tour de Croy, devant Wimereux. Alors les trois divisions
runies s'arrtrent, et, se mettant en ligne, prsentant aux Anglais
leur proue arme de canons, allrent droit  eux, et firent un feu des
plus vifs. Ce feu dura deux heures. Nos lgers btiments atteignaient
quelquefois les gros btiments anglais, et en taient rarement atteints.
 la fin, les Anglais se retirrent au large, quelques-uns mme assez
maltraits pour avoir besoin d'aller se rparer aux dunes. L'une de nos
chaloupes, la seule du reste  qui arriva cet accident, perce de part
en part par un boulet, eut encore le temps de se jeter sur la plage,
avant de couler  fond.

[En marge: L'heureux succs de ces premires rencontres inspire une
confiance gnrale.]

Ce combat, qui fut suivi plus tard de beaucoup d'autres plus importants
et plus meurtriers, produisit un effet dcisif sur l'opinion de la
marine et de l'arme. On vit que ces petits btiments ne seraient pas si
aisment couls  fond par de gros vaisseaux, et qu'ils atteindraient
plus souvent leurs gigantesques adversaires qu'ils n'en seraient
atteints; on vit quel secours on pourrait tirer de la coopration des
troupes de terre, qui, sans tre encore exerces, avaient mani la rame,
servi l'artillerie de marine, avec une rare adresse, et surtout montr
peu d'effroi de la mer, et beaucoup de zle  seconder les matelots[16].

         [Note 16: On trouve ces sentiments exprims dans toutes les
         correspondances crites de Boulogne le lendemain de ces deux
         combats.]

[Illustration: Bataille.]

[En marge: Octob. 1803.]

 peine cette premire exprience avait-elle t faite, qu'on mit la
plus grande ardeur  la renouveler. De nombreux convois partirent
successivement de tous les ports de la Manche, pour le rendez-vous
gnral de Boulogne. Plusieurs officiers de mer, les capitaines
Saint-Haouen et Pevrieux, dont nous venons de citer les noms, les
capitaines Hamelin, Daugier, se distingurent dans cette espce de
cabotage, par leur courage et par leur habilet. Nos btiments, marchant
tantt  la voile, tantt  la rame, longeaient la cte  trs-petite
distance des dtachements de cavalerie et d'artillerie, prts  les
protger. Rarement ils furent obligs de se rfugier au rivage, car
presque toujours ils navigurent  la vue des Anglais, soutenant leur
feu, et quelquefois s'arrtant, quand ils en avaient le temps, pour
faire face  l'ennemi, et lui montrer leur avant arm de gros calibre.
Souvent ils firent reculer les bricks, les corvettes et mme les
frgates. S'ils chourent dans quelques occasions, ce fut plutt par
l'effet du mauvais temps que par la force de leurs adversaires. Quand
cela leur arrivait, les Anglais se jetaient dans des canots pour
s'emparer des chaloupes ou des pniches choues. Mais nos artilleurs,
accourus avec leurs pices sur la plage, ou bien nos cavaliers, changs
tout  coup en fantassins, presque en gens de mer, venaient, au milieu
des brisants, au secours des marins, loignaient les canots anglais par
le feu de leurs carabines, et les obligeaient  regagner le large, sans
amener aucune prise, souvent mme aprs avoir perdu quelques-uns de
leurs plus intrpides matelots.

Dans les mois d'octobre, de novembre et de dcembre, prs de mille
btiments, chaloupes canonnires, bateaux canonniers, pniches, partis
de tous les ports, entrrent dans Boulogne. Sur ce nombre les Anglais
n'en prirent pas plus de trois ou quatre, la mer n'en dtruisit pas plus
de dix ou douze.

[En marge: Quelques changements apports  l'armement et  l'arrimage,
par suite des expriences faites dans les traverses le long des ctes.]

Ces courtes et frquentes traverses furent l'occasion de beaucoup
d'observations utiles. Elles rvlrent la supriorit des chaloupes
canonnires sur les bateaux canonniers. Ceux-ci taient plus difficiles
 mouvoir, drivaient davantage, et surtout manquaient de feux. Les
dfauts de ces bateaux canonniers tenaient  leur construction, et leur
construction  la ncessit d'y placer l'artillerie de campagne. Il
fallait bien s'y rsigner. Les pniches ne laissaient rien  dsirer
sous le rapport de la manoeuvre et de la vitesse. Du reste tous ensemble
avaient une marche passable, mme sans le secours de la voile. Il y
avait des divisions venues du Havre  Boulogne, presque toujours  la
rame, avec une vitesse moyenne de deux lieues  l'heure. Quelques
changements  l'arrimage, c'est--dire au chargement, devaient amliorer
leurs qualits navigantes.

L'exprience de ces traverses conduisit  un changement dans la
disposition de l'artillerie, qui fut immdiatement excut sur toute la
flottille. Les gros canons, placs  l'avant et  l'arrire, taient
engags dans des coulisses, dans lesquelles ils ne pouvaient qu'avancer
ou reculer en ligne droite. Il en rsultait que les btiments pour tirer
taient obligs de se dtourner, et de prsenter  l'ennemi, ou l'avant
ou l'arrire. Il leur tait donc impossible, quand ils taient en
marche, de riposter au feu des Anglais, parce qu'ils ne montraient alors
que le travers. En rade, les courants leur faisaient prendre une
position parallle  la cte, c'est--dire offrir  l'ennemi leur flanc
dsarm. On changea cette disposition quand on eut prouv la stabilit
de ces btiments, et qu'on l'eut assure par un systme d'arrimage mieux
calcul. On construisit des affts assez semblables  l'afft de
campagne, qui permettaient de tirer _en belle_, c'est--dire en tout
sens. De la sorte, les btiments en rade ou en marche pouvaient faire
feu, quelle que ft leur position, sans tre obligs de se dtourner.
Les chaloupes avaient ainsi quatre coups  tirer dans toutes les
directions. Avec un peu d'habitude, les hommes de terre et de mer
devaient arriver  pratiquer ce tir avec justesse et sans danger.

[En marge: Correspondance tablie entre les divisions de la flottille et
les divisions de l'arme, et affectation constante des mmes btiments
aux mmes troupes.]

On songea surtout  faire natre une complte intimit entre les marins
et les soldats, par l'affectation des mmes btiments aux mmes troupes.
La capacit des chaloupes canonnires et des bateaux canonniers avait
t calcule de faon  pouvoir porter une compagnie d'infanterie, outre
quelques artilleurs. Ce fut l l'lment dont on se servit pour arrter
l'organisation gnrale de la flottille. Les bataillons se composaient
alors de neuf compagnies; les demi-brigades, de deux bataillons de
guerre, le troisime restant au dpt. On distribua les chaloupes et les
bateaux canonniers conformment  cette composition des troupes. Neuf
chaloupes ou bateaux formaient une section, et portaient neuf compagnies
ou un bataillon. Deux sections formaient une division, et portaient une
demi-brigade. Ainsi le bateau ou la chaloupe rpondait  la compagnie,
la section rpondait au bataillon, la division  la demi-brigade. Des
officiers de mer d'un grade correspondant commandaient la chaloupe, la
section, la division. Pour arriver  une parfaite adhrence des troupes
avec la flottille, chaque division fut affecte  une demi-brigade,
chaque section  un bataillon, chaque chaloupe ou bateau  une
compagnie; et cette affectation une fois faite demeura invariable. Les
troupes durent ainsi conserver toujours les mmes btiments, et s'y
attacher comme un cavalier s'attache  son cheval. Officiers de terre et
de mer, soldats et matelots, devaient par ce moyen arriver  se
connatre, prendre confiance les uns dans les autres, et en tre plus
disposs  s'entr'aider. Chaque compagnie dut fournir au btiment qui
lui appartenait, une garnison de vingt-cinq hommes, toujours embarqus.
Ces vingt-cinq hommes, formant le quart de la compagnie, restaient
environ un mois  bord. Pendant ce temps ils logeaient sur le btiment
avec l'quipage, soit que le btiment se trouvt en mer pour manoeuvrer,
soit qu'il sjournt dans le port. Ils faisaient l tout ce que
faisaient les matelots eux-mmes, concouraient aux basses manoeuvres, et
s'exeraient surtout  manier la rame et  tirer le canon. Quand ils
avaient t livrs  ce genre de vie pendant un mois, ils taient
remplacs par vingt-cinq autres soldats de la mme compagnie, qui
venaient pendant le mme espace de temps se livrer aux mmes exercices
de mer. Successivement la compagnie tout entire faisait son stage 
bord des chaloupes ou bateaux. Chaque homme tait donc alternativement
soldat de terre, soldat de mer, artilleur, fantassin, matelot, et mme
ouvrier du gnie, par suite des travaux excuts dans les bassins. Les
matelots prenaient part aussi  cet enseignement rciproque. Il y avait
 bord des armes d'infanterie, et quand on tait dans le port, ils
faisaient sur le quai, pendant la journe, l'exercice du fantassin.
C'tait par consquent un renfort de quinze mille fantassins, qui, aprs
le dbarquement en Angleterre, seraient capables de dfendre la
flottille le long des ctes o elle serait venue s'chouer. En leur
laissant comme renforts une dizaine de mille hommes, ils pouvaient
attendre impunment au rivage les victoires de l'arme d'invasion.

Les pniches dans le commencement, restrent en dehors de cette
organisation, parce qu'elles ne pouvaient pas porter toute une
compagnie, et qu'elles taient plutt capables de jeter rapidement les
troupes  terre, que de faire face en mer  l'ennemi. Cependant on les
rangea plus tard en division, et on les attribua spcialement 
l'avant-garde, compose des grenadiers runis. En attendant, elles
taient ranges en escouades dans le port, et, tous les jours, les
troupes auxquelles des btiments n'taient pas encore affects, allaient
s'exercer tantt  les mouvoir  la rame, tantt  tirer le lger
obusier dont elles taient armes.

[En marge: Soins donns au chargement des navires et manoeuvres pour
apprendre  embarquer et dbarquer.]

Cela rgl, on s'occupa d'un autre soin non moins important, celui de
l'arrimage des navires. Le Premier Consul, dans l'un de ses voyages, fit
charger et dcharger plusieurs fois sous ses yeux quelques chaloupes,
bateaux et pniches, et arrta sur place leur arrimage[17]. Comme lest
on leur assigna des boulets, des obus, des munitions de guerre, en
quantit suffisante pour une longue campagne. On disposa dans leur cale
du biscuit, du vin, de l'eau-de-vie, de la viande sale, du fromage de
Hollande, pour nourrir pendant vingt jours toute la masse d'hommes
composant l'expdition. Ainsi, la flottille de guerre devait porter,
outre l'arme et ses 400 bouches  feu atteles de deux chevaux, des
munitions pour une campagne, des vivres pour vingt jours. La flottille
de transport devait porter, comme nous l'avons dit, le surplus des
attelages d'artillerie, les chevaux ncessaires  une moiti de la
cavalerie, deux ou trois mois de vivres, enfin tous les bagages. 
chaque division de la flottille de guerre, rpondait une division de la
flottille de transport, l'une devant naviguer  la suite de l'autre. Sur
chaque btiment un sous-officier d'artillerie veillait aux munitions,
un sous-officier d'infanterie aux vivres. Tout devait tre constamment
embarqu sur les deux flottilles, et il ne restait  mettre  bord, au
signal du dpart, que les hommes et les chevaux. Les hommes, exercs
frquemment  prendre les armes, et  se rendre par demi-brigades,
bataillons et compagnies,  bord de la flottille, n'y mettaient que le
temps ncessaire pour aller des camps au port. Quant aux chevaux, on
tait arriv  simplifier et acclrer leur embarquement d'une manire
surprenante. Quelque grand que ft le dveloppement des quais, il
n'tait pas possible cependant d'y ranger tous les btiments. On tait
oblig d'en disposer jusqu' neuf l'un contre l'autre, le premier seul
touchant le quai. Un cheval, revtu d'un harnais qui le saisissait sous
le ventre, enlev de terre au moyen d'une vergue, transmis neuf fois de
vergue en vergue, tait dpos en deux ou trois minutes dans le neuvime
btiment. De la sorte, hommes et chevaux pouvaient tre placs en deux
heures sur la flottille de guerre. Il en fallait trois ou quatre pour
embarquer les neuf  dix mille chevaux restants sur la flottille de
transport. Ainsi, tout le gros bagage tant constamment  bord, on
devait toujours tre prt en quelques heures  lever l'ancre; et, comme
il n'tait pas possible de faire sortir des ports un aussi grand nombre
de btiments dans l'espace d'une seule mare, l'embarquement des hommes
et des chevaux ne pouvait jamais tre la cause d'une perte de temps.

         [Note 17:

                                           Boulogne, 16 novembre 1803.

         _Au citoyen Fleurieu._

         J'ai pass ici la journe pour prsider  l'installation
         d'une chaloupe et d'un bateau canonniers. Ici l'arrimage est
         une des plus importantes manoeuvres du plan de campagne, pour
         que rien ne soit oubli, et que tout soit galement rparti.

         Tout commence  prendre une tournure satisfaisante...]

Aprs des exercices incessamment rpts, on russit bientt  excuter
toutes les manoeuvres avec autant de promptitude que de prcision. Tous
les jours, par tous les temps,  moins d'une tempte, on sortait au
nombre de 100  150 btiments, pour manoeuvrer ou mouiller en rade,
devant l'ennemi. Puis on simulait le long des falaises l'opration d'un
dbarquement. On s'exerait d'abord  balayer le rivage par un feu
nourri d'artillerie, puis  s'approcher de terre,  y dposer hommes,
chevaux, canons. Souvent, quand on ne pouvait pas joindre la terre, on
jetait les hommes dans les flots, par cinq ou six pieds de profondeur
d'eau. Jamais il n'y en eut de noys, tant ils dployaient d'adresse et
d'ardeur. Quelquefois mme on ne dbarquait pas autrement les chevaux.
On les descendait dans la mer, et des hommes placs dans des canots les
dirigeaient avec une longe vers le rivage. De la sorte il n'y avait pas
un accident de dbarquement sur une cte ennemie, qui ne ft prvu, et
brav plusieurs fois, en y ajoutant toutes les difficults qu'on pouvait
se donner  vaincre, mme celles de la nuit[18], except cependant la
difficult du feu. Mais celle-l devait tre plutt un excitant qu'un
obstacle, pour ces soldats les plus braves de l'univers par nature, et
par habitude de la guerre.

         [Note 18:

                                            Boulogne, 9 novembre 1803.

         _Au consul Cambacrs._

         J'ai pass une portion de la nuit dernire  faire faire aux
         troupes des volutions de nuit, manoeuvre qu'une troupe
         instruite et bien discipline peut quelquefois faire
         avantageusement contre des leves en masse.]

Cette varit d'exercices de terre et de mer, ces manoeuvres entremles
de rudes travaux, intressaient ces soldats aventureux, remplis
d'imagination, et ambitieux comme leur illustre chef. Une nourriture
considrablement augmente, grce au prix de leurs journes ajout 
leur solde, une activit continuelle, l'air le plus vif, le plus sain,
tout cela devait leur donner une force physique extraordinaire. L'espoir
d'excuter un prodige y ajoutait une force morale non moins grande.
C'est ainsi que se prparait peu  peu cette arme sans pareille, qui
devait faire la conqute du continent en deux annes.

[En marge: Nov. 1803.]

[En marge: Prsence frquente du Premier Consul au camp de Boulogne.]

Le Premier Consul passait une grande partie de son temps au milieu
d'eux. Il se remplissait de confiance en les voyant si dispos, si
alertes, si anims de sa propre pense.  leur tour ils recevaient de sa
prsence une excitation continuelle. Ils le voyaient  cheval, tantt
sur le sommet des falaises, tantt  leur pied, galopant sur les sables
unis que la mer dlaisse, se rendant ainsi par l'estran d'un port 
l'autre[19], quelquefois embarqu sur de lgres pniches, allant
assister  de petits combats entre nos chaloupes canonnires et la
croisire anglaise, les poussant sur l'ennemi jusqu' ce qu'il et fait
reculer les corvettes et les frgates, par le feu de nos frles
btiments. Souvent il s'obstinait  braver la mer, et une fois, ayant
voulu visiter la ligne d'embossage malgr le plus gros temps, il choua
non loin du rivage, en rentrant dans son canot. Heureusement les hommes
avaient pied. Les matelots se jetrent  la mer, et, formant un groupe
serr pour rsister aux vagues, le portrent sur leurs paules, au
milieu des flots brisant sur leurs ttes.

         [Note 19: Il crivait d'taples au consul Cambacrs, le 1er
         janvier 1804:

         Je suis arriv hier matin  taples, d'o je vous cris dans
         ma baraque. Il fait un vent de sud-ouest affreux. Ce pays
         ressemble assez au pays d'ole... Je monte  l'instant 
         cheval pour me rendre  Boulogne par l'estran.

         Il crivait antrieurement, le 12 novembre:

         Je reois, citoyen Consul, votre lettre du 18 (brumaire). La
         mer continue ici  tre mauvaise, et la pluie continue 
         tomber par torrents. J'ai t hier  cheval et en bateau
         toute la journe. C'est vous dire que j'ai t constamment
         mouill. Dans la saison actuelle, on ne ferait rien si on
         n'affrontait pas l'eau. Heureusement que pour mon compte cela
         me russit parfaitement, et que je ne me suis jamais si bien
         port.

                                              Boulogne, 12 novembre.

         Le 1er janvier 1804 il crivait encore au ministre de la
         marine:

         Demain,  huit heures du matin, je ferai l'inspection de
         toute la flottille; je la verrai par division. Un commissaire
         de marine fera l'appel de tous les officiers et soldats qui
         composent l'quipage. Tout le monde se tiendra  son poste de
         bataille, et avec le plus grand ordre. Au moment o je
         mettrai le pied dans chaque btiment, on saluera trois fois
         de _vive la Rpublique_, et trois fois de _vive le Premier
         Consul_. Je serai accompagn dans cette visite de l'ingnieur
         en chef, du commissaire de l'armement, du colonel commandant
         l'artillerie.

         Pendant tout le temps de l'inspection, les quipages et les
         garnisons de toute la flottille resteront  leur poste, et on
         placera des sentinelles pour empcher que personne ne passe
         sur le quai qui regarde la flottille.]

Un jour que, parcourant ainsi la plage, il s'tait anim  la vue des
ctes d'Angleterre, il crivit les lignes suivantes au consul
Cambacrs: J'ai pass ces trois jours au milieu du camp et du port.
J'ai vu des hauteurs d'Ambleteuse les ctes d'Angleterre, comme on voit
des Tuileries le Calvaire. On distinguait les maisons et le mouvement.
C'est un foss qui sera franchi, lorsqu'on aura l'audace de le tenter.
(16 novembre 1803. _Dpt de la Secrtairerie d'tat._)

[En marge: Fixation de l'poque de l'entreprise au milieu de l'hiver de
1803  1804.]

Son impatience d'excuter cette grande entreprise tait extrme[20]. Il
y avait song d'abord pour la fin de l'automne; maintenant il y songeait
pour le commencement de l'hiver, ou au plus tard pour le milieu. Mais
les travaux s'tendaient  vue d'oeil, et chaque jour un
perfectionnement nouveau se prsentant ou  lui, ou  l'amiral Bruix, il
sacrifiait du temps  l'introduire. L'instruction des soldats et des
matelots gagnait  ces dlais invitables, qui portaient ainsi avec eux
leur propre ddommagement.  la rigueur, on aurait pu tenter, mme aprs
ces huit mois d'apprentissage, l'expdition projete. Cependant il
fallait six mois encore, si l'on voulait que tout ft prt, que
l'quipement et l'armement fussent achevs, que l'ducation chez les
hommes de terre et de mer ne laisst plus rien  dsirer.

         [Note 20: Les lettres suivantes prouvent bien cette
         impatience, et le dsir d'excuter l'expdition en nivse ou
         pluvise, c'est--dire en janvier ou fvrier. L'une d'elles
         est adresse  l'amiral Ganteaume, qui dut un moment
         commander la flotte de Toulon, avant de commander celle de
         Brest. Les chiffres contenus dans ces lettres ne sont pas
         exactement ceux que nous donnons dans notre rcit, parce que
         le Premier Consul ne se fixa qu'un peu plus tard sur le
         nombre dfinitif des hommes et des btiments. Nous avons
         adopt les chiffres qui furent dfinitivement arrts.

                                              Paris, 23 novembre 1803.

            _Au citoyen Rapp._

            Vous voudrez bien vous rendre  Toulon. Vous remettrez la
            lettre ci-jointe au gnral Ganteaume; vous y prendrez
            connaissance de la situation de la marine, de
            l'organisation des quipages et du nombre des vaisseaux en
            rade ou qui seraient prts  s'y rendre. Vous resterez
            jusqu' nouvel ordre  Toulon. Quarante-huit heures aprs
            votre arrive, vous m'enverrez un courrier extraordinaire
            avec la rponse du gnral Ganteaume  ma lettre. Ce
            courrier extraordinaire parti, vous m'crirez chaque jour
            ce que vous aurez fait, et vous entrerez dans le plus
            grand dtail sur toutes les parties de l'administration.
            Vous irez tous les jours une ou deux heures  l'arsenal.
            Vous vous informerez du jour o passera le 3e bataillon de
            la 8e lgre, qui part d'Antibes, et qui a ordre de se
            rendre  Saint-Omer pour l'expdition; vous vous rendrez
            au lieu le plus prs de Toulon o il passera pour
            l'inspecter, et vous me ferez connatre sa situation.

            Vous irez visiter les les d'Hires pour voir de quelle
            manire elles sont gardes et armes. Vous me ferez un
            rapport dtaill sur tous les objets que vous verrez.


                                              Paris, 23 novembre 1803.

            _Au gnral Ganteaume, conseiller d'tat et prfet maritime,
             Toulon._

            Citoyen gnral, j'expdie auprs de vous le gnral Rapp,
            un de mes aides-de-camp; il sjournera quelques jours dans
            votre port, et s'instruira en dtail de tout ce qui
            concerne votre dpartement.

            Je vous ai mand, il y a deux mois, que, dans le courant
            de frimaire, je comptais avoir 10 vaisseaux, 4 frgates, 4
            corvettes, prts  mettre  la voile de Toulon, et que je
            dsirais que cette escadre ft approvisionne pour quatre
            mois de vivres pour 25,000 hommes de bonnes troupes
            d'infanterie qui s'embarqueraient  son bord. Je dsire
            que quarante-huit heures aprs la rception de cette
            lettre, par le courrier extraordinaire du gnral Rapp,
            vous me fassiez connatre le jour prcis o une escadre
            pareille pourra mettre  la voile de Toulon, ce que vous
            aurez en rade et prt  partir au moment de la rception
            de ma lettre, ce que vous aurez au 15 frimaire et au 1er
            nivse. Mon voeu serait que votre expdition pt mettre 
            la voile au plus tard dans les premiers jours de nivse.

            Je viens de Boulogne, o il rgne aujourd'hui une grande
            activit, et o j'espre avoir, vers le milieu de nivse,
            300 chaloupes, 500 bateaux, 500 pniches runis, chaque
            pniche portant un obusier de 36, chaque chaloupe 3 canons
            de 24, et chaque bateau un canon de 24. Faites-moi
            connatre vos ides sur cette flottille. Croyez-vous
            qu'elle nous mnera sur les bords d'Albion? Elle peut nous
            porter 100,000 hommes. Huit heures de nuit qui nous
            seraient favorables dcideraient du sort de l'univers.

            Le ministre de la marine a continu sa tourne vers
            Flessingue, visiter la flottille batave, compose de 100
            chaloupes, 300 bateaux canonniers, capables de porter
            30,000 hommes, et la flotte du Texel, capable de porter
            30,000 hommes.

            Je n'ai pas besoin d'activer votre zle; je sais que vous
            ferez tout ce qui sera possible. Comptez sur mon estime.


                                               Paris, 12 janvier 1804.

            _Au citoyen Daugier, capitaine de vaisseau, commandant le
            bataillon des matelots de la garde._

            Citoyen Daugier, je dsire que vous partiez dans la
            journe de Paris pour vous rendre en droite ligne 
            Cherbourg. Vous y donnerez des ordres pour le dpart des
            btiments de la flottille qui se trouvent dans ce port, et
            vous y resterez le temps ncessaire pour lever tous les
            obstacles et acclrer les expditions.

            Vous vous rendrez dans tous les ports de la droute o
            vous saurez qu'il y a des btiments de la flottille; vous
            en presserez le dpart, et vous donnerez des instructions,
            pour que des btiments ne restent pas des mois entiers
            dans ces ports, notamment  Dielette.

            Vous remplirez la mme mission qu' Cherbourg,  Granville
            et  Saint-Malo. Vous m'crirez de ces deux ports.

            Vous remplirez la mme mission  Lorient, Nantes,
            Rochefort, Bordeaux et Bayonne.

            _La saison s'avance; tout ce qui ne serait pas rendu 
            Boulogne dans le courant de pluvise ne pourrait plus nous
            servir. Il faut donc que vous activiez et disposiez les
            travaux en consquence._

            Vous vous assurerez que les dispositions qui ont t
            faites pour fournir des garnisons sont suffisantes dans
            chaque port.]

[En marge: Dispositions relatives  la flottille batave.]

Mais des considrations dcisives commandaient un nouveau dlai,
c'taient les retards de la flottille batave, qui devait porter l'aile
droite, commande par le gnral Davout. Sur le voeu exprim par le
Premier Consul qu'on lui dpcht un officier distingu de la marine
hollandaise, on lui avait envoy le contre-amiral Verhuel. Frapp de
l'intelligence et du sang-froid de cet homme de mer, il avait demand
qu'on le charget de tout ce qui concernait l'organisation de la
flottille hollandaise, ce qui fut fait selon sa volont, et ce qui
imprima bientt  cette organisation la rapidit dsire. Cette
flottille, prpare dans l'Escaut, devait tre conduite  Ostende, car
on avait reconnu le danger de partir de points aussi loigns que
l'Escaut et Boulogne. Enfin d'Ostende, on avait l'espoir de la faire
venir  Ambleteuse et  Wimereux, quand ces deux ports seraient achevs.
On devait se procurer ainsi l'avantage immense d'appareiller tous
ensemble, c'est--dire de faire partir 120 mille hommes, 15 mille
matelots et 10 mille chevaux, de quatre ports, placs sous le mme vent,
contigus les uns aux autres. Mais, pour cela, il fallait plusieurs mois
encore, soit pour l'quipement de la flottille batave, soit pour
l'achvement des ports de Wimereux et d'Ambleteuse.

Deux autres portions de l'arme d'invasion n'taient pas prtes:
l'escadre de Brest, destine  jeter le corps d'Augereau en Irlande, et
l'escadre hollandaise du Texel, destine  embarquer le corps de 20
mille hommes, camp entre Utrecht et Amsterdam. C'taient ces deux corps
qui, joints aux 120 mille hommes du camp de Boulogne, portaient  160
mille, sans les matelots, le total de l'arme d'invasion. Il fallait
encore quelques mois pour que la flotte du Texel et celle de Brest
fussent compltement armes.

[En marge: Rle assign  la flotte de Toulon.]

Restait enfin une dernire condition de succs  se procurer, et cette
condition, le Premier Consul la regardait, pour son entreprise, comme la
certitude mme de la russite. Ces btiments, maintenant prouvs,
pouvaient parfaitement franchir les dix lieues du dtroit, puisque la
plupart d'entre eux avaient fait cent et deux cents lieues, pour se
rendre  Boulogne, et souvent, par leur feu divis et rasant, avaient
rpondu avec avantage au feu dominant et concentr des vaisseaux. Ils
avaient la chance de passer sans tre atteints ou vus, soit dans les
calmes d't, soit dans les brumes d'hiver; et, dans la supposition la
plus dfavorable, s'ils taient exposs  rencontrer les vingt-cinq ou
trente corvettes, bricks et frgates de la croisire anglaise, ils
devaient passer, fallt-il sacrifier cent chaloupes ou bateaux sur les
2,300 dont se composait la flottille[21]. Mais il y avait un cas o
toute mauvaise chance disparaissait, c'tait celui o une grande escadre
franaise, transporte  l'improviste dans le dtroit, en chasserait la
croisire anglaise, dominerait la Manche pendant deux  trois jours, et
couvrirait le passage de notre flottille. Pour ce cas, il n'y avait plus
de doute; toutes les objections leves contre l'entreprise tombaient 
la fois,  moins d'une tempte imprvue, chance improbable, si on
choisissait bien la saison, et d'ailleurs toujours hors de tous les
calculs. Mais il fallait que la troisime des escadres de haut bord,
celle de Toulon, ft entirement quipe, et elle ne l'tait pas. Le
Premier Consul la destinait  excuter une grande combinaison, dont
personne n'avait le secret, pas mme son ministre de la marine. Il
mrissait peu  peu cette combinaison dans sa tte, n'en disant mot 
personne, et laissant les Anglais persuads que la flottille devait se
suffire  elle-mme, puisqu'on l'armait si compltement, puisqu'on la
prsentait tous les jours  des frgates et  des vaisseaux.

         [Note 21: Voici l'extrait d'une lettre du ministre Decrs,
         qui tait, de tous les hommes employs auprs de Napolon,
         celui qui avait le moins d'illusions, et qui prouve qu'avec
         le sacrifice d'une centaine de btiments on croyait pouvoir
         passer.

                                             Boulogne, 7 janvier 1804.

            _Le ministre de la marine au Premier Consul._

            On commence  croire fermement dans la flottille que le
            dpart est plus prochain qu'on ne le pensait, et on m'a
            promis de s'y prparer bien srieusement. On s'tourdit
            sur les dangers, et chacun ne voit que Csar et sa
            fortune.

            Les ides de tous les subalternes ne passent pas la limite
            de la rade et de son courant. Ils raisonnent du vent, du
            mouillage, de la ligne d'embossage comme des anges. Quant
             la traverse, c'est votre affaire. Vous en savez plus
            qu'eux, et vos yeux valent mieux que leurs lunettes. Ils
            ont pour tout ce que vous ferez la foi du charbonnier.

            L'amiral lui-mme en est l. Il ne vous a jamais prsent
            de plan, parce que dans le fait il n'en a point.
            D'ailleurs vous ne lui en avez point demand. Ce sera le
            moment de l'excution qui le dcidera. Trs-possible
            d'tre oblig de sacrifier cent btiments qui attireront
            l'ennemi sur eux, tandis que le reste, partant au moment
            de la droute de ceux-ci, se rendra sans obstacle.

            Au reste, un in-folio ne contiendrait pas le dveloppement
            des ides qu'il a prpares  ce sujet. Quelle sera celle
            qu'il adoptera? C'est aux circonstances  le dcider....]

[En marge: Des vnements graves dtournent du camp de Boulogne
l'attention du Premier Consul.]

Cet homme, si audacieux dans ses conceptions, tait, dans l'excution,
le plus prudent des capitaines. Quoiqu'il et 120 mille soldats runis
sous la main, il ne voulait pas partir sans le concours de la flotte du
Texel, portant 20 mille hommes, sans la flotte de Brest, en portant 18
mille, sans les flottes de La Rochelle, du Ferrol et de Toulon, charges
de dgager le dtroit par une profonde manoeuvre. Il s'efforait d'avoir
tous ces moyens prts pour fvrier 1804, et s'en flattait, lorsque des
vnements graves, survenus dans l'intrieur de la Rpublique,
s'emparrent tout  coup de son attention, et l'arrachrent, pour un
moment,  la grande entreprise sur laquelle le monde entier avait les
yeux fixs.

FIN DU LIVRE DIX-SEPTIME.




LIVRE DIX-HUITIME.


CONSPIRATION DE GEORGES.

     Craintes de l'Angleterre  la vue des prparatifs qui se font 
     Boulogne. -- Ce que la guerre est ordinairement pour elle. --
     Opinion qu'on se fait d'abord  Londres des projets du Premier
     Consul; terreur qu'on finit par en concevoir. -- Moyens imagins
     pour rsister aux Franais. -- Discussion de ces moyens au
     Parlement. -- Rentre de M. Pitt  la Chambre des Communes. --
     Son attitude, et celle de ses amis. -- Force militaire des
     Anglais. -- M. Windham demande l'tablissement d'une arme
     rgulire,  l'imitation de l'arme franaise. -- On se borne 
     la cration d'une arme de rserve, et  une leve de
     volontaires. -- Prcautions prises pour la garde du littoral. --
     Le cabinet britannique revient aux moyens anciennement pratiqus
     par M. Pitt, et seconde les complots des migrs. -- Intrigues
     des agents diplomatiques anglais, MM. Drake, Smith et Taylor. --
     Les princes rfugis  Londres se runissent  Georges et 
     Pichegru, et entrent dans un complot dont le but est d'assaillir
     le Premier Consul, avec une troupe de chouans, sur la route de la
     Malmaison. -- Afin de s'assurer l'adhsion de l'arme, dans la
     supposition du succs, on s'adresse au gnral Moreau, chef des
     mcontents. -- Intrigues du nomm Lajolais. -- Folles esprances
     conues sur quelques propos du gnral Moreau. -- Premier dpart
     d'une troupe de chouans conduits par Georges. -- Leur
     dbarquement  la falaise de Biville; leur route  travers la
     Normandie. -- Georges, cach dans Paris, prpare des moyens
     d'excution. -- Second dbarquement, compos de Pichegru et de
     plusieurs migrs de haut rang. -- Pichegru s'abouche avec
     Moreau. -- Il le trouve irrit contre le Premier Consul,
     souhaitant sa chute et sa mort, mais nullement dispos  seconder
     le retour des Bourbons. -- Dsappointement des conjurs. -- Leur
     dcouragement, et la perte de temps que ce dcouragement
     entrane. -- Le Premier Consul, que la police servait mal depuis
     la retraite de M. Fouch, dcouvre le danger dont il est menac.
     -- Il fait livrer  une commission militaire quelques chouans
     rcemment arrts, pour les contraindre  dire ce qu'ils savent.
     -- Il se procure ainsi un rvlateur. -- Le complot dnonc tout
     entier. -- Surprise en apprenant que Georges et Pichegru sont
     dans Paris, que Moreau est leur complice. -- Conseil
     extraordinaire, et rsolution d'arrter Moreau. -- Dispositions
     du Premier Consul. -- Il est plein d'indulgence pour les
     rpublicains, et de colre contre les royalistes. -- Sa
     rsolution de frapper ceux-ci d'une manire impitoyable. -- Il
     charge le grand-juge de lui amener Moreau, pour tout terminer
     dans une explication personnelle et amicale. -- L'attitude de
     Moreau devant le grand-juge fait avorter cette bonne rsolution.
     -- Les conjurs arrts dclarent tous qu'un prince franais
     devait tre  leur tte, et qu'il avait le projet d'entrer en
     France par la falaise de Biville. -- Rsolution du Premier Consul
     de s'en saisir, et de le livrer  une commission militaire. -- Le
     colonel Savary envoy  la falaise de Biville, pour attendre le
     prince, et l'arrter. -- Loi terrible, qui punit de mort
     quiconque donnera asile aux conjurs. -- Paris ferm pendant
     plusieurs jours. -- Arrestation successive de Pichegru, de MM. de
     Polignac, de M. de Rivire, et de Georges lui-mme. --
     Dclaration de Georges. -- Il est venu pour attaquer le Premier
     Consul de vive force. -- Nouvelle affirmation qu'un prince devait
     tre  la tte des conjurs. -- Irritation croissante du Premier
     Consul. -- Inutile attente du colonel Savary  la falaise de
     Biville. -- On est conduit  rechercher o se trouvent les
     princes de la maison de Bourbon. -- On songe au duc d'Enghien,
     qui tait  Ettenheim, sur les bords du Rhin. -- Un sous-officier
     de gendarmerie est envoy pour prendre des renseignements. --
     Rapport erron de ce sous-officier, et fatale concidence de son
     rapport avec une nouvelle dposition d'un domestique de Georges.
     -- Erreur, et aveugle colre du Premier Consul. -- Conseil
     extraordinaire,  la suite duquel l'enlvement du prince est
     rsolu. -- Son enlvement et sa translation  Paris. -- Une
     partie de l'erreur est dcouverte, mais trop tard. -- Le prince,
     envoy devant une commission militaire, est fusill dans un foss
     du chteau de Vincennes. -- Caractre de ce funeste vnement.


[En marge: Aot 1803.]

L'Angleterre commenait  s'mouvoir  l'aspect des prparatifs qui se
faisaient en face de ses rivages. Elle y avait d'abord attach peu
d'importance.

[En marge: La guerre n'est pas pour l'Angleterre ce qu'elle est pour les
autres nations.]

La guerre, en gnral, pour un pays insulaire, qui ne prend part aux
grandes luttes des nations qu'avec des vaisseaux ordinairement
victorieux, et tout au plus avec des armes jouant le rle
d'auxiliaires, la guerre est un tat peu inquitant, qui n'altre pas le
repos public, qui ne nuit pas mme au mouvement journalier des affaires.
La stabilit du crdit,  Londres, au milieu des plus grandes effusions
de sang humain, en est la preuve frappante. Si on ajoute  ces
considrations que l'arme se recrute de mercenaires, que la flotte se
compose de gens de mer, auxquels il importe assez peu de vivre  bord
des vaisseaux de l'tat ou  bord des vaisseaux du commerce, pour
lesquels au contraire les prises ont un attrait infini, on concevra
mieux encore que, pour un tel pays, la guerre est une charge qui se
rsout simplement en impts, une sorte de spculation, dans laquelle des
millions sont engags afin d'obtenir des dbouchs commerciaux plus
tendus. Pour les classes aristocratiques seules, qui commandent ces
flottes et ces armes, qui versent leur sang en les commandant, qui
aspirent enfin  tendre la gloire de leur pays autant qu' conqurir de
nouveaux dbouchs, la guerre reprend sa gravit, ses prils, jamais
toutefois ses plus grandes anxits, car le danger de l'invasion ne
parat pas exister.

[En marge: Opinion que se faisaient les Anglais de la flottille runie 
Boulogne.]

C'tait la guerre ainsi faite que MM. Windham et Grenville, et le faible
ministre qu'ils tranaient  leur suite, croyaient avoir attire sur
leur patrie. Ils avaient entendu parler, sous le Directoire, de bateaux
plats, mais si souvent et avec si peu d'effet, qu'ils finissaient par
n'y plus croire. Sir Sidney Smith, plus expriment sous ce rapport que
ses compatriotes, car il avait vu, tour  tour, les Franais, les Turcs,
les Anglais dbarquer en gypte, tantt malgr de redoutables
croisires, tantt malgr de vigoureux soldats posts sur le rivage, sir
Sidney Smith avait dit  la tribune du Parlement, qu'on pourrait  la
rigueur runir soixante ou quatre-vingts chaloupes canonnires dans la
Manche, cent si l'on voulait tout exagrer, mais qu'on n'en runirait
jamais davantage, et que vingt-cinq ou trente mille hommes taient la
limite extrme des forces qu'il tait possible de transporter en
Angleterre. Suivant cet officier, le plus grave danger qu'on pt prvoir
aprs celui-l, c'tait la descente d'une arme franaise en Irlande,
double ou triple de celle qui avait t jete autrefois dans cette le,
arme qui, aprs avoir plus ou moins agit et ravag le pays, finirait,
comme la prcdente, par succomber et par mettre bas les armes. Il
restait d'ailleurs les inimitis toujours sourdement existantes en
Europe contre la France, inimitis qui, bientt rveilles,
rappelleraient vers le continent les forces du Premier Consul. On avait
donc tout au plus  craindre la guerre des premiers temps de la
Rvolution, signale de nouveau par quelques victoires du gnral
Bonaparte sur l'Autriche, mais avec toutes les chances ordinaires de
bouleversement dans un pays mobile comme la France, qui depuis quinze
annes n'avait pas support trois ans de suite le mme gouvernement, et
avec l'avantage permanent pour l'Angleterre de nouvelles conqutes
maritimes. Ces prvisions se sont ralises, grce  beaucoup de
malheurs et de fautes; mais on va voir que, pendant plusieurs annes,
des dangers infiniment graves menacrent l'existence mme de la
Grande-Bretagne.

[En marge: Graves inquitudes conues en Angleterre, lorsque les
prparatifs faits  Boulogne commencrent  tre mieux connus.]

La confiance des Anglais s'vanouit bientt  l'aspect des prparatifs
qui se faisaient sur la cte de Boulogne. On entendit parler de mille 
douze cents bateaux plats (on ignorait qu'ils passeraient deux mille);
on fut surpris; nanmoins on se rassura, en doutant de leur runion, en
doutant surtout de la possibilit de les abriter dans les ports de la
Manche. Mais la concentration de ces bateaux plats dans le dtroit de
Calais, opre malgr les nombreuses croisires anglaises, leur bonne
tenue  la mer et au feu, la construction de vastes bassins pour les
recevoir, l'tablissement de batteries formidables pour les protger au
mouillage, la runion de cent cinquante mille hommes prts  s'y
embarquer, faisaient tomber, une  une, les illusions d'une scurit
prsomptueuse. On voyait bien que de tels prparatifs ne pouvaient tre
une feinte, et qu'on avait provoqu trop lgrement le plus audacieux,
le plus habile des hommes. Il y avait, il est vrai, de vieux Anglais,
confiants dans l'inviolabilit de leur le, qui ne croyaient point au
pril dont on les menaait; mais le gouvernement et les chefs de parti
ne pensaient pas que, dans le doute, on pt livrer au hasard la sret
du sol britannique. Vingt, trente mille Franais, quelque braves,
quelque bien commands qu'ils fussent, ne les auraient pas effrays:
mais cent cinquante mille hommes, ayant  leur tte le gnral
Bonaparte, causaient un frisson de terreur dans toutes les classes de la
nation. Et ce n'tait pas l une preuve de manque de courage, car le
plus brave peuple du monde aurait bien pu tre inquiet en prsence d'une
arme qui avait accompli de si grandes choses, et qui allait en
accomplir de si grandes encore.

Une circonstance ajoutait  la gravit de cette situation, c'tait
l'immobilit des puissances continentales. L'Autriche ne voulait pas,
pour cent ou deux cents millions, attirer sur elle les coups destins 
l'Angleterre. La Prusse tait en communaut, non pas de sympathies, mais
d'intrts, avec la France. La Russie blmait les deux parties
belligrantes, s'rigeait en juge de leur conduite, mais ne se
prononait formellement pour aucune. Si les Franais n'allaient pas au
nord au del du Hanovre, il n'y avait pas chance, du moins dans le
moment, d'entraner l'empire russe  la guerre; et il tait vident
qu'ils ne songeaient pas  lui donner ce motif de prendre les armes.

[En marge: Prparatifs que l'Angleterre oppose  ceux de la France.]

[En marge: Distribution des forces navales anglaises.]

Les prparatifs durent donc tre proportionns  l'tendue du danger. On
avait peu  faire sous le rapport de la marine, pour conserver la
supriorit sur la France. On avait d'abord arm 60 vaisseaux de ligne,
et lev 80 mille matelots, la veille de la rupture. On porta le nombre
des vaisseaux  75, celui des matelots  100 mille, ds que la guerre
fut dclare. Cent frgates et une quantit infinie de bricks et de
corvettes compltaient cet armement. Nelson,  la tte d'une flotte
d'lite, dut occuper la Mditerrane, bloquer Toulon, et empcher une
nouvelle tentative sur l'gypte. Lord Cornwallis,  la tte d'une
seconde flotte, fut charg de bloquer Brest par lui-mme, Rochefort et
le Ferrol par ses lieutenants. Enfin, lord Keith, commandant toutes les
forces navales de la Manche et de la mer du Nord, avait la mission de
garder les ctes d'Angleterre, et de surveiller les ctes de France. Il
avait pour lieutenant sir Sidney Smith; il croisait avec des vaisseaux
de soixante-quatorze, des frgates, des bricks, des corvettes, et un
certain nombre de chaloupes canonnires, depuis l'embouchure de la
Tamise jusqu' Portsmouth, depuis l'Escaut jusqu' la Somme, couvrant
d'une part le rivage de l'Angleterre, bloquant de l'autre les ports de
France. Une chane de btiments lgers, correspondant par des signaux
dans toute cette tendue de mer, devait donner l'alarme au moindre
mouvement aperu dans nos ports.

Par ces mesures les Anglais croyaient avoir condamn  l'immobilit nos
escadres de Brest, de Rochefort, du Ferrol, de Toulon, et constitu dans
le dtroit une surveillance suffisamment rassurante.

Mais il fallait faire davantage en prsence d'un pril d'une espce
toute nouvelle, celui d'une invasion du sol britannique. Les marins
consults avaient presque tous dclar, surtout  la vue des prparatifs
du Premier Consul, qu'il tait impossible d'assurer qu' la faveur d'une
brume, d'un calme, d'une longue nuit, les Franais ne dbarqueraient pas
sur la cte d'Angleterre. Sans doute le nouveau Pharaon pouvait tre
prcipit dans les flots avant de toucher au rivage; cependant, une fois
dbarqu, non pas avec 150 mille hommes, mais seulement avec 100, et
mme avec 80, qui lui rsisterait? Cette nation orgueilleuse, qui
s'tait si peu soucie des malheurs du continent, qui n'avait pas craint
de renouveler une guerre qu'elle tait habitue  faire avec le sang
d'autrui, et un or dont elle est prodigue, tait maintenant rduite 
ses propres forces, oblige de s'armer, et de ne plus confier  des
mercenaires, d'ailleurs trop peu nombreux, la dfense de son propre sol.
Elle, si fire de sa marine, regrettait alors de n'avoir pas des troupes
de terre, pour les opposer aux redoutables soldats du gnral Bonaparte!

[En marge: Discussion au Parlement sur la composition de l'arme.]

La composition d'une arme tait donc, en ce moment, le sujet de toutes
les discussions de la Chambre des Communes. Et comme c'est au milieu des
plus grands prils que l'esprit de parti se montre toujours le plus
ardent, c'tait au sujet de cette question de la guerre, et de la
manire de la soutenir, que se rencontraient, et se combattaient les
principaux personnages du Parlement.

Le faible ministre Addington avait survcu  ses fautes; il dirigeait
encore, mais pour peu de temps, la guerre qu'il avait si lgrement, si
criminellement laisse renatre. La majorit du Parlement le savait
infrieur  la tche qu'il avait assume; mais, ne voulant pas provoquer
un renversement de cabinet, elle le maintenait contre ses adversaires,
mme contre M. Pitt, qu'elle dsirait cependant revoir  la tte des
affaires. Ce puissant chef de parti tait revenu au Parlement, o
l'appelaient sa secrte impatience, la grandeur des dangers publics, et
sa haine contre la France. Toujours plus modr nanmoins que ses
auxiliaires Windham, Grenville et Dundas, il avait t averti, par un
vote rcent, de l'tre davantage encore. En effet, on avait voulu
infliger un blme au ministre, et cinquante-trois voix seulement
s'taient prononces pour l'affirmative. La majorit, par une
disposition assez ordinaire aux assembles politiques, aurait voulu,
sans passer par un bouleversement ministriel, amener au timon de l'tat
les hommes les plus renomms et les plus capables. Dans l'attente de sa
prochaine rentre aux affaires, M. Pitt prenait part  toutes les
discussions, presque comme s'il et t ministre, mais plutt pour
appuyer et complter les mesures du gouvernement que pour les
contredire.

[En marge: Force et organisation de l'arme anglaise.]

La principale de ces mesures tait l'organisation d'une arme.
L'Angleterre en avait une, disperse dans l'Inde, dans l'Amrique, dans
tous les postes de la Mditerrane, compose d'Irlandais, d'cossais, de
Hanovriens, de Hessois, de Suisses, de Maltais mme, et forme par l'art
des recruteurs, si rpandu en Europe avant l'institution de la
conscription. Elle s'tait fort bien conduite en gypte, comme on l'a vu
prcdemment. Elle s'levait  130 mille hommes environ. Or, on sait
que, sur 130 mille hommes, il faut une bien bonne administration, pour
en avoir 80 mille capables de servir activement.  cette force, dont le
tiers au moins tait absorb par la garde de l'Irlande, se joignaient 50
mille hommes de milice, rcemment ports  70 mille, troupe nationale
qu'on ne pouvait pas faire sortir de sa province, et qui n'avait jamais
vu le feu. Elle tait conduite par des officiers en retraite, par des
seigneurs anglais, pleins de patriotisme sans doute, mais peu au fait de
la guerre, et bien novices pour tre opposs aux vieilles bandes qui
avaient vaincu la coalition europenne.

[En marge: Le cabinet Addington propose la cration d'une arme de
rserve.]

[En marge: M. Windham demande une leve en masse, et la cration d'une
arme forme sur les principes de l'arme franaise.]

Comment pourvoir  une telle insuffisance? Le ministre, entour des
militaires les plus instruits, imagina la cration d'une arme dite de
rserve, forte de 50 mille hommes, forme d'Anglais, par tirage au sort,
et ne pouvant tre employe que dans l'tendue du Royaume-Uni. On
supplait ainsi  l'arme de ligne, et on lui mnageait un renfort de 50
mille hommes. Le remplacement tait permis, mais il devait, vu les
circonstances, se faire  un prix trs-lev. C'tait peu de chose, et
pourtant c'tait tout ce qu'on pouvait entreprendre dans le moment. M.
Windham, se plaant au point de vue du parti de la guerre, attaqua la
proposition comme insuffisante. Il demanda la cration d'une grande
arme de ligne, qui, compose d'aprs les mmes principes que l'arme
franaise, c'est--dire par la conscription, serait aux ordres absolus
du gouvernement, et pourrait tre porte en tout lieu. Il dit que ce
qu'avait imagin le ministre n'tait qu'une extension des milices, ne
vaudrait pas mieux, surtout en face des bandes prouves qu'on avait 
combattre, nuirait au recrutement de l'arme par la facult de
remplacement introduite dans la nouvelle loi, car les individus disposs
 servir trouveraient plus d'avantage  se faire remplaants dans
l'arme de rserve, qu' s'enrler dans l'arme de ligne; qu'une arme
rgulire forme de la population nationale, transportable partout o
l'on ferait la guerre, ayant par consquent le moyen de s'aguerrir,
tait la seule institution  opposer aux troupes du gnral
Bonaparte.--Il faut, dit M. Windham, le diamant pour couper le
diamant.--

[En marge: M. Pitt rentr au Parlement, combat l'opinion de M. Windham.]

L'Angleterre, qui avait dj une marine, voulait avoir aussi une arme
de terre, ambition bien naturelle, car il est rare qu'une nation qui a
l'une des deux grandeurs ne veuille aussi avoir l'autre. Mais M. Pitt
fit  ces propositions la rponse d'un esprit froid et positif. Toutes
les ides de M. Windham, selon lui, taient fort bonnes; mais comment
crer une arme en quelques jours? comment l'aguerrir? comment lui
composer des cadres, lui trouver des officiers? Une telle institution ne
saurait tre l'oeuvre d'un moment. Ce qu'on venait d'imaginer tait la
seule chose actuellement praticable. Il serait dj bien assez difficile
d'organiser les 50 mille hommes demands, de les instruire, de les
pourvoir d'officiers de tout grade. M. Pitt conjura donc son ami M.
Windham de renoncer  ses ides, pour le prsent du moins, et d'adhrer
avec lui au plan du gouvernement.

M. Windham ne tint gure compte des avis de M. Pitt, et persista dans
son systme, en l'appuyant de nouvelles et plus fortes considrations.
Il demanda mme une leve en masse, comme celle de la France en 1792, et
reprocha au faible ministre Addington de n'avoir pas song  cette
grande ressource des peuples menacs dans leur indpendance. Cet ennemi
de la France et de Napolon, par un effet de la haine assez frquent,
trouva des loges pour ce qu'il dtestait le plus, exagra presque
notre grandeur, notre puissance, le danger dont le Premier Consul
menaait l'Angleterre, pour reprocher au ministre anglais de ne pas
prendre assez de prcautions.

L'arme de rserve fut vote, nonobstant les mpris du parti Windham,
qui l'appelait une augmentation de milices. On comptait sur cette
combinaison pour l'extension de l'arme de ligne. On esprait que les
hommes dsigns par le sort, et condamns  servir, aimeraient mieux
s'enrler dans cette arme que dans toute autre. C'taient peut-tre
vingt ou trente mille recrues de plus qu'on allait jeter dans ses
cadres.

[En marge: Adoption d'une partie des ides de M. Windham, et cration
des volontaires.]

Cependant le danger croissant d'heure en heure, et surtout la
coopration du continent tant chaque jour moins probable, on eut
recours  la proposition du parti le plus ardent, et on aboutit  l'ide
d'une leve en masse. Le ministre demanda et obtint la facult
d'appeler aux armes tous les Anglais depuis 17 jusqu' 55 ans. On devait
prendre les volontaires, et,  dfaut, les hommes dsigns par la loi,
les former en bataillons, les instruire, pendant un certain nombre
d'heures par semaine. Il devait leur tre allou une paye, pour les
ddommager de la perte de leur temps; mais cette disposition ne
concernait que les volontaires qui appartenaient aux classes ouvrires.

[En marge: Revues de volontaires, tant  Londres que dans les grandes
villes d'Angleterre.]

[En marge: Fortifications autour de Londres, et sur les points
principaux des ctes.]

[En marge: Systme de signaux.]

[En marge: Chariots pour porter les troupes en poste.]

M. Windham, oblig cette fois de reconnatre qu'on prenait ses ides, se
plaignit qu'on les prenait trop tard et mal, et critiqua plusieurs
dtails de la mesure. Mais elle fut vote, et, en peu de temps, on vit
dans les villes et les comts d'Angleterre la population, appele aux
armes, s'exercer tous les matins en uniforme de volontaires. Cet
uniforme fut port par toutes les classes. Le respectable M. Addington
se rendit au Parlement dans ce costume, qui allait si peu  ses moeurs,
et encourut mme quelque ridicule, par une manifestation de ce genre. Le
vieux roi, son fils, le prince de Galles, passrent  Londres des
revues, auxquelles les princes franais exils eurent l'impardonnable
tort d'assister. On vit jusqu' vingt mille de ces volontaires 
Londres, ce qui n'tait pas fort considrable, il est vrai, pour une si
vaste population. Du reste, le nombre en tait assez grand dans
l'tendue de l'Angleterre, pour fournir une force imposante, si elle
avait t organise. Mais on n'improvise pas des soldats, et moins
encore des officiers. Si en France on avait dout de la valeur des
bateaux plats, en Angleterre on doutait bien davantage de la valeur de
ces volontaires, et, sinon de leur courage, au moins de leur habitude de
la guerre.  ces mesures on ajouta le projet de fortifications de
campagne autour de Londres, sur les routes qui aboutissent  cette
capitale, et sur les points les plus menacs des ctes. Une partie des
forces actives fut dispose depuis l'le de Wight jusqu' l'embouchure
de la Tamise. Un systme de signaux fut tabli pour donner l'alarme, au
moyen de feux allums le long des ctes,  la premire apparition des
Franais. Des chariots d'une forme particulire furent construits, afin
de porter les troupes en poste sur les points menacs. En un mot, de ce
ct du dtroit comme de l'autre, on fit des efforts d'invention
extraordinaires, pour imaginer des moyens nouveaux de dfense et
d'attaque, pour vaincre les lments et les associer  sa cause. Les
deux nations, comme attires sur ce double rivage, y donnaient en ce
moment un bien grand spectacle au monde: l'une, trouble quand elle
songeait  son inexprience des armes, tait rassure quand elle
considrait cet Ocan qui lui servait de ceinture; l'autre, pleine de
confiance dans sa bravoure, dans son habitude de la guerre, dans le
gnie de son chef, mesurait des yeux le bras de mer qui arrtait son
ardeur, s'accoutumait tous les jours  le mpriser, et se regardait
comme certaine de le franchir bientt,  la suite du vainqueur de
Marengo et des Pyramides.

Aucune des deux ne supposait d'autres moyens que ceux qui taient
prpars sous ses yeux. Les Anglais, croyant Brest et Toulon exactement
bloqus, n'imaginaient pas qu'une escadre pt paratre dans la Manche.
Les Franais, s'exerant tous les jours  naviguer sur leurs chaloupes
canonnires, n'imaginaient pas qu'il existt une autre manire de
franchir le dtroit. Personne ne souponnait la principale combinaison
du Premier Consul. Cependant les uns craignaient, les autres espraient
quelque subite invention de son gnie: c'tait la cause du trouble qui
rgnait d'un ct de la Manche, et de la confiance qui rgnait de
l'autre.

[En marge: Valeur des moyens runis par les Anglais pour rsister alors
 la France.]

Il faut le dire, les moyens prpars pour nous rsister taient peu de
chose, si le dtroit tait franchi. En admettant qu'on parvnt 
runir, entre Londres et la Manche, 50 mille hommes de l'arme de ligne,
et 30 ou 40 mille de l'arme de rserve, et qu'on joignt  ces troupes
rgulires la plus grande masse possible de volontaires, on n'aurait pas
mme atteint la force numrique de l'arme franaise destine  passer
le dtroit. Et qu'auraient-ils pu tous ensemble, mme en nombre deux ou
trois fois suprieur, contre les cent cinquante mille hommes, qui, en
dix-huit mois, sous la conduite de Napolon, battirent,  Austerlitz, 
Ina,  Friedland, toutes les armes europennes, apparemment aussi
braves, certainement plus aguerries, et quatre ou cinq fois plus
considrables que les forces britanniques? Les prparatifs des Anglais
taient donc en ralit d'une faible valeur, et l'Ocan tait toujours
leur dfense la plus sre. En tout cas, quel que ft le rsultat
dfinitif, c'tait dj une cruelle punition de la conduite du
gouvernement britannique, que cette agitation gnrale de toutes les
classes, que ce dplacement des ouvriers arrachs  leurs ateliers, des
ngociants  leurs affaires, des seigneurs anglais  leur opulence: une
telle agitation prolonge quelque temps serait devenue un immense
malheur, peut-tre un grave danger pour l'ordre public.

[En marge: Le gouvernement britannique a recours au moyen accoutum, de
susciter en France des troubles intrieurs.]

[En marge: Caractre moral des moyens employs par le gouvernement
britannique.]

[En marge: Georges Cadoudal  Londres.]

Le gouvernement britannique, dans son anxit, eut recours  tous les
moyens, mme  ceux que la morale avouait le moins, pour conjurer le
coup dont il tait menac. Pendant la premire guerre, il avait foment
des insurrections contre les pouvoirs de toutes formes qui s'taient
succd en France. Depuis, quoique ces insurrections fussent peu
prsumables sous la forte administration du Premier Consul, il avait
gard  Londres, et sold mme pendant la paix, tous les tats-majors de
la Vende et de l'migration. Cette persistance  conserver sous sa main
les coupables instruments d'une guerre peu gnreuse, avait beaucoup
contribu, comme on l'a vu,  brouiller de nouveau les deux pays. Les
diversions sont, sans doute, l'une des ressources ordinaires de la
guerre, et l'insurrection d'une province est l'une des diversions qu'on
regarde comme les plus utiles, et qu'on se fait le moins de scrupule
d'employer. Que les Anglais eussent essay de soulever la Vende, le
Premier Consul le leur rendait en essayant d'insurger l'Irlande. Le
moyen tait rciproque et fort usit. Mais dans le moment une
insurrection dans la Vende tait hors de toute probabilit. L'emploi
des chouans et de leur chef, Georges Cadoudal, ne pouvait avoir qu'un
effet, celui de tenter quelque coup abominable, comme la machine
infernale, ou tel autre pareil. Pousser le moyen de l'insurrection
jusqu'au renversement d'un gouvernement, c'est recourir  des pratiques
d'une lgitimit fort contestable; mais poursuivre ce renversement par
l'attaque aux personnes qui gouvernent, c'est dpasser toutes les
limites du droit des gens admis entre les nations. On jugera, du reste,
par les faits eux-mmes, du degr de complicit des ministres
britanniques dans les projets criminels, mdits de nouveau par
l'migration franaise, rfugie  Londres. On se souvient de ce
redoutable chef des chouans du Morbihan, Georges Cadoudal, qui seul
entre les Vendens prsents au Premier Consul, avait rsist  son
ascendant, s'tait retir d'abord en Bretagne, et puis en Angleterre. Il
vivait  Londres, au sein d'une vritable opulence, distribuant aux
rfugis franais les sommes que leur accordait le gouvernement
britannique, et passant son temps dans la socit des princes migrs,
particulirement des deux plus actifs, le comte d'Artois et le duc de
Berry. Que ces princes voulussent rentrer en France, rien n'tait plus
naturel; qu'ils le voulussent par la guerre civile, rien n'tait plus
ordinaire, sinon lgitime: mais, malheureusement pour leur honneur, ils
ne pouvaient plus compter sur une guerre civile; ils ne pouvaient
compter que sur des complots.

[En marge: Correspondances et menes des migrs.]

La paix avait dsespr tous les exils, princes et autres; la guerre
leur rendait leurs esprances, non-seulement parce qu'elle leur assurait
le concours d'une partie de l'Europe, mais parce qu'elle devait, suivant
eux, ruiner la popularit du Premier Consul. Ils correspondaient avec la
Vende par Georges, avec Paris par les migrs rentrs. Ce qu'ils
rvaient en Angleterre, leurs partisans le rvaient en France, et les
moindres circonstances qui venaient concorder avec leurs illusions,
changeaient tout de suite  leurs yeux ces illusions en ralit. Ils se
disaient donc les uns aux autres dans ces dplorables correspondances,
que la guerre allait porter un coup funeste au Premier Consul; que son
pouvoir, illgitime pour les Franais rests fidles au sang des
Bourbons, tyrannique pour les Franais rests fidles  la Rvolution,
n'avait pour se faire supporter que deux titres, le rtablissement de la
paix, et le rtablissement de l'ordre; que l'un de ces titres
disparaissait compltement depuis la rupture avec l'Angleterre, que
l'autre tait fort compromis, car il tait douteux que l'ordre pt se
maintenir au milieu des anxits de la guerre. Le gouvernement du
Premier Consul allait donc tre dpopularis, comme tous les
gouvernements qui l'avaient prcd. La masse tranquille devait lui en
vouloir de cette reprise d'hostilits avec l'Europe; elle devait moins
croire  son toile, depuis que les difficults ne semblaient plus
s'aplanir sous ses pas. Il avait, en outre, des ennemis de diffrentes
espces, dont on pouvait se servir trs-utilement: les rvolutionnaires
d'abord, et puis les hommes jaloux de sa gloire, qui fourmillaient dans
l'arme. On disait les jacobins exasprs; on disait les gnraux fort
peu satisfaits d'avoir contribu  faire d'un gal un matre. Il fallait
de ces mcontents si divers crer un seul parti, pour renverser le
Premier Consul. Tout ce qu'on mandait de France et tout ce qu'on
rpondait de Londres aboutissait toujours  ce plan: runir les
royalistes, les jacobins, les mcontents de l'arme en un parti unique,
pour accabler l'usurpateur Bonaparte.

[En marge: Vaste plan de conspiration tram  Londres, par Georges et
les princes franais.]

Telles taient les ides dont se nourrissaient  Londres les princes
franais, et dont ceux-ci entretenaient le cabinet britannique, en lui
demandant des fonds, qu'il prodiguait, sachant, d'une manire au moins
gnrale, ce qu'on en voulait faire.

[En marge: Louis XVIII refuse de s'associer  la conspiration de
Georges.]

[En marge: Le comte d'Artois s'y associe de la manire la plus
imprudente.]

[En marge: Participation des agents de l'Angleterre.]

Une vaste conspiration fut donc ourdie sur ce plan, et conduite avec
l'impatience ordinaire  des migrs. Il en fut rfr  Louis XVIII,
alors retir  Varsovie. Ce prince, toujours fort peu d'accord avec son
frre, le comte d'Artois, dont il dsapprouvait la strile et imprudente
activit, repoussa cette proposition. Singulier contraste entre ces deux
princes! Le comte d'Artois avait de la bont sans sagesse; Louis XVIII,
de la sagesse sans bont. Le comte d'Artois entrait dans des projets
indignes de son coeur, que Louis XVIII repoussait parce qu'ils taient
indignes de son esprit. Louis XVIII rsolut ds lors de rester tranger
 toutes les menes nouvelles, dont la guerre allait redevenir la
funeste occasion. Le comte d'Artois, plac  une grande distance de son
frre an, excit par son ardeur naturelle, par celle des migrs, et,
ce qui est plus fcheux, par celle des Anglais eux-mmes, prit part 
tous les projets que la circonstance fit natre, dans ces cerveaux
troubls par une continuelle exaltation. Les communications des migrs
franais avec le cabinet anglais, avaient lieu par le sous-secrtaire
d'tat, M. Hammon, qu'on a vu figurer dans plusieurs ngociations. C'est
 lui qu'ils s'adressaient pour toutes choses en Angleterre. Au dehors,
ils s'adressaient  trois agents de la diplomatie britannique: M.
Taylor, ministre en Hesse; M. Spencer Smith, ministre  Stuttgard; M.
Drake, ministre en Bavire. Ces trois agents, placs prs de nos
frontires, cherchaient  nouer toute espce d'intrigues en France, et 
seconder de leur ct celles qu'on tramerait de Londres. Ils
correspondaient avec M. Hammon, et avaient  leur disposition des sommes
d'argent considrables. Il est difficile de croire que ce fussent l de
ces obscures menes de police, que les gouvernements se permettent
quelquefois comme simples moyens d'informations, et auxquelles ils
consacrent de menus fonds. C'taient de vrais projets politiques,
passant par les agents les plus levs, aboutissant au ministre le plus
important, celui des affaires extrieures, et cotant jusqu' des
millions.

[En marge: Le comte d'Artois, le duc de Berry, le duc d'Angoulme, les
Conds.]

Les princes franais les plus mls  ces projets taient le comte
d'Artois, et son second fils, le duc de Berry. Le duc d'Angoulme
rsidait alors  Varsovie, auprs de Louis XVIII. Les princes de Cond
vivaient  Londres, mais sans intimit avec les princes de la branche
ane, et toujours  part de leurs projets. On les traitait comme des
soldats, constamment disposs  prendre les armes, et uniquement propres
 ce rle. Tandis que le grand-pre et le pre des Conds taient 
Londres, le petit-fils, le duc d'Enghien, tait dans le pays de Baden,
livr au plaisir de la chasse, et  la vive affection qu'il prouvait
pour une princesse de Rohan. Tous trois au service de la
Grande-Bretagne, ils avaient reu ordre de se tenir prts  recommencer
la guerre, et ils avaient obi comme des soldats obissent au
gouvernement qui les paye: triste rle sans doute pour des Conds,
moins triste cependant que celui de tramer des complots!

[En marge: Plan et but de la conspiration.]

Voici quel fut le plan de la nouvelle conjuration. Insurger la Vende ne
prsentait plus gure de chance: au contraire, attaquer directement, au
milieu de Paris, le gouvernement du Premier Consul, paraissait un moyen
prompt et sr d'arriver au but. Le gouvernement consulaire renvers, il
n'y avait plus rien de possible, suivant les auteurs du projet, plus
rien que les Bourbons. Or, comme le gouvernement consulaire consistait
tout entier dans la personne du gnral Bonaparte, il fallait dtruire
celui-ci. La conclusion tait force. Mais il fallait le dtruire d'une
manire certaine. Un coup de poignard, une machine infernale, tout cela
tait d'un succs douteux; car tout cela dpendait de la sret de main
d'un assassin, ou des hasards d'une explosion. Il restait un moyen
jusqu'ici non essay,  ce titre non discrdit encore: c'tait de
runir une centaine d'hommes dtermins, l'intrpide Georges en tte;
d'assaillir sur la route de Saint-Cloud ou de la Malmaison, la voiture
du Premier Consul; d'attaquer sa garde, forte tout au plus de dix 
douze cavaliers, de la disperser, et de le tuer ainsi dans une espce de
combat. De cette manire, on tait certain de ne pas le manquer.
Georges, qui tait brave, qui avait des prtentions militaires, et ne
voulait pas passer pour un assassin, exigeait qu'il y et deux princes,
un au moins, placs  ses cts, et regagnant ainsi l'pe  la main la
couronne de leurs anctres. Le croirait-on? Ces esprits, pervertis par
l'migration, s'imaginaient qu'en attaquant ainsi le Premier Consul
entour de ses gardes, ils livraient une sorte de bataille, et qu'ils
n'taient pas des assassins! Apparemment qu'ils taient les gaux du
noble archiduc Charles, combattant le gnral Bonaparte au Tagliamento
ou  Wagram, et ne lui taient infrieurs que par le nombre des soldats!
Dplorables sophismes, auxquels ne pouvaient croire qu' moiti ceux qui
les faisaient, et qui prouvent chez ces malheureux princes de Bourbon,
non pas une perversit naturelle, mais une perversit acquise dans la
guerre civile et dans l'exil! Un seul entre tous ces hommes tait bien
dans son rle: c'tait Georges. Il tait matre dans cet art des
surprises; il s'y tait form au milieu des forts de la Bretagne; et
cette fois, en exerant son art aux portes de Paris, il ne craignait pas
d'tre relgu au rang de ces instruments, dont on se sert pour les
rpudier ensuite; car il esprait avoir des princes pour complices. Il
s'assurait ainsi toute la dignit compatible avec le rle qu'il allait
jouer, et par son attitude audacieuse devant la justice, il prouva
bientt que ce n'tait pas lui qui s'tait abaiss en cette funeste
conjoncture.

[En marge: Combinaisons des conspirateurs pour associer  leur complot
les partis qui divisent la France.]

Ce n'est pas tout, il fallait aprs le combat recueillir le fruit de la
victoire. Il fallait tout prparer pour que la France se jett dans les
bras des Bourbons. Les partis s'taient entre-dtruits les uns les
autres, et il n'en restait aucun de vritablement puissant. Les
rvolutionnaires violents taient odieux. Les rvolutionnaires modrs,
rfugis auprs du gnral Bonaparte, taient sans force. Il ne restait
debout que l'arme. C'est elle qu'il importait de conqurir. Mais elle
tait dvoue  la Rvolution, pour laquelle elle avait vers son sang,
et elle prouvait une sorte d'horreur pour ces migrs, qu'elle avait
vus tant de fois sous des uniformes anglais ou autrichiens. C'est ici
que la jalousie, ternelle et perverse passion du coeur humain, offrait
aux conspirateurs royalistes d'utiles et prcieux secours.

[En marge: Fcheuse conduite de Moreau; motifs de sa brouille avec le
Premier Consul.]

Il n'tait bruit que de la brouille du gnral Moreau avec le gnral
Bonaparte. Nous avons dj dit ailleurs que le gnral de l'arme du
Rhin, sage, rflchi, ferme  la guerre, tait, dans la vie prive,
nonchalant et faible, gouvern par ses entours; que, sous cette funeste
influence, il n'avait pas chapp au vice du second rang, qui est
l'envie; que, combl des gards du Premier Consul, il s'tait laiss
aller  lui en vouloir, sans autre raison, sinon que lui gnral Moreau
tait le second dans l'tat, et que le gnral Bonaparte tait le
premier; qu'ainsi dispos, Moreau avait manqu de convenance en refusant
de suivre le Premier Consul  une revue, et que celui-ci, toujours
prompt  rendre une offense, s'tait abstenu d'inviter Moreau au festin
qu'on donnait annuellement pour la fondation de la Rpublique; que
Moreau avait commis la faute d'aller, ce mme jour, dner, en costume de
ville, avec des officiers mcontents, dans un de ces lieux publics, o
l'on est vu de tout le monde, au grand dplaisir des gens sages,  la
grande joie des ennemis de la chose publique. Nous avons racont ces
misres de la vanit, qui commencent entre les femmes par de vulgaires
dmls, et vont finir entre les hommes par des scnes tragiques. Si une
brouille entre personnages levs est difficile  prvenir, elle est
plus difficile encore  arrter, lorsqu'elle est dclare. Depuis ce
jour Moreau n'avait cess de se montrer de plus en plus hostile au
gouvernement consulaire. Quand on avait conclu le Concordat, il avait
cri  la domination des prtres; quand on avait institu la
Lgion-d'Honneur, il avait cri au rtablissement de l'aristocratie, et
enfin il avait cri au rtablissement de la royaut quand on avait
constitu le Consulat  vie. Il avait fini par ne plus se montrer chez
le chef du gouvernement, et mme chez aucun des Consuls. Le
renouvellement de la guerre et t pour lui une occasion honorable de
reparatre aux Tuileries, pour offrir ses services, non pas au gnral
Bonaparte, mais  la France. Moreau, peu  peu entran dans ces voies
du mal, o les pas sont si rapides, avait considr, dans cette rupture
de la paix, beaucoup moins le malheur du pays, qu'un chec pour un rival
dtest, et s'tait mis  part, pour voir comment sortirait d'embarras
cet ennemi qu'il s'tait fait lui-mme. Il vivait donc  Grosbois, au
milieu d'une aisance, juste prix de ses services, comme aurait pu faire
un grand citoyen, victime de l'ingratitude du prince.

Le Premier Consul s'attirait des jaloux par sa gloire; il s'en attirait
aussi par sa famille. Murat, qu'il avait refus long-temps d'lever au
rang de son beau-frre, qui avec un excellent coeur, de l'esprit
naturel, une bravoure chevaleresque, se servait quelquefois trs-mal de
toutes ces qualits, Murat, par une vanit qu'il dissimulait devant le
Premier Consul, mais qu'il montrait librement ds qu'il n'tait plus
sous les yeux de ce matre svre, Murat offusquait ceux qui, tant trop
petits pour envier le gnral Bonaparte, enviaient au moins son
beau-frre. Il y avait donc les grands jaloux, et les petits. Les uns et
les autres se groupaient autour de Moreau.  Paris, pendant l'hiver, 
Grosbois, pendant l't, on tenait une cour de mcontents, o l'on
parlait avec une indiscrtion sans bornes. Le Premier Consul le savait,
et s'en vengeait, non pas seulement par le progrs constant de sa
puissance, mais aussi par des ddains affichs. Aprs s'tre impos
long-temps une extrme rserve, il avait fini par ne plus se contenir,
et il rendait  la mdiocrit ses sarcasmes, mais les siens taient ceux
du gnie. On les rptait, au moins autant que ceux qui chappaient  la
socit de Moreau.

Les partis inventent les brouilles qui n'existent pas, afin de s'en
servir;  plus forte raison se servent-ils, vite et perfidement, de
celles qui existent. Sur-le-champ on avait entour Moreau.  entendre
les mcontents de tous les partis, il tait le gnral accompli, le
citoyen modeste et vertueux. Le gnral Bonaparte tait le capitaine
imprudent et heureux, l'usurpateur sans gnie, le Corse insolent, qui
osait renverser la Rpublique, et monter les marches du trne dj
relev. Il fallait, disait-on, le laisser se perdre dans une entreprise
folle et ridicule contre l'Angleterre, et se garder de lui offrir son
pe. Ainsi, aprs avoir trait le vainqueur de l'gypte et de l'Italie
comme un aventurier, on traitait l'expdition patriotique qui lui tenait
tant  coeur, comme la plus extravagante des chauffoures.

[En marge: Moyens imagins par les royalistes pour se rapprocher de
Moreau.]

[En marge: Pichegru employ  cet usage.]

Les conspirateurs de Londres avaient, dans ces malheureuses divisions,
des facilits pour ourdir la seconde moiti de leur projet. C'tait
Moreau qu'il fallait gagner, par Moreau, l'arme; et alors, le Premier
Consul tu sur la route de la Malmaison, Moreau gagn viendrait,  la
tte de l'arme, rconcilier cette redoutable partie de la nation avec
les Bourbons, qui auraient eu le courage de reconqurir leur trne
l'pe  la main. Mais comment aborder Moreau, qui tait  Paris entour
d'une socit toute rpublicaine, tandis qu'on tait  Londres au milieu
de l'lite des chouans? Il fallait un intermdiaire. Du fond des dserts
de l'Amrique, il en tait arriv un, bien illustre, bien dchu par sa
faute de sa premire illustration, mais dou de grandes qualits, et
tenant  la fois aux royalistes et aux rpublicains: c'tait Pichegru,
le vainqueur de la Hollande, dport par le Directoire  Sinnamari. Il
s'tait chapp du lieu de sa dportation, et il tait venu  Londres,
o il vivait avec le secret dsir de ne pas s'arrter l, et de rentrer
en France, en profitant de la politique qui rappelait sans distinction
les coupables ou les victimes de tous les partis. Mais la guerre,
suspendue un instant, avait recommenc bientt, et avec elle les
illusions et les folies des migrs, auxquels Pichegru avait alin sa
libert, en leur alinant son honneur. On l'avait compris, presque
malgr lui, dans la conspiration; on l'avait charg d'tre auprs de
Moreau l'intermdiaire dont on avait besoin pour amener ce dernier  la
cause des Bourbons, et pour fondre ensemble, dans un seul parti, les
rpublicains et les royalistes de toute nuance.

Le plan qu'on avait adopt concordait assez avec certaines apparences du
moment pour tre spcieux, point assez avec la ralit pour russir,
mais il avait encore plus de vraisemblance qu'il n'en fallait  des
impatients,  qui tout tait bon, pourvu qu'ils s'agitassent, et
remplissent par ces agitations la pesante oisivet de l'exil. Le plan
arrt, on s'occupa de l'excution.

[Illustration: Dbarquement de Georges  la falaise de Biville.]

Il fallait se rendre en France. Si Georges voulait y tre suivi d'un ou
de deux princes, il ne tenait pas cependant  les avoir immdiatement
avec lui. Il admettait qu'il fallait tout prparer avant de les faire
venir, afin de ne pas les exposer inutilement  un sjour prolong dans
Paris, sous les yeux d'une police vigilante. Il se dcida donc  partir
le premier, et  se rendre  Paris, pour y composer la bande de chouans
avec lesquels il devait attaquer la garde du Premier Consul. Pendant ce
temps, Pichegru tait charg de s'aboucher avec Moreau, d'abord par
intermdiaire, puis directement, en se transportant lui-mme  Paris.
Enfin, quand on aurait tout prpar des deux cts, quand on aurait  la
fois les chouans pour livrer combat, et Moreau pour entraner
l'adhsion de l'arme, les princes viendraient les derniers, la veille,
ou le jour de l'excution.

[En marge: Dpart de Georges pour Paris.]

Tout cela tant arrt, Georges, avec une troupe de chouans, sur la
rsolution et la fidlit desquels il pouvait compter, quitta Londres
pour se rendre en France. Ils taient tous pourvus d'armes comme des
malfaiteurs qui allaient courir les bois. Georges portait dans une
ceinture un million en lettres de change. Ce n'tait pas, bien entendu,
les princes franais, rduits aux derniers expdients pour vivre, qui
avaient pu fournir les sommes qui circulaient entre ces entrepreneurs de
complots. Elles venaient de la source commune, c'est--dire du trsor
britannique.

[En marge: Nouvelle route adopte par les chouans pour pntrer en
France.]

Un officier de la marine royale anglaise, le capitaine Wright, marin
intrpide, montant un lger navire, recevait  Deal ou Hastings les
migrs voyageurs, et venait les jeter,  leur choix, sur le point de la
cte o ils voulaient aborder. Depuis que le Premier Consul, bien averti
des frquentes descentes des chouans, avait fait garder avec plus de
soin que jamais les ctes de Bretagne, ils avaient chang de direction,
et ils passaient par la Normandie. Entre Dieppe et le Trport, le long
d'une falaise escarpe, dite de Biville, se trouvait une issue
mystrieuse, pratique dans une fente de rocher, et frquente par les
contrebandiers seuls. Un cble, fortement attach au sommet de la
falaise, descendait dans cette fente de rocher, et venait toucher  la
mer.  un cri qui servait de signal, les secrets gardiens du passage
jetaient le cble, que le contrebandier saisissait, et  l'aide duquel
il gravissait le prcipice, haut de deux ou trois cents pieds, en
portant un lourd fardeau sur les paules. Les affids de Georges avaient
dcouvert cette voie, et avaient song  s'en approprier l'usage, ce qui
tait facile avec l'argent dont ils disposaient. Pour complter la
communication avec Paris, ils avaient tabli une suite de gtes, soit
dans des fermes isoles, soit dans des chteaux habits par des nobles
normands, royalistes fidles et discrets, sortant peu de leur retraite.
On pouvait arriver ainsi du rivage de la Manche  Paris, sans passer par
une grande route, sans toucher  une auberge. Enfin, pour ne pas
compromettre cette voie en la frquentant trop souvent, on la rservait
aux personnages les plus importants du parti. L'argent abondamment
rpandu chez quelques-uns de ces royalistes, dont on empruntait la
demeure, la fidlit chez les autres, mais surtout l'loignement des
lieux frquents, rendaient les indiscrtions difficiles, et le secret
certain, au moins pour quelque temps.

[En marge: Arrive de Georges  Paris en aot 1803.]

C'est par l que Georges pntra en France. Embarqu sur le navire du
capitaine Wright, il descendit au pied de la falaise de Biville, le 21
aot (1803), au moment mme o le Premier Consul faisait l'inspection
des ctes. Il franchit le pas des contrebandiers, et, de gte en gte,
parvint, avec quelques-uns de ses plus fidles lieutenants, jusqu'
Chaillot, dans l'un des faubourgs de Paris. On lui avait prpar dans ce
faubourg un petit logement, d'o il pouvait venir la nuit  Paris, y
voir ses associs, et prparer le coup de main pour lequel il s'tait
rendu en France.

[En marge: Ce que Georges trouve  Paris.]

[En marge: Georges a les plus grandes peines  composer sa troupe.]

Courageux et sens, Georges avait les passions sans les illusions de son
parti, et jugeait mieux que les autres ce qui tait praticable. Il
tentait par courage ce que les migrs, ses complices, tentaient par
aveuglement. Arriv  Paris, il vit bientt que le Premier Consul
n'tait pas dpopularis, ainsi qu'on l'avait crit  Londres; que les
royalistes et les rpublicains n'taient pas si disposs  se jeter dans
les aventures, qu'on l'avait annonc, et qu'ici, comme toujours, la
ralit tait fort loin des promesses. Mais il n'tait pas homme  se
dcourager, ni surtout  dcourager ses associs, en leur faisant part
de ses observations. En consquence, il se mit  l'oeuvre. Aprs tout,
pour un coup de main, il n'avait pas besoin du secours de l'opinion
publique; et, le Premier Consul mort, on forcerait bien la France, faute
de mieux,  revenir aux Bourbons. Du fond de son impntrable obscurit,
il envoya des missaires en Vende, pour voir si,  l'occasion de la
conscription, elle ne voudrait pas se soulever de nouveau, et si les
conscrits de ce pays ne diraient pas, comme autrefois, que, servir pour
servir, il valait mieux porter les armes contre le gouvernement
rvolutionnaire, que pour lui. Mais il trouva la plus grande inertie en
Vende. Son nom seul, entre tous les noms vendens, avait conserv de la
puissance, parce qu'on le regardait comme un royaliste incorruptible,
qui avait mieux aim l'exil que les faveurs du Premier Consul. On avait
de la sympathie pour le reprsentant d'une cause qui rpondait aux plus
secrtes affections de la population; mais courir encore les bruyres et
les grandes routes, n'tait du got de personne. Les prtres d'ailleurs,
vrais inspirateurs du peuple venden, taient attirs vers le Premier
Consul. Quelques rassemblements insignifiants taient tout ce qu'on
pouvait esprer; et, chose dsolante pour les conspirateurs, on trouvait
dj moins qu'autrefois de ces chouans dtermins, qui taient prts 
tout, plutt qu' retourner  des occupations laborieuses et paisibles.
Il fallait en trouver cependant, et qui fussent  la fois braves et
discrets. Georges tait depuis deux mois  Paris, qu'il en avait  peine
runi une trentaine. On ne leur disait pas le but de leur runion, on ne
les faisait pas connatre les uns aux autres. Ils savaient seulement
qu'on les destinait  une entreprise prochaine pour les Bourbons, ce qui
leur convenait; et, en attendant, on les payait bien, ce qui ne leur
convenait pas moins. Georges en secret leur prparait des uniformes et
des armes pour le jour du combat.

Du sein du mystre o il vivait, et avec beaucoup de prcautions, bien
que la partie du projet qui regardait les rpublicains ne ft pas de son
ressort, il avait voulu savoir si les affaires marchaient mieux de ce
ct que du ct des royalistes. Il fit sonder par un Breton fidle le
secrtaire de Moreau, appel Fresnires, lequel tait Breton aussi, et
li avec tous les partis, mme avec M. Fouch. C'tait passer bien prs
du pril, car M. Fouch, en ce moment, regardait de tous ses yeux, pour
avoir l'occasion de rendre service au Premier Consul. Fresnires ne dit
rien de bien encourageant relativement  Moreau. Ses rponses furent au
moins insignifiantes. Georges n'en tint compte, et, rsolu  tout
tenter, pressa ses mandataires de Londres d'agir; car, compromis au
milieu de Paris depuis plusieurs mois, il y courait inutilement les plus
grands dangers.

[En marge: Premires ouvertures faites  Moreau.]

Pendant que Georges tait ainsi occup, les agents de Pichegru avaient
agi de leur ct, et avaient abord Moreau. D'anciens commis aux vivres,
espces d'hommes qui deviennent parfois les familiers des gnraux,
furent employs  porter quelques paroles  Moreau, de la part de
Pichegru. On lui demanda s'il se souvenait de cet ancien compagnon
d'armes, et s'il gardait encore quelque ressentiment contre lui. Ce
n'tait pas Moreau qui devait en vouloir  Pichegru, qu'il avait dnonc
au Directoire, en livrant les papiers du fourgon de Klinglin. Tout
entier d'ailleurs  la haine prsente, il n'tait gure capable de
songer  des haines passes. Aussi n'exprima-t-il que de la
bienveillance, de la sympathie mme pour les malheurs de ce vieil ami.
Alors on lui demanda s'il ne voudrait pas s'intresser  Pichegru, et
user de son influence pour obtenir sa rentre en France. Pourquoi en
effet l'amnistie accorde  tous les Vendens,  tous les soldats de
Cond, ne serait-elle pas faite aussi pour le vainqueur de la
Hollande?... Moreau rpondit qu'il dsirait ardemment le retour de cet
ancien compagnon d'armes; qu'il regardait ce retour comme une justice
due  ses services; qu'il y contribuerait bien volontiers, si ses
relations actuelles avec le gouvernement taient de nature  le lui
permettre; mais que, brouill avec les hommes qui gouvernaient, il ne
remettrait jamais les pieds aux Tuileries. Puis vinrent naturellement
les confidences sur ses griefs, sur son aversion pour le Premier Consul,
sur son dsir d'en voir la France bientt dlivre.

[En marge: Le gnral Lajolais employ comme intermdiaire auprs de
Moreau.]

Les dispositions de Moreau pressenties, on employa auprs de lui un de
ses anciens officiers, le gnrai Lajolais, l'un des familiers les plus
dangereux qui pussent tre admis dans l'intimit d'un homme faible, qui
ne savait pas se gouverner. Ce gnral Lajolais tait petit et boiteux,
remarquablement dou de l'esprit d'intrigue, dvor de besoins, presque
rduit  l'indigence. On envoya pour se l'attacher un dserteur des
armes rpublicaines, dguis en marchand de dentelles, avec des lettres
de Pichegru et une forte somme d'argent. Celui-ci n'eut pas de peine 
conqurir la bonne volont de Lajolais. Lajolais, gagn  la
conspiration, s'attacha aux pas de Moreau, lui arracha la confidence de
sa haine, de ses voeux, qui ne tendaient  rien moins qu' la
destruction du gouvernement consulaire par tous les moyens possibles.
Lajolais n'alla point jusqu' des propositions ouvertes; mais, crdule
comme sont tous les entremetteurs, il imagina qu'il ne restait qu'un
dernier mot  dire pour dcider Moreau  prendre une part active dans
la conspiration; et, s'il crut au del de ce qui tait, il dit  ses
mandataires au del de ce qu'il croyait. C'est ainsi que s'ourdissent
les trames de cette espce, par des agents qui se trompent eux-mmes
pour une moiti, et trompent pour l'autre moiti ceux qui les emploient.
Lajolais donna donc les plus grandes esprances aux envoys de Pichegru,
et, press par eux, consentit  partir pour Londres, afin d'aller
lui-mme faire son rapport verbal aux grands personnages, dont il tait
devenu l'instrument.

Lajolais et son conducteur furent obligs de passer par Hambourg, afin
d'arriver  Londres plus srement. Ils perdirent ainsi beaucoup de
temps. Dbarqus en Angleterre, ils y trouvrent des ordres donns par
les autorits britanniques, pour qu'on les ret immdiatement. Ils
parvinrent sur-le-champ  Londres, et furent introduits auprs de
Pichegru et des meneurs de l'intrigue. L'arrive de Lajolais remplit
d'une joie folle toutes ces mes impatientes. Le comte d'Artois avait
l'imprudence d'assister  ces conciliabules, d'y compromettre son rang,
sa dignit, sa famille. Il n'tait connu que des principaux, il est
vrai; mais la vivacit de ses sentiments et de son langage excitant
l'attention, il y fut bientt connu de tous. En entendant Lajolais
raconter avec une exagration ridicule tout ce qu'il avait recueilli de
la bouche de Moreau, et affirmer que Pichegru n'avait qu' paratre pour
entraner l'adhsion de ce gnral rpublicain, le comte d'Artois, ne
contenant plus sa joie, s'cria: Si nos deux gnraux sont d'accord, je
serai bientt de retour en France.--Ce mot attirant sur le prince les
regards des conjurs, ceux-ci demandrent, et surent quel tait le
personnage qui s'exprimait ainsi. Ils apprirent que c'tait le premier
prince du sang, le fils des rois, appel  tre roi lui-mme, que
l'influence corruptrice de l'exil conduisait  des actes si peu dignes
de son rang et de son coeur. La satisfaction tait si grande, dit l'un
des agents, qui rvla plus tard ces dtails, _que le roi d'Angleterre,
s'il avait t prsent, aurait voulu tre du voyage_[22].

         [Note 22: Ces paroles, ainsi que tout le rcit de cette
         dplorable affaire, sont extraits avec une scrupuleuse
         fidlit de la volumineuse instruction qui suivit, et dont
         partie a t publie, partie est demeure dans les archives
         du gouvernement. Nous n'avons admis, comme dignes de foi, que
         les dtails qui ont t mis hors de doute par le concours de
         toutes les rvlations, et qui portent le caractre vident
         de la vrit.]

[En marge: Janv. 1804.]

[En marge: Second dbarquement.]

Il fut convenu que, sans plus tarder, on se rendrait en France, pour
mettre la dernire main  l'excution de l'entreprise. Il tait temps de
se hter, car l'infortun Georges, laiss seul en avant-garde, au milieu
des agents de la police consulaire, courait les plus srieux dangers. On
lui avait,  la fin de dcembre, envoy un second dtachement d'migrs,
pour qu'il ne se crt point abandonn. Il avait t dcid que cette
fois Pichegru lui-mme, accompagn des plus grands personnages, tels que
M. de Rivire, l'un des messieurs de Polignac, s'embarquerait pour la
France, et s'en irait rejoindre Georges par la voie dj fraye. Ds que
ces nouveaux envoys auraient tout prpar, quand M. de Rivire, qui
avait plus de sang-froid, affirmerait que le moment tait venu, et qu'il
y avait assez de maturit[23] dans l'entreprise projete pour risquer
les princes eux-mmes, le comte d'Artois ou le duc de Berry, ou tous les
deux, devaient venir en France, pour prendre part  ce prtendu combat
contre la personne du Premier Consul.

         [Note 23: Voir plus bas la dposition de M. de Rivire.]

[En marge: Arrive de Pichegru  Paris.]

Pichegru partit donc avec les principaux migrs franais pour cette
expdition, o il allait ensevelir  jamais sa gloire, dj fltrie, et
sa vie, qui aurait mrit d'tre employe autrement. Il partit dans les
premiers jours de l'anne 1804, s'embarqua sur le btiment du capitaine
Wright, et mit pied  terre  cette mme falaise de Biville, le 16
janvier. Le vainqueur de la Hollande, accompagn des plus illustres
membres de la noblesse franaise, prit la route des contrebandiers,
trouva Georges, qui tait venu  sa rencontre jusque prs de la mer, et
de gte en gte,  travers les forts de la Normandie, il parvint 
Chaillot, le 20 janvier.

[En marge: Entrevue de Moreau avec Pichegru.]

Georges n'avait pas tout son monde; mais, audacieux comme il l'tait, et
avec la troupe qu'il avait runie, il tait prt  se jeter sur la
voiture du Premier Consul, et  le frapper infailliblement. Cependant il
fallait s'entendre d'une manire dfinitive avec Moreau, pour tre
assur d'un lendemain. Les intermdiaires l'allrent voir de nouveau,
lui dirent que Pichegru tait arriv secrtement, et demandait 
l'entretenir. Moreau y consentit, et, ne voulant pas recevoir Pichegru
dans son htel, il donna un rendez-vous de nuit, au boulevard de la
Madeleine. Pichegru s'y rendit. Il aurait voulu y tre seul; car il
tait froid, prudent, et n'aimait point cette socit de gens vulgaires
et agits, qui l'obsdaient de leur impatience, et dont la compagnie
tait la premire punition de sa conduite. Il vint avec un trop grand
nombre de personnes au rendez-vous, il y vint surtout avec Georges, qui
voulait tout examiner de ses yeux, apparemment pour savoir sur quels
fondements il allait risquer sa vie, dans une tentative dsespre.

[En marge: Rsultat de l'entrevue.]

Par une nuit obscure et froide du mois de janvier,  un signal donn,
Moreau et Pichegru s'abordrent. C'tait la premire fois qu'ils se
revoyaient depuis le temps o ils combattaient ensemble sur le Rhin, o
leur vie tait sans reproche, et leur gloire sans tache. Ils taient 
peine remis de l'motion que devaient produire tant de souvenirs, que
Georges survint, et se fit connatre. Moreau fut saisi, se montra tout 
coup froid, visiblement mcontent, et parut en vouloir beaucoup 
Pichegru d'une telle rencontre. Il fallut se sparer sans avoir rien dit
de significatif, ni d'utile. On dut se revoir autrement, et ailleurs.

[En marge: Moreau ne veut pas se prter au retour des Bourbons.]

[En marge: Nouvelle entrevue de Pichegru et Moreau, n'amenant pas plus
de rsultat que la premire.]

Cette premire rencontre produisit sur Georges la plus fcheuse
impression. Cela va mal, furent ses premires paroles. Pichegru
craignait lui-mme de s'tre un peu aventur. Cependant les intrigants
qui servaient d'entremetteurs virent Moreau, et, ne lui dissimulant
plus rien, lui dirent qu'il s'agissait de conspirer pour renverser le
gouvernement du Premier Consul. Moreau n'eut pas d'objection contre le
renversement de ce gouvernement, par des moyens qui sans tre noncs
pouvaient toutefois se deviner; seulement il montra une rpugnance
invincible  travailler pour les Bourbons, et surtout  se mler de sa
personne dans une telle entreprise. Profiter pour la Rpublique et pour
lui de la chute du Premier Consul, tait son vidente ambition; mais ce
n'tait qu'entre Pichegru et lui que pouvait se traiter une semblable
affaire. Cette fois il le reut dans sa propre demeure, et, aprs
plusieurs accidents qui faillirent tout dcouvrir, il eut enfin avec cet
ancien compagnon d'armes une longue et srieuse entrevue. L tout fut
dit. Moreau ne voulut jamais sortir d'un certain cercle d'ides. Il
avait, prtendait-il, un parti considrable dans le Snat et dans
l'arme. Si on venait  bout de dlivrer la France des trois Consuls, le
pouvoir serait certainement remis dans ses mains. Il en userait pour
sauver la vie  ceux qui auraient dbarrass la Rpublique de son
oppresseur; mais on ne livrerait pas aux Bourbons la Rpublique
affranchie. Quant  Pichegru, l'ancien conqurant de la Hollande, l'un
des gnraux les plus illustres de la France, on ferait mieux que de lui
sauver la vie, on le rintgrerait dans ses honneurs, dans ses grades;
on l'lverait aux premires positions de l'tat. Moreau, entt dans
ces ides, exprima son tonnement  Pichegru de le voir ml avec de
telles gens. Pichegru n'avait pas besoin des avis de Moreau pour
trouver insupportable la socit des chouans dans laquelle il vivait;
mais Moreau tait lui-mme la preuve que, lorsqu'on se mettait 
comploter, il tait difficile de n'tre pas bientt la proie du plus
triste entourage. Pichegru tait trop sens, trop intelligent pour
partager les illusions de Moreau, et il tenta de lui persuader qu'aprs
la mort du Premier Consul, il n'y avait de possible que les Bourbons.
Tout cela tait au-dessus de l'intelligence de Moreau, intelligence
mdiocre hors du champ de bataille. Il s'obstinait  croire que, le
gnral Bonaparte ayant cess de vivre, lui, gnral Moreau, deviendrait
le premier consul de la Rpublique. Quoiqu'on ne parlt jamais de la
mort du Premier Consul, cette mort tait toujours sous-entendue, comme
le moyen de dbarrasser la scne du personnage qui l'occupait. Du reste,
sans chercher des excuses  ces fatales ngociations, il faut dire, pour
les apprcier exactement, que les personnages de cette poque avaient
tant vu mourir sur l'chafaud et sur les champs de bataille, avaient
tant donn ou subi d'ordres terribles, que la mort d'un homme n'avait
pas pour eux la signification et l'horreur que la fin des guerres
civiles, et les adoucissements de la paix, lui ont heureusement rendue
parmi nous.

[En marge: Pichegru dsespr par les dispositions de Moreau.]

Pichegru sortit dsespr cette fois, et dit au confident qui l'avait
conduit chez Moreau, et qui le reconduisait dans une obscure retraite:
Celui-l aussi a de l'ambition; il veut gouverner la France  son tour.
Pauvre homme! il ne saurait pas la gouverner vingt-quatre
heures.--Georges, instruit de tout ce qui se passait, s'cria avec
l'ordinaire nergie de son langage: Usurpateur pour usurpateur, j'aime
mieux celui qui gouverne que ce Moreau, qui n'a ni coeur ni tte!--C'est
ainsi qu'en le voyant de prs, ils traitaient l'homme que leurs
crivains et leurs discoureurs prsentaient comme le modle des vertus
publiques et guerrires.

Cette connaissance bientt acquise des dispositions de Moreau, jeta dans
le dsespoir ces malheureux et coupables migrs. On eut encore une
entrevue avec lui,  Chaillot mme, chez Georges, probablement sans
qu'il st chez quel personnage il se trouvait. Georges, assistant au
commencement de la conversation, se retira en disant brusquement 
Pichegru et  Moreau: Je me retire; peut-tre qu'en restant seuls vous
finirez par vous entendre.--

[En marge: Dcouragement des migrs compromis dans la conspiration
trame  Londres.]

Les deux gnraux rpublicains ne s'entendirent pas davantage, et il fut
vident pour tous les conjurs qu'ils s'taient follement engags dans
un projet qui ne pouvait aboutir qu' une catastrophe. M. de Rivire
tait dsol. Lui et ses amis disaient ce qu'on dit toujours, lorsqu'on
ne trouve pas ses passions partages: La France est apathique, elle ne
veut que le repos, elle est infidle  ses anciens sentiments.--La
France, en effet, n'tait pas, comme on le leur avait assur, indigne
contre le gouvernement consulaire; tous les partis n'taient pas prts 
s'entendre pour le renverser. Il n'y avait que des jaloux sans gnie qui
songeassent  le dtruire; encore ne voulaient-ils pas se compromettre
dans un complot bien caractris. Et quant  la France, regrettant sans
doute la paix si promptement rompue, se dfiant peut-tre aussi du got
pour le pouvoir et la guerre, qui clatait chez le gnral Bonaparte,
elle ne cessait pas de le regarder comme son sauveur. Elle tait prise
de son gnie, et elle ne voulait  aucun prix se voir rejete dans les
hasards d'une nouvelle rvolution.

Dj ces malheureux taient tents de se retirer, les uns en Bretagne,
les autres en Angleterre. Dsabuss par la connaissance des faits, les
plus levs d'entre eux prouvaient en outre un profond dgot pour la
compagnie au milieu de laquelle ils taient rduits  vivre. M. de
Rivire et Pichegru, de tous les plus sages, se confiaient leurs
rpugnances et leurs chagrins. Un jour mme, Pichegru, voulant remettre
 leur place ces chouans trop importuns, rpondit avec amertume et
mpris,  l'un d'eux qui lui disait: _Mais, gnral, vous tes avec
nous!--Non, je suis chez vous._ Ce qui signifiait que sa vie tait entre
leurs mains, mais que sa volont et sa raison n'y taient plus.

Tous ensemble se trouvaient plongs dans une cruelle incertitude:
Georges cependant tait toujours prt  assaillir le Premier Consul,
sauf  voir ensuite ce qu'on ferait le lendemain; les autres se
demandaient  quoi bon un attentat inutile. Ils en taient l, lorsque
ces menes, conduites sans interruption depuis six mois, finirent par
donner  la police un veil, trop tardif pour l'honneur de sa vigilance.
La sagacit du Premier Consul le sauva, et perdit les imprudents ennemis
qui conspiraient sa perte. C'est l'ordinaire punition de ceux qui
s'engagent dans de telles entreprises, de s'arrter trop tard: souvent
ils sont dcouverts, saisis, punis, quand dj la conscience, la raison,
la crainte commenant  leur ouvrir les yeux, ils allaient rtrograder
dans la voie du mal.

[En marge: Premiers indices du complot arrivs  la connaissance de la
police.]

[En marge: Envoi du colonel Savary en Vende.]

Ces alles et venues, continues depuis aot jusqu'en janvier, passant
surtout si prs d'un homme tel que l'ancien ministre Fouch, qui avait
grande envie de faire des dcouvertes, ne pouvaient pas ne pas tre un
jour aperues. Nous avons rapport ailleurs que M. Fouch avait t
priv du portefeuille de la police,  l'poque o le Premier Consul
avait voulu inaugurer le Consulat  vie par la suppression d'un
ministre de rigueur. La police avait t comme cache alors dans le
ministre de la justice. Le grand-juge Rgnier, tout  fait tranger 
une administration de cette nature, l'avait abandonne au conseiller
d'tat Ral, homme d'esprit, mais vif, crdule, et n'ayant pas 
beaucoup prs la sagacit sre et pntrante de M. Fouch. Aussi la
police tait-elle mdiocrement dirige, et on affirmait au Premier
Consul que jamais on n'avait moins conspir. Le Premier Consul tait
loin de partager cette scurit. D'ailleurs M. Fouch ne la lui laissait
pas. Celui-ci, devenu snateur, s'ennuyant de son oisivet, ayant
conserv ses relations avec ses anciens agents, tait parfaitement
inform, et venait entretenir le Premier Consul de ses observations. Le
Premier Consul, coutant tout ce que lui disaient MM. Fouch et Ral,
lisant avec assiduit les rapports de la gendarmerie, toujours les plus
utiles, parce qu'ils sont les plus exacts et les plus honntes, avait la
conviction qu'il se tramait des complots contre sa personne. D'abord,
une induction gnrale, tire des circonstances, le portait  penser que
le renouvellement de la guerre devait tre une occasion pour les migrs
et les rpublicains d'essayer quelque tentative. Divers indices, tels
que des chouans arrts dans tous les sens, des avis venus des chefs
vendens attachs  sa personne, lui prouvaient que l'induction tait
juste. Sur un renseignement partant de la Vende mme, et qui lui
annonait que l'on voyait des conscrits rfractaires se former en
bandes, il envoya dans les dpartements de l'Ouest le colonel Savary,
dont le dvouement tait sans bornes, dont l'intelligence et le courage
taient galement prouvs. Il le dpcha avec quelques hommes de la
gendarmerie d'lite, pour suivre le mouvement, et diriger plusieurs
colonnes mobiles lances sur la Vende. Le colonel Savary partit,
observa tout de ses yeux, et aperut clairement les signes d'une action
sourde. Cette action tait celle de Georges, qui, de Paris, s'efforait
de prparer une insurrection en Vende. Cependant on ne dcouvrit rien
de relatif au terrible secret, que Georges avait gard pour lui et ses
principaux associs. Les bandes disperses, le colonel Savary revint 
Paris sans avoir rien appris de bien important.

[En marge: Menes des agents britanniques concourant avec la
conspiration de Georges.]

Une autre intrigue, dont le fil tait tomb dans les mains du Premier
Consul, et qu'il mettait une sorte de plaisir  suivre lui-mme,
promettait quelques lumires, sans toutefois les donner encore. Les
trois ministres anglais en Hesse, en Wurtemberg, en Bavire, qui taient
chargs de nouer aussi des trames en France, s'y appliquaient avec un
zle assidu, mais maladroit. Des trangers sont peu habiles  conduire
de pareilles trames. Celui qui rsidait en Bavire, M. Drake, tait le
plus actif. Il s'tait mme log hors de Munich, pour recevoir plus
facilement les agents qui lui viendraient de France; et, pour mieux
assurer sa correspondance, il avait sduit un directeur de poste
bavarois. Un Franais trs-intrigant, autrefois rpublicain, avec lequel
M. Drake avait entrepris ces menes, et auquel il avouait couramment le
but des intrigues britanniques, avait tout livr  la police. M. Drake
voulait d'abord se procurer les secrets du Premier Consul relativement 
la descente, puis gagner quelque gnral important, s'emparer, s'il
tait possible, d'une place comme Strasbourg ou Besanon, et y commencer
une insurrection. Se dbarrasser du gnral Bonaparte tait toujours,
avec des termes plus ou moins explicites, la partie essentielle du
projet. Le Premier Consul, charm de saisir un diplomate anglais en
flagrant dlit, fit donner beaucoup d'argent  l'intermdiaire qui
trompait M. Drake,  condition qu'il continuerait cette intrigue. Il
fournit lui-mme le modle des lettres qu'on devait crire  M. Drake.
Il donnait dans ces lettres des dtails nombreux et vrais sur ses
habitudes personnelles, sur sa manire de rdiger ses plans, de dicter
ses ordres, et ajoutait que tout le secret de ses oprations se
trouvait contenu dans un grand portefeuille noir, toujours confi  M.
de Meneval, ou  un huissier de confiance. M. de Meneval tait
incorruptible, mais l'huissier ne l'tait pas, et demandait un million
pour livrer le portefeuille. Puis, le Premier Consul insinuait que
certainement il y avait en France d'autres menes que celle que
dirigeait M. Drake, qu'il importait de les bien connatre, pour ne pas
se nuire rciproquement, et au contraire pour se servir. Enfin il
ajoutait, comme une rvlation trs-importante, que le vritable projet
de descente avait l'Irlande pour but; que ce qui se passait  Boulogne
tait une pure feinte, qu'on cherchait  rendre vraisemblable par
l'tendue des prparatifs, mais qu'il n'y avait de srieux que les deux
expditions ordonnes  Brest et au Texel[24].

         [Note 24: Voici les extraits curieux de ces lettres, dictes
         par le Premier Consul lui-mme.

            _Au grand juge._

                                9 brumaire an XII (1er novembre 1803).

            Il serait important d'avoir auprs de Drake,  Munich, un
            agent secret, qui tiendrait note de tous les Franais qui
            se rendraient dans cette ville.

            J'ai lu tous les rapports que vous m'avez envoys, ils
            m'ont paru assez intressants. Il ne faut pas se presser
            pour les arrestations. Lorsque l'auteur aura donn tous
            les renseignements, on arrtera un plan avec lui, et on
            verra ce qu'il y a  faire.

            Je dsire qu'il crive  Drake, et que, pour lui donner
            confiance, il lui fasse connatre qu'en attendant que le
            grand coup puisse tre port, il croit pouvoir promettre
            de faire prendre sur la table mme du Premier Consul, dans
            son cabinet secret, et crites de sa propre main, des
            notes relatives  sa grande expdition et tout autre
            papier important; que cet espoir est fond sur un huissier
            du cabinet, qui, ayant t membre de la socit des
            jacobins, ayant aujourd'hui la garde du cabinet du Premier
            Consul, et honor de sa confiance, se trouve cependant
            dans le comit secret; mais que l'on a besoin de deux
            choses: la premire, qu'on promettra cent mille livres
            sterling, si vritablement on remet ces pices de si
            grande importance crites de la main mme du Premier
            Consul; la seconde, qu'on enverra un agent franais du
            parti royaliste pour fournir des moyens de se cacher audit
            huissier, qui ncessairement serait arrt si jamais des
            pices de cette importance disparaissaient.

            ...................................

            Bonaparte n'crit presque jamais. Il dicte tout en se
            promenant dans son cabinet  un jeune homme de vingt ans,
            appel Meneval, qui est le seul individu non-seulement qui
            entre dans son cabinet, mais encore qui approche des trois
            pices qui suivent le cabinet. Ce jeune homme a succd 
            Bourrienne, que le Premier Consul connaissait depuis son
            enfance, mais qu'il a renvoy........... ... Meneval n'est
            point de nature  ce qu'on puisse rien esprer de lui.

            ..... Mais les notes qui tiennent aux plus grands calculs,
            le Premier Consul ne les dicte pas, il les crit lui-mme.
            Il a sur sa table un grand portefeuille divis en autant
            de compartiments que de ministres. Ce portefeuille, fait
            avec soin, est ferm par le Premier Consul, et toutes les
            fois que le Consul sort de son cabinet, Meneval est charg
            de placer ce portefeuille dans une armoire  coulisse sous
            son bureau, et visse au plancher.

            Ce portefeuille peut tre enlev; Meneval ou l'huissier de
            cabinet qui seul allume le feu et approprie l'appartement
            peuvent tre seuls souponns. Il faudrait donc que
            l'huissier dispart. Dans ce portefeuille doit tre tout
            ce que le Premier Consul a crit depuis plusieurs annes,
            car ce portefeuille est le seul qui voyage constamment
            avec lui, et qui va sans cesse de Paris  Malmaison et 
            Saint-Cloud. Toutes les notes secrtes des oprations
            militaires doivent s'y trouver, et, puisque l'on ne peut
            arriver  dtruire son autorit qu'en confondant ses
            projets, on ne doute pas que la soustraction de ce
            portefeuille ne les confondt tous.


            _Au grand juge._

                           Paris, 3 pluvise an XII (21 janvier 1804).

            Les lettres de Drake paraissent fort importantes. Je
            dsirerais que Mhe, dans son prochain bulletin, dit que
            le comit avait t dans la plus grande joie de la pense
            que Bonaparte voulait s'embarquer  Boulogne, mais qu'on a
            aujourd'hui la certitude que les dmonstrations de
            Boulogne sont de fausses dmonstrations, qui, quoique
            coteuses, le sont beaucoup moins qu'elles ne le
            paraissent au premier coup d'oeil.... que tous les
            btiments de la flottille pourront tre utiliss pour des
            usages ordinaires; que ce soin fait voir que ces
            prparatifs ne sont que des menaces, et que ce n'est pas
            un tablissement fixe qu'on voudrait conserver.

            Qu'il ne fallait point se le dissimuler, que le Premier
            Consul tait trop rus et se croyait trop bien tabli
            aujourd'hui pour tenter une opration douteuse o une
            masse de force serait compromise. Son vritable projet,
            autant qu'on en peut juger par ses relations extrieures,
            est l'expdition de l'Irlande, qui se ferait  la fois par
            l'escadre de Brest et l'escadre du Texel....

            L'on ne dit rien sur l'expdition du Texel, quoiqu'on
            sache qu'elle est prte, et on fait beaucoup de bruit des
            camps de Saint-Omer, d'Ostende, de Flessingue. La grande
            quantit de troupes runies en forme de camps a un but
            politique. Bonaparte est bien aise de les avoir sous la
            main, et de les tenir armes en guerre, et de faire un
            quart de conversion pour retomber sur l'Allemagne s'il
            croit ncessaire  ses projets de faire la guerre
            continentale.

            Une autre expdition est celle de la More, qui est
            dcidment arrte. Bonaparte a 40 mille hommes  Tarente.
            L'escadre de Toulon va s'y rendre. Il espre trouver une
            arme auxiliaire de Grecs trs-considrable.

            Il faut toujours continuer l'affaire du portefeuille, dire
            que (pour s'accrditer) l'huissier vient de prsenter
            plusieurs morceaux de lettres crites de la main mme de
            Bonaparte; que l'on peut donc tirer le plus grand parti de
            cet homme, mais qu'il veut beaucoup d'argent. Le projet
            est effectivement de livrer ce portefeuille, dans lequel
            le Premier Consul mettra tous les renseignements qu'on
            dsire qu'ils croient, mais, pour qu'ils attachent une
            grande importance  ce portefeuille, il faut qu'ils
            avancent de l'argent, au moins 50 mille livres sterling.


            _Au citoyen Ral._

                          Malmaison, 28 ventse an XII (19 mars 1804).

            Je vous prie d'envoyer au citoyen Maret la dernire lettre
            crite par Drake pour qu'il la fasse imprimer  la suite
            du recueil de pices relatives  cette affaire.

            Je vous prie aussi de mettre deux notes, l'une pour faire
            connatre que l'aide-de-camp du gnral suppos n'est
            autre chose qu'un officier envoy par le prfet de
            Strasbourg; et l'autre qui fasse connatre que l'huissier
            tait une pure invention de l'agent, qu'il n'y a pas un
            huissier ni employ prs le gouvernement qui ne soit
            au-dessus de l'or corrupteur de l'Angleterre.]

Ce maladroit et coupable diplomate, qui avait le double tort de
compromettre les fonctions les plus sacres, et de faire si gauchement
la police, recevait tous ces dtails avec une avidit extrme, en
demandait de nouveaux, surtout relativement  l'expdition qui se
prparait  Boulogne, annonait qu'il allait en rfrer  son
gouvernement pour ce qui regardait le portefeuille noir, dont on
exigeait un prix si lev; et quant aux autres menes dont on dsirait
tre inform pour ne pas se croiser les uns les autres, il disait qu'il
n'en tait pas instruit (ce qui tait vrai); mais qu'il fallait, si on
se rencontrait, se serrer, tendre tous ensemble au mme but; car,
ajoutait M. Drake, il importe fort peu par qui l'animal _soit terrass,
il suffit que vous soyez tous prts  joindre la chasse_[25].

         [Note 25: Ce sont les propres expressions employes par M.
         Drake. Les lettres crites de sa main furent dposes au
         Snat, et montres  tous les agents du corps diplomatique
         qui voulurent les voir.]

C'est  cet indigne rle qu'un agent revtu d'un caractre officiel,
osait descendre; c'est ce langage odieux qu'il osait tenir.

[En marge: Le Premier Consul, par sa prodigieuse sagacit, dcouvre
lui-mme la conspiration.]

[En marge: Rvlation importante obtenue de l'un des agents de Georges.]

Mais tout ceci ne donnait pas les lumires qu'on cherchait. M. Drake
ignorait la grande conspiration de Georges, dont le secret n'avait pas
t dispers; et il n'avait pu, dans sa ridicule confiance, faire
aucune rvlation utile. Le Premier Consul tait toujours persuad que
les hommes qui avaient conu le projet de la machine infernale, devaient
 plus forte raison prparer quelque chose dans les circonstances
prsentes; et, frapp de diverses arrestations excutes  Paris, en
Vende, en Normandie, il dit  Murat, qui tait alors gouverneur de
Paris, et  M. Ral, qui dirigeait la police: Les migrs sont
certainement en travail. On a opr plusieurs arrestations; il faut
choisir quelques-uns des individus arrts, les envoyer  une commission
militaire, qui les condamnera, et ils parleront avant de se laisser
fusiller.--Ce que nous rapportons ici se passait du 25 au 30 janvier,
pendant les entrevues de Pichegru avec Moreau, et alors que les conjurs
commenaient  se livrer au dcouragement. Le Premier Consul se fit
apporter la liste des individus arrts. Parmi eux se trouvaient
quelques-uns des agents de Georges, venus avant ou aprs lui, et dans ce
nombre un ancien mdecin des armes vendennes, dbarqu en aot avec
Georges lui-mme. Aprs examen des circonstances particulires  chacun
d'eux, le Premier Consul en dsigna cinq en disant: Ou je me trompe
fort, ou il y a l quelques hommes informs, qui ne manqueront pas de
faire des rvlations.--Depuis long-temps on n'avait pas appliqu les
lois rendues antrieurement, et qui permettaient l'institution des
tribunaux militaires. Le Premier Consul, durant la paix, avait voulu les
laisser tomber en dsutude; mais,  la reprise de la guerre, il crut
devoir en user, surtout pour les espions qui venaient observer ses
prparatifs contre l'Angleterre. Il en avait fait arrter, juger et
fusiller quelques-uns. Les cinq individus par lui dsigns furent mis en
jugement. Deux obtinrent leur acquittement; deux autres, convaincus par
l'instruction, de crimes que la loi punissait de mort, furent condamns,
et se laissrent fusiller sans rien avouer, mais en dclarant qu'ils
taient venus pour servir la cause du roi lgitime, laquelle serait
bientt triomphante sur les ruines de la Rpublique. Ils profrrent en
outre d'affreuses menaces contre la personne du chef du gouvernement. Le
cinquime, que le Premier Consul avait particulirement dsign comme
celui qui devait tout dire, dclara, au moment de se rendre au supplice,
qu'il avait de grands secrets  dcouvrir. On lui envoya sur-le-champ
l'un des employs les plus habiles de la police. Il avoua tout, dclara
qu'il avait dbarqu dans le mois d'aot  la cte de Biville avec
Georges lui-mme, qu'ils taient venus  travers les bois, de gte en
gte, jusqu' Paris, dans le but de tuer le Premier Consul, en essayant
une attaque de vive force sur son escorte. Il indiqua quelques-uns des
lieux o logeaient les chouans aux ordres de Georges, et
particulirement plusieurs marchands de vins.

Cette dclaration fut un trait de lumire. La prsence de Georges 
Paris tait significative au plus haut point. Ce n'tait pas pour une
tentative sans importance qu'un tel personnage avait pu sjourner six
mois dans la capitale mme, avec une bande de sicaires. On connaissait
le point du dbarquement  la falaise de Biville, l'existence d'une
route d'tapes  travers les bois, et quelques-uns des logements obscurs
o se cachaient les conjurs. Un hasard des plus singuliers avait rvl
un nom, qui mit sur la trace des circonstances les plus graves.  une
poque antrieure, des chouans, dbarquant  la mme falaise de Biville,
avaient chang des coups de fusil avec les gendarmes, et le nom de
_Troche_ s'tait trouv sur un fragment de papier, qui avait servi de
bourre. Ce Troche tait horloger  Eu. Il avait un fils fort jeune, et
employ justement  la correspondance. On le fit secrtement arrter, et
conduire  Paris. On l'interrogea; il avoua tout ce qu'il savait. Il
dclara que c'tait lui qui allait recevoir les conjurs  la falaise de
Biville, et qui les conduisait aux premires stations. Il raconta les
trois dbarquements dont on a vu l'histoire, celui de Georges en aot,
ceux de dcembre et de janvier, o se trouvaient Pichegru, MM. de
Rivire et de Polignac. Mais il ne connaissait pas le nom et la qualit
des personnages auxquels il avait servi de guide. Seulement il savait
que, dans les premiers jours de fvrier, un quatrime dbarquement
devait avoir lieu  la falaise. Il tait mme charg de recevoir les
nouveaux dbarqus.

[En marge: Fv. 1804.]

[En marge: Arrestation de quelques agents de Georges.]

Sur-le-champ, dans ces premiers jours de fvrier, on se mit en
recherche, et on fouilla, depuis Paris jusqu' la cte, les lieux
indiqus, afin de dcouvrir les gtes qui servaient aux migrs
voyageurs. On fit bonne garde chez les marchands de vins dnoncs par
l'agent de Georges, et, en peu de jours, on opra diverses arrestations
importantes, deux surtout qui jetrent un grand jour sur toute
l'affaire. On saisit d'abord un jeune homme, nomm Picot, domestique de
Georges, chouan intrpide, qui, tant arm de pistolets et de poignards,
fit feu sur les agents de la police, et ne se rendit qu' la dernire
extrmit, en dclarant qu'il voulait mourir pour le service de son roi.
On saisit avec celui-l un nomm Bouvet de Lozier, principal officier de
Georges, qui se laissa prendre sans provoquer le mme tumulte, et en
montrant plus de calme.

[En marge: La prsence de Georges  Paris, constate par plusieurs
dclarations.]

[En marge: Rvlations inattendues de Bouvet de Lozier, gravement
compromettantes pour Moreau.]

Ces hommes taient arms comme des malfaiteurs prts  commettre les
plus grands crimes, et, outre les armes qu'ils portaient sur eux, ils
avaient des sommes considrables en or et en argent. Au premier instant,
ils paraissaient fort exalts; puis ils se calmaient, et finissaient par
faire des aveux. C'est ce qui arriva pour le nomm Picot. Arrt le 8
fvrier (18 pluvise), il ne voulut rien dire d'abord, et ensuite peu 
peu il fut induit  parler. Il avoua qu'il tait venu d'Angleterre avec
Georges, qu'il se trouvait avec lui depuis six mois  Paris, et ne
dguisa gure le motif de leur voyage en France. Ainsi, la prsence de
Georges  Paris pour un grand but, ne pouvait plus tre mise en doute.
Mais on n'en savait pas davantage. Bouvet de Lozier ne disait rien.
C'tait un personnage fort au-dessus de Picot, par l'ducation et par
les manires. Dans la nuit du 13 au 14 fvrier, ce Bouvet de Lozier
appela tout  coup son gelier. Il avait essay de se pendre, et, n'y
ayant pas russi, livr  une sorte de dlire, il demanda qu'on ret
les dclarations qu'il avait  faire. Alors ce malheureux raconta
qu'avant de mourir pour la cause du roi lgitime, il voulait dmasquer
le personnage perfide qui avait entran de braves gens dans un abme,
en les compromettant inutilement. Il fit ensuite  M. Ral, surpris et
confondu, le plus trange rcit. Ils taient, disait-il,  Londres
autour des princes, quand Moreau avait envoy  Pichegru un de ses
officiers, pour offrir de se mettre  la tte d'un mouvement en faveur
des Bourbons, promettant d'entraner l'arme par son exemple.  cette
nouvelle, ils taient tous partis, avec Georges et Pichegru lui-mme,
pour cooprer  cette rvolution. Arrivs  Paris, Georges et Pichegru
taient accourus chez Moreau, pour s'entendre, et celui-ci avait alors
chang de langage, et avait demand qu'on renverst le Premier Consul 
son profit, afin de se faire dictateur lui-mme. Georges, Pichegru et
leurs amis avaient refus une telle proposition, et c'est dans les
funestes lenteurs amenes par les prtentions de Moreau, qu'ils avaient
t livrs aux recherches de la police. Ce tragique dposant ajoutait,
_qu'il chappait aux ombres de la mort_, pour venir venger lui et ses
amis de l'homme qui les avait perdus tous[26].

         [Note 26: Je cite la propre dclaration de Bouvet de Lozier.
         Cette pice, comme toutes celles qui sont relatives  la
         conspiration de Georges et qui seront cites ci-aprs, est
         tire d'un Recueil en huit volumes in-8{o}, ayant pour titre:

         PROCS INSTRUIT PAR LA COUR DE JUSTICE CRIMINELLE ET SPCIALE
         DU DPARTEMENT DE LA SEINE, SANTE  PARIS, CONTRE GEORGES,
         PICHEGRU ET AUTRES, PRVENUS DE CONSPIRATION CONTRE LA
         PERSONNE DU PREMIER CONSUL. PARIS, C.-F. PATRAS, IMPRIMEUR DE
         LA COUR DE JUSTICE CRIMINELLE. 1804. (EXEMPLAIRE DE LA
         BIBLIOTHQUE ROYALE.)

         _Dclaration de Athanase-Hyacinthe Bouvet de Lozier, faite en
         prsence du grand juge, ministre de la justice._

         Tome II, page 168.

            C'est un homme qui sort des portes du tombeau, encore
            couvert des ombres de la mort, qui demande vengeance de
            ceux qui, par leur perfidie, l'ont jet, lui et son parti,
            dans l'abme o il se trouve.

            Envoy pour soutenir la cause des Bourbons, il se trouve
            oblig ou de combattre pour Moreau, ou de renoncer  une
            entreprise qui tait l'unique objet de sa mission.

            Monsieur devait passer en France pour se mettre  la tte
            d'un parti royaliste; Moreau promettait de se runir  la
            cause des Bourbons. Les royalistes rendus en France,
            Moreau se rtracte.

            Il leur propose de travailler pour lui et de le faire
            nommer dictateur.

            L'accusation que je porte contre lui n'est appuye
            peut-tre que de demi-preuves.

            Voici les faits; c'est  vous de les apprcier.

            Un gnral qui a servi sous les ordres de Moreau,
            Lajolais, est envoy par lui auprs du prince  Londres;
            Pichegru tait l'intermdiaire: Lajolais adhre, au nom et
            de la part de Moreau, aux points principaux du plan
            propos.

            Le prince prpare son dpart; le nombre des royalistes en
            France est augment, et dans les confrences qui ont lieu
             Paris entre Moreau, Pichegru et Georges, le premier
            manifeste ses intentions, et dclare ne pouvoir agir que
            pour un dictateur et non pour un roi.

            De l, l'hsitation, la dissension et la perte presque
            totale du parti royaliste.

            Lajolais tait auprs du prince au commencement de janvier
            de cette anne, comme je l'ai appris par Georges.

            Mais ce que j'ai vu, c'est, le dix-sept janvier, son
            arrive  la Poterie, le lendemain de son dbarquement
            avec Pichegru, par la voie de notre correspondance, que
            vous ne connaissez que trop.

            J'ai vu encore le mme Lajolais, le vingt-cinq ou le
            vingt-six de janvier, lorsqu'il vint prendre Georges et
            Pichegru  la voiture o j'tais avec eux, boulevard de la
            Madeleine, pour les conduire  Moreau, qui les attendait 
            quelques pas de l. Il y eut entre eux, aux
            Champs-lyses, une confrence qui dj nous fit prsager
            ce que proposa Moreau ouvertement dans la suivante qu'il
            eut avec Pichegru seul; savoir: qu'il n'tait pas possible
            de rtablir le roi; et il proposa d'tre mis  la tte du
            gouvernement sous le titre de dictateur, ne laissant aux
            royalistes que la chance d'tre ses collaborateurs et ses
            soldats.

            Je ne sais quel poids aura prs de vous l'assertion d'un
            homme arrach depuis une heure  la mort qu'il s'tait
            donne lui-mme, et qui voit devant lui celle qu'un
            gouvernement offens lui rserve.

            Mais je ne puis retenir le cri du dsespoir et ne pas
            attaquer un homme qui m'y rduit.

            Au surplus, vous pourrez trouver des faits conformes  ce
            que j'avance dans la suite de ce grand procs o je suis
            impliqu.

            _Sign_ BOUVET,
            adjudant-gnral de l'arme royale.]

[En marge: Attitude du Premier Consul en apprenant la participation de
Moreau  la conjuration. Il veut, avant d'agir contre lui, que la
prsence de Pichegru soit constate.]

Ainsi, du milieu d'un suicide interrompu, sortait contre Moreau une
dnonciation terrible; dnonciation fort exagre par le dsespoir, mais
prsentant cependant l'ensemble du complot. M. Ral, stupfait, courut
aux Tuileries. Il trouva, comme d'usage, le Premier Consul s'arrachant
de bonne heure au sommeil, pour se livrer au travail. Le Premier Consul
tait encore dans les mains de son valet de chambre Constant, lorsqu'aux
premiers mots de M. Ral, il lui mit la main sur la bouche, le fit
taire, et s'enferma seul avec lui pour entendre son rcit. Il ne parut
point tonn. Cependant il refusa de croire entirement  la dclaration
qui concernait Moreau. Il comprenait trs-bien ce projet de runir tous
les partis contre lui, d'employer Pichegru comme intermdiaire entre les
royalistes et les rpublicains; mais, pour croire  la culpabilit de
Moreau, il voulait que la prsence de Pichegru  Paris ft bien
constate. Si de nouvelles rvlations levaient tous les doutes  cet
gard, le lien entre les royalistes et Moreau se trouvait tabli, et on
pouvait aller droit  celui-ci. Du reste, il ne lui chappait aucun
accent de colre ou de vengeance; il paraissait plus curieux, plus
mditatif qu'irrit.

[En marge: La prsence de Pichegru constate.]

On songea de nouveau  interroger Picot, le domestique de Georges, pour
savoir s'il avait connaissance de la prsence de Pichegru  Paris. On le
questionna le mme jour, et, en y mettant beaucoup de douceur, on finit
par l'amener  s'ouvrir entirement. Il dclara lui-mme tout ce qui
tait relatif  Pichegru et  Moreau. Il en savait moins que Bouvet de
Lozier; mais ce qu'il savait tait plus significatif peut-tre, car il
en rsultait que le dsespoir produit par la conduite de Moreau tait
descendu jusque dans les derniers rangs des conjurs. Quant  Pichegru
il dclara l'avoir vu trs-positivement  Paris, et peu de jours
auparavant; il affirma mme qu'il y tait encore. Quant  Moreau, il
raconta qu'il avait entendu les officiers de Georges exprimer le plus
vif regret de s'tre adress  ce gnral, qui tait prt  tout faire
manquer par ses prtentions ambitieuses[27].

         [Note 27:

            _Extrait de la deuxime dclaration de Louis Picot_, le 24
            pluvise an XII (14 fvrier,  une heure du matin),
            _devant le prfet de police_.

         Tome II, page 392.

         A dclar:

         Que les chefs ont tir au sort  qui attaquerait le Premier
         Consul;

         Qu'ils veulent l'enlever, s'ils le rencontrent sur la route
         de Boulogne, ou l'assassiner, en lui prsentant une ptition
          la parade, ou lorsqu'il va au spectacle;

         Qu'il croit bien fermement que Pichegru est non-seulement en
         France, mais encore  Paris.


         _Extrait de la troisime dclaration de Louis Picot_, 24
         pluvise (14 fvrier).

         Tome II, page 395.

         A dclar:

         Que Pichegru a constamment port le nom de Charles, et qu'il
         l'a entendu nommer ainsi plusieurs fois;

         Que souvent il a entendu parler du gnral Moreau, et que les
         chefs ont rpt frquemment devant lui, qu'ils taient
         fchs que les princes aient mis Moreau dans l'affaire, mais
         qu'il ignore quand Georges a vu Moreau.]

[En marge: Conseil secret dans lequel l'arrestation de Moreau est
rsolue.]

Ces faits ayant t connus dans le courant de la journe du 14, le
Premier Consul convoqua sur-le-champ un conseil secret aux Tuileries,
compos des deux consuls Cambacrs et Lebrun, des principaux ministres,
et de M. Fouch, qui, bien que n'tant plus ministre, avait la plus
grande part  cette information. Le conseil se tint dans la nuit du 14
au 15. La question mritait un srieux examen. La conspiration tait
d'une vidence incontestable. Le projet d'assaillir le Premier Consul
avec une troupe de chouans. Georges en tte, ne faisait pas de doute. Le
concours de tous les partis, rpublicains ou royalistes, devenait
certain aussi, par la prsence de Pichegru, qui avait d servir
d'intermdiaire entre les uns et les autres. Quant  la culpabilit de
Moreau, il tait difficile d'en prciser l'tendue; mais ni Bouvet de
Lozier dans son dsespoir, ni Picot dans sa navet de subalterne, ne
pouvaient avoir invent cette singulire circonstance, du tort fait au
parti royaliste par les vues personnelles de Moreau. Il tait clair que,
si l'on n'arrtait pas ce gnral, l'instruction se poursuivant, on le
trouverait dnonc  chaque instant; que ces dnonciations
s'bruiteraient, et qu'alors on aurait tout  fait l'apparence ou de le
calomnier perfidement, ou d'avoir peur de lui, et de ne pas oser
poursuivre un criminel, parce que sous ce criminel se trouvait le second
personnage de la Rpublique.

[En marge: Motifs qui dcident le Premier Consul  faire arrter
Moreau.]

C'tait l pour le Premier Consul la considration dcisive. Laisser
mettre en question la fermet de son gouvernement, tait ce qui cotait
le plus  son orgueil et  sa politique.--On dirait, s'cria-t-il, que
j'ai peur de Moreau. Il n'en sera point ainsi. J'ai t le plus clment
des hommes, mais je serai le plus terrible, quand il faudra l'tre; et
je frapperai Moreau comme un autre, puisqu'il entre dans des complots,
odieux par leur but, honteux par les rapprochements qu'ils
supposent.--Il n'hsita donc pas un instant  dcider l'arrestation de
Moreau. Il y avait d'ailleurs une autre raison, et celle-l tait
pressante. Georges, Pichegru n'taient pas arrts. On avait pris trois
ou quatre de leurs complices; mais la bande des excuteurs se trouvait
tout entire hors des mains de la police, et il tait possible que la
crainte d'tre dcouverts les portt  brusquer la tentative pour
laquelle ils taient venus en France. Il fallait pour ce motif
prcipiter l'instruction, et s'emparer de tous les chefs qu'on avait le
moyen de saisir. On serait ainsi conduit invitablement  d'autres
dcouvertes. L'arrestation de Moreau fut donc immdiatement rsolue, et
avec la sienne celle de Lajolais et autres entremetteurs, dont le nom
avait t rvl.

Le Premier Consul tait irrit, mais non pas contre Moreau prcisment.
Il avait plutt l'apparence d'un homme qui cherchait  se prmunir, que
d'un homme qui cherchait  se venger. Il voulait avoir Moreau en son
pouvoir, le convaincre, en obtenir les lumires dont il avait besoin, et
ensuite lui faire grce. Il estimait que ce serait le comble de
l'habilet et du bonheur, que d'en sortir de cette manire.

[En marge: Choix de la juridiction,  laquelle Moreau doit tre dfr.]

Il fallait choisir la juridiction. Le consul Cambacrs, qui avait une
grande connaissance des lois, montra le danger de la juridiction
ordinaire dans une affaire de cette nature, et proposa, puisque Moreau
tait militaire, de l'envoyer devant un conseil de guerre, compos de ce
qu'il y aurait de plus lev dans l'arme. Les lois existantes en
fournissaient le moyen. Le Premier Consul s'y opposa[28].--On dirait,
ajouta-t-il, que j'ai voulu me dbarrasser de Moreau, et le faire
assassiner juridiquement par mes propres cratures.--Il chercha donc un
moyen terme. En consquence on imagina d'envoyer Moreau devant le
tribunal criminel de la Seine; mais la constitution permettant de
suspendre le jury dans certains cas, et dans l'tendue de certains
dpartements, on dcida que cette suspension serait prononce
immdiatement pour le dpartement de la Seine. C'tait une faute, dont
le principe tait honorable. Le public envisagea la suspension du jury
comme un acte aussi rigoureux qu'aurait pu l'tre l'envoi devant une
commission militaire; et, sans se donner le mrite d'avoir respect les
formes de la justice, on s'en donna tous les inconvnients, comme on le
verra bientt. Il fut rsolu, en outre, que le grand-juge Rgnier
rdigerait un rapport sur le complot qu'on venait de dcouvrir, sur les
motifs de l'arrestation de Moreau, et que ce rapport serait communiqu
au Snat, au Corps Lgislatif, au Tribunat.

         [Note 28: Je rpte ici le tmoignage de M. Cambacrs
         lui-mme.]

Ce conseil avait dur toute la nuit. Ds le matin (15 fvrier), on
envoya un dtachement de gendarmes d'lite, avec des officiers de
justice,  la demeure qu'habitait Moreau. On ne l'y trouva pas, et on
partit pour Grosbois. On le rencontra au pont de Charenton, revenant 
Paris. Il fut arrt sans clat, avec beaucoup d'gards, et conduit au
Temple. En mme temps que lui furent arrts Lajolais, et les employs
des vivres, qui avaient servi d'intermdiaires.

[En marge: Effet produit dans le public par l'arrestation de Moreau.]

Le message contenant le rapport de Rgnier fut port dans la mme
journe au Snat, au Corps Lgislatif et au Tribunat. Il y produisit un
tonnement douloureux chez les amis du gouvernement, et une sorte de
joie malicieuse chez ses ennemis, ennemis plus ou moins ouverts, dont un
certain nombre restait encore dans les grands corps de l'tat. C'tait,
suivant ceux-ci, une invention de la police, une machination du Premier
Consul, qui voulait se dbarrasser d'un rival dont il tait jaloux, et
refaire sa popularit compromise en inspirant de l'inquitude pour ses
jours. Les langues se dchanrent, comme il arrive toujours en pareille
circonstance, et au lieu de dire: _la conspiration de Moreau_, les
beaux-esprits dirent: _la conspiration contre Moreau_. Le frre du
gnral, qui tait membre du Tribunat, s'lana vivement  la tribune
de cette assemble, dclara que son frre avait t calomni, et qu'il
ne demandait qu'une chose, pour dmontrer son innocence, c'est qu'il ft
renvoy  la justice ordinaire, et non devant une justice spciale. Il
ne rclamait pour son frre que les moyens de faire clater la
vrit.--On couta ces paroles froidement, mais avec chagrin. La
majorit des trois corps tait  la fois dvoue et afflige. Il
semblait que, depuis la rupture de la paix, la fortune du Premier
Consul, jusque-l aussi heureux qu'il tait grand, se ft un peu
dmentie. On ne croyait pas qu'il et invent cette conspiration; mais
on tait dsol de voir que sa vie ft encore en pril, et qu'il fallt
la dfendre en frappant les plus hautes ttes de la Rpublique. On
rpondit donc au message du gouvernement par un message qui contenait
l'expression, ordinaire en ces circonstances, de l'intrt, de
l'attachement qu'on portait au chef de l'tat, et des voeux ardents
qu'on formait pour que justice ft promptement et loyalement rendue.

Le bruit caus par ces arrestations fut trs-grand, et devait l'tre. Le
gros du public tait fort dispos  s'indigner contre toute tentative,
qui mettrait en pril les jours prcieux du Premier Consul; cependant on
rvoquait en doute la ralit du complot. Certes l'abominable machine
infernale avait rendu tout croyable; mais le crime avait alors prcd
l'instruction, et s'tait produit d'ailleurs sous la forme du plus
atroce attentat. Cette fois, au contraire, on annonait un projet
d'assassinat, et, sur la simple annonce d'un projet, on commenait par
arrter l'un des hommes les plus illustres de la Rpublique, qui passait
pour tre l'objet de toute la jalousie du Premier Consul. Les esprits
mchants demandaient o tait donc Georges, o tait donc Pichegru? Ces
deux personnages,  les entendre, n'taient certainement pas  Paris; on
ne les y trouverait pas, car tout cela n'tait que fable maladroite et
invention odieuse.

[En marge: Irritation du Premier Consul en voyant que quelques personnes
doutent de la ralit du complot.]

Si le Premier Consul avait t d'abord assez calme  l'aspect du nouveau
danger dont sa personne tait menace, il s'irrita profondment, en
voyant de quelles noires calomnies ce danger tait l'occasion. Il se
demandait si ce n'tait pas assez d'tre en butte aux complots les plus
affreux, s'il fallait encore passer soi-mme pour machinateur de
complots, pour envieux, quand on tait poursuivi par la plus basse
envie, pour auteur de projets perfides contre la vie d'autrui, quand sa
propre vie courait les plus grands prils. Il fut saisi d'une colre que
chaque progrs de l'instruction ne cessa d'augmenter. Il mit  dcouvrir
les auteurs de la conspiration une sorte d'acharnement: non pas qu'il
tnt  garantir sa vie; il n'y pensait gure, tant il tait confiant
dans sa fortune; mais il tenait  confondre l'infamie de ses
dtracteurs, qui le prsentaient comme l'inventeur des trames dont il
avait failli, et dont il pouvait encore devenir la victime.

[En marge: L'irritation du Premier Consul dirige cette fois, non pas
contre les rpublicains, mais contre les royalistes.]

Ce n'tait pas contre les rpublicains qu'il tait le plus irrit cette
fois, mais contre les royalistes. Lors de la machine infernale, bien que
les royalistes en fussent les auteurs, il s'en prenait obstinment aux
rpublicains, parce qu'il voyait dans ceux-ci l'obstacle  tout le bien
qu'il projetait. Mais dans le moment, son indignation avait un autre
objet. Depuis son avnement au pouvoir, il avait tout fait pour les
royalistes: il les avait tirs de l'oppression et de l'exil; il leur
avait rendu la qualit de Franais et de citoyens; il leur avait
restitu leurs biens autant qu'il l'avait pu; et cela malgr l'avis et
contre le gr de ses plus fidles partisans. Pour rappeler les prtres,
il avait brav les prjugs les plus enracins du pays et du sicle;
pour rappeler les migrs, il avait brav les alarmes de la classe la
plus ombrageuse, celle des acqureurs de biens nationaux. Enfin il avait
investi quelques-uns de ces royalistes des fonctions les plus
importantes; il commenait mme  les placer auprs de sa personne.
Quand on compare, en effet, l'tat dans lequel il les avait trouvs au
sortir du rgime de la Convention et du Directoire, et celui o il les
avait mis, on ne peut s'empcher de reconnatre que jamais on ne fit
plus pour un parti, que jamais on ne fut protecteur plus gnreux, dans
des vues de justice plus leves, et que jamais une aussi noire
ingratitude ne paya une aussi noble conduite. Le Premier Consul tait
all pour les royalistes jusqu' risquer sa popularit, et, ce qui est
pis, la confiance de tous les hommes sincrement et honntement attachs
 la Rvolution; car il avait laiss dire et croire qu'il songeait 
rtablir les Bourbons. Pour prix de ces efforts et de ces bienfaits, les
royalistes avaient voulu le faire sauter au moyen d'un baril de poudre
en 1800; et ils voulaient aujourd'hui l'gorger sur une grande route; et
c'taient eux qui l'accusaient, dans leurs salons, d'inventer les
complots, qu'ils avaient ourdis eux-mmes.

[En marge: Les conjurs sont unanimes pour dclarer qu'un prince doit
venir  Paris.]

C'est l le sentiment qui remplit promptement son me ardente, et qui
produisit chez lui une raction soudaine contre le parti coupable de
telles ingratitudes. Aussi sa vengeance ne cherchait-elle plus les
rpublicains dans cette occasion: sans doute il n'tait pas fch de
voir Moreau rduit  recevoir l'accablant bienfait de sa clmence; mais
il voulait faire tomber sur les royalistes tout le poids de sa colre,
et il tait rsolu, comme il le disait,  ne leur accorder aucun
quartier. Les rvlations qui suivirent ajoutrent encore  ce
sentiment, et le convertirent en une sorte de passion.

[En marge: Mars 1804.]

Tandis qu'on cherchait Georges et Pichegru avec le plus grand soin, on
opra de nouvelles arrestations, et on obtint de Picot et de Bouvet de
Lozier des dtails plus complets, et plus graves que tous ceux qu'on
leur avait arrachs jusqu'ici. Ces hommes, ne voulant pas se donner pour
des assassins, se htrent de raconter qu'ils taient venus  Paris dans
la plus haute compagnie, qu'ils avaient avec eux les plus grands
seigneurs de la cour des Bourbons, notamment MM. de Polignac et de
Rivire; et enfin ils dclarrent positivement qu'ils devaient avoir un
prince  leur tte. Ils l'attendaient, disaient-ils,  chaque instant;
ils croyaient mme que ce prince, tant attendu, devait faire partie du
dernier dbarquement, de celui qui tait annonc pour fvrier. On
rpandait parmi eux que c'tait le duc de Berry[29].

         [Note 29:

            _Extrait de la quatrime dclaration de Louis Picot devant
            le prfet de police_, 25 pluvise (15 fvrier).

         Tome II, page 398.

         A dclar:

         Je suis dbarqu avec Georges entre Dunkerque et la ville
         d'Eu. J'ignore s'il y a eu des dbarquements antrieurs; il y
         en a eu deux depuis. Il tait question d'un quatrime
         dbarquement bien plus considrable, qui devait tre compos
         de vingt-cinq personnes: de ce nombre devait tre le duc de
         Berry. J'ignore si ce dbarquement a eu lieu; je sais que
         Bouvet et le nomm Armand devaient aller chercher le prince.

            _Extrait du deuxime interrogatoire de Bouvet_, le 30
            pluvise (20 fvrier).

         Tome II, page 172.

         _Demande._  quelle poque et de quelle manire croyez-vous
         que Moreau et Pichegru se soient concerts pour le plan que
         Georges tait venu excuter en France, et qui tendait au
         rtablissement des Bourbons?

         _Rponse._ Je crois que depuis long-temps Pichegru et Moreau
         entretenaient une correspondance entre eux; et ce n'est que
         sur la certitude que Pichegru donna au prince, que Moreau
         tayait de tous ses moyens un mouvement en France en leur
         faveur, que le plan fut vaguement arrt: le rtablissement
         des Bourbons; les conseils travaills par Pichegru; un
         mouvement dans Paris, et soutenu de la prsence du prince;
         une attaque de vive force dirige contre le Premier Consul;
         la prsentation du prince aux armes par Moreau, qui,
         d'avance, devait avoir prpar tous les esprits.]

Les dpositions devinrent sur ce point on ne peut pas plus prcises,
plus concordantes, plus compltes. Le complot acquit aux yeux du Premier
Consul une funeste clart. Il vit le comte d'Artois, le duc de Berry,
entours d'migrs, affilis par Pichegru aux rpublicains, ayant  leur
service une troupe de sicaires, promettant mme de se mettre  leur
tte pour l'gorger dans un guet-apens, qu'ils appelaient un combat
loyal,  armes gales. En proie  une sorte de fureur, il n'eut plus
qu'un dsir, ce fut de s'emparer de ce prince qu'on devait envoyer 
Paris par la falaise de Biville. Cette vivacit de langage  laquelle il
se livrait, lors de la machine infernale, contre les jacobins, tait
maintenant tourne tout entire contre les princes et les grands
seigneurs qui descendaient  un tel rle.--Les Bourbons croient,
disait-il, qu'on peut verser mon sang, comme celui des plus vils
animaux. Mon sang cependant vaut bien le leur. Je vais leur rendre la
terreur qu'ils veulent m'inspirer. Je pardonne  Moreau sa faiblesse, et
l'entranement d'une sotte jalousie; mais je ferai impitoyablement
fusiller le premier de ces princes qui tombera sous ma main. Je leur
apprendrai  quel homme ils ont affaire.--Tel tait le langage qu'il ne
cessait de tenir pendant cette terrible procdure. Il tait sombre,
agit, menaant, et, signe singulier chez lui, il travaillait beaucoup
moins. Il semblait pour un moment avoir oubli Boulogne, Brest et le
Texel.

[En marge: Mission du colonel Savary  la falaise de Biville, pour
arrter le prince dont on annonait l'arrive.]

[En marge: Fatale rsolution du Premier Consul  l'gard du premier
prince qu'il pourra saisir.]

Sans perdre un instant, il manda auprs de lui le colonel Savary, sur le
dvouement duquel il se reposait entirement. Le colonel Savary n'tait
pas un mchant homme, quoi qu'en aient dit les dtracteurs ordinaires de
tout rgime dchu. Il possdait un esprit remarquable; mais il avait
vcu dans les armes, ne s'tait fait de principes arrts sur rien, et
ne connaissait d'autre morale que la fidlit  un matre dont il avait
reu les plus grands bienfaits. Il venait de passer quelques semaines
dans le Bocage, dguis, et expos aux plus grands prils. Le Premier
Consul lui ordonna de se dguiser de nouveau, et d'aller avec un
dtachement de la gendarmerie d'lite, se poster  la falaise de
Biville. Ces gendarmes d'lite taient  la gendarmerie ce que la garde
consulaire tait au reste de l'arme, c'est--dire la runion des
soldats les plus braves, les plus rguliers de leur arme. On pouvait les
charger des commissions les plus difficiles, sans craindre la moindre
infidlit. Quelquefois, pour un besoin imprvu du service, deux d'entre
eux partaient dans une voiture de poste, et allaient porter plusieurs
millions en or, au fond des Calabres ou de la Bretagne, sans que jamais
ils songeassent  trahir leur devoir. Ce n'taient donc pas des
sicaires, comme on l'a prtendu, mais des soldats qui obissaient 
leurs chefs avec une exactitude rigoureuse, exactitude redoutable, il
est vrai, sous un rgime arbitraire, et avec les lois du temps. Le
colonel Savary dut prendre avec lui une cinquantaine de ces hommes, les
revtir d'un dguisement, les bien armer, et les conduire  la falaise
de Biville. Aucun des dposants ne doutait de la prsence d'un prince
dans la troupe qui allait dbarquer prochainement. On ne variait que sur
un point; on ne savait si ce serait le duc de Berry ou le comte
d'Artois. Le colonel Savary eut ordre de passer jour et nuit au sommet
de la falaise, d'attendre le dbarquement, de s'emparer de tous ceux qui
en feraient partie, et de les transporter  Paris. La rsolution du
Premier Consul tait arrte; il tait dcid  traduire devant une
commission militaire, et  faire fusiller sur-le-champ, le prince qui
tomberait dans ses mains. Dplorable et terrible rsolution, dont on
verra bientt les suites affreuses.--

[En marge: Le Premier Consul, tandis qu'il veut faire fusiller un prince
de Bourbon, veut pardonner  Moreau.]

[En marge: Le grand-juge Rgnier envoy auprs de Moreau pour provoquer
de sa part un acte de confiance.]

Tandis qu'il donnait ces ordres, le Premier Consul montra de tout autres
sentiments  l'gard de Moreau. Il le tenait  ses pieds, compromis,
dconsidr; il voulait le traiter avec une gnrosit sans bornes. Il
dit au grand-juge, le jour mme de l'arrestation: Il faut que tout ce
qui regarde les rpublicains finisse entre Moreau et moi. Allez
l'interroger dans sa prison; amenez-le dans votre voiture aux Tuileries;
qu'il convienne de tout avec moi, et j'oublierai les garements produits
par une jalousie, qui tait plutt celle de son entourage que la sienne
mme.--Malheureusement, il tait plus facile au Premier Consul de
pardonner, qu' Moreau d'accepter son pardon. Tout avouer, c'est--dire
se jeter aux genoux du Premier Consul, tait un acte d'abattement qu'on
ne pouvait gure attendre d'un homme, dont l'me tranquille s'levait
peu, mais s'abaissait peu aussi. C'est M. Fouch, s'il et t encore
ministre de la police, qu'il aurait fallu charger du soin de voir
Moreau. Il tait l'homme le plus capable, par son esprit familier et
insinuant, de s'introduire dans une me ferme par l'orgueil et le
malheur, de mettre cet orgueil  l'aise, en lui disant avec une sorte
d'indulgence, dont seul il savait trouver le langage: Vous avez voulu
renverser le Premier Consul, mais vous avez succomb. Vous tes son
prisonnier. Il sait tout; il vous pardonne, et veut vous rendre votre
situation. Acceptez sa bonne volont, ne soyez pas dupe d'une fausse
dignit, au point de refuser une grce inespre, qui vous replacera o
vous seriez, si vous n'aviez pas jou votre existence en conspirant.--Au
lieu de cet entremetteur peu scrupuleux, mais habile, on envoya auprs
de Moreau un honnte homme, qui, abordant l'illustre accus avec tout
l'appareil de son ministre, fit chouer les bonnes intentions du
Premier Consul. Le grand-juge Rgnier vint dans la prison, en simarre,
accompagn du secrtaire du conseil d'tat, Locr. Il fit comparatre
Moreau, et l'interrogea longuement, avec de froids gards. Dans la
journe, Lajolais, arrt, avait  peu prs tout dit, quant  ce qui
concernait les relations de Moreau avec Pichegru. Il avouait avoir servi
d'intermdiaire pour rapprocher Pichegru de Moreau, tre all  Londres,
avoir ramen Pichegru, l'avoir mis dans les bras de Moreau, tout cela
dans l'intention, disait-il, d'obtenir le rappel de l'un par les
sollicitations de l'autre. Lajolais n'avait tu que les relations avec
Georges, qui, une fois avoues, auraient rendu sa version inadmissible.
Mais ce malheureux ignorait que les relations de Pichegru avec Georges,
et avec les princes migrs, tant constates d'une manire certaine par
d'autres dpositions, livrer seulement le secret des entrevues de Moreau
avec Pichegru, c'tait tablir un lien fatal entre Moreau, Georges et
les princes migrs. Les dpositions de Lajolais suffisaient donc pour
mettre en vidence les torts de Moreau. La premire chose  faire tait
d'clairer amicalement ce dernier sur la marche de l'instruction, pour
ne pas l'exposer  mentir inutilement. Il fallait, en lui prouvant qu'on
savait tout, l'amener  tout dire. Si l'on y et ajout le ton, le
langage qui pouvaient l'inviter  la confiance, peut-tre on aurait
provoqu un moment d'abandon qui aurait sauv cet infortun. Au lieu
d'agir ainsi, le grand-juge interrogea Moreau sur ses rapports avec
Lajolais, Pichegru, Georges, et sur chacun de ces points lui laissa
toujours dire qu'il ne savait rien, qu'il n'avait vu personne, qu'il
ignorait pourquoi on lui adressait toutes ces questions, et ne l'avertit
point qu'il s'engageait dans un ddale de dngations inutiles et
compromettantes. Cette entrevue avec le grand-juge n'eut donc point le
rsultat qu'en attendait le Premier Consul, et qui et rendu possible un
acte de clmence aussi noble qu'utile.

[En marge: Moreau, ayant refus de s'ouvrir au grand-juge, est livr 
la justice.]

[En marge: Longue attente du colonel Savary  la falaise de Biville.]

M. Rgnier revint aux Tuileries pour rapporter le rsultat de
l'interrogatoire de Moreau.--H bien, reprit le Premier Consul,
puisqu'il ne veut pas s'ouvrir  moi, il faudra bien qu'il s'ouvre  la
justice.--Le Premier Consul fit donc suivre l'affaire avec la dernire
rigueur, et dploya la plus extrme activit pour saisir les coupables.
Il songeait surtout  sauver l'honneur de son gouvernement,
trs-gravement compromis, si on ne fournissait la preuve de la ralit
du complot, par la double arrestation de Georges et de Pichegru. Sans
cette arrestation, il passait pour un bas envieux, qui avait voulu
compromettre et perdre le second gnral de la Rpublique. On prenait
tous les jours de nouveaux complices de la conjuration qui ne laissaient
aucun doute sur l'ensemble et les dtails du plan, particulirement sur
la rsolution d'assaillir la voiture du Premier Consul entre Saint-Cloud
et Paris, sur la prsence d'un jeune prince  la tte des conjurs, sur
l'arrive de Pichegru pour se concerter avec Moreau, sur leurs
divergences de vues, sur les retards qui s'en taient suivis, et qui
avaient amen leur perte  tous. On connaissait donc tous les faits,
mais on ne prenait encore aucun des chefs, dont la prsence aurait
convaincu les esprits les plus incrdules; on ne prenait pas le prince
tant attendu, dont le Premier Consul, dans sa colre, voulait faire un
sanglant sacrifice. Le colonel Savary, plac  la falaise de Biville,
crivait qu'il avait tout vu, tout vrifi sur les lieux mmes, et qu'il
avait constat la parfaite exactitude des rvlations obtenues quant au
mode des dbarquements, quant  la route mystrieuse fraye entre
Biville et Paris, quant  l'existence du petit btiment qui chaque soir
courait des bordes le long de la cte, et semblait toujours vouloir
s'approcher, sans s'approcher jamais. On avait lieu de croire que les
signaux convenus entre les conjurs, n'tant pas faits sur le sommet de
la falaise (parce qu'on ne les connaissait pas), ou bien des
avertissements ayant t envoys de Paris  Londres, le nouveau
dbarquement tait contremand ou au moins suspendu. Le colonel Savary
avait ordre d'attendre avec une imperturbable patience.

[En marge: Loi contre ceux qui donneront asile  Georges et  ses
complices.]

Dans Paris, on saisissait chaque jour la trace de Pichegru ou de
Georges. On avait failli les arrter, mais chaque fois on les avait
manqus d'un instant. Le Premier Consul, qui ne mnageait pas les
moyens, rsolut de prsenter une loi, dont le caractre prouvera quelle
ide on se faisait, au sortir de la Rvolution, des garanties des
citoyens, aujourd'hui si respectes. On proposa donc au Corps Lgislatif
une loi par laquelle tout individu qui reclerait Georges, Pichegru et
soixante de leurs complices, dont on donnait le signalement, serait
puni, non pas de la prison ou des fers, mais de la mort. Quiconque, les
ayant vus, ou ayant connu leur retraite, ne les dnoncerait pas, serait
puni de six ans de fers. Cette loi formidable, qui ordonnait, sous peine
de mort, un acte barbare, fut adopte, le jour mme o elle avait t
prsente, sans aucune rclamation.

[En marge: Paris ferm pendant plusieurs jours.]

 peine tait-elle rendue, qu'elle fut suivie de prcautions non moins
rigoureuses. On pouvait craindre que les conjurs, pourchasss de la
sorte, ne songeassent  prendre la fuite. Paris fut donc ferm. Tout le
monde put y entrer; personne n'eut la permission d'en sortir, pendant un
certain nombre de jours. Pour assurer l'excution de cette mesure, la
garde  pied fut place par dtachements  toutes les portes de la
capitale; la garde  cheval fit des patrouilles continuelles le long du
mur d'octroi, avec ordre d'arrter quiconque passerait par-dessus le
mur, ou de faire feu sur quiconque voudrait s'enfuir. Enfin les matelots
de la garde, distribus dans des canots, stationnrent sur la Seine,
pendant le jour et la nuit. Les courriers du gouvernement avaient seuls
la facult de sortir, aprs avoir t fouills, et reconnus de manire
qu'on ne pt s'y tromper.

[En marge: Paris revenu pour quelques jours au temps de la Terreur.]

[En marge: Dans sa disposition  ne rien mnager, le Premier Consul
traite M. de Markoff comme il avait trait lord Withworth.]

Un moment on sembla revenu aux plus mauvais temps de la Rvolution. Une
sorte de terreur s'tait rpandue dans Paris. Les ennemis du Premier
Consul en abusaient cruellement, et disaient de lui tout ce qu'on avait
dit autrefois de l'ancien comit de salut public. Dirigeant la police
lui-mme, il tait instruit de tous ces propos, et son exaspration sans
cesse accrue le rendait capable des actes les plus violents. Il tait
sombre, dur, et ne mnageait personne. Depuis les derniers vnements il
ne dissimulait plus son humeur contre M. de Markoff; et la circonstance
prsente fit clater cette humeur d'une manire extrmement fcheuse.
Parmi les gens arrts se trouvait un Suisse, attach, on ne sait  quel
titre,  l'ambassade de Russie, vritable intrigant, qu'il tait peu
convenable  une lgation trangre de prendre  son service.  cette
inconvenance M. de Markoff avait ajout l'inconvenance plus grande
encore de le rclamer. Le Premier Consul donna l'ordre de ne pas le
rendre, de le tenir plus  l'troit qu'auparavant, et de faire sentir 
M. de Markoff toute l'indcence de sa conduite.  cette occasion il fut
frapp de deux circonstances, auxquelles jusque-l il n'avait pas pris
garde, c'est que M. d'Entraigues, l'ancien agent des princes migrs,
tait  Dresde, avec une commission diplomatique de l'empereur de
Russie; qu'un nomm Verngues, autre migr attach aux Bourbons,
envoy par eux  la cour de Naples, se trouvait  Rome, et prenait la
qualit de sujet russe. Le Premier Consul fit demander  la cour de Saxe
le renvoi de M. d'Entraigues,  la cour de Rome l'arrestation immdiate
et l'extradition de l'migr Verngues, et rclama ces actes rigoureux
d'une manire premptoire, qui ne laissait gure la facult de rpondre
par un refus.  la premire rception diplomatique, il mit  une rude
preuve la morgue de M. de Markoff, comme il y avait mis nagure la
roideur de lord Withworth. Il lui dit qu'il trouvait fort trange que
des ambassadeurs eussent  leur service des hommes qui conspiraient
contre le gouvernement, et osassent encore les rclamer.--Est-ce que la
Russie, ajouta-t-il, croit avoir sur nous une supriorit, qui lui
permette de tels procds? Est-ce qu'elle nous croit _tombs en
quenouille_, jusqu'au point de supporter de telles choses? Elle se
trompe; je ne souffrirai rien d'inconvenant, d'aucun prince sur la
terre.--

Dix ans auparavant, la bienveillante Rvolution de quatre-vingt-neuf
tait devenue la sanglante Rvolution de quatre-vingt-treize, par les
provocations continuelles d'ennemis insenss. Un effet du mme genre se
produisait en ce moment dans l'me bouillante de Napolon. Ces mmes
ennemis se comportant avec Napolon, comme ils s'taient comports avec
la Rvolution, faisaient tourner du bien au mal, de la modration  la
violence, celui qui, jusqu' ce jour, n'avait t qu'un sage  la tte
de l'tat. Les royalistes, qu'il avait tirs de l'oppression, l'Europe,
qu'il avait essay de vaincre par sa modration, aprs l'avoir vaincue
par son pe, tout ce qu'il avait, en un mot, le plus mnag, il tait
dispos  le maltraiter maintenant, en actes et en paroles. C'tait une
tempte excite dans une grande me par l'ingratitude des partis, et
l'imprudente malveillance de l'Europe.

[En marge: Dtresse des conjurs, poursuivis  outrance dans Paris.]

Une profonde anxit rgnait dans Paris. La terrible loi porte contre
ceux qui recleraient Georges, Pichegru et ses complices, n'avait fait
natre chez personne la basse rsolution de les livrer; mais personne
aussi ne voulait leur donner asile. Ces malheureux, que nous avons
laisss dsunis, dconcerts par leurs divergences, erraient la nuit, de
maisons en maisons, payant quelquefois six  huit mille francs la
retraite qu'on leur accordait seulement pour quelques heures. Pichegru,
M. de Rivire, Georges, vivaient dans d'affreuses perplexits. Ce
dernier supportait courageusement sa situation, habitu qu'il tait aux
aventures de la guerre civile. D'ailleurs il ne se sentait pas abaiss;
il avait compromis autour de lui tout ce qu'il y avait de plus auguste,
et il songeait seulement  se tirer de ce mauvais pas, comme de tant
d'autres dont il tait sorti heureusement, par son intelligence et son
courage. Mais ces membres de la noblesse franaise, qui avaient cru que
la France, ou tout au moins leur parti, allait leur ouvrir les bras, et
qui ne trouvaient que froideur, embarras ou blme, taient dsols de
leur entreprise. Ils sentaient mieux maintenant l'odieux d'un projet,
qui ne s'offrait plus sous les couleurs dcevantes, que l'esprance du
succs prte  toutes choses. Ils sentaient l'indignit des relations
auxquelles ils s'taient condamns, en s'introduisant en France avec une
troupe de chouans. Pichegru, qui  des vices dplorables joignait
certaines qualits, le sang-froid, la prudence, une haute pntration,
Pichegru voyait bien qu'au lieu de se relever de sa premire chute, il
tait tomb dans le fond d'un abme. Une premire faute commise quelques
annes auparavant, celle d'accepter de coupables relations avec les
Conds, l'avait conduit  devenir un tratre, puis un proscrit.
Maintenant il allait tre trouv parmi les complices d'un guet-apens.
Cette fois il ne resterait plus rien de la gloire du vainqueur de la
Hollande! En apprenant l'arrestation de Moreau, il devina le sort qui
l'attendait, et s'cria qu'il tait perdu. La familiarit de ces chouans
lui tait odieuse. Il se consolait dans la socit de M. de Rivire,
qu'il trouvait plus sage, plus sens que les autres amis du comte
d'Artois, envoys  Paris. Un soir, rduit au dsespoir, il saisit un
pistolet, et allait se brler la cervelle, lorsqu'il en fut empch par
M. de Rivire lui-mme. Une autre fois, priv de gte, il eut une
inspiration qui l'honore, et qui honore surtout l'homme auquel il eut
recours dans le moment. Parmi les ministres du Premier Consul, se
trouvait un des proscrits du 18 fructidor: c'tait M. de Marbois.
Pichegru n'hsita pas  venir, pour une nuit, frapper  sa porte, et lui
montrer de nouveau le proscrit de Sinnamari, demandant  un autre
proscrit de Sinnamari, devenu ministre du Premier Consul, de violer la
loi de son matre. M. de Marbois le reut avec douleur, mais sans
inquitude pour lui-mme. L'honneur qu'on lui faisait en comptant sur sa
gnrosit, il le faisait  son tour au Premier Consul, en ne doutant
pas de son approbation. C'est un spectacle qui console de ces tristes
scnes, de voir ces trois hommes, si divers, compter les uns sur les
autres: Pichegru sur M. de Marbois, M. de Marbois sur le Premier Consul.
Plus tard, en effet, M. de Marbois avoua ce qu'il avait fait, et le
Premier Consul lui rpondit par une lettre qui tait une noble
approbation de sa gnreuse conduite.

[En marge: Arrestation de Pichegru.]

Mais une telle situation devait avoir un terme prochain. Un officier qui
avait t attach  Pichegru trahit son secret, et le livra  la police.
La nuit, pendant que le gnral dormait, entour des armes dont il ne se
sparait jamais, et des livres dont il faisait sa lecture accoutume, la
lampe tant teinte, un dtachement de la gendarmerie d'lite pntra
dans sa retraite, pour le saisir. veill par le bruit, il voulut se
jeter sur ses armes, n'en eut pas le temps, et se dfendit quelques
minutes avec une grande vigueur. Bientt vaincu, il se rendit, et fut
transport au Temple, o devait finir de la manire la plus malheureuse
une vie jadis si brillante.

[En marge: Arrestation de MM. de Rivire et de Polignac.]

 peine tait-il arrt que M. Armand de Polignac, aprs lui M. Jules de
Polignac, et enfin M. de Rivire, poursuivis sans relche, non pas
dnoncs, mais bientt aperus en changeant d'asile, furent saisis 
leur tour. Ces arrestations produisirent sur l'opinion un effet profond
et gnral. La masse des gens honntes, dnue d'esprit de parti, fut
difie sur la ralit du complot. La prsence de Pichegru, des amis
personnels de M. le comte d'Artois, ne laissait plus de doute.
Apparemment ils n'avaient pas t amens en France par la police,
cherchant  chafauder un complot. La gravit des dangers qu'avait
courus et que courait encore le Premier Consul, se rvla tout entire,
et on prouva plus vivement que jamais l'intrt que devait inspirer une
vie si prcieuse. Ce n'tait plus l'envieux rival de Moreau qui avait
voulu perdre ce gnral, c'tait le sauveur de la France expos aux
machinations incessantes des partis. Toutefois les malveillants, quoique
un peu dconcerts, ne se taisaient pas.  les entendre, MM. de
Polignac, de Rivire, taient des imprudents, incapables de se tenir en
repos, s'agitant sans cesse avec M. le comte d'Artois, et venus
uniquement pour voir si les circonstances taient favorables  leur
parti. Mais il n'y avait l ni complot srieux, ni pril menaant, de
nature  justifier l'intrt qu'on cherchait  inspirer pour la personne
du Premier Consul.

Il fallait, pour fermer la bouche  ces discoureurs, pour les confondre,
une arrestation de plus, celle de Georges. Alors il ne serait gure
possible de dire, en trouvant ensemble MM. de Polignac, de Rivire,
Pichegru et Georges, qu'ils taient  Paris en simples observateurs.
Cette dernire preuve devait tre bientt obtenue, grce aux moyens
terribles employs par le gouvernement.

[En marge: Arrestation de Georges, effectue le 9 mars.]

Georges, traqu par une multitude d'agents, oblig de changer de gte
tous les jours, ne pouvant sortir de Paris, qui tait gard par terre et
par eau, Georges devait finir par succomber. On tait sur ses traces;
mais il est juste de reconnatre,  l'honneur du temps, que personne
n'avait consenti  le livrer, bien que le voeu de son arrestation ft
gnral. Ceux qui se hasardaient  le recevoir ne voulaient le cacher
que pour un jour. Il fallait que tous les soirs il changet de retraite.
Le 9 mars, vers l'entre de la nuit, plusieurs officiers de paix
entourrent une maison, devenue suspecte par les alles et venues de
gens de mauvaise apparence. Georges, qui l'avait occupe, essaya d'en
sortir pour se procurer un asile ailleurs. Il partit vers sept heures du
soir, et monta, prs du Panthon, dans un cabriolet conduit par un
serviteur de confiance, jeune chouan dtermin. Les officiers de paix
suivirent ce cabriolet en courant  perte d'haleine, jusqu'au carrefour
de Bussy. Georges pressait son compagnon de hter le pas, lorsque l'un
des agents de la police, arriv le premier, se jeta sur la bride du
cheval. Georges d'un coup de pistolet l'tendit roide mort  ses pieds.
Il s'lana ensuite du cabriolet pour s'enfuir, et tira un second coup
sur un autre agent, qu'il blessa grivement. Mais, envelopp par le
peuple, arrt malgr ses efforts, il fut livr  la force publique,
accourue en toute hte. On le reconnut sur-le-champ pour ce terrible
Georges qu'on cherchait depuis si long-temps, et qu'on tenait enfin, ce
qui produisit dans Paris une joie gnrale. On vivait, en effet, dans
une sorte d'oppression dont on tait maintenant soulag. Avec Georges
venait d'tre arrt le serviteur qui l'accompagnait, et qui avait eu 
peine le temps de faire quelques pas.

[En marge: Rponse audacieuse de Georges au moment de son arrestation.]

Georges fut conduit  la prfecture de police. La premire motion
passe, ce chef des conjurs tait redevenu parfaitement calme. Il tait
jeune et vigoureux; il avait les paules larges, le visage plein, plutt
ouvert et serein que sombre et mchant, comme son rle aurait pu le
faire croire. Il portait sur lui des pistolets, un poignard, et une
soixantaine de mille francs, tant en or qu'en billets de banque.
Interrog immdiatement, il avoua, sans hsiter, son nom, et le motif de
sa prsence  Paris. Il tait venu, disait-il, pour attaquer le Premier
Consul, non pas en s'introduisant avec quatre assassins dans son palais,
mais en l'abordant ouvertement, en rase campagne, au milieu de sa garde
consulaire. Il devait agir en compagnie d'un prince franais, qui se
proposait de venir en France, mais qui n'y tait pas encore arriv.
Georges tait presque fier de la nature toute nouvelle de ce complot,
qu'il mettait beaucoup de soin  distinguer d'un assassinat. Cependant,
lui disait-on, vous avez envoy Saint-Rjant  Paris, pour y prparer la
machine infernale.--Je l'ai envoy, rpondait Georges, mais je ne lui
avais pas prescrit les moyens dont il devait se servir.--Mauvaise
justification, qui prouvait bien que Georges n'tait pas tranger  cet
horrible attentat! Du reste, sur tout ce qui concernait d'autres que
lui, ce hardi conjur s'obstinait  se taire, rptant qu'il y avait
assez de victimes, et qu'il n'en voulait pas augmenter le nombre[30].

         [Note 30: _Extrait du premier interrogatoire de Georges par
         le prfet de police_, 18 ventse (9 mars).

         Tome II, page 79.

         Nous, conseiller d'tat, prfet de police, avons fait
         comparatre par-devant nous Georges Cadoudal, et l'avons
         interrog ainsi qu'il suit:

         _Demande._ Que veniez-vous faire  Paris?

         _Rponse._ Je venais pour attaquer le Premier Consul.

         _D._ Quels taient vos moyens pour attaquer le Premier
         Consul?

         _R._ J'en avais encore bien peu; je comptais en runir.....

         _D._ De quelle nature taient vos moyens d'attaque contre le
         Premier Consul?

         _R._ Des moyens de vive force.

         _D._ Aviez-vous beaucoup de monde avec vous?

         _R._ Non, parce que je ne devais attaquer le Premier Consul
         que lorsqu'il y aurait un prince franais  Paris, et il n'y
         est point encore.

         _D._ Vous avez,  l'poque du 3 nivse, crit  Saint-Rjant,
         et vous lui avez fait des reproches de la lenteur qu'il
         mettait  excuter vos ordres contre le Premier Consul?

         _R._ J'avais dit  Saint-Rjant de runir des moyens  Paris,
         mais je ne lui avais pas dit de faire l'affaire du 3
         nivse.....


         _Extrait du deuxime interrogatoire de Georges Cadoudal_, 18
         ventse (9 mars).

         Tome II, page 83.

         _Demande._ Depuis quel temps tes-vous  Paris?

         _Rponse._ Depuis environ cinq mois; je n'y suis point rest
         quinze jours en totalit.

         _D._ O avez-vous log?

         _R._ Je ne veux pas le dire.....

         _D._ Quel est le motif qui vous a amen  Paris?

         _R._ J'y suis venu dans l'intention d'attaquer le Premier
         Consul.

         _D._ Quels taient vos moyens d'attaque?

         _R._ L'attaque devait tre de vive force.

         _D._ O comptiez-vous trouver cette force-l?

         _R._ Dans toute la France.

         _D._ Il y a donc dans toute la France une force organise 
         votre disposition et  celle de vos complices?

         _R._ Ce n'est pas ce qu'on doit entendre par la force dont
         j'ai parl ci-dessus.

         _D._ Que faut-il donc entendre par la force dont vous parlez?

         _R._ Une runion de force  Paris. Cette runion n'est pas
         encore organise; elle l'et t aussitt que l'attaque
         aurait t dfinitivement rsolue.

         _D._ Quel tait donc votre projet et celui des conjurs?

         _R._ De mettre un Bourbon  la place du Premier Consul.

         _D._ Quel tait le Bourbon dsign?

         _R._ Charles-Xavier-Stanislas, ci-devant Monsieur, reconnu
         par nous pour Louis XVIII.

         _D._ Quel rle deviez-vous jouer lors de l'attaque?

         _R._ Celui qu'un des ci-devant princes franais, qui devait
         se trouver  Paris, m'aurait assign.

         _D._ Le plan a donc t conu et devait donc tre excut
         d'accord avec les ci-devant princes franais?

         _R._ Oui, citoyen juge.

         _D._ Vous avez donc confr avec ces ci-devant princes en
         Angleterre?

         _R._ Oui, citoyen.

         _D._ Qui devait fournir les fonds et les armes?

         _R._ J'avais depuis long-temps les fonds  ma disposition: je
         n'avais pas encore les armes.....]

[En marge: Rponses de MM. de Rivire et de Polignac.]

[En marge: Certitude acquise qu'un prince devait venir  Paris.]

Aprs l'arrestation de Georges et ses dclarations, le complot tait
avr, le Premier Consul justifi; on ne pouvait plus rpter, comme on
le faisait depuis un mois, que la police inventait les conspirations
qu'elle prtendait dcouvrir; on n'avait plus qu' baisser les yeux, si
on tait du parti royaliste, en voyant un prince franais promettre de
se rendre en France avec une bande de chouans, pour livrer une
soi-disant bataille sur une grande route. Il restait,  la vrit,
l'excuse de dire qu'il n'y serait pas venu. C'est possible, mme
probable; mais mieux aurait valu tenir parole, que de promettre en vain
aux malheureux qui risquaient leur tte sur de telles assurances. Au
surplus, ce n'tait pas seulement Georges qui annonait un prince; les
amis de M. le comte d'Artois, MM. de Rivire et de Polignac tenaient le
mme langage. Ils confessaient la partie la plus importante du projet.
Ils repoussaient loin d'eux l'ide d'avoir particip  un projet
d'assassinat; mais ils avouaient tre venus en France pour quelque chose
qu'ils ne dfinissaient pas, pour une espce de mouvement,  la tte
duquel devait figurer un prince franais. Ils n'avaient fait que le
devancer, pour s'assurer de leurs propres yeux, s'il tait utile et
convenable qu'il arrivt[31]. Comme Georges, ces messieurs cherchaient 
s'excuser d'tre trouvs en si mauvaise compagnie, en rptant qu'un
prince franais devait tre avec eux. Ce prince n'tant pas venu, ne se
proposant plus de venir, ils taient assurs de ne pas le mettre en
pril, car il tait couvert par toute la largeur de la Manche. Les
imprudents ne se doutaient pas qu'il y en avait d'autres moins bien
abrits, et qui payeraient peut-tre de leur sang les projets conus et
prpars  Londres.

         [Note 31: _Extrait du premier interrogatoire de M. de Rivire
         par le conseiller d'tat Ral_, le 16 ventse (7 mars).

         Tome II, page 259.

         _Demande._ Depuis quel temps tes-vous  Paris?

         _Rponse._ Il y a environ un mois.

         _D._ Par quelle voie tes-vous venu de Londres en France?

         _R._ Par la cte de Normandie, sur un btiment anglais,
         capitaine Wright,  ce que je crois.

         _D._ Combien y avait-il de passagers, et quels taient les
         passagers?

         _R._ Je ne sais pas.

         _D._ Vous savez que l'ex-gnral Pichegru et Lajolais
         faisaient partie de ces passagers, ainsi que monsieur Jules
         de Polignac?

         _R._ Cela ne me regardant pas, je l'ignore.

         .................

         _D._ Arriv sur la cte o vous tes dbarqu, par quelle
         voie vous tes-vous rendu  Paris?

         _R._ Tantt  pied, et tantt  cheval, par la route de
         Rouen, que j'ai t gagner................

         _D._ Quels sont les motifs de votre voyage et de votre sjour
         en cette ville?

         _R._ De m'assurer de l'tat des choses, et de la situation
         politique et intrieure, afin d'en faire part aux princes,
         qui auraient jug, d'aprs mes observations, s'il tait de
         leur intrt de venir en France, ou de rester en Angleterre.
         Je dois dire cependant que je n'avais point de mission
         particulire d'eux dans le moment; mais les ayant souvent
         servis avec zle.................

         _D._ Quel a t le rsultat des observations que vous avez
         faites sur la situation politique, sur le gouvernement, et
         sur l'opinion? Qu'auriez-vous marqu aux princes  ce sujet,
         si vous aviez pu leur crire et vous rendre auprs d'eux?

         _R._ En gnrai, j'ai cru voir en France beaucoup d'gosme,
         d'apathie, et un grand dsir de conserver la tranquillit.


         _Extrait du deuxime interrogatoire de M. Armand de
         Polignac_, 22 ventse (13 mars).

         Tome II, page 239.

         Je suis dbarqu sur les ctes de Normandie; aprs plusieurs
         sjours, j'ai log prs l'Isle-Adam, dans un endroit o se
         trouvait Georges, aussi connu sous le nom de Lorire.

         Nous sommes venus  Paris ensemble, et avec quelques
         officiers  sa disposition.

         Lorsque je suis parti cette dernire fois de Londres, je
         savais quels taient les projets du comte d'Artois; je lui
         tais trop attach pour ne pas l'accompagner.

         Son plan tait d'arriver en France, de faire proposer au
         Premier Consul d'abandonner les rnes du gouvernement, afin
         qu'il pt en saisir son frre.

         Si le Premier Consul et rejet cette proposition, le comte
         tait dcid  engager une attaque de vive force, pour tcher
         de reconqurir les droits qu'il regardait comme appartenant 
         sa famille.

         Je n'ignorais pas qu'il n'tait pas encore prt  tenter la
         descente lorsque je suis parti; si je l'ai devanc, c'est par
         dsir de voir, comme je l'ai dit, mes parents, ma femme et
         mes amis.

         Lorsqu'il fut question d'un second dbarquement, le comte
         d'Artois me fit entendre qu'en raison de la confiance qu'il
         avait en moi et du zle que j'avais toujours tmoign, il
         dsirait que j'en fisse partie; c'est ce qui me dtermina 
         passer sur le premier btiment.

         Je dois vous observer qu'au moment de mon dpart, j'ai
         hautement dclar que, si tous ces moyens n'avaient pas le
         cachet de la loyaut, je me retirerais et repasserais en
         Russie...............

         _Demande._ Est-il  votre connaissance que le gnral Moreau
         voyait Pichegru et Georges Cadoudal?

         _Rponse._ J'ai su qu'il y avait eu une confrence
         trs-srieuse  Chaillot maison numro six, o logeait
         Georges Cadoudal, entre ledit Cadoudal, le gnral Moreau, et
         Pichegru, ex-gnral.

         On m'a assur que Georges Cadoudal, aprs diffrentes
         ouvertures et explications, avait dit au gnral Moreau: Si
         vous voulez, je vous laisserai avec Pichegru, et alors vous
         finirez peut-tre par vous entendre;

         Qu'enfin le rsultat n'avait laiss que des incertitudes
         dsagrables, attendu que Georges Cadoudal et Pichegru
         paraissaient bien fidles  la cause du prince; mais que
         Moreau restait indcis, et faisait souponner des ides
         d'intrts particuliers. J'ai su, depuis, qu'il y avait eu
         d'autres confrences entre le gnral Moreau et l'ex-gnral
         Pichegru.

         _Extrait de l'interrogatoire subi par M. Jules de Polignac
         devant le conseiller d'tat Ral_, le 16 ventse (7 mars),
         _et cit dans l'acte d'accusation._

         Tome I, page 61.

            Interpell.........

         A rpondu: Que lui paraissant, ainsi qu' son frre, que ce
         qu'on voulait faire n'tait pas aussi noble qu'ils devaient
         naturellement l'esprer, ils avaient parl de se retirer en
         Hollande.

         Invit  expliquer le motif de ses craintes;

         Il a rpondu, qu'il souponnait qu'au lieu de remplir une
         mission quelconque relative  un changement de gouvernement,
         il tait question d'agir contre un seul individu, et que
         c'tait le Premier Consul que le parti de Georges se
         proposait d'attaquer.]

[En marge: Rsolution persistante du Premier Consul de frapper un prince
de Bourbon.]

Plt au ciel que le Premier Consul se ft content de ce qu'il avait
sous la main pour confondre ses ennemis! Il avait le moyen de les faire
trembler, en leur infligeant lgalement les peines contenues dans nos
codes; il pouvait de plus les couvrir de confusion, car les preuves
obtenues taient accablantes. C'tait plus qu'il n'en fallait  sa
sret et  son honneur. Mais, comme nous l'avons dj dit, indulgent
alors pour les rvolutionnaires, il tait indign contre les royalistes,
rvolt de leur ingratitude, et rsolu  leur faire sentir le poids de
sa puissance. Il y avait dans son coeur, outre la vengeance, un autre
sentiment: c'tait une sorte d'orgueil. Il disait tout haut,  tout
venant, qu'un Bourbon pour lui n'tait pas plus que Moreau ou Pichegru,
et mme moins; que ces princes, se croyant inviolables, compromettaient
 leur gr une foule de malheureux de tout rang, et puis se mettaient 
l'abri derrire la mer; qu'ils avaient tort de tant compter sur cet
asile; qu'il finirait bien par en prendre un, et que celui-l il le
ferait fusiller comme un coupable ordinaire; qu'il fallait qu'on st
enfin  qui on avait affaire, en s'attaquant  lui; qu'il n'avait pas
plus peur de verser le sang d'un Bourbon que le sang du dernier des
chouans; qu'il apprendrait bientt au monde que les partis taient tous
gaux  ses yeux; que ceux qui attireraient sur leur tte sa main
redoutable, en sentiraient le poids, quels qu'ils fussent, et qu'aprs
avoir t le plus clment des hommes, on verrait qu'il pouvait devenir
le plus terrible.

[En marge: Les dispositions du Premier Consul peu combattues.]

Personne n'osait le contredire: le consul Lebrun se taisait; le consul
Cambacrs se taisait aussi, en laissant voir pourtant cette
dsapprobation silencieuse, qui tait sa rsistance  certains actes du
Premier Consul. M. Fouch, qui voulait se remettre en faveur, et qui,
port en gnral  l'indulgence, dsirait nanmoins brouiller le
gouvernement avec les royalistes, approuvait fort la ncessit d'un
exemple. M. de Talleyrand, qui certes n'tait pas cruel, mais qui ne
savait jamais contredire le pouvoir,  moins qu'il n'en ft devenu
l'ennemi, et qui avait  un degr funeste le got de lui plaire quand il
l'aimait, M. de Talleyrand disait aussi avec M. Fouch, qu'on avait trop
fait pour les royalistes, qu' force de les bien traiter, on tait all
jusqu' donner aux hommes de la Rvolution des doutes fcheux, et qu'il
fallait punir enfin, punir svrement et sans exception. Sauf le consul
Cambacrs, tout le monde flattait cette colre, qui, dans le moment,
n'avait pas besoin d'tre flatte pour devenir redoutable, peut-tre
cruelle.

[En marge: Grce offerte et promise  Pichegru.]

Cette ide de porter tout le chtiment sur les royalistes seuls, pour ne
montrer que clmence aux rvolutionnaires, tait si enracine alors dans
l'esprit du Premier Consul, qu'il essaya pour Pichegru ce qu'il avait
voulu faire pour Moreau. Une piti profonde l'avait saisi en pensant 
la situation affreuse de ce gnral illustre, associ  des chouans,
expos  perdre devant un tribunal non-seulement la vie, mais les
derniers restes de son honneur.--Belle fin, dit-il  M. Ral, belle fin
pour le vainqueur de la Hollande! Mais il ne faut pas que les hommes de
la Rvolution se dvorent entre eux. Il y a long-temps que je songe 
Cayenne; c'est le plus beau pays de la terre pour y fonder une colonie.
Pichegru y a t proscrit, il le connat; il est de tous nos gnraux
le plus capable d'y crer un grand tablissement. Allez le trouver dans
sa prison, dites-lui que je lui pardonne, que ce n'est ni  lui, ni 
Moreau, ni  ses pareils, que je veux faire sentir les rigueurs de la
justice. Demandez-lui combien il faut d'hommes et de millions pour
fonder une colonie  Cayenne; je les lui donnerai, et il ira refaire sa
gloire, en rendant des services  la France.--

M. Ral porta dans la prison de Pichegru ces nobles paroles. Quand
celui-ci les entendit, il refusa d'abord d'y croire; il imagina qu'on
voulait le sduire pour l'engager  trahir ses compagnons d'infortune.
Bientt, convaincu par l'insistance de M. Ral, qui ne lui demandait
aucune rvlation, puisqu'on savait tout, il s'mut: son me ferme
s'ouvrit, il versa des larmes, et parla longuement de Cayenne. Il avoua
que, par une singulire prvision, il avait souvent, dans son exil,
song  ce qu'on pourrait y faire, et prpar mme des projets. On verra
bientt par quelle fatale rencontre les gnreuses intentions du Premier
Consul n'eurent pour effet qu'une dplorable catastrophe.

Il attendait toujours avec la plus vive impatience des nouvelles du
colonel Savary, plac en sentinelle avec cinquante hommes  la falaise
de Biville. Le colonel tait en observation depuis vingt et quelques
jours, et aucun dbarquement n'avait lieu. Le brick du capitaine Wright
paraissait chaque soir, courait des bordes, mais ne touchait jamais au
rivage, soit, comme nous l'avons dit, que les passagers que portait le
capitaine Wright attendissent un signal qu'on ne leur faisait pas, soit
que les nouvelles de Paris les engageassent  ne pas dbarquer. Le
colonel Savary dut enfin dclarer que sa mission se prolongeait
inutilement et sans but.

[En marge: Recherche sur la situation prsente des princes de Bourbon.]

[En marge: Sous-officier envoy  Ettenheim pour observer le duc
d'Enghien.]

Le Premier Consul, dpit de ne pas saisir l'un de ces princes qui en
voulaient  sa vie, promenait ses regards sur tous les lieux o ils
rsidaient. Un matin, dans son cabinet, entour de MM. de Talleyrand et
Fouch, il se faisait numrer les membres de cette famille infortune,
autant  plaindre pour ses fautes que pour ses malheurs. On lui disait
que Louis XVIII, avec le duc d'Angoulme, habitait Varsovie; que M. le
comte d'Artois et le duc de Berry se trouvaient  Londres; que les
princes de Cond se trouvaient aussi  Londres, hors un seul, le
troisime, le plus jeune, le plus entreprenant, le duc d'Enghien, qui
vivait  Ettenheim, fort prs de Strasbourg. C'tait de ce ct aussi
que MM. Taylor, Smith et Drake, agents anglais, cherchaient  fomenter
des intrigues. L'ide que ce jeune prince pouvait se servir du pont de
Strasbourg, comme le comte d'Artois avait voulu se servir de la falaise
de Biville, vint tout  coup  l'esprit du Premier Consul, et il rsolut
d'envoyer sur les lieux un sous-officier de gendarmerie intelligent,
pour prendre des informations. On en avait un qui avait servi autrefois,
lorsqu'il tait jeune, auprs des princes de Cond. On lui ordonna de se
dguiser, de se rendre  Ettenheim, et de se procurer des renseignements
sur le prince, sur son genre de vie, sur ses relations.

Le sous-officier partit avec cette commission, et se rendit 
Ettenheim. Le prince y vivait depuis quelque temps auprs d'une
princesse de Rohan,  laquelle il tait fort attach, partageant son
temps entre cette affection et le got de la chasse, qu'il satisfaisait
dans la Fort-Noire. Il avait reu ordre du cabinet britannique de se
rendre aux bords du Rhin, sans doute dans la prvision du mouvement dont
MM. Drake, Smith et Taylor donnaient la fausse esprance  leur
gouvernement. Ce prince croyait avoir  faire prochainement la guerre
contre son pays, dplorable rle qui avait dj t le sien pendant
plusieurs annes. Mais rien ne prouve qu'il connt le complot de
Georges. Tout porte  croire, au contraire, qu'il l'ignorait. Il
s'absentait souvent pour aller  la chasse, et mme, disaient quelques
personnes, pour assister au spectacle  Strasbourg. Il est certain que
ce bruit avait reu assez de consistance, pour que son pre lui crivt
de Londres, et lui donnt l'avis d'tre plus prudent, en termes assez
svres[32]. Ce prince avait auprs de lui quelques migrs attachs 
sa personne, notamment un certain marquis de Thumery.

         [Note 32: _Le prince de Cond au duc d'Enghien._

         Wanstead, le 16 juin 1803.

            MON CHER ENFANT,

            On assure ici, depuis plus de six mois, que vous avez t
            faire un voyage  Paris; d'autres disent que vous n'avez
            t qu' Strasbourg. Il faut convenir que c'tait un peu
            inutilement risquer votre vie et votre libert: car, pour
            vos principes, je suis trs-tranquille de ce ct-l; ils
            sont aussi profondment gravs dans votre coeur que dans
            les ntres. Il me semble qu' prsent vous pourriez nous
            confier le pass, et, si la chose est vraie, ce que vous
            avez observ dans vos voyages.

             propos de votre sant, qui nous est si chre  tant de
            titres, je vous ai mand, il est vrai, que la position o
            vous tes pouvait tre trs-utile  beaucoup d'gards.
            Mais vous tes bien prs: prenez garde  vous, et ne
            ngligez aucune prcaution pour tre averti  temps et
            faire votre retraite en sret, au cas qu'il passt par la
            tte du Consul de vous faire enlever. N'allez pas croire
            qu'il y ait du courage  tout braver  cet
            gard................

            _Sign_: LOUIS-JOSEPH DE BOURBON.]

[En marge: Rapport du sous-officier envoy  Ettenheim.]

Le sous-officier envoy pour prendre des renseignements arriva dguis,
et se fit donner, dans la maison mme du prince, une foule de dtails
dont il tait facile  des esprits prvenus de tirer de funestes
inductions. On disait que le jeune duc s'absentait souvent; qu'il
s'absentait mme pour plusieurs jours, quelquefois, ajoutait-on, pour
aller  Strasbourg. Il avait avec lui un personnage qu'on prsentait
comme beaucoup plus important qu'il n'tait, et qui s'appelait d'un nom
que les Allemands, auteurs de ces rapports, prononaient mal, et de
manire  faire croire que c'tait le gnral Dumouriez. Ce personnage
tait le marquis de Thumery, dont nous venons de citer le nom, et que le
sous-officier, tromp par la prononciation allemande, prit de bonne foi
pour le clbre gnral Dumouriez. Il consigna ces dtails dans son
rapport, crit, comme on le voit, sous l'influence des illusions les
plus malheureuses, et envoy sur-le-champ  Paris.

[En marge: Fatal concours du rapport fait sur le duc d'Enghien, avec la
dposition d'un domestique de Georges.]

Ce rapport fatal arriva le 10 mars au matin. La veille au soir, dans la
nuit, et le matin encore du mme jour, une dposition non moins fatale
avait t plusieurs fois renouvele. On avait obtenu cette dposition
du nomm Lridant, qui tait le serviteur de Georges, arrt avec lui.
Il avait rsist d'abord aux interrogations pressantes de la justice;
puis il avait fini par parler avec une sincrit qui semblait complte;
et il venait enfin de dclarer qu'en effet il y avait un complot, qu'un
prince tait  la tte de ce complot, que ce prince allait arriver, ou
tait mme arriv; que quant  lui, il avait lieu de le croire, car il
avait vu venir quelquefois chez Georges un homme jeune, bien lev, bien
vtu, objet du respect gnral. Cette dposition, souvent rpte, et
chaque fois avec de nouveaux dtails, avait t porte au Premier
Consul. Le rapport du sous-officier de gendarmerie lui ayant t remis
au mme instant, il se produisit dans sa tte le plus funeste concours
d'ides. Les absences du duc d'Enghien se lirent avec la prtendue
prsence d'un prince  Paris. Ce jeune homme pour lequel les conjurs
montraient tant de respect, ne pouvait tre un prince venu de Londres,
car la falaise de Biville tait soigneusement garde. Ce ne pouvait tre
que le duc d'Enghien, venant en quarante-huit heures d'Ettenheim 
Paris, et retournant de Paris  Ettenheim dans le mme espace de temps,
aprs quelques moments passs au milieu de ses complices. Mais, ce qui
achevait aux yeux du Premier Consul cette malheureuse dmonstration,
c'tait la prsence suppose de Dumouriez. Le plan se compltait ainsi
d'une manire frappante. Le comte d'Artois devait arriver par la
Normandie avec Pichegru, le duc d'Enghien par l'Alsace avec Dumouriez.
Les Bourbons pour rentrer en France se faisaient accompagner par deux
clbres gnraux de la Rpublique. La tte, ordinairement si saine, si
forte du Premier Consul, ne tint pas  tant d'apparences trompeuses. Il
fut convaincu. Il faut avoir vu des esprits tendus par une recherche de
ce genre, surtout si une passion quelconque les dispose  croire ce
qu'ils souponnent, pour comprendre  quel point les inductions sont
promptes, et pour bnir cent fois les lenteurs de la justice, qui
sauvent les hommes de ces fatales conclusions, tires si vite de
quelques concidences fortuites.

Le Premier Consul, en lisant le rapport du sous-officier envoy 
Ettenheim, que venait de lui remettre le gnral Moncey, commandant de
la gendarmerie, fut saisi d'une extrme agitation. Il reut fort mal M.
Ral qui survint dans le moment, lui reprocha de lui avoir laiss
ignorer si long-temps des dtails d'une telle importance, et il crut de
trs-bonne foi tenir la seconde et la plus redoutable partie du complot.
Cette fois la mer ne l'arrtait plus; le Rhin, le duc de Baden, le corps
germanique n'taient pas des obstacles pour lui. Il convoqua
sur-le-champ un conseil extraordinaire, compos des trois Consuls, des
ministres, et de M. Fouch, redevenu ministre de fait, quoiqu'il n'en
et plus le titre. Il appela en mme temps aux Tuileries les gnraux
Ordener et Caulaincourt. Mais, en attendant ces messieurs, il avait pris
des cartes du Rhin, pour ordonner un plan d'enlvement, et, ne trouvant
pas celles qu'il cherchait, il renversait confusment  terre toutes
les cartes de sa bibliothque. M. de Meneval, homme doux, sage,
incorruptible, dont il ne pouvait jamais se passer, parce qu'il lui
dictait ses lettres les plus secrtes, M. de Meneval s'tait absent ce
jour-l pour quelques instants. Il le fit appeler aux Tuileries avec des
reproches trs-peu mrits sur son absence, et continua son travail sur
la carte du Rhin dans un tat d'motion extraordinaire.

Le conseil eut lieu. Un tmoin oculaire en a consign le rcit dans ses
mmoires.

[En marge: Conseil extraordinaire dans lequel est rsolu l'enlvement du
duc d'Enghien.]

[En marge: Opinion du consul Cambacrs.]

L'ide d'enlever le prince et le gnral Dumouriez, sans s'inquiter de
la violation du sol germanique, en adressant toutefois une excuse pour
la forme au grand-duc de Baden, fut sur-le-champ propose. Le Premier
Consul demanda les avis, mais avec toutes les apparences d'une
rsolution prise. Cependant il couta les objections avec patience. Son
collgue Lebrun parut effray de l'effet qu'un tel vnement produirait
en Europe. Le consul Cambacrs eut le courage de rsister ouvertement 
l'avis qu'on venait de proposer. Il s'effora de montrer tout ce
qu'avait de dangereux une rsolution de cette nature, soit pour le
dedans, soit pour le dehors, et le caractre de violence qu'elle ne
pouvait manquer d'imprimer au gouvernement du Premier Consul. Il fit
valoir surtout cette considration, qu'il serait dj bien grave
d'arrter, de juger, de fusiller un prince du sang royal, mme surpris
en flagrant dlit sur le sol franais, mais que l'aller chercher sur le
sol tranger, c'tait, indpendamment d'une violation de territoire, le
saisir quand il avait pour lui toutes les apparences de l'innocence, et
se donner  soi toutes les apparences d'un abus odieux de la force; il
conjura le Premier Consul, pour sa gloire personnelle, pour l'honneur de
sa politique, de ne pas se permettre un acte qui replacerait son
gouvernement au rang de ces gouvernements rvolutionnaires, dont il
avait mis tant de soin  se distinguer. Il insista enfin plusieurs fois
avec une chaleur qui ne lui tait pas ordinaire, et proposa, comme terme
moyen, d'attendre que ce prince, ou tout autre, ft saisi sur le
territoire franais, pour lui appliquer alors les lois du temps, dans
toute leur rigueur. Cette proposition ne fut point admise. On rpondit
qu'il ne fallait plus esprer que le prince destin  s'introduire par
la Normandie ou par le Rhin, vnt s'exposer  des dangers certains,
invitables, quand dj Georges et tous les agents de la conspiration
taient arrts; que d'ailleurs, en allant prendre celui qui se trouvait
 Ettenheim, on prendrait avec lui ses papiers et ses complices, qu'on
acquerrait ainsi des preuves qui attesteraient sa criminalit, et que
ds lors on pourrait svir en s'appuyant sur l'vidence acquise; que
souffrir patiemment qu' la faveur d'un territoire tranger les migrs
conspirassent aux portes de France, c'tait accorder la plus dangereuse
des impunits; que les Bourbons et leurs partisans recommenceraient tous
les jours; qu'il faudrait punir dix fois pour une, tandis qu'en frappant
un grand coup, on rentrerait ensuite dans le systme de clmence naturel
au Premier Consul; que les royalistes avaient besoin d'un
avertissement; que, relativement  la question de territoire, il fallait
donner  ces petits princes allemands une leon comme  tout le monde;
que, du reste, c'tait rendre un service au grand-duc de Baden, que de
prendre le prince sans le lui demander, car il lui serait impossible de
refuser l'extradition  une puissance comme la France, et il serait mis
au ban de l'Europe pour l'avoir accorde. On ajouta enfin qu'il ne
s'agissait, aprs tout, que de s'assurer de la personne du prince, de
ses complices, de ses papiers; qu'on verrait aprs ce qu'il faudrait
faire quand on le tiendrait, et quand on aurait examin les preuves et
le degr de sa culpabilit.

Le Premier Consul entendit  peine ce qui fut dit pour et contre; il
couta comme un homme rsolu. Personne ne put se vanter d'avoir influ
sur sa dtermination. Cependant il ne parut pas savoir mauvais gr  M.
Cambacrs de sa rsistance.--Je sais, dit-il, le motif qui vous fait
parler; c'est votre dvouement pour moi. Je vous en remercie; mais je ne
me laisserai pas tuer sans me dfendre. Je vais faire trembler ces
gens-l, et leur enseigner  se tenir tranquilles.--

[En marge: Ordres donns pour l'enlvement.]

L'ide de terrifier les royalistes, de leur apprendre qu'on ne
s'attaquait pas impunment  un homme comme lui, de leur faire connatre
que le sang sacr des Bourbons n'avait pas  ses yeux plus de valeur que
celui de tout autre personnage illustre de la Rpublique, cette ide et
d'autres dans lesquelles le calcul, la vengeance, l'orgueil de sa
puissance, avaient une part gale, le dominaient violemment. Il donna
les ordres immdiatement. En prsence du gnral Berthier, il prescrivit
aux colonels Ordener et Caulaincourt la conduite qu'ils avaient  tenir.
Le colonel Ordener devait se rendre sur les bords du Rhin, prendre avec
lui 300 dragons, quelques pontonniers et plusieurs brigades de
gendarmerie, pourvoir ces troupes de vivres pour quatre jours, emporter
une somme d'argent, afin de n'tre point  charge aux habitants, passer
le fleuve  Rheinau, courir sur Ettenheim, envelopper la ville, enlever
le prince et tous les migrs qui l'entouraient. Pendant ce temps, un
autre dtachement, appuy de quelques pices d'artillerie, devait se
porter par Kehl  Offenbourg, et rester l en observation, jusqu' ce
que l'opration ft acheve. Tout de suite aprs, le colonel
Caulaincourt devait se rendre auprs du grand-duc de Baden, pour lui
prsenter une note contenant des explications sur l'acte qu'on venait de
commettre. L'explication consistait  dire qu'en souffrant ces
rassemblements d'migrs, on avait oblig le gouvernement franais  les
dissiper lui-mme; que d'ailleurs la ncessit d'agir promptement et
secrtement n'avait pas permis une entente pralable avec le
gouvernement badois.

Il est inutile d'ajouter qu'en donnant ces ordres aux officiers chargs
de les excuter, le Premier Consul ne prenait pas la peine d'expliquer
quelles taient ses intentions en enlevant le prince, ni ce qu'il
voulait faire de lui. Il commandait en gnral  des hommes qui
obissaient en soldats. Cependant le colonel Caulaincourt, que des
relations de naissance attachaient  l'ancienne famille royale, et
particulirement aux Conds, tait profondment triste, bien qu'il n'et
pour sa part qu'une lettre  porter, et qu'il ft bien loin de prvoir
l'horrible catastrophe qui se prparait. Le Premier Consul ne parut pas
y prendre garde, et leur enjoignit  tous de se mettre en route au
sortir des Tuileries.

[En marge: Arrestation du duc d'Enghien, le 15 mars.]

Les ordres qu'il venait de donner furent ponctuellement excuts. Cinq
jours aprs, c'est--dire le 15 mars, le dtachement de dragons, avec
toutes les prcautions ordonnes, partit de Schelestadt, passa le Rhin,
surprit et enveloppa la petite ville d'Ettenheim, avant qu'aucune
nouvelle de ce mouvement pt y parvenir. Le prince, qui avait reu
antrieurement des conseils de prudence, mais qui au moment mme n'eut
point d'avis positif de l'expdition dirige contre sa personne, se
trouvait alors dans la demeure qu'il avait coutume d'habiter 
Ettenheim. En se voyant assailli par une troupe arme, il voulut d'abord
se dfendre, mais il en comprit bientt l'impossibilit. Il se rendit,
dclara lui-mme son nom  ceux qui le cherchaient sans le connatre,
et, avec un vif chagrin de perdre sa libert, car l'tendue du pril lui
tait encore inconnue, il se laissa conduire  Strasbourg, et enfermer
dans la citadelle.

[En marge: On ne trouve  Ettenheim ni les papiers qu'on cherchait, ni
le gnral Dumouriez.]

On n'avait dcouvert ni les papiers importants qu'on avait espr se
procurer, ni le gnral Dumouriez qu'on supposait auprs du prince, ni
aucune de ces preuves du complot tant allgues pour motiver
l'expdition. Au lieu du gnral Dumouriez, on avait trouv le marquis
de Thumery et quelques autres migrs de peu d'importance. Le rapport
contenant les striles dtails de l'arrestation fut envoy immdiatement
 Paris.

[En marge: Opinion qu'on se fait sur le rle du prince dans la
conspiration.]

Le rsultat de l'expdition aurait d clairer le Premier Consul, et ses
conseillers, sur la tmrit des conjectures qu'on avait formes.
L'erreur surtout commise au sujet du gnral Dumouriez tait fort
significative. Voici les ides qui s'emparrent malheureusement du
Premier Consul, et de ceux qui pensrent comme lui en cette
circonstance. On tenait l'un de ces princes de Bourbon, auxquels il en
cotait si peu d'ordonner des complots, et qui rencontraient des
imprudents et des fous toujours prompts  se compromettre  leur suite.
Il en fallait faire un exemple terrible, ou s'exposer  provoquer un
rire de mpris de la part des royalistes, en relchant le prince aprs
l'avoir enlev. Ils ne manqueraient pas de dire qu'aprs s'tre rendu
coupable d'une tourderie en l'envoyant prendre  Ettenheim, on avait eu
peur de l'opinion publique, peur de l'Europe; qu'en un mot, on avait eu
la volont du crime, mais qu'on n'en avait pas eu le courage. Au lieu de
les faire rire, il valait mieux les faire trembler. Ce prince, aprs
tout, tait  Ettenheim, si prs de la frontire, dans des circonstances
pareilles, pour quelque motif apparemment. tait-il possible qu'averti
comme il l'avait t (et des lettres trouves chez lui le prouvaient),
tait-il possible qu'il restt si prs du danger, sans aucun but? qu'il
ne ft pas complice  quelque degr, du projet d'assassinat? Dans tous
les cas, il tait certainement  Ettenheim, pour seconder un mouvement
d'migrs dans l'intrieur, pour exciter  la guerre civile, pour porter
encore une fois les armes contre la France. Ces actes, les uns ou les
autres, taient punis de peines svres par les lois de tous les temps:
il fallait les lui appliquer.

[En marge: Le prince envoy  Paris, et livr  une commission
militaire.]

Tels furent les raisonnements que le Premier Consul se fit  lui-mme,
et qu'on lui rpta plus d'une fois. Il n'y eut plus de conseil comme
celui que nous avons rapport; il y eut des entretiens frquents, entre
le Premier Consul, et ceux qui flattaient sa passion. Il ne sortait pas
de cette funeste ide: les royalistes sont incorrigibles; il faut les
terrifier. On ordonna donc la translation du prince  Paris, et sa
comparution devant une commission militaire, pour avoir cherch 
exciter la guerre civile, et port les armes contre la France. La
question ainsi pose tait rsolue d'avance, d'une manire sanglante. Le
18 mars le prince fut extrait de la citadelle de Strasbourg, et conduit
sous escorte  Paris.

Au moment o ce terrible sacrifice approchait, le Premier Consul voulut
tre seul.

Il partit le 18 mars, dimanche des Rameaux, pour la Malmaison, retraite
o il tait plus assur de trouver l'isolement et le repos. Except les
Consuls, les ministres et ses frres, il n'y reut personne. Il s'y
promenait seul des heures entires, affectant sur son visage un calme
qui n'tait pas dans son coeur. La preuve de ses agitations est dans
son oisivet mme, car il ne dicta presque pas une lettre, pendant les
huit jours de son sjour  la Malmaison, exemple d'oisivet unique dans
sa vie: et cependant Brest, Boulogne, le Texel, occupaient, quelques
jours avant, toute l'activit de sa pense! Sa femme, qui tait
instruite, comme toute sa famille, de l'arrestation du prince, sa femme,
qui, avec cette sympathie dont elle ne pouvait se dfendre pour les
Bourbons, avait horreur de l'effusion du sang royal, qui, avec cette
prvoyance du coeur propre aux femmes, apercevait peut-tre dans un acte
cruel des retours de vengeance possibles contre son poux, contre ses
enfants, contre elle-mme, sa femme fondant en larmes lui parla
plusieurs fois du prince, ne croyant pas encore, mais craignant que sa
perte ne ft rsolue. Le Premier Consul, qui mettait une sorte d'orgueil
 comprimer les mouvements de son coeur, gnreux et bon, quoi qu'en
aient dit ceux qui ne l'ont pas connu, le Premier Consul repoussait ces
larmes, dont il craignait l'effet sur lui-mme. Il rpondait  madame
Bonaparte, avec une familiarit qu'il cherchait  rendre dure: Tu es une
femme, tu n'entends rien  ma politique; ton rle est de te taire.--

Le malheureux prince partit le 18 mars de Strasbourg, arriva le 20 
Paris, vers midi. Il fut retenu jusqu' cinq heures  la barrire de
Charenton, gard dans sa voiture par l'escorte qui l'accompagnait[33].
Il y avait en cette fatale occurrence quelque confusion dans les ordres,
parce qu'il y avait quelque agitation dans ceux qui les donnaient.

         [Note 33: Il vient de paratre un crit excellent, sur la
         catastrophe du duc d'Enghien, par M. Nougarde de Fayet. Les
         recherches consciencieuses et pleines de sagacit qui
         distinguent ce morceau d'histoire spciale, doivent lui
         mriter la plus grande confiance. M. Nougarde de Fayet dit
         que le prince fut conduit  la porte du ministre des
         affaires trangres. Il est possible que ce fait soit exact,
         mais n'ayant pu le constater d'une manire certaine, j'ai
         admis la tradition la plus gnrale.]

[En marge: Douleur et rsistance de Murat.]

D'aprs les lois militaires, le commandant de la division devait former
la commission, la runir, et ordonner l'excution de la sentence. Murat
tait commandant de Paris et de la division. Quand l'arrt des Consuls
lui parvint, il fut saisi de douleur. Murat, comme nous l'avons dit,
tait brave, quelquefois irrflchi, mais parfaitement bon. Il avait
applaudi, quelques jours auparavant,  la vigueur du gouvernement, quand
on avait ordonn l'expdition d'Ettenheim; mais, charg maintenant d'en
poursuivre les cruelles consquences, son excellent coeur faillit. Il
dit avec dsespoir  un de ses amis, en montrant les basques de son
uniforme, que le Premier Consul y voulait imprimer une tache de sang. Il
courut  Saint-Cloud, exprimer  son redoutable beau-frre les
sentiments dont il tait pntr. Le Premier Consul, qui lui-mme tait
plus enclin  les partager qu'il n'aurait voulu, cacha sous un visage de
fer l'agitation dont il tait secrtement atteint. Il craignait que son
gouvernement ne part faiblir devant le rejeton d'une race ennemie. Il
adressa de dures paroles  Murat, lui reprocha sa faiblesse, qu'il
qualifia en termes mprisants, et finit par lui dire, avec hauteur,
qu'il couvrirait ce qu'il appelait sa lchet, en signant lui-mme de
sa main consulaire les ordres  donner dans la journe.

[En marge: Ordres donns par le Premier Consul.]

Le Premier Consul avait rappel le colonel Savary de cette falaise de
Biville, o l'on avait vainement attendu les princes mls au complot,
et il lui confia le soin de veiller au sacrifice du prince qui n'y avait
aucune part. Le colonel Savary tait prt  donner au Premier Consul sa
vie, son honneur. Il ne conseillait rien, il excutait en soldat ce que
lui commandait un matre, auquel il portait un attachement sans bornes.
Le Premier Consul fit rdiger tous les ordres, les signa lui-mme, puis
enjoignit  Savary de les porter  Murat, et d'aller  Vincennes pour
prsider  leur excution. Ces ordres taient complets et positifs. Ils
contenaient la composition de la Commission, la dsignation des colonels
de la garnison qui devaient en tre membres, l'indication du gnral
Hullin comme prsident, l'injonction de se runir immdiatement, pour
tout finir dans la nuit; et si, comme on ne pouvait en douter, la
condamnation tait une condamnation  mort, de faire excuter le
prisonnier sur-le-champ. Un dtachement de la gendarmerie d'lite et de
la garnison devait se rendre  Vincennes, pour garder le tribunal, et
procder  l'excution de la sentence. Tels taient ces ordres funestes,
signs de la propre main du Premier Consul. Lgalement, ils devaient
tre excuts au nom de Murat; en ralit il n'y prit presque aucune
part. Le colonel Savary, comme il en avait reu la mission, se rendit 
Vincennes, pour veiller  leur accomplissement.

Cependant tout n'tait pas irrvocable dans ces ordres; il restait un
moyen encore de sauver le prince infortun. M. Ral devait se
transporter  Vincennes, pour l'interroger longuement, et lui arracher
ce qu'il savait sur le complot, dont toujours on le croyait complice,
sans pouvoir en allguer la preuve. M. Maret avait lui-mme, dans la
soire, dpos chez le conseiller d'tat Ral l'injonction crite de se
rendre  Vincennes pour faire cet interrogatoire. Si M. Ral voyait le
prisonnier, entendait de sa bouche la vridique explication des faits,
se sentait touch par sa franchise, par ses demandes instantes d'tre
conduit devant le Premier Consul, M. Ral pouvait communiquer ses
impressions  celui qui tenait la vie du prince en ses puissantes mains.
Il y avait donc encore, mme aprs la condamnation, un moyen de sortir
de l'affreuse voie dans laquelle on s'tait engag, en faisant au duc
d'Enghien une grce noblement demande, et noblement accorde!

C'tait la dernire chance qui restt pour sauver la vie du jeune prince
et pour pargner une grande faute au Premier Consul. Ce dernier y
pensait dans ce moment, mme aprs les ordres qu'il venait de donner. En
effet, pendant cette triste soire du 20 mars, il tait enferm  la
Malmaison avec sa femme, son secrtaire, quelques dames et quelques
officiers. Seul, distrait, affectant le calme, il avait fini par
s'asseoir devant une table, et il jouait aux checs avec l'une des dames
les plus distingues de la cour consulaire[34], laquelle, sachant que
le prince tait arriv, tremblait d'pouvante en pensant aux
consquences possibles de cette fatale journe. Elle n'osait lever les
yeux sur le Premier Consul, qui, dans sa distraction, murmura plusieurs
fois les vers les plus connus de nos potes sur la clmence, d'abord
ceux que Corneille a mis dans la bouche d'Auguste, et puis ceux que
Voltaire a mis dans la bouche d'Alzire.

         [Note 34: Cette dame est madame de Rmusat, et elle a
         consign ce rcit dans ses Mmoires, rests manuscrits
         jusqu' ce jour, et aussi intressants que spirituellement
         crits.]

Ce ne pouvait tre l une sanglante ironie; elle et t trop basse et
trop inutile. Mais cet homme si ferme tait agit, et il revenait
parfois  considrer en lui-mme la grandeur, la noblesse du pardon
accord  un ennemi vaincu et dsarm. Cette dame crut le prince sauv;
elle en fut remplie de joie. Malheureusement il n'en tait rien.

[En marge: Arrt de la commission militaire, et son excution.]

La commission s'tait runie  la hte, ses membres ignorant pour la
plupart de quel accus il s'agissait. On leur dit que c'tait un migr
poursuivi pour avoir attent aux lois de la Rpublique. On leur apprit
son nom. Quelques-uns de ces soldats de la Rpublique, enfants quand la
monarchie avait croul, savaient  peine que le nom d'Enghien tait
port par l'hritier prsomptif des Conds. Leur coeur cependant
souffrait d'une telle mission, car depuis plusieurs annes on ne
condamnait plus d'migrs. Le prince fut amen devant eux. Il tait
calme, mme fier, et doutait encore du sort qui l'attendait. Interrog
sur son nom, sur ses actes, il rpondit avec fermet, repoussa toute
participation au complot actuellement poursuivi par la justice, mais
avoua peut-tre avec trop d'ostentation, qu'il avait servi contre la
France, et qu'il tait sur les bords du Rhin pour servir de nouveau, et
de la mme manire. Le prsident insistant sur ce point avec l'intention
de lui rvler le danger d'une telle dclaration, faite en de tels
termes, il rpta ce qu'il avait dit, avec une assurance que le danger
ennoblissait, mais qui blessa ces vieux soldats, habitus  verser leur
sang pour dfendre le sol de leur patrie. Cette impression fut fcheuse.
Le prince demanda plusieurs fois, et avec force,  voir le Premier
Consul. On le ramena dans le donjon, et on entra en dlibration. Bien
que ses dclarations rptes eussent rvl en lui un implacable ennemi
de la Rvolution, ces coeurs de soldats taient touchs par la jeunesse,
par le courage du prince. La question pose comme elle l'tait, ne
pouvait amener qu'une solution funeste. Les lois de la Rpublique et de
tous les temps punissaient de peines capitales le fait de servir contre
la France. Cependant il y avait bien des lois violes contre le prince,
comme de l'avoir enlev sur le sol tranger, comme de le priver d'un
dfenseur, et c'taient des considrations qui auraient d agir sur la
dtermination des juges. Dans la confusion o ils taient plongs, ces
malheureux juges, affligs de leur rle plus qu'on ne peut dire,
prononcrent la mort. Cependant la plupart d'entre eux exprimrent le
dsir de renvoyer la sentence  la clmence du Premier Consul, et
surtout de lui prsenter le prince, qui demandait  le voir. Mais les
ordres du matin, qui portaient de tout finir dans la nuit, taient
prcis. M. Ral seul pouvait, en arrivant, en interrogeant le prince,
obtenir un sursis. M. Ral ne parut point. La nuit s'tait coule, le
jour approchait. On conduisit le prince dans un foss du chteau, et l
il reut, avec une fermet digne de sa naissance, le feu des soldats de
la Rpublique, qu'il avait combattus tant de fois du milieu des rangs
autrichiens. Tristes reprsailles de la guerre civile! Il fut enseveli
sur la place mme o il tait tomb.

Le colonel Savary partit immdiatement, pour rendre compte au Premier
Consul de l'excution de ses ordres.

En route, il rencontra M. Ral, qui venait interroger le prisonnier. Ce
conseiller d'tat, extnu de fatigue par un travail de plusieurs jours
et de plusieurs nuits, avait dfendu  ses domestiques de l'veiller.
L'ordre du Premier Consul ne lui avait t remis qu' cinq heures du
matin. Il arrivait, mais trop tard. Ce n'tait pas une machination
ourdie, comme on l'a dit, pour surprendre un crime au Premier Consul;
point du tout. C'tait un accident, un pur accident, qui avait t au
prince infortun la seule chance de sauver sa vie, et au Premier Consul
une heureuse occasion de sauver une tache  sa gloire. Dplorable
consquence de la violation des formes ordinaires de la justice! Quand
on viole ces formes sacres, inventes par l'exprience des sicles,
pour garder la vie des hommes de l'erreur des juges, on est  la merci
d'un hasard, d'une lgret! La vie des accuss, l'honneur des
gouvernements, dpendent quelquefois de la rencontre la plus fortuite!
Sans doute la rsolution du Premier Consul tait prise, mais il tait
agit; et si le cri du malheureux Cond demandant la vie, ft arriv
jusqu' lui, ce cri ne l'aurait pas trouv insensible; il et cd  son
coeur, il aurait t glorieux d'y cder.

Le colonel Savary arriva fort mu  la Malmaison. Sa prsence provoqua
une scne de douleur. Madame Bonaparte, en le voyant, devina que tout
tait fini, et se mit  verser des larmes. M. de Caulaincourt poussait
des cris de dsespoir, en disant qu'on avait voulu le dshonorer. Le
colonel Savary pntra dans le cabinet du Premier Consul, qui tait seul
avec M. de Meneval. Il lui rendit compte de ce qui avait t fait 
Vincennes. Le Premier Consul lui dit tout de suite: Ral a-t-il vu le
prisonnier?--Le colonel avait  peine achev sa rponse ngative, que M.
Ral parut, et s'excusa en tremblant de l'inexcution des ordres qu'il
avait reus. Sans exprimer ni approbation ni blme, le Premier Consul
congdia ces instruments de ses volonts, s'enferma dans une pice de sa
bibliothque, et y demeura seul pendant plusieurs heures.

[En marge: Paroles du Premier Consul sur la mort du duc d'Enghien.]

Le soir, quelques personnes de sa famille dnaient  la Malmaison. Les
visages taient graves et tristes. On n'osait point parler, on ne parla
point. Le Premier Consul tait silencieux comme tout le monde. Ce
silence finit par tre embarrassant. En sortant de table, il le rompit
lui-mme. M. de Fontanes tant arriv dans le moment, devint le seul
interlocuteur du Premier Consul. Il tait pouvant de l'acte dont le
bruit remplissait Paris, mais il ne se serait pas permis d'en dire son
sentiment, dans le lieu o il se trouvait. Il couta beaucoup, et
rpondit rarement. Le Premier Consul parlant presque toujours, et
cherchant  remplir le vide laiss par le silence des assistants,
discourut sur les princes de tous les temps, sur les empereurs romains,
sur les rois de France, sur Tacite, sur les jugements de cet historien,
sur les cruauts qu'on prte souvent aux chefs d'empire quand ils n'ont
cd qu' des ncessits invitables; enfin, arrivant par de longs
dtours au tragique sujet de la journe, il pronona ces paroles: On
veut dtruire la Rvolution en s'attaquant  ma personne: je la
dfendrai, car je suis la Rvolution, moi, moi... On y regardera 
partir d'aujourd'hui, car on saura _de quoi nous sommes capables_.--

Il est affligeant pour l'honneur de l'humanit d'tre oblig de dire,
que la terreur inspire par le Premier Consul agit efficacement sur les
princes de Bourbon et sur les migrs. Ils ne se crurent plus en sret,
en voyant que le sol germanique n'avait pas mme couvert le malheureux
duc d'Enghien; et,  partir de ce jour, les complots de ce genre
cessrent. Mais cette triste utilit ne saurait justifier de tels actes!
Mieux valait un danger de plus pour la personne du Premier Consul, si
souvent expose sur les champs de bataille, que la scurit acquise  un
tel prix.

Le bruit se rpandit bientt dans Paris qu'un prince avait t saisi,
transfr  Vincennes, et fusill. L'effet fut grand et dplorable.
Depuis l'arrestation de Pichegru et de Georges, le Premier Consul tait
devenu l'objet de toutes les sollicitudes. On tait indign contre tous
ceux qui s'taient associs  des chouans pour menacer sa vie; on tait
fort svre pour Moreau, dont la culpabilit moins dmontre commenait
cependant  devenir vraisemblable; on faisait des voeux ardents pour
l'homme qui ne cessait pas d'tre, aux yeux de tous, le gnie tutlaire
de la France. La sanglante excution de Vincennes opra une raction
subite. Les royalistes furent prodigieusement irrits et plus effrays
encore; mais les gens honntes furent dsols de voir un gouvernement
admirable jusque-l, tremper les mains dans le sang, et en un jour se
mettre au niveau de ceux qui avaient fait mourir Louis XVI, et, il faut
le reconnatre, sans l'excuse des passions rvolutionnaires, qui en 1793
avaient troubl les ttes les plus fermes et les coeurs les meilleurs.

Il n'y avait de satisfaits que les rvolutionnaires ardents, ceux dont
le Premier Consul tait venu terminer le rgne insens. Ils le
trouvaient en un jour devenu presque leur gal. Aucun d'eux ne craignait
plus que le gnral Bonaparte travaillt dsormais pour les Bourbons.

Singulire misre de l'esprit humain! Cet homme extraordinaire, d'un
esprit si grand, si juste, d'un coeur si gnreux, tait nagure encore
plein de svrit pour les rvolutionnaires, et pour leurs excs! Il
jugeait leurs garements sans aucune indulgence, quelquefois mme sans
aucune justice. Il leur reprochait amrement d'avoir vers le sang de
Louis XVI, dshonor la Rvolution, rendu la France inconciliable avec
l'Europe! Il jugeait ainsi dans le calme de sa raison: et tout  coup,
quand ses passions avaient t excites, il avait gal, en un instant,
l'acte commis sur la personne de Louis XVI, qu'il reprochait si
amrement  ses devanciers, et s'tait plac  l'gard de l'Europe dans
un tat d'opposition morale, qui rendit bientt la guerre gnrale
invitable, et l'obligea d'aller chercher la paix, paix magnifique il
est vrai, aux extrmits de l'Europe,  Tilsitt!

Combien de tels spectacles sont propres  confondre l'orgueil de la
raison humaine, et  enseigner que le plus transcendant gnie ne sauve
pas des fautes les plus vulgaires, quand on abandonne aux passions, mme
pour un seul instant, le gouvernement de soi-mme!

Mais, pour tre tout  fait justes, aprs avoir dplor ce funeste
garement des passions, remontons  ceux qui le provoqurent. Quels
furent-ils? Toujours ces mmes migrs, qui, aprs avoir irrit la
Rvolution innocente encore, quittrent leur patrie, pour chercher en
tous lieux des ennemis  la France. Cette Rvolution, revenue de ses
garements, et conduite par un grand homme, se montrait maintenant sage,
humaine et pacifique. Ces migrs, elle les avait rappels, rintgrs
dans leur patrie, dans leurs biens, et se prparait  leur rendre tout
l'clat de leur ancienne situation. Comment rpondaient-ils  tant de
clmence? taient-ils reconnaissants, paisibles au moins? Non. Ils
taient alls chez une nation voisine, jalouse de notre grandeur, et ils
s'taient servis des liberts de cette nation pour les tourner contre la
France.  force d'indignes pamphlets, ils avaient irrit l'orgueil de
deux peuples trop faciles  exciter; et, aprs avoir contribu  leur
remettre les armes  la main, ils ne s'taient pas borns  tre les
soldats du gouvernement britannique, ils lui avaient prt le secours
des complots. On avait tram une indigne conspiration; on avait color
de sophismes misrables un projet d'assassinat; on avait envoy en
France Georges et Pichegru. S'il y avait un coeur que la gloire du
Premier Consul et bless, c'est  lui qu'on avait eu recours. On avait
gar, perverti le faible Moreau; on l'avait tromp, on s'tait fait
tromper par lui; et puis, quand,  force d'imprudences, on avait t
dcouvert par l'oeil vigilant de l'homme qu'on voulait dtruire, on
s'tait dnonc les uns les autres; et l'on avait cru se justifier, se
relever en disant bien haut qu'un prince franais devait tre  la tte
de ces horribles exploits! Le grand homme contre lequel taient dirigs
de si odieux complots, rvolt d'tre en butte aux meurtrires attaques
de ceux qu'il avait arrachs  la perscution, avait cd  une colre
funeste. Il avait attendu au pied d'un rocher ce prince dont on lui
annonait l'arrive; il l'avait attendu vainement, et, la tte trouble
par les dclarations des conjurs eux-mmes, il avait aperu, en effet,
un prince sur les bords du Rhin, qui attendait l le renouvellement de
la guerre civile.  cette vue, sa raison s'tait gare; il avait pris
ce prince pour le chef des conspirateurs qui menaaient sa vie; il avait
mis une sorte d'orgueil  le saisir sur le sol germanique,  frapper un
Bourbon comme un individu vulgaire, et il l'avait frapp pour apprendre
aux migrs et  l'Europe combien il tait dangereux et insens de
s'attaquer  sa personne.

Douloureux spectacle, o tout le monde tait en faute, mme les
victimes; o l'on voyait des Franais se faire les instruments de la
grandeur britannique contre la grandeur franaise; des Bourbons, fils,
frres de rois, destins  tre rois  leur tour, se mler  des
coureurs de grandes routes; le dernier des Conds payer de son sang des
complots dont il n'tait pas l'auteur, et ce Cond, qu'on voudrait
trouver irrprochable parce qu'il fut victime, se rendre coupable aussi,
en se plaant encore cette fois sous le drapeau britannique contre le
drapeau franais; enfin un grand homme gar par la colre, par
l'instinct de la conservation, par l'orgueil, perdre en un instant cette
sagesse que l'univers admirait, et descendre au rle de ces
rvolutionnaires sanglants, qu'il tait venu comprimer de ses mains
triomphantes, et qu'il se faisait gloire de ne pas imiter! Fatal
enchanement des passions humaines! Celui qui est frapp veut frapper 
son tour; chaque coup reu est rendu  l'instant; le sang appelle le
sang, et les rvolutions deviennent ainsi une suite de sanglantes
reprsailles, qui seraient ternelles, s'il n'arrivait enfin un jour, un
jour o l'on s'arrte, o l'on renonce  rendre coup pour coup, o l'on
substitue  cette chane de vengeances une justice calme, impartiale et
humaine, o l'on place au-dessus mme de cette justice, s'il peut y
avoir quelque chose de suprieur  elle, une politique leve et
clairvoyante, qui, entre les arrts des tribunaux, ne laisse excuter
que les plus ncessaires, faisant grce des autres aux coeurs gars,
susceptibles de retour et de raison. Dfendre l'ordre social, en se
conformant aux rgles strictes de la justice, et sans rien donner  la
vengeance, telle est la leon qu'il faut tirer de ces tragiques
vnements. Il en faut tirer encore une autre, c'est de juger avec
indulgence les hommes de tous les partis, qui, placs avant nous dans la
carrire des rvolutions, nourris au milieu des troubles corrupteurs des
guerres civiles, sans cesse excits par la vue du sang, n'avaient pas
pour la vie les uns des autres le respect que nous ont heureusement
inspir le temps, la rflexion et une longue paix.

FIN DU LIVRE DIX-HUITIME ET DU TOME QUATRIME.




TABLE DES MATIRES

CONTENUES

DANS LE TOME QUATRIME.




LIVRE QUINZIME.

LES SCULARISATIONS.

   Flicitations adresses au Premier Consul par tous les
   cabinets,  l'occasion du Consulat  vie. -- Premiers effets
   de la paix en Angleterre. -- L'industrie britannique demande
   un trait de commerce avec la France. -- Difficult de mettre
   d'accord les intrts mercantiles des deux pays. -- Pamphlets
   crits  Londres par les migrs contre le Premier Consul. --
   Rtablissement des bons rapports avec l'Espagne. -- Vacance du
   duch de Parme, et dsir de la cour de Madrid d'ajouter ce
   duch au royaume d'trurie. -- Ncessit d'ajourner toute
   rsolution  ce sujet. -- Runion dfinitive du Pimont  la
   France. -- Politique actuelle du Premier Consul  l'gard de
   l'Italie. -- Excellents rapports avec le Saint-Sige. --
   Contestation momentane  l'occasion d'une promotion de
   cardinaux franais. -- Le Premier Consul en obtient cinq  la
   fois. -- Il fait don au Pape de deux bricks de guerre, appels
   _le Saint-Pierre_ et _le Saint-Paul_. -- Querelle promptement
   termine avec le dey d'Alger. -- Troubles en Suisse. --
   Description de ce pays et de sa Constitution. -- Le parti
   unitaire et le parti oligarchique. -- Voyage  Paris du
   landamman Reding. -- Ses promesses au Premier Consul, bientt
   dmenties par l'vnement. -- Expulsion du landamman Reding,
   et retour au pouvoir du parti modr. -- tablissement de la
   Constitution du 29 mai, et danger de nouveaux troubles par
   suite de la faiblesse du gouvernement helvtique. -- Efforts
   du parti oligarchique pour appeler sur la Suisse l'attention
   des puissances. -- Cette attention exclusivement attire par
   les affaires germaniques. -- tat de l'Allemagne  la suite du
   trait de Lunville. -- Principe des scularisations pos par
   ce trait. -- La suppression des tats ecclsiastiques
   entrane de grands changements dans la Constitution
   germanique. -- Description de cette Constitution. -- Le parti
   protestant et le parti catholique; la Prusse et l'Autriche;
   leurs prtentions diverses. -- tendue et valeur des
   territoires  distribuer. -- L'Autriche s'efforce de faire
   indemniser les archiducs dpouills de leurs tats d'Italie,
   et se sert de ce motif pour s'emparer de la Bavire jusqu'
   l'Inn et jusqu' l'Isar. -- La Prusse, sous prtexte de se
   ddommager de ce qu'elle a perdu sur le Rhin, et de faire
   indemniser la maison d'Orange, aspire  se crer un
   tablissement considrable en Franconie. -- Dsespoir des
   petites cours, menaces par l'ambition des grandes. -- Tout le
   monde en Allemagne tourne ses regards vers le Premier Consul.
   -- Il se dcide  intervenir, pour faire excuter le trait de
   Lunville, et pour terminer une affaire qui peut  chaque
   instant embraser l'Europe. -- Il opte pour l'alliance de la
   Prusse, et appuie les prtentions de cette puissance dans une
   certaine mesure. -- Projet d'indemnit arrt de concert avec
   la Prusse et les petits princes d'Allemagne. -- Ce projet
   communiqu  la Russie. -- Offre  cette cour de concourir
   avec la France  une grande mdiation. -- L'empereur Alexandre
   accepte cette offre. -- La France et la Russie prsentent  la
   dite de Ratisbonne, en qualit de puissances mdiatrices, le
   projet d'indemnit arrt  Paris. -- Dsespoir de l'Autriche
   abandonne de tous les cabinets, et sa rsolution d'opposer au
   projet du Premier Consul les lenteurs de la Constitution
   germanique. -- Le Premier Consul djoue ce calcul, et fait
   adopter par la dputation extraordinaire le plan propos,
   moyennant quelques modifications. -- L'Autriche, pour
   intimider le parti prussien, que la France appuie, fait
   occuper Passau. -- Prompte rsolution du Premier Consul, et sa
   menace de recourir aux armes. -- Intimidation gnrale. --
   Continuation de la ngociation. -- Dbats  la dite. -- Le
   projet entrav un moment par l'avidit de la Prusse. -- Le
   Premier Consul, pour en finir, fait une concession  la maison
   d'Autriche, et lui accorde l'vch d'Aichstedt. -- La cour de
   Vienne se rend, et adopte le conclusum de la dite. -- Recs
   de fvrier 1803, et rglement dfinitif des affaires
   germaniques. -- Caractre de cette belle et difficile
   ngociation.                                                1  161


LIVRE SEIZIME.

RUPTURE DE LA PAIX D'AMIENS.

   Efforts du Premier Consul pour rtablir la grandeur coloniale
   de la France. -- Esprit de l'ancien commerce. -- Ambition de
   toutes les puissances de possder des colonies. -- L'Amrique,
   les Antilles et les Indes orientales. -- Mission du gnral
   Decaen dans l'Inde. -- Efforts pour recouvrer Saint-Domingue.
   -- Description de cette le. -- Rvolution des noirs. --
   Caractre, puissance, politique de Toussaint Louverture. -- Il
   aspire  se rendre indpendant. -- Le Premier Consul fait
   partir une expdition pour assurer l'autorit de la mtropole.
   -- Dbarquement des troupes franaises  Santo-Domingo, au Cap
   et au Port-au-Prince. -- Incendie du Cap. -- Soumission des
   noirs. -- Prosprit momentane de la colonie. -- Application
   du Premier Consul  restaurer la marine. -- Mission du colonel
   Sbastiani en Orient. -- Soins donns  la prosprit
   intrieure. -- Le Simplon, le mont Genvre, la place
   d'Alexandrie. -- Camp de vtrans dans les provinces
   conquises. -- Villes nouvelles fondes en Vende. -- La
   Rochelle et Cherbourg. -- Le Code civil, l'Institut,
   l'administration du clerg. -- Voyage en Normandie. -- La
   jalousie de l'Angleterre excite par la grandeur de la France.
   -- Le haut commerce anglais plus hostile  la France que
   l'aristocratie anglaise. -- Dchanement des gazettes crites
   par les migrs. -- Pensions accordes  Georges et aux
   chouans. -- Rclamations du Premier Consul. -- Faux-fuyants du
   cabinet britannique. -- Articles de reprsailles insrs au
   _Moniteur_. -- Continuation de l'affaire suisse. -- Les petits
   cantons s'insurgent sous la conduite du landamman Reding, et
   marchent sur Berne. -- Le gouvernement des modrs oblig de
   fuir  Lausanne. -- Demande d'intervention refuse d'abord,
   puis accorde par le Premier Consul. -- Il fait marcher le
   gnral Ney avec trente mille hommes, et appelle  Paris des
   dputs choisis dans tous les partis, pour donner une
   constitution  la Suisse. -- Agitation en Angleterre; cris du
   parti de la guerre contre l'intervention franaise. -- Le
   cabinet anglais, effray par ces cris, commet la faute de
   contremander l'vacuation de Malte, et d'envoyer un agent en
   Suisse pour soudoyer l'insurrection. -- Promptitude de
   l'intervention franaise. -- Le gnral Ney soumet l'Helvtie
   en quelques jours. -- Les dputs suisses runis  Paris sont
   prsents au Premier Consul. -- Discours qu'il leur adresse.
   -- Acte de mdiation. -- Admiration de l'Europe pour la
   sagesse de cet acte. -- Le cabinet anglais est embarrass de
   la promptitude et de l'excellence du rsultat. -- Vive
   discussion dans le Parlement britannique. -- Violences du
   parti Grenville, Windham, etc. -- Nobles paroles de M. Fox en
   faveur de la paix. -- L'opinion publique un moment calme. --
   Arrive de lord Withworth  Paris, du gnral Androssy 
   Londres. -- Bon accueil fait de part et d'autre aux deux
   ambassadeurs. -- Le cabinet britannique, regrettant d'avoir
   retenu Malte, voudrait l'vacuer, mais ne l'ose pas. --
   Publication intempestive du rapport du colonel Sbastiani sur
   l'tat de l'Orient. -- Fcheux effet de ce rapport en
   Angleterre. -- Le Premier Consul veut avoir une explication
   personnelle avec lord Withworth. -- Long et mmorable
   entretien. -- La franchise du Premier Consul mal comprise et
   mal interprte. -- Expos de l'tat de la Rpublique,
   contenant une phrase blessante pour l'orgueil britannique. --
   Message royal en rponse. -- Les deux nations s'adressent une
   sorte de dfi. -- Irritation du Premier Consul, et scne
   publique faite  lord Withworth, en prsence du corps
   diplomatique. -- Le Premier Consul passe subitement des ides
   de paix aux ides de guerre. -- Ses premiers prparatifs. --
   Cession de la Louisiane aux tats-Unis, moyennant
   quatre-vingts millions. -- M. de Talleyrand s'efforce de
   calmer le Premier Consul, et oppose une inertie calcule 
   l'irritation croissante des deux gouvernements. -- Lord
   Withworth le seconde. -- Prolongation de cette situation. --
   Ncessit d'en sortir. -- Le cabinet britannique finit par
   avouer qu'il veut garder Malte. -- Le Premier Consul rpond
   par la sommation d'excuter les traits. -- Le ministre
   Addington, de peur de succomber dans le Parlement, persiste 
   demander Malte. -- On imagine plusieurs termes moyens qui
   n'ont aucun succs. -- Offre de la France de mettre Malte en
   dpt dans les mains de l'empereur Alexandre. -- Refus de
   cette offre. -- Dpart des deux ambassadeurs. -- Rupture de la
   paix d'Amiens. -- Anxit publique tant  Londres qu' Paris.
   -- Causes de la brivet de cette paix. --  qui appartiennent
   les torts de la rupture?                                  162  343


LIVRE DIX-SEPTIME.

CAMP DE BOULOGNE.

   Message du Premier Consul aux grands corps de l'tat, et
   rponse  ce message. -- Paroles de M. de Fontanes. --
   Violences de la marine anglaise  l'gard du commerce
   franais. -- Reprsailles. -- Les communes et les
   dpartements, par un mouvement spontan, offrent au
   gouvernement des bateaux plats, des frgates, des vaisseaux de
   ligne. -- Enthousiasme gnral. -- Ralliement de la marine
   franaise dans les mers d'Europe. -- tat dans lequel la
   guerre place les colonies. -- Suite de l'expdition de
   Saint-Domingue. -- Invasion de la fivre jaune. -- Destruction
   de l'arme franaise. -- Mort du capitaine gnral Leclerc. --
   Insurrection des noirs. -- Ruine dfinitive de la colonie de
   Saint-Domingue. -- Retour des escadres. -- Caractre de la
   guerre entre la France et l'Angleterre. -- Forces compares
   des deux pays. -- Le Premier Consul se rsout hardiment 
   tenter une descente. -- Il la prpare avec une activit
   extraordinaire. -- Constructions dans les ports et dans le
   bassin intrieur des rivires. -- Formation de six corps de
   troupes, depuis le Texel jusqu' Bayonne. -- Moyens
   financiers. -- Le Premier Consul ne veut pas recourir 
   l'emprunt. -- Vente de la Louisiane. -- Subsides des allis.
   -- Concours de la Hollande, de l'Italie et de l'Espagne. --
   Incapacit de l'Espagne. -- Le Premier Consul la dispense de
   l'excution du trait de Saint-Ildephonse,  condition d'un
   subside. -- Occupation d'Otrante et du Hanovre. -- Manire de
   penser de toutes les puissances, au sujet de la nouvelle
   guerre. -- L'Autriche, la Prusse, la Russie. -- Leurs anxits
   et leurs vues. -- La Russie prtend limiter les moyens des
   puissances belligrantes. -- Elle offre sa mdiation, que le
   Premier Consul accepte avec un empressement calcul. --
   L'Angleterre rpond froidement aux offres de la Russie. --
   Pendant ces pourparlers, le Premier Consul part pour un voyage
   sur les ctes de France, afin de presser les prparatifs de sa
   grande expdition. -- Madame Bonaparte l'accompagne. -- Le
   travail le plus actif ml  des pompes royales. -- Amiens,
   Abbeville, Boulogne. -- Moyens imagins par le Premier Consul,
   pour transporter une arme de Calais  Douvres. -- Trois
   espces de btiments. -- Leurs qualits et leurs dfauts. --
   Flottille de guerre et flottille de transport. -- Immense
   tablissement maritime lev  Boulogne par enchantement. --
   Projet de concentrer deux mille btiments  Boulogne, quand
   les constructions auront t acheves dans les ports et les
   rivires. -- Prfrence donne  Boulogne sur Dunkerque et
   Calais. -- Le dtroit, ses vents et ses courants. --
   Creusement des ports de Boulogne, taples, Wimereux et
   Ambleteuse. -- Ouvrages destins  protger le mouillage. --
   Distribution des troupes le long de la mer. -- Leurs travaux
   et leurs exercices militaires. -- Le Premier Consul, aprs
   avoir tout vu et tout rgl, quitte Boulogne, pour visiter
   Calais, Dunkerque, Ostende, Anvers. -- Projets sur Anvers. --
   Sjour  Bruxelles. -- Concours dans cette ville des
   ministres, des ambassadeurs, des vques. -- Le cardinal
   Caprara en Belgique. -- Voyage  Bruxelles de M. Lombard,
   secrtaire du roi de Prusse. -- Le Premier Consul cherche 
   rassurer le roi Frdric-Guillaume par de franches
   communications. -- Retour  Paris. -- Le Premier Consul veut
   en finir de la mdiation de la Russie, et annonce une guerre 
   outrance contre l'Angleterre. -- Il veut enfin obliger
   l'Espagne  s'expliquer, et  excuter le trait de
   Saint-Ildephonse, en lui laissant le choix des moyens. --
   Conduite trange du prince de la Paix. -- Le Premier Consul
   fait une dmarche auprs du roi d'Espagne, pour lui dnoncer
   ce favori et ses turpitudes. -- Triste abaissement de la cour
   d'Espagne. -- Elle se soumet, et promet un subside. --
   Continuation des prparatifs de Boulogne. -- Le Premier Consul
   se dispose  excuter son entreprise dans l'hiver du 1803. --
   Il se cre un pied--terre prs de Boulogne, au
   Pont-de-Briques, et y fait des apparitions frquentes. --
   Runion dans la Manche de toutes les divisions de la
   flottille. -- Brillants combats des chaloupes canonnires
   contre des bricks et des frgates. -- Confiance acquise dans
   l'expdition. -- Intime union des matelots et des soldats. --
   Esprance d'une excution prochaine. -- vnements imprvus
   qui rappellent un moment l'attention du Premier Consul sur les
   affaires intrieures.                                     344  499


LIVRE DIX-HUITIME.

CONSPIRATION DE GEORGES.

   Craintes de l'Angleterre  la vue des prparatifs qui se font
    Boulogne. -- Ce que la guerre est ordinairement pour elle.
   -- Opinion qu'on se fait d'abord  Londres des projets du
   Premier Consul; terreur qu'on finit par en concevoir. --
   Moyens imagins pour rsister aux Franais. -- Discussion de
   ces moyens au Parlement. -- Rentre de M. Pitt  la Chambre
   des Communes. -- Son attitude, et celle de ses amis. -- Force
   militaire des Anglais. -- M. Windham demande l'tablissement
   d'une arme rgulire,  l'imitation de l'arme franaise. --
   On se borne  la cration d'une arme de rserve, et  une
   leve de volontaires. -- Prcautions prises pour la garde du
   littoral. -- Le cabinet britannique revient aux moyens
   anciennement pratiqus par M. Pitt, et seconde les complots
   des migrs. -- Intrigues des agents diplomatiques anglais,
   MM. Drake, Smith et Taylor. -- Les princes rfugis  Londres
   se runissent  Georges et  Pichegru, et entrent dans un
   complot dont le but est d'assaillir le Premier Consul, avec
   une troupe de chouans, sur la route de la Malmaison. -- Afin
   de s'assurer l'adhsion de l'arme, dans la supposition du
   succs, on s'adresse au gnral Moreau, chef des mcontents.
   -- Intrigues du nomm Lajolais. -- Folles esprances conues
   sur quelques propos du gnral Moreau. -- Premier dpart d'une
   troupe de chouans conduits par Georges. -- Leur dbarquement 
   la falaise de Biville; leur route  travers la Normandie. --
   Georges, cach dans Paris, prpare des moyens d'excution. --
   Second dbarquement, compos de Pichegru et de plusieurs
   migrs de haut rang. -- Pichegru s'abouche avec Moreau. -- Il
   le trouve irrit contre le Premier Consul, souhaitant sa chute
   et sa mort, mais nullement dispos  seconder le retour des
   Bourbons. -- Dsappointement des conjurs. -- Leur
   dcouragement, et la perte de temps que ce dcouragement
   entrane. -- Le Premier Consul, que la police servait mal
   depuis la retraite de M. Fouch, dcouvre le danger dont il
   est menac. -- Il fait livrer  une commission militaire
   quelques chouans rcemment arrts, pour les contraindre 
   dire ce qu'ils savent. -- Il se procure ainsi un rvlateur.
   -- Le complot dnonc tout entier. -- Surprise en apprenant
   que Georges et Pichegru sont dans Paris, que Moreau est leur
   complice. -- Conseil extraordinaire, et rsolution d'arrter
   Moreau. -- Dispositions du Premier Consul. -- Il est plein
   d'indulgence pour les rpublicains, et de colre contre les
   royalistes. -- Sa rsolution de frapper ceux-ci d'une manire
   impitoyable. -- Il charge le grand-juge de lui amener Moreau,
   pour tout terminer dans une explication personnelle et
   amicale. -- L'attitude de Moreau devant le grand-juge fait
   avorter cette bonne rsolution. -- Les conjurs arrts
   dclarent tous qu'un prince franais devait tre  leur tte,
   et qu'il avait le projet d'entrer en France par la falaise de
   Biville. -- Rsolution du Premier Consul de s'en saisir, et de
   le livrer  une commission militaire. -- Le colonel Savary
   envoy  la falaise de Biville, pour attendre le prince, et
   l'arrter. -- Loi terrible, qui punit de mort quiconque
   donnera asile aux conjurs. -- Paris ferm pendant plusieurs
   jours. -- Arrestation successive de Pichegru, de MM. de
   Polignac, de M. de Rivire, et de Georges lui-mme. --
   Dclaration de Georges. -- Il est venu pour attaquer le
   Premier Consul de vive force. -- Nouvelle affirmation qu'un
   prince devait tre  la tte des conjurs. -- Irritation
   croissante du Premier Consul. -- Inutile attente du colonel
   Savary  la falaise de Biville. -- On est conduit  rechercher
   o se trouvent les princes de la maison de Bourbon. -- On
   songe au duc d'Enghien, qui tait  Ettenheim, sur les bords
   du Rhin. -- Un sous-officier de gendarmerie est envoy pour
   prendre des renseignements. -- Rapport erron de ce
   sous-officier, et fatale concidence de son rapport avec une
   nouvelle dposition d'un domestique de Georges. -- Erreur, et
   aveugle colre du Premier Consul. -- Conseil extraordinaire, 
   la suite duquel l'enlvement du prince est rsolu. -- Son
   enlvement et sa translation  Paris. -- Une partie de l'erreur
   est dcouverte, mais trop tard. -- Le prince, envoy devant une
   commission militaire, est fusill dans un foss du chteau de
   Vincennes. -- Caractre de ce funeste vnement.          500  613






End of the Project Gutenberg EBook of Histoire du Consulat et de l'Empire,
(Vol. 4 / 20), by Adolphe Thiers

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE CONSULAT ET L'EMPIRE (4/20) ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

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including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
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number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
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Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
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     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


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