The Project Gutenberg EBook of Rcits d'une tante (Vol. 4 de 4), by 
Louise-Elonore-Charlotte-Adlaide d'Osmond, comtesse de Boigne

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Title: Rcits d'une tante (Vol. 4 de 4)
       Mmoires de la Comtesse de Boigne, ne d'Osmond

Author: Louise-Elonore-Charlotte-Adlaide d'Osmond, comtesse de Boigne

Release Date: January 10, 2010 [EBook #30912]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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MMOIRES

DE LA

COMTESSE DE BOIGNE


IV




[Illustration: LA MARQUISE D'OSMOND ne MARIE-AIME DESTILLRES
belle-soeur de la comtesse de Boigne

d'aprs une miniature de Hollier.

(_Collection de Mademoiselle Osmonde d'Osmond._)]




RCITS D'UNE TANTE

MMOIRES DE LA COMTESSE DE BOIGNE NE D'OSMOND


PUBLIS INTGRALEMENT D'APRS LE MANUSCRIT ORIGINAL


IV


FRAGMENTS

Une semaine de Juillet 1830.==Expdition de Madame la duchesse de
Berry en 1832.==Fontainebleau en 1834.==Mariage de Monseigneur le duc
d'Orlans en 1837. Ouverture de Versailles.==Mort de Monsieur de
Talleyrand en 1838.==Mort de la princesse Marie d'Orlans, duchesse de
Wurtemberg (1839).


  _PARIS_
  MILE-PAUL FRRES, DITEURS
  100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONOR
  1922




  .....I pray you when you shall
  these deeds relate I speak of me as I am, nothing
  extenuate not set down aught in malice...

    _Othello_.                     SHAKESPEARE.




_HUITIME PARTIE_

AVANT-PROPOS


Cette huitime partie a t crite avant les sept prcdentes, et
lorsque je ne pensais nullement  me crer une distraction de ce
genre. Ayant conduit mon rcit jusqu' l'poque de la rvolution de
1830, j'ai voulu lire ces cahiers afin d'en tirer le sujet d'un
dernier chapitre; mais, aprs rflexion, je me suis dcide  les
laisser tels qu'ils sont.

Je ne m'aveugle pas sur leurs dfauts. Si je n'ai pas suffisamment de
talent pour les viter, j'ai assez d'intelligence pour les sentir. Le
style est lche; il y a des longueurs infinies.

Mais je ne russirais probablement pas  corriger ce qui tient 
l'ignorance du mtier d'crire et je craindrais de faire perdre 
cette narration un mrite (qu'on me passe ce mot ambitieux) que je ne
puis m'empcher de lui reconnatre, c'est de m'avoir reporte aux
vnements et si vivement rappel mes impressions du moment que j'ai
pour ainsi dire revcu les journes de Juillet avec toutes leurs
craintes, toutes leurs anxits, mais aussi toutes leurs esprances,
toutes leurs illusions.

La relation d'aussi grandes scnes doit, je crois, porter
principalement le caractre de la sincrit, et souvent un futile
dtail d'intrieur donne ce cachet d'actualit qu'il me semble y
reconnatre.

En cherchant  monder cette narration de ce qui me parat maintenant
inutile, je ne serais pas sre d'avoir la main assez habile pour ne
pas retrancher prcisment ce qui lui donne le coloris de la vrit.
D'ailleurs, les vnements sont trop importants par eux-mmes pour
laisser le loisir de chercher autre chose qu'un historien fidle.

D'autre part, je craindrais, en remaniant ces pages, de ne plus
montrer les journes de Juillet sous l'aspect o elles se prsentaient
 l'poque mme. Nous prouvons aujourd'hui les difficults
inhrentes,  une rvolution dirige contre l'tat social tout entier.
Nous sommes assourdis par les sifflements des serpents qui en sont
ns. J'aurais peine  ne pas chercher sous les pavs de Paris la fange
dans laquelle ils sont clos, et je ne serais pas alors le chroniqueur
exact des impressions fournies par ces premiers moments. Dans tout le
cours de ces rcits, j'ai cherch  me garer de prsenter les
vnements tels que la suite les a fait juger et  les montrer sous
l'aspect o on les envisageait dans le moment mme.

Je veux garder la mme impartialit pour la rvolution de Juillet.

L, se termine ma tche.

Jusqu'ici, j'ai racont ce que j'ai aperu du parterre. Depuis 1830,
je me suis trouve place dans les coulisses; et la multitude des
fils qui se sont remus devant moi me permettrait difficilement de
faire un choix, plus difficilement de conserver l'impartialit 
laquelle je prtends.

La sincrit prendrait parfois le caractre de la rvlation. On peut
raconter ce qu'on a vu ou devin, voire mme ce qu'on vous a dit,
jamais ce qu'on vous a confi. Je m'arrte donc  l'poque de juillet
1830.

Peut-tre l'habitude que j'ai prise de griffonner me portera-t-elle 
jeter sur le papier quelques notes sur des faits particuliers; mais ce
n'est pas mon intention en ce moment.

                                                          (Mars 1837.)




UNE SEMAINE DE JUILLET


(JUILLET 1830.)

Vous m'engagez  crire mes souvenirs des mmorables journes de
Juillet 1830 avant qu'ils soient effacs de ma mmoire; peut-tre
avez-vous raison.

Je n'y ai jou aucun rle, je n'ai t agite par aucune passion. Je
pense pouvoir tre fort impartiale. Je dirai seulement ce que j'ai vu
et su par moi-mme.

J'ai quelquefois regrett de n'avoir pas crit les vnements du mois
de mars 1814. Alors, comme [en] 1830, je me suis trouve spectateur
bien plac par mes rapports avec plusieurs des acteurs de ces grands
drames.

Mais, en 1814, soit que je fusse plus jeune, soit que cela tnt aux
opinions o j'avais t leve, j'avais bien plus d'enthousiasme et
d'esprit de parti qu'en 1830, et, par ma position, je n'tais en
contact qu'avec les vainqueurs. En 1830, au contraire, je me suis
trouve au milieu des deux partis, porte de situation pour les uns,
de raisonnement pour les autres et d'affection pour tous deux.

Une chose m'a beaucoup frappe dans ces vnements, c'est que, pendant
les trois premiers jours, en 1814 comme en 1830, les bons sentiments,
la loyaut, le dsintressement, l'amour du pays, ont domin, et que,
ds le quatrime, les mauvaises passions, l'ambition, les intrts
personnels se sont empars des vnements et ont russi, en
vingt-quatre heures,  gter tout ce qui jusque-l avait t de nature
 faire battre les coeurs haut placs.

L'gosme de quelques individus a extrait du poison de la gnrosit
des masses. C'est la seule similitude admissible entre ces deux
catastrophes. Ni les acteurs, ni les scnes, ni les rsultats ne se
sont ressembls dans cette chute si rapide de deux gouvernements
suicids.


(26 JUILLET.)

Le lundi 26 juillet 1830, je me trouvais seule de ma famille  Paris
o je faisais arranger un logement dans la rue d'Anjou. Je parlais 
des ouvriers, lorsque, sur les premires heures, on vint me dire, que
le duc de Raguse tait dans mon cabinet.

Je ne le voyais jamais le matin; cependant, comme il tait tabli 
Saint-Cloud, cela ne m'inspira aucun tonnement. Eh bien, me dit-il,
on nous fait de belle besogne! Je crus  une plaisanterie sur les
grogneries qu'il pouvait m'avoir entendu faire aux ouvriers. Je
rpondis en riant, et nous changemes quelques phrases sans nous
comprendre. Mais, bientt, je reconnus mon erreur. Il avait la
physionomie altre. Il me dit ces folles ordonnances. Il me rapporta
comment la nouvelle lui en tait parvenue,  dix heures, par un de ses
aides de camp qui avait rencontr, dans la cour de Saint-Cloud, un
officier arrivant de Paris et exprimant une joie extravagante.

tonn, mais incrdule, le marchal avait envoy chercher le
_Moniteur_  l'tat-major, on ne l'y avait pas reu, puis chez le
premier matre d'htel, il n'y tait pas arriv. Enfin il avait crit
au duc de Duras pour lui demander le sien. J'ai vu la rponse. Elle
portait qu'un seul exemplaire du _Moniteur_ tait arriv 
Saint-Cloud; le Roi l'avait reu et envoy, sans l'ouvrir,  madame la
duchesse de Berry.

Le marchal avait ensuite appris que cette princesse avait rapport ce
fatal _Moniteur_ au Roi lorsqu'il montait en voiture, s'tait presque
mise  ses genoux, lui avait bais les mains en disant: Enfin vous
rgnez! mon fils vous devra sa couronne, sa mre vous en remercie. Le
Roi l'avait embrasse fort tendrement, avait mis la gazette dans sa
poche et tait parti pour Rambouillet sans dire un mot aux autres.

 Saint-Cloud, on ne savait ce qui se passait que par les survenants
de Paris. Le marchal, fort en peine, tait venu chez lui rue de
Surne, avait fait demander le _Moniteur_  monsieur de Fagel, le
ministre de Hollande, son voisin, et il venait d'en achever la lecture
lorsqu'il accourut chez moi. (J'entre dans ces dtails parce qu'il est
curieux de voir l'incurie avec laquelle on laissait dans l'ignorance
l'homme destin _in petto_  soutenir le coup d'tat.)

Aprs ce rcit, il ajouta: Ils sont perdus. Ils ne connaissent ni le
pays, ni le temps. Ils vivent en dehors du monde et du sicle. Partout
ils portent leur atmosphre avec eux, on ne peut les clairer, ni mme
le tenter; c'est sans ressource!

--Mais vous tes perdu aussi, monsieur le marchal! Vous allez vous
trouver horriblement compromis dans tout ceci. Vous perdez par l
votre seule explication pour 1814. Vous compreniez, dites-vous, qu'il
fallait vous sacrifier pour obtenir au pays des institutions
librales! O sont-elles maintenant?

Le marchal soupira profondment: Sans doute ma position est
fcheuse, reprit-il; mais, tout en me dsolant de ce qui arrive, en
regrettant surtout avec le bien si facile  faire les maux qui vont
tomber sur nous, je suis personnellement plus tranquille depuis la
lecture du _Moniteur_. Certes, je ne me mlerai de rien  moins d'y
tre forc par mon service militaire. Or la rsistance sera toute
constitutionnelle et morale; on refusera l'impt... le gouvernement
croulera si le ministre n'est pas chass, et je n'ose l'esprer.
Mais, en admettant mme qu'une rsistance ouverte appelt
l'intervention des troupes, ce ne serait jamais qu' l'poque des
lections; elles sont fixes au 3 septembre; mon service finit le 31
aot. Ds le lendemain, j'aurai fait vingt postes sur la route
d'Italie et j'y resterai au moins tout l'hiver. Je ne veux pas me
retrouver une seconde fois dans une situation o les devoirs sont
complexes. N'ayez donc aucun souci particulier pour moi; il n'y en a
que trop  prendre de ce qui se passe!

Nous continumes  nous lamenter,  craindre,  nous effrayer, 
prvoir les malheurs du pays; mais assurment nos prvoyances taient
bien loin encore de la ralit. Il me quitta en promettant de venir
passer le samedi suivant  ma campagne. Je ne l'ai pas revu depuis.

Je pensais bien  ce moment qu'il n'aurait pas d retourner 
Saint-Cloud; j'entrevoyais une belle et noble lettre  crire en
rappelant les vnements de 1814. Mais il n'tait pas assez
indpendant de fortune pour que j'eusse os la lui conseiller, lors
mme que ma liaison avec lui et t aussi intime que l'absence et le
malheur l'ont rendue depuis. D'ailleurs, ces choses-l, pour tre bien
faites, doivent tre spontanes.

Je sortis selon mon habitude et je fus trs frappe de l'aspect des
physionomies: elles portaient une curiosit sombre. Les gens qui se
connaissaient s'arrtaient pour se parler. Les autres s'interrogeaient
de l'oeil en passant. Si un visage calme se rencontrait, on se disait:
Celui-l ne sait rien encore.

Cela est si vrai que, lorsque, le lendemain, tout le monde a su, tout
le monde s'est regard, et tout le monde s'est entendu. Il n'y a pas
eu de conspiration.

C'est mme dans cette unanimit d'indignation qu'il faut chercher la
cause de l'extraordinaire magnanimit de ce peuple soulev. Il
reconnaissait partout des complices et en voyait mme dans ces soldats
qui tiraient sur lui. Mais n'anticipons pas sur les vnements; ils
vont assez vite.

Le soir, je vis quelques personnes, dans l'opposition au ministre
Polignac, mais attaches  la Restauration. Toutes taient dsoles.
On se perdait en conjectures. On croyait  de grandes rsistances,
mais constitutionnelles. Les lettres closes ayant t envoyes aux
dputs; ils arrivaient de moment, en moment. Cet appel tait-il la
suite de l'impritie accoutume, ou bien les rassemblait-on dans des
intentions hostiles et pour svir contre eux? Il y avait matire 
deviser, et nous n'y manqumes point.

L'ambassadeur de Russie, le plus irrit, le plus vhment de nous
tous, nous raconta avoir rencontr le comte Appony, sortant du cabinet
du prince de Polignac, trs satisfait, et allant expdier  Vienne un
courrier porteur de ces bonnes nouvelles.

Pozzo ne partageait ni cette confiance ni cette joie. Il tait entr 
son tour dans le cabinet o il avait trouv le ministre, calme et
enchant de lui-mme, rptant qu'il tait plus constitutionnel que
personne, si ce n'tait le Roi; tout irait  merveille, il ne
comprenait pas mme d'o pouvait natre l'inquitude et il avait fini
par dire: Soyez tranquille, monsieur l'ambassadeur, la France est
prpare  accepter tout ce que le Roi voudra et  l'en bnir.

Dans la soire, on jeta quelques pierres  la voiture vide du
ministre; son cocher fut lgrement atteint, mais elle rentra 
l'htel dont on ferma la porte cochre. Le groupe qui la poursuivait
se dispersa; sans doute monsieur de Polignac triompha et crut l'orage
dissip. Nous nous sparmes fort tard et bien tristes.

Si je voulais raconter tout ce qui est venu ensuite  ma connaissance
et les dtails appris depuis, il y aurait bien long  dire, mais je
m'attache  crire uniquement ce que j'ai vu, ou entendu moi-mme, et
dans le temps[1].

         [Note 1: Il y a pourtant un fait dont j'ai la certitude, il
         peint tellement le prince de Polignac que je ne puis rsister
          le citer. Le dimanche soir, les ordonnances tant signes
         et tandis qu'on imprimait le _Moniteur_, monsieur de Polignac
         dans son plus intime intrieur, entour de gens sur lesquels
         il pouvait entirement compter, mit la conversation sur les
         discours du trne pour l'ouverture des Chambres. Pendant une
         heure et demie, il en discuta chaque parole, accueillant les
         objections et les combattant ou les admettant, comme la plus
         srieuse chose du monde.

         On ne comprend pas comment, dans de pareilles conjectures,
         l'homme sur lequel pesait une si grande responsabilit
         pouvait avoir le sang-froid, ou plutt la purilit d'une
         telle comdie, ni ce qui pouvait l'amuser dans une
         mystification faite  des gens tout  fait dans sa
         dpendance.]


(27 JUILLET.)

Le mardi vingt-sept, j'appris, par une trentaine d'ouvriers de
diverses professions, qui travaillaient chez moi et venaient de
diffrents quartiers, l'agitation rpandue dans la ville. J'en trouvai
beaucoup parmi eux, mais fonde sur des raisonnements si sages que
j'en fus surprise.

Je ne puis m'empcher de consigner ici une remarque faite  cette
poque. J'avais arrang une maison en 1819 et employ les mmes sortes
d'ouvriers qu'en 1830; mais, dans ces dix annes, il s'tait tabli
une telle diffrence dans les faons, les habitudes, le costume, le
langage de ces hommes, qu'ils ne paraissaient plus appartenir  la
mme classe. J'tais dj trs frappe de leur intelligence, de leur
politesse sans obsquiosit, de leur manire prompte et scientifique
de prendre leurs mesures, de leurs connaissances chimiques sur les
effets des ingrdients qu'ils employaient. Je le fus encore bien
davantage de leurs raisonnements sur le danger de ces fatales
ordonnances. Ils en apercevaient toute la porte aussi bien que les
rsultats.

Si ceux qui nous gouvernaient avaient eu la moiti autant de
prvoyance et de prudence, le roi Charles X serait encore bien
paisiblement aux Tuileries.

Sans doute une population ainsi faite tait impossible  exploiter au
profit d'une caste privilgie; mais, si on avait voulu entrer dans le
vritable intrt du pays, elle se serait montre facile autant que
sage; et on aurait trouv secours et assistance dans le bon sens des
masses contre l'effervescence de quelques brouillons. Malheureusement,
le Roi et la nation se tenaient mutuellement pour incompatibles.

Les rcits qu'on m'avait faits ne m'avaient cependant pas suffisamment
alarme pour me dcider  rester chez moi.  quatre heures, je montai
en voiture avec le projet d'aller chez des marchands de la rue
Saint-Denis.

Un de mes gens prtendit qu'il y avait du bruit de ce ct. Je me
dcidai  utiliser ma sortie en allant faire ma visite  Neuilly.
J'tais depuis peu de semaines en grand deuil de mon mari et, avant de
retourner  la campagne, je voulais aller remercier des bonts que les
princesses m'avaient tmoignes  cette occasion.

Madame la duchesse d'Orlans se promenait dans le parc; je n'avais
rien d'assez intressant  lui dire pour l'y suivre.

Je trouvai Mademoiselle chez elle, dsole des ordonnances, trs
inquite de l'effervescence populaire dont je lui parlai, et fort
impatiente surtout de la crainte que le nom de son frre ft
compromis. Elle me dit ces propres paroles: Sans ces deux crmonies
de la messe du Saint-Esprit et de l'ouverture des Chambres o il nous
fallait assister et la misrable attrape qu'on nous a faite, nous
serions partis samedi pour Eu et en dehors de toute cette bagarre.
Quand j'y pense, je suis prte  m'en arracher les cheveux.

Si son intention tait de me mystifier, elle y a parfaitement russi;
car, encore  l'heure qu'il est, je suis persuade de sa bonne foi.
Elle admettait que les ordonnances devaient amener des catastrophes;
mais, comme tout le monde, elle prvoyait la rsistance dans une
classe qui ne la proclame pas  coups de pierres. Le refus de l'impt,
l'impossibilit de gouverner contre une opposition gnrale,
manifeste par tous les moyens lgaux, lui semblait le danger de la
situation o le Roi venait de s'engager. Nous en causmes longuement;
mais il ne fut point question du remde que Neuilly pouvait
ventuellement fournir  une position devenue si critique.

De chez Mademoiselle, je passai chez madame de Montjoie. Je la trouvai
aussi fort agite, fort inquite et dsespre qu'on ne ft pas  Eu.
Cela me parut tout  fait l'impression de la maison.

Je m'avanai davantage avec elle, et nous parlmes des chances
possibles que tant de fautes pouvaient amener. Elle me rpta ce
qu'elle m'avait mille fois dit: Monsieur le duc d'Orlans tait le
plus fidle sujet du Roi _en France_, mais il ne le suivrait plus 
l'tranger.

Il nous fallait bien admettre l'impossibilit que son nom ne ft pas
mis en avant, dans de pareilles conjonctures, mme  son insu et
malgr lui. Vingt fois depuis un an j'avais entendu dire, en parlant
du Roi et de ses ministres, Ils travaillent  faire le lit des
Orlans.

Elle me raconta  ce sujet ce qui s'tait pass le mercredi prcdent.
Monsieur le duc d'Orlans, tant fort enrhum et se plaant sur le
perron  la sortie d'un grand dner, avait mis son chapeau. Il en
avait fait une faon d'excuse. Monsieur de Smonville avait rpondu
tout haut:

Nous vous le passons, Monseigneur, en attendant la couronne.

--Jamais, monsieur de Smonville,  moins qu'elle ne m'arrive de
droit.

--Ce sera de droit, Monseigneur; elle sera par terre; la France la
ramassera et vous forcera  la porter.

Concevez-vous monsieur de Smonville? ajouta madame de Montjoie, de
tenir de pareils propos, je les ai entendus; dix personnes ont pu les
entendre comme moi.

--Je comprends, rpondis-je, qu'il croit la partie perdue encore bien
plus que nous.

--Mon Dieu, si le Roi voulait, pourtant, il y a encore de grandes
ressources.

--Oui, mais, hlas! il ne voudra pas.

--Mais qu'arrivera-t-il alors?

--Qui peut le prvoir? beaucoup de malheurs sans doute!

--Et pensez donc s'il y a une guerre civile! et monsieur le duc de
Chartres qui sert dans l'arme! que fera-t-il? C'est  tourner la
tte!

Notre causerie se prolongea. Madame la duchesse d'Orlans ne rentrait
pas; l'heure avanait. Je chargeai madame de Montjoie de mes hommages
respectueux et je revins  Paris.

Rien n'y annonait, dans le quartier que je traversai, le tumulte de
la soire. Peut-tre les rues taient-elles moins populeuses que de
coutume. Il y avait eu, me dit-on, du bruit  la porte Saint-Martin,
et des groupes dans divers autres quartiers. Nous tions si persuads
que ce n'tait pas l le genre de rsistance  craindre que j'y
attachai peu d'importance.

Aucun des ouvriers travaillant chez moi n'tait revenu depuis l'heure
du dner. Un carrossier, un marchal, un serrurier, logeant vis--vis
de chez moi, taient galement privs de leurs ouvriers depuis trois
heures. C'est la premire chose qui me donna  penser.

Bientt, chaque quart d'heure amena des rvlations sur les vnements
si graves dont un avenir bien prochain tait gros. Les mmes
personnes, qui s'taient runies la veille chez moi, arrivrent
successivement, et toutes apportaient des nouvelles prenant un
caractre de plus en plus alarmant.

J'appris que le duc de Raguse tait tabli aux Tuileries. Vers les six
heures, traversant un groupe en tilbury, il avait couru quelques
risques sur les boulevards. Il y avait eu des barricades faites.  la
vrit, elles avaient t dtruites par la garde, mais le peuple n'en
paraissait que plus anim. On disait mme quelques coups de fusil
tirs de part et d'autre.

Monsieur Pasquier alla aux nouvelles chez madame de Girardin o il y
avait toujours assez de monde.

L'ambassadeur de Russie arriva. Un de ses secrtaires avait vu, sur la
place de la Bourse, un homme mort autour duquel on haranguait.
L'ambassadeur lui-mme aurait pu servir d'orateur. Il s'anima et nous
fit un morceau sur le droit imprescriptible des nations de s'opposer
au renversement de leurs institutions et de chtier les rois parjures.
Il s'tonna qu'on trouvt un seul homme  opposer  l'insurrection,
lorsque la lgalit tait si videmment de son ct, blma le marchal
Marmont de chercher  la combattre, et fut d'une vhmence qui nous
frappa tous.

Nous nous la sommes souvent rappele depuis, en lui entendant tenir un
langage si diffrent, et accuser le duc de Raguse comme coupable pour
n'avoir pas, ds ce mardi o il n'y avait encore que de l'agitation et
quelques groupes, mitraill les habitants de Paris.

Monsieur Pasquier avait trouv le mnage Girardin seul, la femme fort
abattue et fort triste, le mari fort tranchant et fort jactant, disant
qu'il fallait en finir avec toute cette canaille, imposer silence aux
mcontents en leur inspirant la terreur, et gouverner par le sabre.
C'tait un petit moment d'effervescence  subir; il n'aurait pas de
suite, etc. Cependant, il confirma la nouvelle que la gendarmerie
avait charg; il y avait eu quelques personnes tues et blesses. Une
barricade, forme avec un omnibus et quelques charrettes renverses 
l'entre de la rue de l'chelle, avait t faite par le peuple et
dtruite par la garde. Le sang avait coul  la place du Palais-Royal.
Monsieur de Girardin en esprait les plus heureuses consquences.

Nous apprenions, en mme temps, que la place Louis XV, la place
Vendme et le Carrousel taient remplis par l'artillerie canons en
tte, mches allumes. Cela ne m'effraya pas beaucoup. J'avais souvent
entendu dire au marchal que, dans les effervescences populaires, il
fallait faire un grand dveloppement de force pour frapper les
imaginations et tre dispens d'user de rigueur.

Nous nous sparmes sur les minuit, aprs avoir reu le rapport de
deux hommes envoys, l'un  la place de Grve, l'autre  la porte
Saint-Denis. Tout tait tranquille. Sans doute nous tions trs
proccups, mais personne, je crois, ne s'attendait  l journe du
lendemain.


(28 JUILLET.)

Le mercredi, en entrant chez moi, on me dit qu'aucun de mes ouvriers
n'avait paru; il en tait de mme chez tous les voisins. Ne croyant
pourtant pas la situation assez grave pour changer mes projets et
devant retourner  la campagne le lendemain, je voulus aller chez mes
banquiers, messieurs Mallet, o j'avais affaire.

Je me dcidai  sortir tout de suite, pensant bien que, s'il devait y
avoir du bruit, ce serait plus tard. Je fis mettre mes chevaux et, sur
les dix heures, je montai en voiture. J'allais dans la rue du
Mont-Blanc. J'avertis mon cocher de passer par les rues, au lieu de
prendre les boulevards, et de tourner bride s'il voyait des
rassemblements. Je ne laissai pourtant pas d'tre fort effraye.

Depuis le milieu de la rue des Mathurins, et dans toutes les rues
transversales, les lanternes taient coupes et gisaient fracasses
sur le pav.  chaque porte, il y avait un groupe de femmes et
d'enfants portant la terreur sur leur visage. Les insignes royaux qui
dcoraient la boutique de Despilly, le marchand de papier, avaient t
arrachs et jets par terre.

Le portier de messieurs Mallet fit quelques difficults pour ouvrir la
porte cochre; enfin il s'y dcida; ma voiture entra et il la ferma
avec une prcipitation qui ne calma pas mon inquitude. Je montai au
bureau o ces messieurs furent fort tonns de me voir; ils
m'engagrent  rentrer chez moi et  ne plus en sortir.

Pendant que je signais quelques papiers essentiels, ils me racontrent
que, vers six heures du matin, des groupes assez considrables
s'taient ports sur les boutiques des armuriers, les avaient pilles
sans qu'on pt s'y opposer. Partout on avait bris les lanternes et
renvers les armes royales des boutiques o elles taient places. 
la vrit, les propritaires n'avaient fait aucune rsistance et
avaient mme aid.

Il tait question de rtablir de fait la garde nationale pour protger
les personnes et les proprits. Messieurs Mallet avaient dj t 
leur mairie  cet effet. Ils allaient y retourner, et ils espraient
qu'avant la fin de la matine une garde nationale improvise serait en
activit dans tous les quartiers, non dans le but d'assister la
troupe, mais pour protger les gens tranquilles et s'opposer  un
pillage que les vnements de la matine prsentaient comme imminent.

Je rentrai plus effraye que je n'tais partie. Je retrouvai ma rue
parfaitement calme; seulement, par mesure de prcaution, les habitants
descendaient les lanternes, les serraient et effaaient les armes
royales l o elles se trouvaient.

On me remit un billet de monsieur Pasquier. Il s'informait si j'avais
quelque moyen de communiquer avec le duc de Raguse et m'engageait 
lui faire savoir que des gens bien instruits pensaient que la
rsistance militaire, oppose  un mouvement si gnral, amnerait des
catastrophes effroyables, quel qu'en ft le rsultat. On connaissait
ses lumires et son coeur et l'on pensait que le plus beau rle pour
lui tait de se placer comme mdiateur, en annonant  Saint-Cloud les
difficults (plus relles que peut-tre lui-mme ne le savait) dont il
se trouvait entour, et en y conseillant des concessions qui
pourraient encore tout sauver, si on se htait de les proclamer.

J'ai su depuis que ce billet avait t le rsultat d'une confrence,
tenue chez monsieur Pasquier, et dans laquelle monsieur Hyde de
Neuville avait cherch  le dcider  se rendre  Saint-Cloud pour
clairer le Roi sur sa position. Monsieur Pasquier avait reprsent
qu'il n'tait nullement propre  cette mission; il ne pouvait obtenir
du Roi de l'couter favorablement, ne possdant pas sa confiance.

Monsieur Hyde se trouvait dans la mme situation. Enfin l'abb de
Montesquiou, mieux vu  Saint-Cloud que ces messieurs, consentit  s'y
rendre[2], et c'tait pour appuyer les paroles dont il tait porteur
qu'on dsirait une dmarche du marchal. Il en avait pris l'initiative
depuis plusieurs heures, mais on l'ignorait.

         [Note 2: L'abb de Montesquiou, arrt  la barrire, ne
         parvint pas  Saint-Cloud.]

J'envoyai tout de suite chez le duc de Raguse savoir si on tait en
communication avec lui. Tous ses gens se trouvaient aux Tuileries.

Je reus un nouveau billet de monsieur Pasquier; il m'autorisait 
envoyer le premier au marchal. Je l'enveloppai dans quelques lignes
crites  la hte. Je ne savais comment les faire parvenir. Mon
mdecin se trouvait l et, voyant mon anxit, il se chargea de
remettre la lettre en main propre.

Il y russit, car, peu de temps aprs, je vis entrer dans ma chambre
monsieur de La Rue, aide de camp du marchal. Il l'envoyait me dire
qu'il tait trop tard. Toutes les propositions de conciliation avaient
t vainement tentes; les ordres de Saint-Cloud taient impratifs,
il ne lui restait plus qu' agir militairement. D'ailleurs, l'affaire
tait trop engage; il fallait, avant tout triompher de
l'insurrection.

Monsieur de La Rue ajouta qu'il venait de porter l'ordre de marche aux
colonnes: elles devaient s'avancer en balayant tout devant elles, et
probablement j'entendrais gronder le canon sous moins d'une
demi-heure.

Dieu nous en garde! m'criai-je. J'ignore quel en serait le rsultat
pour la monarchie; mais, si elle rchappe d'une pareille crise, elle
sera force de sacrifier tous ceux qui auront mitraill la population
parisienne dans une cause si odieuse  la nation!

Je lui fis la peinture de la position du marchal, de son impopularit
dans le pays, o les calomnies inventes en 1814 avaient encore cours,
du peu d'affection que lui portait la Cour, de la mfiance qu'il
inspirait aux partis ultra et jsuitique, enfin de la disposition o
serait tout le monde  l'offrir en holocauste. Si le marchal,
ajoutai-je, fait tirer un seul coup de canon, qu'il se fasse tuer, car
sa vie ne sera plus qu'une srie de malheurs!

J'tais fort anime et je parvins  persuader La Rue. Il devenait de
plus en plus soucieux et me rpondait toujours par cette exclamation:

Mais que faire! on tire sur nous; l'affaire est engage; il faut bien
commencer par la vider et mettre ces gens-l  la raison! Et
d'ailleurs il n'y a pas moyen de parler au marchal. Il a t oblig
de m'attirer dans l'embrasure d'une fentre pour me donner le message
que je vous apporte, et il a eu toute la difficult possible  trouver
un moment pour lire votre lettre.

--Pourquoi donc cela?

--Mais les ministres sont aux Tuileries, chez lui. Monsieur de
Polignac et son monde l'entourent et le gardent tellement  vue qu'en
tant nominativement le chef de tout il n'a pas la permission de dire
une parole, ou de faire un geste, sans les voir contrler.

--Tchez pourtant de lui faire comprendre combien il se sacrifie
inutilement. Parlez-lui surtout des dangers du pays auquel il est si
dvou.

--J'essaierai de lui rapporter vos paroles, car les miennes n'auraient
aucune influence. Il est accoutum  nous commander et non pas  nous
couter, et les conseils ne peuvent lui arriver utilement par notre
bouche. Au reste, votre message n'est pas le seul dont je suis charg.
J'ai rencontr Fabvier  votre porte. Arriv ce matin mme de Lyon, il
trouve les affaires bien diffrentes de ce qu'il les croyait; il vient
de parcourir la ville et de se recorder avec ses amis: Jusqu'
prsent, m'a-t-il dit, ils ne se sont mls de rien; mais, d'ici  une
heure, chaque groupe aura  sa tte un chef intelligent, un officier
capable et on s'en apercevra. Il ne faut pas s'y tromper, m'a-t-il
dit, le peuple est srieusement au jeu; le mouvement, pour tre
spontan, n'en est que plus violent et, ce qui le fera russir, c'est
de n'tre le rsultat d'aucune conspiration.

La Rue, comme de raison, avait rpondu  son ancien camarade:

Nous serons prts  bien recevoir ceux qui nous attaqueraient, et
nous aurons sur eux l'avantage de faire notre devoir.

--Devoir tant que tu voudras, mais dis au marchal que, s'il laisse
engager la partie srieusement, il peut la tenir pour perdue. La
troupe ne peut rien dans une ville contre une population unanime et
exaspre. Il y a encore un peu d'hsitation  commencer, mais, si une
fois on se sent tout  fait compromis, ce sera sans ressource.

Sans attacher par trop d'importance  un langage que Fabvier dans sa
position devait tenir, j'engageai pourtant monsieur de La Rue 
rpter ses paroles au marchal devant les personnes dont il tait
obsd, afin d'avertir que les insurgs seraient dirigs
militairement. Ils le furent, en effet, et bien habilement.

Tout de suite aprs le dpart de monsieur de La Rue, je fis prvenir
monsieur Pasquier de la rponse peu satisfaisante qui m'tait
parvenue; puis je me pris  ruminer sur ce que La Rue m'avait dit du
peu d'tat qu'obtiendraient des paroles passant par sa bouche.

Je savais que nul plus que monsieur Arago n'avait crdit sur l'esprit
du marchal; je lui crivis pour l'engager  se rendre tout de suite 
l'tat-major et  y user de son influence pour sauver le pays, le
trne et son ami de la ruine prochaine dont ils taient menacs. Je
fis monter un homme  cheval pour se rendre par les boulevards
extrieurs  l'Observatoire.

 peine tait-il parti que j'entendis le premier coup de canon. Je ne
puis peindre l'effet qu'il produisit sur moi; je jetai un cri et,
cachant ma tte dans mes mains, je restai immobile pendant quelques
minutes.

Tous nos soins devenaient superflus; le sort en tait jet, le pays,
le trne, les individus, tout tait en jeu! Il n'y avait plus qu'
attendre, en tremblant, le rsultat de si funestes chances.

Je passais tout mon temps  la fentre. Bientt je vis arriver une
patrouille de soldats. En dbusquant dans la rue, ils commencrent par
y tirer une douzaine de coups de fusil quoique tout y fut compltement
pacifique. Le comte Karoly, sortant de chez moi, pensa tre atteint
d'une balle qui vint frapper la borne de la porte.

Il n'y eut pas d'accident dans la rue d'Anjou, mais un voiturier,
tournant tranquillement sa charrette, fut tu dans la rue de Surne.
Cette inutile dmonstration anima vivement les gens de mon quartier.

Jusque-l, ils stationnaient silencieusement  leurs portes et  leurs
fentres.  dater de ce moment, les maisons furent abandonnes; on se
forma en groupes dans la rue et tout ce qui tait valide se prpara 
la dfense. Ce fut le signal de l'hostilit. Cette imprudente
patrouille se runit bientt  un corps plus considrable dans la rue
du Faubourg-Saint-Honor, et nous entendmes une fusillade fort vive
et assez longue, dont voici le motif.

Ainsi que je l'avais appris chez messieurs Mallet, les citoyens les
plus considrables s'taient ports  leur mairie dans l'ide de
rtablir une espce de garde nationale provisoire, protectrice des
citoyens tranquilles, mais ne prtendant pas soutenir le rgime des
ordonnances.

Le pouvoir, mal instruit, ou plus mal inspir, avait envoy partout
des troupes pour expulser violemment ces personnes des mairies. Elles
s'y taient dfendues, et ces attaques simultanes sur douze points de
la capitale avaient achev d'exasprer une population que le bruit des
dcharges n'animait dj que trop.

Cet pisode fini, je vis arriver, frisant les murs, Chavernac, mon
mdecin. Il venait me dire que ma lettre avait t remise par lui  un
aide de camp du marchal (Je le savais, puisque la rponse m'tait
parvenue. Il tait rentr chez lui,) et me raconta qu'un rassemblement
considrable de gens du peuple, ayant  sa tte un homme vtu ou
plutt _dvtu_ comme eux, tait venu frapper  sa porte. Il tait
descendu leur parler.

Le chef lui avait demand trs poliment s'il avait des armes  leur
prter. Il avait rpondu ngativement, la maison n'tant habite que
par lui et des femmes. On lui avait fait beaucoup d'excuses de l'avoir
drang. Pour n'tre pas en reste de civilit, il avait, de son ct,
tmoign le regret de n'avoir pas d'armes  offrir  ces messieurs.

Ah! monsieur, nous en sommes bien srs. Quel franais ne s'associe
pas, au moins de coeur,  notre noble cause?

Chavernac vit ce mme groupe aller frapper  la porte suivante o on
lui donna deux grands pistolets et quelques balles. Il possdait dj
une douzaine de fusils et autant de pistolets recueillis probablement
de la mme faon. Au reste, ces collectes eurent lieu dans presque
tous les quartiers de Paris; et, ce qui est aussi singulier que la
douceur avec laquelle les refus taient accueillis, huit jours aprs,
la presque totalit de ces armes, dont beaucoup taient de prix,
avaient t rapportes  leur propritaire.

Vers cette heure, ou mme avant, on distribua une petite feuille du
journal _Le Temps_; elle racontait les vnements et excitait 
rsister  la troupe en promettant la victoire. Elle ne fut pas sans
influence.

Mon homme me rapporta la rponse d'Arago; il allait se rendre 
l'tat-major, sans en esprer grand succs mais pour n'avoir rien  se
reprocher et comme franais et comme ami.

Le bruit du canon semblait se ralentir. Tout  coup il reprit plus
vivement et videmment de plusieurs cts. Les fusillades
recommencrent aussi, mais elles s'taient loignes de nous. Les
portes se remeublrent de femmes, d'enfants et d'un petit nombre
d'hommes; plusieurs taient rinstalls  la mairie que la troupe
avait t force d'vacuer aprs l'avoir occupe un moment.

Je vis alors passer un homme portant un panier couvert comme les
marchands de gteaux. Il distribuait des cartouches; tout le monde en
acceptait, tout le monde les cachait. Il semblait n'y avoir qu'une
pense, qu'une volont, qu'une action dans toute cette grande ville.

Dj il tait vident que Fabvier avait eu raison. Des chefs
intelligents conduisaient les masses populaires.

Voici la tactique suivie; elle a t trop gnrale pour n'tre pas
combine.

Un groupe fort nombreux se formait devant les colonnes de la garde ou
de la ligne: ceux qui se trouvaient avoir des armes parmi eux se
mettaient en tte et tiraient sur la troupe. Celle-ci ripostait: si
quelques-uns des gens arms taient mis hors de combat, il s'en
trouvait d'autres tout prts  s'emparer de leurs fusils et de leurs
munitions.

Aprs quelques coups changs, une partie du groupe courait se placer
en avant. Les autres se prcipitaient dans les portes cochres qui
s'ouvraient toutes pour eux, montaient aux fentres, tiraient sur la
colonne pendant qu'elle passait, puis redescendaient dans la rue et
tablissaient une barricade derrire elle, y laissaient un petit
nombre de gardiens ou la confiaient aux habitants des environs et
allaient par les rues latrales rejoindre en courant le groupe
primitif qui s'augmentait de plus en plus, et recommenaient cent pas
plus loin  arrter la colonne en renouvelant la mme manoeuvre; si
bien que les troupes, qui avaient tant de peine  avancer, se
trouvaient dans l'impossibilit de rtrograder. Elles n'ont pu
regagner l'tat-major qu'au milieu de la nuit et en faisant de longs
dtours.

Vers le milieu de la journe, les munitions taient devenues communes;
on s'tait empar par ruse d'un magasin  poudre, gard seulement par
deux vtrans. Des charrettes la transportaient dans les rues et trs
ostensiblement dans le centre de la ville; les femmes s'occupaient 
faire des cartouches sur leurs portes. De notre ct, on se bornait 
les recevoir.

J'entendis un homme crier  son voisin par sa fentre, en lui montrant
deux cartouches: Quand j'en aurai six, je partirai. Un instant
aprs, je le vis dans la rue son fusil sur l'paule. Il fut rejoint
par le voisin; aprs un colloque fort court, celui-ci rentra chez lui,
en ressortit avec un sabr et un long pistolet et suivit la mme
route. Ces gens taient des pres de famille rangs et tranquilles;
mais je ne puis assez le rpter, car c'est l'explication de tout ce
qui s'est pass dans ces journes, la population entire tait
lectrise. Tout le monde prenait une part active aux vnements et
quelques-uns avec une nergie, un courage, un dvouement inous.

 la descente de la porte Saint-Martin, un des passages les plus
disputs, il se livra une vritable bataille. Un monsieur se trouvait
sans armes  ct d'un homme du peuple portant un fusil dont il ne
savait pas se servir:

Prtez-moi votre fusil, mon ami?

--Volontiers, monsieur, appuyez-le sur mon paule; cela vous sera plus
commode.

Un coup, deux coups furent tirs  la grande admiration du prteur
d'armes. Enfin la personne qui tirait s'aperut qu'il lui faisait un
rempart de son corps et lui vit attirer un de ses camarades prs de
lui pour le masquer tout  fait.

Ah! cela, mes amis, cartez-vous un peu, s'il vous plat; vous me
faites jouer un rle ridicule.

--Eh! mon Dieu, monsieur, qu'est-ce que cela fait que nous soyons
tus? Nous ne savons pas tirer, nous, vous voyez bien; mais vous,
c'est trs diffrent!

Cette histoire me fut raconte ds le lendemain, chez l'ambassadeur
de Russie qui trouvait cela admirable.

Revenons au mercredi. Les rues taient peu sres; on ne communiquait
gure; cependant je vis deux ou trois fois dans la journe monsieur
Pasquier, le duc et la duchesse de Rauzan qui, ainsi que monsieur de
Lafayette, logeaient dans la maison contigu  la mienne. Nous nous
instruisions mutuellement de tout ce que nous apprenions; c'tait pour
la plupart de vagues on-dit. Le canon demeurait toujours le plus
explicite des rapports qui nous parvenaient.

Vers la chute du jour, le bruit du tocsin, par toutes les cloches de
Paris, vint se joindre  celui de l'artillerie; il nous parut encore
beaucoup plus effrayant et plus lugubre.

Il faisait un clair de lune magnifique, une chaleur assommante, pas un
souffle d'air. Les bruits ordinaires d'une grande ville taient
suspendus; le son sinistrement monotone du tocsin, les dcharges
continuelles de coups de fusils et frquentes de coups de canon les
avaient remplacs. De temps en temps, des lueurs rouges, s'levant
au-dessus des toits, signalaient quelque incendie et ajoutaient encore
 la terreur  laquelle on tait en proie.

Je vis, au clair de la lune, un grand drapeau noir arbor sur le haut
de la Madeleine; je ne sais dans quel moment on l'y avait plac, mais
il rpondait parfaitement  nos impressions.

Je passai toute la soire  errer dans la cour, dans les escaliers,
aux fentres donnant sur la rue, recueillant les propos des voisins
rapports par mes gens, et tous de plus en plus alarmants: la moiti
de Paris tait brle, le duc de Raguse tait mortellement bless, le
gnral Talon tu; il ne restait pas un seul lancier, la rivire tait
rouge de sang vers, etc., etc.

Sur les onze heures, le feu se calma. Une demi-heure aprs le tocsin
cessa, et un silence des plus solennels s'tablit partout. Il tait si
imposant que je me surpris, moi-mme, parlant  voix basse  un de mes
gens qui, de son propre mouvement, s'offrit  aller  la dcouverte.
Deux autres, pousss d'une ardeur belliqueuse, taient alls  la
bataille; ceux-l n'taient pas rentrs. Le dernier missaire, actif
et intelligent, revint me dire, avant minuit, que, soldats et peuple,
tout se reposait mais restait sous les armes.

La crise n'tait rien moins que finie. On recommencerait  se battre
plus vivement le lendemain matin si toutefois les troupes restaient
fidles, car on lui avait assur que deux rgiments avaient dj pass
du ct du peuple.

Quoique peu tranquillise par ce rapport, je me dcidai  me jeter
quelques heures sur mon lit sans esprer y trouver beaucoup de repos.


(29 JUILLET.)

Le jeudi 29,  six heures, le calme durait encore; mon matre d'htel,
sorti  quatre, avait couru la ville. Il n'avait vu aucune troupe,
mais beaucoup de barricades gardes par des gens arms ayant pass la
nuit. Elles servaient de centre de runion  ceux qui venaient les
rejoindre.

Partout on obissait aux lves de l'cole polytechnique: ils
portaient seuls un uniforme et s'taient empars de l'autorit. Il en
avait vu un arrivant  la place de la Bourse, mont debout sur le
devant d'une charrette  deux chevaux, son pe  la main, l'agitant
devant lui en rptant constamment: loignez-vous, c'est de la
poudre; loignez-vous, il y a du danger.

Cette poudre, tout bonnement jete dans la charrette, fut distribue 
des gens, hommes et femmes, assis sur les marches de la Bourse o une
fabrication de cartouches s'tait tablie. D'autres personnes,
galement empresses, allaient les distribuer dans les barricades, et
tous les voisins y portaient des vivres et des rafrachissements.

Les blesss trouvaient partout des asiles et des soins, et les morts
servaient  exciter l'enthousiasme. Il faut ajouter cependant, 
l'honneur de la population parisienne, qu'anime de cet esprit de
rsistance comme un seul homme et mettant en commun tous ses moyens
pour vaincre la troupe, elle n'avait aucune animosit contre le
soldat. On lui prodiguait des soins s'il tait bless, mais, tant
qu'il avait l'arme au bras, on le voyait prir sans lui donner le
moindre regret.

L'homme qui rentrait me confirma le rapport de la veille au soir sur
l'imminence du combat qui allait recommencer. Il avait rencontr un
palefrenier  moi. Vainement il avait voulu le ramener: il s'tait
dj battu et voulait continuer. Un autre tait revenu panser ses
chevaux et se prparait  repartir. Je le fis rester cependant; je
pensais srieusement  quitter Paris.

Prvoyant des difficults  franchir les barrires, j'crivis un
billet bien triste au duc de Raguse, en lui demandant un
laissez-passer, et je donnai les ordres pour mon dpart. Je voulais
aller rejoindre ma famille  Pontchartrain.

J'crivis aussi  monsieur Pasquier pour lui dire adieu et lui
demander s'il avait des commissions. Pendant que je faisais mes
prparatifs, on vint m'apprendre le retour de madame de Rauzan, partie
depuis une demi-heure; Sa voiture avait t arrte de tous les cts
par des barricades impossibles  franchir et  viter.

On me rapporta la rponse du marchal; c'tait un laissez-passer
contresign par monsieur de Choiseul. Le marchal l'avait remis
lui-mme  mon homme qu'il connaissait en lui disant: Louis, voil ce
que demande madame de Boigne, mais dites-lui de ne se point presser;
tout sera fini d'ici  peu d'heures, j'espre, comme elle le souhaite,
et je pense pouvoir aller chez elle dans la journe.

Pauvre homme, il tait bien dans l'erreur! Je donnai connaissance de
ce message  monsieur Pasquier; il m'engagea fort  ne pas essayer de
sortir de Paris. J'tais combattue par la crainte d'inquiter mes
parents. J'hsitais encore lorsque le feu recommena (il pouvait tre
huit heures du matin) et, au mme moment, des coups de pioches
retentirent dans ma rue.

Je mis la tte  la fentre et je vis deux ou trois hommes commenant
 enlever des pavs dans la rue du faubourg Saint-Honor. Ils furent
bientt au nombre de vingt-cinq  trente, puis de cinquante. En moins
d'un quart d'heure, il y eut une double barricade fort haute dans la
rue du Faubourg qui fut immdiatement accompagne d'une transversale
dans la rue d'Anjou. La mme prcaution fut prise simultanment  la
croise de la rue de Surne et probablement dans tout le quartier.
Bientt on abattit les arbres de l'alle de Marigny pour faire des
estacades  la place Beauveau.

J'ai vu faire ces barricades sous mes yeux, et je puis affirmer,
qu'except le zle et l'empressement avec lequel on travaillait, rien
ne tmoignait une effervescence extraordinaire. C'taient, pour la
plupart, les habitants de la rue qui les levaient. Pas de cris, pas
de rixes, beaucoup de tranquillit et d'activit.

L'oeuvre accomplie, quelques hommes arms restaient pour la garder,
les autres s'loignant. Je ne vis aucun chef dirigeant; tout semblait
se faire d'inspiration. On avait mnag de chaque ct de la barricade
un trs petit passage, pour les pitons; l'usage en tait libre 
chacun, personne n'y mettait empchement. Je parle des barricades que
j'ai vu tablir; plusieurs taient autrement faites et incommodes 
franchir.

Il n'y avait plus moyen de songer  partir; j'en fus soulage. Rien
n'est plus difficile dans de pareilles circonstances que de prendre
une dcision.

Ma femme de chambre m'amena une madame Garche, marchande de la rue du
Bac. Cette femme avait mari sa fille dans le quartier de la Halle.
Elle avait appris, le mercredi matin, que la jeune femme souffrait
pour accoucher et mme tait en danger.

Deux fois elle s'tait mise en route pour l'aller trouver; elle
n'avait pu passer aucun pont; on se battait sur tous. Enfin, vers les
minuit, elle tait parvenue jusqu'au Carrousel. On avait voulu la
renvoyer; cependant elle s'tait glisse le long des murs. Arrive 
un endroit ouvert, o la lune donnait en plein, elle fut aperue. Un
officier voulut la faire retourner. Elle le suppliait de la laisser
passer, lorsqu'elle entendit ordonner en jurant de la chasser. C'est
le marchal, dit l'officier, allez, allez vite. Inspire par son
courage de mre, cette pauvre femme courut droit au marchal. Elle lui
conta sa position; il se retourna  un aide de camp et lui dit: Allez
donc dire aux guichets qu'on ne laisse passer personne; puis, se
tournant vers madame Garche, Venez, madame, donnez-moi le bras. Il
la conduisit jusqu'au dernier poste; en la quittant, il ajouta:
Htez-vous, jetez-vous tout de suite dans les plus petites rues et
n'en sortez pas, Dieu protge les bonnes mres! En effet, elle tait
arrive heureusement chez sa fille; elle l'avait trouve accouche et
bien.

En cherchant  regagner le faubourg Saint-Germain par le pont d'Ina,
elle s'tait arrte chez ma femme de chambre, son amie. Elle parlait
du marchal les larmes aux yeux, et, au milieu de tant de gens qui
blasphmaient son nom, il tait doux pour ses amis de l'entendre ainsi
bnir.

Au reste, on juge bien diffremment les mmes actions selon le point
de vue o l'on se trouve plac. Monsieur de Rauzan avait t de grand
matin  l'tat-major chercher aussi un laissez-passer dont, comme on
l'a dj vu, il n'avait pu profiter. Il avait, me dit-il, assist 
une espce de conseil de ministres, si une runion o tout le monde
tait admis mritait ce titre.

Le marchal tait absent: il fallait son autorisation pour un parti 
prendre; monsieur de Rauzan alla le chercher dans la rue de Rohan; il
le vit se mettre en travers devant des canons pour les empcher de
tirer sur un groupe o, parmi un trs petit nombre de gens arms, il
voyait des femmes et des enfants.

Monsieur de Rauzan trouvait cela une grande purilit. Il aurait, je
crois, volontiers dit une lchet, s'il avait trouv un auditoire plus
bnvole. Il tait dsol d'avoir t arrt dans son dpart. Sa
visite aux Tuileries ne lui avait pas inspir une grande scurit,
malgr la jactance de monsieur de Polignac dont, il faut lui rendre
cette justice, il tait encore plus rvolt que de l'humanit du
marchal.

Le feu sembla se ralentir. Monsieur Pasquier vint chez moi. Il
m'expliqua le message du marchal. Les ministres taient partis pour
Saint-Cloud, et on avait lu sur la place Vendme une dclaration
portant la suspension des hostilits et le retrait des ordonnances.
(Cela s'est ni depuis, mais il y a certainement eu une proclamation
faite par le gnral de Wall sur la place Vendme). On pouvait enfin
esprer la solution de cette affreuse crise.

Un instant aprs, Arago arriva avec son fils. Il avait, me dit-il,
fait de vains efforts pour parvenir jusqu'aux Tuileries, les
hostilits ayant recommenc du ct du Louvre et du faubourg
Saint-Germain. Au reste, il ne pensait pas avoir plus de succs auprs
du marchal que la veille. Il avait puis tous les arguments, mais il
s'obstinait  ne voir que sa position militaire; il lui avait dit:

Mon ami, j'ai sacrifi une fois le soldat au citoyen; cette fois, je
veux sacrifier le citoyen au soldat. Cela ne me russira peut-tre pas
mieux; mais j'ai trop souffert de la premire situation, tout en me
rendant justice sur les motifs qui m'ont conduit, pour m'y exposer de
nouveau. Voulez-vous qu'on puisse dire: On trouve toujours Marmont
quand il s'agit de trahir?

Et il portait ses mains sur son front avec dsespoir: Suis-je assez
malheureux de me trouver une seconde fois dans une position o les
devoirs se combattent si cruellement!

Au reste, Arago me confirma le rapport de monsieur de La Rue sur
l'obsession des gens dont le duc de Raguse tait entour, et sur la
difficult de l'entretenir un moment. Il me raconta l'absurde propos
de monsieur de Polignac et l'air niais avec lequel il avait rpondu:
Eh bien! _on_ tirerait aussi sur la troupe si elle se runissait au
peuple.

De mon ct, je lui rapportai le message du marchal, et je lui appris
qu'il n'avait obtenu aucune rponse de Saint-Cloud  la dmarche faite
la veille par les commissaires.

Si le marchal, reprit Arago, n'a pas de nouvelles de Saint-Cloud, je
suis moi, en revanche, plus avanc que lui. Monsieur le Dauphin m'a
expdi un courrier porteur d'un billet de sa main.

--Vraiment! et que vous dit-il?

--Il me demande le degr exact du thermomtre dans la journe d'hier.

Les bras tombent  pareille rvlation! Pour ne pas la traiter de
fable, il faut savoir que, dans leur intrieur, les princes de la
famille royale s'occupaient extrmement de l'tat du ciel, non dans
l'intrt de la science, mais dans celui de la chasse. L'usage tait
tabli entre eux de se faire part chaque jour de leurs observations;
et le plus ou moins d'exactitude de leur thermomtre et de leur
baromtre tait devenu une sorte de proccupation, surtout pour
monsieur le Dauphin. Or, dans leur existence si minemment princire,
rien ne drangeait ces niaiseries habituelles, devenues une sorte
d'tiquette.

L'homme que j'avais envoy le matin  l'tat-major s'tait muni pour
revenir d'une carte  l'aide de laquelle il prtendait pouvoir y
retourner. Nous remarqumes, en effet, qu'elle portait la permission
de circuler pour le service de monsieur le marchal.

Arago se mit  crire une lettre o il lui disait la ville entire
souleve, la population de toutes les classs en pleine insurrection,
les runions politiques s'organisant. Il avait connaissance de
beaucoup de gens y prenant part; on lui avait dj fait des
propositions; il tait question d'un gouvernement provisoire; la
cocarde tricolore tait dcide; le Roi ne conservait de chance qu'en
l'adoptant et en proclamant l'abandon du systme absolutiste qui
allait amener une guerre civile dont il serait incontestablement
victime.

Pour lui, duc de Raguse, il y avait encore un beau rle de mdiateur 
jouer, mais pas un instant  perdre. La retraite des ministres l'ayant
laiss seul matre  Paris, il fallait proclamer l'amnistie sur ce
qui s'tait pass, faire des conditions au Roi et le sauver malgr lui
en mettant les troupes en position de passer du ct o l'on cderait
aux vritables besoins du pays.

J'ajoutai quelques mots  cette lettre d'Arago, et je la remis  mon
homme en lui recommandant de ne pas s'exposer.

 peine tait-il parti que le bruit des fusillades recommena. Il
augmenta en se rapprochant. Nous en entendmes une trs vive dans la
direction de la place Louis XV. Nous nous prcipitmes  la fentre;
nous vmes courir dans la rue du faubourg Saint-Honor. Un peloton de
soldats se prsenta devant la barricade, et fut oblig de retourner.
La fusillade se fit entendre dans les Champs-lyses. Il y eut un
temps d'arrt  la hauteur de l'avenue de Marigny; plusieurs dcharges
conscutives y furent faites. Puis le bruit du feu s'loigna encore;
tout cela ne dura pas dix minutes. Nous ne comprenions rien  cette
manoeuvre.

Mon messager, dont je commenais  tre fort inquite, revint. Il
rapportait notre lettre. Il tait parvenu assez facilement 
l'tat-major. Il avait trouv les appartements dserts et pntr
jusque dans la chambre du marchal, toutes les portes tant ouvertes,
sans trouver personne  qui parler. S'approchant de la fentre, il
avait vu les grilles de la cour fermes et les troupes passant en
toute hte sous le pavillon de l'horloge. Le peuple tait matre du
Carrousel. En redescendant, il avait rencontr monsieur de Glandevs,
qu'il connaissait, entrant prcipitamment dans un escalier souterrain
qui communique sous le guichet avec le palais; il lui avait demand o
il trouverait le marchal. Monsieur de Glandevs avait l'air fort
agit et fort press; il lui avait rpondu: Le marchal doit tre
dans le jardin des Tuileries; mais il n'y a aucun moyen d'arriver 
lui, et je vous conseille de vous en aller le plus vite que vous
pourrez. Profitant de cet avis, il tait revenu sans chercher
davantage  remplir sa commission; il n'en savait pas plus long.

Nous ne tardmes pas  apprendre la prise du Louvre, l'abandon des
Tuileries, l'vacuation entire de Paris, aprs un moment d'arrt  la
barrire de l'toile, et la marche de toutes les troupes sur
Saint-Cloud.

 peine cette nouvelle fut-elle rpandue qu'elle fit sur la population
l'effet le plus marqu. Il semblait un vase bouillonnant qu'on carte
du feu; tout s'apaisa en un clin d'oeil. J'ignore quelles passions
s'agitaient dans l'me de quelques factieux et s'exhalaient peut-tre
aux environs de l'Htel de Ville, mais le reste de la ville reprit une
attitude trs calme.

La seule autorit reconnue tait celle des lves de l'cole
polytechnique; ils s'taient distribu tous les postes. En outre de la
bravoure qu'ils avaient montre dans les combats de la veille et du
matin, ils devaient leur importance  ce que seuls ils portaient un
uniforme. Les dfenseurs des barricades les appelaient: Mon petit
gnral, et leur obissaient d'autant plus implicitement que le genre
de leurs connaissances tait aussi fort utile  la prompte
construction de ces barricades. Ils aidaient  les faire et  les
dfendre.

Au surplus, c'est une circonstance assez remarquable que la
considration accorde par le peuple,  cette poque, aux personnes
qui semblaient appartenir aux classes plus leves de la socit. Tout
homme ayant un habit, et voulant se mler  un groupe, commandait sans
difficult les gens en veste.

Je me sers mal  propos du mot _en vestes_; le costume adopt tait
un pantalon de toile et une chemise avec les manches retrousses. Il
faisait,  vrai dire, une chaleur touffante. Souvent ces lgers
vtements et les bras mme portaient des traces du combat. Les figures
taient noircies par la poudre et pourtant n'avaient rien d'effrayant;
elles annonaient le calme de la dfense et la conscience du bon
droit. Une fois la chaleur du combat passe, c'tait une ville de
frres.

Monsieur Arago me quitta. Je reus quelques visites. La circulation se
rtablissait pour les pitons. Monsieur de Salvandy arrivait
d'Essonnes; il y avait t la veille au soir. Sur toute la route, on
s'tait prcipit au-devant de lui pour demander des nouvelles. La
population des campagnes partageait les sentiments et la confiance de
celle de Paris. On s'adressait  lui (un passant inconnu, ne doutant
pas qu'il ne formt des voeux pour le succs des efforts parisiens);
partout il avait vu les hommes se prparant  y joindre les leurs.

 Essonnes, la garde nationale, s'tant empare de la poudrire, au
risqu de tous les dangers d'une pareille entreprise avait rempli un
grand bateau de poudre et le conduisit sur la rivire, couvert de
banderolles tricolores, aux cris de Vive la Charte et aux
acclamations de toutes les populations riveraines.

Cependant, on ne pouvait se persuader que la Cour tnt la partie pour
perdue. Nous pensions que, renforc par des troupes fraches, on
ferait une nouvelle tentative sur Paris, probablement la nuit
suivante.

Je me dcidai  sortir sur les trois heures. Monsieur de Salvandy me
donna le bras. Il ne doutait pas d'une attaque pour la nuit. J'tais
loge dans un des endroits les plus exposs si on rentrait par o on
tait sorti; je ne voulais pas effrayer chez moi en chargeant mes gens
de cette commission, et j'allai moi-mme chez madame de Jumilhac,
dans la rue Neuve-des-Mathurins, prvenir son portier de m'ouvrir si
je venais frapper la nuit.

Au retour, je visitai le boulevard, encombr d'arbres abattus et de
tout ce qu'on avait pu se procurer dans le voisinage, pour construire
des barricades. Celles-l taient fort incommodes  franchir: il
fallait escalader les unes, ramper sous les autres. Mais partout les
gens qui les gardaient offraient une assistance galement obligeante
et gaie, appelant le plus propre d'entre eux pour ne pas salir les
vtements des dames: pas un propos grossier; jamais la politesse et
l'urbanit n'ont mieux rgn dans Paris. Un instinct secret semblait
avertir que le moindre choc pouvait amener une explosion. Au reste, la
pense d'une opposition aux vnements qui se passaient ne venait 
personne.

Je parvins  la rue de Rivoli. Il y avait  peine trois heures qu'on
s'y battait avec fureur. Les grilles du jardin des Tuileries taient
fermes et gardes par des sentinelles portant le costume que j'ai
dcrit. Je vis dans la rue une barricade s'levant trs haut et
compose des chaises du jardin.

Au moment o je passai, une assez grande quantit de dames avaient en
partie drang cette barricade. Elles s'taient empares de quelques
chaises et l, bien mises, bien pares, avec des chapeaux lgants 
plumes ou  fleurs, elles taient tranquillement assises,  l'ombre de
leurs ombrelles et de la barricade, comme elles l'auraient t sous
les arbres des Tuileries. Au reste, ce spectacle curieux s'est
continu jusqu'au dimanche o le jardin a t remis en possession de
ses siges.

J'entrai chez l'ambassadeur de Russie; je ne l'avais pas vu depuis
l'avant-veille. Je le trouvai fort troubl; il avait eu sous les yeux
la dbandade des troupes et me la raconta en dtail. Il tait aussi
surpris qu'indign de n'avoir reu aucune communication de monsieur de
Polignac dans de telles conjonctures. Il l'tait beaucoup aussi des
joies de lord Stuart, l'ambassadeur d'Angleterre; elles taient
pousses jusqu' l'indcence.

Pozzo croyait, lui aussi,  la probabilit d'une attaque sur Paris, et
s'inquitait fort de la position de son htel. Du reste, il n'y avait
aucun parti pris dans son esprit; il tait alarm, troubl, effray,
et se disait malade pour expliquer sa contenance.

Je rentrai chez moi. J'envoyai acheter quelques jambons, un sac de riz
et un sac de farine. Je m'attendais que ces objets auraient augment
de prix; ils n'avaient pas vari, tant la scurit tait grande.

J'allai chez madame de Rauzan. Sa belle-soeur, madame de La Bdoyre,
y tait au dsespoir. La pauvre femme pensait peut-tre au sang si
inutilement vers, il y avait quinze ans, pour arriver  un pareil
rsultat. Elle se tordait les mains.

C'est la seule personne vritablement afflige que j'aie vue dans ce
moment. J'exprimai devant elle l'espce de sentiment d'enthousiasme
pour ce peuple si grand, si brave, si magnanime, que j'avais conu
pendant ma promenade, et je lui fis horreur. Je la consolai un peu en
parlant du danger, prsum de tout le monde, que nous courions d'tre
attaqus pendant la nuit.

Monsieur de Rauzan hocha la tte.  l'tat-major, le mme matin, il
avait entendu le gnral Vincent rpondre  monsieur de Polignac, qui
excitait  faire marcher des colonnes dans la ville comme la veille,
que cent mille hommes ne seraient pas en possibilit de traverser
Paris dans l'tat de dfense et d'exaltation o il se trouvait.

La pauvre madame de La Bdoyre fut oblige de se contenter de
l'espoir, donn par un certain monsieur Denis Benoit, qu'on russirait
du moins  affamer la capitale. Cette pense augmenta pourtant son
trs vif dsir d'en sortir. Tous ses sentiments se trouvaient
assurment bien loigns des miens, et pourtant ils taient si
profondment vrais, si sincrement passionns que, ni dans le moment,
ni par le souvenir, ils ne m'ont caus la moindre irritation contre
elle.

Madame de Rauzan se tourmentait pour son pre, le duc de Duras. Il
tait de service  Saint-Cloud; elle n'en avait pas entendu parler
depuis le lundi o il tait venu lui apprendre, avec des transports de
joie, les ordonnances et qu'_enfin le Roi rgnait_. C'tait
l'expression adopte au chteau.

Nous convnmes de continuer  nous, communiquer tout ce que nous
apprendrions de part et d'autre. En effet, soit chez elle, soit chez
moi, nous nous retrouvions dix fois dans la journe.

Place  ma fentre, je vis un vieux chanteur des rues arrivant par la
rue de Surne. Il s'arrta  la barricade de la rue du faubourg
Saint-Honor, o il y avait une cinquantaine d'hommes runis, et l,
tout en ayant l'air de les aider  assujtir les pavs, qui se
drangeaient sans cesse par les passages auxquels personne ne
s'opposait, il entonna, avec une trs belle voix et une prononciation
fort nette, une chanson, en cinq couplets, en l'honneur de Napolon
II, dont le refrain, autant que je puis m'en souvenir, tait: Sans le
faire oublier, le fils vaudra le pre.

Cela ne fit pas la plus lgre sensation.  peine si on l'couta. Sa
chanson finie, il franchit la barricade, et s'en alla plus loin
chercher un autre auditoire que, probablement, il trouva galement
inattentif.

J'ai dj beaucoup parl de cette barricade, et j'en parlerai encore.
D'une fentre, o je me tenais habituellement, je voyais et
j'entendais tout ce qui s'y passait. Ce point tait devenu un centre;
les voisins s'y runissaient autour des vingt-cinq ou trente hommes de
garde. Ceux-ci n'en ont boug que lorsqu'ils ont t relevs par un
lve de l'cole polytechnique et remplacs par d'autres, aprs
vingt-huit heures de faction pendant lesquelles les gens du quartier
avaient soin de leur porter  manger et  boire.

J'ai pris simplement l'engagement de dire ce que j'ai vu de mes yeux
et entendu de mes oreilles; j'entre donc sans scrupule dans tous ces
dtails. D'ailleurs, ce qui se passait sur ce petit thtre se
renouvelait  l'embranchement de chaque rue dans la ville, et peut
donner une ide assez exacte de la situation gnrale.

J'affirme positivement que, pendant toute cette journe et celles qui
l'ont suivie, je n'ai recueilli d'autres cris que celui de: _Vive la
Charte_, et personne ne m'a rapport en avoir entendu un autre. Il
faut faire une grande diffrence entre l'esprit qui rgnait
vritablement dans la ville et celui qui pouvait clater aux entours
de l'Htel de Ville. L, des meneurs factieux appelaient une
rvolution; partout ailleurs on voulait seulement loigner les gens
qui prtendaient tablir l'absolutisme. On aurait, ce jeudi-l, tran
le roi Charles X en triomphe s'il avait rappel ses ordonnances et
chang son ministre. Aurait-il pu rgner aprs une telle concession?
C'est une question que je ne puis ni discuter, ni rsoudre; je
prtends seulement conclure que la Charte tablie rpondait aux voeux
de tous en ce moment.

Je reviens  mon rcit. J'entendis bientt de grands cris; ils
paraissaient de joie, mais tout effrayait alors. En montant sur une
terrasse, je parvins  dcouvrir un norme drapeau tricolore arbor
sur le sommet de l'glise, non encore acheve, de la Madeleine; il
remplaait le drapeau noir qui y flottait la veille.

Depuis, j'ai vu une planche sur laquelle tait grossirement crit:
Vive Napolon II. Elle y est reste plusieurs jours et en a t
te, comme elle y avait t place, sans que cela fit aucune
sensation.

Il pouvait tre sept heures environ lorsque de nouveaux cris, mais
pousss dans la rue, me rappelrent  la fentre. Je vis un groupe
nombreux occup  abaisser les barricades devant un homme et son
cheval, l'un et l'autre couverts de poussire, haletants de chaud et
de fatigue.

O loge le gnral Lafayette? criait-il.

--Ici, ici, rptaient cinquante voix.

--J'arrive de Rouen..., je devance mes camarades... Ils vont
arriver... voil la lettre pour le gnral.

--C'est ici, c'est ici.

Il apprit  la porte de la maison que le gnral logeait 
l'tat-major de la garde nationale, mais qu'il le trouverait plus
srement  l'Htel de Ville.

 l'Htel de Ville!, cria-t-on de toutes parts; et ce courrier en
veste, avec sa bruyante escorte, se remit en route traversant toute la
ville et racontant sa mission  chaque barricade. Peut-tre est-il
arriv plusieurs de ces courriers.

Je ne sais  qui il faut attribuer l'invention de cette jonglerie;
elle russit parfaitement. Au bout de cinq minutes, tout le monde dans
le faubourg Saint-Honor avait la certitude que Rouen s'tait insurg,
avait pendu son prfet, expuls sa garnison et que sa garde nationale
et sa population arrivaient immdiatement au secours des parisiens.
Il semblait dj voir les ttes de colonne. De tout cela il n'y avait
pas un mot de vrai, mais les gens les mieux informs y ont cru, en
partie, pendant vingt-quatre heures.

L'histoire du _prfet pendu_ m'a toujours fait penser que cette ruse
avait t invente, par des gens assez compromis pour dsirer voir le
peuple se porter  des excs qui le rendissent irrconciliable avec
Saint-Cloud.

Un pareil exemple ne s'offre pas par hasard  une multitude qu'on
devait supposer bien prpare  toute espce de cruauts par
l'enivrement de la poudre et de la victoire. Si cet horrible plan fut
conu, il choua; heureusement, elle n'en commit aucune.

Je me sers  dessein de l'expression d'_enivrement_ de la poudre.
Celui du vin n'tait pas  craindre, car, dans cette semaine hroque
(on ne peut lui refuser ce nom), il n'y a pas eu un verre de vin
dbit dans aucun cabaret; et l'ivrogne le plus reconnu n'aurait pas
voulu s'exposer  en boire. C'tait bien assez de la chaleur, du
soleil et des vnements pour exalter les ttes.

Je vis revenir beaucoup de soldats de la garde. Les uns, soi-disant
dguiss, avec une blouse sous laquelle passait leur chaussure
militaire et portant encore la moustache, les autres tout bonnement en
uniforme, mais sans armes. Tous taient arrts  ma barricade, mais
pour y recevoir des poignes de main. Il n'y avait plus la moindre
hostilit contre eux; aussi n'en tmoignaient-ils aucune de leur ct.

Je me rappelle avoir entendu un dfenseur des barricades demander  un
de ces soldats:

Croyez-vous que nous serons attaqus cette nuit?

--Non, je ne crois pas que _nous le soyons_, rpondit-il.

On ne peut faire plus compltement cause commune; et les
interlocuteurs de ce singulier colloque n'en semblaient nullement
tonns.

Vers la fin du jour, j'entendis une voix bien connue demander si j'y
tais. Je me prcipitai sur l'escalier au-devant de monsieur de
Glandevs, gouverneur des Tuileries. Mon homme l'avait vu le matin, au
moment o le chteau avait t envahi; j'en tais fort inquite, et
j'prouvai une grande joie  le voir. Nous nous embrassmes avec de
vrais transports. Il me raconta qu'il avait encore trouv son
appartement libre.

La prsence d'esprit de son cuisinier, qui avait adopt bien vite le
costume de rigueur et un fusil sur l'paule, s'tait mis en sentinelle
devant sa porte et en avait refus l'entre avec ces seuls mots: J'ai
ma consigne, on ne passe pas, lui avait laiss le temps d'ter son
uniforme, de prendre son argent et ses papiers. Deux fourriers du
palais, en chemise  manches retrousses, en pantalon et le fusil sur
l'paule, l'avaient escort jusque dans la rue Saint-Honor, d'o il
avait gagn la maison de sa soeur dans la rue Royale. Il comptait s'y
tenir cach, mais, voyant tout si tranquille, il avait essay de venir
chez moi. Il y tait arriv  travers les barricades et les politesses
de leurs gardiens.

Il me raconta toutes les folies de ce malheureux Polignac pendant ces
journes, sa confiance bate et niaise, et, en mme temps, sa
disposition  la cruaut et  l'arbitraire, son mcontentement contre
le marchal de ce qu'il se refusait  faire retenir, comme otages, les
dputs venus en dputation chez lui, le mercredi matin. Il s'en tait
expliqu avec une extrme amertume  monsieur de Glandevs, en disant
qu'une telle conduite, si elle n'tait pas celle d'un tratre, tait
au moins d'une inconcevable faiblesse.

Monsieur de Glandevs ayant rpondu qu'il comprenait trs bien le
scrupule du marchal, monsieur de Polignac reprit: Cela n'est pas
tonnant quand on vient de serrer la main  monsieur Casimir Perier!

--Oui, monsieur, je lui ai serr la main, je m'en fais honneur, et je
serai le premier  le dire au Roi.

--Le premier, _non_, rpliqua monsieur de Polignac en s'loignant
pour aller raconter  un autre comment le refus du duc de Raguse tait
d'autant moins justifiable que, l'ordre d'arrter ces messieurs tant
donn d'avance, on devait reconnatre le doigt de Dieu dans leur
prsence aux Tuileries. Il les y avait amens tout exprs pour subir
leur sort; mais il y avait de certains hommes qui ne voulaient pas
reconnatre les voies de la Providence...

Ce discours se tenait  un side de la veille. Monsieur de Polignac ne
savait pas qu'ils sont rarement ceux du lendemain, ou plutt il ne
croyait pas en tre au lendemain. Cependant ses paroles furent
rptes sur-le-champ avec indignation.

Monsieur de Glandevs me raconta aussi le dsespoir de ce pauvre
marchal, et la faon dont il tait entour et domin par les
ministres qui ne lui laissaient aucune initiative, tout en n'ayant
rien prpar.  chaque instant, il lui arrivait des officiers:

Monsieur le marchal, la troupe manque de pain.

--Monsieur le marchal, il n'y a pas de marmite pour faire la soupe.

--Monsieur le marchal, les munitions vont manquer.

--Monsieur le marchal, les soldats prissent de soif, etc., etc.

Pour remdier  ce dernier grief, le marchal supplia qu'on donnt du
vin des caves du Roi pour soutenir la troupe, sans pouvoir l'obtenir.
Ce fut Glandevs qui fit apporter deux pices de son vin pour
dsaltrer et alimenter un peu les soldats qui se trouvaient dans la
cour du palais. Notez bien que ces pauvres soldats ne pouvaient rien
se procurer par eux-mmes, car pas une boutique n'aurait t ouverte
pour eux.

Voici comment monsieur de Glandevs me raconta l'vnement du matin.
Aprs une tourne faite avec le marchal aux postes environnant les
Tuileries, pendant qu'ils attendaient bien anxieusement les rponses
aux messages portes  Saint-Cloud par messieurs de Smonville et
d'Argout, ils rentrrent  l'tat-major.

Le marchal lui dit: Glandevs, faites-moi donner  manger; je n'ai
rien pris depuis hier, je n'en puis plus.

--Venez chez moi, tout y est prt, ce sera plus vite fait. Les
ministres y avaient djeun avant leur dpart pour Saint-Cloud. Le
marchal tait mont chez lui.  peine assis  table, ils avaient
entendu quelques coups de fusil du ct du Louvre, puis davantage.
Monsieur de Glandevs s'tait cri:

Marchal, qu'est-ce que c'est que cela?

--Oh! de ce ct-l, cela ne peut pas inquiter... Ah! mon Dieu! cette
rponse n'arrivera donc pas!

Cependant, au bout d'une minute, le marchal avait repris: Cela
augmente, il faut aller y voir. Ils taient redescendus 
l'tat-major; le marchal avait saisi son chapeau, et courut rejoindre
ses chevaux placs devant les curies du Roi. Pendant ce court trajet,
monsieur de Glandevs lui avait dit:

Marchal, si vous vous en allez, vous me ferez donner un cheval de
dragon; je ne veux pas rester ici tout seul.

--tes-vous fou? Il faut bien attendre ici la rponse de
Saint-Cloud.

En disant ces paroles, le marchal montait  cheval.  peine en selle,
il avait aperu la colonne des Suisses fuyant  toutes jambes 
travers le Carrousel; il n'avait exprim son sentiment que par un
jurement nergique, et tait parti au galop pour tcher vainement
d'arrter les Suisses.

 peine quelques secondes s'taient coules que monsieur de Glandevs
avait vu le marchal, avec une poigne de monde, travaillant  faire
fermer les grilles de la cour, et toutes les troupes, y compris
l'artillerie, filant au grand galop  travers le palais. Sous le
pavillon de l'Horloge, le peuple poursuivant les soldats avait
dbouch par la rue du Louvre; il occupait dj les appartements du
Roi o il tait entr par la galerie des tableaux.

Le pauvre Glandevs, se trouvant seul de sa bande en grand uniforme au
milieu du Carrousel, courut de toutes ses forces pour regagner le
petit escalier de l'tat-major. On tira sur lui, mais sans
l'atteindre. C'tait dans le moment o il entrait dans le passage
souterrain qui conduit de l'tat-major au palais que mon valet de
chambre l'avait aperu et lui avait parl. On comprend, du reste,
qu'il et l'air fort troubl.

Il m'apprit aussi qu'Alexandre de Laborde faisait partie d'un
gouvernement provisoire runi  l'Htel de Ville, et me demanda si
j'tais en mesure d'obtenir de lui une permission de passer les
barricades pour se rendre  Saint-Cloud. Je me mis tout de suite 
crire un billet  monsieur de Laborde que j'envoyai chez lui.

Quelques personnes vinrent me voir dans la soire, et eurent grande
joie  trouver chez moi monsieur de Glandevs dont on tait inquiet.
L'ambassadeur de Russie me fit dire qu'il tait encore trop souffrant
pour sortir.

Monsieur Pasquier nous apprit le retour de monsieur de Smonville et
la prsence de monsieur d'Argout  l'Htel de Ville o il avait
annonc la prochaine arrive du duc de Mortemart, nomm prsident du
conseil et charg de former un ministre, o entraient le gnral
Grard et monsieur Casimir Perier.

Monsieur de Vitrolles, revenu avec messieurs de Smonville et
d'Argout, avait fort conseill cette dcision; on pouvait donc esprer
qu'elle tait sincrement adopte  Saint-Cloud. Monsieur de
Glandevs, plus avant dans cet intrieur qu'aucun de nous, tmoignait
du doute sur cette sincrit. Je me rappelle ses propres paroles:
C'est une mdecine qu'on ne prendra qu'en attendant que la peur soit
passe. C'tait beaucoup de gagner du temps, en pareille situation,
et nous nous en rjouissions fort.

Glandevs nous raconta encore que, la veille au soir, le mercredi, le
Roi avait fait sa partie de whist avec les fentres ouvertes. Le bruit
du canon et des feux de file se faisait entendre distinctement. 
chaque explosion, le Roi donnait une lgre chiquenaude sur le tapis
de la table, comme lorsqu'on veut faire enlever la poussire. Au
reste, il n'y avait point d'autre signe de participation donne  ce
qui se passait. La partie allait son train comme de coutume, et aucun
courtisan n'osait faire la moindre rflexion. Charles X avait
videmment,  l'ordre, vit d'adresser la parole aux personnes
arrivant de Paris; et l'tiquette tait tellement tablie que, malgr
qu'on et form, avant l'ordre, une espce de complot pour lui faire
dire la vrit par monsieur de La Bourdonnaye et le gnral Vincent,
tmoins oculaires des vnements, ni l'un ni l'autre, ni aucun de ceux
qui devaient les assister n'avait os prendre l'initiative.

La partie et la soire termines comme  l'ordinaire, le gnral
Vincent tait revenu aux Tuileries, indign du spectacle auquel il
venait d'assister, bien ennuy de son mtier d'cuyer et touffant du
besoin de conter ce qu'il avait vu  Glandevs qui, lui-mme, ne
pouvait s'en taire. Dans de pareils moments, on pse peu ses mots et
la vrit chappe mme aux courtisans.

Le fait est que le Roi, livr  des ides mystiques et encourag par
la correspondance de monsieur de Polignac, tait persuad que tout
allait le mieux du monde et ne voulait pas se laisser dtourner de la
route qu'il croyait trs pieusement lui tre trace par la sainte
Vierge[3].

         [Note 3: Le comte de Broglie, gouverneur de l'cole de
         Saint-Cyr, arriva dans l'aprs-midi du mercredi 
         Saint-Cloud, fort effray de ce qu'il avait appris et de ce
         qu'il avait vu en traversant Versailles. Le Roi l'couta
         patiemment et prit la peine de le rassurer longuement. Le
         voyant enfin se retirer toujours aussi inquiet, il l'arrta
         par le bras, et lui dit: Comte de Broglie, vous tes homme
         de Foi, vous. Ayez donc confiance, Jules a vu la sainte
         Vierge encore cette nuit; elle lui a ordonn de persvrer et
         promis que ceci se terminerait bien. Tout dvot qu'tait le
         comte de Broglie, il pensa tomber  la renverse  une
         pareille confidence.

         J'ai aussi la certitude que, dans les premiers jours de son
         retour  Paris, le duc de Luxembourg, capitaine des gardes de
         service  cette poque, a dit que le dpart de Rambouillet
         n'avait t dcid ni par le marchal Maison ni par monsieur
         Odilon Barrot, mais par les conseils de Martin, le voyant.

         Le Roi l'avait envoy consulter par monsieur de La
         Rochejaquelein. Il arriva au moment o les commissaires
         sortaient, eut une confrence avec le Roi, et l'ordre du
         dpart fut aussitt donn.

         Depuis, je crois, monsieur de Luxembourg a ni ce fait; mais
         il me fut rapport par sa soeur au moment o il venait de le
         lui dire dans tous ses dtails. Puisse-t-il avoir ainsi gagn
         le royaume du ciel! il a perdu celui de la terre.]

L'tiquette n'tait pas toujours galement rigoureuse. Au milieu de
toutes les bonnes raisons que je fournissais le mercredi matin 
monsieur de La Rue pour empcher le marchal de faire tirer sur le
peuple, je me rappelle avoir mis en premire ligne le service minent
qu'il rendrait au Roi et  la famille royale.

Ce ne serait pas au moins leur avis, me rpondit-il, car, hier soir,
lorsque le marchal, au lieu de retourner  Saint-Cloud, y a fait dire
que, malgr tous les groupes dissips et le calme rtabli, il croyait
devoir profiter de la permission donne par le Roi de passer la nuit 
Paris, on a fait entrer l'officier charg du message. Le Roi jouait au
whist avec madame la duchesse de Berry; la commission faite, la
princesse a demand:

Les troupes ont-elles tir?--Oui, madame,--De bon coeur?--Oui,
madame.--Il faut que je vous embrasse pour cette bonne nouvelle. Et
elle a quitt la table. Le Roi a dit, en souriant: Allons! allons,
asseyez-vous, pas d'enfantillage.

Je reviens  la soire du jeudi. Nous attendions vainement des
nouvelles de l'arrive de monsieur de Mortemart. Nous smes enfin, 
onze heures, qu'il n'tait pas encore arriv.

Comme on se corrige malaisment de prtendre trouver quelque chose de
logique dans les vnements, nous cherchmes  nous expliquer ce
retard. Chacun donnait son ide la plus probable. Mon avis tait que,
beaucoup de troupes fraches tant arrives, on s'tait dcid 
tenter une nouvelle attaque sur Paris.

Vers minuit, je me retrouvai seule, plus inquite et plus effraye,
que jamais. Je recommandai  tout mon monde de se tenir prt  vider
les lieux au premier appel, et je me jetai tout habille sur mon lit.

J'avais souvent entendu dire au marchal (nous ignorions qu'il ne
commandait plus) que le meilleur moment pour attaquer tait un peu
avant le point du jour, et j'attendais le lever du soleil comme le
signal de notre salut.

Jamais nuit aussi courte ne me sembla aussi longue. Vers les trois
heures du matin un bruit de mousquetterie se fit entendre. (J'ai su le
lendemain que deux fortes patrouilles s'taient rencontres, sans se
reconnatre,  la barrire de Clichy.) Je crus que c'tait l le
commencement de l'attaque. Je me jetai  bas de mon lit; je sonnai;
j'assemblai mes gens. C'est le moment o j'ai ressenti l'effroi le
plus profond pendant toutes ces aventureuses journes. Cependant le
feu avait cess. Nous coutmes avec une grande anxit. Le silence le
plus complet rgnait dans la ville.

De temps en temps, un coup de fusil isol faisait rsonner les chos;
mais ils venaient de tous les points, et n'indiquaient pas une
attaque. Enfin le soleil se leva brillant et radieux; je respirai et
j'allai courtiser le sommeil, mais bien vainement. Je me suis trs
bien porte  cette poque; mais j'ai t douze fois vingt-quatre
heures sans fermer les yeux une minute, tant l'excitation du moment
tait grande. Nous tions tous sous une influence lectrique.


(30 JUILLET.)

Le vendredi 30 juillet, si fertile en grands vnements  l'Htel de
Ville, au Luxembourg, au Palais-Bourbon,  Saint-Cloud,  Neuilly, me
laisse moins de souvenirs  relater que les autres jours. Cela est
naturel. Le thtre n'tait plus dans la rue, dcouvert  tous les
yeux, et les acteurs se trouvaient trop occups de leurs rles pour
avoir le temps d'en rendre compte.

Je reus le matin la rponse de monsieur de Laborde  mon billet de la
veille. Il me mandait l'avoir reu  minuit, au retour de l'Htel de
Ville o le duc de Mortemart avait t attendu jusqu' cette heure. Il
y retournait  six dans la mme intention, mais il ajoutait: Je
crains que, ce matin, il ne soit trop tard pour le succs de sa
mission.

Il me promettait un laissez-passer pour monsieur de Glandevs auquel,
en effet, monsieur Casimir Perier en expdia un de trs bonne heure.

Je dois noter que, ce vendredi, tous les ouvriers qui travaillaient
chez moi revinrent  leur ouvrage, le plus tranquillement du monde.
Plusieurs avaient pris une part active aux combats des deux jours
prcdents, et racontaient ce qui s'tait pass autour d'eux avec la
plus hroque simplicit. Je vis aussi rouvrir les ateliers dans mon
voisinage.

Cependant les dfenseurs des barricades restaient  leurs postes; on
les voyait passer le fusil sur l'paule et un pain sous le bras.
Quelques-uns, voulant afficher un air plus militaire, plaaient leur
morceau de pain au bout de leur baonnette, mais tous taient
galement pacifiques et polis.

Je fus rappele  la fentre que je venais de quitter par le bruit du
tambour. Alors tout faisait moi, aussi portes et fentres furent
occupes et garnies de monde en un instant. Nous vmes s'avancer, 
pas lents et prcde d'un tambour, une troupe de gens arms faisant
escorte  un brancard garni de matelas sur lequel tait couch un
homme en attitude de Tancrde d'Opra. Il faisait signe de la main
pour apaiser les cris que personne ne se disposait  pousser en son
honneur. En passant sous ma fentre, ce modeste personnage leva la
tte, et je reconnus la vilaine figur de monsieur Benjamin Constant.
Je ne puis exprimer l'impression que me causa cette vue. Les jours de
grandeur et d'hrosme me semblaient passs; la fausset et l'intrigue
allaient s'emparer du dnouement. Cet instinct ne m'a pas trompe.

Revenons  ces premires journes. Je me plais d'autant plus  m'y
arrter que celles qui leur ont succd ont moins permis de leur
rendre pleine justice.

Eh me quittant la veille au soir, Arago avait t arrt par des
ouvriers qui l'engagrent  travailler avec eux  une barricade. Il
avait trouv prudent de s'y prter de bonne grce, tout en ayant bonne
envie de s'en aller. Un des travailleurs raconta qu'il tait l depuis
dix-huit heures sans boire ni manger, qu'il avait grand'faim et pas un
sol. Arago crut l'occasion excellente; il tira un cu de sa poche;
l'ouvrier tendit la main, mais un de ses camarades l'arrta:

Tu vas accepter cela? Tu te dshonores. L'autre retira sa main en
remerciant trs poliment et disant  Arago: Vous voyez bien,
monsieur, que cela ne se peut pas.

Il s'tait alors engag une discussion entre eux, o monsieur Arago
avait voulu leur prouver qu'tant plus riche qu'eux il tait
raisonnable de le laisser contribuer de son argent, aussi bien que de
son bras,  la cause commune.

Cette considration commenait  branler mme le donneur d'avis, et
Arago reproduisit l'cu; mais il leur proposa d'aller le boire, et
cela gta son affaire.

Comment, boire! vous tes peut-tre un ennemi qui veut nous faire
boire! Ah bien oui! boire! nous avons besoin de toute notre tte. Qui
sait si nous ne serons pas attaqus cette nuit? Camarade, nous avons
faim et soif, mais c'est rien que a, nous mangerons demain. Empochez
votre argent, monsieur, et tenez! ramassez ce pav.

La confiance n'tait pas si bien tablie qu'Arago ost rpliquer; il
se mit silencieusement  sa tche. Bientt arriva un lve de l'cole
polytechnique inspectant le travail. Il tmoigna de grands gards 
son professeur, le consultant sur les ordres qu'il donnait. Le hros
du pav les coutait avec attention, puis s'adressant  l'lve:

Mon petit gnral, ce monsieur est donc des ntres?

--Certainement, mon ami.

--Monsieur, voulez-vous avoir la bont de nous donner ce que vous nous
offriez; nous boirons  votre sant de bon coeur, car nous avons
firement soif.

Une personne de la socit, monsieur de Bastard, vit un ouvrier, en
faction  l'une des grilles des Tuileries, prt  s'vanouir; il lui
dit qu'on avait oubli de le relever, il tait l depuis vingt heures
et se sentait extnu.

Il faut aller vous restaurer!

--Mais qui gardera mon poste?

--Moi.

--Vous, monsieur, ah! vous tes bien bon; tenez! voil mon fusil.

--C'est bon, voil cent sous pour payer votre dner.

--C'est trop, monsieur.

Au bout d'un quart d'heure, l'ouvrier vint reprendre son poste,
rapportant trois livres dix sous, son dner n'ayant cot que trente
sous.

On ne tarirait pas si on voulait rapporter tous les traits de ce
genre. Dans plusieurs quartiers de la ville, on tait entr dans les
maisons pour tirer par les fentres; on avait trouv des couverts mis,
des effets prcieux non serrs; nulle part, au milieu de tout ce
dsordre, il ne s'tait commis le plus petit vol. Cependant, il y a eu
une espce de pillage dans les appartements du second aux Tuileries.
Il n'est pas impossible qu'il ait eu lieu, aprs coup, par les
subalternes du chteau. Ils en ont t souponns par les personnes
qui habitaient ces appartements.

Dans le premier moment, le scrupule allait si loin que les matelas,
pris  l'archevch, ont t sur-le-champ, ainsi que l'argenterie,
ports processionnellement  l'Htel-Dieu.

Un autre caractre de cette poque, sur lequel on ne peut trop
insister, c'est sa tolrance. Je sortis dans cette matine, donnant le
bras  monsieur de Salvandy; ni l'un ni l'autre nous ne portions rien
de tricolore. Beaucoup de gens, et surtout les plus hostiles  ce qui
se passait, en taient bariols.

Des femmes, stationnant de prfrence prs des barricades, portaient
des cocardes tricolores dans des paniers devant elles et en offraient
aux passants comme aux jours ordinaires des bouquets. Seulement, elles
avaient remplac la phrase banale de: Fleurissez votre dame, par
celle de: Voyez, voyez, monsieur, dcorez votre dame.

Monsieur de Salvandy les repoussa constamment, avec l'apparence de
l'humeur, sans que cela produist plus d'effet que s'il avait refus
un bouquet de muguet.

J'allai chez l'ambassadeur de Russie; il avait fait bien du chemin
depuis la veille. Outr de l'oubli o on laissait le corps
diplomatique  Saint-Cloud, il proclamait hautement l'impossibilit de
rentrer dans une capitale qu'on venait d'ensanglanter. Selon lui, la
dmarche de monsieur de Mortemart tait oiseuse; elle ne pouvait pas
russir, il tait trop tard. La lchet tait gale  l'incapacit; il
fallait se tourner du ct des Orlans. Il n'y avait de salut que l,
tout le monde devait se rattacher  eux, etc... Il y avait plusieurs
personnes dans le salon o se tenaient ces discours, je crois mme le
baron de Werther; je ne voudrais pourtant pas l'affirmer.

Je ne me rappelle pas au juste l'heure, mais la mtine devait tre
assez avance lorsqu'en rentrant chez moi je trouvais Arago qui
m'attendait. Depuis sa visite du matin, il avait appris qu'on
travaillait vivement pour la rpublique. Il venait, disait-il, de
soutenir thse contre cet insens projet.

Les chances du ministre Mortemart devenaient impossibles; mais il
fallait se hter de prendre un parti si on ne voulait pas tomber dans
les dsordres d'une anarchie complte. Il avait rendez-vous le soir
avec des meneurs; il tcherait de les arraisonner. Il rpondait encore
des lves de l'cole polytechnique pour quelques heures, mais
seulement pour quelques heures! Je ne pouvais rien faire de ces
tristes rvlations, hors m'en tourmenter.

Toutefois, quoique Arago ne dit que la vrit, ces dispositions
fcheuses, je dois le rpter, taient trangres  la masse de la
population souleve et agissante.

En voici, encore une preuve entre mille. Je dsirais beaucoup faire
parvenir une lettre  ma famille alors  Pontchartrain. J'imaginai de
l'adresser  mon pre, et de charger le porteur de la montrer, en
disant que c'tait pour convoquer un pair de France.

Il se prsenta  la barrire que personne ne franchissait,  cinq
heures du matin le vendredi, et non seulement elle lui fut aussitt
ouverte, mais on lui donna une espce de passeport pour traverser les
endroits se trouvant dj _librs_ c'est ainsi que cela s'appelait,
en spcifiant sa mission. Je suis bien fche de n'avoir pas gard ce
papier.  cette poque, il ne me parut qu'un chiffon bien sale, et il
l'tait, en effet.

Je reus vers cette heure un billet de monsieur de Chateaubriand. Il
me mandait avoir t en route pour venir chez moi lorsque son ovation
populaire l'avait arrt. Il n'avait pas encore invent d'en faire un
triomphe national et tait plutt embarrass de ces cris pousss par
quelques polissons des rues. On l'avait men au Luxembourg. Il avait
t outr d'y trouver plusieurs pairs rassembls sans qu'on et song
 l'appeler, et, rentr chez lui, il avait crit  Charles X pour lui
demander  aller le trouver et  se mettre  sa disposition.

J'tais chez madame de Rauzan lorsque nous entendmes un grand bruit
dans sa cour. Elle fut bientt remplie par un flot de populace
tranant une charrette comble de paille, sur laquelle tait mollement
couche une pice de canon dont le peuple souverain venait faire un
hommage civique  son hros Lafayette. On renvoya toute cette foule 
l'tat-major de la garde nationale, rue du Mont-Blanc. Elle ne commit
aucun excs; mais elle tait laide  voir, ses cris taient
effrayants, de hideuses femmes y taient mles. Ce n'taient dj
plus mes amis des barricades.

La pauvre madame de La Bdoyre pensa mourir d'effroi. Il n'y avait
pourtant aucun danger; ce n'taient que des cris de joie et de
triomphe, mais de nature  inspirer un grand dgot.

Comme je sortais de table, on m'apporta une lettre pour convoquer mon
pre  se rendre au Luxembourg, o le prsident du conseil, duc de
Mortemart, attendait messieurs les pairs. Monsieur Pasquier passa chez
moi en s'y rendant; il tait fort en peine de la sant de monsieur de
Mortemart.

Je lui racontai les dispositions de Pozzo et les confidences d'Arago.
Je n'en tirai pas grand'chose. Il me parut fort srieux, convint qu'on
avait perdu beaucoup de temps, mais que cependant il y avait encore
des ressources si on voulait profiter de l'tonnement o taient les
deux partis, l'un d'tre battu et l'autre d'tre vainqueur, pour
tablir quelque chose de raisonnable qui rallit les masses, car elles
ne demandaient que repos et scurit. Il resta peu d'instants; les
communications n'taient pas faciles, on ne circulait qu' pied, et
beaucoup de temps, si prcieux ces jours-l, se trouvait
matriellement employ par des courses indispensables.

Je fus fort surprise de voir entrer chez moi monsieur de Glandevs,
parti le matin pour Saint-Cloud avec l'intention d'y rester. Il tait
bless jusqu'au fond du coeur de la faon dont il y avait t
accueilli. Peut-tre la _poigne de main_ donne  Casimir Perier
avait-elle t dnonce. Toujours est-il que le Roi l'avait trs mal
reu et, quoiqu'il ft une espce de favori, avait affect de ne lui
pas parler.

Aprs avoir vainement attendu un moment opportun, il finit par
solliciter une audience. Le Roi se plaa dans une embrasure de
fentre. Il voulut entreprendre de lui parler de la situation de
Paris; mais le Roi s'obstina  lui rpondre  assez haute voix pour
que le baron de Damas et deux ou trois autres affids de la
Congrgation, qui taient dans la chambre, entendissent ses paroles.
Alors monsieur de Glandevs lui dit:

Je vois que le Roi ne veut pas m'couter; je me bornerai donc  lui
demander ses ordres sur ce que je dois devenir.

--Retournez  vos Tuileries.

--Le Roi oublie qu'ils sont envahis; le drapeau tricolore y flotte.

--Il est pourtant impossible de vous loger ici.

--En ce cas, Sire, je partirai pour Paris.

--Vous ferez trs bien.

--Le Roi n'a pas d'autre ordre  me donner?

--Non, pas moi, mais voyez mon fils; bonjour, Glandevs.

Monsieur de Glandevs se rendit chez monsieur le Dauphin.

Monseigneur, le Roi m'envoie savoir si monseigneur a quelque ordre 
me donner pour Paris o je retourne.

--Moi, non, quel, ordre aurais-je  vous donner? vous n'tes pas de
mon arme.

Et, l-dessus, il lui tourna le dos. Voil comment a t congdi, le
trente, un des plus fidles serviteurs de la monarchie. Il en tait
navr.

Il avait entendu monsieur de Polignac rpondant  madame de Gontaut,
qui l'accablait de reproches: Ayez donc de la foi, ayez donc de la
foi, elle vous manque  tous, et tenir aussi ce propos qu'il a rpt
plusieurs fois: Si mon pe ne s'tait pas brise entre mes mains,
j'tablissais la Charte sur une base inbranlable. Cette phrase ne
s'expliquait pas mieux que sa conduite; il avait, au reste, l'air
parfaitement serein.

En revanche, le pauvre duc de Raguse tait dsespr de tout ce qui
s'tait pass  Paris, accabl de tout ce qu'il voyait  Saint-Cloud,
quoique sa scne avec monsieur le Dauphin n'et pas encore eu lieu.

Pozzo vint chez moi. Monsieur de Glandevs lui raconta les dtails de
sa visite  Saint-Cloud, et il en revint  son antienne du matin et de
la veille: ces gens-l taient perdus, finis; Neuilly prsentait la
seule ressource qui pouvait sauver le pays. Je lui parlai de l'tat de
monsieur de Mortemart: C'est un brave et excellent homme, me dit-il;
ft-il en pleine sant, il n'est pas de force dans ces conjonctures.
D'ailleurs, personne ne le serait avec ces gens-l.

Pozzo me quitta de bonne heure. Plusieurs personnes passrent dans mon
salon; j'ai oubli quelles elles taient. Monsieur Pasquier arriva
tard; il avait vu monsieur de Mortemart dans son lit trs souffrant
d'un violent accs de fivre. Rien de ce qui s'tait pass  l'Htel
de Ville, ni  la Chambre des dputs, n'tait favorable  sa
mission.

Le petit nombre de pairs, runis au Luxembourg, s'y seraient
volontiers rallis; mais ils sentaient combien ils auraient peu
d'influence dans ces circonstances. La rpublique, dont personne ne
voulait, devenait imminente si on ne prenait promptement un parti, et,
sous un nom ou sous un autre, ce parti ne pouvait venir que de
Neuilly.

On savait vaguement que des dmarches avaient t faites de ce ct.
Enfin,  prs de minuit, monsieur de Frville vint nous apprendre
l'arrive de monsieur le duc d'Orlans au Palais-Royal. Un
gouvernement provisoire tait dcid. Le prince en serait le chef; les
ministres taient dsigns et le gnral Sbastiani nomm ministre des
affaires trangres.

Je m'criai combien c'tait un choix fatal. Je connaissais l'aversion
de Pozzo pour lui et l'intensit de ces haines corses. Il suffirait de
ce nom pour le rendre aussi hostile  monsieur le duc d'Orlans qu'il
lui tait favorable jusqu' prsent. Son influence sur le corps
diplomatique, dont il disposait en grande partie, prparait un
obstacle norme. Tout le monde le reconnut, en signalant l'importance
d'en avertir au Palais-Royal. On m'engagea  en prvenir; mais il
tait minuit et les nominations devaient, disait-on, tre connues le
lendemain matin!...

Ici a commenc l'espce de petit rle politique que j'ai pu jouer dans
ces grands vnements. Il n'tait ni prvu, ni prpar, et il n'a dur
qu'un jour. Le parti carliste en a eu rvlation et m'en a su plus
mauvais gr qu'il n'tait juste. J'y ai t entrane, sans
prmditation, par la force des choses, mais peut-tre ai-je, en
effet, facilit, dans les premiers moments, l'tablissement de la
nouvelle royaut, pour laquelle l'ambassadeur de Russie s'est dclar
ouvertement. J'aurais gard un silence ternel sur toute cette
transaction, si lui-mme n'en avait parl le premier.


(31 JUILLET.)

Le samedi 31 juillet, au point du jour et aprs y avoir bien rflchi
toute la nuit, je me dcidai  crire  madame de Montjoie. Je lui
rappelai le propos de monsieur de Smonville, notre causerie du mardi;
il tait trange de voir ce qui, le mardi, tait un simple commrage
entre deux femmes, devenu, ds le vendredi, de l'histoire.

Je lui demandai ensuite si on savait assez au Palais-Royal la profonde
aversion de Pozzo pour le gnral Sbastiani, et  quel point sa
nomination alinerait infailliblement l'ambassadeur qui tait dans les
meilleures dispositions. J'ajoutai que, si je savais une heure o je
ne gnerais pas, je serais bien tente d'affronter les barricades et
d'aller reprendre ma conversation du mardi.

J'envoyai ce billet au Palais-Royal. On me rapporta pour rponse que
tout le monde tait  Neuilly, mais mon billet allait y tre port. Je
crus que monsieur de Frville s'tait tromp en nous disant, la veille
au soir, monsieur le duc d'Orlans arriv au Palais-Royal. Il y tait
pourtant; mais rien n'tait encore dcid et on gardait le secret sur
sa prsence.

Je reus une lettre de ma mre; elle m'tait apporte par le rgisseur
de Pontchartrain, Moreau. Il avait laiss son cabriolet en dehors des
barrires et se faisait fort de m'emmener, si je voulais y consentir.

Ma mre m'en sollicitait. Elle voyait dj un de ses enfants assig
et affam par l'autre et se reportait au temps de la Henriade, avec
toute la vivacit de son imagination. Ces malheurs semblaient d'autant
moins prsumables cependant que Moreau m'annona l'abandon de
Saint-Cloud.

Le Roi se retirait; la route de Versailles tait couverte de troupes,
ayant l'air constern et semant des dserteurs par groupes de tous les
cts. J'allai porter cette nouvelle  monsieur Pasquier. Je trouvai
chez lui le duc de Broglie. Il savait dj la retraite sur
Rambouillet; l'un et l'autre m'engagrent fort  rester  Paris, comme
dans le lieu o il pouvait y avoir le plus de scurit.

Monsieur de Broglie y avait appel sa femme et ses enfants. J'tais
facile  persuader, car je prenais trop d'intrt aux vnements pour
souhaiter m'loigner. Je retournai donc chez moi pour crire  ma mre
et lui expliquer mes objections  partir, et surtout  suivre la
route, encombre d'obstacles, sur laquelle Moreau offrait de me
conduire.

En passant, j'entrai chez madame de Rauzan. Elle tait informe du
dpart; son pre lui avait fait dire, par un de ses gens, que la Cour
allait passer quelques, jours  Trianon. Elle m'avait apprit la scne
qui avait eu lieu entre monsieur le Dauphin et le duc de Raguse et
mme avec exagration.

Nous changemes nos craintes sur la disposition o pourrait tre le
marchal, aprs un pareil clat, de quitter la Cour et de revenir 
Paris sans calculer les dangers personnels qu'il y courait. Cette
circonstance fut cause qu'en crivant  ma mre je la priai de tcher
de faire savoir au marchal la position o il se trouvait dans Paris
et de lui faire parvenir de l'argent pour s'loigner, dans le cas o
il se sparerait du Roi, s'il s'en trouvait dpourvu.

En effet, ce mme Moreau, qui tait venu me chercher  Paris, alla le
lendemain de Pontchartrain  Rambouillet, parvint jusqu'au marchal,
lui porta de l'argent et lui offrit de l'emmener par les bois jusqu'au
pavillon qu'il habitait o il aurait pu tre trs bien cach. Le
marchal hsita, puis se dcida  rester. L'autre parti lui aurait-il
mieux tourn? Je ne le pense pas. Il lui valait mieux accomplir son
sort et rester  son poste; mais j'ignorais alors si ce poste tait
tenable.

Tandis que j'crivais  ma mre, il m'arrivait visite sur visite. Tout
le monde tait au dsespoir, car rien ne se dcidait, rien ne se
publiait.

Les mmes gens, qui depuis ont dit, soutenu, imprim que monsieur le
duc d'Orlans tait tellement ncessaire qu'il pouvait se faire prier
longtemps et n'accepter qu'aux conditions les plus avantageuses,
s'alarmaient, se dsolaient alors de chaque heure de retard et
s'impatientaient hautement de ce qu'il ne se jetait pas tout  travers
le mouvement. Qu'il commence par s'emparer du pouvoir, disaient-ils,
on s'expliquera plus tard. C'tait l'opinion la plus gnrale: je
conviens l'avoir partage. L'anarchie nous arrivait de tous les cts
et me semblait le pire des maux.

Arago survint tout boulevers. Ses efforts taient dpasss. Il
quittait une runion de jeunes gens qui se disposaient  proclamer la
rpublique. Puis vint la duchesse de Rauzan apportant la mme
nouvelle. Moreau aussi l'avait recueillie dans la rue et en faisait un
nouvel argument pour m'emmener. Cependant je rsistai, et je
l'expdiai avec ma rponse. Dans ce moment, je reus celle de madame
de Montjoie: Votre billet, me disait-elle, ne m'est parvenu qu' dix
heures; il est dj sous les yeux de monsieur le duc d'Orlans. Venez,
venez, trs chre; on vous attend ici avec la plus vive et la plus
tendre impatience.

Je voulus questionner le messager; il tait reparti. Le billet tait
dat de Neuilly, dix heures et demie. Comment y aller? Toute
circulation, en voiture, tait impossible.

Arago et madame de Rauzan me pressrent galement de m'y rendre, de
peindre l'tat des choses et de hter un dnouement. Aprs quelques
instants d'hsitation, je me dcidai  me mettre en route  pied.
Arago me donnait le bras.

Je dis  madame de Rauzan, qui m'aidait  nouer mon chapeau tant elle
tait presse de m'expdier: Soyez-moi tmoin que je ne vais pas 
Neuilly comme orlaniste, mais comme bonne franaise, voulant la
tranquillit du pays. Elle me souhaita tout succs et me rpondit que
ma mission tait une oeuvre de charit.

Arrivs  la place Beauvau, nous entendmes lire la proclamation
manuscrite du lieutenant gnral du royaume, celle qui disait: La
Charte sera une vrit. L'homme qui la publiait s'arrtait, de cent
pas en cent pas, pour renouveler cette lecture.

Les groupes se formaient autour de lui. Voici les faits dont j'ai t
tmoin. On l'coutait avec une grande anxit; elle ne produisait ni
joie ni enthousiasme, mais un extrme soulagement. Chacun retournait
trs calmement  ses affaires, comme ayant reu une solution
satisfaisante  une question dont il tait vivement inquiet, et
respirant plus librement. Cette impression m'a paru tout  fait
gnrale; mais, il ne faut pas l'oublier, je parle seulement de ce que
j'ai vu. Il est possible que, dans d'autres quartiers, elle ait t
toute diffrente.

Il me faut encore m'arrter en route, pour raconter une circonstance
dont j'ai t tmoin. Je ne me la rappelle jamais sans motion.

Nous suivions pniblement la rue du Roule, ayant  gravir les
barricades aussi bien que la montagne.

Nous fmes atteints par un groupe, en tte duquel marchait un lve de
l'cole polytechnique sortant  peine de l'enfance. Il tenait son pe
 la main et, en l'agitant, rptait d'une voix grave et sonore:
Place aux braves. Toutes les barricades s'abaissaient, en un clin
d'oeil, pour laisser passer une patrouille arme, au milieu de
laquelle tait port un bless sur une civire. Ce cortge nous eut
bientt dpasss. Cependant nous htmes le pas pour profiter de la
route qui s'ouvrait devant lui, et qui se refermait aussitt. Prs
d'arriver  l'hpital Beaujon, il s'arrta; il y eut un moment
d'hsitation et quelques paroles changes. La civire fut pose 
terre; le jeune lve qui, par l'lvation du terrain, si rapide en
cet endroit, se trouvait dominer toute la scne, allongea son bras et
son pe, et, de cette belle voix, si grave et si sonore que j'avais
dj remarque, dit avec l'expression la plus pntre: Paix aux
braves! Tout ce qui tait dans la rue, y compris l'escorte populaire
qui formait le cortge, s'agenouilla. Aprs un instant de
recueillement, la civire fut releve et le convoi retourna sur ses
pas. Il faut ajouter que l'uniforme et le bonnet, poss sur la
civire, indiquaient clairement le bless, qui venait d'expirer en se
rendant  l'hpital, comme tant un grenadier de la garde royale. Je
ne pense jamais  cette scne sans prouver un vritable
attendrissement.

Un de mes motifs, pour aller  Neuilly, tait de mnager au duc de
Raguse la protection spciale des princesses, s'il se trouvait dans
une position aventureuse,  la suite de ce qui s'tait pass 
Saint-Cloud. Nous convnmes, Arago et moi, que tous deux nous
parlerions de lui. Il devait rapporter les conversations qu'il avait
eues avec lui  l'Acadmie et aux Tuileries.

Nous arrivmes enfin  Neuilly. Madame de Dolomieu m'attendait dans
la cour. Je n'en pouvais plus; il faisait une chaleur assommante. Elle
me mena chez madame de Montjoie pour me reposer un instant. Mais
Mademoiselle y arriva aussitt; elle m'emmena dans son cabinet, aprs
avoir chang quelques mots de politesse avec Arago. Elle tait dans
un tat d'excitation visible, mais pourtant calme et avec l'air trs
rsolu. Elle me montra un billet de son frre, crit au crayon; il
tait  peu prs en ces termes: Il n'y a pas  hsiter; il ne faut
pas aliner Pozzo. Sbastiani ne sera pas nomm. Tchez de le faire
savoir. Je me chargeai volontiers de cette commission.

On ignorait encore  Neuilly la proclamation que j'avais entendu lire
en chemin. Je me rappelais assez exactement les termes et je les
rapportai  Mademoiselle. Ds l'intitul: Proclamation du Lieutenant
gnral, elle m'arrta:

Du Lieutenant gnral? vous vous trompez, ma chre.

--Non, Mademoiselle; je l'ai entendu trois ou quatre fois et j'en suis
sre.

--Il comptait ne prendre que le titre de commandant de Paris.

--Il aura t entran par le voeu gnral. Il faut qu'il puisse
commander hors Paris, comme dans son enceinte; il n'y a qu'une pense
l-dessus (et,  cette poque, cela tait parfaitement exact). Je
citai  Mademoiselle toutes les personnes que j'avais vues la veille,
et le jour mme: depuis madame de Rauzan et sa coterie jusqu'aux
dfenseurs des barricades, tous rclamaient l'intervention de monsieur
le duc d'Orlans.

Mademoiselle l'admettait compltement ncessaire; mais, selon elle,
une seule dmarche tait indispensable et le devoir y tait clair. Il
fallait se jeter  travers les combattants pour arrter l'effusion du
sang, conjurer la guerre civile, faire poser les armes et rtablir
partout l'ordre et la tranquillit.

Elle en tait si persuade que, lorsque la veille on tait venu
chercher son frre, en assurant les esprits disposs  lui laisser
jouer le rle de pacificateur, voyant que son absence y apportait un
retard matriel, elle avait offert de se rendre  Paris, si elle
pouvait y tre de la moindre utilit au rtablissement de la scurit
publique. Elle pensait, et c'tait l'avis de son frre, qu'il n'y
avait pas  hsiter sur cette premire dmarche, mais qu'il fallait
s'emparer du pouvoir au titre le plus modeste, de faon 
n'effaroucher personne. Par l on se trouverait en mesure d'agir
suivant les circonstances, et les partis, pris  tte repose,
valaient toujours mieux que ceux improviss dans des moments d'une si
vive agitation.

Nous causmes de tout ce qui passait  Paris et  Saint-Cloud. Elle
savait le dpart et la marche sur Rambouillet, quoique Trianon ft le
lieu officiellement dsign. Elle savait aussi la scne faite par
monsieur le Dauphin au duc de Raguse. Je ne sais si ces nouvelles
taient venues directement  Neuilly, ou avaient pass par Paris.

Pendant que nous causions, madame de Dolomieu vint me chercher de la
part de madame la duchesse d'Orlans.

Allez vite chez ma soeur, me dit Mademoiselle, et tchez de la
remonter un peu; elle est dans un tat terrible.

Je suivis madame de Dolomieu jusque chez la princesse o j'entrai
seule. Elle tait dans sa chambre  coucher, en robe de chambre et en
papillotes, assise dans un grand fauteuil, le dos tourn au jour, la
princesse Louise,  genoux devant elle, la tte appuye sur un bras
du fauteuil: toutes deux taient en larmes. Madame la duchesse
d'Orlans me tendit la main et, m'attirant  elle, s'appuya sur moi et
se mit  sangloter. La jeune princesse se leva et sortit; je pris sa
place.

Sa mre continua  se tenir serre contre moi en rptant  travers
ses pleurs: Oh! quelle catastrophe! quelle catastrophe!... et nous
aurions pu tre  Eu!

Je parvins  la calmer un peu. Je lui parlai du voeu si gnralement
exprim, du beau rle que monsieur le duc d'Orlans avait  jouer, de
la manire dont il tait dsir par tout le monde (je le croyais et,
de plus, cela tait vrai, je dois le redire encore), du bon effet de
la proclamation. Je la lui rptai.

Elle ne s'arrta pas au titre, mais elle fut frappe de l'expression:
_La Charte sera une vrit._ Elle l'approuva. Elle me parla de son
mari, de la puret de ses intentions avec l'adoration qu'elle lui
porte. Je me hasardai  lui dire:

Eh bien! madame, la France serait-elle donc si malheureuse de se
trouver entre de pareilles mains, si notre Guillaume III s'appelait
Philippe VII?

--Dieu garde! Dieu garde! ma chre, ils l'appelleraient usurpateur,
et elle recommena  sangloter.

Sans doute, madame, on l'appellerait usurpateur, et on aurait raison,
mais, si on l'appelait conspirateur, on aurait tort. Il n'y a que cela
de rprhensible dans l'usurpation, et les contemporains mme l'en
disculperaient.

--Oh oui! assurment, il n'a pas conspir! Qui le sait mieux que le
Roi? Avec quelle bonne foi, quelle conscience ne lui a-t-il pas
toujours parl! Il n'y a pas encore un mois,  Rosny, ils ont eu
ensemble une conversation de plus d'une heure et demie, et, en la
terminant, il a dit  mon mari: Croyez bien que j'envisage ma
position tout  fait comme vous; hors la Charte, point de salut, j'en
suis bien persuad et je vous donne ma parole que rien ne me dcidera
 en sortir... Et puis il fait ces ordonnances!

Une des premires paroles de madame la duchesse d'Orlans avait t
pour me demander si j'avais entendu parler de madame la Dauphine. Elle
y revint de nouveau lorsqu'elle se fut un peu calme. La sachant en
route pour revenir  Saint-Cloud, elle en tait trs inquite.

Depuis le dimanche prcdent, o monsieur le duc d'Orlans avait t
faire sa cour au Roi, il n'y avait eu aucune communication officielle
entre Saint-Cloud et Neuilly. On y avait appris le coup d'tat par le
_Moniteur_ du lundi.

Dans la nuit du jeudi au vendredi, on leur avait fait parvenir un
billet anonyme, portant que les ordres taient donns pour faire
marcher un corps dgroupes sur Neuilly, enlever monsieur le duc
d'Orlans et l'emmener  Saint-Cloud, afin, de l'y retenir comme une
espce d'otage. Sur cet avis, le prince tait mont  cheval, et avait
pass toute la journe loign de Neuilly.

Madame la duchesse d'Orlans tait tellement proccupe de cette ide
d'appel  Saint-Cloud que, lorsque, la veille, le jeune Grard tait
venu de l'Htel de Ville pour solliciter monsieur le duc d'Orlans de
se rendre  Paris, elle l'avait reu, l'avait pris pour monsieur de
Champagny, l'aide de camp de monsieur le Dauphin, et lui avait rpondu
en consquence. Us avaient jou pendant deux minutes aux propos
interrompus.

Elle me raconta comment, aussitt que monsieur le duc d'Orlans avait
su qu'on rclamait sa prsence pour arrter le dsordre, il ne s'tait
pas permis d'hsiter. Il lui avait dit: Amlie, tu sais si j'ai
craint ce moment; je ne le prvoyais que trop! Mais le voil arriv.
La route du devoir est claire; il faut la suivre et sauver le pays,
car lui seul est dans le bon droit.

Elle lui avait rpondu: Va, mon ami; je n'ai pas d'inquitude, tu
feras toujours ce qu'il y aura de mieux, et puis la pauvre femme se
remettait  pleurer de plus bel: Ah! ma chre amie, notre bonheur est
fini; j'ai t trop heureuse, et, joignant les mains: Mon Dieu,
j'espre n'en avoir, pas t ingrate, j'en ai bien joui, mais je vous
en ai bien remerci! Et puis encore, et encore, et toujours des
larmes.

Je l'engageai  se laisser moins abattre. Monsieur le duc d'Orlans,
lui reprsentai-je, aurait besoin de toute sa fermet; rien ne serait
plus propre  la lui faire perdre que ce dsespoir de la personne
qu'il chrissait le plus au monde. Elle me rpondit qu'elle le sentait
bien; elle s'abandonnait ainsi devant moi, mais elle prsenterait une
autre contenance lorsqu'il le faudrait: la gloire et le bonheur de son
mari avaient toujours t les premiers intrts de sa vie et elle ne
leur manquerait pas. Je la pressai beaucoup de se rendre  Paris:

Montez en voiture, madame, avec tous vos enfants, vos voitures de
gala, vos grandes livres; les barricades s'abaisseront devant elles.
Le peuple flatt de cette confiance vous accueillera avec transport;
vous arriverez au Palais-Royal au milieu des acclamations; il n'y a
pas  hsiter.

--Si mon mari me le prescrit, j'irai certainement comme vous le dites.
Mais, ma chre, cela me rpugnera beaucoup; cela aura l'air d'une
espce de triomphe... de nargue... vous entendez, pour les autres.
J'aimerais bien mieux arriver au Palais-Royal o je veux aller
rejoindre mon mari le plus tt possible, sans que cela fasse aucun
effet.

--Je comprends la dlicatesse de Madame, mais je ne crois pas ce
moment destin aux nuances. Tout ce qui consacre la popularit des
Orlans et prouve combien le pays les rclame me semble utile  son
salut.

Madame la duchesse d'Orlans, avec sa bont accoutume, s'tait fort
proccupe de ma fatigue et de l'extrme chaleur que j'avais eue en
venant  Neuilly. Elle m'avait fait prparer une voiture pour
retourner jusqu' la barrire. On vint avertir qu'elle tait prte.

La princesse voulait encore me retenir; mais je lui fis comprendre
combien il pouvait tre essentiel que je visse Pozzo le plus tt
possible. Elle me fit promettre de revenir le lendemain, soit 
Neuilly, soit au Palais-Royal o elle esprait tre, et je sortis.

Je trouvai un valet de chambre de Mademoiselle qui m'attendait pour me
ramener chez elle. Elle me demanda comment j'avais laiss sa belle
soeur; je lui rpondis: Un peu plus calme, mais bien affecte.

Il me fut vident que les deux princesses, malgr leur intimit
habituelle, ne s'entendaient pas dans ce moment.

Je rptai  Mademoiselle ce que j'avais os conseiller  madame la
duchesse d'Orlans sur son entre dans Paris. Je ne lui trouvai pas,
j'en dois convenir, les mmes genres de rpugnances; mais c'tait une
dmarche trop importante, me dit-elle, pour en prendre l'initiative
sans l'ordre de son frre.

Cela tait vrai, mais, si la demande avait t faite, il ne fallait
qu'une heure pour avoir la rponse; pendant ce temps on aurait prpar
les voitures; et l'arrive de sa famille, porte sur les bras du
peuple, comme cela serait arriv infailliblement, aurait fourni un
excellent argument  monsieur le duc d'Orlans contre un petit noyau
de factieux auquel on donnait trop d'importance, parce que lui seul
parlait et se montrait.

Le sort en dcida autrement. Les princesses arrivrent au Palais-Royal
 minuit,  pied, ayant t en omnibus aussi loin que les barricades
le permettaient, et sans tre reconnues. Je ne puis m'empcher de
regretter encore qu'on n'ait pas, ce jour-l, prfr la marche
indique par mon zle.

Quoique dans ma conversation avec Mademoiselle nous n'eussions pas t
au del du Lieutenant gnral et qu'avec sa belle-soeur j'eusse
prononc le mot de Philippe VII, je n'en partais pas moins persuade
que Mademoiselle dsirait vivement voir la couronne de France sur le
front de son frre, tandis que madame la duchesse d'Orlans
envisageait cet avenir avec rpugnance et terreur.

C'est peut-tre le moment de dire mes rapports avec les deux
princesses d'Orlans, et comment je comprends leur caractre.

La tourmente rvolutionnaire ayant jet mes parents  Naples, j'tais
souvent appele auprs des filles de la Reine. Mon ge se trouvait
plus rapproch de celui de madame Amlie; c'tait avec elle que je
jouais le plus souvent. Elle me distinguait de ses autres petites
compagnes. Ceci se passait en 1794 et 1795.

 son arrive en France, vingt ans aprs, madame la duchesse d'Orlans
n'avait pas oubli cette camaraderie d'enfance. Elle donnait un
caractre particulier aux relations qui s'tablirent entre nous. J'eus
occasion de les cultiver pendant le temps o, mon pre tant
ambassadeur en Angleterre, la famille d'Orlans vivait dans une sorte
d'exil aux environs de Londres.

Ceci explique comment, sans tre commensale du Palais-Royal, j'y tais
souvent plus avant dans les confidences des chagrins et des
contrarits de la famille que les personnes dont les habitudes
pouvaient sembler plus intimes.

Je ne saurais assez exprimer la profonde vnration et le tendre
dvouement que j'prouve pour madame la duchesse d'Orlans. Adore par
son mari, par ses enfants, par tout ce qui l'entoure, le degr
d'affection, de vnration qu'elle inspire est en proportion des
occasions qu'on a de l'approcher. La tendre dlicatesse de son coeur
n'altre ni l'lvation de ses sentiments, ni la force de son
caractre. Elle sait merveilleusement allier la mre de famille  la
princesse; et, quoiqu'elle traite tout le monde avec les apparences
d'une bienveillance qui lui est naturelle, cependant c'est avec des
nuances si habilement marques que chacun peut reconnatre sa place
sur un plan diffrent.

 l'poque dont je parle, madame la duchesse d'Orlans, quoique
extrmement considre dans le conseil de famille o rgnait l'accord
le plus parfait, s'tait persuad  elle-mme n'entendre rien aux
affaires et pensait que Mademoiselle, par la rectitude de ses ides et
la force de son esprit, tait beaucoup mieux appele  s'en occuper.
Aussi se mettait-elle volontairement sous la tutelle de sa belle-soeur
dans tout ce qui semblait affaire ou parti politique  prendre.
Peut-tre aussi cette attitude tenait-elle  cette dlicatesse de
coeur qui, mme  son insu, dirige toutes ses actions.

La Cour, surtout sous Louis XVIII (car Charles X traitait mieux les
Orlans), cherchait  tablir une grande distinction entre madame la
duchesse d'Orlans, son mari et sa soeur. On lui aurait volontiers
fait une place  part si elle avait voulu l'accepter. Or, comme toutes
les contrarits et les manifestations, qui se trouvaient sur le
chemin des heureux habitants du Palais-Royal, tenaient  cette
inimiti de la branche rgnante, madame la duchesse d'Orlans se
croyait doublement oblige de faire cause commune et d'adopter, sans
rflexion, les dcisions de Mademoiselle. De l, venait l'habitude de
se laisser conduire par elle et de ne jamais chercher  combattre
l'influence qu'elle pouvait avoir sur son frre, objet de leur commune
adoration. Je ne crois pas ce scrupule de madame la duchesse d'Orlans
demeur  la reine des Franais.

Il n'y a eu aucun refroidissement entre les deux princesses, mais
elles n'ont pas toujours t unanimes sur des questions importantes.
La Reine parfois a exprim, dfendu et soutenu ses opinions avec
chaleur, en cherchant  user de son crdit sur l'esprit du Roi.

Jamais sentiment n'a t plus passionn que celui de madame la
duchesse d'Orlans pour son mari. La ferme persuasion o elle est que
tout ce qu'il dcide est toujours: Wisest, discreetest, best, a t
pour elle un motif de grande consolation dans la mer orageuse o les
circonstances l'ont pousse. Elle y est entre dans une extrme
rpugnance. Elle a pri, bien sincrement, que ce calice s'loignt
d'elle, mais, une fois ce parti pris, elle l'a accept compltement.

On a spcul sur ses regrets; les partis se sont tromps; et, six
semaines aprs la matine dont je viens de parler, elle me disait:
Maintenant que cette couronne, d'pines est sur notre front, nous ne
devons plus la quitter qu'avec la vie, et nous nous y ferons tuer s'il
le faut.

Cette nergie calme ne l'empche pas de s'identifier avec toute la
vivacit la plus dlicate, la plus exquise aux chagrins des autres, de
les apprcier et d'y compatir. L'indulgence est le fond o elle puise
constamment, le fard dont elle embellit les vertus les plus solides
qu'une femme et une reine puisse possder.

On croira peut-tre que je trace un pangyrique; ce serait  mon insu.
Je la reprsente telle que je la vois.

Mes relations personnelles avec Mademoiselle datent de 1816  1817.
J'ai toujours rendu hommage  son coeur et  son esprit, sans jamais
avoir eu pour elle ce qui peut s'appeler de l'attrait. Cependant ses
qualits sont  elle; ses inconvnients sont ns des circonstances o
elle a t place.

Mademoiselle est la personne la plus franche et la plus incapable de
dissimulation qui se puisse rencontrer: voil ce qui lui a fait tant
d'ennemis; Les premiers panchements de sa jeunesse ont t accueillis
par la malveillance. Il lui en est rest de l'amertume; voil ce qui
lui en a mrit.

Son pre tait charmant pour elle. leve par madame de Genlis, dans
des ides plus que rvolutionnaires, elle l'avait vue s'avancer
graduellement dans une carrire si fatalement parcourue sans en tre
effraye. Elle tait trop jeune pour en juger par elle-mme alors et
elle n'a jamais voulu consentir depuis  reconnatre que ce fut celle
du crime, du crime sans excuse. On a prtendu le lui faire proclamer.
Tout le temps de son sjour auprs de madame la princesse de Conti a
t employ  obtenir d'elle une dmarche o elle abandonnerait la
mmoire de son pre. Forte des souvenirs de sa tendresse, elle s'tait
fait une vertu de la rsistance. Le rsultat en a t de passer les
annes de son adolescence dans la solitude de sa chambre.

Les migrs, formant la socit de madame la princesse de Conti,
refusaient de se trouver avec elle, et, de son ct, elle ne voulait
faire aucune concession. Sa tante, qui avait beaucoup d'esprit, lui
tmoignait de l'affection, ne la violentait pas, ne la blmait mme
pas, mais n'avait pas le courage de la soutenir contre l'esprit de
parti.

Plus tard, elle espra trouver auprs de sa mre une entire
sympathie, et elle arriva en Espagne toute pleine d'illusions
filiales. Elle y fut mal accueillie et trouva madame la duchesse
d'Orlans place dans une situation si fausse que le sjour de
Barcelone lui devint bientt insupportable. Elle dut crire  ses
frres que sa position n'y tait pas convenable. On voit combien tous
les sentiments de sa jeunesse, tous ceux qui font ordinairement la
gloire et le bonheur des filles ont t froisss. Avec ces donnes, on
peut, je crois, comprendre  la fois les qualits et les dfauts de
Mademoiselle.

Elle est franche, parce qu'elle s'est accoutume  ne point cacher ses
impressions, sans s'inquiter si elles taient opportunes ou devaient
plaire aux autres. Elle n'est pourtant pas expansive, parce qu'elle a
t repousse par tout ce qui aurait d, dans sa premire jeunesse,
dvelopper les facults aimantes de son coeur.

Aussi ce coeur s'est-il donn, avec la passion la plus vive et la plus
exclusive,  son frre, le premier qui lui et fait goter les
douceurs de l'intimit, le seul en qui elle puisse trouver entire
sympathie pour la grande croix qui pse sur son coeur bien plus que
sur son front. La vie et la mort de leur pre sera toujours un lien
plus puissant entre eux que peut-tre ils ne se l'avouent  eux-mmes;
et, sur ce point, tous les deux, si faciles en gnral, ils sont
susceptibles et mme rancuneux  l'excs. Jamais ils n'ont su tre 
leur aise avec la famille royale, surtout avec madame la Dauphine qui,
de son ct, les a constamment traits avec une rpulsion marque.

Mademoiselle a conserv beaucoup d'amertume contre la noblesse et les
migrs qui ont abreuv sa jeunesse de dgots, comme _classes_. Son
excellent coeur leur pardonnerait  tous, pris individuellement;
mais, l encore, les formes sont contre elle et prennent l'apparence
d'une sorte de vengeance.

Cette disposition l'a pousse  chercher ses appuis parmi les gens
professant les mmes rpugnances. Elle a cru beaucoup trop, je pense,
qu'ils s'arrtaient au mme point qu'elle, et a dsir voir le pouvoir
entre leurs mains. Elle a travaill  le leur remettre. Les Laffitte,
les Barrot, les Dupont n'ont pas eu de plus chaud partisan dans les
commencements; et la tnacit de son caractre, la volont de _parti
pris_ en elle de ne point abandonner les gens que les circonstances
semblaient accuser et de leur toujours supposer de bonnes intentions
les lui a fait soutenir  un point qui, pendant un temps, a beaucoup
nui  son influence sur l'esprit du Roi. Elle l'a senti, elle en a
souffert; mais elle n'a pas chang. C'est ainsi qu'elle est faite.

On l'accuse d'tre peu gnreuse; il y a du vrai et du faux. Jusqu'
la mort de sa mre, Mademoiselle ne possdait rien et vivait au dpens
de son frre; la parcimonie tait alors une vertu.

Depuis qu'elle jouit d'un revenu considrable, elle dpense
honorablement; elle emploie des artistes, elle fait travailler dans
ses terres. Elle fait normment de charits; mais elle n'a pas les
habitudes de la magnificence et ne sait pas dpenser royalement, mme
lorsque ce serait convenable. Elle calcule trop exactement pour une
princesse. Mais aussi, au commencement de la nouvelle royaut,
lorsqu'il fut d'abord question de fixer la liste civile, le baron
Louis tant venu lui demander si elle se contenterait d'y tre porte
pour un million, elle se rcria, comme s'il lui faisait injure, en
protestant que sa fortune personnelle suffisait, et par del,  tous
ses voeux.

Mademoiselle porte  ses neveux une affection que j'avais crue
compltement maternelle jusqu' la mort du petit duc de Penthivre. Il
avait sept ans et tait presque en imbcillit.

Madame la duchesse d'Orlans fut au dsespoir de cette perte.
Mademoiselle ne feint jamais un sentiment; elle tait peine du
chagrin de sa belle-soeur, mais tenait et disait la mort de cet enfant
une dlivrance pour tous.

C'est la seule nuance que j'aie observe dans la tendresse des deux
soeurs pour les enfants. Peut-tre mme y a-t-il plus de faiblesse
dans l'affection de Mademoiselle, quoiqu'elle s'associe tout  fait 
l'excellente ducation qu'on leur donne.

Personne au monde, je crois, n'a plus compltement l'esprit d'affaires
que Mademoiselle. Elle dcouvre avec perspicacit le noeud de la
difficult, s'y attache, carte nettement toutes les circonlocutions,
n'admet pas les discours inutiles, saisit son interlocuteur et le
rduit  venir se battre, en champ clos, sur le point mme. On
comprend combien ces formes ont d paratre dsagrables dans des
circonstances o presque tout le monde aurait voulu ne s'expliquer et
ne s'engager qu' peu prs.

Cette disposition de l'esprit de Mademoiselle serait une qualit
inapprciable si elle tait  la tte des affaires, mais c'est un
vritable inconvnient situe comme elle l'est. Son rle aurait d
tre tout de nuance, et elle ne sait employer que les couleurs
tranchantes.

Cela lui a fait personnellement beaucoup d'ennemis. Il en est rejailli
quelque chose sur son frre dont on la croyait l'interprte. Elle s'en
est aperue, et le dsir de ne point nuire  ce frre tant aim a gn
ses discours et ses actions; si bien qu'une personne, dont la
franchise va jusqu' la rudesse, a acquis la rputation d'une extrme
fausset et qu'en poussant l'indulgence au del des bornes ordinaires
elle passe pour haineuse.

Pendant le jugement des ministres de Charles X, je me rappelle qu'un
soir, o l'on tait fort inquiet, le marchal Grard, qui n'a jamais
manqu une lchet, tablissait le danger qu'il y aurait pour le Roi
de chercher  sauver monsieur de Polignac, Mademoiselle lui rpondit
d'un ton que je n'oublierai jamais: Eh bien, marchal, s'il le faut,
nous y prirons. Sa figure, ordinairement commune, tait belle en ce
moment.

Je lui dois la justice qu'elle sait couter la vrit, mme
lorsqu'elle lui dplat, non seulement avec patience, mais avec
l'apparence de la reconnaissance. Je ne la lui ai pas pargne dans
maintes circonstances et, quoique nous n'ayons peut-tre pas ce qu'on
appelle du got l'une pour l'autre, elle ne m'en a que mieux traite.

Je reviens au 1er aot. Mademoiselle me chargea de ramener madame de
Valence et ses petites filles. Nous montmes toutes quatre avec
monsieur Arago dans la voiture qui m'attendait. Je m'tais assure la
protection spciale des princesses pour le duc de Raguse, dans le cas
o il se trouverait en avoir besoin, et Arago avait racont sa visite
 l'tat-major, dans tous ses dtails,  madame de Montjoie chez
laquelle il tait rest pendant mes visites aux deux belles-soeurs.

Arrivs  la barrire, je me sparai de mes compagnes et je me rendis
directement chez Pozzo.

Il avait du monde dans son grand salon; je le fis demander. Il vint
au-devant de moi dans la pice qui prcde. Je lui dis: J'arrive de
Neuilly, et je suis charge de vous remercier de votre bon vouloir
dont on est fort reconnaissant.

Je trouvai un homme tout chang de la veille, emptr, froid, guind.
Il me rpondit: Certainement ils ont bien raison; vous savez combien
je leur suis attach, mais la situation est bien dlicate... le Roi
est  Rambouillet... Il s'y tablit... Mes collgues pensent
convenable d'aller rejoindre le souverain auprs duquel nous sommes
accrdits... Cela est au moins fort spcieux, cependant nous n'avons
pas t appels... Cependant je ne sais que faire... Je ne sais que
leur conseiller.

Je ne me laissai pas trop effaroucher par ce changement, car je
l'avais prvu; mais je m'attendais, j'en conviens,  plus de faons
dans le retour. Je rpondis:

Vous ferez, j'en suis bien sre, ce qu'il y aura de plus sage et de
plus utile.  propos, je voulais vous dire aussi que Sbastiani ne
sera pas ministre. J'en ai la certitude.

Il me regarda un instant fixement:  eux,  la vie et  la mort,
s'cria-t-il; et, me prenant les deux mains, il m'entrana dans le
petit salon  gauche: Asseyons-nous. Ils veulent rgner, n'est-ce
pas?

--Ils disent que non.

--Ils ont tort. Il n'y a que cela de raisonnable; il n'y a que cela de
possible. Ils le veulent au fond et, s'ils ne le veulent pas
aujourd'hui, ils le voudront demain, parce que c'est une ncessit. Il
nous faut donc agir dans ce sens.

J'avoue que, tout en m'attendant  un retour, cette prompte priptie
m'avait suffoque. Aussi en ai-je t tellement frappe que je suis
sre de n'avoir ni t ni ajout une syllabe  ces premires paroles.

Il entra ensuite dans quelques dtails sur la manire dont il s'y
prendrait pour faire avorter la sotte pense, venue  quelques-uns de
ses collgues, de se rendre  Rambouillet. La question ne lui semblait
plus ni dlicate ni embarrassante; il tait revenu  tous ses
arguments de la veille contre la branche ane et en faveur de celle
d'Orlans. Il tait impossible d'tre plus clair et plus logique.
Aprs beaucoup de considrations gnrales, il me donna des
instructions de dtail sur la meilleure conduite  tenir vis--vis du
corps diplomatique.

Je lui demandai s'il me permettait de dire que ces conseils venaient
de lui. Non seulement il me permettait, mais il m'en priait, aussi
bien que d'y ajouter les expressions de son plus entier dvouement. Il
me rpta encore plusieurs fois: Ils doivent rgner et en proclamer
hautement la volont.

Nous nous sparmes les meilleurs amis du monde. Il attendait ses
collgues pour dcider du parti  prendre. Fallait-il rester  Paris
ou se rendre  Rambouillet? Sans doute, ils durent trouver une grande
diffrence entre cette confrence et les conversations du matin.

Si l'incurie qui a accompagn toutes les dmarches de la Cour n'avait
pas fait ngliger de prvenir le corps diplomatique en quittant
Saint-Cloud, il est bien probable, d'aprs les dispositions o j'avais
trouv Pozzo, que l'avis de ceux qui voulaient rejoindre le Roi aurait
prvalu et que le dpart aurait t dcid avant mon retour de
Neuilly.

Mais, depuis le lundi o monsieur de Polignac avait dclar, dans une
si pleine confiance, _la France prpare  subir toutes les volonts
du Roi_, il n'avait pris la peine de communiquer, sur quoi que ce
soit, avec aucun des ambassadeurs, pas mme avec ses plus affids,
comme messieurs d'Appony et de Sales qui approuvaient pleinement les
ordonnances. Au reste, l'espce de honte o ils taient d'tre tombs
dans cette erreur leur fit renoncer plus facilement au projet du
dpart. Ils l'avaient form avec le Nonce. Castelcicala hsitait. Sir
Charles Stuart s'y opposait. Pozzo, en entranant monsieur de Werther,
trancha la question de ce ct. Mais l'argument le plus concluant 
faire valoir dans leurs ides diplomatiques porta sur ce qu'ils
n'avaient pas t appels par Charles X. L'habilet consiste  parler
 chacun le langage qu'il convient.

Aussitt mon arrive chez moi, j'crivis le rsultat de ma
conversation avec l'ambassadeur de Russie, et je l'expdiai tout de
suite  Neuilly.

Pendant mon absence, il tait venu plusieurs personnes chez moi, entre
autres madame Rcamier. Elle m'avait attendu longtemps et avait fini
par laisser sur ma table un petit billet o elle me tmoignait un
grand regret de ne m'avoir pas trouve et un vif dsir de causer avec
moi d'une personne qu'elle voyait,  regret, bien irrite.

Je compris facilement qu'il s'agissait de monsieur de Chateaubriand.
Prcisment, il en avait t question le matin dans ma conversation
avec Mademoiselle, et nous tions convenues qu'il serait bien
dsirable de le rallier aux intrts du pays. Je le connaissais trop
pour le croire un auxiliaire fort utile, mais je le savais un
adversaire formidable.

Monsieur de Chateaubriand est un homme qu'on n'acquiert qu'en se
mettant compltement sous sa tutelle, et encore s'ennuierait-il
bientt de conduire dans une route facile. Il appellerait cela suivre
une ornire et voudrait se crer des obstacles, pour avoir l'amusement
de les franchir.

J'tais par trop fatigue pour songer  aller chez madame Rcamier o
je ne pouvais arriver qu' pied. Je remis au lendemain  m'occuper de
son billet. D'ailleurs, il tait plus de six heures; la matine tait
acheve.

Je vis assez de monde dans la soire. On me fit beaucoup de rcits
contradictoires sur ce qui s'tait pass  l'Htel de Ville et  la
Chambre; j'en conserve un faible souvenir. Je me rappelle seulement
qu'Alexandre de Laborde nous arriva dans des transports de joie qui
nous rvoltrent et nous impatientrent.

L'impression des gens avec lesquels je vivais tait grave et triste:
nous voyions, dans ce qui se passait, un rsultat ncessaire des
fautes commises; mais ce rsultat nous apparaissait comme une fatalit
sur laquelle on devait gmir tout en s'vertuant pour viter qu'elle
ne devint une calamit plus grande en jetant le pays dans l'anarchie.

Personne n'tait plus attrist ni plus effray que monsieur Pasquier;
je lui dois cette justice. J'avouerai, avec la mme franchise, que ses
craintes me semblaient un peu exagres. Appuye sur ma _Glorious
Revolution_ de 1688, le chemin me paraissait devoir tre plus facile
qu'il ne s'est trouv.


(1er AOT.)

Le dimanche 1er aot, madame de Montjoie entra dans ma chambre  sept
heures du matin. Elle me dit que Mademoiselle voulait causer avec
Pozzo: s'il consentait  venir au Palais-Royal, il pourrait y entrer
par une porte trs loigne du palais; si cependant il y avait
objection, Mademoiselle offrait de venir le rencontrer chez moi; si le
premier arrangement lui convenait, il sortirait avec moi, ayant l'air
de me donner le bras pour nous promener aux Tuileries. Nous
gagnerions la rue Saint-Honor. Madame de Montjoie nous attendrait
dans une boutique voisine de la porte o nous devions entrer et nous
conduirait par les dtours de l'intrieur. Quelle que ft la dcision
de Pozzo, je promis d'tre de ma personne fidle au rendez-vous.

J'crivis  l'ambassadeur de venir tout de suite chez moi. Je lui
racontai la visite de madame de Montjoie. Il serait enchant, me
rpondit-il, de voir Mademoiselle et de causer avec elle; il y tenait
mme beaucoup. Mais il ajouta: Il est impossible, dans l'tat o l'on
se trouve au Palais-Royal, avec le dsordre, le mouvement qui y
rgnent, que je ne sois pas rencontr et reconnu par quelqu'un. Le
mystre mme apport  cette confrence y donnerait plus d'importance
et disposerait  la publier. Je craindrais surtout ces indiscrtions,
dans la pense qu'elle pourraient neutraliser mes efforts et me rendre
moins utile. Je ne puis avoir d'influence sur le corps diplomatique
qu'autant que je semblerai impartial dans la question et faisant cause
commune avec mes collgues.

Ainsi donc, acceptant la seconde proposition de Mademoiselle, il me
chargea de mille excuses pour elle et de la prier de trouver bon que
le rendez-vous et lieu chez moi. Nous convnmes d'un message
insignifiant pour lui indiquer que la princesse l'y attendait.

Je fis prier monsieur Pasquier de venir me voir; je lui racontai ce
qui se passait et lui demandai si, dans le cas o Mademoiselle le
souhaiterait, il lui conviendrait de causer avec elle. Il me dit n'y
avoir aucune objection et mme tre bien aise qu'une occasion
s'offrt, aussi naturellement, de lui exposer quelques-unes de ses
ides et de les faire parvenir si directement  monsieur le duc
d'Orlans.

Ces prliminaires convenus, je me mis en route  l'heure fixe; et,
puisque je me suis faite l'historienne des rues, il n'est peut-tre
pas inutile de remarquer l'aspect qu'elles prsentaient.

Il y avait beaucoup de mouvement. On rencontrait un grand nombre de
patrouilles armes rgulirement, quoique vtues seulement d'un
pantalon et d'une chemise comme les jours prcdents, et presque
toutes conduites par quelqu'un en uniforme.

Des ordonnances  cheval portaient des ordres en grande hte. Tout
cela entreml d'enfants, de femmes bien vtues, circulant librement
et, leur livre de prires  la main, se rendant aux glises o les
offices se clbraient et dont les portes s'taient ouvertes
prcisment comme de coutume.

Tout le monde avait l'air effar, curieux, press, mais pourtant calme
et rassur. Enfin, sauf les tranches dans les rues et l'trange
costume des troupes, on aurait pu se croire dans la matine d'un beau
dimanche o la population se disposait  assister  quelque
reprsentation extraordinaire qui, sans trop l'agiter, augmentait son
activit accoutume. La ville avait l'aspect d'un jour de fte o la
circulation des voitures est interdite.

Je trouvai madame de Montjoie au rendez-vous, et, aprs un vritable
voyage dans le palais, en passant par les combles, nous arrivmes chez
Mademoiselle. Elle tait dans sa petite galerie; son cabinet, que je
traversai pour y arriver, tait encore jonch des vitres et des glaces
brises dans les journes prcdentes. Les marques des balles se
faisaient voir aussi dans les boiseries.

 peine tais-je arrive et lui expliquais-je le message de Pozzo, que
madame la duchesse d'Orlans entra toute trouble:

Ma soeur, voil un tel (un valet de chambre de madame la duchesse de
Berry dont j'ai oubli le nom) qui vient prendre mes commissions pour
la duchesse de Berry, que dois-je dire? Je ne peux pas refuser de le
voir.

--Dites des politesses insignifiantes; il n'y a pas besoin d'entrer en
aucun dtail par un tel messager, mais n'crivez-pas.

Madame la duchesse d'Orlans sortit. Mademoiselle courut encore aprs
elle jusque dans la pice suivante:

Surtout, ma soeur, n'crivez pas.

--Non, non, je vous le promets.

Mademoiselle revint  moi en souriant: Ma pauvre soeur est si
trouble, me dit-elle, qu'elle n'est pas en tat de mesurer ses
paroles, et il ne faut s'engager d'aucun ct.

Nous reprmes le fil de notre discours. Mademoiselle reconnut qu'en
effet il valait mieux qu'elle vnt chez moi. Elle allait s'y rendre;
je l'accompagnerais seule, mais il me faudrait attendre. Son frre
tait sorti et elle ne partirait qu'aprs son retour.

Madame la duchesse d'Orlans revint une seconde fois:

Ma soeur, ma soeur, voil Sbastiani! il est furieux, vous savez.

--Soyez tranquille, je vais le faire venir ici. Furieux ou non, il
faut bien qu'il se soumette  cette ncessit; je me charge de lui
parler.

Elle sonna pour donner l'ordre de faire entrer le gnral Sbastiani
chez elle. Je sortis avec madame la duchesse d'Orlans par
l'intrieur.

Je ne saurais peindre la scne de dsordre que prsentait alors le
Palais-Royal. On avait profit du sjour de la famille  Neuilly pour
entreprendre d'assez grandes rparations dans plusieurs pices. Les
parquets taient enlevs; on marchait sur les lambourdes au milieu du
pltre. Dans d'autres, les peintres taient tablis avec leur
attirail. Tout tait dmeubl; on heurtait des tapissiers portant
leurs chelles, des valets replaant des siges.

 travers ce dsordre circulaient des gens de toute nature. On
mangeait dans toutes les pices. Tout le monde entrait comme dans la
rue; et la garde de ce Palais, portant le costume dont j'ai dj
parl, formait une singulire disparate avec les lieux, si ce n'est
avec la socit.

Il n'y avait pas moyen de causer dans un pareil brouhaha. Madame la
duchesse d'Orlans trouva seulement le temps de me dire, pendant notre
retraite  travers les cabinets de Mademoiselle, qu'elle tait plus
tranquille sur madame la Dauphine. Elle avait rencontr monsieur le
duc de Chartres, dans la nuit prcdente, prs de Fontainebleau; et,
comme on n'en avait pas d'autre nouvelle, c'tait la preuve qu'il ne
lui tait rien arriv de fcheux. Elle devait avoir rejoint sa
famille.

C'tait une grande inquitude de moins pour madame la duchesse
d'Orlans. Elle aime tendrement madame la Dauphine; et, dans toutes
les tristes circonstances qui se sont succd, c'est toujours des
malheurs et des impressions de cette princesse que j'ai vu la Reine
s'inquiter et se dsoler.

On me montra, plus tard dans cette matine, une lettre intercepte de
madame la Dauphine crite  son mari. J'ai conserv le souvenir d'une
phrase qui me frappa extrmement. Aprs avoir rendu compte, en termes
fort amers, de la scne du thtre de Dijon dont elle sortait, des
cris insolents qu'on y avait pousss, elle ajoutait: Ils avaient
bonne envie de m'insulter personnellement; mais je leur ai fait cet
air qu'on me connat, et ils n'ont os.

Ainsi _cet air qu'on lui connat_, et que nous regardions comme une
espce de fatalit, _elle le faisait_. Certes, je ne rappelle pas ces
paroles dans un sentiment hostile contre une princesse que je vnre,
et dont les malheurs, selon l'expression de monsieur de Chateaubriand,
sont une dignit, mais seulement comme une nouvelle preuve de
l'ignorance o tait la branche ane du sicle et du pays.

Cet air, dont elle prtendait tirer du respect, ne produisait que de
l'aigreur et du mcontentement. Dans cette lettre, il n'tait pas
question des ordonnances, il paraissait qu'elle en avait dj parl:
Je ne reviens pas sur ce que je vous ai dit hier. Ce qui est fait est
fait; mais je ne respirerai que quand nous serons runis.

Je retourne au Palais-Royal. On tait cens se tenir dans le salon dit
des Batailles o une espce de repas en ambigu tait en permanence;
mais, de fait, on tait constamment dans la pice qui servait de
communication  tous les appartements et dont le grand balcon donne
sur la cour.

Chaque cri, chaque coup de tambour, chaque bruit, et ils taient
frquents, y rappelait. Madame la duchesse d'Orlans cherchait
videmment  vaincre l'agitation de l'me par celle du corps; elle ne
tenait pas en place. Aprs l'avoir suivie pendant quelque temps, j'y
renonai, excde par la fatigue, et m'assis dans un coin o madame de
Dolomieu, aussi lasse que moi, vint me rejoindre.

Nous y restmes jusqu'au moment o les acclamations, dans la place,
nous annoncrent l'approche de monsieur le duc d'Orlans. Mademoiselle
nous suivit  ce signal, suivie par le gnral Sbastiani. Il avait
l'air fort grognon, et, en passant  ct de moi, me jeta un regard o
je vis qu'il me savait l'intermdiaire d'une ngociation qui lui
tait aussi dsagrable.

Tout le monde se plaa sur le grand balcon pour voir arriver monsieur
le duc d'Orlans. Lui et son cheval taient littralement ports par
les flots du peuple. Je sais bien que cet enthousiasme ne signifie
rien pour le lendemain; mais, sans y attacher autrement d'importance,
on doit constater qu'il y en avait beaucoup pour lui, l et dans ce
moment. Sa pauvre femme en fut fort attendrie; ce lui fut une douce
compensation  ce qu'elle souffrait d'ailleurs.

Monsieur le duc d'Orlans, se dbarrassant enfin de cette foule,
rentra dans le Palais, o elle n'tait gure plus choisie, et parvint
dans la salle o nous tions.

Il s'y arrta un moment, embrassa ses plus jeunes enfants arrivs de
Neuilly depuis qu'il tait sorti, parla au gnral Sbastiani, me dit
quelques paroles obligeantes en me prenant la main, et rentra dans son
cabinet particulier suivi de sa femme et de sa soeur. Celle-ci n'y
demeura pas fort longtemps. En en sortant, elle me prit sous le bras
et me dit: Venez, je suis prte  partir Nous regagnmes son
appartement.

Survint l'embarras de la toilette. Elle avait bien un chapeau de
paille, mais sans voile, et le voile tait de rigueur pour notre
expdition. Le mien tant de grand deuil; je ne pouvais le lui donner.
Elle sonna la seule femme qui l'et accompagne de Neuilly, mais elle
n'avait aucune cl des armoires. Elle se rappela enfin un chapeau
rest  Paris et garni d'une grande blonde; on l'apporta. Mademoiselle
craignait qu'il ne ft trop remarquable. Je l'assurai que les rues
taient remplies de toilettes tout aussi lgantes; bientt elle-mme
en fut frappe et aussi tonne que je l'avais t les jours
prcdents.

Nous descendmes le petit escalier de la tourelle et sortmes du
palais sans qu'elle ft reconnue. Cela n'tait pas trs difficile, au
milieu d'un si grand dsordre.

Arrives dans la rue de Chartres, elle me dit en anglais: Nous sommes
suivies. Nous l'tions, en effet, mais par mon matre d'htel. Je
l'avais amen parce que c'tait de tous mes gens celui sur la
discrtion duquel je comptais le plus. Je la rassurai.

Alors, me dit-elle, donnons-lui toutes les deux le bras; cela
paratra plus simple que de voir deux femmes seules dans ce
moment-ci. Ainsi fut fait et Jules Goulay fut honor du bras d'une
Altesse Royale.

Dans le cas o nous rencontrerions quelqu'un de ma connaissance qui
voudrait me parler, je devrais m'arrter tandis qu'elle continuerait
son chemin.

Je lui dis le billet que j'avais reu au sujet de monsieur de
Chateaubriand; elle me rpta combien on attacherait de prix 
concilier sa bienveillance, sans toutefois le mettre dans le cabinet.
Si l'ambassade de Rome pouvait lui convenir, on serait tout dispos 
la lui voir reprendre.

La veille, monsieur de Glandevs m'avait charge de parler de lui et
de son attachement au Palais-Royal. Je m'tais acquitte de cette
commission ds le matin. Apparemment, Mademoiselle en avait parl 
son frre, dans leur court entretien, car je fus formellement charge
de dire  monsieur de Glandevs de reprendre son appartement aux
Tuileries et qu'on arrangerait sa position. Je fis le message, et il
refusa avec beaucoup de bonnes et respectueuses paroles.

Toute ceci prouve combien on aurait dsir, dans ces premiers moments,
suivre les habitudes monarchiques, et que la ncessit, forme par
l'activit des uns et la rticence des autres, a seule jet dans
d'autres voies.

Je me sers du mot _rticence_ parce qu'il n'y avait pas encore
d'_hostilit_. Le parti, qui s'est depuis appel carliste ou
lgitimiste, n'existait alors nulle part.

Comme nous causions en anglais, l'homme qui nous sparait ne nous
gnait aucunement. Je demandai  Mademoiselle s'il lui plaisait de
voir monsieur Pasquier; dans ce cas, je le ferais avertir pendant sa
confrence avec l'ambassadeur. Elle me dit qu'elle en serait charme.

Nous tions entres dans le jardin des Tuileries, mais il fallut
revenir sur nos pas, les grilles du ct de la place Louis XV taient
encore fermes. Nous suivmes la rue de Rivoli. En approchant de la
rue Saint-Florentin, Mademoiselle me fit mettre  ct d'elle 
l'intention de la masquer le plus possible: Je ne veux pas que le
vieux homme boiteux m'aperoive, me dit-elle; il est si fin! Il serait
capable de me reconnatre de sa fentre. Je ne me soucie pas qu'il
remarque mon passage, et encore bien moins d'tre expose  lui
parler.

Nous arrivmes, sans avoir fait aucune rencontre, jusqu' la rue des
Champs-lyses. Je m'arrtai pour dbiter au portier de l'ambassadeur
le message convenu. Mademoiselle poursuivit sa route. Je la rejoignis
comme elle entrait chez moi; je l'y avais  peine installe que Pozzo
arriva. Il m'avertit qu'on viendrait le demander pour donner une
signature. Je l'introduisis auprs de la princesse et je les laissai.
J'crivis un mot  monsieur Pasquier pour le prvenir qu'il tait
attendu.

Bientt survint monsieur de Lobinski, apportant une dpche  signer.
J'allai chercher Pozzo. En faisant ses excuses  Mademoiselle de la
quitter, il lui dit: C'est pour votre service; je vais signer la
dpche dont je vous rendais compte pour ne pas retarder le dpart du
courrier.

Il signa effectivement deux grande lettres et rentra dans la pice o
Mademoiselle l'attendait. Je restai seule avec Lobinski. Il avait
apport une petite critoire de poche; je lui fis une plaisanterie sur
cette prcaution. Il me donna la plume: Gardez-la, me dit-il, comme
une plume d'honneur. Vous l'avez bien mrite. Vous ne savez pas
vous-mme toute l'tendue du service que vous avez rendu, non
seulement  votre pays, mais  l'Europe entire qui vous devra le
maintien de la paix. Soyez bien contente de vous-mme, madame; vous
avez droit de l'tre.

Je voulus prendre cette allocution solennelle en riant et j'acceptai
la plume: Je parle trs srieusement, reprit-il; vous ne savez pas la
porte de ce que vous avez empch; rjouissez-vous-en comme
franaise, je vous en remercie comme russe.

Ces paroles de Lobinski m'ont fait penser que ces dpches, si
bnvoles pour nous, en remplaaient d'autres d'une toute autre
tendance.

Ce fut aussi l'opinion de monsieur Pasquier,  qui je les rapportai
sur-le-champ. Peut-tre cependant ne faisaient-elles allusion qu'au
projet, form par le corps diplomatique, de se rendre  Rambouillet et
que Pozzo avait djou. Je n'en ai pas su davantage. Mes rapports
d'intimit avec l'ambassadeur ne me permettaient pas de pousser
Lobinski de questions.

Monsieur Pasquier arriva. Nous attendmes la fin de la confrence avec
Pozzo, qui fut fort longue. Aussitt que je le vis sortir, je menai
monsieur Pasquier dans le salon o il devait le remplacer, et je me
retirai. On voit que je n'ai gure t dans tout cela que la mouche du
coche.

J'avais remarqu dans ma course du matin que les fiacres commenaient
 circuler, quoique difficilement. J'en avais envoy chercher un, et,
lorsque monsieur Pasquier eut quitt Mademoiselle, je lui proposai de
s'en servir plutt que de retourner  pied. Elle y consentit, et nous
y montmes.

Elle me dit avoir t contente de monsieur Pasquier: On voit,
ajouta-t-elle, que c'est un homme accoutum  envisager les questions
sous toutes les faces, et, pour vaincre les obstacles, c'est un grand
moyen de les avoir prvus; mais on voit aussi qu'il est peu press de
s'engager. videmment, il s'est trouv dans bien des rvolutions et il
les redoute. Mais, de qui j'ai t enchante, c'est de notre bon
Pozzo. Il est parfait, ma chre madame de Boigne, parfait; c'est tout
 fait un de nous. Il m'a racont cette dpche qu'il a t signer;
nous ne l'aurions pas faite autrement! Il me tarde fort qu'il puisse
voir mon frre. J'espre arranger cela pour la nuit prochaine. Au
reste, le plus essentiel est dj accompli: la dcision qu'il a fait
prendre au corps diplomatique de rester  Paris, et l'expdition de
ces bonnes dpches.

Nous devismes sur ce sujet, et sur plusieurs autres, pendant la
route. Elle n'offrit d'autre inconvnient que de nombreux et affreux
cahots. Je fis arrter dans la rue de Valois; j'accompagnai
Mademoiselle par l'escalier de la tourelle, et, une fois que j'eus vu
la porte de son appartement ferme sur elle, je regagnai mon fiacre et
revins chez moi.

Aprs avoir fait semblant de dner, car l'excessive chaleur, la
fatigue, l'agitation empchaient de manger presqu'autant que de
dormir, je remontai dans un fiacre pour aller voir madame Rcamier.
Elle m'attendait, avec impatience, pour m'entretenir de monsieur de
Chateaubriand.

Je dcouvris bientt qu'il tait outr contre Charles X qui n'avait
pas rpondu  sa lettre, indign contre les pairs qui ne l'avaient
pas choisi pour diriger la Chambre, furieux contre le Lieutenant
gnral, qui n'avait pas dpos entre ses mains le pouvoir auquel les
vnements l'appelaient. De plus, il tait cens malade. C'est sa
ressource ordinaire lorsque son ambition reoit un chec considrable,
et peut-tre au fond l'impression est-elle assez violente pour que le
physique s'en ressente.

Madame Rcamier me pressa fort d'aller chez lui chercher  le calmer.
Je consentis  l'y accompagner; et, montant toutes deux dans la
voiture qui m'avait amene, nous arrivmes  sa petit maison de la rue
d'Enfer.

Madame Rcamier y tait connue. On nous laissa pntrer sans
difficult jusqu' son cabinet. Nous frappmes  la porte; il nous dit
d'entrer. Nous le trouvmes en robe de chambre et en pantoufles, un
madras sur la tte, crivant  l'angle d'une table.

Cette longue table, tout  fait disproportionne  la pice qui a
forme de galerie, en tient la plus grande partie et lui donne l'air un
peu cabaret. Elle tait couverte de beaucoup de livres, de papiers, de
quelques restes de mangeaille et de prparatifs de toilette peu
lgante.

Monsieur de Chateaubriand nous reut trs bien. Il tait vident,
cependant, que ce dsordre et surtout ce madras le gnaient. C'tait 
bon droit, car ce mouchoir rouge et vert ne relevait pas sa
physionomie assombrie.

Nous le trouvmes dans une extrme pret. Madame Rcamier l'amena 
me lire le discours qu'il prparait pour la Chambre: il tait de la
dernire violence. Je me rappelle, entre autres, un passage, insr
depuis dans une de ses brochures, o il reprsentait monsieur le duc
d'Orlans s'avanant vers le trne _deux ttes  la main_; tout le
reste rpondait  cette phrase.

Nous coutmes cette lecture dans le plus grand silence et, quand il
eut fini, je lui demandai si cette oeuvre, dont je reconnaissais la
supriorit littraire, tait,  son avis, celle d'un bon citoyen: Je
n'ai pas la prtention d'tre un bon citoyen! s'il croyait que ce ft
le moyen de faire rentrer le Roi aux Tuileries: Dieu nous en garde!
je serais bien fch de l'y revoir!--Mais alors, ne serait-il pas
plus prudent de se rallier  ce qui se prsente comme pouvant arrter
ces calamits anarchiques, si raisonnables  prvoir, dont vous faites
la terrifiante peinture?

Madame Rcamier profita de cette ouverture pour dire que j'avais t
au Palais-Royal le matin. Elle se hasarda  ajouter qu'on y attachait
un grand prix  son suffrage,  sa coopration. On comprenait les
objections qu'il pourrait avoir  prendre une part active au
gouvernement, mais on pensait qu'il consentirait peut-tre  retourner
 Rome.

Il se leva en disant: Jamais!; et il se mit  se promener  l'autre
extrmit de la petite galerie.

Madame Rcamier et moi continumes  causer, entre nous, des
convenances de son sjour  Rome, des services qu'il pouvait y rendre
 la religion, du rle, tout naturel et si utile, que l'auteur du
_Gnie du Christianisme_ avait  y jouer dans de pareils prdicaments,
etc. Il feignait de ne pas nous couter. Cependant il s'adoucissait,
sa marche se ralentissait; lorsque tout  coup, s'arrtant devant une
planche charge de livres et se croisant les bras, il s'cria: Et ces
trente volumes, qui me regardent en face, que leur rpondrais-je?
Non... non... ils me condamnent  attacher mon sort  celui de ces
misrables. Qui les connat, qui les mprise, qui les hait plus que
moi? Et alors, dcroisant ses bras, appuyant les mains sur les bouts
de cette longue table qui nous sparait, il fit une diatribe contre
les princes et la Cour. Il laissa tomber sur eux les expressions de
cet pre mpris que sa haine sait enfanter, avec une telle violence
que j'en fus presque pouvante.

Le jour finissait, et, par la situation o il tait plac, cette
figure, coiffe de ce mouchoir vert et rouge, se trouvait seule
claire dans la chambre, et avait quelque chose de satanique.

Aprs cette explosion, il se calma un peu, se rapprocha de nous, et
prenant un ton plus tranquille: Quel franais, dit-il, n'a pas
prouv l'enthousiasme des admirables journes qui viennent de
s'couler? Et sans doute ce n'est pas l'homme qui a tant contribu 
les amener qui a pu rester froid devant elles.

Il me fit alors un tableau du plus brillant coloris de cette
rsistance nationale, et, s'admirant lui-mme dans ce rcit, il se
laissa flchir par ses propres paroles.

Je reconnais, dit-il en concluant, qu'il tait impossible d'arriver
plus noblement au seul rsultat possible. Je l'admets. Mais moi,
misrable serf attach  cette glbe, je ne puis m'affranchir de ce
dogme de lgitimit que j'ai tant prconis. On aurait toujours le
droit de me rtorquer mes paroles.

D'ailleurs, tous les efforts de cette hroque nation seront perdus;
elle n'est comprise par personne. Ce pays, si jeune et si beau, on
voudra le donner  guider  des hommes uss, et ils ne travailleront
qu' lui enlever sa virilit!...

Ou bien on le livrera  ces petits messieurs (c'est le nom qu'il
donne spcialement  monsieur de Broglie et  monsieur Guizot, objets
de sa dtestation particulire), et ils voudront le tailler sur leur
patron!

Non, il faut  la France des hommes tout neufs, courageux, fiers,
aventureux, tmraires, comme elle; se replaant d'un seul bond  la
tte des nations!

Voyez comme elle-mme en a l'instinct! Qui a-t-elle choisi pour ses
chefs lorsqu'elle a t livre  elle-mme?... des coliers... des
enfants! Mais des enfants pleins de talents, de verve, d'entranement,
susceptibles d'embraser les imaginations, parce qu'ils sont eux-mmes
sous l'influence de l'enthousiasme!...

Tout au plus, faudrait-il quelque vieux nautonier pour leur signaler
les cueils, non dans l'intention de les arrter, mais pour stimuler
leur audace.

Le plan de son gouvernement se trouvait suffisamment expliqu par ces
paroles. Monsieur de Chateaubriand le dirigeant avec des lves des
coles et des rdacteurs de journaux pour sides, tel tait l'idal
qu'il s'tait form, pour le bonheur et la gloire de la France, dans
les rveries de son mcontentement.

Cependant, il fallait en finir et sortir de l'pique o nous tions
tombs. Je lui demandai s'il n'avait aucune rponse pour le
Palais-Royal o j'irais le lendemain matin.

Il me dit que non; sa place tait fixe par ses prcdents. Ayant
depuis longtemps prvu les circonstances actuelles, il avait imprim
d'avance sa profession de foi. Il avait personnellement beaucoup de
respect pour la famille d'Orlans. Il apprciait tous les embarras de
sa position que, malheureusement, elle ne saurait pas rendre belle,
parce qu'elle ne la comprendrait pas et ne voudrait pas l'accepter
suffisamment rvolutionnaire.

Je le quittai videmment fort radouci; et il y a loin du discours
qu'il m'avait lu, avec ces _deux ttes  la main_,  celui qu'il
pronona  la Chambre et dans lequel il _offrirait une couronne 
monsieur le duc d'Orlans s'il en avait une  donner_.

J'y retrouvai, en revanche, quelques-uns des sarcasmes amers contre
les vaincus qu'il avait fait entrer dans son improvisation du bout de
la table et dont l'loquence, en le charmant, avait commenc 
l'adoucir, entre autres l'expression de _chasser  coup de fourche_.

Dans toute cette longue conversation, qui dura jusqu' la nuit bien
close, j'affirme que pas un mot sur monsieur le duc de Bordeaux ne fut
prononc. J'en entendis parler pour la premire fois en rentrant chez
moi le soir. Je sais bien qu' prsent tout le monde y a constamment
pens, que tout le monde l'a toujours dsir et voulu; mais je puis
bien assurer que c'tait _in petto_.

L'ide de l'abdication du Roi, et surtout celle de monsieur le
Dauphin, ne venait pas au commun des mortels. Quant  moi, je l'avoue
de bonne foi, il a fallu me la suggrer; et encore m'a-t-elle paru
bien improbable  voir raliser. J'ai pourtant la certitude que des
tentatives, pour amener  ce but, ont t faites dans cette journe du
dimanche. Elles avaient commenc la veille, et ont continu le
lendemain. Elles ont trouv bien plus de rsistance  Trianon et 
Rambouillet qu'au Palais-Royal.

Je crois savoir, d'une faon positive, que le Lieutenant gnral, tout
en repoussant la responsabilit de l'initiative de la demande,
consentait  recevoir l'enfant tout seul. Sa femme l'aurait accueilli
avec transport, et lui promettait des soins maternels; mais la rponse
faite  Rambouillet avait t dure jusqu' l'insulte.

Au reste, cette transaction, n'ayant pas t dans le moment mme  ma
connaissance personnelle, ne rentre pas dans ce que j'ai _vu et
entendu_, et je ne prtends pas raconter autre chose.

Je ferais un gros volume si je parlais de tout ce que j'ai appris
depuis, mme avec certitude, sur les dtails de ces journes.

Ici se termine la tche que vous m'avez faite. J'ai t bien souvent
encore l'intermdiaire de paroles portes au Palais-Royal, mais de
loin en loin, pour des circonstances spciales et lorsque l'on est
venu me trouver. Ces dtails, quoique curieux peut-tre, pourraient
difficilement former un rcit de quelque intrt.

D'ailleurs, si je continuais, il me faudrait parler de la journe du
mardi et de la hideuse marche sur Rambouillet. Or je ne veux pas
terminer par une impression si pnible. Elle ne se rattache en rien 
la noble semaine qui venait de s'couler.

Alors la France s'est leve comme un seul homme et, s'tant faite
gant par l'unit de sa volont, elle a secou les pygmes qui
prtendaient l'asservir.

Contente de ce rsultat, son seul but, elle serait rentre dans le
calme de son fier repos, si une poigne d'ambitieux et quelques
centaines de misrables n'avaient continu une agitation factice qui,
pour les contemporains, a gt le magnifique spectacle offert  nos
yeux.

La postrit lui rendra, je crois, plus de justice; et je me trompe
fort si ces journes, appeles maintenant par drision les
_Glorieuses_, n'en conserveront pas le nom dans les sicles  venir.




EXPDITION

DE MADAME LA DUCHESSE DE BERRY

EN 1832


Si les romans historiques sont encore  la mode dans quelques sicles,
un nouveau Walter Scott trouvera difficilement un sujet plus potique
que celui de l'expdition de madame la duchesse de Berry en France
pendant les annes 1832 et 1833.

Lorsque le temps aura permis de voiler la fatale et ridicule
catastrophe fournie par l'inexorable histoire, on s'exaltera
volontiers sur une princesse, une mre, bravant toutes les fatigues,
tous les prils, tous les dangers, pour venir rclamer l'hritage de
son fils proscrit et dj orphelin par un crime.

Voil de ces positions ternellement destines  intresser le coeur
et l'imagination. Et j'ai toujours t surprise que l'action de madame
la duchesse de Berry n'ait pas excit plus d'enthousiasme parmi ses
partisans. Cela s'explique, sans doute, par l'extrme mansutude du
nouveau gouvernement.

Dans un temps o le bien-tre matriel tient une si grande place et o
l'gosme personnel se dissimule sous les formes d'une tendresse
illimite pour les petits enfants, on veut bien dverser l'injure sur
le pouvoir qui protge, mais on redoute, en l'attaquant ouvertement,
d'aventurer sa propre tranquillit.

L'opposition de nos anctres se manifestait d'autre sorte. Ils
donnaient de grands coups de lance et versaient du sang; nos
contemporains ne se battent qu'en paroles et ne rpandent que de la
boue. Ce mtier est trop peu attrayant, trop peu honorable, pour se
prolonger. Cette opposition, honteuse et tracassire, s'teindra
prochainement, on le doit esprer, dans son propre venin.

En attendant que les aventures de madame la duchesse de Berry soient
devenues le domaine de l'histoire et du roman, elles restent dans
celui de la chronique. C'est  ce titre que je prtends raconter ce
que j'en ai aperu du point de vue o j'tais place.

Je ne pense pas m'carter en cela du parti que j'ai ci-devant annonc
de ne rien crire de confidentiel. Cet pisode est tout  fait en
dehors de la conduite des affaires  l'intrieur et ne peut donner
lieu  aucune rvlation indiscrte.

       *       *       *       *       *

Madame la duchesse de Berry a de l'esprit naturel, le got, l'instinct
des arts et l'intelligence de la vie lgante. Elle porte
habituellement de la bont, de la facilit dans son commerce, mais
trop souvent aussi la maussaderie d'une personne gte, d'une enfant
mal leve.

Comprenant mal les exigences de son haut rang, elle n'avait jamais
song combien c'est un mtier srieux d'tre princesse au dix-neuvime
sicle, et elle ne prtendait y puiser que de l'amusement et des
plaisirs.

Les gens de son intimit savaient sa conduite assez dsordonne,
mais, soit qu'on ft port  l'indulgence envers elle, par l'injuste
rprobation qu'inspiraient les vertus un peu austres de madame la
Dauphine, soit que le secret ft passablement gard, on n'en glosait
gure et madame la duchesse de Berry tait trs populaire.

Il se disait bien,  l'oreille, qu'une certaine attaque de goutte,
suivie d'une rclusion de plusieurs semaines  Rosny, avait eu pour
motif la naissance d'un enfant  cacher; mais, en gnral, on croyait
ces rapports calomnieux et, pour mon compte, j'y tais compltement
incrdule.

Madame la duchesse de Berry s'est toujours montre fort courageuse.
Elle aimait et recherchait le danger souvent jusqu' la tmrit,
s'aventurait  nager dans la mer lorsque la vague tait assez grosse
pour effrayer les matelots eux-mmes, prfrait monter les chevaux les
plus fougueux, passer par les chemins les plus difficiles, affronter
enfin tous les obstacles qui, ordinairement, font reculer les femmes.

Aussi inclin-je  croire, et on me l'a affirm, que le vendredi 30
juillet 1830, elle eut la pense d'enlever son fils de Saint-Cloud et
de l'apporter, dans ses bras,  l'Htel de Ville de Paris pour le
confier  la protection de l'assemble tumultueuse qui s'tait arrog
le droit de parler au nom de la ville et mme du pays.

Ce coup de tte aurait certainement beaucoup embarrass les factieux,
et il est impossible de dire aujourd'hui quel et t le rsultat
d'une semblable marque de confiance donne  la population. Mais le
roi Charles X et monsieur le Dauphin en eurent quelque soupon et
firent garder  vue la mre et l'enfant.

J'ai dj racont comment, trois jours plus tard, d'autres personnes
songrent  remettre monsieur le duc de Bordeaux aux mains de
monsieur le duc d'Orlans, lieutenant gnral du royaume, et comment
cette proposition fut accueillie  Rambouillet.

Madame la duchesse de Berry s'y opposa avec emportement, car, cette
fois, elle ne devait jouer aucun rle personnel, mais s'loigner avec
le reste de la famille. Cela n'entrait plus dans ses projets.

J'ai aussi dj dit sa folle satisfaction des ordonnances et son
puril entrain de cette bataille des trois journes o la monarchie
tait en jeu. Lorsque le sort en eut fatalement dcid, la princesse
ajouta  ces erreurs de jugement des actions niaisement ridicules.

Vtue d'un costume masculin et arme d'un pistolet qu'elle tirait 
tout instant, elle prtendait se montrer aux troupes dans cet
quipage. C'est pendant la courte halte de Trianon qu'elle accomplit
cette mascarade.

J'ai entendu raconter au duc de Maill, premier gentilhomme de la
chambre, que, dans cette bagarre de Trianon, il se trouvait seul
auprs du Roi, dans une pice o Charles X s'tait rfugi.

Le vieux monarque, trs accabl, occupait un fauteuil sur le dossier
duquel monsieur de Maill s'appuyait. La porte s'ouvrit avec fracas;
madame la duchesse de Berry s'lana dans la chambre, en faisant ses
volutions belliqueuses, et tira son pistolet charg  poudre.

Cette apparition ne dura qu'un clair mais frappa de stupfaction les
deux vieillards. Aprs un moment de silence, le Roi, se retournant
vers monsieur de Maill, lui dit piteusement:

Comment la trouves-tu, Maill?

--A... bo... mi... na... ble, Sire, rpondit le duc, d'un ton tout
aussi lamentable, la force de la vrit l'emportant en cet instant sur
les habitudes de la courtisanerie. Le pauvre Roi plia les paules.

Le duc de Maill racontait cette scne, dont le cadre tait si
dplorable, de la faon la plus amusante.

J'ignore quelles influences firent reprendre  madame la duchesse de
Berry le costume de son sexe; mais elle ne conserva pas longuement
celui dont le Roi et monsieur de Maill se tenaient pour si mal
difis.

Ceux qui accompagnaient la famille royale, dans cette incroyable
retraite vers Cherbourg, remarqurent la faveur dont monsieur de
Rosambo jouissait auprs de la princesse; mais les circonstances
semblaient pouvoir excuser les privauts accordes  une personne
compltement dvoue, quoique, cependant, l'tiquette ft seule, dans
ces jours nfastes,  conserver ses droits.

Et, puisque j'ai occasion de parler de ce triste voyage, je veux
consigner ici une petite anecdote qui est  ma connaissance spciale,
dans le seul intrt de montrer  quel point cette tiquette
enveloppait de ses petitesses nos pauvres princes.

Ils devaient dner  Laigle, chez madame de Caudecoste fort empresse
 les recevoir. Les officiers de la bouche prcdaient. Tout fut mis 
leur disposition. Ils demandrent une table carre et, comme il ne
s'en trouva pas, ils scirent une belle table d'acajou, le Roi,
disaient-ils, ne _devant pas manger  table ronde_. Si je ne me
trompe, un pareil soin, en pareil temps, en dit bien long et me parat
une excuse  nombre de reproches frquemment rpts.

En approchant la cte d'Angleterre, madame la duchesse de Berry, que
son humeur vagabonde entranait dans tous les coins d btiment,
clata tout  coup en cris et en sanglots. Elle se prcipita dans la
cabine o se trouvaient runis les princes et les principaux
passagers, proclamant une infme trahison du capitaine. Celui-ci,
fort tonn, parvint enfin avec peine  la faire expliquer.

En errant sous le pont, elle avait saisi quelques mots du pilote
proposant d'entrer dans la rade de Saint-Hlens, le vent se tenant
mauvais pour Spithead, et elle s'tait dj vue mettant  la voile
pour le rocher o une autre grandeur dchue avait rcemment termin sa
brillante carrire.

Le capitaine dut avoir recours  l'inspection d'une carte pour calmer
les alarmes si singulirement conues.

L'habitation de Lullworth, vaste pour des particuliers, paraissait
bien troite  des habitudes princires. Madame la duchesse de Berry
surtout avait peine  se soumettre  la communaut o elle se trouvait
avec sa royale famille, et s'en affranchissait par de frquentes
absences.

Elle assista, entre autres,  l'ouverture du chemin de fer de
Manchester  Liverpool et, suivant ses gots aventureux, monta dans le
premier wagon que la vapeur et lanc sur des rails, lorsque cela
paraissait encore une tentative pleine d'pouvante.

Les courses rptes, quoique accomplies sans faste dans un
demi-incognito, dplaisaient  madame la Dauphine. Elle y voyait un
oubli des convenances dont elle tait blesse. La retraite, le
silence, lui semblaient,  juste titre, l'attitude la plus digne 
conserver dans leur cruelle position qui, d'ailleurs, trouvait peu de
sympathie dans la population anglaise pleine d'enthousiasme pour la
rvolution de Juillet o elle reconnaissait l'exemple donn par
elle-mme en 1688.

Madame la Dauphine tmoignait hautement  sa belle-soeur un
mcontentement partag du Roi et de monsieur le Dauphin. Aussi la
runion de l'auguste intrieur devenait chaque jour plus orageuse.
Cependant madame la duchesse de Berry ne s'en spara pas tout de
suite: elle s'tablit quelque peu de temps  dimbourg, puis s'loigna
sous prtexte de sant.

Elle fit un assez long sjour  Bath. On manda qu'elle y tait
accouche d'une fille; la suite rend tout croyable. Dans le moment, je
n'y vis qu'une calomnie de l'esprit de parti dont je fus indigne.

Les registres des aubergistes, rpts par les gazettes, nous
apprirent que madame la duchesse de Berry avait travers l'Europe pour
se rendre  Naples o elle n'tait aucunement dsire. Il n'y avait
gure moyen toutefois de repousser absolument une soeur rclamant
asile. On accepta donc une _visite_ en refusant l'_tablissement_.

Ce point fix, elle fut bien accueillie. Elle se montra d'autant moins
exigeante dans cette transaction qu'elle tait, ds lors, sous
l'influence de ses esprances et en pleine intrigue pour leur
excution. Ses entours ne doutaient pas plus qu'elle de leur succs.

La princesse fit l'acquisition de deux bateaux  vapeur, destins 
parcourir la Mditerrane  l'effet d'entretenir et de faciliter les
intelligences qu'elle pensait avoir en France.

L'un des deux lui chappa. L'autre, avec plus ou moins de complicit
du gouvernement pimontais, arbora le pavillon sarde en restant  ses
ordres, et devint ce _Carlo Alberto_ qui a jou un rle principal dans
les vnements que je vais m'appliquer  retracer sous l'aspect o ils
me sont apparus.

Je dirai ce qui est  ma connaissance, d'aprs des tmoignages
authentiques, et, parfois, je hasarderai des conjectures en les
signalant comme telles. Sans doute cette relation diffrera, en bien
des points, de celles fournies par les partisans de la princesse, et
il y aura ncessairement des lacunes que ses complices seuls
pourraient remplir.

Quelque rcit vridique les racontera peut-tre  la postrit. Ces
matires ne sauraient tre abordes franchement qu'avec un parti pris,
le plus positif, contre toute espce de publicit et presque de
confidence contemporaine.

Il avait paru, dans l'automne de 1830, une caricature reprsentant un
personnage, fort bien mis, saluant honntement un homme du peuple et
lui demandant chapeau bas: Monsieur, pourriez-vous m'indiquer ce que
sont devenus les royalistes? Elle peignait assez exactement la
situation. L'opposition, dite du faubourg Saint-Germain, tait alors
aussi modeste qu'elle s'est montre arrogante par la suite. Beaucoup
d'entre ceux qui sont devenus depuis ses coryphes allaient au
Palais-Royal, plus ou moins ouvertement.

Si des personnes particulirement attaches  la maison des princes
s'en abstenaient, celles-l mme n'annonaient que des regrets de
convenance et un temps de deuil limit. Je pourrais citer bien des
gens dont j'ai t charge de porter les paroles qui probablement les
renieraient aujourd'hui.

Les propos taient dpourvus d'hostilit; on se rencontrait sans
rpugnance; on causait de tout les uns avec les autres. Le blme
universel s'attachait aux ordonnances de Charles X, la piti aux
malheurs qu'elles avaient provoqus; la reconnaissance s'exprimait
pour ceux qui, se jetant  travers la mle, avaient arrt
l'irritation de la multitude et prvenu les violences dont la crainte
tait frquemment rappele par les meutes qui grondaient autour de
nous.

Je me souviens que, causant amicalement et confidentiellement avec le
duc de Laval, je lui demandai s'il laisserait couler le temps fix
par la nouvelle Charte pour faire sa soumission et siger  la
Chambre des pairs.

Ma dcision n'est pas absolument arrte, me rpondit-il, mais
voyez-vous, ma chre amie, en fin de compte on sera toujours trop
heureux de nous avoir quand nous voudrons et, en se rattachant
isolment, on fera plus d'effet et mieux ses conditions.

Mon pauvre ami se croyait encore au temps de la Fronde o l'on
traitait avec les grands seigneurs et [o] un Montmorency _faisait ses
conditions_.

Les souvenirs de l'Empire pouvaient, dans une certaine mesure,
entretenir ces illusions, mais, ici, il tait dans l'erreur de tous
points. Aussi ne rapport-je cette circonstance que pour montrer
quelle tait,  cette poque, la mesure des rpugnances
aristocratiques contre la rvolution de Juillet.

 bien dire, le parti, d'abord appel _carliste_ et plus tard
_lgitimiste_, n'existait pas encore. Des bouches qui grimacent
aujourd'hui en disant: Monsieur Philippe ou Madame Amlie,
s'ouvraient trs naturellement pour les qualifier du Roi et de la
Reine.

En un mot, _on avait peur_. Cette situation dura jusqu'aprs le procs
des ministres de Charles X.

Quand il fut bien constat que le gouvernement runissait  la force
la volont de protger ses ennemis, alors seulement on songea  lui
faire subir des impertinences.

La premire fut une manifestation dans l'glise
Saint-Germain-l'Auxerrois, le 13 fvrier 1831, mais on la choisit
d'une nature trop ostensible, aux yeux du peuple. Elle souleva sa
colre et il en tira une vengeance,  jamais dplorable, qui suspendit
pour quelque temps les entreprises et retarda l'organisation du parti.

Dans des proportions diffrentes, tout le monde blma l'imprudence
commise  Saint-Germain-l'Auxerrois et rprouva avec indignation le
vandalisme exerc sur cette glise et sur l'archevch. On avait vu la
Seine entranant les meubles, les livres, les manuscrits prcieux sous
ses ponts, tandis que le cortge du boeuf gras (car c'tait un mardi
gras de funeste mmoire) les traversait et que des processions de
misrables bandits, affubls de chasubles, d'toles, de surplis,
d'ornements pontificaux, la croix, la crosse, les bannires
religieuses en tte, inondaient ses quais en se mlant aux masques. Je
conserve de ce hideux spectacle un bien pnible souvenir.

Comme il arrive d'ordinaire dans les effervescences politiques, on
n'avait pas _pill_, et on se croyait hroquement gnreux pour
n'avoir fait que dtruire.

Tout ce qui parat utile aux masses populaires, le linge, les litages,
l'argenterie trouvs  l'archevch, avaient t ports 
l'Htel-Dieu, et les gazettes du parti rvolutionnaire vantrent le
lendemain la magnanimit de ce peuple qu'elles cherchaient  pousser
dans tous les excs.

L'archevque aurait bien pu courir quelques risques  ce premier
moment, mais heureusement on avait russi  le faire vader et pas une
goutte de sang, du moins, n'tait  regretter dans cette oeuvre de
destruction conduite avec une fabuleuse clrit.

L'glise de Saint-Germain avait t dvaste trs rapidement, mais,
l, on s'tait born  dpouiller les autels,  enfoncer les armoires,
 briser les fentres, les lambris, les vitraux, les boiseries
sculptes, enfin tout ce qui offrait une sorte de fragilit; tandis
qu'en moins de trois heures il ne restait pas pierre sur pierre de
l'archevch et que la grille mme qui entourait le jardin avait
disparu. Un tremblement de terre n'aurait pas agi d'une faon plus
prompte et plus efficace.

J'ai presque rpugnance  ajouter que la cathdrale et le quartier
ont galement gagn  la dmolition du palais de l'archevque.

Les intrigants du parti carliste durent renoncer pour lors  obtenir
des manifestations des gens ayant quelque chose  perdre, mais la
scurit ne tarda pas  renatre parmi eux et, lors qu'il fut bien
constat, d'une part, qu'il n'y avait rien  craindre du nouveau
gouvernement, soit pour sa personne, soit pour sa proprit
(protection gale tant donne,  tous) et, de l'autre, qu'il n'y
avait rien  gagner  le servir, ni pour l'importance, ni pour les
intrts personnels, qu'il n'y avait plus de Cour, plus de courtisans,
plus de places de faveur, plus de crdit  exploiter, encore moins de
privilges  obtenir, alors l'opposition royaliste s'organisa.

Quelques-uns taient encore arrts par les avantages attachs 
l'hrdit de la pairie. On voulait les conserver, ou les acqurir; la
loi qui les dtruisit acheva de les loigner.

Les gens de ce parti vivent, selon l'habitude qui leur a t si
fatale, exclusivement entre eux, parqus dans les mmes salons. Ils se
touchrent le coude et, se sentant tous hostiles, ils crurent tre
_tout le monde_.

Leur premire esprance fut celle de ruiner Paris. On rforma une
partie de ses gens, de ses chevaux; on diminua son ordinaire; on
dcommanda  grand bruit les meubles, les voitures, les bijoux, tous
les objets de luxe que les marchands devaient fournir.

Les dames partirent pour la campagne sans acheter de chapeaux d't,
et reprirent leurs robes de l'an dernier  leurs femmes de chambre.
Elles croyaient bonnement retrouver l'herbe croissante dans les rues
de la cit criminelle.

Le commerce souffrit, en effet, pendant la premire anne de la
rvolution, d'une si violente commotion, mais il ne tarda gure  se
relever. Le luxe se dveloppa rapidement, et mme avec une certaine
exagration d'assez mauvais got.

Les habitants des chteaux,  leur grand tonnement, trouvrent au
retour plus d'quipages lgants, plus de diamants, plus de
magnificences extrieures dans la ville qu'ils n'en avaient jamais vu
et Paris dj plus brillant que pendant la Restauration.

Toutefois, le mouvement tait donn, la bouderie tablie, l'hostilit
constate. Le plus grand nombre des personnes de l'ancienne Cour, qui
allaient encore au Palais-Royal en 1831, s'abstinrent des Tuileries en
1832.

La destruction de l'hrdit de la pairie leur servit de prtexte, ou
peut-tre de motif rel, pour s'loigner. Leur place, au reste, tait
dj prise par une classe, riche et arrogante, qui marchait sur les
talons de la noblesse depuis longtemps et n'tait nullement dispose 
lui rendre ni mme  partager la situation que ses ressentiments lui
faisaient abandonner dans l'tat.

J'ai vu de prs les prtentions individuelles des hommes qui se
trouvaient distingus par leur fortune reconnue ou par leur capacit
prsume, et j'ose affirmer qu'elles ne cdent en rien  celles des
ducs et des marquis de l'ancien rgime, qu'elles sont tout aussi
exigeantes, tout aussi exclusives, habituellement plus ridicules,
toujours plus grossirement formules, et amnent beaucoup plus
frquemment l'expression et la pense rendue par les mots: un homme
comme moi!

Le parti carliste se cimenta pendant les derniers mois de 1831. Madame
la Dauphine y contribua assez habilement, quoique dans la ligne qui
convient  son grand coeur incapable de fomenter l'intrigue.

Elle s'tait de tout temps rige en protectrice zle et fort
claire des jeunes militaires. Ceux qui servaient dans la garde
royale, surtout, lui taient personnellement connus. Dans des lettres
adresses  Paris, elle avait soin d'insrer leurs noms et faisait
remercier, tantt les uns, tantt les autres, plus souvent les
familles, de la fidlit conserve  la lgitimit.

Ces messages taient autant d'engagements pour ceux qui les recevaient
et ont arrt bien des jeunes gens prts  reprendre du service. J'ai
lieu de penser que les correspondants de la princesse ne se faisaient
faute d'inventer des paroles dans ce sens, lorsqu'ils les croyaient
utiles  employer.

D'un autre ct, les agents de madame la duchesse de Berry recrutaient
d'une faon plus active et cherchaient  organiser une guerre civile
dans la Vende. L, comme ailleurs, le parti se divisait en deux
classes distinctes, l'une voulait forcer les vnements et l'autre les
attendre.

La comtesse de La Rochejaquelein, ne Duras et veuve du prince de
Talmont, dirigeait la premire; tout ce qui restait de vieux chefs
vendens se ralliait  la dernire.

De mme,  Paris deux comits directeurs se disputaient le pouvoir.
L'_actif_ reconnaissait pour chefs Gaston de Montmorency, prince de
Robecque, et sa clientle de jeunes gens; le _temporisme_, monsieur de
Chateaubriand, monsieur Pastoret et monsieur Berryer.

Monsieur Hyde de Neuville flottait entre les deux. D'anciennes
habitudes le stimulaient  entrer dans toute espce de conspirations
et il y rsistait difficilement. D'aprs ses propres paroles, il doit
avoir eu connaissance de celle de la _rue des Prouvaires_, s'il n'y
prit pas une part directe.

Il est  peu prs avr aussi que le marchal Bourmont l'autorisa de
sa prsence et parvint  s'vader de la maison o ses complices furent
arrts.

Le plan tait de pntrer par la galerie du Louvre, o l'on se tenait
sr d'tre furtivement introduit, jusqu'au palais des Tuileries dans
la nuit du 1er au 2 fvrier 1832.

Le Roi donnait un grand bal; l'attention tait appele sur les autres
issues. On s'tait procur les clefs de la porte qui ouvre dans le
pavillon de Flore, et on esprait que l'invasion de quelques douzaines
d'hommes, _arms_ et _tirant_, produirait une telle confusion qu'on
pourrait se dbarrasser de la famille rgnante d'un seul coup.

On comptait d'ailleurs, avec l'illusion commune  tous les partis
politiques, qu'il suffisait d'attacher le grelot et que _tout le
monde_ se joindrait aux conspirateurs. Il ne serait pas impossible, au
reste, qu'ils eussent des complices parmi les nombreux convives du
Roi.

Quoi qu'il en soit, la famille royale, avertie de ce nouveau danger,
ne tmoigna pas la plus lgre agitation; et le Roi sut  onze heures,
par monsieur Perier, que l'tat-major des assaillants, dans la rue des
Prouvaires, tait occup par la police, et quelques-uns des factieux
arrts. En attendant plus tard, la capture aurait t plus nombreuse
et plus importante, mais il est dangereux en temps de rvolution de
risquer une collision; il suffisait de djouer le plan, sans commettre
plus de monde qu'il n'tait ncessaire.

Le lendemain, les salons du faubourg Saint-Germain se partageaient
entre ceux qui se moquaient des vaines terreurs de Louis-Philippe, en
niant le projet, et ceux qui se dsolaient de son insuccs.

Une personne moins _bien pensante_ (pour me servir de l'argot de ces
salons), ayant hasard de tmoigner un peu d'horreur  l'ide de voir
entrer deux cents assassins au milieu d'un bal, fut vertement tance
par un jeune homme s'talant dans un excellent fauteuil.

Mais enfin, reprit-elle, vos soeurs auraient pu y prir!...

--Tant pis pour elles... pourquoi vont-elles l?...

Si cette rponse n'est pas fort chevaleresque, elle est du moins trs
spartiate.

Au demeurant, cet chec dgota des conspirations de ce genre. On
renvoya de Paris les subalternes, anciens gardes du corps et
sous-officiers de la garde royale, en les dirigeant vers les provinces
de l'ouest; et les chefs se renversrent de nouveau sur les fauteuils
rembourrs, d'o ils frondaient tout  l'aise, renonant  _descendre
dans la rue_, autre terme d'argot de la mme poque appartenant aux
rpublicains.

La tentative de la rue des Prouvaires avait cot beaucoup d'argent.
De toutes les nombreuses conspirations tombes dans le domaine des
tribunaux pendant le cours de ces annes si fertiles en ce genre,
c'est la seule o l'on ait trouv la trace de sommes considrables
dpenses.

Le comit s'y tait dcid par condescendance pour un petit nombre de
carlistes qui ressentent vritablement et sincrement la rpugnance
que tous professent hautement pour le secours de l'tranger. Il n'y en
a pas un qui ne se dise et ne se croie, peut-tre, prt  courir  la
frontire pour en repousser l'tranger, et fort peu qui n'aient
l'instinct de rattacher aux succs d'une arme ennemie toutes leurs
esprances. Ils renouvelleraient volontiers l'appellation de _nos amis
les ennemis_ clbre par Branger en 1814, et en conviennent mme
lorsqu'en tte  tte on les presse d'arguments.

En attendant l'alliance offensive avec les puissances, les carlistes
s'taient mnag celle des ambassades. L'habitude leur y donnait
accs.

Ils s'y rendaient en foule, demeuraient matres des salons et y
faisaient des impertinences aux jeunes princes (les ducs d'Orlans et
de Nemours) qu'ils y rencontraient, au point que monsieur le duc
d'Orlans se trouva forc d'en demander raison au duc de Rohan (alors
Fernand de Chabot) et se conduisit dans cette circonstance avec son
tact et son esprit accoutums.

Bientt l'ambassade d'Angleterre fut ferme  ces factieux de
contredanse. Ils continurent  dominer dans celle d'Autriche et nos
princes cessrent petit  petit de se montrer dans le monde.

L'chec de la rue des Prouvaires tait fort sensible au parti. Un
jeune carliste, monsieur de Berthier, rencontrant peu de jours aprs,
dans le Carrousel, le Roi,  pied et donnant le bras  la Reine, lana
contre eux le cabriolet qu'il menait, cherchant videmment  les
craser au tournant de la rue de Chartres.

Il y aurait certainement russi si le cheval, pouss avec fureur, ne
s'tait providentiellement abattu. Cette brillante prouesse fut
clbre dans les salons et monsieur de Berthier devint le hros du
jour.

 force d'imprudences et d'impertinences, madame de La Rochejaquelein
parvint enfin  attirer l'attention de l'autorit sur sa demeure. La
visite de son chteau fut ordonne pour y arrter des rfractaires
qu'elle n'y _reclait_ pas mais dont elle faisait trophe.

 l'approche de la force arme, la terreur s'empara de _la gnrale_,
comme elle se faisait appeler et de son aide de camp, mademoiselle de
Fauveau, autre tte cervele.

Toutes deux se cachrent dans le four d'une ferme voisine. Elles en
sortaient quelques heures plus tard, noires comme des ramoneurs, au
milieu des politesses empresses que leur prodiguaient les officiers
devant lesquels elles avaient fui. Le ridicule de cette aventure ne
fut agrable ni  ces dames ni  leur monde.

Nanmoins, les manifestations se multipliaient. Les chefs, dans la
crainte de voirie dcouragement s'emparer de leurs gens, faisaient
circuler le bruit de la faveur secrte que madame la duchesse de Berry
trouvait auprs de toutes les puissances, de son alliance intime avec
Ferdinand VII en Espagne, dom Miguel en Portugal, et surtout avec le
roi de Hollande.

La connivence du duc de Modne tait vidente, et on se vantait de la
sympathie des rois de Naples et de Sardaigne. Les plus initis
laissaient chapper l'annonce d'une entreprise prochaine d'un succs
assur.

Chacun, dans ces prdicaments, voulait se munir tout au moins d'une
impertinence au nouveau gouvernement,  faire valoir auprs de
_Madame_ Rgente. Ceux qui s'taient montrs modrs jusque-l
exagrrent l'hostilit pour se faire pardonner.

Alors commena la vritable scission dans la socit et jusque dans
les familles, entre les personnes qui allaient aux Tuileries et celles
qui s'en tenaient loignes, accompagne d'un redoublement de
vituprations inimaginables.

Si je rptais les propos, tenus dans ces temps-l par les bouches les
plus aristocratiques et les plus dvotes, on n'y croirait ni pour le
fond ni pour la forme, et j'aime mieux oublier ceux mmes que j'ai
entendus de mes oreilles.

Le ciel nous prparait  tous une terrible distraction. Il aurait
manqu quelque chose aux calamits que la gnration dont je fais
partie est appele  subir, si le flau de la peste lui avait t
pargn. Le cholra acquitta cette dette de la Providence.

Depuis plusieurs annes, il s'avanait vers nous, et les rcits qu'on
en faisait prparaient les esprits  le recevoir avec effroi. Les plus
grands gnies partageaient cette terreur avec le vulgaire; et nulle
part il n'tait autant redout qu'au sein de l'Acadmie des sciences,
comme si elle avait, ds lors, prvu combien elle en serait dcime et
y perdrait ses plus beaux titres de gloire.

Jusqu' cette heure, on avait vu le cholra s'avancer pas  pas,
hsitant un peu dans sa marche, choisissant fantastiquement un point
plutt qu'un autre, mais ne s'garant que de peu de lieues. Son allure
fut diffrente en France. Il clata violemment  Paris et faiblement 
Calais, au mme jour, sans qu'aucun point intermdiaire en et t
frapp.

Personne ne s'attendait  une si brusque invasion, et, quoique de
nombreuses prcautions eussent t mdites, le gouvernement, qui ne
voulait pas effrayer la population prmaturment, fut pris au
dpourvu. Toutefois, il ne se dcouragea pas et les secours
s'improvisrent avec autant de promptitude que d'intelligence.

Cette utile sollicitude imposa sur-le-champ  tous les quartiers de la
ville l'aspect le plus sinistre. De nombreux tablissements, o des
lanternes et des drapeaux rouges indiquaient, jour et nuit, des
ambulances, destines  recevoir les malades tombs dans la rue, aussi
bien que des escouades de mdecins runis prts  se rendre  votre
domicile au premier appel, en annonant l'assistance signalaient le
danger.

Chacun, au reste, en tait suffisamment averti par ses impressions
personnelles. Mais nul, en revanche, ne faillit  son devoir, et
l'poque du cholra restera  l'ternel honneur de toutes les classes
des habitants de Paris.

Je regrette que la vrit me force  relater un moment de fureur d'un
horrible rsultat. Quatre innocents furent impitoyablement massacrs
comme empoisonneurs. On attribua ce crime  l'effet d'une proclamation
fort imprudente du prfet de police, monsieur Gisquet. C'tait l'avis
de monsieur Casimir Perier, et je l'en ai vu transport de colre au
moment o il rendait compte aux Tuileries de cette dplorable journe.

C'est la dernire fois qu'il soit sorti, car, cette nuit-l, lui-mme
fut atteint de la maladie. Il en portait le germe depuis une visite
des hpitaux o il avait accompagn monsieur le duc d'Orlans,
l'avant-veille.

Ni l'un ni l'autre ne s'taient pargns dans l'espoir de rassurer les
malades et la population; mais le ministre avait t profondment
impressionn; il en parlait avec terreur et l'motion de ces
massacres, qu'il pensait provoqus par un de ses agents confidentiels,
en excitant une vive irritation, dcida l'invasion du mal.

Cette triste circonstance empcha seule le renvoi immdiat de monsieur
Gisquet. Je reconnais pleinement l'inconvenance de son ordonnance.
Elle recommandait aux marchands de vin, aux laitires, et jusqu'aux
porteurs d'eau de veiller  ce que des malveillants ne vinssent pas
jeter dans le vin, le lait et l'eau des liqueurs dangereuses, et
devait enflammer la multitude.

Mais, lorsque je pense que partout, depuis le village du fond de la
Hongrie habit par ds demi-sauvages, jusqu' Glascow dont la
population en masse est peut-tre la plus claire du monde, le
neuvime jour de l'invasion du cholra a t constamment accompagn
d'imprcations contre les empoisonneurs suivies d'atroces cruauts,
je suis presque tente de croire cette exaspration gnrale,  date
fixe, une des phases de l'incomprhensible flau o nous tions en
proie.

Nous en fmes presque tous avertis  Paris par les cris de nos gens.
Ils entrrent dans nos chambres dans la plus vive excitation,
affirmant la ville livre aux empoisonneurs et se refusant  tous nos
raisonnements contraires. Selon les diverses opinions, on accusait les
rpublicains, les lgitimistes; ou mme le gouvernement; mais pour
tous le crime tait avr, chacun en apportait des preuves
irrcusables.

Cette frnsie dura vingt-quatre heures, puis disparut entirement
pour ne plus revenir. Malheureusement, elle avait produit des
victimes. Quelqu'un inventa de faire,  la halle mme, une collecte
pour la veuve d'un infortun massacr sur ses dalles, la veille au
soir. Avant six heures du matin, on avait rcolt douze cents francs,
la plupart en gros sols et donns par les mmes gens qui, trs
probablement, dans leur aveugle furie, avaient subi l'influence
dltre et partage le crime.

Esprons donc que cette inexcusable tache ne noircira pas trop, aux
yeux de la postrit, l'honorable conduite tenue par la grande masse
de la population. Riches et pauvres, chacun fit son devoir et plus que
son devoir.

La non-contagion du cholra n'tait rien moins qu'tablie; je ne suis
pas bien sre qu'elle soit prouve  l'heure qu'il est et,  l'poque
dont je parle la question tait trs controverse. Les savants, les
mdecins se partageaient sur ce point. Pendant tout l'hiver prcdent,
des faits, proclams incontestables, taient apports  l'appui des
deux opinions par les contagionistes et par leurs adversaires; mais,
ds que le flau eut fait invasion, un seul avis prvalut: la
possibilit de la contagion ne fut plus admise de personne. Pas un
cholrique n'inspira la terreur  son voisin, pas un soin ne lui fut
refus par la crainte. Dieu donna la force aux plus timides.

Toutefois, il y eut, un moment, une certaine rpugnance  ensevelir
les victimes de cet horrible, mal. Une association de jeunes hommes,
parmi lesquels on citerait les plus beaux noms de France, et qui
portaient dj des secours aux malades, allrent de galetas en galetas
pour en enlever les effroyables reliques laisses par la mort, et
rendirent ainsi le courage de s'en dfaire; car la hideur des cadavres
augmentait encore l'effroi  les toucher; et pourtant leur sjour dans
les maisons aggravait le danger pour les survivants.

Un seul mdecin, dans la nombreuse facult de Paris, profita d'un
prtexte assez spcieux pour s'loigner. Il n'a jamais pu reparatre
parmi ses collgues. Tous les autres rivalisrent de courage et de
zle.

Les ecclsiastiques allaient confesser les malades, s'enveloppant avec
eux sous le mme manteau, afin d'obtenir l'isolement, sans ralentir
les soins que les infirmiers leur prodiguaient.

Des succursales aux hpitaux s'improvisaient dans tous les quartiers.
Les propritaires de maisons inoccupes les offraient, quoique souvent
lgantes. En vingt-quatre heures, l'empressement public, rpondant au
premier appel, les avait fournies de lits, de linge, de batterie de
cuisine, de tout ce qui tait ncessaire au service des malades; et
souvent des dames chrtiennes s'y dvouaient et ajoutaient leurs soins
 leurs dons. La charit semblait dcide  ne se point laisser
dpasser par la misre du temps. Chacun donnait, mme au del de ses
moyens, avec entranement, et, ce qui est pour le moins autant 
remarquer, si le riche tait gnreux, le pauvre tait reconnaissant.
Jamais je n'ai vu toutes les classes de la socit runies par un
lien plus touchant.

Il ne faut pas croire cependant que ce spectacle part trs beau 
ceux qui y assistaient. Je doute que beaucoup de gens eussent le
sang-froid de le remarquer et la philosophie d'en jouir.

Pendant plusieurs mois, et surtout durant cinq semaines  l'invasion
et trois  la recrudescence, chacun, en prenant cong le soir de sa
famille, conservait peu d'espoir de se retrouver le lendemain runis
au djeuner. On ne sortait pas sans mettre ordre  ses affaires, dans
l'attente d'tre rapport mourant de sa promenade.

Ces craintes se confirmaient en voyant les corbillards stationner au
coin des rues, en guise de fiacres, prts  rpondre  de trop
frquents appels, et en les rencontrant, allant au grand trot, chargs
de plusieurs bires.

Mais bientt ils ne suffirent plus; on leur donna pour auxiliaires des
tapissires dont les rideaux noirs et ferms annonaient les sinistres
fonctions, et enfin de ces normes voitures de dmnagement remplies
jusqu'au comble des victimes du flau.

Je pense que ces rencontres, hlas! bien souvent renouveles,
n'taient indiffrentes  personne; pour moi, je conviens de bonne foi
en avoir t trs pniblement impressionne.

Apparemment, pourtant, je faisais bonne contenance, car on ne me
mnageait gure. Plusieurs personnes du gouvernement se runissant
chez moi tous les soirs, l'inquite curiosit de chacun y amenait
assez de monde pour les interroger, et elles faisaient les rponses
concertes pour attnuer autant que possible la terreur publique.

Mais, lorsque les visites taient parties et que ces messieurs
restaient entre eux, ils cessaient de se contraindre et droulaient
leur effroyable chapelet d'horreurs, m'avouant le chiffre vritable
des dcs qu'on avait cess de donner et qui s'est lev jusqu'
dix-sept cents dans les vingt-quatre heures.

Un soir, on annonait que la pnurie de bires forait  employer
plusieurs fois la mme en en retirant les corps, le jour suivant,
qu'on avait tout  fait renonc  s'en servir, elles prenaient trop de
place et l'on empilait les cadavres tels quels dans ces horribles
tapissires.

Celui-ci avait vu amener chez lui le matin trente-deux orphelins de
pre et de mre, sortant de la mme rue, celle de la Mortellerie, et
produits d'une seule nuit. Cet autre craignait que le service des
hpitaux ne manqut le lendemain, un nombre considrable d'infirmiers
ayant t atteints dans la matine, etc.

Venaient ensuite les atroces descriptions de la maladie, car tous ces
gens-l ne s'pargnaient pas; ils remplissaient leurs pnibles
devoirs, allaient tout visiter, mais en demeuraient horrifis.

C'est sous ces agrables impressions qu'on me laissait vers minuit, et
je donne  penser si le sommeil tait facile et les rves gracieux.

Lorsque la fatigue l'emportait et qu'au rveil on apercevait un rayon
de soleil, on se sentait comme tonn de revoir un nouveau jour. Cet
impitoyable soleil ne manqua pas de luire constamment dans un ciel
d'airain, accompagn d'un vent d'est qui ne variait pas d'un souffle.

Je n'ai jamais vu un semblable ciel. Il avait, malgr sa puret,
quelque chose de mtallique, de plomb, d'imposant, de sinistre, de
solennel. La terre lui rpondait par une brume assez paisse, mais
parfaitement sche, ne s'levant qu' quelques pieds. Tous les jours
se ressemblrent pendant cette redoutable pidmie.

Il est  remarquer que toutes les rcoltes furent abondantes et
superbes.

Quoique fort alarmants, les rcits dont on saluait la fin de mes
soires nous faisaient moins d'effet, par leur gnralit mme, que
lorsque le mal svissait autour de nous. Chaque grande catastrophe
amne des expressions qui lui sont propres. Celle _d'tre pris_ devint
consacre par l'usage. _Elle est prise_, _il est pris_, se comprenait
du reste sans autre explication.

Je me rappelle un certain dimanche des Rameaux, de sinistre mmoire.

Madame de Champlatreux, fille de monsieur Mol, jeune personne de
vingt ans qu'une distinction relle mettait dj hors de pair, _prise_
au retour d'une promenade au march aux fleurs, avait succomb dans la
nuit.

Nous nous entretenions de ce triste vnement lorsque le marquis de
Castries, en entrant chez moi, demanda si nous savions pourquoi madame
de Montcalm ne recevait pas selon son usage; il venait de trouver sa
porte ferme. Monsieur Portal dit l'avoir quitte  six heures; elle
lui avait recommand de revenir le soir. Nous envoymes chez elle:
elle tait morte.

Au mme instant on annona monsieur de Glandevs, comme trs mal; il
s'leva une discussion  ce sujet. Monsieur de Glandevs avait t
atteint l'avant-veille, mais faiblement. Quelqu'un affirma l'avoir vu
le matin tout  fait bien, cependant nous envoymes encore: il tait
mort.

La stupeur n'tait pas passe qu'un message appela monsieur Pasquier
auprs de sa nice avec laquelle il avait dn et qui se trouvait 
toute extrmit. Nous smes,  la mme heure, la duchesse de Maill
atteinte: elle n'a pas succomb, mais elle a t des annes  se
rtablir.

Si, par hasard, quelqu'un, un jour, lit ces lignes tranquillement
tabli au coin de son feu, on s'exagrera peut-tre l'impression que
nous recevions de ces morts si rapides. Nous n'avions ni le temps de
nous apitoyer, ni le loisir de nous lamenter.

Une douloureuse stupeur nous dominait. Chacun tait occup  regarder
dans les yeux de ses plus chers intrts, et, il faut bien en
convenir,  se tter soi-mme.

L'examen tait peu favorable, tout le monde avait fort mauvaise mine
et on se sentait gnralement sous une influence morbide qui causait
un profond malaise. Peut-tre la peur y entrait-elle pour quelque
chose. Je suis dispose  le croire.

Dieu sait qu'on n'avait pas de secret les uns pour les autres. Chacun
rendait compte de l'tat de ses entrailles, cela se qualifiait des
_prodromes_; et les plus dlicats ne s'effarouchaient ni se
scandalisaient de ces tranges dtails.

Je n'ai perdu personne dans ma maison; mais, le lundi suivant ce fatal
dimanche, je vis mon cocher, auquel je venais de donner un ordre, se
promener  grands pas dans la cour, recherchant le soleil: il venait
d'tre _pris_.

Dix minutes aprs, il tait entre les mains des mdecins qu'on avait
t qurir  l'ambulance la plus voisine, une heure ensuite  la mort,
et le soir sauv; mais il lui a fallu bien des semaines pour se
remettre.

La longueur des convalescences, pour la plus lgre atteinte,
constatait de l'extrme malignit du mal.

Ma belle-soeur, madame d'Osmond, pour une trs faible attaque de
cholra, fut six semaines sans pouvoir supporter d'autre aliment
qu'une cuillere de bouillon de poulet de trois heures en trois
heures, tant l'estomac et les intestins taient dlabrs, et
pourtant, lorsqu'elle fut _prise_, le flau tait  son dclin, car,
pendant les quatorze premiers jours, tout ce qui en tait touch
prissait infailliblement.

On commena ensuite  sauver quelques malades, puis beaucoup, puis 
peu prs tous au bout de cinq  six semaines. Il ne faut pas que la
mdecine se targue de ce succs.

Le cholra a suivi la mme marche partout o il s'est prsent, de
quelque faon qu'il ait t trait, et il a parcouru toute l'Europe
sans que la science ait dcouvert le moindre de ses secrets. Il a
tromp toutes les conjectures et djou tous les calculs. Il a svi
dans les lieux rputs les plus sains, et s'est abstenu l o l'on
redoutait ses effets les plus pernicieux.

Les grands htels du faubourg Saint-Germain, peu habits et entours
de vastes jardins, ont t dcims, tandis que la fourmilire du
Palais-Royal tait mnage et qu'il n'y a pas eu un seul cas de
cholra dans les passages vitrs, mal ars et encombrs de
population. On avait tellement craint de les voir devenir des foyers
d'infection, qu' l'approche de la maladie le conseil sanitaire avait
song  les faire vacuer. La rapidit de l'invasion n'en laissa pas
le temps.

Les mmes anomalies se prsentrent dans la campagne. Tel village a
t compltement pargn, et tel autre, dans des conditions de
salubrit galement favorables, a t abm. Tantt le flau s'est
abattu dans les valles, tantt il a frapp sur les montagnes.

Mais partout il a augment pendant quatorze jours, est rest
stationnaire trois ou quatre et en dcroissance pendant trois semaines
au bout desquelles la maladie avait chang de caractre et ne
prsentait plus que les symptmes de ce qu'on appela la _cholrine_.
Elle tait rarement mortelle. Puis venait le moment de la
_recrudescence_ qui, au bout de quatre mois, ramenait le _cholra
bleu_ et les trop justes terreurs.

Paris la subit vers la fin d'aot avec une grande intensit. Cette
recrudescence a eu lieu partout o le cholra s'est montr, et n'a t
ni mieux prvue, ni mieux explique que ses autres symptmes.

J'ai remarqu, pendant ces jours d'effroi, combien on parlait du
cholra avec les mnagements respectueux qu'inspire toujours une
puissance dont on a peur. Difficilement lui donnait-on tort. Chaque
victime, tombe sous ses coups, avait assurment mrit son sort par
quelque imprudence, ou bien par une organisation dfectueuse.

Cela me rappelait notre empressement  trouver des motifs aux exils
ordonns par l'empereur Napolon et la faon dont les russes
expliquent les envois en Sibrie mans du caprice de leur souverain.
Nous traitions le cholra en potentat redout. Il semble qu'on loigne
le danger de soi en accusant celui qui en souffre de l'avoir mrit
par des fautes.

Voil une longue digression, mais il faut pardonner un peu
d'entranement sur un pareil sujet. Lorsqu'il tombe sous la plume les
souvenirs arrivent en foule, et, quoique bien pnibles, ils ont laiss
des impressions impossibles  refouler.

Bien des gnrations se succderont, j'espre, avant qu'un tel
spectacle se renouvelle; mais, elles peuvent le tenir pour certain, il
n'y a rien de plus effrayant, de plus formidable, de plus solennel que
l'aspect d'une ville de onze cent mille mes plie sous le poids d'un
pareil flau, et pourtant, tout le monde se raidissait contre
l'accablement, tout le monde accomplissait les devoirs de son tat.

Non seulement le Roi et sa famille demeurrent  Paris, sans
tmoigner la moindre crainte, non seulement les deux Chambres
lgislatives et les tribunaux n'interrompirent point leurs travaux,
non seulement les professeurs remplirent leurs chaires et les
tudiants leurs bancs, non seulement la Bourse runit ses habitus,
mais encore les lieux publics, les salles de spectacle taient
frquents. Chacun sentait instinctivement que, si la socit
s'arrtait un moment, tous les liens se dissoudraient et l'anarchie
surgirait.

Souvent, au milieu d'une pice, on venait avertir que monsieur, ou
madame un tel ne pouvait continuer son rle. Quelquefois, le
commissaire de police avertissait un des spectateurs qu'il tait
demand chez lui.

Le mot de cholra circulait de bouche en bouche, et on attendait avec
patience que les acteurs improvisassent une scne quelconque pour
gagner l'heure de la retraite. On n'tait pas l pour s'amuser, mais
pour ne rien changer aux usages quotidiens de la ville.

On voulait que les thtres fussent ouverts et remplis, afin que la
socit semblt conserver son attitude ordinaire; mais on demeurait
nanmoins sous une impression grave et solennelle: on ne se livrait
pas  des saturnales, on s'armait contre la faiblesse.

Beaucoup cependant n'avaient pas cette nergie, et quelques personnes,
entre autres la comtesse de Montesquiou-Fezensac, sont littralement
mortes de peur sans aucune autre maladie.

Un trs petit nombre, et ce sont peut-tre les plus sages, se sont
enfuis les premiers jours de l'invasion, un beaucoup plus grand ont
t hroques.

Je citerai notamment le duc et la duchesse de Broglie. Aprs avoir
subi toute l'horreur du cholra  Paris, ils apprirent qu'il clatait
 Broglie et s'y rendirent aussitt. L'effroi et le dcouragement les
avaient devancs. On abandonnait les malades. Ils les soignrent
eux-mmes, calmrent les imaginations frappes et allrent jusqu'
ensevelir les morts de leurs propres mains; car partout l'aspect
hideux des cadavres a inspir la mme terreur. Les personnes appeles
 en voir m'ont assur qu'elle tait bien justifie.

Je reviens  mon sujet dont je me suis moins carte qu'il ne semble
d'abord, car l'espoir de profiter de la perturbation que le cholra
avait d mettre, dans le pays et dans le gouvernement dcida madame la
duchesse de Berry  hter son entreprise.

Le parti la prparait pour la fin de la session, en agitant la Vende
et suscitant des manifestations qui, forant  des rpressions,
excitaient les esprits.

Je me rappelle,  cette occasion, une scne assez curieuse o je me
trouvai assister. Madame Rcamier, rduite  s'loigner de
l'Abbaye-aux-Bois, ravage par le cholra, avait trouv refuge chez
une madame Salvage (dont le dvouement  la piteuse fortune de Louis
Bonaparte est devenu une sorte de petite clbrit). J'allais l'y voir
souvent.

Un jour, je trouvai la conversation fort anime, chose rare  cette
poque de deuil gnral.

Le _Moniteur_ du matin, ce doit tre vers le milieu d'avril, avait
publi une lettre, adresse  madame la duchesse de Berry, trouve au
chteau de La Charlire en Vende, o l'on tablissait qu'une
tentative lgitimiste serait intempestive et funeste, que les fidles
devaient employer leurs soins  fomenter la division et le
mcontentement, chercher partout  accrotre la misre des ouvriers,
la souffrance du commerce, et se tenir en mesure de profiter des
circonstances favorables, si, par exemple, la Prusse et la Hollande
marchaient sur la Belgique. Alors serait le moment pour Madame de
faire une descente sur les ctes, surtout si elle tait appuye de
troupes sardes, espagnoles ou portugaises... Je ne me rappelle plus
les termes exacts, mais c'tait l le sens.

Le duc de Laval, le duc de Noailles, et mme monsieur de Chateaubriand
adoptaient compltement ce document et en prconisaient les doctrines.
Tous les gens sages du parti les professaient, et les projets insenss
de quelques extravagants, impossibles, au reste,  raliser, ne
mritaient que du mpris. Fomenter les mcontentements et attendre les
chances d'une guerre trangre en y excitant, voil ce que la sagesse
commandait.

Tout le monde tait d'accord, lorsque survint monsieur Genoude.

Nous parlions de la lettre publie par le _Moniteur_, lui dit le duc
de Laval.

--Et vous en tes profondment indign, rpliqua monsieur Genoude. Il
ne manquait plus  ce gouvernement impie que de se faire faussaire.

--Vous croyez cette lettre controuve?

--En pouvez-vous douter? Quoi! dsigner les royalistes  la haine du
pays en les dnonant comme fauteurs de la misre, de la souffrance du
peuple, les montrer appelant les secours de l'tranger, tandis qu'au
contraire, et cela est notoire, ils arrtent  grand'peine les haines
suscites par les violences du gouvernement contre les habitants de
l'Ouest, c'est une pense infernale, une oeuvre du dmon bien digne
des gens qui l'ont invente.

 cette sortie, personne ne souffla. Pas un de ceux qui venaient de
vanter la sagesse des principes ne voulut les soutenir.

Monsieur de Chateaubriand attisa le feu de la chemine; madame
Rcamier vita de lever les yeux; monsieur Ampre, monsieur
Ballanche, deux autres personnes assez neutres et moi, qui nous
trouvions tmoins de tout cet embarras, changemes un sourire. Il y
eut un instant de silence, puis on parla d'autre chose.

Monsieur Genoude assurment ne doutait en aucune faon de
l'authenticit de la pice publie. Pourquoi donc ce langage? Se
mfiait-il de l'auditoire et mentait-il sciemment, ou bien croyait-il
la position du parti carliste assez bonne pour se pouvoir passer de la
misre et de la guerre trangre comme auxiliaires? Il est aussi
rempli d'illusions que de mensonges, et l'on peut supposer l'un et
l'autre.

En tout cas, il ne refusait pas l'assistance de la peste, car il
faisait partie du comit qui sollicitait madame la duchesse de Berry
de hter son arrive pour en profiter.

Les projets de cette princesse n'taient un secret pour personne, non
plus que le scandale de sa vie en Italie.

Il tait si patent qu'il autorisait le vicomte de La Rochefoucauld 
me dire, quelques mois plus tard, combien il regrettait de s'tre
refus  se rendre auprs d'elle  Massa comme on l'en sollicitait: il
aurait certainement empch sa malencontreuse tentative.

Pensez-vous avoir pu russir  l'arrter?

--Sans aucun doute, je n'aurais consenti  tre son amant qu' cette
condition.

Je sais les ridicules de monsieur de La Rochefoucauld, et ce dialogue
en est une nouvelle preuve; mais, pour oser parler ainsi d'une
princesse, de la mre de celui qu'on salue du nom de _son Roi_, il
faut qu'elle y ait terriblement donn lieu.

J'ignore si monsieur de Chateaubriand tait dans la confidence de
l'entreprise de madame la duchesse de Berry, mais, se soumettant en
apparence aux frayeurs inspires  madame de Chateaubriand par le
cholra, il l'accompagna  Genve.

On le disait nomm gouverneur de monsieur le duc de Bordeaux et se
rendant  dimbourg. Je lui demandai si ce bruit avait quelque vrit:
Moi! s'cria-t-il avec un accent de ddain inimitable, moi! et
qu'irais-je faire, bon Dieu, entre cette mangeuse de reliques
d'dimbourg et cette danseuse de corde d'Italie?

Je me sentis assez froisse de cette faon de parler pour en prendre
cong de monsieur de Chateaubriand plus froidement. Je dirai dans
quelles circonstances je l'ai revu et pourquoi je rappelle ce propos.

Le gouvernement redoutait fort l'embarras que lui causerait la
prsence de madame la duchesse de Berry en France, par la difficult
surtout de la traiter d'une manire exceptionnelle, avec les ides
d'galit rvolutionnaire qui dominaient encore  cette poque.

Aussi surveillait-on les ctes de Provence avec grand soin. Le nom de
la princesse avait t prononc pendant l'chauffoure de Marseille;
mais on ne croyait pas  sa prsence, lorsque le tlgraphe l'annona
captive  bord du _Carlo Alberto_, arrt dans la rade de la Ciotat.

La joie fut grande de ce que, n'ayant pas touch le territoire
franais, elle ne se trouvait soumise  aucune loi, et la rsolution
prise sur-le-champ de la renvoyer directement  dimbourg  bord d'une
frgate. L'ordre fut immdiatement transmis de conduire le _Carlo
Alberto_ dans les eaux de la Corse, tandis qu'on prparait la frgate.
La Reine eut grande part  cette dcision, et je l'en vis bien
satisfaite.

Aussitt l'arrive de l'estafette, l'amiral de Rigny, alors ministre
de la marine, apporta chez moi la dpche qui rendait compte de la
capture, accompagne de quelques pices  l'appui, et nous en fit
lecture.

Aprs les avoir coutes, je le priai de me les donner  lire une
seconde fois, et, en les lui rendant, je lui dis:

Ce n'est pas la duchesse de Berry.

--Comment! s'cria-t-il, et d'o vous vient cette ide?

Je ne voulus pas m'expliquer, mais je persistai dans mon assertion de
faon  faire suffisamment d'impression sur monsieur de Rigny pour
lever quelques doutes dans son esprit et le dcider,  constater
l'identit de la princesse avant de l'embarquer sur la frgate.

Monsieur d'Houdetot, alors en Corse, eut l'ordre de se rendre auprs
d'elle et dvoila l'erreur.

Mon petit cercle fit, dans le temps, grand honneur  ma perspicacit
de l'avoir devine. Voici tout simplement mes motifs. D'abord, malgr
le peu d'gards de madame la duchesse de Berry pour les convenances,
il me paraissait impossible qu'elle ft  bord, dans son propre
caractre, absolument seule de femme. Je l'aurais plus volontiers
souponne cache sous les vtements d'un mousse.

Ensuite, et surtout, le capitaine du bateau  vapeur qui avait saisi
le _Carlo Alberto_ rendait, dans son procs-verbal, un compte rude et
sincre de la visite du btiment, donnait le signalement de la
princesse et parlait mme de la couleur de ses yeux; or, dans sa
grossire navet, il n'aurait pas manqu de les dire de travers.

Je trouvais, de plus, que l'attitude, les propos, la conduite de la
prisonnire manquaient d'une certaine dcision, assez royale, que je
savais  madame la duchesse de Berry et mon instinct se refusait  l'y
reconnatre.

Cependant, tous les indices annonaient sa prsence rcente  bord du
_Carlo Alberto_, et on sut bientt qu'il l'avait dbarque prs de
Marseille dans la nuit qui avait prcd l'insurrection tente dans
cette ville, au point du jour le 30 avril, et instantanment rprime.

Madame la duchesse de Berry, ayant russi  carter le duc de Blacas,
charg par le roi Charles X de la surveiller et d'arrter
l'intempestivit de ses projets, s'tait embarque prs de Massa,
accompagne de quelques fidles et d'une femme de chambre
(mademoiselle Le Beschu) qui se fit passer pour la princesse  la
Ciotat.

Plusieurs fois, le _Carlo Alberto_ se mit en communication avec la
cte, dposant et recueillant des missaires. Tout tant prpar,
madame la duchesse de Berry prit terre sur la plage prs de Marseille.

Les premiers rayons du soleil devaient clairer le drapeau blanc,
arbor par ses partisans sur un clocher de la ville; c'tait le signal
pour y entrer. Il frappa un moment ses regards; elle se mit en marche
pleine d'allgresse. Mais son esprance ne dura gure; le drapeau
cessa de flotter et elle reut avis que la tentative avait chou.

Elle passa la journe cache dans les rochers et fut force d'y
bivouaquer la nuit suivante. On voulait l'engager  se rembarquer.
Elle s'y montrait fort rcalcitrante et, d'ailleurs, il n'tait point
facile de regagner le _Carlo Alberto_.

Un habitant de Marseille, monsieur de Villeneuve, dans les opinions
lgitimistes, mais tranger, je crois,  la conspiration, fut prvenu,
par un billet, des prdicaments o se trouvait madame la duchesse de
Berry.

 la brune, il sortit de la ville en calche, recueillit la noble
fugitive, obtint des chevaux de poste au premier relais o il en
prenait souvent pour se rendre dans sa terre, et l'loigna ainsi de la
localit la plus dangereuse pour elle.

On a fait beaucoup de rcits, plus ou moins romanesques, sur les
aventures de la princesse pendant sa traverse du royaume. Je ne suis
pas en mesure d'en constater l'authenticit. Ce qu'il y a de sr c'est
que partout elle a trouv secours, assistance, secret. Cela est
d'autant plus naturel qu'elle s'adressait  ses partisans. Mais, dans
aucun parti, personne n'aurait voulu la livrer, ni dsir la prendre.
Il a fallu que sa pertinacit  rester en France en fit une ncessit,
car c'tait une capture aussi pnible  faire qu'embarrassante 
garder.

Je pense bien, par exemple, que les lgitimistes seuls pouvaient
mettre un grand zle  la diriger sur la Vende. D'autres n'auraient
pas eu le mme got  tablir la guerre civile.

Quoi qu'il en soit, elle tait avant le 20 mai  Nantes. Monsieur de
Bourmont ne tarda pas  l'y rejoindre. Il trouva tout dispos pour
l'entre en campagne. C'est--dire que madame la duchesse de Berry,
assiste de madame de La Rochejaquelein, de mademoiselle Fauveau, de
deux jeunes hommes choisis par ces dames pour aides de camp, et
qu'elles avaient fait serment (serment fidlement accompli au milieu
de la pieuse Vende) de ne jamais quitter ni jour ni nuit, de quelques
ttes galement folles et de subalternes intrigants, que ce sanhdrin
donc avait rpandu des proclamations fulminantes, envoy des
circulaires incendiaires et command une prise d'armes pour le 24.

L, s'arrtaient les prparatifs; il n'y avait ni hommes, ni fusils,
ni munitions, ni argent, et encore moins de zle. Les anciens chefs
vendens taient au dsespoir et n'admettaient aucune chance d'obtenir
un soulvement srieux dans le pays; ils annonaient un chec
invitable et prdisaient de grands malheurs.

Monsieur de Bourmont, inform d'un tat de choses qu'on dissimulait 
la princesse, la supplia de sortir de Nantes et de lui laisser temps
d'organiser le mouvement. Elle y consentit  grand'peine et, malgr
les avis de son entourage immdiat, elle se retira dans les environs.

Les traditions vendennes furent voques pour tablir sa sret
personnelle. D'ailleurs,  cette poque, je le rpte, on la croyait
fugitive, cherchant  s'chapper et on n'avait aucun dsir de
l'arrter.

J'en ai eu plusieurs preuves et une, entre autres, o j'ai t tmoin
et mme un peu acteur. Je ne sais si, pour mieux assurer la marche de
la princesse, son parti avait dirig du ct de Nice des individus
destins  donner le change sur la vritable route suivie par elle;
mais, lorsque son absence du _Carlo Alberto_ fut constate, et cela
demanda quelques jours malgr le service du tlgraphe, le bruit se
rpandit qu'elle avait repass le Var.

Le gouvernement y crut, aussi bien que la plbe du parti lgitimiste.
Je me souviens que la comtesse d'Hautefort, trs zle, mais peu
initie dans les secrets, me raconta alors je ne sais quelle belle
parole  la Henri IV prononce par Madame en passant le Var  gu. Ce
mme jour, elle se plaignait navement  moi de l'horrible perfidie
avec laquelle le gouvernement, non content d'avoir fait chouer la
tentative de la rue des Prouvaires en achetant le secret de la
conspiration, avait encore eu l'infamie d'employer des missaires 
faire hter d'un mois l'arrive de madame la duchesse de Berry, de
sorte que les prparatifs ncessaires au succs n'taient pas
compltement achevs.

La colre de madame d'Hautefort nous faisait trop d'honneur.
L'expdition sur Marseille avait t un peu avance, mais ce n'tait
pas par l'habilet du gouvernement franais, c'tait parce que le
parti lui-mme avait conu l'espoir de se donner pour auxiliaires
l'effroi, la dsolation o le cholra plongeait la capitale, et la
dsorganisation du cabinet par la mort de monsieur Casimir Perier et
la maladie de monsieur d'Argout.

Tout le monde tait bien persuad que madame la duchesse de Berry
avait repass la frontire. On se disposait  prendre contre elle les
mesures les plus svres,  fulminer une espce d'ordre de courre sus,
destin  calmer les vocifrations du parti rpublicain qui recevait
alors le surnom des _Bousingots_, d'une espce de chapeau que beaucoup
avaient adopt.

Je savais le conseil assembl pour rdiger l'ordonnance et monsieur le
duc d'Orlans partant le soir pour le Midi, lorsque j'appris d'une
faon certaine que madame la duchesse de Berry n'avait pas quitt le
sol franais. Une lettre de sa main, adresse au comit dont monsieur
de Chateaubriand faisait partie, et de date fort rcente, l'affirmait.
On l'avait montre  madame Rcamier pour qu'elle en informt monsieur
de Chateaubriand, alors en Suisse.

Peu d'heures avant, nous avions, elle et moi, caus de la situation en
partant de ce point que la princesse tait  l'abri du danger. La
rception de cette lettre changeait la question; elle vint me le
rvler. Je courus chez la Reine dont je savais l'anxit pour sa
nice.

Elle tait  Saint-Cloud, le Roi au conseil  Paris. Un homme  cheval
fut aussitt expdi porteur d'un billet o la Reine, avec mon
autorisation, me nommait comme tant venue lui apprendre la certitude
positivement acquise que madame la duchesse de Berry tait encore en
France. Elle ne m'en demanda pas davantage; je ne lui dis rien de
plus.

Je sus, le soir, que ce message avait empch la signature de
l'ordonnance toute rdige et suspendu le dpart de monsieur le duc
d'Orlans. Il ne pouvait convenir de l'envoyer l o sa cousine
risquait d'tre arrte d'un moment  l'autre, par l'effet de quelque
zle intempestif, et nous la prsumions encore dans le Midi.

Bientt aprs, sa traverse audacieuse du royaume fut connue,
l'exactitude de ma communication confirme, mais nos prvisions sur le
lieu de son sjour trompes, et monsieur le duc d'Orlans partit.

Je puis assurer que le sjour de madame la duchesse de Berry ne
donnait d'inquitude,  cette poque, que pour elle.

J'ignore si ce fut la lettre communique  madame Rcamier qui dcida
le retour de monsieur de Chateaubriand. Mes souvenirs me le montrent
bientt aprs  Paris.

On se persuada d'abord qu'en se rapprochant des ctes de l'Ocan
madame la duchesse de Berry avait pour but de s'embarquer plus
facilement dans un lieu o elle serait moins souponne; mais la
Vende ne tarda pas  se mettre en mouvement.

Partout, de petites bandes d'insurgs se montraient et agitaient le
pays sans l'entraner; partout, aussi, les chefs s'puisaient en vains
efforts pour ressusciter un parti carliste, sans avoir eux-mmes
l'esprance d'y russir.

On n'aimait pas le nouveau gouvernement. Toutefois, il ne vexait
personne et, en Vende comme ailleurs, la grande masse voulait vivre
tranquille.

Cependant d'anciens souvenirs, fortement excits par quelques prtres
et beaucoup de gentilshommes, parvinrent  runir une espce de noyau
d'insurrection autour de Marie-Caroline dans les derniers jours de
mai.

Le marchal de Bourmont avait d renoncer  l'illusion dont il s'tait
berc, et avait tromp les autres, que l'arme lui tait
passionnment attache. Selon lui, toutes les troupes se rangeraient
sous les ordres du _vainqueur d'Alger_ ds qu'elles sauraient sa
prsence.

Aucune dfection n'avait lieu cependant et, partout o l'on en venait
aux mains, les militaires dtruisaient les bandes insurges. Toutefois
la conflagration s'accroissait et s'tendait; le gouvernement se
dcida  mettre les provinces de l'Ouest sous le rgime exceptionnel
de l'tat de sige.

Cette mesure ne souleva aucune opposition. Fort peu de gens, au fond,
dsiraient la guerre civile, et l'on reconnaissait gnralement dans
cette dcision, l'intention qu'avait le cabinet de donner  madame la
duchesse de Berry un nouvel avertissement de s'loigner et  ses
partisans de rentrer dans la tranquillit qu'on tait fort dispos 
leur laisser.

Toutefois, un parti plus jeune, et partant plus nergique, se
disposait de son ct  profiter, lui aussi, des embarras du
gouvernement. Il s'tait en quelque sorte compt le jour des obsques
de monsieur Casimir Perier, et il fit explosion lors de celles du
gnral Lamarque, un des dputs marquant de l'opposition.

L'meute, dans cette circonstance, se grandit jusqu' l'insurrection,
et l'on put craindre le triomphe de l'anarchie.

Le Roi, prvenu, sur les huit heures du soir,  Saint-Cloud, des
inquitudes du cabinet, aprs avoir lu les dpches des ministres et
caus un instant avec le baron Pasquier, prsident de la Chambre des
pairs, qui confirma la gravit des faits, demanda ses voitures.

La Reine, entoure des princesses et de ses dames, travaillait, selon
son usage,  sa table ronde. Le Roi se plaa derrire sa chaise.

Amlie, dit-il tout haut du ton le plus calme, il y a du bruit 
Paris, je m'y rends, veux-tu venir?

--Assurment, mon ami.

--Eh bien, prpare-toi, les voitures sont commandes.

Une demi-heure n'tait pas coule, que le Roi, la Reine, Madame
Adlade, la princesse Louise et le duc de Nemours taient sur la
route de Paris. Monsieur, le duc d'Orlans tait absent, je crois. Les
deux autres princesses et leurs jeunes frres restrent  Saint-Cloud
o l'agitation n'osa se manifester qu'aprs le dpart du carrosse
royal, tant le maintien du Roi et de la Reine y avait command le
calme.

Il n'entre pas dans mon sujet de parler en dtail de ces terribles
journes. J'ai pourtant t tmoin oculaire de la ridicule ovation
subie par monsieur de Lafayette, tran, dans un fiacre dont on avait
enlev l'impriale et o s'tait attele une cohue de vagabonds,
jusque dans la cour de sa maison que mes fentres dominaient.

Je l'ai vu se prsenter au balcon, ple, tremblant, et adresser d'une
voix mue une allocution paternelle  ses _chers camarades_, en les
suppliant surtout de se retirer bien vite. Il avait grande hte  s'en
dbarrasser, d'autant qu'il les avait entendus dlibrer s'il ne
serait pas opportun de le tuer pour faire de son cadavre un appel  la
rvolte et qu'il les en savait bien capables dans l'excs de ces
vertus rpublicaines o il les avait nourris.

Sa mort a t dtermine par la fatigue d'un autre convoi meutier
(celui de monsieur Dulong) o il voulut assister; mais il ne s'est
jamais relev de son humiliant triomphe du 14 juin. Il tait de trop
bon got pour n'en point savourer pniblement tout l'opprobre.

Quoique, ds la premire nuit, les factieux eussent t contraints 
se concentrer dans le quartier Saint-Merri, dont les rues tortueuses
leur taient favorables, et que l mme ils ne trouvassent aucune
sympathie parmi les habitants, ils taient nombreux et dtermins.

Des bruits sinistres se rpandaient. Les troupes se sentaient
intimides par les souvenirs si rcents du blme jet sur elles  la
rvolution de 1830; tireraient-elles sur ceux qui, encore cette fois,
s'intitulaient du nom de citoyens et de patriotes?

Tout dpendait de l'lan de la garde nationale. La prsence du Roi le
leur communiqua. Ds en arrivant le soir, il s'tait montr aux
lgions runies sur le Carrousel. Le bruit de son retour circula
rapidement et le point du jour vit les maisons s'ouvrir pour laisser
sortir des hommes arms, prts  dfendre l'ordre public et la socit
de leur volont, de leurs bras et de leur sang. Cette dernire
condition ne fut malheureusement que trop accomplie.

Vers dix heures du matin, le 5, un billet de l'amiral de Rigny
m'annona le danger conjur; mais la nuit avait t pleine de cruelles
anxits pour ceux sur qui pesait la responsabilit du salut de
l'tat.

Je sus le Roi  cheval et parcourant la ville. Prsumant bien
l'anxit des princesses, je voulus me rendre auprs d'elles.
J'arrivai par le jardin et pntrai dans le palais par les
communications intrieures dont les gardiens me connaissaient.

Des canons venaient de passer sur le quai; leur sinistre apparition
accroissait l'inquitude. Le silence tait bien morne dans les salons.
On se regardait beaucoup et ne se parlait point. Enfin, on annona la
rentre du Roi sous les guichets des Tuileries. La Reine et les
princesses se prcipitrent au-devant de lui et nous les suivmes.
Mais le Roi passait encore la revue des troupes stationnes dans la
cour, et, comme cela devait tre assez long, on entra dans le salon de
service au rez-de-chausse.

Je m'y trouvai place dans une embrasure de fentre, derrire la
Reine. J'en profitai pour lui dire,  voix basse, que madame la
duchesse de Berry avait quitt Nantes et se trouvait en sret
comparative.

Madame Adlade m'entendit. Exaspre par l'inquitude o la tenait
depuis cinq heures l'absence hasardeuse de son frre, elle se retourna
vivement sur moi en me disant avec une sorte d'emportement: Il faut
avoir bien du temps  perdre pour s'occuper de la sret de madame la
duchesse de Berry dans ce moment!... C'est elle qui est au fond de
tout ceci.

La Reine baissa les yeux et me serra la main en signe de silence;
mais, depuis lors, elle n'osa plus manifester son intrt aussi
hautement, et on finit par obtenir d'elle de ne se point mler
ostensiblement de cette triste aventure.

La boutade chagrine de madame Adlade tait, je crois, fort exagre.
L'insurrection se montrait compltement rpublicaine, et les _hros du
clotre Saint-Merri_, comme les ont qualifis leurs sectaires, se sont
bien fait tuer pour leurs propres ides.

Mais, il est pourtant vrai qu'une petite escouade de jeunes gens
lgitimistes s'y taient associs, sans s'y runir. Ils se firent
traquer de rue en rue, recevant et rendant des coups de fusil assez
inoffensifs jusque dans le passage du Caire o ils se dispersrent,
vers la mme heure o les barricades du clotre Saint-Merri taient
forces.

Peu d'instants aprs, un homme  cheval, qui avait longtemps stationn
dans la rue de Choiseul au coin du boulevard, et que plusieurs gens
ont cru reconnatre pour monsieur de Charette, partait au galop. On a
prsum qu'il allait prvenir madame la duchesse de Berry que le coup
tait manqu.

Le bruit s'est beaucoup rpandu alors qu'elle s'tait trs rapproche
de Paris et y tait mme entre. Je n'ai l-dessus aucune notion
positive; mais je sais pertinemment que deux dames, la comtesse de
Chastellux et la princesse Thodore de Bauffremont, l'engageaient  y
venir et promettaient de l'y tenir cache jusqu'au jour prochain du
triomphe.

Ces illusions taient aussi sincres que la passion dont elles
manaient; mais Paris ne la partageait pas: il avait soif de
tranquillit et sentait une peur effroyable  voir renouveler des
dangers dont il se croyait  l'abri; aussi l'ordonnance de l'tat de
sige, publie le 6 juin, fut-elle accueillie comme un bienfait.

Si l'on osait se permettre de rire, en matire aussi grave, on le
pourrait en se rappelant l'air de jubilation avec lequel on se
rptait les uns aux autres: L'tat de sige est dclar... Nous
sommes en tat de sige.

Il semblait une panace  tous les maux. On s'embrassait dans les
rues; on se confirmait mutuellement une si bonne nouvelle; les
boutiques, y puisant la joie et la scurit, se rouvraient avec
confiance.

L'incurie du cabinet, la gaucherie de quelques membres de la Cour de
cassation, le mauvais vouloir de quelques autres, ont dpouill le
pouvoir d'une arme utile, lorsqu'elle est purement dfensive; mais ce
n'est assurment pas pour rpondre au mouvement de l'opinion publique
 cet instant, car, la dernire fois qu'on en a fait usage, elle a t
accueillie aux acclamations d'une satisfaction gnrale.

On se rappelle qu'un comit carliste, compos du marchal Victor, du
chancelier Pastoret, de messieurs de Chateaubriand, de Fitzjames,
Hyde de Neuville et Berryer, se prtendait des pouvoirs spciaux et
prenait le nom de _conseil de famille_. Je ne suis pas assez initie
aux secrets pour savoir  quel droit.

Ce comit blmait l'entreprise de madame la duchesse de Berry, aussi
bien que la conspiration de la rue des Prouvaires. Monsieur Berryer se
chargea de porter  la princesse une note, rdige par monsieur de
Chateaubriand, o il exprimait et motivait l'opinion et les sentiments
de tous, ses collgues, en la conjurant de profiter des facilits
offertes par le voisinage de la mer pour s'loigner d'un lieu o sa
prsence tait nuisible  ses propres intrts.

Les facilits, en effet, taient d'autant plus relles qu'amis et
ennemis y prtaient galement la main. Son arrestation ne pouvait
tre,  ce moment, que le rsultat d'un zle subalterne et maladroit.

Monsieur Berryer franchit donc, sans aucune peine, les obstacles qui
devaient le tenir loign; mais, arriv  Nantes, la princesse lui fit
attendre quelques jours une audience.

Il l'obtint enfin, avec des prcautions dignes d'un chapitre de roman.
Aprs avoir chang de guide, de monture, de dguisement, de mot
d'ordre plusieurs fois dans une course de quelques heures, on
l'introduisit dans une grande pice o il trouva madame la duchesse de
Berry.

Elle tait entoure d'un groupe fort anim et plein d'entrain; plus
loin, le marchal Bourmont et quelques anciens vendens portaient un
visage soucieux. Aprs les premiers compliments, monsieur Berryer, ne
souhaitant pas s'terniser dans un sjour aussi compromettant, demanda
une audience; on lui rpondit qu'on l'entendrait _en conseil_.

La Rgente s'assit  une table o prirent place madame de La
Rochejaquelein, mademoiselle Fauveau, le jeune La Tour du Pin, le
vieux Mesnard, enfin des cervels et des nullits, aussi bien que le
marchal Bourmont, les comtes d'Autichamp et de Civrac.

Monsieur Berryer produisit la note confie  ses soins, et dduisit de
son mieux les raisons de sagesse et de haute politique militant en
faveur du parti qu'elle recommandait. Il fut appuy par les chefs
vendens: ils affirmaient qu'on ne russirait  soulever ni la Vende
ni la Bretagne.

Pendant ce temps-l, les jeunes conseillers de rgence haussaient les
paules; mademoiselle Fauveau dessinait des modles d'uniformes
pittoresques pour les _troupes_, et madame de La Rochejaquelein les
soumettait  l'approbation de la princesse.

Monsieur Berryer puisait en vain sa rhtorique. Le marchal Bourmont
avait longtemps gard un morne silence; il s'aventura enfin  se
ranger du ct de ceux qui conseillaient la retraite.

Madame la duchesse de Berry, qui, depuis le commencement de la sance,
se contenait avec peine, entra dans une vritable fureur. Elle
reprocha au marchal de l'avoir nourrie de fausses esprances, pousse
 son entreprise et place dans une situation dsespre pour l'y
abandonner:

Au surplus, ajouta-elle avec vhmence, votre conduite est
consquente  votre caractre. Ce serait la premire fois que vous
n'auriez pas trahi! Cette scne violente termina la sance.

Monsieur Berryer obtint la promesse d'tre reu en particulier le
lendemain. On le mena, avec de nouvelles prcautions romantiques, dans
un lieu o il passa l nuit. Un enfant de six ans le guida le matin
vers une cabane o il trouva madame la duchesse de Berry. Elle avait
quitt son vtement semi-masculin de la veille et tait habille en
paysanne.

Toute cette petite Cour factieuse jouait au roman historique, jusqu'
ce point de se donner pour sobriquets entre eux les noms des
personnages invents par Walter Scott. Sa mode, alors  son apoge,
n'a pas peu influ sur la conduite de ces hros improviss d'une
guerre civile heureusement impossible.

Cette fois, la princesse tait seule et monsieur Berryer la trouva
plus abattue et plus accessible  la raison. Elle commena par rpter
que, si elle avait mal fait devenir en France, il n'en tait pas moins
bien fait d'y vouloir rester:

Je m'y ferai tuer.

--On ne vous tuera pas, on vous arrtera.

--H bien, qu'on fasse tomber ma tte sur l'chafaud.

--On ne fera pas tomber votre tte, on vous fera grce. Cette
considration l'branla.

On aura tort, reprit-elle; je recommencerai.

--Si vous indiquez ce projet, vous donnerez le droit de vous retenir
indfiniment enferme.

--Enferme! Enferme! Et cette nature vagabonde et tmraire recula
devant cette sorte de danger.

Monsieur Berryer, prenant alors son avantage, le poursuivit, et ne
s'loigna qu'en emportant l'autorisation de tout prparer pour la
fuite. Le rendez-vous fut donn, pour le surlendemain au soir, dans
une lande prs de la mer.

Marie-Caroline s'y trouverait avec deux compagnons et monsieur Berryer
s'engageait  les faire embarquer dans la nuit. Enchant de son
succs, il retourna  Nantes prendre les dernires mesures pour un
dpart dsir par les sommits de tous les partis mais qu'il fallait
pourtant drober  la plbe gouvernementale et aux extravagants amis
de la princesse, aussi bien qu' l'opposition radicale.

Tandis qu'il s'occupait des soins ncessaires  cet effet, un messager
inconnu lui remit des dpches de madame la duchesse de Berry. Elle
refusait de partir, renonait  le revoir et le chargeait de rapporter
 ceux dont il tait l'envoy les rponses contenues sous la mme
enveloppe.

Monsieur Berryer, lui, n'est pas dou d'un coeur tmraire; il se tint
pour fort satisfait de se retirer sain et sauf d'un si absurde
gupier, et reprit la route de Paris.

La relation prcdente m'est arrive, avec tous ses dtails, d'une
faon si directe, dans le temps, que je ne puis douter que ce ne soit
la premire version fournie par monsieur Berryer  ses commettants.
Peut-tre en a-t-il chang depuis; cela arrive  tous les gens de
parti et  lui plus qu'aux autres.

Il paratrait que le marchal Bourmont, aiguillonn, au vif du
sarcasme amer de la princesse, avait dit comme un autre Pylade:
Allons, seigneur, enlevons Hermione; et s'tait runi aux
conseillers imberbes de Marie-Caroline.

Peut-tre, aussi, les esprances d'un mouvement insurrectionnel 
Paris avaient-elles encourag et servi  combattre les objections des
moins extravagants; quoi qu'il en soit, les projets de retraite furent
changs contre ceux de l'entre en campagne.

Madame la duchesse de Berry,  la tte de quinze cents paysans runis
 grand'peine, les vit mettre en fuite, malgr sa prsence et malgr
des actes de valeur individuelle remarquables, par une poigne de
soldats rguliers.

Ce qui restait de sa troupe se rfugia dans le chteau de la
Pnissire o elle fut poursuivie. On parvint, au moment de l'attaque,
 en faire vader la princesse; et bien des braves gens prirent par
le fer et le feu pour assurer sa sret.

Ses partisans de Paris conurent de vives alarmes. Ils furent
plusieurs jours  la savoir entre au chteau de la Pnissire, o
tout avait pri, sans connatre son vasion. On avait ni depuis
qu'elle ft  la Pnissire lors de l'attaque; je n'ai point l-dessus
de notion exactement positive.

Pendant ce temps, monsieur Berryer tait arrt  Blois. Comme je
n'cris, ainsi que je l'ai souvent rpt, que d'aprs mes souvenirs
et sans consulter de documents, je ne saurais me rappeler lesquels de
ces vnements ont prcd; mais ils se sont succd de fort prs et
de faon  expliquer les terreurs dont monsieur Berryer se sentit
immdiatement atteint lorsqu'il se vit dtenu, dans un dpartement mis
en tat de sige, par un gouvernement qu'il supposait exaspr de
l'insurrection crase dans la capitale et de celle fomente dans la
Vende.

Monsieur Berryer, il faut le dire, appartient  un parti qui n'a pas
fait abngation de vengeances et que le triomphe n'adoucit pas; aussi
la pense des Lavalette, des Faucher, des Caron, etc., lui revint et
ses craintes n'en furent que plus vives, car aucun d'eux n'tait aussi
coupable que lui.

Son premier soin, en arrivant dans la prison, fut d'crire cinq
lettres  messieurs le duc de Bellune, le duc de Fitzjames, le
chancelier Pastoret, le vicomte de Chateaubriand et le comte Hyde de
Neuville, en forme de circulaire, o il faisait appel  leur loyaut
(ayant soin de les nommer tous les cinq dans chaque lettre); en les
priant de se reconnatre solidaires de toutes les dmarches faites par
lui dans ce voyage entrepris  leur demande.

Les lettres crites furent remises au gardien de la gele pour les
jeter  la poste. Or, monsieur Berryer, moins qu'un autre, ne pouvait
ignorer que, des mains du gardien, elles allaient tout droit dans
celles du juge d'instruction.

Cette dmarche, une des plus tranges que la peur pt dicter  un
homme d'esprit et de talent, eut les rsultats qu'elle devait amener.
Les lettres arrivrent  Paris, accompagnes de mandats d'amener
contre les cinq personnages dsigns.

Le cabinet en fut vivement contrari. Ces messieurs, assurment, ne
couraient aucune espce de danger; aussi purent-ils se poser en
martyrs et trancher des hros. Mais le ministre redoutait galement
l'ovation que leur prpareraient les carlistes, et les cris furibonds
de ceux qui s'intitulaient _le parti de Juillet_ contre l'indulgence
dont on userait envers eux; compare  la svrit, ncessaire parce
qu'ils taient redoutables, qu'il fallait montrer aux factieux
rpublicains.

Toutefois, le mandat suivait la forme voulue par les lois, et les
prvenus durent tre conduits en prison pendant que le gouvernement
ngociait avec la justice pour arrter cette affaire. Tout ce qu'il
put faire fut de rendre la dtention aussi douce qu'elle finit par
tre courte.

Le chancelier Pastoret et le marchal duc de Bellune l'vitrent en
s'loignant de Paris de quelques lieues. Le duc de Fitzjames et
monsieur de Chateaubriand la subirent de bonne grce, en l'acceptant
pour ce qu'elle tait: une forme invitable attire par monsieur
Berryer sur leur tte.

Il n'y eut que mon pauvre ami Hyde de Neuville qui se prit  hurler
quatre-vingt-treize revenu,  rclamer le supplice d  sa fidlit, 
prdire l'chafaud fumant derechef du plus noble sang de France... Il
m'crivit lettre sur lettre pour me dfendre de rien tenter pour
_sauver sa tte_; c'tait un tissu d'extravagances. Mes rponses
aggravant encore sa violence, je cessai de lui en faire et, cinq jours
aprs, j'eus le plaisir d'aller le voir chez lui o il tait rentr en
pleine scurit.

Ses compagnons d'infortune partagrent le mme sort. Monsieur de
Chateaubriand vantait les grces et l'amabilit de mesdemoiselles
Gisquet (les filles du prfet de police) et traitait fort lgrement
sa courtoise incarcration. Celle de monsieur Berryer se prolongea
davantage.

Je crois tre assure que la rponse de la _Rgente_  la note du
_conseil de famille_ tait peu obligeante. En les remerciant des
services passs, elle dispensait de ceux de l'avenir, indiquant assez
clairement combien leur prudence lui paraissait celle des vieillards
et peu propre  reconqurir le royaume de saint Louis.

Ce qui est positif, c'est que ces messieurs, pour la plupart; s'en
tinrent offenss et se dispersrent. Monsieur de Chateaubriand rva
pour lors une rsidence  Lugano. Il y conserverait le feu sacr de la
libert et ferait gmir une presse tout  fait indpendante sous les
efforts de son gnie. Il voulait placer dans cette petite rpublique
un levier avec lequel son talent soulverait le monde.

Cette fantaisie le fit retourner en Suisse, avec assez d'empressement,
aprs des adieux solennels  son ingrate patrie.

Je ne l'avais vu qu'une fois  sa sortie de prison. Il faisait alors
bien bon march de l'hrosme de madame la duchesse de Berry, la
traitant de folle et d'extravagante. On en parlait gnralement en ces
termes dans son propre parti, soit qu'on la blmt vritablement, soit
qu'on chercht dans ces discours une excuse au peu d'empressement des
gens les plus vifs en paroles hostiles au gouvernement  aller se
ranger sous le drapeau blanc lev dans la Vende.

Un sentiment de vergogne y dcida pourtant  la fin une dizaine de
jeunes gens, mais ils s'y prirent de faon  tre arrts dans leur
route et forcs  renoncer  une entreprise o ils n'avaient pas grand
got.

Aprs les checs du chne Saint-Colombin et de la Pnissire, madame
la duchesse de Berry fut rduite  se cacher de nouveau. Cette vie
romanesque et vagabonde lui plaisait suffisamment pour l'engager  la
prolonger.

En revanche, les ministres, et la famille royale surtout, souhaitaient
vivement lui voir quitter le territoire franais en sret. Les moyens
lui en taient soigneusement, quoique tacitement, conservs.

Deux fois, elle fut vendue par son monde. On se borna  lui mettre la
main presque sur l'paule sans vouloir la fermer. Un jour, dans
l'appartement de madame de La Ferronnays, abbesse d'un couvent 
Nantes, on frappa d'une crosse de fusil sur une feuille de parquet,
qu'on n'ignorait pas servir de trappe  une cachette o elle se
trouvait.

On esprait que ces alertes lui serviraient d'avertissement pour
s'embarquer; mais, loin de l, elle y puisait une folle scurit,
n'attribuant qu' son habilet son succs  djouer des recherches si
actives. La suite a prouv combien, ds qu'elles ont t sincres,
elles ont obtenu un prompt rsultat.

Monsieur de Montalivet, ministre de l'intrieur jusqu'au 11 octobre,
et monsieur de Saint-Aignan, prfet de Nantes dans le mme temps, ne
se souciaient pas plus l'un que l'autre d'une pareille capture.

Je ne prtends pas ici faire hommage  la gnrosit du gouvernement
franais. Il suffit de songer combien l'arrestation de madame la
duchesse de Berry lui prparait de difficults de tout genre pour
comprendre sa rpugnance  l'accomplir.

La cour royale de Poitiers avait dj mis la princesse en jugement,
avec la comtesse de La Rochejaquelein et quelques autres contumaces.
Cette circonstance compliquait encore la position.

Cependant, l'ouverture de la session parlementaire s'approchait. Le
ministre, compos exclusivement des hommes du Roi depuis la mort de
monsieur Perier, n'avait pas assez de racines personnelles pour
l'affronter, ni assez de talent de parole pour aborder la tribune dans
des circonstances graves et difficiles  ce point. Il fallait donc s'y
prparer; le Roi se rsigna.

De longues confrences entre les divers candidats, et beaucoup se
passrent dans mon salon, aboutirent, le 11 octobre 1832,  la
nomination d'un ministre compos du marchal Soult  la guerre, du
duc de Broglie aux affaires trangres, de monsieur Barthe  la
justice, monsieur Humann aux finances, monsieur Guizot  l'instruction
publique, l'amiral de Rigny  la marine et de monsieur Thiers 
l'intrieur: c'est ce qu'on a appel le _grand ministre_.

Monsieur de Rigny et monsieur Pasquier avaient beaucoup travaill  sa
formation. Il a dur quatre ans, en subissant pourtant de frquentes
modifications.

Il avait mis pour conditions au Roi la marche d'une arme sur Anvers
et l'arrestation de madame la duchesse de Berry, si on ne russissait
point  lui faire quitter la Vende avant la runion des Chambres.

Son sjour prolong en France semblait manifester d'une faiblesse qui
excitait les cris de l'opposition; on accusait le gouvernement
d'impuissance ou bien de connivence.

Je m'puisais presque chaque soir en vains efforts pour persuader 
monsieur Thiers combien l'arrestation de la princesse lui susciterait
d'embarras. Il reconnaissait prfrable qu'elle s'loignt
d'elle-mme, mais il n'admettait pas la gravit des obstacles, que je
lui prdisais.

Le pays, disait-il, n'tait point fait  mon image et cette capture
exciterait beaucoup plus de satisfaction qu'elle ne soulverait
d'intrt pour la princesse. Monsieur Pasquier ne s'pargnait pas dans
ces discussions.

Monsieur Thiers avait une grande considration pour lui et, plus par
dfrence que par conviction, il promit de se borner d'abord  traquer
madame la duchesse de Berry d'une faon si active qu'elle ne pt
douter des intentions srieuses du nouveau cabinet et d'essayer ainsi
 la faire partir.

Je ne me fis aucun scrupule d'avertir les personnes de son parti de la
disposition o l'on tait; mais, comme elles n'admettaient pas la
ralit du systme d'indulgence employ jusqu'alors, elles
n'attachrent aucune importance  mes paroles ou y virent; peut-tre,
une manoeuvre pour obtenir un dpart qu'on ne pouvait forcer.

Monsieur Thiers raconta historiquement un jour que monsieur de
Saint-Aignan, le prfet de Nantes, ayant donn sa dmission, monsieur
Maurice Duval le remplaait; il tait dj mand par le tlgraphe.
Monsieur Pasquier garda un profond silence dont je fus frappe,
quoique je n'eusse pas compris l'importance de la rvlation; mais,
monsieur Thiers s'tant loign, il me dit tout bas:

Thiers est dcid. Il veut prendre madame la duchesse de Berry; s'il
se bornait encore  forcer son dpart, il aurait peut-tre chang
Saint-Aignan, mais il ne le remplacerait pas par Maurice Duval.
Tenez-vous tranquille, il n'y a plus rien  faire.

 quelques jours de l, monsieur Thiers annona que Marie-Caroline
avait t manque de peu d'instants dans un village. Deux de ses
meilleures retraites taient ventes de faon  ce qu'elle n'y pt
plus avoir recours, et elle tait rduite  se cacher dans la ville.
On savait le quartier, mais non pas encore la maison.

Enfin, un soir, lorsque toutes les autres visites parties, il ne
restait plus chez moi que monsieur Pasquier, l'amiral de Rigny et
monsieur Thiers, celui-ci, qui semblait attendre ce moment avec
impatience, nous dit d'un air triomphant: Je tiens la duchesse de
Berry; avant trois jours elle sera prise. Voici le rcit qu'il nous
fit  la suite de cette communication.

Madame la duchesse de Berry prtendait, en commun avec le roi
Guillaume de Hollande et dom Miguel de Portugal, ngocier un emprunt
dont tous trois seraient solidaires.

Un juif, nomm Deutz, ayant fait abjuration de sa foi sous le
patronage de madame la Dauphine, mais n'ayant pas, en quittant sa
religion, renonc aux habitudes mercantiles de sa caste, se trouvait
l'agent trs actif de ce projet d'emprunt. Il avait port de l'une 
l'autre les paroles des trois hautes parties contractantes, avait
successivement visit Massa, la Haye et Lisbonne.

Peut-tre mme, je n'oserais l'affirmer, avait-il dj rejoint la
_Rgente_, depuis son sjour en France. Quoi qu'il en soit, elle
l'avait rcemment expdi  dom Miguel.

Or, cet homme racontait avoir eu avec ce prince, et en prsence
d'envoys confidentiels de madame la duchesse de Berry, des
confrences si alarmantes sur leurs projets ultrieurs et montrant une
telle aberration d'esprit chez tous les deux qu'pouvant d'un pareil
avenir il s'tait rsolu  rompre toutes leurs trames.

En consquence, il s'tait prsent chez monsieur de Rayneval, notre
ambassadeur  Madrid, et,  la suite de certaines rvlations
incompltes, lui avait demand un passeport et une lettre pour le
ministre de l'intrieur, en lui confiant une liasse de papiers
importants  faire parvenir  Paris.

Monsieur de Rayneval ne pouvait refuser aucune de ces demandes; mais,
peu empress, je crois,  se trouver ml dans cette trahison, il
remit les dpches  un secrtaire qui s'gara en route et n'arriva
qu'aprs l'arrestation de la princesse. J'ai toujours pens que ce
n'tait pas _par hasard_.

Je reviens au rcit de monsieur Thiers. La lettre de monsieur de
Rayneval tait adresse  monsieur de Montalivet. Lorsque Deutz se
prsenta au ministre de l'intrieur, on lui dit que monsieur de
Montalivet ne s'y trouvait plus et, lorsqu'il voulut remettre sa
missive  monsieur de Montalivet, celui-ci, n'tant plus ministre,
refusa de le recevoir pour _mission secrte_.

Deutz, ne doutant pas que les papiers remis  l'ambassade de Madrid ne
dussent tre parvenus, laissa son adresse et s'tonna bientt de
n'tre pas appel. Les jours s'coulaient et il ne pouvait plus tarder
 aller porter les rponses  la princesse qu'il avait mdit de
perdre; mais il lui fallait pralablement recouvrer les documents
ncessaires.

Une dmarche, faite  ce sujet vis--vis d'un employ du cabinet
ministriel, donna l'veil  monsieur Thiers. Il fit venir Deutz;
celui-ci se comporta fort habilement, protestant de sa rpugnance
invincible  livrer la princesse. Il voulait, par philanthropie,
traverser ses desseins parce qu'il les croyait pernicieux;  cela se
bornerait son rle.

Il se rendrait, si on voulait, auprs d'elle et tiendrait le langage
qu'on lui dicterait pour provoquer son dpart; mais sa personne lui
serait toujours sacre. Il rapportait les meilleures paroles de dom
Miguel, les esprances les plus favorables du roi Guillaume. Il
dissimulerait tout cela et dcouragerait Marie-Caroline de son
entreprise, avant de s'embarquer lui-mme pour l'Amrique o il
voulait aller ensevelir ses tristes secrets.

Monsieur Thiers n'avait pas reu les papiers de Madrid; il ne pouvait
en apprcier l'importance. La confrence avec Deutz fut ajourne au
lendemain o l'loquence du ministre russit  convaincre le juif
qu'il lui fallait livrer la duchesse de Berry par _amour de
l'humanit_.

Monsieur Thiers m'a protest qu'aucun salaire n'avait t ni demand
ni promis.

Une fois sa dcision prise, Deutz lui-mme avait signal les moyens
ncessaires  la russite de son iniquit, et le plan tait si bien
ourdi que monsieur Thiers ne formait aucun doute du succs. Son monde
tait en route.

Nous coutmes ces dtails avec une grande tristesse.

Et si vous avez le malheur de la prendre, qu'en ferez-vous? lui
dis-je.

--Si j'ai le bonheur de la prendre, on avisera, rpondit-il en
souriant.

--Comptez-vous la mettre en jugement?

--Assurment non, rpliqua-t-il vivement.

--Cela ne vous sera pas facile  viter, reprit monsieur Pasquier; la
cour de Poitiers l'a dj mise en accusation; les tribunaux
n'admettent pas les considrations politiques, et, si elle est dtenue
deux jours  Nantes, elle y sera croue par la cour de Rennes.

--J'ai prvu ce danger. Il n'y a pas de justice en pleine mer, Molire
l'a dit, et on l'embarquera sur le champ.

--Dieu soit lou! m'criai-je, et on la conduira  Hambourg ou 
Trieste (Depuis l'arrestation du _Carlo Alberto_, la famille royale
exile avait quitt l'cosse pour la Bohme).

--Cet abus de gnrosit n'est plus possible, on ne tarderait gure 
l'y suivre soi-mme. Voici mes projets: vous savez les rclamations
faites par les ministres de Charles X et leurs amis sur l'insalubrit
du chteau de Ham; ces cris avaient donn la pense de les transfrer
 Blaye. Ds qu'ils en ont eu vent, comme cet loignement leur
dplaisait fort, Ham est devenu un sjour parfaitement sain; mais on
n'a pas rvoqu les ordres antcdents pour prparer des appartements
au chteau de Blaye; ils sont en bon tat, et demain le tlgraphe
donnera l'avis de les meubler.

--Monsieur Thiers, lui dis-je, avant de porter la main sur une
personne royale, songez bien  ce que vous allez faire; cela n'a
jamais russi  aucun, et vous retrouverez cette action dans toute
votre carrire. Pensez-vous que l'Empereur n'ait pas dplor
constamment sa conduite envers le duc d'Enghien?

--Si le duc d'Enghien avait t pris fomentant la guerre civile en
Vende, nul n'aurait os blmer mme la svrit de l'Empereur...;
mais--me voyant frmir--soyez tranquille, il ne tombera pas un cheveu
de sa tte. Je le redouterais autant que vous.

--Prenez-y garde, elle est femme  se dfendre. Et si on la tue dans
le conflit?

Il parut troubl une seconde puis reprit vivement:

On ne la tuera pas.

--Et si elle se tue elle-mme, plutt que de se laisser prendre?

Il garda le silence; nous le crmes un peu branl. Monsieur Pasquier
revint  la charge, appuyant sur toutes les chances que la tmrit
connue de madame la duchesse de Berry pouvait faire redouter, au
moment de l'arrestation, et sur les embarras que sa dtention
entranerait.

Si vous pouviez lui faire connatre  quel point elle est en votre
pouvoir, ajouta-t-il, et la dcider  une vasion que vous
faciliteriez, cela me semblerait de toute faon prfrable.

--Vous ne voyez pas, comme moi, la disposition des dputs! Vous
comprendriez mieux l'impossibilit de suivre cette voie. Ils veulent
l'arrestation de la duchesse de Berry et non sa retraite. Cela est
ncessaire pour donner de la force au gouvernement et laver le Roi de
la complicit dont on l'accuse.

--Mon Dieu, repris-je, la complicit du Roi avec madame la duchesse de
Berry est trop absurde pour qu'on y croie.

--Rien n'est trop absurde pour ces gens-l!

--Et c'est  un pareil monde que vous allez faire de telles
concessions! Je reconnais madame la duchesse de Berry moins redoutable
 Blaye que sur les bancs d'une cour d'assises, mais elle le sera
encore beaucoup plus qu'en Vende. Croyez-le, monsieur Thiers, elle
vous y suscitera bien plus d'ennemis et chaque jour elle y grandira.
Vous vous faites illusion de penser que tout sera fini par son
arrestation. Les larmes royales se lavent par le sang, et le sang
royal par les calamits publiques.

Monsieur Thiers se prit  sourire:

Je ne vous ai jamais vu si anime, rpondit-il; mais permettez-moi
de vous dire que, si mes dputs de province parlent avec leur
sottise, vous parlez avec votre passion et calculez avec vos prjugs.
Les larmes et mme le sang royal n'ont plus le prix que vous leur
supposez. J'espre bien, sans aucune violence, prendre la duchesse de
Berry sous trois jours; et elle n'en aura pas t quinze  Blaye que
personne n'y songera plus. Voyez ces prisonniers de Ham, dont nous
parlions tout  l'heure, quelqu'un y pense-t-il?

--Oh! que cela est diffrent! vous pouvez, je l'accorde, me faire
arrter demain matin le plus arbitrairement du monde; et, si l'esprit
public n'est pas mont de faon  en faire une rvolution dans les
vingt-quatre heures, j'admets que la semaine prochaine tout le monde
aura parfaitement oubli que madame de Boigne gmit dans une prison;
mais il n'en est pas ainsi de madame la duchesse de Berry. Les
personnes de sa sorte agissent mme sur l'imagination du vulgaire, et,
plus vous l'opprimerez, plus elle grandira. Sa puissance s'accrotra
dans les murs de Blaye et ils s'crouleront pour la laisser sortir,
car ce ne sera pas vous qui pourrez lui en ouvrir les portes.

Monsieur Thiers continuait  sourire avec un peu d'ironie.

H bien, voyons, vous-mme, monsieur Thiers, seriez-vous aussi
proccup, aussi anxieux, aussi joyeux que vous l'tes s'il s'agissait
seulement d'arrter le marchal de Bourmont, agent de guerre civile
bien autrement formidable et actif que ne petit l'tre une jeune
femme? Assurment non; convenez donc que ce prestige du sang royal
agit aussi sur vous, qui vous croyez si dgag de mes prjugs
suranns.

Monsieur Thiers se jeta alors dans une de ces thories piquantes o
son esprit s'ploie  l'aise et o les auditeurs le suivent avec
intrt, battant la campagne dans tous les sens sans beaucoup se
soucier de la route qu'il tient. Cependant, aprs une digression
historique sur le plus ou moins de dvouement des peuples au sang de
leurs rois suivant le degr de civilisation o ils sont parvenus, il
revint au but en racontant combien la conduite personnelle de madame
la duchesse de Berry l'avait amoindrie aux yeux de ses plus zls
partisans dans les provinces de l'Ouest.

Ils en gmissent, ajouta-t-il, en racontant des histoires tranges,
et on prtend mme que la personne royale, pour me servir des
expressions de madame de Boigne, est grosse  pleine ceinture et que
c'est une des raisons qui la forcent  se tenir cache.

Je haussai les paules.

H bien, repris-je, c'est un motif de plus  ne la point vouloir
prendre et  faciliter son vasion. H, bon Dieu, qu'auriez-vous 
craindre d'elle en un pareil tat et qu'en pourriez-vous faire? La
honte d'un tel fait serait partage par ceux qui le publieraient!

Monsieur de Rigny qui, jusque-l, avait gard le silence, m'appuya en
ce moment. Monsieur Pasquier apporta de nouveaux arguments  l'appui
de l'opinion qu'il avait dj soutenue.

Monsieur Thiers tait visiblement branl, mais revenait  dire cette
arrestation ncessaire  la consolidation du pouvoir royal. Il en
tait trop persuad pour se refuser  accepter la responsabilit de
tous les inconvnients dont nous le menacions. La pendule, en sonnant
deux heures aprs minuit, fit lever ces trois messieurs  la fois et
ils me laissrent seule.

 peine achevais-je de djeuner le lendemain, monsieur Pasquier arriva
chez moi:

Je n'ai pas ferm l'oeil de la nuit, me dit-il en entrant.

--Je vous en offre autant, rpliquai-je...

Nous changemes de tristes prvisions, des craintes, des regrets, en
commentant les discours de la veille. Monsieur Pasquier tait trs
soucieux.

Peut-tre, dis-je enfin, Thiers ne russira-t-il pas  la prendre.

--Oh! il russira, cette fois-ci ou une autre; il est imprudent mais
il est trs habile. La difficult d'ailleurs ne consiste pas  la
prendre, mais  la garder avec scurit pour elle et pour les autres,
sans enflammer les passions dans tous les partis, attiser la guerre
civile que l'on croit teindre et forcer peut-tre  commettre des
actions devant lesquelles on reculerait certainement si on les
prvoyait.

D'un autre ct, je ne puis nier que Thiers, dans son intrt
personnel du moment, n'ait  gagner  se prsenter aux Chambres avec
cette arrestation accomplie et  pouvoir dire: Ce que les autres
n'ont pu faire en six mois, moi, j'y ai russi en trois semaines.
Cela n'est pas vrai, mais cela en a l'air; c'est tout ce qu'il faut
aux assembles, d'autant que personne ne peut le dmentir. Cependant
notre conversation d'hier soir l'a un peu branl. Malgr toute son
audace, Thiers a trop d'esprit pour n'tre point accessible  la
raison; peut-tre se contenterait-il encore du dpart... mais, elle,
ne veut pas partir!

Nous continumes  deviser ainsi, et, plus nous considrions la
question sous toutes ses faces, plus nous y dcouvrions des motifs de
souci.

S'il y avait conflit, si le sang de la princesse y coulait, quel
baptme pour le trne occup par le fils d'un juge de Louis XVI! Si
les haines vindicatives des rvolutionnaires tranaient la fille des
rois devant les tribunaux ordinaires, quel abaissement pour la
puissance qui le souffrirait! Quant au jugement devant la Chambre des
pairs, il tait impossible; les pairs se rcuseraient ou
acquitteraient tout d'une voix.

Le gouvernement, et monsieur Thiers en tait convenu la veille encore,
n'avait pas cette ressource; ce serait amener une nouvelle
perturbation dans l'tat.

Nous en revenions constamment  nous lamenter que madame la duchesse
de Berry s'obstint dans un sjour si dangereux pour elle et si
parfaitement inutile  sa cause, puisque sa prsence n'avait pu en six
mois soulever la Vende.

Si elle savait sa position, dis-je enfin, elle partirait sans doute;
mais, hlas! il est trop tard, si elle doit tre arrte demain.

--Ces choses-l, reprit monsieur Pasquier, ne se font pas si
facilement qu'on croit. Elle est srement entoure de beaucoup de
prcautions, et le juif pourrait bien ne pas russir; mais elle est
traque de faon  ne pouvoir chapper, ds qu'on a dcid de la
saisir, et le parti en est videmment rsolu.

Que faire pour conjurer le danger? La Reine ne pouvait tre d'aucun
secours; nous n'y songemes mme pas. Il nous tait trop vident que
son crdit tait puis et ses efforts infructueux, puisque les choses
en taient arrives l.

J'ai su depuis que le nouveau cabinet avait exig de monsieur le duc
d'Orlans, comme condition  le laisser aller au sige d'Anvers, qu'il
obtiendrait de la Reine sa mre de ne se plus mler des affaires de
madame la duchesse de Berry, tablissant que c'tait une question
d'tat o les relations de famille ne devaient pas exercer
d'influence, que la scurit du pays en dpendait et que d'ailleurs,
tant que Marie-Caroline serait en Vende, lui ne se pourrait loigner
de Paris. La passion du jeune prince pour les armes avait stimul son
zle et arrach la promesse  sa mre qui, au reste, se soumettait
toujours aux volonts manifestes par le Roi.

Je retourne  ma conversation avec monsieur Pasquier.

Je voudrais, dit-il, avoir moyen de faire avertir la duchesse de
Berry.

--H, mon Dieu! ils n'y verraient qu'une ruse pour les tromper.

--C'est vrai.

Aprs un assez long silence, il se leva brusquement.

C'est gal, il ne faut pas se croiser les bras en pareille
occurrence. Je vais aller trouver Mounier; il est en rapport avec tout
ce monde-l; je lui dirai srieusement de faire partir la princesse;
il me comprendra, lui, il croira, et peut-tre fera-t-il croire les
autres.

--Pensez-vous, repris-je, que par madame Rcamier je puisse tre de
quelque utilit?

--Essayez toujours, cela est sans inconvnient. Il n'y a pas de mal
que le tocsin sonne  leurs oreilles de plusieurs cts.

Monsieur Pasquier partit. Je demandai mes chevaux et je me rendis 
l'Abbaye-aux-Bois. J'y appris, alors, le profond mcontentement de
monsieur de Chateaubriand contre madame la duchesse de Berry et son
entourage.

Il avait rompu toute communication avant son dpart pour la Suisse, et
madame Rcamier ne conservait aucune des relations qui l'instruisaient
si exactement dans les premiers temps du sjour en France.

Djoue dans mon espoir, mais excite par les noires inquitudes dont
j'tais poursuivie et que celles de monsieur Pasquier n'taient point
propres  calmer, j'allai trouver madame de Chastellux.

Exalte, au del des plus exalts de son parti, elle apportait
pourtant de l'esprit  travers sa passion, parce qu'elle en avait
infiniment.

Ma chre, lui dis-je en l'abordant, vous avez accueilli d'un sourire
ironique l'avertissement que je vous ai donn, il y a une quinzaine de
jours, qu'on tait dans la disposition srieuse d'arrter madame la
duchesse de Berry; h bien, je viens vous dire aujourd'hui que toutes
ses retraites sont dnonces, qu'elle est vendue de plusieurs cts et
sera livre incessamment. Peut-tre est-il encore possible d'viter ce
malheur en la dcidant  partir, j'ignore si vous en avez le moyen;
mais il n'y a pas un instant  perdre.

Madame de Chastellux me regardait fixement, elle me tendit la main:

Vous tes trop trouble pour n'tre pas sincre. Confidence pour
confidence. Je suis en rapports directs avec madame la duchesse de
Berry. Elle sera avertie le plus promptement possible et, de plus, je
ne ngligerai rien pour la dcider  partir. Elle s'y refuse encore,
mais tout le monde autour d'elle en admet la ncessit.

--Dieu veuille que vous russissiez, rpliquai-je en me levant pour
m'en aller; car je ne voulais pas tre entrane  dire plus que je
n'avais projet.

--Encore un mot, ajouta-t-elle en me retenant par le bras, si madame
la duchesse de Berry consent  partir, le pourra-t-elle? la
laissera-t-on s'chapper?

--Hlas! repris-je, il y a encore huit jours je vous aurais rpondu
_oui_ bien affirmativement, aujourd'hui, j'ose seulement dire _je
l'espre_, et presque _je le crois_, mais, soyez-en persuade, c'est
la seule chance possible d'viter ce que nous dplorerions galement
toutes les deux.

Elle me remercia de nouveau, m'embrassa cordialement et je me retirai.
Elle avait bien vu que je n'en voulais pas dire davantage, et avait
trop de tact pour m'adresser aucune question.

Monsieur Pasquier, de son ct, avait trouv monsieur Mounier et lui
avait d'autant plus facilement fait comprendre le danger,
non-seulement pour la princesse, mais encore pour le pays et pour la
famille rgnante (danger tout moral que Thiers et apparemment ses
collgues ne reconnaissaient pas) que monsieur Mounier, plein de
sagesse, exempt d'esprit de parti, quoique dans les rangs
lgitimistes, tait en mme temps fort clair.

Maintenant, me dit monsieur Pasquier, il n'y a plus rien  faire; il
nous faut attendre les vnements.

Nous smes bientt par monsieur Thiers la premire tentative de Deutz
manque.

Madame la duchesse de Berry lui avait donn audience dans un lieu o
elle s'tait transporte pour le recevoir; elle avait d le quitter
immdiatement aprs lui, et il n'avait pu rejoindre l'homme de la
police assez promptement pour la faire saisir. Ils se renvoyaient
mutuellement le tort de cet chec; peut-tre tous deux hsitaient-ils.

Plusieurs papiers indispensables leur ayant manqu dans le cours de
cette premire confrence, madame la duchesse de Berry, qui avait
pleine confiance en Deutz, avait promis de le revoir le surlendemain.
On le conduirait l o elle les gardait, et o elle rsidait pour le
moment. Deutz disait lui avoir conseill de partir et l'y avoir
trouve rcalcitrante.

Elle voulait rester dans la Vende pour profiter de la querelle avec
la Hollande d'o elle esprait une conflagration gnrale et une
croisade europenne contre la France rvolutionnaire.

Deutz prtendait encore que, s'il l'amenait  consentir  la retraite,
il l'y assisterait de tout son pouvoir et ne la trahirait pas. Au
reste, soit crainte d'un danger personnel pour lui, soit rpugnance 
voir l'excution de la mauvaise action qu'il mditait de commettre, il
persistait  exiger que les personnes destines  arrter la princesse
ne se prsentassent point tant qu'il serait auprs d'elle.

Ce retard de deux jours nous inspira une esprance d'autant mieux
fonde que monsieur Thiers acheva ce rcit en disant que, si, dans
l'intervalle, elle se dcidait  partir, elle n'en serait pas
empche. Monsieur Pasquier et moi nous changemes un regard de
satisfaction.

J'tais fort persuade que le dpart de madame la duchesse de Berry
valait mieux pour la tranquillit du pays que son arrestation. Il
tait galement favorable au cabinet pour se prsenter devant les
Chambres et moins embarrassant pour l'avenir.

Je savais, de plus, toute la consolation que ce rsultat apporterait 
la Reine, et la pense d'y avoir peut-tre contribu m'tait fort
douce.

Ce rve ne dura gure. Dans la matine du 8 novembre, je reus un
billet de monsieur Pasquier; il me disait:

L'oeuvre est accomplie... Elle est prise... du moins sans coup
frir... Voil un des dangers pass... Plaise au ciel qu'on chappe
aux autres.

Une pareille nouvelle se rpandit promptement dans Paris. J'tais trop
proccupe de mes propres impressions pour me rappeler si elle y fit
grande sensation; je ne le crois pas.

Le soir mme, quelques dputs, messieurs de Rmusat, Piscatory, et
aussi monsieur Duchtel, qui n'avait pas encore fait son ducation
gouvernementale, vinrent chanter leur triomphe autour de moi. Ils
trouvrent peu de sympathie et qualifirent ma tristesse et mes
inquitudes de _vieux prjugs_ dont, au reste, je ne cherche pas  me
dfendre.

Dans cette circonstance, comme en beaucoup d'autres, je me trouvai ne
complaire  aucun. Les lgitimistes me blmaient de la joie qu'ils me
supposaient et les libraux de la tristesse qu'ils me voyaient.

Le _Moniteur_ du lendemain confirma la nouvelle. J'allai chez la
Reine, pensant bien qu'elle trouverait quelque douceur  s'pancher
avec la certitude de n'tre point compromise. Elle remerciait Dieu que
nul accident ne ft arriv dans l'arrestation:

Avec la tte de Caroline, vous savez, ma chre, il y avait tant 
craindre!... Et puis elle rptait mille fois: Elle l'a voulu, elle
l'a voulu; ce n'est pas la faute, du Roi; elle l'a voulu.

Je lui demandai si le btiment o on l'allait embarquer ne pourrait
pas la conduire  Trieste plutt qu' Blaye, en exigeant sa promesse
de rejoindre le roi Charles X en Bohme.

Ah, ma bonne amie, vous pouvez penser si nous le dsirons!... Mais
ils ne veulent pas... ils disent que c'est impossible... On m'a fait
promettre de ne me point ingrer dans cette affaire... tout le monde
est contre moi!... le Roi a d,  la fin, consentir  l'arrestation et
 la dtention... Vous savez s'il s'y est longtemps refus... Ah, si
elle avait voulu profiter de ces six mois de patience o il tait le
matre pour s'en aller!... Je comprends bien l'impossibilit de la
laisser en France, avec l'apparence d'y rester malgr le
gouvernement... mais quelle rude extrmit!...

Et la pauvre Reine se reprenait  pleurer. Elle me confirma la volont
positive du Roi de s'opposer  toute espce de jugement et de se
borner  une dtention politique que la mme raison politique pouvait
modifier, prolonger ou abrger arbitrairement. Cela prsentait dj
une srie de difficults presque inextricables dans un pays de
discussion et de passion comme le ntre o l'opposition se fait arme
de tout.

J'tais destine  voir le soir mme une singulire priptie. Les
dpches de Nantes avaient apport les dtails de l'arrestation.
Monsieur Thiers, impressionnable et mobile au suprme degr, mu des
souffrances de la princesse, touch de son courage, frapp du ton de
grandeur dont elle avait command autour d'elle, se trouva plein
d'enthousiasme pour sa triste prisonnire.

Oubliant ses diatribes des jours prcdents contre la femme
dsordonne, contre la folle coupable qui, profitant de la calamit
d'un flau, avait voulu joindre les ravages du fer et du feu de la
guerre civile  ceux du cholra pour dsoler la France, il ne voyait
plus dans Marie-Caroline que la fille des rois soumise  de nobles et
potiques malheurs supports avec constance, avec magnanimit:

Convenons-en, messieurs, madame de Boigne a raison: _les personnes
royales_, comme elle dit, _sont d'une sorte  part_.

Et je vis qu'une locution, toute simple dans le monde o j'ai vcu,
avait bless l'piderme si sensible du parvenu.

Lorsque Deutz avait t introduit chez madame la duchesse de Berry,
elle l'avait accueilli d'une bont familire qui avait d sembler bien
cruelle  ce misrable. Aprs avoir parl de sa mission, lu et sign
des papiers relatifs aux affaires pour lesquelles il s'entremettait,
elle lui raconta avoir reu avis qu'elle tait trahie, vendue par une
personne en qui elle avait entire confiance.

Par vous, peut-tre, mon cher Deutz,... je plaisante... ne vous
dfendez pas... mais, en me rappelant vos efforts pour m'engager 
partir avant-hier, malgr les bonnes nouvelles dont vous tes porteur,
j'ai pens que vous aussi pouviez avoir des motifs pour partager ces
craintes... savez-vous quelque chose?

Deutz avait tressailli jusqu'au fond de son lche coeur. Il balbutia
quelques paroles, abrgea la confrence, se prcipita dans la rue, dit
 l'agent de police: Je la quitte; elle est dans la maison; vous la
trouverez  table, raconta brivement au prfet la confrence dont il
sortait, dsigna le lieu o l'on trouverait les papiers, courut  son
auberge, se jeta dans une voiture toute attele et revint  Paris,
sans attendre pour savoir le rsultat de sa trahison.

Il fallut se mettre  sa recherche pour lui en donner le salaire
pcuniaire. Il ne l'avait ni stipul ni rclam, mais il l'accepta.
Tout cela parat trange et n'en est pas moins exact.

     Le vrai peut quelquefois n'tre pas vraisemblable.

La confiance en Deutz n'tait pas assez bien tablie pour que le
prfet et nglig les prcautions. L'ordre avait t donn de le
suivre et de cerner d'un peu loin la maison o il entrerait, de faon
 ce que nul ne s'en pt vader. Tout tait donc prt.  peine trois
minutes s'coulrent entre sa sortie et l'entre de la force arme.

L'aspect de l'appartement, lorsqu'on y pntra, confirma la vracit
du rapport de Deutz; on y trouva les traces du sjour actuel de
madame la duchesse de Berry. Le couvert tait mis pour cinq personnes,
mais mademoiselle du Guigny, la matresse de la maison, se prsentait
seule et niait avoir des htes; la table, selon elle, tait prpare
pour des convives que l'aspect des troupes aurait probablement
empchs d'arriver. Il tait impossible d'obtenir le moindre aveu.

La lettre qui avertissait la princesse de son danger tait ouverte sur
la chemine au feu de laquelle on avait fait paratre l'encre
sympathique. Elle avait t prvenue  temps, mais on n'chappe pas 
son sort!

Vainement chercha-t-on  intimider et  sduire les habitants de la
maison; matres et valets, tout rsista. Une recherche de plusieurs
heures n'amena aucun rsultat. On avait fouill partout sans mme
trouver les papiers signals par Deutz, quoique plusieurs cachettes
eussent t dcouvertes, et on tait rduit  croire qu'une
communication, soit par l'intrieur des murs, soit par les caves, soit
par les toits, permettait de quitter la maison.

Mais tout le quartier, circonscrit par quatre rues, tait strictement
gard; personne n'en pouvait sortir sans tre soigneusement examin.
Il faudrait bien que la princesse, dont la prsence tait constate en
ce lieu, fint par tre prise.

Telle tait la premire dpche, crite par monsieur Maurice. Duval en
quittant le domicile de mademoiselle du Guigny, o il avait pass une
grande partie de la nuit. Au moment de la cacheter, il ajoutait: On
vient me chercher. J'ai la satisfaction de vous annoncer que la
duchesse est arrte; j'expdie mon courrier et je me rends auprs
d'elle.

Le second rapport, parvenu le soir mme o monsieur Thiers nous en
parlait, contenait les dtails suivants:

En s'loignant, pour prendre un peu de repos, les chefs avaient
distribu des gardiens dans toute la maison. Deux gendarmes, posts
dans une petite pice dont la lucarne ouvrait sur le toit et souffrant
d'un froid trs vif, s'avisrent d'une chemine place dans
l'encoignure.

La chambre tait remplie der vieux journaux et surtout d'une norme
liasse de numros de _la Mode_, mauvaise publication protge et paye
par madame la duchesse de Berry. Ils pensrent  les utiliser en s'en
chauffant, les empilrent dans la chemine et y mirent le feu.

Peu de minutes aprs, tandis qu'accroupis devant le foyer ils
dgelaient leurs doigts, ils crurent entendre un bruit insolite
derrire la plaque. Bientt, on y frappa  coups redoubls. Ils
appelrent leurs officiers; on se hta de retirer les papiers
enflamms, et la plaque, cdant aux efforts mutuels des assigeants et
des assigs, tourna sur ses gonds.

Cessez vos recherches, je suis la duchesse de Berry, dit une femme
en sortant sans assistance de la chemine, et en s'asseyant trs
calmement sur une chaise, tandis qu'on s'empressait  aider une
seconde femme et deux hommes  se retirer, presque touffs, de leur
retraite brlante.

C'taient une demoiselle de Kersabiec (vendenne passionne qui,
depuis quatre mois, s'tait mise  la suite de la princesse), le comte
de Mesnard et monsieur Guibourg, l'avocat, qui prenait le titre de
_chancelier de la Rgente_.

Un agent de police, accourant en toute hte, voulut verbaliser au
sujet de madame la duchesse de Berry. Elle ne lui rpondit qu'en
disant: Faites venir le gnral qui commande; je ne parlerai qu'
lui.

Elle demanda un verre d'eau et remercia poliment le gendarme qui le
lui apporta. Pas une plainte, pas un mot des souffrances o elle
venait d'tre expose ne lui chappa. Ses compagnons de dtresse, en
revanche, ne les laissaient pas ignorer. Les cheveux de la princesse
roussis, sa figure, ses mains toutes noires de fume, un pan de sa
robe brl, tmoignaient seuls qu'elle avait partag cette torture,
car elle paraissait dans son assiette ordinaire.

Le gnral arriv, elle lui dit: Approchez, gnral, je me rends 
vous, et je me mets sous la sauvegarde de la loyaut militaire. Je
vous recommande ces messieurs et mademoiselle; s'il y a quelqu'un de
coupable, c'est moi seule, ils n'ont fait que m'obir. J'entends n'en
tre point spare. Puis-je rester dans cette maison?

Le gnral (Dermoncourt, je crois), plus troubl qu'elle, rpondit que
des appartements taient prpars au chteau: H bien donc, partons
et faites avertir qu'on nous y donne un bouillon; nous n'avons rien
mang depuis vingt-quatre heures.

Elle s'approcha du comte de Mesnard qui semblait ananti, l'encouragea
 la suivre, en paroles calmes et douces, et commanda l'assistance des
gendarmes pour le soutenir. Les deux autres prisonniers avaient repris
des forces et pouvaient marcher seuls.

La princesse prit d'elle-mme le bras du gnral, comme si elle lui
accordait une faveur et qu'il se ft agi d'une simple promenade. Elle
ne fit aucune vaine tentative pour parler aux gens de la maison, pour
donner des instructions, pour rclamer des effets ou des papiers, rien
enfin qui la pt exposer  subir un refus. Arrive au seuil de la
porte et voyant du monde amass dans la rue, elle s'arrta un instant
et reculant d'un pas.

Gnral, je ne dois pas tre insulte... cela vous regarde.

--Soyez tranquille, Madame.

--Je me fie  vous.

La route tait borde d'une haie de soldats. Elle la franchit d'un
pied et d'un coeur fermes, causant avec son escorte militaire, d'une
grande libert d'esprit, mais refusant toute rponse au prfet qui
tait survenu au moment de son dpart.

Parvenue au chteau, elle donna des ordres sur les soins  rendre 
ses compagnons d'infortune, principalement  monsieur de Mesnard qui
paraissait fort mal, avec une sorte d'autorit, puis elle demanda  se
reposer. Conduite dans sa chambre avec mademoiselle de Kersabiec, elle
en ressortit un instant aprs, sous le prtexte de recommander que le
mdecin, appel auprs du comte de Mesnard, vnt lui faire son
rapport.

L'homme de la police, accoutum  observer tous les gestes, s'aperut
qu'une trs petite boule de papier avait pass de la main de la
princesse dans celle de l'avocat Guibourg. Le dsir de s'en emparer
suggra la pense de fouiller les prisonniers aussitt que
Marie-Caroline se fut loigne.

Le papier, trouv sur monsieur Guibourg, contenait ces mots crits au
crayon: Insistez, surtout, pour n'tre pas spar de moi.

Cette circonstance, sue dans le temps et infidlement raconte,
accrdita le bruit, dj rpandu, d'une intrigue amoureuse entre la
princesse et l'avocat. Je n'oserais garantir qu'il n'en ft rien.

Mais monsieur Guibourg tait en fuite, avec une condamnation capitale
sur le corps. Madame la duchesse de Berry se croyait une sauvegarde
pour ses entours et cette pense suffisait  expliquer les termes du
billet.

Elle avait mang une soupe, bu un verre de vin de Bordeaux, avait
dormi paisiblement quelques heures et s'tait releve, pour le moment
du dner, dans un tat de calme qui ne se dmentait pas. Monsieur
Maurice Duval lui-mme, quoique fort bless de ses procds envers
lui, parlait du maintien de la princesse avec admiration. Les gnraux
en taient mus, et le ministre dans l'enthousiasme.

En outre des rapports des autorits de Nantes, monsieur Thiers tait
arm, en venant chez moi, de la dcision du conseil qui, en enlevant
madame la duchesse de Berry  la juridiction des tribunaux, faisait de
sa position une mesure politique sur laquelle les Chambres auraient 
statuer. La pice tait bien rdige. Il voulait la montrer  monsieur
Pasquier et le consulter sur la forme de sa publication.

Aprs une longue discussion, on s'arrta  un article officiel du
_Moniteur_, ne portant le titre ni d'ordonnance ni de dclaration,
qui, s'appuyant sur les prcdents de la marche suivie pour le
bannissement de la branche ane des Bourbons et de la famille
Bonaparte, tablirait en principe que les princes et princesses de
races proscrites, se trouvant en dehors de la loi commune, ne
pouvaient en rclamer les bnfices ni en subir les rigueurs. Leur
sort, ds lors, devait tre rgl arbitrairement, d'aprs les
exigences des intrts politiques.

Monsieur Pasquier insistait derechef pour qu'on embarqut la princesse
au plus vite. Vous ne serez matre de son sort, rptait-il, et 
l'abri des obstacles que peuvent susciter le zle aveugle ou
malveillant des magistrats secondaires, qu'aprs le dpart de Nantes.

Monsieur Thiers adoptait cette pense et partageait les mmes
sollicitudes. Aussi avait-il donn, et dj renouvel, l'ordre d'un
embarquement immdiat que les prparatifs matriels pour la sret du
transport et la commodit du voyage arrtaient encore bien malgr lui.

La princesse demandait un dlai, fond sur l'tat de sant du comte de
Mesnard; mais monsieur Thiers, fort  regret dans sa disposition
actuelle, avait positivement refus.

Comme il ne fallait pas compliquer la question relative  madame la
duchesse de Berry, en assimilant  son sort d'autres personnes
compromises vis--vis des tribunaux, on se dcida  les rendre  leurs
juges naturels. Monsieur Guibourg fut renvoy l o son procs avait
t dj instruit. Mademoiselle de Kersabiec accompagna la princesse 
Blaye, puis fut reconduite immdiatement  Nantes.

Ds le premier jour de l'arrestation, monsieur Maurice Duval avait
prvenu monsieur Thiers qu'il pouvait s'emparer de messieurs de
Bourmont, de Charette et de plusieurs de leurs cooprateurs les plus
actifs. On les savait cachs dans les maisons voisines de celle
occupe par Marie-Caroline. Deutz avait vu le marchal. En persistant
 cerner le quartier, on tait assur de les prendre.

Mais le ministre en avait autant qu'il lui en fallait pour se
prsenter  l'ouverture de la session et ne se souciait pas de
multiplier ses embarras. Plus il se trouverait de gens arrts dans
les mmes prdicaments que madame la duchesse de Berry, plus il serait
difficile de la soustraire  la loi commune; car elle se trouverait
rclame, comme _principal accus_, par tous les tribunaux o les
affaires seraient portes.

Vu de loin, et lorsque les passions sont calmes, il semble que rien
n'tait plus simple et plus facile que la marche adopte par le
gouvernement; mais, dans ce moment o l'amour de l'galit se trouvait
pouss jusqu' l'enivrement, il fallait une ferme volont, beaucoup de
courage et mme une certaine audace pour oser dire hautement que
Marie-Caroline, en sa qualit de princesse, ne serait pas passible de
la loi commune. Encore, devait-on avoir recours  l'argument, que j'ai
dj mentionn, de la considrer place hors la loi par la
proscription prononce contre elle en 1830.

Monsieur Thiers, en prenant cette dcision, n'ignorait pas qu'il
affrontait les colres des oppositions et bravait le mcontentement de
beaucoup de ses partisans.

Toutefois, des obstacles insurmontables pouvaient surgir  Nantes d'un
moment  l'autre, et, dans cette crainte, on dcida que l'article
convenu ne serait insr au _Moniteur_ que lorsqu'on saurait la
princesse voguant vers Blaye.

Je demandai tout bas  monsieur Thiers si ce qu'il m'avait dit de
l'tat de madame la duchesse de Berry tait confirm; il me rpondit 
haute voix: Il n'y a pas un mot de vrai. Elle est, au contraire, trs
maigre, trs mince, et trs agile. Ce bruit, cependant, nous tait
venu de gens qui auraient d tre bien informs; mais ce n'est qu'un
mchant propos de ses bons amis.

Si madame la duchesse de Berry ddaignait de parler des souffrances
matrielles qu'elle avait supportes pendant les dix-sept heures
passes dans le tuyau de chemine, ses compagnons racontaient
volontiers le martyre subi par quatre personnes serres de faon  ne
pouvoir faire aucune espce de mouvement, exposes au vent,  la gele
dont un toit en claire-voie les dfendait fort mal. Elles bravaient
pourtant ces douleurs; mais, ce qui acheva de rendre leur situation
intolrable, c'est la fume paisse et puante des papiers imprims.
La cachette n'tait pas spare du tuyau de la chemine jusqu'en
haut; elle s'en remplit incontinent et ses malheureux habitants en
furent comme asphyxis.

Lorsque la souffrance d'une extrme chaleur s'y joignit et que la robe
de madame la duchesse de Berry prit feu, le comte de Mesnard (qui dj
avait ouvert l'avis de se rendre, aprs avoir entendu l'ordre donn
aux gendarmes de ne quitter la chambre sous aucun prtexte et compris
que toutes les issues taient gardes), le comte de Mesnard, sans
demander de nouveau une permission obstinment refuse, donna dans la
plaque le premier coup de pied qui appela l'attention des gendarmes.
Une fois la dcision irrvocable, madame la duchesse de Berry ne fit
point de reproches et se conduisit comme nous avons vu.

Ma mmoire ne me fournit aucune circonstance particulire sur son
embarquement. Elle fut conduite  bord de la _Capricieuse_, golette
de l'tat, en prisonnire bien garde, mais avec les gards dus  son
rang et le respect acquis  des malheurs supports avec un aussi grand
courage.

Son arrestation ne provoqua aucune manifestation en Bretagne ni en
Vende. Elle montra un trs vif dpit en apprenant que monsieur
Guibourg restait  Nantes et parut trs mue en s'en sparant. Du
reste, son calme, accompagn d'une sorte de gaiet et d'une complte
libert d'esprit, ne se dmentit pas. Le zle de monsieur de Mesnard
supplant  ses forces, il insista pour la suivre.

Elle laissa, parmi toutes les autorits de Nantes, un sentiment
d'admiration et de sympathie dont le contrecoup retentit sur leurs
chefs  Paris; mais cela ne s'tendit pas au del et ne gagna pas le
public. On voulait avant tout la tranquillit.

Au conseil, monsieur Guizot se montra partisan des procds gnreux,
et il proposa de diriger la _Capricieuse_ sur Trieste; mais monsieur
Guizot, nouvellement arriv aux affaires par l'obstine exigence du
duc de Broglie, avait peu de poids vis--vis de ses collgues, et la
dtention  Blaye fut dcide  une unanimit o il se rangea.

Je ne lui en sus pas moins un trs grand gr, dans le temps, et le lui
tmoignai vivement. Peut-tre mon approbation dpassait-elle son
mrite. Il avait pu facilement reconnatre le voeu intime du Roi et
prenait, ds alors, l'habitude de s'associera la pense du monarque,
de la faire sienne et de l'habiller en paroles magnifiques. C'est
l'origine et l'explication d'une faveur qui ne peut que s'accrotre.

Dans la cachette mme, o s'tait rfugie madame la duchesse de
Berry, on trouva les deux sacoches de cuir dsignes par Deutz,
renfermant ses papiers les plus importants. Elles taient runies par
une bretelle et la suivaient dans toutes ses prgrinations soit sur
le col de son cheval, soit sur les paules d'un guide.

Si on avait recherch les violences, il y avait de quoi porter le
trouble et la proscription dans une multitude de familles; mais on
n'en fit aucun usage. C'est l o l'on trouva les lettres de mesdames
de Chastellux et de Bauffremont engageant madame la duchesse de Berry
 se rendre  Paris et offrant de l'y cacher. J'ignore si elles ont eu
connaissance de cette dcouverte.

Ces sacoches renfermaient des documents qui excusaient la folle
entreprise de la descente en France. De nombreux correspondants
annonaient cent mille hommes dans le Midi et deux cent mille dans
l'Ouest, arms, organiss, prts  se dclarer au premier signal.
L'arrive de Madame enfanterait en outre des lgions innombrables
dans tout le royaume.

Les correspondants les plus raisonnables, en prsentant le pays comme
dans un _fcheux tat de calme_, admettaient que la prsence de la
princesse exciterait sans doute un grand mouvement d'enthousiasme, et
pourrait faire jaillir la flamme de ces masses inertes.

Ajoutons  ces appels que madame la duchesse de Berry avait
constamment entendu reprocher aux princes de la Maison de Bourbon de
ne s'tre point associs aux travaux de la Vende; et peut-tre
excusera-t-on son esprit aventureux d'avoir cru faire de l'hrosme en
dbarquant sur la plage de Marseille et en se jetant dans la Vende.
Il est au moins certain qu' Nantes elle supporta royalement le revers
de sa fortune et la chute de ses esprances.

Le cabinet, car il y en avait un srieux et de vritable importance
dans ce temps-l, le cabinet, donc, tint parole  monsieur le duc
d'Orlans.  peine la duchesse de Berry arrte, le prince, accompagn
de son frre le duc de Nemours, se rendit  l'arme qui franchissait
la frontire. Il n'entre pas dans mon sujet de le suivre au sige
d'Anvers o il commena la brillante carrire due  sa distinction
personnelle, autant qu' son haut rang, et s'empara de tous les coeurs
par sa valeur, sa bonne grce et son affabilit.

Nul, et je n'en excepte ni monsieur Thiers ni mme monsieur Maurice
Duval, ne ressentit une plus vive satisfaction de l'arrestation de
madame la duchesse de Berry que monsieur de Chateaubriand. Son rve
sur le sjour de Lugano s'tait dissip en y regardant de plus prs.

Cette presse libre, dont il esprait tirer de si splendides succs
pour sa cause et surtout pour sa _famosit_ personnelle, se trouvait
soumise aux caprices d'un conseil de petits bourgeois, relevant
lui-mme d'une multitude intimant ses volonts  coups de pierres. On
se procurerait une fort bonne chance d'tre lapid, dans une meute
suisse, en s'tablissant  Lugano pour y faire de la politique
lgitimiste.

Priv d'ailleurs du tribut de louanges quotidiennes, libralement
fournies par le petit cercle o il passe exclusivement sa vie  Paris,
monsieur de Chateaubriand prissait d'ennui et ne savait comment
revenir aprs les adieux si pompeux adresss publiquement  sa patrie.
Il avait beau se draper  l'effet dans le manteau d'un exil
volontaire, on le remarquait peu; les gnevois trouvent qu'on doit se
tenir trs heureux d'tre  Genve et ne compatissaient point  des
peines qu'ils ne comprenaient pas.

Dans l'embarras de ce dilemme, monsieur de Chateaubriand accueillit
comme l'toile du salut l'arrestation faite  Nantes.

De nouveaux devoirs, en lui imposant une nouvelle conduite, lui
vitaient le petit ridicule d'une palinodie trop rapide. Oubliant ses
griefs contre la princesse, il se jeta dans une voiture de poste et
accourut  Paris pour lui porter secours.

Chemin faisant, il mdita le texte d'une brochure qui parut
incontinent aprs.

Un billet de madame Rcamier m'annona son retour et le dsir qu'il
avait de me voir chez elle. J'y courus. Je les trouvai en tte  tte;
il lui lisait le manuscrit de la prochaine publication, originairement
destine  tre imprime  Lugano, mais qu'il avait arrange pour la
situation actuelle. Il continua  ma prire la lecture commence.

Aprs une hymne trs loquente aux vertus maternelles de l'intrpide
Marie-Caroline, lue avec motion, il arriva  quelques phrases,
admirablement bien crites, sur madame la Dauphine; sa voix
s'entrecoupa et son visage s'inonda de larmes.

J'avais encore dans l'oreille les expressions de _mangeuse de reliques
d'dimbourg_ et de _danseuse de corde d'Italie_ que, si rcemment, je
lui avais entendu appliquer  ces deux princesses, et je fus
trangement frappe de ce spectacle.

Cependant, monsieur de Chateaubriand tait sincre en ce moment aussi
bien que dans l'autre; mais il possde cette mobilit d'impression
dont il est convenu en ce sicle que se fabrique le _gnie_.
minemment artiste, il s'enflammait de son oeuvre, et c'tait 
l'agencement de ses propres paroles qu'il offrait l'hommage de ses
pleurs.

Ce n'est point comme un blme que je cite ce contraste, mais parce que
j'en ai conserv une vive impression et que les hommes de la
distinction incontestable de monsieur de Chateaubriand mritent d'tre
observs avec plus d'attention que le vulgaire.

Il avait rclam ma visite pour me charger de demander son admission
au chteau de Blaye. En qualit de conseil de madame la duchesse de
Berry, il voulait confrer avec l'accuse. Cela tait de droit, selon
lui, ainsi que la libre correspondance avec les personnes charges des
affaires de ses enfants dont elle tait tutrice.

Sans partager son opinion, je me chargeai du message. La rponse fut
ngative. Comme conseil judiciaire, sa prsence  Blaye tait inutile,
puisque aucune procdure ne devait tre dirige contre la princesse,
et le gouvernement n'tait pas assez niais pour le lui envoyer comme
conseil politique.

Il ne pouvait non plus, par les mmes raisons, autoriser la
correspondance libre et frquente demande par monsieur de
Chateaubriand, mais les lettres ouvertes, soit d'affaires, soit de
famille, seraient religieusement remises entre ses mains.

Je ne saurais exprimer la fureur de monsieur de Chateaubriand lorsque
je lui transmis cette rponse si facile  prvoir. J'en fus confondue
et madame Rcamier consterne. Mais je dois dire qu'elle tomba
principalement sur cette _misrable_ qui n'avait pas su se faire tuer
pour lguer du moins un martyr  son parti et n'avait russi, par
toutes ses extravagances, qu' en constater la faiblesse et  prparer
des succs, couronns de l'ostentation d'une fausse modration,  ses
antagonistes.

videmment, la conduite adopte envers Marie-Caroline dplaisait fort
aux siens et cela m'y rconciliait un peu.

Nous la savions arrive  Blaye le 15 novembre en assez bonne sant,
malgr une traverse pnible, orageuse, dangereuse mme, o elle
montra son intrpidit accoutume, intrpidit qui lui valait partout
l'admiration des militaires et acheva de gagner le coeur du colonel
Chousserie.

Il l'avait accompagne de Nantes et demeura son gardien  Blaye o il
prit le commandement du fort, tandis que la _Capricieuse_ et quelques
autres petits btiments croisaient dans la rivire.

Les appartements de madame la duchesse de Berry taient suffisamment
vastes, convenablement meubls, et, hormis la seule chose qu'elle et
voulue, la libert, on s'empressait  satisfaire  ses souhaits.

Malgr la parole arrache  la Reine de ne plus se mler en rien de
son sort, elle s'occupait constamment de lui procurer les allgements
compatibles avec sa situation. Monsieur Thiers eut ordre de faire
trouver  Blaye des livres, de la musique, un piano, ainsi que les
atours et les recherches ncessaires  sa toilette et  ses habitudes,
connues de sa tante.

Les ouvriers de Paris, accoutums  la servir, les fournirent.
Toutefois, le petit sanhdrin des dames du faubourg Saint-Germain
firent d'amples lamentations sur ce que madame la duchesse de Berry
avait t enleve sans aucune espce de bagage, et s'offrirent  lui
procurer par _souscription_ un trousseau.

Madame de Chastellux fut dpute vers moi pour me charger de
solliciter de monsieur Thiers l'autorisation de cet envoi. J'eus la
satisfaction de pouvoir rpondre que tout avait t prvu  ce sujet.
Il ne manquait rien  l'illustre prisonnire, et je le savais mieux
que personne, y ayant t employe.

Mais cela ne suffisait pas  un parti accoutum  se repatre de
niaiseries. Les _patronnesses_ voulaient une souscription ayant un
certain retentissement. On dcida que la princesse ne devait pas
porter des vtements fournis par ses perscuteurs; et je consentis 
demander l'entre  Blaye de ceux qu'on y voulait expdier.

Je l'obtins  grand'peine, et, pendant trois semaines, les salons
lgitimistes furent exclusivement occups de cet envoi. Chacun
ajoutait un petit symbole de zle ingnieux et de dvouement spirituel
 son offrande. Mais tout cela prenait un certain temps pendant lequel
la recluse tait force  porter ces chemises de Nessus si redoutes
pour elle.

Ajoutons, en passant, que la princesse ne partageait apparemment pas
les scrupules de ces personnes dvoues; car, en quittant Blaye, elle
a emport non seulement les effets destins  sa personne, mais encore
les meubles les plus lgants de son appartement, disant qu'elle n'en
trouverait pas d'aussi bien fabriqus  Palerme.

L'offrande des dames du faubourg Saint-Germain, on doit le comprendre,
fut soumise  un rigoureux examen. Un livre de prires, par la
largeur de ses marges, je crois, excita l'attention des personnes
accoutumes  ces sortes de visites. Il tait le don de madame de
Chastellux. On y trouva, en effet, beaucoup d'criture  l'encre
sympathique, des assurances de fidlit ternelle, des conseils sur la
conduite  tenir, des esprances de bouleversement prochain, etc.

La chose la plus importante tait l'avis donn que toutes les
promesses pcuniaires qui seraient faites par madame la duchesse de
Berry pour gagner les gens dont elle tait entoure, soit pour
recouvrer la libert, soit pour tablir des communications au dehors,
se trouveraient immdiatement acquittes.

Monsieur Thiers me vint raconter cette trouvaille, me tmoignant assez
d'humeur de ma persvrance  obtenir l'accomplissement d'une oeuvre
qui, je l'avoue, me semblait parfaitement insignifiante et dont le
refus aurait fait crier  la perscution.

Je fus un peu dconcerte de l'aventure du livre. Heureusement,
monsieur Thiers ne se souciait gure de se faire de nouvelles affaires
et ne redoutait nullement les conspirations de ces dames; il se calma
et garda le silence sur sa dcouverte. Je ne pense pas que madame de
Chastellux en ait t instruite, du moins ne lui en ai-je jamais
parl.

Cependant, l'ouverture des Chambres avait eu lieu, et mes prvisions
de malheurs s'taient justifies: on avait tir sur le Roi. C'est le
commencement d'une dtestable srie de tentatives d'assassinat.
Bergeron, qui s'chappa, fut enfin arrt, jug et acquitt d'un crime
dont lui-mme depuis s'est publiquement vant.

Il professait les ides rpublicaines, mais la suite l'a montr trop
vnal pour tre  l'abri du genre de sduction que le parti carliste
avait  sa disposition, et il tait bien exaspr dans ce moment.

Quoi qu'il en soit, ds la discussion de l'adresse, monsieur Thiers
avait d dfendre son prdcesseur, monsieur de Montalivet, contre
l'opposition de gauche pour la non-arrestation de madame la duchesse
de Berry, et lui-mme contre l'opposition de droite, pour son
incarcration.

Monsieur Berryer, revenu de ses terreurs en voyant la longanimit si
manifeste du gouvernement, fit une sortie violente sur ce que la
libert individuelle du citoyen franais avait t viole en sa propre
personne, sous le rgime atroce de la mise en tat de sige, et eut
l'impudence de reprocher la dtention arbitraire de madame la duchesse
de Berry que le despotisme prtendait soustraire au jugement des
tribunaux.

Monsieur Thiers rpondit victorieusement  tous les arguments et
obtint une forte majorit.

Il ne serait pas impossible, au surplus, que, dans des intrts de
parti ou dans la pense de s'illustrer par l'loquence d'une dfense
ne prsentant  cette heure aucun danger pour lui, monsieur Berryer
dsirt sincrement le scandale d'un procs. L'envie qu'il en
tmoignait, au reste, servait  en loigner l'immense majorit des
dputs.

La prise d'Anvers, arrive avant la fin de l'anne, consolida le
cabinet et lui donna la force dont il a vcu jusqu'au moment o
lui-mme s'est divis; mais ceci appartient  l'histoire.

Je reprends ma spcialit et retourne au commrage.

L'absence de mademoiselle de Kersabiec allait laisser madame la
duchesse de Berry sans dame autour d'elle. Lui en nommer d'office
semblait une aggravation  sa captivit. La Reine s'en proccupait
fort lorsqu'elle reut de la duchesse de Reggio (la marchale
Oudinot), dame d'honneur de madame la duchesse de Berry, la demande
d'aller rejoindre sa princesse.

Rien ne pouvait tre plus dsirable. Madame de Reggio joint  beaucoup
d'esprit un tact exquis des convenances, et elle aurait maintenu les
formes les plus dignes autour de la princesse. Celle-ci le savait
bien, aussi refusa-t-elle d'accueillir la marchale.

Elle dsigna mademoiselle de Montaigne dont la famille leva des
difficults. Madame de Gourgue s'offrit  son tour et fut repousse.
Madame la duchesse de Berry et la comtesse Juste de Noailles, sa dame
d'atour, se refusrent mutuellement et simultanment.

On en tait l de cette ngociation, la Reine dsirant vivement une
dame sortable auprs de sa nice sans oser s'en mler ostensiblement
et la princesse ne s'en souciant gure, lorsque je reus une lettre de
la comtesse d'Hautefort, alors chez elle en Anjou, me demandant, au
nom de notre ancienne amiti, de supplier la Reine de l'envoyer 
Blaye.

Elle s'engageait  ne prendre part  aucune intrigue,  ne conserver
aucune correspondance au dehors,  ne recevoir aucune visite. Elle
voulait uniquement se consacrer  allger  la princesse, dont elle
tait dame, les longues heures de la captivit. Elle m'aurait une
reconnaissance ternelle si je pouvais lui obtenir cette faveur.

Je lui rpondis immdiatement combien j'apprciais et je comprenais
ses sentiments et ses voeux. Ce qu'elle demandait n'tait pas  la
disposition de la Reine, mais sa lettre serait mise sous les yeux des
personnes aptes  en dcider.

En effet, j'en parlai  monsieur Thiers. Je lui dis, ce que je crois
encore, madame d'Hautefort trop honnte personne pour manquer  ses
engagements. La surveillance tablie  Blaye, d'ailleurs, serait
ncessairement exerce sur elle, et, avec l'intention o il m'assurait
tre de prodiguer les soins et les gards  l'auguste captive,
lui-mme devait dsirer des tmoins, sincres quoique hostiles, qui le
pussent affirmer.

La lettre, lue en conseil, dtermina  proposer madame d'Hautefort 
madame la duchesse de Berry, en mme temps, qu'on lui faisait savoir
le refus de mademoiselle de Montaigne. Elle consentit froidement; et
je fus charge d'informer madame d'Hautefort que les portes de la
citadelle lui seraient ouvertes,  la condition de s'y rendre
directement et sans passer par Paris.

Elle me rpondit par des hymnes de reconnaissance et se mit en route
sur-le-champ.

J'ai regret de n'avoir pas conserv cette correspondance: elle ne
laisserait pas que d'tre assez curieuse; mais je ne m'avisais point
en ce moment que madame d'Hautefort et moi nous faisions de la
chronique, si ce n'est tout  fait de l'histoire. Je n'tais mue que
par la pense de l'obliger, le plaisir d'tre utile  madame la
duchesse de Berry et la certitude de complaire aux voeux de la Reine.

J'ai lieu de croire que la personne de la comtesse d'Hautefort fut
accueillie  Blaye tout aussi froidement que l'avait t l'offre de
son dvouement, et qu'elle en fut trs blesse.

On eut encore recours  moi pour obtenir de monsieur Thiers l'envoi
d'une femme de chambre dont madame la duchesse de Berry souhaitait
fort la prsence. L'aventure du livre de prires le mettait en garde
contre mes sollicitations et je le trouvai rcalcitrant.

Cependant,  force de lui dmontrer les avantages, que je croyais trs
rels, d'environner la personne de madame la duchesse de Berry de
gens  elle, pouvant attester des bons procds employs  son gard,
je parvins  enlever son consentement,  la condition d'en garder le
secret et mme de communiquer un refus.

Quelques jours aprs, il m'crivit de lui envoyer madame Hansler, sans
lui laisser le temps de parler  personne. Un de mes gens l'alla
chercher et la conduisit chez le ministre o il la laissa. Monsieur
Thiers lui annona que, si elle voulait aller  Blaye, il fallait
partir sur-le-champ.

Aprs quelques hsitations et de nombreuses objections, elle se
soumit. On la fit monter dans une calche toute attele de chevaux de
poste, et elle se mit en route sous l'escorte d'un agent de police.
Elle obtint, par concession, de passer chez elle pour y prendre des
effets  son usage, soumis  l'inspection de son camarade de voyage.

Je ne m'attendais pas  un si brusque enlvement, quoique monsieur
Thiers m'et nonc la volont de l'isoler des conseils de la coterie
qui l'expdiait. Celle-ci, en effet, comptait bien endoctriner madame
Hansler et avait rserv les avis les plus importants pour le dernier
moment; elle se trouva fort dsappointe de ce dpart improvis et
m'en sut trs mauvais gr comme si c'tait ma faute.

Les services que j'avais t  mme de rendre dans ces circonstances
me valurent, comme de coutume, un redoublement d'hostilit du parti
henriquinquiste. Je fus tympanise dans ses journaux, et on rpandit
la belle nouvelle que j'allais pouser monsieur Thiers. J'tais fort
au-dessus de m'occuper de ces sottises, et on ne russit mme pas 
m'impatienter.

Tous les partis sont ingrats, et surtout celui-l qui s'intitule par
excellence le _parti des honntes gens_. Au demeurant, le but o je
tendais a t atteint. Car,  travers toutes les vocifrations de la
haine, de la colre, de la vengeance, personne n'a os prtendre que
la captive de Blaye ne fut pas traite avec les gards qui lui taient
dus.

 peine madame la duchesse de Berry tait-elle sous les verrous, que
monsieur Pasquier se proccupait des moyens de les lui faire ouvrir.
Il n'en voyait la possibilit dans les circonstances donnes, que par
une amnistie gnrale o elle serait comprise, et l'intrt
gouvernemental, encore plus que celui de la princesse, le dcida  la
conseiller dans une note remise au Roi.

Les cours de Blois, de Nantes, de Rennes, d'Aix, de Montauban, etc.,
allaient tre appeles  juger les complices de Marie-Caroline et ne
manqueraient pas de rclamer sa prsence. Ce serait une premire
difficult d'avoir  la refuser. Ne devait-on pas craindre (et cela
est effectivement arriv) que l'absence de la principale accuse ne
ft acquitter tous les inculps?

Or, ces acquittements, quoique purement de fiction lgale, seraient
exploits comme un encouragement national par le parti lgitimiste; la
voix du jur, pour le coup, serait proclame la voix du pays. Tandis
qu'en publiant une amnistie, fonde sur le point de vue de la guerre
civile vaincue et de l'Ouest pacifi par l'loignement et la
dispersion des chefs, on vitait ce danger, en se plaant dans la
meilleure et la plus gnreuse attitude.

D'ailleurs, ajoutait monsieur Pasquier, si on ne profitait pas de ce
moment, quand pourrait-on terminer une captivit qui serait toujours
une source de peines et d'inquitudes pour la famille royale? Ce ne
pourrait tre lorsque l'acquittement des autres accuss aurait donn
une sorte de bill d'indemnit  madame la duchesse de Berry, et nulle
circonstance favorable n'tait  prvoir.

Cette note, lue au conseil, y trouva peu de faveur; moins accoutums
aux scrupules de la magistrature, les ministres ne voulurent pas
admettre la possibilit de voir les complices de la princesse, gens si
videmment, si palpablement coupables, innocents.

Peut-tre aussi la connaissance qu'avait monsieur Thiers de la
rpugnance de monsieur Pasquier  voir l'arrestation de madame la
duchesse de Berry lui faisait-il croire  une prvention personnelle,
dans cette circonstance, et attacher moins d'importance  son opinion,
d'autant qu' l'occasion de ptitions, dont les unes demandaient que
la princesse ft mise en jugement, les autres qu'elle ft rendue  la
libert, le ministre obtint des Chambres un vote approbatif des
mesures qu'il avait adoptes.

Les assises de Montauban, o l'on devait juger les passagers et
l'quipage du _Carlo Alberto_, exigeant la comparution du comte de
Mesnard, il dut quitter Blaye. Madame la duchesse de Berry ne tmoigna
aucun chagrin de son dpart, mais elle fut vivement contrarie de le
voir remplacer par le comte de Brissac, son chevalier d'honneur.

Celui-ci, trs dvot et rigide dans ses moeurs, n'tait nullement
agrable  la princesse qu'on n'avait pas consulte pour accepter la
proposition faite par lui de remplacer monsieur de Mesnard, et elle le
reut encore plus mal que madame d'Hautefort.

Toutes les prfrences taient alors pour monsieur Chousserie, colonel
de gendarmerie. Il l'avait accompagne de Nantes, o il avait aid 
sa capture, et commandait  Blaye. De longues conversations,
d'ternels tte--tte s'tablissaient entre eux, au point que les
tmoins en taient tonns et parfois scandaliss.

Le colonel Chousserie a racont postrieurement qu'il tait dans la
confidence de son tat et avait pris l'engagement de faire disparatre
l'enfant sans qu'il en ft autrement question.

Selon lui, la difficult de cacher cette aventure  monsieur de
Mesnard la proccupait beaucoup; et c'est pour cela qu'elle avait vu
son dpart avec tant de satisfaction. L'arrive de monsieur de Brissac
pourtant avait fort tempr sa joie.

En apprenant l'intimit journellement croissante entre le commandant
et sa prisonnire, monsieur Thiers conut des inquitudes et se dcida
 le faire changer. Il consulta monsieur Pasquier, devant moi, sur la
convenance de le faire remplacer par un de nos amis communs, le
colonel de Lascours, beau-frre du duc de Broglie.

Les cris que nous jetmes l'un et l'autre avertirent monsieur Thiers
des objections  faire  un pareil emploi que lui regardait comme une
faveur. Assurment monsieur de Lascours aurait refus une si maussade
commission. Mais nous fmes trs tonns de la savoir accepte par le
gnral Bugeaud, dput assez influent, bon officier, homme d'honneur
et d'esprit, mais ayant l'piderme suffisamment calleuse pour ne point
souffrir de tout ce que le mtier dont il se chargeait prsentait
d'odieux.

Depuis quelque temps dj les rapports du colonel Chousserie
annonaient la princesse trs souffrante. Les lettres de madame
d'Hautefort et de monsieur de Brissac parlaient d'une toux opinitre
et d'un grand amaigrissement. Elle ne se plaignait pas, mais ses
forces diminuaient.

L'inquitude gagna le cabinet. Monsieur Pasquier ne ngligea rien pour
l'exploiter, d'autant plus qu'il la partageait.

Dans une nouvelle note remise au Roi, il rappela que la mre,
l'archiduchesse Clmentine, tait morte poitrinaire peu de temps aprs
la naissance de madame la duchesse de Berry. Il observa combien les
fatigues d'une vie aventureuse, qui avait d exposer la princesse aux
intempries des saisons, taient propres  dvelopper le germe de
cette maladie hrditaire. Il insista sur le fatal effet que
produirait sa mort dans les murs de Blaye. Les contemporains
tabliraient et la postrit croirait que sa vie y aurait t
sacrifie.

Cette note donna lieu  une discussion en conseil,  la suite de
laquelle deux mdecins de Paris, les docteurs Orfila et Auvity, furent
expdis  Blaye.

Leur rapport officiel, insr au _Moniteur_, se trouva satisfaisant
sur l'tat de la poitrine et les conditions sanitaires du sjour de la
citadelle. Leurs propos confidentiels exprimrent la pense d'une
grossesse assez avance. Toutefois, la princesse avait lud les
observations qui l'auraient tout  fait constate.

C'est le premier soupon que le gouvernement en ait eu; car on a vu
que ceux conus par monsieur Thiers, avant l'arrestation de madame la
duchesse de Berry, s'taient entirement dissips; et, au fond, cette
grossesse tait si peu avance au mois d'octobre que les confidents
les plus intimes en pouvaient seuls tre instruits.

Le docteur Guitrac, de Bordeaux, avait t appel auprs de la
princesse par le colonel Chousserie. On lui savait les opinions
carlistes les plus exaltes. Il tait, selon toutes les probabilits,
dans leur confidence et aurait prt assistance au moment opportun.

Le triste secret, renferm jusque-l dans les murs de Blaye, ne tarda
pas longtemps  tre divulgu. Je ne sais d'o vinrent les
indiscrtions; mais les petits journaux commencrent une srie de
plaisanteries dont les partisans de la princesse se tinrent pour
justement offenss.

Il s'ensuivit un nombre considrable de duels. Une lgion de
_chevaliers franais_ se forma pour dfendre la vertu de
Marie-Caroline envers et contre tous. Un de mes cousins, le comte
Charles d'Osmond, se battit avec le rdacteur du _Corsaire_. Cette
manie gagna les provinces; on olindait partout. Il fallut que le
gouvernement et les chefs des diffrents partis s'interposassent pour
mettre un terme  ces sanglantes prouesses.

Le rapport du docteur Orfila, d'une part, et ceux de Blaye, qui
continuaient  reprsenter madame la duchesse de Berry comme trs
souffrante, de l'autre, dcidrent un nouvel envoi de mdecins.

Les rclamations des carlistes furent d'autant plus violentes et
insultantes sur l'infamie d'avoir mis au nombre monsieur Dubois
(chirurgien des plus habiles, mais connu comme ayant accouch
l'impratrice Marie-Louise) qu'eux-mmes furent induits en erreur par
leurs propres agents.

Le docteur Guitrac, que la commission venue de Paris s'associa, se
trouvait dans le secret de la grossesse; mais, ayant mal interprt
les rponses de la princesse et de sa femme de chambre, madame
Hansler, qu'il ne put interroger en particulier, il crut le danger
conjur par quelque accident; et,  son retour  Bordeaux, il affirma
les bruits rpandus sur la grossesse de madame la duchesse de Berry
entirement faux et parfaitement calomnieux.

Sur cette assurance, monsieur Ravez, ami intime du docteur, publia la
ridicule protestation o il rpond _sur sa tte_ de la _vertu de
Madame_. Tout le parti reprit une complte scurit et un redoublement
de violence.

Le duc de Laval, le duc de Fitzjames, le comte de La Ferronnays,
crivirent de Naples pour demander  remplacer madame la duchesse de
Berry _dans les cachots_ et lui servir d'otages. Otages de quoi? Ils
ne l'expliquaient pas.

Cela me rappela qu'avant de partir pour aller passer l'hiver  Naples,
o la colonie des mcontents franais menait bonne et joyeuse vie,
dansant au bal et jouant la comdie, le duc de Laval m'avait dit: Ne
vous y trompez pas, chre amie, nous entrons dans les temps
hroques.

Tout le monde jouait au roman historique avec d'autant plus de zle
que c'tait sans danger. Sir Walter Scott avait remis les propos
chevaleresques  la mode, aussi bien que les meubles du moyen ge;
mais les uns et les autres n'taient que de misrables imitations.

Les lettres de madame d'Hautefort devenaient plus gnes, moins
explicites; un profond mcontentement y perait parfois; et pourtant
le parti carliste, fort des paroles du docteur Guitrac, demeurait en
scurit.

Le gouvernement, en revanche, clair par les autres mdecins et les
rapports du gnral Bugeaud, ne formait gure de doutes sur l'tat de
la princesse.

La brochure de monsieur de Chateaubriand, dont j'avais entendu lire
quelques passages manuscrits (_Mmoire sur la captivit de madame la
duchesse de Berry_), avait produit une assez grande sensation,
occasionn des manifestations bruyantes et forc l'autorit  la
saisir.

La phrase qui la terminait: Madame, votre fils est mon roi, tait
devenue comme une sorte de mot d'ordre pour le parti. Un certain
nombre de jeunes gens venaient la crier dans la cour de monsieur de
Chateaubriand et la rptaient en toast dans les banquets o l'hrone
de Nantes tait clbre.

Les journaux carlistes rendaient un compte exagr de ces vnements,
et il avait fallu svir, malgr soi, contre des actes si publiquement
hostiles au gouvernement tabli.

Monsieur de Chateaubriand fut acquitt, par respect pour son nom,  la
suite d'un discours habile, digne et modr de sa part, et d'une
plaidoirie fort ampoule de monsieur Berryer o l'avocat se remarquait
bien plus que l'homme d'tat. Mais ce triomphe fut cruellement
empoisonn; car, ce jour-l mme, le _Moniteur_ contenait la
dclaration faite par madame la duchesse de Berry d'un mariage secret.
Personne n'en fut dupe et le parti s'en trouva atterr.

Je me souviens d'avoir assist la veille  un grand dner chez le
baron de Werther, ministre de Prusse. Nous tions une quarantaine de
personnes, la plupart assez bien informes pour savoir la nouvelle
reue par le gouvernement  la fin de la matine; mais aucune ne se
souciait d'en parler la premire.

Je ne pense pas qu'il y eut dix paroles changes avant de se mettre 
table. Il rgnait dans ce salon une sorte de honte gnrale, mle 
la tristesse.

Pendant le dner, chacun chuchota avec son voisin, et, en sortant de
table, on s'abordait en se demandant, sans autre commentaire, si _cela
serait_, en effet, dans le _Moniteur_ du lendemain.

La pudeur publique y rpugnait, car tout le monde lisait le mot de
grossesse  la place de celui de mariage; mais madame la duchesse de
Berry avait exig la publicit de sa dclaration.

Quoique relle, notre consternation n'approchait pas de celle de la
Reine. Je la vis le matin et la trouvai dsole. Afflige comme
parente, elle se sentait encore atteinte et comme reine et comme
princesse et comme dame et comme femme: elle joignait les mains et
pliait la tte.

Pour elle, la surprise tait jointe au chagrin. Les ministres, ni le
Roi, n'avaient jamais os lui parler des soupons qu'on avait conus.
Accoutume aux infmes propos des journaux, elle n'y avait fait aucune
attention srieuse; et mme, monsieur le duc d'Orlans ayant, quelques
jours avant, hasard une allusion  ce sujet, sa mre, si douce pour
lui habituellement, l'avait trait avec une trs grande svrit. Le
coup qui la frappait lui tait imprvu.

J'osai m'tonner et regretter que madame la duchesse de Berry n'et
pas eu recours  elle dans son malheur.

Ah, ma chre, que ne l'a-t-elle fait!... Ils auraient dit ce qu'ils
auraient voulu mais rien ne m'aurait empche d'aller la soigner
moi-mme si on n'avait pas voulu la mettre  l'abri de cette honte!...
Aprs tout, c'est la fille de mon frre!... et encore, c'est de Blaye
que je m'occupe le moins; mais cette pauvre Dauphine! Oh, mon Dieu,
cette pauvre Dauphine si pure, si noble, si sensible  la gloire!
quelle douleur, quelle humiliation! voir salir ses malheurs! Ah! je
sens tout ce qu'elle souffre, mon coeur en saigne, et je n'ose pas
mme le dire!

Les larmes de la Reine coulaient abondamment.

Elle ne se faisait aucune illusion sur ce prtendu mariage. Je sais
pourtant que, malgr la promesse donne de ne plus se mler du sort de
madame la duchesse de Berry, elle essaya de tirer de cette dclaration
qui de droit annulait les prtentions  la Rgence un argument pour
solliciter l'ouverture immdiate des portes de Blaye.

Mais la Reine avait contre elle le cabinet, monsieur le duc d'Orlans,
je suis fche de l'avouer, madame Adlade et mme le Roi qu'on
avait enfin persuad, et elle ne put rien obtenir. Je l'en ai vue tout
 la fois dsole et courrouce.

On lui objectait qu' peine rendue  la libert madame la duchesse de
Berry nierait son mariage apocryphe, prtendrait sa dclaration
arrache par la violence, affirmerait le bruit de sa grossesse
invente, rpandu, accrdit par le cabinet des Tuileries, le
traiterait de fable infme, trouverait le moyen d'accoucher dans un
secret dont personne ne serait dupe mais o tout son parti
l'assisterait, et enfin que, pour mettre  couvert l'honneur
impossible  sauver de la princesse, on compromettrait celui du Roi et
du gouvernement franais.

Tout cela se pouvait dire, quoique  tort selon moi. La Reine,
accoutume  cder, se soumit. Ce ne fut pas sans combats et elle en
conserva une tristesse profonde pendant longtemps.

Je reviens  Blaye. Ici, on le comprend, je suis ncessairement livre
aux conjectures; mais j'ai lieu de croire qu'il y avait eu un
malentendu entre la princesse et ses confidents, les communications ne
pouvant tre ni frquentes, ni faciles, ni peut-tre trs explicites.
Elle croyait avoir reu le conseil de donner une grande publicit 
une dclaration qu'on lui prsentait au contraire comme une rvlation
secrte  confier dans un cas extrme.

Les carlistes ont avanc et soutenu que l'aveu de son tat avait t
fait par elle  la Reine et qu'elle avait rclam son assistance,
avant de faire cette dclaration de mariage. Cela est positivement
faux de tous points, comme je viens de l'attester.

Madame la duchesse de Berry n'attachait pas une grande importance  la
situation o elle se trouvait, et elle aurait cru droger bien
davantage  ses ides d'honneur en demandant la protection de la
Reine.

J'ai t bien souvent tonne que, pousse par la honte d'une position
qui conduit frquemment une servante d'auberge  se noyer dans un
puits plutt qu' la voir divulgue, madame la duchesse de Berry, 
laquelle on ne peut refuser un courage peu ordinaire et dont les ides
religieuses ne lui faisaient certainement pas obstacle, n'ait pas
prfr se prcipiter du haut de ces remparts de Blaye o elle se
promenait chaque jour, lguant ainsi  son parti une noble victime 
venger,  ses ennemis un malheur irrparable  subir et se plaant au
premier rang dans le coeur de ses enfants aussi bien que sous le burin
de l'histoire; car personne n'aurait os prendre l'odieux de proclamer
le motif rel de son dsespoir.

Je crois que, tout simplement, elle n'avait pas compris l'normit de
sa chute. Elle n'attachait aucun prix  la chastet; ce n'tait pas sa
premire grossesse clandestine. Elle croyait les princesses en dehors
du droit commun  cet gard et ne pensait nullement que cet incident
dt influer sur son existence politique d'une faon srieuse.

Elle s'tait mme persuad qu'en annonant un mariage quelconque elle
s'ouvrirait les portes de la citadelle et se promettait bien de ne
donner aucune suite  ce mensonge, quitte  le qualifier de ruse de
guerre.

Quoi qu'il en soit, un jour o le gnral Bugeaud, qu'elle cajolait
fort depuis quelque temps, entra chez elle pour lui rendre ses
hommages quotidiens, elle se jeta inopinment dans ses bras, fondant
en larmes et criant  travers ses sanglots: Je suis marie, mon pre,
je suis marie.

Le gnral parvint  la calmer; et alors, cette personne, si noble et
si digne  Nantes, se donna la peine de jouer  Blaye une vritable
scne de proverbe, semblant toujours au moment de rvler le nom de
cet poux si chri et pourtant toujours arrte par la crainte de lui
dplaire en le nommant sans sa permission.

Elle donnait  entendre que c'tait une alliance parfaitement
sortable. De nouvelles rticences y laissaient presque entrevoir un
caractre politique; puis, s'apercevant qu'elle dpassait le but, elle
revenait  l'amour, l'amour passionn, irrsistible.

Bugeaud, bon homme dans le fond, avait commenc par tre mu; mais ces
tergiversations l'empchrent d'ajouter foi  ses paroles: il y vit
une scne monte  l'avance.

Cependant, lorsque la princesse demanda  faire l dclaration de son
mariage,  la condition qu'elle serait immdiatement insre au
_Moniteur_, il lui rpondit que le nom de l'poux tait indispensable
 la validit du document. Elle s'y refusa obstinment.

La pauvre femme aurait t bien empche  le fournir, car ce mari
postiche n'tait pas encore dcouvert.

Madame la duchesse de Berry chargea monsieur Bugeaud de faire sa
triste confidence  madame d'Hautefort et  monsieur de Brissac.
tait-ce un moyen de mettre leur responsabilit  l'abri, ou bien
avait-elle, en effet, gard le silence envers eux jusque-l? Je ne
sais, mais ils montrrent plus de chagrin que de surprise.

Il est positif que, dans le mme temps, monsieur de Mesnard
s'exprimait  Montauban, o le procs dit du _Carlo Alberto_ le
retenait encore, dans des termes qui ne permettaient pas de le croire
instruit de l'tat de madame la duchesse de Berry, et la dclaration
de mariage le jeta dans le dsespoir.

Djoue dans la pense d'tre aussitt remis en libert et le
gouvernement annonant le projet de lui laisser faire ses couches 
Blaye, il parat que la princesse se plaignit amrement  ses
confidents du mauvais conseil qu'on lui avait donn; mais elle ne
dissimula plus sa grossesse et bientt fit demander  Deneux, son
accoucheur attitr, de se rendre auprs d'elle.

Elle continua  entretenir le gnral Bugeaud, avec lequel elle
s'tait mise sur le ton de la familiarit la plus grande, des mrites
de son mari, de l'amour qu'elle lui portait; et, quoiqu'il st que,
dans son plus intime intrieur, elle se riait de la crdulit qu'elle
lui supposait, les bonts des grands ont une telle fascination qu'il
en tait sduit.

Tandis que le premier acte de cette comdie se jouait  Blaye, le
second se prparait  la Haye.

Le got de l'intrigue et celui de l'argent, si chers  tous deux, y
avaient runi en fort tendre liaison monsieur Ouvrard et madame du
Cayla. Ils taient auprs du roi Guillaume les agents de madame la
duchesse de Berry.

Ouvrard s'occupait de l'emprunt dont Deutz avait rvl le projet, et
madame du Cayla cherchait  prendre sur le vieux roi de Hollande la
mme influence exerce nagure sur le roi Louis XVIII.

J'ignore si elle reut ou si elle se donna la commission de trouver un
mari pour Marie-Caroline; mais il est certain qu'elle en a eu tout le
mrite.

Monsieur de Ruffo, fils du prince de Castelcicala, ambassadeur de
Naples  Paris, se trouvait de passage  la Haye dans ce moment. Toute
sa famille, et lui-mme, taient fort attachs  madame la duchesse de
Berry. Le jeune Ruffo lui avait fait sa cour  Massa.

La comtesse du Cayla, considrant les termes de la dclaration faite 
Blaye, s'avisa que ce serait l un mari possible, et, dans un long
tte--tte, elle employa toutes ses plus habiles insinuations 
prparer monsieur de Ruffo,  accepter cet emploi.

Elle russit du moins  se faire comprendre; car,  peine rentr  son
auberge, il fit ses paquets, demanda des chevaux et, le lendemain
matin, la ngociatrice dsappointe apprit qu'il s'enfuyait  grande
course de la Haye.

Cependant le temps pressait. Loin de prendre la dclaration de Blaye
comme une _ruse de guerre_, le roi Charles X exigeait que le frre de
ses petits-enfants et un pre avou et nomm. Sa colre n'pargnait
pas les pithtes offensantes  la mre.

Madame la Dauphine tait tombe dans le dsespoir  la nouvelle de
cette honte de famille si solennellement publie. Elle savait ds
longtemps l'inconduite de sa belle-soeur, mais ce scandale historique
ne lui en tait pas moins cruel. Elle aussi rclamait un mariage.

Il n'y avait donc pas  reculer; et, sans y regarder de si prs,
madame du Cayla mit la main sur un attach  la lgation de Naples,
jeune homme de belle figure, de haute naissance, mais fort dbauch et
perdu de dettes.

Tel que le voil, le comte Lucchesi tait patemment  la Haye depuis
dix-huit mois et ne s'en tait pas absent vingt-quatre heures; toutes
les lgations europennes accrdites en Hollande pouvaient en faire
foi. Mais madame du Cayla ne s'arrta pas  ces considrations,
secondaires. Elle fit de belles phrases  monsieur de Lucchesi sur un
si admirable dvouement  la soeur de son souverain, la postrit
n'aurait pas assez d'loges  lui donner, d'autels  lui dresser....

Puis survint Ouvrard, avec les arguments irrsistibles de don Basile,
et cent mille cus dcidrent le comte Hector de Lucchesi-Palli, fils
du prince de Campoforte,  mettre son nom  la merci des intrigants
qui le lui avaient achet; car,  cet instant, on pensait peu  sa
personne.

Le parti carliste, d'abord cras par la chute de son hrone, ne
s'tait pas tromp au sens de la _dclaration_ et n'avait pas mme
cherch  l'expliquer autrement que nous; mais, se relevant petit 
petit, il voulut faire une nigme de ce qui n'tait que trop clair.

Les uns l'annonaient une ruse de guerre invente par la princesse,
d'autres la niaient absolument, un certain nombre la proclamaient
impose par la violence matrielle; mais tous taient d'accord pour
supposer cette rvlation arrache par ce qu'ils nommaient des
_tortures morales_.

On faisait mille contes  ce sujet. Il est positif cependant qu'elle a
t entirement spontane. Personne n'en a t plus surpris que le
gnral Bugeaud, si ce n'est le ministre. Madame la duchesse de Berry
ne l'a jamais ni en aucun temps.

Je crois bien,  la vrit, que, si elle avait espr trouver dans
monsieur Bugeaud la mme assistance clandestine que dans monsieur
Chousserie, elle l'aurait prfr, et encore cela est-il douteux.

J'ai vu soutenir  de fort belles dames qu'elles auraient constamment
refus tout aveu et seraient accouches en criant  tue-tte: C'est
une atroce invention de mes bourreaux... je ne suis pas grosse...
Mais cet excs d'impudence est plus facile  rver qu' mettre en
action.

D'ailleurs, madame la duchesse de Berry, je l'ai dj dit, n'attachait
pas une trs grande honte  un vnement qui n'tait pas nouveau pour
elle et dont les exemples se rencontraient dans sa propre famille.

De plus, elle entendait tre convenablement soigne, tmoin le souci
pris par elle-mme d'appeler Deneux, qui exigea un ordre de sa main,
et, dans ce but, elle se serait sans doute dcide  faire confidence
de son tat au gnral Bugeaud, comme elle l'avait fait au colonel
Chousserie,  la dernire extrmit. Mais j'ai lieu de croire, je le
rpte, qu'un conseil venu du dehors et mal compris par elle
l'entrana  exiger la publicit d'une dclaration dont le modle lui
avait t envoy, mais qui devait rester enfouie dans les murs de
Blaye avec le triste secret qui s'y renfermait.

Aucun des partisans les plus dvous de la princesse ne prenait au
srieux ce prtendu mariage, ni ne songeait  l'invoquer pour excuse.
 la vrit, en tant toute chance possible de rgence 
Marie-Caroline, il lui enlevait son existence politique et les
contrariait encore plus que la grossesse que, cependant, tout en y
croyant parfaitement, ils s'taient repris  nier, partant de ce
principe que les gens capables de la proclamer devaient l'avoir
invente.

Lorsqu'on leur reprsentait que la dclaration parlait uniquement du
mariage, plus sincres en cela qu'il ne leur est ordinaire, ils
s'criaient: Ah bah, le mariage!...

Un jour madame de Chtenay entra chez moi en riant: Je viens de
rencontrer madame de Colbert au coin de votre rue, me dit-elle, vous
savez que, malgr notre liaison d'enfance, elle me tient rigueur pour
mes _mauvaises opinions_; aujourd'hui elle m'a arrte. J'espre, ma
chre, que vous n'tes pas de ceux qui croient  cette abominable
invention contre madame la duchesse de Berry?

--H, bon Dieu, j'aimerais fort  n'y pas croire, mais que
voulez-vous, elle l'avoue elle-mme; on dit qu'elle a mand Deneux....

--C'est un mensonge! c'est une horreur! c'est votre horrible
gouvernement qui dit cela. Tandis qu'elle se rpandait en invectives
contre le Roi, les ministres, la famille royale et tous leurs
adhrents, et que j'attendais avec impatience un instant de rpit pour
m'esquiver, un cabriolet passe o tait monsieur de Mesnard, qui nous
salue. Madame de Colbert, changeant tout  coup de texte, s'crie:
Ah! l'infme, ah! le sclrat, je voudrais l'trangler de mes propres
mains, le misrable! et se retournant vivement  moi... C'est lui
qui l'a fait, ce malheureux enfant!

--Je vois que vous y croyez et que vous en savez plus que moi, ma
chre.

Madame de Colbert, un peu dcontenance, m'a souhait le bonjour,
nous nous sommes spares  votre porte et voil, dit madame de
Chtenay en achevant son rcit, ce qui me faisait rire.

Madame de Colbert ne manquait pas d'esprit; mais elle tait fort
passionne et reprsentait assez exactement les extravagances de son
parti.

J'ignore de quelle faon madame la duchesse de Berry fut informe du
nom de son prtendu mari. Elle avait certainement des moyens de
correspondance occultes.

Aussi, le 10 mai 1833, monsieur Deneux fit par son ordre, en sa
prsence, et devant des tmoins officiels, la prsentation d'un enfant
du sexe fminin, n en lgitime mariage de Marie-Caroline, duchesse de
Berry, et de Hector, comte de Lucchesi-Palli des princes de
Campoforte.

Ce fut la premire rvlation donne de ce nom. La princesse en avait
gard le secret et ses entours, aussi bien que ses plus dvous
partisans, l'apprirent avec le public. On alla aux informations, et
bientt le rire simultan de toute l'Europe accueillit la paternit
postiche d'un homme qui n'avait pas quitt la Haye depuis deux ans.

Probablement madame la duchesse de Berry ignorait cette circonstance.
En tout cas, elle affectait une grande satisfaction de son choix.
Lorsqu'on lui annona le sexe de son enfant: Ah! j'en suis bien ais,
dit-elle, mon bon Lucchesi dsirait beaucoup une fille; cela lui fera
plaisir.

Madame d'Hautefort et monsieur de Brissac refusrent de signer le
procs-verbal rdig en leur prsence. La princesse leur en sut
extrmement mauvais gr. Au reste, elle tait fort mal avec eux depuis
longtemps.

En s'enfermant  Blaye auprs d'elle, ils croyaient avoir  soigner de
plus nobles infortunes et ne dissimulaient pas leur mcontentement,
accru encore par la lgret des propos de la princesse et son trange
familiarit avec les officiers de la petite garnison du chteau.

Toutefois, madame d'Hautefort se rsigna  crire, sous la dicte de
madame la duchesse de Berry, quelques lettres o, en annonant la
naissance de la petite Rosalie, elle reprsentait la maison de
Lucchesi-Palli comme tellement illustre et le comte Hector comme si
personnellement distingu qu'en vrit tout l'honneur de l'alliance se
trouvait pour la fille des rois.

Cette maladresse augmenta l'hilarit des malveillants et la tristesse
des gens qui dsiraient jeter un voile sur cette dplorable aventure.

On ne s'occupa plus  Blaye qu' hter le rtablissement de la
princesse. Elle eut la promesse d'tre reconduite en Sicile ds que sa
sant le permettrait. La premire pense avait t de la diriger sur
Trieste, mais le roi Charles X refusait positivement de la recevoir.
Il devenait plus opportun alors de la remettre aux mains de son frre.
On ngocia  cet effet avec lui; il n'en voulait pas  Naples mais
l'accepta en Sicile.

Madame d'Hautefort et monsieur de Brissac prtextrent des affaires
personnelles pour ne la point accompagner; elle-mme s'en souciait
peu. N'ayant pas encore compris  quel point elle tait dchue, elle
demanda de nouveau mademoiselle de Montaigne en promettant de la
garder auprs d'elle; celle-ci se trouva d'accord avec sa famille,
cette fois, pour refuser.

Madame la duchesse de Berry, dont les correspondances taient
parfaitement libres maintenant, s'adressa  la princesse Thodore de
Bauffremont et lui crivit en l'engageant  venir assister  Palerme 
ces ftes de la sainte Rosalie dont elle lui avait si souvent parl.

Madame de Bauffremont hsita  se rendre  une demande si
singulirement rdige. Cependant, elle avait t tellement avant dans
toute cette intrigue politique et sa rputation de femme tait si bien
tablie qu'elle consentit  deux conditions: son mari serait du voyage
et, loin de s'arrter  Palerme, madame la duchesse de Berry se
rendrait directement en Bohme o tous deux l'escorteraient.

Monsieur de Mesnard, acquitt par le jury de Montauban, comme tous les
passagers du _Carlo Alberto_, et que nous venons de voir courant trs
librement les rues de Paris, remplaa monsieur de Brissac  Blaye.

Quoique fort irrite de sa naissance, madame d'Hautefort, trs bonne
personne dans le fond, montrait de l'intrt  la petite Rosalie et la
mre en raffolait. La scne changea  l'arrive de madame de
Bauffremont; celle-ci la traita du haut de son mpris, ne daignant pas
la regarder.

Monsieur de Mesnard ne cachait pas la rpulsion qu'elle lui inspirait,
et madame la duchesse de Berry s'en occupa beaucoup moins.

Le curieux de l'aventure, c'est que la pauvre madame d'Hautefort fut
accueillie par tout le parti carliste avec la plus excessive
malveillance. Dans sa province d'Anjou, les portes lui furent presque
fermes et, l'hiver suivant, elle eut la navet de me faire dire, par
un ami commun, qu'elle n'osait pas venir chez moi dans la crainte
d'accrditer le bruit rpandu qu'elle tait _vendue au gouvernement_.

Malgr l'trange rle qu'elle nous faisait jouer par l,  toutes
deux, cela m'a paru si ridiculement absurde que j'ai toujours nglig
de m'en fcher. J'ignore, au reste, ce qu'on lui reprochait; mais il
n'y a pas d'invention saugrenue dont les exalts du parti carliste ne
soient capables.

Le 9 juin 1833, madame la duchesse de Berry s'embarqua  bord de la
frgate l'_Agathe_, avec sa fille, le prince et la princesse Thodore
de Bauffremont et le comte de Mesnard.

 son instante prire, le gnral Bugeaud consentit  l'accompagner;
il manda  Paris ne pouvoir refuser cette marque d'amiti  toute
l'affection filiale qu'elle lui montrait. Il avait la bonhomie d'y
croire; son erreur ne fut pas de longue dure.

Ds que les ctes eurent suffisamment disparu pour ne plus laisser
chance de retour, la princesse changea de procds, et, parvenue en
rade de Palerme, elle ne daigna pas prendre cong de lui sur le
vaisseau, ni l'inviter  la venir voir  terre.

Bugeaud avait innocemment pris au positif les protestations de
Marie-Caroline de le considrer _comme un pre_. Il fut outr, et
courrouc surtout du maussade voyage entrepris par pur zle  sa
suite. Il crivit ici des lamentations sentimentales sur l'ingratitude
de madame la duchesse de Berry qui ne laissrent pas d'tre fort
divertissantes.

Il fallait un grand fonds d'ignorance des princes, de la Cour et du
monde en gnral pour croire sincres les cajoleries dont on le
comblait  Blaye, et, il faut en convenir, madame la duchesse de Berry
n'avait pas de motif pour aimer  s'entourer des tmoins du triste
sjour qu'elle y avait fait.

Sa gaiet, au reste, ne se dmentit pas un instant pendant tout le
voyage. Son unique proccupation tait la crainte de manquer  Palerme
les fts de sainte Rosalie; elle y avait assist dans son enfance et
en conservait un trs vif souvenir.

La faveur de la petite Rosalie allait toujours en dcroissant; mais
elle fut entirement mise de ct lorsque le pre qu'on lui avait
invent, et que madame la duchesse de Berry ne s'attendait pas 
trouver en Sicile, se prsenta  bord de l'_Agathe_.

Ce pauvre petit enfant, repouss de tout le monde, est mort bientt
aprs  Livourne, chez un agent d'affaires o on l'avait dpos comme
un paquet galement incommode et compromettant.

Je ne sais si le nom du vritable pre demeurera un mystre pour
l'histoire, quant  moi je l'ignore. Faut-il en conclure, ainsi que
monsieur de Chateaubriand me rpondait un jour o je l'interrogeais 
ce sujet: Comment voulez-vous qu'on le dise, elle-mme ne le sait
pas!

Une vritable side de la princesse (je puis aussi bien la nommer,
madame de Chastellux), dans un premier accs de colre contre elle, me
tint  peu prs le mme langage: Figurez-vous, ma chre, me dit-elle,
qu'elle a eu l'incroyable audace d'oser qualifier ce misrable enfant
d'_enfant de la Vende_!... en un sens elle a raison...,
ajouta-t-elle plus bas.

Les grandes fureurs assoupies, le mot d'ordre fut donn et le parti
carliste s'y soumit merveilleusement d'accorder les tristes honneurs
de cette paternit  monsieur de Mesnard. Les anciennes relations
qu'on lui supposait avec la princesse leur rendaient, je ne sais
pourquoi, cette version moins amre.

Charles X sembla l'accrditer en tmoignant une grande animadversion
au comte de Mesnard et en lui dfendant obstinment sa prsence, ce
qui, pour le dire en passant, tait une gaucherie ds qu'il feignait
d'admettre l'authenticit du mariage.

En Bretagne, personne ne croyait  monsieur de Mesnard; l'opinion la
plus gnralement admise dsignait l'avocat Guibourg. Deux hommes
galement bien placs pour tre des mieux informs m'ont nomm l'un,
monsieur de Charette, l'autre, un fils du marchal Bourmont. Peut-tre
le temps rvlera-t-il ce honteux secret; personne jusqu'ici n'a
rclam une si triste clbrit.

Le dpart de France de madame la duchesse de Berry fut un grand
soulagement pour tout le monde. Les gens de son parti ne fixaient pas
volontiers leur vue sur Blaye, et ceux qui tenaient au gouvernement
pouvaient sans cesse y redouter une catastrophe.

On le fit suivre trs promptement par la leve de l'tat de sige dans
les provinces de l'Ouest. C'tait, de fait, une amnistie; mais, comme
elle arrivait  la suite des jugements d'acquittement simultanment
rendus par les divers tribunaux envers tous les accuss politiques, on
n'en sut aucun gr au gouvernement et cela passa pour un signe de
faiblesse.

Je puis me tromper, mais je crois encore que la dportation de madame
la duchesse de Berry en Bohme au moment de son arrestation et
l'amnistie, dclare en mme temps, auraient plac le trne nouveau
sur un meilleur terrain.

Sans doute, madame la duchesse de Berry serait reste un chef de parti
pour quelques imaginations exaltes et un certain nombre d'intrigants.
Toutefois, on venait d'avoir la mesure de ce qu'il tait en sa
puissance d'accomplir dans les circonstances les plus favorables pour
elle. Cela n'tait pas bien formidable, et la longanimit du
gouvernement, la gnrosit du Roi auraient ramen beaucoup de gens
qui ne demandaient qu'un prtexte pour rester tranquilles.

On savait le roi Charles X et madame la Dauphine peu disposs 
encourager les entreprises de madame la duchesse de Berry. Une fois 
Prague, et il tait facile d'exiger qu'elle y arrivt, elle serait
retombe dans leur dpendance et aurait t force  plus de sagesse.

Il faut le reconnatre, d'ailleurs, les prvisions les plus sagaces
ont un terme. Il tait impossible d'imaginer que la captive jouerait
si obstinment le jeu de ses adversaires; mais, je dis plus, en et-on
eu parole, il aurait t plus habile,  mon sens, de ne s'y point
exposer; car, pour le lger avantage de perdre un chef en jupes, dont
l'vnement a montr, du reste, toutes les faiblesses, on a accumul
beaucoup de haines et de reproches lgitimes sur des ttes royales.
Dans un temps o le manque de respect pour les personnes et pour les
choses se trouve une des grandes difficults du pouvoir, on s'est plu
 traner dans la boue une princesse que son rang et quelques qualits
brillantes devaient tenir  l'abri de l'insulte du vulgaire.

On a fait rpter, avec une apparence de vrit, comment les familles
royales talaient sans honte les plaies que les familles bourgeoises
cachaient avec soin et comment les haines politiques l'emportaient
dans leur coeur sur les liens de la parent et toutes les affections
sociales.

Cela pouvait tre sans risque autrefois, alors que les grands seuls
avaient droit de parler aux peuples d'eux-mmes; mais, actuellement
que leur conduite passe au creuset de la publicit et de la publicit
malveillante, il leur faut, dans les actions de leur vie publique et
prive, l'honntet, la pudeur et la dlicatesse exiges du simple
particulier. Je persiste donc  croire que personne n'a gagn au
triste drame de Blaye, pas mme ceux qui semblent y avoir triomph.

La tche de madame du Cayla n'tait pas acheve. Non seulement le roi
Charles X avait voulu qu'on lui prsentt un mari, mais encore il
exigeait, la preuve d'un mariage fait en temps opportun. Madame du
Cayla se rendit en Italie  cet effet, et, grce au dsordre existant
dans les registres de l'tat civil, fit fabriquer un certificat de
mariage dans un petit village du duch de Modne.

Le monde entier savait monsieur de Lucchesi en Hollande  la date que
ce document portait; mais, soit que Charles X l'ignort, soit qu'il
lui convnt de fermer les yeux, il s'en contenta et consentit 
recevoir monsieur et madame Lucchesi-Palli lorsqu'il aurait acquis la
certitude qu'ils faisaient bon mnage.

Le Roi voulait enchaner sa belle-fille  ce mari qui terminait sa
carrire politique et lui enlevait tous ses droits de tutrice sur
l'avenir de ses enfants. Ce n'tait pas le compte de la princesse.
Elle entendait conserver son nom, son rang, et mme ses prtentions 
la rgence (que Charles X, au reste, n'avait admises en aucun temps),
car elle n'a jamais compris  quel point elle tait, dchue dans
l'opinion publique.

Les dissensions dans la famille exile entranrent de longues
ngociations o monsieur de La Ferronnays et monsieur de
Chateaubriand furent employs sans succs. Il n'entre point dans mon
projet d'en donner les dtails; d'ailleurs je les sais mal.

Charles X s'obstina fort longtemps  nommer la princesse _madame de
Lucchesi_. Celle-ci, de son ct, ne voulut pas accepter cette
position et se contenta de prouver qu'elle faisait bon mnage en
accouchant publiquement tous les ans et produisant ses nouveaux
enfants  tous les regards.

 la fin, et par l'intercession de madame la Dauphine, le Roi
s'adoucit. _Madame la duchesse de Berry_ obtint permission de passer
quelques jours dans sa famille, mais elle a cess d'en faire partie.

Notons, comme chose extraordinaire et imprvoyable, que ce mari,
improvis par les intrigues de madame du Cayla, achet  beaux deniers
comptants par l'or de monsieur Ouvrard, acceptant sans trop de
rpugnance une position si humiliante et que tout devait faire
prsumer un misrable, s'est trouv un trs honnte homme, assez
dlicat, plein d'gards pour sa femme, de convenance dans ses rapports
avec elle, avec les autres, et de dignit dans sa propre attitude.
Enfin, d'aprs tout ce qui en revient, il mrite et obtient une
vritable estime.

Je crois ne pouvoir mieux terminer ce rcit que par une lettre dont
l'amiral de Rigny m'a laiss prendre copie dans le temps. Je la donne
tout entire pour lui conserver son caractre de franchise et de
vrit.

                                            CHTENAY.--SEPTEMBRE 1840.

       *       *       *       *       *

(_Copie d'une lettre crite par le commandant de l'Acton._)

                                            _Acton_, rade de Toulon,

                                                   le 11 juillet 1833.

Vous savez, sans doute, mon cher monsieur Coste, que j'ai t envoy
 Palerme; j'ai fait un rapport officiel et je n'ai pu y insrer
quelques petits dtails qui sont en dehors de ma mission. J'avais bien
pens  les adresser particulirement  l'amiral; mais, dans la
crainte que cette libert lui dplt, je me suis dcid  vous les
donner, en vous priant de les lui communiquer si vous le jugiez
convenable.

 mon arrive  Palerme, j'ai recherch tout ce qui concernait
l'arrive prochaine de la duchesse de Berry. Le soir, j'ai t
prsent  son frre le prince Rodolphe, lieutenant gnral de la
Sicile, et au prince de Campoforte, ministre dirigeant.

J'ai vu aussi plusieurs autres personnes, et enfin j'ai reconnu que
cet vnement faisait peu de sensation dans le pays. On y est habitu
aux carts des princes et princesses et, comme l'immoralit est dans
les moeurs de tous, aucun n'est tonn qu'une altesse ait un enfant
d'un pre inconnu.

J'ai dit _pre inconnu_. En effet, le comte Hector de Lucchesi, jeune
et beau garon, est arriv  Palerme vers le 1er juillet; il venait de
Naples et de la Haye o il vivait dans l'intimit de madame du Cayla.

La paternit et l'pouse avaient t offertes  trois ou quatre
jeunes princes napolitains ou siciliens.

Monsieur Ouvrard sut vaincre, avec ses arguments ordinaires, les
scrupules du comte Hector qui a accept le tout, ce qui lui vaut 
Palerme le surnom de saint Joseph.

Ce qui proccupait le plus les palermitiens, c'tait de savoir
comment le jeune Hector s'en tirerait avec la vieille princesse de
Partano,  laquelle il a fait plusieurs enfants  Madrid lorsqu'il y
tait secrtaire d'ambassade avec le prince du mme nom.

Cette femme est trs jalouse; on prsume qu'elle fera quelques scnes
 la duchesse de Berry qui lui enlve celui de ses amants qu'elle aime
le mieux. Du reste, toute cette affaire occupe peu  Palerme.

Tout le monde se prpare pour les ftes dispendieuses qui auront lieu
du 11 au 15 juillet en l'honneur de sainte Rosalie, patronne de la
Sicile, et personne ne met en doute que l'hrone de Nantes n'y prenne
une part fort active.

Ds que l'_Agathe_ parut, je me rendis  bord. J'y ai pass toute la
journe et, n'ayant qu' attendre les ordres de Turpin, il m'a t
facile d'observer le rle que chacun a jou dans cette journe
historique. En arrivant, j'ai t prsent  la duchesse par Turpin;
elle a t fort aimable, gaie et mme empresse.

Je lui ai fait mes offres pour la France, ainsi qu'aux personnes
fidles qui l'entouraient. Sa sant est parfaite; elle m'a dit que le
mal de mer l'avait d'abord prouve, mais qu'aujourd'hui elle se
portait mieux que jamais.

Pendant la journe, elle m'a adress plusieurs fois la parole et avec
un enjouement, une libert d'esprit qui m'ont tonn dans la
circonstance. Pendant le voyage, elle s'est attache  se faire aimer
de la marine et a montr de l'loignement pour le gnral Bugeaud
qu'elle nomme son gelier.

Je me suis aperu que ce dernier, brave et franc militaire, n'avait
pas mis les formes douces et polies que les officiers et le capitaine
de l'_Agathe_ emploient dans toutes leurs relations avec les
dports. Il est vrai de dire que son rle  Blaye ncessitait des
mesures de surveillance qui paraissent oppressives et qui deviennent
inutiles  bord; de l, l'aversion de la duchesse qui trouvait une
diffrence entre le traitement  la citadelle et  bord de l'_Agathe_.

Aussi le gnral Bugeaud est-il fort mcontent de la duchesse, qu'il
appelle _ingrate_, et je crois aussi un peu de la marine qui, selon
lui, a t trop obsquieuse envers l'hrone de Nantes.

Je n'ai pas vu une seule fois la mre embrasser son enfant ou s'en
occuper; elle tait toute  la joie de recouvrer la libert et au
plaisir d'arriver juste pour les ftes de sainte Rosalie qu'elle
craignait beaucoup de manquer.

La petite fille est forte et bien portante; c'est la nourrice ou une
femme de chambre qui la tient toujours. Pendant la traverse, la mre
s'en est un peu occupe. Cette petite lui ressemble, et elle-mme n'a
pas embelli: elle est maigre, noire et peu attrayante.

Je ne vous parlerai pas de sa suite, de la petite princesse de
Bauffremont, minaudire s'il en fut, et de son poux, grand, froid et
plus qu'ordinaire (on le nommait prince _Toto_  la Cour).

Monsieur de Mesnard mrite cependant une mention particulire, 
cause de la mine qu'il fit ds que le comte Lucchesi parut. Il y avait
dans sa contenance de la jalousie, du dpit, de la rsignation. Son
nez tait carlate (on dit que, chez lui, c'est un indice de colre),
mais, en habile courtisan, c'est le seul qu'il ait laiss percer.

On dit que, pendant la traverse, ses manires avec la duchesse
avaient toute la gne d'un ancien amant qui a chang les douceurs de
l'amour contre l'importance et l'influence d'un vieil ami.

Vers deux heures, le comte Lucchesi est venu  bord, en frac, dans
un bateau de passage, et seul. Il a demand  voir la duchesse et
s'est nomm; aussitt on l'a introduit et on les a laisss seuls;
l'entretien a d tre curieux. La petite tait sur le pont; on ne l'a
pas demande.

Une heure aprs, les poux sont venus sur le pont en se tenant sous
le bras. La petite fille tait l; il n'en a pas t question. Le
prtendu pre n'y a pas fait la moindre attention. J'ai bien observ
cette circonstance qui est importante dans l'affaire; j'ai aussi
remarqu que les fidles voyageurs traitaient l'poux assez
lgrement.

C'est le moment de vous en parler. Il peut avoir cinq pieds six
pouces, beau, brun, un embonpoint convenable aux conditions qu'il a
acceptes. Il a l'esprit born et peu orn; il parle cependant
plusieurs langues. Il est renomm  Palerme pour ses succs de femmes;
il a t secrtaire d'ambassade  Madrid o il vivait avec
l'ambassadrice, et  la Haye o il vit avec une autre vieille femme,
et enfin il justifie son got des vieilles amours en se fixant avec la
princesse.

En paraissant sur le pont avec sa femme sous le bras, ils avaient
l'un et l'autre l'air trs embarrass. Ce premier moment mritait un
peintre habile, la curiosit sur toutes les figures, la bassesse
masque par la politesse dans les manires des courtisans.

Le nez de monsieur de Mesnard a rougi aussitt: des favoris, des
moustaches, une barbe blanche qu'il a laisse crotre lui donnaient
une physionomie trange; il semblait un coq blanc se prparant  la
bataille. On voyait son dpit, son chagrin, sa colre; mais, quand il
parlait au prfr, sa figure tait gracieuse, elle reprenait son
autre aspect ds qu'il ne se croyait plus aperu par Hector.

Mes regards se portaient surtout sur le pre; je tenais  m'assurer
qu'il ne s'occupait pas de la petite fille. En faisant observer cette
circonstance au gnral Bugeaud, nous nous rappelions qu'elle dit en
accouchant: _Que le bon Lucchesi sera content, lui qui dsirait tant
une fille!_

Le prince Rodolphe, frre de la duchesse, lieutenant gnral de la
Sicile, ne vint pas  bord la voir; il envoya le commandant de la
marine Almagro pour la complimenter et l'accompagner  terre.

L'_Agathe_ tait entoure d'au moins cent cinquante canots et bateaux
contenant des curieux, des musiciens qui tous parlaient, criaient,
chantaient et jouaient des instruments; le tout faisait un vacarme tel
qu'on ne s'entendait pas  bord de la corvette.

Je ne vous ai encore rien dit de monsieur Deneux, le fidle
accoucheur, que la duchesse accablait de prfrences, d'attentions 
Blaye et qu' bord elle n'a plus regard. Le jour du dbarquement,
elle ne l'a pas engag  venir la voir  terre, non plus que monsieur
Mesnire, le jeune mdecin. Ces deux messieurs en ont t fort
blesss, d'autant plus qu'elle a fait toutes ses grces aux autres, et
pourtant elle leur a quelque obligation.

Quand le gnral Bugeaud a t lui faire ses adieux, elle n'a pu
s'empcher de lui dire qu'elle estimait son caractre et qu'elle
reconnaissait qu'il avait rempli, sa tche difficile avec modration
et franchise.

Enfin, vers quatre heures et demie, elle s'est embarque dans le
canot de Turpin qui lui donnait le bras. Les officiers rangs en haie
l'ont salue de l'pe; puis vingt et un coups de canon lui ont t
tirs en hissant les pavois. Dans le premier canot se trouvaient, dans
l'ordre suivant de leur embarquement: 1 la duchesse, monsieur et
madame de Bauffremont, monsieur de Mesnard, et monsieur Lucchesi;
remarquez que le mari a pass le dernier et que la petite fille est
reste pour le canot des domestiques.

Cette petite m'intressait toujours; l'abandon dans lequel la
laissaient sa mre vritable et son pre suppos m'occupait beaucoup,
et je faisais des questions insidieuses aux acteurs principaux pour en
conclure quelque chose. Mes soupons se portent sur Deutz et monsieur
Guibourg l'avocat; c'est aussi l'avis du gnral Bugeaud.

Toute la population de Palerme tait sur les quais. Aussitt qu'elle
a t  terre, un canot est venu porter au gnral Bugeaud une lettre
du prince Campoforte, premier ministre, pre de Lucchesi, par laquelle
il reconnaissait que madame la duchesse de Berry _et sa fille_ avaient
t dbarques  Palerme en parfaite sant.

Ainsi finit cette affaire qui dure depuis quatorze mois et qui a
irrit les esprits, qui est peu connue des masses en raison des rcits
et conjectures contradictoires qui ont t dbits  dessein et
accrdits par les ayants-cause afin de cacher la vrit qui n'est
plus obscure pour moi.

La duchesse de Berry conserve toujours dans ses propos un espoir de
retour en France avec lequel elle rcompense ceux qui lui tmoignent
de l'intrt. Elle a donn vingt jours de solde  l'quipage de
l'_Agathe_, ce qui fait environ deux mille cinq cents francs. Elle a
t fort gracieuse avec les officiers quand ils ont pris cong d'elle.

Elle a dit et fait dire que, plus tard, quand elle serait en France,
elle rcompenserait dignement l'tat-major et l'quipage de la
corvette. Dans tout ceci, elle s'est montre reconnaissante, car il
n'est, pas possible de mieux faire les choses que Turpin; il a su y
mettre les gards et les attentions que mrite le malheur, tout en
conservant les convenances de sa position.

C'est ainsi qu'il a refus de dner avec la duchesse parce qu'il a su
qu'elle n'inviterait pas le gnral Bugeaud, et il l'accablait de
prvenances, de politesses les plus recherches. Ne croyez pas que ma
vieille amiti pour Turpin m'ait aveugl. S'il en tait autrement, je
le dirais de mme. J'aime mes amis, mais je ne suis ni aveugle, ni
muet sur leurs fautes et leurs dfauts.

D'ailleurs l, je fais presque de l'histoire, je dois donc tre avant
tout vridique, et vous savez que je le fus toujours.

Encore une anecdote. Peu de jours aprs le dpart de Blaye, la
casquette du gnral Bugeaud tomba  la mer. La duchesse lui dit:
Gnral, si on rapportait votre casquette  madame Bugeaud, elle vous
croirait noy.

--Bah! rpondit le gnral, cela ne fait rien, Madame, une veuve
trouve toujours de beaux garons pour la consoler.

Il est presque certain que la duchesse se rendra sous peu  Prague.

On assure que c'est  cette condition que messieurs de Mesnard et de
Bauffremont ont consenti  l'accompagner. On veut en imposer au parti
et voil tout; car on a saisi  travers les propos de ces messieurs
qu'ils ne seraient pas loigns de se rallier  l'ordre de choses
actuel.

Le premier, monsieur de Mesnard, disait au gnral Bugeaud que la
branche ane avait laiss tomber la couronne et que Louis-Philippe
n'avait fait que la ramasser. Oui, lui rpondit le gnral; mais nous
l'avons attache sur sa tte, et nous saurons nous battre pour la lui
maintenir. Le propos est un peu militaire, mais il faut convenir
qu'il est vrai et surtout bien adress.

Voil  peu prs, mon cher monsieur Coste, les principaux vnements
de mon voyage  Palerme; il a t riche en rcolte pour mes souvenirs.
Le Consul voudrait souvent un btiment de guerre ici et  Naples,
Messine, Catane, etc. Il croit et affirme qu'il serait utile au
commerce et  la politique; ceci n'est plus de mon ressort. L'_Acton_
est bien, fort bien; il faudrait quinze hommes de plus pour le
manoeuvrer; il marche bien, j'ai retrouv son ancienne vitesse, enfin
j'en suis enchant et je suis bien dispos  tout faire.

Au revoir, portez-vous bien, rpandez compliments et amitis pour moi
autour de vous, et recevez l'assurance de ma vieille amiti et de mon
dvouement.

Je vous serre la main de coeur.

                                                           E. NONAY.




FONTAINEBLEAU EN 1834


J'avais t invite au premier voyage de la Cour  Fontainebleau en
1834 et j'en conservais l'ide la plus riante.

C'tait comme une oasis au milieu de ces sept annes de tribulations
publiques et prives qui m'ont assaillie depuis la rvolution de
Juillet.

L'meute tait use; l'assassinat n'tait pas n; les terreurs du
cholra taient oublies. Le Roi se flattait d'une popularit
retrempe dans l'nergie qu'il avait montre contre les factieux
arms. L'instruction du grand procs d'avril se poursuivait
paisiblement, et les gens sages espraient qu'une amnistie, suivant de
prs l'acte d'accusation, tmoignerait  la fois de la culpabilit des
accuss et de la longanimit du gouvernement sans l'exposer aux
chances d'un procs qui, malgr l'habilet avec laquelle il a t
conduit, n'est devenu possible que par les fautes multiplies des
accuss et de leurs dfenseurs, fautes qu'il tait impossible de
prsumer et imprudent d'esprer.

Le ministre s'tait rcemment affaibli par la retraite du duc de
Broglie. La prsidence nominale du marchal Grard ne lui rendait pas
l'ensemble qu'il avait perdu; mais messieurs Guizot, Thiers, Rigny et
Duchtel prsentaient un quatuor qui promettait quelque force.

La scurit tait donc assez grande en ce moment o l'on pouvait
regarder les plus violentes crises comme passes, et la situation
morale des esprits contribuait  rendre le voyage projet agrable
pour tout le monde. Il devait durer dix jours; les invitations taient
divises en trois sries. Je me trouvai faire partie de la premire.

J'arrivai le lendemain du jour o la famille royale, se rendant 
Fontainebleau, avait bien voulu s'arrter  Chtenay et me renouveler
de vive voix l'invitation officielle qui m'tait parvenue.

C'tait au commencement d'octobre; il faisait un temps magnifique qui
dura tout le voyage.

On me mena dans un trs joli appartement, arrang avec un soin
minutieux pour l'agrment et la commodit. Un feu norme rchauffait
la chambre et le salon qui la prcdait; et, cinq minutes aprs mon
arrive, un valet de chambre entra, portant un plateau couvert de
fruits, de gteaux, de carafes de vin et d'eau  la glace.

Je ne fis point honneur  ces courtoisies, et, sortant de chez moi,
pendant qu'on y prparait mon tablissement, j'allai faire des visites
dans le chteau.

Je vis successivement arriver les ambassadeurs de Naples, de Russie,
le ministre de Prusse, quelques autres, personnes du corps
diplomatique ainsi que divers quipages dont les livres ne me
rvlaient pas les propritaires. Mes courses me menrent  l'heure de
la toilette. Les costumes taient fort lgants, mais conservaient la
simplicit de la campagne, except les jours destins aux bals o l'on
tait plus par mais pourtant sans pierreries.

Je trouvai dans le salon d'attente des aides de camp qui, me faisant
traverser la salle du trne, me conduisirent dans le salon dit de
famille. La Reine, les princesses et un assez grand nombre de dames
s'y trouvaient dj runies; les politesses royales s'y distribuaient
aux nouveaux arrivs.

Bientt on passa au dner, dans la galerie qui s'appelait encore de
Louis XVIII. Le banquet tait magnifique, la chre bonne, la socit
choisie. Sous prtexte de costume de voyage, les gens portaient des
vestes bleues galonnes d'argent, livre des rois prdcesseurs. Tout
ce qui entourait tait sem de fleurs de lys.

Il y avait, dans ce voyage, un certain parfum de trne, tout au moins
une vidente vellit  remonter d'une marche l'chelle de la royaut.
Les ambassadeurs trangers le remarquaient et s'en rjouissaient.
J'avoue, de bonne foi, que je partageais leur satisfaction.

C'tait la premire fois, depuis la Rvolution, que je voyais le Roi
oser se souvenir qu'il tait petit-fils d'Henri IV. Cette demeure si
aristocratique de Fontainebleau rappelait le sang Bourbon dans ses
veines et il y prenait got. Toutefois, c'tait avec les nuances
sociales que le sicle imposait; et, quoique plus royales que je ne
les avais encore vues  l'extrieur, les formes taient pleines
d'urbanit et le commerce entre les illustres htes et leurs convives
aussi facile qu'obligeant.

Un spectacle bien choisi remplit la soire. La salle contenait, en
outre des invits du chteau, toutes les notabilits de la ville,
enchantes de voir recommencer ces brillants voyages de Fontainebleau,
interrompus pendant la Restauration.

Aussi le Roi fut-il reu avec des acclamations qu'il retrouvait dans
la population toutes les fois qu'il se montrait dans les rues ou dans
le parc, ce qui lui arrivait perptuellement et presque seul. Il
n'avait pas encore t condamn aux prcautions que la manie du
rgicide lui a imposes bientt aprs.

Quoique des rafrachissements eussent t largement distribus  tout
ce qui tait dans la salle, nous trouvmes, en sortant du spectacle,
une table  th prpare dans le salon de famille. Madame Adlade s'y
assit, la Reine se tint debout  causer, le Roi et les princesses ses
filles se retirrent; et chacun, suivant son got on sa fatigue,
suivit celui de ces exemples qui lui convenait le mieux. J'tais
lasse; je choisis le dernier.

On tait averti officiellement que le djeuner tait  dix heures et
officieusement que la Reine entendait la messe  neuf heures et demie.
J'y allai.

C'tait dans cette jolie chapelle de saint Saturnin que le furetage
artistique du Roi avait dcouverte, servant de salle  manger  la
quatrime table du commun depuis bien longtemps, et qu'il avait rendue
 la destination pour laquelle saint Thomas Becket, archevque de
Cantorbry, l'avait bnie dans le douzime sicle.

La Reine et les princesses taient dans leur tribune. Nous nous
trouvmes cinq  six femmes dans la chapelle, sans qu'on fit attention
 celles qui y assistaient ou qui y manquaient. Il n'y avait pas un
homme.

Le djeuner fut mieux suivi et les quatre-vingt-quatorze couverts
taient tous occups.

En sortant de table, on se runit dans le salon de famille. Une partie
des femmes se mirent  travailler; les autres s'tablirent autour de
grandes tables couvertes de gravures et d'ouvrages remarquables, la
plupart relatifs au chteau o nous nous trouvions et que le Roi
devait nous faire visiter en dtail, sitt qu'il aurait termin avec
le marchal Grard une confrence que celui-ci venait de rclamer.
Sauf qu'il y avait plus de monde, l'aspect du salon tait prcisment
le mme que dans une maison de campagne, chez un particulier, 
pareille heure.

Le marchal expdi, le Roi vint dgager sa promesse. On ne peut
imaginer un cicerone plus instructif, plus amusant et plus amus que
le roi Louis-Philippe quand il montre et explique les travaux qui font
sa seule rcration depuis qu'il est mont sur le trne.

Son admirable mmoire lui fournit,  chaque instant, quelque anecdote
historique ou artistique trs piquante qui donne la vie aux lieux que
l'on parcourt et, quoiqu'il nous fit faire la visite bien en
conscience, qu'il ne nous fit pas grce _d'un chou_, et qu'il nous
retint plus de deux heures et demie sur nos jambes, personne ne
s'aperut de sa fatigue.

Je fis suprieurement ma cour dans cette occasion. J'avais, en 1828,
pass une semaine  Fontainebleau chez mon oncle douard Dillon,
auquel Melchior de Polignac, gouverneur du chteau, avait prt un
appartement pour l't, de faon que, l'ayant vu en dtail tel qu'il
tait alors, je pouvais mieux reconnatre et apprcier les normes
restaurations dj faites par le Roi.

Cette circonstance l'attacha  mes cts et lui fit trouver plus de
plaisir  me dsigner les nouveaux travaux qu'il comptait
entreprendre. Ceux de la belle galerie de Franois II taient dj
commencs. Le plafond, tout dviss et dmont, gisait sur le parquet,
et nous pmes remarquer la perfection de cet ouvrage d'bnisterie, et
je dirai presque d'orfvrerie, excut avec le soin qu'on apporterait
 faire une tabatire.

Monsieur Alaux, artiste distingu, avait prpar un chantillon de sa
restauration des peintures du Primatice pour le soumettre 
l'approbation du Roi. Pendant qu'il l'examinait et donnait quelques
ordres, il nous confia  la gouverne de monsieur le duc d'Aumale,
alors g de douze ans et aussi parfaitement intelligent qu'il tait
beau.

Il nous fit les honneurs de la bibliothque en talant sa jeune
science, sans pdanterie, mais avec satisfaction. Il appela notre
attention sur l'inscription de la porte. Elle dit cette bibliothque
l'oeuvre de Franois II, _roi des Franais_.

L'usage de cette appellation existait donc sous les Valois, et c'tait
par une concession aux prtentions des citoyens que les rois s'taient
appels _de France_. Il ajouta une rflexion philosophique sur la
rotation des diverses ides attribues aux mmes expressions. Il tait
charmant dans son enfantine sagesse. Le Roi nous ayant rejoints, il
rentra dans son rle d'colier et se prit  courir devant nous.

Revenus par la porte dore aux appartements occups par le Roi, il
nous fit remarquer un petit guridon de bois fort commun sur lequel
l'Empereur avait sign son abdication et me dit d'y lire l'inscription
place pendant la Restauration.

Je vis, grav sur une plaque de cuivre: C'est sur cette table que
Bonaparte a sign l'acte de sa dmission dans le second cabinet du
Roi, o S. M. fait sa toilette. Il faut convenir que cette
inscription tait bien digne d'avoir t invente sous un monarque qui
datait de la vingtime anne de son rgne, au retour de vingt-deux ans
d'exil.

Je sus gr au roi Louis-Philippe, entours comme nous l'tions
d'trangers et d'ennemis de la branche ane, de n'avoir dirig mon
attention sur cette plaque qu' voix basse.  la vrit, la Reine
venait de nous rejoindre et sa prsence impose toujours les sentiments
dlicats.

Elle nous montra elle-mme son appartement, dcor de toutes les
lgances de Marie-Antoinette qui semblaient bien mesquines  ct des
magnificences de Louis XIII, de Louis XIV et mme du _rococo_ de Louis
XV, mais qui l'emportaient de beaucoup sur le raide et le guind de
l'Empire.

Depuis longtemps, je n'avais vu  la Reine l'air aussi serein.
L'affligeant pisode des tristes aventures de la duchesse de Berry
l'avait dsole; elle en avait t atteinte et comme parente et comme
princesse, et comme dame et comme femme; cette pnible impression
commenait  s'affaiblir et, comme je l'ai dj dit, la situation des
affaires publiques paraissait sous un jour assez favorable.

Je restai un instant en arrire avec la Reine dans son boudoir. Je lui
dis, en lui baisant la main, combien j'tais heureuse de la voir
contente et rconcilie  sa situation:

Non, ma chre, pas un jour, pas une heure, pas un instant; ici, comme
 Paris, comme partout, c'est toujours comme dans ma chambre  coucher
de Neuilly, toujours, toujours!!...

Elle tait fort trouble. Elle m'embrassa les larmes aux yeux, et nous
rejoignmes le groupe des visiteurs o elle reprit immdiatement son
maintien calme et enjou.

Ce rappel  la scne de Neuilly o elle avait pleur si amrement dans
mes bras le jour o il avait fallu quitter sa douce et paisible
existence pour venir prendre la couronne d'pines  laquelle elle se
trouvait condamne me frappa d'autant plus en ce moment que j'tais
sous le charme de ces grandeurs hrditaires, pour lesquelles elle
semblait si bien faite, mais qui pourtant lui paraissaient si lourdes
 porter.

L'usurpation, me dis-je, mme la plus force, mme la plus innocente,
mme la plus utile, est donc un grand fardeau! Cette impression fut
trs profonde en moi et me gta le reste de mon sjour 
Fontainebleau. Ces sourires que je voyais ne cachaient-ils que des
soucis?

On annona les voitures. Quatorze calches,  quatre et  six chevaux,
taient runies dans la cour du Cheval blanc; on avait d'avance rgl
comment elles devaient tre occupes, et des aides de camp nous
tablissaient chacun  notre place.

Le Roi, la Reine, Madame, les ambassadrices et les ambassadeurs
remplissaient un norme char  bancs, dit de famille, qui contenait
seize personnes. Dans un vhicule de la mme nature, se trouvaient les
jeunes princesses, avec toutes les demoiselles de la socit; la
plupart taient jolies, toutes taient gaies, et cette troupe couverte
de fleurs rcrait la vue au milieu du cortge plus srieux qui la
prcdait et la suivait.

Le dsordre du dpart,  travers les flots de la population qui se
pressait jusques aux roues des voitures, prsentait un spectacle anim
et amusant. Tout le monde tant install, les voitures partirent au
petit pas et on traversa la ville aux acclamations des habitants.

Nous fmes une trs longue promenade dans la fort, et je conserve peu
de souvenir d'une scne plus pittoresque que celle que nous offrit le
relais.

Les curies du Roi n'y suffisant pas, il fut compos de chevaux de
poste que nous trouvmes dans un carrefour de la fort. Ils taient
placs sur une pelouse ombrage d'arbres centenaires. Leurs cris un
peu sauvages, leurs mouvements dsordonns faisaient contraste 
l'attitude civilise des camarades qu'ils taient destins 
remplacer, comme les costumes des postillons de poste, aux livres
galonnes des gens du Roi.

On dtelait dj les premires voitures que les dernires roulaient
encore sans bruit  travers le sable, laissant le silence derrire
elles, et arrivaient  ce mouvement,  ces cris,  ces jurements, 
ces hennissements si varis, et tout cela sous une ombre paisse qui
reposait d'un ciel sans nuage.

Ce mlange formait un des plus charmants tableaux qui se puissent
imaginer. L, comme dans tous les sites voisins des villages, les
paysans taient runis en foule. Le Roi s'arrtait toujours pour leur
parler, et souvent descendait de sa voiture et restait quelques
moments au milieu d'eux; personne de nous ne songeait encore  s'en
inquiter.

Nous ne fmes de retour au chteau que pour l'heure de la toilette. On
nous avait prvenues qu'elle pouvait tre trs simple. En effet, on se
runit au salon en robes de mousseline. La soire tait consacre au
repos; il n'y assista que les habitants du chteau. On plaa des
tables de jeu, pour ceux qui voulurent en user, dans le salon de Louis
XIII. La jeunesse s'tablit  une espce de jeu de poule, le macao, je
crois. Les femmes jourent ou travaillrent  leur choix.

Le th et les rafrachissements furent servis dans le salon de
famille, de sorte que la socit se trouvait disperse entre ces deux
pices et la salle du trne qui les spare. On gagna ainsi minuit fort
agrablement et dans une entire libert.

Le lendemain matin, la promenade dans la fort fut remplace par une
visite  la grande treille o il y eut bien des livres de raisin
dvores. Je n'ai pas besoin d'en faire l'loge; il suffit de dire
qu'il soutenait sa rputation.

Comme, pour l'amener  cette perfection, il ne doit tre envelopp ni
de sacs, ni mme de filets, le jardinier se procure une escouade de
petits garons qui, depuis le lever jusqu'au coucher du soleil, se
promnent devant la treille, arms de longs chasse-mouches, et crient
et chantent pour effrayer les oiseaux.

Tous les petits garons de Fontainebleau et des environs arrivent en
foule pour profiter de cette aubaine dont ils se rjouissent fort. Ils
se trouvaient rangs en file sur notre passage. La Reine leur parla
avec sa bont ordinaire pour les enfants de toutes les classes.

Je faisais rflexion, en les voyant l si contents, qu'un bon nombre
de ces coutumes fodales, contre lesquelles les dclamations modernes
ameutent nos esprits, ne paraissaient sans doute pas plus cruelles 
ceux qui y taient employs que si, par exemple, pour battre les
tangs, dans l'intention de faire taire les grenouilles, dont le
croassement drangeait le sommeil de la chtelaine, les vassaux
obtenaient quelques douceurs ou taient pays d'une faon quelconque,
ils se trouvaient peut-tre tout aussi heureux que les enfants de
Fontainebleau, car,  la rigueur, on parviendrait  faire des phrases
d'indignation philanthropique sur ces enfants rduits  la condition
de servir d'pouvantail aux oiseaux.

La promenade se continua dans le grand parc, mais je retournai au
chteau, ce qui composait notre carrosse se trouvant d'accord pour
prfrer un peu de repos.

Melchior de Polignac s'tait retir, avec sa femme et sa nombreuse
famille, dans une petite maison de la ville o il vivait dans la
retraite que son manque absolu de fortune lui imposait, mais o il
jouissait de la considration acquise dans sa place de gouverneur.

J'ai dj dit avoir pass huit jours au chteau pendant qu'il exerait
ses fonctions. Son nom et sa position rendaient naturellement Melchior
et les siens fort hostiles  ce qui tenait au gouvernement de Juillet.
J'hsitai  les aller voir, dans la crainte qu'un hte du chteau leur
ft importun  recevoir; mais je me rendis la justice que ma visite
serait faite  intention bien amicale (Je connaissais sa femme et lui
depuis leur enfance) et je m'y dcidai. J'eus la satisfaction qu'elle
fut reue dans la mme disposition.

Je note cela avec plaisir, parce que j'ai trouv souvent de l'aigreur
dans des circonstances o elle tait bien moins excusable. Melchior
de Polignac me parla mme avec intrt et approbation des travaux que
le Roi faisait excuter dans le chteau o, ce que je comprends, il ne
mettait plus les pieds aprs y avoir longtemps command.

Je racontai ma visite et ma rception  la Reine, et je trouvai en
elle cette sympathie relle qu'elle a toujours pour la position des
autres. Je ne sache personne qui les comprenne mieux et les apprcie
avec autant de bienveillance.

Le dner fut plus nombreux que la veille; il y avait des invits des
environs, entre autres le duc et la duchesse de La Trmolle. Il y eut
spectacle le soir, aprs lequel je pris cong de la famille royale,
mon invitation ne s'tendant pas au del de cette journe.

Le lendemain matin, aprs avoir djeun dans nos appartements
respectifs, tout ce qui composait la premire fourne du voyage partit
pour cder ses chambres  la seconde.

Nous croismes nos remplaants sur la route de Paris.

Monsieur le duc d'Orlans et monsieur le duc de Nemours taient au
camp et n'arrivrent que le lendemain pour le bal qui se donnait le
jour de naissance du Roi. Il eut lieu dans la galerie de Henri II et
fut trs brillant. J'aurais assez aim  en voir le coup d'oeil; mais,
il tait fort rationnel que la _fourne du bal_ fut compose de jeunes
femmes. Elle fut la troisime et la dernire.

Le beau temps tint fidlement compagnie  tout ce voyage dont chacun
revint enchant.

Cet admirable Fontainebleau, gay et ranim, semblait une
rsurrection qui plaisait  toutes les imaginations; si quelques
grogneries s'levrent, elles ne parvinrent pas jusqu' moi.




FTES  FONTAINEBLEAU

POUR LE MARIAGE

DE M. LE DUC D'ORLANS EN 1837.


OUVERTURE DE VERSAILLES


I

Malgr la satisfaction que nous causait le mariage de monsieur le duc
d'Orlans, nous n'apportions pas  Fontainebleau, lorsque nous fmes
appels  y assister, la mme disposition qu'au moment du voyage de
1834.

Le ciel s'tait bien rembruni depuis deux ans. La catastrophe o
Fieschi avait jou un rle si atroce, mais si trange, avait t
suivie de tentatives sur la vie du Roi qui se renouvelrent plusieurs
fois. D'autres taient perptuellement dnonces comme imminentes; pas
une journe ne s'coulait sans que des rvlations plus ou moins
fondes ne vinssent entretenir un constant effroi.

L'attentat d'Alibaud, surtout ses propos, sa conduite pendant le
procs, son attitude sur l'chafaud avaient frapp d'pouvante la
famille royale et fait tressaillir mme le coeur du Roi, jusque-l si
intrpide.

Il se tint pour victime dvoue, et ne douta pas que le 28 juillet
1836, jour de la revue, ne dt tre le dernier d'une existence qu'il
regrettait d'autant plus vivement qu'il se savait encore bien
ncessaire  son pays et  sa famille.

Monsieur Thiers s'aperut de cette terreur gnrale, sonda le moment
de faiblesse du Roi, et, la veille mme du jour o la revue devait
avoir lieu, prit l'initiative et la responsabilit de la dcommander.

 la vrit, les dispositions matrielles, ordonnes par lui, taient
en sens inverse de ce que la raison commandait. Elles plaaient le Roi
et sa famille dans une situation qui redoublait les chances du danger
et en aggravait les suites.

La dcision du prsident du conseil fut accueillie avec satisfaction 
Neuilly; la Reine seule s'y opposa et la combattit fortement. Son
noble coeur avait sur-le-champ pressenti les regrets que le Roi ne
tarderait pas  en prouver.

Je voudrais croire que des craintes relles eussent seules agi sur la
rsolution de monsieur Thiers dans cette conjoncture; mais j'ai
surpris dans ses gestes, dans ses paroles, dans toute son attitude, le
jour mme de cette revue manque o je lui en tmoignais mon
affliction, j'ai surpris, dis-je, des clairs de joie qui m'ont 
l'instant mme inspir l'ide qu'il tait guid principalement par des
vues ambitieuses.

Peut-tre s'tait-il flatt que, par suite, le Roi, se sentant humili
d'un instant de faiblesse, n'oserait plus rsister en rien au ministre
qui l'avait dcouvert, caress et couvert du manteau de sa
responsabilit gouvernementale. Je l'ai pens, et je le pense encore.

S'il me fallait dduire ici sur quoi cette ide est fonde, cela me
serait bien difficile; mais ce sont de ces intuitions qui arrivent
subitement par des nuances qui, bien que fugitives, laissent une
profonde impression.

Au reste; le Roi est trop rellement et habituellement brave pour
s'tre senti honteux d'une dmarche que la prudence pouvait commander
et qu'elle justifiait certainement. S'il lui en est rest quelque
sentiment envers monsieur Thiers, c'est plutt du mcontentement, pour
des prcautions mal ordonnes et des inquitudes exagres semes
autour de lui que de la reconnaissance pour l'initiative prise par le
ministre en conseil.

Quoi qu'il en soit, si monsieur Thiers avait, comme je le crois, fond
des esprances de domination sur cette circonstance, il ne tarda pas 
en reconnatre la vanit.

Personne n'admet plus que moi l'esprit suprieur et mme le talent de
monsieur Thiers; mais, selon qu'il se pose devant son imagination
mobile en Oxenstiern ou en Turenne, en Colbert ou en Richelieu, il
veut que les vnements se dnouent par la politique ou par la guerre,
par la prosprit intrieure ou par l'intimidation.

Sa pense, en entrant au ministre, avait t de rattacher la dynastie
nouvelle aux trnes europens et de sceller cette alliance par le
mariage de monsieur le duc d'Orlans avec une archiduchesse.

En consquence, il avait adopt vis--vis de la Suisse le langage d'un
membre de la Sainte-Alliance; puis il avait jet  l'Autriche des
paroles napoloniennes et envoy notre prince  Vienne, dans l'espoir
que sa prsence brusquerait une affaire que, dans son ignorance
diplomatique, il croyait bien engage, mais qui choua d'une faon
dsagrable pour le pays et pour la famille royale.

Monsieur Thiers, furieux de ce msuccs, revint  ses instincts
rvolutionnaires, tempta contre l'insolence des souverains et des
grands seigneurs, et, pour se venger des Cours du Nord, prtendit
s'emparer militairement de l'Espagne. Comme il prvoyait que la
sagesse du Roi s'y opposerait, il tenta de le tromper matriellement
sur les ordres qu'il lui faisait signer, persuad qu' la dernire
extrmit le Roi tait trop dans sa dpendance pour oser lui rsister.

Mais ses esprances furent encore dues, et, aprs des scnes fort
vives, le Roi et son ministre, n'ayant pu se persuader mutuellement,
se sparrent.

Je crois que, si jamais le Roi a eu un ministre selon son coeur,
c'est celui qu'il fonda  cette poque de messieurs Mol, Guizot et
Montalivet; mais, avant mme qu'il ft insr au _Moniteur_, monsieur
Guizot avait fait, liminer le nom de monsieur de Montalivet et, ds
lors, il se trouva en rivalit directe, et sans contrepoids, avec
monsieur Mol.

Mon intention n'est pas d'entrer dans tous les dtails, des intrigues
mutuelles qui, en peu de mois, amenrent l'expulsion des doctrinaires
et de leur chef. Son alliance avec monsieur Mol n'avait pas t
heureuse.

Rien n'avait russi  ce cabinet. L'chauffoure de Strasbourg,
l'enlvement de Louis Bonaparte qui faisait de lui et de tous ses
cousins des espces de prtendants au trne, l'acquittement des
complices par le jury de Strasbourg, la dsastreuse retraite devant
Constantine, le rejet de plusieurs lois importantes, de nouvelles
attaques sur la personne du Roi, etc., taient autant d'checs dont
les deux partis composant le ministre se renvoyaient les torts et la
responsabilit.

Aprs de longs et dplorables dbats, monsieur Mol resta matre du
terrain. J'ai lieu de croire qu' cette poque les voeux du Roi
n'taient pas pour lui et que les doctrinaires ne perdirent le pouvoir
que par ces habitudes de suffisance auxquelles tout leur esprit ne
parvient pas  les faire chapper. Ils se croyaient srs de rentrer
dans la place tambour battant et dictant leurs lois.

Comme toutes les congrgations, les doctrinaires ne reconnaissent de
mrite qu' ce qui forme leur coterie, et,  force de le rpter, ils
se le persuadent  eux-mmes, de sorte que, trs consciencieusement,
ils n'admettent pas la possibilit que le vaisseau de l'tat puisse
tre en d'autres mains et la position leur parat _anormale_, comme
ils disent, lorsqu'ils ne le dirigent pas.

Or, comme les situations _anormales_ sont ncessairement passagres,
il est logique de conclure qu'elles doivent promptement cesser. En
consquence, ils se refusrent  porter aucun secours au nouveau
cabinet.

Monsieur Mol fut oblig de le composer de non-valeurs, ou du moins de
personnes  peu prs inconnues sous le rapport politique. Monsieur de
Salvandy seul avait acquis une rputation d'crivain polmiste, mais
elle ne pesait pas assez pour tre d'une grande assistance.

Monsieur Mol se jeta donc  peu prs seul sur cette mer orageuse, et,
jusqu' prsent (septembre 1838), la Providence a justifi son
courage; mais,  l'poque dont je parle, il tait loin d'avoir et
surtout d'inspirer autant de confiance.

Quoique l'attentat de Meunier et les diverses tentatives, dites
complot de Neuilly et de la Terrasse, eussent ncessairement renouvel
les inquitudes de la famille royale, cependant le Roi ne pouvait plus
rsister  l'ennui de la rclusion  laquelle on l'astreignait, et
s'en dgageait insensiblement.

Il adopta avec empressement la proposition qui lui fut faite de passer
la garde nationale en revue; et cette crmonie, qui levait les arrts
forcs imposs par le dernier ministre, eut lieu peu de jours avant
celui o il se rendit  Fontainebleau pour y clbrer les ftes du
mariage.

Au nombre des bonnes fortunes du ministre Mol, je mets en premire
ligne celle d'avoir ouvert les portes de la France  la charmante
princesse que le duc de Broglie a eu l'agrable commission de nous
amener.

La princesse Hlne de Mecklembourg me parat prfrable, mme comme
position sociale,  l'archiduchesse que nous avions recherche.

Monsieur le duc d'Orlans est assez grand prince pour faire sa femme
grande princesse; et je crois qu'en tout temps l'hritier d'un
puissant royaume n'a rien  gagner par une alliance avec les filles
des souverains prpondrants. Cela est surtout vrai dans notre
position o les dclamations sur l'influence autrichienne n'auraient
pas manqu d'lever leur clameur  chaque occasion.

De plus, il y avait dans le pays une sorte de rpulsion superstitieuse
contre le noble sang de Marie-Thrse; il semblait qu'il ne pt tre
qu'infortun dans notre France et lui porter malheurs et calamits.

Une objection plus rationnelle se prsentait aux esprits srieux;
c'est l'inconvnient des mariages multiplis entre les mmes familles.

La fille de l'archiduc Charles, chtive et maladive, ne donnait pas
l'espoir de se soustraire  la morbide influence de ces unions. On
devait prvoir qu'elle ne soutiendrait, ni dans l'aspect ni dans la
sant de ses enfants, la belle race de la famille d'Orlans.

Ces considrations m'avaient empche de souhaiter le succs de la
ngociation entame  Vienne et de donner un soupir  son insuccs.

Toutes les relations qui nous arrivaient de la princesse Hlne la
disaient accomplie; et j'avais grand empressement d'en juger par
moi-mme.

Depuis qu'elle avait mis le pied sur le territoire franais, un
courrier, expdi de Paris, lui apportait chaque jour un bouquet et un
billet de monsieur le duc d'Orlans, auquel elle rpondait avec autant
d'esprit que de grce. Le prince, ne pouvant rsister  l'impatience
de la voir, se fit son propre messager pour le bouquet expdi 
Chlons.

Il se mit dans une voiture lgre, arriva  l'heure du djeuner des
princesses, demanda  la grande-duchesse douairire, qui accompagnait
sa belle-fille, la permission de lui faire sa cour, passa une heure
avec les deux princesses, les escorta jusqu' leurs quipages de
voyage pour continuer leur route avec l'tiquette convenue d'avance,
et, se rejetant dans sa calche, brla le pav pour arriver 
Fontainebleau dire  ses parents combien il tait satisfait de sa
noble fiance.

Deux jours aprs, les princesses arrivrent  Melun. Elles y furent
reues par monsieur le duc d'Orlans. Il s'y tait rendu avec toutes,
les personnes destines  former la maison de madame la duchesse
d'Orlans, qu'il lui prsenta lui-mme.

Bientt la princesse se retira pour se faire habiller par les
ouvrires de Paris, destines  la _dgermaniser_. Mais son costume ne
diffrait gure du ntre, et c'tait plutt une forme d'tiquette que
de convenance. Pare par des mains franaises, elle monta dans les
voitures de gala de la Cour.

La grande-duchesse, la princesse Hlne et le duc de Broglie
occupaient la premire berline. Le duc d'Orlans avec son frre, le
duc de Nemours, suivaient. Les autres quipages taient remplis par
les personnes de la suite.

L'arrive  Fontainebleau avait t calcule pour quatre heures. Mais
l'allure des chevaux de parade, et la ncessit de s'arrter  chaque
village et  chaque carrefour pour tre harangus par les maires de
toutes les communes tromprent les prvisions. Il tait prs de huit
heures lorsque le cortge se montra  la grille du chteau.

Il tait convenu que le Roi viendrait au-devant de la princesse
jusqu'au haut du grand perron et que la Reine, entendant du bruit,
sortirait, comme par hasard, de ses appartements pour la rencontrer
dans le vestibule. Mais les affections du coeur sont trop relles dans
la famille royale pour ne pas faire oublier les lois de l'tiquette et
Roi, Reine, princesses, tout le monde se prcipita sur le perron pour
voir plus tt la fille et la soeur qui leur arrivait.

Monsieur le duc d'Orlans avait fait ouvrir sa portire, tandis que
les voitures marchaient encore, et se trouva  celle de la princesse
Hlne pour lui donner la main; mais elle franchit les marches d'un
pas si rapide, si empress, qu' peine s'il put la suivre; elle se
prosterna aux pieds du Roi et de la Reine avec une grce et une
dignit inimitables.

Ma fille! ma chre fille? dirent-ils tous deux en la pressant sur
leur coeur; et, ds ce moment, elle fut  eux et partie intgrante de
cette famille si unie.

Elle passa des bras du Roi et de la Reine dans ceux des princesses ses
soeurs, et, aprs les politesses faites  la grande-duchesse dont la
tendresse maternelle ne se plaignait pas d'avoir t oublie un
instant, on entra dans le palais.

Cette entrevue en plein air et au milieu d'un concours immense de
spectateurs de toutes les classes fit un trs grand effet. Tout le
monde s'identifia aux sentiments de la royale famille. Beaucoup de
larmes d'attendrissement furent verses, et, le lendemain encore, on
ne racontait pas cette scne sans motion.

Les princesses se rendirent dans leur appartement. Bientt aprs elles
reparurent pour le dner; il tait neuf heures du soir. Dans l'attente
momentane de l'arrive des voyageurs, on tait runi depuis quatre
heures dans la galerie de Franois Ier et chacun tombait d'inanition.

En sortant de table, les personnes les plus importantes furent nommes
 la princesse Hlne. Elle trouva assez de sang-froid pour leur
adresser des paroles fort obligeantes qui la montraient singulirement
au courant de sa nouvelle patrie. Bientt aprs, elle se retira.

Le lendemain matin, les deux princesses trangres djeunrent chez
elles, reurent et rendirent des visites  la famille royale, y
compris le roi et la reine des Belges, mais ne vinrent pas au salon.

La famille royale, ayant dn en son particulier, reparut  huit
heures. Le Roi conduisait la princesse Hlne, monsieur le duc
d'Orlans la grande-duchesse, la Reine donnait le bras au roi des
Belges. Les autres princes et princesses suivaient selon leur rang.

Ils se rendirent, ainsi que toutes les personnes invites,  la
magnifique galerie de Henri II. Monsieur le baron Pasquier (qui venait
d'tre nomm chancelier), fonctionnant comme officier civil, unit le
royal couple selon la loi de l'tat.

On descendit ensuite  l'tage infrieur o, dans la galerie dite de
Louis-Philippe, s'accomplit la crmonie protestante. Puis enfin on
gagna la chapelle. Le mariage y fut clbr avec trs peu de pompe
ecclsiastique et encore moins de prires, les mariages mixtes n'en
admettant pas davantage.

On s'apercevait, m'a-t-on assur, que la Reine en souffrait. On
convenait de toutes parts que la crmonie civile avait t la plus
digne, la plus solennelle et mme si j'osais m'exprimer ainsi, la plus
religieuse, puisqu'elle tait la plus recueillie.

Bientt aprs ces nombreuses preuves qu'elle soutint
merveilleusement, la princesse fut ramene dans son intrieur; mais ce
ne fut pas sans trouver le secret de semer sur sa route, en traversant
la foule, des paroles obligeantes qui prouvaient que les prsentations
de la veille n'taient pas oublies et des sourires gracieux
recueillis avec empressement.

Hormis les deux jeunes poux, toute la famille royale assista comme de
coutume au djeuner.

Le Roi avait dj fait visite  ses enfants. Il avait rappel 
monsieur le duc d'Orlans la messe d'action de grces qui se devait
dire  midi  l'occasion du mariage.

Madame la duchesse d'Orlans tmoigna le dsir d'y assister et pria le
Roi de solliciter de la Reine la permission de l'y accompagner: elle
aussi avait besoin de remercier Dieu de son bonheur.

En consquence, on fut un peu tonn de la voir arriver dans la
tribune,  ct de la Reine sa belle-mre; elle y eut le maintien le
plus parfait. Le bruit se rpandit qu'elle tait devenue catholique;
et je me persuade que, si sa nouvelle famille avait os le demander
aussi vivement qu'une partie d'entre elle le dsirait, cela n'aurait
pas t trs difficile  obtenir.

Mais le Roi, et surtout monsieur le duc d'Orlans, auraient trouv une
aussi prompte abjuration impolitique.

Je ne sais si, dans cette occurrence, ils jugeaient sainement.
L'immense majorit des franais est catholique; la perspective d'une
reine protestante n'est agrable  aucun et contriste beaucoup de
coeurs sincres; mais, depuis la rvolution de 1830, on a constamment
cru devoir sacrifier le sentiment des masses honntes aux jappements
d'une troupe d'aboyeurs des carrefours ou des journaux.

Ces concessions cependant n'ont pas russi  les rendre moins
hostiles. Ils ne peuvent cesser de l'tre, car toute leur force
factice est puise dans leurs dclamations.

Quoi qu'il en soit, l'apparition de madame la duchesse d'Orlans  la
chapelle fit sensation et causa beaucoup de satisfaction. Aussitt
aprs le service divin, elle rentra dans ses appartements intrieurs.

Voil ce qu'on me raconta lorsque j'arrivai le mme jour 
Fontainebleau, ayant crois sur la route les personnes invites de
l'avant-veille pour assister aux crmonies et qui se composaient
principalement des tmoins, des bureaux des deux chambres lgislatives
appeles  reprsenter leurs collgues, de ce qu'il y avait  Paris de
ministres prsents ou passs, enfin de tous les personnages officiels
qui cdaient la place  une seconde fourne o j'tais comprise.

Hormis le baron de Werther qui, comme reprsentant le roi de Prusse,
avait assist  la crmonie du mariage dont ce souverain avait t le
promoteur, tous les autres membres du corps diplomatique se trouvaient
partags entre la seconde et la troisime fourne. Les logements,
quelque nombreux qu'ils soient  Fontainebleau, ncessitaient cette
division.

Il n'y avait d'invits pour tout le voyage (je ne parle pas des dames
de service) que la famille du duc de Broglie, celle du prince de
Talleyrand et le Chancelier.

Monsieur Mol, prsident du conseil, l'tait aussi; mais il avait de
l'humeur de ce qu'on n'avait pas voulu violer les statuts de la Lgion
d'honneur en le faisant grand-croix, de simple chevalier qu'il tait,
sans qu'il passt par les grades intermdiaires, et de ce qu'on avait
nglig d'inviter une personne qui lui tait chre. Il prtexta les
affaires pour retourner  Paris. Madame Mol fut oblige de le suivre.

Me voici donc installe  Fontainebleau dans un assez vilain petit
logement o je remplaai monsieur Guizot. Je ne tardai pas  y
recevoir des visites. On me mit au courant des dtails que je viens de
rapporter, et je trouvai les impressions trs favorables  notre jeune
princesse.

Pendant ce temps, on dballait mes bijoux ainsi que les lgances
compatibles avec mon ge; et pare plus que je ne l'avais t depuis
bien des annes, je descendis au salon dit de Louis XIII o je trouvai
une grande runion de femmes brillantes d'or, de perles et de
diamants. Tout le monde avait fait de son mieux pour tre superbe.

 ce voyage, les htes ne franchissaient plus ce salon; la salle du
trne et le salon de famille taient exclusivement rservs aux
princes. Ainsi en avait dcid le roi des Belges qui apporte toujours
 notre Cour l'tiquette troitement germanique de la sienne.

Il exerce sous ce rapport une influence extrme, et, pour qui la
connat bien, on voit facilement la gne qu'prouve notre Reine, entre
la crainte de dplaire au _mari de Louise_ et l'inquitude de blesser
les personnes accoutumes  des formes d'une plus grande amnit.

La reine Louise a t oblige d'adopter les habitudes de son mari,
mais elle les tempre par la bonne grce de ses formes personnelles.
Nanmoins, la raideur commence  la gagner, et cela est invitable.

Ranges sur nos tabourets, aprs nous tre examines et probablement
critiques rciproquement, nous commenmes  mdire de l'innovation
de cette tiquette insolite et  nous demander si elle tait ddie 
notre nouvelle princesse, quoique la plupart d'entre nous fussions en
mesure d'en renvoyer l'honneur au roi Lopold, lorsque notre attention
fut dtourne par le passage de LL. MM. Belges se rendant au salon
intrieur.

Presque immdiatement aprs, un lger _sussuro_  la porte latrale
appela mes regards et je vis avancer un groupe, en tte duquel
marchait, beaucoup trop vite pour laisser remarquer la dmarche
lgante de sa compagne, monsieur le duc d'Orlans, donnant le bras 
une grande personne ple, maigre, sans menton, sans cils, et qui ne me
parut pas agrable.

Le nouveau mnage et la grande-duchesse entrrent seuls dans
l'intrieur; les dames des princesses s'arrtrent avec nous.

Tout ce qui composait la seconde fourne des invits voyait, comme
moi, madame la duchesse d'Orlans pour la premire fois, et
l'impression ne lui fut pas favorable. Nous nous la communiqumes
pendant qu'on nous faisait ranger en haie,  droite de la porte, pour
lui tre prsentes  sa sortie.

Le duc de Broglie, qui avait crit et parl avec enthousiasme de la
princesse, ne tolrait pas qu'on ne la trouvt pas charmante. Il me
grondait dj de ma froideur, lorsque la porte se rouvrit et la
famille royale traversa l'appartement pour se rendre au dner.

Madame la duchesse d'Orlans suivait la Reine qui, en dpit de son
gendre auquel elle donnait le bras, s'arrtait pour parler  toutes
les femmes et accueillir les nouvelles arrives de sa bont ordinaire.

Quoique nous fussions censes tre prsentes  madame la duchesse
d'Orlans par la marchale de Lobau, sa dame d'honneur, la Reine
elle-mme eut la bonne grce de nommer quelques-unes d'entre nous,
avec de ces phrases obligeantes et nuances que son coeur et son
esprit excellent  rencontrer.

Je lui en inspirai une, pour ma part, qui me valut un aimable accueil
et un doux sourire de la jeune princesse. Je remarquai la dignit et
la grce de son maintien, l'lgance de sa taille si flexible que la
marche prcipite de son premier passage dguisait compltement.

Son visage tait bien mieux de face que de profil, sa bouche
s'embellissait en parlant; la vivacit de son regard, lorsque le
sourire l'animait, faisait oublier l'absence des cils. Dj je la
trouvais beaucoup mieux, et, pour en finir de sa figure, avant la fin
de la soire, je pus annoncer trs consciencieusement au duc de
Broglie que je la trouvais aussi charmante qu'il l'exigeait.

Elle n'a rien de l'allemande. Sa taille souple, son col long et arqu,
portant noblement une tte petite et arrondie, ses membres fins, ses
mouvements calmes, doux, gracieux, pleins d'ensemble, un peu lents,
semblables  ceux d'un cygne sur l'eau, rappellent bien plutt le sang
polonais; et il est vident que la race slave domine compltement en
elle la race germanique.

Mais ce qu'il fallait surtout admirer, c'est son attitude et son
incomparable maintien. Tendre avec le Roi et la Reine, amicale avec
ses frres et soeurs, dignement gracieuse vis--vis du prince son
poux, elle semblait dj identifie  sa famille d'un jour. Et ses
faons, pleines d'obligeance et d'affabilit envers les personnes qui
lui taient prsentes, montraient qu'elle avait devin le rle que la
Providence lui assignait et le besoin, que tout ce qui tient  une
nouvelle dynastie doit se faire, de plaire au public.

Elle remarquait le luxe et les magnificences personnelles dont elle
tait entoure suffisamment pour tmoigner de sa reconnaissance aux
soins qui les lui avaient prpars, comme en tant flatte, mais non
point tonne.

Bien diffrente en cela de Marie-Louise, qui, toute fille des Csars
qu'elle tait, avait reu les splendeurs impriales des cadeaux de
Napolon avec une joie de parvenue, la princesse Hlne paraissait se
considrer comme appele  porter ces superbes parures et  s'entourer
de ces recherches, aussi riches qu'lgantes, sans en prouver le plus
lger tonnement.

La maison de Mecklembourg est accoutume  donner des souveraines aux
plus puissants trnes de l'Europe, et notre princesse ne l'avait pas
oubli.

Aprs le dner, on se tint dans le salon de Louis XIII jusqu'au
spectacle. Les princes y distriburent leurs politesses et leurs
obligeances, avec un peu moins de banalit que dans leur passage avant
le dner. Madame la duchesse d'Orlans montra son instinct de
princesse en reconnaissant les personnes qu'elle avait vues la veille
 la crmonie de son mariage.

Ses prvenances les plus marques taient pour le duc de Broglie et sa
famille, tmoignant ainsi de sa gratitude pour l'ambassadeur charg de
sa conduite.

Toute la Cour se rendit au spectacle. Hors le premier rang de loges,
la salle tait dj remplie; la famille royale y fut reue avec
acclamation.

Madame la duchesse d'Orlans, avec son tact accoutum, se montra, sans
affectation, de manire  satisfaire la curiosit du public. Pendant
le premier entr'acte, elle resta debout en avant dans la loge royale,
causant avec monsieur le duc d'Orlans de l'air le plus simple et le
plus dcent.

Aprs cela, elle ne s'loigna plus de la Reine  laquelle elle
semblait adresser toutes ses questions, et ses remarques sur le jeu de
mademoiselle Mars dont elle paraissait enchante. Aprs le spectacle,
on fit encore une petite station dans le salon de Louis XIII; la
famille royale rentra dans la salle du trne et chacun se retira chez
soi.

J'avais remarqu la tristesse de la princesse Marie, mais, le
lendemain, j'en fus bien plus frappe. Son attitude de mcontentement
s'tendait jusqu'au choix de sa toilette. Tandis que nous tions
toutes couvertes de broderies, de dentelles, de plums, elle seule
avait adopt un costume d'une simplicit qui faisait un trange
contraste. Je le lui avais vu  la messe. Je pensais qu'elle irait
s'habiller, mais elle le conserva pour le djeuner.

L'tiquette de la veille se renouvela  l'heure de tous les repas. La
famille royale stationnait un moment dans le salon, o nous tions
runies, en allant se mettre  la table o nous la suivions, et plus
longtemps au retour.

Madame la duchesse d'Orlans, en nglig fort lgant, me parut encore
plus agrable que sous sa couronne de diamants, et tout aussi grande
dame. Elle fit beaucoup de frais, et dj je m'aperus qu'elle
devinait les nuances.

Comme ce qui touche personnellement frappe davantage, je me rappelle
qu'elle m'adressa une question, ayant rapport aux habitudes intimes de
la Reine, qui tmoignait qu'elle se rappelait la phrase obligeante par
laquelle sa belle-mre avait appel son attention sur moi la veille.

Quand on a reu vingt mille prsentations depuis quinze jours, cela
demande une force de mmoire bien extraordinaire et dont nous autres
particuliers serions incapables, surtout dans un moment de trouble
comme celui o se devait trouver madame la duchesse d'Orlans.

Quant  la princesse Marie, elle tait presque constamment appuye
contre le battant de la porte d'entre, se tenant  gale distance de
sa famille et des invits, ne parlant  personne et ayant dans tout
son maintien un abattement qu'elle ne se donnait pas la peine de
dissimuler.

Regrettait-elle le premier rang que cette gracieuse trangre venait
lui ravir, ou bien ces noces renouvelaient-elles le chagrin qu'elle
commenait  ressentir de n'tre point encore marie? Je ne sais. Mais
elle portait l'empreinte d'un mcompte avec la vie. Heureusement sa
tristesse n'tait pas contagieuse et, quoique la princesse Clmentine
se tnt, selon l'usage, derrire sa soeur, elle ne partageait pas son
air mlancolique.

Il n'y eut pas de promenade gnrale, mais on mit des chevaux et des
calches aux ordres de ceux qui voulurent en user, et il y eut
plusieurs parties faites dans le voisinage. Pour moi, je prfrai me
reposer.

Cependant, je profitai de mon loisir pour aller visiter les travaux
achevs depuis 1834, notamment la galerie de Henri II, aussi
remarquablement lgante que magnifique, et l'appartement de madame de
Maintenon o le duc et la duchesse de Broglie taient logs en ce
moment.

Le Roi avait fait rechercher, avec grand soin, tous les renseignements
du garde-meuble pour le faire remettre dans l'tat o madame de
Maintenon l'avait habit.

J'approuvai peu la galerie Louis-Philippe construite au
rez-de-chausse; je doute que cet chantillon du got actuel donne 
sa postrit une grande admiration de l'art  notre poque. C'est
encore de ces lourdes et massives colonnes, ne soutenant rien et
enlevant  la fois l'espace et la lumire que monsieur Fontaine a tant
prodigues dans les palais et mme dans les htels dont il a eu la
direction.

Empanache et embrillante derechef, je me rendis avant six heures au
mme lieu que la veill o les mmes crmonies eurent lieu. Les
nouvelles arrives furent  leur tour ranges prs de la porte, et
prsentes  madame la duchesse d'Orlans au passage pour le dner.

Je ne conserve comme souvenir de ce moment que celui de la toilette de
madame de La Trmolle, encore mieux mise que le jour prcdent, o
pourtant elle avait emport la palme de la parure. Sa robe, fort
simple, tait garnie de branches de roses, dont une toile de diamants
formait le coeur; le bouquet, la coiffure, les agrafes des manches,
tout tait pareil. Ce parterre, si, brillant et si frais, parvint  se
faire remarquer, au milieu des rivires de diamants qui reluisaient
sur les ttes, les cols et les corsages environnants.

Pendant qu'on prenait le caf, le roi Lopold, si scrupuleux sur
l'tiquette en gnral, inventa de _se faire prsenter_, par monsieur
le duc de Nemours,  Yousouf (espce de chenapan algrien) afin de
satisfaire la fantaisie d'examiner les armes qu'il portait.

Il traversa toute la salle pour obtenir cette belle prsentation  la
barbe d'Isral. Isral le remarqua et en fut tout  la fois scandalis
et amus.

Les talents runis de Duprez et de mademoiselle Essler, ces
notabilits de l'Opra, que j'entendais et voyais pour la premire
fois, ne m'empchrent pas de trouver la reprsentation assommante.
Elle avait commenc tard; il tait plus de minuit et demi quand on
sortit du thtre.

 peine rentre au salon, la Reine congdia madame la duchesse
d'Orlans dont la pleur constatait la fatigue; elle l'embrassa en lui
disant bonsoir.

Je fus extrmement frappe, dans ce moment, de la grce inimitable de
tendresse affectueuse, filiale, respectueuse avec laquelle notre
nouvelle princesse baisa la main de la grande-duchesse sa belle-mre.
Il y avait toute l'loquence de longs discours de reconnaissance et de
bonheur dans son maintien.

Ce fut le dernier aperu que j'eus de madame la duchesse d'Orlans
dans ces circonstances, et j'en remportai un souvenir que je conserve
encore trs vif.

Le Roi s'tait retir; le couple belge ainsi que les jeunes princesses
suivirent son exemple. La Reine et madame Adlade, dont le zle
l'emporte toujours sur la fatigue, se chargrent seules de faire leur
mtier en conscience et employrent encore quelques minutes en
politesses et surtout en adieux aux personnes qui, comme moi,
prenaient cong.

La grande-duchesse ne les abandonna pas dans cette dernire corve de
la journe. Elle avait gagn tous les suffrages par la convenance de
son maintien. Elle paraissait aimer maternellement notre princesse, ne
parlait que les larmes aux yeux de la pense de s'en sparer, mais ne
rpondait que par les refus les plus formels aux demandes de prolonger
son sjour.

Elle ne comptait rester que peu de jours; et il fallut que la
sincrit des prires qu'on lui adressait s'tablt bien clairement
dans sa pense pour qu'elle se dcidt  accorder quelques semaines.
La belle-mre montra tant de bon esprit dans ces conjonctures
dlicates que les esprances dj conues de la princesse leve par
elle en furent trs encourages.

J'tais arrive  Fontainebleau le mercredi. Je le quittai le
vendredi fort aise d'y avoir t, mais enchante d'en partir.

Au premier voyage, j'y aurais volontiers prolong mon sjour; mais,
cette fois-ci, malgr l'intrt que j'avais pris  observer l'auguste
marie et ma satisfaction de la trouver si charmante, j'tais excde
de parures, de diamants, d'tiquette et surtout de ces longues sances
de reprsentation.

Je me confirmai dans l'ide que je n'tais point _gibier de Cour_.
Rien au monde ne m'ennuie et ne me fatigue comme cette activit
factice, cette occupation oisive, cette importance des choses puriles
qui composent la vie de courtisan.

Madame la duchesse d'Orlans fit son entre dans Paris, le dimanche
suivant, par un temps fabuleusement beau. La nature semblait s'tre
pare pour la recevoir. Les marronniers des Tuileries taient couverts
de fleurs, les lilas embaumaient l'air; les deux terrasses donnant sur
la place, remplies de femmes vtues en couleurs brillantes, formaient
des espces de corbeilles dont l'clat et la fracheur le disputaient
 celles du parterre.

La place, le jardin, l'avenue des Champs-lyses taient combles; tout
le monde se sentait de bonne humeur. Le cortge ne se fit pas trop
attendre et il fut reu avec les plus vives acclamations. Il tait
cependant rien moins que magnifique; mais le public tait bien
dispos.

Madame la duchesse d'Orlans put prendre possession de sa nouvelle
rsidence avec la pense que les sinistres avertissements, dont la
politique russe l'entourait depuis quelques mois, taient bien
errons, et que la couronne qu'elle venait partager n'tait pas
entoure d'autant d'pines qu'on le lui annonait.

Plaise au Ciel qu'elle lui paraisse toujours aussi lgre! Au reste,
elle a un esprit trop solide et trop distingu pour qu'au milieu de
cet enivrement de l'encens de toute une multitude, elle n'ait pas
prouv quelque frmissement  entrer dans ce palais, successivement
occup par Marie-Antoinette, Marie-Louise et Marie-Caroline. Elles
aussi y avaient t accueillies par de vives et passionnes
acclamations!

Parmi les ftes rserves aux noces de madame la duchesse d'Orlans,
la plus remarquable sans doute fut l'inauguration du palais de
Versailles.

Je m'y tais fait inviter par le Roi un jour o il me racontait ses
projets pour l'ouverture, en me disant que ne pourraient y assister
que les personnes officielles. Je lui rpondis que cette dclaration
me semblait fort triste et bien dure.

Point du tout, reprit le Roi en riant, car je vous tiens pour
personne trs officielle.

--Je n'en savais rien, Sire, mais j'en prends acte pour cette
circonstance.

Ceci se passait longtemps avant le mariage, un jour o le Roi avait eu
la bont de me conduire  Versailles; car, jusqu'au jour de
l'ouverture, il n'a t donn aucune permission pour y entrer et on ne
pouvait visiter le palais qu' sa suite. C'tait, au reste, la manire
la plus agrable et la plus instructive.

Je ne manquai pas de rclamer, prs du Roi, la _position officielle_
qu'il m'avait accorde, et je fus invite  l'inauguration de
Versailles.

Je ne pense pas qu'il soit possible d'inventer quelque chose de plus
magnifique que le matriel de la fte; il tait digne du local, c'est
en faire assez l'loge. Quant  la socit qui s'y trouvait
rassemble, elle y paraissait assez htrogne.

C'tait le palais de Louis XIV pris d'assaut par la bourgeoisie. Les
journalistes y foisonnaient, et y portaient cette jactance qui les
suit en tout lieu et qu'ils dployaient, _con gusto_, dans cette
enceinte o eux-mmes, peut-tre, avaient la conscience d'tre
dplacs.

Quel est ce monsieur qui lorgne la Reine?

--Il crit dans le _Constitutionnel_.

--Et ce grand qui parle si haut?

--Il crit dans le _National_.

--Et cet autre qui gesticule?

--Il rdige le feuilleton des _Dbats_.

--Et ce monsieur si guind?

--Il fait l'article Paris du _Charivari_.

Il en pleuvait de ces petits messieurs, et j'avoue que j'tais un peu
courrouce de les voir encore plus _officiels_ que moi.

Je crois que c'est en caressant ainsi ces existences improvises sur
un chtif talent qui, en gnral, ne conduit qu' une vie de dsordre
qu'on donne de l'importance  des gens ne mritant, pour la plupart,
aucun gard.

S'il se trouvait parmi eux de vritables capacits, elles russiraient
promptement  sortir des rangs de ces fabricants d'articles qui ne
devraient tre considrs que comme des scribes  gages.

Sans doute, parmi les dputs, invits en masse, et mme parmi les
pairs, il se rencontrait bien des noms qui auraient provoqu
l'tonnement des cercles prsids par madame de Montespan; mais ceci
se trouvait dans les convenances du temps; c'tait un hommage rendu 
notre forme de gouvernement.

Malgr la grossiret de ses faons, je me rconciliais  voir
monsieur Dupin un personnage important  Versailles tandis que j'tais
scandalise que monsieur Jules Janin et ses confrres y fussent admis.

Les membres des acadmies, les savants, les artistes, si on s'en
tait tenu  ceux de premier ordre, m'y semblaient aussi trs bien
placs; mais j'aurais voulu qu'on se retrancht dans les sommits en
tout genre.

Au reste, quels que fussent les convis, l'ouverture des galeries
historiques dans ce palais se trouvait tre, de fait, un hommage rendu
 une classe qu'une bouderie d'esprit de parti empchait d'y paratre
en grand nombre.

La Restauration n'a rien fait d'aussi favorable  l'ancienne noblesse
comme corps. La publicit de ce muse national renouvelle le souvenir
des minents services qu'en tout temps et au prix de son sang
abondamment rpandu elle a sans cesse prodigus  la patrie, les rend
pour ainsi dire prsents  tous les yeux et, par l, populaires.

Le chteau avait t livr  l'empressement des invits ds dix heures
du matin, et la plupart taient arrivs de bonne heure pour assouvir
une curiosit exalte par la privation impose jusque-l.

La mienne tant satisfaite par avance, je ne prcdai pas de longtemps
la famille royale, qui arriva sur les trois heures. On se trouvait
alors runi dans l'Oeil-de-boeuf, la chambre de Louis XIV, ses
cabinets, enfin toutes les pices donnant sur la cour.

 quatre heures, les portes de la galerie s'ouvrirent et quatorze
cents personnes s'assirent au banquet. Des tables de vingt couverts,
places sur deux rangs, occupaient l'tendue de la galerie. Les quatre
salons, situs aux deux extrmits, taient aussi remplis de tables.
Toutes taient servies avec la mme recherche et le mme soin et rien
n'y tait pargn.

La table de la famille royale n'tait distingue que parce qu'elle
occupait le milieu de la galerie et qu'on avait t averti de s'y
placer, c'est--dire de suivre la Reine pour se trouver  cette table;
mais, quelques personnes dsignes ayant t retardes par la foule,
elles furent prvenues par de plus agiles.

Le Roi se trouva tre assis sous le tableau de la galerie o est
inscrit en grosses lettres dores: Le roi gouverne par lui-mme.

Comme c'tait prcisment au commencement des longues polmiques sur
le texte du _roi rgne et ne gouverne pas_, nous nous persuadmes que
cet incident serait relev et comment. Le Roi lui-mme s'y attendait,
mais il passa inaperu.

Aussitt aprs le repas, trop bien ordonn pour tre fort long, on
rentra dans les appartements sur la cour; et, aprs avoir de nouveau
distribu des politesses pendant le caf, le Roi, en tte de la
famille royale et de ses nombreux convives, entreprit la promenade des
galeries.

Il commena par celles du rez-de-chausse, rserves aux fastes de
l'empire, puis, remontant au salon des Batailles, il revint dans les
grands appartements.

Le service avait t si merveilleusement fait que les salons et la
galerie taient compltement dblays et qu'en y rentrant il tait
impossible de se persuader qu' peine trois quarts d'heure s'taient
couls depuis que quatorze cents personnes y avaient dn; il n'en
restait pas vestige.

Il faisait un temps superbe, le soleil commenait  s'abaisser vers le
grand bassin du fond du parc et dardait ses rayons sur le chteau. Les
jets d'eau en taient resplendissants dans leurs gerbes chatoyantes;
les terrasses taient remplies de toute la population de Versailles et
des environs.

Le Roi se montra au balcon et toutes les fentres de la galerie se
trouvrent simultanment occupes, rendant ainsi au public le
spectacle qu'on en recevait, mais bien moins beau sans doute, car
l'aspect du jardin tait une vritable ferie. Je compris dans ce
moment pour la premire fois le mrite du talent de Le Ntre.

C'est pour tre habit avec cette royale splendeur que ce _pompeux
Versailles_ avait t conu; et le mouvement galvanique qu'il recevait
pour la fte o nous assistions rvlait les intentions de ses
crateurs. Honneur au Roi qui a su le ressusciter autant que les
circonstances le permettent. Il n'y a que la nation tout entire,
suffisamment grande dame aujourd'hui, pour remplacer Louis XIV dans
son palais.

On profita du reste du jour pour visiter en courant les autres
galerie. La statue de Jeanne d'Arc, oeuvre de la princesse Marie,
reut les hommages qu'elle mritait.

Jusqu'alors, nous tions exclusivement entre franais. Le corps
diplomatique et quelques trangers avaient t invits pour le
spectacle; ils attendaient dans le salon prcdant le thtre o le
Roi et la famille royale allrent les retrouver. Puis ils furent
placs dans des loges qui leur avaient t rserves, et nous suivmes
le Roi dans la grande corbeille qu'il occupait avec son service et les
personnes qui avaient t dsignes pour dner  sa table. Le reste
des convives se dispersa dans la salle dont le coup d'oeil tait
admirable.

Lorsque le premier blouissement fut pass, on remarqua que la
proportion de femmes ne s'y trouvait pas et que la plupart des loges,
tant remplies par des hommes, nuisaient  l'effet.

Cependant, comme tous ces hommes portaient des uniformes de diverses
couleurs, cela paraissait bien moins sombre que s'ils avaient t
vtus en frac. Toutefois, des femmes pares auraient bien mieux dcor
la salle.

Il y en avait trop peu; nous n'tions gure qu'une demi-douzaine, en
dehors de dames de maisons, des femmes des ministres et des
trangres.

On donnait le _Misanthrope_, pitoyablement jou, mme par mademoiselle
Mars. Ce qui me divertit parfaitement pendant le spectacle, et je ne
puis m'empcher de le noter ici, c'est un monsieur plac derrire moi
et portant des paulettes de lieutenant-gnral: homme de got, plus
que d'rudition, il n'avait jamais eu rvlation du _Misanthrope_, ce
qui ne l'empchait pas d'y prendre un plaisir extrme et de rire, plus
que personne de ce qui s'y trouve de plaisant. Mais il prouvait une
anxit, trop vive pour n'tre pas communique  ses voisins, de ce
qui allait arriver, des mauvais tours que cette friponne de Climne
jouait  ce pauvre Alceste; et il en parlait avec une navet de
colre parfaitement rjouissante.

Je crois, Dieu me pardonne, qu'il pensait que c'tait une pice
compose par monsieur Scribe pour l'occasion; toujours est-il qu'il en
tait galement amus et amusant.

Le Roi avait fait prparer pour cette reprsentation de magnifiques
costumes, dont il fit cadeau  la Comdie-Franaise.

On les avait apports le matin  Trianon. La Reine me raconta que le
Roi s'tant diverti  en revtir un, avec l'accompagnement oblig de
la grande perruque, il tait entr dans la chambre o elle se trouvait
avec ses filles. Sa ressemblance avec Louis XIV tait si frappante
qu'elles avaient pu croire que le portrait peint par Rigaud avait
quitt son cadre pour venir leur rendre visite.

Un ballet, arrang pour la circonstance, termina le spectacle. Nous
trouvmes en en sortant le chteau entier clair. Le Roi promena les
ambassadeurs, les trangers et tous ceux qui voulurent suivre
derechef, par les grands appartements jusqu' la galerie des
Batailles. Mais, quoiqu'il y et profusion de lumires, la salle de
spectacle tait si blouissante de clart que le reste paraissait
sombre en comparaison.

Cette dernire tourne acheve, chacun regagna ses voitures, fort
content de sa journe mais bien fatigu.




MORT DE MONSIEUR DE TALLEYRAND EN 1838


J'ai racont au long l'insulte faite au prince de Talleyrand par un
misrable, nomm Maubreuil, le 21 janvier 1827,  la sortie de
l'glise de Saint-Denis, la conduite qu'il tint dans cette conjoncture
et l'empressement qu'il mit  quitter Paris ds qu'il put s'en
loigner sans avoir l'air de fuir. Toutefois, il y revint dans le
courant de l'automne.

Ce fut alors que, jouant un soir au whist chez la princesse
Tyszkiewicz, il demanda au docteur Koreffe, qui se trouvait prsent,
de lui tter le pouls: il se croyait un peu de fivre; le docteur lui
en trouva une violente et l'engagea  se retirer.

Monsieur de Talleyrand n'en continua pas moins sa partie et ne rentra
chez lui qu' l'heure accoutume. Dans tout le cours de son existence,
sa vigueur physique lui a permis de dployer sa force morale.

Koreffe, quoiqu'il ne ft pas son mdecin, prit la prcaution assez
bizarre d'aller  l'htel de Talleyrand, de faire appeler le valet de
chambre du prince et de lui recommander la plus scrupuleuse
surveillance pendant cette nuit qu'il jugeait devoir tre trs
critique, en l'engageant  faire prvenir le mdecin ordinaire,
Bourdois.

Monsieur de Talleyrand rentra, fut comme de coutume fort longtemps 
se dshabiller, se coucha sans se plaindre. Le valet de chambre
commenait  douter de la science de Koreffe; mais, trs attach  son
matre, il prfra exagrer les prcautions.

Au lieu de sortir de la chambre, selon son usage, il s'tablit sur un
fauteuil derrire le lit. Deux heures aprs, il entendit une espce de
rle suffoqu; il s'lana auprs du prince, sonna toutes les
sonnettes. Bourdois, dj averti, arriva fort promptement et trouva
monsieur de Talleyrand agonisant.

Les secours les plus nergiques de la mdecine le rendirent  la vie.
Il est  peu prs sr qu'il la dut  la perspicacit de Koreffe et au
dvouement de son valet de chambre.

Quoi qu'il en soit, cet avertissement ne fut pas perdu, et c'est de
cette poque qu'on peut dater l'anxit qui saisit monsieur de
Talleyrand au sujet de ses funrailles et qui ne l'a plus quitt.

Il fit bon march de cette aventure, reut tout Paris ds le
surlendemain. Mais,  peine en tat de supporter le voyage, il partit.
Je tiens d'une personne qui le mit en voiture dans cette conjoncture,
qu'il lui dit: Venez me voir  la campagne, car je quitte Paris pour
n'y plus revenir.

Monsieur de Talleyrand avait trop de force d'me et de retenue de
parole pour exprimer par l un pressentiment; c'tait une volont
qu'il notifiait.

Il se rendit  Rochecotte, chez madame de Dino. Elle avait fait
rcemment l'acquisition de cette terre en Touraine. Des relations
personnelles lui en rendaient le sjour fort agrable et elle s'y
tait compltement tablie.

Je ne sais si le prince de Talleyrand y trouva, ou y fit arriver, un
cur avec lequel j'ai raison de croire qu'il s'entendit pour viter
les perscutions auxquelles il se craignait destin si ses derniers
soupirs s'exhalaient  Paris.

Les dispositions hostilement dvotes de la Cour y auraient trouv un
agent plein du zle le plus acerbe dans l'archevque, monsieur de
Qulen, et on n'aurait pargn aucune humiliation ni aucune amertume 
monsieur de Talleyrand qui, malgr toutes les vicissitudes de son
existence sociale, tenait  mourir en gentilhomme et en chrtien, si
ce n'est en prtre. La pense d'une abjuration ou d'un scandale public
lui tait presque galement odieuse, et il tait bien dcid  ne
point s'y exposer.

La vie de Rochecotte ne lui tait pourtant pas agrable. Les nouvelles
intimits de la duchesse de Dino l'avaient peupl d'une nue de jeunes
littrateurs libraux qui prludaient  l'importance que la jeunesse
s'est attribue depuis 1830 et n'avaient pas, pour monsieur de
Talleyrand, la dfrence que les convenances auraient exige de gens
ayant plus de savoir-vivre.

Il commena par en souffrir; mais, en reprenant plus de sant, il
recouvra de l'nergie et se dcida  user de ces jeunes talents qui
pensaient le dominer. L'ambition se rveillant en lui, il mit la main
sur Thiers, qu'il n'eut pas de peine  distinguer entre tous, et se
prit  l'exploiter.

Dans l'automne de 1829, le prince de Talleyrand, rassur sur les
craintes que lui avait causes sa sant, revint  Paris et y passa
tout l'hiver suivant, mais toujours au pied lev, n'annonant point le
projet d'un long sjour et prt  partir au premier symptme de
maladie.

Il fit promettre  madame de Dino de le faire mettre en route, si
lui-mme perdait la facult d'noncer une volont, dt-il mourir en
voiture.  cette poque, elle lui aurait certainement obi; elle
craignait trop l'archevque de Paris pour s'exposer  son zle.

Quelques annes avant, dans un moment de vacance de coeur, pousse par
l'ennui, le dsoeuvrement et peut-tre par un peu de rouerie, madame
de Dino s'tait amuse  tourner la tte de l'archevque; il en tait
devenu passionnment amoureux. On dit qu'une perfide amie de la
duchesse l'claira sur l'espiglerie dont il tait dupe et lui fournit
des preuves qu'il tait jou, avant qu'il et compltement succomb.

Il porta ses remords aux pieds des autels, car, au fond, il est bon
prtre, mais conserva un ressentiment trs mondain contre madame de
Dino. Ce fut alors qu'il commena  raconter la promesse, qu'il
prtendait avoir faite au cardinal de Prigord  son lit de mort, de
veiller au salut de l'me de monsieur de Talleyrand et d'tre 
l'afft pour la sauver, _malgr lui_, s'il tait ncessaire.

Le salon de madame de Dino devint  Paris, comme il l'avait t 
Rochecotte, le centre de l'opposition librale et mme, autant que les
temps le permettaient, antidynastique. Monsieur de Talleyrand fit les
frais de l'tablissement du _National_. Thiers en fut rdacteur, en
s'associant Mignet et Carrel. Tous les crivains qui s'taient dj
fait une rputation dans le _Globe_ fournirent des articles  la
nouvelle gazette qui devint promptement une puissance.

Peut-tre demandera-t-on quel rsultat monsieur de Talleyrand
prtendait atteindre en se servant de si dangereux instruments? Je
rpondrai hardiment: arriver au pouvoir.

Cela semblera un si singulier contraste  sa volont de retraite
mortuaire, si j'ose m'exprimer ainsi, qu'on sera tent de crier 
l'absurdit, mais pourtant rien n'est plus vrai, et, pour peu qu'on
ait vcu dans le monde quelques annes, chacun doit avoir vu l'exemple
de contradictions que le raisonnement repousse et que l'exprience
confirme.

Quoi qu'il en soit, monsieur de Talleyrand tait l'me de cette
jeunesse,  peu prs factieuse, qui, comme tous les rvolutionnaires,
ne voulait renverser que pour se frayer le chemin.

Lorsque les imprvoyables fautes du ministre Polignac amenrent les
vnements que la pitoyable conduite de la Cour rendirent
irrmdiables, monsieur de Talleyrand se trouva naturellement au
centre du mouvement. Toutefois, il conseilla  monsieur le duc
d'Orlans de ne prendre que le titre de commandant de Paris, en se
tenant le plus possible sur la rserve vis--vis des partis.

J'ai lieu de croire qu'il inclina pour Henri V et la rgence de
monsieur le duc d'Orlans; mais je puis affirmer qu'il chercha 
l'engager  conserver le titre de lieutenant gnral du royaume
jusqu' ce que le pouvoir ft plus entier dans ses mains et, tout au
moins, jusqu' ce que Charles X et quitt le territoire franais.

La rapidit des vnements ne permit de suivre aucun de ces avis.
Monsieur le duc d'Orlans, entran dans ces tourbillons qui se
bouleversaient l'un l'autre, sans un parti  lui dont il se pt servir
pour les arrter, ne pouvait se soutenir qu'en se laissant aller 
leurs mouvements oscillatoires. La couronne lui tomba sur la tte au
milieu de cette tourmente aussi imprvue qu'ingouvernable. Bientt
aprs, se dploya une licence de la presse dont nous voyons encore les
tristes fruits.

Madame de Dino recula devant elle, et pour son compte et pour celui
de monsieur de Talleyrand. Elle proclama la volont de ne point
l'affronter en restant  Paris.

Le dsir de rompre la liaison qui la retenait depuis quelques annes 
Rochecotte et dont elle tait fatigue lui fit souhaiter que monsieur
de Talleyrand quittt la France. Il aurait dsir Vienne; mais,
l'Angleterre ayant la premire reconnu le nouveau gouvernement, il
prit l'ambassade de Londres et s'y rendit accompagn de sa nice.

Cette nomination se fit malgr monsieur Mol, alors ministre des
affaires trangres, qui aurait prfr monsieur de Barante. Monsieur
de Talleyrand se montra bless et profita de la circonstance pour
tablir ses relations directement avec le Roi.

Les dpches insignifiantes arrivaient au ministre; mais les
vritables affaires se traitaient par une correspondance dont madame
Adlade et la princesse de Vaudmont devinrent les intermdiaires.

Les dgots qui en rsultrent pour monsieur Mol entrrent pour
beaucoup dans le parti qu'il prit de donner sa dmission. Son
successeur, le gnral Sbastiani, ne cessa de se plaindre de ces
communications clandestines sans obtenir aucun changement dans la
conduite de monsieur de Talleyrand; si bien que le trait de la
quadruple alliance fut ngoci et sign avant que le ministre en et
eu la moindre rvlation.

Le duc de Broglie n'tait pas d'humeur  tolrer des rapports si
insolites. Sans se plaindre du prince de Talleyrand, il lui expdia
des dpches aussi insignifiantes que celles qu'il en recevait et
attira toutes les affaires  Paris.

Monsieur de Talleyrand en fut averti, d'une faon un peu brutale, par
lord Palmerston qui repoussa ses ouvertures sur une affaire en lui
annonant qu'aprs avoir occup les deux cabinets depuis trois
semaines elle se concluait  l'heure mme  Paris.

Monsieur de Talleyrand sentit d'autant plus vivement le coup que lord
Palmerston avait eu le mauvais got de le faire attendre deux heures
dans son antichambre avant de lui donner audience.

Il rentra chez lui furieux, et se dcida  quitter Londres o il ne
voulait pas dchoir; mais il voua une cruelle inimiti au duc de
Broglie. Sans doute, celui-ci avait raison de trouver mauvais que
l'ambassadeur ne rendit aucun compte au ministre; mais peut-tre
aurait-il pu trouver des formes moins rudes vis--vis d'un personnage,
important par lui-mme, qui venait de rendre de grands services.

L'attitude prise par monsieur de Talleyrand  Londres avait tout de
suite plac le nouveau trne trs haut dans l'chelle diplomatique.
Tous les collgues de monsieur de Talleyrand en Angleterre le
connaissaient d'ancienne date et ils avaient envers lui des habitudes
de dfrences personnelles qu'il savait utiliser pour l'intrt de son
gouvernement.

Il tenait une trs grande maison dont la duchesse de Dino faisait
parfaitement les honneurs; ils avaient l'un et l'autre russi  se
mettre en tte de tout ce qui menait la mode; et, dans ce monde
exclusif, la duchesse de Dino s'tait retrempe dans les ides
aristocratiques que sa vie de Rochecotte pouvait avoir un peu
rouilles. Le got qu'elle y reprit lui donna le dsir de se
rapprocher de ce qu'on appelle la socit du faubourg Saint-Germain, 
Paris. Elle pensa qu'il fallait y arriver par la famille de monsieur
de Talleyrand; mais c'tait surtout l qu'elle tait le plus mal vue.

Ramener monsieur de Talleyrand  une fin de vie difiante lui parut
la meilleure voie pour se faire accueillir dans des intrieurs exalts
en ides religieuses plus encore que lgitimistes. Elle conut donc
cette pense ds l'Angleterre, mais sans grand succs.

La vie des affaires avait aid monsieur de Talleyrand  porter le faix
qu'il semblait prt  dposer quelques annes avant. Son corps et son
esprit s'taient rajeunis de compagnie, et, ayant fait un nouveau bail
avec le monde, il ne s'occupait plus gure de la faon dont il le
quitterait.

La mort du cur de Rochecotte, qui aurait t un si grand vnement
pour lui avant 1830, arriva pendant son sjour en Angleterre, sans
qu'il s'en proccupt, d'autant qu'alors il n'tait pas loign de la
pense d'achever sa vie  Londres.

Toutefois, madame de Dino s'occupait  tcher de lui insinuer quelques
ides de repentance, mais elle tait repousse avec perte. Elle a
racont au duc de Noailles qu'un jour de grande reprsentation, o ils
avaient assist _in fiochi_  la messe, elle lui dit en remontant en
voiture:

Cela doit vous faire un effet singulier d'entendre dire la messe.

--Non, pourquoi?

--Mais je ne sais, il me semble... (et elle commenait 
s'embarrasser) il me semble que vous ne devez pas vous y sentir tout 
fait comme un autre.

--Moi? si fait, tout  fait; et pourquoi pas?

--Mais enfin, vous avez fait des prtres.

--Pas beaucoup.

Aprs de pareilles rponses, il fallait battre en retraite; mais,
lorsque madame de Dino n'est pas entrane par les passions auxquelles
elle sacrifie tout, elle est aussi habile que persvrante; et elle se
promettait bien de revenir  la charge dans des moments plus
opportuns.

L'humeur que monsieur de Talleyrand avait rapporte de chez lord
Palmerston fut soigneusement entretenue par elle. Plusieurs
circonstances militaient  lui faire dsirer de quitter Londres. Je me
plais  citer d'abord la plus honorable.

Elle craignait que l'irritation que monsieur de Talleyrand
rencontrerait dornavant dans les affaires, jointe  l'affaiblissement
invitable des facults  son ge, ne le fit se fourvoyer et
s'amoindrir.

Le climat de l'Angleterre tait dclar pernicieux  une personne dont
la socit lui tait agrable et chre.

Elle s'tait jete dans des relations ultra-tories, et malgr ses
prvisions, le ministre whig restait au pouvoir, circonstance, pour
le dire en passant, qui expliquait la dsobligeance de lord
Palmerston.

Elle ne se trouvait pas assez riche pour fixer son avenir en
Angleterre, et il lui convenait d'utiliser les dernires annes de
monsieur de Talleyrand  se fonder en France une situation
indpendante, mais sur laquelle pt rejaillir une partie du lustre de
la grande existence europenne de monsieur de Talleyrand. Peut-tre
aussi, commenait-elle  s'ennuyer  Londres. Cependant, je ne le
crois pas. L'tat d'ambassadrice lui convient parfaitement. Avec
prodigieusement d'esprit, on pourrait aller jusqu' dire de _talent_,
si cette expression s'appliquait  une femme, madame de Dino
s'accommode merveilleusement de la vie de reprsentation.

Lorsque, aprs avoir mis beaucoup de diamants, elle s'est assise, une
ou deux heures, sur une premire banquette, dans un lieu brillant de
bougies, avec quelques altesses au mme rang, elle trouve sa soire
trs bien employe.

 la vrit, je crois qu'elle pousse le got des affaires jusqu'
l'intrigue dans le reste de la journe; mais ce qu'on appelle la
conversation, l'change des ides sans un but intress et direct, ne
l'amuse pas. Elle devrait pourtant y obtenir des succs; monsieur de
Talleyrand lui en donnait l'exemple.

Quoi qu'il en soit, le prince demanda un cong et, aprs un court
sjour  Paris, se rendit  Valenay, o il runit beaucoup de monde,
avec l'intention manifeste de montrer qu'il n'avait rien perdu de la
force et de l'agrment de son esprit.

La retraite du duc de Broglie et la nomination de l'amiral de Rigny au
ministre des affaires trangres inspira au prince de Talleyrand le
dsir d'tre envoy  Vienne. Il caressait l'ide de reprendre ce
trait de triple alliance de la France, l'Angleterre et l'Autriche,
prpar en 1815 et dont la rvlation lui avait cot les bonnes
grces de l'empereur Alexandre.

J'ai lu, crit de sa main: J'ai donn Londres au trne de Juillet; je
veux lui donner Vienne et j'y russirai, si on me laisse faire.

Madame de Dino, dont les relations en Allemagne ne pouvaient que lui
tre agrables, entra dans cette pense avec d'autant plus de zle
qu'elle et monsieur de Talleyrand rvaient  cette poque le mariage
de Pauline de Prigord avec le prince Esterhazy, et cette alliance lui
tenait au moins autant au coeur que celle de l'Autriche avec notre
cabinet.

Mais monsieur de Talleyrand tait un ambassadeur trop incommode pour
qu'aucun ministre voult le nommer. Monsieur de Rigny recula tout
doucement et il ne lui fallut pas gagner beaucoup de temps pour se
trouver remplac par le duc de Broglie.

Celui-ci acquit de nouveaux droits  l'inimiti de la duchesse de Dino
en refusant de faire avancer monsieur de Bacourt, avec une faveur
trop criante, et monsieur de Talleyrand envoya de Valenay une lettre,
dont il exigea l'impression au _Moniteur_, et qui sembla une sorte
d'abdication politique dont, comme d'autres potentats dmissionnaires,
il ne tarda gure  se repentir.

Le salon de la rue Saint-Florentin devint un foyer d'intrigues contre
le duc de Broglie. Monsieur de Talleyrand chercha  le discrditer
dans l'esprit du Roi, ce qui n'tait pas difficile, car il n'en tait
pas aim. Il envenima les torts de forme qu'il pouvait avoir vis--vis
des ambassadeurs trangers, enregistra leurs plaintes et les excita
les uns par les autres.

Pendant ce temps, madame de Dino et lui chapitraient Thiers et
cherchaient  lui persuader qu'avec sa haute supriorit il devait
primer tout le monde et occuper le rang de premier ministre. Je l'ai
dix fois entendu s'en rire dans les premiers temps, attribuant ces
discours  la haine qu'on portait  monsieur de Broglie; mais il ne
tarda pas  s'en laisser agrablement chatouiller les oreilles et le
coeur.

Pendant ce temps, madame de Dino et la princesse Liven (qui tait
entre dans cette intrigue pour tuer le temps et ne pas se laisser
rouiller la main) prnaient Thiers parmi le corps diplomatique et dans
les nombreuses correspondances que toutes deux entretenaient dans les
Cours trangres.

Elles obtinrent des rponses que monsieur de Talleyrand apportait au
Roi, en lui assurant que la confiance de l'Europe suivrait l'lvation
de monsieur Thiers, parce qu'elle ne verrait en lui qu'une griffe
appose aux ordres mans de la sagesse royale, et je crains qu'il ne
soit un peu trop accessible  ce genre de flatterie.

Monsieur de Talleyrand, de son ct, se berait de l'ide qu'il
serait seul  gouverner: Thiers lui paraissait si petit compagnon
qu'il devrait toujours reconnatre ne pouvoir se soutenir que par sa
protection, et il se tenait pour si sr de son crdit qu'il vit
s'vanouir, sans trop de regret, l'espoir qu'il avait un moment conu
d'tre nomm prsident du conseil sans portefeuille.

Monsieur de Broglie succomba  tant de manoeuvres hostiles. Monsieur
Thiers fut nomm  la joie du Roi, des cabinets trangers et surtout
de monsieur de Talleyrand. Celui-ci fut le premier  ressentir la
vanit de ses prvisions.  peine quelques semaines s'taient passes
que, bafou, djou, insult par monsieur Thiers, il fut forc par lui
 quitter la place.

Les cabinets virent la guerre, que tous voulaient viter, devenue
presque imminente par les actions du nouveau ministre, et les quelques
mois de son administration ont accumul les embarras personnels sur la
tte du Roi.

Ce changement de ministre a t le dernier acte de la vie publique du
prince de Talleyrand, et, certes, on ne pouvait faire des adieux plus
pernicieux  la politique du pays. Je ne prtends pas dire qu'il ait
cess de s'occuper d'affaires; mais ce n'a plus t que par des
intrigues qui n'ont point eu de rsultat.

Les personnes qui approchaient le prince de Talleyrand remarquaient
combien il s'affaiblissait. Chaque heure de reprsentation tait
suivie d'une sorte d'anantissement, et les accidents graves se
succdaient frquemment. Mais toute la force de sa volont tait
employe  les dissimuler.

 mesure que son tat s'aggravait, madame de Dino s'occupait de plus
en plus de l'ide de veiller sur ses derniers moments.

La mort de la princesse de Talleyrand avait fourni  l'archevque de
Paris une occasion de montrer sa malveillance. Il avait fait faire
amende honorable  la _personne connue sous ce nom_ (je cite ses
paroles textuelles) du scandale qu'elle avait donn en vivant avec un
prince de l'glise.

Mais, son zle haineux l'ayant mal conseill, il se trouva compromis
par le dpt qu'il avait accept d'une cassette contenant des valeurs.
Madame de Dino profita des discussions qu'amena cette circonstance
pour renouer des relations avec lui et, probablement, retrouva une
partie de son ancienne fascination, car il s'est, depuis lors, montr
plus traitable dans ses rapports avec la rue Saint-Florentin.

Toutefois, monsieur de Talleyrand aurait prfr n'avoir point 
recourir  ses bons procds, et je sais que l'archevque de Bourges
fut interrog sur la conduite qu'il tiendrait si le prince tombait
dangereusement malade dans son diocse.

Il rpondit qu'ainsi que tous les autres vques de France il serait
dans l'impossibilit d'autoriser  lui donner une absolution qui
permit de l'enterrer avec les prires de l'glise, l'archevque de
Paris, seul de tous les prlats gallicans, se trouvant charg par le
Pape de recevoir la dclaration de monsieur de Talleyrand et de
l'admettre ou de la refuser, selon que sa conscience et ses lumires
le lui inspireraient.

Monsieur de Talleyrand fut instruit de cette rponse pendant le
dernier sjour qu'il fit  Valenay en 1837. Il se rendit de l 
Rochecotte, o madame de Dino prolongea son sjour pour recevoir sa
soeur, la duchesse de Sagan.

Depuis qu'on avait d renoncer au mariage Esterhazy pour Pauline, le
prince de Chlais, chef de la maison de Prigord, tait devenu veuf de
mademoiselle de Beauvillers. Cette alliance, que monsieur de
Talleyrand avait toujours souhaite, tait devenue le voeu le plus
vif de madame de Dino, et cette circonstance augmentait encore le
dsir qu'elle avait d'obtenir de monsieur de Talleyrand une fin
chrtienne dont le mrite lui reviendrait.

Au mois de janvier 1838, elle fut trs malade  Rochecotte, et il y
eut un moment de danger. Elle profita de cette occasion pour reprocher
le lendemain  monsieur de Talleyrand de ne l'avoir pas avertie. Elle
tablit qu'ils s'taient rciproquement promis la vrit en pareille
conjoncture, s'expliqua sur les convenances  garder et finit par
regretter de n'avoir pas envoy chercher le cur.

Quoi! cet ivrogne? grommela monsieur de Talleyrand, et il n'ajouta
pas un mot.

Madame de Dino manda cet chec au duc de Noailles, son admirateur
passionn et son confident zl dans cette oeuvre pie.

Toutefois, monsieur de Talleyrand se prparait,  part lui,  viter
le scandale.

Pauline de Talleyrand avait fait sa premire communion, tait reste
pieuse comme un petit ange et entretenait souvent son oncle de son
confesseur l'abb Dupanloup.

Un jour o elle en parlait, bientt aprs leur arrive  Paris,
monsieur de Talleyrand dit: Madame de Dino, il faut prier l'abb
Dupanloup  dner. Madame de Dino s'empressa d'obir; l'abb vint. Le
hasard fit qu'il tomba sur un dner o la socit tait lgre et le
langage mondain.

Quelques jours aprs, il reut une nouvelle invitation, qu'il refusa.
En l'apprenant, monsieur de Talleyrand dit: Vous me l'aviez donn
pour un homme d'esprit. C'est donc un sot que cet abb... Cela ne
comprend donc pas!

Madame de Dino, profitant de cette lgre ouverture et, ne se sentant
pas le courage d'entamer cette question en paroles, crivit  monsieur
de Talleyrand une longue lettre, qu'on m'a dit tre un chef-d'oeuvre
de logique et de raisonnement, pour lui montrer la ncessit de se
rconcilier avec l'glise.

Monsieur de Talleyrand y rpondit en lui envoyant la minute d'une
dclaration qu'il l'autorisa  communiquer  l'abb Dupanloup et, par
lui,  l'archevque. Ceci se passait le 10 mars. Le mme jour,
monsieur de Talleyrand prononait  l'Acadmie l'loge de monsieur
Reinhard.

Il tait fort occup de cette journe de reprsentation, il la
regardait videmment comme son adieu au public. Selon son usage, il
avait fait faire son discours.

Monsieur de Talleyrand n'a jamais rien crit lui-mme, mais il se
faisait donner par plusieurs personnes, qu'il employait  cet effet,
divers projets qu'il ajustait entre eux, biffait, changeait jusqu' ce
qu'il leur et donn son cachet. Il travailla assez assidment 
arranger ce petit discours, et en fit des lectures  ses intimes.

On tait effray, dans son intrieur, de la fatigue que lui prparait
cette sance solennelle, et, aprs avoir employ tous les moyens de
l'en dissuader, on eut recours  Cruveilhier, son mdecin, qui alla
jusqu' lui dire qu'il ne rpondait pas des suites.

Et qui vous demande d'en rpondre? reprit monsieur de Talleyrand,
avec sa parole lente et flegmatique.

L'loge, quoique assez mdiocre, eut un trs grand et trs sincre
succs. La grce avec laquelle il fut prononc, le talent merveilleux
de monsieur de Talleyrand pour imposer, produisirent un enthousiasme
dont les auditeurs furent eux-mmes tonns lorsqu'ils lurent
l'oeuvre imprime.

Monsieur de Talleyrand en fut enivr. Lui-mme comparait sa joie 
celle qu'il avait ressentie du succs d'une thse en Sorbonne. Hlas,
c'tait la premire et la dernire palme! mais,  toutes les poques
de la vie, le coeur de l'homme est galement ouvert  la vanit.

 son retour  Paris, monsieur de Talleyrand avait t beaucoup dans
le monde; il avait dn chez le Roi, chez les ministres, chez les
ambassadeurs, partout o on l'avait convi. En sortant de table, chez
l'ambassadeur d'Angleterre, ses deux jambes flchirent et il tomba la
face contre terre; il fallut le relever  force de bras. Sa premire
parole, aprs quelques secondes d'tourdissement, fut: Que m'est-il
arriv?

On lui expliqua, ce qui n'tait pas vrai, que ses pieds s'taient
embarrasss dans un tapis. Il rentra dans le salon et s'y montra avec
l'esprit aussi libre et aussi dgag que de coutume, jusqu' l'heure
o il avait demand ses chevaux.

Alors, il appela son petit-neveu, le duc de Valenay, pour se faire
emmener par lui, gagna l'antichambre sans tmoigner aucune souffrance,
mais,  peine en voiture, se laissa aller aux gmissements les plus
douloureux. On eut beaucoup de peine  le rapporter dans son
appartement, et il passa quelques jours dans un tat cruel.

Cet accident avait mis un terme  ses sorties; mais il reprit
promptement l'habitude d'avoir du monde chez lui et de donner des
grands dners dont il faisait les honneurs avec cette grce dont la
tradition se perd tous les jours.

Ce n'est ni le luxe, ni la magnificence de l'entourage qui constate le
haut rang. C'est une certaine lgance dans les formes, des manires
calmes, aises, naturellement nobles, qui mettent chacun  sa place
en restant toujours  la sienne, et composent le savoir-vivre.
Monsieur de Talleyrand y excellait.

Monsieur de Barante ayant prononc  la Chambre des pairs l'loge de
mon pre, j'en envoyai un exemplaire  monsieur de Talleyrand. Il me
rpondit un billet, que je conserve, crit de sa main et plein de ce
bon got que je signalais tout  l'heure.

La dclaration remise  l'abb Dupanloup, dment examine par lui,
l'archevque et monsignor Garibaldi, avait provoqu quelques
difficults de leur part. Madame de Dino, profitant des relations
qu'elle avait renoues avec l'archevque, entama de longues
discussions avec lui et chercha fort raisonnablement  lui prouver
qu'il ne fallait exiger que ce qu'il tait possible d'obtenir. La
connaissance intime qu'elle avait du caractre de monsieur de
Talleyrand donnait du poids  ses discours.

Cette ngociation dura quelque temps. Enfin, la duchesse rapporta la
pice  son oncle, avec quelques lgers changements de rdaction,
auxquels il obtempra tout de suite, et la demande d'un article
supplmentaire qu'il refusa d'y insrer mais qu'il consentit  placer
dans une lettre qu'il voulait simultanment adresser au Pape.

Cet accommodement fut accept. Les deux documents, libells, copis,
restrent entre les mains de monsieur de Talleyrand, sans tre encore
signs.

Les choses en taient l. Vingt personnes avaient dn, le jeudi 10
mai,  l'htel de Talleyrand lorsque, le lendemain, le prince fut pris
 table d'un horrible frisson. On le fit coucher. Son mdecin,
Cruveilhier, qui en tait dj inquiet depuis quelque temps, le trouva
srieusement mal.

Ds le lendemain, une norme tumeur se dclara  la cuisse; il crut
ncessaire de l'ouvrir et dit au malade que, n'ayant pas depuis
quelque temps l'habitude d'employer le bistouri, il souhaitait appeler
Marjolin. Je comprends; vous aimez mieux tre deux. Et, depuis ce
moment, la conviction de son danger ne le quitta plus, sans russir 
l'mouvoir.

Monsieur de Montrond, envoy par lui le dimanche chez le Roi, lui
rapporta qu'il l'avait annonc comme bien souffrant: Bien souffrant!
c'est bien mal qu'il fallait dire. Et puis, aprs de telles paroles,
il se reprenait  causer de tout avec une libert d'esprit qui
frappait d'autant plus que son attitude de corps tait plus
douloureuse.

Un affreux touffement, qui allait jusqu' la suffocation, ne lui
permettait pas de rester couch et la plaie de la tumeur de pouvoir
tre assis. Il tait pench de ct sur son lit, les jambes pendantes,
soutenu par deux valets de chambre qui se relayaient, la tte
affaisse sur la poitrine; et c'tait de cet tat qu'il se relevait
pour tmoigner reconnaissance  ses nombreux visiteurs, profiter de
leur conversation et y chercher quelque distraction aux maux qu'il
endurait avec une patience, fille du courage.

Je vis le Chancelier bien affect de ce triste spectacle. Il se
rappelait monsieur de Talleyrand, triomphant de son succs, dployant
sa haute capacit, tenant en 1814, dans cette mme chambre, les
conseils o il tait dcid du sort de l'Europe, et le contraste ne
prtait que trop aux rflexions mlancoliques que notre pauvre nature
humaine ne cesse de fournir aux esprits observateurs.

Cependant, le danger croissait d'heure en heure. Les salons de l'htel
de Talleyrand taient remplis de personnages de tous les rangs et de
toutes les opinions; la famille ne dsemparait pas.

Madame de Dino, tiraille entre les gens qui lui reprochaient de ne
point insister auprs de monsieur de Talleyrand pour obtenir une
abjuration des scandales de sa vie et ceux qui l'accusaient de
vouloir, par intrt personnel, troubler les derniers moments du
malade, se trouvait dans une pnible situation.

Elle se dcida enfin, le mardi soir,  faire un appel aux intentions
connues de monsieur de Talleyrand pour l'engager  signer les
dclarations rdiges par avance.

Il reut fort mal cette ouverture, en lui disant qu'il signerait quand
il en serait temps. Les mdecins ne dissimulaient pas le danger
imminent. Madame de Dino crut tous les soins dont elle s'occupait
depuis si longtemps perdus et s'en dsola de bonne foi. Le zle
sincre et pieux de la jeune Pauline eut plus de succs. C'tait
l'enfant de prdilection de la vieillesse du prince; elle le soignait
avec tendresse et dvouement. Elle lui parla de cette signature si
ardemment dsire par son coeur innocent qui n'en apprciait pas
l'importance temporelle.

Monsieur de Talleyrand lui dit qu'il s'en occupait srieusement. En
effet, le mercredi, aprs la visite des mdecins, il annona qu'il les
signerait le lendemain,  quatre heures du matin. Puis il continua 
voir du monde, mais moins que les jours prcdents.

Madame Adlade m'a racont qu'elle y avait pass une partie de la
soire. Aprs quelques expressions de reconnaissance sur sa bont, il
tait tomb dans des sujets de conversation ordinaire, sans y mettre
aucune espce d'affectation, pas mme celle d'une gaiet insolite.

Sans la position douloureuse  voir que j'ai dj dcrite, on aurait
pu le croire dans son tat accoutum. Mais les gens de l'art ne
permettaient aucune illusion et donnaient de grandes alarmes pour la
nuit.

Pauline tait venue  neuf heures rclamer sa promesse de signer: Je
signerai  quatre heures demain matin, avait-il rpondu avec
impatience; va te reposer jusque-l.

 onze heures cependant, elle reparut dans sa chambre. Est-ce qu'il
est quatre heures? demanda-t-il. On lui dit qu'il n'en tait que
onze.

Va-t'en, Pauline, sois tranquille; je n'ai jamais rien su faire vite
et pourtant je suis toujours arriv  temps.

En effet, quatre heures sonnant, il fit appeler madame de Dino. Elle
avait pris la prcaution de runir messieurs Mol, de Sainte-Aulaire
et de Barante pour certifier de sa volont, dans le cas o il serait
hors d'tat d'crire; mais ces messieurs ne furent pas appels, et il
signa d'une main ferme: CHARLES MAURICE, PRINCE DE TALLEYRAND, en
prsence de l'abb Dupanloup, de ses gens et de son mdecin
Cruveilhier dont je tiens ces dtails.

Avant de signer, il avait demand lecture de la pice. Il n'y trouva
pas certaines expressions qu'il se souvenait d'avoir crites; on lui
rappela qu'elles taient dans la lettre au Pape. C'est vrai, il faut
aussi que je la signe.

Puis, il voulut que la dclaration portt la date de la minute, toute
de sa main, remise  l'abb Dupanloup; celui-ci ne se la rappelait pas
exactement.

C'est bien facile  retrouver, reprit le prince, prenez, sur le
second rayon de la bibliothque, des exemplaires de mon loge de
monsieur de Reinhard; il a t prononc le mme jour.

Ceci prouvait videmment que cette reprsentation acadmique, trs en
dehors des habitudes de monsieur de Talleyrand, avait eu pour but de
manifester qu'il n'y avait aucun affaiblissement moral dans ses
facults au moment o il avait trac la dclaration et qu'elle tait
l'oeuvre de sa propre volont. Monsieur de Talleyrand a pos devant le
public jusqu' son dernier soupir.

La petite Marie de Talleyrand, fille du baron, devait faire sa
premire communion le jour mme de cette signature. Le malade y pensa
et demanda qu'elle lui ft amene. Elle se mit  genoux devant lui en
sanglotant. Je vous bnis, ma petite, lui dit-il en posant ses mains
sur sa tte, et vous souhaite toute sorte de prosprit... J'y
participerai... si cela est donn...

Qui oserait affirmer qu' ce moment suprme le sceptique ne ft pas un
instant le croyant? Puis, il demanda  son valet de chambre une montre
et une chane qu'il avait fait prparer pour donner  Marie en cette
occasion.

L'abb Dupanloup lui ayant dit, assez sottement, que l'archevque
donnerait sa vie pour allger ses souffrances, monsieur de Talleyrand
rpondit, avec ce ton persifleur qu'il savait si bien prendre: Il a
mieux  faire de sa vie.

Vers huit heures, on lui annona la visite du Roi. Il s'occupa
aussitt de faire arranger sa chambre suivant les usages commands par
l'tiquette et que lui seul savait, donna des instructions minutieuses
 ses gens,  son neveu,  madame de Dino, sur la manire dont le Roi
devait tre reu, men chez lui et reconduit.

Je ne sais si ces soins l'puisrent, mais madame Adlade, qui
accompagna son frre, m'a dit qu'elle fut frappe de l'horrible
changement survenu pendant la nuit. Il paraissait suffoqu et accabl,
et put  peine articuler quelques paroles en rponse au Roi.

Cependant, au moment o celui-ci se retirait, aprs une courte
visite, monsieur de Talleyrand fit un effort sur lui-mme, se redressa
et pronona d'une voix forte: C'est un beau jour pour cette maison
que celui o le Roi y est entr. Puis il retomba et madame Adlade,
qui prolongea sa visite, n'entendit plus sa voix qu'au moment de son
dpart. Il lui serra la main et dit d'un ton bas et touff: Je vous
aime bien.

Monsignor Garibaldi s'tait rendu de grand matin chez l'archevque;
l'un et l'autre attendaient avec impatience l'arrive de l'abb
Dupanloup. Il leur apporta le dtail de ce qui s'tait pass, et
obtint l'autorisation de faire rentrer monsieur de Talleyrand dans le
sein de l'glise.

Apparemment que les formes entranrent quelques lenteurs, car il ne
fut de retour qu' onze heures. Monsieur de Talleyrand ne parlait
plus. L'abb lui donna l'absolution, puis l'extrme-onction.
L'archevque vint  l'htel de Talleyrand, mais il ne vit pas le
moribond.

Vers midi, la tte s'engagea, et il expira  quatre heures du soir, le
17 mai 1838.

Malgr sa figure blafarde, sa tournure disgracieuse,  travers les
vicissitudes d'une vie orageuse qui l'a pouss dans des voies o il
n'a ni rencontr ni mrit l'estime, monsieur de Talleyrand s'est
toujours montr grand seigneur.

Il l'a t vis--vis de la Rvolution et du Directoire; de l'Empire et
de la Restauration, de la cohue du salon de monsieur de Lafayette et
de l'aristocratie anglaise. Il l'a t vis--vis de la mort.

Les querelles de famille, suscites par le testament de monsieur de
Talleyrand, et o madame de Dino joua le beau rle, ne font pas partie
de mon sujet. Ce qui y rentre tout  fait, ce sont les dpches
arrives de Rome peu de jours aprs l'enterrement.

Le Pape refusait la dclaration, telle qu'elle tait rdige, et
exigeait des rtractations beaucoup plus compltes que monsieur de
Talleyrand ne les aurait probablement consenties. Le retard du
courrier vita du scandale et fut heureux.

La Cour de Rome tana l'archevque et monsignor Garibaldi de leur
indulgence. Notre charg d'affaires, monsieur de Lordes, fut employ
pour apaiser son humeur. Elle bouda un peu, mais elle est sage; les
faits taient accomplis; elle se dtermina  accepter la dclaration
comme bonne et suffisante, mais se garda de la publier.

Je n'ai point lu cette dclaration; toutefois elle m'a t raconte
par plusieurs personnes auxquelles elle avait t communique. Je
crois tre sre qu'elle est conue en termes vagues et gnraux.

Monsieur de Talleyrand tmoigne du regret de s'tre laiss entraner
aux erreurs du sicle o il a vcu, ainsi que de la volont de mourir
dans le sein de l'glise catholique, apostolique et romaine o il est
n. Du reste, d'abjuration, de prtrise, d'piscopat, de mariage, de
scandales privs, pas un mot, mme par allusion.

Dans la lettre au Pape, il _s'accuse_ et _se repent_ d'avoir un
instant mconnu l'autorit lgitime et salutaire du Saint-Sige, ce
qui s'applique  la constitution civile du clerg admise et jure par
lui en 1791. C'est le seul de ses mfaits qui soit consciencieusement
indiqu.

Les obsques du prince de Talleyrand se passrent avec calme et
dcence. On avait annonc du tumulte; il n'y en eut aucun; mais la
foule tait grande pour voir passer le cortge.

Lorsque monsieur de Talleyrand tomba malade, le 11 mai, il se
prparait  partir le 15 pour Valenay. Ce voyage avait pour but la
rception du corps de son frre, le duc de Talleyrand, plus connu sous
le nom d'Archambaud de Prigord, qui le prcda de quelques semaines
dans le tombeau et, quoique son cadet, l'avait fort devanc dans la
vieillesse.

Il tait en enfance depuis plusieurs annes. Monsieur de Talleyrand se
proccupait fort d'tre prsent  cette crmonie pour laquelle il
avait donn des ordres minutieux. Les corps des deux frres voyagrent
ensemble et les funrailles,  Valenay, leur furent communes.

On ne peut s'empcher d'tre frapp de ces sortes d'incidents qui
rvlent, une fois de plus, combien les calculs humains sont
frquemment djous par la Providence.




MORT DE SON ALTESSE ROYALE LA PRINCESSE MARIE D'ORLANS DUCHESSE DE
WURTEMBERG 1839


Lorsque, si rcemment encore, je me complaisais au rcit de son
enfance, la princesse Marie tait alors dans tout l'clat de sa
brillante jeunesse, et je ne m'attendais gure qu'il me serait donn
de parler de ses derniers moments. Mais la vie et la mort de cette
jeune femme sont tellement rares, dans le rang o elle est ne, qu'on
ne peut se dfendre de leur accorder une _attention_ toute
particulire. Je me suis dfendu de me servir du mot _admiration_, qui
se prsentait sous ma plume, parce que je le rserve pour les
personnes qui, avec les mmes qualits et les mmes vertus, les
soumettent  la hirarchie de la socit et acceptent le sort que Dieu
leur a fait, sans user leur vie dans de striles combats contre la
destine.

Telle a t l'existence de la princesse Marie, et,  vingt-cinq ans,
elle a succomb dans cette lutte. Je ne prtends pas lui en faire un
loge, au contraire.

Ce n'est point parce qu'elle tait _trop_ doue, c'est parce qu'il lui
manquait quelque chose qu'elle a trouv si amer le sort le plus doux.
Cette concession une fois faite  la froide raison, on peut se livrer
 tout ce que ses brillantes qualits ont d'attrayant pour l'esprit
et le coeur.

Les enfants de monsieur le duc d'Orlans se sont trouvs classs entre
eux par leurs annes. Monsieur le duc de Chartres, les princesses
Louise et Marie, et monsieur le duc de Nemours taient assez
rapprochs d'ge pour vivre constamment ensemble, suivre les mmes
tudes et avoir les mmes instituteurs.

La princesse Marie tait l'me, le mouvement et le tyran chri de ce
quatuor qu'elle dominait, sans que ni lui, ni elle s'en doutassent.
Plus souvent punie, mais aussi plus souvent admire, elle faisait le
dsespoir et la gloire de ses matres dont, en fin de compte, elle
restait la favorite, et, malgr la perfection de la princesse Louise 
laquelle on ne trouvait jamais un reproche  faire, les mutineries de
Marie avaient tant de grce, elle les rparait avec tant de coeur
qu'elle n'en tait que plus aime.

Comme toutes les personnes sur lesquelles le gnie a secou son
flambeau, elle tait sujette  des accs de non-valeur, qu'on
qualifiait de paresse, et qui dsespraient la mre et la gouvernante;
mais, bientt, elle reprenait un nouvel lan et dpassait rapidement
ceux qu'elle avait laiss la devancer!

Il est assez remarquable combien des esprits, mme extrmement
distingus, sont sujets, dans la premire jeunesse,  ces accs de
nullit morale o tout en eux semble s'engourdir. Je crois que cela
tient  un tat morbide de l'imagination dont l'ducation ne saurait
trop srieusement s'occuper.

C'est un certain mcontentement de toute chose terrestre, du monde tel
qu'il existe, de la socit telle qu'elle est faite, des connaissances
qu'on trouve trop bornes, des affections qui ne suffisent plus, enfin
une aspiration de l'illimit, un apptit du fruit de l'arbre du bien
et du mal qu'on a appel rcemment du nom d'_esprit artiste_, faute
de le savoir mieux qualifier, et qui devrait tre arraisonn ds sa
premire apparition.

La princesse Marie en tait gravement atteinte: personne ne le
reconnut; il grandit avec elle, et elle y a succomb.

Le got de monsieur le duc d'Orlans pour faire de la popularit tait
sensible dans l'ducation donne  ses enfants. Non seulement ses fils
taient envoys au collge, mais les instituteurs taient choisis de
faon  ce que tout ce qui entourait les jeunes princes parlt le
jargon libral du sicle; et, au lieu de les entretenir des devoirs
que leur imposait leur haut rang, on cherchait  l'abaisser  leurs
yeux, comme une chimre use que tous les hommes distingus
repoussaient.

Bientt, la princesse Marie n'y vit plus que des entraves  tous les
voeux de son coeur,  toutes les supriorits de son esprit, et,
longtemps avant qu'on s'en doutt, elle se sentait profondment
malheureuse d'tre ne princesse et d'tre astreinte  ce qu'elle a
appel une vie de dceptions, comme si toutes les situations sociales
n'exigeaient pas le sacrifice de quelques gots!

Elle avait devin par instinct le mcontentement mutuel existant entre
les Tuileries et le Palais-Royal, et, tandis que la princesse Louise
se livrait de bonne foi aux caresses sincres de madame la Dauphine,
la princesse Marie se raidissait contre une affection qu'elle aurait
trouv une sorte de lchet  rechercher. Aussi les deux jeunes
princesses ressentirent-elles trs diversement la rvolution de
Juillet.

La princesse Louise l'accueillit en partageant les larmes de sa mre
et en s'occupant des absents et des victimes. La princesse Marie y
trouva pture  son imagination, et s'exalta un moment. Mais, bientt,
elle se dgota du spectacle qu'elle avait sous les yeux. Son esprit
indpendant se refusa  courtiser la multitude, tout autant que la
Cour rcemment exile, et elle se confina de nouveau dans le for
intrieur de son monde idal.

Pendant les dernires annes de la Restauration, monsieur le duc
d'Orlans faisait un cours d'histoire moderne  l'usage de ses
enfants. Il le leur professait tous les samedis.

Cette runion de famille employait la plus grande partie de la
matine. Elle fournissait au travail de la semaine suivante, aussi
bien qu' l'examen des analyses de la sance prcdente. J'ai entendu
dire que les cahiers de la princesse Louise avaient la prfrence,
mais que les rponses de la princesse Marie aux questions de son pre
l'emportaient par leur sagacit.

La supriorit de monsieur le duc de Chartres n'tait ni contestable
ni conteste par ses soeurs, et ces matines charmaient galement les
lves et le paternel professeur. Ils ne s'attendaient gure alors 
la terrible leon d'histoire pratique qu'ils taient tous destins 
recevoir. Les gots d'tudes srieuses de madame la princesse Louise
ne reurent qu'un court chec  la rvolution de Juillet. La Reine,
avec son esprit suprieur, dsira loigner de ses filles la
disposition fbrile du moment. Elle les renvoya  leurs occupations
accoutumes et  leur existence pacifique, toutes les fois que les
circonstances ne les en tiraient pas trop violemment.

Nanmoins, il tait difficile que des jeunes filles intelligentes, de
dix-sept et dix-huit ans, ne s'identifiassent pas, plus qu'on ne
l'aurait dsir peut-tre, aux tourments et aux anxits de parents
qu'elles adoraient.

Cependant, la haute et sage pit de la princesse Louise, toute
semblable  celle de la Reine, l'aidait  temprer ces agitations.
Elle avait repris des professeurs qu'elle tonnait de sa profonde et
modeste rudition.

Ce mme t de 1831, la princesse Marie, renonant au mtier
d'colire, quitta la route trace par ses matres de dessin et se
jeta dans une srie de compositions qui excita leur admiration.
L'_Ivanho_ de Walter Scott, premier roman dont on lui permit la
lecture, servit d'tincelle  son jeune talent.

J'ai vu les croquis qu'il lui inspira; ils taient surtout
remarquables par l'intelligence des sujets. Ils la conduisirent  des
tudes de costumes et de moeurs du moyen ge; et, bientt, abandonnant
la fiction pour l'histoire, elle choisit, pour l'hrone de nombreux
dessins, cette mme Jeanne d'Arc qu'elle a depuis reproduite dans des
sculptures que les artistes les plus distingus ne renieraient pas.

Il est assez singulier que tous les enfants du Roi aient les plus
grandes dispositions pour le dessin, la peinture, la sculpture
(monsieur le prince de Joinville modlerait aussi bien que sa soeur
Marie, s'il avait le temps de s'en occuper) et que tous soient non
seulement insensibles  la musique mais qu'elle leur produise mme une
sensation dsagrable. Ordinairement, le got pour les arts les fait
tous accueillir favorablement dans une organisation qui leur devient
commune.

Le mariage de la princesse Louise se ngociait, surtout vis--vis
d'elle-mme, qui s'en souciait trs peu. Uniquement dvoue  sa
famille, la pense de s'en sparer, dans ces temps de troubles, lui
tait cruelle, et le mari qu'on lui offrait et auquel elle s'est
tendrement attache depuis ne l'emportait pas alors dans son jeune
coeur sur les affections dont il l'loignait.

Dire qu'elle a t _force_ serait absurde, pour qui connat
l'intrieur de ces princes si tendrement unis; mais, il est bien sr
que tout ce qui l'entourait s'est relay pendant trois mois pour
obtenir son consentement  force de raisonnements et de caresses. La
princesse Marie ne s'y pargnait pas.

Le Roi seul demandait qu'on lui laisst son libre arbitre, et, la
veille encore du mariage,  Compigne, la trouvant tout en larmes, il
lui dit qu'il tait encore temps de rompre et qu'il se chargeait de la
responsabilit si elle prouvait de la rpugnance pour le roi des
Belges.

Elle rpondit que son seul chagrin tait de s'loigner, et que tout
poux lui serait galement importun. La Reine la gronda, la persuada,
la consola et le mariage s'accomplit.

L'attitude de la princesse Marie,  ce voyage de Compigne, tonna
bien des gens. Son air compltement dgag, au moment de sa premire
sparation d'une soeur si anglique qu'elle n'avait jamais quitte
d'une heure depuis sa naissance, parut d'une rare insensibilit.

Une jeune personne, mademoiselle de Roure, amie d'enfance des
princesses, en tait plus scandalise que personne. Elle essuyait les
larmes de la princesse Louise et en rpandait avec elle, pendant que
la princesse Marie les plaisantait, batifolait et riait autour
d'elles.

Elle soutint ce personnage jusqu'au moment o la voiture, qui emmenait
sa soeur, fut sortie de la cour; puis elle courut s'enfermer chez
elle. Denise de Roure y pntra quelques heures aprs et la trouva
dans un dluge de larmes et, dsespre, elle se jeta dans ses bras en
lui disant que son bonheur tait fini, sa vie dcolore. Elle lui fit
le tableau anim de tout ce que Louise tait pour elle et de tout ce
qu'elle perdait.

Denise l'coutait avec surprise, et ne put s'empcher de lui demander
pourquoi, sentant si profondment cette sparation, elle s'tait donn
l'air d'une indiffrence qui avait tonn tout le monde et,  coup
sr, bless sa soeur.

Je savais, rpondit-elle, que jamais Louise ne consentirait  se
marier si elle pouvait deviner la centime partie du chagrin que
j'prouve. J'avais promis  maman de ne pas l'en dissuader; car je
pense, comme elle, que le mariage est non seulement dans les
convenances, mais dans le devoir des femmes, et qu'on manque  Dieu en
cherchant  s'y soustraire.

La princesse Marie a t fidle  ce systme, car, non seulement elle
n'a form objection  aucun des mariages dont on a eu l'ide pour
elle, mais elle les a tous successivement fort dsirs.

Son coeur malade demanda alors du secours  son imagination. Elle se
lia plus troitement avec mademoiselle Antonine de Celles, et toutes
deux, se jetrent dans une dvotion extatique qui marchait droit 
l'illuminisme. Sa gouvernante, madame Mallet, s'en alarma et avertit
la Reine dont la sage pit n'admettait pas ces aberrations. Elle
retint la princesse Marie auprs d'elle plus constamment et profita du
mariage de mademoiselle de Celles avec monsieur de Caumont pour
l'loigner de l'intimit de sa fille.

Je crois que madame Mallet commenait  s'inquiter de l'avenir de la
jeune princesse; elle l'aimait d'une extrme passion. Avec un grand
fonds d'instruction, madame Mallet avait peu d'esprit. Le coeur et le
dvouement lui en tenaient lieu, et ses deux augustes lves ne
pouvaient tomber en meilleures mains pour en faire des personnes
galement vertueuses et distingues.

Mais il aurait fallu une vritable supriorit pour tre en tat de
dfendre la princesse Marie d'elle-mme; et madame Mallet, encore
affaiblie par un tat maladif, n'tait pas capable de cette tche. Ds
longtemps, elle tait sous la domination absolue de son lve, qu'elle
adorait, et plus propre  se laisser sduire par elle et  entrer
dans les faiblesses de son me qu' l'aider  les corriger.

Cependant, elle assista utilement la Reine dans l'entreprise de mieux
rgler les sentiments religieux de la princesse. Le mysticisme
disparut peu  peu, et, quoique sa pit conservt quelque chose de
plus exalt que celle de sa mre et de ses soeurs, cependant elle
avait perdu le caractre d'illuminisme auquel elle tait prs
d'atteindre.

Prive de l'expansion que ses sentiments trouvaient auprs de sa soeur
Louise, ils reflurent sur elle-mme, et c'est ds cette poque que je
commencerai  placer les ravages que le moral a faits chez elle, aux
dpens de la vie, non pas dans un progrs constant, mais par des
crises de souffrances intrieures qui ne trouvaient plus o
s'pancher.

Elle rvait un sentiment exclusif et se plaignait de n'en point
inspirer. Lorsqu'on lui reprsentait tous ces liens de famille dont
elle tait entoure, elle rpondait que ses parents l'aimaient pour
son huitime d'enfant, que ses frres et soeurs avaient sept frres et
soeurs sur qui rpandre leur amour. Louise, seule, ajoutait-elle,
s'identifiait  moi et maintenant elle a un mari et des enfants qui,
bien naturellement, absorbent ses affections.

La mort de madame Mallet mit le comble  l'amertume de ses penses.
Elle expira entre les bras de la jeune princesse qui l'avait soigne
comme une fille, comme une garde, comme une sainte, ne la quittant ni
jour, ni nuit, lui rendant tous les soins matriels et l'exhortant
comme un pasteur des mes.

Aprs avoir elle-mme rabaiss pour toujours les paupires de sa
vieille amie, elle se jeta dans les bras d'Olivia de Chabot qui
l'avait assiste dans ses pieuses assiduits et partageait sa
profonde affliction.

 prsent, dit-elle, il n'y a plus personne sur la terre qui m'aime
mieux que tout le monde.

Olivia protesta de cette vive amiti de jeunesse qui l'unissait  la
princesse.

Oh, ma chre Olivia, vous avez votre famille, et puis vous vous
marierez, et vous devez prfrer votre mari  toute chose!

Cette ide d'union conjugale poursuivait toujours la princesse Marie
comme le seul type du vrai bonheur.

L'intrieur de sa famille,  la vrit, devait l'entretenir dans cette
pense, et la Reine s'tait toujours attache  l'inculquer  ses
filles dont elle dsirait passionnment le mariage.

Aussi, y avait-il toujours quelqu'un en perspective; mais tous
manquaient, les uns aprs les autres, et la princesse Marie retrouvait
encore l ces entraves de son tat de princesse qui lui paraissaient
sans aucune compensation parce que tous les nombreux avantages, qui en
rsultaient pour l'agrment de sa vie, lui taient trop familiers pour
qu'elle penst  les remarquer.

Cependant, jamais il n'y eut d'tiquette moins gnante, et la Reine
s'appliquait  donner  la princesse la libert compatible avec un
ordre de socit o la presse, dans sa licence, s'attaque  tout ce
qui devrait inspirer le respect, ds qu'on peut l'apercevoir du
dehors.

La princesse Marie avait pourtant russi  s'attirer une certaine
popularit, et ce n'tait certes pas en la cultivant. Je me rappelle
qu'un jour, o j'avais dn aux Tuileries, elle tait debout devant le
feu, appuye sur un grand cran, plac en avant d'elle, et sur le bout
duquel je m'appuyais aussi.

Le salon tait plein de dputs, dont les uns avaient dn au chteau
et les autres arrivaient en _visite_ (car cela s'appelle des _visites_
 prsent; il y a huit ans, j'aurais crit _taient venus faire leur
cour_, soit remarqu par parenthse). La Reine allait des uns aux
autres, distribuant ses gracieuses politesses.

La princesse Marie me dit: J'examine depuis un quart d'heure si
celui-l chappera  maman; et elle me dsigna un petit homme  la
mise aussi chtive que plbienne, rfugi entre une console et un
fauteuil.

Au mme instant, nous vmes la Reine se diriger vers lui. La princesse
me regarda en souriant: J'aurais t bien tonne si maman ne l'avait
pas dnich.

Quoique je n'eusse aucune liaison particulire avec la princesse
Marie, l'habitude de la voir ds sa plus tendre enfance et peut-tre
aussi mon caractre me donnaient mon franc parler avec elle, et je lui
rpondis: Si Madame assistait un peu plus la Reine, sa tche serait
moins difficile.

--Moi! j'en serais bien fche; je n'y entends rien.

--Tant pis, Madame, car c'est votre mtier. Chacun a le sien dans le
monde, et si vous saviez combien un mot obligeant, une mine gracieuse
des personnes de votre rang donnent de popularit et attirent de
partisans!

Elle me mit la main sur le bras et, m'arrtant tout court, moiti
riant, moiti srieusement:

Ah! ma chre madame de Boigne, voil deux mots qui gtent toute votre
morale: la popularit!... des partisans!... Mais c'est une lchet de
s'humilier devant des gens dont on ne se soucie pas, que parfois on
mprise, pour obtenir leur suffrage. Cela n'est plus de notre temps,
et, d'ailleurs, croyez-moi, cela ne sert  rien.

Je niai cette assertion. La conversation se prolongea encore quelque
temps. Je lui citai de nouveau l'exemple de sa mre. Elle convint de
la vnration et de l'amour qu'elle inspirait; Mais aussi, c'est que
maman est la perfection: qui oserait se flatter de la reprsenter?

J'avais trop de respect pour la vrit pour lui rpondre: _Vous,
Madame_; mais je lui dis qu'on pouvait, au moins, chercher  l'imiter.
Elle reprit en riant qu'elle ne commencerait toujours pas en allant
parler,  tous ces messieurs noirs, et, de l, me dduisit, avec
beaucoup de grce et plus d'esprit que de raison, que, dans le sicle
o nous vivions, les princes n'taient plus entours d'assez
d'illusions pour tre tenus  faire des frais de politesse, que chacun
tait jug pour sa valeur intrinsque, et: au bout du compte,
dit-elle en finissant, ce n'est pas parce qu'elle a t chercher ce
petit homme, derrire son fauteuil, que la Reine est chrie et
respecte, c'est parce qu'elle est une excellente mre, une excellente
pouse, une femme qui fait plus qu'accomplir tous les devoirs que le
Ciel lui a commis.

On voit que, toujours, chez la princesse Marie, l'ide des joies et
des devoirs du mnage surnageait dans sa pense. Je n'oserais pas
affirmer que peut-tre, au milieu de tout son libralisme profess et
certainement  son insu, son vieux sang Bourbon ne remontt vers sa
source et, se refoulant dans ses veines, ne lui inspirt un peu de
rpugnance pour les gens avec lesquels la rvolution de Juillet la
forait  frayer et n'augmentt son ddain pour la popularit.

Quoi qu'il en soit, elle se tenait fort loigne de toute politesse
banale, et les rceptions de Cour lui paraissaient de rudes corves.
Les bals mme lui taient devenus dsagrables ds que les invitations
s'tendaient au del d'une stricte intimit.

La pauvre Reine dit  prsent: Marie tait trop, parfaite pour ce
monde; nous ne la comprenions pas; elle planait trop au-dessus de
nous. Mais alors, elle, aurait mieux aim qu'elle ft plus terre 
terre dans le salon, et je l'ai souvent vue souffrir de ses rticences
peu obligeantes.

Ce qui m'a fait natre l'ide des instincts princiers que la princesse
Marie possdait sans s'en douter, c'est qu'elle n'tait jamais si
heureuse que pendant les visites prolonges qu'elle faisait  la reine
des Belges que les habitudes allemandes de son mari ont entoure de la
plus troite et minutieuse tiquette.

Madame Adlade m'a souvent dit qu'elle en prissait d'ennui au bout
de quatre jours; et sa nice, bien plus jeune, plus active, plus
sujette au dgot de toutes choses, y prolongeait son sjour pendant
des semaines avec une vive satisfaction et nous revenait sensiblement
moins attriste qu'elle n'tait partie.  la vrit, cela se peut
expliquer par la tendre affection qui liait les deux soeurs.

Si je n'ai point du tout parl de la princesse Clmentine jusqu'
prsent, c'est que, tant qu'a dur son ducation, c'est--dire
jusqu'en 1836, sa gouvernante madame Angelet, femme d'un rare mrite,
qui ne se faisait point d'illusion sur la princesse Marie et voyait
_au moins_ ses inconvnients, craignant l'influence qu'elle pouvait
exercer sur une jeune imagination, tenait sa soeur trs loigne
d'elle.

J'ai lieu de croire que la Reine partageait la pense qu'il y avait
avantage  affermir la raison de Clmentine, avant de la livrer  la
sduction de l'esprit de Marie. En tout cas, le succs a justifi la
prvision. La princesse Clmentine est vritablement de tout point une
princesse accomplie. Elle ne ddaigne pas son tat, et je ne l'en
estime que mieux.

Pendant l'hiver de 1834, monsieur le duc d'Orlans donna des bals 
ses soeurs dans ses appartements. On y remarqua un groupe reprsentant
Jeanne d'Arc  sa premire bataille. La guerrire passe sur le corps
d'un ennemi renvers et partage la rpugnance de son cheval.
L'expression de candeur et de piti, qui se mle sur son visage 
celle de l'inspiration, est aussi suprieurement sentie que rendue, et
le model des figures et des chevaux sans reproche. Les connaisseurs
se passionnaient pour ce joli ouvrage d'un auteur anonyme.

Au second bal, quelques indiscrtions dsignrent le nom de la
princesse Marie. Ce fut ainsi que son talent si remarquable pour la
sculpture fut rvl. Il avait t tenu cach jusque-l dans le fond
de son atelier, et monsieur le duc d'Orlans n'avait obtenu qu'
grand'peine la permission de faire mouler ce groupe.

Elle travaillait, dans le mme temps, un magnifique surtout que
monsieur le duc d'Orlans fait faire dans le style de la Renaissance
et qui peut rivaliser avec les plus beaux ouvrages de Benvenuto
Cellini.

Ne s'en tenant pas  un seul genre, la princesse Marie composa des
dessins de vitraux, dont on voit un chantillon dans la chapelle de
Saint-Saturnin,  Fontainebleau. Elle en avait dj fait excuter pour
son cabinet et pour un pavillon gothique du chteau de Laeken. Mais
son portefeuille en tait encore riche, lorsqu'il fut consum par un
incendie dont je parlerai plus tard.

Je ne sais pas prcisment  quelle poque le Roi lui commanda la
statue de Jeanne d'Arc pour Versailles. Le secret en fut gard, mme
pour l'intimit, et la statue tait place avant que personne ne se
doutt de son existence. Je ne crois pas qu'il y et de flatterie dans
l'admiration gnrale qu'elle excita, lorsqu'elle fut livre aux yeux
du public,  l'ouverture du palais de Versailles. On ne flatte gure
les femmes au temps o nous vivons, et point du tout les princesses.

Je vis, dans le mme temps, par faveur spciale, dans l'atelier de la
princesse, sa statue de l'ange de Moore portant au ciel, dans le creux
de sa main, une larme du pcheur repentant. Elle me parut charmante et
suprieure  la Jeanne d'Arc. Elle n'a point encore t livre aux
yeux du public, et je ne sais pas ce qu'il en pensera.

Le prince Lopold de Naples se querella (car, malgr le rang des
personnages, on ne peut se servir d'une expression plus releve) se
querella donc avec le Roi son frre. Il vint chercher un abri  la
Cour de France o il fut reu comme l'enfant de la maison. La Reine
interposa ses bons offices entre ses deux neveux.

Le prince Lopold tmoigna bientt un vif dsir de contracter avec la
princesse Marie une alliance dont il avait dj t question. La Reine
douairire de Naples le souhaitant extrmement, le Roi ne s'y opposait
pas formellement, mais se refusait  tous les arrangements ncessaires
 l'accomplissement de cette union et rappelait son frre.

On eut ici le chagrin de le voir partir sans avoir rien conclu, aprs
un sjour prolong et des empressements assez marqus pour avoir
attir l'attention de tout le monde. La princesse en fut cruellement
blesse et la Reine, qui s'accusait de l'avoir encourage  souhaiter
cette alliance de famille, profondment afflige.

Le prince avait promis d'emporter le consentement de son frre, mais
la Reine-mre mandait qu'il n'aurait pas assez de fermet pour oser
l'exiger.

L'amiral de Rigny fut envoy  Naples pour forcer le Roi  s'expliquer
catgoriquement. Une conversation de dix minutes entre l'ambassadeur
extraordinaire et Sa Majest Napolitaine amena une rupture ouverte.
L'amiral s'embarqua sur une frgate qui l'attendait et les lgations
furent retires de la part des deux Cours.

Peu de semaines aprs, la reine de Naples ( l'influence de laquelle
on attribuait les rpugnances du Roi  une alliance franaise) mourut
en couches, et trois mois ne s'taient pas couls que le souverain
veuf se mit en qute d'une nouvelle pouse.

Il visita successivement les Cours catholiques d'Allemagne et vint
enfin  Paris, malgr des relations si peu amicales qu'il n'y avait
pas mme un ambassadeur.

Je crois tre sre qu'autant notre Reine et sa fille avaient dsir le
mariage du prince Lopold, autant elles auraient craint celui du Roi,
et, si la politique avait entam une pareille ngociation, elle aurait
trouv de grands obstacles dans l'intrieur du palais.

Toutefois, la conduite du roi de Naples n'en fut pas moins trange et
maussade pour nos princesses, car l'ge de la princesse Clmentine
permettait qu'il penst  elle. Il passa trois semaines  Paris, ayant
l'air de les examiner et presque de les courtiser, et, ds le
lendemain de son retour  Naples, fit demander officiellement la main
de l'archiduchesse Thrse.

On ne pouvait choisir des formes plus dsobligeantes. Elles furent
pniblement senties par la princesse Marie, et sa tristesse en
augmenta.

Je tiens d'une de ses amies les plus intimes, qui l'engageait 
prendre l'attitude d'une personne se refusant au mariage et lui
reprsentait l'agrment de sa position dans une famille si unie, avec
des talents suprieurs qui l'loignaient de l'ennui, qu'elle s'cria
tout  coup: Et lorsque je me prsenterai devant Dieu, avec mes
figurines dans les bras, que lui rpondrai-je quand il me dira:
_Est-ce pour cela que je t'ai envoye sur la terre!_

Plus tard, lorsqu'elle se plaignait, suivant son usage, de ce qu'il
n'y avait rien d'exclusif dans les sentiments qu'elle inspirait, son
amie lui fit remarquer que l'_exclusif_ ne se trouvait que bien
rarement dans aucune espce de relations.

Vous ne me comprenez pas, ma chre; vous parlez d'amour, et moi du
lien conjugal. C'est bien diffrent! Un poux n'a qu'une pouse; une
pouse n'a qu'un poux. C'est l'ordre de Dieu et, de cette union,
viennent tous les biens, tous les bonheurs et tous les devoirs pour
lesquels nous sommes crs.

Les soins de la Reine avaient constamment tendu  prparer ses filles
 devenir bonnes mres et bonnes femmes. Ils avaient germ dans le
sein de la princesse Marie au del de ce qu'elle-mme aurait souhait,
car le retard de son mariage la rendait trs malheureuse. Sa sant
s'en ressentait; son changement et sa tristesse augmentaient.

La Reine se tourmentait; et, pour apporter quelque distraction  cet
tat, madame Adlade mena la princesse  Bruxelles o elle la laissa.
Elle ne revint  Paris qu'avec la reine des Belges, pour assister au
mariage de monsieur le duc d'Orlans.

Sa profonde mlancolie fut visible  tous les yeux pendant les ftes
donnes  cette occasion. Il s'y joignit l'irritation d'apprendre, 
Fontainebleau mme, la nouvelle du mariage du prince Lopold de Naples
avec mademoiselle de Carignan (fille d'un Carignan, non reconnu par
les rois de Sardaigne, et de mademoiselle de La Vauguyon); c'tait
combler l'injure pour la maison d'Orlans.

La Reine et la princesse Marie, qui pensaient peut-tre avec raison
avoir trop montr leur dsir de cette alliance, en furent galement
froisses; mais la princesse, plus jeune et moins rsigne, y apporta
plus d'irritation. Sa sauvagerie en augmenta, et son humeur aussi
bien que sa sant s'altrrent sensiblement.

La Reine se mit alors  battre tous les buissons germaniques pour y
trouver un mari sortable. Le roi des Belges proposa le duc Alexandre
de Wurtemberg, sixime cadet de cadet, mais appartenant  la maison
royale.

Cette mdiocre alliance elle-mme ne s'tablissait pas trs
facilement. Le prince, cousin germain de l'empereur Nicolas, avait
tous ses intrts en Russie; et il fallait non seulement le
consentement direct de l'Empereur, mais encore qu'il n'ust pas de son
influence pour faire refuser celui du roi de Wurtemberg. La diffrence
de religion se prsentait comme un obstacle partout, et surtout 
Rome.

La princesse aurait vivement dsir que tous ses enfants, comme ceux
de sa soeur la reine Louise, fussent levs dans la religion
catholique; la pragmatique de la maison de Wurtemberg s'y opposait
formellement.

Ces difficults entranrent d'assez longues ngociations 
Ptersbourg,  Stuttgart et  Rome. Elles furent enfin vaincues, et le
mariage dclar vers le milieu de septembre.

La voix publique n'accordait pas une grande distinction d'esprit au
duc Alexandre; mais elle vantait ses bonnes qualits, et nul ne
pouvait disputer sa superbe figur. Tel qu'il tait, la princesse s'en
montrait fort satisfaite, et, lorsque j'allai lui faire mon compliment
officiel  Saint-Cloud, elle l'accueillit de la faon la plus accorte.

Sa physionomie avait repris de la douceur et de la gaiet; sa parure
tait soigne, et elle tournait vers le duc Alexandre, plac derrire
sa chaise et paraissant trs occup d'elle, des regards qui
exprimaient son contentement.

En causant de ce mariage avec madame Adlade, quelque temps avant,
j'avais nonc la pense qu'il avait pour but de conserver la
princesse Marie dans sa famille, en faisant au jeune mnage un
tablissement en France.

Nous l'aurions bien dsir, me rpondit-elle. J'ai mme offert de
leur donner mon htel de la rue de Varenne, mais Marie ne veut pas en
entendre parler. En pousant un allemand, elle compte se faire
allemande. Si le Roi ne trouve pas le parti sortable, dit-elle, il ne
doit pas consentir au mariage; mais, une fois fait, elle prtend
n'tre plus que la femme de son mari, ne dpendre que de lui, n'avoir
d'autre rang, d'autre fortune, d'autre sort que le sien. Il lui serait
odieux de lui voir l'attitude du _mari de la princesse Marie_, et
c'est ce qui ne pourrait manquer d'arriver en France; aussi veut-elle
partir immdiatement aprs la crmonie......

On voit jusqu' quel point cette jeune princesse tait nourrie de
l'esprit de l'vangile et des saints droits de l'poux sur l'pouse.

Depuis l'arrive du prince, le got qu'elle avait pris pour sa
personne n'avait pas diminu ses projets de dfrence, et elle voyait
s'approcher, avec une satisfaction qu'elle ne cherchait pas 
dissimuler, le moment de son mariage.

Il s'accomplit  Trianon en prsence de la famille, du service, et des
personnes que leurs fonctions officielles y appelaient. Il n'y eut pas
d'autres invitations. La princesse parut radieuse pendant les deux
jours qu'elle y sjourna. Le troisime, elle partit, et se spara de
tous les siens, sans montrer une motion gale  la leur.

Elle a, dans toutes les occasions o elle croyait accomplir un devoir,
conserv un tel empire sur elle-mme qu'il ne faudrait pas en conclure
qu'elle n'en souffrait pas beaucoup. Mais les spectateurs furent
irrits contre elle de l'indiffrence dont elle sembla recevoir les
embrassements de sa famille en larmes et l'empressement avec lequel
elle se hta de gagner la voiture qui devait l'emmener.

Les suisses de la grille la virent passer en souriant  son poux. On
se rappelait les sanglots de la princesse Louise au dpart de
Compigne, et l'impression ne fut pas favorable  la princesse Marie,
surtout dans la domesticit, tmoins quotidiens de l'amour que tous
les siens lui portaient.

Au fond, cette union comblait ses voeux. Elle, n'avait rien
d'absolument inconvenant  son rang; l'assentiment de sa famille
l'autorisait. L'exemple de la princesse Louise la rconciliait  la
pense d'un poux protestant. Cet poux lui plaisait beaucoup; et la
vie indpendante et locomotive qu'elle prvoyait mener, lui
paraissait, d'aprs ses gots, bien prfrable au partage d'un trne.
Je ne sais si les annes n'auraient pas amen d'autres penses; mais,
dans ce moment, elle tait compltement satisfaite.

La princesse, comme tout ce qui est atteint de _l'esprit artiste_,
avait la maladie des voyages, et les projets qu'elle formait dj de
visiter l'Italie, la Grce, l'Orient, sans qu'aucun devoir fixt la
rsidence de son mari dans un lieu plutt que dans un autre, lui
semblaient une heureuse compensation  son peu d'importance sociale.
Elle exprimait volontiers sa joie qu'il ne possdt pour tout tat
qu'une maison de campagne en Saxe, portant le singulier nom de
_Fantaisie_.

Le Roi et la Reine, considrant avant tout la flicit de leur enfant,
se montraient contents. Monsieur le duc d'Orlans ne dissimulait gure
que le duc Alexandre lui paraissait fort mince comme alliance, et trs
lourd comme beau-frre.

Il aurait prfr que la princesse Marie restt fille, et s'en tait
expliqu avec elle, en lui tmoignant le dsir de renouveler entre eux
le tendre exemple d'amiti fraternelle que le Roi et Madame Adlade
leur montraient  chaque heure.

J'ai mme lieu de croire qu'il alla jusqu' lui reprsenter combien le
prince, auquel elle allait se donner, lui semblait peu capable
d'apprcier son mrite. Ce qu'il y a de sr, c'est que la princesse
fut trs blesse de la dmarche de son frre et qu'il en est toujours
rest un refroidissement sensible entre eux.

La dame allemande qui devait accompagner la princesse se trouva trop
malade pour partir. Les deux jeunes poux en gardrent le silence. La
Reine apprit le soir que, dans sa fivre d'indpendance, la princesse
courait les grandes routes, tte  tte avec cet poux de quatre
jours.

Le tlgraphe leur porta l'ordre de s'arrter, et la duchesse de
Massa, dame d'honneur des princesses de France, fut expdie en toute
hte pour les rejoindre et accompagner la duchesse de Wurtemberg
jusqu' la rsidence de sa nouvelle famille.

Elle en tmoigna bien un peu de contrarit mais son entre en
Allemagne en eut plus de convenance. Elle fut parfaitement accueillie
par la duchesse de Cobourg, soeur du duc Alexandre, prs de laquelle
il avait lu domicile.

La princesse Marie, si ennuye des exigences de son rang  Paris, se
soumit merveilleusement  l'tiquette troite des petites Cours
allemandes qu'elle visita successivement pour faire connaissance avec
les parents de son mari.

Mais l'amour est un grand fard et sa passion tait devenue tellement
vive qu'elle mandait un jour  la Reine sa mre qu'on ne pouvait
imaginer rien de plus dlicieux que de faire quinze lieues en
traneau, sur six pieds de neige, par quinze degrs de froid. Il faut
que le camarade de traneau soit bien agrable pour embellir autant
une telle promenade! Au reste, toutes ses lettres respiraient le
bonheur et contenaient des hymnes en l'honneur du duc Alexandre.

Toutefois, le got de l'indpendance ne se dmentait pas. Lorsque la
petite Cour de Cobourg se transporta  Gotha, elle refusa de loger au
palais et s'installa dans un pavillon contigu qu'elle fit meubler. Il
tait si peu vaste que le royal mnage ne le pouvait habiter qu'avec
deux valets seulement.

La princesse avait, ds longtemps, la fantaisie de prparer de ses
mains le chocolat qu'elle prenait de grand matin. Le pole allemand ne
lui permettant pas de le faire sur son feu, comme en France, on lui
apportait un petit rchaud  l'esprit-de-vin qu'on posait sur sa table
de nuit. Un jour, la dentelle de son oreiller prit feu. La princesse
et sa femme de chambre, en cherchant  l'teindre, renversrent le
rchaud. L'esprit-de-vin enflamm se rpandit sur tout le lit, plac
dans une alcve drape de mousseline.

L'incendie fut si rapide, si complet, que la princesse n'eut que le
temps de se sauver en pantoufles, enveloppe d'une robe de chambre que
sa suivante lui jeta sur le corps. Leurs cris attirrent le duc
Alexandre; mais dj on ne pouvait que difficilement entrer dans la
chambre, et l'isolement o ils se trouvaient retarda tellement les
secours que tout se trouva consum.

Au reste, il aurait t fort difficile d'teindre un feu si actif,
dans un moment o un froid de dix-huit degrs ne permettait pas mme
l'espoir de se procurer de l'eau. Aussi le pavillon brla-t-il jusqu'
terre et, dans ses ruines, furent enfouis tout ce que possdait la
princesse Marie, ses diamants, ses parures, et, ce qui tait plus
irrparable et plus regrett par elle, ses albums, tous ses travaux
d'art aussi bien que ses papiers.

On retrouva dans les cendres les diamants et les pierres prcieuses.
Je les ai vues, arriver ici presque calcins; cependant on put encore
tirer parti d'un assez bon nombre; mais toutes les montures et des
perles magnifiques donnes par le Roi furent compltement perdues.

Selon l'habitude qu'elle s'tait faite de prendre sur elle, la
princesse Marie ne montra aucun effroi et mdiocrement de regret; mais
je ne puis me dfendre de croire qu'un pareil vnement, dans son tat
de grossesse, n'ait encore donn quelque atteinte  sa sant.

Jusque-l, ses lettres vantaient son embonpoint, et pourtant nous la
vmes arriver, quelques semaines aprs, fort change et trs amaigrie.
Cela fut attribu  sa position.

Le Roi se donna le plaisir de lui faire retrouver, dans le pavillon
qu'avec grand soin il lui avait construit  Neuilly, tout ce qui
pouvait se rparer des pertes que l'incendie de Gotha lui avait fait
subir.

Les premiers jours se passrent avec joie et douceur dans le sein de
sa famille; mais, bientt, elle se renferma dans son appartement, avec
le duc Alexandre, et ne supporta qu'avec une impatience marque tout
ce qui troublait leur tte--tte. Aucune personne, mme de son
ancienne intimit, n'tait admise chez elle.  peine, de loin en loin,
Olivia de Chabot y arrivait-elle.

Cela tonnait d'autant plus qu'au nombre des avantages que, la
princesse Marie semblait priser le plus dans son mariage elle comptait
la libert de vivre dans la socit et la possibilit de _faire des
visites_, ce qui se prsentait  son imagination comme le complment
de l'agrment de la vie rationnelle.

Aller chercher la distraction qu'on veut,  l'heure o elle convient,
n'en prendre que ce qui plat, joindre les chances de l'imprvu 
celles qu'on sait trouver, causer de tout avec tout le monde, sans
gne, et sans responsabilit, voil la thorie qu'elle s'tait faite
de _la visite_. Je la lui ai souvent entendu professer, en se
plaignant d'en tre prive, et elle s'tonnait de nous voir rire de
son utopie.

Loin de l'avoir rendue plus sociable, son indpendance de position ne
l'avait donne qu' la solitude. Cela s'expliquait par deux motifs.
D'abord par sa sant qui, la suite l'a prouv, n'tait que trop
mauvaise, quoiqu'elle ne s'en plaignt jamais, ensuite par une
souffrance morale dont j'ai acquis la certitude.

L'amour lui peignait le duc Alexandre orn de toutes les perfections
et de toutes les distinctions; mais elle avait trop de perspicacit
pour ne pas s'apercevoir qu'aux yeux de sa famille c'tait un beau et
bon garon bien ennuyeux pour qui on avait beaucoup d'gards et peu de
got.

Elle ne pardonnait pas aux siens ce qui lui semblait une injustice,
et, trs probablement, le prince, qui l'adorait avec dvouement, plus
 son aise dans leur intrieur, s'y montrait moins gauche qu'au milieu
de ses beaux-frres dont la supriorit l'crasait. Ce qu'il y a de
sr, c'est que l'ancienne intimit ne se rtablit pas entre la
princesse Marie et ses frres.

Quoique la fin de sa grossesse ft pnible, elle accoucha trs
heureusement, le 30 juillet 1838, d'un enfant si norme qu'on attribua
ses souffrances prcdentes  cette cause, et, pendant quelques
semaines, son tat ne donna nulle inquitude; mais, loin de se
rtablir, elle s'affaiblissait de plus en plus et son dprissement
augmentait.

Le Roi fut le premier  s'en alarmer; il exigea une consultation. La
princesse y rpugnait. Quelques mois de sjour dans l'air pur de
l'Allemagne suffiraient, assurait-elle,  son rtablissement.
Toutefois les craintes du Roi furent confirmes par la Facult, et le
docteur Chomel prvint monsieur le duc d'Orlans du danger imminent de
sa soeur.

Le reste de la famille conserva quelque scurit. On manda un mdecin
de Bruxelles. Il encouragea les esprances, en ordonnant nanmoins,
comme ses confrres franais, l'air doux du Midi.

On arracha  grand'peine le consentement de la princesse Marie. Elle
voulait absolument passer l'hiver dans son chteau de Fantaisie
qu'elle n'avait pas encore vu. Les sollicitations de sa famille
l'emportrent enfin.

Le duc Alexandre s'y joignit, plus par dfrence que par conviction,
car sa femme lui disait qu'elle n'tait pas malade. Il la croyait en
cela, comme en toutes choses, et l'ide de la contrarier lui tait
trs pnible.

On dsirait qu'elle fixt son sjour dans une ville du midi de la
France. La Reine l'en supplia, en lui disant qu'elle irait lui faire
une visite dans le cours de l'hiver, sans pouvoir l'obtenir. Madame
Adlade s'offrit  l'accompagner partout o elle voudrait aller et
fut galement repousse avec ptulance. Son caractre tait
compltement chang.

Cette personne, si matresse d'elle-mme, tait devenue irritable 
l'excs, et son antipathie pour tout ce qui n'tait pas allemand tait
porte jusqu' la manie.

Elle fit appeler un mdecin de Cobourg pour la soigner. Il se trompa
sur son tat et avana peut-tre sa mort de quelques semaines; mais
elle tait trop profondment atteinte pour que rien la pt sauver, et
les paroles de scurit, sur l'efficacit du traitement que
l'allemand comptait faire suivre  la princesse pendant le voyage
eurent l'avantage de rendre la sparation moins dchirante pour sa
famille.

Une fois qu'elle eut consenti  se rendre en Italie, la duchesse de
Wurtemberg tmoigna un si vif empressement de partir que, l'arrive de
la reine des Belges ayant retard son voyage de quarante-huit heures,
elle ne put lui cacher la contrarit qu'elle en prouvait et reut
presque froidement cette chre moiti d'elle-mme.

Tous les siens l'accompagnrent jusqu' Fontainebleau. Elle en prit
cong amicalement, mais trs calmement, leur donnant rendez-vous pour
l'automne suivant dans ce mme palais de Fontainebleau. Toutefois, en
embrassant la reine des Belges, elle lui dit trs bas: Louise, ne
m'oublie jamais.

Ce fut la seule circonstance qui pt donner lieu de croire que son air
enjou tait feint.

Le Roi, en remontant le perron aprs l'avoir mise en voiture, ne put
retenir ses larmes. La Reine alla cacher son trouble au pied de la
croix, son refuge ordinaire, mais elle conservait plus d'esprance que
le Roi.

Le voyage s'accomplit assez heureusement. Le mdecin allemand envoyait
chaque jour un bulletin scientifique o on ne comprenait pas
grand'chose. Le prince, suivant en cela la volont de sa femme,
mandait qu'elle allait mieux; elle-mme le confirmait par quelques
lignes.

Enfin une longue lettre de sa propre main, crite d'une des villes de
la rivire de Gnes, sous l'influence du beau ciel, de la belle mer,
des beaux sites, dont l'aspect avait rveill ses impressions
d'artiste, porta la joie dans les Tuileries.

Mais,  peine arrive  Gnes, le temps se gta, et ce besoin de
locomotion, triste et dernier symptme des maladies de poitrine, se
fit de nouveau sentir. Aprs avoir chang trois fois de palais et sept
fois de chambre en dix jours, la princesse voulut absolument partir.

Monsieur de Rumigny, ambassadeur de France  Turin, fort dvou  la
famille royale et qui s'tait rendu  Gnes, manda au ministre des
affaires trangres qu'aprs avoir bien pes toutes les
considrations, la contrarit de rester  Gnes paraissait faire tant
de mal  la princesse qu'on se dcidait  la laisser partir, quoique
le mdecin et peu d'espoir de la voir arriver jusqu' Pise. Il
annonait prendre sur lui de quitter son poste pour l'accompagner,
tant il croyait le cas urgent.

Le comte Mol reut du Roi la triste mission de communiquer cette
dpche  la Reine. Elle tomba au milieu de la famille comme une
bombe. Jusque-l, on n'tait inquiet que pour un avenir qu'on croyait
encore fort loign.

La Reine sacrifia son dsir d'aller trouver sa fille. Elle sentait les
difficults qui s'opposaient  ce qu'elle traverst toute l'Italie.
Monsieur le duc de Nemours partit seul, esprant  peine retrouver sa
soeur; mais, contrairement  toutes les prvisions, le voyage lui
avait t salutaire et, deux jours aprs son arrive  Pise, elle
crivit plusieurs longues lettres. Dans celle  la Reine, elle disait
qu'elle se sentait renatre sous ce ciel si pur et si doux.

Elle crivait  Olivia de Chabot des instructions sur des trennes
qu'elle destinait  quelques pensionnaires de sa charit. Elle
chargeait enfin monsieur le duc d'Orlans de lui envoyer des albums,
des crayons, des pinceaux et un tabouret pour dessiner d'aprs nature,
ainsi que le temps semblait bientt devoir le permettre.

Ces lettres ramenrent la scurit. On crut  une crise termine
favorablement et prcdant une gurison.

On avait craint que l'arrive inopine de monsieur le duc de Nemours
n'effrayt la princesse; mais il est toujours facile de tromper un
malade: on la lui expliqua, sous un prtexte quelconque. Elle
accueillit son frre avec joie et ne lui parut pas aussi mal qu'il le
craignait.

Elle se leva et passa trois heures  dessiner avec lui. Ce rcit
contribua  rassurer ici; l'illusion fut complte. Les rceptions du
jour de l'an eurent lieu comme de coutume.

Cependant, les lettres de monsieur le duc de Nemours devinrent de
moins en moins satisfaisantes. Celle reue le jeudi 3 janvier parut si
alarmante qu'elle inspira  la Reine le plus vif dsir de partir et,
simultanment au Roi celui de la retenir, persuad qu'elle
n'arriverait plus  temps.

Elle rpondit  cette objection que dj on l'avait oppose au dpart
de monsieur le duc de Nemours et qu'il tait depuis quinze jours au
chevet du lit de sa soeur.

Le Roi ne fit plus de difficults. L'ordre fut donn de prparer 
Toulon un bateau  vapeur pour transporter la Reine  Livourne d'o
elle gagnerait facilement Pise, sans traverser d'autres tats, et le
tlgraphe appela la reine des Belges qui devait, accompagner sa mre.

Le dpart fut fix au lundi. La reine Louise arriva le dimanche; mais
les nouvelles taient tellement mauvaises que le voyage fut
contremand le lundi mme et, le mardi, monsieur Mol eut la
douloureuse mission d'annoncer la mort.

La Reine s'cria: Mon Dieu! vous avez un ange de plus, mais j'ai
perdu ma fille. Et elle courut s'enfermer dans la chapelle d'o le
Roi seul eut le crdit de l'arracher au bout de quelques heures.

Malgr son grand courage, sa rare pit, son admirable rsignation, ce
chagrin intime fit en elle un ravage si profond que son changement,
lorsque je la vis le surlendemain, tait effrayant.

Les dtails qu'elle recueillit bientt sur les derniers moments de sa
sainte fille, ainsi qu'elle l'appelle, devinrent un grand
adoucissement  sa douleur et en changrent l'amertume en une sorte
d'admiration passionne. Elle invoque sa fille, en mme temps qu'elle
la pleure.

La solennit de Nol avait servi de prtexte, ou de motif,  la
duchesse de Wurtemberg pour chercher les consolations de la religion.
Le vicaire apostolique de Pise, appel auprs d'elle, avait t aussi
touch qu'difi des dispositions o il avait trouv cette _sainte
princesse_, ainsi que s'exprimait la lettre d'un lgitimiste, en me
mandant cette circonstance.

Un nouveau traitement, suite d'une consultation demande par monsieur
le duc de Nemours, avait amen un lger soulagement; mais les
accidents reparurent, et, le 30 dcembre, elle eut une faiblesse trs
prolonge.

Le lendemain matin, se trouvant seule avec son frre, elle lui dit:

Nemours, tu me connais assez pour savoir que je puis supporter la
vrit, mais que je la veux; dis-moi, suis-je trs mal?

--Trs mal, non; mais, depuis hier soir, les mdecins sont inquiets.

--Merci, mon frre; je te comprends.

Voyant alors rentrer le duc Alexandre, qui s'tait loign un moment,
elle mit son doigt sur sa bouche, en faisant _chut_, et ne parut pas
autrement trouble. Seulement, on s'aperut qu'elle devenait plus
caressante pour son frre et son mari; mais, depuis ce moment, elle
ne demanda plus son petit enfant.

Elle fit appeler sa dame d'honneur, madame Spietz, catholique ainsi
qu'elle, et la chargea de tous les dtails religieux avec une prsence
d'esprit qui ne se dmentit pas un instant, malgr les frquents
vanouissements o elle tombait; et bientt, entoure des secours
qu'elle avait rclams, elle ajouta les paroles les plus leves et
les plus touchantes aux prires des prtres o elle ne manquait pas de
prendre part.

Les souvenirs de sa famille se mlaient tendrement aux adieux qu'elle
adressait prs d'elle; et, dans les deux derniers jours de sa jeune
carrire, elle se montra aussi expansive qu'elle avait t
habituellement contenue jusque-l. Son me, tout  la fois pieuse et
passionne, semblait comprendre qu'elle allait s'lancer vers sa
vritable patrie.

Le 2 janvier, aprs un tat d'puisement tel que pendant plus de trois
heures on penchait l'oreille pour s'assurer si elle respirait encore,
elle se ranima tout  coup. Monsieur le duc de Nemours dit ne l'avoir
jamais vue si belle.

Ses yeux reprirent leur brillant clat, sa physionomie s'claira; elle
se redressa sur sa couche de mort, regarda autour d'elle, sourit  son
mari et  son frre, les attira prs d'elle, les embrassa tendrement,
puis leur dit d'une voix forte, mais naturelle:

Mes amis, voyez la puissance de la religion! J'ai vingt-cinq ans, je
suis heureuse... bien heureuse, reprit-elle en serrant la main de son
mari, et je meurs contente; Nemours, ne l'oublie pas, et dis-le 
Chartres.

Ce furent ses dernires paroles. Sa figure conserva encore quelque
temps une expression de batitude. Ses yeux restrent ouverts, comme
s'ils lui montraient une vision pleine de douceur; puis les
vanouissements se succdrent, jusqu' ce que la vie et
compltement disparu.

Telle a t la vie, telle a t la mort de Marie d'Orlans, duchesse
de Wurtemberg. Avec mille belles, grandes et nobles qualits, il lui
manquait un peu d'argile vulgaire pour les maintenir  leur place;
elles lui ont fait une guerre intestine o elle a succomb.

Je crois que cette disposition est plus rare sur les marches du trne
que dans les autres classes de la socit; mais, partout, elle porte
le dsordre et doit tre rprime ds la premire enfance.

La dsolation de la famille royale fut extrme. Monsieur le duc
d'Orlans, auquel ses dernires paroles avaient t consacres,
tmoigna d'une amre douleur. Les rcits de monsieur le duc de
Nemours, et l'impression qu'il avait reue d'une mort si difiante,
furent pour sa pieuse mre la plus grande consolation qu'elle pt
recevoir.

Elle en puisa aussi dans le sourire du pauvre petit prince Philippe,
trop jeune pour connatre son malheur et qu'elle accueillit d'une
tendresse toute maternelle.

Le duc Alexandre le lui ramena et le remit entre ses mains, avec une
confiance dont elle fut profondment touche. Aprs avoir rendu les
soins les plus tendres a la princesse son pouse, il la pleura de
faon  s'assurer l'affection sincre de toute sa famille.

Le corps de la princesse Marie, rapport  Marseille, traversa la
France; et ce cortge funbre fut partout entour d'hommages et de
regrets.

On aurait souhait, c'tait le voeu des ministres, qu'elle ft
enterre  Saint-Denis; mais les dsirs de la Reine prvalurent, et sa
fille fut transporte  Dreux, o dj elle avait deux enfants rendus
 ce Dieu qui les lui avait donns.

Le Roi, les princes ses fils, et le duc de Wurtemberg, arriv de la
veille, allrent recevoir ces tristes dpouilles d'une femme si
brillante et si aime. La crmonie fut rendue des plus touchantes par
leur douleur mal contenue.

Les prires de l'glise acheves, ils descendirent dans le caveau et,
avant d'abandonner ce cercueil  la solitude de sa dernire demeure,
chacun d'eux,  genoux, colla ses lvres dessus, en lui disant un long
adieu.

Ils taient dj remonts, lorsque monsieur le duc d'Orlans,
s'arrtant brusquement, retourna sur ses pas et,  travers d'amers
sanglots, s'agenouilla de nouveau et baisa le cercueil encore une fois
en s'criant: Pour Joinville.

Ce souvenir du frre absent (monsieur le prince de Joinville assistait
alors  la prise de Saint-Jean d'Ulloa) dans celui qui doit tre un
jour le chef de la famille m'a paru un trop bon et trop heureux
sentiment dans l'avenir de tous pour ngliger de le rapporter. Le
petit nombre des assistants en furent vivement mus.

En outre de la Jeanne d'Arc, de l'ange de Moore portant une larme au
ciel et des figurines du plateau de monsieur le duc d'Orlans, dont
j'ai dj parl, la duchesse de Wurtemberg a laiss une statue d'ange
ouvrant la porte du ciel, quelques bas-reliefs tirs du pome
d'_Ahasvrus_, le buste de la reine des Belges et celui de son fils
an. Les portefeuilles de ses dessins ont t perdus dans l'incendie
du palais de Gotha.




TABLE DES MATIRES


FRAGMENTS

     AVANT-PROPOS                                                    1

     Une semaine de Juillet 1830                                     5

     Expdition de madame la duchesse de Berry en 1832              99

     Fontainebleau en 1834                                         210

     Mariage de monseigneur le duc d'Orlans en 1837. Ouverture de
       Versailles                                                  230

     Mort de monsieur de Talleyrand en 1838                        257

     Mort de Son Altesse Royale la princesse Marie d'Orlans,
       duchesse de Wurtemberg (1839)                               281






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