The Project Gutenberg EBook of Le saucisson  pattes II, by Eugne Chavette

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Title: Le saucisson  pattes II
       Le plan de Cardeuc

Author: Eugne Chavette

Release Date: October 1, 2006 [EBook #19431]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SAUCISSON  PATTES II ***




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                            EUGNE CHAVETTE

                                   LE
                           Saucisson  Pattes


                                   II

                           LE PLAN DE CARDEUC



                                 PARIS

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                              LE SAUCISSON
                                 PATTES


                                   II




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                               SAUCISSON
                                 PATTES

                                  PAR
                            EUGNE CHAVETTE


                                   II

                           LE PLAN DE CARDEUC



                                 PARIS
                  G. MARPON ET E. FLAMMARION, DITEURS
                      RUE RACINE, 26, PRS L'ODON

                         Tous droits rservs.




                              LE SAUCISSON
                                 PATTES


                            DEUXIME PARTIE

                           LE PLAN DE CARDEUC




                                   I


Qu'tait devenu Fil--Beurre depuis le moment o il avait chapp au
gnral jusqu' celui o il reparaissait, amenant deux escadrons de
hussards au chteau de Brivire?

Lorsque Labor, voulant quand mme qu'il ft Meuzelin, l'avait emmen
avec lui afin de l'interroger loin de la comtesse, l'chalas l'avait
suivi d'assez bonne grce. Mais, pendant que le gnral donnait ses
instructions  son cavalier d'ordonnance, qui allait porter aux
hussards, battant la plaine, l'ordre de marcher sur la ferme de la
Cornouailles, matre Barnab avait pris ses jambes  son cou.--Et on
sait quelles jambes! Quand Labor s'tait retourn, il avait vu son homme
dj bien loin, lanc comme une flche, dans la direction de la mtairie
du Marcassin.

De cette fuite, avait t tmoin le mtayer qui, on s'en souvient, avait
quitt la comtesse, pour savoir ce qu'il allait advenir de celui  qui,
en mettant  profit l'enttement du gnral  vouloir que l'chalas ft
Meuzelin, il avait conseill d'accepter ce rle.

En voyant le fuyard gagner sa mtairie au pas de course, le Marcassin
avait souri en se disant:

--Pas trop bte, le maigriot! Le voici qui file chez moi, o il va
attendre que j'arrive pour le styler sur ce qu'il aura  faire.

Laissant donc le gnral s'gosiller inutilement  rappeler son fugitif,
le Marcassin avait piqu droit sur sa ferme o il avait retrouv Barnab
qui s'tait cri:

--Hein! As-tu vu ce gnral qui persiste  vouloir que je sois un nomm
Meuzelin? Toi aussi, du reste, et que le diable m'emporte si je devine
pourquoi!... Et, d'abord, qu'est-ce que ce Meuzelin?

--Un clbre agent de police.

--Pouah! pouah! un tat dans lequel je n'ai jamais travaill! lcha
Barnab en faisant la moue.

Puis il poussa le ouf! de soulagement d'un homme qui croit en tre
quitte et reprit:

--Si j'ai dit oui au gnral, c'tait parce que cela paraissait te faire
plaisir.  prsent que je me suis dbarrass de ce ttu  grosses
bottes, c'est fini. N'en parlons plus.

--Mais au contraire, mon garon, parlons-en, car c'est loin d'tre fini,
dit le Marcassin.

Barnab tressauta. Ses yeux s'ouvrirent larges de surprise et tout
regimbant  la proposition:

--Ah! mais non, mais non, fit-il avec rpugnance. Je ne tiens pas 
jouer le mouchard, moi. J'y serais trop inhabile! L, vrai! je ne
saurais que dire et que faire.

--Puisque je te conseillerais, avana le Marcassin.

Fil--Beurre le regarda tout ahuri.

--Mais, dit-il, quel intrt, citoyen Cardeuc, peux-tu donc avoir  ce
que je prenne la place de ce Meuzelin?

Le Marcassin s'attendait  la question et il avait prpar son thme
suivant ce que lui avait cont Barnab  son arrive, en lui ramenant sa
charrette et le pot, plein d'or, de Doublet.

--Oh! ce n'est pas mon intrt que je consulte, dit-il, c'est le tien,
garon.

--Le mien! fit Barnab dont la voix eut un accent de surprise sincre.

--Oui. Est-ce que tu ne m'as pas parl, tantt, d'une jeune fille,
nomme Gervaise, disparue du village de Mgin o tu l'as connue et 
qui, m'as-tu dit, tu as vou l'attachement le plus profond?

--Pour elle je donnerais ma vie!

Croyant apprendre du neuf  Barnab, Marcassin continua:

--Sache donc que cette fille est ma nice. Je la ramenais du village de
Mgin quand tu m'as rencontr  l'auberge de la _Biche-Blanche_. Elle
est ici, ou plutt au chteau de Brivire; car elle est attache au
service de la comtesse.

Si quelqu'un avait bien vraiment l'air de tomber des nues, c'tait
l'chalas, tant sa figure exprimait un joyeux tonnement en apprenant ce
qu'tait devenue Gervaise. C'tait  croire qu'il n'en savait rien de
rien.

--Tu aimes ma nice, mon gars, poursuivit le mtayer. Aprs l'acte de
probit de me rapporter mon or, je t'ai jug digne de Gervaise, et je ne
demande pas mieux que de te la donner pour femme... Seulement, il faut
savoir la conqurir... ou, pour mieux dire, la dfendre.

--La dfendre contre qui?

--Contre le gnral qui en tient pour elle.

Son mensonge lanc, le Marcassin chafauda dessus les raisons qui
devaient faire accepter  Fil--Beurre le rle de Meuzelin.

--Tu vois donc bien, reprit-il, que, sous le nom de ce policier, tu
auras tes entres au chteau. Ainsi attach  la personne de Labor par
ton rle, il te sera facile de surveiller et, surtout, de djouer les
menes amoureuses de ce gros plumet. Si tu aimes sincrement Gervaise,
tu dois me comprendre.

Tout en coutant, avec une figure assombrie par une jalousie feinte,
Barnab tait en train de se dire:

--Tiens! tiens! mais ce n'est pas trop maladroit ce qu'invente ce vilain
ours, pour me faire avaler son hameon!

Puis, tout haut, en hsitant:

--Trs bien! mais que j'accepte le rle, j'en suis toujours pour ce que
j'ai dit; je ne saurais m'en tirer.

--Puisque, je le rpte, je te conseillerai... Ainsi, par exemple,
veux-tu que je t'apprenne ce que tu devrais faire dans la circonstance
prsente? proposa le mtayer.

--Oui, dites.

--Je tcherais de rejoindre les hussards qui vont cerner la ferme de la
Cornouailles et, aprs l'expdition finie, au lieu de leur laisser
regagner leurs postes sur la route de Laval o ils perdent leur temps 
surveiller la plaine, je ferais en sorte qu'ils rentrent dans le
cantonnement d'Ingrande.

--C'est dit! s'cria Barnab, avec un empressement qui tmoignait de son
zle  vouloir prserver Gervaise des entreprises amoureuses du gnral.
J'y vais!

 son troisime pas, il arrta son lan pour dire, avec une sorte de
crainte:

--Ne va pas me laisser dans l'embarras! Il est bien convenu, n'est-ce
pas, que je puis compter sur tes conseils?

--Sois tranquille, promit Cardeuc.

Cette fois, le squelette partit  toute vole dans la direction
d'Ingrande, suivi des yeux par le Marcassin, qui, en souriant,
murmurait:

--Il a cru  Gervaise courtise par le gnral. Grce  cet imbcile, la
plaine va tre dlivre des hussards. Cette nuit, les quatre cent mille
francs seront cachs ici.

Pendant que Cardeuc se donnait cette esprance, il ne se doutait gure
que celui qu'il traitait d'imbcile tait, tout en courant, en train de
se dire:

--Ah! gredin, tu as voulu  toute force me faire entrer dans la peau de
Meuzelin! Eh bien, j'y suis, ours stupide, et tu verras avant peu qu'il
t'en cuira.

Et, tout guilleret, il ajouta:

--Meuzelin, tout de mme, va tre bien tonn quand il apprendra combien
j'ai eu peu de peine  endosser son personnage, puisque c'est, pour
ainsi dire, le gnral et le Marcassin qui me l'ont appliqu de force.

Puis en rflchissant, mais sans rien perdre de sa vitesse:

--Oui, fit-il, mais il faut rendre  Meuzelin cette justice d'avouer que
si ma tche a t facile avec le gnral, c'est grce  son ide de me
faire crire le billet sur Hercule et Omphale, qu'il a envoy  cette
culotte de peau. La ressemblance d'criture du billet et de l'ordre a
fait merveille.

Pendant qu'il tait en veine de gaiet, l'chalas s'en donna  coeur
joie, car il poussa un norme clat de rire qu'il fit suivre de cette
rflexion:

--Ce n'est pas encore pour cette fois que je risque de me faire scier
entre deux planches, comme Meuzelin m'en a fait entrevoir la douce
esprance.

Quand Barnab arriva au bac qui servait  traverser la Loire, il y
rejoignit l'ordonnance du gnral, porteur de l'ordre, qui, pour
franchir le fleuve, attendait qu'il plt au passeur, attard dans un
cabaret sur l'autre rive, de ramener son bateau.

--Nous allons faire route ensemble, camarade, lui annona Barnab.

Le hussard le reconnut.

--C'est toi, citoyen, dit-il, qui,  mon dpart, dtalais si fort
pendant que le gnral gueulait pour te rappeler. Saperlotte! il avait
l'air de firement tenir  toi, le grand chef!

--Tant et si bien, camarade, que quand je suis revenu un peu plus tard,
il m'a charg de te rejoindre pour aller surveiller l'expdition,
annona Barnab avec aplomb.

--Quand nous serons sur l'autre rive, je te prendrai en croupe, proposa
l'ordonnance.

--Sans refus, camarade.

Cinq heures plus tard, Fil--Beurre,  la tte de deux escadrons de
hussards, trompettes sonnant, reparaissait au domaine de la Brivire, et
quand Labor, en fureur, demandait qui avait ordonn aux soldats de venir
le retrouver au chteau, rpondait:

--C'est moi.

Et tout aussitt, il ajoutait:

--C'est que l'expdition, gnral, n'a pas donn le rsultat que vous en
attendiez.

--La bande avait donc quitt la ferme de la Cornouaille? vous avez fait
chou blanc? supposa Labor.

--Pas tout  fait; car nous y avons surpris quatre hommes qui, du reste,
n'ont fait aucune rsistance. Je vous amne ces prisonniers.

--La consigne est de ne pas faire de prisonniers; il fallait fusiller
ces sacripants, dit svrement le gnral.

--Oui, mais ils ne sont pas des sacripants. Leur chef m'a fait un rcit
tellement embrouill que j'ai cru bon de le conduire ici pour que vous
l'interrogiez.

Sur ce, Barnab ouvrit la fentre sur la cour et cria:

--Faites monter les prisonniers.

Sans doute que ceux des hussards qui amenaient les prisonniers s'y
prenaient,  leur gard, un peu brutalement, car on entendit une voix
mcontente qui disait:

--Que c'est une futilit outrecuidante de me manipulationner comme un
paquet de linge sale!

Les prisonniers venaient de s'arrter dans la pice voisine o leur
escorte attendit l'ordre de les introduire. Depuis l'arrive des
escadrons au chteau, Labor n'avait encore fait que jurer et rager; son
sang-froid, qui lui revint, lui fit comprendre le besoin de s'enqurir
un peu, au pralable, sur le compte de ceux qu'il allait interroger.
Donc, il s'adressa  celui qu'il persistait  prendre pour Meuzelin.

--Avant que je les fasse entrer...

Au lieu de continuer, il se tourna vers madame de Mralec, que la
curiosit avait fait rester en place.

--Mille pardons! comtesse, dit-il. Vous devez tre dj fort mcontente
de l'envahissement de votre chteau par mes soldats. Je n'y joindrai pas
l'ennui de vous faire assister  l'interrogatoire de ces hommes. Je vais
donc aller les questionner dans la pice o ils viennent d'tre
conduits.

Mais cela ne faisait pas l'affaire de la veuve, qui se hta de dire,
avec l'accent d'un reproche amical:

--Ah! gnral, vous oubliez nos conventions! N'a-t-il pas t convenu
une fois pour toutes que, chez moi, vous vous regarderiez comme chez
vous?

 cette rponse, Labor crut bon de lcher un nouveau hlas! qui
faisait allusion  la confidence que lui avait faite la veuve sur son
impossibilit de convoler en secondes noces.

Il revint  Fil--Beurre et reprit sa phrase commence:

--Avant que je les fasse entrer, apprends-moi d'abord comment tu as fait
ces prisonniers?

--Ai-je dit prisonniers? demanda Barnab d'un air tonn. En ce cas, la
langue m'a fourch. Je ne puis vraiment pas, en bonne conscience,
appeler prisonniers des gens qui, d'eux-mmes, m'ont demand  tre
conduits au chteau de Brivire.

Puis, laissant ce sujet pour en aborder un autre, l'chalas s'cria
vivement:

--Ah! d'abord, pour en finir avec les Chauffeurs que nous allions
surprendre, je dois vous dire qu' notre arrive  la Cornouailles, nous
avons trouv la ferme compltement vacue par les bandits.

--Ils ne perdront pas pour attendre! grogna le gnral.

--Vos soldats et moi, reprit Barnab, nous allions quitter la
Cornouailles quand un paysan m'apprit que quatre hommes se trouvaient
runis dans le cabaret du village. Le soupon me vint que ce pouvait
tre des retardaires de la bande. Je fis cerner le cabaret.

--Et tu les a surpris sur la dfensive? demanda Labor, avanant ce motif
 faire fusiller les prisonniers.

--Euh! euh! fit Barnab. Est-ce bien trouver les gens sur la dfensive
que de les surprendre en train de manger du pain et du fromage et de
vider une pote de vin en braves voyageurs qui rparent leurs forces et
qui ont leurs papiers parfaitement en rgle.

Le gnral tressauta de colre  cette rponse.

--Ah! a! beugla-t-il, puisqu'il en tait ainsi, pourquoi, paquet de
cornichons! les as-tu amens ici?

--Attendez donc, gnral, attendez donc un petit brin.

--Abrge, bavard!

--Comme je lui rendais ses papiers, celui qui me paraissait tre le chef
des autres, un gros et mme un trs gros, me demanda si la route tait
encore longue jusqu'au chteau de la Brivire qui, disait-il, tait le
but de son voyage.

Mollement renverse sur le dos de son sige, madame de Mralec avait
cout en souriant. Aux derniers mots de Barnab, elle se redressa
lentement, muette, mais attachant sur l'chalas un regard inquiet.

--Pourquoi ce gros homme vient-il au chteau? demanda le gnral.

--Telle a t ma question. C'est alors qu'il m'a fait je ne sais quelle
histoire.

--Comment, ne bt, tu ne sais quelle histoire! Voyons! conte-la-moi en
deux mots, ordonna Labor d'un ton sec.

--Ma foi, non! fit carrment Barnab. Qu'il vous la conte lui-mme.
J'aime mieux, gnral, vous laisser tout le plaisir de la surprise.

Cela dit, Barnab se tourna vers madame de Mralec, et ajouta:

--Et  vous aussi, madame la comtesse.

-- moi! dit la veuve.

L'accent de la voix de la jolie femme trahissait si bien la crainte, que
Fil--Beurre se hta de s'crier:

--Oh! rassurez-vous, madame, il ne s'agit, pour vous, que d'une motion
douce, trs douce.

Tout en parlant, Barnab faisait une gentille petite risette  la veuve,
pour calmer son inquitude.

Mais, ple et avec un frisson  fleur de peau, comme si elle pressentait
un danger, madame de Mralec pensait  cette phrase de l'ami du
soupirant de Gervaise et se rptait:

--En matres! en matres!

Quant au gnral, il n'y voyait pas plus loin que le bout de son nez, et
 ce nez monta la moutarde quand il s'cria, pour faire un peu sa cour 
la veuve:

--Alors, sextuple idiot! puisque ce voyageur est un ami de madame la
comtesse, pourquoi as-tu commis la maladresse de l'arrter!!! Et quand
je pense que, pour une pareille nerie, il t'a fallu deux escadrons de
hussards... Deux escadrons pour un homme!

--D'abord, gnral, ils sont quatre, allgua Barnab pour sa dfense. Il
est vrai que les trois autres ont tout l'air d'tre au service du gros
citoyen.

--Deux escadrons pour un homme! Mille tonnerres! C'est pour arriver  ce
rsultat que j'ai retir mes hussards de la route de Laval o,
peut-tre, ils auraient eu la chance de reconqurir les quatre cent
mille francs de l'tat! gronda Labor qui se montait.

Le faux Meuzelin se rvolta contre ce dbordement de colre.

--Dame! coutez donc, gnral. La prudence m'a guid, articula-t-il d'un
ton sec. Admettons que ce que le gros m'a cont soit faux, que cet homme
soit quelque chef dangereux, Coupe-et-Tranche par exemple, qui cherche 
se glisser dans le chteau pour y introduire plus tard ses complices,
est-ce que je n'aurais pas t cent fois coupable en le laissant
chapper? Qui m'assure qu'en se voyant pinc tantt, il ne m'a pas
invent un conte pour n'tre pas retenu? Moi, je l'ai pris au mot. Tu
dis vouloir aller au chteau de la Brivire, mon gaillard, ai-je pens;
eh bien! je vais t'y conduire, moi, et je l'ai amen ici.

Puis avec un accent flatteur:

--Et, continua l'chalas, je me suis dit: Supposons que j'aie mis la
main sur Coupe-et-Tranche voulant ouvrir le chteau  ses bandits, le
gnral Labor, qui est si fin, si perspicace, si subtil, aura bien vite
fait de lever le masque du coquin, et non seulement il me flicitera sur
ma capture, mais encore il me remerciera de ma sage prcaution d'avoir
amen ses soldats pour dfendre le chteau en cas d'attaque de la bande
voulant dlivrer son chef.

--C'est avec cette arrire-pense que tu t'es fait suivre des deux
escadrons? demanda Labor calm par les louanges.

--Pas dans un autre but.

--Et tu ne veux pas me rpter ce que t'a dit ce gros homme?

--Non, fit rsolument Barnab. Je vous le rpte, je ne veux pas, si
l'homme a dit vrai, vous retirer le plaisir de la surprise ou le mrite
de l'avoir dmasqu s'il m'a menti.

--Alors, Meuzelin, fais entrer ces quatre hommes, commanda Labor, tout
press de prouver cette fameuse perspicacit que lui prtait l'chalas.

--Pourquoi les quatre? objecta Barnab. Le gros seul est  interroger.
Les trois autres, j'en suis certain, sont sous ses ordres... ou des
serviteurs ou des bandits.

--Va donc chercher le gros, dit le gnral cdant au conseil.

-- vos ordres, fit l'chalas qui, gagnant la sortie, disparut aprs
avoir soigneusement referm la porte derrire lui.

Mais si court qu'et t le temps mis par Barnab  ouvrir et clore la
porte, cette phrase put se faire entendre:

--Que nous allons toujours croquer le marmot en faisant le pied de grue
avec le bec dans l'eau comme l'oiseau sur la branche?

De plus en plus secoue par le frisson, la comtesse tait ple comme une
morte et son regard, sombre et anxieux, s'attachait sur cette porte par
laquelle un pressentiment lui disait qu'un danger redoutable allait
entrer.

Enfin la porte s'ouvrit, et, sur son seuil, apparut un homme d'un
embonpoint formidable. Aprs lui, entra Barnab qui alla se placer
derrire le gnral.

 la vue de l'arrivant, l'effroi de la veuve se dtendit brusquement et
un soupir de soulagement dgonfla sa poitrine oppresse.

Elle ne connaissait pas cet homme.

Mais son apaisement fut de courte dure. Sa terreur revint terrible, lui
figeant le sang dans les veines, lui faisant froid dans les moelles.

Pourtant rien ne justifiait cette pouvante.

L'inconnu arrivait  elle, lentement, doucement mu, l'oeil plein de
tendresse, un sourire de bonheur aux lvres.

Quand il fut prs d'elle, il lui prit brusquement la tte entre ses
mains et la couvrit de baisers frntiques en disant avec l'accent d'une
joie immense:

--Clotilde! ma Clotilde bien-aime!

Il fallait voir la mine archi-penaude du gnral  ce spectacle. Quoi?
il convoitait cette jolie femme et un autre la lui embrassait devant le
nez! Il n'y mettait pas de mnagements, cet embrasseur. Car, aprs la
premire srie de baisers, il en entama une seconde aussi ardente, aussi
passionne, qu'il entrecoupait de ces mots prononcs d'une voix chaude
d'amour:

--Enfin je te revois, mon adore Clotilde.

Dcidment, Labor leur tenait la chandelle.

--Hum! hum! fit-il vigoureusement pour rappeler sa prsence 
l'embrasseur.

Au bruit, le gros homme fit volte-face et, la main de la veuve dans la
sienne, il pronona en souriant de bonheur:

--Excusez-moi, gnral, mon nom vous apprendra tout: je suis le comte de
Mlarec.

Se tournant vers la comtesse, il demanda:

--Clotilde, veux-tu affirmer au gnral que je suis ton mari?

Pantelante de tout son tre, madame de Mralec le fixa de ses yeux fous
de terreur et au prix d'un immense effort:

--Oui, dit-elle.

Et elle tomba vanouie.

--On a raison de prtendre que la joie fait peur; souffla Fil--Beurre
au gnral.

 la chute de la comtesse vanouie, Labor s'tait lanc pour la
secourir; mais dj elle avait t releve par son mari qui la replaait
sur son sige en disant:

-- prsent que tout malentendu a cess entre nous, permettez-vous,
gnral, que je dispose de mes gens, trois dvous serviteurs que je
ramne de l'migration?

La tte un peu perdue par ce coup de thtre, Labor, sans parler, fit un
signe  Fil--Beurre qui, aussitt, courant  la porte, l'ouvrit et
cria:

--Laissez libres les gens du comte de Mralec.

Et, en lui-mme, l'chalas pensa:

--Enfonc le gnral! Nous voici dans la place! Maintenant, nous allons
rire.

Derrire lui, trois hommes taient entrs.

--Fichet et Lambert, ordonna le comte, soulevez doucement ce fauteuil et
transportez la malade dans ses appartements.

Mais, son ordre donn, il adressa au gnral et  Fil--Beurre un regard
qui demandait qu'on lui apprt, tranger qu'il tait aux tres du
chteau, o se trouvaient situs les appartements de sa femme.

Du doigt, le gnral lui indiqua une porte de dgagement, par laquelle
disparurent les quatre hommes emportant la comtesse.

Labor et Barnab restrent face  face, ce dernier souriant, l'autre
faisant un nez long de deux aunes en pensant  la dgringolade de ses
projets amoureux, cause par le retour de ce mari tant aim de sa femme
qu'elle s'vanouissait de joie  sa vue. En cette occurrence, le gnral
n'tait pas tenu  faire montre d'une norme sympathie pour l'poux
reparu. Il le prouva en grommelant avec une humeur de dogue:

--Il n'est donc pas mort, ce marsouin-l? Trois coups de feu dans le
corps et il en revient!!!

--Il faut mme croire que les blessures lui profitent, car il en est
revenu avec une bien belle sant, appuya srieusement Barnab.

--Il faut dcamper d'ici! soupira Labor.

--Pourquoi, gnral? fit l'chalas affectant la surprise.

--Puisque le mari est de retour, lcha le gnral, sans penser qu'il
avouait tout navement ses intentions de Lovelace.

Fil--Beurre croisa les mains, eut l'air de tomber des nues et rpliqua
avec une sorte d'indignation:

--Oh! gnral! Vous, un si bel homme, cder le pas  une espce
d'lphant!... Ce serait  dsesprer du bon got des femmes!

--Crois-tu, Meuzelin? fit Labor dont la fatuit se rveilla.

--Ne renoncez pas.

--Tu as cependant vu qu' l'aspect de son hippopotame, elle s'est
vanouie de joie.

--Euh! euh! qui vous dit que ce n'est pas plutt de regret? On rvait
bel homme et v'lan! il vous tombe un monstre. Le coup est assez dur pour
s'vanouir.

--Tu crois, Meuzelin? rpta le gnral, glissant sur la pente de sa
stupide suffisance.

Puis il hocha la tte, en ajoutant:

--Oui, mais je n'ai pas de prtexte pour demeurer au chteau.

Et, prenant son parti:

--Il ne me reste plus qu' remonter  cheval en emmenant les deux
escadrons de hussards que tu as si niaisement conduits ici.

--Oh! oh! gnral, il y a vraiment cruaut de votre part  abandonner
cette pauvre femme. Est-ce sa faute si vous avez le don de plaire?
dbita l'chalas d'un ton navr.

--Puisque je te rpte que je manque d'un prtexte. Trouve-m'en un et tu
verras si je ne me cramponne pas au chteau.

--Et si je vous trouvais mieux qu'un prtexte, gnral?

--Quoi donc?

--Un ordre, fit carrment l'chalas.

Ce disant, il avait fouill dans sa poche dont il tira un papier qu'il
tendit au gnral en disant:

--Dans le paquet du ministre que j'ai reu ce matin, par voie secrte,
voici ce que j'ai cueilli pour vous.

Sur ce papier, revtu de tous les timbres, signatures et signes de
reconnaissance qui en garantissaient l'authenticit, Labor lut ce qui
suit:

Par l'entremise de Meuzelin, ordre est donn au gnral Labor de
surveiller en son chteau et de l'y tenir isol de toutes communications
le comte de Mralec, migr rentrant. On ne devra laisser prs du
prisonnier que sa femme et quatre serviteurs dont le choix lui aura t
laiss.--_Le ministre de la police gnrale_: FOUCH.

--L! voici vos deux escadrons logs au chteau! articula gaiement
Fil--Beurre quand le gnral eut quitt des yeux cet ordre qui lui
arrivait, on peut le dire, comme mare en carme.

L'envie qu'avait Labor de possder madame de Mralec ne put que bien
imparfaitement apaiser l'amour-propre du gnral, froiss de recevoir
cet ordre par l'entremise d'un policier auquel il semblait tre
subordonn.

--Vous recevrez confirmation de cet ordre par votre prochain courrier.
Libre  vous d'en suspendre l'excution jusqu' ce moment, annona
Barnab qui, tout en pansant la vanit blesse du soldat, donnait un
coup d'peron  son zle.

--Ouais! fit Labor, suspendre l'excution de l'ordre pour laisser au
Mralec le loisir de filer... Oh! que non pas!

Il se remit  lire l'ordre en disant:

--Quatre serviteurs  son choix...  coup sr, il choisira les trois
hommes qu'il a amens. Quel sera le quatrime?

--a regarde le comte, rpondit Barnab avec indiffrence.

Mais, brusquement, il se frappa le front.

--J'y pense! s'cria-t-il. Du moment que la comtesse reste auprs de son
mari, il faut au moins une femme pour la servir. Notre quatrime se
prendra dans le personnel fminin du chteau.

Le souvenir revint au gnral de la jolie jeune fille blonde qu'il avait
vue dans la journe prs de madame de Mralec, et son ide de courir
deux livres  la fois lui chatouilla plus fort l'imagination.

--La comtesse a une femme de chambre  laquelle, tantt, elle m'a paru
tenir... une nomme Gervaise, je crois, rpondit-il.

--Va donc pour cette Gervaise, dit Barnab d'un ton dnotant qu'il se
souciait peu que ce ft cette femme de chambre ou une autre qui et la
place.

Dans sa hte de tenir les deux femmes sous sa coupe, le gnral avana
cette proposition:

--Si tu allais, Meuzelin, communiquer l'ordre au comte et lui demander
de faire le choix en question?

--Y pensez-vous? quand il est en train de soigner sa femme! Attendons un
peu, proposa Barnab.

Mais Labor tint bon.

--C'est que, vois-tu, un ordre ne se donne pas sans un motif. Le mieux
est de l'excuter au plus vite. Aussi me tarde-t-il de faire dguerpir
le personnel du chteau, de fermer les portes et d'installer mes
soldats. Une fois le local clos, personne, je te le jure, n'y entrera ou
n'en sortira.

--Pas mme les deux femmes, gouailla Fil--Beurre.

Labor redressa son torse, cligna de l'oeil, frisa sa moustache et
rpondit avec un sourire vainqueur:

--Oh! les femmes, j'aime  croire qu'il ne faudra pas user de violence
pour les retenir.

 cette normit, Barnab parut transport d'admiration.

--Gnral, s'cria-t-il, voulez-vous me permettre,  moi qui ne suis pas
flatteur de ma nature, de confesser une vrit qui m'touffe?

--Confesse, Meuzelin.

--Eh bien, si j'tais femme, je serais folle de vous... archi-folle!
Vous appelez aussi invinciblement l'amour que le printemps appelle la
verdure!

Labor rpondit avec un petit ton de modestie effarouche:

--Tu exagres, mon bon Meuzelin. Tu exagres.  te croire, je
deviendrais presque fat.

Ensuite, revenant  son ide:

--Va donc trouver M. de Mralec, pour lui faire connatre l'ordre et
savoir son choix.

--J'obis, dit Fil--Beurre.

Cinq minutes aprs, il tait de retour.

--La comtesse a repris connaissance, annona-t-il. J'ai trouv le mari
causant auprs du lit de repos de sa femme. Quand je lui ai fait part de
la mesure qui le concerne, il a fait laide grimace. Notre homme doit
tre rentr en France pour manigancer quelque complot royaliste contre
la Rpublique. J'ai devin a tout de suite et je me suis expliqu la
mesure qui va le tenir ici comme dans une souricire.

--Aprs sa grimace, il n'a rien souffl?

--Si, il a dit que si quelque chose pouvait le consoler de la marque de
mfiance dont il tait l'objet, c'tait d'avoir  jouir de la socit du
gnral Labor, que la comtesse lui avait annonc tre le plus sduisant
des hommes.

--Sduisant! la comtesse lui a dit sduisant? fit Labor en se
rengorgeant.

--Parbleu! encore une que la vrit touffe. Il faut que a lui parte!
affirma Barnab, superbe d'aplomb.

--A-t-il fait son choix?

--Ah! vous avez un rude nez, gnral, et vous flairez juste...
laissez-moi vous le dire sans basse flagornerie... il a prcisment
choisi ceux que vous aviez devins. Les trois serviteurs venus avec lui
et la Gervaise.

--Alors je puis expulser du chteau tout le reste du personnel?

--Quand vous voudrez.

Une heure aprs, le chteau de la Brivire tait sous la garde des
hussards. Ils en avaient fait sortir les nombreux domestiques qui, 
l'arrive de madame de Mralec, avaient t choisis par son fidle
mtayer.

Au moment o ceux-ci s'loignaient par la grande porte du chteau, le
Marcassin se prsentait  une poterne de service qui lui tait
habituelle.

--Au large! lui cria le hussard dmont, qui tait de faction  cette
issue.

Cardeuc s'arrta net sur place sans rien demander, son regard sombre et
cruel fix sur le soldat. Puis, devinant qu' toute porte o il se
prsenterait il trouverait pareil accueil, il s'loigna de son pas lent
et lourd en murmurant:

--Labor a-t-il vent la mche?




                                   II


Transporte par Lambert et Fichet sur le fauteuil o elle tait
vanouie, la comtesse avait t couche, dans le boudoir, sur un long
sopha, servant de lit de repos.

En plus de la porte ouvrant sur un large vestibule, le boudoir tait
desservi par une autre porte que le comte de Mralec se hta d'aller
ouvrir. Elle donnait sur une chambre, entoure d'armoires, qui servait
de lingerie. Une chaise et une petite table  ouvrage, places prs
d'une fentre, attestaient que c'tait l que, tout en se livrant  des
travaux d'aiguille, la dame de compagnie de la comtesse devait se tenir
aux ordres de sa matresse.

Son inspection faite, le comte revint  Lambert et Fichet en leur
disant:

--J'ai  causer avec la chre comtesse; vous allez donc, mes braves,
vous installer dans le vestibule, avec la consigne de ne laisser entrer
personne, sauf l'ami Fil--Beurre. Si quelqu'un, le gnral Labor par
exemple, se prsentait, vous rpondriez que la comtesse, remise de son
motion, a demand qu'on la laisst un peu reposer... Vous me comprenez?

--Que je n'ai pas la comprhension obstrue, rpliqua Fichet, qui s'en
alla suivi de Lambert.

Le comte, alors, s'adressant au troisime de ses compagnons:

--Vous, mon cher lieutenant, dit-il, soyez assez bon pour vous tablir
dans la lingerie. Si la faction doit tre longue, j'espre qu'elle ne
vous sera pas dsagrable, car certaine petite table que je viens de
voir dans cette pice, me prouve que vous ne tarderez pas  y recevoir
une gentille visite.

Ce disant, le comte, dont les yeux taient fixs sur sa femme, guettant
si elle reprenait ses sens, avait pris le bras du lieutenant pour le
pousser doucement vers la lingerie. En sentant une rsistance  sa
pression, il leva la vue sur son compagnon.

--Qu'avez-vous donc, Vasseur? Vous tes ple comme un mort! dit-il
vivement.

En effet, Vasseur, le regard braqu sur la comtesse vanouie, les traits
contracts, les lvres frmissantes, tait en proie  une violente
motion.

--Meuzelin, balbutia-t-il avec effort, je connais cette femme. Sa vue
voque en moi de bien terribles souvenirs.

--Chut! chut! souffla Meuzelin; alors, c'est une raison pour qu'elle ne
vous voie pas devant elle quand elle retrouvera ses sens. Tout vient 
point, lieutenant. Plus tard, vous me conterez votre histoire.

Tout en conduisant Vasseur vers la porte de la lingerie, il continua:

--Il est important que je me trouve seul avec madame de Mralec. Vous
n'apparatrez qu' mon appel.

Quand il eut referm la porte sur le lieutenant, Meuzelin vint s'asseoir
auprs du lit de repos et, bien tranquillement, il attendit que la
comtesse et retrouv ses esprits.

L'attente, du reste, ne fut pas longue. Bientt un faible mouvement
annona le retour de la comtesse  la vie. Deux minutes aprs, elle se
releva pniblement sur son sant. En mme temps qu'elle cherchait 
rassembler ses ides indcises, elle promena autour d'elle un regard
encore vague.

Alors ses yeux s'emplirent brusquement d'pouvante lorsqu'ils
s'arrtrent sur le gros homme assis prs d'elle, dont la vue lui
rappela ce qui s'tait pass.

--Eh bien, ma chre Clotilde, vous vous trouvez donc mieux? dit la voix
railleuse de Meuzelin.

Les dents claquantes, frissonnante de tout son corps, elle resta muette,
anantie par la terreur.

--Tudieu! reprit Meuzelin toujours gouailleur, savez-vous, douce amie,
que vous faites trs piteux accueil  votre mari bien-aim?

Cette voix mordante et ironique galvanisa la femme terrifie, qui bgaya
pniblement:

--Vous n'tes pas mon mari!

--Alors, ma toute belle, pourquoi m'avez-vous donc, devant cette brute
de Labor, reconnu pour le comte de Mralec?

--Non, vous n'tes pas le comte de Mralec! pronona la comtesse avec
une sorte de rage.

--Parce que? fit Meuzelin.

--Vous le savez bien.

--Dites toujours, ma bonne Clotilde.

Elle hsita et, enfin, exaspre par un ricanement sardonique du gros
homme, elle rpondit:

--Vous n'tes pas M. de Mralec, puisque vous me reconnaissez pour votre
femme.

--Oh! oh! lcha Meuzelin; savez-vous, ma charmante, que vous avez l'air
d'avouer tout bonnement que vous n'tes pas plus comtesse que je ne suis
comte?

Aprs un petit silence pendant lequel il attendit inutilement que
Clotilde rpondt, le policier reprit:

--Alors que suis-je donc? Pouvez-vous me l'apprendre?

Elle remua ngativement la tte.

--Voulez-vous que je vous aide  trouver? proposa Meuzelin. J'ai, pour
donner des ides aux gens, un procd infaillible et bien simple. Je
leur conte une histoire.

Semblable  la bte faute qui, prise dans un pige, cesse de rugir pour
ne pas attirer l'ennemi, madame de Mralec garda le silence, semblant
guetter un mot qui lui donnt barre sur le personnage qui la persiflait.

--Qui ne dit mot consent. Je vois que vous avez envie d'entendre mon
histoire. Alors, je m'excute, dit le policier.

Et, aussitt il commena:

--Il y avait un jour un sclrat cruel et impitoyable qui se faisait
surnommer Coupe-et-Tranche...

Il s'arrta et, se ravisant:

--Non, non, dit-il, je dbute mal dans mon rcit. Je mets, comme on dit,
la charrue devant les boeufs.

Il parut se recueillir pour mieux prparer le commencement de sa
narration, puis il reprit:

--Il y avait une fois un gnral idiot, sorte de Lovelace de bas tage,
en arrt devant tous les jupons de femmes, dont la fatuit pyramidale
faisait un splendide gobe-mouche, qui... que...

Une seconde fois, Meuzelin interrompit sa phrase pour s'crier:

--Non, non, je me trompe encore. Mon nouveau dbut manque d'intrt.

Il se cacha le visage dans ses mains en homme qui cherche  coordonner
ses ides.

--Ah! ah! fit-il, enfin j'ai mon vrai point de dpart! coutez-moi a,
comtesse.

Et, d'une voix pose, il poursuivit:

--Il y avait une fois un mtayer nomm Cardeuc,  qui son extrieur, des
moins sduisants, avait valu le sobriquet de Marcassin.

Elle tait dj bien ple, la jolie dame de Mralec. Au nom de Cardeuc,
sa pleur s'accentua pourtant encore. Sans paratre avoir remarqu
l'effet produit, Meuzelin avait continu:

--Depuis deux cents ans, de pre en fils, les Cardeuc avaient t les
mtayers des seigneurs de Brivire. Quand le dernier marquis du nom s'en
alla en migration, rejoindre sa jeune fille qui l'avait prcd en
Allemagne, c'tait le Cardeuc, le Marcassin, qui exploitait la mtairie.
Aimait-il beaucoup ses matres, ce descendant de tant de dvous
serviteurs des Brivire? La suite nous le dira.

Peu  peu la comtesse s'tait releve de dessus sa couche et,
maintenant, assise au bord de sopha, elle coutait, immobile comme une
statue, son regard fixe et plein d'angoisse, dard sur le conteur.

--Ce n'est pas encore bien intressant, comtesse; mais attendez, la
suite vous ddommagera, dit Meuzelin, feignant de prendre son attitude
pour une pose d'ennui.

Et il continua:

--Les annes se passrent sans que Cardeuc ft montre du dvouement
profond qu'il avait gard  ses anciens matres dont il ignorait le
sort. Enfin, un jour, il leva le masque. Il venait de recevoir
d'Allemagne une lettre qui lui apprit ce qu'il tait advenu des de
Brivire. La fille seule survivait et son isolement tait double, car,
aprs s'tre marie, elle tait devenue veuve du comte de Mralec, tu
au pont de Constance.

Tout souriant, Meuzelin s'interrompit encore pour demander:

--C'est bien l votre histoire que je vous conte, n'est-ce pas,
comtesse? Dans votre lettre  Cardeuc, vous lui annonciez qu'ayant
obtenu votre radiation de la liste des migrs, vous alliez rentrer sous
le toit de vos pres.

Vous dire quelle fut la joie du brave Marcassin me serait impossible.
Son ravissement fut plein d'un gosme remarquable, car, oubliant que le
pays tait ravag par des bandes de Chauffeurs, il alla faire clater sa
joie bruyante partout, s'tonnant qu'elle ne ft pas partage par tous
ces malheureux qui avaient un bien autre martel en tte, car ils
mouraient de peur.

Une seconde lettre arriva qui prcisait  Cardeuc le jour et l'heure o
le chteau de la Brivire recevrait la survivante de la famille. Ce
retour que le Marcassin alla encore trompeter  tous venants, fut appris
avec moins d'indiffrence par les habitants,  qui une bonne nouvelle,
venue en mme temps, avait rendu un peu de tranquillit d'esprit. On
affirmait que le gouvernement avait enfin rsolu d'en finir avec les
bandits, et on ajoutait que le gnral Labor allait se transporter de
Nantes  Ingrande, pour diriger d'un point plus central l'expdition qui
devait purger la contre de Coupe-et-Tranche et de sa bande.

Il advint en tout comme il avait t dit. Lorsque le gnral Labor
arriva  Ingrande, il apprit que depuis trois semaines le chteau de la
Brivire tait habit par une fort jolie chtelaine.

 ce point, Meuzelin fit une pause en regardant la comtesse.

--Seulement, dit-il en tranant ses mots, seulement la gracieuse et
jolie chtelaine n'tait pas madame de Mralec, attendu que la vraie
comtesse, le jour mme de son arrive au pays, avait t assassine par
les bandits de Coupe-et-Tranche, qui avaient fait disparatre la tte de
leur victime pour que rien ne pt rvler la substitution qui allait
rsulter de ce meurtre.

Et Meuzelin, venant se mettre en face de celle qui l'coutait, articula
d'une voix grave:

--J'ai tenu dans mes mains la tte de la vraie comtesse de Mralec.

Le paroxysme de l'pouvante triompha du mutisme obstin de la comtesse.
Elle se dressa debout en s'criant:

--Vous mentez! Je suis madame de Mralec!

 ce dmenti, Meuzelin opposa une moue moqueuse.

--En tes-vous bien certaine? ricana-t-il.

--Alors, qui suis-je? fit-elle d'un ton d'arrogance.

--a, dit le policier en haussant les paules, je n'en sais absolument
rien.

Puis, en la regardant dans les yeux, et d'un ton sec:

--Mais, articula-t-il, ce dont je puis pleinement rpondre; c'est que tu
es la dernire des misrables.

D'un geste imprieux il lui fit signe de se rasseoir en disant:

--coute la suite, ma fille.

Et il continua:

--Devant cette tte coupe un soupon trange m'tait venu  l'esprit.
Il devint une certitude quand j'eus entendu l'aveu du marchal de
Monciel, un des quatre assassins de la victime. J'acquis la preuve qu'il
m'avait dit la vrit,  Angers, au bureau de poste, o n'avait pas t
inscrite, sur le livre des dparts, la femme qui,  ce relai, avait pris
place, dans le coup,  ct de l'autre voyageuse qui s'y trouvait
depuis Paris.

Avec mes compagnons, je suis parti pour l'Allemagne pendant que tu
trnais ici en comtesse. Nous avons, trois semaines durant, battu le
pays, relevant  la trace les diffrents endroits que madame de Mralec
avait successivement habits. Enfin,  Vienne, dans une famille o elle
l'avait laiss pour se rappeler au souvenir d'amis qu'elle avait
quitts, j'ai retrouv son portrait. C'tait bien le mme visage que
celui de la tte coupe.

La voix de Meuzelin, qui s'tait mue aux dernires phrases, retrouva
son accent ironique et mordant pour reprendre:

--Tu me demandais tout  l'heure de te dire qui tu es. Je puis te
rpondre en partie, fausse comtesse. Tu es l'instrument et la complice
de Coupe-et-Tranche, ou, pour mieux dire, de Cardeuc-le-Marcassin, ce
mtayer qui a fait assassiner sa matresse pour te faire endosser son
personnage. De connivence avec le matre de poste d'Angers, un affili
de la bande, qui ne t'a pas inscrite sur son livre pour drouter ta
piste, tu es monte dans le coup  Angers,  ct de celle qui, tu le
savais, allait bientt mourir. L'assassinat accompli, tu n'as eu qu'
laisser faire Cardeuc, qui, deux lieues plus loin, avec d'autres paysans
de bonne foi, attendait, au passage, la diligence qui lui amenait sa
bonne matresse, la dame de Mralec. Devant tous, il t'a reconnue et ces
braves gens qui, dans la femme faite, ne pouvaient se retracer la
bambine partie jadis, ont cru aux transports de Cardeuc et t'ont fait
cortge jusqu'au chteau de la Brivire.

Et Meuzelin, regardant encore en face celle qu'il venait de dmasquer,
ajouta:

--Ose me dmentir!

Elle haussa les paules et d'une voix ddaigneuse:

--Puisque tu es en train d'inventer, dit-elle, il te faudrait, en mme
temps, imaginer le motif de cette substitution. Ce gros drame de ton
imagination manque par la base.

Le policier fit entendre son rire gouailleur.

--Diable! reprit-il, je vois, ma fille, qu'il est besoin de te mettre
les points sur les _i_. Allons, soit! ne parlons pas de la fortune de la
dfunte que, tt ou tard, Cardeuc avait l'intention d'accaparer...
aprs, je suppose, t'en avoir adjug ta part. Laissons cette fortune de
ct pour ne nous occuper que du prsent, car c'est ce prsent, qui le
menace, que Coupe-et-Tranche a voulu conjurer.

En promenant son regard railleur sur toute la personne de la femme,
Meuzelin continua:

--Ah! il s'y entend, matre Coupe-et-Tranche, quand il s'agit d'engluer
un ardent coureur de femmes de la force du gnral Labor. Il sait
choisir la proie  offrir aux apptits de luxure d'un pareil
fouailleur... car, ma fille, tu es une bien apptissante crature, une
magnifique Circ  laquelle Labor ne pouvait rsister, lui, aussi bte
que libertin. Donc, Coupe-et-Tranche avait parfaitement raisonn quand
il s'tait dit que le gnral, venu pour combattre les bandits, une fois
qu'il serait tomb sous ton joug, n'aurait plus de secrets pour toi...
Ton dbut  jouer du gnral a t heureux, ma fille, et je t'en
flicite. Les dix mots qu'il t'a dits hier, ont suffi pour voler, la
nuit dernire, quatre cent mille francs  l'tat.

Et, tout moqueur, il rpta:

--Je t'en flicite. Tu tiens vraiment le gnral sous ta coupe; il ne
voit plus que par toi.

En entendant son ennemi prner l'empire qu'elle avait sur le gnral, le
courage revint  la femme qui releva la tte et accentua sur un ton de
dfi:

--Le gnral, qui ne croira pas tes calomnies, saura me dbarrasser de
toi.

Meuzelin prit un air des plus tonns.

--Que tu es bte, ma fille, ricana-t-il.  quoi bon irais-je faire des
confidences  cette culotte de peau, quand, si tu le veux, nous pouvons,
entre nous, si bien nous entendre.

L'effet produit par ces mots fut immdiat. La peur qui anantissait la
fausse comtesse disparut aussitt. Celui devant qui elle tremblait
depuis une heure n'tait donc, ses paroles le prouvaient, qu'un hardi
fripon qui, instruit de son secret, venait lui demander sa part du
gteau?

Aussi, emporte par une satisfaction qui l'empcha de rflchir, elle
joua cartes sur table.

--Quelle somme veux-tu? demanda-t-elle en venant au policier.

Mais lui secoua la tte et rpliqua d'un ton amicalement grondeur:

--Tu verses du mauvais ct, ma belle. Je vois que nous ne nous
entendons pas le moins du monde. Je ne veux pas de ton argent.

Un autre espoir se prsenta brusquement  l'esprit de la fausse
comtesse. Ne lui avait-il pas dit, tout  l'heure, qu'elle tait une
bien apptissante crature? tait-ce la femme qu'il dsirait?

Au sourire voluptueux qui apparut sur ses lvres, Meuzelin comprit sa
pense. Il se remit  hocher la tte en disant:

--Nous nous entendons de moins en moins, ma jolie Putiphar. Je suis un
vrai Joseph. Tu perds ton temps. Je vais bien t'expliquer ta situation.
Ta peur premire t'a fait commettre une faute, celle de me reconnatre
pour ton mari devant Labor. Aprs cet aveu, que peux-tu aller lui conter
sur moi sans exciter sa dfiance? Et puis, moi, est-ce que je n'ai pas
aussi une langue pour dvider mon petit chapelet... avec preuves 
l'appui?

En prononant avec lenteur il rpta:

--Oui, ma fille, avec preuves  l'appui.

Un nuage passa sur le front de la fausse comtesse en entendant ces mots
menaants. Quelles taient ces preuves?

--Ah!  propos, fit Meuzelin, j'ai une demande  t'adresser. En prenant
la place de madame de Mralec, tu as aussi pris ses malles, coffres et
caisses. En as-tu fait le compte, ma fille? As-tu tout le bagage au
grand complet?

Cette question rappela  la chtelaine la visite que, quelques heures
auparavant, lui avait faite Croutot pour la prvenir qu'une caisse avait
disparu du bureau de poste d'Angers.

Cependant Meuzelin avait continu:

--Si, par hasard, tu t'tais aperue qu'il te manque une caisse, je
pourrais t'en donner des nouvelles. Elle renfermait de bien prcieux
papiers de la comtesse dfunte... Une vraie mine de ce que j'appelle des
preuves  l'appui.

Cela dit, et sans mme voir l'effet produit, Meuzelin poursuivit:

--Revenons au gnral. Il ne faut pas beaucoup compter sur lui, et je te
conseille mme de le faire sortir de ton jeu, car il branle dans le
manche. En revenant de Vienne, j'ai pass par Paris o j'ai prvenu qui
de droit des boulettes que son coeur tendre peut faire commettre  ce
guerrier dou de trop de temprament... Donc, ma belle, je te le rpte,
sors le gnral de ton jeu et ne fais aucun fonds sur lui pour te
dlivrer de moi.

Aprs une pause il ajouta:

--Reste Coupe-et-Tranche...

Il fit une moue, en continuant:

--Ne compte pas non plus trop sur lui.

Au nom du bandit redoutable, une lueur d'espoir avait brill dans l'oeil
de la femme en mme temps que, sur ses lvres, un sourire de ddain
semblait ne pas prendre au srieux ce qui lui tait dit sur son
complice.

Le policier comprit le sourire.

--Tiens, fit-il vivement,  propos de Cardeuc... non du Marcassin...
non, de Coupe-et-Tranche, car je m'embrouille dans tous les noms de ce
coquin, je m'aperois que j'ai oubli de te faire part d'un changement
qui s'est opr dans le chteau pendant ton vanouissement... Tous tes
domestiques, qui n'taient autres qu'une collection de ses chenapans,
que Cardeuc avait mis en garnison ici pour te dfendre, ont t expulss
et remplacs par des hussards, qui font bonne garde pour le cas o il
plairait  Coupe-et-Tranche de venir, avec sa bande, t'enlever  mon
aimable compagnie.

 ces mots, qui lui retiraient sa dernire esprance, la femme eut un
tressaillement de rage.

L'agent s'installa dans un fauteuil devant elle, se renversa sur le
dossier, allongea ses jambes, posa ses mains sur son ventre en homme qui
prend ses aises pour passer un bon quart d'heure, puis, tout gaiement,
il pronona:

--J'coute.

Elle resta muette.

--Est-ce que tu ne m'as pas compris, ma brune? reprit le policier.
J'avais toujours entendu dire qu'une politesse en vaut une autre. Je
t'ai cont ma petite histoire.  ton tour de me narrer la tienne...
Tiens! je ferme les yeux pour mieux couter.

Et, la tte renverse sur le haut dossier de son sige, le nez en l'air,
il ferma les yeux et attendit.

Au lieu de parler, la femme se leva doucement. Mais elle avait compt
sans le bruissement de sa robe, qui arriva aux oreilles du policier.
Sans faire un mouvement pour la retenir, sans ouvrir les yeux, il se
contenta de dire tranquillement:

--Ah! je dois te prvenir, la belle, que, s'il te prenait la fantaisie
de dcamper, les deux portes sont gardes. Il y a surtout dans le
vestibule un nomm Fichet, dont les nerfs sont tellement agacs, qu'il
serait capable de t'trangler.

Comme le mme bruissement d'toffe lui prouva que la femme, tenant
compte de son avis, venait de se rasseoir, il reprit:

--Voyons, ma fille, un peu de courage  la langue; dis-moi qui tu es.

La fausse comtesse gardant le silence, il continua en appuyant:

--Note bien que si j'insiste, c'est pour te laisser le mrite de la
franchise, attendu que rien ne m'est plus facile que de savoir ton
individualit.

Ce disant, il avait rouvert les yeux, ce qui lui permit de voir poindre
sur les lvres de la femme un sourire qui semblait le dfier de prouver
son dire.

Il se redressa lentement et quand il se fut remis d'aplomb sur son
sige, il continua:

--Oui, rien ne me serait plus facile, car il y a ici, pas bien loin,
quelqu'un qui te connat.

La fausse comtesse crut  une ruse.

--Alors fais venir ce quelqu'un, dit-elle d'un ton bref.

--Bah! bah! fit Meuzelin avec insouciance,  quoi bon dranger un brave
garon qui, en ce moment, je le gagerais, doit tre agrablement occup
 compter fleurette  une jolie fille que le ciel lui aura envoye pour
charmer sa faction... Et puis, je te l'ai dit, je veux te laisser le
mrite de la franchise.

--M'as-tu dis, toi, qui tu es? ricana la femme qui, devant ce refus de
faire venir l'individu en question croyait avoir dj remport une
victoire.

Meuzelin eut un tressaut d'tonnement honteux.

--Ma foi! c'est vrai, fit-il d'une voix piteuse; j'ai manqu  la rgle
de la galanterie exigeant qu'un homme, qui veut savoir le nom d'une
femme, se soit nomm le premier. Donc, je vais te dire mon nom.

Au moment de se nommer, il s'arrta:

--Tiens-tu bien  le savoir? insista-t-il. Tu sais, il y a quelquefois
des noms qui portent sur les nerfs, dbita le policier d'un ton tout
amicalement craintif.

Sans comprendre qu'il s'amusait avec elle comme le chat joue avec la
souris avant de lui faire sentir les dents, la femme prit cette
hsitation feinte pour une reculade et clata d'un rire de bravade
insolente.

--Eh bien, ma fille, je me nomme Meuzelin, dclara l'agent.

Puis, sans lui laisser le temps de prononcer un seul mot, il continua:

--Oui, oui, je sais ce que tu vas dire. Pour toi, Meuzelin est ce grand
maigriot qui tait ici tout  l'heure. Grosse erreur de ta part, ma
belle. Il est Meuzelin comme tu es comtesse de Mralec. C'est un joyeux
gars qui, avec ma permission, a jou le rle que je lui avais command
pour pouvoir m'introduire en ce chteau... Mais le vrai Meuzelin, c'est
moi.

Alors se dressant de sa hauteur, il lui posa sa main sur la tte en
disant d'une voix dure:

--Le Meuzelin qui te fera couper le cou. Entends-tu bien, la gueuse, toi
la complice de Coupe-et-Tranche, toi qui a pris la place de celle qu'on
a assassine?

 ces paroles et, surtout, au contact de cette main qui lui pesait sur
la tte comme pour lui faire comprendre que, bientt, elle serait
remplace par celle du bourreau, un immense frissonnement secoua la
femme qui ne douta plus.

--Oui, continua le policier, je te tiens sous ma griffe qui ne te
lchera plus qu'au pied de l'chafaud, si tu refuses de faire ce que je
vais te commander.

La terreur tranglait trop la misrable, pour qu'elle pt parler; mais,
aux derniers mots de l'agent qui lui offraient une esprance de pouvoir
chapper  la guillotine, son oeil s'attacha sur Meuzelin, semblant
demander ce qu'il exigeait d'elle.

Jouissant de son triomphe, le policier la tint un moment palpitante sous
son regard menaant. Il s'ensuivit un silence. Et pendant ce silence,
contraste trange avec la scne terrible qui se passait, on entendit,
bien faible, le bruit d'un baiser dans la pice voisine.

Meuzelin reprit:

--Ton rle t'avait t trac par Coupe-et-Tranche. Asservissant sous ta
beaut fatale Labor, que tu aurais laiss languir aprs tes faveurs, tu
te serais faite l'espionne des mcrants qui, avertis par toi de tous
les projets du gnral, auraient chapp  la destruction qui les
menace. Est-ce bien l le rle que tu avais  remplir?

La femme, encore incapable de parler, inclina affirmativement la tte.

--coute donc, continua le policier. Labor, quand il a la visire nette
de tout jupon, est un bon et habile soldat; il en aura vite fini avec
tous les brigands qui infestent le pays... surtout si tu lui facilites
la tche par des avis mensongers que tu feras parvenir 
Coupe-et-Tranche.

La fausse comtesse parut hsiter.

Pour la dcider, Meuzelin continua:

--Abandonne Coupe-et-Tranche, ma fille, c'est un bon conseil que je te
donne, car il est perdu. Sans toi, si tu refuses de nous aider, le
gnral, qui ne t'aura plus  ses cts pour le trahir, en viendra tout
de mme  bout. Ce ne sera qu'une affaire de temps... C'est ce temps que
tu peux abrger en nous servant. On russira sans toi. On russira plus
vite avec toi, voil la seule diffrence. C'est ce temps conomis qui
sauvera ta tte.

Et Meuzelin, aprs une petite pause pour laisser la femme se dcider,
rpta:

--Crois-moi, abandonne Coupe-et-Tranche, car il est perdu.

Le chef de bande la tenait-il par la peur, ou la reconnaissance, ou
quelque autre sentiment qui liait son dvouement? C'tait  supposer,
car elle hsita toujours.

Meuzelin revint  l'assaut.

--Ce qui faisait l'impunit de Coupe-et-Tranche, c'tait qu'on ignorait
quel individu s'abritait sous ce surnom et qu'on ne savait o aller le
prendre. Aujourd'hui, Cardeuc est dcouvert, et rien n'est plus facile
que le livrer  la justice. Si on n'arrte pas le chenapan, c'est qu'il
y aurait inhabilet  le faire, car on veut la destruction du
brigandage. Privs de leurs chefs, les bandits,  la vrit, ne sauront
plus que faire; mais il est  craindre qu'ils s'parpillent pour aller
renforcer les bandes des dpartements voisins. En leur laissant leur
chef, on peut arriver  les rassembler en masse pour en finir avec eux
d'un seul coup.

Il s'arrta, fit encore une pause et, croyant avoir persuad la femme,
demanda:

--Veux-tu, par tes avis, amener toute la bande sous la main du gnral?

Elle garda son mutisme. Devant cette obstination, l'impatience gagna
l'agent.

--Ta rsistance vient-elle de ce que j'ignore qui tu es, ribaude? Prends
garde! Je t'ai dis que je pouvais te faire arracher ton masque par
quelqu'un qui te connat, gronda-t-il.

Il montra du doigt la porte de la lingerie.

--Il est l. Veux-tu que je l'appelle?

Tout  l'heure, quand le policier lui avait parl d'un individu qui la
connaissait, elle avait cru  une invention de son ennemi. Devant ce
geste, qui lui indiquait la lingerie, elle dut s'avouer que cette pice
n'tait pas dserte, puisque le bruit d'un baiser s'y tait fait
entendre.

Et, en mme temps que le souvenir du baiser, lui revint aussi en mmoire
la phrase de Meuzelin lui annonant que le personnage en question devait
tre agrablement occup  conter fleurette  une jolie fille.

Cependant le policier lui rptait:

--Veux-tu que je l'appelle? Il te connat, te dis-je... Et peut-tre
aussi le connais-tu? Je puis te le nommer.

D'un regard elle le dfia de citer le nom.

--Vasseur, pronona Meuzelin.

L'effet de ce nom fut pareil  celui d'un coup de foudre. Elle fut d'un
bond sur pied, convulsive, menaante, le visage contract par une
jalousie terrible. Elle poussa un cri de tigresse et, avant que Meuzelin
pt l'arrter, elle s'lana vers la porte, l'ouvrit et se prcipita
dans la lingerie.

Agenouill devant Gervaise, le lieutenant tait en train de couvrir de
baisers brlants les mains de la jeune fille, tout en murmurant:

--Je t'aime, Gervaise, je t'aime!

 la vue de ce spectacle et, surtout, en entendant ces mots d'amour, la
femme fut prise d'une folie furieuse qui lui fit oublier qu'elle n'tait
plus comtesse de Mralec et que, partant, elle n'avait plus le droit de
commander.

Elle s'lana vers Gervaise en grinant d'une voix brise par la rage:

--Va-t'en, fille de guillotin!!!




                                  III


Meuzelin avait devin juste quand, aprs avoir visit la lingerie, il y
avait fait entrer Vasseur en lui disant que certaine petite table 
ouvrage annonait qu'il lui serait bientt fait une gentille visite.

Tout d'abord, Vasseur, seul dans la lingerie o il tait mis de planton,
avait pens  cette femme vanouie qu'il venait de voir et que, en proie
 une motion violente, il avait rvl  Meuzelin avoir connue jadis.

Il fallait que cette vocation de son pass, o cette crature avait
jou un rle, lui rappelt des souvenirs bien pnibles, car il tait
tomb en une sombre rverie.

Un petit cri, bien doux, bien timide, l'arracha subitement  sa
mditation. Ce cri avait t pouss par Gervaise qui, plus rouge qu'une
pivoine et n'osant avancer ni reculer, lui apparaissait sur le seuil de
la lingerie, ouvrant sur un escalier de service.

Elle avait bien raison d'tre grandement mue, la gracieuse enfant qui,
de faon si inattendue, se trouvait tout  coup en prsence de celui
dont la pense faisait battre doucement son coeur.

Gervaise avait obtenu, dans un coin du parc, un petit carr de terrain
o elle avait plant des fleurs. C'tait son petit jardin  elle et
dont, seule, elle avait prtendu prendre soin. Le matin, alors que sa
matresse dormait encore, et le soir, aprs le dner, elle venait
soigner son jardinet. Aprs l'une et l'autre de ces visites, elle
montait  la lingerie pour y attendre, suivant l'heure, que la comtesse
l'appelt ou pour l'aider  sortir du lit ou pour assister  son
coucher.

Le parterre de Gervaise tait fort loign du chteau. La jeune fille en
revenait donc sans avoir nulle connaissance des vnements qui s'taient
produits  la Brivire pendant qu'elle arrosait ses fleurs  l'autre
bout du parc. Suivant son habitude, elle avait, par l'escalier de
service, gagn la lingerie.

Et voil qu'elle se trouvait en prsence de celui qu'elle aimait! Il y
avait vraiment motif, on le voit,  pousser ce petit cri
d'effarouchement qui avait tir le lieutenant de sa proccupation
lugubre.

Vasseur alla  elle, lui prit la main, sans parler, de peur de la voir
s'enfuir et, bien doucement, les yeux dans les yeux, il l'attira vers la
chaise place prs de la fentre ouverte.

Il y eut bien un peu de rsistance, mais si peu, si peu!... et quand
Gervaise, aprs la premire surprise, eut la vellit, contre laquelle
protestait son coeur, de s'enfuir au plus vite, il tait trop tard. La
retraite lui tait coupe par Vasseur qui, tout suppliant qu'elle
restt, venait de se mettre  ses genoux.

Que se dirent-ils? Ils se rcitrent le catchisme des amoureux, cet
ternel livret des niaiseries charmantes que, sans l'avoir appris, se
rptent ceux qui s'aiment.

En dix minutes, Gervaise sut le nom et l'tat de celui dont la voix
chaude et caressante lui promettait toute une vie de dvouement et
d'affection profonde.  toutes ces promesses d'avenir heureux, elle
rpondait en inclinant sa tte charmante, car elle tait palpitante
d'une motion qui, tout  la fois, la rendait muette et paralysait sa
volont  ce point qu'elle ne songeait pas  soustraire ses mains aux
baisers dont les couvrait le jeune homme.

Devant sa gracieuse Gervaise, qu'il avait enfin retrouve, Vasseur avait
totalement oubli la femme dont, tout  l'heure, la vue l'avait fait
frmir.

Et c'tait au milieu de cette extase ravissante que, tout  coup,
semblable  une furie, tait apparue celle qui avait cri  la jeune
fille:

--Va-t'en, fille de guillotin!

En une seconde, Vasseur fut sur pied, frmissant de peur  cette
terrible rvlation qui allait foudroyer sa bien-aime.

Il y eut d'abord un moment de stupeur indicible chez Gervaise en
entendant l'insulte. Ses yeux, tout gars d'tonnement, s'arrtrent
sur Vasseur, semblant solliciter de lui l'explication des mots fille de
guillotin. Puis, avant que le lieutenant pt dire un mot, la vrit se
dvoila brusquement  son esprit. En une seconde, elle pensa  son pre
si subitement disparu et dont pas une nouvelle, pas une lettre n'tait
venu rvler qu'il vct encore.

Elle comprit l'horrible vrit!

Comment son pre avait-il mrit l'chafaud? Gervaise ne songea pas  se
le demander. Elle n'eut qu'une seule pense, pense de honte et de
dsespoir, c'est que la mort ignominieuse de son pre venait de lui tre
reproche devant celui qu'elle aimait, et elle ne se dit pas que,
peut-tre, Vasseur, sachant tout, l'avait aime quand mme.

Alors, affole par une dsesprance suprme, Gervaise vit, grande
ouverte, la fentre prs de laquelle elle tait assise, et avant que
Meuzelin, arriv derrire la femme, et Vasseur pussent prvenir son
dessein, elle se prcipita dans le vide.

Vasseur s'lana trop tard, pour la retenir. Quand il arriva  la
fentre, il vit le corps s'abattre sur le sol et le bruit du coup sourd
de la chute monta jusqu' lui.

Gervaise gisait, immobile, brise.

Il s'lana vers l'escalier, suivi par Meuzelin, si bien terrifi par
l'pouvantable catastrophe, qu'il oublia la crature dont les paroles
avaient tu Gervaise.

Suivant une habitude de chaque soir, la jeune fille, quand elle revenait
du parc par l'escalier de service, refermait la porte dont elle gardait
la clef dans sa poche jusqu'au lendemain  l'heure o elle allait faire
sa visite matinale  son jardinet.

En arrivant  cette porte, les deux hommes la trouvrent donc ferme 
double tour.

--Enfonons-la, dit Meuzelin qui venait de remarquer qu'elle dveloppait
en dehors.

Adosss au bois, ils se raidirent sur leurs jambes.

La porte tait solide. Elle rsista  cette pese.

Le dsir ardent de secourir Gervaise, si elle ne s'tait pas tue sur le
coup, dcuplait leurs forces.

Enfin la porte cda, mais,  l'enfoncer, ils avaient perdu cinq minutes.

Alors ils coururent vers l'endroit o ils savaient trouver la jeune
fille tendue sur le sol.

Ils poussrent un cri de surprise immense!

Il n'y avait plus rien  terre! Le corps avait disparu.

Tandis que, muets de stupfaction, les deux hommes se regardaient,
au-dessus d'eux clata un rire strident, moqueur, vibrant d'une joie
sauvage, qui leur fit relever les yeux. La fausse comtesse tait  la
fentre d'o s'tait lance Gervaise. Elle cria au lieutenant d'une
voix haineuse:

--Cherche-la, ta Gervaise, ta bien-aime, Vasseur maudit, et si tu la
retrouves, c'est que les bandits n'en auront plus voulu pour leurs
amours.

Ensuite, s'adressant au policier:

--Au revoir, Meuzelin! dit-elle.

Et elle disparut de la fentre.

--Tonnerre de Dieu! je l'avais oublie, cette gueuse-l! jura le
policier qui s'lana vers l'escalier pour regagner la lingerie.

Il tait bien certain de la rejoindre l-haut. L'appartement n'avait que
deux issues. Elle ne pouvait fuir par l'escalier qu'il tait en train de
remonter. Quant au vestibule, Fichet et Lambert y faisaient bonne garde.

Dans la lingerie, personne!

Personne non plus dans le boudoir.

--Je vais la trouver dans le vestibule, parlementant avec Fichet qui lui
barre le passage, pensa-t-il.

Brusquement, il ouvrit la porte qui sparait le boudoir du vestibule et
un homme, les quatre fers en l'air, lui dboula immdiatement entre les
jambes.

--Que c'est donc un frmissement de terre ou une astuce de plaisanterie
qui m'a trbuch! gronda l'homme qui se ramassait.

C'tait Fichet. Pour qu'on ne pt sortir  son insu du boudoir, le
soldat avait renvers le dossier de la chaise sur laquelle il tait
assis et l'avait appuye, ne portant plus que sur deux pieds, contre la
porte. L'ide tait bonne, mais elle avait un mauvais ct que Fichet
venait de reconnatre par exprience.

L'accident du soldat prouvait amplement  Meuzelin que la fugitive
n'tait pas sortie par le vestibule. Il demanda nanmoins:

--La femme? O est la femme?

--Pas plus que dans mon oeil, affirma Fichet.

Meuzelin referma la porte et revint dans la lingerie o,  son tour, le
lieutenant arrivait par le petit escalier. Le pauvre Vasseur tait
livide, le dsespoir lui convulsait la face, il flageolait sur ses
jambes; mais, dans ses yeux, brillait une colre qui annonait
l'intention arrte, dt-il employer la torture, de faire avouer  la
femme, que Meuzelin devait avoir retrouve, ce qu'tait devenu le corps
de la malheureuse Gervaise.

L'agent devina et prvint la question qu'il allait lui adresser.

--La tarpiaude m'a gliss entre les doigts, annona-t-il.  coup sr,
cet appartement possde une issue secrte par laquelle la mtine a gagn
le large.

--Pendant que nous enfoncions la porte, elle, de la fentre, a d voir
emporter le corps de Gervaise. Il faut,  toute force, que nous la
rattrapions, dit le lieutenant d'une voix fbrile.

--Heu! heu! fit le policier. En pleine nuit, c'est impossible. Mieux
vaut attendre  demain. Au jour, nous relverons probablement quelques
traces dans le parc et je vous jure que tout ce dont je suis capable, je
le tenterai pour vous.

Le lieutenant, rsign  attendre, se laissa tomber sur une chaise, en
disant d'une voix brise:

--En admettant que Gervaise vive encore, elle est perdue si elle est
rejointe par Suzanne.

--Tiens! fit le policier, la catin s'appelle Suzanne? Puis, aprs un
petit silence, il demanda:

--Pour tuer le temps, jusqu' demain matin, si vous me contiez
l'histoire de votre Suzanne?

--coutez-la donc, dit le lieutenant.




                                   IV


--Le gnral a-t-il vent la mche? s'tait demand Cardeuc, on doit
s'en souvenir, quand, venu pour entrer au chteau de la Brivire, il
l'avait trouv gard par les hussards qui lui avaient cri de passer au
large.

Il tait parti de son pas lourd et tranant. Mais si, chez lui, l'allure
tait paisible, il n'en tait pas de mme du moral. Une rage froide
s'tait empare du mtayer. Un plan si bien combin avait-il chou? Le
gnral Labor, qu'il croyait fascin par la sirne qu'il avait mise  la
place de la vraie comtesse de Mralec, s'tait-il donc dptr du charme
qui devait l'asservir?

Le dbut, pourtant, avait t heureux. Les quatre cent mille livres de
l'tat, pilles sur la route de Laval, le prouvaient et, la nuit
prochaine, elles allaient lui tre apportes par ses hommes, qu'il avait
su dlivrer des hussards qui, dans la journe, leur barraient la plaine.

Quand le Marcassin s'tait prsent  la porte du chteau, la nuit
arrivait. Elle s'tait faite profonde depuis qu'il s'tait remis en
marche.

Curieux de savoir si, sur tous les points, le chteau tait gard, le
mtayer suivait le chemin de ronde qui, en grande partie  travers bois,
contournait extrieurement le parc de la Brivire. De l'autre ct du
mur se faisait entendre le pas des factionnaires qui veillaient pour
prvenir une escalade.

Cette vigilance fit hausser les paules  Cardeuc, qui murmura avec un
sourire de ddain.

--Malgr vous, j'entrerai dans le chteau quand il me plaira.

Il continua sa marche sous bois jusqu' ce qu'il ft arriv  un point
d'o se dcouvrait une des faades du chteau, en ce moment clair par
la lune.

Soudain il s'arrta.

Son oreille, exerce au plus minime bruit par cette guerre de ruse et
d'ambuscade qu'il menait depuis des annes, avait pris l'veil  un
certain craquement de branche morte qu'il croyait avoir entendu derrire
lui.

--Est-ce qu'on me suit? se demanda-t-il.

Aussitt, plaqu au tronc d'un gros arbre, immobile comme une statue, il
se tint aux coutes. Il avait d se tromper, car le bruit qui l'avait
inquit ne se rpta pas. Tout en coutant ainsi sans bouger, sa pense
n'en agissait pas moins.

--Qu'est devenue Suzanne? Est-elle compromise dans ce qui est arriv au
chteau? se demandait-il.

Puis, en se rassurant:

--Une fine mouche qui en remontrerait au diable. Elle aura su s'en
tirer, ajouta-t-il.

Mais si grande que ft sa confiance en l'habilet de Suzanne, il finit
par se sentir pris d'une anxit curieuse.

--Il me faut savoir ce qui s'est pass au chteau, pensa-t-il.

Rassur, par le profond silence, contre la prsence d'un ennemi le
surveillant, Cardeuc quitta son afft et reprit sa marche. Cent pas plus
loin, il s'arrta devant un petit massif de rochers, comme il s'en
trouvait de semblables en de nombreux points du bois. Avec sa force
herculenne, le mtayer dplaa un des rochers de la base du massif, et,
devant lui, s'ouvrit l'entre d'un trou, en troit boyau, qui s'enfona
en terre.

La Brivire, vieille construction fodale qui datait de plusieurs
sicles, tait btie sur le modle de tous les chteaux du moyen ge
qui, par de longs souterrains, avaient des issues secrtes, quelquefois
bien loin dans la campagne, par o, en cas de sige, se ravitaillaient
ou s'enfuyaient les assigs.

Avant de s'engager dans l'ouverture o il allait pntrer en rampant,
Coupe-et-Tranche couta encore. Il tait bien seul et pouvait se risquer
dans ce passage que les Cardeuc, vieux serviteurs du chteau, avaient,
de tout temps, t toujours les seuls du pays  connatre.

Il se coucha donc  terre et, les bras en avant, il se glissa dans ce
boyau, dont l'troitesse allait enserrer son torse norme.

Cardeuc n'tait encore entr qu' mi-corps quand, tout  coup, il se
sentit saisi aux jambes. Malgr sa vigueur extraordinaire, pris qu'il
tait dans le trou, la rsistance lui tait impossible. Immdiatement,
ses jambes furent garrottes aux pieds et aux genoux, puis on le tira en
arrire et, incapable de se relever pour tenter la lutte, en une
seconde, il eut les bras lis.

Quatre hommes taient devant lui. L'obscurit l'empchait de les
reconnatre, mais la voix de l'un d'eux lui apprit  qui il avait
affaire.

--Eh! eh! Marcassin, ricanait la voix, je prends ma revanche du jour o
tu m'as jet dans la cave de l'auberge de la _Biche-Blanche_.

C'tait le Beau-Franois.

Cardeuc se sentait aux mains d'un ennemi implacable, qui allait lui
faire payer cher l'affront qu'il rappelait; il attendit sans mot dire.

Cependant le Beau-Franois s'tait adress  ses trois hommes:

--Avec mon cher ami le Marcassin, dit-il, le luxe de prcautions n'est
pas inutile. Si bien ficel qu'il soit, vous allez encore l'attacher par
la ceinture  un arbre, puis vous vous loignerez pour nous laisser
faire la causette.

Quand ils eurent obi, le Beau-Franois, rest seul en face de Cardeuc,
prit un petit air dolent, poussa un gros soupir et lcha sur le ton de
la confidence:

--Pendant que nous somme seuls, mon excellent ami, avouons que nous
menons une existence bien triste. Toujours traqus, sans cesse sur le
qui-vive, jamais srs du lendemain et, tout cela, pour arriver, tt ou
tard,  se faire faucher le cou! Quelle vie! Pour ma part, j'en ai
par-dessus les yeux, dbita-t-il.

Si quelqu'un ne s'attendait pas  un pareil dbut, c'tait le Marcassin.
tait-ce donc pour lui rciter de telles inepties que son ennemi l'avait
fait si solidement garrotter. Mais il connaissait trop son homme pour ne
pas savoir qu'il y avait sous roche quelque anguille qui ne tarderait
pas  montrer sa tte.

Le Beau-Franois avait continu:

--Au lieu de cette vie d'alarmes perptuelles, qu'il serait donc doux de
filer des jours paisibles dans une maisonnette  soi, prs d'une
compagne fidle, entour d'enfants pour qui vous seriez un modle de
toutes les vertus, sans souci du lendemain dont le pain serait assur.

--Dis donc tout de suite ce que tu veux exiger de moi, au lieu de me
conter tes absurdits, interrompit Cardeuc.

--Absurdits! fit Franois d'un ton tout navr; alors, si tu traites
d'absurdits ces esprances d'une existence de repentir, je vois qu'il
me faut renoncer au beau rve que j'avais fait en pensant  toi.

L'anguille allait montrer sa tte. Le Marcassin n'en pouvait douter. Si
grand dtour qu'il et pris pour y arriver, le Beau-Franois avait
atteint le but qu'il se proposait.

--Ah! tu as pens  moi? fit Cardeuc, et  quel propos?

--Mais  propos de ce que je viens de te dire. J'ai compt que tu
m'aiderais  raliser mes souhaits. Je me suis dit: Le Marcassin, qui
ne doit pas aimer  tre sci entre deux planches, ne demandera pas
mieux que de me faciliter le retour  l'honntet. Il a de l'or  ne
savoir qu'en faire et je suis certain qu'au premier mot de ma
confidence, il se htera d'couter son bon coeur et de me dire: J'ai,
la nuit dernire, enlev quatre cent mille francs  l'tat. Prends cette
somme, mon cher Franois, et contente tes gots vertueux. Voil ce que
je m'tais dit. Tu vois que je ne souhaite pas l'impossible.

--Ouais! lcha Cardeuc, et si je refuse?

--Alors je penserai que tu as une envie que j'tais loin de te supposer.

--Quelle envie?

--Celle d'tre sci entre deux planches. a me dsolera, mais, moi qui
suis bon camarade, je ne puis rsister au plaisir d'aider un ami  se
passer une fantaisie.

Le Beau-Franois, sur cette menace, attendit un peu et comme Cardeuc ne
rpondait pas, il demanda:

--Hein! c'est dit?

--Quoi?

--Tu m'offres les quatre cent mille francs qui assureront mon bonheur
futur.

Sans attendre la rponse, il crut, pour la rendre favorable, bon
d'appuyer sur la chanterelle en continuant:

--Note bien que tout en accomplissant une bonne action, tu feras en mme
temps une excellente affaire. Tu t'imagines bien que je ne vais pas
emmener ma bande pour lui faire partager ma vie vertueuse. Voici donc
une trentaine de lurons dcids qui vont se trouver sur le pav. Je te
les offre pour renforcer ta troupe. Hein! coup double pour toi, puisque,
tout  la fois, tu obliges un camarade et tu te dbarrasses d'un
concurrent.

Sur ce, croyant avoir dcid son prisonnier, le Beau-Franois reprit en
riant:

--C'est bien dit, cette fois, n'est-ce pas? Je vais appeler mes trois
hommes et, sans te donner l'ennui d'tre dlivr de tes cordes, nous
t'emporterons jusqu' l'endroit o tu caches ton or. Tu n'auras que la
peine de nous indiquer le chemin de ta cachette.

--Franois, tu es aussi stupide que tu es grand, si tu comptes que je te
dvoilerai ma cache, ricana le Marcassin.

--Oh! je suis certain que si on t'en priait en te mettant une mche
allume entre les doigts, tu bavarderais... Tiens! j'en ai justement une
dans ma poche, dit le Beau-Franois en montrant cet engin dont les
Chauffeurs se servaient pour faire parler leurs victimes.

--Essaye donc de ta mche, rpondit Cardeuc avec un accent de dfi.

Mais au lieu de se mettre en mesure d'excuter sa menace, le
Beau-Franois resta clou en place par une ide qui venait de lui
traverser le cerveau.

Il clata de rire en s'criant:

--Parbleu! oui, je suis stupide de n'avoir pas devin tout de suite o
tu enfouis ton trsor.

Il se retourna, montrant du doigt le trou bant d'o il avait tir
Coupe-et-Tranche.

--Que faisais-tu donc l, mon vieux, le corps  moiti enfoui quand nous
t'avons cueilli par les pattes? Est-ce que tu n'allais pas compter tes
cus? La voici, ta cachette.

Il salua ironiquement Cardeuc:

--... Et je vais me donner le plaisir de la visiter... Tu permets?
acheva-t-il.

Il appela ses trois hommes qui se tenaient  l'cart, leur recommanda de
surveiller le prisonnier jusqu' son retour, puis il marcha vers le
trou, s'tendit  terre et, en rampant, s'engagea dans cette sorte de
terrier.

Ce fut avec le sourire aux lvres que Cardeuc le vit disparatre.

Aprs s'tre un peu tran dans l'troit conduit, le Beau-Franois se
sentit les flancs dgags des parois qui l'enserraient. Il leva la main
au-dessus de lui et trouva le vide. Alors il se dressa lentement de
toute sa taille sans que sa tte se heurtt. Puis ses bras s'tendirent
de droite et de gauche sans rencontrer un obstacle.

--Je suis dans un caveau, se dit-il.

Ce caveau tait-il petit ou grand? La profonde obscurit qui rgnait ne
lui permettait pas d'en juger. Mais le Beau-Franois avait remis en sa
poche la mche que, tout  l'heure, il menaait le Marcassin de lui
allumer entre les doigts pour le faire parler. Il battit donc le
briquet, et bientt eut de la lumire. Alors, avec un cri de joie, il
promena ses regards autour de lui, s'attendant  trouver dans un coin le
trsor de Cardeuc. Mais le caveau n'offrit  ses yeux que des murailles
nues.

--Est-ce donc plus loin? se demanda-t-il  la vue d'un couloir qui
dbouchait dans le caveau.

Il s'y engagea. Au bout de vingt pas, le couloir bifurquait en deux
galeries et,  tout hasard, le chercheur prit  droite.

Sa mche ne lui donnait qu'une lueur de courte porte. Aussi le
Beau-Franois trbucha-t-il contre un obstacle qu'avait rencontr son
pied. Il baissa sa lumire et reconnut la premire marche d'un escalier.

--Ouais! fit-il avec satisfaction, d'une pierre deux coups.

Il venait de se rendre compte de l'endroit o il se trouvait.  n'en pas
douter, c'tait une des issues secrtes du chteau. Non seulement il
allait dnicher le trsor de Coupe-et-Tranche, mais encore, par cette
communication dcouverte, il pntrerait, une belle nuit, dans le
chteau avec ses compagnons, et trouverait  y rafler un joli butin.
Voil les deux coups qu'il comptait tirer d'une seule pierre.

 sa dixime marche monte, la tte du gant se heurta contre un
obstacle que sa mche lui permit d'examiner. C'tait une dalle en
pierre.

-- moins qu'elle ne soit charge d'une montagne, j'arriverai bien  la
soulever, pensa-t-il.

Il monta encore une marche, ce qui le contraignit  se ramasser sur ses
jambes, appuya le haut de sa tte sous la dalle et, prenant ressort sur
ses jarrets replis, il se redressa par un effort puissant.

La dalle se souleva de ses feuillures en le couvrant d'une pluie de
sable.

--Pas de chance! gronda le colosse, fort penaud quand, aprs avoir pass
par l'ouverture, il reconnut l'endroit dans lequel il avait pntr.

Il se trouvait dans une petite serre dont le sol tait couvert d'une
paisse couche de sable qui, tendu sur la dalle, en cachait
l'existence.

Dame! oui, il tait vol, le Beau-Franois qui, aprs avoir compt
dboucher dans une cave du chteau, n'tait arriv qu' pntrer dans le
parc dans lequel s'ouvrait la serre.

Mais sa mauvaise humeur se dissipa vite au souvenir que le couloir
souterrain bifurquait en deux galeries; il avait pris la mauvaise, voil
tout. L'autre, par laquelle il allait tenter l'aventure, le conduirait
infailliblement  bon port, c'est--dire sous le chteau.

Il se dirigea donc vers le trou de la dalle pour redescendre. Au moment
de poser le pied sur la premire marche, il songea  reconnatre en quel
endroit du parc s'levait la serre; il se pouvait que, plus tard, il et
besoin de ce renseignement.

Grce  la devanture vitre, l'examen des lieux lui fut facile. Devant
lui s'talait un parterre et, sur sa gauche, se profilait la faade du
chteau dont, en ce moment, une fentre ouverte apparaissait claire.

--Bon! fit-il, content de son examen.

Il allait se retirer quand, tout  coup, dans l'encadrement lumineux de
la fentre, il vit apparatre, se dtachant en noir, la silhouette d'une
femme qui se lana dans l'espace.

--Tiens! il pleut des femmes! se dit le colosse sans la plus petite
motion en regardant le corps qui venait de tomber  dix pas de la
serre.

 ce moment, la lune se dgageant d'un nuage, claira le visage de la
femme tendue.

--Mille diables! c'est la Gervaise, se dit le gant. En une seconde, sa
pense se rendit compte de la situation. Bien certainement il s'tait
tromp en croyant qu'il allait trouver le trsor de Coupe-et-Tranche.
Quand il avait pinc son ennemi  demi entr dans le trou, ce dernier
allait faire ce que lui-mme tait en train d'accomplir, c'est--dire
une exploration de cette issue secrte du chteau, en vue de s'y
introduire plus tard avec ses compagnons pour le dvaliser. Devant cette
certitude d'avoir fait fiasco quant au trsor de Cardeuc, le colosse
s'offrit une esprance.

--Si la Gervaise ne s'est pas tue et que je puisse la remettre sur
pied, elle me fournirait un bon moyen pour forcer son oncle, le
Marcassin,  me cracher ses cus.

En se faisant ce raisonnement, le Beau-Franois tait demeur le regard
fix sur le visage de la jeune fille, dont la lune clairait les traits
immobiles, de sorte qu'il n'avait pu voir les deux ttes effares de
Meuzelin et de Vasseur, qui s'taient avances en dehors de la fentre
pour juger du rsultat de la chute.

Quand le Beau-Franois releva les yeux vers la fentre, personne n'y
apparaissait. Il s'expliqua l'acte de dsespoir par un suicide, dont il
ne se donna pas la peine de chercher la cause.

--La donzelle a profit de ce qu'elle tait seule pour se casser la
margoulette, se dit-il.

Et il sortit de la serre, sans se douter qu' dix pas de lui, deux
hommes s'puisaient en efforts pour enfoncer une porte et courir au
secours de Gervaise.

Il se pencha sur le corps et l'enleva de terre entre ses bras robustes
en disant:

--Si tu en reviens, la mijaure, il n'en sera pas comme la premire
fois. Je jure bien que je ne te laisserai plus m'chapper.

Charg de son fardeau, qui ne pesait gure  sa force, il regagna la
serre sans s'tre aperu, lorsqu'il avait soulev Gervaise, qu'une tte
de femme s'tait montre  la fentre et l'avait vu emportant sa proie.

Sitt dans la serre, le Beau-Franois avait appliqu son oreille sur la
poitrine de la jeune fille.

--Elle vit! se dit-il en entendant battre le coeur. Elle est de la
nature des jeunes chats. Une chute ne leur est jamais mortelle.

Et, emportant Gervaise, il gagna le trou de la dalle et s'engagea sur
l'escalier qui descendait  la galerie souterraine. Il n'tait encore
entr que jusqu'aux paules quand un craquement se fit entendre.

--Qu'est-ce cela? se demanda-t-il en arrtant sa descente.

C'taient Vasseur et Meuzelin qui, aprs avoir enfonc la porte,
s'lanaient pour secourir Gervaise.

Ayant la tte au niveau du sol, le Beau-Franois ne pouvait plus voir ce
qui se passait au dehors de la serre, mais il pouvait encore entendre.
Alors arriva  ses oreilles une voix de femme, mordante et railleuse,
qui disait:

--Cherche-la, ta Gervaise, ta bien-aime, Vasseur maudit! et si tu la
retrouves, c'est que les bandits n'en auront plus voulu pour leurs
amours.

Puis la voix de femme ajouta:

--Au revoir, Meuzelin!

La premire pense qui vint  l'esprit du Beau-Franois, aprs avoir
cout, fut celle-ci:

--Cette femme m'a vu emporter la pimbche, mais elle n'a pas dit par o
j'ai fil. J'ai le temps de dcamper.

Il acheva de descendre.

Arriv dans la galerie, il voulut rallumer sa mche et, aprs avoir
tendu sur le sol le corps de Gervaise, il prit son briquet. Au moment
de faire jaillir l'tincelle, sa main resta en l'air et le colosse
demeura ptrifi sur place. C'tait que, tout foudroyant, le nom de
Vasseur, prononc par la femme, venait de se dresser dans sa mmoire.

--Il n'a donc pas t tu dans l'explosion de la Saunerie? se
demanda-t-il.

Comme si un pressentiment l'avertissait que cet ennemi ressuscit lui
serait funeste, le bandit, en pensant  Vasseur, se sentit secou par un
frisson de peur.

--Qu'est-ce que ce Meuzelin? se dit-il ensuite. Il interrogea ses
souvenirs.

--Connais pas, finit-il par murmurer sans se douter que celui qui
portait ce nom, ennemi tout aussi redoutable pour lui que Vasseur, tait
le grotesque personnage qu'il avait connu sous le nom de
Saucisson--Pattes, le mari de la Saute.

Ne s'arrtant donc pas sur le nom de Meuzelin, le Beau-Franois, effar,
se rptait celui de Vasseur, tout en ttant ses poches pour retrouver
sa mche qu'il voulait rallumer.

Mais elle tait introuvable.

Il tait bien certain de l'avoir teinte sous son pied  son entre dans
la serre et de l'avoir remise en sa poche. Il fallait donc qu'il l'et
perdue. O? Peut-tre que son mouvement violent pour enlever Gervaise
avait fait tomber la mche de la poche de sa veste.

--Bah! je me retrouverai bien dans l'obscurit, pensa le colosse qui ne
se souciait pas d'aller chercher sa mche l o il supposait l'avoir
perdue.

Tenant d'un seul bras le corps serr contre lui, il partit, ttant de sa
main libre la muraille de la galerie. Il arriva ainsi  la bifurcation.

--C'est  droite, se dit-il.

Et il prit  droite.  son soixantime pas, il s'arrta. La sortie ne
pouvait pas tre si loigne. Il avait d se tromper. Il revint sur ses
pas. Il sentit un tournant. Celui de la bifurcation assurment. Cette
fois il prit  gauche et il marcha devant lui.

--Mille potences! je me suis perdu! jura-t-il en s'arrtant au bout de
cent pas, en pleine obscurit.

Soudain, il tendit l'oreille. Un bruit de pas se faisait entendre au
bout de la galerie en mme temps qu'un point lumineux piquetait au loin
dans les tnbres. Peu  peu la lumire s'approcha. Alors le
Beau-Franois put reconnatre une femme qui arrivait, portant une
lanterne qu'elle tenait leve  la hauteur de son front pour s'clairer
de plus loin. La lueur de la lanterne lui donnait en plein visage.

--Tonnerre de Dieu! la jolie femme! pensa le bandit merveill.

De fait, elle tait resplendissante de beaut, cette Suzanne, fausse
comtesse de Mralec, qui arrivait, offrant  l'admiration du bandit,
sous la lumire de sa lanterne, son visage un peu ple, dont les grands
yeux noirs brillaient de la fivre que lui avait donne le danger auquel
elle venait d'chapper en disparaissant, comme l'avait pens Meuzelin,
par une issue secrte de l'appartement.

Mais, aprs la beaut de la femme, un dtail attira aussi l'attention du
Beau-Franois. C'taient deux points lumineux qui, de chaque ct de la
tte de Suzanne, tincelaient de feux  couleurs changeantes.

--Oh! oh! la gaillarde porte de bien chres sonnettes aux oreilles,
pensa le Chauffeur qui, ne dtestant pas que l'utile se joignt 
l'agrable, venait de reconnatre avec satisfaction que l'arrivante
avait de magnifiques diamants aux oreilles.

Avant l'utile et l'agrable, le Beau-Franois faisait d'abord passer
l'indispensable. Or, pour lui, dans la situation prsente,
l'indispensable tait cette lanterne dont s'clairait Suzanne. Que la
lumire s'teignt ou que la femme la soufflt, le coquin se
retrouverait dans une obscurit o il continuerait  s'garer dans les
mandres des souterrains du chteau.

Encore une fois, il dposa sur le sol le corps de Gervaise toujours
inanime et, se plaquant  la muraille, il attendit la main en l'air
pour saisir la lanterne au passage de la femme.

--Une fois sa lumire confisque, nous causerons, se dit-il.

En tendant  terre le corps de Gervaise, il avait sans doute fait
quelque bruit qui avait d veiller la dfiance de Suzanne, car elle
s'arrta sur place, alors qu'elle n'tait plus qu' vingt pas du bandit.

La lumire ne pouvait dissiper les tnbres  la distance o le
Chauffeur se tenait immobile.

--Est-ce toi Cardeuc? demanda-t-elle, attendant une rponse avant
d'aller plus loin.

--Tiens! elle connat Cardeuc, la particulire aux diamants, pensa le
Beau-Franois tonn.

Comme ne pas bouger ne l'empchait pas d'tre tout yeux, il remarqua que
la femme tenait de sa main libre un petit coffret.

--Est-ce qu'elle met l dedans ses boucles d'oreilles de rechange? se
demanda-t-il.

Retenant sa respiration, il guetta sa proie, avide et plein d'impatience
en se disant:

--Approche donc, la belle femelle!

Aprs avoir attendu une rponse, Suzanne fut rassure par le silence
profond. Elle crut s'tre trompe et avoir,  faux, pris l'veil. Elle
fit un mouvement pour se remettre en marche; mais,  son premier pas, un
gmissement se fit entendre.

C'tait Gervaise qui revenait  la vie.

--Satane pcore! hurla le Beau-Franois, pris d'une colre qui lui fit
oublier la prudence.

Et, dans son transport de rage, il leva un pied pour craser sous sa
lourde chaussure ferre la tte de Gervaise tendue devant lui.

Ce qui l'empcha d'achever fut que l'obscurit se fit subitement.

Suzanne venait de souffler sa lumire.

Immdiatement, le Beau-Franois oublia la jeune fille pour ne plus
penser qu' l'autre femme devenue invisible et, insens de colre, il se
lana dans les tnbres pour fondre sur elle.

La furie lui avait si bien fait perdre la raison, qu'il ne calcula pas
la distance. Ce ne fut qu' son cinquantime pas dans le vide qu'il
s'arrta.

--Je l'ai dpasse. Elle a d se plaquer contre la muraille  mon
passage, se dit-il.

Alors, tendant les bras en croix pour toucher de ses mains chaque paroi
du conduit souterrain, il revint vivement sur ses pas avec l'espoir que,
d'un ct ou de l'autre, il happerait la femme colle au mur.

Au bout d'une certaine distance parcourue, la crainte le figea sur
place. Aprs le chemin qu'il venait de suivre au retour, il aurait d,
sinon retrouver la femme qui avait pu s'loigner, tout au moins
rencontrer sous ses pas le corps de Gervaise.

Une petite sueur froide mouilla les tempes du chenapan stupfait.

--Quand je me suis retourn pour revenir, j'aurai mal excut mon
demi-tour et je me suis lanc encore dans une autre galerie, se dit-il.

Puis, repris d'un nouvel accs de colre, il gronda en serrant les
poings:

--Ah ! est-ce que je vais crever de faim dans ce terrier de malheur o
je suis perdu?

Et le Beau-Franois sentit la sueur froide, qui, d'abord, n'avait fait
que lui humecter les tempes, lui ruisseler maintenant en plein dos.

Et il s'arracha les cheveux en se voyant pris dans ce traquenard o,
btement, il tait entr.

Pourtant un espoir lui vint.

Dans sa hte de fuir, la femme, loin de secourir Gervaise, avait d
l'abandonner. Peut-tre mme, dans les tnbres o elle dcampait, son
pied n'avait-il pas heurt le corps gisant  terre. Alors, elle tait
partie sans mme se douter que son assaillant n'tait pas seul.

Quand il s'tait arrt  attendre la femme aux diamants, il tait dj
perdu, mais il n'tait pas encore fort avanc dans les dtours du
souterrain. S'il pouvait se retrouver  cette mme place, il aurait
peut-tre quelque chance de regagner l'entre.

--Sans le gmissement qu'a pouss cette poupe, j'tais sauv, pensa le
Beau-Franois. C'tait son retour  la vie. Pourquoi ne gmit-elle plus?
Cela me guiderait pour regagner l'endroit o je l'ai laisse.

Il tendit l'oreille pour saisir quelque plainte que la souffrance
arracherait  la jeune fille.

Mais le silence demeura profond.

--La chienne est creve sur place, se dit le gredin, aprs une longue et
inutile attente.

Alors, il se sentit devenir fou.

Avec de sourds rauquements, il se lana perdu dans cette obscurit, se
heurtant aux murailles qui, tout  coup, lui barraient la route,
revenant sur ses pas, s'engageant dans toutes les issues qui s'ouvraient
sous ses mains ttant les murs, ayant conscience qu'il s'garait de plus
en plus, ou qu'il reprenait une piste dj suivie; mais marchant
toujours, marchant quand mme, pouss par la dmence de l'pouvante.

Soudain, il s'arrta haletant d'une joie immense. Son pied venait de
heurter une marche.

--Me voici revenu  l'escalier de la serre, pensa-t-il en retrouvant son
sang-froid.

Il allait remonter dans la serre, il entrerait dans le parc et, l, ce
ne serait plus que l'affaire d'un mur  escalader.--Il tait sauv!!!

Avant de s'engager sur l'escalier, il leva la tte pour voir, par le
trou de la dalle retire, les toiles scintillant au-dessus du vitrage
de la serre.

L'obscurit tait toujours aussi opaque.

--La femme a fil par cette sortie, et elle a replac la dalle,
s'expliqua-t-il.

Il en serait quitte pour soulever une seconde fois la pierre. Mais comme
il se pouvait que la femme n'et pas quitt la serre et qu'il tenait 
la surprendre, le Beau-Franois retira ses souliers, les laissa sur la
premire marche, o il comptait revenir bientt les prendre et pieds
nus, c'est--dire sans bruit, il monta l'escalier, une main en l'air 
la rencontre de la dalle.

--Oh! oh! me suis-je tromp? se dit-il brusquement alarm.

Il lui semblait que les marches qu'il venait de gravir taient beaucoup
plus nombreuses que celles de l'escalier de la serre. Nanmoins, il
continua son ascension en redoublant de prudence. Son pied, qui
cherchait une marche, trouva le vide. Il tait arriv au haut de
l'escalier.

--O suis-je? se demanda-t-il, immobile, toujours en pleine obscurit.

Les mains tendues en avant, il fit un pas en avant pour continuer sa
route  ttons.

Il s'arrta tout  coup.

Il venait d'entendre, tout proche, une voix qui disait:

--Pour tuer le temps jusqu' demain matin, si vous me contiez l'histoire
de votre Suzanne?

Et une autre voix rpondit:

--coutez-la donc.

Le hasard avait amen le Beau-Franois de l'autre ct de la porte
secrte par laquelle la fausse comtesse s'tait soustraite  la griffe
de Meuzelin.




                                   V


Quand, aprs sa lumire teinte, Suzanne avait chapp au Beau-Franois,
qui avait bondi  sa rencontre dans la galerie souterraine, c'tait 
l'aide d'une ruse bien simple. Au moment o elle soufflait sa lanterne,
elle avait pu voir qu' l'endroit prcis du couloir o elle s'tait
arrte, s'ouvrait  sa droite l'entre d'une autre galerie. Elle
n'avait eu qu' faire deux pas de ct pour viter son ennemi qui
courait dans l'ombre.

Elle l'entendit passer  trois pieds d'elle, frlant son refuge, quand
il la croyait toujours devant lui.

Immobile, elle avait cout le pas toujours s'affaiblissant au loin du
Beau-Franois, qui en croyant revenir sur sa route, tait en train de se
perdre dans le ddale obscur.

Alors, certaine que son ennemi ne pourrait la retrouver elle avait battu
le briquet dont elle tait munie, avait rallum sa lanterne et tait
rentre dans la galerie, qu'elle suivait quand elle avait rencontr le
Beau-Franois.

 peine en marche, un nouveau gmissement, qui se fit entendre  ses
pieds, l'arrta.

--La Gervaise! murmura-t-elle avec une joie haineuse, lorsqu' la clart
de sa lanterne abaisse, elle eut reconnu la jeune fille qui reprenait
ses sens.

Un hasard heureux avait voulu que, dans sa chute, Gervaise ne se brist
aucun membre. La force du coup l'avait fait s'vanouir, et elle revenait
 elle, courbattue dans tout son tre, mais sauve de toute fracture.

--Je te tiens donc en mon pouvoir, chipie excre qui m'as vol l'amour
de Vasseur, murmura-t-elle avec un sourire de frocit implacable.

Elle s'tait agenouille prs du corps, le courant de son regard
impitoyable.

--Qu'il vienne donc te sauver maintenant, ton beau vainqueur,
continua-t-elle. Ah! tu tais ma rivale aime! Je t'aime! je t'aime!
te rptait-il tout  l'heure quand je l'ai surpris  tes genoux. Ces
paroles sont ta condamnation  mort, car je vais t'achever.

tendant les mains, elle saisit le cou de Gervaise entre ses doigts pour
l'trangler.

Mais sa haine ne pouvait se contenter d'une aussi prompte vengeance.

--Non, dit-elle, non, tu ne souffrirais pas assez. Je veux que ta mort
soit lente, terrible, dsespre.

Quand Cardeuc avait donn  Suzanne son rle de comtesse de Mralec, en
mme temps qu'il lui avait fourni tout un cahier de notes et de
renseignements sur les personnes qui devaient entrer dans sa vie, il
s'tait dit qu'en cas d'insuccs, il fallait aussi penser  la fuite. En
consquence, il lui avait remis un plan dtaill de la partie
souterraine du chteau, avec ses entres et ses sorties. Suzanne, ce
plan en main, tait venue, pendant deux nuits, en vrifier l'exactitude.
Elle connaissait donc bien  fond tous les dtours de ces galeries sur
lesquelles s'ouvraient une srie de caveaux qui, jadis, avaient servi,
ou de prisons aux victimes des sires de Mralec, ou de dpts pour des
provisions de toutes sortes, en vue d'un sige.

Suzanne souleva Gervaise dans ses bras et n'eut que quelques pas  faire
pour trouver un de ces caveaux, dans lequel elle coucha la jeune fille 
terre.

--Maintenant, tu peux penser tout  l'aise  ton Vasseur, cela te
tiendra lieu de repas, dit-elle avec un ricanement sinistre.

Elle refermait la porte qu'allait assujettir un norme verrou, quand
Gervaise ouvrit les yeux. La lumire de la lanterne lui permit, par la
porte encore entre-bille, de reconnatre celle qui l'abandonnait:

--La comtesse, murmura-t-elle.

Pour elle, qui ignorait les vnements survenus, Suzanne tait toujours
madame de Mralec; mais elle tait aussi la femme furieuse qui, devant
Vasseur, lui avait lanc l'insulte de fille de guillotin.

En retrouvant Suzanne devant elle, alors qu'elle revenait  la vie,
Gervaise fut saisie d'une telle horreur qu'elle reperdit aussitt
connaissance.

Puis le silence et l'obscurit revinrent dans cette sorte de tombe o la
jeune fille allait mourir, torture par l'pouvantable supplice de la
faim.

Cependant Suzanne, d'un pas sr, s'tait loigne dans ce labyrinthe,
dont elle connaissait tous les dtours. Quand elle parvint  l'troit
conduit qui servait de sortie, elle tendit, avant de s'y engager, une
oreille prudente aux bruits du dehors. Rien ne vint lui donner l'alarme.

Alors elle se glissa dans le trou, et bientt sa tte dpassa
l'ouverture. Une fois encore elle couta.

La lune, qui brillait en son plein, clairait la clairire du bois
silencieux.

 ce moment, bien doux, tout discret, se fit entendre un petit
sifflement qui semblait commander la prudence.

--C'est Cardeuc, il m'a vue, pensa Suzanne, qui connaissait ce signal.

Mais le sifflement tait  ce point circonspect qu'elle ajouta:

--Ou pour lui ou pour moi, il y a danger.

Elle rentra aussitt la tte.

Le sifflement se rpta.

--C'est lui qui est en danger et il m'appelle  l'aide, se dit-elle.

Et elle sortit du trou. Lentement, elle se releva et, alors, elle jeta
les yeux autour d'elle.

 la bordure de la clairire, elle aperut Coupe-et-Tranche attach  un
arbre. Il la regardait sans un mot d'appel, secouant doucement la tte.

Elle comprit aussitt.

--Il est surveill, se dit-elle.

Courbe, touffant le bruit de ses pas, elle traversa la clairire,
atteignit Cardeuc et, se dressant le long du prisonnier, elle tendit
l'oreille  la hauteur de ses lvres.

--Ils sont l trois qui dorment. Prends mon couteau dans ma poche et
coupe mes cordes, murmura-t-il.

En effet,  cinq pas, Suzanne pouvait entendre maintenant le souffle des
trois compagnons endormis. Au fait, pourquoi ces bons garons ne se
seraient-ils pas rgal de sommeil? La nuit tait douce; personne, 
cette heure, ne pouvait venir dans le bois et leur prisonnier tait
solidement attach. C'tait donc le meilleur moyen de tuer le temps
jusqu'au retour du Beau-Franois.

Suzanne coupa les cordes.

--Bon! souffla Cardeuc devenu libre;  prsent ne bouge pas. C'est mon
tour d'agir.

Il plaa son couteau entre ses dents, se coucha sur le sol et se mit 
ramper dans la direction des trois dormeurs. Ils disparut dans l'ombre
du bois.

Suzanne couta. Rien ne vint l'avertir du drame qui s'accomplissait 
quelques pas.

Quand Cardeuc reparut, il n'avait pas eu  se servir de son couteau
qu'il serrait encore entre ses dents.

Il le retira pour dire, de sa voix rauque, qui ne trahissait aucune
motion:

--J'ai prfr les trangler. C'est meilleur pour empcher les cris.

Cardeuc n'aimait probablement pas les comptes qui tranent; car, tout
aussitt, en crispant son norme poing sur le manche de son couteau, il
ajouta:

-- prsent, au Beau-Franois.

Et il fit un pas dans la direction de l'entre du souterrain. Il tait
si press de rgler sa dette avec le gant, qu'il ne pensait pas 
s'tonner de la prsence de Suzanne, en plein bois,  cette heure de
nuit o elle aurait d dormir dans le lit de la comtesse de Mralec.

--Laisse le Beau-Franois et coute, dit-elle d'une voix brve.

Et elle lui conta tout. Le chteau gard par les hussards, le gnral
Labor soustrait  son influence par Meuzelin se donnant pour comte de
Mralec et ayant dcouvert quelle tait la femme assassine  l'attaque
de la diligence et, enfin, comment elle s'tait esquive des mains dudit
Meuzelin.

--Mais celui-l, le vrai Meuzelin, et non pas ce grand escogriffe maigre
qui, tantt, jouait le rle de policier, dit-elle en appuyant.

Bref, elle lui narra par le menu tout ce qui concernait le policier;
mais de Vasseur et de Gervaise, elle ne souffla mot.

Puis, elle demanda:

--L'individu que j'ai rencontr dans le souterrain est donc le
Beau-Franois?

Et, aprs que Cardeuc lui eut fait le rcit du guet-apens o l'avait
pris le gant, elle lui apprit l'attaque, qu'elle avait vite, du
Beau-Franois qui, en ce moment, perdu dans l'obscurit et les dtours
du souterrain, tait en passe d'y mourir de faim.

Mais de Gervaise, elle n'ouvrit pas encore la bouche.

Ensuite, revenant  sujet plus srieux:

--Ton plan,  propos de Labor, ensorcel par moi, est  vau-l'eau. Il va
te poursuivre l'pe dans les reins. Mieux vaudrait passer dans un autre
dpartement, avana-t-elle.

 cette proposition, Cardeuc haussa les paules en disant:

--Le gnral Labor n'en est pas quitte.  dfaut de toi, j'ai un autre
personnage  mettre en avant.

--Qui donc? fit Suzanne curieuse.

--Croutot, dit laconiquement le Marcassin.

Et, immdiatement:

--Nous avons encore trois heures de nuit. Viens, le temps presse,
ajouta-t-il.

Elle avait t prise un peu de court par Meuzelin, la jolie fausse
comtesse qui avait t force de fuir en pantoufles. Ses pieds mignons
allaient se mal trouver de suivre Coupe-et-Tranche.

--Je te porterai, offrit-il.

Elle ne pesait pas plus qu'une plume aux bras vigoureux de Cardeuc, qui
partit au pas de course.

Ils n'taient pas  plus de cent toises de la mtairie quand le
Marcassin la sentit tressaillir.

--Qu'as-tu? demanda-t-il.

--Rien. Un peu de fatigue.

Elle venait de s'apercevoir qu'elle n'avait plus ce petit coffret qui
avait fait que le Beau-Franois, lorsqu'il l'avait vu, s'tait demand
si c'tait l dedans qu'elle mettait ses boucles d'oreilles de rechange.

--Je l'ai laiss  terre, dans le cachot de Gervaise, se rappela-t-elle.




                                   VI


Cependant Vasseur, sans se douter qu'il tait entendu par le
Beau-Franois, aux coutes derrire la porte drobe, avait commenc,
pour Meuzelin, le rcit de son pass o avait pris place la belle
Suzanne.

--Il y a deux ans, commena-t-il, j'avais obtenu de passer des hussards
dans la gendarmerie. De la Vende, j'avais  me rendre au pays
chartrain, o m'appelaient mes nouvelles fonctions. Mais, avant de
rejoindre, il m'avait t accord un cong de huit jours que j'avais
rsolu d'employer  Paris. Quand j'arrivai dans la capitale, le soir
mme je me rendis  Frascati.

--Oh! oh! interrompit Meuzelin sincrement tonn, vous  Frascati,
lieutenant!!! Vous, un homme sage, vous alliez en ce lieu de dbauche
qui s'appelle Frascati!!!

--Je voulais connatre cet tablissement fameux dont la rputation
scandaleuse tait venue veiller ma curiosit au fin fond de la
province, rpondit Vasseur pour s'excuser.

--Je vous coute, fit Meuzelin, l'invitant  reprendre son rcit.

--Je venais de monter le grand escalier qui conduit au vestibule sur
lequel s'ouvre,  droite, le vestiaire o les joueurs trouvent  louer
masques et dominos.

Comme je franchissais la dernire marche, une femme sortait de ce
vestiaire, revtue d'un domino, le visage cach sous un masque qui,
priv de sa barbe de dentelle, laissait  dcouvert une bouche petite,
meuble de vraies perles.

Rien qu' la bouche, au menton et au cou potel dont le domino, encore
mal ferm, laissait voir la peau blanche et frache, n'et pas t grand
devin qui aurait affirm que cette femme tait jeune.

En m'apercevant, elle vint vivement  ma rencontre, et d'une voix au
timbre mlodieux, elle s'cria:

--Comment, c'est toi!

C'tait la premire fois que je venais  Paris, o je ne connaissais
aucune femme. Fort videmment, elle se trompait en m'abordant de la
sorte.

--Je crois bien, citoyenne, que tu fais erreur, lui dis-je.

En mme temps qu'elle secouait la tte, un sourire charmant apparut sur
ses lvres, puis elle passa sous mon bras sa mignonne main et m'attira
en rpliquant:

--Et moi, je suis sre de mon fait. Allons, conduis-moi dans les salons.

Puisqu'elle persistait  s'entter dans son erreur, il et t niais de
ma part de n'en pas profiter. Je me laissai donc entraner par elle.

--Ah! mon gaillard! fit Meuzelin avec un sourire de flicitation
moqueuse.

Vasseur secoua tristement la tte et rpondit d'un ton grave:

--Attendez la fin, mon ami. Au plus acharn de mes ennemis, je ne
souhaiterais pas une bonne fortune de ce genre-l!

Derrire la porte qui le cachait, le Beau-Franois s'tait tout
doucement assis sur la dernire marche de l'escalier. Au fond, il se
souciait peu de l'histoire et n'avait qu'un but:

--Quand ces deux bavards auront fini, il est probable qu'ils quitteront
la chambre. Alors je tenterai de sortir par cette porte, se
promettait-il.

Vasseur avait continu:

--Quand nous arrivmes dans le premier salon, la foule tait norme. On
pitinait sur place. Malgr cette presque impossibilit d'avancer, il me
sembla que ma compagne m'entranait dans un sens dtermin. Enfin, elle
s'arrta. Le hasard nous avait amens derrire un jeune homme de
vingt-cinq  Vingt-huit ans qui, appuy contre le chambranle d'une
porte, regardait dans l'autre salon.

Alors je m'aperus que, de la personne de cette femme, se dgageait une
senteur d'eau de Hongrie, le parfum  la mode, que la chaleur de la
salle rendait plus subtil. L'odorat du jeune homme en fut sans doute
frapp, car, comme s'il et compris qu'une femme tait derrire lui, il
se retourna vivement pour lui cder le passage.

 la vue de ma compagne, dont l'absence de dentelle au bas du masque
laissait  dcouvert la partie infrieure du visage, il me sembla lire
sur les traits du jeune homme une brusque surprise, mle pourtant
d'hsitation, comme si un doute combattait sa certitude de connatre la
femme.

Ma compagne me sembla ne faire aucune attention au jeune homme. Elle
appuya sa petite main sur mon bras en me disant d'une voix qui,  mon
grand tonnement, se fit caressante au possible:

--Retournons sur nos pas, veux-tu, cher ami?

Nous nous dgagemes de la foule sans qu'elle et remarqu le jeune
homme qu'il m'avait sembl voir, au son de la voix de la femme,
tressaillir soudainement.

Nous allions sortir du salon quand une mauvaise curiosit me fit tourner
la tte.  son tour, le jeune homme s'tait tir de la foule et, fix
sur place, ple comme un mort, il nous regardait nous loigner. Alors je
crus avoir conscience du rle que j'avais jou. J'avais servi  une
vengeance fminine. Amant de paille, on m'avait offert  la jalousie
d'un amant vritable.

Cependant nous tions revenus dans le vestibule o mon inconnue me
demanda:

--Es-tu joueur?

Au lieu de rpondre, je protestai encore.

--Je ne te connais pas, dis-je.

--En tout cas, je suis bonne  connatre. Tiens! regarde,
rpliqua-t-elle.

Ce disant, elle avait port la main  son masque qu'elle arracha pour me
montrer son visage. Je demeurai merveill de sa beaut splendide. Mais
je n'en avais pas moins raison. Cette superbe crature m'tais
compltement inconnue. Elle comprit, que j'allais encore me rcuser.
Tout en rattachant son masque, elle reprit railleusement:

--Est-ce que, pour se connatre, il est ncessaire,  Frascati, d'avoir
t prsent par les grands-parents?

Elle disait vrai. N'tais-je pas  Frascati, ce lieu des amours faciles
o la morale n'avait rien  voir, le temple o se nouaient les liaisons
d'un jour? J'tais donc ridicule  vouloir faire mon Joseph. J'avais
vingt six ans et une jolie femme s'offrait  moi pour charmer les
quelques jours de mon cong  Paris. J'aurais t cent fois stupide en
refusant la charmante aubaine qui m'tait offerte.

Donc, tout enthousiasm par le visage qui m'avait t dmasqu, je me
htai de rpondre cette banalit galante:

--Mais je ne demande pas mieux que de faire connaissance.

-- la bonne heure! dit-elle en riant.

Puis elle me rpta:

--Es-tu joueur?

--Je l'ignore absolument, pour cette excellente raison que je n'ai
jamais jou, rpondis-je.

--Il faut savoir  quoi t'en tenir.

 cette invite  tenter la chance, je tapai sur mes poches en demandant
gaiement:

--Avec quoi? J'ai tout juste de quoi t'offrir  souper.

--Ne t'inquite de rien, dit-elle.

Et elle me poussa vers le vestiaire en continuant:

--Commence par mettre le domino et le masque exigs par le rglement de
Frascati pour tout joueur.

Je me laissai faire, tout heureux que j'tais d'obir  une si jolie
femme. En ce moment, je ne pensais plus du tout au jeune homme que
j'avais vu plir au son de voix de ma compagne... J'tais pris!

Pendant que j'endossais mon domino, elle avait chang son masque contre
un autre dont le bas, garni d'un pais satin noir, non seulement lui
couvrait la bouche, mais encore cachait son cou gracieux et blanc.

Elle m'entrana vers la salle de jeu, qui s'ouvrait  gauche du
vestiaire. Au moment d'en franchir le seuil, elle s'arrta et me glissa
une bourse dans la main, en me disant:

--coute... Je suis superstitieuse. Pour moi, le jeu est une faon de
consulter le destin. J'ai un projet en tte, mais j'hsite. La chance du
jeu dictera ma rsolution. Tu vas jouer pour moi.

Je faisais, en l'coutant, fort piteuse mine. Ainsi donc le but de
toutes ces prvenances tait de me transformer en machine  jouer. Mon
amour-propre froiss se rebiffait devant ce rle. Elle lut ma dconvenue
sur mon visage et partit d'un petit rire mlodieux et argentin en
ajoutant:

--Je joue  qui perd gagne, rpondit-elle.

--S'il en est ainsi, tu peux tre assure d'une dcision favorable, car
mon inexprience  tous les jeux me fera perdre jusqu'au dernier cu de
ta bourse... C'est bien cela que tu souhaites, n'est-ce pas?

--Tu feras mon bonheur.

--Et moi? demandai-je en la regardant d'un air suppliant.

Elle n'y alla pas par quatre chemins.

--Toi, fit-elle, tu passeras par-dessus le march.

--Foi de qui? insistai-je.

--Foi de Suzanne! dit-elle.

Notre dialogue s'tait tenu dans le vestibule,  la porte du salon de
jeu. Comme je relevais mes yeux tout ravi de la promesse qui venait de
m'tre faite, j'aperus, sortant du vestiaire et revtu d'un domino, le
jeune homme de tout  l'heure.

Toujours ple, le visage morne, il traversa le vestibule, tirant les
cordons du masque qu'il allait s'appliquer sur la figure. Derrire le
groupe qui nous abritait, il ne pouvait nous voir et, du reste, nous
et-il vus, il n'aurait su nous reconnatre, moi masqu et costum
maintenant, Suzanne cache sous le nouveau masque qui ne laissait rien
voir de son visage.

--Entrons! commanda Suzanne qui me parut n'avoir pas remarqu
l'arrivant.

Nous marchmes pour ainsi dire sur les talons du jeune homme, qui avait
achev de se masquer.

Il fit quelques pas dans la salle de jeu, cherchant  quelle table il se
placerait. Puis il alla s'asseoir devant un tapis vert o, en ce moment,
n'tait attabl qu'un seul joueur. Il prit un sige et attendit.

Aussitt la voix d'un surveillant des jeux, cria:

--Un troisime au creps!

C'tait un appel  tout joueur qui voudrait prendre part  la partie qui
allait s'engager.

--Joue  cette table, me souffla aussitt Suzanne.

Du creps, je ne savais qu'une chose, c'tait que ce jeu, svrement
prohib partout ailleurs qu' Frascati, se jouait  l'aide de trois ds
et d'un cornet. Ce n'tait donc pas la mer  boire pour moi, du moment
que je n'avais qu' perdre.

J'allai donc m'asseoir en face du jeune homme.

L'appel du croupier avait fait accourir d'autres amateurs de creps, qui
prirent place autour du tapis. Puis, en un instant, la table fut
entoure d'un cercle pais de curieux, hommes et femmes, debout,
surveillant les coups. Au milieu de tous ces spectateurs en domino et
masqus, il m'tait impossible maintenant de reconnatre Suzanne.

Aprs que le croupier eut pris dans sa main, examin et soupes les ds,
il les prsenta au premier joueur arriv. Celui-ci tira pour avoir le d
 jouer, et, de son coup de cornet, jeta impair. Il ramassa les ds et
les prsenta au jeune homme, qui les versa dans son cornet.

Il amena pair, ce qui lui accordait le d  jouer, c'est--dire la tenue
contre les autres joueurs.

--Donnez le point de chance! pronona le croupier.

--Neuf! dit le jeune homme.

Sans savoir pourquoi, je me sentis pris d'intrt pour ce jeune homme. 
prsent que je n'tais plus fascin par la voix et les beaux yeux de
Suzanne, le sang-froid me revint et, avec lui, le souvenir. Je le revis
la face ple, regardant avec des yeux dsesprs Suzanne s'loignant 
mon bras, et je ne sais quel pressentiment lugubre m'avertit que j'tais
entr dans la vie de ce pauvre garon qui, la conviction m'en vint,
devait souffrir d'une cruelle torture morale.

Quand, aprs avoir vers ses ds dans le cornet, il l'agita, je crus
voir sa main trembler. Tout en secouant le cornet, son regard se
promenait autour de la table sur la haie de curieux, comme si, sous tous
ces masques, il cherchait  reconnatre certain visage.  travers les
trous de son masque, ses yeux brillaient fivreux et gars.

Enfin il jeta les ds.

--Dix-huit! accusa le croupier  haute voix. Dix-huit, c'est--dire un
compos de neuf qui tait le point de chance. Le joueur avait donc
gagn!

Je me rappelais les traits du jeune homme. Sa figure, quand je l'avais
vue sans masque, affirmait une nature droite, fire, loyale, exempte de
bas et vils instincts. Aussi fus-je profondment tonn quand, aprs son
coup gagn, je le vis ramasser l'enjeu des joueurs. Sa main se crispait
fbrilement sur les pices d'or et les attirait devant lui avec un
empressement rapace.

--Au tapis! articula le croupier, suivant la formule de Frascati pour
inviter les joueurs  verser une mise nouvelle.

Les louis d'or plurent devant le jeune homme qui, ayant gagn, devait,
suivant l'usage, toujours tenir le d.

Il agita son cornet  nouveau et, cette fois encore, j'observai son
maintien. Je le vis jeter autour de lui ce mme coup d'oeil plein d'une
angoisse dsespre. C'tait  croire qu'il implorait une grce, tant
son regard exprimait une supplication.

Et toujours aussi sa main, agitant le cornet, tremblait  ce point que
mon voisin de tapis, un vieux joueur endurci, me murmura en souriant:

--Voici un particulier qui doit en tre  ses dbuts de jeu, car il ne
sait pas encore commander  son motion. J'ai t comme cela, mais il y
a longtemps.

Le jeune homme, aprs son regard, se raidit pour matriser son trouble
et lana les ds.

--Vingt-sept, annona le croupier.

Ce chiffre, un compos de neuf, le point de chance, faisait encore
gagner le trembleur.

Il montra le mme empressement cupide  ramasser son gain. Nous tions
au grand creps, c'est--dire que, des trois tables o se jouait ce jeu,
la ntre tait celle o, d'habitude, s'engageaient les plus fortes
parties. En ces deux coups heureux, le jeune homme venait de gagner une
dizaine de mille francs.

--Au tapis! rpta le croupier.

Les enjeux, par cela que les perdants voulaient rattraper leur argent,
montrent  une trs forte somme.

tant donne la rapacit dont le jeune homme avait fait preuve, il
semblait que la vue de ce gain  conqurir aurait d exciter sa
convoitise. Bien au contraire, il sembla pris d'un ardent dsir de
quitter la partie. Mais la rgle du jeu tait l pour lui dfendre la
retraite. Il devait tenir le d tant qu'il n'aurait pas perdu.

Je vois encore le mouvement nerveux de sa main quand elle remit les ds
dans le cornet pour ce troisime coup.

D'un coup sec, il vida le cornet.

--Encore dix-huit! cria le croupier.

Une sorte de dlire d'avidit alluma le cerveau du gagnant. Ce gain, qui
s'offrait  nouveau, avait brusquement fait disparatre son hsitation
de tout  l'heure.

De droite et de gauche, il tendit brusquement la main pour faire rafle
des enjeux.

Mais, avant qu'il et achev son mouvement, se fit entendre, claire et
vibrante, une voix de femme qui criait:

--Cet homme est un voleur! Qu'on saisisse les ds dont il se sert. Ils
sont pips!

 cette accusation terrible, il y eut, parmi les assistants, un silence
de stupeur.

Moi, en coutant ces mots, j'avais senti un frisson me courir dans le
dos, car j'avais reconnu la voix qui les avait prononcs. C'tait celle
de Suzanne.

Elle venait de perdre cet homme froidement, sans s'exposer en rien, car,
au milieu de tout ce monde masqu, il tait impossible de prciser qui
avait lanc l'accusation, surtout aprs le tohu-bohu qui s'tait produit
dans la foule. En quelques pas, elle avait pu se confondre dans la masse
des femmes masques, toutes vtues d'un domino pareil.

Ainsi je n'avais pas t tromp par le pressentiment que j'allais me
trouver ml au sort de ce jeune homme. Je le sentais, mon rle ne
faisait encore que commencer.

Cependant le croupier s'tait avanc jusqu' la table, ayant le sourire
d'un homme bien persuad d'une fausse accusation et qui croit devoir en
donner la preuve  la galerie. Au dbut de partie, n'avait-il pas,
suivant l'usage, examin les ds avant de les remettre aux joueurs? Il
tait donc bien certain qu'ils n'taient nullement pips.

Il tendit la main et prit les ds.

Au premier contact, la figure du croupier rvla un tonnement profond.

--C'est la vrit! avoua-t-il.

Le voleur s'tait dress debout, tout convulsif et, soit qu'il toufft,
soit qu'il voult braver la foule, il avait brusquement arrach son
masque. Son visage apparaissait livide, contract par un dsespoir
incommensurable. Ses deux grands yeux,  demi fous, fixaient le vide
comme s'il et mesur la profondeur du gouffre d'infamie qui s'ouvrait
devant lui.

Je ne pouvais me nier que ce malheureux et trich; mais j'avais la
conviction qu'il tait la victime d'une de ces terribles machinations
qu'on appelle vengeance de femme.  n'en pas douter, il savait d'o lui
venait le coup qui lui cotait l'honneur. Mais c'tait une femme et il
ddaignait de se venger. Du reste, le flagrant dlit n'tait-il pas l
pour lui interdire toute parole de dfense.

 la vue de cet homme foudroy par une fatalit contre laquelle, j'en
tais convaincu, il avait d combattre nergiquement avant de succomber,
je sentis natre en mon coeur une profonde piti pour le malheureux.

Alors j'eus la folie d'une ide gnreuse.

Parmi tous ces spectateurs que le masque lui faisaient inconnus et qui
allaient rpandre par la ville la nouvelle de son ignominie, je voulus
lui prouver qu'il comptait, sinon un ami, tout au moins un juge
indulgent.

Je retirai mon masque.

Par malheur, il en fut autrement que je l'avais espr, et j'eus la
preuve que c'tait bien Suzanne qu'il rendait responsable de son
malheur. En voyant mon visage, il me reconnut pour l'homme au bras
duquel, il y avait vingt minutes, s'appuyait la jolie femme.

Il crut  une bravade de ma part. Mon action gnreuse lui sembla une
sorte d'avis, par moi donn, que, devant la femme, il y avait un homme
qui saurait la dfendre contre toutes reprsailles.

Il poussa un bref cri de joie en trouvant  qui s'attaquer. Alors, il se
pencha sur la table pour se rapprocher de moi, et il me cracha  la
face.

Son insulte excita un tumulte d'indignation dans la salle. En un clin
d'oeil, il fut saisi, enlev et jet  la porte.

 Frascati, les tricheries au jeu taient trop frquentes pour qu'on en
tourmentt la police qui ne demandait qu' fermer les yeux et ouvrir la
main. On se contentait donc d'expulser les escrocs.

Dans ma fureur,  l'affront reu, j'avais voulu m'lancer  sa
poursuite. Je fus contenu par les spectateurs dont bon nombre qui
connaissaient mon insulteur, avaient mis son nom sur son visage quand il
avait retir son masque. Parmi eux tait le vieux joueur, mon voisin de
tapis vert.

--J'aime  croire que vous ne vous battrez pas avec un voleur, me
dit-il.

Puis en secouant la tte de faon triste:

--Voil o conduit la dbauche... la passion immodre des femmes. On
commence par dvorer une grande fortune. Aprs quoi, pour se procurer
des ressources, on vole au jeu. C'est l'histoire du vicomte de Bileuze.

J'tais trop en colre pour prter grande attention  ces rflexions du
vieux joueur, mais je m'accrochai au nom qu'il venait de prononcer.

--O retrouverai-je ce Bileuze? demandai-je les dents serres.

J'tais tomb sur un amateur de plaies et bosses, grand curieux des
querelles des autres.

--Tenez-vous donc bien  vous rencontrer avec le vicomte? Si cela peut
vous faire plaisir, lcha-t-il avec empressement, je serai heureux de me
mettre  votre disposition en cette circonstance... moi et un de mes
amis que je trouverai.

Il tombait  point pour m'viter l'embarras de chercher des tmoins.

--Accept! m'criai-je.

--Venez demain matin chez moi sur les huit heures, tout sera convenu, on
n'aura plus qu' aller sur le pr, me dit le vieux avec un empressement
qui prouvait que, dans son bon temps, il avait t un friand de la lame.

Et il me donna sa carte qui, au-dessus de l'adresse, portait ce nom:
Marquis de Comran.

Il me tardait d'avoir quitt ce lieu maudit. J'allai au vestiaire rendre
domino et masque. Puis, dans ma hte de fuir, je me dirigeai vers
l'escalier. J'allais l'atteindre quand une petite main se posa sur mon
bras en mme temps qu'une voix mlodieuse me demandait:

--O vas-tu, bel empress?

C'tait Suzanne que, depuis vingt minutes, j'avais compltement oublie.
Comme moi, elle avait quitt la salle de jeu et, partant, elle n'avait
plus ni domino ni masque. Son visage m'apparaissait dans toute sa beaut
radieuse et son costume en gaze transparente qui, suivant la mode des
merveilleuses, la laissait presque nue, me laissait admirer des formes 
faire se damner un saint.

Avec un sduisant sourire, elle reprit:

--Sais-tu, mon cher, que tu es un crancier charmant? Tu ne presses pas
tes dbiteurs de solder ce qui t'est d... Moi, je suis de celles qui
savent que les dettes de jeu se payent dans les vingt-quatre heures.

Elle s'offrait  moi!!!

tait-ce vraiment qu'elle voulait me rcompenser de ce service, que je
lui avais rendu sans pouvoir encore bien le comprendre? tait-ce qu'elle
visait  m'empcher de retrouver le vicomte de Bileuze? Je ne saurais
le dire. Mais le fait est qu' la vue de cette crature splendide qui,
en quelque sorte, me conviait  une nuit d'amour, les brlants dsirs
qui m'incendirent le cerveau, teignirent en moi toute prudence.

--J'attendais dans le salon de danse que tu vinsses me rejoindre,
ajouta-t-elle.

--Tu avais donc quitt la salle de jeu?

--Aussitt que tu t'tais assis devant la table de creps.

Elle mentait, j'en avais la conviction. C'tait bien elle, j'avais
encore le son de sa voix  l'oreille, qui avait lanc l'accusation des
ds pips. Je tentai une preuve pour mieux m'assurer de son mensonge.

--Alors, tu ignores ce qui s'est pass au jeu aprs ton dpart?
demandai-je en la regardant en face.

--Quoi donc? fit-elle en ouvrant des yeux pleins de curiosit.

--Un certain vicomte de Bileuze s'est fait surprendre trichant au jeu.

Le nom ne la troubla pas. Bien au contraire, elle se mit  rire en
disant:

--Les escrocs ne sont pas fleurs rares  Frascati. Il n'est semaine
qu'on n'en pince.

Puis, en prenant sa bourse que je lui rendis, elle me demanda:

--Alors,  tenir contre un tricheur, tu as naturellement perdu?

--Si ta superstition faisait dpendre la russite du projet que tu as en
tte, de ta perte au jeu, comme tu me l'as dit, tu peux avoir pleine
confiance en ton projet, car, par mes mains, tu as vraiment jou  qui
perd gagne.

Je crois encore l'entendre quand elle me rpondit, ses yeux sur les
miens:

--Ma superstition de joueuse concernait un proverbe.

--Lequel? demandai-je.

--Malheureux au jeu, heureux en amour.

Et, aprs un regard brlant qui me fit frissonner de luxure, elle
ajouta:

--Partons-nous?

--Oh! fis-je avec franchise, amour de peu de dure; car je ne suis 
Paris que pour une semaine.

Elle passa sa main sur mon bras, me lana encore un regard de flamme et
me dit:

--Que sait-on? Aujourd'hui est  nous. Demain n'est  personne.

J'tais jeune et elle tait idalement belle, je le rpte. Je fus
enivr par les chauds effluves manant de ce corps de Vnus qui se
pressait contre moi.

Quand nous arrivmes sur le boulevard, elle vit que j'allais hler une
voiture.

-- quoi bon? dit-elle, je demeure  deux pas, rue de la
Grange-Batelire.

Il faisait petit jour. C'tait une matine de juillet. Au sortir des
salons surchauffs de Frascati, la transition tait agrable. Elle
aspira avec plaisir l'air pur en me disant:

--Allons doucement. Il fait bon respirer un peu en quittant cette
fournaise.

Et, tous deux muets, nous partmes, elle se pressant amoureusement  mon
bras, moi frmissant d'impatience  la pense qu'elle allait
m'appartenir. Nous mmes bien un gros quart d'heure  atteindre sa
demeure.

                   *       *       *       *       *

 ce moment de son rcit, Vasseur s'interrompit pour faire entendre un
rire amer dont Meuzelin ne comprit pas l'intonation, car il demanda:

--Il parat que le reste de la nuit vous a laiss de joyeux souvenirs?

Quant au Beau-Franois qui, pour sortir de sa cachette, avait hte que
l'histoire ft termine, il maugra en lui-mme:

--De quoi? de quoi? il a couch avec elle? Voil-t-il pas une belle
pousse! Comme ces deux bavards-l feraient bien mieux de quitter cette
chambre pour que je puisse filer!

                   *       *       *       *       *

Le lieutenant reprit son rcit.

--Non, dit-il; si je ris, c'est de la btise profonde avec laquelle
j'interprtai le court dialogue qui fut chang entre Suzanne et une
vieille camriste qui tait venue nous ouvrir la porte de l'appartement.

--Eh bien? demanda la bonne  premire vue de sa matresse.

--C'est fait, dit Suzanne.

Comme ce disant, elle me regardait avec un sourire, je crus que la bonne
faisait allusion  moi, cet amant tir aux ds  Frascati.

--Alors, c'est fini? reprit la servante.

Cette fois, ce fut  mon tour de sourire, m'imaginant que par son C'est
fini? la soubrette demandait si nous avions t prendre un acompte sur
nos amours, dans une de ces fameuses loges  deux personnes de l'ignoble
_Thtre de la Nature_, qui se trouvait  Frascati.

Ce qui me maintint dans cette interprtation du C'est fini? fut que
Suzanne vint me faire un collier de ses beaux bras autour du cou et me
regarda de ses grands yeux luisants de chaudes promesses en rpondant:

--Non, pas encore, mais bientt.

Ensuite, elle me conduisit vers une porte qu'elle ouvrit et elle me
poussa doucement dans une pice, en me murmurant ce mot unique, tout
gros d'une flicit prochaine:

--Attends!

J'tais dans sa chambre  coucher.

 la lueur d'une veilleuse, dont l'opale trahissait une douce clart,
j'examinai ce nid d'amour. Alors, je vous le jure, j'avais compltement
oubli le vicomte de Bileuze et son insulte.

Je crus avoir attendu un sicle, et, pourtant, dix minutes seules
s'taient coules quand reparut Suzanne, en toilette de nuit. Je bondis
vers elle, les bras ouverts, pour l'treindre sur mon coeur.

Elle sut m'esquiver et, toute pudique, elle se rfugia dans un angle de
la chambre en s'criant d'une voix mue:

--Oh! le vilain! qui n'a pas la patience d'attendre que la pudeur d'une
femme ait cess sa dernire rsistance.

--Tu es si belle, Suzanne! m'criai-je transport d'amour.

--Je le serai tout autant tout  l'heure, me rpondit-elle avec un
sourire reparu sur ses lvres.

Elle jura qu'elle ne quitterait pas sa retraite que je ne me fusses
engag  la laisser matresse du oui de mon triomphe.

Sur ma promesse, elle gagna un petit sopha, sur lequel elle se plaa et,
me montrant le tapis  ses pieds, elle me dit:

--Venez ici, monsieur l'empress, l,  mes genoux. Au moins faut-il que
je vous connaisse.

Et quand je me fus agenouill:

--Contez-moi votre vie! commanda-t-elle.

Elle tait bien courte  conter, ma vie de militaire. Beaucoup de
misres et bien peu de joies. Si brve qu'elle ft  dire, je l'abrgeai
pourtant, car la passion me dvorait. Je me sentais le cerveau en feu et
il me fallait un nergique effort de volont pour ne pas prendre en mes
bras cette crature cent fois plus provocante sous ce costume de nuit,
qui la voilait entirement, que dans cette toilette de Frascati, qui me
l'avait montre  demi nue.

Enfin, je ne pus tenir plus longtemps, je me dressai sur pied, rptant
d'une voix haletante d'amour:

--Suzanne! Suzanne!

Elle aussi se leva, prte  se soustraire encore, et son premier
mouvement fut pour repousser mes mains qui se tendaient vers elle.

Soudainement, elle changea de maintien. Au lieu de rsister, elle me
saisit les mains, les carta pour me faire ouvrir les bras, et se jeta
sur mon coeur, en murmurant d'une voix qui vibrait de dsirs:

--Prends-moi! Je t'appartiens!

Mes bras se refermrent sur son beau corps qui s'abandonnait, et ma
bouche alla chercher ses lvres pour confondre nos mes en un baiser.

 ce moment, le bruit de la porte qui s'ouvrait se fit entendre derrire
moi. Sans quitter Suzanne que j'avais souleve de terre, je me
retournai.

Au seuil de la chambre  coucher se tenait le vicomte de Bileuze, plus
ple que jamais, la figure convulse par un mpris indicible,
s'accrochant au chambranle de la porte d'une main raidie comme si la
force lui manquait pour se tenir debout.

Moiti par rage de le voir paratre en pareil instant, moiti par fureur
de l'insulte qu'il m'avait faite, la tentation terrible me vint de tuer
cet homme.

Suzanne avait gliss de mes bras avec la souplesse d'une couleuvre et
s'tait rfugie  l'autre extrmit de la chambre.

Je bondis vers M. de Bileuze. La colre me rendait fou. Et pourtant mon
transport tomba brusquement devant le regard tout  la fois suppliant et
doux que m'adressa cet homme qui, sans bouger, me voyait arriver  lui.

Je m'arrtai sur place.

Alors d'une voix lente:

--Monsieur, dit-il, sachez que, pour parvenir jusqu' vous, j'ai trouv
toutes les portes complaisamment ouvertes.

Puis il tendit le doigt vers Suzanne et continua:

--Cette misrable, un vraie monstre, tait bien certaine que j'allais
venir, et elle a voulu me faciliter l'entre de son appartement.

Et il tomba  mes pieds en ajoutant:

--Monsieur,  deux genoux, je vous demande pardon de l'insulte que je
vous ai faite... Je vous prenais pour un complice quand vous n'tiez
qu'une dupe de cette coquine.

J'tais demeur muet de stupfaction devant cet homme courb devant moi
et dont la voix m'allait au coeur, bien qu'il accust Suzanne.

Je me retournai vers cette dernire, que je m'attendais  voir indigne
par ces dures et injustes paroles. Bien au contraire, son visage
rayonnait de cette joie froce du sauvage contemplant le cadavre de
l'ennemi qu'il vient d'abattre.

Alors s'opra en moi un changement complet. En une seconde, j'eus
conscience de ce qu'tait cette crature. J'oubliai sa beaut et un
sentiment de dgot monta  mes lvres, nagure si avides de baisers.

Lui s'tait relev.

--Dfends-moi! me cria-t-elle en voyant le vicomte marcher vers elle.

Il y avait en M. de Bileuze une sorte de majest du malheur qui
m'imposa. Je ne bougeai point.

Devant mon immobilit  son appel, Suzanne fut prise d'pouvante et le
regarda s'approcher en tremblant de tous ses membres.

--Oh! ne crains rien, vipre! lui dit-il. Tu m'as perdu! Tant pis pour
moi, qui n'ai pas su secouer l'amour infernal que tu m'avais inspir.

En me montrant il continua:

--... Mais je ne veux pas qu'il en soit de mme de monsieur  qui, ce
soir, bien  son insu, tu as fait jouer un rle dans le drame qui me
tue... Tu vas t'asseoir sur ce sopha et si tu interromps une seule fois
ce que je vais lui dire pour qu'il apprenne  te connatre, je te jure,
par le peu d'honneur que tu as laiss sur le nom de Bileuze, que je te
fais sauter le crne.

En parlant, il avait tir de sa poche un pistolet qu'il arma.

Quand Suzanne eut obi, le vicomte, d'une parole brve et hte, comme
s'il avait eu peur de n'avoir pas le temps d'achever son rcit,
commena:

--Comment ai-je possd cette femme? Sans grand'peine, car elle s'est
pour ainsi dire jete dans mes bras. Deux heures aprs notre premire
rencontre, elle tait  moi. Mon triomphe fut si prompt que je m'en
tonnai, car elle avait eu  choisir parmi vingt de mes rivaux qui la
poursuivaient des offres les plus brillantes; mais elle me rpta tant
que l'amour commande et ne compte pas que je me crus sincrement aim.
Alors, reconnaissant du sacrifice qui m'avait t fait, je m'endormis
plein de confiance en mon bonheur et, peu  peu, je me laissai prendre
dans tous les replis d'une de ces passions profondes qui asservissent
les sens, le coeur, la raison et dont rien ne peut plus dlivrer celui
qu'elles treignent... non, rien, sauf la folie ou le suicide.

Vous dire que j'ai jamais hsit  satisfaire un seul des ruineux
caprices de cette femme, vous ne le croiriez pas. Ma grande fortune y
passa en deux ans, annes pendant lesquelles ma matresse ne me donna
pas, un instant,  douter de son amour toujours ardent, dvou et fidle
comme au premier jour. Que m'importait la ruine puisque j'tais aim
comme au temps de ma richesse.

Ce fut donc avec la conviction intime que son dvouement accepterait la
situation nouvelle que je vins, le sourire aux lvres, lui annoncer ma
ruine complte.

--Oh! oh! fit-elle en riant, tu as bien encore quelque hritage sur la
planche.

--Aucun, dis-je, en voyant dans sa gat et sa demande qu'elle se
rsignait dj  attendre des temps meilleurs.

--Bien vrai? insista-t-elle.

--Je n'ai plus  t'offrir que mon amour.

Alors, froidement, d'une voix impitoyable, elle me montra la porte en
disant:

--En ce cas, vicomte, voici la porte pour t'en aller. Tu n'as plus le
sou, donc bon voyage!

La stupeur me rendit muet.

Ensuite je l'entendis qui ajoutait en scandant ses mots:

--Je ne t'ai jamais aim!

Foudroy par cette rvlation, je tombai inanim sur le tapis.

Quand je revins  moi, j'tais tendu sur le carr o elle et sa
camriste m'avaient tran, devant cette porte,  toujours ferme pour
moi, et que, pendant deux annes, j'avais tant de fois franchie avec une
si douce motion.

Je mis quinze jours  me relever de la congestion crbrale qui m'avait
terrass. Mieux et valu mourir, car, avec la sant, vinrent toutes les
effroyables tortures du terrible amour que cette femme m'avait inspir.
Jour et nuit, je pensais  elle, rien qu' elle, toujours  elle. Je me
sentais devenir fou au souvenir des ardentes caresses qu'elle m'avait
prodigues et, en me les rappelant, je me rptais qu'il tait
impossible qu'elle n'et pas menti en disant ne m'avoir jamais aim.

Je voulus m'enfuir bien loin de la redoutable sirne qui m'avait
envot. Je reconnus que, comme l'air qu'on respire, elle tait devenue
indispensable  mon existence. Je me sentais mprisable  ne pouvoir
secouer cette passion, mais elle me rendait lche. Ma raison ne pouvait
lutter contre mes sens brls par la ressouvenance incessante de tant de
nuits voluptueuses. Incapable de me soustraire  ma destine, qui
m'avait riv  cette femme, je revins donc frapper  sa porte, bien
certain pourtant qu'elle me serait refuse.

Contre mon attente, je fus reu.

-- quoi bon revenir, puisque tu n'as plus le sou? me dit-elle
brutalement.

Et comme j'exprimais l'espoir de sortir de ma misre et de reconqurir
une fortune, elle clata d'un rire moqueur.

--Reconqurir une fortune, continua-t-elle; avec quoi, vicomte? Tu ne
sais faire oeuvre de tes dix doigts. Ne me dbite donc pas de
balivernes.

--Je travaillerai.

--Ta! ta! ta! fit-elle avec un redoublement de gaiet. Est-ce que, dans
la noble race des Bileuze, on sait travailler  quoi que ce soit? Vous
tes crs et mis au monde pour faire sauter l'argent. Le jour o il
vous fait faute, vous ne valez pas mme un maon. Dpenser les cus,
c'est votre lot. Mais en gagner,  d'autres!

Et, toujours avec une insolence gouailleuse:

--Un Bileuze gagner de l'argent! Ah! la bonne bourde! Comment, diable,
s'y prendrait-il?

Alors elle me regarda et, en ricanant, elle articula:

-- moins que ce ne soit en trichant au jeu.  mon avis, c'est la
ressource d'un Bileuze.

Il fallait que je fusse bien ensorcel par la maudite pour ne pas m'tre
rvolt en l'entendant ainsi parler.

Elle me congdia.

Mais le lendemain, je revenais encore.

--Ah ! fit-elle, tu ne comptes pas que, jusqu'au jugement dernier, je
vais te rpter le mme refrain. As-tu de l'argent? Non, n'est-ce pas?
Alors laisse de bonne grce la place  un autre. Il me faut la vie
luxueuse. J'offre ma beaut  qui me la paye. Va-t'en donc, puisque tu
ne peux plus fournir aux frais.

 son cynisme, je ne pouvais qu'opposer ma passion profonde, sincre,
dvoue.

--Oui, oui, railla-t-elle, une chaumire et un coeur. Je connais cela
par ou-dire. Il parat que ce n'est pas sans charme. Mais si j'en
essaie jamais, ce ne sera pas avec toi.

--Doutes-tu de mon amour? m'criai-je, en voyant, sous ses paroles,
poindre une esprance.

--Non, dit-elle, je te crois pinc pour moi et de la belle manire... Ce
n'est pas ce motif qui me ferait refuser.

--Quoi donc alors?

--Ce qui s'est pass l'autre jour, quand je t'ai invit  prendre la
porte... Que, demain, je consente  partager ta misre, cela ira bien
pendant quelque temps... mettons deux ans... puis ton amour se
refroidira. Tu sais? tout casse, passe ou lasse... Alors, tu te
rappelleras l'affront reu et, en te redressant sur tes ergots des
Bileuze, tu me rendras ma politesse. Et qui aura le nez cass, si ce
n'est Suzanne, laquelle aura btement donn gratis deux de ses plus
belles annes? Voil pourquoi, vicomte, je ne te suivrai pas dans ta
chaumire.

Puis, en s'criant:

--Ah! si j'tais certaine de ne jamais tre quitte, peut-tre
hsiterais-je  dire non, lana-t-elle.

Je voulus me confondre en serments; elle me coupa la parole.

--Oui, oui, continua-t-elle moqueusement, je sais la chanson que tu veux
me chanter. Tu vas m'offrir ta vie, ta tte, ton sang, un tas de choses
dont une femme n'a que faire et que les hommes ne sont pas chiches de
proposer pour affirmer leur dvouement... Avec a que j'y crois au
dvouement des hommes!

--Mets le mien  l'preuve! m'criai-je en tombant  ses genoux.

Tout en me repoussant, elle poursuivit:

--Prends ma tte! Veux-tu ma tte! vous geignent les hommes. Le jour
o vous rpondez: Garde ta tte qui fait vivre les chapeliers et les
coiffeurs, et puisque tu tiens  me prouver la sincrit de ton amour,
fais ceci ou cela, alors ils beuglent: Jamais! ce serait une infamie!

Sur ces derniers mots, elle secoua la tte en disant d'une voix devenue
grave:

--Ils sont rares les hommes qui, sur un mot de leur matresse, tuent ou
volent... Je comprends qu'on aime celui qui, pour vous plaire, n'a pas
recul devant un crime.

--Suzanne, je t'en supplie, rends-moi ton amour, balbutiai-je, toujours
 ses genoux.

--Tiens! fit-elle brusquement, puisque tu me demandes une preuve, ce
que nous avons dit hier me donne une ide.

Elle fit une pause, puis me dit:

--Pour moi, triche au jeu.

D'un bond je fus sur pied.

Avant que je pusse parler, elle clata de rire en s'criant:

--Oh! je te prie, vite-moi le Jamais! ce serait une infamie! Hein! tu
vois, je t'y ai pris!... Tu es comme les autres.

Sur ce, elle se leva et marcha vers sa glace et, tout en rajustant
quelques boucles de sa coiffure, elle ajouta d'un ton sec:

--Assez plaisant. Comme je te l'ai dit, vicomte, va-t'en offrir  une
autre ta chaumire et ton coeur.

Assez plaisant, avait-elle dit. Donc sa proposition n'tait pas
srieuse. Je vins doucement derrire elle et, en lui prenant la taille,
je rptai de ma voix la plus suppliante:

--Suzanne, rends-moi ton amour.

Elle retourna la tte sur son paule. En plongeant dans mes yeux un
regard brlant qui me fit frissonner, elle tendit les doigts vers une
coupe de la chemine et y prit quelque chose qu'elle me mit dans la main
en disant:

--Alors gagne-le.

C'taient des ds pips!!!

En sentant les ds, j'tais demeur ananti par une surprise
douloureusement dsespre.

Suzanne aussitt me fit face. Elle serra ma main dans la sienne pour
empcher mes doigts de lcher prise et me dit d'une voix imprieuse:

--Je veux que tu me sacrifies ton honneur, vicomte. Je croirai seulement
que tu m'aimes quand une ignominie t'aura fait descendre  mon niveau.

Aprs avoir un peu attendu une rponse que ma langue paralyse ne
pouvait faire, elle m'ouvrit la main, y prit les ds et les rejeta dans
la coupe en ricanant:

--Alors n'aille au bois l'imbcile qui a peur des feuilles.

Immdiatement, d'un ton impitoyable et en me montrant la porte:

--Sors d'ici, vicomte, ajouta-t-elle.

Je m'en allai  demi fou de douleur.

Je tins deux jours mon serment de ne plus retourner chez ce dmon; mais
il me fallut cder  mon indigne passion.

En me voyant reparatre, avant que j'eusse dit un mot, elle tendit la
main vers la coupe de la chemine o taient les ds et redit:

--Je veux le sacrifice de ton honneur.

Puis,  mon signe de tte ngatif, elle ajouta:

--Dbarrasse-moi de ta prsence.

Trois jours de suite je revins et trois fois elle rpta geste et
phrase.

Le quatrime jour, j'tais vaincu. Ple et chancelant comme le condamn
allant au supplice, je marchai vers la coupe et j'y pris les ds.

                   *       *       *       *       *

--Je ne comprends plus rien  votre histoire du vicomte, mon cher
lieutenant, interrompit Meuzelin tonn.

Vasseur arrta son rcit.

--Oui, reprit le policier, puisque le pauvre Bileuze trichait 
Frascati pour obir  Suzanne, pourquoi la bougresse l'a-t-elle dnonc
en pleine salle de jeu?

--Vous allez le savoir, promit le lieutenant.

--Continuez donc.

Quelqu'un qui ne s'intressait gure  l'histoire, c'tait le
Beau-Franois dans sa cachette.

--Est-ce qu'il va en conter pendant huit jours, ce bavard excrable?
pensait-il en touffant un billement.

Car, avant cette nuit blanche, la journe avait t rude pour le
colosse, qui sentait venir le sommeil.

                   *       *       *       *       *

Vasseur reprit:

Pendant que M. de Bileuze parlait, plusieurs fois j'avais examin
Suzanne. Assise sur le sopha o l'avait cloue la menace du vicomte de
lui faire sauter le crne  sa premire interruption, elle coutait,
vraiment belle et provocante dans sa toilette de nuit. Mais le charme
tait rompu pour moi, dont le dgot et l'horreur avaient glac les
sens.

Aprs avoir essuy avec son mouchoir la sueur glace qui lui perlait au
front, le vicomte de Bileuze continua:

--Avoir pris les ds, c'tait accepter le march. Six jours de suite
j'allai  Frascati m'attabler au creps; mais toujours, au moment de
substituer, dans le cornet, les faux ds aux vrais, le courage me
manqua. Impatiente par mes hsitations, Suzanne, hier, me donna la nuit
prochaine pour dernier dlai, en ajoutant qu'elle viendrait  Frascati
au bras de celui  qui elle offrirait ce que je n'aurais pas su gagner.

Elle tint parole. J'tais ce soir  Frascati quand le son de sa voix me
fit retourner. C'tait elle, s'appuyant  votre bras, vous souriant de
la bouche, des yeux, du doux son de sa voix caressante. Vous tiez le
rival qui aurait ces baisers que je refusais de conqurir au prix de mon
dshonneur.

Encore une fois, Vasseur fut interrompu par un petit rire du policier.

--Eh! eh! fit Meuzelin, vous avez jou le rle de l'appt qui fait
mordre le goujon  l'hameon.

--Oui, car le vicomte, ignorant que je fusse un cavalier de rencontre
que, sans le connatre, sa matresse venait d'aborder  son arrive, vit
en moi un soupirant de longue date. La jalousie touffa la dernire
rsistance de son honneur. Il alla aussitt prendre un masque et vint
s'asseoir au creps. Vous savez le reste.

--Non pas, non pas, dit vivement Meuzelin, je l'ignore ce reste, surtout
en deux points qui m'intriguent. Premier point, qui se rapporte  ma
demande de tout  l'heure et que je vous rpte: Puisque le vicomte
trichait  Frascati pour obir  Suzanne, pourquoi l'a-t-elle fait
pincer avec les ds pips en main? Pourquoi encore, au moment mme o
Suzanne, dans vos bras, allait vous appartenir, le vicomte est-il si
soudainement apparu dans la chambre  coucher?

--Parce que Suzanne ne m'avait dit: Je suis  toi qu'aprs avoir
entendu le pas de Bileuze qui approchait.

Meuzelin perdit patience.

--Je n'en sortirai jamais, dit-il, si chacun de mes pourquoi en appelle
un autre. Je continue mes questions. Comment se fait-il que le vicomte,
 l'heure o l'on est enferm chez soi, surtout  deux, ait pu venir
vous surprendre?

--Parce que, comme il me l'avait dit, il avait trouv toutes portes
ouvertes. Parce que Suzanne savait qu'il allait venir, attendu que quand
nous sommes partis de Frascati, elle amoureusement presse  mon bras,
me faisant marcher  petits pas sous prtexte de respirer un peu l'air
pur du matin avant de rentrer  son domicile, Suzanne tait certaine que
nous tions suivis par le vicomte qui avait d guetter notre sortie de
Frascati pour s'assurer si le reste de la nuit m'appartiendrait. Enfin
parce que,  notre arrive, quand sa vieille camriste, qui tait dans
le secret, lui avait demand: Est-ce fini? et que Suzanne avait
rpondu: Non, pas encore, mais bientt... deux phrases que j'avais si
btement interprtes... cela voulait dire qu'une jalousie poignante
allait amener le vicomte, auquel il fallait rserver la torture de voir
la femme qu'il adorait s'abandonnant aux caresses d'un autre.--Et,
effectivement, alors que j'tais enferm dans la chambre  coucher,
attendant qu'elle et fait sa toilette de nuit, Suzanne avait donn  la
vieille l'ordre de tout ouvrir; puis elle tait venue me rejoindre,
l'oreille tendue au bruit du pas de Bileuze, qui lui indiquerait le
moment de se jeter dans mes bras et de s'y faire surprendre par le
malheureux, fou d'amour.

Cela dit, Vasseur demanda au policier.

--Tous mes parce que vous ont-ils enfin satisfait, mon cher ami?

--Oui et non, fit Meuzelin; car il me reste toujours  connatre le
motif qui poussait Suzanne  perdre et  faire souffrir le vicomte.

--La vengeance.

--Elle lui en voulait?

--Elle en voulait surtout au nom des Bileuze, et sa haine remontait
plus haut que le vicomte.

Meuzelin prit un air de supplication comique, en disant:

--Au lieu de me tourner et retourner sur le gril de la curiosit, je
vous prie, achevez votre histoire.

Si le policier tait avide de savoir le dnouement, il n'en tait pas de
mme du Beau-Franois qui, maintenant, n'coutait plus. Le bandit
n'avait plus qu'un grave souci: celui de combattre le sommeil qui lui
arrivait imprieux. Il sentait la ncessit de marcher. Mais le
pouvait-il?  redescendre dans le souterrain, il allait infailliblement
se perdre encore dans les dtours obscurs. Mieux valait ne pas
s'loigner de cette porte qui lui offrait la chance de s'vader du
traquenard o il tait pris.

--Tonnerre! Est-ce que je vais m'endormir? Ce n'est pas le moment, se
disait-il.

                   *       *       *       *       *

Le Lieutenant s'tait remis  conter.

-- mesure que M. de Bileuze m'avait dtaill ses souffrances, la
physionomie de Suzanne avait chang. La peur, que lui avait donne la
menace du vicomte de lui brler la cervelle, s'tait peu  peu dissipe.
Une lueur de joie sinistre brillait dans le regard qu'elle attachait sur
sa victime et sur ses lvres apparaissait un sourire de cruaut
satisfaite.

Ce sourire fut surpris par le jeune homme qui marcha vers elle.

--Depuis deux annes que tu t'es livre  moi, dit-il d'une voix
fbrile, quel but poursuivais-tu donc, crature maudite, en me donnant
cette fatale passion qui a fait de moi un voleur au jeu? Quand
j'obissais  ton ordre, quand je te faisais le sacrifice de mon honneur
que tu avais exig, quel infernal motif t'a pousse  rendre ma honte
publique?

Suzanne,  cette question, se redressa lentement et, d'une voix dont je
n'oublierai jamais l'intonation froce:

--Je voulais voir le nom des Bileuze tomber dans la boue,
rpondit-elle.

La surprise du vicomte le rendit muet. La courtisane put poursuivre:

--Oui, j'avais  me venger... non de toi, qui ne m'as jamais rien
fait... mais d'un autre que sa mort m'a empch d'atteindre. Je m'en
suis prise au fils  dfaut du pre... de ton pre, lui si fier de son
nom, qu'il en couvrait toutes ses infamies.

Elle clata d'un rire strident qui vibrait de haine et s'cria:

--Que n'est-il l, ton pre, pour ramasser son nom dans le ruisseau o
je l'ai fait tomber!

Sa voix se fit pre et mordante pour continuer.

--Il se croyait tout permis, ce trs haut seigneur de Bileuze. Pour
lui, tout tait jeu, quand il s'en prenait aux manants qui devaient
s'estimer fort honors qu'il et daign violer leur fille, une innocente
enfant qu'il avait attire en un guet-apens. Et quand sa victime vint
lui demander de rparer son crime, il se redressa de toute la hauteur de
son nom de Bileuze, en riant de la navet de celle qui lui demandait
ce nom. Et cette prtention de la jeune fille dshonore le mit en si
belle humeur qu'il ouvrit la porte de l'antichambre, o se tenaient ses
laquais, et qu'il poussa vers eux la malheureuse en leur criant: Tenez!
amusez-vous!

--Tu mens! Jamais mon pre n'a pu commettre cette infamie! cria le
vicomte.

 ce dmenti, Suzanne le regarda dans les yeux et rpondit:

--Cette fille, dont M. de Bileuze avait bien voulu s'amuser un instant,
tait ma mre.

Aprs cet aveu, Suzanne continua d'un ton farouche:

-- ce nom de Bileuze, que ton pre trouvait si grand, si illustre,
qu'il refusait de l'avilir en le donnant  celle qu'il avait perdue, moi
j'avais jur une haine implacable. Je le voulais descendu si bas qu'il
ft devenu un terme de mpris. Mon arme de combat tait ma beaut. 
dfaut de ton pre, c'est toi qui es venu t'offrir. Tu portais ce nombre
abhorr. Pendant deux longues annes, je me suis efforce  te sourire,
 t'enlacer dans mille liens,  te verser dans les veines cette passion
qui t'a fait mon esclave, a teint ta volont et endormi ton honneur.
Puis enfin le jour de mon triomphe est arriv. Aujourd'hui, le beau nom
des Bileuze ne sert plus qu' dsigner un voleur!

Quand elle lana ces derniers mots, Suzanne tait d'une splendide
beaut, mais d'une beaut qui pouvante: la beaut fatale, qui porte
malheur.

J'aurais cru que tout amour avait disparu du coeur de M. de Bileuze
aprs cette confession. Il n'en tait rien; car, se rattachant encore 
une dernire esprance, il demanda d'une voix douce:

--Suzanne, veux-tu le porter, ce nom de Bileuze refus jadis  ta mre?

En descendant  ce dernier degr d'avilissement, l'insens avait compt
sans la haine implacable de la courtisane, qui s'cria avec une
intonation de mpris:

--Le nom des Bileuze, mais la dernire des mendiantes le refuserait 
cette heure!

Le vicomte chancela sous cette insulte suprme; mais il ne souffla mot.
Il marcha vers la porte pour s'en aller. Seulement, avant d'en franchir
le seuil, il se retourna et, d'un long regard dsol, il contempla une
dernire fois cette chambre  coucher o il avait, deux annes durant,
vcu si heureux.

J'tais mu au plus profond de mes entrailles. Moi, militaire, auquel il
avait fait une insulte si grave, je ne me sentais pour lui que piti et
pardon. Je n'y pus rsister. Au moment o il allait sortir, je lui
tendis la main en disant:

--Monsieur le vicomte, tenez comme sans but la visite que vous fera ce
matin mon tmoin, le marquis de Comran.

Un sourire de tristesse parut sur ses lvres, et il pronona  mi-voix,
semblant se parler:

--C'est vrai, j'avais aussi ce moyen d'en finir!

Et tout en serrant ma main dans la sienne, moite d'une sueur glace, il
me dit:

--Merci, monsieur, pour votre pardon gnreux.

Puis, sans un mot, sans un regard pour celle qui l'avait perdu, il
quitta la chambre.

Suzanne et moi nous restmes en prsence, muets tous deux, coutant le
bruit du pas lent du vicomte qui traversait l'appartement.

Il ne s'entendait dj plus que nous n'avions pas encore retrouv la
parole. Mes yeux taient tourns vers Suzanne, mais je ne la voyais pas.
 mon regard apparaissait toujours ce jeune homme qui venait de me
quitter.

Tout  coup, une dtonation retentit dans la rue, au pied de la maison.

Je courus  la fentre.

M. de Bileuze venait de se tirer un coup de pistolet sous les croises
de la courtisane.

Saisi d'horreur, je me retournai vers Suzanne, qui avait d comprendre
la catastrophe, m'attendant  trouver sur son visage quelque marque de
remords et de commisration.

Jugez de ma surprise inoue.

Elle venait de retirer son peignoir. Sous sa chemise de linon
transparent, elle se montrait  moi dans sa splendide nudit de la plus
belle des statues.

Elle me sourit et, en m'ouvrant ses bras elle me dit, d'une voix chaude
des plus luxurieuses promesses:

--Toi, je t'aime. Viens!

 la vue de cette fille sans coeur qui, pour ainsi dire, s'offrait  moi
sur le cadavre de son amant, je sentis mon coeur dborder d'un
insurmontable dgot. Pour qu'elle comprt bien le sentiment qu'elle
m'inspirait, je bondis vers elle, et comme elle tendait son visage  mes
baisers, je lui rendis l'insulte que j'avais reue du vicomte.

Je lui crachai  la face.

Puis je m'enfuis plein d'horreur pour cette pouvantable crature.

Quand j'arrivai dans la rue, des passants ramassaient le vicomte. La
blessure tait mortelle, mais elle n'avait pas tu le jeune homme sur le
coup. Il lui restait encore quelques heures  vivre et il avait gard sa
connaissance.

Il me reconnut quand je me penchai sur lui.

--L, chez moi, au numro 6, dans la rue, me souffla-t-il pniblement.

Nous le transportmes  son domicile, dont la porte nous fut ouverte par
un domestique  la mine ruse et de trs petite taille.

Au moment o nous retendions sur son lit, le bless aperut son
domestique qui s'empressait  nous aider.

--Il va falloir te chercher un autre matre, mon brave Croutot, lui
dit-il avec un sourire de mourant.

 ce nom de Croutot prononc par le lieutenant, Meuzelin tressauta de
surprise.

--Croutot! Croutot! rpta-t-il vivement, et vous dites que cet homme
tait de petite taille?

--Un vrai nabot.

--Eh! eh! ricana le policier en se frottant les mains, votre Croutot
doit tre le mien... Comme a se trouve!

En voyant Vasseur qui attendait une explication, il se hta de dire:

--Continuez, cher ami, continuez. Tout vient  point. Moi aussi j'aurai
mon histoire  vous conter.

Et il se renversa sur son fauteuil en rptant:

--Continuez, continuez.

Soudainement, il se redressa, la face tonne, l'oreille tendue.

--Avez-vous entendu? demanda-t-il.

--Qui donc?

--Je ne sais quel bruit sourd... Comme un ronflement.

--Sans doute un de mes soldats, Fichet ou Lambert, qui dort dans le
vestibule, avana le lieutenant.

--Tiens! c'est vrai! je les avais oublis, vos deux braves, dit le
policier.

Et, s'en tenant  cette explication, il reprit sa pose allonge sur le
fauteuil en redisant: Continuez.

Vasseur poursuivit:

--Ds qu'il tait sorti de Frascati, le vicomte avait rsolu son
suicide, et il tait rentr directement chez lui. L, il avait crit les
quelques lettres d'adieu ou d'affaires que je voyais poses sur une
petite table de la chambre  coucher.

Au moment de se tuer, il avait voulu revoir encore une dernire fois
celle qui l'avait conduit au suicide, et il tait reparti pour aller
guetter,  la porte de Frascati, la sortie de Suzanne. En la voyant
rentrer chez elle  mon bras, la jalousie avait pouss le fou  pntrer
chez la courtisane d'o je le rapportais mourant.

--Croutot, laisse-nous, commanda-t-il  son domestique.

Le valet obit, mais avec une visible hsitation que j'attribuai  son
chagrin de ne pouvoir rester pour prodiguer ses soins au bless.

Pour adoucir la peine que, comme moi, il supposait causer par cet ordre
 son valet, M. de Bileuze lui dit quand il s'loignait:

--J'ai pens  toi, Croutot.

 cette affirmation d'une gnrosit posthume, le petit homme jeta
involontairement un regard sur la table o taient placs des lettres,
puis il se cacha la tte dans ses mains pour pleurer et, aprs un sourd
sanglot, il quitta la chambre.

--Oui, j'ai pens  lui... et  d'autres, que cette femme m'a fait trop
longtemps oublier, pronona-t-il d'une voix triste en tournant les yeux
vers les lettres.

Et de ses lvres que sa mort prochaine blmissait dj, j'entendis
sortir ces deux mots:

--Pauvre Julie!

Puis revenant  moi, il reprit:

--Vous tes bon, monsieur.  cette heure, je me rends compte du
sentiment qui, au creps, lorsque j'tais sous le coup du mpris gnral,
vous a fait retirer votre masque. Vous avez voulu me montrer un visage
ami.

Peu  peu, sa voix s'tait affaiblie et lui tait devenue difficile,
saccade qu'elle tait par les premiers hoquets de l'agonie.

Il rassembla ses forces pour continuer:

--C'est donc  votre bont que je m'adresse pour vous prier d'tre en
quelque sorte mon excuteur testamentaire, en faisant parvenir en mains
propres ces lettres que vous voyez.

Il s'arrta. Le sang l'touffait; il attendit un peu pour reprendre son
souffle, puis, bien faiblement, il ajouta:

--Je vous recommande surtout la lettre que je laisse pour Julie...

Il allait prononcer le nom de famille, quand la porte fut ouverte par
Croutot qui amenait le mdecin qu' tout hasard on avait t chercher
dans le voisinage.

Distrait par cette apparition du docteur, je fus tout  l'arrt qu'il
allait prononcer. Croutot,  quelques pas derrire moi, tait rest pour
l'entendre.

--Dans cinq minutes il sera mort, me souffla le mdecin.

L'agonie tait commence quand, tout  coup, le vicomte ouvrit ses yeux
grands qu'il fixa sur moi. Il me sembla qu'il demandait  me faire une
recommandation dernire et je me penchai sur sa couche.

 peine perceptible, sa voix pronona:

--Surtout la lettre  Julie...

Je ne devais pas apprendre de lui ce nom de famille, car le vicomte se
raidit en une dernire convulsion.

--C'est fini annona le docteur qui repartit aussitt, reconduit par
Croutot.

Rest seul, je ramassai les lettres dont je me mis  lire les
suscriptions avant de les renfermer dans mon portefeuille, voulant
mettre  part celle adresse  cette Julie dont j'allais apprendre le
nom de la famille.

Il n'en tait aucune au nom de Julie!!!

Peut-tre cette lettre tait-elle tombe  terre. Je regardai sous la
table et sous les meubles voisins. Rien! Je soulevai des papiers et des
livres placs sur la table dans l'espoir qu'ils recouvriraient la lettre
adresse  Julie l'inconnue. Toujours rien! Le vicomte m'avait si fort
recommand cette missive que la pense me vint qu'il avait pu la
distraire des autres. Je fouillai sous l'oreiller du mort. Pas de
lettre!

J'achevais ma recherche quand le bruit de la porte qui s'ouvrait me fit
lever les yeux dans cette direction. C'tait le domestique Croutot qui
venait de reconduire le docteur.

tait-ce la proccupation de cette lettre disparue qui me tenait par
trop, mais il me sembla que le premier regard de l'avorton, en entrant,
tait tomb sur la table, o tout  l'heure taient les lettres,
actuellement dans mon portefeuille.

Ce regard, pourtant, n'eut que la dure de l'clair. Il se dirigea
aussitt sur le cadavre du vicomte. Je vis alors des larmes briller dans
les yeux du valet qui gmit d'un ton dsol:

--Mon pauvre matre!

clatant en sanglots, il vint au lit, et, pieusement, prit le soin, que
j'avais omis, de fermer les yeux du dfunt.

Malgr cette affection profonde tmoigne par le nabot, le soupon me
vint que c'tait lui qui, peut-tre, avait fait disparatre la lettre de
Julie. La crainte, en me trompant, de froisser le dvouement de celui
que M. de Bileuze m'avait paru estimer comme un fidle serviteur, me
fit prendre un biais pour arriver  mon but.

--Il faudrait, pour l'enterrement, prvenir la famille, dis-je au
domestique.

--La famille? rpta-t-il. tait-ce qu'une indigne liaison faisait
ngliger sa famille  M. le vicomte? ou tait-ce que sa famille le
repoussait  cause de cette mme liaison? Je l'ignore. Mais le fait est
que, depuis bientt deux ans que je suis entr  son service, je n'ai
jamais vu entrer ici quelqu'un se disant de sa famille.

--D'o tait le vicomte?

--Des environs de Beauprau, en Loire. Toutes ses terres, qu'il a
vendues  la file, confinaient au domaine d'un de ses oncles, le marquis
de Brivire, parti en migration.

--La succession de cet oncle ne pouvait-elle pas lui revenir un jour?

--Non, car le marquis de Brivire avait une fille. Il n'y a pas mme
longtemps que j'ai entendu dire  mon dfunt matre que cette fille, sa
cousine, s'tait marie  l'tranger, o elle a pous un migr, le
comte de Mralec.

Et Croutot se rsuma en disant:

--Bref, je le rpte, je n'ai jamais vu venir ici un parent de M. le
vicomte. Jamais personne n'est arriv de Beauprau pour lui rendre
visite.

Il se ravisa vivement pour s'crier:

--Ah! si, si, je me trompe. Il s'est prsent quelqu'un... mais ce
quelqu'un n'tait nullement de sa famille... C'tait un pays, tanneur 
Beauprau, qui avait fait le voyage pour venir consulter un mdecin
clbre de Paris au sujet d'une bien extraordinaire maladie dont il
souffrait... Figurez-vous que ce Pitard, c'est son nom, tait afflig
d'une faim d'ogre que rien ne pouvait rassasier. Tout le temps qu'il a
pass  Paris, il s'est assis  la table de mon matre qui riait comme
un fou de le voir dvorer.

L'ide me vint de rattacher Julie l'inconnue  l'existence de ce vorace
Pitard.

--Est-ce qu'il n'tait pas venu  Paris avec sa fille? demandai-je.

--Une fille? fit Croutot surpris, quelle fille?

--N'avait-il pas une fille nomme Julie?

--Pas le moins du monde, attendu qu'il tait clibataire.

Je regardai l'avorton bien en face pour tudier son visage et je lui
demandai:

--Fille de Pitard ou non, tu n'as jamais vu entrer chez ton matre une
femme portant le prnom de Julie?

--Jamais! affirma Croutot dont la figure exprima l'ignorance la plus
sincre.

Il confirma son dire en continuant d'un ton dsol:

--Mon pauvre matre, malheureusement pour lui, tait trop accapar par
certaine gourgandine pour penser  recevoir une autre femme.

En somme, je ne pouvais insister. Ce qui concernait cette Julie tait le
secret du vicomte, secret qu'il avait malheureusement emport dans la
tombe, et,  en vouloir trop parler, je risquais de donner l'veil au
valet.

--Va dclarer le dcs  la section, commandai-je au nabot, qui partit
sans hsitation.

Pendant son absence, je fouillai meubles et armoires, non pour retrouver
la lettre disparue, mais avec l'esprance de dcouvrir dans les papiers
du mort quelque note qui me renseignt sur cette mystrieuse Julie.

Ils n'taient pas nombreux, les papiers de l'infortun Bileuze. Des
actes de procureur attestant la vente successive de toutes les
proprits dont le prix avait t jet aux caprices de Suzanne; une
trentaine de lettres de cette fille; puis quelques papiers de famille.

Comme je feuilletais ces derniers, un carr de papier dtach m'apparut
au milieu d'une liasse de titres et, en haut de ce papier, je lus, crit
en grosses lettres, le nom de Julie.

Mais, hlas! ma trouvaille ne pouvait m'tre d'aucune utilit, car elle
s'offrait  moi comme une nigme indchiffrable. Au-dessous du nom, se
voyait une srie de traits se bifurquant en zigzags, s'entremlant et,
de droite et de gauche, diviss en branchements, au bout desquels se
montraient de petits carrs. De ces carrs, il en tait un point d'une
croix.  coup sr, c'tait un plan; mais, pour s'en servir, il fallait
d'abord connatre sa raison d'tre.

 tout hasard, je glissai ce papier dans mon portefeuille.

Une heure aprs, avec Croutot, qui fondait en larmes, je suivis les
porteurs qui, le brancard sur l'paule, emportaient le corps du vicomte
au cimetire.

Aprs un court silence, Vasseur reprit:

Le soir, la curiosit de revoir l'endroit o avait commenc le drame me
ramena  Frascati. La premire femme que j'y rencontrai fut Suzanne, qui
devait guetter mon arrive. Elle vint  moi, plus splendidement belle
que jamais, et, d'une voix mue:

--Je t'aime, me dit-elle, veux-tu de moi?

--Non, je te mprise.

Elle plit  cette rponse et, certaine de sa condamnation, elle partit
d'un pas chancelant. Par quel trange retour du sort, cette femme qui
excrait le vicomte fou d'elle, s'tait-elle prise de moi qui
n'prouvais,  sa vue, qu'un dgot profond?

Trois jours aprs, je quittai Paris.

--Et vous n'avez jamais pu dcouvrir ce qu'tait Julie? demanda
Meuzelin.

--Jamais! mais j'ai toujours gard cette espce de plan qui porte son
nom.

Et en secouant la tte, Vasseur ajouta:

--J'ai toujours eu le doute que Croutot avait vol la lettre pendant que
j'tais distrait par le docteur qu'il avait amen prs du mourant.

Meuzelin eut un sourire en rpliquant:

--Votre doute peut, sans crainte, se transformer en certitude, car
c'tait bien le nabot qui avait fait le vol. C'est un rude gredin que ce
Croutot! Je vous ai dit que je sais son histoire... coutez-moi, je vais
vous la conter.

Mais au lieu de conter, le policier se leva vite et sans bruit et
souffla au lieutenant:

--Cette fois, j'en suis certain, c'est bien un ronflement que
j'entends... et il ne vient pas du vestibule o sont Lambert et
Fichet... Tenez, c'est de l!

Ce disant, Meuzelin indiquait une paroi de la chambre.

Les deux hommes gardrent le silence.

Alors se fit entendre une sorte de roulement  intermittences de calme,
sur la nature duquel il tait impossible de se tromper. C'tait bel et
bien un ronflement. Sur la pointe du pied, Meuzelin avait gagn la paroi
de la chambre d'o, selon lui, partait le bruit, et il y avait appliqu
l'oreille.

Il fit signe  Vasseur de venir bien doucement le rejoindre, et quand il
l'eut tout proche, il lui souffla:

-- n'en pas douter, c'est l que se trouve la porte par laquelle notre
Suzanne nous a brl la politesse.

--Alors cette porte ouvre sur une cachette sans issue, puisque la fausse
comtesse s'y est endormie, avana le lieutenant.

--Oh! fit le policier en souriant, en ce cas, elle aurait de rudes
poumons, la gaillarde... Non, c'est un homme et l est le point
mystrieux de la chose. Comment se fait-il qu'au lieu d'une femme, ce
soit un homme qui se trouve,  cette heure, de l'autre ct de la porte?

Sans doute Meuzelin pensait-il que le meilleur moyen d'avoir la solution
de ce problme tait de s'adresser au ronfleur lui-mme, car il souffla
au lieutenant:

--Allez-donc appeler Fichet et Lambert pendant que je vais chercher le
secret qui ouvre cette porte.

Quand Vasseur pntra dans le vestibule o se tenaient ses soldats,
Fichet, mcontent de cette longue veille, exprimait nettement  Lambert
sa faon de penser sur les nuits blanches.

--Qu'une nuit sans sommeil, quand on n'a pas la compagnie du sexe
enchanteur, elle peut se comparutionner avec un mt de cocagne quant 
sa longueur.

Sur un geste de Vasseur qui leur recommandait le silence, les deux
soldats suivirent leur chef.

Meuzelin s'tait loign de la cloison pour pouvoir causer avec les
arrivants, qu'il attendait  l'autre bout de la chambre.

Le ronflement grondait toujours, sourd et continu.

 ce bruit, qui se faisait entendre dans une chambre o il ne voyait que
Meuzelin parfaitement veill, Fichet, qui tombait de sommeil, fut pris
d'un soupon:

--Que serait-ce moi qui ronflerait sans en avoir la doutance? se
demanda-t-il.

Cependant Meuzelin disait  l'oreille du lieutenant:

--J'ai dcouvert le mcanisme. Simple comme bonjour.  appuyer du pied
sur une feuille du parquet. Dites  vos hommes de dtacher les embrasses
des rideaux. Faute de mieux, notre ronfleur nous pardonnera de l'avoir
garrott avec des tresses en soie.  la guerre comme  la guerre.

Cela dbit en souriant, il retourna  la cloison, tout prt  faire
jouer le ressort sous son pied ds que Fichet et Lambert seraient en
mesure d'attacher le ronfleur,  qui on prparait ce rveil dsagrable.

En un clin d'oeil, les embrasses furent aux mains des gendarmes qui,
avec Vasseur, se rapprochrent du policier.

--Attention! sembla commander Meuzelin du regard.

Quand, d'un signe de tte chacun eut rpondu  cette invite muette, il
leva le pied pour le poser sur le ressort.

Le Beau-Franois, juste  cette minute, faisait un bien agrable rve.
Grce aux quatre cent mille francs arrachs  Cardeuc, il se voyait, par
avance, dans la maisonnette rve. Pendant qu'on guillotinait ses
complices, lui, bien tranquille, n'avait d'autre souci que de rentrer
ses foins. Quelle existence heureuse! Bonne table! bon vin! Ador de sa
mnagre qui l'engraissait, le dorlotait, le peignait, l'habillait! Pour
un rien, elle lui sautait au cou et lui faisait un collier de ses deux
bras en lui murmurant: Je t'aime!

En ce moment mme de son rve, le Beau-Franois sentait sa femme pendue
 son cou et elle le serrait si fort tendrement, que cet excs de
tendresse, qui menaait de l'trangler, rveilla l'heureux poux en
sursaut.

Ce rveil fut loin de continuer son rve.

Il avait bien le cou serr, mais, au lieu que ce ft par les bras blancs
et potels d'une pouse aimante, c'tait par une main sche et
vigoureuse.

Et,  la place des mots: Je t'aime! il entendit une voix peu
caressante qui accentuait sur le ton de la menace:

--Tu es mort si tu rsistes!

Rsister! Le pouvait-il quand il avait dj les mains lies par des
cordes qu'on achevait de nouer sur ses poignets?

Quand le garrottage fut achev et parachev, le policier lcha le cou du
colosse, dont la gorge desserre laissa passer un juron nergique.

Soulev par les pieds et les bras, il fut tir de sa cachette obscure et
apport au milieu de la chambre.

Le jour tait venu, pas encore bien clair, mais suffisant pour qu'on pt
se reconnatre.

--Eh! c'est ce trs cher ami le Beau-Franois! s'cria Meuzelin
goguenard.

Le gredin n'tait pas de ces imbciles qui perdent imprudemment leur
salive  pousser dans le premier moment de surprise des exclamations
compromettantes. C'tait un garon qui savait que si la parole est
d'argent le silence est d'or. Mais s'il tait rsolu  ne pas desserrer
les dents, il se rattrapait sur les rflexions intimes.

--O ai-je donc vu cet lphant? se demanda-t-il en regardant Meuzelin.

Le policier lui rafrachit la mmoire en continuant:

--S'est-on toujours bien port, Beau-Franois, depuis certain soir o tu
as administr un si vigoureux coup de couteau dans mon dos, qui, par
bonheur, tait cuirass, lorsque je gagnais ma barque avec des avirons
sur l'paule?

--Tiens! c'est le Saucisson--Pattes! se dit le colosse en se rappelant
celui qu'il ne connaissait que comme aubergiste de la _Biche-Blanche_.

Et ddaignant de rpondre  pareil idiot, il dtourna son regard pour le
reporter sur les voisins du gros homme, qui taient Lambert et Fichet.

--Deux aides et rien de plus! pensa-t-il aprs un court examen des
soldats qui se tenaient plus raides que des piquets.

Mais il en fut tout autrement lorsque ses yeux virent le quatrime
compagnon. Celui-l tait de ses connaissances et, mme, de ses si pires
connaissances qu' sa seule vue il eut une sueur froide.

--Le _cogne_ Vasseur! Je suis perdu! pensa-t-il en frissonnant au
souvenir de sa belle bande d'Orgres conduite  la guillotine ou au
bagne par le redoutable lieutenant.

Ce dernier, du reste, ne mit pas de mitaines pour entamer de nouvelles
relations avec lui, car, tout brutalement, il articula:

--Dans une heure, le Beau-Franois, je vais t'expdier, sous bonne
escorte  Chartres, o t'attend le bourreau  qui manquait ta tte quand
il a excut tes complices.

Le got des voyages--et celui-l particulirement--avait pass au gant.
S'il tait une ville qu'il ne tenait pas  revoir, c'tait Chartres,
surtout avec sa grande place orne de certaine plate-forme qu'on aurait
dresse  son intention.

Aussitt la langue lui dmangea.

Lui qui ne voulait pas d'abord souffler mot, comprit la ncessit
urgente de dserrer les dents et, ma foi! il les desserra pour laisser
passer cette phrase qui ressemblait fort  un march propos:

--Si je vous faisais connatre quel est le gueux qu'on cherche et qui se
cache sous le sobriquet de Coupe-et-Tranche?

Mais il lui fallut s'avouer qu'il ne s'tait pas lev assez matin, en
entendant Meuzelin s'crier:

--Coupe-et-Tranche, le mtayer Cardeuc, autrement dit le Marcassin...
C'est bien celui-l que tu nous proposes de nous faire connatre?...
Trop tard, mon garon. Tu nous offres une souris quand elle est dj
dans la souricire.

De quoi donc se mlait ce stupide Saucisson--Pattes? tait-ce l chose
du ressort d'un aubergiste. Et le Beau-Franois s'en tonnait quand il
entendit le lieutenant reprendre:

--Oui, trop tard, Beau-Franois, comme vient de te le dire le citoyen
Meuzelin.

Ce nom entra comme un fer rouge dans l'oreille du colosse. S'il ne
connaissait pas le personnage, il n'ignorait pas le nom qui, depuis un
mois, se rptait avec terreur parmi les Chauffeurs, comme tant port
par un de leurs ennemis les plus redoutables.

--Vasseur et Meuzelin, se dit-il avec effroi! je puis d'avance me
regarder comme guillotin.

Et sa sueur froide et son frissonnement le reprirent de plus belle.

Chez le policier, il tait de principe qu'un criminel pris d'pouvante
doit se laisser mariner dans sa peur. Il abandonna donc le bandit pour
tirer Vasseur  l'cart et lui souffler:

--Il nous faut, avant de l'envoyer  Chartres, savoir pourquoi et
comment il se trouvait derrire cette porte drobe.

--Peut-tre a-t-il aid  la fuite de Suzanne qui l'aura laiss de
planton pour apprendre ce qui suivrait sa fuite? avana le lieutenant.

-- creuser.  creuser, rpta le policier.

Ce disant, il guettait du coin de l'oeil la face effraye du prisonnier.

--Oh! oh! fit-il, mfions-nous! Le sclrat vient de trouver une ide
dont il se rjouit.

En effet, non pas une ide, mais un souvenir tait venu brusquement au
Beau-Franois et, en place de l'effroi qui la convulsait, il avait amen
une sorte de contentement sur la figure du gant, qui se disait:

--Je suis sauv!

Puis, tout haut, un peu fanfaron:

--Partons-nous pour Chartres? demanda-t-il.

Il y avait un tel accent de dfi railleur dans le ton du Beau-Franois,
paraissant si press d'tre conduit  Chartres o, pourtant, il se
savait attendu par le bourreau, que Meuzelin, flairant un dessous de
cartes, demanda en affectant un air surpris:

--As-tu donc si grande hte d'avoir la tte coupe, gros gourmand?

--Dame! fit le Franois d'un air rsolu, puisqu'il faut que j'y passe,
mieux vaut le plus tt possible. L'attente de la guillotine n'est pas
tellement agrable qu'on dsire la prolonger.

--Vrai! appuya Meuzelin, il te tarde d'avoir saut le pas?

--Autant en finir tout de suite, articula le colosse.

Le policier ne croyait pas un mot de tout cet empressement du bandit.
Bien videmment, il tendait  un but qu'il fallait lui faire avouer.
Meuzelin eut l'air de cder  un bon mouvement, et il s'cria:

--Qu'il en soit donc comme tu le dsires, mon Beau-Franois.

--Ah! je vais partir pour Chartres  l'instant, fit le colosse dont
l'oeil trahit l'inquitude de voir son voeu si bien et si vite exauc.

-- quoi bon t'envoyer  Chartres? Puisque tu dsires en avoir termin
promptement, pourquoi t'imposer la torture d'un lourd voyage? Un
jugement bien en rgle t'a condamn  mort. Que ce soit  Chartres ou
ailleurs que tu passes de vie  trpas, qu'importe  la justice, pourvu
qu'elle obtienne satisfaction... En consquence, pour contenter ta hte
de payer ta dette, nous allons te descendre dans le parc o un peloton
de hussards va te fusiller au pied du mur.

Et, en lui faisant la risette:

--Hein! continua-t-il, tu vois que nous sommes gentils et que nous
tenons  te contenter. Dans cinq minutes, ton affaire sera bcle.

S'adressant alors  Fichet et  Lambert:

--Allons! fit-il, du zle, vous autres. Emportez-moi dans le parc ce
gros garon si impatient d'avoir quitt ce bas monde.

Les deux soldats ramassrent le bandit sur le parquet et le remirent sur
pied. Mais, dans cette position verticale, la figure du Beau-Franois
avait beaucoup perdu de son expression de fermet. Est-ce que vraiment
on allait lui loger douze balles dans le torse? Il s'tait plaint
d'avoir  avaler une soupe refroidie et vlan! voil que, pour lui tre
agrable, on la lui offrait trop brlante. C'tait donc le vritable
moment, ou jamais, de dmasquer ses batteries caches. En consquence,
il poussa un soupir  dcorner un boeuf.

--Est-ce que tu te regrettes dj? demanda le policier d'un ton naf.

Le colosse prit un air attendri et dbita d'une voix mue:

--Ce n'est pas sur mon sort que je m'apitoie  cette heure.

--Alors sur le sort de qui donc?

Au lieu de rpondre, le gant envoya un second soupir et,  mi-voix,
mais de faon  tre entendu, il murmura:

--Pauvre Gervaise!

Le gredin s'tait rappel  temps un incident du commencement de la
nuit. Lorsqu'il tait entr dans la serre en y apportant Gervaise qu'il
avait t ramasser sous la fentre d'o elle s'tait prcipite,
n'avait-il pas entendu une voix de femme crier, de cette mme fentre, 
Vasseur:

--Cherche-la, ta Gervaise, ta bien-aime, Vasseur maudit! et si tu la
retrouves, c'est que les bandits n'en auront plus voulu pour leurs
amours.

Donc, si Vasseur aimait Gervaise, la jeune fille tait un atout dans le
jeu du Beau-Franois, qui pouvait rtablir sa partie compromise. Voil
pourquoi, se sentant  toute extrmit, il venait de jeter le dit atout
sur le tapis.

L'effet du nom fut instantan sur Vasseur qui, tout tressaillant
d'motion, s'cria:

--Gervaise! Tu as dit Gervaise?

--Oui, Gervaise, une pauvre jeune fille que, cette nuit, j'ai ramasse
mourante au pied du chteau.

--C'tait donc toi! O l'as-tu transporte? Vit-elle encore? demanda
Vasseur haletant d'angoisse.

 la vue du trouble du lieutenant, une lueur de satisfaction claira
l'oeil du Beau-Franois.

--L'animal sait qu'il nous tient et il va nous faire ses conditions.
Sacrebleu! il tait de bonne prise! Quel malheur d'tre forc de le
lcher, pensa Meuzelin qui avait surpris le regard du colosse.

--Rponds! rponds! rpta fbrilement Vasseur en secouant le
Beau-Franois qui, maintenant, jugeait utile de garder le silence.

Le brigand n'avait qu'une seule balle  jouer et il tenait  en tirer le
meilleur parti possible pour que sa tte lui restt sur les paules o
il la trouvait cent fois mieux place que dans le panier du bourreau.

Laissant Vasseur s'nerver dans son impatience douloureuse, il haussa
les paules en homme rsolu et lcha:

--Bast!  dfaut de moi un autre prendra soin de la jeune fille.

Ensuite, s'adressant  Meuzelin:

--Conduisez-moi  votre peloton de hussards, demanda-t-il.

Et il fit deux pas pour marcher  la fusillade.

--Que ne puis-je te prendre au mot, grand misrable! pensa Meuzelin tout
furieux d'avoir  lcher sa proie pour que le lieutenant retrouvt sa
Gervaise.

Vasseur s'tait jet au-devant du gant.

--coute, dit-il. Apprends-moi o se trouve Gervaise et je te rends la
libert.

Dire o tait la jeune fille qu'il avait perdue dans le souterrain, le
Beau-Franois en tait bien empch; il rpondit d'un ton railleur:

--Ah! ouiche! la libert, a se promet; mais une fois que j'aurai parl,
on m'ajoutera une corde de plus. Ce sera tout ce que j'y aurai gagn.

Le lieutenant mit dans sa voix tout son accent persuasif pour rpliquer:

--Ds que tu auras parl, tu seras libre, je t'en donne ma parole
d'honneur!

--Oui, oui, gouailla le Chauffeur, libre de faire vingt pas, aprs
lesquels on me poursuivra pour me remettre la main sur le poil.

--Et je m'engage  t'accorder quarante-huit heures pour te laisser
prendre le large, ajouta Vasseur, croyant, par cette concession dcider
son homme.

Mais lui hocha la tte et d'un petit ton tout dgot:

-- quoi bon, la libert? fit-il.  aller trembler dans un coin de la
peur d'tre repinc.  reprendre une vie coupable dont je suis las!

Le bon larron sur sa croix ne devait pas avoir l'air plus repentant que
Franois en prononant ces derniers mots. Il paraissait si bien avoir
assez de sa vie criminelle, qu'on aurait pu se tromper au ton sincre
avec lequel il ajouta:

--Oui, j'accepterais la libert si, en plus de l'engagement de me
laisser tranquille, on m'assurait les moyens d'aller me rgnrer au
loin, bien au loin.

Meuzelin crevait de rage dans sa peau en voyant le Beau-Franois imposer
ses conditions au lieutenant. Mais il l'avait dit: le bandit les tenait!
Aussi quand Vasseur le consulta d'un coup d'oeil qui le suppliait en
faveur de Gervaise, il lui rpondit par un regard qui disait:
Excutons-nous, mon pauvre amoureux.

Fort de cette approbation de l'ami qui lui sacrifiait son devoir, le
lieutenant reprit:

--Je t'offre l'impunit et mille cus si tu veux dire o se trouve
Gervaise.

C'tait l le grand _hic_ pour le gant. Bien difficile lui tait de
dire o se trouvait la jeune fille. Il crut s'en tirer en reprenant:

-- ce prix-l, je veux bien consentir  vous ramener la gentille
enfant.

--Eh! eh! fit vivement Meuzelin, ne confondons pas, mon bel homme. Il ne
s'agit pas de nous ramener Gervaise. Nous ne t'en demandons pas tant.
Indique-nous seulement l'endroit, et quand nous y aurons retrouv la
jeune fille, alors tu auras cus et libert.

Le chenapan se redressa beau d'indignation en demandant d'une voix
sche:

--Vous n'avez donc pas confiance en moi?

--Pas pour un sou! articula tout nettement le policier.

Douter de lui! il n'avait plus qu' se draper dans sa dignit blesse et
 dire d'un ton froiss:

--Qu'on me conduise devant le peloton.

Et, bien persuad que le lieutenant allait encore l'arrter pour
accepter ses conditions, il marcha vers la porte.

Mais ce ne fut pas Vasseur qui suspendit sa marche, ce fut l'entre
soudaine d'un grand diable maigre qui se prcipita dans la chambre en
s'criant:

--Je vous annonce la visite du gnral Labor. Toute la nuit j'ai su lui
tailler de la besogne; mais, depuis le point du jour, il ne tient plus
en place et veut,  toute force, venir prendre des nouvelles de madame
de Mralec.

--Mon brave Fil--Beurre, la prtendue comtesse nous a fil des mains. 
sa place, nous n'avons  lui prsenter que le Beau-Franois, annona le
policier en lui montrant le prisonnier.

--Toi, ton compte ne va pas traner! dit l'chalas tout gentiment au
colosse dont les belles couleurs avaient disparu au nom du gnral
Labor, un brutal qui faisait fusiller les gens par douzaines, pour un
peu qu'ils lui fussent suspects. Et le Beau-Franois savait que son nom
le recommandait chaudement au prne. On pouvait juger par sa mine 
l'envers que, lui tout  l'heure si chaud  rclamer le peloton 
Vasseur, ne se souciait nullement d'adresser la mme demande  Labor, un
expditif numro un, avec lequel il perdrait son latin en lui parlant de
Gervaise!

La peur qui lui crispait la face prouvait combien le gant estimait le
gnral une mauvaise connaissance  cultiver. De leur ct, Meuzelin et
Vasseur sentaient qu' mettre le bandit en prsence du gnral, ils
perdraient tout moyen de retrouver la jeune fille. Ce fut ce qui dicta
cette demande du policier:

--Tiens-tu beaucoup, mon garon,  ce que nous introduisions le gnral
Labor en tiers dans notre confrence?

--Non, non, fit le colosse d'une voix trangle par l'effroi.

--Alors, nous allons te reporter dans ta cachette et, aprs le dpart du
gnral, nous reprendrons notre conversation.

Avec de nouvelles embrasses de rideaux, on augmenta les liens du
prisonnier, et bien et dment ficel  ne pouvoir faire aucun mouvement,
il fut report derrire l'issue secrte.

La porte drobe venait de se refermer quand le gnral Labor apparut
dans la chambre.




                                  VII


Il n'tait pas trs ferr sur les convenances  l'gard du beau sexe, ce
brave gnral qui se prsentait chez une dame au point du jour. Il est
vrai qu'il avait pour excuse son inquitude sur la sant de la comtesse,
qu'il avait vue, la veille, perdre connaissance sous le coup de
l'motion, joyeuse ou dsagrable, de se trouver tout  coup en prsence
de son mari revenu.

Ds l'entre de Labor, le policier avait repris son rle de mari, en
affectant un petit air triste.

--Eh bien, monsieur de Mralec, comment va, ce matin, madame la
comtesse? demanda Labor.

--Mal! gnral, mal! soupira le policier d'un ton dolent; la nuit a t
agite et sans sommeil... Enfin, depuis une heure, elle est endormie.

Et il dbita tout apitoy:

--La secousse d'hier a t violente. La joie de me revoir lui a port un
coup trop fort. J'aurais d annoncer mon retour, c'est vident, mais
pouvais-je savoir tre autant ador de ma femme?... car elle m'adore.
Vous avez pu le constater vous-mme quand j'ai fait mon apparition.

Le gnral, qui tenait que nul homme au monde n'tait plus irrsistible
que lui, fut scandalis par la fatuit de ce gros homme, cette sorte de
monstre, qui prenait des airs penchs en se disant ador par sa femme.

--Toi, je t'en ferai porter! se promit-il en comparant dans une glace sa
carrure d'athlte avec la tournure grotesque de celui qu'il croyait tre
le comte de Mralec.

Cependant Meuzelin avait continu:

--La comtesse sera sincrement flatte quand,  son rveil, je lui
apprendrai l'intrt que vous avez tmoign pour sa sant.

Puis, comme il avait hte de voir Labor lui tourner les talons afin de
reprendre l'entretien avec le Beau-Franois, Meuzelin se leva pour
reconduire le visiteur.

Mais le gnral ne comprit pas cette faon de mettre fin  sa visite.
Loin de penser  sortir, il demeura sur place, en disant:

--En plus du plaisir de voir madame de Mralec rtablie, un autre motif
me faisait dsirer d'tre reu par elle.

--Puis-je tre votre interprte prs de ma femme? Est-ce chose si
importante qu'il me faille l'veiller? demanda Meuzelin se sentant
inquiet.

Tout dsireux de tirer les vers du nez de Labor, il fit d'un clin d'oeil
signe  Vasseur et  Fil--Beurre de le laisser seul en allant rejoindre
dans le vestibule Fichet et Lambert, dj retourns  leur poste.

--De quoi s'agit-il? reprit le policier aprs la sortie de ses deux
compagnons.

--Oh! ce n'est pas press. J'attendrai que votre charmante femme puisse
me rpondre, dit le gnral.

--Rpondre! Est-ce donc un interrogatoire que vous avez  lui faire
subir? avana le policier en affectant de sourire.

--Du tout, du tout, fit le gnral. Je vous l'ai dit, j'attendrai. Il
s'agit d'un simple renseignement  obtenir de madame de Mralec.

--Et que je ne puis vous donner?

--Nullement... attendu que vous, nouveau venu, ne connaissez pas
l'individu.

--Bah! qui sait? lcha Meuzelin, que la curiosit dmangeait.

Et revenant  l'assaut:

--Peut-tre quand la comtesse se rveillera, ne sera-t-elle pas en tat
de vous recevoir. Ne puis-je tre votre intermdiaire? J'irais vous
porter sa rponse sur l'individu en question. Veuillez me dire son nom.

--C'est un nomm Croutot, dit le gnral.

Le policier matrisa un mouvement de surprise  ce nom, et d'une voix
qu'il s'efforait de rendre indiffrente, il demanda:

--Et vous lui voulez,  ce Croutot?

Labor prit son air fin.

--Ceci est mon affaire, rpondit-il avec un sourire qui raillait la
curiosit du questionneur.

Si ce dernier n'en tmoigna aucun mcontentement c'est qu'il fut
subitement pris d'une violente quinte de toux dont il assourdit le
gnral, tout en disant:

--Ah ! le Beau-Franois veut-il vraiment se faire fusiller? Qu'a-t-il
donc  se remuer ainsi dans son trou; il est perdu si Labor l'entend.

Quand Meuzelin cessa de tousser, nul bruit ne se faisait plus entendre
dans la cachette, et l'oreille du gnral lui avait faute en cette
occasion.

Meuzelin avait compt que le gnral, devant l'impossibilit de voir la
comtesse, qu'on lui disait endormie, allait se retirer, quitte 
renouveler sa visite quelques heures plus tard.

Il n'en fut rien. Labor s'installa dans un fauteuil en homme qui se
campe pour un bout de temps.

--Pourvu que le Beau-Franois, dans son trou, ne recommence pas son
bruit de tout  l'heure, pensa le policier en voyant le gnral prendre
racine dans le boudoir.

La supposition lui vint que Labor avait l'intention d'attendre, sans
bouger de son sige, le rveil de la comtesse. En consquence, il reprit
 titre d'avis:

--Vous ai-je dit, gnral, que ma femme vient seulement de s'endormir.
Vouloir vous demander de patienter ici jusqu' la fin de son sommeil,
n'est-ce pas disposer d'un temps qui vous est prcieux?

Mais cette faon polie d'inviter le monde  montrer ses talons demeura
strile avec le soldat qui rpondit:

-- dfaut de la comtesse, je suis enchant de vous avoir trouv,
monsieur de Mralec, car j'ai aussi affaire  vous.

Et, sans laisser le policier parler, il continua:

--Le gouvernement, en vous permettant,  vous migr, de rentrer en
France, a cru devoir prendre  votre gard certaines mesures de
surveillance. Vous souponne-t-on d'tre revenu pour comploter quelque
coup royaliste contre la Rpublique? Cela ne me regarde pas. Mais j'ai
reu l'ordre de vous garder prisonnier dans le chteau en ne vous
rservant que quatre personnes pour votre service.

Et Labor, cela dit, glissa la main sous son uniforme en ajoutant:

--Je vais vous donner lecture de cet ordre.

Or, Meuzelin connaissait l'ordre  fond puisque c'tait lui qui l'avait
obtenu du ministre de la police afin de pouvoir garder sous sa main la
fausse comtesse de Mralec et, au moyen de la garnison de hussards,
d'empcher Coupe-et-Tranche et sa bande de dlivrer leur complice.

Mais Suzanne lui avait chapp et, maintenant, il se trouvait pris dans
le pige qu'il avait dress  une autre. Pour pouvoir endosser le
personnage du comte de Mralec, il avait cru utile de faire jouer sa
propre personnalit  Fil--Beurre qui, actuellement, tait pour Labor
le vrai et seul Meuzelin.

--Comment sortir du ptrin o je me suis fourr? se demandait-il pendant
que le gnral dpliait le papier dont il voulait donner lecture.

Son ordre tout ouvert  la main, Labor, avant de le lire, reprit en
guise de prambule:

--Hier, l'ordre de vous tenir prisonnier m'a t remis par l'agent
Meuzelin... un grand sec que vous avez pu voir... mais c'tait un ordre
d'urgence dont il m'tait annonc confirmation par le courrier qui
devait m'tre directement adress.

Meuzelin savait de source que, mot pour mot, le second ordre tait la
rptition du premier, attendu qu'il avait t au ministre copi sous
ses yeux. Aussi, bien certain d'une rponse affirmative, il demanda:

--Et ce second ordre vous a confirm le premier?  sa grande surprise,
le gnral secoua la tte en rpondant:

--Pas tout  fait.

--Vraiment! fit le policier qui matrisa son tonnement.

--Non pas, reprit le gnral, que le changement porte sur ce qui vous
regarde, car il rpte la recommandation de vous tenir prisonnier... 
une modification prs.

--Ah! il y a une modification! fit Meuzelin dont la surprise croissait.

--Oui, appuya Labor. Le premier ordre m'enjoignait de vous laisser libre
d'aller dans le chteau, tandis que le second m'ordonne de vous tenir
sous clef.

--Dans un cachot? s'cria Meuzelin en tressautant.

--Ni plus ni moins, affirma Labor.

Le policier n'en revenait pas. Comment se pouvait-il que le nouvel ordre
contnt cette recommandation?

--Est-ce que, par hasard, mon imbcile a reu un faux ordre? se
demanda-t-il.

Labor avait continu d'un ton aimable:

--Mais, comme on dit, il est avec le ciel des accommodements. On se doit
des gards entre galants hommes... Le ministre, j'en suis certain, ne
m'en voudra pas d'avoir quelque peu enfreint ses recommandations.

Sur ce, il fit une pause et reprit d'un ton grave:

--Le cachot est inutile, du moment, monsieur le comte de Mralec, que
vous m'aurez donn votre parole de gentilhomme de ne pas sortir de
l'enceinte du chteau de la Brivire.

Meuzelin n'tait pas plus gentilhomme que ses bottes. Mais il lui
fallait, avant tout, viter d'tre mis sous clef. Il se redressa aussi
majestueux que possible, avana la main et articula ce serment qui, en
somme, ne l'engageait gure:

--Aussi vrai que je suis comte de Mralec, je vous en donne ma parole.

Sa prison ainsi esquive, Meuzelin n'en restait pas moins sous le coup
de la surprise qui le tenait  propos du changement introduit. Il y
avait l-dessous un coup de Jarnac dont il voulait avoir le mot et qu'il
ne pouvait obtenir qu'en lisant l'ordre. Il croyait voir encore
l'employ du ministre crivant sous ses yeux et sa mmoire avait gard
le souvenir de la grosse criture du bureaucrate. Ce fut pour parvenir 
ce que le gnral lui montrt la lettre qu'il reprit en souriant:

--Savez-vous, gnral, que dans votre confiance, j'aurais t fort marri
de ce cachot que me rservait ce que vous avez appel une modification
de vos premires instructions. Vous aviez grandement raison, quand vous
m'annonciez que le second ordre ne confirmait pas tout  fait le
premier... Tudieu! il s'en faut de beaucoup.

Labor hocha la tte  nouveau, et rpliqua:

--Mais, trs cher comte, mon pas tout  fait ne s'appliquait nullement
 ce qui vous concerne. Il avait rapport  une autre personne...

--Une autre personne, rpta Meuzelin  tout hasard.

--Oui, fit Labor en tranant ses mots, un individu sur lequel le
ministre me paraissait s'abuser trangement et que, dans mon premier
rapport, j'aurais dshabill de la belle manire si ce second ordre ne
m'avait prouv que le ministre est enfin revenu de son engouement.

Et le gnral haussa les paules, en lchant:

--C'est tonnant, comme il se cre de fausses rputations! Une fois de
plus, j'en ai eu la preuve  propos de Meuzelin.

--L'agent de police? fit Meuzelin sincrement ahuri en entendant son
nom.

--Lui-mme, appuya Labor.

--On vante pourtant trs fort son habilet, son audace, ses ruses...

Le gnral eut un sourire ddaigneux:

--On vante, ricana-t-il; mais reste  savoir si on a raison de vanter.
Moi, qui suis observateur, cinq minutes m'ont suffi pour percer  jour
cette fausse clbrit.

--Alors, selon vous, il est...

--Un parfait imbcile.

--En vrit?

--Aussi incapable qu'il est maigre!

--Diable! ce n'est pas peu dire!

--Un sot, un baudet, un dindon, un balourd, une vraie mchoire!...
Croyez-en ce que je vous dis.

--Mais je vous crois, gnral. Vous tes si fin, si sagace, si finaud,
rpliqua Meuzelin, rpondant par un compliment  chaque pithte
injurieuse que lui appliquait le gnral sans s'en douter.

Aprs avoir aval doux comme miel tous ces loges, Labor, avec une moue
de suffisance, continua:

--Aussi me proposais-je d'ouvrir les yeux du ministre sur ce type de
nullit quand, de lui-mme, il a fini par voir clair.

N'tait qu'il y avait, l-dessous, motif pour lui d'une inquitude
sourde, Meuzelin se serait fort amus de l'paisse btise du soudard
posant au dnicheur de merles.

--Et vous dites que le ministre a fini par voir clair sur le compte de
son Meuzelin? reprit-il.

--Et, aussi, par lui rendre la seule justice qui lui tait due, dbita
Labor railleusement.

--Quelle justice lui a-t-il donc rendue?

--Il l'a bel et bien destitu.

--Pas possible! s'cria le policier stupfait.

--Si possible, qu'il a aussitt par au danger qui devait rsulter pour
moi du conseil qu'il m'avait primitivement donn de m'en rapporter aux
avis de cet inepte garon.

--En quoi faisant a-t-il par  ce danger?

--En lui nommant un successeur.

--Pas possible! rpta Meuzelin.

Mais, en pensant que c'tait une sorte de dmenti qu'il donnait aux
affirmations du gnral, il reprit vivement:

--Mon pas possible ne comprend nullement  ce que vous me faites
l'honneur de me dire. Il est l'expression de ma surprise en apprenant
que ce Meuzelin a abus tant de gens... moi tout le premier... sur sa
prtendue capacit.

Puis en sonnant, il continua:

--Mon pas possible regarde, surtout, le ministre. N'en est-il pas des
hauts fonctionnaires comme des maris tromps qui, toujours, sont les
derniers  savoir la vrit. Aussi m'tonne-je que le ministre ait
destitu celui qu'il prenait pour un phnix et que vous appelez si
justement une vraie machine... Cette destitution me surpasse.

Labor tendit l'ordre en disant:

--Voyez plutt, mon cher comte.

Un seul coup d'oeil suffit  Meuzelin pour constater que l'ordre n'tait
pas de l'criture qui avait t trace sous ses yeux par l'employ du
ministre.

--Mon idiot s'est encore fait enfoncer. L'ordre est archifaux, se dit-il
sans que son visage traht sa pense.

Tout en lui mettant, d'une main, l'ordre sous les yeux, le gnral, de
l'autre, promena un doigt au bas du papier en disant:

--Non seulement, vous le voyez, le Meuzelin est dgomm, mais le
ministre me dsigne, pour remplacer l'incapable, la personne  qui je
puis, pour tous les renseignements, me confier en toute assurance...
Tenez, ici.

L'oeil de Meuzelin se porta curieusement au bout du doigt du gnral
pour y trouver le nom de son successeur.

--Croutot! lut-il sans broncher.

Et pendant que Labor remettait l'ordre dans sa poche, le policier se
demanda:

--Quelle satane manigance ont-ils encore invente pour berner cet oison
 plumet? Aprs la fausse comtesse de Mralec, voici le Croutot qui
arrive. Dcidment, Coupe-et-Tranche est un gars d'imagination...
Attendons qu'il montre ses nouvelles cartes.

Avec tout autre, qui n'aurait pas eu la vanit stupidement paisse du
gnral, Meuzelin aurait carrment tout avou, c'est--dire que s'il
avait confi son personnage  jouer  un autre, c'tait pour pouvoir,
sous le faux nom de Mralec, arriver  djouer les plans de Suzanne,
cette espionne place par Cardeuc prs de Labor, pour lui arracher tous
les secrets de ses manoeuvres militaires. Mais aller confesser cela au
soudard tant infatu de son mrite et de ses capacits qu'il se posait
en homme hors ligne, c'tait jouer un jeu vraiment trop dangereux. Venir
apprendre  ce dindon faisant la roue qu'il avait t la dupe d'une
courtisane et que c'tait par sa propre faute que les quatre cent mille
francs de l'tat avaient t vols, il ne pouvait qu'en cuire  qui
aurait rvl  Labor cette vrit.

Il ne fait pas bon plaisanter avec les sots vaniteux, et le gnral en
tait un de premire vole.  connatre qu'il avait t un jouet
ridicule, son norme amour-propre froiss menacerait de le transformer
en une brute froce qui rendrait les autres responsables de sa propre
btise. Or, au fond de cette province, le gnral commandait en matre
et Paris, o Meuzelin comptait ses protecteurs, tait bien loin.

Voil pourquoi Meuzelin, au lieu d'avouer, garda le silence.

Mais,  ne pas parler, c'tait laisser Labor se risquer en de nouvelles
fautes qui coteraient la vie  bon nombre de pauvres soldats qu'il
allait faire tomber dans quelque nouveau pige que lui tendait
Coupe-et-Tranche.

Devant l'impossibilit de prvenir franchement Labor, le policier tenta
de prendre un biais pour lui crier gare.  n'en pas douter, le courrier
qui apportait le second ordre avait t pris et tu par les bandits qui,
changeant la teneur de l'ordre, l'avaient fait remettre au gnral par
un des leurs, jouant le rle du courrier.

En consquence, Meuzelin se mit  secouer la tte d'une faon pleine de
dfiance.

--Hum! hum! fit-il.

--Qu'avez-vous, mon cher comte? demanda le gnral, qui achevait de
remettre l'ordre en sa poche.

-- votre place, gnral, je me mfierais.

-- propos de quoi? fit le soldat en ouvrant des yeux tonns.

--Les campagnes sont si peu sres qu'il doit tre bien rare qu'un
courrier parvienne  destination.

--Celui de ce matin est pourtant arriv.

--Oui, mais tes-vous bien certain que ce soit le vritable courrier du
ministre? L'avez-vous retenu cet homme, pour qu'il emporte  Paris
votre premier rapport?

--Non, car il avait un autre message du ministre  porter  Nantes.
Mais,  son retour, il repassera ici pour prendre ce rapport?

--Hum! hum! rpta Meuzelin en branlant la tte de plus belle.

Et aprs un petit temps, il lcha avec une hsitation joue:

--Si c'tait un faux courrier?

Le gnral eut un sourire de piti indulgente pour celui qui osait
avancer que lui, Labor, tait un homme  se laisser abuser par un faux
courrier.

--Faux courrier, selon vous, supposerait faux message? avana-t-il d'un
ton moqueur.

--Vous en tirez vous-mme la consquence.

Le gnral regarda le policier avec la satisfaction maligne d'un homme
qui va mettre son contradicteur au pied du mur:

--Alors, lcha-t-il, pour tre toujours logique dans vos consquences,
Meuzelin serait donc un faux Meuzelin?

Une seconde, le policier eut le soupon que Labor s'tait aperu de la
substitution. Mais la face du gnral lui prouva qu'il chassait un autre
livre. Sur cette certitude, il rpondit:

--Pourquoi me dites-vous cela?

--Parce que, hier, Meuzelin, m'a remis un ordre que me confirme le
second message. Or, si le porteur de ce matin est un faux courrier qui
m'a remis un faux message, il s'ensuit, comme il confirme l'ordre d'hier
que c'tait un faux ordre prsent par un faux Meuzelin.

Et, satisfait au possible de sa dduction, le soldat clata de son gros
rire, en s'criant:

--Il n'y a pas  sortir de l!

Meuzelin eut l'air de se rendre.

--Oh! alors, fit-il, si les deux ordres se confirment de point en point.

--Non, non, permettez! Je n'ai pas dit de point en point... puisqu'il y
a la modification qui vous regarde, c'est--dire la prison remplaant la
libert relative dans le chteau, et qu' la fin il est question de la
mise  pied de Meuzelin... Mais j'ai voulu dire que le second message
complte si bien, en le rptant  peu prs, celui d'hier, que tout
homme de bon sens qui accepte le premier doit accepter le second... Et
je ne crois nullement me flatter en disant que je suis un homme de bon
sens; j'ajouterai mme du plus rare bon sens.

Aprs cet loge qu'il s'octroyait, Labor, en se rengorgeant, quitta son
sige.

--Oui, continua-t-il, je tiens le second ordre pour si authentique que,
devant vous, je vais me donner le plaisir d'annoncer au Meuzelin sa
destitution.

--Le pauvre garon! fit le policier en ayant l'air de s'apitoyer.

--Ta! ta! gouailla le gnral, ne plaignez donc pas ce maroufle
incapable.

Le policier se reprit  hocher la tte en disant:

--Moi, si j'tais  votre place, gnral...

--Que feriez-vous?

--C'est que je ne prtends pas vous donner un conseil, croyez-le.

--Dites toujours.

--Si nul que soit le Meuzelin, il ne doit pas tre sans certains
renseignements dont un homme adroit et fin comme vous l'tes, saurait
profiter. Si vous lui annoncez qu'il n'a plus que faire ici, tout
naturellement il va partir...  votre place, je tiendrais  le garder
sous la main.

--C'est une ide! approuva Labor.

--Alors, poursuivit Meuzelin, mnagez-le. Au lieu de le casser net aux
gages, changez-le de service. Inventez-lui un emploi qui l'empche de
s'loigner.

Le gnral pointa le bout de son nez en l'air en homme qui cherche.

--Un emploi... Oui, mais quel emploi?

--Dame! trouvez-le.

Mais Labor tait loin d'tre un trouveur. Pour cacher son peu
d'ingniosit, il articula d'un ton mprisant:

--De quel emploi, si minime qu'il soit, ce bltre-l peut-il bien tre
capable?

--Un rien, une inutilit, mais qui soit un prtexte pour qu'il ne dtale
pas  Paris.

Labor aurait cherch bien longtemps, si, tout  coup, Meuzelin ne
s'tait cri:

--Tiens, j'y pense!

Le gnral le regarda de ses gros yeux qui l'interrogeaient sur son
exclamation.

--Au lieu de m'enfermer dans un cachot, comme il vous a t enjoint,
vous avez bien voulu vous contenter de ma parole de ne pas quitter le
chteau.

--Oui. Eh bien?

--Eh bien, feignez de n'avoir pas confiance en ma parole et chargez
Meuzelin de me surveiller adroitement.

--Mais ce n'est pas flatteur pour vous, mon cher monsieur de Mralec.

--Puisque c'est pour vous tre agrable.

--Vous allez avoir toujours ce croquant sur vos talons, songez-y bien?

--Qu'importe! Pendant qu'il m'piera, il ne pensera pas  son remplaant
Croutot que le ministre Fouch vous recommande d'employer.

--Oh! me recommande! lcha ddaigneusement Labor, reste  savoir si je
tiendrai compte de la recommandation. De moi-mme et sans aide, je
prtends dbarrasser le pays des bandes qui le ravagent. Avant quinze
jours, ce sera fini.

Le gnral, en suite de cette promesse, articula avec une superbe
ddaigneuse:

--Je tiens  prouver au ministre et  ses sides, que j'ai su me passer
des deux phnomnes sans lesquels on affirmait que je ne saurais venir 
bout du brigandage.

--Deux phnomnes? lesquels?

--D'abord l'idiot Meuzelin.

--Bon!... et l'autre?

--L'autre, c'est l'introuvable Vasseur, un lieutenant de gendarmerie...
Quelque nullit sans doute dans le genre du Meuzelin.

Et le gnral, avant de se retirer, tendit la main au policier en
continuant gaiement:

--Puisque, malgr votre parole, mon cher monsieur de Mralec, vous
m'autorisez  vous mettre Meuzelin aux trousses, je vais en donner la
consigne  ce drle.

--Vous le trouverez, je crois, dans le vestibule, guettant votre sortie,
dit le policier accompagnant jusqu' la porte le gnral qui partait en
disant:

--En attendant que je puisse lui prsenter mes respects, veuillez me
rappeler au souvenir de madame la comtesse.

Cinq minutes aprs le dpart du gnral, Fil--Beurre, suivi de Vasseur,
faisait sa rentre dans le boudoir.

--Savez-vous, Meuzelin, ce que le plumet vient de me recommander?
demanda-t-il avec un fou rire qui secouait sa maigre carcasse.

--Oui, c'est sur mon conseil, dit le policier qui, devenant srieux,
continua en regardant ses deux amis: a se corse pour nous! Nous n'avons
jamais t si prs d'tre scis entre deux planches... coutez ce qui
nous arrive.

Pour l'amoureux lieutenant, le plus press tait de retrouver Gervaise.
Il montra la porte secrte en disant:

--Occupons-nous d'abord du Beau-Franois.

--C'est vrai, fit Meuzelin, j'avais oubli le gredin qui nous attend,
tout ficel, dans la cachette.

Et tous trois marchrent vers l'issue drobe.




                                  VIII


 cette heure mme de la nuit o Vasseur tait en train de raconter 
Meuzelin l'histoire tragique des amours de Suzanne et du malheureux
vicomte de Bileuze, on doit se souvenir que, dtach de son arbre par
Suzanne sortant du souterrain, le Marcassin, aprs avoir trangl les
trois compagnons du Beau-Franois qui dormaient au lieu de le
surveiller, avait regagn sa mtairie avec la fausse comtesse de
Mralec.

Sombre et tout rveur, le chef des Chauffeurs avait cout Suzanne lui
racontant par le menu la scne qui s'tait passe entre elle et
Meuzelin, mais, comme prcdemment, elle n'avait souffl mot de
Gervaise.

--Prends garde, Coupe-et-Tranche, disait-elle, Meuzelin est un ennemi
redoutable qui sait tout. Il a dcouvert l'assassinat de la comtesse
dont j'avais pris la place. Il sait que c'est toi qui te caches sous le
sobriquet de Coupe-et-Tranche... Prends garde, te dis-je!...  prsent
que je ne vais plus tre l pour enjler le gnral, cette lourde
baderne va bien vite ne plus entendre que par le policier, qui se
dpouillera de son personnage de comte de Mralec pour reprendre son nom
de Meuzelin qu'il avait prt  un autre.

--Il faut faire disparatre le mouchard, gronda Cardeuc en serrant ses
normes poings.

--Oui, mais comment? dit Suzanne.

 ce moment, le silence de la nuit fut troubl par le bruit, trs
lointain, d'un cri de chat-huant qui fit tendre l'oreille  Cardeuc.

--Il y a du nouveau en plaine, annona-t-il en se levant pour gagner la
porte.

Deux fois le cri se renouvela, mais toujours plus fort, car il tait
rpt par des vedettes espaces entre la mtairie et la Loire.

Un bandit apparut au seuil de la chambre qui attendit qu'on
l'interroget.

--Qu'est-ce donc, Sans-Pouce? demanda le chef.

--Depuis sa sortie d'Ingrande, les ntres signalent l'approche d'un
homme.

--Un soldat?

--Non, une sorte de paysan.

--Piton ou cavalier?

--Il est  cheval... et c'est sa bte qui a donn l'veil, car c'est un
animal de prix. Il doit venir de loin, vu qu'il est puis... ce qui a
permis  Fend-l'Air de devancer le cavalier et sa monture. Il est l,
dans la cour. Voulez-vous le voir?

--Appelle-le.

Un coup de sifflet de Sans-Pouce fit venir un tout jeune gars d'une
quinzaine d'annes,  la figure hardie et ruse.

--Tu as bien vu ce cavalier? demanda Coupe-et-Tranche.

--J'tais  la porte d'Ingrande quand il en est sorti, accompagn d'un
officier, qui est rentr en ville aprs lui avoir indiqu sa route...
Alors j'ai pris l'avance sur l'homme que j'ai laiss appelant le passeur
du bac. Moi, j'ai travers la Loire dans la barque du Grand-Boiteux.

--Quel est ce cavalier? demanda Cardeuc.

--J'ai comme une ide qu'il a affaire au gnral Labor qu'il comptait
trouver  Ingrande. Alors on l'a mis sur la route du chteau de
Brivire, o il va le rejoindre. Ce doit tre un courrier, car son
cheval n'en peut plus, dit Fend-l'Air.

Cardeuc se tourna vers Sans-Pouce.

--Prends quatre hommes et allez me cueillir ce cavalier  sa descente du
bac. Vous l'amnerez ici, commanda-t-il.

Sans-Pouce partit avec Fend-l'Air.

--Vas-tu le faire tuer? demanda Suzanne au mtayer quand ils furent
seuls.

--a dpendra de lui, dit en souriant le chef. Cinq minutes aprs, la
porte se rouvrait pour donner passage  un homme, les bras lis,
qu'amenaient les bandits.

Le prisonnier, dans la lutte, avait perdu son chapeau, ce qui permettait
de mieux juger de sa figure, un peu ple mais empreinte d'une
remarquable nergie.

--O allais-tu? demanda Cardeuc aprs avoir dvisag en silence
l'arrivant.

--Si a doit dpendre de lui, cet homme-l est mort, pensa Suzanne aprs
avoir vu la froide rsolution du prisonnier.

--O allais-tu? rpta Cardeuc.

--Droit devant moi, dit l'homme.

--Pour t'arrter o?

--O il m'aurait plu de ne pas continuer ma route.

--Oh! oh! ricana cruellement le mtayer, il parat, garon, que tu aimes
 rire. Tu es bien tomb avec nous qui inventons des amusements  faire
rire aux larmes.

Puis, brusquement:

--Tu es courrier et tu allais rejoindre le gnral Labor.

--Labor? connais pas, fit le captif.

--Tu lui portes un message, insista Cardeuc.

--Je ne sais ce que tu veux dire.

--Fouillez-le, ordonna le chef  ses compagnons.

Toutes les poches furent visites sans qu'on dcouvrt la plus petite
lettre. Alors le prisonnier fut entirement dpouill de ses vtements
qu'on dchira en pices pour chercher si une doublure ne recelait pas
quelque crit.

Aucun papier ne fut trouv.

Coupe-et-Tranche eut une ide.

--Qu'on visite la selle du cheval, dit-il.

--C'est ce que le Notaire est en train de faire, annona Sans-Pouce.

Il finissait quand entra un vieillard grassouillet,  la mine souriante
et rose. C'tait lui qui rpondait  l'trange sobriquet du Notaire. En
somme, ce surnom lui convenait mieux qu' personne, car cet homme tait
un ancien notaire, vad du bagne de Toulon o l'avait envoy, pour
vingt annes, le crime d'avoir altr des actes dposs entre ses mains.

--Je n'ai pas laiss une poigne de crin sans la visiter. Il n'y a pas
le plus petit papier dans la selle, annona le notaire.

Un mince sourire apparut sur les lvres du prisonnier  cette dconvenue
des bandits.

-- dfaut d'un crit, tu tais charg d'un message de vive voix, dit le
Marcassin.

--Dcidment, tu y tiens, gros entt! gouailla l'homme en clatant de
rire au nez de Cardeuc.

--Veux-tu avouer? demanda le mtayer dont une rage sourde envahissait
dj le cerveau.

--Avouer quoi?

--Me dire le message de vive voix dont tu es charg pour le gnral
Labor.

Le prisonnier haussa les paules.

--Ah! tu m'embtes, avec ton ide fixe!

--Songe qu'il est des moyens de te dlier la langue! gronda
Coupe-et-Tranche, dont l'oeil brillait de frocit!

--Heu! heu! J'en doute! fit l'homme en se redressant, brave et fier
devant la menace.

Le Marcassin se tourna vers ses bandits.

--Qu'on le flambe! ordonna-t-il.

Pendant qu'un d'eux courait au fournil pour y chercher une brasse de
sarments, les autres couchrent le prisonnier sur le sol, ses pieds nus
tourns vers l'tre de la chemine.

Les sarments apports, on alluma le feu.

--Quel est ton message? demanda le Marcassin au moment o la flamme
claire commenait  lcher la plante des pieds du malheureux.

 la premire morsure du feu, tout le corps du courrier avait t secou
par un frissonnement de souffrance. Mais son nergie eut raison de
l'pouvantable torture, et Cardeuc, au lieu de la rponse attendue,
l'entendit qui chantait:

    Veux-tu, me dit un jour Lubin,
    Connatre le plus court chemin,
        Pour aller  l'glise?

--Ah ! vous endormez-vous, les gars? C'est un feu de pauvre que vous
lui offrez. Encore du bois! cria le Marcassin pris de rage devant
l'impassibilit du tortur.

On entendait grsiller la chair qui se fendait sous l'atteinte du feu.

Mais le courrier continua:

    Il me mne au bois j'ignore o,
    Mais, par malheur, j'y trouve un loup
        Par qui je fus, hou! hou!
        Par qui je fus surprise.

Coupe-et-Tranche cumait de colre. Ses mains se tendaient crispes vers
le courrier pour l'trangler. Mais il les retirait vivement, car il lui
fallait faire parler sa victime.

--La fourchette! commanda-t-il d'une voix brise par la fureur.

Les Chauffeurs avaient invent cette nouvelle torture, ajoute 
l'autre, de larder avec les dents d'une fourchette la plante des pieds
du patient.

--Oh! oh! je n'en connais pas encore auquel ce jeu-l n'ait arrach les
paroles du ventre, dit en souriant le doux Notaire qui surveillait le
supplice en amateur.

D'une voix qui s'affaiblissait, le courrier, l'oeil toujours plein
d'nergie, continua:

    Ma mre, qui nous aperut.
    Vint nous surprendre, il me fallut
        Confesser ma mprise.
    Ce chemin-l, je le connais,
    Jadis, je l'appris de Gervais,
        Me dit-elle, et hou! hou!
        Je fus aussi surprise.

--De l'huile! grina Coupe-et-Tranche affol par une indicible
exaspration.

On versa de l'huile sur les chairs corrodes et se dtachant dj des
os.

Le courrier mourait lentement, tu par la souffrance, mais, de sa voix
qui s'teignait, il murmura encore:

    Ma grand'mre nous entendit,
    Voulut tout savoir et l'apprit.
        La vieille, avec franchise,
    Dit: Ce sentier est bien charmant,
    Trente fois j'y suivis Clment.
        Comme vous deux, hou! hou!
        J'en fus pour ma surprise.

En voyant qu'il n'obtiendrait rien de sa victime, la fureur transporta
le Marcassin. Il y avait dans un angle de la chemine une hachette. Il
la saisit et en fendit le crne du courrier.

Le geste avait t plus prompt que la pense, obscurcie par la colre,
chez le Marcassin. Qui sait si cette dlivrance par la mort n'tait pas
venue au moment o le courrier, vaincu par la torture, allait parler?

--Il faut toujours se mfier de son premier mouvement, dbita le Notaire
en branlant sa vieille tte dont les cheveux blancs lui donnaient l'air
d'un vnrable patriarche.

--Jetez cette charogne  la Loire, commanda Cardeuc aux siens en
montrant le cadavre.

Il revint  Suzanne qui, sans la moindre motion, avait assist  cette
scne pouvantable.

Emportant le corps, les Chauffeurs allaient sortir de la chambre quand
la porte fut ouverte par quelqu'un qui arrivait du dehors.

C'tait le gamin Fend-l'Air.

Il se rangea pour laisser passer le cadavre et, en montrant le mort, il
demanda  Sans-Pouce, le premier des porteurs:

--Eh bien?

--Pas bavard du tout, le particulier. Les paroles lui sont restes dans
le ventre, dit Sans-Pouce.

--De celui-l, on peut vraiment dire que c'tait un dur  cuire! ajouta
factieusement le Notaire, qui ne ddaignait pas le petit mot pour rire.

Et il referma la porte derrire le groupe qui s'loignait et alla
s'asseoir dans un coin de la salle.

Cependant le gamin Fend-l'Air s'tait approch de Coupe-et-Tranche.

--Pour lors, on n'a pas fait ses frais avec le messager, dit-il d'un ton
railleur.

D'un de ses poings redoutables, le Marcassin, encore furibond, allait
aplatir le mme, si ce dernier, bien  temps, ne s'tait avis
d'ajouter:

--On ne pense jamais  tout.

-- quoi ai-je donc oubli de penser? dit le mtayer arrtant la
descente de son poing.

--Avez-vous song  vous demander, quand on vous a amen l'homme,
pourquoi il arrivait la tte nue? dbita lentement le gamin.

--C'est vrai! il est entr tte nue! fit Cardeuc en rappelant ce dtail.

Puis, en s'expliquant le fait:

--Quand on a arrt le courrier, il s'est dfendu et, dans la violence
de la lutte, son chapeau lui est tomb de la tte.

--Comme vous dites, patron. Seulement, lorsque l'attaque est arrive, le
joli chrubin qui est dans ma peau se trouvait l et, comme il ne
mettait pas la main  la pte, il a pu, tout  son aise, faire une
petite remarque. Quand l'homme  cheval s'est vu tout  coup entour par
nos gars, il a compris tout de suite de quoi il allait retourner pour
lui... Il devait avoir prvu le cas et prpar d'avance son petit plan.
Alors, d'un violent coup de tte, il s'est fait sauter le chapeau de la
tte, puis il a enfonc ses perons dans les flancs de sa bte, qui a
excut des cabrioles d'o il a rsult un tohu-bohu qui a fait que nos
hommes, tout ardents  dsaronner le courrier, n'ont pas pens le moins
du monde au chapeau qu'ils ont laiss  terre en emportant le
prisonnier. J'ai ramass ce chapeau et je l'ai essay pour voir s'il
m'allait... il m'tait trop petit. L'ide m'est venue qu'en arrachant le
cuir de la coiffe, j'largirais le tour.

Ce disant, le gamin, qui avait toujours tenu sa main dans sa poche, l'en
sortit, une lettre aux doigts, en disant:

--Et voil ce que j'ai trouv en dchirant la coiffe.

--Tonnerre de Dieu! c'est le message! s'cria le chef  la vue du large
cachet de cire rouge qui scellait le pli.

Mais, en mme temps que Cardeuc, avait bondi le Notaire qui, avant que
le chef pt briser ce cachet de l'enveloppe, la lui retira de la main en
disant:

--Il peut arriver que nous ayons  nous servir de ce message. Donc il
faut respecter le cachet... Laissez-moi faire. Ouvrir et recacheter une
lettre sans qu'il y paraisse, a me connat de longue date... Je vais
dans ma chambre o j'ai tous les ustensiles voulus.

Car le notaire tait  demeure chez le mtayer. Celui-ci l'avait
prsent comme un vieux parent, recueilli par lui,  tous les
campagnards des environs, qui s'inclinaient, pleins d'un saint respect,
devant cette auguste tte  cheveux plus blancs que neige.

Pendant son absence, le Marcassin congdia le jeune Fend-l'Air.

Cinq minutes aprs, le vnrable patriarche rentrait avec l'enveloppe
ouverte et le cachet intact, ayant dj pris connaissance de la teneur
de la lettre.

--Petite trouvaille, annona-t-il en faisant une moue ddaigneuse. Ce
message ne fait que confirmer au gnral Labor un premier ordre qui doit
lui avoir t prcdemment remis par l'agent Meuzelin.

Et, dpliant la lettre, le Notaire se mit  lire d'une voix pose:

La prsente est  seule fin de vous confirmer l'ordre, que doit vous
avoir transmis notre agent Meuzelin, concernant le comte de Mralec,
migr rentrant qui vient rejoindre sa femme au chteau de la Brivire.
Pour cause de suspicion, ledit comte sera gard  vue en son chteau que
vous ferez occuper militairement aprs l'avoir fait vacuer par son
nombreux personnel, sauf quatre domestiques dont le choix sera laiss au
comte et  la comtesse de Mralec.

Puis suivaient d'autres instructions relatives aux besoins des troupes,
de nulle importance pour Coupe-et-Tranche.

Suzanne avait cout en souriant la premire partie de la lettre.

--C'est bien cela, dit-elle. Ainsi qu'il s'en est vant  moi cette
nuit, Meuzelin, voulant jouer son rle de comte de Mralec, a obtenu du
ministre,  son passage  Paris, ces deux ordres qui prparaient le
traquenard o, un instant, j'ai t prise.

Du moment que ce message, qui avait cot la vie  son courrier, ne
faisait que confirmer des ordres dj connus par Labor, il n'tait
qu'une lettre morte entre les mains des Chauffeurs.

--Brlez ce papier qui ne vaut rien pour nous, commanda Cardeuc au
Notaire.

Mais le patriarche agita vivement le doigt en s'criant d'un ton presque
scandalis:

--Qui ne vaut rien, dites-vous! Quel blasphme! Un papier qui porte la
signature du ministre, l'entte, les cachets et les timbres du ministre
ne rien valoir!!! O avez-vous rv cela?

-- quoi peut-il servir? demanda Cardeuc.

Le Notaire, on le sait, avait t condamn au bagne, d'o il s'tait
vad, pour avoir altr des actes publics. Il tait donc expert pour
rpondre:

--En laissant subsister signature ministrielle, timbres et cachets, je
puis si bien laver ce papier de son criture qu'il n'en reste plus
qu'une simple feuille blanche sur laquelle,  notre tour, nous pourrions
crire ce qui nous plairait.

--Tu ferais cela, Notaire? s'cria Coupe-et-Tranche, illumin par une
ide subite.

--Quand il vous plaira.

--Tout de suite.

--Bon! alors je retourne encore dans ma chambre o j'ai mes produits
chimiques, annona le beau vieillard dont la chambre, parat-il, tait
un arsenal contenant tout ce qui concernait son mtier.

Une joie sauvage clairait les yeux du mtayer quand, aprs le dpart du
Notaire, il vint se camper en face de Suzanne pour lui demander:

--Avec ce papier blanchi, sais-tu, ma fille, ce que nous allons pouvoir
faire?

--Quoi donc?

--Prendre notre revanche en enfermant Meuzelin dans son propre pige...
Ah! il a voulu tre comte de Mralec! Eh bien, il lui en cuira!

Suzanne pouvait parler par exprience, puisqu'elle s'tait trouve aux
prises avec le policier.

--Euh! euh! fit-elle sur le ton du doute, Meuzelin est bien adroit, bien
retors! il s'en tirera, sois en certain.

--Pas avec un niais de la force de Labor qui ne lui pardonnera pas de
l'avoir bern.

--Du moment qu'il se trouvera mal  l'aise dans son rle de comte de
Mralec, Meuzelin se fera connatre alors sous son vrai nom au gnral.

--Oui, mais sans profit.

--Parce que?

--Parce qu'il n'aura plus d'autorit, attendu qu'il sera destitu et
remplac.

--Par qui?

--Par Croutot.

Avant que Suzanne pt se faire expliquer le rle destin  ce Croutot,
le pas du patriarche, qui revenait, se fit entendre. Cardeuc se hta de
dire:

--Le Notaire est une vieille canaille d'excellent conseil.
Consultons-le.

Tout triomphant, le vieillard entra, tenant  la main l'ordre qu'il mit
sous les yeux du Marcassin en demandant:

--Dites-moi si ne voil pas une belle page bien blanche sur laquelle,
quand le papier sera sec, on pourra, au-dessus de la signature du
ministre que j'ai conserve, crire ce qu'on voudra?

Cardeuc posa le papier  scher sur une table, et dit au Notaire en lui
montrant Suzanne:

--coute ce qu'elle va te conter.

La courtisane fit le rcit de tout ce qui s'tait pass entre elle et
Meuzelin, qui s'tait donn, devant le gnral, pour le comte de
Mralec.

Et quand Suzanne eut fini, le mtayer dtailla son ide, d'employer la
feuille blanche en faisant crire par le Notaire un ordre qui, tout en
rappelant celui de la veille, ferait mettre le comte de Mralec sous les
verrous et destituerait Meuzelin... double moyen d'annuler le policier.

Le vieillard, en approuvant de la tte, avait cout jusqu' la fin.

--Pas mal! pas mal! fit-il... Mais il y a mieux encore... Que
diriez-vous, par exemple, de faire fusiller Meuzelin par le gnral
Labor... Une ide  moi!!!

Cardeuc et Suzanne se regardrent bahis de surprise. En annonant  la
courtisane que le Notaire tait une vieille canaille de bon conseil, le
mtayer ne s'attendait pas  le trouver d'une telle force.

--Tu prtends que tu arriverais  faire fusiller Meuzelin par le gnral
Labor! finit par s'crier le Marcassin, ayant besoin, pour y croire, que
la chose lui ft rpte.

--Ni plus ni moins que si c'tait vous, affirma le vieux.

Ensuite, avec un sourire, il ajouta en pesant:

--... Vous surtout.

--Oh! moi, fit Coupe-et-Tranche, si le gnral me tenait, mon affaire ne
tranerait pas.

--Alors l'affaire du mouchard ne tranera pas davantage, appuya le
patriarche avec une intention marque.

--Et comment t'y prendras-tu? reprit vivement Cardeuc.

--a, c'est mon petit plan qu'il me faut d'abord mrir avant de vous en
faire part, dit le Notaire refusant de rien prciser encore.

--Et ton plan, une fois fait, tu te chargeras de le mettre tout seul 
excution? insista le Marcassin.

--Non, non, car j'ai besoin d'une personne qui m'est indispensable.

--De qui donc?

--De madame, dit le patriarche en faisant  Suzanne une de ces
rvrences qu'il devait excuter au temps jadis, quand il recevait des
clientes en son tude.

Aprs quoi, en montrant le papier lav, il ajouta:

--Le meilleur moyen d'abattre un livre est encore de le tirer au
gte... Qu'on le laisse courir, on a moins de chances pour rouler
l'animal. Donc, puisque Meuzelin est notre livre, il faut faire en
sorte qu'il ne puisse quitter le gte.

Ce disant, il avait pris plume et encrier poss sur la table et avait
mis devant lui le papier devenu sec.

--En consquence, reprit-il, je vais crire pour le gnral Labor un
ordre qui, tout en rappelant celui d'hier... ce qui endormira toute
dfiance du soldat... contiendra l'injonction de claquemurer le comte de
Mralec.

Et, s'adressant au mtayer:

--C'est bien l votre intention, Cardeuc? demanda-t-il.

--Oui, c'tait mon ide premire; mais du moment que tu as trouv mieux,
objecta le mtayer...

--Toujours faut-il, en tout cas, que le Meuzelin soit coffr. Vous ou
moi, nous saurons o aller le prendre, rpliqua le Notaire.

De sa plus belle criture, il crivit la premire moiti de l'ordre. Il
s'arrta pour demander:

--Nous disons donc, Cardeuc, qu'il nous faut dgommer le Meuzelin?

--Oui, pour que s'il se dpouille du personnage de comte de Mralec, il
ne puisse retomber sur ses pattes dans le rle de policier.

--Voil qui est fait, annona le patriarche aprs avoir trac quatre
nouvelles lignes.

--Dsigne  prsent son successeur, dit Coupe-et-Tranche.

--Qui a? demanda le Notaire, reprenant la plume.

--Croutot, pronona le Marcassin.

Au lieu de tracer ce nom, le Notaire fit une grimace et lcha un hum!
plein de mfiance.

--Croutot te dplat-il? demanda le mtayer en riant.

--Je ne confierais pas mme ma bourse vide  ce garon-l, avoua le
vieillard.

Puis, s'bahissant tout  coup, il s'cria:

--Mais, au fait, j'y pense, ce Croutot n'est pas des ntres.

--Bah: qu'en sais-tu? ricana Coupe-et-Tranche avec assurance.

 la bande se rattachaient tant de _francs_ (auxiliaires) qui aidaient
le chef dont, seul, ils taient connus, que le Notaire accepta le dire
du Marcassin. Il se contenta de demander:

--Obira-t-il?

--Je le rendrai plus souple qu'un gant.

--Hum! hum! rpta le patriarche en branlant sa tte vnrable.

--Ah , fit Cardeuc tonn, tu le connais donc bien  fond et depuis
longtemps, ce Croutot, qui m'a l'air de te puer au nez?

--Oui. Cela date d'une histoire qui s'est passe, il y a deux ans, alors
que j'tais encore notaire  Paris,  la suite du suicide d'un certain
vicomte de Bileuze.

--Bileuze! rpta Suzanne en tressaillant au souvenir de son ancien
amant.

Le vieillard se trompa sur le sens de l'intonation de la courtisane. Il
attribua l'exclamation  une curiosit fminine.

--S'il vous plat de savoir cette histoire, je vous la conterai au
premier moment, dit-il  Suzanne.

Il revint  son crit. Mais, bien dcidment, il lui rpugnait de tracer
le nom de Croutot: car il demanda encore:

--Est-il prvenu de ce qu'il devra faire?

--Non; mais je vais lui faire dire de venir me parler.

Croutot, membre conseiller de la section de Beauprau, bourgeois riche
de la localit, tait un si important personnage, que le Notaire ne put
croire  l'obissance que Cardeuc se vantait d'obtenir d'un tel gros
bonnet.

--Oui, lcha le vieillard incrdule; mais viendra-t-il?

--Rien qu'avec une seule phrase, je lui ferai mettre ses jambes  son
cou, dit Cardeuc gaiement.

Sur ce, il appela:

--Sans-Pouce!

Le bandit, qui se tenait dans la pice prcdente, apparut sur le seuil
 cet appel.

--Fend-l'Air est-il toujours l? demanda le mtayer.

--Il dort dans l'table.

--Envoie-le ici.

Le gamin, les yeux encore gros de sommeil, les cheveux pleins de dbris
de paille, fit bientt son entre.

--Connais-tu,  Beauprau, le citoyen Croutot? demanda le chef.

--Oui, un cadet si petit qu'il pourrait se loger  l'aise dans une niche
 chien.

--Tu vas aller lui dire qu'il vienne tout de suite me parler  la
mtairie.

--Bien! fit le mioche, qui prit son lan pour partir.

Mais Cardeuc l'arrta au vol.

--Attends donc! dit-il. Si, par hasard, tu voyais Croutot hsiter le
moindrement, tu lui diras, en vitant bien d'tre cout par un autre
que lui, que tu viens de la part de cette pauvre Julie qui aimait tant
 aller sur l'eau.

--Tiens! fit brusquement Suzanne en entendant ce nom.

--Ah! bah! lcha le Notaire surpris.

--Qu'est-ce qui vous prend? demanda le mtayer, aprs avoir referm la
porte derrire le gamin parti.

Suzanne venait de se rappeler combien, avec cette mme phrase, elle
avait rendu le nabot obissant lorsqu'il refusait d'tre le troisime
tmoin  signer son constat d'identit de comtesse de Mralec.

Elle rpondit donc en riant:

--Parmi les notes que tu m'avais remises, Cardeuc, sur les individus que
j'tais appele  voir en jouant mon rle de comtesse, se trouvait cette
phrase concernant Croutot. Je l'ai employe sans en comprendre un seul
mot. L'effet a t magique.

--Il a obi, n'est-ce pas?

--Il est devenu un vrai toutou, dit Suzanne.

Puis, en montrant le Notaire, elle ajouta:

--Mais lui aussi me parat connatre la phrase, si j'en crois
l'tonnement qu'il vient de montrer.

--La phrase, non je ne la connais pas, dit le patriarche; mais cette
Julie qu'elle concerne, oui. Il me souvient de cette fille. C'est 
cause d'elle que je me suis trouv en rapport avec Croutot, lors de
cette histoire dont je vous parlais tout  l'heure, arrive il y a deux
ans, quand j'tais encore notaire  Paris,  la suite du suicide de M.
de Bileuze.

Et le vieillard, qui aimait  jouer de la langue, demanda:

--Voulez-vous que je vous la conte?

Mais Cardeuc lui montra le jour qui commenait  poindre:

--Plus tard, dit-il. Au plus press, mon vieux. Achve ton message pour
le gnral, auquel nous le ferons porter par Sans-Pouce, sur le cheval
du courrier.

Le Notaire ne devait pas avoir abjur toute mfiance  l'gard du nain,
car il y eut un accent de rsignation dans sa voix quand il reprit la
plume, en disant:

--Va pour Croutot, puisque vous y tenez tant.

Et,  la suite de la nomination de Croutot, en remplacement de Meuzelin,
il ajouta les diverses instructions qu'avait contenues la dpche lave
et qui, par leur caractre tout particulier, devaient donner pleine
confiance  Labor sur l'authenticit de la missive.

Un quart d'heure aprs, Sans-Pouce, sur le cheval du malheureux
courrier, s'en allait, porteur de la lettre remise dans l'enveloppe dont
le large cachet de cire rouge, par les soins du notaire, apparaissait
intact.

--Avant une heure, Meuzelin fera laide grimace entre les quatre murs o
va l'enfermer le gnral, s'cria Coupe-et-Tranche clatant de rire.

Cette certitude n'tait pas partage par Suzanne, qui rpta son appel 
la prudence.

--Prends garde, Cardeuc! Je te l'ai dit: Meuzelin est bien adroit, bien
retors... Prends garde!

Le patriarche appuya en ajoutant:

--Il faudra en arriver  ma gentille ide de faire fusiller Meuzelin par
l'ordre du gnral. Avec douze bonnes balles dans le ventre, ce
garon-l finirait par nous laisser tranquilles...

Agac par cette sorte de contradiction, Coupe-et-Tranche s'cria:

--Et comment t'y prendrais-tu pour arriver  faire fusiller l'agent par
Labor?

--Oh! d'une faon bien simple. Le gnral, n'est-ce pas, est un fort
mordeur  la grappe?

--Oui, quand la grappe lui est prsente par une jolie femme.

--Une jolie femme comme madame? dit le Notaire en adressant son plus
aimable sourire  Suzanne.

--Sans l'arrive du policier maudit, j'eusse men loin ce vaniteux
auquel il suffit de se regarder dans une glace pour se donner les
violons, dit la courtisane.

--Vous tes bien certaine que vous auriez un tel empire?

Pour toute rponse, Suzanne se redressa, faisant saillir toutes les
richesses de son buste et tenant haut son beau visage auquel ses yeux
amoureusement alanguis donnaient un charme irrsistible.

--Bigre! lcha le Notaire merveill. Alors, coutez mon petit plan.

Il allait parler, quand apparut le gamin Fend-l'Air qui annona:

--Le Croutot s'est fait d'abord tirer, un peu l'oreille, mais quand j'ai
eu dbagoul la fameuse phrase, il m'a dit qu'il serait ici un quart
d'heure aprs moi.

--Bien, dcampe! ordonna Cardeuc, congdiant le mme.

Et on attendit.

Mais, au bout de trois heures, Croutot n'avait pas encore paru.

Ce qui rendait difficile cette destruction du brigandage, dont la tche
avait t confie au gnral Labor, c'tait que, le jour venu, on ne
trouvait plus  qui s'attaquer. Un peu avant chaque aurore, les
Chauffeurs dont,  de bien rares exceptions, toutes les expditions
taient nocturnes, s'parpillaient pour devenir, jusqu' la nuit
prochaine, de bons et nafs campagnards auxquels on et donn, comme on
le dit, le bon Dieu sans confession.

 cette heure, la mtairie, dbarrasse des gens qui l'entouraient
pendant la nuit, avait retrouv son apparence tranquille. Sauf les gens
employs  l'exploitation, tous bandits du reste, au nombre desquels
comptaient Sans-Pouce et Fend-l'Air, on n'et trouv  l'intrieur et
autour de la ferme aucun visage suspect.

D'une des fentres de la salle basse o se tenaient Cardeuc, Suzanne et
le Notaire, on apercevait, se droulant au loin, la route menant de
Beauprau  la Loire, sur laquelle venait se brancher l'avenue, borde
d'ormes sculaires, conduisant au chteau de la Brivire.

Les trois heures de retard de Croutot faisaient triompher le Notaire,
qui n'avait pas cach la mfiance que lui inspirait le nabot.

--N'empche que votre avorton ne montre pas le bout de son nez, dit-il
en riant aprs un dernier regard jet sur la route, o ne se voyait
poindre au loin nul voyageur arrivant de Beauprau.

L'impatience rongeait Cardeuc qui courut  la porte de la cour sur
laquelle,  gauche, ouvrait un vaste hangar o Sans-Pouce, devenu  la
lumire du soleil, un honnte batteur en grange, jouait du flau  tour
de bras.

 la voix de son matre, le coquin quitta son travail et vint rejoindre
le mtayer.

--Tu as bien remis la dpche au gnral?

--En mains propres. Aprs quoi j'ai fil sans demander mon reste, en
disant qu' mon retour de Nantes, o j'avais aussi une dpche  porter,
je repasserais par la Brivire pour prendre le rapport que le gnral
veut envoyer  Paris.

--Es-tu revenu directement ici?

--Non pas.  bonne distance du chteau, je me suis post en observation.

Sans-Pouce venait de lui-mme au but que se proposait le mtayer,
c'est--dire de savoir si le gnral, aprs lecture de l'ordre, n'avait
pas immdiatement envoy chercher Croutot. S'il en tait ainsi, le
retard de l'avorton  se rendre  la mtairie tait expliqu.

--De ton afft as-tu vu sortir quelqu'un du chteau?

--Une demi-heure aprs, j'ai vu un hussard qui, au galop, se dirigeait
vers Beauprau.

--C'est cela. Labor envoyait chercher Croutot, pensa le Marcassin.

--Et puis? reprit-il tout haut.

--Et puis, une heure plus tard, j'ai vu revenir le hussard dont le
cheval, blanc d'cume, attestait qu'il avait fait diligence.

--Il revenait seul?

--Tout seul.

--Ensuite? fit Cardeuc impatient.

--Alors, comme il faisait grand jour et qu'il y aurait eu imprudence de
ma part  rester l plus longtemps, je suis parti aprs avoir cd ma
place  Fend-l'Air, qui venait d'arriver, menant patre ses moutons. Il
a aussitt install son troupeau dans un communal voisin et  continu
mon guet.

--Fais-lui le signal de revenir, commanda Coupe-et-Tranche.

Ce signal consistait  attacher sur la route, devant la porte de la
mtairie, une vache qui semblait attendre qu'on la ment aux champs. Dix
minutes aprs, Fend-l'Air rentrait avec ses moutons.

--Ce Croutot, que tu as t prvenir  la fin de la nuit de venir  la
mtairie, l'as-tu vu entrer au chteau depuis que tu as remplac
Sans-Pouce? demanda le chef.

--Non, affirma l'affreux gamin.

Alors qu'tait donc devenu Croutot, s'il n'tait pas au chteau? Que
signifiait ce retard de trois heures quand la fameuse phrase sur Julie
aurait d lui donner des ailes?

--Voyons, reprit le mtayer inquiet, rappelle tes souvenirs, mme. Il
faisait encore pleine nuit quand tu as rveill Croutot, n'est-ce pas?

--Pleine nuit, oui. Rveill, non. Attendu que le nain, qui est venu
m'ouvrir immdiatement  mon signal, n'aurait pas eu le temps de se
vtir et que je l'ai trouv habill de la tte aux pieds.

-- une pareille heure!

--Ou il rentrait ou il allait sortir. J'ai d le surprendre. La preuve
en est qu'il a fait un nez long d'une aune, lorsque je lui ai transmis
votre ordre. a le contrariait fort, et c'est en sentant qu'il allait
regimber que je lui ai dbit votre phrase qui, aussitt, a vers de
l'huile sur sa raideur. Il a un peu pli, puis aprs une bien courte
hsitation, il m'a dit de venir annoncer qu'il me suivait.

Cardeuc avait paisiblement cout en cherchant  dcouvrir ce qui en
tait. Est-ce que le nabot, avant de se rendre  la mtairie, ne serait
pas d'abord all  cet endroit inconnu pour lequel, de si bon matin, il
allait partir quand la visite de Fend-l'Air l'avait surpris?

Quel tait cet endroit?

Croutot avait-il t s'y cacher pour ne pas obir  l'ordre? Ou bien,
une fois entr en cet endroit, quelque cause imprvue l'avait-elle
empch d'en sortir? Un fait tait bien vident. C'tait que, derrire
le gamin, Croutot avait quitt son domicile o le hussard expdi par le
gnral Labor, avait trouv visage de bois.

--Retourne  ton pturage et guette bien si notre homme n'arrive pas au
chteau. Vite, tu viendras m'en avertir, commanda Coupe-et-Tranche au
jeune vaurien.

--Ah!  propos, fit le gamin, il se passe du nouveau au chteau.

--Quoi donc?

--Tout  l'heure, quand vous m'avez rappel, j'ai vu par la grille
d'honneur, tous les hussards rassembls dans la grande cour, en selle et
sabre au poing.

--Sans doute qu'ils allaient passer l'inspection du gnral, supposa
Cardeuc, qui se proccupait surtout de la disparition de Croutot.

Et il rentra dans la salle o il ne trouva plus que le Notaire. Suzanne,
excde de fatigue, avait t se jeter sur le lit d'une chambre voisine.

--Eh bien, ce Croutot? demanda le patriarche toujours narquois.

--Il a d lui arriver quelque fcheuse aventure  laquelle il ne
s'attendait pas, expliqua Cardeuc.

Croire que l'absence de l'avorton tait involontaire n'tait pas le fait
du patriarche, qui le flairait vreux en diable.

--Avec votre ide d'employer ce polichinelle, j'ai bien peur, Cardeuc,
que notre affaire s'en aille en brouet d'andouille.

Il devait y avoir une vieille rancune qui couvait dans le cerveau du
patriarche, car il ajouta avec un rire mchant:

--Il a pourtant son prix, ce Croutot!

--Enfin! tu lui rends donc justice! s'cria Cardeuc, se trompant au sens
de la phrase.

--Oh! fit le vieillard railleur, je n'ai jamais refus d'avouer que le
nain vaut ses cent mille cus au bas mot.

Pour Cardeuc, le nabot tait un garon qui vivait chichement de quelques
conomies faites au temps o il tait en condition et qui l'auraient
laiss quelque peu sur la paille, s'il n'avait complt ses ressources
avec ce que lui rapportait son affiliation  la bande  laquelle, en sa
qualit de _franc_, il avait indiqu de bons coups.

Le chef haussa donc les paules.

--Croutot valant ses cent mille cus! O vas-tu pcher cela? fit-il en
riant.

--Oui, cent mille cus, appuya le Notaire, et je ne jurerais pas qu'avec
un bon feu sous les pieds et en employant ce jeu de la fourchette dont
cette nuit, on s'est servi avec le courrier, Croutot n'arriverait point
 augmenter le chiffre de quarante  cinquante mille livres.

--Tu radotes, vieux! fit Coupe-et-Tranche toujours incrdule.

Le Notaire regarda le mtayer et quand il se fut assur de sa sincrit,
il demanda avec surprise:

--Ah ! qu'entendez-vous donc avec votre histoire de la Julie qui
aimait tant  aller sur l'eau, avec laquelle vous prtendez faire
marcher Croutot?

--Ne m'as-tu pas affirm la connatre du temps o tu tais notaire?

--Oui, oui, mais dites toujours.

--Julie tait la matresse de Croutot, commena Cardeuc.

--Premire erreur, dit le patriarche en remuant la tte. Jamais Julie
n'a appartenu  ce singe manqu... Mais admettons-le. Aprs?

--Un beau jour, il s'en est dbarrass en la jetant  l'eau, parce qu'il
en avait assez.

Le patriarche avait toujours branl la tte avec un sourire moqueur.

--Et ensuite? insista-t-il.

--C'est tout... Trouves-tu donc que ce pass de Croutot, que je connais,
ne soit pas suffisant pour le faire obir?

Le vieillard se renversa sur son sige en se pmant de rire. Au milieu
des spasmes de cette gaiet il parvint  bgayer:

--Et dire que voil comment on crit l'histoire! Enfin, redevenu
srieux:

--Vous ignorez donc ce que cette noyade a rapport  Croutot?

Avant que Cardeuc pt lui rpondre, il reprit:

--Je vais vous conter la vritable histoire de Julie, car, comme je vous
l'ai dit, elle date du temps o j'tais notaire.

Mais il tait crit que le patriarche ne conterait rien.  cet instant
clata une sonnerie militaire qui, avec Cardeuc, le fit courir  la
fentre.

De l'avenue du chteau sortaient, trompettes sonnant, les hussards du
gnral qui, au milieu de ses officiers, marchait en tte du premier des
deux escadrons.

--Quelque promenade militaire, sans doute, pour dgourdir les chevaux,
avana le mtayer au Notaire qui, tout soucieux, regardait s'approcher
les cavaliers.

--Non, fit le vieillard.

Tout  coup il clate de rire en s'criant:

--J'y suis! Ah! ma foi! nous avons plus de chance que d'honntes
gens!... Bon! voil le bouquet!!!

Cette dernire exclamation lui tait arrache par la vue du gnral.
Labor venait de sortir du rang et, laissant ses hussards continuer leur
route, il avait mis son cheval au trot et piquait droit sur la mtairie.

--Si Meuzelin n'est pas fusill avant ce soir, c'est que nous n'aurons
t que de francs imbciles, dclara le Notaire.

Le mtayer, faute d'avoir encore rien devin, ne partageait pas
l'assurance joviale du Notaire.

--Que peut signifier cette sortie des hussards? dit-il avec une
inquitude relle dans la voix.

--Sortie qui n'aura pas de rentre au chteau, car les escadrons
abandonnent la Brivire pour retourner  leur campement d'Ingrande,
affirma le Notaire.

--Pourquoi? fit Cardeuc en cherchant  comprendre.

--Mais parce que notre fausse dpche a port coup et qu' cette heure
Meuzelin, ou plutt le comte de Mralec, doit, suivant l'ordre, tre
enferm en son cachot. Tant qu'il fallait surveiller le comte allant et
venant o bon lui semblait dans le chteau, les hussards taient
ncessaires pour le garder dans la Brivire.  prsent que le prisonnier
est sous clef, les escadrons, sauf quelques hommes de surveillance, ne
sont plus utiles et le gnral les renvoie  Ingrande.

--Mais alors, nous allons pouvoir entrer au chteau, dit vivement
Coupe-et-Tranche.

--Comme dans du beurre.

--Et aller trangler Meuzelin dans son cachot. Morte la bte, mort le
venin, grogna joyeusement Cardeuc  la pense d'tre dbarrasse de son
ennemi.

--Heu! heu! ricana le patriarche; trangler, certes, le moyen est bon,
mais, avant de l'employer, il faudrait savoir deux choses.

--Lesquelles?

--D'abord, ce qu'est devenu notre introuvable Croutot.

--Et ensuite?

--Connatre ce que vient faire ici celui qui nous arrive.

Ce disant, le vieillard montrait du doigt le gnral Labor se
rapprochant de la mtairie.

Le gnral avait grand air  cheval. Haut de buste, bien camp en selle,
il semblait avoir hte d'atteindre vite la mtairie, car,  mi-chemin,
il avait piqu de l'peron pour activer l'allure de sa bte.

Ce fut ce redoublement de vitesse qui fit demander par le mtayer
anxieux:

--Vient-il en ennemi?

--En tout cas, il vient seul, appuya le Notaire. S'il lui prend la
fantaisie d'aboyer, nous sommes assez de monde  la ferme pour le prier
de se taire.

Et cette bonne canaille de Notaire se frotta les mains en disant tout
guilleret:

--Eh! eh! ce serait un joli coup de d  jouer que de garder le gnral
comme otage.

Avec Coupe-et-Tranche, pareil avis ne tombait pas dans l'oreille d'un
sourd.

--Alors, jouons la partie.

Le Notaire aurait d tre flatt de voir son ide si bien accueillie. Il
branla pourtant la tte avec hsitation et lcha.

--Oui, mais...

--Mais quoi? fit le mtayer tonn de sa reculade.

--Il faudrait, avant tout, savoir ce qu'est devenu Croutot, dit
lentement le patriarche.

--Dcidment, tu n'as pas l'avorton en odeur de saintet, dbita
moqueusement le Marcassin, toujours incrdule  cette mfiance
persistante.

Le gnral approchait. Le temps n'tait pas aux longs discours.

--Qui vivra verra! dbita le patriarche.

Au lieu d'attendre le danger, mieux valait marcher bravement  sa
rencontre.

--Je vais aller recevoir le gnral  la porte, proposa le mtayer. 
ses premires paroles je saurai de quoi il retourne. Sans-Pouce et les
gars de la ferme sont dans les communs.  mon premier appel, ils
m'aideront  m'emparer de Labor.

Mais le Notaire l'arrta en disant:

--Moi, je ferais mieux.

--Quoi donc?

--Un glouton de jolies femmes, ce Labor, pas vrai? fit le Notaire en
souriant.

--Sans sa passion pour le cotillon, nous n'aurions pas de pire ennemi.

--Eh bien, moi, je le ferais recevoir par celle qui est l, dit le
patriarche en montrant la chambre o dormait Suzanne.

L'ide sduisit immdiatement Coupe-et-Tranche qui, tout aussitt,
changea de direction en disant:

--Je vais l'veiller.

Encore une fois, le vieillard l'arrta.

-- quoi bon? fit-il. Elle est bien belle, la Suzanne, lorsqu'elle est
veille; mais elle doit tre dix fois plus sduisante quand elle dort.

--Mais si nous ne l'veillons pas, il nous faut recevoir nous-mmes le
gnral, objecta le mtayer.

--Nullement. Que le gnral ne trouve personne ici, et je parie qu'en
bon chien de chasse qu'il est, il flairera le gibier et ira tout droit 
son gte.

--Et nous?

--Nous? Nous nous enfermerons dans ma chambre d'o peut s'entendre tout
ce qui se dit dans la pice voisine, proposa le patriarche.

Il fallait se dcider, car Labor venait d'entrer dans la cour de la
mtairie o retentit sa voix, qui criait:

--Eh! l-bas, le batteur en grange! viens tenir mon cheval.

L'appel avait t adress  Sans-Pouce, car ce fut lui qui rpondit tout
empress:

--Voici, citoyen gnral.

Aprs un petit temps, pendant lequel, sans doute, Labor avait mis pied 
terre, il reprit:

--Trouverai-je,  la mtairie, ton matre Cardeuc, ce loyal serviteur de
madame de Mralec?

En plus de la phrase, la voix sonore du gnral tait calme, presque
affectueuse, prouvant qu'il ne se prsentait nullement en ennemi.

--Oui, citoyen gnral, notre matre est  la ferme. Tenez, vous voyez
cette porte? Vous allez le trouver l, indiqua l'organe obsquieux de
Sans-Pouce.

Aussitt rsonna sur la pierraille de la cour le bruit des grosses
bottes, munies d'perons, du gnral qui arrivait.

--Il ne sait encore rien du tout. Meuzelin n'a pas parl. Je vais
recevoir moi-mme Labor, dit au Notaire Cardeuc tranquillis.

--Vous avez tort. Vous ratez l une belle balle  jouer. Au fond, a
vous regarde.  le mettre devant Suzanne, nous nous rservions toujours
la ressource d'apparatre si besoin en tait... Soit, puisque vous le
voulez, dbita le vieillard d'un ton sec.

Il y avait dans la voix du patriarche un tel accent qui sonnait l'alarme
que Cardeuc cda.

--Allons dans ta chambre, dit-il.

Il tait temps.  peine venaient-ils de disparatre que le gnral
entrait dans la salle.

Plaqu derrire sa porte qu'il avait ferme  cl pour le cas o Labor
aurait eu la fantaisie de l'ouvrir, le Notaire, l'oeil appliqu  un
petit trou du panneau, observait le visiteur dont, tout bas, il relatait
chaque fait ou geste  Cardeuc.

Le soldat s'tait d'abord tonn de ne trouver personne l o il lui
avait t annonc qu'il rencontrerait le mtayer. Pensant qu'aprs une
absence momentane, le matre de la maison ne tarderait pas  paratre,
Labor, en examinant chaque dtail de l'ameublement grossier, se mit 
arpenter la salle d'un pas lourd qui faisait sonner ses perons.

--Oh! oh! Je crois bien que notre chien a vent son gibier, chuchota le
patriarche dont tout le corps frissonnait du rire qu'il tait contraint
d'touffer.

En effet, le gnral venait d'arrter tout net sa promenade  certain
bruit que son oreille, des plus fines, lui avait rvl.

Un souffle, doux et rgulier, se faisait entendre dans la pice voisine.
Il n'y avait pas  se tromper sur la nature de ce souffle. C'tait bien
la respiration d'une personne qui dort.

--Sacrebleu! pensa Labor, est-ce que pendant que je l'attends ici,
Cardeuc serait  faire un somme dans la pice  ct?

Pour mieux s'assurer de son fait, il s'approcha de la porte derrire
laquelle reposait Suzanne.

 coup sr, quelqu'un dormait l.

Mais comme il se pouvait que ce ne ft pas Cardeuc,  qui il avait
affaire, Labor, pour ne pas rveiller un tranger, fit bien doucement
tourner le pne de la serrure, poussa la porte et regarda.

Il eut un tressaut de surprise norme.

--Madame de Mralec!!! murmura-t-il, l'oeil enflamm, tout pantelant du
brusque dsir qui venait de lui incendier le cerveau.

Il se retourna, l'oreille tendue. Nul bruit ne se faisait entendre au
dehors qui attestt l'arrive de quelqu'un. Il tait bien seul.

--Il se peut que Cardeuc ne vienne pas, dit-il.

Et, rassur aprs avoir encore cout, le soudard libertin se glissa
dans la chambre dont, derrire lui, il referma la porte et poussa le
verrou.

--Ah! voici notre chien entr sous bois, annona en mme temps le
patriarche  Coupe-et-Tranche.

--Plus moyen de rien voir, dit le mtayer en pensant que le trou, occup
par le vieillard, n'espionnait que la salle que venait de quitter Labor.

Le Notaire tait un de ces hommes prudents, sans cesse sur le qui-vive,
toujours pars  tout et que, bien rarement, on peut trouver sans vert.

--Une souris qui n'a qu'un trou est bientt prise, dit-il.

Il laissa son observatoire. Sur la pointe du pied, il gagna l'autre
paroi de la chambre, d'o il tira une chevillette qui bouchait un
nouveau trou. Celui-l donnait dans la chambre de la belle dormeuse.

Quand la courtisane avait prcipit sa fuite du chteau pour chapper 
Meuzelin, elle n'tait vtue que d'un lger peignoir. Dans les
mouvements de son sommeil, ce vtement s'tait entr'ouvert, laissant
expose au regard une gorge moule, resplendissante de blancheur.

--Notre chien est en arrt, souffla le Notaire qui, par son second
judas, voyait le gnral, le regard ardent, pench sur la couche o
reposait Suzanne.




                                   IX


Pour la plus grande clart de notre rcit, nous laisserons, bien
momentanment, le gnral contemplant d'un regard enflamm la courtisane
endormie, et nous retournerons au chteau de la Brivire.

Aprs le dpart de Labor qui, au lieu de le faire enfermer, ainsi que la
fausse dpche l'ordonnait, s'tait content de le garder prisonnier sur
parole, Meuzelin, quand il s'tait trouv runi  Vasseur et 
Fil--Beurre, avait eu grandement raison de leur dire:

--a se corse pour nous, mes amis. Nous n'avons jamais t si prs
d'tre scis entre deux planches.

Il allait leur expliquer tout le danger dont les menaait ce faux
message, auquel le gnral s'tait niaisement laiss prendre, quand
Vasseur, avec l'gosme de l'amoureux qui ne pensait qu' Gervaise,
l'avait interrompu, en montrant la porte secrte, par ce rappel:

--Si nous nous occupions d'abord du Beau-Franois?

Oui, du Beau-Franois qu' l'arrive du gnral on s'tait ht de
refourrer, bien et dment ficel, dans la cachette; du coquin qui avait
dit savoir o tait Gervaise, et s'tait fait fort de la rendre contre
les mille cus offerts par Vasseur qui, en plus, lui promettait la
libert.

--C'est vrai! dit Meuzelin, j'avais oubli le sacripant qui nous attend
dans son trou.

Et, suivi du lieutenant et de Barnab, il marcha vers l'issue drobe.

Comme il allait faire jouer le ressort, un fracas de trompettes,
clatant dans la cour du chteau, les fit, tous trois, courir  une
fentre.

 la vue des escadrons en ligne et du gnral qui montait en selle pour
se mettre  leur tte, Meuzelin comprit ce qui en tait.

--a se corse de plus en plus! dit-il.

--Qu'est-ce donc? demanda Fil--Beurre.

--Il y a, mon brave Barnab, que le gnral, me laissant ici prisonnier
sur parole, trouve que ses soldats n'ont plus besoin de garder le
chteau et qu'il les emmne o il sait les employer plus utilement.

--De sorte que? fit l'chalas.

--De sorte que, continua Meuzelin, le chteau n'tant plus gard,
Coupe-et-Tranche et sa bande vont avant peu nous y rendre visite.

--Bah! nous sommes cinq! fit insoucieusement l'chalas.

--Et eux seront cent, appuya Meuzelin.

Si Barnab ne rpliqua pas, ce fut qu' ce moment, le gnral, qui avait
lev les yeux, venait d'apercevoir Meuzelin  la fentre.

--Vous voyez que je me fie  la parole donne, monsieur le comte de
Mralec, cria-t-il.

Aprs un salut de la main, il mit son cheval en marche. Derrire lui,
les escadrons s'branlrent.

--Dire que, pour une pauvre fois que le plumet a fait preuve d'esprit,
la fatalit veut qu'elle devienne une btise! dbita Fil--Beurre.

Puis, soudainement, il s'cria:

--J'y pense! nous sommes sans armes!

--Oh! non, dit Meuzelin; dans nos bagages, arrivs hier avec nous, j'ai
apport tout un arsenal. Lambert et Fichet ne vont avoir qu' ouvrir une
des caisses dposes dans le vestibule.

On quitta la fentre pour aller montrer aux deux gendarmes la caisse
dont ils avaient  tirer les armes.

Bien que le soin de pourvoir  la dfense ft des plus urgents, il n'en
semblait pas ainsi  l'amoureux lieutenant qui, plusieurs fois dj,
avait rpt:

--Le Beau-Franois!

Meuzelin tendit d'abord l'oreille. On entendait encore claquer, au loin
sur le pav, les fers des chevaux qui s'loignaient.

--Nous avons bien une heure devant nous avant que les bandits grouillent
ici, pensa-t-il.

Alors, prenant piti de l'angoisse de Vasseur touchant le sort de
Gervaise, il s'cria:

--Allons tirer le gant de son trou.

--O l'humidit doit l'avoir raccorni, ajouta Fil--Beurre en suivant le
lieutenant et Meuzelin.

Cette fois, Meuzelin posa le pied sur l'endroit du parquet qui cachait
le ressort et fit la pese.

La porte tourna aussitt silencieusement sur ses gonds et les compagnons
s'avancrent, en se courbant, pour soulever le prisonnier que ses liens
foraient de rester couch.

Mais, au lieu d'achever l'enlvement, ils se redressrent brusquement,
chacun d'eux poussant un cri de surprise.

Et il y avait vraiment de quoi.

En admettant, comme Fil--Beurre l'avait dit en plaisantant, que
l'humidit du souterrain et raccorni le Beau-Franois, il fallait
avouer qu'elle avait fait prompte et grande besogne; car les trois
hommes,  la place de l'immense corps du colosse qu'ils s'apprtaient 
relever, n'avaient vu  terre qu'un corps rabougri, dont la taille ne
dpassait pas le tiers de celle du Beau-Franois.

Li, comme l'avait t le gant, avec les embrasses en soie des rideaux
du boudoir, le prisonnier avait, de plus, la tte couverte d'un mouchoir
d'o s'chappaient de sourds et douloureux gloussements, qui prouvaient
qu' la prcaution du mouchoir on avait ajout celle d'un billon.

--Que signifie ce sapajou au lieu d'un lphant? dit Meuzelin qui
n'admettait pas un tel phnomne d'humidit.

Dans la demi-obscurit du renfoncement, il tait impossible de bien se
rendre compte de la mtamorphose. Le corps fut donc tir de la cachette
et apport dans le boudoir.

Quand Barnab eut retir le mouchoir qui entourait la tte, on vit une
face, aux yeux dmesurment ouverts et congestionns, au teint d'un
rouge violac, et dont la bouche bante contenait un second mouchoir qui
y avait t enfonc en tampon.

L'homme tait  demi touff par ce billon dont ses liens ne lui
permettaient pas de se dlivrer.

Bien visiblement, ce n'tait pas le Beau-Franois; mais quel tait cette
grenouille substitue  un boeuf? Dans leur tonnement, les compagnons
restaient  dvisager la trouvaille sans penser  lui retirer le
mouchoir de la bouche.

--Je ne le connais pas, dit le policier.

--Ni moi non plus, avoua Barnab.

Quant  Vasseur, aprs avoir fix le marmouset en homme qui interroge sa
mmoire, il finit par s'crier:

--O donc l'ai-je dj vu?

--C'est ce qu'il va probablement vous apprendre lui-mme, quand il
pourra parler, dit l'chalas en avanant la main pour retirer le
billon.

Il touchait dj le mouchoir quand, tout  coup, dans la lingerie, se
fit entendre une voix qui disait avec l'accent de la surprise la plus
profonde:

--Comment! Personne! Solitude complte! On ne djeune donc pas
aujourd'hui?

Au son de cette voix, qui annonait l'approche d'un tmoin, il y eut
chez les trois compagnons, sans qu'ils s'en rendissent compte, un
mouvement spontan qui leur fit enlever brusquement le mirmidon et, sans
plus de prcaution que s'il et t un paquet de linge sale, ils le
rejetrent dans la cachette et refermrent prestement la porte.

L'homme qui avait parl entra.

C'tait le pique-assiette Pitard.

La veille et l'avant-veille, l'ogre avait bfr au chteau et, ne voyant
pas de raison pour renoncer  une habitude prise, il revenait  l'heure
du djeuner pour donner son coup de fourchette. Compltement ignorant de
ce qui s'tait pass  la Brivire depuis la veille o,  lui seul, il
avait engouffr le dner de trois personnes, l'affam s'tait senti
alarm, en traversant la salle  manger, de ne pas voir le couvert
dress. Connaissant les tres de la maison, il s'tait dirig vers la
lingerie o il comptait trouver Gervaise devant sa table  ouvrage. Par
elle, il esprait tre renseign sur cette circonstance inquitante que
ses narines, qu'il tendait bantes  tous les vents, n'taient
chatouilles par aucun fumet de cuisine.

N'ayant trouv personne dans la lingerie, Pitard tait entr dans le
boudoir.

 la vue de ces trois hommes, de lui inconnus, la figure de Pitard, qui
aurait d tout au moins s'tonner, s'panouit joyeusement. Ce ne pouvait
tre que trois invits de la comtesse. Or, trois invits faisaient
supposer un djeuner plus plantureux, plus riche en plats fins... bref,
un excdent de cuisine qui avait ncessit ce retard  se mettre 
table.

 dfaut de la matresse de la maison qui le prsentt  ces convives
avec qui il allait jouer des mchoires, le goinfre rsolut de faire
lui-mme sa propre prsentation.

Il salua, en disant de sa voix aimable:

--Pitard, citoyens! Pitard, pour vous servir, s'il en tait capable.

--Pitard! rpta vivement Vasseur  ce nom que, subitement, lui rappela
sa mmoire.

Et, par un trange phnomne, cette mmoire qui, tout  l'heure, se
montrait rebelle au sujet du pygme billonn, lui rappela bien net en
quelle circonstance il avait entendu ce nom de Pitard. N'tait-il pas le
seul, lorsqu'il avait fait le voyage  Paris pour consulter un grand
mdecin sur son apptit extraordinaire, le seul que le vicomte de
Bileuze, abandonn par ses parents, avait vu venir de Beauprau et
s'asseoir  sa table?

Or, qui lui avait dit cela? De qui tenait-il ce renseignement? C'tait
du domestique du vicomte; alors que, devant le cadavre de M. de
Bileuze, il l'interrogeait sur les parents du suicid, qu'il fallait
prvenir du trpas... Et, dans son souvenir, il revit ce domestique qui
tait tout petit... Et aussi son souvenir lui rappela qu'il se nommait
Croutot.

Alors, dans la mmoire du lieutenant, la lumire se fit subitement. Du
pass, elle alla au prsent, c'est--dire  ce petit homme billonn.

Sans penser  la prsence du pique-assiette, Vasseur s'cria vivement:

--Croutot! le nain de tout  l'heure s'appelle Croutot!!!

--Croutot! fit en tressaillant Meuzelin, qui connaissait  fond
l'histoire du nabot sans l'avoir jamais vu.

Quant  Pitard, persvrant dans son erreur, il demanda:

--Mon ami Croutot est donc des convives de notre djeuner de ce matin?

--Est-ce que vous venez ici pour djeuner? fit Fil--Beurre un peu bahi
de l'erreur du glouton.

Pitard fut empch de rpondre par l'entre de Fichet, porteur d'une
brasse de carabines qu'il dposa dans un coin en disant:

--Que c'est les ustensiles pour se rcrer.

Fil--Beurre prit une de ces carabines et la glissa dans la main du
goulu.

--Si vous tes venu pour djeuner, voici votre fourchette, lui dit-il.

En recevant ce nouveau genre de fourchette, Pitard, ses deux mains
crispes sur le canon de la carabine, promena de l'un  l'autre des
compagnons un regard hbt, accompagn d'un rire niais. Il n'y
comprenait rien; mais cette arme, qu'on lui offrait si inopportunment,
troublait quelque peu sa conviction intime qu'on allait se mettre 
table.

--Savez-vous manier cette fourchette-l? demanda Fil--Beurre, gardant
son srieux devant la mine effare du goinfre dsappoint.

--Non, non, pas du tout. Jamais je n'ai touch un fusil, avoua Pitard.

--Vous n'aimez donc pas le gibier?

--Oh! si, si... mais tout cuit, confessa le glouton.

Au fond, peu importait  l'chalas l'adresse de Pitard. L'homme tait
venu se fourvoyer parmi eux, et il l'enrlait de force pour faire nombre
en cas d'attaque des bandits. Un fusil de plus, si maladroit qu'il ft,
pouvait en imposer aux assaillants.

--Vous n'avez jamais fait feu? insista Barnab.

--Au grand jamais!

L'chalas ouvrit une fentre du boudoir donnant sur le parc.

--Il y a commencement  tout, dit-il. Voyons. Essayez-vous. Tirez par
l, droit devant vous.

--Pourquoi?

--Pour vous ouvrir l'apptit, dbita srieusement Fil--Beurre, qui
voulait le familiariser un peu avec le maniement de l'arme.

Pitard savait qu'il existait des boissons pour ouvrir l'apptit, mais il
n'avait jamais entendu dire qu'un coup de fusil jouissait d'une
proprit apritive. Et puis, il n'avait pas besoin de s'ouvrir
l'apptit. Il tait plus qu'ouvert, il tait bant.

--Allez donc! commanda Barnab avec un tel accent imprieux que le
pique-assiette, effray, dut s'excuter.

Il paula au hasard dans la direction des premiers taillis du parc,
ferma les yeux et, en tremblant de tous ses membres, dchargea sa
carabine.

 la grande surprise des compagnons, un cri de douleur rpondit au coup
de feu et le taillis qu'avait trou la balle s'agita violemment, sans
pourtant laisser rien apparatre derrire son feuillage.

De tous, Pitard tait le plus bahi.

--Je n'ai vis aucun but et j'avais les yeux ferms, bgaya-t-il.

--Vous n'en tes que plus adroit! Mes compliments sincres! dclara
Fil--Beurre.

Restait  savoir quel individu la balle avait touch dans le taillis,
qui avait repris son immobilit. Peut-tre y avait-il eu mort d'homme?

--C'tait sans doute un espion qui nous surveillait en attendant
l'arrive de Coupe-et-Tranche et des siens, avana Vasseur qui, pour
savoir  quoi s'en tenir, envoya Lambert et Fichet inspecter les
taillis.

Il s'ensuivit un silence pendant lequel le bfreur, qui s'tait laiss
tomber sur une chaise aprs son coup de feu, formula, en geignant,
l'angoisse qui l'agitait au sujet du mort ou du bless.

--Si c'tait le cuisinier du chteau!!!

Aprs un pareil malheur, Pitard frmissait de la crainte qu'on ne
djeunt pas!

Cependant Lambert et Fichet, la carabine au poing, avaient gagn le
taillis, dans lequel ils entrrent. Les trois compagnons attendirent,
silencieux,  la fentre, le retour des soldats. Ceux-ci reparurent
bientt indiquant, par leurs gestes, qu'ils avaient, par prudence,
renonc  poursuivre leur recherche trop avant sous le couvert du bois,
qui pouvait cacher de nombreux ennemis  l'afft.

Quand ils eurent rejoint les amis, Lambert annona avoir trouv, 
l'endroit indiqu, des feuilles mortes macules de sang; mais de bless
ou de mort, point.

 quoi Fichet ajouta:

--Que, sans dubitation, l'incognito il aurait t corn assez
amicalement par la balle pour qu'il saurait pu se substerfuger avec
clritude sans qu'il aurait sollicit son reste.

Il fallait promptement prendre un parti.

Sa parole de comte de Mralec de ne pas quitter le chteau, donne au
gnral, n'engageait gure Meuzelin. Mais, aprs tre sorti du chteau,
o irait-on, en plein jour, en rase campagne, et rien qu' cinq... car
Pitard ne pouvait compter. L'espion qu'on avait bless devait avoir
prvenu ses complices et en admettant que la bande recult, suivant son
habitude, devant une attaque en plein jour, les environs devaient tre
surveills. Derrire chaque haie et chaque talus, il tait  craindre
que fussent embusqus des bandits dont le coup de fusil, un  un, les
abattrait tous les cinq.

Quant  rester sur place et,  cinq, dfendre l'immense chteau, il n'y
fallait pas prtendre.

Le mieux tait donc d'attendre la nuit dont l'obscurit faciliterait une
vasion; mais l'attendre sur le qui-vive et en position de le dfendre
avec quelque succs si Coupe-et-Tranche se risquait  attaquer en plein
jour.

O trouveraient-ils ce poste, ou plutt cette tanire, dans laquelle ils
se tiendraient tapis jusqu' la nuit? Ils allaient la chercher dans les
communs du chteau, voire le pigeonnier dont la tour permettait au
regard une surveillance circulaire. De l on pouvait faire feu autour de
soi.

Le pigeonnier sduisait Fichet qui, pour appuyer le choix, fit cette
observation:

--Que, sans compter l'occurrence o le sige qu'il s'allongerait, les
pigeons ils nous viendraient dans les mchoires  l'heure ous'que la
faim elle obtemprerait  une satisfaction.

C'tait vrai. On pouvait avoir a soutenir un sige qui se prolongerait
et il fallait pourvoir aux vivres. Lambert et Fichet allaient donc
visiter les offices du chteau et ils feraient rafle de tout ce qui
pouvait se mettre sous la dent.

De tout ce conciliabule, tenu  voix basse, Pitard n'avait pas entendu
un mot: il tait trop douloureusement occup  couter les gmissements
de son estomac, qui hurlait famine.

--Oui, pensons aux vivres, dit alors Meuzelin tout haut, en expdiant
les deux gendarmes aux provisions.

 ces mots, Pitard se redressa, la figure rutilante de joie, et,
toujours sous l'empire de son illusion, il s'cria:

--Enfin, on va passer dans la salle  manger!!!

Puis, un souvenir lui revenant:

--Est-ce que vous n'avez pas parl de mon ami, le citoyen Croutot, qui
doit tre des convives du djeuner? demanda-t-il.

Le nom de Croutot clata comme une bombe devant les compagnons. Le
sentiment du danger terrible qui, tout  coup, tait venu planer sur
eux, puis l'incident de l'homme bless par le coup de fusil de l'ogre
leur avait momentanment fait oublier Croutot.

--Si on lui faisait prendre un peu l'air? proposa Barnab, ne pensant
plus  la prsence de Pitard.

Mais Meuzelin y songea  temps. D'un coup d'oeil, il commanda la
prudence  Vasseur et  l'chalas, puis, en s'adressant au
pique-assiette:

--Ah! fit-il, Croutot est de vos amis?

Pitard se reprit en faisant la moue:

--Mon ami, n'est pas prcisment le mot. J'entendais dire que je le
connais depuis longtemps.

Sa mmoire du pass fournit  Vasseur cette question:

--Sans doute du temps o Croutot tait domestique de ce vicomte de
Bileuze chez lequel, lors de votre voyage  Paris pour consulter un
mdecin sur votre apptit, vous alliez si souvent dner?

--Oh! non. Ma connaissance avec Croutot remonte plus haut. Elle date
d'un voyage  Paris que j'avais fait avant celui dont vous parlez.

--Alors Croutot n'tait pas encore au service du vicomte de Bileuze?
reprit Vasseur.

Cette fois, Pitard eut un petit sourire de ddain en rpondant:

--Non. Il exerait un autre emploi.

Le sourire avait intrigu Meuzelin, qui demanda:

--Quel emploi?

L'emploi en question ne devait pas tre du got de l'ogre, car il y eut
dans sa voix une intonation de mpris quand il fit cette rponse
trange:

--Croutot tait _Ange gardien_ chez un notaire _ trente sous_.

Et, en secouant la tte, il ajouta:

--Une canaille numro un, ce notaire, du nom de Taugencel, qui, plus
tard, a t condamn au bagne.

Croutot n'tait pas l pour l'entendre, et Pitard tait en veine de
franchise. Cela fit qu'il termina par cet aveu:

--Notaire et _Ange gardien_, du reste, se valaient. Les deux faisaient
la paire.

--Ah! le Croutot est un gredin? appuya le policier.

Pendant qu'il tait en train, il n'en cota pas plus  Pitard de
rpondre:

--La perle des gredins!

Aprs cette rvlation sur la manire dont il apprciait Croutot, on
pouvait se risquer avec Pitard. Aussi le policier tendit le doigt vers
la boiserie du boudoir en disant:

--Elle est l, cette perle des gredins.

 voir lui indiquer cette boiserie o nulle apparence de porte n'tait
visible, le pique-assiette aurait d montrer quelque tonnement. Il n'en
fut rien pourtant. D'une voix rieuse, il reprit:

--Ah! bah! il est dans le souterrain?

Les trois compagnons le regardrent, stupfaits par la phrase.

--Vous savez donc qu'il existe l l'entre d'un souterrain? fit Vasseur.

--Oh! il y a belle lurette que cette porte me fut ouverte, pour la
premire fois, par la personne qui m'a fait apprendre tous les tours et
dtours de ce long souterrain, dbita l'ogre d'une voix devenue triste.

Et, se tournant vers Vasseur, il continua:

--Je le connais si bien, qu'un jour, de mmoire, j'en ai dessin un plan
pour ce mme vicomte de Bileuze, dont vous parliez tout  l'heure.

Le lieutenant tressaillit  ces mots. Ce plan tait-il celui qu'il avait
trouv dans les papiers du vicomte, lorsqu'il y cherchait quelque note
qui le mt sur la trace de cette Julie,  qui Bileuze avait adress la
lettre qui avait si trangement disparu; plan qui, en tte, portait
trac le nom de Julie?

D'une main fbrile, Vasseur prit son portefeuille dans lequel, depuis
cette poque, il avait gard le papier. Il en tira le plan et le
prsenta  Pitard, en demandant:

--Est-ce celui-ci?

--Oui, fit l'ogre  premire vue.

--Alors que signifie cette petite croix place dans un des nombreux
carrs? demanda curieusement Vasseur.

Pitard secoua ngativement la tte.

--a, dit-il, c'est le secret d'un autre. Sur ma conscience d'honnte
homme, je ne puis le rvler.

En affirmant sur sa conscience la voix de Pitard s'tait accentue
tellement loyale, que Meuzelin et ses compagnons se sentirent pris d'un
intrt profond pour ce brave homme qu'ils allaient embarquer, sans
qu'il s'en doutt, en leur prilleuse aventure.

Le policier lui saisit la main et, spontanment, bien convaincu qu'il
pouvait user de franchise avec celui qu'il jugeait incapable de le
trahir, il dit  l'ogre:

--En deux mots, Pitard, voici en quelle passe nous sommes.

Puis, aprs s'tre fait connatre, lui et Vasseur, il raconta brivement
au glouton par suite de quels vnements ils avaient t conduits en
cette situation d'avoir bientt  dfendre leur vie contre les bandits
qui allaient venir.

--L'paisse tour du pigeonnier, bien isole, nous permettra de soutenir
un sige en rgle, ajouta-t-il.

Et, sur ce, le policier secoua la main du pique-assiette, en disant pour
terminer:

--Ainsi donc, citoyen Pitard, pendant qu'il est encore temps, dtalez
vite pour n'tre pas pris dans la bagarre.

Loin de profiter de l'avis, le pique-assiette tait rest sur place et
rflchissant. Aprs un court silence, il demanda:

--Au lieu du pigeonnier o toute retraite serait coupe, pourquoi pas
l?

Et il montra la porte secrte.

--Mais, fit Vasseur, parce que d'autres, mieux que nous, connaissent ces
souterrains o ils nous traqueraient trop facilement.

--Mieux que vous, oui; mais pas mieux que moi, dit Pitard en souriant.
J'y connais une cachette o je dfierais bien tous les bandits de nous
dnicher.

--Nous dnicher, rpta Barnab en appuyant sur le nous. Est-ce que,
citoyen Pitard, vous tenez vraiment  tre de la fte?

--Pourquoi pas! Je n'ai rien  faire; ce serait une faon de me
distraire. Je suis de ces badauds qui suivent la foule, dit
tranquillement l'ogre.

Puis, avec un sourire, il ajouta:

--Pourvu qu'on me nourrisse... et j'avoue que c'est une rude tche pour
qui l'entreprend!

Il achevait, quand Lambert et Fichet reparurent, chacun porteur d'une
manne pleine de victuailles. Leur chasse aux comestibles avait t
d'autant plus fructueuse que, la veille, lorsque les hussards avaient
fait vacuer le nombreux personnel de bandits qui reprsentait censment
la domesticit de la fausse comtesse de Mralec, on allait dner 
l'office, vraie table d'hte o une trentaine de gredins prenaient
place. Arrachs, pour ainsi dire, du bord des plats, ils avaient d
abandonner une boustifaille dont leur apptit s'tait promis fte.

C'tait sur cette montagne d'aliments que les deux gendarmes avaient
fait main basse.

--Oh! oh! oh! lcha avidement Pitard  la vue de tant de nourriture.

Et, malgr lui, ses mchoires s'ouvrirent  toute charnire, semblant
attendre leur proie.

Barnab avait vu cette pantomime loquente. Pendant que Meuzelin et le
lieutenant se consultaient sur le parti  prendre, l'chalas marcha vers
une des mannes o il cueillit une paule de mouton que le rissol de sa
peau annonait tre cuite  point, puis il revint  l'ogre auquel il
tendit le morceau de viande, qui pouvait bien peser trois livres.

--Acceptez donc cette pastille en attendant un repas srieux, dit-il.

Comme les deux griffes d'un tigre affam, les mains de Pitard se
crisprent sur la pastille.

Aprs ce qu'avait annonc le pique-assiette, Vasseur et le policier
s'taient dcids pour le souterrain.

--La cachette dont vous nous avez parl, Pitard, n'est pas une
souricire dont, une fois entr, nous ne pourrions plus sortir? demanda
Meuzelin.

 travers le mastic de viande qui lui emplissait la bouche, l'ogre
parvint  rpondre:

--Une issue, que je suis seul  connatre, part de la cachette en
question.

--Alors, conduisez-nous? dit Vasseur.

On rgla la marche. Pitard marcherait en tte. Barnab prendrait Croutot
sur son dos. Les deux soldats se chargeraient des vivres. Suivraient
Vasseur et le policier en portant les armes et les munitions.

On croyait avoir pens  tout. Ce fut l'ogre qui, entre deux bouches,
signala un oubli des plus srieux.

--De la lumire, dit-il.

--C'tait vrai! Il fallait s'clairer dans le souterrain et, par
consquent, faire provision de luminaire. Il n'y avait qu' aller
dgarnir le lustre de la salle  manger. L'chalas partit dans cette
direction suivi par Vasseur. Cinq minutes aprs, ils n'taient pas de
retour. Le temps, durait  Meuzelin, impatient, qui courut les
rejoindre.

--Que faites-vous donc ainsi perchs? cria-t-il, tonn, en apercevant,
les deux hommes qui, monts sur la table pour retirer plus facilement
les bougies du lustre, se tenaient un bras en l'air, fixes comme des
statues.

Au son de la voix du policier, l'un et l'autre secourent la rverie qui
les immobilisait.

Lorsqu'il allait prendre sa premire bougie, Fil--Beurre avait dit
gaiement:

--N'empche que nous ne savons pas encore comment, l o nous avions
laiss le Beau-Franois, nous avons trouv le Croutot... cette perle des
gredins, au dire de Pitard.

--Le nain nous l'apprendra lui-mme, rpondit Vasseur.

Et l'un et l'autre,  ce nom de Croutot, avaient t subitement saisis
par un souvenir.

Du nabot, la pense de Vasseur s'tait reporte  M. de Bileuze, du
vicomte  la lettre de Julie, de la missive perdue  ce plan qu'il avait
dcouvert dans les papiers du mort et il en tait venu  songer  cette
petite croix dont, tout  l'heure, Pitard, en reconnaissant le plan pour
sien, avait refus l'explication en allguant que c'tait le secret d'un
autre.

--Quel peut bien tre ce secret? se demandait Vasseur, oubliant la
rcolte des bougies.

Quant  Barnab, le nom de Croutot avait fait driver sa pense sur un
tout autre point. Sa distraction venait d'une phrase, inintelligible
pour lui, prononce par le pique-assiette, alors qu'il racontait avoir
connu l'avorton antrieurement  son entre au service du vicomte de
Bileuze. En se souvenant de l'emploi que, selon Pitard, occupait alors
Croutot, l'chalas, compltement distrait de sa cueillette des bougies
de lustre, se demandait:

--Quel singulier mtier tait-ce donc que celui d'_Ange gardien_ d'un
notaire  _trente sous_?

C'tait alors que la voix de Meuzelin tait venue les rveiller de leur
torpeur.

--Je pensais  Croutot, avoua Fil--Beurre en se htant de rafler les
bougies.

Le nom de Croutot, parat-il, tait destin  toujours produire un effet
quelconque, car Meuzelin, en l'entendant, sursauta.

--Sacrebleu! fit-il. Nous avons oubli de retirer le tampon fourr dans
la bouche du coquin. Pourvu que nous ne le trouvions pas touff!

Et il secoua la tte en ajoutant  mi-voix, croyant n'tre pas entendu:

--Croutot mort, je ne saurais vrifier si la Saute, ma dfunte pouse,
m'a dit vrai.

Munis de la dpouille du lustre, Vasseur et Barnab suivirent le
policier qui regagnait le boudoir. Le premier soin des compagnons fut de
courir  Croutot, qu'on dbarrassa du mouchoir qui lui obstruait la
bouche.

Il tait temps! Le pygme allait prir touff. Aprs avoir promen ses
regards encore hbts autour de lui, il les arrta sur Barnab, en
demandant, d'un ton qui prouvait que, encore mal remis, il n'avait pas
la tte  lui:

--Vous venez de la part du gnral Labor? Je dirai tout... mais  une
condition... Oui,  la condition qu'on me laissera seul dans le
souterrain pendant huit jours, sans personne pour m'pier. Alors je suis
certain de trouver aprs tant de recherches inutiles...

--Dcidment, il bat la breloque, souffla Fil--Beurre au policier.

--Je trouverai... je trouverai, rpta Croutot, toujours gar, avec une
sorte de rage.

--Crois-tu? pronona Pitard d'une voix ironique.

Le son de cette voix et son accent railleur galvanisrent Croutot qui,
soudainement, retrouva sa prsence d'esprit. Il eut conscience d'avoir
prononc quelques paroles imprudentes et il en prouva un tel
saisissement qu'il s'vanouit.

--Il n'en sera que plus facile  porter, dit Barnab.

Pitard s'approcha du nabot sans connaissance que soutenait Fil--Beurre,
et aprs l'avoir examin en silence, il souffla  Meuzelin:

--Il serait prudent de lui entourer la tte. Il est assez finaud pour
feindre l'vanouissement.

--Dans quel but?

Au lieu de rpondre, Pitard, l'oeil toujours sur le nain, recula de
quelques pas, attirant Meuzelin avec lui, et lorsqu'il se crut assez
loign, il dit  l'oreille du policier:

--Examinez-le bien. Guettez si quelque mouvement involontaire ne trahira
pas sa ruse quand il entendra la phrase que je vais dbiter.

Meuzelin concentra toute son attention sur le pygme immobile et roidi
de tous ses membres.

Alors Pitard,  haute voix, pronona:

--L'endroit o je veux vous conduire m'a jadis t indiqu par M. de
Bileuze,  propos d'une jeune fille qui s'appelait Julie.

--Il n'est pas plus vanoui que moi, pensa aussitt Meuzelin, dont
l'oeil venait de surprendre une brusque contraction nerveuse des mains
de Croutot.

 ce moment la voix de Fichet, qui faisait le guet  la fentre,
annona:

--Que voil, dedans le parc, il se fait l'apparition de salapiats dont
auxquels la culture de la connaissance elle est urgente  coups de
fusil.

En mme temps, Lambert qui avait t se poster  une fentre de l'autre
faade du chteau, apparut en disant:

--Alerte! voici les gueusards!

 ce double cri d'alarme, Barnab avait confi  Pitard le soin de
soutenir Croutot, qui semblait tre toujours vanoui profondment, et il
avait rejoint Vasseur qui, encoign dans une fentre du boudoir,
surveillait les premiers mouvements de l'ennemi du ct du parc.

Fil--Beurre estima leur nombre  vue d'oeil.

--Environ trente, dit-il.

--Et  peu prs autant de l'autre ct, annona Meuzelin qui, par une
fentre de la salle  manger, venait d'inspecter l'autre faade du
chteau.

--Rien qu'une soixantaine; il me semble que nous devrions risquer le
paquet, proposa tranquillement l'chalas.

-- quoi bon, fit Meuzelin, puisque grce  Pitard, nous pouvons leur
chapper?

--J'aurais voulu savoir si, depuis mon dernier coup de fusil, je me suis
rouill l'oeil, annona Barnab qui, sur le conseil du policier, se
rsigna  ne pas tenter l'preuve.

Absorbs qu'ils taient par la surveillance des faits et gestes de
l'ennemi, les trois compagnons avaient totalement oubli Pitard et leur
prisonnier Croutot.

Pitard, lass de maintenir debout le nabot, qu'il tait convaincu jouer
la syncope, le laissa tomber en travers du divan afin de pouvoir, lui
aussi aller donner son coup d'oeil  la fentre. Il s'loignait quand
Croutot ouvrit l'oeil.

--Pitard, souffla-t-il, coute un peu.

--Quoi? fit l'ogre qui revint au prisonnier.

--Est-ce vrai ce que tu as dit tout  l'heure, quand tu as parl de
certain endroit du souterrain o tu veux les conduire?

--Il parat que l'vanouissement ne t'empche pas d'entendre, dit l'ogre
en souriant. Du reste, comme je ne veux pas te prendre en tratre, je
dois t'avertir que ta ruse a t inutile; tu t'es trahi. En m'coutant,
tu n'as pas pens  matriser le mouvement nerveux de tes mains.

--Est-ce bien possible? fit le nabot d'une voix mue.

--Tes mains se sont si bien croches que c'tait  croire que tu te
figurais empoigner ce que tu cherches depuis si longtemps, appuya
railleusement l'ogre.

Sa phrase dut toucher fort l'avorton; car il poussa un soupir dsol.
Puis il reprit en hsitant:

--Et, vrai! tu connais l'endroit?

--J'irais les yeux ferms.

Nouveau soupir dsol de Croutot dont la voix se fit suppliante pour
ajouter:

--Ne les y conduis pas, mon Pitard... Garde ce secret pour moi, je t'en
conjure.

Et avec un effort qui attestait, de sa part, un sacrifice des plus
pnibles, il bgaya:

--Fais cela, Pitard, et nous partagerons.

Ensuite, croyant avoir ville gagne:

--Hein! fit-il, tu vois que je suis gentil?

Mais Pitard secoua la tte en homme peu touch par cette gentillesse et
lcha en gouaillant:

--Heu! heu, tu ne l'as pas toujours t.

--Peux-tu dire! lcha le pygme, feignant l'tonnement, mais dont le
regard anxieux se fixa sur le pique-assiette.

--Il parat que tu as la mmoire courte s'il ne te souvient plus que
j'ai, avec toi, une vieille revanche  prendre, dbita Pitard dont
l'oeil s'assombrit.

--Une vieille revanche? rpta le nain, ayant vraiment l'air d'ignorer
le motif de cette revanche.

--Oui, appuya Pitard; cela date du temps o tu tais _ange gardien_ d'un
notaire  _trente sous_.

Comme la figure de Croutot exprimait l'bahissement de quelqu'un
entendant parler d'un fait de lui parfaitement ignor, Pitard ajouta
moqueusement:

--Est-ce que tu as oubli le notaire... cette parfaite canaille qui
s'appelait Taugencel? Diable! ce serait une noire ingratitude de ta
part, mon petit; car il t'a rendu un fameux service, le mcrant... Il
est vrai que tu n'as pu en profiter.

Pendant ce dialogue  voix basse entre l'ogre et son prisonnier,
Meuzelin et ses deux amis n'avaient cess d'observer les bandits dont la
conduite les surprenait au possible.

Sans tmoigner aucune hte d'entrer dans le chteau, ils se tenaient
groups prs de la lisire du parc, entourant un des leurs, qu'ils
semblaient interroger.

--Tiens! fit brusquement Fil--Beurre, est-ce qu'ils vont s'en aller,
sans nous avoir fait la politesse de s'occuper de nous?

Il y avait, en effet, matire  tre surpris. Bonne moiti des bandits
s'tait divise en petits groupes de cinq ou six hommes, sur diffrents
points du taillis, et ils avaient disparu sous le couvert des arbres
sculaires du parc.

--O vont-ils? demanda Fil--Beurre.

 ct de lui se tenait l'imperturbable Fichet, qui rpondit:

--Que j'ai la dubitance d'avoir perptr la vrit ous'qu'ils s'en iront
actuellement. Que c'est pour la trouvaille de l'individuel que le Pitard
il a incommod d'une balle qu'elle la fait braire en l'acceptant.

--C'est bien possible! dit Vasseur en se souvenant du cri entendu dans
le taillis quand l'ogre, sur l'invitation de l'chalas, avait dcharg
son fusil par la fentre. Oui, ils vont  la recherche de celui qui nous
espionnait en attendant leur arrive.

--Et que Lambert et Fichet n'ont pu retrouver, acheva Meuzelin.

Il parut que les bandits avaient t plus heureux que les deux
gendarmes, car un cri de chat-huant se fit bientt entendre un peu loin
sous bois. Ceux de la bande rests sur place vinrent se ranger sur la
lisire du parc, semblant attendre le retour des autres. Un  un,
prvenus par le cri de n'avoir pas  continuer leurs recherches,
reparurent les pelotons de cinq ou six hommes qui s'taient mis en
qute.

--Ont-ils ramass un mort ou un bless? dit Fil--Beurre.

--C'est ce que nous allons apprendre par le retour de ceux qui n'ont pas
encore paru, rpondit Vasseur.

Un mouvement des Chauffeurs qui se massrent avec empressement indiqua
qu'ils voyaient arriver les retardataires.

En effet, du taillis qui s'carta, sortirent les derniers Chauffeurs
soutenant un homme  la marche chancelante qui, tout aussitt, fut
entour par la bande entire.

S'il et t de taille ordinaire, ce bless, ainsi englob dans la
masse, aurait chapp aux regards de Vasseur et de ses amis. Mais il
tait d'une stature telle, que sa tte dpassait de toute sa hauteur
celles de ses camarades.

--Le Beau-Franois! firent les trois compagnons bahis.

Oui, c'tait bien le colosse que, deux heures auparavant, ils avaient
tenu prisonnier et qui, de si trange faon, avait trouv le moyen de
leur chapper en laissant  sa place le nabot, tout aussi bien garrott
qu'il l'avait t lui-mme...

Des trois amis, le policier tait demeur le plus tonn, car
l'apparition du Beau-Franois dconcertait toutes ses ides.

--Je n'y comprends plus rien! s'cria-t-il.

Et, pour rpondre  Vasseur et  l'chalas, dont le regard tonn lui
demandait compte de cette exclamation, il continua:

--Comment se fait-il quand nous devrions avoir sur le dos la bande de
Coupe-et-Tranche, que ce soit celle du Beau-Franois qui nous arrive?

Puis il resta pensif  se creuser la cervelle  la recherche d'un
pourquoi, aprs avoir murmur:

--Ce doit tre un tour du Marcassin. Il vise tout  la fois et nous et
le Beau-Franois, qui a os venir btement chasser sur ses terres.

Cependant, au fond du boudoir et toujours  voix basse, s'tait
poursuivi le dialogue entre Pitard et Croutot.

--Vrai! disait Pitard, tu as la mmoire si courte que tu ne te souviens
pas du notaire Taugencel dont tu as t _l'ange gardien_?

--Nullement! affirma Croutot  qui ce retour sur son pass semblait tre
 tel point dsagrable qu'il jugeait utile de nier effrontment.

--Et tu ne l'as jamais revu? insista Pitard ne tenant aucun compte de la
ngation. Tant pis! tant pis!

--Pourquoi ce tant pis?

--Parce que tu m'aurais vit une corve, dbita Pitard d'un air
sincrement ennuy. Du moment que ta mmoire te trahit  ce point que tu
ne te rappelles plus le notaire Taugencel, me voil oblig de raconter
moi-mme ta vie  ceux au pouvoir de qui tu es tomb.

--Pitard, tu ne feras pas cela! supplia le nabot d'une voix trangle
par la peur.

--Impossible d'agir autrement.  toi, la langue se fige;  moi, elle me
dmange. Il faut que je parle quand mme; car mes souvenirs sont rests
vivaces, au contraire de toi qui as tout oubli... Du moment qu'il ne te
souvient plus de Taugencel, il serait oiseux, j'en suis certain, de
vouloir t'interroger sur d'autres personnages du pass.

Croutot crut comprendre un but cach sous les paroles de l'ogre.

--Sur qui veux-tu m'interroger? demanda-t-il.

--Mais non, mais non, fit Pitard. Avec ta pauvre mmoire,  quoi bon
tenter une preuve inutile?

Maintenant Croutot tait dcid  faire preuve de mmoire.

--Parle, dit-il, peut-tre que je me souviendrai.

Pitard demanda lentement:

--Alors, dis-moi donc ce qu'est devenue la soeur de Julie?

--Csarine Faublin? dit Croutot avec une hsitation craintive.

--Oui, insista l'ogre, Csarine Faublin qui, plus tard, a t surnomme
la Saute.

Le pygme aurait-il rpondu? Si oui, il en fut empch par Meuzelin, qui
arriva suivi de ses amis et des deux soldats.

--Pitard, conduisez-nous  votre cachette! commanda-t-il.

En mme temps, Fil--Beurre, de ses grands bras, saisissait le nabot
qu'il chargea sur son dos en disant:

--Vous tes de la partie, mon bel homme.

Puis, s'adressant  Fichet, il ajouta:

--Enveloppez-lui la tte de peur des courants d'air.




                                   X


Il avait le regard diantrement merillonn, le passionn gnral Labor,
que nous avions laiss dans la chambre dont il avait pouss le verrou;
contemplant, endormie sur sa couche, celle qu'il prenait pour la vraie
dame de Mralec.

Aussi, l'oeil  son trou, le Notaire, qui l'observait de la pice
voisine, se faisait-il une pinte de bon sang  la vue du soldat dont la
mine pleine de convoitise rappelait celle du chat qui tient une souris
sous sa patte.

Cardeuc,  ct du patriarche, attendait que celui-ci le renseignt sur
ce qu'il voyait par son trou.

--Eh bien! que fait notre homme? demanda-t-il tout bas avec impatience.

--Les mouvements du sommeil ont dcouvert la gorge de la dormeuse et
notre gaillard s'en rince l'oeil, annona trivialement le patriarche.

Immdiatement, il reprit:

--Eh! eh! quand je dis la dormeuse, je crois bien que je me trompe.
J'ai comme une ide que la Suzanne est loin de dormir. La finaude doit
avoir t veille par le bruit des lourdes bottes peronnes du gnral
quand il se promenait dans la salle  ct et,  tout hasard,
lorsqu'elle l'a entendu tourner la cl, elle s'est mise au port d'armes.

Et le patriarche qui, de son temps, avait d tre un fin connaisseur,
ajouta d'un ton de louange:

--Pristi, il est des plus affriolants, son port d'armes.

En effet, tudie ou non, la pose de Suzanne et fait succomber saint
Antoine en personne.

Couche qu'elle tait un peu sur le flanc droit, cette position faisait
saillir, puissante et voluptueuse sa hanche gauche et accentuait tout le
model de la cuisse et de la jambe dont l'oeil suivait les contours
jusqu'au point o le peignoir relev laissait dcouvert un bas de jambe
irrprochable. Un de ses bras, repli sur son visage et cachant les
yeux, montrait sa blancheur nacre, sortant  nu de la manche
retrousse.  dfaut des yeux on pouvait admirer la bouche mignonne qui,
lgrement ouverte, expirait le souffle doux et rgulier du sommeil
entre deux ranges de dents, vraies perles enchsses dans le corail
rose des gencives. Ferme, moule, la gorge dressait ses rondeurs entre
l'ouverture bante du devant du peignoir.

Quand saint Antoine, on le rpte, et succomb  la tentation, le
gnral, qui ne comptait pas prcisment dans les cadets transis, tait
donc bien excusable de se montrer tout haletant d'une luxure qui le
faisait frissonner.

--Il souffle comme un phoque, annona le Notaire au Marcassin. Il
souffle tellement fort que, maintenant, j'ai la conviction que la
Suzanne joue le sommeil. De pareilles bouffes de vent que, comme elle,
il recevrait dans le nez, rveilleraient un mort.

Tout  coup, le patriarche se trmoussa joyeusement et souffla vite 
Coupe-et-Tranche:

--Oh! oh! je crois que nous allons avoir du neuf. Voil la belle chatte
qui se dcide.

Pantelant d'une passion brutale, Labor, plusieurs fois, s'tait pench
sur la dormeuse, tendant ses bras pour saisir ce beau corps en une
treinte ardente.

Mais chaque fois, au moment de ceindre sa proie, il avait hsit. Il
venait de se relever quand,  son tour, Suzanne, s'agitant sur sa
couche, dcouvrit son visage du bras qui le cachait en partie. Comme si
une agrable vision venait de la visiter en son sommeil, son visage
trahit une sorte d'extase, et en mme temps que ces deux bras
s'tendaient comme pour un enlacement, de ses lvres qui frmissaient
sortirent ces paroles voluptueusement murmures:

--Mon beau Labor!

Elle rvait de lui!!!

Puis, plus bas, d'une voix chaude d'amour:

--Je t'aime, mon vaillant soldat, je t'aime!

 cette rvlation, le soldat n'y alla pas en colier timide. Tout
bonnement, il se pencha sur ce visage qui lui souriait en rve et il
appliqua sa bouche aux grosses moustaches sur les lvres qui venaient de
trahir ce secret d'amour.

Sous le brasier brlant, Suzanne se rveilla, vit ce visage qui frlait
le sien et, avant que l'embrasseur pt la retenir, elle lui glissa entre
les mains avec la souplesse d'une couleuvre en poussant un cri de pudeur
effarouche et bondit dans un coin de la chambre.

--O suis-je? bgaya-t-elle, encore sous le coup du sommeil, en rparant
le dsordre de son peignoir.

Le Notaire,  son trou, tranglait du rire qu'il lui fallait comprimer.

--Qu'y a-t-il donc? demanda le mtayer.

--Voici la comdie qui commence. Comme les paroles vont succder aux
gestes, vous n'aurez qu' prter l'oreille, conseilla le patriarche.

--O suis-je donc? rptait Suzanne.

Puis, en personne dont le cerveau vient de se dgager du dernier
engourdissement du sommeil, elle poussa un cri de joie immense  la vue
du gnral, dont l'air penaud rappelait celui du renard qui a manqu sa
poule, et elle s'cria d'une voix heureuse:

--Ah! gnral! c'est le ciel qui vous envoie!

Elle avait vraiment l'air de n'avoir nulle conscience du baiser qu'elle
avait reu. Si le gnral devait la possder, il fallait qu'il attendt
que sonnt pour lui une autre heure du berger. Aucune apparence ne
s'offrait qui lui permt de croire que, pour le moment, il renouerait
l'entretien sur le thme si gentiment entam, mais si brusquement
interrompu.

Du reste, il l'aurait voulu que le temps lui aurait manqu; car celle
qu'il prenait pour la comtesse de Mralec s'tait hte de complter son
exclamation:

--Oui, c'est le ciel qui vous envoie pour me dfendre.

--Vous dfendre! Contre qui, madame la comtesse? demanda le gnral
baubi.

--Ne vous tonnez-vous donc pas de me trouver sous cet humble toit?
poursuivit Suzanne.

tonn, oui, il l'avait t tout d'abord. Mais l'occasion, qui fait le
larron, en lui offrant la belle dame endormie, lui avait fait renganer
son tonnement pour penser  plus agrable faon d'employer le temps.
Aussi, faute de mieux, son tonnement lui revint-il profond.

--C'est vrai! avoua-t-il, comment se fait-il que je vous rencontre en
cette mtairie quand je vous croyais au chteau de la Brivire o, il y
a une heure au plus, M. de Mralec, que j'ai eu l'honneur de voir et
d'interroger sur les suites de votre vanouissement d'hier, m'a affirm
que vous veniez de vous endormir aprs une longue nuit d'agitation?

Madame de Mralec leva au ciel ses beaux yeux et balbutia d'une voix
effraye:

--Oh! oui, elle a t longue et agite, cette terrible nuit! Les minutes
m'ont paru des sicles tant que j'ai t en prsence de celui qui, en
votre prsence, est venu rclamer ses droits d'poux.

Labor n'alla pas chercher, sous cette phrase, midi  quatorze heures.

--Elle ne peut sentir son mari, pensa-t-il navement.

Sa fatuit norme lui fit s'expliquer ce dgot.

--Au fait, puisqu'elle m'adore, se dit-il, en se rappelant l'aveu
chapp  la comtesse pendant son sommeil.

Il la revoyait encore tendant ses bras pour l'treindre en l'appelant
son beau Labor aim.

--Enfin, j'ai pu fuir et me rfugier sous le toit de Cardeuc, mon fidle
serviteur, qui me dfendra, gnral, si vous me refusez votre
protection, car je me jette dans vos bras, continua Suzanne.

En entendant la dernire phrase, Labor fut amen  se faire cette
rflexion fort logique:

--Elle se jette dans mes bras! Pourquoi diable! alors, n'y est-elle pas
reste tout  l'heure quand elle y tait?

Il n'en dit pas moins tout haut et fort empress:

--Ma protection, madame la comtesse, elle vous est tout acquise...
Seulement, veuillez m'apprendre contre qui je suis appel  vous
protger.

La comtesse attacha sur lui son regard surpris et d'une voix o se
retrouvait le mme tonnement:

--Ne l'avez-vous donc pas devin?

Le gnral, on le sait, n'tait pas un devineur. De la meilleure foi du
monde, il rpondit:

--Nullement.

 voix lente et en frissonnant de terreur au souvenir de celui dont elle
parlait, la jolie femme articula:

--Contre celui qui, hier, devant vous, s'est prsent comme comte de
Mralec, mon poux.

Le gnral tomba vraiment des plus nues.

--Il n'est donc pas votre mari? s'cria-t-il de sa voix qui tonna comme
s'il et fait manoeuvrer ses troupes.

La fausse comtesse rpondit avec un mouvement d'horreur profonde:

--Non.

--Mais alors,  l'arrive de cet homme, pourquoi, devant moi,
n'avez-vous pas protest? objecta Labor.

--Ne vous souvient-il plus que j'ai aussitt perdu connaissance?

Puisque le gnral tait en train de poser des questions, une de plus ne
pouvait pas nuire.

--Quel motif a caus votre vanouissement?

 cette demande, la comtesse rpondit d'une voix mue:

--J'ai t saisie d'pouvante  la pense du danger terrible qui
menaait une personne qui m'est chre.

--Une personne qui vous est chre? rpta le soldat qui se redressa en
coq jaloux.

Et il accentua d'un ton sec:

--Peut-on la connatre?

 ces mots, la comtesse se troubla. Baissant les yeux, elle rpondit
d'une voix embarrasse:

--Vous tes le seul, gnral,  qui je ne puisse avouer ce doux secret
de mon coeur.

Le coq jaloux se transforma aussitt en coq superbe et triomphant. Ce
secret du coeur ne le connaissait-il pas? Le sommeil de la jolie femme
le lui avait rvl. N'tait-il pas le beau Labor aim qu'elle voyait
en ses rves?

Ce fut donc d'une voix pleine de suffisance heureuse qu'il reprit, le
sourire aux lvres:

--Mais quel danger menaait donc cette personne qui vous est chre?

--Vous le comprendrez quand je vous aurai appris le vrai nom de celui
qui s'introduisait dans le chteau en se faisant passer pour comte de
Mralec.

--Dites ce nom.

--Il s'appelle Coupe-et-Tranche, dclara Suzanne, dont la voix trembla
de peur au nom du bandit redoutable.

 ce nom, de l'autre ct de la cloison o il tait aux coutes, le
Notaire fut secou par un lan d'admiration.

--Bravo! pensa-t-il, l'adroite mtine lui attache une ficelle de rude
longueur!!!

En somme, le patriarche n'tait qu'un auteur applaudissant sa propre
pice, puisque l'ide de faire passer Meuzelin pour le fameux chef des
Chauffeurs tait de lui. Mais comme il n'est dfendu  personne de se
trouver plus d'esprit qu' quiconque, il reprit en se frottant les
mains:

--Oui, elle a attach une jolie ficelle  son pantin. Reste  savoir
comment elle saura le faire danser. Si elle s'y prend bien, le gnral,
avant une heure, aura fait loger douze balles dans le ventre du
policier... Pas moyen que le gueux en rchappe!

--D'autant mieux qu'il est sous clef. On n'aura qu' le retirer de la
prison o Labor l'a fait enfermer aprs la fausse dpche qui lui en
intimait l'ordre, ajouta Cardeuc qui partageait la satisfaction du
Notaire.

Les deux coquins taient dans la joie de leur me  la pense de la
prochaine excution du policier. Ils croyaient dj l'entendre
protestant de toutes ses forces devant le peloton qui, malgr tout et
suivant la consigne, coucherait le condamn sur le carreau.

--Son affaire sera toise, en dpit de tout ce qu'il pourra dire, si, au
moment de la fusillade, Labor ne se trouve pas sur le terrain de
l'excution pour se laisser embobiner par ses jrmiades, avana
Cardeuc.

--Suzanne, esprons-le, saura retenir le gnral, riposta le Notaire.

Il achevait quand, tout  coup, il dressa l'oreille en disant avec
surprise:

--Qu'a-t-il donc  brailler ainsi, notre militaire? Est-ce qu'il a aval
un clou?

Labor, en effet, menait beau tapage.

En apprenant que celui qu'il avait pris pour le comte de Mralec et avec
lequel, une heure auparavant il causait encore, n'tait autre que
Coupe-et-Tranche, le gnral tait d'abord rest abasourdi.

Puis, au souvenir de ce qui s'tait pass, il tait devenu furieux.
Pitinant sur place avec ses grosses bottes, il bgayait d'une voix que
la rage tranglait dans sa gorge:

--Cent millions de tonnerres!... Plus bte qu'un ne!... La dpche
ordonnait... moi, parole donne! Je tenais ce sacripant! je l'avais sous
la main!... et maintenant, va te faire lanlaire!!!

Et, en proie  une crise de colre bleue, il rpta comme un insens:

--Plus bte qu'un ne!

 la vue du gnral se dmenant de la sorte et piaillant de si trange
faon, Suzanne avait senti un fou rire lui monter aux lvres. Elle
parvint  le dominer et, donnant  son visage un air douloureusement
tonn, elle demanda d'une voix inquite:

--Qu'avez-vous donc, gnral?

--J'ai que je suis plus bte qu'un ne, redit-il.

Puis, jugeant que son explication tait insuffisante, il fit un effort
pour retrouver son sang-froid et dbita d'une haleine:

--Apprenez que je viens de commettre une btise norme!

--Vous m'tonnez! fit Suzanne, comme si on lui avanait une chose
incroyable.

--Oui, continua le gnral, une btise monstrueuse! Ce matin, j'ai reu
de Paris une dpche qui m'ordonnait de flanquer mon gueusard dans un
cachot... Devinez ce que j'ai fait!

--Vous avez obi, dit la comtesse d'un ton hsitant, car elle
pressentait quelque anicroche.

--Obi? Ah! ouiche! fit Labor, se reprenant de colre... Non, j'ai jou
aux belles manires! Croyant m'adresser  un vrai comte de Mralec, je
me suis content de lui demander sa parole de gentilhomme de ne pas
quitter le chteau... Gentilhomme! Quel fichu imbcile j'ai d lui
sembler tre quand il m'a donn sa parole, le bon aptre!

 la pense qu'il avait t dupe, Labor, se remettant  rager, hurla son
antienne:

--Plus bte qu'un ne!!!

Si quelqu'un partageait compltement l'opinion que le gnral mettait
sur son propre compte, c'tait bien le Notaire qui, en entendant parler
de la parole donne, avait regard tout penaud Cardeuc, en lui
murmurant:

--Patatras! Notre manigance a fait long feu.

--Et Meuzelin, qui a d prendre la cl des champs, va nous tomber sur
les reins, plus ardent que jamais, rpondit le Marcassin.

Cependant, Suzanne, cachant sa dconvenue, avait repris:

--Vous avez commis l une bien grave imprudence, mon ami.

C'tait jeter de l'huile sur le feu que d'appuyer sur la faute du
soldat:

--Et dire que j'ai renvoy mes hussards  leur campement! lcha-t-il
dsespr.

Suzanne,  ces mots, vit un joint dont il fallait profiter pour savoir
ce qui avait attir le gnral  la mtairie.

--Et vous allez rejoindre vos troupes  Ingrande pour ne plus revenir au
chteau? Ce sont sans doute vos adieux que vous m'apportez ici?
avana-t-elle  tout hasard.

--Mes adieux? non pas, comtesse. Pouvais-je m'attendre  vous rencontrer
ici, vous que je croyais dormant au chteau, comme venait de me
l'annoncer le drle qui se prtendait votre poux.

--Alors, quelle cause vous a conduit ici?

Le gnral arrondit les bras, fit ses yeux en coulisse et modula sur
l'accent galantin:

--Votre pense, comtesse. Je m'en allais  la tte de mes escadrons
quand,  la vue de la mtairie, l'ide m'est venue de charger Cardeuc
d'une commission pour vous,  qui votre sommeil m'avait empch, au
dpart, de prsenter mes respects.

--Quelle tait cette commission?

--Je voulais vous faire avertir par votre mtayer que la parole donne
par celui qui se disait comte de Mralec ne concernait que lui et
n'entravait en rien votre libert. Vous demeuriez matresse de sortir du
chteau pour aller o bon vous semblerait.

Et, persuad qu'il parlait  une femme folle de lui, Labor fit la roue
en disant avec son norme fatuit:

--Mme  Ingrande, si le coeur vous disait.

Peu  peu il s'tait rapproch de Suzanne. Aux paroles, il joignit le
geste en passant prestement le bras autour de la taille de la jolie
femme qu'il attira sur sa poitrine en rptant, le regard langoureux et
la voix tendre:

--Si le coeur vous disait!

Dame! il se rappelait le mon beau Labor, je t'aime! murmur en rve et
il y allait bon jeu bon argent.

Le Notaire, l'oeil  son trou, n'avait cess d'observer la scne. Il
souffla vivement  Marcassin:

--Il faut aller dlivrer Suzanne. La porte est ferme au verrou, et il
tient la belle de faon  ce qu'elle ne puisse se dgager. Il est temps
de retirer au toutou le morceau de sucre qu'il veut dvorer.

Cardeuc hsita. Avant d'agir, il voulait dcider avec le patriarche
quelque parti  prendre au sujet de Meuzelin. Mais le Notaire le poussa
vers la porte en insistant d'une voix presse:

--Sauvons d'abord le morceau de sucre. Notre chien sautera tant qu'il ne
l'aura pas croqu.

Et, aprs le dpart de Coupe-et-Tranche, il se remit  son trou, en
murmurant fort alarm.

--Est-ce que Suzanne serait assez bte pour lcher la friandise  cet
idiot?

Mais il calomniait Suzanne.

Dans ces bras dont elle avait senti qu'elle ne pouvait s'chapper, elle
s'tait redresse noble et fire, le regard tincelant d'une indignation
de femme vertueuse:

--Vous m'insultez, gnral! lcha-t-elle.

Le bel homme s'attendait si peu  cette apostrophe que, bien
involontairement, il desserra sa prise.

D'un bond, Suzanne fut  l'autre bout de la chambre, et, toujours
farouche de vertu:

--Oubliez-vous que je suis comtesse de Mralec? demanda-t-elle d'un ton
sec.

Comme Labor ahuri la regardait en baudet  qui on a retir son picotin,
elle poursuivit:

--Que je suis de ces femmes qui n'appartiennent qu' un poux?

Le lourd amoureux rpondit avec btise:

--Mais puisque cet homme n'est pas votre poux.

Madame de Mralec tourna vers lui son visage convuls par un dsespoir
suprme; puis elle clata en sanglots et,  travers ses mains dont elle
se voilait la face pour cacher le feu d'une pudeur qui s'avoue vaincue,
elle murmura:

--L'ingrat! il ne me comprend pas.

 coup sr, la langue dut fourcher au gnral, mais dans son transport
de joyeuse fatuit qui triomphe, il s'cria:

--Vous demandez ma main!!!

Et il tomba aux genoux de Suzanne dont il couvrit les mains de baisers
moustachus.

Au mme moment, la porte rsonna sous le doigt du mtayer qui frappait.

Suzanne montra au gnral le verrou ferm et murmura d'une voix
doucement mue:

--Allez ouvrir, mon beau Labor; il ne faut pas compromettre celle qui
aura bientt l'honneur de porter votre nom.

Cette voix retentit si dlicieusement aux oreilles du vainqueur, qu'il
se crut en droit d'exiger une premire concession de la pauvre crature
qu'il avait subjugue.

--Appelez-moi Mathieu, exigea-t-il.

Avec un ineffable sourire de tendresse, madame de Mralec rpta le
petit nom impos.

--Mathieu, allez ouvrir, dit-elle.

Quant au Notaire, qui n'avait perdu ni un mot ni un geste, il touffait
de son rire comprim de l'autre ct de la cloison en se disant:

--Azor n'a pas eu son sucre!

De son ct, Labor allait ouvrir en pensant:

--Archi-folle de moi! J'en ferai tout ce que je voudrai quand elle sera
ma femme!

Quand Labor eut tir les verrous et ouvert la porte, il se vit en face
de Cardeuc qui, tout respectueux, se hta de dire:

--Un de mes batteurs en grange vient de m'annoncer que vous me
demandiez. Pardonnez-moi de vous avoir fait attendre, gnral. J'ai t
porter mon grain au march d'Ingrande d'o je reviens  l'instant...
J'ai mme rencontr sur la route,  mon retour, vos hussards qui
regagnaient la ville.

Le Marcassin tait venu si  propos frapper  la porte, que Suzanne ne
pouvait douter que, de quelque manire, il n'et assist, de l'oreille
ou des yeux,  ce qui s'tait pass avec le gnral. Ce dernier tait
pour elle un tonton qu'elle se faisait fort de faire tourner  sa guise;
mais il fallait que Cardeuc lui indiqut dans quel sens.

Ce fut pour arriver  ce dbut, sous le nez du gnral, qu'elle dbita
d'une voix dolente:

--Te voici, mon brave Cardeuc, oblig de me donner pour longtemps
l'hospitalit sous ton toit, car, maintenant que les troupes ont quitt
le chteau, je n'y retournerai pas. J'aurais trop peur de retomber aux
mains de Coupe-et-Tranche qui,  cette heure, est matre de la Brivire.

--Et o il ne tardera pas  introduire sa bande... Il y aurait un beau
coup  faire pour qui voudrait prendre toute la niche, appuya le
mtayer.

Il n'y avait pas  s'y tromper pour Suzanne. Le Marcassin lui indiquait
qu'il fallait faire revenir la garnison. Si elle restait  la mtairie,
on aurait toujours Labor sur le dos. Il gnerait la bande, dont la ferme
tait le quartier gnral. Au chteau, elle tiendrait mieux son
soupirant sous sa coupe, sans compter que la troupe qui s'immobiliserait
 la Brivire serait autant de distrait des forces dont disposait le
gnral.

Pour mieux se faire comprendre  demi-mot de Suzanne, Coupe-et-Tranche
insista:

--Oui, les soldats, en revenant, feraient une jolie rafle des
Chauffeurs.

--Crois-tu? fit Labor, mordant  l'hameon.

Il et t bien difficile de deviner que la courtisane venait  la
rescousse du mtayer, quand elle dit d'une voix rsigne:

-- quoi bon? Ne serait-ce pas dplacer inutilement vos troupes?
Pensez-vous que Coupe-et-Tranche aura attendu leur retour?

--Pourquoi pas? Le gredin qui me croit toujours sa dupe, se figure que
je vais le laisser libre  perptuit dans le chteau sur sa parole de
comte de Mralec.

Suzanne secoua sa tte charmante en femme que cette raison ne persuadait
pas.

--Il aura d s'enfuir. L'ordre de ce matin, m'avez-vous dit, commandait
d'enfermer le comte de Mralec. Il aura jug bon de ne pas attendre une
nouvelle dpche qui lui apporterait plus mauvais encore, et il a
dcamp.

--Alors, s'il est parti, vous pouvez rentrer  la Brivire, objecta
logiquement le gnral.

--Oui, mais je tomberais dans les mains du sclrat une belle nuit qu'il
se serait introduit dans le chteau que les soldats ont abandonn.

--Donc, laissez-moi y ramener une garnison, articula Labor en retournant
l'argument.

Le meilleur moyen de se faire arracher un oui tait de dire non. Suzanne
ne s'en fit pas faute.

--Non, non, fit-elle. Laissez vos soldats  leur cantonnement
d'Ingrande. N'ai-je pas pris le parti le plus prudent en venant me
rfugier sous le toit de mon fidle serviteur? Je n'ai pas ici toutes
mes aises, il est vrai; mais  la guerre comme  la guerre!... Je
prendrai mon mal en patience jusqu' ce que vous ayez fait fusiller le
drle qui a os se jouer de vous en se disant mon poux.

--Ce ne sera pas long! gronda le soldat dont la bile se remua au
souvenir qu'il avait t bern.

--Oh! pas long? rpta Suzanne, il faudrait d'abord tenir votre homme
qui,  cette heure, court les champs. Je crois bien qu'il vous faudra
aller le chercher maintenant au milieu de sa bande.

--Cette bande, un habile homme me l'amnera sous la main. Il m'a t
dsign par la dpche que j'ai reue ce matin, affirma Labor avec une
assurance ddaigneuse.

Suzanne et le mtayer, en entendant parler de la dpche, avaient
chang un coup d'oeil. Il ne pouvait s'agir que de Croutot dont ils
avaient crit le nom dans la missive.

--Ah! fit la courtisane, un habile homme, dites-vous? Il vient sans
doute de Paris?

--Non, il est du pays. C'est un nomm Croutot.

Il y eut entre la courtisane et Cardeuc un nouveau coup d'oeil joyeux.
L'affaire tait dans le sac.

--Ce matin, j'ai expdi  Beauprau, o demeure cet homme, un hussard
qui, malheureusement, ne l'a pas trouv. Il venait de sortir, a annonc
une voisine.

En coutant le gnral, Cardeuc n'avait pas bronch, mais la colre lui
tait monte au cerveau.

--Le Notaire avait raison. Croutot est un tratre que je tuerai,
pensa-t-il.

Mais pour tuer Croutot, il fallait le tenir. Qu'tait-il devenu? Parti
de son domicile, il n'avait pas paru au chteau et on l'attendait
toujours  la mtairie.

Comme si elle et compris la pense du mtayer, Suzanne demanda:

--Voulez-vous, gnral, que, de la mtairie, on expdie un nouveau
messager  Beauprau, qui, s'il parvient  retrouver Croutot, l'envoie
vous rejoindre  Ingrande?

--Pourquoi  Ingrande et non pas au chteau? fit Labor revenant  ses
moutons.

--Mais; parce que vous retournez  vos cantonnements.

--Vous me refusez donc de rentrer  la Brivire?

--Je ne m'y croirais pas en sret.

--Mme si je vous y ramenais une garnison?

--Vous pouvez mieux employer vos soldats, croyez-moi.

Le gnral se rapprocha de Suzanne et baissant la voix pour ne pas
compromettre la noble dame de Mralec devant le paysan Cardeuc, il lui
demanda:

--Ainsi donc, belle adore, vous avez la cruaut de me refuser la douce
joie de vous protger? Celui qui doit tre bientt votre poux n'a-t-il
pas le droit de veiller  l'avance sur son bien?

Puis, comme elle rsistait encore, l'homme aim frona la bouche en cul
de poule, fit des yeux de chat qui s'oublie sur la cendre, et d'une voix
qu'il crut langoureuse:

--Ma belle Clotilde, ne suis-je donc pas  tout jamais votre Mathieu?
demanda-t-il.

Au lieu de rpondre, Suzanne se prcipita brusquement sur le sein de son
Mathieu.

En sentant le buste de son idole se trmousser entre ses bras, Labor
crut qu'elle sanglotait d'une joie pudique.

Pas du tout, elle pouffait de rire.

Alors, avec un large sourire plein d'indulgence pour tant d'amour et
d'une voix svre:

--Allons, ma jolie entte, dit-il, permettez-moi de vous ramener dans
le chteau de vos anctres.

Le gnral allait dposer sur son front un baiser d'poux, quand il
tourna brusquement la tte au bruit d'un pas qu'il entendit derrire
lui.

 ct du mtayer Cardeuc, il aperut un beau vieillard  la chevelure
d'un blanc de neige,  l'air vnrable et calme de ces justes qui vont
bientt toucher aux vrits ternelles; bref, une de ces ttes qui
commandent le respect et appellent presque une gnuflexion.

L'imposant vieillard, les deux mains tendues comme s'il bnissait le
gnral, pronona d'une voix lente et calme, pleine d'une conviction
sincre:

--Heureux ceux qui s'aiment d'amour pur, car le Seigneur est avec eux!

C'tait cette canaille de Notaire qui venait de quitter sa retraite pour
faire son entre en scne.

--Un saint descendu de son cadre! pensa le gnral  la vue de ce
patriarche.

Et le vnrable vieillard, levant un doigt au ciel, continua:

--L'criture a dit: Que le lion superbe dfende la faible brebis
imprudente. En consquence, gnral, faites votre devoir en ramenant
vos soldats.

--Oui, mon pre! lcha Labor subjugu par tant de majest.

Une minute aprs, remont  cheval, il courait  franc trier sur la
route d'Ingrande.

Il venait de partir quand entra Sans-Pouce pour dire au mtayer:

--Court-Talon est arriv et il demande  vous parler au sujet du
Beau-Franois.

Court-Talon, Chauffeur mrite, qui, dans le jour, se transformait en
tireur de sable des bords de la Loire, tait un gars rus qui mangeait 
deux rteliers ou, pour mieux dire, qui, faisant dj partie de la bande
de Coupe-et-Tranche, s'tait, sur l'ordre de ce dernier, enrl dans la
troupe du Beau-Franois. Il tait l'espion du Marcassin qui, s'tant
jur de se dbarrasser du colosse, assez os pour venir chasser sur son
domaine, avait besoin d'tre inform de tous les pas de son rival.

--Qu'y a-t-il donc? demanda-t-il  Court-Talon, qu'il interrogea en
prsence du Notaire.

--Il y a que le Beau-Franois a disparu. Hier soir, il est parti en
aventure avec trois gars, annonant qu'il serait de retour vers le
milieu de la nuit. Ce matin, il n'a pas reparu. Alors on s'est mis  sa
recherche...

--Oh! oh! interrompit Cardeuc en ricanant; quels dvous que les hommes
du Beau-Franois, pour s'alarmer ainsi!

--Ah! je vais vous dire, fit Court-Talon en souriant  son tour: ce
n'est pas du dvouement qu'ils prouvent pour lui, c'est bel et bien de
la mfiance. Ils ont dans l'ide que le gant s'apprte  lever le pied
en emportant le magot et en les abandonnant dans le gchis.

--On s'est donc mis  sa recherche? rpta le mtayer pour le ramener 
son sujet.

--Comme je vous le disais et on a rapport de drles de nouvelles,
allez! Figurez-vous que, sous un petit couvert de bois, le long du mur
d'enceinte du parc de la Brivire, on a retrouv les hommes, partis avec
le Beau-Franois, tous les trois trangls. Couchs sur l'herbe, ils ont
d tre surpris quand ils dormaient. Ah! celui qui leur a serr le
gaviot peut se vanter d'avoir une rude poigne! ils avaient le gosier
aplati!

Sans s'arrter  cet loge qui, indirectement s'adressait  lui, puisque
c'tait lui qui, la nuit dernire, avait expdi les trois drles,
Coupe-et-Tranche reprit:

--Et le Beau-Franois?

--Voil o est le mystre, de lui, nulle trace.

Mieux que personne, Cardeuc savait ce qu'tait devenu le colosse,
puisque, lorsqu'il tait attach  l'arbre, il avait vu le Beau-Franois
se glisser dans l'ouverture du souterrain et qu'il savait, par Suzanne,
que son ennemi, perdu dans l'obscurit et les mandres des couloirs,
devait,  cette heure, y pester de rage et de faim; mais la pense lui
tait brusquement venue de profiter de la circonstance qui s'offrait
pour anantir la bande de son rival.

Aussi lcha-t-il en tranant cette phrase:

--Oh! le Beau-Franois doit tre loin, s'il court encore depuis qu'il a
fait son coup.

--Quel coup? demanda Court-Talon tonn.

--Comment, niais, tu n'as rien devin? Tu n'as pas compris que le
Beau-Franois avait trouv un coup  faire au chteau de la Brivire...
et mme un coup si fructueux qu'en pensant qu'il lui faudrait partager
avec ses trois hommes, il a rgl leur compte en les tranglant?

--Il est bien assez canaille pour a! fit Court-Talon, acceptant tout
d'abord cette version.

Mais la rflexion lui en fit rabattre.

--Un coup, redit-il, quel coup le Beau-Franois pouvait-il avoir la
hardiesse de tenter dans le chteau de la Brivire, tout bond de
hussards?

--Erreur! mon garon, il n'y a plus un soldat au chteau. Tu peux aller
sans crainte t'en assurer, affirma Cardeuc.

Dans la persuasion que Meuzelin, tout heureux d'avoir t laiss libre
par le gnral, devait avoir dtal au plus vite, avec les siens, de la
Brivire, le mtayer continua:

--Non seulement les soldats ne sont plus au chteau, mais je doute qu'
cette heure, il s'y trouve me qui vive.

Court-Talon ouvrit des yeux tout grands de surprise joyeuse.

--Mais alors, fit-il, on peut donc dvaliser le chteau?

--Tout  l'aise, appuya Coupe-et-Tranche.

La surprise du gars changea de nature  cette rponse.

--Et vous ne profitez pas de l'occasion? demanda-t-il avec un lger
accent de reproche.

--Oh! moi, dit ddaigneusement le chef, j'ai en vue un plus gros gibier
 chasser... Encore un envoi du gouvernement  intercepter comme
l'avant-dernire nuit.

Court-Talon, on l'a dit, mangeait  deux rteliers; c'est--dire qu'il
avait part au butin des deux bandes. Il se demanda aussitt pourquoi ce
dont on ne voulait point  droite n'irait pas  gauche. Seulement, il
lui fallait le consentement de Coupe-et-Tranche, son vrai chef.

--Puisque vous n'en voulez pas, est-ce qu'on ne pourrait pas souffler un
petit mot du pillage de la Brivire  la bande du Beau-Franois? a la
consolerait un peu de la disparition du gant.

Cardeuc prit son air bon enfant.

--Pourquoi pas? dit-il. Je ne suis pas goste, moi. Mon avis est qu'il
faut que tout le monde vive.

Le gars prit ses jambes  son cou.

Le Notaire avait assist  la scne sans souffler mot. Sitt Court-Talon
dcamp, il secoua la tte d'un air approbateur en disant:

--Pas mal imagin! Vraiment pas mal! La troupe que le gnral va ramener
au Chteau y trouvera les hommes du Beau-Franois et leur taillera des
croupires.

--Et alors, le gant imbcile, si je le rattrape quand il sera priv de
sa bande, rglera son compte avec moi, gronda Cardeuc avec l'accent
d'une rancune froce.

Cependant Court-Talon avait continu sa course dans la direction du
chteau. C'tait un cadet fort intress, mais prudent aussi,  la faon
des chats qui, avant d'entamer la pte, la ttent dix fois de la patte
par peur de l'avaler trop chaude. En consquence, il avait dcid de
vrifier si la Brivire tait rellement aussi dserte que le chef
l'avait annonc.

Il rda devant la grille d'honneur. La solitude de la cour et, dans les
communs qui la bordaient, les portes des curies tout ouvertes lui
prouvrent le dpart des troupes.

Mais ce silence n'tait-il pas un pige pour attirer des visiteurs
incongrus  qui on mnageait un accueil par trop rude? Ne se pouvait-il
pas que les soldats fussent masss dans le parc, attendant l'heure
d'exercer l'hospitalit  coups de fusil?

Il rsolut d'inspecter le parc en y pntrant par quelque brche de la
clture et, en consquence, il suivit la muraille en qute d'un point
d'escalade.

Au bout d'un quart d'heure de marche il s'arrta devant une lzarde dont
les pierres saillantes formaient une sorte d'chelle pour grimper. Il
fut bien vite de l'autre ct du mur, et, marchant avec prcaution,
l'oeil au guet, l'oreille, en veil.  son centime pas, il tomba en
arrt et se tint immobile.

D'un taillis touffu qui se dressait sur sa gauche, sortait une voix
assourdie qui grognait hargneusement:

--Ce n'est pas grave, mais il faudrait bander la plaie pour arrter le
sang... Et j'ai laiss mon mouchoir dans le bec du Croutot dont j'ai
aussi entour la tte avec ma cravate.

Et la voix enfila une kyrielle de jurons de douleur et de colre.

--C'est l'organe du Beau-Franois se dit Court-Talon.

D'aller droit au chef il se garda bien. Tout au contraire, dpassant le
taillis, il s'avana toujours, mais ngligeant ses prcautions de
prudence, pour que le colosse, en l'entendant, crt l'avoir aperu le
premier.

--Court-Talon! appela aussitt le gant.

Le gars marcha au taillis et s'bahit de surprise feinte  la vue du
colosse.

--Que fais-tu par ici? demanda Franois.

--Tout  l'heure en passant devant le chteau, j'ai vu que la garnison
tait partie. Alors l'ide m'est arrive qu'il y avait peut-tre  frire
pour nous et je venais, par le parc, afin d'tudier les lieux avant de
vous faire mon rapport, rpondit Court-Talon se donnant les gants d'une
dmarche dont il et t trop dangereux pour lui de faire remonter
l'initiative  Coupe-et-Tranche.

Le Beau-Franois ne voulut pas avoir t devanc par un de ses hommes.

--Trop tard, fiston! Tu vois que je t'avais prvenu, dit-il en
gouaillant.

--Je vois aussi que vous tes bless, fit le gars en regardant la cuisse
ensanglante du gant.

--Un simple accident. En passant dans une coupe du parc; une glissade
m'a fait tomber sur un chicot, dclara le Beau-Franois, jugeant inutile
d'avouer un coup de fusil.

Ensuite il reprit:

--Tu n'es pas assez fort pour m'aider  sortir d'ici... Prte-moi ta
cravate pour bander la plaie, puis tu iras chercher les camarades; car,
comme tu l'as dit, il y a gras  frire au chteau.




                                   XI


Comment se faisait-il que le lieutenant Vasseur, au moment o nous le
retrouvons, tait aux genoux de sa gentille Gervaise? C'est ce que nous
nous rservons d'apprendre, en mme temps que nous dirons par quel
chemin nos hros avaient pntr dans le souterrain o,  cette heure,
ils taient tous runis.

Il faut croire que l'amour emplit tout  la fois le coeur et l'estomac,
car les deux amoureux, sans penser  manger, se tenaient  l'cart de
leurs compagnons qui, assis sur le sol, taient en train,  la lueur de
deux bougies, de faire fte aux provisions apportes par Lambert et
Fichet dans cette retraite.

Des os et quelques miettes de crote qui jonchaient la terre devant
Pitard, restaient pour tmoigner qu'un monstrueux pt et qu'un carr de
ctelettes avaient pass entre les dents du dvorant.

Croutot, dlivr de ses liens, avait t admis au repas, o il faisait
fort laide grimace, n'ouvrant la bouche ni pour parler ni pour manger.
En plus de ce qu'il ne pouvait s'chapper du caveau, o il avait t
amen la tte couverte, le nabot se tenait d'autant plus coi qu'il tait
assis entre Meuzelin et Fichet qui, l'un et l'autre, avaient eu la
prcaution de lui faire une recommandation:

--Si tu tentes la moindre rbellion, je t'trangle, avait dit le
policier.

--Que si vous auriez l'incongruit d'un atome de gesticulade superflue,
je serais dans l'affliction de vous insinuer Bec-Fin _fils_  travers
votre personnalit, avait souffl Fichet au nabot.

Car il tait dans la joie de son coeur, ce brave sabreur de Fichet, qui
mettait l'arme blanche  vingt coudes au-dessus de l'arme  feu. Dans
la caisse aux armes, il avait trouv un sabre! une lame solide,
d'excellente trempe, bien  sa main, qui lui avait si fort rappel le
regrett Bec-Fin, son sabre d'ordonnance, qu'il l'avait aussitt
surnomm Bec-Fin _fils_.

Or, si le glouton Pitard avait eu le dernier mot avec un pt et un
carr de ctelettes, c'tait que le repas n'en tait pas  son dbut et
que, partant, la conversation avait dj roul... Roul sur quoi?...
Prcisment sur Croutot, car, s'il montrait mine si penaude, c'tait en
grande partie parce que Pitard tait en train, pendant un entr'acte de
ses mchoires, de conter  quelle poque et en quelle circonstance il
avait eu ses premiers rapports avec l'avorton.

Le petit homme avait d'abord interrompu en niant avec une rageuse
nergie; mais, pour calmer son emportement, cette phrase de Fichet lui
tait arrive comme une douche d'eau froide:

--Que si vous suspenderez derechef l'orateur, Bec-Fin _fils_ il vous
intercalera dans le galoubet.

Et Croutot se l'tait tenu pour dit.

Pitard avait donc pu poursuivre son rcit:

--C'tait, continua-t-il,  l'poque o, comme je vous l'ai annonc,
Croutot tait _ange gardien_ d'un notaire _ trente sous_.

--Ah! sacrebleu! je vais donc savoir ce qu'tait ce mtier-l! s'cria
Fil--Beurre tout impatient d'avoir l'explication de la phrase qui,
depuis deux heures, lui trottait dans la tte.

Pour la rapidit du rcit, au lieu de laisser la parole  Pitard, mieux
vaut succinctement dire, entre parenthses, ce que signifiait cette
expression en 1793, c'est--dire sept annes avant les faits dont traite
notre histoire.

 cette poque o la Banque de France n'existait pas encore et o les
fortunes ne se divisaient pas en ces mille actions que l'industrie met
aujourd'hui, les fonctions de notaire taient fort importantes. Il
plaait, administrait et faisait fructifier pour ses clients cette
fortune, alors en numraire, que l'on peut porter aujourd'hui en
portefeuille.

Jouissant d'une confiance illimite, due  une rputation irrprochable
que la banqueroute n'tait jamais venue ternir, la corporation des
notaires tait dpositaire de capitaux normes qui dormaient dans les
tudes en attendant un placement. Quand le souffle rvolutionnaire
s'tait fait sentir, beaucoup de nobles, devinant l'avenir, s'taient
hts de vendre et de raliser leurs biens. Ne pouvant, dans leur fuite
prcipite, emporter d'un seul coup ces sommes, ils en avaient fait le
dpt chez les notaires, qui devaient les leur expdier hors de France.

La Rpublique, en rendant difficiles et dangereuses les communications
avec les migrs, avait donc forcment retenu cet argent chez les
tabellions, et, dans leurs tudes, se trouvaient des millions que la
nation voulut rcolter.

Les notaires ne pouvaient donc viter de tomber sous la loi des
suspects, convaincus de correspondre avec les ennemis de la France. Pour
sauver la fortune de leurs clients, plusieurs d'entre eux eurent un
dvouement nergique. Gibert an, tienne et Girardin, aussitt pris,
se turent dans la prison, avant que leur condamnation autorist la
confiscation.

Voyant que les millions lui chapperaient si tous les notaires imitaient
cette manire d'viter une saisie, force fut  la Convention de dcrter
aussitt que les biens de tout suspect, lequel arrt ou craignant de
l'tre, s'terait la vie, seraient acquis et confisqus au profit de la
nation, comme s'il avait t condamn.

Aprs ces trois suicids, quatorze notaires (sur les cent treize que
possdait Paris), dment convaincus de connivence coupable avec
l'tranger, furent condamns  mort.

Outre ces dix-sept membres morts, le notariat de Paris en compta bientt
soixante-quatre en prison, attendant une condamnation.

Sur les trente-deux rests libres, vingt-trois ne jouissaient que d'une
libert relative, car on leur avait adjoint ce qu'on appelait alors
comiquement un _ange gardien_, c'est--dire un surveillant qui, jour et
nuit, ne quittait pas le notaire, mangeait  sa table, couchait dans sa
chambre, l'accompagnait  tous les actes qu'il allait passer en ville.

Donc, quatre-vingt-une tudes de notaire se trouvrent sans leurs
patrons, morts ou incarcrs.

Ce fut pour procder  la liquidation de ces tudes que, sur la
proposition d'un nomm Lachevardire, on eut l'ide de mettre ces tudes
au concours.

Quelques clercs de notaire se prsentrent; mais une majorit de gens
qui ne savaient pas le premier mot du mtier composa la foule des
candidats  ce concours, qui se tint, pendant quatre jours, au Palais de
Justice.

Presque tous les concurrents furent lus.

Ce furent ces nouveaux notaires, ainsi fabriqus  la hte, qu'on appela
les _notaires  trente sous_, parce que, pour obtenir des tudes qui
valaient cent cinquante ou deux cent mille livres, prix norme pour
l'poque, ils n'avaient eu  dpenser que les _trente sous_ de la
feuille de papier timbr sur laquelle ils avaient griffonn l'acte que
le concours leur avait donn  rdiger pour prouver leur savoir-faire.

Aprs cet expos rapide, fait en vue d'abrger le rcit de Pitard, on
peut fermer la parenthse.

                   *       *       *       *       *

--Dire que j'aurais pu tre notaire! s'cria Fil--Beurre, en
interrompant Pitard.

Meuzelin ramena l'ogre  son histoire.

--Vous disiez donc que ce Taugencel tait du nombre des notaires 
trente sous? demanda-t-il.

--Oui. Il n'y avait pas plus de six mois qu'il occupait son tude, que
dj, tant il semblait louche en tout, on lui avait nomm un ange
gardien.

--Le Croutot ici prsent? appuya Fil--Beurre, en dsignant le nabot.

--Lui-mme, fit l'ogre.

L'avorton,  cette affirmation, ouvrit la bouche pour nier, mais  la
vue de Fichet qui, en le regardant, caressait Bec-Fin _fils_, il ravala
sa salive.

Bien que le pique-assiette ne fut pas de ces causeurs qui, dans un
rcit, introduisent des pauses pour mieux tenir leurs auditeurs en
haleine, il arriva au mme rsultat en s'interrompant pour puiser dans
une des mannes aux provisions un bout de saucisson  contenter trois
apptits ordinaires. Il s'en suivit donc un silence pendant lequel on
entendit l-bas, dans le coin des amoureux, Vasseur qui disait  sa
bien-aime:

--Ainsi, Gervaise, aprs votre chute par la fentre, qui vous a fait
perdre connaissance, vous ignorez par qui vous avez t apporte dans le
souterrain?

--Oui. Quand je revins  moi, ce fut pour voir,  la lueur d'une
lanterne qu'elle tenait, une femme qui refermait la porte de mon caveau
et cette femme tait madame de Mralec, rpondit Gervaise.

 ce moment, l'ogre venait de mcher la dernire pelure du saucisson. Il
ne fallait pas lui laisser le temps d'tendre la main vers le panier aux
vivres. Meuzelin se hta donc de demander:

--Quel motif vous avait conduit chez le notaire Taugencel, dont Croutot
tait l'ange gardien?

--Un motif des plus simples et, certes, j'tais loin de m'attendre 
l'aventure dans laquelle j'allais me trouver englob, rpondit Pitard.
Oh! non, redit-il, quand je partis pour mon premier voyage  Paris, je
ne me doutais gure du drame auquel j'allais prendre part.

--Nous vous coutons, dit Meuzelin.

L'ogre commena:

--Il y a huit ans, au plus fort de la Rvolution, j'tais matre tanneur
 Beauprau, quand j'entendis dire qu' Paris, on venait d'inventer un
moyen de tanner chimiquement le cuir. En trois mois, on obtenait un
rsultat que moi, avec mes fosses de tan, je mettais trois ans 
obtenir. Cette dcouverte menaait mon mtier. Je voulus en avoir le
coeur net et je partis pour Paris.

J'enfourchai donc mon bidet qui, mon portemanteau en croupe, me
conduisit jusqu' Laval, ma premire tape, o je mis pied  terre 
l'auberge du Grand-Chne. J'tais fatigu et j'avais hte d'avoir
soup pour gagner mon lit.

J'en tais  mes premires bouches quand,  la porte de l'auberge,
s'arrta une chaise de poste d'o je vis descendre une dame de haute
prestance, ge d'une quarantaine d'annes.

Elle voyageait seule. Comme moi, elle allait passer la nuit  Laval.
Elle demanda une chambre, o une servante se hta de la conduire,
pendant que la chaise allait se remiser dans la cour de l'auberge.

J'avais continu mon souper sans plus penser  la dame, qui m'tait
parfaitement inconnue, quand son cocher, aprs avoir install ses
chevaux  l'curie, entra dans la salle pour manger un morceau et vint
s'attabler devant moi.

--Tiens! c'est toi, Garnier! dis-je en reconnaissant, en lui, un de mes
anciens ouvriers qui, l'anne prcdente, avait quitt ma tannerie pour
aller ailleurs chercher un mtier plus lucratif.

--En personne, patron.

--Te voici donc cocher  prsent?

--Vous venez de voir passer ma matresse.

--Elle a l'air d'tre bien malade?

--Aussi va-t-elle  Paris pour se faire soigner... Qu'elle aille  Paris
ou  Pkin, son affaire est toise.

--Qu'en sais-tu?

--Je l'ai entendu dire, derrire elle bien entendu, par son mdecin, le
citoyen Branchon.

--Branchon! fis-je tonn, car c'tait le nom d'un mdecin de mes amis.
Ta matresse est donc de Beauprau.

--Non, mais des environs. C'est la comtesse de Bileuze.

La comtesse de Bileuze, reste veuve avec un fils, tait propritaire
d'un immense domaine qui s'tendait entre Beauprau et les terres et
chteau du marquis de la Brivire qui, depuis deux ans, tait parti pour
l'migration o il s'tait fait prcder par sa fille, une gamine de
douze ans.

Jadis, on avait racont dans le pays que la veuve de Bileuze et le veuf
de la Brivire avaient projet d'unir leurs enfants l'un  l'autre.  ce
premier cancan, les mauvaises langues en avaient ajout un autre. Elles
prtendaient que le veuf et la veuve,  force de parler de leurs
enfants, avaient fini par si bien se regarder dans le blanc des yeux
que, de part et d'autre, le veuvage avait t lettre morte. Mais les
curieux les plus malveillants, qui s'taient mis  les pier, n'y
avaient vu que du feu. Le marquis de la Brivire qui, sans doute, avait
eu vent des calomnies qui,  cause de lui, entachaient la rputation de
la comtesse de Bileuze, avait cess toutes visites  la veuve qui,
elle, n'avait plus remis le pied hors de son domaine... O et comment
auraient-ils pu se rencontrer?

Except de vue, je connaissais donc la comtesse de Bileuze.

--Et tu dis qu'elle est perdue? demandai-je  Garnier.

--Pas moi, mais le docteur Branchon. Une maladie de coeur. Suivant le
mdecin, elle en a encore pour quatre ou cinq mois; comme il se peut
que, tout  coup,  la suite d'une violente motion, par exemple, crac!
elle trpasse touffe.

Nous en tions l, quand redescendit la servante d'auberge qui avait
conduit la comtesse  sa chambre. Je l'entendis dire  son patron:

--Cette comtesse m'a demand si on ne lui a pas adress ici une lettre
qui devait l'attendre  son passage.

--C'est vrai, dit l'aubergiste, la lettre est arrive depuis cinq jours.
La voici!

Ce disant, il retira la lettre des feuillets de son registre des
voyageurs, o il l'avait insre, et la prsenta  la fille, qui la prit
en disant:

--Comme me l'a recommand la comtesse, je vais la lui glisser sous la
porte.

Elle mit l'crit dans la poche de son tablier; mais au lieu de la porter
tout de suite, elle courut servir une nombreuse bande de jeunes gens,
dj un peu avins, qui venaient de faire irruption dans la salle en
rclamant  boire.

--O me logez-vous pour cette nuit? demandai-je  l'htelier quand, sous
ma dicte, il eut enregistr la dclaration de mes noms et qualit.

--Chambre n 4, me dit-il.

Ensuite, en riant:

--Et vous savez, reprit-il, si, par hasard, votre voisine la comtesse a
peur d'tre seule la nuit, il ne tiendra qu' vous de faire cesser son
isolement, car les deux chambres ont une porte de communication.

Je pris la cl et le bougeoir qu'il m'offrait, puis je gagnai ma chambre
dans laquelle je m'introduisis le plus doucement possible pour ne pas
effrayer la comtesse malade.  quoi bon lui donner l'inquitude de
savoir qu'il y avait un homme de l'autre ct de cette porte de
communication qu'un verrou,  la vrit, condamnait dans chaque chambre,
mais qui n'aurait pas rsist au plus petit coup d'paule?

Je venais de retirer ma veste quand j'entendis marcher dans le couloir.
C'tait la servante qui, aprs ses clients d'en bas servis, venait
glisser la lettre sous la porte. Elle frappa un petit coup en disant:

--Il y avait une lettre, madame la comtesse, et je vous l'apporte.
Faut-il vous la passer sous la porte?

--Vous m'obligerez, mon enfant, rpondit madame de Bileuze qui, sans
doute, occupe  sa toilette de nuit, ne voulait pas ouvrir.

Le pas lourd et press de la servante qui s'loignait alla en
s'affaiblissant, puis j'entendis la comtesse s'approcher de la porte
pour ramasser le pli.

Si mince tait la porte de communication que mon oreille perut le
faible bruit du papier de l'enveloppe dchire par madame de Bileuze.

Il y eut un silence. Elle lisait l'crit.

Soudain, je tressaillis de terreur.

Dans la chambre voisine venait de bruire sourdement une sorte de
rauquement douloureux, le souffle saccad d'une personne qui touffe.

Alors me revint mot  mot  la mmoire la phrase de Garnier, me rptant
le dire du mdecin Branchon sur sa cliente, atteinte d'une maladie de
coeur:

Elle en a encore pour quatre ou cinq mois; comme il se peut aussi que,
tout  coup,  la suite d'une violente motion, par exemple, crac! elle
trpasse touff.

Cette violente motion, madame de Bileuze venait-elle de l'prouver en
lisant la lettre, qu'au lieu de se faire adresser directement  son
domaine, elle tait venue chercher en un endroit convenu!

Et le souffle sinistre continuait.

Je n'y pus tenir et je m'lanai contre la porte de communication, qui
cda  ma pousse.

Une main pose sur son coeur qui allait se rompre, la comtesse,  demi
dshabille, se tenait debout, en s'appuyant, de son autre main qui se
crispait au bord d'une table, sur laquelle se voyait un petit
portefeuille gonfl de papiers.

Elle comprit que je venais  son secours et, dans son horrible angoisse,
elle sut encore me sourire.

Je voulais retendre sur son lit, puis appeler  l'aide. Elle me rsista
et, de sa voix haletante, hache, rauque, elle me dit lentement, avec
d'effrayantes pauses, causes par les effroyables lancements du mal.

--Non, personne, personne... Vous seul! Fasse le ciel que vous soyez un
honnte homme... Mon fils sait la vrit pour Julie... Enfoui le tout
pavillon rustique... Ils sont l... aller voir successeur d'Aubert.

La mort ne lui accordait plus que quelques mots  dire dont il fallait
profiter. Elle me montra sur la table le portefeuille plein de papiers.

--Vous lirez et comprendrez tout, bgaya-t-elle.

Elle se redressa, les deux mains sur son coeur.

--Mon fils! ma Julie! souffla-t-elle encore.

Si je ne l'avais soutenue, elle serait tombe. Son coeur venait de se
rompre. Elle tait morte.

Je l'tendis sur sa couche.

En revenant  la table, je vis  terre la lettre que la comtesse avait
laisse chapper de sa main.

 coup sr, c'tait cet crit qui avait tu madame de Bileuze. Je le
ramassai pour le lire.

Il ne contenait que cette seule ligne:

_Aubert a t guillotin ce matin._

Et c'tait sign: _Un clerc._

Une dernire fois, j'allai tter les mains de la comtesse. Elles taient
glaces et nul souffle n'expirait de ses lvres dj dcolores.

Madame de Bileuze tait bien morte!

Je pris sur la table le petit portefeuille qu'elle m'avait indiqu; j'y
enfermai la lettre dont la teneur tragique lui avait donn le coup de la
mort et, aprs un dernier regard sur le cadavre de celle qui, pour ainsi
dire, m'avait nomm son excuteur testamentaire, je rentrai dans ma
chambre, aprs avoir pris soin de rajuster, tant bien que mal, la porte
de communication.

Le lendemain, au petit jour, je descendis pour seller mon bidet et
continuer ma route.

Le premier que je rencontrai dans la cour fut l'aubergiste qui, en
m'apercevant, eut un souvenir:

--Ah!  propos! hier soir, quand vous tiez mont  votre chambre,
Garnier, le cocher de la comtesse, m'a charg, si je vous voyais avant
lui,  votre dpart, de vous transmettre une commission qu'il avait
oublie de vous donner... celle, puisque vous serez arriv  Paris avant
lui, attendu que sa matresse malade voyage  petites journes, d'aller
prvenir son cousin Croutot de sa trs prochaine visite... Croutot, vous
rappellerez-vous ce nom?...

--D'autant mieux que je connais l'individu. Un tout petit homme qui est
de Beauprau, o je l'ai vu traner la savate avant son dpart pour la
capitale... Seulement, Paris est grand. O le cocher a-t-il dit que je
trouverais son cousin?

--Il ne m'en a pas souffl mot, avoua l'aubergiste.

Il eut un moment la vellit d'aller rveiller Garnier, mais il se
ravisa:

--Bast! bast! fit-il, partez tout de mme. Tant pis pour lui! Hier,
quand il m'a parl de son cousin, il tait dj si ivre qu'il ne se
souviendrait pas de m'avoir donn la commission.

Trois jours aprs, j'arrivai  Paris o je descendis rue Salle-au-Comte,
 l'auberge de l'_ne-d'Or_.

Vous comprenez que j'avais un peu oubli le but premier de mon voyage,
celui de m'informer de la rcente invention du tannage des cuirs par les
procds chimiques qui menaait mon industrie. Je ne pensais qu' madame
de Bileuze et  ses tranges et  peu prs inintelligibles dernires
volonts que la mort m'avait empch de m'expliquer.

La comtesse venait-elle bien  Paris pour le soin de sa sant? Je le
supposais, mais en mme temps, j'tais convaincu que son voyage avait un
double but. Elle arrivait aussi pour voir le notaire Aubert  qui la
liait un intrt mystrieux et de telle importance, qu'elle avait t
frappe  mort par la nouvelle de l'excution du tabellion.

Le portefeuille, que j'avais consult, m'avait vaguement clair.
videmment, un mot m'et suffi pour deviner tout; mais ce mot me
manquait et il me fallait le chercher.

De ces dernires paroles que la comtesse avait balbuties en sa crise
suprme, bon nombre se dressaient en nigme devant ma mmoire.

Mon fils sait tout au sujet de Julie... Le pavillon rustique... Enfoui
l... Tout cela tait de l'hbreu pour moi.

Je savais, par ou-dire  Beauprau, que le fils de madame de Bileuze
habitait Paris o, ajoutait-on, il menait folle vie.--Mais j'ignorais
l'adresse du jeune homme.

Je ne trouvais de bien comprhensible qu'une seule des dernires
recommandations de la morte.

Allez voir le successeur d'Aubert, m'avait-elle dit.

Oui, j'tais tout dispos  aller le voir, mais que pourrais-je lui
dire? N'y aurait-il pas imprudence  raconter toutes les circonstances
de la mort de la comtesse? Ne fallait-il pas tout d'abord tter le
terrain pour m'assurer si ce successeur tait au fait du mystre
concernant la comtesse et le prcdent propritaire de l'tude?

Il m'tait ncessaire aussi d'inventer un prtexte pour rendre visite au
nouveau tabellion; mais, sur ce point, je ne fus pas longtemps
embarrass. Les rapports qui avaient exist entre Aubert et la comtesse
me persuadaient que je pouvais m'adresser en meilleur endroit qu' cette
tude pour avoir l'adresse du jeune vicomte de Bileuze.

Je m'enquis auprs de mon aubergiste parisien de l'_ne-d'Or_.

--Oh! oh! fit-il, on leur rend le mtier dur aux notaires en ce moment.

Et quand je lui eus nomm Aubert.

--C'est un notaire  trente sous, un nomm Taugencel, qui occupe la
place. Si vous avez affaire en cette tude, vous n'aurez pas loin 
aller: c'est l tout prs,  deux pas, dans la rue Franoise,
m'indiqua-t-il.

Je m'y rendis aussitt.

Quand j'atteignis la maison, un jeune homme, arrt devant la loge,
coutait le portier qui tait en train de lui dire:

--Inutile de monter, citoyen. Si c'est personnellement au notaire que
vous avez  faire, vous ne le trouverez pas, il est  un inventaire.

En apprenant ainsi par ricochet l'absence du tabellion, j'allais donc me
retirer, quand j'entendis le jeune homme, qui, semblait contrari du
retard, demander encore, afin de ne pas renouveler une dmarche inutile.

--Demain, n'est-ce pas, je puis tre sr de rencontrer Me Taugencel?

--Oui, trs sr.

-- quelle heure la visite de ses clients laisse-t-elle le plus de
chance de le trouver seul dans son cabinet, insista le jeune homme.

Le portier le regarda comme s'il entendait une demande saugrenue, puis
il secoua la tte en disant:

--Me Taugencel n'est jamais seul.

Le questionneur prit cette rponse pour une exagration du zle du
portier  vanter le tabellion, son locataire. Il eut un sourire en
rpliquant:

--Si grande que soit l'affluence de ses clients, j'aime  croire qu'il
est seul quand il dne.

--Jamais seul! rpta le portier.

Le jeune homme ne voulut pas avoir le dernier mot et il reprit en
raillant:

--Mme quand il dort?

--Jamais seul! appuya le portier.

Puis il articula cette laconique explication  l'appui de son dire:

--Attendu que Me Taugencel est soumis  un _ange gardien_.

--Ah! vraiment? fit le questionneur que cette rponse, inintelligible
pour moi, parut convaincre et qui s'en alla sans plus insister.

Aprs son dpart, je demandai au portier, allguant mon ignorance de
provincial, de m'apprendre ce qu'tait un ange gardien. Quand je le sus,
je regagnai mon auberge, fort dsappoint en songeant combien ce que
j'avais  dire au notaire n'avait pas besoin de tomber dans l'oreille
d'un tiers.

Je n'avais plus mon libre arbitre. Cette grave et triste mission qui
m'tait chue si inopinment m'obsdait. Elle tait ma proccupation de
tous les instants. Il me tardait, d'une faon ou d'une autre, d'en avoir
fini. Bien qu'un pressentiment m'avertt qu'il y avait danger  m'en
remettre trop franchement  ce notaire Taugencel, je n'y pus tenir et,
au bout de deux jours, je repris le chemin de l'tude.

Cette fois, le portier m'assura que je trouverais le patron en son
tude.

En entrant dans l'tude, je pris mon tour d'attente aprs quelques
clients qui m'avaient prcd. Un  un, avant moi, le notaire devait
leur donner audience dans son cabinet o, en ce moment, il recevait le
premier arriv.

Comme je venais de m'asseoir, ce premier client sortit du cabinet du
notaire, accompagn par ce dernier qui, traversant l'tude  son ct,
le reconduisit jusqu' la sortie.

Aprs avoir ferm la porte derrire le partant, quand le notaire se
retourna, je me sentis plein de confiance  la vue de sa tte
respectable, aux cheveux presque blancs, car il approchait de la
vieillesse.

Mon examen fut interrompu par un incident qui dtourna brusquement mon
attention. Derrire le tabellion et le client, tait sorti du cabinet
une sorte de nain qui marchait sur les talons de Taugencel. Il s'tait
arrt en mme temps qu'eux  la porte, coutant les adieux; puis,
lorsque le notaire avait rebrouss vers son cabinet, o s'tait dj
install celui des clients dont c'tait le tour, le petit homme avait
aussitt embot le pas au tabellion et, derrire lui, il tait rentr
dans le cabinet dont la porte s'tait referme sur eux. Ce fut seulement
 la rentre dans le cabinet, lorsqu'il referma la porte derrire
Taugencel, que je pus entrevoir son visage.

--C'est Croutot! me dis-je, fort tonn, en reconnaissant le vaurien que
j'avais vu jadis tranant ses allures louches dans les rues de Beauprau
et pour qui son cousin Garnier,  Laval, m'avait fait transmettre, par
l'aubergiste, la commission de le prvenir de sa prochaine arrive 
Paris, mais en oubliant de me donner l'adresse du pygme.

Ainsi donc Croutot tait ce qu'on nommait l'ange gardien de Taugencel,
charg de ne jamais le quitter d'un pas. Il excutait sa consigne avec
une conscience et une tnacit hors ligne. Dix clients dfilrent avant
moi et, dix fois, je vis le nain escortant le tabellion  chacune de ses
sorties du cabinet. Taugencel n'aurait pas eu le temps de dire: flte!
sans tre entendu par celui que la loi attachait  sa personne.

Enfin mon tour arriva!

Je croyais n'avoir pas t reconnu par le nain qui,  toutes ses alles
et venues par l'tude  la suite du notaire, ne m'avait fait aucun
signe.

Pourtant,  peine fus-je assis dans le cabinet que ce fut lui qui, avant
que Taugencel pt parler, m'adressa la parole:

--Comment va le citoyen Pitard?

Alors il me montra le notaire, en ajoutant d'une voix qui semblait peser
sur les mots:

--Le citoyen est tabli  Beauprau.

-- Beauprau! rpta Taugencel avec une sorte de vivacit qui m'tonna
 ce point que je me retournai vers Croutot pour lui demander, du
regard, compte de cette intonation trange.

Mon mouvement avait t si rapide que je surpris un clignement d'oeil
par lequel Croutot rappelait le tabellion  la prudence.

Il est des circonstances, dit-on, o un rien vous met sur le qui-vive.
Il en fut ainsi pour moi qui, en une seconde, fus clair par une
remarque soudaine.

Il aurait d arriver que Taugencel, irrit par cet espion qui, de jour
et de nuit, tait attach  sa vie, et pour lui une haine sourde qui
lui rendt sa prsence odieuse. Pas du tout! Rien qu' ce clin d'oeil de
Croutot, ma mfiance me les montra s'entendant comme deux larrons en
foire.

Tout  l'heure, j'avais t, de prime abord, sduit par l'air vnrable
de Taugencel.  prsent, que la prudence aiguisait mon observation, je
relevai son air faux et ses yeux russ.

--En quoi puis-je vous tre utile, citoyen Pitard? me demanda-t-il d'un
air doucereux.

Je trouvai immdiatement mon thme.

--Je viens pour vous demander une adresse.

--Tout  votre service, si je connais la personne que vous cherchez. De
qui s'agit-il?

--Du vicomte de Bileuze.

Rien qu' sa physionomie, je devinai que Taugencel allait me donner
cette adresse sans aucune difficult. Mais, au moment de parler, son
regard rencontra Croutot. Le petit homme dut lui adresser quelque signe
imperceptible. Tout aussitt son visage se fit contrari et avec un
accent qui s'excusait:

--Je regrette de ne pouvoir vous satisfaire, dit-il; mais la personne en
question m'est compltement inconnue.

Je me levai en disant:

--J'en serai quitte alors pour ne pas remplir ma commission.

--Ah! fit-il, avec hsitation, une commission donne  Beauprau sans
doute?

-- Beauprau mme, dis-je en reculant ma chaise pour m'loigner.

Je voyais bien que mon prompt dpart le contrariait et qu'il avait  me
tirer des vers du nez. Il chercha  me retenir, en me demandant:

--Puis-je savoir ce qui vous a incit  croire que vous trouveriez cette
adresse en mon tude?

--La personne qui m'a donn la commission supposait que le vicomte
devait tre de vos clients.

Taugencel hsita plus fort cette fois. Il parut se tter avant de
poursuivre. Enfin, il finit par dire:

--Cette personne, n'est-elle pas sa mre?

J'aurais bien rpondu oui, puisqu'on somme c'tait la volont dernire
de madame de Bileuze qui m'avait fait venir chez le tabellion, mais je
ne sais quel instinct de prudence me retint.

--Je ne connais pas la mre du vicomte de Bileuze, affirmai-je.

Et je fis un pas vers la porte.

Dcidment, le notaire tenait  m'arracher un nom, car il reprit en
insistant:

--Sans doute alors quelque message d'amour?

Je n'avais pu pntrer le secret de madame de Bileuze, et je sentais
qu'en ce moment, les questions du notaire ttaient un terrain qui
m'tait inconnu. Ma conviction s'tait faite subite et profonde sur
Taugencel. Cet homme tait un coquin. J'avais conscience que me fier 
lui serait contraire aux intrts de la morte. Je rpondis donc
schement:

--La personne qui veut avoir l'adresse ne m'a pas autoris  la nommer.

Je me dirigeai vers la porte de sortie.

Ce mouvement me mit en face d'une glace qui me montrait le notaire et
Croutot derrire moi.

J'aperus le nabot faire au tabellion un geste de main qui l'invitait 
lui cder la parole. Comme j'avanais la main vers le bouton de la
porte, j'entendis Croutot s'crier:

--Comment, Pitard, vous vous en allez ainsi?

Et quand je me fus retourn, il continua:

--Que matre Taugencel n'ait pu vous procurer l'adresse que vous
cherchez, c'est un malheur. Mais est-ce une raison pour m'en punir? Vous
vous en allez sans me donner une pauvre petite nouvelle de notre ville
de Beauprau que je n'ai pas vue depuis deux ans... Je suis certain que
j'en aurais pour plus de deux heures  vous questionner sur tous ceux
que j'ai laisss l-bas?

L'ide me vint que j'apprendrais quelque chose par Croutot en le
sparant du notaire.

--Qu' cela ne tienne, dis-je. Je suis descendu  l'auberge de
l'_ne-d'Or_; venez, aujourd'hui m'y demander  dner et nous causerons
tout  l'aise.

--Hlas! impossible! soupira-t-il.

Il me montra le notaire et continua:

--Ignorez-vous que mes fonctions m'interdisent de quitter le citoyen
Taugencel d'une semelle et pendant une seconde? O qu'il aille, il me
faut le suivre.

Il clata de rire en poursuivant:

--Tenez! Quiconque l'invite  dner en ville, doit aussi prparer mon
couvert.

C'tait me dire indirectement d'inviter Taugencel. Mon but tant de
sparer les deux hommes, je feignis de ne pas comprendre.

--Alors interrogez-moi tout de suite et je vais vous rpondre ici mme,
proposai-je.

--Et mes clients qui attendent leur tour d'entrer dans mon cabinet,
objecta le notaire en souriant.

--Croutot et moi, nous passerons dans une pice voisine, avanai-je.

L-dessus Croutot secoua la tte tristement et rpta:

--Mes fonctions m'interdisent de quitter monsieur d'une semelle.

Je voyais qu'ils me jouaient une comdie et j'en attendais le un mot. Ce
fut Taugencel qui me le donna.

--Je vous propose un moyen, dit-il. Mon ange gardien doit mme partager
mes repas. Asseyez-vous aujourd'hui  ma table, citoyen Pitard. En
dnant, vous causerez de Beauprau.

Immdiatement je devinai le but que visaient les deux renards en me
proposant de m'asseoir  la table du notaire. Ils voulaient me tenir 
l'cart, loin de tmoins importuns.

videmment ils me croyaient instruit de ce mystre qui concernait le nom
de Bileuze. En me voyant m'enqurir de l'adresse du fils de la
comtesse, j'avais, sans savoir en quoi, veill leurs soupons, et ils
avaient l'espoir de me soutirer une rvlation.

Comme vous le comprenez, leur curiosit irritait la mienne. Dans
l'ignorance o je me trouvais, un mot, un fait, une question suffisait
pour me mettre sur la trace, et je pouvais l'attendre de ces deux hommes
qui, en voulant me faire parler, m'claireraient la voie que je
cherchais.

Avec une joie que je me gardai bien de laisser voir, j'acceptai
l'invitation du notaire.

--Je reviendrai donc  l'heure de votre dner, dis-je  Taugencel, en me
prparant, cette fois srieusement,  quitter le cabinet.

--Je compte donc sur vous  cinq heures, appuya le notaire.

-- cinq heures, sur le point, je mettrai le pied dans l'tude,
promis-je.

Mon dernier mot lui rappela une recommandation  me faire.

--Non, non, dit-il vivement, n'arrivez pas par l'tude qui,  cette
heure, aprs le dpart des clercs, sera ferme. Vous monterez par le
petit escalier particulier qui dessert mon appartement.

Sur cette recommandation, il m'ouvrit la porte du cabinet, me cda le
pas et, comme il l'avait fait pour les clients qui m'avaient prcd,
m'accompagna jusqu' la sortie de l'tude. Ainsi que je l'avais dj vu
pour les autres visiteurs, Croutot marchait aux trousses du tabellion.

Jusqu' cinq heures, je fus dvor par l'impatience de me retrouver en
prsence de ces compres. Qui savait si, en voulant me sonder,--et ils y
perdraient leur latin puisque j'ignorais tout,--la curiosit ne leur
ferait pas lcher quelque parole imprudente qui serait pour moi un trait
de lumire?

 l'heure dite, je revins chez le notaire et, comme il me l'avait
recommand, je pris le petit escalier.

Le tabellion demeurait au second tage.

Comme je sonnais  la porte de l'appartement, j'entendis quelqu'un qui
s'engageait sur l'escalier que je venais de gravir.

La porte, qu'une servante m'ouvrit, dtourna mon attention de ce fait
et, tout aussitt, je fus accapar par le notaire et Croutot qui,  mon
coup de sonnette, taient accourus  ma rencontre dans l'antichambre.

--Voici ce qu'on peut appeler un homme exact, s'cria Croutot.

--Et qui mrite qu'on ne fasse pas languir son apptit, ajouta gaiement
Taugencel.

Sur ce, il s'adressa  la servante qui, tonne de cette chaude
rception, oubliait de refermer la porte d'entre, qu'elle m'avait
ouverte.

--Sers-nous vite, ma fille, commanda-t-il.

Comme s'ils craignaient que leur proie s'chappt, l'un et l'autre me
prirent le bras, puis, avec un joyeux empressement, ils m'entranrent
dans la salle  manger o Croutot me poussa sur un sige, devant un des
trois couverts mis, en me disant:

--On vous a fait prparer un petit repas fin dont vous vous vanterez 
Beauprau, citoyen Pitard.

--Croutot m'a annonc que vous tiez un homme d'esprit. Or, comme tous
les gens d'esprit sont gourmands, j'ai command mon menu en consquence,
me lana Taugencel, dont la face jubilait d'une satisfaction norme.

Par malheur, chaque mdaille a son revers. Cette face si contente, je la
vis soudainement se contracter et plir de la plus complte faon.

Tout frissonnants, les deux hommes changrent un regard plein
d'pouvante.

C'tait que, dans l'antichambre, se faisait entendre une voix sonore,
qui demandait  la servante:

--Qu'est-ce qui te prenait donc ma belle, de me refermer la porte sur le
nez? Est-ce que tu ne me voyais pas monter?

--Tu viens pour dner, citoyen reprsentant? demanda la servante.

--Oui, et j'aime  croire que j'arrive  temps.

Et, dans le pas lourd qui se dirigea vers la salle  manger, je reconnus
celui que j'avais entendu monter l'escalier derrire moi.

Il ne se passa pas dix secondes avant l'apparition de ce convive; mais
elles suffirent pour que Croutot pt me souffler  l'oreille d'une voix
qui tremblait de peur:

--Dites que vous tes mon frre!

Costum de la faon thtrale alors  la mode, le membre de la
Convention fit son entre. C'tait un homme grand et maigre, au visage
svre,  l'oeil dur.

Taugencel, domptant sa terreur, s'tait lanc vers lui en s'criant
d'un ton enchant:

--Ah! que c'est donc aimable  toi, citoyen reprsentant, d'arriver me
surprendre  pareille heure!... Car tu viens pour dner, n'est-ce pas?

--Oui, pour dner et causer, dit le membre de la Convention d'une voix
bourrue.

Et il me sembla que son organe s'accentuait menaant lorsqu'il ajouta:

--Surtout pour causer.

Alors il m'aperut. Son regard s'attacha sur moi plein de mfiance et,
sans mot dire, il m'examina. Ma prsence  la table du tabellion devait
n'tre pas rglementaire, car, ddaignant de s'adresser  moi, il
demanda  Croutot, fort cavalirement:

--Dis-moi donc un peu, l'ange gardien, ce que ce pierrot-l fiche ici?

--C'est mon frre, dclara le nain. Il est arriv il y a deux jours de
Beauprau, notre ville, pour m'apporter des nouvelles de la famille.
Comme mon devoir m'attache  chaque seconde au citoyen Taugencel, je
n'aurais pu causer avec lui, si l'ide ne m'tait venue de le faire
dner  la table de mon surveill. Pendant que le citoyen notaire mange
sous mes yeux, j'ai cru qu'il m'tait permis de bavarder du pays avec
mon frre.

Le conventionnel, il me fut donn d'en juger, n'tait pas de ces timides
qui craignent de formuler carrment ce qu'ils ont  dire, car il
rpondit tout net:

--Ah! tu es le frre de Croutot, toi, tant mieux! Il n'y a pas de mal 
ce que tu entendes ce que j'ai  dire... quand ce ne serait que pour que
tu puisses faire comprendre  ton frre qu'il est en train de filer un
mauvais coton.

Cela dit bien en face  Croutot, le conventionnel se tourna vers le
notaire en achevant ainsi sa phrase:

--... et d'en faire filer un tout aussi mauvais  certain autre qui
n'est pas loin d'ici.

Tabellion et ange gardien, chacun avait sa part de cet avis qui devait
contenir une srieuse menace, car tous les deux plirent un peu plus.

Ils protestrent nanmoins:

--J'ai fait mon devoir! affirma Taugencel.

--Pas tant que a, puisqu'il a fallu te donner un ange gardien, gouailla
le membre de la Convention.

--Pas un instant, je ne me suis relch de ma surveillance, soutint
Croutot.

Le reprsentant eut un mauvais rire en rpondant:

--Toi, mon bout d'homme, j'ai la conviction que tu triches. On t'a mis
prs de Taugencel pour l'empcher de chiper certain morceau dont il se
rgalerait volontiers et je suis persuad qu'au lieu de lui dire: Ne
touche pas, tu lui souffles: Part  deux!

Aprs avoir ainsi riv le clou de chacun, le conventionnel se rsuma en
prononant d'une voix sche:

--Bref, vous jouez  vous faire couper le cou dans un mois.

Et, tout lentement, avec son mme mauvais rire, il articula:

--Car je ne vous accorde plus qu'un mois pour dnicher les millions
d'Aubert.

En plus de la frayeur que leur inspirait la parole du membre de la
Convention qui m'avait l'air de ne pas plaisanter tous les jours,
j'avais remarqu encore chez Taugencel et Croutot,  mon gard, une
trange apprhension. Chaque fois que le redoutable conventionnel avait
pris la parole, tous deux m'avaient lanc un regard rapide et anxieux
pour juger de mon attention, comme s'ils redoutaient que, de la bouche
du reprsentant, sortt une phrase que je ne devais pas entendre.

Quand ce dernier parla des millions d'Aubert, leurs yeux se tournrent
involontairement et tout brusquement vers moi, pleins d'une
consternation rageuse.

Il tait indubitable pour moi qu'ils eussent pay cher pour qu'il n'et
pas t question, en ma prsence, des millions du prdcesseur de
Taugencel.

Je ne bronchai pas. Quand le conventionnel avait parl, j'tais en train
de boire. J'achevai de vider mon verre que je reposai sur la table en
faisant claquer ma langue sur mon palais, en homme qui vient d'tre
uniquement distrait par le plaisir de dguster un bon vin.

Et, pourtant, le coeur me battait ferme.

Car la phrase du membre de la Convention venait de m'apporter la clef du
secret qui avait li la comtesse de Bileuze au tabellion guillottin.

En une seconde, le jour s'tait fait dans mon esprit et, alors, bien
claires, bien comprhensibles, taient devenues pour moi ces
instructions donnes par la comtesse mourante, qui, tout  l'heure
encore taient inintelligibles.

--Je te jure que, dans les papiers de mon prdcesseur Aubert, que j'ai
lus un  un et jusqu'au dernier mot, il n'existe rien qui atteste un
dpt de plusieurs millions dans l'tude, affirma vivement Taugencel.

-- d'autres! fit d'un ton sec le conventionnel. Aubert faisait les
placements d'un tas d'aristocrates qui lui ont laiss leurs cus en
partant pour l'migration. Qu'est devenu cet argent? C'tait  toi de le
dcouvrir pour le compte de la Nation. On t'en a averti en te donnant
l'tude.

-- dfaut d'une seule ligne d'criture qui m'indiqut o je trouverais
ce trsor, j'ai fouill toute la maison et fouill les caves. J'en suis
arriv  croire que ces millions n'existent pas, dbita le tabellion de
la voix dsole d'un homme qui s'afflige qu'on lui ait donne  chercher
un merle blanc.

Mais le conventionnel ne se payait pas de raisons pareilles. Tout
ironique, il rpliqua:

--Ah! vraiment, tu en es arriv  croire! Eh bien, mon bonhomme, je
t'engage  changer de croyance avant la fin du mois, que je t'accorde!
car au terme du dlai, si tu n'as pas trouv le magot, je te jure que je
te ferai guillotiner.

Taugencel protesta en dsespr.

--Oui, oui, rpta-t-il en geignant, oui, je le soutiens: quand Aubert a
t arrt, il ne possdait pas un sou de ces prtendus millions.

--a, c'est possible, accorda le conventionnel. Aubert tait un malin.
Prvoyant son sort, il a eu la mme prudence que ceux de ses confrres
qui, comme lui, ont pass sous le rasoir national. Il s'tait avis de
confier son magot  un sous-dtenteur.

Taugencel souleva une objection:

--Qui sait, dit-il, si Aubert, avant d'tre arrt, n'avait pas eu le
moyen et le temps de faire sortir l'argent de France et de l'envoyer aux
migrs  qui il appartenait.

--Aubert n'a rien fait sortir de France. Il a tout remis  une personne
de confiance, affirma le membre de la Convention, qui me sembla
s'impatienter un peu des si et des mais de Taugencel.

Ce dernier avait beau protester de toutes ses forces, ce qu'il disait
sonnait faux  mon oreille. J'avais la conviction, comme l'avait dit le
reprsentant de la Convention, qu'il trichait. Certes oui, il tait
dsol de n'avoir pu dnicher les cus, mais c'tait parce que, malgr
le danger qu'il courait  jouer le coup, il les aurait tout bonnement
gards.

--J'en suis pour ce que j'ai dit, reprit-il, Aubert avait dj fait
sortir l'argent de France.

--Et moi je te soutiens qu'il y a un sous-dtenteur.

--Rien ne le prouve.

--Si, une preuve existe. Aubert  t condamn pour connivence avec
l'tranger  la suite d'une de ses correspondances qu'on a intercepte.
Dans le paquet se trouvait une lettre adresse  certain duc de Valmois,
contenant cette phrase: J'ai pris mes prcautions pour mettre tout hors
de la porte de griffes trop rapaces. Si je ne suis plus l quand vous
rentrerez en France, votre bien vous sera remis par la personne en qui
j'ai mis ma confiance entire. Voil ce qu'avait crit Aubert. C'est
cette phrase, dont il a refus l'explication, qui lui a valu l'chafaud.
Quel est ce tiers? O se trouve-t-il? En quel endroit a-t-il cach les
millions? C'est ce que je te donne  avoir trouv dans un mois.

Cela dit, le conventionnel fendit l'air du coupant de sa main, en
ajoutant:

--Ou sinon, psssit!

Le psssit! tait si loquent que je vis frissonner le notaire.

Le reprsentant s'tait retourn vers Croutot qui, pendant le dialogue
prcdent, s'tait tenu le nez dans son assiette.

--coute bien, toi, l'ange gardien, dit-il. Quand on a suspect
Taugencel de n'tre pas franc du collier, on t'a attach  sa personne.

--Crois bien, citoyen reprsentant, que je surveille, dbita le nain
d'un ton  faire croire que le tabellion avait Argus en personne attach
 ses talons.

Mais le citoyen reprsentant clata de rire, et reprit d'une voix
railleuse:

--Tu surveilles! dis-tu, moucheron... Oui, mais de la manire dont
surveille un voleur pendant que son camarade crochette une porte.
Vilaine besogne, mon drle, que je t'engage  ne pas continuer. 
vouloir fourrer la tte dans le mme bonnet que Taugencel, on ne te la
laissera pas le temps de la retirer le jour o on lui fauchera le cou,
et tu profiteras de l'occasion.

Et il rpta son geste de main et son Pssit!

En plus qu'il avait la plaisanterie sinistre, il n'en tait pas avare,
car il m'en offrit ma part:

--Toi, le provincial, attends encore  Paris un mois et tu pourras
emporter la tte de ton frre dans ta malle.

L-dessus, il se leva de table.

--Comment, tu n'achves pas de dner! s'cria Taugencel, avec une
surprise qui semblait navre.

Au lieu de rpondre, il s'adressa  moi.

--Veux-tu un bon conseil! me demanda-t-il d'un ton un peu moins bourru.
Crois-moi, ne reste pas o tu n'as que faire... Dtale d'ici au plus
vite; laisse ces deux cadets-l mditer en paix ce que je viens de leur
annoncer.

Sans me laisser le temps de dire un mot, il me fit passer devant lui
dans l'antichambre et, au moment de franchir le seuil de la salle 
manger, il se retourna pour dire aux deux hommes qui le reconduisaient
obsquieusement:

--Toi, notaire, trouve le dpositaire. Toi, l'ange gardien, file
droit... Vous tes avertis. J'aurai l'oeil sur vous. La Convention m'a
dlgu ce soin.

Et sans se soucier d'tre accompagn plus loin par eux, il leur referma
sur le nez la porte de la salle  manger.

Quand nous arrivmes dans la rue, le conventionnel me regarda dans les
yeux:

--Tu n'es pas plus le frre de Croutot que mes bottes, me dit-il sous le
nez. N'oublie pas mon conseil: vite bien de retourner l!

Je revins  mon auberge de l'_ne-d'Or_ o je me remis  lire les
lettres contenues dans le petit portefeuille qui me venait de la
comtesse de Bileuze. Maintenant que j'avais connaissance des millions
que dfunt Aubert avait fait disparatre, ces lettres, toutes crites 
mots couverts dont il fallait avoir la clef, me semblaient claires et
comprhensibles sous leur sens mystrieux.

C'tait madame de Bileuze qui tait la dpositaire de ces millions dont
il n'tait plus trouv trace dans l'tude d'Aubert par son successeur
Taugencel.

Et, ce trsor, je savais o le retrouver, car je n'avais qu' me
souvenir de deux des phrases murmures par la comtesse soupirante:

Pavillon rustique!... Enfoui l! avait-elle dit.

Venant d'apprendre qu'Aubert avait t excut, et sentant qu'elle-mme
allait mourir, elle avait voulu que ces millions fussent connus de
quelqu'un qui, plus tard, pt les rendre  leurs propritaires
lgitimes. Voil pourquoi, avant de me faire ces confidences, que la
souffrance de l'approche de la mort avait rendues si brves, madame de
Bileuze avait balbuti:

--Fasse le ciel que vous soyez un honnte homme!

J'en tais l de mes rflexions, quand on frappa  la porte de ma
chambre. Je crus que c'tait quelque garon de l'auberge et je criai
d'entrer.

Alors je vis apparatre Croutot dont, immdiatement, le regard s'arrta
sur le portefeuille de la comtesse que je tenais encore  la main.

Le regard de Croutot sur ce portefeuille, dont le cuir portait le blason
des Bileuze, n'eut que la dure de l'clair, mais je l'aperus et,
involontairement, je me sentis inquiet. Je me htai de faire disparatre
le portefeuille dans ma poche, en regardant s'approcher le petit homme.

--Je viens vous chercher, me dit-il en souriant.

--Pourquoi?

--Pour achever notre soire au thtre de la Cit, o le notaire et moi
nous avions dcid de vous conduire aprs notre dner si
malencontreusement troubl par ce matamore que vous avez vu.

--Euh! euh! matamore! fis-je en raillant cette pithte, donne derrire
son dos,  celui qui, de face, l'avait fait si fort trembler.

Il eut un air d'tonnement:

--Vrai! dit-il, vous avez pris au srieux les menaces de cet homme qui
vise  l'important personnage, quand il n'a aucune autorit?... Une
vraie mouche du coche qui me fait hausser les paules de piti.

--Alors, pourquoi donc ne les avez-vous pas hausses les paules  son
arrive, au lieu de me supplier, tout ple et la voix tremblante, de
passer pour votre frre?

Croutot laissa tomber mon observation en s'empressant de reprendre d'un
ton convaincu:

--On se soucie peu des menaces quand, comme moi, on accomplit
strictement son devoir.

--tes-vous bien certain, Croutot, de faire strictement votre devoir?
demandai-je en riant d'un aplomb pareil.

--Je ne crois pas avoir t une minute, une seule minute en faute,
affirma-t-il.

 cette rponse, je promenai mon regard autour de la chambre, puis sous
les meubles.

--Que cherchez-vous donc? me demanda-t-il avec surprise.

--Parbleu! je cherche le notaire que vous commande de ne jamais quitter
d'un pas, ce mme devoir qui, dites-vous, ne vous a pas trouv une seule
minute en faute.

Croutot demeura un peu ahuri, mais reprenant vite son assurance, il
riposta d'une voix amicalement grondeuse:

--Oui, j'ai laiss Taugencel chez lui. Mais est-ce bien  un ami de me
reprocher une peccadille dont il est la cause premire, puisque je ne
suis venu que pour vous faire achever votre soire au thtre?

J'affectai la plus grave inquitude, en rpliquant d'un ton alarm:

--Songez-y donc, Croutot, si, pendant votre absence, le tabellion allait
faire disparatre les millions dont votre consigne est d'empcher le
dpart?

--Oh! les millions! lcha-t-il en haussant les paules avec ddain.

--Est-ce que vous ne croyez pas du tout  leur existence, Croutot?

--Si, parfaitement.

--Eh bien, alors?

--Mais je suis convaincu qu'il y a dj belle lurette qu'ils se sont
envols de l'tude. Quand Aubert a t arrt, il avait lch ses
oiseaux.

--O ont-ils bien pu aller?

Croutot, involontairement, jeta un regard sur la poche o j'avais plac
le portefeuille de madame de Bileuze, puis il rpondit:

--Je l'ignore.

--Et, comme l'a affirm Taugencel, en dnant, au membre de la
Convention, rien, dans la visite des papiers de l'tude, n'a mis sur la
trace du secret d'Aubert?

--Rien! pronona Croutot d'un ton qu'il affectait de rendre indiffrent.
Un instant, nous avons cru pourtant avoir flair la piste  propos d'un
nom... ou plutt, un prnom de femme.

--Lequel?

--Julie.

En prononant ce prnom, Croutot avait plong son regard dans mes yeux
comme s'il y cherchait l'indice d'une motion subite.

--Est-ce que le misrable se doute de quelque chose? me demandai-je en
imposant  mon visage un air d'indiffrence.

                   *       *       *       *       *

Pitard,  cet endroit de son rcit, fut interrompu par Meuzelin qui
l'arrta d'un geste de main en disant:

--coutez donc!

Tous tendirent l'oreille. Des coups trs sourds, trs affaiblis
arrivaient dans les profondeurs du souterrain.

--On dirait des dtonations de fusil. On se bat donc l-haut! avana
Fil--Beurre.

--Est-ce que la bande du Beau-Franois, que nous avons laisse matresse
des lieux, aurait maille  partir avec celle de Coupe-et-Tranche,
arrive plus tard au pillage du chteau dgarni de troupes, supposa
Meuzelin.

--Si j'allais aux nouvelles? proposa Barnab.

--Tu te perdrais dans les mandres du souterrain. Mieux vaudrait y
envoyer Pitard qui les connat  s'y retrouver sans lumire, objecta le
policier.

--Accept, pronona l'ogre sans hsiter. Ds qu'il se fut lev de terre,
il dit:

--Il faut reficeler Croutot.

--Pourquoi? il se tient pourtant bien sage, fit Barnab, plaidant pour
le prisonnier.

Le fait tait que Croutot, pendant le rcit de Pitard, avait t d'une
conduite exemplaire. Il n'avait ni plus parl, ni plus boug qu'une
statue. Guri du besoin d'interrompre par Fichet, qui avait promis de
lui intercaler Bec-Fin _fils_ dedans son individualit, l'avorton
tait demeur aussi impassible que s'il n'et pas t un des hros de
l'histoire du pique-assiette.

Seulement, alors que les autres coutaient, lui n'avait cess d'tudier
des yeux la partie des murailles et de la vote du caveau que la lueur
des deux bougies faisaient sortir de l'obscurit.

Et son regard avait brill d'une joie vive quand Barnab avait propos
d'aller aux nouvelles; car, en sortant du caveau, l'chalas allait lui
apprendre un mystre qui l'intriguait depuis qu' l'arrive dans leur
retraite, on lui avait dgag la tte de l'toffe qui l'entourait.

--Il faut reficeler Croutot, rpta Pitard en insistant.

--Soit! accorda Meuzelin qui fit signe  Lambert et Fichet de procder 
l'opration.

L'oeil toujours joyeux, l'avorton se laissa faire sans mot dire et sans
opposer la plus faible rsistance.

--Que vous pouvez avoir la superbit de vous congratuler qu'un roi il ne
serait pas plus mieux dans sa ligature, lui dbita Fichet aprs avoir
serr son dernier noeud.

Sitt le nain rattach, Pitard demanda:

--Vous avez des briquets?

--Oui, dirent Meuzelin, l'chalas et les deux soldats qui, croyant  un
emprunt, portrent chacun la main  sa poche pour offrir l'instrument
demand.

--Non, non, gardez... Vous allez comprendre le but de ma question, dit
vivement Pitard.

Sur ce, il se baissa et souffla les deux bougies qui clairaient les
compagnons. Alors, dans la profonde obscurit survenue, il ajouta:

--Il est inutile que Croutot sache comment on sort de ce caveau et on y
rentre... et c'est pourquoi je vous prie de ne pas rallumer avant mon
retour.

L'ogre avait devin juste. Ce qui avait rendu Croutot joyeux, c'tait
d'apprendre la faon de pntrer dans le caveau o ne se dcouvrait
aucune issue.

Telle fut sa rage d'tre dans l'impossibilit de rien savoir, que
l'avorton ne put retenir un grondement sourd qui, aussitt, lui fit
demander par Fichet:

--Que c'est des araignes qu'elles foltrent sur votre figure? Disez-le
sans timidit, et avec le coupant de Bec-Fin _fils_, je me chargerai de
vous les hacher de dessus la peau, nonobstant que l'obscurit elle
manque de clart.

Cette offre, qui sonnait comme une menace srieuse, ne tenta nullement
Croutot. Il se tint muet et immobile.

Il y eut un silence pendant lequel on entendit le craquement d'un
ressort qui jouait, puis Pitard pronona dans l'ombre,  peu de
distance:

-- bientt.

Quelque trappe devait tre ouverte qui laissait arriver plus distincts
les bruits extrieurs.

--Ce sont certainement des coups de fusil, dit l'chalas en
reconnaissant, bien incontestables, les dtonations qui crpitaient
rapides et nombreuses.

--Pitard! fit vivement le policier pour arrter celui qui allait
s'loigner.

--Qu'est-ce? demanda l'ogre.

--Assurez-vous donc, en partant, si l'appt est toujours  l'hameon?
recommanda Meuzelin en riant.

 cette phrase nigmatique, Pitard rpondit:

--Soyez tranquille, il est solidement fix. Sitt le ressort ferm, le
pige se retrouvera tendu.

--Trs bien! approuva Meuzelin sans plus insister.

Un nouveau craquement du ressort qui, cette fois, se refermait, annona
que le pique-assiette tait sorti du caveau.

On aurait pu rallumer les bougies, mais c'tait s'exposer, si l'absent
rentrait en pleine lumire,  apprendre  Croutot le secret de l'issue
du caveau. Mieux valait donc, comme l'avait recommand Pitard attendre
son retour pour jouer du briquet.

--Que la noirceur de l'obscurit tnbreuse elle ne surexcite pas  des
colloques, avana Fichet au bout de quelques instants de silence.

--Alors, citoyen Fichet, contez-nous vos amours, proposa Barnab.

Fichet tait un homme de moeurs svres qui rpondit:

--Que les amours, sans que je crachasse dessus, je les succde 
d'autres qu'ils s'en dlectent le temprament avec le sexe enchanteur.

Tant il est vrai qu'une ide en amne une autre, Fil--Beurre, au lieu
de persister dans son ide de faire chanter ses amours  Fichet, s'cria
vivement:

--Est-ce que ce ne serait pas le vritable quart d'heure pour demander 
Croutot pourquoi et comment nous l'avons trouv  la place du
Beau-Franois, notre prisonnier?... Allons! citoyen Croutot, jouez de la
langue. Nous sommes tout oreilles.

L'avorton refusa de jouer de la langue.

Alors,  dfaut de langue, il joua du gosier en poussant, tout  coup,
un cri de douleur.

--Fichet, que viens-tu donc de lui faire? demanda Meuzelin, suspectant
le soldat d'tre pour quelque chose dans ce cri.

--Que j'ai l'innocence de ne pas lui avoir insuffl la moindre fichaise.
Que c'est lui, au contraire, qu'il a eu la mchancet de vouloir, avec
sa fesse, casser la pointe de Bec-Fin _fils_, dclara Fichet, qui tait
beaucoup trop modeste pour se faire gloriole de son ide d'veiller
l'loquence de Croutot en lui lardant le derrire.

Cette faon d'encourager, chez Croutot, la soif des confidences,
n'obtint pas l'assentiment de Meuzelin.

--Laisse-le en paix, Fichet, ordonna-t-il.

Puis, s'adressant au nain:

--Tu refuses positivement de nous dire comment il s'est fait que nous
t'avons trouv  la place du Beau-Franois? demanda-t-il d'un ton sec.
Prends garde  toi, mon drle; j'en sais au moins autant, si ce n'est
plus, que Pitard sur ton pass... car j'ai connu Csarine Faublin, celle
qu'on avait surnomme la Saute.

--La Saute, rpta Croutot dont on entendit trembler la voix.

--Oui, celle qui fut ta complice dans la mort de la pauvre Julie, dont
la justice ne t'a pas encore demand compte, continua Meuzelin.

Il parut que ds qu'on le menaait de le mettre en prsence de la
justice, l'avenir, pour Croutot, ne se teignait pas positivement en
rose, car il rpondit enfin:

--Je parlerai; mais  une condition que je dirai  Pitard.

--Attendons alors son retour, concda le policier.

--Et vous n'avez plus  l'attendre, pronona en ce moment une voix qui
n'tait autre que celle du pique-assiette, revenu sans qu'on y et pris
attention.

Puis on entendit claquer le ressort de cette ouverture secrte qu'aurait
tant voulu connatre le nabot.

--Alors, nous pouvons rallumer les bougies? demanda Barnab.

--Oui, fit Pitard.

Puis, d'une voix prudente:

--Mais, chut! fit-il, coutez plutt.

En effet, la sonorit du souterrain leur apportait le bruit de pas
presss et nombreux.

--Qu'est-ce? demanda Meuzelin.

--Par une entre, qui ouvre sur la campagne, une troupe de gens a
pntr dans le souterrain.

--Quels gens?

--Je l'ignore. Peu s'en est fallu que le passage me ft barr lorsque je
revenais vers vous. Ils allaient tourner l'angle d'une galerie quand la
lumire dont ils s'clairaient m'a rvl leur approche. Je n'ai eu que
tout juste le temps de faire jouer le ressort et de rentrer.

--Peuvent-ils dcouvrir notre retraite? souffla Meuzelin, imitant l'ogre
qui avait parl  voix basse.

--Ils passeront vingt fois  ct de notre cachette sans souponner son
existence.

Et, riant, Pitard ajouta:

--Demandez plutt  ce cher Croutot qui, dans les nombreuses recherches
qu'il a faites en ce labyrinthe, n'a jamais pu arriver  la trouver...
et cependant c'tait la seule chose qu'il cherchait... N'est-ce pas,
Croutot?

Mais ledit avorton qui, tout  l'heure, moyennant condition, semblait
dispos  parler, devait tre revenu sur sa dtermination, car il garda
le silence.

L'oreille tendue, il coutait le bruit des pas qui s'entendaient
au-dessus de sa tte et sans doute qu'ils lui apportaient une
rvlation, car il se dit:

--Nous sommes donc plus bas que les galeries?

--Chut! chut! rpta Pitard tout bas au policier, s'il leur est
impossible de nous dcouvrir, ils peuvent tout au moins nous entendre.

-- charge de revanche, pensa Meuzelin qui, pour ne pas donner l'alarme
 ses compagnons, souffla dans l'oreille du pique-assiette:

--Courons-nous un danger srieux?

--Oui, si nous tions pour rester ici.

--Malgr l'envahissement des galeries, pouvez-vous donc nous faire
sortir d'ici?

--Avez-vous oubli que je vous ai dit, avant de vous conduire en ce
caveau, qu'il possde une sortie particulire?

--Alors, filons tout de suite, proposa le policier.

--Non. Il faut attendre la nuit comme nous en tions convenu.

--Parce que?

--Parce que, dans l'excursion que je viens de faire, le danger s'est
rvl plus terrible pour vous que jamais.

Ce disant, Pitard avait tourn les yeux vers Croutot. Il vit une sorte
de joie briller dans le regard du nabot, qui coutait toujours
attentivement les alles et venues de ceux qui, au-dessus de lui,
parcouraient les galeries. Dans ce regard, l'ogre crut deviner une
pense secrte du nain, car, tout aussitt, il murmura au policier:

--Vite! vite! billonnez Croutot... Le misrable, j'en suis certain, va
se mettre  crier.

Meuzelin se pencha  l'oreille de Fichet et lui souffla l'ordre.

Le pygme avait encore les yeux tourns vers la vote, quand il sentit
les deux mains de Fichet se nouer autour de son cou avec une telle force
qu'il en fut presque trangl. Pour retrouver un peu de sa respiration,
il ouvrit une bouche norme dans laquelle Meuzelin tamponna son
mouchoir.

--Que s'il vous plat de n'tre pas identique  une bche pour
l'immobilit, je vous dlivrerai de l'existence jusqu' le terme de vos
jours, lui annona Fichet qui, d'un revers de la main, l'tendit,
d'assis qu'il tait sur le sol, couch tout de son long.

La prcaution demande par Pitard n'tait,  coup sr, pas inutile, car,
 peine le nabot tait-il dans l'impossibilit de crier, qu'on entendit,
dans la galerie suprieure, une voix qui disait:

--Mes enfants, il s'agit de retrouver le moucheron qui s'appelle
Croutot.




                                  XII


Avant qu'il soit dit quelle tait cette voix qui, en ordonnant de
rechercher Croutot, se faisait entendre au-dessus de leurs ttes aux
compagnons rfugis dans la retraite o les avait conduits Pitard, il
est utile de savoir comment ils y taient entrs.

Comme on le sait, Barnab portant le nain sur son dos, Lambert et Fichet
munis des masses de provisions, Meuzelin et Vasseur chargs des armes,
avaient pris la file derrire Pitard qui s'clairait d'une bougie. Au
bout d'une centaine de pas  travers les nombreux circuits du ddale,
dans lesquels Pitard s'tait engag sans la moindre hsitation, il
s'tait arrt devant la porte d'un caveau latral.

--Comment cette porte est-elle ferme? s'tait demand tout haut l'ogre,
fort tonn  la vue de la porte plaque en ses feuillures.

--Ne l'est-elle pas d'habitude? avait demand Vasseur.

--Pas plus que celles des autres caveaux qui, n'tant utiliss  rien,
restent bants. Il faut que quelqu'un soit venu ici qui ait eu  cacher
quelque chose dans ce caveau.

La fermeture, du reste, n'offrait aucune difficult  vaincre. Elle
consistait en un lourd verrou qu'il suffisait de tirer de sa gche. Au
moment d'y porter la main, Pitard s'arrta.

--Oh! oh! fit-il tonn.

Et, au lieu d'ouvrir, il se retourna en disant  Fil--Beurre qui le
suivait immdiatement, charg de Croutot.

--M'est avis qu'il faudrait, par prudence, mettre l'avorton  l'cart.

--Par prudence? avait rpondu Fil--Beurre surpris. En quoi le bonhomme
est-il dangereux? Avec ses liens et sa tte enveloppe, il ne peut
remuer ni voir.

--Oui, mais il peut entendre.

Sur cette observation, on avait rebrouss chemin jusqu' l'entre d'un
autre des nombreux caveaux ouvrant sur les galeries. Barnab y avait
dpos son fardeau et avait ferm et verrouill la porte en disant:

--Faites un petit somme, aimable Croutot.

Le nain pouvait si bien entendre qu'il n'avait pas perdu un mot de cette
dtermination de le mettre  l'cart. Seulement, il avait pris ce 
l'cart dans son plus terrible sens. Au bruit du verrou qui se
refermait sur lui, il se crut abandonn  tout jamais dans cette espce
de tombe et, de terreur, il s'vanouit.

Cependant, Pitard et les autres avaient regagn la porte du premier
caveau.

--Pourquoi, avant d'ouvrir, cette hsitation qui vous a fait loigner
l'avorton? avait demand Vasseur  l'ogre, comme ils arrivaient au but.

--Parce qu'il m'a paru inutile que Croutot st que quelqu'un est enferm
dans ce caveau, annona Pitard.

Comme tous s'tonnaient de son dire, il leur imposa silence d'un geste
de main en ajoutant:

--coutez!

En effet, de l'autre ct de la porte s'entendait une voix plaintive et
faible.

--Comme j'allais ouvrir tout  l'heure, ce gmissement avait frapp mon
oreille. De l m'est venue la pense d'loigner Croutot, continua le
pique-assiette qui, ce disant, avait fait jouer le verrou et pouss la
porte.

Derrire lui, les autres entrrent.

--Une femme! fit Meuzelin qui,  la faible lueur de la bougie de Pitard,
venait d'apercevoir un corps tendu sur le sol.

Et quand l'ogre eut baiss sa lumire prs du visage de cette femme, ce
fut au tour de Vasseur de s'crier d'une voix brise par une motion
douloureuse:

--Gervaise! c'est Gervaise!

C'tait bien la pauvre jeune fille. Immobilise sur les dalles qui
recouvraient le sol par l'endolorissement de tout son corps, rsultant
de la chute qui, par bonheur, n'avait caus aucune fracture, elle
gmissait depuis douze heures dans cette prison o l'avait enferme la
courtisane jalouse pour qu'elle y mourt de faim.

La minute n'tait pas aux attendrissements.

--Le temps presse. L o nous allons descendre, vous pourrez prodiguer
vos soins  cette jeune fille. Mais, en ce moment, le danger nous
commande d'agir, dclara Pitard.

Sur ce, s'loignant vers un coin du caveau, il promena sa lumire sur la
paroi d'une muraille:

--Voici la pierre, dit-il, en levant la main pour faire une pese.

Mais, avant d'appuyer, il se retourna, et s'adressant  Barnab plant
au beau milieu du caveau:

--loignez-vous. Reculez vers une des murailles, lui commanda-t-il.

Fil--Beurre comprit que le sol allait s'ouvrir sous lui et fit vivement
deux pas en arrire; mais son talon rencontra un obstacle qui le fit
tomber les quatre fers en l'air  la renverse.

--Voici sur quoi j'ai trbuch, annona-t-il quand, en se relevant, ses
mains, qui ttaient le sol, eurent rencontr un petit corps de forme
carre.

L'incident de la chute avait arrt le mouvement de Pitard qui
s'approcha tendant sa lumire pour que Barnab pt examiner sa
trouvaille.

C'tait un petit coffret d'bne, ferm par deux agrafes en argent.

Et quand Fil--Beurre l'eut ouvert, la lumire de la bougie fit
scintiller de mille feux les diamants dont ce coffret tait rempli.

Comment ce coffret, au contenu si splendide, pouvait-il se trouver dans
le caveau? Son bois, que n'altrait aucune humidit, attestait qu'il n'y
avait pas encore fait long sjour.

Il ne pouvait appartenir  Gervaise. Donc, il devait avoir t apport
l par celui ou celle qui avait enferm la jeune fille dans cette sorte
d'_in-pace_. Avait-on dpos volontairement ces bijoux en cette retraite
avec l'intention de les reprendre? Y avait-on oubli le coffret? L
tait la question?

Et quand Gervaise, qui revenait compltement  la vie et  l'esprance
entre les bras de Vasseur, fut interroge  ce sujet, elle ne put
rpondre sur qui l'avait amene dans le souterrain. Entirement prive
de connaissance quand elle y avait t descendue par le Beau-Franois,
il lui tait impossible de rien rvler sur ce point. Mais, ce qu'elle
pouvait assurer, c'tait par qui elle avait t abandonne dans cette
tombe anticipe, puisqu'elle tait sortie de son vanouissement juste 
temps pour reconnatre madame de Mralec,  la lueur de la lanterne
qu'elle portait, refermant la porte du caveau.

Au nom de la fausse comtesse, Meuzelin devina tout.

--J'y suis, dit-il. La mtine, quand elle nous a chapp en s'enfuyant
par l'issue secrte du boudoir tait si loin d'avoir perdu la carte que,
dsesprant de retrouver la position d'o j'tais venu la dbusquer,
elle a voulu emporter une poire pour la soif. En consquence, comme
pave sauve de son naufrage, elle a dcamp en volant les diamants de
la vraie comtesse.

Et il conclut en ajoutant:

--Donc, qu'elle ait laiss volontairement le coffret ou qu'elle l'ait
oubli ici, elle reviendra invitablement en ce caveau pour le
reprendre.

--Et elle retombera en nos mains, dit Vasseur, plein de haine pour celle
qui avait condamn Gervaise  mourir de faim.

--Attendons-la donc, proposa l'chalas.

Ils furent rappels  la prudence par Pitard, qui secoua la tte en
disant:

--Attendre ici, o nous ne serions pas en sret, oh! que non pas! Je
m'y oppose formellement.

--Il faut pourtant que nous nous emparions de cette misrable femme,
argua Meuzelin.

--Eh bien, moi, je me charge de vous la faire tomber entre les bras et,
peut-tre mme sur la tte, pronona Pitard en riant.

Et alors, pour expliquer sa promesse trange, il porta la main  cette
pierre qu'il avait tout  l'heure cherche sur une paroi du caveau, et
il y appuya en disant:

--Regardez!

Sous sa pression, le craquement d'un ressort qui joue se fit entendre
et, aussitt, la plus large des dalles qui recouvrait le sol, faisant
bascule, dcouvrit bante l'entre d'un autre caveau creus sous le
premier.

--Nous allons descendre l dedans, annona-t-il.

--Hum! hum! fit Meuzelin, et une fois l dedans, comment en
sortirons-nous? Si nos ennemis nous ferment cette dalle, nous serons
entrs sous un vritable teignoir.

--Soyez sans crainte, affirma Pitard. Notre retraite possde une autre
sortie.

Vasseur pensa  Gervaise qui allait les suivre et demanda:

--Une sortie facile pour une femme?

--Un vrai chemin d'amoureux, affirma Pitard qui, en riant, ajouta: Et ce
que je vous ai dit l est au pied de la lettre.

--Alors descendons! dcida le policier.

--Oui, mais comment? demanda Vasseur qui,  l'ouverture du trou, ne
voyait apparatre aucun escalier ni pointer nul extrmit d'chelle.

Sans mot dire, Pitard disparut dans le trou. Se suspendant  bout de
bras au bord de l'ouverture, il se laissa tomber. On l'entendit bientt
annoncer:

--L'chelle est toujours l.

Et les compagnons virent apparatre  l'orifice du trou les deux bouts
des montants d'une petite chelle en fer, que Pitard, du fond du second
caveau, venait de dresser.

Presque aussitt, dpassa la tte du pique-assiette venant les rejoindre
afin de vrifier, sous son poids, la solidit des barreaux dont le fer
avait t rong par la rouille.

--On peut se risquer, annona-t-il. Elle ne date pas d'hier, cette
chelle. Mais, depuis vingt ans, je suis le seul qui s'en soit servi.

--Qui donc s'en servait il y  vingt ans? demanda Barnab curieux.

Ou Pitard n'avait pas entendu ou il ne voulait pas en dire plus, mais 
peine remont dans le caveau suprieur, au lieu de rpondre, il reprit:

--Occupons-nous de prparer le traquenard pour la fausse Mralec quand
elle viendra chercher son coffret  diamants.

 l'aide d'un de ses cordons de soulier, par une des petites poignes
latrales du coffret, il l'attacha tout  l'extrme coin d'un des angles
de la dalle  bascule. Puis il fit jouer cette dalle sur ses pivots pour
qu'elle revnt fermer l'ouverture, et quand il se fut assur que grce
au lien qui le fixait, le coffret n'avait pas t dplac par cette
oscillation, il poursuivit:

--Vous comprenez? Une fois descendus en bas, nous ramnerons la dalle en
place. Seulement, nous ngligerons de faire revenir le cliquet de
l'autre dtente infrieure qui doit la retenir immobile. Notre gaillarde
aux bijoux arrive, elle voit son coffret, s'avance pour le prendre,
s'engage sur la dalle qui, n'tant pas arrte, fait bascule sous son
poids et, comme je vous l'ai promis, vous l'envoie sur la tte ou dans
les bras.

Fil--Beurre se pencha  l'oreille de Fichet et lui murmura:

--Qu'il vous souvienne de ce pige, mon brave, pour prendre vos puces.

Son trbuchet ainsi tendu et expliqu, Pitard ajouta:

--Maintenant, descendons attendre en bas qu'il plaise  la voleuse de
diamants de venir faire la culbute.

Vasseur descendit le premier, portant dans ses bras Gervaise bien
affaiblie, puis Meuzelin que suivit Fil--Beurre. En touchant terre, ce
dernier eut un souvenir.

--N'oublions pas Croutot, dit-il. Le coquin est dangereux  laisser
traner derrire nous.

Lambert et Fichet allrent chercher le nabot dans le caveau o il avait
t dpos, pendant que Pitard,  son tour, descendait l'chelle.

--Par o diable sortirons-nous d'ici? demanda Meuzelin qui, une lumire
 la main, venait de visiter leur nouvelle retraite.

--C'est ce que je vous montrerai quand il en sera temps, rpondit l'ogre
gravement.

--Pourquoi pas tout de suite?

--Parce que, comme je vous l'ai dj dit, c'est le secret d'un autre,
que je ne puis vous rvler qu' la dernire extrmit.

Cette rponse fut suivie d'un appel de Fichet qui, de l'ouverture
suprieure, leur demandait:

--Que c'est qu'il faut que je vous prcipitasse le Croutot?

--Non aide-le  descendre, commanda le policier.

--Que c'est qu'il est comme une carpe qu'elle n'aurait plus notion de
soi-mme, annona le soldat, qui rapportait le nain toujours vanoui.

 bras, on descendit le petit homme. Lambert et Fichet vinrent
rejoindre, aprs avoir pass  Fil--Beurre les paniers de provisions.

Tout le monde runi, Pitard, clair par Meuzelin, alla dans un angle du
caveau pousser une pierre en saillie qui, comme en haut, faisait jouer
le ressort de la dalle.

--La voici ferme, annona-t-il.

--Mais, alors, la bascule ne jouera plus sous le poids de la courtisane
quand elle viendra chercher le coffret, objecta Meuzelin.

--Oh! fit Pitard, sur ce point, vous pouvez tre rassur. Une bien
trange particularit de l'cho fait que le plus petit bruit qui se
produit l-haut rsonne ici. Tant lger que soit le pas de cette
crature, il ne pourra nous chapper. Alors, nous tendrons le
traquenard.

Son explication donne, Pitard retira l'chelle. Pendant qu'il la
couchait sur le sol dans un coin du caveau que l'loignement des bougies
laissait obscur, on entendit Fichet qui, occup avec Lambert  faire
reprendre connaissance  Croutot, proposait  son camarade ce moyen
ingnieux de remplacer le vinaigre sous les narines:

--Que si nous lui bourrions le nez avec de la poudre dont  laquelle on
communiquerait le feu, a lui secouerait son cerveau qu'il est avachi?

Au bout de dix minutes, Croutot s'agita faiblement.

--Que le voil qu'il est de retour dedans son intellectuel, annona
Fichet  Meuzelin. Que vous pouvez percevoir qu'il renifle avec
vhmence.

Oui, s'entendait un vigoureux reniflement, mais Fichet commettait une
erreur en l'attribuant  Croutot. Il tait bel et bien le fait de Pitard
qui, camp devant les paniers aux vivres, aspirait  plein nez l'arme
des victuailles amonceles devant lui.

--Si nous mangions? proposa enfin l'ogre d'un petit ton suppliant.

Voil comment, assis sur le sol, les compagnons avaient commenc ce
repas dont Croutot, dli et la tte dgage de son enveloppe, avait
refus de prendre sa part; repas auquel n'avait pas particip Vasseur,
trop occup  couvrir de baisers les mains de Gervaise dans le coin o
il se tenait avec la jeune fille; repas enfin pendant lequel Pitard
avait commenc le rcit de la mort de madame de Bileuze et de ses
premires relations avec le nabot alors que ce dernier tait l'ange
gardien du notaire Taugencel.

Et ce rcit avait t interrompu par de sourdes dtonations d'armes 
feu, qui avaient t cause que Pitard, coutumier de tous les mandres du
souterrain, avait t envoy aux nouvelles. Ces nouvelles, on le sait,
Pitard n'avait pas eu le loisir de les dire; car, aprs avoir failli, en
revenant, se faire surprendre par une troupe qui venait d'envahir le
souterrain, il n'avait eu que bien juste le temps de faire rattacher et
billonner Croutot, dont un cri aurait pu donner l'veil.

Ce que Pitard avait avanc sur la particularit de l'cho qui ramenait
dans ce caveau le plus faible bruit du souterrain tait de toute vrit,
puisque Croutot,  peine billonn, avait retenti, au-dessus des
compagnons, une voix qui disait:

--Mes enfants, il s'agit de retrouver le moucheron qui s'appelle
Croutot.

Et, sur cet ordre, des pas nombreux s'taient fait entendre, s'loignant
dans toutes les directions du labyrinthe.

--C'est Coupe-et-Tranche, souffla Meuzelin, qui avait reconnu la voix.

--Et, en ce moment, il est dans la galerie, juste devant l'entre du
caveau qui surplombe le ntre, annona Pitard.

--Alors, s'il y entre, il va voir le coffret et voudra le prendre. Allez
donc faire jouer le ressort qui rtablira le jeu de bascule de la dalle.
 dfaut de la courtisane, ce bandit de Cardeuc est encore d'une
excellente prise pour nous, commanda le policier.

Le pique-assiette se levait quand une autre voix demanda:

--Retrouver Croutot est-il donc le plus press pour nous?

Meuzelin,  ces mots, arrta vivement Pitard, qui allait toucher le
mcanisme de la dalle.

--Non, c'est inutile pour le moment, dit-il. C'est la Suzanne qui vient
de parler. Elle doit vouloir reprendre ses diamants et elle saura
empcher le Marcassin d'entrer dans le caveau, o il ferait main basse
sur le coffret. Mieux vaut attendre encore et couter.

On juge de l'attention avec laquelle chacun des compagnons prta
l'oreille aux paroles que la sonorit du souterrain leur amenait d'en
haut, aussi claires et nettes que si elles eussent t prononces dans
leur refuge.

Aussi la voix rude et hargneuse de Cardeuc leur arriva-t-elle, bien
distincte, quand il rpondit  la courtisane, qui venait de lui demander
si le plus press, pour le moment, tait de retrouver Croutot:

--N'as-tu pas compris, la belle, que la partie est perdue pour nous? Le
gnral Labor s'est dptr du pige  ne jamais y retomber. Tes beaux
yeux et tes promesses ne sauraient plus le ramener sous notre coupe.

 ces paroles, les couteurs se regardrent avec surprise. Qu'tait-il
donc arriv qui et ouvert les yeux de Labor?

--Oui, avait continu le mtayer avec colre, c'est bien fini pour nous
des beaux coups  faire. Voil les deux tiers de mes hommes sur le
carreau, et le reste va tre traqu sans piti ni merci.

Aprs une courte pause, il pronona:

--Tiens! coute ces dtonations.

Non plus comme tout  l'heure, les coups de fusil ne crpitaient
nombreux et presss, annonant un combat engag. C'taient des brusques
explosions, plus fortes et plus espaces.

--Eh bien? demanda la femme, aprs qu'une nouvelle dtonation eut
retenti.

--C'est Labor qui fait fusiller ses prisonniers! gronda Cardeuc.

Et, avec une intonation froce, il pronona ensuite:

--Il me faut retrouver Croutot... Duss-je lui arracher la chair par
lambeaux avec des tenailles rougies au feu, je le forcerai bien 
parler.

Meuzelin, aprs ces mots, se pencha vers le nabot qui, li et garrott,
n'en avait pas moins les oreilles  mme d'avoir entendu ce qu'avait dit
Cardeuc sur l'avenir qu'il lui mnageait.

--Eh! eh! fit le policier, que penses-tu, mon bon Croutot, de
l'affection que te porte ton ami Coupe-et-Tranche?

Puis, s'adressant  Fichet:

--Retire-lui son billon, commanda-t-il. Je le crois guri de l'envie
d'appeler le Marcassin  son aide.

Croutot,  peine put-il parler, se hta de bgayer en tremblant:

--Je vous livrerai Coupe-et-Tranche.

--Trop tard, nabot, ricana Meuzelin. Tu as attendu, pour nous proposer
ta trahison, que Cardeuc soit vaincu, comme il vient de l'avouer... Que
le diable m'emporte, par exemple, si je devine comment il a pu arriver
l.

Au-dessus d'eux, le dialogue avait continu:

--Faire parler Croutot? reprit Suzanne, ne comprenant pas, le pygme
a-t-il donc quelque moyen de remettre le gnral Labor sous notre
puissance?

--Que la peste soit du gnral qui a tout vent et qui fait fusiller
mes hommes! En ce moment, la troupe occupe ma mtairie et m'empche d'y
aller rien prendre des sommes que j'y avais enfouies... Le plus vite que
j'aurai quitt le pays sera le meilleur pour moi... Mais le quitter les
mains vides! Tonnerre de Dieu!

--Croutot pouvait-il donc te faire rentrer dans l'argent cach  la
mtairie?

--Non! Mais il pouvait me ddommager au centuple de ce que je viens de
perdre... Par lui, d'un seul coup, je m'emparerais d'un butin que vingt
annes de pillage n'auraient su me donner.

Et, d'une voix trangle par la fureur et la cupidit due:

--Par Croutot, j'avais des millions.

Alors, s'adressant  un tiers qui, jusqu' ce moment, tait demeur
muet, il demanda:

--N'est-ce pas, Notaire?

--Oui, des millions, appuya la voix de Taugencel.

--Des millions! rpta avidement la courtisane. O sont-ils donc?

--Dans ce souterrain.

--Cachs par Croutot?

--Non, mais enfouis par madame la comtesse de Bileuze, qui les avait
reus en dpt du notaire Aubert pour les rendre plus tard  leurs
propritaires lgitimes. Il y a huit ans que la comtesse est morte
subitement... Donc, les millions ne peuvent avoir t dplacs.

--Et Croutot est convaincu qu'ils sont cachs ici? insista Suzanne qui
se voyait dj admise au partage du trsor dterr.

--Oui, fit Taugencel, et moi aussi. Madame de Bileuze, surprise par la
mort dans une auberge de Laval, n'a pas eu le temps de complter sa
confidence  celui qu'un hasard avait fait le tmoin de son agonie...
Elle n'a pu que prononcer quelques mots et remettre un portefeuille  ce
tmoin... C'est Croutot qui, plus tard, en faisant causer cet homme, a
su deviner ce que n'avait pu comprendre ce franc imbcile.

Fil--Beurre se pencha vers Pitard et lui souffla:

--Franc imbcile! ce compliment m'a tout l'air d'tre  votre adresse.

-- imbcile, imbcile et demi, riposta l'ogre en souriant.

Et il secoua la tte en murmurant:

--Ah! ouiche! les millions. Cherchez-les donc, mes finauds!

Cependant la courtisane avait continu d'interroger le Notaire.

--Ainsi Croutot a tout devin?

--Beaucoup aid par moi, qui devais partager avec lui, rpondit
Taugencel. Il s'tait charg de dcouvrir l'endroit du dpt en ce
souterrain, et voici huit ans que, prtend-t-il toujours, il le cherche
sans pouvoir en trouver la trace...  coup sr, il a mis la main dessus;
mais il n'en souffle mot pour viter le partage.

Suzanne avait rflchi.

--Peut-tre Croutot dit-il la vrit, avana-t-elle, car comment
pourrait-il se faire que madame de Bileuze et cach les millions dans
les souterrains d'un chteau qui appartenait au marquis de la Brivire?

--Par une excellente raison, dit en ricanant le Notaire. Madame de
Bileuze, reste veuve avec un fils, tait devenue la matresse du
marquis de la Brivire dont elle eut une fille appele Julie.

En entendant le Notaire rvler que la comtesse de Bileuze avait t la
matresse du marquis de la Brivire, Pitard avait prouv un soubresaut
de surprise.

--Est-ce que le vieux gredin a dcouvert le secret? murmura-t-il assez
haut pour tre entendu du policier, son voisin.

--Quel secret? souffla Meuzelin.

--Celui de la dalle  bascule par laquelle nous sommes entrs et
celui...

Mais avant qu'il pt achever, il fut interrompu par le bruit de pas
nombreux. C'taient les hommes de Coupe-et-Tranche qui, aprs avoir
parcouru tous les circuits du souterrain  la recherche de Croutot,
venaient annoncer l'inutilit de leurs perquisitions.

--D'abord, tais-tu bien certain que le nabot ft entr dans le
souterrain? demanda Suzanne  Cardeuc.

--C'est le Beau-Franois qui me l'a appris.

--Ah bah! fit le Notaire avec surprise, le Beau-Franois et toi, vous
tes donc maintenant devenus une paire d'amis?

--Au moment de l'attaque de Labor, le danger commun nous a rconcilis,
pronona le mtayer.

Tout ce qui se disait en haut tait du neuf pour le policier et ses
amis. Comment le gnral avait-il enfin vu clair et avait-il eu raison
des bandits,  ce point que Coupe-et-Tranche et sa bande, rduite  une
dizaine d'hommes, en taient rduits  se cacher pendant qu'on fusillait
leurs camarades faits prisonniers?

Alors, puisqu'ils n'avaient plus rien  craindre des Chauffeurs, ils
pouvaient donc quitter leur retraite pour aller retrouver le gnral
Labor qui, enfin clair sur leur compte, les accueillerait  bras
ouverts.

Ce fut ce que comprit l'ogre Pitard, qui fit  Meuzelin cette
proposition:

--S'il vous plat que nous nous en allions, je vais vous rvler la
sortie dont je vous ai parl.

--Et que tu ne voulais nous apprendre qu' la dernire extrmit, sous
prtexte que c'tait le secret d'un autre.

--Oh! le secret d'un autre, rpta tristement Pitard. D'aprs le peu que
vient de dire ce gredin de Taugencel, je vois que je ne suis pas seul 
le connatre.

--Tu veux parler des amours de madame de Bileuze et du marquis de la
Brivire?

--Oui. Or, si Taugencel connat cette liaison, il doit savoir comment
les deux amants se runissaient et, par consquent, il n'ignore pas
l'existence de la dalle  bascule... Alors que le marquis tait l'amant
de la comtesse, pour sauver la rputation de cette dernire que les
mauvaises langues commenaient  entamer, il fit venir de bien loin des
ouvriers qui, sous les caves du chteau, creusrent le caveau o nous
sommes et le relirent par une galerie  un pavillon rustique, situ
dans le parc mitoyen qui tait celui de madame de Bileuze. Pendant que
les curieux du pays perdaient leur temps  pier les dmarches des
amants que, ds ce jour, on ne vit plus se rencontrer, ceux-ci purent
continuer leurs relations, qui durrent jusqu'au dpart du marquis pour
l'migration.

--O il s'en alla en laissant  la comtesse cette fille nomme Julie?
appuya le policier.

Il rpugnait probablement  Pitard d'en dire plus long sur la comtesse
de Bileuze, car il rompit les chiens en demandant:

--Partons-nous?

--Bah! fit le policier. On apprend toujours  couter. Restons encore 
savourer la conversation de nos chenapans de l-haut.

Quand ses hommes taient venus lui annoncer qu'ils n'avaient pu
retrouver Croutot, Coupe-et-Tranche avait rpliqu:

--Alors, les gars, allez attendre  la sortie sur la campagne; mais
n'avancez pas le nez hors du trou si vous tenez  votre peau. Tuez le
temps en prenant un acompte de sommeil, car la nuit prochaine, il faudra
jouer des jambes pour dtaler prestement de ce pays o il fait trop
chaud pour nous.

Et quand ses hommes se furent loigns, le Marcassin, revenu  son
sujet, gronda avec fureur:

--Si nous ne retrouvons pas Croutot, les millions de la Bileuze nous
chappent!... Mille tonnerres! C'tait l pourtant, pour nous, une jolie
fiche de consolation!!!

--Oui,  ce prix, nous aurions gaiement oubli nos quilles abattues par
les ruades du gnral, approuva Taugencel d'un ton plein du plus sincre
regret.

 la pense de ces millions auxquels, faute de Croutot, il lui fallait
renoncer, Cardeuc fut secou par une rage bleue:

--Oh! si je le tenais, le crapaud! grina-t-il. J'arracherais sa chair
par lambeaux pour lui faire livrer le trsor.

--Par malheur, on ne le tient pas, gmit piteusement le patriarche qui
secoua sa tte vnrable.

--Comment n'est-il plus dans le souterrain? grina le mtayer exaspr.

Ce  quoi, Suzanne, croyant  une navet de sa part, rpondit
railleusement:

--Mais parce qu'il en est sorti.

--Impossible! Le Beau-Franois m'a dit l'avoir laiss li de tous ses
membres et billonn.

--Il aura su se dbarrasser de ses liens et il a dcamp, reprit la
courtisane qui, ne tenant pas pour le merveilleux, allait au plus
simple.

--Il a dcamp! rpta Cardeuc en gouaillant; alors il n'aura pas t
loin. Le Beau-Franois le guette  la sortie pour l'trangler et le
gnral Labor le fait chercher partout pour qu'on le fusille.

Si quelqu'un, de tous les couteurs du caveau, avait t mu par cette
phrase, c'tait,  coup sr, le nabot dont on entendit les dents claquer
d'pouvante.

Aussi Fil--Beurre, en guise de consolation et de conseil,
s'empressa-t-il de lui dire amicalement:

--L'un veut vous arracher la chair par lambeaux, l'autre dsire vous
trangler, un troisime demande  vous voir fusiller. Moi, si j'tais 
votre place, j'irais me noyer afin de ne pas faire de jaloux.

On ne peut contenter tout le monde et son pre, dit un proverbe que
Croutot, parat-il, n'avait observ d'aucune manire puisqu'il n'avait
content personne. La preuve en tait que chacun voulait le happer pour
lui faire un mauvais parti.

Ce fut Suzanne qui, en se raillant, revint sur le compte de l'avorton.

--Comment? le gnral Labor Veut faire fusiller ce bout d'homme! Lui
qui, ce matin, avait tant hte de le retrouver pour la mettre  la place
de Meuzelin.

--Oui, lorsque Labor croyait  la fausse dpche que nous lui avions
expdie. Mais,  cette heure, il n'en est plus de mme. Le gnral jure
les cinq cents diables de n'avoir pas son pygme sous la main pour lui
rgler son affaire, dit Cardeuc.

--Pourquoi? insista Suzanne.

--Toujours les millions de la comtesse de Bileuze dont il a appris
l'existence, il y a une heure, par suite du mauvais tour que le
Beau-Franois a jou  Croutot... une vieille rancune qui date du temps
o le colosse avait pour matresse une certaine Csarine Faublin,
surnomme la Saute, dbita le Notaire.

--Et vous connaissez, vous, Taugencel, la cause de cette rancune?
Apprenez-la-moi, dit curieusement la courtisane.

--Mieux serait de vous conter tout au long l'histoire du nain, en
remontant  l'poque o il tait mon ange gardien.

--Allez, Cardeuc et moi nous vous coutons.

--Et nous aussi, pensrent tous  la fois Meuzelin et ses compagnons.




                                  XIII


Le notaire Taugencel commena:

--Quand je fus nomm notaire _ trente sous_, et que l'tude d'Aubert
m'eut t adjuge, mon prdcesseur passait pour avoir reu des millions
et, aprs son excution, la confiscation de ses biens n'en avait trouv
nulle trace. On tait certain qu'Aubert avait confi ses fonds  un
sous-dtenteur, car une lettre de lui, qui avait t intercepte, avait
trahi sa ruse.

Donc, lorsque la Commune m'installa dans mes fonctions, ordre me fut
donn d'avoir  fouiller tous les papiers de l'tude pour dcouvrir
quelque crit indiquant le dtenteur. J'eus beau tourner et retourner
toutes les paperasses d'Aubert, je n'avais pas encore trouv au bout de
six mois.

En me voyant faire buisson creux, la Convention prit mfiance et, me
flairant capable d'un mauvais tour, m'adjoignit un _ange gardien_ pour
me surveiller. Ce fut Croutot.

Il faut vous dire qu'une semaine avant l'arrive de ce crapoussin,
j'avais pris une cuisinire du nom de Csarine Faublin, grande et belle
fille, effronte, libertine, voleuse, un modle de tous les vices! Elle
tait du pays de Maine-et-Loire.

Ce fut elle qui alla ouvrir la porte  Croutot le jour o il se prsenta
chez moi pour s'y installer. Je me trouvais,  ce moment, dans ma salle
 manger et, par la porte entr'ouverte, je pouvais entendre ce qui se
disait dans l'antichambre.

 premire vue de l'arrivant, Csarine, qui s'attribua la cause de sa
visite, s'cria avec surprise:

--Tiens! c'est toi, Bas-des-Reins! Est-ce que tu m'apportes des
nouvelles du pays?

--Chut! chut! fit vivement Croutot.

Et il lui souffla je ne sais quoi tout bas qu'il dut accompagner de
gestes, car la fille reprit aussitt d'un ton sec:

-- bas les pattes, Criquet! Tu vas donc recommencer tes singeries
anciennes? Puisque je t'ai dj dit que tu aurais beau te monter sur tes
paules, tu n'arriverais pas encore  la taille d'un homme comme je les
aime.

Croutot flta d'un ton dsol:

--Toujours inflexible, belle inhumaine! Que te faut-il donc pour
t'attendrir?

--Ton poids d'or, dit Csarine en riant.

Elle clata encore plus fort quand, aprs avoir cru demander
l'impossible, elle entendit le nabot lui rpondre, avec le plus beau
srieux:

--Eh! eh! je ne dis pas non.

Aussi reprit-elle en gouaillant:

--Tu as donc dnich un trsor depuis peu, trane-savate?

--Non, mais je le dnicherai peut-tre bientt, appuya le nain.

--Alors, va le dnicher tout de suite en dtalant sur l'heure; car je ne
tiens point  passer ma vie  causer avec toi sur le carr... mon matre
n'aurait qu' nous surprendre.

--Mais c'est justement  ton matre que j'ai affaire, riposta Croutot.

--Affaire, comme client? fit la Faublin, railleuse.

--Non... comme _ange gardien_.

Et il se mit  lui expliquer quel genre de fonctions allait l'attacher 
ma personne. Je compris que ma servante ne tarderait pas  me l'amener.
En consquence, pour paratre n'avoir rien entendu, je quittai la salle
 manger sur la pointe du pied, et je fus m'enfermer dans mon cabinet
pour l'attendre.

Bientt la Faublin entra dans mon cabinet, m'amenant Croutot qui
arrivait tout au plus  la hanche de la belle et plantureuse crature.
La manire dont elle me le prsenta fut des moins rvrencieuses.

--Patron, m'annona-t-elle, je vous amne un pierrot qui dit qu'il est
un ange.

Puis, sans respect pour celui que, tout  l'heure, je l'avais entendue
traiter de trane-savate, de criquet et de chafouin, elle partit en
ricanant:

--Oh! oh! un ange! quel bas-des-reins, ce bel ange.

Je feignais de ne pas m'apercevoir de la mine furibonde de Croutot 
cette faon d'tre prsent. C'tait un mauvais dbut pour lui qui
voulait tre pris au srieux, et qui avait compt, du haut de ses
fonctions et ds le commencement, me traiter de Turc  More. Il chercha
 regagner la haute main en me disant d'un ton rogue:

--La plus importante recommandation qui m'ait t faite, en m'attachant
 votre personne, a t de cooprer  la recherche de millions d'migrs
que recle l'tude, affirme-t-on.

Impossible de vous rendre le ton d'importance que mit le marmouset en
prononant cette phrase. J'eus l'air de n'y avoir prt aucune
attention. Seulement, je relevai le affirme-t-on sur lequel il avait
pes.

--Oh! fis-je, ceux qui affirment devraient bien venir en personne
chercher ces millions, car moi j'y perds mon latin... Rien ne trahit un
dpt, et surtout rien ne peut faire souponner un sous-dtenteur qui
l'aurait reu du prcdent matre de l'tude.

Ce disant, j'examinais la mine de Croutot, dont, en m'coutant, le front
s'tait assombri.

 son tour, il plongea son regard dans mes yeux, en me demandant d'une
voix qui doutait:

--Vrai de vrai? Vous avez bien cherch partout? Aucun papier ne vous a
chapp?

Mon affirmation semblait lui crever le coeur. S'il s'tait lch
d'avance les babines d'avoir part  la cure, il lui fallait dmarquer.
Mais comme il lui tardait de savoir  quoi s'en tenir, avec moi, il me
jeta un plomb de sonde en me rpliquant sur le ton de la plaisanterie:

--On vous aurait promis moiti de la trouvaille que, j'en suis certain,
vous auriez encore mieux cherch.

Immdiatement, je lui envoyai la rponse du berger  la bergre par
cette riposte, aussi en plaisantant:

--Supposez qu' vous-mme cette moiti du trsor vous ait t offerte et
mettez-vous  fureter dans toutes les paperasses, je gage bien que vous
ne serez pas plus heureux que moi.

S'il tait seulement la moiti canaille de ce qu'annonait son visage,
il devait me comprendre. Canaille il tait et, en plus, canaille
intelligente, car, aprs avoir examin mon visage et y avoir lu qu'il
pouvait traiter de pair  compagnon, il me lcha en clignant de l'oeil:

--Est-ce dit?

--C'est dit, rpondis-je.

Nous nous tions compris  demi-mot. Pas une parole ne fut ajoute 
cette convention que, si nous trouvions les cus, nous nous les
partagerions.

Quand arriva l'heure du dner, mon ange gardien se mit  ma table et ce
fut Csarine Faublin qui nous servit.

En voyant le roquet attabl devant moi, ma servante, quand elle apporta
le potage, clata de rire.

--a me fait drle tout de mme de te voir l, Bas-des-Reins!
dgoisa-t-elle de sa voix triviale et narquoise.

Je crus devoir faire acte d'autorit pour la rappeler au respect de mon
convive; mais je m'en tirai de faon  jeter de l'huile sur le feu.

--Csarine, dis-je svrement, n'oubliez pas que le citoyen Croutot
occupe ici un poste de confiance.

Le Bas-des-Reins devait se faire de la bile; mais comme il avait intrt
 mnager la belle fille, il rpondit en se tournant vers moi:

--Csarine et moi nous sommes de Saint-Florent-le-Vieil, prs Beauprau.

Ensuite, feignant de se souvenir:

--Ah!  propos! la maman Faublin m'a charg, Csarine, si je te
rencontrais  Paris, de te dire de revenir au pays, et qu'elle te
pardonnerait tout.

 ces mots, Csarine se redressa vivement, l'oeil en feu, la figure
contracte et, en parlant de sa mre, elle rpliqua, d'une voix
haineuse:

--De quoi! de quoi! qu'est-ce qu'elle me pardonnera donc, la vieille
sorcire? Est-ce de m'avoir rendue plus malheureuse que les pierres? 
moi les taloches, les fatigues, la nourriture que nos cochons
refusaient; tandis que pour l'autre, elle n'avait que risettes, bons
morceaux et caresses...

Elle s'interrompit pour faire entendre un rire amer et strident, puis
elle ajouta cette phrase inattendue:

--tait-ce de ma faute si elle avait fait le pre Faublin cocu
par-dessus la tte?

Ensuite,  titre d'explication, elle continua:

--Sitt le pre mort, elle a t chercher, o elle l'avait cache, la
fille qu'elle s'tait fait faire par je ne sais qui et elle l'a amene
chez nous. Alors je n'ai plus t bonne  jeter aux chiens. Il n'y en a
plus eu que pour la Julie... sa Julie... sa btarde!  elle les oeufs. 
moi les coquilles! Un beau soir, j'ai eu assez de cette vie de
rcolteuse de claques et d'pluchures. J'ai dcamp en la laissant avec
sa Julie de malheur. Qu'elle la mijote  son aise, sa Julie.

Je ne saurais dire l'intonation de rancune froce qui accentua la voix
de Csarine, quand elle termina en montrant le poing:

--Qu'un beau jour je la tienne, cette poupe de Julie, et nous
compterons ensemble.

Sur cette menace, elle nous quitta pour retourner  sa cuisine.

--Bigre! fis-je, elle semble avoir une rude dent contre sa soeur. Elle
ne peut pardonner  la btarde d'tre venue lui prendre sa place
lgitime.

--Euh! euh! fit Croutot en secouant la tte, btarde est bien vite dit.
Moi, je ne crois pas que la mre Faublin en ait plant jamais  son
mari. Le fait est qu'elle a attendu la mort de son homme pour amener
Julie chez elle, mais il y a du pour et du contre, et je pense qu'il
existe un dessous de cartes qui n'a jamais t bien tudi.

Si naturellement que m'et rpondu le nain, je devinai qu'il n'en
voulait pas dire plus.

--Et puis, reprit-il, Csarine reviendrait chez la mre Faublin qu'elle
n'aurait plus lieu d'tre jalouse, attendu qu'elle ne retrouverait plus
Julie. Elle a t prise en affection par une riche veuve du pays qui l'a
demande  la maman pour lui tenir compagnie. Si la petite sait lui
plaire, la veuve lui fera un sort.

--Une veuve sans enfant?

--Non. Elle a un fils qui court la prtentaine et laisse sa mre dans
une solitude qu'elle a voulu gayer en prenant Julie. Je le rpte, la
jeune fille trouvera une position en sachant bien s'y prendre avec la
comtesse de Bileuze.

--Bileuze? rptai-je; il me semble avoir lu plusieurs fois ce nom
quand j'ai visit les papiers de l'tude. La famille des Bileuze doit
avoir compt dans la clientle de mon prdcesseur Aubert.

Quand vint le soir, il fallut, comme l'ordonnait le dcret qui avait
cr les anges gardiens, qu'on dresst un lit pour le mien dans ma
chambre  coucher.

--Demain, nous recommencerons ensemble la visite des papiers de l'tude,
m'annona Croutot quand il eut la tte sur l'oreiller.

--Alors puissiez-vous russir, lui rpondis-je  demi-mot.

--Et vous aussi, dit-il en me renvoyant mon sous entendu.

Dcidment, nous tions bien d'accord. Millions trouvs, millions
partags. Quant  la nation, qui comptait sur notre trouvaille, allez
voir s'ils viennent, Jean.

Je ne faisais que de m'endormir, quand un bruit dans la chambre
m'veilla.

En mme temps qu'il tait ordonn que l'ange coucht dans la mme pice
que le notaire, il tait enjoint aussi, pour faciliter la surveillance,
que, toute la nuit, une lumire clairt la chambre.

Cette lumire me permit donc de voir Croutot qui, sorti du lit,
dcampait sur la pointe du pied.

--Il va voir Csarine, pensai-je.

Et, sans m'inquiter plus de la caravane nocturne du roquet, je me
rendormis.




                                  XIV


Le lendemain matin, ce fut Croutot qui me rveilla. Son expdition
nocturne et amoureuse avait-elle russi? C'tait  jurer que non, car sa
mine renfrogne tait loin d'attester une victoire. Feignant d'ignorer
qu'il et couru le guilledou, je m'informai comment il avait pass la
nuit.

--Je n'ai fait qu'un somme, m'annona-t-il avec aplomb.

Ds que je fus habill, le nabot tmoigna la plus grande impatience de
gagner l'tude.

--Nous allons tout de suite nous mettre  l'oeuvre pour la nouvelle
visite des papiers, dit-il.

--Oh! oh! fis-je, pas avant que, suivant ma coutume de chaque matin, je
n'aie aval la tasse de caf au lait que Csarine va m'apporter.

--Ah! Csarine va venir? dit vivement le nain, dont la mine se fit plus
morose.

Il achevait quand ma cuisinire entra, portant ce premier djeuner sur
un plateau o se trouvaient deux tasses.

--J'ai pens que tu ne serais pas fch de te rincer aussi le bec avec
du caf, et j'ai doubl la ration  ton intention, Bas-des-Reins,
dbita-t-elle.

--C'est bien, lcha tout sec Croutot.

--La Faublin se rebiffa  pareil ton, et, de sa voix narquoise et
canaille:

--Tiens! lcha-t-elle, est-ce que je t'ai vendu des haricots qui n'ont
pas cuit, puceron! Fais-moi donc l'amiti d'exhiber un museau plus
gracieux... Et, tu sais? que je ne te le dise pas deux fois. Je n'aime
un petit chien que quand il fait le beau.

J'aurais d m'interposer en rabattant le ton de ma servante. Je n'en fis
rien, et quand Csarine fut partie, je pris un ton doucereux pour dire
au nabot, qui tait rest muet devant l'algarade de cette fille:

--J'ai eu besoin de me souvenir de la vieille amiti qui vous lie 
Csarine pour ne pas la rappeler au respect qui vous est d.

Je supposais qu'il allait me rpliquer.  mon tonnement, il abandonna
ce sujet pour dire:

--Vite aux papiers de l'tude.

Que s'tait-il donc pass, cette nuit entre la Faublin et l'avorton qui
les rendt, elle si haute de verbe, lui si souple d'chine?

--Soit! passons dans mon cabinet, dis-je aprs avoir vid ma tasse.

Je me dirigeais vers la porte de communication quand, de l'autre ct,
rentra Csarine, qui avana la main en disant:

--Voici ce que vous avez perdu.

Et elle me remit un trousseau de clefs que d'habitude, je plaais dans
la poche de mon gilet. J'tais si sr de les y retrouver encore que,
tout machinalement, je portais la main  cette poche. Elle tait bien
vide. Pourtant, je me souvenais que, la veille, en me dshabillant, mes
doigts avaient encore palp ces clefs sous l'toffe.

--O as-tu ramass ce trousseau? demandai-je avec une vive surprise en
regardant la Faublin.

Ses lvres se remurent pour une rponse; mais avant d'en lcher le
premier mot, Csarine tourna vers le nabot un regard qui, immdiatement,
appela mes yeux sur le bout d'homme. Il tait un peu ple, et d'une mine
suppliante au possible, il invoquait la discrtion de ma servante.

--J'ai trouv ce paquet sur votre descente de lit. Il a probablement
gliss de votre vtement lorsque vous vous tes dshabill hier ou
habill ce matin, dclara-t-elle.

Cela dit et aprs un mince sourire moqueur  l'adresse de Croutot, elle
regagna sa cuisine en ajoutant:

--Le meilleur moyen de ne pas perdre ses clefs, c'est encore, le soir,
en se couchant, de les fourrer sous son traversin.

tait-ce un conseil qu'elle me donnait? Je n'aurais pu l'affirmer; mais
j'eus la certitude que mes clefs m'avaient t voles par Croutot qui
les avait perdues en je ne savais quel endroit que la Faublin, au
dernier moment, n'avait pas voulu m'avouer. La veille, quand je m'tais
rveill pour voir le marmouset s'vader de la chambre, il venait
indubitablement de retirer les clefs de mon gilet.

Je passai dans mon cabinet, suivi par mon ange gardien qui fredonnait
comme s'il tait tranger  la scne qui avait eu lieu.

Le trousseau, en plus des clefs de quelques meubles de mon logis,
comprenait celles de mon bureau et de ma caisse.

--Est-il venu visiter nuitamment mon bureau? me demandai-je en l'ouvrant
devant Croutot dont le regard s'attachait sur moi tout inquiet comme
s'il et craint le rsultat de mes investigations.

C'tait un bureau  cylindre. Quand le mouvement de rotation eut
dcouvert et avanc devant moi la tablette d'appui, un seul coup d'oeil
jet sur les papiers qui s'y talaient la veille me suffit pour
m'apprendre la vrit. Mon bureau avait t ouvert. Une main avait
boulevers mes papiers qu'elle avait nglig de remettre bien en place.

Rien, sur mon visage, n'avait bronch qui pt rvler le rsultat de mon
examen  Croutot dont je sentais le regard peser sur moi. Quand je levai
les yeux vers lui, je le vis en proie  une sorte d'angoisse qui se
traduisit par cette question:

--Eh bien?

Son Eh bien? voulait demander si je m'tais aperu qu'on et ouvert
mon bureau. Mais il comprit toute l'imprudence de son interrogation et
il se hta de complter sa phrase en ajoutant:

--Eh bien? Par quoi commenons-nous la journe?

--Mais, d'abord, mon brave Croutot, par recevoir les clients qui
attendent, rpondis-je de mon ton le plus bonhomme.

Avant qu'il pt me poser une nouvelle question, je donnai le coup de
sonnette par lequel, chaque matin, je prvenais mes clercs que j'tais
visible pour les clients qui attendaient dans l'tude. Puis je lui
indiquai prs de moi, la place que, suivant son devoir d'ange gardien,
il allait occuper pendant les consultations de ma clientle...

Pour moi, il tait avr que Croutot m'avait vol mes clefs pour visiter
mon bureau pendant la nuit. Mais qu'est-ce qu'il y avait trouv et pris?
Une autre question se dressait aussi dans mon esprit. Aprs sa fouille,
quand le nain aurait d remettre le trousseau dans la poche de mon
gilet, comment se faisait-il qu'il m'avait t rapport par Csarine!

Les clients se succdrent dans mon cabinet, nombreux et bavards. Ce ne
fut qu'au bout de longues heures que je me retrouvai en tte--tte avec
le nain.

Alors je n'y pus tenir. Mon impatience, nerve par ces heures de
contrainte, clata sans prambules. Du reste, avec Croutot, tel que je
le jugeais, il ne fallait pas mettre de mitaines. Comme, avant de le
refermer, je jetais un dernier coup d'oeil sur les tablettes de mon
bureau, l'avorton, mis en veil par cette inspection, me demanda:

--Que cherchez-vous donc?

Je saisis la balle au bond en lui rpliquant  brle-pourpoint:

--Je cherche  deviner dans quel but vous tes venu fouiller dans mon
bureau cette nuit aprs m'avoir vol mon trousseau de clefs.

Au lieu de nier, ainsi que je m'y attendais, le pygme me rpondit
carrment:

--Oui, c'est vrai! je vous ai pris votre trousseau dans cette intention,
Seulement, je n'ai pas mis mon projet  excution... c'est un autre.

--De vos amis? dis-je moqueusement.

--Ah! fichtre! non, par exemple! lcha le nabot en bondissant de colre.

--Quel est cet autre? demandai-je vivement.

--L'amant de Csarine Faublin. Un grand diable du nom de Franois, avec
lequel je me suis rencontr cette nuit.

--O? fis-je.

Il hsita un peu, puis il y alla bon jeu bon argent en me disant tout
net:

--Mieux vaut que je vous confesse la chose carrment. coutez donc.
L'ide m'tait venue que votre bureau, qui a t celui d'Aubert, devait
contenir des compartiments secrets o votre prdcesseur pouvait avoir
cach quelques notes ou pices compromettantes. Il a t si brusquement
arrt et si vite emmen d'ici, qu'il n'est pas impossible que le temps
lui ait manqu pour retirer de leur cachette et brler ces papiers.

Je vous drobai donc vos clefs pendant que vous dormiez, et je me
glissai hors de la chambre, pour gagner votre cabinet.

Me rservant de n'allumer une bougie que quand je serais arriv dans le
cabinet, je suivais donc le couloir de dgagement sur la pointe du pied
et en pleine obscurit, lorsque, en longeant une porte, je vis une lueur
filtrer sous cette porte.

C'tait la chambre de Csarine qui, cette lumire me le prouvait, ne
dormait pas encore  cette heure avance de la nuit.

Ma main, qui ttait, rencontra la clef sur la serrure.  ce contact, le
diable me tenta et je fis jouer la clef. Par malheur, j'oprai 
contresens et je donnai le double tour. Il me fallut donc tourner 
l'inverse. Ces deux mouvements n'avaient dur que vingt secondes, mais
ils avaient vit une surprise  Csarine ou, pour mieux dire,  l'amant
qu'elle avait reu dans sa chambre.

Quand enfin je poussai la porte, la Faublin, qui s'tait jete  bas du
lit, avait dj fait trois pas  ma rencontre.

--Tiens, c'est toi, Bas-des-Reins? dit-elle  mi-voix. Est-ce que tu
viens me demander quel vent souffle en Suisse?

Puis, aussitt:

--Qu'as-tu donc  la main? demanda-t-elle, le regard subitement attir
par le reflet lumineux que la lueur de la bougie donnait  l'acier poli
des clefs du trousseau que je tenais, un doigt pass dans l'anneau.

Un coup d'oeil lui suffit pour ne pas attendre ma rponse.

--Ah a, reprt-elle, on dirait les clefs du patron. Et, en riant, elle
dbita:

--Est-ce que, parmi tes fonctions d'ange gardien, il en est une qui
consiste  aller visiter la caisse du patron pendant qu'il ronfle?

Tout en me parlant, elle avait recul de quatre ou cinq pas dans la
chambre et j'avais avanc d'autant, de sorte que j'avais dpass la
bougie, pose sur le somno, qui,  ce moment, m'clairait le dos,
envoyant mon ombre sur la muraille.

Tout  coup, au-dessus de ma silhouette, je vis se dresser une autre
ombre gigantesque. Un homme de la plus haute taille avait surgi derrire
moi.

Je n'eus pas le temps de faire volte-face. Un bras venait de se nouer
autour de mon cou avec une telle vigueur que je fus presque suffoqu.
Puis une norme main, aussi large qu'une clanche de mouton, emmanche 
un autre bras, vint me retirer le trousseau des doigts.

--Csarine, ouvre le placard, commanda une voix rauque.

Quand la Faublin eut obi, je fus soulev de terre tout aussi facilement
qu'une plume, par ces deux mains terribles qui, en paralysant si bien
mes mouvements qu'il m'tait impossible de me retourner pour voir mon
enleveur, me portrent dans le placard, la face contre la muraille.
Avant que je pusse tourner la tte, la porte s'tait referme, la
serrure avait jou et je me trouvais claquemur dans la plus complte
obscurit.

De celui qui venait de me jouer ce mauvais tour, je ne connaissais que
sa haute silhouette, vue sur la muraille, qui m'avait appris que c'tait
un gant.

Dans mon trou, j'entendis quelques chuchotements, puis la porte s'ouvrit
et, si grand soin qu'il prt d'assourdir sa marche, il me fut facile de
deviner que le gant s'loignait.

--Il va se servir des clefs, me dis-je.

La Faublin tait reste dans la chambre. Une petite toux me trahit sa
prsence.

Je frappai doucement  la porte en disant d'une voix suppliante:

--Csarine, ouvre, laisse-moi m'en aller.

--Oh! oh! fit-elle en goguenardant, comme c'est peu galant de ta part,
Bas-des-Reins! Tu m'as tracasse toute la journe pour venir cette nuit
dans ma chambre et,  cette heure,  peine y es-tu entr que tu veux
dcamper. Vrai! ce n'est pas galant.

Sa raillerie m'exaspra. Je frappai du poing contre la porte  plusieurs
reprises.

--J'ai oubli de te donner un avis, reprit-elle d'un ton alarm par ce
tapage. Franois m'a charg de te prvenir que si tu ne te tenais pas
gentil dans ta bote, il t'tranglerait  son retour.

Sauf de savoir que le colosse, amant de Csarine, se nommait Franois,
je n'avais rien gagn  ma tentative. Je restai donc muet et immobile.

Au bout d'une longue demi-heure, j'entendis le gant rentrer. Cette
fois, ils furent moins prudents qu'au dbut o ils avaient chuchot.
Bien qu'il baisst la voix, le mcontentement fit oublier au colosse de
mieux la surveiller, car je l'entendis qui disait:

--Pas un sou dans la caisse! C'est un vrai raffal, ton notaire. Dans le
bureau, pas un liard.

--Le meuble ne possde-t-il pas de cachette?

--Si, deux. Avec mon exprience d'ancien bniste, je n'ai pas t long
 les trouver. Elles ne contenaient rien autre qu'un mchant chiffon de
papier que je t'apporte... Le voici.

--La belle avance! Je ne sais pas lire? grogna la Faublin hargneusement.

--Je te le lirai la prochaine fois.

--Pourquoi pas tout de suite?

--Parce que voici le jour et que j'ai tout juste le temps de dtaler.

Et il partit aprs cette recommandation dernire:

--Attends au moins un bon quart d'heure avant d'ouvrir la cage  ton
oiseau et prviens-le que s'il ouvre le bec, je lui tordrai le cou.

Suivant sa consigne, la Faublin laissa passer dix bonnes minutes avant
de me dlivrer de mon placard.

--Allons! ouste! retourne  ton lit... et, tu sais? dans ton intrt,
motus devant le patron, me recommanda-t-elle en me poussant vers la
sortie de la chambre.

Un souvenir me fit rsister.

--Et mon trousseau de clefs? dis-je.

--C'est, ma foi vrai! Franois l'a emport sans y penser, fit-elle un
peu bahie.

 ce moment, un sifflement, modul prudemment, monta de la rue sous la
fentre. Csarine,  ce signal, se hta de me dire:

--C'est lui qui revient. Il se sera aperu de son oubli et il rapporte
les clefs. Attends un peu. Je vais descendre pour aller te les chercher.

Et elle s'loigna. Sitt seul, mon premier soin fut de chercher si, dans
la chambre, je n'apercevrais pas ce bout de papier que le gant avait
trouv dans la cachette du bureau et qu'il avait remis  Csarine en
renvoyant  plus tard de lui en faire la lecture.

Au lieu de le mettre en poche, la Faublin l'avait dpos sur le somno,
au pied du bougeoir.

Je m'lanai vers lui pour le lire.

C'tait bien, comme l'avait dit Franois, un chiffon de papier, car
c'tait un fragment de lettre. Peut-tre que ce coin de papier, retenu
par quelque obstacle du compartiment, s'tait dchir de la lettre quand
Aubert, probablement  la hte, avait vid la cachette des papiers
qu'elle contenait, pour les anantir.

Voici ce que je lus sur ce fragment de lettre:

... Si je venais  mourir, le marquis de la Brivire, que j'en ai
averti, ou mon fils, qui sait tout, vous indiquerait le caveau o j'ai
tout enfoui, avec les trois cent mille livres que je destine  ma Julie
et dont, comme nous en sommes convenus, vous...

L s'arrtait la teneur du papier dont le verso tait blanc.

J'eus le temps de lire ces lignes deux fois pour mieux me les mettre en
mmoire avant la rentre de Csarine, qui reparut tenant en main le
trousseau de clefs.

--C'tait bien pour les clefs, que Franois tait revenu sur ses pas,
m'annona-t-elle.

--Alors, donne-les-moi, dis-je, en avanant la main.

--Pas de a! pas de a! mon roquet, fit-elle moqueusement. Je veux
t'viter la tentation d'aller fourrer ton nez dans la caisse de
Taugencel. Je les rendrai au patron lui-mme demain matin, en lui disant
les avoir trouves sur sa descente de lit o elles seront tombes d'une
poche de son gilet.

J'aurais d lui rpondre qu'aprs la visite du Franois je n'avais plus
que faire au bureau ou  la caisse, mais c'et t lui apprendre que, du
fond de mon placard, j'avais tout entendu de leur conversation, si bas
qu'ils eussent baiss le ton.

--Soit, fis-je simplement.

--Ouste! ouste, retourne  ton chenil, roquet, dit-elle en me poussant
alors hors de sa chambre dont elle referma la porte.




                                   XV


Du fond de leur caveau, Meuzelin, Fil--Beurre, Pitard avaient cout
attentivement le rcit que, l-haut, le notaire Taugencel faisait au
Marcassin et  Suzanne des exploits de Croutot.

Les sourdes dtonations d'armes  feu avaient cess, ce qui tmoignait
que le gnral Labor avait fini de fusiller ses prisonniers et qu'il
devait s'tre mis  la recherche de ceux des bandits qui lui avaient
chapp.

Bien que maintenant, et puisque Pitard s'tait fait fort de les faire
sortir de leur retraite, Meuzelin pt aller retrouver sans crainte le
gnral, il lui tardait sans doute moins de savoir comment Labor s'tait
tir d'affaire que de connatre la fin de l'histoire de Croutot, car,
aprs avoir consult sa montre, il murmura  son voisin Fil--Beurre:

--Si nos coquins de l-haut attendent la nuit pour se soustraire au
gnral, il s'en faut encore de cinq heures. Le Notaire a le temps de
filer un long chapelet sur le compte de Croutot. coutons toujours.

                   *       *       *       *       *

Cependant, Taugencel, dans le caveau suprieur, avait continu sans se
douter du supplment d'auditoire  l'afft de ses paroles:

--Vous devinez avec quelle attention j'avais cout mon ange gardien me
racontant son aventure de la nuit.

Ces quelques lignes, lues par Croutot, sur ce fragment de lettre trouve
par Franois dans le compartiment secret du bureau ne nous
mettaient-elles pas sur un commencement de trace du trsor?

Du moment que l'existence du compartiment secret nous tait rvle nous
n'emes pas de peine,  le trouver et  en dcouvrir le mcanisme.

Il tait bien vide!

Au dernier moment, peut-tre bien mme quand ceux qui venaient l'arrter
frappaient  sa porte, Aubert, pour les jeter au feu, en avait retir
les papiers compromettants et, dans sa prcipitation, il n'avait pas vu,
dchir probablement par une ferrure du mcanisme, ce lambeau de lettre
que le colosse avait apport  sa matresse Csarine.

--Par qui cette lettre peut-elle avoir t crite? m'criai-je quand
Croutot, une seconde fois, m'eut rcit le passage qu'il avait retenu en
sa mmoire.

Tout  coup la figure du nabot s'illumina d'une joie immense. Il demeura
l'oeil fixe, rveur et murmurant de souvenir:

--Marquis de la Brivire... mon fils... caveau o j'ai tout enfoui...
trois cent mille livres de Julie.

Et, brusquement, la lumire s'tait faite en son esprit; il bgaya d'une
voix brise par une satisfaction indicible:

--Les millions d'Aubert ont t remis  madame de Bileuze,
l'ex-matresse du marquis de la Brivire, dont elle a eu, disent les
mauvaises langues de Beauprau, cette Julie dont elle a confi la
premire enfance  la vieille Faublin, la mre de Csarine.

Et, avec une conviction profonde, il ajouta:

--Oui, c'est madame de Bileuze qui tient en dpt les millions
d'Aubert.

Alors je secouai la tte en disant:

--Le malheur est que Csarine connatra ce secret aussitt qu'elle saura
le contenu de ces lignes que son amant a promis de lui lire  leur
premier rendez-vous.

--Nenni! nenni! lcha Croutot triomphant  le grand butor en sera fort
empch, attendu que j'ai vol le papier... tenez, le voici.

--Oui, mais le Franois, lui, doit l'avoir lu, objectai-je en prenant
l'crit qu'il me tendait.

--S'il en avait connu la teneur, il aurait eu tout aussi court de
l'apprendre  sa matresse que d'en renvoyer la lecture  plus tard, me
rpliqua Croutot.

Il avait raison. Nous en conclmes que le colosse, comme sa matresse,
devait ignorer le contenu de ce fragment de lettre.

Nous tions donc  peu prs certains qu'Aubert avait confi ses millions
 la comtesse de Bileuze mais cela ne nous faisait gure une plus belle
jambe. Notre devoir tait d'aller dnoncer la dpositaire  la Commune.
Or, la Commune aurait fait couper le cou  la comtesse et confisquer le
magot, qui nous aurait pass sous le nez.

--Il faudrait pouvoir attirer la comtesse  Paris.  dfaut d'un aveu
que nous n'aurions pu obtenir adroitement, nous le lui arracherions par
la peur, en la menaant d'une dnonciation, proposai-je.

Oui, comment faire accourir la comtesse du fond de son pays sans exciter
sa dfiance? Aubert seul aurait eu ce pouvoir.

Un bienheureux hasard nous vint tout  coup en aide.

Le lendemain, je reus de province une lettre adresse  mon
prdcesseur Aubert. La difficult des communications faisait alors que
les vnements de Paris... quand une chance extraordinaire les faisait
connatre dans les dpartements... n'y taient appris que deux, voire
trois mois plus tard. Donc celui qui avait crit  Aubert ignorait
encore que celui-ci tait mort depuis six semaines.

Jugez de notre joie quand, aprs avoir ouvert cette missive, nous la
vmes signe de madame de Bileuze. Je vous en rsume le contenu. La
comtesse crivait au tabellion de vouloir mettre ordre  ses affaires et
elle annonait son intention de venir  Paris. Puis elle ajoutait cette
phrase:  moins qu'il ne rgne  Paris, comme on me l'assure, quelque
maladie pernicieuse qui m'en rendrait le sjour dangereux. En ce cas,
veuillez m'en avertir par un mot qui m'attendrait  l'auberge du
_Grand-Chne_,  Laval, o je dois trs prochainement aller. Si votre
lettre m'annonce que je peux me risquer sans crainte, je profiterai,
alors du chemin fait et je continuerai ma route jusqu' la capitale.

--a, c'est une phrase  lire entre les lignes, dit Croutot, aprs en
avoir pris connaissance. La comtesse, sachant qu'Aubert est surveill,
veut simplement lui dire: Afin d'viter les soupons, pour vous comme
pour moi, est-il imprudent que j'aille  Paris? Voil le vrai sens.

--Et elle va aller attendre la rponse  l'auberge du _Grand-Chne_ de
Laval... o elle l'attendra longtemps, si c'est dfunt Aubert qui doit
jamais la lui faire, ajoutai-je en riant.

--Aussi faut-il la faire nous-mmes, proposa l'avorton.

Il prit une feuille de papier sur laquelle il crivit ces quelques mots:
_Aubert a t guillotin!_ et signa: _Un clerc_.

--Diable! fis-je aprs avoir lu, cela n'encouragera pas la comtesse 
venir  Paris.

--Bien au contraire. Une terrible inquitude la torturera  ce point
que, cote que cote, elle voudra savoir  quoi s'en tenir. Si prudent
qu'elle ait connu Aubert, elle n'en craindra pas moins qu'un papier, non
dtruit par le dfunt, la compromette et vous la verrez accourir ici, ne
ft-ce que pour voir en quelles mains est tombe l'tude.

Nous fmes partir la lettre et, rongs par l'impatience, nous comptmes
les jours.

Il faut vous dire que le lendemain de l'aventure nocturne du nabot avec
Csarine, cette dernire, au moment du dner, m'avait annonc qu'elle
quittait mon service.

--Je retourne au pays. Tu n'as rien  faire dire  Beauprau,
Bas-des-Reins? demanda-t-elle  Croutot en attachant sur lui un mauvais
regard.

--Non, rien, dit le petit homme.

Le soir mme, elle avait quitt la maison. Le nain, au lieu d'en tre
satisfait, me sembla craintif.

--C'est drle, fit-il. Csarine a d s'apercevoir de la disparition du
papier que je lui ai vol et elle ne m'en a souffl mot aux quatre ou
cinq fois que je me suis trouv seul avec elle avant son dpart.

Deux semaines s'taient coules depuis que nous avions expdi la
lettre  l'auberge de Laval, et madame de Bileuze n'avait pas encore
fait son apparition dans l'tude.

Enfin, un matin,  l'heure o je recevais des clients dans mon cabinet,
entra un homme que mon ange gardien reconnut aussitt. C'tait un de ses
pays, nomm Pitard, tabli tanneur  Beauprau. Il se prsentait,
disait-il, pour savoir de moi l'adresse de M. de Bileuze, le fils de la
comtesse.

 Croutot comme  moi vint immdiatement le soupon que madame de
Bileuze, avant de s'aventurer  Paris, avait envoy ce Pitard pour
tter le terrain.

Nous demander l'adresse du fils, c'tait bien clairement indiquer qu'il
tait l'agent de la comtesse. Croutot sut si bien s'y prendre que, le
soir mme, le tanneur de Beauprau accepta le dner  ma table.

Fourchette ou verre en main, nous nous promettions de tirer les vers du
nez de notre homme, quand un trouble-fte vint s'asseoir  notre repas.
C'tait le membre de la Convention charg de nous surveiller dans notre
recherche des millions. Tout en dnant, le butor parla si bien du magot
 dnicher et de la guillotine qui nous attendait si, dans un mois, nous
n'avions rien dcouvert, qu'il donna l'veil au Pitard, lequel, avant la
fin du dner, leva le sige pour partir avec le conventionnel.

Une heure aprs, Croutot allait le relancer  son auberge, sous prtexte
de le conduire au thtre pour y finir cette journe que le reprsentant
tait venus si malencontreusement interrompre. Quand le nabot entra dans
sa chambre, Pitard tenait en main un portefeuille qu'il se hta de faire
disparatre dans sa poche, mais pas assez vite pourtant pour que Croutot
ne pt reconnatre, imprimes en or sur une des faces, les armes des
Bileuze.

Il me l'amena au thtre de la Cit, et si le Pitard qui, pour la
premire fois de sa vie, mettait le pied dans un thtre, n'avait t
profondment accapar par la pice, il se serait aperu que Croutot lui
volait son portefeuille.

 l'entr'acte, l'avorton sortit pour aller lire le contenu de son vol
pendant que je m'vertuais si bien  distraire le tanneur qu' la
rentre de Croutot, qui lui remit le portefeuille en place, il aurait
jur que, jamais, l'objet n'avait quitt sa poche.

Quand, aprs avoir reconduit le tanneur  son auberge, nous revnmes 
mon domicile, la conviction de Croutot tait complte.

--Oui, me dit-il, toutes les lettres du portefeuille prouvent que madame
de Bileuze est la dpositaire des millions qu'elle a enfouis dans un
caveau.

--Un caveau de son chteau? appuyai-je.

--Oh! non, fit le nabot aprs avoir un peu rflchi. Elle est trop
avise pour ne pas s'tre prcautionne contre une perquisition  son
domicile. M'est avis qu'elle a d songer au domaine de son ancien amant,
le marquis de la Brivire, aujourd'hui migr. C'est un ancien chteau
fort o les souterrains sont si vastes qu'il faudrait une anne entire
pour les fouiller  fond... Comment a-t-elle pu y pntrer, par exemple?
Je n'en sais rien. Mais qu'importe pour nous; c'est un dtail...
L'important nous est de savoir que le trsor est  la Brivire et de l'y
chercher.

C'tait bel  dire, mais, surveills comme nous l'tions, il y allait de
notre tte  vouloir quitter Paris et puis, comme le prtendait Croutot,
ne fallait-il pas une anne entire pour fouiller l'immense labyrinthe
qui s'tendait sous le chteau?

Le seul moyen de tomber juste au bon endroit et t d'arracher son
secret  la comtesse. Oui, mais pour ce, il et fallu tenir madame de
Bileuze en notre pouvoir.

Devant notre impossibilit d'agir, nous pestions depuis quatre jours,
n'ayant mme plus la ressource d'interroger le tanneur Pitard, qui avait
quitt Paris pour retourner  Beauprau, quand, un matin, nous vmes
apparatre, plus sol qu'un cent de grives, un cousin de Croutot qui
arrivait du pays pour chercher fortune dans la capitale.

Au milieu des divagations de l'ivresse, ce garon nous apprit que le
dernier emploi qu'il avait exerc avait t celui de cocher de madame de
Bileuze. Il ajouta qu'il l'amenait  Paris, quand,  Laval,  l'auberge
du _Grand-Chne_, elle tait morte subitement, en pleine nuit, sans
personne pour la secourir.

Ainsi la comtesse tait morte! et le trsor tait toujours enfoui sans
personne pour le surveiller.

--Oh! personne, personne, rpta moqueusement Croutot pour teindre ma
joie, en admettant que Pitard n'ait pas reu les rvlations de la
comtesse mourante, n'oubliez pas que le papier nous a appris que le fils
de madame de Bileuze sait tout.

Vous dire ce que nous enragions de ne pouvoir aller l-bas chercher le
magot!!! Mais notre surveillant le conventionnel tait toujours sur
notre dos, nous promettant sans cesse la guillotine. Par bonheur, le
coup de Thermidor arriva, qui emporta Robespierre et les siens au nombre
desquels tait notre conventionnel.

Enfin nous tions libres! La surveillance avait cess! Nous comptions
pouvoir bientt aller  la Brivire!

--Au lieu de perdre notre temps en longues recherches, ne serait-il pas
plus court de savoir l'endroit prcis en tchant de surprendre le secret
de M. de Bileuze, qui le tient de sa mre? proposa Croutot.

--Et quand vous saurez la vrit, nous partagerons toujours? demandai-je
au nabot.

--En loyaux associs, promit-il.

Au bout d'une semaine, l'avorton avait su entrer, comme valet de
chambre, au service de M. de Bileuze.

Il me fallait donc patienter. Pour tuer le temps, il me prit l'ide de
profiter du dsarroi apport dans toutes les affaires par la rvolution
de Thermidor, pour tenter une petite opration en rclamant le
remboursement d'une fourniture faite aux armes que je prouvais pices
en main... pices fausses, depuis la premire jusqu' la
dernire.--Hlas! l'homme n'est pas parfait. La vanit me perdt en me
poussant  vouloir faire apprcier par Croutot mon joli de talent de
faussaire.

Le roquet ne rata pas une si belle occasion de se dbarrasser de
l'associ avec lequel il lui faudrait partager le magot de la Brivire.
Une bonne petite dnonciation anonyme me fit arrter, juger et condamner
aux travaux forcs  perptuit.

J'aurais bien pu rendre sa politesse au roquet en racontant  qui de
droit l'aventure des millions. C'et t stupide! Mieux valait laisser
au raton tout le temps de me tirer les marrons du feu, et,  la belle
heure, en matre Bertrand, m'chapper du bagne pour venir les lui
croquer sous la patte.

Je m'en allai donc bien tranquillement faire mon petit tour au bagne de
Rochefort, laissant Croutot, je le rpte, me tirer les marrons du feu.
J'tais comme un gros propritaire qui part aux eaux aprs avoir confi
 son intendant le soin de ses intrts.

Le moucheron resta deux annes au service du vicomte de Bileuze  se
manger la bile. Il avait beau pier son matre, comptant surprendre le
fameux secret, il y perdit sa ruse. Le jeune homme menait la vie 
grandes guides, affol qu'il tait d'une fort jolie femme dont Suzanne,
ici prsente, pourrait nous donner les plus fraches nouvelles.

--Passez! dit d'un ton sec la courtisane, qui s'impatientait  entendre
parler de l'ancien amant qu'elle avait conduit  la ruine, au dshonneur
et au suicide.

Certain matin, on rapporta au logis mourant le vicomte qui venait de se
tirer un coup de pistolet sous les fentres de sa matresse. C'tait
bien un suicide prmdit, car, avant d'excuter ce beau coup-l, il
avait crit quelques lettres qui, aprs sa mort, devaient tre adresses
aux destinataires.

Au nombre de ces lettres, s'en trouvait une pour une demoiselle Julie.

Rien qu' la suscription, Croutot comprit que c'tait Julie, la btarde
de madame de Bileuze, la Julie dont il tait question sur le fragment
de lettre trouv dans le compartiment de mon bureau; bref, cette Julie
qui tait mle au mystre du trsor sur lequel, disait le papier, elle
avait droit  une somme de trois cent mille francs.

Trompant la surveillance de celui qui avait ramass M. de Bileuze dans
la rue et l'avait rapport au logis, un homme  tournure militaire,
Croutot vola adroitement la lettre adresse  Julie.

Une heure aprs le vicomte enterr, le nain se mit en route pour le
chteau de la Brivire. Ce ne fut qu' quelques lieues de Paris qu'il
ouvrit la lettre, et de prime abord, sa lecture le fit capot.

Voici ce qu'elle contenait:

Quand tu liras ces lignes, ma bonne Julie, je me serai tu. Un dmon
fatal a travers ma vie, et tant que la passion folle qu'il m'avait
inspir m'a domin, je n'avais pas conscience de mon infamie.  cette
heure, qu'un honteux amour ne m'aveugle plus, je comprends que je ne
puis plus vivre. Celui qui va mourir te supplie de lui pardonner son
indigne conduite  ton gard, et de garder, au plus profond de ton me,
le secret qu'il t'a confi.

Oui, l'avorton demeura grandement capot aprs avoir lu cette lettre, qui
ne contenait aucun mot des fameux millions. Il la relut dix fois en y
cherchant la petite bte et finit par demeurer en arrt devant la
dernire phrase du vicomte suppliant Julie de lui garder, au plus
profond de son me, le secret qu'il lui avait confi.

Quel tait ce secret?

Et comme, d'habitude, on arrive  croire  la ralit de ce qu'on
espre, Croutot en vint  se dire:

--Parbleu, il s'agit des millions d'Aubert. Madame de Bileuze, la
premire dpositaire, avait charg son fils de remettre plus tard leurs
cus aux lgitimes propritaires revenus de l'migration. Au moment de
sauter le pas, mon vicomte a repass la commission  Julie.

Sur ce raisonnement, Croutot conclut:

--Donc, la donzelle sait o est enterr l'agrable magot.

Quand il arriva au village de Saint-Florent-le-Vieil, il se dirigea tout
droit vers la cabane de la mre Faublin.

Aprs la mort de madame de Bileuze, qui l'avait recueillie, la Julie,
prive de sa protectrice, avait d retourner prs de la bonne femme qui
avait eu soin de sa premire enfance.

--Tiens! c'est toi, Bas-des-Reins! s'cria la personne qui ouvrit la
chaumire au nain.

C'tait la Csarine Faublin.

--Eh bien, quoi? fit-elle de sa voix trivialement railleuse, quand tu me
regarderas comme une savate trouve dans la soupe. Qu'y a-t-il
d'extraordinaire  ce que je t'ouvre cette porte qui est la mienne?
Est-ce que je ne suis pas chez moi depuis que la mre Faublin est morte?

Croutot profita du biais qui lui tait offert pour s'informer de Julie.

--Chez toi, chez toi, rpta-t-il, et un peu aussi chez ta soeur, car
elle ne doit pas tre morte aussi, celle que tu appelais la btarde de
maman Faublin.

Au lieu de relever le propos, Csarine le regarda dans les yeux et lui
demanda:

--Est-ce que c'est  Julie que tu as affaire?

--Du tout, affirma le nabot, je connais fort peu la jeune fille.
J'arrive au pays. J'ai pens  toi et je suis venu pour toi...
uniquement pour toi.

Pour amener la conversation sur un autre terrain, le marmouset dbita
galamment:

--Pour toi que je retrouve plus belle encore et, assurment, toujours
aussi inhumaine.

--Ah a! tu en tiens donc toujours? ricana Csarine.

--Toujours! appuya Croutot.

--Comme  l'poque o, te demandant ton pesant d'or pour t'couter, tu
me rpondis que ce n'tait pas impossible  trouver... Est-ce que tu me
l'apportes, ton pesant d'or!

Et la Csarine clata d'un rire railleur qui tmoignait de son peu de
confiance en la promesse du moucheron.

--Tu as tort de rire, pronona gravement le nain qui hocha la tte. Ce
pesant d'or, je puis l'avoir bientt. Cela dpend de toi.

--En quoi?

--Tu me prteras ton aide.

--Pour?

C'et t bien long  expliquer. Croutot concentra sa rponse en cette
seule question:

--Qu'est devenue Julie?

Une lueur de haine brilla dans le regard de Csarine, dont la voix
s'accentua froce pour demander:

--Tu en veux donc  la pimbche? C'est que, vois-tu, sur ce point-l, je
ne renclerai pas pour te prter l'aide que tu rclames.

--Est-ce dit? demanda le nain vivement.

Csarine, avant de rpondre, posa cette trange condition:

--Y aura-t-il des oeufs casss... du grabuge pour la mijaure?

Croutot rpondit d'un signe de tte affirmatif.

--Alors, c'est dit, Bas-des-Reins, pronona la Faublin avec un sourire
cruel.

Puis, se faisant tout  coup prvenante et empresse, elle dgagea le
seuil de la chaumire qu'elle barrait au marmouset, en disant d'une voix
gaie:

--Mais entre donc, mon petit; tu ne comptes pas que je vais couronner ta
flamme sur le pas de la porte?

Au moment o Croutot passait devant Csarine qui s'tait efface pour
lui livrer passage, elle lui souffla vite:

--Tu vas rencontrer quelqu'un de ta connaissance. En sa prsence, pas un
mot sur la Julie.

En effet, Croutot,  son sixime pas dans la chaumire, vit se dresser
devant lui un homme de taille colossale qui,  son aspect, s'cria en
riant:

--Eh! mais c'est l'oiseau que j'ai, jadis, log dans un placard!

De son ct, Croutot devina dans ce gant le nomm Franois, cet amant
que Csarine recevait autrefois la nuit chez Taugencel.

Bien qu'on ft au fin fond de la province, le colosse parut tre au
courant des nouvelles de Paris, car il ajouta:

--Ils l'ont fourr au bagne, cet excellent notaire. Un rude finaud, tout
de mme! Si jamais il s'chappe de Rochefort, il n'a qu' venir  moi,
je lui trouverai de l'ouvrage dans ma troupe.

--Sa troupe? pensa Croutot, ce doit tre un directeur de saltimbanques.




                                  XVI


Quand Croutot tait venu frapper  la chaumire, Csarine et son amant
taient sur le point de se mettre  table.

--Allons, la belle, une assiette pour ton visiteur, commanda le colosse
en montrant la table o se trouvaient trois couverts dj mis.

--Le troisime couvert doit tre pour Julie, pensa le nain, s'attendant
 la voir apparatre.

Mais cet espoir lui fut enlev par Franois qui s'attabla avec
empressement tout en disant:

--Fais vite, Csarine, il faut que dans une heure je sois en route, si
je ne veux pas manquer le passage du coche d'eau qui me remontera
jusqu' Angers.

La Faublin l'examina une seconde au visage d'un oeil dfiant, puis
demanda:

--Alors nous n'attendons pas Julie?

--Au diable la retardaire! Je ne puis rester plus longtemps. J'en serai
quitte pour ne pas lui faire mes adieux, dit le colosse sans y mettre
malice.

-- moins qu'elle ne soit embusque sur la route pour les recevoir sans
tmoins, tes adieux, accentua Csarine d'un ton hargneux.

Le colosse,  ces mots, abattit son lourd poing sur la table en grondant
avec impatience:

--Est-ce que tu vas recommencer ta scne de jalousie stupide? Je t'ai
dit que je ne songe pas  elle.

--Ce qui ne t'a pas empch, pendant ces trois jours que tu as passs
ici, de chercher  la pincer toujours dans un coin. Que pouvais-tu donc
avoir  lui conter,  cette chipie maudite?

--a, c'est mon affaire, avoua Franois, mais il ne s'agissait pas de ce
que tu crois.

Et supposant s'tre amplement justifi, le gant commanda d'une voix
presse:

--Vite, la soupe, ma fille, il me tarde de partir.

--Dis donc qu'il te tarde d'aller la rejoindre au rendez-vous o elle
t'attend, dbita rageusement la Faublin.

Encore une fois, le colosse frappa du poing sur la table, en s'criant
d'un ton menaant:

--Tu sais? toi... il y a des claques dans l'air. Prends garde de te
trouver sous l'averse.

La Faublin devait connatre son homme et savoir bien juste jusqu'o on
pouvait appuyer sur la chanterelle, car, elle se le tint pour dit et
s'en alla chercher la soupe dans la cuisine.

--Est-ce que vous allez loin en partant d'ici? demanda Croutot 
Franois pendant qu'ils taient seuls.

--Jusqu'au pays chartrain o j'exerce mon industrie, rpondit le colosse
en souriant.

--Quel genre d'industrie?

--Viens-y voir, appuya Franois d'un ton goguenard.

Le dner se passa gourm et rapide. La Faublin boudait. Son amant
mangeait en homme qui se garnit la panse pour une longue route. Entre
eux deux, Croutot se tint neutre, vitant tout mot qui pt rappeler la
querelle assoupie.

Enfin, le gant se leva, prit un norme gourdin dans un coin de la
chambre, et vint  la Faublin, en disant:

--Adieu, la belle, je pars! Il est bien entendu que, dans un mois, tu me
rejoindras  Chartres.

--Aussitt ma cabane vendue, promit Csarine.

--Pour me retrouver, tu t'adresseras  Doublet qui tient l'auberge du
_Bon-Repos_.

Avant de l'embrasser, la Faublin demanda avec hsitation:

--Tu n'as plus rien  me recommander?

--Non, fit le colosse aprs avoir paru consulter sa mmoire.

--Est-ce qu'il ne va plus lui parler de Julie? Hum! hum! c'est suspect!
l'un et l'autre ne jouent pas franc jeu, pensa le nabot, qui, silencieux
dans son coin, coutait les adieux.

tait-ce que le Beau-Franois ne pensait vraiment pas  l'absente Julie?
tait-ce aussi qu'il vitait de prononcer le nom pour ne pas rveiller
au dernier moment la jalousie de sa matresse? Toujours est-il qu'aprs
avoir encore rflchi, il reprit:

--Non, je n'oublie rien.

--Alors, adieu, dit Csarine, dont le regard, en mme temps qu'elle
l'embrassait, s'alluma d'une colre sombre.

Le nain vit le regard.

-- ne pas parler du tout de Julie, le colosse a dpass le but. Un si
complet oubli n'a fait qu'exciter les soupons de la Faublin. Elle
touffe de colre et de jalousie, la mtine! se dit Croutot.

Au seuil de la porte, Franois se retourna vers l'avorton.

--Sans adieu, clampin. J'ai comme une ide qu'un jour ou l'autre, nous
nous reverrons, dit-il en riant.

Il partit de son pas lourd qui rsonnait sur le gravier de la route.
Derrire lui, la Faublin avait referm la porte, mais au lieu de
s'avancer dans la salle, elle tait reste derrire le panneau,
l'oreille tendue au bruit de la marche du gant qui s'loignait.

--Il va droit  la Loire par le chemin creux, murmura-t-elle d'un ton
sec, qui frmissait de rage.

Ensuite, elle se retourna vers Croutot.

--Attends-moi l, Bas-des-Reins. Dans un instant je serai de retour, lui
dit-elle.

Et, aprs avoir retir ses sabots, elle s'lana pieds nus sur les
traces de Franois.

--En voil une qui,  tort ou  raison, a vou une haine solide  la
Julie, pensa le nain rest seul.

Au bout de dix minutes, il lui sembla qu'un cri de douleur venait de
retentir au loin.

Puis, bientt, il vit rentrer Csarine, livide, la face contracte, les
dents serres,  demi aveugle par le sang qui lui dgouttait d'une
blessure au front.

Elle vint se placer devant Croutot, et d'une voix qui grinait de furie:

--Je lui ai rgl son compte,  la btarde qui, aprs m'avoir jadis
prive des caresses de ma mre, voulait encore me voler l'amour de mon
homme, bgaya-t-elle.

Tout en essuyant son front ensanglant, elle clata d'un rire de joie
froce, puis elle reprit.

--Je guettais la gothon. J'tais certaine qu'elle irait se poster sur le
passage de Franois  son dpart... a n'a pas rat! Quand je suis
entre dans le chemin creux, je l'ai aperue  l'autre extrmit qui
faisait sa bouche en coeur avec mon homme. J'ai attendu, car Franois
et t capable de me rosser pour dfendre la chipie. Aprs leur
sparation, comme elle revenait, je l'ai happe au passage d'un bond si
violent, qu'en roulant avec elle dans le sentier, je me suis ouvert le
front sur un caillou du sol... Oh! alors, des pieds, des mains, des
dents, je lui ai pay d'un seul coup le prsent et le pass... Elle
avait beau faire sa voix douce et suppliante, la gaupe, j'ai rgl nos
comptes.

Elle frmissait d'une satisfaction terrible qu'elle ponctua d'un nouveau
ricanement sinistre; puis elle ajouta railleusement:

--Tu sais, Bas-des-Reins, si tu es venu ici pour parler  la Julie, tu
la trouveras dans le chemin creux, mais hte-toi, mon bonhomme, car je
crois bien qu'elle va tourner de l'oeil.

Croutot, sans mot dire, partit en courant.

 gauche de la chaumire s'ouvrait le chemin creux, sorte de crevasse
qui conduisait  la Loire. La nuit claire permettait de voir  vingt
pas.

--La voici, pensa le nain quand, au bout de cinq minutes de marche, il
aperut une masse noire tendue sur le sol en travers du sentier.

C'tait le corps de Julie.

Le premier mouvement du pygme fut bon, car il se prcipita sur la jeune
fille pour la secourir et put aussitt constater son tat. Morte, il
s'en fallait. Elle avait seulement perdu connaissance.

Il allait soulever l'vanouie, quand il s'arrta pour tendre l'oreille.
Il lui avait sembl entendre un caillou rouler sur un des talus qui
encaissaient le sentier. tait-ce que quelqu'un le guettait derrire les
broussailles qui bordaient la crte de la pente? tait-ce Csarine qui,
de l-haut, piait ce qu'il allait advenir de sa victime?

Le nain eut beau couter, le bruit ne se rpta plus. Ce devait tre le
rsultat d'un affaissement de la terre du talus dtrempe par la pluie
des jours prcdents.

Le nabot rassur revint  Julie.

--Si violemment, maltraite qu'elle ait t, il n'y a pas encore danger
de mort. Avec de longs soins, la jeune fille peut en revenir, se dit-il.

Aprs cette rflexion, il et t  croire que Croutot allait secourir
Julie. Pas du tout; il se redressa lentement et, les yeux attachs sur
le corps couch  ses pieds, il rpta tout rveur:

--En revenir.

Aprs la comtesse de Bileuze morte et son fils suicid, cette Julie
n'tait-elle pas la dernire  laquelle et t transmis le secret des
millions? Et Croutot se rappela ces derniers mots de la lettre, vole
par lui, que le vicomte, avant de se tuer, avait crits  la jeune
fille: Celui qui va mourir te supplie de garder, au plus profond de ton
me, le secret qu'il t'a confi.

Donc elle connaissait ce mystrieux trsor dont lui et Taugencel
savaient aussi l'existence.

Taugencel tait au bagne o il crverait. De lui, le nain ne se souciait
plus.

Restaient donc Julie et lui.

Pourquoi ne serait-il pas seul?

Croutot se posa deux fois cette question, puis il se pencha vers Julie,
souleva le corps et, faisant appel  toutes ses forces, il le chargea
sur ses paules. Alors, suant et soufflant sous son fardeau, il suivit
le sentier dans la direction de la Loire. Au bord du fleuve, se
trouvaient amarres quelques embarcations, d'habitants de
Saint-Florent-le-Vieil. Il en dtacha une, aprs y avoir dpos la jeune
fille dont de sourds gmissements annonaient le retour  la vie. Avec
les avirons trouvs dans la barque, le nain gagna le milieu de la Loire.
Quand il fut en plein courant, il souleva encore Julie et, bien
doucement, la fit glisser dans l'eau.

 ce point de son rcit, le notaire fut interrompu par Suzanne qui
demandait anxieusement:

--Comme j'aime  croire que Croutot ne s'est jamais vant de cet
exploit, comment, diable! Taugencel en avez-vous eu connaissance?

--Parce que j'en ai t tmoin. Je venais de m'vader du bagne de
Rochefort. J'avais gagn la Loire et je battais le pays en qute de la
demeure du Marcassin,  qui la franc-maonnerie du bagne m'avait
adress. C'tait moi qui, sous mon pied, alors que j'tais cach dans
les broussailles, avais fait involontairement rouler, sur le talus du
sentier, cette pierre qui avait donn l'veil au moucheron. Le beau fait
de Croutot tait le troisime acte du drame auquel j'avais assist dans
mes broussailles. J'tais dj l quand le Beau-Franois, qui partait,
s'tait rencontr avec Julie. Puis j'avais vu l'assommade de la jeune
fille par Csarine, jalouse. Enfin Croutot avait termin la
reprsentation.

La curiosit de la courtisane la fit revenir  la charge avec une
nouvelle question:

--Puisque vous avez surpris l'entretien de Julie avec le Beau-Franois,
vous savez si le gant en contait  la donzelle. En un mot, Csarine
Faublin avait-elle raison d'tre jalouse?

--Pas le moins du monde.

--Alors pourquoi ces poursuites qui avaient irrit Csarine?

--Parce que le Beau-Franois chassait le mme livre que Croutot,
attendu que lui aussi connaissait l'existence du trsor d'Aubert. La
nuit o il avait enferm le nain dans le placard de la chambre de
Csarine pour venir, avec mon trousseau de clefs, pris au nabot, qui me
l'avait vol, fouiller la caisse et le bureau de mon cabinet notarial,
le colosse avait bel et bien menti. Quand il avait affirm  Csarine,
qui ne savait pas lire, n'avoir pas eu le temps de prendre connaissance
du fragment de lettre trouv par lui dans le compartiment secret du
bureau, le gant avait avanc un norme mensonge. Lorsqu'il l'avait
rapport  sa matresse, il avait tant lu et relu la teneur de sa
trouvaille, qu'il aurait pu rciter de mmoire ces lignes crites par
madame de Bileuze: ... Si je venais  mourir, le marquis de Brivire,
que j'en ai averti, ou mon fils, qui sait tout, vous indiquerait o j'ai
tout enfoui, avec les trois cent mille livres que je destine  ma Julie
et dont, comme nous en sommes convenus, vous...

En consquence, le Beau-Franois avait jug parfaitement inutile
d'avertir sa matresse de la rvlation que contenaient ces lignes, se
disant que si un bon lopin en devait rsulter, mieux tait qu'il ft
seul  le rafler.

Aussi,  sa visite suivante, quand il avait voulu retirer le papier des
mains de Csarine pour qu'elle ne pt s'en faire donner lecture par un
autre et que la Faublin, qui l'avait vainement cherch dans sa chambre,
lui avait avou qu'elle souponnait Croutot de l'avoir vol, le colosse
avait gard sa discrtion prudente  l'gard de cette fille, tout en se
promettant de repincer plus tard l'avorton.

Au bout de deux annes coules, le Beau-Franois, devenu chef de la
bande d'Orgres, avait eu son temps si bien occup, qu'il avait nglig
de suivre ce qu'il avait appel l'affaire Julie. Puis, un beau jour,
un revenez-y d'amour l'avait pris pour la Faublin, dont il s'tait
spar et qui tait retourne en son pays. En plus de la femme qui lui
tenait au coeur, le gant avait apprci, en Csarine, une audace et une
rouerie qui en faisaient une auxiliaire des plus mrites pour sa bande
et il tait venu la relancer en son village de Saint-Florent-le-Vieil.

Alors, il s'tait trouv en prsence de Julie et, durant les trois
journes de son sjour chez la Faublin, chaque fois qu'il avait pu
surprendre la jeune fille  l'cart, il avait cherch  tirer d'elle une
rvlation sur ce secret dont il n'avait souffl mot  sa matresse.

De ces sortes de conciliabules, auxquels sa rpulsion pour le colosse
avait pouss Julie  se soustraire, tait ne la terrible jalousie de
Csarine. La fatalit avait voulu que la pauvre fille, rentrant  la
chaumire aprs en avoir cru Franois parti, le rencontrt dans le
chemin creux. De l tait rsult le drame dont elle avait t victime,
drame commenc par Csarine et achev par l'aimable Croutot.

Quand, une semaine plus tard, on retrouva le cadavre de Julie, entran
par le courant de l'eau  plus de trois lieues de l'endroit du crime, il
y avait dj cinq jours que la Faublin, aprs avoir vendu sa chaumire,
tait partie pour rejoindre le Beau-Franois au pays chartrain, qu'il
exploitait avec sa bande.

La place restait donc bien nette  Croutot. Nul ne pouvait plus
l'inquiter dans la recherche des millions d'Aubert.

Comment le nabot dcouvrit-il une des issues extrieures des souterrains
du chteau? Je l'ignore; mais la vrit est que, trente fois, il s'est
gliss, la nuit, dans le ddale dont il a interrog chaque mur, sond
partout le sol sans pouvoir arriver  dcouvrir l'endroit o devait
avoir t enfoui le magot.

Cependant, je m'tais prsent  lui. Inutile de vous dire la fort
vilaine figure qu'il fit  celui qu'il croyait encore au bagne de
Rochefort et avec lequel, en cas de russite, il allait falloir partager
ces cus qui lui donnaient tant de mal  dnicher.

Il eut pourtant l'air de s'excuter de bonne grce:

--Il est toujours bien convenu que nous partagerons, me promit mon
ancien ange gardien.

--Oui, fis-je; mais en admettant qu'ils aient t cachs dans le
souterrain, tes-vous certain que les millions n'en aient pas t
enlevs?

--Par qui? me demanda Croutot en haussant les paules en homme plein
d'assurance. La comtesse, son fils et Julie qui s'taient transmis le
secret, ne sont-ils pas morts... et bien morts?

--La Julie surtout, appuyai-je en riant.

Et je lui contai comment j'avais assist  sa petite promenade sur l'eau
avec la jeune fille qu'il avait jete dans la Loire.

--Qui veut la fin veut les moyens, me rpondit-il sans chercher  nier.

Il avait vraiment l'air si certain de son affaire que je finis par me
laisser reprendre  son esprance.

--Ne vous mlez de rien, laissez moi faire. J'arriverai  dterrer le
magot. Ce n'est plus qu'une affaire de temps me dit le roquet opinitre.

Le laisser faire? Au fond, c'est ce que j'avais de mieux  excuter. Je
lui abandonnai donc la bride sur le cou. C'est justice  rendre  ce
marmouset qu'il veut bien ce qu'il veut. Il passa un bon tiers de son
temps  poursuivre ses fouilles dans le labyrinthe... Ce matin mme,
pendant que nous l'attendions  la mtairie et que, d'un autre ct, il
tait aussi attendu par le gnral Labor, qui l'avait envoy chercher 
Beauprau par un hussard, Croutot tait venu chercher encore une
dernire fois. Par malheur, il s'est rencontr avec le Beau-Franois
qui, ayant une revanche  prendre  son sujet, lui a jou un mauvais
tour.

--Est-ce qu'il l'a assomm? s'informa le Marcassin qui, depuis qu'il
s'agissait des faits de la matine, s'tait pris d'un plus vif intrt
pour le rcit de Taugencel.

--Non, dit l'ex-notaire en riant. Mme s'il avait eu la vellit
d'assommer le myrmidon, le Beau-Franois n'aurait pu donner suite  son
dsir.

--Pourquoi? fit Suzanne.

--Parce que quand Croutot s'est rencontr ce matin avec le Beau-Franois
dans le souterrain, il a trouv le colosse solidement li des quatre
pattes, ni plus ni moins qu'un veau qu'on va mener  l'abattoir.

--Et, dans cet tat, vous dites, Notaire, que le gant a jou un vilain
tour  Croutot? insista la courtisane tonne.

--La preuve en est qu'un quart d'heure plus tard, c'tait le crapoussin
qui tait ligott  la place du Beau-Franois. Une carotte de tabac
n'aurait pas t mieux serre en ses feuilles que l'tait notre imbcile
de Croutot, rpondit Taugencel en riant de tout coeur.

--Mais, interrompit le Marcassin avec surprise, si la scne s'est passe
en plein souterrain, comment se fait-il, Notaire, que vous la
connaissiez?

--C'est le Beau-Franois lui-mme qui me l'a conte, il y a quelques
heures, un peu avant que cet animal de Labor vnt renverser nos quilles.

Cardeuc allait demander au Notaire comment il se faisait qu'il se ft
rencontr avec le Beau-Franois, mais il n'en eut pas le temps car
Taugencel poursuivit:

--Figurez-vous que le gant qui, cette nuit, avait pntr dans le
souterrain, s'tait perdu si compltement dans ses mandres obscurs
qu'il n'avait d'autre perspective que de mourir de faim. En cherchant 
ttons dans les tnbres, il finit par trouver une issue, mais une issue
qui dbouchait dans l'intrieur du chteau, car il entendit, de l'autre
ct de la porte, deux individus qui causaient. Quand je dis qu'ils
causaient, erreur, attendu que l'un de ces individus faisait  l'autre
un long rcit. Ce n'tait pas le vrai moment pour le colosse de forcer
cette porte. Mieux valait attendre que ces hommes eussent quitt la
chambre.

Franois patienta donc.

Mais comme il tombait de fatigue, il finit par s'asseoir sur le sol et
tendit l'oreille au bavardage du conteur. Dans le commencement, a alla
bien. Le causeur contait  son compagnon o et dans quelles
circonstances il avait connu un certain vicomte de Bileuze qui,  la
suite d'une partie de creps  Frascati, s'tait flanqu un coup de
pistolet et que lui, le conteur, avait rapport  son domicile.

Tout cela, le Beau-Franois l'avait attentivement cout; mais la
fatigue, ou plutt le sommeil, eut raison de lui. Il eut beau se pincer
pour ne pas s'endormir, force lui fut de succomber et il s'assoupit au
moment o l'autre venait de conter qu'il souponnait un domestique du
vicomte, nomm Croutot, vritable nain, d'avoir vol une lettre que M.
de Bileuze, avant de se tuer, avait crite pour tre remise aprs sa
mort,  une demoiselle Julie.

--C'est bon  savoir! pensa le Beau-Franois,  l'instant o le sommeil
triomphait de lui.

Le colosse, parat-il, a la fcheuse habitude de ronfler. Cela lui
occasionna un rveil dsagrable. Quand il fut brutalement tir de son
sommeil, il se vit au pouvoir d'ennemis qui l'avaient ficel de main de
matre, en gens dont c'est le mtier; car ils n'taient autres que le
policier Meuzelin, le lieutenant de gendarmerie Vasseur, assists de
deux escogriffes qui, bien que travestis, puaient le gendarme d'une
lieue. On aurait donn au colosse  dsigner en quelles pires mains il
voulait tomber qu'il n'aurait pas mieux choisi.

Meuzelin et Vasseur! Le gant tait perdu. Ces deux gars-l ne pouvaient
manquer de lui faire une triste fte!

Tout  coup arriva un troisime personnage, plus maigre qu'un
paratonnerre, qui leur annona que le gnral Labor accourait sur ses
talons.

Meuzelin et Vasseur d'un ct, le gnral Labor de l'autre, c'tait pour
le Beau-Franois bonnet blanc et blanc bonnet... guillotine ou
fusillade, deux faons de quitter brusquement ce bas monde.

Mais, heureusement pour lui, il parat que policier et lieutenant
trouvaient le colosse de trop bonne prise pour y laisser participer le
gnral. En consquence,  la hte, ils le lancrent, tout ficel, dans
la cachette d'o ils l'avaient tir, et refermrent vivement la porte.

La secousse avait t rude pour le prisonnier ainsi jet  toute vole
sur des dalles de granit. Il en fut tourdi. Quand il revint  lui, il
comprit combien sa situation, s'tait dangereusement complique. Il
n'avait plus mme la ressource de se risquer dans les tnbres du
souterrain, car ses liens l'immobilisaient sur place.

Il riait donc plus que jaune, lorsque,  son immense surprise, il vit,
au loin, dans la profonde obscurit, scintiller un point lumineux qui,
peu  peu, s'agrandit de telle sorte que le gant comprit que quelqu'un
arrivait vers lui, une lumire  la main.

Et ce quelqu'un s'approchait avec une prcaution infinie. Son pas lent
et des plus lgers s'arrtait par moments, et, au mouvement de la
lanterne qui montait et s'abaissait, il tait vident que l'arrivant ne
hasardait pas un pied devant l'autre avant d'avoir mticuleusement
clair sa marche. On et dit qu'il cherchait une pingle.

Dans un de ces mouvements de haut et de bas, la lanterne claira le
visage de ce marcheur prudent.

--C'est Croutot, se dit le gant qui demeura immobile de peur
d'effaroucher son homme dont une trentaine de pas le sparaient encore.

Croutot mit peu de temps  franchir cette distance et, pourtant, si
court qu'il ft, ce temps suffit pour que tout un flot de souvenirs
remontt  la mmoire du Beau-Franois.

Il se souvint de ce fragment de papier que le nabot avait jadis vol
dans la chambre de Csarine, fragment o il tait question des cent
mille cus laisss  Julie par madame de Bileuze. Il se rappela que la
Faublin, sa matresse, lorsqu'elle tait venue le rejoindre  Chartres,
lui avait confess qu'elle suspectait fort le moucheron d'avoir achev
Julie en la noyant. Enfin le souvenir lui arriva qu'une heure
auparavant, alors que le sommeil s'emparait de lui, il avait entendu le
lieutenant Vasseur, contant la mort du suicid Bileuze, parler d'une
lettre adresse par le dfunt  Julie, qu'il souponnait Croutot d'avoir
fait disparatre.

--C'est  propos des cus de la Julie qu'il doit tre descendu dans le
souterrain, se dit le colosse dont, en une seconde, le plan fut dress.

Cependant Croutot avait atteint l'escalier conduisant  la porte
secrte, au bas de laquelle le gant tait tendu. Il le monta
lentement, sa lanterne au bout de son bras tendu en avant.

Quand la lueur tomba sur le grand corps avachi  ses pieds, le pygme
tressauta de tout son tre, puis demeura en quelque sorte ptrifi par
la surprise, les yeux carquills, la bouche bante.  coup sr, une
terreur subite avait heureusement trangl dans sa gorge le cri qu'il
allait pousser.

Li et billonn, par consquent incapable de le retenir et de le
rassurer, le Beau-Franois, par crainte qu'il ne prt la fuite, demeura
immobile.

Cette immobilit rassura le nabot qui crut tre devant un homme mort.
Alors, lentement, il se baissa et promena sa lanterne le long du corps,
remontant des pieds au visage o son regard rencontra les yeux du
Beau-Franois.

Si jamais le gant avait, de tout son coeur, fait les yeux doux, c'tait
bien en ce moment o, billonn  pleine bouche, le regard tait son
seul langage. Ce genre d'loquence obtint succs complet, car le nabot,
qui venait de reconnatre l'amant de la Csarine, se pencha  son
oreille pour lui souffler:

--Je vais te retirer ton billon et nous causerons.

Un malin, ce Croutot. Le colosse dbillonn, n'en restait pas moins
ficel sur toutes les coutures, c'est--dire dans l'impossibilit de lui
jouer quelque vilain tour.

Il avanait la main vers le billon quand il arrta son mouvement au
bruit des voix qui susurrait de l'autre ct de la porte. Soit que les
causeurs eussent baiss le ton, soit qu'ils se fussent plus loigns
dans la chambre, leurs paroles n'arrivaient plus distinctes.

Ce voisinage si proche parut inquiter le nabot qui sembla se demander
s'il ne ferait pas mieux de dtaler en abandonnant Franois. Mais la
curiosit l'emporta sur la prudence. Il retira le billon, et, de sa
voix la plus basse, il demanda:

--Quels sont ceux qui causent derrire cette porte?

Avoir la parole libre ne suffisait pas au gant qui voulait rentrer dans
la pleine disposition de ses bras et jambes. Seulement, il ne fallait
pas brusquer les choses pour ne point veiller la mfiance du nain.
L'habile tait de l'amener  ce que, de lui-mme, il dnout les liens
et le surhabile, principalement, tait de n'en pas trop dire, de peur
que l'avorton, au lieu de couper les cordes, n'et la fantaisie de
planter son couteau en pleine gorge de Franois, histoire de garder pour
lui seul ce qui lui aurait t confi et de se dbarrasser d'un tmoin
qui aurait pu attester ses promenades dans le souterrain.

Aussi le gant rpondit-il:

--Ceux que tu entends sont mes ennemis et les tiens... surtout les
tiens, mon excellent Croutot.

--Les miens? rpta le nain dsagrablement tonn.

--Dame! fit le gant, il me semble que les affaires d'une certaine
Julie, sur laquelle ils ont voulu me faire causer, te regardent mieux
que moi... Il parat qu'elle est mal trpasse, la Julie?  ce qu'ils
disent.

Aprs ces derniers mots, sur lesquels il avait appuy, le Beau-Franois
continua:

--Aprs tout, je crois que ces farceurs-l se soucient moins de la mort
de Julie que de certain trsor dont elle avait connaissance et sur
lequel ils veulent poser la patte. Aussi m'ont-ils menac de me livrer
au gnral Labor si je continue  me taire... tandis qu'ils m'offrent la
clef des champs si je parle. Et pour que je me dcide sur l'une ou
l'autre de ces propositions, ils m'ont dpos ici, bien au frais, en me
donnant une heure pour rflchir.

--Et tu as rflchi?

--Oui, j'ai adopt un parti.

--Lequel?

--Celui d'accepter la clef des champs.

Le roquet n'en avait pas men large pendant ce dialogue chang de
bouche  oreille.  la dernire rponse du gant, il tressaillit des
pieds  la tte et demanda d'une voix que la surprise tranglait:

--Mais, pour avoir ta libert, ne m'as-tu pas dit qu'il te faut parler
du trsor de la Julie?

--Eh bien? fit le colosse d'un petit ton bien naf.

--Tu sais donc o il est? lcha le nabot tout frmissant d'une curiosit
avide.

--Parbleu! puisque c'est  ce prix que je rachte ma libert, dbita
Franois d'un ton rsign.

Puis, en bon camarade, il lui souffla:

--L'heure qu'ils m'ont accorde pour rflchir doit tre coule. Ils
vont venir. File donc vite, mon bonhomme, si tu ne veux pas qu'ils te
cueillent aussi.

Filer! Croutot n'y pensait gure! Comment! ce trsor qu'il cherchait
depuis si longtemps, le Beau-Franois connaissait l'endroit o il
dormait et, tout  l'heure, il allait l'apprendre  d'autres?

--Mais, dit-il vivement, je puis te rendre la libert, moi.

--Alors, coupe vite mes liens.

Le nain tira son couteau, l'ouvrit, et en approcha la lame des cordes
qui enserraient les jambes du gant.

--Seulement... fit-il en s'arrtant.

--Seulement, quoi?

--Seulement, ce que tu leur aurais a vou, tu me le rvleras, n'est-ce
pas? Tu m'apprendras la cache du trsor de la Julie?

Et, pour faire pencher la balance de son ct, Croutot poursuivit en
insistant:

--Note bien qu'avec moi tu partageras, tandis que les autres feraient
rafle complte.

Le gant eut l'air de se faire tirer l'oreille. Il donna  sa voix une
intonation de regret en rpliquant:

--Dire que je laissais l'eau couler sous le pont en attendant le moment
propice pour dterrer les cus sans attirer les soupons... Te donner
moiti, c'est dur!

--Moiti  moi vaut encore mieux que tout aux autres, appuya le nabot.

Croyant faire acte de ruse, Croutot remit son couteau dans sa poche en
disant:

--Aprs tout, je ne te force pas. Que les autres te dlivrent. Moi je
dtale ainsi que tu me l'as conseill.

Sur ce, il ramassa sa lanterne et fit deux pas en s'loignant.

Comme si cette comdie, en l'effrayant, et pes sur sa dcision, le
colosse se hta de dire:

--Allons! coupe mes liens et nous partagerons. Ah! tu t'entends  plumer
la poule quand tu la tiens!

Et pour retirer toute mfiance sur l'avenir au pygme, il ajouta d'un
ton gaiement rsign:

--Aprs tout, tu fais bien, mon garon. Moi,  ta place, j'aurais agi de
mme.

En une minute, le gant fut dlivr de ses cordes qu'il ramassa en
soufflant  Croutot:

--File devant avec ta lanterne. Je te suis. Quand nous serons arrivs 
la cachette, je t'arrterai.

Il frmissait d'une vive joie, le charmant marmouset. Il allait enfin
connatre le coin tant cherch! Il se voyait palpant le magot!!!  la
vrit, il lui faudrait partager avec cette grande brute qui lui
marchait sur les talons, mais ne devait-il pas aussi partager avec
Taugencel et, au besoin, il et pareillement promis de partager encore 
vingt autres, tant il tait convaincu de la vrit de ce proverbe qu'il
se rptait en souriant:

--Il y a loin de la coupe aux lvres!

Et, pour aider un tantinet  la ralisation de ce proverbe au dtriment
du colosse, il pensait  son couteau qu'il avait remis en poche et que,
tout  l'heure, aprs l'endroit indiqu par l'immense imbcile, il lui
planterait entre les deux paules. Quand d'un seul coup,  la bonne
place bien vulnrable, on peut tuer un lphant, pourquoi n'abattrait-il
pas aussi son mastodonte?

Aussi, en songeant  ce coup entre les deux paules dont il allait
caresser le gant, Croutot se rptait-il encore:

--Il y a loin de la coupe aux lvres!

Le proverbe est si vrai que le nain, qui se voyait dj en face des
millions, crut que le chteau entier s'croulait sur sa tte, tant fut
lourd le poing du Beau-Franois qui, tout  coup, s'abattit  toute
vole sur son crne.

Il n'eut pas mme le temps de faire: Ouf! avant de rouler  demi assomm
sur le sol, ni d'entendre cette pithte dont le gant accompagna son
coup de poing.

--Cornichon!!!

Mou comme une chiffe, plus lger qu'une plume entre les mains
vigoureuses du Beau-Franois, cet excellent Croutot, vanoui, ne put
juger du talent avec lequel son brutal compagnon le ficelait avec les
mmes liens dont il venait d'tre dlivr.

--Je vais le porter  ma place. a occupera toujours le Meuzelin pendant
que je dcamperai, pensa le Chauffeur.

Seulement, comme il se dit aussi qu'une mauvaise rencontr le trouverait
dsarm, le Beau-Franois se rappela le solide couteau dont s'tait
servi son librateur pour couper ses liens, et il se mit  fouiller les
vtements de sa victime.

De la mme poche, il tira le couteau et un papier pli qu'il remit 
plus tard d'examiner.

Aprs quoi, sa lanterne d'une main, portant de l'autre le nain garrott,
billonn et vanoui, il alla dposer son fardeau  cette mme place
qu'il avait occupe.

--Je vois d'ici la figure que fera Meuzelin en trouvant mon remplaant,
pensa-t-il en s'loignant.

Grce  la lanterne, il retrouva facilement son chemin dans les circuits
du souterrain. Il tait si certain d'en sortir qu'il n'attendit mme pas
d'tre dehors pour savoir quel tait le papier retir de la poche du
nain.

Il s'arrta pour l'examiner  la lueur de la lanterne.

C'tait une lettre adresse au gnral Labor.

Du moment qu'il avait le moyen d'clairer sa marche, le Beau-Franois ne
risquait plus de s'garer dans le ddale souterrain. Il vagua bien un
peu de droite et de gauche et, deux fois, revint sur ses pas, mais il
finit par arriver  une des sorties du labyrinthe qui, alors qu'il
s'imaginait dboucher en rase campagne, le conduisit dans une serre
abandonne ouvrant sur le parc du chteau.

D'aller rentrer sous terre pour chercher une autre issue, le colosse
n'eut pas la pense. Il se trouvait en plein air et n'en demandait pas
plus. Sortir du parc pour gagner le large lui semblait trop petite
besogne pour qu'il s'alarmt de l'endroit o le hasard l'avait fait
reparatre sous la calotte du ciel.

En suivant les premiers massifs de verdure qui bordaient le parc, il
tait certain d'arriver  la muraille qui, dgrade en maints endroits,
lui serait d'une escalade facile.

Il faisait petit jour quand il se mit en route derrire le rideau de
feuillage qui allait le masquer quand il longerait la faade du chteau,
dont toutes les fentres fermes lui parurent suspectes.

--Le chteau est-il donc abandonn? se demanda-t-il en s'arrtant pour
examiner les alentours de l'immense btiment qui, la veille, taient
anims par le va-et-vient des troupes qui y tenaient garnison.

 cette question qu'il se posait, le Beau-Franois ne tarda pas 
recevoir une mauvaise rponse, car, tout aussitt une fentre venant 
s'ouvrir, un homme y apparut, tenant un fusil dont il fit feu.

Et Franois reut une balle dans la cuisse.

Tout ce qu'il put faire, aprs avoir commis l'imprudence de ne pas
retenir un cri de fureur, fut de gagner  la hte la partie la plus
touffue du parc o il se laissa tomber derrire un pais massif. Bien
lui en avait pris de ne pas rester sur place, car deux hommes, sortis
immdiatement du chteau, accoururent sous bois, semblables  des chiens
en qute du gibier touch.

Par bonheur, ils n'osrent se hasarder trop loin. L'un d'eux dit
prudemment  son compagnon, dans un langage de perroquet qui a trop bu:

--Que la sagesse intime de la prudence elle m'insuffle qu'il serait
inconsquent de s'insinuer plus que davantage sous les bois ous'que des
sacripants ils pourraient se prlasser  nous fusiller.

Sur ce conseil, les deux hommes battirent en retraite, sans se douter
combien prs ils avaient approch de celui qu'ils cherchaient...

 ce nouveau passage de son rcit, Taugencel fut encore interrompu par
le Marcassin curieux, qui demanda:

--Mais comment se peut-il, Notaire, que tu sois si bien au courant des
faits et gestes du Beau-Franois?

--Je vous l'ai dj dit. C'est l'imbcile colosse qui, lui-mme me l'a
appris.

--Quand?

--Ce matin.

-- quel propos et comment?

--Ah! a, c'est le plus drle de l'affaire, dit le Notaire d'une voix
rieuse. Tenez, vous allez en juger. coutez un peu la plaisante chose.

Taugencel allait reprendre son rcit quand, soudain, le bruit du pas
lourd d'un homme qui accourait troubla l'cho du souterrain et, bientt,
une voix effraye fit entendre ces mots:

--Cardeuc! Cardeuc! venez vite.

--O a, Court-Talon?

-- la sortie sur la campagne, o vous nous avez dit d'attendre au guet.

--Qu'y a-t-il donc? insista le Marcassin.

--Je crois que nous sommes fichus! lcha Court-Talon.




                                  XVII


Meuzelin, Vasseur, l'chalas, Pitard et les deux soldats avaient cout
en silence la fin du rcit de Taugencel, changeant des regards qui
finissaient toujours par converger sur Croutot, dont ils entendaient
conter le honteux et sinistre pass. Ces regards, on s'en doute,
n'taient pas  la louange du nain qui, livide et pantelant de peur,
s'efforait par une mine piteuse, d'implorer sa grce.

La voix de Court-Talon, qui venait chercher Cardeuc  l'aide, sonnait si
profondment altre en annonant au chef qu'ils taient fichus, que
Fil--Beurre souffla au policier:

--Que diable leur arrive-t-il?

Avant que Meuzelin pt rpondre, s'leva la voix du Marcassin, qui
disait  Taugencel:

--Restez l, Notaire, et veillez au salut de Suzanne. En cas de danger,
je reviendrai pour vous chercher.

Et l'on entendit le mtayer qui s'loignait  pas prcipits, suivi de
Court-Talon.

--Oui, que leur arrive-t-il? reprit l'chalas.

--Allons le savoir, proposa Pitard.

Puis, s'adressant  Meuzelin:

--Car, je vous le rpte, je me fais fort de vous faire sortir d'ici
sans avoir  remonter par le souterrain suprieur.

Chez Meuzelin, comme chez tous les autres compagnons du reste, trop vive
tait la curiosit de savoir comment le gnral Labor avait eu raison de
la bande des nombreux bandits dont les quelques survivants s'taient
rfugis dans le souterrain, pour que la rponse se ft attendre:

--Oui, partons, pronona le policier.

En une seconde, tous furent sur pied, chacun muni de ses armes et prt 
suivre Pitard.

--Mais, fit alors Fil--Beurre  ton baiss pour n'tre pas entendu par
l'avorton, que faisons-nous de Croutot?  Faut-il l'emmener?

--Laissons-le ici; nous viendrons plus tard le chercher, dcida Vasseur.

 la question de l'chalas, une sorte d'inquitude s'tait lue sur les
traits de l'ogre. Aprs la rponse du lieutenant une lueur de joie
brilla dans les yeux de Pitard.

--Oui, nous viendrons plus tard le chercher, rpta-t-il avec
empressement  voix basse.

Et, tout haut, il reprit:

--Songeons d'abord  dlivrer l'ami Croutot de ses liens, pour qu'il
puisse jouer des jambes  nous suivre.

Ce disant, il s'avanait tout souriant vers le nabot.

Seulement, comme il passait devant Fil--Beurre, il lui murmura vite:

--Emportez l'chelle.

Et il continua de s'approcher de l'avorton.

 la vue de ces prparatifs de dpart de ces gens qui semblaient ne pas
s'occuper de lui, immobilis sur place par les cordes qui le
garrottaient, une terreur immense avait convuls le visage du nain.
Allaient-ils donc l'abandonner dans ce caveau?

Sa figure se drida subitement aux paroles et  l'approche de Pitard,
qui arrivait en rptant:

--Songeons d'abord  dlivrer l'ami Croutot de ses liens.

Puis, quand il fut enfin prs du pygme devant lequel s'talaient sur le
sol les restes et les ustensiles du repas que les compagnons avaient
fait en commun, il se baissa comme pour ramasser un couteau.

--Je tiens mon affaire, dit-il en se relevant.

Il ne fit qu'un brusque geste du bras et, soudainement, Croutot se roula
 terre en proie  d'horribles convulsions de souffrance que son billon
l'empchait de soulager par des cris.

--L'avez-vous frapp d'un coup de couteau? demanda Meuzelin tout
stupfait par l'action de Pitard, si promptement excute qu'il n'avait
pu la prvoir ni l'empcher.

--Non, dit en riant Pitard, je lui ai tout bonnement jet du poivre dans
les yeux, ce qui va l'aveugler pendant que nous filerons par la sortie,
que ce gredin n'a pas besoin de connatre.

--Mieux aurait valu souffler la bougie, avana le lieutenant, apitoy
par la torture qu'endurait le nabot.

--Oui, fit Pitard; mais, dans l'obscurit, il m'et t impossible de
retrouver le secret qui ouvre la sortie.

Cela dit, Pitard s'approcha d'une muraille, et, comme il avait opr
dans le caveau suprieur, il appuya sur une pierre. Cette pese fit
rouler sur ses gonds une large dalle qui dcouvrit un passage.

Vasseur, soutenant Gervaise qu'il avait rveille, passa le premier,
suivi par tous les compagnons.

--Voil qui est fait, dit Pitard qui referma la dalle derrire
Fil--Beurre pass le dernier en emportant l'chelle.

--O sommes-nous? demanda Meuzelin.

--Dans une ancienne glacire, que surmonte un pavillon rustique, situ
dans la proprit de madame de Bileuze. La communication qui vient de
nous servir est celle que la comtesse et le marquis de la Brivire, au
temps de leurs amours caches, firent secrtement percer par des
ouvriers, amens, de Paris et tenus au secret pendant les travaux, pour
pouvoir passer de l'un chez l'autre en droutant la mdisance du pays
qui les piait.

Aprs cette explication, que tous avaient entendue, Pitard ajouta d'un
ton goguenard:

--N'empche que son poivre dans les yeux a empch Croutot de nous voir
sortir.

Et brusquement, avec un clat de rire:

--Avec a, fit-il, que je lui conseille de se plaindre, le roquet
maudit. Ne l'ai-je pas servi  souhait en lui faisant connatre ce
caveau qu'il cherchait vainement depuis tant d'annes?... il voulait
dcouvrir la cachette de la comtesse de Bileuze. Il n'a plus rien 
apprendre maintenant.

--Ainsi, c'est dans le caveau que nous venons de quitter que sont
enfouis les millions de la comtesse? demanda vivement Meuzelin.

Toute gaiet disparut du visage de Pitard, qui secoua la tte en
rpondant d'un voix navre:

--Hlas! ils n'y sont plus! M. le vicomte de Bileuze a bien fait de se
tuer; car il avait abus du secret que sa mre avait confi  son
honneur. Jusqu'au dernier sou, et en y comprenant les trois cent mille
livres lgues  la pauvre Julie, il avait mang le trsor pour subvenir
aux caprices de la misrable Suzanne, cette abjecte courtisane,
aujourd'hui complice des bandits, dont il s'tait malheureusement
affol.

Aprs la rvlation de la honteuse faute commise par le malheureux
vicomte, la voix de Pitard redevint railleuse pour continuer:

--Aussi vous comprenez qu'on peut laisser Croutot dans ce caveau qu'il a
tant cherch.

--Dans une heure, nous viendrons le reprendre, car le misrable a un
compte  rgler avec la justice, annona Meuzelin.

 ces mots, un sourire cruel apparut sur les lvres de l'ogre.

--Oh! oh! ricana-t-il, je crois bien qu'il est tout rgl, le compte de
ce gredin.

Et comme les autres le regardaient sans comprendre, il continua en
miettant ses mots:

--Car j'ai compltement oubli de vous prvenir que, du ct o nous
sommes, il me serait impossible de rouvrir la communication. La rouille
et le temps ont eu raison du ressort qui s'est bris. Donc Croutot est
l et il y restera.

L'avorton tait le dernier des sacripants, mais  la pense d'abandonner
cet homme dans cette tombe anticipe, o la mort lente et terrible par
la faim aurait raison de lui, un sentiment de piti se peignit sur tous
les visages. Avant qu'un des compagnons pt protester, Pitard se hta
d'ajouter de sa mme voix ironique:

--Sans compter qu'avant peu, matre Croutot ne sera certes pas 
plaindre! Bien des gens voudraient avoir l'heureux quart d'heure qui lui
est rserv.

--L'heureux quart d'heure? rpta l'chalas tout bahi de cette faon de
qualifier la position du roquet.

--Avez-vous donc oubli? demanda l'ogre.

--Oubli quoi?

--Que, grce  certaine bascule, Croutot, d'un instant  l'autre, est
appel  se trouver en tte--tte avec certaine jolie femme qui va
tomber... en sa compagnie. De pareille entrevues, le vicomte de Bileuze
les a payes des millions.

Et, aprs un nouvel clat de rire railleur:

--Dcidment! pronona Pitard, notre avorton est un heureux drle!

Il terminait quand l'cho de plusieurs coups de feu lointains rappela la
troupe au souvenir de la situation.

--Allons rejoindre le gnral Labor, dit vivement le policier.

Au sortir de la glacire, dont les portes vermoulues cdrent au premier
effort, les compagnons dbouchrent dans le jardin de l'ex-proprit de
madame de Bileuze dont les murs en ruines leur offrirent bientt une
brche par laquelle ils purent rentrer dans le parc du chteau qui lui
tait mitoyen.

Ces mmes coups de fusil, qui avaient mis le policier et les siens en
marche, avaient eu pour Croutot un autre rsultat.

Au moment o la cuisson de ses yeux enflamms par le poivre, venant
enfin  se calmer, lui rendait  peu prs l'usage de la vue, le pygme
entendit tout  coup un craquement sec retentir au-dessus de lui.

Puis un cri de terreur clata.

Immdiatement, tomba lourdement sur le sol du caveau un corps humain
qui, roulant aprs sa chute jusqu' la bougie allume que les compagnons
avaient laisse  terre, amena sous les yeux de Croutot un visage ple
et contract par la peur, qu'il reconnut aussitt.

C'tait la belle Suzanne, la fausse comtesse de Mralec!

Autour d'elle, la bougie faisait scintiller dans l'ombre les mille feux
des diamants qui s'taient parpills en s'chappant du coffret que la
courtisane avait lch dans sa chute.

En une seconde, la belle fille fut sur pied, jetant autour d'elle le
regard de la bte froce tombe au fond d'un pige, cherchant  se
rendre compte de sa chute, et avisant dj au moyen de recouvrer sa
libert.

Ce regard circulaire amena sa vue sur Croutot qui, muet et immobile de
par ses liens et son billon, attachait sur elle des yeux carquills
par la surprise, mais dans lesquels l'apparition de cette compagne de
captivit avait allum subitement une lueur d'espoir.

--Dliez-moi, semblaient dire les yeux de l'avorton.

Pour le moment, Suzanne tait encore toute  l'effarement du brusque
engouffrement qui l'avait prcipite en ce traquenard terrible.

Tout  l'heure elle tait l-haut, attendant avec Taugencel le retour de
Cardeuc, parti aprs l'alarme que lui avait donne Court-Talon.

Soudain, avait retenti la voix, effrayante et effraye, du Marcassin
qui, comme si le temps ne lui permettait pas de revenir jusqu' eux,
leur criait de l'extrmit du couloir:

--Vite! vite! accourez!

L'intonation commandait une telle hte que l'ex-notaire s'lana 
toutes jambes, sans s'occuper de la courtisane qu'il supposait courant
derrire lui et  laquelle il laissait la tche d'emporter la lanterne
qui les avait clairs pendant le long rcit.

Cette lanterne, Suzanne l'avait prise. Tout en comprenant le pril d'un
retard, elle avait pourtant laiss Taugencel prendre l'avance. Pour une
minute au plus que cela lui coterait, pouvait-elle se priver de savoir
ce qu'tait devenue Gervaise, sa rivale, qu'elle avait abandonne
mourante l, tout  ct, dans le caveau le plus voisin, ce mme caveau
o elle avait oubli le coffret des diamants de la vraie comtesse de
Mralec, qu'elle avait vol en vue de se garder une poire pour la soif.
Or, les vnements l'annonaient, l'heure de la soif allait sonner o
elle serait heureuse d'avoir cette poire.

En trois bonds, sa lanterne en main, Suzanne avait pntr dans le
caveau, cherchant d'abord sa victime.

Gervaise avait disparu!

L'instant n'tait pas pour la courtisane  s'abmer en rflexions  ce
sujet. Mieux tait de renvoyer  plus tard, de s'expliquer le fait pour
ne penser qu'au second motif qui l'avait attire dans le caveau,
c'est--dire au coffret de diamants.

La lueur de la lanterne le lui montra  trois pas, sur le dallage du
sol, l o elle l'avait oubli.

Frmissante de joie, elle s'lana vers lui et tendit la main pour le
saisir. C'tait alors que soudain, le sol s'tait effondr sous ses pas
et qu'elle s'tait sentie prcipite dans le vide.

Pareille  la tigresse brusquement emprisonne, la courtisane fit, avec
de sourds cris de fureur, deux ou trois fois le tour de son cachot,
cherchant, sur les murailles, une porte qui offrt une chance  sa
fuite.

Enfin, elle s'arrta devant Croutot et, avide de l'interroger, elle lui
retira son billon.

Entre eux, les phrases s'changrent courtes et presses. Il fallait
s'entendre et surtout se comprendre vite; car la bougie laisse par les
compagnons en partant touchait  sa fin. Dans une demi-heure au plus,
arrive  bout de mche, elle les laisserait dans l'obscurit.

En cinquante mots, le nain eut tout dit: dix minutes auparavant, ils
taient l six hommes qui avaient disparu.--Par o?--Il l'ignorait. Le
poivre l'avait aveugl.  coup sr, par une issue secrte que possdait
ce caveau dans lequel ils taient descendus,  l'aide d'une chelle.

Sur ces renseignements, Suzanne se remit  tourner dans la prison,
tudiant avec soin les murailles pour y dcouvrir une sortie et
cherchant l'chelle. Rien! rien!

Et la bougie continuait  s'user!

Une seule ouverture s'offrait pour s'enfuir de ce spulcre de pierre o
il allaient mourir de faim. C'tait cette dalle  pivots qui se voyait 
la vote, cette dalle qui avait tourn sous son poids. Mais, pas
d'chelle! Comment y atteindre?

Une ide traversa le cerveau de la courtisane qui revint  Croutot en
disant d'une voix brve, car les instants leurs taient compts:

--coute. Je vais te dlier. Tu es assez vigoureux pour pouvoir porter
mon poids. Tu iras te placer sous cette dalle et, grimpe sur tes
paules, je tcherai d'arriver  la bascule que je ferai jouer. Fasse la
chance que je puisse l'atteindre de mes mains, car,  la force des
poignets, je rponds de pouvoir me soulever jusqu'aux bords de la
trappe. Alors, en nous aidant des cordes dont je vais te dlivrer, je te
hisserai de l-haut, hors de notre cachot. Est-ce convenu et bien
compris?

--Oui, dit le nain palpitant de joie.

Sur ce, Suzanne le dbarrassa de ses cordes qu'elle s'enroula autour de
la taille pour les emporter dans son ascension.

Bien camp sur ses jambes, Croutot se tint  l'endroit assign. En une
minute, la femme se dressa sur ses paules.

Il tait de bien petite taille, ce pauvre Croutot! Mais la fille tait
grande et, par bonheur, le caveau tait d'une vote surbaisse.

--Nous sommes sauvs, annona la courtisane.

--Tu touches le ressort?

--Oui, tiens bon! Je vais faire basculer la dalle et, aussitt, je
m'enlverai  bout de bras, promit Suzanne.

Soudain, la bougie use s'teignit.

--Tiens bon! rpta encore la fille.

Mais,  cette obscurit qui s'tait brusquement faite, une peur folle,
irraisonne, sauvage, s'tait empare du nain. La conviction lui vint
que celle dont il favorisait la dlivrance, une fois sortie de la
trappe, l'abandonnerait compltement dans le caveau.

--C'est fait! Je m'enlve, annona Suzanne dont le pygme ne sentit plus
les pieds peser sur les paules.

Mais la rage du dsespoir avait teint toute raison chez le nabot qui,
affol par l'pouvante de rester seul en cette tombe obscure, bondit et,
rattrapant les jambes de la courtisane, s'y accrocha de toute la force
de ses deux bras en disant d'une voix froce:

--Non, non, non. Tu partageras mon sort!

Sous les secousses frntiques du nabot, Suzanne ne put rsister. Ses
mains lchrent prise.

--Non, non, non, rptait avec un rire de dmence Croutot en la sentant
rouler avec lui sur le sol du caveau, au milieu des tnbres.

Il tait devenu compltement fou.

Dans cette sorte de lutte  terre avec la courtisane, qui cherchait  se
dlivrer de son treinte, la main du pygme rencontra un des couteaux
qui avaient servi au repas des compagnons.

--Non, non, non, redit encore le fou en plongeant la lame entire dans
la gorge de Suzanne.




                                 XVIII


Cependant Meuzelin, Vasseur et les autres, rentrs par une brche dans
le parc de la Brivire, s'taient mis en qute du gnral Labor.

--Mazette! Le gnral a firement travaill depuis ce matin! lcha
Fil--Beurre en montrant, au passage de la cour, les nombreux cadavres
des bandits que Labor avait fait passer par les armes, entasss au pied
des murs.

--Comment diable! a-t-il fini par y voir clair, le vieux coureur de
jupons? se demanda encore Meuzelin qui,  la vue de ces corps, dut
s'avouer que le gnral, pour un peu qu'il s'tait attard  folichonner
avec Suzanne, avait largement rattrap le temps perdu.

Ralentis par Gervaise affaiblie, que soutenait Vasseur, les six hommes
s'avanaient lentement.

Au dtour d'une alle, ils furent tout  coup cerns par une compagnie
de soldats, sortie d'un afft derrire des massifs.

--Encore une niche de gredins! ricana un caporal.

--Pris les armes  la main. Leur affaire ne psera pas lourd.
Conduisons-les au gnral, ajouta le sergent.

Et, sans les dsarmer, pour que le port d'armes ft bien avr, les
soldats entranrent Meuzelin et les siens, englobs dans leurs rangs.

Comme le disait Meuzelin, Labor avait fini par y voir clair  propos des
Chauffeurs. Mais ne se pouvait-il pas aussi que sa ccit et persist 
l'endroit du policier et de ses amis et que, confondant tout en un bloc,
il ne leur ft partager le destin des Chauffeurs?

--Il a l'humeur expditive, le vieux plumet. Pourvu qu'il nous laisse le
temps de nous expliquer! souffla Fil--Beurre au policier.

Si Meuzelin ne rpondit pas, c'est que, tout  coup,  l'angle d'un
taillis dpass, ils se trouvrent brusquement en prsence du gnral
qui, entour d'un groupe d'officiers, examinait de loin une cinquantaine
de soldats qu'on apercevait, cachs derrire des buissons, surveillant
la sortie d'une serre en ruine.

--Gnral, encore six vilains oiseaux de pincs! annona le sergent.

Labor n'tait pas de ceux qui tournent sept fois leur langue dans la
bouche avant de parler, car, tout aussitt, il rpondit:

--Au pied du mur.

Ce disant, il retourna sa mine renfrogne pour jeter un coup d'oeil sur
les vilains oiseaux en question.

--Tonnerre de Dieu! ne vous en avisez pas, s'cria-t-il,  la vue du
groupe.

De dure et svre, la mine du gnral se fit tout  coup souriante. Il
vint vivement aux prisonniers et, en s'adressant au policier, il demanda
d'une voix joyeuse:

--N'est-ce pas, Meuzelin, que vous m'avez pris pour un fier imbcile?

Du moment que le gnral l'interpellait par son nom, il tait vident
pour l'agent que Labor tait au courant de tout.

--Un fier imbcile? En quoi donc, gnral, fit Meuzelin en exhibant son
air le plus navement tonn.

Mais Labor persista dans son dire:

--Si, si, insista-t-il en riant, je n'ai t qu'un franc imbcile. O
diable! avais-je la jugeote, je vous le demande, quand je vous prenais
pour un comte de Mralec?... Quand ce grand scot-l (ce disant, il
dsignait Fil--Beurre), je voulais qu'il ft vous-mme, le clbre
policier?... Quand j'encensais une effronte gourgandine comme tant une
grande et noble dame?... Quand je voyais le phnix des vieux serviteurs
dans le mtayer Cardeuc qui, en somme, n'tait que le bandit
Coupe-et-Tranche?

Cela dbit, le gnral marcha vers Vasseur auquel il tendit la main en
continuant:

--Enfin, quand j'ai pass  ct de vous, lieutenant, sans que rien
m'avertt que vous tiez l'infatigable et brave Vasseur qui a dtruit la
bande d'Orgres?

Devant cet aveu de ses bourdes que faisait le vieux soldat, Meuzelin se
hasarda  demander:

--Et comment, gnral, tes-vous parvenu  dcouvrir la vrit?

--Oh! de bien simple manire, allez! fit le gnral.

Il allait s'expliquer, quand quelques mots d'un des officiers qui
l'entouraient le firent se retourner vivement et jeter les yeux vers
l'embuscade que ses soldats tenaient derrire les massifs,  proximit
de la vieille serre.

--Est-ce qu'il y a du neuf? demanda-t-il  l'officier en voyant les
soldats qui mettaient en joue.

--Regardez, gnral, voici le gibier qui commence  sortir.

En effet,  travers le vitrage de la serre, on apercevait une dizaine
d'hommes semblant attendre pour sortir, le signal de celui qui, passant
la tte par l'entre-billement de la porte, tudiait d'un oeil mfiant
les alentours avant de se risquer dehors.

Bien abrit derrire le feuillage, l'embuscade ne pouvait tre aperue
par cet homme, qui n'tait autre que Cardeuc. Mais cette trop grande
tranquillit, loin de le rassurer, veilla la dfiance du chef Chauffeur
qui retira sa tte.

--Oh! oh! matre Coupe-et-Tranche, il faudra pourtant finir par quitter
ton trou, ricana doucement le gnral.

Et, s'adressant  Meuzelin, qui s'tait rapproch:

--Figurez-vous, continua-t-il, que quand on m'eut appris l'existence,
sous le chteau, d'un immense souterrain dans lequel devaient s'tre
rfugis ceux des rares coquins chapps  mes soldats, l'ide m'est
venue, au lieu de risquer la vie de mes hommes  une chasse sous terre,
de faire allumer des feux de bois vert  chacune des issues qui
m'avaient t indiques, sauf une seule que je laissais  la fuite des
btes puantes que j'enfumais dans leur terrier... Comme mes sacripants
ne peuvent plus s'vader que par cette serre, il faudra qu'ils passent
sous les fusils de mes soldats.

Le gnral s'interrompit pour se mettre encore  rire.

--Eh! eh! fit-il, il parat que la fume les prend  la gorge, car voici
le chef qui pointe le nez  l'air.

En effet, le Marcassin venait de rouvrir la porte et d'avancer la tte,
tudiant le danger qu'il pouvait y avoir  s'enfuir. Par-dessus son
paule, apparaissait le visage du notaire Taugencel.

En mme temps, par l'cartement de la porte, sortaient d'pais flocons
de fume qui tmoignaient que le dernier refuge des bandits devenait de
moins en moins tenable.

Encore une fois, le Marcassin rentra dans la serre.

-- ton aise, gredin. Nous attendrons ton bon vouloir, ou plutt que tu
ne puisses plus respirer, gouailla le gnral en voyant disparatre
Cardeuc.

Pour couper le temps de l'attente, Labor revenant  ses moutons, reprit:

--Oui, c'est de bien simple manire que j'ai dcouvert la vrit. C'est
le pur hasard qui m'a tout rvl. coutez-moi a: Aprs avoir renvoy
mes hussards  Ingrande, j'tais all  franc trier pour les ramener,
afin de protger en son chteau cette margot que je prenais btement
pour une comtesse.

Labor s'arrta pour pousser un rire amer.

--M'a-t-elle bien roul, la bougresse! confessa-t-il.

Aprs quoi il reprit:

--En arrivant  Ingrande, on m'amena un gars portant le sobriquet de
Sans-Pouce, qui venait d'tre arrt  la suite d'un coup de couteau
administr  un amant de sa femme. Il faut croire que le coeur de
l'pouse penchait pour l'amant, car, au lieu de dfendre son mari, elle
se mit  tant dblatrer sur son compte qu'il me fut vident que ce
Sans-Pouce tait un de ces insaisissables brigands que je poursuivais.
J'ordonnai de le fusiller. Mais au pied du mur, le coeur manqua au
vaurien qui marchanda sa vie contre des rvlations. Il l'estimait
chre, sa vie, car il me fit bonne mesure.

Ce qu'tait Cardeuc? Comment ma satane enjleuse avait pris le rle de
la vraie comtesse de Mralec assassine? Quelles couleurs elle m'avait
fait avaler pour me faire fusiller un certain faux comte de Mralec,
venu comme un chien dans des quilles, lequel n'tait autre que le fameux
Meuzelin qui, avant de se faire connatre  moi, avait voulu d'abord
runir tous les fils qu'il me mettrait en main?... le Sans-Pouce m'a
tout avou, et  bon escient puisqu'il tait un des lieutenants du
Marcassin.

Un bonheur n'arrive jamais seul. Depuis un grand mois, on m'avait
annonc votre arrive et celle du lieutenant Vasseur, l'homme qui avait
purg la Beauce et le Gtinais de ses Chauffeurs. Vous, je savais
maintenant o vous retrouver; mais du lieutenant, pas d'indice. Il
tait parti de Chartres pour une expdition secrte avec deux de ses
soldats, m'annonait la dernire dpche reue de cette ville.

Cette dpche, je l'avais laisse traner sur une table de mon logis o,
tout naturellement, mon soldat d'ordonnance l'avait lue. Sachant
d'avance que le service rendu lui ferait pardonner son indiscrtion, ce
matin, aprs l'interrogatoire du Sans-Pouce, que j'avais cout assis
devant la table o se trouvait la dpche sur le lieutenant, voici mon
brosseur qui me demande, en montrant l'crit:

--Mon gnral veut retrouver le lieutenant Vasseur?

--Tu le connais donc?

--Nullement. Sauf que je sais qu'il porte au sourcil gauche la cicatrice
d'un coup de sabre, pour l'avoir entendu dire par mon oncle, gendarme
sous ses ordres et qui ne le quitte jamais. Il doit tre un des deux
hommes dont parle la dpche.

--Et comment puis-je, selon toi, retrouver le lieutenant?

--En retrouvant d'abord mon oncle, avana navement mon brosseur qui, 
l'appui de son moyen, ajouta ce renseignement: Oh! mon oncle est bien
facile  retrouver, allez! Il parle un franais  faire mugir de
jalousie une vache espagnole. Lui s'appelle Fichet et son sabre Bec-Fin.

Ce nom de Fichet je l'avais entendu le matin, quand je m'tais prsent
pour offrir mes respects  la prtendue comtesse de Mralec, qui m'avait
t annonce comme dormant encore par celui qui me barrait le passage en
me disant:

--Que, vrai comme je m'appelle Fichet, je vous rcidive qu'elle n'est
pas apercevable  cette heure qu'elle s'avachit dans le sommeil.

J'avais retrouv mon Fichet, donc j'avais aussi mon lieutenant, car le
souvenir me revint de cette cicatrice que j'avais remarque au front de
l'un des compagnons de Meuzelin.

Le gnral s'interrompit brusquement:

--Ah! je crois que voici mes bandits qui se dcident, dit-il en
regardant la serre.

La porte, en effet, venait de s'ouvrir, laissant s'chapper plus pais
les flocons de fume. Mais nul n'apparut. Pour pouvoir rsister, il
fallait que les rfugis de la serre eussent t bien persuads par le
Marcassin qu'un pige les attendait dehors.

--Ils tiennent  ce que je vous unisse d'abord mon rcit, reprit le
gnral, soit! Par les rvlations de Sans-Pouce, j'avais appris que
Coupe-et-Tranche, aprs avoir feint d'abandonner  la bande du
Beau-Franois le pillage de la Brivire que j'avais dgarnie de sa
garnison, avait  la hte runi ses bandits pour surprendre et dtruire,
avant mon retour avec mes hussards, la troupe du rival qui lui faisait
concurrence. Sur ce renseignement, ce ne fut pas avec deux escadrons de
cavalerie que je revins d'Ingrande mais avec le plus gros de mes
troupes, divises en trois corps qui, par trois routes diffrentes,
firent une telle diligence que nous tions dj posts ici avant
l'arrive des deux bandes ennemies.

--Alors, vous n'avez trouv personne  votre entre au chteau? demanda
Meuzelin.

--Personne, sauf un homme qu'on a ramass dans le parc avec la cuisse
rafle par une balle.

Aprs ces mots, Labor remis en gaiet, ajouta en riant:

--Encore un, ce garon, que j'avais demand  tous les chos, et que mon
heureuse veine m'amenait sous la main pour m'aider de ses bons conseils.

--Bah! qui donc? lcha le policier surpris.

Mais au lieu de rpondre, le gnral pronona vivement:

--Enfin!!!

Son exclamation tait motive par la vue d'une quinzaine d'hommes, qui,
Cardeuc et Taugencel en tte, sortaient de la serre. Soit que l'asphyxie
les chasst de leur refuge, soit que le calme des alentours les et
rassurs, il se risquaient  tenter la fuite.

Leur groupe allait passer presque  bout portant de l'embuscade qui les
attendait.

--Feu! commanda le gnral.

La fusillade, clatant comme un coup de tonnerre, coucha tous les
misrables sur le sable. Le Notaire et Cardeuc taient de ceux qui
avaient t tus net. Les cinq ou six blesss furent achevs  la
baonnette.

Si dramatique que ft la scne qui venait de se passer, la curiosit
irritait trop Meuzelin pour qu'il pt garder plus longtemps la question
qui lui brlait les lvres.

--Un mot encore, gnral, dit-il. Quel tait donc ce bless trouv dans
le parc, que vous traitez de pauvre garon, et qui aprs s'tre
longtemps soustrait  vos recherches, s'est trouv si  propos, comme
vous l'affirmez, pour vous aider de ses bons conseils?

--Comment, vous ne devinez pas?

--Non. Qui donc?

--Parbleu! c'est Croutot.

--Croutot! rpta Meuzelin bahi.

--Oui, Croutot par qui j'ai appris l'existence et toutes les issues des
souterrains du chteau... Croutot qui m'a donn l'ide d'enfumer en leur
repaire les derniers coquins que nous venons d'expdier... Croutot,
enfin, que les Chauffeurs avaient tent d'abattre d'un coup de fusil,
lorsqu'il accourait ici pour m'clairer de ses prcieuses rvlations.

Le policier savait trop bien ce qu'tait devenu le nabot pour n'tre pas
convaincu que le gnral devait avoir commis encore quelque balourdise
norme.

--Vous tes bien certain que c'est Croutot? appuya-t-il.

--Si bien Croutot en personne que, dans sa poche, il avait une lettre 
mon adresse. Pour le cas o il n'aurait pu me rejoindre, il avait
consign par crit tout ce qu'il savait sur les deux bandes.

--Bien certain? bien certain? insista le policier.

Loin de se fcher du doute, Labor proposa gaiement:

--Voulez-vous que je l'envoie chercher? Il est au chteau, o il attend
la rcompense que je lui ai promise pour quand l'expdition serait
termine.

--Oui, faites-le venir, accepta Meuzelin.

Sur un signe de Labor, un peloton de soldats partit au pas acclr.

--Oui, Croutot en personne, reprit le gnral en raillant, Croutot en
chair et en os... Est-ce que vous croyez que j'en suis encore 
confondre tout le monde, comme il m'est arriv pour vous, pour Cardeuc
et la fausse comtesse? Ah! non, ce temps-l est pass. Du moment que je
vous annonce Croutot, c'est bel et bien lui.

Et, tout moqueur, le gnral demanda:

--Connaissez-vous seulement Croutot?

--Oui, un vrai nain.

Labor fut saisi d'un fou rire qui lui permit de bgayer  grand'peine:

--Ah! un nain! Si c'est de la sorte que vous connaissez Croutot...
Sachez que c'est un vrai gant.

Puis, tout aussitt:

--Tenez! fit-il voici qu'on l'amne. Regardez-le et dites si c'est un
nain.

Meuzelin et Vasseur se retournrent vers celui qui arrivait conduit par
les soldats.

--Le Beau-Franois! s'crirent-ils.

Oui, c'tait bien lui! Empch de fuir par sa blessure, il avait t
pinc par les soldats de Labor qui, en le fouillant, avaient trouv
cette lettre que le gant avait retire de la poche de Croutot quand il
l'avait tourdi, dans le souterrain, d'un si terrible coup de poing.

Le Beau-Franois avait jou son va-tout en profitant de cette lettre
pour avouer au gnral qu'il tait Croutot.

En reconnaissant Vasseur et l'agent, le colosse comprit que c'en tait
fait de la ruse qui, seul de tous ses complices, l'avait laiss
survivre.

Malgr sa blessure, il bondit vers le cheval du gnral qu'un ordonnance
tenait en main  quelques pas du groupe. Aprs avoir, de son norme
poing, assomm le soldat, il s'lana sur l'animal qu'il enleva  fond
de train. Mais, en fuyant, il voulut se venger de celui qui avait
ananti la bande d'Orgres.

Des fontes de la selle de Labor, il tira un pistolet, ajusta Vasseur au
passage et fit feu.

Un cri touff se fit entendre.

En mme temps, Fil--Beurre, s'avanant de trois pas en avant du groupe,
avait abaiss sa carabine qu'il tenait  la main et mis le fuyard en
joue.

Le Beau-Franois tait dj loin quand l'chalas fit feu. Aussitt on
vit le colosse se renverser sur sa selle, puis perdant les triers,
s'abattre comme une masse sur le sol.

La balle lui avait travers le crne.

--Mes compliments! Un beau coup de fusil, Barnab! s'cria joyeusement
Vasseur en rejoignant le tireur.

Mais, brusquement, d'une voix alarme:

--Qu'as-tu donc? demanda-t-il  la vue de la figure de l'chalas, livide
et convulse par la souffrance.

--J'ai, mon lieutenant, que j'ai attrap la balle que ce gueusard vous
destinait, balbutia pniblement Fil--Beurre en montrant sa blessure en
pleine poitrine:

Et il s'affaissa sur le sol, en ajoutant:

--Je suis fichu!

--Non, non, tu vivras, mon bon Barnab, tu vivras, tu vivras, rpta
tout dsespr, le lieutenant qui s'tait agenouill prs du mourant.

Un doux sourire apparut sur les lvres de l'chalas qui rpondit d'une
voix doucement rsigne:

--Mieux vaut que je meure. Voyez-vous, lieutenant, j'tais laid,
grotesque, ridicule  faire rire les femmes. La vie et t pour moi une
longue souffrance rserve  mon personnage cocasse, car...

Avant d'achever, il carta d'un signe de main, ceux qui s'empressaient
autour de lui et, approchant ses lvres de l'oreille du lieutenant, il
lui murmura dans son dernier soupir:

--J'aimais Gervaise.


(Juin-Novembre 1883.)



                                  FIN



                    F. Aureau.--Imprimerie de Lagny.






End of Project Gutenberg's Le saucisson  pattes II, by Eugne Chavette

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SAUCISSON  PATTES II ***

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Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
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