The Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume 5), by 
Alphonse de Lamartine

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Title: Cours Familier de Littrature (Volume 5)
       Un Entretien par Mois

Author: Alphonse de Lamartine

Release Date: January 10, 2010 [EBook #30918]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTRATURE


                 UN ENTRETIEN PAR MOIS


                         PAR
                  M. A. DE LAMARTINE


                   TOME CINQUIME.


                        PARIS
              ON S'ABONNE CHEZ L'AUTEUR,
             RUE DE LA VILLE L'VQUE, 43.
                        1858


L'auteur se rserve le droit de traduction et de reproduction 
l'tranger.


                    COURS FAMILIER
                          DE
                      LITTRATURE


                    REVUE MENSUELLE.


                           V



  Paris.--Typographie de Firmin Didot frres, fils et Cie,
                      rue Jacob, 56.




[Illustration: Lamartine.]




PRAMBULE DE L'ANNE 1858.




 MES LECTEURS.




I

Une partie de la presse retentit, depuis quelques semaines, d'un
concert de malveillance, et d'un redoublement d'invectives contre
cette modeste publication, et surtout contre son auteur. Trois sortes
de journaux, qui ne paraissaient pas destins par leur nature  se
faire cho l'un  l'autre, se signalent par plus d'acharnement contre
ce qui porte mon nom:

Un journal d'exagration religieuse, qui donnerait la tentation d'tre
impie si l'on ne respectait pas la pit jusque dans les aberrations
du zle;

Les revues et les journaux des partis de 1830, qui ne pardonnent pas
leurs revers  ceux qui ont prserv la France et eux-mmes des
contre-coups de leur catastrophe;

Enfin un journal de sarcasme spirituel,  qui tout est bon de ce qui
fait rire, mme ce qui ferait pleurer les anges dans le ciel: la
drision pour ce qui est  terre.

Ces journaux, nous viterons de les nommer.

Nous ne nous plaignons pas de cette recrudescence de colres; nous
avons bu depuis dix ans le calice jusqu' la lie et nous n'y trouvons
plus rien d'amer; mais nous nous demandons quelquefois  nous-mme
d'o vient un tel redoublement d'outrages personnels.

Est-ce que ce _Cours familier de Littrature_, ouvrage essentiellement
neutre et tranger aux querelles du temps, ne laisse pas
scrupuleusement en dehors toutes ces questions inviolables de
conscience et toutes ces questions irritantes de partis qui ne sont
propres qu' distraire, hors de propos, la jeunesse de l'tude des
belles oeuvres de l'esprit humain?

Est-ce que, pendant le peu de jours o la ncessit, et non
l'ambition, nous donna un rle politique, nous avons abus des
circonstances, de la popularit et de la force, par quelques-uns de
ces svices, contre les partis ou contre les personnes, qui laissent
dans les coeurs de justes et implacables ressentiments?

Est-ce que nous avons laiss (comme  Saint-Germain-l'Auxerrois ou 
l'archevch de Paris, en 1830) violer ou saccager le temple,
vocifrer contre le prtre, attenter  la libre et inviolable opinion
des mes, la foi? Est-ce que, sous le feu mme de l'vnement du 24
fvrier,  ct du chef du sacerdoce de Paris, Mgr Affre, de vaillante
mmoire, nous n'avons pas rouvert les glises sous l'gide des
citoyens arms, et mis le Dieu et l'autel libres hors la loi des
rvolutions et des sacrilges?

Est-ce que nous n'avons pas fait respecter, au pril de notre
popularit et de notre vie,  la porte des journaux menacs, le droit
de nous injurier nous-mme?

Est-ce que nous avons montr une arme charge dans nos mains ailleurs
que sur le champ de bataille de Paris, pour dfendre la socit civile
attaque non pas par la libert, mais par le meurtre?

Est-ce que nous avons allum une de ces guerres rvolutionnaires qui
flattent un moment les passions militaires d'un peuple, mais qui font
crier le sang des nations contre leurs auteurs longtemps aprs que ce
sang est tari?

Est-ce que, la rvolution finie,  l'avnement de l'Assemble
constituante  Paris, il a manqu un cheveu  une tte, une borne  un
hritage, un grain de sable au champ du plus riche ou du plus pauvre
des citoyens, une patrie  un innocent?

Est-ce que nos paroles n'auraient pas t aussi respectueuses pour les
personnes que nos actes pour la souverainet du pays? Est-ce qu'il
nous serait chapp, des lvres, non du coeur, la plus lgre offense
aux vaincus? Est-ce que nous n'avons pas dcrt d'enthousiasme qu'il
n'y avait pas de vaincus, pas de vainqueurs? qu'il n'y avait que la
France appartenant du mme droit  tous ses enfants?

D'o viennent donc ces reprsailles sans griefs, sans justice et sans
gnrosit?

Hlas! faut-il le dire  la honte de notre espce? Ce n'est pas parce
que nous sommes coupable, c'est parce que nous sommes malheureux!... 
renversement trange du sens moral dans ces coeurs contre nature!
Soyez malheureux, on vous achve. Le vrai crime aux yeux de ces
gens-l, c'est d'tre sans crime: ils vous hassent par dpit de
n'avoir rien  vous pardonner.

Il fallait vous servir contre nous de la force des rvolutions quand
vous l'aviez en main, nous disent aujourd'hui avec une amre ironie
ces crivains qui nous battent la joue de leur plume.

Eh bien! non; nous ne voudrions pas  ce prix de vos loges; nous
aimons mieux tre invectiv pour notre innocence que d'tre lou pour
la peur que nous aurions faite au plus timide de nos concitoyens. Vous
nous apostrophez en ricanant du nom drisoire de _Sylla d'un jour_!
Ah! si nous avions fait comme Sylla, peut-tre baiseriez-vous le pan
de notre manteau quand nous passons dans les rues de Rome. Mais tous
ces sarcasmes ne nous font ni changer de pense, ni changer de coeur;
nous vivrions mille vies que nous les dvouerions encore  vous
prserver autant qu'il serait en nous, non pas seulement d'une
blessure au coeur, mais d'une piqre  l'piderme. Les gards font
partie de la charit civique. Si vous l'oubliez quelquefois, c'est une
raison pour nous de nous en souvenir.

     Des dieux que nous servons connais la diffrence


II

Et de quoi nous accusent ces crivains? De ce qu'il y a de plus
ignominieux dans le mtier des lettres: de chercher, selon leurs viles
expressions, DU BRUIT POUR DE L'ARGENT.

Du bruit? Hlas! qu'ils savent mal lire au fond des mes! Ce que nous
trouvons de plus amer dans les disgrces de la fortune, c'est
prcisment d'tre contraint  laisser retentir le nom quand l'homme a
disparu.

     Le bonheur de la mort, c'est d'tre enseveli.

L'argent? Oh! c'est diffrent; plt  Dieu que nous en eussions
recueilli juste assez pour pouvoir retirer, sans remords, cette partie
de nous-mme qu'on appelle notre nom de cette dure, quoique honorable
servitude, qui nous expose tous les jours  ces fastidieux
retentissements et  ces odieuses interprtations de la publicit! Si
ces ennemis parviennent (comme je ne le crains que trop)  briser dans
ma main cette plume de l'homme de lettres, mille fois plus respectable
quand elle cherche le salaire par honneur que quand elle cherche la
gloire par vanit, ces ennemis apprendront trop tard (et avec regret,
je n'en doute pas) que ce qu'ils appellent la mendicit du travail
n'tait que le devoir de la stricte probit. Mais la postrit seule
appelle les choses par leur vrai nom; les contemporains les appellent
par le nom qui les dshonore. Tant mieux! Ce n'est pas assez pour le
travail d'tre le travail, il faut encore qu'il soit un opprobre; cela
le rend plus mritoire aux yeux de cette Providence qui en a fait,
pour ceux qui l'acceptent, non-seulement une loi, mais une vertu.

Et que ne diraient-elles pas, ces langues  deux tranchants, si je me
reposais dans un insoucieux loisir, tandis que ceux  qui je dois
compte de mes journes et de mes veilles priraient par mon
indiffrence et par mon oisivet? Vous m'accuseriez, avec raison
alors, du plus lche et du plus coupable gosme; car enfin daignez
raisonner un moment avec vous-mmes.

Qu'est-ce qu'un homme qui sait un mtier quelconque, un mtier de la
main ou un mtier de l'esprit?

Cet homme est un capital.

Qu'est-ce qui fait valoir ce capital?

C'est le travail.

Supposez que cet homme, au lieu de faire fructifier ce capital
honorablement et fidlement pour ceux auxquels il en doit le produit,
strilise, enfouisse, anantisse ce capital en se croisant les bras
par fausse dignit ou par insouciance d'autrui: que fait cet homme?

Il fait banqueroute de lui-mme  ceux auxquels il doit le produit de
son activit et le pain de leur vie.

Que pensez-vous de cet homme?

Qu'il est mprisable aux yeux de Dieu et aux yeux des autres hommes.

Eh bien! que pensez-vous alors de vos insultes, vous qui me reprochez
de travailler, c'est--dire vous qui m'outragez parce que je fais...
quoi? ce qu'il serait dshonorant  moi de ne pas faire!!!

Vos mpris seront donc un jour des loges; laissez-moi les prendre
ds aujourd'hui de votre bouche pour ce qu'ils sont. Je vous rends
grces; en cherchant  me dshonorer, vous avez,  votre insu,
glorifi le travail.

Quelle cruelle inconsquence de dire  un homme: Tu dois, et si tu ne
payes pas ce que tu dois, tu es dshonor; et de lui dire dans la
mme phrase: Si tu continues  travailler pour payer ce que tu dois,
nous te dshonorons encore.

Voil cependant votre logique; ce n'est ni celle de Dieu, ni celle des
hommes, ni celle de l'honneur, ni celle de l'conomie politique! Mais
c'est la logique de la malignit humaine, qui veut enfermer un ennemi
dans un cercle vicieux et l'touffer entre deux sophismes.

Vous pouvez m'touffer, oui, mais vous ne me dshonorerez pas; je
travaillerai jusqu' mon dernier soupir, et si je succombe ce ne sera
pas ma faute: ce sera celle de mes ennemis.


III

Au reste, ce n'est pas la premire fois qu'une coalition d'inimitis
littraires ou politiques ressasse ces griefs, et qu'elle me reproche
tantt mon opulence, tantt ma mdiocrit; j'y suis accoutum, je
pourrais dire, j'y suis bronz. Lorsque, aprs la rvolution de 1830,
que j'avais vue avec douleur, je voulus entrer dans les assembles
publiques pour y dfendre  la tribune, selon mes forces, non cette
rvolution, mais la libert, un pote fameux alors, tomb depuis,
relev aujourd'hui par sa noble rsipiscence, crivit contre moi une
satire sous le titre de _Nmsis_. Il m'y reprochait aussi mes
prtendus trsors; il y refusait, lui pote,  un pote son droit de
citoyen! Je lui rpondis en vers avec indignation, mais sans injures.
Nous sommes devenus bienveillants l'un pour l'autre depuis. Peut-tre
vivrai-je assez pour que les crivains qui m'insultent aujourd'hui en
prose regrettent un jour leur injuste inimiti. Je ne la leur rendrai
jamais; en fait de haine je veux mourir insolvable.


IV

Cependant, qu'ils me permettent une seule observation sur la
diffrence des temps et des procds entre la _Nmsis_ et leur
diatribe. Quand l'auteur de la _Nmsis_, Barthlemy, me dcochait ses
_iambes_ mordants pour arrter ma marche au dbut de ma carrire
civique, j'tais jeune, riche, heureux, entour de ces illusions du
matin de la vie que trompe si souvent le soir, arm de mes vers pour
le combat potique, arm de ma parole aux tribunes pour le combat
politique; il tait peut-tre injuste, mais il tait loyal et
courageux de m'attaquer dans ma force.

Aujourd'hui, je ne succombe pas, mais je chancelle sous le poids de
beaucoup de choses plus lourdes que les annes: je suis pauvre des
besoins d'autrui; sous ma fausse apparence de bien-tre je ne suis pas
heureux; je n'blouis personne de tous mes prestiges teints ou
clipss; je dispute des proches, des amis, des clients, un berceau,
un spulcre,  l'encan des revendeurs de tombes; je suis dsarm, je
veux l'tre; il n'y a ni mrite, ni force, ni gloire  m'outrager; il
y en aurait  m'aider dans mon travail si l'on avait un autre coeur!

Que ces hommes irrflchis comparent les circonstances dans lesquelles
Barthlemy me raillait de mes prosprits et les circonstances dans
lesquelles ils m'invectivent de mes disgrces, et qu'ils prononcent!
Je ne dirai pas le mot; mais qu'ils l'entendent dans le fond de leur
conscience et qu'ils rougissent! Je ne veux pas d'autre vengeance
qu'un regret!

_P. S._ Nous croyons devoir donner ici  nos lecteurs la bagatelle
potique ci-jointe; nous l'crivmes dans une heure de loisir drobe
 l'tude pendant ces dernires matines d'automne. Nous l'adressmes
 un homme de coeur et de talent; cet homme fut aussitt associ, pour
ce crime d'amiti, aux injures qu'on nous rservait. C'tait une
goutte de parfum que nous voulions jeter sur sa route; cette goutte
d'huile a servi  attiser encore le feu des rancunes. Que le lecteur
juge de ce grand crime commis en badinant; il y a des gens auxquels il
n'est permis ni de pleurer ni de sourire!

                                                  LAMARTINE.




LETTRE  ALPHONSE KARR,


JARDINIER.

  Esprit de bonne humeur et gat sans malice,
  Qui mme en le grondant badine avec le vice,
  Et qui, levant la main sans frapper jusqu'aux pleurs,
  Ne fustige les sots qu'avec un fouet de fleurs!
  Nice t'a donc prt le bord de ses corniches
  Pour te faire au soleil le nid d'algue o tu niches;
  C'est donc l que se mle au bruit des flots dormants
  Le bruit rveur et gai de tes gazouillements!

  Oh! que ne puis-je, hlas! de plus prs les entendre?
  Oh! que la libert lente se fait attendre!
  Quand pourrai-je,  ce monde ayant pay ranon,
  Suspendre comme toi ma veste  ton buisson,
  Et, dchaussant mes pieds saignants de dards sans nombre,
  Te dire, en t'embrassant: Ami, vite un peu d'ombre!

  Nous avons trop hl notre front et nos mains
  Aux soleils, au roulis des ocans humains;
  chapps tous les deux d'un naufrage semblable,
  Faisons-nous sur la plage un oreiller de sable,
  Et qu'insensiblement, flot  flot, pli sur pli,
  La mare en montant nous submerge d'oubli!

  Il faut  tout beau soir son Jardin des Olives!

  N'est-il pas, sur le bord du champ que tu cultives,
  Parmi les citronniers, les cyprs et les buis,
  Un maigre champ portant sa maison et son puits?
  Le figuier, tronc qui vit et qui meurt avec l'homme,
  N'y fait-il pas briller sa figue en pleurs de gomme?
  N'y pend-il pas aux murs ses rameaux tortueux,
  Comme pour subsister ou crouler avec eux?
  Vingt ou trente oliviers,  l'ombre diaphane,
  N'y sont-ils pas penchs par la corde de l'ne?
  Sur l'corce en lambeaux de leurs troncs caills
  N'y voit-on pas courir les lzards veills?
  N'entend-on pas, au creux du sillon qui la brle,
  La cigale aux cent voix chanter la canicule?
  Dans le ravin plus vert, sous l'ombre du coteau,
  N'y voit-on pas filtrer goutte  goutte un peu d'eau,
  O, pourvu que le Ciel avare un jour y pleuve,
  Altr par ses chants, ton rossignol s'abreuve?
  N'y voit-on pas du seuil luire entre les rochers
  La plaine aux bleus sillons que fendent les nochers,
  O la vague  la vague, en jetant son cume,
  Passe dans la lumire et se perd dans la brume?
  N'en respire-t-on pas, jusque sur la hauteur,
  Comme d'un foin fauch l'enivrante senteur?
  Le choc de ses flots lourds, quand l'autan les soulve,
  N'y fait-il pas voguer, rouler, trembler en rve?
  Le terrible infini qu'on voit  l'horizon
  N'y refoule-t-il pas le coeur  la maison?
  N'y bnit-on pas Dieu de cet arpent de terre
  O l'on repose en paix sous l'arbre sdentaire,
  O l'on s'veille au moins comme on s'est endormi,
  Sur cette fourmilire o l'homme est la fourmi?

  Enfin, autour du seuil de la hutte cache,
  Ne voit-on pas toujours la terre frais bche
  Verdoyer du duvet des semis printaniers
  Dont les coeurs de laitue enfleront les paniers?
  La bche au fil tranchant que le gazon essuie,
  L'arrosoir au long cou qui simule la pluie,
  L'chelle qui se dresse aux espaliers des toits,
  La serpette qui tond, comme un troupeau, le bois,
  Le long rteau qui peigne et qui grossit en gerbes,
  Quand la faux a pass, les verts cheveux des herbes;
  Outils selon la plante et selon la saison,
  N'y sont-ils pas pendus aux clous sur la cloison?

  S'il est prs de ta mer une telle colline,
  Ami! pour mon hiver retiens la plus voisine.

  On dit que d'crivain tu t'es fait jardinier;
  Que ton ne au march porte un double panier;
  Qu'en un carr de fleurs ta vie a jet l'ancre
  Et que tu vis de thym au lieu de vivre d'encre?
  On dit que d'Albion la vierge au front vermeil,
  Qui vient comme  _Baa_ fleurir  ton soleil,
  Achetant tes primeurs de la rose closes,
  Trouve plus de velours et d'haleine  tes roses?
  Je le crois; dans le miel plante et got ne sont qu'un:
  L'esprit du jardinier parfume le parfum!

  Est-on dshonor du mtier qu'on exerce?
  Abdolonyme roi fit ce riant commerce.
  Tout homme avec fiert peut vendre sa sueur!
  Je vends ma grappe en fruit comme tu vends ta fleur,
  Heureux quand son nectar, sous mon pied qui la foule,
  Dans mes tonneaux nombreux en ruisseaux d'ambre coule,
  Produisant  son matre, ivre de sa chert,
  Beaucoup d'or pour payer beaucoup de libert!
  Le sort nous a rduits  compter nos salaires,
  Toi des jours, moi des nuits, tous les deux mercenaires;
  Mais le pain bien gagn craque mieux sous la dent:
  Gloire  qui mange libre un sel indpendant!

  La Fortune, semblable  la servante agile
  Qui tire l'eau du puits pour sa cruche d'argile,
  levant le seau double au chanvre suspendu,
  Le laisse retomber quand il est rpandu;
  Ainsi, pour donner l'me  des foules avides,
  Elle nous monta pleins et nous descendit vides.
  Ne nous en plaignons pas; elle est esclave, et fait
  Le mnage divin de son matre parfait;
  Bnissons-la plutt, retombs dans la vase,
  De n'avoir pas bris tout entier l'humble vase,
  D'avoir bu dans l'cuelle et de nous avoir pris
  Tantt pour le pouvoir, tantt pour le mpris.
  L'un et l'autre sont bons, pourvu qu'on y respecte
  Le rle de l'toile ou celui de l'insecte:
  L'homme n'a de valeur qu' son jour,  son lieu,
  Brin de fil enchss dans la toile de Dieu!...

  Te souviens-tu du temps o tes _Gupes_ caustiques,
  Abeilles bien plutt des collines attiques,
  De l'Hymte embaum venaient chaque saison
  Ptrir d'un suc d'esprit le miel de la raison?
  Ce miel, assaisonn du bon sens de la Grce,
  Ne cherchait le piquant qu' travers la justesse.
  Aristophane ou Sterne en et t jaloux;
  On y sentait leur sel, mais le tien est plus doux.
  Ces insectes, volant en essaim d'tincelles,
  Cachaient leur aiguillon sous l'clair de leurs ailes;
   leur bourdonnement on souriait plutt;
  La grce comme une huile y gurissait le mot!

  C'tait aussi le temps o ces jouets de l'me,
  Tes romans, s'effeuillaient sur des genoux de femme,
  Et laissaient  leurs sens, ivres du titre seul,
  L'indlbile odeur de la fleur du _Tilleul_!

  Enfin te souviens-tu de ces jours o l'orage
   la hauteur du flux fit monter ton courage,
  Prompt  tout, prt  tout,  la mort,  l'exil,
  Quand il fallait conduire un peuple avec un fil,
  Et que tu traversais la grande Olympiade,
  Aristippe masqu du front d'Alcibiade?
  As-tu donc oubli comme au fort du pril
  Ton coeur en clatant rpondait au fusil?
  Ah! je m'en souviens, moi! Je crois te voir encore,
   l'heure o sur Paris montait la rouge aurore,
  Quand ma lampe jetait sa dernire lueur,
  Et qu'un bain de ma veille tanchait la sueur;
  Tu t'asseyais tranquille au bord de ma baignoire,
  Le front ple et pourtant illumin d'histoire;
  Tu me parlais de Rome un Tacite  la main,
  Des victoires d'hier, des dangers de demain,
  Des citoyens tremblants, de l'aube prte  natre,
  Des excs, des dgots et de la soif d'un matre,
  Du dfil terrible  passer sans clart,
  Pont sur le feu qui mne au ciel de Libert!
  Tu regardais la peur en face, en homme libre,
  Et ta haute raison rendait plus d'quilibre
   mon esprit frapp de tes grands -propos
  Que le bain n'en rendait  mes membres dispos!
  J'appris  t'estimer, non au vain poids d'un livre,
  Mais au poids d'un grand coeur qui sait mourir ou vivre.
  Ils sont passs ces jours dont tu dois tre fier;
  C'tait un autre sicle, et pourtant c'est hier!
  Les regretterais-tu? Pour bcher plus  l'aise,
  Il fait bien moins de vent au pied de la falaise;
  Heureux qui du gros temps, o sombra son bateau,
  A sauv comme toi sa bche et son rteau!
  Quand l'homme se resserre  sa juste mesure,
  Un coin d'ombre pour lui, c'est toute la nature;
  L'orateur du _Forum_, le pote badin,
  Horace et Cicron, qu'aimaient-ils? Un jardin:
  L'un son Tibur tremp des grottes de Neptune,
  L'autre son Tusculum plein d'chos de tribune.
  Un jardin qu'en cent pas l'homme peut parcourir,
  Va! c'est assez pour vivre et mme pour mourir!

  J'ai toujours envi la mort de ce grand homme,
  Esprit athnien dans un consul de Rome,
  Dou de tous les dons parfaits, quoique divers,
  Fulminant dans sa prose et rveur dans ses vers,
  Cicron en un mot, me encyclopdique,
  Digne de gouverner la saine rpublique,
  Si Rome, riche en matre et pauvre en citoyen,
  Avait pu supporter l'oeil d'un homme de bien!
  Peut-tre sous Csar trop souple au diadme,
  Mais par piti pour Rome et non pas pour lui-mme!
  Quand sous le fer tromp Csar fut abattu,
  Antoine eut peur en lui d'un reste de vertu;
  Fulvie aux triumvirs mendia cette tte;
  Octave marchanda; Lpide, un jour de fte,
  Ne pouvait refuser ce bouquet au festin;
  La courtisane obtint ce plaisir clandestin;
  La meute des soldats, qu'un dlateur assiste,
  Sortit de Rome en arme et courut sur la piste.

  Cicron, cependant, par ce divin effroi
  Qui glace la vertu lorsque le vice est roi,
  De Rome, avant l'arrt, l'me dj bannie,
  Parcourait en proscrit sa chre Campanie,
  Tantt quittant la plage et se fiant aux flots,
  Tantt montrant du geste une le aux matelots;
  Enfin, las de trembler de retraite en retraite,
  Il se fit dbarquer dans ses bains de Gate,
  Dlicieux jardins bords de mers d'azur
  O le soleil reluit sur le cap blanc d'Anxur,
  O les flots, s'engouffrant dans ces grottes factices,
  Lavaient la mosaque, et, par les interstices,
  Laissant entrer le jour flottant dans le bassin,
  Des rayons sur les murs faisaient trembler l'essaim.
  Mais des soldats rdeurs les pas sourds retentirent;
  Par leurs gazouillements ses oiseaux l'avertirent:
  Quelques reflets de hache avaient d les frapper;
  Remontant en litire, il tenta d'chapper.
  Il descendait dj le sentier du rivage
  O sa galre  sec s'amarrait  la plage,
  Quand on lui demanda sa tte!--La voil!
  Il tendit son cou maigre au glaive; elle roula.
  Le jardin qu'il aimait but le sang de son matre...

  De son bouquet sanglant ardente  se repatre,
  Fulvie, en recevant la tte dans son sein,
  Passa sa bague au doigt du tribun assassin;
  Puis, dans l'organe mort pour punir la harangue,
  De son pingle d'or elle pera la langue,
  Et sur les _Rostres_ sourds fit clouer les deux mains
  Qui rpandaient le geste et le verbe aux Romains!

  Ainsi mourut, au site o se plaisait sa vie,
  La gloire des Romains, l'ennemi de Fulvie!
  Son beau cap, ses jardins, sa mer, ses bois, ses cieux,
  Lui prtrent la place et l'heure des adieux;
  Ses oiseaux familiers, voletant dans la nue,
  Lui chantrent au ciel sa libre bienvenue!
  Le sort garde-t-il mieux  ses grands favoris?
  Qui ne voudrait trembler et mourir  ce prix,
  Lguant comme ce sage, au sortir de la vie,
  Son me  l'univers et sa tte  Fulvie?

  Il n'est plus de Fulvie et plus de Cicron;
  Notre Fulvie,  nous, c'est quelque amer Frron
  Dont la haine terrestre au feu du ciel s'allume
  Et qui nous percera la langue avec sa plume!

                                                  LAMARTINE.




COURS FAMILIER

DE

LITTRATURE




XXVe ENTRETIEN.

Premier de la troisime Anne.




LITTRATURE GRECQUE.

L'ILIADE ET L'ODYSSE D'HOMRE.




I

Reprenons les plus belles oeuvres de l'esprit humain, le livre
d'Homre. Nous avons commenc par l'_Odysse_, parce que, l'_Odysse_,
c'est l'homme; l'_Iliade_, c'est le pote. Mais d'abord une rflexion
gnrale.

Entre la littrature de l'Inde et celle de la Chine, littratures qui
ont prcd de bien des sicles la littrature grecque, il y a eu
l'gypte; l'gypte, grand mystre, grand arcane, grande clipse
aujourd'hui, civilisation, religion, politique, langue, livres dont
nous ne savons rien ou presque rien, tant que les innombrables
_papyrus_, ces _momies_ de la pense humaine aux bords du Nil, ne nous
auront pas rvl leurs nigmes, que nos savants cherchent 
dchiffrer depuis cinquante ans!

Mais, si nous en jugeons par les monuments crasants de masse et
imposants de solidit, par les montagnes des Troglodytes troues comme
des alvoles de ruches humaines, par les temples de granit d'un seul
bloc, par les pyramides, ces Alpes du dsert lances au ciel d'un
seul jet, par les canaux creuss  main d'homme comme des lits au plus
dbordant des fleuves, par ces bassins intrieurs que tout le sable de
l'thiopie ne suffirait pas  boire et que le percement de l'isthme de
Suez s'efforce aujourd'hui de surpasser pour dverser trois mers en
une et pour placer trois continents sous la main de l'Europe; si nous
en jugeons, dis-je, par ces gigantesques alphabets de pierre qui
couvrent le sol de l'gypte, sa littrature dut tre aussi puissante
que son architecture, car tous les arts prennent en gnral leur
niveau dans une civilisation. Quand vous voyez les traces d'un immense
travail d'un peuple sur la matire, vous pouvez conclure avec
certitude que, chez un tel peuple, le travail de la pense a t gal
au travail de la main; l o vous contemplez un temple de Memphis,
vous pouvez tre sr qu'il y a eu une religion; l o vous contemplez
une pyramide, vous pouvez tre sr qu'il y a eu une administration
civile; l o vous contemplez le Parthnon, vous pouvez tre sr qu'il
y a eu un Homre.

Mais, je le rpte, nous ne connaissons de l'gypte que son cadavre,
couch tout habill dans la valle du Nil. L'gypte est clipse;
l'gypte ressemble  ces toiles dont les astronomes du temps de
Ptolme nous parlent, mais qui se sont ou teintes ou enfonces dans
les distances incommensurables de l'ther: leur lueur, inconteste
alors, n'est plus aujourd'hui qu'un souvenir du firmament.

L'gypte avait t le pont d'une seule arche qui avait uni
intellectuellement la Chine et les Indes littraires et religieuses 
la Grce; mais ce pont s'est croul dans le Nil, et nous ne
connaissons de cette intelligence disparue que ce qui en avait pass
en Grce ou  Rome. Tout date pour nous de la Grce dans les
chefs-d'oeuvre de la troisime poque de l'esprit humain.

Les littratures primitives de la Grce sont elles-mmes un mystre,
jusqu' Orphe, Hsiode, Homre. Pour mieux dire, tout date pour nous
d'Homre. L'antiquit grecque sort des tnbres un chef-d'oeuvre  la
main. Ce chef-d'oeuvre, c'est l'_Iliade_ et l'_Odysse_.

Un mot sur leur auteur. Les savants disent:

Ces deux pomes furent longtemps des posies populaires conserves
seulement dans la mmoire des conteurs ou chanteurs ambulants de la
Grce. Denys de Thrace raconte ainsi comment elles furent recueillies:

 une certaine poque, dit-il, les pomes d'Homre furent entirement
anantis, soit par le feu, soit par un tremblement de terre, soit par
une inondation; et, tous ces livres ayant t perdus et disperss de
toutes parts, on n'en conservait que des fragments dcousus;
l'ensemble des pomes allait tomber entirement dans l'oubli. Alors
Pisistrate, gnral des Athniens, dsirant s'acqurir de la gloire
et faire revivre les pomes d'Homre, prit la rsolution suivante. Il
fit publier par toute la Grce que ceux qui possdaient des vers
d'Homre recevraient une rcompense dtermine par chaque vers qu'ils
apporteraient. Tous ceux qui se trouvaient en avoir se htrent de les
apporter et reurent sans contestation la rcompense promise.
Pisistrate ne renvoyait mme pas ceux qui lui remettaient des vers
qu'il avait dj reus d'un autre. Quelquefois dans le nombre de ces
vers il en trouvait un, deux, ou mme davantage, qui taient de trop;
de l il arriva que quelques-uns en apportrent de leur faon. Aprs
avoir rassembl tous ces fragments, Pisistrate appela soixante-douze
grammairiens, afin que chacun en particulier, et sur le plan qui lui
paratrait le meilleur, fit un tout de ces divers morceaux d'Homre,
moyennant un prix convenable pour des hommes habiles et de bons juges
en fait de posie. Il remit  chacun d'eux tous les vers qu'il avait
pu recueillir. Quand chacun les eut runis selon son ide, Pisistrate
rassembla ces compilateurs. Chacun fut oblig d'exposer son travail
particulier en prsence de tous. Eux, ayant entendu la lecture de ces
divers pomes, et les jugeant sans passion, sans esprit de rivalit,
n'coutant que l'intrt de la vrit, et ne considrant que la
convenance de l'art, dclarrent unanimement que la compilation
d'Aristarque et celle de Znodote taient les meilleures; enfin,
jugeant entre les deux, celle d'Aristarque eut la prfrence.
Cependant, comme nous l'avons dit, parmi ceux qui portrent des vers 
Pisistrate, quelques-uns, pour obtenir une plus grande rcompense, en
ajoutrent de leur faon, que l'usage ne tarda pas  consacrer aux
yeux des lecteurs. Cette supercherie n'chappa point  la sagacit des
juges; mais,  cause de la coutume et de l'opinion reue, ils
consentirent  les laisser subsister, marquant toutefois d'un _obel_
ceux qu'ils n'approuvaient pas, comme tant trangers au pote et
indignes de lui; ils tmoignrent par ce signe que ces mmes vers
n'taient point dignes d'Homre.


II

Cicron et les critiques romains de son poque ont admis cette opinion
sur ce chef-d'oeuvre de l'art grec et sur ce chef-d'oeuvre des
langues crites. Quant  nous, nous n'en croyons rien, ou plutt nous
n'en croyons qu'une seule chose: c'est que le tyran lettr d'Athnes,
Pisistrate, fit en effet rechercher et recueillir en corps d'ouvrage,
par les rudits de son temps, les fragments dissmins des posies
homriques confis  la seule mmoire des peuples de l'Hellnie et de
l'Asie Mineure, aprs des sicles inconnus de barbarie et d'ignorance
qui avaient submerg plus ou moins longtemps ces admirables monuments
de l'esprit. Mais nous ne croyons point et nous ne croirons jamais
qu'une langue aussi parfaite de construction, d'image, d'harmonie, de
prosodie, que la langue de l'_Iliade_, n'et pas t crite avant
l'poque o Homre dicta ou chanta ses pomes aux pasteurs, aux
guerriers, aux matelots de l'Ionie. Une langue n'est pas l'oeuvre d'un
homme ni d'un jour; une langue est l'oeuvre d'un peuple et d'une
longue srie de sicles, et quand cette langue, comme la langue
employe par Homre, prsente  l'esprit et  l'oreille toutes les
merveilles de la logique, de la grammaire, de la critique, du style,
des couleurs, de la sonorit et du sens qui caractrisent la maturit
d'une civilisation, vous pouvez conclure avec certitude qu'une telle
langue n'est pas le patois grossier des montagnards ni des marins
d'une pninsule encore barbare, mais qu'elle a t longtemps
construite, parle chante, crite, et qu'elle est vieille comme les
rochers de l'Attique et rpandue comme les flots de son Archipel.

Voici, au reste, comment nous avons reconstruit nous-mme,  une autre
poque et dans un autre ouvrage, la vie et les oeuvres d'Homre,
d'aprs les monuments les plus anciens et les plus authentiques de la
critique et de l'rudition grecque.

C'est une des facults les plus naturelles et les plus universelles de
l'homme que de reproduire en lui par l'imagination et la pense, et en
dehors de lui par l'art et par la parole, l'univers matriel et
l'univers moral au sein duquel il a t plac par la Providence.
L'homme est le miroir pensant de la nature; tout s'y retrace, tout s'y
anime, tout y renat par la posie. C'est une seconde cration que
Dieu a permis  l'homme de feindre en refltant l'autre dans sa pense
et dans sa parole; un _verbe_ infrieur, mais un _verbe_ vritable,
qui cre, bien qu'il ne cre qu'avec les lments, avec les images et
avec les souvenirs des choses que la nature a cres avant lui: jeu
d'enfant, mais jeu divin de notre me avec les impressions qu'elle
reoit de la nature; jeu par lequel nous reconstruisons sans cesse
cette figure passagre du monde extrieur et du monde intrieur, qui
se peint, qui s'efface et qui se renouvelle sans cesse devant nous.
Voil pourquoi le mot _posie_ veut dire _cration_.

La mmoire est le premier lment de cette cration, parce qu'elle
retrace les choses passes et disparues  notre me; aussi les
_Muses_, ces symboles de l'inspiration, furent-elles nommes _les
filles de mmoire_ par l'antiquit.

L'imagination est le second, parce qu'elle colore ces choses dans le
souvenir et qu'elle les vivifie.

Le sentiment est le troisime, parce que,  la vue ou au souvenir de
ces choses survenues et repeintes dans notre me, cette sensibilit
fait ressentir  l'homme des impressions, physiques ou morales,
presque aussi intenses et aussi pntrantes que le seraient les
impressions de ces choses mmes, si elles taient relles et prsentes
devant nos yeux.

Le jugement est le quatrime, parce qu'il nous enseigne seul dans
quel ordre, dans quelle proportion, dans quels rapports, dans quelle
juste harmonie nous devons combiner et coordonner entre eux ces
souvenirs, ces fantmes, ces drames, ces sentiments imaginaires ou
historiques, pour les rendre le plus conformes possible  la ralit,
 la nature,  la vraisemblance, afin qu'ils produisent sur nous-mmes
et sur les autres une impression aussi entire que si l'art tait
vrit.

Le cinquime lment ncessaire de cette cration ou de cette
_posie_, c'est le don d'exprimer par la parole ce que nous voyons
et ce que nous sentons en nous-mmes, de produire en dehors ce qui
nous remue en dedans, de peindre avec les mots, de donner pour ainsi
dire aux paroles la couleur, l'impression, le mouvement, la
palpitation, la vie, la jouissance ou la douleur qu'prouvent les
fibres de notre propre coeur  la vue des objets que nous imaginons.
Il faut pour cela deux choses: la premire, que les langues soient
dj trs-riches, trs-fortes et trs-nuances d'expressions, sans
quoi le pote manquerait de couleurs sur sa palette; la seconde, que
le pote lui-mme soit un instrument humain de sensations,
trs-impressionnable, trs-sensitif et trs-complet; qu'il ne manque
aucune fibre humaine  son imagination ou  son coeur; qu'il soit
une vritable lyre vivante  toutes cordes, une _gamme_ humaine
aussi tendue que la nature, afin que toute chose, grave ou lgre,
douce ou triste, douloureuse ou dlicieuse, y trouve son
retentissement ou son cri. Il faut plus encore, il faut que les
notes de cette gamme humaine soient trs-sonores et trs-vibrantes
en lui, pour communiquer leur vibration aux autres; il faut que
cette vibration intrieure enfante sur ses lvres des expressions
fortes, pittoresques, frappantes, qui se gravent dans l'esprit par
l'nergie mme de leur accent. C'est la force seule de l'impression
qui cre en nous le mot, car le mot n'est que le contre-coup de la
pense. Si la pense frappe fort, le mot est fort; si elle frappe
doucement, il est doux; si elle frappe faiblement, il est faible.
Tel coup, tel mot; voil la nature!

Enfin, le sixime lment ncessaire  cette cration intrieure et
extrieure qu'on appelle posie, c'est le sentiment musical dans
l'oreille des grands potes, parce que la posie chante au lieu de
parler, et que tout chant a besoin de musique pour le noter, et pour
le rendre plus retentissant et plus voluptueux  nos sens et  notre
me. Et si vous me demandez: Pourquoi le chant est-il une condition de
la langue potique? je vous rpondrai: Parce que la parole chante est
plus belle que la parole simplement parle. Mais si vous allez plus
loin, et si vous me demandez: Pourquoi la parole chante est-elle plus
belle que la parole parle? je vous rpondrai que je n'en sais rien,
et qu'il faut le demander  celui qui a fait les sens et l'oreille de
l'homme plus voluptueusement impressionns par la cadence, par la
symtrie, par la mesure et par la mlodie des sons et des mots, que
par les sons et les mots inharmoniques jets au hasard; je vous
rpondrai que le rhythme et l'harmonie sont deux lois mystrieuses de
la nature qui constituent la souveraine beaut ou l'ordre dans la
parole. Les sphres elles-mmes se meuvent aux mesures d'un rhythme
divin, les astres chantent; et Dieu n'est pas seulement le grand
architecte, le grand mathmaticien, le grand pote des mondes, il en
est aussi le grand musicien. La cration est un chant dont il a mesur
la cadence et dont il coute la mlodie.

Mais le grand pote, d'aprs ce que je viens de dire, ne doit pas tre
dou seulement d'une mmoire vaste, d'une imagination riche, d'une
sensibilit vive, d'un jugement sr, d'une expression forte, d'un sens
musical aussi harmonieux que cadenc; il faut qu'il soit un suprme
philosophe, car la sagesse est l'me et la base de ses chants; il faut
qu'il soit lgislateur, car il doit comprendre les lois qui rgissent
les rapports des hommes entre eux, lois qui sont aux socits humaines
et aux nations ce que le ciment est aux difices; il doit tre
guerrier, car il chante souvent les batailles ranges, les prises de
villes, les invasions ou les dfenses de territoires par les armes;
il doit avoir le coeur d'un hros, car il clbre les grands exploits
et les grands dvouements de l'hrosme; il doit tre historien, car
ses chants sont des rcits; il doit tre loquent, car il fait
discuter et haranguer ses personnages; il doit tre voyageur, car il
dcrit la terre, la mer, les montagnes, les productions, les
monuments, les moeurs des diffrents peuples; il doit connatre la
nature anime et inanime, la gographie, l'astronomie, la navigation,
l'agriculture, les arts, les mtiers mme les plus vulgaires de son
temps, car il parcourt dans ses chants le ciel, la terre, l'ocan, et
il prend ses comparaisons, ses tableaux, ses images, dans la marche
des astres, dans la manoeuvre des vaisseaux, dans les formes et dans
les habitudes des animaux les plus doux ou les plus froces; matelot
avec les matelots, pasteur avec les pasteurs, laboureur avec les
laboureurs, forgeron avec les forgerons, tisserand avec ceux qui
filent les toisons des troupeaux ou qui tissent les toiles, mendiant
mme avec les mendiants aux portes des chaumires ou des palais. Il
doit avoir l'me nave comme celle des enfants, tendre, compatissante
et pleine de piti comme celle des femmes, ferme et impassible comme
celle des juges et des vieillards, car il rcite les jeux, les
innocences, les candeurs de l'enfance, les amours des jeunes hommes et
des belles vierges, les attachements et les dchirements du coeur, les
attendrissements de la compassion sur les misres du sort: il crit
avec des larmes; son chef-d'oeuvre est d'en faire couler. Il doit
inspirer aux hommes la piti, cette plus belle des sympathies
humaines, parce qu'elle est la plus dsintresse. Enfin il doit tre
un homme pieux et rempli de la prsence des dieux et du culte de la
Providence, car il parle du ciel autant que de la terre. Sa mission
est de faire aspirer les hommes au monde invisible et suprieur, de
faire profrer le nom suprme  toute chose, mme muette, et de
remplir toutes les motions qu'il suscite dans l'esprit ou dans le
coeur de je ne sais quel pressentiment immortel et infini, qui est
l'atmosphre et comme l'lment invisible de la Divinit.


III

 peine daignerai-je rfuter ceux qui, comme Denys de Thrace, Cicron
et tant d'autres, ont cru que le pote appel Homre n'avait jamais
exist, mais que l'_Iliade_ et l'_Odysse_ n'taient que des
_rapsodies_ ou des fragments de posies recousus ensemble par des
_rapsodes_, chanteurs ambulants qui parcouraient la Grce et l'Asie en
improvisant des chants populaires. Cette opinion est l'athisme du
gnie; elle se rfute par sa propre absurdit. Cent Homres ne
seraient-ils donc pas plus merveilleux qu'un seul? L'unit et la
perfection gale des oeuvres n'attestent-elles pas l'unit de pense
et la perfection de main de l'ouvrier? Si la Minerve de _Phidias_
avait t brise en morceaux par les barbares, et qu'on m'en rapportt
un  un les membres mutils et exhums, s'adaptant parfaitement les
uns aux autres et portant tous l'empreinte du mme ciseau, depuis
l'orteil jusqu' la boucle de cheveux, dirais-je, en contemplant tous
ces fragments d'incomparable beaut: Cette statue n'est pas d'un seul
Phidias; elle est l'oeuvre de mille ouvriers inconnus qui se sont
rencontrs par hasard  faire successivement ce chef-d'oeuvre de
dessin et d'excution? Non; je reconnatrais,  l'vidence de l'unit
de conception, l'unit d'artiste, et je m'crierais: C'est Phidias!
comme le monde entier s'crie: C'est Homre! Passons donc sur ces
incrdulits, vestiges de l'antique envie qui a poursuivi ce grand
homme jusque dans la postrit.

Ce pre et ce roi des potes a prcd de prs de mille ans la
naissance de Jsus-Christ. Son berceau fut plac au bord de la mer
enchante qui spare l'Asie Mineure de la Grce, en face de Chio et
de l'Archipel, point de vue le plus ravissant o l'oeil d'un homme
puisse s'ouvrir  la lumire. Les hautes montagnes du _Taurus_ qui
meurent derrire Smyrne, la mer tincelante qui cume dans toutes ses
anses, le ciel serein qui encadre les flots, les cimes, les les, les
tides haleines qui soufflent de tous les golfes, font de ce beau lieu
l'den d'une imagination potique. L'le flottante de Dlos est
l'image de ce berceau d'Homre flottant de mme sur ces horizons et
sur ces vagues. Son histoire n'est pas si obscure qu'on le prtend;
tous les crivains de ces lieux et de ces temps s'accordent
parfaitement sur les principales circonstances de cette vie. Les rves
n'ont pas tant d'uniformit et de concordance dans leurs chimres.

Voici ces principales circonstances, qui se retrouvent partout, en
Ionie, en Grce, sur tous les cueils de l'Archipel. Il y avait dj
d'autres grands potes avant lui et de son temps; son apostrophe aux
jeunes filles de Dlos l'attesterait seul.

Si jamais, leur dit-il dans la dernire strophe, si jamais parmi les
mortels quelque voyageur malheureux aborde ici et qu'il vous dise:

--Jeunes filles, quel est le plus inspir des chantres qui visitent
votre le, et lequel aimez-vous le mieux? coutez, rpondez toutes
alors en vous souvenant de moi:--C'est l'homme aveugle qui habite dans
la montagneuse Chio; ses chants l'emporteront ternellement dans
l'avenir sur tous les autres chants!

Maintenant relisons sa vie  travers le demi-jour des traditions et
des rcits populaires de l'Archipel.


IV

Il y avait dans la ville de Magnsie, colonie grecque de l'Asie
Mineure, spare de Smyrne par une chane de montagnes, un homme
originaire de Thessalie, nomm Mlanopus. Il tait pauvre, comme le
sont en gnral ces hommes errants qui s'exilent de leur pays, o ne
les retiennent ni maison ni champ paternels. Il se transporta donc de
Magnsie dans une autre ville neuve et peu loigne de Magnsie, o
cette valle, dj trop peuple, jetait ses essaims. Cette ville
s'appelait Cym. Mlanopus s'y maria avec une jeune Grecque aussi
pauvre que lui, fille d'un de ses compatriotes, nomm Omyreths. Il en
eut une fille unique,  laquelle il donna le nom de Crithis; il
perdit bientt sa femme, et, se sentant lui-mme mourir, il lgua sa
fille, encore enfant,  un de ses amis qui tait d'Argos, et qui
portait le nom de Clanax.

La beaut de Crithis porta malheur  l'orpheline et porta bonheur 
la Grce et au monde. Il semble qu'Homre, le plus merveilleux des
hommes, ft prdestin  ne pas connatre son pre, comme si la
Providence avait voulu jeter un mystre sur sa naissance afin
d'accrotre le prestige autour de son berceau.

Crithis inspira de l'amour  un inconnu, se laissa surprendre ou
sduire. Sa faute ayant clat aux yeux de la famille de Clanax,
cette famille craignit d'tre dshonore par la prsence d'un enfant
illgitime  son foyer. On cacha la faiblesse de Crithis, et on
l'envoya dans une autre colonie grecque qui se peuplait en ce temps-l
au fond du golfe d'Hermus, et qui s'appelait Smyrne.

Crithis, portant dans son sein celui qui couvrait alors son front de
honte, et qui devait un jour couvrir son nom de clbrit, reut asile
 Smyrne chez un parent de Clanax, n en Botie et transplant dans
la nouvelle colonie grecque; il se nommait Ismnias. On ignore si cet
homme connaissait ou ignorait l'tat de Crithis, qui passait sans
doute pour veuve ou pour marie  Cym.

Quoi qu'il en soit, l'orpheline ayant un jour accompagn les femmes et
les filles de Smyrne au bord du petit fleuve _Mls_, o l'on
clbrait en plein champ une fte en l'honneur des dieux, fut surprise
par les douleurs de l'enfantement. Son enfant vint au monde au milieu
d'une procession  la gloire des divinits dont il devait rpandre le
culte, au chant des hymnes, sous un platane, sur l'herbe, au bord du
ruisseau.

Les compagnes de Crithis ramenrent la jeune fille et rapportrent
l'enfant nu, dans leurs bras,  Smyrne, dans la maison d'Ismnias.
C'est de ce jour que le ruisseau obscur qui serpente entre les cyprs
et les joncs autour du faubourg de Smyrne a pris un nom qui l'gale
aux fleuves. La gloire d'un enfant remonte pour l'clairer jusqu'au
brin d'herbe o il fut couch en tombant du sein de sa mre. Les
traditions racontent et les anciens ont crit qu'Orphe, le premier
des potes grecs qui chanta en vers des hymnes aux immortels, fut
dchir en lambeaux par les femmes du mont Rhodope, irrites de ce
qu'il enseignait des dieux plus grands que les leurs; que sa tte,
spare de son corps, fut jete par elles dans l'Hbre, fleuve dont
l'embouchure est  plus de cent lieues de Smyrne; que le fleuve roula
cette tte encore harmonieuse jusqu' la mer; que les vagues,  leur
tour, la portrent jusqu' l'embouchure du Mls; que cette tte
choua sur l'herbe, prs de la prairie o Crithis mit au monde son
enfant, comme pour venir d'elle-mme transmettre son me et son
inspiration  Homre. Les rossignols, prs de sa tombe, ajoutent-ils,
chantent plus mlodieusement qu'ailleurs.

Soit qu'Ismnias ft trop pauvre pour nourrir la mre et l'enfant,
soit que la naissance de ce fils sans pre et jet quelque ombre sur
la rputation de Crithis, il la congdia de son foyer. Elle chercha
pour elle et pour son enfant un asile et un protecteur de porte en
porte.

Il y avait en ce temps-l,  Smyrne, un homme peu riche aussi, mais
bon et inspir par le coeur, tels que le sont souvent les hommes
dtachs des choses prissables par l'tude des choses ternelles; il
se nommait Phmius; il tenait une cole de chant. On appelait le
chant, alors, tout ce qui parle, tout ce qui exprime, tout ce qui
peint  l'imagination, au coeur, aux sens, tout ce qui chante en nous,
la grammaire, la lecture, l'criture, les lettres, l'loquence, les
vers, la musique; car ce que les anciens entendaient par musique
s'appliquait  l'me autant qu'aux oreilles. Les vers se chantaient et
ne se rcitaient pas. Cette musique n'tait que l'art de conformer le
vers  l'accent et l'accent aux vers. Voil pourquoi on appelait
l'cole de Phmius une cole de musique: musique de l'me et de
l'oreille, qui s'emparait de l'homme tout entier.

Phmius avait, pour tout salaire des soins qu'il prenait de cette
jeunesse, la rtribution, non en argent, mais en nature, que les
parents lui donnaient pour prix de l'ducation reue par leurs fils.
Les montagnes qui encadrent le golfe d'Hermus, au fond duquel s'lve
Smyrne, taient alors, comme elles sont encore aujourd'hui, une
contre pastorale riche en troupeaux; les femmes filaient les laines
pour faire ces tapis, industrie hrditaire de l'Ionie. Chacun des
enfants, en venant  l'cole de Phmius, lui apportait une toison
entire ou une poigne de toison des brebis de son pre. Phmius les
faisait filer par ses servantes, les teignait et les changeait
ensuite, prtes pour le mtier, contre les choses ncessaires  la vie
de l'homme. Crithis, qui avait entendu parler de la bont de ce
matre d'cole pour les enfants, parce qu'elle songeait d'avance sans
doute  lui confier le sien quand il serait en ge, conduisit son fils
par la main au seuil de Phmius. Il fut touch de la beaut et des
larmes de la jeune fille, de l'ge et de l'abandon de l'enfant; il
reut Crithis dans sa maison comme servante; il lui permit de garder
et de nourrir avec elle son fils; il employa la jeune Magnsienne 
filer les laines qu'il recevait pour prix de ses leons. Il trouva
Crithis aussi modeste, aussi laborieuse et aussi habile qu'elle tait
belle; il s'attacha  l'enfant, dont l'intelligence prcoce faisait
prsager je ne sais quelle gloire  la maison o les dieux l'avaient
conduit; il proposa  Crithis de l'pouser, et de donner ainsi un
pre  son fils. L'hospitalit et l'amour de Phmius, l'intrt de
l'enfant touchrent  la fois le coeur de la jeune femme; elle devint
l'pouse du matre d'cole et la matresse de la maison dont elle
avait abord le seuil en suppliante, quelques annes avant.

Phmius s'attacha de plus en plus au petit _Mlsigne_. Ce nom, qu'on
donnait familirement  Homre, veut dire enfant de _Mls_, en
mmoire des bords du ruisseau o il tait n. Son pre adoptif
l'aimait  cause de sa mre et aussi  cause de lui. Instituteur et
pre  la fois pour cet enfant, il lui prodiguait tout son coeur et
tous les secrets de son art. Homre, dont l'me tait ouverte aux
leons de Phmius par sa tendresse, et que la nature avait dou d'une
intelligence qui comprenait et d'une mmoire qui reproduisait toutes
choses, rcompensait les soins du vieillard et rjouissait l'orgueil
de Crithis. On le regardait comme bientt capable, malgr sa tendre
jeunesse, d'enseigner lui-mme dans l'cole et de succder un jour 
Phmius. Les dieux lui destinaient  son insu moins de bonheur et une
autre gloire: le monde  enseigner, et la gloire immortelle pour
hritage.

Aprs la mort de Phmius et de Crithis, sa mre, Homre erra par le
monde, enseignant de ville en ville les petits enfants. Puis il
s'embarqua et visita toutes les ctes de la Mditerrane si bien
dcrites dans l'_Odysse_. Toutes les aventures de l'_Odysse_ sont
ses propres aventures transfigures dans la langue des dieux. Il
devint aveugle. Il revint  Smyrne, puis il alla ouvrir une cole 
Chio, le voisine de Smyrne. Ce Blisaire du gnie est aussi touchant
que l'autre Blisaire. Sa mort est pathtique. Malade sur une barque
qui le transportait de Samos  Chio, on le dposa sur la grve pour se
rtablir.

Au retour du printemps, des vagues aplanies et des vents tides, il
reprit sa navigation vers le golfe d'Athnes. Les matelots du navire
qui le portait ayant t retenus par la tempte dans la rade de la
petite le d'Ios, Homre sentit que la vie se retirait de lui. Il se
fit transporter au bord de l'le pour mourir plus en paix, couch au
soleil, sur le sable du rivage. Ses compagnons lui avaient dress une
couche sous la voile, auprs de la mer. Les habitants riches de la
ville loigne du rivage, informs de la prsence et de la maladie du
pote, descendirent de la colline pour lui offrir leur demeure et pour
lui apporter des soulagements, des dons et des hommages. Les bergers,
les pcheurs et les matelots de la cte accoururent pour lui demander
des oracles, comme  une voix des dieux sur la terre. Il continua 
parler en langage divin avec les hommes lettrs, et  s'entretenir,
jusqu' son dernier soupir, avec les hommes simples dont il avait
dcrit tant de fois les moeurs, les travaux et les misres dans ses
pomes. Son me avait pass tout entire dans leur mmoire avec ses
chants; en la rendant aux dieux il ne l'enlevait pas  la terre: elle
tait devenue l'me de toute la Grce; elle allait devenir bientt
celle de toute l'antiquit.

Aprs qu'il eut expir sur cette plage, au bord des flots, comme un
naufrag de la vie, l'enfant qui servait de lumire  ses pas, ses
compagnons, les habitants de la ville et les pcheurs de la cte lui
creusrent une tombe dans le sable,  la place mme o il avait voulu
mourir. Ils y roulrent une roche, sur laquelle ils gravrent au
ciseau ces mots: Cette plage recouvre la tte sacre du divin
Homre. Ios garda  jamais la cendre de celui  qui elle avait donn
ainsi la suprme hospitalit. La tombe d'Homre consacra cette le,
jusque-l obscure, plus que n'aurait fait son berceau, que sept villes
se disputent encore. La tradition de la plage o le vieillard aveugle
fut enseveli se perdit malheureusement dans la suite des temps et dans
les vicissitudes de l'le.

Sa spulture fut dans tous les souvenirs, son monument dans ses
propres vers. On montre seulement dans l'le de Chio, prs de la
ville, un banc de pierre semblable  un cirque, et ombrag par un
platane qui s'est renouvel, depuis trois mille ans, par ses rejetons,
qu'on appelle l'cole d'Homre. C'est l, dit-on, que l'aveugle se
faisait conduire par ses filles et qu'il enseignait et chantait ses
pomes. De ce site on aperoit les deux mers, les caps de l'Ionie, les
sommets neigeux de l'Olympe, les plages dores des les, les voiles se
repliant en entrant dans les anses ou se dployant en sortant des
ports. Ses filles voyaient pour lui ces spectacles, dont la
magnificence et la varit auraient distrait ses inspirations. La
nature, cruelle et consolatrice, semblait avoir voulu le recueillir
tout entier dans ces spectacles intrieurs, en jetant ce voile sur sa
vue. C'est depuis cette poque, dit-on dans les les de l'Archipel,
que les hommes attriburent  la ccit le don d'inspirer le chant, et
que les bergers impitoyables crevrent les yeux aux rossignols, pour
ajouter  l'instinct de la mlodie dans l'me et dans la voix de ce
pauvre oiseau.

       *       *       *       *       *

Voil l'abrg de l'histoire d'Homre; elle est simple comme la
nature, triste comme la vie; elle consiste  souffrir et  chanter:
c'est en gnral la destine des potes. Les fibres qu'on ne torture
pas ne rendent que peu de sons. La posie est un cri: nul ne le jette
bien retentissant s'il n'a t frapp au coeur. Job n'a cri  Dieu
que sur son fumier et dans ses angoisses. De nos jours, comme dans
l'antiquit, il faut que les hommes qui sont dous de ce don
choisissent entre leur gnie et leur bonheur, entre la vie et
l'immortalit.

Et maintenant quelle fut l'influence d'Homre sur les moeurs des
hommes, et en quoi mrita-t-il le nom de moraliste?

Pour rpondre  cette question, il suffit de lire. Supposez, dans
l'enfance ou dans l'adolescence du monde, un homme  demi sauvage,
dou seulement de ces instincts lmentaires, grossiers, froces, qui
formaient le fond de notre nature brute, avant que la socit, la
religion, les arts eussent ptri, adouci, vivifi, spiritualis,
sanctifi le coeur humain; supposez qu' un tel homme, isol au milieu
des forts et livr  ses apptits sensuels, un esprit cleste
apprenne l'art de lire les caractres gravs sur le papyrus, et qu'il
disparaisse aprs en lui laissant seulement entre les mains les
posies d'Homre! L'homme sauvage lit, et un monde nouveau apparat
page par page  ses yeux. Il sent clore en lui des milliers de
penses, d'images, de sentiments qui lui taient inconnus; de matriel
qu'il tait, un moment avant d'avoir ouvert ce livre, il devient un
tre intellectuel, et bientt aprs un tre moral. Homre lui rvle
d'abord un monde suprieur, une immortalit de l'me, un jugement de
nos actions aprs la vie, une justice souveraine, une expiation, une
rmunration, selon nos vertus ou nos crimes, des cieux et des enfers;
tout cela altr de fables ou d'allgories, sans doute, mais tout
cela visible et transparent sous les symboles, comme la forme sous le
vtement qui la rvle en la voilant. Il lui apprend ensuite la
gloire, cette passion de l'estime mutuelle et de l'estime ternelle,
donne aux hommes comme l'instinct le plus rapproch de la vertu. Il
lui apprend le patriotisme par le rcit des exploits de ses hros, qui
quittent leur royaume paternel, qui s'arrachent des bras de leurs
mres et de leurs pouses pour aller sacrifier leur sang dans des
expditions nationales, comme la guerre de Troie, pour illustrer leur
commune patrie; il lui apprend les calamits de ces guerres dans les
assauts et les incendies de Troie; il lui apprend l'amiti dans
Achille et Patrocle, la sagesse dans Mentor, la fidlit conjugale
dans Andromaque; la pit pour la vieillesse dans le vieux Priam, 
qui Achille rend en pleurant le corps de son fils Hector; l'horreur
pour l'outrage des morts dans ce cadavre d'Hector tran sept fois
autour des murs de sa patrie; la pit dans Astyanax, son fils, emmen
en esclavage dans le sein de sa mre par les Grecs; la vengeance des
dieux dans la mort prcoce d'Achille; les suites de l'infidlit dans
Hlne; le mpris pour la trahison du foyer domestique dans Mnlas;
la saintet des lois, l'utilit des mtiers, l'invention et la beaut
des arts; partout, enfin, l'interprtation des images de la nature,
contenant toutes un sens moral, rvl dans chacun de ses phnomnes
sur la terre, sur la mer, dans le ciel; sorte d'alphabet entre Dieu et
l'homme, si complet, et si bien pel dans les vers d'Homre, que le
monde moral, le monde matriel, rflchis l'un dans l'autre comme le
firmament dans l'eau, semblent n'tre plus qu'une seule pense et ne
parler qu'une seule et mme langue  l'intelligence de l'aveugle
divin! Et cette langue encore cadence par un tel rhythme de la mesure
est pleine d'une telle musique des mots que chaque pense semble
entrer dans l'me par l'oreille, non-seulement comme une intelligence,
mais aussi comme une volupt!

N'est-il pas vident qu'aprs un long et familier entretien avec ce
livre l'homme brutal et froce aurait disparu, et l'homme intellectuel
et moral serait clos dans ce barbare, auquel les dieux auraient
enseign ainsi Homre?

Eh bien! ce qu'un tel pote aurait fait pour un seul homme, Homre le
fit pour tout un peuple.  peine la mort eut-elle interrompu ses
chants divins que les rapsodes ou les homrides, chantres ambulants,
l'oreille et la mmoire encore pleines de ses vers, se rpandirent
dans toutes les les et dans toutes les villes de la Grce, emportant
 l'envi chacun un des fragments mutils de ses pomes, et les
rcitant de gnration en gnration aux ftes publiques, aux
crmonies religieuses, aux foyers des palais ou des cabanes, aux
coles des petits enfants; en sorte qu'une race entire devint
l'dition vivante et imprissable de ce livre universel de la
primitive antiquit. Sous Ptolme Philopator, les Smyrnens lui
rigrent des temples et les Argiens lui rendirent les honneurs
divins. L'me d'un seul homme souffla pendant deux mille ans sur cette
partie de l'univers. En 884 avant J.-C., Lycurgue rapporta  Sparte
les vers d'Homre pour en nourrir l'me des citoyens. Puis vint Solon,
ce fondateur de la dmocratie d'Athnes, qui, plus homme d'tat que
Platon, sentit ce qu'il y avait de civilisation dans le gnie, et qui
fit recueillir ces chants pars, comme les Romains recueillirent plus
tard les pages divines de la Sibylle. Puis vint Alexandre le Grand,
qui, passionn pour l'immortalit de sa renomme, et sachant que la
clef de l'avenir est dans la main des potes, fit faire une cassette
d'une richesse merveilleuse pour y enfermer les chants d'Homre, et
qui les plaait toujours sous son chevet pour avoir des songes divins.
Puis vinrent les Romains, qui, de toutes leurs conqutes en Grce,
n'estimrent rien  l'gal de la conqute des pomes d'Homre, et dont
tous les potes ne furent que les chos prolongs de cette voix de
Chio. Puis vinrent les tnbres des ges barbares, qui envelopprent
pendant prs de mille ans l'Occident d'ignorance, et qui ne
commencrent  se dissiper qu' l'poque o les manuscrits retrouvs
d'Homre, dans les cendres du paganisme, redevinrent l'tude, la
source et l'enthousiasme de l'esprit humain. En sorte que le monde
ancien, histoire, posie, arts, mtiers, civilisation, moeurs,
religion, est tout entier dans Homre; que le monde littraire, mme
moderne, procde  moiti de lui, et que, devant ce premier et ce
dernier des chantres inspirs, aucun homme, quel qu'il soit, ne
pourrait, sans rougir, se donner  lui-mme le nom de pote. Demander
si un tel homme peut compter au nombre des moralisateurs du genre
humain, c'est demander si le gnie est une clart ou une obscurit sur
le monde; c'est renouveler le blasphme de Platon; c'est chasser les
potes de la civilisation; c'est mutiler l'humanit dans son plus
sublime organe, l'organe de l'infini! c'est renvoyer  Dieu ses plus
souveraines facults, de peur qu'elles n'offusquent les yeux jaloux et
qu'elles ne fassent paratre le monde rel trop obscur et trop petit,
compar  la splendeur de l'imagination et  la grandeur de la nature!

                                                  LAMARTINE.




COURS FAMILIER

DE

LITTRATURE




XXVIe ENTRETIEN.

2e de la troisime Anne.




POPE.

HOMRE.--L'ILIADE.




I

Voil l'homme, maintenant voyons l'oeuvre.


L'_Iliade_ est un pome tout  la fois religieux, historique,
national, dramatique et descriptif. C'est le pome pique par
excellence, car il embrasse tout, le ciel, la nature et l'homme.
Laissez-moi vous le drouler page  page, non pas avec la fastidieuse
minutie d'un scoliaste grec qui s'extasie sur chaque aventure et sur
chaque vers, mais avec la critique libre, impartiale, sincre, d'un
Europen, cosmopolite d'esprit, qui n'adore pas servilement toutes les
reliques, mais qui sent et qui raisonne  la fois ses impressions.

Bien des choses ont vieilli dans ce pome: le ciel d'abord, qui a t
dpeupl de ses dieux; les nations ensuite, telles que les Troyens et
les Hellnes, petits groupes d'hommes qui n'ont laiss que des cendres
sur le cap Sige et un nom sur les pages imprissables de leur pote;
les moeurs enfin, qui ne ressemblent pas plus aux ntres aujourd'hui
que la barbarie  la civilisation et que Troie ou Argos, bourgades
classiques, ne ressemblent  Paris,  Rome,  Constantinople ou 
Londres.

Mais deux choses n'ont pas chang: la nature et le coeur humain. Ce
sont ces deux choses surtout que nous allons rechercher avec vous dans
les pomes d'Homre. Nous les y retrouverons  chaque pas, et nous les
y retrouverons avec d'autant plus de charme que la langue merveilleuse
dans laquelle Homre retrace la nature et l'homme avait alors sur sa
palette, en apparence indigente et novice d'un peuple naissant, une
transparence d'images, une fracheur de coloris, une navet de tours
qui semblent associer dans les vers d'Homre l'enfance, la jeunesse,
la maturit et la vieillesse d'un idiome. Nous nous servirons, pour
faire comprendre cette perfection des vers homriques, de la
traduction d'un de nos savants amis, M. Dugas-Montbel, esprit assez
studieux pour interprter laborieusement le grand pote, assez
potique pour ne pas dflorer la posie par la science. Nous
modifierons nous-mme la traduction par quelques coups de pinceau,
toutes les fois qu'elle nous paratra susceptible de plus de grce ou
de plus de force. Tout notre mrite, s'il y en a, dans ce commentaire,
sera de vous prsenter ces deux monuments de l'esprit humain en Grce
dans leur vrai jour et de ne pas nous interposer entre Homre et vous.
Le vrai commentaire du gnie, c'est son ouvrage.

Lisons!


II

Le pote commence son _Iliade_ ou son rcit de la chute d'_Ilion_
(Troie) par une invocation  l'inspiration divine que les anciens
appelaient la muse. Tout homme qui entreprend une oeuvre surhumaine
prouve le besoin d'invoquer en dehors de lui une puissance plus forte
que lui. L'acte de gnie est en mme temps un acte de pit. L'homme
s'humilie et se rduit  l'tat d'instrument sous la main divine. Cet
exorde religieux est toujours le plus beau, car il donne plus
d'autorit au pote, ou  l'artiste, ou au lgislateur, ou au
guerrier, ou  l'orateur, sur les autres hommes. Ce n'est plus l'homme
qui chante, ou qui parle, ou qui agit en lui; c'est la Divinit.

Ainsi procde le pieux Homre: Chante,  muse, la colre d'Achille,
fils de Ple; colre fatale qui entrana tant de dsastres pour les
Grecs, qui prcipita aux enfers les mes intrpides de tant de hros,
et qui fit de leurs cadavres la proie des chiens et des vautours!

Puis le pote s'interroge sur les causes qui produisirent ces
dissensions fatales entre les guerriers chefs de la confdration
hellnique contre Troie. Agamemnon, le gnralissime de l'arme
grecque, a refus de rendre  Chryss, prtre d'Apollon, sa fille
captive. Non, a-t-il dit au malheureux pre, je ne dlivrerai point
ta fille avant qu'elle ait vieilli dans mon palais d'Argos, loin de sa
patrie, occupe  filer le lin et  prparer ma couche!

Le prtre tremblant se retire  ces cruelles paroles, et _marche en
silence_ sur la grve de la mer sonore; il demande en son coeur
vengeance  cet Apollon dont il dessert les autels.

Apollon l'exauce. Sa descente sur la terre rappelle celle de l'ange
exterminateur dans la thogonie chrtienne. Le coeur chaud de colre,
il s'lance des hauteurs de l'Olympe, ses paules charges de l'arc et
du carquois. Sa course rapide fait rsonner derrire lui les dards du
dieu courrouc. Il s'approche, sombre, terrible comme la nuit,
s'arrte loin des vaisseaux et lance un de ses traits. L'arc d'argent
retentit d'un son sinistre, etc.

Chacun de ces traits porte la mort aux animaux et aux hommes.
Apollon, reprsent ici comme le dieu de la sant, sme la peste dans
le camp. La mort svit; les chefs s'assemblent en conseil. Achille
demande avec une audace encore contenue d'o peut venir la colre
d'Apollon. Un devin, nomm Calchas, lui dit qu'il lui rvlera la
vritable cause de ces malheurs s'il veut le garantir contre la
vengeance d'un homme puissant qui rgne sur Argos. Calchas, rassur
par la promesse d'Achille, dnonce Agamemnon, ravisseur de Chrysis.
Agamemnon maudit le devin et dclare qu'il rendra Chrysis  son pre
pour sauver le peuple, si les autres chefs veulent lui donner une
autre dpouille quivalente.

Une altercation sanglante s'lve entre Achille et Agamemnon; les deux
chefs se renvoient d'atroces injures. Les moeurs sauvages de ces chefs
de montagnards de l'Albanie clatent dans toute leur rudesse. Achille
menace de se retirer dans son pays avec ses barques et ses guerriers,
abandonnant les Grecs  leur malheureux sort.--Eh bien! fuis, si tu
veux; je te mprise! Je me ris de ta colre, je dfie tes menaces,
lui dit Agamemnon. Je renverrai Chrysis  son pre, puisque Apollon
me l'enlve; mais j'irai moi-mme dans ta tente et j'enlverai la
belle Brisis, qui t'chut en partage dans les dpouilles, afin que tu
apprennes combien mon autorit est au-dessus de la tienne et que nul
ne s'gale  moi!


III

Achille, saisi d'une douleur poignante, veut tirer son glaive. Minerve
le retient par ses cheveux blonds, mais il laisse dborder au moins sa
rage en paroles: Misrable ivrogne! toi qui as tout  la fois les
yeux insolents d'un chien et le coeur d'une biche, je jure, par ce
sceptre, par ce sceptre qui ne poussera dsormais ni rameau ni
feuillage, par ce sceptre qui ne reverdira plus, depuis que, coup du
tronc qui le porta sur les montagnes, il a t dpouill par le fer de
ses feuilles et de son corce;--je jure que tu te rongeras le coeur
pour avoir outrag en moi le plus intrpide des Grecs!

Nestor alors, vieillard  la parole persuasive, orateur loquent de
Pylos, Nestor qui avait rgn dj sur trois gnrations d'hommes,
s'efforce, en les flattant tous deux, de concilier le diffrend. Son
loquence y choue. Les injures et les dfis redoublent. Achille se
retire sous ses tentes. Agamemnon ordonne  ses deux cuyers ou
hrauts, Eurybate et Taltibius, d'aller enlever Brisis  Achille.
Achille la cde, en prenant les dieux et les hommes  tmoin; puis il
s'assied pour pleurer loin de ses compagnons, sur la plage de la mer
blanchissante, et regarde les flots azurs.

Thtis, divinit de la mer, dont il est le fils, lui apparat et lui
demande la cause de ses larmes. Elle pleure elle-mme  son rcit;
elle lui prsage une funeste et courte destine; elle lui promet
nanmoins d'aller sur l'Olympe implorer pour lui le souverain des
dieux, Jupiter.


IV

Le pote profite de cette suspension du drame pour peindre, en vers
techniques qui ont toute la posie de la mer et du navire, les
manoeuvres d'une barque qui jette l'ancre dans une rade.

Aussitt que les compagnons d'Ulysse ont franchi l'entre de la rade
de _Chrysa_, ils carguent et plient les voiles, ils les roulent sous
le pont du navire, ils relchent les cbles pour abattre le mt, et
avec les seules rames ils approchent de la plage. Alors ils jettent
l'ancre, attachent avec des cordages la poupe  la rive, et se
dissminent sur les bords de la mer, etc.

Le prtre de Chrysa,  qui Ulysse vient de ramener sa fille Chrysis,
invoque Apollon pour Agamemnon. On immole des victimes, on prpare un
banquet. Homre, en vritable pote, ne se contente pas de raconter;
il dcrit tous ces apprts et prsente  l'imagination tous ces
dtails pittoresques du sacrifice, du feu, du repas, dtails qui sont
la vie des tableaux; puis, quand les matelots se rembarquent avec
Ulysse, il peint cette autre scne de mer des mmes couleurs que la
scne du dbarquement.

Quand le soleil a termin sa course et que les ombres commencent  se
rpandre sur la terre, les Grecs vont se dlasser de leur journe dans
leur navire. Le lendemain, ds que l'Aurore aux doigts roses, fille
du Matin, a lui dans le firmament, un vent propice et durable souffle
sur la mer; ils redressent le mt, ils dploient les voiles
blanchissantes qu'enfle l'haleine des vents; la vague bleutre rsonne
sur les flancs du navire qui fend en voguant la plaine liquide.


V

Ici le pote, qui voit, avec autant de raison que de posie, toutes
les actions des hommes gouvernes invisiblement par les puissances
suprieures nommes divinits, transporte, sans transition, la scne
et la pense de la terre au ciel. Thtis, agenouille devant Jupiter,
implore le roi des dieux pour son fils Achille. Jupiter, qui craint de
mcontenter son pouse, la fire Junon, protectrice des Troyens,
promet  Thtis d'couter ses prires, pourvu que Junon ignore son
intercession. Il se contente de lui faire un signe de tte muet,
serment des dieux. Il fronce ses noirs sourcils; sa chevelure divine
ondoie sur sa tte immortelle, et tout le vaste Olympe en est secou.

Mais Junon s'aperoit que son poux a promis quelque chose  _Thtis
aux pieds d'argent_, personnification de la mer aux plaines blanchies
d'cume. Jupiter, qui vite l'explication par une indignation feinte,
gourmande son pouse Junon et la renvoie s'asseoir en silence.
Vulcain, fils de Junon, conseille  sa mre la soumission; il lui
reprsente le danger d'irriter le matre des dieux, qui, dans un
mouvement d'impatience, le prcipita lui-mme par le pied du ciel dans
l'le de Lemnos. Puis, il verse  tous les dieux rconcilis et
souriants le nectar, breuvage des immortels. Un rire inextinguible
drida tous les dieux et toutes les desses en voyant le ridicule
Vulcain, poux de Vnus, s'empresser, en boitant, autour des tables,
dans le palais de l'Olympe. Apollon, le dieu de l'intelligence sous
toutes ses formes, et les muses, inspirations incarnes, compltent la
fte par les chants et par la musique. Jupiter feint de s'endormir sur
sa couche, dans les bras de Junon.


VI

Le second chant s'ouvre par un songe, messager trompeur que Jupiter
envoie  Agamemnon. Le songe obit; il prsage  Agamemnon la chute
d'Ilion pour ce jour-l. Agamemnon se confie  ce prsage. Il se lve
de sa couche, il revt une riche et moelleuse tunique, nouvellement
tisse, il s'enveloppe d'un ample manteau, il attache  ses pieds de
riches sandales, il suspend  ses paules un glaive tincelant
d'argent, il prend dans sa main le sceptre de ses pres et s'avance
vers les navires des Grecs. Il monte dans le vaisseau du vieux
Nestor, roi de Pylos.

Il lui raconte le songe de sa nuit. Nestor convoque les confdrs.

coutez le pote peignant l'attroupement des rois et de l'arme  la
voix de Nestor: Tous les rois, porteurs de sceptre, se lvent,
obissent au pasteur des peuples et accourent en foule avec les Grecs.
Ainsi d'une roche caverneuse sort en tourbillon la foule innombrable
des abeilles; leurs essaims, toujours plus pais, se groupent sur les
fleurs printanires ou voltigent pars dans les airs; ainsi tous ces
peuples sortent, les uns de leurs tentes, les autres de leurs navires,
se rpandent sur la vaste plage de la mer et se pressent par groupes
au lieu assign pour le conseil.

Agamemnon leur adresse un discours trs-loquent et trs-pathtique
pour relever leur courage par leur nombre et par leur patriotisme. On
voit qu'Homre et t facilement Dmosthne, s'il n'avait t Homre.

Agamemnon feint de vouloir lever le sige aprs neuf annes d'efforts
inutiles.  l'ide de cet abandon les Grecs frmissent de honte.
L'agitation d'une assemble du peuple est dcrite comme par un
historien qui aurait assist cent fois  ces temptes d'hommes dans
les assembles politiques. La multitude est ondoyante comme les flots
de la mer Icarienne, que soulvent en sens contraire les vents d'Eurus
et de Notus, chapps du sein des nuages; tel que, dans sa course, le
Zphire courbe une vaste moisson, fougueux il s'lance et fait ondoyer
les pis; de mme se soulve et s'abaisse l'immense runion! etc.

Ulysse, confident habile et discret d'Agamemnon, inspir  propos par
Minerve, sagesse divine, se rpand alors de groupe en groupe et rvle
 voix basse, aux chefs tonns, que le discours d'Agamemnon n'est
qu'une preuve qu'il veut faire sur l'esprit public de l'arme. Homre
ici se montre aussi expriment en effervescence populaire et aussi
contempteur de l'anarchie qu'un homme qui aurait travers les factions
de la multitude et de la soldatesque dans les dissensions civiles de
sa patrie. Sa personnification de la dmagogie des camps dans la
personne de Thersite, gourmand par le sage Ulysse, est une leon de
politique par la posie.

Les soldats taient assis et gardaient leurs rangs; le seul Thersite,
intarissable parleur, prolongeait le tumulte; son esprit tait fertile
en impudentes apostrophes; sans cesse, avec effronterie, et dfiant
toute honte, il outrageait les chefs afin d'exciter le rire de la
multitude. Le plus vil des combattants accourus sur ces bords, il
tait louche et boiteux; ses paules courbes comprimaient sa
poitrine; sur son crne, aminci en cne au sommet, flottaient
quelques rares cheveux. Les discours aux soldats qu'Homre met dans
sa bouche sont d'envieuses ironies contre Achille et contre Agamemnon
livr en drision  la populace. Ulysse le confond en prsence de ses
partisans et le frappe impunment de son sceptre sur les paules. Les
soldats, indigns de la lchet de ce factieux, qui pleure au lieu de
combattre, se retournent avec la mobilit populaire contre leur
insolent instigateur. Cette scne serait de la haute comdie de
Molire, par le mpris, si elle n'tait pas de l'pope par l'nergie
de l'loquence.

Ulysse harangue alors l'assemble mue par la description pathtique
d'un oracle. Nestor le seconde. Agamemnon se reconnat coupable de la
premire insulte  Achille; il le provoque  la rconciliation et
ordonne le combat: Que les courroies qui attachent le large bouclier
au cou des guerriers soient humides de sueur, que la main se lasse 
lancer le trait, que le coursier attel au char tincelant ait ses
flancs blanchis d'cume, que le lche soit livr aux chiens et aux
vautours!

 ces mots, les Grecs jettent une immense clameur. Ainsi que les
vagues, sous un cap lev, battu de tous cts par les vents,
retentissent contre le roc escarp qui les brise, etc. On sacrifie
aux dieux. Le sang, le feu, la fume qui monte de la graisse des
victimes, sont dcrits avec une puissance de vrit qui, sans tomber
dans le dgot et dans l'horreur, font respirer aux sens l'odeur de
l'holocauste. Les guerriers, semblables  la flamme qui court de
valle en valle en dvorant une fort, font tinceler l'clat de
leurs armures sur toute la plage. Les bataillons, compars aux
nombreuses bandes d'oies sauvages, de grues, de cygnes au cou allong,
qui volent en se jouant sur les rives du _Caystre_ (fleuve des
environs de Smyrne, o j'ai plant moi-mme un jour ma tente), se
rpandent dans la plaine arrose o coule le Scamandre, fleuve tari
d'Ilion.

Une revue des chefs, des soldats et des peuples, dnombrs et dnomms
par la muse au pote, revue seme d'anecdotes nationales et qui donne
 toutes les peuplades de la Grce leur caractre et leur gloire
propre, termine magnifiquement ce chant. C'est la gographie chante
et l'histoire en peinture. Le pome, ici, descend  la prcision sans
cesser d'tre sublime. Homre est historien et gographe, mais c'est
encore Homre.


VII

Le troisime chant fait marcher cette arme au milieu de la poussire
qu'elle soulve, et que le pote compare aux brouillards levs sur
les montagnes par le vent du midi.

_Pris_, le beau ravisseur d'Hlne, sort de la ville et rencontre au
premier rang des Grecs Mnlas, dont il a ravi l'pouse. Mnlas le
provoque en vain; Pris, dont la beaut martiale dguise mal la
lchet, s'enfuit et se perd dans la foule des Troyens. Son frre
Hector, autre fils de Priam, lui reproche durement son crime et sa
faiblesse. Pris s'excuse et demande  combattre en prsence des deux
armes contre Mnlas. Hector porte cette proposition aux Grecs; ils y
consentent. Les deux armes s'arrtent immobiles et heureuses de cette
trve.

Le pote, pendant cette suspension d'armes, reporte l'esprit dans la
ville de Priam, aux portes Sces. L, dit-il dans son inpuisable
fertilit d'analogies, charme de l'intelligence, l, Priam et les
vieillards de la ville taient assis sur la plate-forme au-dessus de
la ville. Pleins d'exprience, ils discouraient ensemble, semblables 
des cigales qui, sur la cime d'un arbre, font rsonner la fort de
leur mlodieuse voix.

La belle Hlne, sortie de son palais pour contempler le combat,
afflige des malheurs qu'elle cause, compatit aux peines de Priam,
s'agenouille devant lui et lui nomme un  un les principaux chefs des
Grecs,  mesure qu'ils dfilent sous ses yeux dans la plaine. Chacun
de ces portraits laisse une empreinte vivante dans l'imagination.
L'ide de faire dcrire au vieux Priam par la coupable et malheureuse
Hlne, cause de cette guerre, les guerriers qui vont tout  l'heure
immoler ses fils et l'immoler lui-mme et brler son palais, est un
trait du pathtique qui fait de cette revue tout un drame. L'invention
de l'esprit n'est point fconde, l'invention du coeur donne seule la
vie. On sent partout qu'Homre invente comme la nature, c'est--dire
en _sentant_ ce qu'il _pense_ et en _pensant_ ce qu'il _sent_. C'est
la diffrence entre le pote purement ingnieux et le pote crateur;
l'un fait admirer son esprit, l'autre communique son me. Homre est
immortel comme il est universel, parce qu'il est l'me de tous
impressionne et exprime dans un seul.


VIII

Le portrait qu'Hlne fait de la sagesse d'Ulysse est relev par le
portrait qu'Antnor, autre fils de Priam, fait de son loquence.
L'loquence de Mnlas, dit-il, tait brve; il parlait peu, mais
fortement; toujours sobre, il ne divaguait point hors de la question,
bien qu'il ft le plus jeune. Quand au contraire le sage Ulysse se
levait pour parler, immobile, les yeux baisss, les regards attachs 
la terre, il tenait son sceptre sans mouvement dans sa main sans le
balancer  droite et  gauche, comme un adolescent novice dans son
art; vous auriez cru voir un homme foudroy de colre ou bien un
faible idiot; mais, aussitt que sa voix harmonieuse s'chappait de
son sein, ses paroles se prcipitaient semblables  d'innombrable
flocons de neige dans la saison d'hiver!

Les hros viennent inviter le vieux Priam  descendre dans la plaine
pour sceller la trve par ses serments. Son char, guid par Antnor,
l'emporte au milieu des deux armes. Il se retire aussitt aprs dans
Ilion, pour ne pas assister au combat o son fils Pris peut perdre la
vie sous ses yeux. Le combat s'engage; Pris, bless par Mnlas, va
succomber; Vnus, qui protge ce beau ravisseur, le drobe sous une
nue miraculeuse au glaive de Mnlas. Hlne, indigne de la fuite de
Pris, rentr dans son palais  peine effleur d'une lgre blessure,
refuse de le voir. Mais Vnus (la passion) contraint Hlne 
pardonner  son poux et  l'aimer encore pour sa seule beaut. Pris
l'attendrit par de douces paroles. Jamais, dit-il, tant de dsirs
n'ont enivr mon me, mme le jour o, port sur mes vaisseaux agiles,
je te ravis de la gracieuse Lacdmone, et que dans l'le de _Crana_
l'amour et le sommeil nous runirent. Il l'entrane vers la chambre
nuptiale, o ils reposent ensemble sur une couche d'or pendant que
Mnlas le cherche encore sur la poussire pour l'immoler.


IX

La scne du quatrime chant est dans l'Olympe. Jupiter, enivr de
nectar par Hb, dfie Junon son pouse en lui vantant le succs de la
protection de Vnus en faveur de Pris et des Troyens. Junon,
humilie, dfend encore Ilion, capitale de son culte. Jupiter consent
 l'intervention de Minerve pour provoquer les Troyens  rompre les
premiers la trve, afin de les prendre en faute et d'avoir le droit de
les abandonner. La descente de Minerve sur la terre est peinte d'un
coup de pinceau qui fend le ciel de la nuit. Tel qu'un astre nouveau
que Jupiter, fils de Saturne, fait resplendir tout  coup aux yeux des
nautonniers ou d'une nombreuse arme, globe blouissant d'o
jaillissent mille lueurs, ainsi Pallas fond d'en haut sur la terre,
balanant son vol entre les Troyens et les Grecs.

Pallas se transfigure; elle persuade  _Pandarus_, hros auxiliaire
des Troyens, de lancer une flche contre Mnlas. Pandarus, homme de
peu de sens, obit. coutez par quelle trange et pittoresque
diversion d'esprit le pote, descriptif autant qu'pique, reporte
l'attention d'un combat  une chasse.

Soudain, dit-il, Pandarus empoigne son arc poli, fait avec les cornes
d'une chvre sauvage que lui-mme avait frappe au poitrail pendant
qu'elle s'lanait de la crte d'un rocher. Le guerrier, qui l'piait
cach dans l'ombre, lui traversa le flanc. Elle tomba  la renverse
sur le roc; ses cornes, hautes de seize palmes, s'levaient au-dessus
de son front. Un ouvrier consomm les lima avec soin pour les rendre
luisantes, les souda et dora leurs pointes. Pandarus, pour tendre avec
plus de force cet arc, l'appuie par un bout en inclinant l'autre sur
la terre, etc.

Quelle imagination rsisterait  des tableaux si achevs et si cisels
de vrit! tableaux jets en passant dans une comparaison ou dans un
dtail technique qui blouit l'oeil sans le distraire, comme l'cume
marque sur la vague qui emporte le vaisseau le sillage du navire sans
arrter le navigateur! Suivez encore:

Pandarus ajuste la flche avec la corde, il tire  lui  la fois la
corde et le cran de la flche, il fait toucher le fil de boyau  sa
poitrine et le fer aigu de la flche  la corne de l'arc.  peine
a-t-il tendu cet arc immense et recourb, l'arc rsonne, la corde
vibre; la flche acre siffle et vole ardente  percer le groupe des
Grecs.

Mnlas,  peine atteint  travers son bouclier, voit un filet de sang
couler sur ses cuisses. coutez par quelle autre comparaison
inattendue le pote dtend ici lui-mme l'anxit de l'imagination de
ses auditeurs, tout en peignant les moeurs de l'Ionie o il est n:

Ainsi, quand une femme de Carie ou de Monie a color en pourpre les
plaques d'ivoire destines  parer la tte des coursiers, beaucoup de
guerriers dsirent les possder; mais ces ornements prcieux, rservs
 un roi, seront un jour tout  la fois la parure et l'orgueil de son
matre. Ainsi,  Mnlas! le sang colora tes cuisses, tes jambes, et
ruissela jusque sur tes pieds.

Agamemnon, son frre, s'apitoie en termes d'une hroque lgie sur le
hros bless; la Bible n'a pas d'accents plus nafs ou plus
misricordieux. Il n'y a pas une noble tendresse du coeur humain qui
n'ait sa note sur le clavier d'Homre; il ne charme pas, il n'meut
pas seulement, il ptrit le coeur humain de vertus naturelles. On ne
le lit aux jeunes gens que comme cours de posie, on devrait le leur
lire comme cours de bont et de morale.


X

L'habile mdecin, Machaon, panse la blessure. L'opration est dcrite
avec le pieux respect qu'inspirait dj, du temps d'Homre, ces fils
d'Esculape, au coeur de femme et  _la main divine_, qui soulagent les
douleurs des hommes.

Tout le reste du chant est employ par Agamemnon  parcourir le camp
et  encourager les confdrs par de belles harangues militaires.
L'arme se groupe et s'branle; coutez le tumulte de tant de pas:

Comme sur la plage sonore les vagues de la mer s'accumulent et se
droulent les unes sur les autres au souffle du vent du midi; elles
commencent  s'lever dans la pleine mer et viennent se briser en
mugissant sur le rivage; l, s'arrondissant autour des cueils, elles
se gonflent et rejettent au loin la blanche cume; de mme se
succdent les rangs pais des Grecs marchant au combat. Les Troyens,
au contraire, sont comme de nombreuses brebis qui, dans l'table d'un
homme opulent, pendant qu'on trait de leurs mamelles le lait clatant
de blancheur, poussent de longs blements en entendant les cris de
leurs agneaux spars des mres, etc.

Je passe la bataille, semblable  toutes les batailles, mais diversifie
au cinquime chant par des pisodes et des attendrissements de pote qui
mlent  propos les larmes au sang, l'humanit  la fureur, la piti 
la gloire. Les divinits s'y confondent aux hommes, pour prendre la part
du ciel et du destin aux vnements de la terre. Le chantre s'arrte 
chaque instant pour faire respirer le lecteur dans des comparaisons
lentement droules qui reportent l'me  des scnes champtres ou
maritimes:

Diomde s'lance; tel un lion, hardi de coeur, franchissant les
palissades d'une bergerie, fond sur les brebis  la laine paisse;
s'il est lgrement bless, mais non terrass par le berger qui les
dfend, sa rage et sa vigueur s'accroissent de sa blessure.  cet
aspect, le berger, cessant de dfendre son troupeau, se cache lui-mme
dans le bercail, tremblant de rester au grand jour; les brebis,
groupes par la terreur, se pressent les unes contre les autres,
tandis que le lion plus ardent bondit dans le vaste enclos, etc.


XI

Les coursiers, ces combattants auxiliaires de l'homme, jouent dans les
batailles un rle presque gal  celui des hros. Homre les dcrit en
peintre questre et les chante en pote convaincu de l'intelligence,
du coeur, de l'hrosme des animaux, avec tous les dtails de leur
race, de leur ducation, de leur nourriture, de leur attelage aux
chars de guerre.

Vnus elle-mme, en voulant drober son favori ne  la mort, est
blesse  la main par Diomde; elle remonte au ciel et se plaint 
Jupiter. Jupiter la rprimande amoureusement de son imprudence. Mars,
le dieu de la guerre, va encourager les Troyens dans leurs murs. Le
vaillant Hector, fils belliqueux de Priam, ramne les siens au combat.
Le choc est terrible: Comme le vent, dans une aire o l'on bat le
froment consacr, lorsque la blonde Crs spare au souffle des
zphyrs le grain de son corce lgre, comme on voit alors blanchir
tous les lieux voisins, de mme les combattants sont couverts d'une
blanche poussire! Elle tourbillonne jusqu' la vote solide des
cieux, sous les pas des chevaux qui revolent aux combats.

Les Grecs plient devant Hector.

Junon s'attendrit sur leur sort. Elle fait atteler par Hb son char
de guerre cleste, dont la description technique attesterait seule
qu'Homre avait t apprenti chez l'armurier consomm Tychius. Pallas
monte avec Junon sur ce char.

Autant qu'un homme assis sur un roc lev dcouvre d'espace dans
l'horizon quand il regarde la mer azure, autant les coursiers divins
en franchissent d'un bond! Les deux desses forcent Mars bless 
abandonner les Troyens pour aller se faire panser dans le ciel.

Le combat reprend au sixime chant avec une abondance de dtails et
une continuit de meurtres qui fatigue dj le lecteur. Des harangues
injurieuses, changes entre les guerriers des deux camps, en
accroissent la monotonie. On sent l'ennui, ce poison presque
invitable des longues popes. Mais les Grecs contemporains ou
survivants d'Homre ne devaient pas le sentir, parce que tous ces
hros taient leurs anctres, tous ces dieux leurs dieux. Mais l est
le vice des pomes nationaux; ils n'ont plus, aprs un certain temps,
le mme intrt pour tous les hommes. Le coeur humain et la nature
sont seuls d'un attrait universel et qui se renouvelle avec tous les
temps.


XII

Mais cet intrt renat  la rentre d'Hector dans Ilion. Il traverse
aux portes Sces, auprs d'un grand htre, les vieillards, les femmes,
les filles des Troyens, qui l'interrogent sur leurs fils, leurs
frres, leurs poux, leurs amis. Il monte au palais de Priam, son
pre. On voit par la description de ce palais combien les arts de
l'architecture et de la dcoration taient antrieurs mme aux poques
recules chantes par le premier des piques.

Dans ce palais, cinquante appartements contigus taient revtus d'un
marbre poli et clatant; l reposaient les enfants de Priam, prs de
leurs lgitimes pouses. En face et dans l'intrieur des vastes cours
s'ouvraient douze autres appartements, aussi contigus, aussi
lambrisss de marbre clatant, destins aux filles du roi et o
reposaient les gendres de Priam auprs de leurs pouses. C'est l
qu'Hector rencontre sa mre chrie, qui se rendait vers Laodice, la
plus belle de ses filles.

Elle lui offre un vin fortifiant pour le raffermir. Hector le refuse
pour conserver son sang-froid. Il engage sa mre  aller prier les
dieux  la citadelle. Hcube, sa mre, s'y rend avec les femmes
pieuses et ges de la ville. Pendant cette prire, Hector va dans le
palais de son frre Pris, ravisseur effmin d'Hlne. Cette scne
domestique meut vivement le coeur par le contraste du patriotisme
dvou d'Hector, de la mollesse de Pris, de la honte d'Hlne, qui
admire Hector et qui aime Pris tout en le mprisant. Ce dialogue
prpare admirablement l'esprit  l'entrevue d'Hector et d'Andromaque,
son pouse. Voyez et coutez cette scne conjugale entre Hector, son
pouse et son enfant, scne qui a servi et qui servira ternellement
de texte  toutes les posies de l'pope, du drame, de la peinture et
de la sculpture. C'est la nature dans ses plus tendres et dans ses
plus gnreux instincts, transfigure par la posie et divinise par
le devoir!

Hector, rentr tout sanglant dans Ilion, au lieu d'aller d'abord
embrasser Andromaque et son fils, commence par accomplir son premier
devoir de citoyen envers sa patrie: il va gourmander Pris et
l'appeler au secours de la ville menace. Ce n'est qu'aprs ce devoir
rempli qu'il cde  l'amour conjugal et  l'amour paternel et qu'il
court embrasser Andromaque. Le rcit de cette entrevue est simple
comme la Bible, et dialogu comme une lgende populaire du moyen ge.

Femmes, dites-moi la vrit, demande-t-il aux suivantes. O donc
est-elle alle la belle Andromaque hors de son palais? Est-ce chez une
de ses soeurs? est-ce chez l'pouse d'un de ses frres? est-ce au
temple de Minerve, o les autres femmes flchissent en ce moment par
leurs prires la divinit terrible?

--Ce n'est point chez une de ses soeurs, ce n'est point chez l'pouse
d'un de ses frres, ce n'est point au temple de Minerve, o les autres
femmes flchissent par leurs prires la divinit terrible; mais elle
est monte sur la plate-forme de la haute tour d'Ilion, ds qu'elle a
appris la dfaite des Troyens et la victoire des Grecs. Elle a couru
vers les remparts comme une femme hors de sens, et derrire elle la
nourrice portait le petit enfant!

Hector, sans en entendre davantage, court aux portes Sces, par o
l'on sort dans la plaine o les ennemis sont rpandus; Andromaque, qui
l'aperoit du haut de la tour, descend et se prcipite vers son mari.
Une seule femme l'accompagne, portant entre ses bras leur enfant
encore en bas ge. L'enfant s'appelait pour les Troyens Astyanax, et
pour son pre Scamandrius.  la vue de son enfant, Hector sourit sans
parler, tandis qu'Andromaque s'approche, du hros, et lui prenant la
main dans les siennes, lui parle ainsi:

Infortun! ton courage te perdra. Tu n'as point de piti pour ce
tendre enfant ni pour moi, malheureuse, qui serai bientt veuve, car
les Grecs t'immoleront en se runissant tous contre toi seul! Il
vaudrait mieux pour moi d'tre ensevelie dans la terre! Hlas! je
n'ai plus ni mon pre ni ma mre! Le terrible Achille tua mon pre
quand il saccagea la ville populeuse des Ciliciens; mais en le tuant
il ne le dpouilla pas de ses vtements, tant il fut retenu par le
respect; il lui leva une tombe autour de laquelle les nymphes des
montagnes plantrent des ormeaux. J'avais aussi sept frres dans nos
palais, mais tous, en un mme jour, descendirent dans la nuit
ternelle, gorgs par le froce Achille pendant qu'ils paissaient
leurs nombreux troupeaux de boeufs et de blanches brebis. Ma mre,
pour laquelle il reut une ranon, prit dans les palais de mon pre
sous une flche de Diane..... Hector, tu es pour moi mon pre, ma mre
vnre, tu es mes frres, tu es mon poux! Si beau de jeunesse,
prends donc piti de mon dsespoir; reste ici sur la plate-forme de
cette tour; ne laisse pas ton pouse veuve, ton fils orphelin! Place
tes soldats sur la colline des Figuiers; c'est par l que la ville est
accessible!

--Chre pouse, rpond Hector, toutes ces penses taient aussi en
moi, mais j'aurais trop  rougir devant les Troyens et les femmes
troyennes si je me retirais du combat comme un lche..... Oui, je le
pressens au fond de mon coeur, un jour se lvera o la ville sacre
d'Ilion, et Priam, et le peuple courageux de Priam priront ensemble!
Mais ni les malheurs futurs des Troyens, de ma mre Hcube elle-mme,
ni ceux du roi Priam et de mes frres ne me touchent autant que ton
propre sort, quand un Grec froce t'entranera tout en pleurs, prive
de ta douce libert; quand dans Argos tu tisseras la toile sous les
ordres d'une femme trangre, et que, force par l'inflexible
ncessit, tu iras chercher l'eau des fontaines de Messide ou
d'Hypre. Alors, en voyant fondre tes larmes, on dira: C'est donc l
cette pouse d'Hector, qui fut le plus vaillant des guerriers troyens
quand ils combattaient autour d'Ilion! Ah! que la terre amoncele
couvre mon corps sans vie avant que j'entende ces paroles et que je te
sache enleve de ce palais!

 ces mots le magnanime Hector veut prendre son fils entre ses bras;
mais l'enfant, inquiet  la vue du geste de son pre, se rejette en
criant dans le sein de sa nourrice. Il est effray par l'clat de
l'airain et par la crinire qui flotte hrisse sur la crte du
casque. Le pre et la mre sourient tous les deux de son pouvante.
Le magnanime Hector dtache soudain le casque tincelant qui brille
sur sa tte et le dpose  terre; il embrasse son fils chri, le berce
dans ses bras; puis, adressant  Jupiter et aux autres dieux sa
prire:

Jupiter, s'crie-t-il, et vous tous, dieux qui ne mourez pas! faites
que cet enfant soit, ainsi que moi, illustre parmi les Troyens; qu'il
ait ma vigueur et mon intrpidit pour rgner et commander dans Ilion;
qu'on dise, un jour  venir, de lui: Il est encore plus brave que son
pre!

Il dit, et repose son fils entre les mains de sa chre pouse, qui
reoit l'enfant dans son sein avec un sourire tremp de larmes. Le
hros,  cette vue, attendri de piti, nomme Andromaque par son nom et
lui parle en ces mots:

Chre Andromaque, ne t'abandonne pas  un dsespoir prmatur! Aucun
guerrier ne peut me prcipiter dans la tombe avant l'heure marque,
et, du moment o il respire, nul mortel, qu'il soit brave ou timide,
ne peut chapper  la destine! Mais retourne dans ta maison et
reprends-y tes travaux de femme, la trame et le fuseau! Surveille les
ouvrages de tes suivantes!

En achevant ces paroles, Hector reprend son casque ombrag d'une
crinire paisse. Sa chre pouse reprend le chemin de sa maison, mais
en retournant souvent la tte et en versant d'abondantes larmes. Elle
y trouve rassembles dans le palais d'Hector ses nombreuses femmes, et
sa prsence redouble leurs sanglots; toutes ces femmes du palais
pleurent sur Hector, bien qu'il soit encore vivant.

 cet admirable tableau de famille du hros sans jactance, qui
sacrifie modestement son amour d'poux, sa tendresse de pre, sa vie
de soldat  sa patrie, Homre oppose  l'instant le contraste
scandaleux de la femme adultre et du lche guerrier qui tale avec
ostentation aux yeux le courage qui lui manque au coeur.

Cependant Pris ne s'est point arrt longtemps dans son splendide
palais; revtu de ses armes clatantes d'airain poli, il traverse la
ville, se confiant dans la lgret de ses pieds. Tel un coursier,
largement nourri dans une table, brisant ses entraves et galopant par
bonds dans la plaine, s'lance vers le fleuve rapide o, superbe, il a
l'habitude de se plonger; il dresse, en la secouant, sa tte, fait
ondoyer sur son encolure une crinire touffue, et, fier de sa beaut,
ses membres souples le portent sans fatigue vers les prairies connues
o paissent les jeunes cavales!

Pris et Hector se rencontrent aux portes Sces et descendent ensemble
vers la plaine o ils vont combattre. Leur entretien est plein de
dfrence dans la bouche de Pris, plus lger que pervers, plein
d'indulgence et de mesure dans la bouche d'Hector, aussi politique que
brave, et qui cherche non  humilier, mais  relever le coeur de son
frre. Homre, dans cette sagesse prcoce et accomplie qu'il attribue
au hros d'Ilion, a eu videmment pour but de montrer qu'Hector tait
n aussi propre  gouverner un jour sa patrie qu' combattre pour
elle;  faire ressortir davantage la sauvage et capricieuse frocit
d'Achille par opposition  toutes les vertus du fils de Priam; enfin 
redoubler le pathtique de la mort prochaine d'Hector par l'admiration
et par le regret de tant de vertus fauches dans leur fleur.


XIII

Ces scnes, les unes publiques, les autres domestiques, de ce sixime
chant; ces amours voluptueuses dans la chambre d'Hlne; ces amours
chastes dans le palais d'Andromaque; ces adieux sur la tour de la
porte Sces; ce coeur d'pouse qui flchit sous ses alarmes; ce coeur
d'poux qui s'affermit tout en s'attendrissant sous le sentiment de
son devoir; cette habilet instinctive de la mre, qui se fait suivre
par la nourrice et par l'enfant pour doubler sa puissance d'amante par
le prestige de sa maternit; ce dialogue, dont chaque mot est pris
dans les instincts les plus vrais, les plus dlicats et les plus
saints de la nature; cette passion lgitime par la chaste union des
deux poux; cette loquence qui coule sans vaines figures et sans
fausse dclamation des deux coeurs; cet pisode puril et
attendrissant  la fois de l'enfant effray du panache et se
replongeant dans le sein de la nourrice en se dtournant des bras de
son pre; ce pre qui berce l'enfant de ces mmes bras forts qui vont
tout  l'heure lancer le javelot d'airain contre Achille; le
pressentiment sinistre de cette pouse, qui se rappelle tout  coup et
comme involontairement que c'est ce mme Achille qui a tu jadis son
pre et ses sept frres; enfin jusqu' ces ormeaux plants autour de
la tombe de ce pre d'Andromaque qui s'lancent tout  coup de son
souvenir comme des flches de cyprs dans un ciel serein; puis les
larmes mal contenues qui voilent les yeux; puis le dpart en
sanglotant, et ce visage qui se retourne tout en pleurs pour
apercevoir une dernire fois celui qui emporte son me; puis ce retour
dans sa maison vide de son mari, mais pleine de femmes indiffrentes,
et cette prsence d'Andromaque, seule avec l'enfant et la nourrice,
excitant, par la compassion qu'elle inspire, sans parler, plus de
sanglots que la chute et l'incendie d'Ilion n'en feront bientt
clater sur la colline des Figuiers, ce sont l autant de coups de
pinceau qui galent le peintre  la nature et qui font du pote plus
qu'un homme, un interprte vritablement divin entre la nature humaine
et le coeur humain!

Et si on ajoute  cette admiration que cet interprte si intelligent,
si fidle et si loquent, dcrit, parle et chante dans une langue
aussi divine et aussi harmonieuse que sa pense; si on ajoute que
cette langue cadence et transparente comme les vagues et comme
l'ther dont il est entour dans ses paroles rhythmes, l'ordre
logique des ides, le noeud puissant et serr du verbe qui relie en
faisceau la phrase, la clart du plein jour sous un soleil d'Orient,
la force de l'expression, la dlicatesse des nuances, la saillie du
marbre, la vivacit des couleurs, la sonorit des armures d'airain
dans le combat, des vagues de la mer dans les cavernes du rivage, le
sifflement de la tempte dans les vergues et dans les voiles, le
susurrement du zphire dans les brins d'herbe ou dans les feuilles des
forts, enfin jusqu'aux plus imperceptibles palpitations du coeur dans
la poitrine des hommes, on reste confondu, en prsence d'un tel
prodige d'expression, de tout ce que les sens peroivent, de tout ce
que l'me sent et pense, et l'on se demande par quel trange phnomne
le plus ancien des potes en est en mme temps le plus parfait, par
quel contre-sens apparent le gnie potique de la Grce sort des
tnbres le chef-d'oeuvre des chefs-d'oeuvre  la main; et on ne peut
s'empcher de se rcrier sur le blasphme ou sur la ccit de ceux qui
prconisent notre vieille jeunesse au dtriment de cette jeune
antiquit. La thorie superbe du progrs incessant et indfini de
l'humanit dans tous les arts reoit ici d'un pauvre chanteur aveugle
le plus clatant et le plus ternel dmenti. Les ges ont progress en
mcanique peut-tre, mais en posie!... Placez sur un des plateaux de
la balance une locomotive de chemin de fer qui emporte les populations
entires d'une cit  une autre avec le grondement de la flamme et la
rapidit du vent; placez sur l'autre plateau l'_Iliade_ d'Homre, et
demandez-vous  vous-mme lequel de ces deux plateaux porte le plus de
gnie humain dans ces deux chefs-d'oeuvre? Je le sais bien, mais je
n'oserais pas le dire, de peur d'offenser l'esprit humain dans l'une
ou dans l'autre de ses facults galement divines. Cependant l'un de
ces plateaux porte une machine et l'autre porte une me. Mais la
machine aussi contient une me, me dira-t-on. Oui, mais c'est l'me
applique par le calcul  la matire; l'autre, c'est l'me applique
par la posie au sentiment,  la pense,  la nature universelle,  la
Divinit. Que le mcanicien prfre la machine, je le veux bien; mais
que le philosophe, le pote, le politique, le spiritualiste prfrent
sans comparaison l'_Iliade_, je suis de la religion du philosophe, du
pote, du politique, du spiritualiste. Avec l'_Iliade_ et le temps je
ferai cent mille machines; avec cent mille machines je ne ferai jamais
l'_Iliade_. Honneur et profit au mcanicien, mais culte au pote!
Voil le mot de la vrit.

Cette admiration de l'antiquit, admiration fonde en moi sur la
connaissance prcoce de ses chefs-d'oeuvre dans toutes les langues et
dans tous les arts, m'inspirait, il y a quelques annes, au nom
d'Homre, les vers suivants:

  Homre!  ce grand nom, du Pinde  l'Hellespont,
  Les airs, les cieux, les flots, la terre, tout rpond.
  Monument d'un autre ge et d'une autre nature,
  Homme, l'homme n'a plus le mot qui te mesure!
  Son incrdule orgueil s'est lass d'admirer,
  Et, dans son impuissance  te rien comparer,
  Il te confond de loin avec ces fables mme,
  Nuage du pass qui couvrent ton pome.
  Cependant tu fus homme: on le sent  tes pleurs;
  Un dieu n'et pas si bien fait gmir nos douleurs!
  Il faut que l'immortel qui touche ainsi notre me
  Ait suc la piti dans le lait d'une femme.
  Mais dans ces premiers jours, o d'un limon moins vieux
  La nature enfantait des monstres ou des dieux,
  Le ciel t'avait cr, dans sa magnificence,
  Comme un autre Ocan, profond, sans rive, immense;
  Sympathique miroir qui, dans son sein flottant,
  Sans altrer l'azur de son flot inconstant,
  Rflchit tour  tour les grces de ses rives,
  Les bergers poursuivant les nymphes fugitives,
  L'astre qui dort au ciel, le mt bris qui fuit,
  Le vol de la tempte aux ailes de la nuit,
  Ou les traits serpentants de la foudre qui gronde,
  Rasant sa verte cume et s'teignant dans l'onde!
  Cependant l'univers, de tes traces rempli,
  T'accueillit comme un dieu... par l'insulte et l'oubli!
  On dit que, sur ces bords o rgne ta mmoire,
  Une lyre  la main tu mendiais ta gloire!...
  Ta gloire! Ah! qu'ai-je dit? Ce cleste flambeau
  Ne fut aussi pour toi que l'astre du tombeau!
  Tes rivaux, triomphant des malheurs de ta vie,
  Plaant entre elle et toi les ombres de l'envie,
  Disputrent encore  ton dernier regard
  L'clat de ce soleil qui se lve si tard.
  La pierre du cercueil ne sut pas t'en dfendre;
  Et, de ces vils serpents qui rongrent ta cendre,
  Sont ns, pour dvorer les restes d'un grand nom,
  Pour souiller la vertu d'un ternel poison,
  Ces insectes impurs, ces tnbreux reptiles,
  Hritiers de la honte et du nom des Zoles,
  Qui, pareils  ces vers par la tombe nourris,
  S'acharnent sur la gloire et vivent de mpris!
  C'est la loi du destin, c'est le sort de tout ge:
  Tant qu'il brille ici-bas, tout astre a son nuage.
  Le bruit d'un nom fameux, de trop prs entendu,
  Ressemble aux sons heurts de l'airain suspendu,
  Qui, rpandant sa voix dans les airs qu'il veille,
  branle au loin le temple et tourmente l'oreille,
  Mais qui, vibrant de loin, et d'chos en chos
  Roulant ses sons teints dans les bois, sur les flots,
  Comme un cleste accent dans la vague soupire,
  Dans l'oreille attentive avec mollesse expire,
  Attendrit la pense, lve l'me aux cieux,
  De ses accords sacrs charme l'homme pieux,
  Et, tandis que le son lentement s'vapore,
  Au bruit qu'il n'entend plus le fait rver encore.
  ................................................
  ................................................

Nous allons reprendre ce commentaire de l'_Iliade_. Admirer, c'est
monter. L'admiration de l'antiquit, c'est le progrs de l'avenir.


XIV

Nous avons laiss,  la fin du sixime chant, les Troyens runis aux
portes Sces, discourant sur le sort de leur ville pendant qu'Hector
et Pris s'lanaient de nouveau dans la plaine pour combattre les
Grecs. Le septime et le huitime chant, bien que chants avec la mme
sublimit de vers, n'ajoutent rien  l'intrt de la situation pique.
Ce sont toujours ces dfis et ces combats un peu fastidieux pour des
lecteurs  trois mille ans de ces vnements, mais qui devaient avoir
un immense intrt national pour les diffrentes peuplades de la
Grce, de l'Ionie et de l'Archipel, constamment cites, dcrites,
clbres dans leurs anctres par le pote.

Hector dfie en combat singulier le plus audacieux des chefs de la
Grce; Mnlas se prsente; Nestor et Agamemnon ne le jugent pas de
force  combattre le hros troyen. On tire au sort, dans un casque,
parmi un certain nombre de noms fameux, le nom de celui qui aura la
gloire de lutter contre Hector. Le nom d'Ajax, ami d'Achille, sort de
l'urne. Ajax et Hector combattent entre les deux camps sans que la
victoire se dcide pour l'un ou pour l'autre. Jupiter les enveloppe
d'une nue tnbreuse pour suspendre divinement le combat. Les deux
hros, lasss, mais non blesss, se sparent en se faisant des
prsents magnifiques. Ils se rendent gnreusement justice l'un 
l'autre. Cette gnrosit, que nous appellerions aujourd'hui
chevaleresque, atteste que la chevalerie, cette grce dans l'hrosme,
tait invente bien avant les moeurs arabes et chrtiennes, et qu'elle
tait sortie du coeur de l'homme, mme dans les temps que nous nommons
barbares, comme une beaut inne des sentiments humains, beaut qui
n'a pas d'autre date que celle du coeur humain lui-mme.


XV

Les Grecs, aprs ce combat singulier, hroque, mais sans issue,
prouvent dans une mle gnrale une demi-dfaite qui les refoule au
bord de la mer, derrire une enceinte de fosss et de palissades
qu'ils ont construits pour protger leurs vaisseaux. Les Troyens
campent, vainqueurs, sur le champ de bataille reconquis, derrire le
Simos. Le huitime chant se termine par une de ces comparaisons
larges, splendides, saisissantes, qui jettent sur les tableaux
d'Homre un vernis clatant.

Ainsi parle Hector, et les Troyens applaudissent  ses paroles par
une grande clameur. Aussitt ils soulagent du joug les chevaux baigns
de sueur, et chaque guerrier les attache  son char par des
courroies.... Les Troyens, fiers de leur victoire, reposent, pendant
toute la nuit, sur le champ de bataille,  la lueur des feux qu'ils
ont allums.

Ainsi, lorsque, dans le firmament,  la lueur de la lune argente,
les radieuses toiles scintillent, lorsque les vents se taisent dans
les airs et que la transparence de la nuit laisse dcouvrir au loin
les collines, les valles, les hautes cimes des montagnes, le vaste
espace des cieux qui s'tend devant nous laisse apercevoir tous les
astres, et le coeur du berger est plein de joie... Ainsi brillent 
et l les feux que les Troyens ont allums devant Ilion et le Xanthe
aux flots rapides. Mille foyers resplendissent  travers la plaine; la
vive lueur de chacun de ces feux claire cinquante guerriers assis 
l'entour, et les chevaux qui broient l'orge blanche et l'avoine
attendent auprs des chars que l'Aurore remonte sur le trne des
cieux.


XVI

On parle de nouveaut dans le style; mais quelle nouveaut de style
pourrait surpasser cette vrit pittoresque des feux d'un camp pendant
la nuit, compars aux lueurs de l'arme des astres brillant de tous
cts dans le firmament? Et qu'on juge d'ailleurs de l'effet de cette
comparaison, lorsque ces magnifiques antiquits de la posie pique
taient les nouveauts d'une littrature dont nous sommes spars par
_trois mille ans_!  prsomptueuse vieillesse de nos jours! cessez de
calomnier cette verte jeunesse de l'esprit humain dans l'antiquit!
Respectez la jeunesse du monde, ou montrez-nous une langue et un vers
suprieurs  une pareille langue et  de pareils vers.


XVII

L'loquence de passion et l'loquence de raison remplissent tout le
chant suivant. Agamemnon, intimid des prils du lendemain, envoie
une dputation, avec Phnix et Ulysse pour organes, aux tentes
d'Achille. La description de la tente d'Achille, de l'hospitalit, du
festin qu'il offre aux envoys, est de la posie pastorale, nave et
fruste comme une Bible chante aux Grecs. Ulysse parle en diplomate
consomm; Phnix, vieillard qui a lev jadis Achille sur ses genoux,
parle en vieillard verbeux et en pre tendre.

Ton pre, dit-il  Achille, me reut tout jeune dans son royaume; il
m'aima comme un pre aime son fils unique, l'enfant de sa vieillesse,
qu'il obtint au sein de sa flicit. C'est moi, divin Achille, qui
t'ai fait ce que tu es! Je t'aimais de toute la tendresse de mon
coeur; aussi jamais tu ne voulais aller dans les festins avec un autre
que moi; jamais tu ne voulus prendre tes repas dans le palais avant
que je t'eusse assis sur mes genoux et que j'eusse coup tes morceaux
et port la coupe  tes lvres. Combien de fois, couch sur mon sein,
n'as-tu pas tach ma tunique en rejetant le vin de ta bouche dans ces
jours de ta dlicate enfance! J'ai beaucoup souffert pour toi,
beaucoup support, pensant en moi-mme que, si les dieux ne m'avaient
pas accord de famille, je t'adopterais pour mon fils,  illustre
Achille! esprant qu'un jour tu ferais alors tout mon soutien contre
les rigueurs de la destine! Il ne faut pas avoir un coeur
impitoyable: les dieux eux-mmes se laissent flchir!... Les Prires
sont filles du souverain Jupiter; humbles et le front pliss, osant 
peine lever un timide regard, elles marchent avec anxit sur les pas
de l'injure... Celui qui respecte en elles les filles de Jupiter,
lorsqu'elles s'approchent pour implorer, en reoit une puissante
assistance et voit ses propres voeux exaucs par elles; mais, si
quelqu'un les renie et les repousse d'un coeur sans pardon, elles
remontent vers le fils de Saturne et le conjurent d'attacher l'injure
aux pas de l'homme impitoyable et de les venger elles-mmes en le
frappant!


XVIII

On voit comment ces temps, prtendus barbares, connaissaient le pardon
des injures et la puissance invisible de la prire; on voit de plus
comment la posie personnifiait allgoriquement cette divine
philosophie du pardon.

Achille reste inflexible; il ne craint pas mme d'avouer un lche
amour de la vie que les modernes prouvent, mais qu'ils n'avouent pas;
il veut, dit-il, se retirer dans l'heureuse Phthie, royaume de son
pre, et s'y marier. Rien n'gale pour moi le prix de la vie. On peut
toujours enlever  la guerre des troupeaux de boeufs et de grasses
brebis, on peut ravir des trpieds et des coursiers  la crinire
d'or, mais rien ne peut retenir l'me de l'homme; elle fuit sans
retour quand la dernire respiration s'est exhale de ses lvres!...

Ces supplications sur diffrents tons, et toujours repousses par
Achille, se poursuivent en discours et en rpliques de la plus haute
loquence pendant toute la dure de ce chant. Le dixime chant nous
dcrit l'insomnie inquite d'Agamemnon dans sa tente pendant la nuit
qui prcde un combat ingal. Chaque fois, dit le pote, que ses
regards tombent sur la plaine de Troie, il regarde avec effroi les
feux innombrables qui brillent autour d'Ilion, il entend le son des
fltes, des chalumeaux et les tumultes des guerriers!

Agamemnon se lve et va chercher, dans la nuit, conseil auprs du
vieux Nestor. Leur confrence nocturne est peinte en traits aussi
pntrants que naturels. Homre semble avoir assist  tous les
dtails de la guerre comme  tous les mouvements du coeur humain.
Aucun pote dramatique n'a mieux grav, mieux vari et mieux conserv
tous les caractres. L'histoire n'a pas plus de justesse et plus de
physionomie que son pinceau.

Nestor se lve  la voix d'Agamemnon; il se revt de sa tunique, il
attache  ses pieds de riches sandales, il agrafe son manteau de
pourpre sur lequel se moire un lger duvet, il empoigne une forte
lance arme  l'extrmit d'une pointe d'airain et s'avance vers les
vaisseaux des Grecs.

Ulysse, rveill  son tour par Nestor et par Agamemnon, marche avec
eux dans la nuit tnbreuse pour veiller les autres chefs. Ils
trouvent Diomde couch hors de sa tente, tout arm; autour de lui
dorment ses compagnons, la tte appuye sur leurs boucliers, leurs
lances plantes en terre par la poigne, les pointes d'airain
resplendissant au loin  la lueur des feux, semblables  des traits de
foudre de Jupiter. Diomde dormait aussi sur la peau d'un boeuf
sauvage, et sous sa tte tait enroul un tapis aux couleurs
clatantes!

Notre destine  tous est sur le tranchant d'un glaive, lui dit
Nestor. Tout ce rveil successif et  voix basse des chefs par le roi
des rois est la plus solennelle scne nocturne de guerre qui ait
jamais t conue et dcrite. On reste confondu d'admiration quand on
pense qu'elle est en mme temps chante dans les plus beaux vers
imitatifs de la plus belle des langues!

Le conseil de guerre s'assemble. Diomde se dvoue pour faire une
sortie et une reconnaissance dans la plaine; il choisit Ulysse pour
son compagnon de guerre. Les dtails de l'armement et de la coiffure
de combat des deux hros sont aussi techniques que si le pote et t
un armurier ou un corroyeur, et cette toilette ne cesse pas d'tre
sous sa main aussi potique qu'un son de la lyre. C'est l le cachet
de ce gnie, prcis comme un ouvrier, lgant comme un artiste. Il
dcrit toutes les choses matrielles les plus vulgaires par le ct o
elles touchent  l'imagination la plus pittoresque ou au sentiment le
plus pathtique. La nature entire devient posie sans cesser d'tre
la nature. Mais il faudrait tout vous traduire, et l'heure ne me
permet que de vous guider  vol d'oiseau sur un pome o tout est
merveille.


XIX

De son ct Hector ne dort pas dans son camp; il envoie un espion,
nomm Dolon, observer de prs les vaisseaux. Diomde et Ulysse se
cachent derrire les cadavres dans la plaine et se laissent dpasser
par le Troyen de toute la longueur du sillon que tracent dans une
terre grasse deux mules plus agiles que les boeufs  traner la
pesante charrue. Dolon, poursuivi par eux, les aperoit et veut leur
chapper. Mais, tels que deux limiers  la dent cruelle, exercs  la
chasse, poursuivent, sans relche et sans rpit,  travers une contre
boise, soit un livre, soit un faon timide qui fuit en blant; tels,
etc.

Dolon, atteint et interrog, trahit les secrets d'Hector et n'en est
pas moins immol avant qu'il _ait pu toucher avec la main le menton_
de Diomde, geste qui rendait le prisonnier sacr.

Les deux hros pntrent dans le camp, y font un sanglant carnage,
enlvent les coursiers du roi Rhsus, alli des Troyens. Ils les
ramnent au camp, et, aprs s'tre baigns et parfums d'une huile
onctueuse, ils s'asseyent pour prendre leur repas et puisent dans les
jarres pleines un vin dlectable.

La bataille s'engage au lever de l'aurore. Chaque coup de lance dans
la mle retentit comme un cho dans le vers. Nous ne reviendrons pas
sur ces scnes trop prolonges d'Homre. Tels que des moissonneurs,
parcourant des sillons d'orge ou de froment dans les domaines d'un
homme opulent, courbent les gerbes en monceaux, tels tombent les
Troyens et les Grecs. Tant que dure le matin et que s'lve l'astre
sacr du jour, la foule jonche le sol; mais,  l'heure o le bcheron
apprte son repas dans les clairires de la fort, quand ses bras se
sont fatigus  couper les grands arbres et que le besoin de prendre
une salutaire nourriture se fait sentir, alors, etc.

Remarquez avec quelle complaisance habile et gracieuse  la fois
Homre rappelle l'esprit dtendu de l'horreur des combats aux plus
sereines scnes de la vie rurale!

Agamemnon, hros de ce chant, gale Achille et fait tout succomber ou
tout fuir devant lui. Hector mme est bless et rentre au camp.

Ulysse, aprs de nombreux exploits, est cern par les Troyens, comme,
sur le sommet d'une montagne, des loups carnassiers, altrs de sang,
entourent un cerf bless par la flche d'un chasseur; mais le cerf lui
a chapp en courant d'un pas rapide, tant qu'un sang encore tide
coule de sa blessure et que ses genoux peuvent le porter; enfin,
lorsqu'il s'arrte nerv par la douleur aigu, les loups froces des
montagnes vont le dvorer sous le bois tnbreux; mais si le hasard
conduit en ces lieux un lion redout, soudain les loups s'enfuient et
le lion se rue sur leur proie!


XX

coutez maintenant la description du char d'Hector poursuivant les
Grecs. Il dit et presse les coursiers du fouet retentissant; les
coursiers, obissant  la main qui les flagelle, entranent sans
effort le char au milieu de la mle des Troyens et des Grecs. Leurs
pieds foulent les cadavres et les boucliers, l'essieu tout entier est
souill de sang; le sang tache aussi les anneaux d'airain qui tiennent
au timon; les gouttes sanguinolentes que font clabousser les jantes
des roues et les sabots des chevaux rejaillissent et se collent sur
ces anneaux.

Ajax, le rival d'Achille en valeur, aperoit Hector, en est pouvant,
recule et se perd dans la foule, n'osant se mesurer au fils de Priam.
Tel un lion affam que les chiens et les bergers repoussent loin de
l'table; ils veillent toute la nuit de peur que le lion ne se
repaisse de la chair de leurs grasses gnisses. En vain le lion altr
de sang rde et se prcipite sur l'enceinte; mille dards acrs sont
lancs  la fois contre lui par des mains courageuses; des torches
sont allumes, et l'animal, malgr sa rage imptueuse, s'pouvante de
leurs lueurs; enfin, quand le jour commence  se lever, il s'loigne
triste dans son coeur; tel Ajax, etc.


XXI

Achille, cependant, debout sur la poupe d'un de ses vaisseaux,
contemple immobile les chances de ces batailles et les prils des
Grecs. Il se rjouit avec une indiffrence maligne des revers de ses
compatriotes. Je les verrai bientt venir en suppliants embrasser mes
genoux, dit-il  son ami Patrocle.

Il envoie cet ami dans le camp des Grecs pour lui rapporter des
nouvelles. Patrocle va pour en apprendre dans la tente de Nestor, o
ce vieux guerrier est  table avec le mdecin de l'arme, Machaon.
Ils sont servis par la captive Hcamde,  la belle chevelure.
D'abord elle place devant eux une table clatante, polie avec soin, et
dont les pieds sont teints de couleur d'azur; puis elle sert dans un
plat d'airain l'oignon qui irrite la soif, le miel frachement coul
de la ruche et les pains ptris de la farine du froment sacr. Sur la
table brille la coupe magnifique que le vieux Nestor apporta de Pylos;
elle est enrichie de clous  ttes d'or; quatre anses arrondies et
releves l'entourent; sur chacune de ses anses deux colombes d'or
semblent se pencher pour becqueter leur nourriture. Hcamde,
semblable aux desses, verse dans cette coupe du vin de Pramme; elle
y dlaye du fromage de chvre qu'elle a rduit en poussire avec une
rpe d'airain et elle le saupoudre de la blanche fleur de farine!

On voit avec quel don de posie dans la vrit le chantre des hros et
des dieux sait potiser les plus vulgaires ustensiles du mnage et de
la cuisine domestique. On voit aussi, par la description de la coupe
aux colombes, de la table aux pieds d'azur, des plats de bronze, que
l'ameublement de campagne de ces temps prtendus barbares ne le cdait
gure  nos verres de cristal,  nos plats de faence et  nos tables
d'acajou. C'tait un autre luxe, mais c'tait un luxe o l'art n'tait
pas moins associ  l'ornementation intrieure qu'il l'est de nos
jours. Pour quiconque lit Homre avec attention, il est impossible de
ne pas conclure une civilisation morale et industrielle trs-avance
derrire cette apparente rusticit.

Le discours interminable, mais trs-riche en dtails historiques, de
Nestor  Patrocle, dlasse les guerriers des fatigues du jour et
retrace loquemment la verbeuse nonchalance de la vieillesse qui aime
 se vanter. Ce discours, trs-habile en mme temps, attendrit
Patrocle, qui court le rapporter  son ami Achille.


XXII

Cependant Hector et les Troyens donnent l'assaut aux retranchements
des Grecs. Cet assaut, o les guerriers de toutes les peuplades de la
Grce et tous ceux de la Troade sont tour  tour le sujet rapide d'un
chant du pote, est pour chaque race, pour chaque ville et pour chaque
le une inscription populaire qui rpartit  chacun sa part de gloire
ternelle.

Les Troyens, prts  franchir le retranchement, s'tonnent de se voir
arrter par deux combattants inbranlables sur la muraille. Mais
tels, disent-ils, que des abeilles ou des gupes  corsage de diverses
couleurs, qui, ayant construit leurs ruches sur les bords d'un chemin
rocailleux, n'abandonnent point leurs creuses demeures, et, rsistant
 leurs ennemis, dfendent leur race avec hrosme, tels ces deux
guerriers, quoique seuls, ne veulent pas dserter les portes, etc.,
etc.

La victoire est indcise, quand un prodige, o le naturel des animaux
est dcrit comme par Pline ou par Audubon, attire et suspend
l'attention des deux armes. coutez, ou plutt voyez!

Un aigle intrpide, laissant  sa gauche l'arme des Troyens en
s'levant dans les airs, emporte entre ses ongles un serpent norme,
sanglant, vivant, palpitant encore. Le reptile n'a point cess de
combattre, mais, se repliant en arrire, il mord et dchire le flanc
de son ennemi, qui l'touffe dans ses serres; l'oiseau, vaincu par la
douleur, le rejette loin de lui sur la terre. Le serpent tombe au
milieu des combattants, et l'aigle, avec des cris aigus, s'envole dans
les airs, emport par le souffle des vents.

On raconte avec effroi ce prodige  Hector, littralement dans les
mmes vers que nous venons de citer. Que m'importe, dit le hros, le
vol capricieux des oiseaux? Je ne m'en proccupe pas; je ne me demande
pas si  ma droite ou  ma gauche ils volent du ct de l'aurore et
du soleil, ou si  ma gauche ils volent vers le tnbreux Occident.
Pour nous, n'obissons qu' la volont souveraine du grand Jupiter. Le
plus sr des augures, c'est de combattre pour sa patrie. Ces vers
d'Homre tmoignent assez qu'il y avait ds ces jours antiques une
pit raisonne et srieuse qui ddaignait les crdulits populaires,
et qui croyait  la conscience, seul oracle du patriotisme et du
devoir. La raison n'est pas plus nouvelle dans l'humanit que
l'humanit n'est nouvelle sur la terre. L'homme a t cr complet.


XXIII

Tout se trouble  la voix d'Hector. Comme les flocons pais de la
neige se pressent de tomber, dans la saison d'hiver, jusqu' ce
qu'elle couvre les flancs levs des montagnes et leurs crtes
denteles, et les plaines fertiles, et les riches semences du
laboureur, elle s'amoncelle sur les portes et sur les plages de la mer
cumeuse, o les vagues tides les balayent promptement; mais tout le
reste en est revtu tant que pse sur le sol la neige de Jupiter;
ainsi volent et tombent les pierres sans nombre, les unes frappant les
Troyens, les autres crasant les Grecs, etc., etc. Les succs et les
revers se balancent.

Admirez en quels termes le pote distrait du champ de carnage par le
charme intime d'une image domestique:

Telle qu'une femme juste, qui vit de l'oeuvre de ses doigts, prenant
sa balance, place d'un ct le poids et de l'autre la laine file,
afin de rapporter  ses petits enfants son modique salaire, tel le
sort du combat se balance, etc., etc.

Dans quel pote moderne trouverez-vous une comparaison pareille, tout
 la fois si gracieuse, si intime, si tendre, et cependant si hardie
et si neuve par le lieu o elle est aventure par le pote antique?
Plus on est intelligent de ce qui est la moelle de l'homme dans la
posie, plus on s'anantit devant de pareilles simplicits, qui sont
en mme temps de pareilles audaces.

Hector saisit une pierre norme, large  la base, conique au sommet;
deux hommes forts, tels qu'ils existent aujourd'hui, ne pourraient
l'arracher du sol pour la placer sur un chariot. (Voyez comme la
tradition de la diminution mme physique de l'homme est primordiale!)
Hector la balance facilement  lui tout seul; ainsi le berger porte
lgrement et d'une seule main la toison d'un blier!...

La porte est enfonce, les Troyens pntrent dans l'enceinte fortifie
des Grecs. Hector,  la tte des Troyens, se prcipite imptueux sur
les Grecs, semblable  la pierre arrondie, dtache du rocher natal,
que le torrent roule sur sa pente, lorsque, grossi par une longue
pluie, il a dfonc les appuis de cette norme pierre; elle roule en
bondissant, et ses bonds font retentir la fort; elle court avec
imptuosit jusqu' ce qu'elle arrive  la plaine; alors elle cesse de
rouler, malgr son lan rapide; tel est Hector, etc.


XXIV

Les innombrables pisodes de bataille de ce treizime chant sont
crits  la pointe du fer et en traits de flamme et de sang sur le
champ du meurtre. Nous ne les reproduirons pas; le temps nous
emporte. Les vers, les images sont aussi frappants que les coups de
lance. Ajax, fils d'Ole, est toujours auprs d'Ajax, fils de
Tlamon; il ne le quitte pas d'un moment. Tels, dans un champ 
labourer, deux boeufs noirs tranent avec la mme ardeur une pesante
charrue; de leurs fronts hrisss de cornes dcoule une abondante
sueur. Spars seulement par le joug brillant, ils creusent un sillon
profond et fendent le sein de la terre! Malgr sa valeur, Hector est
refoul avec les siens.

Nestor, cependant, pendant qu'il buvait en paix dans sa tente, entend
les clameurs du combat. Reste ici, dit-il  Machaon bless, reste ici
et continue  boire ce vin color, en attendant que la blonde Hcamde
ait chauff le bain pour que tu y laves le sang de tes blessures. Je
vais monter sur ce tertre afin de tout voir de loin!

Les chefs des Grecs, consterns, accourent en fuyant vers lui et
racontent leur dsastre. Ici Homre remonte au ciel pour y chercher la
cause des vnements humains.

Junon, qui tremble pour les Grecs, aperoit son poux Jupiter sur le
sommet du mont _Ida, riche en fontaines_; elle veut le sduire et
l'endormir pour profiter de son sommeil en faveur des Grecs. Elle
emprunte  Vnus ce charme indfinissable qui fait aimer, charme
figur par la _ceinture de Vnus_. Junon invoque aussi le Sommeil. Ce
dieu monte sur la cime d'un pin du mont Ida pour en descendre sous la
forme de murmure et d'ombre sur les yeux de Jupiter.

La ruse de Junon russit; Jupiter aperoit son pouse: il se sent
pris d'elle aussi vivement que le jour o ils furent unis par l'Amour
 l'insu de Saturne et du pre des dieux. Un nuage descend sur le
gazon de l'Ida, germant le lotus, le safran, l'hyacinthe.

Le Sommeil ferme les yeux des divins poux; il profite de cet
assoupissement de Jupiter pour aller rveiller les Grecs et les
ramener contre les Troyens. Les combats recommencent. Hector est
cras sous une pierre norme lance par Ajax. Ses compagnons
l'emportent, respirant  peine, dans Ilion.

Jupiter, en se rveillant, s'indigne contre Junon, la gourmande avec
mpris et injure, et lui ordonne de retourner au ciel. Aussitt, dit
le pote, la belle Junon, docile aux ordres de son poux, vole des
sommets de l'Ida jusque dans le vaste Olympe. Ainsi s'lance la
pense de l'homme qui jadis a parcouru de nombreuses contres; il se
les retrace dans son esprit avec une mmoire intelligente, se disant:
J'tais ici, j'tais l, et se reprsentant une foule de souvenirs.
Aussi rapide s'lanait l'impatiente Junon, etc., etc.

Ne diriez-vous pas une comparaison crite d'hier par un pote
spiritualiste qui fait disparatre devant la pense l'espace, la
distance, le temps?


XXV

D'interminables et monotones combats remplissent les quinzime et
seizime chants. Hector incendie une partie des vaisseaux des Argiens.

Le pote transporte soudain le drame dans la tente d'Achille.
Pourquoi pleures-tu,  Patrocle, comme une jeune fille, courant aprs
sa mre pour tre emmene, s'attache  sa robe, la retient  son
dpart et lve vers elle ses yeux en pleurs afin que sa mre la prenne
dans ses bras?

Patrocle lui raconte les dsastres de l'arme et des vaisseaux.
Achille, sans vouloir encore se mler aux Grecs pour prvenir la mort
de tant de chefs odieux, permet  Patrocle d'aller, avec les seuls
Thessaliens, teindre l'incendie des vaisseaux. Patrocle, revtu de
l'armure d'Achille, dlivre, en effet, les vaisseaux et refoule les
Troyens hors de l'enceinte dans la plaine. L'excs des scnes de
guerre donne  ce milieu du pome la confusion et la satit d'une
ternelle mle. Homre, s'il n'avait pas crit pour des guerriers,
aurait donn plus de charme  l'_Iliade_ en abrgeant ces coups de
lance et ces coups de pierre perptuels, et en reposant l'esprit sur
d'autres scnes de la nature. Patrocle succomba sous le fer d'Hector.

L'intelligence et la sensibilit des coursiers d'Achille, animaux
belliqueux, assimils avec raison aux guerriers eux-mmes par le
pote, forment le seul pisode touchant et mlancolique de ces deux
chants. coutez ces vers comparables  ceux de l'Arabe pleurant son
coursier. Admirez combien la conviction de l'me relative des animaux,
conviction si oblitre en nous aujourd'hui, tait puissante et hardie
dans le pre des potes!

Les coursiers d'Achille pleurent loin du champ de bataille depuis
qu'ils savent que Patrocle, qui les conduit, est tomb dans la
poussire, terrass par l'homicide Hector. En vain leur conducteur
nouveau, Automdon, les presse du fouet rapide, les encourage par de
flatteuses paroles ou les intimide par des reproches; ils ne veulent
ni retourner au bord du large Hellespont, ni se rejeter dans la mle
contre les Grecs. Semblables  une colonne immobile sur le tombeau
d'un homme ou d'une femme, ils demeurent sans mouvement, attachs au
char magnifique et la tte baisse vers le sol. De leurs yeux des
larmes brlantes coulent  terre, car ils regrettent leur noble
matre; leur crinire d'or toute souille de poussire flotte des deux
cts du timon sur le joug. Jupiter, en les contemplant, est attendri
de piti; il secoue la tte et dit dans son coeur:

Ah! malheureux coursiers! pourquoi vous avions-nous donns  Pele,
ce roi soumis au trpas? tait-ce donc pour que vous eussiez 
supporter les peines des misrables mortels? Hlas! de tous les tres
qui respirent et rampent sur la terre, l'homme est sans doute le plus
infortun! Cependant Hector ne montera pas sur votre char! Je ne le
permettrai jamais, etc.

La douleur d'Achille, en apprenant la mort de Patrocle, est le
triomphe de l'amiti sur l'amour mme de la vie. Thtis, sa mre, et
les Nrides, divinits subalternes de l'Ocan, accourent pour calmer
sa douleur et pour encourager sa vengeance. Les dieux lui prtent une
armure divine  la place de ses propres armes, que la mort de Patrocle
a livres  Hector. Il jure  ses soldats qu'il ne clbrera pas les
funrailles de Patrocle avant de lui avoir rapport les armes et la
tte d'Hector. Jusque-l,  cher cadavre, repose prs de ces navires!
Les Troyennes captives au sein arrondi te pleureront tout le jour et
toute la nuit.


XXVI

Ici le pote change de note sur sa lyre et dcrit en vers presque
burlesques les travaux et les aventures de Vulcain, ce dieu forgeron,
poux de Vnus, condamn  faire rire l'Olympe comme un bouffon de
cour.

Il dit: le dieu massif et difforme s'loigne en boitant de l'enclume;
ses jambes grles flageolent sous son corps; ensuite il place ses
soufflets loin de la flamme, et dans un coffre d'argent il rassemble
tous les outils de son mtier. Puis avec une ponge il essuie son
front, ses mains, son cou robuste et sa poitrine velue... Il marche
avec un disgracieux effort, prend la main de Thtis et lui dit ces
mots, etc.

Thtis lui demande des armes pour Achille; il lui en fabrique de si
belles que leur description, et surtout la description du bouclier
d'Achille, sont  elles seules, sous la main d'Homre, un pome de
paysage accompli. Combien je regrette que l'tendue trop considrable
de ce chef-d'oeuvre m'empche de vous le traduire en le commentant
ici! Les bas-reliefs de ce bouclier sont une civilisation tout
entire. Rien n'est comparable  ce tableau en relief dans toutes les
oeuvres didactiques de l'antiquit et des sicles modernes. Homre
n'aurait chant que ce bouclier qu'il serait le premier des
sculpteurs, des peintres, des pasteurs, des armuriers, des politiques,
des philosophes et des potes. C'est le Phidias de la parole, sept
sicles avant le Phidias du ciseau.


XXVII

Achille, revtu de ses armes, reparat au camp des Grecs. Agamemnon se
dcide  lui rendre Brisis. La belle Brisis, semblable  la belle
Vnus, aperoit, en sortant de la tente d'Agamemnon, le corps du bon
Patrocle, son protecteur dans le temps qu'elle appartenait  Achille;
elle meurtrit son sein, elle ensanglante son cou dlicat, son doux
visage; elle s'crie en pleurant:  Patrocle! toi l'ami le plus cher
d'une malheureuse, je te laissai plein de vie quand je quittai les
tentes d'Achille, et maintenant que j'y retourne je te retrouve sans
vie,  pasteur des peuples! Non, je ne cesserai point de pleurer ta
mort, toi qui fus toujours doux envers moi! Homre, dans ce passage,
pleure comme il chante, aussi incomparable de naturel dans l'lgie
que dans la bataille.

Achille devient femme lui-mme pour pleurer son compagnon et son ami;
puis il revt son bouclier, d'o rejaillit une lueur semblable  la
lune. Ainsi sur la haute mer apparat de loin aux matelots la flamme
d'un feu allum sur les montagnes. Sa harangue  ses coursiers est
une preuve de plus de l'intelligence presque humaine que les hommes
primitifs attribuaient  ces nobles animaux.

Le plus apprivois de ces coursiers, _Xante_, rpond  son matre par
un mouvement de tte qui rpand sa crinire, en signe de deuil, sur le
collier, sur le joug et jusqu' terre. Xante prdit  son matre une
mort prochaine. Xante, rplique Achille, pourquoi me prdire la mort?
Cela ne te sied pas,  toi! Je sais que ma destine est de prir ici,
loin de ma mre et de mon pre! Il dit, et, poussant un cri terrible,
il lance ses gnreux coursiers au combat.


XXVIII

Les vingtime et vingt et unime chants ne sont encore qu'une
magnifique, mais interminable mle d'hommes et de dieux, combattant,
avec des succs divers, sous les murs d'Ilion. Le sang coule comme
l'eau du Simos et du Scamandre. Achille immole des hros sans nombre
 sa fureur; les Troyens sont refouls prs de leurs murailles.

Le vieux roi priam, debout sur la plate-forme de la tour sacre
d'Ilion, aperoit le hros redoutable. Il descend de la tour et
ordonne aux gardes de fermer les portes aussitt que les Troyens
fugitifs les auront franchies.

Au vingt-deuxime chant, Hector seul, rest en dehors des portes prs
du htre, attend Achille pour le combattre. L'infortun Priam parle en
vain  son fils, du haut des murailles, pour le conjurer de s'abriter
derrire les remparts. Son discours est une des plus pathtiques
lgies qu'un vieillard puisse profrer sur lui-mme. Prends piti de
ton malheureux pre, que le puissant Jupiter rservait au terme de ses
jours pour le rendre tmoin des dernires ruines! Mes fils gorgs,
mes filles captives, mes palais profans, mes petits-enfants crass
contre la pierre, et les pouses de mes fils entranes par les mains
froces des Grecs! Moi-mme, le dernier de toute ma race, demeur seul
sur le seuil de mon palais, les chiens se repatront de ma chair
palpitante, lorsque, abattu par la lance ou le javelot, j'aurai rendu
ma vie sous le fer d'un ennemi. Ces chiens, gardiens fidles que je
nourrissais dans nos cours, autour de nos tables, lcheront mon sang,
et, rassasis de carnage, ils s'tendront pour dormir sous les
portiques. Ah! il n'appartient qu'au guerrier jeune d'tre couch sur
la poussire, frapp dans le combat par le tranchant du fer. Quoique
mort, son corps tout entier laisse admirer sa beaut; mais lorsque des
chiens cruels souillent la barbe blanche, la chevelure et les tristes
restes d'un vieillard gorg, ah! c'est le comble de l'horreur pour
les malheureux mortels!

Hcube, pouse de Priam et mre d'Hector, en termes aussi touchants,
mais plus fminins, adresse en vain la mme prire  son fils.


XXIX

Le pote cependant pntre, avec la sagacit d'un sondeur expriment
du coeur humain, dans les derniers replis de l'me d'Hector, indcis
entre l'opprobre de rentrer dans la ville et le danger d'affronter
Achille. La nature l'emporte mme un moment sur la gloire, et Hector
s'enfuit  l'approche du hros des Grecs.

Achille le poursuit sous les murailles, prs de la colline et du
figuier que secouent les vents; Hector, ne pouvant atteindre les murs,
se rsout  combattre. Le combat rsume toutes les pripties, toutes
les harangues, tous les coups de lance et de javelot dont Homre a
fait tant de fois le tableau dans les vingt chants de ce pome de la
guerre. La pointe aigu du dard que brandit Achille cherche la
poitrine d'Hector derrire son bouclier, comme, au sein d'une nuit
tnbreuse, Vesper, la plus tincelante de toutes les toiles, brille
dans les cieux!

Hector tombe perc  la gorge; il lui reste assez de voix pour
implorer son vainqueur; il le supplie seulement de ne pas livrer son
cadavre aux chiens dvorants autour des vaisseaux des Grecs.

Achille, implacable, lui rpond en forcen de vengeance qu'il voudrait
le dvorer lui-mme. Il lui perce les pieds, passe entre la cheville
et le talon une forte courroie, l'attache  son char et laisse traner
la tte  terre. Hector est ainsi tran par Achille dans un nuage de
poussire o flotte sa noire chevelure; sa tte, autrefois si belle,
est ensevelie dans la poudre. Hcube, sa mre,  ce spectacle,
s'arrachant les cheveux, rejette loin d'elle son voile clatant; son
pre pousse des cris lamentables.

Ces lamentations du vieux Priam, qui se roule de douleur aux pieds
des guerriers, et qui veut sortir pour aller implorer d'Achille le
corps de son fils, sont comparables aux plus pathtiques hurlements de
la Bible.

Andromaque, retire dans son palais, ignorait encore son malheur;
elle prparait le bain de son poux pour la fin du jour. Les
gmissements qui retentissent au sommet de la tour arrivent enfin
jusqu' elle. Ses membres dfaillent; la navette glisse de ses mains;
elle appelle ses femmes, elle court au-devant de la fatale nouvelle,
semblable  une Mnade. Elle s'arrte sur le mur en regardant de
toutes parts; elle voit Hector tran autour des murs de la ville. La
nuit se rpand sur ses yeux; elle tombe  la renverse et son me est
prte  s'exhaler; de sa tte se dnouent les riches bandelettes qui
retiennent sa chevelure. Ses soeurs et ses belles-soeurs l'entourent;
elle s'crie au milieu des Troyennes:

Hector, que je suis malheureuse! Nous sommes ns tous les deux sous
le mme destin, toi au sein d'Ilion dans les palais de Priam, moi 
Thbes, prs des forts de Placus, qui m'leva quand j'tais enfant,
pre infortun d'une fille plus infortune encore! Ah! plt aux dieux
qu'il ne m'et point donn le jour! Maintenant te voil dans les
demeures de Pluton, profonds abmes de la terre, pendant que moi, dans
un deuil ternel, tu me laisses veuve  notre foyer! Ce fils encore
enfant (Astyanax) auquel, malheureux que nous sommes, nous avons donn
la vie, Hector, puisque tu ne vis plus, tu ne seras point son appui et
lui ne sera jamais le tien? Lors mme qu'il chapperait  cette
dsastreuse guerre, toujours les peines et les chagrins s'attacheront
 ses pas et les trangers usurperont son hritage. Le jour qui le
fait orphelin laisse un enfant sans protecteur: sans cesse il baisse
les yeux et ses joues sont mouilles de ses larmes; dans sa pauvret
il aborde les anciens amis de son pre, arrte celui-ci par son
manteau, cet autre par sa tunique; et si, touch de compassion, l'un
d'eux lui tend une coupe, elle humecte  peine le bord de ses lvres,
mais son palais n'en est pas dsaltr. Celui qui a le bonheur de
possder ses parents vivants le repousse de sa table en l'offensant
par d'amres paroles. Va-t-en, lui dit-il; ton pre ne nous convie
plus  ses festins. Ainsi tout en pleurs reviendra notre pauvre enfant
vers ta veuve mprise, lui Astyanax, qui jadis sur les genoux de son
pre se nourrissait de moelle succulente et de la chair tendre de nos
troupeaux! Lui qui, lorsque le sommeil s'emparait de lui et qu'il
interrompait ses jeux d'enfance, s'endormait sur une couche molle o,
sur le sein de sa nourrice, son coeur gotait une douce joie..... Ils
sont encore dans ton palais,  Hector, tes riches vtements ourdis par
la main des femmes! Eh bien! je les jetterai sur la flamme dvorante,
puisqu'ils te sont dsormais inutiles et que tu ne les porteras plus!

Ainsi parlait en sanglotant Andromaque, et ses femmes se lamentaient
autour d'elle.

On voit, par cette incomparable scne et par cette incomparable
lgie, qu'Homre aurait t aussi dramatique qu'il tait pique, lui,
la source inpuisable de tous les drames que son pome a inspirs 
toutes les scnes de l'univers!


XXX

Ainsi finit le vritable intrt du pome avec le vingt-deuxime
chant.

Le vingt-troisime est le chant de la barbarie aprs celui du
pathtique et de la famille. L'amiti cependant y retrouve de divins
accents. Patrocle apparat  son ami Achille et lui demande d'tre
runi  lui dans le mme tombeau!

Achille clbre les funrailles de son ami. Il fait brler avec son
corps douze jeunes captifs troyens qu'il a gorgs[1]. Il refuse 
Hector le bcher pour rserver sa dpouille aux chiens dvorants: sa
colre froce survit  la mort de son adversaire; mais les chiens,
plus pitoyables que les hommes, respectent le corps du hros.

         [Note 1: Une peinture trouve tout rcemment  Vulci, sur les
         parois de l'un des tombeaux dcouverts lors des fouilles
         entreprises par MM. Nol des Vergers, A. F. Didot et
         Franois, dans les maremmes d'trurie, peinture dont le style
         rappelle les plus beaux temps de l'art hellnique, reprsente
         cet pisode de l'_Iliade_. On y voit Achille gorgeant les
         prisonniers troyens en prsence des principaux chefs de
         l'arme des Grecs: l'ombre de Patrocle assiste  cette
         immolation. Chaque personnage est dsign par une inscription
         en lettres trusques.]

Des jeux, trs-dplacs selon nous en ce moment dans l'conomie du
pome, remplissent de courses de chars, de luttes et de pugilats, le
reste de ce chant. Cela est beau d'excution, mais inopportun et
fastidieux. Nous ne croirons jamais qu'un gnie aussi sens et aussi
expriment du coeur humain qu'Homre ait plac lui mme ces jeux
prolongs entre le bcher d'Hector et les larmes d'Andromaque, de
Priam et d'Hcube. Nous pensons plutt qu'aux poques o Pisistrate et
Alexandre le Grand recueillirent de la bouche des rapsodes ces chants
immortels, pars dans la mmoire des homrides, les diteurs du pome
dplacrent machinalement ces jeux de la place qu'Homre leur avait
assigne dans sa composition, et relgurent  la fin ce qui ne
pouvait avoir de convenance et de beaut qu'au commencement du pome.
Quoi qu'il en soit, c'est un dfaut choquant (et c'est le seul) dans
la composition de l'_Iliade_.


XXXI

Le plus sublime pathtique se retrouve bientt aprs ces jeux, au
vingt-quatrime et dernier chant.

Achille, aprs ses funrailles, pleure en pensant  ce cher compagnon
perdu de sa vie, Patrocle. Le sommeil, qui triomphe de toutes les
peines, ne peut fermer ses paupires. Il s'agite en tous sens sur sa
couche en regrettant la force et le gnreux courage de son ami; il
songe  tout ce qu'ils ont autrefois accompli ensemble, soit en
combattant, soit en traversant les mers imptueuses.  ce souvenir il
rpand des larmes brlantes, tantt couch sur le flanc, tantt sur le
dos, tantt sur la poitrine. Tout  coup, se levant, il s'en va errer
triste sur le rivage de la mer; l'Aurore l'y retrouve quand elle
revient clairer l'Ocan et ses plages.

Le froce Achille attache  son char le cadavre d'Hector et le trane
trois fois dans la poussire autour du tombeau de Patrocle. Les dieux
indigns se soulvent  la voix d'Apollon. Jupiter dcide qu'Achille
recevra enfin la ranon du corps d'Hector par son pre, le vieux
Priam. Il envoie la messagre cleste, Iris, pour donner ce conseil au
hros des Grecs. Entre les rochers d'_Imbros_ et de _Samos_, Iris,
dit le pote, se prcipite dans les noires ondes et la mer gmit sous
son immersion. Elle plonge au fond de l'abme, comme le plomb suspendu
 la corne d'un boeuf sauvage s'enfonce sous les vagues et porte
l'appt meurtrier aux poissons dvorants. Cette trange et
pittoresque comparaison rvle des procds de pche en usage aux
bords de l'Ionie et inconnus aujourd'hui.

Thtis, mre d'Achille, se rend  l'ordre de Jupiter, et va dans la
tente d'Achille parler  son fils. Admirez avec quelle connaissance de
la nature Homre fait insinuer la piti par la bouche d'une femme,
dont le coeur est ptri de plus de larmes et de plus de tendresse que
le ntre.

 mon fils, dit Thtis aprs avoir caress de sa main divine la tte
de son fils, jusqu' quand, triste et chagrin, rongeras-tu ton coeur,
oubliant la nourriture et le doux sommeil? Il est bon cependant de
s'unir d'amour  une pouse. Hlas! tu n'as pas longtemps  vivre!
Rends la libert au corps inanim d'Hector, accepte la ranon de son
cadavre.


XXXII

Iris, aprs avoir fait flchir Achille par sa mre Thtis, se rend
dans Ilion au palais de Priam.

Les fils de ce roi, assis sur les portiques autour de leur pre,
trempaient de larmes leurs riches vtements. Au milieu d'eux, le
vieillard est envelopp d'un manteau qui le couvre tout entier. Un
nuage de poussire, ramass de ses propres mains pendant qu'il se
roulait  terre, couvre sa tte et ses paules. Ses filles et les
femmes de ses fils se lamentent dans le palais, au souvenir de ceux si
nombreux et si vaillants qui ont perdu la vie sous le fer des Grecs.

Priam consulte la vieille Hcube, son pouse, sur l'ide qui le
possde d'aller racheter le corps de son fils dans le camp d'Achille.
Hcube, pouvante sur le sort du vieillard, l'en dissuade.

Ah! plutt, dit-elle, pleurons  l'cart dans notre palais. Lorsque
j'enfantai Hector, la Parque inflexible fila sa destine pour qu'il
ft un jour livr aux chiens dvorants par un froce ennemi! Ah! que
ne puis-je l'treindre et dvorer son coeur pour venger le malheur de
mon cher fils!

Priam ne cde pas  ces craintes d'Hcube; il tire de ses coffres les
prsents magnifiques, tapis, vtements, talents d'or, trpieds, vases,
coupes, dont il compose la ranon du corps de son fils. Puis,
importun par les lches gmissements des Troyens et de ses fils, il
entre en fureur et les chasse du portique avec des reproches
injurieux. Que n'tes-vous morts tous  la place d'Hector!

On attelle les mules au char. Ce dpart, qu'on voudrait citer en
entier, est une des scnes les plus splendidement dcrites et les plus
pathtiquement pleures de l'_Iliade_. La tragdie antique n'a rien de
plus clatant sur les larmes des rois.

Priam sort de la ville. Ses amis le suivent des yeux en versant des
larmes abondantes, comme s'il allait  la mort. Les dieux invisibles
protgent son voyage.

Mercure, sous le dguisement d'un compagnon d'Achille, raconte 
Priam, pendant qu'il fait boire les mules dans le fleuve, la
conservation miraculeuse du cadavre de son fils.

Le dieu dguis monte sur le char, prend les rnes, fouette les mules,
endort les avant-postes; le vieux roi franchit les retranchements,
arrive sans avoir t aperu, pntre dans la tente d'Achille,
embrasse les genoux du meurtrier d'Hector, baise ces mains homicides
qui lui ont ravi tant de fils.

coutons le pote lui-mme  ce dchirant pisode, dnoment de son
pome:

Lorsqu'une grande misre pse sur un homme qui a commis un meurtre
dans sa patrie, il se retire chez un peuple tranger, dans la maison
d'un hros opulent, et tous ceux qui l'aperoivent sont frapps de
surprise. De mme Achille se confond d'tonnement en voyant devant lui
le majestueux Priam; tous les assistants s'tonnent aussi, et muets se
regardent les uns les autres. Priam, dans l'attitude et de la voix
d'un suppliant, fait entendre ces mots:

Souviens-toi de ton pre, Achille gal  un Dieu; ton pre est du
mme ge que moi; il touche comme moi le seuil funeste de la
vieillesse; peut-tre qu'en ce moment mme des voisins nombreux
l'assigent, et il n'a personne pour carter ces malheurs et ces
prils; mais du moins, sachant que tu vis encore, il se rjouit
secrtement dans le fond de son coeur, et tous les jours il se flatte
de voir son fils chri revenir d'Ilion... Et moi, malheureux! j'avais
aussi des fils vaillants dans la vaste ville de Troie; je crois qu'il
ne m'en reste plus un seul! Ils taient cinquante quand dbarqurent
les enfants de la Grce; dix-neuf avaient t enfants par les mmes
flancs et dans mes palais; les autres taient ns de femmes
trangres; le cruel Mars (la guerre) a tranch la vie du plus grand
nombre d'entre eux; un seul me restait: il dfendait notre ville et
nous-mmes! Mais tu viens de l'immoler pendant qu'il combattait en
faveur de sa patrie. C'tait Hector! Pour lui maintenant je viens
jusqu'aux vaisseaux des Grecs; c'est pour le racheter que j'apporte de
nombreux prsents... Crains les dieux,  Achille! Prends compassion de
moi en songeant  ton pre. Je suis plus  plaindre que lui; j'ai fait
ce que n'a jamais fait aucun mortel: j'ai coll mes lvres sur la main
du meurtrier de mon fils!

 ces loquentes et plaintives paroles, Achille s'attendrit au
souvenir de son pre; il prend la main du vieillard et l'carte
doucement; tous deux s'abandonnent  leurs souvenirs. Priam, prostern
aux pieds d'Achille, pleure amrement sur Hector; Achille pleure sur
son pre, mais par moments aussi sur Patrocle; la tente retentit de
leurs sanglots. Mais, quand ce hros gal aux dieux est rassasi de
larmes et qu'il a assoupi ses regrets dans son coeur, il se lve de
son sige et tend sa main au vieillard; car il est touch de tendre
compassion  la vue de ces cheveux blancs et de cette barbe
vnrable.


XXXIII

Achille parle cette fois au pre d'Hector en homme pitoyable, sage et
rsign au destin qui dispose de tout malgr les mortels. Mon pre
aussi n'a qu'un fils, dit-il, un fils qui prira bientt! Je
n'assisterai point mon pre dans sa vieillesse, et maintenant, loin de
ma patrie, me voil sur ce rivage pour ton malheur et pour celui de ta
race!...

Priam veut rpliquer; Achille sent bouillonner en lui sa colre au
souvenir de Patrocle, et, se craignant lui-mme, il sort de la tente.

Il prend les prsents, il fait laver et parfumer le corps d'Hector, il
le fait envelopper d'un manteau pour viter  Priam l'horreur de voir
le visage de son fils. Il rentre aprs ces soins rendus au hros; il
annonce  Priam que son fils, plac sur un char, lui sera rendu le
lendemain. Il le console, le fait asseoir  sa table.

Priam, aprs avoir mang et bu, contemple Achille, si grand et si
fort semblable  un dieu.

Achille contemple  son tour et admire le vieillard au visage
majestueux.

Ils s'entretiennent sans ressentiments mais non sans larmes. Achille
fait prparer pour son hte un lit recouvert de riches tapis et de
moelleuses couvertures sous le vestibule de sa tente, de peur que
quelques-uns des princes, en entrant pour tenir le conseil la nuit
dans sa tente, ne reconnaissent Priam et n'avertissent Agamemnon.


XXXIV

Avant l'aube du jour, le vieillard et son cuyer attellent les mules
au char qui porte le cadavre d'Hector, et reviennent, sans avoir t
vus par Agamemnon, sous les murs d'Ilion. La pit filiale d'une fille
de Priam, Cassandre, veille au sommet d'une tour de la ville.
Cassandre reconnat la premire le cortge de son pre et de son
frre. Elle jette un cri, et ses gmissements remplissent la ville.

Venez! voyez-le de vos propres yeux, Troyens, et vous, Troyennes,
s'crie Cassandre,  vous qui pendant sa vie le receviez avec tant de
triomphe  son retour des combats! Alors il tait la joie d'Ilion et
de tout son peuple!

Hcube et Andromaque, la mre et l'pouse, s'lancent les premires
sur le char pour toucher la tte d'Hector!

Cher poux, dit Andromaque en soutenant cette tte dans ses bras
pendant que le char traverse la ville, tu perds la vie  la fleur de
tes jours, et tu me laisses veuve dans nos demeures. Ce fils
(Astyanax), encore dans sa tendre enfance, ce fils que nous
engendrmes tous les deux, malheureux que nous sommes! ne parviendra
pas, je pense, jusqu' son adolescence. Ilion, avant ce temps, sera
prcipite de son lvation! car tu n'es plus, toi qui sauvais les
chastes pouses des Troyens et leurs tendres enfants! Bientt elles
seront entranes captives sur les vaisseaux ennemis, et moi sans
doute avec elles!... Tu me suivras,  mon enfant! et, raval 
d'indignes emplois, tu travailleras pour un matre cruel; ou bien un
de ces Grecs, t'arrachant de mes bras, te prcipitera du sommet d'une
tour, pour venger la mort d'un frre, d'un pre ou d'un fils immol
par la main d'Hector; car un grand nombre de Grecs, sous le poids du
bras d'Hector, a mordu la terre, et ton pre,  mon fils! n'tait pas
faible dans la chaleur funeste des batailles. Aussi, vois comme tout
le peuple le pleure dans Ilion!... Ah! tu laisses  tes parents un
deuil inconsol, cher Hector; mais c'est  moi surtout que sont
rserves les amres douleurs. Hlas! de ton lit funbre tu ne m'as
pas tendu ta main, tu ne m'as point dit les dernires paroles, dont je
me serais souvenue sans cesse, et les jours et les nuits, en versant
des larmes!


XXXV

La vieille Hcube parle aprs l'pouse, et poursuit le pangyrique
touchant et glorieux de son fils.

Enfin Hlne elle-mme, la cause de tous ces deuils, achve ce
pangyrique en paroles entrecoupes de ses gmissements:

Hector! de tous mes beaux-frres  toi le plus aim de mon coeur,
puisqu'il est trop vrai que Pris est mon poux, et qu'il m'a ravie
pour me conduire en Ilion. (Que ne ce suis-je morte avant ce jour!)
Voici la vingtime anne que j'abordai en ces lieux, que j'ai perdu ma
patrie, et jamais je n'entendis de ta bouche une parole outrageante ou
mme dure; au contraire, si une de mes soeurs ou ma belle-mre Hcube
m'adressait quelques reproches dans nos palais (car Priam, lui, fut
comme un pre toujours doux envers moi), toi, Hector, en les
rprimandant avec bont, tu les adoucissais par tes douces et
indulgentes paroles. Aussi dans mon coeur amer je pleure  la fois sur
toi et sur moi, malheureuse, qui dsormais n'aurai plus ni ami ni
soutien dans la vaste Ilion, o je suis pour tous un objet de mpris
et d'horreur!

Aprs ces lamentations si loquentes et si naves, le corps du hros
est plac sur le bcher par le vieux Priam. Les flammes du bcher se
confondent avec celles de l'aurore, et une urne d'or reoit les
cendres du dernier dfenseur d'Ilion.


XXXVI

Le pome finit l, comme tout finit dans le monde, par des
gmissements, par des sparations, par des larmes et sur un tombeau.

Voil l'_Iliade_! Ce n'est que l'pope de la guerre, le livre du
hros; il ne faut pas y chercher encore le pome pique de la vie
domestique, le livre du foyer, l'pope intime du coeur humain. Le
mme chantre, Homre, va nous la donner tout  l'heure, cette pope,
dans l'_Odysse_, et nous allons la drouler devant vous avec plus de
charme encore que nous n'en avons prouv en vous droulant
l'_Iliade_. (Nous l'avons fait dans le dernier de ces Entretiens, en
1857.)

Et cependant, mme dans cette pope qui est presque exclusivement
consacre au rcit des combats et  la glorification des hros, que
manque-t-il au tableau presque universel de toute la nature anime ou
inanime? Homre n'a-t-il pas su, comme un peintre divin, rattacher
par des pisodes rapides et par des coups d'oeil naturels, tantt en
arrire, tantt  ct, tantt en avant de son sujet, le monde moral
et le monde physique tout entier  ce petit coin de sable de la plage
de Troie o s'agite le sort de la Troade et de la Grce? N'est-ce pas
en vingt-quatre chants l'univers sous tous ses aspects, reproduit
tantt en larmes, tantt en sang, mais toujours dans une musique de
paroles ravissantes  l'imagination des hommes? Les Grecs de ce temps,
qui avaient grav ce pome dans leur mmoire, avaient-ils besoin
d'autre livre? N'tait-ce pas pour ainsi dire la Bible des guerriers,
des pasteurs, des matelots, des philosophes, des thologiens, des
historiens, des artistes, des artisans de son temps, des dieux et des
hommes? l'encyclopdie chante par un pote universel aux hommes de
son temps?

Les paysages terrestres y sont retracs avec autant de transparence,
de clart, de vrit que les sommets neigeux des montagnes, les caps
sourcilleux, les falaises boises, les collines vertes sont retracs
en pleine lumire dans le miroir de la mer d'Ionie, refltant ses
bords dans ses flots.

Les paysages maritimes, la vaste tendue des vagues, leur azur ou leur
noirceur, selon le ciel et le vent, leurs oscillations, leurs
murmures, les voiles qui les sillonnent en traant un sentier qui se
referme sous leur cume ptillante, le mt qui se dresse ou qui
s'incline, l'ancre qui mord le fond, la quille qui rsonne en touchant
la rive, n'y sont-ils pas reproduits en vers aussi limpides et aussi
harmonieux que la vague elle-mme?

Voulez-vous connatre l'origine, le costume, le caractre, la
gographie, les moeurs des nations qui peuplaient alors les confins de
l'Asie et de l'Europe: le pote vous les montre du doigt, vous les
dcrit et vous les raconte, peuplade par peuplade, et pour ainsi dire
homme par homme, dans cette double revue passe sous vos yeux dans la
plaine de Troie!

Voulez-vous des combats: cette plaine, ces vaisseaux, ces remparts
regorgent de sang et de cadavres diversement tus pendant vingt-quatre
chants, qui sont vingt-quatre batailles!

Voulez-vous des passions froces d'orgueil, d'ambition, d'envie,
dcouvertes comme des nids de serpents enrouls dans le nid venimeux
du coeur humain: regardez Achille sous sa tente, se rjouissant en
secret des revers et des meurtres de ses coaliss!

Voulez-vous des passions nobles et patriotiques: contemplez Hector!

Voulez-vous des attachements domestiques: coutez Phnix, le
prcepteur d'Achille, rappelant envers son lve les soins d'une
nourrice ou d'une mre!

Voulez-vous l'amiti: admirez Patrocle!

Voulez-vous l'amour coupable: entendez Hlne!

Voulez-vous l'amour chaste et conjugal: sanglotez aux sanglots
d'Andromaque!

Voulez-vous l'amour paternel: assistez  l'adieu d'Hector  son
enfant, balanc dans ses bras et pouvant de son panache!

Voulez-vous l'loquence verbeuse et la sagesse infaillible du
vieillard dans les conseils des peuples: mditez les paroles de
Nestor!

Voulez-vous l'excs de l'infortune humaine: suivez le vieux Priam aux
genoux du meurtrier de son fils ou ramenant dans la nuit  son pouse,
la vieille Hcube, le cadavre inanim et souill de poussire de son
dernier enfant!

Voil pour la terre.

Et maintenant voulez-vous le ciel tel que la brillante et voluptueuse
imagination des Grecs l'avait peupl d'allgories personnifies en
divinits lmentaires: suivez le pote sur l'Olympe, sur l'Ida aux
riches fontaines; dans le nuage dont Jupiter s'enveloppe avec Junon;
dans les forges de Vulcain, o tous les arts se rsument en un
chef-d'oeuvre pour former le bouclier d'Achille! dans les grottes des
Nrides! dans les palais liquides de Thtis! dans les molles
retraites de Vnus! dans les nues sanglantes o la Terreur attelle
les coursiers de Mars! vous avez toute la nature, tous les hommes et
tous les dieux de l'Olympe, le monde matriel complt par le monde
immatriel; l'univers, enfin, entendu dans la plus large acception du
mot; l'univers, expos, non racont, non dcrit, non analys seulement
par la froide main de la science, mais l'univers senti, peint et
chant par la voix la plus mlodieuse et dans la plus musicale des
langues prosodies qui enchantrent jamais l'oreille humaine.

Encore une fois, voil l'_Iliade_! voil Homre! On ne s'tonne, en
fermant ce pome, que d'une seule chose: c'est que la nature, l'tude,
l'art et le gnie aient suffi pour produire en un seul homme un pareil
homme, et que les Grecs, qui divinisaient tout, n'aient pas fait d'un
pareil homme un dieu!

                                                  LAMARTINE.




COURS FAMILIER

DE

LITTRATURE




XXVIIe ENTRETIEN.

3e de la troisime Anne.




POSIE LYRIQUE.


I

L'me humaine est un grand mystre.

Celui-l seul qui l'a cre pourra l'expliquer.

Les psychologistes, ces espces de chimistes de l'esprit, s'vertuent
en vain  la dcomposer, en la divisant en facults diverses et
distinctes. Ils disent: Ceci vient des sens, ceci vient de l'tre
immatriel. Ils n'arrivent qu' s'embrouiller dans leurs dfinitions,
 se contredire dans leurs distinctions,  se perdre dans leur
analyse; et, comme les chimistes, leurs mules, quand ils veulent
retirer de leur creuset les principes de l'me humaine et dire: La
voil! ils ne tiennent sous leur plume ou sous leurs doigts qu'une
pince de cendre; la substance s'est vapore, et ils n'entendent,
comme l'alchimiste allemand des vieilles ballades, que le ricanement
du mystre invisible et impalpable qui clate dans les tnbres,
autour de leurs ttes, et qui se moque de leur sacrilge curiosit.

Ne faisons pas comme eux; disons franchement le premier et le dernier
mot de l'homme: MYSTRE! Nous ne savons rien des principes
constitutifs de l'me humaine. Elle est ce qu'elle est; nous ne la
connaissons que par ses phnomnes. Ils sont assez beaux, assez
nombreux, assez merveilleux pour que nous nous abmions pendant les
sicles des sicles dans une ineffable contemplation des facults de
l'me.


II

Nous avons dit qu'une des plus merveilleuses facults de l'me tait
celle de s'exprimer elle-mme par la parole crite ou parle,
autrement dit par la littrature universelle. Ajoutons ici que l'me
prouve le besoin ou l'instinct de s'exprimer, selon la nature de ses
sensations, tantt en paroles, tantt en chant. L'instinct de chanter
est aussi naturel  l'me, et surtout  l'me mue, que l'instinct de
parler. De l la musique, ce chant sans paroles, qui s'crit en notes
intraduisibles dans aucune langue, et qui dit cependant  l'oreille de
l'homme plus de choses, et des choses plus douces et plus fortes,
qu'aucune parole articule n'en peut exprimer.

De l aussi la posie lyrique, dans laquelle l'me se chante 
elle-mme ou chante aux autres mes ce que la simple parole parle ou
crite lui semble insuffisante  rvler.


III

Ce besoin de chanter, besoin tout  fait irrflchi, mais imprieux
comme un instinct, n'est pas seulement propre aux potes; il est
sensible dans tous les hommes, dans toutes les femmes, dans tous les
enfants, et mme dans certaines races d'animaux, comme les oiseaux,
ces potes de l'air, du chaume ou des bois.

Cet instinct est surtout dvelopp dans tous ces tres chantants par
les circonstances intrieures ou extrieures de leur vie, par l'ge,
par les climats, par les saisons. Il est une sorte de surabondance de
vie et de sensations qui dborde des sens, et qui a besoin de se
rpandre en effusions mlodieuses, mme quand ces effusions
mlodieuses n'ont pas d'autre cho que notre oreille. C'est l'ivresse
de l'me qui ne raisonne plus ses impressions, mais qui crie et qui
fait crier ou gmir le coeur et la voix sous le poids de bonheur,
d'amour, de tristesse ou d'admiration qui le surcharge.

Chanter, c'est clater devant l'homme ou devant Dieu. Tout chant est
une explosion du coeur ou de l'esprit. Voil pourquoi il est si doux
d'entendre un chant; voil pourquoi aussi, dans tous les temps et dans
tous les lieux, les nations aiment leurs potes et leurs musiciens. Le
pote et le musicien sont les voix de ceux qui n'ont pas de voix, mais
qui ont des coeurs et qui aiment  retrouver leurs impressions
inexprimes dans ces vers ou dans ces notes en consonnance avec leur
me. Les potes sont les instruments sacrs sur lesquels les races
humaines entendent rsonner leurs propres mlodies.


IV

Nous vous l'avons dit tout  l'heure, certaines prdispositions
intrieures ou extrieures sont ncessaires  l'me de l'homme et 
l'me des animaux pour que cet instinct du chant se manifeste en eux
dans toute sa force. L'airain lui-mme ne rsonne que quand il est
frapp. L'motion est le battant de l'me.

Sortez un beau jour de printemps de l'enceinte fangeuse et enfume des
villes, garez vos pas dans la campagne, au bord du fleuve, au bord
des ruisseaux, au bord de la mer calme, au bord des bois
retentissants; un chant sort du calice de chaque fleur sous vos pas,
du dme de chaque arbre dans la fort, du creux de chaque sillon dans
les bls en herbe; l'insecte ivre dans sa coupe de parfum, la caille
dans le chaume, le merle dans le buisson, le rossignol sur la branche
morte, la cigale elle-mme dans la poudre ardente du champ labour,
tout chante devant le soleil. L'astre rchauffe  la fois ces myriades
de vgtaux bouillants de sve et ces myriades de petits coeurs qu'on
entend palpiter dans ces myriades de voix. L'air, la terre, les eaux,
les plantes, les tres anims ne forment qu'un concert dont la note
universelle est la joie de vivre. C'est le bruissement de la vie
animale ou vgtale, vie qui coule, qui cume, qui palpite et qui
murmure en coulant avec la sve, avec le sang, avec la sensation, avec
la pense, dans ces torrents anims de la cration. On dit que les
sphres ont leur harmonie, je le crois bien, puisque le moindre flot
de l'air au printemps roule des voix et des chants. Quand le grain de
poussire est ivre, comment ces globes lumineux du firmament, qui
contiennent plus de vie et qui rflchissent le Crateur de plus prs,
conserveraient-ils leur sang-froid et leur silence?


V

Cette ivresse de vie qui monte de la voix de tous les oiseaux et de
tous les insectes de l'air, au printemps, rveil de la vie, est
communicative. L'homme ne peut entendre ces concerts sans y mler
lui-mme sa voix.

coutez comme la flte du berger, assis sur un cap avanc de la mer ou
du fleuve, s'efforce d'imiter les modulations tantt gaies, tantt
languissantes du chant du rossignol ou les gmissements du ramier!

coutez comme la jeune fille, en sarclant le bl vert et en emportant
sous sa faucille les gerbes de pourpre des pavots o se noie son
visage, s'encourage elle-mme  l'ouvrage par un chant  demi-voix
dont elle n'a pas mme la conscience!

coutez comme le laboureur, en gouvernant le double manche de sa
charrue, distrait ses boeufs et se distrait lui-mme par des notes qui
se mlent aux mugissements de son attelage et au bruit criard et
monotone de ses roues!

coutez comme les pcheurs ou comme les matelots de la mer, couchs, 
l'ombre de la voile, sur le pont de leur barque, prolongent sans y
penser, d'une voix lointaine, des accents cadencs de vague en vague
qui viennent mourir jusqu'au rivage!

Si vous demandez  chacune de ces voix, pourquoi elle chante, elle ne
saurait pas vous rpondre. La voix chante de la plnitude du coeur,
voil tout. Quand l'homme est heureux de son loisir et de son travail,
il chante; c'est l'enthousiasme du bien-tre qui lui donne alors la
mlodie et le diapason; c'est Dieu lui-mme qui a compos cette
musique universelle qui cherche ses notes dans les motions
inarticules de l'air crit dans le coeur, et c'est le coeur qui bat
la mesure avec ses vives ou lentes palpitations.


VI

Mais ce n'est pas seulement le loisir, le bien-tre, le travail, le
bonheur qui font chanter l'homme; ce sont toutes les grandes motions
du coeur. Les deux plus habituelles de ces motions inspiratrices du
chant dans l'me humaine sont l'amour et l'adoration. Toute tendresse
est mlodieuse, tout enthousiasme est lyrique; disons plus, il est
pieux.

Dans tous les pays l'amant chante sous la fentre de sa fiance; la
mre chante prs du berceau de son enfant; la nourrice chante en
souriant  l'oreille de son nourrisson pour le bercer ou l'endormir;
les couples heureux de jeunes hommes et de belles filles, destins les
uns aux autres par leurs parents, chantent en se tenant par le bout
des doigts, en revenant le soir des veilles dans l'table aux lueurs
de la lune, sous les orangers de la Sicile ou sous les pins tnbreux
de l'Helvtie.

Les temples, pleins de l'ombre de Dieu, sont aussi pleins du chant des
hommes; les cantiques sont l'encens des coeurs; ils jaillissent des
lvres ds que l'homme se croit en prsence de la Divinit. Il semble
que la statue de Memnon, rendue musicale par un rayon de soleil, est
la parfaite image du coeur humain, que la prsence divine rend plus
mlodieuse que le marbre. Le prtre, ce musicien de nos soupirs,
chante  la naissance, au mariage, au sacrifice,  la mort de tous les
enfants d'Adam. Joie et larmes deviennent des hymnes dans sa voix. Le
plus noble et le plus saint des sentiments de l'homme, la pit, soit
qu'elle gmisse, soit qu'elle implore, soit qu'elle contemple, soit
qu'elle se plonge dans le sacr dlire de l'adoration, s'exhale en
hymnes et fait clater par le chant ses extases.

Enfin le patriotisme, cette noble passion de l'homme pour le sol
menac de ses pres, de son berceau, de sa tombe, de ses enfants; le
patriotisme, quand il est pouss jusqu' l'hrosme par la terreur de
voir ses foyers ravags, ou par le dvouement des Trois-Cents aux
Thermopyles antiques ou aux Thermopyles modernes; le patriotisme
chante comme Tyrte, comme Rouget de Lisle ou comme Branger dans
quelques-unes de ses odes nationales  la veille des combats; et,
quand une victoire inespre a sauv par l'hrosme, soit une ville de
la sdition et de la subversion civiles, soit des frontires de
l'invasion, et, avec les frontires, ses toits, ses foyers, ses
compagnes, ses vieillards, ses enfants, ses mres, l'arme victorieuse
traduit instinctivement en chant sa joie et son cri de salut. Aucune
victoire n'est complte qu'aprs que le _Te Deum_, qui pousse l'arme
et le peuple au pied des autels du Dieu de la patrie, a port ses
notes triomphales et reconnaissantes jusqu'au ciel!

Les Marseillaises et les _Te Deum_ sont les deux plus clatants
symptmes de cet instinct lyrique de l'me humaine, qui la porte 
chanter quand elle dborde de sensations et quand la parole devient
impuissante  vaporer ce qu'elle sent en elle d'enthousiasme,
d'nergie ou de flicit. Tout le monde est pote lyrique en ces
moments-l.

Qui ne l'a pas prouv quelquefois dans sa vie prive ou dans son
existence publique? Quel coeur d'amant ou de citoyen, quel coeur pieux
surtout n'a pas eu les explosions de son me dans sa voix!

Je ne parle pas de nous autres potes: la nature impressionnable, et
jusqu' un certain point maladive, de notre fibre, a d nous arracher
plus souvent qu' d'autres ces enthousiasmes de coeur et d'esprit, ces
dlires d'amour, de pit ou de patriotisme, qui toufferaient la
poitrine si on ne les criait pas en chants ou en vers. Mais je parle
des hommes les plus froids, les plus simples, les plus illettrs: ils
ont des heures o ils deviennent  leur insu de grands lyriques. Qu'on
me permette d'en citer un exemple dont je fus tmoin dans mon enfance,
et dont l'impression, quoique purile, s'est retrouve toujours dans
mon souvenir.


VII

J'avais douze ans; j'habitais le vaste chteau d'un de mes oncles,
l'abb de Lamartine. Ce chteau tait situ dans la sombre valle
d'Urcy, aux environs de Dijon. Isol de toute habitation, il
ressemblait  une immense abbaye de chartreux, btie dans les plus
pres solitudes des forts. Cette demeure claustrale tait de tous
cts entoure et comme touffe par les grands bois. Les loups et les
sangliers traversaient souvent par bandes les pelouses  perte de vue
des jardins, pour venir boire dans les tangs et dans les sources,
sous les htres.

L'difice, construit et appropri avant la Rvolution pour la
nombreuse famille de mon grand-pre, tait trop vaste pour un
clibataire. Mon oncle vivait en simple gentilhomme de campagne, dans
l'obscurit et dans la libert de son dsert. Un petit mnage de
solitaire squestr du monde aurait t perdu dans ces grandes salles
et dans ces immenses parterres. Pour animer ce sjour et pour occuper
ses loisirs, cet ermite avait donc pris le parti de faire valoir
lui-mme ses terres considrables, dfriches  et l sur les
lisires de ses grands bois.

Le chteau, malgr sa belle architecture italienne et ses traces
d'antique lgance, tait devenu ainsi une magnifique ferme. Les
chevaux de labour, les boeufs d'attelage, les troupeaux de moutons
imports d'Espagne remplissaient de mugissements, de blements les
nombreuses tables. Une trentaine de serviteurs, valets de ferme,
charretiers, bouviers, laboureurs, bergers, peuplaient cette demeure.
Ils s'asseyaient, le matin,  midi et le soir,  la longue table de
noyer borde de bancs, sous les votes enfumes de la vaste cuisine.

Un vieux cuisinier, nomm le pre Joseph, et qui tait en mme temps
l'intendant de confiance de mon oncle, gouvernait de son fauteuil, au
coin de l'tre, les servantes et prsidait aux repas. Le vieux Joseph,
qui m'avait vu natre et qui voyait en moi l'hritier prsomptif du
chteau, m'aimait presque comme une nourrice aime son nourrisson. Je
passais une partie des jours  ct de lui,  la cuisine,  couter
les vieilles lgendes de la famille, qu'il se plaisait lui-mme  me
raconter.

J'assistais ainsi habituellement au repas des serviteurs de la ferme;
je regardais fumer le lard apptissant sur son lit de choux dors, au
milieu de la table, le fromage cumant de crme blanchir sur les
longues tranches de pain bis dans la main du laboureur. Le vin,
modrment, mais libralement distribu par rations ingales, selon le
travail et l'ge, brillait dans les verres. La conversation, anime
par ces petites gouttes de vin  la fin du repas, n'tait nullement
gne par ma prsence.


VIII

Je connaissais ainsi toute la chronique sentimentale du chteau et des
deux villages voisins d'Urcy et d'Arcey. Je connaissais mme les
personnages de cette chronique, car, aux poques des sarclages, des
moissons, de la tonte des brebis, travaux de ferme, les jeunes filles
de ces deux villages venaient rsider en masse au chteau, portant
leurs ciseaux et leurs faucilles pour sarcler les bls, couper les
orges, lier les gerbes, faner les sainfoins, laver ou tondre les
moutons. Le soir, aprs la journe, mon oncle leur permettait de se
runir, avec les garons de la ferme, dans une immense salle du
rez-de-chausse, pave en marbre et dcore de lambris vermoulus.
Elles y dansaient des rondes au chant d'une musicienne du village. Je
ne manquais jamais de me mler  ces rondes, et je bondissais de joie
nave et prcoce, en tenant par mes deux mains les mains complaisantes
des plus jeunes et des plus jolies faneuses du pays.

Parmi ces jeunes filles des champs, il y en avait une,  peine ge de
seize ans, qui faisait dj l'admiration et l'envie de toute la
jeunesse des villages voisins. On l'appelait la _Jumelle_, parce que
sa mre l'avait mise au monde le mme jour qu'un frre qui ne la
quittait jamais, et qui venait habituellement avec elle faner ou
moissonner pour le chteau.


IX

Je la vois encore en ide, et, toutes les fois que je passe en chemin
de fer en vue des sombres croupes des forts d'Urcy, d'Arcey et du
pont de Pany, croupes boises qui me cachent le toit du chteau
dsert, j'ai envie de descendre pour revoir la _Jumelle_, et pour
savoir si elle conserve encore, aprs tant d'annes, quelques traces
des charmes vritablement attiques dont cette _Chlo_ des Gaules
enchantait mon enfance, mes yeux et presque mon coeur.

Son front tait troit, peu lev, comme celui que les sculpteurs de
Chypre ou de Milo donnent  leurs statues de femmes, parce que la
Grce et l'antiquit savaient bien que la vraie beaut de la femme
n'est pas dans l'intelligence de la physionomie, mais dans la
tendresse de l'expression du visage; des cheveux d'un blond dor
poussaient trs-bas sur ce front et l'encadraient dans les boucles 
peine ondes de ces cheveux. Leur duvet, plus color de teintes
cuivres  leur extrmit que sur les tempes, les faisait reluire
comme des rayons de soleil du matin jouant au bord de sa peau. Des
yeux rveurs, une bouche pensive, des dents de lait, petites, ranges
dans leurs alvoles roses comme celles d'un agneau  sa premire
herbe; un teint que l'ombre perptuelle des feuilles dans ce pays de
forts conservait aussi blanc, mais moins dlav, que celui d'une
enfant des villes; une taille ferme, des bras ronds, des mains
effiles, des pieds cambrs et dlicats, qui brillaient comme deux
pieds de marbre d'une statue quand elle les plongeait nus dans le
courant de la source en lavant les toisons dans l'eau courante; un
caractre doux, srieux avant l'ge; des silences, des rougeurs, des
timidits qui la faisaient aimer de toutes ses compagnes et respecter
de tous ses compagnons de travail dans la maison et dans les champs,
telle tait la _Jumelle_. Je n'ai gure retrouv que dans les les de
l'Archipel grec ou sous les tentes des Arabes de Syrie des
rminiscences de cette jeune bergre de nos montagnes.


X

 l'insu de tout le monde et de moi-mme, cette Chlo avait son
Daphnis.

Ce Daphnis tait un jeune toucheur de boeufs du chteau, que mon oncle
avait pris par charit  une pauvre veuve du village d'Arcey, et qui,
de berger de chvres, tait devenu avec l'ge toucheur de boeufs. Il
avait vingt ans, mais il n'en montrait que seize sur son visage. Le
vieux Joseph, les charretiers, les laboureurs, les batteurs en grange,
ses compagnons de domesticit  table et aux champs, l'avaient vu
grandir sans s'en apercevoir; accoutums  ne le compter que pour un
enfant, on le traitait en Benjamin de cette tribu rurale. Il ne
s'asseyait jamais pour prendre ses repas avec les autres sur
l'extrmit du banc, mais il mangeait silencieusement,  l'cart,
debout, son morceau de lard ou sa tranche de choux sur son morceau de
pain bis, et, quand il avait soif, au lieu de boire comme les autres
dans un verre, il buvait son eau puise au seau de la cuisine dans une
cuelle de cuivre pendue derrire la porte. On l'appelait par habitude
le petit Didier.

C'tait cependant un grand et vigoureux garon, aux cheveux touffus,
au duvet naissant sur ses joues roses, aux pieds massifs, aux paules
arques, au poing solide comme des noeuds de chne. Mais une certaine
navet naturelle, qu'il tenait de sa mre et qu'on prenait mal 
propos pour de la niaiserie, et de plus une longue habitude de se
regarder comme le dernier de la maison partout, lui donnaient une
apparence d'infriorit entre tous ses camarades. On tait accoutum 
sa complaisance, qui tait infatigable.

Chacun en abusait tout en l'aimant. On se servait de lui pour faire ce
qu'il y avait de plus rude dans tous les ouvrages. Il ne se rebutait
jamais. Toujours le premier lev pour donner le foin aux boeufs,
l'avoine aux chevaux, le trfle aux brebis, on ne le rcompensait de
tous ces services de surcrot qu'en le raillant sur son obligeance
envers tout le monde. Il supportait la raillerie, les surnoms, les
quolibets, en penchant sa belle tte enfantine sur sa poitrine et en
souriant d'un air un peu confus qui encourageait  le railler
davantage. Il tait ce que les paysans, dans leur langage expressif,
appelaient le souffre-douleurs du chteau. Sa patience et son silence
allaient jusqu' l'apparence de l'apathie.  force de le voir patient,
on se figurait qu'il tait impassible.

Il n'en tait rien cependant; sa navet n'tait que l'excs de sa
bonne foi. Son idiotisme d'attitude, dmenti par la lucidit et par
l'intelligence vive et claire de ses yeux, n'tait que la bont de son
coeur serviable  tous. Il avait pris l'habitude invtre de ne
jamais rpondre  ces railleries; il ne les prenait avec raison que
pour des familiarits caressantes.

Didier m'aimait beaucoup, je l'aimais moi-mme comme celui qui tait
le plus rapproch de mon ge parmi les serviteurs de la ferme. Je le
suivais souvent pas  pas, pendant des heures entires, pendant qu'il
touchait ses quatre boeufs blancs et fauves attels  la charrue, dans
les longues pices de terre bordes de frnes, le long des avenues du
chteau. Je ramassais les vers de terre coups par le coutre du soc
pour en nourrir mes rossignols en cage. Il me dcouvrait les nids d'o
il avait vu s'envoler les mres sur les buissons du champ; souvent il
me remettait pour un moment sa longue gaule de noisetier, arme 
l'extrmit d'un aiguillon, et je touchais  sa place les flancs
fumeux de l'attelage, en appelant chacun de ses boeufs par leur nom,
et en imitant, autant qu'il m'tait possible, la voix criarde et
tranante du bouvier qui gouverne la charrue.


XI

Le petit Didier n'avait pu voir impunment, depuis son enfance, la
Jumelle grandir et embellir  ct de lui; il l'aimait sans savoir ce
que c'tait qu'aimer. Pauvre enfant d'une veuve presque mendiante,
recueilli par charit dans le chteau, il se considrait comme si
subalterne, en naissance, en rang, en esprit,  tout le monde dans la
ferme et  tous les jeunes garons des deux villages voisins, qu'il
aurait regard comme un sacrilge de penser seulement  courtiser
honntement cette belle jeune fille, objet de tous les regards et de
toutes les ambitions de ses camarades. Aussi ne levait-il jamais les
yeux jusqu' elle, et, le seul symptme auquel on pt souponner son
amour, c'tait la rougeur de son visage ordinairement ple et le
tremblement de sa forte main en lui prsentant, comme aux autres
faneuses, l'cuelle de cuivre pleine d'eau de la source o elle buvait
debout quand on se levait de table aprs le repas de midi.

 la danse des veilles, dans le grand vestibule, le petit Didier
n'osait pas mme se mler aux rondes ou prendre la main de la Jumelle.
Au contraire, toutes les fois que la Jumelle entrait dans la danse, et
qu'un danseur, l'levant de terre dans ses deux bras, comme c'est
l'habitude  la fin de l'air, poussait un de ces grands cris de
triomphe et de joie qui sont l'_voh_ rustique de ces ftes de
village, Didier baissait les yeux; il trouvait un prtexte pour
s'loigner, comme s'il avait entendu une voix qui l'appelait au jardin
ou  l'table.

Except le vieux cuisinier Joseph et la Jumelle, personne dans la
maison ne se doutait de ce sentiment contenu du petit Didier. Ses
camarades auraient rpondu par un clat de rire  toute allusion  un
amour si disproportionn. On tait si accoutum  ne le compter pour
rien, et  confondre sa purilit silencieuse avec une espce
d'idiotisme, qu'on ne se demandait mme pas s'il avait un coeur.

Mais la Jumelle s'en tait aperue depuis longtemps  elle toute
seule; sans se rendre compte de ses sentiments, elle prenait sa voix
la plus douce en lui parlant; elle recevait,  table,  la maison ou
dans les champs, tous les petits services qu'il lui rendait
instinctivement, avec une familiarit confiante et avec une sorte de
plaisir muet qui contrastait avec les exigences et les railleries des
autres jeunes filles. Si rien n'indiquait qu'elle l'acceptt pour son
prtendant, tout indiquait qu'elle l'acceptait pour son _serviteur_.
C'est le nom dont les paysannes de mon pays dsignent ces aspirants
timides  leur amour, qui veulent, comme Jacob, mriter beaucoup avant
de demander quelque chose.


XII

Cependant la merveilleuse beaut de la Jumelle, clbre dj dans
tous les villages voisins, attirait  son pre de nombreuses demandes
en mariage; mais, chaque fois que son pre lui parlait de ces
propositions, faites pour flatter sa vanit, elle rpondait qu'elle
tait trop jeune, qu'elle y penserait  la moisson, aux foins ou  la
Nol de l'anne suivante. Les soupirs des plus beaux et des plus
riches garons du voisinage n'taient pas mieux accueillis. Elle
aimait, sans oser l'avouer, celui qu'on la souponnait le moins de
regarder avec prdilection parmi tous les autres. Didier ne flattait
pas sa vanit, mais il avait touch son coeur.

Sans se parler jamais, la Jumelle et Didier finirent par comprendre
qu'il y avait entre eux deux un secret, qu'aucun des deux n'osait tout
 fait ni rvler ni comprendre. Ces espces de limbes de l'amour
mutuel, mais inexprim, sont trs-frquents dans les mes timides et
simples des villageois. L'oeil plus perant et plus exerc d'une jeune
couturire nomme Nicette, qui travaillait habituellement au chteau,
finit par tout entrevoir; elle parla  la Jumelle des attentions du
petit Didier; elle parla au petit Didier des prfrences de la
Jumelle; elle finit ainsi par en savoir assez sur l'tat de ces deux
coeurs pour que le toucheur de boeufs crt pouvoir s'enhardir jusqu'
la pense de faire parler de mariage au pre de la jeune fille.


XIII

Le pre parla de cette ouverture  sa fille en riant, comme d'un
badinage qui ne mritait pas mme rflexion, et auquel les garons et
les filles du chteau avaient sans doute encourag le pauvre enfant
pour se moquer de la candeur du fils de la veuve; mais la Jumelle, au
lieu de rire avec son pre, avait rougi sans rien rpondre; elle
s'tait retire seule dans la grange o sa mre la surprit, pleurant
sans savoir de quoi.

Le pre parut avoir chang d'ide. Dans la soire il dit, en secouant
la tte, comme un homme qui se ravise, qu'au fond le petit Didier,
quoique un peu trop bon garon, avait toute son estime comme excellent
ouvrier; qu'il faisait au besoin l'ouvrage de tout le monde; qu'il
tait trop grand pour rester  jamais toucheur; que la Jumelle ne
pouvait pouser un enfant qui piquait encore les boeufs au labour
comme une fille, mais que, si sa condition se relevait un peu au
chteau avec ses gages, et que, si par exemple on le faisait garon de
charrue en titre avec cent vingt francs par an, deux paires de sabots,
une paire de souliers et six chemises de toile de chanvre, on pourrait
penser  sa proposition, l'autoriser  courtiser la Jumelle, et que,
toute belle et toute recherche qu'elle tait, sa fille pourrait
rencontrer pis que le fils de la veuve.

La Jumelle,  ces mots, se leva de table en s'essuyant les yeux avec
un coin de son tablier. Elle s'en alla, comme le matin, pleurer seule
dans la grange; mais cette fois c'taient des larmes de joie.


XIV

Le lendemain, la couturire Nicette apprit tous ces dtails par la
Jumelle; elle m'en parla. J'en parlai  mon oncle: c'tait l'esprit le
plus accommodant et le coeur le plus facile  mouvoir qu'il y et
sous une poitrine d'homme. Eh bien! me dit-il en souriant, nous
allons faire deux heureux et bien des envieux. Va dire  Didier qu'il
remette son aiguillon  son petit frre, que je lui donne une charrue
 conduire, cent vingt francs de gage, quatre paires de sabots, une
paire de souliers, six chemises de toile, et que de plus je me charge
de faire la noce au chteau, et que tu y danseras tant que tu voudras
avec la Jumelle.

Tout fut fait avec la promptitude et l'entrain que cet excellent
homme, toujours press du bonheur d'autrui, mettait  une bonne
action. Didier remit l'aiguillon en donnant gravement  son petit
frre tous les prceptes et toutes les traditions du mtier, avec de
tendres instructions sur les caractres divers de ses quatre boeufs:
comme quoi celui-ci regimbait si on le piquait  l'paule; comme quoi
celui-l tait plus sensible  la voix qu' l'aiguillon; comme quoi le
roux avait besoin d'entendre toujours chanter ou siffler autour de lui
pour reprendre coeur  l'ouvrage; comme quoi le blanc tait si
apprivois et si doux qu'on pouvait s'accouder en sret, pour se
reposer, sur son joug, entre ses deux cornes, sans qu'il secout
seulement la tte pour chasser les mouches, tant il avait peur de
blesser un enfant! Puis il se hta d'atteler les quatre taureaux  une
charrue neuve, et il laboura tout le jour une longue pice de terre,
derrire les jardins, d'o l'on apercevait, sur la colline oppose, 
travers les bois, le village d'Ancey et la fume du toit de la maison
de la Jumelle. Tantt il regardait le soleil, trop lent  baisser pour
lui ce jour-l, tantt la maison de pierres grises qui renfermait sa
destine.


XV

 la fin de la journe, aprs avoir dtel, jet le trfle dans le
rtelier, chauss ses souliers et pass sa veste, il ne parut point 
la cuisine pour recevoir, comme  l'ordinaire, son cuelle des mains
du vieux Joseph. Il se glissa inaperu dans le creux du ravin qui
descend du chteau dans l'troite valle d'Arcey; il gravit, non s'en
s'arrter bien des fois, de peur et d'angoisse, la colline escarpe au
sommet de laquelle est btie la petite et noire glise du village, et
il entra tout en sueur, en poussant de la main la claire-voie, dans la
maison de la Jumelle. Elle l'avait bien vu venir de loin par le
sentier des chvres, mais elle n'avait rien os dire, et elle s'tait
en alle dans le verger, derrire la maison, pour le laisser seul avec
son pre.

Ce qui se dit dans cette entrevue entre le petit Didier et le pre de
sa future on ne peut que le deviner; mais tout se passa sans doute de
bon accord et de bonne grce, car la nuit tait dj tombe toute
noire sur la montagne et sur la valle que le pre et le prtendu, le
visage ouvert par la confiance et par la bonne amiti, taient encore
assis chacun sur un coin du banc, la table entre eux deux et la nappe
mise devant une bouteille de vin, un morceau de pain et un fromage
blanc, pendant que la Jumelle, rappele du verger, debout et modeste
derrire son pre, tait invite par lui et rsistait longtemps 
boire un doigt de vin dans le verre de son fianc.


XVI

Cette soire fut sans doute la plus belle et peut-tre la seule belle
de la vie du pauvre Didier jusqu' ce jour. Son coeur s'ouvrit pour
donner et pour recevoir toutes les promesses d'une innocente flicit.
Au lever de la lune, il sortit de la maison pour revenir au chteau;
la Jumelle, avec la permission de son pre, l'accompagna jusqu' la
croix de pierre qui marque la place o finit le village et o
commencent les bois. Il n'osa ni l'embrasser ni la regarder; il
sentait qu'il l'emportait dans sa poitrine. Il s'loigna, les yeux
baisss, en retenant son souffle et sa voix, tant qu'il fut  porte
d'tre entendu du village. Mais quand il eut descendu les rampes de
rocailles qui descendent du plateau d'Arcey dans la noire valle du
pont de Pany, et quand il commena  remonter le ravin plus troit,
plus rapide et plus sombre qui mne par les bois au chteau, alors son
coeur trop plein ne put se contenir davantage, et il clata, comme une
dtonation de l'me trop charge, dans le silence, dans le dsert et
dans la nuit.


XVII

Cette explosion de son me ignorante et simple donna  sa voix,
ordinairement faible et douce, un volume de son et une nergie de
vibration qui faisaient frmir les feuilles des arbres comme un
souffle de tempte, tempte de sentiments et de joie dans un coeur
d'adolescent, qui se communiquait par l'cho des rochers de la valle
 la nature inanime, et qui semblait vouloir porter jusqu' la cime
des montagnes et jusqu'aux astres du firmament la nouvelle, le
retentissement, l'enthousiasme de son bonheur.

Un hasard me rendit tmoin de cette scne nocturne du dlire lyrique
d'un pauvre toucheur de boeufs.

Au souper des laboureurs et des moissonneurs, le soir, aprs
l'ouvrage, on s'tait aperu au chteau de l'absence du petit Didier.
Les rumeurs de la matine dans les champs et les indiscrtions de la
couturire avec les jeunes filles en avaient divulgu le motif. Tout
le monde,  l'exception des rivaux un peu jaloux, se rcriait sur le
bonheur du toucheur de boeufs. On en plaisantait  la table rustique;
on ne pouvait comprendre que la plus belle jeune fille de tout le
pays, qui avait le choix entre les prtendants de tous les villages,
et choisi pour son fianc un pauvre adolescent qu'on se figurait
encore enfant  cause de la candeur de son esprit et de la docilit de
son caractre. Ses camarades l'appelaient l'_innocent_, mot qui
confine chez eux avec l'idiotisme. On se promettait de rire du fianc
 son retour, et, comme la nuit tait tide, la lune blouissante dans
le ciel, on voulut devancer ce retour de Didier en allant en masse,
filles et garons, au-devant de lui par le sentier d'Arcey, les uns
pour le fliciter, les autres pour le railler, ceux-ci pour jouir de
son bonheur, celles-l pour lui faire un de ces enfantillages par
lesquels on prouve, dans les campagnes, la crdulit ou le courage
des jeunes gens.

Je partis avec la bande joyeuse, suivi du vieux Joseph, qui voulait
jouir aussi de la surprise mnage maladroitement au pauvre Didier.


XVIII

La gorge, profondment encaisse entre les rochers, est encore
rtrcie par l'ombre des grands chnes qui descend du chteau dans la
valle d'Arcey. Elle est interrompue au milieu par un rocher taill 
pic qui la ferme compltement dans toute sa largeur. Cette roche,
semblable  un degr d'escalier colossal de trente coudes de hauteur,
a t polie et rendue glissante comme le marbre, sans doute par la
chute de quelques cascades que la terre a bues depuis plusieurs
sicles. Pour la rendre un peu moins inaccessible aux bergers et aux
journaliers qui veulent abrger le chemin d'Arcey au chteau, mon
grand-pre y avait fait complaisamment creuser au ciseau, par le
tailleur de pierre, cinq ou six entailles en corniches, de la largeur
d'une demi-main, pour que les paysans qui veulent la descendre ou la
gravir pussent s'y cramponner avec les doigts ou y appuyer l'orteil
sans crainte d'accident. Des buissons, touffus de genvriers,
surmonts et assombris par d'normes htres, couronnent le sommet de
la roche du ct du chteau.

Les garons et les filles de la ferme taient drobs aux rayons de la
lune par l'paisseur obscure de ce fouillis. Le vieux Joseph et moi
nous tions assis avec eux, attendant en silence le fianc.


XIX

Aux premiers chos de la voix de Didier qui remplissait le fond de la
valle d'un tonnerre roulant de joie, tout le monde se leva pour
l'apercevoir de plus loin dans le sentier au clair de la lune. Il
marchait d'un pas tantt lent, tantt prcipit, comme si ses pas
avaient involontairement suivi les rhythmes tantt suspendus, tantt
acclrs des mouvements du sang dans son coeur. Les cailloux
bruissaient en roulant sous ses souliers ferrs; il tenait  la main,
par suite de sa vieille habitude, la longue gaule de noisetier corc,
arme de l'aiguillon de ses boeufs; il en frappait par intervalles, 
coups rpts, les buissons du sentier et les branches pendantes des
rameaux des bois sur la route, comme s'il et port un dfi  toute la
nature. Il brandissait par moment son autre poing contre les troncs de
chnes blanchis par la lune sur la lisire de la fort. Il suspendait
alors son chant pendant quelques respirations, puis il le reprenait
avec une force nouvelle,  mesure qu'il approchait du fond de la
valle et de la clairire de gazon et de rocaille o la gorge du
chteau commence  monter vers la roche. Sa voix plus accentue et
plus rapproche nous permettait de saisir  l'oreille ses paroles
confuses et dsordonnes. Ces paroles taient  son insu une ode ou un
dithyrambe. J'en fus tellement frapp, et elles se gravrent tellement
dans la mmoire des gens du chteau, par suite de l'motion de la
scne qui les suspendit, que je me les rappelle en ce moment aussi
nettement qu'au moment o elles rsonnaient du creux de la valle dans
mes oreilles d'enfant.


XX

Place au petit Didier! chantait-il sur un rhythme lent et sur un air
pastoral du pays dont je voudrais pouvoir crire ici les notes tantt
tranantes comme la charrue, tantt fougueuses comme le galop des
poulains dans les prs, tantt liquides et ruisselantes du gosier
comme les refrains inarticuls des tyroliennes. Place au petit
Didier! disait-il aux chemins, aux arbres, aux rochers surplombant
sur sa tte:

C'est moi qui suis le fianc, le fianc de la Jumelle! Place  moi!
place  moi! place  moi!

Le pre m'a pris par la main!

La mre a tendu la nappe!

La fille a rougi!

Elle a rougi de bonne grce, comme le vin dans le verre!

Elle s'est en alle, en alle au verger, derrire le gros poirier!

Le pre m'a vers  boire!

Il m'a vers  boire!

Il m'a dit:--Parle, je t'coute!

Et je n'ai rien dit, rien dit pendant la premire bouteille.

--Femme, apportes-en une seconde!

Et je n'ai rien dit encore!

Mais  la troisime il m'a dit:

--Je te comprends; tu auras ma fille.

Et mon verre m'est tomb des doigts!

Et des gouttes de mes yeux ont mouill mon pain!

--Est-ce bien vrai? que j'ai dit.

--Mre, va chercher la Jumelle derrire le poirier, et qu'elle le
dise elle-mme!

Et elle est venue, et elle m'a dit:--Je te veux bien.

Et nous avons bu dans le mme verre!

Et nous serons fiancs samedi qui vient!

Place  moi! place  moi!

Rochers, buissons, cailloux, branches qui me barrez le chemin, me
reconnaissez-vous? Je suis le petit Didier.

Je suis le toucheur de boeufs!

Je suis le garon de charrue!

Je suis le roi! je suis le roi! je suis le roi des hommes!

Et, en battant les buissons avec le manche de son aiguillon qui
rveillait les oiseaux sous les feuilles:

Merles, continua-t-il, envolez-vous!

Envolez-vous, merles!

Allez dire aux nids des bois d'Arcey que vous m'avez vu!

Que vous avez vu le petit Didier, qui chante  prsent mieux que
vous!

Rossignols, rossignols, mes amis, dont la femelle est dans le nid
comme la Jumelle est l-haut qui m'coute, allez le dire  vos petits!

Vous n'tes pas plus joyeux que moi!

Vous ne savez pas de plus douces chansons!

J'tais muet, j'tais muet comme vous en hiver; le vin et l'amour
m'ont fait chanter!

Chanter comme vous. coutez-moi! coutez-moi, et taisez-vous!

Silence! ruisseaux qui me coupez la parole en tombant de l'cluse!

Silence! roue du moulin qui fais trop de bruit dans la nuit!

On ne doit entendre que moi aujourd'hui depuis le clocher d'Arcey
jusqu' la roche de Sombernon!

Lune, regarde-moi et va le dire aux toiles!

Tu as vu le fianc de la Jumelle! C'est moi! c'est moi!

Allons! mes boeufs, mes amis, allez-vous aussi me reconnatre?

Je jetterai le trfle  pleines brasses dans la mangeoire!

J'y jetterai le sel  pleine poigne!

Il faut que tout le monde soit content aujourd'hui!

Demain je tiendrai le manche de la charrue ferme dans le sillon!

Nous labourerons droit! mes amis, droit et profond! au lever du
soleil, et les alouettes partiront joyeuses sous vos pieds!

Partez! alouettes; partez en chantant! Montez dans le ciel bleu! Vous
n'y monterez pas plus haut que mon coeur qui chante avec vous!

Je suis le fianc! je suis le fianc de la Jumelle! Place  moi!


XXI

Tout le monde se taisait sous l'ombre des branches qui faisait une
double nuit au-dessus de la roche coupe. Est-ce bien lui? est-ce
bien possible, se disaient tout bas les garons en retenant leur rire,
que ce pauvre Didier, qui n'a jamais dit un mot plus haut que l'autre,
chante aujourd'hui comme un mntrier qui s'en retourne de la
fte?--Et qu'il parle aux merles,  la lune, aux toiles, aux boeufs
et aux alouettes? ajoutaient les filles.

Mais ce _Te Deum_ de l'amour continuait et se renforait toujours en
se rapprochant. Dans les intervalles on entendait le bruit des
souliers  clous du toucheur de boeufs sur la rocaille, les coups de
la gaule de noisetier sur les buissons, et la forte respiration d'un
homme qui gravit une pente.

Bientt le petit Didier, parvenu au pied de la roche qui lui barrait
le sentier, ta ses souliers, accrocha ses doigts aux interstices du
rocher, fixa son orteil sur les petites corniches en saillie dcoupes
par le tailleur de pierre pour faciliter l'ascension aux bergers, et
se hissa presque au niveau du dernier chelon de pierre o nous tions
cachs pour le surprendre.

 ce moment les garons et les filles, se levant tous  la fois de
leur cachette, jetrent un de ces grands cris qu'on appelle dans le
pays _chuffer_, cris que poussent de temps en temps, pour s'gayer,
les bcherons dans la fort, les vendangeurs dans les vignes, les
faucheurs dans les prs, les moissonneurs  la fin du champ de bl!


XXII

Le petit Didier, surpris et effray de cette clameur inattendue dans
la solitude et dans la nuit, et des clats de rire qui suivirent cette
exclamation, s'arrta suspendu sur le flanc de la roche, les deux
mains crispes sur des touffes de bruyre qui portaient le poids de
son corps. Les garons et les filles se montrrent alors, et,
s'avanant en ricanant vers lui: Pauvre innocent, lui criait-on de
toutes parts, tu ne vois donc pas qu'on se moque de toi depuis ce
matin? Toi! le fiance de la plus belle fille du pays? Est-ce que tu
rves? Est-ce que tu n'as pas vu que le pre t'a fait boire pour rire
ses trois bouteilles de vin qui te font chanter, et que la fille,
d'accord avec nous pour t'attraper, t'a fait croire qu'elle se
fiancerait avec un toucheur de boeufs, elle qui a refus des fils de
meunier et des fils de propritaire? Allons! mon pauvre Didier, rentre
dans ton bon sens et ravale ta joie et ta chanson; tu ne seras jamais
que le jouet de tout le monde et de la Jumelle.

 ces mots, qui jetrent tout  coup le froid de la moquerie sur le
feu de l'enthousiasme, le petit Didier, concevant un humble doute,
sentit son coeur lui manquer dans la poitrine. Ses doigts, ouverts
comme par une main de force, se dtachrent des deux touffes de
bruyre qui le soutenaient sur l'abme; son orteil dtendu glissa sur
l'troite corniche qu'il avait saisie comme point d'appui pour
enjamber le sommet du prcipice; il glissa le long du rocher et roula
vanoui et sanglant le front sur les pierres, sans pousser un cri.


XXIII

Effrays de l'imprudence qu'ils avaient commise, les garons et les
filles se prcipitrent par tous les sentiers au bas de la roche  son
secours. On le crut mort; les cris d'effroi et de douleur retentirent
jusqu'au village d'Arcey.

La Jumelle, assise sur le banc de sa porte, coutait d'en haut le
chant de son fianc; elle entendit sa chute et les cris d'effroi; elle
accourut les pieds nus et tout saignants, sa coiffe reste aux
branches du chemin, ses cheveux pars, les bras tendus. Jamais je ne
vis rien de si pathtiquement beau que cette Niob de chaumire sur le
corps de son fianc, au clair de la lune. Sa voix, ses larmes, qui
tombaient sur le front de son amant, le rappelrent  la vie.

La premire parole du toucheur de boeufs fut le nom de la Jumelle. Ce
n'est pas la chute dit-il, qui m'a fait mourir, c'est l'ide que
tout mon contentement n'tait qu'un songe.

Pour bien le convaincre que le consentement du pre et celui de la
fiance taient srieux, la Jumelle et son pre le ramenrent, en le
soutenant du bras, coucher dans leur grange.

Quelques jours aprs on clbra  Arcey et au chteau les fianailles
du petit Didier et de la jolie paysanne.

Voil la premire ode que j'entendis; voil comment je compris que le
besoin de chanter, quand l'me est mue jusqu' l'enthousiasme par la
joie, est un instinct inn de l'homme chez le paysan comme chez le
lettr. Le chant n'est pas moins naturel, instinctif et forc, pour
ainsi dire, dans l'homme, quand l'me est mue jusqu' la stupeur de
ses facults par une poignante douleur. J'en fis l'exprience sur
moi-mme bien des annes aprs l'aventure lyrique du petit bouvier.


XXIV

Je venais de perdre ma mre. Ce fut la plus grande douleur de ma vie;
je me croyais  peine la force de survivre. Absent de la maison
paternelle  l'poque de l'accident qui abrgea ses jours, je revins
en hte auprs de son cercueil pour ensevelir ses chres dpouilles
dans le cimetire de campagne du village que nous habitions dans notre
enfance, et dont elle prfrait le sjour de paix  tous les lieux de
la terre. J'avais suivi  pied le cercueil port  bras, par quatre
paysans de nos amis,  travers les sentiers escarps d'une chane de
montagnes, creuss dans un ocan de neige. La prostration de l'me
m'empchait de sentir la fatigue et le froid d'un pre hiver pendant
ce lugubre convoi.

 midi, quand j'eus accompli ce funbre devoir, et dpos avec le
cercueil, la meilleure partie de ma vie dans le caveau de la chapelle
de famille, entre l'glise rustique et le jardin du chteau de
Saint-Point, je rentrai dans cette maison vide pendant l'hiver, et
mille fois plus vide depuis que celle qui l'animait de son sourire
dormait les premiers jours de son ternel sommeil.

Pendant que les porteurs, avec lesquels je devais retourner le soir
par les mmes sentiers de la montagne, se reposaient et se
rchauffaient  table, au feu de la cuisine, je m'enfermai seul dans
une petite cellule vote qui servait autrefois d'archives au chteau.
Cette cellule est situe au dernier tage d'une tour d'o le regard
domine le cimetire du village, l'glise et le clocher. Bris de
lassitude et de dsespoir, je me couchai sur le tapis poudreux qui
recouvrait les dalles, comme le chien qui se couche sur la fosse de
son matre.

tendu ventre  terre sur le carreau, je soutenais ma tte sur mes
deux mains accoudes du ct de la fentre. Je pouvais voir ainsi
tomber  flocons la neige qui recouvrait dj le toit de la tombe et
le cdre pyramidal qui sert de cyprs  ce tombeau du Nord. Je voyais
ainsi,  travers les ogives du clocher, le branle alternatif de la
cloche. Cette cloche prsentait sa large gueule et sa lourde langue
aux ouvertures du clocher comme pour jeter son cri de douleur aux
nuages et se retirer d'horreur, aprs avoir cri, dans l'ombre des
votes. Ses lentes vibrations se rpercutaient si mcaniquement sur le
tympan de ma tte brise de douleur et d'insomnie que mes penses
suivaient involontairement le branle de l'airain, et qu'elles
prenaient insensiblement pour gmir et pour pleurer le rhythme de
cette sonnerie des morts. Aussi, aprs quelques voles, toute ma
douleur chantait en moi, en me dchirant les sens et le coeur; mais ce
dsespoir chantait vritablement, sur les deux ou trois notes de la
cloche, l'hymne de deuil et de tendresse  ma mre absente  jamais de
mes yeux.

Comme dit _Dante_, le divin pote du surnaturel, semblable en cela 
_celui qui parle et qui sanglote  la fois_, mes sanglots prenaient le
rhythme de ce glas funbre, et je chantai ainsi en moi une ode de
larmes  la mmoire de cette mre chrie et perdue, ode que je ne
retrouverai jamais dans mes souvenirs, et que, si je l'y retrouvais,
je n'crirais pas, car l'extrme douleur a son mystre de pudeur comme
l'extrme amour. Ce qu'il y a de plus divin en nous ne s'exprime
jamais, car les langues sont des _moyennes_, selon l'expression des
gomtres, et les _moyennes_ ne s'lvent jamais aux excs des
sensations et aux nergies ineffables du coeur humain. Du berceau et
de la mamelle jusqu'au dernier soupir dans lequel une mre lgue son
me  ses enfants et jusqu'aux bndictions qu'elle va rpandre du
ciel sur eux, ce gmissement, cette ode, ruisselante de plus de larmes
que de notes, contenait tout ce qui rchauffe, tout ce qui console,
tout ce qui bnit le fils de l'homme sur la terre, le plein et le vide
de la vie!

Je ne sentais pas que je chantais ainsi au branle de la cloche, et,
quand elle se tut, je me relevai de terre indign contre moi-mme
d'avoir chant.


XXV

Mais ce n'tait pas la volont qui avait chant en moi, c'tait
l'instinct. Les grandes motions, mme celle de la mort, sont
lyriques. J'ai vu expirer un jeune homme et une jeune femme en
chantant. Leurs mes s'envolrent dans deux strophes dont la cadence
musicale faisait un horrible contraste avec la mort. Ils se pleuraient
eux-mmes en harmonieux gmissements, et leurs oreilles semblaient
jouir de leurs propres lamentations.


XXVI

Quant au patriotisme, on sait, par l'exprience de Tyrte et de tous
les potes, ces musiciens nationaux, combien la mort mme pour la
patrie inspire le chant. Nous n'avons qu' citer pour la France cette
explosion merveilleuse de _la Marseillaise_, dont nous avons connu
l'auteur et dont nous avons fait le rcit dans une de nos histoires:
c'est la posie du sol, le lyrisme de la patrie, le chant des trois
cents Spartiates dont un cho s'est retrouv en France dans les
montagnes du Jura en 1792.

Voici ce rcit.

Tout se prparait dans les dpartements pour envoyer  Paris les vingt
mille hommes dcrts par l'Assemble. Les Marseillais, appels par
Barbaroux sur les instances de madame Roland, s'approchaient de la
capitale. C'tait le feu des mes du Midi venant raviver  Paris le
foyer rvolutionnaire, trop languissant au gr des girondins. Ce corps
de douze ou quinze cents hommes tait compos de Gnois, de Liguriens,
de Corses, de Pimontais expatris et recruts pour un coup de main
dcisif sur toutes les rives de la Mditerrane, la plupart matelots
ou soldats aguerris au feu, quelques-uns sclrats aguerris au crime.
Ils taient commands par des jeunes gens de Marseille, amis de
Barbaroux et d'Isnard. Fanatiss par le soleil et par l'loquence des
clubs provenaux, ils s'avanaient aux applaudissements des
populations du centre de la France, reus, fts, enivrs
d'enthousiasme et de vin dans des banquets patriotiques qui se
succdaient sur leur passage. Le prtexte de leur marche tait de
fraterniser,  la prochaine fdration du 14 juillet, avec les autres
fdrs du royaume. Le motif secret tait d'intimider la garde
nationale de Paris, de retremper l'nergie des faubourgs, et d'tre
l'avant-garde de ce camp de vingt mille hommes que les girondins
avaient fait voter  l'Assemble pour dominer  la fois les
feuillants, les jacobins, le roi et l'Assemble elle-mme, avec une
arme des dpartements toute compose de leurs cratures.

La mer du peuple bouillonnait  leur approche. Les gardes nationales,
les fdrs, les socits populaires, les enfants, les femmes, toute
cette partie des populations qui vit des motions de la rue et qui
court  tous les spectacles publics, volaient  la rencontre des
Marseillais. Leurs figures hles, leurs physionomies martiales, leurs
yeux de feu, leurs uniformes couverts de poussire des routes, leur
coiffure phrygienne, leurs armes bizarres, les canons qu'ils
tranaient  leur suite, les branches de verdure dont ils ombrageaient
leurs bonnets rouges, leurs langages trangers mls de jurements et
accentus de gestes froces, tout cela frappait vivement l'imagination
de la multitude. L'ide rvolutionnaire semblait s'tre faite homme et
marcher, sous la figure de cette horde,  l'assaut des derniers dbris
de la royaut. Ils entraient dans les villes et dans les villages sous
des arcs de triomphe. Ils chantaient en marchant des strophes
terribles. Ces couplets, alterns par le bruit rguliers de leurs pas
sur les routes et par le son des tambours, ressemblaient aux choeurs
de la patrie et de la guerre, rpondant,  intervalles gaux, au
cliquetis des armes et aux instruments de mort dans une marche aux
combats.

On y entendait le pas cadenc de milliers d'hommes marchant ensemble 
la dfense des frontires sur le sol retentissant de la patrie, la
voix plaintive des femmes, les vagissements des enfants, les
hennissements des chevaux, le sifflement des flammes de l'incendie
dvorant les palais et les chaumires; puis les coups sourds de la
vengeance frappant et refrappant avec la hache, et immolant les
ennemis du peuple et les profanateurs du sol. Les notes de cet air
ruisselaient comme un drapeau tremp de sang encore chaud sur un champ
de bataille. Elles faisaient frmir, mais le frmissement qui courait
avec ses vibrations sur le coeur tait intrpide. Elles donnaient
l'lan, elles doublaient les forces, elles voilaient la mort. C'tait
l'eau de feu de la Rvolution qui distillait dans les sens et dans
l'me du peuple l'ivresse du combat.

Tous les peuples entendent  de certains moments jaillir ainsi leur
me nationale dans des accents que personne n'a crits et que tout le
monde chante. Tous les sens veulent porter leur tribut au patriotisme
et s'encourager mutuellement. Le pied marche, le geste anime la voix,
la voix enivre l'oreille, l'oreille remue le coeur. L'homme tout
entier se monte comme un instrument d'enthousiasme. L'art devient
saint, la danse hroque, la musique martiale, la posie populaire.
L'hymne qui s'lance  ce moment de toutes les bouches ne prit plus.
Semblable  ces drapeaux sacrs suspendus aux votes des temples et
qu'on n'en sort qu' certains jours, on garde le chant national comme
une arme extrme pour les grandes ncessits de la patrie. Le ntre
reut des circonstances o il jaillit un caractre particulier qui le
rend  la fois plus solennel et plus sinistre: la gloire et le crime,
la victoire et la mort semblent entrelacs dans ses refrains. Il fut
le chant du patriotisme, mais il fut aussi l'imprcation de la fureur;
il conduisit nos soldats  la frontire, mais il accompagna nos
victimes  l'chafaud. Le mme fer dfend le coeur du pays dans la
main du soldat et gorge les victimes dans la main du bourreau.


XXVII

_La Marseillaise_ conserve un retentissement de chant de gloire et de
cri de mort; glorieuse comme l'un, funbre comme l'autre, elle rassure
la patrie et fait plir les citoyens. Voici son origine.

Il y avait alors un jeune officier du gnie en garnison  Strasbourg.
Son nom tait Rouget de Lisle. Il tait n  Lons-le-Saulnier, dans ce
Jura, pays de rverie et d'nergie, comme le sont toujours les
montagnes. Ce jeune homme aimait la guerre comme soldat, la Rvolution
comme penseur; il charmait par les vers et par la musique les lentes
impatiences de la garnison. Recherch pour son double talent de
musicien et de pote, il frquentait familirement la maison du baron
de Dietrich, noble Alsacien du parti constitutionnel, ami de Lafayette
et maire de Strasbourg. La femme du baron de Dietrich et ses jeunes
amies partageaient l'enthousiasme du patriotisme et de la Rvolution,
qui palpitait surtout aux frontires, comme les crispations du corps
sont plus sensibles aux extrmits. Elles aimaient le jeune officier;
elles inspiraient son coeur, sa posie, sa musique; elles excutaient
les premires ses penses  peine closes, confidentes des
balbutiements de son gnie.

C'tait dans l'hiver de 1792. La disette rgnait  Strasbourg. La
maison de Dietrich, opulente au commencement de la Rvolution, mais
puise de sacrifices ncessits par les calamits du temps, s'tait
appauvrie. Sa table frugale tait hospitalire pour Rouget de Lisle.
Le jeune officier s'y asseyait le soir et le matin comme un fils ou un
frre de la famille. Un jour qu'il n'y avait eu que du pain de
munition et quelques tranches de jambon fum sur la table, Dietrich
regarda de Lisle avec une srnit triste et lui dit: L'abondance
manque  nos festins, mais qu'importe si l'enthousiasme ne manque pas
 nos ftes civiques et le courage aux coeurs de nos soldats? J'ai
encore une dernire bouteille de vin du Rhin dans mon cellier; qu'on
l'apporte! dit-il, et buvons-la  la libert et  la patrie!
Strasbourg doit avoir bientt une crmonie patriotique; il faut que
de Lisle puise dans ces dernires gouttes un de ces hymnes qui portent
dans l'me du peuple l'ivresse d'o il a jailli. Les jeunes femmes
applaudirent, apportrent le vin, remplirent les verres de Dietrich et
du jeune officier jusqu' ce que la liqueur fut puise. Il tait
tard. La nuit tait froide. De Lisle tait rveur; son coeur tait
mu, sa tte chauffe. Le froid le saisit; il rentra chancelant dans
sa chambre solitaire, chercha lentement l'inspiration, tantt dans les
palpitations de son me de citoyen, tantt sur le clavier de son
instrument d'artiste, composant tantt l'air avant les paroles, tantt
les paroles avant l'air, et les associant tellement dans sa pense
qu'il ne pouvait savoir lui-mme lequel de la note ou des vers tait
n le premier, et qu'il tait impossible de sparer la posie de la
musique et le sentiment de l'expression. Il chantait tout et
n'crivait rien.


XXVIII

Accabl de cette inspiration sublime, il s'endormit, la tte sur son
instrument, et ne se rveilla qu'au jour. Les chants de la nuit
remontrent avec peine dans sa mmoire comme les impressions d'un
rve. Il les crivit, les nota et courut chez Dietrich. Il le trouva
dans son jardin, bchant de ses propres mains des laitues d'hiver. La
femme du maire patriote n'tait pas encore leve; Dietrich l'veilla;
il appela quelques amis, tous passionns comme lui pour la musique et
capables d'excuter la composition de de Lisle. Une des jeunes filles
accompagnait. Rouget chanta.  la premire strophe, les visages
plirent;  la seconde, les larmes coulrent; aux dernires, le dlire
de l'enthousiasme clata. Dietrich, sa femme, le jeune officier se
jetrent en pleurant dans les bras les uns des autres. L'hymne de la
patrie tait trouv! Hlas! il devait tre aussi l'hymne de la
Terreur. L'infortun Dietrich marcha peu de mois aprs  l'chafaud,
au son de ces notes nes,  son foyer, du coeur de son ami et de la
voix de sa femme.

Le nouveau chant, excut quelques jours aprs  Strasbourg, vola de
ville en ville sur tous les orchestres populaires. Marseille l'adopta
pour tre chant au commencement et  la fin des sances de ses clubs.
Les Marseillais le rpandirent en France en le chantant sur leur
route. De l lui vint le nom de _Marseillaise_. La vieille mre de de
Lisle, royaliste et religieuse, pouvante de la voix de son fils, lui
crivait: Qu'est-ce donc que cet hymne rvolutionnaire que chante une
horde de brigands qui traverse la France et auquel on mle votre nom?
De Lisle lui-mme, proscrit en qualit de fdraliste, l'entendit, en
frissonnant, retentir comme une menace de mort  ses oreilles en
fuyant dans les sentiers du Jura. Comment appelle-t-on cet hymne?
demanda-t-il  son guide. _La_ _Marseillaise_, lui rpondit le
paysan. C'est ainsi qu'il apprit le nom de son propre ouvrage. Il
tait poursuivi par l'enthousiasme qu'il avait sem derrire lui. Il
chappa avec peine  la mort. L'arme se retourne contre la main qui
l'a forge. La Rvolution en dmence ne reconnaissait plus sa propre
voix!

                                                  LAMARTINE.




COURS FAMILIER

DE

LITTRATURE




XXVIIIe ENTRETIEN.

4e de la troisime Anne.




POSIE SACRE.

DAVID, BERGER ET ROI.


I

La posie lyrique est donc, dans tous les pays et dans toutes les
langues, la manifestation de ce besoin mystrieux de chanter qui
saisit l'me toutes les fois que l'me est saisie elle-mme par ces
fortes motions qui tendent les fibres de l'imagination jusqu'
l'inspiration ou jusqu' ce dlire, dlire potique, religieux,
amoureux, patriotique. Cet tat de l'me est appel par l'antiquit le
dlire sacr. Dieu, l'amour, la patrie sont les inspirations les plus
habituelles des grands lyriques, parce que la religion, l'amour, la
patrie sont les plus sublimes, les plus intimes ou les plus gnreuses
motions de l'homme. Mais, parmi ces lyriques, ceux qui chantent 
Dieu l'hymne ou la prire sont les premiers de tous. L'amour est
l'enthousiasme du coeur, la patrie est l'enthousiasme de la terre,
mais la prire est l'enthousiasme de Dieu.

Bien qu'il soit impossible de diviser les facults indivisibles de
notre nature pensante, on appelle _me_, dans les langues des ides,
cette partie de notre tre immatriel qui est la plus distincte de nos
sens et qui se confond ainsi le plus avec l'essence divine.

On appelle aussi me, dans la langue des lettres, cette partie de
notre tre immatriel qui touche le plus prs  l'organe de nos
affections, le coeur, c'est--dire la partie pathtique, aimante,
passionne de l'intelligence.

L'me, ainsi entendue, est la partie la plus divine, la plus complte,
la plus sentante, et par l mme la plus mue et la plus expressive de
nos facults pensantes. C'est par elle que la pense a du coeur, et
c'est par ce coeur immatriel de la pense que l'motion de l'me
devient plus vivante en nous et plus communicative hors de nous.

Aussi les seuls livres vritablement immortels sont-ils les livres qui
sont crits avec de l'me, et plus il y a d'me dans un livre, dans un
pote, dans un orateur, dans un historien, plus le livre, le pote,
l'orateur, l'historien sont srs de ce que nous appelons l'immortalit
sur la terre. L'esprit, l'imagination, le gnie mme (si le gnie
n'est pas de l'me) n'y peuvent rien; l'me seule fait vivre, parce
que seule elle fait sentir. Or l'humanit est sentiment bien plus
qu'elle n'est intelligence. L'intelligence est froide, l'me est
chaude; voil pourquoi elle est seule fconde! C'est le secret du
succs prodigieux et durable de certains noms d'hommes et de certains
livres; mais c'est un secret qu'on ne peut drober: c'est le secret
de Dieu. L'me, pour bien rsumer ici notre pense, est le gnie du
coeur.

L'me est par consquent le gnie essentiel du pote lyrique ou de
l'orateur, car le pote ou l'orateur ne produiront d'motions
religieuses, amoureuses ou patriotiques qu' proportion de ce qu'ils
auront t eux-mmes mus. Ils ne chanteront ou ils ne parleront du
coeur que s'ils ont plus de coeur que le reste des hommes.

Cela dit, pour nous amener au lyrique le plus pathtique de l'univers
littraire, _David_, disons un mot de la littrature sacre. La posie
lyrique, autrement dite l'ode, le psaume, le cantique, y tiennent la
plus grande place dans tous les temps et chez tous les peuples. Les
livres sacrs sont presque universellement composs de chants, comme
si le chant tait la forme du langage qui descendt le plus
naturellement du ciel et y remontt le plus naturellement aussi.


II

Nous ne prtendons pas discuter ici pour ou contre la nature
d'inspiration directe ou indirecte de ces livres sacrs; ce n'est ni
la place, ni le sujet de ces controverses dans un Cours de
littrature. Si Dieu s'tait dclar l'auteur de ces livres ou de ces
chants, l'historien de ses propres mystres, le pote de ses propres
oeuvres, quel serait donc l'insecte assez superbe, assez insens et
assez sacrilge pour se poser en critique du Crateur de la pense et
de la parole? Admirer, dans ce cas, serait presque aussi insolent et
aussi impie que critiquer. Il n'y aurait qu' s'abmer devant le Barde
suprme dans le silence et dans la poudre! La langue blasphmerait
contre le palais! l'argile en remontrerait au potier!

Nous pensons  cet gard comme _La Harpe_ dans son Cours de
Littrature ou plutt de rhtorique sacre.

Quand les pomes de Mose, de David, d'Isae, ne nous auraient t
donns que comme des productions purement humaines, ils seraient
encore, par leur originalit, par leur antiquit, dignes de toute
l'attention des hommes qui pensent, et, par les beauts littraires
dont ils brillent, dignes de l'admiration et de l'tude de ceux qui
ont le sentiment du beau.

Lisons donc ces chants inspirs; ils ont pass par des bouches
humaines, et, sous ce point de vue au moins, ils ressortent du
jugement humain.


III

Les livres sacrs ou divinement inspirs tiennent une place immense
dans la gographie littraire du globe, et surtout du globe antique.
L'imagination, plus impressionnable, jouait, dans ce monde antique, un
plus grand rle que dans les temps modernes; la critique n'y existait
pas. Les _Vdas_ chez les Indiens, les _Kings_ chez les Chinois, le
_Zend-Avesta_ chez les Persans, les _Chants orphiques_ chez les
Grecs, les feuilles mme de la _Sybille_ chez les Romains, la Bible et
les Psaumes chez les Hbreux, sont les principaux monuments sacrs de
ces diffrentes zones de la terre. Toute civilisation, toute religion
reposent sur un livre. Les livres sont les pyramides des penses de
l'homme, ou plutt les livres sacrs sont les temples intellectuels
qui semblent avoir pouss d'eux-mmes et sans architectes du sol, pour
contenir les ides de l'humanit sur Dieu ou les dieux. Les potes
lyriques (ceux qui chantent), les auteurs des hymnes, des cantiques,
des psaumes, des prophties, taient alors les inspirs d'en haut, les
oracles vivants, les prophtes.

Plus tard cette inspiration de l'enthousiasme chant, descendit plus
bas dans les littratures purement profanes, et, de sacre qu'elle
tait, cette inspiration devint purement littraire. Alors naquirent
les lyriques patriotes, comme Tyrte, les lyriques philosophes, comme
Orphe ou Solon, les lyriques rotiques, comme Anacron et Sapho, les
lyriques purement potiques, comme Horace (chantant pour chanter et
pour plaire); enfin les lyriques acadmiques de nos derniers sicles,
comme Hafiz en Perse, Ptrarque en Italie, Dryden en Angleterre,
Klopstok, Gthe, Schiller en Allemagne, Malherbe, Racine,
Jean-Baptiste Rousseau, Lefranc de Pompignan et les grands chanteurs
contemporains de notre pays, au sommet desquels chantait Victor Hugo,
enfant, ce Benjamin de la tribu de la lyre.

Aujourd'hui nous ne parlons que des lyriques hbreux, et
principalement de David, le pote berger, le pote guerrier, le pote
roi, le plus complet, le plus pathtique, le plus religieux de ces
prophtes. David n'est pas seulement le plus inspir, mais le mieux
inspir de tous ceux qui coutrent chanter en eux l'inspiration
humaine en s'accompagnant d'une harpe. David fait ternellement couler
les larmes de son coeur dans le coeur d'autrui, avec le doux murmure
du suintement de la source du Silo dans la valle des Lamentations.


IV

Parlons d'abord de sa harpe, symbole sans doute, mais instrument rel
aussi de son inspiration.

 cette poque, dit le philosophe allemand Herder dans sa belle
Histoire de la Posie des Hbreux,  cette poque de l'ge du monde,
la posie et la musique taient troitement unies; les potes et les
musiciens n'taient presque toujours qu'une mme personne. _Asoph_ et
_Hmon_ prophtisaient, c'est--dire potisaient en faisant rsonner
les cordes de leur harpe. lyse fit venir un joueur d'instrument pour
qu'il veillt en lui le don de prophtie ou l'inspiration. La
puissance potique s'accrot quand elle est soutenue par la musique.

Mose avait donn  ce don de prophtie ou d'inspiration une immense
autorit, en faisant de son peuple, gouvern par Dieu mme, une
rpublique thocratique dont la tribu de Lvi avait exclusivement le
sacerdoce, organe alors de la souverainet divine.

Ce gouvernement d'une rpublique fdrative par une thocratie sacre
et centrale, continue le philosophe allemand, tait le plus idal des
gouvernements. Quant  moi, j'avoue que je souhaiterais pour tous une
telle Constitution, car elle seule ralise ce que tous les hommes
dsirent, ce que tous les politiques sages ont cherch  leur donner,
ce que Mose seul sut concevoir et excuter, c'est--dire une
organisation sociale qui fait comprendre au peuple que c'est la loi,
et non l'homme, qui rgne, que la nation doit librement accepter ce
gouvernement divin de la raison et de la loi, et l'exercer sans
tyrannie, que nous n'avons pas t crs pour tre enchans et
contraints comme des esclaves, mais pour tre guids et conseills par
une puissance invisible, sage et providentielle.

Telle tait la Constitution thocratique de Mose. La loi rgnait
seule; fonde sur la volont de Dieu, et soutenue par la voix unanime
du peuple, elle avait son trne dans le temple national. Ce temple
tait la tente du Dieu du pays. Il appartenait aux douze tribus qui,
en s'y runissant pour recevoir ses oracles, ne formaient qu'une seule
famille, la famille de Jhova! Les affaires publiques s'y traitaient
par la dcision des _Juges_ et par les exhortations des prophtes.


V

Les prophtes taient donc non-seulement des potes, des inspirs,
mais des tribuns sacrs qui enseignaient le peuple par la parole, qui
rchauffaient, qui l'entranaient par l'loquence. Seulement, dans ce
peuple de l'enthousiasme, l'loquence et la posie fondus ensemble
n'taient qu'une seule puissance, la puissance de la parole inspire
ou de ce qu'on appelle la parole de Dieu! La langue, image, mais
monotone comme la solitude, tait oratoire et loquente comme la
libert. C'tait de l'arabe concentr, une langue forte et brve, qui
n'exposait pas la pense, mais qui la lanait au ciel ou aux hommes.
On voyait qu'elle avait t construite, comme celle de Job, pour un
dialogue quelquefois familier, quelquefois pre et terrible, entre la
foudre humaine et la foudre divine. C'tait par consquent l'idiome le
plus lyrique qu'un pote pt trouver tout prpar pour lui; car tout
homme inspir tait prophte, tout le peuple tait choeur, et Jhova
lui-mme prenait la parole  chaque instant, souverain pote qui
parlait par le tonnerre et l'clair dans les nues.


VI

Telle tait la langue que David allait avoir  faire chanter, prier,
pleurer pour toutes les prires, pour tous les hymnes et pour tous les
sanglots des sicles.

Mais s'il avait la langue toute faite par Isae, o allait-il prendre
les inspirations et les sentiments?

Dans sa propre vie.

Y en eut-il jamais une o le pote et l'homme aient t plus confondus
en un seul cri? Y en eut-il jamais une  la fois plus lyrique, plus
pique et plus dramatique?

Nous venons de la relire, cette vie, avec une attention que nous ne
lui avions jamais donne, dans la Bible. Nous avions en mme temps
Homre sous notre oreiller, comme Alexandre; nous passions des nuits
rcentes d'insomnie  feuilleter tantt l'_Iliade_ d'Homre, tantt la
vie de David dans la Bible. Nous confessons que la vie du prophte
berger et du pote roi dans la Bible est par elle-mme un pome mille
fois plus riche en aventures, en pittoresque, en intrt, en
pathtique, en drame, que l'_Iliade_. Il y a dans une telle vie de
quoi faire vingt potes, si David n'avait pas t dj pote en
naissant. Qu'on en juge par l'esquisse abrge de cette existence.


VII

L'orageuse libert du gouvernement rpublicain, sous les Juges, a
fatigu le peuple d'Isral. Les prtres, pour s'appuyer sur un pouvoir
unitaire qui leur sera  la fois secourable et asservi,  l'imitation
du gouvernement gyptien, ont donn des rois au peuple.

Sal, leur instrument, est sacr par eux.

Il rgne, il combat, il est un grand homme; mais ce grand homme est,
comme Jules Csar, sujet aux infirmits mentales du gnie. Il a des
accs d'pilepsie ou de dmence.

Ces accs assombrissent et enveniment par moments son caractre.

Il flotte dans une anxit tragique entre la ncessit de servir les
prtres qui l'ont fait roi et la crainte de perdre sa couronne avec la
victoire.

Il lui faut des auxiliaires hroques dans son arme, et dans chaque
hros qu'il suscite il redoute de rencontrer un comptiteur  la
souverainet. Fils du prophte, il dteste en secret les prophtes de
lumire, et il cherche  leur opposer les devins, prophtes de
tnbres.

Samul, le roi du sacerdoce, s'en aperoit et rejette Sal de son
coeur; ce prophte reoit de l'inspiration l'ordre de sacrer
secrtement un roi plus docile. Il se rend, sous des apparences de
paix,  Bethlem, qui tait la ville sainte (le Reims de la Jude). Il
fait comparatre devant lui les chefs de la ville et leurs enfants,
pour que Jhova lui dsigne sur place le roi futur, et pour qu'il le
sacre lui-mme au nom de la prophtie. La scne est plus qu'homrique,
elle est patriarcale et sacerdotale  la fois.

Les chefs amnent leurs fils, les premiers ns, les plus beaux, les
plus forts, devant le prophte. Il les carte l'un aprs l'autre au
nom de Jhova. Enfin un chef de pasteurs, un pre de famille, nomm
Isa, de Bethlem, lui amne ses sept fils; ils sont rejets.

Et le prtre dit  Isa, le pre de famille: Sont-ce l tous tes
fils?

Isa rpondit: Il y a encore un tout petit garon qui garde les
brebis.

Et Samuel dit  Isa: Envoie-le chercher et prsente-le-moi.

Le petit berger vient, amen par son pre par pure obissance, et
Jhova parle dans le coeur du prophte. Il lui dit: Lve-toi et
rpands de l'huile sur sa tte, car c'est celui-l!


VIII

Pendant que cela se passait  Bethlem,  l'insu de Sal et de
l'arme, le roi est saisi d'un de ces accs de dmence que la musique
seule, ce remde de l'me, a le don de calmer. On cherche un musicien,
on n'en trouve pas dans le camp.

Quelqu'un dit: J'ai entendu un petit berger des montagnes de
Bethlem, fils d'Isa, qui joue merveilleusement de la harpe en
gardant ses brebis.

On fait venir le jeune musicien.

Il endort en effet par les sons de sa harpe les convulsions du roi.

Sal s'attache  cet enfant, comme le malade  celui qui le soulage;
il le garde quelques jours au camp; puis l'enfant retourne  son
troupeau, vers Bethlem.


IX

Nous avons parcouru nous-mme, non loin de Bethlem, cette charmante
valle du Trbinthe.

Sal y tait alors camp devant les Philistins pour leur fermer
l'accs des groupes de montagnes et des plateaux levs de Jude qui
portent Sion et Bethlem.

C'est une valle de Grce cache entre les pres montagnes de
Chanaan. Les flancs abaisss en larges degrs de ces montagnes
descendent comme des plis de terre gristre vers le fond du vallon;
les pentes sont taches  et l de groupes de grands arbres noirs,
cyprs, cdres, sapins. Ces arbres rares gardent un pan de leur ombre
aux troupeaux sur ce sol calcin.

Un torrent traverse la valle en serpentant  peine; son lit, dessch
 l'poque o je le traversai, semble rouler des galets et des rochers
au lieu d'ondes. Mes chevaux et mes nes n'y trouvrent pas une flaque
d'eau pour y tremper leurs langues.

C'est ce torrent qui sparait le camp de Sal du camp des Philistins.
On se rend parfaitement compte,  l'aspect des lieux, de la situation
des deux armes et de la stratgie trs-militaire de Sal, pour
couvrir les villes et les pturages de son petit peuple. De lgers
monticules, entre lesquels les Philistins, venant du ct de la Syrie,
cherchaient  se glisser, font onduler la valle au del du lit du
torrent. Plus loin l'horizon se noie dans la brume lumineuse que le
soleil de Jude fait rejaillir des rochers, des flancs des collines et
des pierres roules des fleuves taris.

Cette scne des premiers exploits de l'enfant pote surgit devant moi
comme une pastorale de Thocrite. Je la vois encore aujourd'hui, et
j'y vois l'enfant prs du trbinthe, avec sa harpe d'corce et avec
sa fronde de berger.


X

Cependant l'immobilit des deux armes se prolongeait; l'une n'osait
pas avancer, l'autre ne pouvait pas reculer sans livrer le peuple.
Tout se bornait  des insultes et  des bravades entre les postes
avancs. Un guerrier colossal, un btard de Geth, une espce d'Achille
asiatique, nomm Goliath, dfiait et immolait tous les jours les plus
valeureux guerriers de Sal.

Le pre de David, Isa, qui avait ses trois fils les plus avancs en
ge  l'arme, dit un jour au petit David: Va au camp, et porte 
manger,  tes frres, ces pains d'orge et ces dix fromages; tu me
rapporteras de leurs nouvelles.

David obit, remet son troupeau  un berger et va dans le camp. On ne
s'y entretenait que du gant, l'effroi de l'arme et du peuple; on n'y
parlait que des rcompenses promises par Sal  celui de ses guerriers
qui abattrait l'insolence du btard de Geth.

Le berger laisse ses dix pains et ses dix fromages aux mains des
gardes des bagages, aux barrires du camp. Il s'avance jusqu'aux
avant-postes pour voir la bataille; il y rencontre l'an de ses
frres. Celui-ci le gronde de sa curiosit. Pourquoi es-tu venu? Et
pourquoi as-tu laiss ce peu de brebis abandonnes au dsert? Je
reconnais bien l ton orgueil et la malice de ton coeur. Tu es
descendu pour regarder la bataille!

L'enfant se dtourne humblement et continue  s'informer du prix que
l'on propose  celui qui rprimera les outrages du btard de Geth. Il
va enfin s'offrir  Sal pour accomplir cet exploit.

Tu n'es qu'un faible adolescent, lui dit le roi avec incrdulit,
et ce Philistin est un guerrier consomm ds sa jeunesse!--Quand
l'ours ou le lion venait pour enlever un mouton du troupeau de mon
pre, j'ai tu l'ours et le lion, rpond David.


XI

On revt le berger de la cuirasse, du casque, des armes du roi.--Je
ne puis marcher sous cette armure, dit-il, car je n'en ai pas
l'habitude.

Il dpouille ces armes; il ne prend que son bton de berger, sa fronde
et cinq pierres polies et aigus dans le lit du torrent.

On connat le combat. Le btard tombe sous la fronde du berger. David
lui coupe la tte et la rapporte au roi, au milieu des bndictions de
la multitude.

Quelle scne pastorale, quelle scne hroque et quelle vrit!
quelle simplicit, quelle navet de moeurs et de dialogue dans ce
chapitre de la Bible! Homre est emphatique  ct. Except dans
l'_Odysse_, il n'a point d'invention potique comparable  cette
histoire des anciens jours.

Ajoutons: et quel dbut pour la vie d'un pote et d'un hros!


XII

Cette fois Sal garde David dans son camp. Le fils du roi, Jonathas,
s'attache au jeune berger de l'amour d'un frre, d'un _amour de
femme_, dit la Bible, pour en exprimer la tendresse.

Aprs la bataille remporte par les Isralites, l'arme rentre en
Jude aux acclamations de la multitude. Le peuple, qui aime surtout le
merveilleux, et qui prfre partout les Jeanne d'Arc et les _Dunois_
aux vieux rois, s'enthousiasme pour ce berger; il l'lve au-dessus
de Sal lui-mme dans ses bndictions sur la route.

Le roi prend ombrage de cette popularit naissante. Il se souvient
qu'il a t appel au trne lui-mme par Samuel, qui l'avait rencontr
cherchant les nesses de son pre. Il souponne dans ce favori du
peuple un instrument des prophtes. De quelle famille est sorti cet
enfant? demande-t-il  son gnral _Abner_, et que lui faut-il de
plus pour tre roi?


XIII

Saisi d'un accs de son mal sur la route, il veut frapper de sa lance
le jeune harpiste qui chante et qui joue de son instrument auprs de
sa couche. La lame mal dirige est dtourne par la Providence, ce
hasard des grands hommes; elle ne perce que le mur. Cette prservation
divine tonne et intimide de plus en plus le roi. Il cherche  lier
l'enfant par la reconnaissance  sa famille, il lui donne sa fille
Michol pour femme; mais il la lui donne pour sa ruine, dit-il
lui-mme, car il lui demande pour dot cent dpouilles d'ennemis,
esprant qu'il prira dans tant de combats.

Deux cents dpouilles sont apportes. La popularit du hros s'accrot
de tant de gloire; avec la popularit, la jalousie du roi. Sal
propose  Jonathas, son fils, de le dlivrer de David par
l'assassinat. Jonathas avertit son ami, le fait cacher, intercde pour
lui, le justifie, obtient sa grce.

Mais cette rconciliation, ouvrage de l'amiti dsintresse du fils
de Sal, ne dure pas. Une seconde fois Sal, saisi d'une fureur relle
ou simule, pendant que son pote l'endort aux sons de ses vers et de
sa harpe, cherche  le percer de sa lance.

David s'enfuit.

Le roi le fait poursuivre et envelopper dans sa maison par ses gardes,
pour le tuer quand il en sortira le matin.

La tendresse de sa jeune pouse, Michol, veille sur lui, dcouvre les
assassins, fait descendre David par la fentre et place une statue
revtue d'un casque sur sa couche, afin de faire croire aux gardes que
son mari dort et de lui laisser, par ce subterfuge, plus de temps pour
la fuite.


XIV

David fuit, en effet; il va trouver Samuel, qui a prophtis sur lui 
Bethlem.

Sal l'y poursuit; mais, au lieu de frapper, Sal se couche  terre,
vaincu par on ne sait quel esprit de terreur du sacerdoce, et il
prophtise, c'est--dire il tombe en extase devant le prophte.

David revient en secret  Jrusalem. Jonathas et lui se jurent
alliance dans un champ hors de la ville.

La manire dont Jonathas promet  son ami de le prvenir des
dispositions du roi  son gard est tout  fait pastorale. Cache-toi
 cette place, lui dit-il, prs de cette pierre. Je viendrai demain
avec mes serviteurs tirer de l'arc sur la colline; je tirerai trois
flches comme pour atteindre la pierre; j'enverrai un de mes
serviteurs pour me les rapporter. Si je dis  mon serviteur: Les
flches sont en de de la pierre, cela voudra dire: Reviens avec
assurance; je te le jure par le Dieu vivant, il n'y a pas de danger;
mais si je dis  mon serviteur: Les flches sont au del de la pierre,
alors sauve-toi, car le roi t'aura disgraci.

Fils d'une courtisane, dit Sal  Jonathas son fils, pourquoi
aimes-tu le fils d'Isa de Bethlem? Tant qu'il vivra sur la terre il
n'y aura de sret ni pour toi ni pour le royaume. Amne-le-moi donc,
car il est le fils de la mort.


XV

Mais tout se passa comme il avait t convenu entre Jonathas et son
ami. Les flches furent lances, le but dpass; l'enfant qui les
rapportait fut cart, sous prtexte de rapporter l'arc  la ville.
David et son ami pleurrent en s'embrassant et en se sparant.

Quelle scne pathtique que cette double amiti entre laquelle
s'interpose vainement la comptition d'un royaume! Aucun pome pique
ne prsente une plus touchante contradiction entre l'ambition et le
coeur dans la destine de deux adolescents qui s'aiment, pendant que
leur destine s'abhorre!


XVI

David, rduit au dsespoir, s'en va vers Bethlem.

Dans une caverne, ses frres, ses amis, les bergers, les proscrits de
la contre se rassemblent autour de lui, au nombre de quatre cents
hommes. Ils s'arment pour sa dfense, et pour vivre non en factieux,
mais en aventuriers, sur les frontires du royaume.

Le jeune chef va demander asile au roi voisin des Moabites.

La fureur contenue de Sal fait enfin explosion contre les prtres qui
favorisaient David; il en fait massacrer quatre-vingt-cinq par ses
gardes idumens, Arabes du dsert qui ne respectent pas le sacerdoce
hbraque.

Ce coup d'tat sanglant de Sal contre ceux qui l'ont lev  la
souverainet ne fait qu'exasprer la situation.

David grossit sa bande de tous les partisans du sacerdoce. Tantt
vainqueur, tantt vaincu, il erre dans les forts des bords du
Jourdain qui servent de limites au dsert.

Sal le poursuit avec trois mille hommes au dsert d'Engaddi; le roi
entre pour se reposer dans une de ces immenses cavernes creuses par
les eaux dans les flancs des roches d'Engaddi. Nous y avons souvent
dormi nous-mme, pote sans harpe et sans pe de l'Occident.


XVII

Cette caverne avait deux branches ramifies sous la montagne.

David et ses soldats taient abrits sous l'une pendant que Sal
dormait sous l'autre.

La vie du roi tait dans les mains du proscrit.

Le proscrit, toujours respectueux envers le perscuteur, se contente
de couper pendant son sommeil le bord du manteau de Sal pour lui
montrer qu'il aurait pu aussi impunment lui couper la tte. Puis il
se repent mme de cette lgre atteinte au respect d  la royaut.

Quand Sal s'veilla et sortit de la caverne, David le suivit de loin
avec ses compagnons de guerre, le bord du manteau coup dans la main.

Et il s'en allait, dit la Bible, l'invoquant de loin par derrire et
disant: Mon matre mon roi! mon matre et mon roi!

Et Sal se retourna; et David, touchant la terre de son front,
l'adora!

Voyez dans mes mains le pan coup de votre manteau! Quand vous
dormiez dans la caverne je n'ai point voulu porter ma main sur
vous!...

--Oui, je vois que tu es meilleur que moi, rpondit Sal. Tu
rgneras certainement sur Isral! Jure-moi seulement par Jhova que tu
ne feras pas prir ma famille aprs moi! que tu n'effaceras pas mon
nom de la maison de mon pre!

Et David jura. Puis il remonta sur les hauts lieux avec ses compagnons
de guerre.

David parat avoir t  cette poque un des premiers exemples de
cette chevalerie errante et hroque, toujours pratique en Arabie,
redressant les torts, protgeant les faibles, punissant, pillant,
tuant les oppresseurs, et se faisant ainsi parmi les tribus des
campagnes une renomme de tuteur ou de vengeur du peuple qui devait
invitablement le porter au trne ou au supplice.

Le Tasse et l'Arioste n'ont rien d'aussi romanesque dans leurs
aventures de chevalerie que la rencontre de David et de la belle
Abigal, son second amour, sur la montagne du Carmel. Nous avons vu de
nos yeux des scnes presque aussi pittoresques, aussi patriarcales,
entre les Arabes de notre caravane et les femmes du pays, dans le
sentier entre la mer et les bois, sur les flancs de cette mme
montagne.

Voici la rencontre, d'aprs la Bible.


XVIII

David, sachant qu'un homme riche, nomm Nabal, habite sur le plateau
du Carmel, ordonne  ses compagnons mourants de faim de respecter ses
troupeaux; puis il lui envoie demander des vivres pour lui et pour
eux.

L'avare Nabal refuse.

David choisit quatre cents hommes d'lite parmi les siens pour aller
arracher par la force ce qu'il n'a pu obtenir par des services.

La belle Abigal, pouse de Nabal, apprend, en l'absence de son mari,
que David s'avance vers sa demeure.

Elle prend deux cents pains, deux outres de vin, cinq moutons cuits,
cinq corbeilles d'orge, cent grappes de raisin, deux cents corbeilles
de figues, et elle en charge ses nes. Monte sur une nesse, elle
descend, accompagne de ses serviteurs, au pied de la montagne,
au-devant de David,  l'insu de son mari.

Lorsqu'elle aperut David, dit le pome, elle descendit de son ne,
s'inclina, agenouille sur la pierre du chemin, et, adorant le jeune
chef, elle lui dit: Remettez  Nabal son iniquit et sa dmence, et,
s'il s'lve un jour un homme qui vous perscute et qui recherche
votre vie, votre me sera prserve parmi les mes des vivants, et
l'me de vos ennemis sera agite comme la pierre tournoyante lance en
l'air par la fronde!

Et alors, quand vous serez roi, souvenez-vous de votre servante!

David, frapp de la beaut d'Abigal et touch de son loquence,
accepta les prsents et renona  sa vengeance. Abigal, revenue en
sa maison, trouve son mari ivre au milieu d'un festin; elle lui
raconte le danger qu'il avait couru. Il en mourut de peur. David,
apprenant sa mort, demanda par ses envoys Abigal pour pouse:
Laquelle, se levant, dit le verset, se prosterne  terre, adore
Jhova et dit: Voici votre servante; que je sois comme une servante
pour laver les pieds des serviteurs de mon matre!

Et elle monta sur une nesse, et cinq jeunes filles la suivirent, et
elle pousa le hros.

Sal avait enlev  David sa premire pouse Michol; il l'avait donne
 un autre de ses favoris, Phalti, fils de Las, qui tait de Gallim.


XIX

Poursuivi de nouveau par Sal, le jeune chef ose descendre une nuit
dans le camp avec Abisa, un de ses plus intrpides compagnons. Ils
entrent dans la tente du roi endormi. Abisa veut profiter de
l'occasion pour le frapper; David, toujours fidle et respectueux,
retient encore sa main; il se contente d'emporter la lance et la coupe
du roi.

On voit que sa seule pense est de flchir son matre  force de
preuves de fidlit.

Sal enfin succombe avec Jonathas, aprs une bataille perdue contre
les ennemis d'Isral, et il se perce de son pe.

On apporte ses armes et ses habits  David, migr alors chez les
Amalcites. Il pleure sur le roi et sur Jonathas; il chante un chant
funbre. On y sent la sincrit de la douleur et le remords du
patriotisme, au milieu des nations trangres qui se rjouissent de
leur victoire sur son pays.

Il rentre en Jude et habite Hbron en attendant que la nation et les
prtres se dcident entre les fils de Sal et lui.

Abner, le gnral le plus accrdit de Sal, soutient pendant sept ans
la cause de la famille royale.  la fin, il cde  l'amour que lui
avait inspir _Respha_, jeune concubine de Sal, et il l'pouse. On
lui reproche cette audace. Il s'indigne et jure de se venger de cet
outrage en reconnaissant David.

Abner est tu en trahison pendant sa ngociation perfide avec David.
Bientt le fils de Sal lui-mme est assassin pendant son sommeil. Le
peuple entier se prcipite vers Hbron pour reconnatre roi son hros
expatri.

Son rgne, qui commence alors, n'est qu'une vicissitude d'exploits et
mme de crimes. La souverainet l'enivre, le sang l'allche, l'amour
le corrompt; mais il ne perd point son gnie potique avec sa vertu;
il est  lui-mme son propre barde. Enfin il aggrave ses crimes par
l'ingratitude et la perfidie la plus odieuse dans ses amours avec
Bethsabe, qu'il aperoit au bain, qu'il arrache de sa demeure, et
dont il fait tuer le mari pendant que ce guerrier se dvoue pour lui
sur le champ de bataille.

Le prophte Nathan, courageux vengeur du crime, force David  se
condamner lui-mme par la parabole de la brebis unique drobe  son
pauvre possesseur.

Mais le pauvre n'avait qu'une petite brebis qu'il avait achete en
nourrice, et qui avait t leve sous son toit avec ses enfants,
mangeant son pain, buvant dans son cuelle et dormant sur son sein, et
il l'aimait comme sa fille!

Quel pote pique a de pareils accents sortis du coeur? Quelle justice
parle au coeur en pareilles images? Quel talion de misricorde demande
ainsi au coupable des larmes pour du sang?


XX

De ce jour, en effet, le pote-roi est frapp par la main de Jhova
dans sa vieillesse; il est tmoin des dchirements de sa maison, des
outrages de ses enfants  leur propre soeur, des rvoltes et des
comptitions au trne de ses fils entre eux. Il erre, chass et
poursuivi comme un proscrit, sur ces mmes hauteurs et dans ces mmes
forts d'o il est descendu pour anantir la dynastie de Sal. Il n'a
d'autre consolation que sa harpe, qui se trempe de ses pleurs et qui
sanglote sous la main de ses repentirs.

Nous le demandons  Homre,  Virgile,  Dante,  Milton, au Tasse, y
eut-il jamais une vie d'homme qui fut aussi naturellement un pome
pique? y eut-il jamais pour un pote une source plus abondante, dans
son propre coeur, d'motions, d'hymnes ou de larmes? Et si Dieu
lui-mme a voulu se faonner, dans un coeur d'homme, un instrument
capable de crier, de chanter ou de pleurer pour l'humanit tout
entire, Dieu lui-mme aurait-il pu ptrir autrement le coeur de cet
homme?

Aussi David est-il devenu le pote des mes et le pote des temples.

Lisons maintenant ses chants, et essayons de recomposer cette vie avec
ses hymnes ou avec ses gmissements immortels. Le pote et la posie
sont ici une seule chose. Il n'y a pas une note de cette harpe qui ne
soit un homme; il n'y a pas une fibre du coeur de cet homme qui ne
soit une note! Et, pour comble de merveille, tout ce chant monte 
Dieu, et toute cette posie est un holocauste, une prire, une
humilit ou une sanctification.


XXI

Maintenant, pour nous faire une ide juste de ce qu'est la posie
lyrique, coutons chanter dans un mme homme d'abord ce pauvre petit
berger des montagnes de Bethlem; puis cet adolescent arm de sa
fronde, librateur de son pays; puis ce musicien favori de Sal
assoupissant avec sa harpe les convulsions d'esprit de son roi; puis
ce proscrit cherchant asile dans les cavernes de Moab; puis ce chef de
bande et de parti courant les aventures sur les frontires de la
Jude; puis ce roi choisi par les prtres et acclam par le peuple
pour teindre la race de Sal et pour fonder sa propre dynastie; puis
ce souverain exalt par sa haute fortune, ne refusant rien  ses
intrts ni  ses amours, et ternissant ainsi sa vieillesse aprs
avoir couvert d'innocence et de gloire ses jeunes annes; puis le
vieillard puni, repentant, rappel  Dieu par l'extrmit de ses
chtiments, et convertissant encore ses sanglots en cantiques pour
flchir et pour attendrir son juge l-haut.

On voit qu'aucune note de la vie humaine ne manque  cette harpe, dont
les vibrations rsonnent encore jusqu' nous.


XXII

Mais pour sortir du style figur, qu'tait-ce en ralit que cette
harpe dont les potes hbreux, et surtout David, accompagnait ses
chants?

Il parat, d'aprs l'criture, que David, tout  la fois musicien et
pote, avait deux instruments, l'un pour la _mlodie_, l'autre pour
l'_accompagnement_ de ses vers. L'criture, en effet, nous parle
d'abord d'un petit berger, fils d'un nomm Isa, de Bethlem, que les
officiers de la tente de Sal ont entendu jouer dlicieusement de la
flte sur la colline en gardant les brebis de son pre. C'est pour
cela qu'on songe  lui et qu'on le fait venir la premire fois au
camp, afin d'amuser et de calmer la maladie mentale du roi.

Mais, indpendamment de ce talent de joueur de flte, quand l'ge eut
dvelopp le gnie potique et la valeur hroque du jeune berger, il
parat, par le langage subsquent de l'criture, que David, comme les
autres prophtes de la Jude ou de l'Arabie, rejeta la flte et prit
la harpe, instrument plus viril, aux cordes graves, qui inspirait ou
accompagnait toujours les vers en ces temps-l. Cette harpe hbraque
tait sans doute un instrument  deux ou trois cordes, semblable 
celui que les Grecs appelaient _lyre_, et dont Achille s'accompagne
pour pleurer Brisis sous sa tente ou au bord des flots de la mer, au
ravissement de son ami Patrocle.


XXIII

Et quelle tait la forme, la mesure, le rhythme, la consonnance, le
mtre de ces chants potiques, de ces vers sacrs? Avaient-ils
l'hmistiche, les pieds, la rime de ce langage _nombreux_ et musical
que les Grecs, les Latins et nous, nous appelons aujourd'hui des vers?

Il parat que la langue hbraque, quoique dj trs-image et
trs-savante, n'tait pas encore arrive  cette invention parfaite
des vers, qui change les mots en notes, et qui fait chanter le style
comme une musique  laquelle on bat la mesure avec une rigoureuse
prcision. Il parat que la forme potique et versifie de cette
langue alors consistait principalement dans la _rptition_ ou dans
l'_cho_ de la mme pense, se retrouvant dans la mme phrase,  peu
prs dans le mme nombre de mots, de manire  se faire consonnance 
elle-mme, comme l'cho fait consonnance au cri qu'on lui jette.

Cette prosodie de la consonnance de deux penses se rpondant, comme
deux voix, du commencement du vers et  la fin de la strophe, avait
sans doute t inspire aux premiers potes ou prophtes hbreux par
la nature de leur contre. La forme creuse des valles et des ravins,
la sonorit des rochers qui percent partout la terre, le
retentissement des nombreuses cavernes qui dchirent partout aussi le
creux de ces roches, y multiplient les chos. Les pasteurs de cette
nation pastorale, frapps sans doute de la symtrie avec laquelle ces
ravins, ces rochers, ces cavernes rptaient leurs fltes ou leur
voix, cherchrent naturellement  imiter cette rptition musicale
dans leur prosodie. De l ce que les rudits appellent le
_paralllisme_, dans les chants piques ou lyriques de la Bible;
paralllisme dont nous croyons, nous, ignorant, trouver la vritable
origine dans l'imitation de l'cho. Et ce n'est pas seulement
l'oreille qui est frappe et instinctivement charme par cette
consonnance du mot avec le mot; c'est l'me. S'il y a cho dans nos
oreilles, il y en a un galement dans nos penses; l'esprit de l'homme
aime  se rpter deux fois ce qu'il pense et ce qu'il sent, comme
pour s'affirmer davantage  lui-mme ce qu'il a pens ou ce qu'il a
senti, et comme pour jouir ainsi deux fois de sa propre facult de
penser et de sentir. Qu'est-ce que la rime elle-mme dans nos langues
modernes, si ce n'est la consonnance du premier vers se faisant cho
dans le second?

Cette rptition de la mme ide dans la premire partie du verset, et
se reproduisant presque en mmes termes dans la seconde partie, avait
chez les anciens et chez les Hbreux videmment une autre cause.

Cette cause, c'tait la facilit que cette rptition donnait au
peuple ou au _choeur_ de s'associer au chant du pote, en rptant
aprs lui ce qu'il avait dj dit ou chant. Cette intention de prter
ainsi une espce de refrain au choeur ou au peuple est frappante dans
certains psaumes de David. En les lisant, on entend d'ici le choeur ou
le peuple, auquel on jette le refrain, qui le reoit sur les lvres
et qui le faire retentir en le prolongeant jusqu'au ciel.

Cela dit, il est facile de se rendre compte de la flte, de la harpe
et de la prosodie du berger musicien et du roi-pote. coutons-le
chanter.


XXIV

Mais, d'abord, pourquoi coutons-nous chanter de si loin ce lyrique
Hbreu, et pourquoi n'coutons-nous _Pindare_ que dans nos acadmies
et dans nos coles? Pourquoi n'coutons-nous Anacron ou Horace que
dans nos loisirs voluptueux d'esprit?

Disons-le d'un mot: ce n'est pas seulement parce que le christianisme,
hritier du judasme, s'est empar de ces pomes lyriques de David
comme il s'est empar des vases et des parfums du temple de Salomon,
et qu'il en a fait le manuel de nos crmonies, de nos pits ou de
nos larmes; non, c'est que Pindare, Anacron, Horace ne sont que des
lyres, et que David est une me. La lyre profane n'a son cho que dans
les oreilles raffines d'un peuple ou d'un temps; l'me a son cho
dans toutes les mes et dans tout l'univers sensible. Or, nous le
rptons ici, le caractre spcial de David, c'est d'exprimer l'me de
l'humanit dans toutes les phases, dans tous les sentiments, dans tous
les lieux, dans tous les temps. Toute me qui jouit, qui souffre, qui
combat, qui triomphe, qui prie, qui gmit, qui sanglote, qui se
reconsole, qui se repent, qui se replie du monde et qui se rfugie au
ciel, cherche en elle-mme des paroles, et, ne les trouvant pas en
elle, elle ouvre les Psaumes et elle trouve des milliers de versets
qui jouissent, souffrent, luttent, prient, gmissent, pleurent,
invoquent ou s'extasient  l'unisson de son me. Ces Psaumes sont le
vocabulaire universel des joies ou des douleurs de l'homme. C'est que
ce pote tait plus qu'un pote; il tait l'inspir de l'humanit
passe et de l'humanit future.


XXV

Il y a dans le premier chapitre du livre des Rois, intitul _Samuel_,
un ou deux versets tout  fait caractristiques des moeurs du temps et
du genre d'inspiration qui distingue David des autres potes lyriques
de toutes les langues.

Voici ce passage de la Bible:

Un homme de la montagne d'phram, nomm Elcana, avait une femme
strile, nomme Anne.

Et celle-ci, honteuse de sa strilit devant ses compagnes, pleurait
et refusait toute nourriture.

Anne! est-ce que je ne vaux pas mieux par ma tendresse pour vous que
dix enfants? lui dit son mari.

Or cette femme,  ces paroles, consentit  boire et  manger, et
elle s'en alla au Temple pour supplier, dans sa douleur et dans ses
larmes, le Seigneur de lui accorder l'objet de son voeu.

Et, pendant qu'elle articulait  voix basse ses prires qui se
pressaient sur ses lvres, le grand prtre aperut cette femme.

Et, n'entendant aucune voix distincte sortir de sa bouche, mais
voyant seulement le mouvement convulsif de ses lvres balbutiant, le
grand prtre crut que cette femme tait ivre de vin, et il dit  cette
femme: Jusqu' quand durera votre ivresse? Laissez vaporer la vapeur
du vin qui vous agite.

Mais la femme lui rpondit: Je ne suis qu'une pauvre femme dans
l'anantissement de sa douleur; je n'ai point got de jus de la vigne
ni d'aucune boisson qui enivre l'homme; mais _je rpandais mon me_
ici devant mon Dieu.

Ne me confondez pas avec les femmes qui adorent les dieux trangers,
parce que dans la mer de mon angoisse j'ai pri obstinment et sans me
rebuter le Seigneur!

Cette femme qui parat ivre du jus de la vigne, qui balbutie jusqu'
extinction de voix et de mouvement inarticul de ses lvres, et qui
_rpand son me_ devant l'autel jusqu' ce que son Dieu l'exauce et
que l'homme s'y trompe, n'est-elle pas la plus parfaite et la plus
touchante image du dlire lyrique de David?


XXVI

Le seul caractre de ce lyrisme dans toutes les nations, et surtout
dans les nations jeunes, que leur jeunesse mme enivre de posie, est
prcisment ce dlire, ce balbutiement confus des lvres de cette
femme et des hymnes du berger de Jude. Ils rpandent leur me l'une
en larmes, l'autre en cantiques; on les croit dans l'ivresse, et ils
ne sont ivres que de leurs penses, de leurs pleurs, de leur Dieu.

On sent tout de suite qu' une pareille posie il n'y a d'autres
rgles que l'inspiration, le dlire et le gnie; le plus grand pote
lyrique sera prcisment celui qui sera possd de plus d'ivresse. Si
cette ivresse est simule et profane, il sera _Pindare_; si cette
ivresse est sincre et sacre, il sera David.


XXVII

Le premier des potes lyriques profanes est le pote grec Pindare.
L'homme le plus capable de le comprendre par l'intuition littraire et
de le transvaser d'une langue dans une autre sans laisser perdre une
goutte de cette posie, c'est parmi nous M. Villemain. Il va nous en
donner incessamment une traduction: c'est une bonne fortune pour la
Grce.

Le procd de Pindare est de feindre cette ivresse de la femme qui
rpand son me dans le Temple et de s'abandonner en apparence au vol
dsordonn de ses penses. Il donne ainsi  sa puissante imagination
des coups d'aile qui le font perdre de vue dans l'ther, et qui le
transportent d'un sujet  l'autre et d'une image  une autre avec la
rapidit et l'blouissement de l'clair.

Certes, si ce grand pote, au lieu de natre dans une nation vaniteuse
de rhtoriciens et d'artistes, comme les Grecs, tait n dans une
nation de pasteurs, de prtres, de prophtes, comme les Hbreux; s'il
avait vcu la vie du berger de Bethlem, d'abord gardien de brebis
dans les lieux dserts, joueur de flte aux chos des rochers de son
pays, barde d'un roi qu'il assoupissait aux sons de sa harpe, sauveur
d'un peuple par sa fronde, proscrit de caverne en caverne avec une
bande d'aventuriers, puis le hros populaire de sa nation, puis roi,
tantt triomphant, tantt dtrn de l'inconstant Isral, puis couvert
de cendre sur sa couche de douleur, noy dans les larmes de sa
pnitence, et n'ayant de refuge, comme les colombes dans les creux des
rochers d'Engaddi, que dans la misricorde de Jhova qui avait exalt
sa jeunesse; si Pindare, disons-nous, avait eu toutes ces conditions
inoues du gnie lyrique du fils d'Isa, il aurait peut-tre donn 
la Grce des psaumes comparables  ceux de la Jude.


XXVIII

Mais Pindare tait tout simplement un barde hellnique, un pote
laurat  la solde de toutes les villes grecques ou de tous les
vainqueurs qui se disputaient le prix aux jeux olympiques.

On sent l'art partout sous l'inspiration, ds le dbut de ses plus
belles odes.

Ainsi qu'un architecte consomm (dit-il avant de chanter les mules
d'Agsias); ainsi qu'un architecte consomm dcore de colonnes
semblables  l'or la faade d'un palais, ainsi, avant de clbrer la
victoire de ce grand pontife de Jupiter qui habite Syracuse, dois-je
faire prcder cet hymne  sa gloire d'un exorde resplendissant!

 Phinths, poursuit le pote, attelle au timon mes mules
infatigables, afin que, mont sur mon char, je m'lance d'un vol
rapide dans des sentiers non encore frays, et que je remonte  la
tige illustre de tant de hros couronns aux jeux Olympiques.

Puis, sans transition, et comme emport dj par les mules potiques
aux bords de l'Alphe, il assiste en esprit  la naissance miraculeuse
d'Evadn. Il raconte la filiation des hros de cette maison.

Dans toutes ses odes l'artiste en gloire suit la mme marche: une
invocation et un rcit qui parat tranger d'abord au sujet, et auquel
il rattache les plus potiques aventures des dieux et des hommes.
Revenant sans cesse au prix inestimable des louanges distribues par
le pote  ses hros:

Comme le vent emporte le navigateur sur la plaine liquide,

Comme les roses abondantes engraissent la terre et la fcondent,

Ainsi les louanges des potes contemporains aux hommes qui veulent
illustrer leurs noms par leurs vertus ou par leurs victoires,

Les hymnes plus douces que le miel, transmettent leurs exploits aux
sicles  venir!...

Il est temps, dit-il lui-mme  la fin de ces interminables
digressions qui semblent l'loigner de sa route, il est temps que mes
mains cessent de lancer ces poignes de flches qui volent loin du but
que je veux atteindre!

Il s'arrte et redescend quelquefois dans les plus sages
considrations de la sagesse humaine.

Insens, dit-il alors, celui qui entreprend de lutter contre les
dieux.

Leur volont lve les uns, abaisse les autres, distribue  son gr
les faveurs ou les revers.

Mais rien ne flchit la haine vivace de l'envieux.

L'ulcre qui ronge son coeur lui fait souffrir d'insatiables
douleurs!

Que faire contre le sort et contre lui?

Allger par la patience le poids du joug que la fortune nous impose!

Ne ressemblons pas au taureau attel au soc qui s'extnue et
s'ensanglante davantage  mesure qu'il regimbe contre l'aiguillon!

Se consoler en s'entretenant avec les hommes de bien  qui plaisent
mes chants,

C'est le seul bien auquel j'aspire!

tre enfant avec les enfants, homme avec les hommes, vieux avec les
vieillards; se proportionner aux trois ges de la vie humaine, c'est
le secret de plaire  tous; et cependant il y a pour les mortels une
quatrime condition de bonheur plus difficile:

S'accommoder de sa fortune prsente!

Puis des maximes telles que celles-ci:

La louange, compagne de la lyre, est plus douce que l'onde attidie
des bains chauds; elle dlasse les membres roidis par la fatigue.

La parole qui coule avec les grces de la profondeur du gnie est
plus mmorable que les grandes actions.

La pense nous fait dieux! s'crie-t-il ailleurs.

Mais ces grandes images, ces fortes penses, ces sages maximes, cette
philosophie pratique ne sont que des excursions rapides qui
interrompent par moment son enthousiasme de commande pour les villes,
les les, les rois, les citoyens qui payent ses chants. On sent le
gnie sublime, mais le gnie attel au char olympique et soumis au
frein de l'or ou de la vanit potique. Quant  l'me, on n'en voit
pas la trace, on n'en entend pas le cri, on n'en recueille pas les
larmes douces ou amres dans le vase du coeur vers devant Dieu.

                                                  LAMARTINE.




COURS FAMILIER

DE LITTRATURE




XXIXe ENTRETIEN.




LA MUSIQUE DE MOZART.


La parole n'est pas le seul mode de communiquer la pense, le
sentiment ou la sensation d'homme  homme; chaque art a son langage,
sa posie et son loquence. La peinture s'exprime par le dessin et par
la couleur; la sculpture, par la forme, le marbre et le bronze;
l'architecture, par l'difice et le monument; la danse elle-mme, par
l'attitude et le mouvement. Chacun de ces arts est aussi une
littrature, quoique sans lettres. La musique est, de tous ces arts,
celui qui se rapproche le plus de la parole; elle l'gale souvent et
parfois mme elle la dpasse; car la musique exprime surtout
l'inexprimable. Si nous avions  la dfinir nous dirions:

La musique est la littrature des sens et du coeur.

 ce titre la musique a sa place dans un cours de littrature
universelle. Nous allons vous parler aujourd'hui du sublime musicien
Mozart, comme nous vous parlerons dans quelque autre entretien de
Phidias et de Raphal, ces deux grands littrateurs de la pierre ou de
la toile, qui ont parl aux sicles par la main au lieu de parler par
les lvres.

Ce qui nous amne aujourd'hui  vous entretenir de la musique, c'est
un petit livre traduit de l'allemand qui vient de tomber par hasard
sous nos yeux. Ce livre nous a fait prouver un charme de suavit, et
nous pourrions dire de saintet, que nous n'avons pas prouv plus de
trois ou quatre fois pendant toute notre vie,  la lecture de quelques
pages intimes, ces confidences du coeur  l'oreille. Ce petit livre a
t admirablement interprt par M. Goschler, ancien directeur
ecclsiastique d'une grande institution de Paris. C'est la triple
correspondance du pre de Mozart avec sa femme, de la femme avec le
mari, et enfin du pre avec son fils, et du fils avec son pre, avec
sa mre et avec sa soeur. Vous connaissez de nom et de gnie Mozart,
l'ange de la musique moderne, le Raphal de la mlodie, l'enfant
surnaturel, le jeune homme fauch dans sa fleur, mais aprs avoir
exhal dans cette fleur plus de chant cleste de son me musicale
qu'aucun chrubin mortel n'en rpandit jamais au pied du trne de
Dieu.

Pour bien vous faire comprendre et sentir la musique, il fallait vous
la personnifier dans une incarnation qui la ft vivre, sentir,
palpiter, chanter et mourir pour ainsi dire sous vos yeux. Mozart est
cette incarnation. Je vais vous retracer sa naissance, ses
inspirations, son chant et sa mort, ou plutt je vais le laisser
parler, vivre, chanter et mourir lui-mme devant vous. Mais, d'abord,
un mot sur l'art dont il fut, selon nous, avec Beethoven et avant
Rossini, le plus complet et le plus miraculeux inspir.

Cet art, comme tous les arts, est le mystre des mystres. Par quel
divin mcanisme, moiti sensuel, moiti intellectuel, une lgre
commotion de l'air devient-elle un son, comme si l'air tait un
cristal sonore, frapp  une de ses extrmits par la voix ou par
l'instrument  corde, et rpercutant jusqu' l'infini l'cho du doigt
qui l'a frapp? Comment ce mouvement produit-il ce qu'on appelle une
note, c'est--dire une lettre harmonieuse de cet alphabet de bruit?
Comment, parmi ces notes, les unes sont-elles justes, les autres
fausses? Comment y a-t-il une grammaire de l'oreille dont les rgles,
non inventes par l'homme, mais imposes par Dieu, satisfont notre
audition quand ces rgles sont suivies par la voix ou l'instrument, et
blessent l'oreille quand elles sont violes? Comment ces notes en si
petit nombre forment-elles, au gr des musiciens, des phrases
musicales qui renferment des millions de mlodies? Comment ces
mlodies ou ces combinaisons de notes, heureusement ou malheureusement
poses les unes  ct des autres, selon le gnie ou selon la
strilit du musicien, forment-elles des concerts divins ou des
discordances stupides? Comment discerne-t-on le style et l'me d'un
musicien d'un autre musicien, dans ces compositions chantes ou
excutes, aussi infailliblement qu'on discerne le style d'un grand
crivain ou d'un grand pote du style d'un crivain ou d'un pote
mdiocre? Comment ce style du compositeur inspir ou inhabile nous
donne-t-il des ravissements ou des dgots qui nous enlvent jusqu'au
troisime ciel, ou qui nous laissent froids et mornes au vain bruit de
ses notes sans ide et sans me? Comment enfin notre me immatrielle
est-elle remue par cette commotion purement matrielle de l'air?
Comment l'artiste communique-t-il  cet air immobile et muet les
ides, les sentiments, les passions de son me en langage de son, et
comment cet air immobile et mort tout  l'heure communique-t-il  son
tour  notre me les ides, les sentiments, les passions du musicien?

  _Tes_ comment, _dit le Dieu, ne finiront jamais_.

Si nous tentions d'y rpondre, nous ne parviendrions qu' prouver une
fois de plus l'insuffisance de l'esprit humain  rien expliquer et
rien dfinir. C'est le secret de Dieu, ce n'est pas le ntre. Nous ne
savons le _comment_ de rien; nous ne savons pas plus comment la note
contient en soi l'impression que nous ne savons comment la parole
contient la pense. Nous savons seulement que la parole nous fait
penser et que la musique nous fait sentir.


II

Cette musique ou cette parole inarticule, qui exprime on ne sait
quoi, semble avoir t rpandue dans toute la cration. Dieu n'a
laiss ni vide, ni lacune, ni mort dans son oeuvre de vie. O ne
l'entendez-vous pas sous ce qu'on a appel de tout temps l'_harmonie
chantante_ des sphres ou le grand concert de la cration? Ne
semble-t-il pas,  ceux qui savent couter les bruits de tous les
lments et qui croient les comprendre, ne semble-t-il pas que tous
ces bruits sont des voix, et que dans toutes ces voix on entend les
palpitations sourdes, plaintives, clatantes, d'une me qui cherche 
exprimer sa douleur, sa joie, son cantique  son Dieu? Qui n'a pas
pass des heures, des jours,  couter involontairement ces voix de
toutes choses, ces musiques lmentaires qui gmissent, hurlent,
pleurent, jouissent, chantent ou prient dans la nature? Qui n'a pas
surtout pi de l'oreille ces musiques de la nuit sereine dans les
beaux climats de l'Orient, dans les belles saisons de l'Occident, sur
les margelles des eaux courantes, sur les rives des grands fleuves, au
bord retentissant de la mer? Combien, dans ces lieux et dans ces
heures, le grand Musicien des mondes dpasse-t-il, par les mlodies et
par les harmonies de ses majestueux instruments, les Timothe, les
Beethoven et les Mozart, dans les opras et dans les concerts qu'il se
donne  lui-mme!

Il est accord  l'homme dou du sens musical d'y assister quelquefois
et de saisir,  travers la distance et la solitude, comme un passant
sous les balcons d'un palais, quelques faibles chos de ces concerts
que la terre, l'air, les eaux et les feux donnent  leur Auteur.

C'est l, pour ma part, la musique entre toutes les musiques, celle
qui m'a donn les plus vives ivresses d'oreille dont j'aie t enivr
dans le cours de ma vie. C'est par ces concerts terrestres ou ariens
que j'ai compris l'art pieux, amoureux, pathtique, sublime, des
Mozart et des Rossini.

J'ai pass bien souvent des heures, et surtout des heures de nuit
transparentes,  savourer ces sons surhumains, tantt sous la voile
d'un navire au pied du mt, tantt sur les ctes de Syrie, entre les
cimes du Liban et les plages mugissantes de la mer. Ces concerts
innots des lments sont en gnral prcds d'un long et complet
silence, comme pour faire faire en mme temps silence dans les sens et
dans les penses de l'homme. Les cdres qui pyramident en noir sur
votre tte sont aussi immobiles que les flches noirtres d'une
cathdrale dtaches sur le bleu cru du firmament. La mer au loin n'a
pas une ride sur ses volutes liquides et tincelantes, o elle roule
pesamment la lune de lame en lame jusqu' la plage assoupie. On
entendrait le frlement des poils de la chenille de nuit entre les
brins d'herbe qu'elle courbe sous son poids.

Tout  coup on sent une fracheur au visage, comme si l'esclave
indienne agitait l'ventail humide asperg d'eau de senteur au-dessus
de la tte de la sultane endormie; un frisson parcourt les cimes de
l'herbe; une poussire impalpable, enleve par les premires
palpitations de la brise sur le sable du dsert, retombe en pluie
sche sur vos cheveux; on respire l'odeur pre de l'cume de mer
exhale de la vague qui semble se rveiller. Un coup de l'archet
invisible effleure les hautes branches du cdre; puis tout rentre dans
un silence plus absolu, comme les excutants aprs un prlude.

Ce silence est interrompu tout  coup par le gosier clatant d'un
bulbul, rossignol de l'Asie, qui entonne sans exorde sa mlodie
arienne dans les tnbres sur un rameau du trbinthe.  ce signal,
toute la nature inanime, comme un orchestre, lui rpond. Le vent,
endormi dans les bois et sur la mer, parcourt en s'veillant peu  peu
toutes les gammes de ses instruments; il siffle entre les cordages des
mts et des vergues dpouills de toiles, des barques de pcheurs 
l'ancre dans l'anse du rivage; il ptille dans l'cume lgre qui
commence  franger la crte des flots; il gronde avec les lourdes
lames qui s'amoncellent sur la pleine mer; il tonne avec les neuvimes
vagues qui couvrent par intervalle le cap ruisselant de leur cume; il
s'interrompt pendant les repos de la mer qui semble battre par le
rhythme de ses cadences la mesure du concert des lments; l'oreille
entend plus prs d'elle dans la valle les gazouillements du ruisseau
grossi par la fonte des neiges du Liban. Les cascades sment comme une
sueur des eaux, les flocons d'cume sur l'herbe de ses rives: elles
plient  peine les roseaux de son lit en approchant de son embouchure.
Les feuilles denteles du pin parasol, tantt secoues, tantt
caresses par le vent de mer, rendent des hurlements, des
gmissements, des plaintes inarticules, des soupirs, des respirations
et des aspirations mlodieuses qui parcourent en un instant toutes les
notes de l'air, et qui font rendre  l'me, par consonnance, toutes
les notes de la sensation, depuis l'infini des bruits jusqu' l'infini
des silences.

Il y a dans tous ces sons, tantt distincts, tantt confondus dans un
bruissement vague o l'oreille s'assourdit de volupt, il y a une
telle harmonie, prtablie par le divin Accordeur de ses lments
sonores, qu'aucun son, quoique dissemblable, ne discorde
dsagrablement avec l'autre, et qu'un accord ineffable, contrast,
mais jamais heurt, en compose pour l'oreille de l'homme ou des anges
une harmonie qu'aucun compositeur ne pourrait crire, bien que l'me
du chamelier du dsert ou du berger du Liban en soit enivre autant
que pouvait l'tre l'me de Beethoven ou de Mozart. C'est la musique
de Dieu entendue de toutes ses cratures, mme de celles que nous
appelons inintelligentes.

Combien de fois n'ai-je pas vu, pendant les haltes de nuit sous les
cdres ou sur les plages de la Syrie,  la lueur de la lune, mon
cheval et mon chien, couchs sur le sable, tendre le cou et prter
l'oreille  ces concerts de la vague, du cdre, du rossignol, et
tmoigner leur attention et leur jouissance par leur attitude et par
les frissons de leurs poils sous ma main? Qui ne sait combien les
serpents, sensibles aux airs de la flte, s'approchent en rampant du
joueur de chalumeau, et se meuvent en cadence, charms par les accords
de l'instrument? La parole est la langue des hommes, les sons musicaux
sont la parole de la nature. Tout est musique dans les bruits du ciel,
de la terre, de la mer, parce que c'est Dieu mme qui, par ses lois
occultes, a tabli les rhythmes, les accords, les consonnances, les
distances, les mesures, les harmonies de tous les sons rendus par ses
lments.

Le son rendu par l'air est donc l'lment fondamental de toute
musique; seulement tout son isol n'est pas musical; il faut, pour
qu'il le devienne, que ce bruit, consonnant avec les fibres de
l'oreille de l'homme, soit concordant par le rhythme et par le ton
avec d'autres bruits formant un sens doux, tendre ou pathtique pour
l'oreille. La musique est ainsi une association et une combinaison de
bruits pour produire une sensation; cette sensation produit  son tour
en nous une impression, une pense, un sentiment, une passion. C'est
pour cela que la musique est un art.


III

Combien n'a-t-il pas fallu de temps, de rflexion, d'tude et de gnie
 l'homme pour saisir tous ces bruits de la nature, pour se rendre
compte des impressions que ces bruits produisaient en lui, pour les
imiter avec sa voix ou avec des instruments  vent et  fibre, pour
faire avec ces sons des notes et demi-notes, pour combiner et
coordonner ces notes d'une manire qui leur fit rendre non-seulement
des sons, mais un sens, et pour donner enfin  ces notes et demi-notes
les places, les accents, les dures, les rapports qu'elles doivent
avoir dans le chant? On ignore l'invention des langues, et mme si les
langues furent inventes ou innes; les notes, qui ne parlent qu'
l'oreille, sont moins divines sans doute que les langues qui parlent 
l'intelligence; nanmoins on ignore galement comment elles furent
inventes: les origines de la musique sont pleines de mystres.
L'crivain de sentiment et de science qui a su donner tant d'attraits
 cette tude scientifique, M. _Scudo_, le pense comme nous.

L'histoire des origines de la musique, dit-il, est partout enveloppe
de fables et de lgendes qui cachent toujours sous un voile plus ou
moins transparent de profondes vrits.

Les Chinois racontent d'une manire fort ingnieuse comment a t
fixe la srie de sons qui constitue l'chelle musicale. Sous le rgne
de je ne sais plus quel empereur, qui vivait deux mille six cents ans
avant Jsus-Christ, le premier ministre fut charg de mettre un terme
au dsordre qui existait dans les chelles musicales. Obissant  son
matre, le ministre se transporta sur une haute montagne qui tait
couverte d'une fort de bambous. Il prit un de ces bambous, le coupa
entre deux noeuds, enleva la moelle qui le remplissait, et, soufflant
dans le roseau vid, il en fit sortir un son qui n'tait ni plus haut
ni plus bas que le ton qu'il prenait lui-mme lorsqu'il parlait sans
tre affect d'aucune passion. Ainsi fut fix le son gnrateur de la
srie. Pendant que le ministre poursuivait d'autres expriences
ncessaires au but qu'il se proposait, un couple d'oiseaux, mle et
femelle, vint se percher sur un arbre voisin. Le mle se mit  chanter
et fit entendre six sons; la femelle, lui rpondant, en articula six
autres, et il se trouva que les douze sons runis ensemble formaient
les douze degrs de l'chelle chromatique. Le ministre, profitant de
la leon qu'on venait de lui donner, coupa douze bambous et en fixa la
longueur ncessaire pour produire les douze demi-tons ou degrs
chromatiques qui sont contenus dans l'unit de l'octave.

Cette fiction charmante, qui touche au caractre moral de la musique
et  la constitution physique de l'chelle sonore, contient des
vrits fondamentales qui ont t confirmes depuis par des
expriences plus rigoureuses et entrevues dans l'antiquit par
Pythagore. De tous les contes dont ce grand philosophe a t le sujet,
il reste dmontr qu'il fut le premier  souponner que le monde tait
soumis  des lois immuables dont il appartenait aux gomtres de
trouver la formule. En consquence de ce principe, qui a eu de si
grands rsultats, Pythagore a soumis au calcul les phnomnes des
corps sonores et fix la justesse absolue des intervalles qui sont
contenus dans les limites de l'octave. Par une exprience ingnieuse
et fort connue, Pythagore prouva qu'il avait le pressentiment de cette
belle pense de Leibniz: La musique est un calcul secret que l'me
fait  son insu. Dfinition admirable, qui semble drobe  la langue
de Platon, et qui concilie la libert indfinie du gnie crateur de
l'homme avec l'ordre absolu qui rgne dans la nature.

On voit par ces trois dfinitions du ministre chinois, de Pythagore et
de Leibniz, que, pour les trois peuples reprsents par ces trois
grands hommes, la musique est d'origine purement divine, et qu'il faut
demander ses lois  l'instinct et non  la science. Leibniz aurait
mieux dit en disant: La musique est une gomtrie de l'oreille. Quant
 la tradition des deux oiseaux au sexe diffrent, dont l'un chanta
six notes graves et l'autre six notes douces, on voit que l'opinion
des Chinois tait qu'il y avait des notes mles et des notes femelles.
C'est de l'accouplement de ces sons de deux sexes que naquit, selon
eux, la musique, cette ineffable _volupt de l'oreille_.


IV

Nous ne dirons rien de l'effet de la musique sur l'me: la parole en a
de plus prcis; mais, selon nous, la parole n'en a pas de si puissant.
La gamme des sons, parcourue par des voix mlodieuses ou par des
instruments habilement touchs, fait en un clin d'oeil parcourir 
l'me toute la gamme des sentiments, depuis la langueur jusqu'aux
larmes, depuis les larmes jusqu'au rire, depuis le rire jusqu' la
fureur. La consonnance de toutes les passions qui dorment muettes sur
nos fibres humaines s'veille  la consonnance des notes qui vibrent
dans la voix ou sous l'archet de l'instrument. L'me devient l'cho
sensitif du musicien. Ces impressions sont si vives sur certaines
natures prdisposes  l'effet de la musique que ces natures doivent
se sevrer svrement de ce plaisir, qui dpasse leur puissance de
sentir, afin de conserver l'quilibre de leur raison et l'empire sur
leurs passions. C'est une abstinence philosophique ou chrtienne
commande  quelques organisations trop musicales.

Quant  moi, je ne sais pas au juste  quel degr d'exaltation,
d'ivresse ou d'hrosme, ne me porterait pas la musique, si je ne m'en
sevrais par sobrit de sensation. Le tambour mme, au lieu d'tre
pour moi un coffre vide, est une urne pleine d'enthousiasme; semblable
 ces enfants qui le suivent dans les rues quand il prcde nos
bataillons en frappant le pas de la guerre, je le suivrais jusque sous
la pointe des baonnettes ou jusqu' la gueule de feu des canons sans
voir la mort et sans la sentir. La plus belle invention de la guerre,
c'est la musique mtallique et militaire, qui lance les hommes sur le
champ de bataille et qui couvre de ses fanfares la glorieuse agonie
des combattants. On ne sent pas la mort quand on meurt  ces accents:
le dernier soupir s'exhale au rhythme des instruments. Quant au
plaisir, aux langueurs, aux rveries,  l'amour, l'institution
moderne du drame musical ou de l'opra compos par des musiciens de
gnie, tels que l'Italie et l'Allemagne italienne en donnent au monde
de nos jours, et chant par les Malibran, les hommes n'inventrent
jamais une effmination et une corruption plus dlicieuses, mais plus
dangereuses, de la virilit des mes.


V

Cette toute-puissance de la musique sur les sens et sur l'me a t
clbre par le pote anglais Dryden dans la plus belle ode, selon
_Walter Scott_, l'historien de Dryden, qui ait jamais t chante aux
hommes depuis Pindare et depuis Horace. La voici; elle servira mieux
que des pages de dissertation  vous attester la contagion du son sur
les sens. Dryden reprsente dans cette ode le plus fameux musicien et
compositeur de la Grce, Timothe, appel pour charmer les oreilles
d'Alexandre le Grand et de ses compagnons de guerre  Perspolis.
L'ode est adresse  _sainte Ccile_, la grande musicienne sacre du
christianisme. coutez, et supplez par la pense aux rhythmes tantt
lents et tantt rapides que le pote emploie dans ses vers, et qui ne
peuvent tre rendus par la prose.

        LE FESTIN D'ALEXANDRE,

    OU LA PUISSANCE DE LA MUSIQUE,

   ODE POUR LA FTE DE SAINTE CCILE,

             Par Dryden.

C'tait au festin royal, pour clbrer la Perse conquise par le fils
belliqueux de Philippe. Dans son imposante majest, le hros,
semblable  un dieu, sigeait sur son trne imprial; ses braves
compagnons taient rangs autour de lui, le front ceint de myrtes et
de roses (c'est ainsi qu'on doit couronner l'hrosme). La charmante
Thas s'asseyait  ses cts, belle comme une fiance d'Orient, dans
toute l'orgueilleuse fleur de la jeunesse et de la beaut. Heureux,
heureux, heureux couple! Les braves seuls, les braves seuls, les
braves seuls mritent d'obtenir l'amour de la beaut!

Timothe, plac parmi le choeur harmonieux, de ses doigts agiles
toucha la lyre; les notes tremblantes montrent jusqu'au ciel en
inspirant les joies clestes. Il chanta d'abord Jupiter, qui abandonna
le sjour des dieux (_tel est l'empire du tout-puissant amour_). Ce
fut la forme flamboyante d'un dragon que revtit le dieu, lorsque,
traversant les sphres lumineuses, il vola vers la belle Olympie pour
crer  son image un souverain du monde!

La foule attentive applaudit au chant orgueilleux et acclame sous les
votes retentissantes la prsence d'un dieu! D'une oreille ravie le
monarque coute, se pose en dieu, et en remuant la tte semble
branler l'univers.

Le mlodieux musicien chanta ensuite Bacchus, Bacchus toujours jeune
et beau. Voici venir en triomphe le dieu de la joie! Sonnez les
trompettes, et que le tambour rsonne! Il montre son visage ouvert
tout rougissant d'une grce empourpre! Il vient! il vient! Bacchus,
toujours jeune et beau, cra le premier les joies de l'ivresse. C'est
le trsor de Bacchus, le plaisir du soldat. Riche trsor! Doux
plaisir! Le plaisir est doux aprs la peine!

Sous l'empire de ce chant, la vanit du roi s'veille dans sa pense;
il livre de nouveau toutes ses batailles; trois fois il dfait ses
ennemis, trois fois il retue les morts! Le musicien vit la dmence
guerrire qui bouillonnait sur le visage d'Alexandre, il remarqua ses
joues enflammes, ses yeux ardents, et, tandis que le hros dfiait la
terre et le ciel, il changea de ton et abattit son orgueil.

Il invoqua une muse plaintive, inspiratrice de la tendre piti. Il
chanta Darius le Grand, le Bon, poursuivi par un destin trop svre,
et tomb, tomb, tomb, tomb du haut de sa grandeur et nageant dans
son sang. Abandonn  l'heure de la peine par ceux que sa bont avait
nourris, il est couch sur la terre nue sans qu'une main amie lui
ferme les yeux. Les regards teints, le vainqueur attendri coute et
rflchit aux vicissitudes de la fortune ici-bas; de temps en temps il
exhale un soupir, et les larmes s'chappent de ses yeux.

Le musicien sourit; il sait que l'amour doit tre facile  veiller 
son tour; ce n'est qu'une note sympathique  faire rsonner, car la
piti prpare  l'amour. Il chante mlodieusement sur le mode lydien
et dispose l'me au plaisir. La guerre, dit-il, n'est que labeur et
tourments; l'homme est une bulle gonfle d'air; ne jouir jamais,
recommencer toujours! toujours combattre, toujours dtruire! Si la
terre vaut qu'on la conquire, elle vaut bien qu'on en jouisse.
Regarde la belle Thas  tes cts; prends ce que les dieux
t'envoient!

La foule remplit l'air de ses acclamations. L'amour fut couronn,
mais c'tait la musique qui avait vaincu. Le prince, ne pouvant
dissimuler son tourment, regardait la beaut qui causait sa peine; il
soupirait et regardait, regardait et soupirait encore, jusqu' ce que,
succombant  la double ivresse du vin et de l'amour, le vainqueur
vaincu s'affaissa sur le sein de Thas.

Frappe de nouveau la lyre d'or, plus fort! et plus fort encore! Fais
voler en clats les chanes qui retiennent Alexandre dans le sommeil,
et rveille-le comme avec le fracas de la foudre. Vois comme  ce
bruit formidable le hros soulve la tte comme s'il sortait du
tombeau et regarde autour de lui avec tonnement. Vengeance!
vengeance! crie Timothe. Vois se dresser les Furies! vois ces
serpents qu'elles agitent! Comme ils sifflent et quelles tincelles
s'chappent de leurs yeux! Vois cette troupe funbre! Tous ceux qui la
composent portent une torche; ce sont les ombres des hros grecs tus
dans le combat, et qui gisent sans spulture et sans honneur dans la
plaine. Accorde  cette vaillante phalange la vengeance qu'elle
rclame. Vois comme ces ombres agitent en l'air leurs torches en
montrant du doigt les palais des Persans et les brillants temples des
dieux ennemis! Les princes applaudissent avec fureur; le roi,
transport d'un zle destructeur, saisit une torche, et Thas,
montrant le chemin ainsi qu'une nouvelle Hlne, incendie une nouvelle
Troie.

Ce fut ainsi qu'autrefois, avant qu'on et invent le soufflet aux
puissants poumons, lorsque l'orgue tait encore muet, Timothe sut, 
l'aide de la flte et de la lyre sonore, veiller tour  tour la
colre et le tendre dsir dans l'me des hommes. Enfin parut la divine
Ccile, qui inventa l'harmonieux instrument, agrandit le domaine
restreint de la musique, et prolongea les sons graves par un art
inconnu jusqu'alors. Que Timothe lui cde la victoire, ou plutt
qu'ils se partagent la couronne; car, s'il sut lever un mortel
jusqu'aux cieux, elle fit descendre  sa voix le ciel sur la terre!


VI

Il y a des hommes qui naissent avec une organisation inne pour
entendre, comprendre, parler et inventer  un degr infiniment
suprieur au reste des hommes cette langue de la musique, plus
puissante encore sur leurs propres sens que sur les sens d'autrui: ce
sont les potes du son. De tous ces hommes privilgis de l'oreille,
le plus prcoce, le plus complet et le plus divin, selon nous, jusqu'
Rossini, son seul rival, c'est Mozart. Nous avions tort de dire un
homme; Mozart n'tait pas un homme, mais un phnomne.

L'Allemagne le revendique pour son enfant. Nous ne voulons pas enlever
cette gloire  un pays qui a produit _Gluck_, _Beethoven_ et
_Meyerbeer_; mais, en ralit, Mozart est un enfant des Alpes
italiques plus qu'un fils de l'Allemagne. Il tait n  Salzbourg,
charmante petite ville allemande qui tient plus du Tyrol que de la
Germanie par le site, par la physionomie, par les moeurs et par la
langue. On rencontre cette petite ville inattendue au tournant d'un
rocher avanc d'une chane de montagnes alpestres qui se dtachent du
Tyrol et qui se prolongent, comme le bras d'un cap, dans la plaine;
deux belles rivires confluent et serpentent autour de ses murs; la
ville s'y baigne, d'un ct, en regardant des prairies; de l'autre
ct elle se groupe et s'assombrit  l'abri d'un rocher
perpendiculaire d'o suinte sur ses toits d'ardoise l'obscurit et
l'humidit du roc; une aiguille de granit dtache et isole de la
montagne s'lve comme une borne gigantesque  la porte de la ville.
Les aigles, les vautours, les corneilles des Alpes tournoient dans le
ciel bleu autour de sa cime inaccessible. Des escaliers  rampes,
incrusts dans la pierre vive, serpentent contre le flanc du plateau
de roches contre lequel la ville est adosse; ils conduisent les
habitants et les plerins pieux de la contre  des plerinages de
dvotion btis par les moines et les chevaliers du moyen ge sur la
crte de la montagne. Les cloches y sonnent mlodieusement les heures
des offices aux fidles de la ville. Ces bruits, adoucis par la
distance, chantent le soir et le matin, avec des mlodies vagues,
au-dessus des toits de la ville, comme des voles d'oiseaux invisibles
qui gazouillent en passant trs-haut dans le ciel au-dessus de la
valle. Les murailles de pierre grise des maisons s'harmonisent
merveilleusement par leur couleur avec la vive verdure des arbres et
des prs baigns par les deux rivires. Le soleil, au lieu de s'y
rpercuter en blanc comme sur les murailles blouissantes des villes
neuves, s'y reflte en teintes lgrement azures qui donnent de
l'antiquit aux difices et de la srnit aux penses. C'est une
ville du soir, qu'il faut contempler au soleil couchant. Tout y
respire le calme, le recueillement, la religion, l'amour contenu, le
silence propice au chant intrieur que l'homme musical coute en lui.
Je n'ai vu en Europe que la ville de Chambry,  l'issue des gorges
de Savoie, disputant le bassin aux montagnes et aux lacs, avec ses
toits d'ardoise, ses maisons de roche grise, son chteau et sa tour
dominant ses rues et ses places, ses ruisseaux, dans les faubourgs ses
jardins allant se fondre dans la verdure illimite de ses valles, qui
rappelle Salzbourg. Le gnie aime ces petites capitales recueillies,
o l'me ne s'vapore pas dans la foule et dans le bruit comme dans
les Babels de l'industrie moderne. Elles sont presque toutes marques
par la naissance ou par la prdilection d'un grand artiste, Chambry
par J.-J. Rousseau, Zurich par Gessner, Salzbourg par Mozart; Mozart,
 mon avis, plus grand artiste que ces enfants des Alpes; il n'a parl
qu'avec des sons, mais quelle est la chose divine qu'il n'ait pas
exprime dans cette langue dont la nature lui avait donn en naissant
la clef?


VII

Donc, vers la fin du sicle dernier vivait  Salzbourg un pauvre
matre de musique, organiste de la cathdrale, aux appointements de
quelques cus par an, donnant des leons en ville, et, en cumulant
ainsi ces deux salaires, logeant, nourrissant, vtissant et levant
sa chre famille, compose de sa femme, d'une fille et d'un fils.

Le chant tait toute la providence de ce petit nid humain abrit sous
l'ombre du clocher de la cathdrale. C'est ainsi qu'on voit, pendu 
un clou au bord de la fentre d'une couturire, un bouvreuil mle
chanter dans sa cage pour gagner le grain de millet et la goutte d'eau
dont sa matresse rcompense ses symphonies, puis porter en voltigeant
au-dessus du nid de sa femelle ce grain de millet  ses petits encore
sans plumes, ouvrant leurs becs pour recevoir leur nourriture.

Le pre du plus grand gnie qui ait jamais fait rendre au son tout ce
que le son contient de consonnance pour l'oreille tait lui-mme un
gnie de pressentiment; il n'avait pas toute la cration, mais il
avait toute l'intelligence de la musique; il en avait de plus la
passion. Le fils devait tre le gnie, le pre tait l'instinct; c'est
presque toujours ainsi que procde la nature: la sve est dans le
tronc, le fruit est dans la branche. Ce fruit du gnie longtemps
labor de gnration en gnration ne mrit et ne tombe qu' la
dernire; aprs ce phnomne l'arbre devient strile et le progrs
humain dans la famille s'arrte; car, s'il continuait indfiniment,
comme le prtendent certains philosophes, la famille ne produirait
plus un homme, mais un Dieu.


VIII

Il n'existait que trois choses au monde pour le pre de Mozart: Dieu,
sa famille et la musique. La vive pit dont il tait anim lui venait
sans doute encore de sa passion inne pour la musique; car, quand on
aime un art avec passion, cet amour qu'on a pour cet art ne tarde pas
 s'lever jusqu' l'infini, et, quand on s'lve, l'infini de l'art
touche  l'infini de la cration, c'est--dire  Dieu. L'amour que ce
modle des poux et des pres portait  sa femme,  son fils et  sa
fille, devait tre aussi dans son coeur une cause incessante de sa
tendre pit; car il fallait une providence  cette pauvre et sainte
famille de l'art, et le pre, sans cesse proccup du soin de la
nourrir et de la rendre heureuse, ne pouvait trouver cette providence
secourable qu'en Dieu. Cette pit, assujettie  de petites pratiques
de dvotion, avait sans doute quelque chose d'un peu fminin; mais la
touchante superstition qui vient des tendresses et des anxits du
coeur d'un pre ou d'une mre pour leurs enfants est sacre comme le
sentiment d'o elle mane. Si la raison des philosophes ne cherche
son Dieu que dans l'infini, il faut pardonner  la famille pieuse et
indigente de chercher le sien dans son coeur et dans son foyer
domestique. C'tait le caractre de cette pit tendre du pre, de la
mre et des enfants, dans la maison de Mozart,  Salzbourg.


IX

Le Ciel, qui rcompense nos vertus plus que nos ides, parut exaucer
visiblement ces voeux, ces prires et ces saintets du pre de Mozart,
en lui accordant un miracle. Ce miracle, qui n'eut jamais rien
d'analogue sur la terre par la prcocit du gnie humain, fut la
naissance d'un fils. Ce fils, Wolfgang Mozart, ds les premiers mois
de son existence, ne parut pas tre un enfant des hommes, mais, selon
la belle expression de ses biographes, une _inspiration_ musicale
revtue d'organes humains. Le pre et la mre, qui s'en aperurent les
premiers, tombrent  genoux pour remercier le Ciel de leur avoir
donn pour fils un vritable ange de la musique. Ils s'tudirent,
avant mme que l'enfant pt parler,  cultiver son oreille plus encore
que sa parole. La maison du pre de Mozart tait un atelier des sons,
depuis le clavecin jusqu' la guitare, depuis le violon jusqu' la
basse, depuis la flte jusqu'au tuyau d'orgue. Tous les instruments de
musique, galement familiers au pre et  la mre, taient les seuls
meubles pars sur le plancher ou contre les murs. C'taient les
outils, les gagne-pain et les dlassements du pre. Ces instruments
devinrent les premiers et les uniques jouets de l'enfant. L'enfant ne
s'veillait ou ne s'endormait qu'au son du clavecin, des violes ou du
violon de son pre. Quand il sortait de la maison, la main dans la
main de sa mre, c'tait pour aller s'enivrer des vibrations
majestueuses de l'orgue de la cathdrale ou des couvents de Salzbourg,
touch par son pre dans les crmonies religieuses des ftes
cathdrales. Son pre le conduisait ds l'ge de deux ans avec lui
chez les jeunes filles de la noblesse et de la bourgeoisie de la ville
auxquelles il donnait des leons; et l'enfant, tout en recevant leurs
caresses, profitait  son insu des enseignements rpts de son pre 
ses lves. Les rgles mmes de la composition entraient dans sa frle
intelligence; avant de comprendre les lettres il lisait les notes et
comprenait la grammaire des sons;  l'ge de quatre ans et quelques
mois il jouait du petit violon de poche  la proportion de sa taille,
et il tudiait par imitation le doigt de l'orgue sur les genoux de
l'organiste; semblable aux anges du tableau de Raphal, accouds aux
pieds de sainte Ccile, esprits enfantins qui savent tout sans avoir
rien appris.

Un vieillard de Salzbourg, voisin de la maison du matre de chapelle,
et qui se souvient d'avoir vu dans sa jeunesse ce prodige de
prcocit, racontait, il y a peu de jours,  un de nos amis une
anecdote merveilleuse de l'enfance de Mozart dont il avait t tmoin.
L'enfant de quatre ans, sa petite pochette sous le bras, descendait
quelquefois dans la boutique d'un serrurier voisin qui jouait lui-mme
du violon; l'artisan et l'enfant s'amusaient  excuter ensemble des
duos inhabiles dont l'enfant inventait les motifs. Un jour que
l'enfant rentrait  la maison aprs un de ces concerts, le pre,
prenant son propre violon sur la table, s'amusa  donner maestralement
quelques coups d'archet sur les cordes. Comment trouves-tu ces sons
de mon instrument? dit-il  son fils; valent-ils ceux du violon de ton
ami le serrurier?--Ces deux instruments, rpondit l'enfant, ne
pourraient pas s'accorder ensemble; le violon du serrurier est juste
d'un demi-ton plus bas que le tien.

Le pre, tonn du discernement exquis de l'oreille d'un enfant,
voulut s'assurer si la diffrence d'un demi-ton entre son violon et
celui du serrurier tait relle; il descendit, l'archet  la main,
chez son voisin, et, s'tant assur par lui-mme que la dissonance
tait prcisment du demi-ton peru par son fils, il embrassa l'enfant
les larmes aux yeux, appela sa femme et sa fille, et bnit Dieu en
famille en s'extasiant sur l'organisation prcoce et miraculeuse du
grand homme futur dont la Providence avait dot leur humble foyer. Le
vieillard de Salzbourg, tmoin de la scne, s'attendrissait encore
lui-mme en la racontant. Ces traditions des petites villes sur les
gnies avec lesquels leurs vieillards ont vcu dans la familiarit du
voisinage sont les grces de l'histoire; elles rendent aux froids
souvenirs la vie, l'intimit, la navet et la chaleur de la famille.
Le coeur de l'histoire est dans la tradition, mais ce coeur est plus
palpitant dans les commerces pistolaires des membres de la famille
entre eux.


X

La renomme du jeune prodige musical de Salzbourg clos dans la maison
du pauvre matre de chapelle s'tait rpandue dans toute l'Allemagne
avant que le petit Wolfgang et atteint sa septime anne. Le pre,
sollicit par la misre et par la curiosit des princes et des
villes, fut oblig de conduire son fils dans plusieurs cours, petites
ou grandes, de l'Allemagne. La cour impriale de Vienne dsira, une
des premires, jouir de cette merveille de prcocit et de gnie.

La premire lettre du pre de Wolfgang, date du 16 octobre 1762, rend
parfaitement compte de l'esprit et des incidents de ce voyage
d'artiste ambulant, montrant pour un peu d'argent ou pour quelques
cadeaux son phnomne vivant aux bourgeois, aux grands et aux princes.
La navet de ses joies ou de ses peines, selon que l'enfant est plus
ou moins admir sur sa route, s'exprime dans ses lettres avec une
inimitable candeur. La premire de ces lettres est adresse  un ami
de Salzbourg, qui suivait du coeur et des yeux les deux plerins de
l'art et de la gloire. Mozart le pre venait d'arriver  Vienne avec
l'enfant. Lisez:

Nous sommes partis de Linz le jour de Saint-Franois et arrivs le
soir  Matthausen. Le lendemain, nous sommes parvenus  Ips, o deux
minorites et un bndictin, qui avaient t aux eaux avec nous, dirent
la messe. Pendant ce temps, notre Woferl se trmoussait si bel et si
bien sur l'orgue que les Pres franciscains, qui venaient de se mettre
 table avec quelques htes, quittrent tous le rfectoire et
coururent au choeur. Ils n'en revenaient pas de stupfaction.

Malgr l'abominable temps qu'il fait, nous avons dj t  un
concert chez le comte Collalto; la comtesse Sinzendorff nous a
conduits chez le comte Wilschegg et chez le vice-chancelier de
l'Empire, comte de Collordo, o nous avons trouv les ministres et
toutes les grandes dames de Vienne, avec lesquelles nous avons caus.
Il y avait entre autres le chancelier de Hongrie, comte Palffy; le
chancelier de Bohme, comte Chotsek; l'vque Esterhazy. La comtesse
s'est donn beaucoup de peines pour nous, et toutes ces dames sont
folles de mon fils. Notre rputation s'est dj rpandue partout.
Ainsi j'tais le 10  l'Opra, et j'y entendis l'archiduc Lopold
dire, hors de sa loge,  une loge voisine: Il est arriv  Vienne un
petit bonhomme qu'on dit jouer admirablement du clavecin, etc. Le mme
jour,  onze heures, je reus l'ordre de me rendre  Schoenbrunn. Le
lendemain on nous remit au 13, parce que le 12, fte de saint
Maximilien, tait jour de gala et qu'on voulait avoir le temps
d'entendre les enfants tout  l'aise. Chacun est en admiration devant
mon petit garon, et l'on s'accorde  lui trouver des dispositions
inconcevables. La cour a exprim le dsir de l'entendre avant que
nous ayons demand  tre reus. Le jeune comte Palffy, en passant 
Linz, apprit de la comtesse Schlick que nous donnions un concert dans
la soire; elle fit tant qu'il laissa sa voiture devant la porte et
accompagna la comtesse au concert. Il fut extrmement tonn, et en
parla ds son arrive  l'archiduc Joseph, qui  son tour en entretint
l'impratrice. Ds qu'on sut que nous tions  Vienne, on nous
transmit l'ordre de paratre  la cour. Je vous aurais rendu compte
immdiatement de notre prsentation si nous n'avions pas t obligs
d'aller droit de Schoenbrunn chez le prince de Hildburghausen... et
six ducats ont prvalu contre le plaisir de vous crire sur-le-champ.
Aujourd'hui encore je n'ai que le temps de vous dire que Leurs
Majests nous ont reus avec une faveur si extraordinaire qu'un rcit
dtaill vous paratrait fabuleux. Woferl a saut sur les genoux de
l'impratrice, l'a prise au cou et l'a mange de caresses. Nous sommes
rests auprs de Sa Majest de trois  six heures, et l'empereur
lui-mme est venu dans la seconde pice me chercher pour me faire
entendre l'infante, jouant du violon. Hier, jour de Sainte-Thrse,
l'impratrice nous a envoy son trsorier intime, qui est arriv en
grand gala devant notre porte, apportant deux habillements complets
pour mes deux enfants. C'est ce personnage qui est charg de venir
chaque fois nous chercher pour nous conduire  la cour. Cette
aprs-midi, ils doivent aller chez les deux plus jeunes
archiduchesses, puis chez le comte Palffy. Hier nous avons t chez le
comte de Kaunitz et avant-hier chez la comtesse Kinsky et le comte
Udefeld.


LE MME AU MME.

                                             Vienne, 19 octobre 1762.

J'ai t appel aujourd'hui chez le trsorier intime; il m'a reu
avec la plus grande politesse, et m'a demand, au nom de l'empereur,
si je ne pourrais pas rester encore quelque temps  Vienne. Je me mets
aux pieds de Sa Majest, ai-je rpondu. L-dessus, le trsorier m'a
remis cent ducats, en ajoutant que Sa Majest nous ferait bientt
rappeler.

Aujourd'hui nous allons chez l'ambassadeur de France, et demain chez
le comte Harrach. Tous ces personnages nous font chercher et ramener
dans leurs voitures et avec leurs gens. On nous engage quatre, cinq,
six et huit jours d'avance, pour ne pas arriver trop tard.
Dernirement, nous avons t de deux heures et demie  quatre heures
dans une maison. De l le comte Hardegg nous a fait chercher dans sa
voiture et amener au grand galop chez une dame, o nous sommes rests
jusqu' cinq heures et demie. De l il a fallu encore se rendre chez
le comte de Kaunitz, chez lequel nous sommes demeurs neuf heures.

Voulez-vous savoir quel est le costume apport  Woferl? Il est du
drap le plus fin, couleur lilas, la veste en moire de la mme couleur,
habit et veste garnis d'une double bordure en or. On l'avait command
pour le petit archiduc Maximilien. Le costume de Nanerl tait fait
pour une archiduchesse; c'est du taffetas blanc brod, avec toutes
sortes de garnitures.


LE MME AU MME.

                                             Vienne, 30 octobre 1762,

Flicit, fragilit! elle se brise comme le verre. Je sentais, pour
ainsi dire, que nous avions t trop heureux pendant quinze jours.
Dieu nous a envoy une petite croix, et nous rendons grce  son
infinie misricorde que tout se soit pass sans trop de mal. Le 21,
nous avions t de nouveau, le soir, chez l'impratrice. Woferl
n'tait pas dans son assiette ordinaire. Nous nous sommes aperus un
peu tard qu'il avait une espce de scarlatine. Non-seulement les
meilleures maisons de Vienne se sont montres pleines de sollicitude
pour la sant de notre enfant, mais elles l'ont vivement recommand au
mdecin de la comtesse de Sinzendorf, Bernhard, qui a t plein
d'attentions. La maladie touche  sa fin; elle nous cote cher: elle
nous fait perdre au moins cinquante ducats. Faites dire, je vous prie,
trois messes  Lorette,  l'autel de l'Enfant-Jsus, et trois  Bergl,
 l'autel de Saint-Franois de Paule.


LE MME AU MME.

                                             Vienne, 6 novembre 1762.

Il n'y a plus de danger, et, Dieu merci! mes angoisses sont passes.
Hier, nous avons pay notre excellent mdecin par une srnade.
Quelques familles ont envoy demander des nouvelles de Wolfgang et lui
ont fait souhaiter une bonne fte; mais c'en est rest l: c'taient
le comte Harrach, le comte Palffy, l'ambassadeur de France, la
comtesse Kinsky, le baron Prohmann, le baron Kurz, la comtesse de
Paar. Si nous n'tions pas rests prs de quinze jours  la maison,
la fte ne se serait pas passe sans cadeau. Maintenant il faut que
nous tchions de reprendre les choses o elles en taient avant cette
maladie de l'enfant.


XI

Ils partent pour Munich. L'lecteur de Bavire est grand amateur de
musique; il reoit bien les musiciens ambulants. Mais que voulez-vous!
dit Mozart le pre  son ami, il est pauvre.  Stuttgart ils ne
parviennent pas  se faire entendre; les artistes italiens sont
matres de l'oreille du prince; ils cartent ddaigneusement les
rivaux, mme enfants. Le pre et l'enfant descendent le Rhin sans plus
de succs, s'arrtent  Bruxelles, et viennent enfin  Paris. Leur
rputation les y avait devancs; ils sont admis  se faire entendre 
Versailles: les princesses, filles de Louis XV, comblent de caresses
l'enfant miraculeux. Figurez-vous, crit le pre  son ami,
l'tonnement de tout le monde ici quand on voit les filles du roi
s'arrter pendant les dfils d'apparat dans les grands appartements,
ds qu'elles aperoivent mes enfants, s'approcher d'eux, les caresser,
s'en faire embrasser  plusieurs reprises. Il en est de mme de
madame la Dauphine. Ce qui a paru encore plus extraordinaire  MM. les
Franais, c'est que, au grand couvert qui eut lieu dans la nuit du
nouvel an, non-seulement on nous fit place  tous prs de la table
royale, mais Monseigneur Wolfgangus dut se tenir tout le temps prs de
la reine, lui parla constamment, lui baisa souvent les mains, et
mangea  ct d'elle les mets qu'elle daignait lui faire servir. La
reine parle aussi bien l'allemand que nous. Comme le roi n'en comprend
pas un mot, la reine lui traduisait tout ce que disait notre hroque
Wolfgang. Je me tenais prs de lui. De l'autre ct du roi, o taient
assis M. le Dauphin et madame Adlade, se tenaient ma femme et ma
fille. Or vous saurez que le roi ne mange pas en public; seulement
tous les dimanches soir la famille royale soupe ensemble; on ne laisse
pas entrer tout le monde. Quand il y a grande fte, comme au nouvel
an,  Pques,  la Pentecte,  la fte du roi, etc., alors il y a
grand couvert. On admet toutes les personnes de distinction. L'espace
n'est pas grand, et par consquent il est bientt rempli. Nous
arrivmes tard, les suisses durent nous ouvrir le passage, et l'on
nous conduisit dans la pice qui est tout prs de la table, et que
traverse la famille royale pour rentrer au salon. En passant, les uns
aprs les autres parlrent avec notre Wolfgang, et nous les suivmes
jusqu' la table.

Vous n'attendez sans doute pas de moi que je vous dcrive Versailles.
Seulement je vous dirai que nous y sommes arrivs dans la nuit de
Nol, et que nous y avons assist, dans la chapelle royale,  la messe
de minuit et aux trois saintes messes. Nous tions dans la galerie
lorsque le roi revint de chez madame la Dauphine, qu'il avait t voir
 l'occasion de la mort de son frre, le prince lecteur de Saxe.

J'entendis une bonne et une mauvaise musique. Tout ce qui se chantait
par une voix seule et devait ressembler  un air tait vide et froid,
misrable; mais les choeurs sont tous bons et trs-bons. Aussi ai-je
t tous les jours avec mon petit homme  la messe de la chapelle pour
y entendre les choeurs des motets qu'on y excute. Nous avons en
quinze jours dpens  Versailles environ douze louis. Peut-tre
trouverez-vous que c'est trop et ne le comprendrez-vous pas; mais 
Versailles il n'y a ni carrosses de remise ni fiacre; il n'y a que des
chaises  porteurs; chaque course cote douze sous; et, comme bien
souvent nous avons eu besoin sinon de trois, au moins de deux
chaises, nos transports nous ont cot un thaler par jour et plus, car
il fait toujours mauvais temps. Ajoutez  cela quatre habits noirs
neufs, et vous ne serez plus tonn que notre voyage de Versailles
nous revienne  vingt-six ou vingt-sept louis. Nous verrons quel
ddommagement nous en reviendra de la cour. Sauf ce que nous avons 
esprer de ce ct, Versailles ne nous a rapport que douze louis,
argent comptant.

En outre, madame la comtesse de Tess a donn  matre Wolfgang une
tabatire en or, une montre en argent, prcieuse par sa petitesse, et
 Nanerl, ma fille, un tui  cure-dents en or, fort beau. Wolfgang a
encore reu d'une autre dame un petit bureau de voyage en argent, et
Nanerl une petite tabatire d'caille incruste d'or, d'une extrme
dlicatesse, puis une bague avec un came et une foule de bagatelles
que je compte pour rien, comme des noeuds d'pe, des manchettes, des
fleurs pour des bonnets, des mouchoirs. Dans quatre semaines j'espre
vous donner quelques nouvelles plus solides de ces fameux louis d'or,
dont il faut faire une plus grande consommation.

Wolfgang Mozart a quatre sonates chez le graveur; figurez-vous le
bruit qu'elles feront dans le monde quand on saura et qu'on verra sur
le titre qu'elles sont l'oeuvre d'un enfant de sept ans! S'il y a des
incrdules, on les convaincra par des preuves, comme il nous arrive
tous les jours. Nous avons fait crire dernirement par un artiste un
menuet, et aussitt, sans toucher le clavecin, notre petit bonhomme a
crit la basse et il crira aussi couramment si l'on veut le second
violon. Vous entendrez combien ces sonates sont belles; je puis vous
assurer que Dieu fait tous les jours de nouveaux miracles dans cet
enfant. Lorsque nous serons de retour  Salzbourg, il sera en tat de
servir la cour du prince-vque. Il accompagne ds  prsent dans les
concerts publics, il transpose  premire vue les morceaux les plus
difficiles avec une nettet extraordinaire, au point que les matres
ne peuvent dissimuler leur basse jalousie contre cet enfant.

Faites, je vous prie, dire quatre messes  Maria Plain et une 
l'Enfant-Jsus de Lorette aussitt que possible; nous les avons
promises, ma femme et moi, pour nos deux pauvres enfants qui ont t
malades. J'espre qu'on continuera  dire les autres messes  Lorette
tant que nous serons absents, comme je vous l'avais recommand. Tout
le monde veut me persuader de faire inoculer mon garon; quant  moi,
je prfre tout remettre  la grce de Dieu; tout dpend de lui; il
s'agira de savoir si Dieu, qui a mis dans ce monde cette merveille de
la nature, veut l'y conserver ou l'en retirer. Je veille sur lui
tellement qu'tre  Salzbourg, ou  Paris, ou en voyage, c'est pour
lui mme chose; c'est aussi ce qui rend notre voyage si dispendieux.

Le trsorier des _menus plaisirs_ du roi a remis hier  l'enfant, de
la part du roi, quinze louis et une tabatire d'or. Nous allons donner
un concert. Faites dire des messes pour nous pendant huit jours de
suite  partir du 17 avril. Je voudrais de plus que quatre messes
fussent dites; ces messes sont sur la demande expresse du duc de
Chartres, du duc de Duras, du comte de Tess, et de beaucoup de dames
du plus haut parage.

Nous voici connus ici des ambassadeurs de toutes les puissances
trangres. Milord Bedford et son fils nous sont trs-favorables; le
prince Galitzin nous aime comme ses enfants. Les sonates que M.
Wolfgangerl a ddies  la comtesse de Tess seraient graves si on
avait pu persuader la comtesse d'agrer la ddicace que M. Grimm, le
meilleur de nos amis, avait faite pour elle; on a t oblig de la
changer: la comtesse ne veut pas tre loue; c'est dommage, car cette
ddicace la dpeignait trs-bien, ainsi que mon fils. Outre d'autres
cadeaux elle a donn une montre en or  Wolfgang, un tui prcieux 
Nanerl.

Ce M. Grimm, mon grand ami, qui a tout fait ici pour nous, est
secrtaire du duc d'Orlans; c'est un homme instruit et un grand
philanthrope. Aucune des lettres que j'avais pour Paris ne m'aurait
absolument servi  rien, ni les lettres de l'ambassadeur de France 
Vienne, ni l'intervention de l'ambassadeur de l'empereur  Paris, ni
les recommandations du ministre de Bruxelles, comte de Cobenzl, ni
celles du prince de Conti, de la duchesse d'Aiguillon, ni toutes
celles dont je pourrais faire une litanie! M. Grimm seul, pour qui
j'avais une lettre d'un ngociant de Francfort, a tout fait! C'est lui
qui nous a introduits  la cour, c'est lui qui a soign notre premier
concert.  lui seul il m'a plac trois cent vingt billets,
c'est--dire pour quatre-vingt louis; il nous a valu de ne pas payer
l'clairage: il y avait plus de soixante bougies; c'est lui qui nous a
obtenu l'autorisation pour le premier concert et pour un deuxime,
dont dj cent billets sont placs. Voil ce que peut un homme qui a
du bon sens et un bon coeur! Il est de Ratisbonne, mais il y a quinze
ans qu'il est  Paris; il sait tout mettre en train et faire russir
les choses comme il le veut.

M. de Mchel, le graveur, travaille  force  nos portraits peints
par un amateur, M. de Carmontelle: Wolfgang joue du piano; moi,
derrire lui, du violon; Nanerl s'appuie d'une main sur le piano, et
tient dans l'autre un morceau de musique, comme si elle allait
chanter.

Qui peut lire sans attendrissement ces pieuses superstitions d'un
coeur de pre et d'un coeur de mre vouant  l'autel d'un Dieu-enfant
des sacrifices propitiatoires pour l'enfant de leur amour, afin que
l'analogie des ges attendrt plus puissamment l'enfance du Dieu pour
l'enfance de l'homme! Ce n'est pas la philosophie qu'il faut chercher
dans cette sainte famille d'artistes chantants, c'est la nature.
Est-ce de la philosophie qu'on demande au chant du rossignol sur son
nid? Non, ce qu'on cherche dans ses accords, c'est de la tendresse: la
tendresse du pre de Mozart n'est si touchante que parce qu'elle
ressemble  une tendresse de femme.


XII

Comble de soins par son compatriote Grimm, passionne pour la
musique, mais pauvre d'or parce que la dpense du voyage dpasse
souvent la recette des concerts, la famille va  Londres, est entendue
 la cour, se dgote de la froideur des Anglais pour son art, revient
en Hollande, repasse par Paris, rentre en Allemagne par la Suisse, est
arrte  Olmtz par la petite vrole de son fils.

_Te Deum laudamus!_ s'crie le pre dans sa vingt-neuvime lettre 
ses amis de Salzbourg; _in te, Domine, speravi; non confundar in
ternum_. L'enfant est guri par les soins d'un chanoine de Salzbourg
tabli  Olmtz, et qui prte l'hospitalit la plus affectueuse aux
plerins de sa ville natale. Ils reprennent leur course vers la
capitale de l'Autriche.

Le 19 janvier, crit le pre, nous avons t chez l'impratrice, o
nous sommes rests de deux heures et demie  quatre heures et demie.
L'empereur vint dans l'antichambre, o nous attendions que le caf ft
pris, et nous fit entrer lui-mme. Il y avait le prince Albert et
toutes les archiduchesses: pas une me de plus. Il serait trop long de
vous crire tout ce qui s'est dit et fait. Il est impossible
d'imaginer avec quelle familiarit l'impratrice a trait ma femme,
s'informant de la sant de nos enfants, s'entretenant de notre grand
voyage, la caressant, lui serrant les mains pendant que l'empereur
causait avec moi et Wolfgang de musique et de toutes sortes de sujets,
et faisait,  diverses reprises, rougir la pauvre Nanerl. Je vous
raconterai tout de vive voix. Je n'aime pas crire des choses que
mainte tte carre de notre pays traiterait de mensonges en devisant
derrire le pole.

Toutefois, n'allez pas conclure que les faveurs positives et
sonnantes dont on nous honore sont en proportion de cette
bienveillance intime et extraordinaire.

La faveur du public et de la cour veille dj l'envie contre cet
enfant comme par un pressentiment de sa supriorit future. On songe 
lui faire crire un opra, c'est--dire le pome pique du chant,
avant l'ge o les passions ont donn leur note dans un coeur d'homme.

Sur ma vie! crit le pre enthousiaste, sur mon honneur! je ne puis
dire autre chose, si ce n'est que cet enfant est le plus grand homme
qui ait jamais vcu dans ce monde!

Et l'avenir a ratifi cette prophtique conviction du pre.

Pour convaincre le public de ce qu'il en est, je me suis dcid  une
preuve tout  fait extraordinaire: j'ai rsolu qu'il crirait un
opra pour le thtre. Que pensez-vous qu'ont dit tous ces gens, et
quel vacarme n'ont-ils pas fait! Quoi! on aura vu aujourd'hui Gluck
assis au clavecin, et demain ce sera un enfant de douze ans qui le
remplacera et qui dirigera un opra de sa faon? Oui, malgr l'envie.
J'ai mme attir Gluck dans notre parti; du moins, s'il n'y est pas de
coeur, il ne peut pas le faire voir, car nos protecteurs sont aussi
les siens; et, pour m'assurer les acteurs, qui causent d'ordinaire le
plus de dsagrment aux compositeurs, je me suis mis en rapport direct
avec eux sur les indications que l'un d'entre eux m'a donnes; mais la
vrit est que la premire ide de faire composer un opra  Wolfgang
m'a t suggre par l'empereur, qui lui a demand par deux fois s'il
ne voulait pas composer et diriger lui-mme un opra. Le bonhomme a
naturellement rpondu oui; mais l'empereur ne pouvait rien ajouter, vu
que les opras regardent le seigneur Affligio.

Je n'ai donc plus  regretter aucun argent, car il nous rentrera
aujourd'hui ou demain. Qui ne tente rien n'a rien; il faut vaincre ou
mourir, et c'est au thtre que nous trouverons la mort ou la gloire.

Ce ne sera pas un opra sria: on n'en donne pas ici, on ne les aime
pas; ce sera donc un opra buffa. Non pas un petit opra, car il
durera bien de deux heures et demie  trois heures. Il n'y a pas ici
de chanteurs d'opra sria. L'opra tragique de Gluck, _Alceste_, mme
a t chant par les bouffes. Il y a d'excellents artistes en ce
genre, les signori Caribaldi, Caratoli Poggi, Laschi, Polini; les
signore Bernasconi, Eberhardi, Baglioni.

Qu'en dites-vous? La gloire d'avoir crit un opra pour le thtre de
Vienne n'est-elle pas la meilleure voie pour obtenir du crdit
non-seulement en Allemagne, mais en Italie?

L'opra est crit.

L'incrdulit et la jalousie l'attribuent au pre; mais les
calomniateurs n'eurent pas le triomphe qu'ils en attendaient, dit le
pre. Je fis ouvrir au hasard, devant le public prvenu, le premier
volume du pote Mtastase, le _Quinault_ de l'Italie, et l'on mit sous
les yeux de mon petit Wolfgang les premires paroles qui se
rencontrrent. L'enfant prit la plume, et il crivit sans hsiter un
instant, devant beaucoup de personnes considrables, la musique et
l'accompagnement  grand orchestre, avec une incroyable promptitude.

Rien ne prvaut contre l'envie naissante attache au gnie en germe:
l'opra n'est pas reprsent.

Cent fois j'ai voulu faire mon paquet et m'en aller. S'il avait t
question d'un opra sria, je serais parti sur-le-champ et je l'aurais
offert  Sa Grandeur le prince-archevque; mais, comme c'est un opra
buffa, qui demande, en outre, des personnes bouffes spciales, il a
fallu sauver notre honneur, cote que cote, et celui du prince
par-dessus le march; il a fallu dmontrer que ce ne sont pas des
imposteurs, des charlatans qu'il a  son service, qui vont, avec son
autorisation, en pays trangers pour jeter de la poudre aux yeux comme
des bateleurs, mais bien de braves et honntes gens qui,  l'honneur
de leur prince et de leur patrie, font connatre au monde un miracle
que Dieu a produit  Salzbourg. Voil ce que je dois  Dieu, sous
peine d'tre la plus ingrate des cratures; et si jamais ce m'a t un
devoir de convaincre le monde de ce miracle, c'est prcisment en un
temps o l'on se moque de tout ce qui s'appelle miracle, o l'on nie
toute espce de miracle. Il faut donc que je convainque le monde. Et
ce n'a pas t une petite joie et un mince triomphe pour moi que
d'entendre un voltairien me dire dernirement avec stupeur: Eh bien!
j'ai enfin vu un miracle; c'est le premier. Et comme ce miracle est
par trop vident et ne peut tre ni, on cherche  l'anantir. On ne
veut pas _en laisser la gloire  Dieu_. On pense qu'il suffit de
gagner encore quelques annes, qu'alors il n'y aura plus rien que de
fort naturel, et que ce ne sera plus un miracle divin. Il faut donc
l'enlever aux yeux du monde; et qu'est-ce qui le rendrait plus visible
qu'un succs dans une grande et populeuse ville, en plein thtre?
Mais faut-il s'tonner de trouver des perscutions en pays trangers,
quand mon pauvre enfant en a subi dans son propre lieu natal!


XIII

L'indignation d'avoir chou, la honte de reparatre  Salzbourg sans
avoir cueilli cette palme de l'art  Vienne, le dsir de faire
respirer  l'enfant l'atmosphre musicale de l'Italie, cette terre du
chant, quelques secours de l'empereur pour soutenir la famille errante
dans ce long voyage, font franchir les Alpes aux deux Mozart. La mre
et la soeur Nanerl se sparent des deux artistes et rentrent seules et
dsoles  Salzbourg. Le jeune compositeur, ivre de son voyage,
commence avec sa soeur, de toutes les villes o il s'arrte, une
correspondance moiti enfantine, moiti inspire, o le badinage lutte
avec les larmes. Ces charmantes lettres sont le commentaire des notes
les plus gaies ou les plus pathtiques du jeune artiste. L'me chante
avant de parler; c'est le privilge du musicien de n'avoir pas besoin
des annes pour mrir son gnie, parce que son gnie est tout entier
inspiration, et que les souffles du matin sont aussi harmonieux et
plus frais que ceux du soir. On remarque aussi dans ces lettres un
caractre tout spcial aux musiciens; caractre qui nous a souvent
frapp nous-mme dans les grands compositeurs que nous avons connus:
c'est la gaiet, le badinage, l'enjouement; en d'autres termes, la
_verve_.

La verve, sorte d'ivresse gaie du gnie, n'est pas ncessaire aux
autres arts, par exemple aux potes, parce qu'ils se nourrissent
plutt de rflexion et de mlancolie; mais elle est indispensable aux
musiciens, parce que leur me est une perptuelle explosion du chant
man en cascades de sons de leur mlodie intrieure. On sent cette
verve musicale, cette ivresse de la vie jusque dans les oiseaux
chantants. Il y a des moments o le rossignol contient toutes les
gaiets de sons inspirs par le printemps de l'amour dans une
roulade; souvent il chancelle et tombe de la branche, l'oreille
blouie de sa propre mlodie, ivre-mort de l'ivresse musicale. Tel est
le musicien, tel est le jeune Mozart dans sa jovialit de badinage et
de gnie avec sa soeur Nanerl. Mais  la fin de ces lettres, dates
des diffrentes villes d'Italie qu'il parcourt, il y a toujours la
note tendre: c'est le moment o il pense  sa mre absente et au foyer
attrist de Salzbourg. Baise la main de maman, chre Nanerl; quant 
toi, je t'embrasse un million de fois.

Le pre et l'enfant vont ainsi visitant, crivant, chantant, jouant de
leurs instruments chez les petits et chez les grands, du Tyrol 
Milan, de Milan  Bologne,  Florence,  Rome. La faon dont le jeune
Mozart s'introduit auprs du cardinal Pallavicini, pour lequel il
avait des lettres de recommandation, est navement raconte par le
pre  la mre.

Nous voici  Rome depuis le 11.  Viterbe nous avons vu sainte Rose,
dont le corps est intact comme celui de Catherine de Bologne, 
Bologne. Nous avons emport des reliques de toutes deux, en souvenir.
Ds le jour de notre arrive, nous avons t  Saint-Pierre, dans la
chapelle Sixtine, pour y entendre le _Miserere_. Le 12, nous avons vu
les fonctions; nous nous sommes trouvs tout  ct du pape pendant
qu'il servait la table des pauvres. Nos beaux habits, la langue
allemande et ma libert habituelle, que j'employai fort  propos en
commandant en allemand  mon domestique d'appeler les hallebardiers
suisses pour nous faire faire place, me servirent  merveille et nous
permirent partout de nous mettre en avant. Ils prenaient Wolfgang pour
un gentilhomme allemand; d'autres l'ont mme pris pour un prince; le
domestique les laissait dans cette croyance; on me considrait comme
un chambellan. C'est ainsi que nous sommes arrivs  la table des
cardinaux, o Wolfgang est parvenu  se fourrer entre les fauteuils de
deux cardinaux, dont l'un tait prcisment le cardinal Pallavicini.
Celui-ci fit signe  Wolfgang, et lui demanda: Ne voudriez-vous pas en
confidence me dire qui vous tes? Wolfgang le lui dit. Le cardinal lui
rpondit avec le plus grand tonnement: Comment! vous tes cet enfant
clbre dont on m'a tant crit! Sur quoi Wolfgang lui demanda:
N'tes-vous pas le cardinal Pallavicini?--Sans doute; pourquoi?
Wolfgang reprit que nous avions des lettres de recommandation  lui
remettre, et que nous aurions l'honneur de nous prsenter chez Son
minence. Le cardinal en tmoigna une grande joie, disant que Wolfgang
parlait bien l'italien. Au moment de partir, Wolfgang lui baisa la
main, et le cardinal, tant sa barrette, lui fit un salut des plus
gracieux.

Tu sais que le _Miserere_ de la chapelle Sixtine est estim si haut
qu'il est dfendu aux musiciens de la chapelle, sous peine
d'excommunication, d'en emporter une partie hors la chapelle, de la
copier ou de la donner  qui que ce soit; ce qui n'empche pas que
nous l'avons dj. Wolfgang l'a crit de mmoire, et nous vous
l'aurions envoy dans cette lettre  Salzbourg, si notre prsence
n'tait ncessaire pour l'excuter.

L'enfant ajoute de sa main, pour sa soeur Nanerl: cris-moi comment
se porte notre canari. Chante-t-il encore? siffle-t-il toujours?
Sais-tu pourquoi je pense  notre canari? parce qu'il y en a un dans
notre antichambre qui s'en donne comme le ntre. Cette pense de
l'enfant, envoye  travers les Alpes  l'oiseau domestique dont les
mlodies ont peut-tre veill les siennes dans son berceau, est une
des plus significatives rminiscences de la sympathie humaine avec les
musiciens ails de la cration. Pendant ce loisir  Rome et  Naples,
l'enfant crit dj, par un engagement contract avec le directeur du
thtre de la Scala, un opra pour Milan.

Ils reviennent  Rome au mois de juin. Le pre raconte  sa femme,
comme une nourrice, les soins qu'il a pour cette tte d'enfant qui
roule dj des opras sous ses cheveux blonds.

On m'a fait, dit-il, un profond salut  la porte de Rome. Nous
n'avions dormi que deux heures pendant nos vingt-quatre heures de
route;  notre arrive dans notre logement, nous avons mang un peu de
riz et quelques oeufs. J'ai plac le petit Wolfgang sur une chaise; il
s'est mis aussitt  ronfler et s'est endormi si profondment que je
l'ai dshabill compltement et mis au lit sans qu'il ait donn le
moindre signe de vouloir se rveiller. Il a continu  ronfler,
quoique j'aie t oblig de temps  autre de le soulever, de le
remettre sur sa chaise, et finalement de le traner toujours dormant
sur son lit. Lorsqu'il s'est veill ce matin  neuf heures, il ne
savait o il tait, ni comment il tait parvenu sur son lit; il
n'avait pas fait un mouvement de toute la nuit. Ces lettres sont
pleines de ces minuties de pre, de mre, de nourrice, qui se mlent
comme dans la vie commune aux miracles de l'enfance du gnie. La
Providence, pour cet enfant unique, semblait avoir fait ce pre, cette
mre, cette soeur, uniques comme lui. On y passe sans cesse des larmes
de l'admiration aux larmes de l'attendrissement. La pit la plus
confiante occupe une grande place dans ces confidences des deux
voyageurs.

Nous vous flicitons, crivent-ils  Salzbourg, pour votre commun
jour de fte (la mre et la fille s'appelaient Nanerl), en vous
souhaitant une bonne sant et avant tout la grce de Dieu: c'est
l'unique ncessaire, le reste vient par surcrot. Nous avons entendu
une messe  _Civita-Vecchia Castellana_, aprs laquelle Wolfgang a
jou de l'orgue  Lorette; il s'est trouv que nous avons justement
fait nos dvotions le 16, jour de votre fte. J'y ai achet
diffrentes choses; outre diverses reliques, je t'apporte une
particule de la vraie croix. Si Wolfgang continue  grandir comme il
fait, il vous reviendra passablement grand. L'enfant prend la plume.
Je complimente ma chre maman  l'occasion de sa fte, ajoute-t-il.
Je souhaite qu'elle vive encore cent ans, toujours en bonne sant:
c'est ce que je demande  Dieu dans ma prire pour elle; et pour ma
soeur Nanerl, je ne puis rien lui offrir que les clochettes, les
cierges bnits, les rubans que nous avons achets  Lorette et que
nous lui rapportons. Je reste en attendant son fidle enfant... Il
m'est impossible, ajoute-t-il, de mieux crire; la plume est faite
pour les notes et non pour les lettres. Mon violon a de nouvelles
cordes et j'en joue tout le jour. Je te dis cela parce que ma mre a
dsir savoir si je joue encore du violon. Mon unique rcration est
dans les cabrioles que je me permets de temps  autre. Ah! que
l'Italie est un pays endormant! L't on y dort toujours.

Tout en voyageant, il ne cesse pas de composer son opra. Ma chre
maman, dit-il, je ne peux pas crire tant les doigts me font mal 
force d'crire des rcitatifs; je te prie, chre mre, de prier pour
moi que mon opra russisse, et qu'aprs cela nous nous trouvions tous
runis heureusement ensemble.

Le jour terrible de la reprsentation de son premier opra  Milan
approche. Le jour de la Saint-tienne, crit-il  sa soeur, une bonne
heure aprs l'_Ave Maria_ (six heures du soir), vous pourrez vous
reprsenter le compositeur Wolfgang assis au clavecin, son pre en
haut de la salle, dans une loge, et vous voudrez bien nous souhaiter
en pense une heureuse reprsentation, en y ajoutant quelques
_Pater_.

Dieu soit lou! crit  son tour le pre  sa femme le 29 dcembre
1770; la premire reprsentation de l'Opra a eu lieu le 26 avec un
plein et universel succs, et avec des circonstances qui ne se sont
jamais prsentes  Milan,  savoir que, contre tous les usages de la
premire _sera_, un air de la prima donna a t rpt, tandis que
d'habitude,  la premire reprsentation, on n'appelle jamais _fuora_;
et, en second lieu, que presque tous les airs, sauf quelques airs
_delle vecchine parti_, ont t couverts d'extraordinaires
applaudissements, suivis des cris: _Evviva il maestro! Evviva il
maestrino!_

Le 27, on a rpt deux airs de la prima donna, et, comme c'tait
jeudi, qu'on allait par consquent entrer dans le vendredi, il fallait
tcher d'en finir plus promptement, sans quoi on aurait aussi rpt
le duo, car le tapage recommenait dj. Mais la majorit du public
voulait rentrer pour pouvoir manger encore; et l'opra, avec ses trois
ballets, avait dur six bonnes heures. Aujourd'hui la troisime
reprsentation.

Les deux triomphateurs vont jouir de leur renomme  Venise.

Ils racontent l'enthousiasme dont ils sont l'objet dans cette capitale
des sensualits de l'oreille.

Nous sommes tellement tourments, tirs en tous sens, que je ne sais
pas qui l'emportera de ceux qui demandent. C'est dommage que nous ne
puissions pas nous arrter plus longtemps ici, car nous avons fait
ample connaissance avec toute la noblesse, et partout, dans les
salons,  table, dans toutes les occasions, nous sommes tellement
combls d'honneurs que non-seulement on nous fait chercher et ramener
dans les gondoles par le secrtaire de la maison, mais encore que le
matre de la maison lui-mme nous accompagne chez nous; et ce sont les
premiers personnages de Venise, les Cornero, Grimani, Mocenigo,
Dolfin, Valier.

Je crains de trouver de bien mauvais chemins, car il y a des pluies
effroyables. Basta! il faut prendre les choses comme elles viennent.
Tout cela me laisse dormir tranquillement.

Ils songent au retour. Les premires rminiscences des premires
amours remontent au coeur du jeune compositeur. Dis  mademoiselle de
Moelk, crit Wolfgang  sa soeur, que je me rjouis bien de revenir 
Salzbourg, rien seulement que pour recevoir en prix de ma _srnade_
un cadeau comme celui que j'ai reu d'elle aprs un certain concert.
Elle saura bien de quel cadeau je veux parler.

La srnade a un succs fou sur le thtre de Milan. Les deux artistes
partent de cette ville au bruit des bravos, qui les suivent de ville
en ville jusqu' Salzbourg. Ils y jouissent quelque temps de leur
flicit domestique dans une indigence que la gloire n'a pas encore
adoucie. Puis le pre, le fils et la fille Nanerl reviennent, en 1772,
tenter la renomme et la fortune  Milan. La pauvre mre, cette fois,
reste seule  Salzbourg par conomie. Ce dchirement de famille
empoisonne tous les succs des trois artistes spars de ce qu'ils
aiment. Le regret de la mre absente les rappelle vite  Salzbourg.
L'ambition de leur art les ramne en 1773  Vienne; ils n'y
recueillent que des applaudissements et vingt ducats, insuffisants
pour payer leur retour. Le mme espoir de meilleure fortune les attire
 Munich; cette fois c'est la mre qui accompagne sa fille et son fils
 la cour de Bavire: le pauvre pre, fix par ses appointements de
second violon et de second matre de chapelle auprs du
prince-vque, avare et brutal protecteur, reste dsol et seul avec
le canari et le chien de la maison.

Munich trompe toutes les esprances de la famille. La mre renvoie sa
fille  son pre et emmne son fils  Paris; ils y passent deux ans 
chercher et  attendre en vain une destine digne du gnie croissant
de Wolfgang. La description de ces angoisses du talent mconnu
attendrit jusqu'aux larmes dans la correspondance du fils et de la
mre avec la soeur et le pre. Ces quatre mes  l'unisson pleurent,
esprent, se dcouragent, se consolent, s'entranent, se confient 
travers la distance de Salzbourg  Paris et de Paris  Salzbourg.
C'est le pome intime de la douleur, de la patience, de la sparation,
de la pit dans la correspondance de quatre exils du ciel ici-bas.
On comprend en la lisant combien le coeur de Mozart, ptri par toutes
les douleurs du gnie de l'isolement et de la dception, et resserr
seulement contre le coeur de sa mre, dut concentrer en soi de ces
notes plaintives ou pathtiques qui clatrent plus tard dans ses
symphonies, dans ses _Requiem_, dans ses messes, et surtout dans son
chef-d'oeuvre, _Don Juan_. Notre coeur ne peut rien inventer
quoiqu'il puisse tout sentir; c'est le malheur, l'amour, la pit, la
mort qui le rendent harmonieux. Dfiez-vous des potes et des
musiciens heureux.

Lisez au moins cette lettre du pre, le lendemain du jour o il resta
dans sa maison vide, et jugez ce que la sparation devait tre pour
cette famille de quatre coeurs.

La soeur Nanerl tait dj revenue  la maison auprs de son pre. La
mre et le fils allaient partir pour Paris.


LOPOLD MOZART  SA FEMME ET  SON FILS,

 MUNICH.

                                        Salzbourg, 25 septembre 1777.

Lorsque vous ftes partis, je montai pniblement l'escalier et me
jetai dans un fauteuil. J'avais pris toutes les peines du monde pour
me retenir au moment de nos adieux, pour ne pas les rendre plus
douloureux, et dans mon trouble j'ai oubli de donner ma bndiction 
mon fils. J'ai couru  la fentre et je vous la donnai  tous deux de
loin, mais sans pouvoir plus vous apercevoir; vous aviez probablement
dj travers la porte de la ville, car j'tais rest longtemps assis
sans penser  rien. Nanerl pleurait et sanglotait sans mesure, et
j'eus bien de la peine  la consoler.

Ainsi s'est coule cette triste journe,  laquelle je ne pensais
pas tre jamais destin. Ce matin j'ai fait venir M. Glatz,
d'Augsbourg, et nous sommes convenus que vous deviez descendre 
Augsbourg chez Lamb, dans la rue Sainte-Croix, o vous dnerez  1 f.
par personne, o vous trouverez de belles chambres, et o descendent
des personnes fort distingues, des Anglais, des Franais, etc. Vous y
tes tout prs de l'glise.


XIV

Mais le chef-d'oeuvre de la pit paternelle est cette lettre
admirable, vritable testament du coeur de Mozart le pre, adresse
comme une recommandation de l'me  son fils pour le prserver contre
les dangers de Paris, et pour faire en mme temps devant Dieu, devant
sa femme et devant ce fils, l'examen de sa conscience de pre pendant
les tribulations de son existence. Nous ne pouvons rsister au dsir
de la reproduire ici tout entire. C'est une de ces pages dchires du
livre du coeur qui doivent tre recueillies pour l'immortalit dans
le manuel des vertus de famille.


L. MOZART  SA FEMME ET  SON FILS.

                                          Salzbourg, 16 fvrier 1778.

J'ai reu votre lettre du 7 et l'air franais qu'elle contenait. Ce
morceau de musique m'a fait respirer un peu plus librement, car je
revoyais enfin quelque chose de mon Wolfgang et quelque chose de si
parfait.

Tous ceux qui disent que tes compositions russiront  Paris ont
raison, et tu es convaincu comme moi que tu es capable d'crire dans
tous les genres. Tu n'as pas  t'inquiter des leons  donner 
Paris. D'abord, personne n'ira ds ton arrive renvoyer son matre
pour te prendre. En second lieu, personne ne te prendra, si ce n'est
peut-tre quelques dames qui jouent dj bien, qui veulent
perfectionner leur got, et, dans ce cas, elles payeront bien. De
plus, ces dames se donneront toutes sortes de peines pour obtenir des
souscriptions pour tes compositions. Les dames sont tout  Paris:
elles sont grands amateurs du clavecin, et il y en a qui jouent
admirablement.--Ce sont l tes gens, et les compositions sont tes
affaires; car tu peux acqurir gloire et argent en publiant des
morceaux de clavecin, des quatuors de violon, des symphonies, puis un
recueil d'airs franais avec accompagnement de clavecin, comme celui
que tu m'as envoy, et enfin des opras.--Quelle difficult vois-tu 
cela? Tu t'imagines que tout doit tre fait sur-le-champ, avant mme
qu'on t'ait vu ou qu'on ait entendu quelque chose de toi. Relis les
tmoignages de nos anciennes connaissances  Paris. Ce sont tous, ou
du moins la plupart, les plus grands personnages de cette ville. Tous
auront envie de te voir, et il n'y en a que six (un seul grand
suffirait) qui s'intressent  toi; tu feras ce que tu voudras. Comme,
selon toutes les probabilits, cette lettre est la dernire que tu
recevras de moi  Manheim, elle s'adresse surtout  toi.

Tu peux bien te figurer en partie, mais tu ne peux sentir comme moi
combien ce nouvel loignement me pse au coeur. Si tu veux prendre la
peine de penser mrement  ce que j'ai entrepris avec vous, mes deux
enfants, dans vos annes les plus tendres, tu ne m'accuseras pas de
pusillanimit, et tu me rendras justice, avec tout le monde, qu'en
tout temps j'ai t un homme ayant le courage de tout entreprendre.
Seulement j'ai toujours agi avec toute la prvoyance et la rflexion
que l'homme peut y mettre. On ne peut rien contre le hasard; Dieu
seul voit l'avenir. Nous n'avons t jusqu' ce jour, en vrit, ni
heureux, ni malheureux. Nous avons, Dieu merci, flott entre les deux
extrmes. Nous avons tout tent pour te rendre heureux et faire notre
bonheur par le tien, ou du moins pour te fixer dans ta vraie carrire;
mais le sort a voulu que nous n'ayons pas pu russir. Notre dernire
dmarche nous a compltement abattus. Tu vois clair comme le jour que
dsormais la destine de tes vieux parents, celle de ta si jeune, si
bonne et si aimante soeur, est uniquement entre tes mains. Depuis
votre naissance, et bien avant, depuis mon mariage, j'ai fait certes
assez de pnibles sacrifices et men une vie assez dure pour
entretenir, avec 25 fl. de revenu mensuel assur[2], une femme, sept
enfants et ta grand'mre, pour supporter des frais de couches, de
mort, de maladie, frais et dpenses qui, si tu veux y penser, te
convaincront que non-seulement je n'ai pas employ un kreutzer pour le
moindre plaisir personnel, mais encore que, sans une grce spciale de
Dieu, je n'aurais jamais pu, avec toutes mes spculations et mes
amres privations, m'en tirer et vivre sans faire de dettes; et
cependant je n'ai jamais eu de dettes qu'aujourd'hui. Je vous ai
sacrifi  tous deux toutes mes heures, dans l'espoir que
non-seulement vous parviendriez  vous tirer honorablement d'affaire,
mais encore que vous me procureriez une tranquille vieillesse, me
permettant de rendre compte  Dieu de l'ducation de mes enfants, de
songer au salut de mon me sans autre souci, et d'attendre
paisiblement la mort. Mais la Providence et la volont de Dieu ont
ordonn les choses de faon qu'il faut que de nouveau je me rsigne 
la dure ncessit de donner des leons, et cela dans une ville o la
peine est si mal paye qu'on ne peut en tirer de quoi s'entretenir soi
et les siens; et, malgr cela, il faut tre content et s'extnuer 
parler pour encaisser du moins quelque chose au bout du mois. Or,
non-seulement, mon cher Wolfgang, je n'ai pas la moindre mfiance 
ton gard, mais je place toute ma confiance tout mon espoir en ta
filiale affection. Tout dpend de ta raison d'abord, et tu as
certainement de la raison, quand tu veux la consulter; puis des
circonstances plus ou moins heureuses. Celles-ci on n'en est pas
matre; la raison, tu la consulteras toujours, je l'espre et je t'en
prie. Tu vas entrer dans un monde nouveau, et il ne faut pas que tu
t'imagines que c'est par prjug que je tiens Paris pour une ville si
dangereuse; au contraire, je n'ai, par ma propre exprience, aucun
motif de considrer Paris comme dangereux; mais ma situation d'alors
et ta position actuelle diffrent comme le ciel et la terre. Nous
demeurions dans la maison d'un ambassadeur, et la seconde fois dans
une maison prive. J'tais un homme fait, vous tiez des enfants.
J'vitai toute connaissance, et surtout toute espce de familiarit
avec les gens de notre profession. Rappelle-toi que j'en fis de mme
en Italie. Je ne cherchais la connaissance et l'amiti que des gens
d'un haut rang, et de ceux-l seulement qui taient poss; jamais de
jeunes hommes, quand ils eussent t de la plus haute vole. Je
n'invitai personne  venir me voir chez moi pour conserver ma libert,
et je tins toujours comme plus raisonnable d'aller visiter les autres
quand cela me convenait; car, s'ils me dplaisent et si j'ai 
travailler, je puis ne pas les aller voir, tandis que, si les gens
viennent chez moi et s'ils m'ennuient, je ne sais comment m'en
dbarrasser; s'ils me conviennent d'ailleurs, ils peuvent prcisment
me gner dans mon travail. Tu es un jeune homme de vingt-deux ans; tu
n'as par consquent pas le srieux de l'ge qui peut empcher de
rechercher ta connaissance ou ton amiti tant de jeunes hommes de
quelque rang qu'ils puissent tre, tant d'aventuriers, de
mystificateurs, d'imposteurs, jeunes ou vieux, qu'on rencontre dans le
monde de Paris. On se laisse entraner on ne sait comment, et on ne
sait plus comment s'en tirer. Je ne veux pas mme parler des femmes,
car l il faut une extrme retenue et toute la raison possible,
puisque, sous ce rapport, la nature elle-mme est notre ennemie, et
que quiconque n'emploie pas toute sa raison pour se modrer et se
maintenir dans les bornes lgitimes l'appellera en vain  son secours
quand il sera tomb dans l'abme: c'est l un malheur qui ne se
termine ordinairement qu' la mort. Avec quel aveuglement on se laisse
d'abord attirer par des plaisanteries, par des caresses, par des jeux
tout  fait insignifiants, dont rougit plus tard la raison en
s'veillant! Peut-tre l'as-tu dj appris quelque peu par ta propre
exprience. Je ne veux pas te faire de reproche; je sais que ta
m'aimes non-seulement comme ton pre, mais comme ton ami le plus sr
et le plus fidle, et que tu es convaincu que c'est entre tes mains,
aprs Dieu, pour ainsi dire, que se trouvent aujourd'hui notre bonheur
ou notre malheur, ma vie ou ma mort prochaine. Si je te connais, je
n'ai  attendre de toi que de la joie, et c'est ce qui me console de
ton absence, laquelle me ravit la paternelle joie de t'entendre, de te
voir, de t'embrasser. Vis donc comme un vrai chrtien, comme un bon
catholique; aime et crains Dieu; prie-le avec confiance et avec
ardeur, et mne une vie tellement chrtienne qu'au cas o je ne
devrais plus te voir l'heure de ma mort ne soit pas pour moi une heure
de trouble et d'angoisse. Je te donne de tout mon coeur ma paternelle
bndiction, et suis jusqu' la mort ton pre dvou, ton ami le plus
sr.

         [Note 2: 53 francs 50 centimes; ainsi 642 francs par an.]

       *       *       *       *       *

Il n'y a pas de pre qui puisse lire une telle lettre sans larmes; il
n'y a pas de fils qui, en la lisant, ne reconnaisse la Providence dans
cette paternit divine du pre et de la mre ici-bas.

Hlas! le pauvre jeune artiste ne devait pas tarder  en perdre la
moiti la plus prsente et la plus adore dans la personne de cette
mre qui tait devenue pour lui tout un univers pendant son isolement
 Paris.

Il avait trouv  Paris quelques leons  donner et quelques concerts
pour se faire entendre. Il raconte, avec des souvenirs amers, dans
plusieurs lettres, les tribulations de l'artiste cherchant des
protecteurs et ne trouvant que des indiffrents. C'est l'histoire de
tous les sicles. Lisez celle-ci:


LE FILS AU PRE.

                                              Paris, le 1er mai 1778.

Nous avons reu votre lettre du 12 avril. J'ai tard  vous rpondre,
esprant toujours pouvoir vous raconter quelque chose de nouveau
relativement  nos affaires; mais je suis oblig de vous crire sans
avoir rien de certain, rien de positif  vous mander. M. Grimm m'a
donn une lettre pour madame la duchesse de Chabot, et j'y ai couru.
Le but de cette lettre tait de me recommander  madame la duchesse de
Bourbon (qui tait alors au couvent), et de me rappeler au souvenir et
 l'intrt de madame de Chabot. Huit jours se passent sans que
j'entende parler de rien. Mais on m'avait engag  revenir au bout de
huit jours; je n'y manque pas, et j'accours. J'attends d'abord une
demi-heure dans une pice norme, sans feu, sans pole, sans
chemine, froide comme la glace. Enfin la duchesse de Chabot arrive
avec la plus grande politesse, et me prie de me contenter du clavecin
qu'elle me montre, aucun des siens n'tant prt; elle m'engage 
l'essayer. Trs-volontiers, lui rpondis-je; mais en ce moment cela
m'est impossible, car j'ai les doigts tellement gels que je ne les
sens plus. Je la prie de vouloir du moins me faire entrer dans une
pice ou il y aurait une chemine et du feu. Oh! oui, Monsieur, vous
avez raison. Ce fut toute sa rponse. Alors elle s'assit, se mit
pendant une heure  dessiner en compagnie de quelques messieurs qui
taient runis en cercle autour d'une table. L j'eus l'honneur
d'attendre encore pendant toute une heure. Portes et fentres taient
ouvertes. J'tais glac, non-seulement des mains et des pieds, mais de
tout le corps, et la tte commenait  me faire mal. Il rgnait dans
le salon _altum silentium_, et je ne savais plus que devenir de froid,
de migraine et d'ennui. J'eus plusieurs fois envie de m'en aller
roide: je n'tais retenu que par la crainte de dplaire  M. Grimm.
Enfin, pour abrger, je jouai sur ce misrable piano-forte. Le pire,
c'est que ni madame ni ces messieurs n'interrompirent un instant leur
dessin, et que je jouai pour la table, les chaises et les murailles.
Enfin, excd, je perdis patience. J'avais commenc les variations de
Fischer; j'en jouai la moiti et je me levai. Alors une masse
d'loges. Quant  moi, je leur dis ce qu'il y avait  dire, qu'avec un
pareil clavecin il n'y avait pas moyen de se faire honneur, et qu'il
me serait fort agrable de jouer un autre jour sur un meilleur
instrument. Mais elle n'eut pas de cesse que je ne consentisse 
rester encore une demi-heure pour attendre son mari.

Celui-ci,  son arrive, s'assit prs moi, m'couta avec la plus
grande attention, et alors j'oubliai le froid, la migraine, l'attente,
et, malgr le misrable clavecin, je jouai comme lorsque je suis en
bonne disposition. Donnez-moi le meilleur instrument de l'Europe et
des auditeurs qui n'y comprennent rien ou n'y veulent rien comprendre,
et qui ne sentent pas avec moi ce que je joue; je perds toute joie,
tout honneur  jouer. J'ai plus tard tout racont  M. Grimm. Vous
m'crivez que vous pensez que je fais force visites pour faire de
nouvelles connaissances ou renouveler les anciennes; mais c'est
impossible. Il n'y a pas moyen d'aller  pied; tout est trop loin, et
il y a trop de boue; car Paris est une ville horriblement boueuse, et
pour aller en voiture on a l'honneur de jeter quatre ou cinq livres
par jour sur le pav, et encore _pour rien_, car les gens se
contentent de vous donner des compliments et pas autre chose. On me
prie de venir tel ou tel jour; j'arrive, je joue, on s'crie: _Oh!
c'est un prodige, c'est inconcevable, c'est tonnant!_ et puis:
_Adieu._ En ai-je jet ainsi par les rues, de l'argent, dans les
commencements, le plus souvent sans mme connatre les gens! On ne
croit pas de loin combien cela est fatal. En gnral, Paris a beaucoup
chang.

Quand on pense que ce pauvre frileux touchant de ses doigts engourdis
le clavecin vermoulu d'une antichambre pour des oreilles inattentives
tait le Raphal de la musique, l'auteur futur du _Mariage de Figaro_
et de la tragdie de _Don Juan_ dans un mme homme, les yeux se
mouillent et le coeur se crispe; de tous les dboires du gnie en ce
monde, le plus amer c'est l'ignorance de ses juges.

S'il y avait ici  Paris, s'crie-t-il en versant tous ces dboires
dans le coeur de son pre, s'il y avait un coin seulement o les gens
eussent de l'oreille pour entendre, un coeur pour sentir, du got
pour comprendre quelque chose  la musique, je rirais volontiers de
toutes ces misres, mais je vis malheureusement parmi les brutes (en
ce qui concerne la musique). Non, il n'y a pas au monde, ne croyez pas
que j'exagre, une ville plus sourde que Paris. Je remercierai le Dieu
tout-puissant si j'en reviens avec le got sain et sauf! Je le prie
tous les jours de me donner la grce de persvrer ici, afin que je
fasse honneur  toute la nation allemande, que je gagne quelque argent
pour tre en tat de vous venir en aide, qu'en un mot nous nous
runissions tous les quatre, et que nous passions le reste de nos
jours dans la paix et dans la joie.


XV

Cette paix et cette joie, qu'il aimait  voir en perspective, se
changrent peu de jours aprs en larmes ternelles et en complet
isolement: la seule joie de sa solitude, sa mre, malade de tristesse
et d'exil, lui donnait de temps en temps des apprhensions sur sa
sant; il la soignait comme le souffle de ses lvres, il passait seul
les jours et les nuits  composer,  prier,  esprer et  dsesprer
 son chevet.

Tout  coup la lettre du 3 juillet 1778  l'abb Bullinger de
Salzbourg prpare la fatale nouvelle pour son pauvre pre. La main de
la religion lui parat seule assez forte et assez douce pour la lui
faire accepter sans mourir.


WOLFGANG MOZART  M. L'ABB BULLINGER.

                                               Paris, 3 juillet 1778.

Excellent ami (pour vous tout seul),

Pleurez avec moi, mon ami! Ce jour est le plus triste de ma vie.--Je
vous cris  deux heures du matin.--Il faut que je vous le dise: ma
mre, ma mre bien-aime n'est plus! Dieu l'a rappele auprs de lui.
Il l'a voulu!--C'est ce que j'ai bien vu, et je me suis abandonn  la
volont divine. Il me l'avait donne, il pouvait me la reprendre.
Reprsentez-vous les inquitudes, les angoisses, les tourments que
j'ai prouvs durant ces quinze jours. Elle est morte sans en avoir
conscience; elle s'est teinte comme une lampe; elle s'tait confesse
trois jours auparavant, elle avait communi et reu l'extrme-onction.
Les trois derniers jours elle a eu un constant dlire, et aujourd'hui,
vers cinq heures vingt et une minutes au soir, elle est tombe en
agonie et a perdu en mme temps tout sentiment. Je lui serrai la main,
je lui parlai; elle ne me vit pas, ne m'entendit plus, ne sentit rien,
et elle resta ainsi pendant cinq heures, jusqu'au moment de sa mort,
vers dix heures vingt et une minutes du soir. Il n'y avait personne
auprs d'elle que moi, un de nos bons amis, que mon pre connat, M.
Haine, et l'htesse. Il m'est impossible de vous dcrire aujourd'hui
toute la maladie. Je suis convaincu qu'elle devait mourir; Dieu l'a
ainsi voulu. Je n'ai d'autre prire  vous faire que de vous demander
de prparer le plus doucement possible mon pauvre pre  cette triste
nouvelle. Je lui cris par ce mme courrier qu'elle est dangereusement
malade. J'attends sa rponse pour savoir comment j'aurai  lui crire.
Mon ami, ce n'est pas d'aujourd'hui, c'est depuis fort longtemps que
je suis prpar! J'ai, par une grce toute particulire de Dieu, tout
support avec fermet et rsignation. Lorsque le danger devint
imminent, je ne priai Dieu que de deux choses, savoir: d'accorder une
mort bienheureuse  ma mre, et  moi force et courage; et le bon Dieu
m'a exauc et m'a dparti ces deux grces dans la plus grande mesure.
Vous donc, mon excellent ami, n'ayez d'autre souci que de me conserver
mon pre; encouragez-le; qu'il ne se laisse point abattre et dsoler
lorsqu'il apprendra cette fatale nouvelle. Je vous recommande aussi ma
soeur de toute mon me. Allez les voir sans retard, je vous en
supplie; ne leur dites pas encore qu'elle est morte, mais
prparez-les; tchez que je puisse tre tranquille, et que je n'aie
pas  craindre un nouveau malheur. Conservez-moi mon cher pre, ma
soeur bien-aime. Rpondez-moi immdiatement, je vous prie.

  Adieu; je suis votre trs-obissant
  et reconnaissant serviteur,

                                             WOLFGANG-AMDE MOZART.


XVI

Voil le pauvre artiste tranger seul devant le lit vide de sa mre,
dans une chambre haute et sombre d'une htellerie  Paris; et, pour
comble de contraste entre son coeur et son art, tout en pleurant il
faut chanter.

La lettre qui suit la spulture fait frissonner. Le jour est pris pour
un concert d'o dpend son pain et le pain de son pre, et le payement
des funrailles de sa mre; concert o l'on doit excuter une de ses
compositions et o il doit diriger lui-mme l'orchestre! coutez le
rcit fait le lendemain  son pre. Je priai Dieu d'y suffire, et
voil! La symphonie commence; Raff tait  ct de moi, et ds le
milieu du premier allegro il y avait un passage que je savais devoir
plaire. Tous les auditeurs furent ravis, et il y eut un immense
applaudissement; mais comme je savais en l'crivant quel effet
produirait ce passage, je l'avais fait reparatre  la fin, puis
rpter encore; les mains partirent, et les bravos s'unirent au choeur
des instruments. Aussitt aprs la fin j'allai dans ma triste joie au
jardin du Palais-Royal. Je dis le chapelet, comme je l'avais promis 
l'me de ma mre, et je rentrai dans sa chambre vide!...

Arrtons-nous l, et, aprs avoir racont le musicien, coutons la
musique.

                                                  LAMARTINE.

(_La fin au mois prochain._)




COURS FAMILIER

DE LITTRATURE




XXXe ENTRETIEN.




LA MUSIQUE DE MOZART.

(2e PARTIE.)


I

Le malheur du musicien, c'est de ne pouvoir parler sa langue seul; il
lui faut emprunter, pour se faire entendre (au thtre surtout et dans
les temples) une foule d'instruments et de voix, les unes pour le
chant, les autres pour l'accompagnement. Si un seul de ces instruments
ou une seule de ces voix discorde, son oeuvre manque son effet dans
l'oreille de ses auditeurs; et s'il ne peut trouver ni voix ni
instruments pour lui donner l'tre, son oeuvre n'existe pas. Except 
la posie ou  l'loquence, arts immatriels qui n'ont besoin que
d'une parole ou d'une plume, il faut un matriel  tous les arts: des
blocs de marbre au statuaire, des toiles, des couleurs au peintre;
mais au musicien, il faut un monde d'excutants. Voil pourquoi on
peut si rarement se donner la jouissance d'entendre l'me d'un grand
musicien dans son oeuvre.

Mais il semble qu'il y ait une Providence pour le plaisir comme il y
en a une pour toute autre chose. Pendant que nous crivions ces pages
sur Mozart, et que nous regrettions vivement de ne pas pouvoir nous
rafrachir l'oreille dans l'audition de ces dlicieuses mlodies
entendues autrefois et restes en tronons dans notre mmoire comme
des chos de jeunesse et d'Italie, voil que nous lisons par hasard,
sur une affiche de thtre, LES NOCES DE FIGARO, au Thtre-Lyrique,
sur le boulevard de Paris; et pour comble d'tonnement et de bonne
fortune, voil que nous recevons, sans nous y attendre, du spirituel
et savant directeur de ce thtre, M. Carvalho, un billet de loge
pour la douzime reprsentation de ce chef-d'oeuvre. Il semble que le
hasard m'avait inspir d'crire sur Mozart  la mme heure o ce mme
hasard inspirait, aux artistes transcendants groups dans ce petit
sanctuaire du boulevard, de faire chanter Mozart par leurs voix
d'lite devant ce peuple si peu musicien des quartiers tumultueux de
Paris.

Je n'tais certes pas en ce moment dans cette disposition de l'me qui
fait rechercher ou savourer un plaisir thtral; mais cette
reprsentation n'tait pas un plaisir pour moi: c'tait un devoir de
situation, une tude d'crivain; ayant  parler ce jour-l du musicien
de Salzbourg, il fallait, puisqu'une occasion si inespre s'offrait 
moi, me retremper dans cette musique dont j'avais  analyser le
charme, et, pour ainsi dire, la divinit pour mes lecteurs. C'tait l
un -propos que je ne pouvais mconnatre sans ingratitude envers le
hasard et envers M. Carvalho. Je m'acheminai donc tristement par le
long boulevard vers le Thtre-Lyrique. Mon me souffrait en moi de ce
contraste forc entre un homme qui entre au thtre, pour y chercher
l'ivresse d'une jouissance, et ce mme homme qui, plong dans une mer
d'angoisses, voudrait ramener son manteau sur ses yeux pour que
personne ne pt lire sa tristesse sur son visage.


II

N'importe, j'entrai; et, grce aux bonts du directeur inconnu, je
trouvai place  l'avant-scne dans une loge rserve, en face de la
scne et derrire une colonne qui jetait son ombre entre la foule et
moi.

L'ouverture faisait scintiller comme un prlude ses premires notes:
une ouverture, c'est plus qu'une prface en musique, c'est une
exposition; c'est plus qu'une exposition, c'est un rsum; c'est plus
qu'un rsum, c'est comme un cho anticip de toutes les mlodies
parses dans le pome, et qui en jette  et l d'avance dans
l'oreille les souvenirs ou les pressentiments. En coutant une de ces
ouvertures bien crites par Mozart, par Rossini, par Meyerbeer ou par
leurs mules, on dirait qu'un sylphe de l'air a entendu avant vous
l'opra que vous allez entendre, ou qu'il en a retenu seulement
quelques _motifs_, et qu'il s'amuse comme un enfant en rve  en
balbutier en se jouant des notes parses aussitt interrompues par un
autre souvenir qui brise son balbutiement sur ses lvres pour lui en
suggrer un autre. Pour une oreille trs-intelligente de musique telle
que la mienne, par exemple, quand on a bien cout une ouverture, on
sait l'opra. L'ouverture des _Noces de Figaro_ me fit apparatre
d'avance toutes ces scnes badines, gaies, rieuses, amoureuses,
semi-srieuses, intrigues, noues et dnoues comme des fils d'or et
de soie qui s'entre-croisent, qu'on trouve, qu'on perd et qu'on
retrouve dans la trame de la comdie de Beaumarchais. Aussi une
ouverture est la dernire chose que doit crire un compositeur. C'est
une vocation: avant d'voquer, il faut que les objets de l'vocation
existent. Bien que les belles proportions de l'opra de Mozart eussent
t forcment tronques pour entrer dans ce lit de Procuste d'une
petite salle des boulevards de Paris; bien que la langue franaise,
forcment employe aussi sur cette scne semble mettre une sourdine 
ces notes clatantes crites pour la langue sonore de l'Italie, la
perfection avec laquelle cette musique tait excute par les trois
cantatrices, par les chanteurs et par l'orchestre m'enleva pendant
quelques heures au sentiment de mes afflictions pour m'enivrer tantt
de cette jeunesse et tantt de cette amoureuse folie des notes de
Mozart. Le duo roucoul plutt que chant  la fois entre madame
_Carvalho_ et mademoiselle _Duprez_ est un de ces miracles d'excution
qu'on n'entend pas deux fois dans sa vie. On comprend,  de tels
accents du beau page et de la comtesse, associant leur talent
prdestin au gnie du Chrubin de la musique, on comprend que les
religions antiques et modernes aient fait des concerts divins une des
ternelles batitudes du ciel, sans doute parce qu'il n'y a que les
anges dignes de les chanter.

Je sortis ivre de cette soire, et je suis rest ivre de souvenir. La
figure de madame Carvalho, trop pure pour le rle du page, chante dans
les yeux comme sa voix chante dans l'oreille. Ce visage est un concert
de deux sens!

Reprenons la correspondance de Mozart, ce journal de son me et de
son gnie.


III

Ce qu'il y a de remarquable dans ce jeune homme, Wolfgang Mozart (la
plus prodigieuse organisation musicale qui fut jamais), c'est que la
musique et l'homme en lui ne sont, pour ainsi dire, qu'un seul tre;
la musique est couche avec lui dans son berceau, il balbutie  l'ge
de trois ans, sur les genoux de son pre ou de sa mre, des airs au
lieu de paroles; la musique joue avec lui sur tous les instruments
sonores comme avec les jouets de ses premires annes; la musique
crit par sa main des sonates pour le clavecin, des fugues pour
l'orgue des cathdrales ou des opras pour les thtres d'Italie ds
son adolescence; elle voyage avec lui de Milan  Naples, de Naples 
Venise, de Venise  Vienne, de Vienne  Paris, enlevant  toutes ces
langues,  tous ces climats,  toutes ces vagues,  tous ces vents,
leurs harmonies, comme la brise, en parcourant la terre, lui enlve
tous ses parfums pour s'embaumer elle-mme. La musique sanglote avec
lui au chevet du lit de mort de sa mre et s'associe  ses
funrailles. La musique se mle  ses amours; elle crit avec lui de
sa main mourante son anglique _Requiem_; elle note ainsi son premier
et son dernier soupir; elle l'exhale avec son me et va se joindre au
concert cleste dont toute sa vie n'a t que le prlude ici-bas.

C'est le caractre de l'existence de Mozart: ce n'est pas un musicien,
c'est la musique incarne dans une organisation mortelle.


IV

Aprs la perte de sa mre  Paris, le pauvre artiste fut recueilli par
Grimm, son compatriote et son protecteur, dans la maison de madame
d'pinay, cette amie clbre de Grimm et de J. J. Rousseau.

Cette maison tait situe dans la rue de la Chausse-d'Antin, sur le
boulevard des Italiens. Il cherche  vendre ses oeuvres musicales  un
diteur; il ne parvient pas  en trouver quinze louis. L'archevque
de Salzbourg marchande le pre et le fils aux appointements de 500
francs par an; Wolfgang part sur ces offres pour l'Allemagne: ses
concerts lui payent son voyage. J'ai encaiss hier  Strasbourg trois
louis! crit-il avec jubilation  son pre.

Il fait reprsenter avec succs son opra d'_Idomne_  Munich; il
s'tablit  Vienne comme musicien de l'archevque de Salzbourg. Trait
par ce prince de l'glise en domestique de l'ordre le plus infrieur,
il mange avec les marmitons  la table de cuisine. Son brutal
protecteur l'injurie grossirement de parole et de geste; il est mis 
la porte par les paules et pourchass jusqu'au bas de l'escalier avec
les pithtes les plus abjectes.

Il donne des leons et des concerts par souscription  Vienne; il se
marie avec Constance Weber, soeur d'Alose Weber, artiste clbre dont
il avait demand la main, mais qu'il n'avait pu convaincre de son
gnie  cause de son extrieur souffrant et timide. Sa soeur Nanerl se
marie  peu prs en mme temps  Salzbourg; son pauvre pre reste
seul; Mozart se dvoue  ses vieux jours et l'appelle auprs de lui 
Vienne.

C'est l qu'il compose son premier opra triomphal, _les Noces de
Figaro_. Son nom et son gnie se rpandent sur les mlodies divines de
ce drame musical dans tout l'univers. L'atmosphre d'Allemagne, de
France et d'Italie ne roule que les airs de Mozart devenus populaires,
NON PIU ANDRAI, comme nous avons vu de nos jours les chos de l'Europe
entire faire chanter aux murs, aux arbres et aux fleuves les airs de
Rossini, _Di tanti palpiti!_ L'oreille du monde n'est pleine que de
l'me du pote de Salzbourg.

Mais ce succs populaire ne le satisfait pas: il veut s'lever, par un
drame musical plus complet et plus tragique, jusqu' ce point
culminant de l'art o l'artiste, indiffrent au jugement de la foule,
parvient  se satisfaire lui-mme: le succs dans l'lite, la
popularit du petit nombre, voil la popularit du gnie. Il demande 
son pote un sujet qui comporte tous les tons, tous les accents, tous
les cris de l'me humaine. Son pote lui propose le drame de _Don
Juan_, Mozart accepte: le pote crit, le musicien compose.


V

Le pote que Mozart s'tait associ, pour lui donner les thmes de ces
compositions dramatiques pour le thtre, tait lui-mme une espce de
_Don Juan_ subalterne qui voulait crire et faire chanter sa propre
histoire dans l'histoire de son hros, immoral, sducteur, impnitent,
et puni par le ciel de ses amoureux forfaits.

Ce pote tait un certain _Lorenzo d'Aponte_, Vnitien de la race
enjoue, insouciante, amoureuse et artiste de Venise. Il est mort
rcemment, pauvre et oubli,  l'ge de quatre-vingt-dix-sept ans, aux
tats-Unis, o le flot de ses aventures et de ses malheurs l'avait
port; il a crit, dans ses dernires annes, des Mmoires dignes de
ceux du comte de Grammont. Nous venons de les lire en italien, pour y
trouver quelques traces justes et vives de son intimit artistique
avec Mozart. Le pote recevait le premier les confidences du musicien,
en assistant  l'closion de ses accords, accoud sur le dossier de
sa chaise, devant le clavecin.

Ces Mmoires sont de vrais prludes de _Don Juan_, dans la jeunesse
dissipe et voluptueuse d'un fils des Lagunes. Lisons rapidement.

D'Aponte, n dans la petite ville de CNEDA, dans l'tat vnitien, est
chass de la maison paternelle par le second mariage de son pre avec
une jeune Vnitienne de dix-huit ans, que son pre pouse en secondes
noces. Les jalousies de cette belle-mre le forcent  chercher un
refuge dans un sminaire de sa petite ville. Sa prcocit d'esprit, la
beaut de ses traits, son aptitude oratoire et potique le font
discerner par l'archevque. Ses tudes acheves, il devient professeur
 son tour dans le sminaire o il a t lev. On lui offre tous les
honneurs et tous les bnfices de l'glise, s'il veut entrer dans
l'tat ecclsiastique; sa nature lgre et libre se refuse  la
gravit de cette profession. Il va chercher fortune  Venise; il
trouve amour et fortune dans sa premire liaison avec une belle
courtisane de la capitale. La jalousie de cette femme et l'exigence
d'un frre de sa matresse l'obsdent. Il croit leur chapper par une
autre liaison avec une jeune et belle princesse napolitaine fugitive
de la maison d'un odieux poux; rencontr la nuit dans une gondole du
grand canal, l'inquisition de Venise lui enlve cette conqute, jete
par ordre du conseil des Dix dans un couvent de terre ferme.

Il revient  sa premire passion; cette femme et son frre
l'entranent au Ridotto, sorte de club, o la rpublique encourageait,
pendant le carnaval, toutes les vicissitudes corruptives du jeu: ils
finissent par y perdre les monceaux d'or qu'ils y avaient d'abord
gagns. Un vieillard mystrieux, qui avait amass une fortune de
cinquante mille ducats en mendiant sur le pont de Venise, remarque la
bonne grce et la charit de d'Aponte envers les pauvres. Il l'appelle
dans sa maison, lui montre son trsor; il lui propose de lui donner en
mariage sa fille unique, beaut accomplie qui vient de sortir du
couvent, et qu'il fait apparatre devant lui dans toute la fracheur
de son adolescence: d'Aponte est enivr  la fois par l'amour et par
la fortune, mais sa fatale passion pour la courtisane qu'il aime et
qu'il redoute le fait hsiter. Il s'loigne en gmissant de la chambre
du vieillard, il retombe dans ses liens et dans ses dsordres. Les
reprsentations d'un frre an qui vient l'arracher  ses
libertinages le ramnent  Trvise; il y professe les belles-lettres
avec un applaudissement qui rpand son nom dans Venise. Des vers
satiriques contre le conseil des Dix le font arrter par l'inquisition
d'tat: on le juge; le professorat public lui est interdit pour toute
peine. Recueilli dans le palais d'un patricien de Venise, amateur et
protecteur des lettres, le pote raconte l'empire exerc sur ce
vieillard par une jeune fille nomme Trsa qui finit par pouser le
patricien. Les moeurs tranges de Venise sont peintes, dans ce rcit
de d'Aponte, en traits de Molire et de Ptrone. Un sonnet en patois
vnitien contre les grands, chant par les gondoliers, et dont il est
l'auteur; un jambon mang en carme dans une htellerie de la ville,
servent de prtexte contre lui. Les deux inquisitions le menacent  la
fois; ses amis lui conseillent de prvenir sa condamnation par la
fuite, il quitte Venise pour jamais.


VI

Il arrive  Goritz, charmante petite ville de Frioul. Il se prsente
 la premire htellerie venue, sans autre bagage qu'un _Horace_, un
_Dante_ et un _Ptrarque_ annots par lui, seule fortune d'un
philosophe, d'un amoureux et d'un pote. La peinture de la jeune
htesse allemande qui l'accueille, et dont il devient pris au premier
coup d'oeil, est d'une grce, d'une fracheur et d'une candeur qui
galent les pages de Daphnis et Chlo ou les primeurs d'imagination de
J. J. Rousseau dans le verger des Charmettes. Le souper du voyageur,
auquel assistent les servantes et la belle htesse, la scne de la
dclaration d'amour faite  l'aide d'un dictionnaire allemand-italien,
o le doigt muet de la jeune veuve et du jeune pote marquent les mots
qui rvlent leur inclination naissante est une scne suprieure 
celle du page dans les _Noces de Figaro_ que d'Aponte et Mozart
devaient crire et chanter bientt ensemble: nous n'en connaissons pas
de pareille en franais. Dans la scne suivante, l'htesse, appele un
moment par l'arrive d'autres voyageurs, disparat; elle revient
bientt, accompagne d'une de ses servantes,  qui elle fait chanter
un air allemand dont les paroles signifient:

J'aime un homme du pays d'Italie.

Le pote allemand Gthe n'est pas plus sduisant dans Marguerite, plus
naf dans Mignon; d'Aponte joue sans prmditation le rle de Faust et
de don Juan,  son premier pas sur la terre des magies de la posie et
de l'amour. Le besoin d'argent le force  quitter cette dlicieuse
halte et  chercher des ressources dans son talent potique. La jeune
htesse lui offre en vain sa bourse et son coeur, il a la dlicatesse
de refuser. Il prend une chambre dans un faubourg de Goritz, il vit de
ses improvisations et de ses odes en l'honneur de l'impratrice et des
hommes d'tat de l'Autriche. Une srie d'aventures bizarres lui fait
quitter Goritz; il se rend  Vienne et  Dresde: le premier ministre,
comte Marcolini, gote son talent et le protge. Il crit des opras
et des psaumes; il s'prend  la fois de la mre et des deux filles
d'un peintre italien tabli  Dresde; ce triple amour, quoique contenu
dans les bornes de l'honntet, amne une explication svre entre la
mre et le pre, avec le sducteur innocent. On somme d'Aponte de se
dclarer pour l'une ou pour l'autre des jeunes filles ou de cesser
ses visites. Le mariage pouvante ses amours; il confie ses anxits 
un vnrable ecclsiastique de Dresde, le pre Huber, amateur
passionn de musique et de vers; le pre Huber lui donne les conseils
de la vertu, et le fait partir tout en larmes pour Vienne, aprs avoir
gliss dans sa poche cent sequins et une _Imitation de Jsus-Christ_.


VII

Arriv  Vienne, il est recommand au clbre Salieri, compositeur et
directeur d'opra italien  la cour de l'empereur Joseph; le grand
pote Mtastase, le Quinault de l'Italie, l'accueille. Par la
protection de Salieri et de Mtastase, il est introduit auprs de
l'empereur, qui le charge de composer des _libretti_ pour son thtre
italien de Vienne. Mtastase meurt, et d'Aponte aspire  lui succder.
L'abb Casti, son rival en posie thtrale, prvaut injustement sur
ce jeune homme. Pasiello, le grand compositeur napolitain, emprunte 
Casti ses pomes; d'Aponte choue dans sa premire tentative
thtrale, sur la musique de Salieri. L'amour le console de ce revers.
Un chirurgien italien, jaloux de la prfrence obtenue par d'Aponte
dans le coeur d'une belle Viennoise, lui donne un remde contre un
lger mal, qui lui fait tomber  vingt-neuf ans toutes les dents. Il
cherche en vain  atteindre son assassin pour le punir de sa perfidie;
la fuite le drobe pendant huit ans  sa vengeance.


VIII

C'est dans cette situation dsespre que d'Aponte rencontre Mozart, 
peu prs aussi disgraci que lui de la faveur des cours, des
directeurs de thtres et du public que d'Aponte l'tait lui-mme. Il
est curieux de lire ce que d'Aponte raconte, dans ses Mmoires, de sa
premire entrevue et de sa liaison constante ensuite avec le gnie
encore mconnu de la musique.

Wolfgang Mozart, dit d'Aponte, que j'eus l'occasion de rencontrer
enfin  Vienne chez le baron de Vetzlar, son grand partisan et son
ami; Wolfgang Mozart, quoique dou par la nature d'un gnie musical
suprieur peut-tre  tous les compositeurs du monde pass, prsent et
futur, n'avait jamais pu encore faire clater son divin gnie 
Vienne, par suite des cabales envieuses de ses ennemis; il y demeurait
obscur et mconnu, semblable  une pierre prcieuse qui, enfouie dans
les entrailles de la terre, y drobe le secret de sa splendeur. Je ne
puis jamais penser sans jubilation et sans orgueil que ma seule
persvrance et mon nergie furent en grande partie la cause 
laquelle l'Europe et le monde durent la rvlation complte des
merveilleuses compositions musicales de cet incomparable gnie.
L'injustice, l'envie de mes rivaux, des journalistes et des biographes
allemands de Mozart, ne consentiront jamais  accorder une telle
gloire  un Italien comme moi; mais toute la ville de Vienne, tous
ceux qui ont connu Mozart et moi en Allemagne, en Bohme, en Saxe,
toute sa famille, et surtout le baron de Vetzlar lui-mme, son
enthousiaste, dans la maison duquel naquit la premire tincelle de
cette divine flamme, me sont tmoins de la vrit de ce que je dis
ici...

Et vous, continue-t-il en prenant  tmoin et en apostrophant leur
protecteur commun, M. de Vetzlar, vous, monsieur le baron, qui venez
de me donner des preuves rcentes de votre fidle et gracieux
souvenir; vous, qui avez tant aim et tant apprci cet homme vraiment
cleste, et qui avez une si juste part dans sa gloire, dans cette
gloire devenue plus grande et plus sacre par l'envie qui l'a
constate et par notre sicle, qui la ratifie unanimement aprs sa
mort, rendez-moi le tmoignage que je revendique aujourd'hui de vous
pour la postrit.

Je compris facilement, ajoute-t-il, que l'immensit du gnie musical
de Mozart exigeait un sujet de drame vaste, multiforme, sublime. En
causant un jour avec lui, il me demanda si je pourrais aisment
rduire en drame la comdie de Beaumarchais intitule _les Noces de
Figaro_. Le succs fut soudain et universel.

Bientt aprs, Mozart, s'en remettant  moi du choix d'un drame plus
lev, plus vaste et plus surnaturel appropri  son gnie, je pensai
 _Don Juan_, dont l'ide le sduisit compltement. J'crivais pendant
le jour pour Salieri, et la nuit pour Mozart. Aprs avoir lu quelques
pages de l'_Enfer_ du Dante pour donner le diapason  mon inspiration,
je me mettais  ma table de travail vers l'heure de minuit: une
bouteille d'excellent vin de Tokay tait  droite, mon critoire  ma
gauche, une tabatire pleine de tabac de Sville devant moi. En ce
temps-l, poursuit-il, une jeune et belle personne de seize ans, que
je n'aurais voulu aimer que comme un pre, habitait avec sa mre dans
ma maison; elle entrait dans ma chambre de travail pour les petits
services de l'intrieur chaque fois que je sonnais pour demander
quelque chose; j'abusais un peu de la sonnette, surtout quand je
sentais ma verve tarir ou se refroidir. Cette charmante personne
m'apportait alors, tantt un biscuit, tantt une tasse de caf, tantt
seulement son beau visage toujours gai, toujours souriant, fait exprs
pour rassrner l'esprit fatigu et pour ranimer l'inspiration
potique. Je m'assujettis ainsi  travailler douze heures de suite, 
peine interrompues par quelques courtes distractions, pendant deux
mois de suite. Pendant tout ce temps, la belle suivante restait avec
sa mre dans la chambre voisine, occupe, soit  la lecture, soit 
la broderie, soit au travail de l'aiguille, afin d'tre toujours prte
 venir au premier coup de sonnette. Craignant de me dranger de mon
travail, elle s'asseyait quelquefois immobile sans ouvrir la bouche,
sans cligner les paupires, me regardant fixement crire, respirant
doucement, souriant gracieusement, et quelquefois paraissant prte 
fondre en larmes sur l'excs du travail dans lequel j'tais absorb.
Je finis par sonner moins souvent et par me passer de ses services
pour ne pas me distraire et ne pas perdre mon temps  la contempler.
C'est ainsi qu'entre le vin de Tokay, le tabac de Sville, la sonnette
sur ma table, et la belle Allemande, semblable  la plus jeune des
muses, j'crivis pour Mozart le drame de _Don Juan_.

Et nous ajoutons: C'est ainsi que _Don Juan_ devait tre crit, par un
aventurier, un amant, un pote, un homme de plaisir et de dsordre
inspir du vin, de l'amour et de la gloire, entre les tentations de la
dbauche et le respect divin pour l'innocence, homme sans scrupule,
mais non sans terreur des vengeances du ciel. D'Aponte, 
l'impnitence prs, crivait le drame de sa propre vie dans le drame
de _Don Juan_.


IX

Mais pour que le drame ft complet, il fallait qu'il ft retouch,
transfigur, idalis et pour ainsi dire sanctifi par une me pure
aussi pleine de divinit que l'me de d'Aponte tait pleine de
souillure. C'est le sort que le dieu de l'art rservait  ce
chef-d'oeuvre potique et musical, crit par un impie, not par un
saint. C'est l'immortel caractre de ce monument musical: on y sent 
la fois bouillonner le vice, prier l'innocence, dfier le ciel,
foudroyer le crime, clater la justice divine, rayonner l'immortalit
rmunratrice  travers les fausses joies et les faux triomphes d'un
sclrat de plaisir.

Et c'est ainsi qu'un vrai critique dcouvrirait presque toujours dans
le pote, dans le musicien, dans le peintre, dans le pote, les
vritables sources de l'oeuvre de ces grands artistes. L'oeuvre, c'est
toujours l'homme: creusez bien, vous trouverez toujours une ralit
sous une fiction.


X

Nous ne sommes pas assez musicien nous-mme, et nous ne pouvons pas
chanter assez aux yeux nos paroles pour suivre la partition de _Don
Juan_, et pour vous montrer  chaque scne l'esprit satanique du pote
transform, converti et divinis par l'me idale, morale et sainte du
musicien. Mais un homme consomm dans l'art de Mozart et Hayden,
commentateur original et loquent du drame de _Don Juan_, M. _Scudo_,
va nous prter ici sa science et sa plume. Laissons d'Aponte, qui ne
nous rvle que des anecdotes; prenons Scudo, qui nous rvle deux
mondes superposs dans la partition de _Don Juan_: le monde des
passions dans le pome, le monde des saintets dans la musique; la
nature corruptrice et corrompue en bas, la nature surnaturelle et
incorruptible en haut. Ce commentaire,  la fois musical et littraire
de Scudo, est une des clefs d'or qui ouvrent le mieux le sanctuaire du
gnie de la musique dans l'me du plus thr des musiciens.


XI

Mozart, tout fervent de verve musicale qu'il ft en ce temps-l, avait
un fond de mlancolie dans l'me. Son coeur venait d'tre du par
l'objet de son premier amour. Mademoiselle Alose Weber, dit Scudo,
tait une jeune et jolie cantatrice de grand talent que Wolfgang
Mozart avait entendue et connue  Munich avant son dpart pour Paris.
Il dsirait passionnment l'pouser  son retour; il tait revenu
demander sa main  sa famille avec un espoir ml de doute. Mais
lorsque la virtuose coquette et adule par les grands seigneurs vit
arriver chez elle, aprs un an d'intervalle, un jeune homme maigre, au
long nez, aux gros yeux,  la tte exigu, revtu d'un habit rouge 
boutons noirs qu'il portait en deuil de sa mre, elle le toisa d'une
manire si froide et si cruelle que Mozart ne se le fit pas dire deux
fois. Il refoula dans son coeur la flamme qui le tourmentait depuis un
an, et reporta la partie indcise de son affection sur Constance
Weber, la plus jeune des soeurs d'Alose. C'est ainsi que les vrais
potes changent d'objet sans changer d'amour, parce qu'ils impriment
sur tout ce qu'ils adorent l'image que Dieu a grave dans leur me.

Cette premire dception de coeur, quoique compense par une heureuse
union avec la soeur d'Alose, Constance Weber, tait une blessure mal
gurie qui se rouvrait quelquefois dans ses souvenirs; il y avait
donc, non-seulement des gmissements sourds, mais des cris dchirants,
bien que comprims, dans la voix de ce gnie qui chantait en lui; il y
avait de plus un sentiment trs-amer de l'injustice et de la
perversit des choses, si ce n'est des mes. C'est ce dsespoir de
l'amour tromp, ce sont ces indignations et ces maldictions des
victimes du sort, ce sont ces joies courtes, malignes et ironiques du
vice triomphant que Mozart prouvait le besoin d'exprimer dans un
drame. C'tait surtout la voix sereine, impassible, mais terrible de
la Providence vengeresse qu'il voulait faire prdominer sur toutes ces
joies, sur toutes ces douleurs et sur tous ces dfis du coeur humain.

Voil pourquoi, quand les habitants de Prague qui venaient de sentir
les premires, les puissantes dlices de son talent dans un drame
purement comique, _les Noces de Figaro_, lui demandrent un drame  la
fois comique et tragique, il s'associe le pote d'Aponte pour lui
crire presque sous sa dicte le pome de _Don Juan_.

_Je veux peindre les passions violentes_, crivait-il  son pre;
_mais les passions violentes ne doivent jamais tre exprimes ni en
posie ni en musique jusqu' provoquer le dgot mme dans les
situations horribles; la musique, selon moi, ne doit jamais blesser
les oreilles ni cesser d'tre la musique, c'est--dire la beaut de
l'expression chante._ C'est la doctrine de l'antiquit dans la
thorie des beaux-arts, dit avec raison M. Scudo en citant ces paroles
si justes; c'est la doctrine pratique par Phidias, par Virgile, par
Raphal, doctrine contraire  celle du musicien rival de Mozart,
Gluck, qui voulait au contraire que la musique ne ft que la
traduction littrale de la parole... Le principe de Gluck, qui est
celui de la France, nous prouve, ajoute le commentateur, que si Mozart
s'tait fix  Paris, il n'aurait jamais crit le chef-d'oeuvre de
beaut et de sentiment de _Don Juan_.


XII

Sous cette haute inspiration de Mozart nous avons vu comment d'Aponte,
son pote, composait les scnes et les dialogues entre deux ivresses,
le vin et l'amour, et en la prsence nocturne des fantmes de Dante,
ouvert sur sa table.  mesure que le pote vnitien avait dispos et
crit la pice, il la communiquait  Mozart, qui appropriait  son
tour le chant au drame et le drame au chant.

La mort du pre de Mozart venait d'ajouter la note suprme de la
tristesse sans consolation au clavier de l'me du compositeur. 
l'poque, dit Scudo, o Mozart se disposait  crire la musique de
_Don Juan_, il avait trente et un ans. Il tait arriv  cette heure
suprme de la vie d'un grand artiste, o sa main peut crire
couramment sous la dicte de son coeur, et raliser, comme il disait,
les rves de son gnie.

Son esprit profondment religieux, sa pit nave, semblaient
pressentir confusment l'approche d'une rvolution qui viendrait
dtruire tout ce qu'il adorait. Des circonstances particulires
taient venues accrotre encore sa tristesse naturelle. Mozart avait
perdu son pre, qui mourut  Salzbourg, le 28 mai 1787,  l'ge de
soixante et dix ans, dans un tat voisin de la misre, mais heureux
devant Dieu et devant les hommes d'avoir accompli sa mission en
donnant au monde le plus sublime des compositeurs.

Lopold Mozart tait venu visiter son fils  Vienne sur la fin de
l'anne 1785. Ils se virent alors pour la dernire fois.  la mort de
son pre chri, Mozart crivit  sa soeur une lettre touchante o nous
avons remarqu le passage suivant: Comme la mort, lorsqu'on y
rflchit, parat tre le vrai but de la vie... Je me suis tellement
familiaris avec cette ide, que je ne me couche jamais sans penser
que peut-tre je ne verrai plus la douce et amre lumire du jour!...

Quelque temps aprs cet vnement, Mozart fut assez gravement malade.
Il tait  peine rtabli qu'il eut encore la douleur de voir mourir le
meilleur de ses amis, le docteur Siegmund Barisani, premier mdecin de
l'hpital,  Vienne, dont les soins clairs et affectueux avaient
contribu  prolonger jusqu'alors sa frle existence. Cette nouvelle
perte, ajoute  celle de son pre, fit sur Mozart une impression
profonde dont il a consign le tmoignage sur un album, de la manire
suivante: Aujourd'hui, 2 septembre 1787, j'ai eu le malheur de
perdre, par une mort imprvue, cet homme honorable, mon meilleur et
mon plus cher ami, le sauveur de ma vie. Il est heureux, tandis que
moi et tous ceux qui l'ont connu nous ne pouvons plus l'tre, jusqu'
ce que nous ayons le bonheur de le rencontrer dans un monde meilleur
pour ne plus nous sparer.


XIII

Frapp coup sur coup dans ce qu'il avait de plus cher au monde,
Mozart se sentit dfaillir. Le pressentiment d'une fin prochaine
envahit peu  peu son me. Une voix secrte semblait lui dire qu'il
fallait se hter d'accomplir son oeuvre. Une douce tristesse voilait
son regard habituellement tremp de larmes, o se lisait le regret de
la vie qui allait lui chapper dans la force de l'ge et dans la
maturit du talent. C'est dans de telles dispositions qu'il partit
pour Prague avec le libretto de _Don Giovanni_, dont il avait trac
les principales ides et achev mme plusieurs morceaux. Suivi de sa
femme, il descendit d'abord  l'htel des Trois-Lions, sur la place au
Charbon. Quelques jours aprs, il accepta un logement dans la maison
de son ami Dusseck, situe  l'extrmit d'un faubourg pittoresque qui
dominait la ville. C'est l, dans une chambre bien claire, ayant
sous ses fentres l'aspect rjouissant des beaux vignobles de Kosohirz
chargs de fruits, de parfums et de feuilles jaunissantes, o venaient
expirer les rayons mlancoliques du soleil d'automne; c'est l que
Mozart a termin le pome o gmit encore son me immortelle. C'est
pendant les heures tranquilles de la nuit que Mozart, comme Beethoven,
aimait  travailler, et qu'il trouvait ses plus heureuses
inspirations. Spar ainsi du monde extrieur, dbarrass des soucis
vulgaires de la vie, promenant son regard mu dans l'infini des cieux,
en face de son piano et de son idal, il s'abandonnait au souffle du
sentiment qui l'enlevait sur ses ailes divines.

On sait comment fut crite l'ouverture de _Don Juan_. La veille de la
premire reprsentation, Mozart passa gaiement la soire avec quelques
amis. L'un de ceux-ci lui dit: C'est demain que doit avoir lieu la
premire reprsentation de _Don Giovanni_, et tu n'as pas encore termin
l'ouverture! Mozart feignit un peu d'inquitude, se retira dans sa
chambre, o l'on avait prpar du papier de musique, des plumes et de
l'encre, et se mit  composer vers minuit. Sa femme, qui tait  ct de
lui, lui avait apprt un grand verre de punch, dont l'effet, joint  la
fatigue extrme, assoupissait frquemment le pauvre Mozart. Pour le
tenir veill, sa femme se mit  lui raconter des contes bleus, et,
trois heures aprs, il avait termin cette admirable symphonie.
Cependant, ainsi que le fait observer trs-judicieusement M.
Oulibicheff, ce miracle est peut-tre moins grand qu'on ne le pense.
Mozart, comme Rossini, ayant l'habitude de composer de tte ses plus
grands morceaux, les gardait trs-longtemps dans sa mmoire, et,
lorsqu'il se mettait  crire, il ne faisait gure que copier. Il est au
moins probable que c'est ainsi qu'a t compose l'ouverture de _Don
Juan_. Le lendemain,  sept heures du soir, un peu avant le lever du
rideau, les copistes n'avaient pas encore fini de transcrire les parties
d'orchestre.  peine avaient-ils apport les feuilles encore humides,
que Mozart fit son entre  l'orchestre et se mit au piano, salu par de
nombreux applaudissements. Quoique les musiciens n'eussent pas eu le
temps de rpter l'ouverture, conduits par un chef habile, Strobach, ils
l'excutrent  premire vue avec une telle prcision, que l'assemble
clata en transports d'enthousiasme. Pendant que Leporello chantait
l'introduction, Mozart dit, en riant,  ses voisins: Quelques notes
sont tombes sous les pupitres, nanmoins l'ouverture a bien march.


XIV

Le succs fut prodigieux  Prague; _Don Juan_ y devint si populaire,
qu'on fut forc de traduire le pome en langue allemande, pour que le
peuple pt chanter dans son idiome les airs que son oreille musicale
avait si bien retenus. Le Bohme est le Napolitain de l'Allemagne, il
vit par l'oreille et s'enivre de sons.

Quant au reste de l'Allemagne, de l'Italie, et quant  la France, le
chef-d'oeuvre de la musique moderne eut le sort d'_Athalie_, le
chef-d'oeuvre de la posie franaise: il fallait que cette musique
surhumaine attendt trente ans ses juges. Les Viennois eux-mmes, 
l'exception de l'empereur Joseph II et de quelques connaisseurs
transcendants, seul public des grands novateurs, restrent froids 
cette sublimit de l'art. Le grand art en tout est trop haut pour la
foule; il faut qu'elle grandisse quelquefois un sicle ou deux pour
former ce jury du gnie qui juge enfin avec connaissance de cause,
sans appel et pour la postrit.

Je ne l'ai crit, disait modestement Mozart aux hommes qui n'taient
pas aptes  l'apprcier de son temps, je ne l'ai crit que pour mes
chers habitants de Prague, pour moi et pour quelques amis.


XV

Nous voudrions pouvoir donner ici  nos lecteurs l'analyse savante et
sentie de cette oeuvre accomplie de littrature musicale, telle que la
donne M. Scudo dans son commentaire; mais on n'analyse des sons que
par des notes, et les notes dont l'crivain est oblig de se servir
n'ont pas de sonorit ni de mlodie pour l'oreille.

Lisons seulement le passage o le commentateur reproduit l'impression
de la vengeance divine personnifie, dans l'entre en scne de la
statue de pierre, du commandeur au festin de Don Juan, dans son
chteau plein de ses victimes dj sduites, ou des victimes qu'il va
sduire.

Leporello ayant ouvert une fentre pour laisser pntrer dans la
salle du festin la fracheur du soir, on entend les violons du petit
orchestre qui est derrire les coulisses dgager les premiers accords
d'un menuet adorable. Voyez un peu, monseigneur, les beaux masques
que voil, s'crie Leporello.--Eh bien! fais-les entrer, rpond Don
Juan d'un air dgag et courtois.--Approchez donc, _signore Maschere_,
rplique le majordome; mon matre serait heureux si vous daigniez
prendre part  la fte. Aprs un moment d'hsitation, aprs s'tre
consults et avoir comprim un tressaillement d'horreur qu'ils
prouvent  la vue de l'homme fatal qui pse sur leurs destines,
donn'Elvira, donn'Anna et don Ottavio se dcident  poursuivre
jusqu'au bout leur dangereuse entreprise; mais, avant d'entrer dans le
chteau qui cache tant de nombreux mystres, ils s'arrtent sur le
seuil, et, l'me mue d'une sainte terreur, ils adressent au ciel
l'une des plus touchantes prires qui aient t crites par la main
des hommes. L'hymne qu'ils chantent est le fameux trio des masques;
c'est un de ces rares morceaux qui, par la clart de la forme, par
l'lgance et la profondeur des ides, meuvent la foule et charment
les doctes. Satisfaire  la fois l'intelligence des forts et le coeur
de tous, n'est-ce pas le but suprme de l'art?

Un changement de dcoration nous introduit dans la salle du festin
magnifiquement illumine. Des deux cts de la scne, on voit deux
orchestres qui n'attendent qu'un ordre du matre pour donner le signal
de la fte. Don Juan, plein de verve et de bonne humeur, se promne au
milieu de ses nombreux convives qu'il excite  la joie. Le thme 
six-huit et en _mi-bmol_ majeur, sur lequel don Juan brode ses propos
galants, est plein de franchise et d'lgance. Les rponses de
Zerlina, le dialogue de Leporello avec Masetto, dont la jalousie est
constamment en veil, les clats de la foule, tout cela forme un
ensemble que dessinent harmonieusement les _apart_ des divers
personnages. Cette brillante conversation est interrompue par
l'arrive de trois masques que nous avons laisss  la porte du
chteau, et dont la prsence est annonce par un nouveau changement de
mesure et de tonalit. Leporello, puis don Juan, vont au-devant d'eux
avec courtoisie, et les engagent  prendre leur part au plaisir
commun. Ma maison est ouverte  tout le monde, ajoute le matre avec
l'ostentation d'un grand seigneur, et tout ici invite  la libert.
Sur un ordre de don Juan, le bal commence par le dlicieux menuet dont
le rhythme onduleux  trois-huit, confi au grand orchestre, se
prolonge indfiniment comme une pense fondamentale. Peu  peu et
successivement les deux petits orchestres qui sont sur le thtre
entament, l'un une contredanse, et l'autre une valse, dont le rhythme
diffrent venant se superposer sur le rhythme primitif du menuet,
agace l'oreille et pique l'attention. Pendant que don Juan danse avec
Zerlina en lui disant mille douceurs, Leporello cherche  distraire
Masetto; les trois personnages masqus observent dans un coin la
conduite de don Juan, qui leur arrache de temps en temps des soupirs
douloureux et des exclamations d'horreur.

Un cri perant s'lve tout  coup du milieu de cette foule enivre.
_Gente aiuto! aiuto!_ s'crie Zerlina perdue, que don Juan vient
d'entraner dans une chambre voisine. Les musiciens s'enfuient
pouvants, et les convives irrits enfoncent la porte d'o
s'chappent les cris de la victime. Don Juan en sort prcipitamment,
l'pe  la main, tenant par les cheveux Leporello, qu'il feint de
vouloir immoler pour dtourner sur lui les soupons des assistants;
mais sa ruse infernale ne trompe personne. Donn'Anna, donn'Elvira et
don Ottavio se dcouvrent et apostrophent don Juan d'une voix terrible
en lui disant: _Tutto gia si s_, on sait tout et vous tes connu.
Surpris d'abord et dcontenanc, don Juan se rassure bientt et, se
retournant tout  coup comme un lion poursuivi dans son dernier
refuge, il affronte la multitude courrouce, qu'il brave et dfie.
L'orage monte dans l'orchestre, qui se soulve et monte par un
crescendo et un unisson formidables, spirale infinie qui sillonne
l'espace et qui, comme la _buffera infernale_, balaye les cieux et en
obscurcit les clarts. Le tonnerre gronde dans les basses, les clairs
jaillissent de toutes parts; et don Juan, intrpide, _impavidus_, au
milieu de cette conflagration de tous les lments harmoniques et de
la colre des hommes, puisant dans l'idal qui l'illumine une force
hroque, se fraye un passage  travers la foule tremblante, qu'il
accable de son mpris.

Tel est ce morceau incroyable qui, par la multiplicit des pisodes,
par la varit des caractres, par l'infinie dlicatesse des dtails,
par la grandeur du plan et la puissance des effets, ne peut tre
compar qu'au _Jugement dernier_ de Michel-Ange. C'est tout un drame
o la passion se mle au sourire de la tristesse religieuse, conu et
excut par un gnie qui unissait la grce de Raphal, la mlancolie
de Virgile,  la sombre vigueur de Dante et de Shakspeare. Rien de ce
qui a t fait depuis ne s'approche de ce final incomparable o tous
les matres ont puis  larges mains. La stretta qui termine le finale
du _Barbier de Sville_ procde videmment du premier finale de _Don
Juan_, o Mozart a concentr toutes les beauts partielles de son
oeuvre.

Le dnoment gronde de loin dans l'orchestre; dans une belle salle du
palais de Don Juan, claire _ giorno_, on voit une table
somptueusement servie et des musiciens tout prts  gayer de leurs
concerts le souper du matre. Celui-ci s'assied en chantant avec
dsinvolture que ce monde ne doit pas tre une valle de larmes, et
que quand on est riche on a raison de se divertir. Les musiciens du
petit orchestre entament alors un petit air lgant dont le rhythme 
six-huit ptille comme les vins gnreux que Leporello ne cesse de
verser dans la coupe avide de don Juan, qui s'panouit et rayonne  ce
banquet de la vie o il a toujours t un fortun convive. Au milieu
de fraches bouffes d'harmonie et de gais propos de table qu'il
change avec Leporello, dont il se plat  surprendre la gourmandise,
survient donn'Elvira tout plore. Plus amante qu'pouse, toujours
inquite sur le sort de celui qui a troubl son coeur et sa destine,
elle vient faire un dernier effort pour le ramener  de meilleurs
sentiments et dtourner le coup qui le menace. Ses prires, ses
larmes, ses imprcations, qui attendrissent Leporello, n'arrachent 
don Juan qu'un sourire moqueur et un loge magnifique du vin et de la
femme, gloire et consolation de l'humanit. Tout cela forme un trio
plein de verve, de contraste et de passion.

En se retirant dsespre, donn'Elvira pousse un cri d'effroi dans la
coulisse, qui se propage dans l'orchestre et en agite les profondeurs.
Va voir ce que c'est, dit don Juan sans s'mouvoir davantage; et
Leporello, revenant tout effar, raconte qu'il a vu la figure du
commandeur, dont il imite la marche pesante et cadence. Il serait
impossible d'exprimer par des paroles l'agitation fivreuse qui rgne
dans l'orchestre pendant tout ce dialogue. Voulant s'assurer de la
cause de cette frayeur, don Juan prend une bougie et va lui-mme
au-devant de son convive, qui frappe  la porte  coups redoubls.
L'entre de la statue est annonce par une succession de longs et
lourds accords en r _mineur_, que nous avons dj entendus au dbut
de l'ouverture, et qui branlent le sol de leurs vibrations
formidables. Tu m'as invit  souper, me voici, dit le commandeur.
Et sur un ordre de don Juan, qui ordonne  Leporello de prparer un
nouveau souper, l'esprit de la mort lui crie: Arrte! Ce sont
d'autres besoins qui m'amnent ici. Je t'invite aussi  venir partager
le pain dont je me nourris; viendras-tu?--Je viendrai, rpond don
Juan avec une intrpidit que rien n'arrte. Et pendant ce dialogue
sublime, les accompagnements reproduisent les progressions
chromatiques, les dissonances cres et terribles qui ont t entendues
au premier acte au moment du duel. Donne-moi donc ta main, rpond le
commandeur. Et soudain un froid mortel pntre le coeur de don Juan
sans branler son courage. Repens-toi.--Non.--Repens-toi, te dis-je,
sclrat!--Non, non, jamais! rplique don Juan, qui, au milieu mme
de douleurs surhumaines et dj livr aux esprits infernaux, conserve
la foi d'un nophyte souriant  l'aurore d'une vie nouvelle. Il
disparat ainsi sous la terre, qui s'entr'ouvre pour l'engloutir.

Le gnie de Mozart, on peut le comprendre maintenant, runit les dons
les plus rares, et c'est l'alliance mme de facults si diverses qui
prpare merveilleusement l'auteur de _Don Juan_  oprer une
conciliation fconde entre toutes les parties de l'art. Enfant, Mozart
tonne le monde musical par les prodiges de son talent d'excution;
homme mr, il tient et surpasse tout ce qu'avait promis sa jeunesse.
Il excelle dans tous les genres, il tend sa domination sur tout le
vaste empire de l'art, depuis la canzonetta jusqu'au pome dramatique,
depuis la sonate jusqu' la symphonie: son imagination, aussi varie
que profonde, aussi tendre que sublime, exprime tous les sentiments de
la nature humaine, depuis le demi-sourire jusqu' la grce, et les
transports de l'amour jusqu'aux sombres terreurs de l'me religieuse;
car il ne faut pas oublier que c'est la mme plume qui a crit le
_Mariage de Figaro_ et la messe de _Requiem_. Aprs avoir ainsi
trait tous les genres et parl toutes les langues dans les oeuvres
diverses, Mozart se rsume dans un effort suprme et nous donne, avec
la partition de _Don Juan_, la plus complte expression de son gnie.

Lord Byron, le plus grand pote des temps modernes, a voulu rendre en
posie ce caractre de _Don Juan_, que Mozart a rendu en musique; mais
quelle diffrence entre la verve moqueuse, ironique, impie ou cynique
du pote anglais, et la foi dans l'art sincre, convaincue,
communicative et religieuse du musicien de Salzbourg! Le _Don Juan_ du
pote anglais n'est que la bouffonnerie du gnie. Les notes du
musicien ont vaincu d'avance les vers, comme l'me croyante de Mozart
a vaincu l'me incrdule de Byron. Lisez Byron pour le faux rire,
allez entendre Mozart pour voir transfigurer en mlodies diverses et
dlicieuses, en sourires ou en larmes, toutes les passions du coeur
humain, depuis les amours de la terre jusqu'aux enthousiasmes du
ciel.


XVI

Bientt aprs il crivit, pour un autre thtre d'Allemagne, la _Flte
enchante_, musique arcadienne qui est  la musique ce que le _Songe
d'une nuit d't_ de Shakspeare est  la posie, une rverie entre
ciel et terre, une coupe d'opium divin qui endort l'me dans la couche
des nuages.

Hlas! il avait dj les pressentiments de l'autre monde; la vie se
retirait de lui et s'exhalait, en se retirant, en mlodies! Les gnies
prcoces n'ont pas de soir; ils ont tout donn le matin. Au reste, les
longues vies ne sont pas ncessaires aux grands artistes, dont le
talent n'est que sensation; elles sont ncessaires aux potes, aux
philosophes, aux historiens, aux orateurs politiques, parce que
l'exprience et la pense, ces fruits de l'ge, sont les produits de
la maturit, souvent mme de l'extrme vieillesse.

La mort de son pre avait profondment attrist Mozart; il ne savait
 qui offrir la joie de ses triomphes; il reportait sur sa femme,
Constance, et sur ses quatre petits enfants toute sa tendresse; il
vivait d'amour conjugal et d'amour paternel comme il avait vcu, plus
jeune, d'amour filial et d'amour fraternel; il n'avait encore que
trente et un ans, et dj il ne tenait plus  la vie que par ses
rejetons. Le caractre de sa musique devenait de plus en plus
religieux; il prfrait l'cho du sanctuaire aux applaudissements des
thtres: ses chants montaient d'avance  son Dieu.


XVII

Quant  son ami et  son collaborateur d'Aponte, il semble que la
frquentation de Mozart avait amlior et comme converti ce don Juan
de Venise. En lisant ses Mmoires, comparables aux pages des
_Confessions_ de J. J. Rousseau, mais plus candides, plus naturels,
moins sophistiqus et moins dclamatoires, on s'aperoit qu'aprs ses
relations avec Mozart, le got, ou du moins le regret de la vertu,
respire dans cet homme d'aventures qui a respir de prs l'me d'un
homme de rgularit et de pit.

D'Aponte enlve  Trieste le coeur d'une jeune et belle Hlose, fille
d'un ngociant anglais: les parents de son colire lui accordent sa
main. Il part avec elle pour Londres la premire nuit de ses noces; il
passe plusieurs annes en Angleterre, attach au thtre italien de
cette capitale en qualit de compositeur de _libretti_, pote de
commande charg de fournir des drames ou des paroles aux musiciens. Il
fait une certaine fortune  ce mtier; le directeur des thtres,
Taylor, l'envoie en Italie, la bourse pleine d'or,  la recherche des
cantatrices les plus capables d'illustrer et d'enrichir son
administration thtrale. D'Aponte, suivi de sa charmante femme, ne
manque pas de trouver un prtexte pour passer par Venise et pour aller
 _Cnda_ surprendre sa famille, embrasser son vieux pre, blouir
ses frres, ses soeurs, ses amis d'enfance du spectacle de sa
prosprit.

Nous ne pouvons rsister au dsir de traduire ce dlicieux retour de
Lorenzo d'Aponte dans sa petite ville de l'tat de Venise: nos
lecteurs nous le pardonneront. D'Aponte et Mozart sont insparables
dans la postrit; d'ailleurs mme, dans les confidences de saint
Augustin, si tendre et si pieux pour sa mre, il n'y a pas beaucoup de
pages en littrature intime suprieures  ce retour d'un fils
aventurier dans la maison paternelle. Lisez.

Mais supposez, de plus, qu'au lieu de lire dans ma traduction
franaise, langue trop virile et trop peu souple pour ces mollesses
effmines de l'me, vous lisez en vnitien, langue aussi balbutiante
et aussi transparente que le murmure des lagunes sur le sable du Lido.
Lorenzo part, il arrive  Hambourg, il traverse l'Allemagne et les
Alpes; il arrive ivre d'amour pour le ciel retrouv de sa patrie, 
Castelfranco, non loin de Venise et de Cnda, sa ville natale;
laissons-le maintenant parler.


XVIII

Arriv  Castelfranco, dit-il, et dsirant savourer de toutes les
manires possibles les dlices et les surprises du retour que je me
promettais, je laissai ma jeune et belle compagne de voyage seule 
Castelfranco, et je lui donnai rendez-vous pour nous rejoindre 
Trvise. Trvise n'est distant que de douze milles de Castelfranco.
Nous devions nous y retrouver le 4 novembre de bonne heure. Je partis,
et j'arrivai dans la soire  Conegliano, qui n'est qu' huit milles
de distance de Cnda, ma chre patrie.

En moins d'une heure je me trouvai  la porte de la maison
paternelle; au moment o mes pieds touchrent la terre o j'avais eu
mon berceau et o je respirai les tides haleines de ce doux ciel
natal qui m'avait nourri, et qui m'avait donn l'aliment de la vie
pendant tant de jeunes annes, je fus pris d'un tremblement de tous
mes membres, et une telle sensation de reconnaissance et de pit
courut dans mes veines, que je restai pendant un certain temps
immobile et comme incapable de tout mouvement, et je ne sais combien
de temps je serais demeur dans cet tat si je n'avais entendu tout 
coup, du haut du balcon, une voix qui sembla m'branler doucement le
coeur, et que je crus reconnatre pour une voix anciennement connue de
mon oreille.

J'tais descendu de la voiture de poste  quelque distance de la
maison paternelle, afin de ne pas veiller l'attention et de ne pas
laisser souponner l'arrive d'un tranger dans la ville par le bruit
des roues et le pas des chevaux. J'avais envelopp ma tte d'un
mouchoir qui me retombait sur le visage, de peur qu' la lueur des
lanternes on ne me reconnt par les fentres; et quand, aprs avoir
enfin frapp timidement  la porte, j'entendis rpondre du haut du
balcon: Qui est l? je m'efforai de dguiser le son de ma voix, et je
ne dis que: Ouvrez! Mais ce seul mot suffit  me faire reconnatre, au
son de la voix, par celle de mes soeurs qui m'avait entendu et qui,
jetant un grand cri de surprise et de joie, s'cria en parlant  mes
autres soeurs: C'est lui! c'est Lorenzo! Elles se prcipitrent toutes
avec la rapidit de la foudre par l'escalier, se jetrent  l'envi 
mon cou, m'touffant presque de caresses, et, tout en me couvrant de
leurs baisers, me conduisirent  mon pauvre pre qui, en entendant
retentir mon nom dans l'escalier, et surtout en me revoyant  ses
pieds, tait rest immobile et comme ptrifi pendant quelques
instants.

Outre le plaisir et la surprise de mon arrive imprvue, il y avait
une circonstance antrieure qui rendait cette surprise et ce bonheur
infiniment plus frappants pour lui, car ce jour-l tait prcisment
le second jour du mois de novembre ou le jour des Morts, fte funbre
particulirement solennise dans tous les pays catholiques.

Ce jour-l tous les parents et tous les amis de la maison se
runissent dans la soire pour passer quelques heures ensemble en
veilles de famille et en divertissements innocents. En ce moment, mon
pre se trouvant donc  table, entour de ses fils, de ses gendres, de
ses petits-fils, de ses petits-neveux, venait de les convier  boire 
ma sant, et en portant un _brindizi_ (un toast) il venait de se lever
de sa chaise et de dire: _ la sant de notre Lorenzo, absent depuis
tant d'annes; et prions Dieu qu'il nous accorde la grce de le revoir
avant l'heure de ma mort!_ Les verres n'taient pas encore vids qu'on
entendit frapper  la porte, et que les cris de Lorenzo! Lorenzo!
avaient tout  coup retenti dans tous les coins de la maison.

Il faudrait n'avoir point de coeur dans la poitrine pour ne pas
concevoir l'tat d'un vieillard qui passait de beaucoup quatre-vingts
ans dans un vnement si surnaturel. Quant  moi, je peux surtout le
sentir par ce que j'prouvai moi-mme. Nous demeurmes entrelacs
(_avitichiati_) comme la vigne  l'ormeau pendant plusieurs minutes,
et, aprs un change  l'envi entre nous de baisers, de caresses,
d'embrassements qui durrent, cessrent, reprirent jusqu'aux douze
heures de nuit, j'entendis  la porte de la maison des hurlements de
joie, des voix confuses qui appelaient  grands cris: Lorenzo!
Lorenzo! cris qui, m'ayant attir  la fentre, je vis,  la clart de
la lune, une foule de personnes demandant  entrer; la porte leur fut
ouverte, et voil tout  coup la chambre remplie de mes bons et chers
amis de la ville, qui,  la nouvelle de mon retour, taient accourus
pour me voir. Je compris vritablement ce soir-l de quelles dlices
peut se remplir un coeur d'homme, et combien est vrai ce vers du
pote:

  Dulcis amor patri, dulce videre suos.

_Il est doux, l'amour du pays; il est doux de revoir les siens!_

Je laisse  penser  ceux qui savent aimer l'impression que fit sur
moi la prsence de tous ces amis plus ou moins chers, venant, aprs
vingt ans d'absence, fter mon arrive au milieu de la nuit, comme si
leur impatience n'avait pu attendre le jour. Aprs quelques heures de
dlicieux entretiens entre eux et moi, nous nous sparmes. Alors mon
pre voulut que j'allasse enfin me reposer, et m'offrit la moiti de
son lit pour dormir ensemble. Je me couchai un peu avant le bon
vieillard, et je le vis s'agenouiller auprs d'un crucifix qui tait
attach  la muraille au-dessus du second lit, pour dire ses prires
accoutumes; elles durrent prs d'une demi-heure, et je l'entendis
les terminer d'une voix de componction et d'attendrissement par ces
paroles des psaumes:

_Seigneur, congdiez maintenant votre serviteur, qui n'a plus rien 
vous demander!_

Aprs sa prire il se mit au lit, et, me serrant dans ses bras: 
mon enfant! me dit-il, maintenant que je t'ai revu, je mourrai
content! Il souffla la lampe, et nous restmes quelques moments en
silence, attendant le sommeil; mais entendant soupirer plus fortement
qu' l'ordinaire ce tendre pre, je le priai de me dire la cause de
son insomnie. Dors! dors! mon enfant, me rpondit-il avec un nouveau
soupir qu'il ne pouvait comprimer, nous causerons demain.

Un instant aprs il parut dormir, et je m'endormis enfin moi-mme. En
me rveillant le matin avec le soleil levant, je m'aperus que j'tais
seul dans le lit; il s'tait lev doucement avant le jour, et il tait
all de bonne heure au march de la ville pour acheter  temps les
plus beaux fruits et les mets les plus recherchs de la saison pour le
djeuner et pour la collation du jour. Mes jeunes soeurs, leurs maris,
les enfants de celles qui taient dj mres, mes deux petits frres,
Henri et Paul, taient tous runis en silence et attendant  la porte
de la chambre, prts  s'y prcipiter au premier bruit qui leur
annoncerait mon rveil; je ne sais si un mouvement, une respiration,
un craquement du lit les avertit que je cessais de dormir, ce que je
sais, c'est que je vis tout  coup et tout  la fois entrer une foule
d'hommes, de femmes, de petits enfants, ouvrir les volets et se jeter
confusment sur mon lit pour m'embrasser, me serrer dans leurs bras et
presque m'touffer d'embrassements, de baisers et de caresses. Peu
aprs cette invasion dans la chambre, mon pre rentra; ce bon
vieillard tait charg, au del de ses forces, de fruits et de
bouquets dont mon lit fut  l'instant submerg par toute cette chre
famille; ils m'en couvrirent littralement des pieds  la tte en
poussant des cris de joie. Dans ce tumulte de tendresse, pendant ce
temps, une jolie petite servante, trs-accorte, m'apporta le caf;
toute la compagnie fit cercle autour du lit; je m'assis sur mon sant,
tout le monde s'assied et se met en attitude de prendre la collation
en famille.

En vrit, je ne me souviens pas d'avoir vu, ni avant ni aprs dans
toute ma vie, une scne de gaiet et de flicit comparable  cette
matine de Cnda. Je me figurais plutt tre au milieu d'un groupe
d'anges du paradis que d'habitants mortels de ce bas monde. Ces jeunes
femmes, mes soeurs, taient toutes charmantes de visage; mais
_Faustina_, la plus jeune de ces sept soeurs, tait un vritable ange
de beaut; je lui proposai, en badinant, de la conduire  Londres avec
moi: mon pre y consentait, mais elle, ne rpondant ni oui ni non, je
souponnai, non sans fondement, que bien qu'elle n'et encore que ses
quinze ans accomplis, elle ne ft dj plus entirement matresse de
son propre coeur. On passa insensiblement  d'autres sujets
d'entretien.

Comme personne ne me parlait de mes deux autres frres chris, Jrme
et Louis, enlevs par la mort  la fleur de leur ge, je me gardais
bien d'en prononcer moi-mme le nom, de peur d'attrister, par quelques
douloureuses rminiscences, la joie de ce beau jour. Mais un nouveau
soupir chapp de mon pre me rappela ses respirations pnibles de la
nuit, et je lui en demandai encore une fois la cause: il ne me
rpondit pas, mais moi, m'apercevant que ses yeux se remplissaient de
larmes, j'en devinai trop la source, et je me htai de changer de
discours. Comme je n'avais jusque-l parl ni peu ni beaucoup de ma
chre compagne de voyage, je pensai que c'tait le moment opportun de
faire mention de mon bonheur  la famille; et, pour ramener sur les
lvres la gaiet que les larmes mal contenues du pre avaient
contriste sur les visages, je parlai ainsi:

Ne pensez pas pourtant, mesdemoiselles mes soeurs, que je sois venu
seul de Londres revoir mon pays; j'ai amen avec moi une belle jeune
femme qui a dans comme vous sur ce thtre, et que j'aurai
probablement le plaisir de vous prsenter, demain ou aprs-demain,
comme une huitime soeur.--Est-elle vraiment aussi belle que vous la
faites? me dit Faustina.--Plus belle encore que toi, lui
rpondis-je.--Nous verrons donc ce bijou, reprit elle! Ce petit dfi
de beaut rappela la bonne humeur, on demeura encore quelque temps
ensemble;  la fin, ils sortirent tous et toutes pour me laisser la
libert de m'habiller. Mon pre resta seul prs de moi.

Comme son coeur avait besoin de se soulager, je pensai que c'tait le
moment de lui parler de ses deux fils perdus pendant mon absence. Ah!
si ces deux pauvres enfants taient avec nous  prsent, s'cria-t-il,
quelle ne serait pas leur joie et la ntre? Nous pleurmes ensemble,
lui ses fils, moi mes frres; je parvins  le consoler en lui
promettant qu'avant de partir de Cnda je lui ferais voir une chose
qui compenserait un peu les pertes de famille que nous avions faites
(sa jeune femme).

Nous revnmes insensiblement  la gaiet; j'allai rendre visite 
toutes les personnes qui taient venues nous visiter la veille au
soir; je revis quelques-unes de mes anciennes amies de jeunesse, qui
m'accueillirent avec une joie et une courtoisie tendre, pareille aux
sentiments que j'prouvais moi-mme  les revoir; et ce ne fut qu'
l'heure du dner, l'aprs-midi, que je prvins la famille et les amis
que je devais partir, ds le lendemain, pour Trvise et peut-tre pour
Venise.

Le quatrime jour de novembre, je me disposai en effet  partir pour
Trvise. Comme mon intention tait de revenir promptement  Cnda,
avec ma femme, je me proposais d'emmener avec moi au-devant d'elle,
dans ce petit voyage, la plus jeune de mes soeurs, Faustina, et mon
plus jeune frre, Paulo, qui avait connu autrefois ma femme pendant
qu'elle tait encore ma fiance  Trieste. Mais,  peine le bruit de
mon dpart avec eux se fut-il rpandu dans la ville, que toute la
jeunesse de l'endroit se pressa autour de la porte pour attendre que
je sortisse de la maison. Je pensais que c'tait dans l'intention de
me souhaiter un heureux voyage et un prompt retour; pas du tout:
c'tait pour me conjurer, d'une voix unanime, de ne pas emmener avec
moi la belle Faustina; et comme ces supplications avaient presque
l'accent de la dfiance et de la menace, je dus promettre avec serment
que je la ramnerais  Cnda avant que trois jours fussent couls.
Nous arrivmes le mme soir  Trvise; ma femme, contre mon attente,
n'y arriva que le lendemain matin; j'tais  la fentre de l'auberge 
l'attendre avec impatience, quand je vis approcher la voiture; je
descendis prcipitamment l'escalier pour courir la recevoir dans mes
bras. Mon frre, qui m'avait plaisant sur mon anxit de la revoir et
sur mon agitation pour ce retard de quelques heures, ne croyait voir
qu'une danseuse de thtre, comme je l'avais dit  Cnda. Nous
allons donc voir enfin cette perle incomparable, plus belle que toi!
avait-il dit  Faustina. Nous montmes les degrs, ma jeune femme et
moi; comme elle portait un voile qui lui couvrait entirement la
figure, mon frre, qui se souvenait du voile noir de Trieste que
j'avais soulev par badinage la premire fois que je la vis, fit le
mme geste que moi; il avait aim tout enfant,  Trieste, celle qui
tait devenue ma femme, d'une tendresse passionne. Il m'avait demand
mille et mille fois des particularits sur elle; je lui avais rpondu
toujours par des gnralits, sans lui laisser ni souponner ni
esprer que ma _Nancy_ tait celle que j'avais pouse; comment
imaginer et surtout comment peindre sa surprise, en la reconnaissant
sous le voile qui venait de l'autre? Bien que la Faustine ft
vritablement d'une beaut accomplie et assez orgueilleuse pour savoir
parfaitement combien elle tait admire, elle ne put s'empcher de
s'crier: _C'est vrai, c'est vrai, elle est encore plus belle que
moi!_ Cette surprise fut le premier et le plus grand plaisir que
j'prouvai  Trvise.

Son retour  Cnda avec sa Nancy, sa Faustine et son frre, et la
sparation dfinitive de cette aimable famille pour retourner 
Londres, sont peints avec la mme vivacit et la mme candeur d'me et
de style. Nous ne connaissons dans aucune langue des scnes
domestiques qui remuent plus doucement et plus profondment les fibres
de famille.

Les Mmoires de d'Aponte en sont partout mus; c'tait un de ces
coeurs vicis  la surface par les ballottements d'une vie
aventureuse, mais en qui il reste le fond d'o toute vertu peut
renatre, la nature.

Il part de Cnda pour Londres, il y prospre un moment dans des
spculations de thtre et de librairie; il y succombe ensuite sous un
dluge d'adversits domestiques et de dettes; il se rfugie avec sa
femme et ses enfants aux tats-Unis, il y professe la littrature
italienne  un peuple qui n'est pas encore parvenu  l'ge littraire;
il y meurt donc de misre, mais toujours jeune  quatre-vingt-dix-sept
ans! C'est la rsipiscence de _Figaro_, c'est la vieillesse de _don
Juan_, mille fois pire que le coup de tonnerre de son drame.

C'est  l'ge de soixante-seize ans qu'il crit sur les brumes de
New-York ces pages ivres encore d'adolescence, d'amour et de gloire;
la jeunesse de ces hommes est dans leurs adversits. Leur longue lutte
avec la fortune est un exercice qui les rajeunit en les terrassant.
Ils boivent leur sueur comme des naufrags du sort, pour se dsaltrer
et retremper leurs forces. Nous regretterions de n'avoir pas connu ces
Mmoires rests obscurs de d'Aponte; c'est un trsor de littrature
vnitienne qui vaut un regard de ce sicle et la traduction d'une main
lgre. Nous ne nous tonnons plus de l'amiti de Mozart pour cet
aventurier d'lite; l'homme religieux a ses indulgences, qui sont les
grces de la vertu.


XIX

Quant  Mozart lui-mme, il n'tait pas destin par la nature  jouer
longtemps ainsi avec les malignits du sort. Tout tait srieux en
lui, parce que tout tait sublime; sa pit, qui tait l'hritage de
son pre et de sa mre, lui faisait lever sans cesse sa pense vers
ce ciel chrtien o il les voyait des yeux de sa foi. Quelques
passages de ses lettres  sa soeur, heureuse  Salzbourg dans un
mariage d'inclination, rvlent les srnits pieuses de sa pense.
Cette pense se traduisait en musique d'glise; il pensait en sons,
ces sons remplissaient d'me les votes des cathdrales. Une phrase
musicale de Mozart convertit autant de coeurs qu'un sermon, car tout
ce qui lve convertit. Dieu est en haut, son gnie montait toujours.
Semblable au pote franais Gilbert, qui chanta mourant sa propre
mort, Mozart se chanta  lui-mme l'ternelle paix sur son lit
d'agonie dans son _Requiem_. Il expira  trente-cinq ans, en 1791. La
terre ne se doutait pas de ce qu'elle perdait: il fallut trente ans 
son nom pour mrir  la gloire que ce nom possde aujourd'hui. Mais
Rossini allait natre au moment o Mozart mourait, comme si la
Providence avait voulu que la voix et l'cho ne fussent spars que
d'un instant dans l'oreille du sicle. Quand nous disons l'cho, nous
ne prtendons pas dgrader le gnie original de Rossini au rle de
rpercussion du gnie de Mozart; Rossini c'est Mozart heureux, Mozart
c'est Rossini grave. Ils sont diffrents mais gaux; Mozart est la
mlodie pensive du Tyrol et de l'Allemagne, Rossini c'est la gaiet et
l'ivresse de Naples; nous portons nos climats en nous. Rossini tait
plus fait pour le drame musical, Mozart pour la mlodie lyrique isole
de l'orchestre et de l'acteur. Sa musique se suffisait  elle-mme; il
chante pour chanter, Rossini pour mouvoir et pour plaire.


XX

Maintenant si l'on nous demande laquelle des musiques nous prfrons,
de celle qui chante seule sans parole, ou de celle que le dialogue
accompagne des paroles sur la scne, nous n'hsitons pas  prfrer la
musique non dramatique  la musique thtrale. Ce n'est que pour le
vulgaire qu'un art se popularise en se msalliant. Que penseriez-vous
de la sculpture qui emprunterait les couleurs de la peinture pour
rendre les divines formes de Phidias plus semblables aux figures de
cire colories devant lesquelles s'extasie l'ignorante multitude de
nos places publiques? Que penseriez-vous de la peinture qui relverait
en bosse les dessins de Raphal ou de Titien pour donner plus
d'illusion et plus de saillie  ses tableaux? Vous penseriez que ces
deux arts sortent des conditions propres que la nature leur a
assignes, pour produire plus d'effets peut-tre; mais quels effets!
des effets grossiers, sensuels, des enthousiasmes de populace, au lieu
des extases de vritables amateurs d'lite. Or, en fait d'art, la
sensation est dans la foule, mais le jugement est dans l'lite.

Eh bien, c'est l prcisment ce que fait le musicien, ce parleur sans
parole de la langue des sens, quand il s'associe au pote dramatique
pour faire dialoguer, frmir, sangloter, crier, hurler sa musique dans
ce qu'on appelle un opra sur un thme donn par son pote. Il
augmente l'effet matriel de son art; mais il l'augmente en altrant
sa nature, en abdiquant son indpendance, en mlant un art  un autre
art, et mme  plusieurs autres arts, de manire  en accrotre
l'effet sur les sens, mais  en diminuer la vritable magie sur l'me.

Nous comprenons trs-bien que le musicien, le pote, le dcorateur, le
chanteur, le danseur, le dclamateur dramatique, le peintre et le
statuaire aient eu la pense de s'associer en un seul groupe d'arts
confondus sur la scne, afin de produire sur la multitude un prestige
souverain  l'aide de tous ces prestiges runis. Nous n'chappons pas
nous-mme  la toute-puissance sensuelle de ce spectacle o le pote
compose et versifie, o le peintre dcore, o l'architecte construit,
o la danseuse enivre l'oeil par la beaut, le mouvement, l'attitude;
o le dclamateur rcite, o le personnage tragique ou comique rit et
pleure, se passionne, tue ou meurt en chantant; o l'orchestre enfin,
semblable au choeur de la tragdie antique, accompagne et centuple
toutes ces impressions du drame par ces soupirs ou par ces tonnerres
d'instrumentation savants qui caressent ou qui brisent chaque fibre
sonore du faisceau de nos nerfs en nous. Mais, quelle que soit la
force irrsistible de cette impression des arts coaliss sur notre
nature, tout en la subissant nous la jugeons, et en la jugeant du
point de vue vritablement spiritualiste, c'est--dire du point de vue
lev et vrai de l'art, nous ne pouvons nous empcher de regretter
pour chacun de ces arts en particulier cette coalition, ou plutt
cette promiscuit qui altre chacun dans son essence. Nous ne pouvons
nous empcher de croire que la peinture est plus belle sur un tableau
isol de Raphal, dans la solitude d'une galerie du Vatican, que sur
une toile de dcoration d'opra; que la posie est plus divine dans
une page d'Homre, de Virgile, de Dante ou de Ptrarque, que dans la
vocalisation d'un chanteur et d'une cantatrice; que l'acteur tragique
est plus puissant en rcitant simplement son rle sur sa planche entre
deux lampes, sans autre prestige que son me, son accent, son geste,
qu'en le chantant au milieu des fantasmagories de la dcoration du
costume, du ballet et de l'orchestre; qu'enfin le musicien est plus
loquent et plus pathtique dans la sublime nudit de ses notes que
dans l'alliance htrogne de ses notes avec la posie, le drame, la
dclamation, la dcoration, la danse et les oripeaux. Il y a de
l'adultre entre un art et un autre art: leur vraie nature leur
interdit certaines unions, sous peine de se diminuer en croyant se
grandir. L'antiquit le savait: la Grce, qui avait tout invent,
n'avait pas invent ces associations contre nature. Chaque art y tait
d'autant plus complet qu'il tait plus isol et plus lui-mme.

Nous n'accusons pas ces derniers compositeurs, tels que Mozart,
Rossini et leurs mules, de se prter  ces alliances forces; nous
les plaignons: la dclamation n'est pas faite pour chanter, la musique
n'est pas faite pour dclamer.  chacun sa sphre.

Nous concevons que la foule s'y trompe et que la musique ne dise rien
 ses oreilles sourdes,  moins qu'un orchestre immense ne lui fasse
du bruit, que des paroles ne lui interprtent des notes, et qu'une
tragdie ne lui traduise ces paroles et ces notes par ses gestes, par
son accent et par sa physionomie. Mais les hommes dous du sens
musical, tels que ces grands compositeurs ou tels que ceux qui sont
dignes de les comprendre, qu'en ont-ils besoin? Est-ce que la musique
n'est pas une langue complte, une langue aussi expressive, une langue
aussi gnratrice d'ides, de passions, de sentiments, de fini et
d'infini que la langue des mots? Est-ce que cette langue des sons, par
son vague mme et par l'illimitation de ses accents, n'est pas plus
illimite dans ses expressions que les langues o le sens est born
par la valeur positive du mot et par la syntaxe, cette place oblige
du mot dans la phrase! Est-ce que l'homme qui parle le mieux ou qui
crit le mieux sa langue n'prouve pas,  chaque instant, qu'il y a
des nuances, des spiritualits, des inexpressibilits, de ces
sensations, de ces penses, de ces sentiments qui meurent sur ses
lvres ou sous la plume, faute de paroles assez indfinies pour les
rendre? Est-ce qu'on n'est pas touff quelquefois dans l'amour, dans
l'enthousiasme, dans la prire, par l'impossibilit de produire au
dehors en paroles l'impression qui vous oppresse? Est-ce que le
soupir, le gmissement, le cri inarticul ne sont pas alors la seule
jaculation des ides ou des sentiments? Est-ce que la musique est
autre chose que ce soupir, ce gmissement, ce cri mlodieux qui
commence sur nos lvres juste o l'inexprimable par les mots commence?
Est-ce qu'une symphonie de Beethoven n'est pas mille fois plus
dramatique, pour une imagination rveuse de l'amateur prdestin et
passionn de musique, que tous les drames crits par un pote pour
servir de texte ou de cadre  un drame musical sur le thtre? Est-ce
que vous avez jamais prouv dans aucun thtre une impression
musicale comparable  un chant religieux de la voix ou de l'orgue
solitaire exhalant autour des autels ou des tombeaux, sous les arches
d'une cathdrale, l'_Hosanna_ mlodieux, le _Stabat_ sanglotant, le
_Requiem_ suppliant ou rsign de Mozart? Est-ce qu'un air populaire
jaillissant tout  coup  l'oreille des voyageurs d'une vague de la
mer de Naples, d'une gorge du Tyrol, d'une le de la Grce, d'un lac
d'cosse, ou par la flte ou par la voix d'un berger, d'un pcheur,
d'une jeune fille sur la terrasse de sa chaumire, n'a pas fait monter
et vibrer en vous mille fois plus de cordes sympathiques  l'me que
tous les orchestres d'opra? Et cela, pourquoi? Parce que les paroles,
bien qu'en expliquant la musique pour le vulgaire, limitent cette
musique pour le coeur et pour l'imagination de l'homme bien organis:
la parole, c'est le fini; la musique, c'est l'infini: voil son
domaine! Les paroles sont un poids de plomb que le musicien est
oblig,  cause de la foule, d'attacher  ses notes pour les retenir 
terre et pour les empcher de s'envoler trop haut, trop loin dans
l'espace. Quant  nous, nous aimons mieux dtacher ce plomb des ailes
du musicien et nous laisser emporter par lui seul au troisime ciel.


XXI

Un homme d'un gnie tout  fait fantastique, et par consquent tout 
fait musical, le somnambule Hoffmann, compatriote et adorateur de
Mozart, a dcrit dans quelques pages l'impression qu'il ressentait de
la musique de l'auteur de _Don Juan_. Nous aimons  retrouver ainsi
dans Hoffmann nos propres enthousiasmes pour les divines mlodies du
Raphal de Salzbourg.

coutez ce rve veill:

Un bruit assourdissant, le cri rpt: Le thtre commence! me
tirrent du doux sommeil dans lequel j'tais tomb. Les basses
murmuraient de concert, un coup de timbales, un accord de trompettes,
un _ut_ chapp lentement d'un hautbois, les violons qui s'accordent:
je me frotte les yeux. Le diable se serait-il jou de moi dans mon
enivrement? Non, je me trouve dans la chambre de l'htel o je suis
descendu hier  demi rompu. Prcisment, au-dessus de mon nez, pend le
cordon rouge de la sonnette. Je le tire avec violence: un garon
parat.

Mais, au nom du ciel, que signifie cette musique confuse si prs de
moi? Va-t-on donner un concert dans la maison?

--Votre Excellence (j'avais bu du vin de Champagne  la table
d'hte), Votre Excellence ne sait peut-tre pas que cet htel touche
au thtre? Cette porte tapisse conduit  un petit corridor d'o l'on
entre dans la loge n 23: c'est la loge des trangers.

--Comment! la loge des trangers?--Oui, une petite loge qui ne
contient que deux personnes, trois au plus: elle est rserve aux
gens de distinction; tout proche du thtre, grille et tapisse de
vert. S'il plaisait  Votre Excellence... On donne aujourd'hui _Don
Juan_, du clbre Mozart. Le prix de la place est d'un cu et de huit
gros; nous le mettrons sur le compte.

Il pronona ces derniers mots en ouvrant dj la porte de la loge,
tant au seul nom de _Don Juan_, je m'tais empress de me prcipiter
dans le corridor par la porte tapisse. La salle tait vaste, dcore
avec got et claire d'une faon brillante; les loges et le parterre
taient chargs de monde. Les premiers accords de l'ouverture me
convainquirent que l'orchestre tait excellent; et si les chanteurs le
secondaient quelque peu, je devais m'attendre  toutes les jouissances
que me promettait le chef-d'oeuvre. Dans l'andante, l'effroi du
terrible et souterrain _regno del pianto_ s'empara de moi; l'horreur
pntra dans mon me. La joyeuse fanfare, place  la septime mesure
de l'allgro, rsonna comme les cris de plaisir d'un criminel; je crus
voir des dmons menaants sortir de la nuit profonde; puis des figures
animes par la gaiet danser avec ivresse sur la mince surface d'un
abme sans fond. Le conflit de la nature humaine avec les puissances
inconnues qui la circonviennent pour la dtruire, s'offrit clairement
 mon esprit; enfin, la tempte s'apaisa, et le rideau fut lev.

Gel et mal content sous son manteau, Leporello s'avance vers le
pavillon, par la nuit noire, et commence: _Notte e giorno fatigar._
Ainsi de l'italien, me dis-je: _Ah! che piacere!_ Je vais donc
entendre tous les airs, tous les rcitatifs tels que le grand matre
les a conus dans son esprit, et tels qu'il nous les a transmis! Don
Juan se prcipite sur la scne, et, derrire lui, donn'Anna retenant
le coupable par son manteau. Quel aspect! Elle et pu tre plus
lgre, plus lance, plus majestueuse dans sa dmarche; mais quelle
tte! Des yeux d'o s'chappent, comme d'un point lectrique, l'amour,
la haine, la colre, le dsespoir; des cheveux dont les anneaux
flottants volent sur le cou d'un cygne; ce blanc nglig qui recouvre
et trahit  la fois des charmes qu'on ne vit jamais sans danger.
Encore soulev par l'motion, son sein s'abaisse et s'lve
violemment. Et quelle voix! coutez-la chanter: _Non sperar se non
m'uccidi._  travers le tumulte des instruments s'chappent, comme par
clairs, les accents infernaux.

L'actrice qui a reprsent donn'Anna se glisse pendant l'entr'acte
dans la loge d'Hoffmann. Il la reconnat, il cause avec elle.

Tandis qu'elle parlait de _Don Juan_ et de son rle  elle dans le
drame, il semblait que tous les trsors secrets de ce chef-d'oeuvre
s'ouvraient  moi, et que je pntrais pour la premire fois dans un
monde tranger. Elle me dit que la musique tait sa vie entire, et
que souvent elle croyait comprendre, en chantant, mainte chose qui
gisait ignore en son coeur.

Oui, je comprends tout alors, dit-elle l'oeil tincelant et la voix
anime; mais tout reste froid et mort autour de moi, et lorsque, au
lieu de me sentir, de me deviner, on m'applaudit pour une roulade
difficile ou pour une _fioritura_ agrable, il me semble qu'une main
de fer vienne comprimer mon coeur! Mais vous, vous me comprenez, car
je sais que l'empire de l'imagination et du merveilleux o se trouvent
les sensations clestes vous est ouvert aussi.

--Quoi! femme divine!... tu... vous connaissez?... Elle sourit et
pronona mon nom.

La clochette du thtre retentit: une pleur rapide dcolora le visage
dpouill de fard de donn'Anna; elle porta sa main  son coeur, comme
si elle et prouv une douleur subite, et, disant d'une voix teinte:
Pauvre Anna, voici tes moments les plus terribles! Elle disparut de
la loge.

Le premier acte m'avait ravi; mais, aprs ce merveilleux incident, la
musique opra sur moi un effet bien autrement puissant. C'tait comme
l'accomplissement longtemps attendu de mes plus doux rves, comme la
ralisation de mes pressentiments les plus secrets. Dans la scne de
donn'Anna, je me sentis soulev par une voluptueuse atmosphre qui me
balanait lgrement, mes yeux se fermaient malgr moi, et j'prouvais
comme la sensation d'un baiser sur mes lvres; mais ce baiser avait
toute l'impalpabilit du son le plus harmonieux.

Le choeur avait consomm l'oeuvre; je m'enfuis dans la disposition la
plus exalte o je me fusse jamais senti dans ma chambre. Je me
sentais  l'troit dans cette triste chambre d'auberge. Vers minuit je
crus entendre du bruit prs de la porte tapisse. Qui m'empche de
visiter encore une fois le lieu de cette singulire aventure?
Peut-tre la reverrai-je encore! Il m'est facile d'y porter cette
petite table, deux bougies, ce pupitre. J'y cours. Le garon vient
m'apporter le punch que j'ai demand; il trouve ma chambre vide, la
petite porte ouverte; il me suit dans ma loge et me lance un regard
quivoque.  un signe que je lui fais, il pose le bowl sur la table et
s'loigne, tout en se retournant encore vers moi, une question sur les
lvres. J'appuie mes deux coudes sur le bord de la loge, et je
contemple la salle dserte, dont l'architecture, magiquement claire
par mes deux lumires, se projette bizarrement en reflets merveilleux.
Le vent, qui pntre  travers les portes entr'ouvertes, agite le
rideau.

S'il se levait! si donn'Anna venait encore m'apparatre! Donn'Anna!
m'criai-je involontairement. Mon cri se perdit dans l'espace vide,
mais il rveilla les esprits des instruments de l'orchestre. Il en
sortit un accent faible et singulier, comme s'ils eussent murmur ce
nom chri. Je ne pus me dfendre d'une terreur secrte, mais qui
n'tait pas dpourvue de charme.

Maintenant, je suis plus matre de mes sensations, et je me sens en
tat, mon cher Thodore, de t'indiquer ce que j'ai cru saisir dans
l'admirable composition de ce divin matre. Le pote seul comprend le
pote; les mes qui ont reu la conscration dans le temple devinent
seules ce qui reste ignor des profanes. Si l'on considre le pome de
_Don Juan_ sans y chercher une pense plus profonde, si l'on ne
s'attache qu'au drame, on doit  peine comprendre que Mozart ait pens
et compos sur un thme si lger une telle musique. Mais cette
musique, c'tait lui; le drame, c'tait le pote...................


Deux heures sonnent! une commotion lectrique me saisit. Je sens les
douces vapeurs des parfums italiens qui me firent pressentir hier la
prsence de ma voisine; un sentiment indfinissable, que je ne
pourrais exprimer que par le chant, s'empare de moi. Le vent
s'engouffre avec plus de bruit dans la salle, les cordes du piano de
l'orchestre frmissent. Ciel! il me semble entendre comme dans le
lointain, porte sur les sons ails d'un orchestre vaporeux, la voix
d'Anna, qui chante: _Non mi dir bell' idol mio!_ Ouvre-toi, royaume
loign et inconnu, patrie des mes! paradis plein de charmes, o une
douleur cleste et indicible remplit mieux qu'une joie infinie toutes
les esprances semes sur la terre. Laisse-moi pntrer dans le cercle
de tes ravissantes apparitions; puissent les rves qui tantt
m'inspirent l'effroi, et tantt se changent en messagers de bonheur,
tandis que le sommeil retient mon corps sous des liens de plomb,
dlivrer mon esprit et le conduire aux plaines thres!


CONVERSATION  TABLE D'HTE.

UN HOMME RAISONNABLE (frappant sur le couvercle de sa tabatire).

Il est bien fatal que nous ne puissions entendre de sitt un opra
bien excut! Mais cela vient de cette maudite exagration.

UN HOMME BASAN.

Oui, oui! je l'ai dit assez souvent! le rle de donn'Anna lui fait
toujours mal! Hier, elle tait comme possde. On dit que, pendant
tout l'entr'acte, elle est reste vanouie, et, aprs la scne du
second acte, elle a eu des attaques de nerfs.

UN INSIGNIFIANT.

Oh! contez-moi donc cela?....

L'HOMME BASAN.

Eh! sans doute, des attaques de nerfs, et si terribles, qu'on n'a pas
pu l'emporter du thtre.

MOI.

Au nom du ciel! ces attaques sont-elles dangereuses! Reverrons-nous
bientt la signora?...

L'HOMME RAISONNABLE (prenant une prise de tabac).

Difficilement, car la signora est morte cette nuit, au coup de deux
heures.

Cette catastrophe de la reprsentation de _Don Juan_, de Mozart,
raconte ainsi par un indiffrent  Hoffmann,  une table d'auberge,
le lendemain de cette nuit qui avait transfigur l'amateur en pur
esprit, nous rappelle la mort de madame Malibran, la plus extatique
apparition de la beaut, de l'enthousiasme et de la musique incre,
morte aussi d'excs d'impression musicale, aprs une reprsentation de
Mozart. N'ai-je pas vu aussi un rossignol tomber de la branche, aprs
avoir chant jusqu' la mort, pour sa compagne, le coeur clat de
mlodie?...

Si je devais renatre sur la terre, je demanderais de renatre avec le
gnie de Mozart ou de Rossini, et avec la voix de Malibran, prfrant
leurs notes aux plus beaux vers, et la langue de l'infini  la langue
des mots. Les hommes parlent, les anges chantent.

                                                  LAMARTINE.





End of the Project Gutenberg EBook of Cours Familier de Littrature (Volume
5), by Alphonse de Lamartine

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