The Project Gutenberg EBook of Histoire de Quillembois Soldat, by Andr Hell

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Title: Histoire de Quillembois Soldat

Author: Andr Hell

Release Date: March 28, 2010 [EBook #31800]

Language: French

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HISTOIRE

DE QUILLEMBOIS

SOLDAT




  DU MME AUTEUR


  DROLES DE BTES.

  LA BOITE A JOUJOUX. Ballet pour Enfants, Musique de CLAUDE DEBUSSY.

  LES BELLES HISTOIRES QUE VOILA.

  ALPHABET DE LA GRANDE GUERRE.

  LE LIVRE DES HEURES HROQUES ET DOULOUREUSES. Images de la guerre.

[Illustration]




ANDR HELL


HISTOIRE

DE QUILLEMBOIS

SOLDAT

[Illustration]


LIBRAIRIE BERGER-LEVRAULT

NANCY. PARIS. STRASBOURG


[Illustration]




LE PORTRAIT DE QUILLEMBOIS


Quillembois, soldat de bois, naquit un jour, comme tous les jouets de
bois, d'un morceau de sapin tourn.

Il fut soldat franais parce que le hasard avait plac  ct de
l'ouvrier qui tait charg de l'enluminer, un pot de bleu et un pot de
rouge.

[Illustration]

Il aurait pu tout aussi bien tre soldat anglais, si le pot de couleur
bleue avait t plus loin: il aurait t Russe si le pot de couleur
verte avait t plus prs; il aurait mme pu tre ngre, si, lorsque
vint son tour d'tre peint, il n'tait rest dans l'atelier qu'un peu
de noir au fond d'un godet.

[Illustration]

La main de l'ouvrier qui esquissa navement les traits de son visage
tremblait un peu. Voil pourquoi Quillembois eut le nez de travers; sa
bouche ne fut pas non plus dans le prolongement exact de son nez,
ainsi que le veulent les rgles de l'esthtique, mais ses yeux noirs,
bien d'aplomb, regardaient franchement en face d'eux, sans peur ni
forfanterie.

Lorsque sa tunique bleue fut sche, on lui colla un bras de bois de
chaque ct du corps; on lui colla ensuite un fusil jaune le long du
bras droit, un sac brun sur le dos, un pompon rouge sur son shako et,
sous les pieds, en guise de godillots, une large et confortable rondelle
verte, au centre de laquelle il se tint bien camp, prt  recevoir
victorieusement tous les chocs.

[Illustration]




[Illustration]

PREMIER CHAGRIN


Comme Quillembois avait une tte et un corps en bois, il tait
naturellement enclin  l'obissance et peu sensible  la douleur. Il
ne se plaignit donc pas lorsqu'un jour il fut mis dans une bote
garnie de mousse et de fragments de vieux journaux en compagnie d'une
douzaine d'autres soldats, d'un tambour, d'un canon, d'un capitaine,
d'un porte-drapeau et de six arbres frachement vernis dont l'odeur
portait quelque peu  la tte.

[Illustration]

Allong dans sa bote, Quillembois regardait devant lui. Il voyait, sur
les planchettes dont l'atelier tait garni, un grand nombre de maisons,
d'arbres, de moutons, de vaches, de chevaux, de canards, d'oies, de
poules, de bergers et de bergres qui schaient en attendant d'tre mis
en bote  leur tour.

Il voyait surtout, juste en face de lui, une petite bergre  la jupe
verte et au corsage rose dont les yeux taient obstinment fixs sur
les siens.

Quillembois et la bergre se regardrent donc pendant des jours et des
jours jusqu' ce qu'on vint les en empcher en mettant un couvercle sur
la bote o se trouvait le petit soldat.

Sans savoir pourquoi, Quillembois se sentit le coeur tout gros. Comme
il faisait noir et que personne ne pouvait le voir, il se mit  pleurer
en pensant  la bergre rose et verte qu'il ne reverrait peut-tre plus
jamais.

[Illustration]




LE DPART


La bote dans laquelle se trouvait Quillembois fut mise dans un coin de
l'atelier,  ct d'autres botes semblables.

[Illustration]

Quelques jours aprs tout cela, il y eut un grand remue-mnage dans la
fabrique. Quillembois entendit des pas presss, des voix, des cris: il
lui sembla que les moutons blaient tristement, que les chevaux
hennissaient; il crut, au milieu de tous ces bruits, distinguer les
sanglots touffs de la bergre rose et verte.

Mais sa bote fut brusquement souleve et elle retomba plus loin avec
fracas.

Il entendit ensuite des pas de chevaux, des roulements de camions, des
chocs de plaques tournantes et des coups de sifflet stridents.

Il comprit qu'il tait dans un train (car il avait dj vu des chemins
de fer en bois) et qu'il roulait vers quelque destination inconnue.

Puis il s'endormit.

[Illustration]




UN RVE


Tout au fond de la bote,  travers l'paisseur de la nuit dans laquelle
il se trouvait, Quillembois vit un grand trou noir au fond duquel
apparaissait, trs petit, trs lointain, vaguement teint de vert,
de rose et de gris, un petit village aux maisons de bois, tout pareil
 ceux qu'il avait vus sur les tagres de l'atelier.

Puis une lumire blonde naissait doucement.

Un gros papillon noir tach de jaune et de violet s'estompait, se
prcisait, se transformait: il se teintait de rouge, se colorait de
bleu, se nuanait de vert.

Et Quillembois reconnaissait les pots de couleurs  ct desquels il
tait venu au monde.

Brusquement le paysage s'illuminait: de l'or tombait du ciel, s'accrochait
au toit des maisons, s'pandait sur les toisons blanches des moutons;
les chevaux galopaient; les vaches s'en allaient aux champs; devant le
portail de la ferme aux volets verts, la petite bergre verte et rose
donnait  manger aux poulets et aux dindons.

[Illustration]

L-bas, une poule qui venait de pondre le disait gaiement  tous les
gens de la ferme: son cri montait toujours: il devenait de plus en
plus aigu, de plus en plus perant, si bien qu'il rveilla le petit
soldat.

Quillembois ouvrit les yeux. A ct de sa bote grande ouverte, un
phonographe martial nasillait une marche militaire de toute la force
de ses disques; Quillembois distingua aussi des lumires, des couleurs,
des personnes.

Il vit alors qu'il n'tait plus en chemin de fer et il s'aperut que,
pendant son sommeil, il avait t transport dans le rayon des jouets
d'un grand magasin.

[Illustration]




[Illustration]

LE MAGASIN


Tout  ct de Quillembois, un arbre crasait la poitrine du capitaine;
un fusil menaant tait prt  crever le tambour et cinq ou six de ses
camarades touffaient  qui mieux mieux parce qu'ils taient couchs 
plat ventre, le nez dans la mousse. Quillembois avait la chance d'avoir
la tte appuye sur le bord de la bote: il pouvait ainsi respirer
librement et voir ce qui se passait autour de lui.

Tandis que le phonographe qui l'avait rveill continuait sa musique,
des chemins de fer  mcanique roulaient bruyamment sur les tables
voisines, des poupes glapissaient PPPA-PPA-MMMA-MMA. Quillembois
voyait encore des mts de navires, tandis qu'au-dessus de sa tte, des
aroplanes se poursuivaient sans pouvoir jamais se rattraper.

Enfin des gens allaient et venaient.

Comme ils regardaient tous le bord de la bote,  l'endroit mme o
Quillembois appuyait la tte, le petit soldat crut que les visiteurs
taient sduits par sa bonne mine et sa gentillesse: il redressa le
torse et bomba avantageusement la poitrine; songeant  des succs
inesprs, il oublia mme, l'ingrat, que, l-bas, il ne savait o, une
petite bergre verte et rose pleurait peut-tre en pensant  lui.

Mais il fut bien puni de sa vanit lorsque, penchant la tte, il vit,
au-dessous de lui, colle sur la bote, une tiquette portant un prix.
Il comprit alors que cette tiquette, bien plutt que sa personne,
attirait l'attention des clients qui passaient, calculant le montant
de leurs achats.




LES JOUETS HUMBLES


Malgr tout le brouhaha qui se faisait dans tout le magasin, Quillembois
regarda attentivement les petits jouets au milieu desquels il se
trouvait.

[Illustration]

Prs de lui,  ct d'une bergerie aux moutons friss, un cortge de
btes aux formes bizarres sortait d'une Arche de No.

[Illustration]

Des manges de chevaux de bois, aux cavaliers de toutes les couleurs,
tournaient au son de leur bote  musique, et des pantins, en costume
d'Arlequin, rjouissaient les passants de leurs contorsions plus
comiques les unes que les autres.

[Illustration]

Des oiseaux chantaient dans leurs cages.

Des marins ramaient dans leurs bateaux.

Et toute une ribambelle de petites poupes  un sou dansaient, dansaient
toujours sur leurs quatre crins, infatigables.

[Illustration]




LES JOUETS RICHES


Les jouets d'un prix lev taient groups au fond du magasin: ils
formaient un aristocratique rayon, aussi lointain du modeste petit
soldat de bois que peut l'tre, d'un simple pioupiou, le palais d'un
roi ou d'un empereur.

[Illustration]

Quillembois contemplait ce rayon avec de grands yeux carquills. Il
frissonna d'admiration en pensant qu'il y avait l des jouets si chers
qu'il aurait fallu dix ou vingt mille soldats comme lui pour pouvoir les
payer: des automates, fiers de leur grande popularit, qui jouaient de
la mandoline et buvaient du sirop; des jouets scientifiques, des bateaux
 vapeur, des sous-marins, des locomotives, des ballons dirigeables et
des aroplanes.

[Illustration]

[Illustration]

Il y avait l des animaux en toffe: des nes gris qui hochaient
tristement la tte, se souvenant de l'injuste et lointaine tradition qui
les condamne  rester pour toujours le symbole de l'ignorance et de la
paresse; de gros lphants bons enfants, que leur rputation d'animaux
pas mchants rendait propres  subir toutes les mystifications de
leurs compagnons les singes; des canards de toutes les couleurs, des
lions, des vaches, des tigres, des ours et des chameaux.

Il y avait aussi des chauffeurs cossus et de riches automobilistes.
Leurs voitures taient lances  toute allure sur de grandes tables:
mais, hlas! leurs pauvres ttes de porcelaine taient  la merci d'un
caillou qui se trouvait l, d'un chien mcanique qui passait devant
eux, d'un virage mal pris.

[Illustration]

Et ces rois de la route risquaient  tout moment de se briser en mille
miettes au pied mme de la table sur laquelle ils accomplissaient leurs
exploits, terrorisant tous les autres jouets.

Plus loin, de hautes et superbes quilles semblaient dfier tout le
monde.

[Illustration]

Mais, au moindre coup de boule, elles tombaient par terre, heurtant
durement le sol de leur nez camard et ne se relevaient plus.

Il y avait des soldats de plomb:

[Illustration]

Musiciens aux instruments de cuivre, fantassins aux pantalons garance,
tambours, porte-drapeau.

[Illustration]

Chasseurs  cheval aux tuniques bleu de ciel.

[Illustration]

Dragons aux casques d'argent.

[Illustration]

Turcos aux chchias rouges, zouaves aux turbans blancs.

[Illustration]

Gnraux et officiers de toutes sortes, aux brillants uniformes, aux
aiguillettes d'or, aux multiples dcorations.

[Illustration]

Artilleurs aux sombres costumes.

[Illustration]

Spahis aux burnous flottants.

[Illustration]

Fourgons rgimentaires, parcs d'artillerie, voitures d'ambulance.

Il y avait enfin de monstrueux canons  air comprim, jetant plusieurs
projectiles  la seconde.

Quillembois les regarda sans effroi.

[Illustration]

Il ne savait pas encore que les soldats de bois, comme les autres,
sont quelquefois obligs d'aller  la guerre et de prendre part  de
terribles combats  la fin desquels les canons, seuls, restent debout.




QUILLEMBOIS EST VENDU


Enfin, un jour, une dame vint au magasin et emporta la bote dans
laquelle se trouvait Quillembois.

Ce fut avec une grande joie qu'il quitta le magasin: les phonographes
l'assourdissaient, les lumires l'blouissaient, la poussire lui
donnait des nauses et le froid de la nuit des rhumatismes.

De plus, l'humidit le faisait un peu enfler, tout comme ces tiroirs
de bois qu'on ne peut plus fermer ni ouvrir lorsque le temps est  la
pluie.

La dame emporta la bote chez elle, puis la mit dans une armoire au
fond de laquelle d'autres jouets se trouvaient dj. Quillembois
retrouva ainsi le calme et la chaleur dont il avait t priv depuis
son arrive  la ville.

De temps en temps, la dame sortait soigneusement les jouets de leur
bote: elle regardait si toutes les petites pices dont ils sont
composs taient bien  leur place; il fallait parfois changer le crin
cass d'une poupe qui avait trop dans, ou donner un nouveau fusil,
fait d'un morceau d'allumette,  un soldat qui avait perdu le sien;
certains jouets n'avaient plus ni bras ni jambes: la bonne dame leur
en donnait de tout neufs, qu'elle taillait elle-mme dans de petites
planchettes, puis elle prenait soigneusement ces pauvres clops et
leur faisait passer la nuit au coin du feu afin que la colle sche
bien et qu'ils aient, ds le lendemain, des membres assez solides pour
que rien ne puisse plus les faire bouger.

[Illustration]




[Illustration]

UNE PAGE D'HISTOIRE


Il faut dire que pendant la nuit,  l'heure o tout le monde dort
profondment, les jouets ne sont plus les petits objets dnus de
mouvement et de pense que nous voyons pendant le jour.

Ils vivent, au contraire, comme de vritables petits hommes: ils vont
d'une bote  l'autre, causent entre eux, et les vnements qui se
passent dans notre monde font souvent l'objet de leur conversation.

Mais le moindre regard qui se pose sur eux leur fait reprendre
immdiatement leur apparence inanime de bois, de mtal ou de carton.

Aussi jamais personne n'a-t-il pu les voir remuer.

Mais ceux qui savent comprendre leur langage entendent quelquefois,
derrire une porte, les histoires qu'ils racontent.

Un soir donc, un tambour, auquel il avait fallu recoller une baguette,
parlait, au coin du feu devant lequel il schait,  une marchande en
porcelaine qu'il avait fallu fixer plus solidement aux brancards de sa
voiture d'oranges et qui, pour cette raison, occupait l'autre coin de
la chemine.

En ce temps-l, disait le tambour, les hommes vivaient heureux.

Tandis que les soldats, mes camarades, faisaient l'exercice devant
leurs forts, les petites bergres menaient patre les vaches et les
moutons sur l'herbe verte des prairies. Elles trayaient leurs vaches
et le bon lait cumeux coulait dans les seaux de cuivre. De belles
dames, bien coiffes et bien habilles, venaient dans les fermes:
elles achetaient le lait et le faisaient boire  leurs bbs qui
conservaient ainsi leur bonne mine et leurs joues fraches et roses.
Les hommes fauchaient, moissonnaient. Tout le long de ce pays, les
chemins de fer transportaient sans cesse des voyageurs qui s'en
allaient  et l, les uns pour leurs plaisirs, les autres pour leurs
affaires. Les automobiles sillonnaient les routes, et toutes les
usines taient en action, tissant, tournant, forgeant et dcoupant
sans arrt.

Or, voici qu'un soir d't, en 1914, un tambour battit dans un
village, d'autres tambours lui rpondirent; les cloches des petites
glises sonnrent  toute vole; tous les habitants des villes, des
villages et des fermes accoururent sur les places publiques et ils
apprirent avec consternation que la guerre venait d'tre dclare 
nos soldats aux pantalons rouges par les soldats de la nation voisine,
qui taient vtus de gris.

Le tambour roulait toujours et des soldats venaient de tous les
cts: les uns taient de trs jeunes gens, forts et robustes,
d'autres taient plus gs. Jeunes et vieux partaient tous, pleins
d'ardeur et de vaillance, au secours de leur pays envahi.

Pendant que les soldats se rassemblaient, les bergers et les bergres
faisaient rentrer leurs troupeaux dans les tables; les belles dames
bien habilles se cachaient avec leurs bbs tout au fond de leurs
botes ou prparaient de la charpie pour les blesss; et, dj, sur
terre et sur mer, dans les plaines et sur les montagnes, les fusils
partaient, les canons tonnaient, coulant des bateaux, abattant des
bataillons entiers de soldats.

Des fermes taient en feu, des villages entiers croulaient sous le
choc des obus; les soldats gris taient sans nombre, mais d'autres
soldats arrivaient sans cesse pour lutter contre eux: les uns vtus de
brun ou de vert, les autres coiffs de hauts turbans; et des blancs et
des ngres, et toute une arme qui venait de bien au del des mers, et
de hardis cavaliers qui chargeaient sans rpit, sans trve, jusqu'au
moment o les soldats gris, harcels de tous cts, vaincus,
s'enfuyaient en droute.

Dj les belles dames et les bbs brandissaient des drapeaux de
toutes les couleurs.

Revenus enfin au pays qu'ils avaient dlivr de l'ennemi, les soldats
embrassaient leurs femmes et leurs enfants, reprenaient avec joie
leurs pacifiques travaux; et tous les gens, fermiers, belles dames,
ouvriers, voyageurs, bergers, disaient avec satisfaction: La paix est
faite, la paix est faite.

Et pourtant, des femmes qui avaient perdu leurs fils ou leurs maris
pleuraient encore; des enfants taient vtus de noir; des infirmes
passaient sans bras, ou sans jambes, ou sans yeux pour voir la lumire
du soleil. Annes de tueries! annes de massacre! Pourquoi tout cela?
Pourquoi? Pourquoi?

Un lger craquement se fit entendre  ce moment du ct de la porte.
Le tambour ne parlait dj plus. La marchande n'entendait plus.




NUIT DE NOL


Quelques jours se passrent. Puis, un soir, la dame prit dlicatement
par la taille Quillembois et ses camarades et les mit en rang sur le
parquet.

Ils taient aligns comme  la revue ou  la parade.

Et ils avaient bien froid, car, ce soir-l, il n'y avait pas de feu
dans la chemine.

Devant eux un grand arbre vert paraissait sortir du plancher, et
tandis que ses plus basses branches touchaient le sol, les plus hautes
montaient jusqu'au plafond.

[Illustration]

La dame s'en alla et la chambre resta plonge dans l'obscurit.

Alors, dans l'arbre, une petite lumire s'alluma.

Puis une autre.

Puis d'autres encore: et bientt ce fut une illumination complte.

Comme il faisait chaud, maintenant!

[Illustration]

Au loin, des musiques se faisaient entendre, de doux airs de harpe et
de violon.

Et voici que, du fond de la chemine, des soldats de plomb
dbouchrent.

Prcds de joyeuses fanfares, ils dfilrent devant l'arbre et se
lancrent  l'assaut de ses plus basses branches sur lesquelles ils
s'installrent.

Par terre, une glace entoure de mousse semblait tre un tang limpide
dans lequel se refltaient les lumires: sur ce lac un grand voilier
tait  l'ancre et des petits bateaux allaient et venaient autour de
lui.

Un troupeau de vaches entrait maintenant: tandis que les bergers
jouaient de la musette, les vaches avanaient lentement et venaient se
ranger au bord de l'tang.

[Illustration]

Un petit ours accourut en trottinant: il secoua la cendre qui s'tait
attache  ses pattes et grimpa lestement tout en haut de l'arbre.

Sur les branches du sapin et au travers de la chambre, des fils d'or
et d'argent scintillaient; de grosses boules, les unes de mtal jaune
les autres de mtal blanc, ressemblaient  des bouquets de soleil ou 
des guirlandes de lunes.

[Illustration]

D'autres jouets sortaient encore de la chemine.

Des pantins bariols sautaient adroitement sur le coin des meubles et
s'y asseyaient sans faon; une locomotive suivie de ses wagons
bondissait  travers les rameaux de l'arbre et s'y accrochait.

[Illustration]

Une glise, de petites maisons, arrivaient en sautillant; des poules,
des oies, des canards les suivaient; un lphant marchait pesamment en
avant des btes de la mnagerie et une pice d'artillerie entrait
avec fracas, au grand galop de ses chevaux blancs.

[Illustration]

Au son du chalumeau, des bergers et des bergres menaient leur
troupeau de moutons enrubanns.

Alors Quillembois sentit battre bien fort son petit coeur de bois:
devant lui, timide et rougissante, la petite bergre rose et verte
tait arrte et lui souriait gentiment.

Un bruit d'ailes se fit entendre dans la chemine: les musiques se
turent, les lumires s'teignirent.

Dans la ville, les cloches sonnaient  toute vole et de fraches voix
d'enfants disaient:

Nol, Nol, Joyeux Nol.

Merry Christmas.




QUILLEMBOIS EST DONN


La porte s'ouvrit.

[Illustration]

Des ttes blondes et des ttes brunes d'enfants apparurent. Tous ces
petits regardaient avec admiration l'arbre de Nol et les jouets qui
l'entouraient: pris d'un grand respect pour un si beau spectacle, ils
n'osaient pntrer dans la chambre, mais la dame vint et ils la
suivirent  petits pas.

Quand ils eurent contempl tout ce qu'il y avait sur le plancher et
dans l'arbre, la dame leur distribua les jouets. Un petit garon blond
eut les soldats de bois, sa soeur eut la bergre rose et verte, les
bergers, les moutons, la bergerie et tout un village; les soldats de
plomb furent donns  un autre garon brun, qui, trs fier du cadeau
qu'il avait reu, s'en alla bien vite en poussant de grands cris de
joie.

[Illustration]

Car les petits enfants prfrent souvent les soldats de plomb aux
soldats de bois. Les attitudes martiales et varies de ces hommes et
de ces chevaux de mtal, la prcision des dtails des harnachements et
des uniformes sduisent tous ceux qui, comme les petits enfants, ne
voient dans la guerre qu'une suite de jolis tableaux militaires,
abondants en pisodes pittoresques et en situations thtrales,  la
faon des batailles d'autrefois.

Les soldats de bois ne sont pas avantageux; mais ils ne savent pas
ployer, mais ils sont rustiques et redoutables. Ceux-l, petits, maigres,
basans, ont t taills dans du bois d'olivier ou d'amandier et
viennent de Provence. Ces grands gaillards, forts et bien portants, 
la figure violemment enlumine, qui chantent fort dans les marches,
boivent ferme dans les haltes et tapent dur dans les combats, viennent
des rgions du Centre et sont faits d'orme ou de peuplier. D'autres
viennent de Corse et sont en chne vert. Il y a des Auvergnats en
chtaignier, des Vendens en bouleau, des Parisiens en platane et en
marronnier. Voici des Normands en htre, des Bretons en frne, et
voici de jeunes gars aux yeux bleus qui sont en sapin des Vosges.

Les soldats de bois ne sont pas avantageux, mais ils savent tenir la
tranche et fixer l'ennemi.

[Illustration]

Et dans leurs fibres coule encore la bonne sve qu'ils ont puise dans
le sol des forts de France.




[Illustration]

PREMIRE SORTIE


Le lendemain du jour de Nol, Quillembois se retrouva dans une
armoire.

On racontait dans la maison que le petit garon avait mang trop de
friandises, qu'il tait malade et qu'on le privait de ses jouets pour
le punir de sa gourmandise.

Quillembois s'ennuya bien pendant quelques jours. Il aurait voulu voir
la maison dans laquelle il allait vivre dsormais et en connatre les
habitants.

Il se demandait pourquoi il tait injustement condamn  demeurer
enferm dans une armoire parce qu'un petit garon n'avait pas t
raisonnable. Et, pour comble de malheur, il entendait, tout prs de
lui, la petite fille qui jouait avec la bergerie, les moutons et la
bergre rose et verte.

Aussi se trouvait-il bien malheureux.

Mais enfin le petit garon gurit et on lui rendit ses soldats.

[Illustration]

Quillembois fit l'exercice sur une table,  la lueur d'une grosse
lampe: il dfila, avec les autres soldats, sur deux rangs, sur quatre
rangs; il monta la garde au sommet d'un fort; il vit, de l'autre ct
de la table, la bergre et ses moutons.

Les pripties de la manoeuvre le conduisirent mme,  un certain
moment, tout prs de sa petite amie, mais, brusquement, il vit
disparatre moutons, bergre et bergerie.

Lui-mme se retrouva, aprs un grand choc, au fond de sa bote, se
heurtant avec ses camarades.

Il tait l'heure de dner.

[Illustration]

Et on venait de dbarrasser la table.




[Illustration]

PREMIRE VICTOIRE


Quelques jours aprs cette premire sortie, les soldats de bois furent
tous rangs sur un fort.

Devant eux, l'arme des soldats de plomb, que le petit garon brun
avait apporte pour jouer  la bataille, occupait l'autre ct de la
table. Une partie de cette arme se dissimulait derrire une range
d'arbres verts: la cavalerie s'tait mise  l'abri dans un village au
milieu duquel se trouvait un canon gris et les petits pois qui
servaient de projectiles.

La mitraille pleuvait dru sur le fort, et les soldats de bois, mal
abrits, tombaient avec fracas. Mais, au pied du fort, un gros canon
jaune ripostait ferme et,  chaque coup, des files entires de soldats
de plomb s'abattaient sur la table.

Au plus fort de la bataille, Quillembois fut envoy aux
renseignements.

[Illustration]

Attach  un gros ballon rouge, il monta jusqu'au plafond. Lorsqu'il
fut arriv l-haut, il ne vit plus, au-dessous de lui, que de petites
taches de toutes les couleurs. Mais, bientt, il put distinguer ce qui
se passait en bas.

Il y avait encore, dans le camp adverse, beaucoup de soldats et
beaucoup de petits pois. Et, l-bas, tout au bout,  l'angle de la
table, un gnral et son tat-major se tenaient hors de la porte du
canon du fort.

Alors, du ct de l'arme des soldats de plomb, un aroplane prit son
vol au moment mme o Quillembois commenait sa descente.

Attach  la suspension, l'oiseau blanc dcrivait de grands cercles
au-dessus de la table; le ballon continuait toujours sa descente; le
choc tait invitable.

Patatras!

Entran, dchir par les ailes de l'avion, l'arostat se dgonfla
aussitt, s'affala, et Quillembois tomba sur un arbre.

Mais que se passe-t-il?

Voici que l'arbre oscille sur sa base et s'croule en faisant tomber
d'autres arbres; que ces autres arbres crasent l'infanterie,
l'artillerie et entranent dans leur chute une maison qui jette
l'glise par terre; que l'glise renverse  son tour les cavaliers qui
s'abritaient derrire elle et que son clocher s'abat sur le gnral et
son tat-major d'officiers, n'en laissant pas un seul debout.

[Illustration]

Il ne restait plus rien maintenant, absolument rien, de l'arme des
soldats de plomb, plus rien que l'aviateur sur son avion, qui se
balanait stupidement, au bout de sa ficelle, devant ses troupes
ananties.

Les soldats de bois avaient gagn la bataille; les soldats de plomb,
honteux, s'en allrent pour toujours.

[Illustration]

Ainsi, le sort des armes dpend quelquefois d'un incident futile: une
pluie qui tombe, un pont qui s'croule, un convoi qui arrive en retard
peuvent faire perdre ou gagner une bataille.

Les soldats de bois ftrent la victoire qu'ils avaient remporte sur
les soldats de plomb. Les rues et les maisons du village furent
pavoises, il y eut une grande revue passe par le gnral de bois et
un grand dfil auquel assistrent tous les habitants de la ville,
des campagnes, des fermes et des bergeries.

Et le soir venu, Quillembois s'endormit avec dlices sur sa litire de
mousse et de copeaux fins.

[Illustration]




SOUVENIRS DU PASS


[Illustration]

Parfois, les soldats de bois du petit garon voisinaient, sur la
table, avec la bergerie de la petite fille et Quillembois bavardait
avec les bergers.

Or, il reconnut, un jour, un de ces derniers. Natifs du mme sapin,
ils avaient t tourns le mme jour.

[Illustration]

Si le berger n'tait pas soldat, comme Quillembois, c'est parce qu'au
moment o il aurait fallu l'armer, il ne restait plus, dans l'atelier,
un seul bout de bois assez long pour en faire un fusil; les petits
morceaux qui tranaient encore sur les tablis taient tout au plus
bons  faire des triques de berger ou des sabres d'officier.

Il aurait t officier si le petit morceau de bois qu'on lui colla au
bras avait eu la pointe en l'air; il fut berger parce que la pointe de
ce morceau de bois avait t, au contraire, mise en bas.

Mais il tait satisfait de son sort et il n'enviait personne.

Quillembois et le berger parlrent ensemble des anciens camarades
qu'ils avaient retrouvs dans le grand magasin.

[Illustration]

Un grand beau garon, qui avait t taill dans le coeur mme de
l'arbre, avait t mis dans une bote de soldats de luxe et il tait
parti un jour pour l'Amrique en compagnie de poupes richement
habilles et de coteuses voitures automobiles. Un autre tait marin
sur un cuirass en bois; un autre tait acteur dans un thtre de
marionnettes; et puis, il y en avait un, qui avait mal tourn: il
tait devenu pion dans un jeu d'checs, avait t peint en noir et
passait depuis pour tre en bne.

[Illustration]

Un petit maigriot, qui avait t taill dans une branche morte, tait,
lui aussi, soldat: mais il avait la taille si fine et il tait si
fragile qu'il n'avait mme pas pu arriver jusqu'au magasin et qu'il
s'tait cass en deux pendant le voyage.

Mais, depuis longtemps, on n'avait plus de nouvelles d'aucun d'eux.

Et on allait bientt les oublier.

[Illustration]




VIE DE GARNISON


[Illustration]

Depuis que les soldats de plomb taient retourns chez eux, les
soldats de bois ne faisaient plus la guerre.

Sur la table, paisible dsormais, ils voyageaient souvent en chemin de
fer: parfois, le train, lanc trop fort, ne s'arrtait pas au bord de
la table et il tombait avec ses voyageurs sur le parquet, mais tout le
monde se relevait sans mal.

Ils passaient aussi, en rangs serrs, sur des ponts de pierre ou de
bois; quelquefois, un de ces ponts, mal construit, s'croulait et les
ensevelissait sous ses dcombres.

[Illustration]

Mais ils s'en tiraient encore sans dommage.

[Illustration]

Au bord d'une cuvette pleine d'eau, ils s'embarquaient sur de petits
bateaux et faisaient de dangereuses traverses, le plus souvent
suivies de naufrages; mais, heureusement, les soldats de bois
flottent, aussi toutes les pertes se bornaient-elles  quelques bras
ou quelques fusils dcolls qui taient remis en place le lendemain.

Mais, un soir aprs le dner, la guerre civile dchana ses horreurs
sur la table familiale.

N'ayant plus de soldats de plomb  abattre, le petit garon, voulant
se servir de son canon, se mit  tirer sur la bergerie et sur le
village.

Les pauvres moutons, frapps par des petits pois ou des boulettes de
mie de pain, tombaient les quatre pattes en l'air; les petites cabanes
 roulette, dans lesquelles s'abritent les bergers, les maisons, les
arbres, tout tait renvers. Quillembois entendit la petite fille qui
pleurait, puis une grosse voix ordonna aux enfants d'aller se coucher
tout de suite.

Et la lampe s'teignit.

[Illustration]




PROJETS DE DPART


Les soldats, les moutons, les bergers et la bergre restrent donc
ple-mle sur la table.

Au bout d'un instant, quand les jouets furent bien srs qu'ils taient
seuls et que personne ne pouvait les voir, ils se hasardrent  faire
un pas ou deux en avant; un rayon de lune, qui entrait par la fentre,
clairait d'une lueur blafarde les ruines du village et de la
bergerie.

[Illustration]

Mais, dj, les bergers taient revenus: les uns, aids des soldats,
remettaient les maisons debout pendant que les autres ramassaient les
moutons. Quillembois pensa que la petite bergre n'tait pas loin.
Enjambant les dcombres avec prcaution, il la chercha au milieu des
ruines et l'aperut enfin au bord de la table.

[Illustration]

La pauvre petite, les yeux pleins de larmes, regardait l'abme qu'elle
avait devant les yeux et dont,  cause de l'obscurit, elle ne pouvait
apercevoir le fond, qui tait le parquet.

Elle expliqua  Quillembois qu'elle ne pouvait plus vivre au milieu de
ces coups de canon qui renversaient les villages, les glises, les
moutons et les bergres, et qu'elle ne dsirait rien tant que de
s'enfuir.

Le petit soldat lui rpondit qu'il ne demandait pas mieux que de se
sauver avec elle; il ajouta qu'il serait bien heureux de la guider
dans cette entreprise pleine de dangers, si elle voulait bien,
toutefois, le lui permettre.

Comme il tait dj tomb du haut d'une table, il savait bien que les
jouets de bois ne se font pas grand mal dans leur chute, mais il
pensa aussi que ni la bergre ni lui ne pourraient, une fois qu'ils
seraient en bas, ouvrir la porte ou la fentre et qu'alors ils
seraient ramasss tous les deux, le lendemain matin, pour aller
rejoindre les autres jouets au fond de leur bote.

Ils dcidrent donc de se blottir derrire un tas de petits pois.
Quillembois s'tait rappel que, tous les matins, on secouait le tapis
de la table par la fentre; il pensa que, s'ils avaient le bonheur de
ne pas tre vus au moment o on rangerait les jouets pars sur la
table, ils courraient la chance d'tre jets ensemble dans le jardin,
avec les petits pois, les mies de pain et autres dtritus.

[Illustration]




L'VASION


[Illustration]

Les vnements se passrent bien ainsi que les avait prvus le petit
soldat. Mais, tandis que la bergre tombait au pied du mur de la
maison, Quillembois fut jet beaucoup plus loin: il tomba d'abord sur
un arbuste pour dgringoler ensuite dans un gros chou.

[Illustration]

Un peu tourdi par sa chute, il essayait de se remettre d'aplomb,
mais, dans ce mouvement, il glissa malencontreusement entre deux
feuilles et, malgr tous les efforts qu'il fit, il ne put se dgager
de leur treinte.

Prise de peur en se voyant spare de son compagnon, la petite bergre
n'osait plus bouger: tout ce grand monde inconnu qu'elle voyait autour
d'elle l'effrayait plus encore que les coups de canon.

Alors, de dsespoir, elle se laissa rouler au bord d'une alle,
esprant qu'on l'y retrouverait bientt.

En effet, quelques heures plus tard, Quillembois entendit les cris de
joie de la petite fille, ravie d'avoir retrouv son jouet.

Il pensa tristement qu'il allait tre loign pour toujours de la
petite bergre rose et verte.

[Illustration]




QUILLEMBOIS REVIENT SANS GLOIRE


Quillembois passa de longues journes dans le chou.

Il souffrit beaucoup, car, au fur et  mesure que le chou poussait,
ses feuilles grossissaient de telle faon que Quillembois tait de
plus en plus serr entre elles.

Il avait, de plus,  subir deux fois par jour le supplice de
l'arrosage, excellent pour les choux, mais trs mauvais pour les
soldats de bois; dans la journe, de grosses mouches se promenaient
sur sa figure et le chatouillaient dsagrablement; pendant la nuit,
les limaces rampaient sur son corps et laissaient derrire elles des
tranes de leur bave dgotante.

Il pensait bien pourrir l, lorsqu'un jour le chou fut cueilli pour
tre mis dans la soupe. Quillembois glissa dans la marmite, y resta
toute la journe et fut retrouv, le soir,  table, dans la soupire.

[Illustration]

Mais dans quel tat!! Les brillantes couleurs de ses joues taient
ternies; son pantalon rouge tait d'un rose sale; sa belle tunique,
dcolore, tait souille de graisse; son shako noir tait devenu
gris; ses bras, son fusil, son sac et la confortable rondelle qui lui
servait jadis de souliers, le tout, dcoll, flottait sur le bouillon.

La cuisinire fut appele: on lui montra les horreurs qui nageaient l
et on la chassa sur-le-champ en lui ordonnant de remporter la
soupire. Aussi, ds qu'elle fut dans la cuisine, elle saisit, de
rage, le corps de Quillembois, le jeta par terre, et, d'un vigoureux
coup de pied, elle l'envoya, sous un meuble, rouler dans la poussire.

Comme la bonne tait aussi sale que la cuisinire, Quillembois resta
de longs jours sous ce meuble. Mais, une fois par mois, la matresse
de maison prsidait elle-mme au balayage.

Ce jour-l, Quillembois reut dans les reins un bon coup de balai qui
l'envoya rebondir sur les marches d'un escalier: au moment mme, le
petit garon blond descendait de sa chambre.

Au bruit que fit Quillembois le petit garon se prcipita. Aprs un
instant d'hsitation, il vit que cette chose informe tait un de ses
soldats et Quillembois fut remis dans sa bote, avec les autres
jouets, dans l'armoire habituelle.




UNE GRANDE DOULEUR


[Illustration]

Lorsque le pauvre Quillembois fut de retour parmi ses camarades, il
eut un moment de bonheur, mais sa joie fut de courte dure.

Aucun des soldats ne voulut reconnatre, dans ce morceau de bois gras
et sale, qui sentait encore le chou, leur ancien compagnon de gloire.
Tous lui tournaient le dos avec mpris et, comme il insistait pour
reprendre sa place au milieu d'eux, le capitaine donna l'ordre  ses
soldats de jeter Quillembois par-dessus le bord de la bote.

[Illustration]

Les soldats obirent et Quillembois tomba en plein dans la bergerie: 
quelques rondelles de lui, la bergre verte et rose gardait toujours
ses moutons.

En l'apercevant, Quillembois poussa un cri de joie et se prcipita
vers elle: il pleurait d'motion en retrouvant sa chre petite
pastoure qu'il croyait bien ne plus jamais revoir.

[Illustration]

Mais la bergre eut peur de cet homme sans bras, qui titubait sur son pied
trop petit et elle courut se rfugier auprs d'un grand berger bleu et
gris qui tait arm d'un solide gourdin; comme elle criait de toutes ses
forces: Au fou, au fou! d'autres bergers accoururent avec des chiens
et mirent en fuite Quillembois, qui, aprs mille difficults, russit 
se hisser jusqu'au sommet de l'glise, o il put enfin chapper  leur
colre.

[Illustration]

Toute l'eau dont il s'tait imbib pendant l'arrosage, tout le
bouillon de choux dont il s'tait imprgn dans la marmite et dans la
soupire s'en allrent durant cette nuit sous forme de larmes, car
Quillembois ne connut jamais de douleur plus amre.

Devant l'glise, bergers, arbres, maisons, chiens et moutons dansaient
joyeusement pour clbrer les fianailles de la petite bergre verte
et rose et du grand berger gris et bleu.

[Illustration]




[Illustration]

LA FIN DE QUILLEMBOIS


Lorsqu'il eut puis toutes ses larmes et qu'il ne fut plus qu'un
petit morceau de bois sec et ratatin, Quillembois voulut s'loigner
pour toujours du lieu de son malheur.

Entre l'extrme bord du rayon sur lequel il se trouvait et la porte de
l'armoire, il existait un vide assez grand pour qu'il pt y passer.
Quillembois se rappelait avoir vu, sur la planchette infrieure, des
livres et des plumiers. Il esprait qu'au milieu d'eux il pourrait
peut-tre vivre ignor et se refaire une existence calme et paisible,
comme celle d'un vieux savant.

[Illustration]

Il abandonna donc son refuge, s'approcha du bord du rayon et se laissa
tomber au hasard.

Mais son malheur voulut qu'il cht la tte la premire dans un encrier
qui n'avait justement pas t bouch. La jupe de sa tunique, trop
large pour passer par l'ouverture du flacon, l'empcha de couler
jusqu'au fond mais il resta l, les pieds en l'air et la tte dans
l'encre, sans pouvoir se dgager.

[Illustration]

[Illustration]

Il fut retrouv le lendemain, dans cette position inattendue, par les
enfants qui venaient chercher leurs jouets. En le voyant, ils
s'accusrent mutuellement de s'tre jou ce mauvais tour et ils se
disputrent bien.

Mais lorsqu'ils eurent retir Quillembois de l'encrier, ils rirent
tellement en voyant sa pauvre tte noire, qu'ils ne restrent pas
fchs plus longtemps et qu'ils coururent vers la chambre de leurs
parents, voulant leur montrer ce personnage ridicule, esprant bien
que tout le monde en rirait autant qu'eux.

L'encre qui dgouttait de la tte de Quillembois tacha le tapis de la
salle  manger, l'escalier, le parquet de la chambre. Le hros dmod
n'eut pas un succs de rire, mais d'horreur.

Alors, arrach des mains qui le tenaient, il fut jet dans le feu o
il se consuma.

Ses anciens camarades, le tambour, le capitaine, le porte-drapeau
disparatront  leur tour: les bergers, les moutons, les bergres
roses et vertes s'en iront aussi en fume ou en poussire.

Des jouets naissent, des jouets meurent: et leur histoire se ressemble
beaucoup.

[Illustration]




TABLE


                                    PAGES

  Le Portrait de Quillembois            5

  Premier Chagrin                       7

  Le Dpart                             9

  Un Rve                              11

  Le Magasin                           14

  Les Jouets humbles                   16

  Les Jouets riches                    18

  Quillembois est vendu                25

  Une Page d'Histoire                  27

  Nuit de Nol                         32

  Quillembois est donn                37

  Premire Sortie                      40

  Premire Victoire                    43

  Souvenirs du Pass                   48

  Vie de Garnison                      51

  Projets de Dpart                    54

  L'vasion                            57

  Quillembois revient sans gloire      59

  Une grande Douleur                   62

  La Fin de Quillembois                65

[Illustration]


IMPRIM PAR BERGER-LEVRAULT

NANCY





End of Project Gutenberg's Histoire de Quillembois Soldat, by Andr Hell

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE QUILLEMBOIS SOLDAT ***

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status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

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