The Project Gutenberg EBook of Cymbeline, by William Shakespeare

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Title: Cymbeline
       Tragdie

Author: William Shakespeare

Translator: Franois Pierre Guillaume Guizot

Release Date: September 7, 2006 [EBook #19201]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CYMBELINE ***




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  Note du transcripteur.

    ===========================================================
    Ce document est tir de:


    OEUVRES COMPLTES DE
    SHAKSPEARE

    TRADUCTION DE
    M. GUIZOT

    NOUVELLE DITION ENTIREMENT REVUE
    AVEC UNE TUDE SUR SHAKSPEARE
    DES NOTICES SUR CHAQUE PICE ET DES NOTES

    Volume 5
    Le roi Lear--Cymbeline.
    La mchante femme mise  la raison.
    Peines d'amour perdues--Pricls

    PARIS
    A LA LIBRAIRIE ACADMIQUE
    DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-DITEURS
    35, QUAI DES AUGUSTINS
    1862


    ==========================================================



                                CYMBELINE

                                 TRAGDIE




NOTICE SUR CYMBELINE


Une nouvelle du Dcamron de Boccace et une chronique d'Holinshed sont
les deux sources o Shakspeare a puis cette tragdie. Le roi qui lui
donne son nom rgnait du temps de Csar Auguste, selon Holinshed, ce qui
n'a pas empch Shakspeare de peupler Rome d'Italiens modernes, Iachimo,
Philario, etc. Malgr cette confusion de temps, de noms et de moeurs;
malgr l'invraisemblance de la fable et l'absurdit du plan, Cymbeline
est une des tragdies les plus admires de Shakspeare. Le personnage
d'Imogne a fait rellement des passions. Que les critiques comparent,
s'ils le veulent, cette pice  un difice irrgulier et informe, mais
qu'ils conviennent qu'Imogne est une divinit digne d'orner un temple
de la plus noble architecture. Quoique Posthumus semble le hros de la
pice, c'est Imogne qui y rpand le charme de sa puret conjugale, de
sa douceur cleste, de son dvouement et de sa constance.

Sans artifice, comme l'innocence, elle a peine  croire  l'infidlit
de Posthumus; indulgente comme la vertu, elle pardonne  Iachimo ses
premires calomnies sans affecter une haine d'ostentation contre le
vice. Faussement accuse, elle ne sait se justifier qu'en disant combien
elle aime; modeste et timide sous son dguisement, elle apparat dans la
grotte de Blarius comme l'ange de la grce, elle est belle dans le
dsert comme  la cour, et ajoute encore  la beaut du paysage dans
lequel Shakspeare a plac les deux jeunes princes.

Les autres caractres de la pice ne manquent pas de vrit. Posthumus
ne serait-il que l'poux ador d'Imogne, il nous intresserait; mais il
y a en lui le courage et la noblesse des hros. Philario est un de ces
serviteurs fidles que Shakspeare a souvent pris plaisir  reprsenter,
et Iachimo un des plus adroits menteurs que l'Italie ait produits; son
effronterie a quelque chose d'amusant; Blarius, opinitre dans son plan
de vengeance, offre un de ces caractres fermes qu'on voit avec plaisir
transplants du milieu des montagnes et mis tout  coup en prsence d'un
courtisan. Ses deux lves ont dj l'instinct des grandes mes; et leur
amiti fraternelle est touchante.

La mchancet de la reine et la crdulit conjugale du roi prtent aussi
 l'analyse et forment un contraste piquant. Cloten, le seul personnage
comique de la pice, peut tre jug de plus d'une manire: on voit en
lui la sottise et l'orgueil d'un prince priv d'ducation; mais il
semble que Shakspeare ait oubli qu'il nous l'a donn d'abord pour une
me lche et sans nergie, lorsque, dans le conseil royal, il lui fait
adresser  l'ambassadeur romain une rponse pleine de dignit; soit
qu'il ait cru que, vis--vis de l'tranger, l'honneur national peut
enflammer les mes les plus communes; soit que le pote ait voulu
insinuer que le rle des princes leur est souvent trac d'avance dans
les grandes occasions.

En gnral, l'intrt qu'inspire la tragdie de _Cymbeline_, est d'une
nature douce et mlancolique plutt que tragique. On s'chappe
volontiers de la cour avec Imogne, et l'on se sent dispos  rver dans
l'asile romantique o elle retrouve ses frres sans les connatre.

Des sentiments noblement exprims, quelques dialogues naturels et des
scnes charmantes rachtent les nombreux dfauts de cette composition.

_Cymbeline_ est l'une des dix-sept pices qui ont t publies pour la
premire fois dans l'dition in-folio de 1623. Il est impossible de
dterminer avec prcision le moment o elle fut crite; mais il parat
probable que ce fut vers 1610 ou 1611. On a en effet de bonnes raisons
de croire que la _Tempte_ et le _Conte d'hiver_ furent composs  cette
poque, et l'on retrouve, entre ces deux pices et _Cymbeline_, des
analogies de style, de pense et d'allure qui semblent indiquer qu'elles
sont toutes trois sorties de la mme veine d'esprit.




PERSONNAGES

CYMBELINE, roi de la Grande-Bretagne.
CLOTEN, fils de la reine, du premier lit.
LEONATUS POSTHUMUS, chevalier, mari secrtement  la princesse Imogne.
BELARIUS, seigneur, exil par Cymbeline, et dguis sous le nom de Morgan.
GUIDRIUS. }fils de Cymbeline, et
ARVIRAGUS, }crus fils de Blarius
           }sous les noms de Polydore et
           }de Cadwal.
PHILARIO, ami de Posthumus,  }
IACHIMO, ami de Philario,    }Italiens
UN FRANAIS, ami de Philario.
CAIUS-LUCIUS, gnral de l'arme romaine.
UN OFFICIER ROMAIN.
PISANIO, attach au service de Posthumus.
CORNLIUS, mdecin.
DEUX GENTILSHOMMES.
DEUX GEOLIERS.
DEUX OFFICIERS ANGLAIS.
LA REINE, femme de Cymbeline.
IMOGNE, fille de Cymbeline, de son premier mariage.
HLNE, suivante d'Imogne.
LORDS, LADYS, SNATEURS, ROMAINS,
TRIBUNS, APPARITIONS, UN DEVIN,
UN GENTILHOMME HOLLANDAIS, UN
GENTILHOMME ESPAGNOL, MUSICIENS,
OFFICIERS, CAPITAINES, SOLDATS, MESSAGERS.


La scne est tantt dans la Grande-Bretagne, tantt en Italie.




                            ACTE PREMIER


SCNE I

La Grande-Bretagne.--Jardin derrire le palais de Cymbeline.

_Entrent_ DEUX GENTILSHOMMES.


LE PREMIER GENTILHOMME.--Vous ne rencontrez ici personne qui ne fronce
le sourcil. Nos visages n'obissent pas plus que nos courtisans aux lois
du ciel. Tous retracent la tristesse peinte sur le visage du roi.

LE SECOND.--Mais quel est le sujet?...

LE PREMIER.--L'hritire de son royaume, sa fille qu'il destinait au
fils unique de sa femme (une veuve qu'il vient d'pouser), s'est donne
 un pauvre, mais digne gentilhomme: elle est marie;--son poux est
banni, elle emprisonne. Tout prsente les dehors de la tristesse; pour
le roi, je le crois, il est afflig jusqu'au fond du coeur.

LE SECOND.--Personne autre que le roi?

LE PREMIER.--Celui aussi qui a perdu la princesse; la reine aussi, qui
souhaitait le plus cette alliance; mais il n'est pas un des courtisans,
quoiqu'ils portent des visages composs sur celui du roi, qui n'ait le
coeur joyeux de ce dont ils affectent de paratre mcontents.

LE SECOND.--Et pourquoi cela?

LE PREMIER.--L'homme  qui la princesse chappe est un tre trop mauvais
pour une mauvaise rputation; mais celui qui la possde (je veux dire
celui qui l'a pouse, ah! l'honnte homme! et qu'on bannit pour cela),
c'est une crature si accomplie qu'on aurait beau chercher son pareil
dans toutes les rgions du monde, il manquerait toujours quelque chose 
celui qu'on voudrait lui comparer. Je ne pense pas qu'un extrieur aussi
beau et une me aussi noble se trouvent runis dans un autre homme.

LE SECOND.--Vous le vantez beaucoup.

LE PREMIER.--Je ne le vante, seigneur, que d'aprs l'tendue de son
mrite; je le rapetisse plutt que je ne le droule tout entier.

LE SECOND.--Quel est son nom, sa naissance?

LE PREMIER.--Je ne puis remonter jusqu' sa premire origine. Sicilius
tait le nom de son pre, qui s'unit avec honneur  Cassibelan contre
les Romains. Mais il reut ses titres d'honneur de Tnantius, qu'il
servit avec gloire et avec un succs admir, et il obtint le surnom de
Lonatus. Il eut, outre le chevalier en question, deux autres fils qui,
dans les guerres de ce temps, moururent l'pe  la main. Leur pre,
vieux alors et aimant ses enfants, en conut tant de chagrin qu'il
quitta la vie: son aimable pouse, alors enceinte du gentilhomme dont
nous parlons, mourut en lui donnant le jour. Le roi prit l'enfant sous
sa protection, lui donna le nom de Posthumus, l'leva, et l'attacha  sa
chambre: il l'instruisit dans toutes les sciences dont son ge pouvait
tre susceptible; et il les reut comme nous recevons l'air aussitt
qu'elles lui furent offertes; ds son printemps, il porta une moisson:
il vcut  la cour lou et aim (chose rare), modle des jeunes gens,
miroir redout des hommes d'un ge mr; et pour les vieillards, un
enfant qui guidait les radoteurs. Quant  sa matresse, pour laquelle il
est banni aujourd'hui, ce qu'elle lui a donn proclame le cas qu'elle
faisait de sa personne et de ses vertus. On peut lire dans son choix, et
juger au vrai quel homme est Posthumus.

LE SECOND.--Je l'honore sur votre seul rcit. Mais, dites-moi, je vous
prie, la princesse est-elle le seul enfant du roi?

LE PREMIER.--Son seul enfant. Il avait deux fils; et si ce dtail vous
intresse, coutez-moi. Tous deux furent drobs de leur chambre; l'an
 l'ge de trois ans, et l'autre encore au maillot; jusqu' cette heure,
pas la moindre conjecture sur ce qu'ils sont devenus.

LE SECOND.--Combien y a-t-il de cela?

LE PREMIER.--Vingt ans environ.

LE SECOND.--Qu'on enlve ainsi les enfants d'un roi! qu'ils fussent si
ngligemment gards, et qu'on ait t si lent dans les recherches qu'on
n'ait pu retrouver leur trace!

LE PREMIER.--Quelque trange que cela vous semble, et quoique cette
ngligence soit vraiment ridicule, le fait est vrai, seigneur.

LE SECOND.--Je vous crois.

LE PREMIER.--Il faut nous taire, voici Posthumus, la reine et la
princesse.

(Ils sortent.)

(La reine, Posthumus, Imogne entrent avec leur suite.)

LA REINE.--Non; soyez-en sre, ma fille, vous ne trouverez jamais en
moi, comme on le reproche  la plupart des martres, un oeil malveillant
pour vous. Vous tes ma captive; mais votre gelire vous confiera les
clefs qui ferment votre prison. Pour vous, Posthumus, aussitt que je
pourrai flchir le courroux du roi, on me verra plaider votre cause;
mais le feu de la colre est encore en lui; et il serait  propos de
vous soumettre  son arrt, avec toute la patience que votre prudence
pourra vous inspirer.

POSTHUMUS.--Si Votre Majest le trouve bon, je partirai d'ici
aujourd'hui.

LA REINE,--Vous connaissez le danger.--Je vais faire un tour dans les
jardins, compatissant aux angoisses des amours qu'on traverse, quoique
le roi ait ordonn de ne pas vous laisser ensemble.

(Elle sort.)

IMOGNE.--O feinte complaisance! Comme ce tyran sait caresser au moment
o elle blesse! Mon cher poux, je crains un peu la colre de mon pre,
mais, soit dit sans blesser mes devoirs sacrs envers lui, je ne redoute
rien des effets de sa colre sur moi. Il vous faut partir; et moi je
soutiendrai ici  toute heure le trait de ses regards irrits, n'ayant
rien qui me console de vivre, si ce n'est la pense qu'il existe dans le
monde un trsor que je puis revoir encore.

POSTHUMUS.--Ma reine! mon amante! Ah! madame, ne pleurez plus; si vous
ne voulez m'exposer  me faire souponner de plus de faiblesse qu'il ne
convient  un homme. Je veux tre l'poux le plus fidle, qui jamais ait
engag sa foi. Ma rsidence sera  Rome, chez un nomm Philario, qui fut
l'ami de mon pre; moi, je ne le connais que par lettres. crivez-moi
l,  ma reine! mes yeux en dvoreront les mots que vous enverrez, dt
l'encre tre de fiel.

(La reine entre.)

LA REINE.--Abrgez, je vous prie. Si le roi survenait, je ne sais pas o
s'arrterait sa colre contre moi. _( part.)_ Cependant je saurai
diriger ici sa promenade; je ne l'offense jamais qu'il ne paye mes
offenses pour nous rconcilier; il achte chrement tous mes torts.

(Elle sort.)

POSTHUMUS.--Quand nous passerions  nous dire adieu tout le temps qui
nous reste encore  vivre, la douleur de nous sparer ne ferait
qu'augmenter... Adieu.

IMOGNE.--Ah! demeure un moment. Quand tu monterais  cheval uniquement
pour aller prendre l'air, cet adieu serait encore trop court.--Vois, mon
ami, ce diamant tait  ma mre; prends-le, mon bien-aim, mais garde-le
jusqu' ce que tu pouses une autre femme quand Imogne sera morte.

POSTHUMUS.--Quoi! quoi! une autre femme? Dieux bienfaisants,
accordez-moi seulement de possder celle qui est  moi; que les liens de
la mort me prviennent dans mes embrassements si j'en cherche une autre.
(_Il met le diamant  son doigt._) Reste, reste  cette place tant que
le sentiment pourra t'y conserver. (_A Imogne_.) Et vous, la plus
tendre, la plus belle, qui,  votre perte infinie, n'avez reu que moi
en change de vous; je gagne encore sur vous quand il s'agit de ces
bagatelles; pour l'amour de moi, portez ceci; c'est une chane; je veux
la mettre moi-mme  ce beau prisonnier d'amour.

(Il lui attache un bracelet.)

IMOGNE.--O dieux! quand nous reverrons-nous?

(Entrent Cymbeline et les seigneurs de la cour.)

POSTHUMUS.--Hlas! le roi!...

CYMBELINE.--Vil objet, va-t'en; disparais de ma vue. Si, aprs cet ordre
encore, tu fatigues la cour de ton indigne prsence, tu meurs. Fuis, ta
vue empoisonne mon sang.

POSTHUMUS.--Que les dieux vous protgent et bnissent les hommes de bien
que je laisse  votre cour; je m'en vais.

(Il sort.)

IMOGNE.--La mort n'a point d'angoisses plus douloureuses que celles-ci.

CYMBELINE.--Fille dloyale, toi qui devrais rajeunir ma vieillesse, tu
accumules un sicle sur ma tte.

IMOGNE.--Seigneur, je vous en conjure, ne vous faites point de mal par
ces emportements; car je suis insensible  votre courroux: un sentiment
plus rare touffe en moi toute peine, toute crainte.

CYMBELINE.--Au del de toute grce! de toute obissance!

IMOGNE.--Au del de l'esprance! au dsespoir!... Dans ce sens, au del
de toute grce!

CYMBELINE.--Tu pouvais pouser le fils unique de la reine.

IMOGNE.--Oh! bienheureuse de ne pas le pouvoir: j'ai choisi un aigle,
et j'ai vit un faucon dgnr.

CYMBELINE.--Tu as choisi un misrable; tu voulais asseoir l'ignominie
sur mon trne.

IMOGNE.--Dites que j'en ai relev l'clat.

CYMBELINE.--O me vile!

IMOGNE.--Seigneur, c'est votre faute si j'ai aim Posthumus; vous
l'avez lev comme le compagnon de mes jeux: il n'est point de femme
dont il ne soit digne; il m'achte plus que je ne vaux, presque de tout
le prix que je lui cote.

CYMBELINE.--Quoi! as-tu perdu la raison?

IMOGNE.--Peu s'en faut, seigneur: veuille le ciel me gurir! Oh! que je
voudrais tre fille d'un paysan, et que Posthumus ft le fils du berger
voisin!

(La reine parat.)

CYMBELINE.--Femme imprudente, je les ai trouvs encore ensemble; vous
n'avez pas suivi mes ordres, retirez-vous avec elle, et l'enfermez.

LA REINE, _ Cymbeline_.--J'implore votre patience. (_A Imogne_.)
Silence, ma chre fille, silence.--Bon souverain, laissez-nous seules,
et cherchez dans votre raison quelque consolation pour vous-mme.

CYMBELINE.--Qu'elle languisse en perdant chaque jour une goutte de sang,
et que vieille avant le temps elle meure de sa folie!

(Il sort.)

LA REINE, _ Imogne_.--Allons, il faut que vous laissiez passer...
(_Pisanio entre._) Voici votre serviteur. Eh bien! Pisanio, quelles
nouvelles?

PISANIO.--Le prince, votre fils, a tir l'pe contre mon matre.

LA REINE.--Ah! j'espre qu'il n'y a pas de mal?

PISANIO.--Il aurait pu y en avoir; mais mon matre n'a fait que jouer
plutt que de combattre, et il n'tait pas soutenu par la colre; des
gentilshommes qui se sont trouvs l les ont spars.

LA REINE.--J'en suis bien aise.

IMOGNE.--Votre fils est l'ami de mon pre; il prend son parti! Tirer
l'pe sur un proscrit!  le brave prince!--Je voudrais les voir tous
deux dans les dserts de l'Afrique, et moi prs d'eux, avec une
aiguille, pour en piquer le premier qui reculerait.--Pourquoi avez-vous
quitt votre matre?

PISANIO.--Par son ordre. Il n'a pas voulu que je l'accompagne jusqu'au
port; il m'a laiss une note des ordres que j'aurai  remplir quand il
vous plaira d'accepter mon service.

LA REINE.--Cet homme, jusqu'ici, a t pour vous un serviteur fidle.
J'ose garantir, sur mon honneur, qu'il le sera toujours.

PISANIO.--Je remercie humblement Votre Majest.

LA REINE, _ Imogne_.--Je vous prie, promenons-nous un moment ensemble.

(Elles sortent.)


SCNE II

Une place publique.

_Entre_ CLOTEN, DEUX SEIGNEURS.


IMOGNE, _ Pisanio_.--Avant une demi-heure, je vous prie, revenez me
parler: du moins vous irez voir mon poux  bord. Pour le moment,
laissez-moi.

(La reine et Imogne sortent ensemble, Pisanio sort par un autre ct.)

PREMIER SEIGNEUR.--Je vous conseille, seigneur, de changer de chemise.
La chaleur de l'action vous a fait fumer comme la victime d'un
sacrifice. Quand un air sort, un air entre; et il n'en est point au
dehors qui soit aussi sain que celui qui sort de vous.

CLOTEN.--Si ma chemise tait ensanglante, alors j'en changerais...
L'ai-je bless?

SECOND SEIGNEUR, _ part_.--Non, d'honneur, pas mme sa patience.

PREMIER SEIGNEUR.--Bless? Ah! s'il ne l'est pas, il faut qu'il ait un
corps permable; c'est un grand chemin pour l'acier s'il n'est pas
bless.

SECOND SEIGNEUR,  _part_.--Son acier avait des dettes; il est sorti par
les derrires de la ville.

CLOTEN.--Le lche n'osait pas m'attendre.

SECOND SEIGNEUR, _ part_.--Non, il allait toujours; mais en avant, vers
ta face.

PREMIER SEIGNEUR.--Vous attendre? vous avez assez de terres  vous; mais
il a ajout  vos domaines, il vous a cd du terrain.

SECOND SEIGNEUR, _ part_.--Autant de pouces de terre que tu as
d'ocans! Les fats!

CLOTEN.--Que je voudrais qu'on ne se ft pas mis entre nous!

SECOND SEIGNEUR, _ part_.--Et moi aussi, jusqu' ce que tu eusses pris
par terre la mesure d'un imbcile.

CLOTEN.--Mais comment peut-elle aimer ce misrable, et me rebuter, moi?

SECOND SEIGNEUR, _ part_.--Oh! si c'est un pch de bien choisir, elle
est damne.

PREMIER SEIGNEUR.--Seigneur, comme je vous l'ai toujours dit, son esprit
et sa beaut ne vont pas ensemble: c'est une belle enseigne; mais je
n'ai vu en elle qu'un esprit peu lumineux.

SECOND SEIGNEUR, _ part_.--Elle ne luit pas pour les imbciles de peur
que la rflexion ne lui fasse tort.

CLOTEN.--Venez, je vais dans ma chambre: je voudrais bien qu'il y et un
peu de mal.

SECOND SEIGNEUR, _ part_.--Je ne fais pas le mme voeu,  moins que ce
n'et t la chute d'un ne, ce qui ne serait pas un grand mal.

CLOTEN.--Voulez-vous nous suivre?

PREMIER SEIGNEUR.--J'accompagnerai Votre Altesse.

CLOTEN.--Oui, venez: allons ensemble.

SECOND SEIGNEUR.--Volontiers, prince.

(Ils sortent.)


SCNE III

L'appartement d'Imogne.

IMOGNE, PISANIO.


IMOGNE.--Je voudrais que tu te tinsses sur le port pour interroger
toutes les voiles.--S'il m'crivait, et que sa lettre ne me parvnt pas,
ce serait une aussi grande perte que si c'tait des lettres de grce.
Qu'est-ce qu'il t'a dit en dernier lieu?

PISANIO.--_Ma reine! ma reine!_

IMOGNE.--Et alors il agitait son mouchoir.

PISANIO.--Et il le baisait, madame.

IMOGNE.--Insensible tissu, tu tais plus heureux que moi!--Et ce fut
tout?

PISANIO.--Non, madame; car aussi longtemps qu'il a pu se faire
distinguer des autres,  mes yeux ou  mes oreilles, il est rest sur le
pont, et me faisant des signes de son gant, de son chapeau, de son
mouchoir, il exprimait de son mieux, par les transports et les
mouvements de son coeur, combien son me tait lente et le vaisseau
prompt  s'loigner de vous.

IMOGNE.--Tu aurais d le suivre de l'oeil, et ne le quitter que
lorsqu'il t'aurait paru petit comme une corneille, ou moins encore.

PISANIO.--C'est ce que j'ai fait, madame.

IMOGNE.--J'aurais bris les fibres de mes yeux seulement pour le voir,
jusqu' ce qu'il ft devenu, par l'loignement, mince comme mon
aiguille. Oui, mes regards l'auraient suivi, jusqu' ce que de la
grosseur d'un moucheron, il se ft tout  fait vanoui dans l'air; et
alors j'aurais dtourn mes yeux et pleur...--Mais bon Pisanio, quand
recevrons-nous de ses nouvelles?

PISANIO.--Soyez-en sre, madame,  la premire occasion qu'il pourra
trouver.

IMOGNE.--Je ne lui ai point fait mes adieux. J'avais tant de choses
tendres  lui dire! Avant que j'aie pu lui dire comment je songerai 
lui  certaines heures; quelles seront mes penses; avant que j'aie pu
lui faire jurer qu'aucune femme d'Italie ne lui ferait trahir mon amour
et son honneur; lui recommander de s'unir  moi en prires,  six heures
du matin,  midi,  minuit (car alors je suis dans les cieux pour lui);
avant que j'aie pu lui donner ce baiser d'adieu, que j'aurais plac
entre deux mots charmants; mon pre arrive, et, semblable au souffle
tyrannique du nord, il fait tomber tous nos boutons et les empche de
pousser.

(Une dame de la reine entre.)

LA DAME.--La reine, madame, dsire que Votre Altesse se rende auprs
d'elle.

IMOGNE, _ Pisanio_.--Allez excuter les ordres dont je vous ai charg,
je vais rejoindre la reine.

PISANIO.--Je vous obirai, madame.

(Ils sortent.)


SCNE IV

Rome.--Appartement de la maison de Philario.

_Entrent_ PHILARIO, IACHIMO, UN FRANAIS, UN HOLLANDAIS ET UN ESPAGNOL.


IACHIMO.--Croyez-moi, seigneur; je l'ai vu en Angleterre, sa rputation
allait croissant, on s'attendait  lui voir prouver le mrite qu'on lui
reconnat aujourd'hui; mais je pouvais alors le regarder encore sans
admiration, quand le catalogue de ses qualits et t inscrit  son
ct et que j'eusse parcouru article par article.

PHILARIO.--Vous parlez d'un temps o il n'tait pas encore, comme
aujourd'hui, revtu de tout ce qui en fait un homme accompli, au dedans
et au dehors.

LE FRANAIS.--Je l'ai vu en France; et nous avions l bien des gens qui
pouvaient fixer le soleil d'un oeil aussi ferme que lui.

IACHIMO.--Cette affaire, d'avoir pous la fille de son roi, le fait
valoir, je n'en doute point, fort au del de son mrite; on l'apprcie
d'aprs la valeur de son amante, bien plus que d'aprs la sienne.

LE FRANAIS.--Et puis son bannissement...

IACHIMO.--Oui, oui; les suffrages de ceux qui, sous la bannire de la
princesse, pleurent ce douloureux divorce; tout cela sert
merveilleusement  exalter Posthumus. Ne ft-ce que pour prouver le bon
jugement d'Imogne, qu'il serait autrement ais de nier si elle avait
pris pour poux un mendiant sans autres qualits. Mais comment
arrive-t-il, Philario, qu'il vienne s'tablir chez vous? O votre
liaison s'est-elle forme?

PHILARIO.--Son pre et moi nous avons fait la guerre ensemble, et je ne
dois pas moins que la vie  son pre, qui me l'a sauve plus d'une fois.
Voici l'Anglais. (_Posthumus parat._) Qu'il soit trait parmi vous avec
les gards que des gentilshommes comme vous doivent  un tranger de sa
qualit. Je vous exhorte tous  lier une plus troite connaissance avec
ce cavalier, je vous le recommande comme mon digne ami. Je veux lui
donner le temps de montrer son mrite, plutt que de faire son loge en
sa prsence.

LE FRANAIS, _ Posthumus_.--Seigneur, nous nous sommes connus 
Orlans.

POSTHUMUS.--Et depuis lors je vous suis rest redevable d'une foule
d'attentions dont je resterai toujours votre dbiteur tout en
m'acquittant sans cesse.

LE FRANAIS.--Seigneur, vous estimez trop haut un faible service. Je me
flicitai de vous avoir rconcili avec mon compatriote; c'et t une
piti que de vous laisser rencontrer avec les intentions meurtrires que
vous aviez alors tous deux pour une affaire aussi lgre, une bagatelle.

POSTHUMUS.--Permettez, seigneur; j'tais alors un jeune voyageur:
j'vitais de m'en rapporter  mes propres lumires, aimant mieux me
laisser guider par l'exprience des autres; mais depuis que mon jugement
s'est form, si je puis dire, sans offenser personne, qu'il s'est form,
je ne trouve pas que la querelle ft si frivole.

LE FRANAIS.--D'honneur, elle l'tait trop pour mriter d'tre dcide
par le fer, surtout entre deux hommes dont l'un aurait trs-probablement
immol l'autre, ou qui seraient rests tous deux sur la place.

IACHIMO.--Pouvons-nous, sans indiscrtion, vous demander quel tait le
sujet de ce diffrend?

LE FRANAIS.--Sans difficult, je le pense; la querelle fut publique, et
ds lors on peut, sans blesser personne, en faire le rcit. C'tait 
peu prs la mme thse qui fut agite entre nous l'autre soir, lorsque
chacun de nous fit l'loge des dames de son pays. Ce gentilhomme
soutenait en ce temps-l, et offrait de le soutenir aux dpens de son
sang, que la sienne tait plus belle, plus vertueuse, plus spirituelle,
plus chaste, plus constante et moins abordable qu'aucune des dames les
plus accomplies de France.

IACHIMO.--Cette dame ne vit plus aujourd'hui, ou bien l'opinion qu'en
avait ce gentilhomme doit tre use  prsent.

POSTHUMUS.--Elle conserve toujours sa vertu, et moi mon opinion.

IACHIMO.--Il ne faut pas que vous lui donniez si fort la prfrence sur
nos dames d'Italie.

POSTHUMUS.--Quand je serais pouss au point o je le fus en France, je
ne rabattrais rien de son prix, quoique je me dclare ici non son ami,
mais son adorateur.

IACHIMO.--Aussi belle et aussi vertueuse puisque c'est une espce de
comparaison qui se tient par la main, c'est trop beau et trop bon pour
quelque dame de Bretagne que ce soit. Si elle surpassait d'autres femmes
que j'ai connues, comme le diamant que vous portez l dpasse en clat
beaucoup de diamants que j'ai vus, je croirais volontiers qu'elle
surpasse beaucoup de femmes; mais je n'ai pas vu le plus beau diamant,
ni vous la plus belle femme qui soit au monde.

POSTHUMUS.--Je l'ai loue d'aprs le cas que j'en fais, comme ce
diamant.

IACHIMO.--Et combien estimez-vous cette pierre?

POSTHUMUS.--Plus que les trsors du monde entier.

IACHIMO,--Ou votre incomparable matresse est morte, ou la voil
au-dessous du prix d'une bagatelle.

POSTHUMUS.--Vous tes dans l'erreur: l'une peut s'acheter ou se donner,
s'il se trouve assez de richesses pour la payer, ou de mrite pour
l'obtenir en don. L'autre n'est pas une chose qui se vende, et les dieux
seuls peuvent en faire don.

IACHIMO.--Et ce don, les dieux vous l'ont fait?

POSTHUMUS.--Oui, et avec leur secours je le conserverai.

IACHIMO.--Vous pouvez le possder en titre. Mais, vous le savez, des
oiseaux trangers viennent souvent s'abattre sur nos tangs voisins....
Votre bague aussi, on peut vous la voler: ainsi, de cette paire de
trsors inapprciables que vous possdez, l'un est bien fragile, et
l'autre est casuel. Un adroit filou et un cavalier accompli pourraient
tenter de vous les enlever tous deux.

POSTHUMUS.--Votre Italie n'a point de cavalier assez accompli pour
triompher de l'honneur de ma matresse, si c'est de la garde ou de la
perte de l'honneur que vous prtendez parler, en disant qu'elle est
fragile. Je ne doute pas que vous n'ayez des filous en abondance, et
pourtant je ne crains rien pour mon anneau.

PHILARIO.--Restons-en l, messieurs.

POSTHUMUS.--Trs-volontiers. Ce noble seigneur, et je l'en remercie, ne
me traite point en tranger: nous voil familiers ds l'abord.

IACHIMO.--En cinq entretiens, pas plus longs que le ntre, je voudrais
m'tablir dans le coeur de votre belle matresse, et voir sa vertu
flchir et prte  cder, si j'avais seulement accs prs d'elle et
l'occasion de lui faire ma cour.

POSTHUMUS.--Non, non.

IACHIMO.--J'ose parier l-dessus la moiti de ma fortune contre votre
diamant, qui,  mon avis, vaut quelque chose de moins. Mais je fais ma
gageure plutt contre votre confiance que contre sa rputation; et de
peur que vous vous en offensiez, j'ajoute que j'oserais le tenter avec
quelque femme au monde que ce ft!

POSTHUMUS.--Vous tes trangement abus par vos ides tmraires: et je
ne doute pas qu'il ne nous arrivt ce que vous mritez dans votre
tentative.

IACHIMO.--Et quoi?

POSTHUMUS.--D'tre repouss, quoique votre tentative, comme vous
l'appelez, mritt quelque chose de plus, un chtiment peut-tre.

PHILARIO.--Messieurs, en voil assez l-dessus: cette vaine dispute
s'est leve trop tt; qu'elle meure comme elle est ne; je vous prie,
faites plus ample connaissance.

IACHIMO.--Je voudrais avoir engag ma fortune et celle de mon voisin au
soutien de ce que j'ai avanc.

POSTHUMUS.--Quelle dame choisiriez-vous pour l'assaillir?

IACHIMO.--La vtre, que vous croyez si bien affermie dans sa constance.
Voulez-vous seulement me recommander  la cour o est votre dame? je
gagerai dix mille ducats contre votre diamant, que, sans autres
avantages que deux entretiens avec elle, je rapporterai de l cet
honneur que vous croyez si bien dfendu.

POSTHUMUS.--Je consens  parier de l'or, contre votre or. Pour mon
anneau, il m'est aussi cher que mon doigt; il en fait partie.

IACHIMO.--Vous tes amant, et de l vient votre prudence.--Quand vous
auriez achet le corps d'une femme un million la drachme, vous ne
pourriez l'empcher de se corrompre. Mais, je le vois, vous avez dans
l'me quelques scrupules puisque vous avez peur.

POSTHUMUS.--Tout ceci n'est qu'un jargon d'habitude; vous portez,
j'espre, des sentiments plus rflchis.

IACHIMO.--Je suis matre de mes paroles; et je jure que je veux tenter
l'preuve dont j'ai parl.

POSTHUMUS.--Vous le voulez?--Je ne fais que prter mon diamant jusqu'
votre retour.--Qu'on dresse entre nous des conventions. Ma matresse
surpasse en vertu toute l'tendue de vos indignes penses. Je vous dfie
dans cette gageure; voil ma bague.

PHILARIO.--Je ne souffrirai point qu'elle serve de gage.

IACHIMO.--Par les dieux, c'en est un. Si je ne vous rapporte pas des
preuves suffisantes que j'ai joui des plus chers appas de votre
matresse, mes dix mille ducats sont  vous, et votre diamant aussi; si
je la quitte en laissant sans atteinte cet honneur auquel vous vous
fiez, elle qui est votre joyau, le joyau que voil et mon or, tout est 
vous; mais il me faut votre recommandation, afin de me procurer un plus
libre accs.

POSTHUMUS.--J'accepte ces conditions. Faisons des conventions entre
nous. Voici seulement ce dont vous me rpondrez. Si vous faites ce
voyage pour la sduire, et que vous me dmontriez clairement que vous
avez triomph, je ne suis plus votre ennemi, et elle ne mrite pas notre
dispute. Mais si elle reste fidle, et que vous ne puissiez me prouver
le contraire, vous me rpondrez l'pe  la main, et de votre mauvaise
opinion, et de l'attaque que vous aurez livre  sa pudeur.

IACHIMO.--Votre main; l'accord est fait. Nous allons faire rgler tout
cela dans les formes, et je pars sur-le-champ pour la Grande-Bretagne,
de peur que notre march ne prt froid et ne se rompt. Je vais chercher
mon or et faire inscrire le pari.

POSTHUMUS.--Convenu.

(Posthumus et Iachimo sortent.)

LE FRANAIS.--Le pari tiendra-t-il? Croyez-vous?

PHILARIO.--Le seigneur Iachimo ne reculera pas. Je vous prie,
suivons-les.

(Ils sortent.)


SCNE V

Grande-Bretagne.--Appartement dans le palais de Cymbeline.

LA REINE _parat avec ses_ DAMES ET CORNLIUS _tenant une fiole_.


LA REINE, _ ses femmes_.--Tandis que la rose est encore sur la terre,
allez cueillir ces fleurs; htez-vous. Qui de vous en a la liste?

UNE DES FEMMES.--Moi, madame.

LA REINE.--Allez. (_Les dames sortent._) Maintenant, monsieur le
docteur, avez-vous apport ces drogues?

CORNLIUS.--Sous le bon plaisir de Votre Majest, les voici. (_Il
prsente une petite bote._) Mais si Votre Majest me le permet, et
j'espre qu'elle ne s'en offensera pas, ma conscience me force  vous
demander pour quel usage vous avez exig de moi ces potions
empoisonnes, qui amnent une mort languissante, et sont mortelles
quoique lentes.

LA REINE.--Je m'tonne, docteur, que vous me fassiez une pareille
question. N'ai-je pas t longtemps votre disciple? Ne m'avez-vous pas
enseign l'art de composer des parfums, de distiller, de conserver les
fruits? Si bien que notre grand roi lui-mme me fait souvent la cour
pour mes confitures? En tant arrive l, serez-vous tonn,  moins que
vous ne me supposiez une me infernale, que je cherche  perfectionner
ma science par de nouvelles expriences? Je veux faire l'essai de ces
compositions sur de vils animaux qui ne valent pas la peine d'tre
pendus; jamais sur aucune crature humaine, afin de connatre leur
force, d'opposer des antidotes  leur activit, et par l d'apprendre
leurs diverses vertus et leurs effets.

CORNLIUS.--Votre Majest, par ces expriences, ne fera que s'endurcir
le coeur; d'ailleurs on ne voit point ces rsultats sans dgot ni sans
danger.

LA REINE.--Oh! soyez tranquille.--(_Entre Pisanio._) (_A part_.) Voici
un flatteur de valet; c'est sur lui que je ferai mon premier essai; il
appartient  son matre, et est l'ennemi de mon fils.... Eh bien!
Pisanio? (_A Cornlius_.) Docteur, votre office auprs de moi est fini
pour le moment; allez votre chemin.

CORNLIUS, _s'loignant et  part_.--Vous m'tes suspecte, madame; mais
vous ne ferez aucun mal.

LA REINE, _ Pisanio_.--coute, un mot.

CORNLIUS, _ part_.--Je n'aime point cette femme.... Elle croit tenir
des poisons lents et tranges; je connais bien son me, je ne confierai
pas  une personne aussi perverse des ingrdients d'une nature aussi
infernale; ceux qu'elle possde assoupiront et alourdiront un moment les
sens; peut-tre ses essais commenceront-ils par des chiens et des chats,
pour monter ensuite plus haut; mais il n'y a aucun danger dans la mort
apparente qu'elle donnera; elle ne fera que suspendre pour un temps les
esprits, qui renatront plus actifs. Elle est trompe par ces faux
effets; et moi, en la trompant ainsi, je n'en suis que plus fidle.

LA REINE.--Docteur, je n'ai plus besoin de votre prsence jusqu' ce que
je vous fasse rappeler.

CORNLIUS.--Je prends humblement cong de vous.

(Il se retire.)

LA REINE.--Elle pleure donc toujours, dis-tu? Penses-tu qu'avec le temps
ses larmes ne s'arrteront pas, pour laisser entrer les conseils de la
raison l o rgne maintenant la folie? Travaille  cela: et quand tu
viendras me dire qu'elle aime mon fils, je te dirai  l'instant mme que
tu es aussi grand que ton matre; plus grand que lui; car sa fortune est
gisante et sans voix, et sa renomme est  l'agonie: il ne peut revenir
ici, ni demeurer o il est.... En changeant d'existence, il ne fera que
changer de misre; et chaque jour en arrivant vient ruiner un jour de sa
vie. Quel est ton espoir, en t'appuyant sur une colonne qui penche et
qu'il sera impossible de relever?--sur un homme qui n'a pas mme assez
d'amis pour l'tayer? (_La reine laisse tomber une bote: Pisanio la
ramasse._) Tu ne connais pas ce que tu tiens l; reois-le de moi pour
tes services, c'est un lixir de ma composition: il a dj arrach cinq
fois le roi  la mort: je ne connais pas de cordial plus efficace. Non,
je te prie, prends-le, comme un gage des faveurs plus grandes que je te
destine:--fais sentir  ta matresse quelle est sa position; fais-le
comme de toi-mme: songe quelle chance t'offre la fortune, songe
seulement que tu conserves toujours ta matresse, et de plus tu gagnes
mon fils, qui se souviendra de toi.... J'intresserai le roi  ton
avancement, quoi que tu puisses dsirer; et moi-mme alors, moi surtout
qui t'aurai mis sur la voie de mriter les grces, je m'engage 
rcompenser richement ton mrite. Appelle mes femmes: songe  mes
paroles. (_Pisanio sort._) Un valet fin et fidle qu'on ne peut
branler: l'agent de son matre auprs d'elle, et qui lui rappelle sans
cesse de conserver sa main et sa foi  son seigneur. Je lui ai fait l
un don qui, s'il en fait usage, enlvera  la belle son missaire auprs
de son doux ami; et elle-mme, dans la suite, si elle ne plie pas son
humeur, peut tre sre d'en goter aussi. (_Pisanio reparat avec les
dames, qui rapportent des paniers de fleurs._) Fort bien, fort bien:
portez dans mon cabinet ces violettes, ces primevres, ces pervenches:
adieu, Pisanio; songe  ce que je t'ai dit.

(La reine sort suivie de ses femmes.)

PISANIO _seul_.--J'y songerai, mais quand je deviendrai infidle  mon
bon matre, je m'toufferai de mes propres mains: c'est l tout ce que
je ferai pour toi.

(Il sort.)


SCNE VI

Un autre appartement du palais.

IMOGNE _seule_.


IMOGNE.--Un pre cruel, une belle-mre perfide, un stupide soupirant
prs d'une femme marie, dont l'poux est banni: oh! mon poux! le
comble et la couronne de tous mes chagrins! et des vexations qui se
renouvellent  chaque instant!--Si j'avais t drobe par des voleurs,
comme mes deux frres, je serais heureuse: mais malheureux ceux que
leurs dsirs lvent trop haut! Heureux, quelque humble que soit leur
tat, ceux qui voient accomplir leurs modestes voeux que chaque saison
satisfait.... Quel peut tre cet homme? Fi donc!

(Iachimo entre prcd par Pisanio.)

PISANIO.--Madame, un noble gentilhomme de Rome vous apporte des lettres
de mon matre.

IACHIMO.--Vous changez de couleur, madame? Le noble Lonatus est en
sret: il salue tendrement Votre Altesse.

(Il lui prsente une lettre.)

IMOGNE.--Je vous remercie, bon seigneur: vous tes le trs-bienvenu.

IACHIMO, _ part_.--Tout ce qu'elle laisse voir est parfait: si elle est
munie d'une me aussi rare, c'est ici le phnix de l'Arabie, et j'ai
perdu la gageure. Hardiesse, sois mon amie; audace, arme-moi de pied en
cap, ou bien, comme le Parthe, je ne combattrai qu'en fuyant, ou plutt
je fuirai sans avoir combattu.

IMOGNE, _lisant tout haut la lettre_.--_C'est un cavalier de la plus
haute distinction, et auquel de bons offices m'ont infiniment attach.
Traitez-le en consquence comme vous estimez votre fidle_ Lonatus.

Je ne lis que cela tout haut; mais mon coeur est rchauff jusqu'au fond
par le reste de la lettre: il est tout mu de reconnaissance.--Vous tes
le bienvenu, digne seigneur, autant que peuvent l'exprimer mes paroles;
et vous l'prouverez dans tout ce que je pourrai faire pour vous.

IACHIMO.--Je vous rends grces, belle dame.--Eh quoi! les hommes
sont-ils insenss? La nature leur aura donn des yeux pour voir l'arche
vote des cieux et les richesses de la terre et des mers, pour
distinguer les globes enflamms sur nos ttes, et les pierres semes sur
les rivages; et avec des organes si prcieux, nous ne pourrons pas faire
la diffrence de la laideur et de la beaut!

IMOGNE.--D'o vient votre tonnement?

IACHIMO.--Cela ne peut tre la faute des yeux: des singes et des guenons
placs entre deux cratures semblables bavarderaient de ce ct, et
repousseraient l'autre par des grimaces. Ce n'est pas la faute du
jugement: l'idiot devant cette beaut saurait faire son choix. Ce n'est
pas la passion; car la laideur, mise  ct de cette beaut parfaite,
exciterait le dsir  vomir  vide au lieu de le pousser  se
satisfaire.

IMOGNE.--Quelle est donc la cause...?

IACHIMO.--Le vice blas, ce dsir rassasi mais non satisfait (comme un
vase plein et qui fuit), dvore d'abord l'agneau, et puis est avide de
charogne.

IMOGNE.--Quelle est donc, digne seigneur, la cause de votre agitation?
tes-vous bien?

IACHIMO.--Bien, merci, madame. (_A Pisanio_.) Ami, je vous prie,
ordonnez  mon serviteur de m'attendre l o je l'ai laiss: il est
tranger et susceptible.

PISANIO.--J'allais sortir, seigneur, pour lui faire accueil.

(Il sort.)

IMOGNE.--La sant de mon seigneur continue-t-elle  tre bonne? De
grce, dites-le-moi.

IACHIMO.--Bonne, madame.

IMOGNE.--Est-il dispos  la gaiet? J'espre qu'il l'est.

IACHIMO.--Excessivement gai: Rome n'a point d'tranger aussi jovial,
aussi foltre: on l'appelle le _joyeux Anglais_.

IMOGNE.--Lorsqu'il tait ici, il tait enclin  la mlancolie, et
souvent sans savoir pourquoi.

IACHIMO.--Jamais je ne l'ai vu triste. Il y a un Franais, son
compagnon, un _monsieur_ d'un rang minent, qui aime fort  ce qu'il
parat une jeune Franaise reste dans son pays; il pousse de profonds
soupirs, comme la flamme d'une fournaise; pendant que le joyeux Anglais
(votre poux, veux-je dire) rit aux clats et s'crie: Comment mes
ctes y rsisteront-elles, lorsqu'on songe que l'homme, qui sait par
l'histoire, par tous les rcits, par sa propre exprience, ce qu'est la
femme et ce qu'il lui est impossible de ne pas tre, va languir en
livrant ses heures de libert  un esclavage volontaire!

IMOGNE.--Est-ce que mon poux dit cela?

IACHIMO.--Oui, madame, en riant jusqu'aux larmes. C'est un amusement que
de se trouver l, et de le voir se moquer du Franais. Mais le ciel sait
qu'il est des hommes qui sont bien blmables.

IMOGNE.--Ce n'est pas lui, j'espre?

IACHIMO.--Lui? Non. Cependant il devrait recevoir avec plus de
reconnaissance les bonts du ciel envers lui: il y a en lui et en
vous,--que je regarde comme son bien au-dessus de toutes les
richesses;--oui, il y a pour moi des motifs d'admirer et en mme temps
de plaindre.

IMOGNE.--Et qui plaignez-vous, seigneur?

IACHIMO.--Deux cratures du fond du coeur.

IMOGNE.--Suis-je une des deux, seigneur? Vous me regardez; quel ravage
discernez-vous en moi qui mrite votre piti?

IACHIMO.--C'est lamentable! Quoi? Fuir le soleil radieux et se plaire
dans un cachot auprs d'une chandelle!

IMOGNE.--Je vous prie, seigneur, noncez plus clairement vos rponses 
mes questions? Pourquoi me plaignez-vous?

IACHIMO.--Parce que d'autres, j'allais le dire, jouissent de votre...;
mais c'est l'office des dieux d'en tirer vengeance, et ce n'est pas le
mien de parler.

IMOGNE.--Vous paraissez savoir quelque chose qui me concerne ou qui
m'intresse. Je vous prie, parlez: puisque souponner que les choses
vont mal fait souvent plus souffrir que la certitude qu'il en est ainsi;
les faits certains sont au-dessus des remdes, ou bien connus  temps on
peut y appliquer le remde. Ah! dcouvrez-moi ce secret qui vous pousse
 parler et que vous retenez.

IACHIMO.--Si j'avais cette joue pour y reposer mes lvres; cette main
dont le toucher, le seul toucher devrait forcer un homme au serment de
fidlit; si je possdais cet objet qui captive les regards errants de
mes yeux et les tient attachs sur lui seul; irais-je souiller ma
bouche, comme un rprouv, sur des lvres aussi publiques que les degrs
qui conduisent au Capitole; presserais-je de mes mains des mains
fltries par le travail, et plus encore par des parjures journaliers; si
j'allais fixer mes regards sur des yeux, sur des yeux abjects et ternes
comme la lueur opaque de ces flambeaux que nourrit un suif ftide, ne
serait-il pas bien juste que tous les flaux de l'enfer punissent une
fois une telle trahison?

IMOGNE.--Mon seigneur, je le crains, a oubli la Bretagne.

IACHIMO.--Et lui-mme. Ce n'est pas mon penchant qui me porte  vous
clairer,  rvler la bassesse de son changement, ce sont vos grces
qui, du fond de ma conscience muette, attirent malgr moi sur mes lvres
cet aveu.

IMOGNE.--Je ne veux pas en entendre davantage.

IACHIMO.--O chre me, votre sort touche mon coeur d'une piti qui me
fait mal. Une princesse aussi belle et ne dans la puissance, qui
doublerait la grandeur du plus grand roi, tre ainsi associe avec de
viles cratures loues avec l'argent mme que fournissent vos coffres;
avec d'infmes aventurires, qui, pour de l'or, jouent avec tous les
maux dont la corruption souille la nature; pestes contagieuses, qui
pourraient empoisonner le poison; vengez-vous, ou celle qui vous porta
n'tait pas reine, et vous dgnrez de votre illustre origine.

IMOGNE.--Me venger! et comment me venger? Si ce rcit est vrai, car je
porte un coeur qui doit craindre de se laisser trop vite abuser par mes
deux oreilles; si ce rcit est vrai, comment pourrais-je me venger?

IACHIMO.--Quoi! vous ferait-il vivre comme une vestale de Diane entre
des draps glacs, tandis qu'il se livre  de capricieuses prostitues,
au mpris de votre personne, aux dpens de votre bourse? Vengez-vous. Je
me consacre  votre bon plaisir. Amant plus noble que ce dserteur de
votre lit, je resterai fidle  votre tendresse, toujours discret et
toujours constant.

IMOGNE.--Hol! Pisanio!

IACHIMO.--Souffrez que je jure sur vos lvres mon dvouement.

IMOGNE.--Va-t'en!--J'en veux  mes oreilles de t'avoir cout si
longtemps. Si tu avais de l'honneur, tu m'aurais fait ce rcit par
vertu, et non pour la fin que tu te proposes, aussi basse qu'trange! Tu
outrages un gentilhomme qui est aussi loin de ta calomnie que tu l'es de
l'honneur, et tu tentes de sduire ici une femme qui te mprise comme le
dmon. Hol! Pisanio!... Le roi mon pre sera instruit de ton audace;
s'il trouve bon qu'un tranger tmraire marchande  sa cour comme dans
une mauvaise maison de Rome, et nous dvoile ses brutales penses, il a
une cour dont il ne se soucie gure, et une fille qu'il estime bien peu.
Hol! Pisanio!

IACHIMO.--O heureux Lonatus! je puis bien le dire, la confiance que ta
dame a en toi mrite bien la tienne, et ta parfaite vertu mrite bien
aussi sa tranquille confiance! Vivez longtemps heureuse, vous la dame du
plus digne chevalier dont jamais se soit vant un pays; vous, sa
matresse digne seulement du plus noble coeur. Accordez-moi mon pardon;
je n'ai parl ainsi que pour prouver si votre fidlit tait bien
enracine; je vais rendre votre poux ce qu'il est dj, l'homme le plus
aimable et le plus fidle; il possde la charmante sorcellerie de
charmer toutes les socits; la moiti du coeur de tous les hommes est 
lui.

IMOGNE.--Vous rparez vos fautes.

IACHIMO.--Il est assis au milieu des hommes comme un dieu descendu du
ciel, il est par d'une sorte d'honneur qui surpasse sa beaut mortelle;
ne soyez pas offense, auguste princesse, si j'ai os prouver quel
accueil vous feriez  un faux rapport. Il n'a servi qu' confirmer
honorablement votre bon jugement dans le choix que vous avez fait d'un
poux si rare, que vous saviez ne pouvoir faillir. C'est l'amiti que
j'ai pour lui qui m'a port  vous prouver; mais les dieux vous ont
forme diffrente de toutes les autres femmes, exempte de faiblesse; je
vous prie, pardonnez-moi.

IMOGNE.--Tout est rpar, seigneur. Disposez de mon pouvoir dans cette
cour.

IACHIMO.--Recevez mes humbles actions de grces.--J'avais presque oubli
de faire  Votre Altesse une petite prire, et qui pourtant est
importante, car elle intresse votre poux; plusieurs amis et moi avons
part aussi  cette affaire.

IMOGNE.--Je vous prie, de quoi s'agit-il?

IACHIMO.--Une douzaine de nos Romains et votre poux (la meilleure plume
de notre aile), nous avons tous contribu pour une somme destine 
acheter un prsent pour l'empereur; agent des autres, j'en ai fait
l'emplette en France. C'est de la vaisselle d'un rare dessin, et des
bijoux d'une forme exquise et riche; leur valeur est considrable;
tranger comme je suis, je serais dsireux de les voir en lieu sr; vous
plairait-il de les prendre sous votre protection?

IMOGNE.--Volontiers, et j'engage mon honneur  leur sret, puisque mon
seigneur y est intress; je veux les garder dans ma chambre  coucher.

IACHIMO.--Ils sont renferms dans un coffre escort par mes gens. Je
prendrai la libert de vous les envoyer, seulement pour cette nuit.
Demain je dois me rembarquer.

IMOGNE.--Oh! non, non.

IACHIMO.--Il le faut, daignez me le permettre, ou je manquerais  ma
parole en diffrant mon retour. J'ai travers les mers en venant de
France, pour tenir ma promesse de voir Votre Altesse.

IMOGNE.--Je vous remercie de votre peine; mais vous ne partirez pas ds
demain?

IACHIMO.--Oh! il le faut, madame. Ainsi, si vous voulez saluer votre
poux dans une lettre, je vous supplie, crivez-la ce soir; j'ai dj
pass le terme marqu pour mon sjour, et le temps presse pour offrir
notre prsent.

IMOGNE.--J'crirai; envoyez-moi votre coffre, il sera gard avec soin
et fidlement rendu. Vous tes le bienvenu.

FIN DU PREMIER ACTE.




                             ACTE DEUXIME


SCNE I

Une cour devant le palais de Cymbeline.

_Entre_ CLOTEN _avec_ DEUX SEIGNEURS.


CLOTEN.--Jamais homme a-t-il autant jou de malheur? Je frise le but[1],
et puis je me vois rouler au loin! J'avais sur le coup cent livres de
pari, et il faudra encore qu'un impertinent faquin vienne m'entreprendre
pour avoir jur, comme si je lui empruntais mes serments; et que je ne
fusse pas le matre de les prodiguer  mon gr!

[Note 1: _I kissed the jack_, cochonnet, but.]

PREMIER SEIGNEUR.--Qu'a-t-il gagn  cela? Vous lui avez cass la tte
avec votre boule.

SECOND SEIGNEUR, _ part_.--S'il n'et pas eu plus de cervelle que celui
qui lui a cass la tte, il ne lui en serait pas rest.

CLOTEN.--Lorsqu'un gentilhomme est en humeur de jurer, il n'appartient
pas  aucun des spectateurs de venir interrompre[2] ses jurements, je
crois?

SECOND SEIGNEUR.--Non, seigneur, (_ part_) ni de leur couper les
oreilles[3].

CLOTEN.--Ce chien de btard!--Moi! lui donner satisfaction? Que n'est-il
quelqu'un de mon rang!

SECOND SEIGNEUR, _ part_.--Il serait au rang des fous[4]!

[Note 2: _To curtail his oath_, mot  mot, couper la queue  ses
jurements, les mutiler.]

[Note 3: L'autre rpond: Ni de leur couper les oreilles, _nor crop
the ears of them_.]

[Note 4: Jeu de mots sur _rank_, rang et rance; le second seigneur
rpond: Sentir le fou.]

CLOTEN.--Rien au monde ne m'impatiente autant. Peste soit de la
grandeur! je voudrais n'tre pas noble comme je suis. On n'ose pas se
battre avec moi,  cause de la reine ma mre: le dernier petit bourgeois
s'en donne son sol de se battre, et moi, il faut que j'aille et vienne
comme un coq dont on ne peut trouver le pair.

SECOND SEIGNEUR, _ part_.--Vous tes  la fois un coq et un chapon, et
vous chantez, coq, avec votre crte.

CLOTEN.--Vous dites?

PREMIER SEIGNEUR.--Qu'il n'est pas convenable que Votre Altesse se
mesure avec le premier venu qu'il lui aura plu d'insulter.

CLOTEN.--Non: je sais cela, mais il est convenable que j'offense mes
infrieurs.

SECOND SEIGNEUR.--Oui, cela ne convient qu' Votre Altesse.

CLOTEN.--C'est ce que je dis.

PREMIER SEIGNEUR.--Avez-vous entendu parler d'un tranger qui est arriv
ce soir  la cour?

CLOTEN.--Un tranger! et je n'en sais rien!

SECOND SEIGNEUR, _ part_.--Ah! tu es toi-mme un trange sot[5], et tu
n'en sais rien non plus.

[Note 5: Jeu de mots sur _strange_, trange et tranger.]

PREMIER SEIGNEUR.--Oui, il y a un Italien d'arriv; on le croit un des
amis de Lonatus.

CLOTEN.--De Lonatus, ce coquin de banni! Son ami en est un autre, quel
qu'il soit.--Qui vous a appris l'arrive de cet tranger?

PREMIER SEIGNEUR.--Un des pages de Votre Altesse.

CLOTEN.--Me convient-il d'aller le regarder? Le puis-je sans droger?

SECOND SEIGNEUR.--Vous ne pouvez droger, seigneur.

CLOTEN.--Cela ne m'est pas ais, je crois.

SECOND SEIGNEUR, _ part_.--Vous tes un imbcile avou: et tout ce qui
vient de vous tant d'un imbcile, ne vous fait pas droger.

CLOTEN.--Venez, je veux voir cet Italien: ce que j'ai perdu aujourd'hui
aux boules, je le regagnerai le soir avec lui. Venez, allons.

SECOND SEIGNEUR.--Je suis Votre Altesse. (_Cloten sort avec le premier
seigneur_.)--Comment une diablesse aussi ruse a-t-elle pu mettre au
monde cet ne? Une femme qui renverse tout avec sa tte; et voil son
fils  qui on ne ferait pas comprendre qu'en tant deux de vingt, il
reste dix-huit.--Hlas! pauvre princesse, divine Imogne! que ne
souffres-tu pas, entre un pre que gouverne ta martre, une mre qui
trame  tout moment des complots, et un amant plus odieux pour toi que
l'horrible exil de ton cher poux;--plus odieux que cet horrible divorce
qu'il dsire!--Que le ciel soutienne les remparts de ta chre vertu;
qu'il affermisse le temple de ta belle me, afin que tu puisses un jour
rsister et possder et ton poux banni et ce vaste royaume!

(Il sort.)


SCNE II

Une chambre  coucher, et dans un coin un coffre.

IMOGNE, _lisant dans son lit, une dame lui tient compagnie_.


IMOGNE.--Qui est l? Est-ce vous, Hlne?

HLNE.--Que dsirez-vous, madame?

IMOGNE.--Quelle heure est-il?

HLNE.--Prs de minuit, madame.

IMOGNE.--Alors j'ai lu trois heures; mes yeux sont fatigus.--Pliez le
feuillet o j'en suis reste, et allez vous mettre au lit. N'emportez
point le flambeau, laissez-le brler: et si vous pouvez vous rveiller 
quatre heures, appelez, je vous prie.--Le sommeil me gagne compltement.
(_Hlne sort_.) Dieux, je me mets sous votre garde: protgez-moi, je
vous en supplie, contre les fes et les esprits malfaisants de la nuit.

(Imogne s'endort.)

IACHIMO, _sortant du coffre_.--Les grillons chantent: les sens de
l'homme, puiss par le travail, se rparent dans le repos. Ainsi jadis
notre Tarquin foulait doucement les joncs[6] avant d'veiller la
chastet qu'il viola. Cythre, comme tu es belle dans ton lit! pur lis!
plus blanc que les draps! oh! si je pouvais te toucher, te donner un
baiser, un seul baiser! Rubis incomparable de ses lvres, que vous le
rendez prcieux! C'est son haleine qui embaume ainsi l'appartement: la
flamme du flambeau s'incline vers elle, et voudrait pntrer sous ses
paupires pour y voir les lumires qu'elles cachent maintenant sous leur
rideau: globes d'un blanc ml d'azur, de l'azur mme des cieux.--Mais
mon projet est d'observer la chambre; je vais tout crire.--Ici des
tableaux.--L une fentre.--Tels sont les ornements de son lit.--Les
tapisseries, les personnages sont ainsi, et ainsi est le contenu du
livre.--Mais quelques signes naturels observs sur son corps seraient un
tmoignage plus important que la description de dix mille meubles, et
ils enrichiraient mon inventaire. O sommeil, image de la mort,
appesantis-toi sur elle, et rends-la insensible comme un monument plac
dans une chapelle. (_Prenant le bracelet d'Imogne_.) Viens  moi,
viens: tu es aussi ais  dfaire que le noeud gordien tait serr.--Il
est  moi, et ce bracelet sera un tmoin extrieur aussi fort que la
conscience  l'intrieur pour dsesprer son poux.--Son sein gauche
porte un signe  cinq rayons comme les gouttes de pourpre qui brillent
dans le calice d'une primevre[7]. Voil une preuve plus forte que
toutes celles que peuvent donner les lois. Ces signes cachs le
forceront de croire que j'ai crochet la serrure et ravi le trsor de
son honneur. Que me faut-il de plus?--Qu'ai-je besoin d'crire ce qui
est crit, imprim dans ma mmoire? (_Prenant le livre_.)--Elle a lu
bien tard l'histoire de Tre; la feuille est plie  l'endroit o
Philomle se rendit.--J'en ai assez: rentrons dans ce coffre et
refermons-en le ressort.--Vite, htez-vous, dragons de la nuit: que
l'aurore vienne ouvrir l'oeil du corbeau.--Je vis dans la crainte;
l'enfer est ici pour moi, quoiqu'un ange cleste y repose. (_L'horloge
sonne._) Une, deux, trois: il est temps, il est temps.

[Note 6: On tendait des joncs sur le parquet des appartements,
comme nous y mettons aujourd'hui des tapis.]

[Note 7: Shakspeare avait observ la nature, mais il ne la peint pas
ici exactement: ces gouttes de la primevre sont jaunes et non
pourpres.]

(Il rentre dans le coffre; la scne se ferme.)


SCNE III

Une antichambre dans l'appartement d'Imogne.

_Entre_ CLOTEN ET _les_ DEUX SEIGNEURS.


PREMIER SEIGNEUR.--Votre Altesse est l'homme le plus patient dans la
perte, le joueur le plus froid qui ait jamais retourn un as.

CLOTEN.--Il n'y a pas d'homme que la perte ne rende froid.

PREMIER SEIGNEUR.--Mais tout le monde ne montre pas une patience aussi
noble que Votre Altesse: vous tes trs-ardent, trs-emport lorsque
vous gagnez.

CLOTEN.--Le gain donne du courage  tout le monde. Ah! si je pouvais
gagner cette entte d'Imogne, je serais assez riche. Le matin
approche, n'est-ce pas?

PREMIER SEIGNEUR.--Il est jour, seigneur.

CLOTEN.--Je voudrais bien voir arriver ces musiciens. On me conseille de
lui donner de la musique le matin; on m'a dit que cela pntrerait.
(_Les musiciens entrent._) Venez, accordez vos instruments; si vous
pouvez la pntrer avec ce jeu de vos doigts, tant mieux; nous
essayerons aussi notre langue; si rien ne russit, qu'elle reste ce
qu'elle est; mais jamais je ne la cderai.--Imaginez d'abord quelque
chose de piquant et d'exquis, excutez ensuite un air d'une merveilleuse
douceur, accompagn d'admirables et loquentes paroles; et puis
laissons-la  ses rflexions.

(Les musiciens chantent et s'accompagnent.)

                             AIR.

    coute, coute, l'alouette chante  la porte des cieux.
        Et Phbus va se lever
    Pour abreuver ses coursiers  cette source qui repose dans le calice
    des fleurs;
        Les marguerites clignotantes
        Commencent  entr'ouvrir leurs yeux d'or.
        veille-toi, ma douce matresse,
        Avec toutes ces choses jolies;
        Lve-toi, lve-toi.

CLOTEN, _aux musiciens_.--En voil assez. Laissez-nous.--Si ceci
pntre, je ferai grand cas de votre musique, sinon alors c'est un vice
de son oreille que ni les crins de cheval[8], ni les boyaux de chat, ni
la voix de l'eunuque ne pourront jamais corriger.

(Les musiciens sortent.)

[Note 8: _Horse hair and cat's guts_, pour dire les crins de
l'archet et les cordes des instruments.]

(La reine et Cymbeline paraissent.)

SECOND SEIGNEUR.--Voici le roi.

CLOTEN.--Je suis bien aise d'tre rest debout si tard; cela fait que je
suis lev de grand matin. En bon pre, il ne peut qu'approuver l'hommage
que je viens de rendre.--Salut  Votre Majest et  ma noble mre.

CYMBELINE.--Vous assigez donc la porte de cette fille svre? Ne
paratra-t-elle point?

CLOTEN.--J'ai attaqu son coeur par la musique; mais elle ne daigne pas
y faire attention.

CYMBELINE.--L'exil de son amant est trop rcent; elle ne l'a pas encore
oubli; mais le temps effacera les traces de son souvenir, et alors elle
est  vous.

LA REINE.--Vous devez bien des remerciements au roi: il ne laisse
chapper aucune occasion de vous faire valoir auprs de sa fille. Sachez
vous-mme mettre de la suite dans vos dmarches auprs d'elle: apprenez
 saisir l'occasion favorable; que ses refus augmentent vos
empressements; que les devoirs que vous lui rendez paraissent une
inspiration naturelle; obissez-lui en toutes choses except lorsqu'elle
vous ordonne de vous loigner d'elle: sur ce seul article soyez
insensible.

CLOTEN.--Insensible? Pas du tout.

(Un messager entre.)

LE MESSAGER.--Avec votre bon plaisir, seigneur, des ambassadeurs sont
arrivs de Rome; l'un d'eux est Caus-Lucius.

CYMBELINE.--C'est un digne Romain, quoiqu'il vienne cette fois dans des
intentions hostiles, mais ce n'est pas sa faute. Je veux le recevoir
avec les marques de distinction que je dois  celui qui l'envoie, et,
quant  lui, nous devons nous souvenir de ses bonts passes envers
nous. Mon fils, lorsque vous aurez dit bonjour  votre princesse, venez
nous rejoindre; nous aurons besoin de vous employer auprs de ce
Romain.--Venez, madame.

(Cymbeline sort avec la reine, les seigneurs et le messager.)

CLOTEN.--Si elle est leve, je veux lui parler, si elle ne l'est pas,
qu'elle dorme et rve  son aise. (_Il frappe._) Hol! peut-on...? Je
sais qu'elle est entoure de ses femmes.--Mais, si je leur dorais la
main. C'est l'or qui achte l'entre des portes. Oh! oui; fort souvent
il corrompt jusqu'aux gardes de Diane, et leur fait livrer leurs biches
dans les mains du braconnier; c'est l'or qui fait prir l'honnte homme
et sauve le fripon; quelquefois aussi il fait pendre le fripon et
l'honnte homme: que ne peut-il pas faire ou dfaire? Je veux me faire
un avocat d'une des femmes d'Imogne; car je n'entends pas encore
moi-mme l'affaire.--Avec votre permission.

(Il frappe encore.)

UNE SUIVANTE.--Qui est l?--Qui frappe?

CLOTEN.--Un gentilhomme.

LA SUIVANTE.--N'est-ce que cela?

CLOTEN.--Et le fils d'une noble dame.

LA SUIVANTE, _ouvrant la porte_.--Bien des gens, dont les tailleurs
cotent aussi cher que le vtre, ne pourraient pas se vanter de la mme
chose.--Que dsire Votre Altesse?

CLOTEN.--La personne de votre matresse;--est-elle prte?

LA SUIVANTE.--Oui,  garder sa chambre.

CLOTEN.--Cette bourse est  vous: vendez-moi une bonne rputation.

LA SUIVANTE.--Comment, ma bonne rputation? ou s'agit-il de dire ce que
je croirai tre du bien de vous?--La princesse....

(Entre Imogne.)

CLOTEN.--Bonjour, la plus belle des soeurs, laissez-moi prendre votre
douce main.

IMOGNE.--Bonjour, seigneur, vous prenez beaucoup trop de peine pour ne
recueillir que des refus; les remerciements que vous aurez de moi, c'est
de m'entendre dire que je suis trs-avare de remerciements et que je
n'en ai pas de reste pour vous.

CLOTEN.--Cependant je vous aime, je vous le jure.

IMOGNE.--Si vous me le disiez sans me le jurer, cela aurait fait le
mme effet sur moi; mais si vous vous obstinez  jurer toujours, votre
rcompense sera toujours de voir que je n'y fais pas la moindre
attention.

CLOTEN.--Ce n'est pas l une rponse.

IMOGNE.--Je ne vous parlerais pas, si je ne craignais que mon silence
ne vous autorist  dire que je cde. Laissez-moi en paix, je vous
prie.--A ne vous rien cacher, je rpondrai sans plus de courtoisie 
toutes vos plus tendres prvenances. Un homme de votre pntration
devrait apprendre la discrtion quand on la lui enseigne.

CLOTEN.--Quoi! vous laisser dans votre folie? ce serait un pch; je
n'en ferai rien.

IMOGNE.--Les sots ne sont pas des fous.

CLOTEN.--Me traitez-vous de sot, moi?

IMOGNE.--Comme je suis folle, je le fais. Mais soyez patient et je ne
serai plus folle; alors nous serons guris tous les deux.--Je suis
fche, seigneur, que vous me forciez d'oublier les manires d'une femme
bien leve, en vous prodiguant tant de paroles. Une fois pour toutes,
apprenez donc de moi, qui connais bien mon coeur, que je vous dclare,
au nom de la vrit, que je ne me soucie pas de vous, et suis si prs de
manquer de charit que je vous hais (ce dont je m'accuse); j'aurais
mieux aim que vous l'eussiez senti que de me le faire dire.

CLOTEN.--Vous manquez  l'obissance que vous devez  votre pre; car
l'engagement dont vous prtendez tre lie avec ce misrable lev par
charit, nourri de plats froids et des restes de la cour, n'est pas un
engagement; non, ce n'en est pas un. Il peut tre permis aux gens de
basse extraction (et en est-il de plus basse que la sienne?) d'enchaner
leurs mes dans les noeuds qu'ils ont tisss eux-mmes; il n'y a pour
toute consquence que des marmots et la misre. Mais vous tes prive de
cette libert par l'importance de la couronne, et vous n'avez pas le
droit d'en souiller le prcieux clat avec un vil esclave digne de
porter la livre et les vieux habits d'un matre;--avec un valet, et
moins encore.

IMOGNE.--Profane! fusses-tu le fils de Jupiter, si tu n'tais que ce
que tu es d'ailleurs, tu serais trop vil pour tre le valet de
Posthumus; tu serais assez honor, et l'envie te trouverait trop
heureux, si, pour rcompenser tes vertus, on te nommait le valet du
bourreau dans son royaume; tu serais ha pour tre si bien trait.

CLOTEN.--Que la peste l'touffe[9]!

[Note 9: _The south-fogrot him!_]

IMOGNE.--Il ne peut jamais prouver de malheur plus affreux que celui
d'tre seulement nomm par toi.--Le plus grossier vtement qui ait
seulement couvert son corps est plus prcieux pour moi que tous les
cheveux de ta tte, fussent-ils changs en autant d'hommes te
ressemblant.--(_Appelant_.) Pisanio!

CLOTEN.--Son vtement! Eh bien! que le diable!...

(Pisanio parat.)

IMOGNE.--Pisanio, allez promptement trouver ma suivante Dorothe.

CLOTEN.--Son vtement!

IMOGNE.--Je suis obsde par un insens; sa prsence m'effraye et
m'irrite encore plus.--Allez, je vous prie, et ordonnez  ma suivante de
chercher un bracelet qui, par malheur, a gliss de mon bras. Il vient de
votre matre; et que je sois maudite si je voudrais le perdre pour
toutes les richesses d'aucun roi de l'Europe. Je crois l'avoir vu ce
matin; je suis certaine qu'il tait  mon bras la nuit dernire: je l'ai
bais. J'espre qu'il n'est pas all conter  mon seigneur que je donne
des baisers  un autre objet que lui.

PISANIO.--Il ne peut pas tre perdu.

IMOGNE.--Je l'espre; allez, et cherchez-le.

CLOTEN.--Vous m'avez outrag...--Le plus grossier vtement!

IMOGNE.--Oui, je l'ai dit, seigneur; si vous voulez m'en faire un
crime, appelez des tmoins.

CLOTEN.--J'en informerai votre pre.

IMOGNE.--Votre mre aussi, elle est pleine de bont pour moi, et
j'espre qu'elle l'interprtera au pire. Je vous laisse, seigneur, 
tout votre mcontentement.

(Elle sort.)

CLOTEN.--Je me vengerai.--Son plus grossier vtement!--Fort bien.

(Il sort.)


SCNE IV

Rome.--Appartement de la maison de Philario.

_Entrent_ POSTHUMUS et PHILARIO.


POSTHUMUS.--N'ayez aucune crainte, seigneur; je voudrais tre sr de
flchir le roi comme je suis certain que l'honneur d'Imogne restera
inviolable.

PHILARIO.--Quels moyens employez-vous pour flchir le roi?

POSTHUMUS.--Aucun; que de me soumettre aux rvolutions des temps; de
trembler pendant cet hiver, en souhaitant de voir renatre des jours
plus chauds. Cette esprance que trouble la crainte est la strile
reconnaissance dont je paye votre amiti; si elle m'abandonne, il faudra
que je meure votre dbiteur.

PHILARIO.--Vos vertus et votre socit acquittent avec usure tout ce que
je puis faire pour vous.--Maintenant votre roi a reu des nouvelles du
grand Auguste; Caus-Lucius remplira sa commission de point en point, et
je pense que Cymbeline payera enfin le tribut avec les arrrages, avant
de revoir nos Romains, dont le souvenir est encore tout frais dans la
douleur de ses peuples.

POSTHUMUS.--Quoique je ne sois pas homme d'tat, et qu'il n'est pas
probable que je le devienne jamais, je pense que ceci finira par une
guerre. Vous entendrez dire que les lgions qui sont aujourd'hui dans
les Gaules sont descendues dans notre courageuse Bretagne avant
d'apprendre la nouvelle qu'elle ait pay un denier du mme tribut. Nos
peuples sont mieux disciplins qu'au temps o Csar souriait de leur
inexprience, tout en trouvant que leur valeur mritait qu'il front
les sourcils. Aujourd'hui la discipline est allie au courage; ceux qui
en feront l'preuve connatront que les Bretons sont un peuple qui se
perfectionne dans ce monde.

(Entre Iachimo.)

PHILARIO.--Eh! voil Iachimo.

POSTHUMUS.--Les cerfs les plus agiles vous ont port sur terre, et les
vents de tous les coins des cieux ont caress vos voiles pour presser la
course de votre vaisseau.

PHILARIO.--Soyez le bienvenu, seigneur.

POSTHUMUS.--J'espre que la brivet de la rponse qu'on vous a faite
est la cause de la clrit de votre retour.

IACHIMO.--Votre pouse est une des plus belles femmes que j'aie jamais
vues.

POSTHUMUS.--Et en mme temps la plus vertueuse, ou que sa beaut aille
briller  une fentre pour attirer les coeurs perfides et les tromper
elle-mme.

IACHIMO.--Voici des lettres pour vous.

POSTHUMUS.--Leur contenu est bon, j'espre?

IACHIMO.--Cela est vraisemblable.

POSTHUMUS.--Lucius est-il arriv  la cour de Bretagne pendant que vous
y tiez.

IACHIMO.--On l'attendait, mais il n'tait pas encore arriv.

POSTHUMUS, _aprs avoir lu la lettre_.--Jusqu'ici tout est bien.--Le
diamant brille-t-il comme de coutume? Ne le trouvez-vous point trop
terne, pour le porter dans vos jours de parure?

IACHIMO.--Si j'ai perdu le pari, je dois en payer la valeur en or.--Je
ferais de grand coeur un voyage deux fois plus loin, pour passer encore
une nuit aussi dlicieusement courte que celle dont j'ai joui en
Bretagne; car le diamant est gagn.

POSTHUMUS.--La pierre est trop dure pour cder.

IACHIMO.--Pas du tout, puisque votre pouse est si facile.

POSTHUMUS.--Ne faites point, seigneur, un badinage de votre perte. Vous
vous souvenez, j'espre, que nous ne devons plus rester amis.

IACHIMO.--Nous le devons, brave seigneur, si vous tenez nos conventions.
Si je ne vous rapportais pas une connaissance approfondie de votre
pouse, j'avoue que notre contestation devait aller plus loin; mais je
m'annonce ici comme un homme qui a gagn  la fois son honneur et votre
bague; et je n'ai fait d'outrage ni  elle ni  vous, n'ayant agi que
d'aprs votre volont  tous deux.

POSTHUMUS.--Si vous pouvez me prouver que vous tes entr dans sa
couche, ma main et ma bague sont  vous, sinon, aprs l'indigne opinion
que vous avez conue de sa pure vertu, il vous faudra conqurir mon pe
ou moi la vtre; ou bien que toutes deux restent sans matre, pour le
premier qui les trouvera.

IACHIMO.--Mes preuves tant aussi prs de l'vidence que je vais vous le
faire voir, seigneur, elles doivent d'abord vous persuader; je suis prt
 les confirmer par serment; mais je ne doute pas que vous ne m'en
dispensiez quand vous trouverez vous-mme que vous n'en avez pas besoin.

POSTHUMUS.--Poursuivez.

IACHIMO.--D'abord, sa chambre  coucher, o j'avoue que je n'ai point
dormi en me voyant matre de ce qui mritait bien qu'on veillt; elle
est tendue d'une tapisserie soie et argent; c'est l'histoire de la
superbe Cloptre lorsqu'elle alla trouver son Romain; on voit le Cydnus
au-dessus de ses rives enfl d'orgueil ou du poids de mille vaisseaux.
Cet ouvrage est  la fois si bien fini et si riche, que le travail et le
prix de la matire s'y disputent l'avantage: je me suis demand comment
il pouvait tre fait avec une vrit si rare et si parfaite; les
personnages semblent vivants.

POSTHUMUS.--Cela est vrai, et vous pouvez l'avoir entendu dire ici par
moi ou par quelque autre.

IACHIMO.--D'autres dtails vous prouveront ce que je sais.

POSTHUMUS.--Il le faut bien, ou vous tes dshonor!

IACHIMO.--La chemine est au midi de la chambre, le manteau de la
chemine reprsente la chaste Diane au bain: jamais je ne vis statue si
prte  parler, le sculpteur fut une autre nature; dans sa cration
muette, il l'a surpasse, au mouvement et  la respiration prs.

POSTHUMUS.--C'est une chose que vous pouvez encore avoir apprise par
quelque rcit, car ce morceau est renomm.

IACHIMO.--Le plafond de l'appartement est dcor de chrubins d'or; les
chenets, que j'oubliais, sont deux amours d'argent, au regard malin, se
tenant sur un pied, et dlicatement appuys sur leurs brandons.

POSTHUMUS.--S'agit-il ici de son honneur? Je veux que vous ayez vu tous
ces objets, et j'admire votre mmoire; mais la description de ce que
contient sa chambre ne vous fait pas gagner la gageure.

IACHIMO, _tirant le bracelet_.--Eh bien! plissez si vous en tes
capable; je ne veux que vous montrer ce bijou: voyez, et maintenant tout
est fini. Il faut qu'il se marie  votre diamant que voil, et je les
garderai l'un et l'autre.

POSTHUMUS.--O Jupiter! laissez-moi le regarder encore une fois. Est-ce
bien celui que je lui laissai en partant?

IACHIMO.--Le mme, seigneur, et j'en remercie votre pouse. Elle l'ta
de son bras; je la vois encore; la grce de l'action enchrit sur son
prsent et me le rendit plus prcieux; en me le donnant, elle me dit
qu'elle y tenait nagure.

POSTHUMUS.--Peut-tre elle l'aura dtach pour me l'envoyer.

IACHIMO.--Vous le mande-t-elle? En parle-t-elle dans sa lettre?

POSTHUMUS.--Oh! non, non: c'est vrai. Prenez aussi cette bague (_il lui
donne la bague_); sa vue me donne la mort. C'est un basilic pour mes
yeux! que l'honneur ne se trouve jamais o est la beaut, la vrit o
est la vraisemblance, l'amour o se trouve un autre homme! Que les
serments des femmes ne les lient pas plus  ceux qui les ont reus,
qu'elles ne tiennent elles-mmes  leur vertu, qui n'est que nant; 
perfidie au del de toute mesure!

PHILARIO.--Calmez-vous, seigneur, et reprenez votre diamant, il n'est
pas encore gagn. Il est probable qu'elle a perdu ce bracelet; ou qui
sait, s'il ne lui a pas t drob par quelqu'une de ses suivantes que
l'on aura corrompue.

POSTHUMUS.--Vous avez raison, oui, je crois qu'il se l'est procur
ainsi: (_ Iachimo_) allons, rendez-moi ma bague.--Donnez-moi une preuve
plus convaincante, quelque signe que vous ayez vu sur sa personne, car
ceci a t vol.

IACHIMO.--Par Jupiter, il a pass de son bras dans mes mains.

POSTHUMUS.--L'entendez-vous? il jure, il jure par Jupiter: c'est
vrai.--Allons, gardez le diamant. C'est vrai, je suis sr qu'elle n'a pu
le perdre; ses suivantes ont toutes prt serment et sont des femmes
d'honneur;--elles l'auraient vol, elles! elles se seraient laiss
corrompre, et cela par un tranger! Non, elle s'est livre  lui.
(_Montrant le bracelet_.) Voil la preuve de son dshonneur, c'est  ce
prix qu'elle a achet le nom de prostitue. (_A Iachimo_.) Tenez, prenez
votre salaire, et que tous les dmons de l'enfer se partagent entre elle
et vous!

PHILARIO.--Seigneur, modrez-vous; ce n'est point encore l une preuve
assez forte pour convaincre un homme bien persuad de...

POSTHUMUS.--Ne m'en parlez jamais, elle s'est donne  lui.

IACHIMO.--Si vous voulez un tmoignage plus satisfaisant: au-dessous de
son sein, qui mrite bien qu'on le presse amoureusement, est un signe
tout fier de cette charmante demeure. Sur ma vie, je l'ai bais; et
quoique rassasi de jouir, je sentis soudain renatre mon ardeur. Vous
rappelez-vous cette tache qu'elle a sur le sein?

POSTHUMUS.--Oui, et elle sert maintenant  me convaincre d'une autre
tache, la plus vaste que puisse contenir l'enfer,--quand elle y serait
toute seule...

IACHIMO.--Voulez-vous en entendre davantage?

POSTHUMUS.--pargnez-moi votre arithmtique; ne comptez point vos
triomphes; un seul ou un million, qu'importe.

IACHIMO.--Je vais le jurer.

POSTHUMUS.--Point de serments: si vous le jurez, vous n'avez pas fait ce
que vous dites, vous mentez; et je vous tue si vous osez nier que vous
m'ayez dshonor.

IACHIMO.--Je ne nierai rien.

POSTHUMUS.--Oh! que ne l'ai-je ici pour la mettre en pices! J'irai, et
je le ferai en prsence de la cour et sous les yeux de son pre.--Je
ferai quelque chose...

(Il sort.)

PHILARIO.--Il est emport au del des bornes de la raison. Vous avez
gagn. Suivons-le, pour dtourner la fureur dont il est transport en ce
moment contre lui-mme.

IACHIMO.--De tout mon coeur.

(Ils sortent.)


SCNE V

Rome.--Un autre appartement dans la mme maison.

POSTHUMUS _seul_.


POSTHUMUS.--L'homme ne pourrait-il trouver un moyen d'tre sans que la
femme ft de moiti dans l'oeuvre; nous sommes tous btards; et ce
respectable mortel, que je nommais mon pre, tait je ne sais o lorsque
je fus form? Un faussaire me fabriqua et fit de moi une pice fausse.
Cependant ma mre semblait la Diane de son temps, comme ma femme est la
merveille du sien.--Oh! vengeance, vengeance! Souvent elle mettait un
frein  mes lgitimes ardeurs; elle implorait ma rserve avec une
rougeur si pudique, que sa vue seule et rchauff le vieux Saturne. Je
la croyais chaste comme la neige qui n'a point encore senti l'atteinte
du soleil. Oh! de par tous les diables! ce jaune Iachimo, en une heure!
N'est-ce pas? Peut-tre en moins de temps, ds l'abord? Peut-tre
n'a-t-il pas eu la peine de parler; et tel qu'un sanglier allemand
parvenu au terme de sa croissance, il n'a fait que crier: Ho! et s'est
satisfait. Il n'aura trouv aucune rsistance; pas mme celle qu'il
attendait pour jouir de ce qu'elle devait garder de toute atteinte. Si
je pouvais dcouvrir en moi ce qui appartient  la femme! car l'homme
n'a point en lui de penchant pour le vice qu'il ne vienne de la femme.
Est-ce le mensonge? faites-y bien attention, il vient de la femme;
quelque flatterie? elle est d'elle; quelque perfidie? c'est encore
d'elle; volupt, mauvaises penses, d'elle, d'elle; vengeance, d'elle;
ambition, cupidit, orgueil, ddain, caprices, mdisance, inconstance,
enfin tous les vices qui ont un nom et que l'enfer connat, viennent de
la femme en tout ou en partie; mais plutt en tout. Elles ne sont pas
mme constantes dans un vice; elles en changent sans cesse, quittant
toujours un vice, ne ft-il vieux que d'une minute, pour un vice la
moiti plus nouveau. Je veux crire contre elles; je les dteste, je les
maudis. Oh! il est plus adroit  une vritable haine de prier le ciel
d'accomplir leur volont; les diables eux-mmes ne peuvent les mieux
tourmenter.

(Il sort.)

FIN DU SECOND ACTE.




                            ACTE TROISIME


SCNE I

Grande-Bretagne.--Une salle d'apparat dans le palais de Cymbeline.

_Entrent_ CYMBELINE, LA REINE, CLOTEN et _les seigneurs de la cour_.
CAIUS-LUCIUS _et sa suite entrent du ct oppos_.


CYMBELINE, _ Lucius_.--Parle maintenant: que demande Csar Auguste?

LUCIUS.--Lorsque Jules Csar, dont la mmoire vit encore aux yeux des
hommes, et qui servira ternellement de thme aux langues pour raconter,
et aux oreilles pour entendre, tait dans cette Bretagne, et qu'il la
conquit, Cassibelan[10], ton oncle, aussi clbre par les loges qu'il
reut de Csar que par les exploits qui les mritrent, se soumit, lui
et ses successeurs,  payer  Rome un tribut annuel de trois mille
pices d'or: ce tribut, tu as dernirement nglig de le payer.

[Note 10: Cassibelan, grand-oncle de Cymbeline, qui tait lui-mme
fils de Tenantius, neveu de ce Cassibelan.]

LA REINE.--Et pour anantir ce prodige, il en sera toujours de mme.

CLOTEN.--Il passera bien des Csars avant qu'il revienne un autre Jules.
La Bretagne forme  elle seule un monde, et nous ne voulons rien payer
pour le droit de porter nos nez au milieu du visage.

LA REINE.--L'occasion que les Romains eurent alors pour nous ravir notre
bien, nous l'avons aujourd'hui pour le reprendre. Souvenez-vous,
seigneur, des rois vos anctres, et de la valeur naturelle aux peuples
de notre le, qui flotte comme la face de Neptune, flanque de rocs
inaccessibles, ceinte d'cueils et de mers menaantes, qui ne porteront
jamais les vaisseaux de vos ennemis, mais les engloutiront jusqu' la
cime des mts. Csar fit bien ici une espce de conqute: mais ce n'est
pas ici qu'il excuta sa bravade: _Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu_.
Il connut pour la premire fois la honte; il se vit repouss de nos
ctes et deux fois battu; ses vaisseaux, pauvres novices, jouets de nos
terribles mers, ballotts sur leurs flots comme des coquilles d'oeuf, se
brisaient de mme contre nos rochers. Dans sa joie, le clbre
Cassibelan qui se vit un moment sur le point,  trompeuse fortune! de
s'emparer de l'pe de Csar, fit briller la ville de Lud[11] de feux
d'allgresse, et enfla de courage le coeur des Bretons.

[Note 11: Londres.]

CLOTEN.--Allons, il n'y a plus ici de tribut  payer. Notre royaume est
plus puissant qu'il ne l'tait alors; et, comme je l'ai dit, il n'y a
plus de pareils Csars; d'autres pourront avoir le nez crochu, mais le
bras aussi droit, personne.

CYMBELINE.--Mon fils, laissez conclure votre mre.

CLOTEN.--Nous avons chez nous bien des gens qui peuvent serrer aussi
fort que Cassibelan: je ne dis pas que je sois de ce nombre, moi: mais
j'ai aussi un bras.--Vraiment, un tribut? Et pourquoi payerions-nous un
tribut? Si Csar peut nous cacher le soleil avec une couverture, ou
mettre la lune dans sa poche, alors nous lui payerons un tribut pour
revoir la lumire: autrement, seigneur, ne parlons plus de tribut, je
vous en prie.

CYMBELINE.--Vous devez savoir qu'avant que les injustes Romains eussent
extorqu de nous ce tribut, nous tions libres. L'ambition de Csar, qui
s'enflait sans cesse, au point d'embrasser presque les deux flancs de
l'univers, nous imposa ce joug sans aucun droit: le secouer est le
devoir d'un peuple belliqueux; ce que nous nous vantons d'tre. Nous
disons donc que nous emes pour anctres ce Mulmutius qui fonda nos
lois: l'pe de Csar les a trop mutiles. Rendre  ces lois leur
vigueur et leur libre cours sera la bonne oeuvre de l'autorit que nous
tenons en main, quoique Rome s'en irrite. Oui: Mulmutius fut le premier
des Bretons qui ceignit son front d'une couronne d'or, le premier qui se
nomma roi.

LUCIUS.--Je suis fch, Cymbeline, d'avoir  te dclarer pour ennemi
Csar Auguste, qui compte plus de rois  ses ordres que tu n'as
d'officiers  ta cour. Au nom de Csar, je t'annonce la guerre et la
ruine: prvois un orage auquel rien ne pourra rsister. Aprs ce dfi,
je te remercie en mon propre nom.

CYMBELINE.--Tu es le bienvenu, Caus, ton Csar m'a fait chevalier; j'ai
pass prs de lui une grande partie de ma jeunesse; j'ai recueilli prs
de lui cet honneur qu'il cherche aujourd'hui  me ravir; je suis
contraint de le dfendre  toute extrmit.--Je suis bien inform que
les Pannoniens et les Dalmatiens, pour maintenir leurs franchises, sont
maintenant en armes. Si, dans cet exemple, les Bretons ne lisaient pas
leur devoir, ils se montreraient insensibles; c'est ce que Csar ne les
trouvera pas.

LUCIUS.--Laissez parler les preuves.

CLOTEN.--Sa Majest vous souhaite la bienvenue: passez gaiement avec
nous un jour ou deux, ou plus encore. Aprs, si vous revenez nous
chercher dans d'autres intentions, vous nous trouverez dans notre
ceinture d'eau sale. Si vous nous en chassez, elle est  vous; si vous
chouez dans l'entreprise, nos corbeaux en feront meilleure chre  vos
dpens, et tout finit l.

LUCIUS.--Comme vous dites, seigneur.

CYMBELINE.--Je connais les volonts de votre matre; lui, les miennes.
Il ne me reste plus qu' vous dire: soyez le bienvenu.

(Ils sortent.)


SCNE II

Un autre appartement dans le mme palais.

PISANIO _entre, des lettres  la main_.


PISANIO.--Quoi! d'adultre? Pourquoi ne me nommes-tu pas le monstre qui
l'accuse? O Posthumus!  mon matre! quel venin tranger s'est gliss
dans ton oreille! Quel Italien perfide, le poison  la langue comme  la
main[12], a triomph de ta crdulit trop prompte!--Infidle? Non, elle
est victime de sa fidlit; et elle soutient plutt comme une desse que
comme une pouse des assauts qui triompheraient de mainte vertu. O mon
matre! ton me devant la sienne est maintenant tombe aussi bas que
l'tait ta fortune. Qui? moi, que je la poignarde! _Au nom de
l'affection, de la foi que je t'ai jure, de mon dvouement  tes
ordres_: Moi! elle! son sang! Si c'est l te rendre un service, que
jamais on ne me tienne pour un homme  services. Quel air ai-je donc
pour paratre dpouill d'humanit au degr que supposerait cette
action? (_Lisant_.) _Obis: la lettre que je t'envoie pour elle te
fournira l'occasion de le faire par ses ordres_. Papier infernal, aussi
noir que l'encre qui te couvre, matire insensible, es-tu complice de
cet acte, en conservant  l'extrieur ta blancheur virginale?--La voici.
(_Entre Imogne_.) Je ne sais plus ce qui m'est command.

[Note 12: Dj les empoisonnements taient frquents en Italie.]

IMOGNE.--Eh bien! Pisanio, quelles nouvelles?

PISANIO.--Madame, voici une lettre de mon matre.

IMOGNE.--Qui? ton matre? C'est le mien, Lonatus. Oh! il serait bien
savant, l'astronome qui connatrait les toiles comme je connais ses
caractres! le livre de l'avenir lui serait ouvert.--Dieux propices,
faites que tout ce qui est contenu ici ne respire que l'amour, ne parle
que de la sant de mon poux, de son contentement,--non pas pourtant de
ce que nous sommes spars l'un de l'autre; que plutt cela l'afflige.
Il est des chagrins salutaires; celui-l est du nombre; c'est un remde
qui fortifie l'amour... Mais,  part cela, qu'il soit content. Bonne
cire, permets... soyez bnies, vous abeilles, qui formez ces sceaux des
secrets. (Les amants et les hommes lis par des pactes dangereux ne font
pas les mmes voeux.) Tu jettes les faussaires dans les prisons; mais tu
scelles aussi les tablettes de l'amour!... De bonnes nouvelles, grands
dieux! (_Elle lit_.)

La justice et le courroux de votre pre, s'il venait  me surprendre
dans ses tats, ne seront jamais si mortels pour moi que vous ne
puissiez,  la plus chrie des cratures, me ranimer d'un regard de vos
yeux. Apprenez que je suis en Cambrie, au havre de Milford; suivez, sur
cet avis, la marche que vous inspirera votre amour. Votre bonheur en
tout est le voeu de celui qui reste fidle  ses serments, et dont
l'amour va croissant tous les jours.

    LONATUS POSTHUMUS.

Oh! un cheval avec des ailes! L'entends-tu, Pisanio? Il est au havre de
Milford. Lis et dis-moi  quelle distance c'est d'ici. Si un homme qui
n'est appel que par de minces affaires peut  l'aise y arriver en une
semaine, ne pourrais-je, moi, y voler en un jour! Allons, fidle
Pisanio, toi qui languis ainsi que moi du dsir de voir ton matre: oh!
laisse-m'en rabattre! tu languis, mais non comme moi; tu languis aussi
de le voir, mais plus faiblement... Oh! non, pas comme moi; car mon
dsir est au dessus, au-dessus... rponds et presse tes paroles: un
confident d'amour doit les prcipiter, les entasser dans
l'oreille.--Combien y a-t-il d'ici  ce bienheureux Milford? et sur la
route tu me raconteras par quel bonheur le pays de Galles possde ce
port.--Mais avant tout, comment nous drober de ces lieux? Et puis
l'espace de temps qui va s'couler entre le dpart et notre retour,
comment l'excuser?... Mais d'abord comment sortir d'ici? pourquoi
fait-on natre ou engendre-t-on des excuses? nous en parlerons plus
tard. De grce, rponds: combien de vingtaines de milles pourrons-nous
parcourir dans une heure?

PISANIO.--Une vingtaine, madame, entre deux soleils, c'est assez pour
vous; (_ part_) et trop aussi!

IMOGNE.--Mais, ami, un malheureux qui irait  son supplice ne s'y
tranerait pas si lentement. J'ai ou parler de ces paris de courses o
les chevaux taient plus lgers que le grain de sable qui glisse dans
nos horloges; mais ce sont de vains propos.--Va, dis  ma suivante
qu'elle feigne une indisposition, qu'elle dise vouloir se rendre auprs
de son pre; et prpare-moi  l'instant un habit de cheval aussi simple
que celui que porterait la mnagre d'un franklin[13].

[Note 13: Homme libre, propritaire; ni vilain, ni vassal.]

PISANIO.--Madame, vous devriez considrer....

IMOGNE.--Je vois la route qui est devant moi, Pisanio; et rien ici, ni
l, ni rien de ce qui peut arriver. Tout le reste est envelopp d'un
brouillard que je ne puis pntrer. Htons-nous, je te prie; fais ce que
je t'ordonne; nous n'avons plus rien  dire. Il ne s'agit plus que de la
route qui mne  Milford.

(Ils sortent.)


SCNE III

Le pays de Galles.--Contre montagneuse, avec une caverne.

BLARIUS _sort de la caverne avec_ GUIDRIUS et ARVIRAGUS.


BLARIUS.--Un trop beau jour pour qu'on le passe  la maison sous un
toit aussi bas que le ntre. Courbez-vous, jeunes gens! cette porte vous
apprend  adorer le ciel et vous fait incliner pour la sainte prire du
matin. Les portes des monarques ont des votes si leves, que des
gants impies peuvent y passer avec leurs turbans, sans saluer le
soleil. Salut, beau ciel! Nous habitons le rocher, mais nous ne sommes
pas aussi ingrats envers toi que des gens d'une vie plus recherche.

GUIDRIUS.--Je te salue, ciel!

ARVIRAGUS.--Ciel, je te salue.

BLARIUS.--Maintenant,  nos exercices de montagnes; montez cette
colline. Vos jambes sont jeunes; moi, je foulerai ces plaines, et
lorsque de cette hauteur vous m'apercevrez petit comme un corbeau,
remarquez bien que c'est la place qui rapetisse ou qui agrandit. Vous
pourrez alors repasser dans votre mmoire tout ce que je vous ai racont
des cours, des princes et des intrigues qui se trament  la guerre;
c'est l que le service, quoique rendu, n'est pas service; il ne l'est
que lorsqu'il est reconnu tel. C'est en observant ainsi, que nous
retirons du profit de toutes les choses que nous voyons. Et souvent, 
notre consolation, nous trouverons que l'escarbot, avec ses ailes dans
un tui[14], vit dans un poste plus sr que l'aigle aux vastes ailes.
Oh! la vie que nous menons ici est plus noble que celle qui se passe 
attendre des refus; elle est plus riche que celle qu'on passe  ne rien
faire pour un petit enfant[15], plus fire que celle de l'homme qui se
carre dans un habit de soie qu'il n'a pas pay. Il reoit le salut de
celui qui lui fournit sa parure, et dont le livre n'est pas barr. Ce
n'est pas une vie comparable  la ntre.

[Note 14: Coloptre, dont les ailes sont en effet renfermes dans
une espce d'tui.]

[Note 15: Les grands seigneurs demandaient la tutelle des grands
hritiers, dont ils ngligeaient l'ducation et dpensaient les
revenus.]

GUIDRIUS.--Vous parlez d'aprs votre exprience: nous, pauvres oiseaux
sans plumes, nous n'avons encore jamais vol hors de la vue du nid, nous
ignorons quel air on respire loin de notre asile. Peut-tre que cette
vie est la plus heureuse, si la vie tranquille est la plus heureuse;
elle vous semble plus douce,  vous qui en avez connu une plus dure;
elle convient mieux  la pesanteur de votre ge, mais pour nous c'est
une cellule d'ignorance, un voyage dans un lit, la prison d'un dbiteur
qui n'ose pas faire un pas hors des limites.

ARVIRAGUS.--De quoi pourrons-nous parler, lorsque nous serons vieux
comme vous? Lorsque nous entendrons la pluie et les vents battre le
triste Dcembre, comment, dans cette froide caverne, charmerons-nous, en
discourant ensemble, les heures glaces? Nous n'avons rien vu; nous
vivons  la faon des animaux; subtils comme le renard pour saisir notre
proie, courageux comme le loup pour conqurir ce que nous mangeons,
notre valeur se borne  poursuivre ce qui fuit, nous faisons un choeur
de notre cage, comme l'oiseau emprisonn, et nous chantons notre
captivit avec l'accent de la libert.

BLARIUS.--Comme vous parlez! Ah! si vous connaissiez seulement les
usures de la capitale, et que vous en eussiez fait la dure exprience;
si vous connaissiez les artifices de la cour, qu'il est aussi difficile
de quitter qu'il l'est de s'y maintenir, o l'instant qui vous amne au
fate est celui d'une chute certaine, ou bien la pente est si glissante
que la crainte de choir est aussi funeste que la chute mme! Si vous
connaissiez les fatigues de la guerre, ce pnible mtier qui semble
chercher seulement le danger au nom de la rputation et de l'honneur,
qui expire dans la recherche et reoit aussi souvent sur son tombeau une
pitaphe calomnieuse, qu'un loge des belles actions; hlas! combien de
fois est-on puni d'avoir fait le bien? Et ce qui est pis encore, on est
forc de sourire au blme. O mes enfants! cette histoire que je vous
raconte, le monde peut la lire sur moi-mme: mon corps est couvert des
marques des pes romaines, et ma rputation prenait rang jadis parmi
les noms des plus clbres capitaines. Cymbeline m'aimait, et ds qu'on
parlait d'un guerrier, mon nom ne tardait gure  tre cit; j'tais
alors comme un arbre dont les rameaux sont courbs sous le poids des
fruits; mais dans une nuit, un orage ou un voleur, appelez-le comme vous
voudrez, secoua sur la terre mes rameaux pendants, et me dpouilla de
mes fruits et mme de mes feuilles, pour me laisser expos nu aux
injures de l'air.

GUIDRIUS.--Instabilit de la faveur!

BLARIUS.--Et ma faute ne fut, comme je vous l'ai dit souvent, que le
crime de deux sclrats dont les faux serments prvalurent sur mon
honneur sans tache. Ils jurrent  Cymbeline que j'tais ligu avec les
Romains. De l mon bannissement; et, depuis vingt annes, ce rocher et
ces bois ont t mon univers. J'y ai vcu dans une honnte libert; j'y
ai pay au ciel plus de pieux hommages que dans tout le cours prcdent
de ma vie.--Mais ce ne sont pas l des discours de chasseurs. Courons
gravir ces montagnes; celui qui frappera le premier la proie sera le roi
de la fte; il sera servi par les deux autres, et nous ne craindrons
aucun de ces poisons qu'on rencontre dans des lieux de plus grande
apparence. Je vous rejoindrai dans les vallons. (_Guidrius et Arviragus
disparaissent_.) Combien il est malais d'touffer les tincelles de la
nature! Ces enfants ne se doutent pas qu'ils sont les fils du roi, et
Cymbeline ne songe gure qu'ils sont vivants. Ils se croient mes
enfants, et quoique levs si simplement dans l'obscurit de cette
caverne o il faut se courber pour entrer, dj leurs penses atteignent
la hauteur de la vote des palais. Dans les actions les plus simples et
les plus vulgaires, la nature leur donne un air princier qui surpasse de
bien loin tout l'art des autres hommes. Ce Polydore, l'hritier de
Cymbeline et de la Bretagne, que le roi son pre nommait Guidrius, 
Jupiter! lorsqu'assis sur mon escabeau  trois pieds je raconte mes
exploits  la guerre, toute son me s'lance vers mon rcit; lorsque je
dis: Ainsi tomba mon ennemi; ce fut ainsi que je posai mon pied sur sa
gorge, alors son sang royal colore ses joues, il est en nage, il roidit
ses muscles et se met en posture pour reprsenter l'action que je
raconte. Et son jeune frre Cadwal, autrefois Arviragus, dans une
attitude semblable, anime, chauffe mon rcit, et montre que son
imagination va bien plus loin.--coutons: ils ont fait lever le gibier.
O Cymbeline! le ciel et ma conscience savent que tu m'as injustement
banni; en revanche, je t'ai vol ces deux enfants  l'ge de trois et de
deux ans, voulant te priver de tes hritiers comme tu m'avais dpouill
de mon hritage. Euriphile, tu fus leur nourrice! ils la prenaient pour
leur mre, et chaque jour ils vont honorer son tombeau: et moi,
Blarius, qui me nommes aujourd'hui Morgan, ils me croient leur
vritable pre.--La chasse est en train.

(Il sort.)


SCNE IV

Les environs du havre de Milford.

PISANIO et IMOGNE


IMOGNE.--Tu me disais, quand nous sommes descendus de cheval, que nous
tions tout prs du port. Le dsir qu'avait ma mre de me voir
pour la premire fois n'tait pas aussi violent que celui que
j'prouve.--Pisanio! mon ami, o est Posthumus!--A quoi penses-tu pour
tressaillir ainsi? Pourquoi ce soupir chapp du fond de ton coeur? Un
visage en peinture qui te ressemblerait annoncerait un homme en proie 
une perplexit au del de toute imagination! Donne  ta physionomie une
expression moins effrayante, avant que le trouble gagne mes sens plus
rassis. Qu'y a-t-il? Pourquoi me prsentes-tu cet crit avec un regard
aussi sinistre? S'il m'apporte des nouvelles agrables[16], annonce-les
moi par un sourire; si elles sont funestes, tu n'as qu' garder cette
expression. (_Elle prend la lettre_.) L'criture de mon mari! Cette
dtestable Italie, dcrie par ses poisons, l'aura tromp; sans doute,
il est dans quelque fcheuse extrmit. Homme[17], parle; tes paroles
peuvent adoucir quelque extrmit qui me tuerait si je la lisais.

[Note 16: _Summer's news_, nouvelles d't, nouvelles de beau temps,
bonnes nouvelles.]

[Note 17: _Man_. Les Espagnols disent aussi _hombre_, en s'adressant
 un infrieur qu'on ne connat pas; et, dans le style ordinaire. On dit
en France: H! l'homme!]

PISANIO.--Je vous prie, lisez. Et vous allez voir en moi un homme bien
malheureux, bien mpris par le sort!

IMOGNE, _lisant_.--Ta matresse, Pisanio, s'est prostitue dans mon
lit. Les preuves en reposent au fond de mon coeur sanglant. Je ne parle
pas sur de faibles soupons; mais d'aprs des preuves aussi fortes que
ma douleur, et aussi certaines que l'espoir de ma vengeance. Cette
vengeance, Pisanio, tu dois t'en charger pour moi. Si son manque de foi
n'a pas corrompu la tienne, que tes mains lui tent la vie. Je t'en
fournirai l'occasion au port de Milford. Je lui cris de s'y rendre:
arrivs l, si tu crains de frapper et de me donner la preuve certaine
que c'est fait, tu es l'agent de son dshonneur, et je te tiens pour
aussi dloyal qu'elle.

PISANIO.--Quel besoin aurais-je de tirer l'pe? Ce papier lui a dj
coup la gorge; non, c'est la calomnie, dont le tranchant est plus aigu
que le poignard; dont la langue a plus de venin que tous les serpents du
Nil; sa voix vole sur les vents et va sduire tous les coins du monde.
Rois, reines, empires, vierges, matrones, cette vipre empoisonne tout;
elle se glisse jusque dans le secret des tombeaux.--Madame, comment vous
trouvez-vous?

IMOGNE.--Infidle  sa couche! Qu'est-ce qu'tre infidle?--Est-ce d'y
veiller les nuits en songeant  lui? d'y pleurer d'heure en heure? et si
le sommeil saisit la nature accable, l'interrompre aussitt par un rve
effrayant dont il est l'objet, et me rveiller en pleurant: est-ce l
tre infidle  sa couche? est-ce cela?

PISANIO.--Hlas! vertueuse dame!

IMOGNE.--Moi, infidle? Ta conscience,--Iachimo, est tmoin... Tu
l'accusas d'infidlit, et ds lors tu parus  mes yeux un misrable;
aujourd'hui ton visage me semble assez agrable. Quelque geai[18]
d'Italie, qui a eu le fard pour mre, l'aura trahi; et moi, malheureuse,
je suis passe de mode, un vtement surann, trop riche pour tre
suspendu aux murailles, et qu'il vaut mieux dcoudre, mettre en pices.
Oh! les serments des hommes sont des tratres qui perdent les femmes!
ton inconstance,  mon poux, va faire croire que toute apparence
vertueuse couvre une trahison, qu'elle est trangre au visage qui
l'emprunte, et que c'est un pige tendu aux femmes.

[Note 18: Quelque geai, quelque femme pare non par la nature, mais
par le fard.]

PISANIO.--Ma chre matresse, coutez-moi.

IMOGNE.--Jadis, aprs la trahison d'ne, tous les hommes fidles et
honntes furent crus perfides comme lui; les pleurs du fourbe Sinon
dcrirent bien des larmes sincres et privrent de piti le vritable
malheur. Ainsi, toi, Posthumus, ton exemple fera calomnier tous les
hommes vertueux; des amants gnreux et fidles seront tenus pour
tratres et parjures, d'aprs ton crime.--Viens, Pisanio; sois fidle,
excute les ordres de ton matre; et quand tu le reverras, raconte-lui
un peu mon obissance. Vois, c'est moi qui tire ton pe moi-mme,
prends-la, ouvre mon coeur, asile innocent de mon amour. Ne crains rien;
il n'y reste plus autre chose que le dsespoir; ton matre n'y est plus,
lui qui en tait le trsor! Fais ce qu'il t'ordonne: frappe... Peut-tre
serais-tu brave dans une cause plus juste; mais en ce moment tu parais
lche.

PISANIO.--Loin de moi, vil instrument. Tu ne damneras pas ma main.

IMOGNE.--Mais il faut que je meure, et si je ne meurs pas de ta main,
tu n'obis pas  ton matre. Il est contre le suicide une dfense divine
qui intimide mon faible bras.--Viens, voil mon coeur; il y a quelque
chose devant... attends, attends; je ne veux aucune dfense, je suis
prte, comme le fourreau,  recevoir l'pe. Qu'y a-t-il l? les lettres
de Posthumus fidle toutes changes en parjures. Loin de moi,
corruptrices de ma foi, vous ne reposerez plus sur mon coeur. C'est donc
ainsi que de pauvres insenses croient de perfides matres! Mais si la
malheureuse qui est trahie souffre cruellement de la trahison, le
tratre en est puni par des maux plus grands encore. Et toi, Posthumus,
qui as soulev ma dsobissance contre le roi, et qui m'as fait
repousser des princes mes gaux, tu reconnatras un jour que ce n'tait
pas, de ma part, un fait ordinaire, mais un sacrifice rare; et je
m'afflige, en songeant combien un jour, lorsque tu seras dgot de
celle qu'aujourd'hui tu caresses, combien alors mon souvenir tourmentera
ta mmoire.--Je t'en conjure, hte-toi, l'agneau implore le boucher. O
est ton poignard? Tu es trop lent  obir  ton matre, lorsque je
dsire la mme chose.

PISANIO.--O gracieuse dame! depuis que j'ai reu l'ordre d'excuter
cette action, je n'ai pas ferm l'oeil.

IMOGNE.--Excute-la, et va te coucher aprs.

PISANIO.--Je veillerais plutt jusqu' en perdre la vue.

IMOGNE.--Pourquoi donc t'en charger? Pourquoi m'avoir fait parcourir en
vain tant de milles sous un faux prtexte? Le lieu, ma fuite, ton voyage
et la fatigue du cheval, tout l'invite; le trouble aussi o mon absence
aura jet toute la cour; je n'y retournerai jamais, mon parti est pris.
Pourquoi t'es-tu engag si avant, pour dtendre ton arc lorsque tu es en
posture, et que la biche dsigne est devant toi?

PISANIO.--Pour gagner le temps d'luder un si funeste emploi, et, durant
cet intervalle, j'ai cherch un expdient. Ma chre matresse,
coutez-moi avec patience.

IMOGNE.--Parle jusqu' lasser ta langue; parle: je me suis entendu
nommer une prostitue; mon oreille, frappe  faux, ne peut plus
recevoir ni blessure plus cruelle, ni baume qui gurisse celle-l.
Parle.

PISANIO.--Eh bien, madame, je pensais que vous ne retourneriez point sur
vos pas.

IMOGNE.--C'tait probable, puisque tu m'amenais ici pour me tuer.

PISANIO.--Non, non; mais si j'tais aussi sage qu'honnte, mon expdient
tournerait bien.--Il est impossible que mon matre ne soit pas tromp;
quelque sclrat, consomm dans son art, vous a fait  tous deux cette
maudite injure.

IMOGNE.--Quelque courtisane romaine...

PISANIO.--Non, sur ma vie, je lui manderai seulement que vous tes
morte, et je lui en enverrai quelque indice sanglant; car tel est
l'ordre qu'il m'a donn; votre absence de la cour confirmera mon rcit.

IMOGNE.--Mais, honnte Pisanio, que ferai-je pendant ce temps-l? O
habiterai-je? Comment vivrai-je, ou quelle consolation aurai-je dans la
vie, aprs que je serai morte pour mon poux?

PISANIO.--Si vous retournez  la cour...

IMOGNE.--Plus de cour, plus de pre; je ne veux plus de dmls avec
cet insupportable seigneur, cet tre nul, ce Cloten dont la poursuite
tait pour moi plus effrayante qu'un sige.

PISANIO.--Et si vous renoncez  la cour, vous ne pourrez pas alors
rester en Bretagne.

IMOGNE.--O irais-je, alors? Le soleil ne luit-il que sur la Bretagne
seule? N'est-ce que dans la Bretagne qu'il y a des jours et des nuits?
Dans le grand livre du monde, notre Bretagne parat en faire partie,
sans y tre comprise; c'est un nid de cygne sur un grand tang. Crois,
je te prie, qu'il existe des hommes hors de la Bretagne.

PISANIO.--Je suis bien aise que vous songiez  quelque autre lieu.
Lucius, l'ambassadeur romain, arrive demain au havre de Milford; si vous
pouviez conformer votre extrieur  l'tat de votre fortune, et cacher
sous le dguisement cette grandeur qui ne peut se montrer sans pril,
vous marcheriez dans une route agrable o vous pourriez voir bien des
choses... Peut-tre seriez-vous tout prs des lieux o habite Posthumus;
ou si vous ne pouviez voir de vos yeux ses actions, assez prs du moins
pour que la renomme apportt d'heure en heure,  votre oreille, le
rcit fidle de toutes ses dmarches.

IMOGNE.--Oh! pour arriver l, malgr les dangers que peut courir ma
modestie, ce n'est pas sa mort, et je hasarderai tout.

PISANIO.--Eh bien! alors, voici mon expdient. Il vous faut oublier que
vous tes une femme, passer du commandement  l'obissance, dpouiller
cette crainte et cette dlicatesse, attributs de toutes les femmes, ou
qui sont,  vrai dire, la femme elle-mme, et affecter un courage badin,
tre vif  la rpartie, impertinent et querelleur comme une belette[19];
oui, il vous faut oublier aussi ce trsor prcieux de vos joues et les
exposer... (O coeur barbare! mais hlas! point de remde) aux ardeurs
empresses de Titan, qui prodigue  tous ses baisers; il vous faut
renoncer  vos atours lgants et tudis, qui rendaient la grande Junon
jalouse.

[Note 19: On a vu des belettes devenir domestiques comme les chats,
et faire la guerre aux rats et  la vermine.]

IMOGNE.--Ah! sois bref, je vois ton but, et dj je me sens presque un
homme.

PISANIO.--Commencez d'abord par le paratre. Prvoyant ceci, j'avais
prpar un pourpoint, un chapeau, un haut-de-chausses et tout ce qui
s'en suit; nous trouverons cela dans mon sac de voyage. Voulez-vous,
dans ce travestissement et empruntant de votre mieux tous les dehors
d'un jeune homme de votre ge, vous prsenter devant le noble Lucius,
lui demander de l'emploi, lui dire quels sont vos talents: il les
connatra bientt si son oreille est sensible aux charmes de la musique.
Je n'en doute point, il vous adoptera avec joie; car il est honorable,
et, qui plus est, trs-saint. Quant  vos ressources  l'tranger, vous
me savez riche; je ne manquerai jamais  vos besoins prsents ni  ceux
de l'avenir.

IMOGNE.--Tu es toute la consolation que les dieux me laissent. De
grce, loigne-toi, il y aurait encore bien des choses  considrer;
mais nous ferons tout ce que le temps nous permettra. Je m'enrle dans
cette entreprise et je la soutiendrai avec le courage d'un prince.
Sparons-nous, je te prie.

PISANIO.--Allons, madame, il faut nous faire de courts adieux, de peur,
si on remarquait mon absence, que je ne fusse souponn d'avoir aid
votre vasion de la cour.--Ma noble matresse, prenez cette bote, je
l'ai reue de la reine, elle renferme un suc prcieux; si vous tes
malade en mer ou que vous ayez mal  l'estomac sur terre, une gorge de
cette liqueur dissipera votre indisposition. Cherchez quelque ombrage et
allez vous revtir de vos habits d'homme. Puissent les dieux vous
inspirer la meilleure conduite!

IMOGNE.--Ainsi soit-il. Je te remercie.

(Ils sortent.)


SCNE V

Appartement dans le palais de Cymbeline.

_Entrent_ CYMBELINE, LUCIUS, LA REINE, CLOTEN, et _les seigneurs de la
cour_.


CYMBELINE.--Je te quitte ici et te fais mon adieu.

LUCIUS.--Noble roi, je te rends grces; j'ai reu les ordres de mon
empereur; il faut que je parte de ces lieux, et je suis bien fch
d'tre oblig de t'annoncer  Rome pour l'ennemi de mon matre.

CYMBELINE.--Mes sujets, seigneur, ne veulent plus endurer son joug, et
il serait indigne d'un roi de se montrer moins jaloux qu'eux de sa
dignit.

LUCIUS.--Ainsi, seigneur, je vous demande une escorte qui me conduise
jusqu'au havre de Milford.--Madame, que toutes les flicits
accompagnent Votre Majest et les siens.

CYMBELINE.--Seigneurs, j'ai fait choix de vous pour cet office.
N'omettez aucun des honneurs qui lui sont dus. Adieu, noble Lucius.

LUCIUS.--Votre main, seigneur.

CLOTEN.--Reois-la comme celle d'un ami; mais  partir de ce moment je
la tiens pour celle de ton ennemi.

LUCIUS.--L'vnement n'a pas encore nomm le vainqueur, seigneur. Adieu.

CYMBELINE.--Mes bons seigneurs, ne quittez point le brave Lucius qu'il
n'ait pass la Severn. Soyez heureux!

(Lucius part.)

LA REINE.--Il s'en va en fronant le sourcil: mais c'est un honneur pour
nous de lui en avoir donn sujet.

CLOTEN.--Tout est au mieux; la guerre est le voeu gnral de vos
vaillants Bretons.

CYMBELINE.--Lucius a dj mand  l'empereur ce qui se passe ici. Il
nous importe par consquent que nos chars et notre cavalerie soient
promptement sur pied. Les forces qu'il a dj dans la Gaule seront
bientt rassembles en corps d'arme, et de l il portera la guerre en
Bretagne.

LA REINE.--Ce n'est pas une affaire sur laquelle il faille s'endormir:
il faut s'en occuper avec diligence et vigueur.

CYMBELINE.--Comme je m'attendais  ce que les choses se passassent
ainsi, je suis en mesure. Mais, ma douce reine, o est notre fille? Elle
n'a point paru devant le Romain; elle ne nous a point rendu ses devoirs
journaliers. Il y a en elle plus de mauvaise volont que de tendresse
filiale. Je m'en suis aperu. Faites-la venir devant nous: nous avons
support trop facilement sa dsobissance.

(Un serviteur sort.)

LA REINE.--Sire, depuis l'exil de Posthumus elle mne une vie
trs-retire; il n'y a que le temps qui puisse la gurir. Je conjure
Votre Majest de lui pargner les paroles svres: c'est une me si
tendre aux reproches, que les paroles sont des coups pour elle, et les
coups lui donneraient la mort.

(Le serviteur revient.)

CYMBELINE.--Eh bien! vient-elle? Comment va-t-elle justifier ses mpris?

LE SERVITEUR.--Sauf votre bon plaisir, seigneur: ses appartements sont
tous ferms, et on n'a point rpondu  tout le bruit que nous avons pu
faire.

LA REINE.--Seigneur, la dernire fois que j'ai t la voir, elle m'a
pri d'excuser sa profonde retraite, y tant force par sa mauvaise
sant, et elle m'a prvenue qu'elle suspendrait les devoirs qu'elle
tait oblige de vous rendre chaque jour. Elle m'avait pri de vous en
prvenir; mais les soins de notre cour ont mis ma mmoire dans son tort.

CYMBELINE.--Ses portes fermes, sans qu'on l'ait vue dernirement! Ciel!
accorde-moi que mes craintes soient fausses!

(Il sort.)

LA REINE, _ Cloten_.--Mon fils, je vous l'ordonne, suivez le roi.

CLOTEN.--Cet homme qui lui est attach, Pisanio, ce vieux serviteur, je
ne l'ai pas vu non plus depuis deux jours.

LA REINE.--Allez, suivez ses traces. (_Cloten sort_.) Ce Pisanio, si
dvou  Posthumus, tient de moi une drogue... Je prie le ciel que son
absence vienne de ce qu'il l'a avale; car il est persuad que c'est un
lixir prcieux.--Mais elle, o est-elle alle? Peut-tre le dsespoir
l'aura saisie; ou bien, entrane par l'ardeur de son amour elle aura
fui vers son cher Posthumus. Srement, elle marche  la mort, ou au
dshonneur; et je puis faire bon usage pour mes fins de l'une ou de
l'autre. Elle carte, c'est moi qui dispose  mon gr de la couronne de
Bretagne. (_Cloten rentre_.) Eh bien! mon fils?

CLOTEN.--Son vasion est certaine. Allez apaiser le roi: il est en
fureur: personne n'ose l'approcher.

LA REINE.--Tant mieux. Puisse cette nuit le priver d'un lendemain!

(Elle sort.)

CLOTEN.--Je l'aime et je la hais.--Elle est belle, et princesse: elle
possde toutes les brillantes qualits de la cour: elle en a plus  elle
seule qu'aucune dame, que toutes les dames, que toutes les femmes. Elle
a de chacune d'elles ce qu'elle a de mieux, et, forme de cet ensemble,
elle les surpasse toutes; voil pourquoi je l'aime: mais d'un autre ct
ses ddains pour moi, tandis qu'elle prodigue ses faveurs  ce vil
Posthumus, font si grand tort  son jugement que toutes ses rares
perfections en sont touffes: aussi cela me dtermine  la har, bien
plus  me venger d'elle... car les dupes... (_Entre Pisanio_.) Qui va
l? Quoi! tu t'esquives? Approche ici: ah! c'est toi, vil entremetteur:
misrable, o est ta matresse? Rponds en un mot, ou bien tu vas tout
droit voir les dmons.

PISANIO.--O mon bon prince!

CLOTEN.--O est ta matresse? Par Jupiter, je ne te le demanderai pas
une fois de plus. Discret sclrat, je tirerai ce secret de ton coeur,
ou je t'ouvre le coeur pour l'y trouver. Est-elle avec ce Posthumus,
duquel on ne pourrait tirer une seule drachme de mrite au milieu d'un
grand poids de bassesse?

PISANIO.--Hlas! seigneur! comment serait-elle avec lui? Quand a-t-elle
disparu? Posthumus est  Rome.

CLOTEN.--O est-elle? Allons, approche encore: point de vaines dfaites:
satisfais-moi sans dtour; qu'est-elle devenue?

PISANIO.--O mon digne prince!

CLOTEN.--O mon digne sclrat! dcouvre-moi o est ta matresse. Au
fait, en un seul mot.--Plus de digne prince!--Parle, ou ton silence te
vaut  l'instant ton arrt et ta mort.

PISANIO _lui prsente un crit_.--Eh bien! seigneur, ce papier renferme
l'histoire de tout ce que je sais sur son vasion.

CLOTEN.--Voyons-le; je la poursuivrai jusqu'au trne d'Auguste. Donne,
ou tu meurs.

PISANIO, _ part_.--Elle est assez loin: tout ce qu'il apprend par cet
crit peut le faire voyager; mais sans danger pour elle.

CLOTEN, _lisant_.--Hum!

PISANIO, _ part_.--Je manderai  mon matre qu'elle est morte. O
Imogne! puisses-tu errer en sret, et revenir un jour en sret!

CLOTEN.--Coquin: cette lettre est-elle vritable?

PISANIO.--Oui, prince,  ce que je crois.

CLOTEN.--C'est l'criture de Posthumus; je la connais.--Drle! si tu
voulais ne pas tre un misrable, mais me servir fidlement, employer
srieusement ton industrie dans tous les offices dont j'aurais occasion
de te charger; j'entends que quelque fourberie que je te commande, tu
voulusses l'excuter  la lettre et loyalement, alors je te croirais un
honnte homme, et tu ne manquerais ni de moyens de subsistance, ni de ma
protection pour avancer ta fortune.

PISANIO.--Eh bien! mon bon seigneur?

CLOTEN.--Veux-tu me servir? Puisqu'avec tant de constance, tant de
patience, tu restes attach  la strile fortune de ce misrable
Posthumus, tu dois,  plus forte raison, par reconnaissance, t'attacher
 la mienne en zl serviteur. Veux-tu me servir?

PISANIO.--Seigneur, je le veux bien.

CLOTEN.--Donne-moi ta main: voici ma bourse. N'as-tu pas en ta
possession quelque habit de ton ancien matre?

PISANIO.--Seigneur, j'ai  mon logement l'habit mme qu'il portait
lorsqu'il a pris cong de ma dame et matresse.

CLOTEN.--Ton premier service, c'est de m'aller chercher cet habit: que
ce soit ton premier service; va.

PISANIO.--J'y vais, seigneur. (Il sort.)

CLOTEN.--_Te joindre au havre de Milford?_--J'ai oubli de lui demander
une chose; mais je m'en souviendrai tout  l'heure.--L mme, misrable
Posthumus, je veux te tuer.--Je voudrais que cet habit ft dj venu.
Elle disait un jour (l'amertume de ces paroles me soulve le coeur)
qu'elle faisait plus de cas de l'habit de Posthumus que de ma noble
personne, orne de toutes mes qualits. Je veux, revtu de cet habit,
abuser d'elle; et d'abord le tuer, lui, sous les yeux de sa belle: elle
verra alors ma valeur, et aprs ces mpris ce sera pour elle un
tourment. Lui  terre, aprs ma harangue d'insulte finie sur son
cadavre, lorsque ma passion sera rassasie, ce que je veux, comme je le
dis, accomplir pour la vexer, dans les mmes habits dont elle faisait
tant de cas, alors je la fais revenir  la cour et la fais marcher 
pied devant moi. Elle s'gayait  me mpriser, je m'gayerai aussi moi 
me venger. (_Pisanio revient avec l'habit_.) Sont-ce l ces habits?

PISANIO.--Oui, mon noble seigneur.

CLOTEN.--Combien y a-t-il qu'elle est partie pour le havre de Milford?

PISANIO.--A peine peut-elle y tre arrive  prsent.

CLOTEN.--Porte ces vtements dans ma chambre; c'est la seconde chose que
je t'ai commande. La troisime est que tu deviennes volontairement muet
sur mes desseins. Songe  m'obir, et la fortune viendra d'elle-mme
s'offrir  toi.--C'est  Milford qu'est maintenant ma vengeance! Que
n'ai-je des ailes pour l'y atteindre.--Va, sois-moi fidle.

(Il sort revtu de l'habit de Posthumus.)

PISANIO.--Tu me commandes ma perte; car t'tre fidle, c'est devenir ce
que je ne serai jamais, tratre  l'homme le plus fidle.--Va, cours 
Milford, pour n'y pas trouver celle que tu poursuis.--Ciel! verse, verse
sur elle tes bndictions! Que les obstacles traversent l'empressement
de cet insens, et qu'un vain labeur soit son salaire!

(Pisanio sort.)


SCNE VI

Devant la caverne de Blarius.

_Entre_ IMOGNE _en habit d'homme_.


IMOGNE.--Je vois que la vie d'un homme est pnible; je me suis
fatigue, et ces deux nuits la terre m'a servi de lit. Je serais malade
si ma rsolution ne me soutenait. O Milford! lorsque du sommet de la
montagne Pisanio te montrait  moi, tu tais  la porte de ma vue! 
Jupiter! je crois que les murs fuient devant les malheureux; ceux du
moins, o ils trouveraient des secours. Deux mendiants m'ont dit que je
ne pouvais pas me tromper de chemin. Les pauvres gens, accabls de
misre, peuvent-ils mentir sachant que leurs maux sont un chtiment ou
une preuve? Oui, il n'y aurait rien d'tonnant, puisque les riches
mmes disent  peine la vrit. Tromper dans l'abondance est un plus
grand crime que de mentir press par la misre; et la fausset chez les
rois est bien plus criminelle que chez les mendiants. Mon cher seigneur,
et toi aussi tu es du nombre des hommes perfides!.... Maintenant que je
songe  toi, ma faim est passe; il y a un moment, j'tais prte 
dfaillir d'puisement. Mais que vois-je?--Un sentier mne  cette
caverne!--C'est quelque repaire sauvage.--Je ferais mieux de ne pas
appeler. Je n'ose appeler.--Pourtant la faim, tant qu'elle n'a pas
triomph de la nature, rend intrpide. La paix et l'abondance engendrent
les lches; la ncessit fut toujours la mre de l'audace. Hol, qui est
ici? S'il y a quelque tre civilis, parlez; si vous tes sauvages,
prenez ou rendez-moi la vie. Hol?.... Nulle rponse.--Alors, je vais
entrer. Il vaut mieux tirer mon pe; si mon ennemi craint le fer autant
que moi,  peine osera-t-il l'envisager. Accorde-moi pareil ennemi, ciel
propice!

(Elle entre dans la caverne.)

BLARIUS, _revenant de la chasse_.--C'est toi, Polydore, qui as t le
meilleur chasseur, et tu es le roi de la fte. Cadwal et moi nous serons
ton cuisinier et ton domestique, c'est ce qui est convenu. L'industrie
cesserait bientt de prodiguer ses sueurs et prirait sans le salaire
pour lequel elle travaille. Entrons; notre apptit donnera de la saveur
 ces aliments grossiers. La lassitude dort profondment sur les
cailloux, tandis que la mollesse inquite trouve dur un oreiller de
duvet. Que la paix habite ici, pauvre logis qui te gardes toi-mme!

GUIDRIUS.--Je suis excd de lassitude.

ARVIRAGUS.--Je suis affaibli par la fatigue, mais l'apptit est
vigoureux.

GUIDRIUS.--Il nous reste dans la caverne de la viande froide; nous nous
en repatrons en attendant que notre chasse soit cuite.

BLARIUS, _regardant dans la caverne_.--Arrtez, n'entrez pas.... Si je
ne le voyais pas manger nos provisions, je croirais que c'est une fe.

GUIDRIUS.--Qu'y a-t-il donc, seigneur?

BLARIUS.--Par Jupiter, un ange! ou si ce n'est pas un ange, c'est le
modle des beauts de la terre! Voyez la divinit, sous les traits d'un
jeune adolescent.

(Imogne s'avance  l'entre de la caverne.)

IMOGNE, _suppliante_.--Bons chasseurs, ne me faites point de mal. Avant
d'entrer ici, j'ai appel, et mon intention tait de demander ou
d'acheter ce que j'ai pris. En vrit, je n'ai rien drob, et je
n'aurais rien pris, quand j'aurais l'or sem par terre. Voil de
l'argent pour ce que j'ai mang: j'aurais laiss cet argent sur la
table, aussitt que j'aurais eu fini mon repas, et je serais parti en
priant le ciel pour l'hte qui m'avait nourri.

GUIDRIUS.--De l'argent, jeune homme?

ARVIRAGUS.--Que tout l'argent et l'or deviennent de la fange: il ne vaut
pas mieux, except pour ceux qui adorent des dieux de fange.

IMOGNE.--Je le vois, vous tes fch. Apprenez que si vous me tuez pour
ma faute, je serais mort si je ne l'avais pas commise.

BLARIUS.--O allez-vous?

IMOGNE.--Au havre de Milford.

BLARIUS.--Quel est votre nom?

IMOGNE.--Fidle, seigneur.--J'ai un parent qui part pour l'Italie: il
s'embarque  Milford: j'allais le rejoindre lorsque, puis par la faim,
je suis tomb dans cette faute.

BLARIUS.--Je te prie, beau jeune homme, ne nous crois pas des rustres,
et ne juge pas de la bont de nos mes sur l'aspect de l'antre o nous
vivons. La rencontre est heureuse. Il est presque nuit; tu feras
meilleure chre avant ton dpart, et nous te remercierons d'tre rest
pour la partager.--Mes enfants, souhaitez-lui la bienvenue.

GUIDRIUS.--Jeune homme, si tu tais une femme, je te ferais la cour
sans relche, jusqu' ce que je fusse ton poux. Franchement, je dis ce
que je ferais.

ARVIRAGUS.--Moi, je suis satisfait de ce qu'il est un homme. Je
l'aimerai comme un frre, et, l'accueil que je ferais  mon frre aprs
une longue absence, tu le recevras de moi. Sois le bienvenu. Sois
joyeux; car tu rencontres ici des amis.

IMOGNE, _ part_.--Des amis! Ah! si c'taient mes frres! que le ciel
n'a-t-il permis qu'ils fussent les enfants de mon pre! alors le prix de
ma personne et t moins grand, et par l plus en rapport avec toi,
Posthumus.

BLARIUS.--Il souffre de quelque chagrin.

GUIDRIUS.--Que je voudrais l'en affranchir!

ARVIRAGUS.--Et moi aussi, quel qu'il ft, et quoi qu'il m'en cott de
peines et de dangers! Dieux!

BLARIUS.--coutez-moi, mes enfants.

(Il leur parle  l'oreille et s'loigne d'eux.)

IMOGNE.--Des grands de la cour qui n'auraient pour palais que cette
troite caverne, qui se serviraient eux-mmes, et qui, renonant  ces
frivoles tributs de l'inconstante multitude, possderaient la vertu que
leur assurerait leur propre conscience, ne pourraient surpasser ces deux
jeunes gens. Pardonnez, grands dieux! mais je voudrais changer de sexe,
pour vivre ici avec eux, puisque Posthumus est perfide.

BLARIUS.--Il en sera ainsi.--Allons apprter notre gibier.--(_Il se
rapproche avec eux d'Imogne_.) Beau jeune homme, entrons. La
conversation fatigue lorsqu'on est  jeun: aprs le souper, nous te
demanderons poliment ton histoire, et tu nous en diras ce qu'il te
plaira.

GUIDRIUS.--Je te prie, entre avec nous.

ARVIRAGUS.--La nuit est moins bienvenue pour le hibou, et le matin pour
l'alouette.

IMOGNE.--Je vous rends grces.

ARVIRAGUS.--Je t'en prie, approche.

(Tous trois entrent dans la caverne.)


SCNE VII

Rome.

_Entrent_ DEUX SNATEURS et _des_ TRIBUNS.


PREMIER SNATEUR.--Voici la teneur des ordres de l'empereur: Puisque les
soldats ordinaires sont maintenant occups contre les Pannoniens et les
Dalmates, et que les lgions des Gaules sont trop faibles pour
entreprendre la guerre contre les Bretons rebelles, nous devons exciter
la noblesse  y prendre part. Il cre Lucius proconsul, et il vous donne
 vous, tribuns, ses pleins pouvoirs pour faire cette leve.--_Vive
Csar!_

LES TRIBUNS.--Lucius est-il gnral de l'arme?

SECOND SNATEUR.--Oui, tribuns. Il est pour le moment en Gaule.

PREMIER SNATEUR.--Avec les lgions dont je vous parlais et que vos
recrues doivent renforcer. Votre commission vous marque le nombre
d'hommes et le moment de leur dpart.

LES TRIBUNS.--Nous ferons notre devoir.

(Ils sortent.)

FIN DU TROISIME ACTE.




                              ACTE QUATRIME


SCNE I

Fort prs de la caverne.

_Entre_ CLOTEN.


CLOTEN.--Me voici tout prs des lieux o ils doivent se rejoindre, si
Pisanio m'en a donn la carte fidle. Que ses habits me vont bien!
Pourquoi sa matresse ne m'irait-elle pas aussi bien, elle fut faite par
celui qui a fait le tailleur (rvrence parler), et d'autant plus que la
femme, dit-on, va bien ou mal par caprice. Il faut que sous ce
dguisement j'en fasse l'preuve.--J'ose me l'avouer tout haut 
moi-mme (car il n'y a pas de vanit  parler  son miroir, seul dans sa
chambre), mon corps est aussi bien dessin que celui de ce Posthumus: je
suis aussi jeune, plus robuste; je ne lui cde point en fortune; j'ai
l'avantage sur lui par les circonstances; je le surpasse en naissance;
je le vaux bien dans les occasions gnrales, et je me montre mieux que
lui dans les combats particuliers; cependant cette petite entte l'aime
au mpris de moi!

Ce que c'est que la vie de l'homme! Posthumus, ta tte, qui maintenant
s'lve sur tes paules, dans une heure sera abattue; ta matresse
viole et tes habits dchirs en pices sous tes yeux; et, tout cela
fait, je la trane  son pre; il pourra d'abord m'en vouloir un peu
d'avoir trait si rudement sa fille; mais ma mre rgente son humeur;
elle saura bien tourner le tout  mon loge.--Mon cheval est bien
attach.--Allons, sors mon pe et dans un but sanguinaire. Fortune,
amne-les sous ma main.--Oui, je reconnais ici la description que
Pisanio m'a faite du lieu de leur rendez-vous, et ce misrable n'oserait
me tromper.

(Il sort.)


SCNE II

A l'entre de la caverne.

BLARIUS, GUIDRIUS, ARVIRAGUS et IMOGNE _sortent de la caverne_.


BLARIUS, _ Imogne_.--Tu n'es pas bien, demeure ici, dans la caverne;
aprs notre chasse nous viendrons te retrouver.

ARVIRAGUS.--Reste ici, mon frre; ne sommes-nous pas frres?

IMOGNE.--L'homme et l'homme devraient l'tre; cependant nous voyons que
l'argile et l'argile diffrent en dignit, quoique leur poussire soit
la mme.--Je suis bien malade.

GUIDRIUS.--Allez  la chasse, moi, je veux rester avec lui.

IMOGNE.--Je ne suis pas si malade, quoique je ne me sente pas bien;
mais je ne suis pas de ces citadins effmins qui paraissent morts avant
mme d'tre malades. Je vous prie, laissez-moi, allez  vos affaires de
tous les jours: interrompre ses habitudes, c'est interrompre tout. Je
suis malade, mais votre prsence ne me gurirait pas. La socit n'est
pas une consolation pour ceux qui ne sont pas sociables. Je ne suis pas
trs-malade, puisque je peux encore en raisonner. Je vous prie,
laissez-moi seul ici, je ne priverai de moi que moi-mme, et laissez-moi
mourir puisqu'on y perdra si peu de chose.

GUIDRIUS, _ Imogne_.--Je t'aime, je te l'ai dit, et le poids et
l'tendue de mon amour galent celui dont j'aime mon pre.

BLARIUS.--Comment? que dis-tu?

ARVIRAGUS.--Si c'est un pch de le dire, seigneur, je prends sur moi la
moiti de la faute de mon bon frre.--Je ne sais pourquoi j'aime ce
jeune homme; mais je vous ai ou dire que la raison n'entrait pour rien
dans les raisons de l'amour. Le cercueil serait  la porte, et on me
demanderait qui doit mourir, je dirais: Mon pre, plutt que ce jeune
homme!

BLARIUS, _ part_.--O noble lan!  dignit naturelle! inspiration de
grandeur! Les lches sont pres de lches, et les tres vulgaires
n'engendrent que des fils vulgaires; la nature a de la farine et du son,
de la grce et du rebut; je ne suis point leur pre; mais qui est donc
celui qu'ils aiment ainsi plus que moi par une espce de prodige?--Il
est neuf heures du matin.

ARVIRAGUS.--Mon frre, adieu.

IMOGNE.--Je vous souhaite bonne chasse.

ARVIRAGUS.--Et moi une bonne sant. (_A Blarius_.) Allons, seigneur.

IMOGNE, _ part_.--Ce sont l de bonnes cratures! Dieux, que de
mensonges j'ai entendus! Nos courtisans disaient que hors de la cour
tout tait sauvage. Exprience, comme tu dmens leurs rapports! La mer,
dans son empire, engendre des monstres, et, pour la table, une pauvre
rivire tributaire fournit des poissons aussi exquis. Je souffre
toujours, je souffre au coeur.--Pisanio, je veux essayer de ta drogue.

BLARIUS.--Je n'osais pas le presser; il m'a dit qu'il tait bien n,
mais tomb dans l'infortune; qu'il tait perscut malhonntement, mais
honnte.

GUIDRIUS.--Il m'a rpondu de mme, mais il m'a dit que dans la suite je
pourrais en apprendre davantage.

BLARIUS.--Allons,  la plaine,  la plaine. (_A Imogne_.)--Nous allons
te quitter pour ce moment; rentre et repose-toi.

ARVIRAGUS.--Nous ne serons pas longtemps dehors.

BLARIUS.--De grce, ne sois pas malade, car il faut que tu sois
l'conome de notre mnage.

IMOGNE.--Malade ou bien portant, je vous reste attach.

(Imogne rentre dans la caverne.)

BLARIUS.--Et tu le seras toujours.--Ce jeune homme, quoique dans le
malheur, parat issu de nobles anctres.

ARVIRAGUS.--Comme sa voix est anglique!

GUIDRIUS.--Et comme il fait bien la cuisine! Il a lgamment dcoup
nos racines et assaisonn nos bouillons comme si Junon malade avait
rclam ses soins.

ARVIRAGUS.--Avec quelle noblesse le sourire se mle  ses soupirs! Comme
si le soupir n'tait ce qu'il est que par le regret de n'tre pas
sourire; comme si le sourire raillait le soupir de s'loigner d'un
temple aussi divin pour se mler aux vents qui sont maudits des
matelots.

GUIDRIUS.--Je remarque que la douleur et la patience, enracines en
lui, entrelacent leurs racines.

ARVIRAGUS.--Patience, deviens la plus forte, et que la douleur, ce
sureau infect, cesse d'enlacer sa racine mourante  celle de la vigne
prospre.

BLARIUS.--Il est grand jour, allons, partons.--Qui va l?

(Entre Cloten.)

CLOTEN.--Je ne puis dcouvrir ces fuyards; ce misrable m'a jou.--Je
succombe.

BLARIUS.--Ces fuyards? Est-ce de nous qu'il parle? Je le reconnais 
demi. Oui, c'est Cloten, c'est le fils de la reine. Je crains quelque
embche; je ne l'ai pas revu depuis tant d'annes, et pourtant je suis
certain que c'est lui: on nous tient pour proscrits, loignons-nous.

GUIDRIUS.--Il est tout seul; vous et mon frre, cherchez  dcouvrir si
quelqu'un l'accompagne; de grce, allez, et laissez-moi seul avec lui.

(Blarius et Arviragus sortent.)

CLOTEN.--Arrtez. Qui tes-vous, vous qui fuyez? Sans doute quelques
vils montagnards: j'ai ou parler de ces gens-l. (_A Guidrius_.)--Qui
es-tu, esclave?

GUIDRIUS.--Je n'ai jamais fait d'acte plus servile que celui de
rpondre au nom _d'esclave_ sans t'assommer.

CLOTEN.--Tu es un brigand, un infracteur des lois, un misrable...
Rends-toi, voleur.

GUIDRIUS.--A qui?  toi? Qui es-tu? N'ai-je pas un bras aussi robuste
que le tien,--un coeur aussi fier? Ton langage, je l'avoue, est plus
arrogant; moi, je ne porte point mon poignard dans ma langue. Parle, qui
es-tu donc pour que je doive te cder?

CLOTEN.--Vil insolent, ne me reconnais-tu pas  mes habits?

GUIDRIUS.--Non, coquin, ni ton tailleur, qui fut ton grand-pre, car il
a fait ces habits qui te font ce que tu es,  ce qu'il me semble.

CLOTEN.--Adroit varlet, ce n'est pas mon tailleur qui les a faits.

GUIDRIUS.--Va donc remercier l'homme qui t'en a fait don.--Tu m'as
l'air de quelque fou; il me rpugne de te battre.

CLOTEN.--Insolent voleur, apprends mon nom et tremble.

GUIDRIUS.--Quel est ton nom?

CLOTEN.--Cloten, coquin!

GUIDRIUS.--Eh bien! que Cloten soit ton nom, double coquin, il ne peut
me faire trembler; je serais plus mu si tu tais un crapaud, une vipre
ou une araigne.

CLOTEN.--Pour te confondre de terreur et de honte, apprends que je suis
le fils de la reine.

GUIDRIUS.--J'en suis fch; tu ne parais pas digne de ta naissance.

CLOTEN.--Tu n'as pas peur?

GUIDRIUS.--Je ne crains que ceux que je respecte, les sages; je me ris
des fous, je ne les crains pas.

CLOTEN.--Meurs donc.... Quand je t'aurai tu de ma propre main, j'irai
poursuivre ceux qui viennent de fuir devant moi, et je planterai vos
ttes sur les portes de la cit de Lud. Rends-toi, grossier montagnard.

(Ils s'loignent en combattant.)

(Blarius et Arviragus rentrent.)

BLARIUS.--Il n'y a personne dans la campagne.

ARVIRAGUS.--Personne au monde; vous vous serez mpris, srement.

BLARIUS.--Je ne sais; il y a bien des annes que je ne l'ai vu, mais le
temps n'a rien effac des traits que son visage avait jadis; les
saccades de sa voix et la prcipitation de ses paroles...--Je suis
certain que c'tait Cloten.

ARVIRAGUS.--Nous les avions laisss ici; je souhaite que mon frre
vienne  bout de lui; vous dites qu'il est si froce.

BLARIUS.--Je veux dire qu' peine devenu un homme fait il ne craignait
pas des dangers menaants; car souvent les effets du jugement sont la
cause de la peur. Mais voil ton frre.

(Guidrius parat de loin tenant la tte de Cloten.)

GUIDRIUS.--Ce Cloten tait un imbcile, une bourse vide; il n'y avait
point d'argent dedans; Hercule lui-mme n'aurait pu lui faire sauter la
cervelle, il n'en avait point. Et cependant, si j'en avais moins fait,
cet imbcile et port ma tte comme je porte la sienne.

BLARIUS.--Qu'as-tu fait?

GUIDRIUS.--Je le sais  merveille, ce que j'ai fait. J'ai coup la tte
 un Cloten, qui se disait fils de la reine, qui m'appelait tratre,
montagnard, et qui jurait que de sa main il nous saisirait tous et
ferait sauter nos ttes de la place o, grce aux dieux, elles sont
encore, pour les planter sur les murs de la cit de Lud.

BLARIUS.--Nous sommes tous perdus!

GUIDRIUS.--Eh! mais, mon pre, qu'avons-nous donc  perdre que ce qu'il
jurait de nous ter, la vie? La loi ne nous protge pas; pourquoi donc
aurions-nous la faiblesse de souffrir qu'un insolent morceau de chair
nous menace d'tre  la fois juge et bourreau, et d'excuter lui seul
tout ce que nous pourrions craindre des lois?--Mais quelle suite
avez-vous dcouvert dans les bois?

BLARIUS.--Nous n'avons pas pu apercevoir une me; mais, en saine
raison, il est impossible qu'il n'ait pas quelque escorte. Quoique son
caractre ne ft que changement continuel, et toujours du mauvais au
pire, cependant la folie, la draison la plus complte et pu seule
l'amener ici sans suite. Il se pourrait qu'on et dit  la cour que les
hommes qui habitaient ici dans une caverne, et vivaient ici de leur
chasse, taient des proscrits qui pourraient un jour former un parti
redoutable; lui,  ce rcit, aura pu clater, car c'est l son
caractre, et jurer qu'il viendrait nous chercher. Mais pourtant il
n'est pas probable qu'il y soit venu seul, qu'il ait os l'entreprendre,
et qu'on l'ait souffert. Nous avons donc de bonnes raisons de craindre
que ce corps n'ait une queue plus dangereuse que sa tte.

ARVIRAGUS.--Que l'vnement arrive tel que le prvoient les dieux; quel
qu'il soit, mon frre a bien fait.

BLARIUS.--Je n'avais pas envie de chasser aujourd'hui, la maladie du
jeune Fidle m'a fait trouver le chemin bien long.

GUIDRIUS.--Avec sa propre pe, qu'il brandissait autour de ma gorge,
je lui ai enlev la tte; je vais la jeter dans l'anse qui est derrire
notre rocher; qu'elle aille  la mer dire aux poissons qu'elle
appartient  Cloten, le fils de la reine. C'est l tout le cas que j'en
fais.

(Il sort.)

BLARIUS.--Je crains que sa mort ne soit venge. Polydore, je voudrais
que tu n'eusses pas fait ce coup, quoique la valeur t'aille  merveille.

ARVIRAGUS.--Moi, je voudrais l'avoir fait, dt la vengeance tomber sur
moi seul!--Polydore, je t'aime en frre, mais je suis jaloux de cet
exploit: tu me l'as vol. Je voudrais que toute la vengeance  laquelle
la force humaine peut rsister fondit sur nous et nous mit  l'preuve.

BLARIUS.--Allons, c'est une chose faite.--Nous ne chasserons plus
aujourd'hui: ne cherchons point des dangers l o il n'y a pas de
profit. (_A Arviragus_.)--Je te prie, retourne  notre rocher; Fidle et
toi, vous serez les cuisiniers; moi je vais rester ici et attendre que
cet imptueux Polydore revienne, et je l'amne  l'instant pour dner.

ARVIRAGUS.--Pauvre Fidle, que nous avons laiss malade, je vais le
retrouver avec plaisir! Pour lui rendre ses couleurs, je verserais le
sang d'une paroisse de Clotens, et croirais mriter des loges comme
pour un acte de charit.

(Il sort.)

BLARIUS.--O desse, divine nature, comme tu te manifestes dans ces deux
fils de roi! Ils sont doux comme les zphyrs, lorsqu'ils murmurent sous
la violette sans mme agiter sa tte flexible; mais quand leur sang
royal s'allume, ils deviennent aussi fougueux que le plus imptueux des
vents, qui saisit par la cime le pin de la montagne et le courbe
jusqu'au fond du vallon. C'est un prodige qu'un instinct secret les
forme ainsi sans leons  la royaut,  l'honneur, dont ils n'ont point
reu de prceptes,  la politesse, dont ils n'ont point vu d'exemple, 
la valeur, qui crot en eux comme une plante sauvage, et qui a dj
produit une aussi riche moisson que si on l'avait seme. Cependant, je
voudrais bien savoir ce que nous prsage la prsence de Cloten ici, et
ce que nous amnera sa mort. (Guidrius rentre.)

GUIDRIUS.--O est mon frre? Je viens de plonger dans le torrent cette
lourde tte de Cloten, et de l'envoyer en ambassade  sa mre, comme
otage, en attendant le retour de son corps.

(Musique solennelle.)

BLARIUS.--Qu'entends-je! mon instrument! coutons, Polydore! il
rsonne... Mais  quelle occasion Cadwal... coutons.

GUIDRIUS.--Mon frre est-il au logis?

BLARIUS.--Il vient de s'y rendre.

GUIDRIUS.--Que veut-il dire? Depuis la mort de ma mre bien-aime, cet
instrument n'a pas parl... Pour ces sons solennels, il faudrait un
vnement solennel... De quoi s'agit-il? des airs de triomphes pour des
riens, et des lamentations pour des caprices! C'est la joie des singes
et le chagrin des enfants. Cadwal est-il fou?


SCNE III

ARVIRAGUS _entre soutenant dans ses bras_ IMOGNE _qu'il croit morte_.


BLARIUS.--Regarde, le voil qui vient! et dans ses bras il porte le
triste objet de ces accents que nous blmions tout  l'heure.

ARVIRAGUS.--Il est mort l'oiseau dont nous faisions tant de cas!
J'aurais mieux aim, passant d'un saut de seize ans  soixante, avoir
chang mon temps de bondir contre une bquille, que de voir cela.

GUIDRIUS.--O le plus beau, le plus doux des lis! pench sur les bras de
mon frre, tu n'as pas la moiti des grces que tu avais, lorsque tu te
soutenais toi-mme.

BLARIUS.--O mlancolie! qui a jamais pu sonder ton abme? qui a jamais
pu jeter la sonde pour trouver la cte o ta barque pesante pourrait
aborder? Objet bien-aim! Jupiter sait quel homme tu aurais pu devenir;
mais moi je sais que tu tais un enfant rare, et que tu es mort de
mlancolie.--En quel tat l'as-tu trouv?

ARVIRAGUS.--Roide, comme vous le voyez; ce sourire sur les lvres, comme
s'il et senti en riant non le trait de la mort, mais la piqre d'un
insecte qui chatouillait son sommeil; sa joue droite reposait sur un
coussin.

GUIDRIUS.--En quel endroit?

ARVIRAGUS.--Par terre, ses bras ainsi entrelacs. J'ai cru qu'il
dormait, et j'ai quitt mes souliers ferrs qui retentissaient trop sous
mes pas.

GUIDRIUS.--En effet, sa mort n'est qu'un sommeil, et sa tombe sera un
lit. Les fes viendront la visiter souvent, et jamais les vers n'oseront
l'approcher.

ARVIRAGUS.--Tant que l't durera, tant que je vivrai dans ces lieux,
Fidle, je parerai ton triste tombeau des plus belles fleurs. Jamais tu
ne manqueras de primevres, elles ont la douce pleur de ton visage; ni
de la jacinthe, azure comme tes veines; ni de la feuille de
l'glantine, dont le parfum, sans lui faire tort, n'tait pas plus doux
que ton haleine; le rouge-gorge lui-mme, dont le bec charitable fait
affront  ces riches hritiers qui laissent leurs pres gisant sans
monument, viendrait t'apporter ces fleurs, et lorsqu'il n'y a plus de
fleurs, il protgerait tes restes contre le froid par un vtement de
mousse.

GUIDRIUS.--Cesse, mon frre, je te prie: et ne joue pas avec ce langage
effmin sur un sujet aussi srieux. Ensevelissons-le, et ne diffrons
plus, par admiration, d'acquitter une dette lgitime.--Allons au
tombeau.

ARVIRAGUS.--Dis-moi, o le placerons-nous?

GUIDRIUS.--A ct de notre bonne mre Euriphile.

ARVIRAGUS.--Oui, Polydore; et nous, quoique nos voix aient acquis un
accent plus mle, nous chanterons, en le conduisant  la terre, comme
pour notre mre: rptons le mme air, les mmes paroles, et ne
changeons que le nom d'Euriphile en celui de Fidle.

GUIDRIUS.--Cadwal, je ne puis chanter; je pleurerai, et je rpterai
les paroles avec toi; car des chants de douleur, qui ne sont pas
d'accord, sont pires que des temples et des prtres imposteurs.

ARVIRAGUS.--Eh bien! nous ne ferons que les rciter.

BLARIUS.--Les grandes douleurs, je le vois, gurissent les petites.
Voil Cloten entirement oubli. Mes enfants, il tait le fils d'une
reine, et s'il est venu en ennemi, souvenez-vous qu'il en a t puni.
Quoique le faible et le puissant pourrissent ensemble, et ne rendent que
la mme poussire, cependant le respect, cet ange du monde, tablit une
distance entre les grands et les petits. Notre ennemi tait un prince.
Comme ennemi vous lui avez t la vie; mais vous devez l'ensevelir comme
il convient  un prince.

GUIDRIUS, _ Blarius_.--Je vous prie, allez chercher son corps. Le
corps de Thersite vaut celui d'Ajax, lorsque ni l'un ni l'autre ne sont
en vie.

ARVIRAGUS, _ Blarius_.--Si vous voulez l'aller chercher, pendant ce
temps-l nous rciterons notre hymne. Mon frre, commence. (Blarius
sort.)

GUIDRIUS.--Cadwal, il faut que nous placions sa tte vers l'orient: mon
pre a des raisons pour cela.

ARVIRAGUS.--Il est vrai.

GUIDRIUS.--Allons, viens, emportons-le.

ARVIRAGUS.--A prsent, commence.

                   CHANT FUNBRE.

                     GUIDRIUS.

         Ne crains plus les ardeurs du soleil,
         Ni les outrages de l'hiver furieux;
         Tu as fini ta tche dans la vie;
         Tu as reu ton salaire et regagn ta demeure.
         Les jeunes garons et les jeunes filles vtues d'or
         Doivent devenir poussire comme les ramoneurs.

                     ARVIRAGUS.

         Ne crains plus le courroux des grands;
         Tu es au del de la porte du trait des tyrans.
         Ne t'inquite plus de manger ni de te vtir.
         Pour toi, le roseau est gal au chne,
         Et le sceptre, et la science, et la mdecine,
         Tout doit suivre et rentrer dans la poussire.

                     GUIDRIUS.

         Ne crains plus l'blouissant clair,

                     ARVIRAGUS.

         Ni le trait de la foudre redoute.

                     GUIDRIUS.

         Ne crains plus la calomnie et la censure tmraire.

                     ARVIRAGUS.

         La joie et les larmes sont finies pour toi.

                    TOUS DEUX ENSEMBLE.

         Tous les jeunes amants, oui, tous les amants
    Subiront la mme destine que toi, et rentreront dans la poussire.

                    GUIDRIUS.

         Que nul enchanteur ne te fasse de mal.

                    ARVIRAGUS.

         Que nul malfice ne t'approche dans ton asile.

                    GUIDRIUS.

         Que les fantmes non ensevelis te respectent.

                    ARVIRAGUS.

         Que rien de funeste n'approche de toi.

                  TOUS LES DEUX.

         Gote un paisible repos,
         Et que ta tombe soit renomme.

(Blarius revient, charg du corps de Cloten.)

GUIDRIUS.--Nous avons fini les obsques de Fidle: venez, dposez-le.

BLARIUS.--Voici quelques fleurs: vers minuit nous en apporterons
davantage; les herbes que baigne la froide rose de la nuit sont plus
propres  joncher les tombeaux.--Jetez ces fleurs sur leurs
visages.--Vous tiez comme ces fleurs, vous qui tes maintenant fltris:
elles vont se faner comme vous, ces fleurs que nous jetons sur vous.
Venez, allons-nous-en; mettons-nous  genoux  l'cart.--La terre qui
les donna les a repris. Leurs plaisirs sont passs, et leurs peines
aussi.

(Blarius, Guidrius et Arviragus sortent.)

IMOGNE, _se rveillant_.--Oui, mon ami, je vais au havre de Milford;
quel est le chemin?--Je vous remercie.--Par ce dtour l-bas?--Je vous
prie, y a-t-il loin encore?--Quoi! encore six milles! Que Dieu ait piti
de moi!--J'ai march toute la nuit.--Allons, je vais me reposer ici et
dormir. Mais doucement, point de compagnon de lit... (_Elle voit le
corps de Cloten_.) Dieux et desses! ces fleurs sont comme les plaisirs
du monde; ce cadavre sanglant est le souci qu'ils cachent. J'espre que
je rve. Oui, dans mon sommeil, je m'imaginais tre la gardienne d'une
caverne, pour faire la cuisine  d'honntes cratures. Mais il n'en est
rien; ce n'tait qu'une ombre, une vaine image forme des vapeurs du
cerveau. Nos yeux quelquefois sont, comme notre jugement, bien
aveugles!--En vrit, je tremble toujours de peur; ah! s'il reste encore
dans le ciel une goutte de piti aussi petite que la prunelle d'un
roitelet, redoutables dieux, une petite part pour moi!--Le songe est
encore l; mme  prsent que je me rveille, il est autour de moi et
comme en moi.--Mais je n'imagine point, je sens. Un homme sans tte! les
habits de Posthumus! Je reconnais la forme de sa jambe; c'est sa main,
son pied de Mercure, ses jarrets de Mars, ses muscles d'Hercule. Mais o
est son visage de Jupiter?--Un meurtre dans le ciel!--Quoi! c'en est
donc fait!--Pisanio, que toutes les maldictions dont Hcube en dlire
chargea les Grecs, et les miennes par-dessus le march, fondent sur ta
tte! C'est toi, oui, c'est toi, qui, avec Cloten, ce dmon effrn, as
gorg ici mon poux!--Qu'crire et lire soient dsormais une trahison!
Le maudit Pisanio avec ses lettres supposes,--le maudit Pisanio,--il a
abattu le haut du grand mt de ce vaisseau le plus noble du monde! O
Posthumus! Hlas! o est ta tte? o est-elle? Hlas! qu'est-ce donc?
Pisanio pouvait aussi bien te percer le coeur et te laisser la tte.
Mais, Pisanio, comment as-tu pu?...--Ah! c'est lui avec Cloten. La
sclratesse et la cupidit ont commis ce forfait... Oh! le crime est
vident, vident! Ce breuvage qu'il me donna, en me le vantant comme un
cordial salutaire, n'ai-je pas prouv qu'il est meurtrier pour les
sens? Cela confirme mes soupons; oui, c'est l'oeuvre de Pisanio et de
Cloten. Oh! laisse, laisse-moi rougir dans ton sang mon ple visage,
afin que nous paraissions plus affreux  ceux qui pourront nous trouver.
O mon seigneur, mon seigneur!

(Elle retombe vanouie  ct du corps.)

(Lucius s'avance, entour d'officiers romains, un devin l'accompagne.)

UN CAPITAINE.--Oui, les lgions cantonnes dans les Gaules ont sur tes
ordres pass la mer; elles t'attendent ici avec tes vaisseaux au havre
de Milford; elles sont ici prtes  agir.

LUCIUS.--Mais que mande-t-on de Rome?

L'OFFICIER.--Que le snat a enrl la noblesse d'Italie et des
frontires, volontaires courageux qui promettent de gnreux services;
ils viennent sous la conduite du vaillant Iachimo, le frre du prince de
Sienne.

LUCIUS.--Quand les attendez-vous?

L'OFFICIER.--Au premier vent favorable.

LUCIUS.--Cette ardeur nous promet de belles esprances; ordonnez la
revue des forces que nous avons ici, et chargez les officiers d'y
veiller.--Eh bien! seigneur, qu'avez-vous rv dernirement sur
l'entreprise de cette guerre?

LE DEVIN.--La nuit dernire, les dieux eux-mmes m'ont envoy une
vision; j'avais jen et pri pour obtenir leurs lumires. J'ai vu
l'oiseau de Jupiter, l'aigle romaine, volant de l'orageux midi vers
cette partie de l'occident, se perdre dans les rayons du soleil; ce
songe, si mes pchs ne troublent pas ma prescience, annonce le succs
de l'arme romaine.

LUCIUS.--Ayez souvent de pareils songes, et qu'ils ne soient jamais
trompeurs.--Arrtez; ah! quel est ce tronc sans tte? Les ruines
annoncent que l'difice tait beau nagure. Quoi! un page aussi, ou
mort, ou assoupi sur ce corps! Mais il est mort plutt, car la nature a
horreur de partager la couche d'un dfunt et de dormir prs d'un mort.
Voyons le visage de ce jeune homme.

L'OFFICIER, _qui s'approche et le considre_.--Il est vivant, seigneur.

LUCIUS.--Il va donc nous clairer sur ce cadavre.--Jeune homme,
instruis-nous de ton sort; il me semble qu'il est de nature  exciter la
curiosit. Quel est ce corps dont tu fais ton oreiller sanglant? Qui est
celui qui, autrement que ne le voulait la noble nature, a dfigur ce
bel ouvrage? Quel intrt as-tu dans ce triste dsastre? Dis, comment
est-il arriv,--qui est-ce? Toi-mme, qui es-tu?

IMOGNE.--Je ne suis rien,--ou du moins mieux vaudrait pour moi ne rien
tre... Celui-ci tait mon matre, un digne et vaillant Breton, massacr
ici par les montagnards. Hlas! il n'y a plus de pareils matres. Je
puis errer de l'orient au couchant, implorer du service, essayer de
plusieurs matres, les trouver bons, les servir fidlement, et n'en
retrouver jamais un pareil.

LUCIUS.--Hlas! bon jeune homme, tes plaintes m'meuvent autant que la
vue de ton matre tout sanglant. Dis-moi son nom, mon ami.

IMOGNE.--Richard du Champ. (_A part_.) Si je fais un mensonge, sans
qu'il nuise  personne; j'espre que les dieux qui m'entendent me le
pardonneront. (_A Lucius._) Vous demandez, seigneur...

LUCIUS.--Ton nom!

IMOGNE.--Fidle.

LUCIUS.--Tu prouves que tu mrites ce nom qui s'accorde bien avec ta
fidlit, qui convient galement  ton nom. Veux-tu courir ta chance
auprs de moi? je ne te dis pas que tu retrouves un aussi bon matre,
mais sois sr de n'tre pas moins chri. Des lettres de l'empereur,
qu'il m'enverrait par un consul, ne te recommanderaient pas mieux auprs
de moi que ton propre mrite; viens avec moi.

IMOGNE.--Je vous suivrai, seigneur. Mais auparavant, si les dieux le
permettent, je veux drober mon matre aux mouches, et le cacher dans la
terre aussi avant que pourront creuser ces faibles instruments.
Laissez-moi couvrir son tombeau d'herbes et de feuilles sauvages,
prononcer sur lui prires sur prires, comme je pourrai les dire... et
les rpter deux fois; laissez-moi gmir et pleurer, et aprs avoir
ainsi quitt son service, je vous suivrai, si vous daignez vous charger
de moi.

LUCIUS.--Oui, bon jeune homme; et je serai plutt ton pre que ton
matre.--Mes amis, cet enfant nous a enseign les devoirs de l'homme.
Cherchons ici le gazon le plus beau et le plus maill de marguerites
que nous pourrons, et creusons un tombeau avec nos piques et nos
pertuisanes; allons, soulevez-le dans vos bras. Jeune homme, c'est toi
qui le recommandes  nos soins, il sera enterr comme des soldats le
peuvent faire; console-toi, essuie tes pleurs. Il est des chutes qui
nous servent  relever plus heureux.

(Ils sortent; Imogne les suit tristement.)


SCNE IV

Appartement dans le palais de Cymbeline.

CYMBELINE, SEIGNEURS et PISANIO.


CYMBELINE.--Retournez, et revenez m'informer de l'tat de la reine. Une
fivre allume par l'absence de son fils, un dlire qui met sa vie en
danger! Ciel, comme tu me frappes cruellement d'un seul coup! Imogne,
ma plus grande consolation, est partie; la reine est dans son lit, dans
un tat dsespr, et cela au moment o des guerres redoutables me
menacent! Son fils, qui me serait  prsent si ncessaire, parti aussi!
Tant de coups m'accablent, et me laissent sans espoir... (_A Pisanio_)
Mais toi, misrable, qui dois tre instruit de l'vasion de ma fille, et
qui feins l'ignorance, nous t'arracherons ton secret par de cruelles
tortures.

PISANIO.--Seigneur, ma vie est  vous, je l'abandonne humblement  votre
bon plaisir: mais, pour ma matresse, je ne sais rien du lieu qu'elle
habite, ni pourquoi elle est partie, ni quand elle se propose de
revenir. Je conjure Votre Majest de me tenir pour son loyal serviteur.

PREMIER SEIGNEUR.--Mon bon seigneur, le jour mme qu'elle disparut, cet
homme tait ici: j'ose rpondre qu'il dit vrai, et qu'il s'acquittera
fidlement de tous les devoirs de l'obissance. Pour Cloten, on ne
manque point d'activit dans sa recherche, et sans doute on parviendra 
le dcouvrir.

CYMBELINE.--Le moment est difficile, je veux bien te laisser en paix
pour un temps, mais mes soupons subsistent.

PREMIER SEIGNEUR.--Sous le bon plaisir de Votre Majest, les lgions
romaines, toutes tires des Gaules, ont abord sur vos ctes avec un
renfort de nobles Romains envoys par le snat.

CYMBELINE.--Que j'aurais besoin maintenant des conseils de mon fils et
de la reine! Je suis accabl par les affaires.

PREMIER SEIGNEUR.--Mon bon seigneur, les forces que vous avez sur pied
sont en tat de faire tte  toutes celles dont je vous parle: s'il en
vient davantage, vous tes prt  leur rsister; il ne reste plus qu'
mettre en mouvement toutes ces forces, qui brlent du dsir de marcher.

CYMBELINE.--Je vous remercie... Rentrons, et faisons face aux
circonstances qui se prsentent. Je ne crains point les coups de
l'Italie; mais je dplore les malheurs arrivs ici.--Retirons-nous.

(Ils sortent.)

PISANIO, _seul_.--Point de lettre de mon matre depuis que je lui ai
mand qu'Imogne avait t immole; c'est trange: aucunes nouvelles de
ma matresse qui m'avait promis de m'en donner souvent; je ne sais pas
davantage ce qu'est devenu Cloten: une perplexit gnrale m'environne.
Cependant le ciel agira. L o je suis perfide, c'est par honntet; je
suis fidle en n'tant pas fidle; la guerre prsente fera voir aux yeux
du roi mme que j'aime mon pays, ou bien j'y prirai. Laissons au temps
le soin d'claircir tous les autres doutes. La fortune conduit au port
certains vaisseaux qui n'ont pas de pilote.

(Il sort.)


SCNE V

Devant la caverne.

BLARIUS, GUIDRIUS et ARVIRAGUS _paraissent_.


GUIDRIUS.--Le bruit retentit autour de nous.

BLARIUS.--Fuyons-le.

ARVIRAGUS.--Quel plaisir, seigneur, trouvons-nous dans la vie, pour
l'enfermer loin de l'action et des aventures?

GUIDRIUS.--Oui, et d'ailleurs quel est notre espoir en nous cachant? Si
nous prenons ce parti, les Romains doivent ou nous tuer comme Bretons,
ou nous adopter d'abord comme d'ingrats et lches dserteurs tout le
temps qu'ils auront besoin de nous, et nous gorger aprs.

BLARIUS.--Mes fils, nous monterons plus haut sur les montagnes, et l
nous serons en sret. Le parti du roi nous est interdit. La mort trop
rcente de Cloten, la nouveaut de nos visages inconnus qui n'auraient
point paru dans la revue des troupes, pourraient nous obliger  rendre
compte du lieu o nous avons vcu; on nous arracherait l'aveu de ce que
nous avons fait, et on y rpondrait par une mort prolonge par la
torture.

GUIDRIUS.--Ce sont l des craintes, seigneur, qui, dans un temps comme
celui-ci, ne sont pas dignes de vous, et qui ne nous satisfont pas.

ARVIRAGUS.--Est-il vraisemblable que les Bretons, lorsqu'ils entendront
le hennissement des chevaux romains, qu'ils verront de si prs les feux
de leur camp, les yeux et les oreilles occups de soins aussi
importants, aillent perdre le temps  nous examiner, pour savoir d'o
nous venons?

BLARIUS.--Oh! je suis connu de bien des gens dans l'arme. Tant
d'annes coules depuis que je n'avais vu Cloten, si jeune alors, n'ont
pas, vous le voyez, effac ses traits de ma mmoire.--Et d'ailleurs le
roi n'a pas mrit mon service ni votre amour. Mon exil vous a privs
d'ducation, vous a condamns  cette vie dure sans nul espoir de jouir
des douceurs promises par votre berceau, esclaves dvous au hle
brlant des ts, et  l'pre froidure des hivers.

GUIDRIUS.--Plutt cesser de vivre que de vivre ainsi: de grce,
seigneur, allons  l'arme: mon frre et moi, nous ne sommes pas connus.
Et vous, qui maintenant tes si loin de la pense des hommes, et si
chang par l'ge, il est impossible qu'on vous souponne.

ARVIRAGUS.--Par ce soleil qui brille, j'y vais. Quelle honte pour moi de
n'avoir jamais vu d'homme mourir! A peine ai-je vu d'autre sang couler
que celui des biches timides, ou des daims, ou des chvres effrnes;
jamais je n'ai mont de cheval, qu'un seul, qui n'avait point de fer
sous ses pieds, et qui ne connut de cavalier que moi, sans aiguillon
pour presser ses flancs. J'ai honte de regarder ce soleil auguste, et de
jouir du bienfait de ses rayons en restant si longtemps un malheureux
ignor.

GUIDRIUS.--Par le ciel, j'y vais aussi. Seigneur, si vous voulez me
bnir et me permettre de vous quitter, je prendrai plus de soin de ma
vie; si vous n'y consentez pas, alors que l'pe des Romains fasse
tomber sur ma tte le sort qui m'est d!

ARVIRAGUS.--Je dis de mme, amen!

BLARIUS.--Puisque vous faites si peu de cas de vos jours, moi, je n'ai
point de raison de rserver pour d'autres soucis une vie dj sur le
dclin. Jeunes gens, prparez-vous. Si votre destine est de mourir dans
les guerres de votre patrie, mes enfants, mon lit y est aussi, et je
m'tendrai l. Marchez devant, marchez devant: le temps me parat long.
(_A part_.) Leur sang indign brle de se rpandre, et de montrer qu'ils
sont ns princes.

(Ils sortent.)

FIN DU QUATRIME ACTE.




                              ACTE CINQUIME


SCNE I

Une grande plaine qui spare le camp des Romains du camp des Bretons.

POSTHUMUS _entre, un mouchoir sanglant  la main_.


POSTHUMUS.--Oui, tissu sanglant, je te conserverai; car c'est moi qui ai
souhait de te voir teint de cette couleur. Vous, poux, si vous suiviez
tous mon exemple, combien gorgeraient, pour une petite dviation du bon
chemin, des femmes qui valent bien mieux qu'eux? Oh! Pisanio! un bon
serviteur n'excute pas tous les ordres de son matre: il n'est oblig
d'obir qu' ceux qui sont justes.--Dieux! si vous m'aviez puni de mes
fautes, je n'aurais pas vcu pour commander ce crime. Vous eussiez alors
conserv la noble Imogne pour qu'elle pt se repentir, et vous m'auriez
frapp, moi, malheureux, bien plus digne qu'elle de votre vengeance.
Mais, hlas! il est des tres que vous enlevez d'ici pour de lgres
faiblesses; c'est par amour et pour leur viter de nouvelles chutes,
tandis que vous permettez  d'autres d'entasser crime sur crime,
toujours de plus en plus noirs, et vous les rendez ensuite odieux 
eux-mmes, pour le bien de leurs mes. Mais Imogne est  vous.
Accomplissez vos dcrets, et accordez-moi le bonheur de m'y
soumettre.--Je suis entran dans ce camp au milieu de la noblesse
italienne, pour combattre contre le royaume de ma princesse. Bretagne,
j'ai tu ta matresse, je ne te porterai pas d'autres coups. coutez
donc avec patience, bons dieux, mon dessein. Je veux me dpouiller de
ces habits italiens, et me vtir comme un paysan anglais: c'est ainsi
que je vais combattre contre le parti avec lequel je suis venu. Ainsi je
veux mourir pour toi, Imogne, pour toi dont le souvenir, chaque fois
que je respire, me rend la vie une mort: ainsi, inconnu, objet de piti
plutt que de haine, j'affronterai les dangers en face. Je veux montrer
aux hommes plus de valeur que mes habits n'en promettront. Dieux!
rassemblez en moi toute la force des Lonati pour faire honte aux usages
du monde, je veux tre le premier  mettre  la mode plus de mrite 
l'intrieur et moins  l'extrieur; je veux tre le premier  tre plus
grand par mon courage que par mes vtements.

(Il sort.)


SCNE II

Mme lieu.

LUCIUS et IACHIMO, _d'un ct, s'avancent  la tte de l'arme romaine;
l'arme anglaise se prsente de l'autre pour leur disputer le passage_.
POSTHUMUS _parat le dernier,  la suite des Bretons, vtu comme un
pauvre soldat_.


(Fanfares guerrires. Les deux armes dfilent et s'loignent. Une
escarmouche s'engage. Iachimo et Posthumus reparaissent: celui-ci est
vainqueur; il dsarme Iachimo et le laisse.)

IACHIMO.--Le poids du crime qui pse sur ma conscience m'te le courage.
J'ai calomni une dame, la princesse de ce pays; l'air que j'y respire
la venge en m'tant les forces: autrement ce vil serf, le rebut de la
nature, m'aurait-il vaincu dans mon propre mtier? Les honneurs et la
chevalerie, quand on les porte comme moi, ne sont plus que des titres
d'infamie. Bretagne, si tes nobles l'emportent autant sur ce vilain que
lui remporte sur nos grands seigneurs, voici quelle est la diffrence: 
peine sommes-nous des hommes, et vous tes des dieux.

(Il s'loigne. La bataille continue, les Bretons fuient, Cymbeline est
pris; alors Blarius, Guidrius, Arviragus accourent pour le dlivrer.)

BLARIUS, _ haute voix_.--Halte! halte! Nous avons l'avantage du
terrain... Le dfil est gard: qui nous force  fuir, lche peur?

GUIDRIUS, ARVIRAGUS, _ensemble_.--Halte! halte! et combattons.

(Posthumus reparat et seconde les Anglais; ils dlivrent Cymbeline et
l'emmnent.)

(Rentre Lucius; Imogne et Iachimo le suivent.)

LUCIUS, _ Imogne_.--Fuis, jeune homme, quitte le champ de bataille, et
sauve-toi. Les amis tuent les amis: et le dsordre est tel, que la
guerre semble avoir un bandeau sur les yeux.

IACHIMO.--C'est un renfort de troupes fraches.

LUCIUS.--Cette journe a trangement chang de face: htons-nous
d'amener du secours, ou cdons.

(Ils sortent.)


SCNE III

Un autre ct du champ de bataille.

POSTHUMUS _entre avec_ UN SEIGNEUR _anglais_.


LE SEIGNEUR.--Venez-vous de l'endroit o l'on a tenu ferme?

POSTHUMUS.--Oui, j'en viens; mais, vous,  ce qu'il me semble, vous
tiez au nombre des fuyards.

LE SEIGNEUR.--Il est vrai.

POSTHUMUS.--On ne peut vous blmer, seigneur; car tout tait perdu si le
ciel n'et combattu pour nous. Le roi lui-mme abandonn de ses deux
ailes, l'arme rompue, et ne montrant plus de toutes parts que le dos
des Bretons, tous fuyant par un troit dfil; l'ennemi fier de sa
victoire, tirant la langue tant il tait las de carnage, avait plus
d'ouvrage  faire que de bras pour l'accomplir; il frappait les uns 
mort, blessait lgrement les autres; le reste tombait uniquement de
peur, en sorte que ce passage troit a t bientt combl de morts, tous
frapps par derrire; ou de lches qui cherchaient encore  prolonger
leur honte avec la vie.

LE SEIGNEUR.--O tait ce dfil?

POSTHUMUS.--Tout prs du champ de bataille, creus et bord de murailles
de gazon; avantages dont a profit un vieux soldat, un brave homme, j'en
rponds, et qui, en rendant ce service  son pays, a bien mrit les
longues annes qu'annonce sa barbe blanche. Suivi de deux jeunes gens,
plus faits en apparence pour des danses rustiques que pour un pareil
carnage, avec des visages qu'on et dit conservs sous le masque, bien
plus frais que ceux que la pudeur ou la crainte du hle tient couverts,
il protge le passage en criant aux fuyards: Les cerfs de notre
Bretagne meurent en fuyant, et non pas nos hommes; tombez dans les
tnbres, lches qui reculez... Arrtez..., ou nous serons pour vous des
Romains qui vous donneront le trpas des btes fauves, que vous fuyez
comme elles: vous tes sauvs si vous voulez seulement vous retourner et
regarder en face l'ennemi. Arrtez, arrtez. Ces trois hommes, aussi
fermes que trois mille;--(ils les valaient en action, car trois
combattants de front valent une arme, dans un dfil qui empche les
autres d'agir), avec ce seul mot: _Arrtez, arrtez_; seconds par
l'avantage du lieu, plus encore par le charme de leur noble courage, qui
tait capable de changer les fuseaux en lances, ils ont ramen la
couleur sur tous ces ples visages. Les uns ranims par la honte, les
autres par le courage, et ceux que l'exemple seul avait changs en
lches (oh! c'est  la guerre le crime irrmissible chez les premiers
qui commencent), tous se mettent  mesurer des yeux l'espace qu'ils ont
parcouru, et  rugir comme des lions sous les piques des chasseurs. De
ce moment le vainqueur cesse de poursuivre, et se retire; bientt aprs
il est en droute, et soudain une paisse confusion. Alors les Romains
fuient comme des poulets, par le mme chemin o ils fondaient d'abord
comme des aigles sur leur proie. Ils repassent en esclaves sur les pas
qu'ils avaient faits en vainqueurs. En ce moment nos lches nous
servent, comme servent au voyageur les restes de ses provisions  la fin
d'un long voyage. Trouvant ouverte la porte de derrire des coeurs sans
dfense,  ciel! comme ils blessent encore des hommes dj morts, ou
achvent les mourants! Quelques-uns mme tuent leurs amis entrans dans
le premier flot des fugitifs; de dix hommes qu'auparavant un seul Romain
faisait fuir, chacun maintenant immole vingt Romains; et ceux qu'on
aurait vus le moment d'auparavant mourir sans rsistance sont devenus
tout  coup la terreur du champ de bataille.

LE SEIGNEUR.--C'est un trange hasard. Un troit dfil! Un vieillard et
deux enfants!

POSTHUMUS.--Ne vous en tonnez pas, vous... vous tes fait pour vous
tonner des actions que vous apprenez, bien plus que pour en faire;
voulez-vous rimer l-dessus et en faire une plaisanterie, voil des
rimes:

    Deux enfants, un vieillard quasiment en enfance,
    Dans un chemin troit sauvrent les Anglais.
    De l'insolent Romain, abattant la puissance...

LE SEIGNEUR.--Oh! ne vous fchez pas, l'ami.

POSTHUMUS.--Que voulez-vous dire?

    Vous n'osez pas braver votre ennemi,
    Et vous voulez de moi faire un ami?

Allons, je sais bien que si vous suivez votre penchant, vous fuirez
bientt aussi mon amiti. Vous m'avez mis en train de rimer.

LE SEIGNEUR.--Vous tes en colre, adieu.

(Il sort.)

POSTHUMUS.--Et le voil encore en course!--Est-ce l un noble? Oh! noble
lchet! tre sur le champ de bataille et me demander,  moi des
nouvelles! Combien de ces grands auraient aujourd'hui donn leurs titres
pour sauver leurs carcasses! Combien ont confi leur salut  leurs
talons, qui pourtant sont morts! Et moi, prserv par mes maux comme par
un charme[20], je n'ai pu trouver la mort o je l'entendais gmir, ni la
sentir l ou elle frappait. Il est bien trange que ce monstre horrible
se cache dans les coupes fraches, dans les lits de duvet, dans les
douces paroles, et qu'il y trouve plus de ministres que parmi nous qui
tenons ses poignards  la guerre! Eh bien! je saurai la rencontrer;
maintenant, je ne suis plus Anglais, je redeviens un ami des Romains et
me range du parti que j'avais suivi d'abord. Je ne veux plus combattre,
je me livre au premier lche qui osera me toucher l'paule.--Le carnage
qu'ont fait ici les Romains a t grand: la vengeance des Bretons doit
l'tre aussi. Pour moi, ma vie est ma ranon; je suis venu l'offrir 
l'un et l'autre parti. Je ne peux plus ni la garder ni la porter plus
longtemps: je veux la finir par quelque moyen que ce soit, et mourir
pour Imogne.

[Note 20: Allusions aux charmes qui rendaient invulnrables dans les
combats.]

(Deux officiers bretons paraissent avec des soldats.)

PREMIER OFFICIER.--Le grand Jupiter soit lou! Lucius est pris. On croit
que ce vieillard et ses deux enfants taient des anges.

SECOND OFFICIER.--Il y en avait un quatrime qui, sous un habit
grossier, a regard avec eux l'ennemi en face.

PREMIER OFFICIER.--C'est ce qu'on dit, et l'on ne peut dcouvrir aucun
d'eux.--Arrtez: qui va l?

POSTHUMUS.--Un Romain... qu'on ne verrait point languissant ici, si
d'autres l'avaient second.

SECOND OFFICIER.--Saisissez-le; c'est un chien! Il ne retournera pas une
seule de leurs jambes  Rome pour dire quels corbeaux les ont
becquetes.--Il se vante de son service, comme s'il tait un personnage
de marque; qu'on le mne devant le roi.

(Cymbeline s'avance, suivi de Blarius, Guidrius, Arviragus, Pisanio.
Des soldats conduisent des prisonniers romains. Les deux officiers
prsentent Posthumus  Cymbeline qui, d'un signe, donne ordre de le
remettre  des geliers, et sort ainsi que tous les autres[21].)

[Note 21: C'est le seul exemple de scne muette qu'on trouve dans
Shakspeare; peut-tre n'est-ce ici qu'une tradition d'acteurs.]


SCNE IV

L'intrieur d'une prison.

POSTHUMUS _entre deux_ GEOLIERS _qui_ _le conduisent_.


PREMIER GEOLIER.--On ne vous volera pas maintenant, car vous avez sur
vous des cadenas; ainsi, paissez, selon que vous trouverez ici pture.

SECOND GEOLIER.--Oui, ou de l'apptit.

(Ils sortent.)

POSTHUMUS.--Captivit, tu es la bienvenue! car tu es, je l'espre, le
chemin de la libert... Je suis mme plus heureux que celui qui a la
goutte, puisqu'il aimerait mieux gmir ternellement que d'tre guri
par la mort, le mdecin infaillible! c'est elle qui est la clef qui doit
m'ouvrir ces serrures... Oh! ma conscience! tu portes des fers plus
pesants que ceux de mes jambes et de mes bras. Vous, dieux pleins de
bont, accordez-moi le repentir, instrument qui pourrait ouvrir ces
verrous, et alors je suis libre  jamais.--Mais suffit-il d'tre
repentant? C'est ainsi que les enfants apaisent leurs pres terrestres,
et les dieux ont plus de clmence que les hommes. Pour me repentir, je
ne puis tre mieux qu'ici dans ces fers que j'ai dsirs plutt que
subis par force.--Pour acquitter ma dette, je me dpouille de ma
libert; c'est mon plus grand bien; n'exigez pas de moi au del de ce
que je possde. Je sais que vous tes plus pitoyables que les misrables
hommes, qui souvent ne prennent  leurs dbiteurs obrs qu'un tiers de
leur bien, un sixime ou un dixime, et les laissent prosprer de
nouveau avec la part dont ils leur font remise: ce n'est pas l mon
dsir. Pour la vie de ma chre Imogne, prenez la mienne. Elle n'est pas
aussi prcieuse, mais c'est toujours une vie qui porte votre sceau. Les
hommes entre eux ne psent pas chaque pice de monnaie. Si les miennes
sont lgres de poids, acceptez-les pour l'empreinte, vous surtout  qui
elles appartiennent. Ainsi, puissances clestes, si vous l'agrez,
prenez ma vie; annulez ma dette. O Imogne! je veux te parler dans le
silence.

(Il s'endort.)

(Une musique se fait entendre. Songe visible de Posthumus[22]. Sicilius
Lonatus, pre de Posthumus, apparat sous la forme d'un vieillard, vtu
en guerrier. Il tient par la main une matrone ge, son pouse, mre de
Posthumus. La musique reprend; alors paraissent les deux Lonati, frres
de Posthumus, portant les blessures dont ils prirent  la guerre; ils
font cercle autour de Posthumus endormi.)

[Note 22: La vision et la prophtie sont regardes universellement
comme une addition trangre.]

SICILIUS.--Cesse, matre du tonnerre, de faire clater ton courroux sur
les insectes mortels.

Querelle Mars ou rprimande Junon, qui compte tes adultres et s'en
venge.

Mon malheureux fils n'a-t-il pas toujours fait le bien, lui dont je n'ai
jamais vu le visage?

Je quittai la vie lorsqu'il reposait dans le sein de sa mre, attendant
le terme de la nature.

Jupiter, si tu es, comme le disent les hommes, le pre des orphelins, tu
aurais bien d tre le sien, et le dfendre contre les maux qui
affligent ta terre.

LA MRE.--Lucine ne m'a point prt son secours: elle m'a enleve au
milieu de mes douleurs, et Posthumus, arrach de mes entrailles, est
venu en pleurant au milieu de ses ennemis. Objet digne de piti!

SICILIUS.--La puissante nature l'a si bien form sur le beau modle de
ses anctres que, digne hritier du fameux Sicilius, il a mrit les
louanges de l'univers.

UN FRRE.--Quand il eut atteint sa maturit, quel autre, dans la
Bretagne, et pu soutenir le parallle avec lui, et quel autre et pu se
montrer son rival aux yeux d'Imogne, qui savait, mieux que personne,
apprcier son mrite?

LA MRE.--Pourquoi le sort s'est-il jou de lui, en le mariant, pour
l'exiler, le prcipiter du sige des Lonatis, et l'arracher des bras de
sa chre pouse, de la douce Imogne?

SICILIUS.--Pourquoi as-tu souffert qu'un Iachimo, un misrable d'Italie
infectt sa tte et son noble coeur d'une jalousie sans fondement, et
que mon fils devnt le jouet des mpris de ce sclrat?

SECOND FRRE.--C'est pour cela que nous avons quitt nos paisibles
demeures, nos parents et nous, qui, en combattant pour notre patrie,
avons pri en braves pour soutenir avec honneur notre fidlit et les
droits de Tnantius.

PREMIER FRRE.--Posthumus a montr la mme bravoure pour Cymbeline.
Jupiter, roi des dieux, pourquoi donc as-tu voulu que les rcompenses
qui taient dues  ses services se changeassent toutes en douleurs?

SICILIUS.--Ouvre tes fentres de cristal, jette un regard sur nous,
cesse d'exercer ton injuste pouvoir sur une vaillante race.

LA MRE.--Jupiter, puisque notre fils est vertueux, mets un terme  ses
infortunes.

SICILIUS.--Du haut de ton palais de marbre, regarde, aide-nous, ou nous,
pauvres ombres, nous en appellerons au conseil clatant des autres dieux
contre ta divinit.

SECOND FRRE.--Secours-nous, Jupiter, ou nous appellerons de tes
dcrets, et nous nous soustrairons  ta justice.

(Tout  coup, au milieu du tonnerre et des clairs, Jupiter descend
assis sur son aigle et lanant la foudre. Les ombres tombent  genoux.)

JUPITER.--Faibles esprits des rgions souterraines, cessez d'offenser
nos oreilles de vos plaintes: silence! Quoi, fantmes, vous osez accuser
le dieu du tonnerre, dont la foudre lance des cieux soumet, vous le
savez, la terre rvolte? Pauvres ombres de l'lyse, quittez ces lieux
et retournez goter le repos sur vos lits de fleurs qui ne se
fltrissent jamais, ne vous affligez point des maux qui arrivent aux
mortels: ce soin ne vous regarde pas, il nous appartient, vous le savez.
J'afflige l'homme que je chris le plus, je diffre mes bienfaits pour
les rendre plus prcieux  ses yeux. Soyez tranquilles, notre divine
puissance relvera votre fils abattu, ses joies vont grandir, ses
preuves sont finies.

Notre toile souveraine a prsid  sa naissance, et c'est dans notre
temple qu'il s'est mari; levez-vous et vanouissez-vous. Il sera
l'poux de la princesse Imogne; et ses infortunes augmenteront son
bonheur. (_Il fait un signe de tte et laisse tomber une tablette
d'or_.) Placez sur son sein ces tablettes o sont renferms nos dcrets
et ses destins.

Disparaissez. Cessez les clameurs de votre impatience, si vous ne voulez
irriter la mienne.--Aigle, remonte dans mon palais de cristal.

(Jupiter remonte dans les cieux.)

SICILIUS.--Il est descendu avec son tonnerre: son haleine cleste
exhalait une odeur sulfureuse. L'aigle sacr s'abaissait, comme s'il
voulait se poser sur nous. L'ascension du dieu remplissait l'air d'un
parfum plus doux que celui de nos plaines bienheureuses. Son royal
oiseau agitait son aile immortelle et fermait son bec, signe que son
dieu tait satisfait.

TOUS ENSEMBLE.--Nous te rendons grce,  Jupiter.

SICILIUS.--Le palais de marbre se ferme: il est entr sous ses votes
radieuses; retirons-nous, et, pour tre heureux, excutons avec soin ses
ordres augustes.

(Posthumus s'veille.--La vision s'vanouit.)

POSTHUMUS.--Sommeil, tu as t un grand-pre pour moi, tu m'as engendr
un pre, tu m'as cr une mre et deux frres. Mais,  vains prestiges,
ils sont partis! Ils sont vanouis aussitt aprs leur naissance, et
voil que je me rveille.--Les pauvres infortuns qui s'appuient sur la
faveur des grands rvent comme j'ai fait: ils s'veillent et ne trouvent
rien.--Mais, hlas! je m'gare: il en est qui, sans rver  la fortune
et sans la mriter, se voient pourtant accabls de ses faveurs: c'est ce
qui m'arrive,  moi; je me vois favoris de ce songe dor sans savoir
pourquoi. Quels gnies hantent ces lieux?--Un livre, et d'un prix rare!
(_Il s'en saisit_.) Ah! ne sois pas, comme dans notre monde capricieux,
un vtement plus riche que ce qu'il couvre. Ne ressemble pas  nos
courtisans et tiens tes promesses. (_Il l'ouvre et lit_.) Quand un
lionceau,  lui-mme inconnu, trouvera, sans la chercher, une crature
lgre comme l'air et sera reu dans ses bras; lorsque les rameaux d'un
cdre auguste, coups et morts pendant plusieurs annes, renatront pour
se runir au vieux tronc, et pousseront avec vigueur, alors Posthumus
trouvera la fin de sa misre, et la Bretagne heureuse fleurira dans la
paix et l'abondance.

C'est encore un rve ou de ces paroles vaines que prononce la langue de
la folie, sans que le cerveau y ait part: c'est l'un ou l'autre, ou ce
n'est rien. Des mots vides de sens, et que la raison ne peut
deviner.--C'est  quoi ressemble le mouvement de ma vie; conservons ce
livre, ne ft-ce que par sympathie.

(Le gelier entre.)

LE GEOLIER.--Allons, prisonnier, tes-vous prt  mourir?

POSTHUMUS.--Trop cuit, plutt. Il y a longtemps que je suis prt.

LE GEOLIER.--Un gibet est le mot, mon cher: si vous tes prt pour cela,
vous tes cuit  point.

POSTHUMUS.--Si je puis tre un bon repas pour les spectateurs, le plat
aura pay le coup.

LE GEOLIER.--C'est l un compte qui vous cote cher, l'ami; mais il y a
une consolation, c'est que vous n'aurez plus de dettes  payer, plus
d'cots de taverne, et ces lieux, s'ils servent d'abord  vous mettre en
joie, vous attristent souvent au dpart; vous y entrez faible de besoin,
vous en sortez chancelant d'avoir trop bu; vous tes fch d'avoir trop
pay, et fch d'avoir trop reu; la bourse et le cerveau sont tous deux
vides; le cerveau trop pesant  force d'tre lger, et la bourse trop
lgre parce qu'on l'a soulage de son poids. Oh! vous allez tre
dlivr de toutes ces contradictions. La charit d'une corde de deux
sous vous acquitte mille dettes en un tour de main. Vous n'aurez plus
d'autre livre de compte: c'est une dcharge du pass, du prsent et de
l'avenir, votre tte servira de plume, de registre et de jetons, et
votre quittance est au bout.

POSTHUMUS.--Je suis plus joyeux de mourir que tu ne l'es de vivre.

LE GEOLIER.--En effet, seigneur, celui qui dort ne sent pas le mal de
dents; mais un homme qui doit dormir de votre sommeil changerait
volontiers de place, j'imagine, avec le bourreau charg de le mettre au
lit; il changerait mme de place avec son valet. Car, voyez-vous, mon
cher, vous ne savez pas le chemin que vous allez prendre.

POSTHUMUS.--Je le sais, oui, je le sais, l'ami.

LE GEOLIER.--Votre mort a donc des yeux dans la tte? je n'en ai jamais
vu dans son portrait. Ou quelqu'un qui prtend savoir le chemin doit se
charger de vous conduire, ou vous vous vantez de connatre une route
que, j'en suis sr, vous ignorez; ou bien, vous vous hasardez 
l'aventure,  vos risques et prils; et ce que vous aurez mis de temps 
arriver au terme de votre voyage, je pense bien que vous ne reviendrez
pas le dire.

POSTHUMUS.--Je te dis, mon garon, que pour se guider dans la route que
je vais faire, personne ne manque d'yeux que ceux qui les ferment et
refusent de s'en servir.

LE GEOLIER.--Quelle plaisanterie! qu'un homme ait l'usage de ses yeux
pour voir un chemin qui les aveugle! car je suis sr que le gibet mne
droit  les fermer.

(Entre un messager.)

LE MESSAGER, _au gelier_.--Ote-lui ces fers: conduis ton prisonnier
devant le roi.

POSTHUMUS.--Tu m'apportes d'heureuses nouvelles: tu m'appelles  la
libert.

LE GEOLIER.--Je serai donc pendu, moi?

POSTHUMUS.--Tu seras plus libre alors que ne l'est un gelier: il n'est
point de fers pour les morts.

(Posthumus et le messager sortent.)

LE GEOLIER.--A moins de trouver un homme qui veuille pouser une potence
et engendrer des petits gibets, je n'ai jamais vu un prisonnier avoir
plus de penchant pour elle. Cependant, sur mon honneur, j'en ai vu de
plus sclrats qui tenaient fort  la vie, tout Romain qu'il est; mais
il y en a bien aussi quelques-uns d'eux qui meurent malgr eux; j'en
ferais bien de mme, si j'tais Romain. Je voudrais que nous n'eussions
tous qu'une mme ide, et une bonne ide. Oh! ce serait la dsolation
des geliers et des gibets: je parle l contre mon intrt prsent; mais
mon souhait comporte aussi mon avantage.


SCNE V

La tente de Cymbeline.

CYMBELINE, BLARIUS, GUIDRIUS, ARVIRAGUS, PISANIO, SEIGNEURS _anglais_,
OFFICIERS et SERVITEURS.


CYMBELINE.--Restez  mes cts, vous que les dieux ont fait les sauveurs
de mon trne. Mon coeur est afflig que ce soldat obscur, qui a si
noblement combattu, ne se trouve point, lui dont les haillons faisaient
honte aux armures dores, et dont la poitrine nue s'avanait au del des
boucliers impntrables; il sera heureux celui qui pourra le dcouvrir,
si son bonheur dpend de nos bienfaits.

BLARIUS.--Jamais je n'ai vu si noble audace dans un homme si pauvre,
tant d'illustres exploits accomplis par quelqu'un dont on n'aurait
attendu,  le voir, que l'air misrable et la mendicit.

CYMBELINE.--Et l'on n'a de lui aucunes nouvelles?

PISANIO.--On l'a cherch parmi les morts et parmi les vivants, sans
trouver de lui aucune trace.

CYMBELINE.--A mon grand chagrin, je reste donc l'hritier de sa
rcompense. (_A Blarius, Arviragus et Guidrius_.) Je veux l'ajouter 
la vtre, vous l'me, le coeur, la tte de la Bretagne; vous, par qui,
je l'avoue, elle vit encore. Voici maintenant le moment de vous demander
qui vous tes; dclarez-le.

BLARIUS.--Seigneur, nous sommes ns dans la Cambrie, et nous sommes
gentilshommes. Nous vanter d'autre chose, ce serait n'tre ni vrai ni
modeste,  moins que je n'ajoute encore que nous sommes gens d'honneur.

CYMBELINE.--Flchissez le genou. Relevez-vous, mes chevaliers de la
bataille; je vous nomme les compagnons de notre personne, et je vous
revtirai des dignits qui conviennent  votre rang. (_Entrent Cornlius
et les dames de la reine_.) Ces visages nous annoncent quelque
chose.--Pourquoi saluez-vous notre victoire d'un air si triste? A vous
voir, on vous prendrait pour des Romains, et non pour tre de la cour de
Bretagne.

CORNLIUS.--Salut, grand roi! je suis forc d'empoisonner votre bonheur:
il faut vous apprendre que la reine est morte.

CYMBELINE.--A qui ce message conviendrait-il moins qu' un mdecin? Mais
je rflchis que si la mdecine peut prolonger la vie, la mort saisira
pourtant un jour le mdecin. Comment a-t-elle fini?

CORNLIUS.--Dans les horreurs; elle est morte dans la rage comme elle a
vcu. Cruelle au monde, elle a fini par tre cruelle  elle-mme. Les
aveux qu'elle a faits, je vous les rapporterai si vous le voulez; voil
ses femmes, elles peuvent me dmentir si je m'carte de la vrit: les
joues humides, elles ont assist  ses derniers moments.

CYMBELINE.--Je vous prie, parlez.

CORNLIUS.--D'abord elle a dclar qu'elle ne vous aima jamais, qu'elle
tenait  la grandeur qui venait de vous, et non  vous, qu'elle n'a
pous que votre royaut, qu'elle tait la femme de votre sceptre, mais
qu'elle abhorrait votre personne.

CYMBELINE.--Ce secret ne fut connu que d'elle; et si elle ne l'avait pas
dit en mourant, je n'en pourrais croire l'aveu de ses lvres.
Poursuivez.

CORNLIUS.--Votre fille qu'elle professait d'aimer si sincrement, elle
a dclar que c'tait un scorpion  ses yeux, et qu'elle aurait tranch
ses jours par le poison si sa fuite ne l'en avait empche.

CYMBELINE.--Oh! dmon raffin! qui peut lire dans le coeur d'une femme?
A-t-elle fait encore d'autres aveux?

CORNLIUS.--Oui, seigneur, et de plus affreux. Elle a avou qu'elle vous
rservait un poison mortel qui, ds que vous l'auriez pris, aurait 
toute minute rong votre vie, et vous aurait consum lentement et par
degrs. Pendant ce temps elle se proposait, par ses assiduits, par ses
pleurs, par ses soins, par ses baisers, de vous subjuguer; et dans un
moment favorable, aprs qu'elle vous aurait dispos par ses ruses, de
vous faire adopter son fils pour l'hritier de la couronne: mais voyant
son projet ananti par l'trange absence de son fils, elle a dans son
dsespoir oubli toute honte, et rvl, en dpit du ciel et des hommes,
tous ses projets, regrettant que les maux qu'elle avait conus ne se
soient pas effectus. Dans cet accs de dsespoir, elle est morte.

CYMBELINE.--Vous avez entendu tout ceci, vous, ses femmes?

UNE FEMME.--Oui, seigneur; sauf le bon plaisir de Votre Majest.

CYMBELINE.--Mes yeux ne furent pas en faute, car elle tait belle; ni
mes oreilles, qui entendaient ses flatteries; ni mon coeur, qui la
croyait ce qu'elle semblait tre. C'et t un vice de se dfier d'elle.
Et toi cependant,  ma fille, tu peux bien dire que ce fut une folie 
moi, et tu en ressens les effets. Veuille le ciel tout rparer!
_(Lucius, Iachimo, le devin et autres prisonniers romains avec les
gardes. Posthumus suit avec Imogne_.) Tu ne viens plus aujourd'hui,
Lucius, nous demander de tribut; il vient d'tre aboli par les Bretons,
 qui il en a cot, il est vrai, bien des braves. Leurs familles m'ont
demand que les mnes de ces dignes guerriers soient apaiss par le
sacrifice de votre vie; vous tes leurs captifs, et nous avons souscrit
 leur demande; ainsi, songez  votre sort.

LUCIUS.--Rflchissez, seigneur, aux hasards de la guerre. C'est par
accident que l'avantage de cette journe vous est rest; si elle et t
 nous, nous n'eussions pas, de sang-froid, menac du glaive nos
prisonniers. Mais, puisque les dieux veulent qu'il n'y ait pour nous
d'autre ranon que notre vie, que la mort vienne. Il sufft  un Romain
de savoir mourir en Romain. Auguste vit; il verra ce qu'il doit faire.
C'est tout ce que j'avais  dire pour ce qui me regarde. Il ne me reste
plus qu'une chose  demander, c'est que vous acceptiez une ranon pour
mon page qui est n Breton. Jamais il n'y eut de page si prvenant, si
soumis, si diligent, si tendre  l'occasion, si fidle, si adroit, si
soigneux. Que ses bonnes qualits servent d'appui  ma demande, que
j'espre que Votre Majest ne pourra refuser. Il n'a fait aucun mal aux
Bretons, quoiqu'il ft au service d'un Romain; pargne son sang,
seigneur, et verse tout le reste.

(Imogne en ce moment baisse son chaperon.)

CYMBELINE.--Srement je l'ai dj vu; ses traits me sont
familiers.--Jeune homme, ta physionomie seule t'a acquis mes bonnes
grces, et tu es  moi; je ne sais ni pourquoi ni comment je suis port
 te dire: vis, mon enfant, et n'en remercie pas ton matre; demande 
Cymbeline telle faveur que tu voudras qui puisse dpendre de lui et qui
t'intresse, et tu l'obtiendras; oui, dusses-tu demander la vie du plus
illustre des prisonniers.

IMOGNE.--Je remercie humblement Votre Majest.

LUCIUS.--Bon jeune homme, je ne te prie point de demander la vie pour
moi, et cependant je sais que tu vas le faire.

IMOGNE.--Non, non, hlas! d'autres soins m'occupent; j'aperois ici un
objet dont la vue est aussi cruelle pour moi que la mort; pour votre
vie, bon matre, songez vous-mme  la sauver.

LUCIUS, _surpris_.--Cet enfant me ddaigne, il m'abandonne et me rebute!
Courte est la joie de ceux qui la fondent sur l'attachement des jeunes
filles et des enfants!... Mais d'o vient cette perplexit o je le
vois?

CYMBELINE.--Que dsires-tu, jeune homme? Tu me plais de plus en plus;
rflchis de plus en plus  ce qu'il te vaut mieux demander.--Connais-tu
cet homme sur qui s'attachent tes regards? parle, veux-tu qu'il vive?
est-il ton parent, ton ami?

IMOGNE.--C'est un Romain; il n'est pas plus mon parent que je ne le
suis de Votre Majest; encore moi, qui suis n votre vassal, je vous
tiens de plus prs.

CYMBELINE.--Pourquoi donc le regardes-tu ainsi?

IMOGNE.--Je vous le dirai, seigneur, en particulier, si vous daignez
m'entendre.

CYMBELINE.--Oui, de tout mon coeur; et je te promets toute mon
attention. Quel est ton nom?

IMOGNE.--Fidle, seigneur.

CYMBELINE.--Tu es mon enfant, mon page; je veux tre ton matre. Viens
avec moi, et parle librement.

(Cymbeline et Imogne s'loignent et s'entretiennent ensemble.)

BLARIUS.--Ce jeune homme n'est-il pas revenu du trpas  la vie?

ARVIRAGUS.--Deux grains de sable ne se ressemblent pas davantage. Oui,
c'est cet aimable enfant aux joues de rose, qui est mort, et qui
s'appelait Fidle; qu'en pensez-vous?

GUIDRIUS.--C'est celui qui tait mort, et qui est en vie.

BLARIUS.--Chut! chut! considrons encore. Il ne nous remarque pas,
attendez: deux cratures peuvent se ressembler; si c'tait lui, je suis
sr qu'il nous aurait parl.

GUIDRIUS.--Mais nous l'avons vu mort.

BLARIUS.--Silence; observons ce qui va suivre.

PISANIO, _ part_.--C'est ma matresse. Puisqu'elle vit, que le temps
roule et m'amne  son gr ou les biens ou les maux.

(Cymbeline et Imogne se rapprochent.)

CYMBELINE.--Viens, place-toi  ct de moi. Fais ta demande  haute
voix.--Et vous, avancez. (_A Iachimo_.) Rpondez  ce jeune homme et
parlez sans dtour: ou, j'en jure par notre grandeur et par notre
honneur qui en fait l'clat, les plus cruelles tortures dmleront la
vrit du mensonge.--Interroge-le.

IMOGNE.--La grce que je demande est que ce cavalier puisse m'apprendre
de qui il tient cet anneau.

POSTHUMUS, _ part_.--Que lui importe?

CYMBELINE.--Eh bien! ce diamant qui est  votre doigt, rpondez, comment
vous est-il venu?

IACHIMO.--Tu veux me torturer, pour me faire dire ce qui une fois dit te
mettra  la torture.

CYMBELINE.--Comment, moi?

IACHIMO.--Je suis bien aise qu'on me contraigne de dclarer un secret
qui tourmentait mon me. C'est par une perfidie que je me suis procur
cet anneau. C'est celui de Posthumus, que tu as banni; et ce qui va te
faire prouver peut-tre les mmes remords qui me dchirent, jamais plus
noble mortel ne respira entre le ciel et la terre. Seigneur, veux-tu en
apprendre davantage?

CYMBELINE.--Oui, tout ce qui a rapport  ceci.

IACHIMO.--Ta fille, ce chef-d'oeuvre accompli, dont le souvenir fait
saigner mon coeur et frmir mon me perfide... Pardonnez, je me sens
dfaillir!

CYMBELINE.--Ma fille, que dis-tu d'elle? Ranime tes forces: ah! j'aime
mieux que tu vives tant qu'il plaira  la nature, que de te voir mourir
avant que j'en sache davantage. Fais un effort; allons, parle.

IACHIMO.--Certain jour (maldiction sur l'horloge qui sonna cette
heure!), c'tait  Rome (maldiction sur la demeure o nous tions
runis!), dans un festin (oh! que nos mets eussent t empoisonns, du
moins ceux que je portai  mes lvres!), le vertueux Posthumus... que
dirai-je? (il tait trop vertueux pour se trouver au milieu des
mchants, et il tait le meilleur parmi les hommes d'une vertu rare)
assis avec nous et l'air triste, prtait l'oreille aux loges que nous
faisions de nos matresses d'Italie; nous louions leur beaut de manire
 ne plus laisser de louanges pour se vanter,  celui qui pouvait le
mieux parler. Nous dpouillions, pour les peindre, les statues de Vnus,
de Minerve  la taille fire, formes suprieures aux bauches de la
nature[23]; nous ajoutions toute une boutique des qualits qui font que
l'homme aime la femme, et ce hameon du mariage, la beaut, qui attache
les yeux.

[Note 23: _Brief nature_. La nature trop expditive dans la cration
de ses oeuvres.]

CYMBELINE.--Je suis sur les charbons; viens au fait.

IACHIMO.--Je n'y viendrai que trop tt,  moins que tu ne sois press de
t'affliger.--Ce Posthumus, comme un noble seigneur amoureux et qui a
pour amante une princesse, prit la parole, et, sans dprcier celles que
nous avions vantes, mais demeurant calme comme la vertu, il commena le
portrait de sa matresse. Et aprs ce portrait fait de sa bouche, avec
l'me dont il l'anima, il semblait que tous nos pangyriques avaient
pour objets des souillons de cuisine, ou sa description prouvait que
nous n'tions que des imbciles qui ne savaient s'exprimer.

CYMBELINE.--Allons, allons, au but.

IACHIMO.--La chastet de votre fille... (C'est ici que cela commence),
il la vanta comme si Diane mme et eu des singes impudiques, et que
votre fille seule ft chaste. A ce propos, moi misrable, je fis
l'incrdule  ses louanges, et je pariai avec lui des pices d'or contre
cette bague qu'il portait alors  sa noble main, que je russirais 
obtenir une place dans son lit nuptial, et que je gagnerais cette bague
par l'adultre de son pouse avec moi. Lui, en vrai chevalier, qui avait
dans l'honneur de sa femme toute la confiance qu'elle mritait en effet,
dpose sa bague: il l'et risque de mme, et-elle t une escarboucle
dtache des roues d'Apollon; il la pouvait risquer en sret, et-elle
valu tout le prix de son char. Je vole en Bretagne pour excuter mon
dessein. Vous pouvez, seigneur, vous souvenir de m'avoir vu  votre
cour; c'est l que j'appris de votre chaste fille la diffrence qu'il y
a entre le vritable amant et le vil suborneur. Mon esprance ainsi
teinte et non pas mon dsir, mon cerveau italien machina, dans votre
sombre Bretagne, un lche stratagme excellent pour mon profit. Pour
abrger, mon plan russit. Je retournai en Italie avec assez de preuves
simules pour jeter dans le dsespoir le noble Posthumus; j'attaquai sa
confiance dans la vertu de son pouse, par tel et tel indice que
j'appuyai de dtails circonstancis sur les tentures et les tableaux de
sa chambre, et puis ce bracelet que je lui montrai... Oh! par quelle
ruse je sus m'en emparer! Et je lui citai mme des signes cachs sur la
personne d'Imogne; en sorte qu'il lui fut impossible de ne pas croire
qu'elle avait rompu son engagement de chastet, et que j'en avais
recueilli les fruits: l-dessus... Il me semble que je le vois encore...

POSTHUMUS, _se dcouvrant et avanant_.--Oui, tu le vois en effet, dmon
italien.--Et moi, insens trop crdule, insigne meurtrier, lche
brigand, ah! je mrite les noms de tous les sclrats passs, prsents
et futurs.--Oh! donnez-moi une corde, un poignard ou du poison;
montrez-moi quelque juge intgre! Et toi,  roi! envoie chercher
d'ingnieuses tortures. Je suis un monstre qui fait pardonner aux objets
de la terre les plus dtests, en tant plus mchant qu'eux. Je suis ce
Posthumus qui a gorg ta fille; je mens en lche; j'ai apost un
moindre sclrat, un voleur sacrilge pour le faire. Ah! elle tait le
temple de la vertu: oui, elle tait la vertu mme. Crachez-moi au
visage, jetez-moi des pierres, couvrez-moi de boue, excitez les chiens
de la rue  aboyer aprs moi: que le nom des sclrats soit dsormais
Posthumus Lonatus; j'ai effac tous les crimes. Oh! Imogne, ma reine,
ma vie, ma femme, Imogne, Imogne, Imogne!

IMOGNE, _s'lanant vers lui_.--Calmez-vous, seigneur: coutez!
coutez!

POSTHUMUS.--Tu te fais un jeu de l'tat o je suis, page insolent!

(Il la frappe; elle tombe.)

PISANIO.--O seigneurs! secourez ma matresse et la vtre. O Posthumus! 
mon matre! vous n'aviez point tu Imogne jusqu' ce moment.--Secourez,
secourez mon auguste princesse!

CYMBELINE.--Le monde tourne-t-il autour de moi?

POSTHUMUS.--Et d'o me vient ce dlire?

PISANIO.--Rveillez-vous, ma matresse.

CYMBELINE.--S'il en est ainsi, les dieux veulent me faire mourir de
joie.

PISANIO.--Eh bien! ma matresse?

IMOGNE.--Ah! te-toi de ma vue. Tu m'as donn du poison: loin de moi,
homme dangereux; ne respire plus l o vivent les princes.

CYMBELINE.--La voix d'Imogne!

PISANIO.--Princesse, que les dieux lancent sur moi des pierres de
soufre, si je n'ai pas cru que la bote que je vous donnais tait une
composition prcieuse. Je la tenais de la reine.

CYMBELINE.--Encore une nouvelle affaire!

IMOGNE.--Elle m'a empoisonne.

CORNLIUS, _ Pisanio_.--O dieux! j'avais omis un autre aveu de la
reine, qui va prouver ton honntet. Si Pisanio, a-t-elle dit, a donn
 sa matresse la confiture que je lui ai donne pour un cordial, elle
est traite comme je traiterais un rat.

CYMBELINE.--Qu'entends-je, Cornlius?

CORNLIUS.--La reine, seigneur, m'importunait souvent pour lui composer
des poisons, prtextant toujours le plaisir d'tendre ses connaissances
en tuant de viles cratures dont on fait peu de cas, comme des chats et
des chiens: moi, apprhendant que ses desseins ne fussent plus funestes,
je composai pour elle certaine drogue qui suspendait pour l'instant les
facults de la vie, mais quelque temps aprs tous les organes de la
nature reprenaient leurs fonctions. (_A Imogne_.) En avez-vous pris?

IMOGNE.--C'est probable, car j'ai t morte.

BLARIUS, _ Arviragus et Guidrius_.--Mes enfants, voil la cause de
notre mprise.

GUIDRIUS.--Et srement c'est Fidle.

IMOGNE, _ Posthumus_.--Pourquoi avez-vous repouss de votre sein votre
femme? Imaginez en ce moment que vous tes sur un rocher... (_se jetant
dans ses bras_) et prcipitez-moi encore.

POSTHUMUS.--Reste l,  mon me! suspendue comme un fruit, jusqu' ce
que l'arbre meure.

CYMBELINE--Eh quoi! mon sang, ma fille, fais-tu de moi un stupide
spectateur au milieu de cette scne? n'as-tu donc rien  me dire?

IMOGNE, _se jetant  ses pieds_.--Votre bndiction, seigneur.

BLARIUS, _ Arviragus et Guidrius_.--Je ne vous blme plus d'avoir
aim cet enfant: vous aviez sujet de l'aimer.

CYMBELINE.--Que mes larmes en tombant soient une eau sacre sur ta tte!
Imogne, ta mre est morte.

IMOGNE.--J'en suis fche, seigneur.

CYMBELINE.--Oh! elle ne valait rien: et c'est sa faute si nous nous
retrouvons ici d'une manire si trange; mais son fils a disparu, nous
ne savons o ni comment...

PISANIO.--Seigneur, maintenant que la crainte est loin de moi, je dirai
la vrit. Le prince Cloten, aprs l'vasion de ma matresse, vint  moi
l'pe nue et l'cume  la bouche, et jura que si je ne lui dclarais
pas la route qu'elle avait prise, j'tais  ma dernire heure. Par
hasard j'avais dans ma poche une lettre de mon matre, o, sous de faux
prtextes, il engageait Imogne  venir le trouver sur les montagnes
prs de Milford: il la lit. Aussitt dans un accs de frnsie, et vtu
des habits de mon matre qu'il m'avait arrachs, il part et marche vers
ce lieu dans un dessein licencieux, et avec serment d'attenter 
l'honneur de ma matresse: ce qu'il est devenu depuis, je l'ignore.

GUIDRIUS.--C'est  moi d'achever son histoire: je l'ai tu en ce lieu.

CYMBELINE.--Ah! les dieux nous en gardent! Je ne voudrais pas que tes
belles actions ne reussent de ma bouche qu'un arrt de mort: je t'en
conjure, vaillant jeune homme, dmens ce que tu viens de dire.

GUIDRIUS.--Je l'ai dit et je l'ai fait.

CYMBELINE.--Il tait prince.

GUIDRIUS.--Un prince trs-impoli: les outrages qu'il m'a faits taient
indignes d'un prince. Il m'a provoqu, et dans des termes qui me
feraient affronter l'Ocan mme, s'il rugissait ainsi contre moi. Je lui
ai tranch la tte, et je suis bien aise qu'il ne soit pas ici,  ma
place,  vous raconter sur moi cette histoire.

CYMBELINE.--J'en suis fch pour toi: ta propre bouche t'a condamn; il
te faudra subir nos lois; tu es mort.

IMOGNE.--J'avais cru que cet homme sans tte tait mon poux.

CYMBELINE.--Enchanez ce coupable, et qu'on l'emmne de ma prsence.

BLARIUS.--Sire, arrtez. Ce jeune homme vaut mieux que celui qu'il a
tu; il est aussi bien n que vous, et il vous a rendu plus de services
que jamais vous n'en auriez reu d'une lgion de Clotens. (_Au garde_.)
Laissez ses bras en libert, ils ne sont pas faits pour porter des fers.

CYMBELINE.--Vieux soldat, pourquoi veux-tu anantir tes services dont tu
n'as pas encore t pay, en t'exposant  mon courroux? D'une naissance
aussi illustre que la ntre?

ARVIRAGUS.--En cela, seigneur, il a t trop loin.

CYMBELINE, _ Guidrius_.--Et toi, tu ne mourras pas.

BLARIUS.--Nous mourrons tous les trois; mais je vous prouverai que deux
de nous sont d'aussi bonne naissance que celle que j'ai attribue 
celui-ci. Mes fils, il faut que je dveloppe ici un mystre dangereux
pour moi, mais qui sera peut-tre avantageux pour vous.

ARVIRAGUS.--Votre danger est le ntre.

GUIDRIUS.--Et notre bonheur est le sien.

BLARIUS, _ Cymbeline_.--coutez alors, avec votre permission, grand
roi; tu avais un sujet nomm Blarius.

CYMBELINE.--Qu'en veux-tu dire? C'tait un tratre; il fut banni.

BLARIUS.--Eh bien, c'est lui que tu vois ici, parvenu  la vieillesse;
oui cet homme fut banni, mais je ne sache pas qu'il ft un tratre.

CYMBELINE, _aux gardes_.--Emmenez-le d'ici; l'univers entier ne le
sauverait pas.

BLARIUS.--Modre cet emportement; commence d'abord par me payer pour
avoir nourri tes enfants, et ds que j'aurai reu ma rcompense, alors
confisque-la tout entire.

CYMBELINE.--Nourri mes enfants?

BLARIUS.--Je suis insolent et trop brusque! Me voici  tes genoux:
avant que je me relve, je veux illustrer mes enfants; aprs, n'pargne
point le vieux pre. Puissant roi, les deux jeunes gens qui me nomment
leur pre et se croient mes fils ne m'appartiennent point; ils sont
issus de vos reins, seigneur, ils sont engendrs par votre sang.

CYMBELINE.--Comment? mon sang?

BLARIUS.--Oui, comme tu es du sang de ton pre. Moi, aujourd'hui le
vieux Morgan, je suis ce Blarius que tu maudis jadis. Ton caprice fut
tout mon crime, et mon bannissement toute ma trahison. Ces deux aimables
princes (car ils sont princes), je les ai levs depuis vingt ans; ils
possdent tous les talents que j'ai pu leur donner, et tu sais quelle
ducation j'avais reue. Euriphile, leur nourrice, que j'pousai pour
prix de son larcin, te droba ces enfants au moment de mon bannissement;
c'est moi qui l'y poussai. J'avais reu d'avance dans cet exil la
punition de la faute que je commis alors; maltrait pour ma fidlit, je
fus ainsi port  la trahison. Plus leur perte devait t'tre sensible,
plus je gotai le projet de te les drober. Mais voil tes fils, je te
les rends, et je vais perdre les deux plus aimables compagnons du monde;
que les bndictions de ce ciel qui nous couvre pleuvent comme la rose
sur leurs ttes, car ils sont dignes de parer le ciel d'toiles!

CYMBELINE.--Tes larmes confirment tes paroles. Le service que vous
m'avez rendu tous trois est plus incroyable que ce rcit. J'ai perdu mes
enfants...--S'ils sont l, sous mes yeux, il m'est impossible de dsirer
deux enfants plus accomplis.

BLARIUS.--Daigne m'couter encore: celui que je nommais Polydore est,
noble seigneur, ton vritable Guidrius; l'autre, mon Cadwal, c'est
Arviragus, ton plus jeune fils; il tait envelopp dans un riche manteau
tissu des mains de la reine sa mre, et que je puis, pour t'en
convaincre, te reprsenter aisment.

CYMBELINE.--Guidrius avait sur le cou une toile de couleur de sang;
c'tait un signe remarquable.

BLARIUS.--C'est celui-ci: il porte toujours cette empreinte de
naissance; la sage nature, en lui faisant ce don, voulut sans doute
qu'il servt aujourd'hui  le faire reconnatre.

CYMBELINE.--Oh! suis-je comme une mre  laquelle il est n trois
enfants? Non, jamais mre n'eut plus de joie de sa dlivrance: soyez
heureux, mes enfants; aprs avoir t si trangement dplacs de votre
sphre, venez-y rgner maintenant.--O Imogne! tu viens de perdre un
royaume.

IMOGNE.--Seigneur, j'y gagne deux mondes.--O mes bons frres! nous nous
tions donc rencontrs!--Oh! convenez que c'est moi qui ai parl avec le
plus de vrit. Vous m'appeliez votre frre, lorsque je n'tais que
votre soeur; moi, je vous nommai mes frres, et vous l'tes en effet.

CYMBELINE.--Est-ce que vous vous tes jamais rencontrs?

ARVIRAGUS.--Oui, seigneur.

GUIDRIUS.--Et  notre premire entrevue nous nous sommes aims, et nous
avons continu, jusqu'au moment que nous crmes qu'elle tait morte.

CORNLIUS.--Ce fut l'effet du breuvage de la reine.

CYMBELINE.--O merveilleux instinct! Quand entendrais-je tous ces
dtails? Ce rcit trop rapide a des ramifications de circonstances qui
doivent tre racontes tout au long.--O tiez-vous? Comment
viviez-vous? Par quel hasard serviez-vous notre prisonnier romain?
Comment vous tes-vous spare de vos frres? Comment les avez-vous
retrouvs d'abord? Pourquoi avez-vous fui de ma cour, et o tes-vous
alle?--Et vous, quels motifs vous ont conduit tous trois au combat? et
je ne sais combien d'autres choses, il faudra que je vous les demande,
et toute cette suite d'incidents ns, l'un aprs l'autre, d'un
enchanement de hasards?... Mais ce n'est pas ici l'heure ni le lieu de
ces longs interrogatoires.--Voyez Posthumus attach  Imogne; et elle,
dont l'oeil, comme un innocent clair, nous parcourt tous, son seigneur,
ses frres, moi, ce Romain son matre, et caresse chacun de nous d'un
regard plein de joie, auquel chacun rpond  son tour. Quittons cette
tente, et allons remplir les temples de la fume de nos sacrifices. (_A
Blarius_.)--Toi, tu es mon frre, je te tiendrai toujours pour tel.

IMOGNE, _ Blarius_.--Vous tes aussi mon pre; c'est  vos secours
que je dois de voir ce jour de bonheur.

CYMBELINE.--Tous heureux, except ces prisonniers chargs de chanes;
qu'ils partagent aussi notre joie: je veux qu'ils se ressentent de notre
bonheur.

IMOGNE, _ Lucius_.--Mon bon matre, je veux vous servir encore.

LUCIUS.--Vivez heureuse!

CYMBELINE.--Et ce soldat isol, qui a si vaillamment combattu, qu'il
figurerait bien ici! sa prsence ferait clater la reconnaissance de son
roi.

POSTHUMUS.--Seigneur, je suis le soldat de pauvre apparence qui
accompagnait ces trois braves; ce costume favorisait le projet que je
suivais alors.--Ne suis-je pas ce soldat, Iachimo? parle; je t'avais
terrass, et je pouvais t'achever.

IACHIMO, _se prosternant_.--Je suis terrass de nouveau; mais c'est le
poids de ma conscience qui force en ce moment mon genou  flchir, comme
l'y forait nagure votre bras. Prenez, je vous en conjure, cette vie
que je vous dois tant de fois; mais auparavant reprenez votre bague, et
ce bracelet de la princesse la plus fidle qui ait jamais engag sa foi.

POSTHUMUS.--Ne te prosterne point devant moi, l'avantage que je veux
obtenir sur toi, c'est d'pargner ta vie; le ressentiment que je veux te
montrer, c'est de te pardonner. Vis, et agis mieux envers les autres.

CYMBELINE.--Noble arrt! notre gendre nous donnera l'exemple de la
gnrosit. Pardon est le mot que j'adresse ici  tous.

ARVIRAGUS, _ Posthumus_.--Vous nous avez aids, seigneur, comme si vous
aviez en effet l'intention d'tre notre frre; nous sommes ravis que
vous le soyez devenu.

POSTHUMUS.--Princes, je suis votre serviteur. Noble seigneur de Rome,
mandez ici votre devin. Pendant que je dormais, il m'a sembl que le
grand Jupiter m'apparaissait sur son aigle, avec d'autres visions de
fantmes de ma famille; en me rveillant, j'ai trouv sur mon sein cet
crit dont le contenu est d'un sens si obscur que je n'en puis rien
tirer. Qu'il prouve son habilet en l'expliquant.

LUCIUS.--Philarmonus!

LE DEVIN.--Me voici, seigneur.

LUCIUS.--Lis et explique ces paroles.

LE DEVIN, _lisant_.--Quand un lionceau  lui-mme inconnu trouvera sans
la chercher une crature lgre comme l'air, et sera reu dans ses bras;
lorsque les rameaux d'un cdre auguste, coups et morts pendant
plusieurs annes, renatront pour se runir au vieux tronc et pousseront
avec vigueur, alors Posthumus trouvera la fin de ses misres, et la
Bretagne heureuse fleurira dans la paix et dans l'abondance. Toi,
Lonatus, tu es le lionceau; c'est ce qu'indique l'explication naturelle
de ton nom de _Lonatus_; la crature lgre comme l'air, c'est (_au
roi_) ta vertueuse fille, que nous appellerons _mollis aer_; et _mollis
aer_ nous l'appellerons _mulier_; et cette _mulier_, c'est cette fidle
pouse de Posthumus qui, justifiant la lettre de l'oracle, inconnu 
lui-mme et sans avoir cherch, s'est vu embrass par cet air lger.

CYMBELINE.--Ceci a quelque vraisemblance.

LE DEVIN.--Ce cdre altier, roi Cymbeline, c'est toi, et tes branches
coupes sont l'emblme de tes deux fils qui, drobs par Blarius et
crus morts pendant des annes, renaissent aujourd'hui runis au cdre
majestueux dont les rejetons promettent  la Bretagne paix et abondance.

CYMBELINE.--Eh bien! nous commencerons par la paix. Lucius, quoique
vainqueurs, nous rendons hommage  Csar et  l'empire romain,
promettant de payer notre tribut accoutum; ce fut notre mchante reine
qui nous en dissuada; mais la justice du ciel n'a que trop appesanti,
sur elle et sur les siens, son bras vengeur.

LE DEVIN.--Les puissances du ciel accordent elles-mmes les instruments
pour clbrer l'harmonie de cette paix. La vision prophtique que j'ai
annonce  Lucius avant le choc de cette bataille,  peine teinte,
s'accomplit maintenant de tout point. L'aigle romaine que j'ai vue
prendre son vol dans les cieux de l'orient au couchant, diminuer par
degrs  ma vue, et se perdre enfin dans les rayons du soleil, annonait
que notre aigle imprial, notre prince Csar, renouvellerait son
alliance avec l'illustre Cymbeline, qui brille ici  l'occident.

CYMBELINE.--Rendons aux dieux des actions de grce. Que la fume de nos
sacrifices s'lve de nos saints autels jusqu' leurs narines! Annonons
cette paix  tous nos sujets.--Mettons-nous en marche. Qu'une enseigne
romaine et une enseigne anglaise flottent unies ensemble dans les airs.
Traversons ainsi la cit de Lud, et allons au temple du grand Jupiter
ratifier notre paix. Scellons-la par des ftes. Allons, marchons. Jamais
guerre ne finit ainsi par une si prompte paix, avant mme que les
guerriers aient lav leurs mains ensanglantes!


FIN DU CINQUIME ET DERNIER ACTE.






End of the Project Gutenberg EBook of Cymbeline, by William Shakespeare

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electronic work or group of works on different terms than are set
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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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DAMAGE.

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promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
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that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

